Project Gutenberg's Mmoires d'une contemporaine (6/8), by Ida Saint-Elme

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Title: Mmoires d'une contemporaine (6/8)
       Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de
       la Rpublique, du Consulat, de l'Empire, etc...

Author: Ida Saint-Elme

Release Date: May 31, 2009 [EBook #29012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE (6/8) ***




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MMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE,

OU

SOUVENIRS D'UNE FEMME SUR LES PRINCIPAUX PERSONNAGES DE LA RPUBLIQUE,
DU CONSULAT, DE L'EMPIRE, ETC.

     J'ai assist aux victoires de la Rpublique, j'ai travers les
     saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la
     grandeur de l'Empire: sans avoir jamais affect une force et des
     sentimens qui ne sont pas de mon sexe, j'ai t,  vingt-trois ans
     de distance, tmoin des triomphes de Valmy et des funrailles de
     Waterloo. MMOIRES, _Avant-propos_.

TOME SIXIME.

Troisime dition.

PARIS.

LADVOCAT, LIBRAIRE, QUAI VOLTAIRE, ET PALAIS-ROYAL, GALERIE DE BOIS.


1828.




CHAPITRE CXLIV.

Approches du 20 mars.--Nouvelle du dbarquement de Napolon.


Depuis mon retour  Paris, j'tais chaque jour plus mle  toutes les
esprances des amis de Napolon. Sans avoir le mot d'aucune intrigue,
j'en remplissais les missions avec toute la chaleur d'un enthousiasme
dsintress, et, la main sur la conscience, j'tais un vritable
conspirateur sans le savoir. Ce qu'il y a de certain, c'est que pendant
l'poque la plus rapproche du 20 mars, je fis un grand tort  la petite
poste. Il tait bien rare qu'en ma qualit de _fama volat_, je n'eusse
pas quelque secrte missive  porter. Un matin, Regnault me chargea de
trois commissions de ce genre, en me disant de les remettre  un homme
qui m'aborderait en me demandant _comment se porte monsieur votre
oncle?_ Mon instruction tait d'attendre cet homme dans un caf du
passage Feydeau, d'y rester jusqu' onze heures.

Faut-il que je demande un reu?

--On vous le donnera sans que vous le demandiez, L'change des lettres
se fait sur la reconnaissance d'une mdaille; vous les apporterez
aussitt. J'allai en effet au caf  neuf heures et demie; l'on
m'aborda avec la formule convenue; l'change se fit comme il m'avait t
recommand. Je connaissais trs bien la personne; c'tait un officier de
hussards. Il me parla assez lentement du retour de l'Empereur, et de
l'attente gnrale des militaires; qu'ils taient tous comme des fous,
et lui le premier. Quand je rendis compte de ma mission  Regnault, il
murmura avec une colre mal dguise: Ces officiers sont bavards, ils
se battent comme des lions, mais cela jacasse comme des femmes. Mais il
m'adressa personnellement mille choses flatteuses sur mon activit, ma
prudence. Je voyais trs bien qu'il voulait me faire un point d'honneur
de la discrtion, et si j'avais t femme  profiter des occasions,
j'aurais largement t paye des services que je mettais, au contraire,
une espce d'orgueil  rendre par souvenir et opinion. Je continuai ces
courses mystrieuses avec toute la discrtion d'un nophyte. Regnault,
par son ton confidentiellement important, excitait mes bonnes
dispositions, et je me croyais un personnage destin  jouer un rle.
Les dangers ne m'ont jamais effraye, et j'y courais avec plaisir et
vanit. Le lendemain, 9 mars, il m'avait donn un rendez-vous  deux
heures; il me fit attendre long-temps: il tait extrmement agit,
tenant une lettre ouverte  la main. Il me fit entrer dans sa chambre 
coucher, et crivit  la hte les deux lignes:

J'ai la certitude que Pontcoulant est contre nous. Brlez...

Tenez, me dit-il, dpchez-vous de porter cela au Marais, rue Barbette,
vis--vis l'htel Corberon. Vous demanderez M. Victor; vous vous
annoncerez de ma part; mais vous ne remettrez le billet que lorsqu'on
vous aura montr une mdaille pareille  celle de l'autre jour. Retenez
bien la rponse, mais ne l'apportez pas crite; il peut arriver un
accident: il faut tout prvoir.

--Eh bien! reprenez votre billet; je dirai tout de vive voix.

--Non, non, il faut qu'on voie, par un signe palpable, que cela vient
de moi. Souvenez-vous bien de me rapporter le billet.

--Ah! dis-je en riant, et l'accident?

--Vous avez raison. Dchirez le billet vous-mme.

--Soyez tranquille. Et me voil partie, fire de ma mission, comme si
le bonheur de la France en et dpendu.

En tournant la rue Barbette au Marais, le conducteur arrte pour
demander l'htel  un homme de fort bonne mine. Est-ce que vous y
allez, demanda-t-il au cocher. C'est Victor que vous cherchez,
ajouta-t-il en me regardant d'un air qui me le fit prendre pour un agent
charg de m'arrter! Cette ide me frappa tellement, que rouler le petit
papier et le jeter furtivement dans ma bouche fut l'affaire d'une
seconde. Je vais au numro 22, m'criai-je.

--Il me semble qu'il n'y en a pas dans la rue. Et aprs cette parole
il disparut. Mais lorsque le cabriolet vint  s'arrter, le mme homme
se prsenta pour me faire descendre. J'avoue que je me crus dj en
puissance de police; mais le billet tant en sret, je sautai lestement
sans prendre la main qu'on m'offrait. Mais toutes mes craintes
s'vanouirent; c'tait presque un confrre. Regnault rit beaucoup quand
je lui racontai ma frayeur et ma prcaution pour le billet; la prsence
d'esprit que j'avais montre accrut encore sa bonne opinion sur ma
sagacit, et sur une prudence que je savais si bien avoir pour les
autres aprs en avoir toujours tant manqu pour moi-mme.

Je fus  mme de remarquer ce jour-l que jamais l'excs de prvention
de Regnault pour Napolon n'avait t plus loin. Naturellement loquent,
il ne le fut jamais davantage, et s'enflamma mme jusqu' revenir sur la
campagne de Russie et celle de 1814, pour en enlever tous les torts 
son idole.

Je sais bien, lui dis-je en riant, que ce n'est pas Napolon qui a fait
geler et neiger; mais, au fait, qu'allait-il faire dans cette Russie? Le
beau pays  conqurir! la France vaut bien qu'on s'en contente.

--Aussi l'Empereur ne veut plus de guerre...

--Il revient donc, m'criai-je vivement?

--Dans une quinzaine, vous irez le voir aux Tuileries.

--tes-vous fou?

--Pas le moins du monde.

--Et vous croyez que cela se passera sans plus de faon.

 cela je lui fis quelques objections si pressantes, qu'il s'emporta
jusqu' la colre. Cette petite altercation nous avait fait passer une
heure, et loigns de notre objet, Regnault y revint de lui-mme en me
donnant deux nouvelles commissions, dont l'une auprs de Cambacrs. Il
me recommanda de bien regarder en sortant si l'on m'observait, et de
prendre un cabriolet un peu loin. J'ai dj dit que sans savoir le mot
des intrigues, j'avais mis une sorte de vanit  ces services, vanit
qui me faisait mpriser le danger. Plus instruite, je ne redoutais pas
davantage les espions; d'ailleurs, quand on se sait observ, il est si
ais de drouter l'attention. Il suffit de la fixer sur des dmarches
insignifiantes pour la dtourner de celles qu'on veut cacher. Aux
approches du retour de Napolon, la police tait ou aveugle ou complice;
car j'ai surpris des signes d'intelligences faits par des officiers 
l'heure mme de la parade, au mot d'ordre et sous le balcon du roi. Je
me rappelle avoir djen, dans les premiers jours de mars, dans un caf
qui fait le coin de la rue de l'chelle, avec plusieurs militaires
habills en bourgeois. On se faisait des signes, on se montrait des
cocardes, des proclamations vraies ou fausses: on peut dire que les
conspirateurs jouaient cartes sur table.

Je ne pouvais croire que si Napolon revenait, Ney partirait avec le
roi. Dans tout cela, lui seul m'occupait et m'intressait; et je ne
voyais pas trop comment il russirait  faire cadrer le pass et le
prsent. La dernire fois que je vis Regnault, il me parla encore du
marchal, et de manire  m'effrayer. Il a, disait-il, bien durement
conseill l'abdication. Je ne sais pas trop de quel oeil l'Empereur va le
revoir.--Et moi je pense que Ney sent trop sa propre gloire pour se
laisser regarder de travers, lui rpondis-je avec une motion secrte
qui semblait me faire pressentir que ce retour allait lui devenir fatal.
Je ne vis pas une seule fois Mme Regnault dans ces visites pourtant si
frquentes  son htel; il me semble qu'elle tait  sa terre, ignorant
tous les mouvemens que son mari se donnait.

Quelques jours aprs la fatale catastrophe du gnral Quesnel, Regnault
me parut extrmement joyeux, quoique trs agit. Il me lut quelques
lignes que je ne me rappelle pas assez pour les citer, mais qui venaient
de Porto-Ferrajo. Il me demanda si je croyais pouvoir me fier
absolument au dvouement de Lopold?

--Oui, lui-dis-je, pour tout ce qui me concerne; peut-tre mme pour
autre chose. Mais son avenir m'a t confi par sa mre, et je n'en
jouerai pas le bonheur contre des folies politiques. Si l'on se bat,
Lopold sera le premier  son poste: voil tout ce qu'en fait de
dvouement vous devez attendre de lui.

--Vous n'avez pas le sens commun, ma pauvre amie; il y a de l'toffe
chez vous, mais votre tte gte tout.

--Vous croyez? Rellement, vous rvez donc tous le retour de
l'Empereur?

--Rver est excellent; si vous voulez lui prsenter votre nouvelle
passion, allez  Barme, vous y avez des amis, et l vous pourrez
demander  l'Empereur une lieutenance pour Lopold.

Je regardais Regnault d'un air bahi et presque stupide. Il me poussait
d'autres papiers sous les yeux, que je n'osais pas lire, tout entire
absorbe par des paroles nigmatiques. Mais Regnault aimait Napolon de
si bonne foi, que cela pouvait s'appeler bien plus une vertu de
reconnaissance qu'un intrt de sdition. Laissez faire les vnemens,
disait-il, la France reprendra son rang avec lui; l'idoltrie de l'arme
est telle pour cet homme, que tout lui deviendra possible.

--Convenez, entre nous, sans phrases, que l'arme est bien bonne?
Paroles qui ne venaient pas de ma pense, mais destines  lui arracher
la sienne tout entire; car je me plaisais autant que lui-mme  cette
extase continuelle d'admiration.

Mon Dieu! on fait beaucoup sonner le bonheur pour les soldats de n'tre
plus exposs  une mort de chaque jour; mais les dangers sont la vie du
soldat...

--Cependant vous disiez tout dernirement que si Napolon revenait, il
ne serait plus le mme?

--Cela est bon  dire pour le moment, c'est une excellente phrase de
prface. Au fond, il nous faudra des hommes et des millions; mais, soyez
tranquille, on les trouvera.

--C'est ici le cas de dire, rpliquai-je:

     Qu'il se montre, il deviendra le matre.
     Un hros qu'on opprime attendrit tous les coeurs;
     Il les anime tous quand il vient  paratre[1].

 cette citation, faite, je l'avoue, avec un peu de prtention, je crus
que Regnault allait perdre la tte. Il crivit  la hte quelques mots,
et pendant ce temps on vint lui apporter un norme paquet de papiers; il
les parcourut, et brla tout aussitt,  l'exception d'une lettre qu'il
me fit lire. Elle tait de Mouton-Duvernet; Regnault savait que je le
connaissais depuis les campagnes d'Allemagne. Hlas! cette lettre que
Regnault me dit de garder, lettre absolument sans importance politique,
manqua de me devenir funeste, un an plus tard, dans les premiers jours
de mars 1816.

Le lendemain de cette visite, Lopold, qui dnait souvent avec des
officiers, ses anciens frres d'armes de la guerre de Russie, vint tout
agit, ds huit heures du matin, m'annoncer qu'il partait avec trois de
ses anciens chefs, qu'il reprenait du service, qu' coup sr l'Empereur
serait  Paris dans peu avec Marie-Louise et le roi de Rome.

Va-t'en voir s'ils viennent, _Jean_! fut la seule rponse que je fis 
ce qui me semblait le comble de l'extravagance; mais cette extravagance
me gagna subitement, et ma discussion avec Lopold durait encore, quand
trois personnes qui vinrent me rendre visite, m'assurrent que, pendant
qu'on perdait  Paris le temps en _si_ et en _mais_, Napolon faisait
ses affaires, qu'il avait avec lui assez d'hommes tant Polonais que
_grognards_, pour tenter un coup de main; que les munitions et l'or ne
lui manqueraient...--Ni les coeurs, ni les bras, s'cria Lopold, avec
une nergie qui attira sur sa figure inspire tous les regards, et me
fixa, moi, immobile  ma place. Sans chercher  justifier la cause d'un
si brlant enthousiasme, son spectacle tait trop entranant pour que je
restasse froide  ct de Lopold. Il me semblait retrouver en lui
l'idole de mes plus beaux jours, le hros de ma constante admiration,
c'tait Ney dans toute son nergie, patriotique et militaire... Ds que
je fus seule avec Lopold, il me dit: Ne nous quittons pas; allons
ensemble nous joindre aux fidles serviteurs d'une haute infortune,
vaincre ou succomber auprs de l'Empereur, mon amie! mon amie! ce sera
une belle page dans notre histoire.

--Que fera Ney?

--Qui le sait? Il est tout au nouvel ordre de choses, il attendra
l'vnement.

--Vous avez tort, Lopold; vous jugez avec aigreur le marchal; il
n'est pas homme  chercher la gloire de la prudence. Si quelque chose
est chang dans ses sentimens, c'est qu'il pense que cela est mieux pour
la France. Lopold, si mon repos vous est cher vous attendrez quelques
jours.

--Mon amie; ce dpart est la seule chose que je ne puisse vous
sacrifier. Tous mes prparatifs sont faits, je n'ai plus qu' monter en
chaise de poste. J'eus la force de rsister, mais non pas celle de le
convaincre. Il me quitta bon gr mal gr, et je ne le revis que le 20
mars, dans la foule qui porta l'Empereur en triomphe,  neuf heures du
soir, par le grand escalier que S. M. Louis XVIII avait descendu 
minuit pour quitter le trne et la France.

Sur ces entrefaites Napolon dbarquait  Cannes. Le 6 mars je
traversais les Tuileries, aprs avoir rencontr Regnault, qui m'apprit
l'vnement et qui avait l'air fort inquiet. Comme il me quittait tout
effar, j'aperus Ney sortant du chteau, et causant au milieu d'un
groupe d'officiers. Il me vit, et je profitai de cette heureuse
inspiration de nos regards pour lui faire un signe auquel il tait
convenu entre nous de nous rendre toujours. Je pris un cabriolet pour
aller attendre chez moi le marchal. Dans une angoisse o il me semblait
que j'allais perdre la raison, je marchais  grands pas dans ma chambre,
je courais  l'antichambre.  sept heures du soir j'arrtai la pendule
pour chapper  l'impatience que me causait l'aiguille immobile. N'en
pouvant plus, je me jetai  genoux devant mon lit, enfonant ma tte
brlante dans les couvertures, de manire que je n'entendis pas arriver
le marchal, et me trouvai enleve et presse dans ses bras avant d'tre
revenue  moi-mme. Le bonheur fut inexprimable, mais de courte dure.
Ney avait cd  l'intrt de mon abattement, dont il devinait le motif;
mais ce motif lui rendit aussitt le visage svre, lorsqu'avec un
accent passionn je lui dis, me pressant fortement sur son coeur:
N'est-ce pas que vous ne marcherez jamais contre lui? Ce _n'est-ce
pas_ tait un souvenir de nos plus heureux instans, une de ces paroles
inacheves qui reprsentent tout un monde d'illusions, que le mystre
protge contre l'oubli, et dont le coeur retient toujours le sens
puissant et magique. L'interpellation magntique me valut, hlas! une
brusque rprimande que j'tais d'autant moins dispose  souffrir
patiemment, que je la trouvais on ne peut plus dplace. Vous partez
donc, heureux et content d'tre choisi pour marcher contre Napolon,
ayant promis d'arrter l'Empereur.

--Il ne l'est plus: il ne revient que pour perdre la France. Si vous
n'tiez femme, je vous demanderais raison de votre opinion...

--Sditieuse, n'est-ce pas?

--Oui, et, de plus, extravagante. Ida, si vous tenez  mon amiti,
croyez-moi, sachez rprimer le dlire de vos passions.

-- commencer, M. le marchal, par celles qui firent si long-temps ma
flicit et ma gloire.

--Mauvaise tte.

--Pas si mauvaise, ce me semble, car elle ne tourne pas  tout vent.

--Eh bien! ayez vos opinions, mais ne m'en parlez plus.

--Cela vous blesse donc les oreilles?

Il suffit que vos ides soient contraires  mes nouveaux devoirs, pour
que vous deviez me les taire. Ici j'clatai par douleur et comme par
pressentiment.

Vos nouveaux devoirs! et voil ce que vous avez de mieux  dire  celle
qui vous en a connu d'autres, qui vous a vu grandir sous celui que vous
courez combattre! Ah! sans doute je vous parle pour la dernire fois. Je
vous l'ai dit, je le rpte, vous tes peut-tre celui des marchaux qui
aurait d le moins se sparer du culte de l'empire, auquel moi, dans ma
nullit, j'ai voulu tre fidle de coeur. Il n'y a pas besoin de
conspirer, de trahir personne, mais on peut se tenir  l'cart et
attendre.

--Adieu, Ida, pour toujours adieu! Et il me quitta. J'touffais, mes
larmes coulaient en abondance; je restais debout; immobile, coutant ses
pas fugitifs, je pressais mes mains contre mon coeur comme pour
l'touffer; ses pas ne retentirent plus dans l'escalier, la porte
cochre retomba lourdement, j'entendis un cabriolet s'loigner, et
pendant deux heures je cessai presque de vivre.

J'eus  peine la force de m'tendre sur mon lit, o le sommeil vint
heureusement me saisir. On m'veilla de bonne heure en m'apportant une
lettre de Lopold. Il m'envoyait des extraits des proclamations qu'il
avait ramasses sur toute la route Ah! pourquoi, ajoutait Lopold,
n'tes-vous pas avec moi? rien alors n'galerait mon bonheur.

Je courus porter cette lettre  Regnault. Je le trouvai plus agit que
moi-mme, quoiqu'il n'et pas les mmes raisons d'motion. Il me blma
d'avoir laiss partir Lopold sans l'en prvenir. Je crus que la tte
lui tournait. Il tenait une de ces proclamations et une lettre de M.
Bonnest; puis, tout en marchant, il s'cria: Le gnral Marchand est 
Grenoble; il n'aime pas l'Empereur. Ney part pour Besanon. Le
dbarquement est un coup de tte dont Napolon n'a pas calcul toutes
les chances difficiles. Il a mal fait de ne pas se rapatrier avec Murat.

--M. le comte, tout cela me parat encore un rve.

--Oh! non;... le gant est jet, la partie engage... Mais croyez-vous
rellement Ney dans l'intention de marcher contre l'Empereur?

--Nul doute.

--Il vous l'a dit?

--Et presque d'une manire trop significative, en commenant contre moi
la guerre. Ney prtend que ce retour serait fatal  la France, et Ney
est la loyaut mme; il ne dit que ce qu'il pense, et il agit comme il
dit; je lui dois au moins cette justice. Je n'ai pas  me louer de ses
adieux; il rsistera, soyez-en certain.

--Eh bien! dans ce cas, tout est perdu.

--Que ne restait-il donc dans son le, votre Empereur! Mon Dieu! il y
tait si tranquille.

--La plaisanterie est excellente.

--Excellente! non, sans doute, mais juste. Consultez l'embarras o vous
tes, le trouble qui vous agite, et vous penserez comme moi.

Je rentrai petit  petit dans ses ides, et je lui annonai que puisque
Ney tait parti pour Besanon, j'allais y aller aussi. Regnault parut
ravi de ma rsolution.

Je trouvai en rentrant une lettre qui me fit changer d'itinraire et je
partis pour ce voyage impromptu, et sans avoir, dans un trajet de
quarante ou quarante-cinq heures, d'autre pense fixe que l'incertitude
de ce que j'allais dire  Ney? Comment va-t-il me recevoir?... Partout
l'aspect des troupes suffisait pour me faire juger que Napolon n'aurait
qu' reparatre au milieu d'elles pour ramasser encore une fois la
couronne. Ce spectacle en quelque sorte de la destine qui se
prononait, ne faisait qu'augmenter mes angoisses sur le marchal... Je
ne pourrai l'aborder; ai-je encore le droit et aurai-je encore le
courage de lui parler aprs le cruel adieu de Paris?




CHAPITRE CXLV.

Dbarquement de Bonaparte en France.--vnemens de l'intrieur.--Ney 
Lons-le-Saulnier.


En chaise de poste, il est impossible que la rflexion ne vienne pas
mme  une femme, et j'avoue que depuis que j'tais en route le retour
de Napolon me paraissait plus naturel. Il tait impossible que Napolon
gardt prison  Porto-Ferrajo, quand un parti puissant et une arme
dvoue l'appelaient  Paris. Le mouvement inquiet et tumultueux de la
population  chaque pas me rvlait une partie des vnemens. J'appris
ainsi qu' Lyon flottait dj le drapeau tricolore. L'ancienne reine des
Gaules s'tait rendue sans rsistance au souverain d'une petite le de
la Mditerrane, suivi ou pour mieux dire escort d'une arme de mille
hommes. Et cependant, aucune haine fonde ne s'tait attache aux
Bourbons, dans ce rgne de dix mois qui tait prs de s'vanouir. Un
sentiment gnral d'intrt, qui allait en quelques ames jusqu'
l'attendrissement, en quelques autres jusqu' la passion, se mlait dans
la multitude  l'expression d'entranement et d'enthousiasme qu'avait
dveloppe le retour du hros. Napolon venait de prouver aux cabinets
de l'Europe que la gloire est aussi une espce de lgitimit, et cette
leon terrible, qui a cot si cher aux nations, devait laisser des
traces ineffaables dans l'histoire. Pourquoi fallait-il que je l'y
visse plus tard crite en lettres de sang!

Je croyais pntrer les dispositions de Ney, mais je m'tonnais qu'elles
ne s'accordassent point avec sa conduite; et si j'avais moins connu son
caractre, l'trange antipathie qui dut s'tablir ds le premier jour de
la restauration entre ses sentimens et ses devoirs, serait encore pour
moi un mystre inexplicable: mais quand j'ai essay de peindre cette
grande ame, une des plus tendres, des plus gnreuses et des plus
dvoues que la nature se soit plue  former, je me suis condamne 
reconnatre ce qui lui manquait de perfection pour atteindre  une
sublimit idale. Ney portait sous ses formes hroques le coeur le plus
doux et le plus facile. Accessible  tous les tmoignages de
bienveillance et d'affection, il s'y livrait avec une mobilit qui a peu
de dangers dans la socit prive o elle ne saurait effrayer que
l'amiti et l'amour, mais qui a des inconvniens trs graves par leurs
rsultats dans une vie place si haut, et quand il s'agit de si grands
intrts. Tout ce qu'il disait, il le sentait profondment; tout ce
qu'il promettait, il tait dcid  le faire; tout ce qu'il voulait, il
croyait le vouloir en effet. Ce fut abuser indignement des mots que
d'appeler Ney un tratre; il n'a trahi que sa volont et ses
rsolutions. On l'a calomni en lui supposant un plan. L'ide d'un plan
suivi qui exigeait l'habitude du mensonge, est incompatible avec cette
navet d'ame et d'esprit qui l'a toujours caractris. Un de ses
officiers les plus aims, le brave et spirituel Esmnard, me disait un
jour: Le marchal est un demi-dieu sur son cheval; quand il en est
descendu, c'est un enfant. Voil le prince de la Moskowa tout entier.

On pense bien que je m'empressai de lire les journaux, et d'y chercher
tout ce qu'ils avaient pour moi, c'est--dire, ce qui se rapportait au
nom de Ney et  sa position politique. Il avait reu les ordres de Louis
XVIII, et il s'y tait dvou avec franchise, car il ne savait pas se
dvouer autrement. S'il abjura quelques jours aprs cet engagement,
c'est que derrire la monarchie dtruite par une puissance irrsistible,
il voyait encore la patrie. Sa position tait unique dans tous les
sicles et dans toutes les histoires. Il prit beaucoup sur lui, parce
qu'il tait seul, mais il est difficile de comprendre ce qu'il aurait pu
faire d'utile en agissant autrement. Ce qu'il y a de certain, c'est
qu'il pargna beaucoup de malheurs, qu'il conserva  la France ces
dpartemens sub-Alpins qui subirent l'usurpation de Louis XIV, peut-tre
sans l'aimer, et qu'il ne lui manqua pour tre absous que d'tre
apprci par des hommes capables de calculer l'immense responsabilit
dont il tait charg devant le pays et devant l'histoire. Ce sont des
difficults de situation que l'on ne peut pas mesurer en courant du
chteau des Tuileries au vestiaire du Luxembourg.

J'anticipe malgr moi sur cet avenir dont l'ide me tourmente et me
bouleverse, je voudrais m'y drober. Je voudrais rveiller dans mon coeur
l'impression de ces beaux sites du Jura qui me rendaient les Alpes
Helvtiques et les Alpes Tyroliennes. Toutefois mon coeur tait trop
proccup pour en goter le charme. Ney devait tre  Lons-le-Saulnier.
Sa conduite dans ces jours d'orage allait dcider de tout son avenir; je
prvoyais avec inquitude, avec effroi, les dangers auxquels il exposait
sa tte. Mille prsages de mort que je n'avais jamais accueillis dans le
tumulte des camps et des champs de bataille, se fixaient invinciblement
devant ma pense. J'tais si absorbe dans ces rflexions en arrivant 
la ville qui tait le but de mon voyage, qu'aucun bruit, aucun vnement
extrieur n'avait pu m'en distraire. Plusieurs voitures s'taient
croises avec la mienne, sans que je les aperusse; l'une d'elles
renfermait le marchal. Quand je m'informai de lui, on m'apprit qu'il
tait parti depuis deux heures. Cette nouvelle produisit sur moi une
commotion qui me rendit  la perception, au sentiment des objets dont
j'tais entoure. Je crus sortir d'un songe; je me rveillais en effet.
Il tait neuf heures du soir. De la fentre de mon auberge de la _Pomme
d'Or_ on apercevait quelques croises illumines. Des banderoles aux
trois couleurs y flottaient d'espace en espace. Des groupes anims
parcouraient au loin la rue Saint-Dsir et la Grande Place. Je prtai
l'oreille, et j'y saisis le nom du marchal; j'coutai plus
attentivement. J'entendis crier: _Vive l'Empereur!_ et ce cri courant de
proche en proche vint se rpter jusque auprs de moi. Je ne pus douter
qu'un grand vnement ne se ft accompli. Une rvolution tait faite.

Empresse de savoir quelle part Ney avait prise  cette grande scne
historique, je fis monter dans ma chambre une des jeunes et trs jolies
demoiselles que j'avais remarques dans l'auberge; c'tait la fille du
propritaire. Elle me raconta avec chaleur et navet ce que l'histoire
a dj rpt tant de fois, et ce qu'une procdure sanglante a rvl
dans tous ses dtails. Je n'en dirai que ce qui m'a paru altr dans les
rcits vagues et confus sur lesquels sir Walter Scott a brod sa longue
et mensongre _vie de Napolon_. Le marchal ne manifesta point ce qu'on
appelle sa dfection par un ordre du jour crit. Cette pice ne parut
qu'aprs avoir t lue  la tte des troupes, dans une promenade de
Lons-le-Saulnier o se passent ordinairement les revues, et qui tire, ou
d'une institution ancienne, ou d'une tradition du moyen ge, son nom
lgalement romantique: elle s'appelle _la Chevalerie_. La premire
phrase de ce discours ne pouvait pas laisser de doute; elle en
renfermait tout le sens. Soldats, dit le marchal, la cause des
Bourbons est  jamais perdue. Cette dclaration de principes produisit
l'effet de l'tincelle lectrique. L'arme se la rpta d'homme en
homme, et l'enthousiasme, port  son comble, se manifesta par des
clats qui empchrent long-temps l'orateur de poursuivre. On vit voler
en un instant les cocardes blanches et les fleurs de lis. On vit couler
des larmes de joie des yeux de ces vieux soldats qui n'avaient jamais
pleur. Les fantassins couvrirent leurs fusils de baisers; les cavaliers
embrassrent leurs chevaux. Le peuple seul resta calme et presque morne,
car il y avait au fond de cet vnement une immense incertitude de
l'avenir, qu'aucun esprit sage ne pouvait envisager sans pouvante. La
dernire rsolution de Ney lui tait d'ailleurs si personnelle, elle
tait si universellement inattendue, que le commandant de la garde
nationale, M. de Grivel, qui tait  cheval  ct de lui, tendant le
doigt vers le papier que le marchal roulait dans ses mains, lui dit
avec un sourire inquiet: Vous vous trompez, M. le marchal.--Non, mon
cher ami, rpondit Ney. J'ai dit ce que je voulais dire; et il rpta.
M. de Grivel se retira du rang de l'tat-major, et brisant son pe sur
sa selle, il en jeta les tronons au vent. Adieu, marchal, cria-t-il.
Souvenez-vous qu'il est plus facile  un Franc-Comtois de rompre du fer
que de violer sa parole.

La dfection de Ney ne pouvait tre dtermine que par de hautes
considrations que l'histoire apprciera. Il eut lieu de croire que le
sort de la France dpendait de lui, et il agit comme il crut devoir
agir, selon sa conscience et sa raison, dans l'intention vidente de ne
pas livrer son pays aux chances d'une guerre civile; mais une ame telle
que la sienne savait apprcier tout ce qui est gnreux. Elle aimait
tout ce qui est grand, et la belle conduite de M. de Grivel avait laiss
une tendre et profonde impression dans son esprit. Il en a parl dix
fois dans le cours de sa procdure, et le tmoignage d'un grand homme
est assez glorieux pour ddommager M. de Grivel des oublis ingrats du
pouvoir. Si j'avais la force de mler quelques rflexions  des dtails
si pnibles  crire, et qui m'entranent de plus en plus vers un
dnouement pouvantable que je ne puis repousser de ma pense, je ferais
remarquer ici une des causes qui ont le plus contribu  entretenir dans
la mmoire du peuple quelque amour et quelque regret pour cette re
impriale, si rapide et si brillante. C'est peut-tre de tous les temps
historiques celui o le gouvernement a le mieux apprci les hommes,
parce que, suivant l'heureuse expression de madame de Stal, le
gouvernement de Bonaparte s'tait fait homme, et que, semblable 
l'homme de Trence, il ne connaissait rien qui lui ft tranger. Le
gnie, la valeur et la vertu n'avaient pas besoin de l'intermdiaire
d'un grand seigneur, ou d'un homme minent dans l'glise. Ils avaient 
qui parler en montant droit au trne; et aucun titre n'tait repouss,
aucun service n'tait exclu. Quand Napolon passa  Lyon, il envoya la
croix d'honneur au seul citoyen qui et accompagn MONSIEUR jusqu' la
fin, dans une dmarche bien difficile, o ce prince fit preuve  la fois
de courage, de prudence et de gnrosit. Si Napolon avait gagn la
bataille de Waterloo, s'il avait affermi cet empire dont l'heure tait
venue, si ses institutions s'taient consolides avec son pouvoir, M. de
Grivel serait assis  ct de Ney dans la chambre des Pairs, et c'est
Ney qui l'y aurait appel.

Enfin, dit la jeune narratrice, dont je ne fais depuis long-temps que
paraphraser le discours, si Madame en veut savoir davantage, elle
apprendra tout ce qui l'intresse  la salle  manger, o sont runies
les personnes les plus notables de l'endroit. Le souper a t un peu
retard  cause des circonstances; mais il y a trente-cinq couverts.

--Mettez-en trente-six, rpondis-je, et je passai devant un mauvais
miroir pour faire de ma toilette de voyage une toilette de table d'hte.
Il y avait peu de chose  changer. Ce genre de rapports ncessaires avec
des gens dont on ne ferait nulle part ailleurs sa socit, et qui ne
rpondent pas une fois sur mille  la disposition de votre esprit et aux
mouvemens de votre humeur, m'a toujours singulirement dplu. Mais
c'tait un jour, un vnement historique; j'allais entendre nommer celui
dont le nom tait le bonheur et la gloire de ma vie, et j'attachais
aussi quelque importance  connatre ces fiers montagnards dont
l'histoire se rattache  tant d'vnemens extraordinaires. J'avais
entendu parler de l'effet que ces gans du Jura produisirent  la
fdration de 1790, quand leur bataillon de colosses entra dans le
Champ-de-Mars, prcd d'un ermite des rochers, et d'un vieillard de
cent vingt ans, doyen de sa province, et peut-tre du genre humain;
j'aimais le Jura par cet instinct qui m'attache aux pays et aux moeurs
extraordinaires; j'aimais surtout ce qui avait vu Ney, tout ce qui
pouvait m'apporter un souvenir de lui, tout ce qui pouvait en rflchir
l'image sur mon coeur. Je descendis.

La longue et triste salle  manger tait encore vide. Elle me rappelait
quelque chose d'une station de guerre dans une place menace. Des feux
de joie ou de prcaution passaient de minute en minute devant la
fentre; des ptards clataient sur la place. Des chants extraordinaires
se mlaient  ces scnes de terreur et ne les embellissaient pas. Les
belles demoiselles de la maison se pressaient autour de moi, en me
disant: Ah! Madame la marchale! C'tait l'ide qu'elles s'taient
faite, et je ne sais pourquoi, car il y a des secrets de l'ame qui ne se
rvlent que par une longue habitude ou une puissante sympathie, et je
n'avais pas mme nomm le marchal. Rebute aux Franais sous la
couronne d'une reine tragique, il m'tait rserv de passer malgr moi
pour une impratrice  l'le d'Elbe, et pour une princesse dans le Jura.

Peu  peu la scne s'anima d'une manire trange. Des soldats
d'ordonnance se succdaient dans la salle. Un lieutenant gnral, en
grand uniforme, descendu d'un petit escalier obscur, la traversa en
passant une main soucieuse dans ses cheveux, et en regardant  droite et
 gauche s'il tait observ. Je crus reconnatre M. de Bourmont. Les
groupes se pressaient; il les parcourut en souriant aux femmes, en
pressant la main des officiers qui avaient suivi le mouvement du matin,
en adressant aux autres un regard de reconnaissance, de tristesse et de
regret, et en jetant de loin quelques mots caressans aux enfans. Peu
d'hommes ont eu plus d'art  faire valoir ces prestiges gracieux de
l'esprit qu'enseigne le besoin de plaire. Il avait t si malheureux!
Pourquoi a-t-il oubli plus tard ce qu'une infortune honorable, et qui
tiendra une place distingue dans l'histoire, devait  une infortune
glorieuse dont le souvenir retentira dans tous les sicles?

Un autre personnage qui le cherchait probablement (je crois qu'ils
allaient partir ensemble) le rencontra presque sous mes yeux. C'tait un
homme d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, dont les formes
lourdes et carres n'annonaient qu'un paysan  son aise, et qu'on
aurait pris tout au plus  son visage couperos,  ses manires brusques
et tranchantes,  son chapeau rond de flibustier,  sa dmarche
abandonne et sauvage, pour un officier de marine en rforme. Il fit le
tour de la salle en promenant sur tous les convives un regard mort qui
tincela quand il arriva aux femmes. Ce rayon d'un feu cynique m'avait
effraye chez Moreau et ailleurs; je me couvris de mon voile: je venais
de reconnatre Lecourbe.

L'aspect de cette table tait pour moi un objet d'tudes toutes
nouvelles. J'tais dans le Jura, c'est--dire dans le pays le plus
caractris de la France, le jour de l'vnement le plus extraordinaire
des temps modernes, et sur le thtre o il venait de se passer. Je
cherchai  distinguer parmi les convives quelques unes de ces figures
saillantes que la nature semble avoir moules pour l'histoire.  ma
droite tait assis un homme que l'on appelait le commandant Vivian, et
dont la taille presque gigantesque, dont les cheveux noirs, pais et
crpus, dont la physionomie rude et austre contrastaient d'une manire
surprenante avec le son de voix le plus doux qui ait jamais vibr dans
mon oreille, et surtout avec le ton de conversation le plus
affectueusement obligeant, le plus rserv, le plus poli, dont une
voyageuse un peu aventurire ait jamais eu  se louer dans une auberge.
Il tait souffrant encore d'une blessure trs grave et presque
incroyable: un biscayen avait travers sa poitrine, quelques lignes
au-dessous du coeur,  la bataille de Lutzen.

La conversation ne tarda pas  s'animer. On dplora des excs dont
l'loignement trop subit du marchal avait rendu la rpression
impossible. Le caf Bourbon, qui tait le point de runion des
royalistes, venait d'tre livr aux violences de la populace. Une femme
charmante qui en faisait l'ornement, et dont tout le monde s'accordait 
louer la vertu, l'esprit et la beaut, avait t oblige de se rfugier,
au pril de sa vie, sur les toits d'une maison voisine. En gnral, ces
messieurs paraissaient fort opposs au gouvernement des Bourbons, mais
je n'avais pas conu jusque l qu'une opinion aussi absolue que la leur
pt se concilier avec tant de modration et de bienveillance; je
m'expliquai cette ide en les regardant. La nature leur avait imprim 
un si haut degr les signes de la force, que l'on concevait qu'un peuple
ainsi organis aurait drang trop aisment l'quilibre du monde, si un
profond sentiment de la justice et une extrme douceur n'eussent tempr
l'immense puissance physique dont ils taient dous. Je me rappelai ces
rois gans dont l'imagination de Rabelais a dot la Touraine, et qui
taient les meilleurs des hommes.

--En dernire analyse, dit un jeune homme qui n'avait parl jusqu'alors
qu' basse voix, et qui cdait pour la premire fois  l'entranement
d'une conversation publique,  quoi cela nous mnera-t-il?  retomber
sous le sceptre d'un tyran... Je ne prendrai part  de semblables succs
que lorsqu'ils tourneront  l'avantage de la libert!...

 merveille! s'cria Vivian, riant aux clats; je ne doutais pas que tu
ne revinsses encore ce soir  la rpublique squanoise.

--Pourquoi pas? rpondit le jeune homme.

--Pourquoi pas? continua un troisime interlocuteur dont l'loquence
originale et bizarre paraissait en droit de fixer exclusivement
l'attention des auditeurs, car un silence universel s'tablit; pourquoi
pas? reprit-il en promenant un regard extraordinaire de calme et de
fixit sur la socit attentive et muette, et en bourrant son nez de
tabac  quatre reprises, exercice qu'il renouvelait d'ailleurs  chaque
membre de ses priodes, et qui tait comme la ponctuation de son
discours: il ne faudrait pour cela qu'apprcier nos forces et en faire
un bon usage; mais ce n'est pas dans l'tat o nous sommes que nous
pouvons jouir des douceurs de la libert. Nous avons des casernes, et
cela amne des soldats; nous avons des glises, et cela appelle des
prtres; nous avons des maisons lgantes et ornes, et c'est ce qui
plat aux riches. Comment voulez-vous tre libres dans un pays o il y a
des riches, des prtres et des soldats? Nos montagnes suffiraient dix
fois  loger sous leurs grottes et  nourrir de leurs herbages et de
leurs laiteries ce qui mrite d'tre conserv dans la population. Un
peuple parvenu  cette hauteur n'a plus besoin, ni de sciences, ni
d'arts, ni de mtiers, et une fois qu'on s'est mis au-dessus de ces
besoins, on est sr d'tre libre. N'est-il pas honteux pour nous de
l'tre moins que les ours et les hiboux de nos rochers, nous  qui ces
rochers appartiennent au moins autant qu'aux ours et aux hiboux, et qui
ne savons pas tre heureux, parce que nous ne daignons pas jouir de
l'indpendance facile que nous a donne la nature. Si vous m'en croyez,
ajouta-t-il en plongeant solennellement trois doigts dans sa tabatire,
nous mettrons le feu ce soir  ces horribles repaires d'hommes, o tous
les despotes et toutes les factions viennent nous apporter des
sductions ou des chanes? Bathilde, allez acheter six torches de
rsine. Voil de l'or.

J'avoue que ce qui m'tonna le plus dans cette trange allocution, ce
fut de voir qu'elle n'tait accueillie que par une expression d'hilarit
complaisante et presque respectueuse, qui ne se communiqua pas 
l'orateur. Il garda son effrayante gravit et vida sa tabatire.

Je me trompe cependant; quelque chose m'tonna davantage. Un convive que
je n'avais pas remarqu, et qui s'tait plac  l'extrmit la plus
obscure de la longue table, se leva tout  coup, et nous montra la
figure la plus martiale, mais la plus htroclite que j'aie observe en
ma vie. Il tait mis avec une propret assez recherche, mais il n'avait
point de cravatte; des cheveux d'un noir d'bne flottaient sur ses
larges paules, et une barbe plus noire encore s'chappait du col de sa
chemise et  travers les plis de son jabot. Tout cela est  merveille,
dit-il, et j'y souscris, sauf un point; car je suis prt  brler ma
jolie petite ferme, et j'invite  voir cela, ces messieurs ainsi que ces
dames; cependant, mon camarade, vous avez mal parl des soldats, et nous
ne pouvons pas nous en passer; car nous avons, 1 une redoute  garder 
Saint-Laurent, auprs de ma ferme; 2 un poste essentiel  placer sur la
cte; 3 des troupes  chelonner pour la dfense de la route de Lyon,
du moins tant qu'elle ne sera pas coupe, ce qu'on ne saurait faire trop
tt. Il y a, mordieu, une belle position pour nos avant-postes entre
Beaufort et Meynal...

--Meynal, dit brusquement Vivian!

--Meynal, rpta brusquement un homme d'une figure svre que je
n'avais pas encore entendu, mais dont j'avais remarqu seulement
l'impatience ironique et la drision amre au milieu de toutes ces
folies. Si Oudet vivait aujourd'hui!...

--Oudet, s'cria le jeune homme qui avait parl le premier: Si Oudet
vivait, ce ne serait pas le drapeau tricolore qui flotterait ce soir sur
la tour de l'Horloge; ce serait le drapeau rouge et noir du Jura.

--Cela est possible, dit Vivian, mais il est mort, et notre rpublique
avec lui. Que Dieu nous garde l'Empereur!...

--Maldiction sur les tyrans de toutes les couleurs et de toutes les
dynasties, dit le jeune homme en se levant: Je bois ceci  la mmoire
d'Oudet, et j'y boirais du sang!

-- Oudet, crirent tous les convives.  Oudet, rptai-je en
tremblant: Quel est donc cet Oudet, ajoutai-je, en me retournant du ct
de Vivian: Qui a laiss de pareils souvenirs?...

--Un grand homme mort trop tt, me rpondit Vivian, et qui, si la mort
l'avait respect, aurait plac dans l'histoire un nom dont Napolon
serait jaloux. Il tait n dans un village qu'on appelle Meynal, et que
vous avez laiss, il y a quelques heures,  votre gauche, si vous
arrivez de Lyon.

--Il est mort, repris-je,  Wagram.-- Wagram!... C'tait cet Oudet
dont le nom, dont le souvenir, dont la gloire planaient sur mon ame
comme une apparition, objet de tendresse et de terreur, de dsir et
d'inquitude, qui me poursuivait dans tous les pays, et qui vit pour ma
pense, comme si une pareille existence ne pouvait pas se dtruire. Il
me semble encore qu'il m'coute et qu'il me lit.

Je ne dormis pas pendant quelques jours; j'crivis. Voil pourquoi je
retrace les souvenirs de cette soire avec la prcision et la vivacit
d'une impression rcente. Au reste, j'ai visit beaucoup de pays, et je
ne crois pas qu'on puisse oublier jamais le Jura ni ses habitans.




CHAPITRE CXLVI.

Retour  Paris par Auxerre.--Entrevue du marchal Ney.--Les
Tuileries.--Le 20 mars.


Le spectacle de ces troupes qui semblaient avoir retrouv les joies
bruyantes et presque furieuses du combat et de la victoire, ces discours
militaires respirant le double enthousiasme de la guerre et de la
libert, le dlire pour Napolon et l'admiration pour Ney, qui devant
moi s'taient enflamms, tout cet ensemble de faits miraculeux, de
passions hroques, m'avaient replace au milieu de la vie que j'aime,
celle des motions. Quoique arrive  Lons-le-Saulnier  la fin de
l'hiver, je trouvais le temps magnifique, le ciel sans nuage;
l'esprance semblait un astre nouveau qui se levait pour tout embellir.
Quant  moi, la visite de Lons-le-Saulnier m'avait soulage. Ney, me
disais-je, va m'apparatre comme aux plus beaux jours de l'empire. Dans
mon impatience de lui tmoigner tout ce que me faisait prouver de
bonheur la sympathie renaissante de nos effusions politiques, je quittai
l'htel qui servait de quartier gnral  l'enthousiasme imprial,
rpublicain, et surtout militaire du moment. Je courus  l'endroit qu'on
m'avait indiqu pour tre la rsidence du marchal. La cour de la maison
tait encombre d'officiers qui venaient de prendre ses ordres, mais
j'appris d'eux que lui-mme venait de monter en chaise de poste, et que
leur gnral courait depuis un quart d'heure sur la route d'Auxerre.

Trouver des chevaux, une voiture, stimuler au poids de l'or le
dvouement des postillons, arriver  Auxerre comme le vent, on devine
bien que telles furent ma pense et ma conduite. C'tait un spectacle
bien extraordinaire que celui des routes et des campagnes. Les paysans
accourus dans les villes, tout le monde sur les portes et sur les places
publiques, des ordonnances traversant au galop les routes et arrtes 
chaque pas par l'impatience populaire,  laquelle elles jetaient en
passant proclamations et cocardes. C'tait partout un mlange de
surprise, d'incertitude, de stupeur de la part des autorits, et une
ivresse de mouvement, de curiosit et d'enthousiasme dans la plus grande
partie de la population.

Je vis le marchal Ney quelques heures; il venait d'avoir une premire
entrevue avec Napolon; il s'tait prsent avec franchise et loyaut;
il avait annonc  celui avec qui il avait vaincu vingt ans, que son
ancien compagnon rentrait sous les aigles, parce qu'il sentait bien
qu'il faudrait bientt les dfendre contre l'tranger. Ney n'prouva
aucun embarras  mon aspect imprvu, parce que son coeur n'avait  se
reprocher aucun dtour: ds le premier mot, toutes mes craintives
hsitations taient vanouies.--Eh bien, Ida, me dit-il en riant, les
vnemens ont tourn  vos souhaits; vous tes ravie, n'est-ce pas?

-- en perdre la tte. Mon ami, comment est l'Empereur? a-t-il bonne
mine? est-il content?

--Il serait bien difficile, s'il n'tait enchant! Jamais dans les plus
beaux jours de sa fortune il ne fut salu par les acclamations d'un
pareil enthousiasme. Je ne vous cache pas que je ne pouvais croire 
cette raction d'admiration et d'amour.

Et maintenant, y croyez-vous?

J'ai fait plus que le reconnatre, je l'ai partag. Il tait impossible
qu'un vieux soldat ne ft pas entran par le flot des affections
militaires. Au surplus, cet lan de l'arme, se levant comme un seul
homme, peut tre aussi utile  la France, qu'il a t pour moi
irrsistible. Ce ne sera pas trop de cette force lectrique contre
l'Europe en masse. Dans ces critiques circonstances, j'ai parl, j'ai
agi dans ce que j'ai cru, l'intrt et l'opinion de mon pays. Mais je ne
sais, Ida, en vous l'avouant, c'est  peine si je veux le croire; il me
semble que l'Empereur a une arrire-pense avec moi.

--Cela lui irait bien, en vrit!

Apparemment que mon intention de rassurer le marchal me fit mettre un
ton comique  ma rplique; car je russis compltement  dissiper les
nuages qui chargeaient encore son noble front. Le peu d'instans qu'il
put me donner ne furent perdus ni pour son bonheur ni pour le mien; et,
dans notre rapide inspiration militaire, nous embellmes l'avenir de
tous les souvenirs de gloire et de flicit dont le pass avait t si
riche pour nous. Mon imagination rajeunie semblait ressaisir toutes ses
illusions, mon ame reprendre tout son dlire de tendresse pour Ney; le
temps coul du 20 avril 1814 au 14 mars 1815, avec ses fcheuses
rminiscences, tait oubli; ma main pressait la main du hros de la
Moskowa et de Smolensk; mes regards se perdaient dans ses nobles
regards, et ma voix, attendrie par tout ce qui peut remuer le coeur d'une
femme, prdisait victoires, bonheur, long et glorieux avenir  celui que
l'implacable fatalit inscrivait dj parmi les grandes victimes que les
lauriers ne prservent pas de la foudre.

J'osai parler  Ney de Lopold; c'tait la preuve de la puret du
sentiment que m'avait inspir ce jeune homme, envers qui mon ame croyait
avoir pris les engagemens sacrs d'une mre.

--Il n'a pas besoin d'une autre protection que sa conduite, me dit le
marchal; mais je ne le perdrai point de vue; je le ferai entrer  la
jeune garde; crivez-lui.

Ainsi nous nous quittmes bien autrement que le 6 mars; et en montant,
le 15, joyeusement dans le courrier, pour retourner  Paris, je me
disais: quel changement dix jours peuvent oprer sur la destine; et ces
subites rvolutions de deux coeurs m'expliquaient les rvolutions des
empires, passant aussi en un si court espace par la mme mobilit de
fortune. Je revis le marchal Ney  Paris, aprs le retour de
l'Empereur; et c'est au sujet de ce retour si diversement racont, que
je vais dire ce que j'ai vu; ce que j'ai entendu, comme spectateur et
comme tmoin, au chteau des Tuileries, le 20 mars, o je restai de
planton volontaire, depuis sept heures jusqu' onze heures, sans faire 
mes plaisirs le tort d'une minute.

L'Empereur, revenu par Fontainebleau, tait entr aux Tuileries  neuf
heures du soir. On a attribu cette nocturne occupation du trne, cette
espce d'incognito de la victoire,  des soupons, au moins  des
craintes sur les dispositions de Paris. Il savait trop bien l'tat de la
France, pour se dfier d'une ville aprs avoir travers tant de
provinces. Il pouvait tre bien tranquille. Il y a dans la bonne ville
de Paris de quoi faire de l'enthousiasme pour le compte de tous les
nouveaux venus paisibles. Si, depuis Fontainebleau jusqu' la capitale,
il avait rencontr un peu plus de silence qu'ailleurs, ds qu'il
approcha des Tuileries, les transports unanimes durent lui prouver que
les prcautions taient inutiles. L'attente d'une foule immense fut
enfin satisfaite; Napolon arriva port par une foule plus grande
encore: cela pouvait s'appeler une cohue  cause du nombre; mais les
plus hauts personnages s'taient faits peuple par dvouement et par
dlire. Les croix, les broderies, les grands cordons, se poussaient
ple-mle avec l'artisan et le soldat. Dj on se heurtait au milieu du
bataillon fidle de l'exil, afin de montrer qu'on tait l des premiers
pour prter main-forte  l'empire renaissant, afin de profiter le
lendemain d'un regard de reconnaissance. Au premier abord, le spectacle
tait imposant; avec un peu de rflexion, il offrait aussi ses cts
comiques. Que de personnages qui, la veille encore, pleuraient,
humblement royalistes, sur les malheurs du drapeau blanc, relevaient
firement une tte charge de la cocarde tricolore!... Je me garderai
bien d'aucune citation: il faut que tout le monde vive; et comme
quelques unes de ces figures ont trouv l'art d'un troisime dvouement
en faveur de la monarchie, une seconde fois restaure, il faut savoir
mnager chacun dans son industrie: la piti n'est jamais mchante, et
elle doit avoir, dans certains cas, la gnrosit du silence.

J'aperus l'Empereur sur ce pavois de bras qui l'levaient de nouveau
vers le trne; je remarquai son sourire; son regard rencontra un grand
personnage efflanqu qui se haussait encore sur la pointe de ses normes
pieds, pour cacher entirement _fama volat_, qui ne venait chercher que
des motions au milieu de cette scne. J'avoue que ma vanit fit son
profit de ce sourire si fin, si inexprimablement significatif; mais je
fus bien plus heureuse encore en me disant: _Il m'a vue; il dira: elle
est partout_. Je me trouvai mieux rcompense que tous ces entrepreneurs
de politique. Dans cet immense mouvement, il n'y avait de beau et
d'intressant que le ct militaire. L on voyait des grenadiers
pleurant de joie au milieu de leurs chefs, les Drouot, les Bertrand, les
Cambrone, galement attendris. Pleine de toutes les illusions qui
m'avaient t si long-temps chres et auxquelles j'avais t fidle, je
me mlais avec toute l'ivresse du bonheur aux flots tumultueux qui me
poussrent au bas de l'escalier.

Tout tait confiance de la part de celui que pressaient tant d'hommages.
Il fallait que Napolon ft un tyran bien peu souponneux, car dans
cette bagarre joyeuse, non seulement on l'avait approch; mais foul,
heurt, coudoy. Loin de s'en effrayer, le tyran souriait  chaque
mouvement qui le faisait trbucher; il savait bien que ce ne sont pas
ces secousses-l qui renversent les trnes. Tout en descendant, je me
sentis lgrement touche  l'paule et vis un visage comme me faisant
signe. Nous traversmes rapidement les cours, en rpondant aux mille
questions de ceux dont l'impatience n'avait pas encore t satisfaite. 
toutes ces questions de _l'avez-vous vu, se porte-t-il bien?_ la
personne qui m'avait interpelle, ajouta, en me remettant un papier:
Voici vos instructions, votre itinraire. Elles consistaient en
quelques mots  l'adresse de cinq ou six officiers occupant des postes
aux principales casernes de Paris, telles que Clichy, Popincourt, l'_Ave
Maria_, la Nouvelle-France. Me voil aussitt monte dans mon cabriolet,
m'lanant au grand trot d'un bout de Paris  l'autre, m'arrtant 
chaque quartier le temps ncessaire pour demander l'adjudant, et
recevant dans cette tourne de poste en poste la conviction que
l'arrive,  neuf heures du soir, le 20 au lieu du 21 en plein jour,
tait, non pas un calcul timide de la part de l'Empereur, mais une
nouvelle preuve de sa profonde conviction que, quelles que fussent les
dispositions de l'opinion publique, il tait sr de sa destine par ses
anciens soldats. Quoique ma ronde du soir se ft assez prolonge, et
qu'il ft dj tard, je passai, avant de rentrer chez moi,  l'htel du
comte Regnault. Ne l'ayant pas trouv, je rentrai chez moi harasse de
bonheur, et je me mis  faire au marchal un rapport militaire sur tous
mes travaux de la journe.




CHAPITRE CXLVII.

Une visite  M. le comte Carnot.--Rception chez M. le duc d'Otrante,
ministre de la police.


Le _Moniteur_, espce de maire du palais de tous les rgimes, truchement
immobile de tous les actes du pouvoir, quel qu'il soit, vint le
lendemain mme du 20 mars, comme le lendemain de tous les triomphes
successifs et contraires des partis, proclamer les victoires de la
veille et les ministres du jour. Les nouvelles nominations taient
toutes choisies parmi les plus fidles amis de Napolon, la plupart
ayant dj appartenu  ses conseils, et lui ayant donn, lors de sa
chute, des preuves d'un attachement sincre et d'une religieuse
reconnaissance. Deux noms, ports sur cette liste du cabinet, portaient
un caractre plus prononc et avaient plus mis en moi les conjectures
des politiques. Ces noms taient ceux de Carnot et de Fouch. On pensait
gnralement que cette adjonction de deux des reprsentans de l'ancien
parti rpublicain indiquait dans Napolon, empereur pour la seconde
fois, la volont de gouverner autrement qu'il n'avait fait, et de
tremper de nouveau son pouvoir, sorti de la souverainet populaire, dans
la source o il avait pris nagure origine, ce qu'il avait pendant dix
ans trop oubli. C'est du moins le sens que Regnault de
Saint-Jean-d'Angely attachait  ce premier acte de la restauration
impriale, tout en laissant percer un secret dpit contre les deux
hommes qui avaient t pris pour oprer ce mouvement et cette fusion de
tous les intrts diversement opposs  la dynastie en exil.

