Project Gutenberg's Mmoires d'Outre-Tombe, by Franois-Ren Chateaubriand

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Title: Mmoires d'Outre-Tombe
       Tome V

Author: Franois-Ren Chateaubriand

Editor: Edmond Bir

Release Date: May 22, 2009 [EBook #28930]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES D'OUTRE-TOMBE ***




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                             CHATEAUBRIAND


                         MMOIRES D'OUTRE-TOMBE



                            NOUVELLE DITION
              Avec une Introduction, des Notes et des Appendices

                                  Par
                              Edmond BIR



                                TOME V



                                 PARIS
                         LIBRAIRIE GARNIER FRRES
                         6, RUE DES SAINTS-PRES


                              KRAUS REPRINT
                          Nendeln/Liechtenstein
                                  1975



              Reprinted by permission of the original publishers

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                          Nendeln/Liechtenstein
                                  1975

                           Printed in Germany
                        Lessingdruckerei Wiesbaden




MMOIRES




LIVRE XII

     Ambassade de Rome. -- Trois espces de matriaux. -- Journal de
     route. -- Lettres  madame Rcamier. -- Lon XII et les
     cardinaux. -- Les ambassadeurs. -- Les anciens artistes et les
     artistes nouveaux. -- Ancienne Socit romaine. -- Moeurs
     actuelles de Rome. -- Les lieux et le paysage. -- Lettre  M.
     Villemain. --  madame Rcamier. -- Explication sur le mmoire
     qu'on va lire. -- Lettre  M. le comte de la Ferronnays. --
     Mmoire. --  madame Rcamier. --  la mme. --  madame
     Rcamier. --  M. Thierry. -- Dpche  M. le comte de la
     Ferronnays. --  madame Rcamier. --  la mme. -- Dpche  M.
     le comte Portalis. -- Mort de Lon XII. -- Dpche  M. la comte
     Portalis. --  madame Rcamier.


Le livre prcdent, que je viens d'crire en 1839, rejoint ce livre de
mon ambassade de Rome, crit en 1828 et 1829, il y a dix ans[1]. Mes
_Mmoires_, comme Mmoires, ont gagn au rcit de la vie de madame
Rcamier: d'autres personnages ont t amens sur la scne; on a vu
Naples sous Murat, Rome sous Bonaparte, le Pape dlivr revenu 
Saint-Pierre; des lettres indites de madame de Stal, de Benjamin
Constant, de Canova, de La Harpe, de madame de Genlis, de Lucien
Bonaparte, de Moreau, de Bernadotte, de Murat, sont conserves; des
rcits de Benjamin Constant le montrent sous un jour nouveau. J'ai
introduit le lecteur dans un petit _canton dtourn_ de l'empire, tandis
que cet empire accomplissait son mouvement universel; je me trouve
maintenant conduit  mon ambassade de Rome. On aura t dlass de moi
par la distraction d'un sujet tranger: c'est tout profit pour le
lecteur.

         [Note 1: Ce livre a t crit  Rome en 1828 et 1829.--Il a
         t revu en fvrier 1845.]

Pour ce livre de mon ambassade de Rome, les matriaux ont abond; ils
sont de trois sortes:

Les premiers contiennent l'histoire de mes sentiments intimes et de ma
vie prive raconte dans les lettres adresses  madame Rcamier.

Les seconds exposent ma vie publique; ce sont mes dpches.

Les troisimes sont un mlange de dtails historiques sur les papes, sur
l'ancienne socit de Rome, sur les changements arrivs de sicles en
sicles dans cette socit, etc.

Parmi ces investigations se trouvent des penses et des descriptions,
fruit de mes promenades. Tout cela a t crit dans l'espace de sept
mois, temps de la dure de mon ambassade, au milieu des ftes ou des
occupations srieuses[2]. Nanmoins, ma sant tait altre: je ne
pouvais lever les yeux sans prouver des blouissements; pour admirer le
ciel, j'tais oblig de le placer autour de moi, en montant au haut d'un
palais ou d'une colline. Mais je guris la lassitude du corps par
l'application de l'esprit: l'exercice de ma pense renouvelle mes forces
physiques; ce qui tuerait un autre homme me fait vivre.

         [Note 2: En relisant ces manuscrits, j'ai seulement ajout
         quelques passages d'ouvrages publis postrieurement  la
         date de mon ambassade  Rome. CH.]

Au revu de tout cela, une chose m'a frapp:  mon arrive dans la ville
ternelle, je sens une certaine dplaisance, et je crois un moment que
tout est chang; peu  peu la fivre des ruines me gagne, et je finis,
comme mille autres voyageurs, par adorer ce qui m'avait laiss froid
d'abord. La nostalgie est le regret du pays natal: aux rives du Tibre on
a aussi le _mal du pays_, mais il produit un effet oppos  son effet
accoutum: on est saisi de l'amour des solitudes et du dgot de la
patrie. J'avais dj prouv _ce mal_ lors de mon premier sjour, et
j'ai pu dire:

  Agnosco veteris vestigia flamm[3].

         [Note 3: _nide_, livre IV, v. 23.]

Vous savez qu' la formation du ministre Martignac le seul nom de
l'Italie avait fait disparatre le reste de mes rpugnances; mais je ne
suis jamais sr de mes dispositions en matire de joie: je ne fus pas
plus tt parti avec madame de Chateaubriand que ma tristesse naturelle
me rejoignit en chemin. Vous allez vous en convaincre par mon journal de
route:

                                        Lausanne, 22 septembre 1828.

J'ai quitt Paris le 14 de ce mois; j'ai pass le 16 
Villeneuve-sur-Yonne[4]: que de souvenirs! Joubert a disparu; le
chteau abandonn de Passy a chang de matre; il m'a t dit: Soyez la
cigale des nuits. _Esto cicada noctium._

         [Note 4: De Villeneuve-sur-Yonne, le _mardi 16 septembre_, il
         crivait  Mme Rcamier: Je ne sais si je pourrai vous
         crire jamais sur ce papier d'auberge. Je suis bien triste
         ici. J'ai vu en arrivant le chteau qu'avait habit Mme de
         Beaumont pendant les annes de la Rvolution. Le pauvre ami
         Joubert me montrait souvent un chemin de sable qu'on aperoit
         sur une colline au milieu des bois, et par o il allait voir
         la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, Mme de
         Beaumont n'tait dj plus, nous la regrettions ensemble.
         Joubert a disparu  son tour; le chteau a chang de matre;
         toute la famille de Srilly est disperse. Si vous ne me
         restiez pas, que deviendrais-je? Je ne veux pas vous
         attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici ma lettre.
         Qu'avez-vous besoin des souvenirs d'un pass que vous n'avez
         pas connu? N'avez-vous pas aussi le vtre? Arrangeons notre
         avenir, le mien est tout  vous. Mais ne vais-je pas ds 
         prsent vous accabler de mes lettres? J'ai peur de rparer
         trop bien mes anciens torts. Quand aurai-je un mot de vous?
         Je voudrais bien savoir comment vous supportez
         l'absence....]


                                             Arona, 25 septembre.

Arriv  Lausanne le 22, j'ai suivi la route par laquelle ont disparu
deux autres femmes qui m'avaient voulu du bien et qui, dans l'ordre de
la nature, me devaient survivre: l'une, madame la marquise de Custine,
est venue mourir  Bex; l'autre, madame la duchesse de Duras, il n'y a
pas encore un an, courait au Simplon, fuyant devant la mort qui
l'atteignit  Nice[5].

         [Note 5: Mme de Duras mourut  Nice au mois de janvier 1829.]

  _Noble Clara_, digne et constante amie,
  Ton souvenir ne vit plus en ces lieux;
  De ce tombeau l'on dtourne les yeux;
  Ton nom s'efface et le monde t'oublie!

       *       *       *       *       *

Le dernier billet que j'ai reu de madame de Duras fait sentir
l'amertume de cette dernire goutte de la vie qu'il nous faudra tous
puiser:

                                   Nice, 14 novembre 1828

     Je vous ai envoy un _asclepias carnata_: c'est un laurier
     grimpant de pleine terre qui ne craint pas le froid et qui a une
     fleur rouge comme le camlia, qui sent excellent; mettez-le sous
     les fentres de la Bibliothque du Bndictin.

     Je vous dirai un mot de mes nouvelles: c'est toujours la mme
     chose; je languis sur mon canap toute la journe, c'est--dire
     tout le temps o je ne suis pas en voiture ou  marcher dehors;
     ce que je ne puis faire au del d'une demi-heure. Je rve au
     pass; ma vie a t si agite, si varie, que je ne puis dire que
     j'prouve un violent ennui: si je pouvais seulement coudre ou
     faire de la tapisserie, je ne me trouverais pas malheureuse. Ma
     vie prsente est si loigne de ma vie passe, qu'il me semble
     que je lis des mmoires, ou que je regarde un spectacle[6].

         [Note 6: Tout ce qui prcde, depuis les mots: _la mort qui
         l'atteignit  Nice_, a t ajout aprs coup sur le _Journal
         de route_ de Chateaubriand. Il est bien vident qu'il ne
         pouvait inscrire sur son journal, le _25 septembre 1828_, un
         billet de Mme de Duras crit le _14 novembre 1828_; il ne
         pouvait non plus parler alors de la mort de Mme de Duras et
         de son tombeau, puisqu'elle mourut seulement en 1829.]

Ainsi je suis rentr dans l'Italie priv de mes appuis, comme j'en
sortis il y a vingt-cinq ans. Mais,  cette premire poque, je pouvais
rparer mes pertes; aujourd'hui qui voudrait s'associer  quelques
vieux jours? Personne ne se soucie d'habiter une ruine.

Au village mme du Simplon, j'ai vu le premier sourire d'une heureuse
aurore. Les rochers, dont la base s'tendait noircie  mes pieds,
resplendissaient de rose au haut de la montagne, frapps des rayons du
soleil. Pour sortir des tnbres, il suffit de s'lever vers le ciel.

Si l'Italie avait dj perdu pour moi de son clat lors de mon voyage 
Vrone en 1822, dans cette anne 1828 elle m'a paru encore plus
dcolore; j'ai mesur les progrs du temps. Appuy sur le balcon de
l'auberge  Arona, je regardais les rivages du lac Majeur, peints de
l'or du couchant et bords de flots d'azur. Rien n'tait doux comme ce
paysage, que le chteau bordait de ses crneaux. Ce spectacle ne me
portait ni plaisir ni sentiment. Les annes printanires marient  ce
qu'elles voient leurs esprances; un jeune homme va errant avec ce qu'il
aime, ou avec les souvenirs du bonheur absent. S'il n'a aucun lien, il
en cherche; il se flatte  chaque pas de trouver quelque chose; des
penses de flicit le suivent: cette disposition de son me se
rflchit sur les objets.

Au surplus, je m'aperois moins du rapetissement de la socit actuelle
lorsque je me trouve seul. Laiss  la solitude dans laquelle Bonaparte
a laiss le monde, j'entends  peine les gnrations dbiles qui passent
et vagissent au bord du dsert.


                                          Bologne, 28 septembre 1828.

 Milan, en moins d'un quart d'heure, j'ai compt dix-sept bossus
passant sous la fentre de mon auberge. La schlague allemande a dform
la jeune Italie.

J'ai vu dans son spulcre saint Charles Borrome dont je venais de
toucher la crche  Arona. Il comptait deux cent quarante-quatre annes
de mort. Il n'tait pas beau.

 Borgo San Donnino, madame de Chateaubriand est accourue dans ma
chambre au milieu de la nuit: elle avait vu tomber ses robes et son
chapeau de paille des chaises o ils taient suspendus. Elle en avait
conclu que nous tions dans une auberge hante des esprits ou habite
par des voleurs. Je n'avais prouv aucune commotion dans mon lit: il
tait pourtant vrai qu'un tremblement de terre s'tait fait sentir dans
l'Apennin: ce qui renverse les cits peut faire tomber les vtements
d'une femme. C'est ce que j'ai dit  madame de Chateaubriand; je lui ai
dit aussi que j'avais travers sans accident, en Espagne, dans la Vega
du Xenil, un village culbut la veille par une secousse souterraine. Ces
hautes consolations n'ont pas eu le moindre succs, et nous nous sommes
empresss de quitter cette caverne d'assassins.

La suite de ma course m'a montr partout la fuite des hommes et
l'inconstance des fortunes.  Parme, j'ai trouv le portrait de la veuve
de Napolon; cette fille des Csars est maintenant la femme du comte de
Neipperg[7]; cette mre du fils du conqurant a donn des frres  ce
fils[8]: elle fait garantir les dettes qu'elle entasse par un petit
Bourbon qui demeure  Lucques, et qui doit, s'il y a lieu, hriter du
duch de Parme[9].

         [Note 7: Sur le comte de Neipperg, voir, au tome IV, la note
         2 de la page 435.]

         [Note 8: Si Chateaubriand ne vit pas Marie-Louise, lors de
         son passage  Parme en 1828, il avait dn avec elle,
         quelques annes auparavant,  Vrone, o elle avait t voir
         son pre, pendant la tenue du Congrs. Nous refusmes
         d'abord, crit-il, une invitation de l'archiduchesse de
         Parme. Elle insista, et nous y allmes. Nous la trouvmes
         fort gaie; l'univers s'tant charg de se souvenir de
         Napolon, elle n'avait plus la peine d'y songer. Elle
         pronona quelques mots lgers et, comme en passant, sur le
         roi de Rome: elle tait grosse. Sa cour avait un certain air
         dlabr et vieilli, except M. de Neipperg, homme de bon ton.
         Il n'y avait l de singulier que nous dnant auprs de
         Marie-Louise, et les bracelets faits de la pierre du
         sarcophage de Juliette, que portait la veuve de Napolon. En
         traversant le P,  Plaisance, une seule barque, nouvellement
         peinte, portant une espce de pavillon imprial, frappa nos
         regards. Deux ou trois dragons, en veste et en bonnet de
         police, faisaient boire leurs chevaux; nous entrions dans les
         tats de Marie-Louise; c'est tout ce qui restait de la
         puissance de l'homme qui fendit les rochers du Simplon,
         planta ses drapeaux sur les capitales de l'Europe, releva
         l'Italie prosterne depuis tant de sicles. En parlant 
         Marie-Louise, Chateaubriand lui dit qu'il avait rencontr ses
         soldats  Plaisance, mais que cette petite troupe n'tait
         rien  ct des grandes armes impriales d'autrefois. Elle
         lui rpondit schement: Je ne songe plus  cela! (_Congrs
         de Vrone_, t. 1, p. 69.)]

         [Note 9: Charles-Louis de Bourbon, duc de Lucques, fils de
         l'infante Marie-Louise d'Espagne, ex-reine d'trurie. Aux
         termes d'un arrangement conclu  Paris en 1817, il devait
         hriter,  la mort de Marie-Louise, du duch de Parme et
         Plaisance. Marie-Louise tant morte en 1847, il devint duc de
         Parme; mais, chass de ses tats en 1848 par une
         insurrection, il abdiqua, le 14 mars 1849, en faveur de son
         fils Charles III, qui prit assassin le 27 mars 1854. Le
         fils an de ce dernier, Robert Ier, n en 1848, fut alors
         proclam duc sous la rgence de sa mre Louise-Marie-Thrse
         de Bourbon, fille du duc de Berry et soeur du comte de
         Chambord; il fut renvers en 1860, et le duch fut annex au
         royaume d'Italie, dont il forme aujourd'hui une province.]

Bologne me semble moins dsert qu' l'poque de mon premier voyage. J'y
ai t reu avec les honneurs dont on assomme les ambassadeurs. J'ai
visit un beau cimetire: je n'oublie jamais les morts; c'est notre
famille.

Je n'avais jamais si bien admir les Carrache qu' la nouvelle galerie
de Bologne. J'ai cru voir la sainte Ccile de Raphal pour la premire
fois, tant elle tait plus divine qu'au Louvre, sous notre ciel
barbouill de suie.


                                           Ravenne, 1er octobre 1828.

Dans la Romagne, pays que je ne connaissais pas, une multitude de
villes, avec leurs maisons enduites d'une chaux de marbre, sont perches
sur le haut de diverses petites montagnes, comme des compagnies de
pigeons blancs. Chacune de ces villes offre quelques chefs-d'oeuvre des
arts modernes ou quelques monuments de l'antiquit. Ce canton de
l'Italie renferme toute l'histoire romaine; il faudrait le parcourir
Tite-Live, Tacite et Sutone  la main.

J'ai travers Imola, vch de Pie VII, et Faenza.  Forli je me suis
dtourn de ma route pour visiter  Ravenne le tombeau de Dante. En
approchant du monument, j'ai t saisi de ce frisson d'admiration que
donne une grande renomme, quand le matre de cette renomme a t
malheureux. Alfieri, qui avait sur le front _il pallor della morte e la
speranza_, se prosterna sur ce marbre et lui adressa ce sonnet: _O gran
Padre Alighier!_ Devant le tombeau je m'appliquais ce vers du
Purgatoire:

                          Frate,
  Lo mondo  cieco, e tu vien ben da lui[10].

         [Note 10: _Le Purgatoire_, chant XVI, vers 65-66.]

Batrice m'apparaissait; je la voyais telle qu'elle tait lorsqu'elle
inspirait  son pote le dsir _de soupirer et de mourir de pleurs_:

  Di sospirare, e di morir di pianto.

 ma pieuse chanson, dit le pre des muses modernes, va pleurant 
prsent! va retrouver les femmes et les jeunes filles  qui tes soeurs
avaient accoutum de porter la joie! Et toi, qui es fille de la
tristesse, va-t-en, inconsole, demeurer avec Batrice.

Et pourtant le crateur d'un nouveau monde de posie oublia Batrice
quand elle eut quitt la terre! il ne la retrouva, pour l'adorer dans
son gnie, que quand il fut dtromp. Batrice lui en fait le reproche,
lorsqu'elle se prpare  montrer le ciel  son amant: Je l'ai soutenu
(Dante), dit-elle aux puissances du paradis, je l'ai soutenu quelque
temps par mon visage et mes yeux d'enfant; mais quand je fus sur le
seuil de mon second ge et que je changeai de vie, il me quitta et se
donna  d'autres.

Dante refusa de rentrer dans sa patrie au prix d'un pardon. Il
rpondit  l'un de ses parents: Si pour retourner  Florence il n'est
d'autre chemin que celui qui m'est ouvert, je n'y retournerai point. Je
puis partout contempler les astres et le soleil. Dante dnia ses jours
aux Florentins, et Ravenne leur a dni ses cendres, alors mme que
Michel-Ange, gnie ressuscit du pote, se promettait de dcorer 
Florence le monument funbre de celui qui avait appris _come l'uom
s'eterna_[11].

         [Note 11:
              Quando nel monda ad ora adora
            M'insegnavate come l'uom s'eterna.

                 (_L'Enfer_, chant XV, vers 84-85.)]

Le peintre du _Jugement dernier_, le sculpteur de _Mose_, l'architecte
de la _Coupole de Saint-Pierre_, l'ingnieur du _vieux bastion de
Florence_, le pote _des Sonnets adresss  Dante_, se joignit  ses
compatriotes et appuya de ces mots la requte qu'ils prsentrent  Lon
X: _Io Michel Agnolo, scultore, il medesimo a Vostra Santit supplico,
offerendomi al divin poeta fare la sepoltura sua condecente e in loco
onorevole in questa citt._

Michel-Ange, dont le ciseau fut tromp dans son esprance, eut recours
 son crayon pour lever  cet autre lui-mme un autre mausole. Il
dessina les principaux sujets de la _Divina Commedia_ sur les marges
d'un exemplaire in-folio des oeuvres du grand pote; un navire, qui
portait de Livourne  Citiva-Vecchia ce double monument, fit naufrage.

Je m'en revenais tout mu et ressentant quelque chose de cette
commotion mle d'une terreur divine que j'prouvai  Jrusalem, lorsque
mon _cicerone_ m'a propos de me conduire  la maison de lord Byron.
Eh! que me faisaient Childe-Harold et la signora Giuccioli en prsence
de Dante et de Batrice! Le malheur et les sicles manquent encore 
Childe-Harold; qu'il attende l'avenir. Byron a t mal inspir dans sa
prophtie de Dante.

J'ai retrouv Constantinople  Saint-Vital et  Saint-Apollinaire[12].
Honorius et sa poule ne m'importaient gure; j'aime mieux Placidie et
ses aventures, dont le souvenir me revenait dans la basilique de
Saint-Jean-Baptiste; c'est le roman chez les barbares[13]. Thodoric
reste grand, bien qu'il ait fait mourir Boce. Ces Goths taient d'une
race suprieure; Amalasonte, bannie dans une le du lac de Bolsne,
s'effora, avec son ministre Cassiodore, de conserver ce qui restait de
la civilisation romaine. Les Exarques apportrent  Ravenne la
dcadence de leur empire. Ravenne fut lombarde sous Astolphe; les
Carlovingiens la rendirent  Rome. Elle devint sujette de son
archevque, puis elle se changea de rpublique en tyrannie, finalement,
aprs avoir t guelfe ou gibeline; aprs avoir fait partie des tats
vnitiens, elle est retourne  l'glise sous le pape Jules II, et ne
vit plus aujourd'hui que par le nom de Dante.

         [Note 12: La basilique octogone de Saint-Vital,  Ravenne,
         rappelle, en effet, Constantinople, puisqu'elle ft btie,
         sous Justinien,  l'imitation de Sainte-Sophie. Charlemagne
         la fit copier pour l'glise d'Aix-la-Chapelle.--L'glise
         Saint-Apollinaire, rige sous Thodoric, au commencement du
         VIe sicle, offre galement le type byzantin dans tout son
         clat oriental. Les vingt-quatre colonnes de marbre grec qui
         divisent l'glise en trois nefs furent transportes de
         Constantinople  Ravenne.]

         [Note 13: L'amour d'Honorius pour une poule nomme Rome est
         une anecdote de Procope.--Quant  Placidie, fille de
         Thodose-le-Grand, soeur d'Honorius et mre de Valentinien
         III, ses aventures constituent bien le plus trange des
         romans,--le roman chez les Barbares, comme l'appelle
         Chateaubriand. Ne  Constantinople, elle fut prise au sige
         de Rome par Alaric et emmene en captivit. Ataulphe,
         beau-frre d'Alaric, s'prit d'elle et l'pousa. Veuve
         d'Ataulphe, elle pousa en secondes noces Constance, un des
         gnraux d'Honorius, qui prit bientt le titre de Constance
         III. Aprs avoir t esclave, puis reine des Visigoths, elle
         gouverna l'Empire d'Occident sous le nom de son fils encore
         enfant. Elle a son tombeau  Ravenne.]

Cette ville, que Rome enfanta dans son ge avanc, eut, ds sa
naissance, quelque chose de la vieillesse de sa mre.  tout prendre, je
vivrais bien ici; j'aimerais  aller  la colonne des Franais, leve
en mmoire de la bataille de Ravenne[14]. L se trouvrent le cardinal
de Mdicis (Lon X) et Arioste, Bayard et Lautrec, frre de la comtesse
de Chateaubriand[15]. L fut tu  l'ge de vingt-quatre ans le beau
Gaston de Foix: Nonobstant toute l'artillerie tire par les Espagnols,
les Franois marchoient toujours, dit le _Loyal serviteur_; depuis que
Dieu cra ciel et terre, ne fut un plus cruel ne plus dur assaut entre
Franois et Espagnols. Ils se reposoient les uns devant les autres pour
reprendre leur haleine; puis, baissant la vue, ils recommenoient de
plus belle en criant: France et Espagne! Il ne resta de tant de
guerriers que quelques chevaliers, qui alors affranchis de la gloire
endossrent le froc.

         [Note 14: Le 11 avril 1512, les Franais, commands par
         Gaston de Foix, remportrent  Ravenne sur les Espagnols et
         les troupes du pape Jules II une victoire clatante; mais
         Gaston y prit.]

         [Note 15: Sur Lautrec et sur la comtesse de Chateaubriand,
         voir au tome II, la note 1 de la page 343.]

On voyait aussi dans quelque chaumire une jeune fille qui, en tournant
son fuseau, embarrassait ses doigts dlicats dans du chanvre; elle
n'avait pas l'habitude d'une pareille vie: c'tait une Trivulce. Quand,
 travers sa porte entre-baille, elle voyait deux lames se rejoindre
dans l'tendue des flots, elle sentait sa tristesse s'accrotre: cette
femme avait t aime d'un grand roi. Elle continuait d'aller
tristement, par un chemin isol, de sa chaumire  une glise abandonne
et de cette glise  sa chaumire.

L'antique fort que je traversais tait compose de pins esseuls; ils
ressemblaient  des mts de galres engraves dans le sable. Le soleil
tait prs de se coucher lorsque je quittai Ravenne; j'entendis le son
lointain d'une cloche qui tintait: elle appelait les fidles  la
prire.


                                        Ancne, 3 et 4 octobre.

Revenu  Forli, je l'ai quitt de nouveau sans avoir vu sur ses
remparts croulants l'endroit d'o la duchesse Catherine Sforze[16]
dclara  ses ennemis, prts  gorger son fils unique, qu'elle pouvait
encore tre mre. Pie VII, n  Csne, fut moine dans l'admirable
couvent de la _Madona del Monte_.

         [Note 16: Catherine, fille naturelle de Galas Marie Sforza,
         pousa en 1484 Jrme Riario, seigneur d'Imola et de Forli,
         tomba, ainsi que son fils Octavien, au pouvoir des meurtriers
         de son mari, qui venait d'tre assassin  Forli, montra
         beaucoup d'esprit et d'nergie dans cette occasion, et assura
         ainsi  son fils son hritage. Elle soutint dans Forli un
         sige contre Csar Borgia et fut prise sur la brche mme.
         Louis XII lui fit rendre la libert. Elle avait pous en
         secondes noces un Mdicis et mourut  Florence.]

Je traversai prs de Savignano la ravine d'un petit torrent: quand on
me dit que j'avais pass le Rubicon, il me sembla qu'un voile se levait
et que j'apercevais la terre du temps de Csar. Mon Rubicon,  moi,
c'est la vie: depuis longtemps j'en ai franchi le premier bord.

 Rimini, je n'ai rencontr ni Franoise, ni l'autre ombre sa compagne,
_qui au vent semblaient si lgres_:

  E paion si al vento esser leggieri[17].

         [Note 17: _L'Enfer_, chant V, vers 75.]

Rimini, Pesaro, Fano, Sinigaglia, m'ont amen  Ancne sur des ponts et
sur des chemins laisss par les Augustes. Dans Ancne on clbre
aujourd'hui la fte du pape; j'en entends la musique  l'arc triomphal
de Trajan: double souverainet de la ville ternelle.


                                             Lorette, 5 et 6 octobre.

Nous sommes venus coucher  Lorette. Le territoire offre un _spcimen_
parfaitement conserv de la _colonie romaine_. Les paysans fermiers de
_Notre-Dame_ sont dans l'aisance et paraissent heureux; les paysannes,
belles et gaies, portent une fleur  leur chevelure. Le
prlat-gouverneur nous a donn l'hospitalit. Du haut des clochers et du
sommet de quelques minences de la ville, on a des perspectives riantes
sur les campagnes, sur Ancne et sur la mer. Le soir nous avons eu une
tempte. Je me plaisais  voir la _valentia muralis_ et la fumeterre
des chvres s'incliner au vent sur les vieux murs. Je me promenais sous
les galeries  double tage, leves d'aprs les dessins de Bramante.
Ces pavs seront battus des pluies de l'automne, ces brins d'herbe
frmiront au souffle de l'Adriatique longtemps aprs que j'aurai pass.

 minuit j'tais retir dans un lit de huit pieds carrs, consacr par
Bonaparte; une veilleuse clairait  peine la nuit de ma chambre; tout 
coup une petite porte s'ouvre, et je vois entrer mystrieusement un
homme menant avec lui une femme voile. Je me soulve sur le coude et le
regarde; il s'approche de mon lit et se hte, en se courbant jusqu'
terre, de me faire mille excuses de troubler ainsi le repos de M.
l'ambassadeur: mais il est veuf; il est un pauvre intendant; il dsire
marier sa _ragazza_, ici prsente: malheureusement il lui manque quelque
chose pour la dot. Il relve le voile de l'orpheline: elle tait ple,
trs jolie et tenait les yeux baisss avec une modestie convenable. Ce
pre de famille avait l'air de vouloir s'en aller et laisser la fiance
m'achever son histoire. Dans ce pressant danger, je ne demandai point 
l'obligeant infortun, comme demanda le bon chevalier  la mre de la
jeune fille de Grenoble, si elle tait vierge; tout bouriff, je pris
quelques pices d'or sur la table prs de mon lit; je les donnai, pour
faire honneur au roi mon matre,  la _zitella, dont les yeux n'taient
pas enfls  force d'avoir pleur_. Elle me baisa la main avec une
reconnaissance infinie. Je ne prononai pas un mot, et, retombant sur
mon immense couche comme si je voulais dormir, la vision de saint
Antoine disparut. Je remerciai mon patron saint Franois dont c'tait la
fte; je restai dans les tnbres moiti riant, moiti regrettant, et
dans une admiration profonde de mes vertus.

C'tait pourtant ainsi que je semais l'or, que j'tais ambassadeur,
hberg en toute pompe chez le gouverneur de Lorette, dans cette mme
ville o le Tasse tait log dans un mauvais bouge et o, faute d'un peu
d'argent, il ne pouvait continuer sa route. Il paya sa dette 
Notre-Dame de Lorette par sa _canzone_:

  Ecco fra le tempeste e i fieri venti.

Madame de Chateaubriand fit amende honorable de ma passagre fortune,
en montant  genoux les degrs de la santa Chiesa. Aprs ma victoire de
la nuit, j'aurais eu plus de droit que le roi de Saxe de dposer mon
habit de noces au trsor de Lorette; mais je ne me pardonnerai jamais, 
moi chtif enfant des muses, d'avoir t si puissant et si heureux, l
o le chantre de la Jrusalem avait t si faible et si misrable!
Torquato, ne me prends pas dans ce moment extraordinaire de mes
inconstantes prosprits; la richesse n'est pas mon habitude; vois-moi
dans mon passage  Namur, dans mon grenier  Londres, dans mon
infirmerie  Paris, afin de me trouver avec toi quelque lointaine
ressemblance.

Je n'ai point, comme Montaigne, laiss mon portrait en argent 
Notre-Dame-de-Lorette, ni celui de ma fille, _Leonora Montana, filia
unica_; je n'ai jamais dsir me survivre; mais pourtant une fille, et
qui porterait le nom de Lonore!


                                                  Spoleto.

Aprs avoir quitt Lorette, pass Macerata, laiss Tolentino qui marque
un pas de Bonaparte et rappelle un trait[18], j'ai gravi les derniers
redans de l'Apennin. Le plateau de la montagne est humide et cultiv
comme une houblonnire.  gauche taient les mers de la Grce,  droite
celles de l'Ibrie; je pouvais tre press du souffle des brises que
j'avais respires  Athnes et  Grenade. Nous sommes descendus vers
l'Ombrie en circulant dans les volutes des gorges exfolies, o sont
suspendus dans des bouquets de bois les descendants de ces montagnards
qui fournirent des soldats  Rome aprs la bataille de Trasimne.

         [Note 18: Trait du 19 fvrier 1797, sign entre Bonaparte et
         Pie VI. Ce dernier renonait au Comtat Venaissin, abandonnait
         Bologne, Ferrare et les Lgations, et rachetait par des
         contributions considrables les autres territoires
         qu'occupait l'arme franaise.]

Foligno possdait une Vierge de Raphal qui est aujourd'hui au Vatican.
_Vene_, dans une position charmante, est  la source du Clitumne. Le
Poussin a reproduit ce site chaud et suave; Byron l'a froidement
chant[19].

         [Note 19: _Plerinage de Childe-Harold_, chant IV.]

Spoleto a donn le jour au pape actuel. Selon mon courrier
Giorgini[20], Lon XII a plac dans cette ville les galriens pour
honorer sa patrie. Spoleto osa rsister  Annibal. Elle montre plusieurs
ouvrages de Lippi l'ancien, qui, nourri dans le clotre, esclave en
Barbarie, espce de Cervantes chez les peintres, mourut  soixante ans
passs du poison que lui donnrent les parents de Lucrce, sduite par
lui, croyait-on.

         [Note 20: Giorgini fut aussi mon courrier, dit M. de
         Marcellus (Chateaubriand et son temps, p. 331), avant de
         passer au service plus lucratif de l'ambassadeur. Il tait la
         terreur des postillons italiens mols et paresseux par
         nature, comme du temps de Montaigne; mais quand, au lieu de
         prcder une calche diplomatique, il portait lui-mme la
         dpche de bidet en bidet, sa course tenait du vol de
         l'oiseau, et il se surpassait lui-mme ds qu'il allait
         annoncer un pape  l'Europe impatiente; il a fallu
         l'invention du tlgraphe pour clipser sa renomme.]


                                             Civita Castellana.

 Monte-Lupo, le comte Potocki s'ensevelit dans des laures charmantes;
mais les penses de Rome ne l'y suivirent-elles point? Ne se croyait-il
pas transport au milieu des _choeurs des jeunes filles_? Et moi aussi,
comme saint Jrme, j'ai pass, dans mon temps, le jour et la nuit 
pousser des cris,  frapper ma poitrine jusqu'au moment o Dieu me
renvoyait la paix. Je regrette de ne plus tre ce que j'ai t, _plango
me non esse quod fuerim_.

Aprs avoir dpass les ermitages de Monte-Lupo, nous avons commenc 
contourner la Somma. J'avais dj suivi ce chemin dans mon premier
voyage de Florence  Rome par Prouse, en accompagnant une femme
mourante....

 la nature de la lumire et  une sorte de vivacit du paysage, je me
serais cru sur une des croupes des Alleghanis, n'tait qu'un haut
aqueduc, surmont d'un pont troit, me rappelait un ouvrage de Rome
auquel les ducs lombards de Spoleto avaient mis la main: les Amricains
n'en sont pas encore  ces monuments qui viennent aprs la libert. J'ai
mont la Somma  pied, prs des boeufs de Clitumne qui tranaient madame
l'ambassadrice  son triomphe. Une jeune chevrire maigre, lgre et
gentille comme sa bique, me suivait, avec son petit frre, dans ces
opulentes campagnes, en me demandant la _carit_: je la lui ai faite en
mmoire de madame de Beaumont dont ces lieux ne se souviennent plus.

  Alas! regardless of their doom,
  The little victims play!
  No sense have they of ills to come,
  Nor care beyond to-day.

Hlas! sans souci de leur destine, foltrent les petites victimes!
Elles n'ont ni prvision des maux  venir, ni soin d'outre-journe[21].

         [Note 21: Ce sont des vers du pote Gray, dans son Ode, sur
         _une vue lointaine du collge d'Eton_.]

J'ai retrouv Terni et ses cascades. Une campagne plante d'oliviers
m'a conduit  Narni; puis, en passant par Otricoli, nous sommes venus
nous arrter  la triste Civita Castellana. Je voudrais bien aller 
_Santa-Maria di Falleri_ pour voir une ville qui n'a plus que la peau,
son enceinte:  l'intrieur elle tait vide: _misre humaine  Dieu
ramne_. Laissons passer mes grandeurs et je reviendrai chercher la
ville des Falisques. Du tombeau de Nron, je vais montrer bientt  ma
femme la croix de Saint-Pierre qui domine la ville des Csars.

       *       *       *       *       *

Vous venez de parcourir mon journal de route, vous allez lire mes
lettres  madame Rcamier, entremles, comme je l'ai annonc, de pages
historiques.

Paralllement vous trouverez mes dpches. Ici paratront distinctement
les deux hommes qui existent en moi.


 MADAME RCAMIER.

                                           Rome, ce 11 octobre 1828.

J'ai travers cette belle contre, remplie de votre souvenir; il me
consolait, sans pourtant m'ter la tristesse de tous les autres
souvenirs que je rencontrais  chaque pas. J'ai revu cette mer
Adriatique que j'avais traverse il y a plus de vingt ans, dans quelle
disposition d'me!  Terni, je m'tais arrt avec une pauvre expirante.
Enfin, je suis entr dans Rome. Ses monuments, aprs ceux d'Athnes,
comme je le craignais, m'ont paru moins parfaits. Ma mmoire des lieux,
tonnante et cruelle  la fois, ne m'avait pas laiss oublier une seule
pierre....

Je n'ai vu personne encore, except le secrtaire d'tat, le cardinal
Bernetti. Pour avoir  qui parler, je suis all chercher Gurin[22],
hier au coucher du soleil: il a paru charm de ma visite. Nous avons
ouvert une fentre sur Rome et admir l'horizon. C'est la seule chose
qui soit reste, pour moi, telle que je l'ai vue: mes yeux ou les objets
ont chang; peut-tre les uns et les autres[23].

         [Note 22: Pierre Gurin (1774-1833). lve de Regnault, il
         obtint au dbut de sa carrire, en 1797, un des trois grands
         prix que, pour cette fois, par extraordinaire et attendu la
         force du concours, l'Acadmie crut devoir distribuer. Avant
         de partir pour Rome, Gurin exposa son tableau, _Marcus
         Sextus ou le Retour du proscrit_. Au sortir de nos troubles
         civils, alors que les migrs revoyaient avec transport le
         pays natal, le sujet choisi par le peintre devait toucher
         fortement les mes. Son succs fut immense. Ses principales
         toiles sont: une _Offrande  Esculape_, _Orphe au tombeau
         d'Eurydice_, _Cphale et l'Aurore_, _gisthe et
         Clytemnestre_, _Didon coutant les rcits d'ne_, _Napolon
         pardonnant aux rvolts du Caire_. On a de lui quelques
         admirables portraits, parmi lesquels il faut citer surtout
         ceux de Lescure et d'Henri de Larochejaquelein. En 1828,
         Gurin tait directeur de l'Acadmie de France  Rome. Il
         mourut dans cette ville le 6 juillet 1833.]

         [Note 23: Chateaubriand ne donne ici que le commencement de
         sa lettre du 11 octobre. Les autres lettres  Mme Rcamier,
         contenues dans le prsent livre, ont toutes t plus ou moins
         modifies par l'auteur, qui tantt retranche et tantt ajoute
          son texte primitif. Mme Lenormant, au tome II des
         _Souvenirs de Mme Rcamier_, a reproduit les lettres du grand
         crivain dans leur intgrit, d'aprs les originaux
         eux-mmes.]

       *       *       *       *       *

Les premiers moments de mon sjour  Rome furent employs  des visites
officielles. Sa Saintet me reut en audience prive; les audiences
publiques ne sont plus d'usage et cotent trop cher. Lon XII[24],
prince d'une grande taille et d'un air  la fois serein et triste, est
vtu d'une simple soutane blanche; il n'a aucun faste et se tient dans
un cabinet pauvre, presque sans meubles. Il ne mange presque pas; il
vit, avec son chat, d'un peu de _polenta_[25]. Il se sait trs malade et
se voit dprir avec une rsignation qui tient de la joie chrtienne: il
mettrait volontiers, comme Benot XIV, son cercueil sous son lit. Arriv
 la porte des appartements du pape, un abb me conduit par des
corridors noirs jusqu'au refuge ou au sanctuaire de Sa Saintet. Elle ne
se donne pas le temps de s'habiller, de peur de me faire attendre; elle
se lve, vient au-devant de moi, ne me permet jamais de mettre un genou
en terre pour baiser le bas de sa robe au lieu de sa mule, et me conduit
par la main jusqu'au sige plac  droite de son indigent fauteuil.
Assis, nous causons.

         [Note 24: Lon XII, _Annibal della Genga_, tait n en 1760 
         Genga, prs de Spolte. Il avait t lu pape, en 1823,  la
         mort de Pie VII. Pendant son court pontificat, il embellit
         Rome, encouragea les lettres et enrichit la bibliothque du
         Vatican. Il mourut en 1829, au cours de l'ambassade de
         Chateaubriand. Sa _Vie_ a t crite par le chevalier Artaud
         de Montor, l'historien de Pie VII.]

         [Note 25: Bouillie de farine d'orge.]

Le lundi je me rends  sept heures du matin chez le secrtaire d'tat,
Bernetti[26], homme d'affaires et de plaisir. Il est li avec la
princesse Doria; il connat le sicle et n'a accept le chapeau de
cardinal qu' son corps dfendant. Il a refus d'entrer dans l'glise,
n'est sous-diacre qu' brevet, et se pourrait marier demain en rendant
son chapeau. Il croit  des rvolutions et il va jusqu' penser que, si
sa vie est longue, il a des chances de voir la chute temporelle de la
papaut.

         [Note 26: Thomas _Bernetti_ (1779-1852). Aprs avoir t
         successivement reprsentant de la cour de Rome 
         Saint-Ptersbourg et lgat de Ravenne et de Bologne, il avait
         t fait cardinal en 1827, et avait, en 1828, remplac le
         cardinal Della Somaglia  la secrtairerie d'tat.]

Les cardinaux sont partags en trois _factions_:

La premire se compose de ceux qui cherchent  marcher avec le temps et
parmi lesquels se rangent Benvenuti et Oppizzoni[27]. Benvenuti[28]
s'est rendu clbre par l'extirpation du brigandage et sa mission 
Ravenne aprs le cardinal Rivarola[29]; Oppizzoni, archevque de
Bologne, s'est concili les diverses opinions dans cette ville
industrielle et littraire, difficile  gouverner.

         [Note 27: Charles _Oppizoni_. N  Milan le 15 avril
         1769.--Archevque de Bologne (20 septembre 1802).--Cardinal
         du titre de Saint-Laurent _in Lucina_ (26 mars 1804). Il se
         montra l'un des plus courageux parmi les _cardinaux noirs_.
         Sauf le temps de son exil en France, sa vie se passa dans un
         long piscopat,  Bologne, o il mourut fort g, en 1855.]

         [Note 28: Jacques-Antoine _Benvenuti_ (1765-1838). Nomm
         cardinal par Lon XII le 2 octobre 1826; lgat _a letere_ des
         Marches (1831).]

         [Note 29: Augustin _Rivarola_ (1758-1842). Il avait t
         gouverneur de Rome.]

La seconde _faction_ se forme des _zelanti_, qui tentent de rtrograder:
un de leurs chefs est le cardinal Odescalchi.

Enfin la troisime _faction_ comprend les immobiles, vieillards qui ne
veulent ou ne peuvent aller ni en avant ni en arrire: parmi ces vieux
on trouve le cardinal Vidoni, espce de gendarme du trait de Tolentino:
gros et grand, visage allum, calotte de travers. Quand on lui dit qu'il
a des chances  la papaut, il rpond: _Lo santo Spirito sarebbe dunque
ubriaco!_ Il plante des arbres  Ponte-Mole, o Constantin fit le monde
chrtien. Je vois ces arbres lorsque je sors de Rome par la porte du
Peuple pour rentrer par la porte Anglique. Du plus loin qu'il
m'aperoit, le cardinal me crie: _Ah! ah! signor ambasciadore di
Francia!_ puis il s'emporte contre les planteurs de ses pins. Il ne
suit point l'tiquette cardinaliste; il se fait accompagner par un seul
laquais dans une voiture  sa guise: on lui pardonne tout, en l'appelant
_madama Vidoni_[30].

         [Note 30: Quand j'ai quitt Rome, il a achet ma calche et
         m'a fait l'honneur d'y mourir, en allant  Ponte-Mole (Note
         de Paris, 1836).--CH.]

Mes collgues d'ambassade sont le comte Lutzow, ambassadeur d'Autriche,
homme poli; sa femme chante bien, toujours le mme air, et parle
toujours de ses _petits enfants_; le savant baron Bunsen[31], ministre
de Prusse et ami de l'historien Niebuhr[32] (je ngocie auprs de lui
la rsiliation en ma faveur du bail de son palais sur le Capitole); le
ministre de Russie, prince Gagarin[33], exil dans les grandeurs passes
de Rome, pour des amours vanouies: s'il fut prfr par la belle madame
Narischkine[34], un moment habitante de mon ermitage d'Aulnay, il y
aurait donc un charme dans la mauvaise humeur; on domine plus par ses
dfauts que par ses qualits.

         [Note 31: Le chevalier de _Bunsen_ (1791-1860). Il avait, en
         1823, remplac Niebuhr comme ministre de Prusse  Rome, o il
         tait dj depuis 1818 et qu'il devait quitter seulement en
         1838. Il devint alors charg d'affaires  Berne, puis
         ambassadeur  Londres, o il resta jusqu' la guerre de
         Crime (1854). Diplomate minent, _le savant baron Bunsen_
         fut, en mme temps, un historien et un rudit des plus
         remarquables. Ses principaux ouvrages sont: les _Basiliques
         de Rome chrtienne_ (1843); _Ignace d'Antioche et son poque_
         (1847); _Hippolyte et son poque, ou vie et doctrine de
         l'glise romaine sous Commode et Svre_ (1851).--Dans la
         Prface de ses _tudes historiques_, Chateaubriand consacre 
         son ancien collgue les lignes suivantes: Je dois  la
         politesse et  l'obligeance de M. le baron de Bunsen,
         ministre de S. M. le roi de Prusse,  Rome, un excellent
         extrait des _Nibelngs_, que l'on trouvera  la fin du second
         volume de ces _tudes_. Le savant M. de Bunsen tait l'ami du
         grand historien Niebuhr; plus heureux que moi, il foule
         encore ces ruines o j'esprais rendre  la terre image pour
         image, mon argile en change de quelque statue exhume.]

         [Note 32: Berthold-Georges _Niebuhr_ (1774-1831). Il fut
         professeur d'histoire  l'Universit de Berlin de 1810 
         1816, et professeur  l'Universit de Bonn, de 1824  1831.
         Dans l'intervalle, de 1816  1823, il avait t ministre de
         Prusse  Rome. Il avait commenc ds 1811 la publication de
         son _Histoire Romaine_,  laquelle il travailla jusqu' sa
         mort et qui, bien qu'inacheve, l'a plac au premier rang des
         historiens du XIXe sicle.]

         [Note 33: Et non le prince _Gafiarin_, comme on l'a imprim
         dans les ditions prcdentes. Selon M. de Marcellus
         (_Chateaubriand et son temps_, p. 333), le prince Gagarin,
         envoy de Russie, valait mieux qu'une indiscrte pigramme,
         car il n'avait de mauvaise humeur qu'envers les indiffrents
         ou les fcheux; c'est--dire quand il ne voulait montrer ni
         le piquant de son esprit, ni la chaleur de son amiti.]

         [Note 34: Parmi les beauts de Ptersbourg, dit M. Albert
         Vandal (_Napolon et Alexandre Ier_, tome I, page 127), le
         tsar avait particulirement remarqu madame Alexandre
         Narischkine, la gracieuse et potique Marie Antonovna, et le
         culte qu'il lui rendait depuis plusieurs annes tait tendre
         et persistant, sans se montrer exclusif.]

M. de Labrador[35], ambassadeur d'Espagne, homme fidle, parle peu, se
promne seul, pense beaucoup, ou ne pense point, ce que je ne sais
dmler.

         [Note 35: Pedro-Gomez _Kavelo_, marquis de _Labrador_
         (1775-1850). Il tait ministre d'Espagne  Florence lors des
         vnements de 1808, qui dtrnrent Charles IV et Ferdinand.
         Il suivit ses princes en France et partagea leur exil
         jusqu'en 1814. Il fut alors nomm plnipotentiaire au Congrs
         de Vienne, et reut ensuite l'ambassade de Naples, puis celle
         de Rome. Il a publi en 1849,  Paris, d'intressants
         Souvenirs, sous ce titre: _Mlanges sur la vie publique et
         prive du marquis de Labrador, crits par lui-mme, et
         renfermant une revue de la politique de l'Europe depuis 1798
         jusqu'au cours d'octobre 1849, et des rvlations trs
         importantes sur le Congrs de Vienne._]

Le vieux comte Fuscaldo reprsente Naples comme l'hiver reprsente le
printemps. Il a une grande pancarte de carton sur laquelle il tudie
avec des lunettes, non les champs de roses de Pstum, mais les noms des
trangers suspects dont il ne doit pas viser les passe-ports. J'envie
son palais (Farnse), admirable structure inacheve, que Michel-Ange
couronna, que peignit Annibal Carrache aid d'Augustin son frre, et
sous le portique duquel s'abrite le sarcophage de Cecilia Metella, qui
n'a rien perdu au changement de mausole. Fuscaldo, en loques d'esprit
et de corps, a, dit-on, une matresse.

Le comte de Celles, ambassadeur du roi des Pays-Bas, avait pous
mademoiselle de Valence[36], aujourd'hui morte: il en a eu deux filles,
qui, par consquent, sont petites-filles de madame de Genlis. M. de
Celles est rest prfet, parce qu'il l'a t[38]; caractre ml du
loquace, du tyranneau, du recruteur et de l'intendant, qu'on ne perd
jamais. Si vous rencontrez un homme qui, au lieu d'arpents, de toises et
de pieds, vous parle d'_hectares_, de _mtres_ et de _dcimtres_, vous
avez mis la main sur un prfet[38].

         [Note 36: Fille du gnral et de la comtesse de Valence,
         fille elle-mme de Mme de Genlis, et de laquelle cette
         mchante langue de Thibault a dit: Chassant de race, Mme de
         Valence dpassa mme en galanterie Mme de Genlis.
         (_Mmoires_, III, 181).]

         [Note 37: M. de Celles avait t sous Napolon prfet
         d'Amsterdam.]

         [Note 38: Le portrait est piquant; mais elle est bien jolie
         aussi et des plus spirituelles, cette lettre que
         l'_ex-prfet_ crivait  M. de Marcellus le 4 octobre 1828,
         au moment de l'arrive de Chateaubriand  Rome:--Notre hiver
         va tre trs curieux. Un bateau  vapeur a remont le Tibre
         jusqu' Ripa-Grande. Six cardinaux sont alls voir le
         prodige, et tout Rome y court. Quelques rois s'annoncent; on
         attend bon nombre d'altesses malades, de souverains en
         retraite, de princes cadets  la demi-solde, de Russes
         poitrinaires; cent douzaines environ d'Anglais accompagns de
         leur petite famille; Walter Scott, Mme l'impratrice
         Christophe et ses demoiselles, M. de Pradt et ses oeuvres
         pies. Ce M. de Poitiers (car il faut tre correct, il n'a
         jamais t archevque de Malines) est toujours si vif dans
         son allure, qu'il a perdu sur les bancs lgislateurs mme sa
         calotte d'abb de 1789. Maintenant il espre voir un conclave
          Rome, une ruption au haut du Vsuve, ou une rvolution au
         bas. M. de Chateaubriand approche: tant de clbrit mrite
         m'pouvante. Il me semble qu'en l'appelant mon collgue, je
         lui dirai, moi indigne, une grosse sottise, etc.]

M. de Funchal, ambassadeur demi-avou du Portugal, est ragotin, agit,
grimacier, vert comme un singe du Brsil, et jaune comme une orange de
Lisbonne[39]: il chante pourtant sa ngresse, ce nouveau Camons. Grand
amateur de musique, il tient  sa solde une espce de Paganini, en
attendant la restauration de son roi.

         [Note 39: Il est en effet impossible, ajoute ici en marge M.
         de Marcellus (page 334), de ne pas reconnatre  ces vives
         couleurs le noble ambassadeur du Portugal. Mais, si le
         peintre avait retranch  sa propre malice pour ajouter  la
         malice inne du modle, le portrait et t encore plus
         ressemblant.]

Par-ci, par-l, j'ai entrevu de petits finauds de ministres de divers
petits tats, tout scandaliss du bon march que je fais de mon
ambassade: leur importance boutonne, gourme, silencieuse, marche les
jambes serres et  pas troits: elle a l'air prte  crever de secrets,
qu'elle ignore.

       *       *       *       *       *

Ambassadeur en Angleterre dans l'anne 1822, je recherchai les lieux et
les hommes que j'avais jadis connus  Londres en 1793; ambassadeur
auprs du Saint-Sige en 1828, je me suis ht de parcourir les palais
et les ruines, de redemander les personnes que j'avais vues  Rome en
1803: des palais et des ruines, j'en ai retrouv beaucoup; des
personnes, peu.

Le palais Lancellotti, autrefois lou au cardinal Fesch, est maintenant
occup par ses vrais matres, le prince Lancellotti et la princesse
Lancellotti, fille du prince Massimo. La maison o demeura madame de
Beaumont,  la place d'Espagne, a disparu. Quant  madame de Beaumont,
elle est demeure dans son dernier asile, et j'ai pri avec le pape Lon
XII  sa tombe.

Canova a pris galement cong du monde[40]. Je le visitai deux fois dans
son atelier en 1803; il me reut le maillet  la main. Il me montra de
l'air le plus naf et le plus doux son norme statue de Bonaparte et son
Hercule lanant Lycas dans les flots: il tenait  vous convaincre qu'il
pouvait arriver  l'nergie de la forme; mais alors mme son ciseau se
refusait  fouiller profondment l'anatomie; la nymphe restait malgr
lui dans les chairs, et l'Hb se retrouvait sous les rides de ses
vieillards. J'ai rencontr sur ma route le premier sculpteur de mon
temps; il est tomb de son chafaud, comme Goujon de l'chafaud du
Louvre; la mort est toujours l pour continuer la Saint-Barthlemy
ternelle, et nous abattre avec ses flches.

         [Note 40: Canova mourut le 13 octobre 1822.]

Mais qui vit encore,  ma grande joie, c'est mon vieux Boguet[41], le
doyen des peintres franais  Rome. Deux fois il a essay de quitter ses
campagnes aimes; il est all jusqu' Gnes; le coeur lui a failli et il
est revenu  ses foyers adoptifs. Je l'ai choy  l'ambassade, ainsi
que son fils, pour lequel il a la tendresse d'une mre. J'ai recommenc
avec lui nos anciennes excursions; je ne m'aperois de sa vieillesse
qu' la lenteur de ses pas; j'prouve une sorte d'attendrissement en
contrefaisant le jeune, et en mesurant mes enjambes sur les siennes.
Nous n'avons plus ni l'un ni l'autre longtemps  voir couler le Tibre.

         [Note 41: Le vieux Boguet, le meilleur, le plus humble et le
         plus doux des peintres. Il avait cette simplicit soumise et
         cette conversation uniforme que l'auteur recherchait dans ses
         familiers, parce qu'elle ne l'empchait pas de penser  autre
         chose. (Marcellus, _Chateaubriand et son temps_, p. 334.)]

Les grands artistes,  leur grande poque, menaient une tout autre vie
que celle qu'ils mnent aujourd'hui: attachs aux votes du Vatican, aux
parois de Saint-Pierre, aux murs de la Farnsine, ils travaillaient 
leurs chefs-d'oeuvre suspendus avec eux dans les airs. Raphal marchait
environn de ses lves, escort des cardinaux et des princes, comme un
snateur de l'ancienne Rome suivi et devanc de ses clients.
Charles-Quint posa trois fois devant le Titien. Il ramassait son pinceau
et lui cdait la droite  la promenade, de mme que Franois Ier
assistait Lonard de Vinci sur son lit de mort. Titien alla en triomphe
 Rome; l'immense Buonarotti l'y reut:  quatre-vingt-dix-neuf ans,
Titien tenait encore d'une main ferme,  Venise, son pinceau d'un
sicle, vainqueur des sicles.

Le grand-duc de Toscane fit dterrer secrtement Michel-Ange, mort 
Rome aprs avoir pos,  quatre-vingt-huit ans, le fate de la coupole
de Saint-Pierre. Florence, par des obsques magnifiques, expia sur les
cendres de son grand peintre l'abandon o elle avait laiss la poussire
de Dante, son grand pote.

Velasquez visita deux fois l'Italie, et l'Italie se leva deux fois pour
le saluer: le prcurseur de Murillo reprit le chemin des Espagnes,
charg des fruits de cette Hesprie ausonienne, qui s'taient dtachs
sous sa main: il emporta un tableau de chacun des douze peintres les
plus clbres de cette poque.

Ces fameux artistes passaient leurs jours dans des aventures et des
ftes; ils dfendaient les villes et les chteaux; ils levaient des
glises, des palais et des remparts; ils donnaient et recevaient de
grands coups d'pe, sduisaient des femmes, se rfugiaient dans les
clotres, taient absous par les papes et sauvs par les princes. Dans
une orgie que Benvenuto Cellini a raconte, on voit figurer les noms
d'un Michel-Ange et de Jules Romain.

Aujourd'hui la scne est bien change; les artistes  Rome vivent
pauvres et retirs. Peut-tre y a-t-il dans cette vie une posie qui
vaut la premire. Une association de peintres allemands a entrepris de
faire remonter la peinture au Prugin, pour lui rendre son inspiration
chrtienne. Ces jeunes nophytes de saint Luc prtendent que Raphal,
dans sa seconde manire, est devenu paen, et que son talent a
dgnr[42]. Soit; soyons paens comme les vierges raphaliques; que
notre talent dgnre et s'affaiblisse comme dans le tableau de _la
Transfiguration!_ Cette erreur honorable de la nouvelle cole sacre
n'en est pas moins une erreur; il s'ensuivrait que la roideur et le mal
dessin des formes seraient la preuve de la vision intuitive, tandis que
cette expression de foi, remarquable dans les ouvrages des peintres qui
prcdent la Renaissance, ne vient point de ce que les personnages sont
poss carrment et immobiles comme des sphinx, mais de ce que la
peinture _croyait_ comme son sicle. C'est sa pense, non sa peinture,
qui est religieuse; chose si vraie, que l'cole espagnole est minemment
_pieuse_ dans ses expressions, bien qu'elle ait les grces et les
mouvements de la peinture depuis la Renaissance. D'o vient cela? de ce
que _les Espagnols sont chrtiens_.

         [Note 42: Chateaubriand fait ici allusion  Frdric Overbeck
         et  son cole. N  Lubeck en 1769, Overbeck vint  Rome en
         1810. Il s'prit pour la ville ternelle d'une telle passion
         qu'il ne la voulut plus quitter et y mourut, en 1869, aprs y
         avoir sjourn soixante ans. Converti au catholicisme en
         1814, ayant pour devise et pour rgle que l'art n'existe pas
         pour lui-mme, mais pour les services qu'il rend  la
         religion, il fut le fondateur d'une cole, religieuse autant
         qu'artistique, dont les disciples, tablis, avec le Matre,
         dans les ruines du couvent de Saint-Isidore, prludaient
         chaque matin au travail par une invocation  l'Esprit-Saint.
         Les jeunes peintres allemands, ainsi groups autour de
         Frdric Overbeck, sont presque tous devenus clbres.
         C'taient Jean et Philippe de Vert, Schadow, de Koch, Vogel,
         Eggers, Schnorr, et, le plus illustre de tous, Pierre de
         Cornlius. Cornlius, aprs quatorze annes passes  Rome,
         de 1811  1824, rentra  Munich, o il devint directeur de
         l'Acadmie royale. Ses fresques de la Glyptothque et de
         l'glise Saint-Louis, o l'on admire surtout son _Jugement
         dernier_, lui assurent une des premires places parmi les
         peintres les plus clbres de son temps.]

Je vais voir travailler sparment les artistes: l'lve sculpteur
demeure dans quelque grotte, sous les chnes verts de la villa Mdicis,
o il achve son enfant de marbre qui fait boire un serpent dans une
coquille. Le peintre habite quelque maison dlabre dans un lieu dsert;
je le trouve seul, prenant  travers sa fentre ouverte quelque vue de
la campagne romaine. _La Brigande_ de M. Schnetz est devenue la mre qui
demande  une madone la gurison de son fils[43]. Lopold Robert[44],
revenu de Naples, a pass ces jours derniers par Rome, emportant avec
lui les scnes enchantes de ce beau climat, qu'il n'a fait que coller
sur sa toile.

         [Note 43: Jean-Victor Schnetz (1787-1870). Il tait  Rome en
         1828 et ne pouvait lui non plus, comme Overbeck, comme
         Schnorr, comme Thorwaldsen et tant d'autres artistes, se
         dcider  la quitter. Il emprunta  l'Italie la plupart des
         sujets de ses tableaux, dont les meilleurs sont: une _Femme
         de brigand fuyant avec son enfant_; la _Leon du Pifferaro_;
         une _Contadine en prire_; les _Italiennes devant la Madone_;
         _Scne dans la campagne de Rome_; des _Moissonneurs coutant
         le chant d'un ptre_. En 1840, il fut nomm directeur de
         l'cole de France  Rome.]

         [Note 44: Lopold _Robert_, n le 13 mars 1794  la
         Chaux-de-Fonds, dans le canton de Neuchtel, mort  Venise en
         1835. Aprs 1830, appel  donner des leons,  Florence, 
         la princesse Charlotte Bonaparte, fille du roi Joseph, femme,
         et bientt veuve, de son cousin Napolon, second fils de
         l'ex-roi de Hollande, il en devint perdument amoureux. Cette
         passion sans espoir le conduisit au suicide. Il se donna la
         mort le 20 mars 1835, comme l'avait fait dj un de ses
         frres, dix ans auparavant, jour pour jour.--Les tableaux les
         plus importants de Lopold Robert sont: l'_Improvisateur
         napolitain_ (1822); le _Retour de la fte de la Madone de
         l'Arc_ (1822); la _Halte des Moissonneurs dans les Marais
         Pontins_ (1831); le _Dpart des Pcheurs de l'Adriatique pour
         la pche de long cours_ (1835).]

Gurin est retir, comme une colombe malade, au haut d'un pavillon de la
villa Mdicis.--Il coute, la tte sous son aile, le bruit du vent du
Tibre; quand il se rveille, il dessine  la plume la mort de Priam.

Horace Vernet[45] s'efforce de changer sa manire; y russira-t-il? Le
serpent qu'il enlace  son cou, le costume qu'il affecte, le cigare
qu'il fume, les masques et les fleurets dont il est entour, rappellent
trop le bivouac.

         [Note 45: Horace _Vernet_ (1789-1853). Il succda, en 1829, 
         Pierre Gurin, comme directeur de l'cole de France  Rome.
         Parmi les toiles qu'il y composa, nous citerons: les
         _Brigands et les Carabiniers_, la _Confession du brigand_, la
         _Chasse dans les Marais Pontins_, la _Rencontre de Raphal et
         de Michel-Ange au Vatican_.]

Qui a jamais entendu parler de mon ami M. Quecq, successeur de Jules III
dans le casin de Michel-Ange, de Vignole et de Thade Zuccari? et
pourtant il a peint pas trop mal, dans son nymphe en dcret, la mort de
Vitellius. Les parterres en friche sont hants par un animal fut que
s'occupe  chasser M. Quecq: c'est un renard, arrire-petit-fils de
Goupil-Renart, premier du nom et neveu d'Ysengrin-le-Loup.

Pinelli[46], entre deux ivresses, m'a promis douze scnes de danses, de
jeux et de voleurs. C'est dommage qu'il laisse mourir de faim son grand
chien couch  sa porte.--Thorwaldsen[47] et Camuccini[48] sont les
deux princes des pauvres artistes de Rome.

         [Note 46: Bartolomeo _Pinelli_, clbre graveur romain. On a
         de lui une Raccolta di cinquanta costumi pittoreschi incisi
         all' acqua forte (1809), et une Nuova raccolta di cinquanta
         costumi pittoreschi incisi all' acqua forte (1815), en tout
         100 planches in-fol. C'est de ce recueil qu'il avait sans
         doute promis _douze scnes_  Chateaubriand. On doit aussi 
         Bartolomeo Pinelli, La scalata del Quirinale per la
         deportazione del S. P. (Pie VII), 1809, et 52 planches
         fournies par lui au _Meo Patacca ovvero Roma in feste nei
         trionfi di Vienna_. _Poema Jiocoso nel Cinguoggio romanesco_,
         di _Guiseppi Berneri_ Romano (1823, in-fol.).]

         [Note 47: Berthel _Thorwaldsen_ (1769-1844), fils d'un pauvre
         marin de Copenhague qui sculptait des figures en bois pour la
         proue des navires. Envoy de bonne heure en Italie, il se
         fixa en 1796  Rome, o il devait rester pendant
         quarante-deux ans. Ce fut seulement en 1838 qu'il consentit 
         revenir dans sa patrie.  Rome, il vivait princirement dans
         sa maison de la via Sestina, o il avait runi une riche
         collection de monuments antiques et de peintures. Ses oeuvres
         principales sont: le _Tombeau de Pie VII_  Rome; la statue
         questre de _Poniatowski_  Varsovie; le monument de
         _Gutenberg_  Mayence; les _Douze Aptres_  Notre-Dame de
         Copenhague; le _Lion de Lucerne_; les _Trois Grces_;
         _Mercure se prparant  tuer Argus_; la _Nuit portant dans
         ses bras la Mort et le Sommeil_; la longue srie des
         bas-reliefs reprsentant le _Triomphe d'Alexandre 
         Babylone_.]

         [Note 48: Vincent _Camuccini_ (1775-1844), peintre
         d'histoire, n et mort  Rome. Il tait, en 1828, inspecteur
         gnral des muses du pape et conservateur des collections du
         Vatican. Pierre Gurin disait de lui: Il s'est nourri des
         Anciens et de Raphal, mais il ne les a pas digrs. Ses
         meilleures toiles sont: _Romulus et Rmus enfants_, _Horatius
         Cocls_, la _Mort de Virginie_, le _Dpart de Rgulus pour
         Carthage_.]

Quelquefois ces artistes disperss se runissent, ils vont ensemble 
pied  Subiaco. Chemin faisant, ils barbouillent sur les murs de
l'auberge de Tivoli des grotesques. Peut-tre un jour reconnatra-t-on
quelque Michel-Ange au charbonn qu'il aura trac sur un ouvrage de
Raphal.

Je voudrais tre n artiste: la solitude, l'indpendance, le soleil
parmi des ruines et des chefs-d'oeuvre, me conviendraient. Je n'ai aucun
besoin; un morceau de pain, une cruche de _l'Aqua Felice_, me
suffiraient. Ma vie a t misrablement accroche aux buissons de ma
route; heureux si j'avais t l'oiseau libre qui chante et fait son nid
dans ces buissons!

Nicolas Poussin acheta, de la dot de sa femme, une maison sur le monte
Pincio, en face d'un autre casino qui avait appartenu  Claude Gele,
dit le Lorrain.

Mon autre compatriote Claude mourut aussi sur les genoux de la reine du
monde[49]. Si Poussin reproduit la campagne de Rome, lors mme que la
scne de ses paysages est place ailleurs, le Lorrain reproduit les
ciels de Rome, lors mme qu'il peint des vaisseaux et un soleil couchant
sur la mer.

         [Note 49: Nicolas Poussin et Claude Gele, dit le Lorrain,
         sont morts tous les deux  Rome; le premier, le 19 novembre
         1665; le second, le 21 novembre 1682. Claude Gele fut
         enterr dans l'glise de la Trinit-du-Mont, et ses neveux
         firent placer une inscription sur sa tombe. Nous verrons plus
         loin que Chateaubriand fit lever  Nicolas Poussin, dans
         l'glise de San-Lorenzo-in-Lucina, un monument digne du grand
         peintre.]

Que n'ai-je t le contemporain de certaines cratures privilgies pour
lesquelles je me sens de l'attrait dans les sicles divers! Mais il
m'et fallu ressusciter trop souvent. Le Poussin et Claude le Lorrain
ont pass au Capitole; des rois y sont venus et ne les valaient pas. De
Brosses[50] y rencontra le prtendant d'Angleterre; j'y trouvai en 1803
le roi de Sardaigne abdiqu, et aujourd'hui, en 1828, j'y vois le frre
de Napolon, roi de Westphalie. Rome dchue offre un asile aux
puissances tombes; ses ruines sont un lieu de franchise pour la gloire
perscute et les talents malheureux.

         [Note 50: Le prsident Charles _de Brosses_ (1709-1777). Il
         visita l'Italie en 1739 et rencontra  Rome le prtendant
         d'Angleterre, Jacques-douard, dit le _Chevalier de
         Saint-Georges_, fils de Jacques II et pre de
         _Charles-douard_, que rendra bientt si clbre son
         expdition de 1745 en cosse. Les _Lettres historiques et
         critiques crites d'Italie_, par le prsident de Brosses, ont
         paru pour la premire fois en l'an VIII, 3 vol. in-8{o}.
         Sainte-Beuve les apprcie en ces termes, dans ses _Causeries
         du Lundi_ (tome VII, page 81): Ses lettres sur l'Italie ont
         sur celles de Paul-Louis Courier et sur les livres du
         spirituel _Stendhal_ (Beyle) un avantage durable. Venu avant
         eux, il est plus naturel qu'eux. Ce sentiment du beau et de
         l'antique, ou des merveilles pittoresques modernes, qui fait
         l'honneur de leur jugement, de Brosses ne se donne aucune
         peine pour l'avoir et pour l'exprimer: il l'a du premier bond
         et le rend par une promptitude heureuse. Dans cette course
         rapide et ce sjour de dix mois  travers l'Italie, il y a
         certes des cts qu'il n'a fait qu'entrevoir en courant, et
         o d'autres talents trouveront matire  conqute; la
         campagne romaine, par exemple, les collines d'alentour,
         Tibur, la Villa Adriana, sont des lieux dont Chateaubriand un
         jour voquera le gnie attrist et nous peindra les
         mlancoliques splendeurs: de Brosses reste le premier
         critique pntrant, fin, gai et de grand coup d'oeil, qui a
         bien vu dans ses contradictions et ses merveilles ce monde
         d'Italie.]

       *       *       *       *       *

Si j'avais peint la socit de Rome il y a un quart de sicle, de mme
que j'ai peint la campagne romaine, je serais oblig de retoucher mon
portrait; il ne serait plus ressemblant. Chaque gnration est de
trente-trois annes, la vie du Christ (le Christ est le type de tout);
chaque gnration, dans notre monde occidental, varie sa forme. L'homme
est plac dans un tableau dont le cadre ne change point, mais dont les
personnages sont mobiles. Rabelais tait dans cette ville en 1536 avec
le cardinal du Bellay; il faisait l'office de matre d'htel de Son
minence; _il tranchait et prsentait_.

Rabelais, chang en frre _Jean des Entomeures_, n'est pas de l'avis de
Montaigne, qui n'a presque point ou de cloches  Rome et _beaucoup
moins que dans un village de France_; Rabelais, au contraire, en entend
beaucoup dans l'_isle Sonnante_ (Rome), _doutant que ce fust Dodone avec
ses chaudrons_[51].

         [Note 51: Et entendismes un bruit de loing venant, frquent
         et tumultueux, et nous semblait  l'our que fussent cloches
         grosses, petites et mdiocres, ensemble sonnantes comme l'on
         fait  Paris,  Tours, Gergeau, Nantes et ailleurs, s jours
         de grandes festes. Plus approchions, plus entendions cette
         sonnerie renforce. PANTAGRUEL, livre V, chapitre I:
         _Comment Pantagruel arriva en l'isle sonnante, et du bruit
         qu'entendismes._]

Quarante-quatre ans aprs Rabelais, Montaigne trouva les bords du Tibre
plants, et il remarque que le 16 mars il y avait des roses et des
artichauts  Rome. Les glises taient nues, sans statues de saints,
sans tableaux, moins ornes et moins belles que les glises de France.
Montaigne tait accoutum  la _vastit sombre de nos cathdrales
gothiques_; il parle plusieurs fois de Saint-Pierre sans le dcrire,
insensible ou indiffrent qu'il parat tre aux arts. En prsence de
tant de chefs-d'oeuvre, aucun nom ne s'offre au souvenir de Montaigne;
sa mmoire ne lui parle ni de Raphal, ni de Michel-Ange, mort il n'y
avait pas encore seize ans.

Au reste, les ides sur les arts, sur l'influence philosophique des
gnies qui les ont agrandis ou protgs, n'taient point encore nes. Le
temps fait pour les hommes ce que l'espace fait pour les monuments; on
ne juge bien des uns et des autres qu' distance et au point de la
perspective; trop prs on ne les voit pas, trop loin on ne les voit
plus.

L'auteur des _Essais_ ne cherchait dans Rome que la Rome antique: Les
bastimens de cette Rome bastarde, dit-il, qu'on voit  cette heure,
attachant  ces masures, quoiqu'ils aient de quoi ravir en admiration
nos sicles prsens, me font ressouvenir des nids que les moineaux et
les corneilles vont suspendant en France aux votes et parois des
glises que les huguenots viennent d'y dmolir.

Quelle ide Montaigne se faisait-il donc de l'ancienne Rome, s'il
regardait Saint-Pierre comme un nid de moineaux, suspendu aux parois du
Colise?

Le nouveau citoyen romain par bulle authentique de l'an 1581 depuis
J.-C.[52], avait remarqu que les Romaines ne portaient point de _loup_
ou de masque comme les Franaises; elles paraissaient en public
couvertes de perles et de pierreries, mais leur _ceinture tait trop
lche_ et elles ressemblaient  des _femmes enceintes_. Les hommes
taient habills de noir, et bien qu'ils fussent ducs, comtes et
marquis, ils _avaient l'apparence un peu vile_.

         [Note 52: Montaigne avait tenu  se faire citoyen romain. Il
         employa, dit-il, ses cinq sens de nature pour obtenir ce
         titre ne ft-ce que pour l'ancien honneur et religieuse
         mmoire de son autorit. Il fut admis au droit de cit, par
         les suffrages et le jugement souverain du peuple et du Snat,
         l'an de la fondation de Rome 2331. L'auteur des _Essais_ ne
         se faisait pas illusion sur l'importance de cette dignit
         tant dsire: C'est un titre vain, disait-il; puis il
         ajoutait avec sa nave franchise: Tant y a que j'ai reu
         beaucoup de plaisir de l'avoir obtenu.]

N'est-il pas singulier que saint Jrme remarque la dmarche des
Romaines qui les fait ressembler  des femmes enceintes: _solutis
genibus fractus incessus_,  pas briss, les genoux flchissants?

Presque tous les jours, lorsque je sors par la porte Anglique, je vois
une chtive maison assez prs du Tibre, avec une enseigne franaise
enfume reprsentant un ours; c'est l que Michel, seigneur de
Montaigne, dbarqua en arrivant  Rome, non loin de l'hpital qui servit
d'asile  ce pauvre fou, homme _form  l'antique et pure posie_, que
Montaigne avait visit dans sa _loge_  Ferrare, qui lui avait caus
encore _plus de dpit que de compassion_.

Ce fut un vnement mmorable, lorsque le XVIIe sicle dputa son plus
grand pote protestant et son plus srieux gnie pour visiter, en 1638,
la grande Rome catholique. Adosse  la croix, tenant dans ses mains les
deux Testaments, ayant derrire elle les gnrations coupables sorties
d'den, et devant elle les gnrations rachetes descendues du jardin
des Olives, elle disait  l'hrtique n d'hier: Que veux-tu  ta
vieille mre?

Lonora, la Romaine, enchanta Milton[53]. A-t-on jamais remarqu que
Lonora se retrouve dans les _Mmoires_ de madame de Motteville, aux
concerts du cardinal Mazarin?

         [Note 53: Milton n'a consign nulle part les impressions
         qu'il avait reues dans son voyage d'Italie, et il ne nous a
         gure laiss de son sjour  Rome d'autre trace que des vers
         galants, crits en latin, il est vrai, et adresss  une
         cantatrice nomme Lonora: _Ad Leonoram Rom canentem._]

L'ordre des dates amne l'abb Arnauld[54]  Rome aprs Milton. Cet
abb, qui avait port les armes, raconte une anecdote curieuse par le
nom d'un des personnages, en mme temps qu'elle fait revoir les moeurs
des courtisanes. Le _hros de la fable_, le duc de Guise, petit-fils du
Balafr, allant en qute de son aventure de Naples, passa par Rome en
1647: il y connut la Nina Barcarola. Maison-Blanche, secrtaire de M.
Deshayes, ambassadeur  Constantinople, s'avisa de vouloir tre le rival
du duc de Guise. Mal lui en prit; on substitua (c'tait la nuit dans une
chambre sans lumire) une hideuse vieille  Nina. Si les ris furent
grands d'un ct, la confusion le fut de l'autre autant qu'on se le peut
imaginer, dit Arnauld. L'Adonis, s'tant dml avec peine des
embrassements de sa desse, s'enfuit tout nu de cette maison comme s'il
et le diable  ses trousses.

         [Note 54: L'abb Antoine _Arnauld_, fils an d'Arnauld
         d'Andilly, n en 1616, mort en 1698. Il a laiss d'agrables
         _Mmoires_. Il tait le petit-fils d'_Antoine_ Arnauld,
         l'avocat, et le neveu d'_Antoine_ Arnauld, dit le grand
         Arnauld.]

Le cardinal de Retz n'apprend rien sur les moeurs romaines. J'aime mieux
le _petit_ Coulanges et ses deux voyages en 1656 et 1689: il clbre ces
_vignes_ et ces jardins dont les noms seuls ont un charme.

Dans la promenade  la _Porta Pia_, je retrouve presque toutes les
personnes nommes par Coulanges: les personnes? non! leurs petits-fils
et petites-filles.

Madame de Svign reoit les vers de Coulanges; elle lui rpond du
chteau des Rochers dans ma pauvre Bretagne,  dix lieues de Combourg:
Quelle triste date auprs de la vtre, mon aimable cousin! Elle
convient  une solitaire comme moi, et celle de Rome  celui dont
l'toile est errante. Que la fortune vous a trait doucement, comme vous
dites, quoiqu'elle vous ait fait querelle!!![55]

         [Note 55: Mme de Svign crivait encore  M. de Coulanges:
         Je fis rflexion  cette vie de Rome, si bien mle de
         profane et de santissimo.... Je songeai  cette boule o vous
         tiez grimp avec vos jambes de vingt ans (la boule qui
         surmonte la coupole de Saint-Pierre) ... et combien je me
         promnerais de jours et d'annes dans le plain-pied de nos
         alles, sans me trouver jamais dans cette boule. Un peu plus
         loin, elle dit: Ah! que j'aimerais  faire un voyage 
         Rome! Puis elle ajoute: Mais ce serait avec le visage et
         l'air que j'avais il y a bien des annes, et non avec celui
         que j'ai maintenant. Il ne faut point remuer ses os, surtout
         les femmes,  moins d'tre ambassadrice.]

Entre le premier voyage de Coulanges  Rome, en 1656, et son second
voyage, en 1689, il s'tait coul trente-trois ans: je n'en compte que
vingt-cinq de perdus depuis mon premier voyage  Rome, en 1803, et mon
second voyage en 1828. Si j'avais connu madame de Svign, je l'aurais
gurie du chagrin de vieillir.

Spon[56], Misson[57], Dumont[58], Addison, suivent successivement
Coulanges. Spon avec Wheler, son compagnon, m'ont guid sur les dbris
d'Athnes.

         [Note 56: Jacob _Spon_ (1647-1685). Son _Voyage d'Italie, de
         Dalmatie, de Grce et du Levant_ (1678, 3 vol. in-12) a t
         souvent rimprim.]

         [Note 57: Franois-Maximilien _Misson_, conseiller au
         parlement de Paris, mort le 22 janvier 1722,  Londres, o il
         s'tait rfugi aprs la rvocation de l'dit de Nantes. Son
         _Nouveau voyage d'Italie_ (1691-98, 3 vol. in-12) eut un
         grand succs. L'dition de 1722 est accompagne de notes
         d'Addison.]

         [Note 58: Jean _Dumont_, n vers 1650, mort  Vienne en 1726,
         suivit d'abord la profession des armes, puis voyagea dans
         presque toutes les contres de l'Europe et finit par se fixer
         en Autriche, o il devint historiographe de l'empereur. Il
         publia en 1699 ses _Voyages en France, en Italie, en
         Allemagne,  Malte et en Turquie_ (4 vol. in-12).]

Il est curieux de lire dans Dumont comment les chefs-d'oeuvre que nous
admirons taient disposs  l'poque de son voyage en 1690: on voyait au
Belvdre les fleuves du Nil et du Tibre, l'Antinos, la Cloptre, le
Laocoon et le torse suppos d'Hercule. Dumont place dans le jardin du
Vatican _les paons de bronze qui taient sur le tombeau de Scipion
l'Africain_.

Addison voyage en _scholar_[59], sa course se rsume en citations
classiques empreintes de souvenirs anglais; en passant  Paris il avait
offert ses posies  M. Boileau.

         [Note 59: C'est pendant son voyage d'Italie qu'Addison
         composa sa tragdie de _Caton_.]

Le pre Labat[60] suit l'auteur de _Caton_: c'est un singulier homme que
ce moine parisien de l'ordre des Frres Prcheurs. Missionnaire aux
Antilles, flibustier, habile mathmaticien, architecte et militaire,
brave artilleur pointant le canon comme un grenadier, critique savant et
ayant remis les Dieppois en possession de leur dcouverte primitive en
Afrique, il avait l'esprit enclin  la raillerie et le caractre  la
libert. Je ne sache aucun voyageur qui donne des notions plus exactes
et plus claires sur le gouvernement pontifical. Labat court les rues, va
aux processions, se mle de tout et se moque  peu prs de tout.

         [Note 60: Jean-Baptiste _Labat_ (1663-1738), religieux
         dominicain. Parti en 1693 pour les missions des Antilles, il
         y rendit de grands services, surtout comme ingnieur. C'est
         lui qui fonda la ville de la Basse-Terre  la Guadeloupe. Il
         a laiss de nombreux ouvrages, parmi lesquels un _Voyage en
         Espagne et en Italie_ (Paris, 1730, 8 vol. in-12).]

Le frre prcheur raconte qu'on lui a donn chez les capucins,  Cadix,
des draps de lit tout neufs depuis dix ans, et qu'il a vu un saint
Joseph habill  l'espagnole, pe au ct, chapeau sous le bras,
cheveux poudrs et lunettes sur le nez.  Rome, il assiste  une messe:
Jamais, dit-il, je n'ai tant vu de musiciens mutils ensemble et une
symphonie si nombreuse. Les connaisseurs disaient qu'il n'y avait rien
de si beau. Je disais la mme chose pour faire croire que je m'y
connaissais; mais si je n'avais pas eu l'honneur d'tre du cortge de
l'officiant, j'aurais quitt la crmonie qui dura au moins trois bonnes
heures, qui m'en parurent bien six.

Plus je descends vers le temps o j'cris, plus les usages de Rome
deviennent semblables aux usages d'aujourd'hui.

Du temps de de Brosses, les Romaines portaient de faux cheveux; la
coutume venait de loin; Properce demande  sa _vie_ pourquoi elle se
plat  orner ses cheveux:

  Quid juvat ornato procedere, vita, capillo?

Les Gauloises, nos mres, fournissaient la chevelure des Sverine, des
Pisca, des Faustine, des Sabine. Vellda dit  Eudore en parlant de ses
cheveux: C'est mon diadme et je l'ai gard pour toi. Une chevelure
n'tait pas la plus grande conqute des Romains; mais elle en tait une
des plus durables: on retire souvent des tombeaux de femmes cette parure
entire qui a rsist aux ciseaux des filles de la nuit, et l'on cherche
en vain le front lgant qu'elle couronna. Les tresses parfumes, objet
de l'idoltrie de la plus volage des passions, ont survcu  des
empires; la mort, qui brise toutes les chanes, n'a pu rompre ce rseau.
Aujourd'hui les Italiennes portent leurs propres cheveux, que les femmes
du peuple nattent avec une grce coquette.

Le magistrat voyageur de Brosses a, dans ses portraits et dans ses
crits, un faux air de Voltaire, avec lequel il eut une dispute comique
 propos d'un champ[61]. De Brosses causa plusieurs fois au bord du lit
d'une princesse Borghse. En 1803, j'ai vu dans le palais Borghse une
autre princesse qui brillait de tout l'clat de la gloire de son frre:
Pauline Bonaparte n'est plus! Si elle et vcu aux jours de Raphal, il
l'aurait reprsente sous la forme d'un de ces amours qui s'appuient sur
le dos des lions  la Farnsine, et la mme langueur et emport le
peintre et le modle. Que de fleurs ont dj pass dans ces steppes o
j'ai fait errer Jrme, Augustin, Eudore et Cymodoce!

         [Note 61: Voir, sur ce curieux pisode, l'article de
         Sainte-Beuve dans ses _Causeries du Lundi_, tome VII, page
         83, et la Correspondance de Voltaire et du prsident de
         Brosses, publie en 1836 par M. Thophile Foisset.]

De Brosses reprsente les Anglais  la place d'Espagne  peu prs comme
nous les voyons aujourd'hui, vivant ensemble, faisant grand bruit,
regardant les pauvres humains du haut en bas, et s'en retournant dans
leur taudis rougetre  Londres, sans avoir jet  peine un coup d'oeil
sur le Colise. De Brosses obtint l'honneur de faire sa cour  Jacques
III:

Des deux fils du prtendant, dit-il, l'an est g d'environ vingt
ans, l'autre de quinze. J'entends dire  ceux qui les connaissent  fond
que l'an vaut beaucoup mieux et qu'il est plus chri dans son
intrieur; qu'il a de la bont de coeur et un grand courage; qu'il sent
vivement sa situation, et que, s'il n'en sort pas un jour, ce ne sera
pas faute d'intrpidit. On m'a racont qu'ayant t men tout jeune au
sige de Gate, lors de la conqute du royaume de Naples par les
Espagnols, dans la traverse son chapeau vint  tomber  la mer. On
voulut le ramasser: Non, dit-il, ce n'est pas la peine; il faudra bien
que j'aille le chercher un jour moi-mme.

De Brosses croit que si le prince de Galles tente quelque chose, il ne
russira pas, et il en donne les raisons. Revenu  Rome aprs ses
vaillantes apertises, Charles-douard, qui portait le nom de comte
d'Albany, perdit son pre; il pousa la princesse de Stolberg-Goedern,
et s'tablit en Toscane. Est-il vrai qu'il visita secrtement Londres en
1753 et 1761, comme Hume le raconte, qu'il assista au couronnement de
George III, et qu'il dit  quelqu'un qui l'avait reconnu dans la foule:
L'homme qui est l'objet de toute cette pompe est celui que j'envie le
moins?

L'union du prtendant ne fut pas heureuse; la comtesse d'Albany[62] se
spara de lui et fixa son sjour  Rome: ce fut l qu'un autre voyageur,
Bonstetten[63], la rencontra; le gentilhomme bernois, dans sa
vieillesse, me faisait entendre  Genve qu'il avait des lettres de la
premire jeunesse de la comtesse d'Albany.

         [Note 62: Louise-Marie-Caroline, comtesse d'_Albany_, ne en
         1753,  Mons, de la famille des Stolberg, pousa en 1772 le
         prtendant Charles-douard, qui avait pris le titre de comte
         d'Albany. Ils se sparrent en 1780, et elle vcut depuis
         avec le pote Alfieri,  qui sa beaut et son esprit avaient
         inspir la plus vive passion, et qu'elle pousa secrtement
         aprs la mort du prince, arrive en 1788. Alfieri tant mort,
          son tour, en 1803, elle contracta une nouvelle liaison et,
         dit-on, un autre mariage secret, avec le peintre franais
         Xavier Fabre. Elle mourut  Florence en 1824.]

         [Note 63: Charles-Victor de _Bonstetten_, n  Berne le 3
         septembre 1745, mort  Genve le 3 fvrier 1832. Il crivait
         avec une gale facilit en allemand et en franais; ses
         principaux livres sont dans cette dernire langue. On a de
         lui _Voyage sur la scne des six derniers livres de
         l'nide_, suivi de quelques observations sur le Latium
         moderne (1804); _Recherches sur la nature et les lois de
         l'imagination_ (1807); _tudes de l'homme, ou Recherches sur
         les facults de sentir et de penser_ (1821); _l'Homme du midi
         et l'homme du nord_ (1824). Dans ce dernier ouvrage,
         Bonstetten combat les exagrations de la thorie de
         l'influence morale et politique des climats.]

Alfieri vit  Florence la femme du prtendant et il l'aima pour la vie:
Douze ans aprs, dit-il, au moment o j'cris toutes ces pauvrets, 
cet ge dplorable o il n'y a plus d'illusions, je sens que je l'aime
tous les jours davantage,  mesure que le temps dtruit le seul charme
qu'elle ne doit pas  elle-mme, l'clat de sa passagre beaut. Mon
coeur s'lve, devient meilleur et s'adoucit par elle, et j'oserais dire
la mme chose du sien, que je soutiens et fortifie.

J'ai connu madame d'Albany  Florence; l'ge avait apparemment produit
chez elle un effet oppos  celui qu'il produit ordinairement: le temps
ennoblit le visage, et, quand il est de race antique, il imprime quelque
chose de sa race sur le front qu'il a marqu: la comtesse d'Albany,
d'une taille paisse, d'un visage sans expression, avait l'air
commun[64]. Si les femmes des tableaux de Rubens vieillissaient, elles
ressembleraient  madame d'Albany  l'ge o je l'ai rencontre. Je suis
fch que ce coeur, _fortifi et soutenu_ par Alfieri, ait eu besoin
d'un autre appui[65]. Je rappellerai ici un passage de ma lettre sur
Rome  M. de Fontanes:

Savez-vous que je n'ai vu qu'une seule fois le comte Alfieri dans ma
vie, et devineriez-vous comment? Je l'ai vu mettre dans sa bire: on me
dit qu'il n'tait presque pas chang; sa physionomie me parut noble et
grave; la mort y ajoutait sans doute une nouvelle svrit; le cercueil
tant un peu trop court, on inclina la tte du mort sur sa poitrine, ce
qui lui fit faire un mouvement formidable.

         [Note 64: Lamartine, qui vit la comtesse d'Albany  Florence,
         en 1810, a trac d'elle ce portrait: Rien ne rappelait en
         elle,  cette poque dj un peu avance de sa vie (la veuve
         de Charles-douard et d'Alfieri avait alors 57 ans), ni la
         reine d'un empire, ni la reine d'un coeur. C'tait une petite
         femme dont la taille, un peu affaisse sous son poids, avait
         perdu toute lgret et toute lgance. Les traits de son
         visage, trop arrondis et trop obtus aussi, ne conservaient
         aucunes lignes pures de beaut idale; mais ses yeux avaient
         une lumire, ses cheveux cendrs une teinte, sa bouche un
         accueil, sa physionomie une intelligence et une grce
         d'expression qui faisaient souvenir, si elles ne faisaient
         plus admirer. Sa parole suave, ses manires sans apprt, sa
         familiarit rassurante, levaient tout de suite ceux qui
         l'approchaient  son niveau. On ne savait si elle descendait
         au vtre ou si elle vous levait au sien, tant il y avait de
         naturel en sa personne. (Lamartine, _Souvenirs et
         Portraits_, tome 1, p. 130).]

         [Note 65: Allusion au peintre Xavier Fabre, dont il est parl
         dans une note prcdente.--Franois-Xavier _Fabre_, n 
         Montpellier en 1766. lve de David, il obtint en 1787 le
         grand prix de peinture, et sjourna longtemps  Rome, puis 
         Florence, o il connut la comtesse d'Albany, qui le fit, en
         mourant, son lgataire universel. Revenu  Montpellier, il
         enrichit le muse de cette ville--qui porte aujourd'hui le
         nom de _Muse Fabre_--d'une prcieuse collection de livres,
         de tableaux et d'objets d'art.]

Rien n'est triste comme de relire vers la fin de ses jours ce que l'on a
crit dans sa jeunesse: tout ce qui tait au prsent se trouve au pass.

J'aperus un moment, en 1803,  Rome, le cardinal d'York[66], cet Henri
IX, dernier des Stuarts, g de soixante-dix-neuf ans. Il avait eu la
faiblesse d'accepter une pension de George III: la veuve de Charles Ier
en avait en vain sollicit une de Cromwell. Ainsi, la race des Stuarts a
mis cent dix-neuf ans  s'teindre, aprs avoir perdu le trne qu'elle
n'a jamais retrouv. Trois prtendants se sont transmis dans l'exil
l'ombre d'une couronne: ils avaient de l'intelligence et du courage; que
leur a-t-il manqu? la main de Dieu.

         [Note 66: Henri-Benot-Marie-Clment _Stuart_, _duc d'York_,
         second fils de Jacques III et de Marie-Clmentine Sobieski,
         petite-fille du librateur de Vienne, n  Rome le 6 mars
         1725, cardinal le 3 juillet 1747. En 1799, il prit part au
         conclave de Venise, et contribua  faire accepter comme
         secrtaire Consalvi, dont il avait encourag les tudes et
         les dbuts.  la mort de son frre Charles-douard (1788), se
         regardant comme roi lgitime, il prit le titre d'Henri IX. Il
         mourut  Rome le 13 juillet 1807. Le monument qui recouvre 
         Saint-Pierre la tombe du cardinal et de son frre, et qui est
         l'oeuvre de Canova, fut pay par le roi George IV.]

Au surplus, les Stuarts se consolrent  la vue de Rome; ils n'taient
qu'un lger accident de plus dans ces vastes dcombres, une petite
colonne brise, leve au milieu d'une grande voirie de ruines. Leur
race, en disparaissant du monde, eut encore cet autre rconfort: elle
vit tomber la vieille Europe, la fatalit attache aux Stuarts entrana
avec eux dans la poussire les autres rois, parmi lesquels se trouvait
Louis XVI, dont l'aeul avait refus un asile au descendant de Charles
Ier, et Charles X est mort dans l'exil  l'ge du cardinal d'York, et
son fils et son petit-fils sont errants sur la terre!

Le voyage de Lalande[67] en Italie, en 1765 et 1766, est encore ce qu'il
y a de mieux et de plus exact sur la Rome des arts et sur la Rome
antique. J'aime  lire les historiens et les potes, dit-il, mais on ne
saurait les lire avec plus de plaisir qu'en foulant la terre qui les
portait, en se promenant sur les collines qu'ils dcrivent, en voyant
couler les fleuves qu'ils ont chants. Ce n'est pas trop mal pour un
astronome qui mangeait des araignes.

         [Note 67: Joseph-Jrme _Le Franais_ de _Lalande_
         (1732-1807). Il fut reu  l'Acadmie des Sciences, en 1753,
          l'ge de vingt-et-un ans; nomm en 1762 professeur
         d'astronomie au Collge de France, il remplit cette chaire
         pendant 46 ans avec le plus grand succs. Alors que ses
         nombreux et remarquables travaux avaient rendu son nom
         populaire, il chercha hors de la science les moyens de faire
         parler encore plus de lui. Il se singularisa, soit par des
         gots bizarres (il mangeait, dit-on, des araignes, des
         chenilles), soit par des opinions impies, et se fit gloire
         d'tre athe. Il avait publi, en 1769, le _Voyage d'un
         Franais en Italie_, 8 vol. in-12.]

Duclos[68],  peu prs aussi dcharn que Lalande, fait cette remarque
fine: Les pices de thtre des diffrents peuples sont une image assez
vraie de leurs moeurs. L'arlequin, valet et personnage principal des
comdies italiennes, est toujours reprsent avec un grand dsir de
manger, et qui part d'un besoin habituel. Nos valets de comdie sont
communment ivrognes, ce qui peut supposer crapule, mais non pas
misre.

         [Note 68: Charles _Pinot_, sieur _Duclos_, membre de
         l'Acadmie franaise. Il tait compatriote de Chateaubriand,
         et il en a dj t parl au tome I des _Mmoires_. (Voyez la
         note 2 de la page 128).--Oblig de s'loigner de Paris en
         1766, pour avoir blm trop vivement la condamnation de La
         Chalotais, son ami, il voyagea: ce qui lui donna lieu
         d'crire ses _Considrations sur l'Italie_, publies
         seulement en 1791, dix-neuf ans aprs sa mort.]

L'admiration dclamatoire de Dupaty[69] n'offre pas de compensation pour
l'aridit de Duclos et de Lalande, elle fait pourtant sentir la prsence
de Rome; on s'aperoit par un reflet que l'loquence du style descriptif
est ne sous le souffle de Rousseau, _spiraculum vit_. Dupaty touche 
cette nouvelle cole qui bientt allait substituer le sentimental,
l'obscur et le manir, au vrai,  la clart et au naturel de Voltaire.
Cependant,  travers son jargon affect, Dupaty observe avec justesse:
il explique la patience du peuple de Rome par la vieillesse de ses
souverains successifs. Un pape, dit-il, est toujours pour lui un roi
qui se meurt.

         [Note 69: Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier _Dupaty_
         (1746-1788). Avocat gnral, puis prsident  mortier au
         parlement de Bordeaux, il publia plusieurs crits sur le
         droit criminel qui lui valurent une grande popularit. En
         littrature, il est connu par ses _Lettres sur l'Italie en
         1785_. Elles obtinrent,  la veille de la Rvolution, un
         succs de vogue.]

 la villa Borghse, Dupaty voit approcher la nuit: Il ne reste qu'un
rayon du jour qui meurt sur le front d'une Vnus. Les potes de
maintenant diraient-ils mieux? Il prend cong de Tivoli: Adieu, vallon!
je suis un tranger; je n'habite point votre belle Italie. Je ne vous
reverrai jamais; mais peut-tre mes enfants ou quelques-uns de mes
enfants viendront vous visiter un jour: soyez-leur aussi charmant que
vous l'avez t  leur pre. _Quelques-uns des enfants_ de l'rudit et
du pote ont visit Rome, et ils auraient pu voir le dernier rayon du
jour mourir sur le front de la _Vnus genitrix_ de Dupaty[70].

         [Note 70: Charles _Dupaty_, fils an du prsident
         (1771-1825). Il tudia la sculpture sous Lemot, alla se
         perfectionner en Italie et fut nomm  son retour membre de
         l'Acadmie des beaux arts (1816). Ses meilleures compositions
         sont: la _Vnus genitrix_, _Biblis mourante_, _Cadmus_, _Ajax
         poursuivi par la colre de Neptune_. Il a fait le modle de
         la statue questre de Louis XIII (excute par Cortot), que
         l'on voit sur la place Royale,  Paris.--Le second fils du
         prsident, Emmanuel Dupaty (1775-1851) travailla pour le
         thtre. Son esprit facile et lgant lui valut de nombreux
         succs dans le vaudeville et l'opra-comique. Ses plus jolies
         pices sont: _Picaros et Digo_, _le Chapitre second_, _la
         Jeune Prude_, _la Leon de botanique_, _Ninon chez Mme de
         Svign_, _l'Intrigue aux fentres_, _le Pote et le
         Musicien_, _les Voitures verses_. Sous la Restauration, il
         publia _les Dlateurs ou trois annes du XIXe sicle_, pome
         satirique en trois chants, et collabora  diverses feuilles
         librales, la _Minerve_, l'_Abeille_, l'_Opinion_ et le
         _Miroir_. Le 18 fvrier 1836, il fut lu membre de l'Acadmie
         franaise, en remplacement de M. Lain, par 18 voix contre 2
         donnes  Victor Hugo. Celui-ci se consola de son chec par
         un joli mot: Je croyais, dit-il, qu'on allait  l'Acadmie
         par le pont des Arts, je me trompais; on y va,  ce qu'il
         parat, par le Pont-Neuf. Emmanuel Dupaty tait, aprs tout,
         un fort galant homme et un homme d'esprit.  peine lu, il
         alla frapper  la porte de l'auteur d'_Hernani_, et, ne le
         trouvant pas, lui laissa sa carte avec ce quatrain:

           Avant vous je monte  l'autel;
           Mon ge seul peut y prtendre.
           Dj vous tes immortel,
           Et vous avez le temps d'attendre.]

 peine Dupaty avait quitt l'Italie que Goethe vint le remplacer. Le
prsident au Parlement de Bordeaux entendit-il jamais parler de Goethe?
Et nanmoins le nom de Goethe vit sur cette terre o celui de Dupaty
s'est vanoui. Ce n'est pas que j'aime le puissant gnie de l'Allemagne;
j'ai peu de sympathie pour le pote de la matire: je sens Schiller,
j'entends Goethe. Qu'il y ait de grandes beauts dans l'enthousiasme que
Goethe prouve  Rome pour Jupiter, d'excellents critiques le jugent
ainsi, mais je prfre le Dieu de la Croix au Dieu de l'Olympe. Je
cherche en vain l'auteur de _Werther_ le long des rives du Tibre; je ne
le retrouve que dans cette phrase: Ma vie actuelle est comme un rve de
jeunesse; nous verrons si je suis destin  le goter ou  reconnatre
que celui-ci est vain comme tant d'autres l'ont t.

Quand l'aigle de Napolon laissa Rome chapper de ses serres, elle
retomba dans le sein de ses paisibles pasteurs: alors Byron parut aux
murs croulants des Csars; il jeta son imagination dsole sur tant de
ruines, comme un manteau de deuil. Rome! tu avais un nom, il t'en donna
un autre; ce nom te restera: il t'appela _la Niob des Nations_, prive
de ses enfants et de ses couronnes, sans voix pour dire ses infortunes,
portant dans ses mains une urne vide dont la poussire est depuis
longtemps disperse[71].

         [Note 71: _Le Plerinage de Childe-Harold_, chant IV, stance
         LXXIX.]

Aprs ce dernier orage de posie, Byron ne tarda pas de mourir. J'aurais
pu voir Byron  Genve, et je ne l'ai point vu; j'aurais pu voir Goethe
 Weimar, et je ne l'ai point vu; mais j'ai vu tomber madame de Stal
qui, ddaignant de vivre au del de sa jeunesse, passa rapidement au
Capitole avec Corinne: noms imprissables, illustres cendres, qui se
sont associs au nom et aux cendres de la ville ternelle[72].

         [Note 72: J'invite  lire dans la _Revue des Deux-Mondes_,
         1er et 15 juillet 1835, deux articles de M. J.-J. Ampre,
         intituls: _Portraits de Rome  diffrents ges._ Ces curieux
         documents complteront un tableau dont on ne voit ici qu'une
         esquisse. (Note de Paris, 1837.) CH.]

       *       *       *       *       *

Ainsi ont march les changements de moeurs et de personnages, de sicle
en sicle, en Italie; mais la grande transformation a surtout t opre
par notre double occupation de Rome.

La Rpublique _romaine_, tablie sous l'influence du Directoire, si
ridicule qu'elle ait t avec ses deux _consuls_ et ses _licteurs_
(mchants _facchini_ pris parmi la populace), n'a pas laiss que
d'innover heureusement dans les lois civiles: c'est des prfectures,
imagines par cette Rpublique _romaine_, que Bonaparte a emprunt
l'institution de ses prfets.

Nous avons port  Rome le germe d'une administration qui n'existait
pas; Rome, devenue le chef-lieu du dpartement du Tibre, fut
suprieurement rgle. Le systme hypothcaire lui vient de nous. La
suppression des couvents, la vente des biens ecclsiastiques sanctionne
par Pie VI, ont affaibli la foi dans la permanence de la conscration
des choses religieuses. Ce fameux _index_, qui fait encore un peu de
bruit de ce ct-ci des Alpes, n'en fait aucun  Rome: pour quelques
bajocchi on obtient la permission de lire, en sret de conscience,
l'ouvrage dfendu. L'_index_ est au nombre de ces usages qui restent
comme des tmoins des anciens temps au milieu des temps nouveaux. Dans
les rpubliques de Rome et d'Athnes, les titres de _roi_, les noms des
grandes familles tenant  la monarchie, n'taient-ils pas
respectueusement conservs? Il n'y a que les Franais qui se fchent
sottement contre leurs tombeaux et leurs annales, qui abattent les
croix, dvastent les glises, en rancune du clerg de l'an de grce 1000
ou 1100. Rien de plus puril ou de plus bte que ces outrages de
rminiscence; rien qui porterait davantage  croire que nous ne sommes
capables de quoi que ce soit de srieux, que les vrais principes de la
libert nous demeureront  jamais inconnus. Loin de mpriser le pass,
nous devrions, comme le font tous les peuples, le traiter en vieillard
vnrable qui raconte  nos foyers ce qu'il a vu: quel mal nous peut-il
faire? Il nous instruit et nous amuse par ses rcits, ses ides, son
langage, ses manires, ses habits d'autrefois; mais il est sans force,
et ses mains sont dbiles et tremblantes. Aurions-nous peur de ce
contemporain de nos pres, qui serait dj avec eux dans la tombe s'il
pouvait mourir, et qui n'a d'autorit que celle de leur poussire?

Les Franais, en traversant Rome, y ont laiss leurs principes: c'est ce
qui arrive toujours quand la conqute est accomplie par un peuple plus
avanc en civilisation que le peuple qui subit cette conqute, tmoin
les Grecs en Asie sous Alexandre, tmoin les Franais en Europe sous
Napolon. Bonaparte, en enlevant les fils  leurs mres, en forant la
noblesse italienne  quitter ses palais et  porter les armes, htait la
transformation de l'esprit national.

Quant  la physionomie de la socit romaine, les jours de concert et
de bal on pourrait se croire  Paris. L'Altieri, la Palestrina, la
Zagarola, la Del Drago[73], la Lante[74], la Lozzano, etc., ne seraient
pas trangres dans les salons du faubourg Saint-Germain: pourtant
quelques-unes de ces femmes ont un certain air effray qui, je crois,
est du climat. La charmante Falconieri, par exemple, se tient toujours
auprs d'une porte, prte  s'enfuir sur le mont Marius, si on la
regarde: la villa Millini[75] est  elle; un roman plac dans ce casin
abandonn, sous des cyprs,  la vue de la mer, aurait son prix.

         [Note 73: La princesse Del Drago.]

         [Note 74: La duchesse Lante.]

         [Note 75: Et non _Mellini_, comme on l'a imprim dans les
         ditions prcdentes. C'est dans la Villa Millini, hors des
         murs de Rome, que le gnral Alexandre Berthier (le futur
         prince de Wagram et de Neuchtel) reut, le 11 fvrier 1798
         (23 pluvise an VI), les avocats, les banquiers et les
         artistes qui devaient constituer la nouvelle Rpublique
         romaine.]

Mais, quels que soient les changements de moeurs et de personnages de
sicle en sicle en Italie, on y remarque une habitude de grandeur, dont
nous autres, mesquins barbares, n'approchons pas. Il reste encore  Rome
du sang romain et des traditions des matres du monde. Lorsqu'on voit
des trangers entasss dans de petites maisons nouvelles  la porte du
Peuple, ou gts dans des palais qu'ils ont diviss en cases et percs
de chemines, on croirait voir des rats gratter au pied des monuments
d'Apollodore et de Michel-Ange, et faisant,  force de ronger, des trous
dans les pyramides.

Aujourd'hui les nobles romains, ruins par la rvolution, se renferment
dans leurs palais, vivent avec parcimonie et sont devenus leurs propres
gens d'affaires. Quand on a le bonheur (ce qui est fort rare) d'tre
admis chez eux le soir, on traverse de vastes salles sans meubles, 
peine claires, le long desquelles des statues antiques blanchissent
dans l'paisseur de l'ombre, comme des fantmes ou des morts exhums. Au
bout de ces salles, le laquais dguenill qui vous mne vous introduit
dans une espce de gynce: autour d'une table sont assises trois ou
quatre vieilles ou jeunes femmes mal tenues, qui travaillent  la lueur
d'une lampe  de petits ouvrages, en changeant quelques paroles avec un
pre, un frre, un mari  demi couchs obscurment en retraite, sur des
fauteuils dchirs. Il y a pourtant je ne sais quoi de beau, de
souverain, qui tient de la haute race, dans cette assemble retranche
derrire des chefs-d'oeuvre et que vous avez prise d'abord pour un
sabbat. L'espce des sigisbes est finie, quoiqu'il y ait encore des
abbs porte-chles et porte-chaufferettes; par-ci, par-l, un cardinal
s'tablit encore  demeure chez une femme comme un canap.

Le npotisme et le scandale des pontifes ne sont plus possibles, comme
les rois ne peuvent plus avoir de matresses en titre et en honneurs. 
prsent que la politique et les aventures tragiques d'amour ont cess de
remplir la vie des grandes dames romaines,  quoi passent-elles leur
temps dans l'intrieur de leur mnage? Il serait curieux de pntrer au
fond de ces moeurs nouvelles: si je reste  Rome, je m'en occuperai.

       *       *       *       *       *

Je visitai Tivoli le 18 dcembre 1803;  cette poque je disais dans
une narration qui fut imprime alors: Ce lieu est propre  la rflexion
et  la rverie; je remonte dans ma vie passe; je sens le poids du
prsent; je cherche  pntrer mon avenir: o serai-je, que ferai-je et
que serai-je _dans vingt ans d'ici_?

Vingt ans! cela me semblait un sicle; je croyais bien habiter ma tombe
avant que ce sicle se ft coul. Et ce n'est pas moi qui ai pass,
c'est le matre du monde et son empire qui ont fui!

Presque tous les voyageurs anciens et modernes n'ont vu dans la campagne
romaine que ce qu'ils appellent _son horreur et sa nudit_. Montaigne
lui-mme,  qui certes l'imagination ne manquait pas, dit: Nous avions
loin sur notre main gauche l'Apennin, le prospect du pays malplaisant,
boss, plein de profondes fendasses ... le territoire nud, sans arbres,
une bonne partie strile.

Le protestant Milton porte sur la campagne de Rome un regard aussi sec
et aussi aride que sa foi. Lalande et le prsident de Brosses sont aussi
aveugles que Milton.

On ne retrouve gure que dans le _Voyage sur la scne des six derniers
livres de l'nide_, de M. de Bonstetten, publi  Genve en 1804, un an
aprs ma lettre  M. de Fontanes (imprime dans le _Mercure_ vers la fin
de l'anne 1803), quelques sentiments vrais de cette admirable solitude,
encore sont-ils mls d'objurgations: Quel plaisir de lire Virgile sous
le ciel d'ne, et pour ainsi dire en prsence des dieux d'Homre! dit
M. de Bonstetten; quelle solitude profonde dans ces dserts, o l'on ne
voit que la mer, des bois ruins, des champs, de grandes prairies, et
pas un habitant! Je ne voyais dans une vaste tendue de pays qu'une
seule maison, et cette maison tait prs de moi, sur le sommet de la
colline. J'y vais, elle tait sans porte; je monte un escalier, j'entre
dans une espce de chambre, un oiseau de proie y avait son nid....

Je fus quelque temps  une fentre de cette maison abandonne. Je
voyais  mes pieds cette cte, au temps de Pline si riche et si
magnifique, maintenant sans cultivateurs.

Depuis ma description de la campagne romaine, on a pass du dnigrement
 l'enthousiasme. Les voyageurs anglais et franais qui m'ont suivi ont
marqu tous leurs pas de la Storta  Rome par des extases. M. de
Tournon[76], dans ses _tudes statistiques_, entre dans la voie
d'admiration que j'ai eu le bonheur d'ouvrir: La campagne romaine,
dit-il, dveloppe  chaque pas plus distinctement la srieuse beaut de
ses immenses lignes, de ses plans nombreux, et son bel encadrement de
montagnes. Sa monotone grandeur frappe et lve la pense.

         [Note 76: Philippe-Camille, comte de Tournon (1778-1833),
         prfet de Rome sous l'Empire, de 1809  1814. La Restauration
         fit du prfet de Rome un prfet de Bordeaux, puis de Lyon. En
         1824, M. de Tournon fut nomm pair de France. Il a publi, en
         1831, d'intressantes _tudes statistiques sur Rome et les
         tats romains_.]

Je n'ai point  mentionner M. Simond[77], dont le voyage semble une
gageure, et qui s'est amus  regarder Rome  l'envers. Je me trouvais 
Genve lorsqu'il mourut presque subitement. Fermier, il venait de couper
ses foins et de recueillir joyeusement ses premiers grains, et il est
all rejoindre son herbe fauche et ses moissons abattues.

         [Note 77: Sur le _Voyage en Italie_ de M. Simond, voy. J.-J.
         Ampre, _la Grce_, _Rome et Dante_, p. 199. Cet excellent M.
         Simond trouve les chefs-d'oeuvre de Raphal et de Michel-Ange
         souverainement ridicules, et il ne s'en cache point. Il dit
         de la fresque de Raphal reprsentant l'_Incendie du Borgo_:
         Le dessin n'en est pas correct, l'expression est mdiocre,
         le coloris froid et sans harmonie. Il dit du _Jugement
         dernier_ de Michel-Ange: Dos et visages, bras et jambes, se
         confondent; c'est un vritable _pouding de ressuscits_.]

Nous avons quelques lettres des grands paysagistes; Poussin et Claude
Lorrain ne disent pas un mot de la campagne romaine. Mais si leur plume
se tait, leur pinceau parle; l'_agro romano_ tait une source
mystrieuse de beauts, dans laquelle ils puisaient, en la cachant par
une sorte d'avarice de gnie, et comme par la crainte que le vulgaire ne
la profant. Chose singulire, ce sont des yeux franais qui ont le
mieux vu la lumire de l'Italie.

J'ai revu ma lettre  M. de Fontanes sur Rome, crite il y a vingt-cinq
ans, et j'avoue que je l'ai trouve d'une telle exactitude qu'il me
serait impossible d'y retrancher ou d'y ajouter un mot. Une compagnie
trangre est venue cet hiver (1829) proposer le dfrichement de la
campagne romaine: ah! messieurs, grce de vos cottages et de vos jardins
anglais sur le Janicule! si jamais ils devaient enlaidir les friches o
le soc de Cincinnatus s'est bris, sur lesquelles toutes les herbes
penchent au souffle des sicles, je fuirais Rome pour n'y remettre les
pieds de ma vie. Allez traner ailleurs vos charrues perfectionnes; ici
la terre ne pousse et ne doit pousser que des tombeaux. Les cardinaux
ont ferm l'oreille aux calculs des bandes noires accourues pour dmolir
les dbris de Tusculum, qu'elles prenaient pour des chteaux
d'aristocrates: elles auraient fait de la chaux avec le marbre des
sarcophages de Paul-mile, comme elles ont fait des gargouilles avec le
plomb des cercueils de nos pres. Le sacr Collge tient au pass; de
plus il a t prouv,  la grande confusion des conomistes, que la
campagne romaine donnait au propritaire 5 pour 100 en pturages et
qu'elle ne rapporterait que un et demi en bl. Ce n'est point par
paresse, mais par un intrt positif, que le cultivateur des plaines
accorde la prfrence  la _pastorizia_ sur le _maggesi_. Le revenu d'un
hectare dans le territoire romain est presque gal au revenu de la mme
mesure dans un des meilleurs dpartements de la France: pour se
convaincre de cela, il suffit de lire l'ouvrage de monsignor
Nicola[78].

         [Note 78: L'ouvrage de Mgr Nicolas-Marie _Nicola_ faisait
         alors autorit  Rome en matire conomique. Il avait paru en
         1803 sous ce titre: _Memorie_, _leggi ed osservazioni sulle
         campagne e sull' annona di Roma_; trois volumes in-4{o},
         ainsi diviss: I. _Del catasto daziale sotto Pio VI_; II.
         _Del catasto daziale sotto Pio VII, e delle leggi annonarie_;
         III. _Osservazioni storiche economiche_.]

       *       *       *       *       *

Je vous ai dit que j'avais prouv d'abord de l'ennui au dbut de mon
second voyage  Rome et que je finis par reprendre aux ruines et au
soleil: j'tais encore sous l'influence de ma premire impression
lorsque, le 3 novembre 1828, je rpondis  M. Villemain:

Votre lettre, monsieur, est venue bien  propos dans ma solitude de
Rome: elle a suspendu en moi le mal du pays que j'ai fort. Ce mal n'est
autre chose que mes annes qui m'tent les yeux pour voir comme je
voyais autrefois: mon dbris n'est pas assez grand pour se consoler avec
celui de Rome. Quand je me promne seul  prsent au milieu de tous ces
dcombres des sicles, ils ne me servent plus que d'chelle pour mesurer
le temps: je remonte dans le pass, je vois ce que j'ai perdu et le bout
de ce court avenir que j'ai devant moi; je compte toutes les joies qui
pourraient me rester, je n'en trouve aucune; je m'efforce d'admirer ce
que j'admirais, et je n'admire plus. Je rentre chez moi pour subir mes
honneurs accabl du _sirocco_ ou perc par la _tramontane_. Voil toute
ma vie,  un tombeau prs que je n'ai pas encore eu le courage de
visiter. On s'occupe beaucoup de monuments croulants; on les appuie; on
les dgage de leurs plantes et de leurs fleurs; les femmes que j'avais
laisses jeunes sont devenues vieilles, et les ruines se sont rajeunies:
que voulez-vous qu'on fasse ici?

Aussi je vous assure, monsieur, que je n'aspire qu' rentrer dans ma
rue d'Enfer pour ne plus en sortir. J'ai rempli envers mon pays et mes
amis tous mes engagements. Quand vous serez dans le conseil d'tat avec
M. Bertin de Vaux, je n'aurai plus rien  demander, car vos talents vous
auront bientt port plus haut. Ma retraite a contribu un peu,
j'espre,  la cessation d'une opposition redoutable; les liberts
publiques sont acquises  jamais  la France. Mon sacrifice doit
maintenant finir avec mon rle. Je ne demande rien que de retourner 
mon _Infirmerie_. Je n'ai qu' me louer de ce pays: j'y ai t reu 
merveille; j'ai trouv un gouvernement plein de tolrance et fort
instruit des affaires hors de l'Italie, mais enfin rien ne me plat plus
que l'ide de disparatre entirement de la scne du monde: il est bon
de se faire prcder dans la tombe du silence que l'on y trouvera.

Je vous remercie d'avoir bien voulu me parler de vos travaux. Vous
ferez un ouvrage digne de vous et qui augmentera votre renomme[79]. Si
vous aviez quelques recherches  faire ici, soyez assez bon pour me les
indiquer: une fouille au Vatican pourrait vous fournir des trsors.
Hlas! je n'ai que trop vu ce pauvre M. Thierry! je vous assure que je
suis poursuivi par son souvenir: si jeune, si plein de l'amour de son
travail, et s'en aller! et, comme il arrive toujours au vrai mrite, son
esprit s'amliorait et la raison prenait chez lui la place du systme:
j'espre encore un miracle. J'ai crit pour lui; on ne m'a pas mme
rpondu. J'ai t plus heureux pour vous, et une lettre de M. de
Martignac me fait enfin esprer que justice, bien que tardive et
incomplte, vous sera faite. Je ne vis plus, monsieur, que pour mes
amis; vous me permettrez de vous mettre au nombre de ceux qui me
restent. Je demeure, monsieur, avec autant de sincrit que
d'admiration, votre plus dvou serviteur[80].

                                   CHATEAUBRIAND.

         [Note 79: Villemain prparait alors son _Histoire de Grgoire
         VII_, clbre avant de paratre, tombe dans l'oubli,
         aussitt qu'elle et paru,--ce qui n'eut lieu du reste qu'en
         1873, trois ans aprs la mort de l'auteur.]

         [Note 80: Grce  Dieu, M. Thierry est revenu  la vie et il
         a repris avec des forces nouvelles ses beaux et importants
         travaux; il travaille dans la nuit, mais comme la chrysalide:

           La nymphe s'enferme avec joie
           Dans ce tombeau d'or et de soie
           Qui la drobe  tous les yeux, etc.

                                      CH.]


 MADAME RCAMIER.

                                        Rome, samedi 8 novembre 1828.

M. de La Ferronnays m'apprend la reddition de Varna[81] que je savais.
Je crois vous avoir dit autrefois que toute la question me semblait dans
la chute de cette place, et que le grand Turc ne songerait  la paix que
quand les Russes auraient fait ce qu'ils n'avaient pas fait dans leurs
guerres prcdentes. Nos journaux ont t bien misrablement turcs dans
ces derniers temps. Comment ont-ils pu jamais oublier la noble cause de
la Grce et tomber en admiration devant des barbares qui rpandent sur
la patrie des grands hommes et la plus belle partie de l'Europe
l'esclavage et la peste? Voil comme nous sommes, nous autres Franais:
un peu de mcontentement personnel nous fait oublier nos principes et
les sentiments les plus gnreux. Les Turcs battus me feront peut-tre
quelque piti; les Turcs vainqueurs me feraient horreur.

         [Note 81: Au mois de juin 1828, le czar Nicolas, allguant la
         violation de plusieurs clauses du trait de Bucharest, conclu
         en 1812 entre la Russie et la Porte ottomane, avait rappel
         son ambassadeur  Constantinople. L'arme russe avait pass
         le Danube et tait entre en Bulgarie. Le 11 octobre 1828,
         elle s'tait empare de Varna.]

Voil mon ami M. de La Ferronnays rest au pouvoir. Je me flatte que ma
dtermination de le suivre a loign les concurrents  son
portefeuille. Mais enfin il faudra que je sorte d'ici; je n'aspire plus
qu' rentrer dans ma solitude et  quitter la carrire politique. J'ai
soif d'indpendance pour mes dernires annes. Les gnrations nouvelles
sont leves, elles trouveront tablies les liberts publiques pour
lesquelles j'ai tant combattu: qu'elles s'emparent donc, mais qu'elles
ne msusent pas de mon hritage, et que j'aille mourir en paix auprs de
vous.

Je suis all avant-hier me promener  la villa Panfili: la belle
solitude!


                                        Rome, ce samedi 15 novembre.

Il y a eu un premier bal chez Torlonia[82]. J'y ai rencontr tous les
Anglais de la terre; je me croyais encore ambassadeur  Londres. Les
Anglaises ont l'air de figurantes engages pour danser l'hiver  Paris,
 Milan,  Rome,  Naples, et qui retournent  Londres aprs leur
engagement expir au printemps. Les sautillements sur les ruines du
Capitole, les moeurs uniformes que la _grande_ socit porte partout,
sont des choses bien tranges: si j'avais encore la ressource de me
sauver dans les dserts de Rome!

         [Note 82: Jean _Torlonia_, duc de _Bracciano_, le clbre
         banquier romain dont Chateaubriand nous dira tout  l'heure
         la mort, arrive le 24 fvrier 1829. Il avait commenc par
         tre brocanteur et commissionnaire. Mayer Rothschild, le juif
         de Francfort, avait difi sa fortune sur les sommes dposes
         entre ses mains par l'lecteur de Hesse-Cassel, oblig de
         fuir ses tats.  la mme poque, Jean Torlonia commenait la
         sienne avec l'argent dpos chez lui par l'agent franais
         Hugon de Basseville, massacr par la populace romaine le 13
         janvier 1793,--argent qui fut du reste fidlement rendu,
         comme le fut aussi celui de l'lecteur de Hesse-Cassel. Aprs
         avoir t l'homme d'affaires de la France, Torlonia devint
         plus tard le banquier de l'aristocratie romaine et de Mme
         Loetitia, celui de Charles IV d'Espagne et de son favori
         Manuel Godoy. Pie VII lui confra le titre de duc de
         Bracciano et le fit prince romain.]

Ce qu'il y a de vraiment dplorable ici, ce qui jure avec la nature des
lieux, c'est cette multitude d'insipides Anglaises et de frivoles dandys
qui, se tenant enchans par les bras comme des chauves-souris par les
ailes, promnent leur bizarrerie, leur ennui, leur insolence dans vos
ftes, et s'tablissent chez vous comme  l'auberge. Cette
Grande-Bretagne vagabonde et dhanche, dans les solennits publiques,
saute sur vos places et boxe avec vous pour vous en chasser: tout le
jour elle avale  la hte les tableaux et les ruines, et vient avaler,
en vous faisant beaucoup d'honneur, les gteaux et les glaces de vos
soires. Je ne sais pas comment un ambassadeur peut souffrir ces htes
grossiers et ne les fait pas consigner  sa porte.

       *       *       *       *       *

J'ai parl dans _le Congrs de Vrone_ de l'existence de mon _Mmoire_
sur l'Orient[83]. Quand je l'envoyai de Rome en 1828  M. le comte de La
Ferronnays, alors ministre des affaires trangres, le monde n'tait pas
ce qu'il est: en France, la lgitimit existait; en Russie, la Pologne
n'avait pas pri; l'Espagne tait encore bourbonienne; l'Angleterre
n'avait pas encore l'honneur de nous protger. Beaucoup de choses ont
donc vieilli dans ce _Mmoire_: aujourd'hui, ma politique extrieure,
sous plusieurs rapports, ne serait plus la mme; douze annes ont
chang les relations diplomatiques, mais le fond des vrits est
demeur. J'ai insr ce _Mmoire_ en entier, pour venger une fois de
plus la Restauration des reproches absurdes qu'on s'obstine  lui
adresser, malgr l'vidence des faits. La Restauration, aussitt qu'elle
choisit ses ministres parmi ses amis, ne cessa de s'occuper de
l'indpendance et de l'honneur de la France: elle s'leva contre les
traits de Vienne, elle rclama des frontires protectrices, non pour la
gloriole de s'tendre jusqu'au bord du Rhin, mais pour chercher sa
sret; elle a ri lorsqu'on lui parlait de l'quilibre de l'Europe,
quilibre si injustement rompu envers elle: c'est pourquoi elle dsira
d'abord se couvrir au midi, puisqu'il avait plu de la dsarmer au nord.
 Navarin, elle retrouva une marine et la libert de la Grce; la
question d'Orient ne la prit point au dpourvu.

         [Note 83: Voir le _Congrs de Vrone_, t. I, p. 374.]

J'ai gard trois opinions sur l'Orient depuis l'poque o j'crivis ce
_Mmoire_:

1 Si la Turquie d'Europe doit tre dpece, nous devons avoir un lot
dans ce morcellement par un agrandissement de territoire sur nos
frontires et par la possession de quelque point militaire dans
l'Archipel. Comparer le partage de la Turquie au partage de la Pologne
est une absurdit.

2 Considrer la Turquie, telle qu'elle tait au rgne de Franois Ier,
comme une puissance utile  notre politique, c'est retrancher trois
sicles de l'histoire.

3 Prtendre civiliser la Turquie en lui donnant des bateaux  vapeur et
des chemins de fer, en disciplinant ses armes, en lui apprenant 
manoeuvrer ses flottes, ce n'est pas tendre la civilisation en Orient,
c'est introduire la barbarie en Occident: des Ibrahim futurs pourront
ramener l'avenir au temps de Charles-Martel, ou au temps du sige de
Vienne, quand l'Europe fut sauve par cette hroque Pologne, sur
laquelle pse l'ingratitude des rois.

Je dois remarquer que j'ai t le seul, avec Benjamin Constant, 
signaler l'imprvoyance des gouvernements chrtiens: un peuple dont
l'ordre social est fond sur l'esclavage et la polygamie est un peuple
qu'il faut renvoyer aux steppes des Mongols.

En dernier rsultat, la Turquie d'Europe, devenue vassale de la Russie
en vertu du trait d'Unkiar Sklessi, n'existe plus[84]: si la question
doit se dcider immdiatement, ce dont je doute, il serait peut-tre
mieux qu'un empire indpendant et son sige  Constantinople et ft un
tout de la Grce. Cela est-il possible? je l'ignore. Quant 
Mhmet-Ali, fermier et douanier impitoyable, l'gypte, dans l'intrt
de la France, est mieux garde par lui qu'elle ne le serait par les
Anglais.

         [Note 84: Le trait d'Unkiar Sklessi, entre la Russie et la
         Turquie, fut sign le 8 juin 1833. C'tait un trait
         d'alliance dfensive et offensive conclu pour huit ans. Une
         clause secrte fermait ventuellement les Dardanelles aux
         puissances europennes, tout en laissant ce dtroit ouvert,
         ainsi que le Bosphore,  la seule Russie.]

Mais je m'vertue  dmontrer l'honneur de la Restauration; eh! qui
s'inquite de ce qu'elle a fait, surtout qui s'en inquitera dans
quelques annes? Autant vaudrait m'chauffer pour les intrts de Tyr et
d'Ecbatane: ce monde pass n'est plus et ne sera plus. Aprs Alexandre,
commena le pouvoir romain; aprs Csar, le christianisme changea le
monde; aprs Charlemagne, la nuit fodale engendra une nouvelle
socit; aprs Napolon, nant: on ne voit venir ni empire, ni religion,
ni barbares. La civilisation est monte  son plus haut point, mais
civilisation matrielle, infconde, qui ne peut rien produire, car on ne
saurait donner la vie que par la morale; on n'arrive  la cration des
peuples que par les routes du ciel: les chemins de fer nous conduiront
seulement avec plus de rapidit  l'abme.

Voil les prolgomnes qui me semblaient ncessaires  l'intelligence du
_Mmoire_ qui suit, et qui se trouve galement aux affaires trangres.


LETTRE  M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS

                                        Rome, ce 30 novembre 1828.

Dans votre lettre particulire du 10 de novembre, mon noble ami, vous
me disiez:

_Je vous adresse un court rsum de notre situation politique, et vous
serez assez aimable pour me faire connatre en retour vos ides,
toujours si bonnes  connatre en pareille matire._

Votre amiti, noble comte, me juge avec trop d'indulgence; je ne crois
pas du tout vous clairer en vous envoyant le mmoire ci-joint: je ne
fais que vous obir.


MMOIRE

PREMIRE PARTIE.

 la distance o je suis du thtre des vnements et dans l'ignorance
presque totale o je me trouve de l'tat des ngociations, je ne puis
gure raisonner convenablement. Nanmoins, comme j'ai depuis longtemps
un systme arrt sur la politique extrieure de la France, comme j'ai
pour ainsi dire t le premier  rclamer l'mancipation de la Grce, je
soumets volontiers, noble comte, mes ides  vos lumires.

Il n'tait point encore question du trait du 6 juillet[85] lorsque je
publiai ma _Note sur la Grce_. Cette _Note_ renfermait le germe du
trait: je proposais aux cinq grandes puissances de l'Europe d'adresser
une dpche collective au divan pour lui demander imprativement la
cessation de toute hostilit entre la Porte et les Hellnes. Dans le cas
d'un refus, les cinq puissances auraient dclar qu'elles
reconnaissaient l'indpendance du gouvernement grec, et qu'elles
recevraient les agents diplomatiques de ce gouvernement.

         [Note 85: Trait du 6 juillet 1827 entre l'Angleterre, la
         France et la Russie. Les trois puissances contractantes
         signifiaient  la Porte que si, dans le dlai d'un mois, la
         mdiation propose par les cabinets de Londres, de Paris et
         de Saint-Ptersbourg n'tait pas accepte, ceux-ci
         ouvriraient des ngociations commerciales avec les Grecs,
         s'opposeraient par tous les moyens, et, s'il le fallait, par
         la force,  de nouvelles collisions entre les parties
         belligrantes, et autoriseraient leurs reprsentants  la
         confrence de Londres  assurer la pacification de l'Orient
         par toutes les mesures qu'ils jugeraient ncessaires.--La
         _Note sur la Grce_ avait paru en 1825. Voir, au tome IV, la
         note 2 de la page 322.]

Cette _Note_ fut lue dans les divers cabinets. La place que j'avais
occupe comme ministre des affaires trangres donnait quelque
importance  mon opinion: ce qu'il y a de singulier, c'est que le prince
de Metternich se montra moins oppos  l'esprit de ma _Note_ que M.
Canning.

Le dernier, avec lequel j'avais eu des liaisons assez intimes, tait
plus orateur que grand politique, plus homme de talent qu'homme d'tat.
Il avait en gnral une certaine jalousie des succs et surtout de ceux
de la France. Quand l'opposition parlementaire blessait ou exaltait son
amour-propre, il se prcipitait dans de fausses dmarches, se rpandait
en sarcasmes ou en vanteries. C'est ainsi qu'aprs la guerre d'Espagne
il rejeta la demande d'intervention que j'avais arrache avec tant de
peine au cabinet de Madrid, pour l'arrangement des affaires d'outre-mer:
la raison secrte en tait qu'il n'avait pas fait lui-mme cette
demande, et il ne voulait pas voir que mme dans son systme (si
toutefois il en avait un), l'Angleterre, reprsente dans un congrs
gnral, ne serait nullement lie par les actes de ce congrs et
resterait toujours libre d'agir sparment. C'est encore ainsi que lui,
M. Canning, fit passer des troupes en Portugal, non pour dfendre une
charte dont il tait le premier  se moquer, mais parce que l'opposition
lui reprochait la prsence de nos soldats en Espagne, et qu'il voulait
pouvoir dire au Parlement que l'arme anglaise occupait Lisbonne comme
l'arme franaise occupait Cadix. Enfin, c'est ainsi qu'il a sign le
trait du 6 juillet contre son opinion particulire, contre l'opinion de
son propre pays, dfavorable  la cause des Grecs. S'il accda  ce
trait, ce fut uniquement parce qu'il eut peur de nous voir prendre avec
la Russie l'initiative de la question et recueillir seuls la gloire
d'une rsolution gnreuse. Ce ministre, qui, aprs tout, laissera une
grande renomme, crut aussi gner les mouvements de la Russie par ce
trait mme; cependant il tait clair que le texte de l'acte
n'enchanait point l'empereur Nicolas, ne l'obligeait point  renoncer 
une guerre particulire avec la Turquie.

Le trait du 6 de juillet est une pice informe, broche  la hte, o
rien n'est prvu et qui fourmille de dispositions contradictoires.

Dans ma _Note sur la Grce_, je supposais l'adhsion des cinq grandes
puissances; l'Autriche et la Prusse s'tant tenues  l'cart, leur
neutralit les laisse libres, selon les vnements, de se dclarer pour
ou contre l'une des parties belligrantes.

Il ne s'agit plus de revenir sur le pass, il faut prendre les choses
telles qu'elles sont. Tout ce  quoi les gouvernements sont obligs,
c'est  tirer le meilleur parti des faits lorsqu'ils sont accomplis.
Examinons donc ces faits.

Nous occupons la More, les places de cette pninsule sont tombes
entre nos mains[86]. Voil pour ce qui nous concerne.

         [Note 86: La victoire de Navarin (20 octobre 1827), malgr
         ses heureuses consquences, n'avait point suffi pour dlivrer
         la Grce du joug ottoman. Le 17 aot 1828, douze rgiments
         franais, formant quatorze mille hommes et commands par le
         gnral Maison, appareillrent  Toulon. Dix jours aprs, ils
         dbarquaient dans le golfe de Coron en More. Plusieurs
         garnisons turques occupaient encore des places et des
         chteaux-forts dans la pninsule. En quelques semaines, les
         Franais les en chassrent, l'pe  la main. La More et les
         Cyclades furent places sous la protection commune des
         puissances, et le gnral Maison, lev au marchalat,
         retourna en France, ne laissant que deux brigades en Grce,
         pour aider le pays  se rorganiser. Charles X avait tenu la
         parole qu'il avait dite  son ministre de la Marine, le baron
         Hyde de Neuville: La France, quand il s'agit d'un noble
         dessein, d'un grand service  rendre  un peuple lchement,
         cruellement opprim, ne prend conseil que d'elle-mme. Que
         l'Angleterre veuille ou ne veuille pas, nous dlivrerons la
         Grce. Allez, continuez avec la mme activit les armements.
         Je ne m'arrterai pas dans une voie d'humanit et d'honneur.
         Oui, je dlivrerai la Grce. Voir les _Mmoires et
         Souvenirs_ du baron Hyde de Neuville, t. III, p. 399.]

Varna est pris, Varna devient un avant-poste plac  soixante-dix
heures de marche de Constantinople. Les Dardanelles sont bloques; les
Russes s'empareront pendant l'hiver de Silistrie et de quelques autres
forteresses; de nombreuses recrues arriveront. Aux premiers jours du
printemps, tout s'branlera pour une campagne dcisive; en Asie le
gnral Paskwitch a envahi trois pachaliks, il commande les sources de
l'Euphrate et menace la route d'Erzeroum. Voil pour ce qui concerne la
Russie.

L'empereur Nicolas et-il mieux fait d'entreprendre une campagne
d'hiver en Europe? Je le pense, s'il en avait la possibilit. En
marchant sur Constantinople, il aurait tranch le noeud gordien, il
aurait mis fin  toutes les intrigues diplomatiques; on se range du ct
des succs; le moyen d'avoir des allis, c'est de vaincre.

Quant  la Turquie, il m'est dmontr qu'elle nous et dclar la
guerre, si les Russes eussent chou devant Varna. Aura-t-elle le bon
sens aujourd'hui d'entamer des ngociations avec l'Angleterre et la
France pour se dbarrasser au moins de l'une et de l'autre? L'Autriche
lui conseillerait volontiers ce parti; mais il est bien difficile de
prvoir quelle sera la conduite d'une race d'hommes qui n'ont point les
ides europennes.  la fois russ comme des esclaves et orgueilleux
comme des tyrans, la colre n'est jamais chez eux tempre que par la
peur. Le sultan Mahmoud II, sous quelques rapports, parat un prince
suprieur aux derniers sultans; il a surtout le courage politique; mais
a-t-il le courage personnel? Il se contente de passer des revues dans
les faubourgs de sa capitale, et se fait supplier par les grands de
n'aller pas mme jusqu' Andrinople. La populace de Constantinople
serait mieux contenue par les triomphes que par la prsence de son
matre.

Admettons toutefois que le Divan consente  des pourparlers sur les
bases du trait du 6 juillet. La ngociation sera trs pineuse; quand
il n'y aurait  rgler que les limites de la Grce, c'est  n'en pas
finir. O ces limites seront-elles poses sur le continent? Combien
d'les seront-elles rendues  la libert? Samos, qui a si vaillamment
dfendu son indpendance, sera-t-elle abandonne? Allons plus loin,
supposons les confrences tablies: paralyseront-elles les armes de
l'empereur Nicolas? Tandis que les plnipotentiaires des Turcs et des
trois puissances allies ngocieront dans l'Archipel, chaque pas des
troupes envahissantes dans la Bulgarie changera l'tat de la question.
Si les Russes taient repousss, les Turcs rompraient les confrences;
si les Russes arrivaient aux portes de Constantinople, il s'agirait bien
de l'indpendance de la More! Les Hellnes n'auraient besoin ni de
protecteurs ni de ngociateurs.

Ainsi donc, amener le Divan  s'occuper du trait du 6 de juillet,
c'est reculer la difficult, et non la rsoudre. La concidence de
l'mancipation de la Grce et de la signature de la paix entre les Turcs
et les Russes est,  mon avis, ncessaire pour faire sortir les cabinets
de l'Europe de l'embarras o ils se trouvent.

Quelles conditions l'empereur Nicolas mettra-t-il  la paix?

Dans son manifeste, il dclare qu'il renonce  des conqutes, mais il
parle d'indemnits pour les frais de la guerre: cela est vague et peut
mener loin.

Le cabinet de Saint-Ptersbourg, prtendant rgulariser les traits
d'Akkerman et d'Yassy, demandera-t-il: 1 l'indpendance complte des
deux principauts; 2 la libert du commerce dans la mer Noire, tant
pour la nation russe que pour les autres nations; 3 le remboursement
des sommes dpenses dans la dernire campagne?

D'innombrables difficults se prsentent  la conclusion d'une paix sur
ces bases.

Si la Russie veut donner aux principauts des souverains de son choix,
l'Autriche regardera la Moldavie et la Valachie comme deux provinces
russes, et s'opposera  cette transaction politique.

La Moldavie et la Valachie passeront-elles sous la domination d'un
prince indpendant de toute grande puissance, ou d'un prince install
sous le protectorat de plusieurs souverains?

Dans ce cas, Nicolas prfrerait des hospodars nomms par Mahmoud, car
les principauts, ne cessant pas d'tre turques, demeureraient
vulnrables aux armes de la Russie.

La libert du commerce de la mer Noire, l'ouverture de cette mer 
toutes les flottes de l'Europe et de l'Amrique, branleraient la
puissance de la Porte dans ses fondements. Octroyer le passage des
vaisseaux de guerre sous Constantinople, c'est, par rapport  la
gographie de l'empire ottoman, comme si l'on reconnaissait le droit 
des armes trangres de traverser en tout temps la France le long des
murs de Paris.

Enfin, o la Turquie prendrait-elle de l'argent pour payer les frais de
la campagne? Le prtendu trsor des sultans est une vieille fable. Les
provinces conquises au del du Caucase pourraient tre, il est vrai,
cdes comme hypothque de la somme demande: des deux armes russes,
l'une, en Europe, me semble tre charge des intrts de l'honneur de
Nicolas; l'autre, en Asie, de ses intrts pcuniaires. Mais si Nicolas
ne se croyait pas li par les dclarations de son manifeste,
l'Angleterre verrait-elle d'un oeil indiffrent le soldat moscovite
s'avancer sur la route de l'Inde? N'a-t-elle pas dj t alarme,
lorsqu'en 1827 il a fait un pas de plus dans l'empire persan?

Si la double difficult qui nat et de la mise  excution du trait,
et de la pertinence des conditions d'une paix entre la Turquie et la
Russie; si cette double difficult rendait inutiles les efforts tents
pour vaincre tant d'obstacles; si une seconde campagne s'ouvrait au
printemps, les puissances de l'Europe prendraient-elles parti dans la
querelle? Quel serait le rle que devrait jouer la France? C'est ce que
je vais examiner dans la seconde partie de cette _Note_.


SECONDE PARTIE.

L'Autriche et l'Angleterre ont des intrts communs, elles sont
naturellement allies pour leur politique extrieure, quelles que soient
d'ailleurs les diffrentes formes de leurs gouvernements et les maximes
opposes de leur politique intrieure. Toutes deux sont ennemies et
jalouses de la Russie, toutes deux dsirent arrter les progrs de cette
puissance; elles s'uniront peut-tre dans un cas extrme; mais elles
sentent que si la Russie ne se laisse pas imposer, elle peut braver
cette union plus formidable en apparence qu'en ralit.

L'Autriche n'a rien  demander  l'Angleterre; celle-ci  son tour
n'est bonne  l'Autriche que pour lui fournir de l'argent. Or,
l'Angleterre, crase sous le poids de sa dette, n'a plus d'argent 
prter  personne. Abandonne  ses propres ressources, l'Autriche ne
saurait, dans l'tat actuel de ses finances, mettre en mouvement de
nombreuses armes, surtout tant oblige de surveiller l'Italie et de se
tenir en garde sur les frontires de la Pologne et de la Prusse. La
position actuelle des troupes russes leur permettrait d'entrer plus vite
 Vienne qu' Constantinople.

Que peuvent les Anglais contre la Russie? Fermer la Baltique, ne plus
acheter le chanvre et les bois sur les marchs du Nord, dtruire la
flotte de l'amiral Heyden[87] dans la Mditerrane, jeter quelques
ingnieurs et quelques soldats dans Constantinople, porter dans cette
capitale des provisions de bouche et des munitions de guerre, pntrer
dans la mer Noire, bloquer les ports de la Crime, priver les troupes
russes en campagne de l'assistance de leurs flottes commerciales et
militaires?

         [Note 87: Le vice-amiral comte de Heyden commandait l'escadre
         russe dans la Mditerrane.]

Supposons tout cela accompli (ce qui d'abord ne se peut faire sans des
dpenses considrables, lesquelles n'auraient ni ddommagement ni
garantie), resterait toujours  Nicolas son immense arme de terre. Une
attaque de l'Autriche et de l'Angleterre contre la Croix en faveur du
Croissant augmenterait en Russie la popularit d'une guerre dj
nationale et religieuse. Des guerres de cette nature se font sans
argent, ce sont celles qui prcipitent, par la force de l'opinion, les
nations les unes sur les autres. Que les papas commencent  vangliser
 Saint-Ptersbourg, comme les ulmas mahomtisent  Constantinople, ils
ne trouveront que trop de soldats; ils auraient plus de chance de succs
que leurs adversaires dans cet appel aux passions et aux croyances des
hommes. Les invasions qui descendent du nord au midi sont bien plus
rapides et bien plus irrsistibles que celles qui gravissent du midi au
nord: la pente des populations les incline  s'couler vers les beaux
climats.

La Prusse demeurerait-elle spectatrice indiffrente de cette grande
lutte, si l'Autriche et l'Angleterre se dclaraient pour la Turquie? Il
n'y a pas lieu de le croire.

Il existe sans doute dans le cabinet de Berlin un parti qui hait et qui
craint le cabinet de Saint-Ptersbourg; mais ce parti, qui d'ailleurs
commence  vieillir, trouve pour obstacle le parti anti-autrichien et
surtout des affections domestiques.

Les liens de famille, faibles ordinairement entre les souverains, sont
trs forts dans la famille de Prusse: le roi Frdric-Guillaume III aime
tendrement sa fille, l'impratrice actuelle de Russie, et il se plat 
penser que son petit-fils montera sur le trne de Pierre le Grand; les
princes Frdric, Guillaume, Charles, Henri-Albert, sont aussi trs
attachs  leur soeur Alexandra; le prince royal hrditaire[88] ne
faisait pas de difficult de dclarer dernirement  Rome qu'il tait
_turcophage_.

         [Note 88: Il monta sur le trne en 1840 sous le titre de
         Frdric-Guillaume IV.]

En dcomposant ainsi les intrts, on s'aperoit que la France est dans
une admirable position politique: elle peut devenir l'arbitre de ce
grand dbat; elle peut  son gr garder la neutralit ou se dclarer
pour un parti, selon le temps et les circonstances. Si elle tait jamais
oblige d'en venir  cette extrmit, si ses conseils n'taient pas
couts, si la noblesse et la modration de sa conduite ne lui
obtenaient pas la paix qu'elle dsire pour elle et pour les autres; dans
la ncessit o elle se trouverait de prendre les armes, tous ses
intrts la porteraient du ct de la Russie.

Qu'une alliance se forme entre l'Autriche et l'Angleterre contre la
Russie, quel fruit la France recueillerait-elle de son adhsion  cette
alliance?

L'Angleterre prterait-elle des vaisseaux  la France?

La France est encore, aprs l'Angleterre, la premire puissance
maritime de l'Europe; elle a plus de vaisseaux qu'il ne lui en faut pour
dtruire, s'il le fallait, les forces navales de la Russie.

L'Angleterre nous fournirait-elle des subsides?

L'Angleterre n'a point d'argent; la France en a plus qu'elle, et les
Franais n'ont pas besoin d'tre  la solde du Parlement britannique.

L'Angleterre nous assisterait-elle de soldats et d'armes?

Les armes ne manquent point  la France, encore moins les soldats.

L'Angleterre nous assurerait-elle un accroissement de territoire
insulaire ou continental?

O prendrons-nous cet accroissement, si nous faisons, au profit du
Grand Turc, la guerre  la Russie? Essayerons-nous des descentes sur les
ctes de la mer Baltique, de la mer Noire et du dtroit de Behring?
Aurions-nous une autre esprance? Penserions-nous  nous attacher
l'Angleterre afin qu'elle accourt  notre secours si jamais nos
affaires intrieures venaient  se brouiller?

Dieu nous garde d'une telle prvision et d'une intervention trangre
dans nos affaires domestiques! L'Angleterre, d'ailleurs, a toujours fait
bon march des rois et de la libert des peuples; elle est toujours
prte  sacrifier sans remords monarchie ou rpublique  ses intrts
particuliers. Nagure encore, elle proclamait l'indpendance des
colonies espagnoles, en mme temps qu'elle refusait de reconnatre celle
de la Grce; elle envoyait ses flottes appuyer les insurgs du Mexique,
et faisait arrter dans la Tamise quelques chtifs bateaux  vapeur
destins pour les Hellnes; elle admettait la lgitimit des droits de
Mahmoud, et niait celle des droits de Ferdinand; voue tour  tour au
despotisme ou  la dmocratie, selon le vent qui amenait dans ses ports
les vaisseaux des marchands de la cit.

Enfin, en nous associant aux projets guerriers de l'Angleterre et de
l'Autriche contre la Russie, o irions-nous chercher notre ancien
adversaire d'Austerlitz? il n'est point sur nos frontires. Ferions-nous
donc partir  nos frais cent mille hommes bien quips, pour secourir
Vienne ou Constantinople? Aurions-nous une arme  Athnes pour protger
les Grecs contre les Turcs, et une arme  Andrinople pour protger les
Turcs contre les Russes? Nous mitraillerions les Osmanlis en More, et
nous les embrasserions aux Dardanelles? Ce qui manque de sens commun
dans les affaires humaines ne russit pas.

Admettons nanmoins, en dpit de toute vraisemblance, que nos efforts
fussent couronns d'un plein succs dans cette triple alliance contre
nature, supposons que la Prusse demeurt neutre pendant tout ce dml,
ainsi que les Pays-Bas, et que, libres de porter nos forces au dehors,
nous ne fussions pas obligs de nous battre  soixante lieues de Paris:
eh bien! quel profit retirerions-nous de notre croisade pour la
dlivrance du tombeau de Mahomet? Chevaliers des Turcs, nous
reviendrions du Levant avec une pelisse d'honneur; nous aurions la
gloire d'avoir sacrifi un milliard et deux cent mille hommes pour
calmer les terreurs de l'Autriche, pour satisfaire aux jalousies de
l'Angleterre, pour conserver dans la plus belle partie du monde la peste
et la barbarie attaches  l'empire ottoman. L'Autriche aurait peut-tre
augment ses tats du ct de la Valachie et de la Moldavie, et
l'Angleterre aurait peut-tre obtenu de la Porte quelques privilges
commerciaux, privilges pour nous d'un faible intrt si nous y
participions, puisque nous n'avons ni le mme nombre de navires
marchands que les Anglais, ni les mmes ouvrages manufacturs  rpandre
dans le Levant. Nous serions compltement dupes de cette triple alliance
qui pourrait manquer son but, et qui, si elle l'atteignait, ne
l'atteindrait qu' nos dpens.

Mais si l'Angleterre n'a aucun moyen direct de nous tre utile, ne
saurait-elle du moins agir sur le cabinet de Vienne, engager l'Autriche,
en compensation des sacrifices que nous ferions pour elle,  nous
laisser reprendre les anciens dpartements situs sur la rive gauche du
Rhin?

