The Project Gutenberg EBook of Histoire de l'migration pendant la
Rvolution Franaise, by Ernest Daudet

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Title: Histoire de l'migration pendant la Rvolution Franaise
       Tome 1er - De la Prise de la Bastille au 18 fructidor

Author: Ernest Daudet

Release Date: May 31, 2009 [EBook #29013]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Notes au lecteur de ce ficher digital:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges.

Page 259: "Lorsqu'au mois de juin 1791" devrait tre "Lorsqu'au mois
de juin 1794".

Page 345: "Entre temps, la Convention s'tait spare (26 novembre
1795)" devrait tre "Entre temps, la Convention s'tait spare (26
octobre 1795)".]




ERNEST DAUDET


HISTOIRE DE L'MIGRATION

PENDANT LA RVOLUTION FRANAISE

D'APRS LES PRCDENTES PUBLICATIONS DE L'AUTEUR ET DE NOUVEAUX
DOCUMENTS INDITS




TOME PREMIER

DE LA PRISE DE LA BASTILLE AU DIX-HUIT FRUCTIDOR




PARIS

LIBRAIRIE Vve Ch. POUSSIELGUE

RUE CASSETTE, 13

1904




AVERTISSEMENT


Il ne serait pas juste de dire que l'ouvrage qui suit n'est qu'une
rimpression de mes travaux sur les migrs, puiss aujourd'hui:
_Les Bourbons et la Russie_,--_Les migrs et la seconde
coalition_,--_Coblentz_.

Sans doute, on y pourra relire, pour la plupart, les nombreuses
pages que j'ai consacres  l'migration, au fur et  mesure que
mes dcouvertes documentaires me permettaient de rpandre plus de
lumire parmi les pisodes et les acteurs d'une histoire confuse et
peu connue. Mais on les y retrouvera refondues, corriges,
compltes, leur ordre chronologique rtabli, et, ce qui en
constitue le principal attrait, entremles de parties entirement
indites, telles que celles qui y figurent sous ces titres: _Hamm
et Vrone_,--_Quiberon_,--_Le dix-huit fructidor_.

En outre, il y a t fait tat d'importants documents indits, qui
n'taient pas encore en ma possession lorsque j'entreprenais, il y a
quelques annes, d'voquer ce pass tumultueux et tragique. J'ai donc
presque le droit de dire que c'est un ouvrage nouveau que je prsente
aux lecteurs. Ils connatront en tous ses dtails, lorsqu'ils l'auront
lu, la triste odysse des Bourbons et de la noblesse de France en
exil, au cours des temps rvolutionnaires.

J'ose ajouter que, quel que soit l'effort des historiens qui tenteront
aprs moi de faire revivre les mmes personnages et de raconter les
mmes vnements, ils ne trouveront que de rares pis  glaner dans
mon sillon, tant j'ai eu le souci d'puiser le sujet et de ne rien
laisser dans l'ombre qui mritt d'tre mentionn.

La documentation de cet ouvrage est abondante, aussi abondante que
sre. Elle rsulte de mes recherches minutieuses et multiplies dans
les dpts d'archives, et des apports successifs que je dois  la
bienveillance avec laquelle ont t accueillis mes efforts. Je donne
ci-aprs la nomenclature des sources auxquelles j'ai recouru. On y
verra la preuve qu'il est bien peu d'pisodes importants qui aient
chapp  mes investigations, et peut-tre me reconnatra-t-on le
droit d'affirmer que cette _Histoire de l'migration_ mrite, d'tre
considre comme une oeuvre dfinitive, comme un tableau complet de la
politique des migrs.

En traant ce tableau, je n'ai pas eu la prtention de modifier les
jugements antrieurement ports sur la lgret des migrs, leur
crdulit, leurs illusions, leurs divisions. Ainsi que je l'crivais
au dbut de mes travaux, les partis qui, successivement, se formaient
 Coblentz,  Vrone,  Londres,  Blanckenberg,  Mitau,
reproduisaient assez exactement les coteries royalistes de France. Il
n'est donc pas tonnant qu'ils en aient reproduit les passions avec
une gale fidlit. Il serait difficile d'ailleurs de tirer quelque
fruit de l'tude de ces vnements, si l'on n'abordait cette tude,
rsolu  l'impartialit, dispos  l'indulgence. Je me suis efforc
d'tre indulgent et impartial. Je plains ceux pour qui l'histoire
n'est qu'une arme de parti.

Les temps que j'ai raconts sont loin de nous. Mais si grands furent
les vnements qu'ils virent s'accomplir, qu'ils sont inoubliables!
Plt  Dieu que les enseignements qui s'en dgagent n'eussent t
oublis jamais! Quant aux colres qu'ils peuvent allumer dans les
coeurs chauffs par un ardent patriotisme, encore qu'elles soient
lgitimes et gnreuses, efforons-nous de les apaiser. Gardons-nous
de les faire retomber trop durement sur une gnration que ni son
pass ni son ducation n'avaient prpare  l'excs de ses malheurs;
qui, n'ayant pu les prvoir, crut les conjurer alors qu'elle les
aggravait. Rappelons-nous que, si les migrs furent coupables, ils ne
furent pas les seuls coupables. Rappelons-nous qu'ils expirent
cruellement leurs erreurs. Sachons reconnatre enfin que, dans un pays
o tous les partis ont commis des fautes, ils se doivent mutuellement
le pardon. Le pardon est d aux morts; la politique des migrs est
chose morte; elle ne ressuscitera pas.

                                                       E. D.




SOURCES DOCUMENTAIRES UTILISES PAR L'AUTEUR


ARCHIVES NATIONALES: Papiers des migrs et des chouans.

ARCHIVES DES AFFAIRES TRANGRES: Fonds Bourbon; Correspondance
gnrale.

ARCHIVES DE LA GUERRE.

ARCHIVES DE CHANTILLY: Papiers de Cond.

ARCHIVES D'UN GRAND NOMBRE DE DPARTEMENTS.

ARCHIVES IMPRIALES DE RUSSIE ET D'AUTRICHE[1].

ARCHIVES ROYALES DE PRUSSE, DE DANEMARK ET DE SUDE.

CORRESPONDANCE INDITE DU COMTE DE CALONNE.

MMOIRES INDITS DU DUC DE CARAMAN.

PAPIERS DES MARQUIS DE BOUTHILLIER, MARQUIS DE LAROUZIRE, MARCHAL DE
CASTRIES, DUC D'HARCOURT, COMTE VALENTIN ESZTERHAZY, MARQUIS DE LA
QUEUILLE.

COLLECTION D'HAUTERIVE.

COMMUNICATIONS REUES D'ANGLETERRE, DE COURLANDE, DES TATS-UNIS.

LA PRESQUE TOTALIT DES PUBLICATIONS RELATIVES AUX MIGRS,
CONTEMPORAINES DES TEMPS RVOLUTIONNAIRES, ET ENFIN LES OUVRAGES
PUBLIS DE NOS JOURS, RCITS ET MMOIRES, AYANT TRAIT A L'MIGRATION.

         [Note 1: Ayant obtenu copie  Saint-Ptersbourg et  Moscou
         des nombreuses pices qui constituent le fonds des migrs,
         j'ai fait hommage de ces copies aux archives du ministre des
         Affaires trangres de France, o elles sont  la disposition
         des chercheurs en deux volumes in-folio.]




HISTOIRE DE L'MIGRATION

PENDANT LA RVOLUTION FRANAISE




LIVRE PREMIER

LES PREMIRES TAPES




I

LES DBUTS DE L'MIGRATION

Le 14 juillet 1789, dans Paris rvolt contre l'autorit royale,
l'meute triomphante s'emparait de la Bastille qui symbolisait  ses
yeux l'ancien rgime, la dtruisait et arrosait ses ruines du sang de
ses dfenseurs. Ce premier acte des fureurs populaires tait aussitt
suivi des plus hideuses saturnales, au cours desquelles Flesselles,
prvt des marchands; le contrleur gnral des finances, Foulon;
Launay, gouverneur de la Bastille, d'autres encore tombaient
massacrs. On promenait leur tte au bout d'une pique. Ces trophes
sanglants taient salus par des cris haineux et froces, terriblement
menaants pour la reine, l'Autrichienne, comme on disait, pour les
Polignac ses favoris, et pour divers membres de la famille royale, le
comte d'Artois par exemple, frre du roi,  qui ce peuple en dlire
imputait, comme  Marie-Antoinette, la responsabilit de ses maux.

Tandis que se droulaient dans la capitale ces vnements sinistres,
prcurseurs d'vnements plus affreux qui, pendant plus de dix annes,
allaient livrer la France  toutes les horreurs de l'anarchie et la
prparer pour la dictature,  Versailles, la monarchie, reprsente
par un souverain dont la faiblesse n'avait d'gale que sa bont, ne
savait plus que devenir. Assailli de conseils contradictoires,
tiraill entre ceux qui le poussaient  la rsistance et ceux qui le
pressaient de pactiser par des concessions avec la Rvolution
naissante, et de la dsarmer en lui cdant, le malheureux Louis XVI
s'immobilisait dans ses indcisions et ses scrupules. Sans penser 
lui-mme, il tentait d'arracher des victimes au monstre par lequel il
se sentait enserr dj.

Tremblant pour les jours de son plus jeune frre, ce comte d'Artois
qui par ses prodigalits, sa conduite, son rle  la cour, s'tait
attir tant de haines, il lui enjoignait de quitter Paris et de se
retirer hors du royaume. Le comte d'Artois s'empressait d'obir  cet
ordre. Muni d'un passeport dlivr par le gnral de La Fayette, il
s'enfuyait dans la nuit du 16 au 17, avec le prince d'Hnin capitaine
de ses gardes, le comte de Vaudreuil son ami, le marquis de Blignac et
le baron de Castelnau gentilhommes de sa maison. Ensemble ils
gagnaient  cheval Chantilly. L, les attendait une voiture du prince
de Cond, qui les emmenait aussitt  la poste prochaine d'o ils se
dirigeaient sur Valenciennes.

Derrire lui partait Cond suivi du duc de Bourbon son fils, du duc
d'Enghien son petit-fils. Entrans par leur exemple, les plus grands
seigneurs de France, les plus grandes dames de la cour, les Lauzun,
les Villequier, les Duras, les Beauvau, les Mortemart, les d'Harcourt,
les Fitz-James s'en allaient, les uns en Allemagne, les autres en
Angleterre ou dans les Pays-Bas.  ce groupe des premiers fugitifs, il
faut joindre encore la princesse de Lamballe qui se dcidait  aller
attendre la fin de la tourmente  Spa, d'o, pour son malheur, elle
devait revenir trop tt; le marchal de Broglie qui, parti de Paris
pour se rendre  son commandement de Metz, tait empch par une
meute d'en prendre possession et contraint de se rfugier 
l'tranger, et enfin le duc et la duchesse de Polignac, qui emmenaient
avec eux leur jeune belle-soeur, la comtesse de Polastron favorite du
comte d'Artois. La duchesse de Polignac tait l'amie prfre de la
reine, l'incessant objet de ses bonts, ce qui la dsignait aux
animadversions de la foule.

Redoutant pour elle des prils qui ne se dissimulaient plus,
Marie-Antoinette l'avait supplie de partir; puis, devant une
rsistance qui s'inspirait d'un dvouement sans bornes, elle avait
appuy ses sollicitations d'un ordre formel.

--Au nom de l'amiti, s'tait-elle crie, partez, je vous en prie, je
vous l'ordonne, partez quand il est temps encore.

La duchesse tait alors partie avec son mari et ses enfants, serrant
sur son coeur ce dernier billet de la reine:

Adieu, la plus tendre des amies. Ce mot est affreux. Mais il le faut.
Voici l'ordre pour les chevaux. Je n'ai que la force de vous
embrasser.

Dans la soire du 17 juillet, le comte d'Artois arrivait 
Valenciennes. Le comte Valentin Eszterhazy commandait cette place au
nom du roi Louis XVI. D'origine hongroise, g de cinquante ans,
successivement colonel de hussards, marchal de camp et Cordon bleu,
ce gentilhomme avait fait sa carrire en France. Il occupait le
premier rang parmi ces favoris de Marie-Antoinette, qu'elle avait
combls de ses bienfaits et qui lui tmoignaient leur gratitude par un
incessant et passionn dvouement.

Aux premires nouvelles des vnements qui marqurent les dbuts de la
Rvolution, le comte Eszterhazy avait pressenti les prils qui
menaaient la famille royale. Afin d'en mesurer l'tendue et de
contribuer  les conjurer, il s'tait mis aussitt en route pour
Paris, allguant la ncessit d'y conduire sa femme, et dissimulant
sous ce prtexte le vritable objet de son voyage. Il touchait aux
portes de la capitale, le 14 juillet, vers le dclin du jour. La
Bastille venait d'tre prise, la plupart de ses dfenseurs d'tre
massacrs. Dans Paris terroris rgnaient l'motion, le dsordre, de
vives alarmes, par suite des tragiques excs auxquels s'taient livrs
les vainqueurs.

C'est par la rumeur publique que le comte Eszterhazy fut mis au
courant des irrparables malheurs qui s'taient accomplis et en
prsageaient de plus lamentables. Il comprit que son devoir tait de
retourner sans dlai au poste qu'il tenait de la confiance du roi, et
d'y prvenir, par des mesures de prcaution, le contre-coup de tant de
passions dchanes. Se sparant de sa femme qu'il laissa entrer seule
dans Paris, il revint aussitt sur ses pas. De retour  Valenciennes,
il s'empressait de donner, en y arrivant, les ordres que commandaient
les circonstances.

Dans la soire du mme jour, il fut appel au nom d'un de ses amis, le
prince de Chimay,  la poste aux chevaux. Il y courut et se trouva en
prsence du comte d'Artois qui venait d'arriver. Il reut de ses mains
une lettre de Louis XVI, une autre de la reine mettant les fugitifs
sous sa garde jusqu' ce qu'ils eussent pass la frontire. Ces
lettres lues, il promit au comte d'Artois dvouement et sret, lui
demanda ses ordres en lui offrant dans sa propre maison une
hospitalit qui fut accepte avec empressement. Le prince dsirait
attendre  Valenciennes ses fils; ils devaient arriver le lendemain.

Au moment o, sur l'invitation du comte Eszterhazy, la voiture du
comte d'Artois allait se rendre  l'htel du gouvernement, deux
berlines branlant le pav sous leurs roues chauffes par une longue
route vinrent s'arrter devant la poste. Elles amenaient les trois
Cond, suivis d'un petit nombre de courtisans, et  ce point affols
que, quelque supplication que leur adresst le gouverneur de
Valenciennes pour les retenir au moins durant la nuit, ils refusrent
avec nergie de prolonger leur sjour dans la ville au del du temps
ncessit par le changement de chevaux. Quelques instants aprs leur
arrive, ils partaient sans que les groupes qui stationnaient autour
d'eux, souponneux et inquiets, les eussent reconnus. Le comte
d'Artois, dont l'incognito n'avait pas t dcouvert, put alors se
rendre chez Eszterhazy.

Le prince avait trente-deux ans. Un portrait du temps le reprsente
vtu d'un habit gris en soie dont les dentelles flottantes du jabot
cachent les revers. Petite est la tte, trs aristocratique la
physionomie; il y a de la finesse dans ces yeux bleus qui rvlent
sous la grce voulue de l'expression, plus de sensibilit que de
coeur. Avec sa taille svelte, sa tournure agile, ses manires
affables, son grand air, le comte d'Artois est sduisant et en mme
temps ddaigneux et hautain. Il est ais de comprendre qu'il ait t
tout  la fois un des Dons Juan de la cour de France, et la bte noire
d'une plbe qui le croyait indiffrent  ses maux. C'est bien le type
du gentilhomme vaniteux et lger, dont ses contemporains offrent de si
nombreux modles, qui sera tour  tour l'migr de Coblentz, aveugle
et ttu, ne voulant rien voir ni rien apprendre, et l'migr de 1814,
n'ayant rien oubli.

Ne connaissant qu'une trs minime part des vnements au cours
desquels il avait quitt Paris, il raconta au comte Eszterhazy ce
qu'il en savait, sans lui faire toutefois de la situation du royaume
le sombre tableau que l'on pourrait supposer. Bien au contraire, il la
prsentait sous des couleurs rassurantes.  l'entendre, les pripties
devant lesquelles il fuyait, ne constituaient qu'un accident qui
n'aurait pas de suite, un feu de paille destin  s'teindre
promptement.

--Nous rentrerons dans trois mois, disait-il avec insouciance.

Trois mois! Ainsi s'exprime la conviction des premiers migrs. Ils
ont foi dans l'avenir. Ils se voient revenus avant peu dans leurs
foyers. Cette conviction explique pourquoi ils ont dsert si vite,
sans rgler leurs affaires les plus urgentes, sans s'assurer des
ressources pour vivre dans l'exil au del de quelques semaines. La
certitude d'un prochain retour, c'est la caractristique de
l'migration  ses dbuts.