J'avoue que je partageais bien quelques unes des dfiances de Regnault 
l'gard du dernier des nouveaux allis de Napolon, parce que quelques
relations, trop vagues pour tre prcises, m'avaient laiss la
conviction que l'ancien ministre de la police n'avait pas t sans
rapports avec le chteau des Tuileries et ses htes de 1814. D'ailleurs,
plus habitue, dans les vicissitudes alors si extraordinaires de la
politique,  suivre les inspirations de mon coeur qu' supputer les
chances diverses et les fines combinaisons des partis, je ne saisissais
pas trop bien l'alliance dont Regnault m'avait parl de la rvolution
avec l'empire. Dans ma candeur de dvouement imprialiste, je voyais
cependant avec un extrme plaisir la prsence d'un caractre aussi franc
que celui de Carnot auprs du caractre trop altier, trop _volontaire_,
qui avait jou plusieurs fois sa fortune et la ntre. Il me sembla que
la bienveillance que m'avait tmoigne le dfenseur d'Anvers lors de ma
dernire entrevue, me faisait un devoir d'aller le complimenter, non pas
sur une faveur (une faveur ne devait tre rien pour lui), mais sur le
rapprochement amical qui s'tait opr entre l'ami de la rpublique et
le dfenseur de l'empire. Le titre de comte, que venait de recevoir le
citoyen Carnot quelques jours aprs sa nomination au ministre de
l'intrieur, indiquait trop de sacrifices mutuels qu'avaient d se faire
deux hommes depuis long-temps spars de vues, pour ne pas redoubler 
mes yeux l'obligation d'un compliment.

Un matin que j'tais alle de bonne heure  l'cole-Militaire voir
Lopold, dsign et install dj comme officier de la jeune garde qui
se recomposait, je passai  mon retour par la rue de Grenelle, et l'ide
me vint d'entrer chez Carnot. Je le rencontrai dans la cour comme il
sortait  pied, en vrai lacdmonien. Ds qu'il m'aperut, il fit un
signe de joyeuse surprise, et nous entrmes dans son cabinet.

Qui me vaut, Madame, le bonheur de votre visite? car il me semble que
vous m'avez bien nglig. Les brillans militaires vous ont fait oublier
le vieux philosophe.

J'tais fort embarrasse cette fois pour causer avec Carnot, comme cela
arrive avec les personnes dont la position a chang, et quand on ne sait
pas comment ils veulent eux-mmes qu'on la prenne. Devais-je dire
_Citoyen_, _Monsieur_, _M. le Comte_? Je tournai ma langue avant de
parler, car il n'est rien de plus contrariant que ces petites
cacophonies des exordes de conversation; enfin, je me dcidai, et je
lchai le mot de _monseigneur_, qualification qui tait celle de la
place, plus encore que celle de la personne, et qui, quoique entache de
vernis aristocratique, devait, selon moi, sous ce rapport, moins
effrayer l'oreille de l'Excellence spartiate.

Non, Monseigneur, je n'oublie point mes amis; et la meilleure preuve,
c'est que je suis ici, et je vous prie de le croire, uniquement pour
vous, car je ne viens point en solliciteuse. Je ne ressors pas, vous
savez bien, du dpartement de l'intrieur, mais de celui de la guerre.
Ce n'est point le ministre que je viens voir, mais l'ami. Je crois vous
avoir dj fait connatre que j'avais fidlement rempli la mission que
vous aviez bien voulu me donner pour le Midi. J'ai bien couru depuis que
je ne vous ai vu!

--Il est quelqu'un qui a plus couru que vous, et ce quelqu'un-l avait
l'Europe entire pour surveillant.

--Oh! que je vous sais gr de cette allusion  l'homme extraordinaire
appel dsormais  nous gouverner! Cela me prouve ce que vos nouvelles
dignits m'avaient si agrablement appris, que votre gnie et votre
vertu sont dsormais engags au service de Napolon.

--Tout ne me plat pas dans ma nouvelle situation; je suis bien aise
d'tre ministre, parce que je crois que je puis rendre quelque service 
mon pays, mais je suis assez humili d'un second titre qu'il m'a fallu
accepter de la gnrosit de mon ancien ennemi. Cela sonne assez mal
avec mes opinions bien connues; mais il faut pardonner quelque chose 
un homme qui a jou si long-temps  la monarchie de Louis XIV. La patrie
a besoin du concours de tous ses enfans; ce n'est pas le moment des
petites querelles, nous avons bien une autre dispute sur les bras.

--Mais, Monsieur le Comte, car vous l'tes bien, puisque vous l'avez
mrit, les titres de Napolon sont de grandes rcompenses nationales
qui n'ont rien de commun avec la noblesse  parchemins portant privilge
et exemption d'impt.

--Encore une fois, ce n'est point l'heure de bataille sur ces hochets;
je les ai accepts pour ne point paratre rpondre par une mauvaise
humeur au retour d'une confiance qui m'honore et qui met au moins prs
du seul homme qui puisse nous tirer d'affaire, un conseiller qui saura
ne pas oublier son mandat de citoyen, et qui, petit  petit, tchera de
rendre tout--fait homme un capitaine indispensable  la dfense de nos
frontires.  vous dire vrai, je ne crois mme pas que ce titre de comte
me vienne de l'Empereur lui-mme. Malgr nous, il a encore auprs de lui
un autre cabinet qui contrle le ntre, et qui, nourri dans toutes les
habitudes de 1812, et dans le rve d'une monarchie qui tait devenue
vieille en dix ans, a cru faire une grande chose que de m'ter, par
cette singulire promotion, ma teinte un peu trop prononce de
rpublicanisme. Cela est parti de la secrtairerie d'tat ou des petits
comits du soir. Je me suis laiss faire, pour la premire fois de la
vie, parce que cela ne pouvait causer de tort qu' moi, et qu'aux yeux
de ceux qui me connaissent cela paratra bien plus une complaisance
qu'une adhsion. J'ai laiss faire un _comte_, afin de pouvoir, avec
l'aide du temps, de la victoire, du progrs de l'opinion publique et de
la raison du chef de l'tat, arriver  l'heureuse possibilit de dfaire
tous les comtes passs et prsens. Car enfin je ne suis pas entr dans
les affaires pour ne pas tcher d'en tourner la direction au triomphe
des principes.

--Et croyez-vous que l'Empereur laisse dpouiller ses frres d'armes de
trophes qu'ils ont, la plupart, conquis sur les champs de bataille?

--L'Empereur parat de trs bonne foi dans l'intention de consulter les
droits de l'homme, un peu plus qu'il ne l'a fait dans son gouvernement
prcdent. Il a parcouru la France; il a pu se convaincre que les
peuples ne se lvent pas pour un homme. Le temps de l'gosme royal est
pass, et j'aime  penser que la victoire ne l'enivrera plus, et qu'il
viendra dposer ses nouveaux lauriers sur l'autel de la patrie et de la
libert. Quant  ses compagnons d'armes,  ses frres, il ne les
emmnera plus dans ses campagnes comme des favoris. Les rcompenses
corrompent jusqu' ce dvouement de la vie, qui est le plus beau titre
qui puisse honorer le champ de bataille. Quand une premire fois le mot
de libert, prononc par vingt-cinq millions d'hommes, arma l'Europe
entire contre la France, la rvolution venait de rayer par la main de
la loi toutes les distinctions, tous les ordres et toutes les
dcorations militaires; nos armes taient pleines d'officiers rests 
leur rgiment malgr les appels de l'tranger. La perte de ces cordons
ne nuisit point  la valeur, et si le courage de quelques uns n'en
diminua pas, l'enthousiasme de ceux qui n'avaient pas ce regret ou qui
n'avaient pas eu cette envie, n'en fut que plus lectrique et plus
gnral. Avec les jouets de la vanit, on peut tout au plus s'attacher
quelques individus, mais les masses ne viennent  vous qu' la vue de
ces grands principes inhrens au coeur humain, et qui le font battre d'un
bout de l'univers  l'autre.

--Mon Dieu! Monsieur le Comte, croyez-vous du moins  la victoire? vous
me promettez, j'espre, de conserver cette illusion-l.

--Le vrai patriote doit toujours y croire, car pour lui la mort est
encore un triomphe, puisqu'elle le fait chapper  l'esclavage. Et vos
relations militaires vous donnent-elles bon espoir?

--Tout ce que je connais est dans un dlire qui doublera les forces de
l'arme. Je suis sre qu'un homme en vaudra quatre. Et nous continumes
sur ce ton pendant presque deux heures.  travers les mots de gloire, de
guerre, il jeta aussi de temps en temps dans la conversation le mot de
constitution. Carnot m'avoua mme qu'il s'occupait d'un grand travail
sur ce sujet, qu'il me serait oblig si je voulais revenir le voir,
qu'il m'en lirait l'introduction. Montrer un pacte social  une femme
tait une grande galanterie qu'il croyait lui faire, et je fis de mon
mieux pour le remercier de son amabilit. Je crus mme apercevoir dans
ses paroles une espce de crainte, car il ajouta  la fin de quelques
ides mises: Je crains bien que cette oeuvre difficile ne soit
l'occasion d'une rupture... Avec qui? je l'ignore, car la phrase ne fut
point acheve. On annona une dputation des colonels de la garde
nationale, et je me retirai en assurant l'inflexible rpublicain, comte
malgr lui, que je ne manquerais pas de me rendre  sa bienveillante et
flatteuse invitation. Mes courses militaires, qui vinrent bientt de
nouveau absorber tout mon tre, m'enlevrent ce plaisir; l'exil seul me
rapprocha de Carnot une seule fois, encore en Belgique; et une heure
encore, ces deux grands dbris de la tempte se consolrent entre eux.

Vers le mme temps  peu prs, j'eus galement une audience d'un des
ministres des cent jours, de Fouch, que, malgr ses bons procds
d'Illyrie, je ne pouvais me rsoudre  classer parmi les hommes objets
pour moi d'une favorable prvention. Aussi je m'empresse de le
confesser, cette dernire visite n'tait pas entirement volontaire.
Voici, en effet, comment je fus conduite  l'htel du ministre de la
police. Un soir que je rentrais chez moi assez tard, j'aperus deux
sentinelles  la porte de la maison. Ah! Madame, que vous arrivez bien!
me dit ds l'escalier ma femme de chambre; ce pauvre Monsieur du
troisime qui vient d'tre arrt. Sa femme est dans les larmes; une si
bonne femme, et que je cause tous les soirs, avant que Madame rentre,
avec Joseph, leur domestique.

--Qu'y a-t-il? m'criai-je; la maison qu'habite mon valet devrait bien
n'tre pas plus mal note sous l'empire, qu'elle ne l'tait sous la
police de M. D'Andr.

--Madame, voyez-vous, voil comme cela s'est fait: le Monsieur du
troisime, il est trs attach aux _ci-devans_; ce n'est pas tonnant,
ce pauvre cher homme, on lui avait donn la croix dans les gardes du
corps, o il servait, et depuis trois mois il se levait tous les matins
de bonne heure pour aller passer par tous les guichets du Louvre, afin
de se faire porter les armes. L'autre, que vous aimez tant, il est
revenu, et depuis ce temps-l le matre de Joseph ne peut plus sortir le
matin, parce qu'on lui a t sa dcoration. Alors il a travaill dans un
sens oppos,  ce qu'ils disent, aux constitutions de l'empire; il a
rpandu des proclamations, il a fait enfin beaucoup de choses; si bien,
Madame, que les gendarmes viennent de venir chercher ce pauvre cher
homme, qui ne faisait de mal  personne, pour le conduire chez le
ministre de la police. Ah! si Madame, qui a des protections auprs des
grands, voulait s'en mler, elle ferait une bonne action qui causerait
bien du plaisir  une honnte famille, et surtout  Joseph.

Je montai aussitt au troisime, o je trouvai une famille en larmes,
une femme jeune et intressante, qui m'assura que son mari n'tait point
coupable, qu'il avait reu de Gand des papiers qui lui taient adresss
par un de ses oncles pour tre distribus  des adresses indiques, et
qu'il les avait rpandus mme sans les lire. Cdant  toute la chaleur
de ma prompte sensibilit, je promis que, ds le lendemain, mon bon et
estimable voisin serait rendu  son domicile, et qu' cet effet je
serais, chez le ministre de la police ds mon lever.

J'eus hte en effet d'aller tenter mon ancien crdit sur l'ame du vieux
renard de la police. Je n'avais point demand d'audience; aussi j'eus
bon espoir, rien que par la facilit d'introduction avec laquelle
l'Excellence daigna faire rpondre,  mon nom, qu'il serait  moi dans
une demi-heure. J'attendis avec assez d'impatience, n'ayant pour me
distraire que les ordonnances de gendarmerie, qui se succdaient dans la
cour de l'htel. Comme j'avais l'air d'tre fort mue en entrant dans le
cabinet de M. le duc d'Otrante, il vint  moi avec une grce plus
aristocratique que celle que je lui avais connue, et me dit: Ah! mon
Dieu! Madame, moi qui sais tout, je ne savais pas que vous tiez 
Paris; mon ministre est en dfaut.

--Rassurez-vous, Monseigneur, vos agens ne sont point en arrire de
prcautions, et s'ils ont oubli dans leurs rapports de vous faire part
de mon sjour  Paris, s'ils ne vous ont point donn connaissance des
preuves de dvouement qui ont d me signaler dans ces derniers temps
comme une des plus sincres amies de l'Empereur, cela est naturel; la
police n'est pas institue pour noter les bons, mais pour surveiller les
mauvais. La dmarche que je hasarde aujourd'hui prs de Votre Excellence
vous tmoignera que, loin de se relcher, votre administration pche
plutt peut-tre par excs de zle et de prcautions.

--Ce n'est pourtant point mon systme de rendre en rien odieux et
tracassier un pouvoir destin dans tous les temps  modrer les
passions. Dans le premier mouvement de toutes les ractions, la police
se ressent un peu de la position de ses agens, presque toujours les
mmes, obligs  chaque nouveaut de gagner leur brevet de zle et de
dvouement. Il y a un premier coup de gueule, passez-moi l'expression,
que ces honntes gens sont obligs de donner pour assurer la
conservation de leurs appointemens. Avec moi cette prcaution, ils le
savent, est inutile; mais les subalternes n'estiment jamais assez leur
suprieur pour le croire au-dessus des haines de parti.

Cette petite explication, chappe  la causerie d'un homme que je
savais peu habitu aux panchemens, me rendit toute ma prsence
d'esprit, que l'aspect de cette figure impassible a d ncessairement
toujours ter aux interlocuteurs de M. le duc d'Otrante. C'tait mme,
je crois, auprs de lui un moyen de flatterie que l'embarras et un air
un peu dconcert quand on l'approchait, et on lisait dans son oeil
enfonc et habitu  la dissimulation de tout sentiment, une certaine
joie d'tat de ce premier succs de son ministre. Je profitai bien vite
de son demi-sourire pour lui raconter le cas de mon pauvre voisin, et
comme je m'levais dj jusqu' l'loquence de l'indignation et de la
prire, il me rpondit: Voil bien les femmes: _un papillon souffrant
leur fait verser des larmes_. Un homme est arrt, c'est une chose toute
simple. L'arrestation est en gnral un acte paternel qui, fait  temps,
empche un fou d'aller plus loin dans les sottises qui pourraient le
perdre. D'aprs ce que vous me dites, votre voisin est un imbcille: on
le relchera en lui recommandant de se tenir tranquille, et tout sera
fini. Vous vous chargerez de lui donner ce conseil, quand je lui aurai
donn sa libert, que je signerai d'ici  quelques heures. De quoi
diable se mlent des individus obscurs? est-ce que leur cause a besoin
d'eux? Il y a un peuple dans tous les partis qui gte toujours les
affaires; voyez si le faubourg Saint-Germain bouge: il veut toujours la
mme chose, et sait ne pas se compromettre; mais il y a un tas
d'cervels dans tous les camps qu'il ne faut pas perscuter, parce que
les perscutions ne sont jamais bonnes  rien, mais qu'il faut
surveiller et museler comme votre voisin. Vos militaires, par exemple,
est-ce qu'ils ne pourraient pas crier _vive l'Empereur_ avec plus de
modration?

--Mais, Monsieur le duc, on ne saurait crier cela trop haut.

--Je suis enchant de vous voir dans ces ides d'enthousiasme; mais
est-ce bien _vive l'Empereur!_ que vous criez, et n'y a-t-il pas
quelqu'autre sentiment cach derrire cette exclamation?

--Oui, Monsieur le duc, il y a l'amour d'une gloire qui m'est chre.

--Je le sais bien.

--Comment! vous le savez bien?

--Est-ce que la police n'est pas un tribunal de pnitence gnrale. On
y connat les pchs militaires aussi bien que les autres; seulement,
comme ceux-l sont innocens et qu'ils ne font de mal  personne, on les
tient secrets jusqu' ce qu'on ait besoin d'en profiter pour quelque
lumire politique.

Le taciturne ministre se faisait bavard, peut-tre afin que je le
devinsse; mais je m'en gardai bien, car je ne sais si mes anciennes
prventions me trompaient, mais il me semblait entrevoir un peu trop de
modration dans le dvouement de Fouch  Napolon. Un dernier mot
surtout veilla mes ides  cet gard, car en me reconduisant il me dit:
Recommandez bien  vos amis quels qu'ils soient de se modrer et de
s'assagir.

Une fois hors du salon ministriel, je m'lanai comme une folle, tout
heureuse de respirer un air plus libre que celui de cet htel, qui me
rappelait de pnibles souvenirs, plus heureuse encore de la bonne
nouvelle que j'allais porter  une famille dsole qui me combla de
bndictions. Deux heures aprs, les ordres gnreux de M. le duc
d'Otrante avaient t excuts. Un ministre de la police qui tient sa
parole mrite une note bienveillante dans l'histoire contemporaine.




CHAPITRE CXLVIII.

Papiers brls.--Lettres de S. M. Louis XVIII.--Le jeune conscrit.


Au plus fort du dlire imprialiste de 1815, je puis me vanter d'avoir
eu une admiration sincre, mais de ne l'avoir profane par aucun
sentiment de haine personnelle. Je ressentais toute la chaleur d'une
opinion, mais sans jamais descendre aux petites passions et aux sottes
vengeances de parti; je n'appelle mme pas cela de la gnrosit,
c'tait tout simplement du bon sens. On a vu, il y a quelques pages,
comment j'avais pris fait et cause pour un brave chevalier de
Saint-Louis, colporteur bnvole et inutile de proclamations!  quelque
temps de l je fus prie par une dame de mes amies de m'intresser  un
de ses neveux, seul soutien de sa famille, et que la conscription allait
enlever, ce qui contrariait, outre ses intrts, ses opinions. douard
R. tait conscrit en 1814; fils de veuve, il avait t sauv par les
vnemens du malheur de quitter sa mre. Au moment de la restauration,
un vieil ami de sa famille lui avait fait obtenir un petit emploi au
chteau, je crois, dans les bureaux de M. de Blancas. On m'amena ce
jeune homme, qui se croyait royaliste, parce qu'il prenait sa
reconnaissance pour une doctrine. Sa figure, plus intressante que
belle; ses manires, timides et brusques quelquefois; de la candeur dans
les sentimens, et de la finesse dans l'esprit; je ne sais quoi de
distingu, tout annonait dans douard mieux qu'un commis. On lui avait
tant parl de l'Empereur comme d'un mchant homme, chez quelques
vieilles dames o il avait la complaisance d'aller tous les soirs
entendre dire du mal de l'_ogre de Corse_, pour donner  sa bonne mre
le plaisir de se faire tricher au boston; enfin, douard avait vcu dans
un monde si troit, qu'il craignait d'tre perscut pour avoir pass
quelques mois dans un cabinet du pavillon de Flore. Il me disait:

Imaginez, Madame, toutes mes inquitudes: Non seulement j'ai  craindre
d'tre reconduit de brigade en brigade  un rgiment, parce que je suis
coupable de rsistance  la conscription, mais voici encore ce que j'ai
fait: Depuis le 17 jusqu'au 20 mars au matin, je suis rest  mon bureau
d'expditionnaire au chteau. Tous les zls serviteurs de la monarchie
ont dsert les appartemens pour suivre les fourgons de S. M. Louis
XVIII. On m'avait bien recommand de ne point quitter mon poste avant
d'avoir brl une norme quantit de papiers, tmoignages de beaucoup de
confidences, de sollicitations et de renseignemens qui pouvaient
compromettre des hommes de tous les rangs et des familles de toutes les
classes. Hlas! mon chef aurait bien pu ajouter: et de tous les partis;
car figurez-vous, Madame, qu'il y avait parmi nos solliciteurs des gens
qui sont venus me faire dloger des Tuileries. Dans le premier moment de
ce bienveillant incendie o Bonaparte aurait trouv des secrets prcieux
sur un certain nombre de ceux qui crient le plus fort aujourd'hui sous
ses fentres ou dans ses appartemens mmes; dans ce premier moment,
dis-je, je jetais toujours un oeil de curiosit sur le nom et l'objet qui
me frappaient le plus dans les dangereux papiers; et je peux vous
assurer que la plupart de ces documens, qu'on pouvait croire
historiques, taient beaucoup plus plaisans que srieux. La singularit
qui m'a le plus frapp, c'est la raret des noms vendens. L'heure finit
par tant me presser, que, bien innocent rostrate, et pour la sret de
tous, beaucoup plus que pour ma gloire personnelle, je brlai en masse,
et sans aucune autre proccupation que celle de ne point mettre le feu
aux chemines; enfin, je n'avais point termin mon opration, quand un
officier  moustaches normes est venu me signifier l'ordre de vider la
place, en ne me disant pas autre chose, si ce n'est que mon cabinet
devait tre prt pour un des officiers du grand-marchal du Palais.
L'officier ajouta: Emportez, Monsieur, vos bagages. Je jetai en effet
dans un carton tout ce que, dans mon trouble, je croyais m'appartenir.
En rentrant chez ma mre, je mis en ordre ce petit paquet de la peur et
de la prcipitation; mais je m'aperus qu'il s'y tait gliss des copies
de lettres de S. M. Louis XVIII, que j'avais t charg de transcrire.
Je me rappelle bien avoir rendu les originaux; car,  mesure que j'en
expdiais une, mon chef les remettait dans un petit portefeuille rouge
qui n'est jamais rest dans mon cabinet. Cela n'en est pas moins
inquitant, parce que si l'on venait  me perscuter pour mes affaires
de conscription et  faire une descente chez moi, on pourrait me
supposer capable ou d'une pense d'infidlit, ou, dans un autre sens,
d'une pense de conspiration. Tenez, Madame, j'ai mis de ct ces
papiers, soyez assez bonne pour en devenir dpositaire: vous n'avez rien
 craindre du gouvernement imprial ni de sa police.

--Mais, Monsieur, vous concevez des terreurs paniques que rien ne
justifie: voyez, depuis son retour, si l'Empereur a exerc la moindre
perscution. Il ne sait pas ce que c'est que de descendre  un
despotisme de dtails; il ne tourmentera jamais ses peuples  coups
d'pingles. Ainsi, soyez sans inquitudes, et parlons d'une affaire plus
srieuse, des moyens de vous exempter du service militaire, afin que
vous puissiez remplir tous les devoirs d'un bon fils.

--Voici, Madame, ce qu'une personne qui me veut du bien m'a conseill;
c'est de me rendre au rappel des conscrits de ma classe que l'on vient
de faire, d'obtenir d'un colonel d'tre port sur les contrles de son
rgiment, en restant port  une compagnie de dpt. Un commissaire des
guerres employ  Paris m'attachera  ses bureaux avec un petit
traitement. Ce commissaire pense trs bien; mais il tient  ne rien
demander dans les bureaux de la guerre, parce qu'il est dj un peu mal
not comme _blanc_. Il a mme agi envers moi avec beaucoup de franchise:
il m'a dit qu'il me prendrait dans ses bureaux pour m'obliger et pour
s'obliger lui-mme, parce que, m'a-t-il avou, en cas de retour des
autres, je lui ferai donner des apostilles du chteau pour conserver sa
place.

--Mon ami, quoique je plaigne beaucoup votre commissaire de songer  un
avenir qui ne se ralisera peut-tre jamais, je traduis tout simplement
sa politique par ce mot: il pense en pre de famille qui a sans doute
des enfans.

--Oui, Madame, il pense pour quatre personnes.

-- la bonne heure. Quant  vous, j'aime trop ma mre pour ne pas
comprendre votre attachement pour la vtre. Le moyen que vous m'avez
indiqu me parat convenable; il vous permettrait de remplir vos devoirs
de fils, sans vous soustraire aux devoirs d'un Franais, qui ne doit
jamais fuir un drapeau.

J'crivis au marchal Ney une petite note bien dtaille, qui resta sans
rponse, parce qu'il avait voulu me mnager une surprise; car, quelques
jours aprs, douard R. vint me voir avec sa mre, pour m'annoncer que
tout avait t enlev dans les bureaux de la guerre, de la manire juste
qui lui convenait le plus. Au milieu de la reconnaissance de ce bon fils
et de cette bonne mre, je me crus presque de leur famille.

Ce pauvre jeune homme est mort il y a deux ans, aprs avoir retrouv,
aprs bien de l'attente, le petit emploi qu'il avait quitt au 20 mars.
Il ne m'a jamais demand la copie des lettres qu'il m'avait confies,
son ancien chef lui ayant assur que les originaux seuls taient
prcieux en fait de lettres autographes. Cependant, comme S. M. Louis
XVIII a toujours pass pour trs bien crire, je crois qu'on ne sera
point fch de rencontrer, sous le rapport de la curiosit historique et
littraire, ces courts fragmens de correspondance dans les _Mmoires
d'une Contemporaine_.

 Hartwell, ce 11 septembre 1810.

     On vient, mon ami, de me donner une alerte pouvantable, en me
     disant que le comte de Pradel avait t ces jours passs  la cit,
     pour savoir quand il pourrait crire  son fils, et qu'on lui avait
     rpondu que _la Princesse Amlie_ ayant beaucoup tard, le second
     _packet-boat_ tait parti peu de jours aprs. Je suis d'autant plus
     fond  n'en rien croire, qu'aprs votre dpart, craignant que le
     vent, qui n'tait pas trop favorable pour votre route, ne vous et
     peut-tre forc  rentrer, j'ai lu dans les papiers l'article des
     ports, que je ne lis jamais, et je n'ai vu le dpart d'aucun
     _packet-boat_ de Falmouth. N'importe, j'ai pris cela pour un
     _warning_, et j'ai tout de suite saut sur ma plume.

     J'ai reu, dans leur temps, les diffrentes lettres que vous
     m'avez crites tant de la route que de Falmouth; j'ai vu aprs que
     j'aurais aussi pu vous donner de mes nouvelles, mais je ne l'ai
     jamais su  temps. Ce n'est pas que je ne vous aie crit une fois
     ds le lendemain de votre dpart d'ici, mais vous n'avez eu garde
     de recevoir ma lettre: elle tait avec votre voiture que vous aviez
     demande  Thames; elles y ont mont toutes deux la garde pendant
     deux ou trois jours, et sont ensuite revenues ici de compagnie.

     J'ai vu avec plus de chagrin que de surprise que le voyage a t
     loin de vous faire du bien. Le temps tait si excrable! mais ce
     qui m'a fait le plus de peine, c'est que vous ayez t mcontent de
     votre _packet-boat_, et elle a t d'autant plus sensible qu'elle
     tait inattendue; je croyais, sur la foi de tous les voyageurs, que
     ceux de ces btimens qui sont destins  des voyages de long cours,
     taient des espces de petits palais, et il m'a t dur de
     dchanter. Que vous preniez un jour le _stage coach_ pour venir de
     Londres, et que vous arriviez ici cahot, ballott, maudissant la
     voiture, une heure aprs nous en rirons ensemble, mais passer
     quinze jours, peut-tre plus, dans la saloperie, et  mourir de
     faim, c'en est trop. Hlas! mon Dieu! j'avais bien lu dans les
     papiers qu'il y avait une frgate destine  transporter une dame
     de Madre, vous auriez pu le lire aussi; mais que peut-on faire sur
     une pareille indication? Il s'est trouv que cette dame est lady
     Tankerville, mre de lord Ossulstone, que la sant de sa fille
     conduit l. C'est une trs bonne femme, trs obligeante. Je suis
     sr que le duc de Grammont aurait facilement arrang tout cela, et
     vous seriez parti huit jours plus tt de Portsmouth, sur une
     frgate, faisant en chemin des connaissances agrables  cultiver
     l-bas. Il y a de quoi se pendre d'avoir manqu une telle occasion.

     En tchant d'carter ces regrets, dsormais superflus, je
     m'attache  une ide consolante; c'est celle du temps qu'il a fait
     les derniers jours du triste carme que vous avez pass  Falmouth,
     et depuis, jusqu' hier. J'espre que le commencement aura rpar
     les torts du voyage par terre, et la suite compens les
     inconvniens de la navigation; mais c'est surtout sur le climat de
     Madre que je compte. Chassez, je vous en conjure, chassez de votre
     esprit le calcul de dix annes de plus, ou s'il revient, mettez au
     mois, l'air plus salutaire aux Aores qu'en Italie.

     Nous nous portons tous bien. Je me suis acquitt de toutes vos
     commissions, qui toutes ont t accueillies comme nous pouvions le
     dsirer. Nous avons t passer la semaine de votre dpart
     (c'est--dire, du lundi 27 au samedi 1er)  Stowe, o nous ayons eu
     le plus beau temps possible. Stowe est beau en toute saison; mais
     la verdure et le soleil l'embellissent encore beaucoup. Le marquis
     m'a men faire une petite excursion de quelques heures sur le grand
     canal de jonction, _alias_ de Paddington. Elle a commenc sous
     terre et fini dans les airs; c'est--dire qu' l'endroit o nous
     nous sommes embarqus, le canal passe pendant un mille trois quarts
     sous une montagne o il y a jusqu' cent vingt pieds de terre
     au-dessus de la vote, et qu'auprs du lieu de dbarquement, il
     traverse une valle d'environ un demi-mille de largeur,  cent
     cinquante pieds au-dessus de la rivire qui coule au milieu. Ces
     ouvrages sont vraiment admirables, et j'ai t fort satisfait de ma
     course. M. le marquis m'a dit que la totalit du canal de Liverpool
      Paddington, dans un espace de cent quinze milles, avait cot
     1,600,000 livres sterling, et je le crois. Notez que ce sont des
     particuliers, et non le gouvernement, qui ont fait l'ouvrage.

     Mon malheureux ami le roi de Sude est veng de la criminelle
     ingratitude de ses sujets, par l'lection de Bernadotte; et en se
     proposant lui-mme un pareil successeur, le duc de Sudermanie, a
     mis le dernier sceau  son infamie. J'espre que le duc de P...,
     qui doit aller conduire la comtesse Piper en Russie, aura accompli
     son projet, et ne remettra plus les pieds en Sude; la Prusse aura
     bientt le mme sort. On dit que la malheureuse reine, qui
     effectivement est morte bien vite, a t empoisonne, parce qu'elle
     tait la seule qui pt encore inspirer un peu d'nergie  son mari.

     Rien de nouveau d'Espagne. Lord Wellington et Massna sont
     toujours sur le qui vive. Le premier, trs infrieur en forces, a
     jusqu'ici fait une bien belle campagne. M. le prince de Cond (vous
     allez dire que je faufile) la comparait hier  celle de Courtray en
     1744, qui fit tant d'honneur au marchal de Saxe.

     Adieu, mon ami, adieu. Dieu vous rende la sant; c'est mon souhait
     de tous les instans; adieu.

 Hartwell, ce 5 novembre 1810.

     J'ai reu, mon ami, vos lettres du 18 et du 21 septembre; j'avais
     dj eu indirectement de vos nouvelles par la lettre que vous avez
     crite le 29  La Neuville; j'tais donc rassur quant 
     l'essentiel; mais j'tais inquiet pour l'accessoire. Le fait est
     que le btiment porteur des lettres auxquelles je rponds, tait
     _bound for Ramsgate_, qu'il a mis un grand mois et plus  y
     parvenir; enfin, il est arriv et j'ai eu le plaisir d'entendre
     parler directement de vous. Je suis fch que vous ayez souffert
     pour le sommeil et pour la nourriture; il faut que celle-ci ft
     bien mauvaise, car je ne connais personne moins difficile que vous
     sur ce chapitre; mais celui du sommeil est bien plus important, et
     je crains qu' cet gard vous n'ayez pas rpar le temps perdu
     aussi promptement que je l'aurais dsir. Le raisin, les figues,
     les attentions mme des personnes obligeantes qui recueillent les
     arrivans, en quoi je suis fort reconnaissant envers Wesber Gordon
     et M. de Loweia, et je vous prie de le leur dire; tout cela,
     dis-je, ne suffit pas; encore faut-il pour dormir avoir un gte 
     soi. Dans la triste alternative o vous vous tes trouv sur ce
     point, vous avez fait le choix que j'aurais fait: dpense pour
     dpense, il vaut mieux en faire pour tre, suivant ses propres
     ides, dans une situation plus agrable, que pour prendre ce qu'on
     trouve dans un endroit qui plat moins. Cela me fait en ce moment
     _tirer le bien du mal_; et la distance qui nous spare, le temps
     coul depuis votre dernire lettre a du moins l'avantage, tout
     chrement achet qu'il est, de me faire penser qu' l'heure qu'il
     est, votre nid doit tre fait; et que dj un peu remont pour cela
     seul que vous aviez fait votre choix, vous vous trouverez peut-tre
     _confortably_.

     J'ai t attrap tout net par le _packet-boat_ de septembre,
     quelques efforts que j'eusse faits pour me persuader que je ne
     l'avais pas t; votre lettre en fait foi. Je crains qu'il n'en ait
     t de mme pour celui d'octobre. J'espre tre plus heureux ou
     plus avis cette fois-ci, m'y prenant la veille du jour auquel on
     ferme, dit-on, la malle  Londres. D'ailleurs Bl*** adresse, ainsi
     qu'il l'a fait les deux dernires fois, le paquet directement 
     Falmouth; ce qui, d'ici, doit faire gagner au moins vingt-quatre
     heures. Quant  votre mot du 3 septembre, je ne sais si le brick
     tait simplement croiseur, ce qui est une chose indfinie, ou s'il
     avait une autre destination. Tout ce que je sais, c'est que la
     lettre est  venir; je ne vous remercie pas moins de l'avoir
     crite.

     Que de choses depuis ma dernire lettre! M. le duc d'Orlans
     renvoy en Sicile par les corts; la motion en fut faite le 18
     septembre  cette monstrueuse assemble (je dis monstrueuse, car je
     ne crois pas que les annales d'Espagne en fassent mention d'une o
     il ne se trouve que trois personnes titres), et passa  une simple
     majorit de cinq voix; l'excution en fut confie  la rgence. Un
     membre avertit M. le duc d'Orlans d'aller parler aux corts; il y
     courut, leur fit une peur effroyable; puis, sans tre admis, fut
     renvoy au _pouvoir excutif_. De retour chez lui, il y trouva le
     gouverneur de Cadix, qui lui tint poliment compagnie jusqu' son
     embarquement. Premiers actes de ces mmes corts, qui rappellent
     ceux de 1789.

     Grande victoire remporte sur Massna par lord Wellington; d'o il
     rsulte que le dernier est  vingt lieues du champ de bataille,
     dans la position qu'occupait Junot lors de la convention de Cintra,
     avec cette diffrence que les vainqueurs de Simiera ne possdaient
     qu'une petite langue de terre le long de la cte, au lieu que celle
     dont les vaincus sont les matres s'tend des bords du _Tage_
     jusqu' ceux du _Niemen_. Voil pour le Midi.

     Le roi de Sude est en Russie; il a voulu s'embarquer  Pillau
     pour venir joindre l'escadre de sir James Saumares; on l'en a
     empch. Il a t bien accueilli en Russie. L'Empereur lui a,
     dit-on, offert l'option de prendre asile dans ses tats, ou d'tre
     conduit en Angleterre; on ne sait ce qu'il aura prfr. Je lui ai
     crit en Russie pour lui offrir le peu de moyens que je possde.
     J'ai pris des mesures pour tre instruit sur-le-champ s'il arrive
     dans ce pays-ci. Je n'en sais pas plus s'il reste en Russie (comme
     l'assure une gazette que je viens de lire depuis que j'ai commenc
     cet article); je doute fort d'tre en tat de vous en dire plus,
     mme le mois prochain.

     La princesse Amlie a succomb vendredi dernier  sa longue et
     douloureuse maladie, et ce malheur a eu des consquences plus
     funestes que lui-mme. Adore de toute sa famille, recevant de tous
     les plus tendres soins, sensible surtout  l'attachement du roi son
     pre, elle a, lorsque les mdecins lui ont, environ quinze jours
     avant sa mort, prononc son arrt fatal, envoy chercher un
     joaillier de Londres, et a fait, sous ses yeux, monter en bague une
     boucle de ses cheveux, avec cette inscription: _Remember of me
     after I am gone_. Elle a plac elle-mme l'anneau au doigt
     paternel. Cette dernire preuve a t trop forte pour un coeur
     dchir depuis si long-temps; et, ds le soir mme, le roi a
     commenc  manifester quelques symptmes de son ancienne maladie:
     ils ont toujours t croissans. Enfin, des mdecins ont dclar aux
     ministres que, jusqu' son rtablissement (qu'ils esprent, mais
     dont jusqu' prsent rien n'annonce l'approche), sa majest tait
     hors d'tat de vaquer aux affaires. J'ignore si la princesse a eu,
     avant d'expirer, la douleur d'apprendre ce que sa maladie et
     peut-tre l'excs de sa pit filiale ont caus.

     Le parlement tait prorog jusqu'au 1er de ce mois: sa prorogation
     jusqu'au 29 tait dcide; mais le roi n'a pu signer la
     proclamation ncessaire, au moyen de quoi les deux chambres se sont
     rassembles jeudi; et fort sagement, elles se sont ajournes
     jusqu'au 15. Ainsi, d'aujourd'hui en dix, commencera _a very
     momentous crisis_.

     Je me suis acquitt de vos commissions, qui ont t de part et
     d'autres accueillies avec la grce coutumire. Je me porte bien;
     puiss-je apprendre qu'il en est de mme de vous! Adieu, mon ami.

 Hartwell, ce 9 novembre 1810.

     Je commence, mon ami,  avoir besoin de rflchir souvent  la
     salubrit du climat de Madre, et  tout ce que m'en a dit M. de La
     Chapelle: car la distance me parat un peu bien grande. Il y a eu
     dimanche six semaines que vous avez mis  la voile, et je n'ai pas
     encore de vos nouvelles. Je m'tais rsign pour tout le mois de
     septembre, mais mon pacte ne pouvait aller plus loin: il aurait
     mme t plus court, si j'avais cout tout plein de gens, qui, au
     bout de trois semaines, s'tonnaient de ne pas vous savoir arriv
     depuis un mois. Ce n'est pas que j'aie la moindre inquitude; il
     n'y a que deux dangers sur mer, le mauvais temps et les mauvaises
     rencontres. La Providence a pris elle-mme le soin de me rassurer
     sur le premier par la plus belle saison que de _piea_ l'on ait
     vue, et quant au second, voici mon calcul: mis  la voile le 29
     aot, vent suppos mauvais, quinze jours pour avoir pass la
     hauteur de Gibraltar, aprs laquelle il n'y a plus rien  craindre;
     quinze autres jours pour apprendre un malheur, s'il tait arriv;
     partant, plus d'inquitude, mme draisonnable,  concevoir depuis
     le 26 septembre; mais pour ne rien apprhender, on n'est pas moins
     affam de nouvelles, et leur dfaut se fait sentir chaque jour
     davantage, surtout les mardis, comme aujourd'hui, parce qu'il
     semblerait qu'aprs deux jours de stagnation, on aurait plus de
     droit  en recevoir.

     Vous n'en attendez srement pas ici de la pninsule; il doit
     ncessairement y avoir une communication frquente entre le
     Portugal et Madre; ainsi vous devez tre instruit de la prise
     d'Almeda, plus que suspecte de trahison, de la dcouverte du
     complot de Lisbonne, et du mouvement rtrograde de lord Wellington,
     peut-tre mme de l'arrive de Lucien  Malte. On veut le
     reprsenter comme s'tant vad, et il avait quarante personnes 
     sa suite. B. P. ne pouvait donc pas l'ignorer, car il n'est pas
     servi par des imbcilles. Quel est donc le but de ce dpart? Je
     l'ignore compltement. Tout ce que je sais, c'est que je regarde M.
     Lucien comme un autre Sinon. Mais il tait brouill avec son
     frre... Plaisante raison! Querelle de coquin n'est rien. Ils ont
     le mme intrt, et voil le lien de ces gens-l.

     Du ct du Nord les cartes se brouillent beaucoup, et ce qui me
     persuade le plus qu'il va y avoir guerre, c'est que B. P. a fait
     mettre dans _le Moniteur_ qu'il n'avait jamais t mieux avec la
     Russie. Pauvre Alexandre! il est bien temps d'ouvrir les yeux! Je
     ne lui donne pas un an pour tre rduit au point de son malheureux
     voisin, dont quelqu'un disait l'autre jour qu'il n'tait plus le
     roi de Prusse, mais le roi _Prusias_. Viendra ensuite le tour du
     beau-pre, que son indigne vente de chair humaine ne sauvera pas
     plus que les autres.

     Pour vous donner des nouvelles d'un autre genre, je croyais ce
     matin que je cachterais ma lettre en noir, car la pauvre princesse
     Amlie tait sans ressource ds samedi; elle vivait pourtant encore
     lorsque les gazettes d'hier ont t imprimes; mais je ne sais si
     ce n'est pas un malheur pour elle, car  la maladie de foie dont
     elle meurt, s'est joint le feu saint Antoine, sorte d'ruption fort
     cre et fort douloureuse. Les mdecins se sont crus obligs de
     dclarer leur opinion au roi d'Angleterre, et (dit l'_Observer_,
     que je craindrais d'affaiblir en le traduisant) he received the
     fatal intelligence with the affliction of a father, the humility of
     a Christian, the fortitude of a man.

     Melchior de Polignac a pous, le lundi de l'autre semaine, Mlle
     Levassor, nice de Mme Ed. Dillon. Les nouveaux maris ont t
     passer leur _honey-moon_, non pas  l'anglaise; mais avec leurs
     parens et _tout plein_ d'amis,  Gouldgreen, chez douard Quelquim.
     Je ne sais plus qui, tonn qu'il y pt tenir tant de monde, disait
     l'autre jour: Mais il faut donc que la maison prte.--Vous verrez,
     a repris le chevalier de Rivire, qu'elle est de tricot.

     Tout le monde se porte bien ici; pour moi, vous n'en pouvez
     douter, au superbe _bouhampere_ dont cette lettre est dcore.
     Adieu, mon ami.

 Wimbledon, ce 18 novembre 1810.

     Je suis veuf, mon ami; ma pauvre femme est morte mardi. Mes
     inquitudes n'ont commenc que le 5, jour o je vous ai crit; je
     vous les ai caches pour ne pas vous en donner  vous-mme. Mon ame
     souffre cruellement, mon corps se porte bien. Ma consolation est de
     penser  sa mort, la plus courageuse et la plus difiante qui fut
     jamais. Elle a reu, et moi aprs mon malheur, les soins les plus
     touchans de la famille et de tout ce qui nous entoure.

     Le roi de Sude est en Angleterre; je ne l'ai pas encore vu. Je
     vous donnerai des dtails par le prochain _packet-boat_; je n'en ai
     aujourd'hui ni le temps ni la force, car M. de La Chapelle part
     demain matin pour Londres. Adieu, mon ami; aimez-moi, plaignez-moi;
     je vous embrasse de tout mon coeur.

 Hartwell, ce 2 dcembre 1810.

     J'espre, mon ami, que vous aurez reu avant cette lettre un mot
     que je vous ai crit par M. de La Chapelle, et qu'ainsi elle vous
     trouvera instruit de mon malheur; il m'est (ce n'est pas vis--vis
     de vous que je monterai sur les planches) infiniment plus sensible
     que je ne le croyais. Je ne croyais, je l'avoue, aimer la reine au
     point o je l'aime. Je sentais bien une chose, c'est que les jours
     o sa sant (injuste que j'tais, je la croyais malade imaginaire!)
     influait sur son humeur, j'avais toute la journe un fonds de
     tristesse, et qu'au contraire, lorsque se portant mieux elle tait
     elle-mme, j'tais tout en gaiet et en bonne humeur (_in high
     spirits_). Mais je ne cherchais  me rendre raison ni de l'une ni
     de l'autre de ces affections. Le moment o j'ai vu le danger m'a
     fait lire dans mon coeur; ce moment commena, ainsi que je vous l'ai
     mand, le 5 du mois dernier; lorsque je vous ai crit ce n'tait
     encore qu'une inquitude vague, que je ne puis me repentir de ne
     vous avoir pas fait partager. Je vais m'expliquer.

     Je vous ai dit que je l'accusais d'tre malade imaginaire, et sur
     cela je me fondais sur le dire de Collignon. Ma confiance en lui
     tait fonde sur la manire dont il l'avait traite en 1803, et je
     croyais tout ce qu'il me disait. Je savais trs bien qu'un mdecin
     peut se tromper dans la partie conjecturale de son art, mais je
     n'imaginais pas qu'il pt en tre de mme pour un fait matriel.
     Par exemple, elle, me disait qu'elle avait les jambes enfles; il
     le niait, et moi je m'en rapportais  celui des deux qui semblait
     devoir le mieux s'y connatre. Enfin, le dimanche 4 novembre, elle
     me dit qu'elle voulait consulter Lefaivre. Je lui transmis ses
     ordres; il y alla le lendemain au matin, tout aussi incrdule que
     moi; mais au retour il n'tait plus le mme; cependant, pour me
     mnager, il ne me montra pas toute la triste vrit, et se contenta
     de me dire qu'il y avait rellement de l'enflure, et que cela
     pourrait devenir srieux. Ce fut ce jour-l que je vous crivis;
     mais ds le mardi 6 il changea de langage, et me dclara sans
     dtour que l'hydropisie tait forme, et que le dfaut absolu
     d'urines la rendait trs alarmante; qu' la vrit il ne
     dsesprait pas que les remdes pussent les rappeler, mais que,
     s'ils n'en venaient pas  bout, cela serait fort court. Ce furent
     ses propres expressions, et le bandeau tomba de mes yeux.

     La nuit avait t fort agite, et le matin on lui appliqua des
     vsicatoires aux deux bras, pour tcher de s'opposer 
     l'infiltration dans la poitrine. J'eus, pour la dernire fois, le
     triste mais sensible bonheur de la servir, en replaant les
     couvertures que l'agitation de la nuit avait dranges. La journe
     du mardi ne se passa pas mal. Elle avait repris sa srnit, et
     plaisanta mme avec moi sur les premires souffrances que les
     vsicatoires lui causrent; mais, le soir, la leve des empltres
     fut pnible; le pansement du mercredi 7 au matin le fut encore
     plus, et fut suivi d'une crise de faiblesse et d'touffement qui la
     fatigua beaucoup; elle ne fut pas de longue dure; mais elle revint
      midi,  la suite de laquelle elle prvint la proposition qu'on
     allait lui faire de voir son confesseur; et d'abord aprs sa
     confession, elle demanda les sacremens, qui lui furent administrs
     vers les trois heures par M. l'archevque. On et dit que Dieu lui
     avait rendu toutes ses forces pour ce grand acte, car l'excellent
     archevque, accabl de douleur, se trompa plus d'une fois dans les
     crmonies de l'extrme-onction, et elle le redressa avec un calme
     et un sang-froid qu'elle n'aurait pas eus si elle avait t prs du
     lit d'un autre. Le reste de la soire s'en ressentit; je rentrai
     chez elle un peu aprs la crmonie, et je voudrais que vous
     eussiez vu l'expression de son visage lorsqu'elle me tendit la
     main.

     La nuit ne fut pas trs mauvaise, mais le rveil du jeudi 8 fut
     fcheux, et il y eut une crise un peu moins forte cependant que
     celle du mercredi; mais les urines ne coulrent pas plus que les
     jours prcdens. Cependant, sur le soir, il y eut une petite
     vacuation de ce genre, et votre pauvre ami, qui saisit facilement
     la moindre esprance, tait presque remont; mais cet effet de la
     nature n'eut pas de suite. Ce jour-l fut celui des arrives. Du
     moment que les sacremens avaient t dcids, j'avais envoy
     avertir tout le monde; mon frre arriva de Londres  onze heures du
     matin; mes neveux, qui taient  Domington, chez lord Moira,  neuf
     heures du soir, et M. et Mme la princesse de Cond  dix heures. M.
     le duc de Bourbon, qui n'tait pas  Londres, n'arriva que le
     lendemain. La nuit ne fut pas mauvaise; le vendredi 9 la crise du
     rveil fut moindre que les autres, et la journe ne fut point
     mauvaise; mais point d'urines et beaucoup de difficult  avaler.
     J'ai oubli de vous dire que les mdecins avaient exig qu'il n'y
     et que peu de monde  la fois dans la chambre et qu'on n'y restt
     pas long-temps; de manire que nous passions la journe dans son
     salon, et nous nous relayions pour entrer dans la chambre, o il ne
     restait toujours que Mme de Narbonne; et puis, un peu plus que
     nous, le duc d'Havr, l'archevque et l'abb de Bran. Ce mme
     vendredi au soir, elle voulut que l'abb de Bran l'entretnt de
     religion; ce qu'il fait presque aussi bien que le respectable abb
     Edgeworth. Elle prenait part  la conversation quasi comme en
     socit; et ce jour-l je me retirai avec de l'espoir, quoiqu'il
     n'y et point d'urines.

     Le samedi 10, la nuit avait t passable, et  neuf heures, qui
     tait le moment ordinaire des crises, il n'y en avait point encore
     eu; mais peu aprs elles commencrent. Je vis alors combien peu
     elle se faisait illusion et avec quelle tranquillit elle
     envisageait sa fin. Pour me faire comprendre, il faut vous dire
     qu'un homme attach  mon frre, qui s'appelait Motte, mourut en
     1769 par une si grande tempte, que, depuis ce temps-l, pour
     exprimer le temps le plus affreux, nous disions entre nous temps de
     la mort de Motte. Le triste samedi, la pluie et le vent taient
     plus violens que je ne les ai encore vus en Angleterre, et nous en
     parlions. Tout d'un coup elle s'interrompit en disant: On ne dira
     plus _temps de la mort de Motte_. Je ne rpondis rien, mais la
     mort retentit dans mon coeur plus encore qu' mes oreilles. Elle
     avait peine  respirer dans son lit: on la plaa dans un fauteuil,
     et l la crise augmenta  tel point que les mdecins craignaient
     qu'elle ne pt pas la supporter. Elle demanda l'abb Bran, qui,
     n'ayant pas vu le commencement, avait cru pouvoir aller 
     Aylesbury;  son dfaut elle fit appeler M. l'archevque, et, aprs
     s'tre entretenue un moment avec lui, elle l'envoya nous dire
     qu'elle dsirait nous voir tous encore une fois; mais ds lors,
     n'ayant pas la force de nous parler, nous entrmes, et au bout de
     quelques momens elle nous fit signe de nous retirer. Peu aprs elle
     demanda les prires des agonisans, que l'archevque rcita. L'abb
     de Bran arriva vers la fin et les acheva, car l'archevque ne
     pouvait presque plus articuler; ensuite celui-ci lui donna
     l'indulgence _in articulo mortis_. Cependant la crise diminuait, et
     ses forces taient revenues. Elle me fit appeler; et l'archevque,
     portant la parole, me demanda pour elle pardon de tous les chagrins
     qu'elle avait pu me donner. C'est moi, rpondis-je, qui vous
     conjure de me pardonner tous mes torts.--Non, me dit-elle, l'abb
     de Bran sait bien que je n'ai rien contre vous. Ensuite, sentant
     que mes larmes inondaient sa main: Ne m'attendrissez pas
     davantage, ajouta-t-elle avec la mme douceur, je ne dois plus
     m'occuper que du Crateur, devant qui je vais paratre, et que je
     prierai bien pour vous. Quand je fus sorti, elle fit
     successivement appeler mon neveu et ma nice, qu'elle bnit avec
     les expressions les plus tendres; le duc de Berri, auquel elle
     donna des avis aussi sages que touchans, et mon frre, auquel elle
     parla avec la mme sensibilit. Peu aprs, l'abb de Bran vint de
     sa part me prier de m'en aller chez moi. J'obis; mais vous pensez
     que ce... (_La suite manque._)




CHAPITRE CXLIX.

Le rendez-vous avec Ney.--Le balcon et le parapluie.


Ds que le marchal Ney revint  Paris, appel pour la formation de la
jeune garde, je reus un mot de lui qui, sans aucune provocation de ma
part, vint me surprendre par l'indication d'un rendez-vous chez un
restaurateur des Champs-lyses. Heureuse de cette tendre spontanit,
j'arrivai la premire, suivant mon impatiente habitude en pareil cas.
J'tais en femme, et sans aucune affectation de parure. Toutefois ma
toilette se faisait remarquer par cette lgance riche qui, pour peu
qu'elle ne revte pas une figure dsespre, attire toujours un peu
l'attention dans les promenades. Il y avait une grande affluence de
militaires dans les Champs-lyses. Toutes ces martiales physionomies
respiraient la joie et la confiance. Comme aux plus beaux jours de nos
triomphes, et pour peu qu'on prtt l'oreille, on entendait citer
quelque parole populaire de Napolon. Quel avancement dans l'arme!
voil tous nos sergens, sous-lieutenans; tous nos lieutenans,
capitaines! tel tait le cri de la plupart des groupes; car ce sont
les sous-officiers qui ont ramen le petit homme. Les _gros bonnets_ se
faisaient prier, craignaient de se mettre en avant: l'Empereur a bien
remarqu cette diffrence de dvouement; nous autres seuls nous
l'aimons, il nous aime aussi de prfrence. Entre lui et ses vieilles
moustaches, c'est  la vie et  la mort.

Emporte par ma curiosit, et plus encore par cette expression de
sentimens qui m'taient chers, pour couter tous ces belliqueux propos,
je m'tais un peu loigne du point indiqu de notre rendez-vous. Pour
surcrot de distraction, je fus aborde par une de ces connaissances
bannales qu'on rencontre toujours avec indiffrence, mais dont la
prsence me devenait ce jour-l une insupportable contrarit qui allait
jusqu'au malaise. Je tremblais de voir paratre celui que j'attendais
avec tant d'impatience, et j'coutai avec une espce de rage les mille
et mille rflexions que cet importun me faisait subir.

Ce monsieur m'annona, au milieu de toutes ses inutilits, une agrable
nouvelle: une revue o Cambrone devait apporter les aigles de la garde.
L'Empereur prononcera un de ces discours qui vont droit au coeur du
soldat; tout ira comme par le pass. Rien n'est chang autour de lui, ni
lui-mme; c'est tout notre empereur de Tilsitt et de Moskou. Je russis
enfin  me dbarrasser ds que j'aperus Ney, qui me faisait signe de le
suivre.

