The Project Gutenberg EBook of Cadio, by George Sand

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: Cadio

Author: George Sand

Release Date: May 27, 2009 [EBook #28977]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CADIO ***




Produced by Carlo Traverso, Rnald Lvesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net







CADIO

PAR

GEORGE SAND

PARIS

MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1868

Droits de reproduction et de traduction rservs





A M. HENRI HARRISSE





Je n'ai pas voulu faire l'histoire de la Vende; elle est faite autant
que possible, et ce n'est gure, car il y a toujours une partie de
l'histoire qui chappe aux plus consciencieuses investigations. Les
guerres civiles, comme les grandes pidmies, touffent sous leurs flots
exterminateurs mille dtails affreux ou sublimes, des vertus ignores,
des crimes impunis. De ceux-ci, je veux citer un exemple en passant.

Aux journes de juin de notre dernire rvolution, la garde nationale
d'une petite ville que je pourrais nommer, commande par des chefs que
je ne nommerai pas, partit pour Paris sans autre projet arrt que celui
de rtablir l'ordre, maxime lastique  l'usage de toutes les gardes
nationales, qu'elle que soit la passion qui les domine. Celle-ci tait
compose de bourgeois et d'artisans de toutes les opinions et de toutes
les nuances, la plupart honntes gens, d'humeur douce, et pres de
famille. En arrivant  Paris au milieu de la lutte, ils ne surent que
faire,  qui se rallier et comment passer  travers les partis sans tre
suspects aux uns, crass par les autres. Enfin, vers le soir,
rassembls dans un poste qui leur tait confi et honteux de n'avoir pu
servir  rien, ils arrtrent un passant qui, pour son malheur, portait
une blouse; ils taient deux cents contre un. Sans interrogatoire, sans
jugement, ils le fusillrent. Il fallait bien faire quelque chose pour
charmer les ennuis de la veille. Ils taient si peu militaires, qu'ils
ne surent mme pas le tuer; tendu sur le pav, il rla jusqu'au jour,
implorant le coup de grce.

Quand ils rentrrent triomphants dans leur petite cit, ils avourent
qu'ils n'avaient fait autre chose que d'assassiner un homme qui _avait
l'air_ d'un insurg. Celui qui me raconta le fait me nomma l'assassin
principal, et ajouta: Nous n'avons pas os empcher cela.

Voil pourtant un fait historique des mieux caractriss, il rsume et
dnonce une poque: aucun journal n'en a parl, aucune plainte, aucune
rflexion n'et t admise. La victime n'a jamais eu de nom; le crime
n'a pas t recherch; l'assassin a vcu tranquille, les bons bourgeois
et les bons artisans qui l'ont laiss dshonorer leur campagne  Paris
se portent bien, vont tous les jours au caf, lisent leurs journaux,
prennent de l'embonpoint et n'ont pas de remords.

Ceci est une goutte d'eau dans l'ocan d'atrocits que soulvent les
guerres civiles. Je pourrais en remplir une coupe d'amertume; mais ces
choses sont encore trop prs de nous pour tre rappeles sans faire
appel aux passions et aux ressentiments; tel n'est pas le but du travail
d'un artiste.

L'art est fatalement impartial; il doit tout juger, mais aussi tout
comprendre, et rechercher dans l'enchanement des faits celui des crises
qui s'oprent dans les esprits. Le roman, plac dans le cadre d'une
lutte sociale aussi intense et aussi diffuse que celle de la Vende,
peut rsumer dans l'esquisse de peu d'annes les transformations
intellectuelles et morales les plus inattendues. C'est  cette tude de
psychologie rvolutionnaire que nous nous sommes attach, peu soucieux
de montrer des personnages historiques diversement apprcis par tous
les partis et de raconter les vnements mille fois raconts  tous les
points de vue, mais curieux de chercher dans quelques types probables le
contre-coup interne du mouvement extrieur. En rentrant dans ce
mouvement historique d'une manire gnrale, nous avons pu nous
dispenser de faire comparatre les morts clbres devant nous et de leur
attribuer des sentiments et des ides complaisamment adapts  notre
fantaisie. Nous avons tch de reconstituer par la logique les motions
que durent subir certaines natures places dans des situations
invitables, aux prises avec l'effroyable tourmente du moment et le
continuel dplacement de toutes les vraisemblances relatives. En fait
d'aventures romanesques, tout est possible  supposer, car tout ce qui
tait en apparence impossible s'est produit durant cette priode
extraordinaire; donc, pour tous les vices et pour toutes les vertus,
pour tous les crimes et pour tous les actes de dvouement, il y a eu des
motifs o la conscience humaine a puis, non pas toujours selon la
lumire qu'elle avait reue auparavant, mais selon les forces bonnes ou
mauvaises que l'lectricit rpandue dans l'atmosphre intellectuelle
dveloppait en elle  son insu. A aucune autre poque, il n'y a eu moins
de libre arbitre, et il semble que tous les efforts de l'individu pour
satisfaire ses penchants naturels l'aient replong plus fatalement dans
les courants imptueux de la vie collective.

GEORGE SAND

1er juin 1867.




CADIO




PERSONNAGES

      CADIO.
      LE MARQUIS SAINT-GUELTAS DE LA ROCHE-BRULE.
      HENRI DE SAUVIRES.
      LE COMTE DE SAUVIRES, son oncle.
      REBEC, petit bourgeois.
      LE MOREAU, municipal.
      MOUCHON, bourgeois.
      CHAILLAC, commandant de garde nationale.
      LE CAPITAINE RAVAUD.
      LE BARON DE RABOISSON.
      M. DE LA TESSONNIRE.
      LE CHEVALIER DE PRMOUILLARD.
      MACHEBALLE, braconnier, chef de partisans.
      STOCK, ancien sous-officier des Suisses.
      SAPIENCE, cur.
      TIREFEUILLE, }  bandits.
      LA MOUCHE,   }
      MZIRES, valet de chambre du comte de Sauvires.
      MOTUS, trompette rpublicain.
      CORNY, fermier breton, SES FILS, SES DOMESTIQUES
      LE DLGU DE LA CONVENTION.
      PREMIER SECRTAIRE  } du dlgu.
      DEUXIME SECRTAIRE }
      UN CAPORAL DE GARNISAIRES, SOLDATS.
      LOUISE DE SAUVIRES, fille du comte.
      MARIE HOCHE.
      ROXANE DE SAUVIRES, soeur du comte, vieille fille.
      LA KORIGANE.
      JAVOTTE, } servantes de Rebec.
      MADELON, }
      LA MRE CORNY et SES BRUS.
      LA FOLLE et SON FILS.
      DEUX ENFANTS.
      UN CHARPENTIER.
      UN NOTAIRE ET SON CLERC.
      DEUX AVOCATS.
      UN PERRUQUIER.
      PAYSANS, PAYSANNES, ETC.




PREMIRE PARTIE

Au printemps, 1793.--Au chteau de Sauvires, en Vende.[1]--Un grand
salon riche.--Une grande salle avec escalier au fond.


[Note 1: Les localits indiques sont de pure convention.]

SCNE PREMIRE.--LE COMTE DE SAUVIRES, ROXANE, LOUISE, M. DE LA
TESSONNIRE, MARIE HOCHE. La Tessonnire joue aux cartes avec Louise, le
comte lit un journal, Roxane parfile, Marie brode.


LE COMTE. Non, ma soeur, non! on ne rtablira pas la monarchie avec une
poigne de paysans.

ROXANE. Une poigne! ils sont dj plus de vingt mille sous les armes.

LE COMTE. Fussent-ils cent mille, ils n'y pourront rien. Le roi n'est
plus!--Louis XVI emporte notre dernier espoir dans sa tombe.

LOUISE. Il n'a pas mme une tombe!

ROXANE. La royaut est immortelle. Le dauphin rgne!

LE COMTE. Dans un cachot!

ROXANE. Dlivrons-le! (Louise, mue, semble approuver sa tante. La
Tessonnire donne des signes d'impatience quand elle se distrait de son
jeu.)

LE COMTE. Le dlivrer, pauvre enfant! Tenter cela serait le sr moyen de
hter sa mort. Ah! les migrs auront ternellement celle du roi sur la
conscience!

ROXANE. Alors, vous ne voulez rien faire? C'est plus commode, mais c'est
lche! Ah! ma nice, si nous tions des hommes, souffririons-nous ce qui
se passe?

LE COMTE. Louise, rponds, mon enfant: que ferais-tu? (Louise baisse la
tte et ne rpond pas.) Ton silence semble me condamner... Pourtant...
tu sais que j'ai pris des engagements...

LOUISE, soupirant. Je sais, mon pre!

LA TESSONNIRE, avec humeur. Eh! vous mettez un _valet_ sur un _neuf_,
a ne va pas. (Marie prend la place de Louise et continue la partie avec
la Tessonnire.)

ROXANE,  son frre. Vos engagements, vos engagements! Il ne fallait pas
les prendre.

LE COMTE. Je les ai pris; donc, ils existent. Vous-mme m'avez approuv
quand j'ai jur de dfendre notre district envers et contre tous, en
acceptant le commandement de la garde nationale. (S'adressant  Louise.)
Suis-je le seul qui ait agit de la sorte? n'tait-ce pas le mot d'ordre
de notre parti?

ROXANE. Le mot d'ordre, oui,  la condition de s'en moquer plus tard.

LE COMTE. Je n'ai pas accept, moi, le sous-entendu de ce mot d'ordre.

ROXANE. Ah! tenez! si vous n'aviez pas fait vos preuves  l'arme du
roi, du temps qu'il y avait un roi et une arme, je croirais que vous
tes un poltron! Oui, prenez-le comme vous voudrez... je dis un...

LOUISE. Ma tante!...

LE COMTE. Cela ne m'offense pas, mon enfant! Devant les arrts de sa
propre conscience, un homme peut trembler et reculer.

ROXANE. Ainsi vous reculez? c'est dcid? Heureusement, notre neveu
Henri... Ah! celui-l,... ton fianc, Louise, c'est l'espoir de la
famille!

LOUISE. Vous croyez que Henri...?

MARIE. Oui, certes, M. Henri vous reviendra!

LE COMTE. Il le peut, lui! Enrl par force, pour chapper  la terrible
liste des suspects, il a le droit de dserter.

LOUISE. Ah! vous l'approuveriez? En effet, ce serait son devoir!
Esprons qu'il le comprendra. Quand il saura dans quelle situation vous
vous trouvez, entre la bourgeoisie que vous tes forc de protger, et
les paysans qui menacent de se tourner contre vous, il accourra pour
prendre un commandement dans l'arme vendenne, et il vous fera
respecter de tous les partis.

LE COMTE. Ma pauvre Louise, tu crois donc aussi, toi, au succs de
l'insurrection?

LOUISE. Comment en douter quand on voit tout marcher  la guerre sainte,
jusqu'aux prtres, aux femmes et aux enfants? Que cet lan est beau, et
comme le coeur s'lance vers cette croisade!...

ROXANE. Vive-Dieu, Louise! tu as raison: cela transporte, cela enivre!
Il y a des moments o j'ai envie de prendre des pistolets, de chausser
des perons, de sauter sur un cheval, et de donner la chasse aux vilains
de la province!

LE COMTE. Vous?

ROXANE. Oui, moi! moi qui vous parle, je sens bouillir dans mes veines
le sang de ma race!

LE COMTE. Pauvre Roxane! Gardez un peu de cette vaillance pour les
vnements qui menacent, car je crains bien qu'au premier coup de
fusil...

ROXANE. Vous ne me connaissez pas! je suis capable... (A Marie, lui
mettant familirement les mains sur les paules.) N'est-ce pas, Marie?
dites; mais j'oublie toujours que vous ne pensez pas comme nous!

MARIE. Oubliez-le, si cela vous fche; je ne vous le rappellerai jamais!

LOUISE. On sait cela, bonne Marie! mais, au fond... (bas) tu approuves
mon pre?

MARIE, aussi  voix basse. Ce qu'il dit est si noble, ce qu'il pense si
respectable!... (Louise rve.)

MZIRES, entrant. Une lettre pour M. le comte.

LOUISE. D'Henri peut-tre! Oui! (Donnant la lettre au comte.) Lisez
vite, mon pre!

MZIRES. Je voyais bien a... au timbre!... Puis-je rester pour
savoir...? (Louise fait un signe affirmatif.)

ROXANE, au comte. Il arrive, n'est-ce pas? Dites donc!

LE COMTE, qui parcourt des yeux. Il va bien, il va bien!...

MZIRES, sortant. Dieu soit bni! Ce cher enfant! il va bien! (Il
sort.)

ROXANE, au comte. Mais vous avez l'air tonn?

LE COMTE, donnant la lettre  Louise. Oui. Il ne parat pas avoir reu
nos lettres. Elles ont du tre saisies.

ROXANE. Ou la prudence l'empche de rpondre clairement. Voyons! il faut
deviner...

LE COMTE,  Louise. Il se montre enivr de joie d'avoir battu...

ROXANE. Battu!... Qu'est-ce qu'il a donc battu?...

LOUISE. Les Prussiens.

ROXANE. Les migrs, par consquent?... Eh bien, alors... Mais non, mais
non! Il fait semblant! c'est trs-adroit de sa part!...

LE COMTE, qui lit avec Louise. Il est officier.

LOUISE. Et il en est fier.

ROXANE. Il en est humili, au contraire. Il faut prendre le contre-pied
de tout ce qu'il dit. Il est trs-fin, il est plein d'esprit, ce
garon-l!

LOUISE, lui donnant la lettre. Ma tante..., prenons-en notre parti, et
ne nous faisons plus d'illusions: Henri nous abandonne... Cela ne
m'tonne pas autant que vous. Il a toujours eu le caractre lger.

MARIE. Lger?... Mais non, chre Louise!

ROXANE, lisant. Ah! grand Dieu! comme il traite nos amis les trangers!
il est donc fou?... et quel ton! Nous leur avons flanqu une frotte!
_Frotte!_ a y est! C'est donc un soudard,  prsent? un enfant si bien
lev! J'espre que ma tante Roxane sera fire de moi... Compte
l-dessus, vaurien! Et que, pour fter mon paulette, elle mettra sa
plus belle robe, sans oublier d'ajouter aux roses de son teint...
(jetant la lettre.) Polisson!

LOUISE, ramassant la lettre. Consolez-vous, ma tante, je ne suis gure
mieux traite. (Lisant.) Je compte aussi que ma petite Louise se
redressera de toute sa hauteur, et qu'elle attachera un noeud d'argent
aux cheveux de sa poupe! Il me fait l'honneur de croire que je joue
encore  la poupe, c'est flatteur!

LE COMTE. Il oublie que deux ans se sont dj couls depuis son dpart.

LOUISE. Il oublie les malheurs de notre parti, il ne se dit pas que,
chez nous, il n'y a plus d'enfants!

LE COMTE. Il est enfant lui-mme:  vingt-deux ans!

ROXANE. Tant pis pour lui! Louise, j'espre que vous n'pouserez jamais
ce monsieur-l?

LOUISE. Je n'ai jamais dsir l'pouser, ma tante, et, si mon pre me
laisse libre...

LE COMTE. Je ne te contraindrai jamais; mais tu avais de l'amiti pour
lui malgr vos petites querelles. Il tait si bon pour toi... et pour
tout le monde!

LOUISE. De l'amiti..., c'est fort bien. Je lui rendrai la mienne, s'il
revient de ses erreurs; mais faut-il se marier par amiti?

MARIE. Vous ne dites pas ce que vous pensez!

LOUISE. Si fait! A ce compte-l, pourquoi n'pouserais-je pas aussi bien
M. de la Tessonnire?

LA TESSONNIRE. Hein? quoi?

ROXANE. Rien; continuez votre petit somme.

LA TESSONNIRE, montrant les cartes. Alors, la partie...?

LOUISE. Un peu plus tard, mon ami.

LA TESSONNIRE,  Roxane. Et vous..., vous ne voulez pas...?

ROXANE. Un peu plus tard, un peu plus tard; c'est l'heure de votre
promenade.

LA TESSONNIRE. Vous croyez? Je n'aime gure  me promener seul; les
paysans ont des figures si singulires  prsent...

LE COMTE. Singulires? Pourquoi?

LA TESSONNIRE. Oui, oui... ils deviennent trs-mchants!

ROXANE. Allons donc, allons donc! Allez-vous avoir peur, ici  prsent?
Vous irez dans le jardin, l, prs des fentres.

MARIE. J'irai avec vous!

LA TESSONNIRE. Bien, bien! (Il sort avec Marie.)

LE COMTE. Qu'est-ce qu'il veut dire? De quoi a-t-il peur?

ROXANE. De tout! c'est son habitude, vous le savez bien, puisqu'il est
venu s'installer chez nous  cause de a.

LE COMTE. Il avait peur de ses paysans, qui lui en voulaient d'tre
poltron; mais les ntres sont si doux, si tranquilles...

ROXANE. Ne vous y fiez pas, mon cher! Ils esprent toujours que vous
vous montrerez!... Mais voici les autres htes du chteau.



SCNE II.--LES MMES, LE BARON DE RABOISSON, LE CHEVALIER DE
PRMOUILLARD.


RABOISSON. Mesdames, je vous apporte des nouvelles.

ROXANE.--Ah! baron, ce mot-l me fait toujours trembler! Bonnes ou
mauvaises, vos nouvelles?

RABOISSON. Bah! pourvu qu'elles soient nouvelles! a dsennuie toujours.
L'insurrection vient nous trouver.

LOUISE. Enfin!

LE COMTE. Est-ce srieux, Raboisson, ce que vous dites l? Comment
savez-vous...?

RABOISSON. Mon valet de chambre arrive de la ville. Il n'y est bruit que
de la marche de l'arme royale.

LE CHEVALIER. Malheureusement, c'est la douzime fois au moins que
Puy-la-Guerche est en moi pour rien.

LE COMTE. Vous dites _malheureusement_?

LE CHEVALIER. Oui, monsieur le comte. L'inaction  laquelle, par gard
pour vous, nous nous sommes condamns, commence  me peser plus que je
ne puis dire. J'espre qu'en prsence d'une force considrable telle
qu'on l'annonce, vous ne conseillerez point  la garde nationale du
district une rsistance inutile... et dsastreuse!

LE COMTE. Je prendrai conseil des circonstances, chevalier. Il faut
d'abord savoir s'il s'agit ici d'une vritable arme commande par des
chefs raisonnables, auquel cas j'engagerai les gens de la ville  se
soumettre; mais, si c'est un ramassis de bandits sans ordre et sans
mandat...

RABOISSON. J'ai envoy  la dcouverte, nous saurons bientt  quoi nous
en tenir. Le bruit du moment est que cette troupe est commande par
Saint-Gueltas.

LE COMTE. Qui appelez-vous ainsi? Je ne me souviens pas...

RABOISSON. Eh! c'est le petit nom du fameux marquis!

LOUISE. Le marquis de la Roche-Brle? Ah! mon pre, on le dit si
cruel!... Soyez prudent!

ROXANE. Et on le dit invincible! Mon frre, ne vous y risquez pas.

LE COMTE. Je ferai mon devoir; si cet homme agit de son chef et sans
ordre de la cour, je conseillerai et j'organiserai la rsistance.

RABOISSON. Mais s'il est en rgle?... et il y est, je vous en rponds...
Saint-Gueltas est aussi prudent que hardi.

LOUISE. Vous le connaissez, monsieur de Raboisson?

RABOISSON. Je l'ai connu beaucoup dans sa jeunesse.

ROXANE. Il n'est donc plus jeune?

RABOISSON, souriant. Si fait! une quarantaine d'annes, comme nous!

ROXANE. On le dit charmant!

RABOISSON. Au contraire, il est laid, mais il plat aux femmes.

LOUISE, ingnument. Pourquoi?

RABOISSON, embarrass. Parce que... parce qu'il est laid, je ne vois pas
d'autre raison.

ROXANE, bas,  Raboisson. Et parce qu'il les aime, n'est-ce pas?

RABOISSON, de mme. Chut! il les adore!

ROXANE. Alors, c'est un hros! comme Csar, comme le marchal de Saxe!

LE COMTE, qui a parl avec le chevalier. Je ne vous demande qu'une
chose, c'est de ne pas courir au-devant de l'insurrection. Ce serait
m'exposer  des soupons... Si elle vous entrane et vous emporte en
passant, je n'aurai de comptes  rendre  personne; mais n'oubliez pas
qu'en vous donnant asile chez moi dans ces jours de perscution, j'ai
rpondu de vous sur mon propre honneur.

LE CHEVALIER. Je ne l'oublierai pas, monsieur.

RABOISSON. Quant  moi, mon cher comte, il y a une circonstance qui me
rendra aussi sage que vous pouvez le dsirer: c'est que l'insurrection
est fomente par les prtres; or, je ne suis pas de ce ct-l:
voltairien j'ai vcu, voltairien je mourrai.

LE CHEVALIER. Il n'y a pas de quoi se vanter, monsieur!

RABOISSON. Pardonnez-moi, jeune homme! Libre  vous de donner dans les
ides contraires. lev pour l'glise, vous tiez abb l'an pass. La
mort de vos ans vous remet l'pe au flanc, et vous tes impatient de
la tirer pour la cause que vous croyez sainte; mais, moi, j'aime la
ligne droite et ne veux pas faire les affaires du fanatisme sous
prtexte de faire celles de la monarchie.

LE CHEVALIER. Pourtant, monsieur...

ROXANE. Ah! mon Dieu! allez-vous encore vous quereller? C'est bien le
moment! Parlez-nous plutt du charmant Saint-Gueltas...

MZIRES, entrant. Monsieur le comte, il y a l M. Le Moreau, municipal
de Puy-la-Guerche, avec M. Rebec, son adjoint..., celui qui est
aubergiste  prsent, votre ancien marchand de laines.

ROXANE. Fripon sous toutes les formes! (Au comte.) Est-ce que vous allez
recevoir ces gens-l?

LE COMTE,  Mzires. Faites entrer. (Mzires sort. A sa soeur.) Le
Moreau est un trs-galant homme.

ROXANE. a? un abominable suppt de la gironde, qui a approuv le
meurtre du roi?

LE COMTE. Ma soeur, soyez calme.

ROXANE. Non! je suis indigne!

LOUISE. Alors, ne restez pas ici.--Venez, ma tante.

ROXANE. Oui, oui, sortons! J'touffe de rage! Mon frre, vous tes un
tide, un... (Louise lui ferme la bouche par un baiser.) Tiens, sans
toi, je crois que je deviendrais fratricide! (Elles sortent.)

RABOISSON. Devons-nous rester?

LE COMTE. Vous, certes; mais le chevalier est vif...

RABOISSON. Et jeune!

LE CHEVALIER, au comte. Je me retire, monsieur. (Il sort.)



SCNE III.--LE COMTE, RABOISSON, LE MOREAU, REBEC.


REBEC, (obsquieux, avec de grands saluts). Nous nous sommes permis...

LE COMTE. Soyez les bienvenus, messieurs. Qu'y a-t-il pour votre
service?

REBEC, mu. Voil ce que c'est, citoyen comte. Les brigands sont  nos
portes.

LE COMTE, incrdule. A vos portes?

REBEC. On a signal l'apparition de plusieurs bandes parses dans les
bois, et mme trs-prs d'ici on a trouv des traces de bivac.

RABOISSON. On est sr que c'taient des brigands?

REBEC. Oui, citoyen baron, des paysans rvolts contre le tirage.

LE COMTE. Ont-ils fait quelque dgt?

REBEC. Aucun encore; mais...

LE COMTE. Vous vous pressez peut-tre beaucoup de les traiter de
brigands!

REBEC. Ah! dame! si M. le comte croit qu'ils n'en veulent pas  nos
personnes et  nos biens..., c'est possible! moi, j'ignore... (Bas,  Le
Moreau, qui se tient digne et froid, observant avec svrit le comte et
Raboisson.) Il ne faudrait pas le fcher! (Haut.) Moi, j'ai des opinions
modres... J'ai toujours t dvou  la famille de Sauvires.

LE COMTE, avec un peu de hauteur.--Il est bless de l'examen que lui
fait subir Le Moreau. Ma famille a toujours su reconnatre les preuves
de respect et de fidlit; mais je vous sais alarmiste, monsieur Rebec,
et je voudrais tre srieusement renseign. Pourquoi M. Le Moreau
garde-t-il le silence?

LE MOREAU, prenant un sige et faisant sentir qu'on ne lui a pas encore
dit de s'asseoir. Monsieur le comte ne m'a pas encore fait l'honneur de
m'interroger.

LE COMTE, lui faisant signe de s'asseoir. Veuillez parler, monsieur.

LE MOREAU. Je ne suis pas aussi persuad que M. Rebec de l'approche de
ces bandes; mais la population s'en meut, et il faut la rassurer. Les
paysans des districts voisins, gagns par l'exemple des districts plus
loigns, commencent eux-mmes  commettre des actes de brigandage, on
n'en peut plus douter. La loi du recrutement est dure pour eux, j'en
conviens, et ils n'en comprennent pas la ncessit; des suggestions
coupables, des intrigues perverses que je n'ai pas besoin de vous
signaler...

RABOISSON. Quant  cela, je ne vous dirai pas le contraire. Le clerg
des campagnes...

LE COMTE. Ne parlons pas du clerg, je le respecte.

LE MOREAU. Je le respecte aussi, quand il ne prche pas la guerre
civile.

LE COMTE. La guerre civile! en sommes-nous l, bon Dieu?

LE MOREAU. Oui, monsieur, nous en sommes l, et, si vous l'ignorez, vous
vous faites d'tranges illusions.

LE COMTE. Le peuple n'en veut qu'aux jacobins, messieurs, et Dieu merci,
il n'y en a pas dans notre district.

LE MOREAU. Du moins, il y en a peu; mais, en revanche, il y a beaucoup
d'hommes qui pensent comme moi.

LE COMTE. Nous pensons tous de mme; nous voulons tous la fin des
fureurs dmagogiques.

LE MOREAU. C'est pour cela, monsieur le comte, que nous devons rprimer
toutes les dmagogies, de quelque titre qu'elles se parent. Venez
commander nos gardes nationaux, et, s'il est vrai que le torrent se
dirige de notre ct, il passera auprs de notre ville sans oser la
traverser.

REBEC. Autrement, ils feront ce qu'ils ont fait  Bois-Berthaud, ils
dvasteront tout. Ils pilleront les auberges, ils gaspilleront les
provisions de bouche...

LE MOREAU. Et, chose plus grave, ils insulteront nos femmes et
menaceront nos enfants! Htez-vous, monsieur. Si les nouvelles sont
exactes, ils ont fait ce matin le ravage au hameau du Jardier,  six
lieues d'ici; ils peuvent tre chez nous ce soir!

LE COMTE. Mais ce ne sont pas des gens de nos environs. Qui sont-ils?
d'o viennent-ils?

LE MOREAU, mfiant. Vous l'ignorez, monsieur le comte?

LE COMTE, bless. Apparemment, puisque je le demande.

LE MOREAU. Ils viennent du bas Poitou.

RABOISSON. Et ils sont commands...?

LE MOREAU. Par le ci-devant marquis de la Roche-Brle, un homme perdu
de dettes et de dbauches.

RABOISSON. Vous tes svre pour lui... Il vaut peut-tre mieux que sa
rputation.

LE MOREAU. Si vous le connaissez, monsieur, et que nous soyons rduits 
capituler, vous nous viendrez en aide, et, en nous servant
d'intermdiaire, vous n'oublierez pas la confiance que les autorits de
Puy-la-Guerche ont cru pouvoir vous tmoigner; mais nous commencerons
par nous bien dfendre, je vous en avertis, et j'imagine que M. le
commandant de notre garde civique ne nous abandonnera pas dans le
danger.

LE COMTE. Le doute m'offense, monsieur. Laissez-moi le temps de donner
chez moi quelques ordres, et je vous suis. (A Raboisson.) Venez, baron,
c'est  vous que je veux confier la garde du chteau en mon absence.
(Ils sortent.)



SCNE IV.--LE MOREAU, REBEC.


REBEC. Eh bien, il a tout de mme l'air de vouloir faire son devoir, le
grand gentilhomme! Avez-vous vu comme il hsitait au commencement? Sans
moi, qui lui ai dit son fait...

LE MOREAU. Il hsitera encore, il faut le surveiller. Honnte homme,
timor et humain, mais irrsolu et royaliste. Ces gens-l sont bien
embarrasss, croyez-moi, quand ils essayent de faire alliance avec nous.
Nous nous flattons quelquefois de les avoir assez compromis pour qu'ils
soient forcs de rompre avec leur parti; mais, le jour o ils peuvent
nous fausser compagnie, ils s'en tirent en disant que nous leur avons
mis le couteau sur la gorge.

REBEC. Bah! bah! celui-ci, nous le tiendrons, c'est--dire... (regardant
par une fentre) vous le tiendrez! Moi, je...

LE MOREAU. O allez-vous?

REBEC. Je vais sur le chemin surveiller l'arrive de mes denres.

LE MOREAU. Quelles denres?

REBEC. Eh bien, mes approvisionnements, mes bestiaux, mes lits, mon
linge, et mes deux servantes que je ne suis pas d'avis d'abandonner aux
hasards d'une jacquerie!

LE MOREAU. Vous prenez vos prcautions; mais o menez-vous tout cela?

REBEC. Tiens! ici, pardieu!

LE MOREAU. Ici?

REBEC. Et o donc mieux? Je ne suis pas le seul qui vienne se mettre 
l'abri du pillage derrire les mchicoulis du ci-devant seigneur de la
province. Mes voisins de la grand'rue et ceux du Vieux-March aussi,
enfin tous ceux qui ont quelque chose  perdre, nous sommes une
douzaine, avec nos charrettes, nos btes et nos gens, qui avons rsolu
de nous retrancher cans, que la chose plaise ou non  M. le comte. Nous
avons fait la part du feu, et nous sauvons le meilleur dans les caves et
greniers de la fodalit. Il faut bien que a nous serve  quelque
chose, les chteaux que nous avons laisss debout!

LE MOREAU. Vous tes fous! Si M. de Sauvires nous trahissait...

REBEC. Raison de plus, c'est prvu, a! S'il ne se conduit pas bien  la
ville, s'il tourne casaque, comme on dit, nous lui fermons au nez les
portes de son manoir, nous gardons ses dames et ses htes comme otages.
Les murs sont bons, ici, beaucoup meilleurs que l'enceinte dlabre de
Puy-la-Guerche, et, quand il s'agit de soutenir un sige, vive une
petite forteresse bien situe comme celle-ci! Ah! voil mon convoi! Je
cours...



SCNE V.--Les Mmes, ROXANE, LOUISE, MARIE.


ROXANE, sans rpondre aux courbettes de Rebec. Qu'est-ce qui se passe?
La cour du donjon est encombre, la population de la ville reflue ici,
et c'est vous, messieurs, qui nous valez cet embarras et ce danger?
Croyez-vous que nous n'ayons d'autre affaire que de dfendre vos nes
crotts, vos charretes de fromage et vos vieilles hardes?

REBEC,  Le Moreau, bas. Diable! elle n'est pas polie, la vieille!

LE MOREAU,  Roxane. Madame, je n'ai pas encourag cette panique
ridicule. Je ne l'approuve pas. Je vais essayer de la faire cesser. (Il
salue et sort avec dignit.)

ROXANE,  Rebec. Celui-ci,  la bonne heure! mais vous, monsieur
l'aubergiste,... c'est--dire toi, l'ancien brocanteur, si heureux
autrefois de te chauffer au feu de nos cuisines...

REBEC. Madame, je suis citoyen et adjoint  la municipalit... Parvenu
par mon mrite, je ne rougis pas de mes antcdents.

ROXANE. En attendant, monsieur l'adjoint, vous allez dguerpir de cans
et remporter vos guenilles.

LOUISE, bas,  Rebec. Laissez dire ma tante. Elle est vive, mais
trs-bonne. D'ailleurs, mon pre, qui n'a jamais refus l'hospitalit 
personne, vient d'ordonner que la cour fortifie et le donjon fussent
ouverts  quiconque voudrait s'y rfugier, et tant qu'il y aura de la
place...

REBEC. Merci, aimable citoyenne et noble chtelaine; vous avez bien
mrit de la patrie, et le donjon est bon! Merci pour le donjon! Je
vais, avec votre permission, y installer mon petit avoir.

LOUISE. Allez, monsieur Rebec. (Il sort.)

ROXANE. Ah! Louise, toi aussi, tu mnages ces animaux-l?

LOUISE. Il le faut, ma tante; je ne vois pas sans crainte mon pauvre
pre s'en aller  la ville avec eux. Pour un soupon, ils peuvent le
garder prisonnier, le dnoncer  leur affreux tribunal
rvolutionnaire...

ROXANE. Il n'aurait que ce qu'il mrite!

LOUISE et MARIE. Ah! que dites-vous l!

ROXANE. C'est vrai, j'ai tort! Je ne sais ce que je dis, j'ai la tte
perdue!

MARIE. Il faut pourtant montrer un peu de courage! Vous aviez tant
promis d'en avoir!

ROXANE. J'en ai; oui, je me sens un courage de lion, si vraiment le
marquis Saint-Gueltas est  la tte de ces bandes! Un homme du monde,
galant,  ce qu'on dit!--Mais, si ce sont des paysans sans chef, des
enfants perdus, des dsesprs,... s'ils mettent le feu partout,...
s'ils outragent les femmes... Et mon frre qui nous quitte!

MARIE. Pour quelques heures peut-tre; s'il apprend  la ville que c'est
encore une panique....

ROXANE. Qui sait ce que c'est? Ah! je me sens toute dfaite. Je n'ai pas
pris ma crme aujourd'hui.--L'ai-je prise? Je ne sais o j'en suis!

MARIE. Vous ne l'avez pas prise, et c'est l'heure. (Elle va pour
sonner.) Mais voici la petite Bretonne qui vous l'apporte. Elle est
exacte.



SCNE VI.--Les Mmes, LA KORIGANE.


LA KORIGANE. Est-ce que vous vous impatientez? (Elle prsente un bol de
crme  Roxane.)

ROXANE. Non, non, petite, c'est fort bien. (Elle boit.) Elle est
dlicieuse, ta crme. Ah! ma pauvre enfant, nous voil bien en peine! Tu
n'as pas peur, toi?

LA KORIGANE. Moi, peur? Et de quoi donc, mamselle?

LOUISE. Des brigands!

LA KORIGANE. Oh! a me connat, moi, les brigands! c'est tout du monde
comme moi!

ROXANE. Comme toi? Ah a! o donc les as-tu connus?

LA KORIGANE. Oh! dame! dans tout le bas pays. Vous savez bien que j'ai
pas mal roul de ferme en ferme et de chteau en chteau avant que
d'entrer chez vous. Vous m'avez prise parce que votre cousine, chez qui
j'tais en dernier, vous a envoy des vaches brettes et moi par-dessus
le march, comme le chien qu'on vend avec le troupeau. Elle ne tenait
pas  moi,--pas plus que moi  elle!--Elle m'a dit comme a: Tu es
mauvaise tte, tu ne souffres pas les reproches; mais tu sais soigner
les btes, et je vais t'envoyer avec les tiennes chez des dames
trs-riches et trs-douces. Moi, j'ai dit: a me va, de m'en aller.
J'aime  changer d'endroit, je ne restais chez vous qu' cause des
vaches. Et pour lors...

ROXANE. C'est bon, c'est bon, caquet bon bec! tu nous raconteras tes
histoires un autre jour. Remporte ta tasse.

LOUISE. Permettez, ma tante, elle a peut-tre vu chez notre cousine du
Rozeray...

ROXANE. Eh! au fait!... elle recevait tous les chefs, la cousine!...
Oui, oui. Dis-nous, Korigane..., est-ce que tu as entendu parler l-bas
d'un personnage,... un certain marquis?...

LA KORIGANE. Un marquis! c'est Saint-Gueltas que vous voulez dire?

ROXANE. Justement! M. de la Roche-Brle. Tu l'as vu?

LA KORIGANE. Si je l'ai vu! vous me demandez si je l'ai vu?

ROXANE. Eh bien, sans doute; est-ce que tu ne te souviens pas?

LOUISE. Tu ne rponds pas, toi qui n'as pas l'habitude de rester court!
(A Roxane.) Elle a oubli.

LA KORIGANE, exalte. Oublier Saint-Gueltas, moi! Mamselle Louise, si
vous voyez jamais cet homme-l quand a ne serait qu'une petite fois et
pour un moment, vous saurez qu'on ne l'oublie plus, quand mme on
vivrait cent ans aprs.

ROXANE. Ah! oui-da! tu me donnes envie de le voir.

LA KORIGANE,  Louise, la regardant fixement. Et vous, vous tes
curieuse de le voir aussi?

LOUISE, embarrasse. De le voir?... Peu m'importe; mais on nous menace
de son arrive dans le pays, et je voudrais savoir si nous devons nous
en rjouir ou... ou nous cacher?

LA KORIGANE, emphatiquement, navement. Pour la cause du bon Dieu et des
bons prtres, rjouissez-vous, mesdames! Si Saint-Gueltas vient ici avec
ses bons gars du Poitou, de la Bretagne et de la Loire, car il y en a de
tous les pays qui le suivent, comptez que la sainte Vierge est  leur
tte, et que pas un rpublicain, pas un trahisseur, pas mme un tide,
ne restera sur terre. Quand Saint-Gueltas passe quelque part, c'est
ras! c'est comme le feu du ciel!--Mais, pour votre sret  vous, mes
petites femmes, cachez-vous; cachez vos jupons roses et vos cheveux
poudrs, et cachez-les bien, car il sait dpister les jeunes comme les
mres, les villageoises en sabots comme les bourgeoises en souliers et
les princesses en mules de satin! Oui, oui, cachez-moi tout a, ou
malheur  vous!

LOUISE,  sa tante. Elle parle comme une folle! elle me fait peur!

ROXANE. Et moi, elle m'amuse. (A la Korigane.) C'est trs-drle, tout ce
que tu nous chantes l; mais explique-toi mieux. Il ne respecte donc
rien, ton fameux marquis?

LA KORIGANE. Il n'a pas besoin de respecter ni de pourchasser; il
regarde!... Oh! il vous regarde avec des yeux... C'est comme le serpent
qui charme sa proie. Alors, qu'on veuille ou ne veuille pas, il faut
penser  lui le restant de ses jours. Voil ce que je vous dis, est-ce
clair, mamselle Louise? (Louise, trouble, s'loigne avec un air de
ddain.)

MARIE, calme, souriant,  la Korigane. Parlez pour vous, ma chre
enfant!

LA KORIGANE. Pour moi?

ROXANE. Pardine! on voit bien que tu es amoureuse de lui.

LA KORIGANE. Amoureuse? Je ne sais pas, demoiselle! Je n'ai que seize
ans, moi, et j'ai dj couru de pays en pays pour gagner ma pauvre vie.
J'aurais d en apprendre long. Eh bien, je n'en sais gure plus que ces
demoiselles, puisque je ne sais pas si j'ai t amoureuse et si je le
suis.

ROXANE. A la bonne heure! On t'a prise comme une fille innocente, et
j'aime  voir que...

LA KORIGANE. Vous ne voyez rien! A l'ge de six ans, j'avais dj un ami
que je suivais partout: c'tait un champi comme moi. Je l'appelais mon
petit mari, et lui, il m'appelait sa petite soeur. Quand il a eu
dix-huit ans et moi quatorze, on s'est fch, parce que je lui disais:
Il faudra nous marier ensemble, et que lui, il ne voulait ni amiti ni
mariage. Il tait devenu comme fou; son ide, qu'il disait, c'tait
d'tre moine. Alors, la colre m'est monte aux yeux. Je lui ai jet mes
sabots  la tte, et je me suis sauve du pays, pieds nus, toujours
courant. Je n'avais ni amis ni parents; personne n'a couru aprs moi, et
j'ai t ici et l, n'aimant personne et toujours en colre, toujours
pensant  cet imbcile qui n'avait pas voulu m'aimer! J'y ai pens
jusqu'au jour o j'ai vu Saint-Gueltas. Alors, j'ai toujours pens 
Saint-Gueltas, et j'ai oubli l'autre.

ROXANE. Et Saint-Gueltas... a-t-il fait attention  toi?

LA KORIGANE. Je ne sais pas! Un jour, votre cousine du Rozeray m'a dit
des sottises et des injustices; j'ai bien vu qu'elle tait jalouse...

ROXANE. Allons donc, impertinente! tu voudrais nous faire croire que la
comtesse...

LA KORIGANE. Oh! si vous vous fchez, je ne dirai plus rien.

ROXANE. Si fait, parle encore; tu nous amuses, tu nous distrais.--Que
regardes-tu, Marie? est-ce que mon frre?... Il a promis de ne pas
partir sans nous voir.

MARIE,  la fentre. Il est l, mademoiselle. Je ne comprends pas... il
donne des ordres... La cour du donjon est pleine de gens de la ville...

LOUISE. Et mon pre fait fermer les grilles. Veut-il les retenir
prisonniers?

ROXANE. Il fait bien, s'il fait cela. Ces drles l'auront menac! (A la
Korigane.) Va voir ce qui se passe et reviens nous le dire.

LA KORIGANE,  la fentre, sur laquelle elle grimpe. Oh! je vas vous le
dire tout de suite. Voil d'un ct les rpublicains de la ville qui se
cachent, et... dans l'autre cour, mon doux Jsus! c'est les gens du roi
qui entrent! Je reconnais bien le drapeau.

ROXANE, effraye. Les brigands! On va se battre, l, sous nos fentres!

LOUISE. Non, non, ils ne se verront mme pas! Mon pre vient ici avec un
chef.

ROXANE. Ah! qui est-ce? le marquis?...

LA KORIGANE, regardant. a? c'est Mcheballe, le gnral des braconniers
du bas pays. Je n'en vois pas d'autre!

ROXANE. Mcheballe, l'assassin, comme on l'appelle? Nous sommes perdus!

LA KORIGANE. Dame, s'il sait comment vous le traitez! Il vous croira
tourne au bleu, et il n'est pas tendre, je ne vous dis que a!

LOUISE. Taisez-vous, taisez-vous, le voici!



SCNE VII.--Les Mmes, LE COMTE, MACHEBALLE et une douzaine de Paysans
arms, dont le nombre augmente insensiblement et envahit le salon. Ce
sont gens de diverses provinces et quelques Vendens nouvellement
recruts par eux. LE CHEVALIER, LE BARON, LA TESSONNIRE, MZIRES,
STOCK. Plusieurs Vendens, un peu mieux habills ou mieux arms que les
autres et simulant une sorte d'tat-major, entourent Mcheballe. Ils ont
le chapeau ou le mouchoir sur la figure.


LE COMTE, ( Mcheballe, qu'il introduit). Entrez ici, et parlez,
monsieur, puisque vous vous prsentez au nom du roi, et que vos pouvoirs
sont en rgle. J'coute les paroles que vous m'apportez et que vous
voulez me dire en prsence de mes htes et de ma famille.

MACHEBALLE. Eh bien, monsieur le comte, voil. Je ne suis pas grand
parolier, moi, et la chose que j'ai  vous dire ne prendra pas le temps
de rciter un chapelet. Je suis devant vous, moi, Pierre-Clment
Coutureau, dit Mcheballe, capitaine, commandant ou gnral, comme a
vous fera plaisir, je n'y tiens pas; j'ai ma bande de bons enfants, je
la mne du mieux que je peux; si elle est contente de moi, a suffit!

LES INSURGS. Oui, oui, vive le gnral!

MACHEBALLE. Vous voyez, ils veulent que je le sois! On verra a plus
tard, quand on sera organis; pour le quart d'heure, faut se runir et
se compter. Et, depuis trois mois qu'on avance dans le pays, on a
emmen, chemin faisant, tous les bons serviteurs de Dieu et de l'glise.
On est donc dj vingt-cinq mille, chaque corps marchant dans son
chemin. On n'est chez vous qu'une cinquantaine; mais, autour de vous,
dans les bois, il y a autant d'hommes que d'arbres, monsieur le comte!
et faudrait pas nous mpriser parce qu'on vous parat une poigne. On
est venu ici en confiance...

LE COMTE. Il est inutile de menacer, monsieur; fussiez-vous seul, vous
seriez en sret chez moi!

MACHEBALLE. Alors, monsieur le comte, vous allez, je pense, rassembler
vos mtayers, vos domestiques et tout le monde de votre paroisse, et
vous viendrez avec nous, pas plus tard que tout  l'heure, donner
l'assaut  la ville de Puy-la-Guerche?

LE COMTE. Non, monsieur, je ne le ferai pas, et je vous prie, je vous
somme au besoin, de vous retirer du district o j'ai le devoir de
commander la garde nationale.

MACHEBALLE, riant. Vous me sommez, au nom de quoi?

LE COMTE. Au nom du roi, monsieur.

MACHEBALLE. Comment donc que vous arrangez a dans le pays d'ici?

LE COMTE. Dans le pays, on procde comme ailleurs au nom de la
Rpublique; mais avec vous j'invoque la seule autorit lgitime que je
reconnaisse.

MACHEBALLE. Alors, comment que vous arrangez a dans votre cervelle?
(Les Vendens rient.) Comment donc prtendez-vous, au nom du roi,
m'empcher de servir le roi?

LE COMTE. Chacun entend le service du roi  sa manire. Vous avez
mconnu la saintet de sa cause en commettant des excs, des cruauts
sans exemple. J'ai fait honneur  ceux qui ont sign votre mandat en
coutant vos ouvertures, et, maintenant que je les ai entendues, je les
repousse. La guerre que vous faites est un prtexte au pillage et aux
vengeances personnelles. (Murmures des insurgs. Le comte lve la
voix.) Elle me rpugne, et je la condamne. Passez votre chemin. Quand un
chef royaliste digne de ce nom paratra devant moi, je verrai 
m'entendre avec lui, si je le puis sans trahir le mandat qui m'est
confi. (Murmures des insurgs.)

MACHEBALLE, irrit. Par le saint ciboire! je ne sais pas comment je vous
laisse dire tant de sacrilges! (Il met la main sur ses pistolets. Un de
ses hommes passe devant lui, et le repousse en arrire en lui disant
tout bas: Assez! tais-toi. Laisse-moi faire! Cet homme te son
chapeau. La Korigane s'crie: Saint-Gueltas! Louise, qui s'est lance
vers son pre menac, recule avec effroi. Roxane laisse aussi chapper
une exclamation.)

SAINT-GUELTAS. Saint-Gueltas, marquis de la Roche-Brle. Il parat que
mon nom effraye les dames; mais vous, monsieur le comte, peut-tre me
ferez-vous l'honneur de m'agrer comme le chef srieux d'une force
considrable,...  moins que vous ne me jugiez indigne aussi de servir
le roi? C'est possible, si vous proscrivez la peine de mort! Moi,
j'avoue que je n'ai pas encore dcouvert le moyen de faire la guerre
sans exposer sa vie et sans compromettre celle des autres.

MACHEBALLE. Bien parl! (Il explique tout bas les paroles de
Saint-Gueltas  quelques paysans bretons qui approchent.)

LE COMTE. Je sais, monsieur le marquis, le respect qui est d  votre
bravoure,  votre dvouement et  votre habilet; mais vos sarcasmes ne
m'empcheront pas de rprouver les atrocits de vos triomphes. Vous avez
pu tre dbord...

SAINT-GUELTAS, baissant la voix et s'approchant de lui et des femmes.
Dbord! comment ne pas l'tre dans une guerre de partisans comme celle
que nous faisons? Nous manquons de chefs, monsieur le comte, et je ne
puis tre partout; mais nous commenons  nous organiser. Suivez le bon
exemple, donnez-le  ceux qui hsitent encore, et nos paysans
deviendront des soldats soumis  une discipline; c'est le devoir de tout
bon royaliste et de tout brave gentilhomme.

LE COMTE. Devant de si sages paroles, je ne puis que regretter vivement
les engagements que j'ai pris...

MACHEBALLE, bas,  Saint-Gueltas. Il vous refuse aussi?

SAINT-GUELTAS, bas,  Mcheballe. Prenez patience. Je vous rponds de
l'emmener! (Haut, au comte.) Puis-je au moins adresser mes offres aux
personnes libres qui vous entourent? (Allant  Raboisson.) Voici un ami
qui ne me reniera peut-tre pas?

RABOISSON, lui serrant la main. Non certes; mais tu sers les prtres,
marquis, et, moi...

SAINT-GUELTAS. Je sais, je sais! (Il fait un signe  Mcheballe, qui se
retire au fond du salon et jusque dans la pice du fond avec les
Vendens.) Mon cher baron, tu peux tre tranquille. Je ne suis pas plus
bigot que toi. Je n'ai pas chang! Nous nous servons du mysticisme des
paysans; mais que les gens sages nous secondent, et nous remettrons 
leur place MM. les ambitieux et les dmagogues de la soutane.

RABOISSON, bas. Bien... Alors, je grille de te suivre, car je m'ennuie
ici considrablement; mais comment faire?

LE CHEVALIER, bas,  Saint-Gueltas. Moi aussi, monsieur le marquis, je
brle de vous suivre; mais nous sommes ici en quelque sorte prisonniers
sur parole.

SAINT-GUELTAS. C'est bien simple. Allez ce soir  Puy-la-Guerche, et
laissez-vous faire prisonniers par moi.

LE CHEVALIER. Il vaudrait mieux vaincre les scrupules de M. de Sauvires
et nous emmener tous ensemble.

RABOISSON. Oh! vous ne les vaincrez pas, ses scrupules!

LE CHEVALIER. A moins que sa fille ne nous aide! Elle pense bien, et
elle a de l'ascendant sur lui.

SAINT-GUELTAS. Sa fille?... (Regardant Marie, qui est plus prs de lui
que Louise.) Est-ce cette aimable et douce figure, qui ressemble  un
sourire de soleil dans la tempte?

RABOISSON. Non. Celle-ci est mademoiselle Hoche, une orpheline sans nom
et sans avoir, recueillie par la famille. Elle pense mal, mais elle agit
bien.

SAINT-GUELTAS. Qui est celui-ci? (Il montre Stock, qui s'est approch de
lui avec hsitation.)

RABOISSON. Un sous-officier des gardes suisses chapp au massacre,...
M. Stock!

SAINT-GUELTAS,  Stock. Ah!... Et comment avez-vous fait, monsieur
Stock, pour survivre  la journe du 10 aot?

STOCK, accent tranger prononc. J'tais en garnison avec mon bataillon
sur la Loire.

SAINT-GUELTAS. Je veux le croire; mais que faites-vous ici quand votre
place est marque depuis longtemps dans les rangs de ceux qui vengent la
mort de vos frres?

STOCK, avec dignit. Je vous attendais, monsieur.

SAINT-GUELTAS, lui tendant la main. Voil une belle et bonne rponse,
monsieur Stock. Je vous enrle, vous commanderez un dtachement. (A
Raboisson montrant la Tessonnire.) Et celui-ci?

RABOISSON, bas. Le plus grand poltron de la terre. Je te dfie de le
faire marcher.

SAINT-GUELTAS. Nous allons bien voir. (A la Tessonnire.) Monsieur est
certainement des ntres?

LA TESSONNIRE. Oh! moi, je suis trop vieux pour guerroyer.

SAINT-GUELTAS. Pas plus g que M. Stock?

LA TESSONNIRE. Ma religion me dfend de verser le sang.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, monsieur, vous tes un serviteur inutile ici. Je
vais vous employer, moi!

LA TESSONNIRE. A quoi donc, s'il vous plat?

SAINT-GUELTAS. J'ai promis, en change de plusieurs de mes braves tombs
dans les mains des bleus, de rendre un nombre gal de transfuges de la
Rpublique. Le nombre n'y est pas, vous le complterez.

LA TESSONNIRE. Vous voulez me faire passer...? C'est m'envoyer  la
guillotine!

SAINT-GUELTAS. C'est vous envoyer au ciel. Choisissez, ou de verser le
sang des sclrats, ou de donner le vtre  la bonne cause.

LA TESSONNIRE, perdu. Je me battrai, monsieur, j'aime mieux me battre!
(Raboisson rit.)

LE COMTE. Je ne sais si la chose est plaisante, mais je la trouve
arbitraire et cruelle. Quels que soient les pouvoirs de M. le marquis,
je proteste contre toute contrainte exerce dans ma maison.

LOUISE, anime. Je m'y oppose aussi! Monsieur est notre parent, le plus
ancien de nos amis. Il est g, infirme. Brave ou non, je le respecte et
je l'aime. Personne ne lui fera violence ou injure tant qu'il me restera
un souffle de vie!

ROXANE, bas,  Louise. Le fait est qu'il agit ici un peu cavalirement,
le hros!

SAINT-GUELTAS, (allant  Louise, la regarde avec insolence et menace;
tout  coup il se radoucit, et, avec une motion toute sensuelle, il lui
prend et lui baise la main.) La beaut d'un ange et la fiert d'une
reine! Je vous rends les armes, mademoiselle de Sauvires! Attachez
votre mouchoir  mon bras en guise d'charpe, je me regarderai comme
votre chevalier, et je sortirai d'ici sans emmener ceux que vous voulez
garder.

LOUISE. Vous me faites des conditions, monsieur? J'ai ou dire que les
chevaliers n'en faisaient point aux dames.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, exaucez une prire, ne refusez pas de me donner
un brassard; c'est un encouragement d  un homme qui sera peut-tre
mort dans deux heures; car je me bats, moi, de ma personne et corps 
corps, tous les jours et deux fois plutt qu'une. Voyons, un bon regard,
une douce parole, un gage fraternel que j'emporterais au combat et qui
serait sans doute bientt rougi de mon sang... Que craignez-vous donc en
me l'accordant? Ce n'est ni votre coeur ni votre main que je vous
demande. Est-ce qu'un homme dans ma position peut songer  enchaner le
sort d'une femme? Nous ne nous marions plus, nous autres! nous n'avons
plus ni intrts domestiques, ni joies de famille; nous sommes des
martyrs. Une femme de coeur comme vous doit nous comprendre, nous
estimer et nous plaindre, et, quand nous ne lui demandons qu'une larme
ou un sourire a-t-elle le droit de dtourner les yeux avec terreur... ou
ddain?

LOUISE, mue. Eh bien, monsieur, voici mon gage! (Saint-Gueltas
s'agenouille pendant qu'elle le lui attache au bras.) Voyez-y la preuve
de mon enthousiasme pour la foi de mes pres, dont vous tes le
champion. Il faut que cet enthousiasme soit immense pour me faire
oublier que vos victoires ont t souilles par des crimes!

SAINT-GUELTAS, bas, en se relevant. Aimez-moi, adorable enfant, et je
deviendrai misricordieux! (Il s'loigne.)

LA KORIGANE, bas,  Louise stupfaite et comme perdue. Ah! il vous a
regarde... il vous a parl bas... Et voil que vous l'aimez?

LOUISE. Taisez-vous, laissez-moi!

LA KORIGANE, jalouse. Je vous dis que vous l'aimez, demoiselle. Ce sera
tant pis pour vous, a! (Louise se rfugie auprs de sa tante.)

RABOISSON,  Saint-Gueltas. La belle Louise n'a pas demand grce pour
nous; j'espre que tu ne renonces pas  nous tirer d'ici?

SAINT-GUELTAS, bas. La belle Louise vient de condamner son pre  nous
suivre sur l'heure.

RABOISSON. Comment a?

SAINT-GUELTAS. Parce que, pour emmener l'une, il me faut emmener
l'autre. Comprends-tu?

RABOISSON. J'ai peur de comprendre! Es tu dj pris de mademoiselle de
Sauvires?

SAINT-GUELTAS. Comme un fou!

RABOISSON. Allons donc!

SAINT-GUELTAS. Quoi d'tonnant? L'amour nat d'un regard, et un regard,
c'est la dure d'un clair.

RABOISSON. Diable! tu as dit que tu ne te mariais pas, et pour cause!
Mais cette fille est pure, son pre est mon ami, et elle est fiance 
un jeune cousin...

SAINT-GUELTAS. Un cousin, c'est de rigueur. On le fera oublier!

RABOISSON. Il dfendra ses droits.

SAINT-GUELTAS. Les armes  la main? Eh bien, on le tuera. Allons au plus
press! (Il va au comte.) Monsieur de Sauvires, votre adorable fille
m'a donn une bonne leon. Je suis devenu un sauvage dans cette guerre
sauvage; il faut pardonner  la rudesse de mes manires. Ces messieurs
(montrant Stock, le chevalier et Raboisson) m'ont dj fait grce; ils
viennent avec moi de leur plein gr.

LE COMTE. Alors, c'est de leur plein gr qu'ils me rangent sur la liste
des tratres et m'envoient  la mort?

RABOISSON. Nous prendrons de telles prcautions, que vous ne serez pas
compromis.

LE CHEVALIER. Moi, je rougis de ce que vient de dire M. de Sauvires!

LE COMTE. Monsieur...

LE CHEVALIER. Oui, monsieur, je ne comprends pas que vous persistiez
dans votre fidlit  l'infme Rpublique!

LE COMTE. L'infme Rpublique?... Elle a guillotin vos frres, je le
sais; mais des hommes plus humains vous ont permis de trouver chez moi
un refuge; c'est donc  des rpublicains que vous devez la vie. Il ne
fallait pas accepter cela, car  prsent vous ne pouvez pas l'oublier.

SAINT-GUELTAS, bas,  Raboisson, pendant que le comte et le chevalier
discutent vivement. Trop de principes! cet homme-l n'est bon  rien.

RABOISSON. Laissons-le, emmne-nous de force.

SAINT-GUELTAS. Je ne veux ni ne peux le laisser! mes gens
s'impatientent...

MACHEBALLE, qui s'est approch,  Saint-Gueltas. Eh bien, mille
tonnerres du diable! a va-t-il bientt finir, tout a?

SAINT-GUELTAS. Il faut employer les grands moyens. Nos camarades
arrivent-ils?

MACHEBALLE. Ils sont l, dans la cour.

SAINT-GUELTAS. Qu'ils montent l'escalier! et n'oublie pas l'homme
habill de toile.

MACHEBALLE. N'ayez peur! (Il sort.)

ROXANE, approchant de Saint-Gueltas. Mon frre est un trembleur, ma
nice une enfant qui s'est fait prier pour un simple mouchoir! Moi, je
vous broderai une charpe de satin blanc avec des fleurs de lis en or.

SAINT-GUELTAS. De l'or sur nos vtements? Il en faudrait bien plutt
dans nos caisses, madame!

ROXANE. Je suis demoiselle, monsieur!

SAINT-GUELTAS. Alors, pardon! Vous ne pouvez rien pour nous.

ROXANE. Si fait! je suis majeure!

SAINT-GUELTAS, ironique. Vraiment? Je ne l'aurais pas cru!

ROXANE,  part. Allons, il est charmant! (Haut.) J'ai dans une petite
bourse deux mille cus en or au service du roi.

SAINT-GUELTAS. Ce serait de quoi donner des sabots  nos gens qui vont
pieds nus dans les pines.

ROXANE. Pauvres gens! je cours vous chercher mon offrande. (Elle sort en
faisant signe  Marie, qui la suit.)

SAINT-GUELTAS,  Raboisson, qui a entendu leur colloque. Elle a des
conomies?...

RABOISSON. Et le coeur sensible!

SAINT-GUELTAS. Bien, ma bonne femme! tu viendras avec nous, alors!

MZIRES, bas, au comte. Ils arrivent par centaines, monsieur! Il en
vient de tous les cts sans qu'on les ait vus approcher; c'est comme
s'ils sortaient de dessous terre.

LE COMTE. Pourvu qu'ils ne pntrent pas dans la cour du donjon!

MZIRES. Il n'y a pas de risque. J'ai mis ces pauvres bourgeois sous
clef, et ils se tiennent cois. Ils ont grand'peur.

LE COMTE, regardant vers la salle du fond et voyant entrer de nouveaux
groupes. Les insurgs entrent jusqu'ici?

MZIRES. Ils n'ont pas l'air de menacer, mais ils ne demandent pas la
permission. Et puis il y a les gens de la paroisse qui se rassemblent
autour des murailles et qui ont l'air de vouloir s'insurger aussi.

LE COMTE, allant  Saint-Gueltas et lui montrant la salle du fond, d'un
ton de reproche. Ceci a l'air d'une invasion, monsieur le marquis; je
n'ai pas coutume de recevoir si nombreuse compagnie dans les
appartements rservs aux dames.

SAINT-GUELTAS, qui a t vers l'autre salle. Ce sont des amis, de chauds
amis, monsieur le comte. Ils viennent d'emporter le bourg du Jardier, et
ils rejoignent ici leurs chefs afin de prendre les ordres pour ce soir.

LE COMTE. Les ordres... c'est d'attaquer ce soir Puy-la-Guerche?

SAINT-GUELTAS. Que vous comptez dfendre? Libre  vous, monsieur le
comte! Si vous voulez rejoindre votre poste, un mot de moi va vous
ouvrir loyalement les rangs de ceux que vous acceptez pour ennemis;
mais, avant de prendre une dtermination aussi grave, rflchissez
encore un instant, je vous en supplie!

LE COMTE, haut. Et vous attendiez l'arrive de ces nombreux tmoins pour
donner plus d'importance  ma rponse?

SAINT-GUELTAS. Je ne le nie pas, monsieur le comte; le temps des
ambiguts de langage et de conduite est pass. Il y a un an et plus que
nous prparons tout pour une guerre en rgle,  laquelle la guerre de
partisans a servi jusqu'ici de prambule. Elle clate maintenant sur
tous les points de la Vende. Jusqu'ici, l'argent nous a suffi pour nous
organiser. Ceux qui combattent comme moi y ont jet leur fortune entire
avec leur vie. Ceux des gentilshommes qui n'ont pas voulu payer de leur
personne nous ont donn une anne de leur revenu.

LE COMTE, levant la voix. Moi, monsieur, j'en ai donn deux, et je l'ai
fait volontairement.

SAINT-GUELTAS. Personne ne l'ignore, et c'est cette noble libralit qui
rend votre position fausse et impossible  soutenir. Vous ne pouvez
payer les frais de la guerre contre vous-mme. D'ailleurs, ces gnreux
sacrifices, ces utiles secours, ne suffisent plus. Il faut des bras  la
sainte cause, des bras nouveaux et des coeurs prouvs. Il faut des
soldats, il faut des officiers surtout. Vous avez servi, vous avez des
talents militaires; vous tes encore jeune et robuste, vous disposez
d'anciens vassaux aujourd'hui vos mtayers et vos serviteurs dvous,
lesquels, nous le savons, ne demandent qu' marcher sous vos ordres.
coutez! coutez-les qui vous rclament. (On entend au dehors des
clameurs et des cris de Vive le roi!) Le moment est donc venu. Nous
voici sur vos terres avec une apparence _d'invasion_ qui vous dlie de
vos promesses  la bourgeoisie. Nous ouvrons nos rangs avec respect pour
vous faire place. Entrez-y, c'est aujourd'hui qu'il le faut ou jamais!

LE COMTE, entran, faisant un pas. Eh bien... (Il s'arrte en trouvant
Mcheballe devant lui.)

MACHEBALLE, faisant assaut de popularit avec Saint-Gueltas et voulant
se targuer d'avoir dcid le comte. Oui, Sacrebleu! c'est aujourd'hui!
a n'est pas demain! Il y a assez longtemps que les nobles font trimer
nos sabots pour mnager leurs escarpins, et le sang que nous avons perdu
l'an pass, il l'ont regard benotement couler sans se dranger de
leurs chasses, galanteries et ripailles! On a assez de a! Croyez-vous
qu'on va se battre toute la vie comme des chiens pour rtablir vos
privilges? Non, par la peau du diable! on n'a plus qu'un intrt, qui
est aussi bien le vtre que celui du paysan. C'est que la monarchie soit
rtablie avec l'abolition des dmes, de la milice, des tailles, et qu'on
nous rende nos couvents, nos bons prtres et nos ftes. On s'tait tous
rconcilis en 89. Faut y revenir! Faut que le seigneur fasse ce qui est
le bien du paysan, et, puisque le paysan veut venger son roi et son
Dieu, faut que le noble se batte comme nous autres, que ceux qui sont en
retard se dpchent et fassent sonner le tocsin de leurs paroisses, ou
bien on le sonnera nous-mmes, et on mettra le feu aux maisons des
feugnans; a y est-il, vous autres! (Cris et clameurs des insurgs qui
envahissent le salon. Saint-Gueltas va vers eux avec une autorit
irrsistible et les fait reculer.)

LE COMTE, avec nergie. Devant les menaces, vous comprenez, monsieur le
marquis, que je dis non, non, trois fois non! Je mets les femmes de ma
maison sous la sauvegarde de votre honneur, et je vais  Puy-la-Guerche!
(Aux insurgs.) Arrtez-moi, si vous l'osez!

SAINT-GUELTAS. Personne ne l'osera... Mais un moment encore... Quelqu'un
veut vous parler. (Aux insurgs.) Silence! (Bas,  Mcheballe.) L'homme
en toile!

MACHEBALLE. Le voil! (Il fait sortir du groupe derrire lui un jeune
paysan breton habill de toile bise de la tte aux pieds, les cheveux
longs, l'air doux, tonn.)

LA KORIGANE, s'criant. Tiens, Cadio! (Cadio jette un regard indiffrent
sur elle et prsente au comte une quenouille orne de rubans roses.)

LE COMTE, surpris. Que me voulez-vous?

CADIO, simplement. Moi, monsieur? Rien! on m'a dit de vous donner cette
chose-l, je vous la donne.

RABOISSON, voulant prendre la quenouille. Tu t'es tromp, mon ami, c'est
pour ces dames!

CADIO, dfendant la quenouille. Non pas, non pas! On m'a dit: Donne la
quenouille  ce monsieur; je fais ce qu'on m'a command.

LE COMTE, prenant la quenouille. Qui vous a command cela?

CADIO, montrant Sapience, qui s'est mis  la tte du groupe. Il est
habill en paysan. Dame, c'est lui! je ne le connais pas plus que les
autres.

LE COMTE,  Sapience. Approche donc, misrable, que je te brise ton
prsent sur la figure!

SAINT-GUELTAS, le retenant et riant sous cape. Arrtez, monsieur, c'est
notre...

SAPIENCE, l'air inspir et emphatique. Inutile de le dire, M. le comte
voit bien que je tends la joue!

LE COMTE, le regardant avec surprise. Un paysan... le fouet en
bandoulire, le sac  farine sur l'paule... J'y suis! c'est le signe de
ralliement adopt par des hommes dont le ministre de paix et de charit
s'accorde mal avec de pareilles provocations! Je respecte votre
caractre, monsieur, et c'est  ceux qui emploient un personnage
inviolable pour m'adresser le plus sanglant outrage que je renvoie le
reproche de lchet. Est-ce vous, monsieur le marquis de la
Roche-Brle?

SAINT-GUELTAS. Non, monsieur, je vous aurais prsent le dfi moi-mme.
C'est le conseil de l'arme catholique qui, malgr moi, a charg M.
le... M. Sapience, nous l'appelons ainsi, de vous offrir, en cas de
refus...

LE COMTE (montrant Cadio.) Et celui-ci... est-ce aussi un ministre?...

SAPIENCE. Non; c'est un pauvre idiot que nous avons ramass sur les
chemins et qui ne sait ce qu'il fait. Ne lui en veuillez pas. Aucun de
nous ne se ft senti le courage d'infliger en personne un chtiment
aussi cruel  un homme jusqu'ici respectable et pur; mais les ordres
taient formels, et je devais obir  mon vque.

LE COMTE. Quel vque? Son nom!

SAPIENCE. Monseigneur l'vque d'Agra.

RABOISSON, bas,  Saint-Gueltas. Qu'est-ce que c'est que a? un vque
de ta faon?

SAINT-GUELTAS, bas. a fait trs-bien. Silence! (Au comte qui tient
toujours la quenouille.) Eh bien, vous la gardez, monsieur le comte?
C'est trop d'hrosme et de fiert!

LOUISE, tremblant de colre. Oh! oui, mon pre, c'est trop!

LE COMTE, vaincu par l'lan de sa fille. Je devrais pousser jusque-l le
respect de ma parole; mais ce serait rompre avec ma religion, et Dieu me
dlie! (Il place la quenouille dans une panoplie au-dessus de la
chemine et s'adresse  Louise.) Nous laisserons cela ici, ma fille, et,
si Henri revient, il verra l'humiliation que j'ai subie avant de me
dcider  rompre vos fianailles. Il sert la Rpublique, lui, et il la
sert de bonne foi. Il apprendra qu'il n'y a plus d'accord possible entre
les partis; on l'a dit ici tout  l'heure, il n'y a plus d'avenir, plus
de repos, plus de liens de coeur, plus de famille! Ah! Louise! que
vas-tu devenir, mon enfant!

LOUISE. Vous partez, mon pre? (Montrant les insurgs.) Avec eux?

LE COMTE,  Saint-Gueltas. Oui, me voil. Laissez-moi m'occuper d'un
refuge pour ma famille.

LOUISE. Je vous suivrai, ma place est auprs de vous!

SAINT-GUELTAS, avec un cri de joie. Vive mademoiselle de Sauvires!
(Tous crient en agitant leurs chapeaux. Cadio reste isol et regarde
Louise sans crier.)

MACHEBALLE, le secouant. Crie donc aussi, sauvage!

SAPIENCE,  Mcheballe. Laissez-le donc, c'est un fou! (Ils vont au fond
et parlent avec les autres.)

LA KORIGANE,  Cadio, qui regarde toujours Louise. Eh bien, Cadio?
Cadio! est-ce que tu ne me reconnais pas?

CADIO. Toi? Si bien!

LA KORIGANE. Et voil tout ce que tu me dis? Tu ne t'es donc pas fait
prtre?

CADIO, sortant comme d'un rve. Ah! oui, bonjour! (Il s'en va.)

LA KORIGANE. Il a l'esprit tout  fait drang! Pauvre Cadio!

SAINT-GUELTAS, aux fond, aux insurgs. Allons, mes gars, gagnez les
bois, je vous suis. (Montrant le comte et ses amis.) Nous vous suivons
tous! Je vous l'avais bien dit, que personne ne resterait cans! Non,
personne en Vende ne se croisera plus les bras quand Dieu et le roi
commandent.

TOUS, criant. Vive le roi et Saint-Gueltas!

SAINT-GUELTAS. Non, non: vive le roi et Sauvires!

TOUS, sortent en criant. Vive Sauvires et Saint-Gueltas! (Le chevalier,
lectris, sort avec eux. Stock fait de mme.)

SAINT-GUELTAS,  Mcheballe rest le dernier. Monte la tte aux gens de
la paroisse! Il ne faut pas que Sauvires se ravise!

MACHEBALLE. N'ayez peur! on leur z'y chauffera le sang! (Il sort.)



SCNE VIII.--SAINT-GUELTAS, LE COMTE, LA TESSONNIRE, RABOISSON. (On
entend encore au dehors les cris de Vive Sauvires et Saint-Gueltas!)


SAINT-GUELTAS, ( Louise.) Vous l'entendez, nos deux noms ne font plus
qu'un seul cri de guerre. (Au comte.) Vous feriez bien, monsieur le
comte, de vous montrer  notre campement. Vos cheveux blancs et la
prsence de mademoiselle de Sauvires enflammeraient l'ardeur de nos
gens. C'est de l'enthousiasme, c'est du prestige qu'il faut  ces mes
simples!

LE COMTE. Monsieur le marquis, vous n'obtiendrez pas que je me porte
avec vous  l'attaque de Puy-la-Guerche. C'est assez d'abandonner cette
malheureuse ville, je ne vous la livrerai pas. Vous avez ma parole.
Dites-moi en quel lieu et quel jour j'aurai  vous rejoindre aprs que
vous aurez fait ce coup de main.

SAINT-GUELTAS. Ce ne sera pas long, nous ne gardons pas les pays
conquis; nous portons la terreur et le chtiment de ville en ville. Ce
soir, nous surprenons Puy-la-Guerche; demain, nous serons  Buzanays.

LE COMTE. J'y serai aussi.

SAINT-GUELTAS. Il faudrait vous mettre en route sur-le-champ...
autrement, les rpublicains viendront s'opposer  votre dpart.

LE COMTE, tristement. C'est--dire  ma fuite! Je fuirai, monsieur, et
sans tarder!

SAINT-GUELTAS, bas,  Louise. Vous ne craignez pas que votre pre ne
revienne sur sa dcision? Elle lui cote beaucoup!

LOUISE. Vous avez sa parole... et la mienne! A demain, monsieur!

SAINT-GUELTAS, tendrement. A demain! ( part) ou  tout  l'heure!

LE COMTE, le saluant. Au revoir, monsieur le marquis!

SAINT-GUELTAS. Au revoir, monsieur le comte! (Il le salue profondment,
regarde Louise avec passion, baise le brassard et se retire en faisant
signe  Raboisson, qui le suit.)

LE COMTE,  Mzires. Fais tout prparer pour le dpart. Il faut que
nous soyons hors d'ici dans une heure. (Mzires sort.)

LA TESSONNIRE. Dans une heure! vous n'aurez pas le temps d'emporter vos
meubles. Songez donc que les rpublicains viendront piller ici ds
qu'ils sauront la folie que nous faisons!

LE COMTE. Ils feront peut-tre pis!--Ah! ma fille! dis adieu  ton
berceau!

LOUISE. Je suis rsigne  tout, mon pre! J'ai tout prvu; et
pardonnez-moi la fivre de joie que je ressens. Enfin vous voil rendu 
vous-mme! (Elle l'embrasse.) Nous ne ferons plus qu'une me et un
coeur...

LE COMTE. Et Henri!... tu ne songes pas  lui?

LOUISE. Votre exemple le dcidera. En apprenant vos dangers, il accourra
pour vous couvrir de son corps... S'il ne le faisait pas, je le
mpriserais!... Ah! c'est Dieu qui le veut, allez! Partons, partons! je
vais donner des ordres.

LA TESSONNIRE. Songez  une voiture... On me permettra bien de marcher
avec les femmes... pour les dfendre?

LOUISE. Je monterai  cheval, mon ami; vous, vous irez en voiture avec
ma tante.

ROXANE, entrant. O donc?

LOUISE. A la guerre! Rjouissez-vous, nous servons le roi! nous nous
sommes dclars, nous partons!

ROXANE. Ah! vive-Dieu! embrassez-moi, mon frre! Oui, oui! la guerre, le
mouvement, la poudre, le danger, le triomphe! Vous serez gnralissime
en Vende, et marchal de France quand le roi sera proclam.

LE COMTE. Tchez de garder vos illusions, ma soeur, et de ne pas perdre
la tte au premier revers!

ROXANE. Bah! le courage n'est pas ncessaire quand tant de braves gens
en ont  notre place! La France entire va se lever. Toute l'Europe est
avec nous. Dans un mois, dans six semaines peut-tre, le jeune roi sera
aux Tuileries,--et nous aussi.--Quand partons-nous?

LE COMTE. Sachons d'abord o vous irez. En Bretagne, on est redevenu
tranquille...

LA TESSONNIRE. Ah! on est tranquille par l?

ROXANE. Mais je ne veux pas tre tranquille, moi! Je veux me battre, je
serai Jeanne d'Arc, et Saint-Gueltas sera mon Dunois, mon aide de camp.

LE COMTE. Prenez garde que Saint-Gueltas ne devienne trop votre gnral,
ma soeur, et songez  gagner Gurande, o nous avons des parents.

ROXANE, Mzires rentre. Gurande? Soit! C'est une bonne ville, une
place de guerre imprenable, o tout le monde pense bien. On se voit
beaucoup; Louise, il faudra emporter de la toilette.

LE COMTE. N'emportez rien. Vos femmes vous rejoindront avec vos effets.
Vous partez sans bruit dans cinq minutes.

ROXANE. Dans cinq minutes! faite comme me voil!

LE COMTE. Croyez-vous aller  une partie de plaisir?

ROXANE. Mais...

LE COMTE. Il le faut, et je le veux!

ROXANE. Allons! pour le roi, je suis prte  tous les sacrifices. Je
sortirai en robe d'indienne!

LE COMTE, bas. Prenez de l'argent. (A la Tessonnire, qui reste comme
hbt.) Allons, prparez-vous, mon ami! (Roxane sort.)

LA TESSONNIRE. Oui, oui, certainement! mais... o coucherons-nous ce
soir?

LE COMTE. O vous pourrez. Vous gagnerez vite le pays insurg. Mzires
saura vous diriger.

LA TESSONNIRE. Mais souper! o soupera-t-on?

LE COMTE. Nulle part; vous achterez du pain en courant.

LA TESSONNIRE. Oh! mon Dieu, c'est le martyre, je le vois bien!

LOUISE. Allons, allons, du courage, mon ami!

LA TESSONNIRE, sortant. C'est le martyre, je vous dis que c'est le
martyre! (Il sort.)

LE COMTE. Toi, Louise...

LOUISE. Moi, je ne vous quitte pas.

LE COMTE. Tu le veux! Aurais-je du courage en te voyant partager mes
souffrances?

LOUISE. Je ne souffrirai de rien, pourvu que je ne vous quitte pas.

LE COMTE. Ah! si Henri tait l!... Mais je ne puis te confier  ma
soeur et  la Tessonnire; ce sont deux enfants!... (A Mzires, qui
entre.) Tout est prt?

MZIRES. Oui, monsieur le comte, mais je crains qu'aucun de nous ne
soit libre d'aller o vous le souhaitez.

LE COMTE. Comment cela?

MZIRES. Vos paysans sont comme des septembriseurs! Ils veulent marcher
 Puy-la-Guerche; ils disent que vous n'irez pas ailleurs aujourd'hui.

LE COMTE. En vrit? Ils sont fous! Mais qui vient l? (Il fait signe 
Louise, qui rentre dans son appartement.)



SCNE IX.--Les Mmes, le Moreau, entrant; MZIRES, sortant.


LE MOREAU. C'est moi, monsieur! D'o vient que, depuis une heure, nous
sommes retenus prisonniers dans la cour de votre donjon?

LE COMTE. C'tait pour votre sret, messieurs. Ignorez-vous ce qui se
passe?

LE MOREAU. J'ignore ce qui s'est pass entre les brigands et vous; mais
je sais que, quand ils sont entrs ils n'taient qu'une vingtaine, et
qu'avec vos gens vous pouviez les craser. Vous les avez laisss se
runir chez vous, et ils en sont sortis en criant: Vive Sauvires et
Saint-Gueltas!

LE COMTE, bless. Que ne leur imposiez-vous silence, vous?

LE MOREAU. Entour de gens  demi morts de peur, certain d'tre trahi
par vous, que pouvais-je faire?

LE COMTE. Trahi? Vous ai-je livr?

LE MOREAU. Alors, expliquez-vous, monsieur; je ne me contenterai pas de
rponses vasives.

LE COMTE. Vous le prenez bien haut, monsieur; vous oubliez...

LE MOREAU. Je n'oublie pas que je suis chez vous, et que vous pouvez me
faire jeter par les fentres comme faisaient vos bons aeux quand les
petits gens de ma sorte se permettaient de raisonner. Ce n'est pas Rebec
et ses pareils qui me dfendraient, ils sont cachs sous les bottes de
paille de vos greniers; mais, quoi qu'il arrive, je ferai mon devoir; il
me faut la vrit, et je vous somme de me la dire.

LE COMTE, irrit. Vous me sommez... (Devant la courageuse attitude de Le
Moreau, il se trouble et il se tord les mains en silence.)

LE MOREAU. Eh bien, monsieur?

LE COMTE. Eh bien!... il est vrai, je me spare de vous.

LE MOREAU. Au moment du danger?

LE COMTE. Le danger est gal de part et d'autre, et, d'ailleurs...

LE MOREAU. Ne rpliquez pas, monsieur, la vrit vous crase. Ah! la
noblesse! voil comme toujours la rcompense de nos alliances avec elle,
de notre confiance dans ses protestations de civisme, de notre
engouement imbcile pour ses dtestables sductions! C'est ainsi que,
spculant sur notre candeur, elle nous berne et nous crache au visage!
Ah! bourgeois, pauvres dupes, pauvres sots que nous sommes! nous
mritons bien ce qui nous arrive. Ceci servira de leon  quelques-uns,
j'espre; mais ceux de nous qui vous eussent pargns vont devenir
atroces d'indignation et de vengeance: ce sera vous qui l'aurez voulu,
messieurs les tratres! Malheur  vous! nous accepterons le rgne de la
terreur plutt que votre amiti perfide. Pour ma part, je sors d'ici en
secouant la poussire de mes pieds, comme d'un lieu maudit o le canon
rpublicain fera bien de ne pas laisser pierre sur pierre. (Il sort.)

LE COMTE. Insolent!... non, honnte homme! O mon Dieu! qu'ai-je fait? et
o m'entrane le point d'honneur? (On entend des cris et le tocsin.) Que
se passe-t-il? le tocsin, sans mon ordre? (Un coup de fusil trs prs.
Louise entre, venant de l'intrieur. Elle est en costume d'amazone.)
Louise, qu'est-ce que cela?

LOUISE. Je ne sais pas. (Elle va  la fentre.)

LE COMTE, (l'en retirant convulsivement). Ne reste pas l, va-t'en! (Il
va pour sortir.--Le Moreau, sanglant, bless  la figure, parat au fond
de la seconde salle; il lve son chapeau en l'air et crie: Vive la
nation! et Vive la Rpublique! Un second coup de fusil, partant de
l'escalier, l'atteint en pleine poitrine. Il tombe mort sur le seuil. On
entend crier sur l'escalier: A bas le municipal!)