Non: l'Autriche et l'Angleterre s'opposeront toujours  une pareille
concession; la Russie seule peut nous la faire, comme nous le verrons
ci-aprs. L'Autriche nous dteste et s'pouvante de nous, encore plus
qu'elle ne hait et ne redoute la Russie; mal pour mal, elle aimerait
mieux que cette dernire puissance s'tendt du ct de la Bulgarie que
la France du ct de la Bavire.

Mais l'indpendance de l'Europe serait menace si les czars faisaient
de Constantinople la capitale de leur empire?

Il faut expliquer ce que l'on entend par l'indpendance de l'Europe:
veut-on dire que, tout quilibre tant rompu, la Russie, aprs avoir
fait la conqute de la Turquie europenne, s'emparerait de l'Autriche,
soumettrait l'Allemagne et la Prusse, et finirait par asservir la
France?

Et d'abord, tout empire qui s'tend sans mesure perd de sa force;
presque toujours il se divise; on verrait bientt deux ou trois Russies
ennemies les unes des autres.

Ensuite l'quilibre de l'Europe existe-t-il pour la France depuis les
derniers traits?

L'Angleterre a conserv presque toutes les conqutes qu'elle a faites
dans les colonies de trois parties du monde pendant la guerre de la
Rvolution; en Europe elle a acquis Malte et les les ioniennes; il n'y
a pas jusqu' son lectorat de Hanovre qu'elle n'ait enfl en royaume et
agrandi de quelques seigneuries.

L'Autriche a augment ses possessions d'un tiers de la Pologne et des
rognures de la Bavire, d'une partie de la Dalmatie et de l'Italie. Elle
n'a plus, il est vrai, les Pays-Bas; mais cette province n'a point t
dvolue  la France, et elle est devenue contre nous une auxiliaire
redoutable de l'Angleterre et de la Prusse.

La Prusse s'est agrandie du duch ou palatinat de Posen, d'un fragment
de la Saxe et des principaux cercles du Rhin; son poste avanc est sur
notre propre territoire,  dix journes de marche de notre capitale.

La Russie a recouvr la Finlande et s'est tablie sur les bords de la
Vistule.

Et nous, qu'avons-nous gagn dans tous ces partages? Nous avons t
dpouills de nos colonies; notre vieux sol mme n'a pas t respect:
Landau dtach de la France, Huningue ras, laissent une brche de plus
de cinquante lieues dans nos frontires; le petit tat de Sardaigne n'a
pas rougi de se revtir de quelques lambeaux vols  l'empire de
Napolon et au royaume de Louis le Grand.

Dans cette position, quel intrt avons-nous  rassurer l'Autriche et
l'Angleterre contre les victoires de la Russie? Quand celle-ci
s'tendrait vers l'Orient et alarmerait le cabinet de Vienne, en
serions-nous en danger? Nous a-t-on assez mnags, pour que nous soyons
si sensibles aux inquitudes de nos ennemis? L'Angleterre et l'Autriche
ont toujours t et seront toujours les adversaires naturels de la
France; nous les verrions demain s'allier de grand coeur  la Russie,
s'il s'agissait de nous combattre et de nous dpouiller.

N'oublions pas que, tandis que nous prendrions les armes pour le
prtendu salut de l'Europe, mise en pril par l'ambition suppose de
Nicolas, il arriverait probablement que l'Autriche, moins chevaleresque
et plus rapace, couterait les propositions du cabinet de Ptersbourg:
un revirement brusque de politique lui cote peu. Du consentement de la
Russie, elle se saisirait de la Bosnie et de la Servie, nous laissant
la satisfaction de nous vertuer pour Mahmoud.

La France est dj dans une demi-hostilit avec les Turcs; elle seule a
dj dpens plusieurs millions et expos vingt mille soldats dans la
cause de la Grce; l'Angleterre ne perdrait que quelques paroles en
trahissant les principes du trait du 6 de juillet; la France y perdrait
honneur, hommes et argent: notre expdition ne serait plus qu'une vraie
cascade politique.

Mais, si nous ne nous unissons pas  l'Autriche et  l'Angleterre,
l'empereur Nicolas ira donc  Constantinople? l'quilibre de l'Europe
sera donc rompu?

Laissons, pour le rpter encore une fois, ces frayeurs feintes ou
vraies  l'Angleterre et  l'Autriche. Que la premire craigne de voir
la Russie s'emparer de la traite du Levant et devenir puissance
maritime, cela nous importe peu. Est-il donc si ncessaire que la
Grande-Bretagne reste en possession du monopole des mers, que nous
rpandions le sang franais pour conserver le sceptre de l'Ocan aux
destructeurs de nos colonies, de nos flottes et de notre commerce?
Faut-il que la race lgitime mette en mouvement des armes, afin de
protger la maison qui s'unit  l'illgitimit et qui rserve peut-tre
pour des temps de discorde les moyens qu'elle croit avoir de troubler la
France? Bel quilibre pour nous que celui de l'Europe, lorsque toutes
les puissances, comme je l'ai dj montr, ont augment leurs masses et
diminu d'un commun accord le poids de la France! Qu'elles rentrent
comme nous dans leurs anciennes limites; puis nous volerons au secours
de leur indpendance, si cette indpendance est menace. Elles ne se
firent aucun scrupule de se joindre  la Russie, pour nous dmembrer et
pour s'incorporer le fruit de nos victoires; qu'elles souffrent donc
aujourd'hui que nous resserrions les liens forms entre nous et cette
mme Russie pour reprendre des limites convenables et rtablir la
vritable balance de l'Europe!

Au surplus, si l'empereur Nicolas voulait et pouvait aller signer la
paix  Constantinople, la destruction de l'empire ottoman serait-elle la
consquence rigoureuse de ce fait? La paix a t signe les armes  la
main  Vienne,  Berlin,  Paris; presque toutes les capitales de
l'Europe dans ces derniers temps ont t prises: l'Autriche, la Bavire,
la Prusse, l'Espagne ont-elles pri? Deux fois les Cosaques et les
Pandours sont venus camper dans la cour du Louvre; le royaume de Henri
IV a t occup militairement pendant trois annes, et nous serions tout
mus de voir les Cosaques au srail, et nous aurions pour l'honneur de
la barbarie cette susceptibilit que nous n'avons pas eue pour l'honneur
de la civilisation et pour notre propre patrie! Que l'orgueil de la
Porte soit humili, et peut-tre alors l'obligera-t-on  reconnatre
quelques-uns de ces droits de l'humanit qu'elle outrage.

On voit maintenant o je vais, et la consquence que je m'apprte 
tirer de tout ce qui prcde. Voici cette consquence:

Si les puissances belligrantes ne peuvent arriver  un arrangement
pendant l'hiver; si le reste de l'Europe croit devoir au printemps se
mler de la querelle; si des alliances diverses sont proposes; si la
France est absolument oblige de choisir entre ces alliances; si les
vnements la forcent de sortir de sa neutralit, tous ses intrts
doivent la dcider  s'unir de prfrence  la Russie; combinaison
d'autant plus sre qu'il serait facile, par l'offre de certains
avantages, d'y faire entrer la Prusse.

Il y a sympathie entre la Russie et la France; la dernire a presque
civilis la premire dans les classes leves de la socit; elle lui a
donn sa langue et ses moeurs. Places aux deux extrmits de l'Europe,
la France et la Russie ne se touchent point par leurs frontires; elles
n'ont point de champ de bataille o elles puissent se rencontrer; elles
n'ont aucune rivalit de commerce, et les ennemis naturels de la Russie
(les Anglais et les Autrichiens) sont aussi les ennemis naturels de la
France. En temps de paix, que le cabinet des Tuileries reste l'alli du
cabinet de Saint-Ptersbourg, et rien ne peut bouger en Europe. En temps
de guerre, l'union des deux cabinets dictera des lois au monde.

J'ai fait voir assez que l'alliance de la France avec l'Angleterre et
l'Autriche contre la Russie est une alliance de dupe, o nous ne
trouverions que la perte de notre sang et de nos trsors. L'alliance de
la Russie, au contraire, nous mettrait  mme d'obtenir des
tablissements dans l'Archipel et de reculer nos frontires jusqu'aux
bords du Rhin. Nous pouvons tenir ce langage  Nicolas:

Vos ennemis nous sollicitent; nous prfrons la paix  la guerre, nous
dsirons garder la neutralit. Mais enfin si vous ne pouvez vider vos
diffrents avec la Porte que par les armes, si vous voulez aller 
Constantinople, entrez avec les puissances chrtiennes dans un partage
quitable de la Turquie europenne. Celles de ces puissances qui ne sont
pas places de manire  s'agrandir du ct de l'Orient recevront
ailleurs des ddommagements. Nous, nous voulons avoir la ligne du Rhin,
depuis Strasbourg jusqu' Cologne. Telles sont nos justes prtentions.
La Russie a un intrt (votre frre Alexandre l'a dit)  ce que la
France soit forte. Si vous consentez  cet arrangement et que les autres
puissances s'y refusent, nous ne souffrirons pas qu'elles interviennent
dans votre dml avec la Turquie. Si elles vous attaquent malgr nos
remontrances, nous les combattrons avec vous, toujours aux mmes
conditions que nous venons d'exprimer.

Voil ce qu'on peut dire  Nicolas. Jamais l'Autriche, jamais
l'Angleterre ne nous donneront la limite du Rhin pour prix de notre
alliance avec elles: or, c'est pourtant l que tt ou tard la France
doit placer ses frontires, tant pour son honneur que pour sa sret.

Une guerre avec l'Autriche et avec l'Angleterre a des esprances
nombreuses de succs et peu de chances de revers. Il est d'abord des
moyens de paralyser la Prusse, de la dterminer mme  s'unir  nous et
 la Russie; ce cas arriv, les Pays-Bas ne peuvent se dclarer ennemis.
Dans la position actuelle des esprits, quarante mille Franais dfendant
les Alpes soulveraient toute l'Italie.

Quant aux hostilits avec l'Angleterre, si elles devaient jamais
commencer, il faudrait ou jeter vingt-cinq mille hommes de plus en More
ou en rappeler promptement nos troupes et notre flotte. Renoncez aux
escadres, dispersez vos vaisseaux un  un sur toutes les mers; ordonnez
de couler bas toutes les prises aprs en avoir retir les quipages,
multipliez les lettres de marque dans les ports des quatre parties du
monde, et bientt la Grande-Bretagne, force par les banqueroutes et les
cris de son commerce, sollicitera le rtablissement de la paix. Ne
l'avons-nous pas vue capituler en 1814 devant la marine des tats-Unis,
qui ne se compose pourtant aujourd'hui que de neuf frgates et de onze
vaisseaux?

Considre sous le double rapport des intrts gnraux de la socit
et de nos intrts particuliers, la guerre de la Russie contre la Porte
ne doit nous donner aucun ombrage. En principe de grande civilisation,
l'espce humaine ne peut que gagner  la destruction de l'empire
ottoman: mieux vaut mille fois pour les peuples la domination de la
Croix  Constantinople que celle du Croissant. Tous les lments de la
morale et de la socit politique sont au fond du christianisme, tous
les germes de la destruction sociale sont dans la religion de Mahomet.
On dit que le sultan actuel a fait des pas vers la civilisation: est-ce
parce qu'il a essay,  l'aide de quelques rengats franais, de
quelques officiers anglais et autrichiens, de soumettre ses hordes
fanatiques  des exercices rguliers? Et depuis quand l'apprentissage
machinal des armes est-il la civilisation? C'est une faute norme, c'est
presqu'un crime d'avoir initi les Turcs dans la science de notre
tactique: il faut baptiser les soldats qu'on discipline,  moins qu'on
ne veuille lever  dessein des destructeurs de la socit.

L'imprvoyance est grande: l'Autriche, qui s'applaudit de
l'organisation des armes ottomanes, serait la premire  porter la
peine de sa joie: si les Turcs battaient les Russes,  plus forte raison
seraient-ils capables de se mesurer avec les impriaux leurs voisins;
Vienne cette fois n'chapperait pas au grand vizir. Le reste de
l'Europe, qui croit n'avoir rien  craindre de la Porte, serait-il plus
en sret? Des hommes  passions et  courte vue veulent que la Turquie
soit une puissance militaire rgulire, qu'elle entre dans le droit
commun de paix et de guerre des nations civilises, le tout pour
maintenir je ne sais quelle balance, dont le mot vide de sens dispense
ces hommes d'avoir une ide: quelles seraient les consquences de ces
volonts ralises? Quand il plairait au sultan, sous un prtexte
quelconque, d'attaquer un gouvernement chrtien, une flotte
constantinopolitaine bien manoeuvre, augmente de la flotte du pacha
d'gypte et du contingent maritime des puissances barbaresques,
dclarerait les ctes de l'Espagne ou de l'Italie en tat de blocus,
dbarquerait cinquante mille hommes  Carthagne ou  Naples. Vous ne
voulez pas planter la Croix sur Sainte-Sophie: continuez de discipliner
des hordes de Turcs, d'Albanais, de Ngres et d'Arabes, et avant vingt
ans peut-tre le Croissant brillera sur le dme de Saint-Pierre.
Appellerez-vous alors l'Europe  une croisade contre des infidles arms
de la peste, de l'esclavage et du Coran? il sera trop tard.

Les intrts gnraux de la socit trouveraient donc leur compte au
succs des armes de l'empereur Nicolas.

Quant aux intrts particuliers de la France, j'ai suffisamment prouv
qu'ils existaient dans une alliance avec la Russie et qu'ils pouvaient
tre singulirement favoriss par la guerre mme que cette puissance
soutient aujourd'hui en Orient.


RSUM, CONCLUSION ET RFLEXIONS.

Je me rsume:

1 La Turquie consentt-elle  traiter sur les bases du trait du 6 de
juillet, rien ne serait encore dcid, la paix n'tant pas faite entre
la Turquie et la Russie; les chances de la guerre dans les dfils du
Balkan changeraient  chaque instant les donnes et la position des
plnipotentiaires occups de l'mancipation de la Grce.

2 Les conditions probables de la paix entre l'empereur Nicolas et le
sultan Mahmoud sont sujettes aux plus grandes objections.

3 La Russie peut braver l'union de l'Angleterre et de l'Autriche,
union plus formidable en apparence qu'en ralit.

4 Il est probable que la Prusse se runirait plutt  l'empereur
Nicolas, gendre de Frdric-Guillaume III, qu'aux ennemis de l'Empereur.

5 La France aurait tout  perdre et rien  gagner en s'alliant avec
l'Angleterre et l'Autriche contre la Russie.

6 L'indpendance de l'Europe ne serait point menace par les conqutes
des Russes en Orient. C'est une chose passablement absurde, c'est ne
tenir compte d'aucun obstacle, que de faire accourir les Russes du
Bosphore pour imposer leur joug  l'Allemagne et  la France: tout
empire s'affaiblit en s'tendant. Quant  l'quilibre des forces, il y a
longtemps qu'il est rompu pour la France;--elle a perdu ses colonies,
elle est resserre dans ses anciennes limites, tandis que l'Angleterre,
la Prusse, la Russie et l'Autriche se sont prodigieusement agrandies.

7 Si la France tait oblige de sortir de sa neutralit, de prendre
les armes pour un parti ou pour un autre, les intrts gnraux de la
civilisation, comme les intrts particuliers de notre patrie, doivent
nous faire entrer de prfrence dans l'alliance russe. Par elle nous
pourrions obtenir le cours du Rhin pour frontires et des colonies dans
l'Archipel, avantages que ne nous accorderont jamais les cabinets de
Saint-James et de Vienne.

Tel est le rsum de cette _Note_. Je n'ai pu raisonner
qu'hypothtiquement; j'ignore ce que l'Angleterre, l'Autriche et la
Russie proposent ou ont propos au moment mme o j'cris; il y a
peut-tre un renseignement, une dpche qui rduisent  des gnralits
inutiles les vrits exposes ici: c'est l'inconvnient des distances et
de la politique conjecturale. Il reste nanmoins certain que la position
de la France est forte; que le gouvernement est  mme de tirer le plus
grand parti des vnements s'il se rend bien compte de ce qu'il veut,
s'il ne se laisse intimider par personne, si,  la fermet du langage,
il joint la vigueur de l'action. Nous avons un roi vnr, un hritier
du trne qui accrotrait sur les bords du Rhin, avec trois cent mille
hommes, la gloire qu'il a recueillie en Espagne; notre expdition de
More nous fait jouer un rle plein d'honneur; nos institutions
politiques sont excellentes, nos finances sont dans un tat de
prosprit sans exemple en Europe: avec cela on peut marcher tte leve.
Quel beau pays que celui qui possde le gnie, le courage, les bras et
l'argent!

Au surplus, je ne prtends pas avoir tout dit, tout prvu; je n'ai
point la prsomption de donner mon systme comme le meilleur; je sais
qu'il y a dans les affaires humaines quelque chose de mystrieux,
d'insaisissable. S'il est vrai qu'on puisse annoncer assez bien les
derniers et gnraux rsultats d'une rvolution, il est galement vrai
qu'on se trompe dans les dtails, que les vnements particuliers se
modifient souvent d'une manire inattendue, et qu'en voyant le but, on y
arrive par des chemins dont on ne souponnait pas mme l'existence. Il
est certain, par exemple, que les Turcs seront chasss de l'Europe; mais
quand et comment? La guerre actuelle dlivrera-t-elle le monde civilis
de ce flau? Les obstacles que j'ai signals  la paix sont-ils
insurmontables? Oui, si l'on s'en tient aux raisonnements analogues;
non, si l'on fait entrer dans les calculs des circonstances trangres 
celles qui ont occasionn la prise d'armes.

Presque rien aujourd'hui ne ressemble  ce qui a t: hors la religion
et la morale, la plupart des vrits sont changes, sinon dans leur
essence, du moins dans leurs rapports avec les choses et les hommes.
D'Ossat reste encore comme un ngociateur habile, Grotius comme un
publiciste de gnie, Pufendorf comme un esprit judicieux; mais on ne
saurait appliquer  nos temps les rgles de leur diplomatie, ni revenir
pour le droit politique de l'Europe au trait de Westphalie. Les peuples
se mlent actuellement de leurs affaires, conduites autrefois par les
seuls gouvernements. Ces peuples ne sentent plus les choses comme ils
les sentaient jadis; ils ne sont plus affects des mmes vnements; ils
ne voient plus les objets sous le mme point de vue; la raison chez eux
a fait des progrs aux dpens de l'imagination; le positif l'emporte sur
l'exaltation et sur les dterminations passionnes; une certaine raison
rgne partout. Sur la plupart des trnes, et dans la majorit des
cabinets de l'Europe, sont assis des hommes las de rvolutions,
rassasis de guerre, et antipathiques  tout esprit d'aventures: voil
des motifs d'esprance pour des arrangements pacifiques. Il peut exister
aussi chez les nations des embarras intrieurs qui les disposeraient 
des mesures conciliatrices.

La mort de l'impratrice douairire de Russie[89] peut dvelopper des
semences de troubles qui n'taient pas parfaitement touffes. Cette
princesse se mlait peu de la politique extrieure, mais elle tait un
lien entre ses fils; elle a pass pour avoir exerc une grande influence
sur les transactions qui ont donn la couronne  l'empereur Nicolas.
Toutefois, il faut avouer que si Nicolas recommenait  craindre, ce
serait pour lui un motif de plus de pousser ses soldats hors du sol
natal et de chercher sa sret dans la victoire.

         [Note 89: Marie Feodorowna, princesse de Wurtemberg,
         impratrice mre, veuve de Paul Ier, mre de l'empereur
         Alexandre Ier et de l'empereur Nicolas Ier. Elle tait morte
         dans la nuit du 4 au 5 novembre 1828.]

L'Angleterre, indpendamment de sa dette qui gne ses mouvements, est
embarrasse dans les affaires d'Irlande: que l'mancipation des
catholiques passe ou ne passe pas dans le Parlement, ce sera un
vnement immense. La sant du roi George est chancelante, celle de son
successeur immdiat n'est pas meilleure; si l'accident prvu arrivait
bientt, il y aurait convocation d'un nouveau Parlement, peut-tre
changement de ministres, et les hommes capables sont rares aujourd'hui
en Angleterre; une longue rgence pourrait peut-tre venir. Dans cette
position prcaire et critique, il est probable que l'Angleterre dsire
sincrement la paix, et qu'elle craint de se prcipiter dans les chances
d'une grande guerre, au milieu de laquelle elle se trouverait surprise
par des catastrophes intrieures.

Enfin nous-mmes, malgr nos prosprits relles et indiscutables, bien
que nous puissions nous montrer avec clat sur un champ de bataille, si
nous y sommes appels, sommes-nous tout  fait prts  y paratre? Nos
places fortes sont-elles rpares? Avons-nous le matriel ncessaire
pour une nombreuse arme? Cette arme est-elle mme au complet du pied
de paix? Si nous tions rveills brusquement par une dclaration de
guerre de l'Angleterre, de la Prusse et des Pays-Bas, pourrions-nous
nous opposer efficacement  une troisime invasion? Les guerres de
Napolon ont divulgu un fatal secret: c'est qu'on peut arriver en
quelques journes de marche  Paris aprs une affaire heureuse; c'est
que Paris ne se dfend pas; c'est que ce mme Paris est beaucoup trop
prs de la frontire. La capitale de la France ne sera  l'abri que
quand nous possderons la rive gauche du Rhin. Nous pouvons donc avoir
besoin d'un temps quelconque pour nous prparer.

Ajoutons  tout cela que les vices et les vertus des princes, leur
force et leur faiblesse morale, leur caractre, leurs passions, leurs
habitudes mme, sont des causes d'actes et de faits rebelles aux
calculs, et qui ne rentrent dans aucune formule politique: la plus
misrable influence dtermine quelquefois le plus grand vnement dans
un sens contraire  la vraisemblance des choses; un esclave peut faire
signer  Constantinople une paix que toute l'Europe, conjure ou 
genoux, n'obtiendrait pas.

Que si donc quelqu'une de ces raisons places hors de la prvoyance
humaine amenait, durant cet hiver, des demandes de ngociations,
faudrait-il les repousser si elles n'taient pas d'accord avec les
principes de cette _Note_? Non, sans doute: gagner du temps est un
grand art quand on n'est pas prt. On peut savoir ce qu'il y aurait de
mieux, et se contenter de ce qu'il y a de moins mauvais; les vrits
politiques, surtout, sont relatives; l'absolu, en matire d'tat, a de
graves inconvnients. Il serait heureux pour l'espce humaine que les
Turcs fussent jets dans le Bosphore, mais nous ne sommes pas chargs de
l'expdition et l'heure du mahomtisme n'est peut-tre pas sonne: la
haine doit tre claire pour ne pas faire de sottises. Rien ne doit
donc empcher la France d'entrer dans des ngociations, en ayant soin de
les rapprocher le plus possible de l'esprit dans lequel cette _Note_ est
rdige. C'est aux hommes qui tiennent le timon des empires  les
gouverner selon les vents, en vitant les cueils.

Certes, si le puissant souverain du Nord consentait  rduire les
conditions de la paix  l'excution du trait d'Akkerman et 
l'mancipation de la Grce, il serait possible de faire entendre raison
 la Porte; mais quelle probabilit y a-t-il que la Russie se renferme
dans des conditions qu'elle aurait pu obtenir sans tirer un coup de
canon? Comment abandonnerait-elle des prtentions si hautement et si
publiquement exprimes? Un seul moyen, s'il en est un, se prsenterait:
proposer un congrs gnral o l'empereur Nicolas cderait ou aurait
l'air de cder au voeu de l'Europe chrtienne. Un moyen de succs auprs
des hommes, c'est de sauver leur amour-propre, de leur fournir une
raison de dgager leur parole et de sortir d'un mauvais pas avec
honneur.

Le plus grand obstacle  ce projet d'un congrs viendrait du succs
inattendu des armes ottomanes pendant l'hiver. Que, par la rigueur de la
saison, le dfaut de vivres, par l'insuffisance des troupes ou par toute
autre cause, les Russes soient obligs d'abandonner le sige de
Silistrie; que Varna (ce qui cependant n'est gure probable) retombe
entre les mains des Turcs, l'empereur Nicolas se trouverait dans une
position qui ne lui permettrait plus d'entendre  aucune proposition,
sous peine de descendre au dernier rang des monarques; alors la guerre
se continuerait, et nous rentrerions dans les ventualits que cette
_Note_ a dduites. Que la Russie perde son rang comme puissance
militaire, que la Turquie la remplace dans cette qualit, l'Europe
n'aurait fait que changer de pril. Or, le danger qui nous viendrait par
le cimeterre de Mahmoud serait d'une espce bien plus formidable que
celui dont nous menacerait l'pe de l'empereur Nicolas. Si la fortune
assied par hasard un prince remarquable sur le trne des sultans, il ne
peut vivre assez longtemps pour changer les lois et les moeurs, en
et-il d'ailleurs le dessein. Mahmoud mourra:  qui laissera-t-il
l'empire avec ses soldats fanatiques disciplins, avec ses ulmas ayant
entre leurs mains, par l'initiation  la tactique moderne, un nouveau
moyen de conqute pour le Coran?

Tandis que, pouvante enfin de ces faux calculs, l'Autriche serait
oblige de se garder sur des frontires o les janissaires ne lui
laissaient rien  craindre, une nouvelle insurrection militaire,
rsultat possible de l'humiliation des armes de Nicolas claterait
peut-tre  Ptersbourg, se communiquerait de proche en proche, mettrait
le feu au nord de l'Allemagne. Voil ce que n'aperoivent pas des hommes
qui en sont rests, pour la politique, aux frayeurs vulgaires comme aux
lieux communs. De petites dpches, de petites intrigues, sont les
barrires que l'Autriche prtend opposer  un mouvement qui menace tout.
Si la France et l'Angleterre prenaient un parti digne d'elles, si elles
notifiaient  la Porte que, dans le cas o le sultan fermerait l'oreille
 toute proposition de paix, il les trouvera sur le champ de bataille au
printemps, cette rsolution aurait bientt mis fin aux anxits de
l'Europe.

L'existence de ce _Mmoire_, ayant transpir dans le monde diplomatique,
m'attira une considration que je ne rejetais pas, mais que je
n'ambitionnais point. Je ne vois pas trop ce qui pouvait surprendre les
_positifs_: ma guerre d'Espagne tait une chose _trs positive_. Le
travail incessant de la rvolution gnrale qui s'opre dans la vieille
socit, en amenant parmi nous la chute de la lgitimit, a drang des
calculs subordonns  la permanence des faits tels qu'ils existaient en
1828.

Voulez-vous vous convaincre de l'norme diffrence de mrite et de
gloire entre un grand crivain et un grand politique? Mes travaux de
diplomate ont t sanctionns par ce qui est reconnu l'habilet suprme,
c'est--dire par le _succs_. Quiconque pourtant lira jamais ce
_Mmoire_ le sautera sans doute  pieds joints, et j'en ferais autant 
la place des lecteurs[90]. Eh bien, supposez qu'au lieu de ce petit
chef-d'oeuvre de chancellerie, on trouvt dans cet crit quelque pisode
 la faon d'Homre ou de Virgile, le ciel m'et-il accord leur gnie,
pensez-vous qu'on ft tent de sauter les amours de Didon  Carthage ou
les larmes de Priam dans la tente d'Achille?

         [Note 90: Les lecteurs, je l'espre bien, ne sauteront pas
         une ligne de ce Mmoire, chef-d'oeuvre de logique et de
         patriotisme, et, ce qui ne gte rien, chef-d'oeuvre de style.
         Chateaubriand n'a pas crit de pages qui lui fassent plus
         d'honneur.]


 MADAME RCAMIER.

                                  Mercredi. Rome, ce 10 dcembre 1828.

Je suis all  l'_Acadmie Tibrine_, dont j'ai l'honneur d'tre
membre. J'ai entendu des discours fort spirituels et de trs beaux vers.
Que d'intelligence perdue! Ce soir j'ai mon grand _ricevimento_; j'en
suis constern en vous crivant.


                                                           11 dcembre.

Le grand _ricevimento_ s'est pass  merveille. Madame de Chateaubriand
est ravie, parce que nous avons eu tous les cardinaux de la terre. Toute
l'Europe,  Rome, tait l avec Rome. Puisque je suis condamn pour
quelques jours  ce mtier, j'aime mieux le faire aussi bien qu'un autre
ambassadeur. Les ennemis n'aiment aucune espce de succs, mme les plus
misrables, et c'est les punir que de russir dans un genre o ils se
croient eux-mmes sans gal. Samedi prochain je me transforme en
chanoine de Saint-Jean de Latran, et dimanche je donne  dner  mes
confrres. Une runion plus de mon got est celle qui a lieu
aujourd'hui: je dne chez Gurin avec tous les artistes, et nous allons
arrter _votre_ monument pour le Poussin. Un jeune lve plein de
talent, M. Desprez[91], fera le bas-relief pris d'un tableau du grand
peintre et M. Lemoine fera le buste. Il ne faut ici que des mains
franaises.

         [Note 91: Louis _Desprez_, statuaire. Il avait obtenu en 1826
         le grand prix de Rome. Son premier envoi, le _Faune au
         chevreau_, avait fait sensation parmi les artistes. Une de
         ses meilleures oeuvres est prcisment le bas-relief qu'il
         composa pour le tombeau du Poussin, _les Bergers d'Arcadie_.]

Pour complter mon histoire de Rome, madame de Castries est arrive.
C'est encore une de ces petites filles que j'ai fait sauter sur mes
genoux comme Csarine (madame de Barante)[92]. Cette pauvre femme est
bien change; ses yeux se sont remplis de larmes quand je lui ai rappel
son enfance  Lormois. Il me semble que l'enchantement n'est plus chez
la voyageuse. Quel isolement! et pour qui? Voyez-vous, ce qu'il y a de
mieux, c'est d'aller vous retrouver le plus tt possible. Si mon
_Mose_[93] descend bien de la montagne, je lui emprunterai un de ses
rayons, pour reparatre  vos yeux tout brillant et tout rajeuni.

         [Note 92: Csarine de Houdetot, marie  M. Prosper de
         Barante, l'historien des _Ducs de Bourgogne_. Elle tait
         fille du gnral Csar-Ange de Houdetot et petite-fille de
         Mme de Houdetot, la clbre amie de J.-J, Rousseau.]

         [Note 93: La tragdie de _Mose_, depuis longtemps compose
         et pour laquelle Chateaubriand avait une particulire
         prdilection. Il esprait  ce moment pouvoir la faire jouer,
         et dans la plupart de ses lettres  Madame Rcamier, il
         l'entretient des dmarches  faire auprs du baron Taylor,
         commissaire royal de la Comdie-Franaise.]


                                                          Samedi, 13.

Mon dner  l'Acadmie s'est pass  merveille. Les jeunes gens taient
satisfaits: un ambassadeur dnait _chez eux_ pour la premire fois. Je
leur ai annonc le monument au Poussin: c'tait comme si j'honorais dj
leurs cendres.


                                              Jeudi, 18 dcembre 1828.

Au lieu de perdre mon temps et le vtre  vous raconter les faits et
gestes de ma vie, j'aime mieux vous les envoyer tout consigns dans le
journal de Rome. Voil encore douze mois qui achvent de tomber sur ma
tte. Quand me reposerai-je? Quand cesserai-je de perdre sur les grands
chemins les jours qui m'taient prts pour en faire un meilleur usage?
J'ai dpens sans regarder tant que j'ai t riche; je croyais le trsor
inpuisable. Maintenant, en voyant combien il est diminu et combien peu
de temps il me reste  mettre  vos pieds, il me prend un serrement de
coeur. Mais n'y a-t-il pas une longue existence aprs celle de la terre?
Pauvre et humble chrtien, je tremble devant le jugement dernier de
Michel-Ange; je ne sais o j'irai, mais partout o vous ne serez pas je
serai bien malheureux. Je vous ai cent fois mand mes projets et mon
avenir. Ruines, sant, perte de toute illusion, tout me dit: Va-t-en,
retire-toi, finis. Je ne retrouve au bout de ma journe que vous. Vous
avez dsir que je marquasse mon passage  Rome, c'est fait: le tombeau
du Poussin restera. Il portera cette inscription: _F.-A. de Ch. 
Nicolas Poussin, pour la gloire des arts et l'honneur de la
France_[94]. Qu'ai-je maintenant  faire ici? Rien, surtout aprs avoir
souscrit pour la somme de cent ducats au monument de l'homme que vous
aimez le plus, dites-vous, _aprs moi_: le Tasse.

         [Note 94: Le monument lev  Nicolas Poussin, _pour la
         gloire des arts et l'honneur de la France_, se trouve dans
         l'glise de Saint-Laurent _in Lucina_. Ce que ne dit pas
         Chateaubriand, c'est que ce tombeau du Poussin, dcor de
         figures, cota fort cher, et qu'il en fit seul tous les
         frais. Le monument ne fut compltement achev qu'en 1831.
         C'tait justement l'poque o Chateaubriand, renonant de
         nouveau  tous ses titres et traitements, se retrouvait une
         fois encore sans le sou. L'artiste qui avait fait le tombeau
         n'tait sans doute pas beaucoup plus riche. Il exposait ses
         besoins d'argent  l'ancien ambassadeur, plus pauvre encore
         que lui. Cela dura quatre ans, de 1831  1834. M. l'abb
         Pailhs, dans son incomparable dossier sur Chateaubriand,
         possde toutes les rponses du grand crivain: elles sont
         touchantes de simplicit, de bonne volont, mais d'une bonne
         volont trop souvent impuissante. Chateaubriand s'tait mis
         une fois de plus dans l'embarras et la gne, _pour la gloire
         des arts et l'honneur de la France_.]


                                     Rome, le samedi 3 janvier 1829.

Je recommence mes souhaits de bonne anne: que le ciel vous accorde
sant et longue vie! Ne m'oubliez pas: j'ai esprance, car vous vous
souvenez bien de M. de Montmorency et de madame de Stal, vous avez la
mmoire aussi bonne que le coeur. Je disais hier  madame Salvage[95]
que je ne connaissais rien dans le monde d'aussi beau et de meilleur
que vous.

         [Note 95: Mme Salvage de Faverolles, fille de M. Dumorey,
         consul de France  Civita-Vecchia, qui avait t l'un des
         amis de M. Rcamier. Spare de son mari, elle n'avait jamais
         eu d'enfants, et, s'tant fixe en Italie, elle avait achet
          la porte de Rome une vigne sur les bords du Tibre avec un
         casin o elle donnait quelquefois des ftes. C'tait, dit
         Mme Lenormant (_Souvenirs_, t. II, p. 103), une grande femme
         dont la taille tait belle, mais sans grces, les manires
         roides, le visage dur, les traits disproportionns. Elle
         avait de l'esprit, mais cet esprit ressemblait  sa personne:
         il tait sans charme et sans agrment. Elle avait de
         l'instruction, de la gnrosit, une grande facult de
         dvouement et la passion des clbrits. Elle s'tait prise
         pour Mme Rcamier d'un engouement trs vif. Un peu plus tard,
         elle s'attacha avec le mme entranement, avec la mme
         passion,  la duchesse de Saint-Leu, que Mme Rcamier lui
         avait fait connatre. Mme Salvage accompagna la reine
         Hortense dans les voyages que celle-ci fit  Paris aprs les
         affaires de Strasbourg et de Boulogne, l'entoura de soins
         admirables dans sa dernire maladie, et fut son excuteur
         testamentaire.]

J'ai pass hier une heure avec le pape. Nous avons parl de tout et des
sujets les plus hauts et les plus graves. C'est un homme trs distingu
et trs clair, et un prince plein de dignit. Il ne manquait aux
aventures de ma vie politique que d'tre en relations avec un souverain
pontife; cela complte ma carrire.

Voulez-vous savoir exactement ce que je fais? Je me lve  cinq heures,
et demie, je djeune  sept heures;  huit heures je reviens dans mon
cabinet: je vous cris ou je fais quelques affaires, quand il y en a
(les dtails pour les tablissements franais et pour les pauvres
franais sont assez grands);  midi, je vais errer deux ou trois heures
parmi des ruines, ou  Saint-Pierre, ou au Vatican. Quelquefois je fais
une visite oblige avant ou aprs la promenade;  cinq heures, je
rentre; je m'habille pour la soire; je dne  six heures;  sept heures
et demie, je vais  une soire avec madame de Chateaubriand, ou je
reois quelques personnes chez moi. Vers onze heures je me couche, ou
bien je retourne encore dans la campagne, malgr les voleurs et la
_malaria_: qu'y fais-je? Rien: j'coute le silence, et je regarde passer
mon ombre de portique en portique, le long des aqueducs clairs par la
lune.

Les Romains sont si accoutums  ma vie _mthodique_, que je leur sers
 compter les heures. Qu'ils se dpchent; j'aurai bientt achev le
tour du cadran.


                                            Rome, jeudi 8 janvier 1829.

Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes passs
 la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades. C'tait
pourtant l le seul bon moment de ma journe. J'allais pensant  vous
dans ces campagnes dsertes; elles liaient dans mes sentiments l'avenir
et le pass, car autrefois je faisais aussi les mmes promenades. Je
vais une ou deux fois la semaine  l'endroit o l'Anglaise s'est noye:
qui se souvient aujourd'hui de cette pauvre jeune femme, miss
Bathurst[96]? ses compatriotes galopent le long du fleuve sans penser 
elle. Le Tibre, qui a vu bien d'autres choses ne s'en embarrasse pas du
tout. D'ailleurs, ses flots se sont renouvels: ils sont aussi ples et
aussi tranquilles que quand ils ont pass sur cette crature pleine
d'esprance, de beaut et de vie.

         [Note 96: Le triste vnement auquel Chateaubriand fait ici
         allusion s'tait pass au mois de mars 1824. Miss Bathurst,
         dans une promenade  cheval au bois du Tibre, avec une
         socit brillante et nombreuse, avait t prcipite dans le
         fleuve par un faux pas de son cheval et y avait pri. Elle
         avait dix-sept ans et tait remarquablement jolie.]

Me voil guind bien haut sans m'en tre aperu. Pardonnez  un pauvre
livre retenu et mouill dans son gte. Il faut que je vous raconte une
petite historiette de mon dernier _mardi_. Il y avait  l'ambassade une
foule immense: je me tenais le dos appuy contre une table de marbre,
saluant les personnes qui entraient et qui sortaient. Une Anglaise, que
je ne connaissais ni de nom ni de visage, s'est approche de moi, m'a
regard entre les deux yeux, et m'a dit avec cet accent que vous savez:
Monsieur de Chateaubriand, vous tes bien malheureux! tonn de
l'apostrophe et de cette manire d'entrer en conversation, je lui ai
demand ce qu'elle voulait dire. Elle m'a rpondu: Je veux dire que je
vous plains. En disant cela elle a accroch le bras d'une autre
Anglaise, s'est perdue dans la foule, et je ne l'ai pas revue du reste
de la soire. Cette bizarre trangre n'tait ni jeune ni jolie: je lui
sais gr pourtant de ses paroles mystrieuses.

Vos journaux continuent  rabcher de moi. Je ne sais quelle mouche les
pique. Je devais me croire oubli autant que je le dsire.

J'cris  M. Thierry par le courrier. Il est  Hyres, bien malade. Pas
un mot de rponse de M. de la Bouillerie[97]

         [Note 97: Franois-Marie-Pierre _Roullet_, baron de _la
         Bouillerie_ (1764-1833), pair de France, intendant gnral de
         la maison du Roi.]


 M. THIERRY.

                                              Rome, ce 8 janvier 1829.

J'ai t bien touch, monsieur, de recevoir la nouvelle dition de vos
_Lettres_[98] avec un mot qui prouve que vous avez pens  moi. Si ce
mot tait de votre main, j'esprerais pour mon pays que vos yeux se
rouvriraient aux tudes dont votre talent tire un si merveilleux parti.
Je lis, ou plutt relis avec avidit cet ouvrage trop court. Je fais des
cornes  toutes les pages, afin de mieux rappeler les passages dont je
veux m'appuyer. Je vous citerai beaucoup, monsieur, dans le travail que
je prpare depuis tant d'annes sur les deux premires races. Je mettrai
 l'abri mes ides et mes recherches derrire votre haute autorit;
j'adopterai souvent votre rforme des noms; enfin j'aurai le bonheur
d'tre presque toujours de votre avis, en m'cartant, bien malgr moi
sans doute, du systme propos par M. Guizot; mais je ne puis, avec cet
ingnieux crivain, renverser les monuments les plus authentiques, faire
de tous les Francs des _nobles_ et des _hommes libres_, et de tous les
Romains-Gaulois des _esclaves des Francs_. La loi salique et la loi
ripuaire ont une foule d'articles fonds sur la diffrence des
conditions entre les Francs: Si quis ingenuus _ingenuum_ ripuarium
extra solum vendiderit, etc., etc.

         [Note 98: _Lettres sur l'histoire de France pour servir
         d'Introduction  l'tude de cette histoire_, par Augustin
         Thierry.]

Vous savez, monsieur, que je vous dsirais vivement  Rome. Nous nous
serions assis sur des ruines: l vous m'auriez enseign l'histoire;
vieux disciple, j'aurais cout mon jeune matre avec le seul regret de
n'avoir plus devant moi assez d'annes pour profiter de ses leons:

  Tel est le sort de l'homme: il s'instruit avec l'ge.
            Mais que sert d'tre sage,
            Quand le terme est si prs?

Ces vers sont d'une ode indite faite par un homme qui n'est plus, par
mon bon et ancien ami Fontanes. Ainsi, monsieur, tout m'avertit, parmi
les dbris de Rome, de ce que j'ai perdu, du peu de temps qui me reste,
et de la brivet de ces esprances qui me semblaient si longues
autrefois: _spem longam_.

Croyez, monsieur, que personne ne vous admire et ne vous est plus
dvou que votre serviteur.


DPCHE  M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS.

                                              Rome, ce 12 janvier 1829.

Monsieur le comte,

J'ai vu le pape le 2 de ce mois; il a bien voulu me retenir tte  tte
pendant une heure et demie. Je dois vous rendre compte de la
conversation que j'ai eue avec sa Saintet.

Il a d'abord t question de la France. Le pape a commenc par l'loge
le plus sincre du roi. Dans aucun temps, m'a-t-il, la famille royale
de France n'a offert un ensemble aussi complet de qualits et de
vertus. Voil le calme rtabli parmi le clerg: les vques ont fait
leur soumission.

--Cette soumission, ai-je rpondu, est due en partie aux lumires et 
la modration de Votre Saintet.

--J'ai conseill, a rpliqu le pape, de faire ce qui me semblait
raisonnable. Le spirituel n'tait point compromis par les
ordonnances[99]; les vques auraient peut-tre mieux fait de ne pas
crire leur premire lettre; mais aprs avoir dit _non possumus_, il
leur tait difficile de reculer. Ils ont tch de montrer le moins de
contradiction possible entre leurs actions et leur langage au moment de
leur adhsion: il faut le leur pardonner. Ce sont des hommes pieux, trs
attachs au roi et  la monarchie; ils ont leur faiblesse comme tous les
hommes.

         [Note 99: Les ordonnances du 16 juin 1828. La premire
         dcidait qu' partir du 1er octobre 1828, les tablissements
         connus sous le nom d'coles secondaires ecclsiastiques,
         dirigs par des personnes appartenant a une congrgation
         religieuse non autorise, et existant  Aire, Belley,
         Bordeaux, Dle, Forcalquier, Montmorillon, Saint-Acheul et
         Sainte-Anne d'Auray, seraient soumis au rgime de
         l'Universit.  l'avenir, pour demeurer ou devenir chargs,
         soit de la direction, soit de l'enseignement dans une des
         maisons d'ducation qui dpendaient de l'Universit ou dans
         une cole secondaire ecclsiastique, les candidats devraient
         affirmer par crit qu'ils n'appartenaient  aucune
         congrgation religieuse illgalement tablie en France.

         La seconde ordonnance limitait  vingt mille le nombre des
         lves qui pourraient tre placs dans les sminaires; la
         fondation de ces tablissements tait rserve au Roi, sur la
         demande des vques, et d'aprs la proposition du ministre
         des affaires ecclsiastiques. Il tait dfendu d'y recevoir
         des externes, et les lves, aprs deux annes d'tudes dans
         la maison, seraient tenus de porter le vtement
         ecclsiastique;  l'avenir, le diplme de bachelier
         s-lettres ne serait plus confr dans les sminaires qu'aux
         lves irrvocablement engags dans les ordres.]

Tout cela, monsieur le comte, tait dit en franais trs clairement et
trs bien.

Aprs avoir remerci le saint-pre de la confiance qu'il me tmoignait,
je lui ai parl avec considration du cardinal secrtaire d'tat:

Je l'ai choisi, m'a-t-il dit, parce qu'il a voyag, qu'il connat les
affaires gnrales de l'Europe et qu'il m'a sembl avoir la sorte de
capacit que demande sa place. Il n'a crit, relativement  vos deux
ordonnances, que ce que je pensais et que ce que je lui avais recommand
d'crire.

--Oserais-je communiquer  Sa Saintet, ai-je repris, mon opinion sur
la situation religieuse de la France?

--Vous me ferez grand plaisir, m'a rpondu le pape.

Je supprime quelques compliments que Sa Saintet a bien voulu
m'adresser.

Je pense donc, trs saint-pre, que le mal est venu dans l'origine
d'une mprise du clerg: au lieu d'appuyer les institutions nouvelles,
ou du moins de se taire sur ces institutions, il a laiss chapper des
paroles de blme, pour ne rien dire de plus, dans des mandements et dans
des discours. L'impit, qui ne savait que reprocher  de saints
ministres, a saisi ces paroles et en a fait une arme; elle s'est crie
que le catholicisme tait incompatible avec l'tablissement des liberts
publiques, qu'il y avait guerre  mort entre la charte et les prtres.
Par une conduite oppose, nos ecclsiastiques auraient obtenu tout ce
qu'ils auraient voulu de la nation. Il y a un grand fonds de religion en
France, et un penchant visible  oublier nos anciens malheurs au pied
des autels; mais aussi il y a un vritable attachement aux institutions
apportes par les fils de saint Louis. On ne saurait calculer le degr
de puissance auquel serait parvenu le clerg, s'il s'tait montr  la
fois l'ami du roi et de la charte. Je n'ai cess de prcher cette
politique dans mes crits et dans mes discours; mais les passions du
moment ne voulaient pas m'entendre et me prenaient pour un ennemi.

Le pape m'avait cout avec la plus grande attention.

--J'entre dans vos ides, m'a-t-il dit aprs un moment de silence.
Jsus-Christ ne s'est point prononc sur la forme des gouvernements.
_Rendez  Csar ce qui appartient  Csar_ veut seulement dire: obissez
aux autorits tablies. La religion catholique a prospr au milieu des
rpubliques comme au sein des monarchies; elle fait des progrs immenses
aux tats-Unis; elle rgne seule dans les Amriques espagnoles.

Ces mots sont trs remarquables, monsieur le comte, au moment mme o
la cour de Rome incline fortement  donner l'institution aux vques
nomms par Bolivar[100].

         [Note 100: Simon _Bolivar_ (1783-1830), le librateur de
         l'Amrique espagnole. Il runit en une seule rpublique, sous
         le nom de Colombie, le Vnzula et la Nouvelle-Grenade
         (1819), proclama l'indpendance du Prou (1822), et fonda au
         sud de ce pays un nouvel tat qui prit le nom de Bolivie et
         auquel il donna une constitution (1826). Il fut  diffrentes
         reprises prsident des tats qu'il avait affranchis.]

Le pape a repris: Vous voyez quelle est l'affluence des trangers
protestants  Rome: leur prsence fait du bien au pays; mais elle est
bonne encore sous un autre rapport: les Anglais arrivent ici avec les
plus tranges notions sur le pape et la papaut, sur le fanatisme du
clerg, sur l'esclavage du peuple dans ce pays: ils n'y ont pas sjourn
deux mois qu'ils sont tout changs. Ils voient que je ne suis qu'un
vque comme un autre vque, que le clerg romain n'est ni ignorant ni
perscuteur, et que mes sujets ne sont pas des btes de somme.

Encourag par cette espce d'effusion du coeur et cherchant  largir
le cercle de la conversation, j'ai dit au souverain pontife: Votre
Saintet ne penserait-elle pas que le moment est favorable  la
recomposition de l'unit catholique,  la rconciliation des sectes
dissidentes, par de lgres concessions sur la discipline? Les prjugs
contre la cour de Rome s'effacent de toutes parts, et, dans un sicle
encore ardent, l'oeuvre de la runion avait dj t tente par Leibnitz
et Bossuet.

--Ceci est une grande chose, m'a dit le pape; mais je dois attendre le
moment fix par la Providence. Je conviens que les prjugs s'effacent;
la division des sectes en Allemagne a amen la lassitude de ces sectes.
En Saxe, o j'ai rsid trois ans, j'ai le premier fait tablir un
hpital des enfants trouvs et obtenu que cet hpital serait desservi
par des catholiques. Il s'leva alors un cri gnral contre moi parmi
les protestants; aujourd'hui ces mmes protestants sont les premiers 
applaudir  l'tablissement et  le doter. Le nombre des catholiques
augmente dans la Grande-Bretagne; il est vrai qu'il s'y mle beaucoup
d'trangers.

Le pape ayant fait un moment de silence, j'en ai profit pour
introduire la question des catholiques d'Irlande.

--Si l'mancipation a lieu, ai-je dit, la religion catholique
s'accrotra encore dans la Grande-Bretagne.

--C'est vrai d'un ct, a rpliqu Sa Saintet, mais de l'autre il y a
des inconvnients. Les catholiques irlandais sont bien ardents et bien
inconsidrs. O'Connell, d'ailleurs homme de mrite, n'a-t-il pas t
dire dans un discours qu'il y avait un concordat propos entre le
Saint-Sige et le gouvernement britannique? il n'en est rien; cette
assertion, que je ne puis contredire publiquement, m'a fait beaucoup de
peine. Ainsi pour la runion des dissidents, il faut que les choses
soient mres, et que Dieu achve lui-mme son ouvrage. Les papes ne
peuvent qu'attendre.

Ce n'tait pas l, monsieur le comte, mon opinion: mais s'il
m'importait de faire connatre au roi celle du saint-pre sur un sujet
aussi grave, je n'tais pas appel  la combattre.

--Que diront vos journaux? a repris le pape avec une sorte de gaiet.
Ils parlent beaucoup! Ceux des Pays-Bas encore davantage; mais on me
mande qu'une heure aprs avoir lu leurs articles, personne n'y pense
plus dans votre pays.

--C'est la pure vrit, trs saint-pre: vous voyez comme _la Gazette
de France_ m'arrange (car je sais que Sa Saintet lit tous nos journaux,
sans en excepter _le Courrier_[101]); le souverain pontife me traite
pourtant avec une extrme bont; j'ai donc lieu de croire que _la
Gazette_ ne lui fait pas un grand effet. Le pape a ri en secouant la
tte. Eh bien! trs saint-pre, il en est des autres comme de Votre
Saintet; si le journal dit vrai, la bonne chose qu'il a dite reste;
s'il dit faux, c'est comme s'il n'avait rien dit du tout. Le pape doit
s'attendre  des discours pendant la session: l'extrme droite
soutiendra que M. le cardinal Bernetti n'est pas un prtre, et que ses
lettres sur les ordonnances ne sont pas articles de foi; l'extrme
gauche dclarera qu'on n'avait pas besoin de prendre les ordres de Rome.
La majorit applaudira  la dfrence du conseil du roi, et louera
hautement l'esprit de sagesse et de paix de Votre Saintet.

         [Note 101: _Le Courrier franais_, un des journaux les plus
         avancs de l'opposition de gauche. Il avait commenc de
         paratre, le 21 juin 1819, sous le simple titre de
         _Courrier_; le 1er fvrier 1820, il avait pris le titre de
         _Courrier franais_. Ses principaux rdacteurs taient
         Chtelain, Avenel et Alexis de Jussieu.]

Cette petite explication a paru charmer le saint-pre, content de
trouver quelqu'un instruit du jeu des rouages de notre machine
constitutionnelle. Enfin, monsieur le comte, pensant que le roi et son
conseil seraient bien aises de connatre la pense du pape sur les
affaires actuelles de l'Orient, j'ai rpt quelques nouvelles de
journaux, n'tant point autoris  communiquer au saint-sige ce que
vous m'avez mand de positif dans votre dpche du 18 dcembre sur le
rappel de notre expdition de More.

Le pape n'a point hsit  me rpondre; il m'a paru alarm de la
discipline militaire imprudemment enseigne aux Turcs. Voici ses propres
paroles:

Si les Turcs sont dj capables de rsister  la Russie, quelle sera
leur puissance quand ils auront obtenu une paix glorieuse? Qui les
empchera, aprs quatre ou cinq annes de repos et de perfectionnement
dans leur tactique nouvelle, de se jeter sur l'Italie?

Je vous l'avouerai, monsieur le comte, en retrouvant ces ides et ces
inquitudes dans la tte du souverain le plus expos  ressentir le
contre-coup de l'norme erreur que l'on a commise, je me suis applaudi
de vous avoir montr avec plus de dtails, dans ma _Note sur les
affaires d'Orient_, les mmes ides et les mmes inquitudes.

--Il n'y a, a ajout le pape, qu'une rsolution ferme de la part des
puissances allies qui puisse mettre un terme au malheur dont l'avenir
est menac. La France et l'Angleterre sont encore  temps pour tout
arrter; mais si une nouvelle campagne s'ouvre, elle peut communiquer le
feu  l'Europe, et il sera trop tard pour l'teindre.

--Rflexion d'autant plus juste, ai-je reparti, que si l'Europe se
divisait, ce qu' Dieu ne plaise, cinquante mille Franais remettraient
tout en question.

Le pape n'a point rpondu; il m'a paru seulement que l'ide de voir les
Franais en Italie ne lui inspirait aucune crainte. On est las partout
de l'inquisition de la cour de Vienne, de ses tracasseries, de ses
empitements continuels et de ses petites trames pour unir, dans une
confdration contre la France, des peuples qui dtestent le joug
autrichien.

Tel est, monsieur le comte, le rsum de ma longue conversation avec Sa
Saintet. Je ne sais si l'on a jamais t  mme de connatre plus 
fond les sentiments intimes d'un pape, si l'on a jamais entendu un
prince qui gouverne le monde chrtien s'exprimer avec tant de nettet
sur des sujets aussi vastes, aussi en dehors du cercle troit des lieux
communs diplomatiques. Ici point d'intermdiaire entre le souverain
pontife et moi, et il tait ais de voir que Lon XII, par son caractre
de candeur, par l'entranement d'une conversation familire, ne
dissimulait rien et ne cherchait point  tromper.

Les penchants et les voeux du pape sont videmment pour la France:
lorsqu'il a pris les clefs de saint Pierre, il appartenait  la faction
des _zelanti_; aujourd'hui il a cherch sa force dans la modration:
c'est ce qu'enseigne toujours l'usage du pouvoir. Par cette raison, il
n'est point aim de la faction cardinaliste qu'il a quitte. N'ayant
trouv aucun homme de talent dans le clerg sculier, il a choisi ses
principaux conseils dans le clerg rgulier; d'o il arrive que les
moines sont pour lui, tandis que les prlats et les simples prtres lui
font une espce d'opposition. Ceux-ci, quand je suis arriv  Rome,
avaient tous l'esprit plus ou moins infect des mensonges de notre
congrgation; aujourd'hui ils sont infiniment plus raisonnables; tous,
en gnral, blment la leve de boucliers de notre clerg. Il est
curieux de remarquer que les jsuites ont autant d'ennemis ici qu'en
France: ils ont surtout pour adversaires les autres religieux et les
chefs d'ordre. Ils avaient form un plan au moyen duquel ils se seraient
empars exclusivement de l'instruction publique  Rome: les dominicains
ont djou ce plan. Le pape n'est pas trs populaire, parce qu'il
administre bien. Sa petite arme est compose de vieux soldats de
Bonaparte qui ont une tenue trs militaire, et font bonne police sur les
grands chemins. Si Rome matrielle a perdu sous le rapport pittoresque,
elle a gagn en propret et en salubrit. Sa Saintet fait planter des
arbres, arrter des ermites et des mendiants: autre sujet de plainte
pour la populace. Lon XII est grand travailleur; il dort peu et ne
mange presque point. Il ne lui est rest de sa jeunesse qu'un seul got,
celui de la chasse, exercice ncessaire  sa sant qui, d'ailleurs,
semble s'affermir. Il tire quelques coups de fusil dans la vaste
enceinte des jardins du Vatican. Les _zelanti_ ont bien de la peine 
lui pardonner cette innocente distraction. On reproche au pape de la
faiblesse et de l'inconstance dans ses affections.

Le vice radical de la constitution politique de ce pays est facile 
saisir: ce sont des vieillards qui nomment pour souverain un vieillard
comme eux. Ce vieillard, devenu matre, nomme  son tour cardinaux des
vieillards. Tournant dans ce cercle vicieux, le suprme pouvoir nerv
est toujours ainsi au bord de la tombe. Le prince n'occupe jamais assez
longtemps le trne pour excuter les plans d'amlioration qu'il peut
avoir conus. Il faudrait qu'un pape et assez de rsolution pour faire
tout  coup une nombreuse promotion de jeunes cardinaux, de manire 
assurer la majorit  l'lection future d'un jeune pontife. Mais les
rglements de Sixte-Quint qui donnent le chapeau  des charges du
palais, l'empire de la coutume et des moeurs, les intrts du peuple qui
reoit des gratifications  chaque mutation de la tiare, l'ambition
individuelle des cardinaux qui veulent des rgnes courts, afin de
multiplier les chances de la papaut, mille autres obstacles trop longs
 dduire, s'opposent au rajeunissement du Sacr Collge.

La conclusion de cette dpche, monsieur le comte, est que, dans l'tat
actuel des choses, le roi peut compter entirement sur la cour de Rome.

En garde contre ma manire de voir et de sentir, si j'ai quelque
reproche  me faire dans le rcit que j'ai l'honneur de vous
transmettre, c'est d'avoir plutt affaibli qu'exagr l'expression des
paroles de Sa Saintet. Ma mmoire est trs sre; j'ai crit la
conversation en sortant du Vatican, et mon secrtaire intime n'a fait
que la copier mot  mot sur ma minute. Celle-ci, trace rapidement,
tait  peine lisible pour moi-mme. Vous n'auriez jamais pu la
dchiffrer[102].

         [Note 102: Peu de temps aprs la date de cette lettre, M. de
         la Ferronnays, malade, partit pour l'Italie et laissa _par
         intrim_ aux mains de M. Portalis le portefeuille des
         affaires trangres. Ch.--Depuis longtemps, la sant de M. de
         la Ferronnays tait branle. Dj il avait demand et obtenu
         un cong. Il tait revenu  son poste; mais, le 2 janvier
         1829, tant dans le cabinet du roi, il prouva une faiblesse,
          la suite de laquelle la maladie qu'on avait crue conjure
         reprit le dessus. Il donna sa dmission. Une ordonnance
         rendue le 4 janvier, sans le remplacer au Conseil, confia
         l'intrim du ministre des Affaires trangres  M. Portalis,
         garde des sceaux. M. de Rayneval, qui dj avait remplac M.
         de la Ferronnays pendant son cong, restait charg de la
         direction du ministre.]

J'ai l'honneur d'tre, etc.


 MADAME RCAMIER.

                                        Rome, mardi 13 janvier 1829.

Hier au soir je vous crivais  huit heures la lettre que M. du
Viviers[103] vous porte; ce matin,  mon rveil, je vous cris encore
par le courrier ordinaire qui part  midi. Vous connaissez les pauvres
dames de Saint-Denis: elles sont bien abandonnes depuis l'arrive des
grandes dames de la Trinit-du-Mont; sans tre l'ennemi de celles-ci, je
me suis rang avec madame de Ch..... du ct du faible. Depuis un mois
les dames de Saint-Denis voulaient donner une fte  M. l'_ambassadeur_
et  madame l'_ambassadrice_: elle a eu lieu hier  midi. Figurez-vous
un thtre arrang dans une espce de sacristie qui avait une tribune
sur l'glise; pour acteurs une douzaine de petites filles, depuis l'ge
de huit ans jusqu' quatorze ans, jouant les _Machabes_. Elles
s'taient fait elles-mmes leurs casques et leurs manteaux. Elles
dclamaient leurs vers franais avec une verve et un accent italien le
plus drle du monde; elles tapaient du pied dans les moments nergiques:
il y avait une nice de Pie VII, une fille de Thorwaldsen et une autre
fille de Chauvin le peintre. Elles taient jolies incroyablement dans
leurs parures de papier. Celle qui jouait le grand-prtre avait une
grande barbe noire qui la charmait, mais qui la piquait, et qu'elle
tait oblige d'arranger continuellement avec une petite main blanche de
treize ans. Pour spectateurs, nous, quelques mres, les religieuses,
madame Salvage, deux ou trois abbs et une autre vingtaine de petites
pensionnaires, toutes en blanc avec des voiles. Nous avions fait
apporter de l'ambassade des gteaux et des glaces. On jouait du piano
dans les entr'actes. Jugez des esprances et des joies qui ont d
prcder cette fte dans le couvent, et des souvenirs qui la suivront!
Le tout a fini par _Vivat in ternum_, chant par trois religieuses dans
l'glise.

         [Note 103: M. du Viviers tait un des attachs de
         l'ambassade; en mme temps que la lettre  Mme Rcamier, il
         portait  Paris le rcit de la conversation que Chateaubriand
         avait eue avec le pape.]


                                              Rome, le 15 janvier 1829.

 vous encore! Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie comme en
France: je me figurais qu'ils battaient votre petite fentre; je me
trouvais transport dans votre petite chambre, je voyais votre harpe,
votre piano, vos oiseaux; vous me jouiez mon air favori ou celui de
Shakespeare: et j'tais  Rome, loin de vous! Quatre cents lieues et les
Alpes nous sparaient!

J'ai reu une lettre de cette dame spirituelle qui venait quelquefois
me voir au ministre; jugez comme elle me fait bien la cour: elle est
turque enrage; Mahmoud est un grand homme qui a devanc sa nation!

Cette Rome, au milieu de laquelle je suis, devrait m'apprendre 
mpriser la politique. Ici la libert et la tyrannie ont galement pri;
je vois les ruines confondues de la Rpublique romaine et de l'empire de
Tibre; qu'est-ce aujourd'hui que tout cela dans la mme poussire! Le
capucin qui balaye en passant cette poussire avec sa robe ne
semble-t-il pas rendre plus sensible encore la vanit de tant de
vanits? Cependant je reviens malgr moi aux destines de ma pauvre
patrie. Je lui voudrais religion, gloire et libert, sans songer  mon
impuissance pour la parer de cette triple couronne.


                                           Rome, jeudi 5 fvrier 1829.

_Torre Vergata_ est un bien de moines situ  une lieue  peu prs du
_tombeau de Nron_, sur la gauche en venant de Rome, dans l'endroit le
plus beau et le plus dsert: l est une immense quantit de ruines 
fleur de terre recouvertes d'herbe et de chardons. J'y ai commenc une
fouille avant-hier mardi, en cessant de vous crire. J'tais accompagn
d'Hyacinthe et de Visconti[104] qui dirige la fouille. Il faisait le
plus beau temps du monde. Une douzaine d'hommes arms de bches et de
pioches, qui dterraient des tombeaux et des dcombres de maisons et de
palais dans une profonde solitude, offraient un spectacle digne de vous.
Je faisais un seul voeu: c'tait que vous fussiez l. Je consentirais
volontiers  vivre avec vous sous une tente au milieu de ces dbris.

         [Note 104: Il ne s'agit ici ni du clbre archologue
         Ennius-Quirinus Visconti, qui tait mort en 1818, ni de son
         fils, Louis Visconti, architecte de l'empereur Napolon III,
          qui l'on doit l'achvement du Louvre, et qui en 1829
         habitait la France, o son pre l'avait fait naturaliser ds
         1798. Le Visconti dont parle Chateaubriand est le chevalier
         Philippe-Aurlien _Visconti_ (1754-1831), frre
         d'Ennius-Quirinus. Il tait en 1829 commissaire du muse et
         des antiquits de Rome et prsident de l'Acadmie des
         beaux-arts. On lui doit, outre le premier volume du _Muse
         Chiaramonti_, un grand nombre de notices et descriptions de
         fresques ou de sculptures antiques.]

J'ai mis moi-mme la main  l'oeuvre; j'ai dcouvert des fragments de
marbre: les indices sont excellents, j'espre trouver quelque chose qui
me ddommagera de l'argent perdu  cette loterie des morts; j'ai dj un
bloc de marbre grec assez considrable pour faire le buste du Poussin.
Cette fouille va devenir le but de mes promenades; je vais aller
m'asseoir tous les jours au milieu de ces dbris.  quel sicle,  quels
hommes appartenaient-ils? Nous remuons peut-tre la poussire la plus
illustre sans le savoir. Une inscription viendra peut-tre clairer
quelque fait historique, dtruire quelque erreur, tablir quelque
vrit. Et puis, quand je serai parti avec mes douze paysans demi-nus,
tout retombera dans l'oubli et le silence. Vous reprsentez-vous toutes
les passions, tous les intrts qui s'agitaient autrefois dans ces lieux
abandonns? Il y avait des matres et des esclaves, des heureux et des
malheureux, de belles personnes qu'on aimait et des ambitieux qui
voulaient tre ministres. Il y reste quelques oiseaux et moi, encore
pour un temps fort court; nous nous envolerons bientt. Dites-moi,
croyez-vous que cela vaille la peine d'tre un des membres du conseil
d'un petit roi des Gaules, moi, barbare de l'Armorique, voyageur chez
des sauvages d'un monde inconnu des Romains, et ambassadeur auprs de
ces prtres qu'on jetait aux lions? Quand j'appelai Lonidas 
Lacdmone, il ne me rpondit pas: le bruit de mes pas  _Torre Vergata_
n'aura rveill personne. Et quand je serai  mon tour dans mon tombeau,
je n'entendrai pas mme le son de votre voix. Il faut donc que je me
hte de me rapprocher de vous et de mettre fin  toutes ces chimres de
la vie des hommes. Il n'y a de bon que la retraite, et de vrai qu'un
attachement comme le vtre.


                                              Rome, ce 7 fvrier 1829.

J'ai reu une longue lettre du gnral Guilleminot[105]; il me fait un
rcit lamentable de ce qu'il a souffert dans des courses sur les ctes
de la Grce: et pourtant Guilleminot tait ambassadeur; il avait de
grands vaisseaux et une arme  ses ordres. Aller, aprs le dpart de
nos soldats, dans un pays o il ne reste pas une maison et un champ de
bl, parmi quelques hommes pars, forcs  devenir brigands par la
misre, ce n'est pas pour une femme (madame Lenormant) un projet
possible[106].

         [Note 105: Armand-Charles, comte _Guilleminot_ (1774-1840).
         Gnral de division depuis le 28 mars 1813, il devint, lors
         de la campagne de 1823 en Espagne, chef d'tat-major du duc
         d'Angoulme, et, en rcompense de ses services, fut cr pair
         de France (9 octobre 1823), et envoy par Louis XVIII comme
         ambassadeur  Constantinople, o il resta de 1824  1831.]

         [Note 106: Une exploration de la More faite au point de vue
         de la science et des arts avait t organise par le
         gouvernement, et M. Charles Lenormant avait t dsign pour
         en faire partie. Sa femme, nice de Mme Rcamier, se
         disposait  le rejoindre.]

J'irai ce matin  ma fouille: hier nous avons trouv le squelette d'un
soldat goth et le bras d'une statue de femme. C'tait rencontrer le
destructeur avec la ruine qu'il avait faite; nous avons une grande
esprance de retrouver ce matin la statue. Si les dbris d'architecture
que je dcouvre en valent la peine, je ne les renverserai pas pour
vendre les briques comme on fait ordinairement; je les laisserai debout,
et ils porteront mon nom: ils sont du temps de Domitien. Nous avons une
inscription qui nous l'indique: c'est le beau temps des arts romains.


DPCHES  M. LE COMTE PORTALIS.

                                       Rome, ce lundi 9 fvrier 1829.

MORT DE LON XII.

Monsieur le comte,

Sa Saintet a ressenti subitement une attaque du mal auquel elle est
sujette: sa vie est dans le plus imminent danger. On vient d'ordonner de
fermer tous les spectacles. Je sors de chez le cardinal secrtaire
d'tat, qui lui-mme est malade et qui dsespre des jours du pape. La
perte de ce souverain pontife si clair et si modr serait dans ce
moment une vraie calamit pour la chrtient et surtout pour la France.
J'ai cru, monsieur le comte, qu'il importait au gouvernement du roi
d'tre prvenu de cet vnement probable, afin qu'il pt prendre
d'avance les mesures qu'il jugerait ncessaires. En consquence, j'ai
expdi pour Lyon un courrier  cheval. Ce courrier porte une lettre
que j'cris  M. le prfet du Rhne, avec une dpche tlgraphique
qu'il vous transmettra et une autre lettre que je le prie de vous
envoyer par estafette. Si nous avons le malheur de perdre Sa Saintet,
un nouveau courrier vous portera jusqu' Paris tous les dtails.

J'ai l'honneur, etc.


                                                 Huit heures du soir.

La congrgation des cardinaux dj rassemble a dfendu au cardinal
secrtaire d'tat de dlivrer des permis pour des chevaux de poste. Mon
courrier ne pourra partir qu'aprs le dpart du courrier du Sacr
Collge, en cas de mort du pape. J'ai essay d'envoyer un homme porter
mes dpches  la frontire de la Toscane. Les mauvais chemins et le
manque de chevaux de louage ont rendu ce dessein impraticable. Forc
d'attendre dans Rome, devenue une espce de prison ferme, j'espre
toujours que la nouvelle, au moyen du tlgraphe, vous parviendra
quelques heures avant qu'elle soit connue des autres gouvernements au
del des Alpes. Il pourrait se faire nanmoins que le courrier envoy au
nonce, et qui sera parti ncessairement avant le mien, vous donnt
lui-mme, en passant  Lyon, la nouvelle par le tlgraphe.


                              Mardi, 10 fvrier, neuf heures du matin.

_Le pape vient d'expirer_: mon courrier part. Dans quelques heures il
sera suivi de M. le comte de Montebello, attach  l'ambassade.


                                             Rome, ce 10 fvrier 1829.

Monsieur le comte,

J'ai expdi  Lyon, il y a environ deux heures le courrier
extraordinaire  cheval qui vous transmettra la nouvelle imprvue et
dplorable de la mort de Sa Saintet. Maintenant je fais partir M. le
comte de Montebello[107], attach  l'ambassade, pour vous porter
quelques dtails ncessaires.

         [Note 107: Napolon-Auguste, duc de _Montebello_ (1801-1874),
         fils du marchal Lannes. En considration des services
         militaires rendus par son pre, tu glorieusement  Essling,
         il avait t nomm pair de France le 27 janvier 1827, mais il
         ne prit sance qu'aprs la rvolution de Juillet. Dans
         l'intervalle, il avait voyag aux tats-Unis, puis avait t
         attach  l'ambassade de France  Rome. Il devint en 1836
         ambassadeur de France prs la Confdration helvtique, et,
         en 1838, ambassadeur  Naples. Ministre de la Marine, du 9
         mai 1847 au 24 fvrier 1848, reprsentant du peuple 
         l'Assemble lgislative, de 1849  1851, il fut nomm
         snateur le 5 octobre 1864 et remplit les fonctions
         d'ambassadeur  Saint-Ptersbourg, du 15 fvrier 1858 au 6
         janvier 1866.--Alors qu'il tait  Rome secrtaire de
         l'ambassade, il demanda un jour  Chateaubriand, en prsence
         de M. de Marcellus, la permission d'aller voir sa marraine,
         la duchesse de Saint Leu, qu'une loi tenait loigne du
         royaume. Allez, monsieur, allez, lui dit l'ambassadeur; 
         Dieu ne plaise que je vous en empche. Portez-lui mes
         hommages. La libert n'a plus rien  craindre de la
         gloire.--Lorsque le jeune attach fut sorti, Chateaubriand
         dit  M. de Marcellus: L'un des grands griefs qui m'a fait
         loigner de Rome quand j'y tais premier secrtaire de
         l'ambassade du cardinal Fesch, c'est une visite au roi de
         Sardaigne retir du trne, visite, disait-on, qui sentait le
         royaliste et l'migr. Aujourd'hui, ambassadeur  Rome  mon
         tour, c'est moi qui envoie un de mes officiers saluer une
         reine en retraite et proscrite: ma vie est pleine de ces
         contrastes.]

Le pape est mort de cette affection hmorrodale  laquelle il tait
sujet. Le sang, s'tant port sur la vessie, occasionna une rtention
qu'on essaya de soulager au moyen de la sonde. On croit que Sa Saintet
a t blesse dans l'opration. Quoi qu'il en soit, aprs quatre jours
de souffrances, Lon XII a expir ce matin  neuf heures comme
j'arrivais au Vatican, o un agent de l'ambassade avait pass la nuit.
La lettre partie par mon premier courrier vous informe, monsieur le
comte, de mes inutiles efforts pour obtenir le permis des chevaux de
poste avant la mort du pape.

Hier je me rendis chez le cardinal secrtaire d'tat, encore trs
souffrant d'un violent accs de goutte; j'eus avec lui un assez long
entretien sur les suites du malheur dont nous tions menacs. Je
dplorai la perte d'un prince dont les sentiments modrs et la
connaissance des affaires de l'Europe taient si utiles au repos de la
chrtient. C'est, me rpondit le secrtaire d'tat, non-seulement un
grand malheur pour la France, mais un plus grand malheur pour l'tat
romain que vous ne l'imaginez. Le mcontentement et la misre sont
grands dans nos provinces, et, pour peu que les cardinaux croient devoir
suivre un autre systme que celui de Lon XII, ils verront comment ils
s'en tireront. Quant  moi, mes fonctions cessent avec la vie du pape,
et je n'aurai rien  me reprocher.

Ce matin j'ai revu le cardinal Bernetti qui, en effet, a cess ses
fonctions de secrtaire d'tat: il m'a tenu le langage de la veille. Je
lui ai demand  le rencontrer avant qu'il s'enfermt dans le conclave.
Nous sommes convenus que nous parlerions du choix d'un souverain pontife
qui pourrait tre le continuateur du systme de modration de Lon XII.
J'aurai l'honneur de vous transmettre tous les renseignements que je
recueillerai.

Il est probable que la mort du pape et la chute du cardinal Bernetti
vont rjouir les ennemis des _ordonnances_[108]; ils proclameront cet
vnement malheureux une punition du ciel. Il est ais dj de lire
cette pense sur quelques visages franais  Rome.

         [Note 108: Il s'agit toujours des ordonnances du 16 juin
         1828.]

Je regrette doublement le pape; j'avais eu le bonheur de gagner sa
confiance: les prjugs que l'on avait pris soin de faire natre contre
moi dans son esprit, avant mon arrive, s'taient dissips, et il me
faisait l'honneur de tmoigner hautement et publiquement, en toute
occasion, l'estime qu'il voulait bien me porter.

Maintenant, monsieur le comte, permettez-moi d'entrer dans
l'explication de quelques faits.

J'tais ministre des affaires trangres  l'poque de la mort de Pie
VII. Vous trouverez dans les cartons du ministre, si vous jugez 
propos d'en prendre connaissance, la suite de mes relations avec M. le
duc de Laval. L'usage est,  la mort d'un pape, d'envoyer un ambassadeur
extraordinaire, ou d'accrditer l'ambassadeur rsidant par de nouvelles
lettres auprs du Sacr Collge. C'est ce dernier parti que je proposai
de suivre  feu S. M. Louis XVIII. Le roi ordonnera ce qu'il croira de
meilleur pour son service. Quatre cardinaux franais vinrent  Rome pour
l'lection de Lon XII. La France en compte aujourd'hui cinq; c'est
certainement un nombre de voix qui n'est pas  ddaigner dans le
conclave. J'attends, monsieur le comte, les ordres du roi. M. de
Montebello, charg de vous remettre cette dpche, restera  votre
disposition.

                                        J'ai l'honneur, etc., etc.


 MADAME RCAMIER.

                          Rome, 10 fvrier 1829, onze heures du soir.

Je voulais vous crire une longue lettre, mais la dpche que j'ai t
oblig d'crire de ma propre main et la fatigue de ces derniers jours
m'ont puis.

Je regrette le pape; j'avais obtenu sa confiance. Me voil maintenant
charg d'une grande mission, il m'est impossible de savoir quel en sera
le rsultat, et quelle influence elle aura sur ma destine.

Les conclaves durent ordinairement deux mois, ce qui me laissera
toujours libre pour Pques. Je vous parlerai bientt  fond de tout
cela.

Imaginez-vous qu'on a trouv ce pauvre pape, jeudi dernier, avant qu'il
ft malade, crivant son pitaphe. On a voulu le dtourner de ces
tristes ides: Mais non, a-t-il dit, cela sera fini dans peu de jours.


                                         Jeudi. Rome, 12 fvrier 1829.

Je lis vos journaux. Ils me font souvent de la peine. Je vois dans _le
Globe_ que M. le comte Portalis est, selon ce journal, mon ennemi
dclar. Pourquoi? Est-ce que je demande sa place? Il se donne trop de
peine; je ne pense point  lui. Je lui souhaite toutes les prosprits
possibles; mais pourtant, s'il tait vrai qu'il voult la guerre, il me
trouverait. On me semble draisonner sur tout, et sur l'_immortel
Mahmoud_, et sur l'vacuation de la More.

Dans les chances les plus probables, cette vacuation remettra la Grce
sous le joug des Turcs, avec la perte pour nous de notre honneur et de
quarante millions. Il y a prodigieusement d'esprit en France, mais on
manque de tte et de bon sens: deux phrases nous enivrent, on nous mne
avec des mots, et, ce qu'il y a de pis, c'est que nous sommes toujours
prts  dnigrer nos amis et  lever nos ennemis. Au reste, n'est-il
pas curieux que l'on fasse tenir au roi, dans un discours, mon propre
langage, sur l'_accord des liberts publiques et de la royaut_[109], et
qu'on m'en ait tant voulu pour avoir tenu ce langage? Et les hommes qui
font parler ainsi la couronne taient les plus chauds partisans de la
censure! Au surplus, je vais voir l'lection du chef de la chrtient;
ce spectacle est le dernier grand spectacle auquel j'assisterai dans ma
vie[110]; il clora ma carrire.

         [Note 109: L'ouverture des Chambres avait eu lieu le 27
         janvier. Le discours du trne contenait en effet cette
         phrase: L'exprience a dissip le prestige des thories
         insenses; la France sait bien, comme vous, sur quelles bases
         son bonheur repose, et ceux mme qui le chercheraient
         ailleurs que dans _l'union sincre de l'autorit royale et
         des liberts_ que la Charte a consacres seraient hautement
         dsavous par elle.]

         [Note 110: Je me trompais. (Note de 1837.) CH.]

Maintenant que les plaisirs de Rome sont finis, les affaires
commencent. Je vais tre oblig d'crire d'un ct au gouvernement tout
ce qui se passe, et de l'autre de remplir les devoirs de ma position
nouvelle; il faut complimenter le Sacr Collge, assister aux
funrailles du saint-pre, auquel je m'tais attach parce qu'on
l'aimait peu, et d'autant plus qu'ayant craint de trouver en lui un
ennemi, j'ai trouv un ami qui, du haut de la chaire de Saint-Pierre, a
donn un dmenti formel  mes calomniateurs _chrtiens_. Puis vont me
tomber sur la tte les cardinaux de France. J'ai crit pour faire des
reprsentations au moins sur l'archevque de Toulouse[111].

         [Note 111: Le cardinal de Clermont-Tonnerre. Il en a dj t
         parl au tome II des _Mmoires_. (Voy. la note 1 de la page
         336.) En 1829, l'archevque de Toulouse tait en assez
         mauvais termes avec le gouvernement du roi. Lors de
         l'ordonnance royale du 16 juin 1828 sur les petits
         sminaires, il avait protest avec clat, terminant par ces
         paroles sa lettre au ministre des Affaires ecclsiastiques,
         monseigneur Feutrier: Monseigneur, la devise de ma famille
         qui lui a t donne par Calixte II, en 1120, est celle-ci:
         _Etiamsi omnes, ego non._ C'est aussi celle de ma conscience.
         J'ai l'honneur d'tre, avec la respectueuse considration due
         au ministre du roi, [cross symbol] A. J. cardinal-archevque
         de Toulouse.  la suite de cette lettre, le roi fit notifier
         au prlat dfense de paratre  la cour.]

Au milieu de tous ces tracas, le monument du Poussin s'excute; la
fouille russit; j'ai trouv trois belles ttes, un torse de femme
drap, une inscription funbre d'un frre pour une jeune soeur, ce qui
m'a attendri.

 propos d'inscription, je vous ai dit que le pauvre pape avait fait la
sienne la veille du jour o il est tomb malade, prdisant qu'il allait
bientt mourir; il a laiss un crit o il recommande sa famille
indigente au gouvernement romain: il n'y a que ceux qui ont beaucoup
aim qui aient de pareilles vertus.




LIVRE XIII[112]

         [Note 112: Ce livre a t compos  Rome (fvrier-mai 1829)
         et  Paris (aot-septembre 1830).]

     Suite de l'ambassade de Rome. --  madame Rcamier. -- Dpche 
     M. le comte Portalis. -- Conclaves. -- Dpches  M. le comte
     Portalis. --  madame Rcamier. -- Dpche  M. le comte
     Portalis. --  madame Rcamier. -- Dpche  M. le comte
     Portalis. --  madame Rcamier. -- Le marquis Capponi. -- 
     madame Rcamier. --  M. le duc de Blacas. --  madame Rcamier.
     -- Dpche  M. le comte Portalis. -- Lettre  Monseigneur le
     cardinal de Clermont-Tonnerre. -- Dpche  M. le comte Portalis.
     --  madame Rcamier. -- Dpche  M. le comte Portalis. -- Fte
     de la villa Mdicis pour la grande duchesse Hlne. -- Mes
     relations avec la famille Bonaparte. -- Dpche  M. le comte
     Portalis. -- Pie VII. --  M. le comte Portalis. --  madame
     Rcamier. -- Prsomption. -- Les Franais  Rome. -- Promenades.
     -- Mon neveu Christian de Chateaubriand. --  madame Rcamier. --
     Retour de Rome  Paris. -- Mes projets. -- Le roi et ses
     dispositions. -- M. Portalis. -- M. de Martignac. -- Dpart pour
     Rome. -- Les Pyrnes. -- Aventures. -- Ministre Polignac. -- Ma
     consternation. -- Je reviens  Paris. -- Entrevue avec M. de
     Polignac. -- Je donne ma dmission de mon ambassade de Rome.


                                             Rome, ce 17 fvrier 1829.

Avant de passer aux choses importantes je rappellerai quelques faits.

Au dcs du souverain pontife le gouvernement des tats romains tombe
aux mains des trois cardinaux chefs d'ordre, diacre, prtre et vque,
et au cardinal camerlingue. L'usage est que les ambassadeurs aillent
complimenter, dans un discours, la congrgation des cardinaux runis
avant l'ouverture du conclave  Saint-Pierre.

Le corps de Sa Saintet, expos d'abord dans la chapelle Sixtine, fut
port vendredi dernier, 13 fvrier, dans la chapelle du Saint-Sacrement
 Saint-Pierre; il y est rest jusqu'au dimanche 15. Alors il a t
plac dans le monument qu'occupaient les cendres de Pie VII et celles-ci
ont t descendues dans l'glise souterraine.


 MADAME RCAMIER.

                                             Rome, 17 fvrier 1829.

J'ai vu Lon XII expos, le visage dcouvert, sur un chtif lit de
parade, au milieu des chefs-d'oeuvre de Michel-Ange[113]; j'ai assist 
la premire crmonie funbre dans l'glise de Saint-Pierre. Quelques
vieux cardinaux commissaires, ne pouvant plus voir, s'assurrent de
leurs doigts tremblants que le cercueil du pape tait bien clou.  la
lumire des flambeaux, mle  la clart de la lune, le cercueil fut
enfin enlev par une poulie et suspendu dans les ombres pour tre dpos
dans le sarcophage de Pie VII[114].

         [Note 113: Voir,  l'_Appendice_, le n 1: _La Mort de Lon
         XII._]

         [Note 114: Voici le vrai texte de cette lettre du 17 fvrier,
         que Chateaubriand a ici quelque peu modifi: J'ai assist 
         la premire crmonie funbre pour le pape dans l'glise de
         Saint-Pierre. C'tait un trange mlange d'indcence et de
         grandeur. Des coups de marteau qui clouaient le cercueil d'un
         pape, quelques chants interrompus, le mlange de la lumire
         des flambeaux et de celle de la lune, le cercueil enfin
         enlev par une poulie et suspendu dans les ombres, pour le
         dposer au-dessus d'une porte dans le sarcophage de Pie VII,
         dont les cendres faisaient place  celles de Lon XII: Vous
         figurez-vous tout cela, et les ides que cette scne faisait
         natre?]

On vient de m'apporter le petit chat du pauvre pape; il est tout gris
et fort doux comme son ancien matre.


DPCHE  M. LE COMTE PORTALIS.

                                             Rome, ce 17 fvrier 1829

Monsieur le comte,

J'ai eu l'honneur de vous mander dans ma premire lettre porte  Lyon
avec la dpche tlgraphique, et dans ma dpche n 15, les difficults
que j'ai rencontres pour l'expdition de mes deux courriers du 10 de ce
mois. Ces gens-ci en sont encore  l'histoire des Guelfes et des
Gibelins, comme si la mort d'un pape, connue une heure plus tt ou une
heure plus tard, pouvait faire entrer une arme impriale en Italie.

Les obsques du saint-pre seront termines dimanche 22, et le conclave
ouvrira lundi soir 23, aprs avoir assist le matin  la messe du
Saint-Esprit: on meuble dj les cellules du palais Quirinal.

Je ne vous entretiendrai pas, monsieur le comte, des vues de la cour
d'Autriche, des dsirs des cabinets de Naples, de Madrid et de Turin. M.
le duc de Laval, dans la correspondance qu'il eut avec moi en 1823, a
peint le personnel des cardinaux qui sont en partie ceux d'aujourd'hui.
On peut voir le n 5 et son annexe, les n{os} 34, 55, 70 et 82. Il y a
aussi dans les cartons du ministre quelques notes venues par une autre
voie. Ces portraits, assez souvent de fantaisie, peuvent amuser, mais ne
prouvent rien. Trois choses ne font plus les papes: les intrigues de
femmes, les menes des ambassadeurs, la puissance des cours. Ce n'est
pas non plus de l'intrt gnral de la socit qu'ils sortent, mais de
l'intrt particulier des individus et des familles qui cherchent dans
l'lection du chef de l'glise des places et de l'argent.

Il y aurait des choses immenses  faire aujourd'hui par le Saint-Sige:
la runion des sectes dissidentes, le raffermissement de la socit
europenne, etc. Un pape qui entrerait dans l'esprit du sicle, et qui
se placerait  la tte des gnrations claires, pourrait rajeunir la
papaut; mais ces ides ne peuvent point pntrer dans les vieilles
ttes du Sacr Collge; les cardinaux arrivs au bout de la vie se
transmettent une royaut lective qui expire bientt avec eux: assis sur
les doubles ruines de Rome, les papes ont l'air de n'tre frapps que de
la puissance de la mort.

Ces cardinaux avaient lu le cardinal Della Genga (Lon XII) aprs
l'exclusion donne au cardinal Severoli, parce qu'ils croyaient qu'il
allait mourir; Della Genga s'tant avis de vivre, ils l'ont dtest
cordialement pour cette tromperie. Lon XII choisissait dans les
couvents des administrateurs capables; autre sujet de murmure pour les
cardinaux. Mais, d'une autre part, ce pape dfunt, en avanant les
moines, voulait de la rgularit dans les monastres, de sorte qu'on ne
lui savait aucun gr du bienfait. Les ermites vagabonds qu'on arrtait,
les gens du peuple qu'on forait de boire debout dans la rue afin
d'viter les coups de couteau au cabaret; des changements peu heureux
dans la perception des impts, des abus commis par quelques familiers du
saint-pre, la mort mme de ce pape arrivant  une poque qui fait
perdre aux thtres et aux marchands de Rome le bnfice des folies du
carnaval, ont fait anathmatiser la mmoire d'un prince digne des plus
vifs regrets:  Civita-Vecchia on a voulu brler la maison de deux
hommes que l'on pensait avoir t honors de sa faveur.

Parmi beaucoup de concurrents, quatre sont particulirement dsigns:
le cardinal Capellari[115], chef de la Propagande, le cardinal
Pacca[116], le cardinal De Gregorio[117] et le cardinal
Giustiniani[118].

         [Note 115: _Mauro Capellari_ (1765-1846). Entr trs jeune
         chez les Camaldules de Murano, prs de Venise, il devint
         successivement abb de ce monastre, procureur, vicaire
         gnral de la Congrgation. Lon XII le nomma visiteur
         apostolique des universits, cardinal (1825) et prfet de la
         congrgation de la Propagande. Il fut lu pape, aprs la mort
         de Pie VIII, le 2 fvrier 1831, et prit le nom de _Grgoire
         XVI_.]

         [Note 116: Sur le cardinal _Pacca_, le fidle ministre de Pie
         VII, voyez, au tome III des _Mmoires_, la note 2 de la page
         230.]

         [Note 117: Emmanuel _de Gregorio_, n  Naples le 18 dcembre
         1758, mort  Rome le 7 novembre 1839. Il avait t cr
         cardinal par Pie VII le 8 mars 1816.]

         [Note 118: Jacques _Giustiniani_, n  Rome le 29 dcembre
         1769, mort  Rome le 24 fvrier 1843. Il avait t nomm
         cardinal par Lon XII le 2 octobre 1826.]

Le cardinal Capellari est un homme docte et capable. Il sera repouss,
dit-on, par les cardinaux comme trop jeune, comme moine et comme
tranger aux affaires du monde. Il est autrichien et passe pour obstin
et ardent dans ses opinions religieuses. Cependant c'est lui qui,
consult par Lon XII, n'a rien vu dans les ordonnances du roi qui pt
autoriser la rclamation de nos vques; c'est encore lui qui a rdig
le concordat de la cour de Rome avec les Pays-Bas et qui a t d'avis de
donner l'institution canonique aux vques des rpubliques espagnoles:
tout cela annonce un esprit raisonnable, conciliant et modr. Je tiens
ces dtails du cardinal Bernetti, avec qui j'ai eu, vendredi 13, une des
conversations que je vous ai annonces dans ma dpche n 15.

Il importe au corps diplomatique, et surtout  l'ambassadeur de France,
que le secrtaire d'tat  Rome soit un homme de relations faciles et
habitu aux affaires de l'Europe. Le cardinal Bernetti est le ministre
qui nous convient sous tous les rapports; il s'est compromis pour nous
avec les _zelanti_ et les congrganistes; nous devons dsirer qu'il soit
repris par le pape futur. Je lui ai demand avec lequel des quatre
cardinaux il aurait le plus de chances de revenir au pouvoir. Il m'a
rpondu: Avec Capellari.

Les cardinaux Pacca et De Gregorio sont peints d'une manire fidle
dans l'annexe du n 5 de la correspondance dj cite; mais le cardinal
Pacca est trs affaibli par l'ge, et la mmoire, comme celle du
cardinal doyen La Somaglia[119], commence totalement  lui manquer.

         [Note 119: Jules-Marie della _Somaglia_, n  Plaisance le 29
         juillet 1744. Il tait cardinal depuis le 1er juin 1795 et
         avait assist au conclave de Venise (dcembre 1799--janvier,
         fvrier, mars 1800). Sous l'Empire, exil en France en mme
         temps que Pie VII, il se montra l'un des plus nergiques
         parmi les cardinaux qui refusrent d'assister au mariage de
         Napolon, ce qui lui valut d'tre intern  Mzires, puis 
         Charleville. Rentr  Rome en 1814, il fut vque de
         Frascati, vice-chancelier de la sainte glise en septembre
         1818, prfet du crmonial et doyen du Sacr-Collge. Le 21
         mai 1820, il fut transfr aux siges d'Ostie et Velletri.
         Secrtaire d'tat de Lon XII, il prsida le conclave d'o
         sortit Pie VIII, et mourut le 30 mars 1830,  l'ge de 86
         ans. De son vivant, il avait secrtement donn 10 000 cus
         d'or pour les Missions, et  sa mort il laissa tous ses biens
          la Propagande.]

Le cardinal De Gregorio serait un pape convenable. Quoique rang au
nombre des _zelanti_, il n'est pas sans modration; il repousse les
jsuites qui ont ici, autant qu'en France, des adversaires et des
ennemis. Tout sujet napolitain qu'il est, le cardinal De Gregorio est
rejet par Naples, et encore plus par le cardinal Albani[120],
l'excuteur des hautes oeuvres de l'Autriche au conclave. Le cardinal
est lgat  Bologne; il a plus de quatre-vingts ans et il est malade: il
y a donc quelque chance pour qu'il ne vienne pas  Rome.

         [Note 120: N  Rome le 13 septembre 1750, cr cardinal par
         Pie VII le 23 fvrier 1801, _Albani_ avait soixante-dix-huit
         ans passs, lorsqu'il fut nomm par Pie VIII cardinal
         secrtaire d'tat et bibliothcaire; le pape le nomma en
         outre secrtaire des Brefs pontificaux. Le cardinal Albani
         est mort  Pesaro le 3 dcembre 1834, dans sa 85e anne.]

Enfin, le cardinal Giustiniani est le cardinal de la noblesse romaine;
il a pour neveu le cardinal Odescalchi[121], et il aura
vraisemblablement un assez bon nombre de voix. Mais, d'un autre ct,
il est pauvre et il a des parents pauvres; Rome craindrait les besoins
de cette indigence.

         [Note 121: Charles _Odescalchi_, n  Rome le 5 mars 1786,
         mort  Modne le 17 aot 1841. Il avait t cr cardinal par
         Pie VII le 10 mars 1823.]

Vous savez, monsieur le comte, tout le mal que le nonce Giustiniani a
fait en Espagne, et je le sais plus qu'un autre par les embarras qu'il
m'a causs aprs la dlivrance du roi Ferdinand. Dans l'vch d'Imola,
que le cardinal gouverne actuellement, il n'a pas t plus modr; il a
fait revivre les rglements de saint Louis contre les blasphmateurs: ce
n'est pas le pape de notre poque. Au surplus, c'est un homme assez
savant, hbrasant, hellniste, mathmaticien, mais plus propre aux
travaux du cabinet qu'aux affaires. Je ne le crois pas pouss par
l'Autriche.

Aprs tout, la prvoyance humaine est souvent trompe; souvent un homme
change en arrivant au pouvoir; le _zelante_ cardinal Della Genga a t
le pape conciliant Lon XII. Peut-tre surgira-t-il, au milieu des
quatre comptiteurs, un pape auquel personne ne pense en ce moment. Le
cardinal Castiglioni[122], le cardinal Benvenuti, le cardinal
Galleffi[123], le cardinal Arezzo, le cardinal Gamberini, et jusqu'au
vieux et vnrable doyen du Sacr Collge, La Somaglia, malgr sa
demi-enfance ou plutt  cause d'elle, se mettent sur les rangs. Le
dernier a mme quelque espoir, parce qu'tant vque et prince d'Ostie,
son exaltation amnerait un mouvement qui laisserait cinq grandes places
libres.

         [Note 122: Franois-Xavier _Castiglioni_ (1761-1830). Il
         tait, en fvrier 1829, vque de Frascati. C'est lui que le
         Conclave lira pape le 31 mars 1829. Il prit  son avnement
         le nom de Pie VIII et rgna vingt mois seulement. Il mourut
         le 30 novembre 1830.]

         [Note 123: Pierre-Franois _Galleffi_, n  Csne le 27
         octobre 1770, mort  Rome le 18 juin 1837. Il tait cardinal
         depuis le 12 juillet 1803.]

On suppose que le conclave sera trs long ou trs court: il n'y aura
pas de combat de systme, comme  l'poque du dcs de Pie VII: les
_conclavistes_ et les _anticonclavistes_ ont totalement disparu: ce qui
peut rendre l'lection plus facile. Mais, d'une autre part, il y aura
des luttes personnelles entre les prtendants qui runissent un certain
nombre de voix, et comme il ne faut qu'un tiers des voix du conclave,
plus une, pour donner l'_exclusive_ qu'il ne faut pas confondre avec le
droit d'_exclusion_[124], le ballottage entre les candidats se pourra
prolonger.

         [Note 124: Aucune disposition canonique n'attribue aux
         puissances le droit d'intervenir dans les oprations d'un
         conclave; mais, en fait, la France, l'Espagne et l'Autriche
         ont exerc jusqu' ces derniers temps ce qu'on appelait
         l'_exclusion_; c'est--dire que chacune d'elles a pu dsigner
         au conclave un cardinal dont l'lection lui aurait dplu.
         Sans pour cela leur reconnatre un droit quelconque, le
         Sacr-Collge tient compte de ces indications, estimant que
         ce serait prparer des difficults au Saint-Sige que d'lire
         un pape malgr l'hostilit dclare d'une grande puissance
         catholique.--L'exclusive, trs diffrente en effet de
         l'_exclusion_, appartient aux membres mmes du congrs; elle
         rsulte des voix qui se refusent  donner au candidat du plus
         grand nombre la majorit exige pour la validit de
         l'lection.]

La France veut-elle exercer le droit d'_exclusion_ qu'elle partage avec
l'Autriche et l'Espagne? L'Autriche l'a exerc dans le prcdent
conclave contre Severoli, par l'intermdiaire du cardinal Albani. Contre
qui la couronne de France voudrait-elle exercer ce droit? Serait-ce
contre le cardinal Fesch, si par aventure on songeait  lui, ou contre
le cardinal Guistiniani? Celui-ci vaudrait-il la peine d'tre frapp de
ce _veto_, toujours un peu odieux en ce qu'il entrave l'indpendance de
l'lection?

 quel cardinal le gouvernement du roi veut-il confier l'exercice de
son droit d'exclusion? Veut-on que l'ambassadeur de France paraisse arm
du secret de son gouvernement et comme prt  frapper l'lection du
conclave, si elle dplaisait  Charles X? Enfin, le gouvernement a-t-il
un choix de prdilection? Est-ce  tel ou tel cardinal qu'il veut prter
son appui? Certes, si tous les cardinaux de famille, c'est--dire les
cardinaux espagnols, napolitains et mme pimontais, voulaient runir
leurs voix  celles des cardinaux franais, si l'on pouvait former un
parti des couronnes, nous l'emporterions au conclave; mais ces runions
sont des chimres et nous avons dans les cardinaux des diverses cours
des ennemis plutt que des amis.

On assure que le primat de Hongrie et l'archevque de Milan viendront
au conclave. L'ambassadeur d'Autriche  Rome, le comte Lutzow, tient de
trs bons propos sur le caractre de conciliation que doit avoir le pape
futur. Attendons les instructions de Vienne.

Au surplus, je suis persuad que tous les ambassadeurs de la terre ne
font rien aujourd'hui  l'lection du souverain pontife et que nous
sommes tous d'une parfaite inutilit  Rome. Je ne vois au reste aucun
intrt pressant  acclrer ou  retarder (ce qui n'est d'ailleurs au
pouvoir personne) les oprations du conclave. Que les cardinaux
trangers  l'Italie assistent ou n'assistent pas  ce conclave, cela
est du plus mince intrt pour le rsultat de l'lection. Si l'on avait
des millions  distribuer, il serait encore possible de faire un pape:
je n'y vois que ce moyen, et il n'est pas  l'usage de la France.

Dans mes instructions confidentielles  M. le duc de Laval (13
septembre 1823) je lui disais: Nous demandons que l'on mette sur le
trne pontifical un prlat distingu par sa pit et ses vertus. Nous
dsirons seulement qu'il soit assez clair et d'un esprit assez
conciliant pour qu'il puisse juger la position politique des
gouvernements et ne les jette pas, par des exigences inutiles, dans des
difficults inextricables, aussi fcheuses pour l'glise que pour le
trne.... Nous voulons un membre du parti italien _zelante_ modr,
capable d'tre agr par tous les partis. Tout ce que nous leur
demandons dans notre intrt, c'est de ne pas chercher  profiter des
divisions qui peuvent se former dans notre clerg pour troubler nos
affaires ecclsiastiques.

Dans une autre lettre confidentielle, crite  propos de la maladie du
nouveau pape Della Genga, le 28 janvier 1824, je disais encore  M le
duc de Laval: Ce qu'il nous importe d'obtenir (supposant un nouveau
conclave), c'est que le pape soit, par ses inclinations, indpendant des
autres puissances; c'est que ses principes soient sages et modrs et
qu'il soit ami de la France.

Aujourd'hui, monsieur le comte, dois-je suivre comme ambassadeur
l'esprit de ces instructions que je donnais comme ministre?

Cette dpche renferme tout. Je n'aurai plus qu' instruire le roi
succinctement des oprations du conclave et des incidents qui pourraient
survenir; il ne s'agira plus que du compte des votes et de la variation
des suffrages.

Les cardinaux favorables aux jsuites sont: Giustiniani, Odescalchi,
Pedicini[125], et Bertazzoli[126].

         [Note 125: Charles-Marie _Pedicini_, n  Bnvent le 2
         novembre 1760, mort  Rome le 19 novembre 1843. Cardinal
         depuis le 10 mars 1823.]

         [Note 126: Franois _Bertazzoli_, n  Lugo le 1er mai 1754,
         mort  Rome le 7 avril 1830. Cr cardinal, comme Pedicini,
         le 10 mars 1823.]

Les cardinaux opposs aux jsuites par diverses causes et diverses
circonstances sont: Zurla[127], De Gregorio, Bernetti, Capellari,
Micara[128].

         [Note 127: Placide _Zurla_, n  Legnago le 2 avril 1769,
         mort  Palerme le 29 octobre 1834, cr cardinal le 10 mars
         1823.]

         [Note 128: Louis _Micara_, n  Frascati le 12 octobre 1775,
         mort  Rome le 24 mai 1847. Nomm cardinal par Lon XII le 20
         dcembre 1824.]

On croit que, sur cinquante-huit cardinaux, quarante-huit ou
quarante-neuf seulement assisteront au conclave. Dans ce cas,
trente-trois ou trente-quatre voix feraient l'lection.

Le ministre d'Espagne, M. de Labrador, homme solitaire et cach, que je
souponne lger sous l'apparence de la gravit, est fort embarrass de
son rle. Les instructions de sa cour n'ont rien prvu; il en crit dans
ce sens au charg d'affaires de Sa Majest Catholique  Lucques.

J'ai l'honneur, etc.

_P. S._ Le cardinal Benvenuti a, dit-on, dj douze voix d'assures. Ce
choix, s'il russissait, serait trs bon. Benvenuti connat l'Europe,
et a montr de la capacit et de la modration dans divers emplois.

       *       *       *       *       *

Puisque le conclave va s'ouvrir, je veux tracer rapidement l'histoire de
cette grande loi d'lection, qui compte dj plus de dix-huit cents ans
de dure. D'o viennent les papes? Comment de sicle en sicle ont-ils
t lus?

Au moment o la libert, l'galit et la rpublique achevaient
d'expirer, vers le temps d'Auguste, naissait  Bethlem le tribun
universel des peuples, le grand reprsentant sur la terre de l'galit,
de la libert et de la rpublique, le Christ, qui, aprs avoir plant la
croix pour servir de limite  deux mondes, aprs s'tre fait attacher 
cette croix, y tre mort, symbole, victime et rdempteur des souffrances
humaines, transmit son pouvoir  son premier aptre. Depuis Adam jusqu'
Jsus-Christ, c'est la socit avec des esclaves, avec l'ingalit des
hommes entre eux; depuis Jsus-Christ jusqu' nous, c'est la socit
avec l'galit des hommes entre eux, l'galit sociale de l'homme et de
la femme, c'est la socit sans esclaves, ou du moins sans le principe
de l'esclavage. L'histoire de la socit moderne commence au pied et de
ce ct-ci de la croix.

Pierre, vque de Rome, initia la papaut: tribuns-dictateurs
successivement lus par le peuple, et la plupart du temps choisis parmi
les classes les plus obscures du peuple, les papes tinrent leur
puissance temporelle de l'ordre dmocratique, de cette nouvelle socit
de frres qu'tait venu fonder Jsus de Nazareth, ouvrier, fabricant de
jougs et de charrues, n d'une femme selon la chair, et pourtant Dieu
et fils de Dieu, comme ses oeuvres le prouvent.

Les papes eurent mission de venger et de maintenir les droits de
l'homme; chefs de l'opinion humaine, ils obtinrent, tout faibles qu'ils
taient, la force de dtrner les rois avec une parole et une ide: ils
n'avaient pour soldat qu'un plbien, la tte couverte d'un froc et la
main arme d'une croix. La papaut, marchant  la tte de la
civilisation, s'avana vers le but de la socit. Les hommes chrtiens,
dans toutes les rgions du globe, obirent  un prtre dont le nom leur
tait  peine connu, parce que ce prtre tait la personnification d'une
vrit fondamentale; il reprsentait en Europe l'indpendance politique
dtruite presque partout; il fut dans le monde gothique le dfenseur des
franchises populaires, comme il devint dans le monde moderne le
restituteur des sciences, des lettres et des arts. Le peuple s'enrla
dans ses milices sous l'habit d'un frre mendiant.

La querelle de l'empire et du sacerdoce est la lutte des deux principes
sociaux au moyen ge, le pouvoir et la libert. Les papes, favorisant
les Guelfes, se dclaraient pour les gouvernements des peuples: les
empereurs, adoptant les Gibelins, poussaient au gouvernement des nobles:
c'taient prcisment le rle qu'avaient jou les Athniens et les
Spartiates dans la Grce. Aussi, lorsque les papes se rangrent du ct
des rois, lorsqu'ils se firent Gibelins, ils perdirent leur pouvoir,
parce qu'ils se dtachrent de leur principe naturel; et, par une raison
oppose, et cependant analogue, les moines ont vu dcrotre leur
autorit, lorsque la libert politique est revenue directement aux
peuples, parce que les peuples n'ont plus eu besoin d'tre remplacs par
les moines, leurs reprsentants.

Ces trnes dclars vacants et livrs au premier occupant dans le moyen
ge; ces empereurs qui venaient  genoux implorer le pardon d'un
pontife; ces royaumes mis en interdit; une nation entire prive de
culte par un mot magique; ces souverains frapps d'anathme, abandonns
non seulement de leurs sujets, mais encore de leurs serviteurs et de
leurs proches; ces princes vits comme des lpreux, spars de la race
mortelle, en attendant leur retranchement de l'ternelle race; les
aliments dont ils avaient got, les objets qu'ils avaient touchs
passs  travers les flammes ainsi que choses souilles: tout cela
n'tait que les effets nergiques de la souverainet populaire dlgue
 la religion et par elle exerce.

La plus vieille loi d'lection du monde est la loi en vertu de laquelle
le pouvoir pontifical a t transmis de saint Pierre au prtre qui porte
aujourd'hui la tiare: de ce prtre vous remontez de pape en pape jusqu'
des saints qui touchent au Christ; au premier anneau de la chane
pontificale se trouve un Dieu. Les vques taient lus par l'Assemble
gnrale des fidles; ds le temps de Tertullien, l'vque de Rome est
nomm l'vque des vques. Le clerg, faisant partie du peuple,
concourait  l'lection. Comme les passions se retrouvent partout, comme
elles dtriorent les plus belles institutions et les plus vertueux
caractres,  mesure que la puissance papale s'accrut, elle tenta
davantage, et des rivalits humaines produisirent de grands dsordres. 
Rome paenne, de pareils troubles avaient clat pour l'lection des
tribuns: des deux Gracchus, l'un fut jet dans le Tibre, l'autre
poignard par un esclave dans un bois consacr aux Furies. La nomination
du pape Damase, en 366, produisit une rixe sanglante: cent trente-sept
personnes succombrent dans la basilique Sicinienne, aujourd'hui
Sainte-Marie-Majeure.

On voit saint Grgoire lu pape par le _clerg_, le _snat_ et le
_peuple romain_. Tout chrtien pouvait parvenir  la tiare: Lon IV fut
promu au souverain pontificat le 12 avril 847 pour dfendre Rome contre
les Sarrasins, et son ordination diffre jusqu' ce qu'il et donn des
preuves de son courage. Autant en arrivait aux autres vques:
Simplicius monta au sige de Bourges, tout laque qu'il tait. Mme
aujourd'hui (ce qu'en gnral on ignore) le choix du conclave pourrait
tomber sur un laque, ft-il mari: sa femme entrerait en religion, et
lui recevrait, avec la papaut, tous les ordres.

Les empereurs grecs et latins voulurent opprimer la libert de
l'lection papale populaire; ils l'usurprent quelquefois, et ils
exigrent souvent que cette lection ft au moins confirme par eux: un
capitulaire de Louis le Dbonnaire rend  l'lection des vques sa
libert primitive, qui s'accomplit selon un trait du mme temps par le
_consentement unanime du clerg et du peuple_.

Ces dangers d'une lection proclame par les masses populaires ou dicte
par les empereurs obligrent  faire des changements  la loi. Il
existait  Rome des prtres et des diacres appels _cardinaux_, soit que
leur nom vint de ce qu'ils servaient aux _cornes_ ou coins de l'autel,
_ad cornua altaris_, soit que le mot _cardinal_ drivt du latin
_cardo_, pivot ou gond. Le pape Nicolas II, dans un concile tenu  Rome
en 1059, fit dcider que les cardinaux seuls liraient les papes et que
le clerg et le peuple ratifieraient l'lection. Cent vingt ans aprs,
le concile de Latran[129] enleva la ratification au clerg et au peuple,
et rendit l'lection valide  une majorit des deux tiers des voix dans
l'assemble des cardinaux.

         [Note 129: Le troisime concile de Latran sous Alexandre III,
         en 1179.]

Mais ce canon du concile ne fixant ni la dure ni la forme de ce collge
lectoral, il arriva que la discorde s'introduisit parmi les lecteurs,
et il n'y avait aucun moyen dans la nouvelle modification de la loi de
faire cesser cette discorde. En 1268, aprs la mort de Clment IV, les
cardinaux runis  Viterbe ne purent s'entendre, et le Saint-Sige resta
vacant pendant deux annes. Le podestat et le peuple de la ville furent
obligs d'enfermer les cardinaux dans leur palais, et mme, dit-on, de
dcouvrir ce palais pour forcer les lecteurs  en venir  un choix.
Grgoire X sortit enfin du scrutin, et, pour remdier  l'avenir  un
tel abus, tablit alors le conclave, CUM CLAVE, _sous clef_ ou _avec une
clef_; il rgla les dispositions intrieures de ce conclave  peu prs
de la manire qu'elles existent aujourd'hui: cellules spares, chambre
commune pour le scrutin, fentres extrieures mures,  l'une desquelles
on vient proclamer l'lection, en dmolissant les pltres dont elle est
close, etc. Le concile tenu  Lyon en 1274 confirme et amliore ces
dispositions. Un article de ce rglement est pourtant tomb en
dsutude: il y tait dit que, si aprs trois jours de clture le choix
du pape n'tait pas fait, pendant cinq jours aprs ces trois jours les
cardinaux n'auront plus qu'un seul plat  leur repas, et qu'ensuite ils
n'auront plus que du pain, du vin et de l'eau jusqu' l'lection du
souverain pontife.

Aujourd'hui la dure d'un conclave n'est plus limite et les cardinaux
ne sont plus punis par la dite, comme des enfants mis en pnitence.
Leur dner, plac dans des corbeilles portes sur des brancards, leur
arrive du dehors, accompagn de laquais en livre; un dapifre suit le
convoi l'pe au ct et tran par des chevaux caparaonns, dans le
carrosse armori du cardinal reclus. Arrivs au tour du conclave, les
poulets sont ventrs, les pts sonds, les oranges mises en quartiers,
les bouchons des bouteilles dpecs, dans la crainte que quelque pape ne
s'y trouve cach. Ces anciennes coutumes, les unes puriles, les autres
ridicules, ont des inconvnients. Le dner est-il somptueux? le pauvre
qui meurt de faim, en le voyant passer, compare et murmure. Le dner
est-il chtif? par une autre infirmit de la nature, l'indigent s'en
moque et mprise la pourpre romaine. On fera bien d'abolir cet usage,
qui n'est plus dans les moeurs actuelles; le christianisme est remont
vers sa source; il est revenu au temps de la Cne et des Agapes, et le
Christ doit seul aujourd'hui prsider  ces festins.

Les intrigues des conclaves sont clbres; quelques-unes eurent des
suites funestes. On vit, pendant le schisme d'Occident, diffrents papes
et antipapes se maudire et s'excommunier du haut des murs en ruine de
Rome. Ce schisme parut prt  s'teindre, lorsque Pierre de Lune[130]
le ranima, en 1394, par une intrigue du conclave  Avignon. Alexandre VI
acheta, en 1492, les suffrages de vingt-deux cardinaux qui lui
prostiturent la tiare, laissant aprs lui les souvenirs de Lucrce.
Sixte-Quint n'eut d'intrigue dans le conclave qu'avec ses bquilles, et
quand il fut pape son gnie n'eut plus besoin de ces appuis. J'ai vu
dans une villa de Rome un portrait de la soeur de Sixte-Quint, femme du
peuple, que le terrible pontife, dans tout l'orgueil plbien, se plut 
faire peindre. Les premires armes de notre maison, disait-il  cette
soeur, sont des lambeaux (_lambels_).

         [Note 130: L'antipape Benot XIII, lu par les cardinaux
         rsidant  Avignon, aprs la mort de l'antipape Clment VII.]

C'tait encore le temps o quelques souverains dictaient des ordres au
Sacr Collge. Philippe II faisait entrer au conclave des billets
portant: _Su Magestad no quiere que N. sea Papa; quiere que N. lo
tenga._ Aprs cette poque, les intrigues des conclaves ne sont plus
gure que des agitations sans rsultats gnraux. Du Perron et d'Ossat
obtinrent nanmoins la rconciliation d'Henri IV avec le Saint-Sige, ce
qui fut un grand vnement. Les _Ambassades_ de Du Perron sont fort
infrieures aux _Lettres_ de d'Ossat. Avant eux, Du Bellay avait t au
moment de prvenir le schisme de Henri VIII. Ayant obtenu de ce tyran,
avant sa sparation de l'glise, qu'il se soumettrait au jugement du
Saint-Sige, il arriva  Rome au moment o la condamnation d'Henri VIII
allait tre prononce. Il obtint un dlai pour envoyer un homme de
confiance en Angleterre; les mauvais chemins retardrent la rponse. Les
partisans de Charles-Quint firent rendre la sentence, et le porteur des
pouvoirs de Henri VIII arriva deux jours aprs. Le retard d'un courrier
a rendu l'Angleterre protestante, et chang la face politique de
l'Europe. Les destines du monde ne tiennent pas  des causes plus
puissantes: une coupe trop large, vide  Babylone, fit disparatre
Alexandre.

Vient ensuite  Rome, du temps d'Olimpia[131], le cardinal de Retz, qui,
dans le conclave, aprs la mort d'Innocent X, s'enrla dans l'_escadron
volant_, nom que l'on donnait  dix cardinaux indpendants; ils
portaient avec eux _Sacchetti_, qui n'tait _bon qu' peindre_, pour
faire passer Alexandre VII, _savio col silenzio_, et qui, pape, se
trouva n'tre pas grand'chose.

         [Note 131: Donna _Olimpia Pamfili_, ne _Maldachini_
         (1594-1656). Elle tait la belle-soeur du cardinal J.-B.
         Pamfili qui,  la mort d'Urbain VIII (1644), fut lu pape
         sous le nom d'Innocent X. Sous le pontificat de ce dernier,
         Olimpia exera une grande influence et amassa d'immenses
         richesses. Le successeur d'Innocent X, Alexandre VII (1653),
         lui ordonna de se rendre  Orvieto, pour y attendre le
         rsultat d'une enqute sur les origines de sa fortune; mais,
         avant la fin de cette enqute, elle prit de la peste, en
         1656.]

Le prsident de Brosses raconte la mort de Clment XII dont il fut
tmoin, et vit l'lection de Benot XIV,--comme j'ai vu Lon XII le
pontife, mort sur son lit abandonn: le cardinal camerlingue avait
frapp deux ou trois fois Clment XII au front, selon l'usage, avec un
petit marteau, en l'appelant par son nom _Lorenzo Corsini_: Il ne
rpondit point, dit de Brosses, et il ajoute: _Voil ce qui fait que
votre fille est muette._ Et voil comme en ce temps-l on traitait les
choses les plus graves: un pape mort que l'on frappe  la tte comme 
la porte de l'entendement, en appelant l'homme dcd et muet par son
nom, pouvait, ce me semble inspirer,  un tmoin autre chose qu'une
raillerie, ft-elle emprunte de Molire. Qu'aurait dit le lger
magistrat de Dijon si Clment XII lui et rpondu des profondeurs de
l'ternit: Que me veux-tu?

Le prsident de Brosses envoie  son ami l'abb Courtois une liste des
cardinaux du conclave avec un mot sur chacun d'eux en son honneur:

Guadagni, bigot, papelard, sans esprit, sans got, pauvre moine.

Aquaviva d'Aragon, figure noble et un peu paisse, l'esprit comme la
figure.

Ottoboni, sans moeurs, sans crdit, dbauch, ruin, amateur des arts.

Alberoni, plein de feu, inquiet, remuant, mpris, sans moeurs, sans
dcence, sans considration, sans jugement: selon lui, un cardinal est
un ... habill de rouge.

Le reste de la liste est  l'avenant; le cynisme est ici tout l'esprit.

Une bouffonnerie singulire eut lieu: de Brosses alla dner avec des
Anglais  la porte Saint-Pancrace; on simula l'lection d'un pape: sir
Ashewd ta sa perruque et reprsenta le cardinal doyen; on chanta des
_oremus_, et le cardinal Alberoni fut lu au scrutin de cette orgie. Les
soldats protestants de l'arme du conntable de Bourbon nommrent pape,
dans l'glise de Saint-Pierre, Martin Luther. Aujourd'hui les Anglais,
qui sont tout  la fois la plaie et la providence de Rome, respectent le
culte catholique qui leur a permis d'lever un prche en dehors de la
porte du Peuple. Le gouvernement et les moeurs ne souffriraient plus de
pareils scandales.

Aussitt qu'un cardinal est prisonnier au conclave, la premire chose
qu'il fait, c'est de se mettre, lui et ses domestiques,  gratter durant
l'obscurit les murs frachement maonns, jusqu' ce qu'ils aient fait
un petit trou pour prendre par l, durant la nuit, des ficelles au moyen
desquelles les avis vont et viennent du dedans au dehors. Au surplus, le
cardinal de Retz, dont l'opinion n'est pas suspecte, aprs avoir parl
des misres du conclave dont il fit partie, termine son rcit par ces
belles paroles:

     On y vcut (dans le conclave) toujours ensemble avec le mme
     respect et la mme civilit que l'on observe dans les cabinets
     des rois; avec la mme politesse qu'on avait dans la cour de
     Henri III; avec la mme familiarit que l'on voit dans les
     collges; avec la mme modestie qui se remarque dans les
     noviciats, et avec la mme charit, au moins en apparence, qui
     pourrait tre entre des frres parfaitement unis.

[Illustration: La Jeune Chevrire.]

Je suis frapp, en achevant l'pitome d'une immense histoire, de la
manire grave dont elle commence et de la manire presque burlesque dont
elle finit: la grandeur du Fils de Dieu ouvre la scne qui, se
rtrcissant par degrs au fur et  mesure que la religion catholique
s'loigne de sa source, se termine  la petitesse du fils d'Adam. On ne
retrouve plus gure la hauteur primitive de la croix qu'au dcs du
souverain pontife: ce pape, sans famille, sans amis, dont le cadavre
est dlaiss sur sa couche, montre que l'homme tait compt pour rien
dans le chef du monde vanglique. Comme prince temporel, on rend des
honneurs au pape expir; comme homme, son corps abandonn est jet  la
porte de l'glise, o jadis le pcheur faisait pnitence.


DPCHES  M. LE COMTE PORTALIS.

                                                Rome, 17 fvrier 1829.

Monsieur le comte,

J'ignore s'il plaira au roi d'envoyer un ambassadeur extraordinaire 
Rome ou s'il lui conviendra de m'accrditer auprs du Sacr Collge.
Dans ce dernier cas, j'aurai l'honneur de vous faire observer que
j'allouai  M. le duc de Laval, pour frais de service extraordinaire en
pareille circonstance, en 1823, une somme qui s'levait, autant que je
m'en puis souvenir, de 40  50,000 francs. L'ambassadeur d'Autriche, M.
le comte d'Appony, reut d'abord de sa cour une somme de 36,000 francs
pour les premiers besoins, un supplment de 7,200 francs par mois  son
traitement ordinaire pendant la dure du conclave, et pour frais de
cadeaux, chancellerie, etc., 10,000 francs. Je n'ai point, monsieur le
comte, la prtention de lutter de magnificence avec M. l'ambassadeur
d'Autriche, comme le fit M. le duc de Laval; je ne louerai ni chevaux,
ni voitures, ni livres pour blouir la populace de Rome; le roi de
France est un assez grand seigneur pour payer la pompe de ses
ambassadeurs, s'il en veut une: magnificence d'emprunt, c'est misre.
J'irai donc modestement au conclave avec mes gens et mes voitures
ordinaires. Reste seulement  savoir si Sa Majest ne pensera pas que,
pendant la dure du conclave, je serai oblig  une reprsentation 
laquelle mon traitement ordinaire ne pourra suffire. Je ne demande rien,
je soumets simplement une question  votre jugement et  la dcision
royale.

J'ai l'honneur, etc.


                                              Rome, ce 19 fvrier 1829.

Monsieur le comte,

J'ai eu l'honneur d'tre prsent hier au Sacr Collge et de prononcer
le petit discours[132] dont je vous ai d'avance envoy copie dans ma
dpche n 17, partie mardi, 17 de ce mois, par un courrier
extraordinaire. J'ai t cout avec des marques de satisfaction du
meilleur augure, et le cardinal doyen, le vnrable Della Somaglia, m'a
rpondu dans les termes les plus affectueux pour le roi et pour la
France.

         [Note 132: Voir le texte de ce discours  l'_Appendice_ n
         II: _Le Conclave de 1829_.]

Vous ayant tout mand dans ma dernire dpche, je n'ai absolument rien
de nouveau  vous dire aujourd'hui, sinon que le cardinal Bussi[133] est
arriv hier de Bnvent; on attend aujourd'hui les cardinaux Albani,
Macchi[134] et Oppizzoni.

         [Note 133: Jean-Baptiste _Bussi_, cr cardinal par Lon XII
         en 1824.]

         [Note 134: Vincent _Macchi_, n  Capo di Monte en 1770, mort
          Rome en 1860.--Cardinal depuis le 2 octobre 1826. Avant
         d'tre cardinal, Mgr Macchi avait t nonce en Suisse, puis 
         Paris (1819). Il portait alors le titre d'archevque de
         Nisibe.]

Les membres du Sacr Collge s'enfermeront au palais Quirinal lundi
soir, 23 de ce mois. Dix jours s'couleront ensuite pour attendre les
cardinaux trangers, aprs quoi les oprations srieuses du conclave
commenceront, et, si l'on s'entendait tout d'abord, le pape pourrait
tre lu dans la premire semaine de carme.

J'attends, monsieur le comte, les ordres du roi. Je suppose que vous
m'avez expdi un courrier aprs l'arrive de M. de Montebello  Paris.
Il est urgent que je reoive ou l'annonce d'un ambassadeur
extraordinaire, ou mes nouvelles lettres de crance avec les
instructions du gouvernement.

Mes cinq cardinaux franais viendront-ils? Politiquement parlant, leur
prsence est ici fort peu ncessaire. J'ai crit  monseigneur le
cardinal de Latil pour lui offrir mes services dans le cas o il se
dterminerait  venir.

J'ai l'honneur, etc.

_P. S._ Je joins ici la copie d'une lettre que m'a crite M. le comte
de Funchal. Je n'ai point rpondu par crit  cet ambassadeur, je suis
seulement all causer avec lui.


 MADAME RCAMIER.

                                          Rome, lundi 23 fvrier 1829.

Hier ont fini les obsques du pape. La pyramide de _papier_ et les
quatre candlabres taient assez beaux, parce qu'ils taient d'une
proportion immense et atteignaient  la corniche de l'glise. Le dernier
_Dies ir_ tait admirable. Il est compos par un homme inconnu qui
appartient  la chapelle du pape, et qui me semble avoir un gnie d'une
tout autre espce que Rossini. Aujourd'hui nous passons de la tristesse
 la joie; nous chantons le _Veni Creator_ pour l'ouverture du conclave;
puis nous irons voir chaque soir si les scrutins sont brls, si la
fume sort d'un certain pole: le jour o il n'y aura pas de fume, le
pape sera nomm, et j'irai vous retrouver; voil tout le fond de mon
affaire. Le discours du roi d'Angleterre est bien insolent pour la
France! Quelle dplorable expdition que cette expdition de More!
commence-t-on  le sentir? Le gnral Guilleminot m'a crit une lettre 
ce sujet, qui me fait rire; il n'a pu m'crire ainsi que parce qu'il me
prsumait ministre.


                                                        25 fvrier.

La mort est ici; Torlonia est parti hier au soir aprs deux jours de
maladie: je l'ai vu tout peintur sur son lit funbre, l'pe au ct.
Il prtait sur gages; mais quels gages! sur des antiques, sur des
tableaux renferms ple-mle dans un vieux palais poudreux. Ce n'est pas
l le magasin o l'Avare serrait _un luth de Bologne garni de toutes
ses cordes ou peu s'en faut, la peau d'un lzard de trois pieds, et le
lit de quatre pieds  bandes de point de Hongrie_.

On ne voit que des dfunts que l'on promne habills dans les rues; il
en passe un rgulirement sous mes fentres quand nous nous mettons 
table pour dner. Au surplus, tout annonce la sparation du printemps;
on commence  se disperser; on part pour Naples; on reviendra un moment
pour la semaine sainte, et puis on se quittera pour toujours. L'anne
prochaine ce seront d'autres voyageurs, d'autres visages, une autre
socit. Il y a quelque chose de triste dans cette course sur des
ruines: les Romains sont comme les dbris de leur ville: le monde passe
 leurs pieds. Je me figure ces personnes rentrant dans leurs familles,
dans les diverses contres de l'Europe, ces jeunes _Misses_ retournant
au milieu de leurs brouillards. Si par hasard, dans trente ans d'ici,
quelqu'une d'entre elles est ramene en Italie, qui se souviendra de
l'avoir vue dans les palais dont les matres ne seront plus?
Saint-Pierre et le Colise, voil tout ce qu'elle-mme reconnatrait.


DPCHE  M. LE COMTE PORTALIS.

                                                 Rome, ce 3 mars 1829.

Monsieur le comte,

Mon premier courrier tant arriv  Lyon le 14 du mois dernier  neuf
heures du soir, vous avez pu apprendre le 15 au matin, par le
tlgraphe, la mort du pape. Nous sommes aujourd'hui au 3 de mars et je
suis encore sans instructions et sans rponse officielle. Les journaux
ont annonc le dpart de deux ou trois cardinaux. J'avais crit  Paris
 M. le cardinal de Latil[135], pour mettre  sa disposition le palais
de l'ambassade; je viens de lui crire encore  divers points de sa
route, pour lui renouveler mes offres.

         [Note 135: Jean-Baptiste-Marie-Anne-Antoine, comte de _Latil_
         (1761-1839). Il tait en 1789 grand vicaire de l'vque de
         Vence; ayant refus de prter serment  la constitution
         civile du clerg, il migra en 1790, revint en France l'anne
         suivante, fut enferm  Montfort-l'Amaury, parvint 
         s'chapper et migra de nouveau. Devenu en 1798 l'aumnier du
         comte d'Artois, il ne le quitta plus et rentra avec lui en
         1814. Il fut nomm vque _in partibus_ d'Amycle en 1815,
         vque de Chartres en 1817 et pair de France en 1822.  la
         mort de Louis XVIII, le nouveau roi se souvint de son ancien
         aumnier; il le cra comte et l'appela  l'archevch de
         Reims, M. de Latil sacra Charles X et reut du pape Lon XII
         (10 mars 1826) la pourpre romaine; le roi y ajouta le titre
         de duc.  la rvolution de Juillet, il s'enfuit en
         Angleterre, puis revint en France, o il reprit son sige
         archipiscopal, sans siger toutefois  la Chambre des pairs,
         n'ayant pas voulu prter serment au nouveau gouvernement.]

Je suis fch d'tre oblig de vous dire, monsieur le comte, que je
remarque ici de petites intrigues pour loigner nos cardinaux[136] de
l'ambassade, pour les loger l o ils pourraient tre placs plus  la
porte des influences que l'on espre exercer sur eux.

         [Note 136: Les cardinaux franais taient au nombre de cinq:
         MM. de Latil, archevque de Reims; de Clermont-Tonnerre,
         archevque de Toulouse; de la Fare, archevque de Sens; de
         Croy, archevque de Rouen; d'Isoard, archevque d'Auch.]

En ce qui me concerne, cela m'est fort indiffrent. Je rendrai  MM.
les cardinaux tous les services qui dpendront de moi. S'ils
m'interrogent sur des choses qu'il sera bon de connatre, je leur dirai
ce que je sais; si vous me transmettez pour eux les ordres du roi, je
leur en ferai part; mais s'ils arrivaient ici dans un esprit hostile aux
vues du gouvernement de Sa Majest, si l'on s'apercevait qu'ils ne
marchent pas d'accord avec l'ambassadeur du roi, s'ils tenaient un
langage contraire au mien, s'ils allaient jusqu' donner leurs voix dans
le conclave  quelque homme exagr, s'ils taient mme diviss entre
eux, rien ne serait plus funeste. Mieux vaudrait pour le service du roi
que je donnasse  l'instant ma dmission que d'offrir ce spectacle
public de nos discordes. L'Autriche et l'Espagne ont, par rapport  leur
clerg, une conduite qui ne laisse rien  l'intrigue. Tout prtre, tout
cardinal ou vque autrichien ou espagnol ne peut avoir pour agent et
pour correspondant  Rome que l'ambassadeur mme de sa cour; celui-ci a
le droit d'carter  l'instant de Rome tout ecclsiastique de sa nation
qui lui ferait obstacle.

J'espre, monsieur le comte, qu'aucune division n'aura lieu, que MM.
les cardinaux auront l'ordre formel de se soumettre aux instructions que
je ne tarderai pas  recevoir de vous; que je saurai celui d'entre eux
qui sera charg d'exercer l'exclusion, en cas de besoin, et quelles
ttes cette exclusion doit frapper.

Il est bien ncessaire de se tenir en garde; les derniers scrutins ont
annonc le rveil d'un parti. Ce parti, qui a donn de vingt  vingt et
une voix aux cardinaux della Marmora[137] et Pedicini, forme ce qu'on
appelle ici la faction de Sardaigne. Les autres cardinaux effrays
veulent porter tous leurs suffrages sur Oppizzoni, homme ferme et modr
 la fois. Quoique Autrichien, c'est--dire Milanais, il a tenu tte 
l'Autriche  Bologne. Ce serait un excellent choix. Les voix des
cardinaux franais pourraient, en se fixant sur l'un ou sur l'autre
candidat, dcider l'lection.  tort ou  raison, on croit ces cardinaux
ennemis du systme actuel du gouvernement du roi, et la faction de
Sardaigne compte sur eux.

         [Note 137: Teresio _Ferrero della Marmora_, n  Turin le 15
         octobre 1757, mort le 30 dcembre 1831. Cr cardinal le 27
         septembre 1824.]

J'ai l'honneur, etc[138].

         [Note 138: De la mme plume avec laquelle il venait d'crire
         cette dpche  son ministre, Chateaubriand, ce mme jour 3
         mars, crivait  son ami M. de Marcellus, ministre
         plnipotentiaire  Lucques, cette autre lettre, qui n'est pas
         prcisment en style de chancellerie:

          M. de Marcellus,  Lucques. Rome, 3 mars 1829.

         Rien de nouveau ici. Des scrutins nuls et varis. De la
         pluie, du vent, des rhumatismes, et Torlonia enterr l'pe
         au ct, en habit noir et chapeau bord. Voil tout. Ce soir,
         chez moi, on chante  neuf heures, on soupe  dix, puis 
         minuit on jene pour les cendres de demain; avec un peu de
         pntration, vous devinerez que je vous cris le mardi-gras.
         Tout cela, le mardi-gras surtout, me fait dire comme Potier
         dans le rle de Werther: Mon ami, sais-tu ce que c'est que
         la vie? C'est un bois o l'on s'embarrasse les jambes.
         Encore si les miennes allaient  la chasse comme les vtres!
         Bonjour, voil qui est bien peu srieux pour un ambassadeur
         auprs d'un conclave. Je pleure si souvent que, quand le rire
         me prend par hasard, je le laisse aller.

                                                     CHATEAUBRIAND.]


 MADAME RCAMIER.

                                                  Rome, le 3 mars 1829.

Vous me surprenez sur l'histoire de ma fouille; je ne me souvenais pas
de vous avoir crit rien de si bien  ce propos. Je suis, comme vous le
pensez, fortement occup: laiss sans direction et sans instructions, je
suis oblig de prendre tout sur moi. Je crois cependant que je puis vous
promettre un pape modr et clair. Dieu veuille seulement qu'il soit
fait  l'expiration de l'_intrim_ du ministre de M. Portalis.


                                                               4 mars.

Hier, mercredi des Cendres, j'tais  genoux seul dans cette glise de
_Santa Croce_, appuye sur les murailles de Rome, prs de la porte de
Naples. J'entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans
l'intrieur de cette solitude: j'aurais voulu tre aussi sous un froc,
chantant parmi ces dbris. Quel lieu pour mettre en paix l'ambition et
contempler les vanits de la terre! Je ne vous parle pas de ma sant,
parce que cela est extrmement ennuyeux. Tandis que je souffre, on me
dit que M. de la Ferronnays se gurit; il fait des courses  cheval, et
sa convalescence passe dans le pays pour un miracle: Dieu veuille qu'il
en soit ainsi, et qu'il reprenne le portefeuille au bout de l'_intrim_:
que de questions cela trancherait, pour moi!


DPCHE  M. LE COMTE PORTALIS.

                                       Dimanche[139], ce 15 mars 1829.

         [Note 139: Les prcdentes ditions portent  tort: _Jeudi_,
         ce 15 mars;--ce qui est en contradiction avec le calendrier,
         et aussi avec les deux dates donnes par Chateaubriand
         quelques lignes plus loin, et qui, celles-l, sont exactes:
         _jeudi soir 12_, et _vendredi soir 13_.]

Monsieur le comte,

J'ai eu l'honneur de vous instruire de l'arrive successive de MM. les
cardinaux franais. Trois d'entre eux, MM. de Latil, de la Fare[140] et
de Croy[141], m'ont fait l'honneur de descendre chez moi. Le premier
est entr au conclave jeudi soir 12, avec M. le cardinal Isoard[142],
les deux autres s'y sont renferms vendredi soir, 13.

         [Note 140: Anne-Louis-Henri duc de _la Fare_ (1752-1829),
         petit-neveu du cardinal de Bernis. Il tait depuis deux ans
         vque de Nancy, lorsqu'il fut lu, par le bailliage de cette
         ville, dput de son ordre aux tats-Gnraux. Ce fut lui
         qui, le 4 mai 1789,  l'issue de la messe qui eut lieu dans
         l'glise Saint-Louis,  Versailles, pour l'ouverture des
         tats, pronona le discours d'usage. Son attitude hostile aux
         ides de la Rvolution l'obligea bientt  quitter la France;
         il se rfugia d'abord  Trves, puis en Autriche, devint l'un
         des principaux agents de Louis XVIII et ne rentra qu'avec
         lui, en 1814. En 1816, il fut adjoint  l'archevque de
         Reims, M. de Talleyrand-Prigord, pour l'administration des
         affaires ecclsiastiques. Archevque de Sens en 1817, il
         reut en 1822 le titre de pair de France, et en 1823 la
         dignit de cardinal. Il assista aux deux conclaves o furent
         lus Lon XII et Pie VIII et mourut  Paris le 10 dcembre
         1829.]

         [Note 141: Gustave-Maximilien-Juste, prince de _Croy_
         (1773-1844). Il tait en 1789 chanoine du grand chapitre de
         Strasbourg. La Rvolution le fora de se rfugier  Vienne,
         o il sjourna jusqu'en 1817, poque  laquelle il fut nomm
         vque de Strasbourg.  la mort du cardinal de Prigord
         (1821), il devint grand-aumnier de France. Revtu de la
         pourpre romaine en 1822, il fut, en 1824 transfr de
         l'vch de Strasbourg  l'archevch de Rouen. Aprs la
         rvolution de 1830, le prince de Croy resta fidle  ses
         opinions lgitimistes; il fut cependant oblig d'assister, en
         1840, au baptme du comte de Paris, mais se retira aussitt
         aprs la crmonie.]

         [Note 142: Joachim-Jean-Xavier, duc d'_Isoard_ (1766-1839).
         Il fit ses tudes au sminaire d'Aix, o il se lia intimement
         avec le futur cardinal Fesch; lorsqu'clata la Rvolution, il
         n'avait reu encore que les ordres mineurs. En 1794, il se
         rendit  Vrone, auprs du comte de Provence; puis, il revint
         en France, prit part  plusieurs complots royalistes, et dut
         retourner en Italie aprs le 18 fructidor. La protection de
         l'abb Fesch lui permit de rentrer en France sous le
         Consulat, et bientt de remplir auprs de son ancien
         condisciple, devenu archevque de Lyon, cardinal et
         ambassadeur  Rome, les fonctions de secrtaire particulier
         (1803). La mme anne, il fut nomm auditeur de Rote. Il ne
         fut ordonn prtre qu'en 1825,  Rome. Lon XII le cra peu
         aprs (25 juin 1827) cardinal au titre de
         Saint-Pierre-s-liens, qu'il changea plus tard contre celui
         de la Trinit-du-Mont.  son retour en France, Mgr d'Isoard
         fut pourvu de l'archevch d'Auch et appel  la pairie avec
         le titre de duc (24 janvier 1829).  la rvolution de
         Juillet, sa nomination  la Chambre haute fut annule par la
         nouvelle Charte: il se consacra alors uniquement  son
         diocse. La mort de son ami le cardinal Fesch ayant dtermin
         une vacance dans le corps des cardinaux franais, Mgr
         d'Isoard fut appel  lui succder (14 juin 1839), mais il
         mourut presque subitement quelques mois aprs, le 7 octobre,
         pendant qu'il attendait  Paris ses bulles d'institution.]

Je leur ai fait part de tout ce que je savais; je leur ai communiqu
des notes importantes sur la minorit et la majorit du conclave, sur
les sentiments dont les diffrents partis sont anims. Nous sommes
convenus qu'ils porteraient les candidats dont je vous ai dj parl,
savoir: les cardinaux Capellari, Oppizzoni, Benvenuti, Zurla,
Castiglioni, enfin Pacca et de Gregorio; qu'ils repousseraient les
cardinaux de la faction sarde: Pedicini, Giustiniani, Galleffi et
Cristaldi[143].

         [Note 143: Blisaire _Cristaldi_, n  Rome le 11 juillet
         1764, mort  Rome le 25 fvrier 1831. Nomm cardinal le 2
         octobre 1826.]

J'espre que cette bonne intelligence entre les ambassadeurs et les
cardinaux aura le meilleur effet: du moins n'aurai-je rien  me
reprocher si des passions ou des intrts venaient  tromper mes
esprances.

J'ai dcouvert, monsieur le comte, de mprisables et dangereuses
intrigues entretenues de Paris  Rome par le canal de M. le nonce
Lambruschini[144]. Il ne s'agissait rien moins que de faire lire en
plein conclave la copie de prtendues instructions secrtes divises en
plusieurs articles et donnes (assurait-on impudemment)  M. le cardinal
de Latil. La majorit du conclave s'est prononce fortement contre de
pareilles machinations; elle aurait voulu qu'on crivt au nonce de
rompre toute espce de relations avec ces hommes de discorde qui, en
troublant la France, finiraient par rendre la religion catholique
odieuse  tous. Je fais, monsieur le comte, un recueil de ces
rvlations authentiques, et je vous l'enverrai aprs la nomination du
pape: cela vaudra mieux que toutes les dpches du monde. Le roi
apprendra  connatre ses amis et ses ennemis, et le gouvernement pourra
s'appuyer sur des faits propres  le diriger dans sa marche.

         [Note 144: Mgr Lambruschini, archevque de Gnes, nonce du
         Saint-Sige  Paris.]

Votre dpche n 14 me donna avis des empitements que le nonce de Sa
Saintet a voulu renouveler en France au sujet de la mort de Lon XII.
La mme chose tait dj arrive, lorsque j'tais ministre des affaires
trangres,  la mort de Pie VII: heureusement on a toujours les moyens
de se dfendre contre ces attaques publiques; il est bien plus
difficile d'chapper aux trames ourdies dans l'ombre.

Les conclavistes qui accompagnent nos cardinaux m'ont paru des hommes
raisonnables: le seul abb Coudrin[145], dont vous m'avez parl, est un
de ces esprits compactes et rtrcis dans lesquels rien ne peut entrer,
un de ces hommes qui se sont tromps de profession. Vous n'ignorez pas
qu'il est moine, chef d'ordre, et qu'il a mme des bulles d'institution:
cela ne s'accorde gure avec nos lois civiles et nos institutions
politiques.

         [Note 145: L'abb _Coudrin_ avait accompagn  Rome comme
         conclaviste le cardinal-archevque de Rouen, le prince de
         Croy, dont il tait, depuis 1826, le premier vicaire gnral.
         Chateaubriand, qui n'a fait que l'entrevoir, s'est tromp
         dans le jugement qu'il a port sur lui. Bien loin d'tre un
         esprit rtrci, l'abb Coudrin possdait les hautes et
         rares qualits qui font les chefs d'ordres. Son intelligence
         galait sa vertu.  l'poque o la Rvolution venait
         d'anantir les anciens ordres religieux, il lui a t donn
         de fonder une Congrgation, que Chateaubriand sans nul doute
         a mal connue et qui est aujourd'hui rpandue dans le monde
         entier, la Congrgation des Sacrs-Coeurs de Jsus et de
         Marie et de l'Association perptuelle du Trs Saint Sacrement
         de l'Autel (dite de Picpus). L'abb Pierre Coudrin (en
         religion le P. Marie-Joseph) tait n le 1er mars 1768; il
         est mort le 27 mars 1837. Voir la _Vie du T. R. P.
         Marie-Joseph Coudrin_, par un Pre de la Congrgation des
         Sacrs-Coeurs de Jsus et de Marie.]

Il se pourrait faire que le pape ft lu  la fin de cette semaine.
Mais si les cardinaux franais manquent le premier effet de leur
prsence, il deviendra impossible d'assigner un terme au conclave. De
nouvelles combinaisons amneraient peut-tre une nomination inattendue:
on s'arrangerait, pour en finir, de quelque cardinal insignifiant, tel
que Dandini[146].

         [Note 146: Hercule Dandini, n  Rome le 25 juillet 1759,
         mort le 22 juillet 1840. Cardinal le 10 mars 1823.]

Je me suis jadis, monsieur le comte, trouv dans des circonstances
difficiles, soit comme ambassadeur  Londres, soit comme ministre
pendant la guerre d'Espagne, soit comme membre de la Chambre des pairs,
soit comme chef de l'opposition; mais rien ne m'a donn autant
d'inquitude et de souci que ma position actuelle au milieu de tous les
genres d'intrigues. Il faut que j'agisse sur un corps invisible renferm
dans une prison dont les abords sont strictement gards. Je n'ai ni
argent  donner, ni places  promettre; les passions caduques d'une
cinquantaine de vieillards ne m'offrent aucune prise sur elles. J'ai 
combattre la btise dans les uns, l'ignorance du sicle dans les autres;
le fanatisme dans ceux-ci, l'astuce et la duplicit dans ceux-l; dans
presque tous l'ambition, les intrts, les haines politiques, et je suis
spar par des murs et par des mystres de l'assemble o fermentent
tant d'lments de division.  chaque instant la scne varie; tous les
quarts d'heure des rapports contradictoires me plongent dans de
nouvelles perplexits. Ce n'est pas, monsieur le comte, pour me faire
valoir, que je vous entretiens de ces difficults, mais pour me servir
d'excuse dans le cas o l'lection produirait un pape contraire  ce
qu'elle semble promettre et  la nature de nos voeux.  la mort de Pie
VII, les questions religieuses n'avaient point encore agit l'opinion:
ces questions sont venues aujourd'hui se mler  la politique, et
jamais l'lection du chef de l'glise ne pouvait tomber plus mal 
propos.

J'ai l'honneur, etc.


 MADAME RCAMIER.

                                                   Rome, 17 mars 1829.

Le roi de Bavire[147] est venu me voir en _frac_. Nous avons parl de
vous. Ce souverain _grec_, en portant une couronne, semble savoir ce
qu'il a sur la tte, et comprendre qu'on ne cloue pas le temps au pass.
Il dne chez moi jeudi et ne veut personne.

         [Note 147: _Louis Ier_ (Charles-Auguste), roi de Bavire, n
          Strasbourg en 1786. Mont sur le trne le 12 octobre 1825,
         il se montra un ardent _philhellne_, ce dont Chateaubriand
         lui savait trs grand gr. Un voyage qu'il fit en Italie, de
         1804  1805, lui inspira pour les arts une passion qui ne le
         quitta plus; il attira dans sa capitale les plus grands
         artistes de l'Allemagne et il ne ngligea rien pour faire de
         Munich l'Athnes moderne. Malheureusement, il y introduisit
         un jour Aspasie sous les traits de Lola Monts, une danseuse
         dont il fit une comtesse de Lansfeld et qui devint un moment
         la souveraine absolue de la Bavire. Louis Ier, oblig de
         quitter ses tats, au mois de fvrier 1848, abdiqua, le 20
         mars suivant, en faveur de son fils, Maximilien II. Il vcut
         depuis dans la retraite et mourut  Nice le 29 fvrier 1868.]

Au reste, nous voil au milieu de grands vnements: un pape  faire;
que sera-t-il? L'mancipation des catholiques passera-t-elle? Une
nouvelle campagne en Orient; de quel ct sera la victoire?
Profiterons-nous de cette position? Qui conduira nos affaires? y a-t-il
une tte capable d'apercevoir tout ce qui se trouve l-dedans pour la
France et d'en profiter selon les vnements? Je suis persuad qu'on
n'y pense seulement pas  Paris, et qu'entre les salons et les chambres,
les plaisirs et les lois, les joies du monde et les inquitudes
ministrielles, on se soucie de l'Europe comme de rien du tout. Il n'y a
que moi qui, dans mon exil, ai le temps de songer creux et de regarder
autour de moi. Hier, je suis all me promener par une espce de tempte
sur l'ancien chemin de Tivoli. Je suis arriv  l'ancien pav romain, si
bien conserv qu'on croirait qu'il a t pos nouvellement. Horace avait
pourtant foul les pierres que je foulais: o est Horace?

       *       *       *       *       *

Le marquis Capponi[148], arrivant de Florence, m'apporta des lettres de
recommandation de ses amies de Paris. Je rpondis  l'une de ces lettres
le 21 mars 1829:

J'ai reu vos lettres: les services que je puis rendre ne sont rien,
mais je suis tout  vos ordres. Je n'en tais pas  savoir ce que
c'tait que le marquis Capponi: je vous annonce qu'il est toujours beau;
il a tenu bon contre le temps. Je n'ai point rpondu  votre premire
lettre, toute pleine d'enthousiasme pour le sublime Mahmoud et pour la
barbarie _discipline_, pour ces esclaves _btonns_ en soldats[149].
Que les femmes soient transportes d'admiration pour les hommes qui en
pousent  la fois des centaines, qu'elles prennent cela pour le progrs
des lumires et de la civilisation, je le conois; mais moi je tiens 
mes pauvres Grecs; je veux leur libert comme celle de la France; je
veux aussi des frontires qui couvrent Paris, qui assurent notre
indpendance, et ce n'est pas avec la triple alliance du pal de
Constantinople, de la schlague de Vienne et des coups de poings de
Londres que vous aurez la rive du Rhin. Grand merci de la pelisse
d'honneur que notre gloire pourrait obtenir de l'invincible chef des
croyants, lequel n'est pas encore sorti des faubourgs de son srail;
j'aime mieux cette gloire toute nue; elle est femme et belle: Phidias se
serait bien gard de lui mettre une robe de chambre turque.

         [Note 148: Gino-Alexandre-Joseph-Gaspard, marquis _Capponi_,
         n  Florence le 14 septembre 1792. lev par le clbre
         antiquaire l'abb Zannoni, il apprit un grand nombre de
         langues et voyagea en Italie, en France, en Angleterre et en
         Allemagne. Il a jou en Toscane un rle politique important,
         particulirement de 1847  1849. Bien qu'il ft devenu
         presque aveugle ds 1839, il se voua avec passion aux tudes
         historiques et fut le principal rdacteur des _Archives
         historiques_ publies  Florence par Vieusseux. Le plus
         remarquable de ses ouvrages, _Storia della Republica di
         Firenze_, a paru en 1875. Le marquis Gino Capponi est mort le
         3 fvrier 1876.]