Quoique press de passer la frontire, le comte d'Artois tait tenu
d'attendre  Valenciennes la venue de ses fils. Ils arrivrent le
lendemain. Il les laissa se reposer une journe, et profita du loisir
que leur repos lui donnait pour recevoir quelques-unes de ses amies de
Paris, qui se trouvaient dans la ville: la duchesse de Laval, la
comtesse de Balbi et la comtesse de Mnars sa soeur, Mme de Boufflers.
Puis il confra avec ses courtisans. Il s'agissait de dcider en quel
lieu il se rendrait. Eszterhazy conseillait l'Espagne; le comte
d'Artois opinait pour Turin. On sait que son frre, le comte de
Provence, et lui avaient pous les filles du roi de Sardaigne. La
cour de son beau-pre, Victor-Amde III, lui offrait un asile.
Finalement, il rsolut de gagner Bruxelles et d'attendre d'y tre pour
choisir sa rsidence dfinitive. Il partit le mme jour, sous la
protection d'une escorte  la tte de laquelle s'tait mis Eszterhazy,
et qui le conduisit  Quivrain. Le dpart de ses fils fut l'objet
d'une gale sollicitude et s'accomplit sans accidents.

Tel est brivement racont l'pisode initial de l'migration. Cette
migration, nous la verrons bientt s'tendre. Les tragdies qui vont
se succder dans Paris et accrotre la terreur seront la cause de son
extension. Encore quelques semaines et de nobles familles de Provence
et du Dauphin se rfugieront  Chambry et  Nice. Celles qui iront
vers Nice trouveront le long du Var, pour les protger, des troupes
envoyes  leur rencontre par le roi de Sardaigne. Celles qui
passeront en Savoie devront solliciter de ce prince des secours
analogues. Toutes ces contres vont tre en feu, et l'incendie
rapidement se propagera.

Les paysans secoueront leur vassalit sculaire, pilleront les
chteaux et traqueront leurs anciens matres au nom du saint devoir de
l'insurrection. Lorsqu'aprs le 4 aot, on leur demandera de payer les
taxes maintenues ce jour-l, ils s'y refuseront, sous prtexte
qu'elles sont incompatibles avec la dtresse gnrale.

Le 6 octobre suivant, l'invasion de Versailles imprimera au flot de
l'migration une impulsion nouvelle. Parmi les fugitifs figurera le
duc d'Orlans. C'est alors que le comte de Montmorin, ministre des
affaires trangres, crira  Choiseul, ministre de France  Turin,
sans qu'on puisse savoir si son langage est sincre ou s'il n'a
d'autre but que de flatter l'opinion victorieuse: Ces migrations ne
peuvent qu'affliger ceux qui, ayant confiance dans la volont
paternelle du roi et le dvouement de son ministre, pensent que,
quelles que soient les calamits actuelles, on ne devrait pas
abandonner la patrie, mais concourir plutt par des exhortations, des
bons conseils et des sacrifices au retour de la prosprit dont on ne
peut qu'loigner le terme par un dcouragement aussi marqu, qui ne
peut faire que le plus fcheux effet chez les trangers, et nuire 
notre considration.

Mais ces rflexions, si justes qu'elles soient, ne peuvent rien contre
la contagion de la peur ni contre celle de l'exemple. Dans plusieurs
grandes villes, la nouvelle des vnements de Paris a dchan des
passions ardentes, provoqu des rbellions parmi les troupes en
garnison. Des chefs de corps sont tombs victimes de ces mutineries;
beaucoup d'officiers n'ont vit la mort qu'en prenant la fuite.
Menacs dans leur sret, des gentilshommes, des bourgeois notables,
des magistrats se sont vus contraints de les imiter. Autant d'migrs,
tous ces fugitifs  qui leur patrie n'offre plus un asile sr. Sur les
routes encombres, ils se droulent en longues files, hommes, femmes,
enfants, vieillards, presss de gagner la frontire, n'osant s'arrter
aux auberges, de peur d'y tre retenus prisonniers, et assigeant les
relais de poste pour y rclamer des chevaux. C'est le moment o l'on
part comme on peut, les riches dans leurs carrosses, les moins
fortuns par le coche, d'autres en charrette, voire en fiacre, car 
Paris on trouve des automdons qui consentent  vous conduire 
petites journes jusqu'en Suisse ou en Allemagne. Ces vhicules
chargs de bagages, et o sont entasses des familles plores,
donnent  cette fuite gnrale l'aspect d'une droute. Les mille
accidents qui arrivent en chemin, chevaux crevant sous la fatigue,
essieux briss, roues embourbes, voitures verses, achvent de lui
imprimer cette physionomie.

Aprs le vote de la Constitution civile du clerg, ce flot mouvant,
tumultueux, agit, se grossira de prtres, de moines, de religieux, et
pour ceux-l aussi, pour les vieux vques comme pour les jeunes
clercs, s'ouvrira l're des dures preuves qu'ils ont encourues, afin
de se drober  la perscution[2]. Enfin quand l'lite de la socit
franaise aura ainsi dsert ses pnates, quand la marche ascendante
de la Rvolution aura tari les sources o s'alimentent le commerce et
les industries de luxe, les fournisseurs eux-mmes, las de rester les
bras croiss dans leur boutique dserte, se dcideront  passer 
l'tranger pour rejoindre leur clientle qu'ils croient encore en
possession de ses biens, toujours dispose  la dpense, et qu'ils
trouveront si misrable, si dpourvue de tout, que des grandes dames
et de nobles seigneurs auront d se rsoudre  travailler pour vivre.
Mais  la minute o l'on migre, personne n'apprhende ces misres
qu'on ne prvoit pas, qu'on ne souponne pas. C'est en riant et d'un
coeur lger que couturires, modistes et marchandes de plaisir se font
migrettes, avec l'espoir de trouver  l'tranger la fortune qu'on
ne peut plus raliser en France.

         [Note 2: Ces preuves ont trouv dans M. l'abb Sicard un
         narrateur loquent et srement document. Lire le troisime
         volume de son ouvrage _L'ancien clerg de France_. Tout y est
         dit pour cette partie de l'Histoire de l'migration.]

Quant  la dure de l'exil, personne n'y veut croire. L'illusion  cet
gard est unanime et absolue. Tout le monde est convaincu, on ne
saurait trop le rpter, que l'absence sera brve, que dans trois
mois, dans six mois on sera revenu. Cette conviction fait considrer
le voyage, si pnible qu'il soit, presque  l'gal d'une partie de
plaisir, un peu trop accidente, et en efface vite les ennuis: les
exigences des hteliers, la difficult de trouver un tablissement, le
prix des loyers, des vivres, de tout ce qui est ncessaire  la vie,
le mcontentement des populations parmi lesquelles on s'installe, et
qui craignent que cette invasion ne rende l'existence plus coteuse
pour elles. On ne voit rien de tout cela; on ne s'inquite de rien; on
vit en campement, dans l'attente d'un prompt retour vers la patrie,
retour qu'appellent d'ailleurs de tous leurs voeux les souverains dont
les tats se sont ouverts  ces fugitifs, et qui redoutent que le
gouvernement franais ne prenne ombrage de leurs agitations, de leurs
propos malveillants et de leurs bravades.


II

L'ARRIVE  TURIN

En quittant Valenciennes, le comte d'Artois s'tait dirig vers
Bruxelles. Il y arriva dans les derniers jours de juillet. Cette ville
n'tait pas encore, ainsi qu'elle le devint plus tard, un rendez-vous
d'migrs[3]. L'archiduchesse Marie-Christine, soeur de l'empereur
Joseph II, marie au duc de Saxe-Teschen, y rsidait, au nom de ce
souverain, comme gouvernante des Pays-Bas. Aprs avoir reu la visite
du comte d'Artois, elle en manda la nouvelle  son frre. L'empereur
rpondit sur-le-champ qu'il ne pouvait autoriser le sjour des princes
franais  Bruxelles. Il ne voulait pas, en laissant se crer aux
portes de la France un foyer de conspirateurs, justifier les griefs
que le gouvernement royal ne manquerait pas de lui imputer. Il
ordonnait donc  sa soeur d'inviter le comte d'Artois  s'loigner, et
s'il ne le pouvait sur-le-champ,  se fixer jusqu' son dpart au
chteau de Laeken avec un seul domestique,  y vivre incognito aprs
avoir pris l'engagement de n'y recevoir personne.

         [Note 3: C'est par erreur que l'historien Forneron, dans ses
         tudes sur l'migration, a prtendu le contraire. Il dit qu'
         Bruxelles se runirent d'abord les migrs les plus riches,
         et il indique que ce fut ds 1789. Il cite mme,  l'appui de
         son dire, une phrase du _Journal_ de Fersen: Je fus  la
         comdie. J'y trouvai tous les Franais qui y sont
         d'ordinaire, moins les femmes. Mais cette phrase est
         extraite d'une lettre qui porte la date du 11 aot 1792 et
         non de 1789.]

Ces instructions rigoureuses, communiques au prince, le dcidrent 
quitter la Belgique et  se rendre  Turin, bien qu'il ignort si son
beau-pre l'y verrait sans dplaisir. Il lui crivit afin de lui
annoncer sa venue, et confia sa lettre  son aide de camp, le baron de
Castelnau, qui devait lui rapporter la rponse  Mantoue o il allait
l'attendre. Puis, il gagna l'Italie par l'Allemagne et la Suisse,
voyageant  petites journes, faisant le long de sa route de frquents
arrts, notamment  Gmlingen prs de Berne, o il passa trois
semaines, avec les Polignac, Mme de Polastron, et le comte de
Vaudreuil, en ayant soin, l comme ailleurs, de laisser ignorer qui il
tait.

Le 4 septembre, Castelnau tait  Turin. Depuis plusieurs jours, le
roi de Sardaigne possdait une lettre de sa fille, la comtesse
d'Artois, reste  Paris, qui lui demandait l'autorisation de se fixer
prs de lui. Avant de la lui accorder, il avait cru devoir consulter
le roi de France. Il tait encore sans rponse lorsque Castelnau lui
prsenta la requte du comte d'Artois. De nouveau, il crivit  Paris,
ne voulant recevoir ses enfants  sa cour qu'avec l'agrment de Louis
XVI.

Hostile aux ides sous l'empire desquelles tait en train de
s'accomplir la rvolution de France, Victor-Amde III ne se
dissimulait pas le pril qu'elles allaient faire courir aux
gouvernements monarchiques limitrophes du territoire franais. Ses
tats y taient plus particulirement exposs, la Savoie surtout. En
Savoie, on parlait couramment la langue franaise. Les habitants de
cette province, en relations quotidiennes avec le Dauphin d'o ils
tiraient en partie les objets ncessaires  la vie, n'taient que trop
disposs  applaudir aux mouvements populaires qui venaient d'clater
de l'autre ct de leur frontire.  Chambry, le peuple et la
bourgeoisie se dclaraient pour les doctrines nouvelles, que la
noblesse, au contraire, tenait en dfiance. Les premiers migrs
arrivs en Savoie recevaient de cette noblesse l'accueil le plus
empress. Par contre, ils rencontraient peu de sympathie parmi les
autres classes sociales, les avocats notamment, ce qui ne tardait pas
 accentuer les divisions et les rivalits qui depuis longtemps
avaient cr dans la ville deux camps ennemis.

Comme d'autre part, le gouvernement pimontais pouvait toujours
craindre un coup de main des Franais sur la Savoie et sur le comt de
Nice, et qu'il n'avait  compter que sur la fidlit de l'arme, il
tait oblig  beaucoup de circonspection et de prudence, alors que
l'arrive de nombreux migrs  Turin,  Nice,  Chambry,  Annecy,
risquait d'veiller les susceptibilits du gouvernement de Paris. Dans
ces circonstances, Victor-Amde, partag entre le dsir de marquer sa
bienveillance aux sujets franais rests fidles  leur roi et la
ncessit de ne pas paratre braver la Rvolution, entendait garder la
neutralit, au moins en apparence. Il y parvint durant quelques mois;
il s'effora de contenir les migrs qu'il avait accueillis dans ses
tats, de rprimer leur agitation et de s'opposer  leurs intrigues.
Mais il fut promptement dbord par les excs auxquels ils se
livraient et rduit  reconnatre qu'il fallait ou les chasser, ce
qu'il n'osa faire, ou se laisser entraner par eux, ce qui fatalement
devait avoir pour rsultat une tentative de la France sur la Savoie et
sur le comt de Nice.

Ces ventualits redoutables, il les entrevoyait dj au moment o le
cadet de ses gendres lui demandait asile, et c'est pour ce motif
qu'avant de le recevoir, il avait voulu s'assurer de l'adhsion de
Louis XVI  ce projet. Cette adhsion tait acquise d'avance.
N'tait-ce pas le roi de France qui avait engag son frre  s'tablir
 Turin, jusqu' la fin des troubles? Quant  la comtesse d'Artois,
il ne pouvait qu'approuver qu'elle se runt  son mari et  ses
enfants et la laisser matresse de faire ce que lui dicterait son
coeur.

Aprs ces pourparlers, il fut permis aux princes franais de venir en
Pimont. Castelnau partit aussitt pour en porter la nouvelle au comte
d'Artois, tandis que le roi de Sardaigne, tant install pour la dure
de l't dans sa rsidence de Moncalieri, louait  proximit du
chteau trois confortables maisons pour y loger son gendre, sa fille,
ses petits-fils et leur suite.

 la mi-septembre, le comte d'Artois arriva  Moncalieri. Le roi et
les princes ses fils le reurent  la descente de son carrosse avec
les tmoignages de la plus tendre affection. Ils le conduisirent chez
sa soeur, la princesse de Pimont, celle que son embonpoint avait fait
surnommer Gros Madame. Aprs les panchements de famille, il reut
le ministre de France, Choiseul, qui lui prsenta le corps
diplomatique. Les jours suivants, arrivrent successivement et furent
accueillis avec une gale bonne grce la comtesse d'Artois, le duc
d'Angoulme, le duc de Berry, les trois Cond, la princesse Louise de
Cond, le prince de Monaco et une nombreuse suite dont faisaient
partie le marquis et la marquise d'Autichamp, le comte du Cayla, le
comte de Choiseul-Meun, le comte d'Espinchal, le chevalier de Virieu.

Tous les jours, le ministre de France rendait compte  Montmorin des
faits et gestes des augustes personnages. On connat par ses rapports
leur conduite et leurs intentions. Le comte d'Artois restera  Turin
et s'y occupera des intrts de son frre. Les Cond iront,  ce qu'on
croit, voyager en Italie ... Il y a de nombreuses runions de famille
 la cour, chez le duc et la duchesse de Chablais, installs  leur
chteau d'Agla, chez le prince et la princesse de Pimont, chez le
duc d'Aoste; il y a aussi des parties de chasse ... Les Cond se sont
tablis dans un htel de Turin. Le comte d'Artois s'y rend de
Moncalieri, va leur demander  dner sans faon.

Le 26 septembre, Choiseul crit que les princes de Cond dnent chez
lui ce jour-l. Le comte d'Artois avait promis de venir. Mais il
s'est excus, tant trop occup par ses affaires de finances avec M.
de Bonnires, l'intendant de sa maison. Que d'pres proccupations
rvlent ces trois lignes! Les affaires de finances sont dj le plus
cuisant souci de l'exil qui commence, une terrible plaie qui vient de
s'ouvrir et va se creuser de jour en jour. Ds ce premier moment, il
faut suffire  l'entretien d'une suite de quatre-vingt-deux personnes,
car la suite du comte d'Artois compte quatre-vingt-deux personnes,
comme celle des Cond en compte quarante-cinq.

Les jours s'coulent ainsi. Le 7 octobre, les Cond partent pour
Gnes. Leur voyage ne doit pas se prolonger au del d'une semaine.
Ils sont dcids  passer l'hiver  Turin. Ils y ont fait venir leurs
chevaux. Ils ont lou pour neuf mois,  raison de trois mille six
cents francs par mois, une maison qui communique par le jardin avec
celle que doit habiter le comte d'Artois, quand la cour de Pimont
rentrera dans la capitale, aprs le sjour d't  Moncalieri. Ils ne
tardent pas  y retourner. Ils y sont quand arrive la comtesse de
Polastron, la favorite du comte d'Artois. Il souffre de leur
sparation momentane, et elle est venue passer quelques semaines
auprs de lui.

 la mi-octobre, Choiseul annonce  Paris la prsence,  Turin, de
nouveaux migrs: le duc de Laval et ses fils, le comte de Bonneval,
la Fare premier prsident des tats de Provence, le marquis de
Montesson, le duc et la duchesse de Polignac, qui se rendent  Rome,
la comtesse Diane de Polignac, la vicomtesse de Vaudreuil, l'abb de
Balivire, la comtesse de Brionne, amie du marchal de Castries, mre
du prince de Lambesc et de la princesse de Carignan, qui repart pour
Paris,  peine dbarque, afin de s'y dvouer au salut de son fils,
compromis dans les vnements, la duchesse de Brissac, qui se rend 
Nice pour sa sant, et beaucoup d'autres Franais de toutes classes.