LE COMTE. Ah! les misrables! (Il s'lance, l'pe  la main, sur ses
paysans qui paraissent au fond, arms de fusils et de faux. Mzires se
prcipite  sa rencontre et le force  reculer en le couvrant de son
corps.)

MZIRES. Arrtez! ils sont furieux, ils ne se connaissent plus! (Louise
aussi s'est lance au-devant des paysans, qui s'arrtent devant elle.)

LOUISE, aux paysans, montrant le cadavre de Le Moreau. Malheureux que
vous tes! Cent contre un! c'est odieux! c'est lche!

LE COMTE, exaspr. Assassins! vous tes des assassins! (Les paysans
s'arrtent consterns, quelques-uns emportent Le Moreau.) Ah! ma fille,
voil ce que c'est que la guerre civile! et tu la dsirais! (Il tombe
sur un sige, suffoqu.)

LOUISE. Mon pre, il faut s'y jeter pour contenir ceux qui dshonorent
la cause! C'est le devoir, vous le voyez bien!

LE COMTE, se relevant avec nergie. Oui, contenir et chtier! (Aux
paysans.) Qui a fait cela? qui a assassin chez moi?

PLUSIEURS PAYSANS. C'est pas moi!--Ni moi!--Ni moi!

LE COMTE,  Tirefeuille qui parat, le fusil  la main. Est-ce toi,
coquin?

TIREFEUILLE, farouche. Oui, c'est moi! Aprs?

LE COMTE. Et qui encore?

TIREFEUILLE, montrant un camarade. Y a lui, La Mouche; on a tir chacun
son fusil. On n'est pas dans les maladroits.

LE COMTE, le prenant au collet avec vigueur. A moi, vous autres!
Honntes gens, qui n'avez pu empcher cette infamie, prenez-moi ces deux
brutes et jetez-les au cachot. Je les abandonne  la vengeance de nos
ennemis! (Les paysans font un mouvement pour obir et s'arrtent.
Mzires tient Tirefeuille en respect.)

UN PAYSAN. Oui... mais... dites donc, monsieur le comte, faut pourtant
savoir si vous tes pour ou contre nous!

LE COMTE. Je suis votre capitaine et je vous mne  la guerre pour le
roi et la religion.

TOUS. Vive notre capitaine, et en route!

TIREFEUILLE et LA MOUCHE. Oui, oui, en route, et tout de suite!

LE COMTE, les montrant aux autres paysans. Ces deux hommes au cachot
d'abord, ou, devant vous, je me brle la cervelle!

LES PAYSANS. Oh!... pourquoi a?

UN PAYSAN. Oui, pourquoi, monsieur le comte?

LE COMTE, exalt. Parce que, si je ne suis pas obi, je vais faire avec
vous une guerre de dmons, et non une guerre de chrtiens! J'aime mieux
mourir que de vous conduire  la damnation ternelle!

LE PAYSAN. Il a raison... oui, oui... c'est vrai, a!

TOUS. Oui, oui, vive Sauvires!

LE PAYSAN. Vive la religion! au cachot les assassins!

TOUS, s'emparant de Tirefeuille et de La Mouche. Au cachot! Vive
Sauvires et la religion! (Ils sortent.)

MZIRES. Tout est prt, monsieur le comte; il faut monter  cheval. Je
vais vous habiller.

LE COMTE,  Louise, qui s'est jete dans ses bras. Ah! Louise, quel
commencement et quel prsage! Le seuil de ma maison est souill du sang
innocent; j'ai mrit de le franchir pour la dernire fois! (Il sort par
l'intrieur, Mzires le suit.)



SCNE X.--LOUISE, MARIE, entrant.


LOUISE, se jetant dans ses bras. Ah! o tais-tu? Chre Marie, je suis
brise!

MARIE. Je sais tout, je me suis hte de faire vos prparatifs et les
miens.

LOUISE. Les tiens? Tu retournes dans ta famille?

MARIE. Quand vous avez besoin de moi? A quoi songez-vous, Louise?

LOUISE. Vraiment? Ah! brave fille!... Mais c'est impossible, tu n'es
royaliste ni par situation ni par croyance. Tu ne peux pas renier tes
parents, ton milieu, ton opinion pour venir partager nos prils, nos
revers peut-tre!

MARIE. Ma famille, qui se rduit  une vieille tante et  un frre
infirme, a vcu du travail que votre amiti m'a procur chez vous. Une
petite pension vient de leur tre accorde  la considration d'un
cousin que nous avons sous les drapeaux et qui sert bien la Rpublique.
Moi, je suis libre, je n'ai besoin de rien, et je vous servirai mieux
qu'une femme de chambre, si dvoue qu'elle soit.

LOUISE. Toi, me servir?...

MARIE. Oui, moi, car ce ne sont plus seulement des soins matriels qu'il
vous faut; c'est une amiti  l'preuve de tout, c'est du courage pour
soutenir le vtre, c'est en un mot ce que l'on ne peut ni exiger ni
obtenir pour de l'argent, mais ce qu'on doit accepter d'un coeur
reconnaissant, sous peine de l'offenser en doutant de lui!

LOUISE. Ah! chre amie, viens, alors! oui, avec toi je serai capable de
tout supporter! Ah! que j'ai besoin de toi! Mon me est dj perdue, je
tremble d'avoir mal conseill mon pre;... mais il est trop tard, il
faut partir ou l'abandonner  la vengeance des rpublicains. (A la
Korigane, qui entre.) Eh bien, ma tante? est-elle prte?

LA KORIGANE. Elle est dj en voiture avec le vieux monsieur, et votre
cheval est en bas, qui s'impatiente.

LOUISE, regardant  la fentre. Mais ce n'est pas l mon cheval.

LA KORIGANE. Celui qui le tient vous en a trouv un meilleur.

LOUISE. Celui qui le tient? qui donc?

LA KORIGANE. C'est Saint-Gueltas, pardi! ne faites donc pas semblant...

MARIE,  Louise, bas. Ne rpondez pas  cette folle. Je monterai votre
cheval. Acceptez celui qu'on vous offre, puisqu'il est meilleur.

LOUISE,  la Korigane. Dites  mon pre que je l'attends en bas. (Elle
sort avec Marie.)

LA KORIGANE. Oui, oui, marche! O le cheval ira, il faudra que tu
ailles, et o Saint-Gueltas te conduit, il faudra bien que ton pre te
suive! Il a gagn son pari, Saint-Gueltas! La fille lui plat. Et moi...
il ne m'a pas seulement regarde!... Qu'est-ce que je vais devenir 
prsent? Voyons, si je peux retrouver Cadio! (Elle sort.)




DEUXIME PARTIE

Fin de l't, 1793.--La salle  manger du chteau de Sauvires. La
grande porte du fond est ouverte sur le parc, dont la grille porte cette
inscription: PROPRIT NATIONALE.



SCNE PREMIRE.--REBEC est attabl avec MOUCHON et CHAILLAC; MADELON et
JAVOTTE, servantes de Rebec les servent. Flambeaux allums, il fait nuit
dehors. La table est richement servie.


MOUCHON. Brrr!... La nuit est noire... et pas chaude, savez-vous?

REBEC, avec dignit. Javotte, allumez la chemine! Madelon, fermez les
portes.

CHAILLAC, d'un ton impratif et militaire. Allumez ce que vous voudrez,
mais ne fermez rien. Dans ma position, la surveillance est de rigueur.

REBEC. Vous avez raison, commandant! Buvons pour nous rchauffer. Avec
ce bon vin-l, on ne craint pas les surprises. a vous enflamme le
coeur... J'ai envie de chanter!

CHAILLAC. Chantez, monsieur le gardien du squestre, chantez!
Chantez-nous la prise de la Bastille.

REBEC. Justement, c'tait mon ide! (Il chante sur l'air _O ma tendre
musette_.)

      O jour immmorable[2]
      O nous devions prir,
      Sans un trait admirable
      Fait pour nous secourir!
      Des fastes de l'histoire
      Tu seras l'ornement.
      France, chante victoire.
      En cet heureux moment.

          (Les deux autres reprennent le refrain.)

      li, rempli de zle,
      Brave officier franais!
      La couronne immortelle
      Est due  ton succs.
      Au bout de ton pe
      Conserve cet crit
      Qui fait ta renomme
      Que chacun applaudit.

      Cette affreuse Bastille
      N'existe dj plus.
      D'ardeur chacun ptille...

Permettez,... j'oublie!

      Fuis, honteux esclavage...

[Note 2: Chanson textuelle, historique.]

MOUCHON, billant. Ah bah! compre, tu t'embrouilles et tu chantes faux!
Et puis la prise de la Bastille, c'est vieux! On a dpass tout a!

CHAILLAC. Permettez, permettez, citoyen Mouchon. Dpasser la prise de la
Bastille n'est pas ais. Il n'y a rien de si grand dans l'histoire!

MOUCHON. Je ne veux pas vous dire non, vous en tiez.

REBEC. Oui, il en tait, lui, et je porte la sant d'Harmodius Chaillac,
ci-devant vainqueur de la Bastille!

CHAILLAC. Comment ci-devant? ci-devant vous-mme!

REBEC. Pardonnez, j'ai la langue un peu paisse. Je dis le brave
Chaillac, vainqueur de la ci-devant Bastille et commandant actuel de
l'hroque garde nationale de Puy-la-Guerche, lu sur le champ de
bataille, il y a quatre mois, en remplacement du tratre Sauvires,
pass  l'ennemi. En voil, des titres de gloire!

CHAILLAC, trinquant. Merci;  la vtre! Mais la modestie me force  dire
que la dfense de Puy-la-Guerche n'est pas un fait d'armes comparable 
la prise de la Bastille, et que, si M. Sauvires, le ci-devant comte, ne
se ft interpos entre nous et les royalistes...

MOUCHON, avin. Et moi, je vous dis... je vous dis que si! La Bastille,
c'tait la Bastille. Y avait du monde, y avait tout Paris pour prendre
a, tandis que notre ville, nous n'tions pas seulement deux cents
hommes arms contre des mille et des mille brigands!

CHAILLAC. Vous n'en savez rien. Vous n'y tiez pas!

MOUCHON. Je n'y tais pas, je n'y tais pas... a vous plat  dire!

REBEC. Allons, compre Mouchon, faut pas tergiverser; nous n'y tions
pas!

CHAILLAC. Vous tiez ici avec bien d'autres, et vous vous cachiez!

REBEC. Comme des imbciles que nous sommes,--que nous tions! pensant
que le Sauvires tait pour nous, tandis que l'oppresseur nous tenait
dans les fers et nous livrait aux sicaires royalistes.

CHAILLAC. Il ne faut rien exagrer, c'est inutile. Le citoyen Sauvires
n'tait pas oppresseur, et il ne vous a pas livrs, puisqu'on vous a
retrouvs ici sains et saufs le lendemain de la chasse que nous avons
donne  l'avant garde de Saint-Gueltas!

MOUCHON. Grande action, action sublime, commandant Chaillac, et qui
burine votre nom au frontispice de la renomme!

CHAILLAC. Oui, oui, vous me flattez pour que je ne vous reproche pas
votre couardise! Si vous aviez eu un peu de coeur au ventre, ce jour-l,
on n'aurait pas massacr sous vos yeux ce malheureux Le Moreau.

REBEC. Commandant, les portes taient fermes entre nous et ce forfait
excrable.

CHAILLAC. Il fallait les enfoncer! Celles de la Bastille taient plus
solides! Pauvre municipal! un homme de coeur, celui-l, et qui parlait
bien!

REBEC. Un peu emphatique.

MOUCHON. Ah! il tait empha... Comment dites-vous?

REBEC. Je maintiens le mot, il s'coutait parler, c'tait son dfaut! Il
aura fait des phrases au vieux Sauvires,--a l'aura ennuy...

CHAILLAC. Qu'est-ce que vous dites donc? Vous donneriez  penser que
Sauvires a ordonn sa mort?

REBEC. Dame! est-ce que les aristocrates ne sont pas capables de tout?

CHAILLAC. Vous ne savez pas ce que vous dites! On a trouv les deux
assassins enchans dans le cachot de la tour neuve avec cet criteau:
Sauvires abandonne ces deux criminels au chtiment qu'ils mritent.

REBEC. Trs-bien! mais vous n'en avez fait fusiller qu'un; l'autre, un
certain Tirefeuille, un coquin fini, a russi  s'vader... Et quand on
pense qu'un sclrat comme a rde peut-tre encore dans les environs!
Vous m'avouerez que ce n'est pas rassurant, la vie que nous menons ici,
Mouchon et moi.

CHAILLAC. Vous voil bien malades d'tre prposs  la garde de ce
chteau! Vous y faites chre lie, car on n'a pas mis les scells sur la
cave,  ce que je vois.

REBEC. Ni sur la volaille, heureusement! Encore un peu de ce tokay? il
est gentil!

CHAILLAC. Non, j'en ai assez. Je suis triste. Il me semble que je vois
le sang de Le Moreau sur le pav... et jusque sur la nappe!

REBEC. Sacredieu! taisez-vous donc, commandant! a fait frmir, des
paroles comme a! Ah! oui, vous avez le vin triste, vous! (Il se lve.)

MOUCHON, qui coute. Chut!

CHAILLAC. Quoi donc?

MOUCHON. Vous n'avez rien entendu?

REBEC. Si fait, j'entends!

CHAILLAC. Qu'est-ce que vous entendez?

MADELON, qui est au fond. C'est comme des cris et des gmissements!

JAVOTTE. Eh non! c'est comme des cris de joie au loin.

CHAILLAC, au fond. tes-vous btes! C'est une trompette  la porte du
donjon. (Aux servantes.) Courez ouvrir! m'entendez-vous?

REBEC. Mais un instant, un instant! Si c'est les brigands de
Saint-Gueltas qui reviennent se venger! Vous n'avez pas avec vous la
moindre escorte, et ici nous ne pouvons pas compter sur les habitants.

CHAILLAC, coutant. Soyez donc tranquille! C'est une sommation militaire
en rgle, et les brigands ne procdent pas comme a. Allons! c'est de la
troupe, recevons-la fraternellement. Suivez-moi. (Aux servantes.)
clairez-nous! (Il sort avec Mouchon et Madelon.)



SCNE II.--REBEC et JAVOTTE.


REBEC. Moi, je ne suis pas un hros du 14 juillet, ce n'est pas mon
tat. Ma mie Javotte, donne-moi la clef.

JAVOTTE. La clef de la cache? Je ne l'ai pas.

REBEC. Si fait, je te l'ai confie ce matin pour balayer. Donne donc!
(Javotte cherche dans ses poches.) Voyons, tu n'as pas balay?

JAVOTTE. Si fait, si fait; mais je vous ai rendu la clef, vrai,
d'honneur!

REBEC, se fouillant. Tu as raison, la voil! Elle est si petite...
Javotte, fais le guet par l, et, si c'est des amis qui arrivent,
avertis-moi.

JAVOTTE. Vous allez encore vous enfermer pour rien, je parie! Depuis que
je vous ai dcouvert cette grande cache dans le mur, vous y entrez pour
une mouche qui vole.

REBEC, qui a essay la clef. Eh bien, mais dis donc! je ne peux pas
ouvrir!

JAVOTTE. Vous avez emml la serrure  force de l'essayer.

REBEC. Mais non! Vois! C'est comme si on l'avait ferme en dedans!

JAVOTTE, riant. Dame! c'est peut-tre quelqu'un du dehors qui la
connaissait avant vous et qui s'en sert contre vous... Quelque brigand!

REBEC, effray, reculant. Tirefeuille peut-tre! l'assassin de...

JAVOTTE, qui a t au fond. Allons, cachez vos peurs! C'est des beaux
soldats rpublicains qui arrivent. Tenez! quand je vous dis! en voil un
superbe.

REBEC. Un officier? Il veut prendre mes ordres sans doute. Retire-toi,
Javotte, c'est des affaires d'tat.



SCNE III.--HENRI DE SAUVIRES, REBEC.


REBEC, ( part.) Joli garon, tout jeune! Qu'est-ce qu'il a  regarder
comme a partout? Il a l'air timide, rassurons-le. (Haut.) Salut et
fraternit, gnral!

HENRI, d'un ton rsolu. Lieutenant, s'il vous plat! c'est assez pour
deux ans de service.

REBEC. Ah! mon Dieu! M. Henri!

HENRI. Tiens, Rebec! Comment cela va-t-il, mon vieux?

REBEC. Bien, monsieur le comte; et vous-mme?

HENRI. Pourquoi m'appelles-tu comme a? Mon oncle est vivant, Dieu
merci! As-tu de ses nouvelles, toi?

REBEC. Oh! vous en avez bien aussi? On a d vous dire  la ville qu'il
tait vainqueur sur toute la ligne, au bord de la Loire.

HENRI. Vainqueur? C'est comme a que vous tes renseigns? L'arme
vendenne est en pleine droute...

REBEC. Pourtant elle avance toujours!

HENRI. Parce qu'elle ne peut pas reculer.

REBEC. Ah! dame! c'est possible. Moi, je ne sais rien de ce qui se
passe. Je reste ici pour...

HENRI. Au fait, pour quoi es-tu ici?

REBEC. Hlas! monsieur Henri, vous savez, le squestre!

HENRI. Ah oui! tu es prpos...

REBEC. On m'a forc d'accepter cet emploi-l. a fait grand tort  mon
tablissement dans la ville, et a me drange fort de mes petites
affaires.

HENRI. Je te croyais adjoint  la municipalit.

REBEC. J'ai donn ma dmission, le poste tait prilleux.

HENRI. Et tu n'es pas prcisment un foudre de guerre, toi, je me
souviens...

REBEC. Et puis le dvouement me commandait de rester ici.

HENRI. Le dvouement  la Rpublique?

REBEC. A votre famille surtout. Un gardien fidle...

HENRI. _Surtout_ est de trop. On ne t'en demande pas tant. Fais ton
devoir et ne t'occupe pas du reste.

REBEC. Ah! alors... vous, vous tes avec nous? tout  fait? sans
arrire-pense?

HENRI. Comment sans arrire-pense? Tu demandes a  un officier de
cavalerie de l'arme rpublicaine?

REBEC. Ah! vous tes dans la cavalerie? Et votre rgiment?

HENRI. Partie ici, partie  Puy-la-Guerche.

REBEC. Enfin! enfin! vous voil arrivs pour nous dfendre et nous
protger? Dieu soit lou! Et c'est a l'uniforme?

HENRI. Dame, il n'est pas cossu. Nous ne sommes pas des gens de cour, la
Rpublique n'est pas riche, nous nous contentons de ce qu'elle donne.

REBEC. Oh! vous tes un vrai patriote, vous, un bon! a rjouit le coeur
de vous entendre parler comme a.--Alors... vous avez rompu avec votre
ci-devant famille?

HENRI, riant. Ma ci-devant... Es-tu fou? ma famille est toujours ma
famille.

REBEC. Pardon! j'allais trop loin... Il y a comme a des ides... et des
intrts qu'on ne peut pas oublier, n'est-ce pas? C'est trop juste,
c'est trop juste.

HENRI. Dis donc, toi! tu as l'air de me soumettre  un interrogatoire?
Es-tu charg de a?

REBEC. Oh! par exemple! moi, vous trahir? moi qui vous aime tant! moi
qui vous ai vu tout petit et qui vous mettais sur mon bidet, du temps
que je venais ici acheter vos laines? tiez-vous content de taper ma
bte avec vos petits talons! Et mademoiselle Louise que vous vouliez
prendre en croupe... et qui avait peur!

HENRI. Pauvre Louise! elle a bien d'autres sujets de frayeur  prsent!

REBEC. Mais... vous savez qu'elle est devenue intrpide! Elle ne quitte
pas son pre, c'est une des hrones de l'arme catholique.

HENRI, soupirant. On me l'a dit.

REBEC. a n'avance pas vos affaires pour le mariage?

HENRI. a les met  nant, comme tu penses.

REBEC. a ne vous chagrine pas plus que a?

HENRI, brusquement. Eh bien,  quoi cela m'avancerait-il, de m'en
chagriner?

REBEC. C'tait pourtant un beau parti! fille unique! et vous qui n'avez
rien!

HENRI. Justement, c'est l ce qui me console un peu.

REBEC. Ah bah?

HENRI. Tout a n'empche pas que je voudrais avoir de leurs nouvelles, 
mes pauvres parents. Voyons, comment ne sais-tu rien, toi qui te
prtends si dvou  la famille?

REBEC. C'est que... on n'ose pas trop faire de questions dans ce temps
de suspicion et de crainte; on risque d'avoir l'air de s'intresser...

HENRI. Qu'est devenue mademoiselle Hoche?

REBEC. Partie avec ces dames.

HENRI. Pour l'arme catholique? elle?

REBEC. C'est comme je vous le dis.

HENRI. Par dvouement, alors? Gnreuse fille! Est-elle toujours jolie?

REBEC. Ah! du prsent je ne peux rien vous dire. Elle tait plus jolie
que jamais quand elle a suivi mademoiselle Louise. Savez-vous qu' elles
deux, elles auraient t la fleur du pays sans ces maudites guerres?
Est-ce que vous n'tiez pas un peu amoureux de l'une et de l'autre?

HENRI. Quelles sottes questions me fais-tu; au lieu de me donner des
renseignements srieux?

REBEC. Dame! quand on ne sait pas! Mais il y a l'ancien homme d'affaires
de votre oncle, il est rest au pays, et, si vous voulez le voir...

HENRI. Oui! cours me le chercher... Non, n'y va pas. Je le verrai comme
par hasard. Il ne faut pas le compromettre.

REBEC. Ah! tenez, avouez, monsieur Henri, que la Rpublique est bien
souponneuse, et qu'il est bien difficile d'oublier...--Mais qui sait?
tout va si drlement aujourd'hui!... Et, aprs tout, des fils de famille
enrls malgr eux, comme vous par exemple, pourraient bien, s'ils le
voulaient, ramener l'ancien temps, qui n'tait pas si mauvais qu'on veut
bien le dire! Hein, ai-je tort?

HENRI. Mon ami Rebec, je vois que tu n'as pas chang.

REBEC. Il faut bien plier sous les circonstances; mais, au fond,
monsieur Henri, je suis toujours aussi bien pensant... et aussi...

HENRI. Et aussi bte que par le pass.

REBEC. Plat-il?

HENRI. Tu as trs-bien entendu, mon cher, et tu es stupide de croire
qu'un ci-devant noble ne peut pas servir fidlement son pays.

REBEC. Je ne dis pas a! au contraire! Je vois bien que vous dtestez le
mensonge, et, entre nous, monsieur votre oncle a manqu  son devoir en
trahissant lchement...

HENRI. Tais-toi! Ne rpte jamais ce mot-l devant moi, si tu tiens 
tes deux oreilles. Mon oncle a cru obir  sa conscience. Il s'est
tromp, mais comme se trompe un galant homme, en se sacrifiant. Il
savait que la Vende n'aboutirait qu' un gchis et  un dsastre. Il
s'y fera tuer et laissera quand mme une mmoire pure. Moi, je me ferai
ventrer aussi pour dompter la rvolte, et peut-tre recevrai-je mon
affaire de la main d'un de mes paysans ou d'un des vieux domestiques qui
m'ont port dans leurs bras et fait manger la bouillie! ou bien ce sera
le prtre qui m'a fait faire ma premire communion, qui me cassera la
mchoire, ou encore... mon oncle lui-mme, le plus doux, le plus tendre,
le meilleur des hommes! C'est comme a,  ce qu'il parat, la guerre
civile. C'est trs-gentil! mais, quand on y est, on y est, et, quand on
va au feu, ce n'est pas pour recevoir des pommes cuites. L-dessus, va
te coucher, Rebec, car je perds mon temps  te faire comprendre ce que
tu ne comprendras jamais.

REBEC. Me coucher, non! Je vais vous reconduire.

HENRI. Nous couchons ici, nous, le capitaine et le dtachement, si a ne
te contrarie pas.

REBEC. Ah! mon Dieu, vous ne me disiez pas a! Je cours donner des
ordres...

HENRI. C'est fait, nos fourriers n'ont pas besoin de toi pour installer
leur monde.

REBEC. Mais... votre capitaine, o couchera-t-il? Toutes les chambres
sont sous le scell, except...

HENRI. Except celle que tu t'es rserve? Le capitaine la prendra; o
est-elle?

REBEC. Celle-ci...  ct.

HENRI. L'appartement de ma tante Roxane? C'tait le meilleur. Tu n'as
pas mal choisi, camarade!

REBEC. Monsieur Henri, c'est  cause des odeurs! Cette chambre embaume
et je suis fou des odeurs.

HENRI. Pauvre tante! elle couche peut-tre maintenant dans une table.

REBEC. Vous ferai-je apporter  souper?

HENRI. Non, nous avons mang  Puy-la-Guerche.

REBEC, allant  la table. Vous prendrez bien au moins un verre de tokay?
Voyons, sans crmonie?

HENRI. Tu es trop bon! tu fais les honneurs de chez nous avec une
grce...

REBEC. Et, sans tre trop curieux, qu'est-ce que vous venez donc faire
ici?

HENRI. a ne me regarde pas. On commande, j'obis; mais je suppose qu'on
veut mettre garnison dans un chteau qui pourrait servir de point de
ralliement et de refuge aux rebelles.

REBEC. Il y a trois mois qu'on aurait d le faire! On vit ici dans les
transes, et, si les brigands avaient voulu... Ah! la Rpublique est bien
ngligente!

HENRI. Oui! elle te loge dans un chteau fortifi, elle t'y donne les
clefs d'une cave exquise, un lit de dentelle et de duvet, et elle oublie
de t'attribuer une garde d'honneur pour que tu puisses y dormir
tranquille; c'est impardonnable!

REBEC. Vous vous moquez de moi?

HENRI. a se pourrait bien. Allons, va prparer cette chambre parfume
pour mon capitaine. Il n'a pas vol un bon gte et une bonne nuit,
celui-l!

REBEC. Eh bien, et vous?

HENRI. Je dormirai sur une chaise. Je suis ici en pays conquis; mais je
respecte le pass, moi, et je ne l'oublierai pas en me gobergeant dans
le lit de mon oncle...

REBEC. Mais votre ancienne chambre!

HENRI. Assez de politesses, tu m'ennuies. Va enlever tes draps et tes
nippes. Dpchons-nous!

REBEC. On y va, on y va, lieutenant; ne vous impatientez pas.

HENRI,  un cavalier qui entre avec la valise du capitaine. Va faire le
lit, camarade. Par ici. Tu sortiras de l'autre ct. (Rebec sort, suivi
du soldat.)



SCNE IV.--HENRI, le capitaine RAVAUD.


LE CAPITAINE, (homme distingu,  la figure douce.) Eh bien, mon jeune
lieutenant, comment va ce pauvre coeur mu?

HENRI. Bien, mon capitaine. Je n'ai reu ici aucune mauvaise nouvelle de
ma famille. Esprons que mon oncle mettra en temps utile les femmes en
sret; quant  lui et  ses amis, ils font comme nous, ils courent les
chances de la guerre.

LE CAPITAINE. Sommes-nous seuls? J'ai quelque chose  vous dire.

HENRI, allant fermer la porte de ct. Oui, Capitaine;  prsent, vous
pouvez parler.

LE CAPITAINE, s'asseyant. Voyons, Henri, nous allons entrer en campagne
et faire des choses terribles, je le crains!

HENRI. Vous plaisantez, capitaine, les choses terribles ne vous font pas
peur.

LE CAPITAINE. Je vous demande pardon. La guerre civile entrane des
rigueurs que vous ne prvoyez pas, et, d'aprs les ordres que nos
gnraux reoivent, je m'attends  tout. On veut en finir brusquement et
sans retour avec la Vende, et, pour les exalts qui nous gouvernent 
prsent, tous les moyens sont bons. La Convention trouve les procs trop
longs  instruire. Elle nous dfendra peut-tre de faire des
prisonniers. Si elle entre dans cette voie, Dieu sait o elle
s'arrtera. Vous sentirez-vous la force d'aller jusqu'au bout?

HENRI. Est-ce une preuve, mon capitaine? M'avez-vous amen ici, de
prfrence aux jeunes officiers mes camarades, pour voir si, en prsence
du manoir o j'ai pass mon enfance et o tout me rappelle les plus
chers souvenirs de ma vie, je sentirai faiblir mon patriotisme?

LE CAPITAINE. Oui, mon cher enfant, je l'ai fait  dessein, non pour
surprendre les secrets tourments de votre conscience, mais pour vous
dire: Jamais homme de coeur n'a t mis  une preuve plus cruelle.
Certains devoirs dpassent les forces morales les mieux trempes, et
ceux qu'on va vous imposer rpugnent  la nature autant qu' l'humanit.
Vous allez peut-tre vous trouver en face de vos parents, de vos amis...

HENRI. C'est possible, c'est prvu!

LE CAPITAINE. Avez-vous prvu la maldiction de votre famille,
l'indignation de votre caste... et celle d'une personne... Vous tiez
fianc, m'avez-vous dit,  une parente...

HENRI. Ne parlons pas de a, mon capitaine; ce serait le ct faible de
la place. J'avais pour la petite cousine une amiti... c'tait peut-tre
dj de l'amour; mais elle n'en pouvait avoir pour moi: c'tait une
enfant, et Dieu sait que, depuis l'insurrection elle, doit me mpriser
de tout son coeur!

LE CAPITAINE. Elle vous pardonnerait si... Voyons! admettons toutes les
probabilits: que diriez-vous si j'avais sur moi, en ce moment, l'ordre
de brler le chteau de Sauvires?

HENRI, se levant. Cet ordre... l'avez-vous, capitaine? Oui, je le vois!
vous l'avez.

LE CAPITAINE. Et vous devez commander l'excution du mandat. On le veut
ainsi.

HENRI. Diable! c'est dur.

LE CAPITAINE. Et cruel! j'en suis rvolt. coutez, Henri, coutez-moi
bien. Je crois tre un brave soldat et un honnte homme. Vous m'avez vu
souriant en face de la mort. Eh bien, il y a un courage que je n'ai pas,
c'est celui de faire des choses atroces. On l'exige de moi,--je suis
rsolu  dsobir.

HENRI. Vous?

LE CAPITAINE. Oui, car j'ai l'ordre aussi de brler les chaumires et
les forts, de dtruire les rcoltes, de dvaster les champs, d'affamer
le pays, de rduire les habitants au dsespoir, et cela, dans tout le
pays insurg, sans piti pour les enfants, les vieillards et les
femmes.--Oui, c'est ainsi! On nous donne des gnraux ineptes qui n'ont
jamais vu le feu. Le civil s'arroge le droit de contrler le civisme du
militaire. Un dmagogue ceint d'une charpe renverse les plans d'un
officier expriment. Le premier venu parmi ces brutes froces a le
pouvoir de mener de braves soldats  la boucherie, et, faisant le vil
mtier d'espion, il dnonce comme tratre quiconque ose le contredire.
Votre nom vous rend suspect  un de ces lches, et c'est lui qui, 
Puy-la-Guerche, m'a donn l'ordre excrable de vous amener ici.--Et nous
nous soumettrions  de pareils ordres? nous, des soldats franais, des
hommes, des philosophes! Non, quant  moi, jamais! Le jour o un
commissaire du gouvernement viendra me dire que je suis suspect
d'indulgence, je briserai mon pe et lui en jetterai les morceaux  la
figure! (Henri est absorb, la tte dans ses mains. Un silence.)

HENRI, se levant. Et aprs a?

LE CAPITAINE. C'est la proscription ou la guillotine. J'en prendrai mon
parti comme tant d'autres.

HENRI. La guillotine tranche les ttes, elle ne tranche pas les
questions.

LE CAPITAINE. Elle dlivre de la vie celui que l'on veut forcer  faire
le mal.

HENRI. En le prenant comme a, c'est un suicide, alors?

LE CAPITAINE. Je l'accepte.

HENRI. Un suicide est une lchet.

LE CAPITAINE, tressaillant. Une lchet?

HENRI. Oui, mon capitaine, toujours! Je ne suis pas un grand raisonneur,
moi; mais on m'a appris a ici ds mon enfance. L'homme qui se tue donne
sa dmission et se dclare inutile. On m'a dit aussi qu'un homme
reprsentait toujours une force quelconque, et qu'il n'avait pas le
droit de la supprimer, parce qu'il ne la tient pas de lui-mme: c'est
Dieu qui la lui a confie. Il faut donc choisir entre ce qui est bien et
ce qui est mal. Si la Rvolution est un mal, il faut l'abandonner et se
jeter rsolment dans le parti contraire.

LE CAPITAINE. Le parti royaliste? Jamais quant  moi! Il m'inspire des
rpugnances invincibles.

HENRI. Concluez, alors.

LE CAPITAINE. Je ne puis... Aucun parti ne reprsente plus pour moi la
France. Elle est perdue, souille. La vie me fait horreur  prsent!

HENRI. La vie est rude, mon capitaine, c'est vrai; mais, moi, 
vingt-deux ans, je ne peux pas dire comme vous que tout est perdu. a ne
m'entre pas dans la tte, une ide pareille! Si la France est gare et
souille, nous serions bien fous ou bien paresseux d'aller demander au
bourreau la fin de nos incertitudes, et de donner  cette France
criminelle le plaisir de commettre un crime de plus. S'il n'y a plus
d'honneur en France, c'est donc que personne ne croit plus en soi-mme?
Eh bien, mordieu! voil une parole que je ne puis pas dire pour mon
compte, et un exemple que je ne veux pas donner.

LE CAPITAINE. Henri, tu as raison. Servir son pays ou le trahir... Dans
cette extrmit, il n'y a plus de milieu possible. Eh bien, je me
soumets, mon coeur saignera... j'obirai! Mais toi, tu n'as pas t
libre de choisir, le jour o la Rpublique t'a enrl, et tu peux... Va,
je fermerai les yeux. Quitte-nous, quitte-moi, et va rejoindre ta
famille; nul n'est forc de devenir parricide.

HENRI, mu. Merci, mon capitaine, merci!

LE CAPITAINE. Tu acceptes, mon enfant?

HENRI. Non, je refuse... Ce qui est vrai pour vous l'est aussi pour moi.
Il n'y a pas deux vrits. Le jour o j'ai t enrl, j'tais
royaliste. Je pensais comme ceux qui m'avaient lev, comme la jeune
fiance qui m'tait promise: c'est tout simple. C'est par dvouement
pour eux, c'est pour leur laisser garder une apparence de civisme qui
prservait leurs personnes et leurs biens que je les ai quitts avec une
sorte de joie, tout en leur promettant de passer  l'ennemi aussitt
qu'ils auraient pu migrer. Ils n'ont pas migr. Eux aussi, ils ont
manqu de logique; eux aussi, ils aimaient la France! Que voulez-vous!
c'est dans le sang des Sauvires! Et moi, enfant, j'ai senti a le jour
o j'ai entendu rsonner sur le pav des villes le talon de mes
premires bottes. Je me suis mis  aimer la patrie comme un fou en me
voyant charg de dfendre le drapeau qui reprsentait son honneur et le
mien  la frontire. Je n'ai pas raisonn a, je n'ai pas eu le temps
d'y rflchir. J'ai senti mon coeur battre jusqu' m'touffer! Mon oncle
aurait d prvoir que a m'arriverait, lui qui a port les armes pour la
France. Est-ce que le premier roulement du tambour qui bat la charge,
est-ce que le premier coup de canon qui branle l'air autour de nous
n'enivre pas un homme de mon ge jusqu'au dlire? Allons donc! si mes
parents eussent t l, ils m'eussent cri: Marche et ne recule pas!
Eh bien, j'y suis  prsent, dans la grande mle! Je suis patriote,
j'appartiens  la Rvolution, puisque j'ai donn mon sang pour elle.
Elle est ma religion et mon dieu, comme mon rgiment est ma famille et
comme vous tes mon confesseur. La Rpublique nous surmne? C'est
possible. gare ou sage, ivre ou mchante, malade ou folle, elle est
notre mre, et une mre n'a jamais tort quand il s'agit de la dfendre.
Plus tard, quand je serai vieux ou infirme, je jugerai peut-tre ses
actes; mais, tant que mon bras pourra soutenir un sabre, je me battrai
pour elle, fallt-il craser mon propre coeur sous les sabots de mon
cheval!

LE CAPITAINE, exalt. Henri, embrasse-moi, gnreux enfant! ta foi
transporterait des montagnes! Oui, des hommes comme toi, des hommes qui
croient doivent sauver la patrie. Vive la Rpublique! (Abattu.) Nous
brlerons donc...

HENRI. A quand l'excution de votre mandat?

LE CAPITAINE. C'est pour cette nuit. Je compte procder avec prudence.
J'ai donn des ordres pour qu'il n'y et pas une me vivante autour de
l'enceinte. Il ne faut pas exasprer les habitants et les exposer 
faire rsistance. Ils succomberaient misrablement.

HENRI. Mon capitaine, je crois qu'ils nous aideraient plutt. Tous les
paysans ne sont pas royalistes, et ceux qui sont rests chez eux ne le
sont peut-tre pas du tout. N'importe, j'irai faire une ronde.

LE CAPITAINE. Attendez, on vient.



SCNE V.--LE CAPITAINE, HENRI, MOTUS.


MOTUS, (trompette de cavalerie, rpublicain  tous crins, trs-aim dans
le rgiment.) Mon capitaine, sans te commander, je t'annonce qu'on vient
de prendre un espion qui essayait de se faufiler subrepticement. Faut-il
lui faire son affaire?

LE CAPITAINE. Il faut d'abord savoir si c'est rellement un espion.
Amne-le.

MOTUS. C'est que, sans t'offenser, mon capitaine, je ne crois pas que tu
puisses lui tirer une parole du ventre. Il n'a pas l'air de comprendre
ce qu'on lui dit, ou il fait semblant d'tre Breton.

LE CAPITAINE,  Henri. Savez-vous la langue?

HENRI. Ma foi, non, pas un mot.

LE CAPITAINE,  Motus. O est-il?

MOTUS. Il est l, mon capitaine. (Allant  la porte.) Allons, avance 
l'ordre, l'homme  la tignasse jaune! (Cadio parat, amen par deux
cavaliers. Son habit de toile est en lambeaux. Il a une peau de chvre
sur les paules.)

LE CAPITAINE, bas,  Henri, aprs avoir fait signe  Motus et aux deux
autres cavaliers de sortir. Interrogez-le. Vous savez mieux que moi
parler aux paysans.

HENRI,  Cadio. Est-ce que tu ne parles pas franais?

CADIO, triste et abattu. Je parle franais, latin au besoin. Du moins,
j'en sais quelque peu.

HENRI. Alors, tu es prtre ou moine?

CADIO. Non, je suis sonneur de biniou.

HENRI. Sorcier, par consquent?

CADIO. Sorcier? Oh! Jsus, non! Je renie le diable!

HENRI. Mais tu as beau le renier, il court aprs toi, la nuit, dans les
bois ou sur les bruyres. Il t'arrache ton chapeau et te bat avec le
hautbois de ta cornemuse. Et, quand tu as prononc certaine formule
d'exorcisme, un ange t'apparat et te dit: Va tuer un bleu, et Satan te
laissera tranquille.

CADIO. O bon saint Cornli! d'o savez-vous ces choses?

HENRI. Je suis sorcier aussi. Je connais les pratiques des matres
sonneurs de tous pays. (Bas, au capitaine.) Regardez les yeux fixes et
brillants de ce garon-l; c'est un extatique.

LE CAPITAINE. Inoffensif peut-tre?

HENRI. Ou des plus dangereux.

LE CAPITAINE. Tchez de le confesser.

HENRI,  Cadio. Combien as-tu dj tu de bleus pour contenter Dieu ou
le diable?

CADIO. Tuer? moi? Jamais! je ne saurais pas.

HENRI. Tu avoues pourtant que ta croyance te le commande.

CADIO. Oui; mais je suis mauvais chrtien, et je n'ai pu obir.

HENRI. Pourquoi?

CADIO. Je suis poltron.

HENRI. Tu t'en vantes? Je ne te crois pas. Ton nom?

CADIO. Cadio.

HENRI. C'est ton nom de famille?

CADIO. De famille? Je n'en ai pas.

HENRI. Tu es un champi?

CADIO. Il faut croire.

HENRI. Tu as un sobriquet?

CADIO. Carnac.

HENRI. Tu es de ce pays-l?

CADIO. Je ne sais pas. On m'a trouv dans les gantes.

LE CAPITAINE. Qu'est-ce que a veut dire?

CADIO. a veut dire les grandes pierres, pas loin de la baie de
Quiberon, au pays des anciens hommes qui dressaient sur tranche des
pierres plus grosses que des tours.

HENRI. Qui t'a lev?

CADIO. Personne et tout le monde.

HENRI. Mais qui t'a enseign le franais et le latin?

CADIO. Les moines du couvent. J'allais chez eux chanter au lutrin.
J'aurais voulu savoir la musique. Ils ne la savaient pas et voulaient me
faire moine. Ils m'avaient dj coup les cheveux, et, comme je m'en
allais souvent seul dans la lande pour jouer d'un mchant pipeau que je
m'tais fabriqu, ils ont prtendu que je me donnais au diable. Ce
n'tait pas vrai; mais,  force de me le dire, ils me l'ont mis dans la
tte, et le diable s'est mis  me tourmenter; je m'en suis confess.
Alors, ils m'ont fait jener et souffrir dans le caveau des morts. C'est
pourquoi je me suis sauv du couvent et du pays.

LE CAPITAINE. Qu'es-tu devenu, alors?

CADIO. J'ai tch de gagner ma vie en faisant danser le monde avec mon
pipeau, et j'ai pass bien des journes sans manger, afin de pouvoir
m'acheter un biniou!

HENRI. Qu'as-tu  pleurer?

CADIO. Vos soldats me l'ont pris.

LE CAPITAINE, bas,  Henri. Il ne parat pas se douter qu'il puisse lui
arriver pire. Continuez  le questionner.

HENRI. Pourquoi as-tu quitt la Bretagne?

CADIO. Je ne pouvais plus y rester. Comme j'avais la tte rase, on
courait aprs moi dans les villages en m'appelant rengat. Alors, j'ai
t devant moi au hasard, et, un jour, les brigands m'ont pris--du ct
d'ici. Ils m'ont mis dans la main une quenouille, et ils m'ont amen
dans ce chteau o nous voil, en me disant: Donne a au vieux seigneur
qui est l, devant toi.

HENRI. A M. de Sauvires, une quenouille?

CADIO. Oui. a l'a fch! Moi, je ne savais pas pourquoi; on me l'a
expliqu ensuite.

HENRI. Il y a de cela trois mois?

CADIO. A peu prs quatre.

HENRI. Et, comme cette offense a dcid M. de Sauvires  suivre les
brigands, tu les as suivis aussi?

CADIO. Ils m'y ont oblig.

HENRI. Malgr toi?

CADIO. Malgr moi d'abord. Et puis _elle_ m'a dit: On ne danse plus,
Cadio. Tu vas mourir de faim, reste avec nous; tu sonneras ta cornemuse
 l'lvation, quand nos bons prtres nous diront la vraie messe dans
les champs.

HENRI. Qui t'a dit cela?

CADIO. Elle!

HENRI. La demoiselle de Sauvires? (Cadio fait signe que oui.) Tu la
connais? Parle-moi d'elle! O est-elle  prsent? (Cadio secoue la
tte.) Tu ne sais pas, ou tu ne veux pas dire?

CADIO. Je ne veux pas.

HENRI. Je suis son parent et son ami.

CADIO. a ne se peut pas.

HENRI. Tu peux me dire au moins si elle est en lieu sr; c'est tout ce
que je dsire.

CADIO. Je ne dirai rien.

HENRI. Nous diras-tu depuis combien de temps tu l'as quitte?

CADIO. Non.

HENRI. Eh bien, ne le dis pas; mais apprends-moi si son amie,
mademoiselle Hoche, est toujours auprs d'elle...

CADIO. Cela ne vous regarde pas.

HENRI. Que viens-tu faire ici?

CADIO. Je ne veux pas le dire.

HENRI. Avec qui es-tu venu de l'arme catholique?

CADIO. Je ne dirai plus rien.

HENRI. Alors, tu es un espion.

CADIO. Moi? Jamais!

LE CAPITAINE. Il faut pourtant nous expliquer votre prsence, ou vous
allez tre fusill dans cinq minutes.

CADIO, tombant sur ses genoux. Fusill, moi? Ah! bon saint Cornli, bon
saint Maxire et bon saint Loup, sauvez-moi de la mort! Me fusiller! Un
prtre au moins, un prtre! Laissez-moi racheter ma pauvre me!

HENRI. Tu tiens donc bien  vive?

CADIO. Hlas! ma vie est bien mauvaise. Je suis un maudit, un rebut, une
famine, une guenille, vous voyez! Dieu et les saints ne veulent plus de
moi; mais je ferai pnitence. Laissez-moi vivre pour me repentir!

HENRI. Parle, et on te laissera vivre.

CADIO, se relevant. Tuez-moi, je ne parlerai pas.

LE CAPITAINE, qui a t appeler Motus. Prends-moi ce gaillard-l, et
quinze balles dans la poitrine. (L'arrtant et lui parlant bas.) N'y
touche pas, c'est pour voir.

MOTUS, affectant un air terrible. On est prt, mon Capitaine!

CADIO. Une grce, messieurs les bleus! Laissez-moi jouer un air de
biniou avant de mourir! C'est ma prire,  moi!

MOTUS. Ou ton signal pour appeler les autres brigands? Dis donc,
blanc-bec, on n'est pas dupe comme a dans les bleus!

CADIO. Vous me refusez a? Allons! la volont de Dieu soit faite!
Bandez-moi les yeux que je ne voie pas les fusils! Oh! les fusils!...
Bandez-moi les yeux!

LE CAPITAINE,  Henri. Singulier mlange de peur et de courage! (A
Motus.) Bande-lui les yeux.

CADIO, les yeux bands,  genoux. O mon bon Dieu du ciel, me ferez-vous
grce? Je n'ai ni trahi ni menti! Je n'ai pas voulu tuer, on me tue!
Prenez ma vie en expiation de ma peur! Adieu, mon biniou et les beaux
airs de ma musique! adieu, les grands bois et les grandes bruyres!
adieu, les toiles de la nuit, le bruit des ruisseaux et du vent dans
les feuilles! Je ne verrai plus la belle plage et les grosses pierres de
Carnac, o je cueillais des gentianes bleues comme la mer!

HENRI, au capitaine. Artiste et pote!

LE CAPITAINE. Hlas! oui, mais fanatique et espion!

HENRI,  part, triste. Au service de mon oncle probablement!

LE CAPITAINE. Voyons, essayons encore. (A Motus un signe d'intelligence.
Motus arme sa carabine. Cadio frissonne et tombe la face contre terre.)

HENRI, s'approchant de lui. Parleras-tu? Il est temps encore.

CADIO. Parler? Jamais! Tuez-moi... Dieu m'a pardonn, je sens a dans
mon coeur, me voil en tat de grce. Tuez-moi vite!

LE CAPITAINE, fait signe  Motus qui se retire, et il te le bandeau 
Cadio. Si on te pardonnait, parlerais-tu par reconnaissance?

CADIO. Non, je ne pourrais pas; j'aime mieux mourir!

LE CAPITAINE, bas,  Henri. C'est un croyant, c'est un homme sous les
dehors d'un enfant poltron. Je suis fch de l'avoir vu; mais le cas est
grave, et la rgle est impitoyable. Faire grce  un espion, c'est
trahir son devoir.

HENRI. Certes! mais si ce n'tait pas un espion? Il refuse de parler, il
n'essaye pas de mentir. S'il avait t charg par mon oncle de quelque
commission trangre  la politique?... Il a un air de sincrit qui
m'pouvante!

LE CAPITAINE. Sachez la vrit, si cela est possible, et que votre
conscience prononce. Dites-lui bien qui vous tes, donnez-lui confiance,
et, s'il vous en inspire, faites-le vader. Le pouvez-vous?

HENRI, montrant la cachette. Oui, je connais les atres.

LE CAPITAINE. Htez-vous, l'heure approche...

HENRI. J'entends, capitaine.

LE CAPITAINE sort et revient sur ses pas en tenant le biniou de Cadio,
qu'il pose sur un meuble. Une ide! pour ravoir cela, il parlera
peut-tre. (Il sort.)



SCNE VI.--HENRI, CADIO, LOUISE, qui sort de la cachette pendant
qu'Henri reconduit le capitaine; elle est dguise en paysanne.


HENRI, se retournant. Une femme? qui tes-vous? d'o sortez-vous?

LOUISE. Vous ne me reconnaissez pas?

HENRI. Louise! c'est toi?... c'est vous? Quelle imprudence! comment?...
Ah! que tu es grande! que tu es belle! que je suis heureux!... Qu'est-ce
que je dis? Je suis dsespr de te voir ici! Mon oncle,... il n'y est
pas, lui, au moins? Rponds-moi donc!... N'aie pas peur, je me ferais
tuer... Ah! que je suis content... et malheureux!

LOUISE. Avant tout, faites sauver ce pauvre garon. Ce n'est pas un
espion, il m'accompagnait, il m'a servi de guide.

HENRI, le conduisant  la cachette. Passe par l; tu sais le chemin?

LOUISE. Je le lui ai montr tantt.

CADIO. M'en aller? sans vous, demoiselle?

LOUISE. Va m'attendre o nous tions ce matin.

CADIO,  Henri, montrant son biniou. Et vous me rendrez...?

HENRI. Oui, prends, sauve-toi! (Bas, lui donnant sa bourse.) Prends a
aussi, et sers bien la demoiselle...

CADIO. Vous tiez donc un ami? Ah! si j'avais su!

HENRI, le poussant dans la cachette et revenant. Louise, ma pauvre
Louise! explique-moi...

LOUISE. Je suis venue ici dguise et  travers mille dangers pour
toucher l'argent de nos fermages; c'tait pour nous une question de vie
ou de mort dans notre situation...

HENRI. Je la connais, elle m'pouvante et me dsole; mais comment
ferez-vous?...

LOUISE. Je n'en sais rien. J'ai vu aujourd'hui nos fermiers, ils
promettent d'envoyer des fonds, s'ils le peuvent.

HENRI. Vous avez os les voir?

LOUISE. Je ne risquais rien sur nos terres avant votre arrive. Personne
ici n'est capable de me trahir, et je comptais sur Rebec,  qui je me
serais confie ce soir, pour me laisser cache un jour ou deux dans la
maison; mais je suis perdue, puisque vous voil!

HENRI. Perdue?  cause de moi? Non certes!

LOUISE. Henri, tout ce que vous avez dit  votre chef ici, tout 
l'heure, je l'ai entendu! Dites-moi que vous n'en pensiez pas un mot,
que vous vous tes mfi de lui... Vous auriez eu tort. Il tait
sincre, j'en suis persuade...

HENRI. Louise, je suis sincre aussi, moi! je n'ai pas deux paroles.

LOUISE. C'est impossible. Voyons, le temps presse: la vrit, Henri, il
me la faut! Je sais bien qu'autrefois tu avais des ides qui n'taient
pas les miennes, mais tu te laissais ramener, et, cette fois encore,
cette fois surtout, en apprenant que mon pre, ton ami, ton bienfaiteur,
est dans le plus grand danger, en me voyant, moi, sous ces habits, dans
la dernire dtresse, rduite  me cacher dans ma propre maison, o tout
me menace et me rvolte... Non, non, tu ne vas pas rester avec nos
ennemis, tu ne vas pas m'abandonner! Tu feras comme Marie, cette simple
et digne amie qui sacrifie la politique  l'amiti. Tu me reconduiras
auprs de mon pre, et, quand nous aurons franchi la Loire, puisqu'il
faut la franchir bientt, tu nous aideras  tenter un dernier effort. Si
nous succombons dans cette lutte suprme, eh bien, nous prirons ou nous
fuirons ensemble. Une famille unie et respectable comme la ntre
peut-elle se sparer dans la mort ou dans l'exil? Allons, viens; ce
brave officier qui tait l te l'a permis, il te l'a conseill. Il
voyait mieux que toi ton vrai, ton seul devoir. Tu as rpondu par des
sophismes, tu as dit des folies, mais tu ne me savais pas, tu ne me
sentais pas l! Me voil, c'est moi! Est-ce que tu ne me vois pas?
est-ce que tu ne comprends pas? Tu as l'air gar! Voyons, vite, fuyons,
rejoignons ce guide qui nous attend. Une minute d'hsitation peut
m'envoyer  la guillotine. Est-ce l ce que tu veux? Te suis-je devenue
odieuse parce que je suis reste fidle  mon roi,  mon Dieu et  mon
pre? N'as-tu donc plus d'amiti pour moi? Henri, n'es-tu plus mon frre
et mon ami?

HENRI. Tais-toi, Louise, tais-toi! tu me fais trop de mal, vrai! Tiens,
vois, je pleure, moi, un soldat... un rpublicain!... Je ne me croyais
pas si lche... Laisse-moi, ne me dis plus rien.

LOUISE. Tu faiblis, tu cdes! Allons! pleure, pleure, n'aie pas honte de
pleurer! C'est ton coeur qui gurit et ton honneur qui se rveille.
Viens!

HENRI. Mon honneur? Non, Louise, non! de ce ct-l, je vois clair. Mon
honneur me condamne  rester sous mon drapeau.

LOUISE. Ce n'est pas votre dernier mot, Henri?

HENRI. Si fait! c'est le dernier, ma pauvre Louise! Tu ne comprends pas
cela, toi qui me pries de me dshonorer! Mais si! tu le comprends au
fond du coeur. Tu me mpriserais, si, aprs tout ce que tu as entendu...

LOUISE. Je vous mprisais en l'coutant. Si vous voulez retrouver mon
estime, partons!

HENRI. Voyons, cruelle enfant que tu es! ne nous quittons pas avec des
maldictions et des injures, c'est odieux, cela. Ah! je ne croyais pas
le devoir si difficile... N'importe, nous ne sommes pas dans l'ge d'or,
il faut apprendre  souffrir! Va-t'en, Louise! adieu!

LOUISE. Vous l'aurez voulu, Henri! Apprenez donc que, ds ce jour, nos
fianailles sont rompues.

HENRI. Nos fianailles? Ah! Louise!... Mais tu ne m'as jamais aim, tu
ne m'aimes pas?

LOUISE. Si je vous aimais, que feriez-vous?

HENRI, perdu. Si vous m'aimiez, je me brlerais la cervelle!

LOUISE. Le suicide est une lchet. Vous l'avez dit, il faut choisir
entre le bien et le mal, entre l'amour et la haine.

HENRI. Hassez-moi donc! Je boirai le calice jusqu' la lie!

LOUISE. Alors, sachez tout, je me serais sacrifie pour vous ramener...

HENRI, avec amertume. Sacrifie? Vous en aimez un autre?--Eh bien, vive
la Rpublique! J'aurais fait votre malheur. C'et t ma honte et mon
chtiment! Ah! ma chre paulette, j'ai bien fait de ne pas te
dshonorer!

LOUISE. Adieu donc pour toujours!

HENRI. Dieu! on vient! Rentrez, rentrez ici! (Il la conduit vers la
cachette.) Non! trop tard! (Il la pousse derrire le rideau, dans
l'embrasure de la fentre.)



SCNE VII.--LE CAPITAINE, suivi de MOTUS, HENRI, LOUISE, cache.


LE CAPITAINE, bas  Henri. Eh bien, le Breton?

HENRI, de mme. Innocent! parti!

MOTUS, se retournant vers deux soldats qui le suivent et qui portent des
bottes de paille. Ici, camarades!

LE CAPITAINE. Au milieu de la chambre, sur la table et dessous.

MOTUS. Mon capitaine, sans te molester, je pense que a vaudrait mieux
de rpandre le combustible autour des boiseries, en commenant par les
rideaux de fentre.

HENRI, vivement. Fais ce que te dit le capitaine! (Bas, au capitaine.)
J'ai quelque chose  vous dire, c'est trs-press.

MOTUS, qui a mis de la paille dessus et dessous la table. Voil; quand
le capitaine commandera l'illumination...

LE CAPITAINE. Tout  l'heure, attendez!

HENRI, bas. loignez-les.

LE CAPITAINE. Retourne aux greniers, l'ancien; il me faut dix fois plus
de paille que a! Et des fagots, beaucoup de fagots! Croyez-vous
incendier ce chteau avec une allumette? Allez-y tous.

HENRI. Vous trouverez les fagots dans le donjon. (Ils sortent.) Mon
capitaine, il y a l une femme... (Louise se montre.)

LE CAPITAINE, souriant. Qui venait vous voir? Trs-jolie! Je vous en
fais mon compliment. Ne la brlons pas, ce serait dommage!

HENRI. C'est ma soeur de lait.

LOUISE. Non, monsieur l'officier. Je ne veux pas vous tromper, moi! je
suis Louise de Sauvires.

LE CAPITAINE. Vous!... la fiance d'Henri!

HENRI. Elle ne l'est plus, mais...

LOUISE,  Henri. Mais vous daignez vouloir me sauver? Je refuse votre
protection,  vous! Je prirais ici avec joie, tant je suis malheureuse,
si je ne me devais  mon pre.

HENRI. Vous tes malheureuse, Louise! (Bas.) Vous n'tes donc pas aime?

LOUISE, sans lui rpondre. Monsieur le capitaine, je compte sur votre
clmence, je ne rougis pas de l'implorer.

LE CAPITAINE. Comptez sur mon dvouement, mademoiselle, et calmez-vous.
Vous veniez chercher Henri?

LOUISE. Non; mais, en le trouvant ici, j'esprais l'emmener.

LE CAPITAINE. Et vous n'avez pas russi? Vous le maudissez!--Moi, je le
plains et je l'admire! Dites  M. le comte de Sauvires que nous
accomplissons avec douleur l'acte brutal qui vous dpouille et vous
exile  jamais de vos foyers. Il est militaire; s'il tait  ma place,
il souffrirait comme moi; mais, comme moi, il obirait.

LOUISE. Vos paroles lui seront transmises fidlement, monsieur. Je pars
avec l'esprance de vous revoir parmi nous. Nous aurons de meilleurs
jours! La bonne cause est imprissable. Vous ne vous habituerez pas 
ces violences que votre coeur dsavoue, et M. Henri de Sauvires ne
conservera pas longtemps sa funeste influence sur vos dcisions. Allons!
pour cette fois, ne regrettez pas l'acte de vandalisme qu'il vous oblige
 faire, et comptez sur le pardon de mon pre quand il vous plaira de
l'invoquer. En abandonnant nos demeures, nous en avons fait le sacrifice
 la cause de Dieu et du roi, et nous ne sommes pas si petites gens que
de pleurer sur nos ruines! (Prenant un flambeau.) Tenez, mon cousin!
faites gaiement ce que vous appelez votre devoir! Dtruisez la maison
o, orphelin, vous avez t recueilli et lev! Vous hsitez? Ne le
faites-vous pas avec enthousiasme? (Approchant le flambeau de la paille
qui est sur la table, d'un air de dfi.) Dois-je vous donner l'exemple?
(Le capitaine lui te le flambeau.)

LE CAPITAINE. Vous tes une hrone! On nous l'avait dit.

HENRI. Une hrone cruelle, cruelle comme la guerre civile! Emmenez-la,
capitaine! Par ici, personne ne peut vous voir.

LE CAPITAINE,  Louise, qui a ouvert la cachette. Venez, je rponds de
vous! Allons, mon pauvre Henri, du courage! (Il sort avec Louise.)



SCNE VIII.--HENRI, puis REBEC.


HENRI. Du courage! il en faut! (Il met sa tte dans ses mains et
sanglote.)

REBEC, sur la pointe du pied. Ah! le voil qui pleure! Je comprends a,
moi! un si beau chteau! Monsieur Henri!... voyons, consolez-vous! le
mal ne sera pas grand!

HENRI, se levant. Qu'est-ce que tu veux? qu'est-ce que tu dis?

REBEC. Vous ne savez donc pas? Votre capitaine... ah! le brave homme! il
m'a dit de rassembler sous main,  peu de distance, les gens de
l'endroit. Ds que le feu flambera un peu, pour la forme, il lvera le
camp avec ses soldats, et nous viendrons teindre.

HENRI. Tu en seras?

REBEC. Dame! comme gardien du squestre! La Rpublique donne comme a
des ordres contradictoires... Garde bien ce chteau! Brle vite ce
chteau!... A chacun sa consigne! celle des autres ne me regarde pas.

CHAILLAC, au fond, qui l'coute. Ah! c'est comme a? Eh bien, nous
verrons s'il flambera, le chteau! Quand on prend les bastilles, on les
rase! a les empche de repousser.




TROISIME PARTIE

Automne, 1793.--Dans la campagne, prs d'une petite ville conquise, par
les Vendens; on est en plein Bocage.--Pays couvert, vallonn, riche
vgtation.--Marie Hoche s'avance seule dans un chemin
creux.--Saint-Gueltas sort des buissons et se trouve tout  coup prs
d'elle.



SCNE PREMIRE.--SAINT-GUELTAS, MARIE.


SAINT-GUELTAS. Je vous ai fait peur?

MARIE. Non, monsieur. Vous m'avez surprise.

SAINT-GUELTAS. Pardon! vous n'avez jamais peur, vous!

MARIE. A prsent? Non, jamais. Quand le danger est de tous les instants
et commun  tout le monde, on s'habitue  ne plus songer  soi-mme. On
en rougirait presque.

SAINT-GUELTAS. Cette bravoure vient d'un sentiment de gnrosit
admirable... Mais o allez-vous donc ainsi toute seule? C'est une
imprudence gratuite.

MARIE. Ce n'est pas pour le plaisir de m'exposer, croyez-le bien; je
suis inquite de mademoiselle de Sauvires, qui devrait tre de retour.

SAINT-GUELTAS. J'ai envoy des gens srs  sa rencontre sur le chemin de
gauche.

MARIE. Et son pre la cherche par le chemin de droite. Moi, je vais par
ici. Je crains qu'elle n'ait pas reu l'avis que nous lui avons fait
donner, et qu'elle ne tombe dans quelque embuscade en voulant nous
rejoindre  Pellevaux[3].

[Note 3: Inutile de dire que les localits sont de convention.]

SAINT-GUELTAS. Un exprs a couru au Pont-Vieux pour lui dire que nous
avons pris Saint-Christophe et que nous l'attendons l.

MARIE. Vous eussiez d courir vous-mme pour l'avertir.

SAINT-GUELTAS. Depuis quarante-huit heures, je n'ai ni mang ni dormi,
et pourtant me voil. Mes soldats ont t scandaliss de me voir quitter
la ville au moment o l'on se rassemblait  l'glise pour le _Te Deum_.
Ils prtendent que cela porte malheur, de ne pas remercier le ciel au
son des cloches aprs chaque victoire. J'ai brav leur
mcontentement..., bien que je m'attende  ce que votre belle amie ne
m'en sache aucun gr.

MARIE. Il ne s'agit pas de sa reconnaissance pour le moment, il faut
assurer son retour.

SAINT-GUELTAS. Certes! allons au-devant d'elle. Donnez-moi donc le bras,
nous irons plus vite.

MARIE. Non, non; passez devant. Je vous retarderais.

SAINT-GUELTAS. Vous craignez d'tre seule avec moi?

MARIE. Pas le moins du monde.

SAINT-GUELTAS. Alors, vous tes plus brave que moi. Je me sens tout mu
 ct de vous.

MARIE. Pourquoi?

SAINT-GUELTAS. Parce que vos petits pieds effleurent l'herbe avec une
grce... Vous me croyez aveugle?

MARIE, marchant toujours. O trouvez-vous le loisir de dire des riens au
milieu des fatigues et des pouvantes de la vie que nous menons?

SAINT-GUELTAS. O trouvez-vous le secret d'tre belle et sduisante en
dpit d'une pareille vie? Mon esprit reste frais comme votre visage et
mon coeur veill comme vos yeux.

MARIE. C'est--dire que vous voulez me montrer comme vous avez l'esprit
libre et le coeur lger au lendemain d'une victoire terrible et
peut-tre  la veille d'une dfaite cruelle? Je n'admire pas cela tant
que vous croyez, monsieur le marquis!

SAINT-GUELTAS. Vous me voudriez plus srieux avec vous?

MARIE. Avec moi? Peu m'importe, mais vis--vis de vous-mme... Cela ne
vous fait rien, tous ces pauvres paysans que vous menez  la mort et qui
tombent par centaines autour de vous?

SAINT-GUELTAS. Vous trouvez que je mnage ma vie plus que la leur?

MARIE. Elle vous appartient, la vtre, vous pouvez la mpriser; mais
faire si bon march du sang de tant de malheureux et des larmes de tant
de familles, voil le courage que je n'ai pas et que je ne voudrais pas
avoir.

SAINT-GUELTAS. Toutes les femmes sont comme cela! pleines de piti pour
les indiffrents, indiffrentes elles-mmes, cruelles au besoin pour
leurs amis.

MARIE. Je ne comprends pas l'allusion.

SAINT-GUELTAS. Si fait, vous me comprenez de reste.

MARIE. Est-ce une manire de vous plaindre de Louise?

SAINT-GUELTAS. En ce moment, je ne pensais qu' vous.

MARIE. Alors, c'est encore une plaisanterie dplace que vous me forcez
d'entendre? C'est dsobligeant.

SAINT-GUELTAS. Voyons, mademoiselle Marie, tenez-vous rellement  ce
que je n'aie d'yeux que pour mademoiselle Louise?

MARIE. Je ne tiens pas  ce que Louise devienne votre femme, je crois
que ce sera pour elle un grand malheur; mais vous affichez d'tre son
chevalier, vous lui faites la cour, son pre vous autorise, et tout le
monde croit que vous devez l'pouser. Ne laissez pas son avenir
s'engager ou se compromettre ainsi, ou aimez-la uniquement et
srieusement.

SAINT-GUELTAS. Vous parlez comme une charmante petite bourgeoise que
vous tes, mademoiselle Hoche! et vous avez appris  Louise  raisonner
comme vous. Toutes deux, vous vous croyez encore au temps o l'on filait
la soie et le sentiment dans les grands salons silencieux des chteaux
ou sous les ombrages immobiles des vieux parcs. Un t de guerre civile,
qui rsume cent ans d'exprience, vous spare dj de cette saison des
amours  jamais disparue. Si nos manoirs sortent de leurs cendres, si
nos chnes abattus reverdissent, nous rentrerons chez nous bien
diffrents de ce que nous tions avant cette tourmente. Dans ce
temps-l, l'homme, sr du lendemain, attendait sans fivre et sans
amertume l'heure du berger, et la femme, sre d'elle-mme, s'occupait 
rsoudre le mignon problme d'inspirer l'amour sans risquer une plume de
son aile coquette; mais le vautour de la guerre a pass sur vos
pigeonniers, mes belles colombes, et il s'agit d'aimer avec tous les
risques attachs  l'ivresse, ou de mourir dans la solitude. Aussi vous
avez quitt vos foyers pour nous suivre, prfrant l'horreur de cette
lutte  celle de l'isolement et de l'inaction. N'exigez donc pas de
nous, qui sommes rouges de sang et noirs de poudre, les vertus des hros
du pays du Tendre. Prenez-nous comme nous sommes, ivres de carnage et de
dsir, enfivrs par la fatigue, la colre, l'enthousiasme et le danger.
Tous nos instincts sont devenus terribles, toutes nos passions se sont
dchanes... Saisissez-les au vol, et n'esprez pas en rencontrer
ailleurs de plus pures et de plus dsintresses. Tout ce qui, en
France, mrite le nom d'homme est emport par ce fluide dans la rgion
des temptes; ne comptez pas vous y soustraire, htez-vous d'aimer!
Demain, vous serez peut-tre couches ple-mle avec nous, la tte
fracasse et le sein perc de balles, sur cette bruyre rose qui rit au
soleil! Celles qui auront aim auront vcu. Les autres se seront
fltries comme l'herbe strile, et, en exhalant leur dernier souffle,
elles reconnatront que la prudence et l'orgueil ne leur ont donn ni
gloire ni bonheur.

MARIE. Vous vous trompez: celles qui auront vcu chastes, dignes et
loyales, mourront calmes comme je le suis devant les terreurs que vous
voquez. Je souhaite une telle mort  ceux que j'aime, plutt qu'une vie
d'orages et de remords.

SAINT-GUELTAS. Ainsi, vous conseillez  Louise de me tenir  distance,
comme si ce n'tait pas assez des marches et contre-marches de la guerre
pour nous sparer chaque jour et pour retarder indfiniment l'expansion
de nos coeurs? Tenez, ma belle enfant, c'est puril, cela, car je
pourrais repousser le frle obstacle de votre surveillance, prendre ma
fiance dans mes bras et l'emporter au fond des bois... Mais...
savez-vous ce qui m'arrte?

MARIE. Un reste d'honneur, j'imagine?

SAINT-GUELTAS. Quelque chose de plus: la crainte de vous affliger.

MARIE. C'est toujours cela.

SAINT-GUELTAS. N'essayez pas de le prendre sur ce ton dgag. Je ne suis
pas un novice!

MARIE. Que voulez-vous dire?

SAINT-GUELTAS. Vous me comprenez trs-bien. Allons, charmante enfant,
mon penchant rpond au vtre, ne soyez plus jalouse de Louise,
aimons-nous! Ah! vous restez stupfaite? C'est bien jou; mais  quoi
bon ces attitudes convenues? C'est du temps perdu. Voulez-vous tre
sincre? Quittez l'arme, je vous ferai conduire  mon chteau de la
Roche-Brle, et je vous y rejoindrai avant huit jours, car le conseil
des chefs s'obstine  passer la Loire et  dplacer le sige de la
guerre. Ce sera la perte de la Vende, et je me sparerai de cette
droute pour rallier les forces de mon parti dans de nouvelles
conditions.

MARIE. Et Louise... que deviendra-t-elle?

SAINT-GUELTAS. Elle pousera son cousin Sauvires, qu'elle est alle
trouver sous prtexte d'affaires de famille. Je ne suis pas dupe! Elle
ne l'aime pas, mais elle manque de courage, elle n'a pas eu confiance en
moi.--Dites un mot, et je renonce  elle.

MARIE. Vous voulez un mot?

SAINT-GUELTAS. Oui, un seul.

MARIE. Eh bien, le voil, je vous mprise!

SAINT-GUELTAS. Pour oser me dire un pareil mot, il faut que vous n'ayez
pas compris mon projet. Vous vous imaginez que je veux dserter ma
cause, quand, pour la mieux servir, je me spare de ceux qui la perdent?

MARIE. Je ne juge pas votre politique, ce n'est pas la mienne, je ne
m'intresse pas  votre cause.

SAINT-GUELTAS. Que dites-vous l? Vous devenez folle!

MARIE. Non, monsieur, je suis patriote, je n'ai jamais cess de l'tre.
J'ai suivi mademoiselle de Sauvires par affection, et, si je vous
tmoigne du mpris, c'est parce que vous parlez de l'abandonner dans une
situation affreuse, aprs avoir forc son pre  vous suivre. Cela est
indigne de quelqu'un qui se pique d'tre gentilhomme, et l'offre que
vous me faites de trahir mon amie est une insulte gratuite dont la honte
retombe sur vous seul.

SAINT-GUELTAS. Je m'attendais  votre rponse, elle est d'un esprit imbu
de prjugs, mais gnreux et fier. Je vous en aime davantage, et votre
conqute, pour tre difficile, ne me semble que plus dsirable. Je vous
ramnerai, mademoiselle Marie, et vous m'aimerez passionnment, si je
vis assez pour cela. Sinon vous me pardonnerez comme on pardonne aux
morts, et vous me regretterez un peu! Voici votre amie, vous allez lui
dire que je vous ai fait une dclaration dans les formes? C'est ce que
je souhaite. Toutes deux vous allez dire du mal de moi, mais vous allez
vous har l'une l'autre,... parce que vous voudrez triompher l'une de
l'autre. Moi, je vous conseille de me tirer au sort.

MARIE. Ah! taisez-vous! Je rougis pour Louise de ce que vous pensez et
de ce que vous dites!

SAINT-GUELTAS. Voulez-vous faire un pari avec moi? C'est qu'avant dix
minutes vous serez brouilles. Tenez, je vais vous attendre l-bas, sous
ce gros arbre, pour offrir mon bras  celle de vous qui aura la
franchise de l'accepter. (Il s'loigne. Louise approche, suivie de
Cadio.)



SCNE II.--LOUISE, MARIE, CADIO.


MARIE, (courant  la rencontre de Louise et l'embrassant.) Enfin!

LOUISE. Comme tu es mue! Qu'est-ce qu'il y a?

MARIE. Rien; j'tais impatiente de te revoir et inquite de
toi.--Bonjour, Cadio.--Il te ramne saine et sauve, ce brave enfant?

LOUISE. Oui; mais comme tu es trouble! A ton tour, tu m'inquites. Il
n'est rien arriv  mon pre,  ma tante?

MARIE. Rien, ils te cherchent. Rejoignons le grand chemin, ils doivent y
tre.

LOUISE. Mais avec qui donc tais-tu ici  m'attendre?

MARIE. Avec le marquis.

LOUISE. Je l'ai bien reconnu.

MARIE. Alors, pourquoi me demandes-tu...?

LOUISE. Pourquoi s'enfuit-il  mon approche?

MARIE. Je te le dirai (bas, montrant Cadio qui les suit) quand nous
seront seules.

LOUISE, de mme. Ce garon-l ne compte pas. Il n'entend ou ne comprend
rien en dehors d'un petit cercle d'ides fixes. C'est un brave coeur,
mais c'est un fou. Voyons, parle; je te jure qu'il comprend mieux le
langage des oiseaux que le ntre.

MARIE. De quoi veux-tu que je te parle? du marquis? Il y a encore un
brillant fait d'armes  inscrire sur sa liste. Pendant ton absence, il a
pris la ville que tu vois d'ici. Depuis deux jours, il la garde, il veut
s'y maintenir deux jours encore pour mettre de l'ordre dans l'arme et
lui donner du repos. Tu en profiteras, tu dois en avoir besoin.

LOUISE. Je sais tout cela; j'ai rencontr le courrier. Nos affaires vont
mieux. On espre n'tre pas forc de passer la Loire.

MARIE. Rapportes-tu de l'argent? C'est ce qui manque le plus,  ce qu'il
parat.

LOUISE. Je n'ai rien trouv  Sauvires, nos fermiers avaient t forcs
de payer  la Rpublique; mais je rapporte les diamants de ma mre, que
j'avais confis  ma nourrice et qu'elle avait enterrs dans son jardin.
A prsent, me diras-tu...? Voyons, n'lude pas mes questions. Tu es
agite, soucieuse. Asseyons-nous un instant, je suis lasse. Regarde-moi
et rponds-moi. Tu me caches quelque chose. Saint-Gueltas est bless, il
aura craint de me surprendre...

MARIE. Il n'a rien, je te jure.

LOUISE. Alors, il m'vite?

MARIE. Je pense qu'il a quelque dpit. Est-il vrai que ton cousin soit
en Vende?

LOUISE. Oui; je l'ai revu  Sauvires.

MARIE. Ah! Eh bien?

LOUISE. Eh bien, quoi?

MARIE. Il est toujours rpublicain?

LOUISE. Tu en doutes?

MARIE. Non! mais il est toujours ton meilleur ami?

LOUISE. Il m'abandonne. Rien n'a pu le ramener, et Dieu sait pourtant
que je lui aurais sacrifi...

MARIE. Ton inclination pour...

LOUISE. Oui, loyalement et courageusement. Mon pre n'aime pas
Saint-Gueltas, il regrette son neveu. Moi, je n'ai pas de confiance dans
le marquis, je le crains... Qui sait si je l'aime? Tu vois que tu peux
me parler de lui. Que te disait-il de moi, l, tout  l'heure?

MARIE. Ne me le demande pas, ma Louise. Cet homme est indigne de toi. Il
faut l'oublier.

LOUISE. Ah! Et toi, l'oublieras-tu?

MARIE. Moi? Tu sais fort bien que j'ai pour lui un loignement, un
dgot invincibles!

LOUISE. Avec quelle nergie tu dis cela aujourd'hui! Marie, il te fait
la cour! Il me trompe, et, toi, tu ne m'as jamais dit la vrit!

MARIE. Il ne m'avait jamais fait cette injure.

LOUISE. Mais aujourd'hui, tout  l'heure, il t'a dit... Oui, tes joues
sont enflammes de colre... ou d'orgueil!

MARIE. Louise!... tu sembles croire... Faut-il te dire que cet homme ne
nous aime ni l'une ni l'autre, qu'il n'estime et ne respecte aucune
femme,... que son hommage me fait l'effet d'une fltrissure?...

LOUISE. Tu mens!

MARIE. Et toi, tu m'affliges et tu m'offenses!

LOUISE. Ah! c'est que mon courage est  bout. Il y a trois mois que je
me dbats contre un soupon qui me torture... Cruelle! tu ne vois donc
pas que j'en meurs?

MARIE. Cruelle, moi? Qu'ai-je donc fait?... Mais tu es folle, je le
vois; je te plains. Pauvre enfant, que faut-il faire pour te gurir?

LOUISE. Tu ne peux rien si tu ne peux pas me dire qu'il n'aime que moi.

MARIE. Je ne peux pas mentir pour t'garer davantage. Tu l'aimes
passionnment, je le vois, et lui, il vient de m'offrir, par dpit de ta
pudeur, qu'il appelle mfiance et lchet, son insultant et banal
hommage. A-t-il agi ainsi pour veiller ta jalousie? Je le crois, car il
m'a engage  te dire sa trahison, et il se vante de nous brouiller
ensemble.

LOUISE. Ah! alors... oui, j'ai dj l'exprience de ses ruses
affreuses!... Il veut me vaincre par le dpit!

MARIE. Est-ce l de l'affection, et te laisseras-tu prendre  ce jeu
grossier, toi qu'Henri et si loyalement aime? M. Saint-Gueltas n'a
aucun principe, tu le sais. Il ne voit dans l'amour que le plaisir et la
vanit de troubler la conscience et de vaincre la pudeur. Au lendemain
d'une conqute, il l'abandonne pour en essayer une autre. C'est comme sa
mchante guerre de partisan, va! Il ruine et profane sans piti ce qu'il
terrasse, et il le laisse l sans remords et sans regret.

LOUISE. Ah! tu le hais trop pour ne pas l'aimer!

MARIE. Je ne le hais pas, je le ddaigne, comme ce qu'il y a de plus
vain, de plus inconsistant et de moins hroque au monde.

LOUISE. Tu nies jusqu' sa bravoure?

MARIE. Non, mais j'en fais peu de cas. Le dernier de vos paysans qui se
bat par fanatisme religieux est plus preux que lui, qui n'a que de
l'ambition et que mne la fivre d'une nergie brutale, maladie
particulire  ces gentilshommes illettrs, espces de fous  instincts
sauvages qui noient dans le carnage et la dbauche le tourment de leur
oisivet et le vide de leur intelligence. Ah! pardonne-moi. Louise! Ton
pre est un saint, et il y en a plusieurs comme lui dans votre arme;
mais, puisque tu m'accuses de te disputer les regards du moins mritant,
du plus souill de vos prtendus hros, il faut que tu saches quelle
indignation s'est amasse en moi contre l'abominable guerre que vous
faites avec eux et les crimes dont, grce  eux, vous semez la
contagion... Oh! les cruauts sont gales de part et d'autre, je le
vois, je le sais, je les dteste toutes; mais vous qui avez allum
l'incendie, vous tes les vrais coupables, et j'ai horreur,  prsent
que je vous connais, de la sanglante et cynique autorit que vous vous
flattez d'tablir en France avec de pareils hommes!

LOUISE. Tu nous maudis, tu nous dtestes? Je m'en doutais bien...

MARIE. Ton pre dteste et maudit bien plus que moi l'entreprise o vous
l'avez jet!

LOUISE. Tais-toi! tu me dchires le coeur! C'est moi qui l'ai entran,
perdu, je sais cela! J'ai t romanesque, exalte... J'tais dvore
d'ennui  Sauvires, je voyais Henri abandonner notre cause...
Saint-Gueltas est venu... Mon pre rsistait... Je sentais que l'on
faisait violence  sa loyaut... et pourtant j'ai dit un mot cruel,...
un mot fatal qui a touff le cri de sa conscience et qui l'a prcipit
dans un abme de chagrins et de malheurs.--Ah! que veux-tu! nous ne
pouvons pas voir bien clair dans tout cela, nous autres femmes; nous ne
jugeons les vnements qu' travers nos instincts ou nos passions. La
vrit, c'est le fantme qui nous fascine; le devoir, c'est l'homme qui
nous charme; la justice, c'est le dsir qui nous aveugle. Nous nous
croyons intrpides et dvoues quand nous ne sommes que folles d'amour
et de jalousie. Eh bien, oui! voil ce que c'est! Mon courage, c'est de
la fivre; mon royalisme, c'est du dsespoir: cela est misrable et je
me condamne;... mais il est trop tard pour reculer, je ne peux ni ne
veux gurir! J'ai tout immol  l'amour, et je veux recueillir le fruit
de mes sacrifices. Saint-Gueltas m'aimera ou je me ferai tuer. Je me
jetterai sous les pieds des chevaux, devant la gueule des canons...