Ney avait pris sur la gauche, et moi je le suivais  grandes enjambes.
J'arrivai toute hors d'haleine, et fus plus que surprise de voir Ney
renvoyer son cabriolet et entrer dans une de ces petites guinguettes de
mdiocre apparence, o les ouvriers vont passer leur second dimanche,
autrement dit leur lundi. Le marchal tait envelopp dans une immense
redingote, et le visage cach sous un vieux chapeau rond; moi, au
contraire, avec mon vitchoura, mon voile et mon cachemire, j'prouvai
quelque hsitation  entrer, et je faisais presque la mine de Clara au
petit escalier du chteau de Hachincterzof. Ney monta sur une espce de
balcon de bois, jetant sur moi des regards mcontens et boudeurs. Il
semblait me reprocher mon indcision...; ds lors je n'en eus plus
l'ombre. Un gouffre, un brasier, un abme, je ne sais quoi de plus
effrayant encore ne m'et point arrte. De bonne grce je m'y fusse
prcipite pour rpondre  celui qui m'appelait. En moins d'une minute,
et rapide comme la pense, je me trouvai au haut du plus hideux et du
moins commode des escaliers; mais j'tais presse dans les bras du
marchal... Que de questions! que de joie! Il connaissait l'homme que
j'avais rencontr dans les Champs-lyses. Je contai ce qu'il m'avait
dit.

Cet homme a raison, sa politique est la bonne; mon Dieu! tout roule sur
le mme pied que s'il n'et jamais t question d'abdication.

--L'empire, cette fois, durera-t-il?

--Ma chre, nous y ferons de notre mieux. Les rpublicains seront
furieux, l'Empereur est tout d'une _pice_ comme avant.

--Avez-vous vu Regnault depuis votre retour?

--Non. et alors nous causmes quelques instans de choses fort inutiles
 rpter. Le temps tait  la pluie, mais trs doux. Rien ne peut
donner une ide de l'trange retraite qui recevait nos confidences: une
laide chambre, remplie de tables, avec des nappes fort peu engageantes.

Il faut pourtant, Ida, avoir de l'apptit ici.

--La chose est difficile.

--Allons, ma chre, quand on a mang de la vache enrage en Russie, il
ne faut pas reculer devant la gibelotte de la guinguette et le litre de
la barrire, et la bonne compagnie dont nous sommes menacs.

--Vous n'avez pas  la craindre, j'ai lou toutes les tables, et nous
sommes pour un jour propritaires exclusifs du balcon; l-dessus il
ouvrit la porte de plain-pied qui y donnait entre, et son mouvement
tait si original, que j'clatai de rire  l'excution. Depuis bien
long-temps je n'avais vu Ney que triste, souvent contrari, et toujours
plus que raisonnable. La diffrence de ses manires tait aussi grande
qu'agrable pour moi, et ce contraste me rendit, avec la puissance des
souvenirs, toute l'ivresse d'une des plus douces ralits. Je lui
communiquais ces empressemens passionns auxquels, dans mes plus heureux
jours, il trouvait tant de charmes!

Ida, me dit-il, nous nous battrons encore. Aurez-vous un reste de got
pour le plus beau mtier du monde?

--Tant que vous en serez, M. le Marchal.

--Allons,  la dernire campagne. Nous continumes long-temps sur le
mme ton; j'tais dans mon lment, la folie, et Ney, en la partageant,
l'excitait encore davantage. Je ne sais pourquoi je hasardai quelque
chose sur ma conduite de 1814, et le mot de _fama volat_ m'chappa.

Ah! c'est donc vous qu'on appelle ainsi? Comment! cette histoire est
vraie? Par bonheur le pas lourd de la fille d'auberge retentit dans
l'escalier, et vint me sauver l'embarras des explications, sans quoi
j'eusse grandement couru risque d'une rptition de la scne du Dniper.
Mon ami, ne me gtez pas cette bonne journe, je n'ai aucun tort
l-dessus. Je brodai fort adroitement ce que je savais pouvoir le mieux
le calmer, et j'y russis compltement. Je ne parlerai pas mme de notre
dner de campagne, nous n'y songemes ni l'un ni l'autre; mais je ne
puis taire les plaisirs du dessert qui fut pris sur le balcon, et marqu
par une singularit trop piquante pour n'en pas faire mention. Il se
faisait dans l'tablissement quelque vacarme; je passai sur le balcon,
d'o l'on entendait tout; c'taient des soldats et des hommes du peuple,
quelques femmes plus que suspectes. Tout cela parlait, buvait, chantait
 tourdir. Ney avait fait servir et fermer la salle; mais pour sortir,
il et fallu passer au milieu de ce monde, et il tait probable que si
l'on et reconnu le marchal, dont l'humeur tait fort gaie, il et fait
l quelque station. Les jours n'taient point encore longs, et la nuit,
dj favorable, nous donna l'ide de nous mettre dans le coin du balcon,
pour prendre le dessert et couter seulement ce qu'il tait plus
dangereux de voir. Nous voil donc installs presqu'en dehors de
l'appartement. Quelques minutes aprs, un coup de vent pousse et ferme
derrire nous la porte, et nous suspend en plein air devant l'enseigne
mal barbouille d'une gargotte de barrire. Mon Dieu, o le bonheur
va-t-il se nicher? Car dans ma longue carrire de folies, je ne puis me
rappeler qu'un seul moment comparable en motions enivrantes  ce moment
bizarre et, dlicieux, place entre des ressouvenirs pnibles et de
prochaines et ternelles douleurs. Pour chapper aux regards qui
pouvaient nous surprendre, nous nous tions assis du mme ct, bien
prs, trop prs l'un de l'autre, serrs entre la table et le mur; par
une singularit du moment, la circonstance qui devait le plus faciliter
la conversation la ralentit jusqu'au silence, mais jusqu' un silence
qui n'tait point un vide de l'ame.

La socit, que nous entendions malgr nous, tait fort curieuse 
couter comme tude populaire; les soldats, qui en faisaient le fond,
retombaient toujours, malgr leurs distractions bachiques et
sentimentales, dans leurs joies guerrires. L'Empereur tait plus
souvent invoqu que l'Amour. Nous l'avons enfin le petit homme, et dans
quelques jours la mre et l'enfant viendront le rejoindre aux
Tuileries.--Oui, dit Ney, si nous russissons  les aller enlever tous
deux. Le temps tait magnifique lorsque nous tions arrivs; mais le
ciel s'tait couvert, et la pluie commena  tomber. J'avais par hasard
pris la prcaution d'un parapluie. Impossible de penser  vacuer la
place avant la garnison d'en bas: Rsignons-nous  l'abri du parapluie,
m'criai-je en l'ouvrant; cela n'est pas noble comme un drapeau; mais
puisque nous sommes en habits, nous ne drogerons pas. Wellington s'en
sert bien en grand uniforme et  cheval; les soldats du pape montent la
garde avec des ombrels. Au fait, tout est prjug et habitude. Pendant
la savante dissertation sur les parapluies, nous en profitmes; et
chacun de nous le plus possible, ce qui nous rapprochait encore plus;
j'touffais de rire et j'osais  peine respirer. C'tait absolument la
scne de _Paul et Virginie_. Malgr la ressemblance de la position, j'en
fis la remarque: mais je ressemblais si peu  l'innocente crole, que
Ney n'y tint plus. Il quitta le parapluie et se rapprocha de moi
davantage pour que la comparaison ft moins vraisemblable, ou plutt
pour qu'elle le ft moins. Mais si je n'tais point Virginie, s'il
n'tait point Paul par la candeur, les battemens de nos coeurs nous
disaient cependant que nous nous aimions autant. Ma tte se perdait par
la crainte du voisinage, par le trouble d'une chute si facile dans un
quilibre de position si menaante. Il me sembla alors que le balcon se
brisait, que la terre tournait autour de nous, que le monde entier
chappait  ses mouvemens et  ses lois.

Nous restmes l plus d'une heure, et sans le tambour de l'appel, qui
renvoya le poste militaire assez bruyamment, je ne sais quelle aurait
t la fin de ce tte--tte en plein air, dont le mystrieux abri
drobait au moins le charme  tous les regards. Le sige tant lev, Ney
me prvint qu'il ne pourrait me voir de plusieurs jours.

Mais demain je vous apercevrai  la revue, aujourd'hui me console de
demain; demain, cependant, je veux encore, cache dans la foule, jouir
de cet incognito du coeur qui, sous le soleil brlant de l'Espagne et
sous le sombre ciel de la Prusse, me valut si souvent le bonheur de
rencontrer vos regards, dont un seul payait si bien mes prils et mes
fatigues.

Nous nous quittmes prs de l'arc de triomphe; le lendemain devait avoir
lieu la revue d'un corps d'arme qu'avait command le malheureux duc de
Berri; j'y courus, j'esprais voir Ney. Il y eut un beau moment, celui
o Cambrone et les compagnons de l'le d'Elbe passrent avec les aigles
de l'exil; l'Empereur,  ce moment, pronona un de ces discours o se
trouvait toute l'loquence qui si souvent a runi les Franais par les
images de la gloire et des prdictions de triomphes.

Que ces aigles vous servent de ralliement; les donnant  la garde, je
les donne  toute l'arme... Jurez que ceux qui voudraient envahir notre
France n'en soutiendront jamais les regards. Le cri de _nous le
jurons!_ s'leva dans les airs;  ces clats on et dit que la Victoire
elle-mme le rptait. Je rencontrai une foule de frres d'armes, et il
fallut accepter un djener militaire aprs la revue. C'est l que
furent tumultueusement discuts les projets et les vues de l'Empereur;
il y avait quatre fort jolies femmes  ce djener, et toutes nous
tions pares du bouquet de violettes oblig; ces dames,  chaque bond
du Champagne, en dtachaient quelques feuilles pour les placer aux
boutonnires des cavaliers, aux cris de _vive l'Empereur! vivent les
braves!_ J'aimais  les entendre; mais je ne faisais point chorus avec
elles, ce qui me valut plus d'une maligne remarque. L'une de ces dames
tait amie d'un peintre clbre qui avait fait passer ses opinions sous
son pinceau; elle montra les plus jolies et les plus plaisantes
caricatures, en riant aux larmes; enfin, la petite personne ptillait de
_bonapartisme_ au commencement de 1815, et le 26 septembre de la mme
anne, elle dclara  quelqu'un que mes angoisses pour un illustre
prisonnier intressaient vivement; que cette piti et cet intrt
taient fort mal placs, parce qu'elle me connaissait pour une femme
_rvolutionnaire_. Je pense que cette dame, qui tait, comme moi, assez
bien encore en 1815, doit en tre au repentir, et ce petit trait de
souvenir sera toute ma vengeance. Parmi nos convives il y avait un
parent de Lanjuinais, dont l'enthousiasme pour Napolon allait presque
jusqu' l'alination mentale; et lorsque, dans le fol entranement de la
conversation, j'eus laiss chapper que je connaissais le colonel de
Labdoyre, je craignis que son dvouement ne me prt  la gorge par
excs d'admiration. Voil, s'cria-t-il, le modle  tous! Labdoyre
est noble pourtant; mais c'est, comme Lasalle, une fois noble de
naissance et six fois noble par sa bravoure. Je fus contrainte de
donner  l'orateur mon adresse, et nous nous sparmes.

Je reus le lendemain une lettre de Lopold, qui venait de changer de
rgiment, et qui se trouvait alors avec le gnral Clausel  Bordeaux.
Cette lettre me causa une joie bien vive; j'y lus la certitude que Ney
mme, sans me le dire, avait pens  celui que je lui avais peint digne
de son glorieux appui. Je rpondis  Lopold de faon  flatter ses
esprances ambitieuses. Hlas! les illusions qui font braver la mort
sont bien excusables! Que de milliers d'hommes se faisaient tuer, en
croyant trouver dans leur giberne le bton de marchal!

N'ayant point vu Ney depuis notre dernire et si singulire entrevue, je
lui crivis; mais n'ayant point reu de rponse  une lettre qui n'avait
pas t reue elle-mme, je ne saurais dire l'effroi que me causa le
sort de ce billet, crit avec scurit sous l'inspiration du dlicieux
souvenir qui l'avait dict. Mais comme Ney ne me rpondait jamais
exactement, je fus bien oblige de me calmer un peu jusqu' notre
premire entrevue. Quand je lui parlai de mes inquitudes sur cette
lettre, il tomba dans une inexprimable agitation.

Je ne puis vous faire aucun reproche, ma pauvre Ida; mais si la lettre
a t remise  ma femme, je serai l'homme le plus malheureux. Ma bonne
et chre Ida, je puis vous le dire: Je l'aime! Son bonheur, son repos,
me sont plus chers que ma vie. Si elle est instruite, je le dcouvrirai
aisment, car ni son coeur ni ses regards ne savent feindre. Je fis
effort pour dissiper l'effroi tendre de ce guerrier qui ne trembla
jamais. Je ressentais presque aussi vivement que lui son motion; car au
lieu de lui en vouloir, je l'aimais de son amour pour la jeune et belle
mre de ses enfans; c'tait une qualit de plus qu'il ajoutait  toutes
les qualits du guerrier qui avait captiv mon coeur. Le billet ne se
retrouva point, mais le repos de Ney ne fut nullement troubl; lui et
moi nous nous tranquillismes sur le sort de cette pauvre lettre. Qu'on
juge de ma surprise, lorsqu' quelque temps de l D. L*** vint me
montrer une copie exacte de ce billet et une note trs exacte aussi des
lieux o je m'tais trouve avec le marchal la veille du billet!
Napolon avait  peine remis le pied sur le territoire franais, que
toutes les vigilances bonnes ou cruelles avaient repris leur
inquisitoriale activit. Je ne pus de plusieurs jours joindre Regnault;
enfin il m'crivit de venir le trouver; il voulut me faire faire un
voyage  Lille, dernier sjour de S. M. Louis XVIII.

Regnault me lut une lettre que M. le duc d'Orlans avait adresse au duc
de Trvise; j'en ai retenu quelques expressions: j'avais dit souvent 
Regnault que j'avais vu ce prince (alors duc de Chartres) au moulin de
Valmy,  Jemmapes,  Tirlemont. En citant le passage de cette lettre,
Regnault ajoutait: Voil les sentimens d'un grand coeur, d'un prince
franais; l'Empereur, qui se connat en supriorits, admire cette
conduite. La premire fois que je vous ferai parler  Napolon, il faut
amener vos souvenirs de 92, et parler du bataillon de Mons.

--Pour demander la retraite ou les invalides?

--Non, pas encore, mais pour entendre l'loge du prince dont vous
m'avez vant la bravoure. L'Empereur aura les plus grands gards pour
toute la famille.

Regnault me paraissait moins transport que Ney, et presque soucieux,
quoiqu'il ft enchant du retour de l'Empereur, mais il ne se faisait
pas illusion; et cet enthousiasme du retour, il savait bien que sa dure
tenait  l'espoir qu'on donnait de l'alliance de l'Autriche, de
l'arrive de Marie-Louise et du roi de Rome.

Vers cette poque, un officier de la division Gardanne, qui combattait
dans le Midi avec le gnral Grouchy, m'adressa une longue ptre fort
enthousiaste. Cette lettre sans date, reste dans mes papiers, me valut,
en 1817, douze jours d'arrestation  Ostende, et me fit bien prendre la
rsolution de ne garder dsormais aucune correspondance sujette  la
plus lgre interprtation politique.




CHAPITRE CL.

Coup d'oeil sur Paris aprs le 20 mars.--Mon Journal.--Mes
projets.--Nouvelles de Nomi.--Chute de Murat.


Une chose tait bien remarquable alors, c'tait la crdulit des
personnes les plus distingues de tous les partis. J'ai entendu de
jolies femmes fort dvoues aux Bourbons m'affirmer que le roi n'avait
pas quitt Lille, et que les provinces entires,  l'exception de Paris,
avaient repris le drapeau blanc. D'un autre ct, j'ai vu mes amis les
plus avant dans les affaires et dans les confidences du gouvernement et
de l'Empereur, compter, pour la fortune de Napolon, sur le concours de
l'Autriche. Beaucoup avaient la certitude qu'en attendant qu'il se
pronont, le beau-pre de Vienne enverrait toujours, en avance de son
dvouement, Marie-Louise et le roi de Rome. Ds que le tlgraphe
remuait, on tait aussitt persuad que c'tait pour signaler leur
arrive.

Malgr son scepticisme en toutes choses, Regnault de Saint-Jean-d'Angely
lui-mme n'tait pas loin de partager les croyances populaires. Je les
combattais quelquefois dans mes confrences du matin, ou dans un petit
journal que je faisais pour lui avec toutes les observations que ma vie
un peu nomade me mettait plus que personne en tat de rendre curieux et
instructif pour un homme qui ne voyait l'opinion que de sa voiture. Si
Regnault ne l'a pas gar ou dtruit, on a d trouver dans ses papiers
un album quotidien commenc le 20 mars et continu jusqu' mon dpart
pour l'arme. Je lui rendais compte, jour par jour, de mes dmarches, de
mes courses, de ce que le hasard et mes relations de toutes espces
avaient pu m'apprendre en ce qui touchait l'Empereur et son
gouvernement. Je ne dsignais personne, jamais d'insinuations sur les
noms propres, parce que je voulais bien clairer sur ce qu'il pouvait
tre utile de connatre, mais je me fusse empoisonne plutt que de
laisser percer quoi que ce ft qui et pu attirer, je ne dis pas les
perscutions, mais encore les plus simples attentions sur le moindre des
citoyens.

Je ne relate ce petit service d'une correspondance toute d'intimit
entre moi et un ancien ami, que parce que le souvenir de Napolon s'y
rattache. J'eus la certitude que mon journal passa plus d'une fois sous
ses yeux, et que quelques bonnes et svres vrits, mles  d'utiles
avertissemens, furent plus d'une fois approuves par lui.

Ma vie tout entire se dpensait ainsi gratuitement. Jamais la pense
d'un sordide intrt n'enflamma l'ardeur de mon zle. Je puis dire que
la poursuite des seules illusions du coeur m'a cot des flots d'or et
quelquefois des torrens de larmes. Regnault cependant,  cette poque,
me parla du projet de me placer dans la maison de la reine Hortense;
mais cela ne fut pas discut. Ce n'tait gure qu'un de ces propos de
bienveillance que les grands politiques risquent quelquefois avec leurs
cratures, pour tenir en haleine un dvouement que leur connaissance du
coeur humain ne leur permet gure d'attendre toujours du dsintressement
et de l'affection.

Ce besoin d'agitation et de mouvement que j'prouve sans cesse me
donnait en effet une certaine utilit politique: je voyais, en outre,
beaucoup de monde, et de tous les rangs. Il me semblait dj remarquer
un certain changement dans l'opinion publique. Toutes tentatives de
rsistance avaient cependant chou.

Madame la duchesse d'Angoulme avait quitt Bordeaux, M. le duc
d'Angoulme pacifi le Midi par une capitulation. Avec ces apparences de
force et de victoire, je pensais que l'Empereur pouvait se trouver
heureux d'tre mont de nouveau sur un trne dfendu par une arme: mais
il y avait une tendance d'opposition sourde, sinon dclare; ses
partisans mmes le blmaient sur quelques points. Partout on parlait
politique; et, ce qui n'tait pas arriv autrefois, on ne craignait pas
de discuter les intentions de l'Empereur. Souvent, dans les salons que
je devais supposer les plus bienveillans, j'entendais dire: En
dbarquant, Napolon a bien proclam notre indpendance, mais voyez ce
qui arrive, la Constitution se fait attendre. Puis des plaintes sur
cette nouvelle Charte, que l'on dnigrait avant de la connatre; sur la
cour, qui envahirait encore tout. Dans cette confusion de dolances, il
me semblait que personne ne savait ce qu'il voulait. Malgr quelques
dmonstrations extrieures, Napolon montrait encore clairement qu'il
voulait, comme toujours, tre trs absolu, et placer toute sa confiance
dans son arme, qui le lui rendait bien en fanatisme et en amour.

Je vis Ney le jour o on nomma la chambre des pairs; je lui dis tout ce
que j'entendais: Laissez-les se dbattre, ils cderont  la main de fer
de la ncessit; il y aura de beaux discours, puis des soumissions.
Toutes les mairies, toutes les officialits, publiques venaient d'tre
ouvertes aux votes que l'acte additionnel engageait tous les Franais 
mettre. Ney me cita comme curieux par leur nergique simplicit deux
votes de ces registres de l'opinion, crits de la main de deux personnes
bien connues. L'un acceptait, parce que l'_acte proscrivait la famille
royale_; l'autre disait: _moi je refuse pour cette clause_. Voil,
ajoutait le marchal, quelque chose de bien, de la franchise; au
surplus, je suis content de Napolon, il y a dans sa conduite du grand,
du vraiment loyal.

Je voyais quelquefois,  cette poque, un Hollandais li intimement avec
le secrtaire de M. Bondiskeen; il me disait: Napolon se laisse
tromper; tous les souverains sont d'accord contre lui; ils veulent
gagner du temps pour mieux _cerner le banni_: voil comme on le
dsigne. Je courus chez Regnault lui faire part de cette intention des
puissances; il tait enferm, cependant il me reut. C'est ce jour-l
qu'il me lut quelques passages de la fameuse rfutation du conseil
d'tat, destine  rpondre  la dclaration du congrs de Vienne, du 14
mars. Tous les passages taient brlans d'loquence et d'nergie.
Regnault cependant se plaignit de quelques brusqueries de Napolon; mais
comme il lui tait cordialement attach, il en rejetait le tort sur les
tracasseries que lui suscitait le parti rpublicain. Il me sut gr de ce
que je lui avais dit, sans paratre y attacher une haute importance;
mais  peine y avait-il quelques heures que je l'avais quitt, qu'il
m'envoya prier de revenir. Ma bonne amie, il faut me dire quel est le
jeune homme qui vous a communiqu la nouvelle de tantt.

--Il est parti hier, je crois, pour La Haye.

--J'aurais voulu apprendre de lui si son ami ne sait rien des relations
de Fouch avec M. Bondiskeen. Je crains quelque intrigue, quelque
trahison: Napolon ne veut punir qu'avec des pices de conviction, et
peut-tre alors ne punira-t-il jamais.

J'tais vraiment contrarie d'avoir parl, car je craignais des
investigations ennuyeuses, mme  l'innocence: il n'en fut rien.
Quelques jours aprs, Ney me parla aussi de toute cette affaire, en me
confiant qu'il croyait l'Empereur livr jusque dans ses conseils; que
Napolon lui-mme en convenait, mais en avouant qu'il fallait marcher
ainsi dans le moment; que le temps des dfiances et des prcautions
n'tait pas encore arriv. L'Empereur venait de recevoir de bien
fcheuses nouvelles de l'Italie, et les fausses combinaisons de Murat,
au lieu de dbrouiller, rembrunirent son horizon politique. Brave comme
Csar, Joachim avait cru tout pouvoir par lui-mme; mais plusieurs
puissances runies avaient rpondu  son manifeste, et, dans les
premiers jours de mai, la droute de Tolentino lui prsagea la perte de
son trne. Un mois aprs, il fuyait de Naples sur un bateau de pcheurs.
Nomi arriva en France vers la fin de mai; elle m'crivit de Toulon pour
me rappeler ma promesse d'aller passer un mois avec elle; mais y
avait-il moyen d'y songer? l'orage grondait de trop prs sur des ttes
qui m'taient chres. Tous les rois, disait Ney, se liguent contre
l'_ennemi commun_, comme l'appellent les diplomates de ces messieurs; eh
bien! on se battra. Cette excrable tte de Murat nous joue un vilain
tour. Je suis en peine de son sort; car, malgr sa sotte quipe, il est
aussi bon que brave. Vous avez une amie prs de lui; vous a-t-elle
crit? que vous dit-elle?

--Elle a quitt Naples au moment o le roi, aprs avoir remis le
commandement au gnral Carascosa, tait rentr dans sa capitale avec sa
simple escorte. Murat, d'aprs les conjectures de Nomi, esprait
reconqurir sa popularit; mais le prestige tait dtruit. Joachim
malheureux n'tait plus pour les Napolitains qu'un aventurier; ses
conseillers nationaux travaillaient sourdement le peuple. Nomi
ajoutait: J'ai trembl non seulement pour le trne, mais mme pour la
vie de ce roi branl; car,  Naples surtout, on peut hardiment avancer;
rien n'est si prs du coeur d'un honnte homme que le poignard d'un
assassin. Nomi s'tait retire  peu de distance, attendant le moment
favorable pour rentrer en France. Elle connaissait beaucoup le colonel
Beaufremont et le duc de la Romana; le lendemain mme, Joachim sortit de
Naples; elle le vit  la plage de Miniscola, o il s'embarqua; il
n'tait dguis aucunement; ses beaux cheveux, ses noires moustaches et
tout son costume chevaleresque le faisaient remarquer parmi tous, comme
au jour de ses plus grands triomphes. On fit voile pour Gate; mais les
croisires anglaises forcrent de rentrer et de dbarquer  Ischia. Dans
les troubles politiques, si fconds en ingratitudes de toutes sortes, il
y a un bonheur  pouvoir retracer un trait honorable pour le coeur
humain. Aussi ne passerai-je point sous silence (c'est toujours Nomi
qui parle) celui du brave et fidle Malleswki, cherchant  procurer au
roi fugitif des nouvelles ardemment dsires de sa femme et de ses
enfans. Malleswki s'est jet dans une barque et a tent de pntrer dans
Gate. Surpris par les Anglais, son touchant dvouement, qui et d tre
admir, fut puni, mais avec une barbarie indigne d'un peuple qui se
proclame noble et gnreux.

Quant au roi lui-mme, il n'a couru aucun danger.  Ischia, o tant de
bienfaits eussent d le faire bnir, il eut  craindre de rencontrer les
dangers d'une haine plus violente. Une nice de Joachim, qui tait 
Naples, avait frt un btiment pour passer en France; elle le proposa 
Murat au moment o il venait d'apprendre la capitulation de Casa-Laura,
la prise de possession par l'Autriche d'une partie du royaume au nom de
Ferdinand IV, suivie d'une proclamation dans laquelle Murat n'tait pas
mme dsign, ni sa famille. Ce fut une heure terrible et amre que
celle o il connut  la fois toutes les trahisons de ceux qui lui
devaient le plus. Je puis vous assurer,  vous qui sans doute avez
cruellement souffert de sa dfection, qu'il vous et attendrie par ce
seul mot qui lui chappa: Eh quoi! pas un seul mot de stipulation pour
ma femme et pour mes enfans! Je suis puni par o j'ai failli. Enfin, le
21, il a pu s'embarquer. La reine est reste au pouvoir des Anglais
jusqu' la remise de la ville aux troupes autrichiennes. Joachim a
l'intention de se tenir en France dans un lieu cach. J'en suis au
dsespoir; car la France, ce me semble, ne lui doit point d'asile.

Hlas! je pense comme Nomi, dis-je  Ney; cependant ce bras peut tre
utile. O ira Joachim?

Nous prouvions un gal intrt pour cet homme si imprudent, mais si
admirablement brave. Ney aimait Murat comme frre d'armes. Avant la fin
du mois de mai, je reus deux lignes de Nomi qui prouvaient toute son
inquitude; elle me suppliait de savoir de Regnault ce que l'Empereur
pensait sur son malheureux beau-frre. Elle ajoutait: Napolon est bon;
il a si souvent fait grce  tant d'autres ingratitudes, qu'il tiendra
compte, j'en suis sre, du caractre connu de Joachim, des liens du sang
et de l'motion des souvenirs.

Je ne trouvai rien de mieux pour remplir cette mission du coeur, que de
confier la lettre  Ney, aprs en avoir tir un extrait pour Regnault.
Ce dernier me dit: Il n'y a rien  faire. Ney me donna un peu plus
d'espoir, car il assura que Napolon ne pouvait har Murat, et je le
pensais bien. L'Empereur avait de la gnrosit naturelle et une
facilite politique de pardon. Mais, le surlendemain, Ney arriva tout
abattu: Il n'y a plus rien  tenter, ma chre amie, pour ce pauvre
Murat! Pendant ce temps, le malheureux proscrit dbarquait en Provence.

Je reus encore une nouvelle lettre de Nomi: elle connaissait mon
amiti; aussi ne craignait-elle pas de me demander un service intime.
Elle me priait d'aider une de ses cousines dans la vente de ses diamans
et de son argenterie, afin de lui en faire passer le produit devenu
ncessaire  ses besoins.

       *       *       *       *       *

Je ne quitte plus les traces du roi proscrit; ce qui le dsespre plus
que la perte de son trne, c'est la nouvelle qu'il a reue, que lord
Exmouth n'a pas voulu ratifier le trait, et que Caroline et ses enfans
seront spars de lui. Ah! puisse mon dvouement soutenir son courage!

       *       *       *       *       *

Aussitt je me mis en campagne pour rendre le service que Nomi
attendait de moi. Je savais qu'il est de ces momens o un peu d'or peut
tout sur la destine. Nous lui procurmes de la vente en question 23,000
francs, qu'elle n'eut pas, hlas! la consolation d'employer pour l'ami
de son enfance, le frre d'armes de Jules son frre. Il me reste plus
loin  parler de ses douleurs.

Mon coeur tait triste dj du sort de Murat; il le devint encore plus
par un spectacle dont je fus tmoin, la revue des fdrs.
L'avant-veille de ce vilain jour, je vis un personnage trs au courant
de toutes les affaires; il me parla de la lettre que l'Empereur avait
crite aux souverains. Napolon est aux abois. Cette lettre ne prendra
pas; il a tort de faire des dmarches prs la cour de Vienne; il ne peut
rien attendre que du gain d'une bataille. La diplomatie le joue;
Talleyrand y est plus fort que lui, et il est plnipotentiaire du roi au
congrs. L'Empereur s'y prparait par tous les moyens de ses souvenirs
et de son gnie; il avait lectris la garde nationale, en passant seul
dans les rangs. Le banquet du Champ-de-Mars, de quinze mille couverts,
donn par la garde impriale, tait une noble et belle crmonie; les
six armes nommes reurent les noms d'armes du Nord, du Jura, de la
Moselle, du Rhin, des Alpes, des Pyrnes. Des batteries taient en
marche, trois cents canons furent placs sur les hauteurs de Paris; les
corps francs, les partisans s'organisaient. On parlait de la leve en
masse des dpartemens frontires du Nord et de l'Est; les dfils, les
passages se hrissaient de retranchemens. J'aimais  voir tous ces
prparatifs, toutes ces industries de l'activit franaise, dirigs par
un homme qui pensait que courir c'est rgner, et que la promptitude est
encore la premire chance de la victoire. On avait rendu aux rgimens
les glorieux surnoms que la guerre leur avait valus, tels que
_l'Invincible_, _le Terrible_, _Un contre Dix_. Dans ces corps,
lectriss par l'amour-propre de corps, le simple soldat se croyait un
Montebello. Les vieux rangs de la garde se renforcrent de six mille
hommes d'lite. Que Napolon se fasse dictateur, me disait un ami du
malheureux Quesnel et l'initi d'Oudet: avec la rpublique et le
mouvement donn aux esprits, Montmartre mme deviendrait Jemmapes et
Valmy. Il y a chez nous comme un fanatisme national, une haine de
l'tranger, qui eussent pu faire de chaque Franais arm un homme des
Thermopyles.

Au milieu de tous ces grands mouvemens de l'empire, les rpublicains ne
s'endormaient pas; il y avait mme bien quelque peu de jacobinisme au
fond de la fermentation gnrale: je le devinai, sans beaucoup d'efforts
de pntration, aux aveux du militaire dont je viens de parler. Il
rvait je ne sais quelle forme de gouvernement provincial; il me citait
des particularits d'opinions fort curieuses sur les dpartemens des
Vosges et du Jura. Il ne faut qu'une seule rsolution d'un grand homme
cach quelque part dans la population, pour donner le branle  la France
entire.

--Sans l'Empereur? rpondis-je.

--Sans lui, non; mais avec lui, sous un autre titre.

--Mon Dieu, cela serait bonnet blanc ou blanc bonnet; croyez-moi,
laissez-le empereur, cette dignit lui a t si bien pendant dix ans;
car vous n'en feriez jamais qu'un rpublicain manqu. Quand je fis part
 Regnault de cette conversation, il me rpliqua: On connat bien tous
ces songes-creux; beaucoup avec de la bonne foi, quelques uns avec du
talent, ne songent pas que le despotisme seul serait assez fort pour
crer une rpublique; cependant je sais bien qu'on l'espre, mais
l'Empereur a une antipathie dcide pour le nom et pour la chose.

--Tels ne sont pas les discours publics, et, entre nous, les triomphes
de la rpublique ne sont pas les moins beaux lauriers; Napolon peut
prfrer le trne, mais il n'aura jamais droit de maudire la rvolution.
Puis n'a-t-il pas fait ouvrir des clubs? et cette revue des fdrs,
annonce pour demain, n'est-elle point une occasion, un pas rtrograde?
Voulez-vous que je vous l'avoue, Napolon me fait peine: matre encore
de tout, il n'a plus l'air d'tre matre de lui.

Enfin cette revue,  laquelle je venais de faire allusion, eut lieu sur
la place du Carrousel. Personne moins que moi n'est dispos  mpriser
le peuple; mais, pour qu'il me paraisse respectable, il faut le prendre
dans son ensemble, et non pas aux extrmits. Ce rassemblement de gens
dguenills, dont les plus propres taient des charbonniers, arrivrent
pleins d'enthousiasme, mais d'un enthousiasme hurleur qui semblait
autant une menace pour l'ordre qu'une dfense pour l'empire. Il y avait
entre ces livres de la misre et l'admirable discipline des troupes un
contraste qui inspirait de la tristesse et de l'pouvante. J'tais en
homme, et partout. Trois fois j'approchai l'Empereur  lui toucher le
coude; ses traits avaient une expression de malaise qui me donna une
oppression pnible; oui, il me fit comme piti, et cependant je m'en
voulais de ce sentiment; car, enfin, cette scne, qui me pesait et plut
si peu  l'Empereur, tait encore un effet de sa seule volont! Rien ne
saurait rendre la contenance humilie des soldats; les vieux guerriers
dcors touchaient ou regardaient leurs croix avec un air qui semblait
rpondre aux regards de Napolon; les plus jeunes disaient des choses
que je me garderais bien de rpter; mais je ne puis m'empcher de
peindre le geste trs significatif que quelques uns ajoutaient 
l'expression de la mauvaise humeur: chaque fois qu'un mouvement dans les
rangs portait les fdrs vers les militaires, ces derniers se
frottaient la manche en la secouant, comme on le ferait par la crainte
de quelque contagieuse malpropret.

Au moment o les chefs des fdrs firent des motions et essayrent
quelques discours, je surpris un mouvement de Napolon o se lisaient du
dgot et de l'effroi, et une sorte d'intrt. Je m'en fus avant la fin
de cette dplaisante parade; j'avais vraiment mal pour l'Empereur.

Quelques grands personnages que je vis le soir, et quelques uns amis de
principes rpublicains, me parurent presque malades  ma manire. Un
conseiller d'tat raconta devant moi, que Napolon avait saisi son pe
 la lecture du programme de la fdration bretonne. Tout le monde
s'criait: Pourvu que nous soyons vainqueurs  la premire bataille!
Sans un triomphe militaire, nous ne nous sauverons pas de nos propres
fureurs.

Regnault, je l'ai dj dit, aimait sincrement Napolon, et il avait
beaucoup trop d'esprit pour ne pas voir ce qu'il y avait de dangereux
dans sa position. Ney s'en prenait  tout le monde; il tait tour  tour
furieux contre les ministres, contre le peupl, contre l'Empereur
lui-mme,  cause de cette revue. En effet les soldats de la rvolution,
s'ils en avaient pous les principes, n'en avaient pas partag les
excs; les scnes populaires n'taient point de leur got; les soldats
en murmurrent, et les chefs en rougirent pour eux et pour Napolon; je
sais que, pour mon compte, j'aurais donn des annes de ma vie pour que
Napolon n'et pas t dupe de cette farce dmocratique.




CHAPITRE CLI.

Une confrence nocturne.


Les joyeux transports qu'avait excits le retour de Napolon se
prolongrent, parce que chaque jour tous les diffrent corps de l'arme
passaient par Paris, et que la politique de l'homme qui a le mieux connu
le coeur humain, et surtout le coeur franais, savait bien que la vue de
sa capote grise n'tait pas inutile  l'enthousiasme du soldat, et que
l'enthousiasme du soldat devenait indispensable  l'entretien de
l'esprit public de la capitale.

Malgr tant de dmonstrations extrieures, Regnault de
Saint-Jean-d'Angely, que je voyais presque tous les jours, et qui se
connaissait un peu mieux que moi en matire politique, me rptait bien
souvent: Il me tarde que Napolon imprialise les opinions par la
popularit de nouvelles victoires; car l'alliance ne durera pas.

--Quelle alliance?

--Celle des rpublicains et des napolonistes; Carnot et Fouch nous
joueront quelque mauvais tour. Les Jacobins sont venus  l'Empereur en
haine des Bourbons; mais ils ne l'aiment pas davantage. Ils le prennent
comme un pis aller, comme un instrument qu'ils briseront  la premire
occasion.

J'avais beau dire  Regnault que ce parti me paraissait bien vieux pour
lutter contre le gnie de Napolon. Bah! me rpondit-il, est-ce qu'un
coup de d en politique ne peut pas rajeunir les plus vieilles choses.
Mon amie, la Convention a ses voltigeurs aussi bien que l'ancien rgime,
tous les vnemens sont possibles: et ceux-l sont les plus affreux et
les plus  craindre qui sont toujours prts  dire: _Prisse le monde
plutt qu'un principe!_

Moi si crdule, si superstitieuse pour tout ce qui tient au sentiment,
je riais presque de la crdulit de Regnault pour tout ce qui touchait 
la politique, et je ne m'effrayais pas du Croquemitaine de la
rvolution. Quelques jours aprs, j'eus occasion de voir et d'entendre
des choses qui ne me permirent plus de plaisanter un ministre d'tat
dont l'oeil n'avait peut-tre que trop de perspicacit.  la suite d'un
dner militaire, comme j'en faisais quelquefois  cette poque, Lopold
tant revenu du Midi et aimant  mettre en commun avec ses camarades les
esprances qui animaient alors notre jeunesse militaire, aprs toutes
les sants et tous les toasts du moment, deux officiers nous engagrent
 une runion dont ils nous vantrent l'utilit et l'agrment. L, nous
dirent ces Messieurs, vous verrez une assemble de jeunes gens qui,
pendant que nous serons aux frontires, se chargent d'entretenir et
d'organiser l'esprit public de Paris. Lopold tait ce soir-l dans une
telle verve d'enthousiasme, que je craignais de le mcontenter par une
rsistance et un refus dont je ne sais quel pressentiment me donnait
l'envie. Comme j'tais en habits d'homme, suivant l'habitude que je
commenais  reprendre, je me laissai aller  un dsir presque
violemment exprim par le jeune fou que je ne surpassais gure en
sagesse.

Ce jour-l j'avais fait quelques visites dans une remise, dont les
chevaux par hasard taient fort fringans. La voiture s'arrta devant une
maison de la rue de Grenelle Saint-Honor, o paraissait arriver en hte
une foule de personnes. La vue de la voiture semblait les offusquer, et
j'entendis quelques murmures qui fussent devenus des hues, si ceux qui
en descendirent n'eussent port moustache. Nous suivmes le flot, et
nous entrmes dans une salle qui sert, je crois, aujourd'hui aux bals de
la petite proprit et aux concerts de la grande. L'un des officiers qui
nous avaient introduits se dtacha pour aller se mler aux groupes et
parler au prsident de la socit. Nous nous assmes sur une espce de
gradin, et je promenai des regards un peu inquiets sur une assemble qui
tait fort tumultueuse.

Le prsident prit place au bureau. C'tait un petit homme appel Carret,
qui avait t mdecin, et qui tait  cette poque conseiller  la cour
des comptes. Sa figure n'avait pas l'imposante attitude qu'on attend
d'un magistrat, ni sa toilette la propret que se doit un fonctionnaire
 15,000 francs d'appointemens. Je devinai ds lors que cette ngligence
tait un essai d'imitation des moeurs rpublicaines, un modle ou une
flatterie offerte au civisme de l'auditoire. Rien pourtant n'indiquait
la trace des passions dans la physionomie creuse et morte de ce tribun
rajust, si de temps en temps une voix criarde, et l'tincelle d'un oeil
qui semblait se ranimer  certains mots, n'eussent annonc un de ces
tempramens nerveux qui cachent souvent, sous de grles apparences, les
convulsions plutt encore que les passions d'un parti.

Aux cts de M. Carret se trouvaient deux jeunes gens tenant la plume.
Ils dposrent sur le bureau une liasse de papiers. Je n'avais jamais,
dans tout le cours de la rvolution, assist ni  aucune assemble
lgislative ni  aucune assemble populaire, et j'avoue que, quoique ce
club ft un club _comme il faut_, il ne me rconcilia gure avec toutes
les runions de ce genre. Tous les ges, toutes les classes diffrentes
semblaient cependant s'tre donn l rendez-vous; quelques ttes chauves
ou blanches se distinguaient au milieu de la foule. Ces orateurs
mrites paraissaient dresser le reste de l'assemble, et lui souffler
les mots assez nouveaux encore de libert. Quelques officiers faisaient
rsonner leurs perons, et causaient bruyamment avec leurs voisins, et
sans tenir beaucoup de compte de ce qui se dbitait; ils
n'interrompaient gure leurs apart que quand le nom de l'Empereur, un
peu fortement prononc, venait provoquer leurs bruyantes acclamations.

Les jeunes gens qui composaient le gros de l'assemble ne ressemblaient
point encore  ces gnrations instruites, calmes et fortes, qui n'ont
pas besoin de chef de file pour penser et pour agir. La jeunesse de
l'empire, dans tout ce qu'elle avait de viril et de capable, avait t
leve surtout pour les camps; et, magnifique sur les champs de
bataille, elle tait un peu frivole dans la cit. C'tait quelque chose
de bizarre et non de grand, que cette fermentation d'une assemble
compose de tant d'lmens contraires, que cette entreprise d'esprit
public, que cette espce d'tablissement qui semblait prendre de petits
rpublicains en sevrage. J'avoue franchement que je ne retrouvais l
aucune de mes illusions, et qu'une femme qui avait vu la rvolution si
grande avec ses gnraux, ouvrant  travers mille prils un passage 
ses principes, devait un peu sourire de ne la voir plus travailler qu'en
chambre. Malgr ce retour involontaire de mes souvenirs, je me rsignai
au spectacle, sans pousser trop loin la comparaison, et je songeai
beaucoup plus  observer qu' rflchir. D'ailleurs, quoique je crusse
bien que cette runion avait patente officielle de la police, je pensai
que je ferais grand plaisir  Regnault, en servant, par quelques aveux,
ses prventions contre un ministre, et j'coutai.

Les personnes qui faisaient fonctions de secrtaires lurent la
correspondance de province. On appelait de ce nom des adhsions de
certaines villes, ou seulement de certaines personnes aux bases de la
socit. La plupart des affilis accusaient rception de proclamations
et de pices envoyes de Paris. Toutes ces lettres respiraient la plus
ronflante fraternit, et ne ressemblaient pas mal  cette rponse d'un
maire,  qui l'on venait d'envoyer la constitution de l'an 8: Citoyen
ministre, j'ai reu avec reconnaissance la constitution que vous m'avez
envoye; il en sera de mme de toutes celles que vous voudrez bien
m'adresser par la suite.

Messieurs, je demande la parole, cria une petite voix glapissante qui
n'tait pas celle du prsident, pour une simple motion, et il continua
sur un signe silencieux de l'auditoire. Messieurs, nous n'avons fait
jusqu'ici que des appels, des sollicitations improvises aux bons
Franais; mais tel est le peu d'nergie de Paris que nous ne grossissons
pas assez nos rangs. Il est de vertueux amis de l'humanit qui ne lisent
pas, et qui, faute de connatre notre institution, nous privent de leurs
lumires, de leur commerce et surtout de leur nombre. Beaucoup de
quartiers de la capitale sont mauvais: il faut qu'ils dansent avec nous,
afin de faire marcher le reste au pas. Je propose,  cet effet, de leur
envoyer des mntriers; et les mntriers seraient des commissaires qui,
partis de notre orchestre, iraient dans chaque quartier de la capitale,
de maison en maison, exposer le but de notre association  tous ceux qui
ne se doutent pas que la France est en danger, et qui, par intrt, par
souvenir, n'importe quel autre motif, seraient heureux du triomphe de la
libert.

Des acclamations universelles se firent entendre; tout le monde se mit 
parler  la fois. Celui-ci disait: Ma rue est excellente; je rponds
d'autant de recrues qu'on en voudra. Celui-l: Il n'y a rien  faire
dans mon faubourg, c'est un tas de propritaires sans nergie, dont les
femmes sont livres  l'influence du confessionnal. Tous: C'est gal,
il faut se propager ou se dissoudre; les masses sont la force, la
libert doit craser tous ses ennemis.

Au milieu d'un vacarme par lequel les assistans mettaient en action
leurs principes, on procda  la nomination des commissaires de
l'enthousiasme. Cette opration termine, le prsident annona que
l'ordre du jour tait _la question de la dictature_. M. L*** de la
Manche a la parole.

Alors se lve un grand monsieur, blond, d'une cinquantaine d'annes, 
la figure rose, d'une toilette recherche, et d'une propret presque
aristocratique.

Messieurs, la question est trs grave. La dictature est une dlgation
de la libert, un sacrifice de toutes les indpendances, entre les
mains, d'un pouvoir ou d'un homme. Elle est utile pour rassembler toutes
les forces d'un tat contre l'tranger ou contre des ennemis intrieurs:
c'est le cas o nous sommes. L'Europe et sa meute coalise vont tre 
nos portes, le privilge secoue ses torches dans la Vende; mais la
dictature est un remde qui,  son tour, peut devenir une maladie: c'est
encore le cas o nous pouvons tre. Puis vinrent les exemples de
l'histoire, les Camille, les Fabricius, les Scipions, et tous les noms
en _us_ qui servent depuis deux mille ans  dfrayer les harangues
populaires. Le discours de l'orateur blond dura prs d'une demi-heure.
Aprs le pompeux exorde que j'ai rapport, il me fut impossible de
suivre le fil des phrases les plus mtaphysiques que j'aie entendues de
ma vie; elles parurent toutefois du got de l'auditoire, et je crois
qu'en les analysant en quelques mots, la conclusion de toute cette
industrie, de toute cette rudition loquente, peut se traduire ainsi:
Nous avons besoin de Napolon, parce que son bras est ncessaire contre
l'ennemi, parce qu'il se battra pour nous, tandis que nous bavarderons
contre lui; mais grandissons, parce que nous aurons plus tard  nous en
passer. Oui, oui, tenons-nous prts, crirent mille voix ensemble,
contre tous les despotismes; aujourd'hui, achevons d'abattre l'hydre de
la fodalit, mais afin de nous servir de l'hcatombe de l'ancien
rgime, comme d'un rempart contre l'oppression des factieux militaires.

Dans ce moment, il se fit un frmissement dans l'assemble: on admirait
cette vaste salle qui, n'tant claire que par les deux chandelles du
bureau de la prsidence, ressemblait dans son nocturne spectacle  une
crmonie des morts. On ne distinguait point le jeu des figures et la
diversit des impressions ne se devinait qu'aux inflexions des organes
et au contraste des murmures. J'aperus cependant un des officiers qui
nous avaient amens, lequel, aprs un long et bruyant murmure, s'tait
jet au milieu du groupe d'o les applaudissemens taient sortis avec le
plus de violence, aprs cette directe allusion contre l'Empereur, qui
avait en quelque sorte couronn la discussion. Lopold s'lana pour
aller rejoindre son ami, que le nombre des dissidens n'effrayait pas.
Dans ces fluctuations orageuses au milieu de la salle, je remarquai
assez distinctement que l'ami de Lopold tira de sa poche, comme par une
victoire de sa discussion, un petit buste de Napolon, aux bras croiss,
qu'il portait toujours sur lui, et qu'il fora les auditeurs un peu
dmocrates  le couvrir d'un baiser de pardon, d'hommage et de
dvouement. La partie militaire de l'assemble, quoique compose  peine
d'une trentaine de personnes, parvint facilement  la dominer par
l'nergie de la parole, l'clat des voix et les argumens de la
gesticulation.

Enfin,  force de coups de sonnettes, on parvint  rtablir un peu de
calme. M. Carret annona qu'il allait rsumer la discussion, et lire un
projet d'adresse, qui serait ensuite dlivr  chaque membre pour
exposer les principes sur lesquels les bons Franais entendraient que
ft compose la constitution dont la patrie avait reu la promesse, et
attendait les garanties sacres et les bienfaits tutlaires. L'organe du
prsident s'tait un peu enrou dans le tumulte, et je n'entendis pas
trs distinctement la lecture  laquelle il se livra  ce sujet.

C'tait, ce me semble, une suite de dclarations politiques dont je
n'attrapai qu'une partie seulement,  la suite de l'expression des
doctrines, corrobores de l'autorit des lois de Minos, de la loi des
Douze Tables, de Lycurgue, du Contrat social; venaient des dtails
d'application, des appels de numros et des chiffres de chapitres et
d'articles. Quand j'entendis le nombre 573, et que je vis le vieux
lgislateur entamer un cahier, plus gros que les deux qu'il venait
d'puiser, la patience m'abandonna, et je pensai que je n'avais plus
rien  observer que l'ennui et le sommeil qui allaient peut-tre gagner
toute la salle. Je fis un signe  Lopold qui tait rest au-dessous des
gradins o j'tais assise; il serra la main de l'officier qui avait
ramen  l'Empereur une discussion qui sans cela se ft peut-tre gare
jusqu' l'oubli de ce premier sauveur de l'tat. Adieu Lopold, s'cria
l'officier,  demain: je reste ici, parce qu'il ne me parat pas inutile
que les pkins soient maintenus dans la bonne voie. Tout ce monde-l ne
sait pas trop ce qu'il fait: il est bon que l'esprit et les opinions de
l'arme restent ici comme l'aigle pour entretenir les sentimens et
rallier les indcis.

--Cela m'embte, les assembles, me dit Lopold, ds que nous emes
franchi le couloir du forum de la rue de Grenelle.  quoi cela
mne-t-il, de parler de la chose publique? ce qu'il faut, c'est agir
pour elle. Si je n'tais que de l'Empereur, je profiterais de la bonne
volont de ces messieurs; les trois quarts sont jeunes, je les prierais
de venir avec nous causer avec les Prussiens  coups de fusil. Ma foi on
ferait bien avec tout cela un bataillon de la jeune garde, et les vieux
je les placerais aux Invalides  la garde des drapeaux que les autres
seraient chargs de leur envoyer de leur champ de batailles.

--Oh! mon cher Lopold, que c'est bien l le langage d'un Franais.
Voil comme se levrent, en 92, tous ces bataillons de volontaires; des
mdecins, des avocats, des marchands arrivrent  l'arme sans savoir
manier un fusil, mais de leurs rangs bientt forms par les balles
sortirent tous nos grands capitaines.

--Je ne sais pas, mais il me semble que ce n'est plus la mme chose. Au
surplus, l'Empereur n'a pas besoin du civil, on lui a laiss une arme
excellente; nous avons tous vu le feu, nos soldats tels qu'ils sont
disposs vaudront le double. Mon amie, il s'agit d'une revanche de la
victoire; nous sommes tous prts  mourir pour la lui arracher.

Je renaissais  ces nobles accens; les yeux de Lopold, comme par une
illumination divine, me replaaient au milieu de cette gloire dont
quelques rayons taient tombs sur moi. Malgr cette heureuse fin d'une
soire qui avait t peu de mon got, ds que Lopold fut parti, mes
souvenirs s'effacrent pour faire place  quelques apprhensions
tristes, et quelques pressentimens funestes. Je m'endormis avec peine;
je rvai d'Oudet, et le lendemain je sentis le besoin d'aller chez
Regnault lui faire part de mes observations, et recevoir de lui
l'assurance que l'Empereur n'aurait rien  craindre. Il me remercia
beaucoup de mon dvouement, me dit qu'il clairerait l-dessus
l'Empereur qui, d'ailleurs, en savait assez, et me rpta ce qu'il
m'avait dj dit que la guerre tait l pour tout purifier, et que la
premire campagne rendrait toutes les questions pacifiques. Hlas! il ne
disait que trop vrai.




CHAPITRE CLII.

L'Empereur.--Montmartre.--Mon Journal.--Le sergent Dalmont.


Tout tant  la guerre, Paris ressemblait presque  un camp par tous les
prparatifs qui l'encombraient. L'Empereur allait trs souvent le matin
visiter les fortifications de Montmartre, et toujours sans autre suite
que Bertrand et Montholon. On l'approchait sans faon. Dans le conflit
de haines, d'enthousiasmes et d'opinions diverses, qui remuaient alors
la population, j'admirais cette scurit, cette confiance de l'Empereur,
s'exposant gratuitement au coup du premier poignard qui l'et frapp
sans beaucoup de prils. J'tais curieuse de le surprendre dans une de
ces promenades tmraires. Je le guettai un jour, et le vis arriver avec
trois ou quatre officiers  cheval. Avec sa redingote et son petit
chapeau de fortune militaire, l'air tranquille, l'oeil attentif, Napolon
parcourait,  six heures du matin, le faubourg Saint-Denis. Deux motifs
ajoutaient  mon dsir de le voir: je voulais saisir l'occasion de lui
prsenter une supplique, tendant  me faire attacher dfinitivement  la
maison de quelqu'une des princesses de sa famille. Je tenais mon papier
prt, et ds que je l'aperus, je descendis de cheval pour l'aborder:
ds qu'on l'approchait, l'Empereur tendait toujours la main pour prendre
ce qu'on lui prsentait; mouvement qui n'est peut-tre pas autoris par
l'tiquette, mais qui pourtant va bien aux souverains. Napolon tenait
dj mon placet, et je touchais presque sa botte; je l'observais;
j'tais contente, heureuse et fire. Et votre journal? me dit-il. 
cette interpellation brusque et inattendue, une sueur froide me saisit
de la tte aux pieds. Je pourrais placer ici de belles phrases sur ma
courageuse rponse, mon sang-froid intelligent; mais je prfre avouer
avec franchise qu'il n'en fut rien, et que la certitude que l'Empereur
connaissait l'_album_ o j'crivais ce que j'entendais et ce que je
pensais, o trs souvent je parlais fort lestement de lui; cette
conviction m'inspira les terreurs les plus ridicules. Je n'avais crit
cette espce de journal que pour un ami. Il m'a trahie, fut ma premire
pense; la seconde, un examen mental de ce qui pouvait avoir paru peu
rvrencieux. Je tremblais en me rappelant que souvent je me servais de
cette expression: Votre Empereur en fera tant...; on n'aime plus votre
Napolon; le peuple et le soldat, voil tout ce qui lui reste. J'aurais
voulu tre  cent lieues; je comptais, pour le moins, sur quelque
brusquerie; j'en fus quitte pour la peur. Il y a plus, le regard le plus
bienveillant me fut accord en rcompense de ce que je craignais qui me
ft punir. Puis, mettant le placet dans sa poche, Napolon ajouta: Nous
verrons cela, et deux ou trois autres paroles que je n'ai point
retenues, tant presque imbcille de saisissement.

Je le vis monter au pas le faubourg Saint-Denis; je le suivis de trs
loin; on ne faisait entendre aucun cri; mais le peuple sortait des
boutiques, et l'attendait chapeau bas. On se parlait avec un air
d'espoir et de tristesse, qui tait dans toutes ses diverses nuances,
qui semblait plutt de l'intrt pour la personne, que de l'adhsion
pour le gouvernement de Napolon. Ah! disait une paysanne assise sur
son trne de pots de lait, le voil revenu, mais va-t-il rester? Si on
se bat  Montmartre nous ne serons pas bien; tant pis; j'ai encore un
garon  son service. Je descendis, et m'approchai du groupe form 
cet endroit; la paysanne continuait ses commentaires: Allez, allez,
Monsieur; si l'Empereur fait bien, il se confiera  son arme et au
peuple, et non pas  tous les trahisseurs brods, chamarrs, qu'il a
autour de lui; cela leur sera gal  ceux-l, ils ont tir leur pingle
du jeu. Pendant ce colloque populaire, l'Empereur avait gagn du
terrain, et je mis mon cheval au galop, je ne pressais plus ses traces;
je ne l'aperus, ni lui ni son escorte,  la barrire Saint-Denis, et ne
le retrouvai qu'au del des barrires.