Cette cohue aristocratique devient bientt si nombreuse, que la cour
de Sardaigne s'en inquite. Le ministre de France aimerait mieux que
les migrs allassent  Rome ou ailleurs, o on ne pourrait, vu
l'loignement, les souponner de former des projets contre leur pays.
Je ne peux voir qu'avec peine une runion qui chauffe les esprits,
mme  Turin, et qui peut faire sensation en France comme ici. Il
leur ouvre toutefois sa maison, les y accueille avec courtoisie, leur
donne  dner. Jusqu' prsent j'en suis quitte pour de la fatigue et
de la dpense ... Vous pouvez imaginer en gnral leurs principes.
Choiseul est un gentilhomme dvou au roi. Mais il ne peut s'associer
au langage qu'il entend, approuver les projets que l'on commence 
fomenter contre la France et dont, imprudemment, on parle tout haut.

Ces projets taient encore bien vagues. Ils consistaient  agir sur
l'opinion,  solliciter les cours d'Europe,  leur demander aide et
secours au nom de la solidarit qui doit rgner entre les trnes. Tout
portait  croire qu'elles voyaient avec inquitude le mouvement
rvolutionnaire se dvelopper. Mais il n'apparaissait pas au mme
degr qu'elles fussent disposes  prendre les armes pour le
combattre.

En Russie, l'impratrice Catherine dictait des mesures rigoureuses 
l'effet de prvenir l'accs dans ses tats de la fermentation qui
dsolait la France et la livrait  de troublantes convulsions. On
n'insrait dans les papiers publics de Saint-Ptersbourg que de courts
extraits de ceux qui apportaient des nouvelles de Paris. Il tait
interdit de parler politique partout o la parole pouvait trouver des
chos. Un avocat franais, ayant commis l'imprudence de s'riger en
dclamateur, venait d'tre enferm dans une maison de correction et
durement chti. On avait mis en surveillance d'autres individus. La
garde impriale tait comble de soins et d'adulations, comme si
Catherine et compt sur elle pour la dfendre contre les ides venues
de France. Mais, en dpit de ces tmoignages d'une haine ardente pour
les doctrines nouvelles, la grande impratrice ne songeait pas encore
 les combattre  main arme, proccupe surtout par la guerre contre
les Turcs, dans laquelle elle tait engage, et par les vnements de
Pologne qui captivaient son attention, comme ils captivaient
l'attention de la Prusse et de l'Autriche.

 Vienne, l'Empereur Joseph II, le vieux Kaunitz son ministre,
caressaient trop d'ambitions au succs desquelles la neutralit de la
France tait ncessaire pour qu'ils fussent disposs  intervenir dans
les affaires intrieures de celle-ci. Ils souhaitaient mme
l'aggravation de ces difficults, avec l'espoir qu'en s'aggravant,
elles empcheraient le gouvernement royal de contrarier les plans
impriaux. Joseph II avait besoin d'une France affaiblie. La
Rvolution lui parut singulirement opportune[4]. Ce fut aussi la
politique de son successeur Lopold. L'un et l'autre se montrrent
complaisants pour la Rvolution, tant qu'elle ne se dressa pas comme
une menace contre les trnes. Quand ils se dcidrent  marcher  elle
pour la contenir, ce fut toujours avec l'arrire-pense de ne laisser
rtablir en France un pouvoir fort qu' la condition qu'il leur
consentirait l'abandon des conqutes qu'ils attendaient de la guerre.
Ils sacrifirent  ces desseins jusqu' la vie de l'archiduchesse
d'Autriche, la reine Marie-Antoinette, soeur de l'un et tante de
l'autre. Leurs proccupations gostes taient dj visibles en 1789,
au moment o le comte d'Artois, rfugi  Turin, s'apprtait 
recourir aux bons offices de l'Empereur.

         [Note 4: Albert Sorel: _L'Europe et la Rvolution
         franaise_.]

La Prusse n'tait pas mieux dispose pour la France. Le souverain
licencieux et dbauch qui rgnait sur elle, Frdric-Guillaume II, ne
se conduisait que d'aprs les vues du comte de Herzberg, son ministre.
Celui-ci l'avait intress  la ralisation d'un plan politique, qui
consistait  tenir l'Autriche en respect et  se servir contre elle de
la Pologne o la Prusse comptait trouver plus tard une extension de
territoire. En de telles conditions, il n'y avait ni temps ni lieu
pour s'occuper de la rvolution qui venait d'clater en France. Et
puis, il fallait, avant de la juger, voir ce qu'elle deviendrait. Un
peu plus tard, quand la Prusse la croira dangereuse, elle entrera dans
la coalition. Elle y entrera avec l'espoir de recueillir, en argent ou
en territoire, le prix de son concours. Puis, ds 1795, lorsque la
Rvolution menacera de promener  travers l'Europe ses drapeaux
victorieux, lorsqu'il faudra se mesurer de nouveau avec elle, la
Prusse, non encore console de sa dfaite de 92, renoncera  courir
l'aventure d'une guerre dont l'issue est douteuse; elle dsertera la
coalition pour faire la paix avec la France. Ce n'est donc pas de ce
ct qu'en 1789, les Bourbons pouvaient attendre un appui.

En Angleterre, William Pitt, depuis six ans, dirigeait le
gouvernement. Il s'employait avec passion  relever le prestige de la
couronne, ds longtemps compromis, les finances nationales en
dtresse, la prosprit quasi dtruite par des guerres  peine
termines. Son pouvoir, peu  peu, s'tait fortifi. Lui-mme dominait
le roi, George III, conduisait l'opinion, exerait en Europe une
action dcisive, toutes les fois qu'il voulait s'y appliquer. Il avait
trop exclusivement en vue les intrts de son pays pour ne pas
rechercher, ds cet instant, quels avantages il pourrait retirer de la
Rvolution et pour se mettre en route pour elle ou contre elle avant
de s'tre srement orient. Sa conviction n'tait pas faite encore.
Mais il nourrissait dj l'ardent dsir de donner  l'Angleterre, o
les traditions de vieille haine contre la France survivaient au pass,
des occasions de revanche et le moyen d'accrotre sa grandeur
coloniale comme sa suprmatie sur les mers et de les lui donner aux
dpens de l'adversaire.

L'accueil fait aux migrs, les secours qu'on leur prodigua ne
sauraient tre considrs comme des tmoignages de sympathie adresss
 la France, mais bien plutt comme des mesures de prudence adoptes
en prvision des solutions que produirait l'avenir. William Pitt fut
longtemps  se prononcer. Ce n'est qu'en 1793 que sa politique prit
corps, que son ardeur contre la Rvolution se manifesta. L'Angleterre
devint alors la plus intraitable ennemie de la France, ou plutt du
rgime nouveau qui s'y fondait. Mais, en 1789, ces sentiments
n'existaient encore qu' l'tat vague. Les Bourbons ne pouvaient pas
plus faire fond sur l'Angleterre que sur l'Autriche, la Prusse et la
Russie.

En Italie, ils n'taient fonds  esprer un appui que des
gouvernements, les peuples ayant accueilli avec enthousiasme les ides
nouvelles, desquelles ils attendaient la dlivrance. Et encore, entre
ces gouvernements, n'en tait-il que deux qui fussent disposs, et non
sans arrire-pense,  tre de quelque secours: la Sardaigne, parce
que deux de ses princesses avaient pous les frres du roi Louis XVI;
les tats de Naples, parce que les Bourbons y rgnaient.

De l'Espagne o rgnaient aussi les Bourbons, ceux de France, en vertu
du pacte de famille, pouvaient esprer beaucoup, esprer d'autant plus
que le vieux fanatisme espagnol accru par l'influence ecclsiastique
renaissante sous le rgne de Charles IV, aprs s'tre affaiblie sous
celui de Charles III. contribuait  rendre les populations hostiles au
mouvement rvolutionnaire. Mais l'imbcile roi d'Espagne, sa femme,
l'extravagante Marie-Louise, l'amant de celle-ci, l'ambitieux Godo,
devenu plus tard prince de la Paix, livraient ce pays  tous les
hasards,  tous les prils crs par la btise de l'un, les ardeurs et
l'orgueil des autres.  la faveur de ce pouvoir mobile et dbile,
l'Espagne, sous le ministre de Florida Blanca, sous celui de d'Aranda
et sous le rgne omnipotent de Godo, fut tantt l'ennemie de la
Rvolution, tantt sa complaisante, et au point de conclure, en 1795,
la paix avec elle. Elle ne se trouva rsolue que plus tard, sous
l'Empire, pour rsister  l'invasion. Les esprances que le comte
d'Artois fondait sur elle et auxquelles, ultrieurement, le comte de
Provence s'associa, furent de courte dure. Nanmoins, loin de prvoir
la dception qui l'attendait  Madrid, le comte d'Artois,  peine 
Turin, songeait  agir sur l'Espagne par un homme  lui ou par son
beau-pre.

En ralit, il n'tait qu'un souverain qui, ds ce moment, se dclart
avec spontanit contre la Rvolution et pour la maison de Bourbon.
C'tait le roi de Sude, Gustave III. Son successeur devait suivre son
exemple et son amiti devenir une des rares joies de l'exil de Louis
XVIII. Mais la Sude tait petite et faible. Son dvouement, quel
qu'il ft, ne pouvait tenir lieu de secours effectifs. C'tait presque
de l'hrosme de la part de son souverain d'oser, au mois d'octobre
1791, rompre les relations diplomatiques avec le gouvernement franais
en faisant crire par son ministre des affaires trangres au
chevalier de Gaussin, reprsentant de la France  Stockholm:

Le secrtaire d'tat a reu aujourd'hui de M. le chevalier de Gaussin
un paquet dont le cachet porte: _Mission de France_. Mais, comme vu la
captivit du roi, on ne connat pas plus en Sude qu'en Russie la
_Mission de France_, le secrtaire d'tat, par ordre du roi, a
l'honneur de renvoyer le paquet sans l'ouvrir et de le prvenir qu'une
correspondance ultrieure  ce sujet serait absolument superflue.

L'tat de l'Europe ne se rvlait encore qu'imparfaitement au comte
d'Artois et au prince de Cond, alors qu'ils tudiaient la direction 
imprimer aux dmarches qu'ils voulaient tenter prs des puissances. Le
peu qu'ils savaient des dispositions de celles-ci les rendait
incertains. Le temps s'coulait en de vaines dlibrations. Elles
avaient lieu tous les jours. Divers migrs de marque, et entre autres
le duc de Bourbon, le gnral d'Autichamp, le comte de Vintimille,
l'abb Marie, aumnier du comte d'Artois, y prenaient part. Mais aucun
parti dcisif ne sortait de leurs dbats. Les conseils du comte de
Calonne, l'ancien contrleur gnral des finances de Louis XVI, mirent
un terme  ces hsitations. Il tait  Londres. Le comte d'Artois,
qui, jadis,  Versailles avait subi son influence, le consulta.
Calonne dicta la marche  suivre.

Sans contester son dvouement, on peut dire de lui qu'il est l'homme
fatal de l'migration. Prsomptueux, lger, crdule, il croyait  son
infaillibilit comme  la toute-puissance de son crdit. Quoiqu'il et
cinquante-huit ans, il ne possdait ni sagesse ni exprience; l'ge ne
l'avait pas plus instruit qu'assagi, et il ne contribua que trop, tant
qu'il dirigea la politique des princes,  aggraver les dissentiments
qui existaient entre eux et leur frre, comme  entretenir parmi les
migrs les plus funestes illusions. Mari  une Anglaise, Mlle de
Harveley, il lui devait de possder une immense fortune, qu'il mit
d'ailleurs au service des Bourbons et dont une partie fut dvore en
quelques mois.

La cour de Vienne semblait particulirement dsigne pour prendre
l'initiative des secours que les souverains devaient au roi de France.
Calonne fit valoir que l'empereur Joseph II, par considration pour sa
soeur, la reine Marie-Antoinette, ne saurait les refuser. C'est donc 
la cour de Vienne que le comte d'Artois fit, au mois d'octobre 1789,
sa premire tentative. Le silence des documents ne permet pas d'en
prciser la forme. On peut supposer que l'agent, en cette
circonstance, fut le duc de Polignac, venu en Autriche aprs avoir
conduit et install sa femme  Rome. Quels qu'eussent t d'ailleurs
la forme de la dmarche et le ngociateur, elle choua piteusement
s'il faut en croire ce billet du prince de Cond au marquis de
Larouzire[5], dat de Turin le 7 novembre 1789: La rponse de
l'Empereur arrive; elle est affreuse, repoussante, insultante mme, et
nous le sentons vivement; ne perdez pas courage. Nous allons tter de
la Prusse.

         [Note 5: Le marquis de Larouzire tait un gentilhomme
         d'Auvergne qui avait sig aux tats gnraux. Il ne tarda
         pas  migrer. Li avec Cond, il lui crivait frquemment et
         reut de lui de nombreuses lettres, dont je dois la
         communication  son petit-fils.]

Calonne, toujours crdule, parlait avec conviction des favorables
dispositions de cette puissance comme de celles de l'Angleterre. Il
laissait entendre qu'il avait reu de Berlin l'assurance d'une
intervention efficace sous la condition de quelques sacrifices sur
les frontires. Il ne disait pas lesquels. Mais un prt de quatre
cent mille francs, que le roi Frdric-Guillaume semblait prt  faire
au comte d'Artois, donnait  ses assertions un certain fondement. On
tta donc de la Prusse. Il ne parut pas au chevalier de Roll, envoy 
Berlin, qu'on dt y tre plus heureux que prs de l'Empereur.

Entre temps, on s'tait adress  l'Espagne o rgnait un Bourbon, et
 laquelle on attribuait,  tort ou  raison, le pouvoir de mettre en
mouvement les autres puissances. Le ministre, Florida Blanca, qui
dirigeait alors les affaires de la monarchie, avait pris contre la
Rvolution des mesures sanitaires. Pour prserver son pays de la
propagande des ides nouvelles, il avait ferm la frontire aux crits
et aux journaux de France, en mme temps qu'il loignait de Madrid les
trangers qui ne justifiaient pas leur rsidence. Mais il tait moins
press de faire marcher l'arme espagnole pour soutenir les droits de
Louis XVI, soit qu'il craignt une dfaite qui mettrait en pril la
couronne de son roi, soit qu'il ft dj choqu et dcourag dans ses
intentions par la lgret, les indiscrtions et les imprudences des
migrs arrivs  Madrid. Le 6 fvrier 1790, il n'avait fait encore
aucune rponse aux demandes du comte d'Artois. La lettre suivante,
qu' cette date, crivait Cond  Larouzire, tmoigne  la fois de
l'importance qu'on attachait,  Turin, aux dcisions de la cour de
Madrid, et du dsarroi que son silence jetait parmi les migrs.

Jamais nous n'avons compt que les troupes trangres dussent entrer
en France sans un manifeste pralable des puissances qui les
enverraient. Mais pour les secours d'argent ou de troupes comme pour
le manifeste  demander, il faut commencer par tter les dispositions
des cours, et c'est le point o nous en sommes. D'ailleurs nous
n'aurons pas un seul tranger si l'Espagne n'est pas  la tte de
tout. Cela nous est prouv par la rponse mme de l'Angleterre, qui
nous demande o nous en sommes avec cette puissance. Il faut donc
attendre ses intentions, et bientt elles nous seront connues. Si
elles ne le sont pas cette semaine, je crois qu'on fera partir Vass
pour y aller.

Dans cette incertitude, nous pourrons toujours aller avec confiance
dans l'intrieur; mais il faut aller avec plus de rserve 
l'extrieur, pour ne pas croiser les vues que l'Espagne peut avoir,
puisqu'elle nous est absolument ncessaire. Il faut attendre aussi des
nouvelles du chevalier de Roll, et nous en attendons tous les jours.
Alors nous verrons ce que nous aurons  faire. Il ne faut pas se
dissimuler qu'un manifeste des puissances qui ne serait pas soutenu
par un mouvement de troupes pourrait bien ne pas avoir tout l'effet
que vous en attendez, et les puissances qui ne seraient pas dcides 
le soutenir ainsi ne consentiraient srement pas  le produire. Par
consquent, si le roi de Prusse ou toute autre puissance consent 
nous secourir, nous aurons aisment le manifeste. Si elle n'y consent
pas, nous n'obtiendrons pas plus le manifeste que des troupes, ce
genre de secours tant ncessairement une suite de l'autre.

... Quant au sang  verser, nous donnerions sans doute le ntre pour
l'pargner. Mais le seul moyen qu'il n'y en ait pas d'effusion, c'est
de montrer  la France des troupes pimontaises, suisses, espagnoles
ou prussiennes, prtes  franchir le Rhin, les Alpes ou les Pyrnes.
La menace de la force bien prononce par un manifeste tel que vous le
proposez suffira seule alors pour tout obtenir de la terreur et de la
prsence d'un danger imminent, et nous n'aurions pas besoin de tout
cela si les provinces avaient la moindre nergie. Mais si l'on
continue  ne trouver qu'aveuglement ou faiblesse, il faut bien suivre
la seule voie qui nous soit ouverte pour sauver notre roi, notre
patrie, notre race et notre honneur.