MARIE. Il ne t'en demande pas tant! Sois sa matresse, et il t'aimera
vingt-quatre heures.

LOUISE. Sa matresse? Jamais! Pourquoi donc ne serais-je pas sa femme?
Il ne tient qu' moi de l'tre.

MARIE. Alors, pourquoi ne l'es-tu pas?

LOUISE. Oh! malheureuse que je suis! Je crains d'tre hae quand il se
sera engag  moi; il raille  tout propos le mariage; trahi par sa
femme, il a conserv de ses premiers liens un souvenir odieux!

MARIE. Sa femme! Es-tu sre qu'elle soit morte?

LOUISE. Ah! tu crois  cette lgende de paysans,  la dame blanche qui
revient au chteau de la Roche-Brle?

MARIE. Il y a deux versions: selon l'une, il a enferm cette femme
coupable; selon l'autre, il l'a assassine. Et tu admires l'homme qui
n'a pas su sauver sa dignit par une conduite claire et loyale!
Supposons qu'il ait subi l'empire d'une fatalit, comment peux-tu croire
qu'il oubliera la blessure de son me? Ne vois-tu pas que tous ses
entranements portent l'empreinte de la haine et de la vengeance? Cet
homme pris de pillage et de massacre me fait, au milieu de son odieuse
gaiet, l'effet d'un flau qui n'a plus conscience de lui-mme.

LOUISE. Tu en dis trop de mal pour qu'il te soit indiffrent.

MARIE. Je voudrais t'arracher  son influence. Je te vois perdue, si je
n'y parviens pas. Ton pre, toujours irrsolu, n'a pas le courage de
contrarier ton penchant; ta tante...

LOUISE. Est une vieille enfant, je le sais: elle subit le prestige
encore plus que moi; mais, toi qui te vantes d'y chapper... Non, c'est
impossible! Je ne te crois pas. Tiens, donne-moi une dernire, une
suprme marque d'affection. Quitte l'arme, quitte-nous; retourne  ton
parti,  ta famille,  ton milieu. Fais en sorte que le marquis ne te
revoie jamais...

MARIE. C'est srieux, ce que tu me dis l?

LOUISE. Oui, quitte-moi pendant que je t'admire et te chris encore.
Demain, je te verrais trouble, il me semblerait que Saint-Gueltas te
cherche ou te regarde... Cette jalousie qu'il veut exciter en moi me
rendrait folle, injuste envers toi, odieuse  moi-mme. Va-t'en, Marie,
ma chre Marie! pardonne-moi, va-t'en, je te le demande  genoux.

MARIE. Adieu, Louise, ma pauvre amie! Hlas! que vas-tu devenir? (Elle
l'embrasse.) Adieu!

LOUISE. Disons-nous adieu ici, et pleurons sans qu'on nous voie; mais tu
vas venir avec moi  la ville. Il faudra nous entendre sur le voyage que
tu vas faire et sur le prtexte  donner...

MARIE. A notre sparation? Je t'en laisse le soin. Tu diras que je suis
lasse de partager tes fatigues et tes dangers.

LOUISE. Non, je ne mentirai pas. On ne me croirait pas d'ailleurs; on
sait qui tu es!

MARIE. Eh bien, dis que ma vieille tante est malade et me rappelle 
Paris.

LOUISE. C'est l que tu iras?

MARIE. Je n'en sais rien.

LOUISE, souponneuse. Tu n'en sais rien? O iras-tu?

MARIE. Sois tranquille, je n'irai pas  la Roche-Brle. Adieu, je te
quitte ici.

LOUISE. Ici? Mais tes effets?

MARIE. C'est si peu de chose, que cela ne vaut pas la peine d'tre
emport.

LOUISE. Mais tu n'as pas d'argent?

MARIE. J'en ai assez.

LOUISE. Non, tu n'as rien! Et moi, je n'en ai plus... Ah! attends! mes
diamants, partageons...

MARIE. Louise, ne m'humilie pas. Je ne veux rien... Regarde ce gros
arbre, le marquis est l qui t'attend. Tu n'as plus besoin de Cadio, il
me conduira  la ville rpublicaine la plus proche. Je ne veux pas subir
l'outrage de te voir jalouse de moi en prsence de M. Saint-Gueltas.
Adieu!

LOUISE. Oh! je t'ai cruellement blesse, je le vois... Ne veux-tu pas me
pardonner? Reste avec moi, je souffrirai, mais je saurai me vaincre...
Marie, pardonne-moi!

MARIE. Je te pardonne de toute mon me, mais je ne puis plus te servir,
ni te protger. Voil ton pre qui rejoint le marquis. Je ne te laisse
pas seule.

LOUISE. Mais toi?...

MARIE. Cadio, voulez-vous me conduire  Pont-Vieux?

CADIO, qui, assis  l'cart, s'est occup  sculpter un morceau de bois.
Oui bien, c'est par l que je voulais aller.

LOUISE. Tu reviendras  Saint-Christophe ce soir, j'ai  te payer...

CADIO. Oui, oui, c'est bon, demoiselle. (A Marie.) Le jour baisse,
partons!

MARIE,  Louise, qui veut la retenir. Ton pre et le marquis t'ont vue,
ils viennent. Quand tu auras besoin de moi, appelle-moi, j'accourrai.
(Elle s'enfonce dans les massifs avec Cadio.)

LOUISE, la suivant des yeux. O Marie, Marie! je suis bien coupable
d'avoir froiss une me comme la tienne! Je mrite le dsespoir o je me
prcipite.



SCNE III.--Un peu plus loin dans la campagne. MARIE, CADIO.


MARIE. Je peux marcher plus vite, Cadio.

CADIO. Nous avons le temps, demoiselle.

MARIE. Mais si vous voulez retourner ce soir  Saint-Christophe?

CADIO. Je n'y veux pas retourner. J'ai assez d'argent. Tenez, voil ce
que M. Henri m'a donn. Prenez-en, puisque vous n'avez rien. Oh! c'est
de l'argent bien honnte! a vient d'un homme qui est bon et doux!

MARIE. Vous avez raison, Cadio, je pourrais l'accepter de lui sans
rougir.

CADIO. Mais vous auriez honte de partager avec moi?

MARIE. Non, mon ami, non certes! mais je vous jure que j'ai quelque
chose, et que cela me suffit.

CADIO. C'est comme vous voudrez; mais qu'est-ce qu'une jeunesse comme
vous va faire pour vivre  prsent?

MARIE. Je trouverai quelque part du travail, n'importe lequel. Je ne
suis pas difficile.

CADIO. Est-ce que vous avez eu raison de quitter comme a votre
camarade?

MARIE. Vous avez donc cout ce que nous disions?

CADIO. Sans couter, j'ai entendu.

MARIE. Et vous avez compris que...?

CADIO. J'ai tout compris.

MARIE. Pourtant vous me blmez...

CADIO. Dame! la voil bien abandonne, puisque son pre est faible, sa
tante folle et Saint-Gueltas mchant...

MARIE. Vous croyez que j'aurais d me laisser avilir?...

CADIO. On aime les gens, ou on ne les aime pas.

MARIE. Cadio, attendez! Ce que vous dites l me frappe... Il me semble
que la vrit est en vous, pure comme dans l'me d'un
enfant.--Retournons, voulez-vous? Je serai humilie, fltrie peut-tre
par des soupons et des prtentions... N'importe, si je sauve Louise...
J'essayerai du moins, je n'aurai rien  me reprocher.

CADIO. A la bonne heure! Allez, demoiselle.

MARIE. Ne venez-vous pas avec moi?

CADIO. Oh! moi, je ne suis rien, je ne peux rien. Je dteste la guerre,
et je veux me sortir de ces vilaines choses. Vous n'avez pas peur pour
vous en retourner? C'est  deux pas.

MARIE. Je n'ai pas peur. Adieu, merci!

CADIO. Merci de quoi?

MARIE. Du bon conseil que vous m'avez donn. (Ils se sparent.)



SCNE IV. MARIE, sur le sentier, plus prs de la ville; TIREFEUILLE, LA
MOUCHE, sortant des buissons.


TIREFEUILLE. Demoiselle, on vous cherche par ici; venez avec nous.

MARIE. Pourquoi? Qui me cherche?

TIREFEUILLE. La demoiselle de Sauvires. Allons, venez!

MARIE. Vous vous trompez. Je connais le chemin, et personne ne m'attend.

TIREFEUILLE. a ne fait rien, on vous cherchait, nous autres! on a des
ordres pour a. Marchez par ici.

MARIE. Moi, je ne reois d'ordres de personne, je ne vous suivrai pas.

TIREFEUILLE. Pas tant de paroles! Voyons, vous voulez passer  l'ennemi;
le grand chef ne veut pas de a.

MARIE. C'est M. Saint-Gueltas que vous appelez le grand chef?

TIREFEUILLE. Faut pas avoir l'air d'en rire. Marchez, ou vous tes
morte. (Il la couche en joue.)

MARIE, ddaigneuse. Ah ! vous tes fous! Vous m'accusez de passer 
l'ennemi quand vous me voyez retourner au camp royaliste?

LA MOUCHE,  Tirefeuille. En v'l assez. Faut qu'elle marche, puisqu'il
le veut.

TIREFEUILLE, bas. Comment donc faire? Il a dfendu qu'on y touche, et
elle n'a point peur des menaces. Tiens, la v'l qui s'chappe!

LA MOUCHE. Une balle aux oreilles, a l'arrtera, (Il tire un coup de
fusil. Marie court plus vite.)

TIREFEUILLE. Allons, faut l'attraper et l'emmener de force, tant pis!
(s'arrtant.) Diable! qu'est-ce que c'est que a?

LA MOUCHE. Les bleus! les bleus! Cachons-nous et tirons dessus quand ils
passeront.

MARIE, rejoint un groupe de gardes nationaux rpublicains qui s'avance
au galop. Sauvez-moi, je suis poursuivie!

CHAILLAC. Viens au milieu de nous, jeune citoyenne, et ne crains rien...
Tiens, c'est la citoyenne Hoche! une vraie patriote, mes amis; elle va
nous dire o sont les brigands... Quoi! qu'est-ce que c'est? elle est
vanouie?

MARIE, se ranimant. Non! j'ai couru si vite... ce n'est rien.

CHAILLAC. Alors, rponds, citoyenne! L'ennemi occupe Saint-Christophe?

MARIE. Vous voyez bien le drapeau blanc sur l'glise.

CHAILLAC. Tu tais prisonnire, et tu t'vadais?

MARIE. Non.

CHAILLAC. Comment, non?... Pourquoi courait-on aprs toi?

MARIE. Je ne sais pas, un guet-apens, des bandits qui n'appartiennent 
aucun parti que je sache.

CHAILLAC. Allons, fouillez ces broussailles. Eh bien, les enfants de la
patrie hsitent?

MOUCHON. Dame! ils peuvent tre plus nombreux que nous. (A marie.)
Combien sont-ils?

MARIE. Je n'en ai vu que deux; mais ne vous jetez pas dans ces buissons.
C'est l que vos ennemis sont invincibles parce qu'ils sont
insaisissables.

CHAILLAC. Alors, marchons sur la ville.

MARIE. Non, vous n'tes pas en force. N'essayez pas cela.

CHAILLAC. Citoyenne, tu jettes l'alarme dans le conseil. Tu protges
l'ennemi, tu tais avec lui, puisque tu n'tais pas prisonnire. On
connat ton attachement pour certaine famille...

MARIE. Je ne le nie pas, mais je vous dis la vrit. Les insurgs sont
ici en force et sur leurs gardes.

MOUCHON, aux gardes nationaux. Elle a raison, je la connais, vous la
connaissez bien aussi; c'est la cousine de Hoche, elle ne voudrait pas
nous tromper; replions-nous sur Pont-Vieux et attendons-y du renfort. La
troupe doit arriver...

CHAILLAC. Citoyen Mouchon, je te retire la parole et je te dfends de
dmoraliser la garde civique que j'ai l'honneur de commander.--Toi,
citoyenne, tu es suspecte, et je te retiens prisonnire jusqu' nouvel
ordre. Quant  nous, enfants de la patrie, nous n'avons pas  compter
l'ennemi, nous avons  le vaincre. En avant, et vive la Rpublique! (Les
gardes nationaux s'lancent en avant en chantant la _Marseillaise_.)



SCNE V.--Minuit. Dans la ville de Saint-Christophe, reprise par las
rpublicains.--Au milieu de la place, un feu de joie est allum; les
gardes nationaux de Chaillac font brler les meubles des citoyens
rputs royalistes.--La porte de l'glise est ouverte. Des factionnaires
y surveillent les prisonniers.--Des volontaires et des rquisitionnaires
des localits environnantes, de toute condition, quips militairement
de toute manire, s'agitent autour du feu ou devant les maisons,
demandant, achetant ou pillant des vivres, selon les ressources ou le
bon vouloir des habitants.--Les gens de la ville qui ne se sont pas
enfuis ou cachs montrent en gnral beaucoup d'empressement  fter les
patriotes, qu'ils remercient de les avoir dlivrs des brigands.--On
fait beaucoup de bruit, on crie, on jure, on chante, on menace, on rit;
on saisit avec peine les dialogues confus, croiss, interrompus.


UNE VOIX. Tiens, v'l Mouchon! Oh! les autres! voyez donc, c'est
Mouchon de Puy-la-Guerche! Dans les volontaires! qu'est-ce qui aurait
jamais dit a?

UNE AUTRE VOIX. La Rpublique fait des miracles, vous le voyez bien.

UN VOLONTAIRE DE PUY-LA-GUERCHE. Mouchon? vous ne le connaissez pas! Il
a charg trois fois l'ennemi...  reculons!

MOUCHON. J'ai charg en avant et en arrire, c'est la vrit; ma jument
est habitue  tourner le pressoir  cidre, il faut qu'elle aille en
rond. On croit qu'elle tourne le dos  l'ennemi? Pas du tout, la pauvre
bte, elle revient lui faire face.

LE VOLONTAIRE. Qu'on le veuille ou non, pas vrai?

MOUCHON, bas. Tu as tort de te moquer de moi, Pascal! Les volontaires de
Chaumonton vont nous mpriser. Ils font dj assez d'embarras, parce
qu'ils sont mieux monts que nous!

PASCAL. Se moquer? Qu'ils y viennent! on leur rpondra!

UN GARON COIFFEUR, avec motion. Pas de rivalit, citoyens! Que toutes
les villes du Bocage fraternisent et s'embrassent! (Un bless passe sur
un brancard.)

UN CLERC DE NOTAIRE. Tiens, mon patron! Qu'est-ce qu'il y a?

LE BLESS. Il y a qu'on va me couper le bras, mon pauvre enfant!
Viens-tu voir a?

LE CLERC. Sacredieu, non!... Si fait! je ne vous quitte pas dans la
peine, mais, sacredieu, c'est dur. Il faut que je vous aime bien!

LE BLESS. Tu me tiendras et tu m'encourageras. As-tu ton fifre?

LE CLERC. Pardi, toujours!

LE BLESS. Eh bien, tu m'en joueras un air pendant l'opration.

LE CLERC. a va!

MOUCHON. C'est tout de mme avoir du coeur, de demander de la musique.

LE BLESS. Et de donner son bras droit  la patrie? C'est assez gentil,
a, pour un notaire!

LES ASSISTANTS. Vive le notaire! honneur au notaire!

DANS UN AUTRE GROUPE, compos de jeunes gens artisans et bourgeois. Les
hussards ne reviennent pas vite.

--Ils donnent toujours la chasse aux brigands?

--Ils reviennent. J'entends le galop de la cavalerie lgre.

--S'ils amnent encore des prisonniers, o les mettra-t-on? L'glise est
pleine.

--On fusillera tout ce qui a t pris les armes  la main, a fera de la
place!

--Eh bien, et les royalistes de la ville?

--a ne nous regarde pas. Les rpublicains de la ville s'en chargeront.

--Faut pas se fier  a! Dans les villes, on est tous parents ou
camarades. On ne se fait pas bonne justice soi-mme.

--Qu'ils s'arrangent. Moi, j'aime pas les excutions.

--Laisse-moi donc, toi! tu es encore un tide, un modr!

--Fiche-moi la paix et tche, quand tu vas au feu, de n'tre pas plus
modr que moi.

LE GARON COIFFEUR. Citoyens, citoyens, pas de rivalit! que toutes les
villes fraternisent et s'embrassent!

D'AUTRES VOLONTAIRES, mls  des bourgeois de la ville. Quand je vous
dis que, sans la troupe, nous tions aplatis comme un tas de galettes?

--Peut-tre bien; mais, quand on a vu paratre les plumets, quelle
charge  la baonnette, hein? c'tait comme la foudre!

--Jamais les brigands ne tiendront contre la troupe.

--Ils n'auraient pas tenu contre nous, si nous avions voulu; mais on a
des paniques, c'est a qui gte tout!

--Tiens, les Mayenais eux-mmes en ont, des paniques. Les brigands,
c'est pas des ennemis comme les autres. A prsent surtout, c'est  faire
trembler! Ils se battent en dsesprs. Et puis ils sont devenus si
laids avec leurs habits en guenilles, avec leurs figures noires, leurs
grandes barbes, leurs yeux qui jettent du feu... On va dessus tout de
mme; mais, quand on y pense aprs, on en rve la nuit. C'est des
cauchemars!

--Y a Saint-Gueltas, le grand chef, c'est comme un sanglier!

--Tu l'as vu, toi? Tu es bien malin! Personne ne peut dire qu'il connat
sa figure. Il est toujours habill en malheureux, et il se bat dans les
buissons en simple brigand.

--Je l'ai vu,  preuve que je l'ai tenu au bout de mon fusil.

--Et tu l'as manqu, imbcile?

--Il avait les deux mains embarrasses. Il tenait deux recrues qu'il
tranglait. Il a pris le canon de mon fusil avec ses dents...

--Et il a aval les balles? En voil des bourdes que je n'avale pas,
moi!

LE GARON COIFFEUR, attendri. Citoyens, pas de rivalit...

--Oh! en voil un qui m'ennuie: il dit toujours la mme chose.

--Il est sol comme un Polonais!

--O diable ce mtin-l a-t-il trouv de quoi se soler? Je n'ai pas pu
mettre la main sur un verre de cidre!

--Et moi donc! je n'ai mme pas pu trouver le verre. J'ai bu  la
fontaine comme un veau.

--Savez-vous que Perrichon est tu, dans tout a?

--Quel Perrichon? le bgue?

--Non, le tanneur, celui qui demeurait aux Viviers.

--Tant pis! c'tait un bon; il laisse une femme et quatre enfants!

--Damns brigands! j'en veux tuer cinq  la premire affaire!

--Qu'est-ce qui crie comme a?

--Des blesss qu'on ampute; ils n'ont pas l'habitude.

--Tiens! voil Duchne avec des vivres.

--Un chaudron de pommes de terre qu'on allait donner aux cochons: qui en
veut?

--Tout le monde! on est mort de faim!

UN BOURGEOIS DE LA VILLE, apportant un grand panier. Non, mes enfants,
ne mangez pas a. La pomme de terre, c'est bon pour les animaux, c'est
malsain pour l'homme. Voil du pain et de la viande.

--Vive le bon patriote!

--Patriote, moi? Je n'en sais rien... Je ne m'tais jamais occup des
affaires publiques. Hier, les brigands ont maltrait et frapp ma pauvre
femme qui tait en couches, et qui ne pouvait pas se lever pour les
servir. Elle est morte sur le tantt. Tuez-les tous, ces chiens-l, et
mangez, mes bons amis, prenez des forces! Je vous apporte tout ce que
j'ai. Si vous vouliez de mon sang, je vous en donnerais.

D'AUTRES BOURGEOIS, apportant aussi des vivres. Citoyens, buvez et
mangez, et puis entrez dans l'glise, et tuez tous les prisonniers, ceux
de la ville surtout! Si vous les laissez chapper, ds que vous aurez
tourn les talons, les aristocrates nous mettront  feu et  sang.

LE GARON COIFFEUR, buvant. C'est a, que le Bocage fraternise et
s'embrasse!

UN VOLONTAIRE,  un autre volontaire. Diantre! tu as une belle montre,
toi! O as-tu cueilli a?

--Tiens, sur le champ de bataille. C'est la toquante  quelque
aristocrate, a sonne, et il y a des armoiries dedans.

--Dis donc, faudra les gratter, c'est des signes prohibs.

--Eh bien, toi, qui as ramass un reliquaire en or avec un bon Dieu
dessus, c'est prohib aussi!

--Non, le sans-culotte Jsus est  l'ordre du jour.

--Ah! voil qu'on fusille derrire l'glise. Entendez-vous?

--Qui est-ce qui fait la besogne?

--C'est des paysans patriotes qui ont demand  s'en charger.

--Diables de paysans! aussi enrags les uns que les autres!

--Dame! les brigands coupent par morceaux les femmes et les enfants de
ceux qui ne veulent pas s'insurger. Tout a, c'est des dettes qu'ils se
payent entre eux!

--Qu'est-ce qui passe l avec Chaillac? Un beau jeune homme!

--Un lieutenant de hussards? C'est peut-tre le jeune Sauvires.

--Oui, c'est lui. On me l'a montr tantt. Un rude troupier,  ce qu'il
parat!

--Eh bien, et son oncle qui commande une colonne de brigands? comment a
s'arrange-t-il?

--a ne s'arrange pas.

DEUX AVOCATS, officiers de volontaires. Horrible guerre! voil du sang
franais qui coule sur le pav.

--Cela vient de derrire l'glise, oui! un ruisseau de sang froidement
rpandu! Voe victis!

--Vous n'tes pas navr de ces vengeances personnelles?...

--Si fait, mais ne parlez pas si haut. Il ne faudrait qu'un mot pour
nous envoyer derrire l'glise aussi, nous autres! Regardez ces figures
ples, ces yeux ardents... C'taient des gens paisibles nagure, une
population douce, conome, honnte et laborieuse. A prsent, tous sont
ivres, ils ont perdu la conscience du droit et le sens de la logique...
Prts  pleurer de tendresse ou  gorger sans savoir pourquoi...
Trs-bons au fond, qui le croirait? Trs-enfants, aisment hroques...
mais exalts ou abrutis par des motions trop fortes. La nature humaine
ne comporte pas ce degr d'excitation.

--La Rpublique en a trop appel aux passions, je vous le disais bien!

--Que vouliez-vous qu'elle ft? _qu'elle mourt?_

--Non pas, mourons pour elle!

--Ce n'est pas difficile, allez! La vie est si triste  prsent! Nos
enfants meurent de frayeur dans le ventre de nos femmes.



SCNE VI.--HENRI, CHAILLAC,  la porte de l'glise.


HENRI. Cette jeune fille assise l-bas, prs du mur..

CHAILLAC. Vous la connaissez-bien, c'est la citoyenne Hoche, votre amie
d'enfance.

HENRI. C'est pour cela que je la rclame. Elle porte un nom dj
glorieux et qui donne d'assez belles garanties  la Rpublique. Comment
se trouve-t-elle au nombre des prisonniers?

CHAILLAC. Vous ne saviez donc pas qu'elle a suivi les insurgs?

HENRI. Si fait. Elle a agi ainsi contrairement  ses opinions.

CHAILLAC. Agir contrairement  ses opinions, c'est mal agir. J'aime
mieux les fanatiques que les tratres.

HENRI. Ce n'est pas agir contre la Rpublique que de se sacrifier 
l'amiti.

CHAILLAC. Subtilits, citoyen Sauvires! Vous aussi, vous suivez vos
anciens amis, mais en les chargeant  coups de sabre. Je vous ai vu
travailler la bande de Saint-Gueltas tantt. Vous alliez bien!

HENRI. Moi, je suis un homme. Les femmes ont d'autres devoirs.

CHAILLAC. Des devoirs contraires au salut de la patrie? Diable, non! Je
ne veux pas vous accorder a, jeune homme.

HENRI. Si la gnrosit du coeur est un crime, accordez-moi la grce de
cette jeune fille.

CHAILLAC. Je serais heureux de rendre hommage  un militaire tel que
vous, mais cela m'est impossible. La mauvaise herbe repousse sous la
faux rvolutionnaire. Il faut l'arracher, tiges et fleurs; tant pis pour
la jolie fille! Je ne suis plus jeune, moi, Cupidon ne me chatouille
plus les yeux. Mademoiselle Hoche ira rendre compte de ses faits et
gestes au tribunal d'Angers.

HENRI. Mon capitaine va venir vous dire...

CHAILLAC. Je ne reconnais pas l'autorit de votre capitaine. Le
militaire n'a rien  voir dans nos affaires civiles. J'ai des pouvoirs
extraordinaires des dlgus de la Convention. Mon mandat est d'envoyer
les suspects devant leurs juges naturels.

HENRI. Mais c'est de votre propre autorit que vous qualifiez de
suspectes et traitez comme telles les personnes qui vous inspirent de la
mfiance. Si vous vous trompez...

CHAILLAC. Je peux me tromper: errare humanum est! Le tribunal examinera,
je m'en lave les mains. Il s'est pass au chteau de Sauvires, en votre
absence, des choses que j'ai sur le coeur. On y a lchement assassin un
magistrat, un homme de bien que j'ai jur de venger!

HENRI. De venger sur la personne d'une pauvre enfant qui certes a eu,
comme mes parents, un tel crime en horreur?

CHAILLAC. Je suis un homme impartial. J'ai toujours rendu justice aux
vertus prives de votre oncle, et il fallait du courage pour a, je vous
en rponds; mais sa conduite politique est impardonnable. Pardon, je
vous afflige, vous savez a aussi bien que moi. Ceux qui,  partir de sa
dfection, lui sont rests attachs sont gravement coupables  mes yeux.
Je ne leur ferai pas de grce. N'essayez pas de m'attendrir.

HENRI. Au moins, vous interrogerez mademoiselle Hoche avant de l'envoyer
dans les prisons d'Angers?

CHAILLAC. Je l'ai interroge. Elle protge les insurgs par son silence.

HENRI. Puis-je lui parler, moi?

CHAILLAC. Oui, moyennant votre parole de ne pas chercher  favoriser son
vasion.

HENRI. Vous ne la connaissez pas. Elle refuserait...

CHAILLAC. N'importe, vous jurez?

HENRI. Oui, monsieur.

CHAILLAC. Tenez! on l'amne justement par ici, car voil le convoi qui
va emmener les prisonniers.



SCNE VII.--HENRI, MARIE,  la porte de l'glise, des factionnaires les
surveillent, des volontaires font monter les autres prisonniers sur des
voitures de transport et des charrettes.


MARIE, ( voix basse). Ah! Je suis heureuse de vous revoir, monsieur
Henri! Vous allez me dire si Louise et son pre ont pu s'chapper. Je
suis dvore d'inquitude!

HENRI. Ils sont en fuite.

MARIE. On ne les poursuit pas?

HENRI. Nous avons fait notre devoir. La nuit nous a empchs d'aller
plus loin.

MARIE. Mais, demain, vous les poursuivrez encore... Ah! que vous devez
souffrir, vous!

HENRI. Demain, mon dtachement se porte sur un autre point. Je n'aurai
pas la douleur de frapper moi-mme... Mais il s'agit de vous... Vous
savez qu'on va vous envoyer...

MARIE. Je sais, je vois, je suis perdue, moi!

HENRI. Non, vous invoquerez l'appui de votre cousin.

MARIE. Quand mme on m'en laisserait le temps, je n'aurais pas recours 
lui. Si je suis gravement compromise, comme je le pense, je ne veux pas
le compromettre. Il est l'unique appui de ma pauvre famille, il est une
des gloires, une des forces de la patrie. Au besoin, je nierais notre
parent pour le prserver du soupon.

HENRI. Appelez-moi en tmoignage, au moins.

MARIE. Pas plus que lui vous ne devez avoir  vous disculper, monsieur
de Sauvires! Votre nom est dj assez difficile  porter sous les
drapeaux de la Rpublique. Ne me parlez pas davantage; je sais que vous
voudriez me sauver, je vous en remercie. Vous n'y pouvez rien, ne vous
exposez pas davantage.

HENRI. Marie, laissez-moi vous parler comme autrefois et vous serrer la
main.

MARIE. Non, nous sommes observs; mais sachez que j'ai pour vous autant
d'amiti que d'estime.

HENRI. Je ne peux pas vous laisser partir... Voyons, demandez  parler
encore  Chaillac. C'est un esprit troit, rigide, mais c'est un honnte
homme.

MARIE. Son esprit n'est pas assez dlicat pour comprendre ma situation.
Il veut des renseignements sur l'arme royaliste. Je ne puis m'abaisser
 la dlation pour sauver ma tte; jamais Chaillac n'admettra que la
reconnaissance personnelle puisse l'emporter sur le patriotisme, et
j'avoue que je suis ici la victime de mon propre coeur. J'ai servi en
quelque sorte la cause des insurgs, j'ai partag leur bonne et leur
mauvaise fortune. Si j'ai eu horreur de leurs excs, j'ai eu piti de
leurs misres. J'ai soign leurs blesss; j'ai soutenu leurs femmes,
j'ai quelquefois sauv leurs pauvres enfants dans mes bras au milieu de
la droute. Que voulez-vous! j'ai aim Louise par-dessus tout, j'ai
servi avec zle son vertueux pre, votre bienfaiteur et le mien! Qui
comprendrait une pareille inconsquence,  moins d'tre femme? Et
encore! Y a-t-il encore des femmes dans le temps o nous vivons? Je suis
peut-tre la dernire qui osera faire violence  ses croyances pour
remplir un devoir et payer une dette.

HENRI. Eh bien, oui, Marie, vous tes la seule femme, le dernier ange de
bont... (Il lui baise la main.)

MARIE. On m'appelle; adieu! Si je suis condamne pour avoir t sensible
au malheur de mes amis, ne me plaignez pas. Ma vie a t pure, et je
crois  une vie meilleure. Servez bien la France et soyez heureux...

CHAILLAC, s'approchant. Eh bien, citoyenne, es-tu dcide  me dire...?

MARIE. Je ne vous dirai rien, monsieur, cela m'est impossible.

CHAILLAC. En route, alors! Monte dans ce fourgon, tu seras mieux que sur
la charrette.

MARIE. Je vous remercie, monsieur.

CHAILLAC. As-tu pris quelque chose ce soir?

MARIE. Non, on n'a pas eu le temps, ou on a oubli; c'est inutile!
Adieu, merci. (Elle part.)

CHAILLAC,  Henri. Une fille trs-douce, trs-polie! c'est dommage! mais
que voulez-vous!...




QUATRIME PARTIE



Commencement de l'hiver, 1793.--En pays breton, de l'autre ct de la
Loire[4].--Un chemin creux entre deux buttes couvertes de buissons.--Au
loin, une lande coupe de zones boises.--Clair de lune.--Cadio, seul,
sur la butte la plus leve, au pied d'une croix de pierre, joue de la
cornemuse.

[Note 4: Ce peut tre aux environs de Savenay.]

SCNE PREMIRE.--CADIO.


Je ne sais pas ce que je viens de jouer, pas moins! c'tait comme une
prire, et a m'a content le coeur. Grand Dieu du ciel et de la terre,
tu m'as parl dans la solitude! Tu n'es pas fier, toi! tu parles au
dernier des hommes,  celui que les autres hommes ne regardent seulement
pas. Ah! que tu m'as enseign de choses, et comme je me soucie peu 
prsent des peines que le diable peut me faire! Il ne peut rien contre
moi, non, rien. Celui qui croit en toi, Dieu bon, ne croit plus au
pouvoir du mal.--Voil pour sr ce que mon biniou disait tout 
l'heure. Oh! c'est qu'il joue tout seul, lui, quand je suis en tat de
grce, et j'y suis depuis le jour o j'ai entendu armer le fusil pour me
tuer.--Drle de chose, la mort! Dire qu'elle est bonne, puisqu'elle nous
rend meilleurs,... et nous la craignons pourtant! On ne sait pas
pourquoi on la craint;... mais on la craint, il n'y a pas  dire.
(Descendant la butte.) Voil enfin tout de mme une nuit sans danger.
J'ai fait tantt un bon somme sur la fougre, avec la grosse lune toute
blanche au-dessus de ma tte. Il ne fait pas chaud, comme a, aux
approches du matin; mais de souffler dans ce pauvre biniou, a m'a
rchauff l'esprit.--O est-ce que je peux bien tre? Je ne sais plus.
La Loire par l?--ou par l?--Qu'est-ce que a me fait? Je l'ai passe;
les Vendens l'ont bien passe aussi, mais ils ne me reprendront pas!
Ils ont mont du ct de la Manche, et, moi, j'ai tourn face  l'Ocan.
Le vent qui en vient me conduit. Il faut que je retourne au pays des
grosses pierres. On dit qu'il n'y a plus nulle part ni moines ni
couvents. On m'y laissera en paix. a n'est pas qu'on soit mal par ici,
c'est tout dsert. Le pays me plat; il parat bien tranquille... (on
entend deux coups de fusil au loin. Il tressaille et coute.) Plus rien!
C'est quelque braconnier! O donc trouver un coin du monde o on
n'entendra plus jamais ces maudits coups de fusil? Il faudra pourtant
bien que je le retrouve, car voil l'hiver qui pique, et Dieu sait si je
pourrai continuer  coucher dans les bois!--Et puis a m'ennuie
quelquefois, de me cacher, de ne rien savoir et de ne rien faire.--Quoi
faire  prsent en ce bas monde, quand on ne veut pas tuer les autres?

UNE VOIX, derrire la butte. Cadio! Oh! Cadio!

CADIO, effray. Qu'est-ce qui m'appelle? Est-ce moi qu'on cherche?

LA VOIX, plus prs. H! Cadio! es-tu par l?

CADIO. On dirait... Non! c'est un gars.



SCNE II.--CADIO, LA KORIGANE, en garon.


LA KORIGANE. Ah! j'en tais bien sre! J'ai reconnu l'air de ton biniou.
Il n'y a que toi dans le monde pour en jouer si bien que a!

CADIO, incertain et mfiant. Je ne te connais pas, petit; qu'est-ce que
tu me veux?

LA KORIGANE. Tu ne connais pas le follet?

CADIO. En garon, toi? Est-ce bien vrai, que c'est toi? Ta figure me
parat toute change, et ta voix aussi.

LA KORIGANE. M'aimes-tu mieux comme a?

CADIO. Non! je te trouve encore plus laide et plus rauque; mais tu as
donc quitt les brigands?

LA KORIGANE. Et toi, tu as dsert, pas moins?

CADIO. Dame! je n'allais pas avec eux de plein coeur, tu le sais bien!

LA KORIGANE. Mais tu les suivais tout de mme  cause de la demoiselle?

CADIO. La demoiselle? Qu'est-ce que a me fait, la demoiselle?

LA KORIGANE. Tu as t amoureux d'elle, Cadio!

CADIO. Voil une btise par exemple! Amoureux, moi? Je ne le serai
jamais.

LA KORIGANE. Pourquoi?

CADIO. Parce que je ne serai jamais ni a ni autre chose. Je ne peux
rien tre, et j'aime autant a.

LA KORIGANE. Ce que tu es, je vais te le dire: tu es fou!

CADIO. On me l'a toujours dit; mais peut-tre bien qu'il n'y a que moi
de sage sur la terre.

LA KORIGANE. Ah! et pourquoi donc a?

CADIO. Parce qu'il n'y a que moi qui n'aie rien  rclamer et rien 
dfendre, par consquent aucun mal  faire  personne.

LA KORIGANE. Imbcile! tu as ta peau  dfendre!

CADIO. Je la cache! il ne faut pas beaucoup de place pour a. Et
qu'est-ce qu'elle est devenue, la demoiselle?

LA KORIGANE. Elle est devenue ple, et maigre, et mal habille, et
pauvre, et misrable!

CADIO. Et l'arme qu'elle suivait?

LA KORIGANE. Elle la suit toujours.

CADIO. Et Saint-Gueltas?

LA KORIGANE. Il voulait quitter. La demoiselle l'a retenu, pour son
malheur et celui de tout le monde.

CADIO. Elle aurait mieux fait d'aimer son cousin Henri.

LA KORIGANE. Un bleu enrag?

CADIO. Un beau garon qui m'a donn la vie et rendu ma musique!

LA KORIGANE. Toujours ta musique! a passe avant tout.

CADIO. Puisque je n'ai que a.

LA KORIGANE. Tu m'avais, moi! Je t'aimais, et, si tu avais voulu mon
coeur et ma vie...

CADIO. Je n'ai rien voulu de toi; tu tais trop mauvaise. Toute petite,
tu corchais les btes vivantes, et depuis tu es devenue pire. Je t'ai
vue au camp du roi! tu tais plus mchante que les plus mchants!

LA KORIGANE. Eh! tu n'as rien vu. Depuis que tu nous as quitts, et
depuis que le marquis est fou de la Sauvires, j'ai dit: C'est comme
a? il faut que je me venge sur ces chiens de patriotes! J'ai pris des
habits de garon, j'ai mis des cartouches sous ma blouse, et c'est moi
qui recharge lestement les fusils quand nos gens tirent de derrire les
buissons. Et, quand le vieux Sauvires et les doux chefs veulent
pargner les prisonniers, c'est moi qui crie  nos hommes: Tuez tout!
Et, quand on massacre, c'est moi qui chante! Et, quand on en a oubli,
c'est moi qui les montre et qui dis comme a: Allez! allez! saignez
encore, le compte n'y est pas!

CADIO. Tu me fais peur... et tu me dgotes! Adieu! passe ton chemin!

LA KORIGANE. Voyons, Cadio, tu vas au pays? Je suis capable de m'en
aller avec toi.

CADIO. Alors, je n'y vais plus. Merci pour ta compagnie!

LA KORIGANE. Tu me mprises? tu me dtestes?

CADIO. Non, je te plains.

LA KORIGANE. Si tu me plains, aime-moi, et je serai douce. Voyons,
Cadio, je pourrais peut-tre t'aimer encore. Tu n'es ni beau ni
brave;... mais ta musique,--et puis l'habitude que j'avais de te
suivre... Tu tais bon pour moi, tu me grondais...

CADIO. a ne te changeait pas.

LA KORIGANE. C'est ta faute, il fallait m'aimer. Quand j'ai senti parler
mon coeur, si tu avais eu l'esprit de le comprendre, je ne serais pas o
j'en suis.

CADIO. O en es-tu donc?

LA KORIGANE. J'aime  prsent quelqu'un qui ne me regarderait pas, si
j'tais peureuse et pitoyable. C'est quelqu'un qui n'aime que le
courage, et c'est pour lui que j'en ai. Il est mchant, lui, et je suis
mchante. Il veut qu'on fasse le mal, et je le fais. S'il me commandait
le bien, je ferais le bien. Quand il me dit une parole, si j'avais trois
mes, je les lui donnerais.

CADIO. C'est Saint-Gueltas, pas vrai? Eh bien, pourquoi est-ce que tu le
quittes?

LA KORIGANE. Je le quitterais bien par dpit! mais je suis avec lui
encore.

CADIO, effray et prs de fuir. Il est donc par ici?

LA KORIGANE. A deux pas; il donne un moment de repos  sa troupe. a ne
sera pas long, on veut attaquer avant le jour la ville qui est l-bas,
derrire la colline. Oh! on va se cogner, c'est notre dernier enjeu. O
vas-tu?

CADIO. Je vais plus loin. Je ne sais point cogner.

LA KORIGANE, le retenant. Tu ne veux pas m'emmener, et tu te sauves? Eh
bien, tu resteras, a me venge... et a m'amuse. Tu resteras, je te dis!

CADIO. Mais non!

LA KORIGANE, prenant un de ses pistolets. Mais si! Ne bouge pas, ou je
te brle la cervelle! (Cadio se dbat et s'chappe.)



SCNE III.--LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS, sortant des buissons.


SAINT-GUELTAS. Eh bien, la farfadette, qu'est-ce qu'il y a donc?

LA KORIGANE. C'est rien, mon matre. Un des ntres avec qui je
plaisantais.

SAINT-GUELTAS. Quelque amoureux? Ah! les femmes, a trouve toujours le
temps de penser  a!

LA KORIGANE. Je n'ai pas d'amoureux, mon matre.

SAINT-GUELTAS. Tu as tort... Mais o sont nos claireurs? Tu tais avec
eux?

LA KORIGANE. Ils avancent bien doucement; le pays est tout dfonc.

SAINT-GUELTAS. Vous n'avez rencontr personne?

LA KORIGANE. Pas seulement un lapin. Le gibier est peur  c't'heure.

SAINT-GUELTAS. Tant mieux! vous vous amuseriez  le chasser, et il ne
s'agit pas de a.

LA KORIGANE. Dame! on est mort de faim! Je crois qu'on le mangerait tout
cru.

SAINT-GUELTAS. La poudre est pour tirer sur les bleus, et elle est rare.
Le premier qui perd un coup de fusil aura de mes nouvelles. Dis-leur a,
rejoins-les; cours!

LA KORIGANE. Courir? J'ai les pieds en sang.

SAINT-GUELTAS. Pas de rflexion. Dis-leur de gagner toujours sur la
droite; l'arme arrive.

LA KORIGANE. L'arme?

SAINT-GUELTAS. Ah ! m'entends-tu?

LA KORIGANE. Elle n'est pas grosse  prsent, l'arme! Si vous en tiez
les blesss, les vieux, les femmes et les marmots... C'est avec a que
vous voulez prendre une ville? Vous feriez mieux de vous retirer sur vos
terres, o personne n'oserait vous attaquer.

SAINT-GUELTAS. Oh! oh! tu raisonnes, toi? Tu donnes des conseils? Va au
diable! Je te chasse.

LA KORIGANE. Mon matre, un mot d'amiti, et je me fais tuer cette nuit.

SAINT-GUELTAS. Va, ma bonne fille, va!

LA KORIGANE. Un mot de tendresse!

SAINT-GUELTAS. Ah! tu m'ennuies! File d'un ct ou de l'autre, que je ne
te voie plus!

LA KORIGANE. Adieu, mon matre. (A part.) Je me vengerai sur les
Sauvires. (Elle sort.)

SAINT-GUELTAS. Si celle-l me quitte, je n'aurai bientt plus
personne... Mais qu'est-ce que c'est que a? (Une calche toute crotte
et toute dchire s'engage dans le chemin creux.--Un paysan la conduit
en postillon.--La voiture enfonce jusqu'au moyeu dans une ornire; un
des chevaux s'abat. L'homme jure, des cris de femme partent de la
voiture.)



SCNE IV.--SAINT-GUELTAS, LA TESSONNIRE, ROXANE, un Postillon.


SAINT-GUELTAS. Taisez-vous, sacrebleu! taisez-vous! (Au postillon.)
Tais-toi, butor! Et vous, imbciles, qui allez en calche dans de
pareils chemins; descendez, et que le diable vous emporte!

ROXANE, (dans la calche.) Oui, oui, arrtez, j'aime mieux descendre.

LA TESSONNIRE, dans la calche. Ouvrez la portire, ouvrez!

LE POSTILLON, relevant son cheval. Ouvrez vous-mmes, mille noms de nom
d'un tonnerre!

SAINT-GUELTAS, faisant descendre Roxane et la Tessonnire. Allons donc!
et flanquez-nous la paix. Silence! (Roxane est dans un costume
impossible, bonnet de coton, chapeau d'homme, robe de soie en lambeaux,
cape de paysanne. La Tessonnire a un chapeau de femme, une couverture
lie autour du corps avec des cordes et des rubans fans; des pantoufles
dans des sabots.)

ROXANE, que Saint-Gueltas attire brusquement sur le marchepied de la
voiture. Ah! brutal, vous m'avez meurtri les bras! Ah ciel! pardon!
c'est vous, cher marquis? Dieu nous vient en aide! mais vous m'avez fait
bien mal...

SAINT-GUELTAS. Ah! tant pis pour vous, mademoiselle de Sauvires. Il
fallait aller  Gurande, au lieu de vous obstiner  suivre une arme en
droute! Pourquoi diable  prsent n'tes-vous pas au centre de la
marche avec les autres personnes gnantes?

LA TESSONNIRE, bas,  Roxane. _Gnantes_ n'est pas poli!

ROXANE,  Saint-Gueltas. Vous nous faites des reproches!... Les bleus
taient derrire nous, la peur nous a saisis; j'ai donn deux louis 
cet homme pour qu'il prt la tte. Il prtendait connatre la
traverse... Enfin nous voil!

SAINT-GUELTAS. Belle ide! vous n'aviez personne derrire vous.
N'tes-vous pas encore habitue aux paniques des tranards depuis un
mois que a dure? Et croyez-vous n'avoir personne en face?

ROXANE. Vous y tes, marquis; je ne crains plus rien. Je m'attache 
vous, je ne vous quitte pas!

SAINT-GUELTAS, haussant les paules. Comptez l-dessus! Vous avez fait
la sottise, vous la boirez. (Au paysan postillon.) Dtelle tes chevaux,
toi! flanque-moi cette voiture dans les gents, dbarrasse la voie et
viens t'atteler  nos caissons. Plus vite que a!

ROXANE. Eh bien, et nous? Va-t-on nous jeter dans les gents aussi?

SAINT-GUELTAS. Restez  dcouvert, si bon vous semble. L'avant-garde va
vous bousculer tout  l'heure.

ROXANE. Vous nous quittez?

SAINT-GUELTAS. Parfaitement. J'ai  conduire mes gens  l'assaut d'une
ville, c'est un peu plus press que de bavarder avec vous! (Il s'en va
par o il est venu.)

ROXANE. Mais qu'a donc le marquis? Lui autrefois si galant, si aimable,
je ne le reconnais plus depuis quelques jours.

LA TESSONNIRE. C'est que a va mal, ma chre amie, a va trs-mal!

ROXANE. Bast! encore une affaire, et ce sera la fin.

LA TESSONNIRE. J'ai grand'peur que ce ne soit le commencement.

ROXANE. Le commencement de quoi? Vous radotez!

LA TESSONNIRE. Non pas! le commencement de misres dont vous n'avez pas
l'ide.

ROXANE. Nous en avons plus que nous n'en pouvons porter. Quand on est
fait comme nous voil!... non, nous ne pouvons pas tre plus malheureux!

LA TESSONNIRE. Si fait! car jusqu' prsent nous avons, vous et moi,
toujours trouv quelque gte, et nous allons, je pense, coucher en
pleins champs.

ROXANE. J'aime mieux a que les lits bretons. C'est une salet horrible!

LE PAYSAN, qui a dtel ses chevaux. Ah a, dites donc, les bourgeois!
au lieu d'insulter le pays, venez donc un peu m'aider  verser la
calche. Je ne peux pas tout seul!

ROXANE. Verser la calche? Et qu'est-ce qui nous garantira du froid,
s'il nous faut attendre ici que la ville soit prise?

LE PAYSAN. Oh! vous aurez assez chaud tout  l'heure  vous sauver,
quand on chargera l'ennemi. Allons, vous, le vieux! un coup de main!

LA TESSONNIRE. Vous plaisantez, mon ami!

LE PAYSAN. Vous ne voulez pas? Eh bien, aux cinq cents diables le
berlingot! (Il casse les vitres avec le manche de son fouet et brise les
chssis de la calche.)

ROXANE. Ah! le misrable! il dtruit notre dernier asile! Empchez-le
donc, la Tessonnire!

LA TESSONNIRE. Merci! vous voyez bien qu'il est furieux!

LE PAYSAN, cassant toujours. Damne guimbarde, va! Pas possible de
l'ter de l! Ah! v'l du renfort!



SCNE V.--Les Mmes, MACHEBALLE et quatre Vendens, maigres, dchirs,
barbus, hves.


MACHEBALLE, (au postillon.) T'es-t-encore l, feignant? Laisse a, et
cours aux canons; y en a un d'embourb. Dpche, ou gare  toi!

LE POSTILLON. On y va, quoi, on y va! (Il remonte  cheval et part au
trot.)

ROXANE,  la Tessonnire. C'est cet affreux Mcheballe, si grossier! Ne
lui parlons pas, venez!

LA TESSONNIRE. O donc aller? On enfonce  mi-jambes dans les prs!

ROXANE. Non, par l, sur la fougre. Ah! grand Dieu! on parlait de a
jadis, quand on chantait des bergeries: _Colin sur la fougre_... Et 
prsent!... (Ils s'loignent.)

MACHEBALLE, (qui a fait enlever la calche par ses hommes; ils la
renversent sur la berge du chemin.) Boutez-moi a le ventre en l'air, et
cassez les roues, que ces clampins de nobles ne s'en servent pas pour
fuir la bataille. Ah! si je repince ceux qui nous ont lchs! C'est bon,
c'est bien, mes gars! A prsent _gaillez-vous_[5]. Je vas tenir conseil
un moment avec les autres chefs.

[Note 5: C'tait le mot technique: _dispersez-vous_.]

UN VENDEN. Encore! on ne fait que a! On perd le temps  se demander ce
qu'on veut faire.

UN AUTRE. Hormis toi, gnral, c'est tous des messieurs qui n'y
connaissent rien, et qui ne peuvent pas s'accorder.

UN AUTRE. Y a Saint-Gueltas qu'est bon. Il en vaut quarante.

L'AUTRE. Je ne dis pas, mais il en demande plus qu'on n'en peut faire.
On est sur les dents!

MACHEBALLE. Allons, allons, les enfants du bon Dieu! faut pas parler de
a. Faut aller de l'avant. L-bas, on se reposera dans la ville.

L'AUTRE. Oui, en attrapant des coups de fusil! Les bleus sont partout 
c't'heure, et y a plus de villes sans dfense!

UN AUTRE. Tout a, c'est la faute au vieux Sauvires, qui veut la
discipline et la mode de se battre  dcouvert. C'est des histoires de
l'ancien temps. On ne veut plus de a, nous autres!

MACHEBALLE. Ah dame! vous l'avez nomm gnral! Fallait pas!

UN AUTRE. Des gnraux, on en a bien trop nomm! Il n'en faudrait qu'un.

MACHEBALLE. Et que a soit toi, pas vrai?

L'AUTRE. Non! toi, Mcheballe! gnral en chef!

MACHEBALLE. a pourra venir, mes enfants! Laissez partir les nobles: ils
en crvent d'envie!

LE PREMIER VENDEN. Qu'ils s'en aillent! C'est tous des trahisseurs.

UN AUTRE. Quand ils s'en iront, on leur z'y lchera du plomb dans le
dos. a les fera filer plus vite.

MACHEBALLE. V'l Saint-Gueltas, un bon, je ne dis pas; mais la belle
Louise lui a mis la tte  l'envers depuis un bout de temps.

UN VENDEN. Faut la renvoyer. On n'a pas besoin de femmes  la guerre.
C'est des btises, tout a!

MACHEBALLE. On fera de son mieux. gaillez-vous, et faites bonne garde.

LE VENDEN. Oui, si on peut! on tombe de fatigue, (Ils se dispersent et
s'loignent.)



SCNE VI.--MACHEBALLE, LE COMTE DE SAUVIERES, LE BARON DE RABOISSON,
SAINT-GUELTAS, LE CHEVALIER DE PRMOUILLARD.


MACHEBALLE, ( Raboisson et au chevalier.) Me v'l, arrtez-vous! c'est
ici qu'on se consulte.

LE CHEVALIER sans lui rpondre,  Saint-Gueltas. Est-ce ici rellement?
Nous ne sommes pas en nombre, et, s'il nous faut attendre les autres
chefs, nous allons perdre un temps prcieux; nous n'arriverons pas de
nuit sous les murs de la ville.

SAINT-GUELTAS. Une de nos colonnes doit y tre.

LE COMTE. Raison de plus pour se hter de la rejoindre. coutez! Vous
n'entendez pas de bruit?

MACHEBALLE. Eh non! la fusillade n'est pas commence. Les oreilles vous
cornent!

LE COMTE. Plat-il?

RABOISSON, bas. Ne rpondez pas  ce manant.

SAINT-GUELTAS. Attendez! voici deux de mes claireurs!... (Entrent deux
Vendens.) Eh bien?

UN CLAIREUR. On a pouss, Jean et moi, jusqu' la ville. Elle n'est pas
garde et ne se mfie pas; avec quatre hommes de plus, on aurait pris le
faubourg.

SAINT-GUELTAS. En avant, alors!

RABOISSON. Un moment! c'est bien grave, de se lancer sans avoir pu se
runir.

SAINT-GUELTAS. Oh! si on s'attend les uns les autres, ce sera comme sur
la route du Mans. N'esprons plus rien que de nous-mmes.

LE CHEVALIER. Eh oui! En avant, mordieu! allons donc!

LE COMTE. Vous avez raison cette fois, chevalier. Le malheur doit avoir
dissip toutes nos illusions. Ayons l'audace du dsespoir.

SAINT-GUELTAS. Oui, oui, faites avancer vos colonnes, monsieur le comte.

LE COMTE. Mes colonnes? Ignorez-vous que je n'ai plus que cent vingt
hommes, de neufs cents que je commandais encore hier?

MACHEBALLE. Ah! vous, tous vos gens dsertent! c'est la honte de
l'arme!

LE COMTE, mprisant. Vous dites?

SAINT-GUELTAS,  Mcheballe. Tais-toi, brutal! ce n'est pas le moment.

MACHEBALLE. Je me tairai, si je veux.

SAINT-GUELTAS. Je le dis que tu vas te taire, et rester ici pour que
nous ne soyons pas surpris et attaqus en flanc. L est le grand danger.
Ne l'oublie pas (bas), toi, le plus solide au poste!

MACHEBALLE. On restera, marchez!

SAINT-GUELTAS, aux autres. Je gagne la tte. J'enlve le faubourg.
Suivez-moi de prs avec vos hommes.

LE COMTE. Les voici, avec Stock.

UN GROUPE, qui traverse en fuyant. Les bleus, les bleus!... Nous sommes
coups!...

LE COMTE. Faites face alors, ralliez-vous!

STOCK. Oui, sacrement! ralliez-vous...

UNE VOIX. Oui, oui,  la Rpublique! elle fait grce  ceux qui se
rendent. Nous allons  Nantes!

D'AUTRES VOIX. A Nantes!  Nantes!

LE COMTE, leur barrant le chemin. Malheureux! vous allez  la mort!

QUELQUES FUYARDS, le repoussant et passant outre. Tant pis! finir comme
a ou autrement...

SAINT-GUELTAS, saisissant deux hommes. Lches! je vous brle la
cervelle, si vous ne vous arrtez pas!

SAPIENCE, paraissant au pied de la croix. Mes frres, mes enfants, au
nom du Dieu des armes, je vous promets la victoire!

UNE VOIX. Tu mens, il nous abandonne! Tu l'as mal pri, toi! Laisse-nous
tranquilles!

TOUS. A Nantes!  Nantes! (Ils fuient.)

SAINT-GUELTAS, essouffl d'avoir lutt corps  corps en vain avec les
fuyards. Bah! c'est encore une panique, j'en suis sr! Messieurs,
retournez sur vos pas, et empchez que a ne gagne plus avant. Moi, j'ai
encore des gens srs, et nous tiendrons ici, Mcheballe et moi.

LA KORIGANE, accourant. Mon matre, tes gars se sauvent aussi avec leurs
officiers!

SAINT-GUELTAS. De quel ct?

LA KORIGANE. Ils courent droit sur la ville, comme des fous, croyant lui
tourner le dos.

SAINT-GUELTAS. Alors, c'est bon! Ils la prendront malgr eux. Je les
rejoins. (Au chevalier.) Courez dire aux autres que la ville est prise!
(Il s'loigne rapidement.)

LE CHEVALIER, le suivant. Au diable les autres! je vous suis!

LA KORIGANE. Et moi, je vais me fair tuer avec eux! (Elle part.)

MACHEBALLE, au comte et  Raboisson. Allons, mordieu! retournez, vous
autres! empchez la droute!

LE COMTE, hautain. Nous savons ce que nous avons  faire. (Il s'en va du
ct de l'arme vendenne.)

MACHEBALLE,  Stock. Et vous, qu'est-ce que vous faites-l? Allez 
votre dtachement.

STOCK. Mon dtachement? Le voil! c'est moi.

MACHEBALLE. Parti?

RABOISSON,  Stock. Comme le mien, depuis le coucher du soleil.

MACHEBALLE. Mille noms de nom du diable! Eh bien, alors...

RABOISSON,  Stock, sans vouloir rpondre  Mcheballe. C'est assez se
dmener pour rien. Nos malheureux hommes sont ivres de terreur, de faim,
de fatigue et de dsespoir. Ils ont fait tout ce que des hommes peuvent
faire, ils ont fait plus: ils ont tenu jusqu'au bout comme des hros,
tantt comme des saints, tantt comme des diables...

STOCK. Ou comme des Suisses! oui!

RABOISSON. Ils sont  bout d'nergie. Ce ne sont plus des hommes, ce
sont des spectres. Je suis  bout de courage et de volont, moi, pour
les menacer, les injurier et les battre. Je ne sais ni mentir ni
prcher, M. Sapience lui-mme y perd son latin: mais je sais me faire
tuer, je ne sais que a! allons avec Saint-Gueltas tenter le dernier
effort.

STOCK. Allons!

MACHEBALLE. Attendez, attendez! Voil des nouvelles! (A Tirefeuille, qui
arrive en se tranant.) C'est toi, mon garon? Qu'est-ce qui est arriv
l-bas?

TIREFEUILLE. Rien! une fausse peur. Un bleu, un seul, qui portait un
ordre ou faisait une reconnaissance, je ne sais pas! Je crois que c'est
un officier. On a tir sur lui, son cheval est tomb. On a saut sur
l'homme, on l'a boucl, on te l'amne. Nos gars ont coup  travers
champs, ils vont sur la ville.

MACHEBALLE. C'est bon, a; mais les canons, comment qu'ils passeront les
haies?

TIREFEUILLE. Ah bah! pour deux mchants canons!...

MACHEBALLE. Deux? et les autres?

TIREFEUILLE. On les a laisss en route. _Jeannette_ s'est embourbe
jusqu' la gueule.

MACHEBALLE. _Jeannette?_ notre grand canon du bon Dieu, notre relique,
le porte-bonheur de l'arme? Pas possible! tout est perdu, si on sait a
dans les rangs! Messieurs, sauvez les canons, sauvez _Jeannette!_ c'est
le plus press.

RABOISSON. Au fait, si les bleus nous suivent, eux qui n'ont peut-tre
pas d'artillerie... Venez, Stock, sauvons _Jeannette!_ (Ils partent.)

MACHEBALLE,  Tirefeuille. Eh bien, ce prisonnier, o ce qu'il est?

TIREFEUILLE. Je voulais l'expdier, les autres ont pas voulu.

MACHEBALLE. Ils ont bien fait! Faut qu'il dise o sont les bleus.

TIREFEUILLE. Tchez! Moi, j'ai pas de patience.

MACHEBALLE. O vas-tu? Faut m'aider  le confesser.

TIREFEUILLE. Non, je suis trop las.

MACHEBALLE. Tu le feras souffrir, a te remettra.

TIREFEUILLE. Quand vous me le donneriez  corcher vif, faut que je
dorme!

MACHEBALLE. Tu le prends comme a? veux-tu que je t'envoie dormir dans
l'autre monde?

TIREFEUILLE. Oh!  c't'heure, chacun le prend comme il peut. Faut que je
dorme ou que je crve. (Il se jette sur la bruyre.)

MACHEBALLE. Personne n'obit plus. a ne peut pas aller plus mal. Ah! le
v'l, ce prisonnier.



SCNE VII.--MACHEBALLE, TIREFEUILLE, endormi; HENRI, li et dsarm,
amen par cinq ou six Vendens.


MACHEBALLE. Ses papiers, vite?

UN VENDEN. On l'a fouill, il n'avait rien!

MACHEBALLE. Son habit, tez-lui son habit! Y a de l'or ou des papiers
cousus dans la doublure.

HENRI. Comment me l'terez-vous sans me dlier les mains?

MACHEBALLE. Coupez, coupez les manches aux paules!

UN VENDEN. Non, non, coupez pas! C'est moi qu'ai pris l'homme, l'habit
est  moi.

UN AUTRE. On l'a pris tous les cinq. Faudra partager.

LE PREMIER. C'est pas vrai, c'est moi le premier qui ai mis la main
dessus.

MACHEBALLE,  Henri, pendant qu'ils se querellent sans ter l'habit. Qui
es-tu?

HENRI. Vous voyez mon uniforme.

MACHEBALLE. Ton nom?

HENRI. Vous ne le saurez pas.

MACHEBALLE. O allais-tu?

HENRI. Je ne compte pas vous le dire.

MACHEBALLE, aux Vendens. Montez-le sur la butte. (A Henri que l'on
attache  la croix.) On va te fusiller l.

HENRI. Je m'y attends bien.

MACHEBALLE. Mais avant on te coupera la langue et les poings.

HENRI. Vous n'en aurez peut-tre pas le temps!

MACHEBALLE. V'l une parole malheureuse pour ta peau! Les bleus te
suivent?

HENRI. Ils sont derrire moi.

LES VENDENS. Les bleus arrivent? gaillons-nous!

MACHEBALLE. Tuez d'abord ce chien-l!

UN VENDEN. Tue toi-mme; on n'a pas le temps. (Ils se sauvent.)

MACHEBALLE,  Henri. Alors, toi,  moins que tu ne parles vite...
Voyons! veux-tu sauver ta chienne de vie?

HENRI. Non!

MACHEBALLE. C'est tant pis pour toi! (Il a arm son pistolet et lve le
bras pour tuer Henri  bout portant.--Un coup de feu part de derrire la
calche et lui casse le bras.) Ah! malheur!... (Il tourne sur lui-mme,
perdu. Un second coup de feu part; il pousse un hurlement et va rouler
prs de la calche, d'o Cadio s'est relev, le fusil de Tirefeuille
encore fumant  la main.--Tirefeuille, qui dort  deux pas de l, s'est
redress au bruit.)

TIREFEUILLE. C'est rien... C'est le prisonnier qu'on achve. (Il retombe
endormi.)

HENRI, soufflant  travers la fume de la poudre qui l'enveloppe. Bien
vis! A moi, l'ami! dlie-moi, et nous allons travailler tous les deux.

CADIO, fait un pas et laisse tomber le fusil, il est prs de tomber
lui-mme. J'ai tu, moi, moi! j'ai tu un homme!

HENRI. Mais viens donc! nous en tuerons dix!

CADIO, gar, montant vers lui. Qui m'appelle? O est-ce que je suis?

HENRI. Ah! je te reconnais, toi! tu t'appelles Cadio!

CADIO, essayant de le dlier. Je vous avais reconnu aussi... Ah! voyez,
voyez ce que j'ai fait pour vous! J'ai tu!

HENRI. Tu as sacrifi un bandit  un honnte homme... Mais coupe donc
ces cordes! as-tu un couteau?

CADIO. Oui, je crois que oui... Vous pensez qu'il est mort, lui?

HENRI. Oui, oui, bien mort. N'aie par peur! rends-moi les mains, les
mains d'abord!

CADIO. Vous voil libre. Sauvez-vous!

HENRI, l'embrassant. Merci, mon garon. Par o fuir?

CADIO. Je ne sais plus... ils sont partout! (Il voit Tirefeuille
endormi.) Ah! tenez! un autre l! mort aussi! J'en ai donc tu deux?

HENRI, regardant Tirefeuille tout en cherchant les pistolets de
Mcheballe qu'il ramasse. Non, c'est un homme mort de fatigue ou de
faim. Ils en laissent comme a partout. Allons, reprends son fusil,
charge-le.

CADIO. Je ne sais pas.

HENRI. Prends-le toujours et viens avec moi, il ne va pas faire bon ici
pour toi tout  l'heure.

CADIO. Aller avec vous? Non, j'en ai assez fait, j'ai donn la mort!

HENRI. Ami Cadio, tu as fait une grande chose. Tu as vaincu la peur pour
payer la dette de l'amiti. Tu n'es plus un idiot et un fou, tu es un
homme  prsent!

CADIO. Un homme, moi? l'amiti... vous dites?--et vous m'avez embrass,
vous! C'est la premire fois qu'on a embrass Cadio!...

HENRI. Allons, allons, viens-tu?

CADIO. Avec les bleus? contre les blancs?

HENRI. Oui, nous allons enfoncer leur centre; ma pauvre cousine doit
tre l avec les autres femmes: il faut tcher de la sauver. Tu peux
faire encore une bonne action. Viens!

CADIO. Allons! qui sait? (Ils s'loignent.)

TIREFEUILLE, s'veillant. J'ai froid! Ah! chien de sort! ne pouvoir pas
dormir une heure! V'l le jour, pas moins! Est-ce qu'ils prennent la
ville? Je n'entends rien. Eh bien!... et mon fusil? On me l'a donc vol?
Ah! les jambes! les pieds! a n'est plus qu'une plaie.--Un cavalier?
Blanc ou bleu, il me faut son cheval et je l'aurai!



SCNE VIII.--TIREFEUILLE, LOUISE, en amazone, sur un petit cheval
couvert de sueur.


TIREFEUILLE, (le couteau  la main). Descendez, ou je vous saigne!

LOUISE. Toi dont j'ai obtenu la grce? Est-ce que tu ne me reconnais
pas, malheureux?

TIREFEUILLE. Ah! si fait, demoiselle! D'o sortez-vous?

LOUISE. D'une mle effroyable, la droute du centre. Je cherche, je
cours... O est Saint-Gueltas?

TIREFEUILLE. Par ici ou par l; pas loin, bien sr.

LOUISE. Eh bien, je vais par l; toi, va par ici, et, si tu le
rencontres...

TIREFEUILLE. Mes pieds sont morts. Je ne peux plus faire un pas.

LOUISE, sautant  terre. Prends mon cheval, j'ai encore la force de
courir.

TIREFEUILLE, sur le cheval, partant. Merci, ma bonne demoiselle!

LOUISE. Attends donc! coute! tu diras au marquis...

TIREFEUILLE. Bonjour! bonjour! courez aprs moi si vous pouvez! (Il
fuit.)

LOUISE. Oh! le lche! il me vole mon cheval!



SCNE IX.--LOUISE, SAINT-GUELTAS.


SAINT-GUELTAS. Vous ici, seule! O allez-vous?

LOUISE. Et vous? Je vous cherche, venez!

SAINT-GUELTAS. La ville est dfendue. Il me faut du renfort pour
l'attaquer.

LOUISE. Vous n'en aurez pas; les bleus sont derrire nous!

SAINT-GUELTAS. Vous tes sre?...

LOUISE. Oui! mon pre est l, dans le bois o vous voyez pointer ce
grand chne. Il a pu rassembler et retenir quelques-uns des siens, les
meilleurs; il veut tenir l jusqu' la mort pour empcher les bleus de
se rejoindre. Il y a un corps qui s'avance sur la gauche.

SAINT-GUELTAS, qui a mont en courant sur la butte. Je le vois! Votre
pre va se faire prendre entre deux feux avec une poigne d'hommes...
C'est impossible! Qu'il vienne vite ici! j'ai encore un dtachement qui
le soutiendra.

LOUISE. Il l'a tent en vain. Ses hommes ne veulent plus faire un pas en
plaine.

SAINT-GUELTAS. Ah! c'est comme les miens! N'importe, tentons ici
l'impossible! Voici le reste de mon arme; ne la regardez pas, Louise,
vous seriez pouvante du petit nombre... (On voit approcher le
chevalier et un petit officier de quatorze ans, suivis d'un corps de
Vendens.) Moi, je n'ose plus les compter! Tenez, voil tout ce qui me
reste d'officiers, un petit abb enthousiaste et un enfant intrpide!

LE CHEVALIER,  ceux qui le suivent. Courage, courage! voil
Saint-Gueltas!

LES VENDENS. Vive Saint-Gueltas! On n'est pas encore perdu.

SAINT-GUELTAS. Non, mes bons gars, mes derniers, mes fidles! Rien n'est
jamais perdu pour les braves; Dieu combat pour eux. Encore dix minutes
de course, et nous gagnons le bois du Grand-Chne; c'est l que nous
exterminerons l'ennemi en dtail.

UN VENDEN. Mcheballe y est?

UN AUTRE, qui rde autour de la calche. Mcheballe? Il est l, mort!

UN AUTRE. Mort? Tout est perdu!

UN AUTRE. Et _Jeannette_?

UN AUTRE. Prise!

UN AUTRE. Alors, y a plus rien  faire.

SAINT-GUELTAS. Vous voulez donc abandonner le centre, c'est--dire vos
femmes et vos enfants,  l'ennemi?

D'AUTRES VENDENS. Non, non! a ne se peut pas!

TOUS. Non!

UN VENDEN. Nous prirons jusqu'au dernier, si a peut servir  quelque
chose.

SAINT-GUELTAS. Avez-vous confiance en moi?

TOUS. Oui, oui!

SAINT-GUELTAS. Eh bien marchons!... Vous avez encore des cartouches?

UN VENDEN. Chacun deux ou trois.

UN AUTRE. Except ceux qui n'en ont qu'une.

UN AUTRE. Et ceux qui n'en ont point.

SAINT-GUELTAS. Mais vous avez tous des baonnettes?

UN VIEILLARD. Alors, c'est le combat d'o l'on ne revient pas! Mes amis,
voil un calvaire. Recommandons nos mes  Dieu, et pardonnons-nous nos
manquements les uns aux autres en guise d'extrme onction! (Ils
s'agenouillent. Le chevalier s'agenouille aussi.)

SAINT-GUELTAS,  Louise. Laissons-les prier, ils se battront mieux
aprs!

LOUISE. Prions avec eux!

SAINT-GUELTAS, bas, la retenant. Louise, accordez-moi aussi le viatique
de l'amour...

LOUISE. Non, mais celui de la reconnaissance et de l'admiration!

SAINT-GUELTAS. La mort ne va-t-elle pas m'absoudre de ce pass qui
t'pouvante? Dis un seul mot...

LOUISE. Sauvez mon pre!

SAINT-GUELTAS. Je le sauverai ou je mourrai avec lui. Accorderez-vous un
baiser  mon cadavre?

LOUISE. Oui, je le promets.

SAINT-GUELTAS. Et si par miracle nous survivions  ce dsastre...

LOUISE. Sauvez mon pre, et je suis  vous.

SAINT-GUELTAS, enthousiaste. Alors, en avant! Je vais  ce combat comme
 une fte!--tes-vous prts, les amis?

LES VENDENS, qui se sont tous embrasss  la ronde, autour de la croix.
Oui, notre matre.

SAINT-GUELTAS. Mettez cette jeune fille au milieu de vous, mes braves!
C'est une sainte  qui Dieu confre le don des miracles!

LOUISE,  Saint-Gueltas. Un serment en change du mien. Tuez-moi plutt
que de me laisser tomber entre les mains des bleus!

SAINT-GUELTAS. Je le jure! (Ils partent pour le Grand-Chne.)



SCNE X.--LA KORIGANE, puis ROXANE, LA TESSONNIRE, SAINT-GUELTAS,
RABOISSON.


LA KORIGANE, *qui sort des buissons.) Alors, elle va au milieu de la
bataille, elle aussi? Elle est brave! Je ne le croyais pas... Va-t-elle
se battre? est-ce elle qui mourra  ses cts, pour lui et avec lui? Ah!
maudite! tu m'as pris ma vie en lui prenant son coeur, et,  prsent, tu
me voles ma mort, que je voulais lui donner!

ROXANE, arrivant avec la Tessonnire. Par ici, tenez! un de nos petits
Vendens; il va nous dire o nous sommes.

LA TESSONNIRE. Ce n'est pas la peine: voil le calvaire et notre pauvre
calche brise!

ROXANE. Ah! mon Dieu! voil une grande heure que nous marchons pour nous
retrouver au mme endroit, et pour nous rapprocher peut-tre du lieu du
combat! coutez! il me semble que j'entends... Non, rien! Mais nous
sommes ensorcels! (A la Korigane.) Petit! petit!

LA KORIGANE. Tiens, c'est la vieille folle!

ROXANE. Deux louis si tu veux nous conduire en lieu sr, dans quelque
maison... (La Korigane ne bouge pas.) Sais-tu si la ville est prise?
Rponds donc! (A la Tessonnire.) C'est quelque Breton des ctes; il ne
comprend pas.

LA TESSONNIRE, bas. Non, c'est la Korigane; elle s'habille en homme, 
prsent; c'est l'hrone sanglante, la matresse de Saint-Gueltas!

ROXANE. Fi! la Tessonnire, vous avez les ides d'un vieux libertin!

LA TESSONNIRE. Moi? Ah! par exemple!...

ROXANE. Ma petite Korigane, puisque c'est toi, tu vas nous conduire et
nous protger!

LA KORIGANE. Vous? Allez au feu d'enfer avec vos pareilles!

ROXANE. Ah ! tu ne me reconnais donc pas? moi, ta matresse, qui te
gtais!...

LA KORIGANE, farouche. Je n'ai plus ni matresse ni matre; je ne sers
plus personne, et, les dames, je les voudrais voir toutes au fond de
l'eau. C'est vous autres qui avez tout gt, tout perdu avec vos
btises, vos peurs, vos bravades, vos embarras, vos voitures et votre
argent! Ah! vous voil bien! Veux-tu deux louis pour me sauver la vie?
Il parat qu'elle ne vaut pas cher, votre vie de fainantes!

ROXANE. En veux-tu dix? en veux-tu vingt?

LA KORIGANE. Je ne veux rien de vous! et votre argent, je le mprise.
Tout le monde le maudit, allez! C'est avec a que vous trouvez partout
vos aises quand il n'y a plus rien pour le pauvre monde. S'il y a une
voiture ou seulement une charrette, c'est vos amis ou vos amants qui la
retiennent pour vous, et nos blesss,  nous, crvent dans les fosss
comme des chiens. S'il y a un morceau de pain dans une chaumire, c'est
pour vous ou pour vos filles de chambre. S'il y a un mot de consolation
du prtre, c'est pour vous autres; un bon regard des chefs, c'est encore
pour vous, et, si  deux doigts de la mort on pense encore  l'amour,
c'est vous autres qui en avez l'honneur!

ROXANE, bas,  la Tessonnire. Cette furie est jalouse de moi parce que
le marquis me fait la cour! Sauvons-nous, mon cher! Elle est capable de
nous gorger!

LA TESSONNIRE. Et on se bat tout prs d'ici! coutez! oui! Courons,
courons!

ROXANE, courant. Eh bien, vous vous arrtez?

LA TESSONNIRE. J'te mes sabots. Tant pis! j'attraperai un rhume! (Ils
fuient.)

LA KORIGANE, qui a mont sur la butte. Ils se battent dj? Ils n'ont
donc pas pu gagner le Grand-Chne? J'ai peur! Non, il ne peut pas
mourir, lui! j'ai cousu, sans qu'il le sache, une relique dans la
doublure de sa veste! (Deux Vendens passent, emportant Saint-Gueltas.)
Mon matre couvert de sang!...

SAINT-GUELTAS, d'une voix teinte. Laissez-moi, je peux me battre
encore! (Il s'vanouit.)

LA KORIGANE, aux Vendens. Courez, courez! suivez-moi, je connais le
pays; je le cacherai... (A elle-mme avec exaltation.) J'aurai sa
dernire parole au moins!... J'aurai sa mort, moi! (Ils fuient,
emportant Saint-Gueltas sur les traces de la Korigane. D'autres fuyards
passent, entranant Raboisson malgr lui.)

RABOISSON. A la baonnette! allons, retournez-vous! (Les Vendens
jettent leurs fusils et l'entranent.)



SCNE XI.--HENRI, MOTUS, avec quelques Soldats rpublicains.


HENRI. Halte! Le colonel est en avant, nos feux se croiseraient de trop
prs; laissons-le rabattre sur nous les fuyards, et attendons-les le
sabre en main. (Se parlant  lui-mme en descendant de cheval.) Pauvres
malheureux! il y avait l des gens de coeur!

MOTUS. Sans te contredire, mon lieutenant, nous devrions entrer dans le
bois du Grand-Chne. Ils sont capables de s'y tenir cachs comme des
livres et de nous chapper.

HENRI. Est-ce que nos chevaux peuvent percer ces remparts d'pines?
Attendons-les, grenadiers. (A Cadio, qui arrive en courant, bas.) Eh
bien, est-ce l qu'ils sont? mon oncle... Louise?...

CADIO. Non, partis, sauvs avec Saint-Gueltas. J'ai parl  un bless
qui les a tous vus passer.

HENRI. Bien! je respire. Merci, mon Cadio! (Il se touche le bras.)

MOTUS. Mon lieutenant, tu es bless?

HENRI. Je crois que oui. Tiens, en deux endroits du mme bras! J'ai
donn mon mouchoir  un cavalier qui avait la tte fendue. En as-tu un,
toi?

MOTUS. Un mouchoir? Non, mon lieutenant, je ne connais pas a.

CADIO. Voil le ruban de ma cornemuse avec une poigne d'herbe mche;
a arrte le sang. (Il panse Henri adroitement.)

HENRI. C'est parfait! Serre plus fort! Tu vois bien que tu n'as plus
peur. Tu ne perds pas la tte, tu assistes les amis.

CADIO. Oui, mais j'ai peur tout de mme. a ne passe pas comme a!

HENRI. A cheval!  cheval! voil le colonel.



SCNE XII.--Les Mmes, LE CAPITAINE RAVAUD, devenu colonel, suivi d'un
dtachement.


LE COLONEL, (descendant de cheval.) Non, halte! sonnez le ralliement.
(Motus sonne le ralliement.)

CADIO, quand il a fini. Voil qui est beau! Je voudrais connatre cet
instrument-l!

MOTUS. Citoyen la Tignasse, on peut te l'apprendre; mais a n'est pas
dans un jour qu'on peut en dtacher comme a. Et d'abord, vois-tu, il
faut avoir les cheveux en tresses et en queue! Tant que tu auras la tte
couverte en chaume, tu n'apprendras rien qu' souffler dans la peau de
vache.

LE COLONEL, qui a donn des ordres  des officiers. C'est entendu, cinq
minutes pour faire souffler les chevaux, et nous allons plus loin couper
la retraite aux vaincus. (Bas,  Henri.) Donnons-leur le temps de fuir.
Quand il s'en sauverait quelques-uns! Les malheureux ne peuvent plus
rien.

HENRI. Non, rien! c'est ici le dernier soupir de la Vende. Tout a fui
devant nous, et derrire nous rien n'est pargne. Le gnral l'a jur,
et vous savez qu'il tient parole.

LE COLONEL. Votre oncle a d pouvoir s'chapper; mais Louise?

HENRI. Un autre que moi la protge.



SCNE XIII.--Les Mmes, LE COMTE DE SAUVIRES, amen par des Fantassins.


HENRI, (bas.) Dieu! lui, mon oncle! Grce pour lui, mon colonel!

LE COLONEL, aux fantassins. Laissez ce malheureux.

UN FANTASSIN. Colonel, on l'a pris les armes  la main. Il ne s'est pas
rendu.

LE COLONEL. Il est cribl de blessures. Laissez-le respirer. (Les
fantassins quittent les bras du comte, qui tombe aussitt puis.)
Voyez, mes enfants, il se meurt! vous n'achevez pas les agonisants?

LES FANTASSINS. Non, non! pas nous! (Ils s'loignent et vont se joindre
aux cavaliers, qui essuient leurs cheveaux couverts de sueur, de sang et
de boue.)

LE COMTE. Adieu, chre France! c'est ma fin et celle de la guerre!
(Voyant Henri, qui,  genoux prs de lui, le soutient dans ses bras.)
Qui donc est l?

HENRI. Moi, ne me maudissez pas!

LE COMTE. Henri!... tu as fait ton devoir; moi, j'ai cru faire le mien.
J'ai ht l'agonie de mon parti... Je le savais; on rclamait mon
sang... je l'ai donn. La France ne veut plus de nous. Que sera
l'avenir? Henri, o est ma fille?

HENRI. Sauve... avec Saint-Gueltas.

LE COMTE. Sois gnreux, elle l'aime.

HENRI. Je le sais.

LE COMTE. Moi, je crains... Saint-Gueltas est... c'est un hros... oui,
mais...--avant qu'ils passent en Angleterre--dis-leur... Mais tu ne les
verras pas...

HENRI. Si je les voyais, que leur dirais-je?

LE COMTE. Je veux... Non, je ne sais plus... Je ne sais rien... rien...
Tout s'efface... Dieu m'appelle. Tout est perdu!... perdu... Vive le
roi! (Il expire. Coups de fusil trs-prs.)

UN FACTIONNAIRE, sur la butte. Un engagement par l!

LE COLONEL. A cheval!  cheval! Henri, courage!  ton poste!

HENRI,  Cadio, tout en montant  cheval. Garde ce pauvre corps. Je
viendrai le chercher. (Tous partent, except Cadio.)



SCNE XIV.--CADIO occup du cadavre; puis LOUISE.


CADIO. Pauvre mort! Je t'ai vu debout et fier, et fch contre moi, dans
ton chteau, et,  prsent... c'est ma faute si tu es l couch... Ah!
la quenouille! Je ne savais pas, moi! Je vais le couvrir de feuilles
sches, je n'ai pas d'autre linceul  lui donner. (Au moment de lui
couvrir le visage, il le regarde.) Il est beau tout de mme, ce vieux
homme, avec son sang dans ses cheveux blancs et son air tranquille! Ils
sont peut-tre heureux, les morts! (Louise accourt perdue.) La
demoiselle? Cachons-lui... (Il couvre entirement de feuilles le corps
de M. de Sauvires.)