Je m'approchai de nouveau  une distance respectueuse; l'Empereur monta
les hauteurs, et parcourut les travaux; il causait assez longuement et
en connaisseur avec les chefs; je crus remarquer qu'il n'tait pas fort
content. Quoiqu'il ft encore de bonne heure pour les habitudes
parisiennes, il y avait dj l beaucoup de monde; la plupart des
ouvriers, et quelques personnes qu'on est convenu, d'aprs l'habit,
d'appeler _comme il faut_, et j'en vis plusieurs qui taient certes,
malgr les dehors, _comme il n'en faudrait pas_; car,  l'approche de
Napolon, ils s'gosillaient en cris de _vive l'Empereur!_ que personne
ne leur imposait; et, quelques instans aprs, profraient d'ignobles
plaisanteries sur des travaux ordonns pour la dfense du territoire
contre l'ennemi. Je trouvai cette conduite si indigne, que je m'loignai
avec dgot.  peu de distance, une compensation m'attendait: Napolon
continuait sa visite, causant avec deux gnraux, et souvent s'arrtant
aux groupes d'ouvriers; alors c'taient des cris de _vive l'Empereur!_
qui fendaient l'air. Deux ou trois fois je m'tais assez approche pour
distinguer sur une physionomie, dont les moindres signes m'taient
familiers, l'effet de ces scnes populaires; il me semblait y lire du
triste et du mlancolique; puis, comme un rayon plus doux, comme une
pense consolante, Napolon semblait dire: Ils ne me doivent rien, et
comme ils m'aiment, c'est l'instinct du bon sens qui se rvle, et qui
persuade  ces braves gens que je leur suis ncessaire pour dfendre
leurs foyers.

Malgr cette interprtation, je ne pouvais prendre confiance dans tous
ces prparatifs de dfense, et je fis de vains efforts pour chasser les
noirs pressentimens. Je revenais malgr moi au souvenir de ce qui
s'tait pass  Essonne. Tout ce que je voyais et entendais ressemblait
aux avant-coureurs d'une grande catastrophe, et mon coeur, par une de ces
divinations qui trompent rarement, entrevoyait dj les aigles de
nouveau trahies ou dsertes... Hlas! Waterloo allait bientt se
charger de la rponse aux soupons d'une femme.

En descendant le ct rapide des hauteurs de Montmartre, j'avais mis
pied  terre. Quelques paroles vinrent exciter vivement ma curiosit;
elles avaient chapp  la bouche d'un homme et d'une femme assis
derrire un des talus; j'allais passer outre par convenance, mais je fus
cloue  ma place en entendant une voix mle et sonore rpter ces
quatre vers d'_Othello_:

     Ils n'ont pas tous ces grands manqu d'intelligence
     En consacrant entre eux les droits de la naissance;
     Comme ils sont tout par elle, elle est tout  leurs yeux;
     Que leur resterait-il, s'ils n'avaient point d'aeux?

Je pris d'abord l'inconnu pour un acteur qui tudiait son rle; mais je
reconnus bientt que c'tait un ouvrier assis  ct d'une jeune femme
modestement vtue; j'avoue que des vers tragiques dans la bouche d'un
artisan me parurent chose trop extraordinaire pour ne pas vaincre mes
scrupules de discrtion. Je tendis l'oreille, et mon intrt redoubla.

Si la pense de ces vers est juste, ma bonne Louise, disait l'ouvrier
de la jeune fille, quoique excellence et comte, il ne resterait pas
grand'chose  ton oncle; car je crois qu'il en est de ses parens comme
des miens. Encore je crois ma noblesse mieux tablie que la sienne; car,
de pre en fils, nous en avons enlev les brevets  la pointe de la
baonnette et du sabre: et tout simple tailleur de pierres que me voil,
mon arbre gnalogique n'en est pas moins solide, car c'est une croix
d'honneur.

--Aussi, reprit la douce voix de la femme, quel dommage d'tre dans une
position qui empche de la porter toujours, cette croix si belle! Alors
on nous recevrait chez mon autre oncle le receveur, et...

--Louise, voil encore des retours d'orgueil; pense  ta tante,  ce
qu'elle a os te dire, qu'elle te pardonnerait une sottise qui et pu se
cacher; mais qu'elle ne te pardonnerait jamais d'avoir pous un simple
sergent; comme si un sergent de la garde, bless sous les yeux de
l'Empereur, ne valait pas le plus vieux des gentilshommes! Ne
prendrait-on pas cette bguine pour une duchesse d'avant la rvolution?
elle qui a pourtant pass sa jeunesse entre le rsin et la chandelle...
Louise, Louise, l'orgueil, qui s'appuie sur la vanit des titres,
touffe les bons sentimens chez les hommes, et pousse ton sexe aux
mauvais. Ma femme, promets-moi que lorsque je serai parti, tu ne
chercheras pas  voir ta sotte et orgueilleuse famille. Aurais-tu peur
de manquer du ncessaire avec moi? Ne pleure pas mon dpart, chre
Louise. Nous voil dans une crise qui me rend aux drapeaux. J'attends
l'Empereur; voil mon placet: plutt partir simple soldat, que de ne pas
tre  la bataille de la grande famille; nous la gagnerons. Je crois
encore  l'toile d'Austerlitz. Il pressa sa femme sur son coeur  sa
rponse, que je n'entendis pas; puis je saisis encore quelques mots sur
leurs petits intrts de mnage, sur le choix d'un parrain. La douce
voix s'opposait avec adresse au nom que le mari voulait absolument
donner  l'enfant.

--Mais, mon ami, c'est un nom commun, un vilain nom.

--Louise, celui qui porte ce nom, et que la gloire a lev si haut, est
fils d'un simple et honnte artisan; il n'est n ni duc, ni prince, il
l'est devenu sur le champ d'honneur. Quel plus noble patron peut avoir
l'enfant d'un grenadier franais? Garon, ce sera Michel; fille,
Michle. Ainsi n'en parlons plus...

J'en avais trop entendu pour ne pas vouloir connatre davantage ceux
qui, par ce dernier mot, venaient de m'intresser tant. La disposition
de la route les forait de passer prs de moi; la femme tait fort jeune
et d'une figure douce et bonne. Elle portait avec fiert

     L'appareil imposant de la maternit.

Sous la casquette et la blouse de l'ouvrier, la tournure et le maintien
du mari rvlaient le brave; sa taille tait haute et fire, mais il
tait beaucoup plus g que sa femme, et me parut un de ces dbris de
nos plus glorieux triomphes.

Mon brave, lui dis-je, sans le vouloir, je viens d'entendre votre
conversation; je vous approuve de tenir au nom de Michel... Il me
regarda avec surprise: je l'attribuai au contraste de ma voix avec mes
habits d'homme; puis ajouta, en me prenant la main sans faon: Vous
m'aiderez, Madame,  faire entendre  ma Louise qu'elle doit plus
s'enorgueillir d'avoir Michel pour parrain, que son oncle, qui la
ddaigne, elle, moi et son enfant.

--Vous me connaissez! m'criai-je.

--Quoi! Madame, vous ne me remettez pas?

--Non, mon brave; non, en vrit.

--La faute en est  cet habit de pkin; mais j'espre bien demain,
endosser celui sous lequel je vous ai mene voir,  Insbruck, les
drapeaux du 76e.

Alors je remis trs bien le vieux sergent, et mon intrt en augmenta.
Il tenait  la main une ptition  l'Empereur pour redemander de
l'activit de service. Sans le heurter trop, je lui donnai des ides
plus pacifiques, ce qui charma la jeune mre; ce n'tait pas faire grand
tort  l'arme, quoiqu'un bon sous-officier soit toujours prcieux; et
l'ide de cette jeune femme laisse seule, prte  devenir mre, me
parut l'excuse de mon infidlit  mes gots; mais je ne russis pas 
faire partager mes observations raisonnables au brave Dalmont. Je lui
demandai son adresse. Hlas! j'ai revu cette famille, et c'est dans son
sein que j'ai trouv les seuls vritables amis au jour de l'infortune.
Dalmont me demanda si j'avais vu l'Empereur  Montmartre, et s'il devait
passer de notre ct. Je rpondis que je le croyais rentr au chteau.
Alors Dalmont me pria de lire son placet. Je ne dirai pas qu'il tait
rdig en style acadmique, mais l'ame n'y manquait pas, et en suppliant
l'Empereur de lui permettre d'aider encore ses anciens camarades ou de
mourir sous ces drapeaux

     Poudreux et dchirs,
     Mais dchirs par la Victoire.

Je quittai Dalmont et sa femme, leur promettant de les voir le
lendemain. Le premier me dit tout bas: Madame, vous aurez piti de ma
Louise, n'est-ce pas, au moment du dpart? C'est sr; il faut que _je
descende_ encore, avant de mourir, quelques uns de ces gredins de
Prussiens ou de Russes. Je ne m'obstinai pas, le voyant si rsolu, et
rentrai pour crire aussitt  Ney toute cette rencontre, qui avait
encore t un hommage  son glorieux nom.




CHAPITRE CLIII.

Le Champ-de-Mai.--Le dput du Jura.--Lettre du duc d'Orlans au
marchal Mortier.


Quand on a lu un peu l'histoire des rois de France, on sait que, sous le
nom d'assemble de Champ-de-Mars, de Champ-de-Mai, avaient eu lieu, mme
aprs Charlemagne, des solennits dj nationales et libres, o tous les
ordres se runissaient pour discuter avec barbarie encore, mais enfin
pour discuter les intrts de la patrie.  ces poques recules, on
s'essayait dj  lutter contre les vices et les envahissemens du
pouvoir. Ds que le prsent annona une imitation de ce pass, voulant
me donner un air d'importance et mme de savoir prs de Regnault, je me
mis  feuilleter dans l'histoire des tats-Gnraux (dition de La Haye,
1788), les discours du lieutenant gnral de Xaintes Savaron, du
lieutenant gnral de Clermont et de Miron, prsident du tiers-tat. Je
voulais prs de Regnault taler ma petite rudition, rafrachie pour la
circonstance, un peu avec ce que j'avais lu, un peu avec ce que
j'entendais chez des amis et des ennemis de l'Empereur. Quant au
Champ-de-Mai en lui-mme, je me le reprsentais d'avance et tour  tour
comme une grande scne de patriotisme, ou comme un habile jeu du pouvoir
absolu cach derrire; cependant l'arme fut encore la portion des
acteurs qui y mit le plus de bonne foi. Les pouvoirs civils avaient un
peu hsit avant d'aborder la question. Je vis Regnault la veille, et je
lui parlai dans le double sens des enthousiastes et des censeurs: Ne
serait-ce pas Carnot qui vous aura mis en tte que l'Empereur proclamera
le roi de Rome; qu'il se retirera en signant la paix: vous irez,
j'espre, et je pense que vous me direz que l'Empereur fait bien tout ce
qu'il fait.

--Puis-je rpter cette assurance?

Non, si vous ne le pensez; mais je suis sr que vous le penserez.

--Je serai l avec toute ma bonne volont, rpondis-je en riant; en
vrit, je vous crois amoureux de l'Empereur.

--Et vous?

--Moi, non, je l'aime d'enthousiasme de gloire seulement.

--Eh bien! faites des voeux pour qu'il nous reste, car la grandeur de la
France et la gloire de nos armes tiennent pour des sicles peut-tre au
prestige d'un nom.

Le lendemain de bonne heure, je me rendis au Champ-de-Mars; je fus
tourdie du coup d'oeil matriel, et bientt attriste de l'effet moral.
J'aperus aussitt une espce d'hostilit contre l'Empereur: j'entendis
la conversation de deux fonctionnaires en costume civil; leur hardiesse
tait presque cynique de malveillance: Que nous veut-il avec sa parodie
du rgne de Charlemagne? Les barons et les preux! aprs avoir fait
passer nos liberts sous le niveau de l'acte additionnel, croit-il nous
en consoler par sa farce impriale?

L'Empereur et ses frres parurent sous toute la magnificence d'un
accoutrement chevaleresque.  la vue de ces vtemens trangers  nos
moeurs, je remarquai sur les visages mme de la multitude que l'effet
tait manqu. Il y avait dans ces parures impriales quelque chose de si
lgant et de si soign, qu'au lieu de cet lan admiratif qu'inspire
l'aspect d'un grand homme, d'un capitaine illustre, prt  remonter 
cheval pour une nouvelle victoire et pour le salut de la patrie, on ne
ressentait gure que la curiosit qu'excite un acteur qui compte dans
ses dbuts sur la richesse de son costume. Voil quelle tait la
gnralit des commentaires. On les risquait autour de moi avec une
spirituelle malignit qui m'attristait d'autant plus, qu'il n'y avait
rien  rpondre. La ncessit du silence me faisait un mal affreux.

J'tais place assez prs du thtre, et dans une des places rserves 
la bonne compagnie; une petite femme, d'une beaut sur son dclin, mais
d'une grande toilette, et en tout de cet air que le peuple, dans son
nergique malice, dsigne par le sobriquet de _vieille comtesse_, se
livrait, en allemand,  des remarques o respirait toute l'amertume des
opinions ennemies; elle croyait faire de l'opposition sre au milieu
d'une runion franaise, en s'exprimant contre le chef de la nation dans
une langue apprise assez mal, sans doute  Coblentz. Ne voulant ni
surprendre ses secrets, ni entendre des lazzis humilians pour moi, je ne
pus cependant me refuser le petit plaisir de son effroi. Je lui fis
sentir sa sottise de supposer qu'au milieu d'une pareille foule, elle
n'tait comprise que de son pauvre chevalier; je la punis mme un peu,
je ne dis pas de ses opinions, mais de leur exagration; car enfin,
qu'elle n'aimt pas l'Empereur, je le concevais; mais l'appeler un
_poltron_, un _lche_, c'tait trop fort. Je m'approchai trs prs
d'elle, et lui jetai ces mots en allemand: Cet Empereur est encore le
mme homme qui crasa tant de fois toutes les puissances que vos voeux
appellent pour l'abattre; regardez-le au milieu de cette arme de
cinquante mille braves prts  mourir ou  vaincre, et persuadez bien 
ceux qui le hassent, que l'acte de souverainet que l'Empereur commence
au Champ-de-Mars, il l'achvera dans toutes les capitales de l'Europe.
Toutes les intrigues viendront encore plir devant son toile.
J'accompagnai cette petite harangue nationale, qui atterra la petite
comtesse, d'un certain regard insolemment moqueur, dont je sus bon gr 
mes yeux. Je quittai le voisinage de quelques pas, comme s'il et t
pestilentiel intrieurement, trs satisfaite de l'effet que j'avais
produit; et pourtant je venais d'exprimer tout le contraire de ce que je
pensais rellement, car toute la crmonie m'avait jusque l indispose.
Au moment du service religieux qui prcda le serment, je jetai un
regard de triomphe vers la petite comtesse; j'tais rendue  toute la
ralit de mon enthousiasme confiant. Ce moment fut imposant de
simplicit et de grandeur. Napolon, au pied d'un autel immense, comme
tendu sur le Champ-de-Mars, sembla par la dignit de son attitude,
dominer cette scne.  son riche costume, je repris toute mon illusion.
L'Empereur me parut alors un des plus grands hommes de l'antiquit,
sacrifiant aux dieux protecteurs et aux dieux infernaux avant les
batailles. Je m'unissais si bien de voeu avec lui, que j'aurais voulu
avoir les vertus d'une noble victime et sublime Iphignie, je me serais
offerte en holocauste pour le salut de tous et la gloire d'un seul. Il y
avait cependant sur sa figure quelques nuages de mlancolie. Je
cherchais Ney et Regnault, mais impossible de les distinguer dans cette
fort de ttes. La plupart des lecteurs eurent une fort belle
contenance aux pieds du trne; le discours prononc par leur orateur
parut soulever aussi l'motion populaire: je n'en puis parler, ne
l'ayant ni entendu ni lu. Celui de l'Empereur arriva jusqu' nous, et
attendrit les plus indiffrens; il forait en quelque sorte les
opinions, car je croyais lire sur les physionomies comme un regret
d'avoir mal jug ses intentions. Cette bienveillance passa comme
l'clair qui sillonne un hoir horizon. La proclamation du rsultat des
votes ramena les nuages qu'un touchant discours avait dissips.

Napolon, aprs avoir parl d'une voix ferme, prta serment sur
l'vangile aux constitutions de l'empire, et reut  son tour les
sermens de fidlit du peuple par les lecteurs; celui de l'arme, par
le ministre de la guerre; celui des gardes nationales, par le ministre
de l'intrieur, qui avait la mine triste comme un reproche. Napolon ne
fit pas distribuer, mais il distribua lui-mme les aigles  la garde
nationale de Paris, et  la garde impriale. Alors, le silence solennel
fut rompu par le cri clatant de _vive l'Empereur!_ qui, du
Champ-de-Mars, se prolongea dans la foule inondant les quais. Les
troupes dfilrent devant celui qui les avait tant de fois conduites 
la victoire; chefs et soldats le salurent de ce regard filial de
reconnaissance qui promettait de nouveaux triomphes. La foule ne se
lassait d'admirer ces braves, ces bataillons vieillis de la garde, o,
sur des rangs entiers, toutes les poitrines portaient cette croix
d'honneur qui cachait des blessures et rappelait des services; leur
attitude toujours hroque devint pourtant silencieuse en traversant
Paris; partout on se pressait sur leurs pas, on les saluait par
entranement; on semblait les plaindre par rflexion; les personnes
senses disaient: Ils marchent  un sacrifice sublime, mais inutile.

Je suivis long-temps ces cohortes immortelles qui emportaient mes
souvenirs et aussi toutes mes esprances. Je rentrai mourant de fatigue;
j'tais sur pied depuis le matin comme un vtran qui ne peut quitter le
champ de bataille que le dernier. Le soir, je rvai gloire et bonheur:
mais le lendemain cette flatteuse fume s'tait dj vanouie devant
l'image plus rflchie des dangers publics.

Le lendemain de la crmonie du Champ-de-Mai, j'tais chez le comte
Regnault, o se trouvait beaucoup de monde. Le pour et le contre du
Champ-de-Mai y fut vivement discut; les uns blmaient le costume de
l'Empereur et de ses frres. Et vous, mon amie, qu'en pensez-vous? 
cette brusque interpellation que Regnault me fit, un homme d'une haute
stature, plutt laid que beau, mais de ce laid de physionomie qui
surprend et tonne, et qui n'est pas sans effet sur l'imagination, se
mit  me regarder, et je devinai,  la surprise dont mon nom le fit
tressaillir, qu'il touchait par quelques souvenirs  Oudet. Je croyais
reconnatre un anneau de cette invisible chane qui m'attachait au pass
par un regret, et me lanait dans l'avenir par l'pouvante. Je ne me
trompais point. Je rpondis  Regnault, les yeux sur le citoyen du Jura.
Un signe mystrieux confirma mes soupons, lorsque j'annonai que
j'aurais mieux aim l'Empereur avec sa redingote grise et son petit
chapeau, qu'en toque emplume et en mantaille d'or et de soie, hochets
d'une reprsentation inutile pour l'homme qui avait immortalis un
chapeau et une redingote: que tout ce luxe tait pauvre et triste.

Triste, dit Regnault?

--Madame, rpondit plus haut l'tranger, triste solennit o chacun
s'observait, o personne n'tait content, et o celui en qui reposent
toutes les esprances avait l'air d'un roi de mlodrame.  quoi bon
rveiller ces vieilles crmonies, prter serment sur l'vangile. On
comparait cette singulire fte  celle de la fdration de 89.

--Les rpublicains, reprit Regnault avec une sorte d'amertume, sont
mcontens.

--Mais, grce au ciel; il en reste; vous avez pu vous en convaincre,
Monsieur le comte, au moment o l'on a proclam le rsultat des votes
pour l'acte additionnel; et pendant ce discours assez vhment,
l'lecteur du Jura ne me quitta pas des yeux; son signe m'avait
interdit, et ses manires me dplurent, car j'tais effraye de la
confiance qu'il affectait de me tmoigner comme  une affilie. Je me
tus, mais sans en tre quitte; mon homme rompit la glace en m'adressant
la parole directement:

Vous tes fort lie, Madame, reprit-il plus haut, avec des chefs
suprieurs; demandez-leur ce qu'indiquait la contenance de la troupe en
dfilant devant l'Empereur. On a cri _vive l'Empereur!_ Qu'est-ce que
cela signifie? mais il y avait je ne sais quels noirs pressentimens dans
les rangs. On ne sent que trop qu'ils marchent  un sacrifice qui ne
sauvera ni l'empire ni la libert. Non, continua-t-il, cette assemble
n'a pas produit l'effet que Napolon s'en promettait. On l'attendait 
son acte additionnel. Est-ce un ennemi qu'il a plac entre lui et
l'opinion?

Regnault combattit avec sa chaleureuse loquence ce discours qui m'tait
en quelque sorte adress, et auquel certainement je n'avais aucune envie
de rpondre. Plusieurs autres personnes prsentes se joignirent 
Regnault, aucune voix ne se joignit  celle de l'lecteur du Jura.

La majorit tait pleine de confiance dans l'Empereur, et ceux qui n'en
avaient pas affectaient d'en montrer. Mon dput secouait la tte. Son
rgime, moiti fodal, moiti militaire, perdra Napolon, et
malheureusement la France peut-tre avec lui. J'avais intention de lui
rpliquer que rien n'tait ennuyeux comme une rpublique; mais je n'eus
garde de m'attirer son loquence dmocratique sur les bras: je guettais,
au contraire, l'occasion d'esquiver l'orateur sans qu'il me remarqut,
mais impossible; il tait crit l-haut que le souvenir du malheureux
Oudet m'attirerait une confiance et des aveux que, certes, j'tais loin
de chercher; il me tmoigna sa joie et sa surprise d'avoir enfin trouv
l'ancienne amie du gnral Moreau, l'homme que _vous_ et _moi_ nous
avons vu si grand en 96, et qui, s'il et voulu avoir un peu d'ambition
seulement pour nous, nous et pargn la reprsentation d'hier. Ce
discours se tenait  mi-voix, comme on le pense bien. Il ne m'en
inquitait pas moins, en me dplaisant aussi: car, sans avoir de bien
profondes connaissances politiques, j'en avais trop pour ne pas
apprcier la position difficile de l'Empereur, et cette rflexion
nuisait encore  l'lecteur du Jura qui s'acharnait, dans un pareil
moment, sur une pareille victime. Oudet vous estimait fort... Il
allait, je crois, dire citoyenne, tant il tait dans ses montagnes. Ah!
s'ils ne l'eussent assassin!

--Je pense, Monsieur, que Moreau n'et point rpondu  vos ides; cet
illustre capitaine s'entendait  commander; mais quant au gouvernement
ou  la conduite des affaires, il n'en avait ni la porte, ni le
penchant.

J'avais tourn mon visage au grand srieux, et mon air jouait la grande
importance politique. Mon initi du Jura me pressa la main, et ne me
demanda pas, mais me donna, sans la moindre hsitation, rendez-vous chez
moi pour le lendemain. Il y avait dans cette faon d'agir et le signe
qui l'accompagnait, un je ne sais quoi de Oudet, qui, en me causant la
terreur la plus sotte, me rendit docile. Je baissai la tte en signe de
consentement, tout en essayant _in petto_ d'esquiver la visite de
l'lecteur, que je n'vitai pas; heureusement enfin j'en fus
dbarrasse. Parmi les assistans tait un capitaine de chasseurs; il
arrivait de Lille, o il s'tait trouv avec le duc de Trvise. Je
m'approchai du groupe qui environnait cet officier; car j'avais entendu
prononcer le nom du duc d'Orlans, prince que je n'avais pas vu 
l'poque du retour des Bourbons en 1814, mais dont le souvenir se mlait
trop aux brillantes poques de nos premiers triomphes pour que
j'entendisse prononcer son nom sans un vif enthousiasme. Je ne savais
pas alors qu'en admirant avec tous ceux qui se trouvrent chez le comte
Regnault, la lettre que le duc d'Orlans avait adresse au duc de
Trvise, et que je copie comme on me l'a lue, je ne savais pas alors
que, bientt j'allais avoir un autre motif d'admiration et d'ternelle
reconnaissance pour la noble et courageuse compassion que le prince
franais tmoigna  d'illustres victimes. On interrogeait  l'envi cet
officier, qui ne tarissait pas sur l'loge de la belle tenue, du bon air
que le duc avait en militaire. J'tais  Pronne quand Mortier fit
mettre  l'ordre du jour les lettres de service qui le firent connatre
aux troupes comme leur commandant en chef; je l'ai entendu rpter avec
plaisir, au duc de Trvise, qu'il avait servi avec lui dans la mmorable
campagne de 92. Vous ne sauriez croire l'enthousiasme qui clatait
partout,  Douai,  Lille. Le 20 mars, l'admiration avait galement
accueilli l'instruction si sage, que le duc d'Orlans envoya aux
commandans de faire cder toute opinion au cri pressant de la patrie,
d'viter les horreurs de la guerre civile; de se rallier autour du roi
et de la charte constitutionnelle; surtout de n'admettre, sous aucun
prtexte, _dans nos places, les troupes, trangres_. C'tait peu
d'heures avant que nous arriva le message de l'Empereur, de rtablir le
pavillon tricolore et de ne plus obir  d'autres ordres qu'aux siens.
Le duc partit le 21 pour Valenciennes, o il fut galement accueilli
avec un remarquable intrt; on se rappelait l'y avoir vu commander au
commencement de la glorieuse lutte de la France contre les armes
coalises. Le duc d'Orlans revint, sachant le roi arriv le 22  Lille,
qu'il quitta le 23; il n'y avait aucun ordre donn, ni au prince, ni aux
autres commandans militaires; tout se ressentit dans ce dpart de l'avis
que le marchal Mortier donna au roi. Je ne saurais rendre avec quel
intrt on se faisait rpter tous ces dtails. Cet officier ajoutait
encore une infinit de traits du caractre affable et plein d'amnit du
prince, et il mettait une extrme importance  parler de l'estime et de
l'amiti que S. A. R. tmoignait partout pour le marchal Mortier. En
voici, disait-il, un monument honorable, autant pour celui qui l'a crit
que pour celui qui l'a reu, et il nous montrait la copie de la lettre.
Pour tre sre d'en avoir une, et crivant trs vite, j'offris d'en
faire plusieurs  l'instant. Pour moi! si ce n'est pas abuser de votre
obligeance, retentit  mes oreilles. J'en fis cinq, dont j'en transcris
une, la garantissant authentique; on peut le croire  mon respect pour
le prince, dont, bien jeune, j'admirai le bouillant courage,  Valmy,
Jemmapes, au moulin de Rousu, au bois de Frenu et en tte du bataillon
de Mons, culbutant l'arme autrichienne, et pntrant dans les redoutes
la baonnette en avant.

COPIE DE LA LETTRE DU DUC D'ORLANS AU MARCHAL MORTIER.

     Lille, 23 mars 1815.

     Je viens, mon cher marchal, vous remettre en entier le
     commandement que j'aurais t heureux d'exercer avec vous dans les
     dpartemens du nord. Je suis trop bon Franais pour sacrifier les
     intrts de la France, parce que de nouveaux malheurs me forcent 
     la quitter. Je pars pour m'ensevelir dans la retraite et dans
     l'oubli. Le roi n'tant plus en France, je ne puis plus vous
     transmettre d'ordre en son nom, et il ne me reste qu' vous dgager
     de l'observation de tous les ordres que je vous avais transmis, et
      vous recommander tout ce que votre excellent jugement et votre
     patriotisme si pur vous suggreront de mieux pour les intrts de
     la France, et de plus conforme  tous les devoirs que vous avez 
     remplir. Adieu, mon cher marchal; mon coeur se serre en crivant ce
     mot. Conservez-moi votre amiti dans quelque lieu que la fortune me
     conduise, et comptez  jamais sur la mienne. Je n'oublierai jamais
     ce que j'ai vu de vous pendant le temps trop court que nous avons
     pass ensemble. J'admire votre noble loyaut et votre beau
     caractre, autant que je vous estime et que je vous aime; et c'est
     de tout mon coeur, mon cher marchal, que je vous souhaite toute la
     prosprit dont vous tes digne, et que j'espre encore pour vous.

     _Sign_ L. P. D'ORLANS.

Voici encore un des incidens qui avaient marqu pour moi la journe du
Champ-de-Mai, et que j'allais passer sous silence, quoiqu'il me rappelle
une scne touchante. Les troupes marchaient par pelotons sur toute la
largeur du boulevart. Prs de la Madeleine, je remarquai une femme d'une
quarantaine d'annes, forte, grande, et d'un air mme un peu dur; elle
tenait le bras d'un jeune homme de quinze ou seize ans, et regardait les
soldats qui dfilaient, comme pour y reconnatre quelqu'un. Au deuxime
rang des grenadiers de la jeune garde, elle s'lance en s'criant:
Henri! mon fils! ah! laisse-moi te voir encore une fois; et elle
marche au pas de la colonne, parlant toujours  son fils, qui tait
second de file du premier rang. Je suivais de trs prs; je n'aurais pas
voulu perdre cette scne faite pour mon imagination et mon coeur. Cette
femme montrait le sien  dcouvert, et tout y tait digne d'admiration.
Son langage, s'il manquait du poli de l'usage et de l'ducation, n'avait
rien non plus du trivial qui dparerait les plus beaux sentimens: Mon
fils, mon Henri, tu vas combattre pour la troisime fois les trangers
qui en veulent  notre belle France; rappelle-toi ton pre, que tu
suivis, enfant encore,  Austerlitz,  Ina,  Wagram; cher Henri, je te
vois peut-tre pour la dernire fois. Tu viens de prononcer en face de
la France le serment patriotique de vaincre ou de mourir pour sa
dfense. Va, mon fils, sois digne de ton pre, et surtout fidle au
drapeau. Le jeune grenadier rpondait  sa mre, et pressait son arme
contre son coeur, regardant avec fiert la croix qui le couvrait: tout le
monde tait attendri; car, malgr ses lans de patriotisme nergique, il
y avait une douleur si maternelle dans ses regards tendus sur un fils
chri, qu'on ne pouvait entendre ces adieux sans souponner quelque
chose d'extraordinaire dans leur destine.

Au moment o les troupes passrent devant la place Vendme: Henri, dit
la mre en levant la voix, et en tendant la main pour dsigner la
colonne de nos triomphes, Henri, mes amis, camarades de mon fils,
rapportez encore assez de canons ennemis pour lever un monument pareil
 la gloire nouvelle de l'arme. Les grenadiers levrent la tte avec
un air qui en donnait l'espoir. Les personnes, que la curiosit avait,
comme moi, presses prs de la mre de Henri, crirent, comme par
inspiration, _vive l'Empereur!_ et ce cri se rpta par la foule, qui
suivait ou venait au devant des troupes.

Un peu plus loin, la femme, qui avait excit si vivement ma curiosit,
s'adressa  son plus jeune fils, qui suivait tristement: Louis, dis
adieu  ton frre; et si nous devons pleurer sa mort, jure-lui de vivre
et mourir comme tous les ntres, pour la France. Les colonnes ne
s'arrtaient plus, et marchaient  pas plus presss. Un pressement de
main, un dernier regard, un dernier cri d'adieu se firent entendre, et
alors la mre, s'chappant de la foule, traversa rapidement le
boulevart. Je la suivis; elle ne se croyait pas observe: elle cda
alors  toutes les terreurs maternelles. Elle descendait par la rue
Basse-du-Rempart; je la vis s'appuyant contre l'htel d'Osmond: son
jeune fils tchait de la consoler par toutes ces assurances d'amour qui
vont si bien au coeur d'une mre.

Je m'approchai de cette scne filiale, et ayant toujours regard la
franchise comme un moyen de succs, je m'avanai et avouai que je
l'avais suivie, coute.  mes premires paroles, cette femme me lana
un regard o respirait toute la dignit maternelle, et me dit: Je suis
franaise et mre, fille, soeur et veuve de braves morts pour la France;
je lui donne aujourd'hui mon fils, mon an, mon fils bien-aim; j'ai d
ne pas affaiblir son courage par la vue de mon dsespoir; mais croyez,
Madame, qu'on ne fait pas de pareils sacrifices aprs tant d'efforts,
sans que le coeur ne se dchire?... Ah! Louis, attirant son jeune fils
dans ses bras, viens, oh! viens consoler ta malheureuse mre.

--Si l'amiti d'une trangre peut quelque chose pour de tels chagrins,
venez chez moi; ma demeure est prs d'ici, vous y reprendrez un peu de
calme.

--Vous tes bien bonne, Madame, mais excusez-moi de n'en point
profiter; si vous me donnez votre adresse, j'aurai le plaisir de vous
aller voir un autre jour; car vous n'tes dj plus une trangre pour
moi, et vos traits mme ne me sont pas inconnus. Je crois bien vous
avoir vue chez la reine Hortense, nous sommes de la maison. Je ne la
remis point, mais je fus charme du hasard qui me rapprochait de Mme
Dalli, comme elle disait se nommer, et je me promis bien de faire
connatre et valoir cette scne si honorable pour elle, dont je venais
d'tre tmoin; nous montmes la rue ensemble, et j'appris que cette dame
tait veuve d'un militaire qui avait commenc comme soldat,  Lodi, et
qui tait mort lieutenant de la vieille garde  Leipsick.

J'avais confi Henri  son pre pour l'aguerrir; en le voyant partir
aujourd'hui pour cette dcisive campagne, je n'ai pu agir autrement que
je n'ai fait; mais pensant maintenant que peut-tre je ne verrai plus
mon fils, hlas! je sens comme un remords... Mais, non, nous sommes
Franais; prissons tous plutt que de voir l'tranger encore inonder
nos villes...

--Croyez-vous, Madame, que l'Empereur restera le matre.

--Je le dsire et l'espre.

--Ah! qu'il revienne victorieux; que la France soit encore grande. Je
quittai Mme Dalli, qui me promit de nouveau de venir me voir. Je
racontai  mes amis,  Regnault surtout, cette rencontre, en lui rendant
mes impressions du Champ-de-Mai; il fut plus content de la premire que
des autres, et me dit de Mme Dalli des choses faites pour me la rendre
une amie prcieuse. C'est dans un genre moins lev, un dvouement
comme le vtre, mme dsintressement, mme courage; elle aurait dix
garons, qu'ils seraient soldats! Elle a t attache  l'impratrice
Josphine, et vous dira des anecdotes fort piquantes de l'intrieur de
l'Empereur et de sa premire femme; en vrit, ma chre amie, vous tes
la femme aux rencontres; celle-l est fort bizarre; tenez, vous devriez
m'crire cela tel que vous venez de me le raconter.

--Pourquoi?

--Que sais-je, pour le montrer  l'Empereur, peut-tre.

--Allons donc; mais, au fait, cela ne peut lui faire de la peine; qui
sait s'il ne faudra pas bientt, enrgimenter le sexe de la faiblesse,
mais des nobles sentimens; Mme Dalli a des dispositions et la taille
des grenadiers.

--Moi, je m'enrle dans la cavalerie lgre.

--Corps d'avant-garde du marchal Ney, ajouta-t-il en riant.--Vous
l'avez dit, monsieur le comte.

Ce ton de plaisanterie cessa bien vite, car Regnault tait pniblement
agit; il avait beaucoup trop de pntration en politique, pour ne pas
entrevoir le vritable tat des choses; il tait en outre tourment par
la crainte des intrigues intrieures: l'Empereur est entour de gens
qui le hassent, parce qu'ils lui doivent tout; il y en a d'autres qui
ne l'acceptent que comme un figurant de leur rpublique impossible. Il a
reu les lettres les plus insolentes au sujet du Champ-de-Mai.
L'Empereur est sombre, inquiet. Nous allons encore avoir la crmonie
des aigles, au Louvre; c'est presque par prvoyance contre des
mcontentemens que je suis fch de lui voir craindre.

--Vous ne savez pas, monsieur le comte, que si j'tais conseiller de
l'Empereur, je lui dirais: Aujourd'hui, o le sort des armes va dcider
entre vous et l'Europe, ne consultez que votre arme; l est votre
vritable force, et, couvert de votre manteau de victoire, venez mettre
 la raison toutes ces _importances civiles_, si insolentes dans la
prosprit, si hautaines aujourd'hui envers le gnie militaire qui seul
peut les dfendre. Battons-nous, monsieur le comte, et si Napolon
succombe, eh bien, nos snateurs, et le corps-lgislatif, si fiers,
pourront s'immortaliser  la rpublicaine, en attendant leur sort dans
leur chaise curule. Je ne sais quel gouvernement peut tre le meilleur,
mais celui de la gloire a du moins un si brillant ct; voil mon avis.

--Et vous avez bien raison; mais si l'intrigue, la haine, la force
d'inertie des royalistes, le fanatisme des initis d'Oudet se donnent la
main et s'entendent, Fouch peut organiser cette coalition contre nous.
L'Empereur le sait: que ceux qui le disent cruel le connaissent mal; il
y a dans son caractre une pente irrsistible pour le pardon, et une
confiance toujours dispose  croire au repentir.

Regnault, en parlant des peines qu'il supposait  Napolon, m'inspirait
comme du respect; car il y avait un intrt d'ami, qui rend honorable
jusqu' la prvention dans les jours de malheur. Hlas! nous avancions 
grands pas du moment qui allait ensevelir les esprances de la plus
brave arme, sous le deuil du Mont-Saint-Jean.




CHAPITRE CLXI.

Veille de mon dpart pour l'arme.--Nomi.--La dame
allemande.--Regnault.--Mme Lavalette.


La campagne allait s'ouvrir. Le dpart de Napolon tait imminent. Tous
les gnraux avaient pris la poste pour les frontires, et j'avais eu
bien des adieux sur le coeur. Une journe tout entire, consacre  ces
soins, avait  peine suffi; et j'tais rentre  prs de huit heures
sans avoir dn. Une surprise bien extraordinaire m'attendait: je
trouvai chez moi Nomi, qui s'y trouvait depuis plusieurs heures; elle
me parut au dsespoir. Murat est en France, me dit-elle, dtrn,
fugitif, proscrit. Je veux voler sur ses traces, le rejoindre, le
consoler, ou mourir avec lui.

--Calmez-vous, mon amie. Mais pourquoi ne vous vois-je qu'aujourd'hui?
Pourquoi n'tes-vous pas venue plus tt vers ce coeur fait pour vous
comprendre?

--Ah dieu! depuis l'imprudente et coupable ingratitude de Murat pour
l'Empereur, j'ai vcu dans de mortelles angoisses et une anxit
inconcevable. J'ai presque toujours voyag. J'arrive d'Aubagne en ce
moment, et j'y retourne. Le gnral Manhs, aide de camp de Joachim, est
arriv  Toulon. Tout est fini. La capitulation de Casa-Lauza a livr le
royaume du beau-frre de Napolon aux Autrichiens, qui y sont abhors,
mais souverains matres. Lord Exmouth occupe la rade de Naples pour
garantir les traits. Joachim n'est pas mme nomm dans les
stipulations; il a t trahi par ses allis trangers avec le cruel
remords de l'avoir mrit; mais en est-il moins  plaindre? Grand Dieu!
le malheur de celui qu'on aime est une preuve au-dessus des forces
d'une femme! Il n'a pas voulu rester oisif. Cach  Cannes, toute
obscurit pse  son caractre; je le crois nanmoins en ce moment  la
campagne de l'amiral Allemand. Il craint que la reine ni ses enfans ne
puissent venir le rejoindre en France; il s'en dsespre. Le jour o
Baudus, l'envoy de Fouch, lui a port la sche, hlas! et trop juste
rponse de l'Empereur, Joachim s'est abandonn  toute la violence de
son caractre; et, malgr les mystrieuses rticences de l'ambassadeur,
il en avait t assez dit pour que tout l'tre du roi malheureux en ft
boulevers; il voulait se travestir, s'embarquer, aller  Paris  la
tte d'un escadron... Ah! que n'ai-je pas dj tent pour le calmer, et
que ne me reste-t-il pas  souffrir encore?

Je tchai d'offrir  la pauvre Nomi toutes les consolations du plus
tendre intrt; elle venait me prier de la tenir au courant de tout ce
que je pourrais savoir de Regnault et de mes autres connaissances sur
les dispositions de l'Empereur  l'gard de Murat. Il a le coeur bon, il
ne sait pas se venger; il ne commencera pas par son malheureux
beau-frre.

Non seulement je promis tout  la triste amie du roi proscrit, mais, en
la prvenant de mon dpart pour l'arme, je lui dis de m'adresser ses
lettres chez le comte Regnault; que je le prviendrai de les ouvrir, et
que de cette faon elle aurait de promptes et sres rponses. Pauvre
Nomi! elle partit moins agite. Je ne prvoyais gure que la rapidit
des vnemens allait bientt niveler la destine des deux monarques. Je
vis le soir un instant le comte Regnault, et il me montra toute son
obligeante bont, en promettant de tenir la pauvre Nomi exactement au
fait.

Quant  de l'espoir, je ne lui en saurais beaucoup donner, me dit-il;
car Murat a tout gt encore, par sa folle entreprise de
l'affranchissement de l'Italie. L'Empereur n'avait cess de lui
recommander de se tenir tranquille. La capitulation de Caza-Lauza est
une infamie, et prouve que l'on ne cherche qu' le traiter en proscrit,
et non en souverain malheureux. Les Autrichiens ont pris possession du
royaume de Naples au nom de Ferdinand IV, et cette capitulation ne
contient pas un seul article en faveur du roi de Naples, pas une
disposition qui puisse le rassurer sur le sort de sa famille. Tout cela,
ma chre amie, est triste, dsolant; mais n'en montrez pas toutes les
noires couleurs  Nomi. La victoire peut tout changer, tout rtablir.
Le coeur de Napolon ne tiendra pas aux larmes d'une soeur aimable et
chrie, et au repentir d'un homme dont il admire l'clatante bravoure.

--Mon ami, que vous tes bon de penser et de vous exprimer de la sorte;
mais crivez-le  cette pauvre Nomi, cela la rassurera et adoucira
l'agitation pnible du malheureux Joachim. Et Regnault, qui avait le
meilleur coeur du monde, crivit  l'instant mme quelques lignes que
j'envoyai aussitt.

Regnault, ce jour-l, me reparla de sa correspondante allemande.
Comment, lui dis-je, une femme charmante et jeune peut-elle s'abaisser
 un mtier plus vil que celui des malheureuses, qui, du moins, ne
perdent qu'elles-mmes; mais vivre pour trahir, trafiquer de l'infortune
des autres, n'avoir pas un gard qui ne cherche  nuire, pas une pense
qui ne soit un lche intrt, voil, je vous l'avoue, une existence que
j'ai de la peine  comprendre, et pourtant cette maudite petite figure
est ravissante.

--Si Charles de Labdoyre voulait penser cela, me dit-il en riant, la
petite femme toufferait de bonheur.

--Elle l'aime?

-- en perdre la tte, et cela finira mal. Labdoyre la ddaigne,
parce qu'il connat son tat.

--Et parce qu'il est fou d'une autre.

--Eh bien! j'estime encore plus Labdoyre pour cette dlicatesse; et
cependant je plains la jolie Allemande; car tre ddaigne dans ses
charmes est chose bien pnible  l'amour-propre d'une femme; mais tre
repousse pour mpris mrit, c'est  en mourir. L'amour que celle-ci
prouve me la fait prendre en compassion; elle vous intressera plus
encore, lorsque vous saurez l'enchanement de circonstances qui l'ont
rduite  avoir recours au _potere tenebroso_[2]. Marie fort jeune, la
baronne Za fut malheureuse avec le mari que sa famille seule avait
choisi. Dans un premier voyage en France, les rpugnances de la baronne
prirent un caractre si prononc, que son mari demanda et obtint une
sparation  l'amiable, en lui accordant une pension de 12,000 francs;
elle resta  Paris, et cette somme lui fut pendant six ans rgulirement
paye. Une pareille fortune et t suffisante pour une femme
raisonnable; mais la baronne avait contract des gots ruineux; jeune et
belle, elle n'eut pas assez de force pour renoncer  l'clat dont elle
avait brill, et ne rabattit rien de ses dpenses, quoiqu'on lui et
plus tard retir sa pension. Des lettres de sa famille lui avaient
ouvert les salons de Mme de Stal; elle y fut remarque, et son got
pour le luxe en augmenta. Ce n'tait pas assez; la fatale passion du jeu
la possda bientt. Les dettes arrivrent. Le dpart de sa clbre amie
la livra  toute l'horreur d'une humiliante position. Elle la peignit 
son amie dans une lettre loquente qui, malheureusement, ne parvint pas,
Mme de Stal,  cette poque, tant observe et menace de l'exil. On
crut avoir surpris une trame; le ministre de la police envoya des agens
secrets chez la baronne, qu'on trouva chez elle occupe  crire sur un
secrtaire couvert de lettres et autres papiers. L'ordre tait de tout
saisir; il fut excut. La pauvre baronne tait reste anantie; l'un
des visiteurs, homme adroit et entranant, lui parla avec intrt de ses
relations avec Mme de Stal. Les lettres trouves l venaient
d'apprendre que Mme de Stal avait souvent us de son ascendant sur le
mari et la famille de la baronne pour lui faire obtenir des secours,
sans lesquels la ruine et t plus tt et plus compltement consomme.
Dans plusieurs de ces lettres, son pre, faisant allusion  l'intrt
que Mme de Stal prenait  la baronne, lui recommandait de ne se diriger
que par ses avis.  cette condition, il lui disait qu'elle pouvait
esprer de se revoir un jour chrie et honore dans sa famille et sa
patrie. On attacha un sens politique  cette exhortation paternelle, la
baronne resta quelques jours en surveillance. Ce qui prouve qu'elle
tait ne bonne et sensible, c'est que dans ce terrible moment la pauvre
baronne pensait plus  Mme de Stal qu' elle-mme. On avait parl de
cette dame comme suspecte au gouvernement, et elle s'occupait de l'avoir
peut-tre compromise sans le vouloir. On ne trouva heureusement rien
dans les papiers qui pt donner lieu  priver la baronne de sa libert;
mais son esprit, ses relations tentrent; on pensa qu'une personne de ce
rang pourrait tre utile. Sa fcheuse position aida  la faire donner
dans le pige. On lui dtacha un homme habile qui vint l'endoctriner
avec des maximes captieuses et des offres brillantes; la malheureuse
baronne l'couta avec cette esprance qui est bien prs du consentement;
cependant, lorsqu'elle pntra toute l'tendue des services qu'on
voulait d'elle, son ame, un peu releve, repoussa avec mpris l'or de la
corruption. On la laissa quelques jours  elle-mme; l'ennui, la
solitude, les chagrins l'branlrent. Le besoin fit le reste. Je l'ai
toujours crue trs malheureuse; jamais je ne l'ai vue sourire.

--Je le conois; j'en avais presque piti;  prsent, je la dteste.
Une femme bien ne, assez heureuse pour pouvoir invoquer l'amiti de la
femme clbre qui n'et point repouss sa dtresse, a pu consentir  un
opprobre qui dgrade l'ame sans retour! ah! ne me parlez plus de votre
Allemande; elle m'avait nagure sduite; mais je la trouve bien hardie
d'oser aimer le plus aimable et plus sduisant des braves. Y
pense-t-elle?

--Ma chre amie, le mtier qu'elle fait est pourtant ncessaire.

--Hlas! oui; et il n'aurait tenu qu' moi que vous ne me rangiez dans
cette belle catgorie.

--Non, non, jamais vous n'auriez pu lui ressembler; mais avec la
dfrence que mrite votre caractre, vous auriez d penser un peu plus
 la fortune.

--Je vous crois trop mon ami, pour penser que vous parliez
srieusement.

--Vous avez raison; mais l'Empereur sait vos services d'enthousiasme,
et ils mriteront une haute reconnaissance.

--Puissiez-vous dire vrai, monsieur le comte; je croirais alors avoir
une noble et honorable fortune.

--Bizarre et excellente femme, me dit-il d'un ton qui me fit bien
plaisir, et nous nous sparmes, non sans quelques amicales remarques
sur ma passion pour la guerre, qui allait ds le lendemain m'emporter 
de nouveaux hasards.

Parmi les femmes que j'avais rencontres soit chez Regnault, soit chez
Cambacrs, celle que j'avais le plus remarque tait madame
Lavalette[3]; quelque chose d'attrayant dans ses manires et son
enthousiasme de parti me captivaient: nous n'avions aucune relation
intime  cette poque; cependant nous nous rencontrions toujours avec un
extrme plaisir, et j'avoue que je fus bien agrablement surprise de
voir arriver cette dame chez moi, me demander si j'avais quelque
facilit pour faire parvenir directement une lettre. J'eus un bien rel
plaisir  causer d'intimit avec cette femme aimable et spirituelle, 
qui le sort me rservait plus tard de donner une preuve de vif intrt,
qu'elle sut apprcier d'une manire touchante. Madame Lavalette tait
trs amie avec Charles de Labdoyre,  cette poque encore au sein de
la gloire et de ses brillantes esprances, rvant, comme Ney, gloire et
bonheur pour la France, et qui bientt allait, comme le prince de la
Moskowa, terminer sa carrire sans utilit pour la patrie. Je vis ainsi,
avant mon dpart, madame Lavalette; mais avec de pnibles pressentimens.
Je promis de lui crire; car, partant pour rejoindre l'arme, nous
devions supposer une longue absence. Nous vaincrons; l'Empereur
commencera par repousser l'ennemi au del des frontires; qui sait
ensuite jusqu'o nous irons? Hlas! nous comptions sur des triomphes,
et dj le mot de dfaite tait murmur dans les cyprs qui allaient
ombrager, au Mont-Saint-Jean, le vaste tombeau de la valeur malheureuse.




CHAPITRE CLV.

Rencontre de D. L*** chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely.--Dpart de
Paris pour la Belgique.


J'ai oubli, je crois, de dire que depuis notre entrevue  Naples
j'avais rencontr D. L***  plusieurs reprises, et mme jusque chez le
comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely, dont il avait fini par faire
tourner les anciennes prventions en une sorte de confiance. Le jour que
je vins prendre cong du comte, je lui dis, qu'outre l'intrt de coeur
et de gloire qui m'entranait  l'arme, il tait piquant de rentrer
dans ma famille comme Napolon entrait dans les capitales, et d'aller
terminer quelques vieilles affaires entre deux victoires.

D. L*** se prsenta chez Regnault comme j'allais en sortir: il tait
radieux d'impudence; mais, aprs ce premier moment d'aplomb, dont on a
prpar le courage  la porte, il retomba dans une visible agitation, et
pour en sortir, apparemment, il me parla de Ney, me demanda si je le
voyais. Non, rpondis-je trs schement. Il me donna son adresse, et
me renouvela ses offres de service, me disant que je le trouverais
toujours. D. L*** m'avait quitte le matin, et le soir il revint chez
moi sous le prtexte d'un message de la part de Regnault, et m'apprit
que Ney allait partir, ce qu'il savait que je ne pouvais ignorer. Ce
n'tait pas sans intention que D. L*** venait me donner cette nouvelle;
il savait combien il allait me devenir ncessaire: il me surprit par son
air de franchise, et, quoique je le connusse, il parvint  captiver mon
laisser-aller, au point que je le priai, comme si jamais je n'eusse eu
la moindre dfiance de lui, de se charger de tous les dtails d'un
brusque dpart de mon logement. Je lui remis aussi la clef d'une chambre
que j'avais loue pour une amie, je voulus lui donner 300 francs pour
tout rgler; non seulement il refusa, mais, numrant les frais
invitables de la tourne  laquelle j'tais rsolue, il me fora
d'accepter cinquante Napolons en or, qu'il avait eu la prcaution de
placer dans une ceinture telle qu'il savait que j'en portais sous mes
habits d'homme: il m'assura que Ney s'tait dirig sur Charleroi; il se
chargea de me procurer un passeport, me traa mon itinraire, et se vit,
grce  tant de prvenances, un moment rintgr dans ma confiance
illimite. Matre du peu que je possdais, et d'une cassette renfermant
tous mes papiers, on lira plus loin le parti qu'il en tira. Je quittai
Paris dans la nuit du 12; Ney avait rejoint l'arme le matin. J'arrivai
bientt sur le thtre de ses nouveaux exploits. Si Ney et t instruit
que j'avais vol sur ses tracs, il m'aurait signifi l'ordre que je
retournasse  Paris; aussi me tenais-je hors de vue. Quoique tout ft
succs et victoires, les premiers jours je ne pus surmonter la cruelle
pense que c'taient l peut-tre les derniers triomphes de l'arme
franaise.

J'arrivai  Charleroi deux heures aprs que le marchal en tait parti.
Je ne le revis qu' Ligny, o il avait pris position, et peu avant la
bataille du 16 juin. On connat les brillans prludes  la suite
desquels l'arme marcha sur les Quatre-Bras: Moiti hasard, moiti
entranement, je me trouvai en face du marchal. Selon l'usage, un peu
d'emportement et l'ordre de retourner  Paris, ou du moins  Charleroi;
mais selon l'usage aussi, je n'en fis rien; et je n'tais pas  plus de
deux portes de fusil, au moment o arrivrent les vingt-cinq mille
hommes de troupes fraches, amens  l'ennemi par le prince d'Orange.
Ah! si les Anglais pouvaient tre une fois justes pour notre gloire
militaire, ils diraient la bravoure immortelle du prince de la Moskowa
dans tous les combats multiplis, o nous fmes constamment vainqueurs.
Le moment o il prit un drapeau anglais de sa propre main fut un moment
de dlire. Ceux qui ont prtendu que les soldats franais n'avaient pas,
 ces funestes journes, la bravoure ordinaire ni leur gaiet
habituelle, ceux-l taient dans d'autres rangs; j'ai vu l, en quelque
sorte, l'intimit du champ de bataille. Je n'ai cess de parcourir les
lignes, et je puis assurer que, la nuit encore qui prcda le funeste
_dix-huit juin_, nos troupes chantaient comme lors des premiers
triomphes et des premiers chants nationaux.

Ici je dois m'lever contre une accusation porte contre Ney pour
n'avoir pas occup les Quatre-Bras. Brunswick venait d'tre tu, le
prince d'Orange bless; un avantage complet avait couronn les efforts
de notre aile gauche. Ney sentait trop bien le besoin de vaincre pour
laisser paralyser ses premiers avantages; Ney _n'a rien oubli, rien
nglig_. Son active bravoure ne parut jamais sous un plus beau jour:
oblig de se maintenir sur la position de Frasnes, il y resta
constamment matre; c'est alors au moment o, par de savantes
combinaisons, Ney allait poursuivre ses succs, qu'il reut l'avis que
l'Empereur venait de disposer du corps du gnral d'Erlon. Fallait-il
alors exposer 17,000 hommes contre 50,000 Anglais, suprieurs dans la
position des Quatre-Bras? Il les tint en chec tout le reste de la
journe du 16; le matin du 17, on marcha vers le dbouch de Soigne, o
toute l'arme anglaise tait assise. Tout se disposa le soir, et le
lendemain se donna la bataille de Waterloo.