         [Note 149: Chateaubriand ne nous a pas donn le nom de la
         correspondante  laquelle tait adresse cette lettre du 21
         mars. C'est videmment la dame dont il a parl plus haut,
         dans sa lettre  Mme Rcamier, du 15 janvier 1829, et dont il
         disait: J'ai reu une lettre de cette dame spirituelle qui
         venait quelquefois me voir au ministre; jugez comme elle me
         fait bien la cour: elle est turque enrage; Mahmoud est un
         grand homme qui a devanc sa nation!]


 MADAME RCAMIER.

                                                Rome, le 21 mars 1829

Eh bien! j'ai raison contre vous! Je suis all hier, entre deux
scrutins et en attendant un pape,  Saint-Onufre: ce sont bien deux
_orangers_ qui sont dans le _clotre_, et point un chne _vert_. Je suis
tout fier de cette fidlit de ma mmoire. J'ai couru, presque les yeux
ferms,  la petite pierre qui recouvre votre ami; je l'aime mieux que
le grand tombeau qu'on va lui lever. Quelle charmante solitude! quelle
admirable vue! quel bonheur de reposer l entre les fresques du
Dominiquin et celles de Lonard de Vinci! Je voudrais y tre, je n'ai
jamais t plus tent. Vous a-t-on laisse entrer dans l'intrieur du
couvent? Avez-vous vu, dans un long corridor, cette tte ravissante,
quoique  moiti efface, d'une madone de Lonard de Vinci? Avez-vous vu
dans la bibliothque le masque du Tasse, sa couronne de laurier fltrie,
un miroir dont il se servait, son critoire, sa plume et la lettre
crite de sa main, colle sur une planche qui pend au bas de son buste?
Dans cette lettre d'une petite criture rature, mais facile  lire, il
parle d'_amiti_ et du _vent de la fortune_; celui-l n'avait gure
souffl pour lui et l'amiti lui avait souvent manqu.

Point de pape encore, nous l'attendons d'heure en heure; mais si le
choix a t retard, si des obstacles se sont levs de toutes parts, ce
n'est pas ma faute: il aurait fallu m'couter un peu davantage et ne pas
agir tout juste en sens contraire de ce qu'on paraissait dcider. Au
reste,  prsent, il me semble que tout le monde veut tre en paix avec
moi. Le cardinal de Clermont-Tonnerre lui-mme vient de m'crire qu'il
rclame mes anciennes bonts pour lui, et aprs tout cela il descend
chez moi rsolu  voter pour le pape le plus modr.

Vous avez lu mon second discours[150]. Remerciez M. Kratry qui[151] a
parl si obligeamment du premier; j'espre qu'il sera encore plus
content de l'autre. Nous tcherons tous les deux de rendre la _libert_
chrtienne, et nous y parviendrons. Que dites-vous de la rponse que le
cardinal Castiglioni m'a faite? Suis-je assez lou _en plein conclave_?
Vous n'auriez pas mieux dit dans vos jours de gterie.

         [Note 150: Ce second discours fut prononc par Chateaubriand
         en plein conclave. On en trouvera le texte  l'_Appendice_ n
         II: _le Conclave de 1829_.]

         [Note 151: Auguste-Hilarion, comte de _Kratry_ (1769-1859).
         Dput du Finistre, rdacteur du _Courrier franais_, il
         avait,  la tribune et dans la Presse, vivement combattu M.
         de Villle, ce qui l'avait rapproch de Chateaubriand. Dput
         de 1818  1824, puis de 1827  1837, M. de Kratry fut nomm
         pair de France le 3 octobre 1837. lu en 1849  la
         Lgislative, et appel, comme doyen d'ge,  prsider la
         premire sance, il profita de cette circonstance pour
         laisser clater son hostilit contre les institutions
         rpublicaines. Il vota constamment avec la droite monarchique
         et rentra dans la vie prive au 2 dcembre 1851. Ce vieux
         parlementaire avait publi de nombreux crits de philosophie
         spiritualiste et religieuse, et plusieurs romans, dont l'un
         au moins, le _Dernier des Beaumanoir_ (1824), avait eu un
         assez vif succs.]


                                                       24 mars 1829.

Si j'en croyais les bruits de Rome, nous aurions un pape demain; mais
je suis dans un moment de dcouragement, et je ne veux pas croire  un
tel bonheur. Vous comprenez bien que ce bonheur n'est pas le bonheur
politique, la joie d'un triomphe, mais le bonheur d'tre libre et de
vous retrouver. Quand je vous parle tant de conclave, je suis comme les
gens qui ont une ide fixe et qui croient que le monde n'est occup que
de cette ide. Et pourtant,  Paris, qui pense au conclave, qui s'occupe
d'un pape et de mes tribulations? La lgret franaise, les intrts du
moment, les discussions des Chambres, les ambitions mues, ont bien
autre chose  faire. Lorsque le duc de Laval m'crivait aussi ses soucis
sur son conclave, tout proccup de la guerre d'Espagne que j'tais, je
disais en recevant ses dpches: _Eh! bon Dieu, il s'agit bien de cela!_
M. Portalis doit aujourd'hui me faire subir la peine du talion. Il est
vrai de dire cependant que les choses  cette poque n'taient pas ce
qu'elles sont aujourd'hui: les ides religieuses n'taient pas mles
aux ides politiques comme elles le sont dans toute l'Europe; la
querelle n'tait pas l; la nomination d'un pape ne pouvait pas, comme 
cette heure, troubler ou calmer les tats.

Depuis la lettre qui m'annonait la prolongation du cong de M. de La
Ferronnays et son dpart pour Rome, je n'ai rien appris: je crois
pourtant cette nouvelle vraie.

M. Thierry m'a crit d'Hyres une lettre touchante; il dit qu'il se
meurt, et pourtant il veut une place  l'Acadmie des inscriptions et me
demande d'crire pour lui. Je vais le faire. Ma fouille continue  me
donner des sarcophages; la mort ne peut fournir que ce qu'elle a. Le
monument du Poussin avance. Il sera noble et grand. Vous ne sauriez
croire combien le _tableau des Bergers d'Arcadie_ tait fait pour un
bas-relief et convient  la sculpture[152].

         [Note 152: Le sculpteur Desprez venait d'achever, pour le
         tombeau du Poussin, d'aprs le tableau des _Bergers
         d'Arcadie_, un bas-relief, dont Chateaubriand tait,  bon
         droit, extrmement satisfait.]


                                                           28 mars.

M. le cardinal de Clermont-Tonnerre, descendu chez moi, entre
aujourd'hui au conclave; c'est le sicle des merveilles. J'ai auprs de
moi le fils du marchal Lannes et le petit-fils du chancelier[153]:
_messieurs du Constitutionnel_ dnent  ma table auprs de _messieurs de
la Quotidienne_. Voil l'avantage d'tre sincre; je laisse chacun
penser ce qu'il veut, pourvu qu'on m'accorde la mme libert; je tche
seulement que mon opinion ait la majorit, parce que je la trouve, comme
de raison, meilleure que les autres. C'est  cette sincrit que
j'attribue le penchant qu'ont les opinions les plus divergentes  se
rapprocher de moi. J'exerce envers elles le droit d'asile: on ne peut
les saisir sous mon toit.

         [Note 153: Le troisime secrtaire de l'ambassade, le vicomte
         de Sesmaisons, fils du comte Donatien de Sesmaisons, marchal
         de camp et dput de la Loire-Infrieure, tait, par sa mre,
         petit-fils du chancelier Dambray. Les deux premiers
         secrtaires taient MM. Bellocq et Desmousseaux de Givr,
         dont il sera parl tout  l'heure.--Les attachs 
         l'ambassade taient MM. de Montebello, du Viviers, de
         Mesnard, d'Haussonville et Hyacinthe Pilorge, le fidle
         secrtaire de Chateaubriand.]


 M. LE DUC DE BLACAS[154].

         [Note 154: Le duc de Blacas tait alors ambassadeur 
         Naples.]

                                                    Rome, 24 mars 1829.

Je suis bien fch, monsieur le duc, qu'une phrase de ma lettre ait pu
vous causer quelque inquitude. Je n'ai point du tout  me plaindre
d'un homme de sens et d'esprit (M. Fuscaldo[155]), qui ne m'a dit que
des lieux commun de diplomatie. Nous autres ambassadeurs, disons-nous
autre chose? Quant au cardinal dont vous me faites l'honneur de me
parler, le gouvernement franais n'a dsign particulirement personne;
il s'en est entirement rapport  ce que je lui ai mand. Sept ou huit
cardinaux modrs et pacifiques, qui semblent attirer galement les
voeux de toutes les cours, sont les candidats entre lesquels nous
dsirons voir se fixer les suffrages. Mais si nous n'avons pas la
prtention d'imposer un choix  la majorit du conclave, nous repoussons
de toutes nos forces et par tous les moyens trois ou quatre cardinaux
fanatiques, intrigants ou incapables, que porte la minorit.

         [Note 155: Le comte Fuscaldo, ambassadeur de Naples  Rome.]

Je n'ai, monsieur le duc, aucun moyen possible de vous faire passer
cette lettre; je la mets donc tout simplement  la poste, parce qu'elle
ne renferme rien que vous et moi ne puissions avouer tout haut.

J'ai l'honneur, etc.


 MADAME RCAMIER.

                                                 Rome, le 31 mars 1829.

M. de Montebello est arriv et m'a apport votre lettre avec une lettre
de M. Bertin et de M. Villemain.

Mes fouilles vont bien, je trouve force sarcophages vides; j'en
pourrai choisir un pour moi, sans que ma poussire soit oblige de
chasser celle de ces vieux morts que le vent a dj emporte. Les
spulcres dpeupls offrent le spectacle d'une rsurrection et pourtant
ils n'attendent qu'une mort plus profonde. Ce n'est pas la vie, c'est le
nant qui a rendu ces tombes dsertes.

Pour achever mon petit journal du moment, je vous dirai que je suis
mont avant-hier  la boule de Saint-Pierre pendant une tempte. Vous ne
sauriez vous figurer ce que c'tait que le bruit du vent au milieu du
ciel, autour de cette coupole de Michel-Ange, et au-dessus de ce temple
des chrtiens, qui crase la vieille Rome.


                                                   31 mars, au soir.

Victoire! j'ai un des papes que j'avais mis sur ma liste: c'est
Castiglioni, le cardinal mme que je portais  la papaut en 1823,
lorsque j'tais ministre, celui qui m'a rpondu dernirement au conclave
en me donnant _force louanges_. Castiglioni est modr et dvou  la
France: c'est un triomphe complet. Le conclave, avant de se sparer, a
ordonn d'crire au nonce  Paris, pour lui dire d'exprimer au roi la
satisfaction que le Sacr Collge a prouve de ma conduite. J'ai dj
expdi cette nouvelle  Paris par le tlgraphe. Le prfet du Rhne est
l'intermdiaire de cette correspondance arienne, et ce prfet est M. de
Brosses, fils de ce comte de Brosses, le lger voyageur  Rome, souvent
cit dans les notes que je rassemble en vous crivant[156]. Le courrier
qui vous porte cette lettre porte ma dpche  M. Portalis.

         [Note 156: Le tlgraphe arien n'allait encore que jusqu'
         Lyon, et M. de Brosses, prfet du Rhne, en tenait la clef.
         C'tait, comme son pre, un homme d'infiniment d'esprit.]

Je n'ai plus deux jours de suite de bonne sant; cela me fait enrager,
car je n'ai coeur  rien au milieu de mes souffrances. J'attends
pourtant avec quelque impatience ce qui rsultera  Paris de la
nomination de mon pape, ce qu'on dira, ce qu'on fera, ce que je
deviendrai. Le plus sr, c'est le cong demand. J'ai vu par les
journaux la grande querelle du _Constitutionnel_ sur mon discours; il
accuse le _Messager_ de ne l'avoir pas imprim, et nous avons  Rome des
_Messagers_ du 22 mars (la querelle est du 24 et 25) qui ont le
discours. N'est-ce pas singulier? Il parat clair qu'il y a eu _deux_
ditions, l'une pour Rome et l'autre pour Paris. Pauvres gens! je pense
au mcompte d'un autre journal; il assure que le conclave aura t trs
mcontent de ce discours: qu'aura-t-il dit quand il aura vu les loges
que me donne le cardinal Castiglioni, qui est devenu pape?

Quand cesserai-je de vous parler de toutes ces misres? Quand ne
m'occuperai-je plus que d'achever les mmoires de ma vie et ma vie
aussi, comme dernire page de mes _Mmoires_? J'en ai bien besoin; je
suis bien las, le poids des jours augmente et se fait sentir sur ma
tte; je m'amuse  l'appeler un _rhumatisme_, mais on ne gurit pas de
celui-l. Un seul mot me soutient quand je le rpte:  bientt.


                                                             3 avril.

J'oubliais de vous dire que le cardinal Fesch s'tant trs bien conduit
dans le conclave, et ayant vot avec nos cardinaux, j'ai franchi le pas
et je l'ai invit  dner. Il a refus par un billet plein de
mesure[157].

         [Note 157: Chateaubriand rpondit en ces termes au cardinal
         Fesch: J'aurais voulu, Monsieur le cardinal, rpondre plutt
         au billet que vous m'avez fait l'honneur de m'crire. Il
         augmente infiniment mes regrets et ceux de Mme de
         Chateaubriand. Esprons que le temps viendra o tous les
         obstacles seront levs. Grce  la magnanimit de son roi, la
         France est assez forte dsormais pour braver des souvenirs:
         la libert doit vivre en paix avec la gloire.

         Je prie Votre minence de croire  mon dvouement et
         d'agrer l'assurance de ma haute considration.]


DPCHE  M. LE COMTE PORTALIS.

                                                Rome, ce 2 avril 1829.

Monsieur le comte,

Le cardinal Albani a t nomm secrtaire d'tat, ainsi que j'ai eu
l'honneur de vous le mander dans ma premire lettre porte  Lyon par le
courrier  cheval expdi le 31 mars au soir. Le nouveau ministre ne
plat ni  la faction sarde, ni  la majorit du Sacr Collge, ni mme
 l'Autriche, parce qu'il est violent, antijsuite, rude dans son abord,
et Italien avant tout. Riche et excessivement avare, le cardinal Albani
se trouve ml dans toutes sortes d'entreprises et de spculations.
J'allai hier lui faire ma premire visite; aussitt qu'il m'aperut, il
s'cria: Je suis un cochon! (Il tait en effet fort sale.) Vous verrez
que je ne suis pas un ennemi. Je vous rapporte, monsieur le comte, ses
propres paroles. Je lui rpondis que j'tais bien loin de le regarder
comme un ennemi.  vous autres, reprit-il, il faut de l'eau et non pas
du feu: ne connais-je pas votre pays? n'ai-je pas vcu en France? (Il
parle franais comme un Franais.) Vous serez content et votre matre
aussi. Comment se porte le roi? Bonjour! Allons  Saint-Pierre.

Il tait huit heures du matin; j'avais dj vu Sa Saintet et tout Rome
courait  la crmonie de l'adoration.

Le cardinal Albani est un homme d'esprit, faux par caractre et franc
par humeur; sa violence djoue sa ruse; on peut en tirer parti en
flattant son orgueil et satisfaisant son avarice.

Pie VIII est trs savant, surtout en matire de thologie; il parle
franais, mais avec moins de facilit et de grce que Lon XII. Il est
attaqu sur le ct droit d'une demi-paralysie et sujet  des mouvements
convulsifs: la suprme puissance le gurira. Il sera couronn dimanche
prochain, jour de la Passion, 5 avril.

Maintenant, monsieur le comte, que la principale affaire qui me
retenait  Rome est termine, je vous serai infiniment oblig de
m'obtenir de la bienveillance de Sa Majest un cong de quelques mois.
Je ne m'en servirai qu'aprs avoir remis au pape la lettre par laquelle
le roi rpondra  celle que Pie VIII lui a crite ou va lui crire pour
lui annoncer son lvation sur la chaire de Saint-Pierre. Permettez-moi
de solliciter de nouveau en faveur de mes deux secrtaires de lgation,
M. Bellocq et M. de Givr[158], les grces que je vous ai demandes pour
eux.

         [Note 158: M. Bellocq tait premier secrtaire de
         l'ambassade. Le second secrtaire, M. Desmousseaux de Givr,
         n le 1er janvier 1794, tait entr de bonne heure dans la
         carrire diplomatique. Il avait t attach  l'ambassade de
         Londres, sous Chateaubriand, en 1822. L'anne suivante, il
         avait t envoy  Rome. Il donna sa dmission  l'avnement
         du ministre Polignac et rentra, aprs 1830, dans la
         diplomatie. Dput d'Eure-et-Loir de 1837  1848, il
         dfendit, non sans talent, la politique conservatrice et fut
         l'un des principaux soutiens du ministre de M. Guizot,
         jusqu'au jour o, se sparant de son chef, dans un discours
         prononc le 27 avril 1847, il montra les ministres rpondant
         sur toutes les questions: Rien, rien, rien! Aussitt
         rpercuts, grossis par les journaux opposants, ces mots:
         _Rien, rien, rien!_ eurent un retentissement norme, et ils
         ne laissrent pas d'tre pour quelque chose dans la
         rvolution du 24 fvrier. Aprs avoir sig  l'Assemble
         lgislative de 1849  1851, M. Desmousseaux de Givr rentra
         dans la vie prive.]

Les intrigues du cardinal Albani dans le conclave, les partisans qu'il
s'tait acquis, mme dans la majorit, m'avaient fait craindre quelque
coup imprvu pour le porter au souverain pontificat. Il me paraissait
impossible de se laisser ainsi surprendre et de permettre au charg
d'affaires de l'Autriche de ceindre la tiare sous les yeux de
l'ambassadeur de France; je profitai donc de l'arrive de M. le cardinal
de Clermont-Tonnerre pour le charger  tout vnement de la lettre
ci-jointe dont je prenais les dispositions sous ma responsabilit.
Heureusement il n'a point t dans le cas de faire usage de cette
lettre; il me l'a rendue et j'ai l'honneur de vous l'envoyer.

         J'ai l'honneur, etc., etc.


 SON MINENCE MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE CLERMONT-TONNERRE.

                                                Rome, ce 28 mars 1829.

Monseigneur,

Ne pouvant plus communiquer avec vos collgues MM. les cardinaux
franais renferms au palais de Monte-Cavallo; tant oblig de tout
prvoir pour l'avantage du service du roi et dans l'intrt de notre
pays; sachant combien de nominations inattendues ont eu lieu dans les
conclaves, je me vois  regret dans la fcheuse ncessit de confier 
Votre minence une exclusion ventuelle.

Bien que M. le cardinal Albani ne paraisse avoir aucune chance, il n'en
est pas moins un homme de capacit sur lequel, dans une lutte prolonge,
on pourrait jeter les yeux; mais il est le cardinal charg au conclave
des instructions de l'Autriche: M. le comte de Lutzow, dans son
discours, l'a dj dsign officiellement en cette qualit. Or, il est
impossible de laisser porter au souverain pontificat un cardinal
appartenant ouvertement  une couronne, pas plus  la couronne de France
qu' toute autre.

En consquence, monseigneur, je vous charge, en vertu de mes pleins
pouvoirs, comme ambassadeur de Sa Majest Trs Chrtienne, et prenant
sur moi seul toute la responsabilit, de donner l'exclusion  M le
cardinal Albani, si d'un ct par une rencontre fortuite, et de l'autre
par une combinaison secrte, il venait  obtenir la majorit des
suffrages.

Je suis, etc., etc.


Cette lettre d'exclusion, confie  un cardinal par un ambassadeur qui
n'y est pas autoris formellement, est une tmrit en diplomatie: il y
a l de quoi faire frmir tous les hommes d'tat  domicile, tous les
chefs de division, tous les premiers commis, tous les copistes aux
affaires trangres; mais puisque le ministre ignorait sa chose au point
de ne pas mme songer au cas ventuel d'exclusion, force m'tait d'y
songer pour lui. Supposez qu'Albani et t nomm pape par aventure, que
serais-je devenu? J'aurais t  jamais perdu comme homme politique.

Je me dis ceci, non pour moi, qui me soucie peu du renom d'homme
politique, mais pour la gnration future des crivains  qui on ferait
du bruit de mon accident et qui expieraient mon malheur aux dpens de
leur carrire, comme on donne le fouet au menin quand M. le dauphin a
fait une sottise. Mais il ne faudrait pas trop non plus admirer ma
prvoyante audace, en prenant sur moi la lettre d'exclusion: ce qui
parat une normit, mesur  la courte chelle des vieilles ides
diplomatiques, n'tait au fond rien du tout, dans l'ordre actuel de la
socit. Cette audace me venait, d'un ct, de mon insensibilit pour
toute disgrce, de l'autre, de ma connaissance des opinions de mon
temps: le monde tel qu'il est fait aujourd'hui ne donne pas deux sous de
la nomination d'un pape, des rivalits des couronnes et des intrigues de
l'intrieur d'un conclave.


DPCHE  M. LE COMTE PORTALIS.

_Confidentielle._

                                                Rome, ce 2 avril 1829.

Monsieur le comte,

J'ai l'honneur de vous envoyer aujourd'hui les documents importants que
je vous ai annoncs. Ce n'est rien moins que le journal officiel et
secret du conclave. Il est traduit mot pour mot sur l'original italien;
j'en ai fait disparatre seulement tout ce qui pouvait indiquer avec
trop de prcision les sources o j'ai puis. S'il transpirait la moindre
chose de ces rvlations, dont il n'y a peut-tre pas un autre exemple,
il en coterait la fortune, la libert et la vie peut-tre  plusieurs
personnes. Cela serait d'autant plus dplorable que ces rvlations ne
sont point dues  l'intrt et  la corruption, mais  la confiance dans
l'honneur franais. Cette pice, monsieur le comte, doit donc demeurer 
jamais secrte, aprs avoir t lue dans le conseil du roi: car, malgr
les prcautions que j'ai prises de taire les noms et de retrancher les
choses directes, elle en dit encore assez pour compromettre ses auteurs.
J'y ai joint un commentaire, afin d'en faciliter la lecture. Le
gouvernement pontifical est dans l'usage de tenir un registre o sont
nots jour par jour, et pour ainsi dire heure par heure, ses dcisions,
ses gestes et ses faits; quel trsor historique si l'on pouvait y
fouiller en remontant vers les premiers sicles de la papaut! Il m'a
t entr'ouvert un moment pour l'poque actuelle. Le roi verra, par les
documents que je vous transmets, ce qu'on n'a jamais vu, l'intrieur
d'un conclave; les sentiments les plus intimes de la cour de Rome lui
seront connus, et les ministres de Sa Majest ne marcheront pas dans
l'ombre.

Le commentaire que j'ai fait du journal me dispensant de toute autre
rflexion, il ne me reste plus qu' vous offrir la nouvelle assurance de
la haute considration avec laquelle j'ai l'honneur, etc., etc.

L'original italien du document prcieux annonc dans cette dpche
confidentielle a t brl  Rome sous mes yeux; je n'ai point gard
copie de la traduction de ce document que j'ai envoye aux affaires
trangres; j'ai seulement une copie du _commentaire_ ou des _remarques_
jointes par moi  cette traduction[159]. Mais la mme discrtion qui m'a
fait recommander au ministre de garder la pice  jamais secrte
m'oblige de supprimer ici mes propres remarques; car, quelle que soit
l'obscurit dont ces remarques sont enveloppes, par l'absence du
document auquel elles se rapportent, cette obscurit serait encore de la
lumire  Rome. Or, les ressentiments sont longs dans la ville
ternelle; il se pourrait faire que, dans cinquante ans d'ici ils
allassent frapper quelque arrire-neveu des auteurs de la mystrieuse
confidence. Je me contenterai donc de donner un _aperu gnral_ du
contenu du _commentaire_, en insistant sur quelques passages qui ont un
rapport direct avec les affaires de France.

         [Note 159: Voir l'_Appendice_ n III: _le Journal du
         Conclave_.]

On voit premirement combien la cour de Naples trompait M. de Blacas ou
combien elle tait elle-mme trompe; car, pendant qu'elle me faisait
dire que les cardinaux napolitains voteraient avec nous, ils se
runissaient  la minorit ou  la faction dite de Sardaigne.

La minorit des cardinaux se figurait que le vote des cardinaux franais
influerait sur la _forme de notre gouvernement_. Comment cela?
Apparemment par les ordres secrets dont on les supposait chargs et par
leurs votes en faveur d'un pape exalt.

Le nonce Lambruschini affirmait au conclave que le cardinal de Latil
avait le secret du roi: tous les efforts de la faction tendaient  faire
croire que Charles X et son gouvernement n'taient pas d'accord.

Le 13 mars, le cardinal de Latil annonce qu'il a  faire au conclave une
dclaration _purement_ de conscience; il est renvoy devant quatre
cardinaux-vques: les actes de cette confession secrte demeurent  la
garde du grand pnitencier. Les autres cardinaux franais ignorent la
matire de cette confession et le cardinal Albani cherche en vain  la
dcouvrir: le fait est important et curieux.

La minorit est compose de seize voix compactes. Les cardinaux de cette
minorit s'appellent les _Pres de la Croix_; ils mettent sur leur porte
une croix de Saint-Andr pour annoncer que, dtermins dans leur choix,
ils ne veulent plus communiquer avec personne. La majorit du conclave
montre des sentiments raisonnables et la ferme rsolution de ne se mler
en rien de la politique trangre.

Le procs-verbal dress par le notaire du conclave est digne d'tre
remarqu: Pie VIII, y est-il dit  la conclusion, s'est dtermin 
nommer le cardinal Albani secrtaire d'tat, afin de satisfaire aussi le
cabinet de Vienne. Le souverain pontife partage les lots entre les deux
couronnes; il se dclare le pape de la France et donne  l'Autriche la
secrtairerie d'tat.


 MADAME RCAMIER.

                                          Rome, mercredi 8 avril 1829

J'ai donn aujourd'hui mme  dner  tout le conclave. Demain je
reois la grande-duchesse Hlne. Le mardi de Pques, j'ai un bal pour
la clture de la session; et puis je me prpare  aller vous voir; jugez
de mon anxit: au moment o je vous cris, je n'ai point encore de
nouvelles de mon courrier  cheval annonant la mort du pape, et
pourtant le pape est dj couronn; Lon XII est oubli; j'ai repris les
affaires avec le nouveau secrtaire d'tat Albani; tout marche comme
s'il n'tait rien arriv, et j'ignore si vous savez mme  Paris qu'il y
a un nouveau pontife! Que cette crmonie de la bndiction papale est
belle! La Sabine  l'horizon, puis la campagne dserte de Rome, puis
Rome elle-mme, puis la place Saint-Pierre et tout le peuple tombant 
genoux sous la main d'un vieillard: le pape est le seul prince qui
bnisse ses sujets.

J'en tais l de ma lettre lorsqu'un courrier qui m'arrive de Gnes
m'apporte une dpche tlgraphique de Paris  Toulon, laquelle dpche,
qui rpond  celle que j'avais fait passer, m'apprend que le 4 avril, 
onze heures du matin, on a reu  Paris ma dpche tlgraphique de Rome
 Toulon, dpche qui annonait la nomination du cardinal Castiglioni,
et que le roi est fort content.

La rapidit de ces communications est prodigieuse; mon courrier est
parti le 31 mars,  huit heures du soir, et le 8 avril,  huit heures du
soir, j'ai reu la rponse de Paris[160].

         [Note 160: En mme temps que cette lettre, Chateaubriand
         envoyait  Mme Rcamier le billet suivant destin au jeune
         Canaris:

                                             Rome, 9 avril 1829.

         Mon cher Canaris, je vous dois depuis longtemps une rponse.
         Vous m'excuserez, parce que j'ai eu beaucoup d'affaires.
         Voici mes recommandations:

         Aimez bien Mme Rcamier. N'oubliez jamais que vous tes n
         en Grce; que ma patrie devenue libre a vers son sang pour
         la libert de la vtre, soyez surtout bon chrtien,
         c'est--dire honnte homme, et soumis  la volont de Dieu.
         Avec cela, mon cher petit ami, vous maintiendrez votre nom
         sur la liste de ces anciens fameux Grecs, o l'a dj plac
         votre illustre pre.

         Je vous embrasse.

                                             CHATEAUBRIAND.]


                                                        11 avril 1829.

Nous voil au 11 avril: dans huit jours nous aurons Pques, dans quinze
jours mon cong et puis vous voir! Tout disparat dans cette esprance;
je ne suis plus triste; je ne songe plus aux ministres ni  la
politique. Demain nous commenons la semaine sainte. Je penserai  tout
ce que vous m'avez dit. Que n'tes-vous ici pour entendre avec moi les
beaux chants de douleur! Nous irions nous promener dans les dserts de
la campagne de Rome, maintenant couverts de verdure et de fleurs.
Toutes les ruines semblent rajeunir avec l'anne: je suis du nombre.


                                              Mercredi saint, 15 avril.

Je sors de la chapelle Sixtine, aprs avoir assist  tnbres et
entendu chanter le _Miserere_. Je me souvenais que vous m'aviez parl de
cette crmonie et j'en tais  cause de cela cent fois plus touch.

Le jour s'affaiblissait; les ombres envahissaient lentement les
fresques de la chapelle et l'on n'apercevait plus que quelques grands
traits du pinceau de Michel-Ange. Les cierges, tour  tour teints,
laissaient chapper de leur lumire touffe une lgre fume blanche,
image assez naturelle de la vie que l'criture compare  _une petite
vapeur_[161]. Les cardinaux taient  genoux, le nouveau pape prostern
au mme autel o quelques jours avant j'avais vu son prdcesseur;
l'admirable prire de pnitence et de misricorde, qui avait succd aux
Lamentations du prophte, s'levait par intervalles dans le silence et
la nuit. On se sentait accabl sous le grand mystre d'un Dieu mourant
pour effacer les crimes des hommes. La catholique hritire sur ses sept
collines tait l avec tous ses souvenirs; mais, au lieu de ces pontifes
puissants, de ces cardinaux qui disputaient la prsance aux monarques,
un pauvre vieux pape paralytique, sans famille et sans appui, des
princes de l'glise sans clat, annonaient la fin d'une puissance qui
civilisa le monde moderne. Les chefs-d'oeuvre des arts disparaissaient
avec elle, s'effaaient sur les murs et sur les votes du Vatican,
palais  demi abandonn. De curieux trangers, spars de l'unit de
l'glise, assistaient en passant  la crmonie et remplaaient la
communaut des fidles. Une double tristesse s'emparait du coeur. Rome
chrtienne, en commmorant l'agonie de Jsus-Christ, avait l'air de
clbrer la sienne, de redire pour la nouvelle Jrusalem les paroles que
Jrmie adressait  l'ancienne. C'est une belle chose que Rome pour tout
oublier, mpriser tout et mourir.

         [Note 161: _Umbr enim transitus est tempus nostrum._ (_Livre
         de la Sagesse._)]


DPCHES  M. LE COMTE PORTALIS.

                                              Rome, ce 16 avril 1829.

Monsieur le comte,

Les choses se dveloppent ici comme j'avais eu l'honneur de vous le
faire pressentir; les paroles et les actions du nouveau souverain
pontife sont parfaitement d'accord avec le systme pacificateur suivi
par Lon XII: Pie VIII va mme plus loin que son prdcesseur; il
s'exprime avec plus de franchise sur la Charte, dont il ne craint pas de
prononcer le mot et de conseiller aux Franais de suivre l'esprit. Le
nonce, ayant encore crit sur nos affaires, a reu schement l'ordre de
se mler des siennes. Tout se conclut pour le concordat des Pays-Bas, et
M. le comte de Celles mettra fin  sa mission le mois prochain.

Le cardinal Albani, dans une position difficile, est oblig de
l'expier: les protestations qu'il me fait de son dvouement  la France
blessent l'ambassadeur d'Autriche, qui ne peut cacher son humeur. Sous
les rapports religieux, nous n'avons rien  craindre du cardinal Albani;
fort peu religieux lui-mme, il ne sera pouss  nous troubler ni par
son propre fanatisme, ni par l'opinion modre de son souverain.

Quant aux rapports politiques, ce n'est pas avec une intrigue de police
et une correspondance chiffre que l'on escamotera aujourd'hui l'Italie:
laisser occuper les lgations, ou mettre garnison autrichienne  Ancne
sous un prtexte quelconque, ce serait remuer l'Europe et dclarer la
guerre  la France: or nous ne sommes plus en 1814, 1815, 1816 et 1817;
on ne satisfait pas impunment sous nos yeux une ambition avide et
injuste. Ainsi, que le cardinal Albani ait une pension du prince de
Metternich; qu'il soit le parent du duc de Modne, auquel il prtend
laisser son norme fortune; qu'il trame avec ce prince un petit complot
contre l'hritier de la couronne de Sardaigne; tout cela est vrai, tout
cela aurait t dangereux  l'poque o des gouvernements secrets et
absolus faisaient marcher obscurment des soldats derrire une obscure
dpche: mais aujourd'hui, avec des gouvernements publics, avec la
libert de la presse et de la parole, avec le tlgraphe et la rapidit
de toutes les communications, avec la connaissance des affaires rpandue
dans les diverses classes de la socit, on est  l'abri des tours de
gobelet et des finesses de la vieille diplomatie. Toutefois, il ne faut
pas se dissimuler qu'un _charg d'affaires d'Autriche_, secrtaire
d'tat  Rome, a des inconvnients; il y a mme certaines notes (par
exemple celles qui seraient relatives  la puissance impriale en
Italie) qu'on ne pourrait mettre entre les mains du cardinal Albani.

Personne n'a encore pu pntrer le secret d'une nomination qui dplat 
tout le monde, mme au cabinet de Vienne. Cela tient-il  des intrts
trangers  la politique? On assure que le cardinal Albani offre dans ce
moment au saint-pre de lui avancer 200,000 piastres dont le
gouvernement de Rome a besoin; d'autres prtendent que cette somme
serait prte par un banquier autrichien. Le cardinal Macchi me disait
samedi dernier que Sa Saintet, ne voulant pas reprendre le cardinal
Bernetti et dsirant nanmoins lui donner une grande place, n'avait
trouv d'autre moyen d'arranger les choses que de rendre vacante la
lgation de Bologne. De misrables embarras deviennent souvent les
motifs des plus importantes rsolutions. Si la version du cardinal
Macchi est la vritable, tout ce que dit et fait Pie VIII pour la
_satisfaction_ des couronnes de France et d'Autriche ne serait qu'une
raison apparente,  l'aide de laquelle il chercherait  masquer  ses
propres yeux sa propre faiblesse. Au surplus, on ne croit point  la
dure du ministre d'Albani. Aussitt qu'il entrera en relation avec les
ambassadeurs, les difficults natront de toutes parts.

Quant  la position de l'Italie, monsieur le comte, il faut lire avec
prcaution ce qu'on vous en mandera de Rome ou d'ailleurs. Il est
malheureusement trop vrai que le gouvernement des Deux-Siciles est tomb
au dernier degr du mpris. La manire dont la cour vit au milieu de ses
gardes, toujours tremblante, toujours poursuivie par les fantmes de la
peur, n'offrant pour tout spectacle que des chasses ruineuses et des
gibets, contribue de plus en plus dans ce pays  avilir la royaut. Mais
on prend pour des _conspirations_ ce qui n'est que le malaise de tous,
le produit du sicle, la lutte de l'ancienne socit avec la nouvelle,
le combat de la dcrpitude des vieilles institutions contre l'nergie
des jeunes gnrations; enfin, la comparaison que chacun fait de ce qui
est  ce qui pourrait tre. Ne nous le dissimulons pas: le grand
spectacle de la France puissante, libre et heureuse, ce grand spectacle
qui frappe les yeux des nations restes ou retombes sous le joug,
excite des regrets ou nourrit des esprances. Le mlange des
gouvernements reprsentatifs et des monarchies absolues ne saurait
durer; il faut que les unes ou les autres prissent, que la politique
reprenne un gal niveau, ainsi que du temps de l'Europe gothique. La
douane d'une frontire ne peut dsormais sparer la libert de
l'esclavage; un homme ne peut plus tre pendu de ce ct-ci d'un
ruisseau pour des principes rputs sacrs de l'autre ct de ce mme
ruisseau. C'est dans ce sens, monsieur le comte, et uniquement dans ce
sens, qu'il y a _conspiration_ en Italie; c'est dans ce sens encore que
l'Italie est _franaise_. Le jour o elle entrera en jouissance des
droits que son intelligence aperoit et que la marche progressive du
temps lui apporte, elle sera tranquille et purement italienne. Ce ne
sont point quelques pauvres diables de _carbonari_, excits par des
manoeuvres de police et pendus sans misricorde, qui soulveront ce
pays. On donne aux gouvernements les ides les plus fausses du vritable
tat des choses; on les empche de faire ce qu'ils devraient faire pour
leur sret, en leur montrant toujours comme les conspirations
particulires d'une poigne de Jacobins ce qui est l'effet d'une cause
permanente et gnrale.

Telle est, monsieur le comte, la position relle de l'Italie: chacun de
ses tats, outre le travail commun des esprits, est tourment de quelque
maladie locale: le Pimont est livr  une faction fanatique; le
Milanais est dvor par les Autrichiens; les domaines du saint-pre sont
ruins par la mauvaise administration des finances; l'impt s'lve 
prs de cinquante millions et ne laisse pas au propritaire un pour cent
de son revenu; les douanes ne rapportent presque rien; la contrebande
est gnrale; le prince de Modne a tabli dans son duch (lieu de
franchise pour tous les anciens abus) des magasins de marchandises
prohibes, lesquelles il fait entrer la nuit dans la lgation de
Bologne[162].

         [Note 162: Le duc de Modne se dfendait de cette accusation.
         Voir, dans _Chateaubriand et son temps_, p. 363, les
         explications que donne  ce sujet M. de Marcellus.]

Je vous ai dj, monsieur le comte, parl de Naples, o la faiblesse du
gouvernement n'est sauve que par la lchet des populations.

C'est cette absence de la vertu militaire qui prolongera l'agonie de
l'Italie. Bonaparte n'a pas eu le temps de faire revivre cette vertu
dans la patrie de Marius et de Csar. Les habitudes d'une vie oisive et
le charme du climat contribuent encore  ter aux Italiens du midi le
dsir de s'agiter pour tre mieux. Les antipathies nes des divisions
territoriales ajoutent aux difficults d'un mouvement intrieur; mais si
quelque impulsion venait du dehors, ou si quelque prince en de des
Alpes accordait une charte  ses sujets, une rvolution aurait lieu,
parce que tout est mr pour cette rvolution. Plus heureux que nous et
instruits par notre exprience, les peuples conomiseraient les crimes
et les malheurs dont nous avons t prodigues.

Je vais sans doute, monsieur le comte, recevoir bientt le cong que je
vous ai demand: peut-tre en ferai-je usage. Au moment donc de quitter
l'Italie, j'ai cru devoir mettre sous vos yeux quelques aperus
gnraux, pour fixer les ides du conseil du roi et afin de le tenir en
garde contre les rapports des esprits borns ou des passions aveugles.

J'ai l'honneur, etc., etc.


 M. LE COMTE PORTALIS.

                                              Rome, ce 16 avril 1829.

Monsieur le comte,

MM. les cardinaux franais sont fort empresss de connatre quelle
somme leur sera accorde pour leurs dpenses et leur sjour  Rome: ils
m'ont pri plusieurs fois de vous crire  ce sujet; je vous serai donc
infiniment oblig de m'instruire le plus tt possible de la dcision du
roi.

Pour ce qui me regarde, monsieur le comte, lorsque vous avez bien voulu
m'allouer un secours de trente mille francs, vous avez suppos qu'aucun
cardinal ne logerait chez moi: or, M. de Clermont-Tonnerre s'y est
tabli avec sa suite, compose de deux conclavistes, d'un secrtaire
ecclsiastique, d'un secrtaire laque, d'un valet de chambre, de deux
domestiques et d'un cuisinier franais, enfin d'un matre de chambre
romain, d'un matre de crmonies, de trois valets de pied, d'un cocher,
et de toute cette maison italienne qu'un cardinal est oblig d'avoir
ici. M. l'archevque de Toulouse, qui ne peut marcher[163], ne dne
point  ma table; il faut deux ou trois services  diffrentes heures,
des voitures et des chevaux pour les commensaux et les amis. Mon
respectable hte ne payera certainement pas sa dpense ici: il partira,
et les mmoires me resteront; il me faudra acquitter non-seulement ceux
du cuisinier, de la blanchisseuse, du loueur de carrosses, etc., etc.,
mais encore ceux des deux chirurgiens qui visitent la jambe de
Monseigneur, du cordonnier qui fait ses mules blanches et pourpres, et
du tailleur qui a _confectionn_ les manteaux, les soutanes, les rabats,
l'ajustement complet du cardinal et de ses abbs.

         [Note 163: Le cardinal de Clermont-Tonnerre, dit M. de
         Marcellus (_Chateaubriand et son temps_, p. 358), parti de
         Toulouse trop tard pour arriver  l'ouverture du conclave,
         vint me voir  Lucques pour en avoir des nouvelles, et pour
         se rendre  Rome par la voie la plus courte, en vitant
         Florence. Je lui signalai la route de traverse peu suivie qui
         longeait le lac de _Biguglia_; il la prit sans hsiter. Tout
         alla bien jusqu'au passage de l'Arno; mais l, en mettant
         pied  terre, M. de Clermont-Tonnerre se foula un nerf. Cet
         accident le retint plusieurs jours  Sienne et ne lui permit
         d'entrer au conclave que le dernier des cardinaux franais.]

Si vous joignez  cela, monsieur le comte, mes dpenses extraordinaires
pour frais de reprsentation avant, pendant et aprs le conclave,
dpenses augmentes par la prsence de la grande-duchesse Hlne[164],
du prince Paul de Wurtemberg[165] et du roi de Bavire, vous trouverez
sans doute que les trente mille francs que vous m'avez accords seront
de beaucoup dpasss. La premire anne de l'tablissement d'un
ambassadeur est ruineuse, les secours accords pour cet tablissement
tant fort au-dessous des besoins. Il faut presque trois ans de sjour
pour qu'un agent diplomatique ait trouv le moyen d'acquitter les dettes
qu'il a contractes d'abord et de mettre ses dpenses au niveau de ses
recettes. Je connais toute la pnurie du budget des affaires trangres;
si j'avais par moi-mme quelque fortune, je ne vous importunerais pas:
rien ne m'est plus dsagrable, je vous assure, que ces dtails d'argent
dans lesquels une rigoureuse ncessit me force d'entrer, bien malgr
moi.

         [Note 164: _Hlne-Paulouwna_ (Frdrique-Charlotte-Marie)
         tait la fille du prince Paul de Wurtemberg. Ne le 9 janvier
         1807, elle avait pous, le 19 fvrier 1824, le grand-duc
         Michel Paulowitch, frre du tzar Alexandre et du grand-duc
         Nicolas, qui allait devenir, l'anne suivante, empereur de
         Russie.]

         [Note 165: _Paul_-Charles-Frdric-Auguste, frre du roi de
         Wurtemberg. N le 19 janvier 1785, il avait pous, le 28
         septembre 1805,
         Catherine-Charlotte-Georgine-Frdrique-Louise-Sophie-Thrse,
         fille du duc de Saxe-Hildburhausen.]

Agrez, monsieur le comte, etc.


J'avais donn des bals et des soires  Londres et  Paris, et, bien
qu'enfant d'un autre dsert, je n'avais pas trop mal travers ces
nouvelles solitudes; mais je ne m'tais pas dout de ce que pouvaient
tre des ftes  Rome: elles ont quelque chose de la posie antique qui
place la mort  ct des plaisirs.  la villa Mdicis, dont les jardins
sont dj une parure et o j'ai reu la grande-duchesse Hlne,
l'encadrement du tableau est magnifique: d'un ct, la villa Borghse
avec la maison de Raphal; de l'autre, la villa de Monte-Mario et les
coteaux qui bordent le Tibre; au-dessous du spectateur, Rome entire
comme un vieux nid d'aigle abandonn. Au milieu des bosquets se
pressaient, avec les descendants des Paula et des Cornlie, les beauts
venues de Naples, de Florence et de Milan: la princesse Hlne semblait
leur reine. Bore, tout  coup descendu de la montagne, a dchir la
tente du festin, et s'est enfui avec des lambeaux de toile et de
guirlandes, comme pour nous donner une image de tout ce que le temps a
balay sur cette rive. L'ambassade tait consterne; je sentais je ne
sais quelle gaiet ironique  voir un souffle du ciel emporter mon or
d'un jour et mes joies d'une heure. Le mal a t promptement rpar. Au
lieu de djeuner sur la terrasse, on a djeun dans l'lgant palais:
l'harmonie des cors et des hautbois, disperse par le vent, avait
quelque chose du murmure de mes forts amricaines. Les groupes qui se
jouaient dans les rafales, les femmes dont les voiles tourments
battaient leurs visages et leurs cheveux, le _sartarello_ qui continuait
dans la bourrasque, l'improvisatrice qui dclamait aux nuages, le ballon
qui s'envolait de travers avec le chiffre de la fille du Nord, tout
cela donnait un caractre nouveau  ces jeux o semblaient se mler les
temptes accoutumes de ma vie[166].

         [Note 166: La fte donne par Chateaubriand  la Villa
         Mdicis, en l'honneur de la princesse Hlne, eut lieu le 29
         avril 1829. Un journal de Rome, le _Notizie del Giorno_, en
         publia un compte rendu enthousiaste, que le _Moniteur_ de
         Paris reproduisit dans son numro du 15 mai.]

Quel prestige pour tout homme qui n'et pas compt son monceau d'annes,
et qui et demand des illusions au monde et  l'orage! J'ai bien de la
peine  me souvenir de mon automne, quand, dans mes soires, je vois
passer devant moi ces femmes du printemps qui s'enfoncent parmi les
fleurs, les concerts et les lustres de mes galeries successives: on
dirait des cygnes qui nagent vers des climats radieux.  quel dsennui
vont-elles? Les unes cherchent ce qu'elles ont dj aim, les autres ce
qu'elles n'aiment pas encore. Au bout de la route, elles tomberont dans
ces spulcres, toujours ouverts ici, dans ces anciens sarcophages qui
serrent de bassins  des fontaines suspendues  des portiques; elles
iront augmenter tant de poussires lgres et charmantes. Ces flots de
beauts, de diamants, de fleurs et de plumes roulent au son de la
musique de Rossini, qui se rpte et s'affaiblit d'orchestre en
orchestre. Cette mlodie est-elle le soupir de la brise que j'entendais
dans les savanes des Florides, le gmissement que j'ai ou dans le
temple d'rechte  Athnes? Est-ce la plainte lointaine des aquilons
qui me beraient sur l'Ocan? Ma sylphide serait-elle cache sous la
forme de quelques-unes de ces brillantes Italiennes? Non: ma dryade est
reste unie au saule des prairies o je causais avec elle de l'autre
ct de la futaie de Combourg. Je suis bien tranger  ces bats de la
socit attache  mes pas vers la fin de ma course; et pourtant il y a
dans cette ferie une sorte d'enivrement qui me monte  la tte: je ne
m'en dbarrasse qu'en allant rafrachir mon front  la place solitaire
de Saint-Pierre ou au Colise dsert. Alors les petits spectacles de la
terre s'abment, et je ne trouve d'gal au brusque, changement de la
scne que les anciennes tristesses de mes premiers jours.

       *       *       *       *       *

Je consigne ici maintenant mes rapports comme ambassadeur avec la
famille Bonaparte, afin de laver la Restauration d'une de ces calomnies
qu'on lui jette sans cesse  la tte.

La France n'a pas agi seule dans le bannissement des membres de la
famille impriale; elle n'a fait qu'obir  la dure ncessit impose
par la force des armes; ce sont les allis qui ont provoqu ce
bannissement: des conventions diplomatiques, des traits formels
prononcent l'exil des Bonaparte, leur prescrivent jusqu'aux lieux qu'ils
doivent habiter, ne permettent pas  un ministre ou  un ambassadeur des
cinq puissances de dlivrer _seul_ un passeport aux parents de Napolon;
le visa des _quatre_ autres ministres ou ambassadeurs des _quatre_
autres puissances contractantes est exig. Tant ce sang de Napolon
pouvantait les allis, lors mme qu'il ne coulait pas dans ses propres
veines!

Grce  Dieu, je ne me suis jamais soumis  ces mesures. En 1823, j'ai
dlivr, sans consulter personne, en dpit des traits et sous ma propre
responsabilit comme ministre des affaires trangres, un passeport 
madame la comtesse de Survilliers[167], alors  Bruxelles, pour venir 
Paris soigner un de ses parents malade. Vingt fois j'ai demand le
rappel de ces lois de perscution; vingt fois j'ai dit  Louis XVIII que
je voudrais voir le duc de Reichstadt capitaine de ses gardes et la
statue de Napolon replace au haut de la colonne de la place Vendme.
J'ai rendu, comme ministre et comme ambassadeur, tous les services que
j'ai pu  la famille Bonaparte. C'est ainsi que j'ai compris largement
la monarchie lgitime: la libert peut regarder la gloire en face.
Ambassadeur  Rome, j'ai autoris mes secrtaires et mes attachs 
paratre au palais de madame la duchesse de Saint-Leu; j'ai renvers la
sparation leve entre des Franais qui ont galement connu
l'adversit. J'ai crit  M. le cardinal Fesch pour l'inviter  se
joindre aux cardinaux qui devaient se runir chez moi; je lui ai
tmoign ma douleur des mesures politiques qu'on avait cru devoir
prendre; je lui ai rappel le temps o j'avais fait partie de sa mission
auprs du Saint-Sige; et j'ai pri mon ancien ambassadeur d'honorer de
sa prsence le banquet de son ancien secrtaire d'ambassade. J'en ai
reu cette rponse pleine de dignit, de discrtion et de prvoyance:

         [Note 167: Femme du roi Joseph, qui avait pris le nom de
         comte de Survilliers, comme son frre Louis avait pris le nom
         de comte de Saint-Leu, et son frre Jrme celui de comte de
         Montfort.]

                                   Du palais Falconieri, 4 avril 1829.

Le cardinal Fesch est bien sensible  l'invitation obligeante de M. de
Chateaubriand, mais sa position  son retour  Rome lui conseilla
d'abandonner le monde et de mener une vie tout  fait spare de toute
socit trangre  sa famille. Les circonstances qui se succdrent lui
prouvrent qu'un tel parti tait indispensable  sa tranquillit; et les
douceurs du moment ne le garantissant point des dsagrments de
l'avenir, il est oblig de ne point changer de manire de vivre. Le
cardinal Fesch prie M. de Chateaubriand d'tre convaincu que rien
n'gale sa reconnaissance, et que c'est avec bien de la peine qu'il ne
se rendra pas chez Son Excellence aussi frquemment qu'il l'aurait
dsir.

  Le trs humble, etc.

                                        Cardinal FESCH.


La phrase de ce billet: _Les douceurs du moment ne le garantissant pas
des dsagrments de l'avenir_, fait allusion  la menace de M. de
Blacas, qui avait donn l'ordre de jeter M. le cardinal Fesch du haut en
bas de ses escaliers, s'il se prsentait  l'ambassade de France: M. de
Blacas oubliait trop qu'il n'avait pas toujours t si grand seigneur.
Moi qui pour tre, autant que je puis, ce que je dois tre dans le
prsent, me rappelle sans cesse mon pass, j'ai agi d'une autre sorte
avec M. l'archevque de Lyon: les petites msintelligences qui
existrent entre lui et moi  Rome m'obligent  des convenances d'autant
plus respectueuses que je suis  mon tour dans le parti triomphant, et
lui dans le parti abattu.

De son ct, le prince Jrme m'a fait l'honneur de rclamer mon
intervention, en m'envoyant copie d'une requte qu'il adresse au
cardinal secrtaire d'tat; il me dit dans sa lettre:

L'exil est assez affreux dans son principe comme dans ses consquences,
pour que cette gnreuse France qui l'a vu natre (le prince Jrme),
cette France qui possde toutes ses affections, et qu'il a servie vingt
ans, veuille aggraver sa situation en permettant  chaque gouvernement
d'abuser de la dlicatesse de sa position.

Le prince Jrme de Montfort, confiant dans la loyaut du gouvernement
franais et dans le caractre de son noble reprsentant, n'hsite pas 
penser que justice lui soit rendue.

Il saisit cette occasion, etc.

                                        JRME.


J'ai adress, en consquence de cette requte, une note confidentielle
au secrtaire d'tat, le cardinal Bernetti; elle se termine par ces
mots:

Les motifs dduits par le prince Jrme de Montfort ayant paru au
soussign fonds en droit et en raison, il n'a pu refuser l'intervention
de ses bons offices au rclamant, persuad que le gouvernement franais
verra toujours avec peine aggraver par d'ombrageuses mesures la rigueur
des lois politiques.

Le soussign mettrait un prix tout particulier  obtenir, dans cette
circonstance, le puissant intrt de S. E. le cardinal secrtaire
d'tat.

                                        CHATEAUBRIAND.


J'ai rpondu en mme temps au prince Jrme ce qui suit:

                                                      Rome, 9 mai 1829.

L'ambassadeur de France prs le Saint-Sige a reu copie de la note que
le prince Jrme de Montfort lui a fait l'honneur de lui envoyer. Il
s'empresse de le remercier de la confiance qu'il a bien voulu lui
tmoigner; il se fera un devoir d'appuyer, auprs du secrtaire d'tat
de Sa Saintet, les justes rclamations de Son Altesse.

Le vicomte de Chateaubriand, qui a aussi t banni de sa patrie, serait
trop heureux de pouvoir adoucir le sort des Franais qui se trouvent
encore placs sous le coup d'une loi politique. Le frre exil de
Napolon, s'adressant  un migr jadis ray de la liste des proscrits
par Napolon lui-mme, est un de ces jeux de la fortune qui devait avoir
pour tmoins les ruines de Rome.

Le vicomte de Chateaubriand a l'honneur, etc.


DPCHE  M. LE COMTE PORTALIS.

                                                    Rome, 4 mai 1829.

J'ai eu l'honneur de vous dire, dans ma lettre du 30 avril, en vous
accusant rception de votre dpche n 25, que le pape m'avait reu en
audience particulire le 29 avril  midi. Sa Saintet m'a paru jouir
d'une trs bonne sant. Elle m'a fait asseoir devant elle et m'a gard 
peu prs cinq quarts d'heure. L'ambassadeur d'Autriche avait eu avant
moi une audience publique pour remettre ses nouvelles lettres de
crance.

En quittant le cabinet de Sa Saintet au Vatican, je suis descendu chez
le secrtaire d'tat, et, abordant franchement la question avec lui, je
lui ai dit: Eh bien, vous voyez comme nos journaux vous arrangent! Vous
tes _Autrichien_, _vous dtestez la France_, vous voulez lui jouer de
mauvais tours: que dois-je croire de tout cela?

Il a hauss les paules et m'a rpondu: Vos journaux me font rire; je
ne puis pas vous convaincre par mes paroles, si vous n'tes pas
convaincu; mais mettez-moi  l'preuve et vous verrez si je n'aime pas
la France, si je ne fais pas ce que vous me demanderez au nom de votre
roi! Je crois, monsieur le comte, le cardinal Albani sincre. Il est
d'une indiffrence profonde en matire religieuse; il n'est pas prtre;
il a mme song  quitter la pourpre et  se marier; il n'aime pas les
jsuites, ils le fatiguent par le bruit qu'ils font; il est paresseux,
gourmand, grand amateur de toutes sortes de plaisirs: l'ennui que lui
causent les mandements et les lettres pastorales le rend extrmement peu
favorable  la cause des auteurs de ces lettres et de ces mandements: ce
vieillard de quatre-vingts ans veut mourir en paix et en joie.

J'ai l'honneur, etc.


                                                        10 mai 1829.

Je visite souvent Monte-Cavallo; la solitude des jardins s'y accrot de
la solitude de la campagne romaine que la vue va chercher par-dessus
Rome, en amont de la rive droite du Tibre. Les jardiniers sont mes
amis; des alles mnent  la Paneterie; pauvre laiterie, volire ou
mnagerie dont les habitants sont indigents et pacifiques comme les
papes actuels. En regardant en bas du haut des terrasses de l'enceinte
quirinale, on aperoit dans une rue troite des femmes qui travaillent
aux diffrents tages de leurs fentres: les unes brodent, les autres
peignent dans le silence de ce quartier retir. Les cellules des
cardinaux du dernier conclave ne m'intressent pas du tout. Lorsqu'on
btissait Saint-Pierre, que l'on commandait des chefs-d'oeuvre 
Raphal, qu'en mme temps les rois venaient baiser la mule du pontife,
il y avait quelque chose digne d'attention dans la papaut temporelle.
Je verrais volontiers la loge d'un Grgoire VII, d'un Sixte-Quint, comme
je chercherais la fosse aux lions dans Babylone; mais des trous noirs,
dlaisss d'une obscure compagnie de septuagnaires, ne me reprsentent
que ces _columbaria_ de l'ancienne Rome, vide aujourd'hui de leur
poussire et d'o s'est envole une famille de morts.

Je passe donc rapidement ces cellules dj  moiti abattues pour me
promener dans les salles du palais: l, tout me parle d'un
vnement[168] dont on ne retrouve la trace qu'en remontant jusqu'
Sciarra Colonna, Nogaret et Boniface VIII.

         [Note 168: L'enlvement du pape Pie VII dans la nuit du 5 au
         6 juillet 1809.]

Mon premier et mon dernier voyage de Rome se rattachent par les
souvenirs de Pie VII, dont j'ai racont l'histoire en parlant de madame
de Beaumont et de Bonaparte. Mes deux voyages sont deux pendentifs
esquisss sous la vote de mon monument. Ma fidlit  la mmoire de
mes anciens amis doit donner confiance aux amis qui me restent: rien ne
descend pour moi dans la tombe; tout ce que j'ai connu vit autour de
moi: selon la doctrine indienne, la mort, en nous touchant, ne nous
dtruit pas; elle nous rend seulement invisibles.


 M. LE COMTE PORTALIS.

                                                 Rome, le 7 mai 1829.

Monsieur le comte,

Je reois enfin par MM. Desgranges et Franqueville votre dpche n 25.
Cette dpche dure, rdige par quelque commis mal lev des affaires
trangres, n'tait pas de celles que je devais attendre aprs les
services que j'avais eu le bonheur de rendre au roi pendant le conclave,
et surtout on aurait d un peu se souvenir de la personne  qui on
l'adressait. Pas un mot obligeant pour M. Bellocq, qui a obtenu de si
rares documents; rien sur la demande que je faisais pour lui; d'inutiles
commentaires sur la nomination du cardinal Albani, nomination faite dans
le conclave et qu'ainsi personne n'a pu ni prvoir ni prvenir;
nomination sur laquelle je n'ai cess d'envoyer des claircissements.
Dans ma dpche n 34, qui sans doute vous est parvenue  prsent, je
vous offre encore un moyen trs simple de vous dbarrasser de ce
cardinal, s'il fait si grand'peur  la France, et ce moyen sera dj 
moiti excut lorsque vous recevrez cette lettre: demain je prends
cong de Sa Saintet; je remets l'ambassade  M. Bellocq, comme charg
d'affaires, d'aprs les instructions de votre dpche n 24, et je pars
pour Paris.

J'ai l'honneur, etc.


Ce dernier billet est rude, et finit brusquement ma correspondance avec
M. Portalis.


 MADAME RCAMIER.

                                                        14 mai 1829.

Mon dpart est fix au 16. Des lettres de Vienne arrives ce matin
annoncent que M. de Laval a refus le ministre des affaires trangres;
est-ce vrai? S'il tient  ce premier refus, qu'arrivera-t-il? Dieu le
sait. J'espre que le tout sera dcid avant mon arrive  Paris. Il me
semble que nous sommes tombs en paralysie et que nous n'avons plus que
la langue de libre.

Vous croyez que je m'entendrais avec M. de Laval; j'en doute. Je suis
dispos  ne m'entendre avec personne. J'allais arriver dans les
dispositions les plus pacifiques, et ces gens s'avisent de me chercher
querelle. Tandis que j'ai eu des chances de ministre, il n'y avait pas
assez d'loges et de flatteries pour moi dans les dpches; le jour o
la place a t prise, ou cense prise, on m'annonce schement la
nomination de M. de Laval dans la dpche la plus rude et la plus bte 
la fois. Mais, pour devenir si plat et si insolent d'une poste 
l'autre, il fallait un peu songer  qui on s'adressait, et M. Portalis
en aura t averti par un mot de rponse que je lui ai envoy ces jours
derniers. Il est possible qu'il n'ait fait que signer sans lire, comme
Carnot signait de confiance des centaines d'excutions  mort.

       *       *       *       *       *

L'ami du grand L'Hpital, le chancelier Olivier, dans sa langue du XVIe
sicle, laquelle bravait l'honntet, compare les Franais  des guenons
qui grimpent au sommet des arbres et qui ne cessent d'aller en avant
qu'elles ne soient parvenues  la plus haute branche, pour y montrer ce
qu'elles doivent cacher. Ce qui s'est pass en France depuis 1789
jusqu' nos jours prouve la justesse de la similitude: chaque homme, en
gravissant la vie, est aussi le singe du chancelier; on finit par
exposer sans honte ses infirmits aux passants. Voil qu'au bout de mes
dpches je suis saisi du dsir de me vanter: les grands hommes qui
pullulent  cette heure dmontrent qu'il y a duperie  ne pas proclamer
soi-mme son immortalit.

Avez-vous lu dans les archives des affaires trangres les
correspondances diplomatiques relatives aux vnements les plus
importants  l'poque de ces correspondances?--Non.

Du moins vous avez lu les correspondances imprimes; vous connaissez les
ngociations de du Bellay, de d'Ossat, de Du Perron, du prsident
Jeannin, les Mmoires d'tat de Villeroy, les conomies royales de
Sully; vous avez lu les Mmoires du cardinal de Richelieu, nombre de
lettres de Mazarin, les pices et les documents relatifs au trait de
Westphalie, de la paix de Munster? Vous connaissez les dpches de
Barillon sur les affaires d'Angleterre; les ngociations pour la
succession d'Espagne ne vous sont pas trangres; le nom de madame des
Ursins ne vous a pas chapp; le pacte de famille de M. de Choiseul est
tomb sous vos yeux; vous n'ignorez pas Ximens, Olivars et Pombal,
Hugues Grotius sur la libert des mers, ses lettres aux deux Oxenstiern,
les ngociations du grand-pensionnaire de Witt avec Pierre Grotius,
second fils de Hugues; enfin la collection des traits diplomatiques a
peut-tre attir vos regards?--Non.

Ainsi, vous n'avez rien lu de ces sempiternelles lucubrations? Eh bien!
lisez-les; quand cela sera fait, passez ma guerre d'Espagne dont le
succs vous importune, bien qu'elle soit mon premier titre  mon
classement d'homme d'tat; prenez mes dpches de Prusse, d'Angleterre
et de Rome, placez-les auprs des autres dpches que je vous indique:
la main sur la conscience, dites alors quelles sont celles qui vous ont
le plus ennuy; dites si mon travail et celui de mes prdcesseurs n'est
pas tout semblable; si l'entente des petites choses et du _positif_
n'est pas aussi manifeste de mon ct que du ct des ministres passs
et des dfunts ambassadeurs?

D'abord vous remarquerez que j'ai l'oeil  tout; que je m'occupe de
Reschid-Pacha[169] et de M. de Blacas; que je dfends contre tout venant
mes privilges et mes droits d'ambassadeur  Rome; que je suis
cauteleux, faux (minente qualit!), fin jusque-l que M. de Funchal,
dans une position quivoque, m'ayant crit, je ne lui rponds point;
mais que je vais le voir par une politesse astucieuse, afin qu'il ne
puisse montrer une ligne de moi et nanmoins qu'il soit satisfait. Pas
un mot imprudent  reprendre dans mes conversations avec les cardinaux
Bernetti et Albani, les deux secrtaires d'tat; rien ne m'chappe; je
descends aux plus petits dtails; je rtablis la comptabilit dans les
affaires des Franais  Rome, d'une manire telle qu'elle subsiste
encore sur les bases que je lui ai donnes. D'un regard d'aigle,
j'aperois que le trait de la Trinit du Mont, entre le Saint-Sige et
les ambassadeurs Laval et Blacas, est abusif, et qu'aucune des deux
parties n'avait eu le droit de le faire. De l, montant plus haut et
arrivant  la grande diplomatie, je prends sur moi de donner l'exclusion
 un cardinal, parce qu'un ministre des affaires trangres me laissait
sans instructions et m'exposait  voir nommer pour pape une crature de
l'Autriche. Je me procure le journal secret du conclave: chose qu'aucun
ambassadeur n'avait jamais pu obtenir; j'envoie jour par jour la liste
nominative des scrutins. Je ne nglige point la famille de Bonaparte; je
ne dsespre pas d'amener, par de bons traitements, le cardinal Fesch 
donner sa dmission d'archevque de Lyon. Si un _carbonaro_ remue, je le
sais, et je juge du plus ou du moins de vrit de la conspiration; si un
abb intrigue, je le sais, et je djoue les plans que l'on avait forms
pour loigner les cardinaux de l'ambassadeur de France. Enfin je
dcouvre qu'un secret important a t dpos par le cardinal Latil dans
le sein du grand pnitencier. tes-vous content? Est-ce l un homme qui
sait son mtier? Eh bien! voyez-vous, je brochais cette besogne
diplomatique comme le premier ambassadeur venu, sans qu'il m'en cott
une ide, de mme qu'un niais de paysan de Basse-Normandie fait des
chausses en gardant ses moutons: mes moutons  moi taient mes songes.

         [Note 169: Mustapha _Reschid-Pacha_ (1779-1857), l'homme
         d'tat le plus remarquable qu'ait eu la Turquie au XIXe
         sicle. Lors de l'ambassade de Chateaubriand  Rome, il tait
         ministre des Affaires trangres sous Mahmoud II. Il devint
         grand vizir sous Abdul-Medjid, et opra d'importantes
         rformes.]

Voici maintenant un autre point de vue: si l'on compare mes lettres
officielles aux lettres officielles de mes prdcesseurs, on s'apercevra
que, dans les miennes, les affaires gnrales sont traites autant que
les affaires prives; que je suis entran par le caractre des ides de
mon sicle dans une rgion plus leve de l'esprit humain. Cela se peut
observer surtout dans la dpche o je parle  M. Portalis de l'tat de
l'Italie, o je montre la mprise des cabinets qui regardent comme des
conspirations particulires ce qui n'est que le dveloppement de la
civilisation. Le _Mmoire sur la guerre de l'Orient_ expose aussi des
vrits d'un ordre politique qui sortent des voies communes. J'ai caus
avec deux papes d'autre chose que des intrigues de cabinet; je les ai
obligs de parler avec moi de religion, de libert, des destines
futures du monde. Mon discours prononc au guichet du conclave a le mme
caractre. C'est  des vieillards que j'ai os dire d'avancer, et de
replacer la religion  la tte de la marche de la socit.

Lecteurs, attendez que j'aie termin mes vanteries pour arriver ensuite
au but,  la manire du philosophe Platon faisant sa randonne autour de
son ide. Je suis devenu le vieux Sidrac, l'ge m'allonge le
chemin[170]. Je poursuis: je serai long encore. Plusieurs crivains de
nos jours ont la manie de ddaigner leur talent littraire pour suivre
leur talent politique, l'estimant fort au-dessus du premier. Grce 
Dieu, l'instinct contraire me domine, je fais peu de cas de la
politique, par la raison mme que j'ai t heureux  ce lansquenet. Pour
tre un homme suprieur en affaires, il n'est pas question d'acqurir
des qualits, il ne s'agit que d'en perdre. Je me reconnais effrontment
l'aptitude aux choses positives, sans me faire la moindre illusion sur
l'obstacle qui s'oppose en moi  ma russite complte. Cet obstacle ne
vient pas de la muse; il nat de mon indiffrence de tout. Avec ce
dfaut, il est impossible d'arriver  rien d'achev dans la vie
pratique.

         [Note 170:
            Quand Sidrac,  qui l'ge allonge le chemin,
            Arrive dans la chambre, un bton  la main....

                              (BOILEAU, _le Lutrin_, chant I.)]

L'indiffrence, j'en conviens, est une qualit des hommes d'tat, mais
des hommes d'tat sans conscience. Il faut savoir regarder d'un oeil sec
tout vnement, avaler des couleuvres comme de la malvoisie, mettre au
nant,  l'gard des autres, morale, justice, souffrance, pourvu qu'au
milieu des rvolutions on sache trouver sa fortune particulire. Car 
ces esprits transcendants l'accident, bon ou mauvais, est oblig de
rapporter quelque chose; il doit financer  raison d'un trne, d'un
cercueil, d'un serment, d'un outrage; le tarif est marqu par les
Mionnet des catastrophes et des affronts: je ne suis pas connaisseur en
cette numismatique[171]. Malheureusement mon insouciance est double; je
ne sais pas plus chauff pour ma personne que pour le fait. Le mpris
du monde venait  saint Paul ermite de sa foi religieuse; le ddain de
la socit me vient de mon incrdulit politique. Cette incrdulit me
porterait haut dans une sphre d'action, si, plus soigneux de mon sot
individu, je savais en mme temps l'humilier et le vtir. J'ai beau
faire, je reste un bent d'honnte homme, navement hbt et tout nu,
ne sachant ni ramper, ni prendre.

         [Note 171: Thodore _Mionnet_ (1770-1842). Conservateur
         adjoint  la Bibliothque nationale et membre de l'Acadmie
         des inscriptions, il consacra trente ans de sa vie  son
         grand ouvrage, la _Description des mdailles grecques et
         romaines, avec leur degr de raret et leur estimation_
         (1806-1837, 15 vol. in-8{o}).]

D'Andilly[172], parlant de lui, semble avoir peint un ct de mon
caractre: Je n'ai jamais eu aucune ambition, dit-il, parce que j'en
avais trop, ne pouvant souffrir cette dpendance qui resserre dans des
bornes si troites les effets de l'inclination que Dieu m'a donne pour
des choses grandes, glorieuses  l'tat et qui peuvent procurer la
flicit des peuples, sans qu'il m'ait t possible d'envisager en tout
cela mes intrts particuliers. Je n'tais propre que pour un roi qui
aurait rgn par lui-mme et qui n'aurait eu d'autre dsir que de rendre
sa gloire immortelle. Dans ce cas, je n'tais pas propre aux rois du
jour.

         [Note 172: Robert _Arnauld_, dit _d'Andilly_, (1589-1674),
         fils d'Antoine Arnauld, le clbre avocat, et frre du _grand
         Arnauld_. Son fils, Simon Arnauld, marquis de Pomponne, fut
         l'un des ministres de Louis XIV. Arnauld d'Andilly a laiss
         des _Mmoires sur sa vie_, publis en 1734, ainsi qu'un
         _Journal_, qui n'a paru qu'en 1857.]

Maintenant que je vous ai conduit par la main dans les plus secrets
dtours de mes mrites, que je vous ai fait sentir tout ce qu'il y a de
rare dans mes dpches, comme un de mes confrres de l'Institut qui
chante incessamment sa renomme et qui enseigne aux hommes  l'admirer,
maintenant je vous dirai o j'en veux venir par mes vanteries: en
montrant ce qu'ils peuvent faire dans les emplois, je veux dfendre les
gens de lettres contre les gens de diplomatie, de comptoir et de
bureaux.

Il ne faut pas que ceux-ci s'avisent de se croire au-dessus d'hommes
dont le plus petit les surpasse de toute la tte; quand on sait tant de
choses, comme messieurs les positifs, on devrait au moins ne pas dire
des neries. Vous parlez de _faits_, reconnaissez donc les _faits_: la
plupart des grands crivains de l'antiquit, du moyen ge, de
l'Angleterre moderne, ont t de grands hommes d'tat, quand ils ont
daign descendre jusqu'aux affaires. Je ne voulus pas leur donner 
entendre, dit Alfieri refusant une ambassade, que leur diplomatie et
leurs dpches me paraissaient et taient certainement pour moi moins
importantes que mes tragdies ou mme celles des autres: mais il est
impossible de ramener cette espce de gens-l: ils ne peuvent et ne
doivent pas se convertir.

Qui fut jamais plus littraire en France que L'Hpital, survivancier
d'Horace[173], que d'Ossat, cet habile ambassadeur, que Richelieu,
cette forte tte, lequel, non content de dicter des _traits de
controverse_, de rdiger des _mmoires_ et des _histoires_, inventait
incessamment des sujets dramatiques, rimaillait avec Malleville et
Boisrobert, accouchait,  la sueur de son front, de l'Acadmie et de _la
Grande Pastorale_? Est-ce parce qu'il tait mchant crivain qu'il fut
grand ministre? Mais la question n'est pas du plus ou du moins de
talent; elle est de la passion de l'encre et du papier: or jamais M. de
l'Empyre[174] ne montra plus d'ardeur, ne fit plus de frais que le
cardinal pour ravir la palme du Parnasse, jusque-l que la mise en scne
de sa _tragi-comdie_ de _Mirame_ lui cota deux cent mille cus! Si
dans un personnage  la fois politique et littraire la mdiocrit du
pote fait la supriorit de l'homme d'tat, il faudrait en conclure que
la faiblesse de l'homme d'tat rsulterait de la force du pote:
cependant le gnie des lettres a-t-il dtruit le gnie politique de
Solon, lgiaque gal  Simonide, de Pricls drobant aux Muses
l'loquence avec laquelle il subjuguait les Athniens; de Thucydide et
de Dmosthne, qui portrent si haut la gloire de l'crivain et de
l'orateur, tout en consacrant leurs jours  la guerre et  la place
publique? A-t-il dtruit le gnie de Xnophon, qui oprait la retraite
des dix-mille, tout en rvant la _Cyropdie_; des deux Scipions, l'un
l'ami de Llius, l'autre associ  la renomme de Trence: de Cicron,
roi des lettres comme il tait pre de la patrie; de Csar enfin, auteur
d'ouvrages de grammaire, d'astronomie, de religion, de littrature, de
Csar, rival d'Archiloque dans la satire, de Sophocle dans la tragdie,
de Dmosthne dans l'loquence, et dont les _Commentaires_ sont le
dsespoir des historiens?

         [Note 173: Le chancelier de L'Hpital excellait dans la
         posie intime. Ses vers, dit Villemain, expriment des
         penses si nobles qu'on ne peut les lire sans
         attendrissement.... C'est une me antique qui s'exprime dans
         l'ancienne langue des Romains. Ses amis Pibrac, de Thou,
         Scvole de Sainte-Marthe se runirent pour faire une dition
         de ses _Posies intimes_, qui fut publie par Michel Hurault
         de L'Hpital (Paris, 1585, in fol.)]

         [Note 174: C'est le nom que prend Damis, dans _la
         Mtromanie_, de Piron (acte I, scne VIII):

         MONDOR

           Votre nom maintenant, c'est donc?

         DAMIS

                            De l'Empyre;
            Et j'en oserais bien garantir la dure.]

Nonobstant ces exemples et mille autres, le talent littraire, bien
videmment le premier de tous parce qu'il n'exclut aucune autre facult,
sera toujours dans ce pays un obstacle au succs politique:  quoi bon
en effet une haute intelligence? cela ne sert  quoi que ce soit. Les
sots de France, espce particulire et toute nationale, n'accordent rien
aux Grotius, aux Frdric, aux Bacon, aux Thomas Morus, aux Spencer, aux
Falkland, aux Clarendon, aux Bolingbroke, aux Burke et aux Canning de
France.

Jamais notre vanit ne reconnatra  un homme, mme de gnie, des
aptitudes, et la facult de faire aussi bien qu'un esprit commun des
choses communes. Si vous dpassez d'une ligne les conceptions vulgaires,
mille imbciles s'crient: Vous vous perdez dans les nues, ravis
qu'ils se sentent d'habiter en bas, o ils s'enttent  penser. Ces
pauvres envieux, en raison de leur secrte misre, se rebiffent contre
le mrite; ils renvoient avec compassion Virgile, Racine, Lamartine 
leurs vers. Mais, superbes sires,  quoi faut-il vous renvoyer? 
l'oubli: il vous attend  vingt pas de votre logis, tandis que vingt
vers de ces potes les porteront  la dernire postrit.

La premire invasion des Franais,  Rome, sous le Directoire, fut
infme et spoliatrice; la seconde, sous l'Empire, fut inique: mais, une
fois accomplie, l'ordre rgna.

La Rpublique demanda  Rome, pour un armistice, vingt-deux millions,
l'occupation de la citadelle d'Ancne, cent tableaux et statues, cent
manuscrits au choix des commissaires franais. On voulait surtout avoir
le buste de _Brutus_ et celui de _Marc-Aurle_: tant de gens en France
s'appelaient alors _Brutus_! il tait tout simple qu'ils dsirassent
possder la pieuse image de leur pre putatif; mais Marc-Aurle, de qui
tait-il parent? Attila, pour s'loigner de Rome, ne demanda qu'un
certain nombre de livres de poivre et de soie: de notre temps, elle
s'est un moment rachete avec des tableaux. De grands artistes, souvent
ngligs et malheureux, ont laiss leurs chefs-d'oeuvre pour servir de
ranon aux ingrates cits qui les avaient mconnus.

Les Franais de l'Empire eurent  rparer les ravages qu'avaient faits 
Rome les Franais de la Rpublique; ils devaient aussi une expiation 
ce sac de Rome accompli par une arme que conduisait un prince
franais[175]: c'tait  Bonaparte qu'il convenait de mettre de l'ordre
dans des ruines qu'un autre Bonaparte avait vu crotre et dont il a
dcrit la bouleversement[176]. Le plan que suivit l'administration
franaise pour le dblaiement du Forum fut celui que Raphal avait
propos  Lon X: elle fit sortir de terre les trois colonnes du temple
de Jupiter tonnant; elle mit  nu le portique du temple de la Concorde;
elle dcouvrit le pav de la voie sacre; elle fit disparatre les
constructions nouvelles dont le temple de la Paix tait encombr; elle
enleva les terres qui recouvraient l'emmarchement du Colise, vida
l'intrieur de l'arne, et fit reparatre sept ou huit salles des bains
de Titus.

         [Note 175: Le conntable de Bourbon, en 1527.]

         [Note 176: Jacques Buonaparte--le premier Bonaparte dont il
         soit fait mention dans l'histoire--a laiss un rcit du _sac
         de Rome en 1527_, dont il avait t tmoin oculaire. Ce
         document a t traduit en franais par Napolon-Louis
         Bonaparte, frre an de Napolon III.]

Ailleurs, le Forum de Trajan fut explor; on rpara le Panthon, les
Thermes de Diocltien, le temple de la Pudicit patricienne. Des fonds
furent assigns pour entretenir, hors de Rome, les murs de Falries et
le tombeau de Cecilia Metella.

Les travaux d'entretien pour les difices modernes furent galement
suivis: Saint-Paul-hors-des-Murs, qui n'existe plus, vit restaurer sa
toiture; Sainte-Agns, San-Martino-ai-Monti, furent dfendus contre le
temps. On refit une partie des combles et des pavs de Saint-Pierre; des
paratonnerres mirent  l'abri de la foudre le dme de Michel-Ange. On
marqua l'emplacement de deux cimetires  l'est et  l'ouest de la
ville, et celui de l'est, prs du couvent de Saint-Laurent, fut termin.

Le Quirinal revtit son indigence extrieure du luxe des porphyres et
des marbres romains: dsign pour le palais imprial, Bonaparte, avant
de l'habiter, voulut y faire disparatre les traces de l'enlvement du
pontife, captif  Fontainebleau. On se proposait d'abattre la partie de
la ville situe entre le Capitole et Monte-Cavallo, afin que le
triomphateur montt par une immense avenue  sa demeure csarienne: les
vnements firent vanouir ces songes gigantesques en dtruisant
d'normes ralits.

Dans les projets arrts tait celui de construire une suite de quais
depuis _Ripetta_ jusqu' _Ripa grande_: ces quais auraient t plants;
les quatre flots de maisons entre le chteau Saint-Ange et la place
Rusticucci taient achets en partie et auraient t dmolis. Une large
alle et t ainsi ouverte sur la place Saint-Pierre, qu'on et aperue
du pied du chteau Saint-Ange.

Les Franais font partout des promenades: j'ai vu au Caire un grand
carr qu'ils avaient plant de palmiers et environn de cafs, lesquels
portaient des noms emprunts aux cafs de Paris:  Rome, mes
compatriotes ont cr le Pincio; on y monte par une rampe. En descendant
cette rampe, je vis, l'autre jour, passer une voiture dans laquelle
tait une femme encore de quelque jeunesse:  ses cheveux blonds, au
galbe mal bauch de sa taille,  l'inlgance de sa beaut, je l'ai
prise pour une grasse et blanche trangre de la Westphalie; c'tait
madame Guiccioli: rien ne s'arrangeait moins avec le souvenir de lord
Byron. Qu'importe? la fille de Ravenne (dont au reste le pote tait las
lorsqu'il prit le parti de mourir) n'en ira pas moins, conduite par la
Muse, se placer dans l'lyse en augmentant les divinits de la tombe.

La partie occidentale de la place du Peuple devait tre plante dans
l'espace qu'occupent des chantiers et des magasins; on et aperu, de
l'extrmit du cours, le Capitole, le Vatican et Saint-Pierre au del
des quais du Tibre, c'est--dire Rome antique et Rome moderne.

Enfin, un bois, cration des Franais, s'lve aujourd'hui  l'orient du
Colise; on n'y rencontre jamais personne: quoiqu'il ait grandi, il a
l'air d'une broussaille croissant au pied d'une haute ruine.

Pline le jeune crivait  Maxime:

On vous envoie dans la Grce, o la politesse, les lettres,
l'agriculture mme, ont pris naissance. Respectez les dieux leurs
fondateurs, la prsence de ces dieux; respectez l'ancienne gloire de
cette nation, et la vieillesse, sacre dans les villes comme elle est
vnrable dans les hommes; faites honneur  leurs antiquits,  leurs
exploits fameux,  leurs fables mme. N'entreprenez rien sur la dignit,
sur la libert, ni mme sur la vanit de personne. Ayez continuellement
devant les yeux que nous avons puis notre droit dans ce pays; que nous
n'avons pas impos des lois  ce peuple aprs l'avoir vaincu, mais qu'il
nous a donn les siennes aprs l'en avoir pri. C'est  Athnes, c'est 
Lacdmone que vous devez commander; il y aurait de l'inhumanit, de la
cruaut, de la barbarie,  leur ter l'ombre et le nom de libert qui
leur restent.

Lorsque Pline crivait ces nobles et touchantes paroles  Maxime,
savait-il qu'il rdigeait des instructions pour des peuples alors
barbares, qui viendraient un jour dominer sur les ruines de Rome?

       *       *       *       *       *

Je vais bientt quitter Rome, et j'espre y revenir. Je l'aime de
nouveau passionnment, cette Rome si triste et si belle: j'aurai un
panorama au Capitole, o le ministre de Prusse me cdera le petit palais
Caffarelli[177];  Saint-Onuphre je me suis mnag une autre retraite.
En attendant mon dpart et mon retour, je ne cesse d'errer dans la
campagne; il n'y a pas de petit chemin, entre deux haies que je ne
connaisse mieux que les sentiers de Combourg. Du haut du mont Marius et
des collines environnantes, je dcouvre l'horizon de la mer vers Ostie;
je me repose sous les lgers et croulants portiques de la villa Madama.
Dans ces architectures changes en fermes je ne trouve souvent qu'une
jeune fille sauvage, effarouche et grimpante comme ses chvres. Quand
je sors par la _Porta Pia_, je vais au pont _Lamentano_ sur le Teverone;
j'admire, en passant  Sainte-Agns, une tte de Christ par Michel-Ange,
qui garde le couvent presque abandonn. Les chefs-d'oeuvre des grands
matres ainsi sems dans le dsert remplissent l'me d'une mlancolie
profonde. Je me dsole qu'on ait runi les tableaux de Rome dans un
muse; j'aurais bien plus de plaisir par les pentes du Janicule, sous la
chute de l'_Aqua Paola_, au travers de la rue solitaire _delle Fornaci_,
 chercher _la Transfiguration_ dans le monastre des Rcollets de
Saint-Pierre _in Montorio_. Lorsqu'on regarde la place qu'occupait, sur
le matre-autel de l'glise, l'ornement des funrailles de Raphal, on a
le coeur saisi et attrist.

         [Note 177: Le 29 avril 1829, Chateaubriand crivait, de Rome,
          M. de Marcellus:

         Vous m'avez vu regretter Londres au moment de partir pour
         Vrone. Aujourd'hui,  la veille de partir pour la France, je
         regrette Rome. J'ai le cong que j'avais demand, et me sens
         peu dispos  m'en servir. Si Mme de Chateaubriand veut aller
          Paris toute seule, je pourrais bien passer ici mon t. Je
         traite pour cela avec M. Bunsen, le ministre de Prusse, la
         cession de son logement au Capitole. Qu'irais-je voir chez
         nous? Le tumulte des antichambres, peut-tre des rues; des
         luttes de vanit. Aprs mon conclave et son tapage, j'ai
         repris got aux ruines et  la solitude.

                                             CHATEAUBRIAND.]

Au del du pont _Lamentano_, des pturages jaunis s'tendent  gauche
jusqu'au Tibre; la rivire qui baignait les jardins d'Horace y coule
inconnue. En suivant la grande route, vous trouvez le pav de l'ancienne
voie Tiburtine. J'y ai vu cette anne arriver la premire hirondelle.

J'herborise au tombeau de Cecilia Metella: le rsda ond et
l'anmone apennine font un doux effet sur la blancheur de la ruine
et du sol. Par la route d'Ostie, je me rends  Saint-Paul,
dernirement la proie d'un incendie; je me repose sur quelque
porphyre calcin, et je regarde les ouvriers qui rebtissent en
silence une nouvelle glise; on m'en avait montr quelque colonne
dj bauche  la descente du Simplon: toute l'histoire du
christianisme dans l'Occident commence  _Saint-Paul-hors-des-Murs_.

En France, lorsque nous levons quelque bicoque, nous faisons un tapage
effroyable; force machines, multitude d'hommes et de cris; en Italie, on
entreprend des choses immenses presque sans se remuer. Le pape fait dans
ce moment mme refaire la partie tombe du Colise; une demi-douzaine de
goujats sans chafaudage redressent le colosse sur les paules duquel
mourut une nation change en ouvriers esclaves. Prs de Vrone, je me
suis souvent arrt pour regarder un cur qui construisait seul un
norme clocher; sous lui le fermier de la cure tait le maon.

J'achve souvent le tour des murs de Rome  pied; en parcourant ce
chemin de ronde, je lis l'histoire de la reine de l'univers paen et
chrtien crite dans les constructions, les architectures et les ges
divers de ces murs.

Je vais encore  la dcouverte de quelque villa dlabre en dedans des
murs de Rome. Je visite Sainte-Marie-Majeure, Saint-Jean-de-Latran avec
son oblisque, Sainte-Croix-de-Jrusalem avec ses fleurs; j'y entends
chanter; je prie: j'aime  prier  genoux; mon coeur est ainsi plus prs
de la poussire et du repos sans fin: je me rapproche de la tombe.

Mes fouilles ne sont qu'une varit des mmes plaisirs. Du plateau de
quelque colline on aperoit le dme de Saint-Pierre. Que paye-t-on au
propritaire du lieu o sont enfouis des trsors? La valeur de l'herbe
dtruite par la fouille. Peut-tre rendrai-je mon argile  la terre en
change de la statue qu'elle me donnera: nous ne ferons que troquer une
image de l'homme contre une image de l'homme.

On n'a point vu Rome quand on n'a point parcouru les rues de ses
faubourgs mles d'espaces vides, de jardins pleins de ruines, d'enclos
plants d'arbres et de vignes, de clotres o s'lvent des palmiers et
des cyprs, les uns ressemblant  des femmes de l'Orient, les autres 
des religieuses en deuil. On voit sortir de ces dbris de grandes
Romaines, pauvres et belles, qui vont acheter des fruits ou puiser de
l'eau aux cascades verses par les aqueducs des empereurs et des papes.
Pour apercevoir les moeurs dans leur navet, je fais semblant de
chercher un appartement  louer; je frappe  la porte d'une maison
retire; on me rpond: _Favorisca._ J'entre: je trouve, dans des
chambres nues, ou un ouvrier exerant son mtier, ou une _zitella_
fire, tricotant ses laines, un chat sur ses genoux, et me regardant
errer  l'aventure sans se lever.

Quand le temps est mauvais, je me retire dans Saint-Pierre ou bien je
m'gare dans les muses de ce Vatican aux onze mille chambres et aux
dix-huit mille fentres (Juste-Lipse). Quelles solitudes de
chefs-d'oeuvre! On y arrive par une galerie dans les murs de laquelle
sont incrustes des pitaphes et d'anciennes inscriptions: la mort
semble ne  Rome.

Il y a dans cette ville plus de tombeaux que de morts. Je m'imagine que
les dcds, quand ils se sentent trop chauffs dans leur couche de
marbre, se glissent dans une autre reste vide, comme on transporte un
malade d'un lit dans un autre lit. On croirait entendre les squelettes
passer durant la nuit de cercueil en cercueil.

La premire fois que j'ai vu Rome, c'tait  la fin de juin: la saison
des chaleurs augmente le dlaisser de la cit; l'tranger fuit, les
habitants du pays se renferment chez eux; on ne rencontre pendant le
jour personne dans les rues. Le soleil darde ses rayons sur le Colise,
o pendent des herbes immobiles, o rien ne remue que les lzards. La
terre est nue; le ciel sans nuages parat encore plus dsert que la
terre. Mais bientt la nuit fait sortir les habitants de leurs palais et
les toiles du firmament; la terre et le ciel se repeuplent; Rome
ressuscite; cette vie recommence en silence dans les tnbres, autour
des tombeaux, a l'air de la vie et de la promenade des ombres qui
redescendent  l'rbe aux approches du jour.

Hier j'ai vagu au clair de lune dans la campagne entre la porte
Anglique et le mont Marius. On entendait un rossignol dans un troit
vallon balustr de cannes. Je n'ai retrouv que l cette tristesse
mlodieuse dont parlent les potes anciens,  propos de l'oiseau du
printemps. Le long sifflement que chacun connat, et qui prcde les
brillantes batteries du musicien ail, n'tait pas perant comme celui
de nos rossignols; il avait quelque chose de voil comme le sifflement
du bouvreuil de nos bois. Toutes ses notes taient baisses d'un
demi-ton; sa romance  refrain tait transpose du majeur au mineur; il
chantait  demi-voix; il avait l'air de vouloir charmer le sommeil des
morts et non de les rveiller. Dans ces parcours incultes, la Lydie
d'Horace, la Dlie de Tibulle, la Corinne d'Ovide, avaient pass; il n'y
restait que la Philomle de Virgile. Cet hymne d'amour tait puissant
dans ce lieu et  cette heure; il donnait je ne sais quelle passion
d'une seconde vie: selon Socrate, l'amour est le dsir de renatre par
l'entremise de la beaut; c'tait ce dsir que faisait sentir  un jeune
homme une jeune fille grecque en lui disant: S'il ne me restait que le
fil de mon collier de perles, je le partagerais avec toi.

Si j'ai le bonheur de finir mes jours ici, je me suis arrang pour avoir
 Saint-Onuphre un rduit joignant la chambre o le Tasse expira. Aux
moments perdus de mon ambassade,  la fentre de ma cellule, je
continuerai mes _Mmoires_. Dans un des plus beaux sites de la terre,
parmi les orangers et les chnes verts, Rome entire sous mes yeux,
chaque matin, en me mettant  l'ouvrage, entre le lit de mort et la
tombe du pote, j'invoquerai le gnie de la gloire et du malheur.

Dans les premiers jours de mon arrive  Rome, lorsque j'errais ainsi 
l'aventure, je rencontrai entre les bains de Titus et le Colise une
pension de jeunes garons. Un matre  chapeau rabattu,  robe tranante
et dchire, ressemblant  un pauvre frre de la Doctrine chrtienne,
les conduisait. Passant prs de lui, je le regarde, je lui trouve un
faux air de mon neveu Christian de Chateaubriand, mais je n'osais en
croire mes yeux. Il me regarde  son tour, et, sans montrer aucune
surprise, il me dit: Mon oncle! Je me prcipite tout mu et je le
serre dans mes bras. D'un geste de la main il arrte derrire lui son
troupeau obissant et silencieux. Christian tait  la fois ple et
noirci, min par la fivre et brl par le soleil. Il m'apprit qu'il
tait charg de la prfecture des tudes au collge des Jsuites, alors
en vacances  Tivoli. Il avait presque oubli sa langue, il s'nonait
difficilement en franais, ne parlant et n'enseignant qu'en italien. Je
contemplais, les yeux pleins de larmes, ce fils de mon frre devenu
tranger, vtu d'une souquenille noire, poudreuse, matre d'cole 
Rome, et couvrant d'un feutre de cnobite son noble front qui portait si
bien le casque[178].

         [Note 178: Voir, au tome I, l'Appendice n III sur _Christian
         de Chateaubriand_.]

J'avais vu natre Christian; quelques jours avant mon migration,
j'assistai  son baptme. Son pre, son grand-pre le prsident de
Rosambo, et son bisaeul M. de Malesherbes, taient prsents. Celui-ci
le tint sur les fonts et lui donna son nom, _Christian_. L'glise
Saint-Laurent tait dserte et dj  demi dvaste. La nourrice et moi
nous reprmes l'enfant des mains du cur.

  Io piangendo ti presi, e in breve cesta
  Fuor ti portai.        (TASSO.)

Le nouveau-n fut report  sa mre, plac sur son lit, o cette mre et
sa grand'mre, madame de Rosambo, le reurent avec des pleurs de joie.
Deux ans aprs, le pre, le grand-pre, le bisaeul, la mre et la
grand'mre avaient pri sur l'chafaud, et moi, tmoin du baptme,
j'errais exil. Tels taient les souvenirs que l'apparition subite de
mon neveu fit revivre dans ma mmoire au milieu des ruines de Rome.
Christian a dj pass orphelin la moiti de sa vie; il a vou l'autre
moiti aux autels: foyers toujours ouverts du pre commun des hommes.

Christian avait pour Louis, son digne frre, une amiti ardente et
jalouse: lorsque Louis se fut mari, Christian partit pour l'Italie; il
y connut le duc de Rohan-Chabot, et il y rencontra madame Rcamier:
comme son oncle, il est revenu habiter Rome, lui dans un clotre, moi
dans un palais. Il entra en religion pour rendre  son frre une fortune
qu'il ne croyait pas possder lgitimement par les nouvelles lois: ainsi
Malhesherbes est maintenant, avec Combourg,  Louis.

Aprs notre rencontre inattendue au pied du Colise, Christian,
accompagn d'un frre jsuite, me vint voir  l'ambassade: il avait le
maintien triste et l'air srieux; jadis il riait toujours. Je lui
demandai s'il tait heureux; il me rpondit: J'ai souffert longtemps;
maintenant mon sacrifice est fait et je me trouve bien.

Christian a hrit du caractre de fer de son aeul paternel, M. de
Chateaubriand mon pre, et des vertus morales de son bisaeul maternel,
M. de Malesherbes. Ses sentiments sont renferms, bien qu'il les montre,
sans gard aux prjugs de la foule, quand il s'agit de ses devoirs:
dragon dans la garde, en descendant de cheval il allait  la sainte
Table; on ne s'en moquait point, car sa bravoure et sa bienfaisance
taient l'admiration de ses camarades. On a dcouvert, depuis qu'il a
renonc au service, qu'il secourait secrtement un nombre considrable
d'officiers et de soldats; il a encore des pensionnaires dans les
greniers de Paris, et Louis acquitte les dettes fraternelles. Un jour,
en France, je m'enqurais de Christian s'il se marierait: Si je me
mariais, rpondit-il, j'pouserais une de mes petites parentes, la plus
pauvre.

Christian passe les nuits  prier; il se livre  des austrits dont ses
suprieurs sont effrays: une plaie qui s'tait forme  l'une de ses
jambes lui tait venue de sa persvrance  se tenir  genoux des heures
entires; jamais l'innocence ne s'est livre  tant de repentir.

Christian n'est point un homme de ce sicle: il me rappelle ces ducs et
ces comtes de la cour de Charlemagne, qui, aprs avoir combattu contre
les Sarrasins, fondaient des couvents sur les sites dserts de Gellone
ou de Madavalle, et s'y faisaient moines. Je le regarde comme un saint:
je l'invoquerais volontiers. Je suis persuad que ses bonnes oeuvres,
unies  celles de ma mre et de ma soeur Julie, m'obtiendraient grce
auprs du souverain Juge. J'ai aussi du penchant au clotre; mais, mon
heure tant venue, c'est  la Portioncule, sous la protection de mon
patron, appel _Franois_ parce qu'il parlait franais, que j'irais
demander une solitude.

Je veux traner seul mes sandales; je ne souffrirais pour rien au monde
qu'il y et deux ttes dans mon froc.

Jeune encore, dit le Dante, le soleil d'Assise pousa une femme  qui,
comme  la mort, personne n'ouvre la porte du plaisir: cette femme,
veuve de son premier mari depuis plus de onze cents ans, avait langui
obscure et mprise: en vain elle tait monte avec le Christ sur la
Croix. Quels sont les amants que te dsignent ici mes paroles
mystrieuses? FRANOIS et la PAUVRET: _Francesco e Povert._
(_Paradiso_, cant. xi.)


 MADAME RCAMIER.

                                                  Rome, 16 mai 1829.

Cette lettre partira de Rome quelques heures aprs moi, et arrivera
quelques heures avant moi  Paris. Elle va clore cette correspondance
qui n'a pas manqu un seul courrier, et qui doit former un volume entre
vos mains. J'prouve un mlange de joie et de tristesse que je ne puis
vous dire; pendant trois ou quatre mois, je me suis assez dplu  Rome;
maintenant j'ai repris  ces nobles ruines,  cette solitude si
profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intrt et de souvenir.
Peut-tre aussi le succs inespr que j'ai obtenu ici m'a attach: je
suis arriv au milieu de toutes les prventions suscites contre moi, et
j'ai tout vaincu; on parat me regretter. Que vais-je retrouver en
France? du bruit au lieu de silence, de l'agitation au lieu de repos, de
la draison, des ambitions, des combats de place et de vanit. Le
systme politique que j'ai adopt est tel que personne n'en voudrait
peut-tre, et que d'ailleurs on ne me mettrait pas  mme de l'excuter.
Je me chargerais encore de donner une grande gloire  la France, comme
j'ai contribu  lui obtenir une grande libert; mais me ferait-on table
rase? me dirait-on: Soyez le matre, disposez de tout au pril de votre
tte? Non; on est si loin de me dire une pareille chose, que l'on
prendrait tout le monde avant moi, et que l'on ne m'admettrait qu'aprs
avoir essuy les refus de toutes les mdiocrits de la France, et qu'on
croirait me faire une grande grce en me relguant dans un coin obscur.
Je vais vous chercher; ambassadeur ou non, c'est  Rome que je voudrais
mourir. En change d'une petite vie, j'aurais du moins une grande
spulture jusqu'au jour o j'irai remplir mon cnotaphe dans le sable
qui m'a vu natre. Adieu; j'ai dj fait plusieurs lieues vers vous.

       *       *       *       *       *

J'eus un grand plaisir  revoir mes amis[179]: je ne rvais qu'au
bonheur de les emmener avec moi et de finir mes jours  Rome. J'crivis
pour mieux m'assurer encore du petit palais Caffarelli que je projetais
de louer sur le Capitole, et de la cellule que je postulais 
Saint-Onuphre. J'achetai des chevaux anglais et je les fis partir pour
les prairies d'vandre. Je disais dj adieu dans ma pense  ma patrie
avec une joie qui mritait d'tre punie. Lorsqu'on a voyag dans sa
jeunesse et qu'on a pass beaucoup d'annes hors de son pays, on s'est
accoutum  placer partout sa mort: en traversant les mers de la Grce,
il me semblait que tous ces monuments que j'apercevais sur les
promontoires taient des htelleries o mon lit tait prpar.

         [Note 179: Chateaubriand rentra  Paris le 28 mai 1829.--Les
         pages qui vont suivre, jusqu' la fin du Livre XIII, ont t
         crites  Paris, rue d'Enfer, en aot et septembre 1830.]

J'allai faire ma cour au roi  Saint-Cloud: il me demanda quand je
retournais  Rome. Il tait persuad que j'avais un bon coeur et une
mauvaise tte. Le fait est que j'tais prcisment l'inverse de ce que
Charles X pensait de moi: j'avais trs froide et trs bonne tte, et le
coeur cahin-caha pour les trois quarts et demi du genre humain.

Je trouvai le roi dans une fort mauvaise disposition  l'gard de son
ministre: il le faisait attaquer par certains journaux royalistes, ou
plutt, lorsque les rdacteurs de ces feuilles allaient lui demander
s'il ne les trouvait pas trop hostiles, il s'criait: Non, non,
continuez. Quand M. de Martignac avait parl: Eh bien, disait Charles
X, avez-vous entendu la Pasta? Les opinions librales de M. Hyde de
Neuville lui taient antipathiques; il trouvait plus de complaisance
dans M. Portalis le fdr, qui portait sa cupidit sur son visage:
c'est  M. Portalis que la France doit ses malheurs. Quand je le vis 
Passy, je m'aperus de ce que j'avais en partie devin: le garde des
sceaux, en faisant semblant de tenir _par intrim_ le ministre des
affaires trangres, mourait d'envie de le conserver, bien qu'il se fut
pourvu,  tout vnement, de la place de prsident de la Cour de
cassation. Le roi, quand il s'tait agi de disposer des affaires
trangres, avait prononc: Je ne dis pas que Chateaubriand ne sera pas
mon ministre; mais pas  prsent. Le prince de Laval avait refus; M.
de La Ferronnays ne se pouvait plus livrer  un travail suivi. Dans
l'espoir que, de guerre lasse, le portefeuille lui resterait, M.
Portalis ne faisait rien pour dterminer le roi.

Plein de mes dlices futures de Rome, je m'y laissai aller sans trop
sonder l'avenir; il me convenait assez que M. Portalis gardt
l'_intrim_  l'abri duquel ma position politique restait la mme. Il ne
me vint pas un seul instant dans l'ide que M. de Polignac pourrait tre
investi du pouvoir: son esprit born, fixe et ardent, son nom fatal et
impopulaire, son enttement, ses opinions religieuses exaltes jusqu'au
fanatisme, me paraissaient des causes d'une ternelle exclusion. Il
avait, il est vrai, souffert pour le roi; mais il en tait largement
rcompens par l'amiti de son matre et par la haute ambassade de
Londres que je lui avais donne sous mon ministre, malgr l'opposition
de M. de Villle.

De tous les ministres en place que je trouvai  Paris, except
l'excellent M. Hyde de Neuville, pas un ne me plaisait: je sentais en
eux une capacit implacable qui me laissait de l'inquitude sur la dure
de leur empire. M. de Martignac, d'un talent de parole agrable, avait
une voix douce et puise comme celle d'un homme  qui les femmes ont
donn quelque chose de leur sduction et de leur faiblesse! Pythagore se
souvenait d'avoir t une courtisane charmante nomme Alce[180].
L'ancien secrtaire d'ambassade de l'abb Siys avait aussi une
suffisance contenue, un esprit calme un peu jaloux. Je l'avais, en 1823,
envoy en Espagne dans une position leve et indpendante[181], mais il
aurait voulu tre ambassadeur. Il tait choqu de n'avoir pas reu un
emploi qu'il croyait d  son mrite.

         [Note 180: Cormenin, dans son _Livre des Orateurs_ (t. II, p.
         59) trace ainsi le portrait de Martignac: Il captivait
         plutt qu'il ne matrisait l'attention. Avec quel art il
         mnageait la susceptibilit vaniteuse de nos chambres
         franaises! avec quelle ingnieuse flexibilit il pntrait
         dans tous les dtours d'une question! quelle fluidit de
         diction! quel charme! quelle convenance! quel -propos!
         L'exposition des faits avait dans sa bouche une nettet
         admirable, et il analysait les moyens de ses adversaires avec
         une fidlit et un bonheur d'expression qui faisaient natre
         sur leurs lvres le sourire de l'amour-propre satisfait.
         Pendant que son regard anim parcourait l'assemble, _il
         modulait sur tous les tons sa voix de sirne, et son
         loquence avait la douceur et l'harmonie d'une lyre_. Si, _
         tant de sductions_, si,  la puissance gracieuse de sa
         parole, il et joint les formes vives de l'apostrophe et la
         prcision rigoureuse des dductions logiques, c'et t le
         premier de nos orateurs, c'et t la perfection mme.--Un
         des membres les plus ardent de l'extrme gauche, M. Dupont
         de l'Eure cdant un jour  son admiration sympathique pour
         l'loquence de M. de Martignac, lui avait cri de sa place:
         Tais-toi, Sirne. Ce mot rsumait l'impression que
         ressentait la Chambre toutes les fois que le ministre de
         l'Intrieur prenait la parole.]

         [Note 181: Avant l'entre en campagne et le dpart du duc
         d'Angoulme, il avait fallu rdiger les instructions qu'il
         devait suivre et lui former un conseil politique. M. de
         Martignac avait t choisi pour tre le chef de ce conseil et
         avait reu,  cette occasion, le titre de commissaire civil
         prs l'arme d'Espagne.]

Mon got ou mes dplaisances importaient peu. La Chambre commit une
faute en renversant un ministre qu'elle aurait d conserver  tout
prix[182]. Ce ministre modr servait de garde-fou  des abmes; il
tait ais de le jeter bas, car il ne tenait  rien et le roi lui tait
ennemi; raison de plus pour ne faire aucune chicane  ces hommes, pour
leur donner une majorit  l'aide de laquelle ils se fussent maintenus
et auraient fait place un jour, sans accident,  un ministre fort. En
France, on ne sait rien attendre; on a horreur de tout ce qui a
l'apparence du pouvoir, jusqu' ce qu'on le possde. Au surplus, M. de
Martignac a dmenti noblement ses faiblesses en dpensant avec courage
le reste de sa vie dans la dfense de M. de Polignac[183]. Les pieds me
brlaient  Paris; je ne pouvais m'habituer au ciel gris et triste de la
France, ma _patrie_; qu'aurais-je donc pens du ciel de la Bretagne, ma
_matrie_, pour parler grec? Mais l, du moins, il y a des vents de mer
ou des calmes: _Tumidis albens fluctibus_[184], ou _venti
posuere_[185]. Mes ordres taient donns pour excuter dans mon jardin
et dans ma maison, rue d'Enfer, les changements et les accroissements
ncessaires, afin qu' ma mort le legs que je voulais faire de cette
maison  l'Infirmerie de madame de Chateaubriand ft plus profitable. Je
destinais cette proprit  la retraite de quelques artistes et de
quelques gens de lettres malades. Je regardais le soleil ple, et je lui
disais: Je vais bientt te retrouver avec un meilleur visage, et nous
ne nous quitterons plus.

         [Note 182: Le 9 fvrier 1829, M. de Martignac prsenta deux
         projets de loi destins  rorganiser l'administration
         municipale et dpartementale. La loi dpartementale fut
         discute la premire. Dans la sance du 8 avril, malgr les
         efforts de Martignac, d'Hyde de Neuville, de Vatimesnil et de
         Cuvier, la Chambre des dputs adopta un amendement qui
         supprimait les conseils d'arrondissement. Une ordonnance
         royale, en date du mme jour, retira les deux projets. Le
         ministre Martignac avait vcu. Il tint cependant a faire
         voter le budget et  rester  son poste jusqu' la fin de la
         session, qui fut close le 30 juillet. Le 8 aot, il faisait
         place au ministre Polignac.]

         [Note 183: La dfense spontane, gnreuse, dsintresse de
         M. de Polignac, son antagoniste et son successeur, honore
         beaucoup le caractre inoffensif et noble de M. de Martignac.
         Les mditations de son plaidoyer et les motions si
         dramatiques de ce procs, achevrent de ruiner sa sant
         chancelante. (Cormenin, _Livre des Orateurs_, T. II, p.
         59.)]

         [Note 184:
            _Quum mare sub noctem tumidis albescare coepit
             Fluctibus_, (Ovide, _Mtamorphoses_, livre XI.)]

         [Note 185:
            _Quum venti posuere, omnisque repende resedit
             flatus...._ (_nide_, livre VII, v. 27.)]

Ayant pris cong du roi et esprant le dbarrasser pour toujours de moi,
je montai en calche. J'allais d'abord aux Pyrnes prendre les eaux de
Cauterets; l, traversant le Languedoc et la Provence, je devais me
rendre  Nice, o je rejoindrais madame de Chateaubriand. Nous passions
ensemble la corniche, nous arrivions  la ville ternelle que nous
traversions sans nous arrter, et, aprs deux mois de sjour  Naples,
au berceau du Tasse, nous revenions  sa tombe  Rome. Ce moment est le
seul de ma vie o j'aie t compltement heureux, o je ne dsirais plus
rien, o mon existence tait remplie, o je n'apercevais jusqu' ma
dernire heure qu'une suite de jours de repos. Je touchais au port; j'y
entrais  pleines voiles comme Palinure: _inopina quies_[186].

         [Note 186:
            _Vix primos inopina quies laxaverat artus._
                        (_nide_, livre V, t. 857.)]

Tout mon voyage jusqu'aux Pyrnes fut une suite de rves: je m'arrtais
quand je voulais; je suivais sur ma route les chroniques du moyen ge
que je retrouvais partout; dans le Berry, je voyais ces petites routes
bocagres que l'auteur de _Valentine_ nomme des tranes[187], et qui me
rappelaient ma Bretagne. Richard Coeur-de-Lion avait t tu  Chalus,
au pied de cette tour: _Enfant musulman, paix l! voici le roi
Richard!_  Limoges, j'tai mon chapeau par respect pour Molire; 
Prigueux, les perdrix dans leurs tombeaux de faence ne chantaient plus
de diffrentes voix comme au temps d'Aristote. Je rencontrai l mon
vieil ami Clausel de Coussergues; il portait avec lui quelques-unes des
pages de ma vie.  Bergerac, j'aurais pu regarder le nez de Cyrano sans
tre oblig de me battre contre ce cadet aux gardes: je le laissai dans
sa poussire avec _ces dieux que l'homme a faits et qui n'ont pas fait
l'homme_.

         [Note 187: George Sand n'a peut-tre pas de plus belles pages
         descriptives que sa peinture des chemins creux et ombrags du
         Berry, dans _Valentine_. Ce roman, le second de George Sand,
         publi en 1832, deux mois  peine aprs _Indiana_, est rest
         l'un de ses chefs-d'oeuvre.]

 Auch, j'admirai les stalles sculptes sur des cartons venus de Rome 
la belle poque des arts. D'Ossat, mon devancier  la cour du
saint-pre, tait n prs d'Auch[188]. Le soleil ressemblait dj 
celui de l'Italie.  Tarbes, j'aurais voulu hberger  l'htel de
l'_toile_, o Froissart descendit avec messire Espaing de Lyon,
vaillant homme et sage et beau chevalier, et o il trouva de bon
foin, de bonnes avoines et de belles rivires.

         [Note 188: Le cardinal d'Ossat, ambassadeur d'Henri III et
         d'Henri IV  Rome, tait n  la Roque-en-Magnoac, dans le
         diocse d'Auch, le 23 aot 1536. Il mourut le 13 mars 1604.
         C'est lui qui obtint du Saint Sige l'absolution d'Henri IV
         et fit accepter l'dit de Nantes.]

Au lever des Pyrnes sur l'horizon, le coeur me battait: du fond de
vingt-trois annes sortirent des souvenirs embellis dans les lointains
du temps: je revenais de la Palestine et de l'Espagne, lorsque, de
l'autre ct de leur chane, je dcouvris le sommet de ces mmes
montagnes. Je suis de l'avis de madame de Motteville; je pense que c'est
dans un de ces chteaux des Pyrnes qu'habitait Urgande la Dconnue. Le
pass ressemble  un muse d'antiques; on y visite les heures coules;
chacun peut y reconnatre les siennes. Un jour, me promenant dans une
glise dserte, j'entendis des pas se tranant sur les dalles, comme
ceux d'un vieillard qui cherchait sa tombe. Je regardai et n'aperus
personne; c'tait moi qui m'tais rvl  moi.

Plus j'tais heureux  Cauterets, plus la mlancolie de ce qui tait
fini me plaisait. La valle troite et resserre est anime d'un gave;
au del de la ville et des fontaines minrales, elle se divise en deux
dfils, dont l'un, clbre par ses sites, aboutit au pont d'Espagne et
aux glaciers. Je me trouvai bien des bains; j'achevais seul de longues
courses, en me croyant dans les escarpements de la Sabine. Je faisais
tous mes efforts pour tre triste et je ne le pouvais. Je composai
quelques strophes sur les Pyrnes; je disais:

[Illustration: 30 Juillet 1830.]

  J'avais vu fuir les mers de Solyme et d'Athnes,
  D'Ascalon et du Nil les mouvantes arnes,
  Carthage abandonne et son port blanchissant:
  Le vent lger du soir arrondissait ma voile,
            Et de Vnus l'toile
  Mlait sa perle humide  l'or pur du couchant.

  Assis au pied du mt de mon vaisseau rapide,
  Mes yeux cherchaient de loin ces colonnes d'Alcide
  O choquent leurs tridents deux Neptune irrits.
  De l'antique Hesprie abordant le rivage,
            Du noble Abencerage
  Le mystre m'ouvrit les palais enchants.

  Comme une jeune abeille aux roses engage,
  Ma Muse revenait de son butin charge,
  Et cueilli sur la fleur des plus beaux souvenirs:
  Dans les monts que Roland brisa par sa vaillance,
            Je contais  sa lance
  L'orgueil de mes dangers, tents pour des plaisirs.

  De l'ge dlaiss quand survient la disgrce,
  Fuyons, fuyons les bords qui, gardant notre trace,
  Nous font dire du temps en mesurant le cours:
  Alors j'avais un frre, une mre, une amie;
            Flicit ravie!
  Combien me reste-t-il de parents et de jours?

Il me fut impossible d'achever mon ode: j'avais drap lugubrement mon
tambour pour battre le rappel des rves de mes nuits passes; mais
toujours, parmi ces rappels, se mlaient quelques songes du moment dont
la mine heureuse djouait l'air constern de leurs vieux confrres.

Voil qu'en potisant je rencontrai une jeune femme assise au bord du
gave; elle se leva et vint droit  moi: elle savait, par la rumeur du
hameau, que j'tais  Cauterets. Il se trouva que l'inconnue tait une
Occitanienne, qui m'crivait depuis deux ans sans que je l'eusse jamais
vue: la mystrieuse anonyme se dvoila: _patuit Dea_.

J'allais rendre ma visite respectueuse  la naade du torrent. Un soir
qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre; je
fus oblig de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n'ai t si
honteux: inspirer une sorte d'attachement  mon ge me semblait une
vritable drision; plus je pouvais tre flatt de cette bizarrerie,
plus j'en tais humili, la prenant avec raison pour une moquerie. Je me
serais volontiers cach de vergogne parmi les ours, nos voisins. J'tais
loin de me dire ce que disait Montaigne: L'amour me rendroit la
vigilance, la sobrit, la grce, le soin de ma personne.... Mon pauvre
Michel, tu dis des choses charmantes, mais  notre ge, vois-tu, l'amour
ne nous rend pas ce que tu supposes ici. Nous n'avons qu'une chose 
faire: c'est de nous mettre franchement de ct. Au lieu donc de me
remettre aux _estudes sains et sages_ par o _je pusse me rendre plus
aim_, j'ai laiss s'effacer l'impression fugitive de ma Clmence
Isaure; la brise de la montagne a bientt emport ce caprice d'une
fleur; la spirituelle, dtermine et charmante trangre de seize ans
m'a su gr de m'tre rendu justice: elle est marie[189].

         [Note 189: Voir l'_Appendice_ n IV: _Dans les Pyrnes._]

       *       *       *       *       *

Des bruits de changement de ministres taient parvenus dans nos
sapinires. Les gens bien instruits allaient jusqu' parler du prince de
Polignac; mais j'tais d'une incrdulit complte. Enfin, les journaux
arrivent: je les ouvre, et mes yeux sont frapps de l'ordonnance
officielle qui confirme les bruits rpandus[190]. J'avais bien prouv
des changements de fortune depuis que j'tais au monde, mais je n'tais
jamais tomb d'une pareille hauteur. Ma destine avait encore une fois
souffl sur mes chimres; ce souffle du sort n'effaait pas seulement
mes illusions, il enlevait la monarchie. Ce coup me fit un mal affreux;
j'eus un moment de dsespoir, car mon parti fut pris  l'instant, je
sentis que je me devais retirer. La poste m'apporta une foule de
lettres; toutes m'enjoignaient d'envoyer ma dmission. Des personnes
mme que je connaissais  peine se crurent obliges de me prescrire la
retraite.

         [Note 190: Le _Moniteur_ du 9 aot 1829 annona la formation
         du nouveau ministre. Il tait ainsi compos: le prince de
         Polignac aux Affaires trangres; M. de la Bourdonnaye 
         l'Intrieur; M. Courvoisier  la Justice; M. de Chabrol aux
         Finances; le gnral de Bourmont  la Guerre; l'amiral de
         Rigny  la Marine; M. de Montbel aux Affaires ecclsiastiques
         et  l'Instruction publique.--L'amiral de Rigny, neveu du
         baron Louis, tait connu pour ses ides librales. Nomm
         ministre sans avoir t consult, il arriva le 15  Paris et
         refusa d'entrer dans le cabinet. Il fut remplac par la baron
         d'Haussez, prfet de Bordeaux.]

Je fus choqu de cet officieux intrt pour ma bonne renomme. Grce 
Dieu, je n'ai jamais eu besoin qu'on me donnt des conseils d'honneur;
ma vie a t une suite de sacrifices, qui ne m'ont jamais t commands
par personne; en fait de devoir, j'ai l'esprit prime-sautier. Les chutes
me sont des ruines, car je ne possde que des dettes, dettes que je
contracte dans des places o je ne demeure pas assez de temps pour les
payer; de sorte que, toutes les fois que je me retire, je suis rduit 
travailler aux gages d'un libraire. Quelques-uns de ces fiers
obligeants, qui me prchaient l'honneur et la libert par la poste, et
qui me les prchrent encore bien plus haut lorsque j'arrivai  Paris,
donnrent leur dmission de conseillers d'tat; mais les uns taient
riches, les autres ne se dmirent pas des places secondaires qu'ils
possdaient et qui leur laissrent les moyens d'exister. Ils firent
comme les protestants, qui rejettent quelques dogmes des catholiques et
qui en conservent d'autres tout aussi difficiles  croire. Rien de
complet dans ces oblations; rien d'une pleine sincrit: on quittait
douze ou quinze mille livres de rente, il est vrai, mais on rentrait
chez soi opulent de son patrimoine, ou du moins pourvu de ce pain
quotidien qu'on avait prudemment gard. Avec ma personne, pas tant de
faons; on tait rempli pour moi d'abngation, on ne pouvait jamais
assez se dpouiller de tout ce que je possdais: Allons, Georges
Dandin, le coeur au ventre; corbleu! mon gendre, me forlignez pas; habit
bas! Jetez par la fentre deux cent mille livres de rente, une place
selon vos gots, une haute et magnifique place, l'empire des arts 
Rome, le bonheur d'avoir enfin reu la rcompense de vos luttes longues
et laborieuses. Tel est notre bon plaisir.  ce prix, vous aurez notre
estime. De mme que nous nous sommes dpouills d'une casaque sous
laquelle nous avons un bon gilet de flanelle, de mme vous quitterez
votre manteau de velours, pour rester nu. Il y a galit parfaite,
parit d'autel et d'holocauste.

Et, chose trange! dans cette ardeur gnreuse  me pousser dehors, les
hommes qui me signifiaient leur volont n'taient ni mes amis rels, ni
les copartageants de mes opinions politiques. Je devais m'immoler
sur-le-champ au libralisme,  la doctrine qui m'avait continuellement
attaqu; je devais courir le risque d'branler le trne lgitime, pour
mriter l'loge de quelques poltrons d'ennemis, qui n'avaient pas le
courage entier de mourir de faim.

J'allais me trouver noy dans une longue ambassade; les ftes que
j'avais donnes m'avaient ruin, je n'avais pas pay les frais de mon
premier tablissement. Mais ce qui me navrait le coeur, c'tait la perte
de ce que je m'tais promis de bonheur pour le reste de ma vie.

Je n'ai point  me reprocher d'avoir octroy  personne ces conseils
catoniens qui appauvrissent celui qui les reoit et non celui qui les
donne; bien convaincu que ces conseils sont inutiles  l'homme qui n'en
a point le sentiment intrieur. Ds le premier moment, je l'ai dit, ma
rsolution fut arrte; elle ne me cota pas  prendre, mais elle fut
douloureuse  excuter. Lorsqu' Lourdes, au lieu de tourner au midi et
de rouler vers l'Italie, je pris le chemin de Pau[191], mes yeux se
remplirent de larmes; j'avoue ma faiblesse. Qu'importe si je n'en ai
pas moins accept et tenu le cartel que m'envoyait la fortune? Je ne
revins pas vite, afin de laisser les jours s'couler. Je dpelotonnai
lentement le fil de cette route que j'avais remonte avec tant
d'allgresse, il y avait  peine quelques semaines.

         [Note 191: On lit dans le _Moniteur_ du 27 aot 1829: On
         crit de Pau le 20 aot:--M. le vicomte de Chateaubriand est
         arriv hier  Pau. L'illustre auteur du _Gnie du
         Christianisme_ a visit une partie de la ville et longtemps
         contempl le chteau de Henri IV. Vers neuf heures, une
         srnade a t donne au noble pair par les musiciens de la
         ville. Une foule considrable couvrait la cour de l'htel de
         France et les alles attenantes de la place Royale. Un grand
         nombre de citoyens ont t admis dans les appartements du
         noble vicomte. Parmi las morceaux qui ont t excuts dans
         cette srnade improvise, on a surtout remarqu la
         dlicieuse romance du _Dernier des Abencerages: Combien j'ai
         douce souvenance!_ M. de Chateaubriand s'est rendu 
         l'empressement dont il tait l'objet, et s'est montr  l'une
         des fentres. Des acclamations l'ont aussitt accueilli et il
         y a rpondu par ces paroles: Messieurs, je suis extrmement
         sensible  l'honneur que vous voulez bien me faire; je ne
         reconnais le mriter que par mon amour pour mon pays. Il
         tait tout naturel que la ville qui a vu natre Henri IV ait
         bien voulu se souvenir de mon dvouement aux descendants de
         cet illustre roi. De nouvelles acclamations se sont fait
         entendre et la foule s'est ensuite paisiblement
         disperse.--M. de Chateaubriand est parti ce matin  neuf
         heures pour Paris. (_Mmorial des Pyrnes._)]

Le prince de Polignac craignait ma dmission. Il sentait qu'en me
retirant je lui enlverais aux Chambres des votes royalistes, et que je
mettrais son ministre en question. On lui suggra la pense de
m'envoyer une estafette aux Pyrnes avec ordre du roi de me rendre
immdiatement  Rome, pour recevoir le roi et la reine de Naples qui
venaient marier leur fille en Espagne[192]. J'aurais t fort embarrass
si j'avais reu cet ordre. Peut-tre me serais-je cru oblig d'y obir,
quitte  donner ma dmission, aprs l'avoir rempli. Mais une fois 
Rome, que serait-il arriv? Je me serais peut-tre attard; les fatales
journes m'auraient pu surprendre au Capitole. Peut-tre aussi
l'indcision o j'aurais pu rester aurait-elle donn la majorit
parlementaire  M. de Polignac qui ne lui faillit que de quelques voix.
L'adresse alors ne passait pas; les ordonnances, rsultat de cette
adresse, n'auraient peut-tre pas paru ncessaires  leurs funestes
auteurs: _Diis aliter visum._

         [Note 192: _Marie-Christine de Bourbon_ (1805-1878). Elle
         tait la seconde fille des onze enfants de Franois Ier, roi
         des Deux-Siciles, et de sa seconde femme, Marie-Isabelle,
         infante d'Espagne. Elle pousa, le 11 dcembre 1829, le roi
         Ferdinand VII, dj trois fois veuf, et elle eut sur lui
         assez d'empire pour lui faire promulguer, le 29 mars 1830, la
         pragmatique _Siete partidas_ qui supprimait la loi salique et
         dpossdait de ses droits au trne don Carlos, frre du roi.]

       *       *       *       *       *

Je trouvai  Paris madame de Chateaubriand toute rsigne. Elle avait,
la tte tourne d'tre ambassadrice  Rome, et certes une femme l'aurait
 moins; mais, dans les grandes circonstances, ma femme n'a jamais
hsit d'approuver ce qu'elle pensait propre  mettre de la consistance
dans ma vie et  rehausser mon nom dans l'estime publique: en cela elle
a plus de mrite qu'une autre. Elle aime la reprsentation, les titres
et la fortune; elle dteste la pauvret et le mnage chtif; elle
mprise ces susceptibilits, ces excs de fidlit et d'immolation,
qu'elle regarde comme de vraies duperies dont personne ne vous sait gr;
elle n'aurait jamais cri vive le Roi _quand mme_, mais, quand il
s'agit de moi, tout change; elle accepte d'un esprit ferme mes
disgrces, en les maudissant.

Il me fallait toujours jener, veiller, prier pour le salut de ceux qui
se gardaient bien de se vtir du cilice dont ils s'empressaient de
m'affubler. J'tais l'ne saint, l'ne charg des arides reliques de la
libert; reliques qu'ils adoraient en grande dvotion pourvu qu'ils
n'eussent pas la peine de les porter.

Le lendemain de mon retour  Paris, je me rendis chez M. de Polignac. Je
lui avais crit cette lettre en arrivant:

                                                Paris, ce 28 aot 1829.

Prince,

J'ai cru qu'il tait plus digne de notre ancienne amiti, plus
convenable  la haute mission dont j'tais honor, et avant tout plus
respectueux envers le roi, de venir dposer moi-mme ma dmission  ses
pieds, que de vous la transmettre prcipitamment par la poste. Je vous
demande un dernier service, c'est de supplier Sa Majest de vouloir bien
m'accorder une audience, et d'couter les raisons qui m'obligent 
renoncer  l'ambassade de Rome. Croyez, prince, qu'il m'en cote, au
moment o vous arrivez au pouvoir, d'abandonner cette carrire
diplomatique que j'ai eu le bonheur de vous ouvrir.

Agrez, je vous prie, l'assurance des sentiments que je vous ai vous
et de la haute considration avec laquelle j'ai l'honneur d'tre,
prince,

  Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

                                        CHATEAUBRIAND.


En rponse  cette lettre, on m'adressa ce billet des bureaux des
affaires trangres:

Le prince de Polignac a l'honneur d'offrir ses compliments  M. le
vicomte de Chateaubriand, et le prie de passer au ministre demain
dimanche,  neuf heures prcises, si cela lui est possible.

                                              Samedi, 4 heures.


J'y rpliquai sur-le-champ par cet autre billet:

                                    Paris, ce 29 aot 1829, au soir.

J'ai reu, prince, une lettre de vos bureaux qui m'invite  passer
demain 30,  neuf heures prcises, au ministre, si cela m'est possible.
Comme cette lettre ne m'annonce pas l'audience du roi que je vous avais
pri de demander, j'attendrai que vous ayez quelque chose d'officiel 
me communiquer sur la dmission que je dsire mettre aux pieds de Sa
Majest.

Mille compliments empresss,

                                        CHATEAUBRIAND.


Alors M. de Polignac m'crivit ces mots de sa propre main:

J'ai reu votre petit mot, mon cher vicomte; je serai charm de vous
voir demain sur les dix heures, si cette heure peut vous convenir.

Je vous renouvelle l'assurance de mon ancien et sincre attachement.

                                        LE PRINCE DE POLIGNAC.


Ce billet me parut de mauvais augure; sa rserve diplomatique me fit
craindre un refus du roi. Je trouvai le prince de Polignac dans le grand
cabinet que je connaissais si bien. Il accourut au-devant de moi, me
serra la main avec une effusion de coeur que j'aurais voulu croire
sincre, et puis, me jetant un bras sur l'paule, nous commenmes 
nous promener lentement d'un bout  l'autre du cabinet. Il me dit qu'il
n'acceptait point ma dmission; que le roi ne l'acceptait pas; qu'il
fallait que je retournasse  Rome. Toutes les fois qu'il rptait cette
dernire phrase, il me crevait le coeur: Pourquoi, me disait-il, ne
voulez-vous pas tre dans les affaires avec moi comme avec la Ferronnays
et Portalis? Ne suis-je pas votre ami? Je vous donnerai  Rome tout ce
que vous voudrez; en France, vous serez plus ministre que moi,
j'couterai vos conseils. Votre retraite peut faire natre de nouvelles
divisions. Vous ne voulez pas nuire au gouvernement? Le roi sera fort
irrit si vous persistez  vouloir vous retirer. Je vous en supplie,
cher vicomte, ne faites par cette sottise.

Je rpondis que je ne faisais pas une sottise; que j'agissais dans la
pleine conviction de ma raison; que son ministre tait trs
impopulaire; que ces prventions pouvaient tre injustes, mais qu'enfin
elles existaient; que la France entire tait persuade qu'il
attaquerait les liberts publiques, et que moi, dfenseur de ces
liberts, il m'tait impossible de m'embarquer avec ceux qui passaient
pour en tre les ennemis. J'tais assez embarrass dans cette rplique,
car, au fond, je n'avais rien  objecter d'immdiat aux nouveaux
ministres; je ne pouvais les attaquer que dans un avenir qu'ils taient
en droit de nier. M. de Polignac me jurait qu'il aimait la charte autant
que moi; mais il l'aimait  sa manire, il l'aimait de trop prs.
Malheureusement, la tendresse que l'on montre  une fille que l'on a
dshonore lui sert peu.

La conversation se prolongea sur le mme texte prs d'une heure. M. de
Polignac finit par me dire que, si je consentais  reprendre ma
dmission, le roi me verrait avec plaisir et couterait ce que je
voudrais lui dire contre son ministre; mais que si je persistais 
vouloir donner ma dmission, Sa Majest pensait qu'il lui tait inutile
de me voir, et qu'une conversation entre elle et moi ne pouvait tre
qu'une chose dsagrable.

Je rpliquai: Regardez donc, prince, ma dmission comme donne. Je ne
me suis jamais rtract de ma vie, et, puisqu'il ne convient pas au roi
de voir son fidle sujet, je n'insiste plus. Aprs ces mots, je me
retirai. Je priai le prince de rendre  M. le duc de Laval l'ambassade
de Rome, s'il la dsirait encore, et je lui recommandai ma lgation. Je
repris ensuite  pied, par le boulevard des Invalides, le chemin de mon
Infirmerie, pauvre bless que j'tais. M. de Polignac me parut, lorsque
je le quittai, dans cette confiance imperturbable qui faisait de lui un
muet minemment propre  trangler un empire.

Ma dmission d'ambassadeur  Rome tant donne, j'crivis au souverain
pontife:

Trs-saint-pre,

Ministre des affaires trangres en France en 1823, j'eus le bonheur
d'tre l'interprte des sentiments du feu roi Louis XVIII pour
l'exaltation dsire de Votre Saintet  la chaire de Saint-Pierre.
Ambassadeur de Sa Majest Charles X prs la cour de Rome, j'ai eu le
bonheur plus grand encore de voir Votre Batitude leve au souverain
pontificat, et de l'entendre m'adresser des paroles qui seront la
gloire de ma vie. En terminant la haute mission que j'avais l'honneur de
remplir auprs d'elle, je viens lui tmoigner les vifs regrets dont je
ne cesserai d'tre pntr. Il ne me reste, trs-saint-pre, qu' mettre
 vos pieds sacrs ma sincre reconnaissance pour vos bonts, et  vous
demander votre bndiction apostolique.

Je suis, avec la plus grande vnration et le plus profond respect,

  De Votre Saintet

            Le trs-humble et trs-obissant serviteur,

                                        CHATEAUBRIAND.


J'achevai pendant plusieurs jours de me dchirer les entrailles dans mon
Utique; j'crivis des lettres pour dmolir l'difice que j'avais lev
avec tant d'amour. Comme dans la mort d'un homme ce sont les petits
dtails, les actions domestiques et familires qui touchent, dans la
mort d'un songe les petites ralits qui le dtruisent sont plus
poignantes. Un exil ternel sur les ruines de Rome avait t ma chimre.
Ainsi que Dante, je m'tais arrang pour ne plus rentrer dans ma patrie.
Ces lucidations testamentaires n'auront pas, pour les lecteurs de ces
_Mmoires_, l'intrt qu'elles ont pour moi. Le vieil oiseau tombe de la
branche o il se rfugie; il quitte la vie pour la mort. Entran par le
courant, il n'a fait que changer de fleuve.




LIVRE XIV[193]

         [Note 193: Ce livre a t crit  Paris en aot et septembre
         1830.]

     Flagorneries des journaux. -- Les premiers collgues de M. de
     Polignac. -- Expdition d'Alger. -- Ouverture de la session de
     1830. -- Adresse. -- La Chambre est dissoute. -- Nouvelle
     Chambre. -- Je pars pour Dieppe. -- Ordonnances du 25 juillet. --
     Je reviens  Paris. -- Rflexions pendant ma route. -- Lettre 
     madame Rcamier. -- Rvolution de juillet. -- M. Baude, M. de
     Choiseul, M. de Smonville, M. de Vitrolles, M. Laffitte et M.
     Thiers. -- J'cris au roi  Saint-Cloud. Sa rponse verbale. --
     Corps aristocratiques. -- Pillage de la maison des Missionnaires,
     rue d'Enfer. -- Chambre des Dputs. -- M. de Mortemart. --
     Course dans Paris. -- Le gnral Dubourg. -- Crmonie funbre.
     -- Sous la colonnade du Louvre. -- Les jeunes gens me rapportent
      la Chambre des Pairs. -- Runion des pairs.


Quand les hirondelles approchent du moment de leur dpart, il y en a une
qui s'envole la premire pour annoncer le passage prochain des autres:
j'tais la premire aile qui devanait le dernier vol de la lgitimit.
Les loges dont m'accablaient les journaux me charmaient-ils? pas le
moins du monde. Quelques-uns de mes amis croyaient me consoler en
m'assurant que j'tais au moment de devenir premier ministre; que ce
coup de partie jou si franchement dcidait de mon avenir: ils me
supposaient de l'ambition dont je n'avais pas mme le germe. Je ne
comprends pas qu'un homme qui a vcu seulement huit jours avec moi ne
se soit pas aperu de mon manque total de cette passion, au reste fort
lgitime, laquelle fait qu'on pousse jusqu'au bout la carrire
politique. Je guettais toujours l'occasion de me retirer: si j'tais
tant passionn pour l'ambassade de Rome, c'est prcisment parce qu'elle
ne menait  rien, et qu'elle tait une retraite dans une impasse.

Enfin, j'avais au fond de la conscience une certaine crainte d'avoir
dj pouss trop loin l'opposition; j'en allais forcment devenir le
lien, le centre et le point de mire: j'en tais effray, et cette
frayeur augmentait les regrets du tranquille abri que j'avais perdu.

Quoi qu'il en soit, on brlait force encens devant l'idole de bois
descendue de son autel. M. de Lamartine, nouvelle et brillante
illustration de la France, m'crivait au sujet de sa candidature 
l'Acadmie[194], et terminait ainsi sa lettre:

         [Note 194: Lamartine, qui s'tait dj prsent une premire
         fois en 1824, au lendemain des _Nouvelles Mditations_, et
         qui s'tait vu alors prfrer l'honnte M. Droz, se
         prsentait de nouveau pour remplacer le comte Daru.
         L'lection eut lieu le 5 novembre 1829. Les concurrents de
         Lamartine taient le gnral Philippe de Sgur, l'historien
         de _Napolon et la Grande-Arme pendant l'anne 1812_; M.
         Azas, auteur des _Compensations dans les destines
         humaines_, et M. David, ancien consul gnral  Smyrne,
         auteur de l'_Alexandride_. Lamartine fut lu au premier tour
         de scrutin, par 19 voix contre 14 donnes  M. de Sgur.]

M. de La Noue, qui vient de passer quelques moments chez moi, m'a dit
qu'il vous avait laiss occupant vos nobles loisirs  lever un monument
 la France. Chacune de vos disgrces volontaires et courageuses
apportera ainsi son tribut d'estime  votre nom, et de gloire  votre
pays.

Cette noble lettre de l'auteur des _Mditations potiques_ fut suivie
de celle de M. de Lacretelle[195]. Il m'crivait  son tour:

         [Note 195: Charles-Jean-Dominique de _Lacretelle_, dit _le
         Jeune_ (1766-1855), membre de l'Acadmie franaise, auteur
         d'un grand nombre d'ouvrages historiques, dont le meilleur
         est son _Histoire de la Rvolution franaise_ (1821-1826, 8
         vol. in-8{o}). Il a laiss, sous ce titre: _Dix annes
         d'preuves pendant la Rvolution_ (1842, 1 vol. in-8{o}), de
         trs intressants Mmoires qui mriteraient d'tre
         rimprims.]

Quel moment ils choisissent pour vous outrager, vous l'homme des
sacrifices, vous  qui les belles actions ne cotent pas plus que les
beaux ouvrages! Votre dmission et la formation du nouveau ministre
m'avaient paru d'avance deux vnements lis. Vous nous avez
familiariss aux actes de dvouement, comme Bonaparte nous familiarisait
avec la victoire; mais il avait, lui, beaucoup de compagnons, et vous ne
comptez pas beaucoup d'imitateurs.

Deux hommes fort lettrs et crivains d'un grand mrite, M. Abel
Rmusat[196] et M. Saint-Martin[197], avaient seuls alors la faiblesse
de s'lever contre moi; ils taient attachs  M. le baron de Damas. Je
conois qu'on soit un peu irrit contre ces gens qui mprisent les
places; ce sont l de ces insolences qu'on ne doit pas tolrer.

         [Note 196: Jean-Pierre-Abel _Rmusat_ (1788-1832). Membre de
         l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres, professeur au
         Collge de France, rdacteur du _Journal des Savants_,
         conservateur des manuscrits orientaux de la Bibliothque
         royale, l'un des fondateurs de la Socit asiatique, dont il
         fut prsident en 1829, il a publi sur les langues et les
         littratures de l'Orient de nombreuses et savantes tudes, o
         il a su allier  l'rudition la plus sre un rare talent
         d'crivain. Ces travaux le placrent au premier rang des
         orientalistes. Il ne laissait pas, d'ailleurs, de s'occuper
         aussi des choses d'Occident et de prendre une part active 
         la politique. Par ses opinions, il appartenait  l'extrme
         droite.]

         [Note 197: Antoine-Jean _Saint-Martin_ (1791-1832) fut, comme
         Abel Rmusat, son confrre  l'Acadmie des inscriptions, un
         de nos plus savants orientalistes. Sa _Notice sur l'gypte
         sous les Pharaons_ (1811), et celle _sur le Zodiaque de
         Denderah_ (1822), ses _Fragments d'une histoire des
         Arsacides_ (1830) et surtout ses _Mmoires historiques et
         gographiques sur l'Armnie_ (1818) sont des travaux de
         premier ordre. Son ardeur monarchique galait celle de
         Rmusat, et il fonda, le 1er janvier 1829, _l'Universel_,
         feuille ultra-royaliste.]

M. Guizot lui-mme daigna visiter ma demeure; il crut pouvoir franchir
l'immense distance que la nature a mise entre nous; en m'abordant, il me
dit ces paroles pleines de tout ce qu'il se devait: Monsieur, _c'est
bien diffrent aujourd'hui_! Dans cette anne 1829, M. Guizot eut
besoin de moi pour son lection; j'crivis aux lecteurs de Lisieux, il
fut nomm[198]; M. de Broglie m'en remercia par ce billet:

         [Note 198: Le 15 octobre 1829, la mort du savant chimiste
         Vauquelin fit vaquer un sige dans la Chambre des dputs, o
         il reprsentait les arrondissements de Lisieux et de
         Pont-l'vque, qui formaient le quatrime arrondissement
         lectoral du dpartement du Calvados. La candidature fut
         offerte  M. Guizot, et, le 23 janvier 1830, il tait lu 
         une forte majorit. Au mme moment, M. Berryer, que jusque-l
         son ge avait tenu, comme M. Guizot, loign de la Chambre
         des dputs, y tait lu par le dpartement de la
         Haute-Loire, o un sige se trouvait aussi vacant.]

Permettez-moi de vous remercier, monsieur, de la lettre que vous avez
bien voulu m'adresser. J'en ai fait l'usage que j'en devais faire, et je
suis convaincu que, comme tout ce qui vient de vous, elle portera ses
fruits et des fruits salutaires. Pour ma part, j'en suis aussi
reconnaissant que s'il s'agissait de moi-mme, car il n'est aucun
vnement auquel je sois plus identifi et qui m'inspire un plus vif
intrt.

Les journes de juillet ayant trouv M. Guizot dput, il en est rsult
que je suis devenu en partie la cause de son lvation politique: la
prire de l'humble est quelquefois coute du ciel.

       *       *       *       *       *

Les premiers collgues de M. de Polignac furent MM. de Bourmont[199], de
La Bourdonnaye, de Chabrol, Courvoisier[200] et Montbel[201]. Le 17
juin 1815, tant  Gand et descendant de chez le roi, je rencontrai au
bas de l'escalier un homme en redingote et en bottes crottes, qui
montait chez Sa Majest.  sa physionomie spirituelle,  son nez fin, 
ses beaux yeux doux de couleuvre, je reconnus le gnral Bourmont; il
avait dsert l'arme de Bonaparte le 15. Le comte de Bourmont est un
officier de mrite, habile  se tirer des pas difficiles; mais un de ces
hommes qui, mis en premire ligne, voient les obstacles et ne les
peuvent vaincre, faits qu'ils sont pour tre conduits, non pour
conduire: heureux dans ses fils, Alger lui laissera un nom.

         [Note 199: Louis-Auguste-Victor de Ghaisne, comte de
         _Bourmont_ (1773-1846). Aprs avoir command, de 1794  1799,
         les Chouans du Maine et de l'Anjou, il dposa les armes le 4
         fvrier 1800. Arrt  la suite de l'explosion de la _machine
         infernale_ (21 dcembre 1800) et enferm dans la citadelle de
         Besanon, il russit  s'vader,  la fin de 1804, et 
         gagner Lisbonne. En 1808, lorsque l'arme du gnral Junot,
         qui avait envahi le Portugal, se trouva rduite  une
         situation dsespre, Bourmont offrit ses services au
         gnral, qui les accepta, et il fit  la bataille de Vimeiro
         des prodiges de valeur. Rentr en France, il fut envoy par
         Napolon  l'arme d'Italie, et fut attach  l'tat-major du
         prince Eugne. Pendant les campagnes de Russie, de Saxe et de
         France, il se distingua par ses talents non moins que par son
         courage; il se signala notamment  la dfense du pont de
         Nogent-sur-Seine (fvrier 1814) et y gagna le grade de
         gnral de division. Pendant les Cent-Jours, il se pronona
         par crit contre l'_Acte additionnel_ et attendit sa
         rvocation. Elle ne vint pas, et, lorsque l'arme franaise
         franchit la frontire de Belgique, il tait  la tte d'une
         des divisions du 4e corps, command par le gnral Grard. Le
         14 juin 1815, il annona au gnral Hulot, le plus ancien de
         ses commandants de brigade, qu'il s'absenterait le lendemain;
         il lui confia tous les ordres et instructions relatifs aux
         troupes, lui indiqua l'emplacement de tous les postes, runit
         la division et la lui laissa sous les armes. Le 15 au matin,
         il faisait remettre au gnral Grard une lettre o il lui
         disait: On ne me verra pas dans les rangs des trangers; ils
         n'auront de moi aucun renseignement capable de nuire 
         l'arme franaise, compose d'hommes que j'aime et auxquels
         je ne cesserai de prendre un vif intrt. Cet engagement fut
         tenu, et il rsulte des vnements mmes qui signalrent le
         dbut de la campagne, que Bourmont et les officiers qui
         l'accompagnaient gardrent un silence absolu sur tout ce qui
         concernait l'arme franaise. Bourmont n'a donc pas trahi,
         mais il a commis un acte que l'impartiale histoire doit
         svrement condamner. Puisqu'il avait repris du service dans
         l'arme impriale, il ne la devait point quitter  la veille
         des hostilits. Cette faute, si grave soit-elle, il l'a
         noblement rachete, et par sa glorieuse expdition d'Alger,
         et par le dsintressement dont il a fait preuve au lendemain
         de sa victoire. Au mois d'aot 1830, son successeur au
         Ministre de la Guerre, le gnral Grard, lui crivit que
         d'heureuses circonstances l'ayant spar de ses collgues,
         il n'avait pas  redouter leur sort; que la France lui savait
         gr de ses succs, et que le Gouvernement saurait le
         rcompenser de ses services. Si touch qu'il pt tre de ce
         tmoignage rendu par son ancien chef du 4e corps, le marchal
         de Bourmont renona sans hsiter  sa fortune politique et 
         sa fortune militaire; il sacrifia sans compter ses titres,
         ses honneurs, ses traitements, la dignit de pair de France
         et jusqu' son bton de marchal.]

         [Note 200: Jean-Joseph-Antoine de _Courvoisier_ (1775-1835).
         Il avait migr et servi  l'arme de Cond. Dput de 1816 
         1824, il se fit remarquer par la modration de ses ides,
         ainsi que par son talent. Cormenin a dit de lui (_Livre des
         Orateurs_, II, 6): Courvoisier, le plus dispos et le plus
         intarissable des parleurs, si Thiers n'et pas exist. Il
         tait depuis 1818 procureur gnral prs la cour de Lyon.]

         [Note 201: Guillaume-Isidore Baron, comte de _Montbel_
         (1787-1861). Ami particulier de M. de Villle, qu'il avait
         remplac comme maire de Toulouse, il ne faisait partie de la
         Chambre des dputs que depuis les lections de novembre
         1827. Aprs les journes de Juillet, il put chapper aux
         poursuites et gagner l'Autriche. Condamn comme contumace 
         la prison perptuelle, et amnisti, ainsi que ses collgues,
         par le ministre Mol (29 novembre 1836), il revint en France
         et se tint  l'cart des affaires publiques. Il mourut 
         Frohsdorff en visite auprs du comte de Chambord, le 3
         fvrier 1861. On lui doit une _Vie du duc de Reichstadt_
         (1833) et une Relation des derniers moments de Charles X
         (1836).]

Le comte de La Bourdonnaye, jadis mon ami, est bien le plus mauvais
coucheur qui fut oncques: il vous lche des ruades, sitt que vous
approchez de lui; il attaque les orateurs  la Chambre, comme ses
voisins  la campagne; il chicane sur une parole, comme il fait un
procs pour un foss. Le matin mme du jour o je fus nomm ministre des
affaires trangres, il vint me dclarer qu'il rompait avec moi: j'tais
ministre. Je ris et je laissai aller ma mgre masculine, qui, riant
elle-mme, avait l'air d'une chauve-souris contrarie[202].

         [Note 202: M. de Polignac ayant t nomm prsident du
         Conseil le 17 novembre 1829, M. de la Bourdonnaye donna sa
         dmission de ministre de l'Intrieur. Un de ses amis lui
         demanda quel avait t le motif de sa retraite. On voulait
         me faire jouer ma tte, rpondit-il, j'ai dsir tenir les
         cartes. (Papiers politiques de M. de Villle.)]

M. de Montbel, ministre d'abord de l'instruction publique, remplaa M.
de La Bourdonnaye  l'intrieur quand celui-ci se fut retir, et M. de
Guernon-Ranville[203] suppla M. de Montbel  l'instruction publique.

         [Note 203: Martial-Cme-Annibal-Perptue-Magloire, comte de
         _Guernon-Ranville_ (1787-1866). Il s'engagea en 1806 aux
         vlites de la garde impriale; rform pour cause de myopie,
         il se ft inscrire au barreau de Caen. En 1820, il devint
         prsident du tribunal civil de Bayeux. Avocat gnral 
         Colmar en 1821, procureur-gnral  Limoges en 1822, 
         Grenoble en 1826, il fut appel en 1829  remplacer au
         parquet de la cour royale de Lyon M. de Courvoisier, qui
         venait d'tre nomm garde des sceaux. Le 2 mars 1830, il fut
         nomm dput de Maine-et-Loire. Il venait d'tre rlu le 19
         juillet, lorsque parurent les Ordonnances. Arrt  Tours le
         25 aot, il fut condamn par la Cour des pairs  la prison
         perptuelle et enferm  Ham, o il resta jusqu' l'amnistie
         de 1836. Il se retira alors au chteau de Ranville
         (Calvados), o il est mort le 30 novembre 1866.]

Des deux cts on se prparait  la guerre: le parti du ministre
faisait paratre des brochures ironiques contre le _Reprsentatif_;
l'opposition s'organisait et parlait de refuser l'impt en cas de
violation de la charte. Il se forma une association publique pour
rsister au pouvoir, appele l'_Association bretonne_[204]: mes
compatriotes ont souvent pris l'initiative dans nos dernires
rvolutions; il y a dans les ttes bretonnes quelque chose des vents qui
tourmentent les rivages de notre pninsule.