LOUISE. Mon pre! Avez-vous vu?... Ah! Cadio, c'est toi! o est mon
pre?

CADIO. Il est parti.

LOUISE. Sauv?

CADIO. Oui, bien sr... Mais vous, je vous croyais...

LOUISE. Je ne l'ai pas quitt; mais, dans un moment de confusion, j'ai
t renverse, on a march sur moi, je ne l'ai pas senti, je me suis
leve, mais j'ai perdu de vue mon pauvre pre et Saint-Gueltas... O
sont-ils? Dis.

CADIO. Je ne sais pas... par l peut-tre. Vous ne voulez pas aller du
ct de votre cousin? Vous feriez mieux...

LOUISE. Henri est l?

CADIO. Oui, il est bon, lui, il est doux, il fait grce...

LOUISE. Il ne pourrait rien faire pour les miens, et, moi, je ne veux
pas de grce. Je veux rejoindre mon pre... Cadio, je le veux...

CADIO. Oui, et Saint-Gueltas!

LOUISE. C'est mon devoir.

CADIO. Allons, venez, nous les retrouverons... (A part.) Je ne veux pas
la laisser ici, il faut la sauver! (Ils s'loignent.)




CINQUIME PARTIE



PREMIER TABLEAU

Fvrier, 1794.--Une ferme en Bretagne[6].--Intrieur d'une cour nglige
et encombre, ferme en avant par des palissades et une barrire de bois
brut; un chemin passe le long de cette clture.--Au del du chemin
s'tendent des prairies ples, maigres et absolument plates jusqu' la
Loire, qu'on aperoit  l'horizon comme un bras de mer, et dont un
mandre se rapproche de la ferme.--Quelques buissons de tamaris nains
coupent  et l ces prairies, o l'on voit des bandes de golands se
mler aux troupeaux d'oies domestiques.--Un menhir ou pierre leve,
assez prs de la ferme, sert  amarrer les barques. C'est le seul
accident notable d'un paysage sans arbres et tout nu.--Auprs de
l'entre, la maison principale;  droite et  gauche, un carr
irrgulier de constructions rustiques dont les toits sont couverts d'une
mousse paisse, sculaire.--Un hangar de branches et de paille occupe un
coin.--Le soleil brille, la terre humide fume.--Au del de la ferme, du
ct oppos  la Loire, le pays est cultiv.--Quelques mouvements de
terrain sont couverts de taillis et de gents pineux; un moulin  vent
tourne  quelque distance de la ferme.

[Note 6: Peut-tre sur la route de Savenay  Saint-Nazaire.]



SCNE PREMIRE.--LE PRE CORNY, fermier; REBEC.


REBEC. Bonjour, pre Corny! comment vont les semences?

CORNY. Serviteur, monsieur Rebec. a ne lve pas trop mal. Voil un beau
temps aujourd'hui, pas vrai, monsieur Rebec?

REBEC. Appelez-moi donc citoyen Lycurgue, a ne fait pas bon effet
devant les passants, de dire _monsieur_, c'est pass de mode, et puis
j'aime autant qu'on oublie mon vrai nom, dans votre pays du bon Dieu.

CORNY. Dame! je ne peux pas le retenir, votre sobriquet rvolutionnaire.
C'est des saints qu'on ne connat point, nous autres! et tant qu' votre
nom de famille, on ne s'en inquite point chez nous. On n'est point pour
trahir, si vous avez des secrets  cacher.

REBEC. Des secrets, des secrets! Mon Dieu, je suis comme les gens d'ici.
Je plains les malheureux, et, puisque c'est un crime d'tat pour le
moment...

CORNY. Enfin vous tes un ancien suspect, je le sais bien: a vous fait
plus d'honneur que de tort en pays breton.

REBEC. Oh! a! vous tes tous des braves gens, et je peux dire que j'ai
eu une fameuse ide de m'arrter ici, au lieu d'aller  Nantes, o
j'avais eu l'ide de m'tablir.

CORNY. A Nantes! il parat qu'il n'y fait pas bon pour ceux qu'on
souponne, car vous tiez souponn dans votre pays de Vende...

REBEC. Je peux vous dire pourquoi, vous tes un homme discret. J'avais
t jet en prison  Puy-la-Guerche pour avoir sauv des flammes
certains chteaux incendis par les bleus; je crois bien que j'en ai
sauv une douzaine. Alors, les jacobins de l'endroit m'ont accus
d'avoir spcul sur le squestre: des calomnies! J'ai russi  m'vader
avec l'aide de quelques amis vertueux, que j'avais parmi les
sans-culottes, et je suis venu essayer de faire un peu de commerce en
Bretagne.

CORNY. Et comme vous tes savant et entendu  toute sorte d'affaires, on
vous a nomm municipal de la paroisse. On a bien fait; a vous retient
chez nous (avec un signe d'intelligence), o ce que la Loire porte
bateaux... et autres! Il n'y a point de mal  a. Vous tes un homme
sage, qui sait fermer les yeux quand il ne faut pas trop les ouvrir.
(Lui poussant le coude en voyant approcher la Tessonnire.) Hein! vous
n'y regardez point de trop prs?

REBEC, riant. Non, j'ai la vue basse, et puis je n'ai pas un brin de
mmoire. Il y a comme a un tas de figures que je rencontre dans les
prs, dans les champs, jusque dans votre cour, et je ne pourrais pas
mettre leur nom dessus.



SCNE II.--Les Mmes, LA TESSONNIRE, en paysan.


LA TESSONNIRE. Tiens! te voil, Rebec?

REBEC, avec affectation. Bonjour, pre Jacques, bonjour! a va bien, mon
brave homme? (A Corny.) Vous voyez, je ne le reconnais pas du tout,
celui-l.

CORNY, bas. Et puis vous ne voudriez pas faire de tort  un pauvre homme
comme moi. C'est notre profit,  nous autres, d'en cacher tant qu'on
peut.

REBEC, de mme. a ne paye pourtant gure; a n'a plus rien.

CORNY. Bah! a payera plus tard; on a confiance. Et puis il y en a qui
ont encore des vieux louis cousus dans leurs vieux habits, et ceux-l
payent pour les autres. Faut dire qu'ils se soutiennent bien entre eux,
et point chichement...

LA TESSONNIRE, qui fait semblant de travailler et qui gratte la terre
au hasard avec une pioche, se rapprochant d'eux. Dis donc, Rebec?

REBEC, bas. N'ayez pas l'air de si bien me connatre, et surtout ne me
tutoyez pas, puisque vous ne tutoyez pas les autres.

LA TESSONNIRE. Tu as raison, mon ami, tu as raison! Et, dis-moi, as-tu
des nouvelles?

REBEC. Ah! dame! la terreur va son train, et c'est  qui en prendra la
gouverne.

LA TESSONNIRE. Comment! la gouverne de la terreur?... On nous disait
que a allait bientt finir?

REBEC. a finira. Vous pensez bien que a ne peut pas durer toujours;
mais pour l'instant a redouble. Ceux qui la font la craignent tant
eux-mmes, que c'est  qui en fera plus que les autres. C'est ce qui les
perdra. Ils se dnoncent, ils s'injurient, ils s'envoient  la
guillotine. Soyez tranquille, a finira mal pour eux; chacun son tour!

LA TESSONNIRE, prenant du tabac. Et alors, naturellement, le roi...

REBEC. Faut pas parler de a, a viendra tout seul! (Bas, s'adressant 
Corny.) Dites donc, il est bien mal dguis. Il a une chemise trop fine,
et vous devriez lui cacher sa tabatire  portrait. Dites-lui donc de me
la vendre, et je lui en achterai une en corne.

CORNY, bas. Bah! bah! nos garnisaires le connaissent, mais ils ne font
pas semblant. Qu'est-ce que a leur fait, un vieux comme a?

REBEC. Je sais bien qu'on peut compter sur nos quatre hommes de
garnison: ils sont trs-gentils; mais si on les changeait? si on nous
envoyait des enrags?

CORNY. Quand on y sera, on verra! on se cachera mieux... (souriant avec
malice.) Et vous aurez la tabatire  bon compte!

REBEC. Et les deux dames? Vous tes sr?...

CORNY, montrant Louise, qui passe dguise en paysanne pauvre et tirant
une vache par la corde. Voyez! la jeune se comporte bien. La v'l qui
ramne nos vaches  l'table. Dirait-on pas d'une vraie fille de ferme?
Et puis c'est doux, c'est raisonnable, a s'arrange de tout; mais la
vieille... ah! qu'elle est terrible! Heureusement, nos garnisaires la
prennent pour une ancienne fille de chambre qui fait ses embarras. a
les fait rire, et ils ne veulent pas me vendre. On ne leur refuse pas la
goutte, et ils viennent souvent se la faire offrir... Et puis les bleus,
voyez-vous, c'est pas toujours ce qu'on croit! Y en a bien qui
mriteraient d'tre blancs! C'est comme vous, quoi! on peut s'entendre.

REBEC. C'est a, c'est a, entendons-nous. tre bien avec tout le monde,
c'est le plus sr; mais de la prudence, hein?

CORNY. Soyez donc tranquille, on en a!

REBEC. Pourtant, hier, vous avez t inquits!

CORNY. Eh! non, point du tout. Mes gars ont donn une fausse alerte, et
on a fait coucher la vieille au moulin, pour lui donner une petite leon
de prudence, comme vous dites!

REBEC. Ah! vous leur donnez comme a des peurs?...

CORNY. De temps en temps, faut a. Sans a, ces gens se perdraient... et
nous avec!

REBEC, malin. Et puis, si on les mettait trop en confiance, ils ne
comprendraient pas les obligations qu'ils vous ont, n'est-ce pas?

CORNY. Dame! on s'expose pour eux tout de mme! Souhaitez-vous boire un
pichet de cidre, monsieur Lycurge?

REBEC. Citoyen Lycurgue donc! Non, merci, je n'ai pas besoin de a pour
tre votre ami. (A part.) C'est mon intrt!



SCNE III.--Les Mmes, ROXANE, LA TESSONNIRE, lisant un journal sous le
hangar.


ROXANE, (mal dguise en paysanne, avec un reste de coquetterie.) Bonjour,
citoyen Lycurge; comment va ton commerce?

REBEC. Comme a, comme a, Marie-Jeanne. Les temps sont trop durs. Les
moutons d'ici n'ont que la peau et les os.

ROXANE. Allons donc, coquin! Tu es de ceux qui spculent sur la famine!

REBEC. Moi?

ROXANE. Oui, toi, j'en mettrais ma main au feu; tu as toujours su
profiter du malheur des autres. Tu aurais aid  brler notre chteau,
si tu n'avais pas espr que la Vende triompherait. A prsent que tu la
crois anantie, tu regrettes bien de n'avoir pas pris ta part  la
destruction de notre pauvre manoir.

REBEC. Au diable votre manoir! C'est lui qui me force  me cacher, 
m'exiler de mes pnates!

ROXANE. Bah! tu auras fait danser l'anse du panier, monsieur le gardien
du squestre! et la Rpublique, qui veut tout garder pour elle, t'aura
chass! C'est la seule bonne chose qu'elle aura faite.

REBEC,  Corny qui coute. Oh! elle est mchante, la vieille! (A
Roxane.) Citoyenne Marie-Jeanne, vous tes sujette aux propos sditieux.
Faites attention  vous, ou je me verrai forc de svir et de vous faire
arrter.

ROXANE. Je t'en dfie! Tu sais bien que les princes sont en France... et
pas loin d'ici!

REBEC. Savoir!

ROXANE. C'est tout su. Nous sommes mieux informs que toi!

REBEC,  part. Si c'tait vrai! (A Corny, bas.) Je m'en vas pour ne pas
me quereller. Envoyez-la souvent coucher au moulin, celle-l; elle en a
besoin. (Il sort, Corny le reconduit.)



SCNE IV.--ROXANE, LA TESSONNIRE, puis LOUISE.


LA TESSONNIRE, (qui lit son journal avec des lunettes d'or.) Qu'est-ce
que vous disiez donc, que les princes...?

ROXANE. Il faut toujours dire comme cela aux trembleurs qui veulent
montrer les dents.

LA TESSONNIRE. Vous avez tort, ma chre amie, de fcher cet homme-l!
S'il le voulait, nous ferions, vous et moi, un vilain _mariage
rpublicain_ sur les bateaux de Nantes!

ROXANE. Je ne lui sais aucun gr de sa discrtion. C'est la peur d'tre
compromis par nous qui le retient. Ah ! qu'est-ce qu'il y a dans votre
journal?

LA TESSONNIRE. Rien de nouveau, c'est celui que je relis depuis huit
jours.

ROXANE. Vous devriez bien perdre l'habitude de lire ainsi dehors. Vous
attirez l'attention...

LA TESSONNIRE. Et vous, vous devriez bien ne pas vous parfumer! Au
diable le paysan qui a retrouv dans les gents et rapport votre bote
 odeurs!

ROXANE. Voulez-vous que je sente l'curie?

LA TESSONNIRE. Oui, il le faudrait. Les bleus ont le nez fin.

ROXANE. Pas du tout. Les gens qui fument n'ont pas de flair.

LOUISE, sortant de l'table. Vous avez vu Rebec? Sait-il quelque chose
de mon pre, enfin?

ROXANE. Non, rien.

LOUISE. Mon Dieu, mon Dieu! ne rien savoir de lui depuis bientt trois
mois!

ROXANE, bas,  la Tessonnire. Avez-vous brl le numro du journal o
nous avons appris la mort de mon pauvre frre?

LA TESSONNIRE. Oui, oui. Je l'ai brl tout de suite. C'tait peut-tre
une fausse nouvelle, d'ailleurs!

LOUISE, avec angoisse. Pourquoi parlez-vous bas tous les deux? Vous me
cachez quelque chose, j'en suis sre! (Elle s'empare du journal qu'on
lui laisse parcourir.)

ROXANE. Ma chre enfant, sois sre que mon frre a russi  migrer
depuis longtemps, comme tant d'autres. Il ne peut pas t'crire, il te
perdrait. D'ailleurs, il ne sait pas o nous sommes. Prends patience,
tout s'claircira. Surmonte tes inquitudes et songe que les regrets et
les pleurs sont des crimes aux yeux des espions qui nous entourent.

LOUISE, rendant le journal. Des espions? Nous serions ingrats d'y
croire, ma tante. Il me semble, au contraire, que tout le monde s'entend
ici pour nous prserver... Mais qui vient l-bas, sur la Loire?

ROXANE. Rjouissons-nous. C'est l'ami Cadio; il saura peut-tre quelque
chose, lui! (Cadio descend d'une barque qui le dpose devant la ferme et
qui s'loigne.)

LOUISE. Il est mfiant avec vous. Laissez-moi le questionner, j'irai
vous dire ce qu'il m'aura appris.

ROXANE. Oui, oui, nous rentrons. D'ailleurs, le soleil d'hiver est
trs-mauvais. Louise, tu devrais baisser ta coiffe. Tu te gteras le
teint, ma fille, tu auras des taches de rousseur, et c'est affreux.

LOUISE. Je voudrais en avoir et vous en donner, chre tante: cela nous
dguiserait mieux que nos habits de paysannes.

ROXANE. Mais songe donc que bientt nous irons peut-tre  Versailles
faire notre cour au jeune roi!

LA TESSONNIRE, voyant Cadio qui entre dans la ferme. Parlez donc plus
bas! ce mntrier est trs-rpublicain  prsent. Allons, venez! Vous
avez la voix trop forte, vous! (Il l'emmne.)



SCNE V.--LOUISE, CADIO.


LOUISE. Eh bien, Cadio, tu as t jusqu' Gurande?

CADIO. Oui, j'ai des nouvelles de Saint-Gueltas. Il est vivant, guri et
libre.

LOUISE. Et il ne m'apporte ni ne m'envoie de nouvelles de mon pre? Il
n'en a donc pas? On me disait qu'il devait l'avoir emmen dans son
chteau du Poitou. Ah! tiens, on me trompe! Mon pre n'est plus! et
Saint-Gueltas nous oublie!

CADIO. Saint-Gueltas n'a peut-tre pas reu vos lettres. N'arrive pas
qui veut dans le pays o il est!

LOUISE. Cadio, si tu y allais, toi! elles arriveraient.

CADIO. J'irais bien peut-tre, mais je n'en reviendrais pas. Les
Vendens fusillent tous ceux qui repassent la Loire, ils les traitent
d'espions et de dserteurs... pour n'avoir pas  les nourrir! La famine
est l-bas pire qu' Nantes. D'ailleurs, Saint-Gueltas... je ne l'aime
pas, moi!

LOUISE. Pourquoi? Il ne t'a rien fait.

CADIO. Si! Il m'a fait donner la quenouille qui a fch votre pre.
J'aurai toujours a sur le coeur.

LOUISE. Ce n'est pas lui, c'est M. Sapience.

CADIO. C'est le cur d'abord, le marquis ensuite.

LOUISE. Il l'a ni.

CADIO. Et vous croyez ce qu'il dit, vous?

LOUISE. Et toi, tu le crois capable de mentir?

CADIO. S'il n'est pas menteur, il y a bien des femmes qui mentent!

LOUISE. Comment! quelles femmes?

CADIO. Toutes celles qu'il a promis d'aimer toujours...  ce qu'elles
disent, du moins.

LOUISE, agite. Pourquoi ne mentiraient-elles pas?

CADIO. Alors, c'est toutes des folles et des sans-coeur de s'tre
donnes  lui sans lui faire rien promettre!--Qu'est-ce que vous avez,
demoiselle? Vous voil triste et songeuse. Vous jouerai-je un air de
biniou?

LOUISE. Plus tard, mon enfant, merci.--Dis-moi encore... As-tu entendu
parler des bleus?

CADIO. Oui, on ne parle que de a  la ville.

LOUISE. O sont-ils,  prsent?

CADIO. Ils sont partout. Ils font comme les Vendens faisaient: ils
s'_gaillent_ pour les mieux prendre.

LOUISE. Et... Henri, celui que tu aimais tant?

CADIO. Je n'ai pas pu le retrouver. Peut-tre bien qu'il est avec ceux
qui suivent le marquis et qui le dbusquent de place en place; mais il
leur chappera. Sa bande est comme un serpent qu'on coupe par morceaux
et qui se rejoint toujours.

LOUISE. Hlas! pourquoi lutter encore quand l'arme est dtruite?

CADIO. Peut-tre que Saint-Gueltas veut vendre cher sa vie. Il y en a
qui disent qu'il veut vendre cher sa soumission!

LOUISE. Tu le hais... ne parlons plus de lui.

CADIO. Soit! et laissez-moi vous parler de l'autre.

LOUISE. Non! ne me parle plus d'Henri. Je sais  prsent qu'il tait 
la dernire affaire, celle qui nous a port le dernier coup et qui nous
a tous disperss si misrablement. Saint-Gueltas, lui, couvrait mon pre
de son corps. Je l'ai vu! et que sais-je si Henri n'tait pas un de ceux
qui tiraient sur lui?

CADIO. Moi, je crois qu'il a t fait prisonnier, et qu'Henri l'a
dlivr.

LOUISE. Non, non! la crainte de passer pour un tratre l'en et empch.
Les gens qui ont tant de vertus rpublicaines n'ont plus de sentimens
humains, sois-en sr... Mais cela te fche; tu es rpublicain, 
prsent!

CADIO. Non, je ne suis ni pour les uns ni pour les autres. Tous sont
devenus cruels comme des btes sauvages, et j'aime mieux rencontrer une
bande de loups dans les bois qu'un seul homme royaliste ou patriote...
Mais lui... si vous lui criviez...

LOUISE. Non, jamais! il m'a sacrifie  son opinion. Il m'a appris
qu'une femme de coeur ne doit aimer que celui dont la religion est la
sienne. Je ne veux plus crire  personne. Je supporterai le tourment de
l'incertitude, je me rsignerai  attendre...

CADIO. Attendre quoi? Votre parti est fini, allez! Nous voil pour
toujours en rpublique. Qu'est-ce qu'il pourrait y avoir aprs?

LOUISE. Eh bien, si tout est fini, si je suis orpheline, spare des
miens ou abandonne  jamais, ruine, proscrite, je resterai comme me
voil... Cache par de braves gens, je travaillerai pour m'acquitter
envers eux, oui, de tout mon coeur et de toutes mes forces! Ce n'est pas
si difficile qu'on croit de travailler.

CADIO. Je ne peux pourtant pas, moi! et a me paratrait bien dur.

LOUISE. Ce n'est pas un travail que de garder des troupeaux et de filer
du chanvre ou de la laine.

CADIO. Est-ce que vous savez filer?

LOUISE. Oui; vois si ce n'est pas aussi bien qu'une autre? (Elle lui
montre son fuseau.)

CADIO, vivement. C'est mieux.

LOUISE, souriant. Tu me flattes?

CADIO. Vous devriez toujours sourire comme a.

LOUISE. Pourquoi?

CADIO. Parce que... a montre que vous avez du courage.

LOUISE. Il en faut, j'en aurai; mais, toi, mon pauvre Cadio, que vas-tu
devenir?

CADIO. Ce que j'ai toujours t: rien.

LOUISE. Ce n'est donc rien que d'tre paysan? Moi, je vois  prsent que
c'est quelque chose.

CADIO. Je ne suis pas paysan: un paysan a de la terre ou cultive celle
des autres pour en avoir un jour.

LOUISE. Cultive, travaille, et tu en auras!

CADIO. J'aime mieux ne rien avoir.

LOUISE. Que tu es singulier! Pourquoi?

CADIO. Celui qui a quelque chose veut le dfendre ou l'augmenter. a le
rend craintif ou envieux, malheureux ou mchant. Moi, je n'ai eu qu'une
peur en ce monde, celle de mourir damn. Je ne l'ai plus, je suis
tranquille comme me voil.

LOUISE. Qui t'a t cette crainte?

CADIO. Un ou deux moments de courage que j'ai eus, et des ides...  moi
tout seul! la nuit avec ses toiles, le chant des vagues quand j'ai revu
dernirement le pays de Carnac, plus de menaces d'enfer pesant sur moi,
les champs ravags, les chteaux dtruits, et surtout le couvent en
ruine, o le rouge-gorge chantait la semaine passe, et o j'ai cueilli
des violettes dans les fentes des tombeaux... Je regardais la croix
brise et les pierres des anciens dieux, couches ple-mle, je me
disais: Tout passe, et Dieu reste!

LOUISE, tonne. O prends-tu donc tout ce que tu dis-l, Cadio?

CADIO, montrant son biniou. Je ne sais pas: l peut-tre.



SCNE VI.--Les Mmes, CORNY, REBEC, LA TESSONNIRE, ROXANE, puis MOTUS,
HENRI, le Dlgu de la Convention, premier Secrtaire, deuxime
Secrtaire, LA MRE CORNY, un Sous-officier.


CORNY, (accourant du dehors, suivi de Rebec. Alerte, alerte! On voit
arriver par l (il montre le chemin) des cavaliers, une voiture; on ne
sait point ce que c'est! mais faut vous en aller dans les taillis,
demoiselle, et bien vite!

LOUISE. Oui, mon ami; mais les autres?

CORNY, (montrant la Tessonnire et Roxane qui sortent de la maison.) Les
v'l! (A la Tessonnire.) Allez-vous-en vitement mener notre fumier au
pr avec Jean, par l!

LA TESSONNIRE. Le fumier?

REBEC, trs-mu. Eh oui! eh oui! sauvez-vous; il n'est que temps!

LA TESSONNIRE. Au fumier!... Allons, va pour le fumier! (Il s'en va.)

ROXANE. Eh bien, et moi? Je ne peux pourtant pas mener le fumier?

REBEC. Au moulin! au moulin!

CORNY. Trop tard! Allez battre des pois dans la grange.

LOUISE. Elle ne saura pas. Je l'emmne, elle gardera les chvres avec
moi.

ROXANE. Dieu, quelle existence! pas un jour de scurit!

LOUISE. Venez, venez, ma tante! (Elle l'emmne.)

CORNY. Eh bien, et toi, Cadio? Je ne te savais pas l.

CADIO. Oh! moi, je ne risque rien. Je ne suis point mal avec les bleus.
Je vais seulement faire le guet derrire les buissons.

REBEC. N'ayez pas l'air de vous cacher.

CADIO. Ne craignez pas. Je connais mon affaire. (Il sort par le hangar.)

REBEC,  Corny, regardant de la barrire. Diable! cette fois, ce n'est
pas une fausse alerte; ils viennent bien par ici.

CORNY. D'accord! mais a va passer sur le chemin. Qu'est-ce que vous
voulez que a vienne faire chez nous?

REBEC, qui regarde toujours. C'est des militaires, Dieu me pardonne! Ils
ne sont gure plus de cinquante. C'est l'escorte de quelque gnral qui
va en chaise de poste bien doucement. Il faut croire qu'il est bless.

CORNY. Les v'l, cachons-nous.

REBEC. Non pas, non pas! Mettons-nous devant la barrire, et crions:
_Vive la Rpublique!_

CORNY. Je ne veux point crier a!

REBEC. Eh bien, agitez votre chapeau et ouvrez la bouche, je crierai
pour deux.

CORNY. a y est! (Il agite son chapeau, Rebec crie. Motus,  cheval,
vient sur eux.)

MOTUS. C'est bien, assez cri! coutez ce qu'on vous dit! (A Corny qui
se prsente.) Sans te dranger, citoyen paysan, as-tu chez toi un
charron?

CORNY. Non, citoyen militaire; mais on est tous un peu charron en
campagne. (Regardant la voiture qui s'arrte devant la porte, escorte
des cavaliers.) C'est donc quelque chose  rabigancher  vot' carrosse?

MOTUS. Un timon rompu dans vos satans chemins, soit dit sans vous
molester.

CORNY. Oh! avec quatre clisses et un bon bout de corde, a sera
vitement remmanch.

MOTUS. tes-vous tout seul? Appelez du monde!

CORNY. Oui, oui; j'ai l mes garons, on s'y mettra tous. (Il court vers
la grange.)

LE DLGU DE LA CONVENTION, mettant la tte  la portire et parlant
d'une voix pre et imprative. Eh bien?

MOTUS. a sera fait  la minute, citoyen dlgu; tu peux prendre un peu
de repos.

LE DLGU, descendant de voiture avec l'aide de ses deux secrtaires.
Oui, je souffre beaucoup.--O est l'officier?

HENRI, paraissant. Le voil.

REBEC,  part. Lui? Diable!

LE DLGU. Commandez la halte.

HENRI. C'est fait, monsieur.

LE DLGU,  ses secrtaires. _Monsieur_, toujours _monsieur_! Ces
officiers de Klber ne prendront jamais les manires rpublicaines!
Quelque fils de ci-devant, je parie! Vous lui demanderez son nom, je n'y
ai pas song ce matin au dpart.

REBEC, faisant l'empress. Si le citoyen commissaire veut daigner entrer
dans la maison du paysan...

LE DLGU, brusquement. Non, j'ai froid! je reste au soleil. Une chaise
ici.

REBEC, courant vers la maison. Des siges; des siges!... (La mre Corny
et sa bru accourent avec des chaises de paille sur lesquelles elles
tendent des serviettes blanches. Le dlgu s'assied sans y faire
attention. Les deux secrtaires puritains tent les serviettes avec le
mpris marqu d'un vain luxe. Pendant ce temps, Rebec s'est gliss prs
de Henri et lui parle bas.)

LE PREMIER SECRTAIRE, qui observe tout, s'adressant au dlgu.
Pourquoi l'officier commandant l'escorte chuchote-t-il d'un air
mystrieux avec ce particulier au langage doucereux emprunt au
vocabulaire des anciens laquais?

LE DLGU. Faites comparatre! (Le premier secrtaire va chercher
Rebec. La mre Corny s'approche du dlgu avec un air riant et ouvert.
Le dlgu, farouche et inquiet.) Que voulez-vous?

LA MRE CORNY. Vous offrir un rafrachissement, monsieur not' citoyen!
un fruit, un pichet de cidre...

LE DEUXIME SECRTAIRE. Tu n'as pas de vin?

LA MRE CORNY. On n'en cueille point chez nous; mais on a de
l'eau-de-vie... pas bien bonne.

LE DEUXIME SECRTAIRE. Apporte toujours. (Elle obit.)

LE PREMIER SECRTAIRE, amenant Rebec. Voil le faiseur de phrases!

LE DLGU, ironique. _Daigneras-tu_ nous dire qui tu es, toi, avec ta
face de renard?

REBEC, se redressant et payant d'audace. Lycurgue, municipal de cette
commune.

LE DLGU,  ses secrtaires. Interrogez-le; moi, je souffre comme un
damn! (Il met la tte dans ses mains et ses coudes sur la table, que
les femmes ont apporte, ainsi qu'une bouteille et des gobelets
d'tain.)

LE PREMIER SECRTAIRE,  Rebec. Es-tu de ce pays?

REBEC. J'y rside depuis le temps voulu, citoyen.

LE SECRTAIRE. O tais-tu auparavant?

REBEC. En Vende, prs de Puy-la-Guerche, o j'avais la commission de
faire brler les chteaux des anciens nobles. J'en ai brl douze!

LE SECRTAIRE. Tu te vantes; on n'en a pas brl six en tout de ce
ct-l. Avance ici, lieutenant.

HENRI, sans bouger. Vous me parlez, monsieur?

LE DEUXIME SECRTAIRE. Le citoyen dlgu veut te parler. (Henri
s'approche.)

LE DLGU. Connais-tu cet homme,  qui tu parlais bas tout  l'heure?

HENRI. Oui, monsieur.

LE DLGU. O l'as-tu connu?

HENRI. A Puy-la-Guerche et aux environs.

LE SECRTAIRE. A-t-il brl rellement des chteaux?

HENRI. Je n'en sais rien.

LE PREMIER SECRTAIRE. Mais... attendez donc! Il y avait par l le
repaire du fameux rebelle Sauvires. J'ai bonne mmoire, moi. (A Rebec.)
Est-ce toi qui l'as brl?

REBEC, troubl, regardant Henri. Je ne me souviens pas bien si c'est moi
ou un autre...

HENRI. Tu as obi  ta consigne. Chacun avait la sienne.

LE DLGU. Tu y tais donc?

HENRI. J'y tais.

LE DLGU. Qui a excut l'ordre de brler Sauvires?

HENRI. C'est moi.

LE DLGU. Tu te nommes?...

HENRI. Charles-Henri de Sauvires.

LE DLGU. Parent du rebelle?

HENRI. Son neveu.

LE DLGU. Vous tiez ennemis avant la Rvolution?

HENRI. Non, monsieur. Je lui devais tout, et je chris sa mmoire.

LE DLGU. Belle action, alors! Comment n'es-tu pas capitaine?

HENRI. Je ne veux pas l'tre, monsieur.

LE DLGU. Pourquoi? Tu es las de servir la Rpublique?

HENRI. Non, monsieur. J'ai gagn mon paulette en combattant l'tranger,
je ne veux pas devoir un nouveau grade  la guerre civile. Si nous avons
affaire ici aux Anglais, je serai fier de mriter mon avancement; mais
contre des Franais gars... non! Je ne veux rien! Je vous prie de vous
le rappeler.

LE PREMIER SECRTAIRE. Ta rserve est sophistique: tu n'as pas voulu de
rcompense pour avoir brl le chteau de ton oncle; dis cela tout
bonnement.

HENRI, indign. Qu'eussiez-vous fait  ma place?

LE SECRTAIRE. J'eusse accept avec orgueil!

HENRI, avec mpris. Eh bien, tant pis pour vous! (Le secrtaire plit de
colre. Le dlgu lui fait signe de se contenir.)

LE DEUXIME SECRTAIRE,  Henri. Si le citoyen dlgu est satisfait de
tes rponses, nous devons en tolrer l'audace; mais tu as des
renseignements  donner... (Consultant un gros cahier de notes.) Le
tratre Sauvires avait une fille, une soeur, des amis et des parents
qui ont port les armes, mme les femmes!

HENRI. Les femmes, non. Mon oncle et le chevalier de Prmouillard ont
t tus  l'affaire du Grand-Chne. Je ne sais rien des autres.

LE DLGU, plus doux. tais-tu  cette affaire, jeune homme?

HENRI, triste. J'y tais.

LE PREMIER SECRTAIRE, l'observant. A contre-coeur sans doute?

HENRI. Plat-il, monsieur?

LE DLGU. Est-ce  regret que tu as fait ton devoir?

HENRI. Oui, certes! mais je l'ai fait.

LE DLGU. Eh bien, tu vas le faire encore et nous dire o sont
rfugis les survivants de ta famille.

HENRI. Je l'ignore absolument.

LE DLGU. Tu le jures sur l'honneur?

HENRI. Je le jure sur l'honneur! J'ignore mme si une seule personne de
ma famille a survcu  l'crasement de l'arme vendenne.

LE PREMIER SECRTAIRE. Si tu le savais... si tu connaissais leur
tanire, les dnoncerais-tu?

HENRI, firement. Monsieur, je ne vous reconnais pas le droit de
m'interroger en dehors des choses qui concernent mon service. Charg par
mon colonel d'escorter le dlgu de la Convention, je ferai respecter
sa personne et celle de ses employs... Voil ma consigne, je n'en ai
pas d'autre.

LE PREMIER SECRTAIRE. Nous avons d'autres pouvoirs que ceux de votre
colonel. Tout militaire nous doit obissance, et nous avons le droit
d'interroger toute personne suspecte.

HENRI, avec indignation, s'adressant au dlgu. Et je suis une de ces
personnes, moi?

LE DLGU, entran par sa franchise. Non, mon jeune stocien! Tu as
bien mrit de la patrie, et bon compte sera rendu de ta conduite! Tu es
du bois dont on fait les gnraux. Va, tu peux t'occuper de ton service.
Nous avons confiance en toi. (Henri s'loigne, Rebec veut le suivre.)

HENRI, bas. Ne me dis rien. Tu vois que c'est le tribunal de
l'inquisition en voyage! (Ils se sparent. Henri retourne  ses
cavaliers. Rebec s'esquive dans la maison. Corny et ses garons
travaillent  rparer la chaise de poste. Le postillon fait manger
l'avoine  ses chevaux. Le dlgu et ses deux acolytes restent autour
de la table. Cadio se glisse sous le hangar et les observe.)

LE PREMIER SECRTAIRE, au dlgu. Par le saint couperet de la
guillotine, tu faiblis!

LE DLGU, fatigu,  l'autre secrtaire. Qu'est-ce qu'il dit, cet
imbcile?

LE DEUXIME SECRTAIRE. Il dit que tu faiblis, et il a raison. Tout ce
qui nous entoure ou nous approche dans cette tourne est suspect et
inquitant. Le militaire a t et sera toujours girondin. Le paysan est
et sera toujours royaliste. Ce n'est pas le moment de prendre confiance.
La mission qu'on t'a donne de parcourir les campagnes pour connatre
l'esprit si connu des populations est probablement un pige de tes
ennemis.

LE PREMIER SECRTAIRE, inquiet. Le fait est que nous voil tous les
trois seuls au milieu des paysans qui nous dtestent... (Au dlgu, qui
s'est vers de l'eau-de-vie et lui arrtant la main.) Ne bois pas cela!
j'en ferai l'preuve le premier.

LE DLGU, influenc. Du poison peut-tre? Bouquin, tu es un Spartiate!

LE DEUXIME SECRTAIRE. Nous t'avons suivi, connaissant bien les
embches dont nous aurions  te prserver au pril de notre vie... et, 
prsent que nous voyons la tienne entre les mains d'un Sauvires...

LE DLGU, effray. Vous croyez qu'il me laisserait assassiner?

LE PREMIER SECRTAIRE. Ce serait si facile! On donne le mot  une bande
de brigands qui ont bien vite dispers cinquante hommes sans dvouement
ni conviction.

LE DLGU. Non, je ne puis croire  tant de sclratesse! Vous tes
malades de peur tous les deux!

LE PREMIER SECRTAIRE. Peur, nous qui combattons tes instincts de
douceur et de clmence, sauf  nous faire mettre en pices  tes cts?

LE DLGU. C'est vrai; pardon, mes enfants, vous tes des hros, et,
moi... je suis affaibli, c'est vrai; je suis malade. Ah! cette pauvre
tte est transperce de douleurs aigus, quand elle m'est pas remplie de
visions effroyables!

LE PREMIER SECRTAIRE. Voyons, o as-tu mal? tu n'en sais rien?

LE DLGU, appliquant la main sur sa nuque. L, toujours l! voil le
sige du mal.

LE PREMIER SECRTAIRE. Un rhumatisme! Bois;  prsent, tu peux boire.
Cette liqueur est innocente, (Ils se versent de l'eau-de-vie et boivent
tous les trois.)

LE DEUXIME SECRTAIRE. Sais-tu ce que disent les aristocrates  propos
du mal dont tu te plains sans cesse? Ils prtendent qu' force de faire
tomber des ttes, tu sens la tienne prs de tomber toute seule!

LE DLGU. Ah! cela est trange! Je rve cela continuellement,... et,
dans le sommeil, la douleur devient si atroce... Oui, c'est le couperet
qui scie ma chair et mes os sans pouvoir les trancher. Et, dans ma rage,
je saisis ma tte, moi, pour l'arracher du tronc et la jeter dans le
panier... Ne parlons pas de a... Buvons, prenons des forces factices,
puisque celles de la nature sont puises. (Il boit.) C'est de l'eau,
a!

LE PREMIER SECRTAIRE. C'est du poivre en barres, au contraire. Tu as
donc perdu le got?

LE DLGU. Totalement.

LE DEUXIME SECRTAIRE. Eh bien, il faut boire du sang pour te
retremper.

LE DLGU. Tu es brutal, toi! une folie sombre!

LE DEUXIME SECRTAIRE. Veux-tu de l'loquence?

LE DLGU. Non, j'en ai. Donnez-moi plutt du stocisme.

LE PREMIER SECRTAIRE. Tu manques de principes, nous le savons. Eh bien,
coute; qui veut la fin veut les moyens. Dtruire ou tre dtruit, nous
en sommes l, plus de milieu! ce que nous dtruisons est le mal...

LE DLGU. Je sais tout a, flanquez-moi la paix! Je sais que, dans
toutes les grandes entreprises, il y a un moment suprme o, pour
combattre la lassitude et soutenir l'effort, il faut saisir le glaive de
la cruaut et... (Reprenant sa tte dans ses mains crispes.) Ah! je
n'en peux plus; je voudrais tre mort!

LE PREMIER SECRTAIRE. Tu n'es plus bon qu' mourir, si tu doutes!

LE DLGU, buvant encore. Et, si je doutais, vous me dnonceriez,
fanatiques enfants de la Rvolution?

LE DEUXIME SECRTAIRE. Oui, certes!

LE PREMIER SECRTAIRE. Je ferais mieux, je te poignarderais!

LE DLGU, exalt, se levant et frappant son gobelet sur la table.
Allons, vous feriez bien! Moi aussi, je vous briserais, si vous ne me
souteniez pas sur l'pre et sauvage montagne! C'est votre mission, 
vous, mes jeunes tigres! Il faut des hommes,  prsent. Que dis-je! les
hommes n'ont qu'une dose limite d'nergie, la piti est chose
naturelle, le dgot est chose fatale; il faut devenir des dieux! Des
dieux cabires, des essences dgages de la matire, des forces
implacables, funestes! Eh bien, alors, brlons nos entrailles avec le
fer rouge de l'ivresse. teignons en nous les dernires palpitations de
la sensibilit, soyons fer et feu, mitraille et torche, hache et
brandon! Nous tomberons puiss, maudits, insults, torturs peut-tre!
mais la vrit triomphera, et nous laisserons une gloire immortelle...

CADIO, (malgr lui.) Non!

LE DLGU. Qu'est-ce que c'est?

LE PREMIER SECRTAIRE. Un tratre! (Il tire un coup de pistolet sur le
hangar: Cadio a disparu.)

HENRI, accourant. Qu'y a-t-il?

LE DLGU. Aux armes! dfendez-moi!

HENRI. On a tir sur vous?

LE SECOND SECRTAIRE, dsignant le hangar. On nous a menacs. Courez,
fouillez les buissons. Tuez tout! allez-y tous!

HENRI, au dlgu. S'il y a des ennemis ici, ma place est auprs de
vous. (A un sous-officier.) Prenez douze hommes et courez par l.
Arrtez tous ceux que vous rencontrerez.

LE DLGU. Oui, c'est cela. Restez, vous autres! (Le sous-officier
passe  cheval  travers le hangar en le brisant, ses hommes le suivent
en largissant la brche. Henri fait entourer la cour par ses autres
hommes.)

LE PREMIER SECRTAIRE. Emparez-vous de tout le monde ici.

MOTUS. Mais permets, citoyen secrtaire! j'ai fort bien vu la chose, et,
sans te contredire, je dclare que personne autre que toi n'a tir.

LE SECRTAIRE. Ah! vous raisonnez, vous autres? vous entrez en
rbellion? vous trahissez aussi?

HENRI. Non, monsieur! N'insultez pas de braves soldats qui font leur
devoir et le feront toujours.

LE DEUXIME SECRTAIRE, au dlgu. On va nous chercher querelle, c'est
un coup mont!

LE DLGU. Ne donnons pas de prtexte  la rvolte! (A Henri.)
loignez-vous, lieutenant; vous nous gardez de trop prs. On touffe
ici! (Henri obit.)

LE PREMIER SECRTAIRE. Il faut interroger le municipal. (Le deuxime
secrtaire va le chercher.)

LE DLGU. A quoi bon, puisque personne ne nous a attaqus?

LE PREMIER SECRTAIRE, montrant le hangar. Une voix est partie de l
pour protester contre la gloire et la saintet de la Rpublique.

LE DLGU, rveur. Le monosyllabe tait audacieux... vrai peut-tre!
Qui sait si, en croyant sauver la Rpublique, nous ne l'gorgeons pas?

LE SECRTAIRE. L'homme tait un lche, il a fui!

LE DLGU, en proie  des mouvements contraires et convulsifs. S'il est
lche, qu'on le fusille; exterminons tous les lches!

LE DEUXIME SECRTAIRE, amenant Rebec. Avance donc, poule mouille! Tu
trembles?

LE DLGU. Qu'est-ce que vous voulez que je dise  un pareil ne? Vous
m'obsdez!

LE PREMIER SECRTAIRE. Puisque tu retombes dans l'apathie, je
l'interrogerai, moi. (A Rebec.) Va chercher ton registre de police
municipale.

REBEC. Je l'ai sur moi; le voici.

LE PREMIER SECRTAIRE, cherchant. La liste des habitants de cette ferme!

REBEC, montrant la feuille. La voil. J'tais en train de la dresser.

LE SECRTAIRE. Corny, Jean-Baptiste, fermier du _Mystre_. Qu'est-ce
que cela signifie? quel mystre?

CORNY, avanant. C'est le nom de l'endroit, citoyen.

LE SECRTAIRE. Qui le lui a donn?

CORNY, tranquille et souriant. Oh dame! c'est vous autres!

LE SECRTAIRE. Comment cela? Te moques-tu de nous?

CORNY. Non, citoyen. L'endroit s'appelait _le Saint-Mystre_,  cause
d'une chapelle qu'il y avait. On a donn l'ordre d'abattre la chapelle,
et on a dfendu de donner aux hameaux des noms de saints. On a obi,
nous autres, et v'l pourquoi l'endroit s'appelle _le Mystre_ tout
court.

LE SECRTAIRE, au dlgu. Explication captieuse! Ce nom dsigne pour
les brigands un lieu de refuge. (Il lit la liste dresse par Rebec.)
Corny, fermier, sa femme, ses fils... leurs pouses et enfants. Ah!
qu'est-ce que c'est que Marie-Jeanne, ge de quarante-sept ans?

REBEC. Fille de peine.

LE SECRTAIRE. Et le pre Jacques? Que signifient ces noms vagues et
indtermins?

REBEC. Mon recensement n'tait pas fini, citoyen. Le pre Jacques est un
vieux qui va en journe pour gagner sa vie.

LE SECRTAIRE. Est-il n dans la commune?

REBEC. Mais je suppose...

LE SECRTAIRE. C'est--dire que tu n'en sais rien et ne t'en inquites
pas? (A Corny.) O est n le pre Jacques?

CORNY. Dame! comment le savoir? Il est plus vieux que moi, je n'y tais
point. C'tait sur les registres de la paroisse, mais les bons
rpublicains de la ville sont venus et les ont brls. Faut plus nous
demander d'actes de naissance,  nous autres!

LE DLGU, au secrtaire. Et, comme les Vendens ont brl, de leur
ct, les actes civils, les recherches deviennent impossibles dans le
pays. Tout chappe ici  la lgalit.

LE SECRTAIRE, bas. N'importe, j'ai des soupons... (Il consulte le
registre et ses notes. Haut,  Corny.) Et Franoise, que fait-elle ici?

CORNY. Sauf votre respect, elle garde nos btes celle-l.

LE SECRTAIRE. D'o sort-elle?

CORNY. Du pays d'Aunis. C'est une champie, une jeunesse.

LE SECRTAIRE, consultant la liste. Dix-huit ans! Faites-la comparatre.

LE DLGU, qui se tient toujours la tte et qui donne des signes
d'impatience. A quoi diable t'amuses-tu l? Vas-tu interroger tous ces
pouilleux?

LE SECRTAIRE, bas. La fille est la soeur du tratre Sauvires sont
rfugies par ici, on me l'a dit. Leurs ges se rapportent  la
dclaration du municipal. J'ai l leur signalement, tu dois les voir.

LE DLGU. Allons, dpchons-nous!

LE SECRTAIRE,  Corny, qui l'a cout. Eh bien, la Franoise?

CORNY. Oh dame! elle est aux champs, un peu loin. Faut le temps; j'ai
envoy...

LE DEUXIME SECRTAIRE. Amenez la Marie-Jeanne en attendant.

CORNY. Celle-l mne nos chvres de son ct.

LE PREMIER SECRTAIRE. Et le pre Jacques? il est aussi aux champs?

CORNY. Dame! c'est l'heure de faire son ouvrage.

LE SECRTAIRE, au dlgu, qui s'impatiente. Une jeune fille et une
vieille... Je jurerais que je les tiens! (A Corny qui l'coute toujours
sans en avoir l'air.) Elle est fille, n'est-ce pas, la Marie-Jeanne?

CORNY. Excusez, citoyen elle est veuve.

LE SECRTAIRE,  Rebec qui tressaille. Est-ce vrai, qu'elle est veuve?

REBEC, se remettant et payant d'audace. Veuve d'un rpublicain mort au
champ d'honneur,  ce que l'on m'a dit.

LE SECRTAIRE. Mais Franoise n'est pas marie?

CORNY. Faites excuse, elle l'est.

LE SECRTAIRE,  Rebec. Rponds, toi!... J'imagine que tu n'oserais pas
mentir au reprsentant de la nation? Allons, la vrit! Franoise est
une brigande, nous le savons. Veux-tu que je la nomme? Tu plis,
tratre!

REBEC. Citoyen, j'ignore...

CORNY. Allons donc, citoyen municipal, faut pas vous confusionner comme
a pour rien! Vous savez bien que la Franoise est la promise  Cadio,
et qu'elle va l'pouser au premier jour.

LE SECRTAIRE. Qu'est-ce que c'est encore que celui-l?

CORNY, enjou. Cadio, c'est, sauf votre respect, le cornemuseux de notre
endroit; c'est un homme de son rang, un champi comme elle, et un bon
patriote, oui-da! C'est lui qu'a tu Mcheballe d'un coup de fusil,
rasibus le bois du Grand-Chne!

LE DLGU, au secrtaire. Alors, C'est un des ntres, tu vois!

LE SECRTAIRE. Ou un migr dguis. Tu crois  leurs histoires?

CORNY. Je crois ben, moi, citoyen, que vous voulez vous gausser de nous.
On n'a point de brigands chez nous, ni d'migrs non plus. On ne connat
point a. On est des bons citoyens, autant les uns comme les autres. O
donc qu'on trouverait les moyens de nourrir des trangers, avec la
misre qu'on a, bonnes gens?

LE SECRTAIRE, qui a pris des notes, au sous-officier qui revient par le
hangar. Eh bien, vous ne ramenez personne?

LE SOUS-OFFICIER. Je n'ai pas rencontr une me dans le rayon d'un quart
de lieue.

LE SECRTAIRE, au dlgu. Ils nous trahissent tous. Partons!

LE DLGU. La voiture est-elle rpare?

CORNY. Oh! elle vous mnera ben deux cents lieues,  c't' heure!

LE DLGU. Partons, partons!

LE PREMIER SECRTAIRE. Montre donc un peu de vigueur en partant; ne leur
laisse pas croire qu'ils t'ont jou!

LE DLGU,  Rebec. Tout ce que nous avons vu ici est louche, et tes
registres sont mal tenus. Mon secrtaire, ici prsent, repassera demain
sous bonne escorte et changera vos garnisaires, qui font mal leur
devoir. D'o vient qu'ils ne se sont pas prsents pour recevoir mes
ordres?

REBEC. Ils sont en tourne, citoyen commissaire.

LE DLGU, au premier secrtaire. Tu vrifieras demain  la
municipalit tous les actes civils. (A Rebec.) J'ai pris note de tes
rponses et des assertions du paysan, ton compre. Si vous avez menti,
vous serez fusills dans les vingt-quatre heures, et, si les suspects
ont disparu, entre autres la Franoise et la Marie-Jeanne, ou conduira 
Nantes, la chane au cou, tous ceux qui leur auront donn asile. Vous
entendez tous!

CORNY,  ses fils et  ses valets, qui se sont rapprochs. On entend
ben, et on ne craint rien! (Ils sourient tous d'un air ingnu.)

LE DLGU, appuy sur un de ses secrtaires; il peut  peine marcher.
Je te donnerai des hommes srs. Il faut retrouver tous ces brigands! Il
faut en finir avec eux! Il faut faire un exemple (bas), et frapper de
terreur ces coquins de paysans, qui nous rient au nez!

LE SECRTAIRE. A la bonne heure! Je te reconnais, je te retrouve!

LE DLGU. Oui, boire du sang, tu l'as dit, puisqu'on succombe quand on
hsite!

LE SECRTAIRE, aux paysans, qui leur font escorte, le chapeau  la main;
avec un ton et une physionomie sinistres. A demain, vous autres! (Ils
remontent en voiture.)

HENRI,  Rebec, qui va prs de lui. Si elles sont ici, ne me le dis pas.
Sauve-les  tout prix, et tout ce que je possde est  toi! (Il saute
sur son cheval et suit la voiture qui s'loigne.)



SCNE VII.--REBEC, CORNY, CADIO, LA TESSONNIRE, LOUISE, ROXANE, les
Paysans, suivant des yeux la voiture, et retournant  leurs travaux
quand elle a disparu.


REBEC, (se parlant  lui-mme, devant Corny.) Ah bien, oui! tout ce qu'il
possde! Qu'est-ce qu'il a, le pauvre officier? Et quand il aurait des
millions,  quoi a me servirait-il, si on me fusille? Je n'ai pas
d'enfants, moi, je n'ai que ma peau, et j'y tiens.

CORNY. Ne dites toujours pas  ces dames que leur cousin est venu cans!
a les rendrait trop tranquilles, la vieille crierait a sus les
toits...

REBEC. Oh! ne craignez rien! je n'ai garde; mais que le bon Dieu vous
bnisse, vous! vous m'attirez, de belles affaires avec vos histoires!

CORNY. Point du tout! j'ai parl vite et bien... J'avais pas le temps de
penser.

REBEC. Mais quelle sacre ide avez-vous eu de fiancer mademoiselle
Louise avec Cadio?

CORNY. Je pouvais pas la marier avec un autre! Ici, tout le monde a
femme et enfants. J'ai bien pens  vous, mais je ne sais point si vous
tes veuf ou garon; alors, Cadio, que j'avais vu tantt, m'a pass par
la tte...

LOUISE, venant par le hangar avec Cadio; Roxane les suit. A Rebec.
Qu'est-ce qu'il me dit, Cadio? vous tes en grand danger  cause de
nous?

CORNY. Tiens! il tait donc l encore?

CADIO, montrant le hangar. Oui, ils m'ont bouscul dans les fagots. Je
me suis tenu coi; j'ai entendu tout.

CORNY,  Louise. Alors, vous savez qu'on viendra demain...

REBEC, agit. Et que je suis perdu, moi! Trouvez,  vous tous, le moyen
de me sauver, ou je monte  cheval, je rejoins le dlgu, je vous
dnonce, et j'obtiens ma grce.

ROXANE. C'est peut-tre le mieux! Va, coquin, a nous donnera le temps
de fuir.

LA TESSONNIRE. Fuir encore? avec ma goutte? J'aime mieux risquer le
tout, je reste.

CORNY,  Rebec. Eh ben, et nous autres? Si vous nous dnoncez, on mettra
le feu chez nous, et on nous jettera dans la Loire?

LOUISE. Mais, si nous restons, vous tes galement perdus! Ah! mes
pauvres amis, que faire?

CORNY. Dame, y a un moyen de sauver tout le monde, et c'est le seul.

LOUISE. Alors, c'est le bon; dites-le vite.

CORNY. Faut vous marier toutes les deux.

ROXANE. Nous marier? Et avec qui, bon Dieu?

CORNY. Avec qui que vous voudrez, pourvu que a soit cens des
patriotes. Vous savez bien qu' Nantes et  Paris des grandes dames se
sont sauves comme a de la prison et de la mort; c'tait sur votre
journal.

ROXANE. Quelle horreur! Jamais je ne consentirai...

CORNY. Attendez donc, attendez donc! Il s'agit de trouver deux hommes
qui se prtent  la frime pour vous sauver. On les trouvera ben! Sitt
le mariage bcl, chacun ira de son ct. Vous serez censes parties
avec vos maris; pourvu qu'on voie les actes  l'tat civil, c'est tout
ce qu'on veut, et alors, brigandes ou non, on vous laissera tranquilles.
Tant qu' nous, on ne nous fera point de mal.

LOUISE. Est-ce une loi nouvelle, ces grces accordes  la condition de
pareils mariages?

REBEC. Mais certainement! (A Corny, bas.) Je n'en sais, ma foi, rien,
mais a doit tre.

CORNY, haut. a est! c'est imprim!

ROXANE,  Louise. Au fait, je le tiens d'une lettre de madame du
Roseray. Quantit de femmes de qualit ont pass par l. C'est le salut.

LOUISE. Ma tante!...

CORNY. Mais voyons, mais voyons, demoiselle! vous vous imaginez donc que
c'est des vrais mariages? Ah ouiche! des mariages comme a, devant le
municipal, sans prtre et sans glise? Vous savez ben qu' prsent on
s'en va la nuit dans les bois, nous autres, pour trouver le bon prtre
qui nous marie  la belle toile du bon Dieu. Si on y allait point, on
ne se croirait point maris... Eh ben, vous, vous n'irez point et y aura
rien de fait.

ROXANE. Il a raison, mille fois raison! a ne durera pas six semaines,
une loi pareille. Me voil dcide, moi, je me marie.

REBEC. Avec qui?

ROXANE. Avec qui?... Avec toi, gredin!

REBEC. Avec moi? Misricorde!

ROXANE. Je te promets une de mes fermes quand le roi sera sur le trne.

REBEC,  part. Diantre! qui sait?. (Haut.) Mais je veux conserver mes
opinions! Je suis rpublicain de coeur et d'me!

ROXANE. Pardine! c'est ce qu'il faut! Fais-toi jacobin, hbertiste,
porte le bonnet rouge! Tu es trop tide, mon cher! Ma main et ma ferme,
 condition que tu seras un dmagogue...

LOUISE. Ma tante! tout cela n'est pas srieux?

CORNY. Si fait, demoiselle, faut que a soit srieux... pour les bleus,
s'entend! Voyons, Rebec, qu'est-ce qui prouve le mariage pour ces
gens-l? La feuille du registre, pas vrai?

REBEC. Et les tmoins?

CORNY. Les tmoins?... On en trouvera bien pour dire _oui_ aujourd'hui,
et _non_ une autre fois! Un suppos, vous faites les mariages ce soir;
demain, vous montrez l'acte au dlgu ou  son _valet_; vous le
dchirez aprs demain, c'est pas plus malin que a.

LOUISE,  Rebec. Est-ce vrai, ce qu'il dit?

REBEC. Mais... oui, c'est trs-possible! Vous pensez bien que, le danger
pass, je quitte le pays, moi! Que mon successeur se dbrouille!

ROXANE. Et tu dchireras, mon cher, tu dchireras! Sans a, pas de
ferme!

REBEC. Oh! soyez tranquille; je n'ai nulle envie d'tre votre mari!
(Bas.) C'est une ferme... en toute proprit?

ROXANE. Tu veux un engagement sign?

REBEC. Mais... a se fait; _verba volant_!

ROXANE. Tu l'auras. (A Louise.) Allons, ma nice, fais comme moi.
Choisis ton poux rpublicain.

CORNY. Y a pas  choisir. J'ai choisi au hasard, mais j'ai mis la main
tout de suite sur le bon.

LOUISE. Qui donc?

CORNY. Cadio!

LOUISE, interdite. Lui?

CADIO. Je n'avais pas os vous le rpter, demoiselle; mais il a dit que
nous tions fiancs.

LOUISE. Et toi; Cadio, est-ce que tu te prterais  une supercherie...
qui, aprs tout, n'engage en rien la conscience? Voyons, tu rflchis?

CADIO. La conscience... vous tes sre? Je croirai ce que vous croirez.

LOUISE. Eh, bien!... en mon me et conscience, je crois, en bonne
chrtienne, qu'un mariage o Dieu n'est pas pris  tmoin n'est qu'une
feuille de papier.

ROXANE. Pas mme! c'est une feuille de chou!

CADIO. Alors... dans votre coeur, vous direz non?

LOUISE. Et toi aussi certainement!

CORNY, poussant Cadio qui rve. Allons, allons, Cadio! t'es rpublicain,
on sait a! t'as tu Mcheballe; mauvaise note, quand, les blancs
reviendront sur l'eau!... Mais, en sauvant la demoiselle  c't'heure, tu
te sauves pour plus tard...

CADIO. La sauver, elle! voil ce qui me dcide. (A part.) Puisque Henri
m'avait command de la sauver... (A Louise.) Alors! vous le voulez?

LOUISE. Mon pauvre Cadio, crois bien que, pour disputer ma vie  des
misrables, je ne ferais pas un mensonge; mais il s'agit de prserver
mes vieux parents et ces htes dvous qui seraient massacrs avec
nous.--Voyons, tu as entendu parler ces gorgeurs ivres de sang;
doutes-tu encore de leur frocit?

CADIO. Non! c'est des fous, des malades, des malheureux! La Rpublique
va mourir!

ROXANE. Eh bien donc, tu reviens  nous, Cadio! Aide-nous  tromper ces
monstres, et dpchons-nous. Rebec dit qu'il faut nous marier ce soir.

REBEC. Oui, oui, et tout de suite! Je cours prparer les actes, Corny se
charge de trouver les tmoins.

CORNY. J'y vas, a ne sera pas long.

LA TESSONNIRE,  Roxane. Eh bien, en voil une plaisanterie! Si je
n'avais la goutte, je danserais  votre noce, ma chre amie!

ROXANE. Ne riez pas ou cachez-vous. Je vais m'habiller. (Elle s'en va.)

CADIO, ( Louise.) Vous n'avez pas peur?...

LOUISE. De quoi?

CADIO. Alors... vous m'estimez? vous avez confiance en moi?

LOUISE. N'en es-tu pas digne?

CADIO. Si Henri tait l, il dirait oui pour moi, lui! C'est lui qui m'a
fait penser que j'tais un peu plus qu'un chien... Sans doute vous le
pensez aussi, puisque vous me demandez un service d'ami?

LOUISE. Oui, je te regarde comme un ami srieux.

CADIO, mlancolique toujours. Alors, je suis content. Allez vous faire
belle,--pour qu'on croie que vous m'pousez de bon coeur!




DEUXIME TABLEAU

Une heure s'est coule. La nuit est venue.--Les brumes de la Loire
enveloppent l'horizon et rampent sur les prairies; au znith, le ciel
est parsem d'toiles brillantes.--La ferme est dserte et silencieuse,
sauf la maison d'habitation, o brille la vive clart du foyer  travers
les vitres ternes et rougetres.--Les ombres vagues de quelques femmes
passent et repassent vivement entre le vitrage et le foyer. Tout  coup
les chiens aboient avec fureur.



SCNE PREMIRE.--LA MRE CORNY, avec une de ses Brus; puis
SAINT-GUELTAS, RABOISSON, TIREFEUILLE.


LA MRE CORNY, (sur le seuil, regardant.) Qu'est-ce qu'ils ont donc  tant
japper? avec a qu'on n'a point d'hommes  la maison!

UNE DES BRUS, venant aussi du dehors. Je ne vois rien! c'est qu'ils
entendent les noceux qui reviennent. Dpchons-nous, ma mre. Il n'y a
encore rien de prt pour le souper.

LA MRE CORNY. Pourvu que mon homme ait pens  inviter les garnisaires!
Il faut a pour avoir leurs tmoignages.

LA BRU. Soyez tranquille, j'y ai t moi-mme. (Elle rentre. Les chiens
aboient toujours.--Saint-Gueltas et Raboisson, dguiss en paysans et
suivis de Tirefeuille, se sont glisss dans la cour par le hangar.)

SAINT-GUELTAS,  Tirefeuille. Fais donc taire ces maudits chiens!

TIREFEUILLE. Faut-il les triper?

RABOISSON. Non, nous sommes chez des amis. Jette-leur la viande.
(Tirefeuille apaise les chiens.)

SAINT-GUELTAS. Est-ce bien ici?

RABOISSON. Parfaitement. Si on nous a bien dirigs, c'est la ferme du
Mystre. Tiens, la palissade ici; l-bas, la pierre druidique...

SAINT-GUELTAS. Oui, c'est bien ici qu'elles taient quand Louise m'a
crit. Pourvu qu'elle y soit encore! J'avoue qu'il ne serait pas gai
d'avoir men  bien un si prilleux voyage pour ne trouver que la tante!

RABOISSON. Pauvre vieille folle! nous ne pourrions cependant pas
l'abandonner.

SAINT-GUELTAS. Merci! tu en parles  ton aise! on voit bien qu'elle
n'est pas amoureuse de toi.

RABOISSON. Tirefeuille, qui nous a servi d'claireur, est sr d'avoir
reconnu Louise tantt sous les habits d'une chevrire. Il faudrait,
avant de nous montrer, savoir au juste o elle est. (A Tirefeuille 
demi-voix.) Avance, et va couter auprs de ces fentres. Justement, on
les ouvre! Glisse-toi contre le mur.

TIREFEUILLE. Tiens! il faut croire qu'on fait des crpes l dedans.
Quelle flambe! et la bonne odeur de graisse, Jsus-Dieu!

RABOISSON,  Saint-Gueltas. Mon cher marquis, un dernier mot avant
d'agir. Je ne te laisserai pas luder la question.

SAINT-GUELTAS, brusque et agit, regardant partout. Voyons,
finissons-en! tes scrupules sont absurdes.

RABOISSON. Ils sont obstins. Tu ne songes qu' emmener Louise, et,
d'aprs toutes les dispositions que tu as prises, il est clair que tu
veux l'emmener seule.

SAINT-GUELTAS. Il m'est aussi impossible d'emmener trois personnes, car
le vieux imbcile la Tessonnire en est galement, que de prendre la
lune avec les dents. Louise est ma fiance, elle s'est promise  moi...

RABOISSON. A la condition que tu sauverais son pre.

SAINT-GUELTAS. J'avais fait pour lui le sacrifice de ma vie. On m'a
emport mourant, et il me semble qu'aprs trois mois de souffrance et de
maladie, j'ai bien pay ma dette. (A Tirefeuille, qui revient.) Eh bien?

TIREFEUILLE. J'ai cout et regard, elles ne sont pas l.

SAINT-GUELTAS. Diable!

TIREFEUILLE. Il y a une noce dans la famille, elles doivent en tre.
Vous ne pouvez pas manquer de les voir rentrer d'un moment  l'autre.

SAINT-GUELTAS. C'est juste, attendons. Monte la garde. (Tirefeuille
s'loigne.--A Raboisson.) Pour conclure, je ne t'empche en aucune faon
de prendre deux de mes chevaux pour emmener la tante et le vieillard.
C'est  tes risques et prils, mon cher; mais tu ferais mieux de les
avertir que nous reviendrons plus tard exprs pour eux. Moi, j'emmne
Louise, je l'ai rsolu, je le veux, je l'aime!

RABOISSON. Et tu l'pouses?

SAINT-GUELTAS. Ah! c'est l ce que tu veux me faire jurer?

RABOISSON. Oui. J'tais l'ami et l'oblig de son pre. Eh! mon Dieu; je
ne suis pas plus scrupuleux qu'un autre, tu le sais bien; mais Louise
m'intresse. Ce n'est pas une femme ordinaire. Elle se tuera, si tu la
trompes.

SAINT-GUELTAS. Ou elle me tuera, je le sais. C'est pour cela que j'en
suis fou, et que, si je ne peux pas la vaincre autrement, je
l'pouserai. Es-tu satisfait?

RABOISSON. Pas trop. Il y a trop de conditionnel dans la rdaction de
ton contrat.

SAINT-GUELTAS. Ah! sacredieu! voyons, es-tu un dvot ou un pre de
famille pour me chicaner de la sorte? Non, tu es un vieux garon comme
moi, et tu sais de reste qu'on ne doit que de l'amour aux femmes qui ne
demandent que de l'amour... Dieu leur a donn comme  nous de la volont
pour rsister, et des griffes, faute d'autres armes, pour se dfendre.
Qu'elles se dfendent, si bon leur semble, mordieu! nous jouons notre
rle en les poursuivant. Elles peuvent toujours fuir; celle-ci
m'appelle...

RABOISSON. Parce qu'elle ignore la mort de son pre. Elle te demande de
les runir.

SAINT-GUELTAS. Ah! bah! elle m'aime! elle me suivra pour moi!

TIREFEUILLE, approchant. On vient!

RABOISSON,  Saint-Gueltas. Je m'loigne, je ne sais pas faire le
paysan. Tu me trouveras au rendez-vous. (Il quitte la cour et se dirige
vers le bois le plus proche.)

SAINT-GUELTAS,  Tirefeuille. Fais mener prs d'ici la barque que j'ai
loue.

TIREFEUILLE. J'y vas; mais cachez-vous, mon matre! voil la fermire.

SAINT-GUELTAS. Tant mieux. Je vais me faire inviter  la noce! Va-t'en,
cache ta mauvaise figure. (Tirefeuille s'en va par le hangar.)



SCNE II.--SAINT-GUELTAS, LA MRE CORNY, avec une de ses Brus; puis
CORNY, CADIO, REBEC, TIREFEUILLE, LOUISE, ROXANE, un Caporal de
garnisaires, Militaires et Invits.


LA MRE CORNY. Par l, Catherine: il doit y avoir encore deux chaises et
la petite table. Attends, je vas t'aider.

SAINT-GUELTAS. C'est trop lourd, madame Corny, c'est  moi de porter a.
A la maison, pas vrai?

LA MRE CORNY. En vous remerciant; mais qui donc que vous tes? Je ne
vous reconnais point.

SAINT-GUELTAS. Un ami.

LA MRE CORNY, mfiante. Un ami?

SAINT-GUELTAS, lui donnant une bourse. Voil la preuve.

LA MRE CORNY, mue. Ah! bonne sainte Vierge, tant que a? Mais, si
c'est pour le dommage de quelqu'un, je n'en veux point.

SAINT-GUELTAS. Non, je suis un brigand, un chef. Je me cache. Je ne
demande qu' me reposer une heure chez vous, et je pars.

LA MRE CORNY. Dame, c'est qu'on va avoir du monde, et on a invit les
garnisaires. Vous irez dans la grange, on vous portera  souper. Tenez!
v'l la noce qui arrive. coutez le biniou! Deux belles maries, oui-da!

SAINT-GUELTAS. Deux?

LA MRE CORNY. Une jeune et une sur le retour, mais encore de bonne
mine. (Roxane entre en toilette de marie avec la fleur d'oranger  sa
cornette; elle donne le bras  Rebec.)

SAINT-GUELTAS. a?

LA MRE CORNY. Eh! oui, c'est la Marie-Jeanne, notre servante.

SAINT-GUELTAS,  part. Roxane! Je crois rver. (Haut.) Mais l'autre?...

LA MRE CORNY. Tenez! notre vachre Franoise, avec le mntrier Cadio.
(Elle va au-devant de Louise et de Cadio, qui sont entrs avec une
partie des invits.)

SAINT-GUELTAS,  part. Louise! Cadio! je deviens fou! Ah! la
Tessonnire, je le ferai parler! (Il se glisse parmi les invits.--Toute
la noce est entre dans la cour et entoure les deux couples. Un des
garons du village tient la cornemuse de Cadio et crie: Une danse, une
danse, avant d'entrer au logis! Les quatre garnisaires avec leur
caporal crient: Vivent les maris! Une danse, tout de suite!)

ROXANE. Oui, oui, la ronde de Bretagne! C'est trs-joli! Je veux danser,
moi, ouvrir le bal. (A Louise.) Sois donc gaie! C'est charmant, le bal
champtre. Puisque nous voil sauves de l guillotine!...

CORNY. Minute, minute! j'allume le fanal! (Il allume une grosse lanterne
de corne qu'il accroche  un pieu.) Joseph! viens par l, sur le
tonneau, mon gars, et joue de ton mieux. (Bas.) Fais du train, c'est
tout ce qu'il faut.

CADIO, au garon qui commence  faire brailler le biniou. Non, Joseph!
rends-moi a. Tu gtes la voix  mon biniou. C'est moi qui ferai danser,
comme les autres fois!

CORNY, riant. Ah! par exemple! un nouveau mari, c'est pas l'usage, a!
(A Louise.) Faut observer tous les usages!

LOUISE, un peu gne. Comment, Cadio, vous n'allez pas me faire danser?

CADIO. Si fait, en vous jouant la danse. Je n'ai dans de ma vie et ne
veux point vous faire rire de moi.

LE CAPORAL DES GARNISAIRES. Alors, c'est moi que j'aurai l'avantage
d'inviter la belle Franoise, nonobstant l'autorisation pralable du
mari.

CADIO. Oui, oui, allez!

CORNY,  Louise qui hsite. Craignez rien, c'est nos amis et nos
rpondants! (Louise donne la main au caporal, Roxane et Rebec font
vis-a-vis, tous les autres forment la chane avec eux et dansent en rond
sur le rhythme cadenc et monotone de la Bretagne. Chacun a le droit de
couper la chane et de s'y placer o il veut.)

SAINT-GUELTAS, qui a parl bas avec la Tessonnire,  part. Marie,
elle! Ah! j'arrive  temps! (A Tirefeuille, qui vient par le hangar.) Eh
bien, qu'y a-t-il?

TIREFEUILLE. La barque vous attend. Dpchez-vous, le brouillard
remonte.

SAINT-GUELTAS. Bien,... va... Non, coute! Tu vois ce joueur de biniou?

TIREFEUILLE. Je le connais. Il se vante dans le pays d'avoir tu
Mcheballe.

SAINT-GUELTAS. Ah! alors... tu l'empcheras de nous suivre.

TIREFEUILLE. Faut-il vous en dbarrasser?

SAINT-GUELTAS. Si c'est ncessaire, s'il menace de nous perdre, oui!
Autrement... Aprs a, un coquin de moins...

TIREFEUILLE. a Sufft! (Ils se sparent.)

LA TESSONNIRE, bas,  Saint-Gueltas, en le voyant se diriger vers
Louise. N'oubliez pas qu'elle ne sait rien de la mort de son pre!... et
mfiez-vous de ces bleus qui sont l! Votre figure est si connue!

SAINT-GUELTAS. Allons donc! ma vie se passe  me moquer d'eux. (Il va
couper la ronde et spare le caporal de Louise, dont il prend la main.
Personne n'y fait attention, pas mme Louise, qui le prend pour un
paysan invit. La danse continue. Tout  coup, Cadio s'interrompt,
repasse la cornemuse  Joseph et descend du tonneau.)

REBEC, inquiet. Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?

CADIO. Rien, rien, dansez toujours! (A part, isol et regardant Louise.)
Saint-Gueltas! c'est lui, j'en suis sr. Ah! voil le rveil! Dj!
J'tais heureux, moi, de pouvoir la prserver. La voir gaie et
tranquille un moment! si belle, si gracieuse  la danse,... et ma
musette allait si bien!... J'tais comme dans un songe! j'oubliais
tout!... et voil le dmon!

CORNY, interrompant la danse. Allons, allons, les amis! le festin vous
attend! a n'est pas du fameux; vous savez la grand' misre,
grand'misre! Y a des galettes, et des crpes, et du cidre; et puis
encore du cidre, des crpes et des galettes. (Bas, au caporal.) Avec
quatre ou cinq bouteilles de vin de Saintonge pour les amis qu'on a sous
les drapeaux.

LES MILITAIRES et LES INVITS. Vive le pre Corny!

ROXANE. Oui, oui! allons manger des crpes! (Bas,  Rebec.) Allons,
mauvais drle, donne-moi le bras!

REBEC. Oui, aimable pouse; mais, essuyez donc votre rouge: a va se
voir aux lumires, et a donnera des soupons... (Ils rentrent tous dans
la maison.)



SCNE III.--LOUISE, SAINT-GUELTAS, CADIO, qui se glisse derrire une
charrette pour les observer.


LOUISE, (que Saint-Gueltas retient.) Vous dites... de la part de mon pre?
Parlez, parlez! nous sommes seuls.

SAINT-GUELTAS, soulevant son chapeau. Louise, c'est moi! votre pre vous
attend.

LOUISE, touffe par la joie. Ah! merci, merci! Il est vivant! mon Dieu,
merci! (Elle fond en larmes.)

SAINT-GUELTAS, la faisant asseoir. Il est  ses genoux. J'ai tenu ma
parole, je suis tomb mourant  ses cts. Lui... je ne dois pas vous
cacher qu'il avait t bless aussi.

LOUISE. Ah!, j'en tais sre, qu'il ne pouvait pas m'crire! Et vous?...

SAINT-GUELTAS. Je suis  peine guri, mais j'aurai la force de vous
emmener et de vous protger. Htons-nous, Louise.

LOUISE. Oui, oui!, mais... Hlas! non, pas avant demain soir! Le salut
des braves gens qui nous ont donn asile exige que je sois reprsente 
un de ces misrables qui viennent nous relancer jusqu'ici.

SAINT-GUELTAS. Vous voulez attendre jusqu' demain? Y songez-vous?
croyez-vous que je le souffrirai?

LOUISE. Puisqu'il le faut pour empcher...

SAINT-GUELTAS. Pour empcher M. Cadio d'tre inquit, n'est-ce pas? Ah!
Louise, quelle insigne folie que ce mariage!

LOUISE. On m'a dit...

SAINT-GUELTAS. On vous a trompe. Il ne vous prserverait pas de la
perscution et de la mort.

LOUISE. Eh bien, je dois braver cela plutt que de perdre ces gnreux
paysans...

SAINT-GUELTAS. Vous croyez que je vous laisserai au pouvoir d'un Cadio,
d'un idiot, d'un fou!

LOUISE. Il n'est rien de tout cela.

SAINT-GUELTAS, irrit et imptueux. Alors, c'est vous qui tes insense
de croire qu'un homme quelconque ne se prvaudrait pas en pareille
circonstance...

LOUISE. Taisez-vous! Cette pense calomnie son dvouement, et elle
m'outrage!

CADIO,  part, rptant tout bas. Outrage!...

SAINT-GUELTAS. Ah! pardonne-moi, Louise, ma Louise adore!... Mais
est-il possible que je ne sois pas rvolt jusqu' la fureur en songeant
qu'un autre, ft-ce un misrable imbcile, vient de te donner son nom et
de recevoir ta main dans la sienne! C'est un simulacre, je le sais, un
engagement nul, arrach par la crainte qu'exercent nos tyrans; mais il
me tarde de laver cette souillure avec mes baisers sur ta main chrie!
Viens, viens! je ne veux pas que cette brute te voie une heure, une
minute de plus!

LOUISE. Impossible avant demain!

SAINT-GUELTAS. Eh bien, vous me forcez  vous le dire... Louise! votre
pre n'est pas guri,... son tat est grave,... on n'est pas certain de
le sauver. Le temps presse, il rclame vos soins!

LOUISE, qui s'est leve. Assez, assez! partons; mais il faut appeler...

SAINT-GUELTAS. Les autres, oui! Raboisson est ici, il s'en charge;
venez, j'ai l une barque, nous les rejoindrons  un endroit convenu.

LOUISE. Mais... les paysans!... Mon Dieu, que va-t-on leur faire?
Avertissons-les.

SAINT-GUELTAS. Mademoiselle de Sauvires, les moments sont prcieux. Si
nous ne retrouvions pas votre pre vivant, quels reproches n'auriez-vous
pas  vous faire, vous?

LOUISE. Mon pauvre pre! ah! lui avant tout; emmenez-moi, courons!

SAINT-GUELTAS. Venez! (Ils vont pour sortir par le hangar.)

CADIO, qui s'est mis devant, les arrte. Non, il vous trompe, il ment!
votre pre...

LOUISE. Est mort?

CADIO. Non, migr! Il n'est pas o il vous dit.

SAINT-GUELTAS, mettant la main  sa ceinture. Comment le saurais-tu,
imbcile? (A Louise, bas.) Vous voyez bien, il est jaloux! il va parler
en matre. Remettez-le donc  sa place, ou je serai forc...

LOUISE, lui retenant le bras. Non, non!--Adieu, Cadio. J'emporte ton
anneau d'argent, gage de ton dvouement et de ta soumission. (Montrant
Saint-Gueltas.) Voici l'poux que j'avais choisi. Tu viendras nous voir
quand nous serons maris. Tiens, mon ami, voil pour payer le voyage.
(Elle lui donne une bourse et disparat avec Saint-Gueltas, qui, en
passant, fait un signe  Tirefeuille, cach dans les dbris du hangar.)

CADIO, stupfait. De l'argent! de l'argent  Cadio pour payer son
silence! celui qu'on estimait, que l'on prtendait traiter en ami! (Il
jette la bourse vers le hangar. Tirefeuille rampe et s'en saisit.) Ah!
Voil leur coeur,  ces femmes-l! voil leur amiti, leur
reconnaissance! Je comprends  prsent ce que j'ai entendu l ce matin!
Ces trois fous, ces trois fantmes qui voulaient boire du sang, c'est
des hommes qu'on a humilis et qui se vengent!... Mais qu'est-ce que je
peux faire, moi?... Je dois pourtant sauver la cousine d'Henri, car il
l'enlve, ce dmon! (Le brouillard s'est dissip, il voit Saint-Gueltas
et Louise, dans la barque, quitter la rive.) Ils remontent le courant!
j'irai plus vite qu'eux! Je crierai  Louise que son pre est mort. Il
le faut. (Il va vers la barrire.)

TIREFEUILLE, qui le guette, lui plonge son couteau dans le flanc et
disparat en disant: Il a son affaire! (Cadio est tomb sur le coup.)

CADIO, gar, se soulevant. Eh bien, qu'est-ce que c'est donc? Pourquoi
ce coup de poing? Tant pis! Allons! Comment! me voil sans force? Il m'a
fait grand mal, ce lche! (Regardant sa main qu'il a porte  son ct.)
Du sang? est-ce du sang? Ah! l'assassin! qu'est-ce qu'il m'a fait?
N'importe, j'irai. Louise!... (Il retombe sur la paille et reste
vanoui.)



SCNE IV.--CORNY et REBEC sortent de la maison et passent prs de CADIO
sans le voir.


CORNY. C'est drle tout de mme que les deux jeunes maris ne se
montrent point! Faudrait pourtant qu'on les voie!

REBEC. Moi, je vois ce que c'est... Mademoiselle Louise a grand'honte de
ce mariage; elle n'est point comme sa tante, qui en rit parce qu'au bout
du compte pouser un fonctionnaire... ce n'est pas tant droger!...

CORNY. Oui, la demoiselle rougit du cornemuseux. Elle aura ou dire au
pays que c'est tous des sorciers et des meneux de loups. Dame, y a ben
du vrai l dedans, et Cadio a une parole, une manire, une figure, qui
ne sont pas comme celles des autres chrtiens. Pourvu qu'il l'ait pas
charme avec quelque sortilge! a s'est vu!

REBEC. Allons donc, Corny, vous dites des btises! Il ne faut plus
croire  ces superstitions-l. Moi, je pense que la demoiselle se cache
et qu'elle a dit  Cadio de s'en aller. Allons! on en fera des
plaisanteries; a ne nous regarde pas.

CORNY. Eh! eh! des plaisanteries sur les nuits de noces, c'est ce qu'il
faut, mordi! Je vas en faire aussi!

REBEC. Oh! mais non! La vieille pourrait se fcher et se trahir!
Croyez-moi, poussez tout votre monde  boire et  danser, a fera
oublier les absents.

CORNY. J'vas flanquer de l'eau-de-vie dans le cidre. Allons, venez-vous?
(Il rentre.)