Je n'entamerai pas une discussion stratgique; mais j'ai vu Ney le soir
du 17, et j'atteste sur ses mnes que Ney n'a pu agir autrement; qu'il
n'y eut ni dlai, ni dsobissance. J'ai vu, j'ai tenu les ordres de
l'Empereur, qui ne peuvent laisser l'ombre d'un doute sur l'obissance
hroque et loyale de Ney. La haine ou la lgret, aussi coupable quand
il s'agit d'un tel capitaine, a pu seul inventer et propager de pareils
bruits; j'ose les dmentir en face de la France, duss-je payer de mon
sang ma fidlit au plus glorieux souvenir. Ney ne put agir autrement,
sans sacrifier son corps d'arme. Si le marchal Grouchy, au lieu de
promener ses bivacs, se ft immdiatement mis en marche par
l'inspiration de la canonnade qu'il entendait, si l'Empereur et laiss
 Ney les troupes de d'Erlon, le fatal _sauve qui peut!_ et t rpt
en allemand et en anglais par les chos de Soigne et de Mont-Saint-Jean.
Le lendemain de l'arrive  Soigne devait se livrer la bataille de
Waterloo. Depuis deux jours on se battait; les troupes taient
harceles, mais n'taient point abattues. L'enthousiasme circulait
encore dans tous les rangs. Je racontai le soir au marchal les joyeux
propos des soldats qui tchaient de garantir leurs armes de la pluie qui
tombait par torrens. Malgr le mois de juin, le temps tait dplorable.
Cette dernire journe fut peut-tre la plus brillante des innombrables
et immortelles journes du prince de la Moskowa. Oui, j'en appelle 
tous les militaires qui ont pu entendre les balles qui sifflaient dans
les habits du guerrier, ils diront si sa pense, si son courage
n'taient pas l avec toute leur jeunesse pour la cause de cette France,
dont Mont-Saint-Jean allait fixer les destins. Comme partout, Michel Ney
dfendit au prix de son sang cent mille Franais, sauvs, en Russie, par
son hrosme dvou. Sa conduite apparatra dans tout son clat devant
la postrit. Ombre chre et sanglante! le reste de ma vie est dvou 
clbrer ton courage et tes nobles qualits, et  pleurer jusqu' mon
dernier soupir ta fin si dplorable! Ney fut charg du centre, sur la
grande route. Peu aprs l'attaque, l'ennemi fut dlog, et notre
cavalerie de rserve l'occupa; l je le suivis de prs, nous tions
encore triomphans. Tout en me cachant  la vue du marchal, je m'cartai
un moment de mon guide. En un instant, je me trouvai comme porte vers
la droite, et presqu'au milieu des feux; je ne vis plus que de loin les
efforts des troupes, que Ney animait de son exemple!

Dans ce moment j'aperus une femme vtue comme moi en homme: elle avait
trs imprudemment mis pied  terre; je l'aidai  se remettre en selle.
Elle me rapporta qu'elle arrivait du chteau de Hougommont, que le
gnral Reille avait enlev au commencement de la journe. Blcher n'a
pas 30,000 hommes, me dit-elle; si Grouchy attaque, les Franais gagnent
la bataille. Je ne sais quoi me dplaisait dans cette femme,
lorsqu'elle m'annona que Napolon tait sur les hauteurs de Vousomme,
avec 66,000 hommes, mais que Wellington en a 100,000. J'eus envie
d'essayer ma valeur en combat singulier, et pour n'y pas cder, je
sautai aussitt  cheval et le mis de suite au galop dans la direction
o l'Empereur avait tourn la gauche de l'ennemi pour faciliter au
marchal Grouchy le moyen de le joindre, ce qui et dcid la victoire.
J'approchai de ce point, et j'tais de ce ct quand l'Empereur apprit
que le marchal avait bivaqu, pendant qu'il le croyait en pleine
attaque sur Wavres pour en chasser les troupes de Blcher. On avait
dtach du monde en observation du ct de Saint-Lambert; de l on
attendait du renfort, et c'tait l'avant-garde d'un corps de 30,000
Prussiens qui arrivait. Il tait alors deux heures. Sur la ligne, il n'y
avait alors d'engags que les tirailleurs. En ce moment, vers la gauche,
un officier de l'Empereur passa; il portait l'ordre au marchal Ney de
commencer le feu, et de prendre la ferme de la _Haie-Sainte_ et le
village de la Haie. Jamais ordre ne fut plus promptement ni plus
compltement excut. La division anglaise tomba foudroye.

La montre  la main, je suivis pendant trois heures cette scne de
carnage dont notre cavalerie vint achever les rsultats. Il y avait
fuite de tous ces dbris anglais vers la route de Bruxelles. Nos ennemis
dclarent que les Franais sont perdus une fois qu'ils sont en droute.
Je crois que ceux qui se rappellent cette course dsordonne des corps
britanniques avoueront qu'on ne peut rien imaginer de plus entier que
cette dbandade. La victoire parut dcide, et elle l'tait par
l'imptueuse attaque de Ney. Mais voil que Bulow (par le retard
involontaire et fatal du marchal Grouchy) opre un funeste retour avec
ses trente mille hommes de troupes fraches arrivant l'arme au bras.
tait-ce Ney qui avait amen ce passage? n'avait-il pas conduit ses
troupes  Ligny, aux Quatre-Bras? n'y avait-il pas combattu, pay de sa
personne; la position du centre ne fut-elle pas garde d'aprs les
ordres de l'Empereur? N'avait-il pas triomph  la Haie-Sainte; ne
chassa-t-il pas les Anglais?... Quelle voix pourra s'lever contre celui
qui, voyant la bataille perdue, aprs avoir eu plusieurs chevaux tus
sous lui, deux bataillons crass, se jeta l'pe  la main, les
vtemens cribls de balles, le visage inond de sang, au milieu d'un
carr de braves de la vieille garde, dont les cadavres s'entassaient
autour de lui? Est-ce l'homme qui et flchi dans son devoir qui se
serait conduit avec cet hrosme. La France est perdue, il faut mourir
ici, fut le cri de son coeur. Le peu de braves qui restaient debout, qui
tous depuis si long-temps le regardaient comme le plus brave,
l'entranrent avec les dbris de la colonne.




CHAPITRE CLVI.

Soire du 18 juin.


Qu'on se reprsente une femme gare sur un champ de bataille, en proie
 toutes les fatigues du corps,  toutes les angoisses du coeur; et l'on
ne s'tonnera pas que dans cette peinture d'un effroyable dsastre je ne
sois pas fidle aux rigoureux calculs des mouvemens militaires. Ma tte
se perd encore aux souvenirs de ces terribles pripties d'un carnage.
Hlas! voudrait-on qu'une pauvre femme, qui ressentait l tout--fait
les dangers et des inquitudes mille fois plus cruelles que ces prils,
conservt ce sang-froid stratgique qui dduit minutieusement les
circonstances d'une bataille? Je suis  cheval; le flot des Prussiens
m'emporte, et je m'gare dans la mle. Je ressemble, hlas! dans ce
moment de mes Mmoires,  Napolon dans les dernires heures de cette
journe fatale; j'obis au torrent, et ne le vois plus que quand il me
presse de trop prs.

J'arrivai  Furnes le 17; tout y exaltait le nom si souvent prononc par
la victoire. Ney y resta aprs avoir remport un brillant avantage sur
les Anglais, malgr les renforts qui arrivaient de tous cts aux
ennemis. C'est Ney qui arracha le drapeau du 69e rgiment. Au premier
moment de sourire de la victoire, et avant cette arrive inattendue des
Prussiens, j'avais rencontr par un choc le marchal Ney. Son premier
mouvement fut de surprise, la rflexion fut de colre;  tout je ne
rpondis qu'en posant la main sur mon coeur et en disant: Je n'ai pu
agir diffremment; ne pensez pas  moi.--Par Dieu, je le crois, j'ai
bien autre chose  penser. La responsabilit de tant de braves sur les
bras; puis se laissant aussitt entraner  cet enthousiasme qu'il
aimait  me voir partager: J'espre, m'avait-il dit, que nous
achverons messieurs de l'Angleterre. L, Ney tait bouillant d'espoir;
mais lorsqu'il eut reu l'ordre de laisser partir le corps d'Erlon, il
devint soucieux. Il m'avait trs srieusement interdit de jamais lui
demander compte, aussi m'en gardai-je soigneusement; mais je compris
trs bien  son air et par des mots chapps pendant les rares minutes
que je le vis, que cette disposition de l'Empereur le contrariait. Je
sais que j'entendis qu'il disait: Il ne faut plus penser  avancer;
nous nous soutiendrons bien ici contre cinquante mille hommes, quoique
je n'en aie que quinze mille. Alors il m'ordonna positivement de
retourner, tandis que je le pouvais encore; je feignis d'obir. J'avais
pris mes prcautions pour tre toujours  mme de me rapprocher des
bagages. On commenait  montrer des inquitudes sur l'arme de Grouchy.
Quelle plume il faudrait pour peindre ce qui se passait sous mes yeux et
autour de moi dans un intervalle de peu d'heures. Tout  coup on eut
encore une grande joie; le gnral Pajol venait, par un miracle de
bravoure, de chasser des Prussiens triples en nombre. Je m'adressai  un
sous-officier de la cavalerie Michaud. Les ordres arrivent-ils? me
dit-il; il y a des engagemens de tirailleurs vers la Haie-Sainte.
J'tais monte  cheval; tout  coup j'entendis de nouveaux cris de
victoire. Desnouette venait de chasser les Prussiens du mont Saint-Jean;
 sept heures les Franais avaient triomph trois fois, et cependant le
mot destruction bruissait dj dans les cyprs qui allaient ombrager le
vaste tombeau de la valeur malheureuse.  huit heures, la garde tait
tombe en s'immortalisant.

Ceux qui ont dit que Napolon tait lche et qu'il avait fui le champ de
bataille, aprs y tre rest spectateur  l'abri du pril, ne l'ont
jamais vu  la guerre; il y tait expos aux boulets; qu'on se rappelle
Kaya et la journe qui frappa Duroc prs de lui. Moi, qui ne prtends
pas  l'immortalit, je me tenais autant que possible  l'abri avant la
bagarre, et j'ai observ de prs, avec une excellente longue-vue, le
visage de l'Empereur, un quart d'heure avant le terrible _sauve qui
peut_; et lorsque, par une tentative dsespre, il ordonna  ses
grenadiers de passer un ravin qu'ils comblrent de leurs cadavres, la
physionomie de l'Empereur tait effrayante de sang-froid; autour et
devant lui tombaient les plus braves, son front ne sourcillait pas: il
mesurait l'abme et semblait de son regard d'aigle y chercher encore une
issue; il attendait les troupes de Grouchy: qu'on juge de l'pouvantable
certitude qu'au lieu d'un renfort lui causa l'aspect des Prussiens,
enveloppant et inondant nos lignes dj claircies! C'est alors que les
officiers qui entouraient l'Empereur l'entranrent: cela ne s'appelle
fuir dans aucun pays du monde. Les soldats, dans leurs cris de rage,
accusaient quelques gnraux malheureux; je restai au milieu d'eux 
pied, ne prononant qu'un seul mot, c'tait le nom de Ney: Il s'est
fait tuer au milieu d'un carr de la jeune garde, me dit enfin un de
ces hommes fuyant par force et le dsespoir dans l'ame.  mon cri
d'effroi, un officier me rpondit: De quoi vous plaignez-vous? il est
plus heureux que nous, il a pu se battre jusqu' la fin; ils n'en auront
pas eu bon march, ces gredins de Prussiens et d'Anglais. Le nom de
Ney, cher au coeur des soldats, avait fait son effet, et ce militaire
tcha de me protger, autant que possible dans la bagarre contre la
foule.

La nuit commenait  tre profonde; la pluie tombait par torrens; les
chemins taient fangeux et impraticables; on trbuchait sur des cadavres
et des mourans.

Au moment de la bagarre, j'avais mis pied  terre; la terrible vue de ce
mouvement me fit m'lancer du ct oppos, sans penser au cheval ni 
celui qui le tenait, et qui en aura profit, j'espre, pour se sauver.
J'tais tombe dans une colonne de fuyards, et force me fut de suivre le
mouvement ou de me faire craser.

Mon guide trouva cependant encore  me parler d'autre chose que des
horreurs qui nous environnaient. Vous aimez donc le marchal, me
disait-il, pour tre venue ici? Je me pressai convulsivement contre le
bras qui me soutenait: Ah! conduisez-moi vers le lieu o il est tomb.
Ce brave ralentit sa marche, et laissant s'couler un peu la foule, prit
avec moi vers la route o avait combattu le centre que Ney avait
command. Il allait m'y conduire, quand,  peu de distance, nous vmes
un gros de Prussiens s'efforant  faire mettre _bas les armes_  un
reste de peloton qui s'tait runi, et quittait ce champ de regret avec
une attitude franaise. Les apercevoir et voler  leur secours fut mme
chose pour mon intrpide compagnon. Je fis des efforts pour m'loigner
de ce spectacle d'horreur: ils taient vingt contre trois cents! Les
Prussiens les massacrrent avec fureur; c'est l o fut tu Duhesme,
qui, ne pouvant plus se dfendre, serra son arme contre son coeur, o son
lche adversaire enfona sa baonnette. Mon guide eut le mme sort sans
doute, car je ne le vis plus, quoiqu'en s'loignant il m'et cri de ne
pas bouger, de l'attendre: hlas! c'tait un ami de moins. Cette
protection, accorde dans de pareils instans au seul nom de Ney, m'et
t un appui bien ncessaire dans ces jours d'angoisses qui allaient
suivre cette terrible dfaite.

Je regardais autour de moi, et partout ce n'taient qu'objets
d'pouvante: des morts, des dbris et des mourans; les clameurs du
courage remplaces par le silence d'une affreuse destruction; dchirant
spectacle d'innombrables agonies, qui n'attire pas mme en de tels
instans les regards de la piti: la mienne, cependant, fut excite
jusqu'aux larmes, au point de me faire oublier tout pour voler au
secours de plus  plaindre que moi.  cinquante pas, je vis un homme,
marchant pniblement, ou plutt se tranant, et que je crus bless et
chapp au massacre des Prussiens. Sans aucune rflexion, je volai vers
lui au moment o je le vis tomber ananti sur ce sol inond de sang.
J'approche, et je reconnais de suite, aux formes, que c'tait une femme.

Je ne m'arrterai pas  peindre les sentimens qui m'agitrent en
reconnaissant, lorsque j'eus soulev sa tte, mon amie Camilla, la
matresse si tendre du jeune et brave Duhesme, qu'elle avait toujours
suivi,  qui elle avait immol rang et fortune, et qu'elle venait de
voir massacrer sous ses yeux. Quelles fictions inventes par les potes
pour de nouvelles terreurs approchent de l'pouvantable ralit de cette
scne?  Camilla! tu vis; tu as trouv le repos au sein de ta famille,
dans cette Toscane, notre commune patrie. Si mon livre te parvient un
jour; ton ame bonne et reconnaissante ressaisira avec des pleurs de
reconnaissance le souvenir de l'intrt intrpide avec lequel je
t'arrachai  la mort. J'tais  genoux, tchant de ranimer ma
malheureuse amie. Tout tait  redouter; mais je ne pouvais songer qu'
elle. Son premier retour vers la vie fut un cri d'effroi; elle ne me
reconnut point; s'arrachant de mes bras, elle me dit avec une angoisse
dchirante: Je suis couverte de son sang! ayez piti de moi.--Camilla,
c'est moi. Elle me reconnut, se jeta sur mon sein, disant: Ida, ils
l'ont massacr sous mes yeux.--Confondons nos pleurs: Ney aussi est
tomb, lui dis-je. L'ide de ma douleur put seule la distraire de son
dsespoir. Sa reconnaissance cherchait  balbutier la consolation; mais
les sanglots couprent sa voix. Nous rsolmes de rester l quelques
instans, et d'aller en recherches de ce que nous avions perdu de cher et
sacr.

Je fis avaler quelques gouttes de Madre  ma dfaillante amie; je
relevai ses cheveux pars sous mon foulard, et rparai, tant bien que
mal, un dsordre qui montrait son sexe. L'infortune avait lutt dans la
mle; sa main droite tait dchire, et son paule droite lgrement
effleure par un coup de pointe. Elle me rptait: Ce sont des
assassins et non des soldats; ils ne combattent pas, ils gorgent  dix
contre un. La nuit tait encore devenue plus profonde; quelques lueurs
l'interrompaient par intervalles; on voyait  ces rares clarts se
promener de ces hommes, qui arrivent d'un pas dcid, quand le silence
de la mort rgne l o brilla l'hrosme, pour dpouiller sans pudeur
l'ami tomb pour les dfendre, et l'ennemi qu'ils n'ont pas os
combattre. C'taient des paysans; l'un d'eux s'tant approch, je lui
offris de l'or pour nous procurer un guide: heureusement l'homme auquel
je venais de m'adresser n'obissait qu' la misre, en venant chercher
des cadavres. Il ne fut pas insensible au triste aspect de Camilla ni 
ma voix suppliante. Il ne fixa rien pour son important service, et je
crus ne plus pouvoir le rcompenser, mme avec beaucoup d'or, lorsqu'en
m'informant de Ney, cet homme me donna, comme tmoin, tous les dtails
de son hroque dfense, m'assura qu'il n'tait que bless, et que ses
troupes l'avaient entran, lorsqu' sept heures on avait vu la bataille
perdue. Le marchal avait encore emmen au feu un bataillon de la jeune
garde, qui fut cras; que lui, Ney, s'tait alors jet  pied, l'pe 
la main, dans le carr de la vieille garde.

Si cet homme avait su sur quel point les troupes de Ney s'taient
diriges, j'aurais confi Camilla  sa gnrosit, et vol vers le
marchal; mais, dans l'incertitude, je crus faire mieux en employant
tous les moyens de me rendre directement  Paris. J'arrivai au bout de
deux jours, et fis avertir D. L***. On plaa quelques matelas pour moi,
et je fis coucher mon infortune compagne dans mon lit. La fivre
l'avait prise; en peu d'heures elle fut au plus mal: je fis appeler un
mdecin et une bien excellente garde, prvoyant trop que mes soins ne
pouvaient tre assez assidus, mon coeur tant en proie  l'affreux
tourment d'ignorer la destine de Ney. L'arrive de D. L*** diminua mon
incertitude et mon impatience, mais sans la satisfaire; il me dit:
N'allez pas courir, laissez aller les vnemens, vous reverrez le
marchal, il est  Paris; il a cru joindre Grouchy et l'Empereur pour se
runir  eux, pour se battre encore; mais il n'y a plus rien  tenter.
Ney n'a trouv personne; depuis hier il est prs de l'Empereur, 
l'lyse. Davoust rassemble les dbris de l'arme sous Paris. Il y a de
quoi faire contenance; du moins l'ennemi n'entrera pas sans
capitulation. D. L*** tait le seul qui me mt exactement au courant
des vnemens qui me touchaient si fort; puisque la destine de Ney y
tait attache. D. L*** venait deux et trois fois par jour me rendre
compte, m'offrait tout l'argent dont j'avais besoin, ne me parlait que
de Ney, m'approuva dans ce qu'il appelait ma piti hroque pour
Camilla, et pour comble de bienfaits me donna l'espoir d'une entrevue
avec le marchal.

Nous tions arrivs, les images de la mort devant les yeux. Les heures
furent autant de sicles d'angoisses et de combats avec moi-mme.
Sachant que la plus vive peine  causer au coeur de Ney et t de faire
des dmarches qui eussent, par une imprudente preuve d'intrt, pu
troubler le repos d'une pouse entoure de son respect et de son amour,
je restai donc, m'abstenant de toute tentative pour le voir: seulement
j'avais remis  D. L*** une lettre pour la faire tenir au marchal.




CHAPITRE CLVII.

Coup d'oeil sur la capitale.--Angoisses des amis de Napolon.


Fatigue de douleurs, de noires penses, des images sanglantes d'une
dfaite, ds mon retour  Paris ma tristesse s'accrut encore, en
jugeant, ds le premier aspect de la capitale, qu'il n'y avait plus de
rparations possibles  nos dsastres. Il semblait que je sortais d'un
songe affreux, dont le rveil tait la mort.

Je courus chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely, n'ayant pris que le
temps de m'occuper de Camilla. J'tais affame de nouvelles. Ah! mon
amie, s'cria-t-il en apercevant mes vtemens encore tout empreints des
traces du voyage, embrassons-nous, car c'en est fait de nous tous.

--Eh quoi! plus d'espoir! Napolon nous reste cependant? Quand j'ai
quitt l'arme, les bandes se reformaient. Des soldats restent encore
dtermins  mourir. Le dsespoir ne peut-il pas quelquefois devenir un
triomphe?

--S'il tait gnral, ce dsespoir, il pourrait, comme un rocher
inaccessible, arrter le danger; mais, sans compter le parti qui
regrette et qui attend les Bourbons, il y a maintenant dissolution,
anarchie, dans nos propres rangs. Croiriez-vous que la Chambre des
Reprsentans s'occupe d'une constitution, au lieu d'une leve en masse.
Ce sont des hommes qu'il faudrait, et ce sont des lois qu'on fabrique.
On dirait qu'un flau en amne toujours un autre. Ce n'est pas assez de
l'Europe entire pour dchirer la France;  cette inondation des
barbares vient se joindre une arme de sauterelles lgislatives. La
sottise d'une part, l'intrigue de l'autre, on ne sait quel dmon de
discuter sur des principes et de faire des doctrines, enfin une
malveillance gnrale contre l'Empereur, paralysent ce qui reste de vie
 la France. On veut faire abdiquer Napolon. Rome avait des
flicitations pour le consul qui n'avait point dsespr de la patrie.
On n'a ici que des dfiances, que de l'ingratitude, que des affronts,
pour l'homme dont le gnie ne saurait tre remplac.

--Mais, mon ami, est-ce que l'Empereur se laissera dpouiller? Est-ce
que les soldats se laisseront enlever le seul homme auquel ils se fient?

--Napolon sait d'o partent toutes ces menes; mais il est trop tard.
Les Bourbons le traiteraient avec plus de gnrosit que le parti qu'il
a appel  son aide, et qui profite des infidlits de la victoire pour
l'touffer.

--Et la Chambre des Pairs, celle-l, compose de tant d'illustres
guerriers, sait au moins que le premier intrt d'un peuple, c'est de
rsister  l'tranger.

--Celle-l n'est pas meilleure que l'autre. On a refus la parole 
Lucien, en prtendant qu'il n'tait pas prince franais.

--Que veut-on faire?

--Dans ce moment, chacun sait bien ce qu'il ne veut pas; mais personne
ne sait ce qu'il prfre. Des mains habiles et savantes entretiennent ou
organisent peut-tre ces divisions, afin de diminuer d'autant les
chances d'un concours universel pour se targuer ensuite de l'impuissance
qu'ils auront cre, et qu'ils appelleront du dvouement, s'il y a des
vainqueurs.

--Je venais chercher auprs de vous des consolations, des esprances,
et vous mettez encore un poids de plus sur d'immenses douleurs. J'aimais
mieux la mort de l'pouvantable champ de bataille que j'ai quitt, que
cette mort d'anantissement et de langueur. Si vous aviez vu 
Mont-Saint-Jean,  Waterloo, les prodiges de courage, d'hrosme furieux
ou tranquille, vous ne comprendriez pas non plus que la victoire n'ait
pas couronn tant d'efforts, ni pay tant de sang. Tous les gnraux
trangers voudraient de bonne foi expliquer leurs triomphes, les ntres
tout ensemble, notre dfaite, qu'au lieu d'une cause palpable, d'une
saisissante raison, on n'talerait encore que des cadavres. On peindra,
mais on n'instruira jamais cette grande catastrophe. Une fatalit telle
qu'il n'en est point de pareille dans l'histoire, un effroyable que
sais-je, seront les derniers mots de la postrit sur Waterloo.

--L'Empereur, entre nous, a-t-il t lui-mme?

--Jamais son gnie, jamais sa bravoure personnelle, ne dployrent plus
de ressources. Au milieu de la garde impriale, au milieu des gnraux
redevenus soldats, on se croyait dans une arme de gans.

--Pauvre Napolon! c'est aprs de tels sacrifices que l'ingratitude des
uns, la dmence des autres, veulent t'immoler  des rves,  des
utopies. Oui, mon amie, tous nos idologues veulent, avant d'tre
crass, avoir la satisfaction de rsister  la tyrannie, de se
prcautionner contre le despotisme. N'importe, l'Empereur abdiquera
encore une fois, j'en suis sr; les tratres et les niais l'emporteront.
Cet homme, qu'on accuse d'tre ambitieux, goste et sanguinaire, aura
donn deux fois au Monde un exemple inou de dsintressement et
d'immolation. S'il l'et voulu, s'il le voulait encore, il pourrait
s'ensevelir sous les dbris de la capitale, faire sortir de Paris
embras son salut et le ntre, mourir du moins en jouant tout, en mme
temps que lui-mme. Non, il sait rsister  l'intrt de son orgueil
outrag; il sait regarder en face une chute qu'il pourrait rendre
terrible.

Je quittai Regnault aprs beaucoup d'autres effusions que je me rappelle
un peu moins, parce qu'il y avait plus de vivacit dans ses sentimens
que de suite dans ses ides. Je l'assurai que, le feu ft-il aux quatre
coins de Paris, mon dvouement n'en serait pas moins entier, absolu,
infatigable; que j'oublierais mes propres chagrins pour ne songer qu'
la grande douleur de l'homme qui avait  jamais enchan nos coeurs.

Ce jour-l, je repris ma vie de Paris, cette vie de courses, de
communications de toute espce, qui se trouvait natre de mes gots, et
fort bien servir en mme temps les intrts des autres. Le lendemain de
ma visite  Regnault, je rencontrai M. le comte Carnot dans un salon du
Marais, o j'tais alle porter une lettre du fils de la maison, jeune
officier, qui m'avait,  Laon, pri de lui rendre ce service. Ds que
Carnot m'aperut, il eut la bont de venir  moi; et, malgr les
proccupations du moment,  peine lui eus-je dit que je venais de
l'arme et que Waterloo s'tait trouv entre nos deux rencontres, qu'il
me fit remarquer, avec assez de posie pour un mathmaticien, qu'il
fallait en quelque sorte que le monde s'branlt pour nous mettre en
prsence. Dans les violentes secousses des vnemens ou des passions, il
suffit quelquefois d'un mot, d'une ide soudainement jete en avant,
pour m'enlever  tout ce que mes sensations prsentes ont de plus
poignant, et me transporter dans le cercle d'une causerie calme et
tranquille. Quoique M. le comte Carnot ft un personnage plus positif
que fantasmagorique, je lui sus gr de me traiter en vnement; mais il
retomba bientt de cette politesse phrasologique dans le lieu commun de
ses ides exclusives. Ainsi, au lieu de me parler de la campagne que je
venais de faire, de dplorer les pertes effroyables, les consquences
menaantes de Waterloo, il me dit que ce serait peut-tre un bien pour
la patrie, qu'au lieu de devoir son salut  une arme et  un chef, les
citoyens soulevs la dussent  eux-mmes, parce qu'ainsi, aprs avoir
chass les ennemis, ils n'auraient pas  craindre que la victoire devnt
de nouveau l'instrument de leur servitude. Je tchai de tirer Carnot de
ses prventions, et surtout de ses illusions; car on ne peut se faire
d'ide de ses crdules esprances. Il prtendait que nous allions avoir
un million de soldats; que toutes les gardes nationales immobilises
allaient remplacer une arme seulement militaire par une arme
citoyenne. Cette fascination me chagrina au lieu de m'indigner; et comme
la socit tait peu nombreuse, je profitai de cette circonstance pour
viter une dispute avec un vieillard dont l'ancien caractre avait
command  mes respects.

En rentrant chez moi je trouvai un message de la reine Hortense, dont
j'tais pourtant peu connue, et qui vint faire un moment diversion  mes
cruelles agitations. Cette femme,  tant de titres intressante, tait
venue de la Malmaison pour un jour. Je me rendis  l'lyse-Bourbon o
elle m'attendait. Elle me questionna sur toutes les circonstances des
journes des 16, 17 et 18 juin, et me parut bien inquite. N'est-il pas
vrai, rpta-t-elle  plusieurs reprises, que l'Empereur s'est jet au
milieu des grenadiers avec son tat-major, et qu'on l'a forc de quitter
le champ de bataille? qu'il ne l'a pas volontairement abandonn?

--L'Empereur abandonner le champ de bataille! Ses braves l'en ont
arrach. La reine m'avait coute avec avidit.

Vous y tiez, vous, et ce n'tait pas votre premire bataille; le
danger n'est donc rien pour vous?

--Tant que cela va bien, on n'oserait paratre timide, et quand cela va
mal, on pense au salut; ainsi on n'a pas le temps d'avoir peur.

L'aimable fille de Josphine me parla de Regnault, du marchal Ney. Je
crus devoir nier ma liaison. Elle avait beaucoup trop d'esprit, et
surtout alors avait bien autre chose dans la tte pour s'arrter  cet
objet. Elle ajouta encore  mes peines par les nouvelles qu'elle me
donna de Murat. Il est malheureux et il l'a mrit, disait-elle; car de
tout ce qui arrive, Joachim doit en partie s'accuser. Avec ses ides
d'affranchir l'Italie, il a t un appui et une ressource  celui dont
il tenait sa couronne; il peut se regarder aujourd'hui comme  jamais
perdu. Elle me demanda si j'tais revenue avec la suite de l'Empereur,
et je trouvai je ne sais quoi d'un peu inquisitorial dans ces questions.
Je lui racontai ma rencontre avec la malheureuse Camilla, et notre
triste retour: Ainsi, vous n'tiez pas  Philippeville?

--Mon Dieu, non.

--Qui tait donc cette femme qui est revenue avec une des voitures du
marchal Soult? en avez-vous connu  la suite?

--Aucune; mais j'ai vu  Mont-Saint-Jean une femme qui se prtendait
matresse du gnral Bourmont.

--Est-elle belle et jeune?

--Elle est assez bien, elle galoppe, habille en homme; espce de
volontaire comme moi.

--C'est cela alors; et la reine resta pensive quelques instans:
L'Empereur est  Laon, ajouta-t-elle; il est persuad que tout peut se
rparer encore, qu'il ne faut que de l'nergie et de la rsolution, de
la part des officiers et du gouvernement. Il ignore tout ce qui se trame
ici. Je voudrais qu'il le st et directement; j'ai beaucoup de choses 
communiquer  l'Empereur. Ici la reine me regarda de toute
l'expression de sa spirituelle physionomie, et je crus si bien la
deviner, que je lui rpondis, en mettant la main sur mon coeur: La place
est sre, vous pouvez tout y dposer.

--Vous tes encore au-dessus du bien que m'a dit de vous lisa et
quelqu'un que vous aimez... Passez, je vous conjure, chez mon secrtaire
ainsi que chez Regnault, puis partez sans dlai pour Laon. Alors elle
me prit les deux mains, les serra avec une agitation convulsive. Voici
ce que vous devez dire de ma part ou  Bertrand ou  l'Empereur, 
personne autre: que j'ai la certitude que les Chambres se dclareront
contre lui, qu'on ne le regarde plus mme comme chef de la nation; en un
mot, qu'ils ne veulent plus de lui, heureux si on ne le juge pas tratre
 la patrie; qu'il doit rester avec l'arme et que je veux m'y rendre.
Je hais et crains les rpublicains: ils se sont courbs, mais leur haine
existe tout entire. Direz-vous bien tout cela? Je le lui rptai 
l'instant, et involontairement je saisis une de ses jolies mains que je
pressai contre mon sein. Hortense sourit avec une bont triste, mais
tout obligeante. Il y eut, dans ce tte--tte de la fille de
l'impratrice Josphine et de moi, un bizarre rapprochement de
circonstances: le cabinet o me reut la reine Hortense au mois de juin
1815 tait le mme o, seize ou dix-huit ans auparavant, la citoyenne
Bonaparte et la citoyenne Moreau se reposrent amicalement en prenant
des sorbets, aprs les fatigues d'un bal champtre. Ma visite s'tait
assez prolonge pour que je me trouvasse force de remettre au lendemain
ma visite  son secrtaire. Ce lendemain mme tait le jour fix de mon
dpart. J'accourus chez Regnault sans le rencontrer. J'y retournai
quelques heures aprs, toutes mes dispositions tant faites. Quoique
dj si cruellement agite pour moi-mme, je puis dire que non seulement
j'tais rsolue  ce voyage, mais que je mettais une sorte d'orgueil 
donner cette nouvelle preuve de mon dvouement actif  l'Empereur et 
sa famille. J'allai donc chez Regnault trs fermement dtermine 
partir immdiatement. Regnault me demanda si j'avais une lettre.

Non.

--Qu'allez-vous donc faire?

--Dire deux mots  l'Empereur.

--Folle!

--Pas du tout, et deux mots  l'oreille.

--Et je ne puis les savoir?

--On me les a fait apprendre par coeur pour ne les dire qu' Napolon;
les tortures ne m'en arracheraient pas le secret.

--C'est trs bien, ma chre amie; si les choses se repltrent, votre
avenir sera superbe.

--Je suis si loin d'y prtendre, comme vous l'entendez, Monsieur le
comte, que cette seule pense gterait mon zle, si le moment me
paraissait moins imprieux. Hlas! ce zle allait s'vanouir, et un
moment allait m'en faire perdre jusqu' l'ide. Regnault, sans y trop
rflchir, me donna  lire le bulletin de la bataille de Waterloo. 
peine avais-je vu cette phrase si cruellement injuste: J'aurais pu
rejeter sur le marchal Ney une partie des malheurs de cette journe;
que je jetai le bulletin, en clatant sans mnagemens contre l'Empereur:
Il veut le compromettre, le perdre peut-tre; il n'y russira pas...
Moi, servir qui offense Ney, m'exposer encore pour le prvenir du danger
qui peut le menacer? Moi!... je l'y pousserais plutt mille fois.
L'ingrat, il ose toucher  la gloire de son plus grand capitaine! Je
marchais  grands pas dans l'appartement, j'touffais de fureur.
Regnault crut me ramener, juste par un mot qui m'exaspra sans retour.
Allons, mon amie, allons, vous savez bien qu'il ne peut arriver rien de
fcheux pour cela au marchal. Htez-vous de remplir la mission que vous
avez accepte.

--Moi, partir?

--Sans doute, et le plus tt possible.

--J'aimerais mieux mourir dans un cachot.

--tes-vous folle? vous avez promis?

--Mais on ne me paie pas, je pense, et si mon fol enthousiasme m'a fait
faire beaucoup d'extravagances pour leur service, il ne me fera jamais
descendre  l'indignit de renier un sentiment qui fait l'orgueil de ma
vie. N'y pensez pas au moins, et chargez-vous, je vous prie, d'en
instruire la reine.

--Mais y songez-vous? vous voulez donc vous perdre?

--Y pensez-vous  votre tour, vous-mme? et en quoi, s'il vous plat,
Monsieur le comte, me perdrai-je? ai-je une place? suis-je paye? mon
zle ne pouvait venir que de mon dvouement. Napolon, vient de me
dsenchanter par son ingratitude pour Ney; je ne saurais jamais le har,
mais je ne le servirai plus en rien; c'est mon _ultimatum_.

--Saint-Elme, si je vous connaissais moins, je dirais: c'est parce que
l'toile plit.

--Monsieur le comte, cela ne peut m'atteindre. Toutefois je partirai;
je vous le promets; mais je vous avoue, que c'est  contre-coeur. Je m'y
tins prte, lorsqu' l'lyse je reus contre-ordre, parce que
l'Empereur y venait d'arriver; tout semblait se runir pour s'emparer de
sa volont. Napolon avait voulu rester  Laon; il pouvait avec quelques
mille hommes dfendre l'approche de Paris: il en eut l'ide, parce qu'il
sentait sa force au milieu d'une troupe dvoue et fidle; mais on lui
fit entendre qu'on aurait pu croire  Paris qu'il tait mort, que cela
dcouragerait le zle de ceux qui avaient pu s'armer pour tenter la
fortune d'une dfense. L'Empereur sentait qu'on ne lui conseillait que
des sottises.

L'arrive brusque de l'Empereur me sauva une course que j'allais
entreprendre d'assez mauvaise volont, et me rendit cependant en peu de
jours tout mon zle pour la cause de Napolon, justement par l'indcent
acharnement qu'on mettait  l'accabler.

En effet, Napolon avait t froidement accueilli, mme par les
courtisans qui lui devaient le plus. Regnault me dit, le soir, que
l'Empereur tait dans une agitation convulsive depuis qu'il avait su le
voeu de la Chambre des Dputs. Je ne sais si la rponse qu'on a prtendu
avoir t faite par l'Empereur  M. Benjamin Constant, est vraie; mais
je puis assurer que s'il l'a faite, elle fut une preuve de plus de la
connaissance de l'esprit du peuple  son gard; car nul doute que s'il
et voulu le soulever contre les Chambres, il le pouvait. Dans ces
derniers momens de Napolon, dans cette agonie terrible de son gnie et
de sa fortune, j'avais un extrme dsir de voir l'Empereur; je voulais
lui parler du marchal: je me rendis donc  l'lyse. Au moment o
j'arrivai, une foule immense remplissait l'avenue de Marigny. Ce n'tait
pas seulement ce qu'on appelle du peuple, mais il y avait aussi des gens
fort bien vtus, beaucoup de citoyens de toutes les classes, bourgeois
aiss et de la partie marchande. La personne par laquelle je pouvais
tre introduite me prvint que c'tait impossible, qu'il y avait une
dputation prs de l'Empereur, qu'on en attendait une autre, que cela
n'en finissait pas. On lui tourne la tte, me disait M. Machembled,
que je connaissais depuis mon dernier voyage en Italie, et que j'avais
rencontr  ma premire visite  la reine Hortense, comme une
connaissance qu'on revoit avec plaisir. Machembled avait servi dans le
gnie, et l'Empereur en faisait cas; il me parut  moi instruit, affable
et loyal dans son dvouement, sans aucune prvention violente. Pendant
que nous causmes dans le vestibule, les cris allaient toujours
croissant; on assura depuis qu'ils avaient fourni un mot heureux 
l'Empereur. Je n'en puis rpondre, n'tant pas prsente; mais je puis
dire que jamais je n'avais entendu profrer de si bruyantes et de si
cordiales acclamations.

La seconde abdication fut enfin arrache  Napolon. Ce furent les ducs
d'Otrante, Decrs et de Vicence qui la portrent. Je sus que quelqu'un
de la foule qui environna constamment l'lyse, avait dit en voyant ces
trois Messieurs: Voil _le bourreau, le confesseur et le gelier!_ Ds
qu'elles eurent reu l'abdication, les Chambres dputrent une
commission  l'Empereur: celle-ci reut  son tour des lazzis populaires
en passant. Qu'ils sont presss de se dfaire de celui  qui ils
doivent leurs cordons et leurs quipages! disaient les beaux esprits
ambulans. On avait vu passer un officier suprieur de la garde
nationale; lorsqu'on sut qu'il tait venu pour presser l'abdication, il
fut heureux de s'loigner  toutes brides, car on se promettait de lui
faire un mauvais parti. En courant de l'lyse chez moi, je rencontrai
Labdoyre; c'tait la veille de cette sance orageuse  la Chambre des
Pairs, o il dploya une nergie si fougueuse pour soutenir l'hrdit
de Napolon II. Labdoyre tait hors de lui; il ne parlait de rien
moins que d'enlever l'Empereur, de le conduire  l'arme, et d'imposer
des lois  ces Messieurs les modernes Romains. Labdoyre n'entendait
rien aux finesses politiques. Il voyait dans Napolon l'homme des
soldats, et, soldat lui-mme avant tout, il portait jusqu'au fanatisme
sa religion politique. Je ne trouvai pas moins de charmes dans l'excs
mme d'un sentiment si honorable, car c'tait de la reconnaissance pour
le gnie malheureux. Rien n'tait plus beau que Labdoyre plaidant la
cause de l'Empereur. Plutt que de souffrir encore leur trahison, je
les dfierai tous, disait-il, et en le disant, il avait fortement la
mine d'y tre rsolu.




CHAPITRE CLVIII.

Entrevue avec Ney.--Encore Camilla.


Il n'y avait pas trente-six heures que j'avais charg D. L*** de ma
lettre au marchal Ney, quand je vis arriver mon adroit messager vers le
soir, haletant, tout mu, me criant ds la porte de mon appartement:
Vite un schall, un chapeau, je vais vous conduire vers lui. Il n'avait
pas achev cette douce quoique brusque allocution, que dj j'tais sur
l'escalier.

D. L***, vous lirez ces _Mmoires_, vous savez tout ce que j'ai droit de
vous reprocher; vous n'avez point oubli votre lche menace  l'poque
o, toujours du parti vainqueur, vous ostes menacer ma libert, me
faire un crime des sentimens dont seul vous connaissiez toute la force.
Abus de confiance, calomnie, sourde perscution, sordide intrt, je
pourrais avec tant de remords vous accabler de votre opulence et de
votre rputation; rassurez-vous. Du 12 juin au 7 dcembre de 1815, le
souvenir le plus dchirant vous a donn un droit immortel  ma
reconnaissance, un droit qui vous rpond de mon silence. Pour prix de ce
dernier dvouement, D. L***, ces initiales que vous seul connaissez, ce
chiffre mystrieux de vos fautes, ne vous dsignent  personne, et
jamais votre nom ne sortira ni de ma plume ni de mes lvres. Vivez en
paix!

Nous nous rendmes en peu d'instans rue de Richelieu; le cabriolet entra
dans la cour. J'aperus Ney  une croise, ple, dfait: Je repoussai D.
L***; je franchis l'escalier, et je me trouve sur le coeur du marchal:
il m'y pressa long-temps. Ma pauvre amie! grand Dieu! comment avez-vous
pu chapper  cette abominable journe du 18? Nous tions dans une
chambre o il y avait un trs beau portrait en pied de l'Empereur. Ney
le fixa avec un regard qui peignit  la fois de l'admiration et de la
douleur. Nous restmes plus d'une heure ensemble dans cet entretien
dchirant. Ney se laissait aller  plusieurs reprises  son emportement,
en rappelant les dtails du dsastre de Waterloo. Nous tions
vainqueurs, disait-il; les dispositions taient admirables de la part de
l'Empereur; nos soldats ne furent jamais anims de plus d'ardeur; les
malheureux chantaient, criaient, ne cherchaient qu' garantir leurs
armes. Ah! ne pas vaincre avec de pareils hommes!

J'entretins le marchal d'une sance de la Chambre des Pairs dont
j'avais entendu parler d'une manire contradictoire, et sa gloire
m'tait si chre, que j'avais besoin d'entendre de sa bouche le rcit de
cette sance qui avait pu tre si diversement interprte.

La franchise est un besoin de mon caractre. Comme je ne tromperais
jamais un ami, je ne saurais tromper mon pays. Il faut dire la vrit
aux peuples, toute la vrit, surtout dans les circonstances grandes et
difficiles. Tenez, lisez cette lettre au duc d'Otrante, elle vous
donnera toutes les explications possibles. Gardez cette copie, j'en
ferai faire une autre; je dsire surtout,  cet gard, la plus entire
publicit. Voici cette prcieuse lettre; elle met en effet dans tout
son jour l'ame et la conduite du marchal.

LETTRE DE M. LE MARCHAL PRINCE DE LA MOSKOWA  S. EXC. M. LE DUC
D'OTRANTE.

     MONSIEUR LE DUC,

     Les bruits les plus diffamans et les plus mensongers se rpandent,
     depuis quelques jours, dans le public, sur la conduite que j'ai
     tenue dans cette courte et malheureuse campagne; les journaux les
     rptent et semblent accrditer la plus odieuse calomnie. Aprs
     avoir combattu pendant vingt-cinq ans, et vers mon sang pour la
     gloire et l'indpendance de ma patrie, c'est moi que l'on ose
     accuser de trahison; c'est moi que l'on signale au peuple, 
     l'arme mme, comme l'auteur du dsastre qu'elle vient d'essuyer!

     Forc de rompre le silence, car s'il est toujours pnible de
     parler de soi, c'est surtout lorsque l'on a  repousser la
     calomnie, je m'adresse  vous, Monsieur le duc, comme prsident du
     gouvernement provisoire, pour vous tracer un expos fidle de ce
     dont j'ai t tmoin.

     Le 11 juin, je reus l'ordre du ministre de la guerre de me rendre
     au quartier imprial; je n'avais aucun commandement, ni aucunes
     donnes sur la composition et la force de l'arme; l'Empereur ni le
     ministre ne m'avaient rien dit prcdemment qui pt mme me faire
     pressentir que je dusse tre employ dans cette campagne: j'tais
     consquemment pris au dpourvu, sans chevaux, sans quipages, sans
     argent, et je fus oblig d'en emprunter pour me rendre  ma
     destination. Arriv le 12  Laon, le 13  Avesnes, et le 14 
     Beaumont, j'achetai, dans cette dernire ville, de M. le marchal
     duc de Trvise, deux chevaux, avec lesquels je me rendis, le 15, 
     Charleroi, accompagn de mon premier aide de camp, le seul officier
     que j'eusse auprs de moi. J'y arrivai au moment o l'ennemi,
     attaqu par nos troupes lgres, se repliait sur Fleurus et
     Gosselies.

     L'Empereur m'ordonna aussitt d'aller me mettre  la tte des
     premier et deuxime corps d'infanterie, commands par les
     lieutenans gnraux d'Erlon et Reille, de la division de cavalerie
     lgre du lieutenant gnral Pir; d'une division de cavalerie
     lgre de la garde, sous les ordres des lieutenans gnraux
     Lefebvre-Desnouettes et Colbert; et de deux divisions de cavalerie
     du comte de Valmy: ce qui formait huit divisions d'infanterie, et
     quatre de cavalerie. Avec ces troupes, dont cependant je n'avais
     encore qu'une partie sous la main, je poussai l'ennemi, et je
     l'obligeai d'vacuer Gosselies, Frasnes, Mellet et Heppignies: l
     elles prirent position le soir,  l'exception du premier corps qui
     tait encore  Marchiennes, et qui ne me rejoignit que le
     lendemain.

     Le 16, je reus l'ordre d'attaquer les Anglais dans leur position
     des Quatre-Bras; nous marchmes  l'ennemi avec un enthousiasme
     difficile  dpeindre: rien ne rsistait  notre imptuosit. La
     bataille devint gnrale, et la victoire n'tait pas douteuse,
     lorsqu'au moment o j'allais faire avancer le premier corps
     d'infanterie, qui jusque l avait t laiss par moi en rserve 
     Frasnes, j'appris que l'Empereur en avait dispos sans m'en
     prvenir, ainsi que la division Girard du deuxime corps, pour les
     diriger sur Saint-Amand, et appuyer son aile gauche qui tait
     fortement engage contre les Prussiens. Le coup que me porta cette
     nouvelle fut terrible; n'ayant plus sous mes ordres que trois
     divisions, au lieu de huit sur lesquelles je comptais, je fus
     oblig de laisser chapper la victoire, et malgr tous mes efforts,
     malgr la bravoure et le dvouement de mes troupes, je ne pus
     parvenir ds lors qu' me maintenir dans ma position jusqu' la fin
     de la journe. Vers les neuf heures du soir, le premier corps me
     fut renvoy par l'Empereur, auquel il n'avait t d'aucune utilit;
     ainsi vingt-cinq  trente mille hommes ont t pour ainsi dire
     paralyss, et se sont promens pendant toute la bataille, l'arme au
     bras, de la gauche  la droite, et de la droite  la gauche, sans
     tirer un seul coup de fusil.

     Il m'est impossible de ne pas suspendre un instant ces dtails,
     pour vous faire remarquer, Monsieur le duc, toutes les consquences
     de ce faux mouvement, et en gnral, des mauvaises dispositions
     prises pendant cette journe.

     Par quelle fatalit, par exemple, l'Empereur, au lieu de porter
     toutes ses forces contre lord Wellington, qui aurait t attaqu 
     l'improviste et ne se trouvait point en mesure, a-t-il regard
     cette attaque comme secondaire? Comment l'Empereur, aprs le
     passage de la Sambre, a-t-il pu concevoir la possibilit de donner
     deux batailles le mme jour? C'est cependant ce qui vient de se
     passer contre des forces doubles des ntres, et c'est ce que les
     militaires qui l'ont vu ont encore peine  comprendre.

     Au lieu de cela, s'il avait laiss un corps d'observation pour
     contenir les Prussiens, et march avec ses plus fortes masses pour
     m'appuyer, l'arme anglaise tait indubitablement dtruite entre
     les Quatre-Bras et Genappe; et cette position, qui sparait les
     deux armes allies, une fois en notre pouvoir, donnait 
     l'Empereur la facilit de dborder la droite des Prussiens, et de
     les craser  leur tour. L'opinion gnrale en France, et surtout
     dans l'arme, tait que l'Empereur ne voulait s'attacher qu'
     dtruire d'abord l'arme anglaise, et les circonstances taient
     bien favorables pour cela: mais les destins en ont ordonn
     autrement.

     Le 17, l'arme marcha dans la direction de Mont-Saint-Jean.

     Le 18, la bataille commena vers une heure, et quoique le bulletin
     qui en donne le rcit ne fasse aucune mention de moi, je n'ai pas
     besoin d'affirmer que j'y tais prsent.

     M. le lieutenant gnral comte Drouot a dj parl de cette
     bataille dans la Chambre des Pairs: sa narration est exacte, 
     l'exception toutefois de quelques faits importans qu'il a tus ou
     qu'il a ignors, et que je dois faire connatre. Vers sept heures
     du soir, aprs le plus affreux carnage que j'aie jamais vu, le
     gnral Labdoyre vint me dire, de la part de l'Empereur, que M.
     le marchal Grouchy arrivait  notre droite, et attaquait la gauche
     des Anglais et Prussiens runis; cet officier gnral, en
     parcourant la ligne, rpandit cette nouvelle parmi les soldats,
     dont le courage et le dvouement taient toujours les mmes, et qui
     en donnrent de nouvelles preuves en ce moment, malgr la fatigue
     dont ils taient extnus; cependant, quel fut mon tonnement, je
     dois dire mon indignation, quand j'appris, quelques instans aprs,
     que non seulement M. le marchal Grouchy n'tait point arriv 
     notre appui, comme on venait de l'assurer  toute l'arme, mais que
     quarante  cinquante mille Prussiens attaquaient notre extrme
     droite et la foraient  se replier! Soit que l'Empereur se ft
     tromp sur le moment o M. le marchal Grouchy pouvait le soutenir,
     soit que la marche de ce marchal et t plus retarde qu'on
     l'avait prsum par les efforts de l'ennemi, le fait est qu'au
     moment o l'on annonait son arrive, il n'tait encore qu' Wavres
     sur la Dyle: c'tait pour nous comme s'il se ft trouv  cent
     lieues de notre champ de bataille.

     Peu de temps aprs, je vis arriver quatre rgimens de la moyenne
     garde, conduits par l'Empereur en personne, qui voulait, avec ces
     troupes, renouveler l'attaque et enfoncer le centre de l'ennemi; il
     m'ordonna de marcher  leur tte avec le gnral Friant; gnraux,
     officiers, soldats, tous montrrent la plus grande intrpidit;
     mais ce corps de troupes tait trop faible pour pouvoir rsister
     long-temps aux forces que l'ennemi lui opposait, et il fallut
     bientt renoncer  l'espoir que cette attaque avait donn pendant
     quelques instans. Le gnral Friant a t frapp d'une balle  ct
     de moi; moi-mme j'ai eu mon cheval tu, et j'ai t renvers sous
     lui. Les braves qui reviendront de cette terrible affaire me
     rendront, j'espre, la justice de dire qu'ils m'ont vu  pied,
     l'pe  la main, pendant toute la soire, et que je n'ai quitt
     cette scne de carnage que l'un des derniers, et au moment o la
     retraite a t force.

     Cependant les Prussiens continuaient leur mouvement offensif, et
     notre droite pliait sensiblement: les Anglais marchrent  leur
     tour en avant. Il nous restait encore quatre carrs de la vieille
     garde, placs avantageusement pour protger la retraite; ces braves
     grenadiers, l'lite de l'arme, forcs de se reployer
     successivement, n'ont cd le terrain que pied  pied, jusqu' ce
     qu'enfin, accabls par le nombre, ils ont t presque entirement
     dtruits. Ds lors, le mouvement rtrograde fut prononc, et
     l'arme ne forma plus qu'une colonne confuse; il n'y a cependant
     jamais eu de droute ni de cri _sauve qui peut_, ainsi qu'on en a
     os calomnier l'arme dans le bulletin. Pour moi, constamment 
     l'arrire-garde, que je suivis  pied, ayant eu tous mes chevaux
     tus, extnu de fatigue, couvert de contusions, et ne me sentant
     plus la force de marcher, je dois la vie  un caporal de la garde
     qui me soutint dans ma marche, et ne m'abandonna point pendant
     cette retraite. Vers onze heures du soir, je trouvai le lieutenant
     gnral Lefebvre-Desnouettes, et l'un de ses officiers, le major
     Schmidt, eut la gnrosit de me donner le seul cheval qui lui
     restt. C'est ainsi que j'arrivai  Marchienne-au-Pont,  quatre
     heures du matin, seul, ignorant ce qu'tait devenu l'Empereur, que,
     quelque temps avant la fin de la bataille, j'avais entirement
     perdu de vue, et que je pouvais croire pris ou tu. Le gnral
     Pamphile Lacroix, chef de l'tat-major du deuxime corps, que je
     trouvai dans cette ville, m'ayant dit que l'Empereur tait 
     Charleroi, je dus supposer que S. M. allait se mettre  la tte du
     corps de M. le marchal Grouchy, pour couvrir la Sambre, et
     faciliter aux troupes les moyens de rallier vers Avesnes, et, dans
     cette persuasion, je me rendis  Beaumont; mais des partis de
     cavalerie nous suivant de trs prs, et ayant dj intercept les
     routes de Maubeuge et de Philippeville, je reconnus qu'il tait de
     toute impossibilit d'arrter un seul soldat sur ce point, et de
     s'opposer aux progrs d'un ennemi victorieux. Je continuai ma
     marche sur Avesnes, o je ne pus obtenir aucun renseignement sur ce
     qu'tait devenu l'Empereur.

     Dans cet tat de choses, n'ayant de nouvelles ni de S. M. ni du
     major gnral, le dsordre croissant  chaque instant, et, 
     l'exception des dbris de quelques rgimens de la garde et de la
     ligne, chacun s'en allant de son ct, je pris la dtermination de
     me rendre sur-le-champ  Paris, par Saint-Quentin, pour faire
     connatre le plus promptement possible au ministre de la guerre la
     vritable situation des affaires, afin qu'il pt au moins envoyer
     au devant de l'arme quelques troupes nouvelles, et prendre
     rapidement les mesures que ncessitaient les circonstances.  mon
     arrive au Bourget,  trois lieues de Paris, j'appris que
     l'Empereur y avait pass le matin  neuf heures.

     Voil, Monsieur le duc, le rcit exact de cette funeste campagne.

     Maintenant, je le demande  ceux qui ont survcu  cette belle et
     nombreuse arme: de quelle manire pourrait-on m'accuser du
     dsastre dont elle vient d'tre victime, et dont nos fastes
     militaires n'offrent point d'exemple? J'ai, dit-on, trahi la
     patrie, moi qui, pour la servir, ai toujours montr un zle que
     peut-tre j'ai pouss trop loin, et qui a pu m'garer; mais cette
     calomnie n'est et ne peut tre appuye d'aucun fait, d'aucune
     circonstance, d'aucune prsomption. D'o peuvent cependant provenir
     ces bruits odieux qui se sont rpandus tout  coup avec une
     effrayante rapidit? Si, dans les recherches que je pourrais faire
      cet gard, je ne craignais presque autant de dcouvrir que
     d'ignorer la vrit, je dirais que tout me porte  croire que j'ai
     t indignement tromp, et qu'on cherche  envelopper du voile de
     la trahison les fautes et les extravagances de cette campagne,
     fautes qu'on s'est bien gard d'avouer dans les bulletins qui ont
     paru, et contre lesquelles je me suis inutilement lev avec cet
     accent de la vrit que je viens encore de faire entendre dans la
     Chambre des Pairs.