         [Note 204: Le _Journal du Commerce_, dans son numro du 11
         septembre 1829, publia, sous ce titre: _Association
         bretonne_, le Prospectus d'une Socit dont les membres
         s'engageaient  ne plus payer l'impt dans le cas o les
         formes constitutionnelles viendraient  tre violes. Le
         _Courrier franais_ reproduisit l'article du _Journal du
         Commerce_. Les grants des deux journaux furent condamns, en
         premire instance, le 27 novembre 1829,  un mois de prison
         et 500 francs d'amende. Ce jugement fut confirm par la Cour
         royale de Paris le 11 mars 1830.]

Un journal, compos dans le but avou de renverser l'ancienne
dynastie[205], vint chauffer les esprits. Le jeune et beau libraire
Sautelet[206] poursuivi de la manie du suicide, avait eu plusieurs fois
l'envie de rendre sa mort utile  son parti par quelque coup d'clat; il
tait charg du matriel de la feuille rpublicaine: MM. Thiers, Mignet
et Carrel en taient les rdacteurs. Le patron du _National_, M. le
prince de Talleyrand, n'apportait pas un sou  la caisse; il souillait
seulement l'esprit du journal en versant au fonds commun son contingent
de trahison et de pourriture. Je reus  cette occasion le billet
suivant de M. Thiers:

         [Note 205: _Le National_, dont le premier numro parut le 3
         janvier 1830. Il fut fond par MM. Thiers, Mignet et Armand
         Carrel. Chacun d'eux devait prendre la direction pour une
         anne. M. Thiers commena.]

         [Note 206: Le libraire Sautelet se suicida, en effet, peu de
         mois aprs la fondation du _National_. Armand Carrel publia,
          cette occasion, dans la _Revue de Paris_ de juin 1830, sous
         ce titre: _Une mort volontaire_, un trs bel article, dont
         j'extrais ces quelques lignes: Quand on a bien connu ce
         faible et excellent jeune homme, on se le figure hsitant
         jusqu' la dernire minute, demandant grce encore  sa
         destine, mme aprs avoir crit quinze fois qu'il s'est
         condamn, et qu'il ne peut plus vivre. Sans doute il a pleur
         amrement et longtemps sur le bord de ce lit o il s'est
         frapp. Peut-tre il s'est agenouill pour prier Dieu, car il
         y croyait; il disait que la cration aurait t une absurdit
         sans la vie future. Ses mains auront charg les armes sans
         qu'il leur commandt presque, et, pendant ce temps, il
         appelait ses amis, sa mre, quelque objet d'affection plus
         cher encore, au secours de son me dfaillante. Il tait l,
         s'asseyant, se levant avec anxit, prtant l'oreille au
         moindre bruit qui et pu suspendre sa rsolution ou la
         prcipiter. Une fentre lgrement entr'ouverte prs de son
         lit a montr qu'aprs avoir teint sa lumire et s'tre
         plong dans l'obscurit, il avait fait effort pour apercevoir
         un peu de jour qui naissait et qui ne devait plus clairer
         que son cadavre.... Enfin, il a senti qu'il tait seul, bien
         seul, abandonn de tout sur la terre; qu'il n'y avait plus
         autour de lui que les fantmes crs par ses derniers
         souvenirs. Il a cherch un reste de force et d'attention pour
         ne pas se manquer, et sa main a t sre....]

Monsieur,

Ne sachant si le service d'un journal qui dbute sera exactement fait,
je vous adresse le premier numro du _National_. Tous mes
collaborateurs s'unissent  moi pour vous prier de vouloir bien vous
considrer, non comme souscripteur, mais comme notre lecteur bnvole.
Si dans ce premier article, objet de grand souci pour moi, j'ai russi 
exprimer des opinions que vous approuviez, je serai rassur et certain
de me trouver dans une bonne voie.

Recevez, monsieur, mes hommages

                                        A. THIERS.


Je reviendrai sur les rdacteurs du _National_; je dirai comment je les
ai connus; mais ds  prsent je dois mettre  part M. Carrel: suprieur
 MM. Thiers et Mignet, il avait la simplicit de se regarder, 
l'poque o je me liai avec lui, comme venant aprs les crivains qu'il
devanait: il soutenait avec son pe les opinions que ces gens de plume
dgainaient.

       *       *       *       *       *

Pendant qu'on se disposait au combat, les prparatifs de l'expdition
d'Alger s'achevaient. Le gnral Bourmont, ministre de la guerre,
s'tait fait nommer chef de cette expdition: voulut-il se soustraire 
la responsabilit du coup d'tat qu'il sentait venir? Cela serait assez
probable, d'aprs ses antcdents et sa finesse; mais ce fut un malheur
pour Charles X. Si le gnral s'tait trouv  Paris lors de la
catastrophe, le portefeuille vacant du ministre de la guerre ne serait
pas tomb aux mains de M. de Polignac. Avant de frapper le coup, dans le
cas o il y et consenti, M. de Bourmont et sans doute rassembl 
Paris toute la garde royale; il aurait prpar l'argent et les vivres
ncessaires pour que le soldat ne manqut de rien.

Notre marine, ressuscite au combat de Navarin, sortit de ces ports de
France, nagure si abandonns. La rade tait couverte de navires qui
saluaient la terre en s'loignant. Des bateaux  vapeur, nouvelle
dcouverte du gnie de l'homme, allaient et venaient portant des ordres
d'une division  l'autre, comme des sirnes ou comme les aides de camp
de l'amiral. Le Dauphin se tenait sur le rivage, o toutes les
populations de la ville et des montagnes taient descendues: lui, qui,
aprs avoir arrach son parent le roi d'Espagne aux mains des
rvolutions, voyait se lever le jour par qui la chrtient devait tre
dlivre, aurait-il pu se croire si prs de sa nuit[207]?

         [Note 207: C'est le 5 mai 1830,  Toulon, que le duc
         d'Angoulme passa la revue de la flotte prte  mettre  la
         voile. Elle s'levait  675 btiments de guerre et du
         commerce, et ne comptait pas moins de 11 vaisseaux, 24
         frgates et 70 navires de guerre de moindre force. Le
         spectacle que prsentait la rade tait magnifique. Les
         navires de guerre et les btiments de transport, entre
         lesquels circulaient des milliers de barques, occupaient le
         centre du tableau dont le cadre tait form par les collines
         que couvrait une innombrable population. Tous les navires
         taient pavoiss; les quipages, monts dans les vergues et
         dans les hunes, faisaient retentir l'air des cris de: Vive le
         Roi! Journe de soleil et de fte  la veille des jours de
         deuil, dernier rayon  l'heure o les ombres du soir vont
         envahir le ciel, dernier sourire de la fortune  cette Maison
         de Bourbon qui avait trouv la France puise, appauvrie,
         crase sous le poids d'innarrables dsastres, et qui allait
         la laisser libre, prospre et forte, avec des finances
         admirables et une flotte superbe;--qui l'avait trouve
         vaincue, humilie, foule aux pieds par quatre cent mille
         envahisseurs, et qui allait lui lguer la plus pure et la
         plus belle de toutes les conqutes, accomplie sous les yeux
         et malgr les menaces de l'Angleterre frmissante.]

Ils n'taient plus ces temps o Catherine de Mdicis sollicitait du Turc
l'investiture de la principaut d'Alger pour Henri III, non encore roi
de Pologne! Alger allait devenir notre fille et notre conqute, sans la
permission de personne, sans que l'Angleterre ost nous empcher de
prendre ce _chteau de l'Empereur_, qui rappelait Charles-Quint et le
changement de sa fortune. C'tait une grande joie et un grand bonheur
pour les spectateurs franais assembls de saluer, du salut de Bossuet,
les gnreux vaisseaux prts  rompre de leur proue la chane des
esclaves; victoire agrandie par ce cri de l'aigle de Meaux, lorsqu'il
annonait le succs de l'avenir au grand roi, comme pour le consoler un
jour dans sa tombe de la dispersion de sa race:

Tu cderas ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des
dpouilles de la chrtient. Tu disais en ton coeur avare: Je tiens la
mer sous mes lois et les nations sont ma proie. La lgret de tes
vaisseaux te donnait de la confiance, mais tu te verras attaqu dans tes
murailles comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi ses
rochers et dans son nid, o il partage son butin  ses petits. Tu rends
dj tes esclaves. Louis a bris les fers dont tu accablais ses sujets,
qui sont ns pour tre libres sous son glorieux empire. Les pilotes
tonns s'crient par avance: _Qui est semblable  Tyr? Et toutefois
elle s'est tue dans le milieu de la mer._[208]

         [Note 208: Oraison funbre de la reine Marie-Thrse,
         prononce le 1er septembre 1683.]

Paroles magnifiques, n'avez-vous pu retarder l'croulement du trne? Les
nations marchent  leurs destines;  l'instar de certaines ombres du
Dante, il leur est impossible de s'arrter, mme dans le bonheur.

Ces vaisseaux, qui apportaient la libert aux mers de la Numidie,
emportaient la lgitimit; cette flotte sous pavillon blanc, c'tait la
monarchie qui appareillait, s'loignant des ports o s'embarqua saint
Louis, lorsque la mort l'appelait  Carthage. Esclaves dlivrs des
bagnes d'Alger, ceux qui vous ont rendus  votre pays ont perdu leur
patrie; ceux qui vous ont arrachs  l'exil ternel sont exils. Le
matre de cette vaste flotte a travers la mer sur une barque en
fugitif, et la France pourra lui dire ce que Cornlie disait  Pompe:
C'est bien une oeuvre de ma fortune, non pas de la tienne, que je te
vois maintenant rduit  une seule pauvre petite nave, l o tu voulois
cingler avec cinq cents voiles.

Parmi cette foule qui, au rivage de Toulon, suivait des yeux la flotte
partant pour l'Afrique, n'avais-je pas des amis? M. du Plessix[209],
frre de mon beau-frre, ne recevait-il pas  son bord une femme
charmante, madame Lenormant, qui attendait le retour de l'ami de
Champollion[210]? Qu'est-il rsult de ce vol excut en Afrique  tire
d'aile? coutons M. de Penhoen[211], mon compatriote: Deux mois ne
s'taient pas couls depuis que nous avions vu ce mme pavillon flotter
en face de ces mmes rivages au-dessus de cinq cents navires. Soixante
mille hommes taient alors impatients de l'aller dployer sur le champ
de bataille de l'Afrique. Aujourd'hui, quelques malades, quelques
blesss se tranant pniblement sur le pont de notre frgate, taient
son unique cortge.... Au moment o la garde prit les armes pour saluer
comme de coutume le pavillon  son ascension ou  sa chute, toute
conversation cessa sur le pont. Je me dcouvris avec autant de respect
que j'eusse pu le faire devant le vieux roi lui-mme. Je m'agenouillai
au fond du coeur devant la majest des grandes infortunes dont je
contemplais tristement le symbole.[212]

         [Note 209: M. du Plessix, frre du contre-amiral du Plessix
         de Parscau, beau-frre de Chateaubriand.]

         [Note 210: Charles Lenormant, aprs avoir accompagn
         Champollion en gypte et aprs avoir fait partie de
         l'expdition scientifique en More, tait  la veille de
         revenir en France.]

         [Note 211: Auguste-Thodore-Hilaire, baron _Barchou de
         Penhoen_, n  Morlaix (Finistre) le 28 avril 1801. Il prit
         part  l'expdition d'Alger comme capitaine d'tat-major.
         Aprs la rvolution de 1830, il donna sa dmission pour ne
         pas servir le gouvernement de Louis-Philippe, et s'adonna aux
         lettres ainsi qu' la philosophie. Ses principaux ouvrages
         sont une _Histoire de la philosophie allemande_ et une
         _Histoire de la domination anglaise dans les Indes_ (6
         volumes in-8{o}). Il tait membre de l'Acadmie des
         inscriptions et belles-lettres. En 1849, les lecteurs du
         Finistre l'envoyrent  l'Assemble lgislative, o il
         sigea parmi les royalistes. Aprs le 2 dcembre 1851, il
         rentra dans la vie prive, il mourut  Saint-Germain-en-Laye
         le 28 juillet 1855. Il avait t, au collge de Vendme, le
         condisciple de Balzac, ce qui lui vaut de figurer dans _Louis
         Lambert_. Dans la _Comdie humaine_, _Gobseck_ lui est
         ddi.]

         [Note 212: _Mmoires d'un officier d'tat-major_, par le
         baron Barchou de Penhoen; p. 427. CH.]

       *       *       *       *       *

La session de 1830 s'ouvrit le 2 mars. Le discours du trne faisait dire
au roi: Si de coupables manoeuvres suscitent  mon gouvernement des
obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas prvoir, je trouverai
la force de les surmonter. Charles X pronona ces mots du ton d'un
homme qui, habituellement timide et doux, se trouve par hasard en
colre, s'anime au son de sa voix: plus les paroles taient fortes, plus
la faiblesse des rsolutions apparaissait derrire[213].

         [Note 213: Charles X avait annonc, dans son discours,
         l'expdition d'Alger, dclarant que l'insulte faite au
         pavillon franais par une puissance barbaresque ne resterait
         pas longtemps impunie et qu'une rparation clatante allait
         satisfaire l'honneur de la France. Le soir, quelques amis,
         parmi lesquels M. Villemain, taient runis dans le salon de
         Chateaubriand: Voil, leur dit-il, de ces choses qui
         appartiennent  la tradition de l'ancienne France, 
         l'hrdit de Saint Louis et de Louis XIV; voil ce que fait
         la royaut lgitime. Dans sa crise actuelle, avec ses
         misrables instruments, malgr ses peurs exagres, je le
         veux, elle conoit une entreprise gnreuse et chrtienne, ce
         que je conseillais ds 1816, ce qu'elle aurait fait plus
         tard, avec moi, si elle avait eu le bon sens de me garder.
         Oui, cet Alger, que Bossuet nous montre foudroy par nos
         galiotes  bombes, et qui ne sauva son port qu'en nous
         rendant des captifs chrtiens, peut tomber dans nos mains,
         cet t. Nous ferons mieux que lord Exmouth. Rien ne m'tonne
         de la valeur franaise. Seulement, cela me ravit sans me
         rassurer. Qui connat les abmes de la Providence? Elle peut
         du mme coup abattre le vainqueur  ct du vaincu, agrandir
         un royaume et renverser une dynastie. Villemain, _M. de
         Chateaubriand, sa vie, ses crits, son influence littraire
         et politique sur son temps_, p. 447.]

L'adresse en rponse fut rdige par MM. tienne et Guizot. Elle disait:
Sire, la charte consacre comme un droit l'intervention du pays dans la
dlibration des intrts publics. Cette intervention fait du concours
permanent des vues de votre gouvernement avec les voeux du peuple la
condition indispensable de la marche rgulire des affaires publiques.
Sire, notre loyaut, notre dvouement, nous condamnent  vous dire que
ce CONCOURS N'EXISTE PAS.

L'adresse fut vote  la majorit de deux cent vingt et une vois contre
cent quatre-vingt-une. Un amendement de M. de Lorgeril[214] faisait
disparatre la phrase sur le _refus du concours_. Cet amendement
n'obtint que vingt-huit suffrages. Si les deux cent vingt et un avaient
pu prvoir le rsultat de leur vote, l'adresse et t rejete  une
immense majorit. Pourquoi la Providence ne lve-t-elle pas quelquefois
un coin du voile qui couvre l'avenir! Elle en donne, il est vrai, un
pressentiment  certains hommes; mais ils n'y voient pas assez clair
pour bien s'assurer de la route; ils craignent de s'abuser, ou, s'ils
s'aventurent dans des prdictions qui s'accomplissent, on ne les croit
pas. Dieu n'carte point la nue du fond de laquelle il agit; quand il
permet de grands maux, c'est qu'il a de grands desseins; desseins
tendus dans un plan gnral, drouls dans un profond horizon hors de
la porte de notre vue et de l'atteinte de nos gnrations rapides.

         [Note 214: Cet amendement tait ainsi conu: Cependant notre
         honneur, notre conscience, la fidlit que nous vous avons
         jure et que nous vous garderons toujours, nous imposent le
         devoir de faire connatre  Votre Majest qu'au milieu des
         sentiments unanimes de respect et d'affection dont votre
         peuple vous entoure, de vives inquitudes se sont manifestes
          la suite des changements survenus depuis la dernire
         session. C'est  la haute sagesse de Votre Majest qu'il
         appartient de les apprcier et d'y apporter le remde qu'elle
         croira convenable. Les prrogatives de la couronne placent
         dans ses mains augustes les moyens d'assurer cette harmonie
         constitutionnelle aussi ncessaire  la force du trne qu'au
         bonheur de la France. M. Guizot et M. Berryer firent tous
         deux leur dbut sur cet amendement, qu'avaient inspir les
         amis de M. de Martignac; M. Guizot le repoussa, comme tenant
         au roi un langage trop faible; Berryer, comme attaquant les
         droits de la couronne.--Le comte de _Lorgeril_ (1778-1843)
         tait entr  la Chambre en 1828, comme dput d'Ille et
         Vilaine, en remplacement de M. de Corbire, nomm paix de
         France. Il ne fut pas rlu aux lections de juin-juillet
         1890.]

Le roi, en rponse  l'adresse, dclara que sa rsolution tait
immuable, c'est--dire qu'il ne renverrait pas M. de Polignac. La
dissolution de la Chambre fut rsolue: MM. de Peyronnet et de
Chantelauze remplacrent MM. de Chabrol et Courvoisier, qui se
retirrent; M. Capelle fut nomm ministre du commerce[215]. On avait
autour de soi vingt hommes capables d'tre ministres; on pouvait faire
revenir M. de Villle; on pouvait prendre M. Casimir Prier et le
gnral Sbastiani. J'avais dj propos ceux-ci au roi, lorsque, aprs
la chute de M. de Villle, l'abb Frayssinous fut charg de m'offrir le
ministre de l'instruction publique. Mais non; on avait horreur des gens
capables. Dans l'ardeur qu'on ressentait pour la nullit, on chercha,
comme pour humilier la France, ce qu'elle avait de plus petit afin de le
mettre  sa tte. On avait dterr M. Guernon de Ranville, qui pourtant
se trouva le plus courageux de la bande ignore[216], et le Dauphin
avait suppli M. de Chantelauze de sauver la monarchie[217].

         [Note 215: Le 19 mai, parut au _Moniteur_ une ordonnance
         royale qui nommait Garde des sceaux, en remplacement de M.
         Courvoisier, M. de Chantelauze, premier prsident de la Cour
         royale de Grenoble. M. de Montbel remplaait M. de Chabrol
         aux Finances, abandonnant le portefeuille de l'Intrieur, qui
         tait confi  M. de Peyronnet. La direction gnrale des
         ponts et chausses, dtache du dpartement de l'Intrieur,
         formait un nouveau ministre, celui des Travaux publics,  la
         tte duquel on plaait M. le baron _Capelle_, alors prfet de
         Versailles.--Guillaume-Antoine-Benot, baron _Capelle_
         (1775-1843) avait t, sous l'Empire, prfet du dpartement
         de la Mditerrane (chef-lieu Livourne) puis prfet du Lman
         (chef-lieu Genve). La Restauration l'avait fait conseiller
         d'tat, prfet du Doubs, puis de Seine-et-Oise. La Cour des
         pairs, le 21 dcembre 1830, le condamna par contumace  la
         prison perptuelle comme signataire des _Ordonnances_ du 25
         juillet.]

         [Note 216: M. de Guernon-Ranville, s'il tait un homme de
         coeur, tait aussi un homme de talent. En 1814, il avait
         quitt le barreau de Caen, o il avait brillamment dbut,
         et, aprs un vote nergique contre l'Acte additionnel, il
         s'tait rendu  Gand auprs du roi Louis XVIII,  la tte
         d'une compagnie de volontaires royalistes. De Gand il tait
         all  Londres rejoindre le duc d'Aumont, qui prparait un
         dbarquement, sur les ctes de Normandie. Comme avocat
         d'abord, puis comme procureur gnral, il avait fait preuve
         de remarquables qualits oratoires. Il a laiss sur son
         ministre de huit mois un intressant Journal, publi en
         1874, par M. Julien Travers, sous ce titre: _Journal d'un
         ministre._]

         [Note 217: Lorsque M. de Chantelauze fut appel au ministre,
         il annona sa nomination  son frre par la lettre suivante:

                                        Paris, 18 mai 1830.

         Ma prsence  Paris doit, mon cher ami, te causer quelque
         surprise. Tu en prouveras davantage demain,  la lecture du
         _Moniteur_, qui contiendra ma nomination de Garde des sceaux.
         Je le regarde comme l'vnement le plus malheureux de ma vie,
         et il n'est rien que je n'aie fait pour y chapper. Voil
         bientt un an que je rsiste; nomm ministre le 17 avril
         dernier, j'ai t assez heureux pour faire agrer mon refus,
         pendant mon dernier sjour ici; j'ai galement fait chouer
         de semblables tentatives  Grenoble; c'est le 30 avril que
         j'ai reu les ordres du roi. M. le Dauphin,  son passage,
         m'a vivement press; j'ai t ferme dans mon refus, et je
         croyais bien la chose finie  mon avantage, mais, le 12 de ce
         mois, une dpche tlgraphique m'a prescrit de me rendre 
         Paris. Arriv depuis trois jours, je n'ai pas perdu un
         instant pour empcher un choix aussi peu convenable qu'utile.
         Mes excuses n'ont pas t gotes, et je cde  des ordres
         qui ne permettent que l'obissance. Ainsi, regarde-moi comme
         une victime  immoler et plains-moi.]

L'ordonnance de dissolution convoqua les collges d'arrondissement pour
le 23 juin 1830, et les collges de dpartement pour le 3 de
juillet[218], vingt-sept jours seulement avant l'arrt de mort de la
branche ane.

         [Note 218: La Chambre des dputs fut dissoute le 16 mai. Les
         dpartements qui n'avaient qu'un collge lectoral taient
         appels  voter le 23 juin; dans les autres dpartements, les
         collges d'arrondissement devaient se runir le 3 juillet, et
         les collges de dpartement le 20 juillet. L'ouverture de la
         nouvelle Chambre tait fixe au 3 aot.]

Les partis, fort anims, poussaient tout  l'extrme: les
ultra-royalistes parlaient de donner la dictature  la couronne; les
rpublicains songeaient  une Rpublique avec un Directoire ou sous une
Convention. _La Tribune_[219], journal de ce parti, parut, et dpassa
_le National_. La grande majorit du pays voulait encore la royaut
lgitime, mais avec des concessions et l'affranchissement des influences
de cour; toutes les ambitions taient veilles, et chacun esprait
devenir ministre: les orages font clore les insectes.

         [Note 219: La _Tribune des dpartements_, fonde par Auguste
         et Victorin Fabre. Cette feuille devint, aprs 1830, l'organe
         le plus violent de l'opposition rpublicaine.]

Ceux qui voulaient forcer Charles X  devenir monarque constitutionnel
pensaient avoir raison. Ils croyaient des racines profondes  la
lgitimit; ils avaient oubli la faiblesse de l'_homme_; la _royaut_
pouvait tre presse, le _roi_ ne le pouvait pas: l'individu nous a
perdus, non l'institution.

       *       *       *       *       *

Les dputs de la nouvelle Chambre taient arrivs  Paris: sur les deux
cent vingt et un, deux cent deux avaient t rlus; l'opposition
comptait deux cent soixante-dix voix; le ministre cent quarante-cinq:
la partie de la couronne tait donc perdue. Le rsultat naturel tait la
retraite du ministre: Charles X s'obstina  tout braver, et le coup
d'tat fut rsolu.

Je partis pour Dieppe le 26 juillet,  quatre heures du matin, le jour
mme o parurent les ordonnances. J'tais assez gai, tout charm d'aller
revoir la mer, et j'tais suivi,  quelques heures de distance, par un
effroyable orage. Je soupai et je couchai  Rouen sans rien apprendre,
regrettant de ne pouvoir aller visiter Saint-Ouen, et m'agenouiller
devant la belle Vierge du muse, en mmoire de Raphal et de Rome.
J'arrivai le lendemain, 27,  Dieppe, vers midi. Je descendis dans
l'htel o M. le comte de Boissy[220], mon ancien secrtaire de
lgation, m'avait arrt un logement. Je m'habillai et j'allai chercher
madame Rcamier. Elle occupait un appartement dont les fentres
s'ouvraient sur la grve. J'y passai quelques heures  causer et 
regarder les flots. Voici tout  coup venir Hyacinthe; il m'apporte une
lettre que M. de Boissy avait reue, et qui annonait les ordonnances
avec de grands loges. Un moment aprs, entre mon ancien ami Ballanche;
il descendait de la diligence et tenait en main les journaux. J'ouvris
le _Moniteur_ et je lus, sans en croire mes yeux, les pices
officielles. Encore un gouvernement qui, de propos dlibr, se jetait
du haut des tours de Notre-Dame! Je dis  Hyacinthe de demander des
chevaux, afin de repartir pour Paris. Je remontai en voiture, vers sept
heures du soir, laissant mes amis dans l'anxit. On avait bien, depuis
un mois, murmur quelque chose d'un coup d'tat, mais personne n'avait
fait attention  ce bruit, qui semblait absurde. Charles X avait vcu
des illusions du trne: il se forme autour des princes une espce de
mirage qui les abuse en dplaant l'objet et en leur faisant voir dans
le ciel des paysages chimriques.

         [Note 220: Hilaire-tienne-Octave _Rouill_, marquis de
         _Boissy_ (1798-1866). Pair de France de 1839  1848, il fut
         pendant dix ans _l'enfant terrible_ de la Chambre haute,
         harcelant le chancelier Pasquier de ses continuelles
         interruptions et de ses saillies irrvrencieuses. De 1848 
         1853, il se vit condamn au supplice du silence. Le 4 mars
         1853, il revint au Luxembourg comme snateur et y fit preuve
         d'une honorable indpendance. Il a laisse des _Mmoires_, qui
         ne valent pas, il faut bien le dire, ceux du vieux
         chancelier, auquel il avait autrefois fait la vie si dure. Le
         marquis de Boissy, en 1851,  cinquante-trois ans, avait
         pous la clbre marquise Guiccioli, elle-mme presque
         quinquagnaire, et _veuve_ de lord Byron depuis plus d'un
         quart de sicle.--En 1830, date  laquelle a t crite cette
         page des _Mmoires_, M. de Boissy n'tait encore que le
         _comte_ de Boissy, et c'est avec raison que Chateaubriand lui
         donne ce titre; il ne devait prendre celui de _marquis_ qu'
         la mort de son pre (28 juin 1840).]

J'emportai le _Moniteur_. Aussitt qu'il fit jour, le 28, je lus, relus
et commentai les ordonnances. Le rapport au roi servant de prolgomnes
me frappait de deux manires: les observations sur les inconvnients de
la presse taient justes; mais, en mme temps, l'auteur de ces
observations[221] montrait une ignorance complte de l'tat de la
socit actuelle. Sans doute les ministres, depuis 1814,  quelque
opinion qu'ils aient appartenu, ont t harcels par les journaux; sans
doute la presse tend  subjuguer la souverainet,  forcer la royaut et
les Chambres  lui obir; sans doute, dans les derniers jours de la
Restauration, la presse, n'coutant que sa passion, a, sans gard aux
intrts et  l'honneur de la France, attaqu l'expdition d'Alger,
dvelopp les causes, les moyens, les prparatifs, les chances d'un
non-succs; elle a divulgu les secrets de l'armement, instruit l'ennemi
de l'tat de nos forces, compt nos troupes et nos vaisseaux, indiqu
jusqu'au point de dbarquement. Le cardinal de Richelieu et Bonaparte
auraient-ils mis l'Europe aux pieds de la France, si l'on et rvl
ainsi d'avance le mystre de leurs ngociations, ou marqu les tapes de
leurs armes?

         [Note 221: Le Rapport au roi avait t rdig par M. de
         Chantelauze.]

Tout cela est vrai et odieux; mais le remde? La presse est un lment
jadis ignor, une force autrefois inconnue, introduite maintenant dans
le monde; c'est la parole  l'tat de foudre; c'est l'lectricit
sociale. Pouvez-vous faire qu'elle n'existe pas? Plus vous prtendrez la
comprimer, plus l'explosion sera violente. Il faut donc vous rsoudre 
vivre avec elle, comme vous vivez avec la machine  vapeur. Il faut
apprendre  vous en servir, en la dpouillant de son danger, soit
qu'elle s'affaiblisse peu  peu par un usage commun et domestique, soit
que vous assimiliez graduellement vos moeurs et vos lois aux principes
qui rgiront dsormais l'humanit. Une preuve de l'impuissance de la
presse dans certains cas se tire du reproche mme que vous lui faites 
l'gard de l'expdition d'Alger; vous l'avez pris, Alger, malgr la
libert de la presse, de mme que j'ai fait faire la guerre d'Espagne,
en 1823, sous le feu le plus ardent de cette libert.

Mais ce qui n'est pas tolrable dans le rapport des ministres, c'est
cette prtention effronte, savoir: que le ROI A UN POUVOIR PREXISTANT
AUX LOIS. Que signifient alors les constitutions? pourquoi tromper les
peuples par des simulacres de garantie, si le monarque peut  son gr
changer l'ordre du gouvernement tabli? Et toutefois les signataires du
rapport sont si persuads de ce qu'ils disent, qu' peine citent-ils
l'article 14[222], au profit duquel j'avais depuis longtemps annonc
que l'on _confisquerait la charte_; ils le rappellent, mais seulement
pour mmoire, et comme une superftation de droit dont ils n'avaient pas
besoin.

         [Note 222: L'article 14 de la Charte tait ainsi conu: Le
         Roi est le chef suprme de l'tat, commande les forces de
         terre et de mer, dclare la guerre, fait les traits de paix,
         d'alliance et de commerce, nomme  tous les emplois
         d'administration publique, et fait les rglements et
         _ordonnances ncessaires pour l'excution des lois et la
         sret de l'tat_.]

La premire ordonnance tablit la suppression de la libert de la presse
dans ses diverses parties; c'est la quintessence de tout ce qui s'tait
labor depuis quinze ans dans le cabinet noir de la police.

La seconde ordonnance refait la loi d'lection. Ainsi, les deux
premires liberts, la libert de la presse et la libert lectorale,
taient radicalement extirpes: elles l'taient, non par un acte inique
et cependant lgal, man d'une puissance lgislative corrompue, mais
par des _ordonnances_, comme au temps du bon plaisir. Et cinq hommes qui
ne manquaient pas de bon sens se prcipitaient, avec une lgret sans
exemple, eux, leur matre, la monarchie, la France et l'Europe, dans un
gouffre. J'ignorais ce qui se passait  Paris. Je dsirais qu'une
rsistance, sans renverser le trne, et oblig la couronne  renvoyer
les ministres et  retirer les ordonnances. Dans le cas o celles-ci
eussent triomph, j'tais rsolu  ne pas m'y soumettre,  crire, 
parler contre ces mesures inconstitutionnelles.

Si les membres du corps diplomatique n'influrent pas directement sur
les ordonnances, ils les favorisrent de leurs voeux; l'Europe absolue
avait notre charte en horreur. Lorsque la nouvelle des ordonnances
arriva  Berlin et  Vienne, et que, pendant vingt-quatre heures, on
crut au succs, M. Ancillon s'cria que l'Europe tait sauve, et M. de
Metternich tmoigna une joie indicible. Bientt, ayant appris la vrit,
ce dernier fut aussi constern qu'il avait t ravi: il dclara qu'il
s'tait tromp, que l'opinion tait dcidment librale, et il
s'accoutumait dj  l'ide d'une constitution autrichienne.

Les nominations de conseillers d'tat qui suivent les ordonnances de
juillet jettent quelque jour sur les personnes qui, dans les
antichambres, ont pu, par leurs avis ou par leur rdaction, prter aide
aux ordonnances. On y remarque les noms des hommes les plus opposs au
systme reprsentatif. Est-ce dans le cabinet mme du roi, sous les yeux
du monarque, qu'ont t libells ces documents funestes? est-ce dans le
cabinet de M. de Polignac? est-ce dans une runion de ministres seuls,
ou assists de quelques bonnes ttes anticonstitutionnelles? est-ce
_sous les plombs_, dans quelque sance secrte des _Dix_, qu'ont t
minuts ces arrts de juillet, en vertu desquels la monarchie lgitime a
t condamne  tre trangle sur le _Pont des Soupirs_? L'ide
tait-elle de M. de Polignac seul? C'est ce que l'histoire ne nous
rvlera peut-tre jamais.

Arriv  Gisors, j'appris le soulvement de Paris, et j'entendis des
propos alarmants; ils prouvaient  quel point la charte avait t prise
au srieux par les populations de la France.  Pontoise, on avait des
nouvelles plus rcentes encore, mais confuses et contradictoires. 
Herblay, point de chevaux  la poste. J'attendis prs d'une heure. On
me conseilla d'viter Saint-Denis, parce que je trouverais des
barricades.  Courbevoie, le postillon avait dj quitt sa veste 
boutons fleurdeliss. On avait tir le matin sur une calche qu'il
conduisait  Paris par l'avenue des Champs-lyses. En consquence, il
me dit qu'il ne me mnerait pas par cette avenue, et qu'il irait
chercher,  droite de la barrire de l'toile, la barrire du Trocadro.
De cette barrire on dcouvre Paris. J'aperus le drapeau tricolore
flottant; je jugeai qu'il ne s'agissait pas d'une meute, mais d'une
rvolution. J'eus le pressentiment que mon rle allait changer: qu'tant
accouru pour dfendre les liberts publiques, je serais oblig de
dfendre la royaut. Il s'levait  et l des nuages de fume blanche
parmi des groupes de maisons. J'entendis quelques coups de canon et des
feux de mousqueterie mls au bourdonnement du tocsin. Il me sembla que
je voyais tomber le vieux Louvre du haut du plateau dsert destin par
Napolon  l'emplacement du palais du roi de Rome. Le lieu de
l'observation offrait une de ces consolations philosophiques qu'une
ruine apporte  une autre ruine.

Ma voiture descendit la rampe. Je traversai le pont d'Ina, et je
remontai l'avenue pave qui longe le Champ de Mars. Tout tait
solitaire. Je trouvai un piquet de cavalerie plac devant la grille de
l'cole militaire; les hommes avaient l'air tristes et comme oublis l.
Nous prmes le boulevard des Invalides et le boulevard du Mont-Parnasse.
Je rencontrai quelques passants qui regardaient avec surprise une
voiture conduite en poste comme dans un temps ordinaire. Le boulevard
d'Enfer tait barr par des ormeaux abattus.

Dans ma rue[223], mes voisins me virent arriver avec plaisir: je leur
semblais une protection pour le quartier. Madame de Chateaubriand tait
 la fois bien aise et alarme de mon retour.

         [Note 223: Chateaubriand demeurait alors rue d'Enfer, n 84.]

Le jeudi matin, 29 juillet, j'crivis  madame Rcamier,  Dieppe, cette
lettre prolonge par des _post-scriptum_:

                                          Jeudi matin, 29 juillet 1830.

Je vous cris sans savoir si ma lettre vous arrivera, car les courriers
ne partent plus.

Je suis entr dans Paris au milieu de la canonnade, de la fusillade et
du tocsin. Ce matin, le tocsin sonne encore, mais je n'entends plus les
coups de fusil; il parat qu'on s'organise, et que la rsistance
continuera tant que les ordonnances ne seront pas rappeles. Voil le
rsultat immdiat (sans parler du rsultat dfinitif) du parjure dont
les ministres ont donn le tort, du moins apparent,  la couronne!

La garde nationale, l'cole polytechnique, tout s'en est ml. Je n'ai
encore vu personne. Vous jugez dans quel tat j'ai trouv madame de
Chateaubriand. Les personnes qui, comme elle, ont vu le 10 aot et le 2
septembre, sont restes sous l'impression de la terreur. Un rgiment, le
5e de ligne, a dj pass du ct de la charte. Certainement M. de
Polignac est bien coupable; son incapacit est une mauvaise excuse;
l'ambition dont on n'a pas les talents est un crime. On dit la cour 
Saint-Cloud, et prte  partir.

Je ne vous parle pas de moi; ma position est pnible, mais claire. Je
ne trahirai pas plus le roi que la charte, pas plus le pouvoir lgitime
que la libert. Je n'ai donc rien  dire et  faire; attendre et pleurer
sur mon pays. Dieu sait maintenant ce qui va arriver dans les provinces;
on parle dj de l'insurrection de Rouen. D'un autre ct, la
congrgation armera les chouans et la Vende.  quoi tiennent les
empires! Une ordonnance et six ministres sans gnie ou sans vertu
suffisent pour faire du pays le plus tranquille et le plus florissant le
pays le plus troubl et le plus malheureux.


                                                                Midi.

Le feu recommence. Il parat qu'on attaque le Louvre, o les troupes du
roi se sont retranches. Le faubourg que j'habite commence  s'insurger.
On parle d'un gouvernement provisoire dont les chefs seraient le gnral
Grard, le duc de Choiseul et M. de La Fayette.

Il est probable que cette lettre ne partira pas, Paris tant dclar en
tat de sige. C'est le marchal Marmont qui commande pour le roi. On le
dit tu, mais je ne le crois pas. Tchez de ne pas trop vous inquiter.
Dieu vous protge! Nous nous retrouverons!


                                                              Vendredi.

Cette lettre tait crite d'hier; elle n'a pu partir. Tout est fini: la
victoire populaire est complte: le roi cde sur tous les points; mais
j'ai peur qu'on aille maintenant bien au del des concessions de la
couronne. J'ai crit ce matin  Sa Majest. Au surplus, j'ai pour mon
avenir un plan complet de sacrifices qui me plat. Nous en causerons
quand vous serez arrive.

Je vais moi-mme mettre cette lettre  la poste et parcourir Paris.


RVOLUTION DE JUILLET.

JOURNE DU 26.

Les ordonnances, dates du 25 juillet, furent insres dans le
_Moniteur_ du 26. Le secret en avait t si profondment gard, que ni
le marchal duc de Raguse, major gnral de la garde, de service, ni M.
Mangin[224], prfet de police, ne furent mis dans la confidence. Le
prfet de la Seine[225] ne connut les ordonnance que par _le Moniteur_,
de mme que le sous-secrtaire d'tat de la guerre[226]; et nanmoins
c'taient ces divers chefs qui disposaient des diffrentes forces
armes. Le prince de Polignac, charg par intrim du portefeuille de M.
de Bourmont, tait si loin de s'occuper de cette minime affaire des
ordonnances, qu'il passa la journe du 26  prsider une adjudication au
ministre de la guerre.

         [Note 224: Jean-Henri-Claude _Mangin_ (1786-1835). Comme
         procureur gnral  Poitiers, il avait dirig les poursuites
         contre le gnral Berton et ses complices (1822). Il avait
         t nomm conseiller  la Cour de cassation en 1827, et
         prfet de police en 1829. Magistrat minent, orateur et
         crivain, il a laiss des ouvrages de jurisprudence qui font
         encore aujourd'hui autorit en la matire: _Trait de
         l'action publique et de l'action civile_;--_Trait des
         procs-verbaux_;--_Trait de l'instruction publique._]

         [Note 225: Le comte de Chabrol-Volvic. Il tait prfet de la
         Seine depuis 1812. Le comte de Chabrol-Croussol, qui avait
         t ministre des finances dans le cabinet Polignac jusqu'au
         19 mai 1830, tait son frre.]

         [Note 226: Le vicomte de Champagny.--Lors du procs des
         ministres (audience du 16 dcembre 1830), il fit la
         dclaration suivante: J'ai eu connaissance des ordonnances
         du 25 juillet par le _Moniteur_ du 26; rien n'avait pu me
         faire prvoir un vnement aussi grave. Aucun ordre n'avait
         t donn au ministre de la guerre. Aucun mouvement
         extraordinaire de troupes n'avait eu lieu. Je dirai mme
         qu'au moment o les ordonnances parurent, il y avait autour
         de Paris moins de troupes de la garde que de coutume. Deux
         rgiments, dont l'un de cavalerie et l'autre d'infanterie,
         avaient t envoys en Normandie pour faciliter la recherche
         des incendiaires.]

Le roi partit pour la chasse le 26, avant que _le Moniteur_ ft arriv 
Saint-Cloud, et il ne revint de Rambouillet qu' minuit.

Enfin le duc de Raguse reut ce billet de M. de Polignac:

Votre Excellence a connaissance des mesures extraordinaires que le roi,
dans sa sagesse et son sentiment d'amour pour son peuple, a jug
ncessaire de prendre pour le maintien des droits de sa couronne et de
l'ordre public. Dans ces importantes circonstances, Sa Majest compte
sur votre zle pour assurer l'ordre et la tranquillit dans toute
l'tendue de votre commandement.

Cette audace des hommes les plus faibles qui furent jamais, contre cette
force qui allait broyer un empire, ne s'explique que par une sorte
d'hallucination, rsultat des conseils d'une misrable coterie que l'on
ne trouva plus au moment du danger. Les rdacteurs des journaux, aprs
avoir consult MM. Dupin, Odilon Barrot, Barthe et Mrilhou, se
rsolurent de publier leurs feuilles sans autorisation, afin de se faire
saisir et de plaider l'illgalit des ordonnances. Ils se runirent au
bureau du _National_: M. Thiers rdigea une protestation qui fut signe
de quarante-quatre rdacteurs[227], et qui parut, le 27 au matin, dans
_le National_ et _le Temps_.

         [Note 227: La protestation des journalistes fut rdige par
         MM. Thiers, Chtelain et Cauchois-Lemaire. Les signataires
         taient, en effet, au nombre de quarante-quatre. Voici leurs
         noms: Gauja, grant du _National_; Thiers, Mignet, Chambolle,
         Peysse, Albert Stapfer, Dubochet, Rolle, rdacteurs du
         _National_;--Chtelain, Guyet, Moussette, Avenel, Alexis de
         Jussieu, J.-F. Dupont, rdacteurs, et V. de Lapelouse, grant
         du _Courrier franais_;--Guizard, Dejean, Charles de Rmusat,
         rdacteurs, et Pierre Leroux, grant du _Globe_;--Anne,
         Cauchois-Lemaire et variste Dumoulin, rdacteurs du
         _Constitutionnel_;--Senty, Haussmann, Dussard, Chalas, A.
         Billard, J.-J. Baude, Busoni, Barbaroux, rdacteurs, et
         Coste, grant du _Temps_;--Victor Bohain, Nestor Roqueplan,
         rdacteurs du _Figaro_;--Auguste Fabre et Ader, rdacteurs de
         la _Tribune des dpartements_;--Plagnol, Levasseur et Fazy,
         rdacteurs de la _Rvolution_;--F. Larreguy, rdacteur, et
         Bert, grant du _Journal du Commerce_;--Lon Pillet, grant
         du _Journal de Paris_;--Vaillant, grant du
         _Sylphe_;--Sarrans jeune, grant du _Courrier des
         lecteurs_.]

 la chute du jour quelques dputs se runirent chez M. de
Laborde[228]. On convint de se retrouver le lendemain chez M. Casimir
Prier. L parut, pour la premire fois, un des trois pouvoirs qui
allaient occuper la scne: la monarchie tait  la Chambre des dputs,
l'usurpation au Palais-Royal, la Rpublique  l'Htel de Ville. Dans la
soire, il se forma des rassemblements au Palais-Royal; on jeta des
pierres  la voiture de M. de Polignac. Le duc de Raguse ayant vu le roi
 Saint-Cloud,  son retour de Rambouillet, le roi lui demanda des
nouvelles de Paris: La rente est tombe.--De combien? dit le
Dauphin.--De trois francs, rpondit le marchal.--Elle remontera,
rpartit le Dauphin; et chacun s'en alla.

         [Note 228: Au nombre de quatorze. C'taient MM. Bavoux,
         Brard, Bernard, de Laborde, Chardel, Daunou, Jacques
         Lefebvre, Marchal, Mauguin, Casimir Prier, Persil, de
         Schonen, Vassal et Villemain.]


JOURNE DU 27 JUILLET.

La journe du 27 commena mal. Le roi investit du commandement de Paris
le duc de Raguse: c'tait s'appuyer sur la mauvaise fortune. Le marchal
se vint installer  une heure  l'tat-major de la garde, place du
Carrousel. M. Mangin envoya saisir les presses du _National_; M. Carrel
rsista; MM. Mignet et Thiers, croyant la partie perdue, disparurent
pendant deux jours: M. Thiers alla se cacher dans la valle de
Montmorency, chez une madame de Courchamp[229], parente des deux MM.
Bquet[230], dont l'un a travaill au _National_, et l'autre au _Journal
des Dbats_.

         [Note 229: M. Thiers, qui avait si bien parl la veille des
         _ttes_  engager, croyant la sienne menace, alla chercher
         une prudente retraite dans la valle de Montmorency, chez Mme
         de Courchamp, la soeur d'tienne Bquet. _Notes indites sur
         M. Thiers_, par Joseph d'Aray (le Dr Bonnet de Malherbe), p.
         52.]

         [Note 230: Des deux frres _Bquet_, le seul qui ait laiss
         un nom tait le rdacteur des _Dbats_, tienne Bquet
         (1800-1838). C'est lui qui avait crit, au mois d'aot 1829,
          l'avnement du ministre Polignac, le fameux article se
         terminant par ces mots: Malheureuse France! malheureux roi!
         Son principal titre est le feuilleton hebdomadaire qu'il
         rdigea pendant quinze ans, et qu'il signait de la lettre
         _R_. Il savait, selon le mot de Jules Janin, tout dire sans
         offenser personne. En 1829, presque en mme temps que son
         clbre article des _Dbats_, il avait publi dans la _Revue
         de Paris_ une nouvelle, _Marie ou le Mouchoir bleu_, qui
         avait eu un succs prodigieux.]

Au _Temps_, la chose prit un caractre plus srieux: le vritable hros
des journalistes est incontestablement M. Coste.

En 1823, M. Coste dirigeait _les Tablettes historiques_[231]: accus par
ses collaborateurs d'avoir vendu ce journal, il se battit et reut un
coup d'pe. M. Coste[232] me fut prsent au ministre des affaires
trangres; en causant avec lui de la libert de la presse, je lui dis:
Monsieur, vous savez combien j'aime et respecte cette libert; mais
comment voulez-vous que je la dfende auprs de Louis XVIII, quand vous
attaquez tous les jours la royaut et la religion! Je vous supplie, dans
votre intrt et pour me laisser ma force entire, de ne plus saper des
remparts aux trois quarts dmolis, et qu'en vrit un homme de courage
devrait rougir d'attaquer. Faisons un march: ne vous en prenez plus 
quelques vieillards faibles que le trne et le sanctuaire protgent 
peine; je vous livre en change ma personne. Attaquez-moi soir et matin;
dites de moi tout ce que vous voudrez, jamais je ne me plaindrai; je
vous saurai gr de votre attaque lgitime et constitutionnelle contre le
ministre, en mettant  l'cart le roi.

         [Note 231: Le titre exact du journal que dirigeait M. Coste
         en 1823 tait celui-ci: _Tablettes universelles_, ou
         _Rpertoire de documents historiques, politiques,
         scientifiques et littraires, avec une Bibliographie
         raisonne_. Le bulletin politique tait fait par M. Thiers,
         qui signait ***. Les autres rdacteurs taient MM.
         Cauchois-Lemaire, Coquerel, Dubois, Mahul, Dumon, Rabbe,
         Charles de Rmusat, Thodore Jouffroy, Damiron, etc. Au mois
         de janvier 1824, M. Coste, obr par les frais de son
         journal, cras par les amendes, et d'ailleurs rcemment
         condamn  un an de prison, vendit les _Tablettes_  M.
         Sosthne de la Rochefoucauld, qui poursuivait alors, avec les
         fonds de la liste civile, et aussi parfois avec ses propres
         fonds, sa campagne d'amortissement des journaux. Un des
         rdacteurs, M. Rabbe, adressa  M. Coste une lettre fort
         dure, qui fut insre dans le _Courrier franais_ et amena un
         duel entre les deux crivains.]

         [Note 232: Jacques _Coste_ (1798-1859). S'il avait vendu son
         journal, les _Tablettes universelles_, M. Coste n'en restait
         pas moins l'adversaire rsolu et dclar du gouvernement de
         la Restauration. Le 15 octobre 1829, il fonda _le Temps_,
         journal des progrs politiques, scientifiques, littraires
         et industriels, qui ne contribua pas moins que le _National_
          prparer la rvolution de 1830. Ce journal subsista
         jusqu'au 17 juin 1842. Son titre a t repris, le 1er mars
         1849, par M. Xavier Durrieu, et en 1861 par M. A. Nefftzer.
         Le _Temps_ de M. Durrieu ne vcut que dix mois, mais celui de
         M. Nefftzer aura bientt atteint la quarantaine.]

M. Coste m'a conserv de cette entrevue un souvenir d'estime.

Une parade constitutionnelle eut lieu au bureau du _Temps_ entre M.
Baude et un commissaire de police[233].

         [Note 233: Lorsque le commissaire de police se prsenta aux
         bureaux du _Temps_, dans la rue de Richelieu, pleine  ce
         moment d'une foule curieuse et inquite, M. Baude refusa
         d'ouvrir les portes de l'imprimerie. Un serrurier, est
         requis; M. Baude lui lit  haute voix l'article 384 du Code
         pnal, qui punit des travaux forcs le vol par effraction.
         L'ouvrier intimid se retire. Le commissaire menace alors M.
         Baude de le faire arrter; celui-ci rouvre son Code et lit
         l'article 341, qui punit des travaux forcs l'arrestation
         arbitraire.  un second serrurier, requis pour remplacer le
         premier, il relit l'article 384, et, cette fois encore,
         l'ouvrier se retire. La lutte se prolongea ainsi longtemps;
         il fallut recourir au serrurier charg de river les fers des
         forats.]

Le procureur du roi de Paris[234] dcerna quarante-quatre mandats
d'amener contre les signataires de la protestation des journalistes.

         [Note 234: M. Billot.]

Vers deux heures, la fraction monarchique de la rvolution se runit
chez M. Prier[235], comme on en tait convenu la veille: on ne conclut
rien. Les dputs s'ajournrent au lendemain, 28, chez M. Audry de
Puyravault. M. Casimir Prier, homme d'ordre et de richesse, ne voulait
pas tomber dans les mains populaires; il ne cessait de nourrir encore
l'espoir d'un arrangement avec la royaut lgitime; il dit vivement  M.
de Schonen: Vous nous perdez en sortant de la lgalit; vous nous
faites quitter une position superbe. Cet esprit de lgalit tait
partout; il se montra dans deux runions opposes, l'une chez M.
Cadet-Gassicourt, l'autre chez le gnral Gourgaud. M. Prier
appartenait  cette classe bourgeoise qui s'tait faite hritire du
peuple et du soldat. Il avait du courage, de la fixit dans les ides;
il se jeta bravement en travers du torrent rvolutionnaire pour le
barrer; mais sa sant proccupait trop sa vie, et il soignait trop sa
fortune. Que voulez-vous faire d'un homme, me disait M. Decazes, qui
regarde toujours sa langue dans une glace?

         [Note 235: Rue Neuve-du-Luxembourg, n 27.]

La foule augmentant et commenant  paratre en armes, l'officier de la
gendarmerie vint avertir le marchal de Raguse qu'il n'avait pas assez
de monde et qu'il craignait d'tre forc: alors le marchal fit ses
dispositions militaires.

Le 27, il tait dj quatre heures et demie du soir, lorsqu'on reut
dans les casernes l'ordre de prendre les armes. La gendarmerie de Paris,
appuye de quelques dtachements de la garde, essaya de rtablir la
circulation dans les rues Richelieu et Saint-Honor. Un de ces
dtachements fut assailli, dans la rue du _Duc-de-Bordeaux_[236], d'une
grle de pierres. Le chef de ce dtachement vitait de tirer, lorsqu'un
coup parti de l'_Htel Royal_, rue des Pyramides, dcida la question: il
se trouva qu'un M. Folks, habitant de cet htel, s'tait arm de son
fusil de chasse, et avait fait feu sur la garde  travers sa fentre.
Les soldats rpondirent par une dcharge sur la maison, et M. Folks
tomba mort avec ses deux domestiques. Ainsi ces Anglais, qui vivent 
l'abri dans leur le, vont porter les rvolutions chez les autres; vous
les trouvez mls dans les quatre parties du monde  des querelles qui
ne les regardent pas: pour vendre une pice de calicot, peu leur importe
de plonger une nation dans toutes les calamits. Quel droit ce M. Folks
avait-il de tirer sur des soldats franais? tait-ce la constitution de
la Grande-Bretagne que Charles X avait viole? Si quelque chose pouvait
fltrir les combats de juillet, ce serait d'avoir t engags par la
balle d'un Anglais[237].

         [Note 236: La rue du duc de Bordeaux est doyenne la rue du
         _Vingt-neuf Juillet_, en vertu d'une dcision ministrielle
         du 19 aot 1830. Elle est situe entre la rue de Rivoli (n
         208) et la rue Saint-Honor (n 213), tout prs de l'glise
         Saint-Roch.]

         [Note 237: Alfred Nettement (_Histoire de la Restauration_,
         t. VIII, p. 608) raconte cet incident d'une faon un peu
         diffrente: Il tait alors six heures du soir. La garde
         royale vint apporter un secours ncessaire  la gendarmerie
         et  la ligne, dont les efforts demeuraient impuissants. Des
         coups de feu rpondirent  la grle de pierres qui tombaient
         sur la troupe; ils taient tirs par un dtachement du 5e
         rgiment de ligne qui entrait dans la rue Saint-Honor par la
         rue de Rivoli. Cette dcharge cota la vie  un jeune
         tudiant anglais nomm Folks, qui tait all se rfugier 
         l'_Htel Royal_, situ  l'angle de la rue des Pyramides. Il
         avait eu l'imprudence de se mettre  la fentre pour suivre
         les progrs du mouvement insurrectionnel: une des premires
         balles l'atteignit.]

Ces premiers combats, qui dans la journe du 27 n'avaient gure commenc
que vers les cinq heures du soir, cessrent avec le jour. Les armuriers
cdrent leurs armes  la foule, les rverbres furent briss ou
restrent sans tre allums; le drapeau tricolore se hissa dans les
tnbres au haut des tours de Notre-Dame: l'envahissement des corps de
garde, la prise de l'arsenal et des poudrires, le dsarmement des
fusiliers sdentaires, tout cela s'opra sans opposition au lever du
jour le 28, et tout tait fini  huit heures.

Le parti dmocratique et proltaire de la rvolution, en blouse ou
demi-nu, tait sous les armes; il ne mnageait pas sa misre et ses
lambeaux. Le peuple, reprsent par des lecteurs qu'il s'tait choisis
dans divers attroupements, tait parvenu  faire convoquer une assemble
chez M. Cadet-Gassicourt.

Le parti de l'usurpation ne se montrait pas encore: son chef, cach hors
de Paris, ne savait s'il irait  Saint-Cloud ou au Palais-Royal. Le
parti bourgeois ou de la monarchie, les dputs, dlibrait et rpugnait
 se laisser entraner au mouvement.

M. de Polignac se rendit  Saint-Cloud et fit signer au roi, le 28, 
cinq heures du matin, l'ordonnance qui mettait Paris en tat de sige.


JOURNE MILITAIRE DU 28 JUILLET.

Les groupes s'taient reforms le 28 plus nombreux; au cri de: _Vive la
charte!_ qui se faisait encore entendre se mlait dj le cri de _Vive
la libert!_ _ bas les Bourbons!_ On criait aussi: _Vive l'empereur!_
_vive le prince Noir!_ mystrieux prince des tnbres qui apparat 
l'imagination populaire dans toutes les rvolutions. Les souvenirs et
les passions taient descendus; on abattait et l'on brlait les armes de
France; on les attachait  la corde des lanternes casses; on arrachait
les plaques fleurdelises des conducteurs de diligences et des facteurs
de la poste; les notaires retiraient leurs panonceaux, les huissiers
leurs rouelles, les voituriers leurs estampilles, les fournisseurs de la
cour leurs cussons. Ceux qui jadis avaient recouvert les aigles
napoloniennes peintes  l'huile de lis bourboniens dtremps  la colle
n'eurent besoin que d'une ponge pour nettoyer leur loyaut: avec un peu
d'eau on efface aujourd'hui la reconnaissance et les empires.

Le marchal de Raguse crivit au roi qu'il tait urgent de prendre des
moyens de pacification, et que demain, 29, il serait trop tard. Un
envoy du prfet de police tait venu demander au marchal s'il tait
vrai que Paris ft dclar en tat de sige: le marchal, qui n'en
savait rien, parut tonn; il courut chez le prsident du conseil; il y
trouva les ministres assembls[238], et M. de Polignac lui remit
l'ordonnance. Parce que l'homme qui avait foul le monde aux pieds avait
mis des villes et des provinces en tat de sige, Charles X avait cru
pouvoir l'imiter. Les ministres dclarrent au marchal qu'ils allaient
venir s'tablir  l'tat-major de la garde.

         [Note 238: Le prsident du Conseil occupait l'htel du
         ministre des Affaires trangres, alors situ  l'angle de
         la rue des Capucines et des boulevards.]

Aucun ordre n'tant arriv de Saint-Cloud,  neuf heures du matin, le
28, lorsqu'il n'tait plus temps de tout garder, mais de tout reprendre,
le marchal fit sortir des casernes les troupes qui s'taient dj en
partie montres la veille. On n'avait pris aucune prcaution pour faire
arriver des vivres au Carrousel, quartier gnral. La manutention,
qu'on avait oubli de faire suffisamment garder, fut enleve. M. le duc
de Raguse, homme d'esprit et de mrite, brave soldat, savant, mais
malheureux gnral, prouva pour la millime fois qu'un gnie militaire
est insuffisant aux troubles civils: le premier officier de police et
mieux su ce qu'il y avait  faire que le marchal. Peut-tre aussi son
intelligence fut-elle paralyse par ses souvenirs; il resta comme
touff sous le poids de la fatalit de son nom.

Le marchal qui n'avait qu'une poigne d'hommes, conut un plan pour
l'excution duquel il lui aurait fallu trente mille soldats. Des
colonnes taient dsignes pour de grandes distances, tandis qu'une
autre s'emparerait de l'Htel de Ville. Les troupes, aprs avoir achev
leur mouvement pour faire rgner l'ordre de toutes parts, devaient
converger  la maison commune. Le Carrousel demeurait le quartier
gnral: les ordres en sortaient, et les renseignements y aboutissaient.
Un bataillon de Suisses, pivotant sur le march des Innocents, tait
charg d'entretenir la communication entre les forces du centre et
celles qui circulaient  la circonfrence. Les soldats de la caserne
Popincourt s'apprtaient par diffrents rameaux  descendre sur les
points o ils pouvaient tre appels. Le gnral Latour-Maubourg[239]
tait log aux Invalides. Quand il vit l'affaire mal engage, il
proposa de recevoir les rgiments dans l'difice de Louis XIV; il
assurait qu'il les pouvait nourrir, et dfiait les Parisiens de le
forcer. Il n'avait pas impunment laiss ses membres sur les champs de
bataille de l'Empire, et les redoutes de Borodino savaient qu'il tenait
parole. Mais qu'importaient l'exprience et le courage d'un vtran
mutil? On n'couta point ses conseils.

         [Note 239: Marie-Victor-Nicolas de Fay, marquis de
         _Latour-Maubourg_, (1768-1850). Il avait servi avec clat
         sous l'Empire.  la bataille de la Moskowa, commandant une
         des divisions de la rserve de cavalerie, il prit part  la
         clbre charge contre la grande redoute de Borodino et fut
         bless au moment o ses cuirassiers y pntraient. 
         Leipsick, il eut la cuisse emporte par un boulet de canon. 
         son valet de chambre, qui tait accouru et se livrait au
         dsespoir: Qu'as-tu donc  pleurer? dit Latour-Maubourg, tu
         n'auras plus qu'une botte  cirer. Pair de France (4 juin
         1814), ministre de la guerre (9 novembre 1819-14 dcembre
         1821), il tait devenu gouverneur des Invalides en 1822,
         aprs la mort du marchal de Coigny. Aprs les journes de
         Juillet, il donna sa dmission de pair, se retira  Melun,
         puis alla rejoindre les Bourbons en exil. Gouverneur du duc
         de Bordeaux en 1835, il ne rentra en France qu'en 1848.]

[Illustration: Un Salon.]

Sous le commandement du comte de Saint-Chamans[240], la premire colonne
de la garde partit de la Madeleine pour suivre les boulevards jusqu' la
Bastille. Ds les premiers pas, un peloton que commandait M. Sala[241]
fut attaqu; l'officier royaliste repoussa vivement l'attaque.  mesure
qu'on avanait, les postes de communication laisss sur la route, trop
faibles et trop loigns les uns des autres, taient coups par le
peuple et spars les uns des autres par des abatis d'arbres et des
barricades. Il y eut une affaire sanglante aux portes Saint-Denis et
Saint-Martin. M. de Saint-Chamans, passant sur le thtre des exploits
futurs de Fieschi, rencontra,  la place de la Bastille, des groupes
nombreux de femmes et d'hommes. Il les invita  se disperser, en leur
distribuant quelque argent[242]; mais on ne cessait de tirer des
maisons environnantes. Il fut oblig de renoncer  rejoindre l'Htel de
Ville par la rue Saint-Antoine, et, aprs avoir travers le pont
d'Austerlitz, il regagna le Carrousel le long des boulevards du sud.
Turenne devant la Bastille non encore dmolie avait t plus heureux
pour la mre de Louis XIV enfant.

         [Note 240: Alfred-Armand-Robert, comte de _Saint-Chamans_
         (1781-1848). Engag comme cavalier au 9e rgiment de dragons,
         le 1er octobre 1801, colonel le 19 mai 1811, marchal de camp
         et colonel du rgiment des dragons de la garde royale le 8
         septembre 1815, inspecteur de cavalerie le 19 juin 1822,
         commandant la 1re brigade de la 2e division de cavalerie de
         la garde royale en Espagne le 3 dcembre 1823, admis au
         traitement de rforme par dcret du 17 septembre 1830. Ses
         _Mmoires_ ont t publis en 1896.]

         [Note 241: Alexandre _Sala_, officier au 6e rgiment
         d'infanterie de la garde. Il a publi sous ce titre: _Dix
         jours de 1830_, une relation des vnements auxquels il avait
         assist. En 1832, il tait avec la duchesse de Berry sur le
         _Carlo-Alberto_; traduit de ce chef devant la Cour d'assises
         de Montbrison, il fut acquitt. En 1848, il fonda, avec
         Alfred Nettement et Armand de Pontmartin, l'_Opinion
         publique_, dont il fut, jusqu' la suppression de cette
         feuille le 8 janvier 1852, un des principaux rdacteurs.]

         [Note 242: On lit dans les _Mmoires du gnral de
         Saint-Chamans_: J'occupai la grande rue du faubourg
         Saint-Antoine dans toute sa longueur.... Notre attitude tait
         paisible et pacifique, et les habitants, hommes, femmes et
         enfants, sortirent en foule des maisons et se mlrent dans
         nos rangs; j'tais  cheval au milieu d'eux, et je parlais
         avec action  plusieurs groupes de ce peuple pour l'exhorter
          rester tranquille et  reprendre ses occupations
         ordinaires, lorsqu'une femme, s'approchant de moi, me dit
         avec vivacit et en gesticulant qu'il tait impossible de
         rester tranquille lorsqu'on tait sans argent pour acheter du
         pain pour ses enfants, et que, quant au travail et aux
         occupations, ils n'en avaient plus, puisque, depuis la
         veille, tous les ateliers taient ferms. Je lui donnai une
         pice de cinq francs, et elle se mit aussitt  crier 
         tue-tte: _Vive le Roi! Vive le Roi!_ Ce cri fut vivement
         rpt par plusieurs de ceux qui m'entouraient et qui me
         tendaient leurs mains.... Je leur distribuai avec le mme
         succs tout ce que j'avais d'argent sur moi; pices d'or et
         monnaie de billon furent bien reues et produisirent chez eux
         le mme enthousiasme royaliste, car j'avais soin de leur bien
         dire que c'tait le Roi qui nous avait ordonn de secourir
         les indigents: je vidai ainsi ma bourse; mais ce mince trsor
         fut bientt puis, et ne trouvant plus de rponse  faire 
         ceux qui me tendaient la main (et il en arrivait de nouveaux
          chaque instant), je m'aperus que les cris de: _Vive le
         Roi!_ s'puisaient aussi; plusieurs de ceux qui s'en allaient
         les mains vides clataient mme en murmures, et maugraient
         tout comme si, aprs la rception qu'ils m'avaient faite, je
         leur devais une gratification. Je le rpte, si j'avais eu un
         fourgon de pices de cinq francs  leur distribuer, je me
         serais fait de tout ce peuple du faubourg Saint-Antoine et
         des environs une nombreuse avant-garde avec laquelle j'aurais
         pu parcourir pacifiquement tout Paris, et ces mmes gens qui,
         le matin, avaient aid  construire les barricades aux cris
         de: _Vive la Charte!_ le soir les auraient dmolies avec
         joie, aux cris de: _Vive le Roi!_ sans que j'eusse eu besoin
         de tirer un coup de fusil, et je les aurais amens ensuite
         sur la place du Carrousel saluer de leurs acclamations
         royalistes le palais de nos rois. (_Mmoires_, p. 496.)]

La colonne charge d'occuper l'Htel de Ville[243] suivit les quais des
Tuileries, du Louvre et de l'cole, passa la moiti du Pont-Neuf, prit
le quai de l'Horloge, le March-aux-Fleurs, et se porta  la place de
Grve par le pont Notre-Dame. Deux pelotons de la garde firent une
diversion en filant jusqu'au nouveau pont suspendu. Un bataillon du 15e
lger appuyait la garde, et devait laisser deux pelotons sur le
March-aux-Fleurs.

         [Note 243: Cette colonne, place sous les ordres du gnral
         Talon, tait compose d'un bataillon du 3e rgiment de la
         garde, renforc de 150 lanciers, d'un bataillon suisse et de
         deux pices de canon.]

On se battit au passage de la Seine sur le pont Notre-Dame. Le peuple,
tambour en tte, aborda bravement la garde. L'officier qui commandait
l'artillerie royale fit observer  la masse populaire qu'elle s'exposait
inutilement, et que, n'ayant pas de canons, elle serait foudroye sans
aucune chance de succs. La plbe s'obstina; l'artillerie fit feu. Les
soldats inondrent les quais et la place de Grve, o dbouchrent par
le pont d'Arcole deux autres pelotons de la garde. Ils avaient t
obligs de forcer des rassemblements d'tudiants du faubourg
Saint-Jacques. L'Htel de Ville fut occup.

Une barricade s'levait  l'entre de la rue du Mouton: une brigade de
Suisses emporta cette barricade; le peuple, se ruant des rues
adjacentes, reprit son retranchement avec de grands cris. La barricade
resta finalement  la garde.

Dans tous ces quartiers pauvres et populaires, on combattit
instantanment, sans arrire-pense: l'tourderie franaise, moqueuse,
insouciante, intrpide, tait monte au cerveau de tous; la gloire a,
pour notre nation, la lgret du vin de Champagne. Les femmes, aux
croises, encourageaient les hommes dans la rue; des billets
promettaient le bton de marchal au premier colonel qui passerait au
peuple; des groupes marchaient au son d'un violon. C'taient des scnes
tragiques et bouffonnes, des spectacles de trteaux et de triomphe: on
entendait des clats de rire et des jurements au milieu des coups de
fusil, du sourd mugissement de la foule,  travers des masses de fume.
Pieds nus, bonnet de police en tte, des charretiers improviss
conduisaient, avec un laisser-passer de chefs inconnus, des convois de
blesss parmi les combattants qui se sparaient.

Dans les quartiers riches rgnait un autre esprit. Les gardes nationaux,
ayant repris les uniformes dont on les avait dpouills, se
rassemblaient en grand nombre  la mairie du 1er arrondissement pour
maintenir l'ordre. Dans ces combats, la garde souffrait plus que le
peuple, parce qu'elle tait expose au feu des ennemis invisibles qui
taient dans les maisons. D'autres nommeront les vaillants des salons
qui, reconnaissant des officiers de la garde, s'amusaient  les abattre,
en sret qu'ils taient derrire un volet ou une chemine. Dans la rue,
l'animosit de l'homme de peine ou du soldat n'allait pas au del du
coup port: bless, on se secourait mutuellement. Le peuple sauva
plusieurs victimes. Deux officiers, M. de Goyon et M. Rivaux, aprs une
dfense hroque, durent la vie  la gnrosit des vainqueurs. Un
capitaine de la garde, Kaumann, reoit un coup de barre de fer sur la
tte: tourdi et les yeux sanglants, il relve avec son pe les
baonnettes de ses soldats qui mettaient en joue l'ouvrier.

La garde tait remplie des grenadiers de Bonaparte. Plusieurs officiers
perdirent la vie, entre autres le lieutenant Noirot, d'une bravoure
extraordinaire, qui avait reu du prince Eugne la croix de la Lgion
d'honneur, en 1813, pour un fait d'armes accompli dans une des redoutes
de Caldiera. Le colonel de Pleineselve, bless mortellement  la porte
Saint-Martin, avait t aux guerres de l'Empire, en Hollande, en
Espagne,  la grande arme et dans la garde impriale.  la bataille de
Leipzig, il fit prisonnier de sa propre main le gnral autrichien
Merfeld. Port par ses soldats  l'hpital du Gros-Caillou, il ne voulut
tre pans que le dernier des blesss de juillet. Le docteur Larrey, qui
l'avait rencontr sur d'autres champs de bataille, lui amputa la cuisse;
il tait trop tard pour le sauver. Heureux ces nobles adversaires, qui
avaient vu tant de boulets passer sur leur tte, s'ils ne succombrent
pas sous la balle de quelques-uns de ces forats librs que la justice
a retrouvs depuis la victoire dans les rangs des vainqueurs! Ces
galriens n'ont pu polluer le triomphe national rpublicain; ils n'ont
t nuisibles qu' la royaut de Louis-Philippe. Ainsi s'abmrent
obscurment dans les rues de Paris les restes de ces soldats fameux,
chapps au canon de la Moskowa, de Lutzen et de Leipzig: nous
massacrions, sous Charles X, ces braves que nous avions tant admirs
sous Napolon. Il ne leur manquait qu'un homme: cet homme avait disparu
 Sainte-Hlne.

Au tomber de la nuit, un sous-officier dguis vint apporter l'ordre aux
troupes de l'Htel de Ville de se replier sur les Tuileries. La retraite
tait rendue hasardeuse  cause des blesss que l'on ne voulait pas
abandonner, et de l'artillerie difficile  passer  travers les
barricades. Elle s'opra cependant sans accident. Lorsque les troupes
revinrent des diffrents quartiers de Paris, elles croyaient le roi et
le dauphin arrivs de leur ct comme elles: cherchant en vain des yeux
le drapeau blanc sur le pavillon de l'Horloge, elles firent entendre le
langage nergique des camps.

Il n'est pas vrai, comme on le voit, que l'Htel de Ville ait t pris
par la garde sur le peuple, et repris sur la garde par le peuple. Quand
la garde y entra, elle n'prouva aucune rsistance, car il n'y avait
personne, le prfet mme tait parti. Ces vantances affaiblissent et
font mettre en doute les vrais prils. La garde fut mal engage dans des
rues tortueuses; la ligne, par son espce de neutralit d'abord, et
ensuite par sa dfection, acheva le mal que des dispositions belles en
thorie, mais peu excutables en pratique, avaient commenc. Le 50e de
ligne tait arriv pendant le combat  l'Htel de Ville; harass de
fatigue, on se hta de le retirer dans l'enceinte de l'htel, et il
prta  des camarades puiss ses entires et inutiles cartouches.

Le bataillon suisse rest au march des Innocents fut dgag par un
autre bataillon suisse: ils vinrent l'un et l'autre aboutir au quai de
l'cole, et stationnrent dans le Louvre.

Au reste, les barricades sont des retranchements qui appartiennent au
gnie parisien: on les retrouve dans tous nos troubles, depuis Charles V
jusqu' nos jours.

Le peuple voyant ces forces disposes par les rues, dit L'Estoile,
commena  s'esmouvoir, et se firent les _barricades_ en la manire que
tous savent: plusieurs Suisses furent tus, qui furent enterrs en une
fosse faicte au parvis de Notre-Dame; le duc de Guyse passant par les
rues, c'estoit  qui crieroit le plus haut: Vive Guyse! et lui, baissant
son grand chapeau, leur dict: _Mes amis, c'est assez; messieurs, c'est
trop; criez vive le roi!_

Pourquoi nos dernires barricades, dont le rsultat a t puissant,
gagnent-elles si peu  tre racontes, tandis que les barricades de
1588, qui ne produisirent presque rien, sont si intressantes  lire?
Cela tient  la diffrence des sicles et des personnages: le XVIe
sicle menait tout devant lui; le XIXe a laiss tout derrire: M. de
Puyravault n'est pas encore le Balafr.


JOURNE CIVILE DU 28 JUILLET.

Durant qu'on livrait ces combats, la rvolution civile et politique
suivait paralllement la rvolution militaire. Les soldats dtenus 
l'Abbaye furent mis en libert; les prisonniers pour dettes, 
Sainte-Plagie, s'chapprent, et les condamns pour fautes politiques
furent largis: une rvolution est un jubil; elle absout de tous les
crimes, en en permettant de plus grands.

Les ministres tinrent conseil  l'tat-major: ils rsolurent de faire
arrter, comme chefs du mouvement, MM. Laffitte, La Fayette, Grard,
Marchais, Salverte et Audry de Puyravault; le marchal en donna l'ordre;
mais, quand plus tard ils furent dputs vers lui, il ne crut pas de son
honneur de mettre son ordre  excution.

Une runion du parti monarchique, compose de pairs et de dputs, avait
eu lieu chez M. Guizot: le duc de Broglie s'y trouva; MM. Thiers et
Mignet, qui avaient reparu, et M. Carrel, quoique ayant d'autres ides,
s'y rendirent. Ce fut l que le parti de l'usurpation pronona le nom du
duc d'Orlans pour la premire fois[244]. M. Thiers et M. Mignet,
allrent chez le gnral Sbastiani lui parler du prince. Le gnral
rpondit d'une manire vasive; le duc d'Orlans, assura-t-il, ne
l'avait jamais entretenu de pareils desseins et ne l'avait autoris 
rien.

         [Note 244: Au sujet de ce passage des _Mmoires
         d'Outre-tombe_, le duc Victor de Broglie dit, au tome III de
         ses _Souvenirs_, page 287: L'auteur de cette assertion a t
         mal inform; la runion fut fortuite, MM. Thiers et Mignet ne
         s'y trouvrent pas. Il n'y fut question de M. le duc
         d'Orlans ni directement ni indirectement.--Voici du reste
         les dtails que donne le duc de Broglie sur la runion qui
         eut lieu chez M. Guizot dans la matine du 28: En allant
         vers les dix heures chez M. Guizot, qui demeurait rue de la
         Ville-l'vque, je ne remarquai aucun symptme d'agitation.
         Je trouvai M. Guizot dans son cabinet, occup  mettre au net
         le projet de protestation dont il avait t charg la veille
         (dans la runion tenue chez M. Casimir Prier);  ct, dans
         le salon, se trouvaient plusieurs de nos amis, entre autres
         M. de Rmusat et M. Cousin, disputant assez vivement; nous
         vmes entrer au bout d'un quart d'heure un rdacteur du
         _National_ qui depuis s'est fait un nom, M. Carrel.--Tout
         est fini pour cette fois, nous dit-il tristement; le
         gouvernement est matre du terrain; mais, patience, il n'est
         pas au bout!]

Vers midi, toujours dans la journe du 28, la runion gnrale des
dputs eut lieu chez M. Audry de Puyravault[245]. M. de La Fayette,
chef du parti rpublicain, avait rejoint Paris le 27; M. Laffitte, chef
du parti orlaniste, n'arriva que dans la nuit du 27 au 28; il se rendit
au Palais-Royal, o il ne trouva personne; il envoya  Neuilly: le roi
en herbe n'y tait pas.

         [Note 245: Rue du faubourg Poissonnire, n 40.]

Chez M. de Puyravault, on discuta le projet d'une protestation contre
les ordonnances. Cette protestation, plus que modre, laissait entires
les grandes questions.

M. Casimir Prier fut d'avis de dpcher vers le duc de Raguse; tandis
que les cinq dputs choisis se prparaient  partir, M. Arago[246]
tait chez le marchal: il s'tait dcid, sur un billet de madame de
Boigne,  devancer les commissaires. Il reprsenta au marchal la
ncessit de mettre un terme aux malheurs de la capitale. M. de Raguse
alla prendre langue chez M. de Polignac; celui-ci, instruit de
l'hsitation des troupes, dclara que si elles passaient au peuple, on
tirerait sur elles comme sur les insurgs. Le gnral de Tromelin[247]
tmoin de ces conversations, s'emporta contre le gnral
d'Ambrugeac[248]. Alors arriva la dputation. M. Laffitte porta la
parole: Nous venons, dit-il vous demander d'arrter l'effusion du sang.
Si le combat se prolongeait, il entranerait non-seulement les plus
cruelles calamits, mais une vritable rvolution. Le marchal se
renferma dans une question d'honneur militaire, prtendant que le
peuple devait, le premier, cesser le combat; il ajouta nanmoins ce
post-scriptum  une lettre qu'il crivit au roi: Je pense qu'il est
urgent que Votre Majest profite sans retard des ouvertures qui lui sont
faites.

         [Note 246: Dominique-Franois-Jean _Arago_ (1786-1853), le
         clbre astronome. Dput de 1831  1848, membre du
         Gouvernement provisoire de 1848, reprsentant du peuple aux
         Assembles constituante et lgislative de
         1848-49.--Lorsqu'clata la Rvolution de Juillet, il tait
         directeur de l'Observatoire.]

         [Note 247: Jacques-Jean-Marie-Franois _Boudin_, comte de
         _Tromelin_ (1771-1842). Il servit  l'arme des princes en
         1792 et prit part  l'expdition de Quiberon. Attach ensuite
          l'arme royale de Normandie, il fut pris  Caen (1798),
         s'vada et passa en Orient, et fit, dans l'arme turque, les
         campagnes de Syrie et d'gypte. Rentr en France en 1802,
         incarcr  l'Abbaye, lors de l'affaire de Pichegru et de
         Cadoudal, il en sortit au bout de six mois pour entrer, comme
         capitaine, dans le 112e rgiment de ligne. Gnral de brigade
         aprs la bataille de Leipsick, il se battit vaillamment 
         Waterloo. Pendant la campagne d'Espagne de 1823, il obtint de
         grands succs  Igualada, Calders, Yorba et Tarragone, et fut
         nomm lieutenant-gnral. Pendant les journes de Juillet, il
         seconda activement M. de Smonville dans les dmarches qui
         amenrent le retrait des ordonnances et le ministre de M. de
         Mortemart. Son rle, dans ces nfastes journes, fut aussi
         courageux qu'honorable; sa vie mme fut un instant menace,
         et il fallut que le gnral La Fayette le couvrt de sa
         personne  l'Htel-de-Ville.]

         [Note 248: Louis-Alexandre-Marie Valon de Boucheron, comte
         _d'Ambrugeac_ (1771-1844). Colonel sous l'Empire, il avait
         servi, pendant les Cent-Jours, dans la petite arme du duc
         d'Angoulme. De 1815  1823, dput de la Corrze, il sigea
         au ct droit et parut plusieurs fois  la tribune. Louis
         XVIII le fit pair de France le 23 dcembre 1823. Aprs 1830,
         il prta le serment de fidlit  Louis-Philippe et conserva
         la dignit de pair jusqu' sa mort.]

L'aide de camp du duc de Raguse, le colonel Komierowski, introduit dans
le cabinet du roi  Saint-Cloud, lui remit la lettre; le roi lui dit:
Je lirai cette lettre. Le colonel se retira et attendit les ordres;
voyant qu'ils n'arrivaient pas, il pria M. le duc de Duras d'aller chez
le roi les demander. Le duc rpondit que, d'aprs l'tiquette, il lui
tait impossible d'entrer dans le cabinet. Enfin, rappel par le roi, M.
Komierowski fut charg d'enjoindre au marchal de _tenir bon_.

Le gnral Vincent accourut de son ct  Saint-Cloud; ayant forc la
porte qu'on lui refusait, il dit au roi que tout tait perdu: Mon cher,
rpondit Charles X, vous tes un bon gnral, mais vous n'entendez rien
 cela.


JOURNE MILITAIRE DU 29 JUILLET.

Le 29 vit paratre de nouveaux combattants: les lves de l'cole
polytechnique, en correspondance avec un de leurs anciens camarades, M.
Charras[249], forcrent la consigne et envoyrent quatre d'entre eux,
MM. Lothon, Berthelin, Pinsonnire et Tourneux, offrir leurs services 
MM. Laffitte, Prier et La Fayette. Ces jeunes gens, distingus par
leurs tudes, s'taient dj fait connatre aux allis, lorsque ceux-ci
se prsentrent devant Paris en 1814; dans les trois jours, ils
devinrent les chefs du peuple, qui les mit  sa tte avec une parfaite
simplicit. Les uns se rendirent sur la place de l'Odon, les autres au
Palais-Royal et aux Tuileries.

         [Note 249: Jean-Baptiste-Adolphe _Charras_ (1810-1865). Il
         avait t expuls de l'cole polytechnique trois mois avant
         les journes de Juillet pour avoir, dans un banquet
         d'tudiants, port un toast  La Fayette et chant la
         _Marseillaise_. Il n'tait encore que chef de bataillon,
         malgr l'clat de ses services en Afrique, lorsqu'clata la
         Rvolution de Fvrier, qui le fit lieutenant-colonel, puis
         sous-secrtaire d'tat au Ministre de la Guerre.
         Reprsentant du peuple de 1848  1851, il fut arrt au coup
         d'tat et conduit  Bruxelles. Il mourut  Ble le 23 janvier
         1865. On lui doit une _Histoire de la campagne de 1815_
         (Bruxelles, 1863). Il avait galement prpar les matriaux
         d'une _Histoire de la guerre de 1813 en Allemagne_.]

L'ordre du jour publi le 29 au matin offensa la garde: il annonait que
le roi, voulant tmoigner sa satisfaction  ses braves serviteurs, leur
accordait un mois et demi de paye; inconvenance que le soldat franais
ressentit: c'tait le mesurer  la taille de ces Anglais qui ne marchent
pas ou s'insurgent, s'ils n'ont pas touch leur solde.

Dans la nuit du 28 au 29, le peuple dpava les rues de vingt pas en
vingt pas, et le lendemain, au lever du jour, il y avait quatre mille
barricades leves dans Paris.

Le Palais-Bourbon tait gard par la ligne, le Louvre par deux
bataillons suisses, la rue de la Paix, la place Vendme et la rue
Castiglione par le 5e et le 53e de ligne. Il tait arriv de
Saint-Denis, de Versailles et de Rueil,  peu prs douze cents hommes
d'infanterie.

La position militaire tait meilleure: les troupes se trouvaient plus
concentres, et il fallait traverser de grands espaces vides pour
arriver jusqu' elles. Le gnral Exelmans[250], qui jugea bien ces
dispositions, vint  onze heures mettre sa valeur et son exprience  la
disposition du marchal de Raguse, tandis que de son ct le gnral
Pajol[251] se prsentait aux dputs pour prendre le commandement de la
garde nationale.

         [Note 250: Isidore, comte _Exelmans_ (1775-1802), l'un des
         plus brillants gnraux de cavalerie du premier Empire, pair
         de France sous Louis-Philippe, grand chancelier de la Lgion
         d'honneur en 1849, marchal de France en 1851.]

         [Note 251: Pierre-Claude, comte _Pajol_ (1772-1844). Il
         servit avec clat sous l'Empire; Napolon le cra baron en
         1809, gnral de division en 1812, et grand officier de la
         Lgion d'honneur le 19 fvrier 1814. Ce jour-l, l'Empereur
         lui dit en l'embrassant: Si tous les gnraux m'avaient
         servi comme vous, l'ennemi ne serait pas en France. Louis
         XVIII le fit comte et lui donna le commandement d'une
         division de cavalerie  Orlans. Au retour de l'le d'Elbe,
         il amena ses troupes  Napolon, qui le nomma pair de France
         le 2 juin 1815. Mis  la retraite le 3 juin 1816, le comte
         Pajol voyagea, revint  Paris le 29 juillet 1830,  la
         nouvelle des Ordonnances, prit la direction de
         l'insurrection, et, le 2 aot, se mit  la tte de la troupe
         d'insurgs qui marcha sur Rambouillet. La Rvolution ne se
         montra point ingrate: le comte Pajol fut fait grand-cordon de
         la Lgion d'honneur le 31 aot 1830, commandant de la 1re
         division militaire le 26 septembre, et pair de France le 10
         novembre 1831.]

Les ministres eurent l'ide de convoquer la cour royale aux Tuileries,
tant ils vivaient hors du moment o ils se trouvaient! Le marchal
pressait le prsident du conseil de rappeler les ordonnances. Pendant
leur entretien, on demande M. de Polignac; il sort et rentre avec M.
Bertier[252], fils de la premire victime sacrifie en 1789. Celui-ci,
ayant parcouru Paris, affirmait que tout allait au mieux pour la cause
royale: c'est une chose fatale que ces races qui ont droit  la
vengeance, jetes  la tombe dans nos premiers troubles, et voques par
nos derniers malheurs. Ces malheurs n'taient plus des nouveauts;
depuis 1793, Paris tait accoutum  voir passer les vnements et les
rois.

         [Note 252: Albert-Anne-Jules _Bertier de Sauvigny_,
         lieutenant au 14e rgiment d'infanterie. Il devait tre, peu
         de temps aprs la Rvolution de Juillet, le hros d'une
         trange aventure. Le 17 fvrier 1832, le roi Louis-Philippe,
         la reine et Mlle Adlade, accompagns du gnral Dumas, aide
         de camp du roi, sortaient  pied des Tuileries par la grille
         du quai, et entraient par un des premiers guichets sur le
         Carrousel, qu'ils traversrent obliquement pour se rendre au
         Palais-Royal par la rue de Rohan. Au mme moment, un
         cabriolet de remise, sortant de la rue de Chartres,
         traversait aussi le Carrousel et se dirigeait vers le guichet
         du Pont-Royal. Subitement, le matre de la voiture, vtu d'un
         manteau bleu, fit retourner le cheval et le ramena du ct de
         la rue de Chartres et de l'htel Longueville, auprs duquel
         le roi se trouvait alors. Le cabriolet passa si prs de lui
         qu'il fut forc de se jeter vivement de ct. Quelques
         instants aprs, le roi et ses compagnons, arrivs  l'angle
         de l'htel de Nantes, virent revenir  eux le mme cabriolet,
         qui tait entr un instant avant dans la rue de Chartres, et
         qui, cette fois encore, semblait vouloir les serrer contre le
         mur et mme les atteindre; mais le cheval, ramen trop
         brusquement dans cette direction nouvelle, s'abattit; il fut
         immdiatement relev et continua rapidement sa course du ct
         du Pont-Royal. Aprs trois jours de recherches, la police
         dcouvrait que l'homme au manteau bleu tait M. Bertier de
         Sauvigny. Il comparut le 5 mai 1832 devant la Cour d'assises
         de la Seine; il n'tait accus de rien moins que d'avoir
         commis un attentat contre la personne du roi, en dirigeant
         volontairement,  deux reprises diffrentes, et dans une
         intention coupable, son cabriolet contre la personne du roi;
         crime prvu par l'article 86 du Code pnal. L'article 86
         punissait ce crime de la peine de mort. L'avocat gnral, M.
         Partarieu-Lafosse rclama l'application de cet article; il
         dclara seulement, dans sa rplique, qu'aprs la condamnation
         interviendrait certainement une commutation de peine. Aprs
         une admirable plaidoirie de Berryer, Bertier de Sauvigny fut
         acquitt, aux applaudissements de l'auditoire.]

Tandis que, au rapport des royalistes, tout allait si bien, on annonce
la dfection du 5e et du 53e de ligne qui fraternisaient avec le peuple.

Le duc de Raguse fit proposer une suspension d'armes: elle eut lieu sur
quelques points et ne fut pas excute sur d'autres. Le marchal avait
envoy chercher un des deux bataillons suisses stationns dans le
Louvre. On lui dpcha celui des deux bataillons qui garnissait la
colonnade. Les Parisiens, voyant cette colonnade dserte, se
rapprochrent des murs et entrrent par les fausses portes qui
conduisent du jardin de l'Infante dans l'intrieur; ils gagnrent les
croises et firent feu sur le bataillon arrt dans la cour. Sous la
terreur du souvenir du 10 aot, les Suisses se rurent du palais et se
jetrent dans leur troisime bataillon plac en prsence des postes
parisiens, mais avec lequel la suspension d'armes tait observe. Le
peuple, qui du Louvre avait atteint la galerie du Muse, commena de
tirer du milieu des chefs-d'oeuvre sur les lanciers aligns au
Carrousel. Les postes parisiens, entrans par cet exemple, rompirent la
suspension d'armes. Prcipits sous l'Arc de Triomphe, les Suisses
poussent les lanciers au portique du pavillon de l'Horloge et dbouchent
ple-mle dans le jardin des Tuileries. Le jeune Farcy fut frapp  mort
dans cette chauffoure[253]: son nom est inscrit au coin du caf o il
est tomb; une manufacture de betteraves existe aujourd'hui aux
Thermopyles. Les Suisses eurent trois ou quatre soldats tus ou blesss:
ce peu de morts s'est chang en une effroyable boucherie.

         [Note 253: Jean-George _Farcy_ (1800-1830). Ancien lve de
         l'cole normale, disciple et ami de Victor Cousin, il avait
         traduit le troisime volume des _lments de la Philosophie
         de l'Esprit humain_, par Dugald Stewart (1825). Le 29
         juillet, il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du
         ct du Carrousel; les soldats faisaient un feu nourri dans
         la rue de Rohan, du haut d'un balcon qui tait  l'angle de
         cette rue et de la rue Saint-Honor. Farcy, qui dbouchait au
         coin de la rue de Rohan et de celle de Montpensier tomba l'un
         des premiers, atteint du haut en bas d'une balle dans la
         poitrine.--Ses amis ont publi, en 1831, sous le titre de
         _Reliqui_, le recueil des vers et opuscules de Farcy.]

Le peuple entra dans les Tuileries avec MM. Thomas, Bastide, Guinard,
par le guichet du Pont-Royal. Un drapeau tricolore fut plant sur le
pavillon de l'Horloge, comme au temps de Bonaparte, apparemment en
mmoire de la libert. Des meubles furent dchirs, des tableaux hachs
de coups de sabre; on trouva dans des armoires le journal des chasses du
roi et les beaux coups excuts contre les perdrix: vieil usage des
gardes-chasse de la monarchie. On plaa un cadavre sur le trne vide,
dans la salle du Trne: cela serait formidable si les Franais,
aujourd'hui, ne jouaient continuellement au drame. Le muse
d'artillerie,  Saint-Thomas-d'Aquin, tait pill, et les sicles
passaient le long du fleuve, sous le casque de Godefroy de Bouillon, et
avec la lance de Franois 1er.

Alors le duc de Raguse quitta le quartier gnral, abandonnant cent
vingt mille francs en sacs. Il sortit par la rue de Rivoli et rentra
dans le jardin des Tuileries. Il donna l'ordre aux troupes de se
retirer, d'abord aux Champs-lyses, et ensuite jusqu' l'toile. On
crut que la paix tait faite, que le Dauphin arrivait; on vit quelques
voitures des curies et un fourgon traverser la place Louis XV:
c'taient les ministres s'en allant aprs leurs oeuvres.

Arriv  l'toile, Marmont reut une lettre: elle lui annonait que le
roi avait donn  M. le Dauphin le commandement en chef des troupes, et
que lui, marchal, servirait sous ses ordres.

Une compagnie du 3e de la garde avait t oublie dans la maison d'un
chapelier, rue de Rohan; aprs une longue rsistance, la maison fut
emporte. Le capitaine Meunier, atteint de trois coups de feu, sauta de
la fentre d'un troisime tage, tomba sur un toit au-dessous, et fut
transport  l'hpital du Gros-Caillou: il a survcu. La caserne
Babylone, assaillie entre midi et une heure par trois lves de l'cole
polytechnique, Vaneau, Lacroix et Ouvrier, n'tait garde que par un
dpt de recrues suisses d'environ une centaine d'hommes; le major
Dufay, Franais d'origine, les commandait: depuis trente ans il servait
parmi nous; il avait t acteur dans les hauts faits de la Rpublique et
de l'Empire. Somm de se rendre, il refusa toute condition et s'enferma
dans la caserne. Le jeune Vaneau prit. Des sapeurs-pompiers mirent le
feu  la porte de la caserne; la porte s'croula; aussitt, par cette
bouche enflamme, sort le major Dufay, suivi de ses montagnards,
baonnette en avant: il tombe atteint de la mousquetade d'un cabaretier
voisin: sa mort protgea ses recrues suisses; ils rejoignirent les
diffrents corps auxquels ils appartenaient[254].

         [Note 254: Dans son _Histoire de la Restauration_ (tome VIII.
         p. 663), Alfred Nettement raconte ainsi la prise de la
         caserne Babylone: Le commandant Dufay refusa de capituler
         devant l'meute; il plaa ses soldats aux fentres et dans la
         cour, et le sige de la caserne commena. Il dura plusieurs
         heures en amenant des pertes des deux cts; l'lve Vaneau
         tomba mortellement frapp. Les insurgs envoyrent un
         parlementaire: on ne le reut pas, et le drapeau noir fat
         arbor. Alors les meutiers rsolurent de recourir 
         l'incendie, afin de forcer les Suisses  se rendre devant cet
         ennemi qu'on appelle le feu; des bottes de paille et des
         fagots arross de trbenthine furent allums.... La flamme
         et la fume aveuglrent bientt les assigs; seconds par
         les lieutenants Halter, Couteau et Saunteron, ils tentrent
         d'oprer une sortie et s'lancrent  travers la flamme, la
         baonnette en avant. Les insurgs se prcipitrent vers eux,
         et un combat corps  corps s'engagea; les Suisses refusrent
         de se rendre; ils furent impitoyablement massacrs. Le brave
         commandant Dufay prit et son corps fut tran dans les rues
         par les insurgs. Quelques Suisses seulement parvinrent 
         chapper au massacre; la caserne envahie par le peuple fut
         livre au pillage.--La lutte hroque de la caserne Babylone
         devait tre l'adieu des Suisses  la France; comme leurs
         pres en 1792, ils tinrent jusqu'au bout le serment qu'ils
         avaient prt au Roi, et moururent pour lui.]


JOURNE CIVILE DU 29 JUILLET.

M. le duc de Mortemart[255] tait arriv  Saint-Cloud le mercredi 28, 
dix heures du soir, pour prendre son service comme capitaine des
cent-suisses: il ne put parler au roi que le lendemain.  onze heures,
le 29, il fit quelques tentatives auprs de Charles X, afin de l'engager
 rappeler les ordonnances; le roi lui dit: Je ne veux pas monter en
charrette comme mon frre; je ne reculerai pas d'un pied. Quelques
minutes aprs, il allait reculer d'un royaume.

         [Note 255: Casimir-Louis-Victurnien de Rochechouart, prince
         de Tonnay-Charente, duc de _Mortemart_ (1787-1875). Aprs
         avoir servi sous l'Empire, il fut,  la premire
         Restauration, nomm pair de France et colonel des
         Cent-Suisses, que son grand-pre, le duc de Brissac, avait
         commands en 1789. Aux Cent-Jours, il suivit le roi  Gand,
         et, au retour, fut nomm marchal de camp et major-gnral de
         la Garde nationale de Paris (14 octobre 1815). Au mois
         d'avril 1828, il fut envoy comme ambassadeur 
         Saint-Ptersbourg; revenu en France au commencement de 1830,
         il allait partir pour les eaux lorsqu'il apprit la
         publication des Ordonnances. Aprs les journes de Juillet,
         il continua de siger  la chambre des pairs, et, sous le
         second Empire, il accepta de faire partie du Snat (27 mars
         1852). Il assista du reste fort peu aux sances, se tint
         galement  l'cart de la nouvelle cour et se consacra aux
         oeuvres de charit.--Sur son rle pendant les journes de
         Juillet, voir les _Mmoires pour servir  l'histoire de la
         Rvolution de 1830_, par M. Alexandre Mazas. M. Mazas tait
         secrtaire du duc de Mortemart.]

Les ministres taient arrivs: MM. de Smonville, d'Argout[256],
Vitrolles, se trouvaient l. M. de Smonville raconte qu'il eut une
longue conversation avec le roi; qu'il ne parvint  l'_branler dans sa
rsolution qu'aprs avoir pass par son coeur en lui parlant des dangers
de madame la Dauphine_. Il lui dit: Demain,  midi, il n'y aura plus ni
roi, ni dauphin, ni duc de Bordeaux. Et le roi lui rpondit: Vous me
donnerez bien jusqu' une heure. Je ne crois pas un mot de tout cela.
La hblerie est notre dfaut: interrogez un Franais et fiez-vous  ses
rcits, il aura toujours tout fait. Les ministres entrrent chez le roi
aprs M. de Smonville; les ordonnances furent rapportes, le ministre
dissous, M. de Mortemart nomm prsident du nouveau conseil.

         [Note 256: Apollinaire-Antoine-Maurice, comte _d'Argout_
         (1782-1858). Il tait pair de France depuis 1819, et comme
         son collgue M. de Smonville, il appartenait  la droite
         modre. De 1830  1836, il fut plusieurs fois ministre et
         dtint successivement les portefeuilles de la Marine, du
         Commerce et des Travaux publics, de l'Intrieur et des
         Finances. Durant ces six annes, le nez de M. d'Argout ne
         cessa de servir de cible aux flches de la _Caricature_ et du
         _Charivari_ et aux _pingles_ de _La Mode_ et du _Corsaire_.
         Renonant enfin aux ministres, il se rfugia dans le poste
         moins tourment de gouverneur de la Banque de France. Il est
         mort snateur du second Empire.]

Dans la capitale, le parti rpublicain venait enfin de dterrer un
gte. M. Baude (l'homme de la parade des bureaux du _Temps_), en courant
les rues, n'avait trouv l'Htel de Ville occup que par deux hommes, M.
Dubourg et M. Zimmer. Il se dit aussitt l'envoy d'un _gouvernement
provisoire_ qui s'allait venir installer. Il fit appeler les employs de
la Prfecture; il leur ordonna de se mettre au travail, comme si M. de
Chabrol tait prsent. Dans les gouvernements devenus machines, les
poids sont bientt remonts, chacun accourt pour se nantir des places
dlaisses: qui se fit secrtaire gnral, qui chef de division, qui se
donna la comptabilit, qui se nomma au personnel et distribua ce
personnel entre ses amis; il y en eut qui firent apporter leur lit afin
de ne pas dsemparer, et d'tre  mme de sauter sur la place qui
viendrait  vaquer. M. Dubourg, surnomm le gnral[257], et M. Zimmer,
taient censs les chefs de la partie _militaire_ du _gouvernement
provisoire_. M. Baude[258], reprsentant le _civil_ de ce gouvernement
inconnu, prit des arrts et fit des proclamations. Cependant on avait
vu des affiches provenant du parti rpublicain, et portant cration d'un
autre gouvernement, compos de MM. de La Fayette, Grard[259] et
Choiseul[260]. On ne s'explique gure l'association du dernier nom avec
les deux autres; aussi M. de Choiseul a-t-il protest. Ce vieillard
libral, qui, pour faire le vivant, se tenait roide comme un mort,
migr et naufrag  Calais, ne retrouva pour foyer paternel, en
rentrant en France, qu'une loge  l'Opra.

         [Note 257: Sur le pseudo-gnral _Dubourg_, voir, au tome IV,
         les notes 1 et 2 de la page 55.]

         [Note 258: Voir, sur M. _Baude_, au tome IV, la note 1 de la
         page 137.]

         [Note 259: tienne-Maurice, comte _Grard_ (1773-1853). Aprs
         avoir t l'un des plus glorieux gnraux de l'Empire, il
         tait entr en 1822 dans la via politique. Au mois de juillet
         1830, il tait dput de l'Oise. Le 11 aot 1830, il accepta
         le portefeuille de la Guerre, qu'il abandonna le 16 novembre
         suivant pour raison de sant. lev  la dignit de marchal
         de France, le 17 aot de la mme anne, il fut appel, le 4
         aot 1831, au commandement de l'arme du Nord et dirigea le
         sige d'Anvers. Pair de France en 1833, de nouveau ministre
         de la Guerre, avec la prsidence du Conseil, du 18 juillet au
         19 octobre 1834, il fut nomm, le 4 fvrier 1836, grand
         chancelier de la Lgion d'honneur. Le gouvernement provisoire
         du 24 fvrier 1848 le destitua; le second Empire le nomma
         snateur (26 janvier 1853). Il mourut trois mois aprs, le 17
         avril, et fut inhum aux Invalides.]

         [Note 260: Claude-Antoine-Gabriel, duc de
         _Choiseul-Stainville_ (1760-1838). Chevalier d'honneur de la
         reine Marie-Antoinette, il tait rest auprs d'elle jusqu'
         son incarcration au Temple, et il n'avait migr que quand
         sa tte avait t mise  prix. Arrt  Calais,  la suite
         d'un naufrage (novembre 1795), et acquitt par le Conseil de
         guerre devant lequel on l'avait traduit, il n'en avait pas
         moins t retenu en prison par le Directoire, et finalement
         condamn  mort. Le 18 brumaire le sauva. La Restauration
         l'appela  la pairie (4 juin 1814), et plus tard au poste de
         gouverneur du Louvre (28 mai 1820). Son attitude  la Chambre
         des pairs et sa constante opposition au ministre Villle lui
         avaient valu une grande popularit. Le roi Louis-Philippe le
         choisit pour un de ses aides de camp.]

 trois heures du soir, nouvelle confusion. Un ordre du jour convoqua
les dputs runis  Paris,  l'Htel de Ville, pour y confrer sur les
mesures  prendre. Les maires devaient tre rendus  leurs mairies; ils
devaient aussi envoyer un de leurs adjoints  l'Htel de Ville, afin d'y
composer une _commission consultative_. Cet ordre du jour tait sign:
_J. Baude_, pour le _gouvernement provisoire_, et colonel _Zimmer_, _par
ordre du gnral Dubourg_. Cette audace de trois personnes, qui parlent
au nom d'un gouvernement qui n'existait qu'affich par lui-mme au coin
des rues, prouve la rare intelligence des Franais en rvolution: de
pareils hommes sont videmment les chefs destins  mener les autres
peuples. Quel malheur qu'en nous dlivrant d'une pareille anarchie,
Bonaparte nous et ravi la libert!

Les dputs s'taient rassembls chez M. Laffitte[261]. M. de La
Fayette, reprenant 1789, dclara qu'il reprenait aussi le commandement
de la garde nationale. On applaudit, et il se rendit  l'Htel de Ville.
Les dputs nommrent une _commission_ municipale compose de cinq
membres, MM. Casimir Prier, Laffitte, de Lobau, de Schonen et Audry de
Puyravault. M. Odilon Barrot fut lu secrtaire de cette commission, qui
s'installa  l'Htel de Ville, comme avait fait M. de La Fayette. Tout
cela sigea ple-mle auprs du gouvernement provisoire de M. Dubourg.
M. Mauguin, envoy en mission vers la _commission_, resta avec elle.
L'ami de Washington fit enlever le drapeau noir arbor sur l'Htel de
Ville par l'invention de M. Dubourg.

         [Note 261: La rue o demeurait M. Laffitte, et qui allait
         bientt porter son nom, s'appelait sous la Restauration la
         _rue d'Artois_.]

 huit heures et demie du soir dbarqurent de Saint-Cloud M. de
Smonville, M. d'Argout et M. de Vitrolles. Aussitt qu'ils avaient
appris  Saint-Cloud le rappel des ordonnances, le renvoi des anciens
ministres et la nomination de M. Mortemart  la prsidence du conseil,
ils taient accourus  Paris. Ils se prsentrent en qualit de
mandataires du roi devant la commission municipale. M. Mauguin demanda
au grand rfrendaire s'il avait des pouvoirs crits; le grand
rfrendaire rpondit _qu'il n'y avait pas pens_. La ngociation des
officieux commissaires finit l.

Instruit  la runion Laffitte de ce qui s'tait fait  Saint-Cloud, M.
Laffitte signa un laisser-passer pour M. de Mortemart, ajoutant que les
dputs assembls chez lui l'attendraient jusqu' une heure du matin. Le
noble duc n'tant pas arriv, les dputs se retirrent.

M. Laffitte, rest seul avec M. Thiers, s'occupa du duc d'Orlans et des
proclamations  faire. Cinquante ans de rvolution en France avaient
donn aux hommes de pratique la facilit de rorganiser des
gouvernements, et aux hommes de thorie l'habitude de ressemeler des
chartes, de prparer les machines et les bers avec lesquels s'enlvent
et sur lesquels glissent ces gouvernements.

       *       *       *       *       *

Cette journe du 29, lendemain de mon retour  Paris, ne fut pas pour
moi sans occupation. Mon plan tait arrt: je voulais agir, mais je ne
le voulais que sur un ordre crit de la main du roi, et qui me donnt
les pouvoirs ncessaires pour parler aux autorits du moment; me mler
de tout et ne rien faire ne me convenait pas. J'avais raisonn juste,
tmoin l'affront essuy par MM. d'Argout, Smonville et Vitrolles.

J'crivis donc  Charles X  Saint-Cloud. M. de Givr se chargea de
porter ma lettre. Je priais le roi de m'instruire de sa volont. M. de
Givr revint les mains vides. Il avait remis ma lettre  M. le duc de
Duras, qui l'avait remise au roi, lequel me faisait rpondre qu'il avait
nomm M. de Mortemart son premier ministre, et qu'il m'invitait 
m'entendre avec lui. Le noble duc, o le trouver? Je le cherchai
vainement le 29 au soir.

Repouss de Charles X, ma pense se porta vers la Chambre des pairs;
elle pouvait, en qualit de cour souveraine, voquer le procs et juger
le diffrend. S'il n'y avait pas sret pour elle dans Paris, elle tait
libre de se transporter  quelque distance, mme auprs du roi, et de
prononcer de l un grand arbitrage. Elle avait des chances de succs; il
y en a toujours dans le courage. Aprs tout, en succombant, elle aurait
subi une dfaite utile aux principes. Mais aurais-je trouv dans cette
Chambre vingt hommes prts  se dvouer? Sur ces vingt hommes, y en
avait-il quatre qui fussent d'accord avec moi sur les liberts
publiques?

Les assembles aristocratiques rgnent glorieusement lorsqu'elles sont
souveraines et seules investies, de droit et de fait, de la puissance:
elles offrent les plus fortes garanties, mais, dans les gouvernements
mixtes, elles perdent leur valeur et sont misrables quand arrivent les
grandes crises.... Faibles contre le roi, elles n'empchent pas le
despotisme; faibles contre le peuple, elles ne prviennent pas
l'anarchie. Dans les commotions publiques, elles ne rachtent leur
existence qu'au prix de leurs parjures ou de leur esclavage. La Chambre
des lords sauva-t-elle Charles Ier? Sauva-t-elle Richard Cromwell,
auquel elle avait prt serment? Sauva-t-elle Jacques II? Sauvera-t-elle
aujourd'hui les princes de Hanovre? Se sauvera-t-elle elle-mme? Ces
prtendus contre-poids aristocratiques ne font qu'embarrasser la
balance, et seront jets tt ou tard hors du bassin. Une aristocratie
ancienne et opulente, ayant l'habitude des affaires, n'a qu'un moyen de
garder le pouvoir quand il lui chappe: c'est de passer du Capitole au
Forum, et de se placer  la tte du nouveau mouvement,  moins qu'elle
ne se croie encore assez forte pour risquer la guerre civile.

Pendant que j'attendais le retour de M. de Givr, je fus assez occup 
dfendre mon quartier. La banlieue et les carriers de Montrouge
affluaient par la barrire d'Enfer. Les derniers ressemblaient  ces
carriers de Montmartre, qui causrent de si grandes alarmes 
mademoiselle de Mornay lorsqu'elle fuyait les massacres de la
Saint-Barthlemy. En passant devant la communaut des missionnaires,
situe dans ma rue, ils y entrrent: une vingtaine de prtres furent
obligs de se sauver; le repaire de ces fanatiques fut philosophiquement
pill, leurs lits et leurs livres brls dans la rue[262]. On n'a point
parl de cette misre. Avait-on  s'embarrasser de ce que la prtraille
pouvait avoir perdu? Je donnai l'hospitalit  sept ou huit fugitifs;
ils restrent plusieurs jours cachs sous mon toit. Je leur obtins des
passe-ports par l'intermdiaire de mon voisin, M. Arago[263], et ils
allrent ailleurs prcher la parole de Dieu. La fuite des saints a
souvent t utile aux peuples, _utilis populis fuga sanctorum_.

         [Note 262: Les missionnaires de la rue d'Enfer, dont parle
         ici Chateaubriand taient les prtres de la _Socit des
         Missions de France_, fonde par le Pre Rauzan, et qui est
         aujourd'hui la _Socit des Prtres de la Misricorde_ sous
         le titre de l'_Immacule Conception_. Le 29 juillet, leur
         maison fut envahie par les meutiers. Toutes les chambres
         sont fouilles, dit un tmoin oculaire; la caisse de
         l'conome est vide, la cave elle-mme est envahie.... De
         nouvelles bandes surviennent, et, l'exaltation croissant avec
         l'ivresse, les coups de fusil retentissent  travers les
         corridors et les escaliers. Partout le pillage et la
         dsolation. Rien n'chappe  l'enlvement ou  la
         destruction. Argent, linges, objets prcieux, tout disparat;
         les fentres sont brises, les meubles hachs en morceaux et
         jets dans la cour ou dans les jardins. On sonde  la
         baonnette une terre frachement remue, dans le jardin, et
         une caisse contenant tous les vases sacrs devient la proie
         des dvastateurs.... Au milieu du tumulte, le P. Rauzan
         parat un moment  sa fentre, et cherche  apaiser les
         esprits.... Deux balles sifflent  ses oreilles, et un
         troisime coup, ajust par un de ces bourreaux gars, allait
         atteindre le digne prtre, lorsqu'un garde national parvient
          relever  temps le canon du fusil. La balle, toutefois,
         effleure de si prs le dessus de la tte du saint vieillard,
         qu'il avouait plus tard avoir perdu pour un moment le
         sentiment de sa situation.... Pour complter l'oeuvre de
         destruction, les dvastateurs mettent le feu  l'intrieur
         d'une chambre. L'incendie commenait, lorsque deux
         missionnaires, dguiss en domestiques de l'hospice des
         Enfants-Trouvs (situ galement rue d'Enfer), arrivent,
         accompagns de deux soeurs de Charit, et, se mlant  la
         foule, ils s'crient: Malheureux, que faites-vous? Ne
         voyez-vous pas que le feu va se communiquer  l'hospice?
         Voulez-vous donc brler ces pauvres petits orphelins?--On
         les coute; une chane est organise, et le feu est teint au
         dedans. Mais bientt,  l'aide de la paille qu'ils ont
         amoncele, et sur laquelle ils entassent les dbris des
         meubles, les livres, les papiers, les ornements sacrs, de
         grands feux sont allums  la fois au jardin, dans la cour et
         jusque dans la rue.--Les missionnaires purent chapper, en se
         rfugiant, les uns  l'hospice des Enfants-Trouvs, les
         autres sous le toit de Chateaubriand. (_Vie du trs rvrend
         Pre Jean-Baptiste Rauzan_, par le _P. A. Delaporte_, pages
         281 et suiv.)]

         [Note 263: La maison de Chateaubriand, rue d'Enfer, n 84,
         tait voisine de l'Observatoire, dont Franois Arago tait
         alors le directeur.]

       *       *       *       *       *

La commission municipale, tablie  l'Htel de Ville, nomma le baron
Louis commissaire provisoire aux finances, M. Baude  l'intrieur, M.
Mrilhou[264]  la justice, M. Chardel[265] aux postes, M. Marchal[266]
au tlgraphe, M. Bavoux[267]  la police, M. de Laborde  la
prfecture de la Seine. Ainsi le gouvernement provisoire _volontaire_ se
trouva dtruit en ralit par la promotion de M. Baude, qui s'tait cr
membre de ce gouvernement. Les boutiques se rouvrirent; les services
publics reprirent leur cours.

         [Note 264: Joseph _Mrilhou_ (1788-1856).--Aprs avoir
         appartenu  la magistrature impriale, il avait figur, sous
         la Restauration, au premier rang des avocats _libraux_, et
         avait plaid dans presque tous les procs politiques du
         temps. Il ne se bornait pas du reste  dfendre les
         conspirateurs, il conspirait comme eux. Affili  la
         Charbonnerie, il fut d'abord membre de la haute-vente et
         bientt de la vente suprme. C'est donc  bon droit que
         l'avocat-gnral Marchangy, dans l'affaire des quatre
         sergents de la Rochelle (aot 1822), pouvait dire  Mrilhou,
         qui plaidait pour le sergent Bories: Ici les vritables
         coupables ne sont pas sur les bancs des accuss, mais sur les
         bancs des avocats.--Nomm conseiller d'tat le 20 aot 1830,
         il devint, le 2 novembre suivant, lors de la formation du
         ministre Laffitte, ministre de l'Instruction publique et des
         Cultes, et il en profita pour supprimer la Socit des
         Missions de France et pour runir au domaine de l'tat la
         maison du Mont-Valrien qui en tait le chef-lieu. Dput de
         1831  1834, pair de France le 3 octobre 1837, il s'tait
         fait nommer, ds le 21 avril 1832, conseiller  la cour de
         Cassation, revenant ainsi  la magistrature, aprs avoir
         pass par le carbonarisme:

           Que dans un bon fauteuil il dorme  son retour.]

         [Note 265: Casimir-Marie-Marcellin-Pierre-Clestin _Chardel_
         (1777-1847). Il tait en 1830 juge au tribunal de la Seine et
         dput de Paris. Pendant les journes de juillet, il prsida
         un comit insurrectionnel, et, ds le 27 aot, il se fit
         nommer conseiller  la cour de Cassation.]

         [Note 266: Pierre-Franois _Marchal_ (1785-1864). Il tait,
         depuis 1827, dput de la Meurthe. Il prit part aux journes
         de juillet et s'empara du tlgraphe, que le gouvernement
         nouveau utilisa immdiatement pour assurer son triomphe.
         Nomm directeur des tlgraphes par la Commission municipale,
         il ne resta pas longtemps  ce poste; ses ides avances le
         firent destituer. Rlu dput de 1831  1834 et de 1837 
         1845, il sigea dans l'opposition. Aprs le 24 fvrier, il
         fit partie de l'Assemble constituante, et vota constamment
         avec la gauche rpublicaine. Il ne fut pas renomm  la
         Lgislative et rentra dans la vie prive.]

         [Note 267: Jacques-Franois-Nicolas _Bavoux_ (1774-1848). Il
         tait en 1830, dput de Paris. Il ne garda la prfecture de
         police que deux jours; ds le 1er aot, il tait remplac par
         M. Girod (de l'Ain). Le 23 aot, il fut nomm
         conseiller-matre  la Cour des Comptes. En 1819, professeur
         supplant  la Facult de droit, il avait t traduit devant
         la cour d'Assises de la Seine sous la prvention d'avoir
         provoqu, par des discours tenus dans des lieux publics,  la
         dsobissance aux lois. Acquitt par le jury, aprs une
         plaidoirie de M{e} Dupin an, il passa sans transition de
         l'obscurit la plus profonde  la popularit la plus
         clatante. L'obscurit depuis longtemps est revenue:

           Bavoux, Bavoux, Bavoux, nous t'avons oubli!]

Dans la runion chez M. Laffite, il avait t dcid que les dputs
s'assembleraient,  midi, au palais de la Chambre: ils s'y trouvrent
runis au nombre de trente ou trente-cinq, prsids par M. Laffitte. M.
Brard[268] annona qu'il avait rencontr MM. d'Argout, de
Forbin-Janson[269] et de Mortemart, qui se rendaient chez M. Laffitte,
croyant y trouver les dputs; qu'il avait invit ces messieurs  le
suivre  la Chambre, mais que M. le duc de Mortemart, accabl de
fatigue, s'tait retir pour aller voir M. de Smonville. M. de
Mortemart, selon M. Brard, avait dit qu'il avait un blanc-seing et que
le roi consentait  tout.

         [Note 268: Auguste-Simon-Louis _Brard_ (1783-1859), banquier
          Paris, dput de la Seine depuis 1827. Son rle pendant les
         journes de juillet fut des plus considrables. Il ne laissa
         pas du reste de tirer assez bien son pingle du jeu. Ds le
         mois d'aot 1830, il fut nomm directeur gnral des ponts et
         chausses et des mines; peu de temps aprs il devint
         conseiller d'tat. Un peu plus tard, le ministre Mol lui
         donna la recette gnrale du Cher: Ce fut sa dernire
         situation officielle.--M. Brard a publi, en 1834, des
         _Souvenirs historiques sur la Rvolution de 1830_.]

         [Note 269: M. Palamde de Forbin-Janson, beau-frre du duc de
         Mortemart.]

En effet, M. de Mortemart apportait cinq ordonnances: au lieu de les
communiquer d'abord aux dputs, sa lassitude l'obligea de rtrograder
jusqu'au Luxembourg.  midi, il envoya les ordonnances  M. Sauvo[270];
celui-ci rpondit qu'il ne les pouvait publier dans _le Moniteur_ sans
l'autorisation de la Chambre des dputs ou de la commission municipale.

         [Note 270: Franois _Sauvo_ (1772-1859). Il tait attach,
         depuis 1795,  la rdaction du _Moniteur universel_,
         lorsqu'il fut charg, en 1800, de la direction de ce journal,
         par Maret, secrtaire gnral des Consuls; il devait la
         conserver jusqu'en 1840.--Dans la soire du 25 juillet 1830,
         il avait t averti qu'il recevrait des articles fort tendus
         qui ne seraient termins qu'au milieu de la nuit et devraient
         tre insrs dans le numro du lendemain. Vers onze heures du
         soir, il fut mand par M. de Chantelauze, qui lui remit le
         rapport et les ordonnances. M. Sauvo parcourut les pices
         Qu'en pensez-vous? lui demanda M. de Montbel qui tait
         prsent.--Dieu sauve le Roi et la France! rpondit le
         rdacteur du _Moniteur_. Et il ajouta en se retirant:
         Messieurs, j'ai cinquante-sept ans, j'ai vu toutes les
         journes de la Rvolution et je me retire avec une profonde
         terreur.]

M. Brard s'tant expliqu, comme je viens de le dire,  la Chambre, une
discussion s'leva pour savoir si l'on recevrait ou si l'on ne recevrait
pas M. de Mortemart. Le gnral Sbastiani insista pour l'affirmative;
M. Mauguin dclara que si M. de Mortemart tait prsent, il demanderait
qu'il ft entendu, mais que les vnements pressaient et que l'on ne
pouvait pas dpendre du bon plaisir de M. de Mortemart.

On nomma cinq commissaires chargs d'aller confrer avec les pairs: ces
cinq commissaires furent MM. Augustin Prier[271], Sbastiani, Guizot,
Benjamin Delessert[272] et Hyde de Neuville. Mais bientt le comte de
Sussy[273] fut introduit dans la Chambre lective. M. de Mortemart
l'avait charg de prsenter les ordonnances aux dputs. S'adressant 
l'assemble, il lui dit: En l'absence de M. le chancelier, quelques
pairs, en petit nombre, taient runis chez moi; M. le duc de Mortemart
nous a remis la lettre ci-jointe, adresse  M. le gnral Grard ou 
M. Casimir Prier. Je vous demande la permission de vous la
communiquer. Voici la lettre: Monsieur, parti de Saint-Cloud dans la
nuit, je cherche vainement  vous rencontrer. Veuillez me dire o je
pourrai vous voir. Je vous prie de donner connaissance des ordonnances
dont je suis porteur depuis hier.

         [Note 271: Augustin-Charles _Prier_ (1773-1833), frre de
         Casimir Prier. Il tait dput de l'Isre depuis 1827 et
         sigeait au centre gauche. Non rlu aux lections du 5
         juillet 1831, il fut nomm pair de France le 16 mai 1832.]

         [Note 272: Jules-Paul-Benjamin _Delessert_ (1773-1847). Grand
         industriel, il avait cr  Passy, en 1801, une filature de
         coton qui rendit la France moins tributaire de l'Angleterre,
         et une raffinerie de sucre, o il obtint le premier sucre de
         betterave bien cristallis. En 1818, il importa d'Angleterre
         l'ide des Caisses d'pargne et popularisa en France cette
         institution, qu' sa mort il dota gnreusement. Il fut
         vingt-quatre ans dput, de 1817  1824 et de 1827  1842, et
         il sut toujours allier  une noble indpendance un amour
         clair de l'ordre. Peu d'hommes politiques ont laiss une
         mmoire plus honore.--Il tait le frre de M. Gabriel
         Delessert, prfet de police de 1836  1848, qui a su, dans
         l'exercice de ces dlicates fonctions, forcer l'estime de ses
         adversaires eux-mmes.]

         [Note 273: Jean-Baptiste-Henry _Collin_, comte de _Sussy_
         (1776-1837). Il fut matre des requtes sous l'Empire, puis,
         sous la Restauration, administrateur des contributions
         indirectes. Admis  siger, le 3 janvier 1827,  la Chambre
         des pairs, par droit hrditaire, en remplacement de son pre
         dcd, il prit place parmi les modrs. M. de Sussy sigea 
         la Chambre haute jusqu' sa mort, ayant prt serment au
         gouvernement de Juillet.]

M. le duc de Mortemart tait parti dans la nuit de Saint-Cloud; il
avait les ordonnances dans sa poche depuis douze ou quinze heures,
_depuis hier_, selon son expression; il n'avait pu rencontrer ni le
gnral Grard, ni M. Casimir Prier: M. de Mortemart tait bien
malheureux! M. Brard fit l'observation suivante sur la lettre
communique:

Je ne puis, dit-il, m'empcher de signaler ici un manque de franchise:
M. de Mortemart, qui se rendait ce matin chez M. Laffitte lorsque je
l'ai rencontr, m'a formellement dit qu'il viendrait ici.

Les cinq ordonnances furent lues. La premire rappelait les ordonnances
du 25 juillet, la seconde convoquait les Chambres pour le 3 aot, la
troisime nommait M. de Mortemart ministre des affaires trangres et
prsident du conseil, la quatrime appelait le gnral Grard au
ministre de la guerre, la cinquime M. Casimir Prier au ministre des
finances. Lorsque je trouvai enfin M. de Mortemart chez le grand
rfrendaire, il m'assura qu'il avait t oblig de rester chez M. de
Smonville, parce qu'tant revenu  pied de Saint-Cloud, il s'tait vu
forc de faire un dtour et de pntrer dans le bois de Boulogne par une
brche: sa botte ou son soulier lui avait corch le talon. Il est 
regretter qu'avant de produire les actes du trne, M. de Mortemart n'ait
pas essay de voir les hommes influents et de les incliner  la cause
royale. Ces actes tombant tout  coup au milieu de dputs non prvenus,
personne n'osa se dclarer. On s'attira cette terrible rponse de
Benjamin Constant: Nous savons d'avance ce que la Chambre des pairs
nous dira: elle acceptera purement et simplement la rvocation des
ordonnances. Quant  moi, je ne me prononce pas positivement sur la
question de dynastie; je dirai seulement qu'il serait trop commode pour
un roi de faire mitrailler son peuple et d'en tre quitte pour dire
ensuite: _Il n'y a rien de fait._

Benjamin Constant, qui ne se prononait pas _positivement sur la
question de dynastie_, aurait-il termin sa phrase de la mme manire si
on lui et fait entendre auparavant des paroles convenables  ses
talents et  sa juste ambition? Je plains sincrement un homme de
courage et d'honneur comme M. de Mortemart, quand je viens  penser que
la monarchie lgitime a peut-tre t renverse parce que le ministre
charg des pouvoirs du roi n'a pu rencontrer dans Paris deux dputs, et
que, fatigu d'avoir fait trois lieues  pied, il s'est corch le
talon. L'ordonnance de nomination  l'ambassade de Saint-Ptersbourg a
remplac pour M. de Mortemart les ordonnances de son vieux matre. Ah!
comment ai-je refus  Louis-Philippe d'tre son ministre des affaires
trangres ou de reprendre ma bien-aime ambassade de Rome? Mais, hlas!
de _ma bien-aime_, qu'en euss-je fait au bord du Tibre? J'aurais
toujours cru qu'elle me regardait en rougissant.

       *       *       *       *       *

Le 30 au matin, ayant reu le billet du grand rfrendaire qui
m'invitait  la runion des pairs, au Luxembourg, je voulus apprendre
auparavant quelques nouvelles. Je descendis par la rue d'Enfer, la place
Saint-Michel et la rue Dauphine. Il y avait encore un peu d'motion
autour des barricades brches. Je comparais ce que je voyais au grand
mouvement rvolutionnaire de 1789, et cela me semblait de l'ordre et du
silence: le changement des moeurs tait visible.

Au Pont-Neuf, la statue d'Henri IV tenait  la main, comme un guidon de
la Ligue, un drapeau tricolore. Des hommes du peuple disaient en
regardant le roi de bronze: Tu n'aurais pas fait cette btise-l, mon
vieux. Des groupes taient rassembls sur le quai de l'cole:
j'aperois de loin un gnral accompagn de deux aides de camp galement
 cheval. Je m'avanai de ce ct. Comme je fendais la foule, mes yeux
se portaient sur le gnral: ceinture tricolore par dessus son habit,
chapeau de travers renvers en arrire, corne en avant. Il m'avise  son
tour et s'crie: Tiens, le vicomte! Et moi, surpris, je reconnais le
colonel ou capitaine Dubourg, mon compagnon de Gand, lequel allait,
pendant notre retour  Paris, prendre les villes ouvertes au nom de
Louis XVIII, et nous apportait, ainsi que je vous l'ai racont, la
moiti d'un mouton pour dner dans un bouge,  Arnouville[274]. C'est
cet officier que les journaux avaient reprsent comme un austre soldat
rpublicain  moustaches grises, lequel n'avait pas voulu servir sous la
tyrannie impriale, et qui tait si pauvre qu'on avait t oblig de lui
acheter  la friperie un uniforme rp du temps de Larevellire-Lpeaux.
Et moi de m'crier: Eh! c'est vous! comment.... Il me tend les bras,
me serre la main sur le cou de Flanquine; on fit cercle: Mon cher, me
dit  haute voix le chef militaire du gouvernement provisoire, en me
montrant le Louvre, ils taient l-dedans douze cents: nous leur en
avons flanqu des pruneaux dans le derrire! et de courir, et de
courir!... Les aides de camp de M. Dubourg clatent en gros rires; et
la tourbe de rire  l'unisson, et le gnral de piquer sa mazette qui
caracolait comme une bte reinte, suivie de deux autres Rossinantes
glissant sur le pav et prtes  tomber sur le nez entre les jambes de
leurs cavaliers.

         [Note 274: Sur cet pisode d'Arnouville et sur la premire
         rencontre de Chateaubriand avec le capitaine Dubourg, voir au
         tome IV, pages 55-56.]

Ainsi, superbement emport, m'abandonna le Diomde de l'Htel de Ville,
brave d'ailleurs et spirituel. J'ai vu des hommes qui, prenant au
srieux toutes les scnes de 1830, rougissaient  ce rcit, parce qu'il
djouait un peu leur hroque crdulit. J'tais moi-mme honteux en
voyant le ct comique des rvolutions les plus graves et de quelle
manire on peut se moquer de la bonne foi du peuple.

M. Louis Blanc, dans le premier volume de son excellente _Histoire de
dix ans_[275], publie aprs ce que je viens d'crire ici, confirme mon
rcit: Un homme, dit-il, d'une taille moyenne, d'une figure nergique,
traversait en uniforme de gnral et suivi par un grand nombre d'hommes
arms, le march des Innocents. C'tait de M. variste Dumoulin,
rdacteur du _Constitutionnel_, que cet homme avait reu son uniforme,
pris chez un fripier; et les paulettes qu'il portait lui avaient t
donnes par l'acteur Perlet: elles venaient du magasin de
l'Opra-Comique. Quel est ce gnral? demandait-on de toutes parts. Et
quand ceux qui l'entouraient avaient rpondu: C'est le gnral
Dubourg. Vive le gnral Dubourg! criait le peuple, devant qui ce nom
n'avait jamais retenti.[276]

         [Note 275: Tome I, p. 244.]

         [Note 276: J'ai reu, le 9 janvier de cette anne 1841, une
         lettre de M. Dubourg; on y lit ces phrases: Combien j'ai
         dsir vous voir depuis notre rencontre sur le quai du
         Louvre! Combien de fois j'ai dsir verser dans votre sein
         les chagrins qui dchiraient mon me! Qu'on est malheureux
         d'aimer avec passion son pays, son honneur, sa gloire, quand
         l'on vit  une telle poque!...

         Avais-je tort, en 1830, de ne pas vouloir me soumettre  ce
         que l'on faisait! Je voyais clairement l'avenir odieux que
         l'on prparait  la France, j'expliquais comment le mal seul
         pouvait surgir d'arrangements politiques aussi frauduleux;
         mais personne ne me comprenait.

         Le 5 juillet de cette mme anne 1841, M. Dubourg m'crivait
         encore pour m'envoyer le brouillon d'une note qu'il adressait
         en 1828  MM. de Martignac et de Caux pour les engager  me
         faire entrer au Conseil. Je n'ai donc rien avanc sur M.
         Dubourg qui ne soit de la plus exacte vrit. (Paris, note de
         1841). CH.]

Un autre spectacle m'attendait  quelques pas de l: une fosse tait
creuse devant la colonnade du Louvre; un prtre, en surplis et en
tole, disait des prires au bord de cette fosse: on y dposait les
morts. Je me dcouvris et fis le signe de la croix. La foule silencieuse
regardait avec respect cette crmonie, qui n'et rien t si la
religion n'y avait comparu. Tant de souvenirs et de rflexions
s'offraient  moi, que je restais dans une complte immobilit. Tout 
coup je me sens press; un cri part: Vive le dfenseur de la libert de
la presse! Mes cheveux m'avaient fait reconnatre. Aussitt des jeunes
gens me saisissent et me disent: O allez-vous? nous allons vous
porter. Je ne savais que rpondre; je remerciais; je me dbattais; je
suppliais de me laisser aller. L'heure de la runion  la Chambre des
pairs n'tait pas encore arrive. Les jeunes gens ne cessaient de crier:
O allez-vous? o allez-vous? Je rpondis au hasard: Eh bien, au
Palais-Royal! Aussitt j'y suis conduit aux cris de: Vive la charte!
vive la libert de la presse! vive Chateaubriand! Dans la cour des
Fontaines, M. Barba, le libraire, sortit de sa maison et vint
m'embrasser.

Nous arrivons au Palais-Royal; on me bouscule dans un caf sous la
galerie de bois. Je mourais de chaud. Je ritre  mains jointes ma
demande en rmission de ma gloire: point; toute cette jeunesse refuse de
me lcher. Il y avait dans la foule un homme en veste  manches
retrousses,  mains noires,  figure sinistre, aux yeux ardents, tel
que j'en avais tant vu au commencement de la Rvolution: il essayait
continuellement de s'approcher de moi, et les jeunes gens le
repoussaient toujours. Je n'ai su ni son nom ni ce qu'il me voulait.

Il fallut me rsoudre  dire enfin que j'allais  la Chambre des pairs.
Nous quittmes le caf; les acclamations recommencrent. Dans la cour du
Louvre, diverses espces de cris se firent entendre: on disait: Aux
Tuileries! aux Tuileries! les autres: Vive le premier consul! et
semblaient vouloir me faire l'hritier de Bonaparte rpublicain.
Hyacinthe, qui m'accompagnait, recevait sa part des poignes de main et
des embrassades. Nous traversmes le pont des Arts et nous prmes la rue
de Seine. On accourait sur notre passage; on se mettait aux fentres. Je
souffrais de tant d'honneurs, car on m'arrachait les bras. Un des jeunes
gens qui me poussaient par derrire passa tout  coup sa tte entre mes
jambes et m'enleva sur ses paules. Nouvelles acclamations; on criait
aux spectateurs dans la rue et aux fentres:  bas les chapeaux! vive
la charte! et moi je rpliquais: Oui, messieurs, vive la charte! mais
vive le roi! On ne rptait pas ce cri, mais il ne provoquait aucune
colre. Et voil comme la partie tait perdue! Tout pouvait encore
s'arranger, mais il ne fallait prsenter au peuple que des hommes
populaires: dans les rvolutions, un nom fait plus qu'une arme.

Je suppliai tant mes jeunes amis qu'ils me mirent enfin  terre. Dans la
rue de Seine, en face de mon libraire, M. Le Normant, un tapissier
offrit un fauteuil pour me porter; je le refusai et j'arrivai au milieu
de mon triomphe dans la cour d'honneur du Luxembourg. Ma gnreuse
escorte me quitta alors aprs avoir pouss de nouveaux cris de _Vive la
charte! vive Chateaubriand!_ J'tais touch des sentiments de cette
noble jeunesse: j'avais cri _vive le roi!_ au milieu d'elle, tout aussi
en sret que si j'eusse t seul enferm dans ma maison; elle
connaissait mes opinions: elle m'amenait elle-mme  la Chambre des
pairs o elle savait que j'allais parler et rester fidle  mon roi; et
pourtant c'tait le 30 juillet, et nous venions de passer prs de la
fosse dans laquelle on ensevelissait les citoyens tus par les balles
des soldats de Charles X!

       *       *       *       *       *

Le bruit que je laissais en dehors contrastait avec le silence qui
rgnait dans le vestibule du palais du Luxembourg. Ce silence augmenta
dans la galerie sombre qui prcde les salons de M. de Smonville. Ma
prsence gna les vingt-cinq ou trente pairs qui s'y trouvaient
rassembls: j'empchais les douces effusions de la peur, la tendre
consternation  laquelle on se livrait. Ce fut l que je vis enfin M.
de Mortemart. Je lui dis que, d'aprs le dsir du roi, j'tais prt 
m'entendre avec lui. Il me rpondit, comme je l'ai dj rapport, qu'en
revenant il s'tait corch le talon: il rentra dans le flot de
l'assemble. Il nous donna connaissance des ordonnances comme il les
avait fait communiquer aux dputs par M. de Sussy. M. de Broglie
dclara qu'il venait de parcourir Paris; que nous tions sur un volcan;
que les bourgeois ne pouvaient plus contenir leurs ouvriers; que si le
nom de Charles X tait seulement prononc, on nous couperait la gorge 
tous, et qu'on dmolirait le Luxembourg comme on avait dmoli la
Bastille: C'est vrai! c'est vrai! murmuraient d'une voix sourde les
prudents, en secouant la tte[277]. M. de Caraman, qu'on avait fait duc,
apparemment parce qu'il avait t valet de M. de Metternich, soutenait
avec chaleur qu'on ne pouvait reconnatre les ordonnances: Pourquoi
donc, lui dis-je, monsieur? Cette froide question glaa sa verve.

         [Note 277: En regard de la version de Chateaubriand, il
         convient de placer celle du duc Victor de Broglie: Je ne
         sais en vrit, dit-il (_Souvenirs_, III, 325), si j'ai plac
         quatre paroles dans une conversation  btons rompus, o nous
         tions anims des mmes sentiments et proccups du mme but;
         mais ce dont je suis parfaitement sr, c'est de n'avoir
         jamais dit que je venais de parcourir tout Paris, que nous
         tions sur un volcan; que les matres ne pouvaient plus
         contenir leurs ouvriers; que, si le nom du roi tait
         dsormais prononc, on couperait la gorge  qui le
         prononcerait; que nous serions tous massacrs; qu'on
         prendrait d'assaut le Luxembourg comme la Bastille en 1789;
         et, quant au discours par lequel M. de Chateaubriand aurait
         foudroy ce langage, c'est ma faute peut-tre, mais je
         regrette de n'en avoir pas entendu le premier mot.]

Arrivent les cinq dputs commissaires. M. le gnral Sbastiani dbute
par sa phrase accoutume: Messieurs, c'est une grosse affaire. Ensuite
il fait l'loge de la haute modration de M. le duc de Mortemart; il
parle des dangers de Paris, prononce quelques mots  la louange de S. A.
R. monseigneur le duc d'Orlans, et conclut  l'impossibilit de
s'occuper des ordonnances. Moi et M. Hyde de Neuville, nous fmes les
seuls d'un avis contraire. J'obtins la parole: M. le duc de Broglie
nous a dit, messieurs, qu'il s'est promen dans les rues, et qu'il a vu
partout des dispositions hostiles: je viens aussi de parcourir Paris,
trois mille jeunes gens m'ont rapport dans la cour de ce palais; vous
avez pu entendre leur cris: ont-ils soif de votre sang ceux qui ont
ainsi salu l'un de vos collgues? Ils ont cri: _Vive la charte!_ j'ai
rpondu: _Vive le roi!_ ils n'ont tmoign aucune colre et sont venus
me dposer sain et sauf au milieu de vous. Sont-ce l des symptmes si
menaants de l'opinion publique? Je soutiens, moi, que rien n'est perdu,
que nous pouvons accepter les ordonnances. La question n'est pas de
considrer s'il y a pril ou non, mais de garder les serments que nous
avons prts  ce roi dont nous tenons nos dignits, et plusieurs
d'entre nous leur fortune. Sa Majest, en retirant les ordonnances et en
changeant son ministre, a fait tout ce qu'elle a d; faisons  notre
tour ce que nous devons. Comment! dans tous le cours de notre vie, il se
prsente un seul jour o nous sommes obligs de descendre sur le champ
de bataille, et nous n'accepterions pas le combat? Donnons  la France
l'exemple de l'honneur et de la loyaut; empchons-la de tomber dans
des combinaisons anarchiques o sa paix, ses intrts rels et ses
liberts iraient se perdre: le pril s'vanouit quand on ose le
regarder.

On ne me rpondit point; on se hta de lever la sance. Il y avait une
impatience de parjure dans cette assemble que poussait une peur
intrpide; chacun voulait sauver sa guenille de vie, comme si le temps
n'allait pas, ds demain, nous arracher nos vieilles peaux, dont un juif
bien avis n'aurait pas donn une obole.




LIVRE XV[278]

         [Note 278: Ce livre a t crit  Paris en aot et septembre
         1830, et revu en dcembre 1840.]

     Les rpublicains. -- Les orlanistes. -- M. Thiers est envoy 
     Neuilly. -- Convocation des pairs chez le grand rfrendaire. La
     lettre m'arrive trop tard. -- Saint-Cloud. -- Scne. Monsieur le
     Dauphin et le marchal de Raguse. -- Neuilly. -- M. le duc
     d'Orlans. -- Le Raincy. -- Le prince vient  Paris. -- Une
     dputation de la Chambre lective offre  M. le duc d'Orlans la
     lieutenance gnrale du royaume. -- Il accepte. -- Efforts des
     rpublicains. -- M. le duc d'Orlans va  l'Htel de Ville. --
     Les rpublicains au Palais-Royal. -- Le roi quitte Saint-Cloud.
     -- Arrive de Madame la Dauphine  Trianon. -- Corps
     diplomatique. -- Rambouillet. -- Ouverture de la session, le 3
     aot. -- Lettre de Charles X  M. le duc d'Orlans. -- Dpart du
     peuple pour Rambouillet. -- Fuite du roi. -- Rflexions. --
     Palais-Royal. -- Conversations. -- Dernire tentation politique.
     -- M. de Sainte-Aulaire. -- Dernier soupir du parti rpublicain.
     -- Journe du 7 aot. -- Sance  la Chambre des Pairs. -- Mon
     discours. -- Je sors du palais du Luxembourg pour n'y plus
     rentrer. -- Mes dmissions. -- Charles X s'embarque  Cherbourg.
     -- Ce que sera la rvolution de juillet. -- Fin de ma carrire
     politique.


Les trois partis commenaient  se dessiner et  agir les uns contre les
autres: les dputs qui voulaient la monarchie par la branche ane
taient les plus forts lgalement; ils ralliaient  eux tout ce qui
tendait  l'ordre; mais, moralement, ils taient les plus faibles: ils
hsitaient, ils ne se prononaient pas: il devenait manifeste, par la
tergiversation de la cour, qu'ils tomberaient dans l'usurpation plutt
que de se voir engloutis dans la Rpublique.

Celle-ci fit afficher un placard qui disait: La France est libre. Elle
n'accorde au gouvernement provisoire que le droit de la consulter, en
attendant qu'elle ait exprim sa volont par de nouvelles lections.
Plus de royaut. Le pouvoir excutif confi  un prsident temporaire.
Concours mdiat ou immdiat de tous les citoyens  l'lection des
dputs. Libert des cultes.

Ce placard rsumait les seules choses justes de l'opinion rpublicaine;
une nouvelle assemble de dputs aurait dcid s'il tait bon ou
mauvais de cder  ce voeu, _plus de royaut_; chacun aurait plaid sa
cause, et l'lection d'un gouvernement quelconque par un congrs
national et eu le caractre de la lgalit.

Sur une autre affiche rpublicaine du mme jour, 30 juillet, on lisait
en grosses lettres: Plus de Bourbons.... Tout est l, grandeur, repos,
prosprit publique, libert.

Enfin, parut une adresse  MM. les membres de la commission municipale
composant un gouvernement provisoire; elle demandait: Qu'aucune
proclamation ne ft faite pour dsigner un chef, lorsque la forme mme
du gouvernement ne pouvait tre encore dtermine; que le gouvernement
provisoire restt en permanence jusqu' ce que le voeu de la majorit
des Franais pt tre connu; toute autre mesure tant intempestive et
coupable.

Cette adresse, manant des membres d'une commission nomme par un grand
nombre de citoyens de divers arrondissements de Paris, tait signe par
MM. Chevalier, prsident, Trlat, Teste, Lepelletier, Guinard, Hingray,
Cauchois-Lemaire, etc.

Dans cette runion populaire, on proposait de remettre par acclamation
la prsidence de la Rpublique  M. de La Fayette; on s'appuyait sur les
principes que la Chambre des reprsentants de 1815 avait proclams en se
sparant. Divers imprimeurs refusrent de publier ces proclamations,
disant que dfense leur en tait faite par M. le duc de Broglie. La
Rpublique jetait par terre le trne de Charles X; elle craignait les
inhibitions de M. de Broglie, lequel n'avait aucun caractre.

Je vous ai dit que, dans la nuit du 29 au 30, M. Laffitte, avec MM.
Thiers et Mignet, avaient tout prpar pour attirer les yeux du public
sur M. le duc d'Orlans. Le 30 parurent des proclamations et des
adresses, fruit de ce conciliabule: vitons la Rpublique,
disaient-elles. Venaient ensuite les faits d'armes de Jemmapes et de
Valmy, et l'on assurait que M. le duc d'Orlans n'tait pas _Capet_,
mais _Valois_[279].

         [Note 279: Les _Souvenirs_ du duc de Broglie sont ici
         d'accord avec les _Mmoires d'Outre-Tombe_. On lisait, dit
         M. de Broglie, affich sur la porte mme de M. Laffitte,  la
         Bourse et dans tous les lieux publics, un placard ainsi
         conu:

         Charles X ne peut plus rentrer  Paris; il a fait couler le
         sang du peuple;

         La Rpublique nous exposerait  d'affreuses divisions; elle
         nous brouillerait avec l'Europe;

         Le duc d'Orlans est un prince dvou  la cause de la
         Rvolution;

         Le duc d'Orlans ne s'est jamais battu contre nous;

         Le duc d'Orlans tait  Jemmapes;

         Le duc d'Orlans a port les couleurs nationales, le duc
         d'Orlans peut seul les porter encore.

         Le duc d'Orlans s'est prononc; il accepte la Charte comme
         nous l'avons toujours voulue et entendue.

         C'est du peuple franais qu'il tiendra sa couronne.

         Cette dernire phrase fut immdiatement modifie ainsi qu'il
         suit dans un second placard:

         Le duc d'Orlans ne se prononce pas; il attend notre voeu;
         proclamons ce voeu, il acceptera la Charte comme nous l'avons
         toujours entendue et voulue.

         Le duc de Broglie ajoute: D'o provenaient ces placards? _On
         sait aujourd'hui qu'ils taient l'oeuvre de MM. Thiers et
         Mignet_, et que le libraire Paulin, fort de leurs amis, donna
         ses soins  l'impression et  l'affichage. M. Laffitte
         tait-il dans la secret? Il y a lieu de le prsumer.
         (_Souvenirs du feu duc de Broglie_, tome III, p. 314.)]

Et cependant M. Thiers, envoy par M. Laffitte, chevauchait vers Neuilly
avec M. Scheffer[280]: S. A. R. n'y tait pas. Grands combats de paroles
entre mademoiselle d'Orlans et M. Thiers: il fut convenu qu'on crirait
 M. le duc d'Orlans pour le dcider  se rallier  la rvolution. M.
Thiers crivit lui-mme un mot au prince, et madame Adlade promit de
devancer sa famille  Paris. L'orlanisme avait fait des progrs, et,
ds le soir mme de cette journe, il fut question parmi les dputs de
confrer les pouvoirs de lieutenant gnral  M. le duc d'Orlans.

         [Note 280: Ary _Scheffer_ (1785-1858). Ds 1821, il avait t
         choisi pour donner des leons de peinture aux jeunes princes
         d'Orlans, auxquels il resta toujours trs attach. La
         princesse Marie, en mourant, lui lgua tous ses dessins.]

M. de Sussy, avec les ordonnances de Saint-Cloud, avait t encore moins
bien reu  l'Htel de Ville qu' la Chambre des dputs. Muni d'un
_rcpiss_ de M. de La Fayette, il revint trouver M. de Mortemart qui
s'cria: Vous m'avez sauv plus que la vie; vous m'avez sauv
l'honneur.

La commission municipale fit une proclamation dans laquelle elle
dclarait que _les crimes de son pouvoir_ (de Charles X) _taient
finis_, et que _le peuple aurait un gouvernement qui lui devrait_ (au
peuple) _son origine_: phrase ambigu qu'on pouvait interprter comme on
voulait. MM. Laffitte et Prier ne signrent point cet acte. M. de La
Fayette, alarm un peu tard de l'ide de la royaut orlaniste, envoya
M. Odilon Barrot[281]  la Chambre des dputs annoncer que le peuple,
auteur de la rvolution de juillet, n'entendait pas la terminer par un
simple changement de personnes, et que le sang vers valait bien
quelques liberts. Il fut question d'une proclamation des dputs afin
d'inviter S. A. R. le duc d'Orlans  se rendre dans la capitale: aprs
quelques communications avec l'Htel de Ville, ce projet de proclamation
fut ananti. On n'en tira pas moins au sort une dputation de douze
membres pour aller offrir au chtelain de Neuilly cette lieutenance
gnrale qui n'avait pu trouver passage dans une proclamation.

         [Note 281: Hyacinthe-Camille-Odilon _Barrot_ (1791-1873).
         Trs royaliste en 1815, il avait mont la garde dans les
         appartements du roi, dans la nuit de son dpart; mais il se
         jeta bientt dans l'opposition librale. Prfet de la Seine,
         d'aot 1830  fvrier 1831; dput de 1830  1848;
         reprsentant du peuple, de 1848 au 2 dcembre 1851; ministre
         et prsident du Conseil, du 20 dcembre 1848 au 30 octobre
         1849; prsident du conseil d'tat, du 27 juillet 1872  sa
         mort (6 aot 1873). Ses _Mmoires_ (4 vol. in-8{o}) ont paru
         en 1875.]

Dans la soire, M. le grand rfrendaire rassemble chez lui les pairs:
sa lettre, soit ngligence ou politique, m'arriva trop tard. Je me htai
de courir au rendez-vous; on m'ouvrit la grille de l'alle de
l'Observatoire; je traversai le jardin du Luxembourg: quand j'arrivai au
palais, je n'y trouvai personne. Je refis le chemin des parterres, les
yeux attachs sur la lune. Je regrettais les mers et les montagnes o
elle m'tait apparue, les forts dans la cime desquelles, se drobant
elle-mme en silence, elle avait l'air de me rpter la maxime
d'picure: Cache ta vie.

       *       *       *       *       *

J'ai laiss les troupes, le 29 au soir, se retirer sur Saint-Cloud. Les
bourgeois de Chaillot et de Passy les attaqurent, turent un capitaine
de carabiniers, deux officiers, et blessrent une dizaine de soldats. Le
Motha, capitaine de la garde, fut frapp d'une balle par un enfant qu'il
s'tait plu  mnager. Ce capitaine avait donn sa dmission au moment
des ordonnances; mais, voyant qu'on se battait le 27, il rentra dans son
corps pour partager les dangers de ses camarades[282]. Jamais,  la
gloire de la France, il n'y eut un plus beau combat dans les partis
opposs entre la libert et l'honneur.

         [Note 282: Le capitaine Le Motha est l'officier qu'Alfred de
         Vigny a immortalis dans le dernier et admirable pisode de
         _Servitude et Grandeur militaires_,--_la Vie et la mort du
         capitaine Renaud_.]