SCNE V.--REBEC, puis HENRI et CADIO.


REBEC. C'est drle tout de mme, ces mariages-l! On ne sait pas ce qui
peut arriver. S'ils taient bons par hasard, et si ces dames rentraient
dans leurs biens?... Qu'est-ce qui rde donc par l? Misricorde! M.
Henri! Vient-il pour les faire sauver? Oh! pas de a! Et la visite de
demain! Il faut l'loigner d'ici, sans qu'il les voie! (Bas, allant 
lui.) C'est moi, ne craignez rien.

HENRI. C'est justement toi que je cherche.

REBEC. Et comment diable avez-vous fait pour lcher votre consigne?

HENRI. J'ai risqu ma tte, voil tout; j'ai laiss le dlgu sous
bonne garde  Donges, o il passe la nuit. Je suis venu seul  bride
abattue. J'ai cach mon cheval derrire le moulin. Me voil. Parle vite.
Louise est ici?

REBEC. Mais... non! je ne vous ai pas dit a!

HENRI. Tu me l'as fait entendre par signes tantt; tu me montrais ces
bois...

REBEC. Oui, le ct par o elles se sont sauves.

HENRI. Ainsi cette Franoise, cette Marie-Jeanne, qui ont attir les
soupons, ce n'est pas Louise et sa tante?

REBEC. Si fait! c'est  moi qu'elles doivent leur salut. Je les ai
protges ici pendant tout l'hiver; mais, ce soir, elles ont t
prudemment se rfugier ailleurs.

HENRI. O a? Dis-le donc vite!

REBEC. Vite, vite!... permettez, monsieur Henri. Ce que vous voulez
faire est une trahison envers la Rpublique!

HENRI. Ah! tu as des scrupules,  prsent?

REBEC. J'en ai... j'en ai pour vous! Vous n'en avez donc plus?

HENRI. Quant  cela, non! Ce n'est plus la guerre, c'est--dire le
besoin de se dfendre; c'est la perscution, c'est--dire le besoin de
se venger. Malheureusement, je n'ai ni temps ni fortune, ni libert
d'agir pour assurer la fuite de ces deux femmes; mais je peux faire
qu'elles soient averties de quitter la France et de mettre  leur
disposition le peu que j'ai. Tu vas me dire o elles sont, et j'y cours.

REBEC. Vous auriez grand tort d'attirer l'attention sur elles. Elles ont
plus d'argent que vous. Saint-Gueltas leur en a fait tenir, et c'est en
Angleterre qu'elles se proposent d'aller.

HENRI. Est-ce bien vrai, ce que tu dis l?

REBEC. Je vous jure! Voulez-vous que, pour plus de scurit, j'envoie un
exprs aprs elles, pour leur dire de filer vite?

HENRI. Vas-y toi-mme!

REBEC. Oh! moi, un municipal, pas possible! mais le fermier ira.

HENRI. Vite alors! Tiens! voil pour payer son dplacement.

REBEC. Inutile, gardez a. Il ira par dvouement  ces dames, et il ira
plus vite que vous qui ne connaissez pas les chemins. Allez-vous-en, les
garnisaires sont par l. Je tremble qu'ils ne vous voient!

HENRI. Adieu donc! tu rponds...

REBEC, avec une dignit burlesque. Je rponds de tout. Retournez  votre
poste, citoyen lieutenant! (Henri s'loigne.) Et nous... retournons  ma
noce! (Il rentre.)

HENRI, revenant sur ses pas. Il me trompe... Je ne sais pas pourquoi il
me semble... Ce n'est pas un mchant homme, il ne les livrerait pas;
mais il craint la mort, et, dans ces temps de fureur, quiconque tient 
la vie est capable de tout! Le temps marche, chaque instant me perd, et
je ne sais que faire pour que mon danger serve  ces pauvres femmes!
Tiens! un homme endormi... ou ivre! Cadio! tout est sauv. (Il le secoue
et l'appelle  voix basse.) Cadio! Cadio, mon ami!

CADIO. Ah! vous me faites mal, vous!

HENRI. Es-tu malade?

CADIO. Oui, bien malade!

HENRI. Et pourquoi es-tu l, seul, couch par terre? La misre, la faim
peut-tre? Il n'y a donc plus de piti en ce monde? (Il l'aide  se
relever.) Pauvre garon, remets-toi, voyons! Tiens, bois un peu.--(Il
lui fait boire quelques gouttes d'eau-de-vie dans une petite bouteille
plate qu'il porte sur lui en cas de blessure ou d'puisement.) a
va-t-il mieux?

CADIO, qu'il a assis sur un timon de charrette. Oui; qu'est-ce que vous
voulez? Ah! c'est vous?

HENRI. Moi, celui qui te doit la vie. Je cherche Louise, et...
m'entends-tu?

CADIO. Oui, Louise, partie.

HENRI. Tant mieux, alors! Merci, Cadio.

CADIO. Oh! non, pas tant mieux! partie avec lui!

HENRI. Qui, lui?

CADIO. Saint-Gueltas! Allons, courez; moi, je ne peux pas!

HENRI, douloureusement. Et moi, je ne dois pas!

CADIO. Vous y renoncez?

HENRI. Il y a longtemps que j'ai renonc  tre heureux, Cadio! Il n'est
plus question de a en France! Je ne voulais pas que mes parentes
fussent tranes  la boucherie nantaise au milieu des
insultes.--Saint-Gueltas est mon ennemi, mon ennemi politique et
personnel; mais Louise n'a plus que lui pour la protger, je ne les
poursuivrai pas!

CADIO ranim, se levant. Oh! vous n'aimez donc pas?... vous n'tes donc
pas jaloux?

HENRI. Je n'ai pas le droit de l'tre. Louise ne m'a jamais aim.

CADIO. Qu'est-ce que a fait, a? Elle est aveugle, elle est trompe, et
elle veut l'tre, parce qu'elle est folle, parce qu'elle est lche!

HENRI, tonn. Qu'est-ce que tu as donc contre elle, Cadio?

CADIO. Moi? Rien! Je dteste les royalistes, voil tout... et je veux...
je veux m'engager,  prsent! J'ai l'ge! je me suis toujours cach...
je ne veux plus avoir peur! Emmenez-moi!

HENRI. Certes, de tout mon coeur. Il y a longtemps que je le voulais et
que je me tourmentais de ce que tu tais devenu. Bois encore, et viens,
car je suis press!

CADIO. Oui, soldat! je serai soldat! Je tuerai Saint-Gueltas!--Bont de
Dieu! je ne peux pas marcher! Allons, laissez-moi mourir l. Je suis
bless, voyez!

HENRI. Bless? par qui?

CADIO. Je ne sais pas, un assassin! peut-tre lui, parce que je voulais
courir aprs elle.

HENRI. Ce n'est peut-tre rien, essaye; donne-moi le bras, mon cheval
est bon, il nous portera tous les deux.

CADIO. O est-il?

HENRI. L, au moulin; c'est tout prs.

CADIO. Allons! (Il retombe.) Pas possible. Adieu!

HENRI. Non! je te porterai.

CADIO. Vous, me porter?

HENRI. La belle affaire!

CADIO. Ah! tenez, c'est vous que j'aime! tout le reste... il n'y a que
vous... Je marcherai!

HENRI. Eh! oui, tu marcheras! Tu apprendras  marcher  moiti mort. Je
te l'ai dj dit au Grand-Chne: sers ton pays et tu deviendras vite un
homme.

CADIO. C'est vrai, je me souviens! Eh bien, allons je serai un homme!

HENRI. Attends! voil sous mes pieds quelque chose... Ne tombe pas!

CADIO, touchant avec son pied. Je sais ce que c'est! Mon biniou!

HENRI. Ah! tu y tiens? (Il veut le ramasser.)

CADIO. Non, laissez-le. C'est fini, a! Un sabre, c'est un sabre que je
veux! (Ils s'en vont. On continue  chanter et  danser dans la maison.)




TROISIME TABLEAU

Un lot couvert d'une paisse oseraie.--Saint-Gueltas et Louise
abordent, et descendent d'une barque que conduit un paysan batelier.



SCNE PREMIRE.--SAINT-GUELTAS, LOUISE, un Batelier.


SAINT-GUELTAS, (au batelier.) Va plus loin remiser ton bachot, cache-le
bien et attends-nous. (Le batelier obit.)

LOUISE, sur la grve. Mon Dieu, pourquoi nous arrter dj?

SAINT-GUELTAS. Je n'ai pas voulu vous effrayer, mais nous tions suivis.

LOUISE. Vous en tes sr? Je n'ai rien vu! C'est peut-tre nos
compagnons!...

SAINT-GUELTAS. Impossible! Raboisson doit conduire  cheval votre tante
et M. de la Tessonnire un peu plus loin. Venez, venez! Ne restons pas
sur la rive. La nuit est claire. Par l, les buissons nous cacheront, si
l'on s'obstine  nous suivre; mais j'espre qu'on nous a perdus de vue.
(Ils ont gagn le milieu de l'lot.) Tenez, voici une hutte de roseaux
o j'ai dj chapp une fois aux recherches. Vous pouvez vous tendre
sur le sable sec et vous reposer, bien roule dans mon manteau. Entrez,
il fait froid.

LOUISE. Non, je ne sens pas le froid. Je suis aguerrie. J'ai pass plus
d'une nuit d'hiver dans les gents pour djouer les perquisitions. Je
resterai ici, assise. Personne ne peut me voir.

SAINT-GUELTAS. Louise, vous vous mfiez de moi avec une obstination...

LOUISE. Non! Dans la position o je suis, inquite et dsole, puis-je
penser que vous ne respecteriez pas mon malheur et mon isolement?...
Mais verrez-vous d'ici passer cette barque qui nous suit?

SAINT-GUELTAS. Elle ne peut approcher sans que je l'entende; j'ai
l'oreille exerce, et, d'ailleurs, la nuit est si calme et si belle! Cet
endroit est charmant, et le murmure de ce grand fleuve sem d'toiles
est si doux! Ah! sans l'inquitude qui vous oppresse, vous sentiriez
votre me se dilater ici, n'est-ce pas?

LOUISE. Je ne sens rien, je ne vois rien. Je ne pense qu' celui qui
m'attend. Parlez-moi de lui, de lui seul. Il est donc bien mal?

SAINT-GUELTAS. J'ai exagr. Pardonnez-le-moi, chre enfant. Je devais
vous arracher  ce refuge prilleux,  ces protecteurs imbciles...

LOUISE. Ah! cruel, vous jouez avec ma douleur! Est-ce vrai maintenant,
ce que vous dites? Mon pre...

SAINT-GUELTAS. Il vivra, rassurez-vous; mais dites-moi, Louise, ce
mariage absurde contract ce soir...

LOUISE. Il vous tourmente plus que de raison. Il n'existe pas. Quand
mme la loi impie qui prtend le rendre srieux sans conscration
religieuse ne serait pas dchire au premier jour de raison et de foi
qui luira sur la France, il n'aurait aucune valeur.

SAINT-GUELTAS. Comment s'est-il fait? sous quels noms?

LOUISE. Ma tante et moi, nous avons t maries sous des noms d'emprunt.

SAINT-GUELTAS. Vous en tes sre?

LOUISE. Trs-sre, j'ai bien cout ce qu'on a lu.

SAINT-GUELTAS. Avez-vous lu ce qu'on a crit?

LOUISE. Non; mais l'acte sera dtruit. Celui qui l'a rdig a tout
intrt  n'en pas laisser de traces. D'ailleurs, vous m'avez promis de
faire arrter le secrtaire du dlgu, qui doit aller demain  la
municipalit pour vrifier le registre et renouveler la perscution.
Jurez-moi qu'il en sera empch et que mes pauvres amis de la ferme ne
seront pas victimes de ma fuite prcipite.

SAINT-GUELTAS. Je vous le jure! On vous apportera, si vous le voulez,
les deux oreilles de M. le secrtaire.

LOUISE. Ne pouvez-vous me promettre de prserver mes bons paysans sans
me remettre sous les yeux les horribles reprsailles...

SAINT-GUELTAS. Il faut vous habituer  ces images-l, Louise. Vous
n'avez rien vu dans la guerre de Vende, celle que nous commenons sera
autrement terrible. On a exaspr le sentiment populaire, on a mis en
vigueur l'affreux dcret de la Convention. On a brl les chaumires,
gorg les femmes et les enfants des insurgs absents; on a dvast
leurs champs, dtruit leurs bestiaux. Il faudra payer cher ces
atrocits!

LOUISE. Est-ce une raison pour en commettre de pareilles?

SAINT-GUELTAS. Oui, c'est une raison pour le paysan, et nul pouvoir
humain ne le retiendra dsormais. Le Breton, notre nouvel alli, est
vindicatif, et le dictateur de Nantes semble avoir pris  tche
d'exasprer ses passions. Si je vous parlais d'oreilles, c'est que les
patriotes nantais portent les ntres en guise de cocarde  leur chapeau:
ne soyez donc pas surprise si vous voyez les leurs en chapelet  la
ceinture de nos chouans farouches!

LOUISE. Ah! que je ne voie pas ces horreurs, que je ne voie plus couler
le sang, que je n'entende plus le rle de l'agonie! J'en serais devenue
folle! A prsent que j'ai vcu dans la solitude des champs et des bois,
je n'aspire plus qu' me tenir cache dans un coin avec mon pauvre pre,
duss-je mendier pour le nourrir!

SAINT-GUELTAS. Vous vivrez heureuse et en sret dans ma maison; spar
de ces chefs ineptes qui ont perdu la Vende, je me fais fort de tenir
dans mon Marais jusqu'au rtablissement de la monarchie. Les princes
eux-mmes peuvent venir y chercher un refuge et, de l, diriger une
guerre qui embrasera la France d'un bout  l'autre. Alors, Louise, une
grande existence vous est rserve, si par crainte et dcouragement vous
ne sparez pas votre avenir du mien.

LOUISE. Je suis insensible  l'ambition. Si mon pre consent  rester
avec vous, c'est la reconnaissance seule qu'y m'y retiendra.

SAINT-GUELTAS. Mais vous ne comptez pas rester indiffrente aux grandes
choses que je suis peut-tre destin  accomplir?

LOUISE. Je crois que vous ferez encore des prodiges d'audace, de
persvrance et d'habilet, mais je ne crois plus au succs. Hlas! vous
prirez victime de votre zle!... S'il en doit tre ainsi, pourquoi
risquer dans une lutte sanglante le dernier espoir qui nous reste?

SAINT-GUELTAS. Quel est donc cet espoir, si nous abandonnons la partie?

LOUISE. Celui de voir la Rvolution se dvorer elle-mme et faire place
au besoin que la France prouve de revenir  la civilisation.

SAINT-GUELTAS. La solitude vous a cr d'tranges utopies, ma chre
Louise. La civilisation que la France d'aujourd'hui appelle et dsire,
c'est la ngation du pass, que nous voulons rtablir. Elle veut
l'galit, qui, selon nous, est la barbarie. Croyez-vous possible que le
bourgeois, dvor d'ambition, renonce  un tat de choses qui lui ouvre
toutes les carrires, et qu'il consente  rtablir nos privilges, qui
l'excluaient du concours? Non, jamais plus le plbien ne nous cdera le
pas de bonne grce. Il faut donc nous annihiler devant lui et nous faire
plbiens nous-mmes, ou il faut l'craser et le rduire au silence.
Pour ma part, j'y suis rsolu, et, si je succombe, j'aime mieux la mort
qu'une vie d'abaissement et de honte.

LOUISE. C'est bien de l'orgueil! mon pre ne pense pas comme vous.

SAINT-GUELTAS. Avant la Rvolution, votre pre, endormi, dirai-je
corrompu par la vie frivole et raisonneuse de Paris, avait admis les
ides nouvelles et fait alliance avec les philosophes. Sa pit et son
sentiment chevaleresques l'ont ramen  nous,-- nous purs et solides
enfants de la vieille France,  nous qui, retirs dans nos bastilles de
province, n'avons jamais perdu le sens de l'hrdit et la conscience de
nos droits. Nous sommes la race forte, ma chre Louise, la race qui doit
courber les races btardes ou prir les armes  la main. On a cri
contre nos privilges; je le comprends, ils taient faits pour veiller
la jalousie des croquants, et les droits qu'ils invoquent pour nous les
ravir ne sont, comme les ntres, bass que sur la force et la volont.
Qu'ils essayent donc d'tre les plus forts! c'est  nous de rsister! Si
nous succombons, nous l'aurons mrit apparemment, nous aurons manqu
d'nergie; mais nous ne succomberons pas, allez! Tous les moyens sont
devenus bons pour combattre la Rvolution, mme l'appel  l'tranger,
qu'on a pris soin de nous faire accepter en nous proscrivant et en nous
jetant dans ses bras. Quant  moi, je me sens dgag de tout scrupule,
seule condition pour devenir invincible! Est-ce que mon obstination vous
scandalise? est-ce que vous aimeriez-mieux me voir accepter  moiti la
Rvolution, comme tant d'autres qui nous ont quitts durant la campagne
d'outre-Loire, pour essayer d'une opinion mixte et d'une situation
honteuse, sous prtexte de patriotisme mieux entendu? Si je n'ai pas
quitt l'arme alors, comme j'en avais le dessein, c'est pour ne pas la
dmoraliser en passant pour un tratre. J'ai tout sacrifi et j'ai
conseill  votre pre de tout sacrifier  l'influence, au prestige que
nous devions conserver. A prsent, tout est perdu, fors l'honneur,
c'est--dire que rien n'est perdu, car l'honneur est tout. Nous
soulverons les provinces de l'Ouest sur une plus vaste tendue; mais
n'oubliez pas que, pour russir, il nous faut refuser toute concession 
l'esprit rvolutionnaire et  la sensiblerie philosophique, accepter la
rudesse, la superstition, la frocit du paysan qui donne son sang 
notre cause, et le maintenir dans cet tat de colre farouche o il
puise son courage, enfin accepter aussi, rclamer au besoin le secours
de l'Angleterre, et voir sans prjug ses vaisseaux foudroyer sur nos
ctes ces nouveaux Franais qui prtendent organiser une socit sans
roi, sans prtres et sans nobles, c'est--dire sans frein d'aucun genre,
et sans respect d'aucune supriorit.

LOUISE. Votre nergie est grande!... Je rougis d'avoir perdu beaucoup de
la mienne. Je la retrouverai peut-tre... Il me semble que je la
retrouve dj en vous coutant.

SAINT-GUELTAS. Allons donc! il le faut! Vous avez rclam mon appui,
chre Louise; il faut le vouloir srieux, il faut le vouloir entier.

LOUISE. Ah! c'est que mon coeur a t bris de tant de manires et
dchir de tant de remords!

SAINT-GUELTAS. Des remords! quoi? comment?

LOUISE. Dites-moi... savez-vous?... Je n'ose vous interroger... Pourtant
il faut que vous me disiez... Est-il vrai que Marie Hoche ait pri sur
l'chafaud pour expier l'amiti qu'elle m'avait tmoigne en me suivant
 la guerre?

SAINT-GUELTAS. Je n'en sais rien. Je croirais plutt qu'elle a t noye
 Nantes.

LOUISE. Ah! grands dieux! l'horrible mort! Pauvre Marie! Et c'est moi
qui l'ai envoye  l'ennemi!

SAINT-GUELTAS. Raison de plus pour aspirer  la vengeance! Voyons,
Louise, vous pleurez! Le temps des larmes est pass; la source doit tre
tarie. Il s'agit de vouloir,  prsent!

LOUISE. Vous tes cruel si vous mprisez mes pleurs. Laissez-les couler
une dernire fois, peut-tre aurai-je du courage aprs.

SAINT-GUELTAS, l'entourant de ses bras. Eh bien, oui, pleure, chre
crature dsole! pleure et pardonne-moi ma rudesse; mais songe que te
voil sous ma protection. Oui, je sais combien tu as souffert! Comment
as-tu surmont tant de fatigues, de terreurs et de dchirements? Te
voil comme une pauvre fleur roule dans le gravier du rivage; mais
c'est le rivage, Louise! et mon sein o tu te rfugies est le port o la
tempte ne te reprendra plus. Voyons! que crains-tu? ne repousse pas mon
treinte. Il me semble que je retrouve mon propre coeur arrach de ma
poitrine en te sentant l! Ma soeur, mon hrone, ma fille, ma
souveraine, ma matresse, ma femme! oui! oui, tu es pour moi tout cela,
et je veux te tenir lieu de tout. Crois-le enfin, et dis-moi que tu le
veux aussi, ou la force d'me qui m'a fait survivre  nos dsastres
m'abandonne pour jamais!

LOUISE, se dgageant de ses bras. coutez-moi! Vous me l'avez dit
souvent, le temps n'est plus o l'amour voil pouvait longtemps remplir
le coeur d'une jeune fille sans se rvler clairement  elle-mme. Vous
aviez raison, je le sentais bien, moi qui n'ai pas su vous cacher
l'ascendant que vous excerciez sur moi: j'ai t sincre avec vous. Je
vous ai dit aussi l'effroi que vous m'inspiriez. Je ne vous ai pas cach
qu'en retrouvant Henri  Sauvires j'avais fait un effort dsespr pour
le rattacher  ma vie. Je ne l'aimais pas, je ne l'ai jamais aim, et
pourtant, s'il ft revenu  nous, j'aurais russi  vous oublier... 
tre au moins pour lui une pouse fidle et dvoue. Songez que, dans ce
temps-l, on disait autour de moi que vous n'tiez pas libre, que votre
femme vivait encore...

SAINT-GUELTAS. Vous avez cru  cette fable invente par un prtre dont
j'avais bless la vanit et combattu l'influence?

LOUISE. Je n'y crois plus, puisqu' l'affaire du Grand-Chne, au moment
o nous pensions tous marcher  la mort, vous m'avez fait promettre
d'tre votre femme, si un miracle nous faisait survivre  ce dsastre.
Eh bien, depuis ce terrible jour et durant le lugubre hiver que je viens
de passer, spare de mon parti, de mon pre et de vous, j'avais renonc
 toute esprance de bonheur. Je me croyais  jamais perdue, bannie,
misrable, oublie, et, en songeant  vous, je me disais que vous ne
m'aviez jamais aime, que ma mfiance avait trop longtemps rebut votre
amour, et que, dans cette promesse de mariage que vous m'aviez arrache,
il y avait eu le dlire d'un suprme enthousiasme plutt que
l'attachement profond d'une me dvoue. Me suis-je trompe, dites? Il y
a des moments o je crois vous sentir plein de bont, de douceur et de
tendresse sous votre terrible corce, et ce contraste m'meut et me
charme. Dans ma solitude, je me suis retrac certains moments o vous
sembliez affectueux, indulgent, paternel, comme tout  l'heure; mais je
me rappelais aussi qu'aprs avoir puis avec moi les sductions de
votre langage facile et abondant en promesses, vous aviez du dpit et
une sorte de haine... Est-ce l l'amour? Il m'attire et m'pouvante.
Irrit, je vous crains;--attendri, je vous crains plus encore... Que de
fois, assoupie sur la bruyre durant ces longues journes o je gardais
les chvres du fermier, je vous ai vu en rve m'accablant de reproches,
me menaant de me tuer ou m'attirant dans le pige de vos sductions!
Plus d'une fois, gare, j'ai couru le soir  travers la lande dserte,
croyant entendre vos pas sur les miens et sentir dans mes cheveux votre
main sanglante... Ayez piti de moi! ne me brisez pas de douleur, mais
ne m'avilissez pas par un amour sans lendemain. J'aime mieux mourir,--et
je me tuerais! Vous savez bien que, si j'ai l'esprit timide, je n'ai pas
le coeur lche.

SAINT-GUELTAS. Et c'est pour cette chastet craintive, c'est pour cette
fiert tremblante que je t'adore, moi, ne le vois-tu pas? Tu t'es
confesse, je veux me confesser aussi. Le dpit m'a loign de toi plus
souvent encore que les agitations et les obligations de la guerre. J'ai
essay, moi aussi, de t'oublier, de me distraire. Impossible! ton image
adore me poursuivait, et, plus tard, pendant que tu voyais mon fantme
sur la bruyre, je voyais le tien errer autour de mon lit de douleur; je
le voyais tantt ddaigneux et mfiant, tantt perdu et enivr... Mais
le terme de tant d'preuves approche, puisque, tel que je suis et
indigne de toi, j'ai la gloire et le dlice d'tre aim de toi. O
Louise, laisse-moi te parler comme si tu m'appartenais dj! Laisse-moi
te rassurer sur cet avenir qui t'pouvante! J'ai raison d'y croire, va!
Tout homme de volont a son toile: les uns la placent au ciel, les
autres dans leur me seulement; moi, je la vois en toi, et je ne demande
qu' toi la dure de mon nergie. Ce n'est pas l un rve, et, si tu
doutes, c'est que ton attachement n'est pas encore la passion que
j'prouve et que je veux t'inspirer. Oui, je veux que tu m'aimes
follement, c'est--dire tel que je suis et sans me comparer  personne,
sans me juger d'aprs tes propres ides, sans te souvenir qu'il existe
des tres pires ou meilleurs. Et que t'importe que je sois bon ou
mchant, pur ou souill, pourvu qu'il y ait en moi une force capable
d'absorber ta vie et de te la rendre dcuple par le souffle de ma
poitrine ardente? Ne vois-tu pas que je suis un type  part, un homme
que, ni dans le bien ni dans le mal, les autres hommes ne sont de taille
 mesurer? ne m'as-tu pas vu, dans ma colre, briser tout sur mon
passage comme la foudre, et, dans ma douceur, tendre le brin d'herbe 
l'insecte qui se noyait? Si j'ai tous les vices, comme on me le
reproche, j'ai peut-tre aussi toutes les vertus, qui sait? N'ai-je pas
prouv que, si je satisfaisais parfois mes passions en goste, je
savais les vaincre en stocien quand une raison suprieure parlait  mon
orgueil? Quel est aprs tout le rsultat de cette vie dlirante qui
m'emporte? N'est-ce pas jusqu'ici le sacrifice? N'ai-je pas tout donn,
ma fortune, mon repos, ma chair, mon me  la cause que je veux faire
triompher? Je suis un fou,  ce que l'on dit, un tmraire, un prodigue;
j'engloutirai ta fortune comme j'ai englouti la mienne dans l'abme sans
fond des dvouements romanesques. Eh bien, oui, certes, et tu me
mpriserais, si j'hsitais  le faire. Trafiquer, conserver, prvoir au
milieu de la vie d'aventures qui nous est faite, est-ce possible, est-ce
digne de nous? Ce sont l des vertus du temps pass comme l'amour timide
et matrimonial de nos grand'mres! Nous ne sommes pas ns pour ces
choses-l, nous autres. Le destin nous a jets sur la terre au milieu
d'une tourmente, se souciant peu des faibles destins  tre broys, et
trempant les forts pour des combats formidables. Tu vois bien que je
suis une de ces puissances fatales qui doivent tout traverser et tout
vaincre. Ma laideur caractristique est comme le cachet de ma destine.
L o je passe, dans les boudoirs comme dans les halliers, le sanglier
que je suis met  nant les Apollons de l'ancienne mythologie galante.
C'est qu' travers ce masque bestial luit une flamme qui vient du ciel
ou de l'enfer; c'est que cette main est plus noueuse que le cble et
plus dure que le chne; c'est que ces bras velus et ces paules arques
te porteraient tout un jour sans se fatiguer; c'est que tout cet tre
qui t'appartient a t prdestin aux travaux d'Hercule d'une poque de
monstres et de prodiges! Et tu parles de clmence, de piti, de
modration  un boulet rouge lanc dans le monde pour l'purer en le
ravageant?... C'est de l'enfantillage, ma pauvre Louise! c'est ne pas
comprendre l'horreur de la situation et la mission de ceux qui doivent
la dominer. C'est mconnatre aussi la tienne et te ravaler au niveau
des femmes lches et bornes qui veulent pour matre un esclave et pour
compagnon un idiot. Non, non! lve les yeux plus haut! Tu as dj vaincu
la timidit de ton sexe en traversant, perdue mais sublime, des scnes
de carnage et de dsolation. Porte dans l'amour l'enthousiasme et la foi
qui t'ont jete dans les batailles. Affronte cette guerre-l, c'est la
plus terrible, la plus enivrante de toutes! Apprends  te mesurer avec
le lion et non  jouer avec le passereau! Sois ma vraie compagne, ma
lumire et mon ombre, mon arbitre quelquefois, mon frein au besoin... ma
complice toujours, car il faudra que tu acceptes les situations
inextricables et les rsolutions dsespres qui tuent les pusillanimes,
mais o les vaillants se retrempent et forcent Dieu lui-mme  se
rtracter.--Tu trembles... Qu'as-tu donc? Tu pleures encore?

LOUISE. Oui... N'importe! o tu iras, j'irai, et ce que tu voudras, je
le veux!

SAINT-GUELTAS. Viens donc sur mon coeur, et, l, dans cette solitude
enchante, sous le regard protecteur des toiles, dis-moi...

LOUISE, tressaillant. coutez! Le bateau! il aborde! Nous sommes
dcouverts!... Nous sommes perdus!

SAINT-GUELTAS, la poussant sous la hutte de roseaux. Reste l, ne bouge
pas, et ne crains rien! (Il s'lance vers le rivage un pistolet dans
chaque main.)



SCNE II.--LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS, ROXANE.


LA KORIGANE, (faisant dbarquer Roxane et restant sur le batelet qu'elle
conduit. Vite, vite! Ils sont l!)  Sautez sur le sable; moi, je remise
et je cache le bateau. (Elle descend la rivire un peu plus loin.)

SAINT-GUELTAS, qui dbusque de l'oseraie;  part. La tante! Ah! que le
dmon te rduise en fume, vieux fantme! (Haut.) Comment! c'est vous,
mademoiselle de Sauvires?

ROXANE. Eh bien, oui, c'est moi, cher marquis. Ne m'attendiez-vous pas?

SAINT-GUELTAS. Non, certes, pas ici. Raboisson devait vous conduire...

ROXANE. Il s'est charg de la Tessonnire. J'allais partir avec eux,
quand la brave petite Korigane est accourue pour me dire de votre part
de monter en bateau avec elle et de venir rejoindre ma nice, qui ne
pouvait pas rester convenablement seule avec vous.

SAINT-GUELTAS. La Korigane! Et d'o diable sort-elle?

ROXANE. N'est-ce pas vous qui me l'avez envoye?

SAINT-GUELTAS. Non! N'importe! Allez rejoindre Louise. Elle est l, nous
allons repartir, (Il lui montre la hutte.)

ROXANE. Ah! marquis, nous vous devrons tout!

SAINT-GUELTAS. Allez, allez! (Il fait quelques pas sur le rivage et se
trouve auprs de la Korigane, qui attache son batelet.) Quel diable 
triple queue t'amne ici avec la vieille folle?

LA KORIGANE. Matre, je t'ai suivi partout sans me montrer. Je savais
bien que tu allais chercher la jeune fille. Je t'ai amen la tante pour
te contrarier. C'est bien clair comme a, et je ne vois pas de quoi tu
t'tonnes.

SAINT-GUELTAS. Ah! oui-da! Qui donc vous a conduites ici? Est-ce Cadio?

LA KORIGANE. Cadio? Tirefeuille l'a tu, le pauvre Cadio; il vient de me
le dire. Et c'est toi qui as command cela! Moi, j'ai vol un batelet,
j'ai ram, et me voil...  moiti morte, par exemple! Achve-moi, si tu
veux. Je n'aurais pas la force de me sauver. (Elle se jette sur le
sable.)

SAINT-GUELTAS, pensif, la regardant. Si petite, si frle, si laide! une
espce de singe!... et si forte, si rsolue, si passionne! Tuer cela...
oui, on craserait d'un coup de talon cette tte plate comme celle d'une
vipre! (Il la pousse du pied.) Lve-toi, allons! Ne tente pas ma
fureur! Vas-tu dormir l, baigne de sueur et  moiti couche dans
l'eau froide?

LA KORIGANE, se levant. Ah bah! Il y a longtemps que je suis morte! Vous
ne le saviez donc pas? C'est ma pauvre me que vous voyez, une me
maudite qui ne peut pas vous quitter, puisque vous tes son enfer.

SAINT-GUELTAS. Trve de posie! tu n'en es pas chiche, toi, la Bretonne
endiable! Voyons, trois mots avant de nous remettre en route. Il n'y a
pas de temps  perdre ici. Tu es dcide  contrarier mes amours?

LA KORIGANE. Oui.

SAINT-GUELTAS. C'est imbcile, ce que tu veux faire l. On peut me
contrarier une fois; mais deux fois, c'est trop, tu sais?

LA KORIGANE. Oui, vous tez ce qui vous gne.

SAINT-GUELTAS. L'pine qui s'attache  mes jambes, je la brise.

LA KORIGANE. C'est vous qui tes simple de croire que vous pourrez me
faire peur!

SAINT-GUELTAS. Nous allons voir! (Il la prend d'une seule main et la
tient au-dessus de l'eau.)

LA KORIGANE, d'une voix douce et comme pure tout  coup. Bien, mon
doux matre! Mourir de ta main: voil ce que je voulais!

SAINT-GUELTAS,  part. Le chant du Cygne! (La reposant  terre.) Tu
penses que je ne tuerai pas celle qui m'a sauv la vie? Ton courage
n'est que du raisonnement. Ce n'est pas grand'chose, va, et tu ne
m'aimes gure!

LA KORIGANE. Qu'est-ce qu'il faut donc pour que tu me croies?

SAINT-GUELTAS. Il faut que tu aimes celle que j'aime, que tu la serves
comme je la sers, que tu te dvoues pour elle comme pour moi, et que, de
crainte de l'affliger, tu ne lui laisses jamais souponner l'amiti que
je te porte. Le jour o je verrai une larme dans ses yeux par ta faute,
tu ne seras plus rien pour moi.

LA KORIGANE. Ah!... Et qu'est-ce que je serai donc pour toi, si j'obis
fidlement?

SAINT-GUELTAS. Tu seras ce que tu es: l'tre que j'admire le plus sur la
terre.

LA KORIGANE. Tu m'admires, moi si laide?

SAINT-GUELTAS. Eh bien, suis-je beau, moi, pour te reprocher ta
laideur?... La beaut est l, vois-tu, dans la tte, et l, dans le
coeur. C'est la volont qui nous porte et le feu qui nous brle. Je ne
t'aime pas d'amour, tu le sais bien. T'ai-je trompe, toi? Jamais. Seule
au monde, tu es de force  supporter la vrit, et je te l'ai dite; mais
je sais ce que tu vaux, et je ne suis pas homme  n'y pas prendre garde.
Je me connais en courage, et je te sais grande, ma pauvre souris noire,
plus grande que les desses qui me charment... et qui me marchandent
leur amour! Je n'ai rien fait, rien dit pour avoir le tien; il ne m'a
cot ni effort d'imagination, ni mensonge, ni subtilits de langage, ni
frais d'loquence! Tu me l'as donn, comme si c'tait une dette  me
payer. Toi seule m'as compris! Vois si tu veux garder ta supriorit,
ton prestige, et rester prs de moi comme un chien que je maltraite en
public, et comme un esprit familier devant lequel mon me surprise et
trouble se prosterne en secret.

LA KORIGANE. Ah! tu dis des paroles magiques pour m'ensorceler!

SAINT-GUELTAS. Les as-tu comprises?

LA KORIGANE. Oui, j'obirai. Tu veux que Louise soit ta femme?

SAINT-GUELTAS. Tu sais bien que cela ne se peut pas; mais je veux
qu'elle m'appartienne, et cela sera, et il faut que tu le souffres.

LA KORIGANE. C'est bien, je le souffrirai.

SAINT-GUELTAS. Allons! c'est l'amour, cela! sans rserve, sans scrupule,
sans gosme! (Lui frappant rudement le front.) Ah!... si je pouvais
faire entrer ce feu sacr que tu as l, dans la tte de mes idoles!

LA KORIGANE. Tu sais que je t'aime mieux qu'elles, c'est tout ce qu'il
me faut.

SAINT-GUELTAS. En route, alors! Appelle ta jeune matresse--et la
vieille, dont je saurai bien me dbarrasser.--Vite! Il ne faut pas que
le jour nous surprenne ici.




SIXIME PARTIE




PREMIER TABLEAU

A Nantes.--Une petite chambre sous les toits.--Une trappe s'ouvre au
plafond de bois en mansarde.--Une table est couverte de livres, de
cartes de gographie, de journaux et de brochures. Un grabat et deux
chaises de paille composent tout l'ameublement. La fentre, troite et
longue, plongeant sur les fosss forms par l'Erdre et la Loire, occupe
le recoin d'une vieille maison trs-leve accole  un angle de la
prison du Bouffay.--La masse noire de l'antique difice ne laisse percer
qu'un rayon de lune qui frappe sur la guillotine, dresse en permanence
sur la place des excutions et aperue par une chappe de murailles
nues et sombres.--Cadio lit dans l'obscurit, o il semble voir comme un
chat.--Henri entre. Il est en petite tenue militaire.



SCNE PREMIRE.--HENRI, CADIO.


CADIO. Ah! enfin! mon ami, te voil! je n'esprais plus te voir
aujourd'hui. Je savais pourtant que tu tais revenu sain et sauf.

HENRI. Huit jours durant, nous avons donn la chasse  MM. les chouans.
Je n'ai pas voulu me coucher sans avoir de tes nouvelles. Comment te
sens-tu? voyons!

CADIO. Trs-bien; j'aurais pu aller aux manoeuvres, moi, et commencer 
m'exercer avec les nouvelles recrues.

HENRI. Non, tu es encore trop faible... Songe donc, tu as t si malade!

CADIO. Ma blessure est ferme, je n'en souffre plus.

HENRI. Je ne m'inquite pas de la blessure, mais de la fivre
pernicieuse. Elle t'a mis bien bas, sais-tu? j'ai t diablement inquiet
de toi!

CADIO. C'est fini. J'aurais t fch de mourir sans avoir rien appris.

HENRI. Et tu as trouv le moyen d'apprendre beaucoup dans ta
convalescence; c'est mme a qui a retard la gurison, je parie! J'ai
eu tort d'apporter ces livres.

CADIO. Je n'ai rien appris l dedans.

HENRI. Rien?

CADIO. Rien que les mots dont on se sert pour dire ce que l'on pense.

HENRI. C'est quelque chose!

CADIO. Oh! j'en avais dj lu, des livres! Il y en avait au couvent o
j'ai t. Les livres, c'est beau; mais la vrit, a ne se lit pas, a
se trouve en priant Dieu.

HENRI. Tu es toujours mystique, alors? Soit; mais, comme il faut te
rtablir entirement au moral et au physique avant de t'exposer aux
fatigues du service, qui ne sont pas des plus douces dans ce temps-ci,
je vais t'envoyer passer quelques semaines  la campagne.

CADIO. Sans toi! Pourquoi a?

HENRI. Le chirurgien du rgiment, qui t'a si bien soign et qui sait
combien je tiens  te voir guri, dit qu'il te faut changer d'air. Celui
de Nantes est empest, et tu es ici dans le foyer de l'infection des
prisons et des massacres. Ah! mon pauvre Cadio, je n'avais jamais
regrett la fortune, mais, en me trouvant si dnu au moment o tu tais
si malade, j'ai eu du chagrin, va! Et puis, par l-dessus, tre forc de
te quitter sans cesse!... Enfin nous voil pour quelques jours
tranquilles, j'espre. J'irai te voir  la Prvtire.

CADIO. Qu'est-ce que c'est que la Prvtire?

HENRI. Une maisonnette auprs d'une petite ferme qui appartient  un de
mes camarades. Il l'a mise  ma disposition, c'est--dire  la tienne.
C'est  deux ou trois lieues d'ici, au milieu des bois. Tu y trouveras
des livres, et tu pourras reprendre la musique sans gner les
dlibrations du tribunal rvolutionnaire, qui sige ici tout  ct et
qui ne se payerait pas de tes chansons quand il dlibre.

CADIO. La musique... je n'y entendais rien! Je ne regrette pas celle que
je faisais.

HENRI. Tu l'as donc tudie thoriquement, pour savoir que tu ne la
savais pas?

CADIO. Non! j'ai entendu chanter une femme.

HENRI. Ah! oui,  propos! la prisonnire? Tu n'avais pas rv a dans le
dlire de ta fivre?

CADIO. Elle a encore chant hier au soir: c'est la voix d'un ange!

HENRI. Je joue de malheur; elle ne dit rien quand je suis l. Est-ce
pour elle que tu as voulu rester dans cet affreux logement?

CADIO,  la fentre, lui montrant la guillotine. Non! c'est  cause de
a: tiens!

HENRI. Diable! c'est moins gracieux; une drle d'ide! Pourquoi a?
voyons! (Il lui tte le pouls.)

CADIO. Tu me crois fou?

HENRI. Non, certes! mais trop exalt. Je sais bien que c'est ton tat
naturel, mais il ne faut pas que la fivre s'y ajoute.

CADIO. Est-ce que je l'ai?

HENRI. Non.

CADIO. Alors, je peux te parler sans te causer d'inquitude. Je n'aime
gure  parler, et peut-tre ne sais-je pas bien encore. Pourtant il
faut que j'essaye, il le faut! Tu sais ce qui s'tait pass  la ferme
du Mystre quand tu m'y as trouv assassin par l'ordre de M.
Saint-Gueltas?

HENRI. Ma foi, ce que tu m'as racont tait si trange... Ce n'tait pas
une divagation?

CADIO. C'tait la vrit.

HENRI. Tu avais contract une sorte de mariage avec ma cousine pour la
sauver en cas d'arrestation?

CADIO. Oui, cela est arriv. Le mariage ne valait rien, on s'tait servi
de faux noms.

HENRI. Alors, il n'et servi  rien.

CADIO. Je ne savais pas; j'ai agi comme elle l'a voulu. J'tais content
de lui rendre service et de lui inspirer de la confiance; et puis, quand
j'ai vu que Saint-Gueltas la trompait, j'ai voulu l'avertir: on m'a
rpondu par une insulte et un coup de poignard.

HENRI. Tu ne peux pas croire que Louise...

CADIO. Le coup de poignard venait de lui, l'insulte venait d'elle!

HENRI. Tu tais indign, furieux, en effet.

CADIO. C'est la premire fois de ma vie que j'ai connu la colre; mais
la colre n'est pas la fureur, qui est la folie. La colre est une bonne
chose, c'est une clart qui se fait dans l'esprit. On dit que Dieu a
tir l'homme d'un peu de boue. Les moines m'avaient appris cela; je me
sentais avili dans ma chair et dans mon me par cette croyance triste et
basse. Je l'avais garde pourtant! Vivant en plein air et dormant sans
abri, je me demandais souvent: Quelle diffrence y a-t-il entre toi et
l'pine ou le caillou? Je ne m'aimais pas, je ne me respectais pas. Si
je ne faisais pas le mal, c'est que je ne savais pas le faire. J'ai
commenc  me compter pour quelque chose le jour o tu m'as donn ton
amiti;... mais, le jour o j'ai senti la haine, j'ai port enfin mon
existence tout entire, et j'ai compris que l'homme tait, non pas une
figure de terre et d'argile, mais un esprit de feu et de flamme. J'ai
jur, ce jour-l, de me venger en devenant plus que ceux qui m'ont
ddaign comme un faible ennemi ou comme un ami indigne. Tu m'as dit:
Sois homme, sois soldat. Oh! je l'ai voulu, je le veux! Mais quoi!
j'tais mourant; tu ne savais que faire de moi; tu m'avais amen ici o
ton service t'appelait. En entrant dans cette ville terrible d'o
Carrier venait de partir la veille, j'ai trembl. Oh! je me souviens
bien! je voyais et j'entendais tout malgr le mal qui me rongeait. Tu
m'avais fait mettre sur une charrette avec d'autres malades. Nous
marchions au centre de ton rgiment. C'tait le soir, une nuit ple et
froide. Tu m'avais envelopp de ton manteau. Tu poussais ton cheval prs
de moi pour voir si j'tais mort, car je n'avais plus la force de te
rpondre. Nous traversions un long faubourg brl par les Vendens et
devenu depuis un vrai charnier o on les fusillait par centaines. On
n'avait pas encore ramass ceux qui taient tombs l dans la journe;
les bras manquaient sans doute. La peste et la famine taient ici, et
ceux qui tuaient taient  peine plus vivants que les morts. Les chiens
affams dvoraient les cadavres, et les roues de la charrette les
crasaient. Mes cheveux se dressaient sur ma tte, et je me disais:
Voil l'enfer de la vengeance! c'est ici la fte du sang et de la
fureur! Alors, j'ai entendu un rire excrable qui partait de moi, et tu
as dit au chirurgien qui nous escortait: Pauvre Cadio! c'est la mort!
Quand je me suis veill  l'hpital militaire, tu tais encore auprs
de moi, tu t'affligeais, disant: L'pidmie est ici, il faudrait le
transporter ailleurs. C'est alors qu'un des infirmiers m'a reconnu et
qu'il t'a dit: Cadio est de mon pays. Je l'ai vu tout petit, je lui
veux du bien. Mon frre est log dans la ville aux frais de la nation,
parce qu'il est employ  son service. Je vais transporter Cadio chez
lui, il n'y manquera de rien.

HENRI. Et on m'a tenu parole, n'est-ce pas? Tu n'as pas  te plaindre de
ton hte?

CADIO. Non! C'est un homme malheureux, mais c'est un honnte homme, et
il ne faudra pas lui parler de le payer. Il en serait offens. Je veux
t'en parler, de cet homme-l! Il m'a beaucoup appris et beaucoup fait
rflchir.

HENRI. C'est un matre charpentier, n'est-ce pas?

CADIO. C'est un ancien chartreux du couvent d'Auray, qui est venu ici
reprendre l'tat de son pre, et, quand on construisait des gabares
destines  tre englouties avec les prisonniers qu'on y entassait,
c'est lui qui commandait ces travaux et ces excutions-l.

HENRI. Ah! je ne savais pas ce dtail. Sa figure est trs-douce
pourtant.

CADIO. Oui, comme la mienne; mais elle ne sourit pas. Cet homme tait
cruel et intolrant autrefois. Il ne rvait que le retour de
l'inquisition. Carrier est devenu son dieu. A prsent, il ne parle pas
volontiers des choses qu'il a faites. Depuis le dpart de Carrier, ces
choses ont t blmes, et on a menac ceux qui y ont pris part.

HENRI. Et qu'est-ce qu'un pareil fonctionnaire de la Terreur a pu
t'apprendre,  toi?

CADIO. Il m'a appris qu'il faut se mfier de soi, vu que les hommes les
plus rudes sont faibles comme des enfants. Cet homme ne dort plus et il
dprit. Il est plus malade que moi, il meurt d'pouvante et de chagrin.

HENRI. Ma foi, c'est ce qu'il a de mieux  faire. Je comprends qu'il
existe des btes froces comme Carrier et ses complices; je ne comprends
pas que le peuple se trouve toujours prt  leur obir. Qu'une bande de
loups se prcipite sur un troupeau, c'est dans l'ordre; mais que les
moutons, pris de fureur, se mettent  se dvorer les uns les autres,
voil ce qui m'indigne et me navre. Si ce peuple de Nantes, qui est
honnte et laborieux, avait injuri les bourreaux et sauv les victimes
au nom de la Rpublique, la Rpublique ne se ft pas gare; mais, 
Nantes comme  Paris, comme partout, le peuple tremblant s'est effac,
et, parce qu'une poigne de meneurs d'meutes s'est toujours trouve l
pour applaudir le meurtre et demander des ttes, les meneurs de la
Convention ont mis leurs crimes sur le compte du peuple tout entier,
disant qu'on lui jetait des ttes pour apaiser sa rage. Eh bien, moi qui
ai vu les choses de prs, je dclare qu'ils en ont menti, et que, s'ils
eussent, enseign et pratiqu l'humanit, ils eussent trouv le peuple
humain et gnreux. A-t-on os punir nos soldats parce qu'ils ont mainte
fois refus de fusiller les prisonniers?

CADIO. Alors, selon toi, ce n'est pas le peuple qui a fait la
Rvolution? Si cela est vrai, gloire aux hommes qui l'ont faite sans lui
et pour lui!

HENRI. Oui, tu as raison; mais ne peut-on faire ces grandes choses sans
les souiller par la fureur et la vengeance?

CADIO. On ne le peut pas!

HENRI. Tu es convaincu de ce que tu dis l, Cadio?

CADIO. Je le suis.

HENRI. Tu pries Dieu, dis-tu, et voil ce qu'il t'a rvl dans la
prire?

CADIO. Dieu n'explique rien  l'homme. Il le frappe, le brise, le ptrit
et le renouvelle. On le questionne ardemment, il ne rpond pas; mais, un
matin, aprs beaucoup de souffrance et d'agitation, on s'veille chang
et retremp: c'est _lui_ qui l'a voulu! Vous appelez cela la force des
choses, je veux bien; mais la force des choses, c'est Dieu qui agit en
nous et sur nous.

HENRI. Prends garde, mon cher enfant, te voil fanatique et fataliste.
Je te voulais rpublicain et brave: tu dpasses le but avant d'avoir
fait le premier pas! La compagnie du matre charpentier et la vue
malsaine de cet chafaud et de cette prison te font du mal. Je
t'emmnerai demain.

CADIO. J'irai o tu voudras, mais laisse-moi te rpondre. Tu me voulais
rpublicain, j'tais indiffrent. Tu me voulais brave, j'tais lche.

HENRI. Non certes!

CADIO. Si fait! Je savais bien accepter la mort, mais en la dtestant,
et j'tais sensible; je craignais le mal des autres, je ne pouvais pas
le voir. Quand les insurgs crucifiaient leurs prisonniers au portail
des glises, quand ils les corchaient vifs,... je m'enfuyais en fermant
les yeux, et je les ai quitts pour n'en pas voir davantage. Il me
semblait sentir dans ma propre chair les tourments qu'on faisait endurer
aux victimes. Comment donc serais-je devenu brave, si j'tais rest bon
et tendre comme une femme? Il fallait endurcir mon coeur, et j'ai
regard comment la guillotine coupe les vertbres et fait jaillir le
sang avec la vie. On s'est ralenti ici depuis le rappel de Carrier. On
n'a plus tu sans jugement, on n'a plus noy; la vengeance a recul
devant son oeuvre, ceux qui l'avaient servie ont eu peur! J'ai vu le
matre charpentier enterrer sa hache rouille de sang dans sa cave et
s'enfuir devant son ombre, croyant voir des spectres sur la muraille.
Donc, l'homme a peur de tout, mme de son nergie, et, pour devenir un
des premiers, il faut vaincre tout, l'effroi, la piti, le remords!

HENRI. Tu veux devenir un des premiers? Mfie-toi de ces rves
d'ambition qui ont fait tant de coupables et d'insenss parmi ceux de
ton ge!

CADIO. Tu ne m'entends pas. Je ne songe pas  la gloire et  la fortune,
je ne songe qu' me sentir aussi fort que je me suis senti faible;
alors, je serai content.

HENRI. Et pour te rendre fort, tu cherches  te rendre inhumain?

CADIO. J'y arriverai, j'ai assez souffert pour cela. Oh! la piti, quel
mal! quel dchirement! quelle dfaillance mortelle! J'y ai pass, va!
j'ai vu tout ce qu'a fait Carrier.

HENRI. Tu l'as vu en songe, puisque tu n'tais pas ici...

CADIO. En songe? Non, je l'ai vu en ralit quand le charpentier me l'a
racont  cette fentre, et depuis... Tiens! je le vois encore, et
pourtant je ne sue ni ne tremble la fivre. Tiens, tiens!... regarde,
dans cette eau noire qui rampe et siffle sous nos pieds, vois-tu cette
tache blanche comme de l'cume? C'est une tte coupe que le flot
emporte! Elle passe, elle fuit, elle rit, elle jure! Attends! elle
cherche  mordre, elle a rencontr le cadavre d'un enfant, elle s'y
attache, elle le dvore, et le pauvre petit corps, rveill par les
morsures, se tord avec un vagissement lamentable. Tu ne l'entends pas,
toi?

HENRI. Non, Dieu merci, je n'appelle pas de pareilles visions, et tu as
tort...

CADIO. Oh! moi, j'ai des sens qui pntrent du prsent dans l'avenir et
dans le pass. Quand j'tais faible et craintif, j'ai vu et entendu tout
cela d'avance, et tout cela se passait dans l'enfer, dont j'avais peur.
A prsent que l'enfer s'est rpandu sur la terre, je le vois mieux,
voil tout.--Oh! comme je le vois! Regarde avec moi, tu verras peut-tre
aussi. L-bas, sur ces marches glissantes et boueuses, il y a une troupe
de jeunes filles ples et nues: la plus ge n'a pas quinze ans. Des
hommes les poussent devant eux; elles ne savent pas pourquoi. Il y en a
qui disent: Mon Dieu, prenez donc garde, vous allez nous faire tomber
dans l'eau! Elles ne croient pas possible qu'on les y pousse exprs. Et
cependant, on redouble; elles se rassemblent, faible barrire, elles
s'imaginent qu'en se serrant les unes contres les autres et en criant
toutes ensemble, elles rsisteront et se feront comprendre. Nous sommes
des enfants, nous n'avons fait de mal  personne, la loi nous protge,
ayez piti!--Eh bien, oui! rpondent les bourreaux; nous avons piti;
finissons-en vite. Mourez, qu'on n'entende plus vos cris, qu'on ne voie
plus vos figures ples! Allons! en voil une qui tombe dans l'eau noire
infecte de tant de cadavres, que la victime ne peut pas enfoncer, et
puis une autre dont le poids l'entrane.--Mais qu'est-ce qui arrive? On
cesse de les pousser, on tend la main  celles qui sont  moiti
englouties, c'est le pardon peut-tre? Non! c'est le comble du laid, ce
qui vient l, c'est le dernier mot de la vengeance!--Une meute de
vieilles femmes moiti louves, moiti limaces; cela rampe dans l'ordure
et cela a des yeux ardents; elles viennent demander la vie de ces
enfants. Chose atroce! on la leur accorde en riant et en disant des
choses obscnes que ces femmes seules comprennent. Et les voil qui
payent un droit, car elles sont patentes pour livrer l'enfance  la
prostitution, et les pauvres demoiselles nobles qui sont l, condamnes
 mourir ou  pouser la lie du peuple, ne comprenant pas, se
rjouissent; elles remercient, elles embrassent leurs bienfaitrices
hideuses... Il y en a une pourtant, la plus grande, la plus jolie, qui
comprend ou devine. Elle rsiste, elle dit: J'aime mieux mourir! On
veut l'emmener de force, elle lutte, elle crie, on la tue;... c'est bien
fait, on lui a rendu service!... Les autres... Attends, un nuage passe!
Il se dissipe! Deux mois se sont couls, les voil qui reviennent,
toutes vieilles et fltries. Il y en a que la fivre des prisons a
rendues si dangereuses pour la sant publique, qu'elle les a prserves
de l'outrage; mais elles ne gurissent pas assez vite, il faut s'en
dbarrasser. D'autres ont roul dans la fange comme dans leur lment;
plusieurs,... celles qui valaient le mieux, sont devenues folles; tout
cela passe sur la lourde gabare, elles rient et sanglotent, elles
chantent et rugissent, musique infernale! Savent-elles o elles vont,
cette fois? Il y en a qui se sont pares comme pour une fte, mais leurs
habits sont plus prcieux que leurs personnes,  prsent; on les
dpouille, toutes deviennent muettes d'horreur. Les coups de hache
rsonnent sourdement sur les flancs de la gabare... Les ouvriers sautent
dans des batelets; on coupe sans piti les mains qui se cramponnent aux
bourreaux.--L'eau bouillonne autour d'un immense cri de dtresse
brusquement touff. Des chevelures brunes et blondes flottent un
instant et disparaissent,--plus rien! La Loire est tranquille et
contente; elle a bu ce soir, elle boira demain! Passons... Entrons dans
les cachots. Les murs se fendent et s'entr'ouvrent devant nous. Viens,
suis-moi, il faut tout voir. Tu recules? L'atmosphre ftide teint les
flambeaux, c'est l'odeur de la peste. C'est cette odeur-l qui suinte 
travers les murailles, qui traverse les rues et qui m'a presque fait
mourir sur ce grabat o j'tais hier; aussi je ne la crains plus, j'ai
pass par le crible!... Entrons... Il y a l vingt, trente, cent
cadavres pars dans les tnbres; deux ou trois spectres se tranent
vers nous en tendant leurs mains dcharnes; ils trbuchent et tombent
sur le corps de leurs frres et de leurs enfants. Levez-vous et sortez,
misrables, il faut mourir!--Ah! oui, sortir, merci! c'est tout ce que
nous demandons. Voir le ciel un instant, respirer une bouffe d'air pur,
mourir aprs; nous sommes contents! Allons! ceux-ci seront
fusills.--Il faut bien varier le genre de mort, et puis la guillotine
est fatigue; elle a trop mordu, la vierge rouge! ses dents sont
brches.--(Riant.) Ah! comme je t'ai bien conduit pour voir le
spectacle, n'est-ce pas? Mais tu en as assez, et, moi, je suis fatigu
aussi.--Oui, c'est assez pour aujourd'hui.--Je veux, comme autrefois,
couter le chant des oiseaux et m'tendre sur la bruyre! (Il se jette
sur son grabat.)

HENRI. J'ai laiss parler ton dlire. Pauvre malheureux! tu prtends
avoir tu la piti, et elle te tue! Tiens! j'ai eu tort de vouloir te
mtamorphoser! Tu es un artiste et non un soldat. Tu as trop
d'imagination.

CADIO, se relevant. N'importe, je veux vivre et agir, duss-je souffrir
ce que nul homme n'a souffert! Les artistes sont considrs comme des
tres inutiles et chimriques. Le devoir que tu m'as trac est atroce,
je veux le remplir. Je veux tre un Franais, un meurtrier comme les
autres! Il faut savoir tuer pour savoir mourir; n'est-ce pas la devise
du soldat? Le trouble o tu me vois n'est que la dernire crise d'une
longue agonie. Me voil ranim, tout ce que la Rpublique exigera de
moi, je peux et je veux le faire. J'ai bu le calice de la terreur! J'ai
tu la peur, j'ai guillotin, fusill, noy et viol la Piti!

HENRI. Eh bien, cela est horrible, et je ne te trouve plus digne de
servir la patrie, si tu dois rester ainsi... je me repens... Mais non,
mon pauvre Cadio! tu es malade, tu es faible, cela passera, je te
calmerai. C'est ma faute aprs tout, je n'aurais pas d te laisser ici;
que ne m'as-tu parl plus tt? Mais qu'as-tu maintenant? tu pleures?

CADIO. Tu n'entends donc pas? la voix du ciel!...

HENRI. La prisonnire? (courant  la fentre.) Oui, j'entends!... Mais,
grand Dieu, je la connais, cette chanson triste, je l'ai entendue
autrefois  Sauvires. Et cette voix douce... je la connais aussi!
Cadio, Cadio! c'est Marie Hoche qui est l!

CADIO. Tu en es sr? Moi, je ne sais pas. Il me semblait... Je n'osais
le croire.

HENRI. Je la savais partie d'Angers, je la croyais en libert. Il l'ont
reprise, ou ils l'ont transfre ici. Depuis cinq mois peut-tre! Quel
martyre! Pauvre chre fille! o est-elle? comment se fait-il que nous
l'entendions? Il n'y a pas une seule fentre, pas une seule ouverture de
ce ct de la prison.

CADIO. Elle est l, tout prs, sur le haut de cette petite tourelle.

HENRI. Sur la plate-forme que nous cachent les crneaux? Oui, sa voix
part de l. Elle peut nous entendre, je veux lui parler.

CADIO. Ne le fais pas. Le charpentier est peut-tre en bas...

HENRI. Non, il tait sorti quand je suis entr.

CADIO. Attends, coute! on monte l'escalier, c'est lui... Quittons cette
fentre, n'ayons pas l'air d'couter: il a peur de tout; il ferait
mettre la prisonnire au cachot, s'il pensait que nous voulons la
dlivrer.

HENRI. La dlivrer, hlas! ce serait tenter l'impossible!



SCNE II.--Les Mmes, LE CHARPENTIER.


LE CHARPENTIER. Cachez-vous, cachez-moi! tout est perdu, je suis un
homme mort!

HENRI. Qu'est-ce qu'il y a donc?

LE CHARPENTIER. Robespierre, Couthon, Saint-Just...

HENRI. Eh bien?

LE CHARPENTIER. A l'chafaud! morts! Carrier...

HENRI. Mort aussi?

LE CHARPENTIER. Non! le sclrat a aid  les faire prir, il les a
accuss aussi... Tout est fini, tout est perdu. La Rpublique est
dcapite. La nouvelle vient d'arriver. Les royalistes sont dans
l'ivresse, ils s'embrassent dans les rues. On va venir nous gorger. La
raction triomphe... On parle de marcher sur les prisons et de forcer
les portes... On sauvera tous les nobles, on jettera  l'eau tous les
rpublicains, car il y en a aussi... Et moi, ils vont m'gorger
vivant... Ils me connaissent, ils me couperont en morceaux. O me
cacher?

HENRI. Fuyez, quittez la ville. Allons! ne perdez pas la tte. Partez,
vous avez le temps!

LE CHARPENTIER. Oui, c'est vrai. Adieu.--Je crierai: Vive le roi! Ils
ne me reconnatront pas. (Il sort.)



SCNE III.--HENRI, CADIO.


CADIO. Cet homme est lche!

HENRI. Non, il est fou; mais il a dit quelque chose qui me frappe. S'il
y a une meute royaliste, si on force les prisons... Marie Hoche est
rpublicaine; elle aura peut-tre l'imprudence de se nommer et de dire
ce qu'elle pense. Il faut l'avertir, et tout de suite! Mais comment
faire pour ne pas attirer l'attention sur elle? Ce grenier au-dessus de
nous, y es-tu mont quelquefois?

CADIO. Non; il y a si peu de jours que je peux me porter sur mes jambes!
Vas-y, monte sur la table! je t'aiderai.

HENRI, dans le grenier. Ah! le toit est au niveau de la plate-forme; il
y touche,... non, il y a un espace... Avec une planche, on le
franchirait.

CADIO. Attends-moi, nous trouverons ce qu'il faut! (Il monte aussi dans
le grenier avec peine.)

HENRI. Reste tranquille, j'ai trouv!

CADIO. Elle ne chante plus; pourvu qu'elle soit encore l!

HENRI. Je vais le savoir, (Il dresse la planche.) Tiens-moi seulement un
peu ce pont du diable.

CADIO. Il est solide; mais, toi, tu n'auras pas le vertige?

HENRI, sur la planche. Jamais. Eh bien, que fais-tu?

CADIO. Je te suis.

HENRI. Tu ne peux pas, je ne veux pas!

CADIO. Je veux!




DEUXIME TABLEAU

Au point du jour,  la Prvtire.



SCNE UNIQUE.--HENRI, CADIO, MARIE, dans une petite maison bourgeoise
auprs de la ferme. Ils entrent dans une cuisine au rez-de-chausse. Au
fond est un escalier qui monte au premier tage.


HENRI, (embrassant Marie.) Enfin, vous voil sauve, chre soeur!

MARIE, serrant ses mains et celles de Cadio. Enfin, vous voil sauvs,
chers amis! car, pour me dlivrer, vous vous tes exposs  de grands
risques! Est-ce que nous pouvons parler librement ici?

HENRI. Je prsume qu'il n'y a personne; mais je vais faire une visite
domiciliaire avant de nous installer. (Il sort.)

CADIO. Vous avez eu peur, n'est-ce pas?

MARIE. Oui, pour vous deux, j'ai eu bien peur!

CADIO. Vous vouliez rester prisonnire! a doit tre affreux, la prison.

MARIE. Ce qu'il y a de plus affreux, c'est d'entraner ceux qu'on aime
dans le malheur, le reste n'est rien. Ah! si j'avais pu vaincre votre
rsistance... mais, en rsistant moi-mme, je prolongeais votre danger.
J'ai d cder...

CADIO. Et vous avez bravement pass sur la planche: vous tes une femme
courageuse.

MARIE. Non, je suis ne timide.

CADIO. C'est comme moi! On devient dur pour soi en devenant dur pour les
autres.

MARIE, tonne. Mais, non, c'est le contraire, il me semble!

HENRI, revenant. Il n'y a personne. La maison est meuble du strict
ncessaire, et le jardin, vous voyez, est compltement  l'abandon.
C'est comme partout. On n'ose rien embellir et rien cultiver, parce
qu'on craint toujours une visite des chouans; mais ils ne sont jamais
venus ici, et, maintenant, ils n'auraient plus l'audace de porter leurs
expditions si prs de la ville; vous tes donc aussi en sret dans ce
petit rduit qu'il est possible de l'tre en Bretagne  l'heure qu'il
est.

MARIE. Mais vous! quand on s'apercevra de mon vasion,... si quelqu'un
nous a vus sortir de la maison de ce charpentier...

HENRI. Personne n'a fait attention  nous: on tait trop agit par la
grande nouvelle. Nous avons fait assez de dtours dans la ville pour
drouter les espions, s'il y en a eu pour nous suivre. Le cheval qu'on
m'a prt est bon, nous avons fil vite. Personne ne pouvait suivre 
pied notre cabriolet, et il n'y avait aucune voiture, aucun cavalier
derrire nous. Quand ce brave cheval aura un peu souffl, je repars pour
me montrer o l'on a l'habitude de me voir, et je reviens vous dire que
tout va bien; vous allez donc enfin goter quelques jours, peut-tre
quelques semaines de repos et de bien-tre!

MARIE. Mais de quoi vivrai-je ici? Je ne trouverai aucun travail, et je
ne puis tre  votre charge.

HENRI. Vous y recevrez l'hospitalit fraternelle que viendra vous offrir
le propritaire de ce petit bien. C'est un officier de mon rgiment, un
excellent ami qui sera bien heureux d'assurer un asile  la cousine de
Hoche.

MARIE. Mais puis-je accepter?... Il n'est srement pas riche?

HENRI. On est trs-riche dans ce temps-ci quand on peut assister ceux
qu'on aime, et il y a de la dignit  savoir accepter une telle
assistance.

MARIE. Vous avez raison, Henri! Et Cadio?...

HENRI. Cadio demeurera  la ferme, et vous le verrez tous les jours.

MARIE. Et vous quelquefois?

HENRI. Le plus souvent possible.

MARIE. Je vais donc tre heureuse, moi? C'est tonnant, cela! je crois
rver. Heureuse huit jours, quinze jours peut-tre!

HENRI. Pourquoi pas plus longtemps? qui sait?

MARIE. Ce serait exiger beaucoup dans le temps o nous vivons. A
prsent,... dites-moi, Henri, puisqu'il y a une minute pour respirer, o
est Louise?

HENRI. Chez Saint-Gueltas avec sa tante, voil tout ce que je sais. Ils
ont d traverser de rudes alarmes, car on a fait une rude guerre  leur
parti; mais il y a eu armistice en attendant mieux, et la chute de
Robespierre va hter sans doute la vritable pacification. Quant au
gnral Hoche...

MARIE. O est-il  prsent?... Je n'osais vous demander de ses
nouvelles. Il n'a donc pas t tu  la guerre?

HENRI. Non, Dieu merci! Il doit tre  l'arme du Nord. (Bas,  Cadio.)
Ne lui dis pas qu'il est en prison, puisqu'elle ne le sait pas. Il va
certainement tre dlivr. (A Marie.) Mais parlons donc de vous, Marie;
je ne sais rien de vous encore. Pourquoi tiez-vous  Nantes... et
toujours dtenue?

MARIE. C'est--dire comment ai-je fait pour n'tre pas mise  mort?
C'est une sorte de miracle, et un autre miracle, c'est d'avoir chapp 
l'pidmie horrible qui ravageait les prisons. C'est qu' Nantes comme 
Angers ma situation exceptionnelle a embarrass la conscience de mes
juges. Interroge plus d'une fois avec une obstination minutieuse, j'ai
t reconnue coupable d'attachement  mes matres,--je me faisais passer
pour une servante de la famille de Sauvires;--mais on n'a pu me
convaincre de sympathie pour la cause royaliste. J'tais si nette de
conscience  cet gard-l, que j'ai pu l'tre dans mes rponses, et, ne
sachant que faire de moi, on a pris le parti de m'ajourner de srie en
srie, jusqu'au rappel de Carrier. Alors, soit  dessein, soit
autrement, on m'a oublie tout  fait, et j'ai d  l'attachement d'une
femme de gelier, dont j'avais sauv l'enfant malade en lui indiquant un
remde, d'tre mieux traite que je ne l'avais t d'abord. Le sjour de
ces geles tait horrible: couches parmi les mortes et les mourantes
qui se succdaient sur la paille, notre lit commun, nous sentions
littralement le cadavre, et, quand on emmenait une escouade de
condamnes pour les faire mourir, les curieux s'cartaient dans la
crainte de la contagion. Moi, j'ai eu dans ces derniers temps une petite
cellule  moi seule avec un escalier de quelques marches qui me
permettait d'aller respirer sur la plate-forme, o je pouvais marcher un
peu en rond, tantt dans un sens et tantt dans l'autre. On m'avait
donn des vtements propres et une nourriture presque suffisante.
J'tais donc bien, et j'aurais d moins souffrir. Eh bien, c'est le
temps le plus rigoureux de ma captivit. tre seule, inutile, ne pouvoir
plus s'oublier en s'occupant des autres! Dans cet enfer de la prison
commune, je parvenais  soulager quelques souffrances,  ranimer des
courages par l'exemple de ma patience,  adoucir au moins la douleur par
la part que j'y prenais. Toutes ces infortunes taient mes amies,...
des amies sans cesse renouveles par le dpart des unes et l'arrive des
autres. Celles qui mouraient dans mes bras me disaient: Au revoir dans
l'autre vie! Et, comme ce pouvait tre mon tour le lendemain, la mort
ne semblait plus tre un adieu. Quand je me suis trouve seule, je me
suis aperue de tout ce qui est lugubre dans une prison. Je pouvais
contempler le soir un petit espace du ciel ferm par le cercle de
pierres qui m'entourait. Je voyais les toiles et les nuages; mais, le
jour, j'entendais le cri des corbeaux attirs par l'odeur du sang, les
clameurs de la foule cruelle et le bruit innarrable que fait le
couperet en glissant dans la rainure de la guillotine. Mon Dieu! mon
Dieu! comment peut-on vivre au milieu de ces horreurs!... Vivre ainsi
prserve au milieu de cette tuerie perptuelle m'a paru le pire des
supplices.

HENRI. Pauvre Marie! Et vous chantiez pour vous distraire?

MARIE. Non, mais pour essayer de distraire les autres. Je me disais que,
des autres cellules, des malheureux isols comme moi m'entendraient
peut-tre et se trouveraient un instant soulags par mon chant. Je ne
pouvais que cela pour eux...

CADIO. Vous m'avez fait du bien,  moi! Je vous coutais.

MARIE. Avez-vous t prisonnier aussi?

HENRI. Non... Il vous racontera  loisir comment il a vcu depuis le
jour o vous vous tes quitts  Saint-Christophe; et moi qui vous avais
vue l aussi, j'aurai aussi bien des choses  vous dire, Marie!... A ce
soir!...

CADIO. Je vais t'amener le cheval au bout du jardin, (Il sort.)

MARIE. Et moi, je vous reconduis jusqu' la porte de l'enclos.

HENRI, sur le seuil du jardin, tenant la main de Marie. Eh bien, il est
charmant, ce jardin abandonn; comme il est couvert et touffu! Qu'est-ce
que c'est que ces grandes feuilles qui poussent jusque sur les marches
de la maison?

MARIE. C'est de l'acanthe; comme c'est beau! et voil des orties, des
fraises, des oeillets, des ronces... Oh! que tout cela est nouveau pour
moi! Je ne croyais pas revoir jamais un brin d'herbe, et je vois des
feuilles, des fleurs... Et ces grands horizons bleus, ce sont des
bois?... J'ai les yeux affaiblis, tout m'blouit  prsent; il me semble
que je nage dans un rayon de soleil comme ces mouches qui commencent 
bourdonner. Comme elles chantent bien, n'est-ce pas? Je ne chantais pas
si bien que cela sur ma tourelle! Pourvu qu'on ne me reprenne pas!...
Ah! j'ai peur! Voyez ce que c'est que le bonheur, on devient lche tout
de suite.

HENRI. Oh! vous, vous ne le serez jamais! et moi, je suis heureux aussi,
allez, de vous avoir conduite  bon port dans ce joli nid de verdure.
Adieu, Marie! non, au revoir! Reposez-vous; ce soir, nous causerons.




TROISIME TABLEAU

Six semaines plus tard,  la Prvtire, dans un petit bois qui descend
en pente rapide vers le fond d'un troit ravin.--A travers les branches
d'un vieux chne, on voit une srie de ravins boiss qui bleuissent en
s'loignant.--Paysage peu vari, mais frais et charmant.--Marie est
assise sur un groupe de rochers  l'ombre du chne avec plusieurs
enfants autour d'elle. Ce sont les enfants du fermier,  qui elle
apprend  lire.



SCNE PREMIRE.--MARIE, deux Enfants.


MARIE. Allez jouer, si vous voulez, mes enfants; je suis trs-contente
de vous. (Les enfants s'loignent, il en reste deux.)

UNE PETITE FILLE. C'est drle!... Dites donc, mamselle Marie,  quoi a
sert de savoir lire? Maman dit que a ne sert  rien.

UN PETIT GARON. Mais papa dit que a sert  tre bon citoyen. C'est les
chouans, qui ne savent pas lire!

LA PETITE FILLE. Maman n'est pas chouan, et elle ne sait pas non plus.

MARIE. Ta maman est trs-bonne, et, comme c'est ta maman, elle n'a pas
besoin de savoir lire: elle n'a pas le temps, d'ailleurs; mais toi, qui
n'es la maman de personne, il faut apprendre  crire les comptes de ton
papa.

LE PETIT GARON. Et moi, citoyenne Marie, est-ce que tu m'apprendras
aussi  crire?

MARIE. Certainement.

LE PETIT GARON. Pour quand je serai soldat, pas vrai? Papa dit qu'
prsent, c'est nous les officiers, les avocats, les gros messieurs, les
gnraux, et tout!

MARIE. Oui, pourvu qu'on soit bien savant.

LE PETIT GARON. Et patriote?

MARIE. Et patriote.

LE PETIT GARON. On serait patriote et pas savant?...

MARIE. On serait encore un bon laboureur, un bon ouvrier ou un bon
soldat, mais ni avocat ni gnral.

LA PETITE FILLE. Vous qu'tes savante, vous tes donc gnral aussi?

MARIE. Je suis ta matresse d'cole pour le moment, c'est--dire ton
amie qui tche de t'apprendre ce qu'elle sait, et ta couturire qui fait
tes robes et celles de tes soeurs.

LA PETITE FILLE. Combien qu'on vous paye pour tout a?

MARIE. C'est moi qui paye comme a l'amiti qu'on a pour moi.

LA PETITE FILLE. a se paye donc, l'amiti?

MARIE. Oui, avec de l'amiti. Est-ce que tu ne m'aimes pas, toi?

LA PETITE FILLE. Oh! si!

MARIE. Eh bien, tu me payes.

LE PETIT GARON, d'un air capable. a n'est pas plus malin que a,
pardi! Citoyenne,... je t'aime aussi moi!

MARIE, l'embrassant. Je l'espre bien! autrement, tu serais ingrat.

LA PETITE FILLE. Qu'est-ce que c'est, ingrat?

LE PETIT GARON. C'est d'tre bossu, mchant, vilain et malpropre, v'l
ce que c'est. Viens, que je te reconduise  la maison. On jouera un brin
au bord de la mare, et puis j'irai chercher mon chevau pour le faire
boire.

MARIE. Ah! on dit un cheval, tu sais!

LE PETIT GARON. C'est vrai! c'est vrai! c'est les chouans qui disent:
Mon chevau!

(Il s'en va avec sa soeur. Marie se remet  coudre; Henri sort du jardin
et descend le sentier du bois. Il regarde Marie un instant avec motion
avant d'oser lui parler. Marie lve la tte et lui sourit.)



SCNE II.--MARIE, HENRI.


MARIE. Je vous ai entendu venir! Il faut me pardonner si je ne quitte
pas mon ouvrage: ces paysans sont si bons pour moi, que je suis vraiment
heureuse ici, et que je veux leur tre agrable. Vous permettez que
j'achve ce petit bonnet?

HENRI, qui a son sabre sons le bras, prenant la bonnet d'enfant et le
regardant. Qu'un homme doit tre heureux quand il voit une femme chrie
travailler comme cela pour la jolie tte dont il attend le premier
regard, le premier sourire! tre poux et pre! poux de la femme de son
choix, pre de beaux enfants qu'il lui voit lever avec intelligence et
tendresse,... cela vaut bien la gloire! A quoi songez-vous, Marie, quand
vous faites ces habits d'enfants?

MARIE. Rendez-moi donc mon ouvrage! Quelles nouvelles apportez-vous?

HENRI. Une bien bonne! Vous tes enfin libre et  couvert de toute
perscution.

MARIE. Grce  vous?

HENRI. Grce  une erreur volontairement commise peut-tre: aprs le
dpart de Carrier, votre nom avait t port sur la liste des morts. Si
le gelier l'et os, il et pu vous faire sortir. J'ai russi  voir
les registres et  savoir que votre vasion n'avait pas t et ne serait
pas recherche.

MARIE. Merci! Et du gnral Hoche, que savez-vous? Est-ce bien vrai, que
lui aussi est sorti de prison? La nouvelle d'hier n'est pas dmentie
aujourd'hui?

HENRI. Elle est confirme, et on annonce mme qu'il va recevoir le
commandement en chef de notre arme de l'Ouest.

MARIE. Ah! quel bonheur! je vais peut-tre enfin le connatre!

HENRI. Comment se fait-il que vous ne l'ayez jamais vu?

MARIE. Je l'ai vu, mais je m'en souviens  peine. J'tais si jeune!
N'importe, je l'aime comme s'il tait mon frre.

HENRI. Vous l'aimerez peut-tre davantage encore quand vous le verrez.

MARIE. Je l'aimerai davantage, si son arrive vous dcide  ne pas
quitter la Bretagne.

HENRI. Ne dites pas cela, Marie! je ne suis que trop dispos  y rester,
si vous l'exigiez...

MARIE. L'exiger!... Je ne puis,  moins que vous n'acceptiez
l'avancement auquel vous avez droit depuis longtemps. Tant que vous avez
eu  combattre vos parents et vos amis pour ainsi dire face  face, j'ai
compris et admir ce fier scrupule; mais votre oncle n'est plus; Louise
est marie, elle me l'a crit elle-mme, elle est en sret ainsi que sa
tante, puisque M. de la Rochebrle accepte, dit-elle, l'ide de faire
sa paix avec la Rpublique. La guerre de brigands qui se continue en
Bretagne va bientt cesser. D'ailleurs, elle ne vous mettrait aux prises
avec aucune des personnes qui vous sont chres; je ne vois donc pas
pourquoi vous voulez aller conqurir vos grades hors de France.

HENRI. Hlas! ma chre Marie, vous vous nourrissez d'illusions. La
Vende n'est pas rellement pacifie. Si les paysans, apaiss par des
mesures de prudence et d'humanit, rentrent chez eux et reprennent leurs
travaux, gare au jour o leurs moissons seront faites! Ils seront
facilement entrans par ceux des localits o le passage des colonnes
infernales n'a pas laiss de moissons  faire. D'ailleurs, les chefs
ambitieux et inquiets n'ont pas renonc  leurs esprances, et Charette
ne se tient pas pour vaincu. Quelque parti que prenne Saint-Gueltas,
soit d'imiter Charette en se tenant retranch dans sa province, soit de
la quitter pour se jeter dans les aventures de la chouannerie, ce qui
reste de ma famille est condamn  tomber dans nos mains un jour ou
l'autre. Hoche fera peut-tre, s'il vient ici, comme on l'espre, le
miracle de ramener ces esprits avides d'motions et dvors d'orgueil;
mais, s'il choue, si cette paix arme qui permet aux rebelles de se
prparer  de nouvelles luttes aboutit encore  une guerre cruelle, il
faudra donc encore porter le fer et le feu dans ces malheureux pays qui
sont pour moi le coeur de la patrie, et o je n'ai jamais donn un coup
de sabre sans qu'il me semblt rpandre mon propre sang! J'obirai  mon
devoir demain comme hier, mais je ne veux pas d'autre rcompense que le
mrite d'avoir vaincu les rvoltes de mon propre coeur. Cela se rglera
entre Dieu et moi. Les hommes ne pourraient pas apprcier ce qu'il m'en
a cot et m'adjuger un prix proportionn  mon sacrifice!

MARIE, mue. Bien, bien! Alors, il faut partir et rejoindre Klber aux
bords du Rhin, puisque votre colonel en a reu l'ordre... L'a-t-il dj
reu?

HENRI. Marie!... nous partons demain! une partie de mon rgiment reste
ici, et je pourrais choisir... mais... Ah! je suis dans un grand
trouble, ne le voyez-vous pas? Vous ne voulez pas comprendre!

MARIE, trouble aussi. Je crois voir que l'amiti vous retiendrait
ici... mais, alors, je ne dois pas accepter le sacrifice de votre
lgitime ambition.