     J'attends de la justice de V. Ex., et de son obligeance pour moi,
     qu'elle voudra bien faire insrer cette lettre dans les journaux,
     et lui donner la plus grande publicit.

     Je renouvelle  V. Ex., etc.

     Le marchal prince de la Moskowa,

     _Sign_ NEY.

     Paris, le 26 juin 1815.

Tout ce qu'un coeur passionn peut inventer de consolations, je les mis
en usage pour le calmer. Il ne redoutait rien pour lui, ni les autres
gnraux; mais il tait hors de lui  l'ide que les allis allaient
peser sur la France et y dicter des lois. Je ne lui fis aucune question.
J'coutais avec avidit cette voix chrie. Je n'ai jamais compris la
maxime de la Rochefoucault qui dit: qu'il y a, dans les chagrins de nos
meilleurs amis, toujours quelque chose qui flatte notre amour-propre;
mais je sentis que dans les peines d'un homme aim il peut y avoir
quelque chose qui flatte notre coeur. Je n'tais pas rassure et
confiante comme Ney; je prvoyais des perscutions, un exil, peut-tre,
et je me disais: Riche de sa seule gloire, n'emportant de trsors dans
son exil que ses lauriers et le nom de cent combats soutenus pour sa
patrie dans les rangs franais, je pourrai le suivre, le servir,
l'entourer de soins, et trouver dans le plus grand sacrifice le plus
noble prix d'un amour si tendre. C'est dans cette entrevue, que nous ne
prvmes pas tre presque la dernire, que nous emes un moment de
pnible attendrissement. Je lui racontai en peu de mots ma rencontre
avec Camilla. La pauvre infortune, elle a t en Espagne, me
disait-il; que n'a-t-elle pas souffert pour suivre son amant! Foy la
connat, il a souvent engag son amant  la renvoyer dans sa patrie
jusqu' la paix. Au premier mot elle menaait de se brler la cervelle 
la tte du rgiment.

--Elle l'aurait fait! rpondis-je; elle a tout quitt pour lui, n'a
vcu que pour l'aimer, et il tait libre. Ney voulut me donner deux
billets de banque, sous prtexte des besoins supposs de Camilla. Je
refusai, me faisant, certes, bien plus riche que je ne l'tais; mais
n'avais-je pas la terrible crainte que bientt peut-tre il ne lui
resterait de fortune que son nom. Il me fit promettre de me calmer,
d'attendre tranquillement les vnemens.

Et s'ils devenaient, funestes, me dit-il, je compte sur vos sermens,
Ida. Vous tes rsolue, courageuse, et je sens qu'en recevoir une preuve
dans un moment dcisif me serait toujours une grande consolation.

--Mon Dieu! lui rpondis-je, auriez-vous quelque chose  craindre?

--Comme les autres, ni plus ni moins. Si la politique demande des
victimes, alors...

--Mais pourquoi attendre la politique? partez.

--Pas encore; mais si je vois que cela tourne trop mal, je m'expatrie,
ne ft-ce que pour viter l'horreur de l'tranger foulant aux pieds nos
provinces. Et si cela arrivait, Ida, alors...

--Alors je vivrais pour vous servir, vous consoler partout o mon
constant dvouement pourrait allger les injustices du sort qui vous
aurait frapp.

D. L*** frappa  la porte, et avertit Ney de l'heure.

Alors s'ouvrit pour moi une scne nouvelle, et si mon coeur et t moins
proccup, il y aurait eu sujet  d'tranges rflexions. Ney prenant D.
L*** par la main, me le prsenta comme un ami zl, dvou et sr; me
dit de ne me fier qu' lui, de ne me conduire en ce qui touchait nos
relations, que d'aprs ses avis, et de ne lui envoyer de lettre ni de
message que par ce prcieux intermdiaire.

Il fallut nous sparer; mais je ne quittai Ney qu'aprs tre revenue
plusieurs fois prs de lui. Je n'osais pleurer, et mes larmes me
suffoquaient. J'tais ple, agite; je pressais sa main contre mon coeur,
je la tenais sans pouvoir l'abandonner. Mon tat pnible l'attendrit.
Il faut partir! _Adieu, Ida!_  ces mots il descendit rapidement, me
laissa avec D. L***. J'entendis ouvrir la porte cochre, rouler une
voiture; et, saisie tout  coup d'une affreuse angoisse de
pressentiment, je tombai  genoux, rptant d'une voix entrecoupe de
sanglots: _Adieu, Ida!_  mon Dieu! sont-ce les derniers accens que
j'entendrai de cette voix chrie! Ah! que je meure avant! D. L*** me
releva, mit son zle  me rassurer, et m'ayant vainement engage 
souper chez lui, me reconduisit auprs de Camilla, que je trouvai sans
aucune amlioration. D. L*** voulut aller chercher un second mdecin, et
l'amena peu d'instans aprs; je lui sus bien gr de cette preuve
d'intrt. Camilla demanda  rester seule avec son nouveau docteur, et
D. L*** et moi nous nous retirmes pour causer des moyens de faire
parvenir une lettre pour elle au gnral Foy. Il me promit de s'en
occuper, me rassura de toutes mes craintes pour Ney, montra le plus
tendre intrt pour mon amie, et pour moi le zle le plus dvou. Il me
prvint qu'il ne me verrait pas de trois ou quatre jours, me fora
d'accepter encore 500 livres, et me remit les clefs de mon secrtaire,
m'informant qu'il avait enlev et runi tous mes papiers qui taient
dans ma cassette; qu'il l'avait emporte chez lui, et qu'elle tait 
mes ordres. Je le priai de garder le tout jusqu' dcision des affaires,
le croyant plus en sret chez lui que chez moi; il en a fait depuis un
abominable usage. Il me quitta, et je crus n'avoir jamais eu  me
plaindre de lui. Ma confiance tait alors bien plus naturelle qu'elle ne
l'avait t nagure. Il tait mon seul intermdiaire dans l'intrt le
plus sacr de ma vie.

En rentrant auprs de Camilla, la crainte d'augmenter ses angoisses
m'empcha de parler du conseil de Ney; mais elle me parut si agite, si
malade, que je me bornai  la secourir. Elle eut une attaque de nerfs
qui me donna les plus vives alarmes, et jusqu' minuit nos soins furent
sans succs.  deux heures, la voyant calme, je fus me jeter sur mon
lit, recommandant  la garde d'appeler au moindre changement.  six
heures j'tais  son chevet. Elle tait sans fivre, et le lendemain
elle entra en pleine convalescence. Elle commena alors  entrer avec
moi dans quelques dtails sur sa cruelle position et sur la mienne. J'y
vis la source de ses dernires agitations. Je la rassurai, en lui
montrant beaucoup d'argent qui me restait encore, en lui disant qu'il y
en avait assez pour nous deux. Mais tu n'as pas, chre Ida, un sort
assur? Quand cet or, qui fuit si vite entre tes mains librales, sera
puis; quand le malheur sera l avec ses privations, ses humiliantes
peines, chre, bien chre Ida, que deviendras-tu? Je lui rpondis avec
plus d'insouciance encore que je n'en avais: Eh bien! alors on verra.
Je possde quelques talens, j'ai un ami sr.

--Ney?

--Sans doute.

--Ney est perdu, me dit-elle, d'un ton convaincu qui me glaa de
terreur. Ida, trop bonne Ida, pensez  vous.

--Et si Ney tait perdu, de quoi aurai-je besoin?

--Mon amie, le chagrin ne tue pas, vous le voyez, puisque je ne suis
pas morte de douleur, aprs l'avoir vu massacrer sous mes yeux.

J'en voulus presque  Camilla de s'tre de la sorte appesantie sur un
avenir que je m'efforais de repousser. Camilla me parut fortement
proccupe, elle feignit la fatigue pour rester seule;  plusieurs
reprises je la vis comme prte  une confidence, puis se retenant par
effort. La crainte de trop vives motions me rduisit au silence, et,
l'ayant aide  se remettre au lit, j'appelai la garde et sortis pour
faire une commission que je ne voulais confier  personne. Paris tait
dans une violente agitation. Craignant que D. L*** ne pt venir ou
envoyer pendant mon absence, je retournai le plus vite possible chez
moi; je n'avais pas t deux heures dehors. Je trouvai  mon retour la
garde chez le portier, se dsolant et me criant de loin: Madame, ne
vous effrayez pas, elle n'est pas en danger: tenez, lisez, elle est
partie; sans doute son soldat n'a pas t tu tout--fait; il lui a
crit, et elle court aprs, pourvu encore qu'elle ne vous ait rien
emport. Tout cela fut dit avec une vhmence et une volubilit qui ne
me permirent pas de placer un mot. J'ouvris le billet: je n'avais pas eu
besoin de son contenu pour apprcier les charitables suppositions de la
garde, mais il me fit mieux sentir encore la dlicatesse de la pauvre
Camilla, qui, par l'excs d'un sentiment tendre et honorable, venait de
s'exposer aux plus fcheuses prventions, et de me causer,  moi, son
amie, la plus vive et la plus douloureuse surprise. Le dernier mdecin
que D. L*** lui avait amen lui avait dit qu'elle tait enceinte.
Prvoyant alors tout l'embarras et la dpense qu'elle m'occasionerait,
elle avait rsolu de me quitter. Enveloppe d'une douillette et d'un
grand schall, elle s'tait jete dans le premier fiacre pour se faire
conduire  un hospice. Je sus ces dtails en 1819, lorsque je la
retrouvai, comme je vais le dire. Son billet ne me disait rien, sinon
qu'elle tait incapable de rien faire contre ses jours; qu'elle me
quittait pour ne pas devenir une charge trop longue; qu'elle avait prvu
mon opposition et cru de son devoir d'agir comme elle venait de le
faire. Rien ne saurait peindre ma peine; je crus perdre une soeur chrie,
vainement je fis prendre toutes les informations dans les hospices; je
n'appris rien qui pt me mettre sur ses traces, et mes propres
inquitudes augmentant d'heure en heure pour le sort du marchal,
j'oubliai plus vite que je ne l'aurais fait dans tout autre
circonstance, cet vnement douloureux. Je veux, avant d'en peindre de
bien plus dchirans, dire en peu de mots comment je revis Camilla et
quel est son sort actuel.

Je revenais de la Belgique, en 1819; j'tais  Paris depuis peu de
jours, lorsqu'un jour, passant rue Castiglione, je vois une femme plus
que simplement vtue, mais d'une tournure charmante, marchant avec
tristesse et tenant par la main une petite fille de trois  quatre ans,
jolie comme une des ttes du Gnide; je reconnus Camilla. Est-ce ta fille
fut ma premire parole; ses larmes rpondirent seules. Je pris son bras
et la conduisis vers la terrasse des Tuileries; elle ne pouvait revenir
de son saisissement; ses premiers mots furent un reproche qui peignit
son ame; elle ne me dit que ces mots: Pourquoi n'avoir pas ml votre
dsespoir au mien, depuis le 5 aot au 5 dcembre? qui deviez-vous
chercher, sinon l'amie que vous avez sauve prs du cadavre massacr de
l'homme qu'elle idoltrait? Elle m'avait crit la nouvelle de
l'arrestation de Ney, mais j'avais quitt mon logement, et j'tais sur
la route de Lyon. Sa lettre ne me parvint pas; elle tomba entre les
mains de D. L*** qui avait tout rgl pour la vente de mes meubles, et
quoique Camilla m'et quitte avec l'ide d'aller droit  un hospice,
elle apprit, en descendant, que la pauvret elle-mme avait besoin de
formalits pour tre secourue, qu'il fallait un billet pour tre admise.
Camilla avait une fort belle chane en or, une montre et plusieurs
bagues; elle fit vendre le tout,  l'exception des bagues dont les
chiffres taient trop prcieux. Avec la petite somme, produit de cette
vente, elle se plaa dans une maison de sant du faubourg Saint-Denis. 
peine y tait-elle, qu'on parla de l'arrestation de Ney, du sort qu'on
redoutait pour lui. Camilla sentit,  cette nouvelle, que le mien serait
une proie du dsespoir, et ne balana plus  m'crire. J'ai dit plus
haut que je ne reus point sa lettre. Je l'eusse reue, qu'elle n'et
rien chang  mes rsolutions; mais j'aurais du moins, dans le plus
pouvantable instant de ma vie, eu aussi un coeur ami qui et compris mon
agonie. Lorsque je rencontrai Camilla, en 1819, j'tais bien loin d'tre
heureuse; revenue de la Belgique par cette agitation qui nous fait un
besoin d'tre prs du lieu d'un dchirant souvenir, mon caractre se
ressentait des embarras de ma position. Mon humeur tait bizarre; mes
penses taient sombres, un abandon, un laisser-aller presque sauvage.
Je ne pouvais plus alors rien pour Camilla, et la retrouver; mais assez
malheureuse pour craindre de lui communiquer mon malheur tait un
dernier coup que le sort m'avait rserv. Elle habitait alors un triste
cabinet garni, vivant du produit de quelques petits ouvrages.

Je ne raconterai pas toutes les peines qu'elle avait supportes, la
misre qu'elle avait vaincue  force de rsignation et de travail. Sa
fille n'avait manqu de rien; Camilla s'tait trouve riche; cette
petite tait ravissante de douceur et de grce. J'allais quelquefois
passer des jours entiers chez elle, nous faisions ensemble les frais de
nos modestes repas. Nous formions des projets, c'est le trsor
inpuisable du malheur. J'avais commenc  enseigner l'italien  sa
fille; l'amiti de Camilla s'augmentait de toutes les attentions que je
prodiguais  sa fille, et cet enfant charmant m'en rcompensait par ses
caresses naves. Il y avait prs de quatre mois que nous vivions ainsi,
lorsqu'un jour, en entrant chez elle, je trouvai Camilla rayonnante de
joie et d'esprance. Mon amie, me dit-elle, un sauveur, un ami, un
ancien chef de mon Alfred, un de nos plus illustres guerriers a su ma
position, l'a peinte  ma famille dans des lettres pressantes, s'est
port fort en son nom glorieux de tous mes titres  l'indulgence, au
pardon et au bienfait. Sa propre gnrosit a fini par exciter celle de
mes parens. Le bienfaiteur me presse maintenant de profiter de ce retour
de ma famille pour assurer le sort de mon enfant. Il se charge de tous
les frais de ce dernier voyage.

Au commencement de novembre 1819, Camilla et sa fille chrie quittrent
pour jamais la France. Je serais partie avec elles, mais je savais, sans
pouvoir en douter, que mon amie avait le projet de n'opposer aucun refus
aux volonts de ses parens, et elle prvoyait que ces volonts seraient
encore et difficiles et capricieuses, incompatibles  mon humeur. Je me
serais donc loigne de la France que j'aime, pour devenir un objet de
gne, de dfiance. L'ide de rendre ma prsence dfavorable aux intrts
de Camilla me fit donc un devoir de ne point l'accompagner. Nos adieux
furent tendres et douloureux, Camilla avait peine  croire au bonheur.
Hlas! elle n'a pas t compltement dtrompe de ses dfiances, et
c'est beaucoup.




CHAPITRE CLIX.

Derniers jours de l'Empire.--Adieux  Napolon.


Je suis arrive au dnouement de cette grande pope de l'empire, qui
attend, pour tre dignement raconte, une autre plume que la mienne, et
une ame plus dsintresse que celle du romancier, d'ailleurs justement
clbre, dont elle a trahi les efforts et compromis la renomme. Peu de
jours de cette longue histoire m'ont laiss un souvenir plus profond,
plus triste, et cependant plus vague et plus indcis. Je n'en retrouve
aucune mention dans mes tablettes, parce que mon esprit, proccup de
ses craintes et de ses pressentimens, s'appartenait trop peu pour
essayer de les fixer. Tout ce que je me rappelle, c'est que c'tait le
28 ou le 29 juin que ces motions s'accumulrent sur mon coeur, et
commencrent  l'exercer  des motions plus douloureuses encore.

L'tranger tait aux portes. Paris offrait un aspect trange, plus
trange que celui d'aucune ville que j'aie vue assaillie par une arme.
Ce n'tait pas la consternation de la terreur, c'tait le mlange
incroyable de passions qui semblaient se multiplier par tous les
individus. Quelques nobles figures exprimaient une douleur srieuse et
concentre, un plus grand nombre la colre, certaines la vengeance et le
dsespoir; le sentiment dominant de la foule tait une espce de gaiet
maligne et ironique. On lisait, sur presque tous les visages, je ne sais
quelle esprance impatiente, sur tous, sans exception, une curiosit
avide de l'avenir. Ce besoin bizarre d'un peuple,  qui une invasion
rcente avait appris  ne considrer une invasion que comme un
spectacle, se manifestait par une circonstance peut-tre unique dans
l'histoire des villes assiges. Toute la population tait dans les
rues. On aurait dit une fte publique, et une reprsentation _gratis_.

Qu'on me permette une rflexion qui n'est gure du caractre d'une
femme, mais que des moeurs nomades et martiales m'autorisent plus qu'une
autre  soumettre  la raison du lecteur. Il faut rendre grce  la
civilisation de l'amlioration immense que ses progrs ont apporte dans
les rapports des peuples en guerre; mais cette amlioration
incontestable ne s'est opre qu'au grand prjudice du patriotisme et de
l'esprit national. La modration convenue, la politesse oblige des
conqurans a concili facilement tous les esprits mticuleux,
intresss, calculateurs, qui ne se lient  la dfense du pays que par
amour pour leur existence prive, et qui n'ont de dvouement que pour
leur fortune.  l'poque o nous sommes, et dans l'absence, dans l'oubli
presque gnral, du moins des anciennes thories sur lesquelles
reposaient les lgitimits, des anciennes affections sur lesquelles
elles s'appuyaient, un vainqueur gracieux et courtois qui jette au
milieu de la population un million de consommateurs payans, devient
facilement un matre. Je ne regrette pas, Dieu m'en garde, le temps o
le bulletin de la prise d'une ville ne s'crivait que sur ses cendres
avec la pointe d'un tison encore ardent; mais il faut avouer que c'tait
le temps des nobles dfenses et des grandes vertus civiles.

Paris, je le rpte, jouissait d'une tranquillit relative qui
m'tonnait. Les tribunaux taient en sance. Je crois que les spectacles
taient ouverts. Quelques ordonnances traversaient de loin  loin les
rues et les boulevarts; quelques voitures de blesss y dfilaient
lentement; un officier d'tat-major venait inspecter un poste; un
ingnieur, le lorgnon  l'oeil, reconnatre une position, et dsigner du
doigt les maisons dans lesquelles on pourrait se retrancher. Le peuple,
immobile et muet, regardait, sans laisser percer dans son regard ni une
volont ni un dsir. Il y avait dans tout cela quelque chose qui
rvlait que son ducation exprimentale tait complte, et qu'il avait
compris,  travers tant de changemens de gouvernemens, qu'il n'y en a
point qui ne soit fait pour des ambitions et des intrts trangers  la
multitude: leon d'autant plus sensible, que ces innombrables
vicissitudes n'avaient presque remu qu'une gnration, et que tout le
monde savait, ds lors, pour qui les rvolutions sont faites.

La chambre des pairs tait assemble. L'abdication de Napolon tait
connue. Il me semble que Regnault de Saint-Jean-d'Angely avait su
concilier dans son discours les devoirs de l'ami et ceux de l'homme
d'tat; mais ma tte de femme ne s'expliquera jamais ces abdications de
Napolon, et l'ide de _cette pe dont on a jet le fourreau_ est une
chose qui me passe. On ne descend pas du pouvoir tant qu'on a une pe.

Ney avait parl dans ces discussions pour rendre compte des vnemens du
Mont-Saint-Jean. Il avait parl avec ce mlange de candeur et d'nergie,
qui tait le trait distinctif de son caractre, mais seulement pour
constater quelques faits mal exposs, et qui pouvaient induire l'opinion
en erreur. Sa dclaration fit une profonde impression en France,
beaucoup plus qu' la chambre haute, o l'on tait gnralement occup
d'intrts qui n'avaient rien de commun avec ceux du pays. Il ne
s'agissait de rien moins que de se rattacher  une nouvelle forme de
gouvernement, quelle qu'elle ft, et d'y rentrer comme partie
essentielle de l'institution. Qu'taient, au prix d'une considration
pareille, le salut, la grandeur et les futures destines de l'empire?

La chambre lective offrait un autre aspect qui n'tait pas moins
frappant. Cette assemble, improvise au milieu des anxits d'une des
poques les plus orageuses de l'histoire, et qui avait pu se croire
appele  renouveler un peuple, tait si pntre de la gravit de sa
destination, elle s'tait, pour ainsi dire, endormie avec tant de
confiance dans le songe de sa puissance et de sa dure, que le canon de
Waterloo ne la rveilla qu' demi. Que dis-je? il grondait dj sur les
hauteurs de Paris, qu'elle sommeillait encore; et que, semblable  ces
cataleptiques qu'un accs de leur bizarre maladie a saisis au milieu
d'un geste ou d'une action, elle suivait machinalement le cours d'un
travail strile que les circonstances rendaient absurde. Jamais
l'application du mot fameux de Bonaparte: _Il n'y a qu'un pas du sublime
au ridicule_, ne s'tait prsente plus naturellement  l'esprit, que
dans cette contre-preuve maladroite de l'impassibilit des snateurs de
Rome investie par les Gaulois. Ceux-ci attendaient, silencieux, une mort
invitable. Ceux-l faisaient talage d'un hrosme sans pril, et
usaient gravement leurs journes  traduire, en subtilits
mtaphysiques, un thme d'idologie. Il y avait certainement dans cette
chambre un ensemble remarquable de beaux talens et d'excellentes
intentions, mais elle ne put se soustraire  la fatalit de sa position
qui la condamnait  tre inutile, et par consquent  tre grotesque;
car il n'y a rien qui le soit davantage que l'importance de la nullit.
Quelques jours plus tard, un poste de la garde bourgeoise vint s'tablir
sur les degrs du palais; quatre fusiliers imberbes et un vieux caporal
firent vacuer le snat, et cette cohorte de tribuns s'en alla comme
elle tait venue, sans laisser de traces de son passage, si ce n'est
dans les colonnes somnifres du _Moniteur_. Htons-nous de recueillir
ici les seuls souvenirs vraiment imposans qu'elle puisse lguer  la
postrit. Elle vit se dvelopper le talent jeune encore de l'loquent
Manuel, et briller d'un immortel clat le jugement infaillible et la
noble modration du vertueux Lanjuinais. On n'oubliera pas non plus la
verve entranante, quoiqu'un peu dsordonne, du colonel Bory de
Saint-Vincent, qui prludait alors par les lans passionns d'un jeune
homme plein de fougue et d'enthousiasme, aux prcieux travaux d'un
savant, et aux mditations d'un sage.

Je reviens  cette journe. Napolon tait  Malmaison, nom funeste et
de mauvais augure, si j'en crois mon latin (_Mala Mansio_). Il est
certain que Csar n'y aurait pas pris domicile dans une occasion
dcisive, et qu'il se serait bien gard de confier sa libert  ce
_Bellerophon_, dont le nom rappelle un grand prince proscrit, trahi par
l'hospitalit. L'infortune de l'Empereur n'avait pas loign tous ses
amis. Il lui en restait un, dont le coeur plus fidle encore au malheur
qu' la gloire, prouv depuis un an par de grands revers, tait arm de
dvouement contre des revers nouveaux. C'est nommer le comte Bertrand,
ou la vertu elle-mme. Beaucoup d'autres gnraux, des ministres, des
pairs, des magistrats, se croisaient sur cette route, et je devinai
cependant qu'en ce moment d'inquitude et de dfiance universelle, il y
avait des secrets qu'on hsitait  confier  un intermdiaire douteux.
Je fis mieux; je compris ces secrets, et sous cet habit d'amazone que
j'avais port quelquefois avec orgueil, je vins annoncer que je savais
tout, et que je partais pour Malmaison. Il fallait pour passer les
barrires un _permis_ du directeur gnral des postes; je l'eus bientt
obtenu.  onze heures du soir, j'tais  cheval, et cinq minutes aprs,
je touchais  la barrire de l'toile.

On ne passe point, dit le factionnaire.--Voil mon ordre.--Entrez au
poste.--Cet ordre est d'un directeur gnral; il faut celui du
gouvernement provisoire.--Je l'ai nglig, parce que je n'en prvoyais
pas la ncessit, mais ma mission est pressante, essentielle, et en me
retardant d'un moment, vous compromettez la sret de l'tat!...--Vous
sortiriez inutilement, reprit l'officier d'un air sombre; le pont de
Neuilly est coup.--Je prendrai une barque.--Elles sont dtruites.--Je
passerai  la nage, m'criai-je! Il faut que je voie l'Empereur.--Trs
bien, Madame, reprit-il; je conois que l'tat militaire peut imposer
des devoirs plus pnibles que la mort. Je vous ai vue, je vous ai parl,
et si vous faites un pas hors de la barrire, je vous brle la cervelle;
c'est ma consigne. En prononant ces derniers mots, il appuya le canon
de son pistolet sur mon coeur, et le factionnaire, averti par notre
dbat, croisa sur moi sa baonnette. Antonio, dis-je  mon domestique,
retournez  l'htel avec les deux chevaux. Ma place est ici, et j'y
resterai jusqu' ce que j'aie obtenu de passer ou de mourir. Mon
Napolitain partit au galop.

Je me promenai pensive dans les Champs-lyses, qui en dpit de leur nom
hyperbolique, ressemblaient plus au Tartare qu' la demeure des
bienheureux. Cette nuit tait trange et terrible; le ciel qui avait t
nbuleux toute la journe, et dont la teinte sombre, s'tait de plus en
plus obscurcie au-dessus de ma tte, paraissait s'illuminer  l'horizon
de je ne sais quelles lueurs fantastiques, comme celles des aurores
borales. Le silence universel tait  peine troubl de temps  autre,
par un bruit semblable  celui d'un char qui roule sur une vote, et
chacun de ces roulemens menaans s'annonait par un clair comme la
foudre. Il n'y avait cependant point d'orage dans la nature.

Tout  coup la rumeur d'une conversation loigne et cependant bruyante,
me frappa.  mesure que je me rapprochais de cette foule anime,
j'entendais s'en dtacher plusieurs voix qui ne rsonnaient pas pour la
premire fois  mon oreille. Une entre autres, brusque mais pntrante,
et dont la svrit n'excluait pas quelque harmonie qui allait au coeur,
me rappela Caulaincourt, ce Caulaincourt si mal jug, qu'on a fait
solidaire d'une violence ou d'un attentat, et qui tait incapable de
servir un crime et peut-tre de le comprendre; homme nerveux, irritable,
facile par bont dans son intrieur, difficile et fier dans ses rapports
diplomatiques, et que l'amour ou l'amiti aurait peut-tre entran 
une faiblesse, mais dont la volont de fer n'aurait jamais accd au
moindre sacrifice, quand il ne s'agissait que de sa fortune ou de son
ambition. Un rayon du rverbre tomba subitement sur ce front si blanc,
si pur, autour duquel se roulaient encore quelques boucles de beaux
cheveux devenus rares: c'tait lui! sre de mon fait, je me glissai
aisment dans ce groupe de soixante ou quatre-vingts personnes, qui ne
s'taient jamais trouves aussi prs les unes des autres; c'tait en
vrit un trange spectacle! Des gnraux en frac, et sans dcorations;
des conseillers d'tat qui avaient eu la prcaution de garder le costume
sous une redingote mystrieuse; des officiers veills qui allaient
solliciter du danger et de la gloire; de vieux serviteurs qui allaient
faire acte de fidlit ou de reconnaissance; des courtisans encore mal
dsabuss, qui se mnageaient dans un cas inespr le souvenir d'un acte
de courage; des hommes adroits qui ne visitaient le prince dchu que
pour surprendre  l'agonie de son pouvoir quelque mystre dont ils
pourraient trafiquer avec son successeur; des valets qui calculaient 
l'cart ce qui pourrait leur revenir des dpouilles de leur matre, et
par quel acte de dvouement, sans danger, ils parviendraient  augmenter
leur part aux dpens de celle des autres. Nous passmes sans objection,
au cri d'un officier d'ordonnance qui annona le gouvernement
provisoire, et qui donna une espce de mot d'ordre  l'officier du
poste. Je ne vis l cependant du gouvernement provisoire que le duc de
Vicence tout seul, et j'vitai d'en tre aperue. Quinette, enchan par
sa goutte, n'aurait pu entreprendre cette caravane pdestre; quant 
Fouch, il tait dj sans doute  la rencontre du roi, dont il
attendait grce pour le pass et une nouvelle fortune pour l'avenir.

Je ne rflchis pas long-temps sur ma position. Elle tait trop facile 
juger pour demander le moindre travail d'esprit. Ou l'objet de la
mission que je m'tais en quelque sorte donne  moi-mme, tait aussi
celui de la dmarche de Vicence, et il tait alors important pour moi
d'arriver la premire, ou bien il avait form des vues contraires qui
pouvaient avoir quelque chose de spcieux, et dterminer un parti pris
avant que je ne fusse entendue, et cette seconde hypothse me conduisait
prcisment  la mme consquence. Je n'tais pas effraye du trajet qui
me restait  parcourir, et quoique les habitudes de la petite matresse
eussent un peu altr en moi l'nergie virile de l'amazone, je redoutais
peu d'tre prcde par cette cohue dont l'ge et les fatigues, et
surtout le luxe et le plaisir, avaient us depuis long-temps les forces
et l'activit. Je la devanai de beaucoup en quelques minutes, et je ne
m'aperus pas sans un plaisir trs vif, en arrivant au pont de Neuilly,
que le passage tait encore possible. On commenait  le barricader, en
y roulant sur toute son tendue de lourdes voitures qu'on dmontait de
leurs roues quand elles taient runies, et qu'on renversait confusment
les unes sur les autres. Cet obstacle, difficile  vaincre pour la
cavalerie et pour les caissons, n'tait rien pour un piton agile et
dcid. J'en fus venue  bout en moins d'un quart d'heure, tantt en
suivant d'un pas un peu hasardeux les troits parapets, tantt en
sautant de train en train, sur les brancards mobiles et les planches
lastiques, non sans compromettre souvent la sret de mes membres
fragiles dans de prilleux quilibres. J'arrivai enfin au sommet du mont
qui domine Nanterre, et je compris l fort distinctement le phnomne
qui m'avait rappel un instant auparavant les aurores nocturnes du Nord.
Quel spectacle, grand Dieu! et qu'il parut triste  mes regards, tout
accoutums qu'ils fussent aux tableaux dsastreux de la guerre! Ce
n'taient plus ces climats loigns o j'avais vu nos armes porter tant
de fois la terreur; c'taient les environs et pour ainsi dire les
faubourgs de la capitale du monde, qui dployaient alors des scnes
rendues plus effrayantes et plus hideuses par le contraste de mes
impressions passes. Hlas! il n'y avait pas un de ces jolis villages,
pas un de ces bois enchanteurs qui se mirent dans les eaux de la Seine,
dont l'aspect ne me retrat le souvenir d'une fte, d'une partie de
chasse, d'un rendez-vous d'amour ou d'amiti, les illusions peut-tre 
jamais perdues d'un plaisir ou d'une esprance! Et  quelles lueurs
elles s'offraient  mes yeux! Je voyais briller  ma droite la lumire
priodique et rapide de l'artillerie, vers la plaine de Saint-Denis,
comme de courts clairs qui se renouvellent  peu de distance au
commencement d'un orage. Des fermes incendies, des ruines brlantes, ou
s'tendaient sur la valle, ou se dressaient sur le revers des collines,
celles-ci semblables  des lacs de feu, celles-l  des chemines de
volcan. Le pont de Chatou, le pont de Bezons, quelques autres dont le
nom m'chappe, ou que la difficult d'apprcier les espaces et les
localits dans un incendie loign m'empchait de reconnatre,
embrassaient  et l la rivire comme des ceintures flamboyantes. Au
milieu de tout cela, la verdure tait noire et triste. Aucune fabrique
ne se dtachait dans les lieux enfoncs de l'obscure et sombre monotonie
des tnbres. Quelques reflets seulement glissaient sur les points
levs, comme ces feux de communication dont se servent les artificiers,
enflammaient les girouettes des clochers, ptillaient sur le fate des
maisons opulentes, ou rougissaient plus loin de je ne sais quelle clart
sanglante la caserne de Ruelle et les murailles de Malmaison.

Je pntrai enfin dans le chteau,  travers une foule observatrice et
silencieuse, dans laquelle il tait ais de remarquer deux intrts trs
distincts; car ce n'tait plus la cour d'un roi, c'tait celle d'un
proscrit. La premire partie de ces tmoins assidus d'une haute
infortune, se composait des cranciers inquiets qui venaient solliciter
de la plume de l'abdication le rglement d'une crance; l'autre tait
forme de ces hommes dont la physionomie attentivement sinistre se
retrouve dans tous les grands mouvemens des tats,  l'afft d'une
lchet et d'une dlation. Le sceptre, en chappant aux mains de
Bonaparte, tait tomb dans celles de la police, et c'tait cette arme
de Fouch qui venait substituer ses sales trophes  ceux de la vieille
garde, sur les ruines du grand empire.

J'entrai sans difficult dans le cabinet de l'Empereur. La confusion et
le dsordre taient ports  un tel degr, que pas un seul domestique ne
se serait oppos  la tentative d'un assassin. Combien ce beau sjour
avait chang d'aspect, depuis les annes de gloire et de bonheur qui s'y
taient coules jusqu'au divorce et  l'exil de Josphine! Que de
dplorables souvenirs s'taient amasss ds lors sous ces votes nagure
si paisibles, parmi ces bosquets nagure si dlicieux! Quelle scne de
dsolation tait rserve enfin  ce thtre blouissant de triomphes et
de plaisirs! Mon coeur, proccup du triste et profond sentiment de cet
effroyable contraste, eut peine  rsister  ses illusions, au moment o
j'entendis mes pas rsonner sous le vestibule. J'y crus reconnatre dans
l'air la voix gmissante de Josphine; je crus voir son ombre errer dans
l'obscurit des corridors dserts; je crus la suivre auprs de son
poux, et entendre le dernier baiser, le baiser de prsage et de mort
qu'elle imprimait  son front dcouronn!...

Je ne dirai rien du peu de mots que j'changeai avec le matre dchu de
l'Europe. Ils furent inutiles: sa rsolution tait arrte de toute la
force de la fatalit qui l'accablait... Oserai-je l'ajouter! de toute la
force de sa faiblesse et de son abattement. Dans ce jour de dsabusement
et de misre, Napolon n'tait qu'un homme.

Peut-tre mes ides n'taient qu'un rve, mais c'tait du moins un rve
hroque et royal. Mon habitude de jeter toutes les penses leves de
mon ame dans le moule des compositions tragiques, avait peut-tre fait
illusion  ma raison; mais mon erreur, si c'en tait une, offrait
quelque chose de gnreux, de grandiose, de gigantesque, qui a manqu au
dernier malheur du captif du _Northumberland_.

C'tait aussi une belle et grande conception, que d'aller donner en
garde aux rpubliques naissantes du nouveau monde, ce chef des rois du
monde ancien, et de mettre en prsence des jeunes liberts de
l'Amrique, le dispensateur des couronnes de la vieille Europe. Mais on
est oblig de croire qu'une volont suprieure  tous les desseins des
hommes, ne permit pas que ce projet s'accomplt, et que celui qui
reprsentait en lui seul toutes les facults de la civilisation la plus
perfectionne, tombt libre au milieu d'une civilisation si puissante de
jeunesse, de sentiment et de volont. Il n'en fallait pas davantage pour
dtruire l'quilibre des deux hmisphres, et pour renouveler tout le
monde social.




CHAPITRE CLX.

Inquitudes qui suivirent le 8 juillet 1815.--D. L***.--Voyage 
Bessonis.--Retraite du marchal Ney.


J'ai dit que D. L*** m'avait crit le 30 juin, mais qu'il ne vint me
voir que le 3 juillet, jour de la signature de la capitulation de Paris.
C'est ici que commence pour moi une chane de jours d'pouvante et de
douleurs, qui vinrent, par le dsespoir, aboutir  une catastrophe digne
de toutes les larmes gnreuses. D. L*** crut endormir mes terreurs dj
si vives, en me citant quelques unes des clauses de cette convention. Je
le priai de me la procurer, et bientt je sus que l'article 12 tait
ainsi conu:

Que les personnes et les proprits seraient respectes; que tous les
individus qui seraient dans la capitale continueraient  jouir de leurs
droits, sans pouvoir tre inquits ni recherchs, soit en raison des
places qu'ils occupent ou ont occupes, ou de leur opinion politique, ou
de leur conduite. Cette lecture me rassura un moment, mais la rflexion
amenait toujours quelque crainte. Je me disais bien: mais cela est
positif et doit tre sacr; ne sont-ce pas des souverains qui traitent,
et l'honneur ne doit-il pas rendre leur promesse inviolable? Alors je
respirais; mais l'instant d'aprs, me rappelant ce que j'avais lu et ce
que j'avais vu dj des retours sanglans de la politique, je retombais
dans des terreurs sinistres, sans que pourtant mon imagination allt 
souponner la dernire priptie de ce drame.

Il y a une fatalit qui s'acharne aux grandes destines; car Ney, je le
savais, avait eu l'ide nette et positive de s'expatrier; j'en eus une
irrcusable preuve par une lettre que le marchal m'crivit, et
l'instruction qui y tait jointe, de me tenir prte au voyage, de ne me
tourmenter de rien, de ne rien confier  personne, pas mme  D. L***.
On donna  Ney le funeste et bien imprudent avis de fuir, perfide
conseil qui le dtourna de sa prudente rsolution, et le fit se borner 
s'loigner seulement de Paris; plus tard je reus deux lignes
m'annonant qu'il tait trs certain que personne ne serait inquit, et
qu'il allait seulement passer quelques jours chez une des parentes de sa
femme; qu'il ne fallait pas lui crire avant d'avoir reu de ses
nouvelles. Hlas, sa confiante scurit dans une parole qui devait tre
sacre le perdit. En vain Suchet, ce vtran de la gloire, ce compagnon
des anciens triomphes, pntr du sort qui menaait le hros, usa-t-il
du pouvoir de l'amiti pour lui conseiller l'loignement: Ney n'couta
rien, et poursuivit sa route jusqu' Bessonis. Qui pourrait rendre les
longues heures d'incertitude et de crainte qui composaient mes tristes
jours, depuis le 7 juillet jusqu'au 5 aot, jour terrible o elles
firent place  la plus affreuse ralit du dsespoir?

Le 18 juillet, D. L*** arriva chez moi dans une grande agitation:
--coutez-moi, me dit-il, et surtout soyez calme.

--Il est arrt! m'criai-je.

--Non, mais je crois qu'il le sera, il faut du sang-froid et de la
raison. coutez: dites-moi o il est, donnez-moi les moyens de le
joindre, de le prvenir, vous le pouvez peut-tre, et j'y suis dispos,
mais  des conditions.

--Ah! je consens  toutes, j'y consens, quelles qu'elles puissent tre;
si je le sauve, je consens  tout: parlez, par piti, parlez! Alors il
me dit que Ney tait parti pour Saint-Alban.

Alors D. L*** entra dans des dtails qui, malgr mon agitation, me
firent bien vite sentir que dj il avait endoss les livres du nouveau
pouvoir; il devina ma pense, et ne se gna pas pour convenir qu'elle
tait juste. Il m'numra avec la mme franchise les moyens de me
servir: ce n'tait pas le moment de lui dire que je le trouvais bien
vil: D. L*** m'exprimait son dvouement avec une chaleur si inconnue! Il
me jura de me tenir exactement au courant de tout, et de me procurer les
facilits de rejoindre Ney, s'il en voyait la ncessit et l'avantage.
D. L*** eut l'habilet de prcipiter ma tendresse, dans la crainte d'une
arrestation, et me fit natre ainsi tout naturellement l'ide de mettre
en sret tout ce que j'avais de correspondances et autres papiers
encore; j'en fis un paquet et voulus le lui confier, mais il m'obligea 
venir chez lui, et l je les enfermai dans ma cassette qui y tait
reste depuis mon dpart pour Charleroi; je conservai la clef, et nous y
mmes une adresse qui indiquait, en cas d'vnement, que la cassette
m'appartenait et devait m'tre livre sans contestation[4]. Il voulut me
faire une reconnaissance, je la refusai. J'ai beaucoup commis de
pareilles imprudences dans ma vie, parce qu'il m'a toujours paru
qu'envers l'amiti ces dfiantes prcautions sont des offenses. C'est
ainsi que toujours j'ai pouss la confiance jusqu'au ridicule, et aprs
avoir t si souvent trompe, je ne rpondrais pas que tant et de si
tristes expriences m'aient corrige.

Je demandai  D. L*** s'il ne savait rien de Regnault.--Il est perdu,
me rpondit-il, avec un ton dtestable d'indiffrence. Je voulus en
savoir plus long: il me fora au silence, en me disant que si je faisais
 ma tte il craignait de se voir compromis par mes dmarches prs de
personnes sur qui le gouvernement avait les yeux ouverts, et qu'il ne se
mlerait plus en rien de me servir pour Ney; c'tait me faire oublier
tout autre intrt. Non seulement je me tus, mais je le flattai par tout
ce que je savais de plus propre  lui faire illusion sur le mpris que
sa duret et son affreux gosme m'inspiraient.

D. L*** venait tous les matins et tous les soirs me dire ce qui se
passait, ou du moins ce qu'il voulait me faire connatre. Je ne l'accuse
pas ici de m'avoir mchamment trompe; je crois mme que l'espce de
prison o il me tenait, tait une mesure de prudence pour m'empcher
d'apprendre au dehors le cours que prenait un vnement qu'il sentait
que je ne pouvais ni empcher de s'accomplir, ni changer en rien. D.
L***, pour de l'or et des places, se vendrait  toutes les dynasties de
l'Europe: je l'ai vu rpublicain, dvou au Directoire, servir le
consulat, l'empire, la restauration, les cent jours, et puis encore la
restauration; aujourd'hui hantant les glises, et habitu des
processions. D. L*** n'en voulait pas  Ney, pas plus qu' aucun de nos
braves; mais il le voyait, perdu, et lui ne voulait rien perdre; ce
n'tait donc que dans de bonnes intentions, selon lui, qu'il me cachait
la vrit; mais puis-je oublier que si j'eusse t instruite deux jours
plus tt, j'aurais pu joindre Ney, qui n'et peut-tre pas rsist 
tout ce que je lui aurais rpt des propos de D. L***, qui aurait
peut-tre t moins fort contre mes prires et ces preuves du danger,
qu'il ne le fut contre les pressantes sollicitations de l'amiti d'un
compagnon d'armes.

Le 5 d'aot seulement, D. L*** me dit enfin que les ordres taient
donns, et que le marchal allait tre arrt. D. L*** me promit de me
faciliter pour le soir mme les moyens de me rendre auprs de Ney, sans
dlai.  peine fut-il dehors, qu'il me prit une affreuse inquitude: il
ne viendra que pour m'empcher de partir, me disais-je; et aussitt,
sans m'arrter aux rflexions, je prends quelque linge dans un foulard,
je m'habille  la hte d'une robe de voyage, je remplis ma bourse
d'environ 700 francs qui me restaient. Ayant tout ferm, et crit deux
lignes  D. L***, pour le prier de veiller  tout, je vole rue du
Bouloi, et sans passeport, sans aucun papier, je paie ma place, et pars
pour rejoindre le marchal avec l'espoir de le dcider  fuir.

Je respirais  peine, car j'avais mis dans mon dpart la prcipitation
irrflchie de mon malheureux caractre dans toutes les circonstances o
mon coeur est vivement agit. Ne supportant pas l'ide des lenteurs d'une
diligence, je m'tais jete dans la malle, ayant eu le bonheur d'y
trouver une place; ce n'tait qu' Lyon que je pouvais esprer de srs
renseignemens sur le marchal Ney, et sur les moyens de le voir. Je
n'avais pas dit cent paroles durant ce fatigant trajet; car, par un
hasard extraordinaire, le sort m'avait donn un courrier qui et t
bien loign de prendre aucune part  mon affreuse angoisse; c'tait un
de ces hommes appartenant  un autre fanatisme que le mien, pour qui
Napolon tait un usurpateur, et tous nos guerriers des brigands et des
rvolutionnaires; un de ces hommes qui croient prouver la saintet de
leurs principes par des injures  leurs ennemis. J'tais souffrante et
de la prsence de cet homme et des proccupations de mon ame. J'avais
feint de sommeiller pour chapper  l'loquence politique de mon
compagnon. Il donna cours  sa verve de perscution avec un autre
voyageur, moins silencieux que moi, mais galement difficile 
convaincre. L'orateur s'en donnait  coeur joie sur le pauvre tyran, que
bien certainement il avait, dans sa classe, aussi servilement ador que
les habitus du chteau des Tuileries, qui, la veille, disaient Sire au
Roi, et le 20 mars, V. M.  l'Empereur. Je crois que c'est  Tornus que
je vis arrter un homme, parce qu'il avait tenu des propos sditieux.
Nouvelle loquence de la part du courrier devant qui le nom du marchal
Ney fut prononc. Il ne savait pas encore qu'il dt tre arrt, car il
et dans ce cas entonn un _Te Deum_; mais il tait sr qu'il le serait,
et bien mieux encore, fusill. L'autre voyageur hasarda de dire: Je ne
crois pas cela. Enfonce dans mon coin, retenant ma respiration,
craignant ma colre, il me semblait voir du sang aux mains du courrier,
et la crainte du moindre contact m'et fait jeter  bas de la voiture.
Je ne rapporte ces tristes scnes, trop communes dans les temps de
parti, que pour qu'on juge de ce qu'un pareil voyage dut me coter
d'angoisses, de sentimens touffs, d'affreux pressentimens. Je touchais
heureusement  la dernire poste.

Je connaissais dans ce pays la soeur d'un sergent de la garde que le
marchal protgeait particulirement. Cette excellente femme tait
dvoue comme son frre au hros qu'on ne pouvait connatre sans
l'aimer. Son frre avait quitt le service avec un bras de moins et une
croix de plus, comme il disait plaisamment, et vivait dans une petite
mtairie avec sa soeur. Je fus chez eux: on me guida vers le chteau o
Ney s'tait retir. On se chargea de l'avertir que j'tais dans le
voisinage. Pauvre jeune fille! comme elle me pressait les mains en me
demandant si je croyais qu'il y et  craindre pour Monsieur le
marchal! Comme sa sensibilit nave se montrait bien dans ses regards.
Oh mon Dieu! Madame, mais mon pauvre frre Henri, il n'y survivrait
pas. Il parle de runir des amis et d'enlever son gnral si on venait
pour le prendre. J'coutais cela, j'tais tout oreille et esprance.
Oui, Madame, si on osait venir, il y a vingt amis de mon frre Henri
qui sont prts  se dvouer. Nous avons dj un mot d'ordre, _courage,
bravoure_.

--Eh bien! lui dis-je, ma bonne Louise, je suis des vtres, et que le
mot d'ordre soit: _Sauvons le hros!_

--Ah! oui, sauvons-le, rpondit Louise, en pressant ma main entre les
siennes.

Il tait prs de huit heures et demie. Nous tions arrives derrire le
chteau d'une des parentes de l'pouse du marchal, chez laquelle Ney
s'tait rfugi. J'avais eu soin de m'informer si la marchale y tait;
car n'ayant jamais manqu en rien au respect que je lui devais, la
biensance et encore impos des bornes  la douleur, comme elle avait
souvent rprim les lans de la tendresse. Mais la marchale tait
reste  Paris, veillant aux dmarches que pouvait rendre ncessaire une
prcieuse destine. Ce fut encore un court instant de bonheur que le
sort m'avait mnag de pouvoir, sans offense, prouver  Ney malheureux
toute la profondeur d'un amour ranim par l'ide de son pril. Louise
fut l'avertir avec prcaution; elle m'avait laisse seule dans un
endroit cart, derrire le chteau. J'tais vtue en homme: je ne me
cachais donc pas autant, tant sre d'tre moins remarque, s'il ft
venu quelqu'un du chteau; mais cependant je sentais la ncessit de
n'tre pas reconnue, et je ne saurais dire les cruelles rflexions dont
cette ncessit accabla mon ame. Tous les sentimens qui la remplissaient
alors ne pouvaient que m'honorer, car Dieu m'est tmoin que depuis
long-temps je n'avais plus sur Ney que les droits du souvenir et de
l'amiti. Dans cet instant terrible, j'aurais donn ma vie pour sauver
la sienne, pour le conserver  son pouse et  ses fils. Oui, pour le
sauver j'eusse fait, je crois, le serment de ne le revoir jamais, ma
mission une fois accomplie.

Quand une pense profonde m'agite vivement dans la solitude, il est rare
qu'il ne m'chappe pas quelque exclamation. Qui sait, mon Dieu! si
lui-mme ne me blmera pas? ah! m'criai-je, qu'il est affreux d'tre
descendue  une position o on n'a mme plus l'espoir d'tre approuv
pour un dvouement qui nous ferait mpriser la mort et les tortures; je
pressais mon coeur qui battait  s'chapper de mon sein. De rares mais
brlantes larmes coulaient le long de mes joues. Les momens taient
longs, l'obscurit commenait  s'tendre autour de moi. Cette dmarche
faite dans un si noble but et avec cette ardente prcipitation d'agir
que les lecteurs me connaissent, cette dmarche commenait  me paratre
sujette  une fcheuse interprtation, et si une voix qui trouvait
toujours le chemin de mon coeur, si la voix de Ney ne m'et rendue 
moi-mme,  l'ide de son pril, je crois que je me serais enfuie avec
terreur de ces lieux o je n'tais venue que pour conserver un ami, et
sauver ses jours.

Ida, me dit-il avec une vive motion; quoi, pauvre Ida! vous ici; et
il m'entrana vers un banc. Je vois bien, ma pauvre amie, que vous
craignez pour moi.

--Oui, et votre scurit me dsole, car vous allez tre arrt. Oh!
fuyez, allez en Suisse pendant qu'il en est temps; laissez passer
l'orage. Si vous voulez m'admettre au partage glorieux de votre exil, je
suis prte; si vous voulez m'employer pour rassurer votre femme, vos
fils, vous connaissez mon coeur et mon activit; je puis hasarder ce que
son titre de mre et son rang lui dfendent. Ney, fuyez, prenez piti de
vous-mme, de votre famille et de moi. Il y avait une aveugle confiance
dans sa rsolution, et encore plus une preuve de sa loyaut.

Ma bonne Ida, reprit-il, mais je n'ai rien fait de plus que les autres
marchaux, que l'arme tout entire; j'ai rsist plus long-temps au
torrent; Bertrand peut en rendre tmoignage: je suis retourn  mes
aigles comme mes frres d'armes; mais ne suis-je compris comme eux dans
l'article XII de la convention militaire. C'est cette esprance de
scurit qui nous a fait  tous dposer les armes. Tranquillisez-vous
donc, bonne Ida, retournez  Paris. Si je crois ncessaire de partir,
j'irai en Suisse, et alors je vous ferai connatre  ma femme,
peut-tre; mais,  prsent, promettez-moi de reprendre la poste de
Paris; attendez paisiblement mes nouvelles.

--Paisiblement! lorsque tout y tremble pour vous.

--C'est sans motif, sans raison; car je suis positivement sr que je
n'ai rien  craindre.

--Et vous les croyez, ces conseils dangereux; et les prvoyances du
coeur, vous y restez sourd! Ney, fasse le ciel que vous n'ayez pas  vous
repentir d'une confiance qui prouve beaucoup plus de loyaut que de
prudence!

Nous nous tions levs, et nous marchions vers la porte derrire le
chteau; je pressais son bras contre mon sein; je m'y attachais avec une
sorte de douloureuse scurit. Tout  coup Ney s'arrte, et, avec un ton
qui me semblait trs mu, il me dit: Ida, vous rappelez-vous la
conversation que nous emes  Michelberg, et votre promesse?

--Mon ami, pourquoi me la rappeler en ce moment? Oh! mon Dieu, ce
souvenir serait-il un affreux pressentiment? oh! sauvez-moi la douleur
de cette parole, je suis prte  la tenir; mais ne vaut-il pas mieux en
prvenir pour vous les dangers?

Et ma tte brlante tomba sur son sein; il m'y pressa fortement, me tint
long-temps serre dans ses bras; puis, s'en arrachant comme par un
effort pnible: Adieu, Ida, me dit-il, mais non... au revoir  Paris.
Calme, prudence et souvenir. Nous tions  la porte du chteau, je
l'ouvris: Adieu, au revoir, lui dis-je; il dposa un baiser sur mon
front, et, s'loignant avec rapidit, il me cria: Dans tous les cas,
chre Ida, je compte toujours sur l'excution de la promesse faite 
Michelberg.

Il n'tait plus l, et je restai les bras tendus vers le lieu o il
venait de disparatre; et ces paroles, cette promesse rappele, me
fixrent immobile  ma place, jusqu'au moment o la douce voix de Louise
vint me tirer de cet anantissement.

Je restai une heure  la mtairie du frre de Louise, puis ils me
reconduisirent  l'auberge de la poste,  une assez grande distance.
Bognot (nom du sergent retir), qui partageait mes craintes, ne cessait
cependant de m'assurer qu'il n'y avait pas encore de danger; que, dans
tous les cas, il ne laisserait certainement pas enlever son marchal;
qu'il y avait des hommes braves et dvous en force pour rsister  la
gendarmerie. Hlas! Ney lui-mme se livra  ceux qui vinrent l'arrter;
il les appela, il paralysa le zle de ses amis, de ce militaire
courageux qui voulut l'arracher  l'escorte. La fatalit avait marqu
cette grande victime; et celui que la mort pargna dans cent batailles,
toutes soutenues pour la France, se rendit lui-mme aux mains charges
de le livrer  la rigueur des lois!




CHAPITRE CLXI.

Retour  Paris.--Arrestation du marchal Ney.--Le marchal  Paris.


J'emportai de mon voyage de bien tristes pressentimens. Je trouvai 
l'auberge de la premire poste une connaissance prcieuse dans cette
cruelle circonstance; c'tait un ancien militaire qui avait servi sous
les ordres du marchal; il tait retir depuis la bataille de Leipsick,
et revenait, quand je le vis  Lmonest, des eaux du Mont-d'Or. Je
l'avais quelquefois rencontr  Paris; je savais tout son enthousiasme
pour celui qu'il ne nommait que le _brave des braves_: il me sembla voir
qu'il me faisait des signes d'intelligence. Aussitt mon parti fut pris:
je quittai la malle, et me mis immdiatement en rapport avec M. de
Belloc, persuade qu'il pourrait me donner d'utiles claircissemens. M.
de Belloc chercha  m'inspirer une scurit dont il tait lui-mme bien
loign: il partait pour Paris, la nuit mme; et, sans vouloir me
reposer, je refis la route avec un coeur navr, o, par tous les moyens,
mon compagnon cherchait  exciter l'esprance; du moins il me soutenait
un peu par une conformit d'admiration et d'intrt pour le mme objet.
Il ne devait pas sjourner  Paris plus de vingt-quatre heures, mais il
me promit de me mettre en relations avec un de ses infimes amis qui en
avait avec tous ceux dont on pouvait esprer des nouvelles certaines et
journalires du marchal. Il m'a tenu parole; il m'a fait connatre
l'homme bon et courageusement dvou qui a mis son empressement et sa
gloire  me procurer, pendant la dtention et le procs de Ney, ces
dtails et ces nouvelles que j'appelle les joies du dsespoir; car ils
ne dissipent aucune crainte, et pourtant nous soulagent.