Les enfants, intrpides parce qu'ils ignorent le danger, ont jou un
triste rle dans les trois journes:  l'abri de leur faiblesse, ils
tiraient  bout portant sur les officiers qui se seraient crus
dshonors en les repoussant. Les armes modernes mettent la mort  la
disposition de la main la plus dbile. Singes laids et tiols,
libertins avant d'avoir le pouvoir de l'tre, cruels et pervers, ces
petits hros des trois journes se livraient  des assassinats avec tout
l'abandon de l'innocence. Donnons-nous garde, par des louanges
imprudentes, de faire natre l'mulation du mal. Les enfants de Sparte
allaient  la chasse aux ilotes.

Monsieur le dauphin reut les soldats  la porte du village de Boulogne,
dans le bois, puis il rentra  Saint-Cloud.

Saint-Cloud tait gard par les quatre compagnies des gardes du corps.
Le bataillon des lves de Saint-Cyr tait arriv: en rivalit et en
contraste avec l'cole polytechnique, il avait embrass la cause royale.
Les troupes extnues, qui revenaient d'un combat de trois jours, ne
causaient, par leurs blessures et leur dlabrement, que de
l'bahissement aux domestiques titrs, dors et repus qui mangeaient 
la table du roi. On ne songea point  couper les lignes tlgraphiques;
passaient librement sur la route courriers, voyageurs, malles-postes,
diligences, avec le drapeau tricolore qui insurgeait les villages en les
traversant. Les embauchages par le moyen de l'argent et des femmes
commencrent. Les proclamations de la commune de Paris taient
colportes  et l. Le roi et la cour ne se voulaient pas encore
persuader qu'ils fussent en pril. Afin de prouver qu'ils mprisaient
les gestes de quelques bourgeois mutins, et qu'il n'y avait point de
rvolution, ils laissaient tout aller: le doigt de Dieu se voit dans
tout cela.

 la tombe de la nuit du 30 juillet,  peu prs  la mme heure o la
commission des dputs partait pour Neuilly, un aide-major fit annoncer
aux troupes que les ordonnances taient rapportes. Les soldats
crirent: Vive le roi! et reprirent leur gaiet au bivouac; mais cette
annonce de l'aide-major, envoy par le duc de Raguse, n'avait pas t
communique au Dauphin, qui, grand amateur de discipline, entra en
fureur. Le roi dit au marchal: Le Dauphin est mcontent; allez vous
expliquer avec lui.

Le marchal ne trouva point le Dauphin chez lui, et l'attendit dans la
salle de billard avec le duc de Guiche et le duc de Ventadour, aides de
camp du prince. Le Dauphin rentra:  l'aspect du marchal, il rougit
jusqu'aux yeux, traverse son antichambre avec ses grands pas si
singuliers, arrive  son salon, et dit au marchal: Entrez! La porte
se referme: un grand bruit se fait entendre; l'lvation des voix
s'accrot; le duc de Ventadour, inquiet, ouvre la porte; le marchal
sort, poursuivi par le dauphin, qui l'appelle double tratre. Rendez
votre pe! rendez votre pe! et, se jetant sur lui, il lui arrache
son pe. L'aide de camp du marchal, M. Delarue, se veut prcipiter
entre lui et le Dauphin, il est retenu par M. de Montgascon; le prince
s'efforce de briser l'pe du marchal et se coupe les mains. Il crie:
 moi, gardes du corps! qu'on le saisisse! Les gardes du corps
accoururent; sans un mouvement de tte du marchal, leurs baonnettes
l'auraient atteint au visage. Le duc de Raguse est conduit aux arrts
dans son appartement[283].

         [Note 283: M. de Guernon-Ranville, qui tait alors 
         Saint-Cloud, raconte ainsi, dans son _Journal_, cette
         dplorable scne: Le prince et le marchal taient seuls
         dans le salon vert de Saint-Cloud; les explications du duc de
         Raguse ne satisfirent pas le Dauphin, qui s'cria: Est-ce
         que vous voulez nous trahir aussi?  ces mots, le marchal
         porta la main  son pe. Le prince vit le mouvement; il
         s'lana en avant, et, voulant arracher l'pe du fourreau,
         il se blessa lgrement  la main; puis, la jetant sur le
         parquet, il saisit le marchal au collet, le renversa sur un
         canap en appelant  lui les gardes qui se trouvaient dans la
         salle voisine. En ce moment, l'officier de service, accouru
         au bruit, ouvrait la porte du salon; le prince lui ordonna de
         conduire le marchal aux arrts forcs dans sa chambre. Le
         Roi, instruit de cette scne trange, en fit quelques
         reproches au Dauphin, et lui demanda de se rconcilier avec
         Marmont. On le fit appeler immdiatement; il fit quelques
         excuses au prince, qui lui rpondit: J'ai eu moi-mme des
         torts envers vous; mais votre pe m'a tir du sang, ainsi
         nous sommes quittes.... Et il lui tendit la main.]

Le roi arrangea tant bien que mal cette affaire, d'autant plus
dplorable, que les acteurs n'inspiraient pas un grand intrt. Lorsque
le fils du Balafr occit Saint-Pol, marchal de la Ligue, on reconnut
dans ce coup d'pe la fiert et le sang des Guises; mais quand monsieur
le dauphin, plus puissant seigneur qu'un prince de Lorraine, aurait
pourfendu le marchal Marmont, qu'est-ce que cela et fait? Si le
marchal et tu monsieur le dauphin, c'et t seulement un peu plus
singulier. On verrait passer dans la rue Csar, descendant de Vnus, et
Brutus, arrire-neveu de Junius qu'on ne les regarderait pas. Rien n'est
grand aujourd'hui, parce que rien n'est haut.

Voil comme se dpensait  Saint-Cloud la dernire heure de la
monarchie; cette ple monarchie, dfigure et sanglante, ressemblait au
portrait que nous fait d'Urf d'un grand personnage expirant: Il avait
les yeux hves et enfoncs; la mchoire infrieure, couverte seulement
d'un peu de peau, paraissait s'tre retire; la barbe hrisse, le teint
jaune, les regards lents, les souffles abattus. De sa bouche il ne
sortait dj plus de paroles humaines, mais des oracles.

       *       *       *       *       *

M. le duc d'Orlans avait eu, sa vie durant, pour le trne ce penchant
que toute me bien ne sent pour le pouvoir. Ce penchant se modifie
selon les caractres: imptueux et aspirant, mou et rampant; imprudent,
ouvert, dclar dans ceux-ci, circonspect, cach, honteux et bas dans
ceux-l: l'un, pour s'lever, peut atteindre  tous les crimes; l'autre,
pour monter, peut descendre  toutes les bassesses. M. le duc d'Orlans
appartenait  cette dernire classe d'ambitieux. Suivez ce prince dans
sa vie, il ne dit et ne fait jamais rien de complet, et laisse toujours
une porte ouverte  l'vasion. Pendant la Restauration, il flatte la
cour et encourage l'opinion librale; Neuilly est le rendez-vous des
mcontentements et des mcontents. On soupire, on se serre la main en
levant les yeux au ciel, mais on ne prononce pas une parole assez
significative pour tre reporte en haut lieu. Un membre de l'opposition
meurt-il, on envoie un carrosse au convoi, mais ce carrosse est vide; la
livre est admise  toutes les portes et  toutes les fosses. Si, au
temps de mes disgrces de cour, je me trouve aux Tuileries sur le chemin
de M. le duc d'Orlans, il passe en ayant soin de saluer  droite, de
manire que, moi tant  gauche, il me tourne l'paule. Cela sera
remarqu, et fera bien.

M. le duc d'Orlans connut-il d'avance les ordonnances de juillet? En
fut-il instruit par une personne qui tenait le secret de M. Ouvrard?
Qu'en pensa-t-il? Quelles furent ses craintes et ses esprances?
Conut-il un plan? Poussa-t-il M. Laffitte  faire ce qu'il fit, ou
laissa-t-il faire M. Laffitte? D'aprs le caractre de Louis-Philippe,
on doit prsumer qu'il ne prit aucune rsolution, et que sa timidit
politique, se renfermant dans sa fausset, attendit l'vnement comme
l'araigne attend le moucheron qui se prendra dans sa toile. Il a laiss
le moment conspirer; il n'a conspir lui-mme que par ses dsirs, dont
il est probable qu'il avait peur.

Il y avait deux partis  prendre pour M. le duc d'Orlans: le premier,
et le plus honorable, tait de courir  Saint-Cloud, de s'interposer
entre Charles X et le peuple, afin de sauver la couronne de l'un et la
libert de l'autre; le second consistait  se jeter dans les barricades,
le drapeau tricolore au poing, et  se mettre  la tte du mouvement du
monde. Philippe avait  choisir entre l'honnte homme et le grand homme:
il a prfr escamoter la couronne du roi et la libert du peuple. Un
filou, pendant le trouble et les malheurs d'un incendie, drobe
subtilement les objets les plus prcieux du palais brlant, sans couter
les cris d'un enfant que la flamme a surpris dans son berceau.

La riche proie une fois saisie, il s'est trouv force chiens  la cure:
alors sont arrives toutes ces vieilles corruptions des rgimes
prcdents, ces receleurs d'effets vols, crapauds immondes  demi
crass sur lesquels on a cent fois march, et qui vivent, tout aplatis
qu'ils sont. Ce sont l pourtant les hommes que l'on vante et dont on
exalte l'habilet! Milton pensait autrement lorsqu'il crivait ce
passage d'une lettre sublime: Si Dieu versa jamais un amour ferme de la
beaut morale dans le sein d'un homme, il l'a vers dans le mien.
Quelque part que je rencontre un homme mprisant la fausse estime du
vulgaire, osant aspirer, par ses sentiments, son langage et sa
conduite,  ce que la haute sagesse des ges nous a enseign de plus
excellent, je m'unis  cet homme par une sorte de ncessaire
attachement. Il n'y a point de puissance dans le ciel ou sur la terre
qui puisse m'empcher de contempler avec respect et tendresse ceux qui
ont atteint le sommet de la dignit et de la vertu.

La cour aveugle de Charles X ne sut jamais o elle en tait et  qui
elle avait affaire: on pouvait mander M. le duc d'Orlans  Saint-Cloud,
et il est probable que dans le premier moment il et obi; on pouvait le
faire enlever  Neuilly, le jour mme des ordonnances: on ne prit ni
l'un ni l'autre parti.

Sur des renseignements que lui porta madame de Bondy  Neuilly dans la
nuit du mardi 27, Louis-Philippe se leva  trois heures du matin, et se
retira en un lieu connu de sa seule famille. Il avait la double crainte
d'tre atteint par l'insurrection de Paris ou arrt par un capitaine
des gardes. Il alla donc couter dans la solitude du Raincy les coups de
canon lointains de la bataille du Louvre, comme j'coutais sous un arbre
ceux de la bataille de Waterloo. Les sentiments qui sans doute agitaient
le prince ne devaient gure ressembler  ceux qui m'oppressaient dans
les campagnes de Gand.

Je vous ai dit que, dans la matine du 30 juillet, M. Thiers ne trouva
point le duc d'Orlans  Neuilly; mais madame la duchesse d'Orlans
envoya chercher S. A. R.: M. le comte Anatole de Montesquiou[284] fut
charg du message. Arriv au Raincy, M. de Montesquiou eut toutes les
peines du monde  dterminer Louis-Philippe  revenir  Neuilly pour y
attendre la dputation de la Chambre des dputs.

         [Note 284: Ambroise-Anatole-Augustin, marquis de
         _Montesquiou-Fezensac_ (1788-1878). Entr au service comme
         simple soldat en 1806, il tait en 1814 colonel et
         aide-de-camp de l'Empereur. En 1816, il devint aide-de-camp
         du duc d'Orlans, puis, en 1823, chevalier d'honneur de la
         duchesse. Marchal de camp en 1831, dput de la Sarthe de
         1834  1841, il fut nomm pair de France le 20 juillet 1841,
         grand d'Espagne et marquis en 1847. Trs ami des lettres, il
         avait publi des _Posies_ ds 1820. Outre deux autres
         volumes de posies intituls _Chants divers_ (1843), outre
         des comdies et des drames non reprsents, il a traduit en
         vers les _Sonnets, Canzones et Triomphes de Ptrarque_, et
         compos sur _Mose_, non pas, comme Chateaubriand, une
         tragdie en cinq actes, mais un pome en 24 chants.]

Enfin, persuad par le chevalier d'honneur de la duchesse d'Orlans,
Louis-Philippe monta en voiture. M. de Montesquiou partit en avant; il
alla d'abord assez vite; mais quand il regarda en arrire, il vit la
calche de S. A. R. s'arrter et rebrousser chemin vers le Raincy. M. de
Montesquiou revient en hte, implore la future majest qui courait se
cacher au dsert, comme ces illustres chrtiens fuyant jadis la pesante
dignit de l'piscopat: le serviteur fidle obtint une dernire et
malheureuse victoire.

Le soir du 30, la dputation des douze membres de la Chambre des
dputs, qui devait offrir la lieutenance gnrale du royaume au prince,
lui envoya un message  Neuilly. Louis-Philippe reut ce message  la
grille du parc, le lut au flambeau et se mit  l'instant en route pour
Paris, accompagn de MM. de Berthois[285], Hayms et Oudart. Il portait
 sa boutonnire une cocarde tricolore: il allait enlever une vieille
couronne au garde-meuble.

         [Note 285: Auguste-Marie, baron de _Berthois_ (1787-1870).
         Lieutenant du gnie en 1809, il avait fait toutes les
         campagnes de 1809  1814. Il devint sous la Restauration
         aide-de-camp du duc d'Orlans, qu'il ne quitta pas un instant
         pendant les journes de juillet, et qui le nomma colonel en
         1831, commandeur de la Lgion d'honneur et plus tard marchal
         de camp. Alli  la famille du comte Lanjuinais, dont il
         avait pous la fille en 1822, M. de Berthois fut envoy  la
         Chambre des dputs, en 1832, par les lecteurs de Vitr
         (Ille-et-Vilaine), qui lui renouvelrent son mandat jusqu'en
         1848.]

       *       *       *       *       *

 son arrive au Palais-Royal, M. le duc d'Orlans envoya complimenter
M. de La Fayette.

La dputation des douze dputs se prsenta au Palais-Royal. Elle
demanda au prince s'il acceptait la lieutenance gnrale du royaume;
rponse embarrasse: Je suis venu au milieu de vous partager vos
dangers.... J'ai besoin de rflchir. Il faut que je consulte diverses
personnes. Les dispositions de Saint-Cloud ne sont point hostiles; la
prsence du roi m'impose des devoirs. Ainsi rpondit Louis-Philippe. On
lui fit rentrer ses paroles dans le corps, comme il s'y attendait: aprs
s'tre retir une demi-heure, il reparut portant une proclamation en
vertu de laquelle il acceptait les fonctions de lieutenant gnral du
royaume, proclamation finissant par cette dclaration: La charte sera
dsormais une vrit.

Porte  la Chambre lective, la proclamation fut reue avec cet
enthousiasme rvolutionnaire g de cinquante ans: on y rpondit par une
autre proclamation, de la rdaction de M. Guizot. Les dputs
retournrent au Palais-Royal; le prince s'attendrit, accepta de nouveau,
et ne put s'empcher de gmir sur les dplorables circonstances qui le
foraient d'tre lieutenant gnral du royaume.

La Rpublique, tourdie des coups qui lui taient ports, cherchait  se
dfendre; mais son vritable chef, le gnral La Fayette, l'avait
presque abandonne. Il se plaisait dans ce concert d'adorations qui lui
arrivaient de tous cts; il humait le parfum des rvolutions; il
s'enchantait de l'ide qu'il tait l'arbitre de la France, qu'il pouvait
 son gr, en frappant du pied, faire sortir de terre une rpublique ou
une monarchie; il aimait  se bercer dans cette incertitude o se
plaisent les esprits qui craignent les conclusions, parce qu'un instinct
les avertit qu'ils ne sont plus rien quand les faits sont accomplis.

Les autres chefs rpublicains s'taient perdus d'avance par divers
ouvrages: l'loge de la terreur, en rappelant aux Franais 1793, les
avait fait reculer. Le rtablissement de la garde nationale tuait en
mme temps, dans les combattants de juillet, le principe ou la puissance
de l'insurrection. M. de La Fayette ne s'aperut pas qu'en rvassant la
Rpublique, il avait arm contre elle trois millions de gendarmes.

Quoi qu'il en soit, honteux d'tre sitt pris pour dupes, les jeunes
gens essayrent quelque rsistance. Ils rpliqurent par des
proclamations et des affiches aux proclamations et aux affiches du duc
d'Orlans. On lui disait que si les dputs s'taient abaisss  le
supplier d'accepter la lieutenance gnrale du royaume, la Chambre des
dputs, nomme sous une loi aristocratique, n'avait pas le droit de
manifester la volont populaire. On prouvait  Louis-Philippe qu'il
tait fils de Louis-Philippe-Joseph; que Louis-Philippe-Joseph tait
fils de Louis-Philippe; que Louis-Philippe tait fils de Louis, lequel
tait fils de Philippe II, rgent; que Philippe II tait fils de
Philippe Ier, lequel tait frre de Louis XIV: donc Louis-Philippe
d'Orlans tait _Bourbon_ et _Capet_, non _Valois_. M. Laffitte n'en
continuait pas moins  le regarder comme tant de la race de Charles IX
et de Henri III, et disait: Thiers sait cela.

Plus tard, la runion Lointier[286] s'cria que la nation tait en armes
pour soutenir ses droits par la force. Le comit central du douzime
arrondissement dclara que le peuple n'avait point t consult sur le
mode de sa Constitution; que la Chambre des dputs et la Chambre des
pairs, tenant leurs pouvoirs de Charles X, taient tombes avec lui,
qu'elles ne pouvaient, en consquence, reprsenter la nation; que le
douzime arrondissement ne reconnaissait point la lieutenance gnrale;
que le gouvernement provisoire devait rester en permanence, sous la
prsidence de La Fayette, jusqu' ce qu'une Constitution et t
dlibre et arrte comme base fondamentale du gouvernement.

         [Note 286: Elle se composait d'un certain nombre de
         rpublicains qui,  mesure que le dnoment approchait,
         redoublaient d'efforts. Runis chez le restaurateur Lointier,
         ils y dlibraient le fusil  la main. Le 30 juillet, ils
         envoyrent au gouvernement provisoire, sigeant 
         l'Htel-de-Ville, une adresse qui commenait par ces mots:
         Le peuple hier a reconquis ses droits sacrs au prix de son
         sang. Le plus prcieux de ses droits est de choisir librement
         son gouvernement. Il faut empcher qu'aucune proclamation ne
         soit faite qui dsigne un chef lorsque la forme mme du
         gouvernement ne peut-tre dtermine. Il existe une
         reprsentation provisoire de la nation. Qu'elle reste en
         permanence jusqu' ce que le voeu de la majorit des Franais
         ait pu tre connu, etc. La monarchie de Juillet devait
         trouver devant elle, au premier rang de ses ennemis, les
         principaux membres de la runion Lointier, Trlat, Guinard,
         Charles Teste, Bastide, Poubelle, Charles Hingray, Chevalier,
         Hubert. Ce dernier fut charg de remettre au gnral
         Lafayette l'adresse vote par la runion; il la portait au
         bout d'une baonnette. Ce sera lui qui, le 15 mai 1848,
         prononcera la dissolution de l'Assemble nationale.]

Le 30 au matin, il tait question de proclamer la Rpublique. Quelques
hommes dtermins menaaient de poignarder la commission municipale, si
elle ne conservait pas le pouvoir. Ne s'en prenait-on pas aussi  la
Chambre des pairs? On tait furieux de son audace. L'audace de la
Chambre des pairs! Certes, c'tait l, le dernier outrage et la dernire
injustice qu'elle et d s'attendre  prouver de l'opinion.

Il y eut un projet: vingt jeunes gens des plus ardents devaient
s'embusquer dans une petite rue donnant sur le quai de la Ferraille, et
faire feu sur Louis-Philippe, lorsqu'il se rendrait du Palais-Royal  la
maison de ville. On les arrta en leur disant: Vous tuerez en mme
temps Laffitte, Pajol et Benjamin Constant. Enfin on voulait enlever le
duc d'Orlans et l'embarquer  Cherbourg: trange rencontre, si Charles
X et Philippe se fussent retrouvs dans le mme port, sur le mme
vaisseau, l'un expdi  la rive trangre par les bourgeois, l'autre
par les rpublicains!

       *       *       *       *       *

Le duc d'Orlans, ayant pris le parti d'aller faire confirmer son titre
par les tribuns de l'Htel de Ville, descendit dans la cour du
Palais-Royal, entour de quatre-vingt-neuf dputs en casquettes, en
chapeaux ronds, en habits, en redingotes. Le candidat royal est mont
sur un cheval blanc; il est suivi de Benjamin Constant dans une chaise 
porteur ballotte par deux Savoyards. MM. Mchin[287] et Viennet[288],
couverts de sueur et de poussire, marchent entre le cheval blanc du
monarque futur et la brouette du dput goutteux, se querellant avec les
deux crocheteurs pour garder les distances voulues. Un tambour  moiti
ivre battait la caisse  la tte du cortge. Quatre huissiers servaient
de licteurs. Les dputs les plus zls meuglaient: Vive le duc
d'Orlans! Autour du Palais-Royal, ces cris eurent quelques succs;
mais,  mesure qu'on avanait vers l'Htel de Ville, les spectateurs
devenaient moqueurs ou silencieux. Philippe se dmenait sur son cheval
de triomphe, et ne cessait de se mettre sous le bouclier de M. Laffitte,
en recevant de lui, chemin faisant, quelques paroles protectrices. Il
souriait au gnral Grard, faisait des signes d'intelligence  M.
Viennet et  M. Mchin, mendiait la couronne en qutant le peuple avec
son chapeau orn d'une aune de ruban tricolore, tendant la main 
quiconque voulait en passant aumner cette main. La monarchie ambulante
arrive sur la place de Grve, o elle est salue des cris: Vive la
Rpublique!

         [Note 287: Alexandre-Edme baron _Mchin_ (1772-1849). Il
         avait t, de l'an IX  1814, prfet des Landes, de la Ror,
         de l'Aisne et du Calvados, et, pendant les Cent-Jours, dput
         d'Ille-et-Vilaine. Envoy en 1819,  la Chambre des dputs
         par les lecteurs de l'Aisne qui lui renouvelrent son mandat
         jusqu' la fin de la Restauration, il fut un des orateurs les
         plus mordants et les plus actifs de l'opposition _librale_.
         Il coopra  l'tablissement du gouvernement de Juillet, qui
         le nomma prfet du Nord, et bientt conseiller d'tat,
         fonctions qu'il conserva jusqu'en 1840. On a du baron Mchin
         une traduction en vers de _Juvnal_ (1827).]

         [Note 288: Jean-Pons-Guillaume _Viennet_, dput de 1820 
         1837, pair de France de 1839  1848, membre de l'Acadmie
         franaise (18 novembre 1830). Ce fut lui qui lut au peuple,
         le 31 juillet 1830, la nomination du duc d'Orlans comme
         lieutenant gnral du royaume. Le XIXe sicle n'a pas eu de
         versificateur plus fcond; il a compos des _ptres_, des
         _Satires_, des _Fables_, des tragdies et des comdies en
         vers, des pomes piques, des pomes hro-comiques, etc.,
         etc. Ultra-classique en littrature, ultra-conservateur en
         politique, du moins aprs 1830, M. Viennet, de 1830  1848, a
         servi de cible aux petits journaux,  la _Mode_, au
         _Charivari_ et au _Corsaire_. Il ripostait d'ailleurs et
         c'tait souvent, entre la presse et lui, un prt rendu. Avec
         quelques ridicules, il tait homme d'infiniment d'esprit, et
         ses deux recueils de _Fables_ se lisent avec plaisir. Il a
         laiss des _Mmoires_, encore indits.]

Quand la matire lectorale royale pntra dans l'intrieur de l'Htel
de Ville, des murmures plus menaants accueillirent le postulant:
quelques serviteurs zls qui criaient son nom reurent des gourmades.
Il entre dans la salle du Trne; l se pressaient les blesss et les
combattants des trois journes: une exclamation gnrale: _Plus de
Bourbons! Vive La Fayette!_ branla les votes de la salle. Le prince en
parut troubl. M. Viennet lut  haute voix pour M. Laffitte la
dclaration des dputs; elle fut coute dans un profond silence. Le
duc d'Orlans pronona quelques mots d'adhsion. Alors M. Dubourg dit
rudement  Philippe: Vous venez de prendre de grands engagements. S'il
vous arrivait jamais d'y manquer, nous sommes gens  vous les rappeler.
Et le roi futur de rpondre tout mu: Monsieur, je suis honnte homme.
M. de la Fayette, voyant l'incertitude croissante de l'assemble, se mit
tout  coup en tte d'abdiquer la prsidence: il donne au duc d'Orlans
un drapeau tricolore, s'avance sur le balcon de l'Htel de Ville, et
embrasse le prince aux yeux de la foule bahie, tandis que celui-ci
agitait le drapeau national. Le baiser rpublicain de La Fayette fit un
roi. Singulier rsultat de toute la vie _du hros des Deux Mondes!_

Et puis, _plan! plan!_ la litire de Benjamin Constant et le cheval
blanc de Louis-Philippe rentrrent moiti hus, moiti bnis, de la
fabrique politique de la Grve au Palais-Marchand. Ce jour-l mme, dit
encore M. Louis Blanc (31 juillet), et non loin de l'Htel de Ville, un
bateau plac au bas de la Morgue, et surmont d'un pavillon noir,
recevait des cadavres qu'on descendait sur des civires. On rangeait ces
cadavres par piles en les couvrant de paille; et, rassemble le long des
parapets de la Seine, la foule regardait en silence[289].

         [Note 289: _Histoire de dix ans_, par Louis Blanc, t. I, p.
         350.]

 propos des tats de la Ligue et de la confection d'un roi, Palma-Cayet
s'crie: Je vous prie de vous reprsenter quelle rponse et pu faire
ce petit bonhomme matre Matthieu Delaunay et M. Boucher, cur de
Saint-Benot, et quelque autre de cette toffe,  qui leur et dit
qu'ils dussent tre employs pour installer un roi en France  leur
fantaisie?... Les vrais Franais ont toujours eu en mpris cette forme
d'lire les rois qui les rend matres et valets tout ensemble.

       *       *       *       *       *

Philippe n'tait pas au bout de ses preuves; il avait encore bien des
mains  serrer, bien des accolades  recevoir; il lui fallait encore
envoyer bien des baisers, saluer bien bas les passants, venir bien des
fois, au caprice de la foule, chanter la Marseillaise sur le balcon des
Tuileries.

Un certain nombre de rpublicains s'taient runis le matin du 31 au
bureau du _National_: lorsqu'ils surent qu'on avait nomm le duc
d'Orlans lieutenant gnral du royaume, ils voulurent connatre les
opinions de l'homme destin  devenir leur roi malgr eux. Ils furent
conduits au Palais-Royal par M. Thiers: c'taient MM. Bastide[290],
Thomas[291], Joubert[292], Cavaignac[293], Marchais[294],
Degouse[295], Guinard[296]. Le prince dit d'abord de fort belles
choses sur la libert: Vous n'tes pas encore roi, rpliqua Bastide,
coutez la vrit; bientt vous ne manquerez pas de flatteurs. Votre
pre, ajouta Cavaignac, est rgicide comme le mien; cela vous spare un
peu des autres. Congratulations mutuelles sur le rgicide, nanmoins
avec cette remarque judicieuse de Philippe, qu'il y a des choses dont il
faut garder le souvenir pour ne pas les imiter.

         [Note 290: Jules _Bastide_ (1800-1870). Il avait arbor le
         premier, en juillet 1830, le drapeau tricolore au fate des
         Tuileries. Aprs la Rvolution de fvrier, il fut ministre
         des affaires trangres, du 28 fvrier au 20 dcembre 1848.
         Lors de sa nomination, on prta  Marrast, son ancien
         collaborateur au _National_, ce mot qui a plusieurs fois
         servi depuis: Bastide est tranger aux affaires plaons-le
         aux affaires trangres.]

         [Note 291: Jacques-Lonard-Clment _Thomas_ (1809-1871). Le
         15 mai 1848, il fut nomm commandant en chef de la garde
         nationale de la Seine; mais peu de semaines aprs, ayant, 
         la tribune de l'Assemble nationale, appel la croix de la
         Lgion d'honneur un hochet de la vanit, il fut interrompu,
         insult, et dut donner sa dmission de commandant. Lors du
         coup d'tat de 1851, il tenta vainement de soulever la
         Gironde, qui l'avait lu reprsentant en 1848. Il fut exil,
         refusa l'amnistie de 1859 et ne rentra qu'aprs le 4
         septembre 1870. Nomm pendant le sige commandant suprieur
         des gardes nationales de la Seine, il adressa sa dmission au
         gnral Trochu le 14 fvrier 1871 et rentra dans la vie
         prive. Le 18 mars, ds le dbut de l'insurrection, reconnu
         et arrt sur la place Pigalle par plusieurs gardes
         nationaux, il fut conduit au comit central de Montmartre,
         rue des Rosiers, et fusill.]

         [Note 292: C'est par _Joubert_ et son ami Dugied que _la
         Charbonnerie_ a t introduite en France. Impliqus l'un et
         l'autre dans la Conspiration du 19 aot 1820, dite
         _Conspiration militaire du Bazar_, ils allrent offrir leurs
         bras  la rvolution de Naples et furent alors affilis  la
         Socit secrte qui enveloppait l'Italie. Dugied, qui en
         revint le premier, rapporta les rglements et ornements
         charbonniques, et se runit  Bazard, Buchez, Flotard, Cariol
         an, Sigaud, Guinard, Corcelles fils, Sautelet et Rouen
         an, pour fonder, dans les derniers jours de 1820,
         l'association qui devait, pendant les annes qui allaient
         suivre, exercer une si grande et si dplorable influence.
         Joubert fut, en 1822, un des principaux agents du complot de
         Belfort. Il russit encore  s'chapper et gagna l'Espagne,
         o il se battit contre les soldats franais. Au combat de
         Llers, il fut fait prisonnier. Comme il avait reu deux coups
         de feu  la jambe, il fut conduit  l'hpital de Perpignan,
         d'o son ami Dugied parvint,  prix d'or,  le faire vader.
         Il put gagner la Belgique, o il resta jusqu'en 1830.--Voir
         la Notice sur _la Charbonnerie_, par M. Trlat, dans _Paris
         rvolutionnaire_; 1848.]

         [Note 293: douard-Louis-Godefroi _Cavaignac_, frre an du
         gnral Eugne Cavaignac (1801-1845). La monarchie de juillet
         n'eut pas d'adversaire plus redoutable. Homme de plume et
         homme d'action, conspirateur ardent autant qu'habile, chef de
         la _Socit des Droits de l'homme_, il ne cessa, pendant
         quinze ans, de lutter pour le triomphe de la Rvolution et du
         communisme, avec toutes les armes et sur tous les terrains,
         dans la rue et dans la presse,  la Cour d'Assises et  la
         Cour des pairs, en prison et en exil. Il mourut  la peine,
         en 1845, le 5 mai, comme Napolon. N'avait-il pas t le
         Napolon de l'meute?]

         [Note 294: Andr-Louis-Augustin _Marchais_ (1800-1857).
         Encore un conspirateur mrite. Il prit part, en 1820,  la
         Conspiration du 19 aot, et se fit, en 1821, affilier  la
         Charbonnerie, dont il devint l'un des chefs. Sous
         Louis-Philippe, il est l'un des accuss du procs d'avril
         1834. En 1848, il est l'un des commissaires extraordinaires
         de Ledru-Rollin. Sous le Second Empire, en 1853, il est
         arrt comme membre de la Socit secrte _la Marianne_ et
         condamn  trois ans de prison. Rendu quelque temps aprs 
         la libert, il quitte la France et va mourir 
         Constantinople.]

         [Note 295: Marie-Anne-Joseph _Dgouse_ (1795-1862). Aprs
         avoir conspir sous la Restauration et concouru activement
         aux journes de Juillet 1830, il conspira sous Louis-Philippe
         et se battit sur les barricades de fvrier 1848. Dput de la
         Sarthe  l'Assemble constituante, il soutint le gouvernement
         du gnral Cavaignac. Non rlu  la lgislative, il reprit
         ses fonctions d'ingnieur civil et s'occupa principalement du
         forage des puits artsiens.]

         [Note 296: Joseph Augustin _Guinard_ (1799-1874). Comme
         Degouse, il conspira contre le gouvernement de la
         Restauration et contre la monarchie de Juillet. Comme lui,
         reprsentant du peuple  la Constituante, il appuya le
         gnral Cavaignac; comme lui encore, il ne fut pas rlu  la
         Lgislative; mais, au lieu de rentrer sagement dans la vie
         prive, il fit cause commune, le 13 juin 1849, avec les
         dputs de la Montagne et fut arrt au Conservatoire des
         Arts-et-Mtiers. Traduit devant la Haute-Cour de Versailles
         et condamn  la dportation perptuelle, il fut dtenu
         successivement  Doullens et  Belle Isle. Il fut rendu  la
         libert en 1854, et vcut depuis lors dans la retraite.]

Des rpublicains qui n'taient pas de la runion du _National_
entrrent. M. Trlat dit  Philippe: Le peuple est le matre; vos
fonctions sont provisoires; il faut que le peuple exprime sa volont: le
consultez-vous, oui ou non?

M. Thiers, frappant sur l'paule de M. Thomas et interrompant ces
discours dangereux: Monseigneur, n'est-ce pas que voil un beau
colonel?--C'est vrai, rpond Louis-Philippe.--Qu'est-ce qu'il dit donc?
s'crie-t-on. Nous prend-il pour un troupeau qui vient se vendre? Et
l'on entend de toutes parts ces mots contradictoires: C'est la tour de
Babel! Et l'on appelle cela un roi citoyen! la Rpublique? Gouvernez
donc avec des rpublicains! Et M. Thiers de s'crier: J'ai fait l une
belle ambassade!

Puis M. de La Fayette descendit au Palais-Royal: le citoyen faillit tre
touff sous les embrassements de son roi. Toute la maison tait pme.

Les vestes taient aux postes d'honneur, les casquettes dans les salons,
les blouses  table avec les princes et les princesses; dans le conseil,
des chaises, point de fauteuils; la parole  qui la voulait;
Louis-Philippe, assis entre M. de La Fayette et M. Laffitte, les bras
passs sur l'paule de l'un et de l'autre, s'panouissait d'galit et
de bonheur.

J'aurais voulu mettre plus de gravit dans la description de ces scnes
qui ont produit une grande rvolution, ou, pour parler plus
correctement, de ces scnes par lesquelles sera hte la transformation
du monde; mais je les ai vues; des dputs qui en taient les acteurs ne
pouvaient s'empcher d'une certaine confusion, en me racontant de quelle
manire, le 31 juillet, ils taient alls forger--un roi.

On faisait  Henri IV, non catholique, des objections qui ne le
ravalaient pas et qui se mesuraient  la hauteur mme du trne: on lui
remontrait que saint Louis n'avoit pas t canonis  Genve, mais 
Rome: que si le roi n'toit catholique, il ne tiendroit pas le premier
rang des rois en la chrtient; qu'il n'toit pas beau que le roi prit
d'une sorte et son peuple d'une autre; que le roi ne pourrait tre sacr
 Reims et qu'il ne pourroit tre enterr  Saint-Denis s'il n'toit
catholique.

Qu'objectait-on  Philippe avant de le faire passer au dernier tour de
scrutin? On lui objectait qu'il n'tait pas assez _patriote_.

Aujourd'hui que la rvolution est consomme, on se regarde comme offens
lorsqu'on ose rappeler ce qui se passa au point de dpart; on craint de
diminuer la solidit de la position qu'on a prise, et quiconque ne
trouve pas dans l'origine du fait commenant la gravit du fait
accompli, est un dtracteur.

Lorsqu'une colombe descendait pour apporter  Clovis l'huile sainte,
lorsque les rois chevelus taient levs sur un bouclier, lorsque saint
Louis tremblait, par sa vertu prmature, en prononant  son sacre le
serment de n'employer son autorit que pour la gloire de Dieu et le bien
de son peuple, lorsque Henri IV, aprs son entre  Paris, alla se
prosterner  Notre-Dame, que l'on vit ou que l'on crut voir,  sa
droite, un bel enfant qui le dfendait et que l'on prit pour son ange
gardien, je conois que le diadme tait sacr; l'oriflamme reposait
dans les tabernacles du ciel. Mais depuis que, sur une place publique,
un souverain, les cheveux coups, les mains lies derrire le dos, a
abaiss sa tte sous le glaive au son du tambour; depuis qu'un autre
souverain, environn de la plbe, est all mendier des votes pour son
_lection_, au bruit du mme tambour, sur une autre place publique, qui
conserve la moindre illusion sur la couronne? Qui croit que cette
royaut meurtrie et souille puisse encore imposer au monde? Quel homme,
sentant un peu son coeur battre, voudrait avaler le pouvoir dans ce
calice de honte et de dgot que Philippe a vid d'un seul trait sans
vomir? La monarchie europenne aurait pu continuer sa vie, si l'on et
conserv en France la monarchie mre, fille d'un saint et d'un grand
homme; mais on en a dispers les semences: rien n'en renatra.

       *       *       *       *       *

Vous venez de voir la royaut de la Grve s'avancer poudreuse et
haletante sous le drapeau tricolore, au milieu de ses insolents amis;
voyez maintenant la royaut de Reims se retirer,  pas mesurs, au
milieu de ses aumniers et de ses gardes, marchant dans toute
l'exactitude de l'tiquette, n'entendant pas un mot qui ne ft un mot de
respect, et rvre mme de ceux qui la dtestaient. Le soldat, qui
l'estimait peu, se faisait tuer pour elle; le drapeau blanc, plac sur
son cercueil avant d'tre reploy pour jamais, disait au vent:
Saluez-moi: j'tais  Ivry; j'ai vu mourir Turenne; les Anglais me
connurent  Fontenoy; j'ai fait triompher la libert sous Washington;
j'ai dlivr la Grce et je flotte encore sur les murailles d'Alger!

Le 31,  l'aube du jour,  l'heure mme o le duc d'Orlans, arriv 
Paris, se prparait  l'acceptation de la lieutenance gnrale, les gens
du service de Saint-Cloud se prsentrent au bivouac du pont de Svres,
annonant qu'ils taient congdis, et que le roi tait parti  trois
heures et demie du matin. Les soldats s'murent, puis ils se calmrent 
l'apparition du Dauphin: il s'avanait  cheval, comme pour les enlever
par un de ces mots qui mnent les Franais  la mort ou  la victoire;
il s'arrte au front de la ligne, balbutie quelques phrases, tourne
court et rentre au chteau. Le courage ne lui faillit pas, mais la
parole. La misrable ducation de nos princes de la branche ane,
depuis Louis XIV, les rendait incapables de supporter une contradiction,
de s'exprimer comme tout le monde, et de se mler au reste des hommes.

Cependant, les hauteurs de Svres et les terrasses de Bellevue se
couronnaient d'hommes du peuple: on changea quelques coups de fusil.
Le capitaine qui commandait  l'avant-garde du pont de Svres passa 
l'ennemi; il mena une pice de canon et une partie de ses soldats aux
bandes runies sur la route du _Point du Jour_. Alors les Parisiens et
la garde convinrent qu'aucune hostilit n'aurait lieu jusqu' ce que
l'vacuation de Saint-Cloud et de Svres ft effectue. Le mouvement
rtrograde commena; les Suisses furent envelopps par les habitants de
Svres, jetrent bas leurs armes, bien que dgags presque aussitt par
les lanciers, dont le lieutenant-colonel fut bless. Les troupes
traversrent Versailles, o la garde nationale faisait le service depuis
la veille avec les grenadiers de La Rochejaquelein, l'une sous la
cocarde tricolore, les autres avec la cocarde blanche. Madame la
Dauphine arriva de Vichy et rejoignit la famille royale  Trianon, jadis
sjour prfr de Marie-Antoinette.  Trianon, M. de Polignac se spara
de son matre.

On a dit que madame la Dauphine tait oppose aux ordonnances: le seul
moyen de bien juger les choses, c'est de les considrer dans leur
essence; le plbien sera toujours d'avis de la libert, le prince
inclinera toujours au pouvoir. Il ne leur en faut faire ni un crime ni
un mrite; c'est leur nature. Madame la Dauphine aurait peut-tre dsir
que les ordonnances eussent paru dans un moment plus opportun, alors que
de meilleures prcautions eussent t prises pour en garantir le succs;
mais au fond elles lui plaisaient et lui devaient plaire. Madame la
duchesse de Berry en tait ravie. Ces deux princesses crurent que la
royaut, hors de page, tait enfin affranchie des entraves que le
gouvernement reprsentatif attache au pied du souverain.

On est tonn, dans ces vnements de juillet, de ne pas rencontrer le
corps diplomatique, lui qui n'tait que trop consult de la cour et qui
se mlait trop de nos affaires.

Il est question deux fois des ambassadeurs trangers dans nos derniers
troubles. Un homme fut arrt aux barrires, et le paquet dont il tait
porteur envoy  l'Htel de Ville: c'tait une dpche de M. de
Loevenhielm[297] au roi de Sude. M. Baude fit remettre cette dpche 
la lgation sudoise sans l'ouvrir. La correspondance de lord Stuart
tant tombe entre les mains des meneurs populaires, elle lui fut
pareillement renvoye sans avoir t ouverte, ce qui fit merveille 
Londres. Lord Stuart, comme ses compatriotes, adorait le dsordre chez
l'tranger: sa diplomatie tait de la _police_, ses dpches, des
_rapports_. Il m'aimait assez lorsque j'tais ministre, parce que je le
traitais sans faon et que ma porte lui tait toujours ouverte; il
entrait chez moi en bottes  toute heure, crott et vtu comme un
voleur, aprs avoir couru sur les boulevards et chez les dames, qu'il
payait mal et qui l'appelaient _Stuart_[298].

         [Note 297: Ministre plnipotentiaire de Sude prs la cour de
         France.--Le comte Gustave de Loevenhielm tait, depuis 1818 
         Paris, o il rsida pendant trente-huit ans. Possesseur d'une
         grande fortune, il l'employait  secourir les malheureux et 
         protger les arts.]

         [Note 298: L'auteur, dit ici M. de Marcellus, p. 389, a
         nglig de citer la source o il a puis ces dtails
         biographiques concernant sir Charles Stuart, ambassadeur
         britannique  Paris pendant son ministre. Je vais y
         suppler. Cette source, c'est moi-mme. C'est moi, en effet,
         qui osai soulever  ses yeux, mais pour son dification
         prive, un coin du voile qui cachait ces mystres galants de
         la diplomatie. Sur lord Stuart, voir au tome IV, la note de
         la page 276.]

J'avais conu la diplomatie sur un nouveau plan: n'ayant rien  cacher,
je parlais tout haut; j'aurais montr mes dpches au premier venu,
parce que je n'avais aucun projet pour la gloire de la France que je ne
fusse dtermin  accomplir en dpit de tout opposant.

J'ai dit cent fois  sir Charles Stuart en riant, et j'tais srieux:
Ne me cherchez pas querelle: si vous me jetez le gant, je le relve. La
France ne vous a jamais fait la guerre avec l'intelligence de votre
position; c'est pourquoi vous nous avez battus; mais ne vous y fiez
pas[299].

         [Note 299: C'est  peu prs ce que j'crivais  M. Canning,
         en 1823. (Voyez le _Congrs de Vrone_.) Ch.]

Lord Stuart vit donc nos _troubles de juillet_ dans toute cette bonne
nature qui jubile de nos misres; mais les membres du corps
diplomatique, ennemis de la cause populaire, avaient plus ou moins
pouss Charles X aux ordonnances, et cependant, quand elles parurent,
ils ne firent rien pour sauver le monarque; que si M. Pozzo di
Borgo[300] se montra inquiet d'un coup d'tat, ce ne fut ni pour le roi
ni pour le peuple.

         [Note 300: Sur Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie, voir,
         au tome IV, la note 1 de la page 16.]

Deux choses sont certaines:

Premirement, la rvolution de juillet attaquait les traits de la
quadruple alliance: la France des Bourbons faisait partie de cette
alliance; les Bourbons ne pouvaient donc tre dpossds violemment sans
mettre en pril le nouveau droit politique de l'Europe.

Secondement, dans une monarchie, les lgations trangres ne sont point
accrdites auprs du _gouvernement_; elles le sont auprs du monarque.
Le strict devoir de ces lgations tait donc de se runir  Charles X et
de le suivre tant qu'il serait sur le sol franais.

N'est-il pas singulier que le seul ambassadeur  qui cette ide soit
venue ait t le reprsentant de Bernadotte, d'un roi qui n'appartenait
pas aux vieilles familles de souverains? M. de Loevenhielm allait
entraner le baron de Werther[301] dans son opinion, quand M. Pozzo di
Borgo s'opposa  une dmarche qu'imposaient les lettres de crance et
que commandait l'honneur.

         [Note 301: Ministre plnipotentiaire de Prusse  Paris, de
         1824  1837.--Son fils, le baron Charles de Werther, fut
         appel, au mois d'octobre 1869,  remplacer  Paris le comte
         de Goltz, avec le double titre d'ambassadeur de la Prusse et
         de la Confdration de l'Allemagne du Nord; il garda ce poste
         jusqu' la rupture des relations diplomatiques au mois de
         juillet 1870.]

Si le corps diplomatique se ft rendu  Saint-Cloud, la position de
Charles X changeait: les partisans de la lgitimit eussent acquis dans
la Chambre lective une force qui leur manqua tout d'abord; la crainte
d'une guerre possible et alarm la classe industrielle; l'ide de
conserver la paix en gardant Henri V et entran dans le parti de
l'enfant royal une masse considrable de populations.

M. Pozzo di Borgo s'abstint pour ne pas compromettre ses fonds  la
Bourse ou chez des banquiers, et surtout pour ne pas exposer sa place.
Il a jou au cinq pour cent sur le cadavre de la lgitimit captienne,
cadavre qui communiquera la mort aux autres rois vivants. Il ne
manquera plus, dans quelque temps d'ici, que d'essayer, selon l'usage,
de faire passer cette faute irrparable d'un intrt personnel pour une
combinaison profonde.

Les ambassadeurs qu'on laisse trop longtemps  la mme cour prennent les
moeurs du pays o ils rsident: charms de vivre au milieu des honneurs,
ne voyant plus les choses comme elles sont, ils craignent de laisser
passer dans leurs dpches une vrit qui pourrait amener un changement
dans leur position. Autre chose est, en effet, d'tre Esterhazy,
Werther, Pozzo  Vienne,  Berlin,  Ptersbourg, ou bien LL. EE. les
ambassadeurs  la cour de France[302]. On a dit que M. Pozzo avait des
rancunes contre Louis XVIII et Charles X,  propos du cordon bleu et de
la pairie. On eut tort de ne pas le satisfaire; il avait rendu aux
Bourbons des services, en haine de son compatriote Bonaparte. Mais si 
Gand il dcida la question du trne en provoquant le dpart subit de
Louis XVIII pour Paris, il se peut vanter qu'en empchant le corps
diplomatique de faire son devoir dans les journes de juillet, il a
contribu  faire tomber de la tte de Charles X la couronne qu'il avait
aid  replacer sur le front de son frre.

         [Note 302: Il semblerait ressortir, du contexte de cette
         phrase que le prince Esterhazy, au moment de la rvolution de
         Juillet, tait ambassadeur  Paris. Ce serait une erreur.
         L'ambassadeur d'Autriche  Paris, en 1830, tait le comte
         d'Appony.]

Je le pense depuis longtemps, les corps diplomatiques, ns dans des
sicles soumis  un autre droit des gens, ne sont plus en rapport avec
la socit nouvelle: des gouvernements publics, des communications
faciles font qu'aujourd'hui les cabinets sont  mme de traiter
directement ou sans autre intermdiaires que des agents consulaires,
dont il faudrait accrotre le nombre et amliorer le sort: car,  cette
heure, l'Europe est industrielle. Les espions titrs,  prtentions
exorbitantes, qui se mlent de tout pour se donner une importance qui
leur chappe, ne servent qu' troubler les cabinets prs desquels ils
sont accrdits, et  nourrir leurs matres d'illusions. Charles X eut
tort, de son ct, en n'invitant pas le corps diplomatique  se rendre 
sa cour; mais ce qu'il voyait lui semblait un rve; il marchait de
surprise en surprise. C'est ainsi qu'il ne manda pas auprs de lui M. le
duc d'Orlans; car, ne se croyant en danger que du ct de la
rpublique, le pril d'une usurpation ne lui vint jamais en pense.

       *       *       *       *       *

Charles X partit dans la soire pour Rambouillet avec les princesses et
M. le duc de Bordeaux. Le nouveau rle de M. le duc d'Orlans fit natre
dans la tte du roi les premires ides d'abdication. Monsieur le
dauphin, toujours  l'arrire-garde, mais ne se mlant point aux
soldats, leur fit distribuer  Trianon ce qui restait de vins et de
comestibles.

 huit heures et un quart du soir, les divers corps se mirent en marche.
L expira la fidlit du 5e lger. Au lieu de suivre le mouvement, il
revint  Paris: on rapporta son drapeau  Charles X, qui refusa de le
recevoir, comme il avait refus de recevoir celui du 50e.

Les brigades taient dans la confusion, les armes mles; la cavalerie
dpassait l'infanterie et faisait ses haltes  part.  minuit, le 31
juillet expirant, on s'arrta  Trappes. Le Dauphin coucha dans une
maison en arrire de ce village.

Le lendemain, 1er aot, il partit pour Rambouillet, laissant les troupes
bivouaques  Trappes. Celles-ci levrent leur camp  onze heures.
Quelques soldats, tant alls acheter du pain dans les hameaux, furent
massacrs.

Arrive  Rambouillet, l'arme fut cantonne autour du chteau.

Dans la nuit du 1er au 2 aot, trois rgiments de la grosse cavalerie
reprirent le chemin de leurs anciennes garnisons. On croit que le
gnral Bordesoulle[303], commandant la grosse cavalerie de la garde,
avait fait sa capitulation  Versailles. Le 2e de grenadiers partit
aussi le 2 au matin, aprs avoir renvoy ses guidons chez le roi. Le
Dauphin rencontra ces grenadiers dserteurs; ils se formrent en
bataille pour rendre les honneurs au prince, et continurent leur
chemin. Singulier mlange d'infidlit et de biensance! Dans cette
rvolution des trois journes, personne n'avait de passion; chacun
agissait selon l'ide qu'il s'tait faite de son droit ou de son devoir:
le droit conquis, le devoir rempli, nulle inimiti comme nulle affection
ne restait; l'un craignait que le droit ne l'entrant trop loin,
l'autre que le devoir ne dpasst les bornes. Peut-tre n'est-il arriv
qu'une fois, et peut-tre n'arrivera-t-il plus, qu'un peuple se soit
arrt devant sa victoire, et que des soldats qui avaient dfendu un
roi, tant qu'il avait paru vouloir se battre, lui aient remis leurs
tendards avant de l'abandonner. Les ordonnances avaient affranchi le
peuple de son serment; la retraite, sur le champ de bataille, affranchit
le grenadier de son drapeau.

         [Note 303: tienne Tardif de Pommeroux, comte de
         _Bordesoulle_ (1771-1837). Il prit part  toutes les guerres
         de la Rvolution et de l'Empire, se rallia en 1814 au
         gouvernement des Bourbons et suivit Louis XVIII  Gand. En
         1823, nomm gnral en chef du corps de rserve  l'arme
         d'Espagne, il tablit le blocus de Cadix et prit une grande
         part  la victoire du Trocadro. Au retour de cette campagne,
         il fut lev  la pairie. Il ne refusa pas le serment au
         gouvernement de Louis-Philippe, et resta  la Chambre haute
         jusqu' sa mort.]

       *       *       *       *       *

Charles X se retirant, les rpublicains reculant, rien n'empchait la
monarchie lue d'avancer. Les provinces, toujours moutonnires et
esclaves de Paris,  chaque mouvement du tlgraphe ou  chaque drapeau
tricolore perch sur le haut d'une diligence, criaient: Vive Philippe!
ou: Vive la Rvolution!

L'ouverture de la session fixe au 3 aot, les pairs se transportrent 
la Chambre des dputs: je m'y rendis, car tout tait encore provisoire.
L fut reprsent un autre acte de mlodrame: le trne resta vide et
l'anti-roi s'assit  ct. On et dit du chancelier ouvrant par
procuration une session du parlement anglais, en l'absence du souverain.

Philippe parla de la funeste ncessit o il s'tait trouv d'accepter
la lieutenance gnrale pour nous sauver tous, de la rvision de
l'article 14 de La Charte, de la libert que lui, Philippe, portait dans
son coeur et qu'il allait faire dborder sur nous, comme la paix sur
l'Europe. Jongleries de discours et de constitution rptes  chaque
phase de notre histoire, depuis un demi-sicle. Mais l'attention devint
trs vive quand le prince fit cette dclaration:

Messieurs les pairs et messieurs les dputs,

Aussitt que les deux Chambres seront constitues, je ferai porter 
votre connaissance l'acte d'abdication de S. M. le roi Charles X. Par ce
mme acte, Louis-Antoine de France, dauphin, renonce galement  ses
droits. Cet acte a t remis entre mes mains hier, 2 aot,  onze heures
du soir. J'en ordonne ce matin le dpt dans les archives de la Chambre
des pairs, et je le fais insrer dans la partie officielle du
_Moniteur_.

       *       *       *       *       *

Par une misrable ruse et une lche rticence, le duc d'Orlans supprime
ici le nom de Henri V, en faveur duquel les deux rois avaient abdiqu.
Si,  cette poque, chaque Franais et pu tre consult
individuellement, il est probable que la majorit se ft prononce en
faveur de Henri V; une partie des rpublicains mme l'aurait accept, en
lui donnant La Fayette pour mentor. Le germe de la lgitimit rest en
France, les deux vieux rois allant finir leurs jours  Rome, aucune des
difficults qui entourent une usurpation et qui la rendent suspecte aux
divers partis n'aurait exist[304]. L'adoption des cadets de Bourbon
tait non seulement un pril, c'tait un contre-sens politique: la
France nouvelle est rpublicaine; elle ne veut point de roi, du moins
elle ne veut point un roi de la vieille race. Encore quelques annes,
nous verrons ce que deviendront nos liberts et ce que sera cette paix
dont le monde se doit rjouir. Si l'on peut juger de la conduite du
nouveau personnage lu, par ce que l'on connat de son caractre, il est
prsumable que ce prince ne croira pouvoir conserver sa monarchie qu'en
opprimant au dedans et en rampant au dehors.

         [Note 304: Ce que dit ici Chateaubriand, un des plus
         illustres serviteurs de la monarchie de Juillet le dira plus
         tard,  son tour: C'et t certainement un grand bien pour
         la France, a crit M. Guizot, et, de sa part, un grand acte
         d'intelligence, comme de vertu politique, que sa rsistance
         se renfermt dans les limites du droit monarchique et qu'elle
         ressaist ses liberts sans renverser le gouvernement. On ne
         garantit jamais mieux le respect de ses propres droits qu'en
         respectant les droits qui les balancent; et, quand on a
         besoin de la monarchie, il est plus sr de la maintenir que
         de la fonder. M. Guizot ajoute: _La royaut de M. le duc de
         Bordeaux, avec M. le duc d'Orlans pour rgent, et t la
         solution la plus constitutionnelle et aussi la plus
         politique._ (MLANGES HISTORIQUES ET POLITIQUES, par M.
         Guizot, prface, p. XXIII.)]

Le tort rel de Louis-Philippe n'est pas d'avoir accept la couronne
(acte d'ambition dont il y a des milliers d'exemples et qui n'attaque
qu'une institution politique); son vritable dlit est d'avoir t
tuteur infidle, d'avoir dpouill _l'enfant et l'orphelin_, dlit
contre lequel l'criture n'a pas assez de maldictions: or, jamais la
_justice morale_ (qu'on la nomme fatalit ou Providence, je l'appelle,
moi, consquence invitable du mal) n'a manqu de punir les infractions
 la _loi morale_.

Philippe, son gouvernement, tout cet ordre de choses impossibles et
contradictoires, prira, dans un temps plus ou moins retard par des cas
fortuits, par des complications d'intrts intrieurs et extrieurs, par
l'apathie et la corruption des individus, par la lgret des esprits,
l'indiffrence et l'effacement des caractres; mais, quelle que soit la
dure du rgime actuel, elle ne sera jamais assez longue pour que la
branche d'Orlans puisse pousser de profondes racines.

Charles X, apprenant les progrs de la rvolution, n'ayant rien dans son
ge et dans son caractre de propre  arrter ces progrs, crut parer le
coup port  sa race en abdiquant avec son fils, comme Philippe
l'annona aux dputs. Ds le premier aot il avait crit un mot
approuvant l'ouverture de la session, et, comptant sur le sincre
attachement de son cousin le duc d'Orlans, il le nommait, de son ct,
lieutenant gnral du royaume. Il alla plus loin le 2, car il ne voulait
plus que s'embarquer et demandait des commissaires pour le protger
jusqu' Cherbourg. Ces appariteurs ne furent point reus d'abord par la
maison militaire. Bonaparte eut aussi pour gardes des commissaires, la
premire fois russes, la seconde fois franais; mais il ne les avait pas
demands.

Voici la lettre de Charles X:

                                          Rambouillet, ce 2 aot 1830.

Mon cousin, je suis trop profondment pein des maux qui affligent ou
qui pourraient menacer mes peuples pour n'avoir pas cherch un moyen de
les prvenir. J'ai donc pris la rsolution d'abdiquer la couronne en
faveur de mon petit-fils le duc de Bordeaux.

Le dauphin, qui partage mes sentiments, renonce aussi  ses droits en
faveur de son neveu.

Vous aurez donc, par votre qualit de lieutenant gnral du royaume, 
faire proclamer l'avnement de Henri V  la couronne. Vous prendrez
d'ailleurs toutes les mesures qui vous concernent pour rgler les
formes du gouvernement pendant la minorit du nouveau roi. Ici je me
borne  faire connatre ces dispositions; c'est un moyen d'viter encore
bien des maux.

Vous communiquerez mes intentions au corps diplomatique, et vous me
ferez connatre le plus tt possible la proclamation par laquelle mon
petit-fils sera reconnu roi sous le nom de Henri V....

Je vous renouvelle, mon cousin, l'assurance des sentiments avec
lesquels je suis votre affectionn cousin.

                                             CHARLES.


Si M. le duc d'Orlans et t capable d'motion ou de remords, cette
signature: _Votre affectionn cousin_, n'aurait-elle pas d le frapper
au coeur? On doutait si peu  Rambouillet de l'efficacit des
abdications, que l'on prparait le jeune prince  son voyage: la cocarde
tricolore, son gide, tait dj faonne par les mains des plus grands
zlateurs des ordonnances. Supposez que madame la duchesse de Berry,
partie subitement avec son fils, se ft prsente  la Chambre des
dputs au moment o M. le duc d'Orlans y prononait le discours
d'ouverture, il restait deux chances; chances prilleuses! mais du
moins, une catastrophe arrivant, l'enfant enlev au ciel n'aurait pas
tran de misrables jours en terre trangre.

Mes conseils, mes voeux, mes cris, furent impuissants; je demandais en
vain Marie-Caroline: la mre de Bayard, prt  quitter le chteau
paternel, ploroit, dit le loyal serviteur. La bonne gentil femme
sortit par le derrire de la tour, et fit venir son fils auquel elle
dit ces paroles: Pierre, mon ami, soyez doux et courtois en ostant de
vous tout orgueil; _soyez humble et serviable  toutes gens; soyez loyal
en faicts et dits; soyez secourable aux pauvres veufves et orphelins, et
Dieu le vous guerdonnera_.... Alors la bonne dame tira hors de sa
manche une petite boursette en laquelle avoit seulement six cus en or
et un en monnoie qu'elle donna  son fils.

Le chevalier sans peur et sans reproche partit avec six cus d'or dans
une petite boursette pour devenir le plus brave et le plus renomm des
capitaines. Henri, qui n'a peut-tre pas six cus d'or, aura bien
d'autres combats  rendre; il faudra qu'il lutte contre le malheur,
champion difficile  terrasser. Glorifions les mres qui donnent de si
tendres et de si bonnes leons  leur fils! Bnie donc soyez-vous, ma
mre, de qui je tiens ce qui peut avoir honor et disciplin ma vie!

Pardon de tous ces souvenirs; mais peut-tre la tyrannie de ma mmoire,
en faisant entrer le pass dans le prsent, te  celui-ci une partie de
ce qu'il a de misrable.

Les trois commissaires dputs vers Charles X taient MM. de Schonen,
Odilon Barrot et le marchal Maison. Renvoys par les postes militaires,
ils reprirent la route de Paris. Un flot populaire les reporta vers
Rambouillet.

       *       *       *       *       *

Le bruit se rpandit, le 2 au soir,  Paris que Charles X refusait de
quitter Rambouillet jusqu' ce que son petit-fils et t reconnu. Une
multitude s'assembla le 3 au matin aux Champs-lyses, criant: 
Rambouillet!  Rambouillet! Il ne faut pas qu'un seul Bourbon en
rchappe. Des hommes riches se trouvaient mls  ces groupes, mais, le
moment arriv, ils laissrent partir la _canaille_,  la tte de
laquelle se plaa le gnral Pajol, qui prit le colonel Jacqueminot[305]
pour son chef d'tat-major. Les commissaires qui revenaient, ayant
rencontr les claireurs de cette colonne, retournrent sur leurs pas et
furent introduits alors  Rambouillet. Le roi les questionna sur la
force des insurgs, puis, s'tant retir, il fit appeler Maison, qui lui
devait sa fortune et le bton de marchal[306]: Maison, je vous demande
sur l'honneur de me dire, foi de soldat, si ce que les commissaires ont
racont est vrai? Le marchal rpondit: Ils ne vous ont dit que la
moiti de la vrit.

         [Note 305: Jean-Franois _Jacqueminot_, vicomte de Ham
         (1787-1865). Colonel sous l'Empire, et charg, aprs
         Waterloo, de reconduire la brigade Wathier dans le Midi, il
         brisa son pe pour ne pas assister au licenciement de
         l'arme. Il se retira  Bar-le-Duc, o il fonda une filature,
         dans laquelle il plaa de vieux soldats de la Rpublique et
         de l'Empire. Dput des Vosges au moment des journes de
         Juillet, il y prit une part active, et il fut nomm, aprs la
         retraite de La Fayette, marchal de camp et chef d'tat-major
         de la garde nationale parisienne. Lieutenant-gnral depuis
         1837, cr vicomte par Louis-Philippe, il devint, en 1842,
         commandant suprieur de la garde nationale. Il l'tait encore
         au 24 fvrier 1848, et il vit alors cette mme garde, dont il
         avait en 1830 applaudi la rvolte, mconnatre ses ordres
         pour suivre les exemples qu'il avait lui-mme autrefois
         donns.]

         [Note 306: Voyez ci-dessus la note 1 de la page 71.]

Il restait encore, le 3 aot,  Rambouillet, trois mille cinq cents
hommes de l'infanterie de la garde, quatre rgiments de cavalerie
lgre, formant vingt escadrons, et prsentant deux mille hommes. La
maison militaire, gardes du corps, etc., cavalerie et infanterie, se
montait  treize cents hommes; en tout huit mille huit cents hommes,
sept batteries atteles et composes de quarante-deux pices de canon. 
dix heures du soir on fait sonner le boute-selle; tout le camp se met en
route pour Maintenon, Charles X et sa famille marchant au milieu de la
colonne funbre qu'clairait  peine la lune voile.

Et devant qui se retirait-on? Devant une troupe presque sans armes,
arrivant en omnibus, en fiacres, en petites voitures de Versailles et de
Saint-Cloud. Le gnral Pajol se croyait bien perdu lorsqu'il fut forc
de se mettre  la tte de cette multitude[307], laquelle, aprs tout, ne
s'levait pas au del de quinze mille individus, avec l'adjonction des
Rouennais arrivs. La moiti de cette troupe restait sur les chemins.
Quelques jeunes gens exalts, vaillants et gnreux, mls  ce ramas,
se seraient sacrifis; le reste se ft probablement dispers. Dans les
champs de Rambouillet, en rase campagne, il et fallu aborder le feu de
la ligne et de l'artillerie; une victoire, selon toutes les apparences,
et t remporte. Entre la victoire du peuple  Paris et la victoire du
roi  Rambouillet, des ngociations se seraient tablies.

         [Note 307: Le gnral Pajol m'a dit  moi-mme, peu de temps
         avant sa mort, que dans sa longue carrire militaire il ne
         s'tait jamais cru si prs de subir une dfaite. (Marcellus,
         _Chateaubriand et son temps_, p. 392.)]

Quoi! parmi tant d'officiers, il ne s'en est pas trouv un assez rsolu
pour se saisir du commandement au nom de Henri V? Car, aprs tout,
Charles X et le Dauphin n'taient plus rois!

Ne voulait-on pas combattre: que ne se retirait-on  Chartres? L, on
et t hors de l'atteinte de la populace de Paris; encore mieux 
Tours, en s'appuyant sur des provinces lgitimistes. Charles X demeur
en France, la majeure partie de l'arme serait demeure fidle. Les
camps de Boulogne et de Lunville taient levs et marchaient  son
secours. Mon neveu, le comte Louis, amenait son rgiment, le 4e
chasseurs, qui ne se dbanda qu'en apprenant la retraite de Rambouillet.
M. de Chateaubriand fut rduit  escorter sur un _pony_ le monarque
jusqu'au lieu de son embarcation. Si, rendu dans une ville,  l'abri
d'un premier coup de main, Charles X et convoqu les deux Chambres,
plus de la moiti de ces Chambres aurait obi Casimir Prier, le gnral
Sbastiani et cent autres avaient attendu, s'taient dbattus contre la
cocarde tricolore; ils redoutaient les prils d'une rvolution
populaire: que dis-je? le lieutenant gnral du royaume, mand par le
roi et ne voyant pas la bataille gagne, se serait drob  ses
partisans et conform  l'injonction royale. Le corps diplomatique, qui
ne fit pas son devoir, l'et fait alors en se rangeant autour du
monarque. La Rpublique, installe  Paris au milieu de tous les
dsordres, n'aurait pas dur un mois en face d'un gouvernement rgulier
constitutionnel, tabli ailleurs. Jamais on ne perdit la partie  si
beau jeu, et quand on l'a perdue de la sorte, il n'y a plus de revanche:
allez donc parler de libert aux citoyens et d'honneur aux soldats aprs
les ordonnances de juillet et la retraite de Saint-Cloud!

Viendra peut-tre le temps, quand une socit nouvelle aura pris la
place de l'ordre social actuel, que la guerre paratra une monstrueuse
absurdit, que le principe mme n'en sera plus compris; mais nous n'en
sommes pas l. Dans les querelles armes, il y a des philanthropes qui
distinguent les espces et sont prts  se trouver mal au seul nom de
_guerre civile_: Des compatriotes qui se tuent! des frres, des pres,
des fils en face les uns des autres! Tout cela est fort triste, sans
doute; cependant un peuple s'est souvent retremp et rgnr dans les
discordes intestines. Il n'a jamais pri par une guerre civile, et il a
souvent disparu dans des guerres trangres. Voyez ce qu'tait l'Italie
au temps de ses divisions, et voyez ce qu'elle est aujourd'hui. Il est
dplorable d'tre oblig de ravager la proprit de son voisin, de voir
ses foyers ensanglants par ce voisin; mais, franchement, est-il
beaucoup plus humain de massacrer une famille de paysans allemands que
vous ne connaissez pas, qui n'a eu avec vous de discussion d'aucune
nature, que vous volez, que vous tuez sans remords, dont vous dshonorez
en sret de conscience les femmes et les filles, parce que _c'est ta
guerre_? Quoi qu'on en dise, les guerres civiles sont moins injustes,
moins rvoltantes et plus naturelles que les guerres trangres, quand
celles-ci ne sont pas entreprises pour sauver l'indpendance nationale.
Les guerres civiles sont fondes au moins sur des outrages individuels,
sur des aversions avoues et reconnues; ce sont des duels avec des
seconds, o les adversaires savent pourquoi ils ont l'pe  la main. Si
les passions ne justifient pas le mal, elles l'excusent, elles
l'expliquent, elles font concevoir pourquoi il existe. La guerre
trangre, comment est-elle justifie? Des nations s'gorgent
ordinairement pas ce qu'un roi s'ennuie, qu'un ambitieux se veut
lever, qu'un ministre cherche  supplanter un rival. Il est temps de
faire justice de ces vieux lieux communs de sensiblerie, plus
convenables aux potes qu'aux historiens: Thucydide, Csar, Tite-Live se
contentent d'un mot de douleur et passent.

La guerre civile, malgr ses calamits, n'a qu'un danger rel: si les
factions ont recours  l'tranger ou si l'tranger, profitant des
divisions d'un peuple, attaque ce peuple; la conqute pourrait tre le
rsultat d'une telle position. La Grande-Bretagne, l'Ibrie, la Grce
constantinopolitaine, de nos jours la Pologne, nous offrent des exemples
qu'on ne doit pas oublier. Toutefois, pendant la Ligue, les deux partis
appelant  leur aide des Espagnols et des Anglais, des Italiens et des
Allemands, ceux-ci se contre-balancrent et ne drangrent point
l'quilibre que les Franais arms maintenaient entre eux.

Charles X eut tort d'employer les baonnettes au soutien des
ordonnances; ses ministres ne peuvent se justifier d'avoir fait, par
obissance ou non, couler le sang du peuple et des soldats, sans
qu'aucune haine les divist, de mme que les terroristes de thorie
reproduiraient volontiers le systme de la terreur lorsqu'il n'y a plus
de terreur. Mais Charles X eut tort aussi de ne pas accepter la guerre
lorsque, aprs avoir cd sur tous les points, on la lui apportait. Il
n'avait pas le droit, aprs avoir attach le diadme au front de son
petit-fils, de dire  ce nouveau Joas: Je t'ai fait monter au trne
pour te traner dans l'exil, pour qu'infortun, banni, tu portes le
poids de mes ans, de ma proscription et de mon sceptre. Il ne fallait
pas au mme instant donner  Henri V une couronne et lui ter la France.
En le faisant roi, on l'avait condamn  mourir sur le sol o s'est
mle la poussire de saint Louis et de Henri IV.

Au surplus, aprs ce bouillonnement de mon sang, je reviens  ma raison,
et je ne vois plus dans ces choses que l'accomplissement des destins de
l'humanit. La cour, triomphante par les armes, et dtruit les liberts
publiques; elle n'en aurait pas moins t crase un jour; mais elle et
retard le dveloppement de la socit pendant quelques annes; tout ce
qui avait compris la monarchie d'une manire large et t perscut par
la congrgation rtablie. En dernier rsultat, les vnements ont suivi
la pente de la civilisation. Dieu fait les hommes puissants conformes 
ses desseins secrets: il leur donne les dfauts qui les perdent quand
ils doivent tre perdus, parce qu'il ne veut pas que des qualits mal
appliques par une fausse intelligence s'opposent aux dcrets de sa
providence.

       *       *       *       *       *

La famille royale, en se retirant, rduisait mon rle  moi-mme. Je ne
songeais plus qu' ce que je serais appel  dire  la Chambre des
pairs. crire tait impossible: si l'attaque ft venue des ennemis de la
couronne; si Charles X et t renvers par une conspiration du dehors,
j'aurais pris la plume; et, m'et-on laiss l'indpendance de la pense,
je me serais fait fort de rallier un immense parti autour des dbris du
trne; mais l'attaque tait descendue de la couronne; les ministres
avaient viol les deux principales liberts; ils avaient rendu la
royaut parjure, non d'intention sans doute, mais de fait; par cela
mme ils m'avaient enlev ma force. Que pouvais-je hasarder en faveur
des ordonnances? Comment aurais-je pu vanter encore la sincrit, la
candeur, la chevalerie de la monarchie lgitime? Comment aurais-je pu
dire qu'elle tait la plus forte garantie de nos intrts, de nos lois
et de notre indpendance? Champion de la vieille royaut, cette royaut
m'arrachait mes armes et me laissait nu devant mes ennemis.

Je fus donc tout tonn quand, rduit  cette faiblesse, je me vis
recherch par la nouvelle royaut. Charles X avait ddaign mes
services; Philippe fit un effort pour m'attacher  lui. D'abord M. Arago
me parla avec lvation et vivacit de la part de madame Adlade;
ensuite le comte Anatole de Montesquiou vint un matin chez madame
Rcamier et m'y rencontra. Il me dit que madame la duchesse d'Orlans et
M. le duc d'Orlans seraient charms de me voir, si je voulais aller au
Palais-Royal. On s'occupait alors de la dclaration qui devait
transformer la lieutenance gnrale du royaume en royaut. Peut-tre,
avant que je me prononasse, S. A. R. avait-elle jug  propos d'essayer
d'affaiblir mon opposition. Elle pouvait aussi penser que je me
regardais comme dgag par la fuite des trois rois.

Ces ouvertures de M. de Montesquiou[308] me surprirent. Je ne les
repoussai cependant pas; car, sans me flatter d'un succs, je pensai
que je pouvais faire entendre des vrits utiles. Je me rendis au
Palais-Royal avec le chevalier d'honneur de la reine future. Introduit
par l'entre qui donne sur la rue de Valois, je trouvai madame la
duchesse d'Orlans et madame Adlade dans leurs petits appartements.
J'avais eu l'honneur de leur tre prsent autrefois. Madame la duchesse
d'Orlans me fit asseoir auprs d'elle, et sur-le-champ elle me dit:
Ah! monsieur de Chateaubriand, nous sommes bien malheureux! Si tous les
partis voulaient se runir, peut-tre pourrait-on encore se sauver! Que
pensez-vous de tout cela?

         [Note 308: Durant le court intervalle du 3 au 7 aot, dit M.
         Villemain, j'ai vu, chez Mme Rcamier, M. de Chateaubriand
         sollicit par les prvenances d'un homme de grand nom et d'un
         esprit lettr, alors chevalier d'honneur de la duchesse
         d'Orlans: il s'agissait d'une visite au Palais-Royal. M. de
         Chateaubriand accepta. (_M. de Chateaubriand, sa vie et ses
         crits_, p. 493.)--Le chevalier d'honneur de la duchesse
         d'Orlans, dont Villemain ne donne pas ici le nom, jugeant
         sans doute ces menus dtails indignes de la majest de
         l'histoire, tait M. Anatole de Montesquiou, deux fois nomm
         par Chateaubriand, qui n'avait pas les mmes scrupules.
         L'auteur des _Mmoires_ avait dj eu occasion de parler de
         M. de Montesquiou. Voir plus haut pages 338 et 339 et la note
         1 de la page 338.]

--Madame, rpondis-je, rien n'est si ais: Charles X et monsieur le
dauphin ont abdiqu: Henri est maintenant le roi; monseigneur le duc
d'Orlans est lieutenant gnral du royaume: qu'il soit rgent pendant
la minorit de Henri V, et tout est fini.

--Mais, monsieur de Chateaubriand, le peuple est trs agit; nous
tomberons dans l'anarchie.

--Madame, oserai-je vous demander quelle est l'intention de monseigneur
le duc d'Orlans? Acceptera-t-il la couronne, si on la lui offre?

Les deux princesses hsitrent  rpondre. Madame la duchesse d'Orlans
rpartit aprs un moment de silence:

Songez, monsieur de Chateaubriand, aux malheurs qui peuvent arriver. Il
faut que tous les honntes gens s'entendent pour nous sauver de la
Rpublique.  Rome, monsieur de Chateaubriand, vous pourriez rendre de
si grands services, ou mme ici, si vous ne vouliez plus quitter la
France!

--Madame n'ignore pas mon dvouement au jeune roi et  sa mre?

--Ah! monsieur de Chateaubriand, ils vous ont si bien trait!

--Votre altesse Royale ne voudrait pas que je dmentisse toute ma vie.

--Monsieur de Chateaubriand, vous ne connaissez pas ma nice: elle est
si lgre!... pauvre Caroline!... Je vais envoyer chercher M. le duc
d'Orlans, il vous persuadera mieux que moi.

La princesse donna des ordres, et Louis-Philippe arriva au bout d'un
demi-quart d'heure. Il tait mal vtu et avait l'air extrmement
fatigu. Je me levai, et le lieutenant gnral du royaume en m'abordant:

--Madame la Duchesse d'Orlans a d vous dire combien nous sommes
malheureux.

Et sur-le-champ il fit une idylle sur le bonheur dont il jouissait  la
campagne, sur la vie tranquille et selon ses gots qu'il passait au
milieu de ses enfants. Je saisis le moment d'une pause entre deux
strophes pour prendre  mon tour respectueusement la parole, et pour
rpter  peu prs ce que j'avais dit aux princesses.

--Ah! s'cria-t-il, c'est l mon dsir! Combien je serais satisfait
d'tre le tuteur et le soutien de cet enfant! Je pense tout comme vous,
monsieur de Chateaubriand: prendre le duc de Bordeaux serait
certainement ce qu'il y aurait de mieux  faire. Je crains seulement que
les vnements ne soient plus forts que nous.--Plus forts que nous,
monseigneur? N'tes-vous pas investi de tous les pouvoirs? Allons
rejoindre Henri V; appelez auprs de vous, hors de Paris, les Chambres
et l'arme. Sur le seul bruit de votre dpart, toute cette effervescence
tombera, et l'on cherchera un abri sous votre pouvoir clair et
protecteur.

Pendant que je parlais, j'observais Philippe. Mon conseil le mettait mal
 l'aise; je lus sur son front le dsir d'tre roi. Monsieur de
Chateaubriand, me dit-il sans me regarder, la chose est plus difficile
que vous ne le pensez; cela ne va pas comme cela. Vous ne savez pas dans
quel pril nous sommes. Une bande furieuse peut se porter contre les
Chambres aux derniers excs, et nous n'avons rien pour nous dfendre.

Cette phrase chappe  M. le duc d'Orlans me fit plaisir parce qu'elle
me fournissait une rplique premptoire. Je conois cet embarras,
monseigneur; mais il y a un moyen sr de l'carter. Si vous ne croyez
pas pouvoir rejoindre Henri V, comme je le proposais tout  l'heure,
vous pouvez prendre une autre route. La session va s'ouvrir: quelle que
soit la premire proposition qui sera faite par les dputs, dclarez
que la Chambre actuelle n'a pas les pouvoirs ncessaires (ce qui est la
vrit pure) pour disposer de la forme du gouvernement; dites qu'il faut
que la France soit consulte, et qu'une nouvelle assemble soit lue
avec des pouvoirs _ad hoc_ pour dcider une aussi grande question.
Votre Altesse Royale se mettra de la sorte dans la position la plus
populaire; le parti rpublicain, qui fait aujourd'hui votre danger, vous
portera aux nues. Dans les deux mois qui s'couleront jusqu' l'arrive
de la nouvelle lgislature, vous organiserez la garde nationale; tous
vos amis et les amis du jeune roi travailleront avec vous dans les
provinces. Laissez venir alors les dputs, laissez se plaider
publiquement  la tribune la cause que je dfends. Cette cause,
favorise en secret par vous, obtiendra l'immense majorit des
suffrages. Le moment d'anarchie tant pass, vous n'aurez plus rien 
craindre de la violence des rpublicains. Je ne vois pas mme qu'il soit
trs difficile d'attirer  vous le gnral La Fayette et M. Laffitte.
Quel rle pour vous, monseigneur! vous pouvez rgner quinze ans sous le
nom de votre pupille; dans quinze ans, l'ge du repos sera arriv pour
nous tous; vous aurez eu la gloire, unique dans l'histoire, d'avoir pu
monter au trne et de l'avoir laiss  l'hritier lgitime; en mme
temps, vous aurez lev cet enfant dans les lumires du sicle, et vous
l'aurez rendu capable de rgner sur la France: une de vos filles
pourrait un jour porter le sceptre avec lui.

Philippe promenait ses regards vaguement au-dessus de sa tte: Pardon,
me dit-il, monsieur de Chateaubriand; j'ai quitt, pour m'entretenir
avec vous, une dputation auprs de laquelle il faut que je retourne.
Madame la duchesse d'Orlans vous aura dit combien je serais heureux de
faire ce que vous pourriez dsirer; mais, croyez-le bien, c'est moi qui
retiens seul une foule menaante. Si le parti royaliste n'est pas
massacr, il ne doit sa vie qu' mes efforts.

--Monseigneur, rpondis-je  cette dclaration si inattendue et si loin
du sujet de notre conversation, j'ai vu des massacres: ceux qui ont
pass  travers la Rvolution sont aguerris. Les moustaches grises ne se
laissent pas effrayer par les objets qui font peur aux conscrits.

S. A. R. se retira, et j'allai retrouver mes amis:

Eh bien? s'crirent-ils.

--Eh bien, il veut tre roi.

--Et madame la duchesse d'Orlans?

--Elle veut tre reine.

--Ils vous l'ont dit?

--L'un m'a parl de bergeries, l'autre des prils qui menaaient la
France et de la lgret de la _pauvre Caroline_; tous deux ont bien
voulu me faire entendre que je pourrais leur tre utile, et ni l'un ni
l'autre ne m'a regard en face.

Madame la duchesse d'Orlans dsira me voir encore une fois[309]. M. le
duc d'Orlans ne vint pas se mler  cette conversation. Madame la
duchesse d'Orlans s'expliqua plus clairement sur les faveurs dont
monseigneur le duc d'Orlans se proposait de m'honorer. Elle eut la
bont de me rappeler ce qu'elle nommait ma puissance sur l'opinion, les
sacrifices que j'avais faits, l'aversion que Charles X et sa famille
m'avaient toujours montre, malgr mes services. Elle me dit que si je
voulais rentrer au ministre des affaires trangres, S. A. Et. se
ferait un grand bonheur de me rintgrer dans cette place; mais que
j'aimerais peut-tre mieux retourner  Rome, et qu'elle (madame la
duchesse d'Orlans) me verrait prendre ce dernier parti avec un extrme
plaisir, dans l'intrt de notre sainte religion.

         [Note 309: Dans ces jours si presss, dit M. Villemain, page
         496, M. de Chateaubriand fut, encore une fois, appel prs de
         la duchesse d'Orlans, seule avec Mme Adlade, et il reut
         d'elle l'offre directe de l'ambassade de Rome, avec le voeu
         le plus formel de la lui voir accepter, dans l'intrt de la
         religion.]

Madame, rpondis-je sur-le-champ avec une sorte de vivacit, je vois
que le parti de monsieur le duc d'Orlans est pris, qu'il en a pes les
consquences, qu'il a vu les annes de misres et de prils divers qu'il
aura  traverser; je n'ai donc plus rien  dire. Je ne viens point ici
pour manquer de respect au sang des Bourbons; je ne dois, d'ailleurs,
que de la reconnaissance aux bonts de _madame_. Laissant donc de ct
les grandes objections, les raisons puises dans les principes et les
vnements, je supplie Votre Altesse Royale de consentir  m'entendre en
ce qui me touche.

Elle a bien voulu me parler de ce qu'elle appelle ma puissance sur
l'opinion. Eh bien! si cette puissance est relle, elle n'est fonde que
sur l'estime publique; or, je la perdrais, cette estime, au moment o je
changerais de drapeau. Monsieur le duc d'Orlans aurait cru acqurir un
appui, et il n'aurait  son service qu'un misrable faiseur de phrases,
qu'un parjure dont la voix ne serait plus coute, qu'un rengat  qui
chacun aurait le droit de jeter de la boue et de cracher au visage. Aux
paroles incertaines qu'il balbutierait en faveur de Louis-Philippe, on
lui opposerait les volumes entiers qu'il a publis en faveur de la
famille tombe. N'est-ce pas moi, madame, qui ai crit la brochure _De
Bonaparte et des Bourbons_, les articles sur l'_arrive de Louis XVIII 
Compigne_, le _Rapport dans le conseil du roi  Gand_, l'_Histoire de
la vie et de la mort de M. le duc de Berry_? Je ne sais s'il y a une
seule page de moi o le nom de mes anciens rois ne se trouve pour
quelque chose, et o il ne soit environn de mes protestations d'amour
et de fidlit; chose qui porte un caractre d'attachement individuel
d'autant plus remarquable, que _madame_ sait que je ne crois pas aux
rois.  la seule pense d'une dsertion, le rouge me monte au visage;
j'irais le lendemain me jeter dans la Seine. Je supplie _madame_
d'excuser la vivacit de mes paroles; je suis pntr de ses bonts;
j'en garderai un profond et reconnaissant souvenir, mais elle ne
voudrait pas me dshonorer: plaignez-moi, madame, plaignez-moi!

J'tais rest debout et, m'inclinant, je me retirai. Mademoiselle
d'Orlans n'avait pas prononc un mot. Elle se leva et, en s'en allant,
elle me dit: Je ne vous plains pas, monsieur de Chateaubriand, je ne
vous plains pas! Je fus tonn de ce peu de mots et de l'accent avec
lequel ils furent prononcs.

Voil ma dernire tentation politique; j'aurais pu me croire un juste
selon saint Hilaire, car il affirme que les hommes sont exposs aux
entreprises du diable en raison de leur saintet: _Victoria ei est
magis, exacta de sanctis_: sa victoire est plus grande remporte sur
des saints. Mes refus taient d'une dupe; o est le public pour les
juger? n'aurais-je pas pu me ranger au nombre de ces hommes, fils
vertueux de la terre, qui servent le _pays_ avant tout? Malheureusement
je ne suis pas une crature du prsent, et je ne veux point capituler
avec la fortune. Il n'y a rien de commun entre moi et Cicron; mais sa
fragilit n'est pas une excuse: la postrit n'a pu pardonner un moment
de faiblesse  un grand homme pour un autre grand homme; que serait-ce
que ma pauvre vie perdant son seul bien, son intgrit, pour
Louis-Philippe d'Orlans?

Le soir mme de cette dernire conversation au Palais-Royal, je
rencontrai chez madame Rcamier M. de Sainte-Aulaire[310]. Je ne
m'amusai point  lui demander son secret, mais il me demanda le mien. Il
dbarquait de la campagne encore tout chaud des vnements qu'il avait
lus: Ah! s'cria-t-il, que je suis aise de vous voir! voil de belle
besogne! J'espre que nous autres, au Luxembourg, nous ferons notre
devoir. Il serait curieux que les pairs disposassent de la couronne de
Henri IV! J'en suis bien sr, vous ne me laisserez pas seul  la
tribune.

         [Note 310: Louis-Clair, comte de _Beaupoil de Sainte-Aulaire_
         (1778-1854). Beau-frre de M. Decazes et dput de 1815 
         1829, il combattit le ministre Villle et accueillit avec
         faveur le ministre Martignac.  la mort de son pre (19
         fvrier 1829), il entra  la Chambre des pairs. Absent au
         moment de la Rvolution de Juillet, il revint en hte 
         Paris; aprs quelques hsitations, il adhra au gouvernement
         nouveau et reut l'ambassade de Rome, puis celle de Vienne
         (1833) et enfin celle de Londres, qu'il occupa de 1841-1847.
         Auteur d'une remarquable _Histoire de la Fronde_ (1827), il
         fut lu, le 7 janvier 1841, membre de l'Acadmie franaise.
         Il a laiss sur ses diverses ambassades des _Mmoires_,
         encore indits; il en avait fait quelques lectures 
         l'Acadmie, et un bon juge, M. Dsir Nisard, les a
         caractriss en ces termes: Le style de ces Mmoires, prcis
         comme le veut la langue des affaires, pes et non compass,
         comme doit l'tre une conversation qui sera rpte; grave et
         lev par moments comme l'histoire; familier et gracieux,
         comme les entretiens de politesse qui prcdent les
         discussions d'affaires, n'ajoutera pas peu aux titres de M.
         de Sainte-Aulaire comme crivain. (_Rponse de M. Nisard au
         discours de rception de M. le duc Victor de Broglie._)]

Comme mon parti tait pris, j'tais fort calme; ma rponse parut froide
 l'ardeur de M. de Sainte-Aulaire. Il sortit, vit ses amis, et me
laissa seul  la tribune: vivent les gens d'esprit  coeur lger et 
tte frivole!

       *       *       *       *       *

Le parti rpublicain se dbattait encore sous les pieds des amis qui
l'avaient trahi. Le 6 aot, une dputation de vingt membres dsigns par
le comit central des douze arrondissements de Paris se prsenta  la
Chambre des dputs pour lui remettre une adresse que le gnral
Thiard[311] et M. Duris-Dufresne[312] escamotrent  la bnvole
dputation. Il tait dit dans cette adresse: que la nation ne pouvait
reconnatre comme pouvoir constitutionnel, ni une Chambre lective
nomme durant l'existence et sous l'influence de la royaut qu'elle a
renverse, ni une Chambre aristocratique, dont l'institution est en
opposition directe avec les principes qui lui ont mis ( elle, la
nation) les armes  la main; que le comit central des douze
arrondissements n'accordant, comme ncessit rvolutionnaire, qu'un
pouvoir de fait et trs provisoire  la Chambre des dputs actuels,
pour aviser  toute mesure d'urgence, appelle de tous ses voeux
l'lection libre et populaire de mandataires qui reprsentent rellement
les besoins du peuple; que les assembles primaires seules peuvent
amener ce rsultat. S'il en tait autrement, la nation frapperait de
nullit tout ce qui tendrait  la gner dans l'exercice de ses droits.

         [Note 311: Auxonne-Marie-Thodose, comte de _Thiard de Bissy_
         (1772-1852). Il tait fils de Claude VIII de Thiard, comte de
         Bissy, lieutenant-gnral des armes du Roi, gouverneur des
         ville et chteau d'Auxonne, gouverneur du Palais-Royal, des
         Tuileries  Paris, l'un des quarante de l'Acadmie franaise.
         Il tait neveu du comte de Thiard, commandant du roi en
         Bretagne en 1789, guillotin le 26 juillet 1794. (Voir au
         tome I, la note 1 de la page 250.) Auxonne-Marie-Thodose
         migra en 1791 et servit  l'arme de Cond jusqu'en 1799.
         Sous l'Empire, aprs avoir t employ par Napolon dans ses
         armes et sa diplomatie, il fut disgraci en 1807 et vcut
         dans la retraite jusqu'en 1814. Aprs avoir t reprsentant
         aux Cent-Jours, il fut dput de 1820  1834 et de 1837 
         1848. Quoique ancien migr, quoique n au chteau des
         Tuileries, il ne cessa, sous la Restauration comme sous la
         monarchie de Juillet, de siger  l'extrme-gauche.]

         [Note 312: Franois _Duris-Dufresne_ (1769-1837). C'tait,
         lui aussi, un ancien officier. Aprs avoir fait partie du
         Corps lgislatif, de l'an XII  1809, il entra, en 1827,  la
         Chambre des dputs et vota avec le ct gauche. Il adhra 
         la Rvolution de Juillet et  l'avnement de Louis-Philippe;
         mais les vnements le rejetrent bientt dans l'opposition
         dynastique. Rlu le 5 juillet 1831, il sigea cette fois 
         l'extrme-gauche, signa le _compte rendu_ de 1832, et fut de
         ceux qui se rcusrent (1833) dans l'affaire du journal _la
         Tribune_. En 1834, il cessa de faire partie de la Chambre.]

Tout cela tait la pure raison, mais le lieutenant gnral du royaume
aspirait  la couronne, et les peurs et les ambitions avaient hte de la
lui donner. Les plbiens d'aujourd'hui voulaient une rvolution et ne
savaient pas la faire; les Jacobins, qu'ils ont pris pour modles,
auraient jet  l'eau les hommes du Palais-Royal et les bavards des deux
Chambres. M. de La Fayette tait rduit  des dsirs impuissants:
heureux d'avoir fait revivre la garde nationale, il se laissa jouer
comme un vieux maillot par Philippe, dont il croyait tre la nourrice;
il s'engourdit dans cette flicit. Le vieux gnral n'tait plus que la
libert endormie, comme la Rpublique de 1793 n'tait plus qu'une tte
de mort.

La vrit est qu'une Chambre sans mandat et tronque n'avait aucun droit
de disposer de la couronne: ce fut une Convention exprs runie, forme
de la Chambre des lords et d'une Chambre des communes nouvellement lue,
qui disposa du trne de Jacques II. Il est encore certain que ce
_croupion_ de la Chambre des dputs, que ces 221, imbus sous Charles X
des traditions de la monarchie hrditaire, n'apportaient aucune
disposition propre  la monarchie lective; ils l'arrtent ds son
dbut, et la forcent de rtrograder vers des principes de
quasi-lgitimit. Ceux qui ont forg l'pe de la nouvelle royaut ont
introduit dans sa lame une paille qui tt ou tard la fera clater.

       *       *       *       *       *

Le 7 d'aot est un jour mmorable pour moi; c'est celui o j'ai eu le
bonheur de terminer ma carrire politique comme je l'avais commence;
bonheur assez rare aujourd'hui pour qu'on puisse s'en rjouir. On avait
apport  la Chambre des pairs la dclaration de la Chambre des dputs
concernant la vacance du trne. J'allai m'asseoir  ma place dans le
plus haut rang des fauteuils, en face du prsident. Les pairs me
semblrent  la fois affairs et abattus. Si quelques-uns portaient sur
leur front l'orgueil de leur prochaine infidlit, d'autres y portaient
la honte des remords qu'ils n'avaient pas le courage d'couter. Je me
disais, en regardant cette triste assemble: Quoi! ceux qui ont reu
les bienfaits de Charles X dans sa prosprit vont le dserter dans son
infortune! Ceux dont la mission spciale tait de dfendre le trne
hrditaire, ces hommes de cour qui vivaient dans l'intimit du roi, le
trahiront-ils? Ils veillaient  sa porte  Saint-Cloud; ils l'ont
embrass  Rambouillet; il leur a press la main dans un dernier adieu;
vont-ils lever contre lui cette main, toute chaude encore de cette
dernire treinte? Cette Chambre, qui retentit pendant quinze annes de
leurs protestations de dvouement, va-t-elle entendre leur parjure?
C'est pour eux cependant que Charles X s'est perdu; c'est eux qui le
poussaient aux ordonnances; ils trpignaient de joie lorsqu'elles
parurent et lorsqu'ils se crurent vainqueurs dans cette minute muette
qui prcde la chute du tonnerre.

Ces ides roulaient confusment et douloureusement dans mon esprit. La
pairie tait devenue le triple rceptacle des corruptions de la vieille
Monarchie, de la Rpublique et de l'Empire. Quant aux rpublicains de
1793, transforms en snateurs, quant aux gnraux de Bonaparte, je
n'attendais d'eux que ce qu'ils ont toujours fait: ils dposrent
l'homme extraordinaire auquel ils devaient tout, ils allaient dposer le
roi qui les avait confirms dans les biens et dans les honneurs dont les
avait combls leur premier matre. Que le vent tourne, et ils dposeront
l'usurpateur auquel ils se prparaient  jeter la couronne.

Je montai  la tribune. Un silence profond se fit, les visages parurent
embarrasss, chaque pair se tourna de ct sur son fauteuil, et regarda
la terre. Hormis quelques pairs rsolus  se retirer comme moi, personne
n'osa lever les yeux  la hauteur de la tribune. Je conserve mon
discours parce qu'il rsume ma vie, et que c'est mon premier titre 
l'estime de l'avenir.


Messieurs,

La dclaration apporte  cette Chambre est beaucoup moins complique
pour moi que pour ceux de MM. les pairs qui professent une opinion
diffrente de la mienne. Un fait, dans cette dclaration, domine  mes
yeux tous les autres, ou plutt les dtruit. Si nous tions dans un
ordre de choses rgulier, j'examinerais sans doute avec soin les
changements qu'on prtend oprer dans la charte. Plusieurs de ces
changements ont t par moi-mme proposs. Je m'tonne seulement qu'on
ait pu entretenir cette Chambre de la mesure ractionnaire touchant les
pairs de la cration de Charles X. Je ne suis pas suspect de faiblesse
pour les fournes, et vous savez que j'en ai combattu mme la menace;
mais nous rendre les juges de nos collgues, mais rayer du tableau des
pairs qui l'on voudra, toutes les fois que l'on sera le plus fort, cela
ressemble trop  la proscription. Veut-on dtruire la pairie? Soit:
mieux vaut perdre la vie que de la demander.

Je me reproche dj ce peu de mots sur un dtail qui, tout important
qu'il est, disparat dans la grandeur de l'vnement. La France est sans
direction, et j'irais m'occuper de ce qu'il faut ajouter ou retrancher
aux mts d'un navire dont le gouvernail est arrach! J'carte donc de la
dclaration de la Chambre lective tout ce qui est d'un intrt
secondaire, et, m'en tenant au seul fait nonc de la vacance vraie ou
prtendue du trne, je marche droit au but.

Une question pralable doit tre traite: si le trne est vacant, nous
sommes libres de choisir la forme de notre gouvernement.

Avant d'offrir la couronne  un individu quelconque, il est bon de
savoir dans quelle espce d'ordre politique nous constituerons l'ordre
social. tablirons-nous une rpublique ou une monarchie nouvelle?

Une rpublique ou une monarchie nouvelle offre-t-elle  la France des
garanties suffisantes de dure, de force et de repos?

Une rpublique aurait d'abord contre elle les souvenirs de la
rpublique mme. Ces souvenirs ne sont nullement effacs. On n'a pas
oubli le temps o la mort, entre la libert et l'galit, marchait
appuye sur leurs bras. Quand vous seriez tombs dans une nouvelle
anarchie, pourriez-vous rveiller sur son rocher l'Hercule qui fut seul
capable d'touffer le monstre? Dans quelque mille ans, votre postrit
pourra voir un autre Napolon. Quant  vous, ne l'attendez pas.

Ensuite, dans l'tat de nos moeurs et dans nos rapports avec les
gouvernements qui nous environnent, la rpublique, sauf erreur, ne me
parat pas excutable maintenant. La premire difficult serait
d'amener les Franais  un vote unanime. Quel droit la population de
Paris aurait-elle de contraindre la population de Marseille ou de telle
autre ville de se constituer en rpublique? Y aurait-il une seule
rpublique ou vingt ou trente rpubliques? Seraient-elles fdratives ou
indpendantes? Passons par-dessus ces obstacles. Supposons une
rpublique unique: avec notre familiarit naturelle, croyez-vous qu'un
prsident, quelque grave, quelque respectable, quelque habile qu'il
puisse tre, soit un an  la tte des affaires sans tre tent de se
retirer? Peu dfendu par les lois et par les souvenirs, contrari,
avili, insult soir et matin par des rivaux secrets et par des agents de
trouble, il n'inspirera pas assez de confiance au commerce et  la
proprit; il n'aura ni la dignit convenable pour traiter avec les
cabinets trangers, ni la puissance ncessaire au maintien de l'ordre
intrieur. S'il use de mesures rvolutionnaires, la Rpublique deviendra
odieuse; l'Europe inquite profitera de ces divisions, les fomentera,
interviendra, et l'on se trouvera de nouveau engag dans des luttes
effroyables. La rpublique reprsentative est sans doute l'tat futur du
monde, mais son temps n'est pas encore arriv.

Je passe  la monarchie.

       *       *       *       *       *

Un roi nomm par les Chambres ou lu par le peuple sera toujours, quoi
qu'on fasse, une nouveaut. Or, je suppose qu'on veut la libert,
surtout la libert de la presse, par laquelle et pour laquelle le peuple
vient de remporter une si tonnante victoire. Eh bien! toute monarchie
nouvelle sera force, ou plus tt ou plus tard, de billonner cette
libert. Napolon lui-mme a-t-il pu l'admettre? Fille de nos malheurs
et esclave de notre gloire, la libert de la presse ne vit en sret
qu'avec un gouvernement dont les racines sont dj profondes. Une
monarchie, btarde d'une nuit sanglante, n'aurait-elle rien  redouter
de l'indpendance des opinions? Si ceux-ci peuvent prcher la
rpublique, ceux-l un autre systme, ne craignez-vous pas d'tre
bientt obligs de recourir  des lois d'exception, malgr l'anathme
contre la censure ajout  l'article 8 de la charte?

Alors, amis de la libert rgle, qu'aurez-vous gagn au changement
qu'on vous propose? Vous tomberez de force dans la rpublique, ou dans
la servitude lgale. La monarchie sera dborde et emporte par le
torrent des lois dmocratiques, ou le monarque par le mouvement des
factions.

Dans le premier enivrement d'un succs, on se figure que tout est ais;
on espre satisfaire toutes les exigences, toutes les humeurs, tous les
intrts; on se flatte que chacun mettra de ct ses vues personnelles
et ses vanits; on croit que la supriorit des lumires et la sagesse
du gouvernement surmonteront des difficults sans nombre; mais, au bout
de quelques mois, la pratique vient dmentir la thorie.

Je ne vous prsente, messieurs, que quelques-uns des inconvnients
attachs  la formation d'une rpublique ou d'une monarchie nouvelle. Si
l'une et l'autre ont des prils, il restait un troisime parti, et ce
parti valait bien la peine qu'on en et dit quelques mots.

D'affreux ministres ont souill la couronne, et ils ont soutenu la
violation de la loi par le meurtre; ils se sont jous des serments faits
au ciel, des lois jures  la terre.

trangers, qui deux fois tes entrs  Paris sans rsistance, sachez la
vraie cause de vos succs: vous vous prsentiez au nom du pouvoir lgal.
Si vous accouriez aujourd'hui au secours de la tyrannie, pensez-vous que
les portes de la capitale du monde civilis s'ouvriraient aussi
facilement devant vous? La nation franaise a grandi, depuis votre
dpart, sous le rgime des lois constitutionnelles, nos enfants de
quatorze ans sont des gants; nos conscrits  Alger, nos coliers 
Paris, viennent de vous rvler les fils des vainqueurs d'Austerlitz, de
Marengo et d'Ina; mais les fils fortifis de tout ce que la libert
ajoute  la gloire.

Jamais dfense ne fut plus lgitime et plus hroque que celle du
peuple de Paris. Il ne s'est point soulev contre la loi; tant qu'on a
respect le pacte social, le peuple est demeur paisible; il a support
sans se plaindre les insultes, les provocations, les menaces; il devait
son argent et son sang en change de la charte, il a prodigu l'un et
l'autre.

Mais lorsqu'aprs avoir menti jusqu' la dernire heure, on a tout 
coup sonn la servitude; quand la conspiration de la btise et de
l'hypocrisie a soudainement clat; quand une terreur de chteau
organise par des eunuques a cru pouvoir remplacer la terreur de la
Rpublique et le joug de fer de l'Empire, alors ce peuple s'est arm de
son intelligence et de son courage; il s'est trouv que ces
_boutiquiers_ respiraient assez facilement la fume de la poudre, et
qu'il fallait plus de _quatre soldats et un caporal_ pour les rduire.
Un sicle n'aurait pas autant mri les destines d'un peuple que les
trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. Un grand
crime a eu lieu; il a produit l'nergique explosion d'un principe:
devait-on,  cause de ce crime et du triomphe moral et politique qui en
a t la suite, renverser l'ordre de choses tabli? Examinons:

Charles X et son fils sont dchus ou ont abdiqu, comme il vous plaira
de l'entendre; mais le trne n'est pas vacant: aprs eux venait un
enfant; devait-on condamner son innocence?

Quel sang crie aujourd'hui contre lui? oseriez-vous dire que c'est
celui de son pre? Cet orphelin, lev aux coles de la patrie dans
l'amour du gouvernement constitutionnel et dans les ides de son sicle,
aurait pu devenir un roi en rapport avec les besoins de l'avenir. C'est
au gardien de sa tutelle que l'on aurait fait jurer la dclaration sur
laquelle vous aller voter; arriv  sa majorit, le jeune monarque
aurait renouvel le serment. Le roi prsent, le roi actuel aurait t M.
le duc d'Orlans, rgent du royaume, prince qui a vcu prs du peuple,
et qui sait que la monarchie ne peut tre aujourd'hui qu'une monarchie
de consentement et de raison. Cette combinaison naturelle m'et sembl
un grand moyen de conciliation, et aurait peut-tre sauv  la France
ces agitations qui sont la consquence des violents changements d'un
tat.

Dire que cet enfant, spar de ses matres, n'aurait pas le temps
d'oublier jusqu' leurs noms avant de devenir homme; dire qu'il
demeurerait infatu de certains dogmes de naissance aprs une longue
ducation populaire, aprs la terrible leon qui a prcipit deux rois
en deux nuits, est-ce bien raisonnable?

Ce n'est ni par un dvouement sentimental, ni par un attendrissement de
nourrice transmis de maillot en maillot depuis le berceau de Henri IV
jusqu' celui du jeune Henri, que je plaide une cause o tout se
tournerait de nouveau contre moi, si elle triomphait. Je ne vise ni au
roman, ni  la chevalerie, ni au martyre; je ne crois pas au droit divin
de la royaut, et je crois  la puissance des rvolutions et des faits.
Je n'invoque pas mme la charte, je prends mes ides, plus haut; je les
tire de la sphre philosophique de l'poque o ma vie expire: je propose
le duc de Bordeaux tout simplement comme une ncessit de meilleur aloi
que celle dont on argumente.

Je sais qu'en loignant cet enfant, on veut tablir le principe de la
souverainet du peuple: niaiserie de l'ancienne cole, qui prouve que,
sous le rapport politique, nos vieux dmocrates n'ont pas fait plus de
progrs que les vtrans de la royaut. Il n'y a de souverainet absolue
nulle part; la libert ne dcoule pas du droit politique, comme on le
supposait au XVIIIe sicle; elle vient du droit naturel, ce qui fait
qu'elle existe dans toutes les formes de gouvernement, et qu'une
monarchie peut tre libre et beaucoup plus libre qu'une rpublique; mais
ce n'est ni le temps ni le lieu de faire un cours de politique.

Je me contenterai de remarquer que, lorsque le peuple a dispos des
trnes, il a souvent aussi dispos de sa libert; je ferai observer que
le principe de l'hrdit monarchique, absurde au premier abord, a t
reconnu, par l'usage, prfrable au principe de la monarchie lective.
Les raisons en sont si videntes, que je n'ai pas besoin de les
dvelopper. Vous choisissez un roi aujourd'hui: qui vous empchera d'en
choisir un autre demain? La loi, direz-vous. La loi? et c'est vous qui
la faites!

Il est encore une manire plus simple de trancher la question, c'est de
dire: Nous ne voulons plus de la branche ane des Bourbons. Et pourquoi
n'en voulez-vous plus? Parce que nous sommes victorieux; nous avons
triomph dans une cause juste et sainte; nous usons d'un droit de double
conqute.

Trs-bien: vous proclamez la souverainet de la force. Alors gardez
soigneusement cette force; car si dans quelques mois elle vous chappe,
vous serez mal venus  vous plaindre. Telle est la nature humaine! Les
esprits les plus clairs et les plus justes ne s'lvent pas toujours
au-dessus d'un succs. Ils taient les premiers, ces esprits,  invoquer
le droit contre la violence; ils appuyaient ce droit de toute la
supriorit de leur talent, et, au moment mme o la vrit de ce qu'ils
disaient est dmontre par l'abus le plus abominable de la force et par
le renversement de cette force, les vainqueurs s'emparent de l'arme
qu'ils ont brise! Dangereux tronons, qui blesseront leur main sans les
servir.

J'ai transport le combat sur le terrain de mes adversaires; je ne suis
point all bivouaquer dans le pass sous le vieux drapeau des morts,
drapeau qui n'est pas sans gloire, mais qui pend le long du bton qui le
porte, parce qu'aucun souffle de la vie ne le soulve. Quand je
remuerais la poussire des trente-cinq Capets, je n'en tirerais pas un
argument qu'on voult seulement couter. L'idoltrie d'un nom est
abolie; la monarchie n'est plus une religion: c'est une forme politique
prfrable dans ce moment  toute autre, parce qu'elle fait mieux entrer
l'ordre dans la libert.

Inutile Cassandre, j'ai assez fatigu le trne et la patrie de mes
avertissements ddaigns; il ne me reste qu' m'asseoir sur les dbris
d'un naufrage que j'ai tant de fois prdit. Je reconnais au malheur
toutes les sortes de puissance, except celle de me dlier de mes
serments de fidlit. Je dois aussi rendre ma vie uniforme: aprs tout
ce que j'ai fait, dit et crit pour les Bourbons, je serais le dernier
des misrables, si je les reniais au moment o, pour la troisime et
dernire fois, ils s'acheminent vers l'exil.

Je laisse la peur  ces gnreux royalistes qui n'ont jamais sacrifi
une obole ou une place  leur loyaut;  ces champions de l'autel et du
trne, qui nagure me traitaient de rengat, d'apostat et de
rvolutionnaire. Pieux libellistes, le rengat vous appelle! Venez donc
balbutier un mot, un seul mot avec lui pour l'infortun matre qui vous
combla de ses dons et que vous avez perdu! Provocateurs de coups
d'tat, prdicateurs du pouvoir constituant, o tes-vous? Vous vous
cachez dans la boue du fond de laquelle vous leviez vaillamment la tte
pour calomnier les vrais serviteurs du roi; votre silence d'aujourd'hui
est digne de votre langage d'hier. Que tous ces preux, dont les exploits
projets ont fait chasser les descendants d'Henri IV  coups de fourche,
tremblent maintenant, accroupis sous la cocarde tricolore: c'est tout
naturel. Les nobles couleurs dont ils se parent protgeront leur
personne, et ne couvriront pas leur lchet.

Au surplus, en m'exprimant avec franchise  cette tribune, je ne crois
pas du tout faire un acte d'hrosme. Nous ne sommes plus dans ces temps
o une opinion cotait la vie; y fussions-nous, je parlerais cent fois
plus haut. Le meilleur bouclier est une poitrine qui ne craint pas de se
montrer dcouverte  l'ennemi. Non, messieurs, nous n'avons  craindre
ni un peuple dont la raison gale le courage, ni cette gnreuse
jeunesse que j'admire, avec laquelle je sympathise de toutes les
facults de mon me,  laquelle je souhaite, comme  mon pays, honneur,
gloire et libert.

Loin de moi surtout la pense de jeter des semences de division dans la
France, et c'est pour quoi j'ai refus  mon discours l'accent des
passions. Si j'avais la conviction intime qu'un enfant doit tre laiss
dans les rangs obscurs et heureux de la vie, pour assurer le repos de
trente-trois millions d'hommes, j'aurais regard comme un crime toute
parole en contradiction avec le besoin des temps: je n ai pas cette
conviction. Si j'avais le droit de disposer d'une couronne, je la
mettrais volontiers aux pieds de M. le duc d'Orlans. Mais je ne vois de
vacant qu'un tombeau  Saint-Denis, et non un trne.

Quelles que soient les destines qui attendent M. le lieutenant gnral
du royaume, je ne serai jamais son ennemi, s'il fait le bonheur de ma
patrie. Je ne demande  conserver que la libert de ma conscience et le
droit d'aller mourir partout o je trouverai indpendance et repos.

Je vote contre le projet de dclaration[313].

         [Note 313: Cormenin n'a point donn place  Chateaubriand
         dans son _Livre des Orateurs_, et il a eu raison, puisque
         aussi bien tous les discours de l'auteur du _Gnie du
         Christianisme_ sont des discours crits. Il n'en reste pas
         moins que plusieurs de ces discours sont admirables; en
         particulier, celui du 7 aot 1830,  la Chambre des pairs, ou
         encore celui sur la guerre d'Espagne, prononc par
         Chateaubriand  la Chambre des dputs le 25 fvrier 1823.]

       *       *       *       *       *

J'avais t assez calme en commenant ce discours; mais peu  peu
l'motion me gagna; quand j'arrivai  ce passage: _Inutile Cassandre,
j'ai assez fatigu le trne et la patrie de mes avertissements
ddaigns_, ma voix s'embarrassa, et je fus oblig de porter mon
mouchoir  mes yeux pour supprimer des pleurs de tendresse et
d'amertume. L'indignation me rendit la parole dans le paragraphe qui
suit: _Pieux libellistes, le rengat vous appelle! Venez donc balbutier
un mot, un seul mot avec lui pour l'infortun matre qui vous combla de
ses dons et que vous avez perdu!_ Mes regards se portaient alors sur les
rangs  qui j'adressais ces paroles.

Plusieurs pairs semblaient anantis; ils s'enfonaient dans leur
fauteuil au point que je ne les voyais plus derrire leurs collgues
assis immobiles devant eux. Ce discours eut quelque retentissement: tous
les partis y taient blesss, mais tous se taisaient, parce que j'avais
plac auprs des grandes vrits un grand sacrifice. Je descendis de la
tribune; je sortis de la salle, je me rendis au vestiaire, je mis bas
mon habit de pair, mon pe, mon chapeau  plumet; j'en dtachai la
cocarde blanche, je la mis dans la petite poche du ct gauche de la
redingote noire que je revtis et que je croisai sur mon coeur. Mon
domestique emporta la dfroque de la pairie, et j'abandonnai, en
secouant la poussire de mes pieds, ce palais des trahisons, o je ne
rentrerai de ma vie.

Le 10 et le 12 aot, j'achevai de me dpouiller et j'envoyai ces
diverses dmissions:

                                             Paris, ce 10 aot 1830

Monsieur le prsident de la Chambre des pairs[314],

         [Note 314: Le prsident de la Chambre des pairs tait alors,
         et depuis le 4 aot, le baron Pasquier. On lit dans ses
         _Mmoires_, t. VI, p. 331: M. Pastoret ayant donn sa
         dmission de chancelier et de prsident de la Chambre des
         pairs, il fallut pourvoir  son remplacement; le choix tait
         tomb sur moi. Je pourrais dire que ce n'tait pas une
         affaire de prfrence, tous les membres de la Chambre en tat
         de la prsider se trouvant ou absents ou dans des positions
         qui ne permettaient pas de penser  eux. J'hsitai beaucoup
         avant d'accepter, mais la conservation de la Chambre des
         pairs tait pour le pays de la plus haute importance. Je la
         savais menace; cette considration me dcida. Je pris
         possession du fauteuil  la sance du 4 aot....]

Ne pouvant prter serment de fidlit  Louis-Philippe d'Orlans comme
roi des Franais, je me trouve frapp d'une incapacit lgale qui
m'empche d'assister aux sances de la Chambre hrditaire. Une seule
marque des bonts du roi Louis XVIII et de la munificence royale me
reste: c'est une pension de pair de douze mille francs, laquelle me fut
donne pour maintenir, sinon avec clat, du moins avec l'indpendance
des premiers besoins, la haute dignit  laquelle j'avais t appel. Il
ne serait pas juste que je conservasse une faveur attache  l'exercice
de fonctions que je ne puis remplir. En consquence, j'ai l'honneur de
rsigner entre vos mains ma pension de pair.


                                               Paris, ce 12 aot 1830

Monsieur le ministre des finances[315],

         [Note 315: Le baron Louis.]

Il me reste des bonts de Louis XVIII et de la munificence nationale
une pension de pair de douze mille francs, transforme en rentes
viagres inscrites au grand-livre de la dette publique et transmissibles
seulement  la premire gnration directe du titulaire. Ne pouvant
prter serment  monseigneur le duc d'Orlans comme roi des Franais, il
ne serait pas juste que je continuasse de toucher une pension attache 
des fonctions que je n'exerce plus. En consquence, je viens la rsigner
entre vos mains: elle aura cess de courir pour moi le jour (10 aot) o
j'ai crit  M. le prsident de la Chambre des pairs qu'il m'tait
impossible de prter le serment exig.

J'ai l'honneur d'tre avec une haute, etc.


                                              Paris, ce 12 aot 1830.

Monsieur le grand rfrendaire[316],

         [Note 316: C'tait toujours M. de Smonville. Chateaubriand,
         qui ne le pouvait souffrir, disait un jour de lui  M. de
         Marcellus: Souple  tous les rgimes, il a pass du Snat 
         la pairie hrditaire, puis dshrite; peu lui importent les
         hommes, pourvu qu'il garde ses traitements. _Populus me
         sibilat, at mihi plaudo...._ _Chateaubriand et son temps_,
         p. 387.]

J'ai l'honneur de vous envoyer copie des deux lettres que j'ai
adresses, l'une  M. le prsident de la Chambre des pairs, l'autre  M.
le ministre des finances. Vous y verrez que je renonce  ma pension de
pair, et qu'en consquence mon fond de pouvoirs n'aura  toucher de
cette pension que la somme chue au 10 aot, jour o j'ai annonc que
j'ai refus le serment.

J'ai l'honneur d'tre avec une haute, etc.


                                              Paris, ce 12 aot 1830.

Monsieur le ministre de la justice[317],

         [Note 317: M. Dupont de l'Eure.]

J'ai l'honneur de vous envoyer ma dmission de ministre d'tat.

  Je suis avec une haute considration,
       Monsieur le ministre de la justice,
          Votre trs-humble et trs-obissant serviteur.


Je restai nu comme un petit saint Jean; mais depuis longtemps j'tais
accoutum  me nourrir du miel sauvage, et je ne craignais pas que la
fille d'Hrodiade et envie de ma tte grise.

Mes broderies, mes dragonnes, franges, torsades, paulettes, vendues 
un juif, et par lui fondues, m'ont rapport sept cents francs, produit
net de toutes mes grandeurs.

       *       *       *       *       *

Maintenant, qu'tait devenu Charles X? Il cheminait vers son exil,
accompagn de ses gardes du corps, surveill par ses trois commissaires,
traversant la France sans exciter mme la curiosit des paysans qui
labouraient leurs sillons sur le bord du grand chemin. Dans deux ou
trois petites villes, des mouvements hostiles se manifestrent; dans
quelques autres, des bourgeois et des femmes donnrent des signes de
piti[318]. Il faut se souvenir que Bonaparte ne fit pas plus de bruit
en se rendant de Fontainebleau  Toulon, que la France ne s'mut pas
davantage, et que le gagneur de tant de batailles faillit tre massacr
 Orgon. Dans ce pays fatigu, les plus grands vnements ne sont plus
que des drames jous pour notre divertissement: ils occupent le
spectateur tant que la toile est leve, et, lorsque le rideau tombe, ils
ne laissent qu'un vain souvenir. Parfois Charles X et sa famille
s'arrtaient dans de mchantes stations de rouliers pour prendre un
repas sur le bout d'une table sale o des charretiers avaient dn avant
lui. Henri V et sa soeur s'amusaient dans la cour avec les poulets et
les pigeons de l'auberge. Je l'avais dit: la monarchie s'en allait, et
l'on se mettait  la fentre pour la voir passer.

         [Note 318: Dans son itinraire de Rambouillet  Cherbourg, le
         cortge royal, en traversant le val de Vire, passa non loin
         de la maison de Chnedoll, l'ami de Chateaubriand. Le
         gnreux pote tait sur la route, entour de tous les siens,
         tenant  la main des branches de lis qu'ils offrirent au
         vieux roi prt  quitter, pour ne plus les revoir, les
         rivages de la patrie: noble et touchante inspiration! Adieux
         de la Posie  la Royaut sur le chemin de l'exil! Traduction
         vraiment franaise du vers de Virgile: _Manibus date lilia
         plenis!_]

Le ciel en ce moment se plut  insulter le parti vainqueur et le parti
vaincu. Tandis que l'on soutenait que la France _entire_ avait t
indigne des ordonnances, il arrivait au roi Philippe des adresses de la
province, envoyes au roi Charles X pour fliciter celui-ci _sur les
mesures salutaires qu'il avait prises et qui sauvaient la monarchie_.

Le bey de Tittery, de son ct, expdiait au monarque dtrn, qui
cheminait vers Cherbourg, la soumission suivante:

Au nom de Dieu, etc., etc., je reconnais pour seigneur et souverain
absolu le grand Charles X, le victorieux; je lui payerai le tribut,
etc.... On ne peut se jouer plus ironiquement de l'une et de l'autre
fortune. On fabrique aujourd'hui les rvolutions  la machine; elles
sont faites si vite qu'un monarque, roi encore sur la frontire de ses
tats, n'est dj plus qu'un banni dans sa capitale.

Dans cette insouciance du pays pour Charles X, il y a autre chose que de
la lassitude: il y faut reconnatre le progrs de l'ide dmocratique et
de l'assimilation des rangs.  une poque antrieure, la chute d'un roi
de France et t un vnement norme; le temps a descendu le monarque
de la hauteur o il tait plac, il l'a rapproch de nous, il a diminu
l'espace qui le sparait des classes populaires. Si l'on tait peu
surpris de rencontrer le fils de saint Louis sur le grand chemin comme
tout le monde, ce n'tait point par un esprit de haine ou de systme,
c'tait tout simplement par ce sentiment du niveau social, qui a pntr
les esprits et qui agit sur les masses sans qu'elles s'en doutent.

Maldiction, Cherbourg,  tes parages sinistres! C'est auprs de
Cherbourg que le vent de la colre jeta douard III pour ravager notre
pays; c'est non loin de Cherbourg que le vent d'une victoire ennemie
brisa la flotte de Tourville; c'est  Cherbourg que le vent d'une
prosprit menteuse repoussa Louis XVI vers son chafaud; c'est 
Cherbourg que le vent de je ne sais quelle rive a emport nos derniers
princes[319]. Les ctes de la Grande-Bretagne, qu'aborda Guillaume le
Conqurant, ont vu dbarquer Charles le dixime sans pennon et sans
lance; il est all retrouver,  Holy-Rood, les souvenirs de sa jeunesse,
appendus aux murailles du chteau des Stuarts, comme de vieilles
gravures jaunies par le temps.

         [Note 319: Ce fut le 16 aot que Charles X s'embarqua 
         Cherbourg. Voir,  l'_Appendice_, le n V: _Le Dpart de
         Cherbourg._]

       *       *       *       *       *

J'ai peint les trois journes  mesure qu'elles se sont droules devant
moi; une certaine couleur de contemporanit, vraie dans le moment qui
s'coule, fausse aprs le moment coul, s'tend donc sur le tableau. Il
n'est rvolution si prodigieuse qui, dcrite de minute en minute, ne se
trouvt rduite aux plus petites proportions. Les vnements sortent du
sein des choses, comme les hommes du sein de leurs mres, accompagns
des infirmits de la nature. Les misres et les grandeurs sont soeurs
jumelles, elles naissent ensemble; mais quand les couches sont
vigoureuses, les misres  une certaine poque meurent, les grandeurs
seules vivent. Pour juger impartialement de la vrit qui doit rester,
il faut donc se placer au point de vue d'o la postrit contemplera le
fait accompli.

Me dgageant des mesquineries de caractre et d'action dont j'avais t
le tmoin, ne prenant des journes de Juillet que ce qui en demeurera,
j'ai dit avec justice dans mon discours  la Chambre des pairs: Ce
peuple s'tant arm de son intelligence et de son courage, il s'est
trouv que ces boutiquiers respiraient assez facilement l'odeur de la
poudre, et qu'il fallait plus de quatre soldats et un caporal pour les
rduire. Un sicle n'aurait pas autant mri les destines d'un peuple
que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France.

En effet, le peuple proprement dit a t brave et gnreux dans la
journe du 28. La garde avait perdu plus de trois cents hommes, tus ou
blesss; elle rendit pleine justice aux classes pauvres, qui seules se
battirent dans cette journe, et parmi lesquelles se mlrent des hommes
impurs, mais qui n'ont pu les dshonorer. Les lves de l'cole
polytechnique, sortis trop tard de leur cole le 28 pour prendre part
aux affaires, furent mis par le peuple  sa tte le 29 avec une
simplicit et une navet admirables.

Des champions absents des luttes soutenues par ce peuple vinrent se
runir  ses rangs le 29, quand le plus grand pril fut pass; d'autres,
galement vainqueurs, ne rejoignirent la victoire que le 30 et le 31.

Du ct des troupes, ce fut  peu prs la mme chose, il n'y eut gure
que les soldats et les officiers d'engags; l'tat-major, qui avait dj
dsert Bonaparte  Fontainebleau, se tint sur les hauteurs de
Saint-Cloud, regardant de quel ct le vent poussait la fume de la
poudre. On faisait queue au lever de Charles X;  son coucher il ne
trouva personne.

La modration des classes plbiennes gala leur courage; l'ordre
rsulta subitement de la confusion. Il faut avoir vu des ouvriers
demi-nus, placs en faction  la porte des jardins publics, empcher
selon leur consigne d'autres ouvriers dguenills de passer, pour se
faire une ide de cette puissance du devoir qui s'tait empare des
hommes demeurs les matres. Ils auraient pu se payer le prix de leur
sang, et se laisser tenter par leur misre. On ne vit point, comme au 10
aot 1792, les Suisses massacrs dans la fuite. Toutes les opinions
furent respectes; jamais  quelques exceptions prs, on n'abusa moins
de la victoire. Les vainqueurs, portant les blesss de la garde 
travers la foule, s'criaient: Respect aux braves! Le soldat venait-il
 expirer, ils disaient: Paix aux morts! Les quinze annes de la
Restauration, sous un rgime constitutionnel, avaient fait natre parmi
nous cet esprit d'humanit, de lgalit et de justice, que vingt-cinq
annes de l'esprit rvolutionnaire et guerrier n'avaient pu produire. Le
droit de la force introduit dans nos moeurs semblait tre devenu le
droit commun.

Les consquences de la rvolution de Juillet seront mmorables. Cette
rvolution a prononc un arrt contre tous les trnes; les rois ne
pourront rgner aujourd'hui que par la violence des armes; moyen assur
pour un moment, mais qui ne saurait durer: l'poque des janissaires
successifs est finie.

Thucydide et Tacite ne nous raconteraient pas bien les vnements des
trois jours; il nous faudrait Bossuet pour nous expliquer les vnements
dans l'ordre de la Providence; gnie qui voyait tout, mais sans franchir
les limites poses  sa raison et  sa splendeur, comme le soleil qui
roule entre deux bornes clatantes, et que les Orientaux appellent
l'_esclave_ de Dieu.

Ne cherchons pas si prs de nous le moteur d'un mouvement plac plus
loin: la mdiocrit des hommes, les frayeurs folles, les brouilleries
inexplicables, les haines, les ambitions, la prsomption des uns, le
prjug des autres, les conspirations secrtes, les ventes, les mesures
bien ou mal prises, le courage ou le dfaut de courage; toutes ces
choses sont les accidents, non les causes de l'vnement. Lorsqu'on dit
que l'on ne voulait plus les Bourbons, qu'ils taient devenus odieux
parce qu'on les supposait imposs par l'tranger  la France, ce dgot
superbe n'explique rien d'une manire suffisante.

Le mouvement de Juillet ne tient point  la politique proprement dite;
il tient  la rvolution sociale qui agit sans cesse. Par l'enchanement
de cette rvolution gnrale, le 28 juillet 1830 n'est que la suite
force du 21 janvier 1793. Le travail de nos premires assembles
dlibrantes avait t suspendu, il n'avait pas t termin. Dans le
cours de vingt annes, les Franais s'taient accoutums, de mme que
les Anglais sous Cromwell,  tre gouverns par d'autres matres que par
leurs anciens souverains. La chute de Charles X est la consquence de la
dcapitation de Louis XVI, comme le dtrnement de Jacques II est la
consquence de l'assassinat de Charles Ier. La Rvolution parut
s'teindre dans la gloire de Bonaparte et dans les liberts de Louis
XVIII, mais son germe n'tait pas dtruit: dpos au fond de nos moeurs,
il s'est dvelopp quand les fautes de la Restauration l'ont rchauff,
et bientt il a clat.

Les conseils de la Providence se dcouvrent dans le changement
antimonarchique qui s'opre. Que des esprits superficiels ne voient dans
la rvolution des trois jours qu'une chauffoure, c'est tout simple;
mais les hommes rflchis savent qu'un pas norme a t fait: le
principe de la souverainet du peuple est substitu au principe de la
souverainet royale, la monarchie hrditaire change en monarchie
lective. Le 21 janvier avait appris qu'on peut disposer de la tte d'un
roi; le 29 juillet a montr qu'on peut disposer d'une couronne. Or,
toute vrit bonne ou mauvaise qui se manifeste demeure acquise  la
foule. Un changement cesse d'tre inou, extraordinaire; il ne se
prsente plus comme impie  l'esprit et  la conscience, quand il
rsulte d'une ide devenue populaire. Les Francs exercrent
collectivement la souverainet, ensuite ils la dlgurent  quelques
chefs; puis ces chefs la confirent  un seul; puis ce chef unique
l'usurpa au profit de sa famille. Maintenant on rtrograde de la royaut
hrditaire  la royaut lective, de la monarchie lective on glissera
dans la rpublique. Telle est l'histoire de la socit; voil par quels
degrs le gouvernement sort du peuple et y rentre.

Ne pensons donc pas que l'oeuvre de Juillet soit une superftation d'un
jour; ne nous figurons pas que la lgitimit va venir rtablir
incontinent la succession par droit de primogniture; n'allons pas non
plus nous persuader que juillet mourra tout  coup de sa belle mort.
Sans doute, la branche d'Orlans ne prendra pas racine; ce ne sera pas
pour ce rsultat que tant de sang, de calamit et de gnie aura t
dpens depuis un demi-sicle! Mais Juillet, s'il n'amne pas la
destruction finale de la France avec l'anantissement de toutes les
liberts, Juillet portera son fruit naturel: ce fruit est la dmocratie.
Ce fruit sera, peut-tre amer et sanglant; mais la monarchie est une
greffe trangre qui ne prendra pas sur une tige rpublicaine.

Ainsi, ne confondons pas le roi improvis avec la rvolution dont il est
n par hasard: celle-ci, telle que nous la voyons agir, est en
contradiction avec ses principes; elle ne semble pas ne viable, parce
qu'elle est mulete d'un trne; mais qu'elle se trane seulement
quelques annes, cette rvolution, ce qui sera venu, ce qui s'en sera
all changera les donnes qui restent  connatre. Les hommes faits
meurent ou ne voient plus les choses comme ils les voyaient; les
adolescents atteignent l'ge de raison; les gnrations nouvelles
rafrachissent des gnrations corrompues; les langes tremps des plaies
d'un hpital, rencontrs par un grand fleuve, ne souillent que le flot
qui passe sous ces corruptions: en aval et en amont le courant garde ou
reprend sa limpidit.

Juillet, libre dans son origine, n'a produit qu'une monarchie enchane;
mais viendra le temps o, dbarrass de sa couronne, il subira ces
transformations qui sont la loi des tres; alors, il vivra dans une
atmosphre approprie  sa nature.

L'erreur du parti rpublicain, l'illusion du parti lgitimiste sont
l'une et l'autre dplorables, et dpassent la dmocratie et la royaut:
le premier croit que la violence est le seul moyen de succs; le second
croit que le pass est le seul port de salut. Or, il y a une loi morale
qui rgle la socit, une lgitimit gnrale qui domine la lgitimit
particulire. Cette grande loi et cette grande lgitimit sont la
jouissance des droits naturels de l'homme, rgls par les devoirs; car
c'est le devoir qui cre le droit, et non le droit qui cre le devoir;
les passions et les vices vous relguent dans la classe des esclaves. La
lgitimit gnrale n'aurait eu aucun obstacle  vaincre, si elle avait
gard, comme tant de mme principe, la lgitimit particulire.

Au surplus, une observation suffira pour nous faire comprendre la
prodigieuse et majestueuse puissance de la famille de nos anciens
souverains: je l'ai dj dit et je ne saurais trop le rpter, toutes
les royauts mourront avec la royaut franaise.

En effet, l'ide monarchique manque au moment mme o manque le
monarque; on ne trouve plus autour de soi que l'ide dmocratique. Mon
jeune roi emportera dans ses bras la monarchie du monde. C'est bien
finir.

       *       *       *       *       *

Lorsque j'crivais tout ceci sur ce que pourrait tre la rvolution de
1830 dans l'avenir, j'avais de la peine  me dfendre d'un instinct qui
me parlait contradictoirement au raisonner. Je prenais cet instinct pour
le mouvement de ma dplaisance des troubles de 1830; je me dfiais de
moi-mme, et peut-tre, dans mon impartialit trop loyale, exagrai-je
les provenances futures des trois journes. Or, dix annes se sont
coules depuis la chute de Charles X: Juillet s'est-il assis? Nous
sommes maintenant au commencement de dcembre 1840,  quel abaissement
la France est-elle descendue! Si je pouvais goter quelque plaisir dans
l'humiliation d'un gouvernement d'origine franaise, j'prouverais une
sorte d'orgueil  relire, dans le _Congrs de Vrone_, ma correspondance
avec M. Canning: certes, ce n'est pas celle dont on vient de donner
connaissance  la Chambre des dputs. D'o vient la faute? est-elle du
prince lu? est-elle de l'impritie de ses ministres? est-elle de la
nation mme, dont le caractre et le gnie paraissent uss? Nos ides
sont progressives, mais nos moeurs les soutiennent-elles? Il ne serait
pas tonnant qu'un peuple g de quatorze sicles, qui a termin cette
longue carrire par une explosion de miracles, ft arriv  son terme.
Si vous allez jusqu' la fin de ces _Mmoires_, vous verrez qu'en
rendant justice  tout ce qui m'a paru beau aux diverses poques de
notre histoire, je pense qu'en dernier rsultat la vieille socit
finit[320].

         [Note 320: (Note. Paris, 3 dcembre 1840.) CH.]

       *       *       *       *       *

Ici se termine ma _carrire politique_. Cette carrire devait aussi
clore mes _Mmoires_, n'ayant plus qu' rsumer les expriences de ma
course. Trois catastrophes ont marqu les trois parties prcdentes de
ma vie: j'ai vu mourir Louis XVI pendant ma carrire de voyageur et de
soldat; au bout de ma carrire littraire, Bonaparte a disparu; Charles
X, en tombant, a ferm ma carrire politique.

J'ai fix l'poque d'une rvolution dans les lettres, et de mme dans la
politique j'ai formul les principes du gouvernement reprsentatif; mes
correspondances diplomatiques valent, je crois, mes compositions
littraires[321]. Il est possible que les unes et les autres ne soient
rien, mais il est sr qu'elles sont quipollentes.

         [Note 321: Chateaubriand ne disait ici rien que de vrai. Ses
         correspondances diplomatiques sont des chefs-d'oeuvre. Un
         juge autoris, l'auteur de la _Politique de la Restauration
         en 1822 et 1823_, n'a rien exagr, lorsqu'il a crit:
         Runissez tout ce que nous font lire ici les _Mmoires
         d'Outre-tombe_, aux dpches que l'_Histoire du Congrs de
         Vrone_ et la _Politique de la Restauration_ ont mises sous
         vos yeux, et vous aurez une sorte de manuel de l'art de la
         Ngociation crite. On ne rend pas encore une justice
         complte  la direction imprime alors  la France par M. de
         Chateaubriand,  cette correspondance intime qu'il adressait,
         toute de sa main, aux quatre coins de l'Europe; enfin  son
         action personnelle toujours mise en avant et  la place de
         l'action de ses collaborateurs subalternes: l'exercice sans
         doute en a t trop court, ou peut-tre l'clat de ses
         oeuvres littraires a-t-il fait plir cette part de sa
         renomme; mais, en la signalant  nos jeunes successeurs, qui
         frquentent aujourd'hui le vestibule du mtier, les archives
         des Affaires trangres, nous ne nous lasserons pas de leur
         dire que nul athlte, dans les temps modernes, n'a tenu d'une
         main plus ferme et port plus avant les armes du combat
         politique et le sceptre de la diplomatie. (M. de Marcellus,
         _Chateaubriand et son temps_, p. 395.)]

En France,  la tribune de la Chambre des pairs et dans mes crits,
j'exerai une telle influence, que je fis entrer d'abord M. de Villle
au ministre, et qu'ensuite il fut contraint de se retirer devant mon
opposition, aprs s'tre fait mon ennemi. Tout cela est prouv par ce
que vous avez lu.

Le grand vnement de ma carrire politique est la guerre d'Espagne.
Elle fut pour moi, dans cette carrire, ce qu'avait t le _Gnie du
Christianisme_ dans ma carrire littraire. Ma destine me choisit pour
me charger de la puissante aventure qui, sous la Restauration, aurait pu
rgulariser la marche du monde vers l'avenir. Elle m'enleva  mes
songes, et me transforma en conducteur des faits.  la table o elle me
fit jouer, elle plaa comme adversaires les deux premiers ministres du
jour, le prince de Metternich et M. Canning; je gagnai contre eux la
partie. Tous les esprits srieux que comptaient alors les cabinets
convinrent qu'ils avaient rencontr en moi un homme d'tat[322].
Bonaparte l'avait prvu avant eux, malgr mes livres. Je pourrais donc,
sans me vanter, croire que le politique a valu en moi l'crivain; mais
je n'attache aucun prix  la renomme des affaires; c'est pour cela que
je me suis permis d'en parler.

         [Note 322: Voyez les lettres et dpches des diverses cours,
         dans le _Congrs de Vrone_; consulter aussi l'_Ambassade de
         Rome_. CH.]

Si, lors de l'entreprise pninsulaire, je n'avais pas t jet  l'cart
par des hommes aveugles, le cours de nos destines changeait; la France
reprenait ses frontires, l'quilibre de l'Europe tait rtabli; la
Restauration, devenue glorieuse, aurait pu vivre encore longtemps, et
mon travail diplomatique aurait aussi compt pour un degr dans notre
histoire. Entre mes deux vies, il n'y a que la diffrence du rsultat.
Ma carrire littraire, compltement accomplie, a produit tout ce
qu'elle devait produire, parce qu'elle n'a dpendu que de moi. Ma
carrire politique a t subitement arrte au milieu de ses succs,
parce qu'elle a dpendu des autres.

Nanmoins, je le reconnais, ma politique n'tait applicable qu' la
Restauration. Si une transformation s'opre dans les principes, dans les
socits et les hommes, ce qui tait bon hier est prim et caduc
aujourd'hui.  l'gard de l'Espagne, les rapports des familles royales
ayant cess par l'abdication de la loi salique, il ne s'agit plus de
crer au del des Pyrnes des frontires impntrables; il faut
accepter le champ de bataille que l'Autriche et l'Angleterre y pourront
un jour nous ouvrir; il faut prendre les choses au point o elles sont
arrives; abandonner, non sans regret, une conduite ferme mais
raisonnable, dont les bnfices certains taient, il est vrai,  longue
chance. J'ai la conscience d'avoir servi la lgitimit comme elle
devait l'tre. Je voyais l'avenir aussi clairement que je le vois 
cette heure; seulement j'y voulais atteindre par une route moins
prilleuse, afin que la lgitimit, utile  notre enseignement
constitutionnel, ne trbucht pas dans une course prcipite.
Maintenant, mes projets ne sont plus ralisables: la Russie va se
tourner ailleurs. Si j'allais actuellement dans la Pninsule, dont
l'esprit a eu le temps de changer, ce serait avec d'autres penses: je
ne m'occuperais que de l'alliance des peuples, toute suspecte, jalouse,
passionne, incertaine et versatile qu'elle est, et je ne songerais plus
aux relations avec les rois. Je dirais  la France: Vous avez quitt la
voie battue pour le sentier des prcipices; eh bien! explorez-en les
merveilles et les prils.  nous, innovations, entreprises, dcouvertes!
venez, et que les armes, s'il le faut, vous favorisent. O y a-t-il du
nouveau? Est-ce en Orient? Marchons-y. O faut-il porter notre courage
et notre intelligence? Courons de ce ct. Mettons-nous  la tte de la
grande leve du genre humain; ne nous laissons pas dpasser; que le nom
franais devance les autres dans cette croisade, comme il arriva jadis
au tombeau du Christ. Oui, si j'tais admis au conseil de ma patrie, je
tcherais de lui tre utile dans les dangereux principes qu'elle a
adopts: la retenir  prsent, ce serait la condamner  une mort
ignoble. Je ne me contenterais pas de discours: joignant les oeuvres 
la foi, je prparerais des soldats et des millions, je btirais des
vaisseaux, comme No, en prvision du dluge, et si l'on me demandait
pourquoi, je rpondrais: Parce que tel est le bon plaisir de la
France. Mes dpches avertiraient les cabinets de l'Europe que rien ne
remuera sur le globe sans notre intervention; que si l'on se distribue
les lambeaux du monde, la part du lion nous revient. Nous cesserions de
demander humblement  nos voisins la permission d'exister; le coeur de
la France battrait libre, sans qu'aucune main ost s'appliquer sur ce
coeur pour en compter les palpitations; et puisque nous cherchons de
nouveaux soleils, je me prcipiterais au-devant de leur splendeur et
n'attendrais plus le lever naturel de l'aurore.

Fasse le ciel que ces intrts industriels, dans lesquels nous devons
trouver une prosprit d'un genre nouveau, ne trompent personne, qu'ils
soient aussi fconds, aussi civilisateurs que ces intrts moraux d'o
sortit l'ancienne socit! Le temps nous apprendra s'ils ne seraient
point le songe infcond de ces intelligences striles qui n'ont pas la
facult de sortir du monde matriel.

Bien que mon rle ait fini avec la lgitimit, tous mes voeux sont pour
la France, quels que soient les pouvoirs  qui son imprvoyant caprice
la fasse obir. Quant  moi, je ne demande plus rien; je voudrais
seulement ne pas trop dpasser les ruines croules  mes pieds. Mais
les annes sont comme les Alpes:  peine a-t-on franchi les premires,
qu'on en voit d'autres s'lever. Hlas! ces plus hautes et dernires
montagnes sont dshabites, arides et blanchies.




QUATRIME PARTIE

LES DERNIRES ANNES

1830-1841




LIVRE PREMIER[323]

         [Note 323: Ce livre a t crit  Paris et  Genve,
         d'octobre 1830  juin 1832.]

     Introduction. -- Procs des ministres. --
     Saint-Germain-l'Auxerrois. -- Pillage de l'Archevch. -- Ma
     brochure sur _la Restauration et la Monarchie lective_. --
     _tudes historiques._ -- Lettres et vers  madame Rcamier. --
     Journal du 12 juillet au 1er septembre 1831. -- Commis de M. de
     Lapanouze. -- Lord Byron. -- Ferney et Voltaire. -- Course
     inutile  Paris. -- M. A. Carrel. -- M. de Branger. --
     Proposition Baude et Briqueville sur le bannissement de la
     branche ane des Bourbons. -- Lettre  l'auteur de la _Nmsis_.
     -- Conspiration de la rue des Prouvaires. -- Lettre  Madame la
     duchesse de Berry. -- Incidences. -- Pestes. -- Le cholra. --
     Les 12 000 francs de Madame la duchesse de Berry. --
     chantillons. -- Convoi du gnral Lamarque. -- Madame la
     duchesse de Berry descend en Provence et arrive dans la Vende.


                                         Infirmerie de Marie-Thrse.

                                                 Paris, octobre 1830.

INTRODUCTION.

Au sortir du fracas des trois journes, je suis tout tonn d'ouvrir
dans un calme profond la quatrime partie de cet ouvrage; il me semble
que j'ai doubl le cap des temptes, et pntr dans une rgion de paix
et de silence. Si j'tais mort le 7 aot de cette anne, les dernires
paroles de mon discours  la Chambre des pairs eussent t les dernires
lignes de mon histoire; ma catastrophe, tant celle mme d'un pass de
douze sicles, aurait grandi ma mmoire. Mon drame et magnifiquement
fini.

Mais je ne suis pas demeur sous le coup, je n'ai pas t jet  terre.
Pierre de L'Estoile crivait cette page de son journal le lendemain de
l'assassinat de Henri IV:

Et icy je finis avec la vie de mon roy (Henry IV) le deuxime registre
de mes passe-temps mlancholiques et de mes vaines et curieuses
recherches, tant publiques que particulires, interrompues souvent
depuis un mois par les veilles des tristes et fascheuses nuicts que j'ai
souffert, mesmement cette dernire, pour la mort de mon roy.

Je m'estois propos de clore mes phmrides par ce registre; mais tant
d'occurrences nouvelles et curieuses se sont prsentes par cette
insigne mutation, que je passe  un autre qui ira aussi avant qu'il
plaira  Dieu: et me doute que ce ne sera pas bien long.

L'Estoile vit mourir le premier Bourbon; je viens de voir tomber le
dernier: ne devrais-je pas _clore ici le registre de mes passe-temps
mlancholiques et de mes vaines et curieuses recherches_. Peut-tre;
_mais tant d'occurrences nouvelles et curieuses se sont prsentes par
cette insigne mutation, que je passe  un autre registre_.

Comme L'Estoile, je lamente les adversits de la race de saint Louis;
pourtant, je suis oblig de l'avouer, il se mle  ma douleur un certain
contentement intrieur; je me le reproche, mais je ne puis m'en
dfendre; ce contentement est celui de l'esclave dgag de ses chanes.
Quand je quittai la carrire de soldat et de voyageur, je sentis de la
tristesse; j'prouve maintenant de la joie, forat libr que je suis
des galres du monde et de la cour. Fidle  mes principes et  mes
serments, je n'ai trahi ni la libert ni le roi, je n'emporte ni
richesses ni honneurs; je m'en vais pauvre comme je suis venu. Heureux
de terminer une carrire qui m'tait odieuse, je rentre avec amour dans
le repos.

Bnie soyez-vous,  ma native et chre indpendance, me de ma vie!
Venez, rapportez-moi mes _Mmoires_, cet _alter ego_ dont vous tes la
confidente, l'idole et la muse. Les heures de loisir sont propres aux
rcits: naufrag, je continuerai de raconter mon naufrage aux pcheurs
de la rive. Retourn  mes instincts primitifs, je redeviens libre et
voyageur; j'achve ma course comme je la commenai. Le cercle de mes
jours, qui se ferme, me ramne au point du dpart. Sur la route, que
j'ai jadis parcourue conscrit insouciant, je vais cheminer vtran
expriment, cartouche de cong dans mon shako, chevrons du temps sur le
bras, havresac rempli d'annes sur le dos. Qui sait? peut-tre
retrouverai-je d'tape en tape les rveries de ma jeunesse?
J'appellerai beaucoup de songes  mon secours, pour me dfendre contre
cette horde de vrits qui s'engendrent dans les vieux jours, comme des
dragons se cachent dans des ruines. Il ne tiendra qu' moi de renouer
les deux bouts de mon existence, de confondre des poques loignes, de
mler des illusions d'ges divers, puisque le prince que je rencontrai
exil en sortant de mes foyers paternels, je le rencontre banni en me
rendant  ma dernire demeure.

       *       *       *       *       *

Je traai rapidement, au mois d'octobre de l'anne prcdente[324], la
petite introduction de cette partie de mes _Mmoires_; mais je ne pus
continuer ce travail, parce que j'en avais un autre sur les bras: il
s'agissait de l'ouvrage[325] qui terminait l'dition de mes _Oeuvres
compltes_. De ce travail mme j'ai t dtourn, d'abord par le procs
des ministres, ensuite par le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois.

         [Note 324: Cette page et celles qui vont suivre ont t
         crites au mois d'avril 1831.]

         [Note 325: Les _tudes historiques_.]

Le procs des ministres[326] et l'moi de Paris ne m'ont pas fait
grand'chose: aprs le procs de Louis XVI et les insurrections
rvolutionnaires, tout est petit en fait de jugement et d'insurrection.
Les ministres, venant de Vincennes au Luxembourg et retournant 
Vincennes pendant qu'on prononait leur sentence, s'acheminrent par la
rue d'Enfer.... Du fond de ma retraite j'entendis le roulement de leur
voiture. Que d'vnements ont pass devant ma porte! Les dfenseurs de
ces hommes sont rests au-dessous de leur besogne. Personne ne prit la
chose d'assez haut: l'avocat domina trop dans ces plaidoiries. Si mon
ami le prince de Polignac m'et choisi pour son second, de quel oeil
j'aurais regard ces parjures s'rigeant en juges d'un parjure! Quoi!
leur aurais-je dit, c'est vous qui osez tre les juges de mon client,
c'est vous qui, tout souills de vos serments, osez lui faire un crime
d'avoir perdu son matre en croyant le servir; vous, les provocateurs;
vous qui le poussiez  rendre les ordonnances! Changez de place avec
celui que vous prtendez juger: d'accus il devient accusateur. Si nous
avons mrit d'tre frapps, ce n'est pas par vous; si nous sommes
coupables, ce n'est pas envers vous, mais envers le peuple: il nous
attend dans la cour de votre palais, et nous allons lui porter notre
tte.

         [Note 326: Le procs des ministres devant la Cour des pairs,
         commenc le mercredi 15 dcembre 1830, se termina le mardi 21
         dcembre. L'arrt condamnait le prince de Polignac  la
         prison perptuelle sur le territoire continental du royaume,
         le dclarait dchu de ses titres, grades et ordres, le
         dclarait en outre mort civilement et soumis  tous les
         autres effets de la peine de la dportation.--MM. de
         Peyronnet, de Chantelauze et de Guernon-Ranville taient
         condamns  la prison perptuelle.]

Aprs le procs des ministres est venu le scandale de
Saint-Germain-l'Auxerrois[327]. Les royalistes, pleins d'excellentes
qualits, mais quelquefois btes et souvent taquins, ne calculant jamais
la porte de leurs dmarches, croyant toujours qu'ils rtabliraient la
lgitimit en affectant de porter une couleur  leur cravate ou une
fleur  leur boutonnire, ont amen des scnes dplorables. Il tait
vident que le parti rvolutionnaire profiterait du service  l'occasion
de la mort du duc de Berry pour faire du train; or, les lgitimistes
n'taient pas assez forts pour s'y opposer, et le gouvernement n'tait
pas assez tabli pour maintenir l'ordre; aussi l'glise a-t-elle t
pille. Un apothicaire voltairien et progressif[328] a triomph
intrpidement d'un clocher de l'an 1300 et d'une croix dj abattue par
d'autres Barbares vers la fin du IXe sicle.