Nous pensons bien comme vous, que l'Empereur, s'il vit, ce que je ne
crois pas, ne pourrait rsister aux demandes runies des cours de
Berlin, de Londres, de Madrid et de Turin. Mais ce n'est pas une chose
aussi aise dans l'excution que dans la spculation d'amalgamer ces
quatre puissances.

Sous l'empire des incertitudes que rvle cette lettre, le comte
d'Artois commenait  perdre patience. En arrivant  Turin, il tait
convaincu qu' son appel, les grandes cours se ligueraient contre la
Rvolution, qu'elles lui fourniraient  lui-mme tous les subsides que
ncessitaient la conqute du royaume et la dlivrance de son frre.
Mais bien vite ses premires illusions taient tombes. La tche,
qu'au dbut il croyait facile, lui apparaissait longue, laborieuse,
hrisse de difficults. Vainement, son cousin, le prince de Cond,
soumettait  son agrment chaque jour quelque nouveau projet que lui
suggrait son imagination ardente et drgle. L'extravagance de ces
propositions ou leur impraticabilit tait trop clatante pour qu'il
ft possible d'en tirer parti. Mais ce n'est pas sans peine que le
comte d'Artois parvenait  les luder. Il se demandait s'il ne
quitterait pas Turin d'o il tait impuissant  agir. Il se dcida
cependant  y rester jusqu' la fin de l'hiver. Ce qui l'y dtermina,
c'est que l, il pouvait mieux que d'ailleurs veiller aux affaires de
France, intriguer sur les frontires mridionales, dans le Dauphin,
dans le Languedoc, en Provence, o les royalistes commenaient 
s'agiter.

Malheureusement l'argent lui manquait. Les ressources qu'il avait
emportes de Paris, celles qu'il s'tait procures s'puisaient. Les
ngociations ouvertes pour en obtenir de nouvelles marchaient
lentement ou chouaient comme celle, par exemple, qui avait pour but
d'emprunter le trsor de la Grande-Chartreuse et de quelques riches
abbayes. La dtresse commenait, non encore aussi douloureuse qu'elle
le devint plus tard, mais gnante et telle qu'elle paralysait
l'excution des projets naissants. Le roi de Pimont voulait bien
donner  son gendre le vivre et le couvert, mais de l'argent pour
fomenter des soulvements contre la France, non. C'et t trop
dangereux. Les prteurs taient rares. Ceux qu'on attirait  Turin,
dont on s'efforait d'chauffer le zle, exigeaient une caution. O la
trouver, alors que Victor-Amde III lui-mme en tait rduit 
contracter un emprunt  Gnes afin de faire face aux dpenses
qu'exigeait la mise sur pied de guerre de son arme, en prvision
d'une attaque de la France? L'anne 1789 finissait ainsi sans que les
efforts multiplis du comte d'Artois eussent assur ni mme laiss
prvoir un heureux rsultat.


III

LES DISSENTIMENTS ET LES CONFLITS

Pour comble d'infortune, entre le roi rest  Paris et les princes
migrs, s'taient levs des nuages provoqus par les inquitudes que
causaient aux Tuileries les plans inconnus du comte d'Artois, son
dsir non quivoque d'avoir sa politique  lui, de marcher  son gr
sans tenir compte de ce qui se passait en France, la confiance qu'il
tmoignait  cet extravagant prince de Cond, la faveur qu'il
accordait  Calonne. Quels que fussent les sentiments de Louis XVI,
demeurs malgr tout contradictoires, ceux qu'il trahissait taient
hostiles  son frre dont il critiquait les entreprises et mprisait
l'entourage, cet entourage goste qui arrachait  Cond lui-mme cet
aveu: Il faut tre juste; ce n'est pas trop la faute du comte
d'Artois s'il n'est pas mieux entour. Les gentilshommes des provinces
ne viennent pas se rallier  nous; Vass mme veut s'en aller[6].

         [Note 6: Cond  Larouzire, 12 dcembre 1789. Le marquis de
         Vass tait cuyer du prince de Cond. Sous la Restauration,
         il devint gnral.]

Le blme de son frre irritait le comte d'Artois. Le comte d'Artois,
crivait encore Cond, excd de toutes les lettres qu'il reoit de sa
soeur, du roi, de la reine, vient d'crire pour protester et demander
 agir. Sa lettre est faite, mais non envoye, d'une force, d'une
loquence, d'une noblesse[7]... Ces efforts demeuraient vains.
Comment Louis XVI et-il t bien dispos pour son cadet quand il
considrait avec quelle tourderie celui-ci se jetait dans les
aventures les plus prilleuses, en parlait  tort et  travers, sans
mesure, donnant l'exemple d'une indiscrtion qui s'exerait  la fois
sur les affaires les plus importantes et sur les plus futiles, livrait
aux rues de Turin tous les secrets de la politique des migrs et les
envoyait  Paris, rendus plus compromettants par les circonstances au
milieu desquelles ils taient dvoils et propags? Comment et-il t
dispos  venir en aide  ce frre turbulent et brouillon, quand il
savait de quelles calomnies abominables, de quelles svrits outres
la reine et lui taient l'objet parmi les courtisans runis en
Pimont?

         [Note 7: Cond  Larouzire, 11 dcembre 1789.]

Les dissentiments de la famille royale s'accusaient ainsi de plus en
plus. Le comte d'Artois et Cond en voulaient au roi,  la reine, 
Monsieur; au roi, parce qu'il refusait l'autorisation d'agir, bien
qu'on lui et dclar qu'on agirait sans lui;  la reine, parce
qu'elle ne manifestait que dfiance pour leur politique,  propos de
laquelle, dsireux de connatre son tat d'esprit, l'un d'eux
recommandait  l'un des gentilshommes de la cour, le baron de
Flachslanden, de s'appliquer  la pntrer sans cependant jamais se
mettre  porte de recevoir ou d'tre charg d'envoyer une dfense
d'agir;  Monsieur, que les nouvelles de Paris montraient flattant la
populace, chantant les louanges de la Rvolution et promettant de ne
pas migrer.

Ce fut surtout  l'occasion de l'affaire du marquis de Favras, et de
la dmarche de Monsieur auprs de la municipalit de Paris,  laquelle
il se prsenta, non comme prince, mais comme citoyen, que se
dchana la fureur du comte d'Artois et des Cond. Le 6 janvier 1790,
celui-ci crivait  Larouzire:

Je crois que vous allez frmir de rage comme le comte d'Artois et
moi, en lisant ce que je vous envoie. Est-il possible que le sang des
Bourbons s'avilisse  ce point, et qu'il coule dans les veines d'un
homme, si c'en est un, qui se permet une dmarche videmment dicte
par la peur et par la bassesse! Vous n'avez pas ide de l'explosion de
courage, de noblesse et d'indignation que cette lecture a produite sur
le comte d'Artois. Nous n'avons pas t en reste, et rien ne nous a
plus confirms dans nos indispensables rsolutions.

Et le 9 janvier:

Toutes nos lettres d'hier ne nous parlent que de l'indignation
gnrale que produit dans les deux partis la dmarche de Monsieur. Il
est dans la boue au point qu'il y en a qui disent qu'il ne serait pas
tonnant qu'il ft oblig de se sauver. Le peuple fouillait le
lendemain toutes les voitures qui sortaient du Luxembourg pour voir si
Monsieur ne se sauvait pas en cachette. Il n'y a que les enrags de
l'Assemble qui aient t chez lui au jour de l'an. Tous les bons
gentilshommes, jusqu'au chevalier de Crussol, ont cru devoir marquer
leur indignation en n'y allant pas.

Ainsi, de plus en plus excits contre le nouveau rgime, avides de
revanche, irrits de voir qu' Paris, on repoussait leurs avis et on
contrecarrait leurs efforts, le comte d'Artois et le prince de Cond
avaient pris  tche de blmer toutes les rsolutions de la cour, d'en
affaiblir les effets par leurs incessantes critiques. De son ct,
sous l'influence de la reine, le roi se prononait avec une nergie
chaque jour plus marque contre la politique de son frre. De l,
rcriminations, colres, reproches amers.

Les lettres de Cond jettent sur ces conflits permanents le plus
triste jour, sans en clairer cependant tous les motifs. Elles
rvlent ce qu'on pensait  Turin de la conduite de Louis XVI et de
Marie-Antoinette, le mpris qu'inspiraient aux migrs les
hsitations, les incertitudes, les angoisses des malheureux souverains
dont la captivit, dcore de pompeuses formules lgales, devenait de
jour en jour plus rigoureuse. On ne leur tenait compte ni des
difficults accumules autour d'eux, ni des dangers sans cesse accrus
qui les menaaient. Il est ais d'tre hroque quand on ne court
aucun pril. C'est ce qu' Turin on ne comprenait pas ou on feignait
de ne pas comprendre. Le comte d'Artois et le prince de Cond
oubliaient que le roi n'tait pas libre et qu'eux-mmes taient en
sret. Cet oubli donnait  leur langage un caractre vritablement
odieux d'injustice et de lchet.

Quand,  la fin de 1789, la famille royale semble dispose  se
confier  La Fayette, Cond crit  Larouzire qu'il faut s'attacher 
perdre le gnral, et le remplacer  la tte de la garde nationale par
M. de Viomnil, l'homme qui nous convient le mieux[8]. Il ajoute:

         [Note 8: Le lieutenant gnral, baron de Viomnil. Il mourut
         le 9 novembre 1792, d'une blessure qu'il avait reue dans la
         journe du 10 aot.]

Je trouve La Fayette cent fois plus dangereux que Mirabeau, que sa
sclratesse plus gnralement connue finira toujours par abattre ...
Qu'on se mette bien dans l'ide qu'il n'y a qu'une seule chose 
faire, c'est de runir tous les moyens, tous les efforts pour
dissoudre l'Assemble nationale en continuant la rsistance, et en
fomentant la division dans son sein et parmi ses satellites.

Au mois de dcembre, le comte d'Artois avait envoy  son frre un
long expos de sa conduite  Turin et de ses premires dmarches. La
rponse qui lui fut faite tait meilleure qu'il ne l'attendait. Mais,
mme en tmoignant son contentement, il ne pouvait se dfendre
d'arrire-penses et de rticences. Cond,  qui il les confiait, les
rptait en ces termes, le 20 janvier 1790,  son fidle Larouzire:

Embrassons-nous, mon cher Larouzire, comme nous avons fait dans
notre petit conseil, dimanche dernier, en recevant la rponse du roi:
_Je suis extrmement sensible, mon cher frre,  tout ce que vous
m'apprenez; j'approuve tout ce que vous avez fait. Continuez vis--vis
des provinces la marche que vous avez suivie jusqu' prsent_. Il dit
aprs,  la vrit, de rester tranquille. Outre que cela ne s'accorde
pas trop et que ce n'est point un ordre, le comte d'Artois va y
rpondre trs longuement et trs fortement pour le convaincre qu'il ne
peut attendre de soulagement que de nous. Nous n'insisterons pas pour
avoir une autorisation plus dcide: 1 parce que celle-ci nous
suffit; 2 parce qu'il ne faut pas risquer un moment d'humeur qui
pourrait amener un changement d'avis. Pas un seul mot de la reine, ni
de Mme lisabeth non plus. Cependant la reine tait prsente  la
lecture. Mme lisabeth, cependant, dit un mot par lequel il est clair
qu'elle s'est mfie. Et  propos de Mme lisabeth, Cond ajoute: Sa
lettre est parfaite. Vous en jugerez par ce mot. Aprs avoir gmi sur
l'apathie dans laquelle le roi et la reine vivent  Paris, elle dit:
_Ne vous dcouragez pas, mon frre, et secourez-les malgr eux_.

Les secourir, c'est bien ce que voulait le comte d'Artois. Mais
loign de Paris, trop aveugle pour voir la marche rapide de la
Rvolution, les prils que courait la famille royale dj prisonnire
aux Tuileries, tiraille entre les factions, menace par les uns, mal
conseille par les autres, impuissante  prendre un parti, il
cherchait  lui venir en aide par des moyens qu'elle ne pouvait
approuver, parce qu'ils compromettaient sa sret. Aussi le
poussait-elle sans cesse  patienter,  attendre pour agir les
instructions et les ordres du roi. Le comte d'Artois a reu une
lettre de la reine qui dit qu'il faut attendre la fin de l'Assemble,
ce qui n'a pas le sens commun, et qui blme fortement la conduite de
Monsieur. Il y a aussi une autre lettre du roi o sont ces mots: _Nous
ne ferons rien dont vous puissiez avoir  rougir_. Mais peut-on y
compter? Toutes les lettres disent qu'on va le faire aller 
l'Assemble nationale. Jusqu' prsent, il s'y refuse. Mais je
parierais que cela finira par l.

Cette lettre est du 23 janvier. Le 27 fvrier, Cond crit encore:

Le comte d'Artois a reu par une occasion une lettre du roi et de la
reine. Celle du roi est d'une faiblesse au del de ce que vous pouvez
croire. Il a l'air de craindre son frre. Il lui cite le peu de succs
de ses dmarches en Dauphin comme une preuve qu'il n'y a rien  faire
nulle part. Celle de la reine est encore plus forte en faiblesse.
Aprs toutes les mauvaises raisons que vous pouvez imaginer, elle lui
demande le sacrifice de toute ide de contre-rvolution. Voil la
femme que La Queuille et tant d'autres prsentent comme un modle
d'nergie ... Le comte d'Artois va travailler  une lettre dans
laquelle il repoussera cette faiblesse avec la plus grande vigueur, et
fera entendre qu'il a de grands moyens. Mais il ne les confiera pas.
Cela serait trop dangereux  cause du confident La Fayette.

Et le 3 mars:

Ah! qu'on croie bien qu'il n'y a malheureusement que faiblesse
l-bas, et que la seule force est et ne peut tre qu'ici. C'est malgr
eux qu'il faudra les sauver. Que La Queuille persuade  la reine que
nous ne sommes ni des enfants ni des tourdis. Nous runirons la
prudence au courage ... La reine veut toujours juger le comte d'Artois
comme il y a dix ans; mais ce n'est plus cela, Dieu merci!

Hlas! contrairement  ce que disait Cond, c'tait toujours la mme
chose.  ce moment comme plus tard,  Turin comme  Coblentz, dans
l'exil comme sur le trne, le comte d'Artois demeura le personnage
prsomptueux et vain qu'il avait t  la cour de Marie-Antoinette, ne
croyant qu'en sa propre sagesse, ignorant de son temps, des
transformations de son pays, facilement accessible  toutes les
illusions, ddaigneux des conseils d'autrui, convaincu que le suprme
honneur consiste  ne jamais changer.  ce dernier point de vue, il
faut lire la rponse suivante qu'il fit, le 27 janvier 1790,  une
lettre du bailli de Crussol, jadis capitaine dans ses gardes et dput
aux tats gnraux, qui, de Chambry o il surveillait les mouvements
du Midi, lui avait crit pour lui demander s'il prterait serment  la
Constitution que prparait l'Assemble:

J'ai reu votre lettre du 19, mon cher bailli, et si je ne m'armais
d'une patience peut-tre exagre, je vous prouverais d'une manire un
peu ferme et un peu claire que vous tes loin de me connatre ... Moi
composer! avec le but o l'on va! Bailli, je te regarde toujours comme
mon ami. Eh bien! connais-moi donc. Labourer la terre, gagner mon pain
 la sueur de mon front, prir enfin, ft-ce de misre: voil ce que
je prfrerai toujours  un accommodement quelconque. Je n'en veux, je
n'en couterai mme aucun. Ah! bailli, c'est vous qui m'avez crit une
pareille chose! Je l'avoue, j'en ai pleur tout seul. Mais je vous le
pardonne, et ne vous en aime pas moins. Rappelez-vous qui vous tes,
qui je suis, et parlez  votre ami un langage qu'il puisse couter.
Si mon honneur tait cach sous la foudre, j'irais l'exciter  tomber
sur moi[9].

         [Note 9: Papiers Larouzire.]

Quant  Cond, cho fidle de la pense du comte d'Artois, ce n'est de
sa part, pendant la premire partie de l'anne 1790, que critiques,
rcriminations, bravades.  l'ide que le roi acceptera la
Constitution qu'labore l'Assemble nationale, qu'il jurera d'y obir
et de l'observer, les deux princes sont consterns. Ils crivent 
Bouill qui commande  Nancy, pour lui proposer de faire vader le roi
avant qu'il soit rduit  cette dure extrmit. La rponse de
Bouill arrive: Elle est affreuse, dans le genre de celle de la
reine. Il regarde la Constitution comme faite, et la contre-rvolution
comme impossible. De l  accuser Bouill de trahir, d'tre gagn par
La Fayette, il n'y a qu'un pas. Ce gnral est dnonc comme suspect 
son ami le prince Henri de Prusse, et ne trouve d'autre dfenseur que
le comte de Vaudreuil. Du mme coup, les princes apprennent que
Mirabeau et le comte de Mercy ont des confrences secrtes dans le but
de soustraire le roi et la reine au sort qui les menace. Cond ne se
contient plus: La reine veut bien tre sauve, pourvu que ce soit par
tout autre que par nous, je n'ai cess de le dire.