L'ami de M. de Belloc tait dans la garde nationale  cheval.  notre
premire entrevue, je lui contai toutes mes relations avec le marchal:
Je servirai votre douleur aux dpens de tout, me disait cet tre si
bon, et il a tenu parole, comme je vais le prouver plus loin, mais en
ayant soin de ne pas le compromettre. Je lui parlai franchement de ma
singulire liaison avec D. L***, des obligations que je lui avais, et de
ce qu'il m'avait promis. L'ami de de Belloc, que j'appellerai Eugne,
m'assura qu'il connaissait D. L***, qu'il tait agent aussi actif du
pouvoir nouveau, que de tous ceux qui s'taient succd depuis vingt
ans. Oui, certes, je le connais et je le mprise, me disait-il; mais,
dans votre position, il ne faut pas l'irriter; au contraire, flattez-le,
il peut vous servir. Il m'est bien possible de vous procurer, par mes
amis, des nouvelles; mais D. L*** est plus  la source: il faut le
flatter, ne point l'humilier pour sa nouvelle mtamorphose, qui est
tout--fait dans son mtier de Prote. Profitez de sa position pour les
intrts de votre coeur. Oh! Eugne, vous que je ne dois point nommer,
et que ma reconnaissance proclame sous le nom d'un pre chri, que cette
discrtion de la reconnaissance vous soit une nouvelle preuve de ce
sentiment d'estime dont vous avez reu les tmoignages au milieu de mes
cris et de mes sanglots!

M. de Belloc resta, contre son attente, un mois  Paris. Je voyais tous
les jours de Belloc ou son ami Eugne; tous deux s'occupaient  savoir
ce qui touchait l'illustre proscrit. Je courais moi-mme partout, seule
ou avec l'un d'eux, coutant tout ce qui se disait avec avidit, tantt
ranime par toutes les esprances les plus consolantes, tantt plonge
dans l'effroi et le dsespoir. Dans la peine comme dans la joie le temps
s'coule, et le muet interprte de l'ternit ne s'arrte devant aucune
flicit ni aucune douleur.

Moi si facile dans mes illusions, si dispose  croire aux esprances
douces et consolantes, j'avais emport de Bessonis un pressentiment
pnible qui me poursuivait chaque jour davantage, et qui me semblait
plus fort que toutes les raisons de scurit, qui plaidaient cependant
pour un illustre guerrier au nom de tant de victoires. Mes nouveaux amis
tentaient de me rassurer; mais il est des alarmes qu'on endort quelques
instans mais qui se rveillent plus vives, comme par un instinct du
coeur. D. L*** prit de l'ombrage des personnes qui m'apportaient des
nouvelles. Je lui avais cach cette heureuse rencontre, et jamais il ne
m'avait vue avec elles; mais il avait tant de ressources pour suivre ou
deviner mes dmarches, qu'il m'en parla avec une sorte
d'attendrissement. Promettez-moi, ajoutait-il, de n'avoir recours qu'
moi, et de me garder un inviolable secret;  ces conditions je viendrai
deux fois par jour vous confier ce que j'aurai appris, le mal comme le
bien; car l'incertitude est, pour un coeur pareil au votre, un tourment
chaque jour plus horrible, qui vous exalte au point de vous exposer et
d'exposer davantage le marchal, par contre-coup. Ce mot-l m'allait
droit au coeur. Je remerciai D. L*** et lui promis tout.

J'tais trop bien servie par l'intrt de celui-ci et par la gnreuse
bienveillance d'Eugne. J'appris  peu de minutes d'intervalle, des
deux, l'arrestation du marchal  Bessonis. Eugne le savait par une
lettre du capitaine Jaumard, officier de gendarmerie, charg de la
douloureuse mission de conduire le marchal  Paris. Voici le rcit
d'Eugne:

       *       *       *       *       *

Avant de se mettre en route, le marchal avait donn sa parole
d'honneur  l'officier de ne faire aucune tentative pour s'vader. Cet
officier avait autrefois servi sous les ordres du marchal, et il avait
eu la gnrosit de s'en rapporter  la parole de son ancien gnral: il
n'eut point  se repentir de la confiance qu'il lui tmoigna dans le
voyage.

Entre Moulins et Aurillac, le marchal Ney et ses conducteurs
s'arrtrent dans un village pour prendre quelques instans de repos.
Aprs le repas, un fonctionnaire public des environs vint prvenir
l'officier de gendarmerie qu' quelque distance de l il trouverait sur
la route des gens aposts, qui avaient form le projet d'enlever le
marchal. Celui-ci tait dans la mme pice o cette confidence avait
lieu: quelques mots qu'il entendit lui firent facilement deviner le
sujet de la conversation; il s'avana, prit la parole, et dit 
l'officier: Capitaine, je me borne  vous rappeler que je vous ai donn
ma parole d'honneur de me rendre avec vous  Paris; si, contre votre
attente, et contre toute vraisemblance, on voulait essayer de m'enlever,
alors je vous demanderais des armes pour m'opposer aux tentatives qu'on
prtendrait faire sur ma personne, et pour remplir jusqu'au bout la
promesse sacre que je vous ai faite.

Les voyageurs ont continu leur route, et aucune tentative n'a t
faite pour enlever le marchal.

Arriv  quatre lieues de Paris, le marchal Ney a trouv dans une
auberge madame la Marchale, qui tait venue  sa rencontre dans une
voiture de place. Ils ont eu ensemble un entretien de deux heures; au
bout de ce temps, le marchal a averti le capitaine de gendarmerie qu'il
tait prt  partir; quelques larmes coulaient de ses yeux. Ne vous
tonnez pas, dit-il  l'officier, si je n'ai pu retenir les pleurs que
vous voyez couler; ce n'est point pour moi que je pleure, c'est sur le
sort de mes enfans; quand il s'agit de mes enfans, je ne suis plus le
matre de retenir mes larmes.

Le marchal et sa femme sont monts, dans le fiacre, l'officier de
gendarmerie s'y est plac; un domestique de madame la Marchale
accompagnait derrire la voiture.

C'est ainsi qu'ils sont arrivs  Paris, aujourd'hui, 19 aot. Aprs
avoir travers les rues de la capitale, lorsque la voiture est arrive
au bout de la rue de Svres, l'officier de gendarmerie est descendu pour
aller chercher une autre voiture, place d'avance  soixante ou
quatre-vingts pas de distance.

Le marchal a fait ses adieux  sa femme, et une fois mont dans le
second fiacre, il a t conduit  la prison militaire de l'Abbaye.

       *       *       *       *       *

Mon ame se brisa  cette funeste nouvelle. D. L*** accourut aussi pour
m'en faire part, et pour me renouveler toutes les assurances d'un
dvouement qui m'allait devenir plus ncessaire. D. L*** devenait en
effet ma plus grande ressource pour connatre  la minute ce qu'il
m'importait le plus de savoir. Il y avait et il y aura toujours deux
hommes dans cet homme-l. Renoncer  ses ambitieuses esprances de
fortune (quelle fortune, grand Dieu!) et t un effort au-dessus de son
ame vulgaire; mais rester sans piti  la vue de mon dsespoir lui tait
galement impossible; il cherchait avec un bien louable empressement 
me dire tout ce qui pouvait me donner quelque espoir.

C'est  D. L*** que je dus la connaissance du noble et courageux
discours d'un prince franais contre les adresses au roi pour
l'puration des administrations et le chtiment des dlits politiques.
L'ame gnreuse du jeune guerrier qui cueillit  Jemmapes ses premiers
lauriers, cette ame librale et gnreuse pressentit, dans ces
rigoureuses mesures, l'orage qu'on allait former sur une tte pargne
dans cent combats; et ce discours, dont je dus la copie  D. L***, est
un morceau d'une loquence trop franaise, pour que je ne me fasse pas
un honneur d'en enrichir mes Mmoires.

     Sance du 13 octobre 1815.

     DISCOURS DU DUC D'ORLANS EN RPONSE  L'ADRESSE AU ROI POUR
     L'PURATION ET LE CHTIMENT DES DLITS POLITIQUES.

     Ce que je viens d'entendre achve de me confirmer dans l'opinion
     qu'il convient de proposer  la Chambre un parti plus dcisif que
     les amendemens qui lui ont t soumis jusqu' prsent. Je propose
     donc la suppression totale du paragraphe. Laissons au roi le soin
     de prendre constitutionnellement les prcautions ncessaires au
     maintien de l'ordre public, et ne formons pas des demandes dont la
     malveillance ferait peut-tre des armes pour troubler la
     tranquillit de l'tat. Notre qualit de juges ventuels de ceux
     envers lesquels on recommande plus de justice que de clmence nous
     impose un silence absolu  leur gard. Toute nonciation antrieure
     d'opinion me parat une vritable prvarication dans l'exercice de
     nos fonctions judiciaires, en nous rendant tout  la fois
     accusateurs et juges.

 l'poque o je lus ce discours, mon coeur eut un moment d'esprance;
j'y pensais souvent, oh! bien souvent. Plus tard, lorsque l'incomptence
des marchaux fut dclare, je pleurai avec amertume l'absence du prince
dont, sans doute, la voix se serait leve pour le parti de la clmence,
dont ses lumires et son quit leur avaient fait proclamer et invoquer
les droits. Il me restera  dire, plus tard, avec quelle magnanimit ce
mme prince accueillit et rpondit aux prires de l'pouse infortune de
l'illustre prisonnier qui osa, avec la confiance des droits d'un
lgitime amour, lui confier ses douloureuses esprances, dans ses nobles
sentimens; poux heureux et pre, le prince franais et-il pu rester
insensible aux larmes d'une mre, de l'pouse d'un guerrier
malheureux[5]!

Dans mon obscurit, sans titre lgitime, je ne me crois pas le droit de
parler de ma reconnaissance, mais elle est grave dans mon ame pour un
prince gnreux, et je mets ma gloire  la publier.




CHAPITRE CLXII.

Ma vie pendant l'instruction du procs du marchal Ney.--Esprances
d'vasion.--Gnrosit du pauvre.


Dans cette vie de tortures, je n'tais soutenue que par la gnreuse
compassion d'Eugne. Je dus cependant au hasard deux rencontres qui
rpandirent un peu de baume sur des blessures toujours saignantes; la
premire fut celle d'un gendarme qui avait t de service plusieurs fois
 la prison du marchal, et qui, racontant cette circonstance dans un
lieu public o j'tais entre pour me reposer d'une longue course,
s'tait exprim avec une touchante vivacit d'intrt et d'admiration
pour le noble prisonnier. Quand il sortit de l'endroit o il venait de
frapper mon coeur d'une consolante surprise, je l'abordai avec franchise,
et je le flicitai au nom de la gloire franaise des sentimens gnreux
qu'un militaire conservait ainsi pour un de ses anciens chefs. Sans lui
livrer le secret de tout mon intrt, je demandai au militaire s'il
voudrait se charger de faire tenir quand il serait de service quelques
mots  celui que le tmoignage d'une tendre compassion consolerait. Je
vous jure sur l'honneur du hros, dont le caractre vous est un sr
garant de ma parole, que je ne mlerai rien de politique  cette
communication tout intime. Je donnai  cet excellent homme mon adresse,
et il ne manqua point  la parole qu'il venait de me donner d'accorder
ce pieux hommage  la mmoire d'un brave avec ses pnibles devoirs.

L'autre rencontre dont je veux parler fut encore un plus grand
vnement, car c'tait presque une esprance de salut pour la victime.
Eugne et moi nous avions, un jour que les nouvelles de la procdure
taient mauvaises, cherch  distraire nos tristes et mortelles penses
par une longue promenade, par une de ces courses sans but, o sous des
pas indolens les lieues cependant s'accumulent. Sur les huit heures du
soir seulement, nous nous apermes que nous avions pass l'heure du
repas, et que notre tat exigeait quelque nourriture imprieusement.
Nous tions arrivs au quai qui longe la place de l'Htel-de-Ville;
l'endroit tait peu favorable  la dcouverte d'un restaurant; nous
apermes cependant un petit tablissement qui avait l'air d'y
ressembler, et nous y entrmes. La socit tait heureusement fort peu
nombreuse, et le besoin nous y fit encore accorder plus d'attention
qu'aux mets des modestes ouvriers.

 la table qui touchait presque la ntre, soupait nonchalamment un homme
en blouse de voiturier d'une assez bonne mine, d'une figure ouverte et
franche, quoiqu'une extrme pleur ft empreinte sur ses traits.
Quelques larmes bientt arrosrent son chtif repas. Il les essuyait
furtivement, car il est un ge o les hommes, par une singulire pudeur
de faiblesse, craignent de laisser dcouvrir qu'ils sont encore
sensibles. Cet effort de mystre, qui ajoutait  la sincrit de ce que
cet homme paraissait prouver, me fit supposer quelque infortune
extraordinaire.

Eugne tait si bon que je ne craignis point d'tre dmentie par lui, et
me fiant aux droits de mon sexe, je me tournai vers celui qui me
semblait malheureux par quelque vnement digne d'un de ces secours que
j'allais m'empresser  lui offrir. Hlas! il tait malheureux, mais du
mme malheur que nous; c'tait un sous-officier d'un rgiment qui avait
toujours combattu sous les ordres de Ney,  qui une blessure reue en
1814 au plateau de Craone, le 6 mars, lorsque Ney en chassa les Russes,
avait fait quitter le service qu'il aurait, disait-il encore, repris
pour aller mourir sous les aigles  Waterloo, si la balle ne l'et priv
de l'usage du bras droit. Mais, me servant de l'pithte qui va si bien
au militaire franais: Mais mon brave, lui dis-je, vous avez prouv
d'autres malheurs que votre blessure, car un militaire ne verse pas de
larmes pour un pareil accident. Alors il nous avoua que c'tait
l'arrestation et le danger que courait son ancien chef qui le rendaient
imbcille de douleur. Mon premier mouvement fut de me jeter sur son
coeur, de le serrer contre le mien, mais il y avait des tmoins, et je me
contins assez pour ne presser que sa main. Eugne l'invita  se mettre 
notre table, et notre nouvel ami continua ainsi  voix basse: Vous le
connaissez, vous l'aimez aussi; ah! cela se voit. N'y a-t-il pas de quoi
mettre le feu  une ville, de songer qu'il y a pourtant des gens qui se
rjouissent de la mort de celui qui a sauv tant de milliers de
Franais? Je l'excitais  parler, car chaque parole tait un loge pour
Ney. La confiance s'tablit bientt davantage et l'on parla  coeur
ouvert. Notre sergent nous dclara qu'ils taient plus de trente, tous
rsolus, si le marchal tait condamn, de former un complot pour
l'enlever. Nous sommes trente, mais il ne faudra que frapper du pied
pour faire sortir plus d'un millier d'hommes. Ney est ador du soldat et
admir et respect des bourgeois; mais on ne le condamnera pas.
Lopold, avec beaucoup d'adresse, sut pntrer tous les desseins du
militaire, et dcouvrir  quel point on pourrait s'engager et compter
sur un dvouement si franchement exprim. Mon coeur me fit voir tout ce
que j'osais esprer, en cas d'un jugement fatal. On se quitta aprs de
bien cordiales effusions. Eugne dit au brave de venir le trouver le
lendemain, qu'il lui donnerait asile  son domicile, pour viter les
alles et venues qui pourraient exciter des soupons.

J'appris par une autre voie encore, qu'on avait un plan arrt
d'vasion, dans le cas o Ney serait condamn, et, je l'avoue sans
craindre d'exprimer toute ma pense, j'applaudissais non seulement  ce
dvouement intrpide pour sauver une tte si chre, mais je fis tous mes
efforts pour encourager et soutenir ces gnreuses rsolutions.

Eugne tait li avec le bon, le sensible Gamot, beau-frre de Ney; il
me le fit connatre, et cet excellent homme voulut bien pardonner ce
qu'il y avait eu d'garemens et de faiblesses dans ma liaison avec Ney,
en faveur de l'intrt courageux et passionn qu'il me vit pour celui
dont la mort cruelle a abrg ses propres jours. Gamot esprait peu, il
redoutait mme la franchise un peu rude du marchal, et sa juste fiert
dans les rponses de l'instruction. J'tais convenue d'un lieu sr pour
rencontrer le gendarme dont j'ai parl plus haut. J'y courus  la
premire nouvelle que le procs allait commencer. On vivait dix ans dans
de pareilles journes. L'ame soutenait les forces du corps, sans cela le
mien n'et pu, malgr ma force physique, rsister  toutes mes courses,
tantt en voiture, plus souvent  pied, d'un lieu  un autre, rentrant
chez moi pour changer de vtemens, en mettant souvent, pour drouter D.
L***, que je supposais m'pier, de diffrentes classes et allant dans
toutes sortes de lieux o je n'aurais certes jamais mis les pieds sans
le sentiment tout-puissant qui, dans ces jours d'effroi et
d'incertitude, me rendait tout indiffrent, hors le nom de la victime
menace. Je sentais natre dans mon coeur boulevers d'affreux desseins
dont la seule pense me fait frmir aujourd'hui o tant d'annes de
deuil ont pos sur mon dsespoir cette terrible empreinte du temps, qui
efface tout, bonheur, joie, dsespoir et haine. Mais dans un tel oubli
je ne puis comprendre d'indignes trahisons dont j'pargne  mes lecteurs
la triste numration.

Toutefois il m'est doux de rendre justice aux traits honorables d'un
dvouement qui fut sans rcompense, et qui n'tait pas sans dangers. Je
trouvai le gendarme fidle au rendez-vous; il se chargea d'un billet
ouvert qui parvint encore  Ney; ce fut le dernier. J'employai tous les
moyens pour obtenir de voir le marchal: ce fut impossible. Le messager
de ma douleur me parut convaincu que le marchal serait condamn; mais
il ajoutait: Qu'importe la condamnation! elle ne sera pas excute, car
on tentera de l'enlever trs certainement, et l'escorte laissera faire,
soyez-en sre.

--Oui, si elle tait compose de soldats ayant vu sa bravoure et
apprci sa loyaut. Quel or et pu payer de pareilles assurances en
pareille position? Aussi je prodiguais  pleines mains ce qui m'en
restait; et je dois  la vrit de dire qu'il me fallut user de ruse et
presque de force pour le faire accepter de ce brave homme, qui, dans cet
entretien, me dit aussi que madame la marchale tait l'ame d'une foule
de gnreuses dmarches formes pour son malheureux poux. J'ai dit que
j'avais deux logemens et une chambre o j'allais me travestir pour mes
courses; l'un tait situ dans le faubourg Poissonnire. Sans absolument
faire liaison, j'avais contract avec une ouvrire en dentelle, dont le
mari peignait sur porcelaine, cette bienveillance du _bonsoir_ et du
_bonjour_, invitables questions du voisinage. La femme avait une
trentaine d'annes et le mari un peu plus; ils avaient trois enfans. Je
ne puis passer devant des enfans sans prouver le dsir de les
embrasser. Mes attentions bienveillantes m'avaient d'abord valu la
joyeuse familiarit des marmots et toute la politesse amicale du pre et
de la mre, des saluts, des rvrences et des questions. La femme avait
eu un frre tu  Waterloo, et son mari, garde nationale, avait commenc
sa carrire militaire assez noblement sur les hauteurs de Montmartre. On
ne m'approche pas long-temps sans connatre mon humeur guerrire, et
cette tournure d'esprit avait encore accru la bonne prvention de mes
htes.

Un soir que je venais pour brler quelques lettres, j'appelai: personne
ne rpondit.  tout hasard je frappe un coup trs fort. On y va,
rpond alors une voix entrecoupe de sanglots. Au mme instant la porte
s'ouvre et me montre la pauvre voisine tout en larmes. Un malheur venait
de frapper son mari: il s'tait trouv avec quelques amis dans un caf;
on y avait parl de l'affaire du marchal Ney, la grande affaire du
jour; on n'avait dit que ce qu'on pensait, mais peut-tre comme on
n'aurait pas d le dire; il y avait l des gens qui coutaient, et avec
de bonnes instructions sans doute; on vint sur la place mme arrter le
groupe dont son mari faisait partie, et avec les autres il a t conduit
 la prfecture de police. Je rassurai de mon mieux la petite famille,
en disant ce que je pensais, et ce qui arriva, que, le lendemain, le
mari serait libre. Je restai prs de deux heures pour consoler cette
pauvre mre; la sienne arriva: c'tait une femme fort ge. Je promis 
ces bonnes gens de suivre l'affaire, et ds le lendemain je fus assez
heureuse, grces aux dmarches d'Eugne, pour que lui-mme allt
reconduire un fils, un poux, un pre chri, au foyer d'une famille
dsole. Je vins le soir, avec Eugne et ce militaire dont j'ai parl,
qui ne le quittait plus, chez ces bonnes gens; le mari renouvela 
Eugne les remerciemens qu'il lui avait faits dj, et nous conta en peu
de mots le sujet de la dispute. Parmi les personnes avec lesquelles il
s'tait trouv, il y avait trois ou quatre militaires qui s'taient
battus  Waterloo sous le gnral Grard. Dans le mme caf taient en
mme temps des individus s'appelant _volontaires royaux_; ceux-ci,
ajoutait le naf narrateur, se mlrent de la conversation, et aprs
beaucoup d'autres disputes, ils voulurent parler de Waterloo; l-dessus
trois des ntres prirent feu.

Le pour et le contre des opinions de part et d'autre changes, avaient
pouss la discussion jusqu'aux injures personnelles, et, comme derniers
argumens, les coups de poing taient arrivs, puis l'intervention des
gendarmes et le sjour  la prfecture de police.

Nous conseillmes  notre garde national d'viter ces runions; il nous
dit n'y avoir t que dans l'espoir d'apprendre quelque chose de relatif
au marchal Ney, et il tait bien dsol de l'imprudence de ses amis,
qui, n'tant pas de Paris, allaient sans doute tre renvoys dans leurs
dpartemens. Circonstance d'autant plus fcheuse, ajoutait notre homme,
que ses six camarades valaient un bataillon en cas d'vnement. Il n'y
avait pas  se tromper sur de pareilles rvlations, et nous apprmes
qu'une tentative d'vasion bien combine restait toujours possible pour
celui que tous nous eussions voulu sauver au prix de notre sang: au
besoin, l'or n'et point manqu, mais il n'tait qu'un accessoire, et
nullement un stimulant ncessaire d'une telle entreprise; car les coeurs
volaient au devant de ce sacrifice d'une piti gnreuse. Comme preuve
de ces dvouemens dsintresss, il suffit de citer mes voisins du
faubourg Poissonnire. Ils taient plus prs de la pauvret que de
l'aisance; eh bien, lorsqu'ils surent que je passais mes jours dans des
dmarches infructueuses, hlas! mais dont Ney tait l'objet, non
seulement le mari m'offrit son temps, son zle, mais sa femme, sa mre
et lui, me supplirent de disposer, si cela pouvait servir, de 1600
francs, fruit de leurs longues pargnes, espoir de leur petite ambition;
ils me portrent leur trsor; ils me dirent, pour me le faire accepter,
de ces choses que l'ame seule inspire, et auxquelles la recherche du
langage ne fait qu'ter leur nergique et inestimable prix: Prenez,
Madame, prenez, il faut beaucoup d'argent; ne craignez pas de ne pouvoir
rendre: allez, nos enfans ne manqueront pas pour cela; et devraient-ils
porter la hotte du chiffonnier, ce sera un beau patrimoine  leur
laisser, que de leur dire: Nous avons employ votre lgitime  une belle
action, nous sommes pour quelque chose dans des efforts qui ont sauv la
vie du guerrier qui la prodigua toujours pour la France.  pareils
lans de gnrosit, je ne pouvais rpondre que par des larmes. Pour
excuser et faire accepter mon refus, il me fallut montrer les sommes que
j'avais encore en portefeuille, promettre que si l'argent me manquait,
je reviendrais frapper  leur petite bourse. La somme reste l, me
dirent-ils, elle attendra vos ordres. Cette scne se passait dans une
petite chambre d'ouvriers; les hros de ces offres gnreuses, inspirs
par une noble piti pour un guerrier malheureux, vivaient pniblement du
fruit de leurs labeurs: c'tait un sacrifice pour un proscrit, un
sacrifice sans espoir d'autre rcompense que le bonheur mme de la bonne
action.

Je le demande  tous ceux qui ont un peu expriment le coeur humain: si
l'on trouverait dans les classes leves une aussi prompte lvation de
sentimens, et si l'opulence offre son superflu avec ce noble lan de
coeur qui porte quelquefois la mdiocrit  immoler son ncessaire?

Je revis une fois encore ces braves gens, ce fut aprs la mort du
marchal Ney; j'tais prte alors  partir pour Bruxelles, d'o je ne
comptais plus revenir. Leur muette piti, en mlant leurs larmes aux
miennes, tait une dchirante loquence, et elle fut alors ma seule
consolation, s'il est des consolations pour de pareilles douleurs!




CHAPITRE CLXIII.

Souvenirs de Labdoyre.--Procs du marchal Ney.--Sa comparution devant
le conseil de guerre.


Chaque jour me devenait une inquitude nouvelle, un sommeil affreux. Le
marchal tait en prison, et D. L*** m'avait tant recommand, dans
l'intrt mme de Ney, de ne faire aucune dmarche qui pt soit veiller
les soupons, soit mme ajouter, par ma prsence et la publicit de
notre liaison, aux peines d'un ami malheureux des chagrins de plus d'une
nature, que je commenais  me laisser persuader.

C'est le 19 aot que l'infortun guerrier tait arriv  Paris, et
immdiatement enferm  la prison militaire, et de l  la conciergerie.
L'instruction du procs fut longue, bien longue, surtout pour mon coeur.
D. L*** me tenait alors en prison chez moi, et chez lui ensuite, avec
l'autorit de ce qu'il appelait mes plus chers intrts, afin, sans
doute, que deux destines fussent jusque dans leurs douleurs enchanes
par une triste ressemblance. Chaque jour, D. L*** me rendait compte du
rsultat de l'enqute qui se poursuivait avec une extrme activit de la
part de ceux qui eu taient chargs, et avec une lenteur excessive pour
les inquitudes impatientes de l'accus. Comment peindre mes angoisses 
chaque rcit! Quand on me citait le sens d'une dposition de quelque
tmoin important, je la faisais rpter, je la tournais et la retournais
en quelque sorte sur mon coeur, pour y chercher quelque ct favorable.

Par un de ces hasards que la fortune se plat  rapprocher comme pour
combler la mesure des terreurs attaches aux discordes civiles, le 19
aot, ce jour mme qu'un marchal de France revoyait,  la manire d'un
criminel, cach dans un fiacre, ce Paris dont son bras avait enrichi les
monumens de drapeaux enlevs sur vingt champs de bataille, ce mme 19
aot avait retenti un premier arrt de mort contre un jeune guerrier,
triste prlude de celui qui semblait rserv  un vtran. Charles
Labdoyre venait de comparatre devant un conseil de guerre, et avait
subi la sentence qu'il avait lui-mme prdite, dans une discussion
orageuse de la Chambre des Pairs, par cette rplique douloureuse: En
cas de changement, ne serais-je pas le premier fusill? Charles tait
depuis quelque temps mon ami; j'avais partag ses illusions. Son corps
perc de balles, voil l'pouvantable horizon  travers lequel le retour
de Ney m'avait apparu. Les circonstances avaient prcipit Ney;
Labdoyre avait prcipit les circonstances. En pesant les accusations
 la manire des casuistes politiques, je trouvais une diffrence dans
la conduite de ces deux guerriers, et comme une lueur d'esprance; mais
quand la douleur nous porte un premier coup, on ne mesure plus les
chances de ceux dont il lui reste  nous frapper. La pense ne s'arrte
plus alors aux calculs, elle court droit aux pressentimens fivreux du
dsespoir. Labdoyre, dont le nom tait dj clbre par les aventures
dplorables de son aeul, qu'un roman connu  clbres, venait de
marquer sa place dans l'histoire par sa part active dans les vnemens
de 1815, et plus encore par sa mort tragique et malheureuse. Hlas! en
me rappelant son ardeur bouillante, cette soif de prils et de
belliqueuses motions, cet abandon de tous les intrts  une sorte de
fanatisme militaire, je croyais me rappeler aussi qu'il y avait
quelquefois des accs de sombre mlancolie dans cette ame de feu; je
croyais avoir surpris sur ce noble front quelques vagues prsomptions de
malheur, passant quelquefois  travers les rayons de cette gloire dont
il tait si avide.

Plonge dans une espce de dlire pendant la courte procdure qui
conduisit le jeune compagnon de mes rves de victoire sous le feu... qui
n'tait pas, hlas! celui de l'ennemi, le nom chri de Ney s'tait ml
au sien dans mes cris de douleur! D. L*** et la rumeur publique
m'avaient seuls appris les dtails de ce cruel vnement. Je ne le
rappelle qu'en ce moment dans mes _Mmoires_, parce qu'il y a toujours
dans les grandes catastrophes un accablement du coeur qui fait qu'on les
sent plus quand elles s'loignent, que quand elles vous surprennent.

C'est ainsi que le jugement du plus jeune de nos guerriers, sa calme
attitude devant le conseil de guerre, son courage plus difficile devant
des fusils franais dirigs sur sa poitrine, taient devenus en quelque
sorte le cauchemar de mes nuits, et les avaient troubles davantage 
mesure que le temps s'coulait. Peut-tre aussi, outre l'intrt tendre
et religieux qui m'attachait au souvenir du malheureux Labdoyre,
sentais-je retentir plus effrayantes les menaces de cette premire
rigueur,  mesure que le moment approchait, o Ney lui-mme allait
comparatre devant un tribunal, et voir mettre ses lauriers et sa
conduite dans le bassin des prventions politiques.

Quoi qu'il en soit de ces terreurs superstitieuses d'une femme, je n'en
supportais pas avec moins d'impatience les dlais si prolongs d'une
pnible et humiliante dtention, et je craignais, avec le bon et
sensible Gamot, que l'esprit imptueux du marchal, fatigu des
minutieux dtails des interrogatoires et du greffe, ne trancht ces
inextricables lenteurs par quelque imprudence, ou quelque violente
exclamation. Pourtant, de l'aveu mme de D. L***, qui, d'avance, savait,
je ne sais comment, mais d'une manire prcise, le sens de toutes les
dpositions des tmoins, le marchal montrait un grand caractre et un
calme qui pouvait singulirement influer sur la conviction des juges.

La fameuse Ordonnance du 24 juillet 1815 portait que les gnraux et
officiers qui avaient contribu au renversement du gouvernement royal,
seraient traduits devant des conseils de guerre comptens dans leurs
divisions militaires respectives. En vertu de cette Ordonnance, le
marchal Ney, qui y tait dsign, devait tre traduit devant un conseil
de guerre  Paris. Les formes de la justice militaire ont quelque chose
de si expditif, la promptitude de l'excution des jugemens laisse si
peu de repos aux prventions pour s'claircir, aux preuves pour
s'accumuler, qu'il est bien naturel, malgr la loyaut des personnes, de
se dfier des prils insparables de ces sortes de juridiction. Aussi,
ds les premiers pas de l'instruction, les conseils de Ney furent d'avis
d'lever, avant tout, une question d'incomptence, le marchal faisant,
 l'poque des vnemens qui donnaient lieu aux poursuites, partie de la
Chambre des Pairs; inviolable par cette qualit, il ne pouvait tre jug
que par les siens. On avait mme t d'avis que le marchal ne ft
aucune dfense devant le tribunal primitivement dsign.

Ds que je connus la composition du conseil de guerre dont les membres
venaient d'tre choisis, par une de ces divinations du coeur, je
n'entrevis pas les avantages de l'incomptence qu'il s'agissait de
dcliner. Quand l'histoire verra que c'tait la valeur, la loyaut,
l'identit presque parfaite de la situation et de la conduite, qui
allaient prononcer sur le sort de l'amiti, elle inscrira comme une
fatalit de plus dans une destine fatale le choix et la prfrence
accorde  une cour qui ne pouvait tre plus imposante par les titres,
ni plus indulgente par les souvenirs. En effet, quels allaient tre les
juges de Ney? ses frres d'armes, les marchaux Jourdan, prsident,
Massna, Augereau, Mortier, les lieutenans gnraux Gazan, Claparde et
Villatte.

J'crivis  Ney quelques mots que j'essayai de lui faire parvenir par le
gendarme dont j'ai parl, pour lui communiquer, avec toute l'inspiration
de la tendresse, mes craintes et mes pressentimens. Hlas! cette fois
mon messager me rapporta ma lettre, que ses fonctions n'avaient pu lui
permettre d'utiliser.

Je le regrettai d'autant plus, que je me persuadais que l'inspiration
d'une cour qu'il savait dvoue modifierait peut-tre sa rsolution, et
l'engagerait  accepter des juges dont le coeur lui tait acquis. Je ne
sais point ce qui s'est pass dans l'ame de Ney sur ce sujet dlicat,
mais j'eus quelques soupons qu'il rpugnait  donner  des frres
d'armes la triste mission et peut-tre le pnible embarras de se
prononcer sur des vnemens qui taient pour la plupart leur propre
cause.

Sans chercher  sonder davantage la pense de l'illustre accus et de
ses habiles dfenseurs, MM. Berryer pre et Dupin, je me contenterai de
dire que la sance de ce conseil de guerre o le marchal Ney parut
devant les marchaux, le 9 novembre, fut grande et imposante. Le
vainqueur de la Moskowa en face des vainqueurs de Jemmapes, de Zuric, de
Castiglione, sentit admirablement le respect d  ces grands noms,
dernier et singulier rendez-vous de la gloire franaise prononant sur
elle-mme, et, aprs trente ans de bataille, venant s'asseoir sur une
sellette de tribunal. Il y avait l pour Ney, comme pour tous ces
illustres complices des mmes triomphes, une dernire preuve  laquelle
tous devaient au fond dsirer d'chapper. En allant au devant de
l'incomptence, Ney ne fit peut-tre qu'interprter les intimes penses
de ceux qui l'eussent d'eux-mmes invoque. Le succs de ce premier
jugement ne paraissait douteux  personne: l'accus demandait ce qu' sa
place eussent demand les guerriers magistrats.

La premire sance dura prs de sept heures; elle fut absorbe par la
lecture des pices, des tmoignages, et de tous les autres papiers de la
procdure.

Le lendemain, la lecture de l'instruction continua. Quand elle fut
acheve, le marchal Ney fut introduit dans la salle d'audience. Je
n'tais point prsente. D. L*** avait eu soin de me rendre toute sortie
impossible; mais il me rendit un compte si anim, si exact de cette
scne  laquelle il assistait comme tmoin volontaire pour moi, et comme
tmoin oblig pour son office, que je ne crains point de me tromper en
en reproduisant quelques traits. D. L*** me rpta lui-mme, les larmes
aux yeux, qu'il avait pleur  l'aspect du marchal, entrant en quelque
sorte dans sa famille des camps, la dmarche ferme, l'attitude calme, le
regard fier et bienveillant. Il tait, ajoutait D. L***, revtu d'un
simple uniforme: sans broderie, portant les paulettes de son grade, et
la grande dcoration de la Lgion-d'Honneur. Aussitt que le marchal a
eu pris place sur le sige qui lui tait destin, le marchal Jourdan,
prsident du conseil, lui a adress ces paroles: Quels sont vos noms,
prnoms, ge, lieu de naissance, domicile et qualits.

--Par dfrence pour MM. les marchaux, j'ai consenti  rpondre aux
questions de M. le rapporteur. Je dois maintenant me borner  dclarer
que je dcline la comptence du conseil.

Le prsident a repris: Le conseil donne acte  l'accus de sa
dclaration. Maintenant, M. le marchal, vous devez rpondre  la
question que je vous ai faite, afin que votre identit soit constate.
Votre dfenseur aura la parole ensuite pour dvelopper vos moyens
d'incomptence.

Le marchal a dduit alors ses qualits, et cette touchante simplicit
 produit un mouvement inexprimable d'intrt. Aprs ce court
interrogatoire, M. Berryer, dans un long et loquent plaidoyer, a
dvelopp les moyens d'incomptence, par tous les argumens que
l'histoire, les lois anciennes et nouvelles pouvaient offrir. Le gnral
Grundler, rapporteur, a rsum la discussion avec une noble et dlicate
impartialit.

Le conseil n'est pas rest plus d'un quart d'heure en dlibration, ce
qui justifie jusqu' un certain point vos conjectures que l'opinion
sembla faite, et que le marchal aura peut-tre  regretter de n'avoir
pas t jug l dfinitivement. Quand le conseil a reparu dans la salle
d'audience, le marchal Jourdan a dit: qu' la majorit de cinq voix
contre deux, le conseil se dclarait incomptent. Voici les termes du
jugement tel qu'il fut inscrit sur les registres. Je vous en apporte une
copie qui circule. J'ai eu lieu de vrifier depuis que D. L*** avait
dans cette occasion parl comme l'histoire, et je donne en consquence
la pice telle qu'elle est devenue un document imprissable de ce grand
vnement.

Sur le rapport de M. le marchal de camp Grundler, et aprs avoir
entendu le rquisitoire de M. le commissaire ordonnateur Joinville,
procureur du Roi;

Le conseil, considrant:

1 Que M. le marchal Ney tait pair de France  l'poque o il a
commis le dlit pour lequel il est mis en jugement, en conformit de
l'ordonnance du Roi du 24 juillet dernier;

2 Qu'un prvenu doit toujours tre jug dans le grade ou suivant la
qualit qu'il avait au moment o il a commis le dlit dont il est
accus;

3 Que les marchaux de France n'ont jamais reconnu, sous nos rois,
d'autre juridiction que celle du parlement de Paris; qu' l'poque de la
cration de ceux existans, ils ont t dclars justiciables d'une haute
cour, et qu'assimilant M. le marchal Ney  un gnral d'arme, pour lui
appliquer les dispositions de la loi du 4 fructidor an 5, on n'a pas d
former, par analogie, un tribunal dont l'existence n'est reconnue par
aucune loi;

4 Que M. le marchal Ney est accus d'un crime de haute trahison et
d'un attentat contre la sret de l'tat, et qu'aux termes de l'article
33 de la Charte constitutionnelle, la connaissance de ces crimes est
attribue  la chambre des pairs;

5 Que l'ordonnance du 24 juillet qui prescrit l'arrestation et la
traduction devant les conseils de guerre comptens, de plusieurs
gnraux, officiers suprieurs, et autres individus, et que celle du 2
aot, qui a renvoy tous les prvenus dnomms dans celle du 24 juillet
par-devant le conseil de guerre permanent de la premire division
militaire, ne juge rien sur la comptence du conseil de guerre, tandis
que celle du 6 septembre, qui a renvoy M. de Lavalette, dnomm dans
celle du 24 juillet, par-devant ses juges naturels aux termes des
articles 62 et 63 de la Charte constitutionnelle, donne lieu de penser
que la drogation aux lois et formes constitutionnelles, prononce par
l'article 4 de cette ordonnance, ne s'applique point  la comptence, et
nonobstant la rquisition de M. le procureur du Roi, dclare,  la
majorit de cinq voix contre deux, qu'il est incomptent pour juger le
marchal Ney.

Le conseil tant rentr en sance publique, M. le prsident a prononc
 haute voix le jugement rendu par le conseil de guerre.

Le conseil enjoint  M. le rapporteur de lire de suite le prsent
jugement  M. le marchal Ney, en prsence de la garde rassemble sous
les armes, et de le prvenir que la loi lui accorde vingt-quatre heures
pour se pourvoir en rvision; et au surplus, de faire excuter le
jugement dans tout son contenu.

_Sign_ MM. les marchaux JOURDAN, _prsident_; MASSNA, _prince
d'Esling_; AUGEREAU, _duc de Castiglione_; MORTIER, _duc de Trvise_; et
par MM. les lieutenans gnraux des armes du roi, CAZAN, VILLATTE et
CLAPARDE.

J'oubliais une circonstance de ce premier procs du marchal, qui, s'il
et t le dernier, ferait peut-tre aujourd'hui une des plus belles
pages des annales de la monarchie; j'oubliais, dis-je, une circonstance
qui fit grande sensation dans le public, ce fut le refus du marchal
Moncey de prsider, en sa qualit de doyen des marchaux, le conseil de
guerre. Les uns blmaient, les autres exaltaient cette conduite. Le
Fabius en cheveux blancs fut mis aux arrts par ordre du ministre de la
guerre, en punition de cette infraction aux rglemens militaires. Mais,
si aprs le jugement il restait des loges pour le refus touchant du
vtran de nos vtrans, il n'y eut aussi que des applaudissemens pour
les marchaux qui avaient accept et accompli la mission galement
honorable de juger, avec une impartialit et une franchise d'opinion si
dignes de leur caractre, celui auquel pas un de ces grands capitaines
ne refusait la qualification de _brave des braves_.




CHAPITRE CLXIV.

Sinistres prsages.--Lettre de Nomi.--Le domestique d'Eugne.--Dtails
sur la mort de Murat.


Elle fut courte la trve donne aux inquitudes de mon coeur, par l'issue
favorable du jugement des marchaux. Vingt-quatre heures taient  peine
coules, que D. L*** vint me dire que mes angoisses n'avaient t que
suspendues, et que Ney, suivant son voeu, allait tre jug par la Chambre
des Pairs. Les ministres devaient aller, ds le lendemain, porter 
cette assemble l'ordonnance rglementaire des formes  observer dans sa
formation en cour de justice; car c'tait pour la premire fois que
cette attribution criminelle, prvue et indique par la Charte, se
trouvait mise en vigueur.

Avant d'entrer dans cette srie d'motions, qui allaient pour moi sortir
des incidens de chaque journe, il est encore un douloureux souvenir qui
demande place dans ce volume, comme si la perte des illusions de toute
ma vie n'et pu se consommer qu'au bruit de la foudre frappant toutes
les ttes qui m'avaient t chres.

Pendant le commencement de la procdure de la Chambre des Pairs, je
reus une lettre de Nomi, qui devint pour moi l'objet d'un nouveau et
terrible pressentiment. Elle m'annonait l'errante destine de Murat. Je
laisse parler Nomi.

Les heures d'angoisses que je viens de passer, ne sont, je le crois
bien, ma chre amie, qu'un avant-coureur d'un plus grand dsespoir
encore. Depuis ma dernire lettre, j'avais rejoint Joachim  la campagne
de l'amiral Allemand. Murat en est parti pour se rendre  Lyon. Il
voulait forcer l'Empereur  accepter son pe, et  lui permettre de se
battre en soldat, sinon en roi. Les vnemens du 18 juin, qui venaient
d'abattre cette dernire esprance de mourir sur un champ de bataille,
l'ont fait revenir prcipitamment dans ces contres. Durant cet
intervalle, j'tais partie pour le rejoindre, et le prvenir contre des
intrigues prpares pour abuser encore son orgueil du fol espoir de
reconqurir un trne perdu maintenant sans retour. Revenue galement sur
mes pas, je ne l'ai plus trouv  Aubagne. Je tremblais pour sa vie,
sachant qu'une bande d'assassins, partie de Marseille, devait l'enlever
ou le tuer. Le marchal Brune venait, contraint par les vnemens, de
faire arborer le drapeau blanc. Pendant ce temps, Joachim arrivait  la
maison que j'ai prs d'Antibes. Tout tait combin pour le sauver.
Rosetti, Bonafoux et Gueliani taient  Toulon. Il tait convenu que
Joachim se rendrait par des chemins de traverse  Roane, tandis qu'on
faisait courir le bruit qu'il se rendait dans l'intrieur de la France.
Tout tait prt quand il apprit qu'un btiment allait mettre  la voile
pour le Havre. Le duc della Rocca crut sans doute donner un utile
conseil  Murat, en lui persuadant que la mer avec ses naufrages serait
encore plus sre  traverser, que la Provence avec ses passions; mon
coeur, sur ce point, eut bien de la peine  empcher mon dsespoir de
devenir injuste.

     Malgr mes avis, malgr mes prires, Joachim a voulu prendre un
     parti diffrent de celui que ma prudence prfrait, et cette
     rsolution l'a perdu. Ne pouvant s'embarquer  Toulon, il devait,
     sur le rivage, rejoindre une chaloupe qui le conduirait  bord. Je
     l'attendais  ma campagne. Une vieille paysanne vint m'apporter une
     bote, et me donner les dtails suivans: Joachim tait venu, mais
     la chaloupe avait t  trois fois repousse. Le btiment
     s'loignant trop, Joachim, toujours gnreux, craignait de
     compromettre les marins qui devaient le conduire; il leur donna
     tout l'or qui lui restait, ne gardant qu'une seule pice. Aprs
     avoir renonc  cet espoir d'embarquement, Joachim gagna les
     hauteurs; c'tait encore son esprit aventureux qui le guidait, et
     sa dlicatesse naturelle, car il et pu directement venir chez moi;
     il y et t en sret, et m'et pargn bien des larmes et de
     cruelles incertitudes.

     Aprs avoir pass la nuit, battu par une pluie d'orage, Murat
     arriva, extnu de fatigues,  la cabane d'une pauvre femme; et
     celui qui avait remu les trsors d'un royaume, errant, mourant de
     faim, donna sa dernire pice d'or pour la rcompense d'un chtif
     service. Il m'crivit alors ces deux lignes, auxquelles il joignit
     la bague qu'il portait depuis long-temps, et sur laquelle se
     trouvaient enlacs son chiffre, le mien et celui de Jules:

     Je ne vais pas chez vous, bonne soeur de mon frre d'armes, chre
     Nomi; mon malheur s'accrotrait encore si quelqu'un pouvait tre
     inquit et compromis  cause de moi. Je suis vou  la vie des
     proscrits. Si je succombe, unissez mon souvenir  celui de Jules,
     de votre frre, de mon premier ami. Adieu, chre Nomi; tchez, si
     je meurs, de vous rapprocher de ma femme, de mes enfans; vous
     parlerez de notre enfance, de ces doux souvenirs qui ne sont pas
     trompeurs comme ceux de la gloire. Nomi, Joachim ne fixe plus les
     toiles, la sienne est couverte d'un crpe funbre; mais non,
     n'ai-je pas sur mon coeur celle du brave, la mort donne  celle-l
     son clat immortel.

     MURAT, roi proscrit.

     N'est-ce pas quelque chose de grand et de beau que cette infortune
     qui donnait encore, et qui bientt n'aura pas un abri pour reposer
     sa tte, cette tte si belle, couverte de tant de lauriers. Enfin
     il a pu s'embarquer, pour jouer encore une fois  cette loterie de
     la guerre, comme il l'a dit, et j'attends dans d'inexprimables
     tourmens le succs d'une entreprise qui me parat de la plus
     tmraire imprudence. Je me prpare  venir  Paris. Tout ce qu'on
     apprend ici, ma chre amie, ne me rvle que trop les peines que
     vous partagez avec moi pour d'illustres infortuns. Mon projet est
     de raliser le peu que je possde, de quitter la France pour
     jamais. Je place sur mon coeur le dernier don du roi proscrit, les
     dernires lignes de l'ami d'enfance. S'il chappe aux dangers de
     ses aventureuses tentatives, s'il y choue sans prir, nous nous
     rejoindrons sur les heureuses terres de la libre Amrique. Je
     compte vous voir, mon amie, au premier jour du mois prochain. Ney,
     j'espre, ne restera pas en France, et Joachim, si son bouillant
     courage ne l'emporte trop, et qu'il rve seulement le bonheur, il
     pourra encore le trouver auprs de l'amie de son enfance, de la
     soeur de son premier ami et votre toute dvoue.

     NOMI.

J'avais moi-mme le coeur trop oppress pour rpondre  la pauvre Nomi.
Sa lettre avait singulirement accru mes terreurs. Murat tait presque
le synonyme de Ney pour la bravoure, pour l'enthousiasme de la gloire,
pour la gnrosit de tous les sentimens. Hlas! combien, deux jours
aprs la rception de la lettre de Nomi, ces mortelles superstitions
vinrent encore rembrunir davantage mon imagination dj si charge de
nuages, au rcit des malheurs accomplis et de la ruine consomme de
Murat. Toutes les tendres et involontaires apprhensions de ma pauvre
amie sur ce roi, ami de son enfance, avaient mme t cruellement
dpasses par une horrible ralit. Quel prlude  mes craintes qu'un
pareil accomplissement! Et encore la catastrophe de la mort de Joachim
ne vint pas comme un fantme isol effrayer mes songes. Je ne l'appris
pas dans sa nudit; elle se droula sous mes yeux avec cette abondance
de tristes dtails qui ajoutent encore mille terribles pisodes  un
drame terrible. Un pauvre domestique d'Eugne lui avait, quelques jours
aprs le 20 mars, demand la permission d'aller fermer les yeux  sa
vieille mre, mourant  Marseille. Il achevait de remplir ce pieux
devoir avec son frre, marinier du port, au moment o Murat vint errer
dans ces contres. La fortune des princes malheureux tente peu
d'ambitions, mais elle suscite quelquefois de nobles et extraordinaires
dvouemens. Tel fut celui de ces pauvres jeunes gens qui, sduits par le
malheur d'un roi proscrit, s'taient lancs, par pit pour une grande
misre, dans la chaloupe qui l'avait emport des ctes de la Provence
pour le dposer en Corse et de l le jeter sur les rivages de la
Calabre. L'un des frres avait pri dans la traverse, et l'autre, celui
qui avait t au service d'Eugne, fidle  un voeu de son frre, suivit
le hros qu'ensemble ils avaient choisi.

Aprs la fatale excution qui avait tranch une des vies les plus
brillantes par la mort la plus dplorable, Hilarion avait t pris les
armes  la main; chapp par miracle, il avait trouv moyen de gagner 
la nage une felouque anglaise, et, par une piti bien rare, accueilli
par elle, il fut dpos sur les ctes de la Provence. Arriv sans
ressource  Marseille, quelques pauvres ouvriers du port, amis de son
frre, avaient fait entre eux une petite collecte, pour fournir  un
ancien compagnon les moyens de revenir  Paris, reprendre sa place
auprs de son ancien matre, dont il connaissait assez la gnrosit
pour esprer qu'il lui pardonnerait une ngligence excuse par les
dangers de plus d'une bonne action. Il ne s'tait pas tromp. Eugne
avait accueilli son pauvre Hilarion avec cette estime qu'inspire la
domesticit, quand elle s'lve au-dessus d'elle-mme par de nobles
sentimens.

Eugne, press de m'apporter quelques nouvelles du jour, car tout est
nouvelle pour les coeurs qui ont un grand et douloureux intrt dans la
vie, Eugne, n'ayant eu que le temps de reconnatre son fidle
serviteur, l'avait amen avec lui chez moi, et c'est en ma prsence
qu'il acheva le rcit de tout ce qu'il avait souffert et de tout ce
qu'il avait oubli  l'aspect du pauvre Joachim, comme il l'appelait.

Oh! monsieur, oh! madame, ce n'est rien que tout ce qu'on lit dans
l'histoire des revenans, en comparaison de ce que j'ai vu de mes yeux.
Je dfie qu'on me montre un roman o le hros fasse tout ce que j'ai vu
faire  Murat. Ce qui m'a entran vers lui, c'est d'abord mon frre,
qui avait servi dans sa marine. Avant de prendre le parti de
s'embarquer, et d'aller tenter la fortune sur mer, figurez-vous un homme
qui voulait la tenter sur terre, et qui avait demand au marchal Brune
seulement une compagnie de chasseurs, et qui, s'il l'et obtenue, ft
venu firement du sein de la Provence souleve jusqu' Paris, et qui
avait conu le projet gigantesque de traverser la France entire, pour
venir, le sabre  la main, faire signer  un Autrichien, nomm
Metternich, avec lequel il avait des affaires, un passeport bien en
rgle pour aller rejoindre sa femme et ses enfans.

--Mais comment, mon cher Hilarion, dit Eugne en l'interrompant, une
fois Murat chapp des dangers de Marseille, et abrit en Corse chez un
ami, a-t-il conu le fol espoir de reconqurir son royaume?

--Ah dame! c'est ce que je ne vous expliquerai pas. Il y a bien des
choses l-dessous. Tous nos Messieurs disaient que cela n'avait pas le
sens commun; mais j'ai entendu le roi rpondre: Il n'y a pas de sens
commun  tre brave, et cependant qui n'est fier d'tre brave! Mon
beau-frre, ajoutait le roi qui devenait encore plus beau en disant
cela, mon beau-frre n'a gure t plus raisonnable que je ne veux
l'tre, en me reprsentant, comme lui,  mes sujets qui me redemandent;
eh bien! ce qui n'tait pas raisonnable a t sublime une fois, il en
sera de mme une seconde. La seule chose que j'aie observe, c'est que,
la veille du dpart, le roi passa quatre grandes heures d'horloge avec
un officier anglais qui venait tous les jours de la cte, et qui avait
l'air diablement renard, quoiqu'il laisst toujours deux napolons pour
boire  nous autres.

Mais figurez-vous que personne de nous n'a pas plus rflchi que le roi
quand il a t question de s'embarquer. Au moment du dpart, un homme,
expdi de Paris par M. Fouch de Nantes, apporta au roi des passeports,
au moyen desquels il pouvait tranquillement se retirer en Autriche.
Qu'taient le repos, la retraite, l'espoir d'une vie prive et monotone,
pour celui dont la vie avait t une longue aventure. Joachim se tourna
vers nous tous; car il ne nous cacha plus rien ds que nous lui emes
tous jur de le suivre, et il nous dit: On me propose une existence de
chanoine, cela ne va pas  ma taille; d'ailleurs, il ne me faut pas
moins qu'un royaume pour rcompenser tant de braves gens qui ont tout
sacrifi pour moi. Hlas! il n'a conquis que le royaume des cieux par
le martyre le plus cruel qui puisse tre donn  subir. Une tempte vint
en route nous entourer de prsages de mort. Les btimens de notre petite
escadre, commande par Barbara, marin inhabile o dj tratre, furent
disperss, et quand nous fmes en vue des ctes de la Calabre, il ne
restait plus au roi que le btiment sur lequel l'ex-grand-amiral de
France tait mont avec cinquante soldats. Tous les signes taient
funestes, et les premiers mouvemens de l'entreprise en annonaient dj
la fin dplorable. Un missaire fut dpch vers le rivage; mais les
douaniers n'en continurent pas moins  faire feu sur nos barques, en
gardant notre pauvre camarade. On s'loigna un moment pendant la nuit;
l'officier qui commandait la barque du roi s'vada pour ne plus
reparatre. Nouveau symptme de fatalit; car, voyez-vous, tout est
crit l-haut, comme disait ma vieille mre en nous faisant ses adieux.
Joachim, qui tait bon croyant, hsita un moment, averti par tous ces
signes funestes. Les vivres commenaient  nous manquer. Barbara, le
commandant, annona qu'il avait des intelligences sres, et demanda un
passeport pour se rendre  terre, se faisant fort de nous rapporter des
provisions. Le roi entrevit l'intention de le trahir et il eut encore la
magnanime imprudence d'accepter cette nouvelle fatalit.

Malgr tant de sinistres prsages, ou peut-tre  cause de leurs
menaces, le roi voulut dbarquer; l'impossible tait un dfi devant
lequel il n'tait pas dans son caractre de reculer. Ce monarque-soldat,
suivi d'une arme de trente hommes, crut,  l'accueil des marins qui
gardaient le rivage, et qui le lui livrrent aux cris de _vive Joachim!_
qu'il allait aussi mettre dans son histoire son pisode du golfe Jean;
mais un capitaine de gendarmerie ameuta les paysans; et notre petite
troupe, dcime par les balles, enveloppe par le nombre, aprs des
efforts acharns, mais inutiles, fut contrainte de cder. C'est l que
j'ai reu ma blessure. Le digne capitaine qui nous avait faits
prisonniers, nous fit tous fouiller, et nous enleva tout ce que nous
possdions. Un pareil vol annonait toute une vengeance napolitaine.
L'assassinat ne se fit pas attendre. Tout ce que le roi, enferm dans
une chambre, spar de ses serviteurs, put obtenir, fut d'crire aux
ambassadeurs d'Autriche et d'Angleterre pour rclamer l'excution des
traits  son gard; mais, par une fatalit nouvelle, et une bien
italienne combinaison, ses lettres furent envoyes au gouvernement
napolitain, qui, matre du tlgraphe, ordonna que le jugement de
Joachim ft immdiatement entrepris et aussitt excut. Sitt pris,
sitt pendu! c'est le _credo_ de la gnrosit de ces gens-l. La
commission militaire ne se le fit pas dire deux fois, et elle expdia
son ancien roi avec toute la rage de l'ingratitude.