         [Note 327: Le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois et le pillage
         de l'Archevch eurent lieu les 14 et 15 fvrier 1831.--Voir,
          l'_Appendice_, le n VI: _le Sac de Saint-Germain
         l'Auxerrois_.]

         [Note 328: M. Cadet de Gassicourt, sur lequel Chateaubriand
         aura tout  l'heure occasion de revenir et qu'il s'est charg
         de rendre immortel,  l'gal de son prdcesseur, _Monsieur
         Purgon_.]

Comme suite des hauts faits de cette pharmaceutique claire, sont
arrives la dvastation de l'archevch, la profanation des choses
saintes et les processions renouveles de celles de Lyon. Il y manquait
le bourreau et les victimes; mais il y avait force polichinelles,
masques et diverses joies du carnaval. Le cortge burlesquement
sacrilge marchait d'un ct de la Seine, tandis que, de l'autre,
dfilait la garde nationale, qui faisait semblant d'accourir au secours.
La rivire sparait l'ordre et l'anarchie. On assure qu'un homme de
talent tait l comme curieux et qu'il disait, en voyant flotter les
chasubles et les livres sur la Seine: Quel dommage qu'on n'y ait pas
jet l'archevque! Mot profond, car, en effet, un archevque qu'on noie
doit tre une chose plaisante; cela fait faire un si grand pas  la
libert et aux lumires! Nous, vieux tmoins des vieux faits, nous
sommes obligs de vous dire que vous n'apercevez l que de ples et
misrables copies. Vous avez encore l'instinct rvolutionnaire, mais
vous n'en avez plus l'nergie; vous ne pouvez tre criminels qu'en
imagination; vous voudriez faire le mal, mais le courage vous manque au
coeur et la force au bras; vous verriez encore massacrer, mais vous ne
mettriez plus la main  la besogne. Si vous voulez que la rvolution de
juillet soit grande et reste grande, que M. Cadet de Gassicourt n'en
soit pas la hros rel, et _Mayeux_, le personnage idal[329]!

         [Note 329: Les caricaturistes et les petits journaux, en l'an
         de grce 1831, avaient fait du bossu _Mayeux_ le type
         grotesque de notre versatilit politique, et ils avaient mis
         sur son dos toutes les bvues, tous les ridicules du
         bourgeois de Paris, tel du moins qu'il leur plaisait de le
         voir. D'aprs eux, n le 14 juillet 1789,  Paris, pendant
         que son pre tait occup  la prise de la Bastille, il
         s'tait successivement appel
         _Messidor-Napolon-Louis-Charles-Philippe_ Mayeux, selon les
         noms des divers rgimes qu'il avait, tour  tour, pouss ou
         rpudis. Jusqu'en 1830, il n'avait pas fait beaucoup parler
         de lui, mais le soleil de Juillet l'avait enfin mis dans tout
         son jour. Peu de temps auparavant, il avait reu un outrage,
         que la lithographie avait rendu public et dont il s'tait
         promis de tirer vengeance. Un grenadier  cheval de la garde
         royale, haut mont sur ses bottes  l'cuyre, ne l'avait pas
         aperu derrire une borne, et avait ri de lui, lorsqu'il
         s'tait cri: Prenez donc garde, militaire, il y a un homme
         devant vous. Aussi, ds le 27 juillet, Mayeux tait descendu
         des premiers dans la rue; sur sept gendarmes tus ce jour-l,
         il en avait  lui seul abattu quarante. Sa gloire depuis ce
         moment ne connut plus de bornes, et ses succs ne se
         comptrent plus. C'est  cette poque qu'il faut placer
         toutes ces aventures galantes, que les dessinateurs ont fort
         indiscrtement rvles. Ce fut l son bon temps, ce qu'il se
         plaisait lui-mme, car il savait un peu d'histoire,  nommer
         sa Rgence. Mais sa vritable occupation tait la politique,
         l'entreprise volontaire et gratuite de l'opinion publique.
         Pendant un an, Paris ne vit, se parla, ne pensa, ne jura
         surtout, que par Mayeux. Mayeux tait partout  la fois, avec
         l'meute et contre elle, ici avec un chapeau verni, l avec
         un bonnet  poil, tour  tour rpublicain, bonapartiste,
         juste-milieu. Il ne lui manquait, avec cela, que d'tre
         carliste; mais il n'en voulait point entendre parler, fidle
          son ressentiment contre le grenadier  cheval de la garde
         royale. Mayeux tait garde national; c'est ce qui l'a tu. Un
         jour, il fut, tout d'une voix, ray des contrles comme
         coupable de faire rire les bisets sous les armes. Il mourait
         de douleur et de honte, quelques semaines aprs, le 23
         dcembre 1831. Telle est du moins la date que nous donne M.
         Bazin dans son trs spirituel chapitre sur _Mayeux_, un vrai
         bijou, et qui seul suffirait  sauver de l'oubli les deux
         piquants volumes publis en 1833, sons ce titre: _L'poque
         sans nom_, par le futur historien de Louis XIII et du
         cardinal Mazarin.]

[Illustration: Mr de Chateaubriand.]


                                               Paris, fin de mars 1831

J'tais loin de compte lorsqu'en sortant des journes de Juillet je
croyais entrer dans une rgion de paix. La chute des trois souverains
m'avait oblig de m'expliquer  la Chambre des pairs. La proscription de
ces rois ne me permettait pas de rester muet. D'une autre part, les
journaux de Philippe me demandaient pourquoi je refusais de servir une
rvolution qui consacrait des principes que j'avais dfendus et
propags. Force m'a t de prendre la parole pour les vrits gnrales
et pour expliquer ma conduite personnelle. Un extrait d'une petite
brochure qui se perdra (_De la Restauration et de la Monarchie
lective_)[330] continuera la chane de mon rcit et celle de l'histoire
de mon temps:

         [Note 330: La brochure de Chateaubriand parut le 24 mars
         1831.]

Dpouill du prsent, n'ayant qu'un avenir incertain au del de ma
tombe, il m'importe que ma mmoire ne soit pas greve de mon silence. Je
ne dois pas me taire sur une Restauration  laquelle j'ai pris tant de
part, qu'on outrage tous les jours, et que l'on proscrit enfin sous mes
yeux. Au moyen ge, dans les temps de calamits, on prenait un
religieux, on l'enfermait dans une tour o il jenait au pain et  l'eau
pour le salut du peuple. Je ne ressemble pas mal  ce moine du XIIe
sicle:  travers la lucarne de ma gele expiatoire, j'ai prch mon
dernier sermon aux passants. Voici l'pitome de ce sermon; je l'ai
prdit dans mon dernier discours  la tribune de la pairie: La monarchie
de Juillet est dans une condition absolue de gloire ou de lois
d'exception; elle vit par la presse, et la presse la tue; sans gloire,
elle sera dvore par la libert; si elle attaque cette libert, elle
prira. Il ferait beau nous voir, aprs avoir chass trois rois avec des
barricades pour la libert de la presse, lever de nouvelles barricades
contre cette libert! Et pourtant, que faire? L'action redouble des
tribunaux et des lois suffira-t-elle pour contenir les crivains? Un
gouvernement nouveau est un enfant qui ne peut marcher qu'avec des
lisires. Remettrons-nous la nation au maillot? Ce terrible nourrisson,
qui a suc le sang dans les bras de la victoire  tant de bivouacs, ne
brisera-t-il pas ses langes? Il n'y avait qu'une vieille souche
profondment enracine dans le pass qui pt tre battue impunment des
vents de la libert de la presse.......................................
.......................................................................

 entendre les dclamations de cette heure, il semble que les exils
d'dimbourg soient les plus petits compagnons du monde, et qu'ils ne
fassent faute nulle part. Il ne manque aujourd'hui au prsent que le
pass: c'est peu de chose! Comme si les sicles ne se servaient pas de
base les uns aux autres, et que le dernier arriv se pt tenir en l'air!
Notre vanit aura beau se choquer des souvenirs, gratter les fleurs de
lis, proscrire les noms et les personnes, cette famille, hritire de
mille annes, a laiss par sa retraite un vide immense: on le sent
partout. Ces individus, si chtifs  nos yeux, ont branl l'Europe dans
leur chute. Pour peu que les vnements produisent leurs effets
naturels, et qu'ils amnent leurs rigoureuses consquences, Charles X,
en abdiquant, aura fait abdiquer avec lui tous ces rois gothiques,
grands vassaux du pass sous la suzerainet des Capets..................
........................................................................

Nous marchons  une rvolution gnrale. Si la transformation qui
s'opre suit sa pente et ne rencontre aucun obstacle, si la raison
populaire continue son dveloppement progressif, si l'ducation des
classes intermdiaires ne souffre point d'interruption, les nations se
nivelleront dans une gale libert; si cette transformation est arrte,
les nations se nivelleront dans un gal despotisme. Ce despotisme durera
peu,  cause de l'ge avanc des lumires, mais il sera rude, et une
longue dissolution sociale le suivra.

Proccup que je suis de ces ides, on voit pourquoi j'ai d demeurer
fidle, comme individu,  ce qui me semblait la meilleure sauvegarde des
liberts publiques, la voie la moins prilleuse par laquelle on pouvait
arriver au complment de ces liberts.

Ce n'est pas que j'aie la prtention d'tre un larmoyant prdicant de
politique sentimentale, un rabcheur de panache blanc et de lieux
communs  la Henri IV. En parcourant des yeux l'espace qui spare la
tour du Temple du chteau d'dimbourg, je trouverais sans doute autant
de calamits entasses qu'il y a de sicles accumuls sur une noble
race. Une femme de douleur a surtout t charge du fardeau le plus
lourd comme la plus forte; il n'y a coeur qui ne se brise  son
souvenir: ses souffrances sont montes si haut, qu'elles sont devenues
une des grandeurs de la rvolution. Mais, enfin, on n'est pas oblig
d'tre roi. La Providence envoie les afflictions particulires  qui
elle veut, toujours brves, parce que la vie est courte; et ces
afflictions ne sont point comptes dans les destines gnrales des
peuples..............................................................
.....................................................................

Mais que la proposition qui bannit  jamais la famille dchue du
territoire franais soit un corollaire de la dchance de cette famille,
ce corollaire n'amne pas la conviction pour moi. Je chercherais en vain
ma place dans les diverses catgories de personnes qui se sont
rattaches  l'ordre de choses actuel.........................
..............................................................

Il y a des hommes qui, aprs avoir prt serment  la Rpublique une et
indivisible, au Directoire en cinq personnes, au Consulat en trois, 
l'Empire en une seule,  la premire Restauration,  l'Acte additionnel
aux constitutions de l'Empire,  la seconde Restauration, ont encore
quelque chose  prter  Louis-Philippe: je ne suis pas si riche.

Il y a des hommes qui ont jet leur parole sur la place de Grve, en
juillet, comme ces chevriers romains qui jouent  _pair ou non_ parmi
des ruines: ils traitent de niais et sot quiconque ne rduit pas la
politique  des intrts privs: je suis un niais et un sot.

Il y a des peureux qui auraient bien voulu ne pas jurer, mais qui se
voyaient gorgs, eux, leurs grands-parents, leurs petits-enfants, et
tous les propritaires, s'ils n'avaient tremblot leur serment: ceci est
un effet physique que je n'ai pas encore prouv; j'attendrai
l'infirmit et, si elle m'arrive, j'aviserai.

Il y a des grands seigneurs de l'Empire unis  leurs pensions par des
liens sacrs et indissolubles, quelle que soit la main dont elles
tombent: une pension est  leurs yeux un sacrement; elle imprime un
caractre comme la prtrise et le mariage; toute tte pensionne ne peut
cesser de l'tre: les pensions tant demeures  la charge du Trsor,
ils sont rests  la charge du mme Trsor; moi, j'ai l'habitude du
divorce avec la fortune; trop vieux pour elle, je l'abandonne de peur
qu'elle ne me quitte.

Il y a de hauts barons du trne et de l'autel qui n'ont point trahi les
ordonnances; non! mais l'insuffisance des moyens employs pour mettre 
excution ces ordonnances a chauff leur bile; indigns qu'on ait
failli au despotisme, ils ont t chercher une autre antichambre: il
m'est impossible de partager leur indignation et leur demeure.

Il y a des gens de conscience qui ne sont parjures que pour tre
parjures, qui, cdant  la force, n'en sont pas moins pour le droit; ils
pleurent sur ce pauvre Charles X, qu'ils ont d'abord entran  sa perte
par leurs conseils, et ensuite mis  mort par leur serment; mais si
jamais lui ou sa race ressuscite, ils seront des foudres de lgitimit:
moi, j'ai toujours t dvot  la mort, et je suis le convoi de la
vieille monarchie comme le chien du pauvre.

Enfin, il y a de loyaux chevaliers qui ont dans leur poche des
dispenses d'honneur et des permissions d'infidlit: je n'en ai point.

J'tais l'homme de la Restauration _possible_, de la Restauration avec
toutes les sortes de liberts. Cette Restauration m'a pris pour un
ennemi; elle s'est perdue: je dois subir son sort. Irai-je attacher
quelques annes qui me restent  une fortune nouvelle, comme ces bas de
robes que les femmes tranent de cours en cours et sur lesquels tout le
monde peut marcher?  la tte des jeunes gnrations, je serais suspect;
derrire elles, ce n'est pas ma place. Je sens trs bien qu'aucune de
mes facults n'a vieilli; mieux que jamais je comprends mon sicle; je
pntre plus hardiment dans l'avenir que personne: mais la fatalit a
prononc; finir sa vie  propos est une condition ncessaire de l'homme
public[331].

         [Note 331: Voir,  l'_Appendice_, le n VII: _Chateaubriand
         et le Journal du marchal de Castellane._]

       *       *       *       *       *

Enfin, les _tudes historiques_[332] viennent de paratre; j'en reporte
ici l'_Avant-propos_: c'est une vritable page de mes _Mmoires_, il
contient mon histoire au moment mme o j'cris:

         [Note 332: _tudes et discours historiques sur la chute de
         l'Empire romain, la naissance et les progrs du
         Christianisme, et l'invasion des Barbares; suivis d'une
         Analyse raisonne de l'histoire de France._ 4 vol. in-8{o}.
         Les _tudes historiques_ parurent le 4 avril 1831.]


AVANT-PROPOS.

     Souvenez-vous, pour ne pas perdre de vue le train du monde, qu'
     cette poque (_la chute de l'Empire romain_)............. il y
     avait des citoyens qui fouillaient comme moi les archives du
     pass au milieu des ruines du prsent, qui crivaient les annales
     des anciennes rvolutions au bruit des rvolutions nouvelles; eux
     et moi prenant pour table, dans l'difice croulant, la pierre
     tombe  nos pieds, en attendant celle qui devait craser nos
     ttes.

                        (_tudes historiques_, tome V bis, page 175.)


Je ne voudrais pas, pour ce qui me reste  vivre, recommencer les
dix-huit mois qui viennent de s'couler. On n'aura jamais une ide de la
violence que je me suis faite; j'ai t forc d'abstraire mon esprit
dix, douze et quinze heures par jour, de ce qui se passait autour de
moi, pour me livrer purilement  la composition d'un ouvrage dont
personne ne parcourra une ligne. Qui lirait quatre gros volumes,
lorsqu'on a bien de la peine  lire le feuilleton d'une gazette?
J'crivais l'histoire ancienne, et l'histoire moderne frappait  ma
porte; en vain je lui criais: Attendez, je vais  vous; elle passait
au bruit du canon, en emportant trois gnrations de rois.

Et que le temps concorde heureusement avec la nature mme de ces
_tudes!_ on abat la croix, on poursuit les prtres; et il est question
de croix et de prtres  toutes les pages de mon rcit; on bannit les
Capets, et je publie une histoire dont les Capets occupent huit sicles.
Le plus long et le dernier travail de ma vie, celui qui m'a cot le
plus de recherches, de soins et d'annes, celui o j'ai peut-tre remu
le plus d'ides et de faits, parait lorsqu'il ne peut trouver de
lecteurs; c'est comme si je le jetais dans un puits, o il va s'enfoncer
sous l'amas de dcombres qui le suivront. Quand une socit se compose
et se dcompose, quand il y va de l'existence de chacun et de tous,
quand on n'est pas sr d'un avenir d'une heure, qui se soucie de ce que
fait, dit et pense son voisin? Il s'agit bien de Nron, de Constantin,
de Julien, des Aptres, des Martyrs, des Pres de l'glise, des Goths,
des Huns, des Vandales, des Francs, de Clovis, de Charlemagne, de Hugues
Capet et de Henri IV; il s'agit bien du naufrage de l'ancien monde,
lorsque nous nous trouvons engags dans le naufrage du monde moderne!
N'est-ce pas une sorte de radotage, une espce de faiblesse d'esprit,
que de s'occuper de lettres dans ce moment? Il est vrai; mais ce
radotage ne tient pas  mon cerveau, il vient des antcdents de ma
mchante fortune. Si je n'avais pas tant fait de sacrifices aux liberts
de mon pays, je n'aurais pas t oblig de contracter des engagements
qui s'achvent de remplir dans des circonstances doublement dplorables
pour moi. Aucun auteur n'a t mis  une pareille preuve; grce  Dieu,
elle est  son terme: je n'ai plus qu' m'asseoir sur des ruines et 
mpriser cette vie que je ddaignais dans ma jeunesse.

Aprs ces plaintes bien naturelles et qui me sont involontairement
chappes, une pense me vient consoler; j'ai commenc ma carrire
littraire par un ouvrage o j'envisageais le christianisme sous les
rapports potiques et moraux; je la finis par un ouvrage o je considre
la mme religion sous ses rapports philosophiques et historiques: j'ai
commenc ma carrire politique sous la Restauration, je la finis avec la
Restauration. Ce n'est pas sans une secrte satisfaction que je me
trouve ainsi consquent avec moi-mme.


                                                        Paris, mai 1831.

La rsolution que je conus, au moment de la catastrophe de Juillet, n'a
point t abandonne par moi. Je me suis occup des moyens de vivre en
terre trangre, moyens difficiles, puisque je n'ai rien: l'acqureur de
mes oeuvres m'a fait  peu prs banqueroute, et mes dettes m'empchent
de trouver quelqu'un qui veuille me prter.

Quoi qu'il en soit, je vais me rendre  Genve[333] avec la somme qui
m'est survenue de la vente de ma dernire brochure (_De la Restauration
et de la Monarchie lective_). Je laisse ma procuration pour vendre la
maison o j'cris cette page pour ordre de date. Si je trouve marchand 
mon lit, je pourrai trouver un autre lit hors de France. Dans ces
incertitudes et ces mouvements, jusqu' ce que je sois tabli quelque
part, il me sera impossible de reprendre la suite de mes _Mmoires_ 
l'endroit o je les ai interrompus[334]. Je continuerai donc d'crire
les choses du moment actuel de ma vie; je ferai connatre ces choses
par les lettres qu'il m'arrivera d'crire sur les chemins ou pendant mes
divers sjours; je lierai les faits intermdiaires par un _journal_ qui
remplira les temps laisss entre les dates de ces lettres.

         [Note 333: Le dpart de Chateaubriand pour la Suisse eut lieu
         le 16 mai 1831; il arriva  Genve le 23 mai.]

         [Note 334: Ceci se rapporte  ma carrire littraire et  ma
         carrire politique laisses en arrire, lacunes qui sont
         maintenant combles par ce que je viens d'crire dans ces
         dernires annes, 1838 et 1839. (Paris, note de 1839.) CH.]


 MADAME RCAMIER[335].

         [Note 335: Hyacinthe a l'habitude de copier, presque malgr
         moi, mes lettres et celles qu'on m'adresse, parce qu'il
         prtend avoir remarqu que j'tais souvent attaqu par des
         personnes qui m'avaient crit des admirations sans fin et qui
         s'taient adresses  moi pour des demandes de service. Quand
         cela arrive, il fouille dans des liasses  lui seul connues,
         et, comparant l'article injurieux avec l'ptre louangeuse,
         il me dit: Voyez-vous, monsieur, que j'ai bien fait! Je ne
         trouve pas cela du tout: je n'attache ni la moindre foi ni la
         moindre importance  l'opinion des hommes; je les prends pour
         ce qu'ils sont et je les estime pour ce qu'ils valent. Jamais
         je ne leur opposerai pour mon compte ce qu'ils ont dit
         publiquement de moi et ce qu'ils m'ont dit en secret; mais
         cela divertit Hyacinthe. Je n'avais point de copie de mes
         lettres  Madame Rcamier; elle a eu la bont de me les
         prter. (Note de Paris, 1836.) CH.]

                                          Lyon, mercredi 18 mai 1831.

Me voil trop loin de vous. Je n'ai jamais fait de voyage si triste:
temps admirable, nature toute pare, rossignol chantant, nuit toile;
et tout cela, pour qui? Il faudra bien que je retourne o vous tes, 
moins que vous ne veniez  mon secours.[336]

         [Note 336: Cette lettre  Madame Rcamier et celles qui vont
         suivre sont exactement conformes aux originaux. Les lettres,
         dit Mme Lenormant, que M. de Chateaubriand, pendant son
         sjour en Suisse, crivit  Madame Rcamier, ont t
         imprimes dans les _Mmoires d'Outre-tombe_. Nous les avons
         collationnes sur les originaux, et, cette fois, nous les
         trouvons reproduites avec une fidlit scrupuleuse.
         _Souvenirs et Correspondance tirs des papiers de Madame
         Rcamier_, t. II, p. 396.]


 MADAME RCAMIER.

                                               Lyon, vendredi 20 mai.

J'ai pass hier le jour  errer au bord du Rhne; je regardais la ville
o vous tes ne, la colline o s'levait le couvent o vous aviez t
choisie comme la plus belle: esprance que vous n'avez point dmentie;
et vous n'tes point ici, et des annes se sont coules, et vous avez
t jadis exile dans votre berceau, et madame de Stal n'est plus, et
je quitte la France! De ces anciens temps un personnage singulier m'a
apparu: je vous envoie son billet  cause de l'inattendu et de la
surprise. Ce personnage, que je n'avais jamais vu, plante des pins dans
les montagnes du Lyonnais. Il y a bien loin de l  la rue _Feydeau_ et
 _Maison  vendre_: comme les rles changent sur la terre[337]!

         [Note 337: Ce personnage singulier tait le clbre
         chanteur _Elleviou_ (1772-1842), qui avait jadis fait
         merveille, sous le Consulat et l'Empire, au Thtre Feydeau.
         Il s'tait, ds 1813, retir aux environs de Lyon, o il se
         livrait  l'agriculture. Il tait breton comme Chateaubriand,
         tant n  Rennes, o son pre tait chirurgien.--Une des
         pices o il avait eu le plus de succs tait _Maison 
         vendre_, opra-comique d'Alexandre Duval pour les paroles, et
         de Dalayrac pour la musique.  la seconde reprsentation de
         cette pice, Alexandre Duval (encore un breton) avait runi
         dans sa loge quelques amis, parmi lesquels le peintre Carle
         Vernet, aussi clbre par ses calembours que par ses
         tableaux. On arrivait  la fin de la pice, et Vernet ne
         s'tait pas encore drid, Qu'avez-vous donc, lui dit
         l'auteur, et pourquoi faire ainsi grise mine? Et Carle
         Vernet de rpondre d'un ton bourru: Eh bien! oui, je suis
         furieux. Vous m'annoncez une _Maison  vendre_ et je ne vois
         qu'une _pice  louer_.]

Hyacinthe m'a mand les regrets et les articles de journaux; je ne vaux
pas tout cela. Vous savez que je le crois sincrement vingt-trois
heures sur vingt-quatre; la vingt-quatrime est consacre  la vanit,
mais elle ne tient gure et passe vite. Je n'ai voulu voir personne ici;
M. Thiers, qui se rendait dans le midi, a forc ma porte.


                                     Billet inclus dans cette lettre.

Un voisin, votre compatriote, qui n'a d'autre titre auprs de vous
qu'une profonde admiration pour votre beau talent et votre admirable
caractre, dsirerait avoir l'honneur de vous voir et de vous prsenter
l'hommage de son respect. Ce voisin de chambre dans l'htel, ce
compatriote, s'appelle _Elleviou_.


 MADAME RCAMIER.

                                               Lyon, dimanche 22 mai.

Nous partons demain pour Genve o je trouverai d'autres souvenirs de
vous. Reverrai-je jamais la France, quand une fois j'aurai pass la
frontire? Oui, si vous le voulez, c'est--dire si vous y restez. Je ne
souhaite pas les vnements qui pourraient m'offrir une autre chance de
retour; je ne ferai jamais entrer les malheurs de mon pays au nombre de
mes esprances. Je vous crirai mardi, 24, de Genve. Quand reverrai-je
votre petite criture, soeur cadette de la mienne[338]?

         [Note 338: L'criture de Madame Rcamier n'avait pas de peine
          tre plus petite que celle de Chateaubriand, lequel
         crivait en caractres d'un demi-pouce de haut, et comme s'il
         n'y avait que des majuscules dans l'alphabet.]


                                                 Genve, mardi 24 mai.

Arrivs hier ici, nous cherchons des maisons. Il est probable que nous
nous arrangerons d'un petit pavillon au bord du lac. Je ne puis vous
dire comme je suis triste en m'occupant de ces arrangements. Encore un
autre avenir! encore recommencer une vie quand je croyais avoir fini! Je
compte vous crire une longue lettre quand je serai un peu en repos; je
crains ce repos, car alors je verrai sans distraction ces annes
obscures dans lesquelles j'entre le coeur si serr.


 MADAME RCAMIER.

                                                         9 juin 1831.

Vous savez qu'il s'est tabli une secte _rforme_ au milieu des
protestants. Un des nouveaux pasteurs de cette nouvelle glise est venu
me voir et m'a crit deux lettres dignes des premiers aptres. Il veut
me convertir  sa foi, et je veux en faire un _papiste_. Nous joutons
comme au temps de Calvin, mais en nous aimant en fraternit chrtienne
et sans nous brler. Je ne dsespre pas de son salut; il est tout
branl de mes arguments pour les papes. Vous n'imaginez pas  quel
point d'exaltation il est mont, et sa candeur est admirable. Si vous
m'arrivez, accompagn de mon vieil ami Ballanche, nous ferons des
merveilles. Dans un des journaux de Genve on annonce un ouvrage de
controverse protestante. On engage les auteurs  _se tenir fermes_ parce
que l'_auteur du =Gnie du Christianisme= est l tout prs_.

Il y a quelque chose de consolant  trouver une petite peuplade libre,
administre par les hommes les plus distingus et chez laquelle les
ides religieuses sont la base de la libert et la premire occupation
de la vie.

J'ai djeun chez M. de Constant[339] auprs de madame Necker[340],
sourde malheureusement, mais femme rare, de la plus grande distinction;
nous n'avons parl que de vous. J'avais reu votre lettre, et j'ai dit 
M. de Sismondi ce que vous crivez d'aimable pour lui. Vous voyez que je
prends de vos leons.

         [Note 339: Cousin de Benjamin Constant.]

         [Note 340: Albertine-Adrienne _Necker de Saussure_
         (1766-1841), fille du clbre naturaliste H.-B. de Saussure
         et cousine de Madame de Stal. Elle a publi en 1820 une
         _Notice sur le caractre et les crits de Mme de Stal_. Son
         principal ouvrage, l'_ducation progressive, ou tude du
         cours de la vie_ (3 vol. in-8{o}) a t couronn en 1839 par
         l'Acadmie franaise.]

Enfin, voici des vers. Vous tes mon _toile_ et je vous attends pour
aller  cette le enchante.

Delphine marie[341]:  Muses! Je vous ai dit dans ma dernire lettre
pourquoi je ne pouvais crire ni sur la pairie, ni sur la guerre:
j'attaquerais un corps ignoble dont j'ai fait partie, et je prcherais
l'honneur  qui n'en a plus.

         [Note 341: Il s'agit ici de Delphine Gay, qui venait
         d'pouser mile de Girardin.]

Il faut un marin pour lire les vers et les comprendre. Je me recommand
 M. Lenormant. Votre intelligence suffira aux trois dernires strophes
et le mot de l'nigme est au bas.


LE NAUFRAG.

    Rebut de l'aquilon, chou sur le sable,
    Vieux vaisseau fracass dont finissait le sort.
    Et que, dur charpentier, la mort impitoyable
        Allait dpecer dans le port!

    Sous les ponts dserts un seul gardien habite;
    Autrefois tu l'as vu sur ton gaillard d'avant,
    Impatient d'cueils, de tourmente subite,
        Siffler pour ameuter le vent.

    Tantt sur ton beaupr, cavalier intrpide,
    Il riait quand, plongeant la tte dans les flots,
    Tu bondissais; tantt du haut du mt rapide,
        Il criait: Terre! aux matelots.

    Maintenant retir dans la carne use,
    Teint hl, front chenu, main goudronne, yeux pers,
    Sablier presque vide et boussole brise
        Annoncent l'ermite des mers.

    Vous pensiez dfaillir amarrs  la rive,
    Vieux vaisseau, vieux nocher! vous vous trompiez tous deux;
    L'ouragan vous saisit et vous trane en drive,
        Hurlant sur les flots noirs et bleus.

    Ds le premier rcif votre course borne
    S'arrtera; soudain vos flancs s'entr'ouvriront;
    Vous sombrez! c'en est fait! et votre ancre corne
        Glisse et laboure en vain le fond.

    Ce vaisseau, c'est ma vie, et ce rocher, moi-mme:
    Je suis sauv! mes jours aux mers sont arrachs:
    Un astre m'a montr sa lumire que j'aime,
        Quand les autres se sont cachs.

    Cette toile du soir qui dissipe l'orage,
    Et qui porte si bien le nom de la beaut,
    Sur l'abme calm conduira mon naufrage
         quelque rivage enchant.

    Jusqu' mon dernier port, douce et charmante toile,
    Je suivrai ton rayon toujours pur et nouveau;
    Et quand tu cesseras de luire pour ma voile,
        Tu brilleras sur mon tombeau.


 MADAME RCAMIER.

                                                Genve, 18 juin 1831.

Vous avez reu toutes mes lettres. J'attends incessamment quelques mots
de vous; je vois bien que je n'aurai rien, mais je suis toujours surpris
quand la poste ne m'apporte que les journaux. Personne au monde ne
m'crit que vous; personne ne se souvient de moi que vous, et c'est un
grand charme. J'aime votre lettre solitaire qui ne m'arrive point, comme
elle arrivait au temps de mes grandeurs, au milieu des paquets de
dpches et de toutes ces lettres d'attachement, d'admiration et de
bassesse qui disparaissent avec la fortune. Aprs vos petites lettres je
verrai votre belle personne, si je ne vais pas la rejoindre. Vous serez
mon excutrice testamentaire; vous vendrez ma pauvre retraite; le prix
vous servira  voyager vers le soleil. Dans ce moment il fait un temps
admirable: j'aperois, en vous crivant, le mont Blanc dans sa
splendeur; du haut du mont Blanc on voit l'Apennin: il me semble que je
n'ai que trois pas pour arriver  Rome o nous irons, car tout
s'arrangera en France.

Il ne manquait plus  notre glorieuse patrie, pour avoir pass par
toutes les misres, que d'avoir un gouvernement de couards; elle l'a, et
la jeunesse va s'engloutir dans la doctrine, la littrature et la
dbauche, selon le caractre particulier des individus. Reste le
chapitre des accidents; mais quand on trane, comme je le fais, sur le
chemin de la vie, l'accident le plus probable c'est la fin du voyage.

Je ne travaille point, je ne puis rien faire: je m'ennuie; c'est ma
nature et je suis comme un poisson dans l'eau: si pourtant l'eau tait
un peu moins profonde, je m'y plairais peut-tre mieux.


                                             Aux Pquis, prs Genve.

JOURNAL DU 12 JUILLET au 1er SEPTEMBRE 1831.

Je suis tabli aux Pquis[342] avec madame de Chateaubriand[343]; j'ai
fait la connaissance de M. Rigaud, premier syndic de Genve: au-dessus
de sa maison, au bord du lac, en remontant le chemin de Lausanne, on
trouve la villa de deux commis de M. de Lapanouze, qui ont dpens
1,500,000 francs  la faire btir et  planter leurs jardins. Quand je
passe  pied devant leur demeure, j'admire la Providence qui, dans eux
et dans moi, a plac  Genve des tmoins de la Restauration. Que je
suis bte! que je suis bte! le sieur de Lapanouze faisait du royalisme
et de la misre avec moi: voyez o sont parvenus ses commis pour avoir
favoris la conversion des rentes, que j'avais la bonhomie de combattre,
et en vertu de laquelle je fus chass. Voil ces messieurs; ils arrivent
dans un lgant tilbury, chapeau sur l'oreille, et je suis oblig de me
jeter dans un foss pour que la roue n'emporte pas un pan de ma vieille
redingote. J'ai pourtant t pair de France, ministre, ambassadeur, et
j'ai dans une bote de carton tous les premiers ordres de la chrtient,
y compris le Saint-Esprit et la Toison d'or. Si les commis du sieur
Csar de Lapanouze[344], millionnaires, voulaient m'acheter ma bote de
rubans pour leurs femmes, ils me feraient un sensible plaisir.

         [Note 342: Nom d'un quartier de Genve. Les Pquis s'tendent
         sur la rive droite du lac, de la rue du Mont-Blanc  peu prs
          la route de Lausanne.]

         [Note 343: Voir,  l'_Appendice_, le n VIII: _Lettres de
         Genve_.]

         [Note 344: Alexandre-Csar, comte de _Lapanouze_ (1764-1836).
         Capitaine de vaisseau  l'poque de la Rvolution, il donna
         sa dmission et se vit compltement ruin. Il fonda  Paris,
         sous la seconde Restauration, une maison de banque qui devint
         bientt l'une des plus importantes de la capitale. Dput de
         la Seine de 1823  1827, il soutint le ministre Villle et
         prit part  toutes les discussions financires et
         conomiques. Nomm pair de France, le 5 novembre 1827, il se
         retira dans sa terre de Tiregant (Dordogne), aprs les
         vnements de Juillet, la Charte de 1830 ayant annul les
         nominations  la pairie faites par Charles X.]

Pourtant tout n'est pas roses pour MM. B....: ils ne sont pas encore
nobles genevois, c'est--dire qu'ils ne sont pas encore  la seconde
gnration, que leur mre habite encore le bas de la ville et n'est pas
monte dans le quartier de Saint-Pierre, le faubourg Saint-Germain de
Genve; mais, Dieu aidant, noblesse viendra aprs argent.

Ce fut en 1805 que je vis Genve pour la premire fois. Si deux mille
ans s'taient couls entre les deux poques de mes deux voyages,
seraient-elles plus spares l'une de l'autre qu'elles ne le sont?
Genve appartenait  la France; Bonaparte brillait dans toute sa
gloire, madame de Stal dans toute la sienne; il n'tait pas plus
question des Bourbons que s'ils n'eussent jamais exist. Et Bonaparte,
et madame de Stal, et les Bourbons, que sont-ils devenus? et moi, je
suis encore l!

M. de Constant, cousin de Benjamin Constant, et mademoiselle de
Constant, vieille fille pleine d'esprit, de vertu et de talent, habitent
leur cabane de _Souterre_ au bord du Rhne; ils sont domins par une
autre maison de campagne jadis  M. de Constant: il l'a vendue  la
princesse Belgiojoso[345], exile milanaise que j'ai vue passer comme
une ple fleur  travers la fte que je donnai  Rome  la
grande-duchesse Hlne.

         [Note 345: Christine _Trivulzio_, princesse de _Belgiojoso_
         (1808-1871). Elle se fixa de bonne heure  Paris, o elle se
         fit remarquer par sa beaut, son esprit, l'indpendance de
         ses opinions, et aussi l'indpendance de sa vie. Elle devint
         l'amie de plusieurs crivains clbres, particulirement
         d'Alfred de Musset et de M. Mignet. En 1848, elle se jeta
         avec ardeur dans le mouvement rvolutionnaire, courut  Milan
         qui venait de s'insurger, et leva  ses frais un bataillon de
         volontaires. Doue d'un vritable talent d'crivain, elle a
         publi de nombreux ouvrages: _Asie Mineure et Syrie; Emina,
         rcits turco-asiatiques; Scnes de la vie turque; Histoire de
         la maison de Savoie_, etc. S'il faut en croire Balzac (_Revue
         parisienne_, p. 333), Stendhal, dans _la Charmeuse de Parme_,
         aurait trac, d'aprs la princesse de Belgiojoso, le portrait
         de son hrone, la duchesse de San-Severino.]

Pendant mes promenades en bateau, un vieux rameur me raconte ce que
faisait lord Byron, dont on aperoit la demeure sur la rive savoyarde du
lac. Le noble pair attendait qu'une tempte s'levt pour naviguer; du
bord de sa balancelle, il se jetait  la nage et allait au milieu du
vent aborder aux prisons fodales de Bonivard: c'tait toujours
l'acteur et le pote. Je ne suis pas si original; j'aime aussi les
orages; mais mes amours avec eux sont secrets, et je n'en fais pas
confidence aux bateliers.

J'ai dcouvert derrire Ferney une troite valle o coule un filet
d'eau de sept  huit pouces de profondeur; ce ruisselet lave la racine
de quelques saules, se cache  et l sous des plaques de cresson et
fait trembler des joncs sur la cime desquels se posent des demoiselles
aux ailes bleues. L'homme des trompettes a-t-il jamais vu cet asile de
silence tout contre sa retentissante maison? Non, sans doute: eh bien!
l'eau est l; elle fuit encore; je ne sais pas son nom; elle n'en a
peut-tre pas: les jours de Voltaire se sont couls; seulement sa
renomme fait encore un peu de bruit dans un petit coin de notre petite
terre, comme ce ruisselet se fait entendre  une douzaine de pas de ses
bords.

On diffre les uns des autres: je suis charm de cette rigole dserte; 
la vue des Alpes, une palmette de fougre que je cueille me ravit; le
susurrement d'une vague parmi des cailloux me rend tout heureux; un
insecte imperceptible qui ne sera vu que de moi et qui s'enfonce sous
une mousse, ainsi que dans une vaste solitude, occupe mes regards et me
fait rver. Ce sont l d'intimes misres, inconnues du beau gnie qui,
prs d'ici, dguis en Orosmane, jouait ses tragdies, crivait aux
princes de la terre et forait l'Europe  venir l'admirer dans le hameau
de Ferney. Mais n'tait-ce pas l aussi des misres? La transition du
monde ne vaut pas le passage de ces flots, et, quant aux rois, j'aime
mieux ma fourmi.

Une chose m'tonne toujours quand je pense  Voltaire: avec un esprit
suprieur, raisonnable, clair, il est rest compltement tranger au
christianisme; jamais il n'a vu ce que chacun voit: que l'tablissement
de l'vangile,  ne considrer que le rapport humain, est la plus grande
rvolution qui se soit opre sur la terre. Il est vrai de dire qu'au
sicle de Voltaire cette ide n'tait venue dans la tte de personne.
Les thologiens dfendaient le christianisme comme un fait accompli,
comme une vrit fonde sur des lois manes de l'autorit spirituelle
et temporelle; les philosophes l'attaquaient comme un abus venu des
prtres et des rois: on n'allait pas plus loin que cela. Je ne doute pas
que si l'on et pu prsenter tout  coup  Voltaire l'autre ct de la
question, son intelligence lucide et prompte n'en et t frappe: on
rougit de la manire mesquine et borne dont il traitait un sujet qui
n'embrasse rien moins que la transformation des peuples, l'introduction
de la morale, un principe nouveau de socit, un autre droit des gens,
un autre ordre d'ides, le changement total de l'humanit.
Malheureusement, le grand crivain qui se perd en rpandant des ides
funestes entrane beaucoup d'esprits d'une moindre tendue dans sa
chute: il ressemble  ces anciens despotes de l'Orient sur le tombeau
desquels on immolait des esclaves.

L,  Ferney, o il n'entre plus personne,  ce Ferney autour duquel je
viens rder seul, que de personnages clbres sont accourus! Ils
dorment, rassembls pour jamais au fond des lettres de Voltaire, leur
temple hypoge: le souffle d'un sicle s'affaiblit par degrs et
s'teint dans le silence ternel,  mesure que l'on commence  entendre
la respiration d'un autre sicle.


                            Aux Pquis, prs Genve, 15 septembre 1831.

Oh! argent que j'ai tant mpris et que je ne puis aimer quoi que je
fasse, je suis forc d'avouer pourtant ton mrite: source de la libert,
tu arranges mille choses dans notre existence, o tout est difficile
sans toi. Except la gloire, que ne peux-tu pas procurer? Avec toi on
est beau, jeune, ador; on a considration, honneurs, qualits, vertus.
Vous me direz qu'avec de l'argent on n'a que l'apparence de tout cela:
qu'importe, si je crois vrai ce qui est faux? trompez-moi bien et je
vous tiens quitte du reste: la vie est-elle autre chose qu'un mensonge?
Quand on n'a point d'argent, on est dans la dpendance de toutes choses
et de tout le monde. Deux cratures qui ne se conviennent pas pourraient
aller chacune de son ct; eh bien! faute de quelques pistoles, il faut
qu'elles restent l en face l'une de l'autre  se bouder,  se maugrer,
 s'aigrir l'humeur,  s'avaler la langue d'ennui,  se manger l'me et
le blanc des yeux,  se faire, en enrageant, le sacrifice mutuel de
leurs gots, de leurs penchants, de leurs faons naturelles de vivre: la
misre les serre l'une contre l'autre, et, dans ces liens de gueux, au
lieu de s'embrasser elles se mordent, mais non pas comme Flora mordait
Pompe. Sans argent, nul moyen de fuite; on ne peut aller chercher un
autre soleil, et, avec une me fire, on porte incessamment des chanes.
Heureux juifs, marchands de crucifix, qui gouvernez aujourd'hui la
chrtient, qui dcidez de la paix ou de la guerre, qui mangez du cochon
aprs avoir vendu de vieux chapeaux, qui tes les favoris des rois et
des belles, tout laids et tout sales que vous tes! ah! si vous vouliez
changer de peau avec moi! si je pouvais au moins me glisser dans vos
coffres-forts, vous voler ce que vous avez drob  des fils de famille,
je serais le plus heureux homme du monde!

J'aurais bien un moyen d'exister: je pourrais m'adresser aux monarques;
comme j'ai tout perdu pour leur couronne, il serait assez juste qu'ils
me nourrissent. Mais cette ide qui devrait leur venir ne leur vient
pas, et  moi elle vient encore moins. Plutt que de m'asseoir aux
banquets des rois, j'aimerais mieux recommencer la dite que je fis
autrefois  Londres avec mon pauvre ami Hingant. Toutefois l'heureux
temps des greniers est pass, non que je m'y trouvasse fort bien, mais
j'y manquerais d'aise, j'y tiendrais trop de place avec les falbalas de
ma renomme; je n'y serais plus avec ma seule chemise et la taille fine
d'un inconnu qui n'a point dn. Mon cousin de la Botardaye n'est plus
l pour jouer du violon sur mon grabat dans sa robe rouge de conseiller
au Parlement de Bretagne, et pour se tenir chaud la nuit, couvert d'une
chaise en guise de courte-pointe; Peltier n'est plus l pour nous donner
 dner avec l'argent du roi Christophe, et surtout la magicienne n'est
plus l, la Jeunesse, qui, par un sourire, change l'indigence en trsor,
qui vous amne pour matresse sa soeur cadette l'Esprance; celle-ci
aussi trompeuse que son ane, mais revenant encore quand l'autre a fui
pour toujours.

J'avais oubli les dtresses de ma premire migration et je m'tais
figur qu'il suffisait de quitter la France pour conserver en paix
l'honneur dans l'exil: les alouettes ne tombent toutes rties qu' ceux
qui moissonnent le champ, non  ceux qui l'ont sem: s'il ne s'agissait
que de moi, dans un hpital je me trouverais  merveille; mais madame de
Chateaubriand? Je n'ai donc pas t plutt fix qu'en jetant les yeux
sur l'avenir, l'inquitude m'a pris.

On m'crivait de Paris qu'on ne trouvait  vendre ma maison, rue
d'Enfer, qu' des prix qui ne suffiraient pas pour purger les
hypothques dont cet ermitage est grev; que cependant quelque chose
pourrait s'arranger si j'tais l. D'aprs ce mot, j'ai fait  Paris une
course inutile, car je n'ai trouv ni bonne volont, ni acqureur; mais
j'ai revu l'Abbaye-aux-Bois et quelques-uns de mes nouveaux amis. La
veille de mon retour ici, j'ai dn au _Caf de Paris_ avec MM. Arago,
Pouqueville, Carrel et Branger, tous plus ou moins mcontents et dus
par la _meilleure des rpubliques_.


                          Aux Pquis, prs de Genve, 26 septembre 1831.

Mes _tudes historiques_ me mirent en rapport avec M. Carrel, comme
elles m'ont fait connatre MM. Thiers et Mignet. J'avais copi, dans la
prface de ces tudes, un assez long passage de la _Guerre de
Catalogne_[346], par M. Carrel, et surtout ce paragraphe: Les choses,
dans leurs continuelles et fatales transformations, n'entranent point
avec elles toutes les intelligences; elles ne domptent point tous les
caractres avec une gale facilit; elles ne prennent pas mme soin de
tous les intrts; c'est ce qu'il faut comprendre, et pardonner quelque
chose aux protestations qui s'lvent en faveur du pass. Quand une
poque est finie, le moule est bris, et il suffit  la Providence qu'il
ne se puisse refaire; mais des dbris rests  terre, il en est
quelquefois de beaux  contempler.

         [Note 346: Armand Carrel avait publi dans la _Revue
         franaise_, (mars et mai 1828) de remarquables articles sur
         l'Espagne et la guerre de 1823, o taient racontes, non
         sans loquence, la campagne de Mina en Catalogne et les
         aventures de la Lgion librale trangre.]

 la suite de ces belles paroles, j'ajoutais moi-mme ce rsum:
L'homme qui a pu crire ces mots a de quoi sympathiser avec ceux qui
ont foi  la Providence, qui respectent la religion du pass, et qui ont
aussi les yeux attachs sur des dbris.

M. Carrel vint me remercier. Il tait  la fois le courage et le talent
du _National_, auquel il travaillait avec MM. Thiers et Mignet. M.
Carrel appartient  une famille de Rouen pieuse et royaliste: la
lgitimit aveugle, et qui rarement distinguait le mrite, mconnut M.
Carrel. Fier et sentant sa valeur, il se rfugia dans des opinions
dangereuses, o l'on trouve une compensation aux sacrifices qu'on
s'impose: il lui est arriv ce qui arrive  tous les caractres aptes
aux grands mouvements. Quand des circonstances imprvues les obligent 
se renfermer dans un cercle troit, ils consument des facults
surabondantes en efforts qui dpassent les opinions et les vnements du
jour. Avant les rvolutions, des hommes suprieurs meurent inconnus:
leur public n'est pas encore venu; aprs les rvolutions, des hommes
suprieurs meurent dlaisss: leur public s'est retir.

M. Carrel n'est pas heureux: rien de plus positif que ses ides, rien de
plus romanesque que sa vie. Volontaire rpublicain en Espagne en 1823,
pris sur le champ de bataille, condamn  mort par les autorits
franaises, chapp  mille dangers, l'amour se trouve ml aux troubles
de son existence prive. Il lui faut protger une passion qui soutient
sa vie[347]; et cet homme de coeur, toujours prt au grand jour  se
jeter sur la pointe d'une pe, met devant lui des guichets et les
ombres de la nuit; il se promne dans les campagnes silencieuses avec
une femme aime,  cette premire aube o la diane l'appelait 
l'attaque des tentes de l'ennemi.

         [Note 347: Cette passion,  laquelle fait ici allusion
         Chateaubriand changea peut-tre le cours de la vie de Carrel.
         Au lendemain de la rvolution de Juillet, le 29 aot 1830, il
         fut nomm prfet du Cantal. Il refusa, non qu'il ft
         rpublicain  cette date, mais parce que sa liaison avec une
         femme marie, dont il ne se voulait pas sparer, lui rendait
         impossible l'acceptation de fonctions publiques en province.]

Je quitte M. Armand Carrel pour tracer quelques mots sur notre clbre
chansonnier. Vous trouverez mon rcit trop court, lecteur, mais j'ai
droit  votre indulgence: son nom et ses chansons doivent tre gravs
dans votre mmoire.

       *       *       *       *       *

M. de Branger n'est pas oblig, comme M. Carrel, de cacher ses amours.
Aprs avoir chant la libert et les vertus populaires en bravant la
gele des rois, il met ses amours dans un couplet, et voil _Lisette_
immortelle.

Prs de la barrire des Martyrs, sous Montmartre, on voit la rue de la
Tour-d'Auvergne. Dans cette rue,  moiti btie,  demi pave, dans une
petite maison retire derrire un petit jardin et calcule sur la
modicit des fortunes actuelles, vous trouverez l'illustre chansonnier.
Une tte chauve, un air un peu rustique, mais fin et voluptueux,
annoncent le pote. Je repose avec plaisir mes yeux sur cette figure
plbienne, aprs avoir regard tant de faces royales; je compare ces
types si diffrents: sur les fronts monarchiques on voit quelque chose
d'une nature leve, mais fltrie, impuissante, efface; sur les fronts
dmocratiques parat une nature physique commune, mais on reconnat une
nature intellectuelle, haute: le front monarchique a perdu la couronne;
le front populaire l'attend.

Je priais un jour Branger (qu'il me pardonne s'il me rend aussi
familier que sa renomme), je le priais de me montrer quelques-uns de
ses ouvrages inconnus: Savez-vous, me dit-il, que j'ai commenc par
tre votre disciple? j'tais fou du _Gnie du Christianisme_ et j'ai
fait des idylles chrtiennes: ce sont des scnes de cur de campagne,
des tableaux du culte dans les villages et au milieu des moissons.

M. Augustin Thierry m'a dit que la bataille des Francs dans les
_Martyrs_ lui avait donn l'ide d'une nouvelle manire d'crire
l'histoire: rien ne m'a plus flatt que de trouver mon souvenir plac au
commencement du talent de l'historien Thierry et du pote Branger.

Notre chansonnier a les diverses qualits que Voltaire exige pour la
chanson: Pour bien russir  ces petits ouvrages, dit l'auteur de tant
de posies gracieuses, il faut dans l'esprit de la finesse et du
sentiment, avoir de l'harmonie dans la tte, ne point trop s'abaisser,
et savoir n'tre pas trop long.

Branger a plusieurs muses, toutes charmantes; et quand ces muses sont
des femmes, il les aime toutes. Lorsqu'il en est trahi, il ne tourne
point  l'lgie; et pourtant un sentiment de pieuse tristesse est au
fond de sa gaiet: c'est une figure srieuse qui sourit, c'est la
philosophie qui prie.

Mon amiti pour Branger m'a valu bien des tonnements de la part de ce
qu'on appelait mon parti; un vieux chevalier de Saint-Louis, qui m'est
inconnu, m'crivait du fond de sa tourelle: Rjouissez-vous, monsieur,
d'tre lou par celui qui a soufflet votre roi et votre Dieu. Trs
bien, mon brave gentilhomme! vous tes pote aussi.

 la fin d'un dner au _Caf de Paris_, dner que je donnais  MM.
Branger et Armand Carrel avant mon dpart pour la Suisse, M. Branger
nous chanta l'admirable chanson imprime:

  Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie,
  Fuir son amour, notre encens et nos soins?

On y remarquait cette strophe sur les Bourbons:

  Et tu voudrais t'attacher  leur chute!
  Connais donc mieux leur folle vanit:
  Au rang des maux qu'au ciel mme elle impute,
  Leur coeur ingrat met ta fidlit.

 cette chanson, qui est de l'histoire du temps, je rpondis de la
Suisse par une lettre qu'on voit imprime en tte de ma brochure sur la
proposition Briqueville[348]. Je lui disais: Du lieu o je vous cris,
monsieur, j'aperois la maison de campagne qu'habita lord Byron et les
toits du chteau de madame de Stal. O est le barde de _Childe-Harold_?
o est l'auteur de _Corinne_? Ma trop longue vie ressemble  ces voies
romaines bordes de monuments funbres[349].

         [Note 348: Armand-Franois-Bon-Claude, comte de _Briqueville_
         (1785-1844). N  Bretteville (Manche), il descendait d'une
         famille de vieille noblesse normande. Son pre, l'un des
         lieutenants de Frott, avait t fusill par les
         rpublicains, le 29 mai 1796, dans des circonstances
         particulirement tragiques. Madame de Briqueville, qui avait
         t, avec Madame de Lomnie, sa cousine, la premire femme du
         grand monde,  profiter des lois sur le divorce, fit donner 
         son fils une ducation rpublicaine. Il servit avec
         distinction sous l'Empire. Aux Cent-Jours, colonel du 20e
         dragons, il eut une grande part  la victoire de Ligny. Aprs
         Waterloo, comme il revenait  Paris, il rencontra prs de
         Versailles une colonne de cavalerie prussienne: il fondit sur
         elle, tua un grand nombre d'ennemis, et eut lui-mme la tte
         fendue d'un coup de sabre, et le poignet presque enlev. Il
         prit alors sa retraite, fut ml  plusieurs complots
         bonapartistes des premires annes de la Restauration, et en
         1827, fut lu dput de Valognes. Rlu le 23 juin 1830, il
         applaudit  la rvolution de Juillet, et dposa, dans la
         sance du 14 septembre 1831, une proposition relative au
         bannissement de Charles X et de sa famille. Lorsque la
         duchesse de Berry fut arrte, il s'empressa de demander, au
         nom de l'galit devant la loi, sa mise en jugement. Jusqu'
         la fin, le comte de Briqueville resta fidle  sa haine
         contre les Bourbons.]

         [Note 349: La lettre de Chateaubriand  _M. de Branger_,
         publie en tte de la brochure sur la proposition
         Briqueville, est en date du 24 septembre 1831.]

Je retournai  Genve; je ramenai ensuite madame de Chateaubriand 
Paris, et rapportai le manuscrit contre la proposition Briqueville sur
le bannissement des Bourbons, proposition prise en considration dans la
sance des dputs du 17 septembre de cette anne 1831: les uns
attachent leur vie au succs, les autres au malheur.


                             Paris, rue d'Enfer, fin de novembre 1831.

De retour  Paris le 11 octobre, je publiai ma brochure vers la fin du
mme mois[350]; elle a pour titre: _De la nouvelle proposition relative
au bannissement de Charles X et de sa famille, ou suite de mon dernier
crit: De la Restauration et de la Monarchie lective._

         [Note 350: La brochure de Chateaubriand parut le 31 octobre
         1831.]

Quand ces mmoires posthumes paratront, la polmique quotidienne, les
vnements pour lesquels on se passionne  l'heure actuelle de ma vie,
les adversaires que je combats, mme l'acte du bannissement de Charles X
et de sa famille, compteront-ils pour quelque chose? c'est l
l'inconvnient de tout journal: on y trouve des discussions animes sur
des sujets devenus indiffrents; le lecteur voit passer comme des ombres
une foule de personnages dont il ne retient pas mme le nom: figurants
muets qui remplissent le fond de la scne. Toutefois c'est dans ces
parties arides des chroniques que l'on recueille les observations et les
faits de l'histoire de l'homme et des hommes.

Je mis d'abord au commencement de la brochure le dcret propos
successivement par MM. Baude et Briqueville. Aprs avoir examin les
cinq partis que l'on avait  prendre aprs la rvolution de Juillet, je
dis:

La pire des priodes que nous ayons parcourues semble tre celle o
nous sommes, parce que l'anarchie rgne dans la raison, la morale et
l'intelligence. L'existence des nations est plus longue que celle des
individus: un homme paralytique reste quelquefois tendu sur sa couche
plusieurs annes avant de disparatre; une nation infirme demeure
longtemps sur son lit avant d'expirer. Ce qu'il fallait  la royaut
nouvelle, c'tait de l'lan, de la jeunesse, de l'intrpidit, tourner
le dos au pass, marcher avec la France  la rencontre de l'avenir.

De cela elle n'a cure; elle s'est prsente amaigrie, dbiffe par les
docteurs qui la mdicamentaient. Elle est arrive piteuse, les mains
vides, n'ayant rien  donner, tout  recevoir, se faisant pauvrette,
demandant grce  chacun, et cependant hargneuse, dclamant contre la
lgitimit et singeant la lgitimit, contre le rpublicanisme et
tremblant devant lui. Ce _systme_ pansu ne voit d'ennemis que dans deux
oppositions qu'il menace. Pour se soutenir, il s'est compos une
phalange des vtrans rengagistes: s'ils portaient autant de chevrons
qu'ils ont fait de serments, ils auraient la manche plus bariole que la
livre des Montmorency.

Je doute que la libert se plaise longtemps  ce pot-au-feu d'une
monarchie domestique. Les Francs l'avaient place, cette libert, dans
un camp; elle a conserv chez leurs descendants le got et l'amour de
son premier berceau; comme l'ancienne royaut, elle veut tre leve sur
le pavois et ses dputs sont soldats.

De cette argumentation je passe au dtail du systme suivi dans nos
relations extrieures. La faute immense du congrs de Vienne est d'avoir
mis un pays militaire comme la France dans un tat forc d'hostilit
avec les peuples riverains. Je fais voir tout ce que les trangers ont
acquis en territoire et en puissance, tout ce que nous pouvions
reprendre en Juillet. Grande leon! preuve frappante de la vanit de la
gloire militaire et des oeuvres des conqurants! Si l'on faisait une
liste des princes qui ont augment les possessions de la France,
Bonaparte n'y figurerait pas; Charles X y occuperait une place
remarquable!

Passant de raisonnement en raisonnement, j'arrive  Louis-Philippe:
Louis-Philippe est roi, dis-je, il porte le sceptre de l'enfant dont
il tait l'hritier immdiat, de ce pupille que Charles X avait remis
entre les mains du lieutenant gnral du royaume, comme  un tuteur
expriment, un dpositaire fidle, un protecteur gnreux. Dans ce
chteau des Tuileries, au lieu d'une couche innocente, sans insomnie,
sans remords, sans apparition, qu'a trouv le prince? un trne vide que
lui prsente un spectre dcapit portant dans sa main sanglante la tte
d'un autre spectre....

Faut-il, pour achever, emmancher le fer de Louvel dans une loi, afin de
porter le dernier coup  la famille proscrite? Si elle tait pousse 
ces bords par la tempte; si trop jeune encore, Henri n'avait pas les
annes requises  l'chafaud, eh bien! vous, les matres, accordez-lui
dispense d'ge pour mourir.

Aprs avoir parl au gouvernement de la France, je me retourne vers
Holy-Rood et j'ajoute: Oserai-je prendre, en finissant, la respectueuse
libert d'adresser quelques paroles aux hommes de l'exil? Ils sont
rentrs dans la douleur comme dans le sein de leur mre: le malheur,
sduction dont j'ai peine  me dfendre, me semble avoir toujours
raison; je crains de blesser son autorit sainte et la majest qu'il
ajoute  des grandeurs insultes, qui dsormais n'ont plus que moi pour
flatteur. Mais je surmonterai ma faiblesse, je m'efforcerai de faire
entendre un langage qui, dans un jour d'infortune, pourrait prparer une
esprance  ma patrie.

L'ducation d'un prince doit tre en rapport avec la forme du
gouvernement et les moeurs de son pays. Or, il n'y a en France ni
chevalerie, ni chevaliers, ni soldats de l'oriflamme, ni gentilshommes
bards de fer, prts  marcher  la suite du drapeau blanc. Il y a un
peuple qui n'est plus le peuple d'autrefois, un peuple qui, chang par
les sicles, n'a plus les anciennes habitudes et les antiques moeurs de
nos pres. Qu'on dplore ou qu'on glorifie les transformations sociales
advenues, il faut prendre la nation telle qu'elle est, les faits tels
qu'ils sont, entrer dans l'esprit de son temps, afin d'avoir action sur
cet esprit.

Tout est dans la main de Dieu, except le pass qui, une fois tomb de
cette main puissante, n'y rentre plus.

Arrivera sans doute le moment o l'orphelin sortira de ce chteau des
Stuarts, asile de mauvais augure qui semble tendre l'ombre de la
fatalit sur sa jeunesse: le dernier-n du Barnais doit se mler aux
enfants de son ge, aller aux coles publiques, apprendre tout ce que
l'on sait aujourd'hui. Qu'il devienne le jeune homme le plus clair de
son temps; qu'il soit au niveau des sciences de l'poque; qu'il joigne
aux vertus d'un chrtien du sicle de saint Louis les lumires d'un
chrtien de notre sicle. Que des voyages l'instruisent des moeurs et
des lois; qu'il ait travers les mers, compar les institutions et les
gouvernements, les peuples libres et les peuples esclaves; que simple
soldat, s'il en trouve l'occasion  l'tranger, il s'expose aux prils
de la guerre, car on n'est point apte  rgner sur des Franais sans
avoir entendu siffler le boulet. Alors on aura fait pour lui ce
qu'humainement parlant on peut faire. Mais surtout gardez-vous de le
nourrir dans les ides du droit invincible; loin de le flatter de
remonter au rang de ses pres, prparez-le  n'y remonter jamais;
levez-le pour tre homme, non pour tre roi: l sont ses meilleures
chances.

C'est assez: quel que soit le conseil de Dieu, il restera au candidat
de ma tendre et pieuse fidlit une majest des ges que les hommes ne
lui peuvent ravir. Mille ans nous  sa jeune tte le pareront toujours
d'une pompe au-dessus de celle de tous les monarques. Si dans la
condition prive il porte bien ce diadme de jours, de souvenirs et de
gloire, si sa main soulve sans effort ce sceptre du temps que lui ont
lgu ses aeux, quel empire pourrait-il regretter?

       *       *       *       *       *

M. le comte de Briqueville, dont je combattis ainsi la proposition,
imprima quelques rflexions sur ma brochure; il me les envoya avec ce
billet:

Monsieur,

J'ai cd au besoin, au devoir de publier les rflexions qu'ont fait
natre dans mon esprit vos pages loquentes sur ma proposition. J'obis
 un sentiment non moins vrai en dplorant de me trouver en opposition
avec vous, monsieur, qui,  la puissance du gnie, joignez tant de
titres  la considration publique. Le pays est en danger, et ds lors
je ne puis plus croire  une dissension srieuse entre nous: cette
France nous invite  nous runir pour la sauver; aidez-la de votre
gnie; nous manoeuvrerons, nous l'aiderons de nos bras. Sur ce terrain,
monsieur, n'est-il pas vrai, nous ne serons pas longtemps sans nous
entendre? Vous serez le Tyrte d'un peuple dont nous sommes les soldats,
et ce sera avec bonheur que je me proclamerai alors le plus ardent de
vos adhrents politiques, comme je suis dj le plus sincre de vos
admirateurs.

Votre trs-humble et obissant serviteur,

                                   Le comte Armand de BRIQUEVILLE.

Paris, 15 novembre 1831.


Je ne restai pas en demeure, et je rompis contre le champion une seconde
lance mort-ne.


                                          Paris, ce 15 novembre 1831.

Monsieur.

Votre lettre est digne d'un gentilhomme: pardonnez-moi ce vieux mot,
qui va  votre nom,  votre courage,  votre amour de la France. Comme
vous, je dteste le joug tranger: s'il s'agissait de dfendre mon pays,
je ne demanderais pas  porter la lyre du pote, mais l'pe du vtran
dans les rangs de vos soldats.

Je n'ai point encore lu, monsieur, vos rflexions; mais si l'tat de la
politique vous conduisait  retirer la proposition qui m'a si
trangement afflig, avec quel bonheur je me rencontrerais prs de vous,
sans obstacle, sur le terrain de la libert, de l'honneur, de la gloire
de notre patrie!

J'ai l'honneur d'tre, monsieur, avec la considration la plus
distingue, votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

                                           CHATEAUBRIAND.


         Paris, rue d'Enfer, infirmerie de Marie-Thrse, dcembre 1831.

Un pote, mlant les proscriptions des Muses  celles des lois, dans une
improvisation nergique, attaqua la veuve et l'orphelin. Comme ces vers
taient d'un crivain de talent, ils acquirent une sorte d'autorit qui
ne me permit pas de les laisser passer; je fis volte-face contre un
autre ennemi[351].

         [Note 351: M. Barthlemy a pass depuis au juste-milieu, non
         sans force imprcations de beaucoup de gens qui se sont
         rallis seulement un peu plus tard. (Note de Paris, 1837.)
         CH.]

On ne comprendrait pas ma rponse si on ne lisait le libell du
pote[352]; je vous invite donc  jeter les yeux sur ces vers; ils sont
trs beaux et on les trouve partout. Ma rponse n'a pas t rendue
publique: elle parat pour la premire fois dans ces _Mmoires_.
Misrables dbats o aboutissent les rvolutions! Voil  quelle lutte
nous arrivons, nous faibles successeurs de ces hommes qui, les armes 
la main, traitaient les grandes questions de gloire et de libert en
agitant l'univers! Des pygmes font entendre aujourd'hui leur petit cri
parmi les tombeaux des gants ensevelis sous les monts qu'ils ont
renverss sur eux.

         [Note 352: Les vers de Barthlemy parurent le 6 novembre
         1831. Ils forment la XXXIe livraison de la _Nmsis_. Pendant
         toute une anne, du 1er mars 1831 au 1er avril 1832,
         Barthlemy soutint cette gageure de publier chaque semaine
         une satire politique de plusieurs centaines de vers, tous
         d'une facture irrprochable et d'une richesse de rimes que
         Victor Hugo lui-mme ne devait pas dpasser. Rarement a-t-on
         mis plus beau talent au service d'opinions plus dtestables.]


                                 Paris, mercredi soir, 9 novembre 1831

Monsieur,

J'ai reu ce matin le dernier numro de la _Nmesis_ que vous m'avez
fait l'honneur de m'envoyer. Pour me dfendre de la sduction de ces
loges donns avec tant d'clat, de grce et de charme[353], j'ai besoin
de me rappeler les obstacles qui s'lvent entre nous. Nous vivons dans
deux mondes  part; nos esprances et nos craintes ne sont pas les
mmes; vous brlez ce que j'adore, et je brle ce que vous adorez. Vous
avez grandi, monsieur, au milieu d'une foule d'avortons de Juillet;
mais, de mme que toute l'influence que vous supposez  ma prose ne fera
pas, selon vous, remonter une race tombe; de mme, selon moi, toute la
puissance, de votre posie ne ravalera pas cette noble race:
serions-nous ainsi placs l'un et l'autre dans deux impossibilits?

         [Note 353: L'auteur de _Nmsis_, en effet, n'avait pas
         mnag les loges au chantre des _Martyrs_:

           Le monde des beaux-arts,  peine renaissant,
           Se dbattait encor dans son limon de sang;
           Ce chaos attendait ta parole future;
           Tu dis le _Fiat lux_ de la littrature.....
           Autour de ton soleil, roi de l'immensit,
           Mon obscure plante a longtemps gravit.

         Et plus loin venait cette apostrophe  la vague de
         l'Archipel:

           Car depuis l'ge antique o, sur toutes ces mers,
           Homre allait semant ses hroques vers,
           Jamais tu ne portas de Corinthe en Asie
           Un homme, un voyageur, plus grand de posie]

Vous tes jeune, monsieur, comme cet avenir que vous songez et qui vous
pipera; je suis vieux comme ce temps que je rve et qui m'chappe. Si
vous veniez vous asseoir  mon foyer, dites-vous obligeamment, vous
reproduiriez mes traits sous votre burin: moi, je m'efforcerais de vous
faire chrtien et royaliste. Puisque votre lyre, au premier accord de
son harmonie, chantait _mes Martyrs et mon plerinage_, pourquoi
n'achveriez-vous pas la course? Entrez dans le lieu saint; le temps ne
m'a arrach que les cheveux, comme il effeuille un arbre en hiver, mais
la sve est reste au coeur: j'ai encore la main assez ferme pour tenir
le flambeau qui guiderait vos pas sous les votes du sanctuaire.

Vous affirmez, monsieur, qu'il faudrait un peuple de potes pour
comprendre mes contradictions _de royaumes teints et de jeunes
rpubliques_; n'auriez-vous pas aussi clbr la _libert_ et trouv
quelques magnifiques paroles pour les tyrans qui l'opprimaient? Vous
citez les Dubarry, les Montespan, les Fontanges, les La Vallire; vous
rappelez des faiblesses royales; mais ces faiblesses ont-elles cot 
la France ce que les dbauches des Danton et des Camille Desmoulins lui
ont cot? Les moeurs de ces Catilina plbiens se rflchissaient
jusque dans leur langage, ils empruntaient leurs mtaphores  la
porcherie des infmes et des prostitues. Les fragilits de Louis XIV et
de Louis XV ont-elles envoy les pres et les poux au gibet, aprs
avoir dshonor les filles et les pouses? Les bains de sang ont-ils
rendu l'impudicit d'un rvolutionnaire plus chaste que les bains de
lait ne rendaient virginale la souillure d'une Poppe? Quand les
regrattiers de Robespierre auraient dtaill au peuple de Paris le sang
des baignoires de Danton, comme les esclaves de Nron vendaient aux
habitants de Rome le lait des thermes de sa courtisane, pensez-vous que
quelque vertu se ft trouve dans la lavure des obscnes bourreaux de la
terreur?

La rapidit et la hauteur du vol de votre muse vous ont tromp,
monsieur: le soleil qui rit  toutes les misres aura frapp les
vtements d'une veuve; ils vous auront sembl _dors_: j'ai vu ces
vtements, ils taient de deuil; ils ignoraient les ftes; l'enfant,
dans les entrailles qui le portaient, n'a t berc que du bruit des
larmes; s'il et _dans neuf mois dans le sein de sa mre_, comme vous
le dites, il n'aurait eu donc de joie qu'avant de natre, entre la
conception et l'enfantement, entre l'assassinat et la proscription! _La
pleur de redoutable augure_ que vous avez remarque sur le visage de
Henri est le rsultat de la saigne paternelle et non la lassitude d'un
bal de deux cent soixante-dix nuits. L'antique maldiction a t
maintenue pour la fille de Henri IV: _in dolore paries filios_. Je ne
connais que la desse de la Raison dont les couches, htes par des
adultres, aient eu lieu dans les danses de la mort. Il tombait de ses
flancs publics des reptiles immondes qui ballaient  l'instant mme avec
les tricoteuses autour de l'chafaud, au son du coutelas, remontant et
redescendant, refrain de la danse diabolique.

Ah! monsieur, je vous en conjure, au nom de votre rare talent, cessez
de rcompenser le crime et de punir le malheur par les sentences
improvises de votre muse; ne condamnez pas le premier au ciel, le
second  l'enfer. Si, en restant attach  la cause de la libert et des
lumires, vous donniez asile  la religion,  l'humanit,  l'innocence,
vous verriez apparatre  vos veilles une autre espce de Nmsis, digne
de tous les hommages de la terre. En attendant que vous versiez mieux
que moi sur la vertu _tout l'ocan de vos fraches ides_, continuez,
avec la vengeance que vous vous tes faite, de traner aux gmonies nos
turpitudes; renversez les faux monuments d'une rvolution qui n'a pas
difi le temple propre  son culte; labourez leurs ruines avec le soc
de votre satire; semez le sel dans ce champ pour le rendre strile, afin
qu'il ne puisse y germer de nouveau aucune bassesse. Je vous recommande
surtout, monsieur, ce gouvernement prostern qui chevrote la fiert des
obissances, la victoire des dfaites, et la gloire des humiliations de
la patrie.

                                              CHATEAUBRIAND[354].

         [Note 354: Voir l'_Appendice_ n IX: _La NMSIS de
         Barthlemy, Chateaubriand, Lamartine et Balzac._]


                              Paris, rue d'Enfer, fin de mars 1832.

Ces voyages et ces combats finirent pour moi l'anne 1831: au
commencement de cette anne 1832, autre tracasserie.

La rvolution de Paris avait laiss sur le pav de Paris une foule de
Suisses, de gardes du corps, d'hommes de tous tats nourris par la cour,
qui mouraient de faim et que de bonnes ttes monarchiques, jeunes et
folles sous leurs cheveux gris, imaginrent d'enrler pour un coup de
main.

Dans ce formidable complot[355], il ne manquait pas de personnes graves,
ples, maigres, transparentes, courbes, le visage noble, les yeux
encore vifs, la tte blanchie; ce pass ressemblait  l'honneur
ressuscit venant essayer de rtablir, avec ses mains d'ombre, la
famille qu'il n'avait pu soutenir de ses vivantes mains. Souvent des
gens  bquilles prtendent tayer les monarchies croulantes; mais, 
cette poque de la socit, la restauration d'un monument du moyen ge
est impossible, parce que le gnie qui animait cette architecture est
mort: on ne fait que du vieux en croyant faire du gothique.

         [Note 355: La _Conspiration de la rue des Prouvaires_. Dans
         le procs auquel donna lieu cette affaire, et dont il sera
         parl dans la note suivante, des noms considrables
         retentirent, tels que ceux du marchal Victor, duc de
         Bellune, du duc de Rivire, du baron de Mestre, des comtes de
         Fourmont, de Brulard et de Floirac, de la comtesse de
         Srionne.]

D'un autre ct, les hros de Juillet,  qui le juste-milieu avait
filout la Rpublique, ne demandaient pas mieux que de s'entendre avec
les carlistes pour se venger d'un ennemi commun, quitte  s'gorger
aprs la victoire. M. Thiers ayant prconis le systme de 1793 comme
l'oeuvre de la libert, de la victoire et du gnie, de jeunes
imaginations se sont allumes au feu d'un incendie dont elles ne
voyaient que la rverbration lointaine; elles en sont  la posie de la
terreur: affreuse et folle parodie qui fait rebrousser l'heure de la
libert. C'est mconnatre  la fois le temps, l'histoire et l'humanit;
c'est obliger le monde  reculer jusque sous le fouet du garde-chiourme
pour se sauver de ces fanatiques de l'chafaud.

Il fallait de l'argent pour nourrir tous ces mcontents, hros de
Juillet conduits, ou domestiques sans place: on se cotisa. Des
conciliabules carlistes et rpublicains avaient lieu dans tous les coins
de Paris, et la police, au fait de tout, envoyait ses espions prcher,
d'un club  un grenier, l'galit et la lgitimit. On m'informait de
ces menes que je combattais. Les deux partis voulaient me dclarer leur
chef au moment certain du triomphe: un club rpublicain me fit demander
si j'accepterais la prsidence de la Rpublique; je rpondis: Oui, trs
certainement; mais aprs M. de la Fayette; ce qui fut trouv modeste et
convenable. Le gnral La Fayette venait quelquefois chez madame
Rcamier; je me moquais un peu de _sa meilleure des rpubliques_; je lui
demandais s'il n'aurait pas mieux fait de proclamer Henri V et d'tre le
vritable prsident de la France pendant la minorit du royal enfant. Il
en convenait et prenait bien la plaisanterie, car il tait homme de
bonne compagnie. Toutes les fois que nous nous retrouvions, il me
disait: Ah! vous allez recommencer votre querelle. Je lui faisais
convenir qu'il n'y avait pas eu d'homme plus attrap que lui par son
bon ami Philippe.

Au milieu de cette agitation et de ces conspirations extravagantes,
arrive un homme dguis. Il dbarqua chez moi, perruque de chiendent sur
l'occiput, lunettes vertes sur le nez, masquant ses yeux qui voyaient
trs bien sans lunettes. Il avait ses poches pleines de lettres de
change qu'il montrait; et tout de suite instruit que je voulais vendre
ma maison et arranger mes affaires, il me fit offre de ses services; je
ne pouvais m'empcher de rire de ce monsieur (homme d'esprit et de
ressource d'ailleurs) qui se croyait oblig de m'acheter pour la
lgitimit. Ses offres devenant trop pressantes, il vit sur mes lvres
un ddain qui l'obligea de faire retraite, et il crivit  mon
secrtaire ce petit billet que j'ai gard:

Monsieur,

Hier au soir j'ai eu l'honneur de voir M. le vicomte de Chateaubriand,
qui m'a reu avec sa bont habituelle; nanmoins j'ai cru m'apercevoir
qu'il n'avait plus son abandon ordinaire. Dites-moi, je vous prie, ce
qui aurait pu me retirer sa confiance,  laquelle je tenais plus qu'
toute autre chose; si on lui a fait des _cancans_, je ne crains pas de
mettre ma conduite au grand jour, et je suis prt  rpondre  tout ce
qu'on pourrait lui avoir dit; il connat trop la mchancet des
intrigants pour me condamner sans vouloir m'entendre. Il y a mme des
peureux qui en font aussi; mais il faut esprer que le jour arrivera o
l'on verra les gens qui sont vritablement dvous. Il m'a donc dit
qu'il tait inutile de me mler de ses affaires; j'en suis dsol, car
j'aime  croire qu'elles auraient t arranges selon ses dsirs. Je me
doute  peu prs quelle est la personne qui, sur cet article, l'a fait
changer; si dans le temps j'avais t moins discret, elle n'aurait pas
t  mme de me nuire chez votre excellent _patron_. Enfin, je ne lui
en suis pas moins dvou, vous pouvez l'en assurer de nouveau en lui
prsentant mes hommages respectueux. J'ose esprer qu'un jour viendra o
il pourra me connatre et me juger.

Agrez, je vous prie, monsieur, etc.

Hyacinthe fit  ce billet cette rponse que je lui dictai:

Mon patron n'a rien du tout de particulier contre la personne qui m'a
crit; mais il veut vivre hors de tout, et ne veut accepter aucun
service.

Bientt aprs, la catastrophe arriva.

Connaissez-vous la rue des Prouvaires[356], rue troite, sale,
populeuse, dans le voisinage de Saint-Eustache et des halles? C'est l
que se donna le fameux souper de la troisime restauration. Les convives
taient arms de pistolets, de poignards et de clefs; on devait, aprs
boire, s'introduire dans la galerie du Louvre, et, passant  minuit
entre deux rangs de chefs-d'oeuvre, aller frapper le monstre usurpant au
milieu d'une fte. La conception tait romantique; le XVIe sicle tait
revenu, on pouvait se croire au temps des Borgia, des Mdicis de
Florence et des Mdicis de Paris, aux hommes prs.

         [Note 356: La _conspiration de la rue des Prouvaires_ ne
         laissa pas d'tre assez srieuse. Les conjurs taient au
         nombre d'environ trois mille. L'argent ne leur manquait pas,
         ni le courage. Ils comptaient des complices jusque dans la
         domesticit du chteau; ils taient en possession de cinq
         clefs ouvrant les grilles du jardin des Tuileries, et
         l'entre du Louvre leur tait promise. Un grand bal devait
         avoir lieu  la Cour dans la nuit du 1er au 2 fvrier 1832.
         Les conjurs choisirent cette nuit-l pour mettre leur
         complot  excution. Il fut convenu que les uns se
         runiraient par dtachements sur divers points de la
         capitale, pour partir de l, au signal convenu, et marcher
         vers le chteau, tandis que, se glissant dans l'ombre des
         ruelles qui conduisent au Louvre, les autres pntreraient
         dans la galerie des tableaux, feraient irruption dans la
         salle de bal et, grce au dsordre de cette attaque imprvue,
         s'empareraient de la famille royale. Des _marrons_, espces
         de petites bombes, auraient t lancs au milieu des voitures
         stationnant aux portes du palais; des _chevalets_, morceaux
         de bois, garnis de pointes de fer, auraient t sems sous
         les pieds des chevaux; enfin, on se croyait en droit
         d'esprer que des pices d'artifice seraient disposes dans
         la salle de spectacle, de manire  pouvoir, en mettant le
         feu  la charpente, augmenter la confusion. Les principaux
         conjurs devaient se runir,  onze heures du soir, en armes,
         chez un restaurateur de la rue des Prouvaires, au numro 12
         de cette rue. Ils y taient rassembls, au nombre d'une
         centaine, lorsque tout  coup la rue se remplit de gardes
         municipaux et de sergents de ville, qui, malgr la rsistance
         des chefs du complot et de leurs hommes, purent procder 
         leur arrestation. Le procs s'ouvrit, devant la Cour
         d'assises de la Seine, le 5 juillet 1832. Les accuss taient
         au nombre de soixante-six, dont onze contumaces, et les
         dbats ne remplirent pas moins de dix-huit audiences. L'arrt
         fut rendu le 25 juillet. Six accuss furent condamns  la
         peine de la dportation; douze  cinq ans de dtention;
         quatre  deux annes, et cinq  une anne d'emprisonnement.
         Tous les autres taient acquitts. Parmi les condamns  la
         dtention, se trouvait M. Pigard Sainte-Croix, royaliste
         ardent, dont la fille, _carliste_ comme son pre, pousera
         plus tard le clbre crivain socialiste P.-J. Proudhon.]

Le 1er fvrier,  neuf heures du soir, j'allais me coucher, lorsqu'un
homme zl et l'individu aux lettres de change forcrent ma porte, rue
d'Enfer, pour me dire que tout tait prt, que dans deux heures
Louis-Philippe aurait disparu; ils venaient s'informer s'ils pouvaient
me dclarer le chef principal du gouvernement provisoire, et si je
consentais  prendre, avec un conseil de rgence, les rnes du
gouvernement provisoire au nom de Henri V. Ils avouaient que la chose
tait prilleuse, mais que je n'en recueillerais que plus de gloire, et
que, comme je convenais  tous les partis, j'tais le seul homme de
France en position de jouer un pareil rle.

C'tait me serrer de prs, deux heures pour me dcider  ma couronne!
deux heures pour aiguiser le grand sabre de mamelouck que j'avais achet
au Caire en 1806! Pourtant, je n'prouvai aucun embarras et je leur dis:
Messieurs, vous savez que je n'ai jamais approuv cette entreprise, qui
me parat folle. Si j'avais  m'en mler, j'aurais partag vos prils et
n'aurais pas attendu votre victoire pour accepter le prix de vos
dangers. Vous savez que j'aime srieusement la libert, et il m'est
vident, par les meneurs de toute cette affaire, qu'ils ne veulent point
de libert, qu'ils commenceraient, demeurs matres du champ de
bataille, par tablir le rgne de l'arbitraire. Ils n'auraient personne,
ils ne m'auraient pas surtout pour les soutenir dans ces projets; leur
succs amnerait une complte anarchie, et l'tranger, profitant de nos
discordes, viendrait dmembrer la France. Je ne puis donc entrer dans
tout cela. J'admire votre dvouement, mais le mien n'est pas de la mme
nature. Je vais me coucher; je vous conseille d'en faire autant, et
j'ai bien peur d'apprendre demain matin le malheur de vos amis.

Le souper eut lieu; l'hte du logis, qui ne l'avait prpar qu'avec
l'autorisation de la police, savait  quoi s'en tenir. Les mouchards, 
table, trinquaient le plus haut  la sant de Henri V; les sergents de
ville arrivrent, empoignrent les convives et renversrent encore une
fois la coupe de la royaut lgitime. Le Renaud des aventuriers
royalistes tait un savetier de la rue de Seine[357], dcor de Juillet,
qui s'tait battu vaillamment dans les trois journes, et qui blessa
grivement, pour Henri V, un agent de police de Louis-Philippe, comme il
avait tu des soldats de la garde, pour chasser le mme Henri V et les
deux vieux rois.

         [Note 357: Louis _Poncelet_, dit Chevalier, g de 27 ans,
         cordonnier. Il fut le vrai chef du complot, et fit preuve, en
         toute cette affaire, de rares qualits d'intelligence,
         d'nergie et d'audace. Dans le procs, il se fit remarquer,
         entre tous, par la loyaut de ses rponses, habile  ne pas
         compromettre ses complices et peu occup de ses propres
         prils. Il fut condamn  la peine de la dportation.]

J'avais reu, pendant cette affaire, un billet de madame la duchesse de
Berry qui me nommait _membre d'un gouvernement secret_, qu'elle
tablissait en qualit de rgente de France. Je profitai de cette
occasion pour crire  la princesse la lettre suivante[358]:

         [Note 358: J'ai repris quelques passages de la longue lettre
         pour les placer dans mes _Explications sur mes 12,000
         francs_; et depuis, dans mon _Mmoire sur la captivit de
         Madame la duchesse de Berry_. CH.]

Madame,

C'est avec la plus profonde reconnaissance que j'ai reu le tmoignage
de confiance et d'estime dont vous avez bien voulu m'honorer; il impose
 ma fidlit le devoir de redoubler de zle, en mettant toujours sous
les yeux de Votre Altesse Royale ce qui me paratra la vrit.

Je parlerai d'abord des prtendues conspirations dont le bruit sera
peut-tre parvenu jusqu' Votre Altesse Royale. On affirme qu'elles ont
t fabriques ou provoques par la police. Laissant de ct le fait, et
sans insister sur ce que les conspirations (vraies ou fausses) ont en
elles-mmes de rprhensible, je me contenterai de remarquer que notre
caractre national est  la fois trop lger et trop franc pour russir 
de pareilles besognes. Aussi, depuis quarante annes, ces sortes
d'entreprises coupables ont-elles constamment chou. Rien de plus
ordinaire que d'entendre un Franais se vanter publiquement d'tre d'un
complot; il en raconte tout le dtail, sans oublier le jour, le lieu et
l'heure,  quelque espion qu'il prend pour un confrre; il dit tout
haut, ou plutt il crie aux passants: Nous avons quarante mille hommes
bien compts, nous avons soixante mille cartouches, telle rue, numro
tant, dans la maison qui fait le coin. Et puis ce Catilina va danser et
rire.

Les socits secrtes ont seules une longue porte, parce qu'elles
procdent par rvolutions et non par conspirations; elles visent 
changer les doctrines, les ides et les moeurs, avant de changer les
hommes et les choses; leurs progrs sont lents, mais les rsultats
certains. La publicit de la pense dtruira l'influence des socits
secrtes; c'est l'opinion publique qui maintenant oprera en France ce
que les congrgations occultes accomplissent chez les peuples non encore
mancips.

Les dpartements de l'Ouest et du Midi, qu'on a l'air de vouloir
pousser  bout par l'arbitraire et la violence, conservent cet esprit de
fidlit qui distingua les antiques moeurs; mais cette moiti de la
France ne conspirera jamais, dans le sens troit de ce mot: c'est une
espce de camp au repos sous les armes. Admirable comme rserve de la
lgitimit, elle serait insuffisante comme avant-garde et ne prendrait
jamais avec succs l'offensive. La civilisation a fait trop de progrs
pour qu'il clate une de ces guerres intestines  grands rsultats,
ressource et flau des sicles  la fois plus chrtiens et moins
clairs.

Ce qui existe en France n'est point une monarchie, c'est une
rpublique;  la vrit, du plus mauvais aloi. Cette rpublique est
plastronne d'une royaut qui reoit les coups et les empche de porter
sur le gouvernement mme.

De plus, si la lgitimit est une force considrable, l'lection est
aussi un pouvoir prpondrant, mme lorsqu'elle n'est que fictive,
surtout en ce pays o l'on ne vit que de vanit: la passion franaise,
l'galit, est flatte par l'lection.

Le gouvernement de Louis-Philippe se livre  un double excs
d'arbitraire et d'obsquiosit auquel le gouvernement de Charles X
n'avait jamais song. On supporte cet excs, pourquoi? Parce que le
peuple supporte plus facilement la tyrannie d'un gouvernement qu'il a
cr que la rigueur lgale des institutions qui ne sont pas son ouvrage.

Quarante annes de temptes ont bris les plus fortes mes: l'apathie
est grande, l'gosme presque gnral; on se ratatine pour se
soustraire au danger, garder ce qu'on a, vivoter en paix. Aprs une
rvolution, il reste aussi des hommes gangrens qui communiquent  tout
leur souillure, comme aprs une bataille il reste des cadavres qui
corrompent l'air. Si, par un souhait, Henri V pouvait tre transport
aux Tuileries sans drangement, sans secousse, sans compromettre le plus
lger intrt, nous serions bien prs d'une restauration; mais, pour
l'avoir, s'il faut seulement ne pas dormir une nuit, les chances
diminuent.

Les rsultats des journes de Juillet n'ont tourn ni au profit du
peuple, ni  l'honneur de l'arme, ni  l'avantage des lettres, des
arts, du commerce et de l'industrie. L'tat est devenu la proie des
ministriels de profession et de cette classe qui voit la patrie dans
son pot-au-feu, les affaires publiques dans son mnage: il est
difficile, madame, que vous connaissiez de loin ce qu'on appelle ici le
_juste-milieu_; que Son Altesse Royale se figure une absence complte
d'lvation d'me, de noblesse de coeur, de dignit de caractre;
qu'elle se reprsente des gens gonfls de leur importance, ensorcels de
leurs emplois, affols de leur argent, dcids  se faire tuer pour
leurs pensions: rien ne les en dtachera; c'est  la vie et  la mort;
ils y sont maris comme les Gaulois  leurs pes, les chevaliers 
l'oriflamme, les huguenots au panache blanc de Henri IV, les soldats de
Napolon au drapeau tricolore; ils ne mourront qu'puiss de serments 
tous les rgimes, aprs en avoir vers la dernire goutte sur leur
dernire place. Ces eunuques de la quasi-lgitimit dogmatisent
l'indpendance en faisant assommer les citoyens dans les rues et en
entassant les crivains dans les geles; ils entonnent des chants de
triomphe en vacuant la Belgique sur l'injonction d'un ministre anglais,
et bientt Ancne sur l'ordre d'un caporal autrichien. Entre les huis de
Sainte-Plagie et les portes des cabinets de l'Europe, ils se
prlassent, tout guinds de libert et tout crotts de gloire.

Ce que j'ai dit concernant les dispositions de la France ne doit pas
dcourager Votre Altesse Royale; mais je voudrais que l'on connt mieux
la route qui conduit au trne de Henri V.

Vous savez ma manire de penser relativement  l'ducation de mon jeune
roi: mes sentiments se trouvent exprims  la fin de la brochure que
j'ai dpose aux pieds de Votre Altesse Royale: je ne pourrais que me
rpter. Que Henri V soit lev pour son sicle, avec et par les hommes
de son sicle; ces deux mots rsument tout mon systme. Qu'il soit lev
surtout pour n'tre pas roi. Il peut rgner demain, il peut ne rgner
que dans dix ans, il peut ne rgner jamais: car si la lgitimit a les
diverses chances de retour que je vais  l'instant dduire, nanmoins
l'difice actuel pourrait crouler sans qu'elle sortit de ses ruines.
Vous avez l'me assez ferme, madame, pour supposer, sans vous laisser
abattre, un jugement de Dieu qui replongerait votre illustre race dans
les sources populaires; de mme que vous avez le coeur assez grand pour
nourrir de justes esprances sans vous en laisser enivrer. Je dois
maintenant vous prsenter cette autre partie du tableau.

Votre Altesse Royale peut tout dfier, tout braver avec son ge; il lui
reste plus d'annes  parcourir qu'il ne s'en est coul depuis le
commencement de la Rvolution. Or, que n'ont point vu ces dernires
annes? Quand la Rpublique, l'Empire, la lgitimit ont pass,
l'amphibie du juste-milieu ne passerait point! Quoi! ce serait pour
arriver  la misre d'hommes et de choses de ce moment que nous aurions
travers et dpens tant de crimes, de malheur, de talent, de libert,
de gloire! Quoi! l'Europe bouleverse, les trnes croulant les uns sur
les autres, les gnrations prcipites  la fosse le glaive dans le
sein, le monde en travail pendant un demi-sicle, tout cela pour
enfanter la quasi-lgitimit! On concevrait une grande Rpublique
mergeant de ce cataclysme social; du moins serait-elle habile  hriter
des conqutes de la Rvolution,  savoir, la libert politique, la
libert et la publicit de la pense, le nivellement des rangs,
l'admission  tous les emplois, l'galit de tous devant la loi,
l'lection et la souverainet populaire. Mais comment supposer qu'un
troupeau de sordides mdiocrits, sauves du naufrage, puissent employer
ces principes?  quelle proportion ne les ont-elles pas dj rduits!
elles les dtestent et ne soupirent qu'aprs les lois d'exception; elles
voudraient prendre toutes ces liberts sous la couronne qu'elles ont
forge, comme sous une trappe; puis on niaiserait batement avec des
canaux, des chemins de fer, des tripotages d'arts, des arrangements de
lettres; monde de machines, de bavardage et de suffisance surnomm
_socit modle_. Malheur  toute supriorit,  tout homme de gnie
ambitieux de prfrence, de gloire et de plaisir, de sacrifice et de
renomme, aspirant au triomphe de la tribune, de la lyre ou des armes,
qui s'lverait un jour dans cet univers d'ennui!

Il n'y a qu'une chance, madame, pour que la quasi-lgitimit continut
de vgter: ce serait que l'tat actuel de la socit ft l'tat naturel
de cette socit mme  l'poque o nous sommes. Si le peuple vieilli se
trouvait en rapport avec son gouvernement dcrpit; si, entre le
gouvernant et le gouvern, il y avait harmonie d'infirmit et de
faiblesse, alors, madame, tout serait fini pour Votre Altesse Royale,
comme pour le reste des Franais. Mais, si nous ne sommes pas arrivs 
l'ge du radotage national, et si la Rpublique immdiate est
impossible, c'est la lgitimit qui semble appele  renatre. Vivez
votre jeunesse, madame, et vous aurez les royaux haillons de cette
pauvresse appele monarchie de Juillet. Dites  vos ennemis ce que votre
aeule, la reine Blanche, disait aux siens pendant la minorit de saint
Louis: Point ne me chaut d'attendre. Les belles heures de la vie vous
ont t donnes en compensation de vos malheurs, et l'avenir vous rendra
autant de flicits que le prsent vous aura drob de jours.

La premire raison qui milite en votre faveur, madame, est la justice
de votre cause et l'innocence de votre fils. Toutes les ventualits ne
sont pas contre le bon droit.

Aprs avoir dtaill les raisons d'esprance que je ne nourrissais
gure, mais que je cherchais  grossir pour consoler la princesse, je
continue:

Voil, madame, l'tat prcaire de la quasi-lgitimit  l'intrieur; 
l'extrieur, sa position n'est pas plus assure. Si le gouvernement de
Louis-Philippe avait senti que la rvolution de Juillet biffait les
transactions antcdentes, qu'une autre constitution nationale amenait
un autre droit politique et changeait les intrts sociaux; s'il avait
eu, au dbut de sa carrire, jugement et courage, il aurait pu, sans
brler une seule amorce, doter la France de la frontire qui lui a t
enleve, tant tait vif l'assentiment des peuples, tant tait grande la
stupfaction des rois. La quasi-lgitimit aurait pay sa couronne
argent comptant avec un accroissement de territoire et se serait
retranche derrire ce boulevard. Au lieu de profiter de son lment
rpublicain pour marcher vite, elle a eu peur de son principe; elle
s'est trane sur le ventre; elle a abandonn les nations souleves pour
elle et par elle; elle les a rendues adverses, de clientes qu'elles
taient; elle a teint l'enthousiasme guerrier, elle a chang en un
pusillanime souhait de paix un dsir clair de rtablir l'quilibre des
forces entre nous et les tats voisins, de rclamer au moins auprs de
ces tats, dmesurment agrandis, les lambeaux dtachs de notre vieille
patrie. Par faillance de coeur et dfaut de gnie, Louis-Philippe a
reconnu des traits qui ne sont point de la nature de la rvolution,
traits avec lesquels elle ne peut vivre et que les trangers ont
eux-mmes viols.

Le juste-milieu a laiss aux cabinets trangers le temps de se
reconnatre et de former leurs armes. Et comme l'existence d'une
monarchie dmocratique est incompatible avec l'existence des monarchies
continentales, les hostilits, malgr les protocoles, les embarras de
finances, les peurs mutuelles, les armistices prolongs, les gracieuses
dpches, les dmonstrations d'amiti, les hostilits, dis-je,
pourraient sortir de cette incompatibilit. Si notre royaut bourgeoise
est rsigne aux insultes, si les hommes rvent la paix, les choses
pourront imposer la guerre.

Mais que la guerre brise ou ne brise pas la quasi-lgitimit, je sais
que vous ne mettrez jamais, madame, votre esprance dans l'tranger;
vous aimeriez mieux que Henri V ne rgnt jamais que de le voir arriver
sous le patronage d'une coalition europenne: c'est de vous-mme, c'est
de votre fils que vous tirez votre esprance. De quelque manire qu'on
raisonne sur les ordonnances, elles ne pouvaient jamais atteindre Henri
V; innocent de tout, il a pour lui l'lection des sicles et ses
infortunes natales. Si le malheur nous touche dans la solitude d'une
tombe, il nous attendrit encore davantage quand il veille auprs d'un
berceau: car alors il n'est plus le souvenir d'une chose passe, d'une
crature misrable, mais qui a cess de souffrir; il est une pnible
ralit; il attriste un ge qui ne devait connatre que la joie; il
menace toute une vie qui ne lui a rien fait et n'a pas mrit ses
rigueurs.

Pour vous, madame, il y a dans vos adversits une autorit puissante.
Vous, baigne du sang de votre mari, avez port dans votre sein le fils
que la politique appela l'_enfant de l'Europe_ et la religion l'_enfant
du miracle_. Quelle influence n'exercez-vous pas sur l'opinion, quand on
vous voit garder seule,  l'orphelin exil, la pesante couronne que
Charles X secoua de sa tte blanchie, et au poids de laquelle se sont
drobs deux autres fronts assez chargs de douleur pour qu'il leur ft
permis de rejeter ce nouveau fardeau! Votre image se prsente  notre
souvenir avec ces grces de femme qui, assises sur le trne, semblent
occuper leur place naturelle. Le peuple ne nourrit contre vous aucun
prjug; il plaint vos peines, il admire votre courage; il garde la
mmoire de vos jours de deuil; il vous sait gr de vous tre mle plus
tard  ses plaisirs, d'avoir partag ses gots et ses ftes; il trouve
un charme  la vivacit de cette Franaise trangre, venue d'un pays
cher  notre gloire par les journes de Fornoue, de Marignan, d'Arcole
et de Marengo. Les Muses regrettent leur protectrice ne sous ce beau
ciel de l'Italie, qui lui inspira l'amour des arts, et qui fit d'une
fille de Henri IV une fille de Franois Ier.

La France, depuis la Rvolution, a souvent chang de conducteurs, et
n'a point encore vu une femme au timon de l'tat. Dieu veut peut-tre
que les rnes de ce peuple indomptable, chappes aux mains dvorantes
de la Convention, rompues dans les mains victorieuses de Bonaparte,
inutilement saisies par Louis XVIII et Charles X, soient renoues par
une jeune princesse; elle saurait les rendre  la fois moins fragiles et
plus lgres.

Rappelant enfin  Madame qu'elle a bien voulu songer  moi pour faire
partie du gouvernement secret, je termine ainsi ma lettre:

 Lisbonne s'lve un magnifique monument sur lequel on lit cette
pitaphe: _Ci-gt Basco Fuguera contre sa volont._ Mon mausole sera
modeste, et je n'y reposerai pas malgr moi.

Vous connaissez, madame, l'ordre d'ides dans lequel j'aperois la
possibilit d'une restauration; les autres combinaisons seraient
au-dessus de la porte de mon esprit; je confesserais mon insuffisance.
C'est _ostensiblement_, et en me proclamant l'homme de votre aveu, de
votre confiance, que je trouverais quelque force; mais, ministre
plnipotentiaire de nuit, charg d'affaires accrdit auprs des
tnbres, c'est  quoi je ne me sentirais aucune aptitude. Si Votre
Altesse Royale me nommait patemment son ambassadeur auprs du peuple de
la _nouvelle France_, j'inscrirais en grosses lettres sur ma porte:
_Lgation de l'ancienne France._ Il en arriverait ce qu'il plairait 
Dieu; mais je n'entendrais rien aux dvouements secrets; je ne sais me
rendre coupable de fidlit que par le flagrant dlit.

[Illustration: Madame la Duchesse de St. Leu.]

Madame, sans refuser  Votre Altesse Royale les services qu'elle aura
le droit de me commander, je la supplie d'agrer le projet que j'ai
form d'achever mes jours dans la retraite. Mes ides ne peuvent
convenir aux personnes qui ont la confiance des nobles exils
d'Holy-Rood: le malheur pass, l'antipathie naturelle contre mes
principes et ma personne renatrait avec la prosprit. J'ai vu
repousser les plans que j'avais prsents pour la grandeur de ma
patrie, pour donner  la France des frontires dans lesquelles elle pt
exister  l'abri des invasions, pour la soustraire  la honte des
traits de Vienne et de Paris. Je me suis entendu traiter de rengat
quand je dfendais la religion, de rvolutionnaire, quand je m'efforais
de fonder le trne sur la base des liberts publiques. Je retrouverais
les mmes obstacles augments de la haine que les fidles de cour, de
ville et de province, auraient conue de la leon que leur infligea ma
conduite au jour de l'preuve. J'ai trop peu d'ambition, trop besoin de
repos pour faire de mon attachement un fardeau  la couronne, et lui
imposer ma prsence importune. J'ai rempli mes devoirs sans penser un
seul moment qu'ils me donnassent droit  la faveur d'une famille
auguste: heureux qu'elle m'ait permis d'embrasser ses adversits! Je ne
vois rien au-dessus de cet honneur; elle ne trouvera pas de serviteur
plus zl que moi; elle en trouvera de plus jeunes et de plus habiles.
Je ne me crois pas un homme ncessaire, et je pense qu'il n'y a plus
d'hommes ncessaires aujourd'hui: inutile au prsent, je vais aller dans
la solitude m'occuper du pass. J'espre, madame, vivre encore assez
pour ajouter  l'histoire de la Restauration la page glorieuse que
promettent  la France vos futures destines.

Je suis avec le plus profond respect, madame, de Votre Altesse Royale
le trs-humble et trs-obissant serviteur,

                                        CHATEAUBRIAND.


La lettre fut oblige d'attendre un courrier sr; le temps marcha et
j'ajoutai  ma dpche ce post-scriptum:

                                                Paris, 12 avril 1832.

Madame,

Tout vieillit vite en France; chaque jour ouvre de nouvelles chances 
la politique et commence une srie d'vnements. Nous en sommes
maintenant  la maladie de M. Prier et au flau de Dieu. J'ai envoy 
M. le prfet de la Seine la somme de 12,000 fr. que la fille proscrite
de saint Louis et de Henri IV a destine au soulagement des infortuns:
quel digne usage de sa noble indigence! Je m'efforcerai, madame, d'tre
le fidle interprte de vos sentiments. Je n'ai reu de ma vie une
mission dont je me sentisse plus honor.

Je suis avec le plus profond respect, etc.


Avant de parler de l'affaire des 12,000 fr. pour les _cholriques_,
mentionns dans ce post-scriptum, il faut parle du cholra. Dans mon
voyage en Orient je n'avais point rencontr la peste, elle est venue me
trouver  domicile; la fortune aprs laquelle j'avais couru m'attendait
assise  ma porte.

       *       *       *       *       *

 l'poque de la peste d'Athnes, l'an 431 avant notre re, vingt-deux
grandes pestes avaient dj ravag le monde. Les Athniens se figurrent
qu'on avait empoisonn leurs puits; imagination populaire renouvele
dans toutes les contagions. Thucydide nous a laiss du flau de
l'Attique une description copie chez les anciens par Lucrce, Virgile,
Ovide, Lucain, chez les modernes par Boccace et Manzoni. Il est
remarquable qu' propos de la peste d'Athnes, Thucydide ne dit pas un
mot d'Hippocrate, de mme qu'il ne nomme pas Socrate  propos
d'Alcibiade. Cette peste donc attaquait d'abord la tte, descendait dans
l'estomac, de l dans les entrailles, enfin dans les jambes; si elle
sortait par les pieds aprs avoir travers tout le corps, comme un long
serpent, on gurissait. Hippocrate l'appela le mal divin, et Thucydide
le _feu sacr_; ils la regardrent tous deux comme le feu de la colre
cleste.

Une des plus pouvantables pestes fut celle de Constantinople au Ve
sicle, sous le rgne de Justinien: le christianisme avait dj modifi
l'imagination des peuples et donn un nouveau caractre  une calamit,
de mme qu'il avait chang la posie; les malades croyaient voir errer
autour d'eux des spectres et entendre des voix menaantes.

La peste noire du XIVe sicle, connue sous le nom de la _mort noire_,
prit naissance  la Chine: on s'imaginait qu'elle courait sous la forme
d'une vapeur de feu en rpandant une odeur infecte. Elle emporta les
quatre cinquimes des habitants de l'Europe.

En 1575 descendit sur Milan la contagion qui rendit immortelle la
charit de saint Charles Borrome. Cinquante-quatre ans plus tard, en
1629, cette malheureuse ville fut encore expose aux calamits dont
Manzoni[359] a fait une peinture bien suprieure au clbre tableau de
Boccace.

         [Note 359: Dans son admirable roman, _I Promessi Sposi_.]

En 1600 le flau se renouvela en Europe, et dans ces deux pestes de 1629
et 1660 se reproduisirent les mmes symptmes de dlire de la peste de
Constantinople.

Marseille, dit M. Lemontey, sortait en 1720 du sein des ftes qui
avaient signal le passage de mademoiselle de Valois, marie au duc de
Modne.  ct de ces galres encore dcores de guirlandes et charges
de musiciens, flottaient quelques vaisseaux apportant des ports de la
Syrie la plus terrible calamit[360].

         [Note 360: _Histoire de la Rgence_, par Lemontey, de
         l'Acadmie franaise.]

Le navire fatal dont parle M. Lemontey, ayant exhib une patente nette,
fut admis un moment  la pratique. Ce moment suffit pour empoisonner
l'air; un orage accrut le mal et la peste se rpandit  coups de
tonnerre.

Les portes de la ville et les fentres des maisons furent fermes. Au
milieu du silence gnral, on entendait quelquefois une fentre s'ouvrir
et un cadavre tomber; les murs ruisselaient de son sang gangren, et des
chiens sans matre l'attendaient en bas pour le dvorer. Dans un
quartier, dont tous les habitants avaient pri, on les avait murs 
domicile, comme pour empcher la mort de sortir. De ces avenues de
grands tombeaux de famille, on passait  des carrefours dont les pavs
taient couverts de malades et de mourants tendus sur des matelas et
abandonns sans secours. Des carcasses gisaient  demi pourries avec de
vieilles hardes mles de boue; d'autres corps restaient debout appuys
contre les murailles, dans l'attitude o ils taient expirs.

Tout avait fui, mme les mdecins; l'vque, M. de Belsunce, crivait:
On devrait abolir les mdecins, ou du moins nous en donner de plus
habiles ou de moins peureux. J'ai eu bien de la peine  faire tirer cent
cinquante cadavres  demi pourris qui taient autour de ma maison.

Un jour, des galriens hsitaient  remplir leurs fonctions funbres:
l'aptre monte sur l'un des tombereaux, s'assied sur un tas de cadavres
et ordonne aux forats de marcher: la mort et la vertu s'en allaient au
cimetire, conduites par le crime et le vice pouvants et admirant. Sur
l'esplanade de la Tourette, au bord de la mer, on avait, pendant trois
semaines, port des corps, lesquels, exposs au soleil et fondus par ses
rayons, ne prsentaient plus qu'un lac empest. Sur cette surface de
chairs liqufies, les vers seuls imprimaient quelque mouvement  des
formes presses, indfinies, qui pouvaient avoir des effigies humaines.

Quand la contagion commena de se ralentir, M. de Belsunce,  la tte de
son clerg, se transporta  l'glise des _Accoules_: mont sur une
esplanade d'o l'on dcouvrait Marseille, les campagnes, les ports et la
mer, il donna la bndiction, comme le pape,  Rome, bnit la ville et
le monde: quelle main plus courageuse et plus pure pouvait faire
descendre sur tant de malheurs les bndictions du ciel?

C'est ainsi que la peste dvasta Marseille, et cinq ans aprs ces
calamits, on plaa sur la faade de l'htel de ville l'inscription
suivante, comme ces pitaphes pompeuses qu'on lit sur un spulcre:

_Massilia Phocensium filia, Rom soror, Carthaginis terror, Athenarum
mula._


                                      Paris, rue d'Enfer, mai 1832.

Le cholra, sorti du Delta du Gange en 1817, s'est propag dans un
espace de deux mille deux cents lieues, du nord au sud, et de trois
mille cinq cents de l'orient  l'occident; il a dsol quatorze cents
villes, moissonn quarante millions d'individus. On a une carte de la
marche de ce conqurant. Il a mis quinze annes  venir de l'Inde 
Paris: c'est aller aussi vite que Bonaparte: celui-ci employa  peu prs
le mme nombre d'annes  passer de Cadix  Moscou, et il n'a fait prir
que deux ou trois millions d'hommes.

[Illustration: Visite  Arenenberg.]

Qu'est-ce que le cholra? Est-ce un vent mortel? Sont-ce des insectes
que nous avalons et qui nous dvorent? Qu'est-ce que cette grande mort
noire arme de sa faux, qui, traversant les montagnes et les mers, est
venue, comme une de ces terribles pagodes adores aux bords du Gange,
nous craser aux rives de la Seine sous les roues de son char? Si ce
flau ft tomb au milieu de nous dans un sicle religieux, qu'il se ft
largi dans la posie des moeurs et des croyances populaires, il et
laiss un tableau frappant. Figurez-vous un drap mortuaire flottant en
guise de drapeau au haut des tours de Notre-Dame, le canon faisant
entendre par intervalles des coups solitaires pour avertir l'imprudent
voyageur de s'loigner; un cordon de troupes cernant la ville et ne
laissant entrer ni sortir personne, les glises remplies d'une foule
gmissante, les prtres psalmodiant jour et nuit les prires d'une
agonie perptuelle, le viatique port de maison en maison avec des
cierges et des sonnettes, les cloches ne cessant de faire entendre le
glas funbre, les moines, un crucifix  la main, appelant dans les
carrefours le peuple  la pnitence, prchant la colre et le jugement
de Dieu, manifests sur les cadavres dj noircis par le feu de l'enfer.

Puis les boutiques fermes, le pontife entour de son clerg, allant,
avec chaque cur  la tte de sa paroisse, prendre la chsse de sainte
Genevive; les saintes reliques promenes autour de la ville, prcdes
de la longue procession des divers ordres religieux, confrries, corps
de mtiers, congrgations de pnitents, thories de femmes voiles,
coliers de l'Universit, desservants des hospices, soldats sans armes
ou les piques renverses; le _Miserere_ chant par les prtres se mlant
aux cantiques des jeunes filles et des enfants; tous,  certains
signaux, se prosternant en silence et se relevant pour faire entendre de
nouvelles plaintes.

Rien de tout cela: le cholra nous est arriv dans un sicle de
philanthropie, d'incrdulit, de journaux, d'administration
matrielle[361]. Ce flau sans imagination n'a rencontr ni vieux
clotres, ni religieux, ni caveaux, ni tombes gothiques; comme la
terreur en 1793, il s'est promen d'un air moqueur,  la clart du jour,
dans un monde tout neuf, accompagn de son bulletin, qui racontait les
remdes qu'on avait employs contre lui, le nombre des victimes qu'il
avait faites, o il en tait, l'espoir qu'on avait de le voir encore
finir, les prcautions qu'on devait prendre pour se mettre  l'abri, ce
qu'il fallait manger, comment il tait bon de se vtir. Et chacun
continuait de vaquer  ses affaires, et les salles de spectacle taient
pleines. J'ai vu des ivrognes  la barrire, assis devant la porte du
cabaret, buvant sur une petite table de bois et disant en levant leur
verre:  ta sant, _Morbus_! Morbus, par reconnaissance, accourait, et
ils tombaient morts sous la table. Les enfants jouaient au _cholra_,
qu'ils appelaient le _Nicolas Morbus_ et le _sclrat Morbus_. Le
cholra avait pourtant sa terreur: un brillant soleil, l'indiffrence de
la foule, le train ordinaire de la vie, qui se continuait partout,
donnaient  ces jours de peste un caractre nouveau et une autre sorte
d'pouvante. On sentait un malaise dans tous les membres; un vent du
nord, sec et froid, vous desschait; l'air avait une certaine saveur
mtallique qui prenait  la gorge. Dans la rue du Cherche-Midi, des
fourgons du dpt d'artillerie faisaient le service des cadavres. Dans
la rue de Svres, compltement dvaste, surtout d'un ct, les
corbillards allaient et venaient de porte en porte; ils ne pouvaient
suffire aux demandes, on leur criait par les fentres: Corbillard,
ici! Le cocher rpondait qu'il tait charg et ne pouvait servir tout
le monde. Un de mes amis, M. Pouqueville, venant dner chez moi le jour
de Pques, arriv au boulevard du Mont-Parnasse, fut arrt par une
succession de bires presque toutes portes  bras. Il aperut, dans
cette procession, le cercueil d'une jeune fille sur lequel tait dpose
une couronne de roses blanches. Une odeur de chlore formait une
atmosphre empeste  la suite de cette ambulance fleurie.

         [Note 361: Aprs avoir ravag l'Asie, puis la Russie, la
         Pologne, la Bohme, la Galicie, l'Autriche, le cholra,
         passant par-dessus l'Europe occidentale, s'tait abattu sur
         l'Angleterre. Le 12 fvrier, il s'tait dclar  Londres,
         d'o il ne devait disparatre que dans les premiers jours de
         mai. Le 15 mars, il tait signal  Calais. Le 26 mars, il
         atteignait  Paris, dans la rue Mazarine, sa premire
         victime. L'pidmie ne devait prendre fin que le 30
         septembre. Sa dure totale avait t de cent
         quatre-vingt-neuf jours, pendant lesquels le chiffre des
         morts atteints du cholra s'leva  18,406. La population de
         Paris n'tait alors que de 645,698 mes; le nombre des dcs
         fut donc de plus de 23 pour 1000 habitants. Le chiffre de
         18,406 s'appliquant aux seuls dcs administrativement
         constats, le chiffre rel a d tre plus lev; car, au sein
         de la confusion gnrale, au milieu du dsespoir de tant de
         familles, toutes les dclarations n'ont pas d tre faites,
         et il y a eu sans nul doute beaucoup d'omissions
         involontaires.--Voir, dans l'_poque sans nom_, de M. A.
         Bazin (1833), tome II, pages 251-275, le chapitre sur _le
         Cholra-morbus_.]

Sur la place de la Bourse, o se runissaient des cortges d'ouvriers en
chantant _la Parisienne_, on vit souvent jusqu' onze heures du soir
dfiler des enterrements vers le cimetire Montmartre  la lueur de
torches de goudron. Le Pont-Neuf tait encombr de brancards chargs de
malades pour les hpitaux ou de morts expirs dans le trajet. Le page
cessa quelques jours sur le pont des Arts. Les choppes disparurent et
comme le vent de nord-est soufflait, tous les talagistes et toutes les
boutiques des quais fermrent. On rencontrait des voitures enveloppes
d'une banne et prcdes d'un _corbeau_, ayant en tte un officier de
l'tat civil, vtu d'un habit de deuil, tenant une liste en main. Ces
tabellions manqurent; on fut oblig d'en appeler de Saint-Germain, de
La Villette, de Saint-Cloud. Ailleurs, les corbillards taient encombrs
de cinq ou six cercueils retenus par des cordes. Des omnibus et des
fiacres servaient au mme usage; il n'tait pas rare de voir un
cabriolet orn d'un mort couch sur sa devantire. Quelques dcds
taient prsents aux glises; un prtre jetait de l'eau bnite sur ces
fidles de l'ternit runis.

 Athnes, le peuple crut que les puits voisins du Pire avaient t
empoisonns;  Paris, on accusa les marchands d'empoisonner le vin, les
liqueurs, les drages et les comestibles. Plusieurs individus furent
dchirs, trans dans le ruisseau, prcipits dans la Seine. L'autorit
a eu  se reprocher des avis maladroits ou coupables.

Comment le flau, tincelle lectrique, passa-t-il de Londres  Paris?
on ne le saurait expliquer. Cette mort fantasque s'attache souvent  un
point du sol,  une maison, et laisse sans y toucher les alentours de ce
point infest; puis elle revient sur ses pas et reprend ce qu'elle avait
oubli. Une nuit, je me sentis attaqu: je fus saisi d'un frisson avec
des crampes dans les jambes; je ne voulus pas sonner, de peur d'effrayer
madame de Chateaubriand. Je me levai; je chargeai mon lit de tout ce que
je rencontrai dans ma chambre, et, me remettant sous mes couvertures,
une sueur abondante me tira d'affaire. Mais je demeurai bris, et ce fut
dans cet tat de malaise que je fus forc d'crire ma brochure sur les
12,000 francs de madame la duchesse de Berry.

Je n'aurais pas t trop fch de m'en aller emport sous le bras de ce
fils an de Vischnou, dont le regard lointain tua Bonaparte sur son
rocher,  l'entre de la mer des Indes. Si tous les hommes, atteints
d'une contagion gnrale, venaient  mourir, qu'arriverait-il? Rien: la
terre, dpeuple, continuerait sa route solitaire, sans avoir besoin
d'autre astronome pour compter ses pas que celui qui les a mesurs de
toute ternit; elle ne prsenterait aucun changement aux habitants des
autres plantes; ils la verraient accomplir ses fonctions accoutumes;
sur sa surface, nos petits travaux, nos villes, nos monuments seraient
remplacs par des forts rendues  la souverainet des lions; aucun vide
ne se manifesterait dans l'univers. Et cependant il y aurait de moins
cette intelligence humaine qui sait les astres et s'lve jusqu' la
connaissance de leur auteur. Qu'tes-vous donc,  immensit des oeuvres
de Dieu, o le gnie de l'homme, qui quivaut  la nature entire, s'il
venait  disparatre, ne ferait pas plus faute que le moindre atome
retranch de la cration!


                                         Paris, rue d'Enfer, mai 1832.

Madame de Berry a son petit conseil  Paris, comme Charles X a le sien:
on recueillait en son nom de chtives sommes pour secourir les plus
pauvres royalistes. Je proposai de distribuer aux cholriques une somme
de douze mille francs de la part de la mre de Henri V. On crivit 
Massa, et non seulement la princesse approuva la disposition des fonds,
mais elle aurait voulu qu'on et rparti une somme plus considrable:
son approbation arriva le jour mme o j'envoyai l'argent aux mairies.
Ainsi, tout est rigoureusement vrai dans mes explications sur le don de
l'exile. Le 14 d'avril, j'envoyai au prfet de la Seine la somme
entire pour tre distribue  la classe indigente de la population de
Paris atteinte de la contagion. M. de Bondy ne se trouva point  l'Htel
de Ville lorsque ma lettre lui fut porte. Le secrtaire gnral ouvrit
ma missive, ne se crut pas autoris  recevoir l'argent. Trois jours
s'coulrent; M. de Bondy me rpondit enfin qu'il ne pouvait accepter
les douze mille francs, parce que l'on verrait, sous une bienfaisance
apparente, _une combinaison politique contre laquelle la population
parisienne protesterait tout entire par son refus_[362]. Alors mon
secrtaire passa aux douze mairies. Sur cinq maires prsents, quatre
acceptrent le don de mille francs; un le refusa. Des sept maires
absents, cinq gardrent le silence; deux refusrent[363]. Je fus
aussitt assig d'une arme d'indigents: bureaux de bienfaisance et de
charit, ouvriers de toutes les espces, femmes et enfants. Polonais et
Italiens exils, littrateurs, artistes, militaires, tous crivirent,
tous rclamrent une part de bienfait. Si j'avais eu un million, il et
t distribu en quelques heures. M. de Bondy avait tort de dire _que la
population parisienne tout entire protesterait par son refus_; la
population de Paris prendra toujours l'argent de tout le monde.
L'effarade du gouvernement tait  mourir de rire; on et dit que ce
perfide argent lgitimiste allait soulever les cholriques, exciter dans
les hpitaux une insurrection d'agonisants pour marcher  l'assaut des
Tuileries, cercueil battant, glas tintant, suaire dploy sous le
commandement de la Mort. Ma correspondance avec les maires se prolongea
par la complication du refus du prfet de Paris. Quelques-uns
m'crivirent pour me renvoyer mon argent ou pour me redemander leurs
reus des dons de madame la duchesse de Berry. Je les leur renvoyai
loyalement et je dlivrai cette quittance  la mairie du douzime
arrondissement:

         [Note 362: La lettre de M. de Bondy, en date du 16 avril
         1832, tait ainsi conue:

         Monsieur le vicomte,

         Je regrette de ne pouvoir accepter, au nom de la Ville de
         Paris, les 12000 francs que vous m'avez fait l'honneur de
         m'adresser. Dans l'origine des fonds que vous offrez, on
         verrait, sous une bienfaisance apparente, une combinaison
         politique contre laquelle la population parisienne
         protesterait tout entire par son refus.

         Je suis, etc.

             Le prfet de la Seine,

                                   Comte DE BONDY.]

         [Note 363: Le _Constitutionnel_ annona que M. Berger, maire
         du 2e arrondissement avait propos  l'envoy de la
         princesse, _ancien aide de camp du duc de Berry_, de donner
         les 1000 francs offerts au nom de la duchesse _ la veuve
         d'un combattant de Juillet, mre de trois enfants,  qui ce
         secours serait bien utile_. L'envoy que le _Constitutionnel_
         transformait ainsi en aide de camp du duc de Berry n'tait
         autre que le brave Hyacinthe Pilorge, le secrtaire de
         Chateaubriand. Pilorge crivit aussitt  la _Quotidienne_:

                                        Paris, ce 20 avril 1832.

         Monsieur,

         M. de Chateaubriand, bien que malade, s'occupe en ce moment
         d'une rponse gnrale relative au don de Madame la duchesse
         de Berry; cette rponse paratra incessamment. En attendant,
         je dois  la vrit de dire que M. le Maire du 2e
         arrondissement ne m'a point prsent la veuve d'un combattant
         de Juillet et ne m'a point propos de lui donner les 1000
         francs; il les a seulement refuss, voil tout. M. de
         Chateaubriand me charge d'ajouter que si la _veuve du
         Constitutionnel_ veut bien se donner la peine de passer chez
         lui, il est prt  lui faire part de la bienfaisance de la
         _mre_ du duc de Bordeaux. Vous voyez, monsieur, que je n'ai
         pas l'honneur d'avoir t l'aide de camp de M. le duc de
         Berry, que je ne suis que le pauvre et fidle secrtaire d'un
         homme aussi pauvre et aussi fidle que moi.

         Recevez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma
         considration trs distingue.

                                   Hyacinthe PILORGE.]

J'ai reu de la mairie du douzime arrondissement la somme de mille
francs qu'elle avait d'abord accepte et qu'elle m'a renvoye par
l'ordre de M. le prfet de la Seine.

                                           Paris, ce 22 avril 1832.


Le maire du neuvime arrondissement, M. Cronier, fut plus courageux, il
garda les mille francs et fut destitu. Je lui crivis ce billet:

                                                       29 avril 1832.

Monsieur,

J'apprends avec une sensible peine la disgrce dont le bienfait de
madame la duchesse de Berry a t envers vous la cause ou le prtexte.
Vous aurez, pour vous consoler, l'estime publique, le sentiment de votre
indpendance et le bonheur de vous tre sacrifi  la cause des
malheureux.

J'ai l'honneur, etc., etc.


Le maire du quatrime arrondissement est tout un autre homme: M. Cadet
de Gassicourt, pote-pharmacien, faisant des petits vers, crivant dans
son temps, du temps de la libert et de l'Empire, une agrable
dclaration classique contre ma prose romantique et contre celle de
madame de Stal[364], M. Cadet de Gassicourt est le hros qui a pris
d'assaut la croix du portail Saint-Germain-l'Auxerrois, et qui, dans une
proclamation sur le cholra, a fait entendre que ces mchants carlistes
pourraient bien tre les empoisonneurs du vin dont le peuple avait dj
fait bonne justice[365]. L'illustre champion m'a donc crit la lettre
suivante:

         [Note 364: Chateaubriand a commis ici une confusion entre les
         deux _Cadet de Gassicourt_, le pre et le fils. C'est Cadet
         le pre, n en 1769, mort en 1831, qui a fait des petits
         vers, compos des vaudevilles et crit contre Chateaubriand
         et Mme de Stal deux petits pamphlets: _Saint-Gran, ou la
         Nouvelle langue franaise_ (1807) et la _Suite de
         Saint-Gran, ou Itinraire de Lutce au Mont-Valrien_
         (1811).--Le Cadet de Gassicourt de 1832, la maire du 4e
         arrondissement, tait le fils du prcdent. Il tait n en
         1789 et mourut en 1861.]

         [Note 365: La proclamation de M. Cadet de Gassicourt fut
         affiche sur les murs de Paris le 4 avril 1832. Voici
         quelques extraits de cette pice, o l'odieux le dispute au
         ridicule et qui tait une vritable excitation  l'gorgement
         des _Carlistes_:--Les agents de ceux que vous avez chasss
         se glissent au milieu du peuple et le poussent  la rvolte,
         pour venger la dfaite de Charles X et le ramener de son
         exil, avec son petit-fils, sous la protection des baonnettes
         trangres et  la faveur de la guerre civile. S'il est des
         _empoisonneurs_, ce ne peuvent tre que les _incendiaires de
         la Restauration_; s'il est des _misrables_ qui, soit _par
         des crimes_, soit par des calomnies atroces, cherchent 
         organiser le dsordre et  exploiter un dplorable flau, _ce
         sont les allis des chouans, des assassins de l'Ouest et du
         Midi_. Quelle joie, quel triomphe pour eux, s'ils parvenaient
          dchirer le sein de la France par la main des Franais!
         Vous les verriez bientt rentrer sur vos cadavres, _ la tte
         des Verdets et  la suite des hordes barbares_, arracher le
         drapeau tricolore, le remplacer par le drapeau blanc et par
         la croix des _missionnaires_! C'est ainsi qu'ils ont nourri
         de tout temps leurs trames....--Puis, aprs avoir voqu ces
         deux autres spectres, le milliard de l'indemnit et le fer
         des Suisses, le maire du 4e arrondissement terminait en
         disant: Citoyens, dfiez-vous de vos anciens tyrans, qui
         sont habiles  prendre tous les moyens et ne rougissent pas
         d'avoir pour auxiliaire un horrible flau!]

                                              Paris, le 18 avril 1832.

Monsieur,

J'tais absent de la mairie quand la personne envoye par vous s'y est
prsente: cela vous expliquera le retard qu'a prouv ma rponse.

M. le prfet de la Seine, n'ayant point accept l'argent que vous tes
charg de lui offrir, me semble avoir trac la conduite que doivent
suivre les membres du conseil municipal. J'imiterai d'autant plus
l'exemple de M. le prfet, que je crois connatre et que je partage
entirement les sentiments qui ont d motiver son refus.

Je ne relverai qu'en passant le titre d'_Altesse Royale_ donn avec
quelque affectation  la personne dont vous vous constituez l'organe: la
belle-fille de Charles X n'est pas plus _Altesse Royale_ en France que
son beau-pre n'y est roi! Mais, monsieur, il n'est personne qui ne soit
moralement convaincu que cette dame agit trs-activement, et rpand des
sommes bien autrement considrables que celles dont elle vous a confi
l'emploi, pour exciter des troubles dans notre pays et y faire clater
la guerre civile. L'aumne qu'elle a la prtention de faire n'est qu'un
moyen d'attirer sur elle et sur son parti une attention et une
bienveillance que ses intentions sont loin de justifier. Vous ne
trouverez donc pas extraordinaire qu'un magistrat, fermement attach 
la royaut constitutionnelle de Louis-Philippe, refuse des secours qui
viennent d'une source pareille, et cherche, auprs de vrais citoyens,
des bienfaits plus purs adresss sincrement  l'humanit et  la
patrie.

Je suis, avec une considration trs distingue, monsieur, etc.,

F. CADET DE GASSICOURT.


Cette rvolte de M. Cadet de Gassicourt contre cette _dame_ et contre
son _beau-pre_ est bien fire: quel progrs des lumires et de la
philosophie! quelle indomptable indpendance! MM. Fleurant et Purgon
n'osaient regarder la face des gens qu' genoux[366]; lui, M. Cadet, dit
comme le Cid:

         [Note 366: M. Cadet de Gassicourt tait devenu, on le pense
         bien, la _bte noire_ des feuilles royalistes, et en
         particulier de la _Mode_. La trs spirituelle Revue lui
         consacra un jour ce bout d'article, que Chateaubriand avait
         peut-tre sur sa table au moment o il crivait cette page
         des _Mmoires_:--Un jour, disait la _Mode_,--M. Cadet, le
         pre, eut un fils, celui-l mme qui nous occupe. Ce fils
         avait peine  pousser; plante tiole, bonne, au plus, 
         mettre dans un bocal. Le fils de M. Cadet faisait le
         dsespoir de ses grands parents: Cadet, lui disaient-ils, tu
         ne seras jamais un homme!... Cela faisait pleurer le petit
         Cadet. Mais en vain s'tirait-il les membres pour s'allonger,
         court il resta, le pauvre gas!... On eut beau faire, on eut
         beau dire, petit Cadet ne devint pas grand; tant qu' la fin,
         le pre Cadet, emport par la douleur, s'cria: Grand Dieu!
         pourquoi m'avez-vous donn un _gas si court_?--Ainsi se
         lamentait le pre, lorsqu'une pratique entra. On sait quelles
         taient,  cette poque, les fonctions d'un apothicaire....
         La pratique s'inclina ... le jeune Cadet se mit en besogne.
         Lou soit Dieu, qui m'a donn un _gas si court_, dit alors
         le pre, le voil juste  la hauteur du _visage_.... La
         pratique se retira satisfaite, et le _gas si court_ garda son
         surnom.--Depuis, M. Cadet-Gassicourt n'a pas grandi d'un
         demi-pied, et il est toujours  hauteur de _visage_.]

  ..... Nous nous levons alors!

Sa libert est d'autant plus courageuse que ce _beau-pre_ (autrement le
fils de saint Louis) est proscrit. M. de Gassicourt est au-dessus de
tout cela; il mprise galement la noblesse du temps et du malheur.
C'est avec le mme ddain des prjugs aristocratiques qu'il me
retranche le _de_ et s'en empare comme d'une conqute faite sur la
gentilhommerie. Mais n'y aurait-il point quelques anciennes rivalits,
quelques anciens dmls historiques entre la maison des Cadet et la
maison des Capet? Henri IV, aeul de ce _beau-pre_ qui n'est pas plus
roi que cette _dame_ n'est Altesse Royale, traversait un jour la fort
de Saint-Germain; huit seigneurs s'y taient embusqus pour tuer le
Barnais; ils furent pris. Un de ces galans, dit l'Estoile, estoit un
apothicaire qui demanda de parler au roy, auquel Sa Majest s'tant
enquis de quel tat il estoit, il lui rpondit qu'il estoit
apothicaire.--Comment! dit le roy, a-t-on accoutum de faire ici un tat
d'apothicaire? Guettez-vous les passans pour....? Henri IV tait un
soldat, la pudeur ne l'embarrassait gure, et il ne reculait pas plus
devant un mot que devant l'ennemi.

Je souponne M. de Gassicourt,  cause de son humeur contre le
petit-fils de Henri IV, d'tre le petit-fils du pharmacien ligueur. Le
maire du quatrime arrondissement m'avait sans doute crit dans l'espoir
que j'engagerais le fer avec lui; mais je ne veux rien engager avec M.
Cadet: qu'il me pardonne ici de lui laisser une petite marque de mon
souvenir.

Depuis ces jours o j'avais vu passer les grandes rvolutions et les
grands rvolutionnaires, tout s'tait bien racorni. Les hommes qui ont
fait tomber un chne, replant trop vieux pour qu'il reprt racine, se
sont adresss  moi; ils m'ont demand quelques deniers de la veuve afin
d'acheter du pain; la lettre du Comit des _dcors de Juillet_ est un
document utile  noter pour l'instruction de l'avenir.


                                              Paris, le 20 avril 1832.

  Rponse, s. v. p.,  M. Gibert-Arnaud,
  grant-secrtaire du Comit,
  rue Saint-Nicaise, n 3.

Monsieur le vicomte,

Les membres de notre Comit viennent avec confiance vous prier de
vouloir bien les honorer d'un don en faveur des dcors de Juillet.
Pres de famille malheureux, dans ce moment de flau et de misre, la
bienfaisance inspire la plus sincre gratitude. Nous osons esprer que
vous consentirez  laisser mettre votre illustre nom  ct de celui de
MM. le gnral Bertrand, le gnral Exelmans, le gnral Lamarque, le
gnral La Fayette, de plusieurs ambassadeurs, de pairs de France et de
dputs.

Nous vous prions de nous honorer d'un mot de rponse, et si, contre
notre attente, un refus succdait  notre prire, soyez assez bon pour
nous faire le renvoi de la prsente.

Dans les plus doux sentiments nous vous prions, monsieur le vicomte,
d'agrer l'hommage de nos respectueuses salutations.


Les membres actifs du comit constitutif des dcors de Juillet:

  Le membre visiteur: FAURE.
  Le commissaire spcial: CYPRIEN-DESMARAIS.
  Le grant-secrtaire: GIBERT-ARNAUD.
  Membre adjoint: TOUREL.

Je n'avais garde de perdre l'avantage que me donnait ici sur elle la
rvolution de Juillet. En distinguant entre les personnes, on crerait
des ilotes parmi les infortuns, lesquels, pour certaines opinions
politiques, ne pourraient jamais tre secourus. Je me htai d'envoyer
cent francs  ces messieurs, avec ce billet:

                                             Paris, ce 22 avril 1832.

Messieurs,

Je vous remercie infiniment de vous tre adresss  moi pour venir au
secours de quelques pres de famille malheureux. Je m'empresse de vous
envoyer la somme de cent francs: je regrette de n'avoir pas un don plus
considrable  vous offrir.

J'ai l'honneur, etc.

                                             CHATEAUBRIAND.


Le reu suivant me fut  l'instant envoy:

Monsieur le vicomte,

J'ai l'honneur de vous remercier et de vous accuser rception de la
somme de cent francs que vos bonts destinent  secourir les malheureux
de Juillet.

Salut et respect.

  Le grant-secrtaire du Comit:
                             GIBERT-ARNAUD.
  23 avril.


Ainsi, madame la duchesse de Berry aura fait l'aumne  ceux qui l'ont
chasse. Les transactions montrent  nu le fond des choses. Croyez donc
 quelque ralit dans un pays o personne ne prend soin des invalides
de son parti, o les hros de la veille sont les dlaisss du lendemain,
o un peu d'or fait accourir la multitude, comme les pigeons d'une ferme
s'empressent sous la main qui leur jette le grain.

Il me restait encore quatre mille francs sur les douze. Je m'adressai 
la religion; monseigneur l'archevque de Paris[367] m'crivit cette
noble lettre:

         [Note 367: Mgr de Qulen.]

                                            Paris, le 26 avril 1832.

Monsieur le vicomte,

La charit est catholique comme la foi, trangre aux passions des
hommes, indpendante de leurs mouvements: un des principaux caractres
qui la distinguent est, selon saint Paul, de ne point penser le mal,
_non cogitat malum_. Elle bnit la main qui donne et la main qui reoit,
sans attribuer au gnreux bienfaiteur d'autre motif que celui de bien
faire, et sans demander au pauvre ncessiteux d'autre condition que
celle du besoin. Elle accepte avec une profonde et sensible
reconnaissance le don que l'auguste veuve vous a charg de lui confier
pour tre employ au soulagement de nos malheureux frres, victimes du
flau qui dsole la capitale.

Elle fera avec la plus exacte fidlit la rpartition des quatre mille
francs que vous m'avez remis de sa part, dont ma lettre est une
nouvelle quittance, mais dont j'aurai l'honneur de vous envoyer l'tat
de distribution, lorsque les intentions de la bienfaitrice auront t
remplies.

Veuillez, monsieur le vicomte, faire agrer  madame la duchesse de
Berry les remercments d'un pasteur et d'un pre qui, chaque jour, offre
 Dieu sa vie pour ses brebis et ses enfants, et qui appelle de tout
ct les secours capables d'galer leurs misres. Son coeur royal a
trouv dj en lui-mme sans doute sa rcompense du sacrifice qu'elle
consacre  nos infortunes; la religion lui assure de plus l'effet des
divines promesses consignes au livres des batitudes pour ceux qui
_font misricorde_.

La rpartition a t faite sur-le-champ entre MM. les curs des douze
principales paroisses de Paris, auxquels j'ai adress la lettre dont je
joins ici la copie.

Recevez, monsieur le vicomte, l'assurance, etc.

                                   HYACINTHE, archevque de Paris.


On est toujours merveill de savoir  quel point la religion convient
au style mme, et donne aux lieux communs une gravit et une convenance
que l'on sent tout d'abord. Ceci contraste avec le tas de lettres
anonymes qui se sont mles aux lettres que je viens de citer.
L'orthographe de ces lettres anonymes est assez correcte, l'criture
jolie; elles sont,  proprement parler, _littraires_, comme la
rvolution de Juillet. Ce sont les jalousies, les haines, les vanits
crivassires,  l'aise sous l'inviolabilit d'une poltronnerie qui, ne
montrant pas son visage, ne peut pas tre rendue visible par un
soufflet.


CHANTILLONS.

Voudrais-tu nous dire, vieux rpubliquinquiste, le jour o tu voudras
graisser tes maucassines? il nous sera facile de te procurer de la
graisse de chouans, et si tu voulais du sang de tes amis pour crire
leur histoire, il n'en manque pas dans la boue de Paris, son lment.

Vieux brigand, demande  ton sclrat et digne ami Fitz-James si la
pierre qu'il a reue dans la partie fodale lui a fait plaisir. Tas de
canailles, nous vous arracherons les tripes du ventre, etc., etc.

Dans une autre missive, on voit une potence trs bien dessine avec ces
mots:

Mets-toi aux genoux d'un prtre, fais acte de contrition, car on veut
ta vieille tte pour finir tes trahisons.

Au surplus, le cholra dure encore: la rponse que j'adresserais  un
adversaire connu ou inconnu lui arriverait peut-tre lorsqu'il serait
couch sur le seuil de sa porte. S'il tait au contraire destin 
vivre, o sa rplique me parviendrait-elle? peut-tre dans ce lieu de
repos, dont aujourd'hui personne ne peut s'effrayer, surtout nous autres
hommes qui avons tendu nos annes entre la terreur et la peste, premier
et dernier horizon de notre vie. Trve: laissons passer les cercueils.


                                      Paris, rue d'Enfer, 10 juin 1832.

Le convoi du gnral Lamarque a amen deux journes sanglantes et la
victoire de la quasi-lgitimit sur le parti rpublicain[368]. Ce parti
incomplet et divis a fait une rsistance hroque.

         [Note 368: Les funrailles du gnral Lamarque eurent lieu le
         5 juin 1832. Les membres des socits secrtes, les coles,
         les condamns politiques, l'artillerie de la garde nationale,
         les rfugis trangers s'y taient donn rendez-vous. Au
         signal donn par un drapeau rouge, les rpublicains
         dsarmrent des postes, levrent des barricades, pillrent
         l'Arsenal et les boutiques, mais ils ne purent entraner ni
         les ouvriers ni la garde nationale. Le gnral Lobeau,  la
         tte de forces srieuses, balaya les grandes avenues et cerna
         l'insurrection entre le march des Innocents et le faubourg
         Saint-Antoine. Le 6 au matin, elle tait rduite 
         l'impuissance et abandonne par ses propres chefs; la journe
         n'en fut pas moins meurtrire, surtout au clotre Saint-Merry
         et dans la rue des Arcis.]

On a mis Paris en tat de sige[369]: c'est la censure sur la plus
grande chelle possible, la censure  la manire de la Convention, avec
cette diffrence qu'une commission militaire remplace le tribunal
rvolutionnaire. On fait fusiller en juin 1832 les hommes qui
remportrent la victoire en juillet 1830; cette mme cole
polytechnique, cette mme artillerie de la garde nationale, on les
sacrifie; elles conquirent le pouvoir pour ceux qui les foudroient, les
dsavouent et les licencient. Les rpublicains ont certainement le tort
d'avoir prconis des mesures d'anarchie et de dsordre; mais que
n'employtes-vous d'aussi nobles bras  nos frontires? ils nous
auraient dlivrs du joug ignominieux de l'tranger. Des ttes
gnreuses, exaltes, ne seraient pas restes  fermenter dans Paris, 
s'enflammer contre l'humiliation de notre politique extrieure et contre
la foi-mentie de la royaut nouvelle. Vous avez t impitoyables, vous
qui, sans partager les prils des trois journes, en avez recueilli le
fruit. Allez maintenant avec les mres reconnatre les corps de ces
dcors de Juillet, de qui vous tenez places, richesses, honneurs.
Jeunes gens, vous n'obtenez pas tous le mme sort sur le mme rivage!
Vous avez un tombeau sous la colonnade du Louvre et une place  la
Morgue; les uns pour avoir ravi, les autres pour avoir donn une
couronne. Vos noms, qui les sait, vous sacrificateurs et victimes 
jamais ignors d'une rvolution mmorable? Le sang dont sont ciments
les monuments que les hommes admirent est-il connu? Les ouvriers qui
btirent la grande pyramide pour le cadavre d'un roi sans gloire dorment
oublis dans le sable auprs de l'indigente racine qui servit  les
nourrir pendant leur travail.

         [Note 369: Une ordonnance royale en date du 6 juin 1832 avait
         dclar la mise en tat de sige de la ville de Paris.]


                                Paris, rue d'Enfer, fin de juillet 1832.

Madame la duchesse de Berry n'a pas eu plutt sanctionn la mesure des
12,000 francs qu'elle s'est embarque pour sa fameuse aventure[370]. Le
soulvement de Marseille a manqu; il ne restait plus qu' tenter
l'Ouest: mais la gloire vendenne est une gloire  part; elle vivra dans
nos fastes; toutefois, les trois quarts et demi de la France ont choisi
une autre gloire, objet de jalousie ou d'antipathie; la Vende est une
oriflamme vnre et admire dans le trsor de Saint-Denis, sous
laquelle dsormais la jeunesse et l'avenir ne se rangeront plus.

         [Note 370: La duchesse de Berry, le 24 avril 1832, partit de
         Massa sur un bateau  vapeur sarde qu'elle avait frt, le
         _Carlo-Alberto_; elle relcha  Nice, se remit en mer et
         arriva le 28 dans les eaux de Marseille. Elle tait
         accompagne du marchal de Bourmont, du comte de Kergorlay,
         du vicomte de Saint-Priest, de MM. Emmanuel de Brissac, de
         Mesnard, Adolphe Sala, douard Led'huy, du vicomte de
         Kergorlay, de Charles et d'Adolphe de Bourmont, d'Alexis
         Sabbatier, du subrcargue Ferrari, et de mademoiselle
         Mathilde Le Beschu. Elle dbarqua la nuit, par une mer
         houleuse, sur un des points les plus dangereux de la cte.
         Cache dans la maison d'un garde-chasse, M. Maurel, elle
         attendit le rsultat du mouvement projet  Marseille. 
         quatre heures de l'aprs-midi, le 30, MM. de Bonrecueil, de
         Bermond, de Lachaud et de Candoles, qui s'taient chapps de
         la ville, arrivrent porteurs de ce billet: Le mouvement a
         manqu, il faut sortir de France.]

[Illustration: Madame de Chateaubriand.]

MADAME, dbarque comme Bonaparte sur la cte de Provence, n'a pas vu le
drapeau blanc voler de clocher en clocher: trompe dans son attente,
elle s'est trouve presque seule  terre avec M. de Bourmont. Le
marchal voulait lui faire repasser sur-le-champ la frontire; elle a
demand la nuit pour y penser; elle a bien dormi parmi les rochers au
bruit de la mer; le matin, en se rveillant, elle a trouv un noble
songe dans sa pense: Puisque je suis sur le sol de la France, je ne
m'en irai pas; partons pour la Vende. M. de ***[371] averti par un
homme fidle, l'a prise dans sa voiture comme sa femme, a travers avec
elle toute la France et est venu la dposer  ***[372]; elle est
demeure quelque temps dans un chteau sans tre reconnue de personne,
except du cur du lieu; le marchal de Bourmont doit la rejoindre en
Vende par une autre route.

         [Note 371: M. Alban de Villeneuve-Bargemont. Il s'tait muni
         d'un passeport pour lui, sa femme et un domestique: la
         princesse joua le rle de Mme de Villeneuve. Le domestique
         tait le comte, depuis duc de Lorges.]

         [Note 372: Aprs avoir pass neuf jours, du 7 au 16 mai, au
         chteau de Plassac,  quelques lieues de Blaye, chez M. le
         marquis de Dampierre, elle arriva, le 17, au chteau de la
         Preuille, prs de Montaigu (Vende). Le chteau de la
         Preuille appartenait au colonel de Nacquart.]

Instruits de tout cela  Paris, il nous tait facile de prvoir le
rsultat. L'entreprise a pour la cause royaliste un autre inconvnient;
elle va dcouvrir la faiblesse de cette cause et dissiper les illusions.
Si MADAME ne ft point descendue dans la Vende, la France aurait
toujours cru qu'il y avait dans l'Ouest un camp royaliste au repos,
comme je l'appelais.

Mais enfin, il restait encore un moyen de sauver MADAME et de jeter un
nouveau voile sur la vrit: il fallait que la princesse partt
immdiatement; arrive  ses risques et prils comme un brave gnral
qui vient passer son arme en revue, temprer son impatience et son
ardeur, elle aurait dclar tre accourue pour dire  ses soldats que le
moment d'agir n'tait point encore favorable, qu'elle reviendrait se
mettre  leur tte quand l'occasion l'appellerait. MADAME aurait du
moins montr une fois un Bourbon aux Vendens: les ombres des
Cathelineau, des d'Elbe, des Bonchamps, des La Rochejaquelein, des
Charette se fussent rjouies.

Notre comit s'est rassembl: tandis que nous discourions, arrive de
Nantes un capitaine, qui nous apprend le lieu habit par l'hrone. Le
capitaine est un beau jeune homme, brave comme un marin, original comme
un Breton. Il dsapprouvait l'entreprise; il la trouvait insense; mais
il disait: MADAME ne s'en va pas, il s'agit de mourir, et voil tout;
et puis, messieurs du conseil, faites pendre Walter Scott, car c'est lui
qui est le vrai coupable[373]. Je fus d'avis d'crire notre sentiment 
la princesse. M. Berryer, se disposant  aller plaider un procs 
Quimper[374], s'est gnreusement propos pour porter la lettre et voir
MADAME, s'il le pouvait. Quand il a fallu rdiger le billet, personne ne
se souciait de l'crire: je m'en suis charg[375].

         [Note 373: Il y avait beaucoup de vrai dans le mot du
         capitaine. Le plus rcent historien de la duchesse de Berry,
         M. Imbert de Saint-Amand, nous la montre au chteau
         d'Holyrood, en cosse, voquant les souvenirs des Stuarts,
         jeune, vaillante, enthousiaste, la tte pleine de projets, le
         coeur plein d'esprances; et il ajoute: Les romans et
         l'histoire, qui est le roman crit par Dieu, avaient exalt
         l'imagination de la vaillante princesse. Les souvenirs de
         Marie Stuart, d'Henri IV, du prtendant Charles-douard se
         croisaient dans son esprit avec les inventions de Walter
         Scott. Comme Marie Stuart, elle voulait, en risquant sa vie,
         lutter contre la fortune et affronter tous les dangers; comme
         son aeul le Barnais, elle voulait avoir ses victoires
         d'Arques et d'Ivry. Comme Charles-douard, elle voulait
         tenter une expdition insense  force d'audace. dimbourg,
         patrie du grand romancier, son auteur favori, lui remmorait
         toutes les fictions dont elle avait t charme. Elle
         songeait aux prouesses jacobites de Diana Vernon, d'Alice
         Lee, et de Flora Mac-Ivor. (_La duchesse de Berry en
         Vende_, p. 35.)--L'historien de la Monarchie de Juillet, M.
         Thureau-Dangin, crit, de son ct: Pour beaucoup des
         partisans de la duchesse de Berry, il s'agissait moins
         d'excuter un dessein politique mrement mdit que de
         transporter en pleine France bourgeoise de 1830 une
         chevaleresque aventure, quelque chose comme la mise en action
         d'un rcit de Walter Scott, qui rgnait alors souverainement
         sur toutes les ttes romanesques. Un peu plus tard, quand
         MADAME se trouvait en Vende, un royaliste disait aux
         politiques du parti, fort embarrasss et mcontents de cette
         quipe: Messieurs, faites pendre Walter Scott, car c'est
         lui le vrai coupable. (Thureau-Dangin, t. II.).]

         [Note 374: Ce n'est pas  Quimper, mais  Vannes, que Berryer
         devait aller plaider un procs, celui du commandant
         Guillemot, prvenu de chouannerie, et traduit de ce chef
         devant la cour d'assises du Morbihan. L'affaire du commandant
         Guillemot tait fixe au 12 juin.]

         [Note 375: Voir  l'_Appendice_, le n X: _La duchesse de
         Berry en Vende._]

Notre messager est parti, et nous avons attendu l'vnement. J'ai
bientt reu, par la poste, le billet suivant qui n'avait point t
cachet et qui, sans doute, avait pass sous les yeux de l'autorit:

                                                 Angoulme, 7 juin.