HENRI. Mon ambition! je n'en ai pas d'autre que celle de pouvoir offrir
 une femme aime une existence honorable,... et je n'en suis pas l!
Qui voudrait partager ma misre?

MARIE, embarrasse. Voil Cadio qui nous cherche.

HENRI, appelant, attentif et inquiet. Par ici. Cadio! (A Marie.) Le
croyez-vous en tat de partir aussi, lui?

MARIE, parlant vite pour changer de conversation. Mais... Oui! Il se
porte bien. Il s'exerce  manier les jeunes chevaux de la ferme. Il est
intrpide et adroit, calme surtout, trangement calme et studieux.
Chaque jour marque un progrs tonnant dans son esprit. Qui aurait
devin cette me profonde et cette intelligence active sous cet habit de
toile bise et sous cette physionomie ingnue? Il a trouv ici des
livres, il ne les lit pas, il les boit! Il parle peu, et on ne
s'apercevrait pas de ses progrs, si par moments son motion secrte ne
s'chappait en jets de flamme. Parfois, il me confond, je l'avoue, et je
dfends mal mes ides quand il les combat.

HENRI, souponneux. Il vous entrane alors, et bientt vous penserez
comme lui!

MARIE. Non, Cadio est jacobin, et, quelque chose que nous fassions, il
restera dans les partis extrmes. Le voil, annoncez-lui le dpart.



SCNE III.--Les Mmes, CADIO.


CADIO. Le dpart?

HENRI. Oui, c'est pour demain.

CADIO, sans motion. Dcidment? o allons-nous?

HENRI. A Mastricht pour commencer.

CADIO. Non!

HENRI. Comment, non? Je te jure que si.

CADIO. Je n'y vais pas.

HENRI. Tu ne veux plus servir?

CADIO. Si fait, toujours, plus que jamais; mais tu peux tout auprs de
ton colonel: dis-lui que je veux commencer par me battre ici. C'est en
Bretagne que je dois et que je saurai faire la guerre. C'est l
seulement que je serai bon  quelque chose, et que j'aurai un rapide
avancement.

MARIE,  Henri. Vous saurez qu'il pense  cet gard tout le contraire de
ce que vous pensez. Il brle de tuer ses chers concitoyens.

HENRI. Et d'en tre rcompens? Chacun son got!

CADIO. Oh! moi, je n'ai ni pays ni famille. Ma patrie, c'est l'arme 
prsent, et ma destine, c'est de dtruire ceux qui ont une patrie et
qui la trahissent. Les Allemands, les Espagnols, ils dfendent leur
drapeau, je ne leur en veux pas. Mes vrais ennemis sont ici, autour de
nous. Je les connais, je sais ce qu'ils veulent et comment ils se
battent. Je serai aussi fin qu'eux,--et aussi implacable!

MARIE, bas,  Henri. Vous voyez! nous ne le changerons pas.

HENRI,  Cadio. Alors, tu veux attendre l'arrive du gnral Hoche?

CADIO. Oui; est-ce que tu ne veux pas me rendre cela possible?

HENRI. Puisque tu dsires me quitter...

CADIO. Il faut que cela soit.

HENRI. Je croyais  ton amiti!

CADIO. Si tu en doutes, c'est diffrent! Je te suis.

HENRI. Je n'ai pas le droit de t'imposer le sacrifice de tes rves,...
de ta destine, comme tu dis!

CADIO. Si fait, tu as le droit. L'exiges-tu?

HENRI. Non; mais je pense que tu vas rejoindre le dtachement qui reste
au dpt?

CADIO. A Nantes? Certainement! Il faut bien que je m'habitue  la
discipline. Ce doit tre le plus difficile. Tu pars dans une heure?

HENRI. Oui.

CADIO. Je vais faire mes adieux  la ferme.



SCNE IV.--Les Mmes, hors CADIO.


HENRI. Marie! Cadio ne veut pas s'loigner de vous. C'est pour vous
qu'il reste en Bretagne.

MARIE. Non, Cadio veut tuer Saint-Gueltas. C'est son ide fixe.

HENRI. Il vous l'a dit?

MARIE. Il ne dit gure ses ides, mais je les devine.

HENRI. Heureusement pour la pauvre Louise, Saint-Gueltas n'est pas
facile  tuer.

MARIE. Si le dvouement de Cadio oprait ce prodige pourtant, vous ne
lui en sauriez pas mauvais gr?

HENRI. Son dvouement pour qui?

MARIE. Mais... pour vous, j'imagine!

HENRI. Ah a! il me croit amoureux de Louise et jaloux de Saint-Gueltas?

MARIE. N'avez-vous pas aim Louise?

HENRI. Je l'ai mal aime probablement, puisque,  supposer qu'elle
redevnt libre et que la paix ft faite, je ne me sentirais pas de force
 pouser la veuve de M. Saint-Gueltas!

MARIE. Vous en tes bien sr? Je ne vous crois pas!

HENRI. Vous allez me croire: Louise m'tait chre, mais comme soeur et
parente bien plus que comme fiance. Je ne m'en rendais peut-tre pas
bien compte, mais je sentais vaguement en elle un orgueil de race et un
besoin de domination qui ne pouvaient tre satisfaits ou dompts que par
un ambitieux et un despote. Il y avait en moi des instincts plus
dsintresss et plus tendres qu'elle ddaignait. Il est tout simple
qu'elle m'ait prfr le partisan farouche et insinuant qui sait,
dit-on, corrompre les femmes par la louange et frapper leur imagination
par des actes d'autorit audacieuse. Je ne le connais pas, je me suis
battu contre lui sans le voir; j'ignore si son royalisme est sincre, je
ne le juge pas comme homme politique; je sais seulement qu'il a sduit
beaucoup de femmes, qu'il a inspir beaucoup d'amour et de haine, et que
celles qui l'ont aim ont l'me  jamais fltrie ou dsenchante. Pour
succder  un pareil homme, il faut se croire capable de lui ressembler.
J'ai une ambition plus noble, celle de rester moi-mme et d'inspirer
l'estime avant d'veiller la passion! Dites donc  notre ami Cadio de
pardonner  Louise et de ne pas chercher  me venger d'elle sur la
personne de son poux. Je ne suis pas plus jaloux de la gloire de l'un
que de l'amour de l'autre. C'est un amour et une gloire qui se
ressemblent, car la folie en est le point de dpart et la vengeance en
est le but. Dites encore  Cadio...

MARIE. Vous le lui direz vous-mme. Soldat, il n'aura pas le loisir de
revenir ici, et je ne le verrai sans doute pas de longtemps, si je le
revois jamais.

HENRI. Vous croyez qu'il veut tre soldat? Je ne le crois plus, moi.

MARIE. Que croyez-vous donc?

HENRI. Je crois qu'il vous aime.

MARIE. Vous vous trompez absolument: cela n'est pas.

HENRI, agit. Qu'en savez-vous? Vous n'en savez rien!

MARIE. Je sais que nous avons, lui et moi, une complte indpendance.
Nous n'avons pas plus de fortune et d'aeux l'un que l'autre. Une grande
estime rciproque, une mutuelle reconnaissance pour les secours et les
soins changs dans ces derniers temps, nous ont donn le droit de nous
parler sans dtour. S'il m'et aime, je crois qu'il me l'et dit avec
la certitude de ne pas m'offenser et de ne pas perdre mon amiti: il m'a
dit, au contraire, qu'il ne voulait ni connatre l'amour ni engager sa
vie. Donc, je suis bien tranquille sur son compte.

HENRI. Alors... s'il vous et aime, vous ne l'auriez pas repouss?

MARIE. Je lui aurais dit: Restons frre et soeur.

HENRI. Voil tout?

MARIE. Voil tout.

HENRI. Pourquoi, cela?

MARIE. Comment, pourquoi?

HENRI. Oui, pourquoi? Il n'est pas encore l'homme qu'il doit tre; mais
l'inclination ne se commande pas, et vous pourriez avoir rv d'associer
votre avenir au sien. Sa figure, est agrable, ses manires sont
naturellement distingues. Tout son tre dlicat et harmonieux semble
trahir une naissance mystrieuse...

MARIE, souriant. Ah! voil le gentilhomme qui reparat malgr lui! Vous
croyez que, s'il y a une tincelle de noblesse naturelle dans notre
caste, c'est qu'une goutte de sang patricien est tombe dans nos veines!

HENRI. Non, je ne crois pas cela, car je supposerais plutt que cet
enfant abandonn tait le fils de quelque artiste ou de quelque savant.
S'il n'est qu'un paysan, peu importe d'ailleurs; il y a de jeunes
Bretonnes qui ressemblent  des vierges du Corrge, et ces pays agrestes
que baigne l'Ocan terrible et splendide produisent des types
horriblement sauvages ou singulirement potiques. Son intelligence vous
confond, c'est vous qui le dites; son coeur est grand aussi, je lui
rends justice, j'en sais quelque chose!... Enfin...

MARIE. Enfin vous voulez que je l'aime?

HENRI, agit. Moi?... Eh bien, voyons, supposons que je le dsire!...

MARIE. Je ne pourrais pas vous satisfaire.

HENRI, lui prenant la main. Vous ne voulez pas me dire pourquoi?

MARIE, rougissant et retirant sa main. Non.

HENRI. C'est un autre que vous aimez?

MARIE, essayant d'tre gaie. Je ne suis pas force de vous rpondre,
n'est-ce pas?

HENRI. Vous souriez avec des yeux pleins de larmes! Marie, chre Marie!
est-ce qu'il ne vous aime pas, celui que vous prfrez?

MARIE, se levant. Je ne sais pas... Je ne crois pas... c'est--dire je
ne veux pas! Je n'ai ni le temps ni le droit de vouloir tre aime. Il
faut combattre la misre par un travail assidu et se tenir prt  tout
sacrifier dans ce temps de malheur... Le moyen de rendre quelqu'un
heureux et d'lever une famille quand on a tant de peine  traverser la
vie avec dignit pour son propre compte? Les gens sans coeur et sans
conscience s'tourdissent et cherchent le plaisir sans lendemain.--Moi,
je ne saurais, je suis reste femme par le respect de moi-mme. Je ne
comprendrais l'affection qu'avec la dure, et la maternit qu'avec la
scurit. En voyant ces pauvres Vendennes promener, c'est--dire
traner leur grossesse ou leurs nourrissons  travers la bataille et la
droute, je plaignais ces innocents, et je trouvais presque criminel
l'insouciant, l'goste amour qui les avait crs!--Vous voyez! je ne
vous parle pas comme devrait le faire une jeune fille; c'est qu'on n'a
plus, hlas! la coquetterie de la pudeur. Il n'y a plus de jeunesse,
plus de douce innocence: les grces ont pris la cuirasse de Minerve. Il
faut renoncer  tout ce qui faisait l'ornement et le charme de la vie,
et se rsigner  n'tre qu'une soeur de charit dans ce grand hpital
d'mes meurtries ou gares qui est la socit prsente!

HENRI. Vous avez raison, Marie! Il faut rester l'hrone de dvouement,
la sainte que vous tes; mais tout ceci ne peut durer qu'un temps
limit, tout se ranime et refleurit vite sur le sol bni de la France.
La guerre ardente va y ramener la paix durable. L'homme ne peut pas
s'habituer  vivre sans famille et sans bonheur domestique. Dans un an
ou deux peut-tre, ce qui est impossible aujourd'hui sera facile. Dj
nous avons la victoire clatante au dehors, le patriotisme doit
triompher au dedans. Douter de cela, c'est douter de la grandeur de la
patrie, et vous et moi, en dpit des horreurs que nous avons vues, nous
n'en avons jamais dout. L'avenir nous tiendra-t-il compte de l'effort
suprme qu'il nous a fallu faire pour garder la foi? N'importe,
gardons-la passionnment, et croyons  l'amour comme  la couronne qui
nous est due.--Eh bien, nous attendrons... Pour moi, la confiance m'est
revenue depuis que je vous ai miraculeusement arrache  la prison...
Ah! j'ai pass ici des heures bien douces! J'y ai souffert aussi, car, 
mesure que votre beaut reprenait son clat, je voyais bien qu'une
transformation rapide se faisait dans votre me. Vous aviez de soudaines
rougeurs, d'involontaires tressaillements. Je vous surprenais, vous si
active et si laborieuse, plonge dans la rverie ou brise par
l'motion. Elle aime, me disais-je, et ce ne peut tre que moi ou
Cadio!... Comment le savoir? oserai-je jamais l'interroger? Elle sera
sincre et d'une loyaut inbranlable; sa rponse sera l'arrt de mon
dsespoir ou l'essor de mon bonheur... J'aime mieux douter encore... Et
j'aurais encore attendu; mais je pars demain, Marie!

MARIE, perdue. Ne partez pas!

HENRI,  ses pieds. Non, je resterai si tu m'aimes!

MARIE, pleurant. Ah! je suis folle, et nous sommes des enfants! Il faut
que vous partiez, c'est l'honneur qui le commande, c'est le devoir. Il
n'y aura peut-tre plus ici de dangers ni de malheurs, et votre fiert
ne doit pas attendre. L-bas, nos frontires sont toujours menaces et
vos frres se battent. Si je vous empchais d'y courir, vous souffririez
bien vite, et vous me reprocheriez bientt d'avoir entrav votre
carrire et amolli votre courage. Je rougirais de moi, et ce lien sacr
qui est entre nous, l'amour de la patrie, serait relch et terni par ma
faiblesse. Allez, Henri, allez.--Je ne vous reverrai peut-tre jamais!
Je vous envoie peut-tre  une glorieuse mort! Vous emportez mon coeur
et ma vie, emportez donc aussi la promesse que je vous fais ici de vous
pleurer ternellement si je vous perds et de ne jamais appartenir  un
autre!

HENRI. Merci, Marie, je t'adore! Tu es grande comme la vertu, tu es pour
moi l'me de la France, l'ange de la Rvolution! Oui, le devoir,--non
pas avant l'amour, mais  cause de l'amour! Je t'appartiens, Marie, et,
si tu me disais d'tre lche, je le serais peut-tre; mais je sens
qu'avec toi je ne peux pas le devenir. Tu es mon courage et ma lumire.
Il n'est pas de grandeur sublime dont je ne sois capable avec une
compagne telle que toi. Oui, je le sens, je m'lverai au-dessus de la
nature, je ferai des prodiges de dvouement, j'aurai la vie la plus pure
et la meilleure conscience, je n'aimerai que toi seule. Le serment que
tu me fais, je veux te le faire; je jure de rapporter  tes pieds un
coeur sans dfaillance et un amour sans souillure.

MARIE. Mon Dieu, que vous tes bon! que nous sommes heureux!

HENRI. Oui, nous sommes heureux! un calme divin descend en nous... Ah!
regarde, la nature s'illumine et rayonne; toutes les splendeurs du ciel
se droulent dans ces nuages d'or qui courent sur nos ttes. Les bois
exhalent des parfums exquis, le ruisseau chante des mlodies clestes.
C'est la premire fois que la campagne est ainsi, n'est-ce pas? Tout
tait mort, ravag, souill. La terre avait bu trop de sang,--le sel des
pleurs l'avait strilise,--ou, si elle verdissait et fleurissait
encore, nous n'en savions rien. Nous n'avions pas le temps de la
regarder, ou nous n'tions plus assez purs pour la comprendre.
Aujourd'hui, tout s'est ranim en nous et autour de nous; aujourd'hui,
c'est fte, c'est l't, c'est la vie! c'est le rgne ternel de la
beaut salu par toutes les cratures. Ah! oui, nous sommes heureux, et
ce moment rsume des sicles de repos et de dlices; c'est un rve du
ciel qui rachte des annes de douleur et de fatigue!

MARIE. Oui, je le sens aussi, il y a de ces moments o tout ce que l'on
a souffert, tout ce que l'on doit souffrir encore n'est plus rien. C'est
comme un compte  part dont on s'occupera quand on y sera forc. En
attendant, on dpense toute son me dans une sainte ivresse. Oh! que
c'est bon et beau de s'estimer l'un l'autre jusqu' l'adoration!
Qu'importe aprs cela que les hommes nous accusent, nous proscrivent ou
nous tuent? Ce n'est pas leur faute s'ils ne comprennent pas
l'innocence! Ils seront bien assez punis, puisqu'ils ne connatront pas
les joies divines que savourent les coeurs purs.--Je me souviens en ce
moment d'un homme qui trouvait dans son dsespoir la force de braver le
ciel... Il osait dire que la mort n'tait douce qu' celui qui avait
satisfait ses passions. Il mentait, n'est-ce pas? la mort n'est douce
qu' celui qui les a vaincues pour faire de son me le sanctuaire d'un
grand amour?

HENRI. Arrire les sophismes de ces libertins sans coeur qui s'arrogent
l'impunit parce qu'ils savent braver la mort! Moi, je sens qu'on peut
la bnir quand on se sent digne de retrouver au del de ce monde, dans
la grande patrie qui runira tous les justes, l'tre qu'on a chri
uniquement et saintement respect sur la terre!

MARIE, tressaillant. Voil Cadio prt  partir. Il vous attend.

HENRI. Dj, mon Dieu!

MARIE. Henri, chaque moment qui va s'couler, chaque pas que vous allez
faire nous rapprochera du bonheur, et mriter le bonheur, c'est le
possder dj.

HENRI. Allons, je partirai sans faiblesse! je vais vivre du souvenir de
cette heure enchante!--Adieu, Marie! laisse-moi baiser l'corce de cet
arbre qui a entendu nos serments et abrit notre joie; je voudrais
remercier et bnir de mme toutes les herbes et toutes les fleurs de ce
lieu charmant pour t'y faire retrouver partout la trace de mes lvres et
les parfums d'un amour digne de toi!




SEPTIME PARTIE




PREMIER TABLEAU

12 septembre 1794.--Au chteau de la Rochebrle, bti sur une crte
rocheuse entre les marais salants, au midi de la Loire.



SCNE PREMIRE.--SAINT-GUELTAS, LOUISE, dans un petit salon qui fait
partie de l'appartement de Louise et de sa tante. (Louise est assise
dans l'embrasure d'une fentre et regarde la mer. Saint-Gueltas entre.)


SAINT-GUELTAS. Eh bien, ma chre, vous ne songez pas  vous habiller?

LOUISE, sortant comme d'un rve. Ah! pardon... j'oubliais... Est-ce que
l'heure est venue? le prtre est arriv?

SAINT-GUELTAS. Pas encore, il ne viendra qu' dix heures, et il fait 
peine nuit. Vous avez encore le temps de rflchir et de prier, si le
coeur vous en dit; mais ne feriez-vous pas mieux de descendre au salon
et de vous distraire? Il y a dj nombreuse compagnie.

LOUISE, proccupe. Ah! vraiment! Qui donc?

SAINT-GUELTAS. Tous nos voisins et amis, beaucoup de dames endimanches
 l'ancienne mode: vous allez y voir reparatre la poudre et les
paniers. Les hommes sont mieux dans leur simple costume de partisans. On
joue, on rit, on boit... un peu trop peut-tre! Enfin, puisque la
Convention nous fait ces loisirs, il n'y a pas grand mal  en profiter.

LOUISE. Si vous le permettez, je ne descendrai qu'au moment de me rendre
 l'glise.

SAINT-GUELTAS. Vous aller rver ou pleurer seule  cette fentre, pour
paratre ple et les yeux meurtris, comme une victime qui se fait
traner  l'autel?

LOUISE. Que vous font mes larmes? Est-ce que vous avez le temps de vous
en occuper?

SAINT-GUELTAS. Vous voyez que je sais le prendre, puisque me voil
roucoulant prs de vous, tandis que les plus graves intrts se
dbattent chez moi. Vous saurez que trois personnages de votre
connaissance nous sont arrivs mystrieusement d'Angleterre de la part
des princes: c'est le marquis de la Rive et votre ancien ami le baron de
Raboisson, avec un ancien aumnier de l'ancienne grande arme, celui
qu'on appelait M. Sapience. Voyons! cela ne vous intresse pas? Vous ne
voulez pas suivre l'exemple des femmes d'esprit et de courage qui
servent maintenant d'intermdiaires  nos combinaisons politiques? Vous
avez tort!

LOUISE. Vous estimez ces femmes pour qui la politique est un prtexte et
la galanterie un but?

SAINT-GUELTAS. Il serait plus juste de dire que c'est la galanterie qui
est le moyen et la politique le but, par consquent l'absolution. Vous
vous obstinez dans des principes farouches qui ne mnent  rien d'utile,
ma chre amie!

LOUISE. Hlas! je le sais. Je ne suis pas la compagne qu'il vous
faudrait et que vous aviez rve.

SAINT-GUELTAS. Je ne vous fais pas de reproches, c'est vous qui vous en
faites. Vous sentez bien que cette austrit n'est pas trop de saison
dans la circonstance. Allons! il faut vous en dpartir un peu. Votre
parente, madame de Roseray, est au salon, belle comme un astre, habille
 la romaine ou  la grecque. C'est un peu rvolutionnaire, un peu
dcollet, cela scandalise; mais c'est charmant.

LOUISE. Madame de Roseray, votre ancienne matresse?

SAINT-GUELTAS. Qui diable vous a cont a?

LOUISE. On me l'a dit.

SAINT-GUELTAS. On s'est moqu de vous, ma chre! Mais supposons que
j'aie t, comme on le prtend, combl des faveurs de toutes les jolies
femmes que vous verrez chez moi, est-ce un sujet de tristesse et
d'inquitude?

LOUISE. C'est un sujet d'humiliation.

SAINT-GUELTAS. Ah! permettez! Si m'appartenir est une honte, vous avez
raison: rougissez et baissez les yeux, ma belle matresse!... Mais, si,
comme vous l'avez pens dans une heure d'enthousiasme, c'est une gloire
de dtrner de nombreuses rivales, prenez votre situation comme un
triomphe. Est-ce que je ne m'y prte pas courtoisement en vous jurant
fidlit par-devant le prtre?

LOUISE. Ah! vous regrettez votre parole; vous ne m'aimez dj plus!

SAINT-GUELTAS. M'aimez-vous rellement, vous qui tes si injuste? Si je
ne vous aimais plus, je vous aurais laisse mourir, comme vous y tiez
dcide. Vous avez pris les grands moyens pour vous assurer de moi. Vous
l'emportez; je me soumets, au risque d'tre moins fier et moins heureux
que je ne l'tais en vous chrissant librement et en me croyant aim
pour moi-mme. Je me trompais, hlas! vous mettiez votre rputation
au-dessus de mon bonheur, et ce qui passait dans votre esprit avant la
passion, c'tait le mariage! Vous avez pleur avec frnsie ce que vous
appelez votre faiblesse et votre honte, ce que j'appelais, moi, votre
grandeur et votre force. Nous ne nous entendions pas; mais je fais votre
volont. Pourquoi n'tes-vous pas fire et joyeuse?

LOUISE. Saint-Gueltas, j'ai la mort dans l'me, et vos paroles rpondent
avec une cruelle franchise  mes terreurs! Vous allez me har, vous me
hassez dj! N'importe, je dois tout accepter pour assurer le sort d'un
tre qui m'est dj plus cher que moi-mme. Qu'il vive, et que je meure
aprs! Il ne maudira pas la mre qui se sera sacrifie pour ne pas
donner le jour  un btard! Eh bien, vous plissez?

SAINT-GUELTAS, effray. Louise, que dites-vous? Est-ce vrai, mon Dieu,
ce que vous dites-la? Vous croyez...?

LOUISE. Je voulais ne vous annoncer ce bonheur qu'au sortir de l'glise,
pour vous rcompenser d'avoir fait votre devoir envers moi. Devant vos
reproches et vos menaces, il faut bien que je vous dise: pargnez-moi!
ayez piti de votre enfant!

SAINT-GUELTAS,  ses genoux, avec effort. Pardon, Louise, pardon! Je
t'adore et je te bnis! oublie que j'ai dout de ton amour, et ne vois
que l'excs du mien dans ce doute injuste! Allons, reprends courage, ma
pauvre amie, essuie tes larmes; voil ta tante qui vient t'habiller...
(Roxane est entre par la porte de gauche en grande toilette.) Venez,
chre belle-tante! vous tes splendide! faites que Louise soit adorable;
arrangez-la, dites-lui d'tre confiante! Je suis heureux, je l'aime de
toute mon me! (Il baise la main de Louise et sort par le fond.)



SCNE II.--ROXANE, LOUISE.


LOUISE, ( part, dsespre.) Il ment!

ROXANE. Eh bien, tout va pour le mieux, chre enfant, puisque voil nos
petites querelles finies.

LOUISE. Nos petites querelles! Ah! chre tante, que vous comprenez peu
ce qui se passe entre nous!

ROXANE. Si fait, si fait! je sais tout...

LOUISE, effraye. Vous savez?...

ROXANE. Je sais que tu es jalouse de notre cousine de Roseray. Bah! il
faut savoir pardonner le pass. C'est une personne qui a fait parler
d'elle, mais c'est une matresse femme, qui rend de grands services 
notre cause et qui est l'me de tous les complots. Il faut lui faire bon
visage et ne pas croire... Bah! Saint-Gueltas est galant, il en conte 
toutes les femmes sans que cela tire  consquence. Si j'avais voulu me
persuader qu'il voulait m'entraner  quelque sottise, il n'et tenu
qu' moi, car il dit parfois des choses;... mais il faut rire de cela!
Je pense que tu ne seras pas jalouse de moi?

LOUISE, qui l'coute  peine. Non, ma tante.

ROXANE. Alors, rjouis-toi, et fais-toi belle. Sais-tu que tu es
trs-ple et toute dfaite depuis quelques jours? Mets un peu de fard,
crois-moi; c'est trs-ncessaire  tout ge.--Je vais sonner ta femme de
chambre.

LOUISE, la retenant. Pas encore! je me sens mal. Laissez-moi respirer,
on touffe ici! (Elle ouvre la porte vitre, qui donne sur le balcon.)

ROXANE. Moi, je trouve qu'on y gle en plein t avec ce vent du nord.
Ah! ton royaume ne sera pas gai, ma pauvre Louise! Ce chteau est un
navire chou sur un cueil; c'est pour cela qu'il ne faut pas empcher
le marquis d'y recevoir joyeuse compagnie. C'est un peu ml, j'ai donn
un coup d'oeil au salon tout  l'heure, il y a de tout; mais, en temps
d'insurrection, il faut tolrer bien des choses.--Tu ne m'coutes pas?

LOUISE. Si fait! vous disiez que l'endroit est triste? Il est effrayant!

ROXANE. Oh! effrayant! ne parle pas de a! Il y revient certainement!...
Heureusement, ce soir, il y aura du bruit, de la gaiet; mais, la nuit
dernire... Ah! je ne veux pas te le dire, tu prendrais peur aussi.

LOUISE. Peur?--Non, ma tante, je ne crois pas aux revenants, moi!

ROXANE. Tu es bien heureuse de n'en avoir jamais vu! moi... Mais je
ferai aussi bien de garder a pour moi.

LOUISE. Dites tout ce que vous voudrez. Je n'y crois pas.

ROXANE. Comme tu voudras; mais je ne manque pas de courage et je ne suis
pas visionnaire. J'ai vu l'autre nuit la femme blanche, passer sur ce
balcon au clair de la lune. Elle tait horrible, dcharne, des yeux
gars, des cheveux gris flottant au vent, et elle riait;... c'tait
affreux! un vrai cri de mouette dans la tempte! Un petit dmon  tte
de singe marchait derrire elle, tenant sa robe dguenille... Mais tu
ne vois pas ces choses-l, toi... Quand on rve d'amour et de bonheur...
O vas-tu?

LOUISE, qui se dirige vers sa chambre. Je vais m'habiller, il est temps.

ROXANE. Sonne donc la Korigane! il n'y a pas de lumire, et on ne voit
pas ce qu'on fait.

LOUISE. Elle est l, je l'entends. (Elle ouvre la porte, fait un pas
dans l'autre chambre, qui est claire, revient on jetant un cri
d'pouvante, et reste immobile sur le seuil.)

ROXANE. Qu'est-ce que tu as?

LOUISE, rentrant et fermant la porte brusquement. Rien probablement! une
vision, un rve! C'tait horrible. (Elle se laisse tomber sur un sige.)

ROXANE. Horrible, quoi? La dame blanche? tu l'as vue?

LOUISE. Un spectre livide, repoussant,... avec mon voile et ma couronne
de marie sur des cheveux gris et sur des haillons sordides,
l'pouvante, la mort! avec mes diamants et mon bouquet sur sa poitrine
de squelette! Et cela grimaait en riant devant la glace.--Ah! cette
hallucination est un pressentiment, un avertissement peut-tre. Ce
spectre, c'est ma propre image, c'est le fantme de ce que je serai pour
avoir connu le funeste amour de Saint-Gueltas!

ROXANE, tremblante. Louise, voyons, tu as eu peur, c'est ma faute, c'est
parce que je t'ai parl de la dame blanche! C'est la Korigane qui est
l, je parie, et qui a eu la fantaisie d'essayer ta toilette. Elle est
si hardie et si fantasque!

LOUISE. Oui! cela doit tre; je veux m'en assurer.

(Roxane, effraye, recule au fond du salon. Louise va ouvrir avec
rsolution la porte de sa chambre, et regarde comme ptrifie.)

LOUISE. Ah! je n'avais pas tout vu! Il y a un enfant mort tendu sur le
sofa! Non, il se lve, mais c'est un cadavre qui marche! Il parat
insens comme sa mre... et il ressemble ... Oui, c'est cela! La vision
se complte, cette misrable, cette folle, ce sera moi, et cet enfant
mourant ou idiot, ce sera le mien!

ROXANE, se cachant la figure. Ton enfant? quel enfant? qu'est-ce que tu
dis? Ah! tu es malade, tu rves...

LOUISE. Voyez vous-mme! Si vous ne voyez rien, c'est que je suis folle
en effet! Ayez le courage de regarder. Tenez, ils viennent, ils
marchent, ils entrent ici. (Les deux spectres que Louise vient de
dcrire s'avancent en se tenant par la main et en riant d'une manire
fantasque. Ils traversent le salon et sortent par la porte vitre qui
donne sur le balcon. Louise s'vanouit. Roxane se pend  la sonnette en
criant au secours.)



SCNE III.--Les Mmes, LA KORIGANE, qui a tard  venir et qui entre par
la chambre de Louise. Elle est ple, essouffle vtue d'un riche costume
breton.



ROXANE. Ah! j'en tais bien sre, que c'tait toi... Sotte que tu es, tu
nous as fait une peur...

LA KORIGANE. Oui, oui, c'tait moi, mademoiselle Louise! Remettez-vous.
C'tait moi!...

LOUISE, gare. Toi?... Mais l'enfant...

ROXANE. Il y avait un enfant? tu es sre? Je n'ai rien vu, moi; j'ai
ferm les yeux.

LA KORIGANE,  Louise. C'est des rves que vous avez. Ah! vous avez peur
ici... Vous ne vous y plaisez pas!

LOUISE. O est ma toilette de marie?

LA KORIGANE. L, dans votre chambre, tout est en ordre; mais,
croyez-moi, remettez le mariage  un autre jour, vous n'tes pas bien.

LOUISE. C'est impossible, ma pauvre fille!

LA KORIGANE, se mettant  ses genoux. Mademoiselle Louise... vous n'avez
pas de confiance en moi, je sais bien!

LOUISE. Pourquoi me dis-tu cela?

LA KORIGANE. Dites ce que vous pensez, vous! Vous me croyez mchante?

LOUISE. Je ne sais plus; tu me montres tant d'attachement, tu es si
dvoue!... Il faut bien que tu sois bonne, puisque tu sais aimer!

LA KORIGANE. Ah! tenez, quand vous me parlez comme a, je me sens
capable de tout pour vous servir. Vous tes malheureuse... Je le suis
plus que vous, allez!

LOUISE. Pourquoi es-tu malheureuse?

LA KORIGANE. Voil ce que je ne peux pas dire, vous ne comprendriez pas!
Mais rpondez-moi, vous voulez pouser le matre absolument?

LOUISE. Il le faut.

LA KORIGANE. Et si c'tait la fin de son amour,  lui? Tout ce qui lui
est command, il le dteste!

LOUISE, avec nergie. N'importe,, il le faut! Viens m'habiller. (Elle
sort avec la Korigane.)



SCNE IV.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, ROXANE.


ROXANE, (trouble.) Quel plaisir de vous revoir, cher baron!

RABOISSON, lui baisant la main. Vous me dites cela d'un air boulevers;
qu'y a-t-il?

SAINT-GUELTAS. Et Louise, o est-elle? encore  sa toilette?.

ROXANE. Je vais lui dire de se dpcher. (A Raboisson.) Elle sera
joyeuse de vous serrer la main. (Elle sort.)

RABOISSON. Elle a l'oeil effar, la belle tante! Serait-elle jalouse du
bonheur de sa nice?

SAINT-GUELTAS. Non, elle me dteste  prsent.

RABOISSON. Mon cher, tu ne me dis pas tout! Tes amours sont traverses
de quelque gros nuage.

SAINT-GUELTAS. Louise est souffrante, capricieuse... Elle me reprochera
toujours de lui avoir cach la mort de son pre pour l'amener ici.

RABOISSON. Elle a raison!

SAINT-GUELTAS, avec impatience. Enfin tu exiges ce mariage? c'est ton
ide fixe?

RABOISSON. C'est mon ultimatum. N'as-tu donc pas compris mes lettres de
Londres? Ce n'est pas seulement par un sentiment de dlicatesse envers
la famille de Sauvires que j'insiste, il y va de ton avenir.

SAINT-GUELTAS, inquiet. Parle plus bas; elles sont l...

RABOISSON. Parlons bas certes, mais parlons net. L'envoy de Londres que
je t'amne est un dvot rigide: une fille de grande maison, comme
Louise, sduite et abandonne, serait entre toi et la faveur des princes
un obstacle invincible.

SAINT-GUELTAS. Ils sont donc gouverns par des cagots et des vieilles
femmes? Parbleu! il sied bien  l'un, qui n'est pas plus croyant que
nous,  l'autre, qui a vcu autant que nous dans les plaisirs, de faire
 ce point les renchris! Ils me prfrent M. de Charette, qui, pour son
compte...

RABOISSON. Laissons Charette en repos, c'est un utile serviteur; mais tu
peux l'emporter sur lui prcisment en vitant les scandales qu'on lui
reproche. Tu as ici un ennemi dangereux, l'abb Sapience, qui approche
sinon la personne des princes, du moins leur entourage. Paralyse ses
mauvais desseins en conduisant mademoiselle de Sauvires  l'autel.

SAINT-GUELTAS. Et tu rponds de mon succs? Je serai le chef suprme et
absolu de l'insurrection?

RABOISSON. Je ne peux rpondre de rien, mais j'ai foi au succs.

SAINT-GUELTAS. Allons, c'est dcid! (A la Korigane, qui entre.) Ces
dames sont prtes?

LA KORIGANE. Oui, matre, les voil. (Bas.) Moi, j'ai  te parler. Vite!
(Saint-Gueltas sort sur le palier avec la Korigane.)

SAINT-GUELTAS. Qu'est-ce qu'il y a?

LA KORIGANE. Un grand malheur! Retarde ton mariage.

SAINT-GUELTAS. Impossible!

LA KORIGANE. La folle est ici.

SAINT-GUELTAS, se tordant les mains. La folle? elle est vivante? Et
l'enfant?...

LA KORIGANE. L'enfant est avec elle. Un paysan de Marande, qui les avait
cachs, vient de les ramener ici. Tirefeuille les a reus et enferms
dans le guettoir; mais...

SAINT-GUELTAS. Est-ce qu'ils parlent? est-ce qu'ils se souviennent?

LA KORIGANE. L'enfant, non; mais la mre se reconnat. Elle s'chappe,
elle rde, elle est entre l tout  l'heure...

SAINT-GUELTAS. Louise l'a vue?

LA KORIGANE. Oui, elle a cru rver. Elle n'a pas compris...

SAINT-GUELTAS. Je vais aviser, suis-moi!... Ah! c'est trop de malheur
aussi!




DEUXIME TABLEAU

Dans le salon rempli de monde, brillant de lumires et orn de fleurs.



SCNE UNIQUE.--LA COMTESSE DE ROSERAY, LE BARON DE RABOISSON,
l'missaire des Princes, L'ABB SAPIENCE, se tiennent dans la profonde
embrasure d'une croise pendant que les autres invits causent avec
animation dans le salon et la salle des gardes contigu.--A la fin,
SAINT-GUELTAS et LOUISE.


LA COMTESSE, ( Raboisson.) Vous avez bien tort de faire ce mariage, mon
cher! un homme mari n'est plus que la moiti d'un chef et le quart d'un
conspirateur.

RABOISSON. Saint-Gueltas vaut dix hommes; qu'il perde les trois quarts
de son nergie, il lui en restera plus qu' tout autre. D'ailleurs,
est-ce qu'il n'en a pas dpens avec les belles bien plus qu'il ne s'en
dpense dans le mariage?

LA COMTESSE. Avec les belles, comme vous dites, il n'a eu que du
plaisir, et cela entretient l'nergie. Dans le mariage, il n'y a que des
peines, il est pay pour le savoir!

L'MISSAIRE. Sa premire femme tait pourtant fort bien ne, m'a-t-on
dit?

RABOISSON. Elle tait plus ge que lui et trs-faible d'esprit.

LA COMTESSE. Bah! elle n'est pas la seule qui lui ait donn un enfant
idiot! C'est une particularit assez plaisante dans la vie de
Saint-Gueltas: tous ses btards sont ns contrefaits, imbciles ou
affects d'un vice du sang. On n'a jamais pu en lever un seul.

RABOISSON, d'un air ingnu. A propos d'enfants, monsieur votre fils se
porte bien?

LA COMTESSE, d'un air dgag. On ne peut mieux. (Bas.) Impertinent, vous
me payerez cela.

L'MISSAIRE. Depuis quand donc le marquis est-il veuf?

RABOISSON. Depuis deux ans.

L'ABB SAPIENCE. Je crois qu'on n'en sait rien.

RABOISSON. Pardon, monsieur l'abb, personne n'ignore que la marquise
tait avec son fils au chteau de Morande quand les rpublicains l'ont
surpris et brl.

L'ABB. Je sais que la mre et l'enfant ont disparu  ce moment-l; mais
j'imagine que le marquis produira quelque preuve de leur mort?

RABOISSON. Cela regarde le prtre qui va consacrer le nouveau mariage.
Vous pensez bien qu'il s'est mis en rgle.

L'ABB. S'il avait nglig ce soin, il faudrait l'avertir si vous
souhaitez que le mariage soit valide!

LA COMTESSE, bas,  Raboisson. Est-ce qu'il y a quelque doute  cet
gard?

RABOISSON. Aucun que je sache; mais l'abb est vendu  M. de Charette,
et il a tout fait pour desservir Saint-Gueltas auprs de l'missaire des
princes. Il faudrait empcher cela.

LA COMTESSE. Je m'en charge.

RABOISSON. Vos beaux yeux peuvent charmer les serpents comme les lions.

LA COMTESSE. Les beaux yeux d'un vch seront plus puissants encore.
Mon oncle le cardinal ratifiera mes promesses. Quant au mariage de
Saint-Gueltas, je le blme absolument; mais, s'il le faut pour qu'on lui
rende justice...

RABOISSON. Il le faut, je vous jure.

LA COMTESSE. Alors, c'est que mademoiselle de Sauvires... (Elle rit.)

RABOISSON. Non; mais je ne veux pas que pareille chose lui arrive.

LA COMTESSE. Vous ne me persuaderez pas qu'elle ait pass un an prs de
lui, courant par monts et par vaux, et vivant ensuite sous son toit,
sans que sa vertu ait reu quelque atteinte.

RABOISSON. Sa tante ne l'a pas quitte.

LA COMTESSE. Except pendant les longues heures qu'elle passe  piler
ses cheveux blancs et  pltrer sa figure.

RABOISSON. Voyons, n'abusez pas de vos avantages contre les autres
femmes. Vieilles ou jeunes, toutes disparaissent comme de ples toiles
dans le rayonnement de votre soleil. Soyez gnreuse. Je ne vous dirai
pas de ne pas rendre Saint-Gueltas infidle  sa jeune compagne. Il
suffit qu'on vous regarde pour tre pris ou repris de la belle manire;
mais conduisez-vous comme une grande reine des coeurs que vous tes.
Protgez la faiblesse et mettez du coton au bout de vos flches. Si le
comte de Roseray et voulu avoir l'esprit de mourir  temps, certes vous
tiez la seule femme digne de seconder le futur lieutenant gnral; mais
il s'obstine  vivre, le fcheux, et mademoiselle de Sauvires est une
personne si romanesque, pour ne pas dire si niaise dans ses opinions,
que vous saurez diriger le marquis sans qu'elle s'en aperoive. Elle
dteste les Anglais et n'aime gure les migrs; vous vaincrez aisment
les prjugs qu'elle pourrait entretenir dans l'esprit de son mari.

LA COMTESSE. Allons, je vois qu'en qualit d'migr vous-mme, vous avez
besoin de moi. Je serai bonne femme, je vous le promets! (Entre
Saint-Gueltas, tenant Louise par la main. Elle est vtue en marie.
Roxane les suit.)

SAINT-GUELTAS. Mesdames, permettez-moi de vous prsenter celle qui sera
dans un quart d'heure la marquise de la Rochebrle. (Il la conduit
d'abord  la comtesse, qui lui tend la main; Louise lui donne la sienne
avec effroi. Saint-Gueltas s'adressant aux hommes qui se rapprochent de
lui.) Messieurs, souffrez que je vous prsente  ma fiance.

LA COMTESSE,  Raboisson pendant que Saint-Gueltas prsente  Louise
l'missaire des princes et ceux des autres invits qu'elle ne connat
point. Dites-lui de changer de voile, le sien est dchir. Voyez, 
l'paule, c'est de mauvais prsage en temps de guerre!

RABOISSON. Bah! c'est la fille de chambre en lui mettant les pingles;
mieux vaut qu'elle ne s'en aperoive pas.

LA COMTESSE. Et puis il y a peut-tre du danger  dranger les longs
plis qui cachent sa taille!

RABOISSON. Mchante que vous tes!

SAINT-GUELTAS. Tout est prt; rendons-nous  la chapelle. (Il invite
l'missaire  offrir la main  la marie et va prsenter la sienne  la
comtesse, comme  la personne la plus considrable de la runion.)

LA COMTESSE, bas. Ah! vous me faites les grands honneurs, infidle?
C'est pour me consoler!

SAINT-GUELTAS. Consolez-moi, vous, car je suis perdu d'amour pour vous
depuis ce soir.

LA COMTESSE. Alors, vous ne m'aviez pas encore aime?

SAINT-GUELTAS. Ma foi, non; je commence!

LA COMTESSE. Ce n'est pas vrai, mais c'est aimable. J'ai  vous parler
aprs la crmonie.




TROISIME TABLEAU

Au bord de la mer, sur un escalier taill dans le roc, qui descend en
rampe la falaise  pic jusqu' une petite construction soude  son
flanc.



SCNE UNIQUE.--LA KORIGANE, TIREFEUILLE, puis la Folle et son Enfant.


TIREFEUILLE, (montrant la construction.) Pas possible de les laisser dans
ce guettoir. La porte ne tient plus; ils s'chapperont encore. Il
faudrait les embarquer tout de suite.

LA KORIGANE. La mer est trop mauvaise ce soir.

TIREFEUILLE. Pourtant, le matre a dit de les conduire cette nuit 
Noirmoutier.

LA KORIGANE. Va prendre ses ordres. Dpche-toi. (Tirefeuille monte
l'escalier. La Korigane le descend jusqu'au guettoir.) Ce qu'il faudrait
faire, il le dsire. S'il ne le veut pas... Pourquoi ne le voudrait-il
pas? Il m'a dj command le mal, et plus j'en faisais, plus il avait
d'estime pour mon courage. Il sera content aprs. Il est perdu sans
cela. La folle parle plus qu'il ne pense. Voil les cloches qui
annoncent la fin. Il est mari. Si je ne me dvoue pas pour lui, il est
dshonor, conspu, abandonn de tout le monde... Allons! que le crime
retombe sur ma vie et le pch sur mon me! (Elle va ouvrir la cellule.)
Sortez, vous pouvez prendre le frais et vous promener.

LA FOLLE, sortant; l'enfant la suit. Ah! oui! le bal, le bal des
noces!... Je veux aller au bal! C'est moi la marie!

LA KORIGANE, lui montrant le pied du rocher que longe une troite bande
de sable. Par l. Descendez!

LA FOLLE, voulant monter l'escalier. Non, par ici!

LA KORIGANE, l'arrtant. Je vous dis que non. Par ici, les portes sont
fermes. Voil votre chemin.

LA FOLLE, qui descend. Il y a de l'eau... la mare monte.

LA KORIGANE. Mais non, vous rvez! elle descend!

LA FOLLE. C'est bien vrai? Je ne sais plus, moi!

LA KORIGANE. Dpchez-vous, on va danser sans vous.

LA FOLLE. Allons, allons!

LA KORIGANE. Vous oubliez votre fils.

LA FOLLE. Quel fils? Ah! oui! (Elle le tire par le bras; l'enfant a peur
et rsiste.)

LA KORIGANE,  l'enfant. Allez donc, ou votre mre va vous laisser tout
seul.

LA FOLLE. Il ne veut pas venir, le mchant! Eh bien, reste, adieu!

L'ENFANT. Maman, maman!

LA FOLLE. Viens, mon amour, je te porterai! (Elle le prend dans ses bras
et disparat en courant le long de la falaise.)

LA KORIGANE, qui a descendu derrire eux. Comme a, tout ira bien, sans
que je m'en mle,--la mare monte!... S'ils ne reviennent pas dans cinq
minutes... Comme le flot va lentement!... non, le voil qui remplit le
sentier; il me gagne... Je vais remonter les marches en comptant...
Encore une de couverte, une autre... En voil cinq, en voil dix; dix
marches, c'est dix pieds.--Ah! qu'est-ce que j'entends? un cri, bien
sr!--C'est le petit qui dit le seul mot qu'il sache, _maman_! Va,
pauvre malheureux, c'est elle qui te mne, ce n'est pas moi!...
Qu'est-ce que je vois de blanc l-bas? Elle surnage? Non, c'est une
lame... et ce n'est plus rien... Tout est dit, le brouillard et l'eau
ont tout fait; ils ne parleront pas... Je vais remonter auprs de la
marie... l'arranger pour le bal... Mais qu'est-ce que j'ai, donc? je ne
peux pas marcher. Suis-je bte! j'en ai bien vu d'autres et j'ai bien
fait pire!--Mais, si le matre tait fch, s'il regrettait
l'enfant?--Bah! ce n'est pas son fils!... D'ailleurs, je lui ai pardonn
la mort de Cadio, moi! il faudra bien qu'il me pardonne... Cadio! si sa
pauvre me voyait ce que je viens de faire!... Ah! j'ai peur! (Elle veut
remonter l'escalier et s'arrte hallucine.) Il est l, je le vois!
Laisse-moi passer, Cadio! le flot monte toujours... Tu ne veux pas? tu
me parles? qu'est-ce que tu dis?... Je prirai comme j'ai fait prir? Il
me pousse... je tombe! (Elle se cramponne au rocher.) Non, non, c'tait
un rve! ce n'est pas lui, ce n'est rien! Est-ce que je deviens folle
aussi, moi? (Elle remonte l'escalier en courant.)




HUITIME PARTIE

Juillet 1795.--Au bourg de Carnac, dans une auberge rustique.--Une heure
du matin.



SCNE PREMIRE.--REBEC, JAVOTTE, dans une salle dont une porte donne sur
la cuisine, l'autre sur une chambre  coucher, une autre, avec guichet,
sur un escalier extrieur qui descend  une petite place.


JAVOTTE. Ah! vous voil, ce n'est pas malheureux!

REBEC. Mauvaise nuit, Javotte! un temps magnifique, un clair de lune
dsesprant! Tu ne t'es donc pas couche?

JAVOTTE. Non, j'ai sommeill l sur une chaise. J'tais inquite de
vous... Vous vous ferez prendre avec vos manigances!

REBEC. Ah dame! il faut se hter; il faut tre en mesure de plier bagage
encore une fois. Il ne se passera peut-tre pas trois jours avant que le
pays soit  feu et  sang.

JAVOTTE. Moi, je trouve qu'il y est dj! Toutes ces bandes de chouans
qui battent la campagne font des horreurs, et il en arrive des quatre
coins du ciel. Et tous ces migrs qui arpentent la plage comme des
cormorans! Et ces vaisseaux anglais dans la rade! si a ne fait pas mal
au coeur de voir des choses pareilles! Pas possible que les
rpublicains, qui sont partis sans rien dire, ne reviennent pas un de
ces matins nous dlivrer!

REBEC. Tais-toi, Javotte, tais-toi! ne te mle pas de politique, ma
fille! Rien de plus pernicieux que d'avoir une opinion!

JAVOTTE. Oh! ma foi, tant pis! Je suis patriote, moi, et vous ne me
blanchirez point.

REBEC. De la prudence, te dis-je, de la prudence! Songe donc que je t'ai
tire jusqu' prsent des plus grands dangers! Ah! certes, on voudrait
bien pouvoir dilater son me dans le sentiment du plus pur patriotisme;
mais, quand il y va de notre existence et de notre argent, il faut avoir
le courage de se taire et l'hrosme de se cacher. Ah a! dis-moi,
est-il venu du monde, ce soir, pendant ma tourne?

JAVOTTE. Quelques paysans royalistes des environs sont encore venus
demander des habits et des armes.

REBEC. Tu n'as rien dlivr, j'espre?

JAVOTTE. Non, ils n'avaient point de bons pour toucher. J'ai dit que
nous n'avions plus rien.

REBEC. Tu n'as gure menti. La nuit prochaine, j'emporterai ce qui nous
reste, et, quand on se battra, nous pourrons lcher l'auberge.

JAVOTTE. Et si on y met le feu?

REBEC. Me crois-tu assez bte pour l'avoir paye?

JAVOTTE. tes-vous sr que votre dpt ne sera pas dnich?

REBEC. Parle plus bas. J'ai avis  tout. Il ne faut pas mettre tous ses
oeufs dans le mme panier! J'ai des cartouches et des souliers dans un
souterrain, un ancien tombeau sous la colline Saint-Michel,  deux pas
d'ici... J'ai des balles et de l'eau-de-vie dans trois villages de la
cte. J'ai du riz et des gibernes dans les ruines du couvent. J'ai...

JAVOTTE. Et, si les bleus trouvent tout a, ils vous fusilleront comme
accapareur ou comme vendu aux Anglais!

REBEC. Laisse-moi donc tranquille! je suis plus fin qu'eux! Je les
conduirai moi-mme  une de mes caches, a me mettra  l'abri du soupon
pour les autres.

JAVOTTE. En attendant, c'est un vol que vous faites aux royalistes!

REBEC. Oh! ma mie Javotte, dans des temps comme ceux-ci, il y a des mots
qui ne signifient plus rien. Qu'est-ce que c'est que ces armements et
ces approvisionnements que les Anglais et les insurgs distribuent aux
rebelles? Des instruments de guerre civile, n'est-ce pas? Tout bon
citoyen a le droit de s'en emparer pour les livrer  la nation; mais
tout service mrite sa rcompense, et rien de plus lgitime qu'une
modeste spculation aprs les dangers que j'ai courus pour me procurer
ce butin incendiaire et prvaricateur! Ai-je sollicit la confiance des
chefs insurgs? Ne m'ont-ils pas requis, moi, mon cheval et ma
charrette, pour travailler  leurs convois et  leurs distributions?

JAVOTTE. Vous n'avez point t forc, ce n'est pas  moi qu'il faut
conter des histoires! Vous n'tes venu dans ce vilain pays faire
semblant de vous tablir que parce que vous avez eu vent de l'expdition
et de ce qui s'ensuivrait.

REBEC. Javotte, tu faiblis! tu ne comprends pas,... tu n'es pas  la
hauteur de ma mission.

JAVOTTE. Votre mission? Qu'est-ce que c'est que a?

REBEC. C'est le devoir de traverser les discordes civiles en faisant
fleurir les transactions commerciales au milieu de tous les prils et 
la faveur de tous les dsordres. Je me flatte d'tre sous ce rapport un
homme peu ordinaire et d'arriver bientt  une position de fortune qui
m'assurera le bien-tre et la considration... Mais coute.... on marche
dans la rue, on vient sur la place,... on monte l'escalier de pierre,...
on frappe...--Qui va l?

VOIX AU DEHORS. Un voyageur, ouvrez!

REBEC, qui a regard par le guichet, ouvre en disant: Entrez!



SCNE II.--Les Mmes, RABOISSON.


RABOISSON. Bonjour, Rebec!

REBEC. Ah! citoyen baron, plus bas, je vous en supplie! je ne m'appelle
plus comme a.

RABOISSON, riant. C'est vrai, c'est vrai! Lycurgue, je crois?

REBEC. Ah! misricorde! encore moins! Ici, je suis Normand et je
m'appelle Latoupe.

RABOISSON. Va pour Latoupe; a m'est gal! Je sais que tu es de nos
amis, puisque je t'ai vu travailler pour nous sur le rivage.

REBEC. Et moi, je vous avais bien reconnu hier sur un canot de l'escadre
anglaise; mais je n'ai pas os vous parler. Et, sans tre trop curieux,
vous...?

RABOISSON. Pas de questions sur la politique, mon cher! Ma confiance ne
pourrait que te compromettre, et je sais que, par tat comme par
temprament, tu dois mnager tout le monde. Dis-moi seulement si
quelqu'un est venu me demander ici cette nuit.

REBEC. Personne, monsieur le baron.

RABOISSON. Alors, j'attendrai chez toi. Sers-moi quelque chose, ce que
tu voudras.

REBEC. Je vais vous chercher du jambon dlicieux.--Javotte, descends 
la cave et monte du meilleur. (Il sort, Javotte, le suit.)

RABOISSON marche avec impatience et va regarder par le guichet. Ah! le
voil! il est exact au rendez-vous! (Il ouvre, Saint-Gueltas entre. Ils
se serrent la main en silence. Raboisson referme la porte au verrou.)



SCNE III.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON.


SAINT-GUELTAS. Est-ce que nous pouvons parler ici?

RABOISSON. Oui, l'aubergiste est des ntres.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, parle; c'est  toi de m'instruire, puisque
j'arrive  ton appel.

RABOISSON. Diable! tu me vois embarrass...

SAINT-GUELTAS. Il suffit, je comprends; on refuse mes services?

RABOISSON. On ne refuse jamais des services comme les tiens; mais...

SAINT-GUELTAS. Mais on veut les recevoir _gratis_?

RABOISSON. Les seuls bons services sont ceux qui ne se marchandent pas.
(A Rebec, qui ouvre la porte de la cuisine et qui apporte le djeuner.)
Un peu plus tard, laisse-nous. (Il referme la porte de la cuisine et
revient vers Saint-Gueltas, qui frappe du pied avec fureur.) Eh bien,
voyons! As-tu si peu de philosophie, si peu de dvouement?

SAINT-GUELTAS, irrit. Ah! je t'admire, toi qui me prches le
dsintressement aprs avoir excit mon ambition quand la tienne y
trouvait son compte! J'choue, tu m'abandonnes, c'est dans l'ordre; mais
tu pourrais t'pargner la peine de me railler.

RABOISSON. Je ne t'abandonne pas, puisque je t'ai fait venir; mais te
soutenir ouvertement est devenu impossible. Ton comptiteur l'emporte,
et, ma foi, il y a de ta faute, mon cher! Tu es d'une imprudence, d'une
tmrit... excellentes sur les champs de bataille, mais funestes dans
la vie prive.

SAINT-GUELTAS. De quoi m'accuse-t-on?

RABOISSON. De bigamie, rien que a!

SAINT-GUELTAS. Qui m'accuse? l'abb Sapience?

RABOISSON. Oui, l'abb prtend que ta premire femme tait vivante et
jouissait de toute sa raison quand tu as pous Louise. Eh bien,
qu'est-ce que tu as?

SAINT-GUELTAS, qui brise une chaise. Il en a menti! elle tait
compltement folle, incurable, et elle est morte!

RABOISSON. En as-tu la preuve?

SAINT-GUELTAS. Mieux que a: j'en ai la certitude.

RABOISSON. Comment? Voyons, explique-toi.

SAINT-GUELTAS. Je ne veux pas m'expliquer, je n'ai de comptes  rendre 
personne.

RABOISSON. Tant pis! c'est donner gain de cause  la calomnie. Il
circule sur ton compte des histoires effroyables que je n'ose te
rpter.

SAINT-GUELTAS. Dis-les, je veux tout savoir.

RABOISSON. Puisque tu le veux... On a fait courir le bruit autour des
princes que tu avais assassin ta premire femme la nuit de ton mariage
avec la seconde. Ton malheureux fils aurait partag son sort... Tu
plis! il y a donc quelque chose de vrai?...

SAINT-GUELTAS. Il y a une chose vraie: l'enfant tait vivant, si c'est
vivre que d'tre un avorton priv de sens; il s'est noy durant cette
nuit fatale, j'ai retrouv son corps sur la grve.

RABOISSON. Il tait donc chez toi? Comment? pourquoi? avec qui?

SAINT-GUELTAS. Est-ce pour me trahir que tu m'infliges cet
interrogatoire?

RABOISSON. Non, c'est pour te justifier, si cela est possible, pour te
dfendre dans tous les cas.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, je ne sais pas feindre, voici la vrit... Cette
femme m'avait tromp, tu le sais. J'ai tu son amant dans ses bras; elle
est devenue folle. Longtemps enferme dans mon chteau de Marande avec
un enfant infirme de corps et d'esprit que j'avais sujet de ne pas
croire lgitime, mais auquel j'tais forc par la loi de laisser porter
mon nom, elle avait disparu en 92 avec son fils quand ce manoir a t
pris et incendi par les rpublicains. On a cru et j'ai d croire que
ces deux misrables cratures avaient t gorges ou brles; mais
elles s'taient chappes, et elles s'taient tranes jusque chez moi
la veille du jour o j'ai pous Louise, dont tu connaissais la
situation dlicate. Pouvais-je et devais-je sacrifier son honneur et mon
avenir  ce fantme d'pouse lgitime, objet d'horreur et de dgot,
dont le malheur ne mritait mme pas le respect? La loi qui rend de tels
liens indissolubles est atroce. Elle violente la plus inalinable des
liberts humaines, celle de disposer de soi. Ma femme tait coupable,
elle ne m'tait plus rien; elle tait folle, elle n'tait plus rien pour
personne. Je me suis cru le droit de la considrer comme morte, et
j'allais l'loigner pour jamais... mais  quoi bon te dire le reste? Ce
qui s'est fait, je ne l'ai ni souhait ni ordonn; j'aurais d le
chtier peut-tre... Mais, si nous punissions tous les excs de
dvouement dont nous sommes forcs de profiter, nous n'aurions plus
gure de soldats et de serviteurs  offrir  notre cause.

RABOISSON. N'importe!... dis tout. Ils ont t assassins?

SAINT-GUELTAS. Non, un mot les a tus! Quelqu'un leur a montr le
chteau o ils s'obstinaient  pntrer en leur disant: Voil le
chemin! C'tait le pied de la falaise, et la mare montait!

RABOISSON. C'est le fidle Tirefeuille qui a fait cette chose atroce?

SAINT-GUELTAS. Non; je ne dirai pas... je ne peux pas le dire.

RABOISSON. Tu me jures que cela s'est fait malgr toi?

SAINT-GUELTAS. Je te le jure.

RABOISSON. Eh bien, j'essayerai de ramener les esprits. Puisaye est tout
 Charette; mais d'Hervilly commande l'expdition, et, si tu veux amener
ici tes Poitevins...

SAINT-GUELTAS. Impossible. La trve les a nervs. Les paysans nous
trahissent et nous abandonnent. Le petit corps d'aventuriers qui me
reste est  peine suffisant pour mettre mon chteau  l'abri d'un coup
de main.

RABOISSON. Ainsi, en offrant toute une province souleve pour recevoir,
accueillir et dfendre au besoin les princes, tu me trompais?

SAINT-GUELTAS. Je me faisais illusion; mais je sais o trouver de
nombreux chefs de chouans dont les bandes parses ne demandent qu'un nom
prestigieux pour se runir  moi. Ici, je n'ai qu'un mot  dire, et je
suis encore le chef le plus populaire et le plus redoutable de
l'insurrection.

RABOISSON. Rien n'est perdu, alors. Rassemble cette arme, et sois sr
que, quand elle paratra, les mandataires des princes feront bon march
du blme qui pse sur ta vie domestique.

SAINT-GUELTAS. Les mandataires des princes sont des intrigants ou des
imbciles! Pourquoi les princes ne viennent-ils pas eux-mmes assister 
la lutte qui va dcider de leur sort, et se faire juges des coups?
Faut-il donner son sang et sa fortune  des ingrats ou  des poltrons?
Je suis las de ce mtier de dupe! On s'est mal conduit envers moi. Des
subsides insuffisants, des loges contraints, des remercments froids,
tandis qu'on a combl Charette de louanges, d'argent et de promesses!
J'ai pourtant agi plus que lui, j'ai plus souffert, j'ai suivi la Vende
jusqu' son dernier soupir. J'ai fait plus de sacrifices... Les princes
sont pauvres... soit! Je veux bien manger jusqu' mon dernier cu et ne
pas compter avec le futur roi de France; mais, en fait d'orgueil, je ne
me pique pas de dsintressement chevaleresque. Je veux un clat
proportionn  la grandeur de mes actions, je veux un titre au moins
gal  celui de Charette, je veux un pouvoir qui contre-balance le sien.
A l'oeuvre on verra qui de nous deux est le plus habile, le plus brave
et le plus influent. Quant aux vices et aux crimes dont on m'accuse, il
me semble qu'il n'est pas plus blanc que moi!

RABOISSON. Rassemble vingt mille chouans, et tu pourras faire tes
conditions. Combien en as-tu autour d'ici?

SAINT-GUELTAS. Cinq ou six cents dj.

RABOISSON. Ce n'est gure!

SAINT-GUELTAS. Je suis en Bretagne depuis vingt-quatre heures, et tu
trouves que le rsultat est mince?

RABOISSON. Alors, reprends tes courses, et reviens vite avec tes
recrues.

SAINT-GUELTAS. Je reviendrai quand vous serez battus.

RABOISSON. Grand merci!

SAINT-GUELTAS. Il faudra bien alors que vous preniez mes ordres! Une
bonne victoire des rpublicains fera tomber les prventions de mes amis
et rabattra les prtentions de mes ennemis. Au revoir, mon cher; j'ai le
temps de penser  mes affaires domestiques, comme tu dis, et de faire
rentrer ma seconde femme dans le devoir.

RABOISSON. Louise! Que dis-tu? qu'a-t-elle fait? o est-elle?

SAINT-GUELTAS. O elle est, je n'en sais rien. Elle s'est enfuie de chez
moi pendant que je me rendais ici. On vient de me l'apprendre. Je sais
qu'elle erre dans les environs, guettant le moment de s'embarquer ou de
faire pis.

RABOISSON. Comment! Louise te quitte? Elle te trompait? C'est
impossible!

SAINT-GUELTAS. Louise me trompait en ce sens qu'elle cherchait depuis
longtemps  s'assurer une autre protection que la mienne; elle me
menaait sans cesse de me quitter. Elle est injuste, imprieuse, dvore
de jalousie, aigrie par le chagrin; notre enfant n'a pas vcu. Enfin
elle a d nouer  mon insu des intelligences avec nos ennemis...
peut-tre avec son cousin Sauvires, qui est maintenant, je le sais,
auprs de M. Hoche. Je ne l'accuse pas d'infidlit, mais je vois
qu'elle est lche, et je n'entends pas qu'elle aussi dshonore le nom
que tu m'as forc de lui donner.

RABOISSON. J'ai fait pour elle tout ce que je devais, tout ce que je
pouvais. Elle a voulu tre ta femme, c'est  elle d'en accepter les
consquences. Le jour va paratre, je te quitte. Tu m'as dit ton dernier
mot? Tu ne veux pas te joindre  nous?

SAINT-GUELTAS. Pas encore.

RABOISSON. Ce n'est ni patriotique ni fraternel. Tu te proposes de venir
ramasser nos morts sur le champ de bataille? J'en serai peut-tre;
reois donc mes adieux.

SAINT-GUELTAS. Sois tranquille, je vous vengerai.

REBEC, frappant  la porte de la cuisine. Ouvrez! ouvrez!

RABOISSON, allant ouvrir. Qu'est-ce qu'il y a?

REBEC. Les bleus! les bleus! Ils envahissent le village...

SAINT-GUELTAS. Ils attaquent?... Je n'entends aucun bruit!

REBEC. Non, personne ne leur dit rien. Ils s'installent, et
probablement... Tenez, oui, on vient chez moi. Sortez par la cuisine et
par la ruelle.

RABOISSON, bas,  Saint-Gueltas. Si tu as cinq cents hommes sous la
main, ce serait l'occasion de faire un coup d'clat.

SAINT-GUELTAS, amer et ironique. Non, messieurs, vous tes encore
intacts;  vous l'honneur! (Ils sortent. On frappe  la porte de la rue.
Rebec va ouvrir. Motus entre.)



SCNE IV.--REBEC, MOTUS, puis JAVOTTE.


REBEC. Salut et fraternit!

JAVOTTE, (accourant.) Vivent les bleus!

MOTUS. Sensible  vos politesses! O diable, sans vous offenser, ai-je
vu vos estimables frimousses? a ne fait rien. J'en ai tant vu! Ayez la
chose de prparer le vivre et le couvert pour mon capitaine.

REBEC. Ah! le capitaine Ravaud, n'est-ce pas?

MOTUS, avec un gros soupir, portant la main  son front (salut
militaire). Le capitaine Ravaud, mort colonel au champ d'honneur 
l'arme du Rhin.

REBEC, qui sert avec Javotte le djeuner prpar pour Raboisson et
Saint-Gueltas. Vous en venez?

MOTUS. Non pas moi, ni mon dtachement. On a toujours tenu la campagne
depuis un an contre la satane chouannerie! (Il crache par terre en
prononant le mot chouannerie. Javotte fait comme lui par sympathie
patriotique.)

REBEC. Alors, M. Henri... je veux dire le citoyen Sauvires, o est-il,
lui?

MOTUS. Colonel  l'arme du Rhin en remplacement du colonel Ravaud. (A
Javotte qui l'examine.) Allons, vivement, la jolie fille! O diable vous
ai-je vue? Des beauts de votre calibre, a ne s'oublie pas!

JAVOTTE. Pardine! au chteau de Sauvires en 93! Je vous reconnais bien,
moi!

MOTUS. Flatt de la circonstance.

REBEC. Et votre capitaine actuel, comment s'appelle-t-il?

MOTUS. Citoyen aubergiste, tu le lui demanderas  lui-mme, et il te
rpondra si la chose lui parat ncessaire et conforme au rglement de
la civilit. Au reste, le voil.



SCNE V.--Les Mmes, LE CAPITAINE.


LE CAPITAINE, parlant sur le seuil  un lieutenant accompagn de quatre
hommes,  voix basse. Posez les sentinelles et faites faire bonne garde.
Ne souffrez pas de rixe avec les habitants, pas de provocation inutile.
Vous rencontrerez des figures suspectes, n'arrtez personne sans une
absolue ncessit, tels sont les ordres suprieurs. N'engageons pas
d'affaire avant l'arrive des grenadiers. Dans deux heures, j'irai faire
avec vous une reconnaissance, (Il entre seul dans l'auberge.)

JAVOTTE, (bas,  Rebec.) Un joli garon, tout blond, tout jeune; il ne
doit pas tre bien mchant, celui-l?

REBEC, observant le capitaine qui s'approche de la chemine
machinalement, en rflchissant. Pas mchant? Il a des yeux qui brillent
comme des toiles.--Allume donc une autre chandelle, on ne se voit pas
ici! (Au capitaine, pendant que Javotte allume.) Tu dois tre fatigu,
citoyen officier, aprs cette tape de nuit? (Le capitaine, absorb, ne
fait pas attention  lui.) Au reste, dans le fort de l't, comme a, il
vaut mieux marcher  la fracheur! (Silence du capitaine.) Et puis, pour
drouter l'ennemi, n'est-ce pas? (A Javotte.) Je vois ce que c'est! Il
est sourd comme un pot! (Au capitaine; d'une voix leve et lui montrant
la table servie.) Ce djeuner t'attendait, capitaine! Si tu veux
t'asseoir...

LE CAPITAINE. Merci, je n'ai pas faim.

REBEC. Ni soif? (Le capitaine dit non avec la tte. A Javotte.) Alors,
nous mangerons le djeuner. C'est ne pas avoir de chance: les blancs
n'ont pas le temps, les bleus n'ont pas d'apptit... (Haut.)
Capitaine... (Le capitaine a un lger mouvement d'impatience et porte
les mains  ses oreilles.) C'est a, il est sourd! J'ai beau crier!

JAVOTTE. Eh! non! Il vous dit que vous lui cassez la tte!

REBEC. Ou bien il ne veut pas tre tutoy. Le fait est que a commence 
passer de mode. (Au capitaine.) M. le capitaine souhaite-t-il quelque
chose?

LE CAPITAINE. Rien, merci. J'ai besoin d'une heure de sommeil.

REBEC. La chambre  ct est prte. Il y a un excellent lit.

LE CAPITAINE. Trs-bien. (Il entre dans la chambre voisine.)

REBEC, croisant ses bras sur sa poitrine, avec stupfaction. Javotte!
voil une chose tonnante, surprenante, tourdissante!

JAVOTTE. Quoi donc?

REBEC. Tu ne te doutes de rien, toi?

JAVOTTE. Non! Qu'est-ce qu'il y a?

REBEC. Attends! Je vais voir sa figure pendant qu'il te son kolback.
(Il regarde par la fente de la porte.) Il ne l'te pas. Il ne se couche
pas. Le voil assis; il va dormir les coudes sur la table et le sabre au
flanc... un vrai militaire! il craint quelque surprise,--il n'a pas
tort!--Le voil qui teint la chandelle, je ne vois plus rien.
(Revenant.) C'est gal, j'en suis sr,  prsent, c'est lui!

JAVOTTE. Qui, lui?

REBEC. Cadio!

JAVOTTE. Quel Cadio? Le sonneur de biniou qui venait  la ferme du
Mystre?

REBEC. Lui-mme.

JAVOTTE. Vous rvez a! c'est pas possible!

REBEC. C'est comme je te le dis.

JAVOTTE. Il nous aurait reconnus!

REBEC. Tu sais bien qu'il tait  moiti fou. Il l'est tout  fait 
prsent!

JAVOTTE. S'il tait fou, il ne serait pas devenu ce qu'il est.

REBEC. Bah! il savait lire et crire, et il y a une telle disette
d'officiers! Les chouans en ont tant tu! a fait de la place. Et puis
on aura su qu'il avait tu Mcheballe. Il fallait bien le rcompenser.

JAVOTTE. Attendez! on frappe  la petite porte. (Elle sort par la
cuisine.)

REBEC. Drle de chose que l'existence! Ce Cadio avec son biniou...
officier  prsent, l'air fier,... le parler sec,... la tenue imposante,
ma foi! Eh bien, alors... pourquoi pas? Ses intrts sont les miens,...
je lui dirai tout!



SCNE VI.--HENRI, MOTUS, REBEC.


REBEC. Bon! autre surprise! M. Henri  prsent! On vous croyait sur le
Rhin.

HENRI. J'en arrive! O est l'ami Cadio?

REBEC. Il dort l, en vrai patriote, avec armes et bagages!

HENRI. a veut dire que les minutes de repos lui sont comptes; ne le
drangeons pas. (A Rebec.) Laisse ici ce djeuner, et ajoutes-y ce que
tu pourras. J'attends un convive. Va-t'en fricasser n'importe quoi;
vite! (Rebec sort.--A Motus.) Tu dis qu'il est capitaine? Peste! c'est
bien, a! au bout d'un an de service!

MOTUS. Depuis un mois environ, mon colonel. Nomm  l'unanimit pour
action d'clat.--Beau militaire sous tous les rapports, ador du soldat,
encore qu'il soit un peu chien.

HENRI. Chien?

MOTUS. Pardon de l'expression, mon colonel. Je veux dire qu'il est port
sur la discipline et ne passe rien aux freluquets et autres dlinquants;
mais il est juste et maternel pour ses hommes, voil pourquoi on lui
pardonne des choses...

HENRI. Quelles choses, voyons?

MOTUS. Le capitaine Cadio, ton ami--et le mien dans le temps qu'il tait
soldat comme moi--est  prsent... un tigre!

HENRI. Ah! un chien, un tigre... Va toujours!

MOTUS. Si la licence de mon discours t'offense, mon colonel, tu n'as
qu' me le dire, et ma parole rentrera dans les rangs.

HENRI. Non! puisque c'est moi qui t'interroge.

MOTUS. Eh bien, voil! le capitaine est tigre dans la bataille; il n'y
en a jamais assez pour lui, toujours le premier au feu, jamais de
quartier, point de prisonniers; toutes nos lattes se sont brches en
manire de scie sur les crnes des chouans, et on a march dans le sang
jusqu'aux aisselles. Du temps du capitaine Ravaud, qui tait
certainement un brave soign, on avait tous le coeur un peu sensible
pour les vaincus, et moi-mme;... mais il a fallu emboter le pas dans
la frocit, et,  prsent que la clmence est  l'ordre du jour, on ne
sait point ce que fera le capitaine, qui n'est pas certes un homme
pareil aux autres humains.

HENRI. Quel homme est-ce, selon toi? voyons!

MOTUS. Voil, mon colonel, o la dfinition dpasse les facults dont je
suis susceptible pour t'expliquer la chose!

HENRI. Essaye toujours.

MOTUS. Eh bien, sans lui faire de tort, je crois, mon colonel, qu'il a
une pointe de religion dans la tte, comme qui dirait une dvotion 
l'tre suprme, qui le prcipite dans des extases et autres travers
suprieurs de l'esprit, o il voit les choses qui doivent arriver, et
mme les vnements qui se passent  la distance que les autres hommes
ne peuvent s'en apercevoir. Toutes les batailles que nous avons perdues
ou gagnes, il les a connues la veille, et mme il a eu connaissance de
ceux de nous qui devaient y passer l'arme  gauche.

HENRI. Allons donc! est-ce qu'il vous a fait quelquefois des prdictions
de ce genre?

MOTUS. Non, mon colonel. En dehors du service, il ne parle pas; mais, 
sa manire d'agir, on voit qu'il connat ce qui arrivera, et,  sa
manire de regarder le troupier, on voit qu'il lit sur son visage le
compte de ses heures.

HENRI. Allons, allons! mon brave Motus, je vois que tu n'es pas aussi
esprit fort que je le croyais, et qu'il y a toujours des superstitions
dans nos troupes de l'Ouest. C'est le pays qui le veut; vous avez pris
ce mal-l du paysan...

REBEC, rentrant avec une oie rtie. Javotte porte deux bouteilles de
vin. Citoyen colonel, il y a l un paysan qui demande  vous parler; il
dit que vous l'attendez.

HENRI. Oui, fais-le entrer. ( Motus.) Va boire un coup  ma sant.

MOTUS. Je le ferai sensiblement, mon colonel. (Motus suit Rebec dans la
cuisine. Le paysan breton entre.)



SCNE VII.--HENRI, LE BRETON.


HENRI. Eh bien, l'ami, c'est vous...

LE BRETON, d'un air riant et ouvert. Moi... qui?

HENRI. Christin Tremeur, de Pornic?

LE BRETON. C'est bien moi. Et vous?

HENRI. Henri de Sauvires.

LE BRETON. Colonel des hussards de la Rpublique?

HENRI. Et vous, chef de contre-chouans en disponibilit?

LE BRETON. C'est a. Nous allons souper... ou djeuner, car je n'ai rien
pris depuis vingt-quatre heures, et on a beau tre durci  la fatigue et
 la la misre, il faut se sustenter quand l'occasion se trouve.

HENRI. Votre couvert tait mis, vous voyez? (Ils s'assoient.)

LE BRETON, dcoupant l'oie trs-adroitement. Doux Jsus! voil une belle
pice par le temps qui court, pas vrai?

HENRI. Oui, pour un pays o rgne la disette...

LE BRETON. Oh! depuis que les chiens d'Anglais lui ont dbarqu des
vivres, on n'y manque de rien; mais a ne durera pas longtemps, allez!
Les distributions sont mal faites, et chacun tire  soi la part des
autres, sans compter ceux qui en trafiquent. C'est pas un gaspillage,
mon bon Dieu, c'est un vrai pillage! a ne fait rien, profitons-en.
Tenez, v'l du fameux vin!  votre sant!

HENRI.  la vtre.

LE BRETON. Comment que vous le baptisez, ce vin-l?

HENRI. C'est du bordeaux de bonne qualit.

LE BRETON. Voyez-vous ces damns Anglais qui rgalent comme a leur
officiers, tandis que, vous autres, vous buvez de la piquette de pommes!
C'est comme a, hein?

HENRI. Si nous parlions d'affaires plus srieuses, matre Tremeur? Vous
me paraissez un bon vivant, et votre lettre que j'ai reue  Auray m'a
donn confiance; mais le temps est prcieux...

LE BRETON. Patience, patience! Commenons par le commencement.--Vous
connaissez bien Saint-Gueltas?

HENRI. Personnellement, non.

LE BRETON. Vous vous tes pourtant serrs de prs dans la campagne
d'outre-Loire?

HENRI. Je le pense, mais rien ne le distinguait de ses soldats, et, si
j'ai vu sa figure, elle ne m'a rien appris.

LE BRETON. Tant pis, tant pis!

HENRI. Pourquoi?

LE BRETON. Parce que je comptais vous le livrer; mais comment
saurez-vous que je ne vous vole pas voire argent, si vous ne pouvez pas
vous dire comme a en le voyant: C'est pas un mchant renard qu'on
m'amne; c'est ben le vrai sanglier des bois qu'on me donne  corcher?

HENRI. Vous voulez me le livrer? C'est l le but de l'entrevue que vous
m'avez demande?

LE BRETON. C'est a et pas autre chose: a vous va, je pense?

HENRI. Eh bien, non, vous vous tes tromp, mon cher; a ne me va pas du
tout. (Il se lve de table.)

LE BRETON, tirant de sa ceinture un pistolet qu'il pose sur la table, 
ct de son assiette. Ah ben, par exemple, v'l qu'est drle!

HENRI, sans le regarder. Mais non, c'est trs-srieux, au contraire.

LE BRETON, posant son autre pistolet de l'autre ct de son assiette.
Vous vous mfiez peut-tre?

HENRI, se retournant. C'est vous qui vous mfiez. Qu'est-ce que vous
faites donc l?

LE BRETON. Excusez-moi, a me gne pour manger, et j'ai encore faim.

HENRI, se rasseyant en face de lui. A votre aise! (Il tire de sa veste
deux pistolets qu'il pose en mme temps  sa droite et  sa gauche sur
la table.) O il y a de la gne, il n'y a pas de plaisir.

LE BRETON. Bien dit! Ainsi vous refusez d'corcher la mauvaise bte?

HENRI. Je ne sais pas corcher, a n'entre pas dans mes habitudes.

LE BRETON. Mais l'envoyer  vos juges, a ne vous convient pas?

HENRI. Ce sont des affaires de police qui ne font point partie de mes
attributions. Si je le prends les armes  la main, ce sera diffrent;
mais ngocier une trahison ne me convient pas, comme vous dites.

LE BRETON. Vous tes ben dlicat! Est-ce que vous n'tes pas ici, en
habit bourgeois, pour faire de l'espionnage, comme c'est permis  la
guerre?

HENRI. Pousser en pays ennemi une reconnaissance prilleuse est le moyen
qu'on cherche pour pargner la vie des hommes, en terminant le plus vite
et le plus srement possible l'change de meurtres et de malheurs qu'on
appelle la guerre. Il faut bien faire la part du sang; mais le devoir
d'un bon soldat et d'un honnte homme est de la faire aussi petite que
possible en s'assurant de la position et des ressources de l'ennemi, et
en diminuant les chances du hasard aveugle. Jusqu'ici, l'on s'est gorg
dans les tnbres, et bien souvent sans autre espoir que celui de vendre
chrement sa vie. Ce n'est plus l le but de la guerre que nous faisons.
Nous comptons pargner les paysans quand nous les aurons mis dans
l'impossibilit de se soulever, et, quant aux meneurs et aux chefs, nous
voulons tenter de les rallier  la patrie. M. Saint-Gueltas, mis en
demeure de se prononcer librement, agira selon sa conscience; mais, pris
dans un pige, il voudra mourir bravement, et je ne me charge pas de
l'assassiner.

LE BRETON, s'oubliant. Vous tes un homme d'honneur, je le vois,
monsieur de Sauvires!... (Reprenant son accent et sa physionomie de
paysan.) Mais c'est donc que vous esprez l'acheter, ce gueux-l?

HENRI. L'acheter? Je n'ai pas ou dire que la chose ft possible, et je
n'y crois pas:

LE BRETON. Vous n'avez pas ou dire qu'il tait ruin, rduit aux
expdients, capable de tout  c't'heure?