Le 10 mars, le comte d'Artois crit  son frre pour le dtourner de
ngocier. Et Cond de dire  Larouzire:

Ils sont perdus s'ils ngocient avec leurs bourreaux. On leur fera
cder beaucoup plus qu'ils ne doivent. Tous leurs vrais serviteurs
leur demandent  genoux ou d'autoriser ou de laisser faire les princes
qu'on sait tre en bon train ... On assure que le duc d'Orlans arrive
 Paris. Cela me parat bien fcheux. Il y aura un massacre affreux 
Paris, et La Fayette et lui tirailleront le roi. L'un des deux le
sauvera peut-tre. Quels sauveurs! et qu'ils seront dangereux pour le
prtendu sauv!

La Fayette, Mirabeau, Lally-Tollendal, Mounier, tous ceux qui
cherchent avec plus ou moins d'habilet  prserver les jours de la
famille royale,  crer un tat possible entre le roi et la
Rvolution, et, dans ce grand branle-bas,  rserver quelques
lambeaux du pouvoir royal, ceux-l sont les btes noires des migrs,
des personnages excrs. Qu'ils fassent et disent toutes les sottises
qu'ils voudront. Nous ne pouvons les en empcher. Ces gens-l ne nous
reviendront jamais, surtout tant que M. Necker vivra, parce qu'ils
esprent toujours. Et parlant de ces constitutionnels, de ces
monarchiens pour qui les migrs nourrissent encore plus de haine
que pour les rvolutionnaires, Cond ajoute: Ce parti mitoyen sera
peut-tre celui qui nous barrera le plus, car les enrags priront des
accs multiplis de leur rage.

Mais le comte d'Artois a beau se remuer, protester, adjurer, crire de
longues et fortes lettres, conseiller au roi de signer une
protestation contre les dcrets de l'Assemble, il ne parvient pas 
se faire couter. Le roi refuse de protester; il finit mme par ne
plus rpondre que brivement  des avis qu'il dsapprouve. Le 31 mars,
les princes reoivent  Turin, en rponse  leur mmoire de quinze
pages, une lettre d'une page. On ne parle point de la protestation.
On ne la renvoie ni signe ni non signe.

De son ct, Madame lisabeth, qui semble avoir avec son frre
d'Artois des vues communes et qui s'attache  le renseigner sur ce qui
se passe aux Tuileries, mande qu'il n'y faut compter sur aucune force,
sur aucune nergie. On ne songe qu' avoir la vie sauve. Si vous
agissez, attendez-vous  un dsaveu public. La reine a dit au marquis
de La Queuille[10] qu'on ne cessait de commettre des fautes  Turin.
Le comte d'Artois est choqu par ce langage: Jamais ces gens-l n'ont
t, ne sont, ni ne seront servis avec plus de courage et de prudence
que par nous. Il est affreux et dcourageant que l'on accuse nos
agents d'indiscrtion. Que La Queuille proteste. Qu'il se dfie de la
sduction des grces. Il ne s'agit pas d'tre courtisan, mais de
parler avec force.

         [Note 10: Le marquis de La Queuille, passionnment dvou 
         la famille royale, rsidait encore  Paris et servait
         d'intermdiaire entre le roi et le comte d'Artois. Il
         n'migra qu'en 1791.]

La Queuille s'ingnie  excuter le mandat dont on l'a charg. Il ne
parvient pas  convaincre la reine. Elle ne s'applique qu' lui
dmontrer l'absurdit et le danger des ides du comit de Turin, dont
elle dsire cependant qu'on mnage l'amour-propre. C'est le moment, 26
juillet 1790, o elle crit  Mercy: L'extravagance de Turin est 
son comble. Il n'est pas mme sr qu'on nous coute davantage. Mais,
comme notre sret et peut-tre notre vie en dpendent, il faut tenter
tous les moyens jusqu' la fin[11].

         [Note 11: Recueil Feuillet de Conches.]

Cette dfiance de la reine pour le comit de Turin et pour son chef,
la plupart des royalistes raisonnables rests  Paris la partagent. 
la fin de mars, il y a eu chez le duc de Liancourt une runion de
cinquante-deux personnes pour aviser au moyen de sauver l'tat. On est
tomb d'accord sur la ncessit de nommer un lieutenant gnral du
royaume. Quelques voix sont alles  Monsieur, le plus grand nombre au
duc d'Orlans et  La Fayette, pas une au comte d'Artois. Il est
indign de ce trait d'ingratitude, indign aussi d'tre, de la part de
son frre et de sa belle-soeur, l'objet de prventions injurieuses, et
tout  coup il cesse de correspondre avec eux, uniquement proccup de
sauver la couronne malgr eux. Et cependant un de ses amis les plus
chers, Vaudreuil, lui crit: Les servir malgr eux est impossible, ou
alors vous seriez un rebelle et responsable de tous les crimes que ces
efforts feraient commettre. Mais qu'importe au comte d'Artois. Il ne
cde pas; il veut agir et faire parler de lui.

Cond n'est pas en reste d'agitations et d'intrigues. En ce mme mois
de juillet, il publie un manifeste.

Depuis un an, j'ai quitt ma patrie, dit-il; je dois exposer aux yeux
de l'Europe les motifs qui m'ont forc d'en sortir. Le peuple franais
est gar par des factieux; mais il ouvrira les yeux, ce peuple bon;
il rougira des crimes que l'intrigue et l'ambition de ses chefs lui
ont fait commettre. Il relvera de ses propres mains le trne de ses
rois, ou je m'ensevelirai sous les ruines de la monarchie. La noblesse
est sacre; c'est la cause de tous les princes, de tous les
gentilshommes que je dfends; ils se runiront sous l'tendard
glorieux que je dploierai  leur tte. Oui, j'irai, malgr l'horreur
que doit naturellement inspirer  un descendant de saint Louis l'ide
de tremper son pe dans le sang des Franais, j'irai  la tte de la
noblesse de toutes les nations et suivi de tous les sujets fidles 
leur roi, qui se runiront sous nos drapeaux, j'irai tenter de
dlivrer ce monarque infortun.

Le morceau tait loquent. On dit que la reine en avait t
satisfaite. Mais Fersen le trouva intempestif. Ce fut aussi l'avis du
comte Eszterhazy qui formula son opinion en ces termes: Je crains
bien que M. le prince de Cond n'ait pas l'adresse de Guillaume Tell
et qu'il ne frappe  la tte, sans abattre la pomme.

Ces dissentiments n'taient pas faits pour hter le succs de la cause
royale. Les affaires de l'migration n'avanaient pas. Rien ne
russissait, ni les dmarches auprs des cours, ni les mouvements
foments dans les provinces mridionales. Les efforts tents pour
soulever le Dauphin menaaient d'chouer. Soit que l'argent manqut,
soit que les ides nouvelles trouvassent dans cette province plus de
partisans que de contradicteurs, les tentatives avortaient l'une aprs
l'autre. Les princes, au lieu d'ouvrir les yeux, au lieu de comprendre
qu'ils faisaient fausse route en allant  l'encontre de la volont du
roi, en vantant aux populations les bienfaits de l'ancien rgime et en
se refusant  seconder les suprmes efforts des royalistes modrs,
accusaient les autorits royales du Dauphin de les trahir en rvlant
 Paris leurs intrigues. Le gnral de Durfort, gouverneur de
Grenoble, tait tout spcialement l'objet de leurs accusations.

Nous avons la certitude qu'on a mis sous les yeux du roi un Mmoire
trs violent contre le roi de Sardaigne et contre nous, et qu'il a t
prsent au nom de M. de Durfort, commandant de Grenoble. Je ne puis
le croire capable de cette infamie. Nous allons nous en clairer
positivement. Le Mmoire a t prsent par M. de Ladevze, qui l'a
sign de la part de M. de Durfort. Il n'a fait aucun effet sur le
roi[12].

         [Note 12: Cond  Larouzire, 23 janvier 1790.]

Le Mmoire fut renvoy au comte d'Artois par Louis XVI. C'tait une
attaque en rgle contre la petite cour de Turin, la lgret de sa
conduite, la frivolit de ses propos. On y rptait les calomnies
propages sur le roi et sur la reine. Le roi crivait  cette occasion
au comte d'Artois qu'il ne croyait pas  ces accusations. Le comte
d'Artois, furieux, fit demander  M. de Durfort s'il tait l'auteur du
Mmoire. M. de Durfort rpondit ngativement. Alors on voulut savoir
si, dans le cas o les princes entreraient  main arme dans le
royaume, il se dchirerait pour eux. Il faut lui faire sentir la
nullit des ordres quelconques de la part du roi, attendu sa
captivit. M. de Durfort rpliqua qu'avant de songer  entrer en
France, il fallait runir des troupes et qu'on n'en avait pas. Rponse
sche et hautaine qu'on fut longtemps  lui pardonner.


IV

L'AGITATION  TURIN

Durant cette anne 1790,  Turin, l'agitation fut  son comble. Le
comte d'Artois tait parvenu, on ne sait comment,  arracher  son
beau-pre, le roi de Sardaigne, la promesse de douze mille hommes si
le roi d'Espagne se dclarait en faveur des Bourbons de France.
Calonne, averti  Londres o se prolongeait son sjour, conseilla au
comte d'Artois d'aller lui-mme  Madrid solliciter un concours auquel
tait subordonn celui de Victor-Amde. Mais un ami du comte
d'Artois, le comte de Vaudreuil, qu'il aimait  consulter, fut d'un
avis contraire dans une lettre date de Venise, le 27 juillet. Il ne
pensait pas que le prince pt aller en Espagne sans l'agrment du
souverain de ce pays, et il redoutait que l'autorisation ne ft pas
accorde.

La mission fut alors confie au marquis de Vass. Cet envoy devait
exposer au gouvernement espagnol les avantages que lui assurait le
rtablissement du roi de France dans son autorit, et lui demander
d'envoyer ses flottes s'emparer de Brest, de Toulon, de Rochefort.
Vaudreuil insistait en mme temps pour que ces dmarches fussent
faites au nom du roi Louis XVI et non en celui de son frre. L'Espagne
accueillerait favorablement tout ce qui lui viendrait de la part du
roi. Ce qui n'y viendrait que de la part des princes n'y aurait pas le
mme succs; et puisque sans elle on ne pouvait rien de dcisif, il
fallait gurir sa dfiance en la laissant former elle-mme le plan
qu'il convenait d'adopter.

Comme tant d'autres missions de mme genre, celle de Vass devait
chouer pour des causes, qu'un soir,  la veille de famille, le roi
de Sardaigne rsumait d'un mot.

--Mon frre d'Espagne n'a pas le sou.

D'autre part, on avait envoy un agent dans les Flandres pour tirer
parti des circonstances favorables qu'y pouvait faire natre le
soulvement de ces contres rsolues  secouer le joug de l'Autriche.
Des missaires allaient  Berlin,  Vienne,  Londres, sans mandat
dtermin. On leur recommandait d'observer les vnements, de signaler
tous ceux qu'ils jugeraient susceptibles de servir la cause des
migrs. On acceptait tous les services, tous les dvouements, toutes
les bonnes volonts. Dans le Languedoc, on avait Froment, homme
d'initiative et d'nergie, mais intrigant, brouillon, capable
d'insurger les populations et non de concentrer leurs efforts vers un
but prcis et dtermin. Il venait de prendre part aux troubles qui
avaient clat  Nmes, le 13 juin, et la manire dont il s'tait
efforc de les faire tourner au profit du parti royaliste lui avait
assur  Turin une influence que ne justifiaient d'ailleurs ni son
caractre ni ses moyens. Il ne devait raliser aucun des espoirs qu'on
fondait sur lui. Trois ans plus tard, il tait en Russie, qumandant
en vain et trs humblement des secours pcuniaires. Mais, en juillet
1790, on le considrait  Turin comme prcieux et indispensable.
Dites  Froment, crivait Cond, que son conseil pour le pape va tre
suivi. Mais je doute du succs. Le cardinal de Bernis non seulement
n'osera pas le demander, mais mme s'y opposera. Il s'agissait
d'obtenir un Bref ordonnant des prires publiques pour le roi. Et
encore: Recommandez  Froment de veiller  sa sret personnelle,
car, indpendamment de l'intrt que nous prenons  lui (cela est
extraordinaire, mais cela est vrai), le sort de l'tat tient peut-tre
 cette tte-l.

Dans le Vivarais, dans la Lozre, dans l'Aveyron, on avait aussi des
prtres rsolus  prendre les armes pour le roi, les abbs de La
Bastide de La Molette, de Siran, de Bruges, de Lavonds, Claude
Allier, son frre Dominique Allier, M. de Malbosc, le chevalier de
Borel, le chevalier de Robiac, Marc-Antoine Charrier, ancien dput
aux tats gnraux, venu dj  Turin pour protester de son dvouement
 la cause royale. Sous le prtexte de dlivrer les populations du
Midi du joug protestant, ces personnages jetaient les bases de la
confdration qui prenait le nom de Jals, petit pays du Vivarais o
elle devait se runir. Pour en dissimuler le vritable but, ils
avaient dcid que lors du premier rassemblement des confdrs, fix
au 17 aot, ceux-ci seraient invits  prter le serment civique.
Mais, en ralit, c'est  un vaste soulvement des royalistes du Midi
qu'ils comptaient aboutir, et les princes connaissaient leurs
projets[13].

         [Note 13: Voir mon _Histoire des Conspirations royalistes du
         Midi pendant la Rvolution_. Paris, Hachette.]

Rebourguil, un nergumne, ancien lieutenant aux gardes du comte
d'Artois, parcourait le Rouergue et le Quercy. Un major d'artillerie,
chapp de Toulon, tait envoy en Franche-Comt, en Alsace, en
Lorraine, pour se rendre compte de l'esprit des troupes et notamment
de l'artillerie.  Valence, on essayait de sduire le commandant
militaire, M. de Graisin. On se plaignait de l'indiffrence de la
Normandie, du mauvais vouloir des dputs de la Guyenne  Paris. On
voudrait qu'ils se souvinssent que nous existons et communiquent leurs
rsolutions. Partout o se manifestait un symptme de dgot pour les
ides nouvelles,  Montbrison, o la population refusait de
reconnatre les dcrets de l'Assemble,  Brest, o trois gnraux
venaient de rtracter leurs serments de fidlit au rgime
rvolutionnaire, partout enfin o les royalistes s'organisaient pour
la rsistance, on envoyait des missaires  l'effet de recueillir des
adhsions au parti des migrs.

On essayait en mme temps d'agir sur les Parlements et sur le clerg.
Aux Parlements, on demandait des arrts revendiquant la mise en
vigueur des lois protectrices de la couronne; au clerg, une active
propagande par la chaire. Si, quelque part, un sermon royaliste tait
prononc, on l'imprimait  plusieurs milliers d'exemplaires et on
l'expdiait dans les provinces.

Sur la foi de deux gentilshommes provenaux arrivs  Turin, MM. de
Castellane et de Villeneuve, on se leurrait de l'espoir que la
Provence se dclarerait quand on voudrait et fournirait de douze 
quinze millions pour payer les frais d'une insurrection. On
accueillait comme paroles d'vangile les lettres d'un certain abb de
Vaugelas qui, venu  Lyon pour y prcher le carme, se disait en tat
de faire lire le gnral d'Autichamp, fidle ami des princes,
commandant des gardes nationales du Dauphin. On discutait les moyens
d'agir sur les garnisons. On racontait avec complaisance que celle de
Soissons, compose du rgiment d'Armagnac, tait prte  marcher sur
Paris pour enlever le roi et le conduire  Lyon avec ses gardes du
corps, aprs qu'il aurait protest contre les actes et les dcisions
de l'Assemble nationale.

Cond soufflait alors au comte d'Artois de se mettre  la tte des
gardes nationales pour marcher sur cette ville qu'on disait prte  se
soulever. On ngociait afin d'assurer  ce grand mouvement les
Espagnols, les Pimontais et les Suisses. Qu'ils consentissent 
franchir la frontire qui les sparait de la France, et le succs
tait assur. Le refus de la Suisse et une dnonciation porte au mois
d'octobre  l'Assemble nationale firent avorter le projet. Mais le
comte d'Artois et le prince de Cond n'y renoncrent pas, bien que
Louis XVI l'et dsapprouv. Le 16 mai 1791, dans une lettre  Mme de
Polignac, il dira en parlant de son frre: Notre jeune ami me donne
de l'inquitude. On le dit engag dans un voyage au moins bien
prmatur et qui pourrait tourner d'une manire funeste pour bien du
monde.

Le dsaveu royal n'branlera pas la rsolution des princes. On les
verra encore, au mois de mai 1792, tenter de provoquer une meute 
Lyon. Ils seront alors  Coblentz. Ils reviendront  Turin, prts 
gagner Chambry pour pousser plus avant. Mais la tentative sera
prmature, et ils devront rebrousser chemin en apprenant qu'au del
de la frontire, ils trouveraient l'arme du Midi que commande le
gnral de Montesquiou.