Monsieur le vicomte,

J'avais reu et transmis votre lettre de vendredi dernier, lorsque,
dans la journe de dimanche, le prfet de la Loire-Infrieure[376] m'a
fait inviter  quitter la ville de Nantes.[377] J'tais en route et aux
portes d'Angoulme; je viens d'tre conduit devant le prfet[378], qui
m'a notifi un ordre de M. de Montalivet[379] qui prescrit de me
reconduire  Nantes sous l'escorte de la gendarmerie. Depuis mon dpart
de Nantes, le dpartement de la Loire-Infrieure est mis en tat de
sige: par ce transport tout illgal, on me soumet donc aux lois
d'exception. J'cris au ministre pour lui demander de me faire appeler 
Paris; il a ma lettre par ce mme courrier. Le but de mon voyage 
Nantes parat tre tout  fait mal interprt. Jugez dans votre prudence
si vous jugeriez convenable d'en parler au ministre. Je vous demande
pardon de vous faire cette demande; mais je ne peux l'adresser qu'
vous.

         [Note 376: M. de Saint-Aignan.]

         [Note 377: Berryer devait quitter non seulement la ville de
         Nantes, mais la France, et se rendre aux eaux
         d'Aix-en-Savoie, en suivant l'itinraire ci-aprs, vis sur
         son passeport: Bourbon-Vende, Luon, La Rochelle, Rochefort,
         Saintes, Angoulme, Clermont, Montbrison, Le Puy, Lyon et
         Pont-de-Beauvoisin.]

         [Note 378: Voici le procs-verbal de son arrestation: L'an
         1832, le 7 juin, vers une heure du matin; Nous, Martin
         (douard-Louis), brigadier; Calmus (Napolon), Durand
         (Jean-Baptiste) et Jeannot (Joseph), gendarmes  cheval, en
         rsidence  Angoulme (Charente), soussigns, certifions
         qu'en vertu des ordres de nos chefs suprieurs, nous nous
         sommes transports sur la route qui conduit de cette ville 
         celle de Cognac, pour rechercher et arrter le _nomm_
         Berryer, dput; l'ayant rencontr, nous nous sommes assurs
         de sa personne, l'avons conduit devant M. le prfet de la
         Charente, lequel nous a dlivr un rquisitoire pour le
         conduire de brigade en brigade devant M. le prfet de la
         Loire-Infrieure,  Nantes.

         Fait et clos  Angoulme, les jour, mois et an que dessus.

                                        CALMUS, MARTIN, DURAND.]

         [Note 379: Ministre de l'intrieur.]

Croyez, je vous prie, monsieur le vicomte,  mon vieil et sincre
attachement, comme  mon profond respect.

  Votre tout dvou serviteur,

                                        BERRYER fils.

P. S.--Il n'y a pas un moment  perdre si vous voulez bien voir le
ministre. Je me rends  Tours o ses nouveaux ordres me trouveront
encore dans la journe de dimanche; il peut les transmettre ou par le
tlgraphe ou par estafette.


J'ai fait connatre  M. Berryer, par cette rponse, le parti que
j'avais pris:

                                                  Paris, 10 juin 1832.

J'ai reu, monsieur, votre lettre date d'Angoulme le 7 de mois. Il
tait trop tard pour que je visse monsieur le ministre de l'Intrieur,
comme vous le dsiriez; mais je lui ai crit immdiatement en lui
faisant passer votre propre lettre incluse dans la mienne. J'espre que
la mprise qui a occasionn votre arrestation sera bientt reconnue et
que vous serez rendu  la libert et  vos amis, au nombre desquels je
vous prie de me compter. Mille compliments empresss et nouvelle
assurance de mon entier et sincre dvouement.

                                        CHATEAUBRIAND.


Voici ma lettre au ministre de l'Intrieur:

                                                Paris, ce 9 juin 1832.

Monsieur le ministre de l'Intrieur,

Je reois  l'instant la lettre ci-incluse. Comme il est vraisemblable
que je ne pourrais parvenir jusqu' vous aussi promptement que le dsire
M. Berryer, je prends le parti de vous envoyer sa lettre. Sa rclamation
me semble juste: il sera innocent  Paris comme  Nantes et  Nantes
comme  Paris; c'est ce que l'autorit reconnatra, et elle vitera, en
faisant droit  la rclamation de M. Berryer, de donner  la loi un
effet rtroactif. J'ose tout esprer, monsieur le comte, de votre
impartialit.

J'ai l'honneur d'tre, etc., etc.

                                        CHATEAUBRIAND.




LIVRE II[380]

         [Note 380: Ce livre fut crit de juillet 1832  avril
         1833;-- Paris d'abord, de fin juillet au 8 aot 1832;--puis
          Ble,  Lucerne,  Lugano (aot-octobre 1832), et enfin 
         Paris (de janvier  avril 1833).]

     Mon arrestation. -- Passage de ma loge de voleur au cabinet de
     toilette de Mademoiselle Gisquet. -- Achille de Harlay. -- Juge
     d'instruction: M. Desmortiers. -- Ma vie chez M. Gisquet. -- Je
     suis mis en libert. -- Lettre  M. le Ministre de la Justice, et
     rponse. -- Offre de ma pension de pair par Charles X: Ma
     rponse. -- Billet de madame la duchesse de Berry. -- Lettre 
     Branger. -- Dpart de Paris. -- Journal de Paris  Lugano. -- M.
     Augustin Thierry. -- Chemin du Saint-Gothard. -- Valle de
     Schoellenen. -- Pont du Diable. -- Le Saint-Gothard. --
     Description de Lugano. -- Les montagnes. -- Courses autour de
     Lucerne. -- Clara Wendel. -- Prire des paysans. -- M. A. Dumas.
     -- Madame de Colbert. -- Lettre  M. de Branger. -- Zurich. --
     Constance. -- Madame Rcamier. -- Madame la duchesse de
     Saint-Leu. -- Madame de Saint-Leu aprs avoir lu la dernire
     lettre de M. de Chateaubriand. -- Aprs avoir lu une note signe
     Hortense. -- Arenenberg. -- Retour  Genve. -- Coppet. --
     Tombeau de Madame de Stal. -- Promenade. -- Lettre au prince
     Louis-Napolon. -- Lettres au ministre de la Justice, au
     prsident du Conseil,  madame la duchesse de Berry. -- J'cris
     mon mmoire sur la captivit de la princesse. -- Circulaire aux
     rdacteurs en chef des journaux. -- Extrait du _Mmoire sur la
     captivit de madame la duchesse de Berry_. -- Mon procs. --
     Popularit.


                                 Paris, rue d'Enfer, fin juillet 1832.

Un de mes vieux amis, M. Frisell, Anglais,[381] venait de perdre  Passy
sa fille unique, ge de dix-sept ans. J'tais all le 19 juin 
l'enterrement de la pauvre lisa, dont la jolie madame Delessert
terminait le portrait, quand la mort y mit le dernier coup de pinceau.
Revenu dans ma solitude, rue d'Enfer, je m'tais couch plein de ces
mlancoliques penses qui naissent de l'association de la jeunesse, de
la beaut et de la tombe. Le 20 juin,[382]  quatre heures du matin,
Baptiste,  mon service depuis longtemps, entre dans ma chambre,
s'approche de mon lit et me dit: Monsieur, la cour est pleine d'hommes
qui se sont placs  toutes les portes, aprs avoir forc Desbrosses 
ouvrir la porte cochre, et voil trois _messieurs_ qui veulent vous
parler. Comme il achevait ces mots, les _messieurs_ entrent, et le
chef, s'approchant trs poliment de mon lit, me dclare qu'il a ordre de
m'arrter et de me mener  la prfecture de police. Je lui demandai si
le soleil tait lev, ce qu'exigeait la loi, et s'il tait porteur d'un
ordre lgal: il ne rpondit rien pour le soleil, mais il m'exhiba la
signification suivante:

         [Note 381: John _Fraser Frisell_ appartenait  une vieille
         famille d'cosse.  dix-huit ans, aprs de brillantes tudes
          l'Universit de Glasgow, il tait venu chez nous par simple
         curiosit, pour _voir_ la Rvolution. Arrt et jet en
         prison  Dijon pendant la Terreur, il ne recouvra la libert
         qu'aprs le 18 brumaire. Le premier Consul autorisa le jeune
         Frisell, _comme savant_,  rsider sur le continent, au
         moment o tous les Anglais y taient suspects; ce sjour se
         prolongea si bien qu'il resta presque toujours en France, au
         grand dplaisir de sa famille. La France et l'Italie furent
         ses sjours de prdilection. Il crivait beaucoup, mais on
         n'a de lui qu'un seul ouvrage: _De la Constitution de
         l'Angleterre_, remarquablement crit en franais; de tout le
         reste de ses oeuvres, il ne voulut rien publier. Il connut,
         sous l'Empire, M. et Mme de Chateaubriand, et ne cessa de
         leur rester trs attach jusqu' sa mort, qui prcda de peu
         celle de ses deux vieux amis. Il mourut  Torquay, en
         Devonshire, au mois de fvrier 1846: quelques semaines avant
         sa fin, il s'tait converti au catholicisme. Voyez, dans le
         _Correspondant_ du 25 septembre 1897, l'article de M. J.
         Fraser, _Un ami de Chateaubriand_.]

         [Note 382: Il y a ici une petite erreur. Chateaubriand, ainsi
         que ses amis Hyde de Neuville et Fitz-James, fut arrt le 16
         juin. On trouve tous les dtails de son arrestation dans les
         journaux du 17. Hyde de Neuville (t. III, p. 474) donne bien
         la vraie date, celle du 16. Il est d'ailleurs probable que la
         date du 20, dans les _Mmoires d'Outre-tombe_, est une faute
         de copiste. Chateaubriand, qui, dans tout le cours de ses
         _Mmoires_, n'a pas une seule fois err sur les dates, a d
         ici d'autant moins se tromper qu'il a crit le rcit de son
         arrestation au lendemain mme de l'vnement, au mois de
         juillet 1832.--Voir l'_Appendice_, n XI: l'_Arrestation de
         Chateaubriand_.]


  Copie:

  PRFECTURE DE POLICE.

De par le roi;

Nous, conseiller d'tat, prfet de police,[383]

         [Note 383: M. Gisquet.]

Vu les renseignements  nous parvenus;

En vertu de l'article 10 du Code d'instruction criminelle;

Requrons le commissaire, ou autre en cas d'empchement, de se
transporter chez M. le vicomte de Chateaubriand et partout o besoin
sera, prvenu de complot contre la sret de l'tat,  l'effet d'y
rechercher et saisir tous papiers, correspondances, crits, contenant
des provocations  des crimes et dlits contre la paix publique ou
susceptibles d'examen, ainsi que tous objets sditieux ou armes dont il
serait dtenteur.


Tandis que je lisais la dclaration _du grand complot contre la sret
de l'tat_, dont moi chtif j'tais prvenu, le capitaine des mouchards
dit  ses subordonns: Messieurs, faites votre devoir! Le devoir de
ces messieurs tait d'ouvrir toutes les armoires, de fouiller toutes les
poches, de se saisir de tous papiers, lettres et documents, de lire
iceux, si faire se pouvait, et de dcouvrir toutes armes, comme il
appert aux termes du susdit mandat.

Aprs lecture prise de la pice, m'adressant au respectable chef de ces
voleurs d'hommes et de liberts: Vous savez, monsieur, que je ne
reconnais point votre gouvernement, que je proteste contre la violence
que vous me faites; mais, comme je ne suis pas le plus fort et que je
n'ai nulle envie de me colleter avec vous, je vais me lever et vous
suivre: donnez-vous, je vous prie, la peine de vous asseoir.

Je m'habillai et, sans rien prendre avec moi, je dis au vnrable
commissaire: Monsieur, je suis  vos ordres: allons-nous  pied?--Non,
monsieur, j'ai eu soin de vous amener un fiacre.--Vous avez bien de la
bont, monsieur, partons; mais souffrez que j'aille dire adieu  madame
de Chateaubriand. Me permettez-vous d'entrer seul dans la chambre de ma
femme?--Monsieur, je vous accompagnerai jusqu' la porte et je vous
attendrai.--Trs bien, monsieur; et nous descendmes.

Partout, sur mon chemin, je trouvai ses sentinelles; on avait pos une
vedette jusque sur le boulevard,  une petite porte qui s'ouvre 
l'extrmit de mon jardin. Je dis au chef: Ces prcautions-l taient
trs inutiles; je n'ai pas la moindre envie de vous fuir et de
m'chapper. Les messieurs avaient bouscul mes papiers, mais n'avaient
rien pris. Mon grand sabre de Mamelouck fixa leur attention; ils se
parlrent tout bas et finirent par laisser l'arme sous un tas
d'in-folios poudreux, au milieu desquels elle gisait, avec un crucifix
de bois jaune que j'avais apport de la Terre-Sainte.

Cette pantomime m'aurait presque donn envie de rire, mais j'tais
cruellement tourment pour Mme de Chateaubriand. Quiconque la connat,
connat aussi la tendresse qu'elle me porte, ses frayeurs, la vivacit
de son imagination et le misrable tat de sa sant: cette descente de
la police et mon enlvement pouvaient lui faire un mal affreux. Elle
avait dj entendu quelque bruit et je la trouvai assise dans son lit,
coutant tout effraye, lorsque j'entrai dans sa chambre  une heure si
extraordinaire.

Ah! bon Dieu! s'cria-t-elle; tes-vous malade? Ah! bon Dieu, qu'est-ce
qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a? et il lui prit un tremblement. Je
l'embrassai, ayant peine  retenir mes larmes, et je lui dis: Ce n'est
rien, on m'envoie chercher pour faire ma dclaration comme tmoin dans
une affaire relative  un procs de presse. Dans quelques heures tout
sera fini et je vais revenir djeuner avec vous.

Le mouchard tait rest  la porte ouverte; il voyait cette scne, et je
lui dis, en allant me remettre entre ses mains: Vous voyez, monsieur,
l'effet de votre visite un peu matinale. Je traversai la cour avec mes
recors; trois d'entre eux montrent avec moi dans le fiacre, le reste de
l'escouade accompagnait  pied la capture et nous arrivmes sans
encombre dans la cour de la prfecture de police.

Le gelier qui devait me mettre en souricire n'tait pas lev, on le
rveilla en frappant  son guichet, et il alla prparer mon gte. Tandis
qu'il s'occupait de son oeuvre, je me promenais dans la cour de long en
large avec le sieur Lotaud qui me gardait. Il causait et me disait
amicalement, car il tait trs honnte: Monsieur le vicomte, j'ai bien
l'honneur de vous remettre; je vous ai prsent les armes plusieurs
fois, lorsque vous tiez ministre et que vous veniez chez le roi; je
servais dans les gardes du corps; mais que voulez-vous! on a une femme,
des enfants; il faut vivre!--Vous avez raison, monsieur Lotaud; combien
a vous rapporte-t-il?--Ah! monsieur le vicomte, c'est selon les
captures.... Il y a des gratifications tantt bien, tantt mal, comme 
la guerre.

Pendant ma promenade, je voyais rentrer les mouchards dans diffrents
dguisements comme des masques le mercredi des Cendres  la descente de
la Courtille: ils venaient rendre compte des faits et gestes de la nuit.
Les uns taient habills en marchands de salade, en crieurs des rues, en
charbonniers, en forts de la halle, en marchands de vieux habits, en
chiffonniers, en joueurs d'orgue; les autres taient coiffs de
perruques sous lesquelles paraissaient des cheveux d'une autre couleur;
les autres avaient barbes, moustaches et favoris postiches; les autres
tranaient les jambes comme de respectables invalides et portaient un
clatant ruban rouge  leur boutonnire. Ils s'enfonaient dans une
petite cour et bientt revenaient sous d'autres costumes, sans
moustaches, sans barbes, sans favoris, sans perruques, sans hottes, sans
jambes de bois, sans bras en charpe: tous ces oiseaux du lever de
l'aurore de la police s'envolaient et disparaissaient avec le jour
grandissant. Mon logis tant prt, le gelier vint nous avertir, et M.
Lotaud, chapeau bas, me conduisit jusqu' la porte de l'honnte demeure
et me dit, en me laissant aux mains du gelier et de ses aides:
Monsieur le vicomte, j'ai bien l'honneur de vous saluer: au plaisir de
vous revoir. La porte d'entre se referma sur moi. Prcd du gelier
qui tenait les clefs et de ses deux garons qui me suivaient pour
m'empcher de rebrousser chemin, j'arrivai par un troit escalier au
deuxime tage. Un petit corridor noir me conduisit  une porte; le
guichetier l'ouvrit: j'entrai aprs lui dans ma case. Il me demanda si
je n'avais besoin de rien: je lui rpondis que je djeunerais dans une
heure. Il m'avertit qu'il y avait un caf et un restaurateur qui
fournissaient aux prisonniers tout ce qu'ils dsiraient pour leur
argent. Je priai mon gardien de me faire apporter du th et, s'il le
pouvait, de l'eau chaude et froide et des serviettes. Je lui donnai
vingt francs d'avance: il se retira respectueusement, en me promettant
de revenir.

Rest seul, je fis l'inspection de mon bouge: il tait un peu plus long
que large, et sa hauteur pouvait tre de sept  huit pieds. Les
cloisons, taches et nues, taient barbouilles de la prose et des vers
de mes devanciers, et surtout du griffonnage d'une femme qui disait
force injures au juste-milieu. Un grabat  draps sales occupait la
moiti de ma loge; une planche, supporte par deux tasseaux, place
contre le mur,  deux pieds au-dessus du grabat, servait d'armoire au
linge, aux bottes et aux souliers des dtenus: une chaise et un meuble
infme composaient le reste de l'ameublement.

Mon fidle gardien m'apporta les serviettes et les cruches d'eau que je
lui avait demandes; je le suppliai d'ter du lit les draps sales, la
couverture de laine jaunie, d'enlever le seau qui me suffoquait et de
balayer mon bouge aprs l'avoir arros. Toutes les oeuvres du
juste-milieu tant emportes, je me fis la barbe; je m'inondai des flots
de ma cruche, je changeai de linge: madame de Chateaubriand m'avait
envoy un petit paquet; je rangeai sur la planche au-dessus du lit
toutes mes affaires comme dans la cabine d'un vaisseau. Quand cela fut
fait, mon djeuner arriva et je pris mon th sur ma table _bien lave_
et que je recouvris d'une serviette blanche. On vint bientt chercher
les ustensiles de mon festin matinal, et on me laissa seul dment
enferm.

Ma loge n'tait claire que par une fentre grille qui s'ouvrait fort
haut; je plaai ma table sous cette fentre et je montai sur cette table
pour respirer et jouir de la lumire.  travers les barreaux de ma cage
 voleur, je n'apercevais qu'une cour ou plutt un passage sombre et
troit, des btiments noirs autour desquels tremblotaient des
chauve-souris. J'entendais le cliquetis des clefs et des chanes, le
bruit des sergents de ville et des espions, le pas des soldats, le
mouvement des armes, les cris, les rires, les chansons dvergondes des
prisonniers mes voisins, les hurlements de Benot, condamn  mort comme
meurtrier de sa mre et de son obscne ami[384]. Je distinguais ces
mots de Benot entre les exclamations confuses de la peur et du
repentir: Ah! ma mre! ma pauvre mre! Je voyais l'envers de la
socit, les plaies de l'humanit, les hideuses machines qui font
mouvoir ce monde.

         [Note 384: Frdric Benot, fils du juge de paix de Vouziers,
         g de 19 ans, avait t condamn  la peine de mort, comme
         parricide, par la Cour d'Assises de la Seine, la veille mme
         de l'arrestation de Chateaubriand, le 15 juin 1832. Il avait
         assassin sa mre dans la nuit du 8 au 9 novembre 1829, et
         son ami Alexandre Formage, g de 17 ans, fils d'un marchand
         de vin de la Villette, le 21 juillet 1831. Il avait eu pour
         dfenseur M{e} Crmieux. Chaix-d'Est-Ange, avocat de la
         partie civile, avait prononc contre Benot un admirable
         rquisitoire.]

Je remercie les hommes de lettres, grands partisans de la libert de la
presse, qui nagure m'avaient pris pour leur chef et combattaient sous
mes ordres; sans eux, j'aurais quitt la vie sans savoir ce que c'tait
que la prison, et cette preuve-l m'aurait manqu. Je reconnais  cette
attention dlicate, le gnie, la bont, la gnrosit, l'honneur, le
courage des hommes de plume en place. Mais, aprs tout, qu'est-ce que
cette courte preuve? La Tasse a pass des annes dans un cachot et je
me plaindrais! Non; je n'ai pas le fol orgueil de mesurer mes
contrarits de quelques heures avec les sacrifices prolongs des
immortelles victimes dont l'histoire a conserv les noms.

Au surplus, je n'tais point du tout malheureux; le gnie de mes
grandeurs passes et de ma _gloire_ ge de trente ans ne m'apparut
point; mais ma muse d'autrefois, bien pauvre, bien ignore, vint
rayonnante m'embrasser par ma fentre: elle tait charme de mon gte et
tout inspire; elle me retrouvait comme elle m'avait vu dans ma misre 
Londres, lorsque les premiers songes de Ren flottaient dans ma tte.
Qu'allions-nous faire, la solitaire du Pinde et moi? Une chanson, 
l'instar de ce pauvre pote Lovelace[385] qui, dans les geles des
Communes anglaises, chantait le roi Charles Ier, son matre? Non; la
voix d'un prisonnier m'aurait sembl de mauvais augure pour mon petit
roi Henri V: c'est du pied de l'autel qu'il faut adresser des hymnes au
malheur. Je ne chantai donc point la couronne tombe d'un front
innocent; je me contentai de dire une autre couronne, blanche aussi,
dpose sur le cercueil d'une jeune fille; je me souvins d'lisa
Frisell, que j'avais vu enterrer la veille dans le cimetire de Passy.
Je commenai quelques vers lgiaques d'une pitaphe latine; mais voil
que la quantit d'un mot m'embarrassa; vite je saute au bas de la table
o j'tais juch, appuy contre les barreaux de la fentre, et je cours
frapper de grands coups de poing dans ma porte. Les cavernes d'alentour
retentirent; le gelier monte pouvant, suivi de deux gendarmes; il
ouvre mon guichet, et je lui crie, comme aurait fait Santeuil: Un
_Gradus_! Un _Gradus_! Le gelier carquillait les yeux, les gendarmes
croyaient que je rvlais le nom d'un de mes complices; ils m'auraient
mis volontiers les poucettes; je m'expliquai; je donnai de l'argent pour
acheter le livre, et on alla demander un _Gradus_  la police tonne.

         [Note 385: Richard _Lovelace_, n en 1618,  Woolwich (Kent),
         d'une famille riche, brilla quelque temps  la cour de
         Charles I par sa beaut, sa galanterie et son esprit;
         sacrifia toute sa fortune pour la cause royale et fut
         emprisonn  Londres. Aprs sa mise en libert, il entra au
         service de la France avec le grade de colonel, revint en
         Angleterre et y mourut dans la misre en 1658. Il avait
         compos pendant sa captivit, un recueil de pomes lyriques
         intitul _Lucasta_. Il a aussi crit quelques pices de
         thtre. Son style est lgant, quoique nglig.]

Tandis que l'on s'occupait de ma commission, je regrimpai sur ma table,
et, changeant d'ide sur ce trpied, je me mis  composer des strophes
sur la mort d'lisa; mais au milieu de mon inspiration, vers trois
heures, voil que des huissiers entrent dans ma cellule et
m'apprhendent au corps sur les rives du Permesse: ils me conduisent
chez le juge d'instruction, qui instrumentait dans un greffe obscur, en
face de ma gele, de l'autre ct de la cour. Le juge, jeune robin fat
et gourm, m'adresse les questions d'usage sur mes nom, prnoms, ge,
demeure. Je refusai de rpondre et de signer quoi que ce ft, ne
reconnaissant point l'autorit politique d'un gouvernement, qui n'avait
pour lui ni l'ancien droit hrditaire, ni l'lection du peuple, puisque
la France n'avait point t consulte et qu'aucun congrs national
n'avait t assembl. Je fus reconduis  ma souricire.

 six heures, on m'apporta mon dner, et je continuai  tourner et 
retourner dans ma tte les vers de mes stances, improvisant quand et
quand un air qui me semblait charmant. Madame de Chateaubriand m'envoya
un matelas, un traversin, des draps, une couverture de coton, des
bougies et les livres que je lis la nuit. Je fis mon mnage, et toujours
chantonnant:

  Il descend le cercueil et les roses sans taches,

ma romance de la jeune fille et de la jeune fleur se trouva faite:

  Il descend le cercueil et les roses sans taches
  Qu'un pre y dposa, tribut de sa douleur;
  Terre, tu les portas et maintenant tu caches
      Jeune fille et jeune fleur.

  Ah! ne les rends jamais  ce monde profane,
   ce monde de deuil, d'angoisse et de malheur;
  Le vent brise et fltrit, le soleil brle et fane
      Jeune fille et jeune fleur.

  Tu dors, pauvre lisa, si lgre d'annes!
  Tu ne sens plus du jour le poids et la chaleur.
  Vous avez achev vos fraches matines,
      Jeune fille et jeune fleur.

  Mais ton pre, lisa, sur la tombe s'incline;
  De ton front jusqu'au sien a mont la pleur.
  Vieux chne!... le temps a fauch sur ta racine
      Jeune fille et jeune fleur[386]!

         [Note 386: Voir l'_Appendice_ n XII: _Jeune fille et jeune
         fleur._]

Je commenais  me dshabiller; un bruit de voix, se fit entendre; ma
porte s'ouvre, et M. le prfet de police, accompagn de M. Nay[387], se
prsente. Il me fit mille excuses de la prolongation de ma dtention au
dpt; il m'apprit que mes amis, le duc de Fitz-James et le baron Hyde
de Neuville, avaient t arrts comme moi[388], et que, dans
l'encombrement de la prfecture, on ne savait o placer les personnes
que la justice croyait devoir interpeller. Mais, ajouta-t-il, vous
allez venir chez moi, monsieur le vicomte, et vous choisirez dans mon
appartement ce qui vous conviendra le mieux.

         [Note 387: M. Nay allait devenir le gendre de M. Gisquet.]

         [Note 388: Pour les dtails de l'arrestation de M. Hyde de
         Neuville voy. ses _Mmoires et Souvenirs_, t. III, p. 494 et
         suivantes.]

Je le remerciai et je le priai de me laisser dans mon trou; j'en tais
dj tout charm, comme un moine de sa cellule. M. le prfet se refusa 
mes instances, et il me fallut dnicher. Je revis les salons que j'avais
quitts depuis le jour o M. le prfet de police de Bonaparte m'avait
fait venir pour m'inviter  m'loigner de Paris. M. Gisquet et madame
Gisquet m'ouvrirent toutes leurs chambres, en me priant de dsigner
celle que je voudrais occuper. M. Nay me proposa de me cder la sienne.
J'tais confus de tant de politesse; j'acceptai une petite pice carte
qui donnait sur le jardin et qui, je crois, servait de cabinet de
toilette  mademoiselle Gisquet; on me permit de garder mon domestique,
qui coucha sur un matelas en dehors de ma porte,  l'entre d'un troit
escalier plongeant dans le grand appartement de madame Gisquet. Un autre
escalier conduisait au jardin; mais celui-l me fut interdit, et, chaque
soir, on plaait une sentinelle au bas contre la grille qui spare le
jardin du quai. Madame Gisquet est la meilleure femme du monde, et
mademoiselle Gisquet est trs jolie et fort bonne musicienne. Je n'ai
qu' me louer des soins de mes htes; ils semblaient vouloir expier les
douze heures de ma premire rclusion.

Le lendemain de mon installation dans le cabinet de mademoiselle
Gisquet, je me levai tout content, en me souvenant de la chanson
d'Anacron sur la toilette d'une jeune Grecque; je mis la tte  la
fentre: j'aperus un petit jardin bien vert, un grand mur masqu par un
vernis du Japon;  droite, au fond du jardin, des bureaux o l'on
entrevoyait d'agrables commis de la police, comme de belles nymphes
parmi des lilas;  gauche, le quai de la Seine, la rivire et un coin
du vieux Paris, dans la paroisse de Saint-Andr-des-Arcs. Le son du
piano de mademoiselle Gisquet parvenait jusqu' moi avec la voix des
mouchards qui demandaient quelques chefs de division pour faire leur
rapport.

Comme tout change dans ce monde! Ce petit jardin anglais romantique de
la police tait un lambeau dchir et biscornu du jardin franais, 
charmilles tailles au ciseau, de l'htel du premier prsident de Paris.
Cet ancien jardin occupait, en 1580, l'emplacement de ce paquet de
maisons qui borne la vue au nord et au couchant, et il s'tendait
jusqu'au bord de la Seine. Ce fut l qu'aprs la journe des barricades,
le duc de Guise vint visiter Achille de Harlay: Il trouva le premier
prsident qui se pourmenoit dans son jardin, lequel s'estonna si peu de
sa venue, qu'il ne daigna seulement pas tourner la tte ni discontinuer
sa pourmenade commence, laquelle acheve qu'elle fut, et estant au bout
de son alle, il retourna, et en retournant il vit le duc de Guise qui
venoit  lui; alors ce grave magistrat, haussant la voix, lui dit:
_C'est grand'piti que le valet chasse le maistre; au reste, mon me
est  Dieu, mon coeur est  mon roy, et mon corps est entre les mains
des mchans; qu'on en fasse ce qu'on en voudra._ L'Achille de Harlay
qui se _pourmne_ aujourd'hui dans ce jardin est M. Vidocq[389], et le
duc de Guise, Coco Lacour; nous avons chang les grands hommes pour les
grands principes. Comme nous sommes libres maintenant! comme j'tais
libre surtout  ma fentre, tmoin ce bon gendarme en faction au bas de
mon escalier et qui se prparait  me tirer au vol, s'il m'et pouss
des ailes! Il n'y avait pas de rossignol dans mon jardin, mais il y
avait beaucoup de moineaux fringants, effronts et querelleurs, que l'on
trouve partout,  la campagne,  la ville, dans les palais, dans les
prisons, et qui se perchent tout aussi gaiement sur l'instrument de mort
que sur un rosier:  qui peut s'envoler, qu'importent les souffrances de
la terre!

         [Note 389: Ancien forat, devenu chef de la police de
         sret.]

       *       *       *       *       *

Madame de Chateaubriand obtint la permission de me voir. Elle avait
pass treize mois, sous la Terreur, dans les prisons de Rennes avec mes
deux soeurs Lucile et Julie; son imagination, reste frappe, ne peut
plus supporter l'ide d'une prison. Ma pauvre femme eut une violente
attaque de nerfs, en entrant  la prfecture, et ce fut une obligation
de plus que j'eus au juste-milieu. Le second jour de ma dtention, le
juge d'instruction, le sieur Desmortiers[390], m'arriva accompagn de
son greffier.

         [Note 390: Louis-Henri _Desmortiers_, n  Morestais
         (Charente-Infrieure). La Restauration l'avait nomm
         conseiller  la Cour de Paris; la rvolution de 1830 le fit
         procureur du roi prs le Tribunal de premire instance de la
         Seine, fonctions qu'il conserva pendant la plus grande partie
         du rgne de Louis-Philippe. Il n'tait donc pas juge
         d'instruction en 1832. Le juge d'instruction charg de
         l'affaire de MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de
         Fitz-James tait M. Poultier, qui remplit ses pnibles
         fonctions auprs des _accuss_ avec autant de dlicatesse que
         d'gards. _Mmoires_ du baron Hyde de Neuville, t. III, p.
         496.]

M. Guizot avait fait nommer procureur gnral  la cour royale de Rennes
un M. Hello[391], crivain, et par consquent envieux et irritable,
comme tout ce qui barbouille du papier dans un parti triomphant.

         [Note 391: Charles-Guillaume _Hello_ (1787-1850). Il avait
         t nomm le 5 septembre 1830 procureur gnral  Rennes. Il
         devint avocat gnral  la cour de Cassation (27 mai 1837),
         puis conseiller (7 aot 1843). Il avait t un instant dput
         du Morbihan (1842-1843). Il aimait en effet  crire et avait
         publi en 1827 un _Essai sur le rgime constitutionnel_ ou
         _Introduction  l'tude de la Charte_. Son principal livre,
         _Philosophie de l'Histoire de France_ (1840) a t couronn
         par l'Acadmie franaise. Un de ses fils, Ernest Hello, mort
         en 1885, a laiss plusieurs ouvrages, l'_Homme_, _Paroles de
         Dieu_, etc., qui lui assurent un rang minent parmi les
         penseurs et les crivains de notre temps.]

Le protg de M. Guizot, trouvant mon nom et ceux de M. le duc de
Fitz-James et de M. Hyde de Neuville mls dans le procs que l'on
poursuivait  Nantes contre M. Berryer, crivit au ministre de la
justice que, s'il tait le matre, il ne manquerait pas de nous faire
arrter et de nous joindre au procs,  la fois comme complices et comme
pices  conviction. M. de Montalivet avait cru devoir cder aux avis de
M. Hello; il fut un temps o M. de Montalivet venait humblement chez moi
prendre mes conseils et mes ides sur les lections et la libert de la
presse. La Restauration, qui a fait un pair de M. de Montalivet, n'a pu
en faire un homme d'esprit, et voil sans doute pourquoi elle lui fait
_mal au coeur_ aujourd'hui[392].

         [Note 392: Voir, sur M. de Montalivet, au tome IV, la note de
         la page 315.]

M. Desmortiers, le juge d'instruction, entra donc dans ma petite
chambre; un air doucereux tait tendu comme une couche de miel sur un
visage contract et violent.

  Je m'appelle Loyal, natif de Normandie,
  Et suis huissier  verge, en dpit de l'envie.

M. Desmortiers tait nagure de la congrgation[393], grand communiant,
grand lgitimiste, grand partisan des ordonnances, et devenu forcen
juste-milieu. Je priai cet animal de s'asseoir avec toute la politesse
de l'ancien rgime; je lui approchai un fauteuil; je mis devant son
greffier une petite table, une plume et de l'encre; je m'assis en face
de M. Desmortiers, et il me lut d'une voix bnigne les petites
accusations qui, dment prouves, m'auraient tendrement fait couper le
cou: aprs quoi, il passa aux interrogations.

         [Note 393: Voici une des trs rares erreurs de fait qui se
         rencontrent dans les _Mmoires d'Outre-tombe_, et elle n'est
         pas bien grave. M. Geoffroy de Grandmaison, dans son beau
         livre sur la _Congrgation_, pages 389 et suiv., a publi la
         _liste_ complte de ses membres: M. Desmortiers n'y figure
         pas.]

Je dclarai de nouveau que, ne reconnaissant point l'ordre politique
existant, je n'avais rien  rpondre, que je ne signerais rien, que tous
ces procds judiciaires taient superflus, qu'on pouvait s'en pargner
la peine et passer outre; que je serais du reste toujours charm d'avoir
l'honneur de recevoir M. Desmortiers.

Je vis que cette manire d'agir mettait en fureur le saint homme,
qu'ayant partag mes opinions, ma conduite lui semblait une satire de la
sienne;  ce ressentiment se mlait l'orgueil du magistrat qui se
croyait bless dans ses fonctions. Il voulut raisonner avec moi; je ne
pus jamais lui faire comprendre la diffrence qui existe entre l'ordre
_social_ et l'ordre _politique_. Je me soumettais, lui dis-je au
premier, parce qu'il est de droit naturel; j'obissais aux lois civiles,
militaires et financires, aux lois de police et d'ordre public; mais je
ne devais obissance au droit politique qu'autant que ce droit manait
de l'autorit royale consacre par les sicles, ou drivait de la
souverainet du peuple. Je n'tais pas assez niais ou assez faux pour
croire que le peuple avait t convoqu, consult, et que l'ordre
politique tabli tait le rsultat d'un arrt national. Si l'on me
faisait un procs pour vol, meurtre, incendie et autres crimes et dlits
sociaux, je rpondrais  la justice; mais quand on m'intentait un procs
politique, je n'avais rien  rpondre  une autorit qui n'avait aucun
pouvoir lgal, et, par consquent, rien  me demander.

Quinze jours s'coulrent de la sorte. M. Desmortiers, dont j'avais
appris les fureurs (fureurs qu'il tchait de communiquer aux juges),
m'abordait d'un air confit, me disant: Vous ne voulez pas me dire votre
illustre nom? Dans un des interrogatoires, il me lut une lettre de
Charles X au duc de Fitz-James, et o se trouvait une phrase honorable
pour moi. Eh bien! monsieur, lui dis-je, que signifie cette lettre? il
est notoire que je suis rest fidle  mon vieux roi, que je n'ai pas
prt serment  Philippe. Au surplus, je suis vivement touch de la
lettre de mon souverain exil. Dans le cours de ses prosprits, il ne
m'a jamais rien dit de semblable, et cette phrase me paye de tous mes
services.

       *       *       *       *       *

Madame Rcamier,  qui tant de prisonniers ont d consolation et
dlivrance, se fit conduire  ma nouvelle retraite. M. de Branger
descendit de Passy pour me dire en chanson, sous le rgne de ses amis,
ce qui se pratiquait dans les geles au temps des miens: il ne pouvait
plus me jeter au nez la Restauration. Mon gros vieux ami M. Bertin[394]
vint m'administrer les sacrements ministriels; une femme enthousiaste
accourut de Beauvais afin _d'admirer_ ma gloire; M. Villemain fit acte
de courage; M. Dubois[395], M. Ampre[396], M. Lenormant[397], mes
gnreux et savants jeunes amis, ne m'oublirent pas; l'avocat des
rpublicains, M. Ch. Ledru[398], ne me quittait plus: dans l'espoir d'un
procs, il grossissait l'affaire, et il et pay de tous ses honoraires
le bonheur de me dfendre.

         [Note 394: Voir l'_Appendice_ n XII: _Chateaubriand et M.
         Bertin an._]

         [Note 395: Paul-Franois _Dubois_ (1793-1874). Il avait
         fond, en 1824, avec Pierre Leroux, le journal le _Globe_. De
         1831  1848, il fut dput de Nantes, ce qui lui valait
         d'tre appel par les petits journaux _Dubois (de la
         Gloire-Infrieure)_. Nomm inspecteur gnral de l'Universit
         ds le mois d'octobre 1830, il fut appel en 1840  la
         direction de L'cole normale, fonctions qu'il conserva
         jusqu'en 1850. Il fut lu, le 13 avril 1810, membre de
         l'Acadmie des sciences morales et politiques.]

         [Note 396: Jean-Jacques _Ampre_, fils du clbre physicien
         (1800-1864); membre de l'Acadmie franaise et de l'Acadmie
         des inscriptions et belles-lettres. Il fut l'un des plus
         fidles admirateurs de Chateaubriand, fidlit d'autant plus
         mritoire que Mme Rcamier lui avait inspir, ds sa
         jeunesse, une passion ardente et que le temps ne put
         affaiblir.]

         [Note 397: Charles _Lenormant_ (1802-1859), membre de
         l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres. Il avait
         pous, en 1826, Mlle Amlie Cyvoct, nice de Mme Rcamier.]

         [Note 398: Charles _Ledru_, jeune avocat, dou d'un vrai
         talent, et  qui ses plaidoyers politiques avaient valu une
         quasi-clbrit. Il allait bientt tre effac par un autre
         avocat rpublicain, du mme nom que lui, Auguste Ledru. Ce
         dernier, voulant viter la confusion qui n'aurait pas manqu
         de s'tablir entre lui et Charles Ledru, ajouta  son nom
         celui de sa bisaeule maternelle, et s'appela
         _Ledru-Rollin_.]

M. Gisquet m'avait offert, comme je vous l'ai dit, tous ses salons; mais
je n'abusai pas de la permission. Seulement, un soir, je descendis pour
entendre, assis entre lui et sa femme, mademoiselle Gisquet jouer du
piano. Son pre la gronda et prtendit qu'elle avait excut sa sonate
moins bien que de coutume. Ce petit concert que mon hte me donnait en
famille, n'ayant que moi pour auditeur, tait tout singulier. Pendant
que cette scne toute pastorale se passait dans l'intimit du foyer, des
sergents de ville m'amenaient du dehors des confrres  coups de crosse
de fusil et de bton ferr; quelle paix et quelle harmonie rgnaient
pourtant au coeur de la police!

J'eus le bonheur de faire accorder une faveur toute semblable  celle
dont je jouissais, la faveur de la gele,  M. Ch. Philipon[399]:
condamn pour son talent  quelques mois de dtention, il les passait
dans une maison de sant  Chaillot; appel en tmoignage  Paris dans
un procs, il profita de l'occasion, et ne retourna pas  son gte; mais
il s'en repentit: dans le lieu o il se tenait cach, il ne pouvait plus
voir  l'aise une enfant qu'il aimait; il regrette sa prison, et, ne
sachant comment y rentrer, il m'crivit la lettre suivante pour me prier
de ngocier cette affaire avec mon hte:

         [Note 399: Charles _Philipon_ (1800-1862). Dessinateur
         habile, ayant un joli brin de plume  son crayon, il fonda en
         1831 la _Caricature_, journal hebdomadaire trs spcial,  la
         fois artistique et politique. Le rdacteur principal tait
         Louis Desnoyers, un journaliste endiabl, l'auteur des
         _Botiens de Paris_. Les dessinateurs taient, avec Philipon,
         Daumier, Grandville, Gavarni, Henry Monnier, Numa, Achille
         Devria et D. Travis. Le journal eut une vogue europenne,
         et tout Paris se pressait aux vitrines de la maison Aubert,
         alors situe  l'entre du passage Vro-Dodat, faisant
         vis--vis  la cour des Fontaines, o taient exposes les
         images de la _Caricature_. Toutes les fois qu'on voulait
         faire provision de bon rire, on y allait. Cela passait mme
         pour une recette contre l'envahissement de la jaunisse. La
         maison Aubert, la meilleure des pharmacies! disait le
         peuple. Le parquet qui, lui, riait jaune, multiplia contre
         Philipon les saisies et les procs. Au cours d'un de ces
         procs, sur les bancs mmes de la Cour d'assises, en trois
         coups de crayon, il dessina une _poire_, qui se trouva tre
         la tte du roi Louis-Philippe. Le lendemain, la _poire_ tait
         sur toutes les murailles, et ses ppins allaient devenir,
         jusqu' la fin du rgne, entre les mains de l'opposition, un
         projectile dont rpublicains et lgitimistes se servaient 
         l'envi. En 1834, il cra le _Charivari_, et continua ainsi,
         par la plume et le dessin, sa guerre  la monarchie de
         Juillet. Depuis 1848, il a fait paratre coup sur coup le
         _Journal Amusant_, le _Muse Franais_, et le _Petit Journal
         pour rire_. Il est mort en 1862. Ses amis auraient pu
         inscrire sur sa tombe ce vers de Barthlemy dans la
         _Nmsis_:

                              Philipon, Juvnal de la Caricature.]

Monsieur,

Vous tes prisonnier et vous me comprendriez, ne fussiez-vous pas
Chateaubriand.... Je suis prisonnier aussi, prisonnier volontaire depuis
la mise en tat de sige, chez un ami, chez un pauvre artiste comme moi.
J'ai voulu fuir la justice des conseils de guerre dont j'tais menac
par la saisie de mon journal du 9 courant. Mais, pour me cacher, il a
fallu me priver des embrassements d'une enfant que j'idoltre, d'une
fille adoptive ge de cinq ans, mon bonheur et ma joie. Cette privation
est un supplice que je ne pourrais supporter plus longtemps, c'est la
mort! Je vais me trahir et ils me jetteront  Sainte-Plagie, o je ne
verrai ma pauvre enfant que rarement, s'ils le veulent encore, et  des
heures donnes, o je tremblerai pour sa sant et o je mourrai
d'inquitude, si je ne la vois pas tous les jours.

Je m'adresse  vous, monsieur,  vous lgitimiste, moi rpublicain de
tout coeur,  vous homme grave et parlementaire, moi caricaturiste et
partisan de la plus cre personnalit politique,  vous de qui je ne
suis nullement connu et qui tes prisonnier comme moi, pour obtenir de
M. le prfet de police qu'il me laisse rentrer dans la maison de sant
o l'on m'avait transfr. Je m'engage sur l'honneur  me prsenter  la
justice toutes les fois que j'en serai requis, et je renonce  me
_soustraire  quelque tribunal que ce soit_, si l'on veut me laisser
avec ma pauvre enfant.

Vous me croirez, vous, monsieur, quand je parle d'honneur et que je
jure de ne pas m'enfuir, et je suis persuad que vous serez mon avocat,
quoique les profonds politiques puissent voir l une _nouvelle_ preuve
d'alliance entre les lgitimistes et les rpublicains, tous hommes dont
les opinions s'accordent si bien.

Si  un tel hte,  un tel avocat, on refusait ce que je demande, je
saurais que je n'ai plus rien  esprer, et je me verrais pour _neuf
mois_ spar de ma pauvre Emma.

Toujours, monsieur, quel que soit le rsultat de votre gnreuse
intervention, ma reconnaissance n'en sera pas moins ternelle, car je ne
douterai jamais des pressantes sollicitations que votre coeur va vous
suggrer.

Agrez, monsieur, l'expression de la plus sincre admiration et
croyez-moi votre trs-humble et trs-dvou serviteur,

                                        CH. PHILIPON,

  Propritaire de _la Caricature_ (journal),
  condamn  treize mois de prison.

  Paris, le 21 juin 1832.


J'obtins la faveur que M. Philippon demandait: il me remercia par un
billet qui prouve, non la grandeur du service (lequel se rduisait 
faire garder  Chaillot mon client par un gendarme), mais cette joie
secrte des passions, qui ne peut-tre bien comprise que par ceux qui
l'ont vritablement sentie.


Monsieur,

Je pars pour Chaillot avec ma chre enfant.

Je voudrais vous remercier, mais je sens les mots trop froids pour
exprimer ce que j'prouve de reconnaissance; j'ai eu raison de penser,
monsieur, que votre coeur vous suggrerait d'loquentes instances. Je
suis sr de ne pas me tromper en croyant qu'il vous dira que je ne suis
point ingrat et qu'il vous peindra mieux que je ne le ferais le trouble
de bonheur o votre bont m'a mis.

Agrez, je vous en prie, monsieur, mes trs-sincres remercments et
daignez me croire le plus affectionn de vos serviteurs,

                                   CHARLES PHILIPON.


 cette singulire marque de mon crdit, j'ajouterai cet trange
tmoignage de ma _renomme_: un jeune employ des bureaux de M. Gisquet
m'adressa de trs beaux vers, qui me furent remis par M. Gisquet
lui-mme; car enfin il faut tre juste: si un gouvernement lettr
m'attaquait ignoblement, les Muses me dfendaient noblement; M.
Villemain se pronona en ma faveur avec courage, et dans le journal mme
des _Dbats_, mon gros ami Bertin protesta, en signant son article
contre mon arrestation. Voici ce que me dit le pote qui signe _J.
Chopin, employ au cabinet_:

   MONSIEUR DE CHATEAUBRIAND,

   LA PRFECTURE DE POLICE.

      Un jour, admirant ton gnie,
      J'osai te ddier des vers,
  Et, comme un filet d'eau s'panche aux seins des mers,
  Je portai ce tribut au dieu de l'harmonie.
  Aujourd'hui l'infortune a pass sur ton front,
      Toujours serein dans la tempte.
  Le prsent fugitif, qu'est-ce pour le pote?
  Ta gloire restera... nos haines passeront.
  Ennemi gnreux, ta voix mle et puissante
      A prt son charme  l'erreur,
      Mais ton loquence entranante
      Fait toujours absoudre ton coeur.
  Nagure un roi frappa ta noble indpendance;
      Tu fus grand devant sa rigueur...
      Il tombe: banni de la France,
      Tu ne vois plus que son malheur!
  Ah! qui pourrait sonder ton dvoment fidle
  Et forcer le torrent  dtourner ses eaux?
  Mais lorsqu'un seul parti s'applaudit de ton zle,
  Ta gloire est  nous tous... reprends donc tes pinceaux.

  J. CHOPIN,
  employ au cabinet.

Mademoiselle Nomi (je suppose que c'est le prnom de Mademoiselle
Gisquet) se promenait souvent seule dans le petit jardin, un livre  la
main. Elle jetait  la drobe un regard vers ma fentre. Qu'il et t
doux d'tre dlivr de mes fers, comme Cervantes, par la fille de mon
matre! Tandis que je prenais un air romantique, le beau et jeune M. Nay
vint dissiper mon rve. Je l'aperus causant avec Mademoiselle Gisquet
de cet air qui nous trompe pas, nous autres crateurs de sylphides. Je
dgringolai de mes nuages, je fermai ma fentre et j'abandonnai l'ide
de laisser pousser ma moustache blanchie par le vent de l'adversit.

Aprs quinze jours, une ordonnance de non-lieu me rendit la libert, le
30 de juin, au grand bonheur de madame de Chateaubriand, qui serait
morte, je crois, si ma dtention se ft prolonge. Elle vint me chercher
dans un fiacre; je le remplis de mon petit bagage aussi lestement que
j'tais jadis sorti du ministre, et je rentrai dans la rue d'Enfer avec
_ce je ne sais quoi d'achev que le malheur donne  la vertu_.

Si M. Gisquet allait par l'histoire  la postrit, peut-tre y
arriverait-il en assez mauvais tat; je dsire que ce que je viens
d'crire de lui serve ici de contre-poids  une renomme ennemie. Je
n'ai eu qu' me louer de ses attentions et de son obligeance; sans doute
si j'avais t condamn, il ne m'et pas laiss chapper; mais, enfin
lui et sa famille m'ont trait avec une convenance, un bon got, un
sentiment de ma position, de ce que j'tais et de ce que j'avais t,
que n'ont point eus une administration lettre et des lgistes d'autant
plus brutaux qu'ils agissaient contre le faible et qu'ils n'avaient pas
peur.

De tous les gouvernements qui se sont levs en France depuis quarante
annes, celui de Philippe est le seul qui m'ait jet dans la loge des
bandits; il a pos sur ma tte sa main, sur ma tte respecte mme d'un
conqurant irrit: Napolon leva le bras et ne frappa pas. Et pourquoi
cette colre[400]? Je vais vous le dire: j'ose protester en faveur du
droit contre le fait, dans un pays o j'ai demand la libert sous
l'Empire, la gloire sous la Restauration; dans un pays o, solitaire, je
compte non par frres, soeurs, enfants, joies, plaisirs, mais par
tombeaux. Les derniers changements politiques m'ont spar du reste de
mes amis: ceux-ci sont alls  la fortune et passent, tout engraisss de
leur dshonneur, auprs de ma pauvret; ceux-l ont abandonn leurs
foyers exposs aux insultes. Les gnrations si fort prises de
l'indpendance se sont vendues: communes dans leur conduite,
intolrables dans leur orgueil, mdiocres ou folles dans leurs crits,
je n'attends de ces gnrations que le ddain et je le leur rends; elles
n'ont pas de quoi me comprendre; elles ignorent la foi  la chose jure,
l'amour des institutions gnreuses, le respect de ses propres opinions,
le mpris du succs et de l'or, la flicit des sacrifices, le culte de
la faiblesse et du malheur.

         [Note 400: M. Guizot, dans ses _Mmoires_ (tome II, page
         344), apprcie en ces termes l'arrestation de Chateaubriand:
         L'arrestation de MM. de Chateaubriand, Fitz-James, Hyde de
         Neuville et Berryer, ne fut pas une faute moins grave.
         C'taient l, pour le gouvernement de 1830, des ennemis, non
         des insurgs, ni des conspirateurs; ils ne voulaient pas sa
         dure, et n'y croyaient pas; mais ils ne croyaient pas
         davantage  l'opportunit et  l'efficacit des complots et
         de la guerre civile pour le renverser; c'taient d'autres
         armes qu'ils cherchaient pour lui nuire; c'tait avec
         d'autres armes que les prisons et les procs qu'il fallait
         les combattre. _La Restauration avait donn, en pareille
         circonstance, un sage et noble exemple_: MM. de La Fayette,
         Voyer d'Argenson et Manuel taient,  coup sr, contre elle,
         de plus srieux et redoutables conspirateurs que MM. de
         Chateaubriand, de Fitz-James, Hyde de Neuville et Berryer ne
         pouvaient l'tre contre le gouvernement de Juillet. De 1820 
         1822, le duc de Richelieu et M. de Villle avaient, contre
         ces chefs libraux, de bien autres griefs et de bien autres
         preuves que le cabinet de 1832 n'en pouvait recueillir contre
         les chefs lgitimistes qu'il fit arrter. Pourtant ils ne
         voulurent jamais ni les emprisonner, ni les traduire en
         justice; ils comprirent que le pouvoir qui veut mettre un
         terme aux rvolutions ne doit pas porter, dans les hautes
         rgions de la socit, la guerre  outrance....]

Aprs l'ordonnance de non-lieu, il me restait un devoir  remplir. Le
dlit dont j'avais t prvenu se liait  celui pour lequel M. Berryer
tait en prvention  Nantes. Je n'avais pu m'expliquer avec le juge
d'instruction, puisque je ne reconnais pas la comptence du tribunal.
Pour rparer le dommage que pouvait avoir caus  M. Berryer mon
silence, j'crivis  M. le ministre de la justice[401] la lettre qu'on
va lire, et que je rendis publique par la voie des journaux.

         [Note 401: M. Barthe.]


                                           Paris, ce 3 juillet 1832.

Monsieur le ministre de la justice,

Permettez-moi de remplir auprs de vous, dans l'intrt d'un homme trop
longtemps priv de sa libert, un devoir de conscience et d'honneur.

M. Berryer fils, interrog par le juge d'instruction  Nantes[402] le
18 du mois dernier, a rpondu: _Qu'il avait vu madame la duchesse de
Berry; qu'il lui avait soumis, avec le respect d  son rang,  son
courage et  ses malheurs, son opinion personnelle et celle
d'honorables amis sur la situation actuelle de la France, et sur les
consquences de la prsence de son Altesse Royale dans l'Ouest._

         [Note 402: M. Bethuis.]

M. Berryer, dveloppant avec son talent accoutum ce vaste sujet, l'a
rsum de la sorte: _Toute guerre trangre ou civile, en la supposant
couronne de succs, ne peut ni soumettre ni rallier les opinions._

Questionn sur les honorables amis dont il venait de parler, M. Berryer
a dit noblement: _Que des hommes graves lui ayant manifest sur les
circonstances prsentes une opinion conforme  la sienne, il avait cru
devoir appuyer son avis sur l'autorit du leur; mais qu'il ne les
nommerait pas sans qu'ils y eussent consenti._

Je suis, monsieur le ministre de la justice, un de ces hommes consults
par M. Berryer. Non-seulement j'ai approuv son opinion, mais j'ai
rdig une note dans le sens de cette opinion mme. Elle devait tre
remise  madame la duchesse de Berry, dans le cas o cette princesse se
trouvt rellement sur le sol franais, ce que je ne croyais pas. Cette
premire note n'tant pas signe, j'en crivis une seconde, que je
signai et par laquelle je suppliais encore plus instamment l'intrpide
mre du petit-fils de Henri IV de quitter une patrie que tant de
discordes ont dchire.

Telle est la dclaration que je devais  M. Berryer. Le vritable
coupable, s'il y a coupable, c'est moi. Cette dclaration servira,
j'espre,  la prompte dlivrance du prisonnier de Nantes; elle ne
laissera peser que sur ma tte l'inculpation d'un fait, trs innocent
sans doute, mais dont, en dernier rsultat, j'accepte toutes les
consquences.

J'ai l'honneur d'tre, etc.

                                        CHATEAUBRIAND.

  Rue d'Enfer-Saint-Michel, n 84.


Ayant crit  M. le comte de Montalivet le 9 du mois dernier, pour une
affaire relative  M. Berryer, M. le ministre de l'intrieur ne crut pas
mme devoir me faire connatre qu'il avait reu ma lettre: comme il
m'importe beaucoup de savoir le sort de celle que j'ai l'honneur
d'crire aujourd'hui  M. le ministre de la justice, je lui serai
infiniment oblig d'ordonner  ses bureaux de m'en accuser rception.

                                        CH.


La rponse de M. le ministre de la justice ne se fit pas attendre; la
voici:

                                                 Paris le 3 juillet.

Monsieur le vicomte,

La lettre que vous m'avez adresse, contenant des renseignements qui
peuvent clairer la justice, je la fais parvenir immdiatement au
procureur du roi prs le tribunal de Nantes[403], afin qu'elle soit
jointe aux pices de l'instruction commence contre M. Berryer.

         [Note 403: M. Demangeat.]

Je suis avec respect, etc.,

  Le garde des sceaux

                                             BARTHE.


Par cette rponse, M. Barthe[404] se rservait gracieusement une
nouvelle poursuite contre moi. Je me souviens des superbes ddains des
grands hommes du juste-milieu, quand je laissais entrevoir la
possibilit d'une violence exerce sur ma personne ou sur mes crits.
Eh! bon Dieu! pourquoi me parer d'un danger imaginaire? Qui
s'embarrassait de mon opinion? qui songeait  toucher  un seul de mes
cheveux? mes et faux du pot-au-feu, intrpides hros de la paix  tout
prix, vous avez pourtant eu votre terreur de comptoir et de police,
votre tat de sige de Paris, vos mille procs de presse, vos
commissions militaires pour condamner  mort l'auteur des
_Cancans_[405]; vous m'avez pourtant plong dans vos geles; la peine
applicable  mon _crime_ n'tait rien moins que la peine capitale. Avec
quel plaisir je vous livrerais ma tte, si, jete dans la balance de la
justice, elle la faisait pencher du ct de l'honneur, de la gloire et
de la libert de ma patrie!

         [Note 404: Flix _Barthe_ (1795-1863). Affili au
         Carbonarisme, trs ml comme avocat  tous les procs
         politiques, ayant pris une part active  la rvolution de
         Juillet, il tait entr, ds le 27 dcembre 1830, dans le
         ministre disloqu de M. Laffitte, pour remplacer 
         l'instruction publique M. Mrilhou. Le 12 mars 1831, il avait
         chang, dans le nouveau cabinet Casimir Prier, le
         portefeuille de l'instruction publique contre celui de la
         justice. Il garda les sceaux jusqu'au 4 avril 1834 et tomba
         avec le ministre de Broglie. Il fut alors nomm pair de
         France et prsident de la Cour des Comptes. Le second Empire
         le fit snateur.]

         [Note 405: Pierre-Clment _Brard_. Pendant les Cent-Jours,
         il s'tait enrl,  dix-sept ans, dans le corps des
         volontaires royaux de l'cole de droit de Paris, et il avait
         accompagn  Gand le roi Louis XVIII. En 1831 et 1832, il fit
         paratre un petit pamphlet hebdomadaire, les _Cancans_, dont
         le titre variait chaque semaine: _Cancans parisiens_,
         _Cancans accusateurs_, _Cancans courtisans_, _Cancans
         inflexibles_, _Cancans saisis_, _Cancans prisonniers_, etc.
         Chaque numro se terminait par une chanson. C'tait comme une
         rsurrection, aprs 1830, des _Actes des Aptres_, de
         Rivarol, de Champcenetz et de leurs amis. Mme violence, et
         aussi mme vaillance et mme verve. Seulement, les _Cancans_
         taient rdigs, non par une socit d'hommes d'esprit, mais
         par M. Brard tout seul: il avait, il est vrai, de l'esprit
         comme quatre, et mme comme quarante. Saisies et procs
         pleuvaient naturellement sur les _Cancans_ et sur leur
         auteur, qui se vit  la fin condamn  quatorze ans de prison
         et  treize mille francs d'amende. Heureusement, il trouva le
         moyen de s'vader et de gagner la Hollande, changeant la
         prison pour l'exil. En 1833, il publia _Mon Voyage  Prague_,
         puis se rendit  Rome, o des lgitimistes venaient de fonder
         une banque, dont il devint un des employs. Il ne devait plus
         quitter la ville ternelle, o il est mort, il y a peu
         d'annes, royaliste impnitent, ainsi qu'il convenait 
         l'auteur des _Cancans fidles_. Ses _Souvenirs_ sur
         _Sainte-Plagie en 1832_ ont paru en 1886.]

       *       *       *       *       *

J'tais plus que jamais dtermin  reprendre mon exil; madame de
Chateaubriand, effraye de mon aventure, aurait dj voulu tre bien
loin; il ne fut plus question que de chercher le lieu o nous
dresserions nos tentes. La grande difficult tait de trouver quelque
argent pour vivre en terre trangre et pour payer d'abord une dette qui
m'attirait des menaces de poursuites et de saisie.

La premire anne d'une ambassade ruine toujours l'ambassadeur: c'est ce
qui m'arriva pour Rome. Je me retirai  l'avnement du ministre
Polignac, et je m'en allai, ajoutant  ma dtresse ordinaire soixante
mille francs d'emprunt. J'avais frapp  toutes les bourses royalistes;
aucune ne s'ouvrit: on me conseilla de m'adresser  Laffitte. M.
Laffitte m'avana dix mille francs, que je donnai immdiatement aux
cranciers les plus presss. Sur le produit de mes brochures, je
retrouvai la somme que je lui ai rendue avec reconnaissance; mais une
trentaine de mille francs restait toujours  payer, en outre de mes
vieilles dettes, car j'en ai qui ont de la barbe, tant elles sont ges;
malheureusement, cette barbe est une barbe d'or, dont la coupe annuelle
se fait sur mon menton.

M. le duc de Lvis,  son retour d'un voyage en cosse, m'avait dit, de
la part de Charles X, que ce prince voulait continuer  me faire ma
pension de pair; je crus devoir refuser cette offre. Le duc de Lvis
revint  la charge, quand il me vit, au sortir de prison, dans
l'embarras le plus cruel, ne trouvant rien de ma maison et de mon jardin
rue d'Enfer, et tant harcel par une nue de cranciers. J'avais dj
vendu mon argenterie. Le duc de Lvis m'apporta vingt mille francs, me
disant noblement que ce n'tait pas les deux annes de pension de pairie
que le roi reconnaissait me devoir, et que mes dettes  Rome n'taient
qu'une dette de la couronne. Cette somme me mettait en libert, je
l'acceptai comme un prt momentan, et j'crivis au roi la lettre
suivante[406]:

         [Note 406: On verra dans mon premier voyage  Prague ma
         conversation avec Charles X au sujet de ce prt. (Note de
         Paris, 1834.) CH.]

SIRE,

Au milieu des calamits dont il a plu  Dieu de sanctifier votre vie,
vous n'avez point oubli ceux qui souffrent au pied du trne de saint
Louis. Vous daigntes me faire connatre, il y a quelques mois, votre
gnreux dessein de me continuer la pension de pair  laquelle je
renonai en refusant le serment au pouvoir illgitime; je pensai que
Votre Majest avait des serviteurs plus pauvres que moi et plus dignes
de ses bonts. Mais les derniers crits que j'ai publis m'ont caus des
dommages et suscit des perscutions; j'ai essay inutilement de vendre
le peu de chose que je possde. Je me vois forc d'accepter, non la
pension annuelle que Votre Majest se proposait de me faire sur sa
royale indigence, mais un secours provisoire pour me dgager des
embarras qui m'empchent de regagner l'asile o je pourrai vivre de mon
travail. Sire, il faut que je sois bien malheureux pour me rendre 
charge, mme un moment,  une couronne que j'ai soutenue de tous mes
efforts et que je continuerai de servir le reste de ma vie.

  Je suis, avec le plus profond respect, etc.

                                   CHATEAUBRIAND.


Mon neveu, le comte Louis de Chateaubriand, m'avana de son ct une
mme somme de vingt mille francs. Ainsi dgag des obstacles matriels,
je fis les prparatifs de mon second dpart. Mais une raison d'honneur
m'arrtait: madame la duchesse de Berry tait sur le sol franais; que
deviendrait-elle, et ne devais-je pas rester aux lieux o ses prils
pouvaient m'appeler? Un billet de la princesse, qui m'arriva du fond de
la Vende, acheva de me rendre libre.

       *       *       *       *       *

J'allais vous crire, monsieur le vicomte, touchant ce _gouvernement
provisoire_ que j'ai cru devoir former, lorsque j'ignorais quand et mme
si je pouvais rentrer en France, et dont on me mande que vous aviez
consenti  faire partie. Il n'a pas exist de fait, puisqu'il ne s'est
jamais runi, et quelques-uns des membres ne se sont entendus que pour
me faire parvenir un avis que je n'ai pu suivre. Je ne leur en sais pas
du tout mauvais gr. Vous avez jug d'aprs le rapport que vous ont fait
de ma position et de celle du pays ceux qui avaient des raisons pour
connatre mieux que moi les effets d'une _fatale influence_  laquelle
je n'ai pas voulu croire, et je suis sre que si M. de Ch. et t prs
de moi, son coeur noble et gnreux s'y ft galement refus. Je n'en
compte donc pas moins sur les bons services individuels et mme les
conseils des personnes qui faisaient partie du gouvernement provisoire,
et dont le choix m'avait t dict par leur zle clair et leur
dvouement  la lgitimit dans la personne de Henri V. Je vois que
votre intention est de quitter encore la France, je le regretterais
beaucoup si je pouvais vous approcher de moi; mais vous avez des armes
qui touchent de loin, et j'espre que vous ne cesserez pas de combattre
pour Henri V.

Croyez, monsieur le vicomte,  toute mon estime et amiti.

                                        M. C. R.


Par ce billet, Madame se passait de mes services, ne se rendait point
aux conseils que j'avais os lui donner dans la note dont M. Berryer
avait t le porteur; elle en paraissait mme un peu blesse, bien
qu'elle reconnt qu'une _fatale influence_ l'avait gare.

Ainsi rendu  ma libert et dgag de tout aujourd'hui, 7 aot, n'ayant
plus rien  faire qu' partir, j'ai crit ma lettre d'adieu  M. de
Branger, qui m'avait visit dans ma prison.


                                                 Paris, 7 aot 1832.

 M. de Branger.

Je voulais, monsieur, aller vous dire adieu et vous remercier de votre
souvenir; le temps m'a manqu et je suis oblig de partir sans avoir le
plaisir de vous voir et de vous embrasser. J'ignore mon avenir: y a-t-il
aujourd'hui un avenir clair pour personne? Nous ne sommes pas dans un
temps de rvolution, mais de transformation sociale: or les
transformations s'accomplissent lentement, et les gnrations qui se
trouvent places dans la priode de la mtamorphose prissent obscures
et misrables. Si l'Europe (ce qui pourrait bien tre) est  l'ge de la
dcrpitude, c'est une autre affaire: elle ne produira rien, et
s'teindra dans une impuissante anarchie de passions, de moeurs et de
doctrines. En ce cas, monsieur, vous aurez chant sur un tombeau.

J'ai rempli, monsieur, tous mes engagements: je suis revenu  votre
voix; j'ai dfendu ce que j'tais venu dfendre; j'ai subi le cholra:
je retourne  la montagne. Ne brisez pas votre lyre, comme vous nous en
menacez; je lui dois un de mes plus glorieux titres au souvenir des
hommes. Faites encore sourire et pleurer la France: car il arrive, par
un secret de vous seul connu, que dans vos chansons populaires les
paroles sont gaies et la musique plaintive.

Je me recommande  votre amiti et  votre muse.

                                        CHATEAUBRIAND.

Je dois me mettre en route demain, Madame de Chateaubriand me rejoindra
 Lucerne.


                                                  Ble, 12 aot 1832.

Beaucoup d'hommes meurent sans avoir perdu leur clocher de vue: je ne
puis rencontrer le clocher qui me doit voir mourir. En qute d'un asile
pour achever mes _Mmoires_, je chemine de nouveau tranant  ma suite
un norme bagage de papiers, correspondances diplomatiques, notes
confidentielles, lettres de ministres et de rois; c'est l'histoire
porte en croupe par le roman.

J'ai vu  Vesoul M. Augustin Thierry, retir chez son frre le
prfet[407]. Lorsque autrefois,  Paris, il m'envoya son _Histoire de la
conqute des Normands_, je l'allai remercier. Je trouvai un jeune homme
dans une chambre dont les volets taient  demi ferms; il tait presque
aveugle; il essaya de se lever pour me recevoir, mais ses jambes ne le
portaient plus et il tomba dans mes bras. Il rougit lorsque je lui
exprimai mon admiration sincre: ce fut alors qu'il me rpondit que son
ouvrage tait le mien, et que c'tait en lisant la bataille des Francs
dans les _Martyrs_, qu'il avait conu l'ide d'une nouvelle manire
d'crire l'histoire[408]. Quand je pris cong de lui, alors il s'effora
de me suivre et il se trana jusqu' la porte en s'appuyant contre le
mur: je sortis tout mu de tant de talent et de tant de malheur.

         [Note 407: Amde-Simon-Dominique _Thierry_ (1797-1873). Il
         avait t en 1810 prcepteur des petits-neveux de Talleyrand,
         et avait publi avec un vif succs, en 1828, son _Histoire
         des Gaulois_. Aprs les journes de Juillet, il avait t
         nomm prfet de la Haute-Sane. Matre des requtes au
         Conseil d'tat en 1838, promu conseiller en service ordinaire
         en 1853, il fut appel, par dcret imprial du 18 janvier
         1860,  siger au Snat. Il n'avait d'ailleurs pas cess de
         se livrer  ses travaux historiques. Ses principaux ouvrages
         sont l'_Histoire de la Gaule sous l'administration romaine_
         (1840-1842); _Rcits et Nouveaux rcits de l'histoire
         romaine_ (1860-1864); _Saint-Jrme, la Socit chrtienne 
         Rome et l'migration en Terre Sainte_ (1867); l'_Histoire
         d'Attila et de ses successeurs_ (1873).]

         [Note 408: On lit dans la prface des _Rcits des temps
         mrovingiens_, publie en 1840, les lignes suivantes, qui
         confirment ce que Chateaubriand crivait en 1832: J'achevais
         mes classes au collge de Blois, lorsqu'un exemplaire des
         _Martyrs_, apport du dehors, circula dans le collge; ce fut
         un grand vnement pour ceux d'entre nous qui ressentaient
         dj le got du beau et l'admiration de la gloire. Nous nous
         disputions le livre; il fut convenu que chacun l'aurait  son
         tour, et le mien vint un jour de cong,  l'heure de la
         promenade. Ce jour l, je feignis de m'tre fait mal au pied,
         et je restai seul  la maison; je lisais ou plutt je
         dvorais les pages, assis devant mon pupitre, dans une salle
         vote qui tait notre salle d'tude et dont l'aspect me
         semblait alors grandiose et imposant. J'prouvai d'abord un
         charme vague et comme un blouissement d'imagination; mais
         quand vint le rcit d'Eudore, cette histoire vivante de
         l'empire  son dclin, je ne sais quel intrt plus actif et
         plus ml de rflexion m'attacha au tableau de la ville
         ternelle, de la cour d'un empereur romain, de la marche
         d'une arme romaine dans les fanges de la Batavie, et de sa
         rencontre avec une arme de Francs....  mesure que se
         droulait  mes yeux le contraste si dramatique du guerrier
         sauvage et du soldat civilis, j'tais saisi de plus en plus
         vivement; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des
         Francs eut quelque chose d'lectrique. Je quittai la place o
         j'tais assis, et, marchant d'un bout  l'autre de la salle,
         je rptai  haute voix et en faisant sonner mes pas sur le
         pav: Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec
         l'pe!... Ce moment d'enthousiasme fut peut-tre dcisif
         pour ma vocation  venir; je n'eus alors aucune conscience de
         ce qui venait de se passer en moi; mon attention ne s'y
         arrta pas, je l'oubliai mme pendant plusieurs annes; mais,
         lorsqu'aprs d'invitables ttonnements pour le choix d'une
         carrire, je me fus livr tout entier  l'histoire, je me
         rappelai cet incident de ma vie et ses moindres circonstances
         avec une singulire prcision; aujourd'hui, si je me fais
         lire la page qui m'a tant frapp, je retrouve mes motions
         d'il y a trente ans.]

 Vesoul, surgit, aprs un long bannissement, Charles X[409], maintenant
faisant voile vers le nouvel exil qui sera pour lui le dernier.

         [Note 409: C'tait par Vesoul que le comte d'Artois tait
         rentr en France au mois de fvrier 1814, et il avait dat de
         cette ville, le 27 fvrier, sa _Proclamation aux Franais_.]

J'ai pass la frontire sans accident avec mon fatras: voyons si, au
revers des Alpes, je ne pourrais jouir de la libert de la Suisse et du
soleil de l'Italie, besoin de mes opinions et de mes annes.

 l'entre de Ble, j'ai rencontr un vieux Suisse, douanier; il m'a
fait faire _bedit garandaine d'in guart d'hire_; on a descendu mon
bagage dans une cave; on a mis en mouvement je ne sais quoi qui imitait
le bruit d'un mtier  bas; il s'est lev une fume de vinaigre, et,
purifi ainsi de la contagion de la France, le bon Suisse m'a relch.

J'ai dit dans l'_Itinraire_, en parlant des cigognes d'Athnes: Du
haut de leurs nids, que les rvolutions ne peuvent atteindre, elles ont
vu au-dessous d'elles changer la race des mortels: tandis que des
gnrations impies se sont leves sur les tombeaux des gnrations
religieuses, la jeune cigogne a toujours nourri son vieux pre.

Je retrouve  Ble le nid de cigogne que j'y laissai il y a six ans;
mais l'hpital au toit duquel la cigogne de Ble a chafaud son nid
n'est pas le Parthnon, le soleil du Rhin n'est pas le soleil du
Cphise, le concile n'est pas l'aropage. rasme n'est pas Pricls;
pourtant c'est quelque chose que le Rhin, la fort Noire, le Ble
romain et germanique. Louis XIV tendit la France jusqu'aux portes de
cette ville, et trois monarques ennemis[410] la traversrent en 1813
pour venir dormir dans le lit de Louis le Grand, en vain dfendu par
Napolon. Allons voir les _danses de la mort_ de Holbein; elles nous
rendront compte des vanits humaines.

         [Note 410: L'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le
         roi de Prusse.]

La danse de la mort (si toutefois ce n'tait pas mme alors une
vritable peinture) eut lieu  Paris, en 1424, au cimetire des
Innocents: elle nous venait de l'Angleterre. La reprsentation du
spectacle fut fixe dans des tableaux; on les vit exposs dans les
cimetires de Dresde, de Lubeck, de Minden, de la Chaise-Dieu, de
Strasbourg, de Blois en France, et le pinceau de Holbein immortalisa 
Ble ces joies de la tombe.

Ces danses macabres du grand artiste ont t emportes  leur tour par
la mort, qui n'pargne pas ses propres folies: il n'est rest  Ble, du
travail d'Holbein, que six pices scies sur les pierres du clotre et
dposes  la bibliothque de l'Universit. Un dessin colori a conserv
l'ensemble de l'ouvrage.

Ces grotesques sur un fond terrible ont du gnie de Shakespeare, gnie
ml de comique et de tragique. Les personnages sont d'une vive
expression: pauvres et riches, jeunes et vieux, hommes et femmes, papes,
cardinaux, prtres, empereurs, rois, reines, princes, ducs, nobles,
magistrats, guerriers, tous se dbattent et raisonnent avec et contre la
Mort; pas un ne l'accepte de bonne grce.

La Mort est varie  l'infini, mais toujours bouffonne  l'instar de la
vie, qui n'est qu'une srieuse pantalonnade. Cette Mort du peintre
satirique a une jambe de moins comme le mendiant  jambe de bois qu'elle
accoste; elle joue de la mandoline derrire l'os de son dos, comme le
musicien qu'elle entrane. Elle n'est pas toujours chauve; des brins de
cheveux blonds, bruns, gris, voltigent sur le cou du squelette et le
rendent plus effroyable en le rendant presque vivant. Dans un des
cartouches, la Mort a quasi de la chair, elle est quasi jeune comme un
jeune homme, et elle emmne une jeune fille qui se regarde dans un
miroir. La Mort a dans son bissac des tours d'un colier narquois; elle
coupe avec des ciseaux la corde du chien qui conduit un aveugle, et
l'aveugle est  deux pas d'une fosse ouverte; ailleurs, la Mort, en
petit manteau, aborde une de ses victimes avec les gestes d'un Pasquin.
Holbein a pu prendre l'ide de cette formidable gaiet dans la nature
mme: entrez dans un reliquaire, toutes les ttes de mort semblent
ricaner, parce qu'elles dcouvrent les dents; c'est le rire. De quoi
ricanent-elles? du nant ou de la vie?

La cathdrale de Ble et surtout les anciens clotres m'ont plu. En
parcourant ces derniers, remplis d'inscriptions funbres, j'ai lu les
noms de quelques rformateurs. Le protestantisme choisit mal le lieu et
prend mal son temps quand il se place dans les monuments catholiques; on
voit moins ce qu'il a rform que ce qu'il a dtruit. Ces pdants secs
qui pensaient refaire un christianisme primitif dans un vieux
christianisme, crateur de la socit depuis quinze sicles, n'ont pu
lever un seul monument.  quoi ce monument et-il rpondu? Comment
aurait-il t en rapport avec les moeurs? Les hommes n'taient point
faits comme Luther et Calvin, au temps de Luther et de Calvin; ils
taient faits comme Lon X avec le gnie de Raphal, ou comme saint
Louis avec le gnie gothique; le petit nombre ne croyait  rien, le
grand nombre croyait  tout. Aussi le protestantisme n'a-t-il pour
temples que des salles d'coles, ou pour glises que les cathdrales
qu'il a dvastes: il y a tabli sa nudit. Jsus-Christ et ses aptres
ne ressemblaient pas sans doute aux Grecs et aux Romains de leur sicle,
mais ils ne venaient pas _rformer_ un ancien culte; ils venaient
_tablir_ une religion nouvelle, remplacer les dieux par un dieu.


                                              Lucerne, 14 aot 1832.

Le chemin de Ble  Lucerne par l'Argovie offre une suite de valles,
dont quelques-unes ressemblent  la valle d'Argels, moins le ciel
espagnol des Pyrnes.  Lucerne, les montagnes, diffremment groupes,
tages, profiles, colories, se terminent, en se retirant les unes
derrire les autres et en s'enfonant dans la perspective, aux neiges
voisines du Saint-Gothard. Si l'on supprimait le Righi et le Pilate, et
si l'on ne conservait que les collines surfaces d'herbages et de
lapinires qui bordent immdiatement le lac des Quatre-Cantons, on
reproduirait un lac d'Italie.

Les arcades du clotre du cimetire dont la cathdrale est environne
sont comme les loges d'o l'on peut jouir de ce spectacle. Les monuments
de ce cimetire ont pour tendard une croisette de fer portant un Christ
dor. Aux rayons du soleil, ce sont autant de points de lumire qui
s'chappent des tombes: de distance en distance, il y a des bnitiers
dans lesquels trempe un rameau, avec lequel on peut bnir des cendres
regrettes. Je ne pleurais rien l en particulier, mais j'ai fait
descendre la rose lustrale sur la communaut silencieuse des chrtiens
et des malheureux mes frres. Une pitaphe me dit: _Hodie mihi, cras
tibi_; une autre: _Fuit homo_; une autre: _Siste, viator; abi, viator._
Et j'attends demain, et j'aurai t homme; et voyageur je m'arrte; et
voyageur je m'en vais. Appuy  l'une des arcades du clotre, j'ai
regard longtemps le thtre des aventures de Guillaume Tell et de ses
compagnons: thtre de la libert helvtique, si bien chant et dcrit
par Schiller et Jean de Mller. Mes yeux cherchaient dans l'immense
tableau la prsence des plus illustres morts, et mes pieds foulaient les
cendres les plus ignores.

En revoyant les Alpes il y a quatre ou cinq ans, je me demandais ce que
j'y venais chercher: que dirai-je donc aujourd'hui? que dirai-je demain,
et demain encore? Malheur  moi qui ne puis vieillir et qui vieillis
toujours!


                                                  Lucerne, 15 aot 1832.

Les capucins sont alls ce matin, selon l'usage le jour de l'Assomption,
bnir les montagnes. Ces moines professent la religion sous la
protection de laquelle naquit l'indpendance suisse: cette indpendance
dure encore. Que deviendra notre libert moderne, toute maudite de la
bndiction des philosophes et des bourreaux? Elle n'a pas quarante
annes, et elle a t vendue et revendue, maquignonne, brocante  tous
les coins de rue. Il y a plus de libert dans le froc d'un capucin qui
bnit les Alpes que dans la friperie entire des lgislateurs de la
Rpublique, de l'Empire, de la Restauration et de l'usurpation de
Juillet.

Le voyageur franais en Suisse est touch et attrist; notre histoire,
pour le malheur des peuples de ces rgions, se lie trop  leur histoire;
le sang de l'Helvtie a coul pour nous et par nous; nous avons port le
fer et le feu dans la chaumire de Guillaume Tell; nous avons engag
dans nos guerres civiles le paysan guerrier qui gardait le trne de nos
rois. Le gnie de Thorwaldsen a fix le souvenir du 10 aot  la porte
de Lucerne. Le lion helvtique expire, perc d'une flche, en couvrant
de sa tte affaisse et d'une de ses pattes l'cu de France, dont on ne
voit plus qu'une des fleurs de lis. La chapelle consacre aux victimes,
le bouquet d'arbres verts qui accompagne le bas-relief sculpt dans le
roc, le soldat chapp au massacre du 10 aot, qui montre aux trangers
le monument, le billet de Louis XVI qui ordonne aux Suisses de mettre
bas les armes, le devant d'autel offert par madame la Dauphine  la
chapelle expiatoire, et sur lequel ce parfait modle de douleur a brod
l'image de l'agneau divin immol!... Par quel conseil la Providence,
aprs la dernire chute du trne des Bourbons, m'envoie-t-elle chercher
un asile auprs de ce monument? Du moins, je puis le contempler sans
rougir, je puis poser ma main faible, mais non parjure, sur l'cu de
France, comme le lion l'enserre de ses ongles puissants, mais dtendus
par la mort.

Eh bien, ce monument, un membre de la Dite a propos de le dtruire!
Que demande la Suisse? la libert? elle en jouit depuis quatre sicles;
l'galit? elle l'a; la rpublique? c'est la forme de son gouvernement;
l'allgement des taxes? elle ne paye presque point d'impts. Que
veut-elle donc? elle veut changer, c'est la loi des tres. Quand un
peuple, transform par le temps, ne peut plus rester ce qu'il a t, le
premier symptme de sa maladie, c'est la haine du pass et des vertus de
ses pres.

Je suis revenu du monument du 10 aot par le grand pont couvert, espce
de galerie de bois suspendue sur le lac. Deux cent trente-huit tableaux
triangulaires, placs entre les chevrons du toit, dcorent cette
galerie. Ce sont des fastes populaires o le Suisse, en passant,
apprenait l'histoire de sa religion et de sa libert.

J'ai vu les poules d'eau prives; j'aime mieux les poules d'eau sauvages
de l'tang de Combourg.

Dans la ville, le bruit d'un choeur de voix m'a frapp; il sortait d'une
chapelle de la Vierge: entr dans cette chapelle, je me suis cru
transport aux jours de mon enfance. Devant quatre autels dvotement
pars, des femmes rcitaient avec le prtre le chapelet et les litanies.
C'tait comme la prire du soir au bord de la mer dans ma pauvre
Bretagne, et j'tais au bord du lac de Lucerne! Une main renouait ainsi
les deux bouts de ma vie, pour me faire mieux sentir tout ce qui s'tait
perdu dans la chane de mes annes.


                           Sur le lac de Lucerne, 16 aot 1832, midi.

Alpes, abaissez vos cimes, je ne suis plus digne de vous: jeune, je
serais solitaire; vieux, je ne suis qu'isol. Je la peindrais bien
encore, la nature; mais pour qui? qui se soucierait de mes tableaux?
quels bras, autres que ceux du temps, presseraient en rcompense mon
_gnie_ au front dpouill? qui rpterait mes chants?  quelle muse en
inspirerais-je? Sous la vote de mes annes, comme sous celle des monts
neigeux qui m'environnent, aucun rayon de soleil ne viendra me
rchauffer. Quelle piti de traner,  travers ces monts, des pas
fatigus que personne ne voudrait suivre! Quel malheur de ne me trouver
libre d'errer de nouveau qu' la fin de ma vie!


                                                        Deux heures.

Ma barque s'est arrte  la cale d'une maison sur la rive droite du
lac, avant d'entrer dans le golfe d'Uri. J'ai gravi le verger de cette
auberge et suis venu m'asseoir sous deux noyers qui protgent une
table. Devant moi, un peu  droite, sur le bord oppos du lac, se
dploie le village de Schwytz, parmi des vergers et les plans inclins
de ces pturages dits _Alpes_ dans le pays: il est surmont d'un roc
brch en demi-cercle et dont les deux pointes, le _Mythen_ et le
_Haken_ (la mitre et la crosse), tirent leur appellation de leur forme.
Ce chapiteau cornu repose sur des gazons, comme la couronne de la rude
indpendance helvtique sur la tte d'un peuple de bergers. Le silence
n'est interrompu autour de moi que par le tintement de la clochette de
deux gnisses restes dans l'table voisine: elle semble me sonner la
gloire de la pastorale libert que Schwytz a donne, avec son nom, 
tout un peuple: un petit canton dans le voisinage de Naples, appel
_Italia_, a de mme, mais avec des droits moins sacrs, communiqu son
nom  la terre des Romains.


                                                        Trois heures.

Nous partons; nous entrons dans le golfe ou le lac d'Uri. Les montagnes
s'lvent et s'assombrissent. Voil la croupe herbue du Grtli et les
trois fontaines o Frst, Arnold de Melchtal et Stauffacher jurrent la
dlivrance de leur pays; voil, au pied de l'Achsenberg, la chapelle qui
signale l'endroit o Tell, sautant de la barque de Gessler, la repoussa
d'un coup de pied au milieu des vagues.

Mais Tell et ses compagnons ont-ils jamais exist[411]? Ne seraient-ils
que des personnages du Nord, ns des chants des Scaldes et dont on
retrouve les traditions hroques sur les rivages de la Sude? Les
Suisses sont-ils aujourd'hui ce qu'ils taient  l'poque de la conqute
de leur indpendance? Ces sentiers des ours voient rouler des calches
o Tell et ses compagnons bondissaient, l'arc  la main, d'abme en
abme: moi-mme suis-je un voyageur en harmonie avec ces lieux?

         [Note 411: Les chroniques contemporaines de la rvolution de
         1307 ne font aucune mention de Guillaume Tell. Elles ne
         parlent que des trois conjurs du Grtli, Frst, d'Uri,
         Stauffacher, de Schwytz, et Arnold de Melchtal, d'Underwald.
         Ce n'est qu' la fin du XVe sicle que les historiens
         nationaux ont commenc  parler de Guillaume Tell et de ses
         exploits, et les narrations qu'ils en ont donnes renferment
         les plus graves invraisemblances au double point de vue
         gographique et chronologique.]

Un orage me vient heureusement assaillir. Nous abordons dans une crique,
 quelques pas de la chapelle de Tell: c'est toujours le mme Dieu qui
soulve les vents, et la mme confiance dans ce Dieu qui rassure les
hommes. Comme autrefois, en traversant l'Ocan, les lacs de l'Amrique,
les mers de la Grce, de la Syrie, j'cris sur un papier inond. Les
nuages, les flots, les roulements de la foudre s'allient mieux au
souvenir de l'antique libert des Alpes que la voix de cette nature
effmine et dgnre que mon sicle a place malgr moi dans mon sein.


                                                                Altorf.

Dbarqu  Fluelen, arriv  Altorf, le manque de chevaux va me retenir
une nuit au pied du Bannberg. Ici, Guillaume Tell abattit la pomme sur
la tte de son fils: le trait d'arc tait de la distance qui spare ces
deux fontaines. Croyons, malgr la mme histoire raconte par Saxon le
Grammairien, et que j'ai cite le premier dans mon _Essai sur les
rvolutions_[412]; ayons foi en la religion et la libert, les deux
seules grandes choses de l'homme: la gloire et la puissance sont
clatantes, non grandes.

         [Note 412: Dans son _Essai_, Chateaubriand avait consacr
         trois chapitres  la Suisse: _la Suisse pauvre et
         vertueuse_;--_la Suisse philosophique_;--_la Suisse
         corrompue_. Le premier de ces chapitres renfermait la note
         suivante: L'anecdote de la pomme et de Guillaume Tell est
         trs douteuse. L'historien de la Sude, Grammaticus, rapporte
         exactement le mme fait d'un paysan et d'un gouverneur
         sudois. J'aurais cit les deux passages s'ils n'taient trop
         longs. On peut voir le premier dans Simler (_Helvetiorum
         Respublica_, lib. I, page 58); et l'on trouve l'autre cit
         tout entier  la fin de _Coke's Letters on Switzerland_.
         _Essai sur les Rvolutions_, 1re dition, page 255. Cette
         anecdote de la pomme, que Chateaubriand, avec raison, tenait
         pour trs douteuse, n'est plus aujourd'hui dfendue par
         personne.]

Demain, du haut du Saint-Gothard, je saluerai de nouveau cette Italie
que j'ai salue du sommet du Simplon et du Mont-Cenis. Mais  quoi bon
ce dernier regard jet sur les rgions du midi et de l'aurore! Le pin
des glaciers ne peut descendre parmi les orangers qu'il voit au-dessous
de lui dans les valles fleuries.


                                                   Dix heures du soir.

L'orage recommence; les clairs s'entortillent aux rochers; les chos
grossissent et prolongent le bruit de la foudre; les mugissements du
Schoechen et de la Reuss accueillent le barde de l'Armorique. Depuis
longtemps je ne m'tais trouv seul et libre; rien dans la chambre o je
suis enferm: deux couches pour un voyageur qui veille et qui n'a ni
amours  bercer, ni songes  faire. Ces montagnes, cet orage, cette nuit
sont des trsors perdus pour moi. Que de vie, cependant, je sens au fond
de mon me! Jamais, quand le sang le plus ardent coulait de mon coeur
dans mes veines, je n'ai parl le langage des passions avec autant
d'nergie que je le pourrais faire en ce moment. Il me semble que je
vois sortir des flancs du Saint-Gothard ma sylphide des bois de
Combourg. Me viens-tu retrouver, charmant fantme de ma jeunesse? as-tu
piti de moi? Tu le vois, je ne suis chang que de visage; toujours
chimrique, dvor d'un feu sans cause et sans aliment. Je sors du
monde, et j'y entrais quand je te crai dans un moment d'extase et de
dlire. Voici l'heure o je t'invoquai dans ma tour. Je puis encore
ouvrir ma fentre pour te laisser entrer. Si tu n'es pas contente des
grces que je t'avais prodigues, je te ferai cent fois plus sduisante;
ma palette n'est pas puise; j'ai vu plus de beauts et je sais mieux
peindre. Viens t'asseoir sur mes genoux; n'aie pas peur de mes cheveux,
caresse-les de tes doigts de fe ou d'ombre; qu'ils rembrunissent sous
tes baisers. Cette tte, que ces cheveux qui tombent n'assagissent
point, est tout aussi folle qu'elle l'tait lorsque je te donnai l'tre,
fille ane de mes illusions, doux fruit de mes mystrieuses amours avec
ma premire solitude! Viens, nous monterons encore ensemble sur nos
nuages; nous irons avec la foudre sillonner, illuminer, embraser les
prcipices o je passerai demain. Viens! emporte-moi comme autrefois,
mais ne me rapporte plus.

On frappe  ma porte: ce n'est pas toi! c'est le guide! Les chevaux sont
arrivs, il faut partir. De ce songe il ne reste que la pluie, le vent
et moi, songe sans fin, ternel orage.


                                               17 aot 1832. (Amsteg.)

D'Altorf ici, une valle entre des montagnes rapproches, comme on en
voit partout; la Reuss bruyante au milieu.  l'auberge du Cerf, un petit
tudiant allemand, qui vient des glaciers du Rhne et qui me dit: Fous
fenir l'Altorf ce madin? allez fite! Il me croyait  pied comme lui;
puis, apercevant mon char  bancs: Oh! les chefals! c'tre autre
chosse. Si l'tudiant voulait _troquir_ ses jeunes jambes contre mon
char  bancs et mon plus mauvais char de gloire, avec quel plaisir je
prendrais son bton, sa blouse grise et sa barbe blonde! Je m'en irais
aux glaciers du Rhne; je parlerais la langue de Schiller  ma
matresse, et je rverais creusement la libert germanique: lui, il
cheminerait vieux comme le temps, ennuy comme un mort, dtromp par
l'exprience, s'tant attach au cou, comme une sonnette, un bruit dont
il serait plus fatigu au bout d'un quart d'heure que du fracas de la
Reuss. L'change n'aura pas lieu, les bons marchs ne sont pas  mon
usage. Mon colier part; il me dit en tant et remettant son bonnet
teuton, avec un petit coup de tte: Permis! Encore une ombre vanouie.
L'colier ignore mon nom; il m'aura rencontr et ne le saura jamais: je
suis dans la joie de cette ide; j'aspire  l'obscurit avec plus
d'ardeur que je ne souhaitais autrefois la lumire: celle-ci
m'importune ou comme clairant mes misres ou comme me montrant des
objets dont je ne puis plus jouir: j'ai hte de passer le flambeau  mon
voisin.

Trois garonnets tirent  l'arbalte: Guillaume Tell et Gessler sont
partout. Les peuples libres conservent le souvenir des fondations de
leur indpendance. Demandez  un petit pauvre de France s'il a jamais
lanc la hache en mmoire du roi Hlodwigh, ou Khlodwig ou Clovis!

       *       *       *       *       *

Le nouveau chemin du Saint-Gothard, en sortant d'Amsteg, va et vient en
zigzag pendant deux lieues; tantt joignant la Reuss, tantt s'en
cartant quand la fissure du torrent s'largit. Sur les reliefs
perpendiculaires du paysage, des pentes rases ou bouquetes de cpes de
htres, des pics dardant la nue, des dmes coiffs de glace, des sommets
chauves ou conservant quelques rayons de neige comme des mches de
cheveux blancs; dans la valle, des ponts, des colonnes en planches
noircies, des noyers et des arbres fruitiers qui gagnent en luxe de
branches et de feuilles ce qu'ils perdent en succulence de fruits. La
nature alpestre force ces arbres  redevenir sauvages; la sve se fait
jour malgr la greffe: un caractre nergique brise les liens de la
civilisation.

Un peu plus haut, au limbe droit de la Reuss, la scne change: le fleuve
coule avec cascades dans une ornire caillouteuse, sous une avenue
double et triple de pins; c'est la valle du Pont d'Espagne  Cauterets.
Aux pans de la montagne, les mlzes vgtent sur les artes vives du
roc; amarrs par leurs racines, ils rsistent au choc des temptes.

Le chemin, quelques carrs de pommes de terre, attestent seuls l'homme
dans ce lieu: il faut qu'il mange et qu'il marche; c'est le rsum de
son histoire. Les troupeaux, relgus aux pturages des rgions
suprieures, ne paraissent point; d'oiseaux, aucun; d'aigles, il n'en
est plus question: le grand aigle est tomb dans l'ocan en passant 
Sainte-Hlne; il n'y a vol si haut et si fort qui ne dfaille dans
l'immensit des cieux. L'aiglon royal vient de mourir. On nous avait
annonc d'autres aiglons de Juillet 1830; apparemment qu'ils sont
descendus de leur aire pour nicher avec les pigeons pattus. Ils
n'enlveront jamais de chamois dans leurs serres; dbilit  la lueur
domestique, leur regard clignotant ne contemplera jamais du sommet du
Saint-Gothard le libre et clatant soleil de la gloire de la France.

       *       *       *       *       *

Aprs avoir franchi le pont du _Saut du prtre_, et contourn le mamelon
du village de Wasen, on reprend la rive droite de la Reuss;  l'une et
l'autre ore, des cascades blanchissent parmi des gazons, tendus comme
des tapisseries vertes sur le passage des voyageurs. Par un dfil, on
aperoit le glacier de Ranz qui se lie aux glaciers de la Furca.

Enfin, on pntre dans la valle de Schoellenen, o commence la premire
rampe du Saint-Gothard. Cette valle est une coche de deux mille pieds
de profondeur, entaille dans un plein bloc de granit. Les parois du
bloc forment des murs gigantesques surplombants. Les montagnes n'offrent
plus que leurs flancs et leurs crtes ardentes et rougies. La Reuss
tonne dans son lit vertical, matelass de pierres. Un dbris de tour
tmoigne d'un autre temps, comme la nature accuse ici des sicles
immmors. Soutenu en l'air par des murs le long des masses graniteuses,
le chemin, torrent immobile, circule parallle au torrent mobile de la
Reuss. a et l, des votes en maonnerie mnagent au voyageur un abri
contre l'avalanche; on vire encore quelques pas dans une espce
d'entonnoir tortueux, et tout  coup,  l'une des volutes de la conque,
on se trouve face  face du pont du Diable.

Ce pont coupe aujourd'hui l'arcade du nouveau pont plus lev, bti
derrire et qui le domine; le vieux pont ainsi altr ne ressemble plus
qu' un court aqueduc  double tage. Le pont nouveau, lorsqu'on vient
de la Suisse, masque la cascade en retraite. Pour jouir des arcs-en-ciel
et des rejaillissements de la cascade, il se faut placer sur ce pont;
mais quand on a vu la cataracte du Niagara, il n'y a plus de chute
d'eau. Ma mmoire oppose sans cesse mes voyages  mes voyages, montagnes
 montagnes, fleuves  fleuves, forts  forts, et ma vie dtruit ma
vie. Mme chose m'arrive  l'gard des socits et des hommes.

Les chemins modernes, que le Simplon a enseigns et que le Simplon
efface, n'ont pas l'effet pittoresque des anciens chemins. Ces derniers,
plus hardis et plus naturels, n'vitaient aucune difficult; ils ne
s'cartaient gure du cours des torrents; ils montaient et descendaient
avec le terrain, gravissaient les rochers, plongeaient dans les
prcipices, passaient sous les avalanches, n'tant rien au plaisir de
l'imagination et  la joie des prils. L'ancienne route du
Saint-Gothard, par exemple, tait tout autrement aventureuse que la
route actuelle. Le pont du Diable mritait sa renomme, lorsqu'en
l'abordant on apercevait au-dessus la cascade de la Reuss, et qu'il
traait un arc obscur, ou plutt un troit sentier  travers la vapeur
brillante de la chute. Puis, au bout du pont, le chemin montait  pic,
pour atteindre la chapelle dont on voit encore la ruine. Au moins, les
habitants d'Uri ont eu la pieuse ide de btir une autre chapelle  la
cascade.

Enfin ce n'taient pas des hommes comme nous qui traversaient autrefois
les Alpes, c'taient des hordes de Barbares ou des lgions romaines.
C'taient des caravanes de marchands, des chevaliers, des condottieri,
des routiers, des plerins, des prlats, des moines. On racontait des
aventures tranges: Qui avait bti le pont du Diable? Qui avait
prcipit dans la prairie de Wasen la roche du Diable?  et l
s'levaient des donjons, des croix, des oratoires, des monastres, des
ermitages, gardant la mmoire d'une invasion, d'une rencontre, d'un
miracle ou d'un malheur. Chaque tribu montagnarde conservait sa langue,
ses vtements, ses moeurs, ses usages. On ne trouvait point, il est
vrai, dans un dsert, une excellente auberge; on n'y buvait point de vin
de Champagne; on n'y lisait point la gazette; mais s'il y avait plus de
voleurs au Saint-Gothard, il y avait moins de fripons dans la socit.
Que la civilisation est une belle chose! cette _perle_, je la laisse au
_beau premier lapidaire_.

Suwarow et ses soldats ont t les derniers voyageurs dans ce dfil, au
bout duquel ils rencontrrent Massna.

Aprs avoir dbouch du pont du Diable et de la galerie d'Urnerloch, on
gagne la prairie d'Ursern, ferme par des redans comme les siges de
pierres d'une arne. La Reuss coule paisible au milieu de la verdure; le
contraste est frappant: c'est ainsi qu'aprs et avant les rvolutions la
socit parat tranquille; les hommes et les empires sommeillent  deux
pas de l'abme o ils vont tomber.

Au village d'Hospital commence la seconde rampe, laquelle atteint le
sommet du Saint-Gothard, qui est envahi par des masses de granit. Ces
masses roules, enfles, brises, festonnes  leur cime par quelques
guirlandes de neige, ressemblent aux vagues fixes et cumeuses d'un
_ocan_ de pierre sur lequel l'homme a laiss les ondulations de son
chemin.

  Au pied du mont Adule, entre mille roseaux,
  Le Rhin, tranquille et fier du progrs de ses eaux,
  Appuy d'une main sur son urne penchante,
  Dormait au bruit flatteur de son onde naissante.

Trs beaux vers, mais inspirs par les fleuves de marbre de Versailles.
Le Rhin ne sort point d'une couche de roseaux: il se lve d'un lit de
frimas, son urne ou plutt ses urnes sont de glace; son origine est
congnre  ces peuples du Nord dont il devint le fleuve adoptif et la
ceinture guerrire. Le Rhin, n du Saint-Gothard dans les Grisons, verse
ses eaux  la mer de la Hollande, de la Norwge et de l'Angleterre; le
Rhne, fils aussi du Saint-Gothard, porte son tribut au Neptune de
l'Espagne, de l'Italie et de la Grce: des neiges striles forment les
rservoirs de la fcondit du monde ancien et du monde moderne.

Deux tangs, sur le plateau du Saint-Gothard, donnent naissance, l'un au
Tessin, l'autre  la Reuss. La source de la Reuss est moins leve que
la source du Tessin, de sorte qu'en creusant un canal de quelques
centaines de pas, on jetterait le Tessin dans la Reuss. Si l'on rptait
le mme ouvrage pour les principaux affluents de ces eaux, on produirait
d'tranges mtamorphoses dans les contres au bas des Alpes. Un
montagnard se peut donner le plaisir de supprimer un fleuve, de
fertiliser ou de striliser un pays; voil de quoi rabattre l'orgueil de
la puissance.

C'est chose merveilleuse que de voir la Reuss et le Tessin se dire un
ternel adieu et prendre leurs chemins opposs sur les deux versants du
Saint-Gothard; leurs berceaux se touchent; leurs destines sont
spares: ils vont chercher des terres diffrentes et divers soleils;
mais leurs mres, toujours unies, ne cessent du haut de la solitude de
nourrir leurs enfants dsunis.

Il y avait jadis, sur le Saint-Gothard, un hospice desservi par des
capucins; on n'en voit plus que les ruines; il ne reste de la religion
qu'une croix de bois vermoulu avec son christ: Dieu demeure quand les
hommes se retirent.

Sur le plateau du Saint-Gothard, dsert dans le ciel, finit un monde et
commence un autre monde: les noms germaniques sont remplacs par des
noms italiens. Je quitte ma compagne, la Reuss, qui m'avait amen, en la
remontant, du lac de Lucerne, pour descendre au lac de Lugano avec mon
nouveau guide, le Tessin.

Le Saint-Gothard est taill  pic du ct de l'Italie; le chemin qui se
plonge dans la Val-Tremola fait honneur  l'ingnieur forc de le
dessiner dans la gorge la plus troite. Vu d'en haut, ce chemin
ressemble  un ruban pli et repli; vu d'en bas, les murs qui
soutiennent les remblais font l'effet des ouvrages d'une forteresse, ou
imitent ces digues qu'on lve les unes au-dessus des autres contre
l'envahissement des eaux. Quelquefois aussi,  la double file des bornes
plantes rgulirement sur les deux cts de la route, on dirait d'une
colonne de soldats descendant les Alpes pour envahir encore une fois la
malheureuse Italie.


                                         Samedi, 18 aot 1832. (Lugano.)

J'ai pass de nuit Airolo, Bellinzona et la Val-Levantine: je n'ai point
vu la terre, j'ai seulement entendu les torrents. Dans le ciel, les
toiles se levaient parmi les coupoles et les aiguilles des montagnes.
La lune n'tait point d'abord  l'horizon, mais son aube s'panouit par
degrs devant elle, de mme que ces _gloires_ dont les peintres du XIVe
sicle entouraient la tte de la VIERGE: elle parut enfin, creuse et
rduite au quart de son disque, sur la cime dentele du Furca; les
pointes de son croissant ressemblaient  des ailes; on et dit d'une
colombe blanche chappe de son nid de rocher:  sa lumire affaiblie et
rendue plus mystrieuse, l'astre chancr me rvla le lac Majeur au
bout de la Val-Levantine. Deux fois j'avais rencontr ce lac, une fois
en me rendant au congrs de Vrone, une autre fois en me rendant en
ambassade  Rome. Je le contemplais alors au soleil, dans le chemin des
prosprits; je l'entrevoyais  prsent la nuit, du bord oppos, sur la
route de l'infortune. Entre mes voyages, spars seulement de quelques
annes, il y avait de moins une monarchie de quatorze sicles.

Ce n'est pas que j'en veuille le moins du monde  ces rvolutions
politiques; en me rendant  la libert, elles m'ont rendu  ma propre
nature. J'ai encore assez de sve pour reproduire la primeur de mes
songes, assez de flamme pour renouer mes liaisons avec la crature
imaginaire de mes dsirs. Le temps et le monde que j'ai traverss n'ont
t pour moi qu'une double solitude o je me suis conserv tel que le
ciel m'avait form. Pourquoi me plaindrais-je de la rapidit des jours,
puisque je vivais dans une heure autant que ceux qui passent des annes
 vivre?

       *       *       *       *       *

Lugano est une petite ville d'un aspect italien: portiques comme 
Bologne, peuple faisant son mnage dans la rue comme  Naples,
architecture de la Renaissance, toits dpassant les murs sans corniches,
fentres troites et longues, nues ou ornes d'un chapiteau et perces
jusque dans l'architrave. La ville s'adosse  un coteau de vignes que
dominent deux plans superposs de montagnes, l'un de pturages, l'autre
de forts: le lac est  ses pieds.

Il existe, sur le plus haut sommet d'une montagne,  l'est de Lugano, un
hameau dont les femmes, grandes et blanches, ont la rputation des
Circassiennes. La veille de mon arrive tait la fte de ce hameau; on
tait all en plerinage  la beaut: cette tribu sera quelques dbris
d'une race des barbares du Nord conserve sans mlange au-dessus des
populations de la plaine.

Je me suis fait conduire aux diverses maisons qu'on m'avait indiques
comme me pouvant convenir: j'en ai trouv une charmante, mais d'un
loyer beaucoup trop cher.

Pour mieux voir le lac, je me suis embarqu. Un de mes deux bateliers
parlait un jargon franco-italien entrelard d'anglais. Il me nommait les
montagnes et les villages sur les montagnes: San-Salvador, au sommet
duquel on dcouvre le dme de la cathdrale de Milan; Castagnola, avec
ses oliviers dont les trangers mettent de petits rameaux  leur
boutonnire; Gandria, limite du canton du Tessin sur le lac;
Saint-Georges, enfat de son ermitage: chacun de ces lieux avait son
histoire.

L'Autriche, qui prend tout et ne donne rien, conserve au pied du mont
Caprino un village enclav dans le territoire du Tessin. En face, de
l'autre ct, au pied du San-Salvador, elle possde encore une espce de
promontoire sur lequel il y a une chapelle; mais elle a prt
gracieusement aux Luganois ce promontoire pour excuter les criminels et
pour y lever des fourches patibulaires. Elle argumentera quelque jour
de cette _haute justice_, exerce par sa permission sur son territoire,
comme d'une preuve de sa suzerainet sur Lugano. On ne fait plus subir
aujourd'hui aux condamns le supplice de la corde, on leur coupe la
tte: Paris a fourni l'instrument, Vienne le thtre du supplice:
prsents dignes de deux grandes monarchies.

Ces images me poursuivaient, lorsque sur la vague d'azur, au souffle de
la brise parfum de l'ambre des pins, vinrent  passer les barques d'une
confrrie, qui jetait des bouquets dans le lac, au son des hautbois et
des cors. Des hirondelles se jouaient autour de ma voile. Parmi ces
voyageuses, ne reconnatrai-je pas celles que je rencontrai un soir en
errant sur l'ancienne voie de Tibur et de la maison d'Horace? La Lydie
du pote n'tait point alors avec ces hirondelles de la campagne de
Tibur; mais je savais qu'en ce moment mme une autre jeune femme
enlevait furtivement une rose dpose dans le jardin abandonn d'une
villa du sicle de Raphal, et ne cherchait que cette fleur sur les
ruines de Rome.

Les montagnes qui entourent le lac de Lugano, ne runissant gure leurs
bases qu'au niveau du lac, ressemblent  des les spares par d'troits
canaux; elles m'ont rappel la grce, la forme et la verdure de
l'archipel des Aores. Je consommerais donc l'exil de mes derniers jours
sous ces riants portiques o la princesse de Belgiojoso a laiss tomber
quelques jours de l'exil de sa jeunesse? J'achverais donc mes
_Mmoires_  l'entre de cette terre classique et historique o Virgile
et Le Tasse ont chant, o tant de rvolutions se sont accomplies? Je
remmorerais ma destine bretonne  la vue de ces montagnes ausoniennes?
Si leur rideau venait  se lever, il me dcouvrirait les plaines de la
Lombardie; par del, Rome; par del, Naples, la Sicile, la Grce, la
Syrie, l'gypte, Carthage: bords lointains que j'ai mesurs, moi qui ne
possde pas l'espace de terre que je presse sous la plante de mes pieds!
mais pourtant mourir ici? finir ici?--n'est-ce pas ce que je veux, ce
que je cherche? Je n'en sais rien.


                                       Lucerne, 20, 21 et 22 aot 1832.

J'ai quitt Lugano sans y coucher; j'ai repass le Saint-Gothard, j'ai
revu ce que j'avais vu: je n'ai rien trouv  rectifier  mon esquisse.
 Altorf, tout tait chang depuis vingt-quatre heures: plus d'orage,
plus d'apparition dans ma chambre solitaire. Je suis venu passer la nuit
 l'auberge de Fluelen, ayant parcouru deux fois la route dont les
extrmits aboutissent  deux lacs et sont tenues par deux peuples lis
d'un mme noeud politique, spars sous tous les autres rapports. J'ai
travers le lac de Lucerne, il avait perdu  mes yeux une partie de son
mrite: il est au lac de Lugano ce que sont les ruines de Rome aux
ruines d'Athnes, les champs de la Sicile aux jardins d'Armide.

Au surplus, j'ai beau me battre les flancs pour arriver  l'exaltation
alpine des crivains de montagne, j'y perds ma peine.

Au physique, cet air vierge et balsamique qui doit ranimer mes forces,
rarfier mon sang, dsenfumer ma tte fatigue, me donner une faim
insatiable, un repos sans rves, ne produit point pour moi ces effets.
Je ne respire pas mieux, mon sang ne circule pas plus vite, ma tte
n'est pas moins lourde au ciel des Alpes qu' Paris. J'ai autant
d'apptit aux _Champs-lyses_ qu'au Montanvers, je dors aussi bien rue
Saint-Dominique qu'au mont Saint-Gothard, et si j'ai des songes dans la
dlicieuse plaine de Montrouge, c'est qu'il en faut au sommeil.

Au moral, en vain j'escalade les rocs, mon esprit n'en devient pas plus
lev, mon me plus pure; j'emporte les soucis de la terre et le faix
des turpitudes humaines. Le calme de la rgion sublunaire d'une marmotte
ne se communique point  mes sens veills. Misrable que je suis, 
travers les brouillards qui roulent  mes pieds, j'aperois toujours la
figure panouie du monde. Mille toises gravies dans l'espace ne
changent rien  ma vue du ciel; Dieu ne parat pas plus grand du sommet
de la montagne que du fond de la valle. Si pour devenir un homme
robuste, un saint, un gnie suprieur, il ne s'agissait que de planer
sur les nuages, pourquoi tant de malades, de mcrants et d'imbciles ne
se donnent-ils pas la peine de grimper au Simplon? Il faut certes qu'ils
soient bien obstins  leurs infirmits.

Le paysage n'est cr que par le soleil; c'est la lumire qui fait le
paysage. Une grve de Carthage, une bruyre de la rive de Sorrente, une
lisire de cannes dessches dans la Campagne romaine, sont plus
magnifiques, claires des feux du couchant ou de l'aurore, que toutes
les Alpes de ce ct-ci des Gaules. De ces trous surnomms valles, o
l'on ne voit goutte en plein midi; de ces hauts paravents  l'ancre
appels montagnes; de ces torrent salis qui beuglent avec les vaches de
leurs bords; de ces faces violtres, de ces cous gotreux, de ces
ventres hydropiques: foin!

Si les montagnes de nos climats peuvent justifier les loges de leurs
admirateurs, ce n'est que quand elles sont enveloppes dans la nuit dont
elles paississent le chaos: leurs angles, leurs ressauts, leurs grandes
lignes, leurs immenses ombres portes, augmentent d'effet  la clart de
la lune. Les astres les dcoupent et les gravent dans le ciel en
pyramides, en cnes, en oblisques, en architecture d'albtre, tantt
jetant sur elles un voile de gaze et les harmoniant par des nuances
indtermines, lgrement laves de bleu; tantt les sculptant une  une
et les sparant par des traits d'une grande correction. Chaque valle,
chaque rduit avec ses lacs, ses rochers, ses forts, devient un temple
de silence et de solitude. En hiver, les montagnes nous prsentent
l'image des zones polaires; en automne, sous un ciel pluvieux, dans
leurs diffrentes nuances de tnbres, elles ressemblent  des
lithographies grises, noires, bistres: la tempte aussi leur va bien,
de mme que les vapeurs, demi-brouillards, demi-nuages, qui roulent 
leurs pieds ou se suspendent  leurs flancs.

Mais les montagnes ne sont-elles pas favorables aux mditations, 
l'indpendance,  la posie? De belles et profondes solitudes mles de
mer ne reoivent-elles rien de l'me, n'ajoutent-elles rien  ses
volupts? Une sublime nature ne rend-elle pas plus susceptible de
passion, et la passion ne fait-elle pas mieux comprendre une nature
sublime? Un amour intime ne s'augmente-t-il pas de l'amour vague de
toutes les beauts des sens et de l'intelligence qui l'environnent,
comme des principes semblables s'attirent et se confondent? Le sentiment
de l'infini, entrant par un immense spectacle dans un sentiment born,
ne l'accrot-il pas, ne l'tend-il pas jusqu'aux limites o commence une
ternit de vie?

Je reconnais tout cela; mais entendons-nous bien: ce ne sont pas les
montagnes qui existent telles qu'on les croit voir alors; ce sont les
montagnes comme les passions, le talent et la muse en ont trac les
lignes, colori les ciels, les neiges, les pitons, les dclivits, les
cascades irises, l'atmosphre _flou_, les ombres tendres et lgres: le
paysage est sur la palette de Claude le Lorrain, non sur le
Campo-Vaccino. Faites-moi aimer, et vous verrez qu'un pommier isol,
battu du vent, jet de travers au milieu des froments de la Beauce; une
fleur de sagette dans un marais; un petit cours d'eau dans un chemin;
une mousse, une fougre, une capillaire sur le flanc d'une roche; un
ciel humide, enfum; une msange dans le jardin d'un presbytre; une
hirondelle volant bas, par un jour de pluie, sous le chaume d'une grange
ou le long d'un clotre; une chauve-souris mme remplaant l'hirondelle
autour d'un clocher champtre, tremblotant sur ses ailes de gaze dans
les dernires lueurs du crpuscule; toutes ces petites choses,
rattaches  quelques souvenirs, s'enchanteront des mystres de mon
bonheur ou de la tristesse de mes regrets. En dfinitive, c'est la
jeunesse de la vie, ce sont les personnes qui font les beaux sites. Les
glaces de la baie de Baffin peuvent tre riantes avec une socit selon
le coeur, les bords de l'Ohio et du Gange lamentables en l'absence de
toute affection. Un pote a dit:

  La patrie est aux lieux o l'me est enchane.

Il en est de mme de la beaut.

En voil trop  propos de montagnes; je les aime comme grandes
solitudes; je les aime comme cadre bordure et lointain d'un beau
tableau; je les aime comme rempart et asile de la libert; je les aime
comme ajoutant quelque chose de l'infini aux passions de l'me:
quitablement et raisonnablement, voil tout le bien qu'on peut en dire.
Si je ne dois pas me fixer aux revers des Alpes, ma course au
Saint-Gothard restera un fait sans liaison, une vue d'optique isole au
milieu des tableaux de mes _Mmoires_: j'teindrai la lampe, et Lugano
rentrera dans la nuit.

 peine arriv  Lucerne, j'ai vite couru de nouveau  la cathdrale, 
la _Hofkirche_, btie sur l'emplacement d'une chapelle ddie  saint
Nicolas, patron des mariniers: cette chapelle primitive servait aussi de
phare; car, pendant la nuit, on la voyait claire d'une manire
surnaturelle. Ce furent des missionnaires irlandais qui prchrent
l'vangile dans la contre presque dserte de Lucerne; ils y apportrent
la libert dont n'a pas joui leur malheureuse patrie. Lorsque je suis
revenu  la cathdrale, un homme creusait une fosse; dans l'glise, on
achevait un service autour d'un cercueil, et une jeune femme faisait
bnir  un autel un bonnet d'enfant; elle l'a mis, avec une expression
visible de joie, dans un panier qu'elle portait  son bras, et s'en est
alle charge de son trsor. Le lendemain, j'ai trouv la fosse du
cimetire referme, un vase d'eau bnite pos sur la terre frache, et
du fenouil sem pour les petits oiseaux: ils taient dj seuls, auprs
de ce mort d'une nuit. J'ai fait quelques courses autour de Lucerne
parmi de magnifiques bois de pins. Les abeilles, dont les ruches sont
places au-dessus des portes des fermes,  l'abri des toits prolongs,
habitent avec les paysans. J'ai vu la fameuse Clara Wendel[413] aller 
la messe derrire ses compagnes de captivit, dans son uniforme de
prisonnire. Elle est fort commune; je lui ai trouv l'air de toutes ces
brutes de France prsentes  tant de meurtres, sans pour cela tre plus
distingues qu'une bte froce, malgr ce que veut leur prter la
thorie du crime et de l'admiration des gorgements. Un simple chasseur,
arm d'une carabine, conduit ici les galriens aux travaux de la journe
et les ramne  leur prison.

         [Note 413: Le 15 septembre 1816, le conseiller d'tat
         Lucernois Xavier Keller fut trouv mort dans l'Aar, prs de
         Lucerne. Toutes sortes de rumeurs furent rpandues au sujet
         de cette mort mystrieuse: on souponnait un meurtre. Aucune
         preuve cependant n'tait venue confirmer ces soupons,
         lorsque, en 1825, des vagabonds, parmi lesquels se trouvait
         _Clara Wendel_, furent arrts et firent des rvlations sur
         ce drame nocturne. Il fut alors appris que Xavier Keller
         avait t victime d'un crime politique dont les instigateurs
         avaient t deux personnages officiels de Lucerne. Cinq
         personnes, parmi lesquelles un frre et une soeur de Clara
         Wendel, en avaient t les excuteurs. Il en rsulta un
         procs, dont le retentissement fut europen, et qui se
         termina par plusieurs condamnations. Clara Wendel fut
         condamne  la dtention perptuelle et subit sa peine dans
         la prison de Lucerne.]

J'ai pouss ce soir ma promenade le long de la Reuss, jusqu' une
chapelle btie sur le chemin: on y monte par un petit portique italien.
De ce portique, je voyais un prtre priant seul  genoux dans
l'intrieur de l'oratoire, tandis que j'apercevais au haut des montagnes
les dernires lueurs du soleil couchant. En revenant  Lucerne, j'ai
entendu dans les cabanes des femmes rciter le chapelet; la voix des
enfants rpondait  l'adoration maternelle. Je me suis arrt, j'ai
cout au travers des entrelacs de vignes ces paroles adresses  Dieu
du fond d'une chaumire. La belle, jeune et lgante jeune fille qui me
sert  _l'Aigle d'or_ dit aussi trs rgulirement son _Angelus_ en
fermant les rideaux des croises de ma chambre. Je lui donne en rentrant
quelques fleurs que j'ai cueillies; elle me dit, en rougissant et se
frappant doucement le sein avec sa main: Per me? Je lui rponds:
Pour vous. Notre conversation finit l.


                                                Lucerne, 26 aot 1832.

Madame de Chateaubriand n'est point encore arrive, je vais faire une
course  Constance. Voici M. A. Dumas[414]; je l'avais dj aperu chez
David, tandis qu'il se faisait mouler chez le grand sculpteur. Madame de
Colbert, avec sa fille madame de Brancas, traverse aussi Lucerne[415].
C'est chez madame de Colbert, en Beauce, que j'crivis, il y a prs de
vingt ans, dans ces _Mmoires_[416], l'histoire de ma jeunesse 
Combourg. Les lieux semblent voyager avec moi, aussi mobiles, aussi
fugitifs que ma vie.

         [Note 414: Le 5 juin 1832, le jour des funrailles du gnral
         Lamarque, Alexandre Dumas avait suivi le cortge en costume
         d'artilleur; le bruit courait qu'il avait distribu des armes
          la Porte Saint-Martin. Le 9 juin, un journal annona que
         l'auteur de _la Tour de Nesle_, pris les armes  la main,
         avait t fusill le 6 au matin. Un aide de camp du roi
         courut chez lui, le trouva en parfaite sant, et l'informa
         que l'ventualit de son arrestation avait t srieusement
         discute. On lui conseillait d'aller passer un mois ou deux 
         l'tranger, pour se faire oublier. Il mit ordre  ses
         affaires dramatiques, toucha de l'argent de Harel (ce qui
         n'tait pas un petit succs), et, le 21 juillet 1832, muni
         d'un passeport en rgle, il partit pour la Suisse. Vers le
         commencement d'octobre, il tait de retour  Paris. Ses
         _Impressions de voyage_, dont la publication commena en
         1833, sont restes le meilleur de ses ouvrages. Au tome III,
         il raconte sa visite  l'auteur du _Gnie du Christianisme_
         dans un chapitre intitul: _Les Poules de M. de
         Chateaubriand._]

         [Note 415: L'une et l'autre ne sont plus. (Paris, note de
         1836.) CH.--Sur la comtesse de Colbert, voir, au tome I, la
         note 2 de la page 124.]

         [Note 416: Voir, premire partie, livre III, les pages
         123-126.]

Le courrier de la malle m'apporte une trs belle lettre de M. de
Branger, en rponse  celle que je lui avais crite en partant de
Paris: cette lettre a dj t imprime en note, avec une lettre de M.
Carrel, dans le _Congrs de Vrone_[417].

         [Note 417: La lettre de Branger est du 19 aot 1832; celle
         d'Armand Carrel du 4 octobre 1834. Elles ont t imprimes
         toutes les deux  la fin du _Congrs de Vrone_, t. II, p.
         455 et suivantes.]


                                                Genve, septembre 1832

En allant de Lucerne  Constance, on passe par Zurich et Winterthur.
Rien ne m'a plu  Zurich, hors le souvenir de Lavater et de Gessner, les
arbres d'une esplanade qui domine les lacs, le cours de la Limath, un
vieux corbeau et un vieil orme; j'aime mieux cela que tout le pass
historique de Zurich, n'en dplaise mme  la bataille de Zurich.
Napolon et ses capitaines, de victoires en victoires, ont amen les
Russes  Paris.

Winterthur est une bourgade neuve et industrielle, ou plutt une longue
rue propre. Constance a l'air de n'appartenir  personne; elle est
ouverte  tout le monde. J'y suis entr le 27 aot, sans avoir vu un
douanier ou un soldat, et sans qu'on m'ait demand mon passeport.

Madame Rcamier tait arrive depuis trois jours[418], pour faire une
visite  la reine de Hollande. J'attendais madame de Chateaubriand,
venant me rejoindre  Lucerne. Je me proposais d'examiner s'il ne serait
pas prfrable de se fixer d'abord en Souabe, sauf  descendre ensuite
en Italie.

         [Note 418: Mme Rcamier, trs effraye par le cholra, qui
         avait fait autour d'elle, dans la rue de Svres, de trs
         nombreuses victimes, s'tait dcide, au mois d'aot, 
         quitter Paris et  faire un voyage en Suisse. Malgr son rel
         courage, et bien qu'on l'ait vue souvent prodiguer sans
         effroi ses soins  des personnes atteintes de maladies
         contagieuses, elle avait une terreur invincible et presque
         superstitieuse du cholra. tait-ce un pressentiment? Elle
         mourut du cholra le 11 mai 1849. Aprs avoir succomb  ce
         flau qui laisse ordinairement sur ses victimes des traces
         effrayantes, dit Mme Lenormant (_Souvenirs et
         Correspondance_, t. II, p. 572), Mme Rcamier prit dans la
         mort une beaut surprenante. Ses traits, d'une gravit
         anglique, avaient l'aspect d'un beau marbre; on n'y
         apercevait aucune contraction, aucune ride, et jamais la
         majest du dernier sommeil ne fut accompagne d'autant de
         douceur et de grce. Un dessin, transport sur la pierre par
         Achille Devria, a conserv le souvenir de cette remarquable
         circonstance; ce dessin, dont nous pouvons attester la
         scrupuleuse exactitude, prouve  son tour la fidlit de
         notre rcit.]

Dans la ville dlabre de Constance, notre auberge tait fort gaie; on y
faisait les apprts d'une noce. Le lendemain de mon arrive, madame
Rcamier voulut se mettre  l'abri de la joie de nos htes: nous nous
embarqumes sur le lac, et, traversant la nappe d'eau d'o sort le Rhin
pour devenir fleuve, nous abordmes  la grve d'un parc.

Ayant mis pied  terre, nous franchmes une haie de saules, de l'autre
ct de laquelle nous trouvmes une alle sable circulant parmi des
bosquets d'arbustes, des groupes d'arbres et des tapis de gazon. Un
pavillon s'levait au milieu des jardins, et une lgante _villa_
s'appuyait contre une futaie. Je remarquai dans l'herbe des veilleuses
toujours mlancoliques pour moi  cause des rminiscences de mes divers
et nombreux automnes. Nous nous promenmes au hasard, et puis nous nous
assmes sur un banc au bord de l'eau. Du pavillon des bocages
s'levrent des harmonies de harpe et de cor qui se turent lorsque,
charms et surpris, nous commencions  les couter: c'tait une scne
d'un conte de fe. Les harmonies ne renaissant pas, je lus  madame
Rcamier ma description du Saint-Gothard; elle me pria d'crire quelque
chose sur ses tablettes, dj  demi remplies des dtails de la mort de
J.-J. Rousseau. Au-dessous de ces dernires paroles de l'auteur
d'_Hlose_: Ma femme, ouvrez la fentre, que je voie encore le
soleil, je traai ces mots au crayon: _Ce que je voulais sur le lac de
Lucerne, je l'ai trouv sur le lac de Constance, le charme et
l'intelligence de la beaut. Je ne veux point mourir comme Rousseau; je
veux encore voir longtemps le soleil, si c'est prs de vous que je dois
achever ma vie. Que mes jours expirent  vos pieds, comme ces vagues
dont vous aimez le murmure.--28 aot 1832._

L'azur du lac veillait derrire les feuillages;  l'horizon du midi,
s'amoncelaient les sommets de l'Alpe des Grisons; une brise passant et
se retirant  travers les saules s'accordait avec l'aller et le venir de
la vague: nous ne voyions personne; nous ne savions o nous tions.

       *       *       *       *       *

En rentrant  Constance, nous avons aperu madame la duchesse de
Saint-Leu et son fils Louis-Napolon: ils venaient au-devant de madame
Rcamier. Sous l'Empire je n'avais point connu la reine de Hollande; je
savais qu'elle s'tait montre gnreuse lors de ma dmission  la mort
du duc d'Enghien et quand je voulus sauver mon cousin Armand; sous la
Restauration, ambassadeur  Rome, je n'avais eu avec madame la duchesse
de Saint-Leu que des rapports de politesse; ne pouvant aller moi-mme
chez elle, j'avais laiss libres les secrtaires et les attachs de lui
faire leur cour, et j'avais invit le cardinal Fesch  un dner
diplomatique de cardinaux. Depuis la dernire chute de la Restauration,
le hasard m'avait fait changer quelques lettres avec la reine Hortense
et le prince Louis. Ces lettres sont un assez singulier monument des
grandeurs vanouies; les voici:


MADAME DE SAINT-LEU, APRS AVOIR LU LA DERNIRE LETTRE DE M. DE
CHATEAUBRIAND.

                                        Arenenberg, ce 15 octobre 1831.

M. de Chateaubriand a trop de gnie pour n'avoir pas compris toute
l'tendue de celui de l'empereur Napolon. Mais  son imagination si
brillante il fallait plus que l'admiration: des souvenirs de jeunesse,
une illustre fortune, attirrent son coeur: il y dvoua sa personne et
son talent, et, comme le pote qui prte  tout le sentiment qui
l'anime, il revtit ce qu'il aimait des traits qui devaient enflammer
son enthousiasme. L'ingratitude ne le dcouragea pas, car le malheur
tait toujours l qui en appelait  lui; cependant son esprit, sa
raison, ses sentiments vraiment franais en font malgr lui
l'antagoniste de son parti. Il n'aime des anciens temps que l'honneur
qui rend fidle; et la religion qui rend sage, la gloire de sa patrie
qui en fait la force, la libert des consciences et des opinions qui
donne un noble essor aux facults de l'homme, l'aristocratie du mrite
qui ouvre une carrire  toutes les intelligences, voil son domaine
plus qu' tout autre. Il est donc libral, napoloniste et mme
rpublicain plutt que royaliste. Aussi la nouvelle France, ses
nouvelles illustrations sauraient l'apprcier, tandis qu'il ne sera
jamais compris de ceux qu'il a placs dans son coeur si prs de la
divinit; et s'il n'a plus qu' chanter le malheur, ft-il le plus
intressant, les hautes infortunes sont devenues si communes dans notre
sicle, que sa brillante imagination, sans but et sans mobile rel,
s'teindra faute d'aliments assez levs pour inspirer son beau talent.

                                             HORTENSE.


APRS AVOIR LU UNE NOTE SIGNE HORTENSE.

M. de Chateaubriand est extrmement flatt et on ne peut plus
reconnaissant des sentiments de bienveillance exprims avec tant de
grce dans la premire partie de la note: dans la seconde se trouve
cache une sduction de femme et de reine qui pourrait entraner un
amour-propre moins dtromp que celui de M. de Chateaubriand.

Il y a certainement aujourd'hui de quoi choisir une occasion
d'infidlit entre de si hautes et de si nombreuses infortunes; mais, 
l'ge o M. de Chateaubriand est parvenu, des revers qui ne comptent que
peu d'annes ddaigneraient ses hommages: force lui est de rester
attach  son vieux malheur, tout tent qu'il pourrait tre par de plus
jeunes adversits.

                                        CHATEAUBRIAND.

Paris, ce 6 novembre 1831.


                                             Arenenberg, le 4 mai 1832.

Monsieur le vicomte,

Je viens de lire votre dernire brochure. Que les Bourbons sont heureux
d'avoir pour soutien un gnie tel que le vtre! Vous relevez une cause
avec les mmes armes qui ont servi  l'abattre; vous trouvez des paroles
qui font vibrer tous les coeurs franais. Tout ce qui est national
trouve de l'cho dans votre me; ainsi, quand vous parlez du grand homme
qui illustra la France pendant vingt ans, la hauteur du sujet vous
inspire, votre gnie l'embrasse tout entier, et votre me alors,
s'panchant naturellement, entoure la plus grande gloire des plus
grandes penses.

Moi aussi, monsieur le vicomte, je m'enthousiasme pour tout ce qui fait
l'honneur de mon pays; c'est pourquoi, me laissant aller  mon
impulsion, j'ose vous tmoigner la sympathie que j'prouve pour celui
qui montre tant de patriotisme et tant d'amour de la libert. Mais,
permettez-moi de vous le dire, vous tes le seul dfenseur redoutable de
la vieille royaut; vous la rendriez nationale, si l'on pouvait croire
qu'elle penst comme vous; ainsi, pour la faire valoir, il ne suffit pas
de vous dclarer de son parti, mais bien de prouver qu'elle est du
vtre.

Cependant, monsieur le vicomte, si nous diffrons d'opinions, au moins
sommes-nous d'accord dans les souhaits que nous formons pour le bonheur
de la France.

Agrez, je vous prie, etc., etc.

                                   LOUIS-NAPOLON BONAPARTE.


                                                 Paris, 19 mai 1832.

Monsieur le comte,

On est toujours mal  l'aise pour rpondre  des loges; quand celui
qui les donne avec autant d'esprit que de convenance est de plus dans
une condition sociale  laquelle se rattachent des souvenirs hors de
pair, l'embarras redouble. Du moins, monsieur, nous nous rencontrons
dans une sympathie commune; vous voulez avec votre jeunesse, comme moi
avec mes vieux jours, l'honneur de la France. Il ne manquait plus  l'un
et  l'autre, pour mourir de confusion ou de rire, que de voir le
_juste-milieu_ bloqu dans Ancne par les soldats du pape. Ah! monsieur,
o est votre oncle?  d'autres que vous je dirais: O est le tuteur des
rois et le matre de l'Europe? En dfendant la cause de la lgitimit,
je ne me fais aucune illusion; mais je pense que tout homme qui tient 
l'estime publique doit rester fidle  ses serments: lord Falkland, ami
de la libert et ennemi de la cour, se fit tuer  Newbury dans l'arme
de Charles Ier. Vous vivrez, monsieur le comte, pour voir votre patrie
libre et heureuse; vous traversez des ruines parmi lesquelles je
resterai, puisque je fais moi-mme partie de ces ruines.

Je m'tais flatt un moment de l'espoir de mettre cet t l'hommage de
mon respect aux pieds de madame la duchesse de Saint-Leu: la fortune,
accoutume  djouer mes projets, m'a encore tromp cette fois. J'aurais
t heureux de vous remercier de vive voix de votre obligeante lettre;
nous aurions parl d'une grande gloire et de l'avenir de la France,
deux choses, monsieur le comte, qui vous touchent de prs.

                                        CHATEAUBRIAND.


Les Bourbons m'ont-ils jamais crit des lettres pareilles  celles que
je viens de produire? Se sont-ils jamais douts que je m'levais
au-dessus de tel faiseur de vers ou de tel politique de feuilleton?

Lorsque, petit garon, j'errais, compagnon des ptres, sur les bruyres
de Combourg, aurais-je pu croire qu'un temps viendrait o je marcherais
entre les deux plus hautes puissances de la terre, puissances abattues,
donnant le bras d'un ct  la famille de Saint-Louis, de l'autre 
celle de Napolon; grandeurs ennemies qui s'appuient galement, dans
l'infortune qui les rapproche, sur l'homme faible et fidle, sur l'homme
ddaign de la lgitimit?

Madame Rcamier alla s'tablir  Wolfsberg, chteau habit par M.
Parquin[419], dans le voisinage d'Arenenberg, sjour de madame la
duchesse de Saint-Leu; je restai deux jours  Constance. Je vis tout ce
qu'on pouvait voir: la halle o est le grenier public que l'on baptise
_salle du Concile_, la prtendue statue de Huss, la place o Jrme de
Prague et Jean Huss furent, dit-on, brls; enfin, toutes les
abominations ordinaires de l'histoire et de la socit.

         [Note 419: Charles _Parquin_, ancien officier des armes
         impriales. Il connaissait le prince Louis depuis 1822; il
         avait achet, en 1824, le chteau de Wolfsberg, sis auprs
         d'Arenenberg, et avait pous une demoiselle d'honneur de la
         reine Hortense, Mlle Cochelet, fille d'un membre de
         l'Assemble constituante et leve dans le pensionnat de Mme
         Campan avec Mlle de Beauharnais. Le chef d'escadron Parquin
         prit la part la plus active  l'chauffoure de Strasbourg
         (30 octobre 1836). Il fut arrt aux cts du prince. Traduit
         devant la cour d'assises du Bas-Rhin, le 6 janvier 1837, il
         fut acquitt, aprs une mouvante plaidoirie de son frre, Me
         Parquin, qui tait,  cette poque, l'un des plus brillants
         avocats du barreau de Paris.]

Le Rhin, en sortant du lac, s'annonce bien comme un roi; pourtant il n'a
pu dfendre Constance, qui a, si je ne me trompe, t saccage par
Attila, assige par les Hongrois, les Sudois, et prise deux fois par
les Franais.

Constance est le Saint-Germain de l'Allemagne; les vieilles gens de la
vieille socit s'y sont retirs. Quand je frappais  une porte,
m'enqurant d'un appartement pour madame de Chateaubriand, je
rencontrais quelque chanoinesse, fille majeure; quelque prince de race
antique, lecteur  demi-solde; ce qui allait fort bien avec les
clochers abandonns et les couvents dserts de la ville. L'arme de
Cond a combattu glorieusement sous les murs de Constance et semble
avoir dpos son ambulance dans cette ville. J'eus le malheur de
retrouver un vtran migr; il me faisait l'honneur de m'avoir connu
autrefois; il avait plus de jours que de cheveux; ses paroles ne
finissaient point; il ne pouvait se retenir et laissait aller ses
annes.

       *       *       *       *       *

Le 29 d'aot j'allai dner  Arenenberg.

Arenenberg est situ sur une espce de promontoire dans une chane de
collines escarpes. La reine de Hollande, que l'pe avait faite et que
l'pe a dfaite, a bti le chteau, ou, si l'on veut, le pavillon
d'Arenenberg. On y jouit d'une vue tendue, mais triste. Cette vue
domine le lac infrieur de Constance, qui n'est qu'une expansion du Rhin
sur des prairies noyes. De l'autre ct du lac, on aperoit des bois
sombres, restes de la fort Noire, quelques oiseaux blancs voltigeant
sous un ciel gris et pousss par un vent glac. L, aprs avoir t
assise sur un trne, aprs avoir t outrageusement calomnie, la reine
Hortense est venue se percher sur un rocher; en bas est l'le du lac o
l'on a, dit-on, retrouv la tombe de Charles le Gros, et o meurent 
prsent des serins qui demandent en vain le soleil des Canaries. Madame
la duchesse de Saint-Leu tait mieux  Rome: elle n'est pas cependant
descendue par rapport  sa naissance et  sa premire vie: au contraire,
elle a mont; son abaissement n'est que relatif  un accident de sa
fortune; ce ne sont pas l de ces chutes comme celle de madame la
Dauphine, tombe de toute la hauteur des sicles.

Les compagnons et les compagnes de madame la duchesse de Saint-Leu
taient son fils, madame Salvage[420], madame ***. En trangers, il y
avait madame Rcamier, M. Vieillard[421] et moi. Madame la duchesse de
Saint-Leu se tirait fort bien de sa difficile position de reine et de
demoiselle de Beauharnais.

         [Note 420: Sur Madame Salvage, voy. ci-dessus la note 2 de la
         page 102.]

         [Note 421: Narcisse _Vieillard_ (1791-1857). Aprs avoir
         fait, comme officier d'artillerie, les campagnes de Russie
         (1812), d'Allemagne (1813) et de France (1814), il rentra
         dans la vie prive  la Restauration, et manifesta en
         plusieurs circonstances ses sentiments bonapartistes. Choisi
         par la reine Hortense pour prcepteur de son fils an
         Charles-Louis-Napolon Bonaparte, frre du futur Napolon
         III, il s'occupa aussi de l'ducation de ce dernier, puis il
         se retira en Normandie. Dput de la Manche, de 1842  1846,
         reprsentant du peuple de 1848  1851, il contribua  la
         prparation et  l'excution du coup d'tat du 2 dcembre, et
         fut nomm snateur le 26 janvier 1852. Faisant marcher de
         front son bonapartisme et son rpublicanisme, lors du vote
         sur le rtablissement de l'Empire, il vota contre.  sa mort
         (19 mai 1857), il dfendit, par une clause de son testament,
         de porter son corps  l'glise.]

Aprs le dner, madame de Saint-Leu s'est mise  son piano avec M.
Cottrau, grand jeune peintre  moustaches,  chapeau de paille, 
blouse, au col de chemise rabattu, au costume bizarre. Il chassait, il
peignait, il chantait, il riait, spirituel et bruyant[422].

         [Note 422: M. Cottrau tait un ami du prince Louis, et il ne
         quittait gure Arenenberg.  l'poque o il exerait les
         fonctions de capitaine dans l'artillerie suisse, le prince
         s'prit de la veuve d'un planteur mauricien, Madame S....,
         habitant un chteau voisin, et il demanda sa main sans
         pouvoir l'obtenir. Les choses prirent une tournure assez
         srieuse pour que la reine Hortense, oppose  ce mariage, se
         dcidt  faire partir son fils, afin de changer le cours de
         ses ides. Louis-Napolon se rendit en Angleterre, accompagn
         de M. Cottrau. En quittant Arenenberg, il pleurait; il
         paraissait inconsolable. Durant le voyage, il tira souvent de
         la poche de son habit une miniature, portrait de la dame de
         ses penses; il ne pouvait se lasser de le regarder. Les deux
         jeunes gens passrent quelque temps  Londres. Quand ils
         revinrent en Suisse, la cure prescrite par la reine Hortense
         avait russi  souhait. M. Cottrau, faisant, suivant son
         habitude, la visite des tiroirs avant de quitter l'htel,
         trouva dans un secrtaire, o il eut soin de la laisser, la
         miniature de la belle mauricienne.--_La marquise de Crenay,
         une amie de la reine Hortense et de Napolon III_, par H.
         Thirria, p. 19.]

Le prince Louis habite un pavillon  part, o j'ai vu des armes, des
cartes topographiques et stratgiques; industries qui faisaient, comme
par hasard, penser au sang du conqurant sans le nommer: le prince Louis
est un jeune homme studieux, instruit, plein d'honneur et naturellement
grave.

Madame la duchesse de Saint-Leu m'a lu quelques fragments de ses
mmoires: elle m'a montr un cabinet rempli de dpouilles de Napolon.
Je me suis demand pourquoi ce vestiaire me laissait froid; pourquoi ce
petit chapeau, cette ceinture, cet uniforme port  telle bataille me
trouvaient si indiffrent: j'tais bien plus troubl en racontant la
mort de Napolon  Sainte-Hlne! La raison en est que Napolon est
notre contemporain; nous l'avons tous vu et connu: il vit dans notre
souvenir; mais le hros est encore trop prs de sa gloire. Dans mille
ans, ce sera autre chose: il n'y a que les sicles qui aient donn le
parfum de l'ambre  la sueur d'Alexandre; attendons: d'un conqurant il
ne faut montrer que l'pe.

Retourn  Wolfsberg avec madame Rcamier, je partis la nuit: le temps
tait obscur et pluvieux; le vent soufflait dans les arbres, et la
hulotte lamentait: vraie scne de Germanie.

Madame de Chateaubriand arriva bientt  Lucerne: l'humidit de la ville
l'effraya, et Lugano tant trop cher, nous nous dcidmes  venir 
Genve. Nous prmes notre route par Sempach: le lac garde la mmoire
d'une bataille qui assura l'affranchissement des Suisses,  une poque
o les nations de ce ct-ci des Alpes avaient perdu leurs liberts. Au
del de Sempach, nous passmes devant l'abbaye de Saint-Urbain, tombant
comme tous les monuments du christianisme. Elle est situe dans un lieu
triste,  l'ore d'une bruyre qui conduit  des bois: si j'eusse t
libre et seul, j'aurais demand aux moines quelque trou dans leurs
murailles, pour y achever mes _Mmoires_ auprs d'une chouette; puis je
serais all finir mes jours sans rien faire sous le beau soleil
fainant de Naples ou de Palerme: mais les beaux pays et le printemps
sont devenus des injures, des dsastres et des regrets.

En arrivant  Berne, on nous apprit qu'il y avait une grande rvolution
dans la ville: j'avais beau regarder, les rues taient dsertes, le
silence rgnait, la terrible rvolution s'accomplissait sans parler, 
la paisible fume d'une pipe au fond de quelque estaminet.

Madame Rcamier ne tarda pas  nous rejoindre  Genve.


                                          Genve, fin de septembre 1832.

J'ai commenc  me remettre srieusement au travail: j'cris le matin et
je me promne le soir. Je suis all hier visiter Coppet. Le chteau
tait ferm: on m'en a ouvert les portes; j'ai err dans les
appartements dserts. Ma compagne de plerinage a reconnu tous les lieux
o elle croyait voir encore son amie, ou assise  son piano, ou entrant,
ou sortant, ou causant sur la terrasse qui borde la galerie; madame
Rcamier a revu la chambre qu'elle avait habite; des jours couls ont
remont devant elle: c'tait comme une rptition de la scne que j'ai
peinte dans _Ren_: Je parcourus les appartements sonores o l'on
n'entendait que le bruit de mes pas..... Partout les salles taient
dtendues, et l'araigne filait sa toile dans les couches
abandonnes..... Qu'ils sont doux, mais qu'ils sont rapides les moments
que les frres et les soeurs passent dans leurs jeunes annes, runis
sous l'aile de leurs vieux parents! La famille de l'homme n'est que d'un
jour; le souffle de Dieu la disperse comme une fume.  peine le fils
connat-il le pre, le pre le fils, le frre la soeur, la soeur le
frre! Le chne voit germer ses glands autour de lui, il n'en est pas
ainsi des enfants des hommes!

Je me rappelais aussi ce que j'ai dit, dans ces _Mmoires_, de ma
dernire visite  Combourg, en partant pour l'Amrique. Deux mondes
divers, mais lis par une secrte sympathie, nous occupaient, madame
Rcamier et moi. Hlas! ces mondes isols, chacun de nous les porte en
soi; car o sont les personnes qui ont vcu assez longtemps les unes
prs des autres pour n'avoir pas des souvenirs spars? Du chteau, nous
sommes entrs dans le parc; le premier automne commenait  rougir et 
dtacher quelques feuilles; le vent s'abattait par degrs et laissait
our un ruisseau qui fait tourner un moulin. Aprs avoir suivi les
alles qu'elles avait coutume de parcourir avec madame de Stal, madame
Rcamier a voulu saluer ses cendres.  quelque distance du parc est un
taillis ml d'arbres plus grands, et environn d'un mur humide et
dgrad. Ce taillis ressemble  ces bouquets de bois au milieu des
plaines que les chasseurs appellent des _remises_: c'est l que la mort
a pouss sa proie et renferm ses victimes.

Un spulcre avait t bti d'avance dans ce bois pour y recevoir M.
Necker, madame Necker et madame de Stal: quand celle-ci est arrive au
rendez-vous, on a mur la porte de la crypte. L'enfant d'Auguste de
Stal est rest en dehors, et Auguste lui-mme, mort avant son enfant, a
t plac sous une pierre, aux pieds de ses parents. Sur la pierre, sont
graves ces paroles tires de l'criture: _Pourquoi cherchez-vous parmi
les morts celui qui est vivant dans le ciel?_ Je ne suis point entr
dans le bois; madame Rcamier a seule obtenu la permission d'y pntrer.
Rest assis sur un banc devant le mur d'enceinte, je tournais le dos 
la France et j'avais les yeux attachs, tantt sur la cime du
Mont-Blanc, tantt sur le lac de Genve: les nuages d'or couvraient
l'horizon derrire la ligne sombre du Jura; on et dit d'une gloire qui
s'levait au-dessus d'un long cercueil. J'apercevais, de l'autre ct du
lac, la maison de lord Byron[423], dont le fate tait touch d'un rayon
du couchant; Rousseau n'tait plus l pour admirer ce spectacle, et
Voltaire, aussi disparu, ne s'en tait jamais souci. C'tait au pied du
tombeau de madame de Stal que tant d'illustres absents sur le mme
rivage se prsentaient  ma mmoire: ils semblaient venir chercher
l'ombre leur gale pour s'envoler au ciel avec elle et lui faire cortge
pendant la nuit. Dans ce moment, madame Rcamier, ple et en larmes, est
sortie du bocage funbre elle-mme comme une ombre. Si j'ai jamais senti
 la fois la vanit et la vrit de la gloire et de la vie, c'est 
l'entre du bois silencieux, obscur, inconnu, o dort celle qui eut tant
d'clat et de renom, et envoyant ce que c'est que d'tre vritablement
aim.

         [Note 423: Quand lord Byron quitta l'Angleterre, pour la
         seconde et dernire fois, le 25 avril 1816, il se rendit en
         Suisse, par la Belgique et le Rhin, et passa quelques mois
         sur les bords du lac de Genve. C'est l qu'il crivit le
         troisime chant du _Plerinage de Childe-Harold_, le
         _Prisonnier de Chillon_ et la _Nuit finale de l'Univers_, et
         qu'il commena son drame de _Manfred_.]

Cette vespre mme, lendemain du jour de mes dvotions aux morts de
Coppet, fatigu des bords du lac, je suis all chercher, toujours avec
madame Rcamier, des promenades moins frquentes. Nous avons dcouvert,
en aval du Rhne, une gorge resserre o le fleuve coule bouillonnant
au-dessous de plusieurs moulins, entre des falaises rocheuses coupes de
prairies. Une de ces prairies s'tend au pied d'une colline, sur
laquelle, parmi un bouquet d'ormes, est plante une maison.