Figurez-vous que pendant qu'on tait cens juger le pauvre Joachim, on
agissait dj avec lui comme avec un condamn. On lui enlevait son valet
de chambre, le fidle de ses fidles, qui ne l'avait jamais quitt, qui
ft mort avec lui. Dans la journe, le roi demanda  plusieurs reprises
l'heure: Puisque le jugement se fait attendre, qu'on ne fasse pas
attendre mon dner. Non, jamais il ne se retrouvera un caractre de
cette trempe brillante! C'est un acier blouissant qui aura t bris
sans avoir reu une tache.

Le roi n'avait pas achev son dner que sa sentence arriva; il quitta
alors tranquillement la table, et demanda  voir ses gnraux et son
fidle valet de chambre; c'tait bien peu accorder  un roi que de lui
laisser remplir ses devoirs d'ami; mais Murat, durant son empire, avait
trop pardonn pour qu'on lui pardonnt, et on lui a refus cette
dernire grce. Tout ce qu'on avait permis  celui qui avait si bien
port le sceptre, cela a t d'crire  sa femme une lettre qui fendrait
le coeur le plus dur, et que voici:

     13 Octobre 1815.

     MA CHRE CAROLINE,

     Ma dernire heure est sonne: encore quelques instans j'aurai
     cess de vivre; tu n'auras plus d'poux, et mes enfans n'auront
     plus de pre! Pense  moi, ne maudis pas ma mmoire. Je meurs
     innocent, ma vie n'a t souille par aucune injustice. Adieu, mon
     Achille; adieu, ma Ltitia; adieu, mon Lucien; adieu, ma Louise:
     montrez-vous toujours dignes de moi. Je vous laisse sans biens,
     sans royaume, au milieu de mes nombreux ennemis: restez toujours
     unis; montrez-vous suprieurs  l'adversit, et pensez plus  ce
     que vous tes qu' ce que vous tiez. Que Dieu vous bnisse!
     Souvenez-vous que la plus vive douleur que j'prouve dans mes
     derniers momens est de mourir loin de mes enfans. Recevez ma
     bndiction paternelle, mes larmes et mes tendres embrassemens.
     N'oubliez pas votre malheureux pre!.

     Il coupa une mche de ses cheveux, la renferma dans la lettre, et
     chargea le capitaine-rapporteur de la faire parvenir  sa femme. Au
     moment de mourir, il refusa le bandeau et la chaise qui lui furent
     offerts. J'ai trop souvent brav la mort pour la craindre, dit-il
      l'officier charg de faire excuter sa sentence. Le portrait de
     la reine tait empreint sur le cachet de sa montre; il le posa sur
     son coeur, recommanda ses compagnons d'infortune, et reut la mort
     avec cette insouciance sublime qui l'avait fait si grand sur les
     champs de bataille.

Nous restmes quelques instans muets d'admiration et d'attendrissement.
Eugne embrassa son fidle domestique, qui avait eu assez de gnrosit
dans l'ame pour se dvouer  un proscrit,  ce Murat, vrai preux, gar
un moment sur un trne. Quant aux dangers que le brave Hilarion avait
courus pour revenir en France, il les avait oublis. Il ne connaissait
pas de malheur plus grand que d'avoir perdu ce dieu de Joachim. Et moi,
j'emportai de cette sance de nouvelles terreurs. La catastrophe de
Murat me sembla une sorte de maldiction lance contre nos grands
capitaines, et j'en tremblai davantage pour celui qui allait se
prsenter devant des juges, au moins franais et justes, mais sous le
poids de bien prilleux et accablans tmoignages.




CHAPITRE CLXV.

Procs du marchal Ney devant la Chambre des Pairs.--Esprances
d'vasion.--Le marchal Davoust, prince d'Eckmlh.


J'ai dit que D. L*** n'tait pas l'ennemi du marchal, mais simplement
une crature toujours dvoue du pouvoir qui paie; je dois mme dclarer
que le soin qu'il se donnait pour connatre mes dmarches, tait au
contraire,  cette poque, plutt l'effet de l'intrt qu'il prenait 
ma tranquillit, que d'une pense ambitieuse. Mais je n'ose affirmer que
s'il et pu connatre mes relations avec le gnreux Eugne, pntrer
les plans de ce brave sergent, et les officieux services du gendarme
dont j'ai parl, il n'et pas cru de son devoir de dnoncer ces
compassions sditieuses. Aussi je poussai  cet gard la prudence
jusqu'au scrupule.

Le 21 novembre au soir, je reus d'Eugne l'avis que le lendemain le
marchal allait paratre devant la Chambre des Pairs. Tout le monde
connat le procs et sa terrible issue. Les paroles du hros de la
Moskowa iront  la postrit; mais mon coeur ne peut rsister au
douloureux plaisir de les transcrire.

Eugne, qui trouvait moyen de m'crire quand il ne me voyait pas, D.
L***, qui me voyait ou m'crivait plusieurs fois dans la journe, me
donnaient alors, sance par sance, les moindres paroles, les signes
successifs de la physionomie des juges.

Le premier jour l'accus parut, comme devant le conseil de guerre,
accompagn de ses dfenseurs MM. Berryer pre et Dupin. Le Chancelier de
France, prsident, tablit l'ordre rglementaire de la discussion,
engagea le public, admis pour la premire fois dans l'auguste assemble,
 une entire impassibilit, les avocats  la modration, tout le monde
au respect du malheur. Aprs l'interrogatoire ordinaire de tout procs
criminel, le marchal a dit avec une effusion pleine de candeur et de
noblesse:

Monsieur, avant de rpondre  aucune autre question, je vous prie
d'insrer ici que je mets aux pieds du Roi l'hommage de ma respectueuse
et vive reconnaissance pour la bont que S. M. a eue d'accepter mon
dclinatoire, de me renvoyer devant mes juges naturels, et d'ordonner,
le 12 de ce mois, que les formes constitutionnelles soient suivies dans
mon procs. Ce nouvel acte de sa justice paternelle me fait regretter
davantage que ma conduite au 14 mars dernier ait pu faire souponner que
j'avais eu l'intention de le trahir. Je le rpte dans toute l'effusion
de mon ame,  vous, Monsieur,  la France,  l'Europe,  Dieu qui
m'entend, que jamais, lors de la fatale erreur que j'ai dj tant
expie, je n'ai eu d'autre pense que celle d'viter  mon malheureux
pays la guerre civile et tous les maux qui en dcoulent. Je l'ai dj
dit: j'ai prfr la patrie  tout; si c'est un crime aujourd'hui,
j'aime  croire que le Roi, qui porte ses peuples dans son coeur,
oubliera cette funeste erreur, et que si je succombe, la loi n'aura puni
qu'un sujet gar, et non un tratre...

Je ne veux point ici diminuer la part de l'loquence courageuse qui
dfendit pied  pied la gloire, l'honneur et la vie d'un guerrier sans
peur, et qui se croyait, dans le fond de son ame loyale, sans reproche;
mais il me semble que la simple voix du soldat fut au-dessus de la voix
savante des orateurs. Que Ney dut paratre beau, lorsque, dans l'excs
d'une dfense qui semblait avoir besoin de tous les moyens, M. Dupin
invoqua la convention qui spare Sar-Louis de la France. Non,
Messieurs, s'cria celui qui avait fait ses preuves de nationalit au
prix de son sang, j'ai vcu, j'ai combattu en Franais, je mourrai
Franais.

Craignant, malgr les preuves d'un zle alors rel, que D. L*** ne
m'avout pas toute la vrit, cette vrit douloureuse et cependant
ncessaire  mes inquitudes, des dtails de chaque jour, je multipliai
mes rapports mystrieux avec Eugne. Nous tions convenus de quatre
endroits secrets pour nous voir. Je m'chappais de chez moi sous des
costumes divers, tantt en femme du peuple, tantt en marchande,
quelquefois en homme. Ces sorties avaient pour but de courir dans
l'intrt du mouvement, sans intentions sditieuses, par lequel, en cas
de condamnation, j'esprais que le marchal pourrait tre sauv. Def...
(le sergent qui avait servi dans le 6e corps) avait compt jusqu'
trente hommes rsolus  tout, et sur cinquante autres prts  les
seconder. Le gendarme galement dvou avait assur que son corps
n'agirait pas contre toute tentative de pure vasion. Un jour, que nous
parlions de ces chances du dsespoir, Eugne exprima des doutes sur
l'approbation du marchal: Il est assez grand, disait-il, pour rsister
le premier  une tentative d'enlvement.--Eh bien, rpondait l'intrpide
sergent, on le sauvera malgr lui!

Quand j'coutais ces paroles, auxquelles aucune autre arrire-pense que
la conservation d'une vie prcieuse ne se rattachait, je me sentais
renatre; mais la solitude des nuits me remettait bientt en face du
dsespoir. Un soir, que j'tais rentre plus tard qu' l'ordinaire d'une
de ces courses consolantes, je trouvai D. L*** install chez moi;
tonne qu'il m'attendt  une heure dj indue, je devinai  son ton
qu'il avait des donnes sur mes dmarches. Ses premiers mots me
l'assurrent: Sous votre calme apparent, me dit-il, je lis votre
motion; vous ne venez point du spectacle. Votre sensibilit vous gare
dans des dmarches au moins inutiles et qui peuvent tre dangereuses. On
ne changera point le cours des choses, on l'empirera peut-tre: il n'y a
l que des chances de perscution et point de salut. Tout ce que
l'loquence a d'entrailles fut inutile pour convertir D. L***  la
gnrosit; la gangrne tait au coeur, sa rponse le prouve: Je vous ai
donn une parole, je la tiendrai: vous verrez le marchal; mais rien au
del de ce dvouement. Je ne tenterai rien qui puisse me perdre
moi-mme.--Et ces nobles enfans, et cette famille entire, et cette
France?

Je ne suis point sourd  la piti, mes soins vous le tmoignent assez;
mais encore une fois, doit-on se perdre soi-mme? Et il n'y eut pas
moyen de le faire sortir de ce terrible argument de l'gosme. Puis il
voulut me faire parler, mais je ne risquai que ce qu'il fallait d'appt
pour le faire causer lui-mme sur les moyens de sret qu'on avait pris.
Il m'en exposa plusieurs, et il compromit presque son rle en
m'affirmant qu'il tait matriellement sr que toute tentative hostile
aggraverait la position de l'accus.

Il y avait tant de bonne foi, j'oserais presque dire tant d'innocence
dans le projet dont on m'avait parl, que je m'tonnais que tout le
monde n'en partaget point les prils. Je m'tonnai cependant encore
plus d'un billet que je reus par la poste, le 24 novembre. Il ne
contenait que ces mots nigmatiques: Il s'agit du plus haut intrt:
trouvez-vous chez moi  midi. Quoiqu'il n'y et ni signature ni adresse
indique, je compris trs bien; et arrive au domicile d'Eugne, je l'y
rencontrai avec Def... et deux autres personnes parmi lesquelles tait
M. Gamot. Cet excellent homme, avec un accent de douleur qui galait la
mienne, me dit: Vous tes courageuse et intelligente: chargez-vous
d'une dmarche qu'aucun de nous ne peut hasarder. L'un des officiers
suprieurs des cent-suisses se fait remarquer par son zle et la
franchise de son indignation contre mon malheureux beau-frre; il faut
le voir, l'interroger d'une manire habile et indirecte sur la
possibilit d'une demande en grce. Abondez dans son sens, laissez un
libre cours  ses colres politiques.

--Mais o trouverai-je ce M. d'A***? je ne connais personne au chteau.

--Allez demain  la salle des Marchaux, vers l'heure de la messe. Que
votre toilette soit assez remarquable pour exciter tout d'abord son
attention. Sa vieille galanterie provoquera d'elle-mme la
conversation.

Fire de cette mission, j'prouvai une approbation de ma conscience, et
je sentis qu'il peut tre quelquefois honorable de tromper. Je pris mes
prcautions d'lgance et de langage monarchiques. Je m'installai dans
la salle des Marchaux. Par un premier succs, le vieux d'A*** tait de
service; il accompagna le roi dans le passage des appartemens  la
chapelle. Mon enthousiasme, quoique factice, parut faire une agrable
sensation; ce sont ceux-l qui russissent le mieux. Je n'tais plus
alors de la premire jeunesse ni d'une beaut infaillible; mais aux
Tuileries cela fit merveille, et de vingt femmes qui se trouvaient l,
je fus la seule qui, au retour de la messe, et lorsque S. M. rentra dans
ses appartemens, obtint les regards et les paroles du fidle d'A***. La
conversation engage une fois d'une manire assez vive, nous descendmes
ensemble le grand escalier. La parade commenait, et l'aspect des
troupes nous amena facilement au triste et cher intrt qui avait
inspir ma dmarche. Le vnrable chevalier s'exprimait sur le compte du
marchal avec une verve d'indignation qu'il me fallut supporter; il ne
mesurait pas ses termes, et les pithtes ne manquaient pas  son
opinion, d'ailleurs sincre et respectable. J'eus bien de la peine 
retenir mes rpliques, qui eussent t galement vives comme mes propres
sentimens, et je m'estimai heureuse de ne me point trouver l sous mon
costume militaire de la bataille d'Eylau, car notre conversation et
bien pu finir par un duel. Les choses se passrent mieux, grces  ma
toilette, et je n'en remerciai que mon habit. Je revis plusieurs fois M.
d'A***, mais je ne retirai d'autre fruit de mes tentatives, que la
strile conviction que le bon-homme ne savait ni ne pouvait rien. La
cour a son peuple comme la ville. Assister  la parade, montrer son
habit brod aux factionnaires pour se faire porter les armes, causer
avec les gobe-mouches dors, cohue tout comme les autres multitudes, ce
n'est point l une position politique et une source de secrets d'tat.
J'en fis la complte exprience avec M. d'A***.

Au moment o je rendais compte  Eugne de ma troisime et infructueuse
dmarche aux Tuileries, arriva le brave Def***, hors de lui. Je suis
sr de mon monde; nous avons des intrpides pour enlever le marchal, et
des complaisans qui nous laisseront agir. Ney sera sauv, quand mme...
J'avoue qu'en finissant par croire  un complot, mon coeur se troublait.
Je connaissais assez le noble coeur pour lequel je tremblais, pour
m'effrayer d'un moyen ml d'intrigues qui ne furent jamais dans son
caractre. Il fallait que dans cette pnible crise de ma vie tout ft
effroi, mme l'esprance.

Outre ces amis si bons, si dvous, dont on vient de voir le dvouement
prt  tout, je m'tais mise en rapport avec tous les amis, tous les
anciens compagnons du hros, toujours en me cachant de D. L***, dont
l'inquisition redoublait de rigueur depuis que la marche du procs se
prcipitait davantage. Mais plusieurs fois la chaleur de mon intrt ne
trouva pas des chos bien fidles; partout il est vrai on gmissait,
mais  voix basse, mais avec prcaution. Dans le cours des dangers qui
commandaient chaque jour plus de prudence, le meilleur accueil qui me
reste  mentionner fut celui que je reus du marchal Davoust. D'une
grande rigidit de principes, d'une scheresse et d'une brusquerie toute
militaire, le prince d'Eckmlh prouva en me voyant une motion bien
sincre, car elle l'entrana  une affabilit inaccoutume. Ce rival de
gloire d'un illustre guerrier compatit  mon dsespoir, dont je ne lui
laissai pas pntrer toutes les nuances. Mais que son intrt tait vif
pour son vieux compagnon d'armes! mais que sa bont sympathisait bien
avec les voeux de mon coeur! Le ton du marchal, alors dj souffrant,
portait l'empreinte de cette secrte mlancolie, qui de nos propres
peines se porte avec une bienveillance douloureuse sur celles des
autres. Son esprit plein de sens, sans passions, dduisait avec une
triste vrit toutes les difficults des circonstances. tranger aux
partis et  leurs tentatives, il me rassurait cependant davantage, il
m'inspirait plus de confiance pour le salut de son glorieux rival, par
le calme de sa raison et la vraisemblance de ses argumens pacifiques,
que mes bouillans amis avec leurs aventureux projets. Dans une de ces
entrevues avec le vertueux prince d'Eckmlh, je m'emportai dans
l'expression de mes terreurs, rendues plus violentes par l'approche
d'une catastrophe trop prvue, jusqu' m'crier: Wellington sera pour
beaucoup dans le sort du marchal; si Ney succombe, eh bien, je m'en
vengerai sur une vie ennemie, je l'irai chercher jusqu' Londres s'il le
faut. Davoust me serra la main, en me disant: Vous tes une brave femme
et une femme brave.

J'essayai aussi d'avoir quelques relations avec l'aide de camp du
marchal Ney, qui, par son dvouement et sa position, me paraissait en
mesure de satisfaire cette curiosit affame de nouvelles et de
confidences que l'tat de mon coeur justifiait assez. Mais une prudence,
lgitime sans doute, car elle ne pouvait prendre sa source que dans un
zle long-temps prouv, lui fit viter tout contact avec une personne
que tant d'honorables confiances entouraient. Le soin d'un repos qu'il
croyait ncessaire  son chef, mais que le caractre des vnemens
recommandait suffisamment  mon coeur religieux, engagea sans doute
l'aide de camp  cette rserve. J'en souffris, mais je la trouvais trop
respectable pour m'en plaindre.

Pendant ce temps, le procs marchait toujours. Il arrivait, hlas!  sa
dernire priptie; l'audition des tmoins tait puise; les
plaidoieries des avocats s'taient multiplies sous toutes les faces. La
discussion allait s'engager dans le sein de la Chambre elle-mme, sur
toutes les questions de peines, et sur la manire de compter les voix.
La surveillance de D. L*** redoubla; aide par toutes les fatigues
corporelles qui accompagnaient mon supplice, elle eut plus de facilit 
me soustraire cette foule de dtails prcurseurs qui annonaient le
fatal dnouement. Toute communication me devint presque impossible avec
le dehors. J'attendais de D. L*** l'accomplissement d'une promesse
sainte, qui, pour prix d'une douloureuse et dernire consolation, me
rendait rsigne, presque obissante, moi si indpendante, si
imprieuse! Tant il est vrai qu'un grand sacrifice de coeur assouplit
toutes les facults de notre tre.




CHAPITRE CLXVI.

Le 7 dcembre 1815.--Derniers momens du marchal Ney.--Visite  la
_Maternit_.--La soeur Thrse.--Le serment du _cercueil_.


Le moment dcisif approchait, et ce procs, qui avait dur si
long-temps, me semblait alors trop prs de finir. Les heures, ces heures
de si mortelle inquitude, je les comptais avec regret. Je passai les
journes des 5 et 6 dcembre, et les deux nuits, dans toutes les
alternatives de l'esprance, de la crainte et de la douleur. D. L***,
attendri par le spectacle de mes larmes, avait retrouv quelque chose
d'humain; il s'occupait avec une religieuse exactitude, et presque une
touchante tendresse, des soins qu'exigeait mon affreux tat; il sortait,
rentrait, revenait de momens en momens, rpandant sur mon ame tout ce
qui pouvait la soutenir et la ranimer. Tantt je le repoussais avec
horreur, tantt je l'implorais comme un dieu tutlaire; je le rappelais
en le suppliant de me rendre  la libert; tantt je l'accablais
d'injures pour avoir os m'en priver. Dans les accs de mon dlire, je
m'criais avec dsespoir: Ne le verrai-je donc plus?

--Vous le reverrez, mon amie; je vous l'ai promis, je vous le jure
encore, rpondait-il avec une expression de douleur qui me glaait
d'effroi.

--Mais vivant, mais avant le dernier coup de la fatalit?  Dieu!
seriez-vous donc assez barbare pour vous jouer de mon dsespoir? Et 
plusieurs reprises je tombai sans force et sans voix  ses pieds.

--Il n'est pas condamn encore, me disait-il; les hommes les plus
loquens sont ses dfenseurs. Tout Paris semble assister  ce procs
comme  celui d'un frre, d'un ami. Les dbats font entrer la piti dans
toutes les ames. Demain la commission des marchaux paratra  la barre
des Pairs. Les plus puissantes intercessions, les plus vives dmarches
seront tentes.

--Laissez-moi libre; que du moins je m'associe  cet intrt universel
que vous assurez qu'il inspire. Au nom du ciel, n'enchanez point mes
pas, ne paralysez point mes efforts.

--Ils vous perdraient sans rien ajouter  ses chances de salut; vous
lui raviriez un repos qui lui reste du moins dans cette pnible lutte,
le repos de ses consolations lgitimes.

--Vous m'assurez, sur l'honneur, qu'il n'est point condamn encore?

--Non, je vous le jure, pauvre et malheureuse amie! Et je laissai
encore arracher de mon coeur un sacrifice, celui de rester immobile.

Le 6 dcembre, aprs une longue confrence o j'avais renouvel toutes
mes prires de libert, D. L*** sortit en faisant,  voix basse, des
recommandations  ses domestiques. Trois ou quatre fois il revint sur
ses pas, rentra enfin chez moi sans avoir la force de parler. Je le
regardais avec terreur, car il y avait aussi de l'effroi sur son visage,
si impassible ordinairement. D. L***, vous me trompez, je le vois; tout
est fini, osez me le dire; peut-tre cette ruse l'avez-vous employe par
compassion pour mes tortures, mais vous m'avez plus que tue. Oh! votre
cruelle piti me laisse en proie au plus affreux dsespoir.

--Je ne vous trompe point, malheureuse femme; je vous l'ai promis, vous
verrez le marchal, mais calmez-vous; car votre dsespoir ne peut le
sauver, et pour le revoir il faut du courage. Mon coeur ne comprenait
que trop ces paroles terribles. Je tombai  genoux, cachant ma tte sur
l'ottomane, et faisant signe  D. L*** de me laisser seule; dans ce
moment sa vue m'tait impossible  soutenir; et, dans ce moment mme,
par une subite rvolution de sentimens, lui seul me semblait cependant
encore capable de porter quelques adoucissemens  ma dchirante agonie.
Je pressais convulsivement ma tte dans mes mains; je parcourais
l'appartement  grands pas; les sanglots touffaient ma voix; il n'y
avait plus dans tout mon tre qu'une seule ide, qu'une seule sensation,
et elle tait affreuse: il est perdu! Je restai plus d'une heure dans
cette crise du dsespoir; enfin, une voix de femme m'en tira, en
m'adressant des paroles de consolation, avec un accent de bont qui me
rveilla de ma stupeur, pour me faire apercevoir seulement alors qu'une
personne de la maison tait accourue  mes cris. Par un pouvoir infini
de l'esprance, elle mesure ses illusions aux coups du malheur. Je vis
des larmes dans les yeux de cette femme, et je crus  l'humanit;
j'coutai ses paroles: Esprez, pauvre chre Madame; tout le monde
plaint le marchal; allez, si les juges le condamnent, il est bien
certain qu'une grce auguste viendra l'absoudre! Cette femme tait une
bonne et honnte royaliste, bien ardente dans ses affections politiques,
mais assez gnreuse pour faire des voeux en faveur de celui qu'elle
appelait un si brave Franais. Ah! mon Dieu, continuait-elle, on
perdrait la tte d'un pareil vnement. Tenez, tout le monde, dans la
maison, ne parle que du marchal; on raconte ses exploits; on cite,
mieux que cela encore, ses traits d'humanit envers des migrs et des
proscrits... Allez, ma chre dame, croyez que rien n'est perdu quand on
porte un nom respect mme de ses ennemis. J'coutais... Je ne
partageais pas, hlas! la confiante scurit de Mme Brunet; mais j'avais
trop besoin d'y croire pour ne pas recueillir avidement chacune de ses
paroles... Hlas! quelques heures encore, et Paris, la France, attendris
sur une haute infortune, allaient apprendre que cette vie toute de
gloire, et d'impayables services taient  jamais perdus pour la France,
pour une noble pouse, pour de nobles enfans, pour l'amiti,
inconsolables!

Lorsque madame Brunet me vit un peu calme, elle me pria avec de
touchantes instances de prendre quelque repos. Ce mot me causa un
frisson de mort. Je veillerai prs de vous, chre Madame, je vous
avertirai de tout; allez, si vous saviez comme M. D. L*** vous a
recommande  nous!

--Oui, rpondis-je avec d'amres larmes, pour me priver de ma libert.

--Oh non, ma chre dame, pour vous empcher de vous perdre et de donner
une douleur de plus  l'infortun marchal; il a une pouse, des enfans,
voyez-vous, et cet veil de certaines relations diffrentes, dans un
pareil moment, pourrait... vous sentez cela; car je sais de M. D. L***,
qui vous respecte et qui vous sert en vritable ami, que vous avez une
belle ame.

Il y a toujours du charme  inspirer de l'intrt, mais les
circonstances donnent des nuances diverses  cette sensation, et les
expressions de la compassion de la bonne madame Brunet ne pouvaient en
trouver de plus favorables; elle tait d'un ge fort avanc. Je me jetai
dans ses bras, y versant toutes mes douleurs, et son langage simple mais
doux m'arrachait  moi-mme. Je cdai  ses prires, j'aurais cru
repousser les conseils d'une mre. Elle me fit avaler quelques
cuilleres de bouillon, car depuis quarante-huit heures je n'avais pris
aucune espce de nourriture. Je ne pus me coucher, et je me jetai tout
habille sur mon canap. Madame Brunet s'tablit prs de moi et ne
voulut plus me quitter. Je la priai de me faire parler au fils du
portier. Quand Monsieur sera rentr, me disait cette excellente femme,
car  prsent il pourrait nous surprendre, et cela causerait de la peine
 son pauvre pre, qui a tant besoin de mnager M. D. L***, pour une
affaire bien dsagrable.

--Comment, ce n'est donc pas un honnte homme que le pre d'un brave
dont vous m'avez fait l'loge?

--Trop honnte, ma chre dame; mais la probit n'empche pas d'tre mal
avec la police.

--D. L*** en est donc?

--Oh mon Dieu! Madame; mais non pourtant...

Voyant que mon ton interrogatif affligeait celle qui me prodiguait tant
de soins, et n'ayant pas besoin de son aveu pour asseoir mon opinion, je
la tranquillisai en paraissant m'intresser  cette espce de service
que D. L*** avait rendu au bon-homme de portier. Eh bien, Madame,
sachez que le pre Bertrand habitait Vannes  l'poque de l'affaire du
fameux Cadoudal. Il y tait arriv une dame en habits de deuil, avec cet
intrt mystrieux et imposant qu'veillent les apparences d'une haute
infortune. La dame n'tait accompagne que d'un seul domestique. La
chambre o elle couchait n'tait spare que par une cloison de celle de
la fille de Bertrand: veillant plus tard qu' l'ordinaire, elle entendit
la dame parcourir  grands pas son appartement, prononant des mots sans
suite... Oui, disait cette dame, j'irai porter l'effroi dans ton coeur
au milieu du palais o tu te crois  l'abri de la vengeance. D'autres
paroles prouvrent trop de qui parlait l'trangre. Bertrand, averti par
sa fille, frappa  sa porte et dit: Madame, vous tes dcouverte; mon
devoir serait de vous faire arrter, mais votre sexe, votre douleur, me
retiennent. Cependant il faut vous loigner  l'instant, et je vais vous
faire conduire jusque vers un point sr, o vous pourrez vous embarquer
pour l'Angleterre. L'trangre, pouvante, souscrivit  tout. Bertrand
l'accompagna lui-mme; mais,  quelques lieues de Vannes, il fut arrt
par des hommes dguiss en paysans. Entran dans le bois, il y vit une
voiture arrte et un homme qu'on dshabillait: c'tait un parti de
chouans. Dans la voiture se trouvait M. de Pancemont, vque de Vannes,
qu'on affublait  la hte avec un habit de paysan. Le pauvre Bertrand
perdait la tte. Une fois entre les mains de la troupe, la dame lui jeta
une bourse qu'il eut la gnrosit de ne pas ramasser. Au milieu des
motions de cette scne, Bertrand eut le bonheur de s'chapper. L'vque
fut ramen mourant, et, depuis ce singulier vnement, ne fit que
languir. Une lettre, une arme, trouves sur le pauvre Bertrand, le
firent impliquer dans cette affaire. Sous Napolon, vous le savez, la
police aimait mieux se tromper par excs de prcaution que par dfaut de
zle. M. D. L***, qui a toujours eu le bonheur d'avoir des amis partout,
et qui pour son compte avait quelques obligations  Bertrand, le sauva
des mains de l'inquisition. Comme il aurait t inquit  Vannes, M. D.
L*** le prit avec lui, sachant qu'il n'y a pas au monde un homme plus
sr et plus honnte; mais vous sentez, Madame, qu'il ne doit plus se
mler dsormais en rien de ce qui touche  la politique; vous parlerez
donc  son fils quand on pourra ne pas s'en douter.

J'avais laiss parler Mme Brunet sans l'interrompre; je savais l'affaire
de Vannes  peu prs, et elle me fit du bien par ces dtails, auxquels
j'attachai aussitt une esprance utile pour le moment. Bertrand est
sensible et bon, me disais-je; il n'a pas mme voulu perdre une femme
qui venait pour conspirer; eh bien! il m'aidera peut-tre, il aura piti
de moi, moi qui veux dvouer ma vie pour sauver celle d'un hros
malheureux! Je fis promettre  Mme Brunet de m'amener Bertrand et son
fils aussitt que D. L*** serait rentr. Elle resta encore prs de moi
pendant un lger assoupissement, courte trve de la fatigue et de la
douleur, que j'interrompis bientt par des cris d'horreur. Je venais
d'entendre comme des soupirs d'agonie; il me semblait que j'tais
inonde de sang.

Peu d'instans aprs, vers minuit, D. L*** arriva, avant qu'on et encore
pu calmer le dlire qui m'avait saisie. La douloureuse condamnation du
hros de la Moskowa venait d'tre prononce; il venait de rentrer dans
sa prison, pouvant compter les heures qui lui restaient  vivre, et
venait de s'endormir d'un paisible sommeil. D. L***, d'une pleur
horrible, violemment agit, cherchait  se contraindre.

_Eh bien!_ lui dis-je, tenant mes yeux fixs sur les siens.

--_Rien de nouveau!_ rpondit-il; tchez de prendre quelque repos.
Demain matin _nous sortirons ensemble_... D. L*** avait prononc ces
mots avec un calme apparent qui ne m'en fit point pressentir le sens
terrible. D. L*** me quitta fort tard. Je rappelai  Mme Brunet sa
promesse; elle descendit aussitt, mais revint seule, m'assurant que
Bertrand viendrait le lendemain, mais que ce soir-l il tait trop tard.
Je me contentai d'autant mieux de cette rponse, que j'avais ressaisi un
peu d'esprance  l'ide de ma sortie. Je ne me sentais ni le pouvoir ni
le besoin du sommeil, et cette dernire nuit, d'une illusoire esprance,
se passa  me livrer aux consolations de la bonne Mme Brunet,  couter
tout ce qu'elle voulait bien rpter de gnreux, de grand; car il est
des momens o tous les rcits ont des charmes, toutes les voix de
l'loquence, tous les dtails de l'intrt. J'coutais avidement une
vieille et bonne femme, qui comprenait toute ma douleur, et qui
n'ignorait pas la gloire de celui qui la causait. Ses traits d'hrosme
taient venus jusqu' elle. Mon coeur se flattait encore, et croyait voir
des chances de grce dans cet intrt de tous entourant la gloire et
l'infortune d'un seul. J'avais encore de l'or, j'en voulais offrir pour
prix de cette dernire illusion. Oh! oui, j'aurais donn tout ce qui me
restait au monde pour une de ces larmes d'une si touchante piti.

La longueur d'une de ces premires nuits d'hiver finit par accorder un
peu de sommeil  ma garde si dvoue. Vers six heures du matin, on
frappe lgrement  la porte de la chambre. Je cours ouvrir... C'est D.
L***. Il vient  moi, me prend la main, et avec une motion que je ne
lui avais jamais vue, et dont je ne l'eusse jamais cru capable, il me
dit, aprs m'avoir force de m'asseoir: Mon amie, ce moment vous
deviendra la preuve que je suis fidle  la parole donne; l'excution
en est cruelle, mais vous et lui l'avez voulu... Mon amie... Ney est
condamn. Il va prir, rien ne peut le sauver. Prparez-vous au dernier
regard.

Je ne rpondis pas un mot; ma raison, ma vie taient comme suspendues.
Je regardais sans voir, mais j'agissais pour partir, j'agissais
convulsivement; je sentais un besoin d'air, un besoin de larmes. Un si
cruel dsespoir n'en pouvait connatre le bienfait... D. L*** avait fait
sortir Mme Brunet; il me prit la main... Je reculai en frissonnant, mais
je ne la retirai pas.

Ah! partons, par piti! m'criai-je.

--Pauvre et chre amie! vous me faites tant de mal, je souffre tant de
vos peines, que je tremble de les aggraver... Ici je fis un mouvement
qui pouvanta D. L***.

--Quoi! m'criai-je de nouveau; barbare! serait-il trop tard?
M'auriez-vous si atrocement joue! Quoi! il serait tomb sans m'avoir
vue?... Mort! en emportant l'ide que j'aie pu manquer aux promesses de
nos beaux jours?... Mort! en me croyant infidle  son infortune?... D.
L***, si vous m'avez prive de son dernier regard, arrachez-moi la vie,
ou tremblez pour la vtre...

 ces derniers mots, je m'tais lance vers la porte... Effray, il me
dit: Le marchal respire encore, vous le verrez... Mais j'exige un
serment, un serment sans lequel je vous retiens ici aujourd'hui, et...
dans moins de deux heures, tout sera fini... Partons..., partons...,
soumettez-moi vos sermens, je souscris  tout. Je le prononai, ce
serment exig, et D.. L*** me connaissait trop pour n'tre pas certain
que ma promesse de ne jamais le faire connatre sous son vritable nom
serait sacre.

Un fiacre nous attendait. D. L*** m'y fit monter; puis parla  l'homme
qui tait sur le sige. J'tais tombe comme anantie sur la banquette
de devant. Mes genoux se choquaient  blesser mes mains jointes tendues
devant moi; je voulais parler, je ne pouvais articuler un mot. D. L***
tait lui-mme horriblement agit. Je ne voyais rien; mais sur le pont
Louis XV, l'air plus vif qui me frappait le visage me fit lever les
yeux, et j'prouvai un mouvement de joie en pensant aux amis intrpides
qui restaient au marchal pour le sauver. On l'enlvera, il ne prira
point, me rptai-je bien bas, en croyant aller  la plaine de Grenelle.
Hlas! j'oubliais que mes paroles pouvaient veiller une affreuse
prudence. Il m'tait rserv, avant le moment funeste, de passer par
toutes les alternatives de l'esprance et du dsespoir. La voiture prit
par la rue du Bac... O me conduisez-vous?

--Laissez-vous guider, pauvre amie. Nous entrmes par la petite rue du
Bac et par la rue Notre-Dame-des-Champs; D. L*** fit arrter au bout,
tout prs du mur; il tait alors plus de huit heures. Personne ne se
trouvait l... Oh! que j'tais loin de pressentir le spectacle d'effroi
et de douleur qui allait m'accabler! Mon coeur s'oppressait  ne pouvoir
respirer, et je priai D. L*** de me faire descendre. Plus tard, me
dit-il, en fixant toujours ses regards vers la grille du Luxembourg.

Tout  coup il s'empare fortement de mes mains; et ple, dfigur, me
clouant  ma place: Vous allez voir passer le marchal, dit-il; c'est
ici le lieu du dernier regard... N'oubliez jamais que vous m'en devez le
dchirant bonheur.

--Je le jure! pourvu que vous ayez enfin piti de moi... Mais
laissez... laissez... descendre...; le voil! tels furent mes cris
d'agonie.

Ney descendait de voiture  la porte extrieure du Luxembourg;
l'expression de son visage tait de ce calme sans ostentation qu'il eut
toujours sur les champs de bataille, en face des ennemis de la France,
et il y avait quelque chose de plus doux. J'tais anantie et glace...
Il regarda  droite et  gauche... Il cherchait le regard promis... Il
le rencontra... Il dut entendre mes sanglots... Je tendis les bras vers
lui, son regard me remercia... Puis il baissa lgrement la tte, comme
s'il et craint de communiquer, par un regard d'adieu, la contagion des
proscrits aux coeurs fidles et dvous.  ce moment, je dcouvris le
peloton... Je m'lanai par un mouvement convulsif... D. L*** me retint
fortement.  l'instant mme nous entendmes le galop d'un cheval: C'est
sa grce! disait D. L*** avec un accent qui l'honore  mes yeux; et
ayant eu plus de force contre la douleur que pour la joie, je tombai
anantie sur le bras qui avait peine  me soutenir... Ce n'tait point
la grce... c'tait le dernier ordre pour l'excution... Je n'entendis
plus qu'une dtonation sourde; le froid de la mort engourdissait mes
membres, j'tais immobile; mon ame seule tait vivante... Oui, elle
seule, et je compris son immortalit  l'excs de ma douleur...

D. L***, qui avait des intelligences partout, me conduisait alors  la
Maternit, o il avait su me mnager la compatissante piti d'une des
Soeurs, qui m'avait place dans une petite chambre... Bientt le silence
des vastes salles de l'hospice fut interrompu par des cris d'effroi; les
femmes fuyaient comme devant un objet d'pouvante. Hlas! nous disait
la Soeur, c'est un objet d'ternelle piti... On venait d'apporter les
restes sanglans du hros...

Dans l'excs du malheur, le sort m'avait donc mnag une dernire
faveur! La soeur Thrse n'avait pris l'habit que pour suivre la plus
noble des vocations, celle de secourir et de prier. Elle avait perdu un
frre  la bataille de Montereau. Thrse me pressait sur son coeur. Elle
ne me consolait point; elle pleurait avec moi le hros tomb sans
combattre... Pieuse et compatissante crature, elle me promit le bonheur
de voir les restes, qu'on croirait, disait-elle, endormis sur des
trophes... C'est entre ses mains que j'ai renouvel mon serment  D.
L***; il put emporter la certitude de mon inviolable silence. Soeur
Thrse me fit quitter une partie de mes vtemens, pour m'habiller comme
elle. Je revis ce qui restait de mortel de Michel Ney. Gamot..., qui
oserait peindre les dchiremens de ton ame si belle? Quelle loquence
rendrait le dsespoir dchirant qui, prs du cercueil du hros, marquait
la place que bientt tu occuperais toi-mme dans un tombeau?... Il n'est
plus!... Le voil tendu perc de balles... Et ce n'est point ici un
champ de bataille. Ses restes mortels ne sont pas couverts des insignes
de sa glorieuse carrire... Ici il y a des larmes... des sanglots. Quel
coeur franais en refuserait  une pareille infortune?

Adosse contre le mur en face du corps mutil, je le regardais; je
comptais les blessures. Je me sentis tout  coup, par cette cruelle
contemplation, anime d'un dlire froce... Ah! sont-ce bien des larmes
que tu demandes, murmurai-je?... Non, non, le noble sang qui coula
toujours pour la France, ce sang demande... des prires et des larmes!
me dit la douce voix de soeur Thrse et cette voix si compatissante alla
droit  mon coeur. Son visage, couvert de larmes, parlait si loquemment
le langage de la douleur, que la mienne s'y confondit... Elle chercha 
dtourner ma vue des restes glacs du hros; ses efforts taient d'une
adorable charit. Je posai ma tte affaiblie contre son coeur; mes
pleurs, retenus long-temps dans mes yeux brlans, s'chapprent. J'tais
 genoux prs de l'humble et pieuse fille; son doux visage offrait le
plus beau modle d'une pit divine, de celle qui ne porte pas seulement
sur ses lvres la prire d'une ame religieuse, mais qui l'lve du fond
du coeur au trne d'un Dieu qui pardonne. De grosses larmes coulaient
aussi sur sa paupire; elle prit mes mains, et les unissant aux siennes,
son rosaire se trouva dessus comme pour les enlacer. J'inclinai ma tte
brlante sur le signe rvr de notre salut devant les restes du hros,
et du fond de mon ame s'chappa le voeu de ne vivre que dans une religion
qui me laissait l'espoir d'obtenir des prires pour son ame immortelle,
qu'escortent cent mille Franais sauvs par son courage; une si
glorieuse carrire, une si dplorable fin s'inscriront mieux qu'ici dans
les plus loquentes pages de l'histoire. On la redira d'ge en ge la
terrible catastrophe d'une si haute infortune. Oh! pourquoi l'ternit
n'a-t-elle pas quelques momens de clmence? Oh! si la tombe relchait
quelques instans sa proie... Ney, ombre illustre, avec quel regard
assur j'oserais dire mes souffrances  tes mnes sanglantes! J'ai
accompli aux jours de deuil la promesse faite dans les jours de bonheur,
le serment du cercueil est grav dans mon ame; Ida, en y restant fidle,
en redisant tes nobles qualits, a pu esprer le pardon de ses
erreurs...

Douze annes ont pass sur la tombe du grand capitaine, et douze annes
de larmes auraient d puiser ma vie; mais la source s'en renouvelle par
la puissance du souvenir et la religion du regret. Mes actions les plus
indiffrentes, la Providence se plat encore  en faire autant
d'hommages  une imprissable mmoire: par un rapprochement de pieuses
circonstances que mon coeur n'a point cherches, mais qui devient une des
joies de mon ternelle douleur, c'est aujourd'hui, 7 dcembre, que
Michel Ney succomba, et c'est aujourd'hui, 7 dcembre, qu' mon retour
du salut et des prires que je viens de dposer sur sa tombe; je trouve
chez moi, sous le tableau qui reproduit des traits chris, les dernires
feuilles de mes mmoires, pour les corriger et les livrer  la
bienveillance publique.

Soeur Thrse, vous n'tes point l pour recevoir les sanglots qui
s'chappent d'un coeur dont toutes les blessures se rouvrent! vous n'tes
point l pour demander grce en faveur d'une vie d'erreurs, au nom de
tout ce que vous avez vu de souffrances et de tout ce que tous verriez
encore de larmes! Je suis seule avec tout le poids de mes douleurs
rajeunies. Mais de l-haut il me regarde, il m'entend peut-tre: Michel
Ney reconnat que j'ai tenu toutes mes promesses, et que mes jours sont
devenus une longue et fidle prire sur son tombeau!


FIN DU SIXIME VOLUME.




NOTE DE L'AUTEUR.


La seule histoire complte du Procs du marchal Ney, que l'on publia
dans le temps, est due  un crivain courageux; elle est termine par le
texte du jugement et la note qui le suit. Ces deux pices compltent en
quelque sorte l'histoire de la catastrophe du 7 dcembre 1815.

 onze heures et demie du soir l'audience publique a t rouverte.

M. le prsident a dit: Appelez  haute voix les dfenseurs.

Les dfenseurs taient absens[6].

On n'a pas fait venir l'accus.

M. le chancelier, prsident, a prononc l'arrt suivant:

Vu par la chambre l'acte d'accusation dress le 16 novembre dernier par
MM. les commissaires du Roi, nomms par ordonnances de S. M. des 11 et
12 dudit mois, contre Michel Ney, marchal de France, duc d'Elchingen,
prince de la Moskowa, ex-pair de France, n  Sar-Louis, dpartement de
la Moselle, ge de quarante-six ans, taille d'un mtre soixante-treize
centimtres, cheveux chtains-clairs, front haut, sourcils blonds, yeux
bleus, nez moyen, bouche moyenne, barbe blonde-fonce, menton prononc,
visage long, teint clair; demeurant  Paris.

Duquel acte d'accusation la teneur suit (suit la teneur de l'acte
d'accusation);

L'ordonnance de prise de corps rendue le 17 dudit mois de novembre
contre ledit marchal Ney;

Le procs-verbal de signification tant de l'acte d'accusation que de la
susdite ordonnance de prise de corps faite audit marchal Ney, accus,
le 18 dudit mois, et de remise de sa personne en la maison de justice du
dpartement de la Seine;

Ou les tmoins cits  la requte du ministre public en leur
dposition orale;

Ou galement les tmoins cits  la requte de l'accus;

Ou le ministre public en ses conclusions motives, et tendantes  ce
que l'accus soit dclar coupable du crime qui lui est imput, et
condamn  la peine que la loi prononce pour le cas dont il s'agit;

Ou les dfenseurs de l'accus en leurs plaidoieries;

Ou galement l'accus en ses moyens de dfense;

La chambre, aprs en avoir dlibr, attendu qu'il rsulte de
l'instruction et des dbats, que le marchal Ney, prince de la Moskowa,
est convaincu d'avoir, dans la nuit du 13 au 14 mars 1815, accueilli des
missaires de l'usurpateur; d'avoir, ledit jour 14 mars 1815, lu sur la
place publique de Lons-le-Saulnier, dpartement du Jura,  la tte de
son arme, une proclamation tendant  l'exciter  la rbellion et  la
dsertion  l'ennemi; d'avoir immdiatement donn l'ordre  ses troupes
de se runir  l'usurpateur, et d'avoir lui-mme  leur tte effectu
cette runion;

D'avoir ainsi commis un crime de haute trahison et d'attentat  la
sret de l'tat, dont le but tait de dtruire ou de changer le
gouvernement et l'ordre lgitime de successibilit au trne;

Le dclare coupable des crimes prvus par les articles 77, 87, 88 et
102 du Code pnal, et par les articles 1er et 5 du titre 1er de la loi
du 21 brumaire an 5, et encore par l'art. 1er du titre 3 de la mme loi;

En consquence, faisant application desdits articles, lesquels sont
ainsi conus, savoir:

L'article 77: Sera galement puni de mort quiconque aura pratiqu des
manoeuvres ou entretenu des intelligences avec les ennemis de l'tat, 
l'effet de faciliter leur entre sur le territoire et dpendances du
royaume de France, ou de leur livrer des villes, forteresses, places,
postes, ports, magasins, arsenaux, vaisseaux ou btimens, appartenant 
la France; ou de fournir aux ennemis des secours en soldats, hommes,
argent, vivres, armes ou munitions; ou de seconder les progrs de leurs
armes sur les possessions ou contre les forces franaises de terre ou de
mer, soit en branlant la fidlit des officiers, soldats, matelots ou
autres envers le Roi et l'tat, soit de toute autre manire;

L'article 87: L'attentat ou le complot contre la vie et la personne
des membres de la famille royale;

L'attentat ou le complot dont le but sera:

Soit de dtruire ou changer le gouvernement ou l'ordre de
successibilit au trne;

Soit d'exciter les citoyens ou habitans  s'armer contre l'autorit
royale, seront punis de la peine de mort;

L'article 88: Il y a attentat ds qu'un acte est commis ou commenc
pour parvenir  l'excution de ces crimes, quoiqu'ils n'aient pas t
consomms;

L'article 102: Seront punis comme coupables des crimes et complots
mentionns dans la prsente section, tous ceux qui, soit par discours
tenus dans des lieux ou runions publics, soit par placards affichs,
soit par des crits imprims, auront excit directement les citoyens ou
habitans  les commettre;

Nanmoins, dans le cas o lesdites provocations n'auraient t suivies
d'aucun effet, leurs auteurs seront simplement punis du bannissement;

L'article 1er de la loi du 21 brumaire an 5: Tout militaire ou autre
individu attach  l'arme et  sa suite, qui passera  l'ennemi sans
une autorisation par crit de ses chefs, sera puni de mort;

L'article 5: Tout militaire ou autre individu attach  l'arme ou 
sa suite, qui sera convaincu d'avoir excit ses camarades  passer chez
l'ennemi, sera rput chef de complot, et puni de mort, quand mme la
dsertion n'aurait point eu lieu;

L'article 1er, titre III: Tout militaire ou autre individu, attach 
l'arme ou  sa suite, convaincu de trahison, sera puni de mort;

Condamne Michel Ney, marchal de France, duc d'Elchingen, prince de la
Moskowa, ex-pair de France,  la peine de mort; le condamne pareillement
aux frais du procs;

Ordonne que l'excution aura lieu dans la forme prescrite par le dcret
du 12 mai 1793, et ce,  la diligence des commissaires du Roi;

Et, conformment  la facult accorde par l'ordonnance de Sa Majest,
en date du 12 novembre dernier, sera le prsent arrt prononc
publiquement, hors la prsence de l'accus, et en prsence de ses
conseils, ou eux appels, et lu et notifi  l'accus par le
secrtaire-archiviste de la chambre des pairs, faisant les fonctions de
greffier,  la diligence des commissaires du Roi.

Aprs le jugement, M. le procureur gnral a requis que, conformment 
la loi du 24 ventse, an 12, le condamn ft dgrad de la
Lgion-d'Honneur.

M. le prsident a prononc que le marchal Ney avait manqu  l'honneur,
et a dclar, au nom de la Lgion-d'Honneur, qu'il avait cess d'en tre
membre.

Le prsent arrt sera imprim et affich  la diligence de MM. les
commissaires du Roi.

Fait et prononc en chambre des pairs,  Paris, le 6 dcembre 1815, en
sance publique.

       *       *       *       *       *

Le 7 dcembre,  trois heures du matin, la garde du marchal avait t
remise  M. le marchal de camp comte de Rochechouart, commandant de la
place de Paris, qui avait t charg par M. le lieutenant gnral
Despinois, commandant la premire division, d'aprs les ordres de MM.
les commissaires du roi, d'assurer l'excution de l'arrt de la cour.

 trois heures et demie, M. le chevalier Cauchy, secrtaire-archiviste
de la Chambre des Pairs, remplissant les fonctions de greffier, s'est
prsent dans la prison du marchal, qui dormait profondment, pour lui
lire son arrt. Lorsque M. le chevalier Cauchy en vint  la lecture des
titres et qualits du marchal; celui-ci l'interrompit en lui disant:
_Dites Michel Ney, et un peu de poussire..._

Le marchal entendit la lecture de l'arrt avec le plus grand calme.

Sur l'observation qui lui fut faite qu'il tait le matre de faire ses
adieux  sa femme et  ses enfans, il demanda qu'on leur crivt de
venir entre six et sept heures du matin. J'espre, ajouta-t-il, que
votre lettre n'annoncera point  la marchale que son mari est condamn:
c'est  moi  lui apprendre quel est mon sort.

M. Cauchy s'est alors retir, et le marchal se jeta tout habill sur
son lit. Il ne tarda pas  s'endormir.

 quatre heures et demie du matin, il fut rveill par l'arrive de la
marchale accompagne de ses enfans et de madame Gamot, sa soeur. Cette
femme infortune, en entrant dans la chambre de son mari, tomba roide
sur le plancher; le marchal, aid de ses gardes, la releva;  un long
vanouissement succdrent des pleurs et des sanglots. Madame Gamot, 
genoux devant le marchal, n'tait pas dans un tat moins dplorable que
sa soeur. Les enfans, sombres et silencieux, n'ont pas pleur; l'an est
g de onze  douze ans. Le marchal leur a parl assez long-temps, mais
 voix basse. Tout  coup il s'est lev, et a engag sa famille  se
retirer.

Rest seul avec ses gardes, il s'est promen dans sa chambre. Un de ses
gardes, grenadier de Laroche-Jacquelin, lui a dit: Marchal, au point
o vous en tes, ne devriez-vous pas penser  Dieu? C'est toujours une
bonne chose que de se rconcilier avec Dieu. Le marchal s'arrta, le
regarda; et, aprs un moment de silence, il lui dit: Vous avez raison;
oui, vous avez raison: il faut mourir en honnte homme et en chrtien:
je dsire voir M. le cur de Saint-Sulpice. Ce brave grenadier ne se le
fit pas dire deux fois; l'ordre fut donn, et le cur de Saint-Sulpice
ne tarda pas  tre introduit dans la chambre du marchal. Il resta
enferm trois quarts d'heure avec lui. Lorsqu'il se retira, le marchal
lui tmoigna le dsir de le revoir  ses derniers momens. Ce vertueux
ecclsiastique lui tint parole.  huit heures et demie il tait de
retour.  neuf heures le marchal, averti que le moment tait arriv, a
descendu d'un air ferme et tranquille, au milieu de deux lignes de
militaires, les degrs de l'escalier du palais du Luxembourg. Une
voiture l'attendait  la porte du jardin; M. le cur de Saint-Sulpice y
est mont avec lui, et le marchal lui a dit: Montez le premier,
monsieur le cur; je serai plus vite que vous l-haut. Arriv  la
grille qui donne du ct de l'Observatoire, le marchal a mis pied 
terre et s'est all placer plus loin, en face des vtrans commands
pour l'excution de l'arrt.

Sur la proposition faite au marchal de lui bander les yeux et de se
mettre  genoux, il a rpondu: Ignorez-vous que depuis vingt-cinq ans
j'ai l'habitude de regarder en face la balle et le boulet? Il a ajout:
Je proteste devant Dieu et la patrie, contre le jugement qui me
condamne. J'en appelle aux hommes,  la postrit,  Dieu: Vive la
France!

Les vtrans ayant reu l'ordre de tirer, le marchal leur a cri, en
mettant la main sur son coeur: Soldats, htez-vous et tirez l. Les
vtrans ont fait feu.

Ainsi prit, le 7 dcembre 1815, et dans sa quarante-septime anne, un
guerrier dont les exploits retentirent pendant vingt-cinq ans dans toute
l'Europe. Sa mort n'effacera point sa vie; et l'histoire conservera
soigneusement le souvenir des hauts faits qui l'ont illustre.

FIN DE LA NOTE.




NOTES


[1: _Tancrde_, tragdie de Voltaire.]

[2: Le pouvoir tnbreux.]

[3: Non pas la noble et courageuse pouse que la postrit classera
parmi les modles d'amour conjugal; mais celle qui fut compromise dans
les troubles de 1816,  Lyon, dont l'poux fut conduit au chteau d'If,
et qui alla plus tard, avec son pouse et ses enfans, chercher une
patrie au del des mers.]

[4: La cassette dont je parle ici resta entre les mains de D. L***
jusqu'au mois de juillet 1825. Je laisserai de ct tous les ennuis,
toutes les tracasseries que me suscita l'orgueil bless et la haine
enfin dclare de D. L***, aprs le fatal 7 dcembre 1815; mais ayant
vainement tout employ pour me dcider, je me garderai de dire tout ce
qu'il fit pour me forcer  la rcompense; il lui plut de rappeler son
long attachement, ce qui n'tait tout simplement qu'une lche
spculation, sr moyen de contribuer  sa fortune politique. Je me dois
de dclarer que, lorsque j'eus trait de la publication de mes
_Mmoires_ avec M. Ladvocat, mon premier soin fut de rembourser l'argent
que D. L*** m'avait offert en 1815; et, quoiqu'il et reu de moi,
long-temps avant, des sommes bien plus considrables, je lui ai port,
le 9 juillet 1825, 1325 francs en espces,  son domicile, rue de la
Paix! Par un trait digne de D. L***, aprs avoir reu mon argent, il m'a
encore retenu ma cassette jusqu'au mois d'octobre, et ne me l'a rendue
qu'ouverte, me forant de lui donner connaissance des papiers, et
dchirant toutes les lettres o il tait dsign par son nom, me faisant
des menaces bien inutiles, car il me reste une terrible preuve si je
voulais me venger: 1799 m'en laisse un infaillible moyen; mais que D.
L*** soit tranquille: le 7 dcembre 1815 est son gide contre ma juste
indignation, et l'inviolable garant de mon silence.]

[5: Mme la marchale Ney crivit au duc d'Orlans, alors en Angleterre,
pour le supplier d'intresser une grande puissance en faveur de son
poux; le prince rpondit de la manire la plus honorable  cet appel
fait  la gnrosit de son caractre. J'ai vu une copie de la lettre au
rgent, en 1817, entre les mains du duc de Kent, frre du roi
d'Angleterre.]

[6:  six heures et demie ils s'taient rendus dans la salle servant de
prison au marchal; celui-ci, voyant leur profonde affliction, leur dit,
aprs les avoir embrasss: Calmez-vous, mes chers amis; nous allons
nous quitter, mais nous nous reverrons l-haut.]






End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires d'une contemporaine (6/8), by 
Ida Saint-Elme

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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