Au milieu de ces vaines agitations se produisait parfois--trop
rarement--quelque indice heureux, propre  surexciter les esprances
souvent branles. Un jour, c'tait l'arrive de dputs auvergnats,
conduits par les comtes de Fargues et de Bosredon, qui venaient offrir
au comte d'Artois les services de quatre cents gentilshommes de leur
pays. Ce fut l'origine de ce que l'on a appel la coalition
d'Auvergne. Cette coalition fournit  l'arme des princes un corps de
plusieurs centaines d'hommes monts et quips  leurs frais et qui,
sous les ordres d'un lieutenant gnral et de deux marchaux de camp,
fit la campagne de 1792. Ce corps fut licenci aprs la retraite de
Brunswick. Un autre jour, arrivait un envoy de l'Ordre de Malte, le
chevalier de Ligonds. Il apportait une rponse favorable  une
dmarche faite au nom du comte d'Artois auprs de l'Ordre par M. de La
Tour du Pin,  l'effet de solliciter des secours pour un mouvement
royaliste, qu'avec l'aide de l'Espagne il esprait fomenter dans le
Gard. Le plan consistait  dbarquer un corps de troupes 
Aigues-Mortes et  marcher sur Nmes d'o il serait ais de favoriser
le soulvement du Midi. Le chevalier de Ligonds tait charg non
seulement de promettre trois mille fusils, sept canons et quatre
galres de transport, mais encore de demander que les chevaliers de
Malte de nationalit franaise fussent autoriss  servir dans les
rangs de la noblesse rassemble pour la dfense du roi. Il fut fait
droit  leur requte. Il s'en prsenta ultrieurement un assez grand
nombre qui servirent honorablement dans l'arme des princes et dans
l'arme de Cond.

D'autre part, Calonne, qui de loin proposait projets sur projets,
avait conseill la formation d'une arme de gentilshommes, destine 
devenir le noyau de celles que ne pouvaient manquer de lancer contre
la Rvolution les puissances coalises. L'ide tant trouve sublime,
on s'tait press de l'excuter. Par l'intermdiaire de quelques
royalistes rests en France et notamment du marquis de La Queuille et
le marquis de Larouzire, un appel avait t adress  la noblesse
franaise pour l'inviter  migrer et  s'enrler sous les ordres des
princes. Mais cet appel, pas plus que ceux qu'on adressait aux
troupes, ne fut entendu. Le moment n'tait pas encore venu o tout
gentilhomme devait migrer et aller s'enrler dans les armes royales,
sous peine de se dshonorer. C'est seulement un peu plus tard, lorsque
les princes s'installrent, le comte de Provence et le comte d'Artois
 Coblentz, les trois Cond  Worms, que les enrlements devinrent
assez nombreux pour fournir deux corps, comptant en tout plus de vingt
mille hommes. Quant aux proclamations parties de Turin, elles
restrent sans effet. Il n'arriva qu'une centaine de nobles disposs 
servir. Il y avait parmi eux des magistrats, voire des gens de
finances dont quelques-uns portaient gauchement l'uniforme dont on les
avait affubls et prtaient  rire. On les parpilla tant bien que mal
aux environs de la ville, faute de pouvoir profiter sur-le-champ de
leur bonne volont. Ils ne firent que grossir le nombre des oisifs
franais, dont les allures arrogantes avaient choqu et lass les
populations et qu'elles souhaitaient de voir partir. Ces dsoeuvrs,
crivait Choiseul, ont rempli la ville de leurs discussions et de
leurs querelles. Il n'exagrait pas; il y eut des duels entre
officiers et, dans l'un d'eux, mort d'homme. On ne doit donc pas
s'tonner si, lorsque les migrs quittrent Turin  la suite des
princes, les habitants ne purent contenir l'explosion de leur joie.

Sur ces entrefaites, avait clat  l'improviste, le 20 juin, la
nouvelle de la mort de l'empereur Joseph II. On le savait hostile  la
France en gnral, aux migrs en particulier. On attendait mieux de
son successeur Lopold. Si faible que ft cet espoir, il ouvrait
cependant une perspective heureuse sur l'avenir.

Malheureusement les moyens manquaient d'excuter tout ce qu'on rvait
et projetait. Si dsorganis que ft le gouvernement de Paris, c'tait
un gouvernement avec sa puissance et ses lments d'action, contre
lequel ne pouvait rien la poigne de paladins runis en Pimont,
qu'aucun tat de l'Europe ne voulait couter, le roi de France ayant
fait dclarer dans toutes les capitales qu'il ne reconnaissait 
personne, pas mme  son frre, le droit de s'entremettre pour lui
sans ses ordres et que, pour le reprsenter, il avait ses ambassadeurs
qui, tous, occupaient encore leur poste.

Alors s'aggravait le dpit que causait au comte d'Artois son
impuissance non seulement  sauver le roi, mais encore  empcher
qu'il ft sauv par d'autres.

Nous savons que La Fayette a montr  la reine une lettre du gnral
Schederer (Autrichien) qui commande  Lige, par laquelle il lui offre
secours. Si cette lettre n'est pas suppose par La Fayette, elle est
aussi mauvaise qu'extraordinaire.

C'est Cond qui parle ainsi le 14 avril. Le 17, son langage est pire
encore:

Vous savez comment s'est conduit le Bouill. Aussi, je n'ai rien 
vous dire sur ce que vous avez  mander  La Queuille  cet gard. Je
crois bien que son ambition se tournerait  sauver le roi. Mais par de
nouvelles notions qui nous sont encore parvenues, nous avons lieu de
penser qu'il croit La Fayette dans cette intention et qu'il est en
correspondance avec lui. C'est ce qu'il y a de pis. M. de Castries
croit aussi La Fayette retourn. Si le roi se sauve par ce moyen, il
ne fera que changer de prison et tout sera perdu sans ressources.

Alors aussi, commenaient les amers dcouragements accrus par les
lamentables nouvelles qu'apportaient de Paris les migrs. Maintenant
ils arrivaient en masse,  Turin comme ailleurs. L'migration devenait
 la mode. Ne pas partir, c'tait se dshonorer. En juillet 1790, le
ministre de France, Choiseul, signale au dpartement des Affaires
trangres comme nouvellement arrivs  Turin, les princes de Tarente
et de Rohan-Gumene, les marquis de Barentin, d'Escars, de
Courtemanche, de Miran, de Ferronnire, de Turpin, de Montesson; le
comte et la comtesse de Vintimille, les comtes de Vrac, de Lvis, de
Grammont, de Polignac, de Gourville, de Flotte, de Faucigny, le
vicomte de Mirabeau, le vicomte de Berthier, le baron du Faucon, le
baron d'Ailhaud, le chevalier de Lafargue, le chevalier de Bouglars,
le chevalier de La Trmolle, M. Ferrand, conseiller au Parlement de
Paris, M. de La Tresne, avocat gnral  celui de Toulouse, puis,
ple-mle, sans titres, des magistrats, des officiers, des membres de
l'Assemble nationale: MM. de Lvignac, de Palarin, de Verngues,
Walsh de Sran, Pelletier de Morfontaine, de Roux de La Fare, de
Pennetier de La Roque, de Beaune, de Colard, de Guilleragues, de
Capdeville, de Lally-Tollendal, de Montmorency, de la Rochelambert, de
Maussion, de Suffren.  la fin de sa dpche, le ministre de France,
aprs avoir expos qu'il donnait aux nouveaux venus, chaque semaine,
des dners de vingt-cinq et trente couverts, ajoutait: Ma position et
mes devoirs deviennent chaque jour plus difficiles. Il serait 
dsirer que le roi voult bien me faire connatre d'une manire
positive ses vues et me donnt personnellement des ordres prcis.

Choiseul n'tait pas le seul qui se proccupt de la prsence en
Pimont de tant de Franais en rvolte contre leur pays. Le roi de
Sardaigne s'inquitait lui aussi de ce flot grossissant de fugitifs
rpandus dans ses tats et qu'il tait oblig de protger contre les
populations qui voulaient les chasser, redoutant qu'ils ne
contribuassent, par leur nombre,  la hausse des objets de premire
ncessit. Il ne cachait pas le dplaisir que lui causaient les
intrigues noues par son gendre et le prince de Cond. Ces agitations
incessantes, ces runions d'migrs chaque jour plus bruyantes et plus
nombreuses, les efforts qu'ils tentaient auprs des cours veillaient
ses alarmes. Il craignait, en tolrant ces menes sditieuses,
d'attirer sur son royaume les reprsailles de la France et sur sa
couronne le ressentiment de ses sujets. Aussi tenait-il les princes
sous une rigoureuse surveillance  laquelle ils ne parvenaient  se
drober que grce  des prodiges d'habilet. Trs inquiet, il armait
sa frontire du ct de la Savoie et du ct de Nice, en maugrant
contre ces migrs que lui imposait son gendre et qui mettaient en
pril la sret de ses tats. Ils croient pouvanter, disait-il; ils
ne font qu'irriter ceux qu'ils prtendent soumettre; ils les
exasprent et les rendent furieux.

Il existe d'autres tmoignages de l'opinion dfavorable qu'il s'tait
faite de ses htes et des craintes qu'ils lui inspiraient. Au mois
d'avril 1792, recevant  Turin le prince Belosselsky, ambassadeur de
Russie, qui lui prsentait ses lettres de crance, il lui ouvrait son
coeur. Les migrs qui sont pour la bonne cause ne sont-ils pas, pour
la plupart, des tres dangereux par leurs inconsquences, leurs
bravades et leur inconduite? Quelques-uns d'entre eux ont couru ici
chez les fournisseurs et dans l'arsenal pour chercher des sabres
propres  couper les ttes d'un seul coup. Je les crains et je les
vite autant que je puis le faire honntement[14].

         [Note 14: _Dpches du prince Belosselsky_, publies par la
         princesse Lise Troubetzko. Paris, Leroux, 1901.]

Son gendre n'tait pas  l'abri de ses critiques. Il se plaignait
notamment de la manire dont ce prince levait ses fils, le duc
d'Angoulme et le duc de Berry. Lui-mme, profitant de la prsence de
ces jeunes gens  sa cour, entreprenait de rformer leur ducation,
esprant que les malheurs de leur famille tourneraient  leur
avantage.

J'ai forc d'Artois  convenir, disait-il encore  Belosselsky, que
lorsqu'on avait, chez eux, l'espoir de certains droits  la couronne,
on n'apprenait plus rien; on donnait un libre essor  toutes ses
passions; on croyait tre quitte du respect que tout le monde doit 
la religion, aux moeurs, aux lois de l'tat. Les flatteurs ne cessent
de dire  leurs oreilles que l'tat appartient au roi et  sa famille.
Ce n'est pas vrai; c'est le roi qui appartient  l'tat.

La conduite des migrs  Turin, si propre  attirer des orages sur la
tte de Victor-Amde, ne constituait pas l'unique cause de ses
rcriminations. Les Franais rfugis  Chambry ne tmoignaient ni de
plus de bon sens ni de plus de perspicacit. Peu  peu, la Savoie
s'tait remplie d'migrs. Il y en avait  Chambry,  Annecy,  Aix,
 Montmlian, au Bourget,  Saint-Genis,  Carouge, comme il y en
avait  Nice,  Aoste et en Suisse. Partout, en Savoie, ils taient
admirablement reus par la noblesse, les officiers, le clerg, les
moines et les religieuses. Mais le peuple et la bourgeoisie leur
faisaient grise mine,  Chambry surtout, ou ils envahissaient tout,
ddaigneux et provocateurs, talant leur luxe, tenant le haut du pav,
raillant les vieilles coutumes de Savoie, la simplicit des
existences, le dfaut d'lgance des femmes, imposant au gouverneur de
la ville leurs exigences  ce point que celui-ci, quand clatait un
conflit entre eux et les natifs, leur donnait toujours raison.

En outre, dans ce pays o les ides rvolutionnaires prenaient
rapidement faveur, grce  l'active propagande  laquelle se livraient
des missaires envoys de Paris, les migrs conspiraient ouvertement,
ne faisaient mystre ni de leurs espoirs ni de leurs projets de
vengeance, correspondaient avec les royalistes du Midi et
transformaient Chambry, comme Turin, en un brlant foyer de
contre-rvolution. Leurs intrigues offensaient la population non moins
que leur attitude, et dj des conflits destins  renatre et 
s'aggraver trahissaient des ressentiments rciproques.

C'est ainsi qu'au mois de mars 1791, le mariage du vieux et richissime
migr marquis de Morfontaine avec une Franaise veuve, jeune et
belle, madame de Savigny, mettra aux prises, sous le plus futile des
prtextes, des adversaires qui ne demandent qu' en venir aux mains. 
l'issue de la crmonie religieuse, clbre  la cathdrale au milieu
d'une immense affluence de nobles et d'officiers, la nouvelle marie a
runi les invits chez elle. Au cours de cette rception, un
attroupement se forme sous les croises, et la foule donne un
charivari aux poux. Les migrs s'irritent; ils descendent dans la
rue pour faire cesser ce scandale. Ils parcourent la ville arms de
sabres et de pistolets; mais le peuple tombe sur eux  coups de
btons, en criant:  bas la cocarde blanche! Les aristocrates  la
lanterne!

Ils sont obligs de se rfugier dans un corps de garde et d'y attendre
que la nuit leur permette d'en sortir. Le lendemain, le port de la
cocarde blanche est prohib et tout rentre dans l'ordre. Mais le
retentissement de cette affaire est considrable. Le roi
Victor-Amde, que d'autres incidents, non moins regrettables,
dsignent  l'Assemble nationale comme un ennemi de la Rvolution,
commence  se demander avec angoisse si la France ne va pas lui
dclarer la guerre, envahir ses tats et soulever contre lui ses
sujets qui dsirent que les Franais leur apportent l'tincelle de la
rvolte.

 la fin de l't de 1790, la situation ne se prsentait encore avec
ce caractre menaant ni pour les migrs ni pour le souverain qui
leur donnait asile. Mais elle s'aggravait tous les jours. Le mouvement
rvolutionnaire en France avait chapp aux imprudents qui s'en
taient empars en favorisant ses dbuts, avec l'espoir de le
matriser  leur gr. Ils taient maintenant dpasss, emports
eux-mmes, devenus suspects aux yeux des nouveaux matres de la
nation. D'tape en tape, la Rvolution avanait  pas de gant. 
travers des journes sanglantes, elle en arrivait, au dehors, 
menacer toutes les couronnes,  se crer des sympathies parmi les
peuples,  devenir impitoyable aux migrs qui osaient la braver, et,
au dedans  annihiler le pouvoir royal,  faire le roi prisonnier dans
son palais. Autour de ce prince s'agitaient des partisans intrpides,
prts  donner leur vie pour lui: le lieutenant gnral marquis de
Bouill, l'auteur du projet de fuite qui vint chouer  Varennes; le
comte Axel de Fersen, grand seigneur sudois, familier de la cour aux
jours heureux, et que les malheurs du roi et de la reine ne firent
qu'attacher davantage  eux; le comte de Mercy-Argenteau, le
compatriote et l'ami de Marie-Antoinette; Jean de Simolin, ministre de
Russie  Paris; le baron de Breteuil, le comte de Durfort, le marquis
de Bombelles, le baron de Gilliers, M. de Bonnires, le comte
Eszterhazy, le gnral de Jarjayes, le baron de Flachslanden, le comte
d'Agoult, le chevalier de Coigny, le baron de Goguelat, l'Anglais
Crawford, le marquis de Bonnay, et enfin l'avocat Fernand Christin,
mort en 1830,  Saint-Ptersbourg, dans les papiers duquel ont t
retrouves quelques notes sur les migrs, notamment celle-ci:

J'ai pass les premires annes de l'migration dans la socit et
l'intime intrieur des princes, dvou  leur cause, que je croyais si
belle et pour laquelle j'ai plusieurs fois expos ma vie dans des
voyages  Paris, aux moments les plus prilleux, pour les faire
communiquer srement avec Louis XVI.

Mais ces nobles dvouements, quoiqu'ils ne se fussent encore ni
lasss, ni dcourags, ne pouvaient plus rien.  Turin, le comte
d'Artois ne pouvait pas davantage. Depuis plus d'une anne, il se
dpensait en dmarches humiliantes auprs des cours; il avait dilapid
des ressources prcieuses sans arriver  aucun rsultat. C'est  son
frre, c'est aux royalistes rests en France qu'il faisait remonter la
responsabilit de ses checs, tandis qu'il mritait seul d'en porter
le fardeau. Il tait seul coupable, coupable d'avoir voulu, en dpit
de son inexprience et de son incapacit, se faire une politique 
lui, malgr son frre et contre son frre; coupable de n'avoir su ni
la formuler, ni donner  ses efforts une direction unique, prcise et
raisonne; coupable surtout d'avoir, par ses folles tentatives, ses
imprudences, ses propos inconsidrs, ameut l'opinion contre le parti
du roi et compromis irrparablement la cause qu'il entendait dfendre.