Nous avons remont et descendu plusieurs fois en causant cette bande
troite de gazon qui spare le fleuve bruyant du silencieux coteau:
combien est-il de personnes qu'on puisse ennuyer de ce que l'on a t et
mener avec soi en arrire sur la trace de ses jours? Nous avons parl de
ces temps, toujours pnibles et toujours regretts, o les passions font
le bonheur et le martyre de la jeunesse. Maintenant j'cris cette page 
minuit, tandis que tout repose autour de moi et qu' travers ma fentre
je vois briller quelques toiles sur les Alpes.

Madame Rcamier va nous quitter, elle reviendra au printemps, et moi je
vais passer l'hiver  voquer mes heures vanouies,  les faire
comparatre une  une au tribunal de ma raison. Je ne sais si je serai
bien impartial et si le juge n'aura pas trop d'indulgence pour le
coupable. Je passerai l't prochain dans la patrie de Jean-Jacques.
Dieu veuille que je ne gagne pas la maladie du rveur. Et puis, quand
l'automne sera revenu, nous irons en Italie: _Italiam!_ c'est mon
ternel refrain.


                                                 Genve, octobre 1832.

Le prince Louis-Napolon m'ayant donn sa brochure intitule: _Rveries
politiques_, je lui ai crit cette lettre:

Prince,

J'ai lu avec attention la petite brochure que vous avez bien voulu me
confier. J'ai mis par crit, comme vous l'avez dsir, quelques
rflexions naturellement nes des vtres et que j'avais dj soumises 
votre jugement. Vous savez, prince, que mon jeune roi est en cosse, que
tant qu'il vivra il ne peut y avoir pour moi d'autre roi de France que
lui; mais si Dieu, dans ses impntrables conseils, avait rejet la race
de saint Louis, si les moeurs de notre patrie ne lui rendaient pas
l'tat rpublicain possible, il n'y a pas de nom qui aille mieux  la
gloire de la France que le vtre.

Je suis, etc., etc.,

                                        CHATEAUBRIAND.


                                       Paris, rue d'Enfer, janvier 1833

J'avais beaucoup rv de cet avenir prochain que je m'tais fait et
auquel je croyais toucher.  la tombe du jour, j'allais vaguer dans les
dtours de l'Arve, du ct de Salve. Un soir, je vis entrer M. Berryer;
il revenait de Lausanne et m'apprit l'arrestation de madame la duchesse
de Berry[424]; il n'en savait pas les dtails. Mes projets de repos
furent encore une fois renverss. Quand la mre de Henri V avait cru 
des succs, elle m'avait donn mon cong; son malheur dchirait son
dernier billet et me rappelait  sa dfense. Je partis sur-le-champ de
Genve, aprs avoir crit aux ministres. Arriv dans ma rue d'Enfer,
j'adressai aux rdacteurs en chef des journaux la circulaire suivante:

         [Note 424: La duchesse de Berry avait t arrte 
         Nantes--on sait dans quelles circonstances--le 7 novembre
         1833. Le 12 novembre, Berryer entrait dans le cabinet de
         Chateaubriand,  Genve, et lui apprenait la nouvelle, sans
         pouvoir d'ailleurs lui donner aucun dtail. Chateaubriand
         partit aussitt pour Paris.]

Monsieur,

Arriv  Paris le 17 de ce mois, j'crivis le 18  M. le ministre de la
justice[425] pour m'informer si la lettre que j'avais eu l'honneur de
lui envoyer de Genve, le 12, pour madame la duchesse de Berry, lui
tait parvenue et s'il avait eu la bont de la faire passer  Madame.

         [Note 425: M. Barthe.]

Je sollicitais en mme temps de M. le garde des sceaux l'autorisation
ncessaire pour me rendre  Blaye auprs de la princesse.

M. le garde des sceaux me voulut bien rpondre, le 19, qu'il avait
transmis mes lettres au prsident du conseil[426] et que c'tait  lui
qu'il me fallait adresser. J'crivis en consquence, le 20,  M. le
ministre de la guerre. Je reois aujourd'hui, 22, sa rponse du 21: Il
regrette, d'tre dans la ncessit de m'annoncer que le gouvernement n'a
pas jug qu'il y ait lieu d'accder  mes demandes. Cette dcision a mis
un terme  mes dmarches auprs des autorits.

         [Note 426: Le marchal Soult, ministre de la guerre et
         prsident du conseil.]

Je n'ai jamais eu la prtention, monsieur, de me croire capable de
dfendre seul la cause du malheur et de la France. Mon dessein, si l'on
m'avait permis de parvenir aux pieds de l'auguste prisonnire, tait de
lui proposer pour l'occurrence la formation d'un conseil d'hommes plus
clairs que moi. Outre les personnes honorables et distingues qui se
sont dj prsentes, j'aurais pris la libert d'indiquer au choix de
MADAME M. le marquis de Pastoret, M. Lain, M. de Villle, etc., etc.

Maintenant, monsieur, cart officiellement, je rentre dans mon droit
priv. Mes _Mmoires sur la vie et la mort de M. le duc de Berry_,
envelopps dans les cheveux de la veuve aujourd'hui captive, reposent
auprs du coeur que Louvel rendit plus semblable  celui d'Henri IV. Je
n'ai point oubli cet insigne honneur, dont le moment actuel me demande
compte et me fait sentir toute la responsabilit.

Je suis, monsieur, etc., etc.

                                        CHATEAUBRIAND.


Pendant que j'crivais cette circulaire aux journaux, j'avais trouv le
moyen de faire passer ce billet  madame la duchesse de Berry:

                                           Paris, ce 23 novembre 1832.

Madame,

J'ai eu l'honneur de vous adresser de Genve une premire lettre en
date du 12 de ce mois[427]. Cette lettre, dans laquelle je vous
suppliais de me faire l'honneur de me choisir pour l'un de vos
dfenseurs, a t imprime dans les journaux.

         [Note 427: Cette lettre du 12 novembre tait ainsi conue:

         Madame,

         Vous me trouverez bien tmraire de venir vous importuner
         dans un pareil moment pour vous supplier de m'accorder une
         grce, dernire ambition de ma vie: je dsirerais ardemment
         tre choisi par vous au nombre de vos dfenseurs. Je n'ai
         aucun titre personnel  la haute faveur que je sollicite
         auprs de vos grandeurs nouvelles; mais j'ose la demander en
         mmoire d'un prince dont vous daigntes me nommer
         l'historien; je l'espre encore comme le prix du sang de ma
         famille. Mon frre eut la gloire de mourir avec son illustre
         aeul, M. de Malesherbes, dfenseur de Louis XVI, le mme
         jour,  la mme heure, pour la mme cause et sur le mme
         chafaud.

         Je suis, etc.....

                                        CHATEAUBRIAND.]

La cause de Votre Altesse Royale peut tre traite individuellement par
tous ceux qui, sans y tre autoriss, auraient des vrits utiles 
faire connatre; mais si MADAME dsire qu'on s'en occupe en son propre
nom, ce n'est pas un seul homme, mais un conseil d'hommes politiques et
de lgistes qui doit tre charg de cette haute affaire. Dans ce cas, je
demanderais que MADAME voult bien m'adjoindre (avec les personnes dont
elle aurait fait choix) M. le comte de Pastoret, M. Hyde de Neuville, M.
de Villle, M. Lain, M. Royer-Collard, M. Pardessus, M.
Mandaroux-Vertamy, M. de Vaufreland.

J'avais aussi pens, madame, qu'on aurait pu appeler  ce conseil
quelques hommes d'un grand talent et d'une opinion contraire  la ntre;
mais peut-tre serait-ce les placer dans une fausse position, les
obliger  faire un sacrifice d'honneur et de principe, dont les esprits
levs et les consciences droites ne s'arrangent pas.

                                        CHATEAUBRIAND.


Vieux soldat disciplin, j'accourais donc pour m'aligner dans le rang et
marcher sous mes capitaines: rduit par la volont du pouvoir  un duel,
je l'acceptai. Je ne m'attendais gure  venir, de la tombe du mari,
combattre auprs de la prison de la veuve.

En supposant que je dusse rester seul, que j'eusse mal compris ce qui
convient  la France, je n'en tais pas moins dans la voie de l'honneur.
Or, il n'est pas inutile aux hommes qu'un homme s'immole  sa
conscience; il est bon que quelqu'un consente  se perdre pour demeurer
ferme  des principes dont il a la conviction et qui tiennent  ce qu'il
y a de noble dans notre nature: ces dupes sont les contradicteurs
ncessaires du fait brutal, les victimes charges de prononcer le _veto_
de l'opprim contre le triomphe de la force. On loue les Polonais; leur
dvouement est-il autre chose qu'un sacrifice? il n'a rien sauv; il ne
pouvait rien sauver: dans les ides mmes de mes adversaires, le
dvouement sera-t-il strile pour la race humaine?

Je prfre, dit-on, une famille  ma patrie: non, je prfre au parjure
la fidlit  mes serments, le monde moral  la socit matrielle;
voil tout: pour ce qui est de la famille, je ne m'y consacre que dans
la persuasion qu'elle tait essentiellement utile  la France; je
confonds sa postrit avec celle de la patrie, et lorsque je dplore les
malheurs de l'une, je dplore les dsastres de l'autre: vaincu, je me
suis prescrit des devoirs, comme les vainqueurs se sont impos des
intrts. Je tche de me retirer du monde avec ma propre estime; dans la
solitude, il faut prendre garde au choix que l'on fait de sa compagne.

       *       *       *       *       *

En France, pays de vanit, aussitt qu'une occasion de faire du bruit se
prsente, une foule de gens la saisissent: les uns agissent par bon
coeur, les autres par la conscience qu'ils ont de leur mrite. J'eus
donc beaucoup de concurrents; ils sollicitrent, ainsi que moi, de
madame la duchesse de Berry, l'honneur de la dfendre. Du moins, ma
prsomption  m'offrir pour champion  la princesse tait un peu
justifie par d'anciens services: si je ne jetais pas dans la balance
l'pe de Brennus, j'y mettais mon nom: tout peu important qu'il est, il
avait dj remport quelques victoires pour la monarchie. J'ai ouvert
mon _Mmoire sur la captivit de Madame la duchesse de Berry_[428] par
une considration dont je suis vivement frapp; je l'ai souvent
reproduite, et il est probable que je la reproduirai encore.

         [Note 428: Le _Mmoire sur la captivit de Mme la duchesse de
         Berry_, parut le 29 dcembre 1832.]

On ne cesse, disais-je, de s'tonner des vnements; toujours on se
figure d'atteindre le dernier; toujours la rvolution recommence. Ceux
qui, depuis quarante annes, marchent pour arriver au terme, gmissent;
ils croyaient s'asseoir quelques heures au bord de leur tombe: vain
espoir! le temps frappe ces voyageurs pantelants et les force d'avancer.
Que de fois, depuis qu'ils cheminent, la vieille monarchie est tombe 
leurs pieds!  peine chapps  ces croulements successifs, ils sont
obligs d'en traverser de nouveau les dcombres et la poussire. Quel
sicle verra la fin du mouvement?

La Providence a voulu que les gnrations de passage destines  des
jours immmors fussent petites, afin que le dommage ft de peu. Aussi
voyons-nous que tout avorte, que tout se dment, que personne n'est
semblable  soi-mme et n'embrasse toute sa destine, qu'aucun vnement
ne produit ce qu'il contenait et ce qu'il devait produire. Les hommes
suprieurs de l'ge qui expire s'teignent; auront-ils des successeurs?
Les ruines de Palmyre aboutissent  des sables.

De cette observation gnrale passant aux faits particuliers, j'expose,
dans mon argumentation, qu'on pouvait agir avec madame la duchesse de
Berry par des mesures arbitraires, en la considrant comme prisonnire
de police, de guerre, d'tat, ou en demandant aux Chambres un bill
d'_attainder_; qu'on pouvait la soumettre  la comptence des lois, en
lui appliquant la loi d'exception Briqueville, ou la loi commune du
code; qu'on pouvait regarder sa personne comme inviolable et sacre.

Les ministres soutenaient la premire opinion, les hommes de Juillet la
seconde, les royalistes la troisime.

Je parcours ces diverses suppositions: je prouve que si madame la
duchesse de Berry tait descendue en France, elle n'y avait t attire
que parce qu'elle entendait les opinions demander un autre prsent,
appeler un autre avenir.

Infidle  son extraction populaire, la rvolution sortie des journes
de Juillet a rpudi la gloire et courtis la honte. Except dans
quelques cours dignes de lui donner asile, la libert, devenue l'objet
de la drision de ceux gui en faisaient leur cri de ralliement, cette
libert que des bateleurs se renvoient  coups de pied, cette libert
trangle aprs fltrissure au tourniquet des lois d'exception,
transformera, par son anantissement, la rvolution de 1830 en une
cynique duperie.

L-dessus, et pour nous dlivrer tous, madame la duchesse de Berry est
arrive. La fortune l'a trahie; un juif l'a vendue; un ministre l'a
achete. Si l'on ne veut pas agir contre elle par mesure de police, il
ne reste plus qu' la traduire en cour d'assises. Je le suppose ainsi,
et j'ai mis en scne le dfenseur de la princesse; puis, aprs avoir
fait parler le dfenseur, je m'adresse  l'accusateur:

Avocat, levez-vous:

tablissez doctement que Caroline-Ferdinande de Sicile, veuve de Berry,
nice de feu Marie-Antoinette d'Autriche, veuve Capet, est coupable de
rclamation envers un homme rput oncle et tuteur d'un orphelin nomm
Henri; lequel oncle et tuteur serait, selon le dire calomnieux de
l'_accuse_, dtenteur de la couronne d'un pupille, lequel pupille
prtend impudemment avoir t roi depuis le jour de l'abdication du
ci-devant Charles X, et de l'ex-dauphin, jusqu'au jour de l'lection du
roi des Franais.

 l'appui de votre plaidoirie, que les juges fassent comparatre
d'abord Louis-Philippe comme tmoin  charge ou  dcharge, si mieux
n'aime se rcuser comme parent. Ensuite, que les juges confrontent avec
l'_accuse_ le descendant du grand tratre; que l'Iscariote en qui Satan
tait entr, _entravit Satanas in Judam_, dise combien il a reu de
deniers pour le march, etc., etc.

Puis, d'aprs l'expertise des lieux, il sera prouv que l'_accuse_ a
t pendant six heures  la ghenne de feu dans un espace trop troit o
quatre personnes pouvaient  peine respirer, ce qui a fait dire
contumlieusement  la torture qu'on lui faisait la _guerre  la saint
Laurent_. Or, Caroline-Ferdinande, tant presse par ses complices
contre la plaque ardente, le feu aurait pris deux fois  ses vtements,
et,  chaque coup que les gendarmes portaient en dehors  l'tre
embras, la commotion se serait tendue au coeur de la dlinquante et
lui aurait fait vomir des bouillons de sang.

Puis, en prsence de l'image du Christ, on dposera comme pice de
conviction, sur le bureau, la robe brle: car il faut qu'il y ait
toujours une robe jete au sort dans ces marchs de Judas.

Madame la duchesse de Berry a t mise en libert par un acte arbitraire
du pouvoir et lorsqu'on a cru l'avoir dshonore. Le tableau que je
traais de la plaidoierie fit sentir  Philippe l'odieux d'un jugement
public, et le dtermina  une grce  laquelle il pensait avoir attach
un supplice: les paens, sous le rgne de Svre, jetrent aux btes une
jeune femme chrtienne nouvellement dlivre. Ma brochure, dont il ne
reste aujourd'hui que des phrases, a eu son rsultat historique
important.

Je m'attendris encore en copiant l'apostrophe qui termine mon crit:
c'est, j'en conviens, une folle dpense de larmes.

Illustre captive de Blaye, MADAME! que votre hroque prsence sur une
terre qui se connat en hrosme amne la France  vous rpter ce que
mon indpendance politique m'a acquis le droit de vous dire: _Madame,
votre fils est mon roi!_ Si la Providence m'inflige encore quelques
heures, verrai-je vos triomphes, aprs avoir eu l'honneur d'embrasser
vos adversits? Recevrai-je ce loyer de ma foi? Au moment o vous
reviendriez heureuse, j'irais avec joie achever dans la retraite des
jours commencs dans l'exil. Hlas! je me dsole de ne pouvoir rien pour
vos prsentes destines! Mes paroles se perdent inutilement autour des
murs de votre prison: le bruit des vents, des flots et des hommes, au
pied de la forteresse solitaire, ne laissera pas mme monter jusqu'
vous ces derniers accents d'une voix fidle.


                                                     Paris mars 1833.

Quelques journaux ayant rpt la phrase: _Madame, votre fils est mon
roi_, ont t traduits devant les tribunaux pour dlit de presse; je me
suis trouv envelopp dans la poursuite. Cette fois, je n'ai pu dcliner
la comptence des juges; je devais essayer de sauver par ma prsence les
hommes attaqus pour moi; il y allait de mon honneur de rpondre de mes
oeuvres.

De plus, la veille de mon appel au tribunal, le _Moniteur_ avait donn
la dclaration de madame la duchesse de Berry[429]; si je m'tais
absent, on aurait cru que le parti royaliste reculait, qu'il
abandonnait l'infortune et rougissait de la princesse dont il avait
clbr l'hrosme.

         [Note 429: Voici le texte de cette dclaration, qui fut
         insre dans le _Moniteur_ du 26 fvrier 1833:

         Presse par les circonstances, et par les mesures ordonnes
         par le gouvernement, quoique j'eusse les motifs les plus
         graves pour tenir mon mariage secret, je crois devoir 
         moi-mme, ainsi qu' mes enfans, de dclarer m'tre marie
         secrtement pendant mon sjour en Italie.

                                             MARIE-CAROLINE.

         De la citadelle de Blaye, ce 22 fvrier 1833.]

Il ne manquait pas de conseillers timides qui me disaient: Faites
dfaut; vous serez trop embarrass avec votre phrase: _Madame, votre
fils est mon roi._--Je la crierai encore plus haut, rpondis-je. Je me
rendis dans la salle mme o jadis tait install le tribunal
rvolutionnaire; o Marie-Antoinette avait comparu, o mon frre avait
t condamn. La rvolution de Juillet a fait enlever le crucifix dont
la prsence, en consolant l'innocence, faisait trembler le juge.

Mon apparition devant les juges a eu un effet heureux; elle a
contre-balanc un moment l'effet de la dclaration du _Moniteur_, et
maintenu la mre de Henri V au rang o sa courageuse aventure l'avait
place: on a dout, quand on a vu que le parti royaliste osait braver
l'vnement et ne se tenait pas pour battu.

Je n'avais point voulu d'avocat, mais M. Ledru, qui s'tait attach 
moi lors de ma dtention, a voulu parler: il s'est troubl et m'a fait
beaucoup de peine. M. Berryer, qui plaidait pour _la Quotidienne_, a
pris indirectement ma dfense.  la fin des dbats, j'ai appel le jury
la _pairie universelle_, ce qui n'a pas peu contribu  notre
acquittement  tous[430].

         [Note 430: Chateaubriand comparut devant la Cour d'Assises de
         la Seine, le 27 fvrier 1833. taient poursuivis, en mme
         temps que lui, les grants de la _Quotidienne_, de la
         _Gazette de France_, du _Revenant_, de l'_cho Franais_, de
         la _Mode_, du _Courrier de l'Europe_, et un jeune tudiant,
         M. Victor Thomas. Ce dernier, le 4 janvier prcdent, avait
         port la parole, au nom des douze cents jeunes gens qui
         taient alls tmoigner  Chateaubriand leur enthousiasme et
         avaient redit avec lui: _Madame, votre fils est mon roi!_
         Tous furent acquitts, aprs une admirable plaidoirie de
         Berryer. Quelques annes aprs, le journal le _Droit_ disait
         de ce plaidoyer: Berryer dfendit M. de Chateaubriand, comme
         M. de Chateaubriand devait tre dfendu, sans provocation et
         sans bravade, rendant hommage, en son nom,  ces rois de
         l'exil qu'avait adors sa jeunesse et que sa vieillesse
         devait adorer. Tous ceux qui l'ont entendu se souviennent de
         tout ce qu'il eut de sublime et de vritablement inspir....
         Il y a eu,  sa voix, une de ces impressions lectriques et
         involontaires qu'il n'est donn qu'au gnie de produire. (Le
         _Droit_, 20 juin 1838.)--Le jour o Berryer vint prendre
         sance  l'Acadmie franaise, le 22 fvrier 1855, le
         directeur, M. de Salvandy, voqua en ces termes le souvenir
         de la plaidoirie du 27 fvrier 1833: On comprend que, tout 
         l'heure, les souvenirs de la Sainte-Chapelle vous soient
         revenus  la pense. Votre parole grava ce nom dans la
         mmoire publique le jour o vous aviez  vos cts l'auteur
         du _Gnie du christianisme_, sous les votes du palais et 
         quelques pas de la chapelle de Saint Louis. Ce plaidoyer est
         de ceux qui restent, Monsieur; c'est votre discours pour le
         pote Archias.

         On pourrait croire, d'aprs ces tmoignages, et on croit
         gnralement que, dans ce mmorable procs, Chateaubriand
         avait pris pour avocat M. Berryer. C'est une erreur.
         L'illustre crivain n'avait pas voulu tre dfendu. Il
         s'tait prsent  la Cour d'Assises sans avocat. Il se borna
          rpondre au rquisitoire du procureur gnral Persil par
         les paroles suivantes: Je ne prtends pas dfendre ma
         brochure; je ne me lve pas en ce moment pour rpondre au
         discours de M. le procureur du roi, je citerai seulement
         quelques passages qui expliquent mes intentions, qu'on a
         aggraves. Je ne suis pas sorti de ma retraite pour troubler
         l'ordre; je ne suis revenu en France que lorsqu'on a fait des
         lois de proscription contre une famille qu'il tait de mon
         devoir de dfendre. Il lut ensuite quelques mots de son
         Mmoire et cita les paroles touchantes qui le terminaient.

         Berryer prit la parole comme avocat de la _Quotidienne_ et de
         la _Gazette de France_. Je ne suis pas, dit-il en
         commenant, charg de dfendre M. de Chateaubriand. S'il lui
         arriva d'en parler, cependant, et s'il le fit en termes
         magnifiques, ce ne fut pas comme son avocat, mais comme
         royaliste et comme Franais.

         Me Charles Ledru, dont Chateaubriand signale l'intervention,
         qui fut, parat-il, assez malheureuse, dfendait l'_cho
         franais_, une des feuilles incrimines.]

Rien de remarquable n'a signal ce procs dans la terrible chambre qui
avait retenti de la voix de Fouquier-Tinville et de Danton; il n'y a eu
d'amusant que l'argumentation de M. Persil: voulant dmontrer ma
culpabilit, il citait cette phrase de ma brochure: _Il est difficile
d'craser ce qui s'aplatit sous les pieds_, et il s'criait:
Sentez-vous, messieurs, tout ce qu'il y a de mprisant dans ce
paragraphe, _il est difficile d'craser ce qui s'aplatit sous les
pieds_? et il faisait le mouvement d'un homme qui crase sous ses pieds
quelque chose. Il recommenait triomphant: les rires de l'auditoire
recommenaient. Ce brave homme ne s'apercevait ni du contentement de
l'auditoire  la malencontreuse phrase, ni du ridicule parfait dont il
tait en trpignant dans sa robe noire comme s'il et dans, en mme
temps que son visage tait ple d'inspiration et ses yeux hagards
d'loquence[431].

         [Note 431: Jean-Charles Persil (1785-1870), dput de 1830 
         1839, pair de France de 1839  1848, conseiller d'tat sous
         le Second Empire. Au lendemain de la rvolution de juillet,
         il avait t nomm procureur gnral prs la cour royale de
         Paris. Le zle avec lequel il poursuivi, les journaux
         rpublicains et les journaux lgitimistes, galement
         coupables  ses yeux, et qui taient, il faut le dire,
         galement violents, lui valut pendant plusieurs annes une
         impopularit formidable. Il fut longtemps la cible des
         caricaturistes et l'une des _btes noires_ des petits
         journaux, de la _Mode_ surtout, qui avait sans cesse  son
         service des paquets d'_pingles_. Un jour, elle annona sa
         mort en ces termes: M. Persil est mort pour avoir mang du
         perroquet.]

Lorsque les jurs rentrrent et prononcrent _non coupable_, des
applaudissements clatrent, je fus environn par des jeunes gens qui
avaient pris pour entrer des robes d'avocats: M. Carrel tait l.

La foule grossit  ma sortie; il y eut une rixe dans la cour du palais
entre mon escorte et les sergents de ville. Enfin, je parvins 
grand'peine chez moi au milieu de la foule qui suivait mon fiacre en
criant: _Vive Chateaubriand[432]!_

         [Note 432: M. de Falloux, qui avait pu pntrer dans la salle
         en revtant indment une robe d'avocat, a racont cette scne
         dans ses _Mmoires_. Lorsque le prsident eut annonc
         l'acquittement de tous les prvenus, la foule se pressa
         autour de Berryer et de Chateaubriand. Ce dernier dut se
         cramponner au bras de M. de Falloux pour n'tre pas renvers.
         Je n'aime pas le train! rptait-il, je n'aime pas le train!
         menez-moi vite  ma voiture! Mais sur le perron les
         acclamations redoublrent: Vive Chateaubriand! Vive la
         libert de la presse! On voulait dteler ses chevaux et
         s'atteler  la voiture. N'en faites rien, suppliait-il,
         c'est trs loin! c'est trs loin! c'est impossible! Enfin le
         cocher parvint  se dgager et partit au galop. Quant  M. de
         Falloux, il avait la tte et le coeur si remplis de ce qu'il
         venait d'entendre, qu'il s'en allait  travers les rues avec
         sa robe emprunte d'avocat, emportant sous son bras le grand
         portefeuille de Chateaubriand. (_Mmoires d'un royaliste_,
         par M. de Falloux, t. I, p. 60.)]

Dans un autre temps, cet acquittement et t trs significatif;
dclarer qu'il n'tait pas coupable de dire  la duchesse de Berry:
_Madame, votre fils est mon roi_, c'tait condamner la rvolution de
Juillet; mais aujourd'hui cet arrt ne signifie rien, parce qu'il n'y a
en toute chose ni opinion ni dure. En vingt-quatre heures tout est
chang; je serais condamn demain pour le fait sur lequel j'ai t
acquitt aujourd'hui.

Je suis all mettre ma carte chez les jurs et notamment chez M.
Chevet[433], l'un des membres de la _pairie universelle_.

         [Note 433: Le clbre marchand de comestibles du
         Palais-Royal. Hlas! les Dieux s'en vont, Comus comme Momus.
          l'heure o j'cris cette note, la maison Chevet vient
         d'teindre ses fourneaux.]

Il avait t plus ais  l'honnte citoyen de trouver dans sa conscience
un arrt en ma faveur qu'il ne m'et t facile de trouver dans ma poche
l'argent ncessaire pour joindre au bonheur de l'acquittement le plaisir
de faire chez mon juge un bon dner: M. Chevet a prononc avec plus
d'quit sur la _lgitimit_, l'_usurpation_ et sur l'auteur du _Gnie
du christianisme_ que beaucoup de publicistes et de censeurs.


                                                   Paris, avril 1833.

Le _Mmoire sur la captivit de madame la duchesse de Berry_ m'a valu
dans le parti royaliste une immense popularit. Les dputations et les
lettres me sont arrives de toutes parts. J'ai reu du nord et du midi
de la France des adhsions couvertes de plusieurs milliers de
signatures. Elles demandent toutes, en s'en rfrant  ma brochure, la
mise en libert de madame la duchesse de Berry. Quinze cents jeunes gens
de Paris sont venus me complimenter, non sans un grand moi de la
police; j'ai reu une coupe de vermeil avec cette inscription: 
_Chateaubriand les Villeneuvois fidles (Lot-et-Garonne)_.[434] Une
ville du Midi m'a envoy de trs bon vin pour remplir cette coupe, mais
je ne bois pas. Enfin, la France lgitimiste a pris pour devise ces
mots: MADAME, VOTRE FILS EST MON ROI! et plusieurs journaux les ont
adopts pour pigraphe; on les a gravs sur des colliers et sur des
bagues. Je serai le premier  avoir dit en face de l'usurpation une
vrit que personne n'osait dire, et, chose trange! je crois moins au
retour de Henri V que le plus misrable juste-milieu ou le plus violent
rpublicain.

         [Note 434: Il s'agit ici des royalistes de Villeneuve-d'Agen.
         Chateaubriand les remercia en ces termes:

                                             Paris, 17 avril 1833.

         Messieurs,

         La belle coupe que vous voulez bien m'offrir en votre nom et
         en celui de vos compatriotes sera religieusement conserve
         par moi, comme un tmoignage de votre estime et des
         sentiments qui nous unissent. Puisse, Messieurs, venir le
         jour o je boirai  la sant du fils de Henri IV dans cette
         coupe de la fidlit. Qu'il me soit permis d'offrir en
         particulier mes remerciements et mes hommages aux dames dont
         je lis la signature au bas de votre touchante lettre.

         J'ai l'honneur d'tre, avec une vive reconnaissance, etc....

                                             CHATEAUBRIAND.]

Au reste, je n'entends pas le mot usurpation dans le sens troit que lui
donne le parti royaliste; il y aurait beaucoup de choses  dire sur ce
mot, comme sur celui de lgitimit: mais il y a vritablement
usurpation, et usurpation de la pire espce, dans le tuteur qui
dpouille le pupille et proscrit l'orphelin. Toutes ces grandes phrases
qu'il fallait sauver la patrie sont des prtextes que fournit 
l'ambition une politique immorale. Vraiment, ne faudrait-il pas
regarder la lchet de votre usurpation comme un effort de votre vertu!
Seriez-vous, par hasard, Brutus sacrifiant ses fils  la grandeur de
Rome?

J'ai pu comparer dans ma vie la renomme littraire  la popularit; la
premire, pendant quelques heures, m'a plu, mais cet amour de renomme a
pass vite. Quant  la popularit, elle m'a trouv indiffrent, parce
que, dans la Rvolution, j'ai trop vu d'hommes entours de ces masses
qui, aprs les avoir levs sur le pavois, les prcipitaient dans
l'gout. Dmocrate par nature, aristocrate par moeurs, je ferais trs
volontiers l'abandon de ma fortune et de ma vie au peuple, pourvu que
j'eusse peu de rapports avec la foule. Toutefois, j'ai t extrmement
sensible au mouvement des jeunes gens de Juillet qui me portrent en
triomphe  la Chambre des pairs; c'est qu'ils ne m'y portaient pas pour
tre leur chef et parce que je pensais comme eux; ils rendaient
seulement justice  un ennemi: ils reconnaissaient en moi un homme de
libert et d'honneur; cette gnrosit me touchait. Mais cette autre
popularit que je viens d'acqurir dans mon propre parti ne m'a pas
caus d'motion; entre les royalistes et moi il y a quelque chose de
glac: nous dsirons le mme roi;  cela prs, la plupart de nos voeux
sont opposs.




APPENDICE


I

LA MORT DE LON XII[435].

         [Note 435: Ci-dessus, p. 132.]

M. de Marcellus, qui se trouvait alors  Rome, crivait sur son
_Journal_, sous cette mme date du 17 fvrier 1829, la note suivante:

     Hier, je suis all, en compagnie de M. de Chateaubriand, faire au
     pape Lon XII notre visite suprme. Celle-ci n'a pas t adresse
     au souverain du monde catholique par l'ambassadeur du roi fils
     an de l'glise, dans le vaste palais du Vatican. C'tait le
     dernier hommage d'un fidle  ce quelque chose sans nom qui
     restait du pre commun des chrtiens,  ce cadavre tendu
     pontificalement, sous la lueur des cierges, dans la grande
     chapelle du Saint-Sacrement qui s'allonge sous l'aile droite de
     l'glise de Saint-Pierre. Aprs quelques minutes de mditations
     pieuses et politiques, passes en silence aux pieds de ce pontife
     dont le visage ple et anim supportait encore l'clatante tiare,
     nous sommes sortis du plus beau temple du monde, tristes et
     proccups.

     Voil ce qui demeure de nous quelques heures aprs la fin m'a
     dit l'auteur du _Gnie du christianisme_; il m'a sembl, sous
     les votes de Saint-Pierre, entendre encore cette voix qui
     retentit dans un de nos vieux cantiques de Saint-Sulpice:

       La mort ne m'a laiss que les os seulement.

     Savez-vous ce qui est arriv cette nuit? Les gardes nobles qui
     veillent auprs de ce reste tel qui va disparatre ont cru voir
     le pape se ranimer. Ils ont entendu, au milieu de leur silence,
     un bruit lger qui s'chappait de la figure du pontife. Ils sont
     tombs la face contre terre et le bruit a cess. C'tait la peau
     du visage et les paupires qui se resserraient sous le contact de
     l'air, comme le parchemin craque sous les doigts. Je tiens cette
     anecdote funbre du capitaine des gardes, le Suisse Pfeiffer, qui
     me l'a raconte ce matin. On n'entendra plus rien, pas mme ce
     froissement du parchemin une fois fait pour toujours, de ce chef
     de l'glise habile et vertueux, qui prdisait, il y a peu de
     semaines, de longues agitations  ses tats,  la France et 
     l'Europe. Il a t un modrateur clair des intrts du monde
     pendant cinq ans d'un rgne trop court, et il n'a recueilli que
     l'impopularit pour prix de ses pieux efforts. C'est l'histoire
     de tous les pays.

     Nous avons dpass le mle d'Adrien et le Tibre au milieu de nos
     rflexions et de nos regrets. Ils nous ont suivis en face de
     cette _Locanda dell'orso_ que Montaigne a rendue clbre et o
     dj de nombreux et joyeux buveurs s'applaudissaient de voir
     rouverts  leurs orgies les mille cabarets que les dcrets du
     pape avaient ferms.  Ripetta, en nous sparant, M. de
     Chateaubriand m'a dit: Voulez-vous que demain, pour nous
     distraire du lugubre spectacle qu'un pape vient de nous donner,
     nous allions voir mes fouilles de _Torre-Vergatta_? La campagne
     romaine, dj belle au dbut du printemps, et les souvenirs des
     sicles passs, nous feront oublier pour quelques heures nos
     sollicitudes du prsent et nos tristesses.

     Nous sommes en effet partis aujourd'hui, tte  tte, dans mon
     petit wurst allemand, que, pour garder l'incognito, l'ambassadeur
     a prfr  ses pompeuses voitures, mme  son coup favori, que
     j'ai fait faire  Londres, en 1822, pour nous conduire  Windsor
     (il a travers la mauvaise fortune de son matre, et il reparat
     avec son crdit dans les rues de Rome). M. de Chateaubriand a
     conserv une taciturnit mditative, entrecoupe de rares
     interjections, jusqu'au pont Milvius. L son front s'est drid:
     Admirez, m'a-t-il dit, la puissance de l'art de peindre. Ce
     pont, tmoin d'une victoire qui changea la face du monde, et la
     plaine environnante, rapparaissent bien moins comme ils sont que
     sous les couleurs de la magnifique fresque de Jules Romain au
     Vatican. C'est un chef-d'oeuvre. Tout s'y trouve; et surtout ce
     Tibre, gros des destines humaines, qui va noyer Maxence et
     couronner Constantin. Ah! pourquoi n'a-t-il pas loign miss
     Bathurst! tant de beaut innocente et tant de vie! Voil la rive
     qui cda sous le poids si lger de la malheureuse fille. Rome ne
     m'offre que des images de deuil.--Autre pause qu'il a
     interrompue un moment aprs le passage du pont.--Avez-vous
     remarqu que Byron n'entend rien  la peinture? Il est rest tout
      fait Anglais de ce ct; il ne l'est pas autant pour la
     musique, qu'il comprenait mieux que la plupart de ses
     compatriotes. Il aime les chants populaires, et, comme vous et
     moi, il en a surpris de bizarres en Orient. Mais l, plus
     qu'ailleurs, la chanson du peuple n'est pas de l'harmonie, c'est
     de la lgende ou de l'histoire primitive.--Puis, aprs un long
     silence, arrivs au tombeau de Nron, il m'a dit: Je n'ai jamais
     prt aucune attention  ce sarcophage falsifi, pas plus que
     s'il tait vritablement le spulcre de l'empereur parricide. La
     tombe d'un tyran n'excite que mon mpris. Mais retournons-nous,
     et d'ici contemplons Saint-Pierre, l'immortelle coupole, et cette
     croix qui brille au-dessus de toutes les collines: elle va
     consoler, par del le dsert d'Ostie, les regards du nautonier
     quand il lutte contre les flots. C'est l un sublime spectacle
     parce qu'il emporte avec lui vers les cieux l'imagination de
     l'homme et son esprance. Un peu plus loin:--Croyez-moi,
     laissons votre voiture sur cette route qui ramne  Paris et aux
     joies du monde. Entrons rsolument  pied dans le dsert de la
     campagne _maudite_, auquel j'ai toujours trouv tant de charme.

     Aprs un rapide coup d'oeil jet sur ses fouilles, o on ne
     travaillait pas ce jour-l, Voil, m'a-t-il dit, des frustes
     mconnaissables presque autant que leurs nigmatiques
     possesseurs; j'ai risqu quelque argent  cette loterie des
     morts. Il y avait autour de ces marbres qui ne sont plus, des
     despotes, de prtendus affranchis, des esclaves, une foule
     d'ambitieux; et dans ces trois classes d'hommes que le temps a
     galement emports, on se disputait le pouvoir, on s'gorgeait
     pour l'Empire. Il me semble voir surgir de ces ronces les ruines
     confondues de la Rpublique romaine et de l'affreuse domination
     de Tibre....--Une petite fleur que M. de Chateaubriand a
     cueillie  ses pieds est venue le distraire de ces sombres
     rflexions:--Combien la nature, si martre pour les hommes sous
     tant de climats, est partout une douce mre pour ses filles les
     plus innocentes, les herbes des champs! Voyez cette violette
     blanche; elle n'a pas la demi-clat et le parfum de la violette
     de Virgile, _viol sublucet purpura nigr_, mais elle est la
     premire  m'annoncer le printemps.

     Puis, revenus  ma voiture, le silence a recommenc: seulement
     comme nous nous rapprochions de la porte du Peuple et du tumulte
     de Rome, Ici, comme chez nous, a-t-il dit, la tyrannie et la
     libert ont galement pri. Mais,  Rome, la robe de ce capucin
     qui soulve en passant une poussire antique achve de mettre en
     relief la vanit de tant de vanits.--Et cette rflexion a clos
     la promenade, dont je me htai de consigner sur mon journal le
     minutieux rcit. (_Chateaubriand et son temps_, p. 345 et
     suivantes.)


II

LE CONCLAVE DE 1829[436].

         [Note 436: Ci-dessus, pages 154 et 171.]

Chateaubriand n'a point recueilli dans ses oeuvres son discours au
Sacr-Collge. Ce discours, prononc le 18 fvrier 1829, dans la
sacristie de Saint Pierre, mrite pourtant de n'tre pas perdu. Le
voici:

     MINENTISSIMES SEIGNEURS,

     Il n'y a pas encore six ans que M. le duc de Laval-Montmorency
     vint au milieu de vous pour unir sa douleur  la vtre, lorsque
     Pie VII, de religieuse mmoire, fut rappel auprs du chef
     invisible de l'glise. Le roi Louis XVIII, au nom duquel mon
     noble prdcesseur vous porta la parole, est all lui-mme se
     placer auprs de saint Louis. J'tais alors ministre du vnrable
     monarque, restaurateur des liberts de la France. Mon nom eut
     l'insigne honneur de paratre dans les lettres qui furent
     adresses au sacr collge, et c'est moi qui viens aujourd'hui,
     ambassadeur de Charles X, roi non moins magnanime que son frre,
     vous exprimer le regret qu'prouvera mon auguste matre pour la
     perte d'un souverain pontife que vos suffrages n'avaient point
     encore revtu de l'autorit suprme  l'poque que je rappelle.

     Ici Vos minences reconnatront les voies caches de la
     Providence, et cette fragilit des choses humaines qui doivent
     tre surtout prsentes  la pense de cette assemble des princes
     de l'glise, o j'aperois tant de courageux confesseurs de la
     foi.

     Que vous dirai-je, messeigneurs, que vous ne sentiez mieux que
     moi? La mmoire de Lon XII sera vnre par la France. Le
     royaume que gouverne si glorieusement le fils an de l'glise
     n'oubliera pas les conseils pacifiques qui ont empch la
     discorde de troubler, mme passagrement, les nouvelles
     prosprits de ma patrie. Lon XII joignait  ses vertus
     apostoliques cette modration d'esprit et cette connaissance de
     son sicle, si ncessaires aux chefs des Empires.

     minentissimes seigneurs, vos lumires assureront au saint-sige,
     dans le prochain conclave, un successeur digne de ce pontife
     conciliateur. Si vous tes des princes puissants, vous tes aussi
     les ministres de cette religion charitable qui abolit l'esclavage
     parmi les hommes, qui, simple et sublime  la fois, est galement
     approprie aux besoins de la socit naissante et  ceux de la
     socit perfectionne. Vos suffrages indpendants iront bientt
     chercher parmi vos pairs un vrai pasteur pour la chrtient, un
     souverain clair pour la plus illustre portion de cette noble
     Italie qui dicta des lois au monde antique, qui civilisa le monde
     moderne, qui, toujours fconde et jamais puise, nourrit
     aujourd'hui  l'ombre de ta gloire le souvenir de ses grandeurs.

     Qu'il me soit permis, minentissimes seigneurs, d'offrir en
     particulier au sacr collge l'hommage de ma profonde vnration.

Dans sa lettre  Mme Rcamier, du 21 mars 1829, Chateaubriand parle du
second discours qu'il pronona  Rome, celui-l en plein Conclave, le 10
mars 1829. Comme ce discours ne figure pas non plus dans ses Oeuvres
compltes, le lecteur sera sans doute bien aise de le trouver ici:

     MINENTISSIMES SEIGNEURS,

     La rponse de Sa Majest Trs-Chrtienne  la lettre que lui a
     adresse le sacr collge vous exprime, avec la noblesse qui
     appartient au fils an de l'glise, la douleur que Charles X a
     ressentie en apprenant la mort du pre des fidles, et la
     confiance qu'il repose dans le choix que la chrtient attend de
     vous.

     Le roi m'a fait l'insigne honneur de me dsigner  l'entire
     crance du sacr collge runi en conclave. Je viens une seconde
     fois, minentissimes seigneurs, vous tmoigner mes regrets pour
     la perte du pontife conciliateur qui voyait la vritable religion
     dans l'obissance aux lois et dans la concorde vanglique; de ce
     souverain qui, pasteur et prince, gouvernait l'humble troupeau de
     Jsus-Christ du fate des gloires diverses qui se rattachent au
     grand nom de l'Italie. Successeur futur de Lon XII, qui que vous
     soyez, vous m'coutez sans doute en ce moment; pontife  la fois
     prsent et inconnu, vous allez bientt vous asseoir dans la
     chaire de Saint Pierre,  quelques pas du Capitole, sur les
     tombeaux de ces Romains de la Rpublique et de l'Empire, qui
     passrent de l'idoltrie des vertus  celle des vices, sur ces
     catacombes o reposent les ossements non entiers d'une autre
     espce de Romains: quelle parole pourrait s'lever  la majest
     du sujet? Quelle voix pourrait s'ouvrir un passage  travers cet
     amas d'annes qui ont touff tant de voix plus puissantes que la
     mienne? Vous-mme, illustre snat de la chrtient, pour soutenir
     le poids de ces innombrables souvenirs, pour regarder en face les
     sicles rassembls autour de vous sur les ruines de Rome,
     n'avez-vous pas besoin de vous appuyer  l'autel du sanctuaire,
     comme moi au trne de Saint Louis?

      Dieu ne plaise. minentissimes seigneurs, que je vous
     entretienne ici de quelque intrt particulier, que je vous fasse
     entendre le langage d'une troite politique: les choses sacres
     veulent tre envisages aujourd'hui sous des rapports plus
     gnraux et plus dignes. Le christianisme, qui renouvela d'abord
     la face du monde, a vu depuis se transformer les socits
     auxquelles il avait donn la vie. Au moment mme o je parle, le
     genre humain est arriv  l'une des poques caractristiques de
     son existence, la religion chrtienne est encore l pour la
     saisir, parce qu'elle garde dans son sein tout ce qui convient
     aux esprits clairs et aux coeurs gnreux, tout ce qui est
     ncessaire au monde qu'elle a sauv de la corruption du paganisme
     et de la destruction de la barbarie. En vain l'impit a prtendu
     que le christianisme favorisait l'oppression et faisait
     rtrograder les jours:  la publication du nouveau pacte scell
     du sang du juste, l'esclavage a cess d'tre le droit commun des
     nations; l'effroyable dfinition de l'esclavage a t efface du
     code romain: _Non tam viles quam nulli sunt._ Les sciences,
     demeures presque stationnaires dans l'antiquit, ont reu une
     impulsion rapide de cet esprit apostolique et rnovateur qui hta
     l'croulement du vieux monde; partout o le christianisme s'est
     teint, la servitude et l'ignorance ont reparu. Lumire quand
     elle se mle aux facults intellectuelles, sentiment quand elle
     s'associe aux mouvements de l'me, la religion chrtienne crot
     avec la civilisation, et marche avec le temps; un des caractres
     de la perptuit qui lui est promise, c'est d'tre toujours du
     sicle qu'elle voit passer, sans passer elle-mme. La morale
     vanglique, raison divine, appuie la raison humaine dans ses
     progrs vers un but qu'elle n'a point encore atteint: aprs avoir
     travers les ges de tnbres et de force, le christianisme
     devient chez les peuples modernes le perfectionnement mme de la
     socit.

     minentissimes seigneurs, vous choisirez pour exercer le pouvoir
     des clefs un homme de Dieu et qui comprendra bien sa haute
     mission. Par son caractre universel qui n'a jamais eu de modle
     ou d'exemple dans l'histoire, un conclave n'est pas le conseil
     d'un tat particulier, mais celui d'une nation compose de
     nations les plus diverses et rpandue sur la surface du globe.
     Vous tes, minentissimes seigneurs, les augustes mandataires de
     l'immense famille chrtienne pour un moment orpheline. Des hommes
     qui ne vous ont jamais vus, qui ne vous verront jamais, qui ne
     savent pas vos noms, qui ne parlent pas votre langue, qui
     habitent loin de vous sous un autre soleil, au del des mers, aux
     extrmits de la terre, se soumettront  vos dcisions que rien
     en apparence ne les oblige  suivre, obiront  vos lois
     qu'aucune force matrielle n'impose, accepteront de vous un pre
     spirituel avec respect et gratitude: tels sont les prodiges de la
     conviction religieuse. Princes de l'glise, il vous suffira de
     laisser tomber vos suffrages sur l'un d'entre vous pour donner 
     la communion des fidles un chef qui, puissant par la doctrine et
     l'autorit du pass, n'en connaisse pas moins les nouveaux
     besoins du prsent et de l'avenir, un pontife d'une vie sainte,
     mlant la douceur de la charit  la sincrit de la foi. Toutes
     les couronnes forment le mme voeu, toutes ont un mme besoin de
     modration et de paix: que ne doit-on pas attendre de cette
     heureuse harmonie? que ne peut-on pas esprer, minentissimes
     seigneurs, de vos lumires et de vos vertus?

     Il ne me reste qu' vous renouveler l'expression de la sincre
     estime et de la parfaite affection du souverain aussi pieux que
     magnanime dont j'ai l'honneur d'tre l'interprte auprs de vous.


III

LE JOURNAL SECRET DU CONCLAVE[437].

         [Note 437: Ci-dessus, page 183.]

Le devoir de Chateaubriand, comme ambassadeur de France, tait de suivre
de trs prs les oprations du Conclave. Aussi bien, comme il l'crit 
Mme Rcamier, le 17 fvrier 1829, le Roi l'avait charg de surveiller
le dernier grand spectacle qui devait clore sa carrire, l'lection
d'un nouveau Pape. Il prit donc ses mesures pour tre tenu au courant,
jour par jour, de tout ce qui se passerait, des brigues et des intrigues
qui pourraient se produire, des diverses candidatures qui seraient mises
en avant et des chances de chacune d'elles. Il se trouva qu'un tmoin
sr et admirablement inform rdigeait secrtement un _journal du
Conclave_. L'ambassadeur s'arrangea de faon  se le procurer, le fit
traduire en franais, accompagna d'un court commentaire quelques-uns de
ses articles, et envoya le tout au ministre des Affaires trangres, M.
le comte Portalis. Le Roi verra, crivait-il, ce qu'on n'a jamais vu:
l'intrieur d'un Conclave.

Ce document existe encore aux Archives des Affaires trangres. Autoris
 en prendre communication, M. Boyer d'Agen en a publi d'importants
extraits dans la _Revue des Revues_ des 1er et 15 janvier 1896.

Voici quelques-unes des _remarques_ de Chateaubriand.

On lit dans le _Journal_,  la date du 7 mars 1829:

     Le parti des exalts tche de tirer parti de tout et voudrait
     pcher en eau trouble. La possibilit de leur triomphe pourrait
     se trouver dans la coopration des cardinaux franais, qui
     semblent unanimes pour le choix d'un Pape favorable  leur
     exaltation d'ides. Si par malheur le parti d'Oppizzoni, soit
     faiblesse, soit complaisance, se range au vote d'Albani, la palme
     est aux mains des adversaires.

En marge de ces lignes, Chateaubriand crit la note suivante:

     Il n'y a pas besoin de commentaires sur cette journe; le texte
     dit tout. Voil une minorit qui parle comme la _Gazette de
     France_ et la _Quotidienne_, qui veut s'immiscer dans nos
     affaires, qui pousse la violence jusqu' attaquer en plein
     Conclave la mmoire de Lon XII. Elle suppose toujours que les
     cardinaux franais pensent comme elle; elle se figure que je veux
     prcipiter l'lection pour n'tre pas confondu par l'arrive de
     ces cardinaux, arrive que je prvoyais devoir tre funeste au
     principe de mon gouvernement.

 la date du 9 mars, l'auteur du _Journal_ annonce que le Sacr Collge
a reu la copie du discours que l'ambassadeur de France doit prononcer
le lendemain, et il le juge en ces termes:

     Quelle noblesse d'expressions! quelle lvation de penses!
     quelle dlicatesse d'images! On voit que ses paroles partent du
     fond de l'me. Pour moi, j'en suis dans le ravissement.
     Figurez-vous, dans l'troite enceinte d'un Conclave, le tableau
     d'une nation qui donne la vie, qui dicte des lois de paix 
     toutes les autres nations, qui est le centre universel vers
     lequel tous les peuples, peut-tre mme des tribus dont nous
     ignorons le nom, dirigent leurs voeux et leurs prires. Tout le
     Sacr Collge a tressailli d'une sainte joie et se propose de se
     fliciter, avec le cardinal de Latil, du choix que Sa Majest
     Trs-Chrtienne a fait d'un si grand homme, dont les principes
     religieux sont les plus purs et inbranlables. Chaque phrase a
     t examine attentivement; on n'y aperoit pas l'ombre d'un
     intrt politique priv, et moins encore une apparence de vouloir
     hter l'lection sans la prsence des cardinaux franais.....

Chateaubriand ajoute ici cette note:

     J'ai t tent de supprimer ici tout ce qui a rapport  mon
     discours; mais, venant  penser aux prventions que l'on a
     cherch  faire natre contre moi, j'ai cru devoir conserver
     l'opinion du Conclave, comme une dfense, comme un tmoignage
     honorable, propre  faire le contre-poids des calomnies dont j'ai
     t l'objet.

La page du _Journal_ consacre  la journe du 10 mars donne lieu, de la
part de Chateaubriand,  la _Remarque_ ci-aprs:

     Voici encore le nonce (Mgr Lambruschini, nonce du Saint-Sige 
     Paris) cho et missionnaire d'une coterie. Il parait qu'on
     esprait ouvrir au sein du Conclave des confrences sur l'tat de
     nos affaires. J'ai su, d'une autre part, qu'avant la mort de Lon
     XII des membres du clerg franais taient attendus  Rome pour
     agiter de nouveau la question des Ordonnances. Ces manoeuvres
     doivent tre surveilles; elles bouleverseraient la France, sans
     atteindre mme le but o elles visent. Il est consolant de voir
     la fermet du Sacr-Collge et la sagesse avec laquelle il se
     refuse aux ouvertures du nonce. Celui-ci est un prlat passionn,
     entr beaucoup trop avant dans les intrigues d'un parti franais,
     homme qui, dans son pays, est  la tte de la _Faction de
     Sardaigne_, et dont il est urgent de solliciter le rappel.

Le 22 mars, l'auteur du _Journal_ note un petit incident assez
singulier:

     Ce matin on a t inform qu'un cardinal (Odescalchi)
     s'entretenait par signes avec des jsuites qui se trouvaient dans
     un jardin de la Compagnie, situ vis--vis l'difice du Conclave.
     On s'est post en observation: impossible de rien comprendre  ce
     langage par signes.... Le cardinal a t prvenu de s'abstenir de
     semblables manoeuvres, et sur-le-champ des ordres ont t donns
     pour les empcher dsormais.... Aprs le scrutin du soir, il a
     t dcid que l'on adresserait une lettre ferme et srieuse au
     vicaire gnral des Jsuites, et qu'on rglerait sur sa rponse
     la conduite  tenir ultrieurement.

Chateaubriand inscrit en marge:

     Il serait impossible de s'empcher de rire du cardinal Odescalchi
     et du tlgraphe des jsuites, si la gravit de la matire ne
     formait un contraste dplorable avec ces tours d'coliers. Voil
     donc  quelles ressources en est rduite une Compagnie qui se dit
     pieuse et un cardinal dont on loue la rgularit, pour asseoir
     dans la chaire de Saint-Pierre quelque pontife passionn,
     perturbateur du repos des nations!

Le lendemain 23 mars,  l'occasion de la rponse du pre Pavani, Vicaire
gnral de la Compagnie de Jsus,  la lettre du Conclave, Chateaubriand
revient sur l'incident de la veille:

     Je dois avouer, crit-il, que les Jsuites m'avaient sembl trop
     maltraits par l'opinion. J'ai jadis t leur dfenseur, et,
     depuis qu'ils ont t attaqus dans ces derniers temps, je n'ai
     dit ni crit un seul mot contre eux. J'avais pris Pascal pour un
     calomniateur de gnie, qui nous avait laiss un immortel
     mensonge; je suis oblig de reconnatre qu'il n'a rien exagr.
     La lettre du pre Pavani (qu'on trouvera ci-jointe) a l'air
     d'tre chappe  Escobar lui-mme, elle figurerait
     merveilleusement dans les _Lettres provinciales_! Comme elle dit
     tout et ne dit rien! Comme tous les mots en sont pess, de
     manire qu'ils puissent tre interprts ainsi que besoin sera!
     L'humeur et la violence percent pourtant. Le rvrend Pre s'en
     est aperu, et il va bientt tcher de reprendre, par une seconde
     lettre, non moins captieuse, le peu de vrit qu'il a laiss
     transpirer dans la premire.

     Au surplus, l'audace est grande. Cette Congrgation,  peine
     rtablie, repousse de toute part, suspecte au Sacr-Collge
     lui-mme, n'en aspire pas moins  donner la tiare et  se mler
     de toutes les affaires du monde.

Chateaubriand cde ici, en parlant des jsuites,  un mouvement
d'humeur, qui disparatra bientt, quand le rsultat du Conclave sera
connu. Le 31 mars,  midi, l'auteur du _Journal_ crivait:

     Hier,  dix heures du soir, Albani s'appliqua avec beaucoup
     d'ardeur  recueillir des suffrages pour l'lection du cardinal
     Castiglioni, dont les sentiments de loyaut et de franchise
     taient bien connus, non moins que l'opinion qu'il avait conue
     de la capacit et des talents d'Albani pour exercer l'emploi de
     secrtaire d'tat. Les cardinaux Pacca, Galleffi, Testaferrata,
     Oppizzoni, Arezzo, Bertazzoli et Gazola furent chargs de
     persuader Castiglioni et de ne le quitter qu'aprs qu'il aurait
     promis de se rendre au voeu commun et de se conformer  la
     volont divine. Pendant ce temps, Albani disposait les autres
     cardinaux  cooprer  l'lection.  minuit, tout tait arrang.
     Les cardinaux franais se montrrent trs satisfaits, et
     promirent de donner unanimement leur vote au scrutin. Le parti de
     De Gregorio fit d'abord quelque rsistance, mais enfin il cda.
     Celui de Macchi demeura rebelle  toute concession. Le calcul
     d'approximation tabli, il fut reconnu que les suffrages
     s'lveraient  30, non compris le parti d'Albani, qui devait
     _accder_ en entier. Le rsultat a t tel qu'on l'avait espr.
     Le premier scrutin a donn 32 voix, et ce nombre s'est accru, par
     l'_accedat_, jusqu' 47....

Chateaubriand triomphe, il a _son_ Pape, et il crit, au bas du _Journal
du Conclave_, cette dernire _Remarque_:

     Cette journe a fait le Pape, le Pape que voulait la France, en
     1823, lorsque j'avais le portefeuille des Affaires trangres, 
     Paris, le Pape qui a rpondu  mon discours, et qui, par cette
     rponse, connue de l'Europe, a pris des engagements politiques.

     Le procs-verbal de l'acceptation, dress par le notaire du
     Conclave, selon la coutume, est digne d'tre remarqu: Pie VIII
     s'est dtermin, dit-il,  nommer le cardinal Albani ministre,
     afin de satisfaire aussi le Cabinet de Vienne. Singulier moyen
     sans doute!

     Le Souverain-Pontife, partageant les lots entre les deux
     couronnes, se dclare le Pape de la France et donne  l'Autriche,
     en compensation, un Secrtaire d'tat inamovible.

J'ai dit tout  l'heure que l'auteur des _Mmoires_ n'avait pas conserv
longtemps,  l'endroit des Jsuites, les sentiments de Pascal--et ceux
du _Constitutionnel_.  peu de mois de l, en effet, il crivait sur son
neveu Christian de Chateaubriand, _jsuite_, d'admirables pages, les
plus belles de ce cinquime volume.


IV

DANS LES PYRNES[438].

         [Note 438: Ci-dessus, p. 238.]

Il existe,  la Bibliothque Nationale, des fragments manuscrits de
Chateaubriand recueillis par un de ses secrtaires, d. L'Agneau, et
cds par lui, en 1846,  un certain douard Bricon. Celui-ci, se
proposant sans doute de les publier, en avait fait une copie, qui se
trouve aujourd'hui galement au dpartement des manuscrits. Le plus
important de ces fragments se rapporte, sans doute possible,  l'pisode
dont il est question dans les _Mmoires_. Il n'avait pas chapp aux
patientes et malicieuses investigations de Sainte-Beuve. Un jeune et
remarquable critique, M. Victor Giraud, vient de le publier  son tour,
d'aprs le texte original, dans son tude sur _Chateaubriand et les
Mmoires d'Outre-tombe_ (_Revue des Deux-Mondes_, du 1er avril 1899).
C'est d'aprs lui que nous reproduisons ces pages adresses par le pote
sexagnaire  la spirituelle, dtermine et charmante trangre de
seize ans,  celle que le bon Chactas et appele la Vierge des
dernires amours.

     Avant d'entrer dans la socit, j'errais autour d'elle.
     Maintenant que j'en suis sorti, je suis galement  l'cart;
     vieux voyageur sans asile, je vois le soir chacun rentrer chez
     soi, fermer la porte; je vois le jeune amoureux se glisser dans
     les tnbres; et moi, assis sur la borne, je compte les toiles,
     ne me fie  aucune, et j'attends l'aurore qui n'a rien  me
     conter de nouveau et dont la jeunesse est une insulte  mes
     cheveux.

     Quand je m'veille avant l'aurore, je me rappelle ces temps o je
     me levais pour crire  la femme que j'avais quitte quelques
     heures auparavant.  peine y voyais-je assez pour tracer mes
     lettres  la lueur de l'aube. Je disais  la personne aime
     toutes les dlices que j'avais gotes, toutes celles que
     j'esprais encore; je lui traais le plan de notre journe, le
     lieu o je devais la retrouver sur quelque promenade dserte,
     etc.

     Maintenant, quand je vois apparatre le crpuscule et que, de la
     natte de ma couche, je promne mes regards sur les arbres de la
     fort  travers ma fentre rustique, je me demande pourquoi le
     jour se lve pour moi, ce que j'ai  faire, quelle joie m'est
     possible, et je me vois errant seul de nouveau comme la journe
     prcdente, gravissant les rochers sans but, sans plaisir, sans
     former un projet, sans avoir une seule pense, ou bien assis dans
     une bruyre, regardant patre quelques moutons ou s'abattre
     quelques corbeaux sur une terre laboure. La nuit revient sans
     m'amener une compagne; je m'endors avec des rves pesants, ou je
     veille avec d'importuns souvenirs pour dire encore au jour
     renaissant: Soleil, pourquoi te lves-tu!

     [439]Il faut remonter bien haut pour trouver l'origine de mon
     supplice; il faut retourner  cette aurore de ma jeunesse o je
     me crai un fantme de femme pour l'adorer. Je vis passer cette
     idale image, puis vinrent les amours relles qui n'atteignirent
     jamais  cette flicit imaginaire dont la pense tait dans mon
     me. J'ai su ce que c'tait que de vivre pour une seule ide et
     avec une seule ide, de s'isoler dans un sentiment, de perdre de
     vue l'univers, de mettre son existence entire dans un sourire,
     dans un mot, dans un regard.

         [Note 439: Ici commence dans le manuscrit (n 12454) le
         fragment crit de la main de Chateaubriand (p. 23) Au dbut
         de la page, on lit au crayon: Le premier feuillet manque.
         Ce feuillet a heureusement t reproduit dans la copie (n
         12455) et c'est d'aprs cette copie que j'ai pu donner la
         page qu'on vient de lire. (Note de M. Victor Giraud.)]

     Mais, alors mme, une inquitude insurmontable troublait mes
     dlices. Je me disais: M'aimera-t-elle demain comme aujourd'hui?
     Un mot qui n'tait pas prononc avec autant d'ardeur que la
     veille, un regard distrait, un sourire adress  un autre que moi
     me faisait  l'instant dsesprer de mon bonheur. J'en voyais la
     fin et je m'en prenais  moi-mme de mon ennui. Je n'ai jamais eu
     l'envie de tuer mon rival ou la femme dont je croyais entendre
     l'amour; toujours destructeur de moi-mme, je me croyais coupable
     parce que je n'tais plus aim.

     Repouss dans le dsert de ma vie, j'y rentrais avec toute la
     posie de mon dsespoir. Je cherchais pourquoi Dieu m'avait mis
     sur la terre, et je ne pouvais le comprendre. Quelle petite place
     j'occupais ici-bas! Quand tout mon sang se serait coul dans les
     solitudes o je m'enfonais, combien rougirait-il de brins de
     bruyre? Et mon me, qu'tait-ce? Une petite douleur vanouie en
     se mlant dans les vents. Et pourquoi tous ces mondes autour
     d'une si chtive crature?

     J'errai sur le globe, changeant de place sans changer d'tre,
     cherchant toujours et ne trouvant rien. Je vis passer devant moi
     de nouvelles enchanteresses; les unes taient trop belles pour
     moi et je n'aurais os leur parler, les autres ne m'aimaient pas.
     Et pourtant mes jours s'coulaient, et j'tais effray de leur
     vitesse, et je me disais: Dpche-toi donc d'tre heureux! Encore
     un jour, et tu ne pourras plus tre aim. Le spectacle du bonheur
     des gnrations nouvelles qui s'levaient autour de moi
     m'inspirait les transports de la plus noire jalousie: si j'avais
     pu les anantir, je l'aurais fait avec le plaisir de la vengeance
     et du dsespoir.

     Vois-tu: quand je me laisserais aller  ma folie, je ne serais
     pas sr de t'aimer demain: je ne crois pas  moi. Je m'ignore. Je
     suis prt  me poignarder ou  rire. Je t'adore; mais, dans un
     moment, j'aimerai plus que toi le bruit du vent dans ces roches,
     un nuage qui vole, une feuille qui tombe. Puis je prierai Dieu
     avec larmes, puis j'invoquerai le nant. Veux-tu me combler de
     dlices? Fais une chose: sois  moi, puis laisse-moi te percer le
     coeur. Eh bien, oseras-tu maintenant te hasarder avec moi dans
     cette thbade?

     Si tu me dis que tu m'aimeras comme un pre, tu me feras
     horreur; si tu prtends m'aimer comme une amante, je ne te
     croirai pas. Dans chaque jeune homme je verrai un rival prfr.
     Tes respects me feront sentir mes annes; tes caresses me
     livreront  la jalousie la plus insense. Sais-tu qu'il y a tel
     sourire de toi qui me montrerait la profondeur de mes maux, comme
     le rayon de soleil claire un abme?

     Objet charmant, je t'adore, mais je ne t'accepte pas. Va chercher
     le jeune homme dont les bras peuvent s'enlacer aux tiens avec
     grce; mais ne me le dis pas. Oh! non, non, ne viens plus me
     tenter. Songe que tu dois me survivre, que tu seras encore
     longtemps jeune, quand je ne serai plus. Hier, lorsque tu tais
     assise avec moi sur la pierre, que le vent dans la cime des pins
     nous faisait entendre le bruit de la mer, prt  succomber
     d'amour et de mlancolie, je me disais: Ma main est-elle assez
     lgre pour caresser cette blonde chevelure! Pourquoi fltrir
     d'un baiser des lvres qui ont l'air de s'ouvrir pour la jeunesse
     et la vie[440]? Que peut-elle aimer en moi? Une chimre que la
     ralit va dtruire. Et pourtant, quand tu penchas ta tte
     charmante sur mon paule, quand des paroles enivrantes sortirent
     de ta bouche, quand je te vis prte  m'entourer de tes mains
     comme d'une guirlande de fleurs, il me fallut tout l'orgueil de
     mes annes pour vaincre la tentation de volupt dont tu me vis
     rougir. Souviens-toi seulement des aveux passionns que je te fis
     entendre, et quand tu aimeras un jour un beau jeune homme,
     demande-lui s'il te parle comme je te parlais, et si sa puissance
     d'aimer approcha jamais de la mienne. Ah! qu'importe! Tu dormiras
     dans ses bras, tes lvres sur les siennes, ton sein contre son
     sein, et vous vous rveillerez enivrs de dlices: que
     t'importeront alors mes paroles sur la bruyre?

         [Note 440: Cette phrase est barre dans le manuscrit
         original. (Note de M. Victor Giraud.)]

     Non, je ne veux pas que tu dises jamais en me voyant aprs
     l'heure de la folie: Quoi! c'est l l'homme  qui j'ai pu livrer
     ma jeunesse! coute, prions le ciel: il fera peut-tre un
     miracle. Il va me donner jeunesse et beaut. Viens, ma
     bien-aime: montons sur ce nuage. Que le vent nous porte dans le
     ciel. Alors, je veux bien tre  toi. Tu te rappelleras mes
     baisers, mes ardentes treintes: je serai charmant dans ton
     souvenir et tu seras bien malheureuse, car je ne t'aimerai plus.
     Oui: c'est ma nature. Et tu voudrais tre peut-tre abandonne
     par un vieux homme? Oh! non, jeune grce, va  ta destine; va
     chercher un amant digne de toi. Je pleure des larmes de fiel de
     te perdre. Je voudrais dvorer celui qui possdera ce trsor.
     Mais fuis environne de mes dsirs, de ma jalousie, et
     laisse-moi me dbattre avec l'horreur de mes annes et le chaos
     de ma nature, o le ciel et l'enfer, la haine et l'amour,
     l'indiffrence et la passion se mlent dans une confusion
     pitoyable.

     Si tu te laissais aller au caprice o tombe quelquefois
     l'imagination d'une jeune femme, le jour viendrait o le regard
     d'un jeune homme t'arracherait  ta fatale erreur; car mme les
     changements et les dgots arrivent entre les amants du mme ge.
     Alors, comment me verrais-tu quand je viendrais  t'apparatre
     sous ma forme naturelle? Toi, tu irais te purifier dans des
     jeunes bras d'avoir t presse dans les miens; mais moi, que
     deviendrais-je? Tu me promettrais ta vnration, ton amiti, tes
     respects; et chacun de ces mots me percerait le coeur. Rduit 
     cacher ma double dfaite,  dvorer des larmes qui feraient rire
     quiconque les apercevrait dans mes yeux,  renfermer dans mon
     sein mes plaintes,  mourir de jalousie, je me reprsenterais tes
     plaisirs; je me dirais:  prsent,  cette heure o elle me
     parlait, elle meurt de volupt dans les bras d'un autre; elle lui
     redit ces mots tendres qu'elle m'a dits avec cette ardeur de la
     passion qu'elle n'a jamais pu sentir pour moi. Alors, tous les
     tourments de l'enfer entreraient dans mon me, et je ne pourrais
     les apaiser que par des crimes.

     Et pourtant, quoi de plus injuste? Si tu m'avais donn quelques
     moments de bonheur, me les devais-tu? Devais-tu me donner toute
     ta jeunesse? N'tait-il pas tout simple que tu cherchasses les
     harmonies de ton ge, et ces rapports d'ge et de beaut qui
     appartiennent  ta nature? Te devais-je autre chose que la plus
     vive reconnaissance pour t'tre un moment arrte auprs du vieux
     voyageur? Tout cela est juste et vrai; mais ne compte pas sur ma
     vertu: si tu tais  moi, pour te quitter, il me faudrait ta mort
     ou la mienne. Je te pardonnerais ton bonheur avec un ange; avec
     un homme, jamais!

     N'espre pas me tromper, l'amiti a bien plus d'illusions que
     l'amour, et elles sont bien plus durables. L'amiti se fait des
     idoles, et les voit telles qu'elle les a cres: elle vit du
     coeur et de l'me; la fidlit lui est naturelle, elle s'accrot
     avec les annes.

     L'amour enivre, mais l'ivresse passe. Il ne vit pas de
     puret[441], et ne se nourrit pas de gloire: dcouvrant tous les
     jours que l'idole qu'il a cre perd quelque chose  ses yeux, il
     en voit bientt les dfauts, et le temps seul le rend infidle
     en dpouillant de ses grces l'objet qu'il aime. Les passions ne
     rendent point ce que le temps efface: la gloire ne rajeunit que
     notre nom.

         [Note 441: L'auteur de la copie et moi avons cru lire cette
         phrase dans le manuscrit, mais nous ne sommes srs, ni l'un
         ni l'autre, de notre lecture. (Note de M. Victor Giraud.)]

     Non, je ne souffrirai jamais que tu entres dans ma chaumire:
     c'est bien assez d'y repousser ton image, d'y veiller comme un
     insens en pensant  toi! Que serait-ce, si tu tais assise sur
     la natte qui me sert de couche, si tu avais respir l'air que je
     respire la nuit, si je te trouvais  mon foyer compagne de ma
     solitude? Il y a dans une femme une manation de fleur et
     d'amour. Lorsque tu chantes, ta voix me rend fou et me fait mal;
     tu as l'air de la mlodie elle-mme rendue visible et
     accomplissant ses propres lois.

     Comment croirais-je que cette vie de veuvage pourrait longtemps
     te suffire? Deux beaux jeunes gens peuvent s'enchanter des soins
     qu'ils se rendent; mais un vieil esclave, qu'en ferais-tu?
     Pourrais-tu, du matin au soir, supporter la solitude avec moi,
     les fureurs de ma jalousie prvue, mes long silences, mes
     tristesses de coeur et tous les caprices d'une nature qui se
     dplat et croit dplaire aux autres?

     Et le monde, en supporterais-tu les railleries? Si j'tais riche,
     il dirait que je t'achte et que tu te vends, ne pouvant admettre
     que tu puisses m'aimer. Si j'tais pauvre, on se moquerait de ton
     amour, on me rendrait un objet ridicule  tes propres yeux, on te
     rendrait honteuse de ton choix. Et moi, on me ferait un crime
     d'avoir abus de ta simplicit, de ta jeunesse, de t'avoir
     accepte, ou d'avoir abus de l'tat de ____[442] o tombe
     ____[443] le temps de te presser dans mes bras. La jeunesse
     embellit tout, jusqu'au malheur. Elle charme alors qu'elle peut,
     avec les boucles d'une chevelure brune, enlever les pleurs 
     mesure qu'ils passent sur les joues. Mais la vieillesse enlaidit
     jusqu'au bonheur: dans l'infortune, c'est pis encore; quelques
     rares cheveux blancs sur la tte chauve d'un homme ne descendent
     point assez bas pour essuyer les larmes qui tombent de ses yeux.

         [Note 442: Ici un mot illisible. (Note du mme.)]

         [Note 443: Ici quatre ou cinq mots illisibles. (Note du
         mme.)]

     Tu m'as jug d'une faon vulgaire, tu as pens, en voyant la
     trouble o tu me jettes que je me laisserais aller  te faire
     subir mes caresses:  quoi as-tu russi?  me persuader que je
     pourrais tre aim? Non, mais  rveiller le gnie qui m'a
     tourment dans ma jeunesse,  renouveler mes anciennes
     souffrances.

     Vieilli sur la terre sans avoir rien perdu de mes rves, de mes
     folies, de mes vagues tristesses; cherchant toujours ce que je ne
     puis trouver; joignant  mes anciens maux le dsenchantement de
     l'exprience, la solitude des dserts  l'ennui du coeur et la
     disgrce des annes, dis, n'aurai-je pas fourni aux dmons, dans
     ma personne, l'ide d'un supplice qu'ils n'avaient point encore
     invent dans la rgion des douleurs ternelles?

     Fleur charmante que je ne veux point cueillir, je t'adresse mes
     derniers chants de tristesse, tu ne les entendras qu'aprs ma
     mort, quand j'aurai runi ma vie au faisceau des lyres
     brises....


V

LE DPART DE CHERBOURG[444].

         [Note 444: Ci-dessus, p. 401.]

C'tait le 16 aot 1830. Un vaisseau de guerre, le _Great-Britain_, prt
 mettre  la voile, attendait ses passagers. Ce fut un douloureux et
inoubliable spectacle, lorsque, devant les gardes du corps qui avaient
suivi la famille royale et qui lui prsentaient une dernire fois les
armes, on vit passer le vieux roi, le dauphin son fils, la fille de
Louis XVI, appuye sur le bras de M. de La Rochejaquelein; _Madame_,
duchesse de Berry, conduite par le baron de Charette; le duc de
Bordeaux, port par son gouverneur, M. de Damas; et,  quelques pas, sa
soeur, _Mademoiselle_, celle  qui M. le duc de Berry avait dit,
quelques instants avant de mourir: Mon enfant, puissiez-vous tre moins
malheureuse que ceux de votre famille!--_Mademoiselle_, destine  voir
un jour son mari assassin comme l'avait t son pre![445] Le roi
Charles X s'embarqua le dernier. Un silence de deuil rgnait sur la
cte de France bien des gmissements le suivirent sur les flots.[446]

         [Note 445: Le 26 mars 1854, le duc de Parme, Charles de
         Bourbon, qui avait pous la fille du duc de Berry, fut
         frapp au coeur d'un coup de stylet par un nouveau Louvel.
         Quelques heures aprs, il mourait dans les bras de sa femme.
         Ce fut une scne pleine de larmes, crivait un tmoin: elle
         en rappelait une autre qui avait fait dire  Dupuytren ce mot
         expressif: Dieu tait l!]

         [Note 446: Lamartine, _Histoire de la Restauration_, t. VIII,
         p. 411.]

Dans des pages intitules: _Le Dpart, scne de l'histoire de France_,
Balzac, le plus grand gnie littraire du XIXe sicle avec
Chateaubriand, a racont l'embarquement du roi Charles X  Cherbourg. Il
m'a paru que ces pages du grand romancier, qui se montre ici, on va le
voir, un grand historien, mritaient d'tre rapproches de celles qu'on
vient de lire dans les _Mmoires d'Outre-tombe_.

Au moment o le roi monta sur le vaisseau qui allait l'emporter en exil,
il s'enferma seul pour prier et pour pleurer. Balzac,--s'il n'tait pas
de sa personne sur la rade de Cherbourg, du moins y tait-il d'me et de
coeur,--Balzac dit  l'ami qui l'accompagnait:

     En ce moment, ce vieillard  cheveux blancs, envelopp dans une
     ide, victime de son ide, fidle  son ide, et dont ni vous ni
     moi ne pouvons dire s'il fut imprudent ou sage, mais que tout le
     monde juge dans le feu du prsent, sans se mettre  dix pas dans
     la froideur de l'avenir; ce vieillard vous semble pauvre: hlas!
     il emporte avec lui la fortune de la France; et, pour ce pas
     fatal, fait du rivage au vaisseau, vous paierez plus de larmes et
     d'argent, vous verrez plus de dsolation qu'il n'y a eu de
     prosprits, de rires et d'or, depuis le commencement de son
     rgne....

Et dans ces pages d'une loquence amre, d'une intuition merveilleuse,
il droule  l'ami qui l'coute les ralits de l'avenir. Il lui montre
les arts en deuil, suivant le vieux roi dans l'exil; les marchands
d'orvitan politique et les jurs priseurs du budget se refusant 
dcrter l'argent ncessaire aux galeries, aux muses, aux essais
longtemps infructueux, aux lentes conqutes de la pense ou aux subites
illuminations du gnie. Il y aura cependant un art dans lequel se
feront de grands progrs, l'art du suicide. Ce vieillard et cet enfant
partis, le peuple sera souverain. La bourgeoisie traduira la
souverainet du peuple par ce mot: Plus de supriorit sociale! plus
de nobles! plus de privilges! Les ouvriers,  leur tour, la traduiront
par cet autre mot: Plus d'impts, et de l'or! La France connatra
bientt une rvolution nouvelle. Les gens qui mnent par les chemins le
convoi de la monarchie lgitime enterreront eux-mmes l'adjudicataire au
rabais de la couronne et du pouvoir. Aprs avoir ainsi prdit 1848,
Balzac dcrit en ces termes les temps que nous voyons, le combat auquel
nous assistons aujourd'hui:

     Ce combat de la mdiocrit contre la richesse, de la pauvret
     contre la mdiocrit, n'aura pour chefs que des gens mdiocres,
     et l'inhabilet dbordera du haut en bas sur ce pays si riche en
     ce moment, et il nous faudra payer cher l'ducation de nos
     nouveaux souverains, de nos nouveaux lgislateurs.... Il n'y aura
     plus qu'un seul pouvoir arm, celui de la reprsentation
     nationale; il n'y aura qu'une seule chose dont on ne doutera pas,
     la misre!

Tout cela, disait Balzac, sera le prix du passage de cette famille sur
ce vaisseau. Il ajoutait,--et cette parole encore se devait raliser:
Un moment viendra que secrtement ou publiquement, la moiti des
Franais regrettera le dpart de ce vieillard, de cet enfant, et dira:
Si la rvolution de 1830 tait  faire, elle ne se ferait pas.

Je voudrais pouvoir tout citer de cet admirable crit, j'en reproduirai
du moins cette page sur les Bourbons:

     Quand ils revinrent, ils rapportrent les olives de la paix, la
     prosprit de la paix, et sauvrent la France, la France dj
     partage. S'ils payrent les dettes de l'exil, ils payrent les
     dettes de l'Empire et de la Rpublique. Ils versrent si peu de
     sang, qu'aujourd'hui ces tyrans pacifiques s'en vont sans avoir
     t dfendus, parce que leurs amis ne les savaient pas attaqus.
     Dans quelques mois, tous saurez que, mme en mprisant les rois,
     nous devons mourir sur le seuil de leur palais, en les
     protgeant, parce qu'un roi, c'est nous-mmes, un roi, c'est la
     patrie incarne; un roi hrditaire est le sceau de la proprit,
     le contrat vivant qui lie entre eux tous ceux qui possdent
     contre ceux qui ne possdent pas. Un roi est la clef de la vote
     sociale; un roi, vraiment roi, est la force, le principe, la
     pense de l'tat, et les rois sont des conditions essentielles 
     la vie de cette vieille Europe, qui ne peut maintenir sa
     suprmatie sur le monde que par le luxe, les arts et la pense.
     Tout cela ne vit, ne nat et ne prospre que sous un immense
     pouvoir....

     Napolon a pri comme ces Pharaons de l'criture, au milieu d'une
     mer de sang, de soldats, de chariots briss, et dans le vaste
     linceul d'une plaine de fume; il a laiss la France plus petite
     que les Bourbons ne l'avaient faite; ceux-ci sont tombs, ne
     versant gure que le sang des leurs,  peine tachs du sang des
     gens qui avaient pris les armes pour la dfense d'un contrat, et
     qui, dans la victoire, l'ont mconnu.

     Eh bien, ces souverains bannis laissent la France agrandie et
     florissante. Les preneurs  bail, qui vont essayer d'entreprendre
     le bonheur des peuples, apprendront  leurs dpens la
     signification du mot catholicisme, si souvent jet comme un
     reproche  ce vieillard que nous dportons.[447]

         [Note 447: _Oeuvres compltes de H. de Balzac_, t. XXIII.]

Le rcit de Balzac se ferme sur le mot suivant:

     L-bas, dis-je, en montrant le vaisseau, est le droit et la
     logique; hors de cet esquif sont les temptes.

Philarte Chasles, dans ses _Mmoires_, rsume ainsi son jugement sur
l'auteur de la _Comdie humaine_: C'tait un _voyant_, non un
observateur.[448] Si le mot est vrai du romancier, il ne l'est pas
moins du publiciste. Dans le _Dpart_ et dans plusieurs autres de ses
crits politiques, Balzac a t un _voyant_.

         [Note 448: _Mmoires de Philarte Chasles_, t. I, p. 419.]


VI

LE SAC DE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS[449].

         [Note 449: Ci-dessus, p. 334.]

Dans les premiers jours de juillet 1831, six mois aprs le sac de
Saint-Germain-l'Auxerrois, le bruit s'tait rpandu que le gouvernement
allait accorder  la rvolution la dmolition de la vieille glise.
Chateaubriand tait alors  Genve. Il crivit aussitt la lettre
suivante  Mme de ..., qui permit  la _Revue de Paris_ de la publier:

                                   Genve, 11 juillet 1831.

     Je vous ai crit hier, et voici encore une lettre. De quoi
     s'agit-il? _de Saint-Germain-l'Auxerrois_.  qui conterais-je mes
     peines et mes ides, si ce n'est  vous?

     On va donc commencer, disent les journaux, la dmolition de ce
     monument le 14 juillet. Noble manire d'inaugurer la monarchie
     lective, par la destruction d'une glise, d'excuter de
     sang-froid, et  tte repose, ce que le vandalisme
     rvolutionnaire faisait jadis dans la fivre et les convulsions!
     Le chapitre des comparaisons et des considrations serait ici
     trop long  parcourir; un mot seulement  ce sujet. La rvolution
     de Juillet ignore-t-elle que ce qui lui a le plus nui en Europe a
     t la dvastation de Saint-Germain-l'Auxerrois? que les peuples
     qui tous, sans exception alors, sympathisaient avec nous, ont
     recul, et que leurs dispositions favorables ont chang? La
     _non-intervention_, si bien garde, a achev l'affaire. Une
     stupide manie de quelques Franais, depuis quarante ans, est de
     compter pour rien les ides religieuses, et de les croire
     teintes partout, comme elles le sont dans leur troit cerveau.
     Ils oublient que tous les peuples libres ou tous ceux qui veulent
     l'tre et qui sont en rapport avec nous sont religieux. Aux
     tats-Unis, la loi vous _force_ d'tre chrtiens. Dans les
     rpubliques espagnoles, la religion catholique est la seule;
     except, je crois, au Mexique, o l'on vient d'essayer quelque
     chose pour la tolrance. Les Corts d'Espagne avaient dcrt le
     _seul exercice de la religion catholique_. Si l'Italie
     s'mancipait, elle resterait chrtienne. La Belgique a fait sa
     rvolution pour chasser un roi protestant. L'Allemagne, si
     philosophique, est chrtienne, et les Polonais, que sont-ils? Ils
     vont au combat ou  la mort en invoquant la sainte Vierge.
     Skrinecki porte un scapulaire et fait des plerinages. Nos
     dmolitions religieuses sont donc  la fois une ignorance
     historique et un contre-sens politique.

     Sous le rapport des arts, la chose n'est pas moins dplorable.
     Quoi! renouveler le vandalisme de 93! Que ne fait-on ce que j'ai
     propos? Que ne masque-t-on l'glise par des arbres, en la
     laissant subsister en face du Louvre comme chelle et tmoin de
     la marche de l'art? Saint-Germain-l'Auxerrois est un des plus
     vieux monuments de Paris; il est d'une poque dont il ne reste
     presque rien. Que sont donc devenus vos romantiques? On porte le
     marteau dans une glise, et ils se taisent!  mes fils! combien
     vous tes dgnrs! Faut-il que votre grand-pre lve seul sa
     voix casse en faveur de vos temples? Vous ferez une ode, mais
     durera-t-elle autant qu'une ogive de Saint-Germain-l'Auxerrois?
     Et les artistes ne prsentent point de ptitions contre cette
     barbarie! Comme le plus humble de leurs camarades, je suis prt 
     mettre ma signature  la suite de leurs noms. Dtruire est
     facile, on l'a dit mille fois; et je ne connais pas au monde
     d'ouvriers qui aillent plus vite en cette besogne que les
     Franais; mais reconstruire! Qu'ont-ils bti depuis quarante ans?

     On veut percer une rue! Trs bien: commencez les abatis par la
     ct oppos au Louvre, par la place de Grve, cela vous donnera
     du temps; vous serez deux ou trois ans, peut-tre davantage, 
     tracer votre voie; alors, quand vous arriverez  Saint-Germain,
     vous aurez mri vos rflexions, vous jugerez mieux de l'effet
     mme du monument,  l'extrmit de l'ouverture.... On a abattu la
     Bastille et l'on a bien fait. La Bastille tait une prison. Je ne
     sache pas qu'on ait enferm personne  Saint-Germain-l'Auxerrois;
     mais, mme sur l'emplacement de la Bastille, qu'a-t-on lev?
     D'abord un arbre de la libert que le sabre de Bonaparte a coup,
     pour faire place  un lphant d'argile; et puis, aprs
     l'lphant, que va-t-il survenir? Et tout cela, vous le savez,
     tait _ toujours_, pour les _sicles_, pour _l'ternit_, comme
     nos serments. Quand Napolon ordonna les travaux du Carrousel et
     de la rue de Rivoli, il croyait bien voir la fin de son
     entreprise; la rue de Rivoli a vu passer l'Empire et la
     Restauration sans tre acheve. Qui vous rpond que la nouvelle
     monarchie ira jusqu'au bout de la rue qu'elle va ouvrir par une
     ruine? Nous autres Franais, nous sommes trop consquents dans le
     mal et pas assez logiques dans le bien: parce qu'une imprudence
     taquine a produit  Saint-Germain une vengeance sacrilge, est-il
     de toute ncessit de continuer la dernire? Les Parisiens ne
     peuvent-ils s'amuser sans jeter les meubles par les fentres, ou
     sans abattre les monuments publics? On honorerait bien mieux les
     hros de Juillet en leur donnant  enlever les places fortes
     bties contre nous, avec notre argent, qu'en livrant  leur
     courage une glise ravage, o ils ne trouveront pas mme le cur
     pour la dfendre. N'enfoncerons-nous plus notre chapeau sur notre
     tte que pour marcher contre un vicaire ou pour monter  l'assaut
     d'un clocher, et aurons-nous encore longtemps le chapeau bas
     devant l'insolence trangre? Il serait triste qu'on apprt
     l'entre des Russes  Varsovie le jour o notre gouvernement
     entrerait  Saint-Germain-l'Auxerrois! Les deux belles victoires
     pour la monarchie populaire!...

     Vous rirez de ma grande colre, vous me direz: Qu'est-ce que
     cela vous fait, vous, exil, qui ne reverrez peut-tre jamais la
     France? Ne le prenez pas l, je suis Franais jusque dans la
     moelle des os. Que la France entre dans un systme politique
     gnreux, et si la guerre survient, vous me verrez accourir pour
     partager le sort de ma patrie. J'aurais cent ans que mon coeur
     battrait encore pour la gloire, l'honneur et l'indpendance de
     mon pays. Dchiffrez, si vous pouvez, ce griffonnage crit _ab
     irato_, une heure avant le dpart du courrier.

                                        CHATEAUBRIAND.


VII

CHATEAUBRIAND ET LE JOURNAL DU MARCHAL DE CASTELLANE[450].

         [Note 450: Ci-dessus, p. 427.]

Dans les jours qui suivirent l'apparition de la brochure de
Chateaubriand sur _la Restauration et la monarchie lective_, le gnral
de Castellane crivait sur son _Journal_,  la date du 3 avril 1831:

     On veut,  la Chambre des dputs, discuter beaucoup l'histoire
     des neuf millions que le Roi a touchs  compte sur la liste
     civile. Une partie de cet argent a t donne. M. Benjamin
     Constant a reu 340,000 francs; M. Mauguin 220,000 francs, 
     condition de rester tranquilles; ils ont pris l'argent, sans
     tenir compte de leurs promesses. _M. de Chateaubriand_, dont le
     dsintressement l'a port  renoncer  la pairie et  la
     dotation de 12,000 francs, _a reu du Roi 100,000 francs pour ne
     pas crire_. Aussi, dans le seul pamphlet qu'il a fait
     paratre[451] et qu'il annonce comme devant tre l'unique et
     dernier, il ne traite pas mal la personne du Roi. Cette affaire
     s'est traite par madame Adlade; il voulait vendre son hospice,
     et ses terrains, rue d'Enfer, 3 ou 400,000 francs; _on a prfr
     lui donner tout bonnement 100,000 francs_[452].

         [Note 451: La brochure publie le 24 mars 1831, sous ce
         titre: _De la Restauration et de la monarchie lective._]

         [Note 452: _Journal du marchal de Castellane_, t. II, p.
         425.]

Que ce bruit ait couru quelques salons, il le faut bien croire; ce qui
est certain, c'est qu'il ne tient pas debout.

Lorsqu'clata la rvolution de 1830, Chateaubriand avait pour toute
fortune son titre de pair de France, la pension de 12,000 francs que lui
avait faite le roi Louis XVIII, et ce qu'il touchait comme ministre
d'tat. Le 10 aot, il donna sa dmission de pair de France et de
ministre d'tat, et, le 12, il adressa au ministre des finances la
lettre suivante, qu'on a lue dj dans les _Mmoires_, mais qu'il ne
sera pas hors de propos de reproduire ici:

     Monsieur le ministre des finances,

     Il me reste des bonts de Louis XVIII et de la munificence
     nationale une pension de pair de douze mille francs, transforme
     en rentes viagres inscrites au grand-livre de la dette publique
     et transmissibles seulement  la premire gnration directe du
     titulaire. Ne pouvant prter serment  Mgr le duc d'Orlans comme
     roi des Franais, il ne serait pas juste que je continuasse 
     toucher une pension attache  des fonctions que je n'exerce
     plus. En consquence je viens la rsigner entre vos mains. Elle
     aura cess de courir pour moi le jour (10 aot) o j'ai crit 
     M. le prsident de la Chambre des pairs qu'il m'tait impossible
     de prter le serment exig.

Aprs avoir rapport ses lettres de dmission, Chateaubriand ajoute:

     Je restai nu comme un petit saint Jean.... Mes broderies, mes
     dragonnes, franges, torsades, paulettes, vendues  un juif et
     par lui fondues, m'ont rapport sept cents francs, produit net de
     toutes mes grandeurs[453].

         [Note 453: Ci-dessus, p. 312.]

Et c'est cet homme qui, quelques mois aprs, se serait vendu, pour cent
mille francs, au gouvernement  la face duquel il avait ainsi jet ses
dmissions et son reste de fortune!

Chateaubriand aurait touch ces cent mille francs au mois d'_avril
1831_. Or, voici ce qu'il crivait sur son _Journal_,  la date de _mai
1831_.

     La rsolution que je conus au moment de la catastrophe de
     juillet n'a point t abandonne par moi. Je me suis occup des
     moyens de vivre en terre trangre, moyens difficiles, puisque je
     n'ai rien: l'acqureur de mes oeuvres m'a fait  peu prs
     banqueroute, et mes dettes m'empchent de trouver quelqu'un qui
     veuille me prter.... Je laisse ma procuration pour vendre la
     maison o j'cris cette page pour ordre de date. Si je trouve
     marchand  mon lit, je pourrai trouver un autre lit hors de
     France[454].

         [Note 454: Ci-dessus, p. 341.]

Le bruit, si lgrement accueilli par Castellane, est dj, ce me
semble, dmontr faux. Mais voici qui est plus concluant encore. On a
donn, dit-il, 100,000 francs  Chateaubriand,  la condition, accepte
par lui, de ne plus crire. Mais alors, comment expliquer que, moins de
six mois aprs, au mois d'octobre 1831, il crive et publie sa brochure:
_De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de
sa famille, ou suite de mon dernier crit: De la Restauration et de la
monarchie lective?_ Cette brochure n'tait pas seulement une violente
attaque contre la monarchie de Juillet; elle renfermait,  l'adresse du
roi Louis-Philippe, des paroles amres et cruelles, celles-ci par
exemple:

     Les dernires barricades ont chass Charles X des Tuileries. Eh
     bien, dans ce chteau funeste, au lieu d'une couche innocente,
     sans insomnie, sans remords, sans apparition, qu'a trouv
     Louis-Philippe? Un trne vide que lui prsente un _spectre
     dcapit_ portant dans sa main sanglante la tte d'un autre
     spectre.

Au mois de mai 1832, nouvelle brochure sur _les 12,000 francs envoys
par la duchesse de Berry_ pour tre distribus aux cholriques.

En ce mme mois de mai 1832, le _Mmoire sur la captivit de madame la
duchesse de Berry_. Ce Mmoire, o se trouvait la fameuse phrase:
_Madame, votre fils est mon roi_, tait particulirement dur pour la
personne de Louis-Philippe. Chateaubriand fut traduit devant les
tribunaux pour dlit de presse. Dj, au mois de juin prcdent, il
avait t arrt et retenu en prison pendant quinze jours, comme prvenu
de complot contre la sret de l'tat. Au lieu de le traner en prison,
au lieu de le traduire en cour d'assises et de lui prparer ainsi des
ovations, le gouvernement--si le fait rapport par Castellane et t
vrai--aurait eu un moyen bien simple de faire taire Chateaubriand: il
lui aurait suffi de dire: M. de Chateaubriand a reu 100,000 francs du
Roi.--On ne l'a pas dit, et on ne pouvait pas le dire, parce que
Chateaubriand n'avait rien reu.

Et comment et-il consenti  recevoir l'argent de Louis-Philippe, son
ennemi, lui qui ne voulait mme pas accepter celui que lui offrait le
vieux roi auquel il restait si honorablement fidle?  l'avnement du
ministre Polignac, il avait donn sa dmission d'ambassadeur  Rome, et
il tait revenu  Paris, non seulement sans le sou, mais charg d'une
dette de soixante mille francs contracte pendant son ambassade. Au mois
de juillet 1832, une trentaine de mille francs lui restait encore 
payer sur ces soixante mille, en outre de ses vieilles dettes. M. le
duc de Lvis, dit-il dans ses _Mmoires_,  son retour d'un voyage en
cosse (au mois d'octobre 1831), m'avait dit de la part de Charles X que
ce prince voulait continuer  me faire ma pension de pair; je crus
devoir refuser cette offre. Le duc de Lvis revint  la charge quand il
me vit au sortir de la prison (juillet 1832) dans l'embarras le plus
cruel, ne trouvant rien de ma maison et de mon jardin rue d'Enfer, et
tant harcel par une nue de cranciers. _J'avais dj vendu mon
argenterie._ Le duc de Lvis m'apporta vingt mille francs, me disant
noblement que ce n'tait pas les deux annes de pension de pairie que le
roi reconnaissait me devoir, et que mes dettes  Rome n'taient qu'une
dette de la couronne. Cette somme me mettait en libert, je l'acceptai
comme un prt momentan, et j'crivis au roi la lettre suivante:

     Sire,

     Au milieu des calamits dont il a plu  Dieu de sanctifier votre
     vie, vous n'avez point oubli ceux qui souffrent au pied du trne
     de saint Louis. Vous daigntes me faire connatre, il y a
     quelques mois, votre gnreux dessein de me continuer la pension
     de pair  laquelle je renonai en refusant le serment au pouvoir
     illgitime; je pensai que Votre Majest avait des serviteurs plus
     pauvres que moi et plus dignes de ses bonts. Mais les derniers
     crits que j'ai publis m'ont caus des dommages et suscit des
     perscutions; j'ai essay inutilement de vendre le peu de chose
     que je possde. Je me vois forc d'accepter, non la pension
     annuelle que Votre Majest se proposait de me faire sur sa royale
     indigence, mais un secours provisoire pour me dgager des
     embarras qui m'empchent de regagner l'asile o je pourrai vivre
     de mon travail. Sire, il faut que je sois bien malheureux pour me
     rendre  charge, mme un moment,  une couronne que j'ai soutenue
     de tous mes efforts et que je continuerai  servir le reste de ma
     vie.

Le comte Ferrand (voir, au tome III, des _Mmoires_, l'_Appendice_ n
IV) avait accus Chateaubriand de s'tre vendu  Napolon en 1811, pour
une somme de 70,000 fr. Voici que le marchal de Castellane l'accuse de
s'tre vendu  Louis-Philippe, en 1831, pour une somme de 100,000 fr.
Les deux allgations se valent: elles sont, l'une et l'autre tout
bonnement ridicules.


VIII

LETTRES DE GENVE[455].

         [Note 455: Ci-dessus, p. 438.]

Le 16 mai 1831, Chateaubriand tait parti pour Genve, o il arriva le
23.

Lorsque Voltaire, au mois de fvrier 1753, tait all se fixer en
Suisse, il avait achet coup sur coup le chteau de Montriond, aux
portes de Lausanne, et celui de St-Jean, sur la route de Genve  Lyon.
Il avait fait de ces rsidences seigneuriales un palais d'hiver et un
palais d't. Encore embelli par ses soins, le chteau de Saint-Jean
avait d changer de nom et avait t baptis par lui sous ce nouveau
vocable: _les Dlices_. Ce pauvre diable de Chateaubriand n'tait point
un si gros seigneur que Voltaire. Il fut donc tout heureux et tout aise
de pouvoir s'installer, avec Mme de Chateaubriand, dans un modeste
logis, situ  Genve, dans le quartier appel _les Pquis_.

C'est de l qu'il crivait  son vieil ami Ballanche, le 12 juillet
1831, la jolie lettre qu'on va lire:

                                   Genve, 12 juillet 1831.

     L'ennui, mon cher et ancien ami, produit une fivre
     intermittente; tantt il engourdit mes doigts et mes ides, et
     tantt il me fait crire, comme l'abb Trublet. C'est ainsi que
     j'accable Mme Rcamier de lettres et que je laisse la vtre sans
     rponse. Voil les lections, comme je l'avais toujours prvu et
     annonc, ventrues et reventrues. La France est  prsent toute en
     bedaine, et la fire jeunesse est entre dans cette rotondit.
     Grand bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et
     sera toujours au pouvoir: quiconque rgnera l'aura; hier Charles
     X, aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, _sempre
     bene_, et des serments tant qu'on voudra, et des commmorations 
     toujours pour toutes les glorieuses journes de tous les rgimes,
     depuis les sans-culotides jusqu'aux 27, 28, et 29 juillet. Une
     chose seulement m'tonne, c'est le manque d'honneur du moment. Je
     n'aurais jamais imagin que la jeune France pt vouloir la paix 
     tout prix et qu'elle ne jett pas par la fentre les ministres
     qui lui mettent un commissaire anglais  Bruxelles et un caporal
     autrichien  Bologne. Mais il parat que tous ces braves
     contempteurs des perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient
     que de l'encre au lieu de sang sous les ongles. Laissons tout
     cela.

     L'amiti a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus
     elle est vieille, plus elle est flatteuse; prcisment tout
     l'oppos de l'autre sentiment. Vous me dites des choses
     charmantes sur ma gloire. Vous savez que je voudrais bien y
     croire, mais qu'au fond je n'y crois pas, et c'est l mon mal:
     car, si toutefois il pouvait m'entrer dans l'esprit que je suis
     un chef-d'oeuvre de nature, je passerais mes vieux jours en
     contemplation de moi-mme. Comme les ours qui vivent de leur
     graisse pendant l'hiver en se lchant les pattes, je vivrais de
     mon admiration pour moi pendant l'hiver de ma vie; je me
     lcherais et j'aurai la plus belle toison du monde.
     Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours maigre, et je n'ai
     pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.

     Je vous dirai,  mon tour de compliment, que votre livre m'est
     enfin parvenu aprs avoir fait le voyage complet des petits
     cantons, dans la poche de votre courrier. J'aime prodigieusement
     vos sicles couls dans le temps qu'avait mis la sonnerie de
     l'horloge  sonner l'air de l'Ave Maria. Toute votre exposition
     est magnifique, jamais vous n'avez dvoil votre systme avec
     plus de clart et de grandeur.  mon sens, votre _Vision d'Hbal_
     est ce que vous avez produit de plus lev et de plus profond.
     Vous m'avez fait rellement comprendre que tout est contemporain
     pour celui qui comprend la notion de l'ternit; vous m'avez
     expliqu Dieu avant la cration de l'homme, la cration
     intellectuelle de celui-ci, puis son union  la matire par sa
     chute, quand il crut se faire un destin de sa volont.

     Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez trs bien vous passer
     de ce monde dont je ne sais que faire. Contemporain du pass et
     de l'avenir, vous vous riez du prsent qui m'assomme, moi chtif,
     moi qui rampe sous mes ides et sous mes annes. Patience! je
     serai bientt dlivr des dernires; les premires me
     suivront-elles dans la tombe? Sans mentir, je serais fch de ne
     plus garder une ide de vous! Mille amitis.

                                        CHATEAUBRIAND.

Un autre fidle de l'Abbaye-au-Bois, Jean-Jacques Ampre, au nom de ses
amis comme au sien, lui crivait pour le supplier de ne pas abandonner
plus longtemps son pays, de revenir trouver un groupe de jeunes gens
dont la bonne volont et le libralisme rclamaient ses encouragements
et ses conseils.

Voici la rponse de Chateaubriand:

                                        Genve, 18 juillet 1831.

     Vous ne sauriez croire, Monsieur, combien je suis touch de votre
     noble lettre. Je serais trop fier d'tre choisi par cette
     jeunesse franaise que votre caractre et vos talents honorent,
     pour tre, non pas son guide et son chef, mais son vieil ami.
     Mais, Monsieur, l'ge des illusions est pass pour moi; je sens
     que mon rle est fini, ma carrire acheve. Je n'ai jamais fait
     cas de la vie: ce qui m'en reste me semble ridicule ou pitoyable;
     peu importe que ce vieux chiffon sche maintenant au soleil de la
     patrie ou de l'exil.

     Pour bien m'expliquer, Monsieur, il me faudrait un volume, et
     peut-tre aurait-il le triste effet de vous ennuyer et de vous
     dcourager. Je crains que la libert ne soit pas un fruit du sol
     de la France; hors quelques esprits levs qui la comprennent, le
     reste s'en soucie peu. L'galit, notre passion naturelle, est
     magnifique dans les grands coeurs, mais, pour les mes troites,
     c'est tout simplement de l'envie; et, dans la foule, des meurtres
     et des dsordres; et puis l'galit, comme le cheval de la fable,
     se laisse brider et seller pour se dfaire de son ennemi;
     toujours l'galit s'est perdue dans le despotisme; cela,
     Monsieur, vous expliquera toutes les dsertions qui vous
     environnent; le passage continuel de vos jeunes amis au pouvoir;
     enfin, quelque chose de pis en ce moment: l'insensibilit de la
     France  ce qui lui fut toujours si cher: l'honneur de son nom et
     de ses armes.... Ah! Monsieur, j'ai le malheur d'tre un ancien
     et un nouveau Franais; je me ferais corcher vif pour l'honneur
     de la France et pendre pour ses liberts.  quoi serais-je bon
     dans un pays qui ne sent plus le premier et qui est toujours prt
      livrer les secondes? Entre les pangyristes de la Terreur et
     les amis de la paix  tout prix, o est ma place? Combattre les
     uns et les autres! O serait mon public? Y a-t-il en France vingt
     hommes comme vous! J'en doute. Vivez, Monsieur, pour conserver le
     feu sacr, mais sachez bien, pour ne pas vous tromper, que vous
     et quelques-uns de vos jeunes compagnons en avez seuls le dpt.
     La civilisation gnrale ne rtrogradera pas, mais elle pourra
     prir en un lieu, en un pays, en _France_, et tre errante comme
     l'glise du Christ. Croyez que je vous parle de tout ceci avec
     douleur, mais sans humeur et sans regrets cachs.... En vrit,
     il faudrait tre bien fou pour dplorer le peu de jours que cette
     rvolution enlve  ma vie publique; elle me rend mme un service
     en mettant dans l'ombre les annes o j'allais radoter; je lui
     sais gr de m'avoir retranch brusquement du nombre des vivants.
     Il y a, dans mon voisinage,  l'hospice du mont Saint-Bernard,
     une chambre o l'on dpose, avant de les enterrer, les voyageurs
     qui ont pri dans une tourmente: c'est l que je suis engourdi. 
     votre ge, Monsieur, il faut soigner sa vie; au mien, il faut
     soigner sa mort. L'avenir au del de la tombe est la jeunesse
     des hommes  cheveux blancs; je veux user de cette seconde
     jeunesse un peu mieux que je n'ai fait de la premire.

     Je vous le rpte en finissant, Monsieur, votre lettre m'a
     profondment touch; elle est digne de vous et de vos sentiments;
     c'est tout dire. Pardonnez  la prolixit de ma rponse:
     autrefois, je n'crivais que des billets; aujourd'hui le plus
     grand papier ne me sufft plus; c'est une infirmit des
     _perruques_. Je ne suis pas Nestor: je n'en ai malheureusement
     que les longs propos.

     Si nous avons la guerre, ce que je ne crois pas du tout, je
     rentrerai en France pour partager le sort de ma patrie; et alors,
     Monsieur, quel bonheur d'entreprendre avec vous quelque chose
     pour le bien et l'honneur de ce beau nom de Franais que nous
     portons l'un et l'autre avec tant d'orgueil et d'amour.

     Je suis, Monsieur, avec le plus entier dvouement et la
     considration la plus distingue, votre trs humble et trs
     obissant serviteur.

                                             CHATEAUBRIAND.


IX

LA NMSIS DE BARTHLEMY. CHATEAUBRIAND, LAMARTINE ET BALZAC[456].

         [Note 456: Ci-dessus, p. 461.]

On vient de voir avec quelle loquence Chateaubriand avait rpondu 
l'auteur de _Nmsis_, le rappelant au respect de ces nobles et saintes
choses, la religion, l'innocence et le malheur. Le pote
rvolutionnaire, l'insulteur haineux de la Monarchie et de l'glise, ne
laissa pas de recevoir encore d'autres leons. Lamartine,  ce moment,
tait candidat  la dputation quelque part,  Dunkerque, je crois.
Barthlemy dcocha au chantre des _Mditations_ et des _Harmonies_
quelques-unes de ses flches les plus acres:

    D'en haut tu fais tomber sur nous, petits atomes,
    Tes _Gloria Patri_ dlays en des tomes,
    Tes psaumes de David imprims sur vlin:
    Mais quand de tes billets l'chance est venue,
    Pote financier, tu descends de la nue,
          Pour traiter avec Gosselin...

    On n'a point oubli tes oeuvres trop rcentes,
    Tes hymnes  Bonald en strophes caressantes,
    Et sur l'autel Rmois ton vol de sraphin;
    Ni tes vers courtisans pour tes rois lgitimes,
    Pour les calamits des augustes victimes,
          Et pour ton seigneur le Dauphin.

    Va, les temps sont passs des sublimes extases,
    Des harpes de Sion, des saintes paraphrases;
    Aujourd'hui tous ces chants expirent sans cho;
    Va donc, selon tes voeux, gmir en Palestine,
    Et prsenter, sans peur, le nom de Lamartine
          Aux lecteurs de Jricho.

La rponse de Lamartine fut superbe. Celui-l avait vraiment dans son
carquois les flches d'Apollon:

  Non, sous quelque drapeau que le barde se range,
  La muse sert sa gloire et non ses passions;
  Non, je n'ai pas coup les ailes  cet ange
  Pour l'atteler hurlant au char des factions.
  Non, je n'ai pas couvert du masque populaire
  Son front resplendissant des feux du saint parvis.
  Ni, pour fouetter et mordre irritant sa colre,
        Chang ma muse en Nmsis...

Mais ces strophes vengeresses sont dans toutes les mmoires. Il suffit
ici de les rappeler.

Moins illustre alors que Chateaubriand et Lamartine, mais destin  les
rejoindre dans la gloire, Balzac n'tait encore que l'auteur des
_Chouans_ et des _Scnes de la vie prive_. Autant et plus que Lamartine
et Chateaubriand, il avait la haine de la rvolution et le respect de la
monarchie. Le 1er mai 1831, l'auteur de _Nmsis_ publia, sous ce titre,
la _Statue de Napolon_, une pice dans laquelle il jetait l'insulte aux
Bourbons de la branche ane. La lettre que lui crivit aussitt Balzac
mrite de prendre place  ct de celle de Chateaubriand. On me saura
sans doute gr de la reproduire ici.

                                   Paris, ce 3 mai 1831.

     Monsieur,

     N'ayant pas l'honneur de vous connatre personnellement, je vous
     prie d'abord d'excuser ma libert; puis, permettez-moi de vous
     soumettre quelques observations sur votre satire de dimanche
     dernier, la _Statue de Napolon_.

     Avant tout, je vous fliciterai d'une chose: quand je vis
     apparatre votre journal, je craignis sincrement qu'un homme de
     votre trempe et de votre talent ne s'engout des ides
     rvolutionnaires et jacobines, qui redeviennent  la mode et
     forment chaque jour de nouveaux proslytes, ides qui nous
     feraient rtrograder jusqu'au charnier fangeux des Hbert, des
     Chaumette, des Marat, et que tout homme de coeur doit combattre
     et repousser vigoureusement. Votre numro de dimanche m'a
     pleinement rassur l-dessus; il met _Nmsis_ d'accord avec vos
     prcdents ouvrages; il en fait le pendant polmique de _Napolon
     en gypte_, de _Waterloo_, du _Fils de l'homme_. Vous donnez un
     organe de plus au parti bonapartiste et non pas aux gens qui
     voudraient voir revivre les beaux jours de la Convention et de la
     Terreur. Encore une fois, monsieur, je vous flicite.

     Mais est-il ncessaire, pour dfendre la cause que vous servez,
     d'attaquer sans cesse et sans relche une famille malheureuse et
     exile? Vous avez fait  la monarchie lgitime une guerre assez
     rude, vous lui avez port des coups assez clatants pour tre
     gnreux aprs la victoire. Aujourd'hui, l'adversaire est dsarm
     et  terre, et votre vers incisif le poursuit encore. Ds le
     dbut de votre pice, vous montrez votre haine terrible pour
     cette famille que l'exil frappe pour la troisime fois. Vous leur
     faites vos sanglants reproches avec la mme acrimonie et le mme
     fiel que s'ils taient encore sur le trne.

     Prenez garde, Monsieur! Sur ce chemin on dpasse aisment le but,
     et, si vous frappez fort, vous pourriez bien ne pas frapper
     juste. Quand les Bourbons revinrent, on renversa la statue de
     Napolon; ce fut un acte malheureux,  mon sens; mais aujourd'hui
     que seize ans ont pass sur ces vnements, est-ce une raison
     pour oublier ce que Louis XVIII ft, ds le premier jour, pour
     arrter les dvastations des soldats des puissances trangres,
     ses allies, qui restauraient son trne? Je ne le crois pas. La
     haine ne devait pas remonter si haut. La justice veut qu'on
     fltrisse ces hommes qui se montrrent _plus royalistes que le
     roi_, et qui, dans leur zle insens, compromirent de tout leur
     pouvoir la dignit royale.

     Pour ma part, je mprise souverainement ces hommes. On les
     rencontre  la queue de tous les partis et aucune infamie ne les
     arrte; ils feraient dtester la meilleure des causes et har le
     plus juste des hommes. Rservez vos foudroyants anathmes pour
     ces tres vils, Monsieur, et tous les gens de coeur applaudiront
     aux coups de fouet de votre _Nmsis_ vengeresse. Vous pourrez
     bien rester encore l'organe d'un parti, mais ce parti sera grossi
     de tous les honntes gens.

     C'est vraiment dommage, Monsieur, qu'une posie aussi vigoureuse
     que la vtre s'gare de la sorte. Ne soyez pas tonn de la
     franchise de ma parole. Vos stigmates sont durs  subir et 
     supporter et, nonobstant _mes opinions bien arrtes_, je sais
     admirer et louer en dehors d'elles.

     tez de votre livraison de dimanche dernier quelques vers d'une
     brutalit offensante et injuste, et vos vers, sans rien perdre de
     leur nergie et de leur chaleur, prennent un caractre monumental
     tout  fait digne du sujet que vous avez trait. Vous y dites de
     fort belles et fort magnifiques choses sur le peuple et ses
     instincts et ses gots artistiques. Votre appel sera entendu sans
     doute et aussi ce que vous demandez, qu'on quipe une flotte qui
     nous rapporte les cendres de l'empereur.

      propos de cette installation de la famille impriale, vous
     parlez de l'exil de la famille Bonaparte. Dieu me garde,
     Monsieur, de toute mauvaise pense qui pourrait vous froisser!
     Mais cet exil, pour lequel vous voulez le respect sans doute,
     n'et-il pas d vous conseiller le respect de cet exil plus
     rcent, du moins en ce qui concerne les reproches aux personnes,
     reproches que je pourrais appeler dynastiques? Cet exil de la
     famille de Napolon, je voudrais le voir cesser, Monsieur, mais
     je trouverais injuste qu'elle accust les Bourbons de tout ce qui
     s'est pass en 1815. Les temps de troubles permettent aux
     sclrats de tout ordre et de toute nuance de se livrer  leurs
     vilenies et  leurs sclratesses et ils en profitent.

     Je terminerai cette lettre dj trop longue, en formant un dsir:
     c'est que nous n'en arrivions jamais au pome hroque par lequel
     vous avez termin votre satire. Nous avons eu assez de grandes
     guerres; je crois que le temps des grandes paix est arriv,
     nonobstant les avis contraires des politiques qui prennent pour
     vrits leurs rveries et ne consultent jamais les ncessits
     populaires.

     Agrez, Monsieur, l'hommage des sentiments avec lesquels j'ai
     l'honneur d'tre votre dvou serviteur[457].

         [Note 457: _Correspondance de H. de Balzac_, t. I, p. 110.]

Le 1er avril 1832, la _Nmsis_ cessait de paratre. Le pote dtendait
son arc; mais c'tait, disait-il, pour le reprendre bientt; aprs un
peu de repos, ses forces une fois revenues, il descendrait de nouveau
dans l'arne:

  Je prendrai de nouveau le casque et la cuirasse;
  Dans l'arne battue o j'imprimai ma trace,
  Je viendrai, comme Entelle, aux yeux des combattants,
  Raidir un bras connu qui combattit sept ans[458].

         [Note 458: _Nmsis_, pilogue.]

Hlas! c'tait pour toujours que l'athlte avait dpos son ceste:
_cstus artemque repono_. Le public, en effet, n'allait pas tarder 
apprendre que l'auteur de _Nmsis_, aprs avoir vid son carquois,
travaillait, dans une paisible retraite,  une traduction en vers de
l'_nide_, pour laquelle le ministre lui avait donn un
_encouragement_ de quatre-vingt mille francs. Barthlemy essaya de se
justifier; sa _Justification_ se perdit au milieu du bruit des
protestations indignes. Il n'en devait rester que ce vers:

  L'homme absurde est celui qui ne change jamais.

Plus tard, il essaiera de revenir  la satire. Il publiera la _Nouvelle
Nmsis_ (1844-1845); _le Zodiaque_ (1846), etc. Un mprisant silence
accueillera ces vaines tentatives. Sa voix ne trouvera plus d'cho. Cet
homme qui avait tant aim le bruit et qui avait presque touch  la
gloire, sera condamn pendant vingt ans  rechercher l'obscurit,  fuir
la foule,  ne sortir que le soir, pareil maintenant  _l'homme qui
avait perdu son ombre_.--Barthlemy est mort le 23 aot 1867.


X

LA DUCHESSE DE BERRY EN VENDE[459].

         [Note 459: Ci-dessus, p. 507.]

Dans la seconde quinzaine de mars 1832, la duchesse de Berry avait
adress  Chateaubriand une lettre ainsi conue:

     Ma lettre au ... adresse  M....[460] devant vous tre
     communique, je ne vous cris que pour vous dire qu'il est bien
     important que vous puissiez le joindre sans perdre un instant, et
     pour vous rpter combien je compte sur vous dans cette occasion
     dcisive. Puissions-nous travailler avec succs au bonheur de la
     France et tre bientt  mme de vous prouver toute ma
     reconnaissance!

         [Note 460: Les lacunes qui se trouvent dans cette lettre sont
         dues  l'emploi de l'encre sympathique.]

                              MARIE-CAROLINE, _rgente de France_.
     15 mars 1832.

Mme communication tait faite,  la mme heure,  M. Hyde de Neuville
et au duc de Fitz-James. Tous les trois, convaincus que la prise d'arme
projete par la mre d'Henri V, ne pouvait qu'aboutir  un chec,
s'efforcrent de l'en dtourner. Chateaubriand lui crivit une lettre
qui se terminait ainsi:

     Quarante annes de temptes ont bris les plus fortes mes,
     l'apathie est grande. Si Henri V pouvait tre transport aux
     Tuileries sans secousses, sans lser le plus lger intrt, nous
     serions bien prs d'une Restauration. Mais elle est encore loin,
     si des vnements que Dieu seul connat ne viennent pas changer
     la situation[461]!

         [Note 461: _Mmoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville_,
         t. III, p. 493.]

La duchesse de Berry avait pass outre. On apprenait successivement son
dbarquement en Provence, son arrive en Vende. La prise d'armes,
confie au marchal de Bourmont, tait imminente si aucun contre-ordre
n'tait donn. Chateaubriand, Fitz-James et Hyde de Neuville estimrent
qu'il tait de leur devoir de faire un nouvel et suprme appel  la
raison et au coeur de la princesse. Chateaubriand rdigea une Note, qui
devait tre remise par l'homme le mieux fait pour donner des conseils
utiles, par Berryer. Cette Note ne figure pas dans les _Mmoires_. En
voici le texte:

     Les personnes en qui on a report une honorable confiance ne
     peuvent s'empcher de tmoigner leur douleur des conseils en
     vertu desquels on est arriv  la crise prsente. Ces conseils
     ont t donns par des hommes sans doute pleins de zle, mais qui
     ne connaissent ni l'tat actuel des choses ni les dispositions
     des esprits. On se trompe quand on croit  la possibilit d'un
     mouvement dans Paris. On ne trouverait pas douze cents hommes,
     non mls d'agents de police, qui pour quelques cus feraient du
     bruit dans la rue, et qui auraient  y combattre la garde
     nationale et une garnison fidle. On se trompe sur la Vende
     comme on s'est tromp sur le Midi. Cette terre de dvouement et
     de sacrifices est dsole par une arme nombreuse, aide de la
     population des villes, presque toutes antilgitimistes. Une leve
     de paysans n'aboutirait dsormais qu' faire saccager les
     campagnes et  consolider le gouvernement actuel par un triomphe
     facile. On pense que, si la mre de Henri V tait en France, elle
     devrait se hter d'en sortir, aprs avoir ordonn  tous ses
     chefs de rester tranquilles. Ainsi, au lieu d'tre venue
     organiser la guerre civile, elle serait venue commander la paix;
     elle aurait eu la double gloire d'accomplir une action d'un grand
     courage et d'arrter l'effusion du sang franais. Les sages amis
     de la lgitimit que l'on n'a jamais prvenus de ce que l'on
     voulait faire, qui n'ont jamais t consults sur les partis
     hasardeux que l'on voulait prendre, et qui n'ont connu les faits
     que lorsqu'ils ont t accomplis, renvoient la responsabilit de
     ces faits  ceux qui en ont t les conseillers et les auteurs.
     Ils ne peuvent ni mriter l'honneur ni encourir le blme dans les
     chances de l'une ou l'autre fortune.


XI

L'ARRESTATION DE CHATEAUBRIAND[462].

         [Note 462: Ci-dessus, p. 512.]

Bien loin d'encourager la duchesse de Berry dans son aventureuse
entreprise, Chateaubriand, nous l'avons vu (_Appendice_ n X), avait
fait, au contraire, tous ses efforts pour la dtourner de sa prise
d'armes; n'ayant pu y russir, il l'avait supplie de sortir de France
le plus promptement possible. Mais cela, la police l'ignorait; il tait
ds lors naturel qu'elle le tnt pour suspect et qu'elle exert sur lui
une active surveillance. Il prit gaiement la chose, comme on le peut
voir par cette jolie lettre, adresse au rdacteur de _La Quotidienne_:

                                        Paris, ce 4 juin 1832.

     Monsieur,

     Je viens de lire dans votre journal l'interrogatoire subi par M.
     le vicomte de Toucheboeuf; mon nom s'y trouve ml. Je ne puis
     m'empcher de m'bahir de la niaiserie des bonnes gens qui, me
     voyant crire tous les jours ce que je pense, dclarer  la face
     du soleil que je ne reconnais point l'ordre politique actuel,
     parce qu'il ne tire son droit ni de l'ancienne monarchie, ni de
     la souverainet du peuple, lequel peuple n'a point t assembl
     et consult; je ne puis, dis-je, m'empcher de m'bahir de cette
     niaiserie qui s'vertue  _dcouvrir_ mon opinion dans des
     correspondances secrtes; je n'ai point de correspondances
     secrtes; si j'en avais, elles ne diraient rien de plus, rien de
     moins que ce que j'imprime dans mes correspondances avec le
     public.

     Quand j'affirme, Monsieur, que je n'ai point de correspondances
     secrtes, cela ne veut pas dire que je n'ai crit  personne dans
     ces derniers temps, et pour peu que la police veuille bien encore
     attendre quelques jours, je lui viterai la peine de dterrer mes
     lettres prives. Si elle m'honorait d'une visite domiciliaire, je
     la conduirais moi-mme  ma cachette; je lui livrerais les
     preuves du dlit,  la condition qu'elle les insrt le
     lendemain dans le _Moniteur_. Toutefois, comme je ne veux pas la
     prendre en tratre, je l'avertis que ses matres ne lui sauraient
     aucun gr de sa dcouverte. Patience encore une fois, elle
     apprendra tout par moi, puisqu'elle est assez ingnue pour
     s'occuper de moi. J'invite encore la police  retirer les espions
     qui viennent se morfondre  ma porte et qui me regardent d'un air
     si bte. Eh! bien, Messieurs, vous le savez: je sors  deux
     heures tous les jours; je porte une redingote bleue aussi rpe
     que la lgitimit dont je suis l'ambassadeur; je me promne comme
     le vieux clibataire au Luxembourg:  la rente prs, je ne
     ressemble pas mal  un des rentiers de l'alle de l'Observatoire;
     je fais deux ou trois visites, toujours aux mmes personnes; je
     rentre  cinq heures et demie pour dner; le soir, arrivent
     quelques-uns de ces rares amis qui demeurent aprs l'infortune.
     Je me couche  neuf heures; je me lve  six; je lis les journaux
     qu'on veut bien m'envoyer gratis; quand je ne me trouve pas en
     train de me moquer du juste-milieu, je vais, de dix heures 
     midi, visiter certains rpublicains, gens d'esprit et de coeur
     qui, moins indulgents que moi, ont envie de pendre ceux dont j'ai
     envie de rire. Quelquefois encore, des dcors de Juillet,
     abandonns de la quasi-lgitimit, viennent me prier de partager
     avec eux ma misre lgitime. Voil, Messieurs les espions, mon
     signalement et le compte rendu de ma journe, que vous
     certifierez sans doute valable et conforme. pargnez-vous donc le
     souci de me suivre, et gagnez mieux l'argent tir de la bourse
     des contribuables.

     J'ai l'honneur d'tre, Monsieur, etc.

                                        CHATEAUBRIAND.

La police ne se laisse pas facilement convaincre. De la lettre de
Chateaubriand, elle ne retint que ce petit dtail: Je me couche  neuf
heures; _je me lve  six_. En consquence, le samedi 16 juin, 
_quatre heures du matin_, deux heures avant son lever, trois _messieurs_
se prsentrent chez lui et le mirent en tat d'arrestation, sous la
prvention de complot contre la sret de l'tat.


XII

JEUNE FILLE ET JEUNE FLEUR[463].

         [Note 463: Ci-dessus, p. 522.]

 peine composes, les stances sur la mort de la jeune lisa parurent
dans un journal. En les imprimant, on fit manquer l'auteur aux lois de
la prosodie,  la mesure d'un vers alexandrin. Cette faute
d'impression--_felix culpa_--lui fut une occasion d'crire  M. Amde
Pichot, directeur de la _Revue de Paris_, cette charmante lettre:

                              Prfecture de police, ce 22 juin 1832.

     Monsieur,

     Permettez  un pauvre pote de faire entendre ses dolances et de
     chercher dans votre journal une consolation  une injustice.

     Vous aurez peut-tre ou-dire qu'il m'est arriv ces jours
     derniers un petit accident: on m'a conduit  la prfecture de
     police pour un crime d'tat dont le soupon m'a beaucoup moins
     afflig que l'offense qui m'oblige  porter plainte  votre
     tribunal; je reconnais la comptence littraire.

     Vous saurez donc, Monsieur, qu'amen  la prfecture de police 
     l'heure o les muses se couchent et les hommes se lvent, on me
     dposa d'abord dans une petite chambre de six pas de long sur
     cinq de large. Un lit de sangle, une chaise, une table, une
     planche et un seau composaient mon ameublement. Ma fentre,
     perce en haut, tait munie de bons barreaux de fer qui me
     laissaient voir quelques toits gothiques et les chauves-souris
     volant  l'entour; force cris dans les cours et dans les loges
     environnantes, hurlements de fous, sanglots et chansons, ris et
     larmes, pitinements de chevaux, fracas de sabres tranants,
     etc., etc. Le soir, M. le prfet de police me vint chercher et me
     conduisit dans ses appartements, o je fus combl de soins et de
     politesses. Mais revenons  ma grande affaire.

     Pendant les douze ou treize heures que je passai dans ma grotte,
     Apollon me visita. Un Anglais, dont je suis l'ami depuis
     longtemps, avait perdu sa fille unique,  peine ge de dix-neuf
     ans. La veille mme de mon arrestation, j'avais vu le cercueil
     de cette jeune fille descendre dans la fosse; on avait dpos
     une couronne de roses blanches sur le cercueil, et la terre
     s'tait referme pour toujours sur la _jeune fille_ et sur la
     _jeune fleur_. Cette image, empreinte dans ma mmoire, se
     reproduisit malgr moi dans un petit chant funbre divis en
     quatre _lais_.

     Jusque-l, tout est bien; mais, Monsieur, voici l'injure.
     Pourriez-vous croire qu'en imprimant ce pome, on m'a fait
     manquer  la mesure d'un vers alexandrin? On m'a fait dire:

       Vieux chne, le temps fauche sur ta racine.

     N'est-ce pas, Monsieur, attaquer l'honneur d'un pote dans sa
     partie la plus vive! On a beau dorer la pilule, me natter d'une
     agrable ngligence, j'ai senti

                                     l'homicide acier
       Que le tratre en mon sein a plong tout entier.

     Grce  Dieu, je puis prouver mon innocence comme dans la
     conspiration adjointe  mes vers. Je n'accepte ni la faute, ni la
     correction ingnieuse de quelques amis prompts  cacher ma honte.
     Je n'ai point crit avec une syllabe de moins:

       Vieux chne, le temps fauche sur ta racine,

     je n'ai point crit avec une syllabe restitue:

       _Et_ vieux chne, le temps fauche sur sa racine,

     j'ai crit:

       Vieux chne!... le temps _a fauch_ sur ta racine,

     Il est vrai qu'en maintenant cette leon, je me dclare de
     l'cole romantique, je romps le vers  la barbe de Boileau et
     place l'hmistiche  la troisime syllabe au lieu de la sixime;
     jadis, comme l'aurait dclam Talma:

     _Vieux chne!_ ... avec un repos; puis, tout de suite et tout
     d'une haleine: _le temps a fauch sur ta racine jeune fille et
     jeune fleur_. Mon oreille demeure classique, en contradiction
     avec mon esprit romantique, n'est point choque de cette csure;
     elle y trouve une sorte d'euphonie rapide et triste, imitative de
     l'action du temps, qui, d'un seul coup, abat la jeune fille et la
     fleur. Ne faudrait-il pas aussi, pour contenter Messieurs les
     classiques, qu'au rgime pluriel _roses sans taches_, je donnasse
     un verbe gouvernant enlev par l'ellipse? Et nos _licences_,
     Monsieur, o en seraient-elles? Les liberts du Parnasse
     seraient-elles mises aussi en tat de sige contre le texte
     formel de la Charte-Homre? Je proteste par-devant MM. Branger,
     Lamartine, Hugo, etc., et entre les mains de Mmes Girardin,
     Tastu, Valmore, etc.

     Voici les stances telles qu'elles sont tombes de mon souvenir:

       Il descend le cercueil, et les roses sans taches,
       Qu'un pre y dposa, tribut de sa douleur!
       Terre, tu les portas! et maintenant tu caches
             Jeune fille et jeune fleur.

       Ah! ne les rends jamais  ce monde profane,
        ce monde de deuil, d'angoisse et de malheur:
       Le vent brise et fltrit, le soleil brle et fane
             Jeune fille et jeune fleur.

       Tu dors, pauvre lisa, si lgre d'annes!
       Tu ne crains plus du jour le poids et la chaleur,
       Elles ont achev leurs fraches matines,
             Jeune fille et jeune fleur.

       Sur la tombe rcente, un pre qui s'incline,
       De la vierge expire a dj la pleur.
       Vieux chne!... le temps a fauch sur ta racine
             Jeune fille et jeune fleur!

     J'ai bien peur, Monsieur, qu' travers l'insouciance affecte de
     cette lettre, un sentiment pnible n'ait perc:

       La bouche sourit mal quand les yeux sont en pleurs,

     a dit Parny aprs Tibulle. lisa Frisell a t scelle dans sa
     tombe le jour mme o je devais tre crou dans ma prison.
     Hlas! la muse de l'amiti n'a pas la puissance de prendre par la
     main la jeune morte et de la ressusciter pour son pre....

                                        CHATEAUBRIAND.


XIII

CHATEAUBRIAND ET M. BERTIN AN[464].

         [Note 464: Ci-dessus, p. 528.]

Le lendemain du jour o Chateaubriand avait t arrt, le _Journal des
Dbats_, malgr ses attaches avec le gouvernement nouveau, n'hsita
point  publier un article, o la mesure qui venait d'atteindre
l'illustre crivain tait hautement dplore. L'article tait de M.
Bertin, auquel il fait le plus grand honneur. En voici les principaux
passages:

     On annonce que MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de
     Fitz-James ont t arrts ce matin. Rien au monde ne saurait
     nous forcer  dissimuler notre surprise et notre douleur.
     L'amiti de M. de Chateaubriand a fait la gloire du _Journal des
     Dbats_. Cette amiti, nous la proclamerons aujourd'hui plus haut
     que jamais. La France tout entire, nous n'en doutons pas, se
     joindra  nous pour rclamer la libert de M. de Chateaubriand;
     la France, qui depuis longtemps a plac M. de Chateaubriand au
     nombre de ses crivains les plus illustres, la France, dont M. de
     Chateaubriand a dfendu les droits avec une ardeur de gnie et
     d'loquence qu'on ne surpassera jamais. Quelles que soient les
     opinions de M. de Chateaubriand sur la forme actuelle du
     gouvernement, son amour pour la gloire et la libert n'en est ni
     moins vif ni moins pur. M. de Chateaubriand est assez fort de son
     gnie et de son loquence; il crit, il ne s'abaisse pas 
     conspirer.

     Sans doute le gouvernement n'a pu se rsoudre  ordonner
     l'arrestation de M. de Chateaubriand que sur des dpositions
     judiciaires aussi graves qu'infidles: mais nous sommes
     convaincus que, ds les premiers claircissements, il sera rendu
      la libert. Chaque jour de plus qu'il passerait en prison
     serait un nouveau jour de deuil pour nous, pour tous les bons
     citoyens, pour quiconque respecte la gloire, le gnie des lettres
     et la libert....

Aprs avoir affirm sa conviction que M. Hyde de Neuville et M. de
Fitz-James, n'taient pas, eux non plus, des conspirateurs; aprs avoir
rendu hommage  l'admirable loyaut du premier,  l'lvation de
caractre du second, M. Bertin an terminait ainsi son article:

     Le gouvernement a ordonn que ces illustres prisonniers fussent
     traits avec tous les mnagements convenables, et nous savons que
     M. de Chateaubriand, en particulier, a obtenu, sans les demander,
     les gards, les respects mme, dus  un homme dont le nom est une
     des gloires nationales. Mais ce n'est pas assez: il faut que
     justice leur soit rendue, et que la France n'ait pas  gmir en
     pensant que le plus grand de ses crivains, le plus illustre des
     dfenseurs de ses liberts, l'homme qui a tant fait pour sa
     gloire et qui ne respire que pour elle, n'a plus dans sa patrie
     d'autre asile qu'une prison[465].

         [Note 465: _Journal des Dbats_, du 18 juin 1832.]

Cet article  peine lu, Chateaubriand prenait la plume et crivait, 
son tour,  M. Bertin:

                              Prfecture de Police, ce 18 juin 1832.

     _ M. Bertin an, rdacteur du Journal des Dbats._

     J'attendais l, mon cher Bertin, votre vieille amiti; elle s'est
     trouve a point nomm  l'heure de l'infortune. Les compagnons
     d'exil et de prison sont comme les camarades de collge  jamais
     lis par le souvenir des joies et des leons communes. Je
     voudrais bien aller vous voir et vous remercier; je voudrais bien
     aussi aller remercier tous les journaux qui m'ont tmoign tant
     d'intrt, et se sont souvenus du dfenseur de la libert de la
     presse; mais vous savez que je suis captif; captivit d'ailleurs
     adoucie par la politesse de mes htes. Je ne saurais trop me
     louer de la bienveillance et des attentions de M. le prfet de
     police et de sa famille, et j'aime  leur en exprimer ici toute
     ma reconnaissance.

     Une chose m'afflige profondment, c'est le chagrin que je cause 
     Mme de Chateaubriand. Malade comme elle l'est, ayant autrefois
     souffert pour moi quinze mois d'emprisonnement sous le rgne de
     la Terreur, c'est trop de faire encore peser sur elle le reste de
     ma destine. Mais, mon cher ami, la faute n'est pas  moi.

     On m'a mis, en m'arrtant, dans une de ces positions fatales 
     laquelle on aurait peut-tre d penser. J'ai refus tout serment
      l'ordre _politique_ actuel; j'ai envoy ma dmission de
     ministre d'tat et renonc  ma pension de pair; je ne puis donc
     tre un _tratre_ ni un _ingrat_ envers le gouvernement de
     Louis-Philippe.

     Veut-on me prendre pour un ennemi? Mais alors je suis un ennemi
     loyal et dsarm, un _vaincu_ qui supporte la ncessit d'un fait
     sans demander grce. Maintenant on m'apprhende au corps, et l'on
     m'interroge sur un prtendu crime ou dlit politique dont je me
     serais rendu coupable. Mais si je ne reconnais pas l'ordre
     _politique_ tabli, comment veut-on que je reconnaisse la
     comptence en _matire politique_ d'un tribunal man de cet
     ordre _politique_? Ne serait-ce pas une grossire contradiction?
     Si je nie le principe, comment admettrais-je la consquence?
     Mieux aurait valu, tout bonnement, prter mon serment  la
     Chambre des pairs. Il n'y a point de ma part mpris de la
     justice, j'honore les juges et je respecte les tribunaux: il y a
     seulement chez moi persuasion d'une vrit et d'un devoir dont je
     ne puis m'carter.

     Vous voyez que je n'argumente pas de l'illgalit de l'tat de
     sige, illgalit flagrante: je remonte plus haut. L'tat de
     sige est un trs petit accident  la suite de la grande
     illgalit premire, et cet accident est une consquence force
     de cette grande illgalit.

     J'ai dit dans mes derniers crits que je reconnaissais l'ordre
     _social_ existant en France, que j'tais oblig au paiement de
     l'impt, etc.; d'o il rsulte que si j'tais accus d'un crime
     _social_ (meurtre, vol, attaque aux personnes ou aux proprits,
     etc., etc.), je serais tenu de rpondre et de reconnatre la
     comptence _en matire sociale_ des tribunaux. Mais je suis
     accus d'un crime politique, alors je n'ai plus rien  dbattre.

     Je conviens nanmoins que, dans le cas o le gouvernement me
     souponnerait coupable, _ ses yeux_, d'un dlit politique, sa
     propre dfense le conduirait  instruire contre moi et  prouver,
     s'il le pouvait, ma culpabilit. Mais moi, qui ne reconnais le
     gouvernement que comme gouvernement _de fait_, j'ai le droit, 
     mes risques et prils, de ne pas rpondre. Mes accusateurs mmes
     trouveraient dans mon silence un avantage, puisque je me
     priverais volontairement du plus puissant moyen de dfense.

     J'ai fond mon refus de serment sur deux raisons: 1 la monarchie
     actuelle ne tire pas, selon moi, son droit par succession de
     l'ancienne monarchie; 2 la monarchie actuelle ne tire pas selon
     moi, son droit de la souverainet populaire, puisqu'un congrs
     national n'a pas t assembl pour dcider de la forme du
     gouvernement.

     Que j'aie tort ou raison, que ces thories puissent tre plus ou
     moins hasardeuses et combattues, ce n'est pas l la question.
     J'ai une conviction, je la garde et j'y ferai tous les
     sacrifices, y compris celui de ma vie.

     Ainsi, rien n'est plus logique que ma conduite envers M. le juge
     d'instruction. Je n'ai pu et je ne pourrais rpondre  ses
     questions; car, si je lui disais mme mon nom quand il me le
     demande _judiciairement_, je reconnatrais, par cela mme, la
     comptence d'un tribunal en _matire politique_, et, une fois la
     premire question rpondue, force me serait de rpondre  toutes
     les questions subsquentes.

     J'ai offert et j'offre encore de donner _courtoisement_, et en
     forme de conversation _non lgale_, tous les claircissements
     qu'on pourrait dsirer: au del, je ne puis rien.

     Que va-t-on faire de moi, de l'excellent, du cordial, du
     courageux, de l'honorable Hyde de Neuville, vrai gibier de cachot
     et d'exil, qui recommence  subir,  la fin de sa vie, les
     perscutions que sa fidlit  prouves dans sa jeunesse? Que
     fera-t-on de mon noble, loyal, brave, spirituel et loquent
     ci-devant collgue, le duc de Fitz-James? Que fera-t-on d'un
     dernier des Stuarts, dfendant le dernier des Bourbons? Quand on
     me tranerait de tribunal en tribunal d'exception pendant vingt
     ans de suite, on ne me ferait pas dire que je m'appelle
     Franois-Auguste de Chateaubriand. Si l'on me transportait 
     Nantes pour me confronter (c'est l'expression) avec M. Berryer,
     je dirais, dans l'intrt d'un tiers, tout ce que sais de lui, et
     il sortirait blanc comme neige de ma dclaration. Quant  ma
     personne, je la livrerais, sans parler, et l'on pourrait joindre,
     si l'on voulait, un dernier silence  mon silence.

     Le capitaine Lanoue, mon cher ami, tait Breton comme moi. Je
     n'ai d'autre rapport avec mon illustre compatriote que l'estime
     dont les divers partis m'honorent et qui fait l'orgueil de ma
     vie. Lanoue n'avait pas vu la Bretagne depuis longtemps lorsque
     Henri IV l'envoya combattre le duc de Mercoeur. Lanoue fut tu 
     l'escalade d'un chteau. Il avait eu le pressentiment de son
     sort, et, en rentrant en Bretagne, il avait dit: Je suis comme
     le livre, je viens mourir au gte.

     Mon gte est prt. La petite ville qui m'a vu natre a bien voulu
     me faire l'honneur d'lever d'avance et  ses frais ma tombe dans
     un lot que j'ai dsign.

     Voil le secret de ma conspiration _mystrieuse_ avec les
     _chouans_ de la Bretagne. N'est-ce pas une abominable
     conspiration?

     Bonjour, mon cher ami, et libert si vous pouvez.

                                        CHATEAUBRIAND




TABLE DES MATIRES


TROISIME PARTIE


LIVRE XII

  Ambassade de Rome. -- Trois espces de matriaux. -- Journal de
  route. -- Lettres  madame Rcamier. -- Lon XII et les
  cardinaux. -- Les ambassadeurs. -- Les anciens artistes et les
  artistes nouveaux. -- Ancienne Socit romaine. -- Moeurs
  actuelles de Rome. -- Les lieux et le paysage. -- Lettre  M.
  Villemain. --  madame Rcamier. -- Explication sur le mmoire
  qu'on va lire. -- Lettre  M. le comte de la Ferronnays. --
  Mmoire. --  madame Rcamier. --  la mme. --  madame
  Rcamier. --  M. Thierry. -- Dpche  M. le comte de la
  Ferronnays. --  madame Rcamier. --  la mme. -- Dpche  M.
  le comte Portalis. -- Mort de Lon XII. -- Dpche  M. le comte
  Portalis. --  madame Rcamier.                                    1


LIVRE XIII

  Suite de l'ambassade de Rome. --  madame Rcamier. -- Dpche 
  M. le comte Portalis. -- Conclaves. -- Dpches  M. le comte
  Portalis. --  madame Rcamier. -- Dpche  M. le comte
  Portalis. --  madame Rcamier. -- Dpche  M. le comte
  Portalis. --  madame Rcamier. -- Le marquis Capponi. -- 
  madame Rcamier. --  M. le duc de Blacas. --  madame Rcamier.
  -- Dpche  M. le comte Portalis. -- Lettre  Monseigneur le
  cardinal de Clermont-Tonnerre. -- Dpche  M. le comte
  Portalis. --  madame Rcamier. -- Dpche  M. le comte
  Portalis. -- Fte de la villa Mdicis pour la grande duchesse
  Hlne. -- Mes relations avec la famille Bonaparte. -- Dpche 
  M. le comte Portalis. -- Pie VIII. --  M. le comte Portalis. --
   madame Rcamier. -- Prsomption. -- Les Franais  Rome. --
  Promenades. -- Mon neveu Christian de Chateaubriand. --  madame
  Rcamier. -- Retour de Rome  Paris. -- Mes projets. -- Le roi
  et ses dispositions. -- M. Portalis. -- M. de Martignac. --
  Dpart pour Rome. -- Les Pyrnes. -- Aventures. -- Ministre
  Polignac. -- Ma consternation. -- Je reviens  Paris. --
  Entrevue avec M. de Polignac. -- Je donne ma dmission de mon
  ambassade de Rome.                                               181


LIVRE XIV

  Flagorneries des journaux. -- Les premiers collgues de M. de
  Polignac. -- Expdition d'Alger. -- Ouverture de la session de
  1830. -- Adresse. -- La Chambre est dissoute. -- Nouvelle
  Chambre. -- Je pars pour Dieppe. -- Ordonnances du 25 juillet.
  -- Je reviens  Paris. -- Rflexions pendant ma route. -- Lettre
   madame Rcamier. -- Rvolution de juillet. -- M. Baude, M. de
  Choiseul, M. de Smonville, M. de Vitrolles, M. Laffitte et M.
  Thiers. -- J'cris au roi  Saint-Cloud. Sa rponse verbale. --
  Corps aristocratiques. -- Pillage de la maison des
  Missionnaires, rue d'Enfer. -- Chambre des Dputs. -- M. de
  Mortemart. -- Course dans Paris. -- Le gnral Dubourg. --
  Crmonie funbre. -- Sous la colonnade du Louvre. -- Les jeunes
  gens me rapportent  la Chambre des Pairs. -- Runion des pairs. 249


LIVRE XV

  Les rpublicains. -- Les orlanistes. -- M. Thiers est envoy 
  Neuilly. -- Convocation des pairs chez le grand rfrendaire. La
  lettre m'arrive trop tard. -- Saint-Cloud. -- Scne. Monsieur le
  Dauphin et le marchal de Raguse. -- Neuilly. -- M. le duc
  d'Orlans. -- Le Raincy. -- Le prince vient  Paris. -- Une
  dputation de la Chambre lective offre  M. le duc d'Orlans la
  lieutenance gnrale du royaume. -- Il accepte. -- Efforts des
  rpublicains. -- M. le duc d'Orlans va  l'Htel de Ville. --
  Les rpublicains au Palais-Royal. -- Le roi quitte Saint-Cloud.
  -- Arrive de Madame la Dauphine  Trianon. -- Corps
  diplomatique. -- Rambouillet. -- Ouverture de la session, le 3
  aot. -- Lettre de Charles X  M. le duc d'Orlans. -- Dpart du
  peuple pour Rambouillet. -- Fuite du roi. -- Rflexions. --
  Palais-Royal. -- Conversations. -- Dernire tentation politique.
  -- M. de Sainte-Aulaire. -- Dernier soupir du parti rpublicain.
  -- Journe du 7 aot. -- Sance  la Chambre des Pairs. -- Mon
  discours. -- Je sors du palais du Luxembourg pour n'y plus
  rentrer. -- Mes dmissions. -- Charles X s'embarque  Cherbourg.
  -- Ce que sera la rvolution de juillet. -- Fin de ma carrire
  politique                                                        327


QUATRIME PARTIE


LIVRE PREMIER

  Introduction. -- Procs des ministres. -- Saint-Germain-l'Auxerrois.
  -- Pillage de l'Archevch. -- Ma brochure sur _la Restauration
  et la Monarchie lective_. -- _tudes historiques._ -- Lettres
  et vers  madame Rcamier. -- Journal du 12 juillet au 1er
  septembre 1831. -- Commis de M. de Lapanouze. -- Lord Byron. --
  Ferney et Voltaire. -- Course inutile  Paris. -- M. A. Carrel.
  -- M. de Branger. -- Proposition Baude et Briqueville sur le
  bannissement de la branche ane des Bourbons. -- Lettre 
  l'auteur de la _Nmsis_. -- Conspiration de la rue des
  Prouvaires. -- Lettre  Madame la duchesse de Berry. --
  Incidences. -- Pestes. -- Le cholra. -- Les 12000 francs de
  Madame la duchesse de Berry. -- chantillons. -- Convoi du
  gnral Lamarque. -- Madame la duchesse de Berry descend en
  Provence et arrive dans la Vende                                415


LIVRE II

  Mon arrestation. -- Passage de ma loge de voleur au cabinet de
  toilette de Mademoiselle Gisquet. -- Achille de Harlay. -- Juge
  d'instruction: M. Desmortiers. -- Ma vie chez M. Gisquet. -- Je
  suis mis en libert. -- Lettre  M. le Ministre de la Justice et
  rponse. -- Offre de ma pension de pair par Charles X: Ma
  rponse. -- Billet de madame la duchesse de Berry. -- Lettre 
  Branger. -- Dpart de Paris. -- Journal de Paris  Lugano. --
  M. Augustin Thierry. -- Chemin du Saint-Gothard. -- Valle de
  Schoellenen. -- Pont du Diable. -- Le Saint-Gothard. --
  Description de Lugano. -- Les montagnes. -- Courses autour de
  Lucerne. -- Clara Wendel. -- Prire des paysans. -- M. A. Dumas.
  -- Madame de Colbert. -- Lettre  M. de Brenger. -- Zurich. --
  Constance. -- Madame Rcamier. -- Madame la duchesse de
  Saint-Leu. -- Madame de Saint-Leu aprs avoir lu la dernire
  lettre de M. de Chateaubriand. -- Aprs avoir lu une note signe
  Hortense. -- Arenenberg. -- Retour  Genve. -- Coppet. --
  Tombeau de Madame de Stal. -- Promenade. -- Lettre au prince
  Louis-Napolon. -- Lettres au ministre de la Justice, au
  prsident du Conseil,  madame la duchesse de Berry. -- J'cris
  mon mmoire sur la captivit de la princesse. -- Circulaire aux
  rdacteurs en chef des journaux. -- Extrait du _Mmoire sur la
  captivit de madame la duchesse de Berry_. -- Mon procs. --
  Popularit.                                                      511


APPENDICE


     I. La mort de Lon XII                                        611
    II. Le conclave de 1829                                        614
   III. Le Journal secret du conclave                              617
    IV. Dans les Pyrnes                                          622
     V. Le Dpart de Cherbourg                                     628
    VI. Le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois                        631
   VII. Chateaubriand et le Journal du marchal de Castellane      634
  VIII. Lettres de Genve                                          638
    IX. La Nmsis de Barthlemy, Chateaubriand, Lamartine
        et Balzac                                                  642
     X. La duchesse de Berry en Vende                             647
    XI. L'arrestation de Chateaubriand                             649
   XII. Jeune fille et jeune fleur                                 651
  XIII. Chateaubriand, et M. Bertin an                           635
        Table.                                                     661


Paris. (France).--Imp. PAUL DUPONT (Cl.).--9.8.1925






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Franois-Ren Chateaubriand

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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where we have not received written confirmation of compliance.  To
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