HENRI. J'ai ou dire qu'il s'tait ruin en dbauches; j'ai ou dire
aussi qu'il avait sacrifi sa fortune  sa cause. Je crois que les deux
versions sont vraies et qu'il a pu mener de front les plaisirs et le
dvouement. Quel que soit son vritable caractre, j'ai des raisons
personnelles pour souhaiter qu'il survive  la guerre en acceptant la
paix, (Il se lve de nouveau en laissant ses pistolets sur la table. Le
paysan fait aussitt la mme chose, et s'approche de lui avec
confiance.)

LE BRETON. Peut-on vous demander quelles sont vos raisons?

HENRI. Il les connat, lui, c'est tout ce qu'il faut!

LE BRETON. Mais si je les savais aussi?

HENRI. Voyons!

LE BRETON. Il s'est fait aimer d'une femme que vous aimiez, et vous
souhaiteriez vous battre en duel avec lui: ide de gentilhomme!

HENRI. La femme que j'aimais comme ma soeur et qui m'aimait comme son
frre est devenue sa femme lgitime. Je suis  la veille d'pouser une
personne que j'aime, et,  moins que M. Saint-Gueltas, qui passe pour
tre peu fidle en amour, ne maltraite et n'avilisse ma parente... Mais
je ne suppose pas cela; et vous?

LE BRETON, s'oubliant. Saint-Gueltas n'a jamais avili ni maltrait les
femmes qui se respectent.

HENRI. Alors, comme ma cousine est de celles-l, je n'ai probablement
aucune rparation  vous demander.

LE BRETON. A _me_ demander?

HENRI. Oui, monsieur le marquis, je vous reconnais maintenant, non par
suite d'un souvenir bien marqu, mais  cause de votre air et de vos
paroles. Vous tes Saint-Gueltas en personne, et vous avez voulu vous
moquer de moi. Je vous le pardonne,  la condition que vous me donnerez
de cette tentative une raison aussi loyale que ma rponse.

SAINT-GUELTAS. M. le comte de Sauvires veut-il accepter mes excuses?

HENRI. Certes, monsieur; mais je serais plus touch d'un aveu sincre
que d'une courtoisie vasive. Pourquoi m'avez-vous tendu ce pige?

SAINT-GUELTAS, souriant. Vous tenez  le savoir? Eh bien, je vais vous
le dire: je voulais vous tuer!

HENRI. Comme ennemi politique?

SAINT-GUELTAS. Comme ennemi personnel.

HENRI. Vous pensiez devoir vous dbarrasser d'un ennemi de votre
bonheur?

SAINT-GUELTAS. D'un ennemi de mon honneur.

HENRI. Qui a pu vous faire penser...?

SAINT-GUELTAS. Un hasard, une concidence... L'amour a ses faiblesses,
la jalousie ses aberrations. Vous n'exigez pas que je me confesse
davantage? J'ai t dsarm par votre franchise, soyez-le par la mienne!
(Il lui tend la main.)

HENRI, lui donnant la main. Il suffit. Et maintenant, monsieur, nous
sparerons-nous sans que vous me chargiez pour le gnral en chef de
quelque parole d'estime?. Il est de ceux dont tous les partis respectent
le caractre, et vous l'avez connu  Nantes lorsque vous y avez sign
l'an dernier un trait de paix...

SAINT-GUELTAS. Qui n'a t tenu de part ni d'autre.

HENRI. Il me semblait...

SAINT-GUELTAS. Pardon si je vous interromps! Il vous semblait qu'en
dpit de nos promesses, nous avions continu la guerre d'escarmouches
qui puise vos troupes et empche la Rpublique de dormir tranquille?
Songez, monsieur, que nous n'avons jamais eu comme vous des soldats
enrls par force, et que les ntres se licencient eux-mmes quand il
leur plat, ou reprennent les armes pour leur propre compte comme ils
l'entendent. On avait exaspr nos paysans. Ils se vengent sans nous et
souvent  notre insu, quand l'occasion s'en prsente. Ils rendent le mal
qu'on leur a fait. Est-ce notre faute, et pouvons-nous les dsavouer?
Vous avez dit sous la Terreur: Vive la Rpublique malgr tout!
Permettez qu'en face de la chouannerie nous disions: Vive le roi quand
mme! Ces gens-l n'ont pas sign le trait de la Mabilaye, et nous
n'avons pu rpondre que de nous-mmes. Sous prtexte de les contenir et
de les chtier, vous nous avez entours de troupes qui nous font une
existence impossible, contre laquelle il nous est difficile de ne pas
protester.

HENRI. Et c'est parce que nous avons svi contre les bandits qui
continuent  exercer le vol et l'assassinat sur toutes les routes, que
vous avez appel l'tranger ici?

SAINT-GUELTAS. Permettez! ceci est une autre question. Vos gnraux,
Canclaux entre autres, nous avaient donn des esprances qui ne se sont
pas ralises.

HENRI. Des esprances?

SAINT-GUELTAS. Ils ne trahissaient pas leur mandat en cherchant  faire
cesser  tout prix la guerre civile. Ils avaient horreur des cruauts
exerces contre nous, ils les dsavouaient, ils voulaient imprimer  la
tyrannie rpublicaine un mouvement de recul qui permettrait  l'opinion
de se manifester, et, nous qui croyons savoir que la France est
royaliste, nous comptions sur le pacifique triomphe de nos ides en vous
voyant dsavouer vos proconsuls renverss et dfendre que nous fussions
traits de brigands. L'vnement a djou leurs esprances et les
ntres; la Convention rgne encore, nos amis et nos parents sont
toujours proscrits et remplissent encore vos prisons. Vous vous tenez
toujours en armes autour de nous, enfin votre desse Libert est
toujours monte sur son rouge pidestal, l'chafaud. Dans cet tat de
choses, le cri du peuple est touff. La guerre que vous font les
chouans est une protestation outre, mais sincre, contre le despotisme,
qui leur est odieux. Nous avons vu clairement que vous n'tiez pas les
plus forts dans le conseil, et que la queue de Robespierre prolongerait
indfiniment notre agonie et celle de la France. Nous nous croyons
libres de protester  notre tour et de vous appeler en bataille
range... Voici le jour! d'ici, vous pouvez voir dans la plus belle rade
de l'Europe, quatorze vaisseaux de guerre qui viennent de battre les
vtres en passant. Ils ont apport de quoi armer quatre-vingt mille
hommes et de quoi en habiller soixante mille...

HENRI, sonnant. O sont les hommes?

SAINT-GUELTAS. Craignez de les voir sortir de terre et d'avoir  les
compter, monsieur! Nous sommes matres d'une presqu'le qui contient
quatorze villages et que ferme une chausse facile  dfendre avec une
poigne de soldats et le feu de quelques barques. Que nous importe votre
approche,  nous qui commandons ici et dont les forces occupent le pays
sur quarante lieues de profondeur? Et vous autres, vous tes  peine
quinze mille, dissmins par petits dtachements de quelques centaines
d'individus. Dans ce village, vous tes deux cents, pas un de plus! Il
ne tiendrait qu' moi de vous craser jusqu'au dernier, avant deux
heures d'ici!

HENRI. Pourquoi ne l'essayez-vous pas? Vous vous taisez, monsieur le
marquis? Ma question est indiscrte, mais votre silence est loquent!
Vous avez vos raisons pour nous pargner, et je les connais. Vous n'tes
pas d'accord avec l'expdition qui menace nos ctes, soit que vous soyez
bon juge des fautes qu'elle commet chaque jour, soit, comme j'aime mieux
le supposer, que votre patriotisme rpugne  compter sur l'tranger pour
faire triompher votre cause!

SAINT-GUELTAS, troubl. Il y a du vrai dans ce que vous dites: on
n'accepte pas ce secours-l sans souffrir!... Mais croyez que je
souffrirais encore plus d'avoir  vous exterminer ici  coup sr, vous
qui venez de me tmoigner une loyaut chevaleresque. Faites-moi
l'honneur de penser que ceci passe avant tout pour moi!

HENRI, s'inclinant. Puisque nous sommes en si bons termes, monsieur,
permettez-moi de vous dire  mon tour ce que je pense de votre
apprciation de notre force matrielle et morale. Fussions-nous encore
moins nombreux qu'il ne vous plat de le supposer, ce n'est pas sur
quarante, c'est-sur deux cents lieues de profondeur que nous occupons la
France. Nous sommes une nation, et si la libert de rtablir la royaut
ne vous est pas accorde, c'est parce que la France nous dfendrait de
vous l'accorder, quand mme nous en serions tents. La libert ne rgne
pas, j'en conviens: le sentiment que nous en avons est trop nouveau pour
ne pas tre passionn, jaloux et ombrageux; mais cette crainte que nous
avons de la perdre, et qui a enfant et support chez nous le systme de
la terreur, devrait vous prouver de reste que la France n'est pas
royaliste. Vous caressez une erreur fatale qui vous met en guerre contre
vous-mmes; elle vous gare dans vos notions de patriotisme et de
loyaut. On nous a dfendu de vous traiter de brigands... On a bien fait
sans doute, et je suis loin de rire du titre sentimental de _frres
gars_ qu'on vous a officiellement donn. Vous le mritiez, vous le
mritez encore. Hlas! vous ne savez ce que vous faites! Vous dchirez
le sein qui vous a ports, vous gaspillez le trsor d'une bravoure
hroque, vous appelez tous les maux sur la mre commune... Ses bras
meurtris et sanglants se referment sur vous et vous touffent!

SAINT-GUELTAS, mu, se raidissant. Nous jouons notre dernire partie, je
le sais; mais elle est belle, avouez-le!

HENRI. Elle est perdue, fussiez-vous vainqueurs  Quiberon! nos lgions
sont imprissables; c'est la tte de l'hydre que vous couperez en vain
et qui repoussera avec une rapidit effrayante!

SAINT-GUELTAS. Quelles sont donc les offres que nous ferait le gnral
Hoche? Je sais que vous tes dans son intimit maintenant; vous devez
connatre sa pense?

HENRI. La tolrance religieuse la plus absolue, le pardon et l'oubli des
fautes passes.

SAINT-GUELTAS. Voil tout? C'est une seconde dition du trait de la
Jaunaye; nous l'avons dchir. Dites  M. Hoche qu'il nous a tromps!
tromps en galant homme qu'il est, c'est--dire en se trompant tout le
premier. Il s'est attribu une toute-puissance qu'il n'a pas, puisque la
Convention fonctionne toujours et garde, derrire la _parole sacre_ du
gnral, une porte ouverte  la trahison. Veut-il combattre ce pouvoir
inique? Qu'il le dise, et nous nous joignons  lui pour marcher sur
Paris: qu'il abjure, lui aussi, ses erreurs passes, et c'est nous qui
pardonnerons  nos frres gars! Autrement, nous vous combattrons
jusqu' la mort; voil mon dernier mot.

HENRI. Je le regrette, mais voici le mien: nous repoussons la royaut
avec horreur!

SAINT-GUELTAS. Vous avez bien tort! un de vos gnraux, plus hardi ou
plus ambitieux que les autres, nous la rendra,-- moins qu'il ne la
garde pour lui-mme, auquel cas vous n'aurez fait que changer de matre!
Adieu! (Henri le reconduit. Quand il revient seul, Cadio est sorti de la
chambre voisine et se jette dans ses bras.)



SCNE VIII.--HENRI, CADIO, puis MOTUS, JAVOTTE, REBEC.


CADIO. J'entendais ta voix. Je croyais rver.

HENRI. Tu ne m'attendais pas? Tu n'avais pas reu ma lettre d'Allemagne?

CADIO. Non. O m'aurait-elle rejoint? Depuis trois mois, je n'ai fait
que parcourir l'ouest et le nord de la Bretagne sans m'arrter nulle
part. A la tte d'une compagnie d'lite, j'tais charg de dbusquer les
chouans de leurs repaires... Mais toi, comment donc es-tu ici?

HENRI. Je suis en cong. Hoche m'a crit de venir le rejoindre. Marie
est  Vannes, o je l'ai vue un instant... Ah! je suis heureux, mon ami!
Elle avait parl de moi au gnral; il s'intresse  notre amour; il m'a
attach pour le moment  sa personne en me permettant de faire avec lui
cette campagne contre les Anglais. Il m'accorde sa confiance, et
j'pouse Marie aussitt que nous aurons repris Quiberon  ces messieurs;
c'est pour connatre l'tat de leurs forces et l'usage qu'ils en
comptent faire que je suis venu sur ces ctes en observateur, charg de
voir, de comprendre, de deviner au besoin, et de rendre compte, le tout
vivement, comme tu penses! Sais-tu quelque chose, toi qui tais hier 
Plouharnel?

CADIO. L'ennemi n'a rien rsolu encore. Il est divis. Il discute et
jalouse. Il perd son temps et sa poudre en escarmouches. Ils n'ont pas
les reins assez forts pour engager une vraie lutte, va! Que le gnral
arrive vite, qu'il les surprenne, c'est le moment.

HENRI. Il le sait, et il est en marche.

CADIO. Il devrait tre arriv! Nos petits dtachements, suffisants
contre la chouannerie de dtail  travers bois, ne pourraient tenir en
pays ouvert contre un mouvement auquel se joindrait la population des
ctes.

HENRI. J'ai ordre de vous faire replier, si on vous attaque.

CADIO. Dans ces affaires-l, on ne nous attaque pas; on nous cerne, et
la retraite est impossible. N'importe aprs tout! Cela est arriv tant
de fois, qu'une de plus ou de moins ne changera rien au destin de la
guerre. Si nous devons prir ici pour faire gagner quelques heures  la
marche des patriotes, soit! On fera son devoir, voil tout. (Allant  la
fentre.) Le soleil se lve, il est beau! Tiens, regarde! C'est le pays
o j'ai pass mon enfance; je ne le revois pas sans motion! Il n'est
pas gai, mais je l'aime triste! Vois-tu l-bas les grandes pierres?
C'est mon berceau. C'est l que j'ai t trouv, enfant abandonn. Il y
a au-dessus une grosse toile blanche qui scintille encore. Comme le
ciel est indiffrent  nos petites questions de vie et de mort! Et la
terre? Dirait-on,  voir cette mer paisible, cette plage encore muette
et comme plonge dans les dlices du sommeil, que des masses d'hommes se
cherchent dans l'ombre des collines, piant l'heure de s'gorger? Rien
ne bouge... aucun bruit n'annonce les combats! Qui sait si, avant que le
soleil rouge ait remplac l'toile blanche au znith, il n'y aura pas
des membres pars et des lambeaux de chair sur les buissons en fleur? On
dit que ces pierres dresses marquaient jadis les spultures des morts
tombs dans la bataille... Elles attendent, mornes et sournoises. Il y a
longtemps qu'elles n'ont bu; elles ont soif du sang des hommes!

HENRI. Ah! mon pote Cadio, voil que je te retrouve! Sais-tu que, parmi
tes soldats, tu passes pour illumin?

CADIO. Je passe pour sorcier, je le sais.

HENRI. N'y a-t-il pas un peu de ta faute? Ne crois-tu pas un peu
toi-mme  tes visions?

CADIO. Je n'ai plus de visions, mais j'ai le sentiment logique et sr de
ce qui doit avoir t et de ce qui doit tre.

HENRI. Tu n'es pas modeste, mon camarade!

CADIO. Pourquoi aurais-je de la honte ou de l'orgueil? Les ides sont
toujours entres en moi sans la participation de ma volont. Elles
taient dans l'air que j'ai respir, elles me sont venues sans tre
appeles; qui peut commander  ces choses?

HENRI. Toujours fataliste?

CADIO. Je ne sais pas; je n'ai pas eu le temps de lire assez de livres
pour bien connatre le sens des noms qu'on donne aux penses. J'ai l,
dans l'me, un monde encore obscur, mais que des lueurs soudaines
traversent. Quand la vrit veut y entrer, elle y est la bienvenue. Elle
y pntre comme un boulet dans un bataillon, et tout ce qui est en moi,
n'tant pas elle, n'est plus.

HENRI. Ne crains-tu pas de prendre tes instincts pour des vrits,
Cadio? On dit que tu es devenu vindicatif?

CADIO. Je ne suis pas devenu vindicatif, je suis rest inexorable, ce
n'est pas la mme chose. J'ai t craintif, on m'a cru doux,... je ne
l'tais pas. Je hassais le mal au point de har les hommes et de les
fuir. Dieu ne m'avait donn qu'une joie dans la solitude, un verbe
intrieur qui se traduisait par la musique inspire que je croyais
entendre, quand mon souffle et mes doigts animaient un instrument
rustique et grossier. J'ai rv, dans ce temps-l, que je me mettais,
par ce chant sauvage, en contact avec la Divinit; j'tais dans
l'erreur. Dieu ne l'entendait pas; mais j'levais mon me jusqu' lui,
et je faisais moi-mme le miracle de la grce. A prsent, je sais que
Dieu est le foyer de la justice ternelle, et que sa bont ne peut pas
ressembler  notre faiblesse. Il est bon quand il cre et non moins
grand quand il dtruit. La mort est son ouvrage comme la vie...
Peut-tre que lui-mme vit et meurt comme la nature entire,  chaque
instant de sa dure indestructible. Qu'est-ce que la mort? La mme chose
pour les bons et les mchants. Ce n'est pas un mal que de mourir. Le
malheur, c'est de renatre mchant quand on l'a dj t. C'est pourquoi
il faut faire de la vie une expiation, et vaincre toute faiblesse pour
tablir le rgne austre de la vertu. Le pass de la France a t
souill, il faut le purifier, c'est un devoir sacr. Moi, je n'ai qu'un
moyen, c'est de dtruire la vieille idole  coups de sabre. J'use de ce
moyen avec une volont froide, comme le faucheur qui rase tranquillement
la prairie pour qu'elle repousse plus paisse et plus verte!

HENRI. Je ne puis te suivre dans le monde d'ides tranges que tu
voques. J'ai une religion plus humble et plus douce. Je fais Dieu avec
ce que j'ai de plus pur et de plus idal dans ma pense. Je ne puis le
concevoir en dehors de ce que je conois moi-mme.--Tu souris de piti?
Soit! Ma croyance a, du moins, de meilleurs effets que la tienne. Tu
poursuis la sauvage tradition de la vengeance; moi, je poursuis le rgne
de la fraternit, et j'y travaille, mme en faisant la guerre, dans
l'espoir d'assurer la paix.

CADIO, avec un soupir. Rentrons dans la ralit palpable, si tu veux. Je
pense bien que tu apportes ici les ides de clmence de tes gnraux.
C'est un malheur, un grand malheur! Moi, je proteste!

HENRI. Briseras-tu ton pe, parce qu'on te dfendra de la plonger dans
la poitrine du vaincu?

CADIO. Non! je sais qu'il faudra revenir  la terreur rouge ou perdre la
partie contre la terreur blanche. Jamais les aristocrates ne se rendront
de bonne foi, tu verras, Henri! ils relvent dj la tte bien haut!
(Montrant au loin l'escadre anglaise.) Et voil le fruit des traits!
voil le rsultat du baiser de la Jaunaye! Je les ai vus  Nantes, ces
partisans rconcilis! Ils crachaient en public sur la cocarde
tricolore, et il fallait souffrir cela! Notre sang payera la lchet de
votre diplomatie, pacificateurs avides de popularit! Peu vous importe!
nous sommes les exalts farouches dont on n'est pas fch de se
dbarrasser... Quand vous nous aurez extirps du sol, vous n'aurez plus
 attendre qu'une chose, c'est que l'on vous crache au visage!

HENRI. Voyons, voyons, calme-toi! tu vois tout en noir. Tu as besoin de
me retrouver, moi l'esprance et la foi! Entre l'ivresse sanguinaire et
la patience des dupes, il y a un chemin possible, et jamais l'humanit
n'a t accule  des situations morales sans issue.

CADIO. Tu te trompes, il y en a! Tu crois  ta bnigne Providence! Tu ne
connais pas la vritable action de Dieu sur les hommes; elle est plus
terrible que cela: elle a ses jours mystrieux d'implacable destruction,
comme le ciel visible a la grle et la foudre!

HENRI. Ces ravages-l sont vite effacs, en France surtout. Le soleil y
est plus bienfaisant que la foudre n'est cruelle; il est comme Dieu, qui
a fait l'un et l'autre. Le moment va venir o nous pourrons fermer les
registres de l'homicide, et Quiberon sera peut-tre la dernire de nos
tragdies. C'est alors que nous pourrons aider le gouvernement,
chancelant encore,  entrer dans la bonne voie. C'est  nous, jeunes
gens, c'est  nos gnraux imberbes, c'est  des hommes comme toi et
moi, fruits prcoces ou produits instantans de la Rvolution, qu'il
appartient de replanter l'arbre de la libert tomb dans le sang. C'est
la pense de Hoche. Tu dois l'entrevoir pour t'y conformer. Tu n'es
encore qu'un petit officier, Cadio; mais tu as voulu devenir un homme,
et tu l'es devenu. Ta conviction, ta volont ont autant d'importance que
celles de tout autre, et ce n'est pas un temps de dcadence et d'agonie,
celui o tout homme peut se dire: J'ai reu la lumire et je la donne;
mon esprit peut se fortifier, mon influence peut s'tendre. Je ne suis
plus une tte de btail dans le troupeau, et je ne suis pas seulement un
chiffre dans les armes... J'aurai dans la patrie, dans l'tat, dans la
socit, la place, que je saurai mriter. Si les gouvernements se
trompent et s'garent encore, je pourrai faire entendre ma voix pour les
clairer. Renonce donc  ton fanatisme sombre! Le temps n'est plus o
cela pouvait sembler ncessaire au salut de la Rpublique: une rapide et
cruelle exprience a d nous dtromper. Plus de dictateurs hbts par
la rage des proscriptions et des supplices, plus d'hommes ivres de
carnage pour nous diriger! Ayons une rpublique maternelle. Ce ne serait
pas la peine d'avoir tant souffert pour n'avoir pas su donner le repos
et le bonheur  la France!

CADIO, triste. Henri! Henri! vous avez les ides d'un chevalier des
temps passs! vous ne voyez pas que nous sommes encore loin du but o
vous croyez toucher. Vous tes un noble, vous, et peu vous importe le
gouvernement qui sortira de cette tourmente, pourvu que votre caste soit
amnistie et rconcilie. Vous tes si loyal et si pur, que vous croyez
cela facile! Moi, je vous dis que cela est impossible, et que, si vos
jeunes gnraux se laissent entraner  la sympathie que leur ont dj
trop inspire la bravoure et l'obstination des Vendens, le rgne de
l'galit est ajourn de plusieurs sicles! Voil ma pense, mais je ne
peux la dire qu' toi, et toute la libert dont on me gratifie consiste
 me faire tuer dans cette bicoque que je suis charg de dfendre,
chacun de mes hommes contre cent!

HENRI. Je vois que cela te proccupe. Sache que les chouans ne veulent
pas nous attaquer, aujourd'hui du moins!

CADIO. Aujourd'hui, il y aura quelque chose de grave, Henri! Je sens
cela dans ma poitrine, (Il le regarde.) Il ne t'arrivera rien,  toi,
Dieu merci!... Mais parlons d'autre chose! attends d'abord! (Il va  la
porte de la cuisine.) Tu es l, Motus?

MOTUS, approchant. Prsent, mon capitaine.

CADIO. Fais seller mon cheval, je vais faire une reconnaissance.

HENRI. J'irai avec toi.

MOTUS. Le poulet d'Inde... pardon! je veux dire le cheval du colonel
sera prt aussi dans cinq minutes. Il mange l'avoine. (Il sort.)

HENRI. Te voil tout  coup trs-mu; qu'est-ce que tu as?

CADIO. Rien! Tu me raconteras tes campagnes, n'est-ce pas? Ce doit tre
bien beau, de faire la guerre  de vrais soldats!

HENRI. Tu n'as pas voulu me suivre.

CADIO. Non! ma place tait ici. Les belles choses que tu as faites me
consoleront de la triste besogne  laquelle je me suis vou.

HENRI. Mon cher ami, je crois que je ne pourrai pas te les raconter. Je
les ai oublies dj en revoyant la femme que j'aime. C'est elle qui a
fait mes prodiges de bravoure, son influence me soutenait dans une
rgion d'enthousiasme o l'on peut accomplir l'impossible.

CADIO. Alors, tu as oubli... _l'autre_? Cela m'tonne; je ne croyais
pas que l'on pt aimer deux fois.

HENRI. Aimer longtemps qui vous ddaigne, est-ce possible? Ce serait de
la folie!

CADIO. Mais l'amour n'est que folie...,  ce qu'on dit du moins!

HENRI. A ce qu'on dit? Tu n'as donc pas encore aim, toi?

CADIO. J'ai fait un voeu, Henri.

HENRI. Allons donc!

CADIO. Oui, je suis vierge, moi! J'ai jur de n'appartenir  aucune
femme avant le jour o j'aurai donn de mon sang  la Rpublique...

HENRI. Ne le donnes-tu pas tous les jours?

CADIO. Tous les jours je l'offre; mais les balles des chouans ne veulent
pas entamer ma chair, et, devant mon regard, il semble que leurs
baionnettes s'moussent. Cela est bien trange, n'est-ce pas? J'ai
travers des boucheries o je suis quelquefois rest le seul intact. Je
n'ai pas eu l'honneur de recevoir une gratignure, et j'en suis honteux.
Voil pourquoi je crois  la destine. Il faut qu'elle me rserve une
belle mort, ou qu'elle ait dcid que je ne serais jamais digne d'offrir
 une femme la main qui a tant tu, sans avoir eu  essuyer sur mon
corps le baptme de mon sang! (Motus entre et fait le salut militaire.)
Les chevaux sont prts?

MOTUS. Oui, mon capitaine.

CADIO, avec un trouble insurmontable. C'est bien, mon ami! (il sort arec
Henri.)

MOTUS. Fichtre!... _mon ami!_... lui qui ne dit jamais ce mot-l au
troupier!--et ce regard triste et bon!... Fichtre! Allons! mon affaire
est dans le sac! c'est rgl! c'est pour aujourd'hui. Sacredieu!
j'aurais pourtant voulu flanquer une racle aux Anglais auparavant!

JAVOTTE, entrant pour desservir. Qu'est-ce que tu as donc, citoyen
trompette? Tu as l'air contrari!

MOTUS. C'est une btise, belle Javotte; dans notre tat, il faut tre
toujours prt  rpondre  l'appel... Qu'un baiser fraternel de vos
lvres de roses me soit octroy, et je prendrai la chose en douceur.

JAVOTTE. Un baiser? Le voil pour m'avoir dit vous! C'est gentil, un
militaire qui dit vous  une femme! (Elle lui donne un baiser sur le
front.)

REBEC, entrant. Eh bien, Javotte, eh bien!

MOTUS. Laisse-la faire, citoyen fricotier! c'est sacr, a! Souviens-toi
ce soir de ce que je te dis ce matin: c'est sacr.

REBEC. Qu'est-ce qu'il veut dire?



SCNE IX. (Mme local, mme jour, midi.) HENRI, JAVOTTE, puis LA
KORIGANE.


HENRI, (entrant.) O est le capitaine?

JAVOTTE, qui achve de ranger et de balayer. Par l, dans le jardin avec
mon matre, qui souhaitait lui parler. Faut-il lui dire...?

HENRI, s'approchant de la table. Non, merci. Il y a ici de quoi crire?

JAVOTTE. Voil!

HENRI. C'est tout ce qu'il me faut. (Javotte sort.) Chre Marie! Je
parie qu'elle est dj inquite de moi! (Il crit. Au bout de quelques
instants, la Korigane entre sans bruit et le regarde. Henri se
retournant.) Que demandes-tu, petite?

LA KORIGANE. Petite je suis, c'est vrai; mais j'ai la volont grande, et
je tiens devant Dieu autant de place que toi, Henri de Sauvires!

HENRI. Oui-da! voil qui est bien parl, ma fire Bretonne! Mais...
attends donc; je te connais, toi! tu es la Korigane de Saint-Gueltas!

LA KORIGANE. Tu m'as donc vue au feu, en Vende? car tu tais  l'arme
du Nord quand j'ai t servante dans ton chteau.

HENRI. C'est au feu en effet que je t'ai vue... intrpide... et
atroce!... Que me veux-tu, mchante crature?

LA KORIGANE. Je veux te parler.

HENRI. Tu viens de la part de ton matre?

LA KORIGANE. Non. Je viens sans qu'il le sache, au risque de le fcher
beaucoup!

HENRI. Ah! tu l'abandonnes ou tu fais semblant de l'abandonner?

LA KORIGANE. Je le quitte et je le hais!... Mais rponds-moi vite:
aimes-tu encore ta cousine Louise?

HENRI. Une question en vaut une autre. Qu'est-ce que cela te fait?

LA KORIGANE. Tu te mfies de moi: c'est malheureux pour elle!

HENRI. Court-elle quelque danger?

LA KORIGANE. Toi seul peux la sauver du plus grand qu'elle puisse
courir. Elle s'est enfuie de chez son mari avec sa tante; elle voulait
aller  Vannes rejoindre mademoiselle Hoche, qui l'attend. Elle a
profit de l'absence du matre, qui avait dit comme a: Avant d'aller 
Quiberon, j'irai aux Sables-d'Olonne rassembler des amis. Nous avons
pris une barque et nous sommes venues  Locmariaker,  l'entre du
Morbihan; mais  peine entrions-nous dans la ville, nous avons appris
que le marquis tait l avec une bande de chouans. Nous nous sommes vite
rembarques sur un mchant bachot, le seul qui ait voulu nous conduire
du ct des Anglais, et qui nous a poses par ici, sur la grve. Je
connais le pays, j'en suis! J'ai amen Louise dans ce bourg; je l'ai
cache dans la maison d'une femme que j'ai autrefois servie, mais je ne
suis pas tranquille. Saint-Gueltas doit tre sur nos traces. A
Locmariaker, j'ai vu la figure de Tirefeuille sur le port, et il doit
nous avoir reconnues. Louise tombait de fatigue quand nous nous sommes
rfugies ici  l'aube du jour. Elle a dormi; moi, j'ai veill dans une
chambre en bas, o tout  l'heure deux soldats bleus sont entrs pour
demander  boire. Je les ai servis, et ils disaient: Le colonel le
Sauvires est arriv, il est  l'auberge. J'y suis venue vite sans
avertir Louise. J'ai reconnu cans Javotte, que j'avais vue dans le
temps  Puy-la-Guerche, et me voil pour te dire: Veux-tu sauver ta
cousine? Sans toi, elle est perdue.

HENRI. Conduis-moi auprs d'elle.

LA KORIGANE. Non, on te verrait, et Saint-Gueltas n'est peut-tre pas
loin. Il vous surprendrait et il vous tuerait tous les deux. Louise peut
venir ici, o tu as des soldats pour la dfendre. Je vais la chercher.

HENRI. Oui, cours! Non, attends! Ceci est un pige de ta faon! Son mari
a t jaloux de moi; toi, tu es sa matresse ou tu l'as t: tu l'aimes
passionnment, on le sait. Tu dois har Louise et la trahir. C'est pour
la mieux perdre que tu veux l'attirer chez moi.

LA KORIGANE. Je ne suis plus jalouse de la pauvre Louise; le matre ne
l'aime plus!

HENRI. Tu mens! Il la poursuit, il la souponne, il veut la ramener chez
lui;... donc, il l'aime.

LA KORIGANE. Il veut l'empcher de trahir sa conduite, voil ce qu'il
veut! Madame de Roseray, son ancienne matresse, la belle des belles, la
maudite des maudites... oh! c'est celle-l que je hais et que je
voudrais voir morte! elle l'a repris dans ses griffes; elle rgne chez
lui, elle le rend fou! Elle m'a fait chasser, moi... moi  qui le matre
devait tout!

HENRI. Tu as du dpit... un dpit tout personnel... Tu dois mentir!

LA KORIGANE, frappant du pied. Tu ne me crois pas? Misre et malheur!
Voil ce que c'est!... Ah! je le sais bien, que, pour Saint-Gueltas, je
peux faire tout ce qu'il y a de plus mal; mais, quand je veux faire le
bien une fois dans ma vie, on me dit: Tu mens!... Allons! qu'il la
trouve o elle est! Sachant o vous tes, il ne l'accusera pas moins
d'tre venue ici pour vous. C'est tant pis pour toi, pauvre Louise! Dieu
sait pourtant que je te plaignais, toi si malheureuse, et que, si
j'avais pu finir par aimer quelqu'un, c'est toi que j'aurais aime!

HENRI, frapp de la voir pleurer. Explique-toi tout  fait; dis toute la
vrit! Pourquoi quitte-t-elle son mari? L'a-t-il menace, maltraite?

LA KORIGANE. Il a fait pis, il l'a avilie! L'autre est venue demeurer
chez lui; elle a trait Louise comme une vraie servante. Elle a su que
par moi elle envoyait des lettres en secret: c'taient des lettres 
mademoiselle Hoche; elle a fait croire au matre que c'taient des
lettres pour vous.

HENRI. Il ne le croit plus; tout peut tre clairci. Va chercher Louise
et sa tante.

LA KORIGANE. J'y cours.

HENRI. Et puis tu tcheras de trouver Saint-Gueltas; tu lui diras que je
l'attends et que sa femme est chez moi.

LA KORIGANE. Tu veux te battre avec lui?

HENRI. Je veux qu'il me rende compte de sa conduite envers elle.

LA KORIGANE. Henri de Sauvires, ne fais pas cela! on ne tue pas
Saint-Gueltas, c'est lui qui tue les autres.

HENRI. C'est--dire que tu ne veux pas qu'il s'expose  tre tu par
moi?

LA KORIGANE, qui est sur le seuil de la rue. Je ne crains pas a!
Saint-Gueltas ne mourra que quand il sera las de vivre. D'ailleurs, il a
plus d'hommes que toi; ne lui cherche pas querelle, fais sauver Louise
bien vite et ne dis rien... Mais... qui vient l? Louise elle-mme?
Allons! c'est sa destine! fais ce que tu voudras; moi, je vais guetter
pour drouter Saint-Gueltas, s'il vient par ici.

HENRI. Au contraire, dis-lui que je l'attends de pied ferme! (La
Korigane sort par la cuisine, Henri va ouvrir la porte de l'escalier;
entrent Louise et sa tante, dguises en Bretonnes.)



SCNE X.--HENRI, LOUISE, ROXANE, puis SAINT-GUELTAS.


HENRI. Entrez, et ne craignez rien. (Louise, ple et tremblante, lui
tend la main sans rien dire.)

ROXANE. Nous ne craignons rien de toi, puisque nous venons te trouver.
Nous voil comme Coriolan chez les... Je ne me souviens, plus, a ne
fait rien!

LOUISE. Nous venons d'apprendre que vous tiez ici, nous n'avons pas
rflchi, nous sommes accourues.

HENRI, leur serrant les mains. Vous avez bien fait, allez! merci!

ROXANE,  Louise. Je te le disais bien, que ce vaurien-l serait content
de nous voir. Ah a! misrable jacobin, tu ne m'embrasses donc pas?

HENRI, (l'embrassant.) Ah! de tout mon coeur, chre tante; mais parlons
vite, il le faut. Est-ce vrai, tout ce que m'a dit la Korigane?

ROXANE. La Korigane? tu l'as vue?

HENRI. Elle sort d'ici.

ROXANE. Je pensais qu'elle nous avait abandonnes ou trahies. Que
t'a-t-elle dit?

HENRI. J'ose  peine le rpter devant Louise.

LOUISE. Si elle a accus M. de la Rochebrle, elle a eu tort. Je quitte
sa maison parce que, le voyant lanc dans une expdition prilleuse et
dcisive, que du reste je n'approuve pas, je serais pour lui une
proccupation et un danger de plus. Quand les chefs d'insurrection
quittent leurs demeures, on les brle, et les femmes deviennent ce
qu'elles peuvent. J'ai demand asile  Marie pour quelques jours. De l,
je compte, avec sa protection, gagner l'Angleterre, o M. de la
Rochebrle viendra me rejoindre, si, comme je le crois, l'expdition
choue par la trahison des Anglais.

HENRI. Ainsi c'est avec l'agrment de Saint-Gueltas que vous venez
toutes seules vous jeter dans un pays occup par nous sur le pied de
guerre, au risque de n'y pas rencontrer un ami pour vous prserver?
Votre explication manque de vraisemblance, ma chre Louise, d'autant
plus que vous n'tes pas femme  abandonner l'homme dont vous portez le
nom,  la veille de si grands vnements, dans la seule crainte d'en
partager les malheurs et les dangers. Vous avez une autre raison;
quelqu'un vous chasse de chez vous, et votre mari repousse votre
dvouement.

LOUISE. Ne croyez pas...

ROXANE. Louise, c'est trop de considration pour un sclrat. Je dirai
la vrit, moi!... Je veux la dire!...

LOUISE. Ma tante, vous m'aviez jur...

ROXANE. Tant pis! j'aime mieux me parjurer, j'aime mieux mourir que de
rentrer dans cet affreux donjon o nous avons souffert tout ce que l'on
peut souffrir. Henri, tu as devin juste, oui, si c'est l ce que t'a
dit la Korigane, elle t'a dit la pure vrit; cette fille nous est
dvoue, et elle n'est pas menteuse. On nous a humilies, opprimes,
Saint-Gueltas l'a souffert sous prtexte d'une jalousie feinte; il nous
a laisses sous la garde de madame de Roseray et de quelques bandits
prts  tout pour lui plaire. Notre vie, notre honneur mme, taient
menacs. Si la Korigane te l'a cach, elle n'a pas tout dit. Donne-nous
un sauf-conduit, une escorte, un moyen quelconque de gagner Vannes ou
l'Angleterre. Nous ne pouvons pas nous rfugier  Quiberon, le marquis
nous y reprendrait. Louise ne veut pas demander au commandant de
l'escadre anglaise les moyens de fuir. Ce serait accuser ouvertement son
mari et le dpouiller des honneurs qu'il ambitionne. La Rpublique seule
peut nous sauver, nous nous jetons dans ses bras. Si c'est une honte
pour nous, que le pch retombe sur la tte de l'indigne, qui nous y
force!

SAINT-GUELTAS, sortant d'un lit breton enfonc, dans la boiserie comme
un tiroir et ferm d'une planche  jour. Merci, mademoiselle de
Sauvires! Voil qui est bien parl! Votre douce voix m'a rveill d'un
profond sommeil que la peine de courir aprs vous m'avait rendu fort
ncessaire. Je demande pardon au colonel de m'tre ainsi introduit dans
son logement pour m'y reposer en sret comme chez un ami; j'ai eu la
meilleure ide du monde, puisque je m'y trouve  point pour rpondre 
votre loquent plaidoyer contre moi. (Roxane et Louise se sont
instinctivement rfugies derrire Henri. Saint-Gueltas clate de rire.)
En vrit, monsieur le comte, ces dames vous font jouer, bien malgr
vous, je le sais, un rle trs-comique! Vous voil constitu vengeur de
l'innocence  bien bon march!

HENRI. Je ne sais qui joue ici un rle de comdie, monsieur. Si vous
avez entendu ce qui s'est dit, vous savez que madame de la Rochebrle,
loin de vous trahir, vous dfend; mais deux autres personnes, dont l'une
est digne de mon respect, vous accusent, et je vous souponne
srieusement d'avoir manqu  vos devoirs envers ma parente. Je suis
l'unique appui qui lui reste, et, qu'elle l'accepte ou non, je jure
qu'elle l'aura... Justifiez-vous, ou rendez-moi raison de votre
conduite.

LOUISE,  Saint-Gueltas. Ne rpondez pas, monsieur, c'est  moi de
parler. Je n'ai aucun reproche  vous faire ici. Je le dclare devant
mon cousin, et, tout en le remerciant de l'intrt qu'il m'accorde, je
le prie de ne pas m'offrir une protection que je dois recevoir de vous
seul.

SAINT-GUELTAS. En d'autres termes, ma chre amie, vous l'engagez  ne
pas s'immiscer dans nos petites querelles de mnage? Vous avez raison.
Moi, je lui pardonne de tout mon coeur ce mouvement irrflchi, mais
gnreux. C'est un noble caractre que le sien! Nous nous connaissons
depuis ce matin, et j'aurais grand regret de l'offenser. Dites-lui donc
qu'aprs un accs de jalousie mal fonde, vous reconnaissez votre
injustice et rentrez volontairement sous le toit conjugal.

LOUISE, ple et prs de dfaillir. Oui, mon cousin, je confirme ce que
M. de la Rochebrle vient de vous dire.

ROXANE. Alors, j'en ai menti, moi! Ne la crois pas. Henri! (Montrant
Saint-Gueltas avec effroi.) Prserve-nous de sa vengeance; nous sommes
perdues, si nous retournons chez lui!

SAINT-GUELTAS, moqueur. Si telle est votre pense, ma belle dame, il me
semble que vous voil sous l'gide de la Rpublique et que rien ne vous
force  suivre votre nice... Quant  moi, je la reconduis chez elle, et
je la prie de vouloir bien accepter mon bras.

HENRI. Un instant, monsieur! Je vois ma tante srieusement effraye et
Louise prs de s'vanouir. Est-ce bien chez elle que ma cousine va
rentrer?

SAINT-GUELTAS, tressaillant. Que voulez-vous dire, monsieur?

HENRI. Je veux dire qu'une femme n'est plus chez elle quand une rivale y
a plus d'autorit qu'elle-mme. Je n'ai pas le droit, je le reconnais,
de juger le plus ou moins d'affection sincre que vous portez  votre
compagne; mais j'ai le droit de juger un fait extrieur et frappant. Si
une trangre rgne dans sa maison, elle n'a plus de maison. La loi juge
ainsi cette situation et donne gain de cause  l'pouse dpouille de sa
lgitime dignit. Vous vous placez, par la guerre que vous faites 
votre pays, en dehors de la loi, et Louise ne pourrait l'invoquer. C'est
 moi de la remplacer auprs d'elle, et je vous somme de me dire si vous
comptez faire sortir de chez vous madame...

SAINT-GUELTAS. Ne nommez personne, monsieur, car celle que l'on calomnie
est aussi votre parente. Elle ne sortira pas de chez moi, elle en est
sortie. En apprenant la fuite de ces dames, pour ne pas voir recommencer
pareille folie, j'ai envoy un exprs  la Rochebrle. (A Louise.) Vous
ne l'y retrouverez pas, je vous en donne ma parole d'honneur... que vous
seule avez le droit de me demander! tes-vous satisfaite?

LOUISE. Oui, monsieur; partons!

HENRI. Louise, vous me jurez,  moi, que vous ne doutez pas de la parole
qui vous est donne?

SAINT-GUELTAS. Diable! vous tes obstin, monsieur de Sauvires! Vous
abusez de la reconnaissance que je dois  vos bons procds.

LOUISE, vivement. J'ai confiance, Henri, je vous le jure! (A Roxane.)
Adieu, ma tante!

ROXANE. Tu crois que je vais te laisser seule avec ce perfide? Non, je
mourrai avec toi!

SAINT-GUELTAS, riant. Trs-bien! dvouement sublime!--Adieu, monsieur le
comte, sans rancune!

LOUISE, mue. Adieu, Henri!



SCNE XI.--Les Mmes, CADIO, qui parat au moment o Saint-Gueltas ouvre
la porte.


CADIO, (le sabre  la main.) Pardon! vous tes prisonnier, monsieur!

SAINT-GUELTAS, mprisant. Allons donc! quelle plaisanterie!

CADIO. N'essayez pas de rsister, les prcautions sont prises.
Rendez-vous!

HENRI, arrtant Saint-Gueltas, qui a port la main  ses pistolets.
Laissez, monsieur, ceci me regarde. (A Cadio sur le seuil, devant les
militaires qui occupent la cuisine.) Il y a entre ce chef et moi des
conventions qui suspendent les hostilits quant  ce qui le concerne
personnellement. Laissez-le se retirer librement.

CADIO,  Saint-Gueltas, avec une spontanit de soumission militaire.
Passez. (A Roxane.) Passez aussi.

SAINT-GUELTAS, le voyant arrter Louise. Madame est ma femme!

CADIO. Non.

SAINT-GUELTAS, repassant la porte qu'il a dj franchie. Comment, non?
Est-ce que vous tes fou?

CADIO. Fermez cette porte, et je vais vous rpondre.

SAINT-GUELTAS, refermant derrire lui. Voyons!

CADIO. Cette femme n'est pas la vtre; elle est la mienne.

HENRI. Que dis-tu l, Cadio? c'est absurde!

SAINT-GUELTAS, trs-surpris. Cadio?... (Louise et Roxane reculent,
tonnes et inquites.)

CADIO  Saint-Gueltas. Oui, Cadio que vous avez fait assassiner, et qui
est l, devant vous, comme un spectre, pour vous accuser et pour vous
dire: Vous n'emmnerez pas cette femme. Il ne me plat pas qu'elle suive
davantage son amant.

HENRI. Son amant?

LOUISE. Ne m'outragez pas, Cadio! Je vous croyais mort quand un prtre a
bni mon mariage avec monsieur...

CADIO. Je le sais; mais ce mariage-l ne compte pas sans l'autre, et
l'autre n'est pas dtruit par celui-l. Votre seul mari, c'est moi,
Louise de Sauvires, et il ne me convient pas, je le rpte, de vous
laisser vivre avec un amant!

SAINT-GUELTAS, ironique. Si cela est, il est temps de vous en aviser,
monsieur Cadio!

CADIO. Il n'y a pas de temps perdu. Il n'y a pas une heure que je sais
la validit de mon mariage avec elle. (Il rouvre la porte et fait un
signe. Rebec parat.) Venez ici, vous, avancez! (Rebec entre, un peu
troubl; Cadio referme la porte.) Parlez! qu'est-ce que vous venez de me
dire?

ROXANE. Ah! c'est lui?... Qu'est-ce qu'il dit, qu'est-ce qu'il prtend,
ce coquin-l?

REBEC, reprenant de l'assurance. J'ai dit la vrit. Le mariage est
lgal, les actes sont en rgle, et les vrais noms des parties
contractantes y sont inscrits.

CADIO. Montrez la copie.

REBEC, la remettant  Henri. Ce n'est qu'une copie sur papier libre;
mais on peut la confronter avec la feuille du registre de la commune
dont j'tais l'officier municipal.

ROXANE. Mais cette feuille a t dchire!

REBEC. Elle ne l'a pas t.

ROXANE. C'est une infamie! Alors, moi...?

REBEC. Vous aussi, madame, vous tes marie; mais l'incompatibilit
d'humeur vous assure de ma part la libert de vivre o et comme vous
voudrez.

ROXANE. C'est fort heureux! Tu ne prtends qu' ma fortune, misrable!

REBEC. On s'arrangera, calmez-vous!

HENRI. Ceci est un tour de fripon, matre Rebec! Je ne te croyais pas si
malin et si corrompu.

REBEC. Pardon, monsieur Henri. Ma premire intention n'tait que de
soustraire ces dames et moi-mme  la perscution; mais, quand il s'est
agi de rdiger un faux, j'ai recul devant le dshonneur. Ces dames
pouvaient lire ce qu'elles ont sign. J'ignore si elles en ont pris la
peine. On tait fort boulevers dans ce moment-l... Elles ont sign
leurs vrais noms sur l'observation que je leur ai faite que, reconnues
pour ce qu'elles sont, elles ne seraient sauves qu'au prix d'un mariage
bien fait. Elles doivent s'en souvenir.

HENRI. Mais Cadio lui-mme m'a jur qu'on avait lu de faux noms...

REBEC. Ces dames ont t dsignes, devant des tmoins bnvoles et peu
attentifs, sous les noms d'emprunt qu'elles s'taient attribus; mais
ces tmoins sont morts, je m'en suis assur. La famine et l'pidmie ont
pass par l. Il ne reste qu'un acte authentique et rgulier.

ROXANE. Que tu devais dtruire, lche intrigant!

REBEC. Que je n'ai pas dtruit, madame, ne voulant pas vous faire porter
le nom d'un homme condamn aux galres.

ROXANE. Ah! tu crois que je le porterai, ton ignoble nom?

REBEC. Dans la vie prive, peu m'importe; mais, dans tout acte civil,
vous serez, ne vous en dplaise, la femme Rebec ou l'acte sera nul.

SAINT-GUELTAS, qui a cout avec calme et attention, bas  Louise,
schement. Et vous, ma chre, vous serez tout aussi lgalement et
irrvocablement, la femme ou la veuve Cadio! Vous voyez bien qu'il faut
 tout prix rompre avec les institutions rvolutionnaires et annuler la
Rpublique, au lieu de se jeter dans ses bras!

LOUISE, bas. Emmenez-moi, monsieur, veuillez me soustraire 
l'humiliante situation o je me trouve!

ROXANE, bas  Henri. Fais-nous partir, vite! J'aime mieux le donjon du
marquis que de pareilles discussions.

HENRI, haut. Ces tranges difficults doivent tre examines plus tard,
lorsque la loi pourra tre invoque par les deux parties. Quant 
prsent, comme cela est impossible, ne les soulevons pas, et
sparons-nous.

CADIO. Mais, moi, je ne suis pas hors la loi, je l'invoque; elle
sanctionne mon droit, la femme que j'ai pouse m'appartient, et, par
l, elle recouvre son tat civil, elle rentre dans la loi commune.

SAINT-GUELTAS. Alors, vous persistez, vous?

CADIO. Oui, et c'est mon dernier mot.

SAINT-GUELTAS. Il est charmant! mais voici le mien. Je regarde votre
opposition comme nulle et je passe outre, car j'emmne ma femme,--ou ma
matresse, n'importe! Je tiens pour lgitime celle qui s'est librement
confie, et donne  moi, et qui n'a jamais eu l'intention d'appartenir
 un autre.

LOUISE. Cet homme le sait bien. Je croyais  son dvouement,  sa
probit. Nous nous tions expliqus d'avance, il connaissait la
promesse, qui me liait  vous. Il regardait comme nul, et arrach par la
violence de la situation qui m'tait faite, l'engagement que nous
allions simuler, et dont les traces crites devaient tre ananties. Il
tait simple et bon alors, cet homme qui me menace aujourd'hui. Le voil
parvenu, ambitieux peut-tre!... Non, ce n'est pas possible! Tenez,
Cadio, voici votre anneau d'argent que j'avais conserv par estime et
par amiti pour vous. Voulez-vous que je rougisse de le porter?

CADIO, mu. Gardez-le, je mrite toujours l'estime pour cela...

SAINT-GUELTAS, l'interrompant et prenant le bras de Louise. Bien! assez!
je pardonne  votre folie.--Votre serviteur, monsieur de Sauvires! (A
Cadio qui s'est plac devant la porte.) Allons, mordieu! faites place!

CADIO. A vous que couvre la parole du colonel, il le faut bien! mais 
_elle_, non. J'ai dit non, et c'est non!

SAINT-GUELTAS. Vous voulez me forcer  vous casser la tte?

HENRI. Vous ne pouvez rien ici contre personne, monsieur le marquis,
puisqu'en raison de mes engagements, personne ne peut rien ici contre
vous. Je vous prie de ne pas l'oublier!

SAINT-GUELTAS. Il parat que l'on peut retenir ma femme prisonnire pour
la livrer  cet insens? Vous ne pensez pas que je m'y soumettrai,
monsieur de Sauvires. Faites-nous libres sur l'heure, ou je donne un
signal qui vous livrera tous  la merci des gens que je commande. Croyez
qu'ils ne sont pas loin et que l'on ne me fera pas violence impunment.
Vous voulez sans doute viter d'exposer nos hommes  s'gorger pour un
motif qui nous est purement personnel? Vous avez raison. Faites-donc
respecter votre autorit, et mettez aux arrts cet officier qui se
rvolte.

HENRI. C'est inutile, monsieur, il cdera  la raison et  la justice,
je le connais. Permettez-moi de l'y rappeler devant vous. Il faut que ma
cousine soit dlivre une fois pour toutes des craintes qu'une situation
si bizarre pourrait lui laisser. Soyez calme, mon devoir est de vous
protger tous deux; je n'y manquerai pas, fallt-il svir rigoureusement
contre mon meilleur ami. (A Cadio.) Admettons que tu aies raison en
droit, ce que j'ignore, tu as tort en fait. Il y a l une situation sans
prcdent peut-tre. Un instant la lgislation nouvelle a pu tre
mconnue par tout un parti rsolu  la dtruire; ma cousine appartenait
 ce parti. Elle a cru prononcer une vaine formule. Elle a eu tort, il
ne faut pas se jouer de sa parole, et certes elle ne l'et pas fait pour
sauver sa propre vie.

LOUISE. Non, jamais!

HENRI. Elle a surmont l'effroi de sa conscience par dvouement pour les
autres. C'est le plus grand sacrifice que puisse faire  la
reconnaissance et  l'humanit une me comme la sienne. Tu l'as senti,
toi, tu l'as compris alors, car tu as suivi son exemple, et tous deux
vous avez commis, dans un religieux esprit d'enthousiasme, une sorte de
sacrilge; vous avez oubli que les serments au nom de l'honneur et de
la patrie sont faits  Dieu, avec ou sans autel, avec ou sans prtre!
mais votre erreur  t sincre et complte. D'avance, tu avais tenu
mademoiselle de Sauvires quitte de tout engagement envers toi, tu me
l'as dit toi-mme; elle a d se croire libre, et, en te rtractant, tu
n'es pas seulement insens, tu deviens coupable et parjure.

CADIO. Vous direz ce que vous voudrez, elle n'est pas lgitimement
marie avec cet homme-l! elle ne pouvait pas l'tre, elle ne le sera
jamais, elle ne sera pas la mre de ses enfants. Si elle les
reconnaissait, ils seraient forcs de s'appeler comme moi.

HENRI. Soit! Elle acceptera sans honte et sans crime la douleur de cette
situation, et vivra avec celui qu'elle a voulu pouser devant Dieu,
ignorant la valeur et l'indissolubilit de l'autre engagement. Mon rle
vis--vis d'elle consiste  faire respecter sa libert morale, ne me
forcez pas  vous donner des ordres.

CADIO. Je vous y forcerai, car vous ne m'avez pas convaincu. Je proteste
contre la libert que vous voulez lui rendre, et je vous dfie de me
donner sans remords un ordre qui m'inflige le dshonneur! (A
Saint-Gueltas.) Oh! vous avez beau rire d'un air de mpris, vous! Je ne
connais pas vos codes de savoir-vivre et votre manire d'entendre les
convenances. Je ne sais qu'une chose, c'est que votre existence me pse
et m'avilit. J'ai patient tant que je me suis cru sans droits sur cette
femme et sans devoirs envers elle. Je sais  prsent que, bon gr mal
gr, je suis responsable de son garement, outrag par son infidlit,
empch de me marier avec une autre et d'avoir des enfants lgitimes.
Elle m'a pris ma libert, je n'entends pas qu'elle use de la sienne.
Elle devait prvoir o nous conduirait ce mariage. Moi, j'tais un
simple, un ignorant, un sauvage; j'ai fait ce qu'elle m'a dit. Elle m'a
trait comme un idiot dont il tait facile de prendre  jamais la
volont, sans lui rien donner en change, ni respect, ni estime, ni
mnagement. Une heure aprs le mariage, elle se faisait enlever par
vous. Vous avez cru vous dbarrasser de moi, elle, en me jetant une
bourse, vous, en me faisant donner un coup de poignard. Voil comment
vous avez agi envers moi, et ds lors elle s'est regarde comme libre de
devenir marquise. Elle devait pourtant savoir qu'elle ne l'tait pas.
Son parti tait cras, la Rpublique s'imposait, la loi tait
consolide. Qu'elle ne daignt pas porter le nom obscur du misrable qui
le lui avait donn pour la sauver, qu'elle ne voult jamais revoir sa
figure chtive et mprise, je l'aurais compris et je n'aurais jamais
song  l'inquiter; mon ddain et rpondu au sien; mais, avant de se
livrer  l'amour d'un autre et de s'y faire autoriser par un prtre,
elle et d au moins s'assurer de son droit, savoir si son premier
mariage ne m'engageait  rien, moi, ou si, grce  son amant, elle tait
rellement veuve. Elle n'tait pas  mme de s'informer peut-tre? Eh
bien, il fallait, dans le doute, agir en femme forte, en femme de coeur,
savoir attendre le moment o elle pourrait invoquer l'annulation de
notre mariage; j'y eusse consenti, et, si la chose et t impossible,
il fallait subir les consquences et conserver le mrite d'un acte de
dvouement. Il fallait faire voeu de chastet comme moi... Oui, comme
moi; riez encore, marquis Saint-Gueltas, vous qui avez fait voeu de
libertinage, et qui, en rclamant cette femme au nom d'une religion que
vous mprisez, la condamnez  subir l'outrage de vos infidlits! La
malheureuse vous fuyait, je le sais, je sais tout! Elle veut  prsent,
retourner  sa chane, elle aime mieux cela que d'accepter ma
protection; mais, moi qui ne puis me dispenser sans lchet d'exercer
cette protection, je ne veux pas qu'elle trane plus longtemps ma honte
et la sienne  vos pieds.--Voyez, monsieur de Sauvires, si vous
consentez  y voir traner le nom que vous portez. Quant  moi, je peux
lui pardonner l'erreur o elle a vcu jusqu' ce jour; elle a pu croire
nos liens illusoires: en apprenant qu'ils ne le sont pas, si elle ne
quitte son amant  l'instant mme, elle devient coupable de parti pris
et autorise ma vengeance.

SAINT-GUELTAS, toujours ironique. Rpondez, monsieur de Sauvires! Ma
parole d'honneur, le dbat devient trs-curieux, et vous voyez avec
quelle attention je l'coute.

HENRI. Est-ce srieusement, monsieur, que vous me prenez pour arbitre?

SAINT-GUELTAS. Pour arbitre, non; mais je dsire avoir votre opinion.

HENRI. Et vous, Louise?

LOUISE, abattue. Je la dsire aussi, dites-la sans mnagement. Je
reconnais d'avance qu'il y a beaucoup de vrai dans les reproches qui me
sont adresss, et que j'ai eu, en tout ceci, les plus grands torts. Je
les ignorais. Je viens de les comprendre.

SAINT-GUELTAS, bas,  Louise. On ne vous en demande pas tant! ne soyez
pas si presse de vous repentir.

LOUISE, s'loignant de lui. Parlez, Henri!

HENRI. Louise, vous devez vivre,  partir de ce jour, loigne des deux
hommes qui croient avoir des droits sur vous. Une amie srieuse et digne
de confiance vous offre un asile, acceptez-le, ouvrez les yeux. Nous
touchons au triomphe dfinitif de la Rpublique et  une re de paix
durable o vous pourrez demander ouvertement la rupture de celui de vos
deux mariages que vous n'avez pas librement consenti. Jusque-l, les
droits du premier poux sont douteux et ceux du second sont nuls. S'il
vous est prescrit de le quitter, n'attendez pas qu'un tel arrt vous
surprenne dans une situation condamnable.--Voil mon avis. J'engage M.
Saint-Gueltas  l'adopter sans appel.

LOUISE, tremblante, mais rsolue. Je l'accepte, moi; oui, je dclare que
je l'accepte!

SAINT-GUELTAS. Il est trs-bon  coup sr, mais j'en ouvre un autre que
je crois meilleur, monsieur de Sauvires! Vous me voyez trs-calme dans
une situation qui serait odieuse et absurde, si je n'tais homme de
rsolution, rompu aux partis extrmes et aux dcisions soudaines. Je
viens d'couter M. Cadio avec surprise, avec intrt mme. Je vois en
lui un homme trs-suprieur  sa condition sociale, et le mpris que
j'avais d'abord pour son rle vis--vis de moi est devenu un dsir de
lutte srieuse. J'accepte donc l'antagonisme, et il ne me dplat pas
d'avoir devant moi un adversaire de cette valeur. Je consens 
reconnatre qu'aux termes de la lgislation actuelle, les droits de
monsieur sont soutenables et que les miens ne le sont pas; mais, comme
je ne puis reconnatre l'autorit morale d'une loi faite par nos ennemis
et qui blesse ma croyance politique et sociale, comme d'ailleurs la
femme qui a requis ma protection,  quelque titre que ce soit, ne peut
plus, selon moi, en invoquer une autre, il faut que le dbat se termine
par la suppression de M. Cadio ou par la mienne. Je n'ai pas de sots
prjugs, moi; un duel  mort tranchera la question, et je le lui
propose sur-le-champ. Ma compagne restera prs de vous, monsieur de
Sauvires. Si je succombe, je sais de reste qu'elle ne tombera pas du
pouvoir du vainqueur. Je la confie  votre honneur,  votre amiti pour
elle.

LOUISE. Oh! mon Dieu, quel chtiment pour moi qu'un pareil combat! (A
Saint-Gueltas.) Je vous supplie...

SAINT-GUELTAS, schement. Vous n'avez plus rien  dire. C'est  M. Cadio
de rpondre.

CADIO. Ainsi, vous me faites l'honneur de vous battre en duel avec moi,
monsieur le marquis? C'est bien gnreux de votre part en vrit! Vous
n'avez donc plus personne sous la main pour me faire tuer par trahison?

SAINT-GUELTAS, irrit. Vous refusez?

CADIO. Non, certes! mais je me demande lequel de nous fait honneur 
l'autre en acceptant le dfi!

HENRI. N'envenimons pas la querelle par des rcriminations. (Haut.)
Marchons; je serai un de tes tmoins, et, pendant que monsieur ira
chercher les siens, ces dames resteront en sret ici sous la garde de
ton lieutenant. Viens, nous allons nous entendre sur le lieu et sur les
armes. (Cadio et Saint-Gueltas sortent.--A Louise, qui, sans pouvoir
parler, essaye de l'arrter.) Soyez calme, Louise! ayez la force d'me
que commande une pareille situation. Elle est invitable! (Il
sort.--Louise, atterre un instant, s'lance vers la porte, mais Henri
l'a referme en dehors.)



SCNE XII.--LOUISE, ROXANE.


ROXANE. Alors, nous voil prisonnires?

LOUISE. Non, pas encore! (Elle va vers la porte de l'escalier et entend
Rebec, qui est sorti par l, tourner et retirer la clef; elle revient et
se laisse tomber sur une chaise.)

ROXANE. O irais-tu, d'ailleurs? Que ferais-tu pour empcher ce duel?
Les hommes, en pareil cas, se soucient bien de nos frayeurs! Et puis
aprs? Quand le marquis serait tu, ce n'est pas moi qui l'arroserais de
mes larmes.

LOUISE. Ah! ne parlez pas, ne dites rien!... Je deviens folle!

ROXANE. Tu es folle en effet, si tu l'aimes... Et je le vois bien,
hlas! tu l'aimes toujours!

LOUISE. Qu'est-ce que j'en sais? Je n'en sais rien! J'tais mortellement
offense, il me semblait que tout devait tre rompu entre nous, et que
son infidlit, son injustice, son ingratitude, avaient combl la
mesure. Il me semblait aussi qu'il souhaitait cette rupture, qu'il ne la
repoussait, l'orgueilleux, que pour m'empcher d'en avoir l'initiative;
mais vous voyez bien qu'il m'aime encore, puisqu'il loigne ma rivale,
puisqu'il trouve l'occasion de briser nos liens et qu'il s'y refuse au
pril de sa vie!...

ROXANE. Tout cela, c'est son indomptable esprit de tyrannie, sa fatuit
insatiable, qui ne veulent pas cder en face des rpublicains!

LOUISE. Eh bien, pour cette fiert, je l'admire encore!

ROXANE. Hlas! gare  nous, quand il va tre dbarrass de ce fou de
Cadio!

LOUISE, pensive. Il va le tuer?

ROXANE. Tu penses bien qu'un insens comme Cadio a beau tre devenu
militaire, il ne tiendra pas trois minutes contre la premire lame de
France! Calme-toi, puisque tu souhaites le triomphe de ton despote et la
mort...

LOUISE. Souhaiter la mort de ce malheureux!... car c'est un duel 
mort!... Ils l'ont dit! il faut que cela soit!... Oh! funeste et
misrable existence que la mienne! Je n'avais qu'une consolation, un
espoir, une raison de lutter et de vivre...

ROXANE. Ton pauvre enfant!... Oui, c'est un ange au ciel et un
malheureux de moins sur la terre!... Mais... qu'est-ce que j'entends
donc? les bleus font l'exercice  feu?

LOUISE, coutant. Non, c'est autre chose... C'est un combat! (Elle court
 la fentre.) Ceux qui nous gardaient s'loignent, ils courent... On
sonne l'alerte. Mon Dieu, que se passe-t-il? Et nous sommes enfermes
ici!



SCNE XIII.--Les Mmes, LA KORIGANE.


LA KORIGANE. (Elle entre par la cuisine.) N'ayez pas peur, c'est moi. Le
marquis n'a pas pu se battre en duel. Je le suivais, je guettais. J'ai
averti les chouans. Ils l'ont enlev de force au bout de la rue: les
bleus se sont crus trahis. Ils les poursuivent jusque dans la campagne;
mais ils ont beau avoir des chevaux, les chouans savent courir!

ROXANE. Pourquoi as-tu fait cela? Tu veux donc que mon neveu soit expos
pour nous avoir reues gnreusement?

LA KORIGANE. Saint-Gueltas aurait tu Cadio, et je ne veux pas, moi!

ROXANE. Tu l'aimes donc toujours, ce Cadio?

LA KORIGANE. J'ai aim les anges comme on doit les aimer et le diable
comme il veut qu'on l'aime!

ROXANE. Selon toi, Cadio est un ange? Pourquoi?

LA KORIGANE. Parce qu'il a toujours dtest le mal, parce que les nuits
je le vois en rve, quand j'ai le mal dans l'esprit, et il me fait des
reproches, il me menace... Je le croyais mort. Je l'ai revu officier
tout  l'heure, je l'ai vu tranquille et fier... Je me suis dit: Tu ne
mourras pas par ma faute; cette fois, j'empcherai cela!

LOUISE, agite. Korigane, dis-moi, est-ce vrai que le marquis l'a fait
assassiner  la ferme du Mystre?

LA KORIGANE. C'est vrai.

LOUISE, effraye. Avec quel sang-froid il m'a dit que ce malheureux
s'tait noy dans la Loire en voulant nous poursuivre!

ROXANE. Mais, mon Dieu! la fusillade se rapproche... Est-ce que les
bleus reculent?... Pauvre Henri! s'il lui arrivait malheur! si
Saint-Gueltas revenait nous prendre! Ah! tant pis! pour la premire
fois, je fais des voeux pour les sans-culottes, moi!

LOUISE,  la Korigane. Comment donc le marquis n'empche-t-il pas...? il
est donc sans autorit sur les chouans?

LA KORIGANE. Les chouans l'aiment pour sa renomme et le veulent pour
chef; mais ce n'est plus a les Vendens! Le Breton obit comme il veut
et quand il veut!

LOUISE. Ils le retiennent prisonnier sans doute, et ils lui font jouer
un rle odieux! C'est impossible!... J'irai les trouver. Je leur
dirai...

LA KORIGANE. Qu'est-ce que vous leur direz? Vous ne savez pas seulement
leur langue! Est-ce qu'ils vous connaissent, d'ailleurs? est-ce qu'ils
vous laisseront approcher?

LOUISE. J'essayerai; on peut toujours...

LA KORIGANE. Vous ne pouvez rien du tout, et moi, je ne peux qu'une
chose, vous cacher; mais je veux que vous me juriez d'abandonner
Saint-Gueltas.

LOUISE. Pourquoi donc es-tu si effraye de me voir retourner avec lui?
il m'a jur, lui, que je ne retrouverais pas sa matresse au chteau; il
se repent, j'en suis sre, il m'aime encore...

LA KORIGANE. Vous croyez a?... Louise de Sauvires, il faut donc que je
vous dise tout? (On entend une fusillade plus proche.)

ROXANE. Ah! grand Dieu! patatras! nous y voil encore une fois, dans la
bagarre! Fuyons!

LA KORIGANE. Nous avons encore le temps. Les bleus repousss dfendent
l'entre du village; mais, moi, je n'ai plus le temps de rien mnager.
Louise, regardez-moi, et tremblez! C'est moi qui ai tu la premire
femme de Saint-Gueltas et son fils!

LOUISE, reculant d'effroi. Toi?

ROXANE. Ah! quelle horreur! Par l'ordre de ton matre?

LA KORIGANE. Non, j'ai pris cela sur moi; il avait besoin de leur mort,
il la dsirait, je m'en suis charge. Il m'a maudite pour cela; mais il
a profit de mon crime pour vous pouser, Louise, et pourtant il ne vous
aimait dj plus. Il voulait plaire  son parti,  ceux qui vous
protgeaient; vous avez bien devin cela, vous le lui avez dit, vous
l'avez mortellement offens. La grande comtesse est revenue, plus riche,
plus habile, plus puissante que vous. Il ne l'aime pas, mais il a besoin
d'elle  prsent, et vous le gnez... Eh bien, le jour o cet homme-l,
qui est le dmon, me dira: Emmne Louise, fais que je ne la revoie
jamais!... je vous tuerai, moi, il le faudra bien, ce sera plus fort
que moi... Et, comme vous avez t bonne pour moi, comme vous m'avez
montr de la confiance et qu'aprs vous avoir hae, je vous ai aime par
son ordre, je me tuerai aprs l'avoir encore une fois servi en vous
tuant. Ah! laissez-moi fuir avec vous, faites que je ne le revoie
jamais! Je peux encore me repentir et sauver ma pauvre me, car je le
dteste et le maudis; mais, s'il me parle, s'il me flatte, s'il me
commande..., je ne peux pas rpondre de moi! Non, vrai! je ne peux pas!

LOUISE. Ah!... Tu tais donc sa matresse, toi? Je ne pouvais pas le
croire!

LA KORIGANE, avec dpit. A cause que je suis laide? Eh bien, j'ai t sa
matresse comme vous, car vous n'tes pas sa femme!

LOUISE. Je ne suis pas...?

LA KORIGANE. Je n'ai russi qu' tuer l'enfant. La femme, le fantme que
vous avez vu le jour du mariage, pare de votre voile et de votre
couronne, la folle enfin, que je croyais avoir noye, s'est rfugie sur
un rocher o, au point du jour, l'abb Sapience l'a trouve; il l'a
emmene dans une barque, il l'a cache et envoye  Nantes; elle vit, la
mort de son enfant lui a rendu la raison,  ce qu'on dit. On attend les
vnements pour la faire reparatre, si Saint-Gueltas l'emporte sur
Charette. Voil toute la vrit, je vous la dis aussi laide que je l'ai
faite... Me croirez-vous  prsent?

LOUISE. Va-t'en ou tue-moi tout de suite, si tu veux! J'ai horreur de la
vie, j'ai horreur de toi, de Saint-Gueltas et de moi-mme! (La fusillade
clate plus prs.)

ROXANE. Les chouans ont le dessus, tout est perdu, Louise!

LOUISE, gare. Qu'importe?

LA KORIGANE. Venez! je peux vous cacher!

LOUISE. Emmenez ma tante: moi, je veux mourir ici! (A Roxane.) Partez!

LA KORIGANE. Venez, Louise, venez!

LOUISE. Non!

LA KORIGANE, se jetant  ses pieds. Venez! maudissez-moi, crachez-moi au
visage, mais laissez-moi vous sauver! Voyons!... si vous aimez encore le
matre, souffrez tout, acceptez tout, faites comme moi, faites le mal,
buvez la honte, et, comme moi, vous aurez au moins son amiti, comme je
l'ai eue.

LOUISE, exalte. Son amiti! elle souillerait ma vie! garde-la pour toi
qui en es digne, et qu'il me hasse, l'infme! C'est assez que son
odieux amour ait fltri mon pass et dtruit mon avenir. Dieu de
justice, venge-moi et frappe-le! Protge les rpublicains, pardonne 
l'garement de ma croyance. Ils mritent de recevoir ta lumire plus que
ceux qui prtendent te servir et qui se croient autoriss  commettre
tous les crimes ou  en profiter, pourvu qu'ils aient un emblme sur la
poitrine et une image au chapeau! Honte et malheur sur ces bandits qui
se jouent des choses sacres, du mariage et de l'glise, de l'amour et
de la vrit! Et toi, abjecte complice de tous les forfaits de ton
matre, va lui dire ce que tu viens d'entendre. Dis-lui que, s'il
approche de cette maison, o Henri et Cadio se feront tuer pour me
dfendre, je m'y ferai tuer aussi avec mon frre et mon mari!

ROXANE. Cadio, ton mari? Ah! elle devient folle!

LOUISE. Non! je vois clair  prsent! c'est lui, c'est Cadio que
j'aurais d aimer. Il est l'homme de bien, lui, l'homme sincre et pur
qui donnait sa vie pour laver la honte que je lui infligeais! Orgueil de
race, prjugs imbciles! J'aurais cru m'avilir en portant le nom de ce
bohmien homme de coeur, et j'ai voulu le nom souill d'un bandit de
qualit!

ROXANE. Calme-toi, Louise!... c'est du dlire!

LOUISE. Non! je suis calme, je suis gurie comme sont guris les morts.
Je n'aime plus rien, ni personne! Ah! j'ai t trop punie;... mais le
moment de l'expiation est venu, et je vais me rhabiliter... coutez! la
mort approche, les coups de fusil deviennent plus rares... les cris plus
sourds... Entendez-vous ces voix qui murmurent encore: Vive la
nation!... C'est l'hymne de mort des malheureux patriotes!... Et
l-bas, ces hurlements froces, c'est la horde sauvage des chouans qui
me rclame! Ils viennent... (A la Korigane, lui arrachant ses pistolets
qu'elle a tirs de ses poches.) Donne-moi tes armes, Saint-Gueltas ne
m'aura pas vivante!



SCNE XIV.--Les Mmes, HENRI, CADIO, MOTUS, JAVOTTE, REBEC  la fin. (La
porte de la cuisine s'ouvre avec imptuosit, Henri, Cadio et Motus
s'lancent dans la chambre.)


HENRI. Ici, nous tiendrons encore.

MOTUS. Oui, oui, nous en tuerons au moins quelques-uns! Le malheur est
que nous n'avons pas de munitions!

JAVOTTE, venant de la cuisine. Si fait! l, dans ce trou, il y a encore
des cartouches, et par l des fusils. Prenez, prenez tout!

MOTUS. Des clarinettes anglaises? Tant mieux! elles sont bonnes.

CADIO, au seuil de la cuisine. O est Rebec?

JAVOTTE. Oh! qui sait o il s'est cach? Mais soyez tranquilles, ils ne
viendront pas par la ruelle; c'est trop troit, vous auriez trop beau
jeu! Gardez le ct de la place; moi, je veillerai par ici.

HENRI, entrant dans la salle. Alors, vite ici une barricade! La porte de
l'escalier est solide. Ajoutons-y les meubles! Femmes, passez dans
l'autre chambre, vite!

LOUISE. Non! nous vous aiderons. Courage, Henri! Courage, Cadio! (Lui
donnant les pistolets.) Tiens! voil des armes charges, dfends-moi,
venge-moi!

CADIO, perdu. Vous dites?...

ROXANE. Oui, oui! mort  Saint-Gueltas! Nous allons vous aider. Ah!
Henri, mon pauvre enfant! c'est nous qui sommes cause...

MOTUS, arrtant la Korigane, qui veut s'lancer dehors. Minute,
l'espionne! on ne s'en va pas!

CADIO. La Korigane? Laisse-la partir, nous serions forcs de la tuer.

MOTUS. Alors, filez, brimborion!

LA KORIGANE, reculant. Non! Je ne ferai rien contre Cadio! Laissez-moi
ici! (Motus assujettit les contrevents, qui, sont percs d'un coeur 
jour sur chaque battant; Henri et Cadio poussent le bahut et la table
contre la porte de l'escalier. Les femmes travaillent  rassembler les
armes et  les charger. Les hommes apportent des sacs de farine que
Javotte leur a indiqus pour consolider la barricade et garnir le bas de
la fentre jusqu' la hauteur des jours.)

MOTUS,  Javotte, qui porte un sac. Courage, la belle fille! Forte comme
un garon meunier!

HENRI,  sa tante. De grce, emmenez Louise, allez dans l'autre chambre.
Ds que nous tirerons, il entrera ici des balles. Si nous succombons,
vous n'aurez rien  craindre des assaillants, vous, ce sont vos amis...

ROXANE. Nos amis, c'est toi, et c'est pour toi que nous allons prier.
(Elle passe dans l'autre chambre avec Louise, qui revient bientt et se
tient sur le seuil. La Korigane, sombre et morne, s'est assise dans un
coin, ne se mlant de rien et comme trangre  l'vnement. Les
prparatifs sont finis. On coute. Un profond silence rgne au dehors.)

HENRI,  Cadio. C'est trange, l'ennemi aurait-il quitt la partie?.

CADIO, qui regarde par le trou du contrevent. Non, je vois l-bas les
vestes rouges que leur ont apportes les Anglais. Ils s'arrtent, ils se
consultent. Ils n'osent pas s'engager entre les feux de nos refuges. Il
ne savent pas que nous n'en avons qu'un et que nous y sommes seuls!

MOTUS. Ah! les gueux! nous tenir comme a bloqus, quand on aurait fait
d'ici une si belle charge de cavalerie, s'ils n'avaient pas coup les
jarrets de nos pauvres btes!

CADIO. Mais les cavaliers encore monts dont nous nous sommes trouvs
spars, comment ne se sont-ils pas replis par ici? L'ordre tait
donn...

MOTUS. Le lieutenant est jeune; il aura perdu la tte, il aura mal
entendu.

HENRI. O peuvent-ils tre? Avec eux, rien ne serait perdu encore.

CADIO. Attention! voil l'ennemi qui se dcide.

HENRI. Saint-Gueltas est  leur tte?

CADIO. Je ne le vois pas. Le lche n'ose pas se montrer.

LA KORIGANE. Saint-Gueltas est prisonnier des chouans. Ils ne veulent ni
paix, ni trve, ni affaires d'honneur en dehors de leurs intrts.

CADIO. Qui donc les a avertis?

LA KORIGANE. C'est moi.

CADIO. C'est toi qui as fait massacrer la moiti de mes braves soldats?
Ah! maudite, je te reconnais l.

LA KORIGANE. Je ne croyais pas qu'ils vous attaqueraient. Ils ne le
voulaient pas; quand ils ont vu que vous tiez si peu...

HENRI, qui regarde par le contrevent. Un parlementaire, attendez! (Il le
couche en joue.) Parlez d'o vous tes, n'approchez pas.

UNE VOIX DU DEHORS. Rendez-vous! Saint-Gueltas vous fait grce.

HENRI. Saint-Gueltas? Qu'il se montre d'abord!

LA VOIX. Il ne viendra pas.

CADIO. Il a peur?

LA VOIX. Il n'est pas le matre.

HENRI. S'il n'est pas le matre, il ne peut rien promettre.
Retirez-vous!

LA VOIX. Nous vous ferons grce, nous. Sortez!

HENRI. On la connat, la grce des chouans! Allez au diable!

LA VOIX. Moi, je rponds de tout, allons!

CADIO. Non.

LA VOIX. Vous ne voulez pas?

MOTUS. Allez vous faire... (Un groupe de chouans cachs sous la halle de
la place derrire des planches tire sur la fentre, qui se referme 
temps. Cadio tire sur le faux parlementaire.)

MOTUS. C'est bien, il est sal, le tratre!

LA KORIGANE. Mort? Bien, Cadio!... C'tait Tirefeuille, ton assassin,
j'ai reconnu sa voix. (Combat. Les chouans inondent la place et tirent
sur la maison. Henri, Cadio et Motus, protgs par les sacs de farine,
tirent par le contrevent, dont le haut est bientt cribl par les
balles.)

MOTUS,  Henri. Mon colonel, baisse-toi plus que a. Voil le bois de
chne perc en dentelle.

HENRI. Ils visent de trop bas, leurs balles vont au plafond; tiens, le
pltre et les lattes nous tombent sur la tte.--Louise, tez-vous,
allez-vous-en.

LOUISE. Qui vous passera vos fusils?

LA KORIGANE. Moi.--Dfends-toi, Cadio.

CADIO, sans l'couter. Ah! les voil qui montent sur le toit de la
halle! Ils vont pouvoir ajuster!

MOTUS. Bouchons la fentre. Tirons au hasard entre les sacs, puisque les
munitions ne manquent pas.

CADIO. Le hasard ne sert pas les hommes! tez-vous de l, Henri!
te-toi, Motus! inutile de succomber tous trois  la fois. Chacun son
tour, a durera plus longtemps! Je commence. (Il se prsente  la
fentre, dont le contrevent vole en clats, vise tranquillement et
tire.) En voil un! Vite un autre fusil; deux! J'en aurai abattu six
avant qu'ils aient recharg, (Il continue, tous ses coups portent, les
chouans hurlent de rage.)

MOTUS. Mon capitaine, en voil assez. C'est  moi!

CADIO, qui change toujours d'arme et qui tire toujours. Non! pas toi! Je
ne veux pas!

MOTUS. Je sais que je dois y passer aujourd'hui!

CADIO. Tu es fou!

HENRI. Assez, Cadio! Laissons-les user leurs munitions. Il faudra bien
qu'ils viennent  la porte de nos sabres.

CADIO. Des munitions? Ils n'en ont plus. Voyez, ils vont nous donner
l'assaut. Les voil sur l'escalier!