Louis XVI, Marie-Antoinette plus encore que lui, voyaient clairement
le pril qui montait autour d'eux. Ils pressentaient qu'avant peu,
leur couronne et leur vie seraient directement menaces. Mais ils
avaient la conviction que, si leur situation dj si compromise
pouvait l'tre encore d'une manire plus irrparable, c'tait par
l'intervention des migrs,  qui ils reprochaient d'avoir, par leur
fuite, diminu le nombre de leurs partisans et de leurs dfenseurs.
Sybell dit avec raison que la reine ne voulait pas triompher par eux,
d'abord parce qu'elle ne croyait pas  la possibilit de rtablir
l'ancien rgime, dont ils se proclamaient les champions, ensuite,
parce qu' son avis, leur triomphe laisserait le roi dans l'ombre, et
qu'en tous cas, l'apparence seule d'une alliance avec l'migration
anantirait  jamais toute chance d'une restauration monarchique. Elle
ne voyait que deux partis  prendre: fuir en Vende, dans le Midi ou
dans l'Est, ou s'appuyer sur les grandes puissances et surtout sur
l'empereur Lopold, en dehors de toute intervention des migrs.

Mais aucune de ces solutions n'tait aise. Tandis qu'aux Tuileries on
croyait l'Europe uniquement occupe de la Rvolution, l'Europe
continuait  assister indiffrente  l'croulement de la maison de
Bourbon. Loin de songer  intervenir pour sauver sa soeur, l'Empereur,
guid par d'gostes calculs, se contentait de l'inviter  quitter
Paris, ce  quoi elle rpondait firement: Mon devoir est de rester
o la Providence m'a place, et d'opposer mon corps, s'il le faut,
aux couteaux des assassins qui voudraient arriver jusqu'au roi. Je
serais indigne du nom de notre mre, qui vous est aussi cher qu' moi,
si le danger me faisait fuir loin du Roi et de mes enfants.

Ainsi, rien  attendre de l'Europe.

Il n'tait pas plus facile de fuir, tant devenait rigoureuse la
surveillance exerce autour de la famille royale. Vers la fin
d'octobre, le roi songea  rejoindre le marquis de Bouill, commandant
en chef de l'arme de l'Est. Il lui fit communiquer son dessein par
d'Agoult, l'vque de Pamiers. Bouill rpondit que l'entreprise
prsentait trop de dangers pour qu'il ft d'avis d'y donner suite. Si
elle ne russit pas, disait-il, elle perdra le roi et la monarchie.
Il prfrait engager l'Empereur  faire avancer des troupes sur la
frontire, en prenant pour prtexte l'atteinte porte par les dcrets
de l'Assemble aux droits des princes allemands possessionns en
Alsace-Lorraine. Lui-mme feindrait de vouloir repousser cette
agression. Une adresse demanderait que le roi se mt  la tte de
l'arme. Cette combinaison l'et sauv et lui aurait mme permis de
jouer le rle de pacificateur. Mais, hlas! c'taient l des plans
irralisables ou d'une excution laborieuse, sans compter qu'on
pouvait toujours craindre qu' la premire dmonstration de l'Autriche
sur la frontire, l'Assemble ne traitt la famille royale en otage.

Elle n'tait que trop dispose  rendre le roi responsable de la
conduite des migrs, et surtout de celle de son frre, le comte
d'Artois. Comme pour justifier cette disposition, un mmoire portant
la signature des princes venait de paratre, et, bien qu'ils n'en
fussent pas les auteurs, il n'avait pu circuler sous leur nom que
parce que le bruit se rpandait qu'ils en prparaient un. Ce bruit
tait fond. Depuis le 15 septembre, l'agitation des migrs de Turin
redoublait. De nouveau, on y rvait de manifestations solennelles,
d'clatantes dmarches auprs des cours. Au dcouragement survenu dans
les premiers jours de l't succdait une fivreuse activit. C'est
que Calonne tait arriv et prenait, dans les conseils du comte
d'Artois, une situation qui tenait du favori et du premier ministre.


V

LA POLITIQUE DE CALONNE

Depuis le jour o, vers la fin de 1789, le comte d'Artois avait
recouru  ses lumires et sollicit ses avis, Calonne ambitionnait de
diriger la politique des migrs non de Londres, et en quelque sorte
en se cachant, mais ouvertement aux cts du frre du roi. Quelle que
ft cependant la vivacit de son ambition, il tait trop fier pour
s'offrir; il entendait qu'on l'appelt, ce qui ne pouvait tre
qu'autant que d'habiles intermdiaires suggreraient au prince l'ide
d'utiliser plus compltement ses services. Ces intermdiaires, il les
chercha et les eut promptement trouvs en deux hommes avec qui il
tait li depuis longtemps et dont il rvait, les sachant en
possession de la confiance du comte d'Artois, de faire ses bras droits
dans la direction du parti royaliste. L'un tait M. de Conzi,
l'vque d'Arras, l'autre le comte de Vaudreuil, un des favoris du
prince.

Des quelques prlats que leur dvouement aux Bourbons et le droit de
jouer un rle transformrent en agents politiques, il n'en est pas de
plus entreprenant que Conzi ni de plus agit. Aux yeux des princes,
c'tait une forte tte; eu ralit, il en imposait surtout par son
audace, des airs de grenadier, et un esprit plus inventif que sage.
Ml  tout, pendant la dure de l'migration, il n'y exera cependant
qu'une influence de surface. Ses ides, pour la plupart, restrent en
chemin, mme celle d'une vaste ligue internationale contre la
Rpublique franaise, dont le pape aurait pris l'initiative. Il la
soumit  Pie VI, en 1791. Mais celui-ci refusa de prcher la guerre et
d'intervenir dans la querelle des rois et des peuples, considrant
que tel ne devait pas tre le rle de la papaut. Au moment o Calonne
songeait  se l'attacher, Conzi n'avait pas encore donn sa mesure.
Son rle politique se bornait  avoir sig dans l'Assemble des
notables et  avoir dfendu les plus purs principes de la monarchie.
Il passait pour prodigieusement ambitieux. Mais la dignit de sa vie
piscopale, les capacits d'administrateur dont il avait fait preuve
dans son diocse, lui avaient donn la rputation d'un homme clair
et actif.

Tout autre tait Vaudreuil. Entre les paladins de l'migration, ce
brillant gentilhomme, une des parures de la cour de France, le favori
de la reine, le courtisan prfr du comte d'Artois, le tendre ami de
la duchesse de Polignac, type accompli du noble d'ancien rgime, se
distingue par une sagesse relative, une raison rflchie et mme des
principes de patriotisme tels que nous les comprenons aujourd'hui, qui
permettraient de l'admirer s'il n'y avait trop souvent contradiction
entre les conseils qu'il prodigue et dont est pleine sa correspondance
avec le plus jeune frre de Louis XVI[15].

         [Note 15: On en doit la publication  M. Lonce Pingaud. 2
         vol., Paris, Plon-Nourrit.]

 lire quelques-unes de ses lettres, Vaudreuil est un politique et un
patriote. Il gmit des imprudentes entreprises de son prince; il le
supplie de s'abstenir de tout ce qui pourrait dplaire  la reine; il
lui prche la sagesse, l'union avec les membres de la famille royale;
il voudrait que la contre-rvolution s'oprt par l'unique action des
Franais, sans le concours de l'tranger.

Toute influence trangre ne ferait que runir la nation entire et
augmenter encore cette opinion de libert, ce got d'indpendance qui
ne sont que trop gnralement tablis d'un bout  l'autre du
royaume... D'ailleurs, je suis pouvant des dangers que courraient le
roi et la famille royale, prisonniers dans la capitale, si les
puissances trangres,  votre instigation, se mlaient de nos
affaires intrieures. En outre, je ne crois pas que nos allis s'y
dterminassent sans y tre invits par le roi lui-mme. Quant aux
puissances rivales ou ennemies de la France, il serait bien dangereux,
et il paratrait criminel de s'adresser  elles.

Tout au plus, accepterait-il le concours de l'Espagne, parce que le
souverain de ce pays est un Bourbon, et qu'entre lui et les Bourbons
de France existe le pacte de famille. Mais il considre que les
dmarches en Espagne n'auraient aucun succs, si elles taient faites
sans l'aveu du roi. Il faut donc qu'avant tout, le comte d'Artois
obtienne de son frre une autorisation propre  lgitimer tout ce
qu'on ferait pour sa libert, pour sa gloire et pour le bonheur de son
peuple.

Parlant des divisions qui ont clat entre les Tuileries et Turin,
Vaudreuil crit au comte d'Artois, le 21 mars 1790: Dfiez-vous de
ces nouvelles, qui tendent  vous donner de la dfiance contre le roi
et la reine, de qui doivent maner vos principales ressources. Ce
n'est srement pas prudent ni honnte de vouloir diviser ceux qui ne
peuvent rien que d'accord. Mais n'ayez donc pas la volont positive de
tout diriger et de ne vouloir recevoir aucune direction de ceux qui
doivent la donner ... Vous perdriez tout si vous preniez ce parti. Il
faut, au contraire, montrer toute confiance et en inspirer. Le 28
aot, il ajoute: Un point bien essentiel est que l'union, la
confiance rgnent entre la reine et vous. Ne croyez pas ceux qui
voudront vous diviser et vous inspirer une mutuelle dfiance; ceux-l
sont des imprudents, s'ils ne sont pas des ennemis cachs.

Votre conscience ne peut tre en sret qu'autant que vous vous
entendrez avec le roi et la reine ... Vous ne pouvez rien sans eux,
quoi qu'on vous dise.

Des conseils analogues abondent dans ces lettres, en mme temps qu'y
transpirent des aveux tels que celui-ci, arrach  sa plume par les
dceptions que lui causent, en 1793, la mollesse et la mobilit du
comte d'Artois: Il s'est berc, il m'a tant berc d'illusions, que
j'ai perdu en grande partie ma confiance.

En juillet 1795, au moment o les migrs partis d'Angleterre sur une
escadre anglaise venaient de dbarquer  Quiberon, son patriotisme
clate: Il m'est impossible d'agir concurremment avec quelque
puissance que ce soit sans savoir  quel but on nous conduit. Je ne
veux pas faire la guerre  mon pays; mais je voudrais la faire  la
Rvolution. Et jusqu' prsent je n'aperois qu'une guerre faite  la
France ... Ma conscience y rpugne. Il est d'ailleurs convaincu que
c'est l'argent anglais qui a fait la Rvolution. Ils ne nous ont pas
pardonn la guerre d'Amrique ... La conscience politique est
terriblement large, et c'est une maxime reue, surtout en Angleterre,
que servir son pays, abaisser les puissances ennemies, est la premire
des vertus.

Aprs avoir lu ces propos, qui font honneur  Vaudreuil, on ne peut
qu'tre surpris de l'entendre en tenir d'autres, sensiblement
diffrents, et supplier l'Empereur d'Autriche de mettre l'Europe en
mouvement contre la France, de le voir devenir la doublure de Calonne,
qui est l'ennemi de la reine et qui recourt aux moyens que lui,
Vaudreuil, a dsavous. Peut-tre ces changements dans son langage se
peuvent-ils expliquer par le dveloppement des excs rvolutionnaires.
N'empche qu'ils permettent de dire que deux hommes vivent en lui, et
que les opinions de l'un sont frquemment en contradiction avec les
opinions de l'autre.

Il est vrai que lorsqu'il exprimait celles qui viennent d'tre cites,
il tait  Rome, voyait tous les jours le cardinal de Bernis,
subissait son influence, lui montrait les lettres du comte d'Artois
auxquelles il rpondait en s'inspirant des propos que lui tenait le
vieux cardinal, homme d'ge et d'exprience, esprit sagace, prvoyant,
modr, qui se prtait volontiers  faire tenir par Vaudreuil des
conseils au prince et traitait son entourage de talons rouges et de
ttes folles. Lorsque, en arrivant  Turin, le comte d'Artois, se
demandant  quel homme d'tat il confiera la direction de la politique
de l'migration, consulte son ami pour savoir s'il vaut mieux la
confier  Calonne qu'au baron de Breteuil, un autre ancien ministre du
roi, ou s'il vaut mieux recourir  Breteuil prfrablement  Calonne,
Vaudreuil rpond comme un sage.

Parlant de Breteuil, il dit: Premirement, croyez-vous qu'il voult
vous rejoindre? Secondement, n'est-il pas entirement brouill avec le
prince de Cond? Troisimement, a-t-il tout ce qu'il faut pour diriger
une grande opration et dcider sur un parti  prendre? Je lui crois
une bonne tte dans un conseil; je le crois dans de trs bons
principes; il a aussi dans l'Europe quelque rputation ministrielle,
des liaisons avec le Parlement. Mais est-il compatible avec Cond et
avec Calonne? Plairait-il au roi et  la reine?

Il est encore plus explicite en ce qui touche Calonne, et rsolument
il dconseille de l'employer. Personne au monde ne l'aime plus que
moi, personne n'est plus convaincu de la supriorit de ses talents,
de ses ressources, de son gnie et de sa loyaut; mais ici il faut
considrer que l'opinion a tout fait, et qu'on ne peut avoir de succs
qu'en ramenant l'opinion et les esprits gars, en suivant un plan
sage mais lent. Est-ce donc l'homme, que la calomnie a attaqu ainsi
que vous, qu'il faut mettre en avant lorsqu'il s'agit de parler 
l'opinion? Les prventions du roi et de la reine ne seront-elles pas
un obstacle ternel  ce qu'ils approuvent tout ce qui viendrait de
lui?... Au reste, vous pouvez vous servir de M. de Calonne pour des
mmoires, des manifestes, et personne ne les fera comme lui. Mais s'il
arrive  Turin, je crains que l'effet n'en soit funeste pour lui et
pour nous.

Qu'on ne s'y trompe pas, lorsque Vaudreuil parlait ainsi, il n'tait
que le porte-parole de Bernis auprs duquel il rsidait. Mais son
langage devait bientt se ressentir de son dplacement. Lorsqu'en
quittant Rome pour aller se fixer  Venise,  la suite des Polignac,
il eut chapp  l'ascendant du cardinal, ses dispositions se
modifirent en ce qui concernait Calonne, de l'ambition duquel il
devint presque,  son insu, l'instrument. Calonne en avait employ un
autre: l'vque d'Arras. Par ses soins et sur les conseils de
Vaudreuil, ce prlat qui tait  Londres fut mand  Turin par le
comte d'Artois, et lorsqu'il y fut, il engagea le prince  appeler
Calonne auprs de lui. Cette fois Vaudreuil approuva par
reconnaissance pour l'ancien contrleur des finances qui lui avait, en
d'autres temps, rendu maints services. C'tait aller au-devant des
dsirs du comte d'Artois. Il se laissa donc aisment convaincre, et
invita celui qu'on lui recommandait  venir le retrouver. Calonne
promit et s'annona. Le 7 aot 1790, Vaudreuil crivait  son prince:
Vous allez avoir un homme de gnie qui est bien dvou  la bonne
cause en dpit de toutes les horreurs qu'il a approuves. Il ne faut
pas calmer son ardeur parce que son courage est aussi grand que ses
talents.

Du reste, Calonne se fit longtemps attendre. Il venait par l'Allemagne
et l'Italie  petites journes, avec de frquents arrts.  Turin on
ne savait  quels motifs attribuer son retard. On se demandait si les
jacobins ne l'avaient pas fait assassiner, lorsque enfin il arriva.
C'tait  la fin d'octobre 1790. Mais alors il fallut vaincre les
rpugnances du roi de Sardaigne, qui redoutait, en le recevant, de
dplaire  Louis XVI. Victor-Amde ne cda qu' la sollicitation de
son gendre.

Il souffrit, dit une note du marchal de Castries, que M. de Calonne
vnt incognito prs de Turin, d'o il pourrait communiquer avec M. le
comte d'Artois. Enfin, d'acte de faiblesse en acte de faiblesse, il
parvint  se faire prsenter  la cour, vis--vis de laquelle il avait
prtendu avoir l'autorisation du roi et de la reine, afin de ngocier
 Londres, et que l'un et l'autre avaient approuv son dpart pour
Turin. J'ignore jusqu' quel point il en a impos; peut-tre que
quelques expressions indirectes ont autoris l'interprtation qu'il y
a donne, et elle a suffi apparemment au roi de Sardaigne.

Conzi tait dj  Turin. Vaudreuil y arriva derrire Calonne, c'est
encore le marchal de Castries qui nous l'apprend. M. de Vaudreuil
est parti de Venise de manire  arriver  Turin en mme temps que M.
de Calonne; et ds leur arrive, ils ont repris sur M. le comte
d'Artois l'empire funeste qu'ils avaient eu  Versailles, et qui a eu
des suites si malheureuses pour le corps de la noblesse en
particulier. Le premier emploi qu'ils ont fait de leur crdit a t
d'carter le conseil intime que M. le comte d'Artois s'tait form,
compos de MM. d'Autichamp, de Vintimille et de l'abb Marie. Ils ont
voulu rester seuls avec le prince, et ils ont associ  ce conseil
l'vque d'Arras.