HENRI. Alors, feu par la fentre! tous les trois! (Ils tirent pendant
que les chouans battent la porte, qui rsiste, et attaquent la fentre 
coups de pierres. Motus et Henri se rfugient derrire la barricade.
Cadio reste expos sans paratre s'en apercevoir.)

LOUISE, au seuil de l'autre chambre. Cadio! c'est trop de courage! De
grce...

CADIO, qui tire toujours. Vous m'avez dit de vous dfendre et de vous
venger! Je vous dfends aujourd'hui, je vous vengerai demain.

LOUISE. Vous prirez ici, tez-vous...

CADIO. Non! je suis invulnrable, moi! Tenez, ils se lassent!

HENRI. Et ils abandonnent l'assaut de la porte! Que veulent-ils faire?

CADIO. Ils reviennent avec des chelles! Ils croient donc que nous
n'avons plus de balles?

HENRI. Laissons-les monter un peu.

MOTUS. Oui, les voil sous la fentre. Ils appliquent l'chelle...
Rendons-leur les pierres qu'ils nous ont envoyes. Tenez, chiens
maudits, reprenez vos prsens!

CADIO. Dix sur l'chelle! Voil le moment. A toi, Motus, pousse! moi, je
tire sur ceux qui la tiennent. (Henri et Motus poussent de ct
l'chelle, qui tombe avec ceux qu'elle porte. Maldictions et
rugissemens des chouans.) Les voil qui se dcident enfin  mettre le
feu. Tant mieux! les gens du village, qui se cachent, vont tomber sur
eux pour dfendre leurs maisons.

MOTUS. Ils n'oseront pas, mon capitaine! Sans te contredire, on pourrait
bien nous enfumer ici comme des jambons de Mayence. Je crois, sauf ta
permission, que ce serait le moment de faire une belle sortie et de les
sabrer comme qui fauche.

HENRI. Oui,  cause des femmes, il ne faut pas braver l'incendie.
Sortons par la cuisine;... ces dames auront le temps de se faire
reconnatre pendant qu'ils abattront la barricade.

LOUISE. Ne pensez pas  nous, fuyez!

CADIO. Moi? Non pas! je vais faire le tour de la maison et les sabrer
par derrire. Si tous mes hommes sont morts, il faut que je meure ici!

HENRI. Sois tranquille, tu ne mourras pas seul!

MOTUS. Non, fichtre! j'en suis pareillement  mes suprieurs! (Ils se
serrent tous trois la main prcipitamment et vont  la cuisine.)

JAVOTTE, prenant une broche. Ils sont quelques-uns dans la ruelle: je
vais vous aider!

LOUISE,  la Korigane. Je veux mourir avec eux! Toi, lave-toi de tes
pchs, sauve ma tante, parle  ces furieux.

LA KORIGANE. Je vous sauverai tous  cause de vous et de Cadio! (Allant
 la fentre. Parlant breton.) Les bleus! les cavaliers bleus! L-bas,
voyez, ils reviennent! Courez-leur sus, mes amis! Ici, il n'y a plus que
des femmes prisonnires! (Les chouans reculent, hsitants et agits.)

CADIO, qui tait dj au fond de la cuisine, revenant. Qu'est-ce qu'elle
dit? Nos cavaliers reviennent?

HENRI, revenant aussi. Alors, il faut tenir bon encore cinq minutes!

LA KORIGANE. Non, j'ai menti, ils ne reviennent pas. Sauvez-vous tous;
moi, je reste.

CADIO. C'est  prsent que tu mens! Ils reviennent, je les vois!

MOTUS, regardant aussi. Les voil! Ils sont encore au moins cent, mais
disperss!

LA KORIGANE. Et les chouans sont au moins mille. Vous tes perdus! fuyez
donc! vous avez le temps. Les chouans vont  leur rencontre, ils
s'loignent...

MOTUS. Sans te commander, mon colonel, si je sonnais le ralliement...,
a donnerait du coeur et de l'ensemble aux camarades.

HENRI. Oui, oui, dpche-toi! (Motus saute sur la fentre et sonne le
ralliement. Tirefeuille, tendu par terre, auprs de la halle et
mortellement bless, se relve sur ses genoux, ramasse son fusil et
ajuste Motus. Cadio, qui l'a vu, repousse Motus, et, s'lanant devant
lui, recule et tombe.)

MOTUS. Ah! malheur! mort pour moi!

CADIO. Non, bless enfin! C'est bon signe! Achve ta fanfare, tu ne
risques plus rien! (Louise et Henri ont couru  Cadio, qui se relve sur
ses genoux et se trouve aux pieds de Louise. Elle tanche le sang de son
front avec son mouchoir.)

LOUISE, perdue. Ah! pauvre Cadio! Est-ce qu'il va mourir?

CADIO. Je n'aurai pas cette chance-l de mourir o me voil!

JAVOTTE, lavant la blessure. Je crois que a n'est rien; la balle a
ricoch.

MOTUS. Non, ce n'est rien; mais assieds-toi, mon ami.

CADIO, serrant le mouchoir de Louise autour de son front et reprenant sa
coiffure militaire. Non, c'est le moment de sortir et de sabrer.

MOTUS, qui a achev sa fanfare. Fais excuse, mon capitaine. Les chouans
sont refouls... ils reviennent sur la place... Ah! nos braves
cavaliers, comme ils y vont! Tirons encore sur les chouans!

HENRI, qui a saisi un fusil. Oui! Nous leur ferons d'ici plus de mal que
de plain-pied. (Le combat recommence. Les cavaliers, arrivs en
chargeant sur la place, sabrent et crasent les chouans, qui fuient en
dsordre dans les rues adjacentes, mais qui reviennent bientt en voyant
le petit nombre de leurs adversaires. Henri, Cadio et Motus ont dfait
la barricade et se sont lancs sur l'escalier. Un hourra de leurs
cavaliers les salue; mais plusieurs tombent. Les chouans se jettent dans
les jambes des chevaux, les ventrent  coups de couteau et gorgent les
hommes renverss ou les emportent sous la halle pour les mutiler. Louise
et sa tante, muettes d'horreur et d'effroi, sont  la fentre. La
Korigane a disparu. Javotte, arme d'une hache, frappe ceux qui
approchent de l'escalier. Henri, Motus et Cadio l'ont descendu; mais,
spars par la mle du reste du dtachement, ils sabrent sans pouvoir
avancer. La petite troupe rpublicaine diminue  vue d'oeil. On se bat
corps  corps avec furie. Tout  coup, le canon retentit  quelque
distance. Le premier coup est  peine entendu au milieu des clameurs de
la lutte. Au second, un instant de profond silence.)

LES CHOUANS. Victoire! c'est les Anglais! _Vive le roi!_

LES BLEUS, Henri en tte. C'est le gnral Hoche! _Vive la Rpublique!_
(Une troupe de paysans sans armes et revenant du march avec des femmes,
des enfants et des troupeaux, arrive perdue en criant: _Les bleus!
c'est les bleus! nous les avons vus, nous autres!_ Leurs boeufs et leurs
charrettes achvent de mettre la confusion et d'craser les blesss et
les cadavres. En un instant, la place est jonche de paniers de
volailles et de fromages que les chouans arrachent ou ramassent en
fuyant et en criant en breton: _Sauve qui peut!..._ Les cavaliers et
leurs chefs leur donnent la chasse; Louise, Roxane et Javotte sont sur
l'escalier.)

REBEC, reparaissant sans qu'on sache d'o il sort. Victoire!

JAVOTTE. C'est pas tout a, on est vainqueur, mais y a du mal! Courons
aux blesss!

ROXANE. Oui, oui, secourons ces braves rpublicains! O vas-tu, Louise?

LOUISE. Leur chirurgien n'a pas t tu, je le vois l-bas... Je cours
me mettre  sa disposition.

REBEC. Non, aidez-moi  organiser ici l'ambulance! Javotte, ma mie...

JAVOTTE. Je ne suis plus votre mie, vous vous tes cach quand je me
battais, vous n'tes pas un homme!



SCNE XV.--LOUISE, MARIE, HENRI. (Pendant qu'on apporte et soigne les
blesss, une chaise de poste perce de balles arrive au galop sur la
place, avec une escorte de gendarmes volontaires dont quelques-uns sont
blesss.--Marie s'lance sur l'escalier. Louise se jette dans ses bras.)


Louise. Ah! mon amie, mon ange! (Elle sanglote. Roxane embrasse Marie en
pleurant aussi.)

MARIE. Je viens  vous au hasard, et la Providence m'a conduite. Nous
avons rencontr les chouans, nous avons travers leurs balles.
Heureusement, ils n'en avaient presque plus. Ils fuient en dsordre.
Toute la population royaliste se rfugie dans la presqu'le. Nous voil
pour aujourd'hui en sret; mais, mon Dieu, comme on s'est battu ici! O
peut tre Henri?

LOUISE, lui montrant Henri qui arrive au galop avec Cadio et Motus.
Regarde!

HENRI, saute de son cheval et court baiser les mains de Marie. Comme
toujours, vous tes l'envoye du ciel! Serrez la main du capitaine
Cadio, et remontez en voiture avec vos amies. Regagnez Auray avant la
nuit. Louise ne doit pas rester un instant de plus ici. Elle vous dira
pourquoi!




NEUVIME PARTIE

16 juillet 1795.--Onze heures du soir, au bout de la presqu'le de
Quiberon.--Un hameau  la cte.--Des paysans et des chouans bivaquent ou
campent par groupes sur la grve parmi les rochers.--Un chouan fait
cuire une volaille  peine plume au feu d'une cantine, quelques autres
l'entourent et causent  voix haute.



SCNE PREMIRE.--Chouans, Paysans, un Officier anglais, un migr,
Femmes.


LE CHOUAN, (dans un dialecte.) Oui, oui, on a t entran, pouss comme
des moutons dans une foire. Qu'est-ce que vous voulez! encore une
panique de ces imbciles de paysans!

UN PAYSAN, qui passe, dans un autre dialecte. De quel pays donc que vous
tes, vous? Vous ne vous croyez plus paysans, parce que vous avez des
armes et que nous n'en avons point?

LE CHOUAN. Il fallait en demander  ceux qui en donnaient, mais vous
avez mieux aim les vendre que de vous en servir, et a ne vous a sauvs
de rien. Vous voil ici comme nous!

LE PAYSAN. Peut-tre bien qu'on s'en serait mieux servi que vous autres,
qui vous tes sauvs les premiers, aprs avoir saccag notre village.

LES AUTRES CHOUANS. Qu'est-ce qu'il dit, celui-l?

LE PREMIER CHOUAN. Il nous insulte!

UN AUTRE, au paysan. Prends garde qu'on ne te mette en travers du feu,
toi! Tu m'as l'air d'un rpublicain honteux!

D'AUTRES PAYSANS, s'approchant. Qu'est-ce qu'il y a? Voyons!

LE PREMIER PAYSAN. C'est ces voleurs-l qui nous ont pills tantt, et
qui mangent nos poules pendant que nous irons nous coucher sans souper.

UNE FEMME. Vous dites plus vrai que vous ne pensez. Voil mon panier, je
le reconnais bien, et les plumes de ma poule jaune. Rendez-la-moi, vous
autres, j'ai mes enfants l-bas qui crient la faim!

LE CHOUAN. Eh bien, viens donc un peu ici la dbrocher de ma baonnette,
ta mchante poule de deux sous! tche!

LA FEMME, aux paysans. Vous n'avez point de coeur si vous laissez
malmener comme a le monde de votre endroit!

UN PAYSAN. Oui! Il faut qu'on nous rende ce qui est  nous. Ces gueux-l
m'ont vol mes deux moutons,  moi!

UN DES CHOUANS. a n'est pas nous, mais a ne fait rien, on rpond les
uns pour les autres. Tout ce que le chouan trouve est  lui. Tenez-vous
tranquilles, les amis! C'est nous qui dfendons le pays, nous avons
droit  tout ce que vous avez.

UN AUTRE PAYSAN. Vous dfendez le pays, vous? Eh bien, vous n'en
dfendez ni long, ni large, puisque nous voil, grce  vous, sur un
pays grand comme la langue d'un chien et fait de mme.

UN DES HABITANTS DE LA PRESQU'LE. C'est vous qui tes des langues de
chien, dites donc! Vous venez ici nous gner et nous affamer, et vous
mprisez notre endroit par-dessus le march! (Aux chouans.) Cognez-les
donc, vous autres, on va vous aider! (Les chouans et les paysans se
battent. Les femmes perdues accourent pour soutenir leurs maris. Les
enfants se rfugient dans les rochers en pleurant et en criant. Une
patrouille de la garnison anglaise arrive et spare avec peine les
combattants. Ne pouvant se faire comprendre, les soldats anglais les
frappent et les menacent.--Un vieil migr  cheval accourt et se fait
expliquer la cause du tumulte.)

UN OFFICIER ANGLAIS, qui parle franais. C'est comme cela dans tout le
fond de la presqu'le, monsieur, on se bat pour les vivres et on en
manque.

L'MIGR,  un paysan. Est-ce qu'on ne vous a pas fait une distribution
de riz ce soir? L'ordre a t donn...

UNE FEMME. On a donn l'ordre, oui, mais la nourriture, point! Voil
vingt-quatre heures que nos pauvres enfants se nourrissent de quelques
mchants coquillages, et pour les avoir ils font comme nous, ils se
battent!

L'MIGR,  l'officier. Ceci est intolrable, monsieur! Il y a chez vous
une indiffrence, ou un dsordre....

L'OFFICIER. Oh! monsieur, adressez-vous  l'administration, cela ne me
regarde pas. Je suis charg de la police et non des vivres.

L'MIGR. Vous ne faites pas mieux l'un que l'autre!

L'OFFICIER. Est-ce  moi personnellement, monsieur, que vous adressez
cette rprimande impertinente?

L'MIGR. Vous? Je ne vous connais pas; mais prenez-le comme vous
voudrez!

L'OFFICIER. Vous me rendrez raison de cette parole, monsieur?

L'MIGR. Quand vous voudrez, monsieur!

UN PAYSAN, qui les a couts, parlant  ses compagnons. Voil comme a
se passe ici! On se bat, nous autres, parce qu'on a faim, et les chefs
se battent parce qu'ils ne s'aiment point. On nous a tromps, les amis!
Anglais et Franais ne pourront jamais marcher ensemble.

UNE FEMME. En attendant, nous voil dans le grand malheur, et a n'est
pas la faute des uns ni des autres, si ces vaisseaux-l n'ont point
apport de quoi nourrir tout un pays qui se jette sur eux, au lieu de
marcher en avant. M'est avis que nous avons fait comme les oiseaux
affams qui s'acharnent sur la mangeaille pendant que le vautour tombe
sur eux.

UNE AUTRE FEMME. Dites donc plutt que nous avons t sottes de nous
sauver devant les rpublicains! Ils ne nous auraient point fait de mal.
Et quand mme ils nous auraient pris nos denres, ils nous auraient au
moins laiss nos maisons! A prsent, nous voil ici, couchant sur la
terre,  la franche toile, comme des animaux, manquant de tout, et ne
pouvant plus sortir de ce mchant bout de rochers ou les bleus nous
tiennent bloqus, Dieu sait pour combien de temps!

UNE AUTRE. Faut essayer d'en sortir! A quoi a leur sert-il, de nous
bloquer?

LA PREMIRE. a leur sert  affamer les Anglais et les migrs, et ils
nous tiendront l jusqu' tant qu'on soit nus comme la pierre et plats
comme le varech.

L'AUTRE. Faut donc que nos pauvres enfants payent tout a?

UNE VIEILLE FILLE. C'est vos hommes qui devraient vous dlivrer; s'ils
ne le font point, c'est des lches!

L'AUTRE FEMME. Ah! oui, nos hommes! fallait qu'ils ne se sauvent point
les premiers quand on est entr ici; c'est eux qui nous ont donn la
grand'peur... Mais les hommes! c'est ce qu'il y a de plus capon!

UN HOMME. Vous dites des btises! les femmes, c'est ce qu'il y a de plus
pleurard et de plus dcourageant! Taisez-vous!

LES FEMMES. On se taira si on veut! (Les hommes et les femmes se
disputent. Les chouans se moquent d'eux. On recommence  se battre. Les
habitants se renferment chez eux en maudissant les intrus.)



SCNE II.--RABOISSON, SAINT-GUELTAS. (Ils se promnent en causant, sur
la laisse de mer, un peu plus loin.)


RABOISSON. Ainsi, tu es sr qu'elle n'est point ici?

SAINT-GUELTAS. J'ai parcouru tous ces hameaux, je ne l'ai pas trouve.
Il n'en faut plus douter, les rpublicains l'ont emmene de Carnac, et
me voil spar d'elle, brav et raill par M. Cadio, accus de trahison
par Sauvires, bloqu ici parmi des gens qui me sont hostiles, sous la
protection des Anglais, que je ne crois pas sincres.

RABOISSON. Quant au dernier point, tu es injuste: ils font pour nous ce
qu'ils peuvent; mais nos divisions, nos jalousies, l'incapacit de nos
chefs et le dcouragement de nos partisans, sans compter la
malencontreuse arrive de ces paysans effars et affams, voil ce que
nos allis ne pouvaient prvoir et ne peuvent empcher. Voyons, il faut
demander une barque, et  tout risque nous faire conduire  la cte. Les
rpublicains ne sont pas partout, que diable! et nous trouverons bien
moyen de rejoindre Vauban ou quelque autre corps en rase campagne.

SAINT-GUELTAS. Libre  toi d'aller te mettre sous les ordres de M. de
Vauban ou de M. Georges; mais Saint-Gueltas ne reoit pas d'ordres, il
en donne.

RABOISSON. L'orgueil n'est pas de saison dans un moment aussi critique.
Je servirai comme simple soldat, si je sers ainsi  quelque chose. Toi,
tu retrouveras d'autres bandes de chouans qui probablement t'appellent
et te cherchent.

SAINT-GUELTAS. Commander  des chouans? Non, plus jamais! J'aimerais
mieux une arme de peaux-rouges ou de cannibales. Jamais je ne leur
pardonnerai d'avoir port la main sur moi! J'ai t forc d'en tuer
trois ou quatre; aprs quoi, cras sous le nombre...

RABOISSON. Il y a l quelque chose d'inexpliqu. Que ne te
laissaient-ils tuer Cadio?

SAINT-GUELTAS. Tu ne les connais pas! ils ont contre le duel la mme
prvention que contre les combats  dcouvert. Tout ce qui est lutte 
force gale rpugne  leur lchet. Ils n'ont pas voulu me laisser
tenter le diable, comme ils disent.

RABOISSON. Mais qui leur a dit que tu allais te battre en duel?

SAINT-GUELTAS. Je m'en doute. Je le saurai plus tard! Un ennemi, frle
comme une gupe, mais comme elle obstin et venimeux, me harcle et me
poursuit depuis quelque temps! Je l'ai longtemps support et mnag par
piti,... par superstition peut-tre! Oui, je me figurais que cette
Korigane, au sobriquet bien trouv, tait mon porte-bonheur, une sorte
de petite toile rouge charge de prsider  ma sanglante destine et
d'entretenir de son souffle infernal le feu de ma volont dans les
situations extrmes; mais elle a t trop loin, je n'ai pu la suivre, je
l'ai renie et chasse.  prsent, elle s'est tourne contre moi, et
rien ne me russit plus!

RABOISSON, haussant les paules. Tu baisses, mon pauvre marquis! Tu ne
crois pas en Dieu, je t'en offre autant; mais te voil croyant au
diable, c'est le commencement de la dvotion.

SAINT-GUELTAS. L'homme le mieux tremp a beau compter sur lui-mme,...
il a besoin d'invoquer quelque mystrieuse influence... Tiens! l'autre
nuit, j'ai eu, moi qui te parle, des visions effroyables! Ces brutes de
chouans, ne pouvant me dcider  marcher contre Sauvires, ne voulant
pas comprendre que sa loyaut engageait la mienne, effrays de la menace
que je leur faisais de me tourner contre eux, s'ils me laissaient libre,
m'avaient jet dans une cave. J'avais lutt comme un taureau pour me
dfendre de cet opprobre. Laiss l tout seul, sans armes, avec mes bras
meurtris qui ne pouvaient me dlivrer, je me suis vanoui bris de
fatigue, touff de rage; c'est la premire fois de ma vie que ma force
physique m'a fait dfaut, que ma persuasion a chou, et que mon
autorit a t mconnue. J'tais si accabl, que je n'ai rien entendu de
ce qui se passait au-dessus de ma tte, dans ce village o l'on s'est
battu avec fureur. Quand je me suis veill de cette lthargie, il
faisait nuit. Un silence lugubre rgnait partout, j'tais dans les
tnbres, je ne me rappelais plus rien. Je me suis cru enterr vivant
avec d'autres cadavres qui m'apparaissaient dans la lueur glauque de
l'hallucination. J'ai vu le cadavre du pauvre enfant, qui me regardait
avec ses yeux hbts et son rire affreux. J'ai vu la folle, qui rampait
le long des murs humides et qui traversait la vote en volant comme une
chauve-souris. J'ai eu peur, oui, moi, j'ai eu peur!... Une sueur froide
glaait mes membres. Enfin, j'ai surmont ce cauchemar, j'ai command 
mon nergie. J'ai tordu et arrach les barres de fer du soupirail, je
suis sorti! J'ai err dans le village sans y rencontrer un visage ami.
Les habitants s'taient renferms chez eux. De la maison de Rebec
convertie en ambulance partaient les gmissements des blesss. Quelques
soldats rpublicains les gardaient. J'ai cout, cach dans l'ombre. Les
officiers taient partis pour rejoindre un des corps de Hoche avec
quelques hommes valides. De Louise, de sa tante et de la Korigane, je
n'ai rien pu apprendre, sinon qu'elles n'taient plus l. J'ai pens
qu'elles avaient t entranes ici par les fuyards, car les bleus
parlaient d'une panique qui avait refoul sur Quiberon chouans et
habitants du rivage ple-mle. J'ai travers miraculeusement les
avant-postes rpublicains, cherchant  apercevoir quelque barque
anglaise que je pusse hler et joindre  la nage. N'en voyant aucune,
j'ai longtemps march sur le sable, dans l'eau jusqu' la poitrine, et
mourant de faim et de soif. Enfin une barque s'est approche aux
premires clarts du matin, et je me suis jet dans la vague. Je suis
bon nageur, tu le sais, et, quoique le trajet ft long, il n'tait pas
inquitant pour moi. Eh bien, j'ai mal nag, je ne savais plus! Dix fois
j'ai failli tre englouti, et, chaque fois, j'ai vu auprs de moi la
folle et l'enfant qui flottaient sur l'cume et cherchaient  me saisir
pour m'entraner. Quand la barque m'a recueilli, je me suis vanoui
encore... Tiens! c'est fait de moi. Je subis les dfaillances et les
terreurs qui sont le lot des autres hommes. Je n'espre plus rien. Je
mourrai ici, et voil peut-tre la dernire fois que je te parle!

RABOISSON. Tu as l'esprit frapp, comme tant d'autres. Celui qui
pourrait voir et retracer les fantmes sinistres que les songes de nos
nuits voquent ferait ici, en ce moment, un second enfer du Dante...
Nous avons tous t dvots, c'est--dire superstitieux, dans notre
enfance; quelques-uns de nous le sont encore, et, d'ailleurs, nous
subissons forcment le contre-coup de nos agitations et de nos fatigues,
sans tre soutenus par l'espoir du triomphe. Tu as plus qu'un autre
sujet de t'alarmer. D'Hervilly, bless, rsilie ce soir son
commandement, et c'est bien vu. Ses meilleurs amis sont forcs de le
reconnatre incapable. Puisaye ne t'aime pas. Si tu t'abandonnes
toi-mme, si tu refuses de reprendre la campagne avec les partisans, tu
n'auras, parmi les migrs, aucun ascendant, aucun prestige. L'abb
Sapience t'a perdu dans leur esprit,... et l'on sait, ou l'on croit,
d'aprs son assertion, que, grce  lui, celle dont l'ombre te poursuit
est vivante et gurie, toute prte  te convaincre d'infamie.

SAINT-GUELTAS. Que dis-tu?... Ah! voil le dernier coup! Je paratrai
demain au conseil, je veux me disculper, raconter les faits...

RABOISSON. Il ne faut pas mme l'essayer. On ne t'a pas encore vu ici:
il faut, pour te soustraire  des affronts qui te conduiraient peut-tre
au suicide, partir cette nuit. Tu ne sais pas  quel point sont honnis
et repousss ceux que d'Hervilly protgeait hier, et qui sont entrans
dans sa dfaite aujourd'hui!

SAINT-GUELTAS. Je ne partirai pas! je repousserai tous les outrages, je
dmasquerai toutes les intrigues, je djouerai toutes les calomnies. Ah!
devant l'insolence de mes ennemis, je sens renatre mon courage! Si on
refuse de me rendre justice et de me donner rparation, je braverai ici
le sort des combats. Je n'irai pas me cacher encore dans les gents pour
attaquer l'ennemi par derrire et faire dire que je ne connais que la
guerre des brigands et les audaces de l'embuscade. Chef de partisans 
perptuit, moi? c'est l ce qu'on veut et  quoi on me condamne? Non,
je ne le suis plus, je ne veux plus l'tre! Ce rle est bon pour
l'initiative, il devient abject quand il se prolonge. J'en ai assez!
j'en suis dgot, repu, je l'ai en horreur! On veut que je rentre dans
l'ombre des bois pour que le monde ignore les prodiges que j'y
accomplirais, et pour que l'on dise  la cour que je me cache! La fin de
ces destins-l est atroce, on est assassin par les siens ou livr  une
patrouille ennemie qui vous fusille au pied d'un arbre sans vous
connatre, sans vous accorder la mise en relief du procs politique et
la haute tragdie de l'chafaud. On disparat comme on a vcu, ignor ou
mconnu; on n'a pas mme une tombe, et c'est tout au plus si le bcheron
de la fort ose rvler  vos amis au pied de quel chne il vous a
enseveli sous les ronces!

RABOISSON. Je t'ai averti, tu feras ce que tu voudras. Je n'ai plus
qu'un conseil, une prire  t'adresser: ne provoque personne en duel.
Adieu! (Il s'loigne.)

SAINT-GUELTAS, seul. C'est--dire qu'on a dcid de ne pas m'accorder
mme la rparation de l'honneur! O rage! vrai, si j'ai fait le mal, j'en
suis trop puni!



SCNE III.--SAINT-GUELTAS, LA KORIGANE.


SAINT-GUELTAS, ( la Korigane, qui se glisse dans les rochers et vient 
lui.) Ah! te voil, toi? Bien, je vais te tuer. a me dlivrera du
diable qui est aprs moi.

LA KORIGANE. Tue-moi, si tu veux. Je ne peux pas vivre sans toi, et je
viens chercher ma punition.

SAINT-GUELTAS. Tu l'auras! Fais ta confession! C'est toi qui as
conseill  Louise de me fuir et qui lui as servi de guide?

LA KORIGANE. C'est moi.

SAINT-GUELTAS. Qu'as-tu dit contre moi  Sauvires?

LA KORIGANE. Tout le mal que tu as fait  Louise.

SAINT-GUELTAS. Lui as-tu dit,  elle, le mal que tu as fait?

LA KORIGANE. Tout.

SAINT-GUELTAS. C'est toi qui as aid l'abb  sauver la folle?

LA KORIGANE. Non! je t'aimais encore, je ne me repentais de rien.

SAINT-GUELTAS. Et  prsent?

LA KORIGANE. Je me repens de tout.

SAINT-GUELTAS. Ah! bon! Alors, tu connais le repentir, toi?

LA KORIGANE. Et toi, matre?...

SAINT-GUELTAS. Moi? Je n'ai pas lieu de le connatre. Je n'ai rien fait
que ma conscience ne m'ait permis de faire, et je te croyais encore plus
forte que moi de ce ct-l! Tu ne l'es pas? tu as peur de l'enfer? Tu
n'es qu'une femme comme les autres, et tu perds ton prestige. Tu ne peux
rien contre moi, rien pour moi; va-t'en, je te mprise!

LA KORIGANE. a, c'est la plus mchante parole que tu m'aies dite.
J'aimerais mieux la mort que ce mot-l, car c'est par l'orgueil que tu
m'as toujours mene! Eh bien, coute, je peux encore te servir  quelque
chose. J'ai entendu ce que tu disais tout  l'heure ici; je sais tes
peines et tes colres. Veux-tu te dbarrasser des deux hommes qui te
rabaissent et te perscutent? Ils sont l, tout prs d'ici, oui, l'abb
Sapience et M. de Puisaye. Ils sont seuls, personne ne les garde. On ne
souponnera ici personne. On croira qu'ils sont tombs  la mer. L'abb
est faible comme une mouche, je me charge de lui. L'autre n'a pas la
moiti de ta force... L'endroit est dsert. Demain, on aura besoin d'un
chef, ou sera content de te trouver, et celui qui te menace de faire
reparatre la morte ne parlera plus! M'entends-tu? faut-il te conduire?
Je peux t'aider encore, tu le vois bien!

SAINT-GUELTAS. O sont-ils?

LA KORIGANE. Suis-moi! (Ils montent sur un rocher escarp. La Korigane
montre un petit canot qui ctoie la rive.) Les voil tous deux, ils
viennent de faire une reconnaissance. Ils n'ont qu'un batelier. Ils vont
aborder l-bas entre ces deux grosses pierres. Le batelier, qui est un
pcheur de la cte, rentrera chez lui. Eux, ils traverseront ce champ
dsert que tu vois l-bas, pour prendre le chemin du fort.
Surprends-les, et reviens ici; tu prendras le bateau, et je te ferai
dbarquer sur un autre point de la presqu'le ou  la cte, si tu veux.

SAINT-GUELTAS, gar. Je t'ai coute, et je veux te donner cette
dernire satisfaction d'apprendre que tu m'as tent; cela te rhabilite
un peu. Tu es bien le diable, je te reconnais,  prsent; mais le diable
donne de mauvais conseils quand il a t trop cout. Il faut savoir se
dlivrer de lui  temps, et... (Levant sur elle la crosse de son
pistolet.) voil qui te prouve que je suis plus fort que le diable!

LA KORIGANE, lui arrtant le bras. Matre, je sais qu'il faut que je
m'en aille! Tu as assez de moi, j'en ai assez aussi! Ne verse pas mon
sang,... il ne faut pas tuer qui vous aime,--on en meurt! Laisse-moi me
condamner toute seule, tu pourras penser  moi et m'estimer encore.
D'ailleurs, c'est par l'eau que je dois prir, puisque j'ai fait prir
par l'eau l'enfant innocent! Adieu! matre!--Ah!...Cadio! voil ce que
tu m'avais prdit!... (Elle croise ses bras sur sa poitrine et s'lance
dans la mer qui bat le pied du rocher.)

SAINT-GUELTAS, la regardant disparatre. J'eusse mieux fait de
l'couter! J'aurais sauv l'expdition, moi! Mon scrupule perd la
royaut et rend ma vie inutile! (Il arme son pistolet pour se brler la
cervelle; puis, aprs un moment d'hsitation.) Non! il me faut une
glorieuse mort!




DIXIME PARTIE

25 juillet 1795, entre Quiberon et Auray.--Un chemin de sable enfonc
dans les ravines et bord de place en place par de maigres buissons.--Un
convoi de prisonniers monte lentement un roidillon. Des soldats
rpublicains l'escortent  pied et  cheval.--On est arriv en haut de
la cote. On laisse souffler les chevaux.



SCNE PREMIRE.--RABOISSON, MOTUS, LA TESSONNIRE, puis CADIO.


RABOISSON, (sur une charrette.) Soldats, nous sommes cruellement
entasss ici. Pourquoi nous faire souffrir inutilement?

MOTUS. a n'est pas notre faute, citoyen prisonnier; on n'a pas les
moyens de transport qu'il faudrait.

RABOISSON. Laissez marcher ceux de nous qui ne sont pas blesss.

MOTUS. Parle  l'officier, citoyen prisonnier: le voil.

RABOISSON,  Cadio, qui s'est approch. D'abord, monsieur l'officier,
nous ne sommes pas prisonniers  la rigueur, puisque nous nous sommes
rendus par capitulation.

CADIO. Je crois que vous vous trompez, mais ce n'est pas  moi de
prononcer en pareille matire.

RABOISSON. C'est juste. Alors, nous avons recours  votre humanit;
laissez-nous marcher.

CADIO. Oui,  la prochaine cte.

RABOISSON. Merci, capitaine!

CADIO, aux conducteurs. En avant, allons! (Les charrettes prennent une
allure un peu plus dcide, les soldats reforment leurs rangs. Motus
reste en arrire pour visiter le pied engrav de son cheval. Cadio
revient sur ses pas pour l'appeler.) Voyons, dpche-toi! Il ne faut pas
rester seul en arrire la nuit.

MOTUS. Ne crains rien, mon capitaine; j'ai un oeil derrire la tte...
et, avec ta permission, je vois trs-bien quelque chose de noir couch
dans ce buisson.

CADIO, allant au buisson, le pistolet en main. Un homme?--Que
faites-vous l? Vous ne rpondez pas? Je fais feu sur vous.

LA TESSONNIRE, tapi sous le buisson. Tiens! c'est toi? Si j'avais
su!... Cadio, mon garon, fais-moi sauver. J'tais sur cette dernire
charrette qui s'en va; pendant que Raboisson te parlait pour distraire
ton attention, je me suis laiss glisser au risque de me faire grand
mal! Grce  Dieu, je n'ai rien: aide-moi  sortir de l; c'est a,
donne-moi la main. Merci! Indique-moi le chemin,  prsent; je voudrais
retourner  mon domicile.

MOTUS, riant. Eh bien, en v'la un qui ne se gne pas, par exemple!

LA TESSONNIRE. Mon cher, je ne vous parle pas,  vous; faites-moi
l'amiti de vous taire quand je m'adresse  votre suprieur!

MOTUS. Citoyen vieillard, tu as raison; je ne dis plus rien.

CADIO. Que faisiez-vous  Quiberon?

LA TESSONNIRE. Oh! bien sr, je ne m'y battais pas. Ce n'est pas de mon
ge; d'ailleurs, je n'aime pas les Anglais; mais je n'avais pas d'autre
moyen pour migrer que de m'adresser  eux.

CADIO. Avant d'aller  Quiberon, vous tiez chez Saint-Gueltas?

LA TESSONNIRE. Depuis longtemps je l'avais quitt. C'est un homme mal
lev et difficile  vivre. J'tais tranquille  Ancenis; mais je
m'ennuyais, et j'avais besoin d'aller dans le Midi pour ma sant. Une
fois en Angleterre, j'aurais gagn l'Espagne. Les migrs m'ont trs-mal
reu au fort Penthivre. Ces gens-l n'ont ni coeur ni raison.
J'essayais de me retirer tranquillement quand vous m'avez fait
prisonnier par mgarde. Tiens, prte-moi ton cheval et dis-moi la route
d'Ancenis.

CADIO,  Motus en levant les paules. Partons! (Ils s'loignent an
galop.)

MOTUS, quand ils ont rejoint la queue du convoi et se remettent au pas.
Pardonne-moi, mon capitaine, et permets-moi, sans t'offenser, de rire
comme un bossu  cause de ce particulier...

CADIO. Tais-toi, mon ami. Il ne faut pas nous vanter de ce moment
d'indulgence. Ce vieillard est idiot  force d'gosme. Il ne
m'intresse pas; mais il ne peut faire aucun mal, et j'aime mieux fermer
les yeux sur son vasion que d'avoir  le faire fusiller.

MOTUS. Sans te questionner, mon capitaine, crois-tu que les autres...?

CADIO. Je n'en sais rien. Es-tu sr que Saint-Gueltas soit sur la
premire charrette?

MOTUS. On me l'a dit, mon capitaine. Pas plus que toi je n'tais prsent
 l'emballage.

CADIO. Avanons! Je n'ai pas envie que celui-l s'chappe.

MOTUS. Mon capitaine, permets une rflexion. Il a rachet sa lchet de
Carnac. Il s'est battu comme un lion sur la presqu'le; accul  la mer,
il pouvait se sauver en s'y jetant. Il n'a pas voulu. Moi, j'aurais
souhait tre  porte de le sabrer; mais,  prsent qu'il est l sur la
brouette, je ne lui en veux plus. Et toi, mon capitaine? (Cadio, sans
lui rpondre, reprend le galop et gagna la tte du convoi.)



SCNE II.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, puis CADIO. ( deux lieues de l,
dans un bois.--Les officiers commandent la halte. Les prisonniers
descendent et se groupent au centre du dtachement, qui a rompu les
rangs.)



SAINT-GUELTAS, ( Raboisson, bas.) Notre convoi est de mille, et
personne n'est bless gravement. Nos gardiens ne sont pas plus de deux
cents ici.Nous allons rester deux heures dans ce bois... et la nuit est
sombre! Est-ce qu'il ne te semble pas que c'est une invitation  fuir?

RABOISSON. Pourquoi fuirions-nous? Nous sommes prisonniers sur parole;
c'est la preuve de la capitulation.

SAINT-GUELTAS. L'absence de surveillance est la preuve du contraire. On
sait que nous allons  la mort. M. Hoche, qui veut mnager tout le monde
a d ordonner qu'on nous laisst accrochs aux buissons de la route.

RABOISSON. M. Hoche a l'me trop haute pour employer de pareils
subterfuges. Il a jur  Sombreuil...

SAINT-GUELTAS. Il n'a rien jur. J'y tais!

RABOISSON. J'y tais aussi, ce me semble! Sombreuil nous a dit...

SAINT-GUELTAS. Sombreuil a perdu la tte! C'est un hros, mais c'est un
fou! Aprs avoir parl  Hoche, il a voulu se jeter  la mer. Son cheval
a rsist. S'il et trait avec le gnral, il n'et pas cherch  fuir
ou  se tuer.

RABOISSON. Mais j'ai entendu les soldats crier: Rendez-vous! on vous
fait grce!

SAINT-GUELTAS. D'autres nous disaient: Sauvez-vous! ce qui signifiait:
Vous serez tus, si vous restez. D'ailleurs, les soldats peuvent-ils
traiter avec les vaincus? Il y a eu l-bas, sur cette pointe de rocher,
un drame innarrable, une confusion indescriptible. Les mmes soldats
qui nous criaient de fuir tiraient sur ceux de nous qui taient dj 
la mer. J'tais calme, je voyais tout. Croyant mourir l, je mnageais
mes coups, tous portaient. Je sentais que j'tais le seul matre de moi,
le seul qui, n'ayant pas eu d'illusions sur cette dernire lutte,
pouvait la contempler sans rage et sans terreur. Sais-tu  combien
d'hommes nous avons cd, nous qui tions encore trois mille cinq cents?
A sept cents fantassins que nous pouvions craser. Nous avions tous le
vertige, ils l'avaient aussi. Tiens! j'ai senti l pour la premire
fois, en voyant des Franais s'gorger sous la mitraille de l'escadre
anglaise, que la guerre civile dpasse son but quand elle appelle
l'tranger. J'ai rougi du rle qu'on nous faisait jouer. J'ai eu horreur
de la rage avec laquelle nos compagnons se tuaient les uns les autres
pour rejoindre les barques et y trouver place. Je pouvais fuir aussi, je
n'ai pas voulu, non pas tant par scrupule que par amour-propre. 
prsent, je regrette d'avoir cd  cette mauvaise honte. Ces patriotes
un instant dsarms vont nous livrer  un tribunal militaire qui ne peut
nous faire grce, et, moi, je n'ai pas ratifi la parole que vous avez
formellement donne de ne pas chercher  vous chapper.

RABOISSON. Essaye donc, si le coeur t'en dit; moi, j'ai jur de bonne
foi: je reste. Songe seulement que ta fuite nous expose tous au reproche
d'avoir manqu  notre serment, et qu'elle autorise contre nous toutes
les rigueurs de la vengeance.

SAINT-GUELTAS. En ce cas, je reste aussi. Pourtant... ce pays est
royaliste... Les bleus sont imprudents de nous transporter ainsi la
nuit. Si les paysans qui n'ont pas encore donn le voulaient,... te
refuserais-tu  tre dlivr?

RABOISSON. Non! s'ils s'exposaient pour notre dlivrance, nous ne
pourrions nous refuser  les seconder.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, attendons... Je ne puis croire que, sur cette
terre de Bretagne, il ne se trouve pas autour de nous quelques centaines
d'hommes qui veillent sur nous. Ce matin,  Carnac, on nous apportait
des fruits et des fleurs. Les femmes pleuraient en nous montrant  leurs
enfants comme des demi-dieux... coute!... il me semble que j'entends le
cri de la chouette... Sont-ce des ombres que je vois l-bas ramper sous
les arbres?

CADIO, qui l'coute. Vous ne voyez rien, monsieur. Moi aussi, j'ai
l'oeil ouvert, et le cri qui rsonne dans le bois, c'est rellement
l'oiseau de la nuit qui chante. Nous ne sommes pas imprudents de vous
escorter en si petit nombre. Nous savons que les paysans ne se lvent
pas d'eux-mmes pour la guerre civile, et qu'en perdant leurs chefs, ils
recouvrent l'amour du repos et de la scurit. Notre indulgence pour
votre malheur n'est pas une dfaillance de notre patriotisme. N'essayez
pas de fuir. Personne parmi nous ne fait semblant d'oublier son devoir.

SAINT-GUELTAS. Monsieur Cadio, je suis charm de vous voir pour vous
dire...

CADIO. Que les chouans vous ont empch de vous battre avec moi? Je le
sais, et je vous plains d'avoir eu pour amis les ennemis de votre
honneur.

SAINT-GUELTAS. Si vous tiez aussi hroque que vous vous piquez de
l'tre, vous feriez en sorte que je pusse vider ici avec vous cette
affaire d'honneur.

CADIO. Croyez qu'il en cote  ma haine de ne plus pouvoir chtier
moi-mme l'outrage que vous m'avez inflig. Je fais des voeux pour qu'on
vous rende la libert; mais mon devoir m'est plus cher que ma vengeance.
Vous appartenez  la Rpublique; je ne puis rien ici ni pour vous ni
pour moi.




ONZIME PARTIE

 Auray, 10 aot 1795.--Quatre heures du matin.--Devant la maison
d'arrt.



SCNE PREMIRE.--CADIO, MOTUS.


MOTUS. Mon capitaine, c'est jour de march. On va encore leur apporter
un tas de douceurs; faut-il permettre?...

CADIO. Il faut respecter les tmoignages d'amiti; les sentiments sont
libres. Quant aux prisonniers, notre consigne n'est pas de les priver et
de les faire souffrir.

MOTUS. J'adhre  ton opinion, mon capitaine. C'est bien assez d'avoir 
supprimer tous les jours leur existence... De neuf cent cinquante-deux,
ils ne sont plus que trois cents  condamner.

CADIO. Pas de rflexion l-dessus!

MOTUS. Mon capitaine, si je t'offense,... tu sais bien que pour toi...
Enfin suffit! Si tu me disais que j'ai outre-pass les lignes du respect
que je te dois je me passerais mon sabre  travers le corps; mais
quelquefois tu me permets, quand on n'est pas sous les armes, de te
parler comme  un simple citoyen, et pour lors...

CADIO. Oui, en dehors du service, tu es mon gal et mon ami. Eh bien,
que veux-tu dire?

MOTUS. Que la corve d'escorter cette denre de cimetire est
contrariante aux coeurs sensibles, et qu'il y en a encore au moins pour
une quinzaine de jours! On fera ce qui est command, mais je peux bien
verser dans ton sein le dplaisir que j'en prouve. Si j'tais bless,
tu me soignerais de tes propres mains, comme tu l'as fait plus d'une
fois. Ds lors que mon me saigne, tu peux m'assister d'un pansement
moral dont le besoin se fait sentir.

CADIO. Oui; coute... Je fais partie, sous peine d'tre fusill dans les
vingt-quatre heures, du conseil de guerre qui prononce sur le sort des
prisonniers, et pour tous les chefs je prononce la mort. Crois-tu que
j'agisse ainsi pour plaire au gnral Lemoine, et que la crainte d'tre
fusill m'et empch de refuser le mtier de juge, s'il et rvolt ma
conscience?

MOTUS. Non, certes, mon capitaine. J'entends la chose; tu penses que la
mort est juste.

CADIO. Oui, tant que la moiti du genre humain sera rsolue  gorger
l'autre pour la rduire en esclavage, il faut frapper ceux qui servent
la cause du mal. Ils nous ont prouv qu'ils n'avaient pas de parole, et
que le pardon tait un crime envers la patrie.

MOTUS. Je ne dis plus rien, mon capitaine: la conscience d'un simple
troupier doit porter les armes  celle de son suprieur... Mais voici,
une vieille citoyenne qui veut te parler, et dont le physique ne m'est
pas inconnu, sans que je puisse dire... J'en ai tant vu!

CADIO. Je la connais, moi; laisse-nous.



SCNE II--CADIO, LA MRE CORNY.


LA MRE CORNY. Bonnes gens, c'est-il bien vous?... c'est-il bien toi,
Cadio? Je te savais ici, je te cherchais... Mais te voil si chang...

CADIO. C'est moi. Comment va-t-on chez vous, mre Corny?

LA MRE CORNY. Hlas! mon fils, pas trop bien. Ceux qui restent sont
guris; mais mon pauvre cher homme, ma bru, deux de nos petits-enfants
et quasi tous nos voisins sont morts, l'an pass, de la malefivre!

CADIO. Tant pis, mre Corny, j'en ai du regret... Mais comment donc
venez-vous de si loin?...

LA MRE CORNY. Je suis venue pour voir les dames,... tu sais bien, la
Franoise et la Marie-Jeanne! Elles m'avaient fait savoir que je
pourrais les trouver  Vannes. J'en viens, mais elles sont ici, que l'on
m'a dit...

CADIO. Elles y taient, elles n'y sont plus.

LA MRE CORNY. C'est-il bien sr? Je m'imaginais qu'elles pourraient
bien tre dans cette prison-l avec les autres malheureux...

CADIO. Elles n'y ont jamais t. Il n'y a pas l une seule femme. Tes
brigandes sont libres. Tu les retrouveras  Vannes.

LA MRE CORNY. Ah! bon Jsus! faut donc que j'y retourne? Me v'l au
bout de mes jambes et de mon argent!

CADIO. Est-ce que je peux vous pargner le voyage? J'crirais ce que
vous voulez leur dire, et j'enverrais un exprs.

LA MRE CORNY. Dame! a n'est pas de refus...  moins que... C'est un
gros secret, Cadio!

CADIO. Si c'est quelque chose contre la Rpublique, ne me le dites pas,
je serais forc...

LA MRE CORNY. Non, non! a n'est rien comme a. Dis-moi, Cadio, je me
fie  ta vrit,  toi. Tu as toujours t si honnte et si juste!
Rponds-moi en franchise: tais-tu content ou fch d'avoir consenti une
manire de mariage avec...?

CADIO. Ce mariage-l, mre Corny, a fait le malheur de ma vie!

LA MRE CORNY. Bien, bien!--Alors... voil ce que c'est. Quand le
citoyen Rebec a quitt notre paroisse par la peur qu'il a eue des
menaces du dlgu, encore que les bleus nous aient laisss tranquilles,
mon pauvre homme a t nomm municipal, et bien tonn qu'il a t quand
il a retrouv au registre de l'tat-civil les deux feuilles que Rebec
avait promis de dchirer.

CADIO. Je sais par lui qu'elles y sont encore.

LA MRE CORNY. Et a te contrarie?

CADIO. Je voudrais qu'elles n'y eussent jamais t!

LA MRE CORNY. Elles n'y sont plus, les v'l.

CADIO, mu, regardant les papiers. Ah! vraiment? vous me les rendez?

LA MRE CORNY. Pour que tu les rendes  mes pauvres brigandes, qui les
brleront d'accord avec toi.

CADIO. Elles sont averties?

LA MRE CORNY. Nenni! elles ne savent rien, sinon que je voulais les
voir.

CADIO. C'est donc votre mari qui a soustrait...?

LA MRE CORNY. Non! il n'et point os! aprs sa mort, on a nomm un
ancien royaliste  sa place; j'ai dit au nouveau maire en causant:
Faudrait enlever a, c'tait promis! Il n'a pas eu peur, lui! Il
croyait que la Rpublique allait nommer un roi. On le croyait tous,
bonnes gens, aprs la paix de Nantes! Mais v'l que a ne va plus si
bien, puisque vous fusillez tous les royalistes! Tant qu' ces feuilles,
je te les donne. Tu les remettras fidlement, pas vrai?

CADIO. Je m'y engage, vous pouvez retournez chez vous. Pour mon compte,
je vous remercie. En quoi puis-je vous obliger?

LA MRE CORNY. Tu peux m'obliger grandement. J'ai un de mes gars, le
plus jeune, qui est soldat dans ton rgiment, et qui est enrag, voyez
un peu! de se battre avec vous autres. Prends-le auprs de toi quand on
ira au feu, empche-le d'y aller!

CADIO. Voil ce que je ne peux pas vous promettre; mais je peux lui
faire avoir de l'avancement, s'il le mrite, et, en tout cas, lui
tmoigner de l'intrt. Dites-moi le nom de son bataillon.

LA MRE CORNY, lui donnant un autre papier. Tiens, c'est l, en crit.
En te remerciant, Cadio; mais je vois venir Rebec. Je n'ai pas de fiance
en lui, et je me sauve: ne lui dis pas...

CADIO. Soyez tranquille, je le connais!



SCNE III.--CADIO, REBEC.


CADIO. Pourquoi es-tu ici? Tu m'avais promis de ne pas quitter Carnac
tant qu'il y aurait des malades et des blesss dans ton auberge?

REBEC. Un mot en secret, capitaine!

CADIO. Je t'coute.

REBEC. Nos braves blesss vont bien, on les soigne au mieux, et bientt
ils pourront rejoindre. Il s'agit d'une affaire... assez importante;...
mais je voudrais connatre ta faon de penser.

CADIO. Pas de prambule, je n'ai pas le temps de faire la conversation;
dis tout de suite.

REBEC. Permets, permets! Tu es toujours charg, pour ta part, de la
garde des prisonniers et de la noble fonction de faire expdier ces
infmes?

CADIO. Tu le sais fort bien, mais abstiens-toi des qualifications; nul
n'a le droit d'insulter les condamns.

REBEC. Bien, capitaine, bien! vous parlez noblement... Cependant... tu
tiens  ce que tous y passent?

CADIO. Je tiens  faire mon devoir.

REBEC. Il est rude, conviens-en.

CADIO. Cela ne te regarde pas.

REBEC. Si fait. Tout citoyen prouv comme je le suis a le droit de
penser.

CADIO. Ne fais pas sonner si haut ta fidlit, toi qui avais des armes
et des munitions anglaises caches dans ta maison!

REBEC. J'avais prvu qu'elles vous serviraient, et tu serais ingrat de
m'en faire un crime.

CADIO, souriant un peu. Le fait est qu'elles nous ont bien servi!

REBEC. Et puis j'ai rachet ma faute, si c'en est une, en soignant vos
blesss.

CADIO. Alors, que veux-tu? Finissons-en!

REBEC. Je disais... je disais que tous ces prisonniers ne sont pas
galement coupables. Ceux qui taient  Londres n'avaient pas ratifi le
trait de la Jaunaie.

CADIO. Ils sont solidaires des mensonges et des trahisons de leur parti.

REBEC, insinuant. Permets, permets! La preuve qu'ils ne s'entendaient
pas dans ce temps-l, c'est qu'ils n'ont pas pu s'entendre  Quiberon.
Je ne dis pas que la Convention puisse les absoudre; mais le gnral
Hoche... il est certain que, s'il le pouvait, il leur ferait grce. Il
est parti bien vite, pour ne pas voir cette longue et sanglante
excution. Il s'en lave les mains, et les vtres sont condamnes 
verser froidement le sang des vaincus! C'est commode, conviens-en, de se
tirer comme a des choses dsagrables! On s'en va couronn des lauriers
de la victoire, ador des populations,... et le rude militaire, l'homme
austre et rsign, comme voil le gnral Lemoine... et toi-mme, vous
restez chargs de la besogne du bourreau et de l'excration des
royalistes passs, prsents et  venir. L'excution tire  sa fin, il
est temps. Vos soldats se lassent et s'attristent. Je les vois, je les
observe; ils ne rient ni ne chantent, et les cabarets, o, au
commencement, on venait, dit-on, pour s'tourdir et s'exalter, sont
muets et dserts aujourd'hui. Toi-mme, capitaine Cadio, tu es ple, tu
es malade, tu en meurs!

CADIO, troubl. N'importe, j'irai jusqu'au bout!

REBEC. Il parat qu'ils meurent bien, ces malheureux?

CADIO. Ils n'ont que cela  faire pour se racheter de la honte.

REBEC. Alors, toi, tu es incorruptible?

CADIO, se redressant. Que signifie ce mot-l?

REBEC, embarrass. J'ai voulu dire inflexible!

CADIO. Le mot t'a chapp, il m'claire! Tu me crois capable...

REBEC. Mon Dieu, mon Dieu! tu es homme comme un autre! Tu m'as cout
quand je t'ai rvl la validit de ton mariage; tu as profit de mon
conseil pour faire valoir tes droits. Je t'ai rendu l un service que tu
ne dois pas oublier, Cadio!

CADIO. Tu as cru... Oui, je me souviens,  prsent; tu as d croire et
tu as cru que je spculerais sur la situation comme toi, imbcile!...

REBEC, inquiet. Tu te fches... Tu es mal dispos, je te quitte.

CADIO, le retenant. Non pas, tu es charg de ngocier la ranon de
quelque prisonnier, et tu as cru que je m'y prterais. Tu vas te
confesser, ou bien...

REBEC, effray. Non, non! ne me traite pas en suspect... Diable! je n'ai
pas envie de m'exposer pour cette dame...

CADIO. Quelle dame? Rponds tout de suite!

REBEC. Je dirai tout, j'irai au-devant de tes soupons. Je venais pour
te rvler un complot tendant  dlivrer deux prisonniers condamns 
mort dans la sance d'hier, Saint-Gueltas et Raboisson. J'avoue que le
dernier m'intresse, mais...

CADIO. Quelle est la femme qui s'intresse  Saint-Gueltas? Nomme-la, je
le veux!

REBEC. C'est celle que les insurgs appellent _la grand'comtesse_, c'est
la citoyenne de Roseray.

CADIO. Tu as reu des offres?

REBEC. Je m'en suis laiss faire pour pntrer cette infernale
machination. (Baissant la voix et observant Cadio.) Elle offrirait deux
cent mille francs...

CADIO. Voil qui est bon  savoir.

REBEC. Il est bien entendu que tu n'es pas plus tent que moi...

CADIO. Je ne le suis pas, mais tu l'es. Tu vas tout avouer, ou je
t'arrte.

REBEC. M'arrter? Comme tu y vas!... Je rvlerai tout ce que je sais.
Si Saint-Gueltas et Raboisson, qui sont ou seront avertis, peuvent, au
moment de l'excution, se jeter dans la palude qui borde la prairie et
franchir le Loch  la nage, ils trouveront sur l'autre rive les moyens
de fuir.

CADIO. Tu ne sais rien de plus?

REBEC. Rien, je le jure!

CADIO,  deux soldats qui passent pour relever la garde. Mettez ce
citoyen aux arrts.

REBEC. Tu m'empoignes quand mme? Sacristi! c'est mal, cela, c'est
injuste!

CADIO. Si tu as dit la vrit, tu n'as rien  craindre, tu seras libre
dans deux heures.



SCNE IV.--CADIO, MOTUS, quelques Soldats. (Six heures du matin, mme
jour.--Un bois qui descend en pente au bord de la rivire du Loch,  une
faible distance d'Auray.--En face est la prairie appele aujourd'hui le
Champ des Martyrs[7]. C'est le lieu de l'excution, encore dsert.)

[Note 7: On a enclos cette prairie, et on y a lev une chapelle
expiatoire sous la Restauration. On y va en plerinage, et il s'y fait
des miracles.]


CADIO, (postant ses hommes de distance en distance dans le taillis qui
borde le rivage.) Tenez-vous cachs et faites feu sur les prisonniers
qui tenteraient de s'vader par ici,  moins que la trompette ne vous
avertisse d'attendre. ( Motus.) Viens avec moi. (Ils montent un peu
plus haut dans le bois.)

MOTUS. D'ici, mon capitaine, nous verrons sans qu'on nous voie, et nous
distinguerons sans empchement le lieu de l'excution. La chose n'est
point gaie, quoi qu'on en dise; mais nous ne sommes point ici pour notre
plaisir.

CADIO. Non sans doute. Raboisson tait un homme doux et railleur, ne
croyant pas au bien, mais n'aimant pas le mal.

MOTUS. Tu l'as connu quand tu servais, malgr toi, de trompette sur la
cornemuse, du temps de la guerre de Vende?

CADIO. Oui, j'ai vu l plusieurs de ceux que je suis forc de condamner
aujourd'hui.

MOTUS. Te souviens-tu, mon capitaine, du jour o je t'ai band les yeux
au chteau de Sauvires?...

CADIO. Oui certes, je m'en souviens, aujourd'hui surtout!

MOTUS. Et moi, a me revient comme dans un rve. On faisait semblant de
vouloir te fusiller.

CADIO. Et j'avais peur.

MOTUS. Oh! tout le monde a peur la premire fois devant la gueule d'un
fusil; mais quand je pense que, sans l'humanit et la patience du
capitaine Ravaud, j'aurais fusill comme espion l'homme le plus brave
que j'aie jamais connu?

CADIO. Je t'entends: nous fusillons l-bas des gens qui meurent mieux
que je n'aurais su mourir alors!

MOTUS. Sans t'offenser, mon capitaine, l'migr Raboisson est un citoyen
poli que je regretterais d'abattre...

CADIO. Tu peux tre tranquille l-dessus. Raboisson n'essayera pas de
fuir.

MOTUS. Alors, tant mieux. Le bandit Saint-Gueltas ne m'intresse pas,
d'autant plus que tu lui en veux...

CADIO. A prsent, non, s'il accepte son arrt. La haine expire devant
les tombeaux. Silence! attention  ce qui se passe l-bas!

MOTUS, au bout d'un moment. Voil le dtachement. Pas un seul curieux
aujourd'hui. Ils se sont dgots d'tre carts de la scne par la
prudence des camarades.

CADIO. La campagne est dserte l-bas. Les mesures d'vasion sont donc
concentres par ici.

MOTUS. Mon capitaine, voil des gens qui coupent de l'osier dans la
palude. C'est pour frayer ou indiquer le chemin aux fuyards.

CADIO. C'est possible; mais que signifie cette halte  l'entre de la
prairie? Les fossoyeurs sont-ils gagns aussi? Ils n'ont pas fini
d'ouvrir la tranche o doivent tomber les condamns.

MOTUS. Mon capitaine, je les connais tous; si tu veux me prter ta
lorgnette, je te dirai leurs noms.

CADIO. Je ne veux pas le savoir. Je serais forc de les condamner aussi
 mourir. Empchons l'vasion, et ne recherchons pas ceux qui la
favorisent.

MOTUS. Ah! je vois d'ici Saint-Gueltas, du moins je crois...

CADIO. Je le vois, moi, sois tranquille!



SCNE V.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, L'ABB SAPIENCE, STOCK, un
Sous-Officier, un Soldat, deux Jeunes Soldats. (Dans la prairie en
face.--Une clture en haie vive sans continuit borde le talus qui
descend  la palude. Au del est la rivire, puis le bois o sont cachs
Motus, Cadio et ses hommes.--De grands arbres bordent un chemin, de
l'autre ct de la prairie.--Quarante condamns au centre d'un
dtachement d'infanterie sont  l'entre.--Les soldats sparent les
condamns en deux groupes de vingt personnes chacun.)


SAINT-GUELTAS, (qui regarde tout avec attention et curiosit, 
Raboisson, qui est prs de lui.) Je ne vois pas encore comment on va s'y
prendre pour nous expdier.

RABOISSON, tranquille et souriant. Aucun de ceux qui sont venus ici
avant nous pour la mme affaire qui nous y amne ne reviendra nous le
dire; mais je vois ce que c'est: on creuse une fosse de vingt-cinq ou
trente pieds de long, on nous forme en pelotons de vingt individus, on
nous range face  la tranche, et on nous fusille par derrire  bout
portant. Nous tombons le nez en terre, et tout est dit. Nous sommes
morts et enterrs du coup!

SAINT-GUELTAS. C'est une mort ignoble! Et personne ici pour nous voir
tomber! personne ne racontera avec quelle assurance ou quelle grce nous
aurons su mourir! Pas un regard ami, pas une larme d'amour!

UN SOLDAT, bas,  son camarade. Ces rosses de terrassiers n'en finiront
pas aujourd'hui? Est-ce embtant d'attendre comme a?

L'ABB SAPIENCE, qui l'coute. Oui, c'est une infamie, une cruaut
gratuite! on prolonge notre agonie.

LE SOLDAT. Ah! si vous croyez que a nous amuse, nous, d'tre l pour ce
que nous avons  y faire!

UN SOUS-OFFICIER, au soldat. Huit jours de salle de police pour avoir
parl aux condamns! (Il court aux fossoyeurs.) a finira-t-il, voyons,
sacr mille tonnerres? Qui m'a flanqu des clampins comme a?
Voulez-vous qu'on vous fasse dpcher, la baonnette dans les reins?

UN TOUT JEUNE SOLDAT, tout bas,  un autre. Si a dure encore cinq
minutes, mon fusil me tombera des mains. La tte me tourne et le coeur
me manque.

L'AUTRE. Allons, allons, c'est la consigne, faut y aller! (Le jeune
soldat s'vanouit.)

LE SOUS-OFFICIER. Qu'est-ce qu'il y a, mille noms de...?

L'AUTRE JEUNE SOLDAT. Faites excuse, mon caporal, c'est le camarade qui
ne peut pas supporter l'ennui d'attendre... (Le sous-officier jure et
tempte. Il est aussi mu que les autres et se soutient par la colre.
Les terrassiers, effrays, se htent.)

SAINT-GUELTAS,  Raboisson,  l'autre bout, de la prairie. Il parat
qu'on veut nous donner le temps de dire nos prires! Que signifie cette
pose que nous faisons ici?

RABOISSON. Je ne sais, qu'importe? La vie n'est pas belle, mais on peut
bien la supporter un quart d'heure. Regarde donc le soldat qui est  ma
gauche.

SAINT-GUELTAS. Le diable m'emporte, c'est Stock! un de ceux qui vont
nous tuer. Il s'est enrl dans les bleus aprs Savenay pour sauver sa
vie, le lche! Je veux le faire plir! (Haut.) C'est aujourd'hui le 10
aot, je crois! (Stock fait un geste de menace comme s'il voulait
prendre Saint-Gueltas au collet, et lui glisse un billet dans la main.)

RABOISSON, bas. Qu'est-ce que c'est?

SAINT-GUELTAS, aprs avoir lu  la drobe. La comtesse veut et peut
nous sauver; il ne faut qu'un moment d'audace. (Il lui passe le billet.)

RABOISSON, aprs avoir lu. Trs-aimable de sa part! tu la remercieras
pour moi.

SAINT-GUELTAS. Tu ne veux pas profiter?...

RABOISSON. Ma foi, non, je suis las de vivre; nous le sommes tous! Notre
cause est perdue, nous ne pouvons plus protester que par notre mort;
sachons mourir, ce n'est pas le diable.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, moi, je ne veux pas mourir btement! Il me faut
une dernire aventure, une dernire motion! Je cours embrasser ma belle
amie, et je reviens ici partager ton sort.

RABOISSON. Alors, fais attention au signal qu'elle t'indique.

SAINT-GUELTAS. Oui, je suis de sang-froid, et pourtant le coeur me bat!
Grce  cette femme terrible et charmante, l'amour aura mes dernires
palpitations!

RABOISSON. Allons, tu es heureux  ta manire jusqu'au bout! Moi, je
vais plus tranquillement au repos du nant absolu. Regarde comme la
nature est insensible  nos dsastres! Le soleil rit dans ce charmant
paysage. La rivire chante l-bas sous les saules, les oiseaux font
leurs nids sur ces buissons qui nous entourent, et se drangent 
peine.--Et les hommes! regarde l-bas ces pcheurs qui jettent leurs
filets... Comme ils se soucient peu de nous! Le coup qui nous frappera
leur fera  peine lever la tte, et les oiseaux, un instant effarouchs,
reprendront leur ouvrage et leurs chansons!

SAINT-GUELTAS. Moi, je regarde cette terre dont l'herbe est foule sous
nos pieds et qui attend nos cadavres pour reverdir. Sais-tu que
l'endroit est bien choisi pour notre spulture? Il est trs-joli, ma
foi! Qui sait si dans quelques annes on n'y viendra pas en plerinage!

L'ABB SAPIENCE, qui s'est rapproch d'eux. On y viendra, monsieur! La
Rpublique se perd en nous sacrifiant, et le martyre va nous sanctifier!

RABOISSON, riant. Alors, nos ossements feront des miracles? Parlez pour
vous, monsieur; mais, moi qui n'ai jamais cru  rien, je ne ferai pas
marcher les paralytiques.

SAINT-GUELTAS. Et moi donc!  moins que ma poussire ne serve  composer
des philtres amoureux... (On entend des cris et des imprcations sur le
ct de la prairie qui est oppos  la palude. C'est une rixe simule
entre des paysans pour attirer les regards de ce ct-l.)

RABOISSON. C'est le signal, adieu!

SAINT-GUELTAS. Non pas, au revoir! (Il se baisse, traverse les buissons,
se laisse rouler au bas du talus, rampe dans l'oseraie de la palude et
se jette dans la rivire.)

UN SOLDAT, s'en apercevant et parlant  son voisin. Eh bien, en v'l, un
crne! Ne dis rien, il a bien gagn d'en tre quitte.

L'AUTRE. Mais c'est un chef, et un rude!

LE PREMIER. Ah! tant pis, c'est un de moins  descendre.

STOCK, (bas,  Raboisson.) Eh bien, et vous?

RABOISSON. Merci, Stock, je suis bien ici.

STOCK, ( part.) Mieux que moi!



SCNE VI.--MOTUS, CADIO, SAINT-GUELTAS, LOUISE, un Sous-Officier, un
Soldat. (Dans le bois, sur l'autre rive du Loch.--Saint-Gueltas, au
moment d'aborder, est aperu par les bleus en embuscade, qui tirent sur
lui. Il disparat.)


MOTUS, (qui observe d'un peu plus haut avec Cadio.) L'affaire est faite,
mon capitaine.

CADIO.  moins qu'il ne nage entre deux eaux. Regardons bien!

MOTUS, au bout de quelques instants. Il ne pourrait pas si longtemps que
a. Il a t au fond.

CADIO. Non! Vois! (Il vise Saint-Gueltas, qui a abord sous les buissons
et qui monte droit  lui sans le voir.)

LOUISE, sortant du taillis  ct de Cadio, se jette  ses genoux,
qu'elle embrasse. Grce pour lui, et je suis  toi! (Cadio, perdu,
laisse retomber son arme.--Louise s'lance au-devant de Saint-Gueltas.)
Fuyez!

SAINT-GUELTAS. Louise?

LOUISE. J'ai agi sous le nom d'une autre pour vous dcider...

SAINT-GUELTAS. Ah! gnreuse amie!... Viendras-tu avec moi?

LOUISE. Jamais! Fuyez!

SAINT-GUELTAS, voyant Cadio. Ah! ah! je comprends! Je n'accepte pas!...
Monsieur Cadio, je vous remercie; mais j'ai fait serment  mes amis de
retourner mourir avec eux. J'y vais, ne vous en dplaise! (Il s'lance
vers la rivire, s'y jette en plongeant, chappe aux balles des soldats
embusqus, traverse la palude sans que les soldats de la prairie qui le
couchent en joue tirent sur lui, et, remontant le talus, va prendre son
rang auprs de Raboisson pour tre fusill, aux acclamations des
prisonniers et des soldats. Raboisson lui serre la main. Au moment o
ils tombent, on entend le cri de _Vive le roi_! et un coup de fusil plus
loin derrire eux.)

UN SOUS-OFFICIER. Qu'est-ce que c'est, nom de...?

UN SOLDAT. C'est Stock qui s'est brl la cervelle, mon caporal. Faites
pas attention. C'tait un Suisse; il avait le mal du pays!



SCNE VII.--LOUISE, CADIO. (Dans le bois.--Cadio et Motus ont port
Louise vanouie sur l'autre versant de la colline.)


LOUISE, (revenant  elle.) Ah! Dieu! C'est fini?

CADIO. Vous tes libre, mademoiselle. Saint-Gueltas n'est plus, et voici
tout ce qui vous liait  moi! (Il lui remet les feuilles du registre que
lui a confies la mre Corny, et s'loigne prcipitamment en faisant
signe  Motus d'accompagner Louise o elle voudra.)



SCNE VIII.--MARIE, ROXANE, LOUISE, HENRI. (Midi.--Dans les ruines d'un
couvent entre Carnac et Auray.)


MARIE. Oui, laissons passer la grande chaleur. Louise a besoin d'une
heure de repos. Ici, nous aurons l'ombre et la solitude.

HENRI. Si vous y tes bien, je vais donner l'ordre au postillon de
dteler les chevaux. (Il s'loigne.)

LOUISE, accable. Ah! Marie, que de bonts pour moi! Comment avez-vous
pu retrouver ma trace? Je ne comprends plus rien  ce qui m'arrive
aujourd'hui.

ROXANE. Nous avons devin ton projet plus que nous ne l'avons dcouvert;
mais le secret n'a point t si bien gard que nous n'ayons pu te suivre
 Auray, o l'affaire de ce matin est dj connue. Ah! Louise, quelle
folie que de t'exposer pour sauver ce misrable! Tu l'aimais donc
toujours?

LOUISE. Non certes! j'ai cess de l'aimer le jour o l'espoir d'avoir un
fils l'a trouv insensible et hautain; mais le souvenir de l'enfant est
sacr, et, quelque hassable que ft le pre, je lui devais ce que j'ai
tent pour lui. Ah! je hais tous mes souvenirs, sauf celui du pauvre
enfant et celui de la gnrosit de Cadio!

MARIE, l'embrassant. Et celui de mon amiti, ingrate?

LOUISE, se jetant dans son sein. Oh! toi!... Mais tu ne me blmes pas,
toi, j'en suis sre!

MARIE. Non. J'admire ta grandeur d'me au contraire, car ce n'est pas
une dernire faiblesse de l'amour, je le sais. (A Roxane.) Ne la grondez
pas: ce serait  nous, rpublicains, de la trouver coupable pour avoir
voulu sauver un de nos pires ennemis; mais, moi, devant les chtimens et
les supplices, je suis faible aussi, et j'aurais fait comme Cadio: je
n'aurais pas tir sur Saint-Gueltas.

ROXANE. Cadio! allons, il n'y a pas  dire, c'est un grand coeur, de
nous avoir rendu ces actes! je serais capable de l'embrasser, s'il tait
l.

HENRI, approchant. Il y est, je viens de l'apercevoir l-bas. Entrez
dans cette chapelle ruine, si vous ne voulez pas le voir.

ROXANE. Mais, moi, je veux bien le voir, le remercier...

HENRI. Pas encore, il parat fort troubl. Laissez-moi connatre l'tat
de son me. Marie peut rester, elle le calmera encore mieux que moi.
(Louise et Roxane s'loignent.)



SCNE IX.--Les Mmes, CADIO, MOTUS, puis LOUISE et ROXANE, qui s'taient
retires  l'arrive de Cadio.


CADIO, (voyant Motus derrire lui.) Que viens-tu faire ici? o est la
personne que je t'ai dit d'accompagner...?

MOTUS. Mon capitaine, j'ai excut tes ordres. J'ai accompagn la jeune
citoyenne jusqu' la porte d'Auray, o elle m'a dit qu'elle voulait
entrer seule. De l, j'ai t  la prison, faire mettre en libert le
citoyen Rebec; aprs quoi, pensant bien que tu viendrais ici selon ta
coutume, je m'y suis rendu pour te communiquer une ptition... Mais je
vois que ce n'est pas le moment, tu n'as pas l'air absolument satisfait.

CADIO. Dis toujours.

MOTUS. Eh bien, c'est la citoyenne Javotte, la belle fille et la brave
patriote qui n'a point voulu rejoindre son bourgeois, et qui
souhaiterait l'honneur d'tre attache au rgiment en qualit de
cantinire, si la chose ne te dplat pas.

CADIO. Accord.

MOTUS, mu. Merci, mon capitaine.

CADIO. Laisse-moi  prsent.

MOTUS. Sans t'offenser, mon capitaine, tu me parais plus molest que de
coutume...

HENRI, paraissant. Ne t'inquite pas, mon brave, je suis l. (Motus fait
le salut militaire et s'loigne.)

CADIO, surpris de voir Henri. Toi? (Voyant Marie.) Et vous? O est
mademoiselle...?

HENRI. En sret, nous y avons pourvu.

CADIO. Vous savez donc ce qui s'est pass tantt?

MARIE. Elle nous l'a dit. Elle t'admire et te bnit, Cadio!

CADIO, avec amertume. Vraiment! Elle est merveille de se trouver libre
au moment o, pour sauver son amant, elle consentait  suivre son mari?

HENRI. Tu crois donc toujours l'tre?

CADIO. Non, elle ne m'est plus rien. Moi aussi, je suis libre;
j'oublierai.

MARIE. Que venais-tu donc faire dans cette solitude, Cadio?

CADIO. Je ne venais pas me brler la cervelle. J'appartiens  la patrie;
je suis tout  elle,  prsent que je n'ai plus d'injure  venger. Je
venais ici chercher le calme que j'y trouve quelquefois C'est le couvent
o j'ai failli tre moine. Je me demande si ce n'tait pas l ma
destine! Je serais chass, je serais errant aujourd'hui; mais j'aurais
dans l'esprit une ide fixe: celle de me prserver de l'amour pour
plaire  Dieu, tandis que je m'en suis prserv pour remplir un devoir
chimrique, celui de rester digne d'une femme qui me mprisait.

HENRI. Que dis-tu l? Tu as donc toujours aim Louise?

CADIO.  prsent, je peux l'avouer: je l'ai aime comme je l'ai hae,
passionnment! sans aucun espoir, et rempli de dgot pour le choix
qu'elle avait fait, je me suis obstin  tre un homme plus fort, plus
brave, plus chaste que celui qu'elle me prfrait. Ah! l'effroyable
travail auquel je me suis condamn pour plier ma nature contemplative 
ces habitudes d'nergie et de stocisme! J'ai failli en devenir fou!..
Et, quand, aprs avoir vaincu tous mes instincts, j'avais russi  me
rendre terrible au lieu de tendre que j'tais, je me retrouvais toujours
en face de l'impossible! Elle ne saura pas tes souffrances, elle
n'assistera pas  tes combats, tu n'auras jamais un nom qui remplisse
une page de l'histoire, et dont l'clat efface celui que ton rival a
reu de ses pres. Elle ne rougira pas de t'avoir mconnu, elle ne se
doutera pas que tu es suprieur  son idole! Voil ce que je me disais,
Henri! Ah! pourquoi as-tu mis dans mon coeur cette soif de devenir un
homme? Je ne pouvais pas aspirer  demi, moi qui ds l'enfance m'tais
paresseusement abandonn  la facile douceur de ne rien tre! J'tais
heureux comme l'oiseau des bois et comme la fleur des bruyres! Tu m'as
fait croire que la race humaine tait plus noble, plus digne du regard
de Dieu; hlas! j'ai foul aux pieds la musette du bohmien, et j'ai
pris le sabre qui donne l'envie de tuer, le cheval dont la course
enivre! J'ai respir l'odeur de la poudre, et je me suis cru bien grand!
Pauvre fou! j'oubliais que l'homme dveloppe en lui, avec la fivre de
la lutte, la fivre de l'amour, et que plus il fait bon march de sa
vie, plus il est avide d'un jour o sa vie se complte par le bonheur.
Ah! mes amis, n'admirez pas votre ouvrage, vous avez fait un malheureux!

MARIE, lui prenant la main. Si Louise avait quitt brusquement
Saint-Gueltas pour venir avec toi, est-ce que tu l'aurais estime?

CADIO. Il y a eu un jour o, dans l'horreur du carnage, elle m'a mis une
arme dans la main en me disant: Garde-moi, venge-moi! Elle ne savait
ce qu'elle faisait, elle l'a oubli peut-tre! Moi, je m'en souviens,
car, ce jour-l, j'tais pass dieu, j'tais invulnrable! Une seule
petite blessure a fait couler mon sang, elle l'a essuy, elle pleurait.
Moi, j'tais heureux, j'tais fou! J'aurais d mourir ce jour-l.

HENRI. Et, aujourd'hui, tu crois que sa reconnaissance est moindre, son
amiti moins sincre?

CADIO. Aujourd'hui, elle aime Saint-Gueltas mort, comme elle l'a aim
vivant. Le destin qui me poursuit a donn une belle mort  ce maudit, et
 moi l'affront de la lui laisser conqurir, sous peine d'tre lche en
tuant de ma main un rival sans dfense. Louise s'est flatte de m'avoir
dsarm en me promettant... Ah! dites-lui bien que ce n'est pas pour
elle, que c'est pour moi-mme que je me suis abstenu de le frapper!
Dites-lui que sa promesse tait lche et odieuse; elle a cru que je
voulais d'elle autre chose que son amour! Elle m'a juge d'aprs lui!
Tenez! son me est fltrie comme sa personne, comme sa vie, comme son
honneur. Tout est us en elle, la joie d'tre mre et la douleur de
l'avoir t. Son coeur est glac, les baisers d'un dbauch ont souill
ses lvres... Il ne reste plus d'elle que la brigande ennemie de son
pays et allie des tratres. Ses voeux sont pour l'Angleterre, le Dieu
qu'elle prie est le mme ftiche que les moines voulaient me faire
adorer ici; c'est le roi du ciel qui gouverne le monde  la faon des
rois de la terre, en consacrant l'esclavage! Elle mprise le peuple dont
elle s'est servie pour nous faire la guerre et dont elle rougirait
d'accepter l'alliance... Elle est vaine, elle est folle, elle est
aveugle,... et je l'aimais, moi qui aurais d la trouver indigne d'tre
la compagne d'un soldat de la Rpublique!

LOUISE, paraissant. J'en suis indigne, Cadio, c'est vrai! Considrez-moi
comme morte et pardonnez-moi. Un ternel repentir expiera mon garement.

CADIO. Que je vous pardonne! Est-ce que vous l'accepteriez, mon pardon?

LOUISE. Puisque je vous le demande...

CADIO. Ah! vous n'accepteriez pas celui de l'amour...:

MARIE. Aujourd'hui, non! Son me est brise; mais le temps efface les
plus cruels souvenirs. (Bas.) Reviens dans un an, Cadio, et je te
rponds d'elle.

CADIO, avec douleur. Elle pleure!... elle pleure amrement!... Louise,
est-ce _lui_ que vous pleurez?

LOUISE. Non, Cadio, c'est le mal que je t'ai fait.

HENRI. Vous pouvez le rparer, Louise. Vous voyez bien qu'il vous aime
plus que jamais!

LOUISE. Eh bien, qu'il revienne dans un an. Jusque-l, je vivrai de sa
pense; elle aura purifi mon me et retremp ma vie! (Elle s'loigne.)

CADIO. Un an! Elle veut porter le deuil de Saint-Gueltas...

MARIE. Non! Elle t'aime depuis la terrible journe de Carnac. Je le
sais, moi; mais elle craint l'amertume de tes ressentiments, et des
reproches qu'elle ne mrite plus de toi, puisqu'elle se les fait 
elle-mme.

CADIO. Elle m'aime et elle me craint!... Ah! je serais un lche si
j'achevais de briser ce pauvre coeur de femme! Non, non, Marie,
dites-lui que je n'ai pas travaill en vain  me rendre fort. Je saurai
touffer en moi les tortures de la jalousie. C'est  cela maintenant que
j'appliquerai ma volont, je me suis soutenu par la haine; je saurai
m'lever par l'amour.

HENRI. Bien, Cadio! Te voil dans le vrai; tu entres dans le grand
courant qui entrane la patrie, lasse de violence, vers la
rconciliation. Le besoin d'aimer est l'imprieux rsultat de nos
dchirements. Tu vas quitter cette sanglante arne pour quelques
semaines, j'apporte ici ton cong; tu le trouveras  Auray. Viens nous
rejoindre  Nantes, o nous emmenons Louise. L, vous oublierez que vous
reprsentez tous deux, les partis extrmes de la lutte: elle, le pass
avec ses erreurs; toi, le prsent avec ses excs. Marie m'a pardonn
d'tre gentilhomme, Louise te pardonnera d'tre sans famille. Le temps
est venu o l'on ne vaut que par soi-mme; la Rvolution a consacr le
principe, c'est  l'amour de sanctifier le fait.

ROXANE, qui l'coute. C'est bien fort, Henri, ce que tu dis l!... Si au
moins Cadio tait gnral!

HENRI. Soyez tranquille, il le deviendra!


FIN




POISSY.--TYP. ET STR. DE AUG. MOURET





End of the Project Gutenberg EBook of Cadio, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CADIO ***

***** This file should be named 28977-8.txt or 28977-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/8/9/7/28977/

Produced by Carlo Traverso, Rnald Lvesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