Ce ne fut pas le seul rsultat de la prsence de Calonne.  en croire
le marchal, elle activa l'ardeur intempestive du prince de Cond. Il
se lia avec les nouveaux conseillers pour faire admettre les ides
qui, jusqu' ce moment-l, avaient t rejetes; et sans connatre
encore ce que l'Espagne, qui venait de faire sa paix avec
l'Angleterre, voudrait ou pourrait faire; sans savoir prcisment si
les puissances d'Allemagne soutiendraient ou abandonneraient la
France; dans le doute si l'arme franaise favoriserait les princes
ou les repousserait; sans vouloir attendre ni les effets de la
rsistance du clerg sur les consciences, ni les suites de
l'tablissement de l'impt, M. de Calonne a appuy la proposition, que
M. le prince de Cond faisait, d'aller se jeter dans Lyon, sur
l'esprance d'une insurrection qui devait lui tre favorable, et sur
l'esprance la plus frivole. Cette insurrection, qui devait s'tendre
de Lyon dans toutes les provinces, n'a jamais t appuye que sur des
bases fausses, sur des donnes incertaines, sur des extraits de
lettres dont on n'a jamais vu les originaux, et sans savoir
positivement quel jour le roi sortirait ou non de Paris, quoiqu'on se
soit permis de dire faussement que Sa Majest avait promis
positivement de partir le 15 dcembre.

Ainsi,  peine  Turin, Calonne s'tait empar de la direction des
affaires. Dans le but de former une coalition, il voulut employer
Victor-Amde. Mais ce dernier se retranchait plus que jamais dans une
prudente neutralit. Aux exhortations de Calonne qui lui demandait de
prendre l'initiative d'une manifestation en faveur de la monarchie, il
opposait avec un flegme imperturbable d'inbranlables refus. Il
rpondait ce qu'avaient dj rpondu et devaient rpondre encore
l'Espagne, l'Autriche, l'Angleterre et la Prusse,  savoir que le roi
de France seul pouvait requrir des secours, ce qu'il ne serait en
tat de faire que lorsqu'il aurait quitt Paris. Les puissances ne
pouvaient agir tant que ses ambassadeurs dans les cours d'Europe
tiendraient un langage oppos aux rquisitions secrtes que le comte
d'Artois leur adressait.

Calonne se lassa bientt de cette rsistance. Il dmontra au comte
d'Artois que, tant qu'il rsiderait  Turin, il n'obtiendrait aucun
rsultat parce que ses efforts seraient toujours paralyss par le
mauvais vouloir de son beau-pre. Il l'engageait donc  partir,  se
rendre  Vienne auprs de l'Empereur pour y plaider lui-mme sa cause.
On touchait alors aux derniers jours de novembre.  cette date, le
comte d'Artois, docile aux conseils de Calonne, tait rsolu  quitter
la capitale du Pimont, o sa prsence et celle du prince de Cond
excitaient trop le zle des bons Franais, et  partir pour Rome.
Mais, soudainement, un autre incident surgissait.

Louis XVI, ayant appris l'arrive de Calonne auprs de son frre,
s'tait alarm de ce rapprochement. Afin d'en conjurer les effets, il
avait donn de pleins pouvoirs pour traiter avec les gouvernements
trangers, au baron de Breteuil, le vieux rival de Calonne. Breteuil,
ambassadeur  vingt-cinq ans, en 1758, tait devenu, en 1783, ministre
de la maison du roi, et n'avait quitt ce poste qu'en 1789. Il l'avait
repris, mais pour quelques jours seulement, le 12 juillet de la mme
anne. Puis  la fin de ce mois, il s'tait retir en Suisse, o la
confiance du roi venait d'aller le chercher. Ses pouvoirs portent la
date du 20 novembre. J'approuve, tait-il dit dans la lettre
officielle qui les libellait[16], tout ce que vous ferez pour arriver
au but que je me propose, qui est le rtablissement de mon autorit
lgitime et le bonheur de mes peuples. C'est ainsi qu'aux efforts
ritrs de son frre, le roi rpondait par le plus formel dsaveu, en
dclarant qu'il entendait rester seul matre de ses oprations.

         [Note 16: Recueil Feuillet de Conches.]

 peine investi de ces pouvoirs, Breteuil se mettait en relations avec
Fersen, Mercy et Bouill pour aviser avec eux aux moyens d'assurer
l'vasion de la famille royale. Serait-ce  Metz que le roi se
rfugierait? Serait-ce en Vende? Fallait-il attendre pour tenter le
coup que l'Autriche se ft dcide  faire avancer des troupes sur la
frontire? Telles taient les questions qu'il y avait lieu de
rsoudre. Breteuil les posait  ses correspondants. En mme temps, il
crivait au comte d'Artois. Sans l'clairer sur le vritable caractre
de sa mission, il l'invitait  demeurer tranquille  Turin jusqu' ce
que les affaires politiques eussent fix la mesure d'intrt que
l'Europe prendrait aux affaires de France, et  s'occuper, en
attendant, des affaires mridionales. Il donnait, sous cette forme,
un aliment  l'activit du prince, tout en l'cartant des ngociations
diplomatiques o son ingrence ne pouvait que desservir les intrts
de la monarchie.

Cette lettre irrita le comte d'Artois, le prince de Cond et surtout
Calonne. Dans la rentre en scne de Breteuil, il pressentait une
attaque de la reine contre lui. Il y crut d'autant plus que Breteuil
affectait des tons de matre. Cependant le comte d'Artois sut se
contenir. Il se contenta de rpondre que, sans avoir reu d'aucun
souverain des engagements positifs, il se croyait en droit de
concevoir de grandes esprances. Cette rponse faite, il continua 
suivre aveuglment les conseils de Calonne, sans tenir aucun compte
des ordres du roi. Secrtement, il se prparait  quitter Turin. Il
avait crit  l'empereur Lopold pour lui demander une entrevue, et
envoy sa lettre par un de ses familiers, le baron d'Escars. Puis,
brusquement, il se dcidait  faire partir Calonne, avec la mission
d'appuyer sa requte. Lui-mme, rsolu  le suivre  peu de jours de
distance, confiait ses projets  son beau-pre, et obtenait de lui une
lettre le recommandant aux bonnes grces de Lopold.

Ce dernier avait dj reu du roi et de la reine de France l'instante
prire de repousser tout projet les concernant qui ne serait pas
prsent par eux-mmes. Il tait donc rsolu  ne pas se prter  une
entrevue avec le comte d'Artois et le lui crivit. Mais quand cette
rponse arriva  Turin, le comte d'Artois et le prince de Cond, aprs
avoir lanc contre l'Assemble nationale un fougueux manifeste,
taient dj partis, celui-ci pour Stuttgard, o il comptait runir
plus de moyens d'action qu'en Italie; celui-l pour Venise, afin de
s'y trouver en mme temps que l'Empereur,  qui Calonne tait charg
de l'annoncer.

 Venise, les plus pnibles dceptions l'attendaient. Il n'y avait ni
lettre impriale, ni nouvelles de Calonne. Il dut y rester trs
anxieux durant plusieurs jours. Le 26 janvier 1791 seulement, un
courrier de Turin lui apporta les lettres attendues. Elles taient
dsolantes. L'Empereur renonait au voyage de Venise, et refusait de
recevoir le frre de Louis XVI. Le prince dut en conclure que la
mission de Calonne avait chou. Et c'tait vrai. Arriv 
Burckerndorf, petit village  quatre lieues de Vienne, Calonne qui
voyageait incognito sous le nom de Dommartin, s'y tait arrt. De l,
il avait crit au comte de Cobenzl, ministre des affaires trangres
d'Autriche, pour lui annoncer son arrive et solliciter de l'Empereur
une audience. Quelques heures plus tard, il recevait une rponse
ngative. Lopold ne voulait s'entretenir ni avec le comte d'Artois,
ni avec son reprsentant, ni maintenant ni plus tard.

Les termes de son refus, bien que ne laissant gure place 
l'esprance d'une dcision moins rigoureuse, ne dcouragrent pas
Calonne. Il envoya  Cobenzl un long mmoire destin  l'Empereur.
Dans ce mmoire, en date du 29 janvier, se trouvait nettement formule
contre La Fayette l'accusation d'avoir feint de vouloir sauver la
famille royale, tandis qu'en ralit il ne songeait qu' fortifier son
propre pouvoir. Diffrer plus longtemps d'agir, disait Calonne, c'est
tout perdre; laisser le roi et la reine dans la situation  laquelle
ils s'abandonnent, c'est les laisser prir et les exposer beaucoup
plus qu'en les secourant malgr eux. Un secours puissant qui en
imposerait aux sclrats, et rendrait Paris responsable de la scurit
de la famille royale, est le seul prservatif efficace.

Propos inutiles; l'Autriche ne se dcidait  aucun parti. Elle
repoussait la sollicitation du comte d'Artois en allguant la volont
du roi. Il rpugnait  l'Empereur d'avoir l'air de favoriser les
migrs, de paratre compter sur leur concours. Sa soeur ne cessait de
lui crire pour le mettre en garde contre eux. Elle lui rptait que
leurs menaces irritaient les Franais, empchaient les affaires de
prendre une tournure meilleure.  Vienne, Cobenzl disait au marquis de
Noailles qui s'y trouvait encore comme ambassadeur de Louis XVI: Une
premire entrevue ferait tenir des propos, servirait peut-tre les
desseins de M. de Calonne en faisant accroire des choses qui ne sont
pas, mais ne produirait certainement aucun changement dans les vues de
Sa Majest impriale.

Tout contribuait donc  dmontrer que Lopold ne pouvait se rsoudre 
la guerre. Il la jugeait invitable; mais il l'ajournait sans cesse,
soit qu'il voult attendre d'tre pouss  bout, soit qu'il chercht,
avant de l'entreprendre,  s'assurer quelque conqute pour prix de ses
efforts ou des changes de territoire. Les tmoignages d'affection
qu'il donnait  Marie-Antoinette n'allaient pas au del des formules
crites. C'est ainsi qu'il avait fait remettre  M. de Montmorin une
note dclarant qu'il regarderait comme adresses  lui-mme, et
vengerait les injures faites  sa soeur. Mais  des menaces de ce
genre, plus dangereuses qu'efficaces, se bornait son intervention.
Mercy lui-mme, longtemps considr comme l'ami dvou de la reine, ne
dployait plus, de Bruxelles o il rsidait, qu'un zle modr, rendu
impuissant par les lenteurs de sa cour et par les ordres qui lui
enjoignaient de s'en tenir aux services purement personnels, de
favoriser toute tentative d'vasion, mais de ne pas aller au del.

De Ratisbonne, o il tait bien plac pour juger des dispositions
relles de l'Autriche, Larouzire, le 23 aot 1791, crivait  Cond:
Je ne sais o La Queuille prend toutes les nouvelles qu'il m'crit
sur le ton de la plus grande assurance. Il croit que M. de Mercy l'a
pris pour son confident, et moi je n'en crois rien, quel que soit le
ton qu'il prenne avec lui.  en croire sa dernire lettre, nous
approchons du dnouement. Ce sera pour moi un beau coup de thtre,
car je ne m'y attends gure.

Breteuil, dans les dmarches qu'au mme moment, il multipliait au nom
de Louis XVI, n'tait pas plus heureux que le comte d'Artois. Mercy
allait jusqu' refuser de lui envoyer un chiffre que Breteuil lui
demandait pour rendre plus facile et plus sre sa correspondance, et
il se faisait de ce refus un titre aux bonnes grces du vieux Kaunitz.

 cette mme poque, Marie-Antoinette crivait  Mercy: Il parat que
mon frre d'Italie ne sera pas reu  Vienne. Je le dsire fort. Ce
voyage ne peut que nous compromettre de toutes faons, puisque celui
qui veut l'entreprendre y va sans notre aveu, et que tous ses
alentours et amis ne cessent de dire des horreurs de moi.

Ainsi, les infortunes de la famille royale, loin de cimenter l'union
de ses membres, ne faisaient qu'accrotre et envenimer leurs
dissensions. Ces dissensions elles-mmes avaient pour effet de les
affaiblir auprs de ceux dont ils sollicitaient le secours. Elles
permettent de dire que, jusqu' sa mort, le roi n'eut pas de pires
ennemis que les migrs, et qu'ils furent les principaux auteurs de
ses maux. Aprs l'avortement de la mission de Calonne, le comte
d'Artois, loin de presser son retour  Turin, rsolut d'attendre 
Venise son envoy. Peut-tre aussi esprait-il, malgr tout, que
l'Empereur, dont le voyage en Italie n'tait qu'ajourn, se
dpartirait de sa rigueur, et consentirait  se rencontrer avec lui.
Ainsi qu'on le verra bientt, l'vnement devait lui donner raison.

Presque au mme moment, une affaire d'une autre nature sollicitait son
attention. En conformit des votes mis par l'Assemble nationale dans
la nuit du 4 aot 1789,  l'effet d'abolir les privilges fodaux, un
dcret du 28 octobre 1790 avait invit le roi  traiter avec les
princes trangers propritaires de terres en France, et qui devaient
subir la loi commune. Plusieurs des lecteurs possessionns en
Alsace-Lorraine se refusaient  cder leurs biens, quoiqu'une
indemnit leur et t offerte. L'Empereur avait pris fait et cause
pour eux, et demandait au roi de France le rappel des lois qu'il
dclarait contraires au trait de Westphalie. Mais il n'tait tenu
aucun compte de ces rclamations. La France les repoussait en
maintenant ses offres d'indemnit.  ce moment, la Dite germanique
venait de se runir  Ratisbonne, et les possessionns lss dans
leurs droits de porter leurs griefs devant elle. Seule, elle pouvait
dcider sous quelles formes ils formuleraient leurs rclamations,
s'ils demanderaient par les armes, avec l'appui de l'Empereur agissant
en tant que prince allemand et chef de la Confdration,  tre
rintgrs dans leurs anciens privilges, ou s'ils se contenteraient
des indemnits que leur offrait l'Assemble nationale, et si, dans le
cas o ils se prononceraient pour une dmonstration militaire, ils se
borneraient  envahir l'Alsace et la Lorraine.

Entre ces diverses solutions, les migrs devaient souhaiter celle qui
rendrait la guerre invitable. Le comte d'Artois crut qu'il serait
utile  sa cause d'avoir  Ratisbonne un homme sr qui pserait sur
les dlibrations de la Dite, et la disposerait  repousser les
propositions conciliatrices de la France. Il dsigna pour remplir
cette mission le marquis de Larouzire. C'est  Inspruck, o ce
dernier se trouvait, qu'il reut l'ordre de partir pour Ratisbonne et
des pouvoirs ainsi conus, dats de Venise le 11 fvrier 1791: Vu la
captivit de mon frre et des ans de ma maison, d'aprs les droits
que me donne ma naissance, j'autorise le marquis de Larouzire 
traiter en mon nom auprs de la Dite pour la dterminer  toutes les
dmarches qui pourront concourir au salut de la France et  la
dlivrance du roi.

C'tait le premier acte de ce genre que signait le comte d'Artois. Il
constituait une vritable prise de possession du pouvoir royal. Des
instructions s'y trouvaient jointes. L'extrait suivant les rsume: Le
but de la guerre tant de rintgrer dans leurs droits les princes de
l'Empire possessionns en Alsace, le corps germanique pourrait bien se
trouver satisfait quand il aurait envahi cette province, et ne pas
aller plus loin. Il vaudrait donc mieux que les princes de l'Empire
donnassent leur contingent en argent, et que la Dite, en dclarant la
guerre  la France, charget l'Empereur de la faire. Ce serait pour
l'Empereur sa reprise de possession de l'influence sur la
Confdration que la Prusse lui avait enleve.

Le comte d'Artois esprait entraner ainsi l'Allemagne dans une guerre
contre la France, et la dcider, une fois cette guerre commence,  ne
dposer les armes que lorsque le roi aurait recouvr son pouvoir. Mais
pour accomplir une telle lche, il fallait d'autres moyens d'action
que ceux qu'il possdait. D'incorrigibles illusions pouvaient seules
lui donner l'espoir d'y russir. Larouzire partit pour Ratisbonne.
Disons sans tarder qu'il n'obtint aucun rsultat. Le dsaccord rgnait
entre les membres de la Dite. Les uns taient disposs  accepter les
indemnits que leur offrait la France. Les autres, avant de se
prononcer, voulaient savoir si l'Empereur les assisterait. D'autres
enfin, comme les lecteurs de Trves et de Mayence, allguaient qu'ils
n'avaient que des droits purement diocsains, de la perte desquels on
ne pouvait les indemniser avec de l'argent. Entre ces intrts
contradictoires, Larouzire fut impuissant  faire prvaloir le parti
que souhaitait le comte d'Artois. La rsistance que rencontraient ses
ides s'tayait sur la rpugnance qu'prouvait l'Autriche  se lancer
dans la guerre, et sur ses efforts pour dcider la Dite  accueillir
les propositions de la France.

Les instructions que l'Empereur envoyait  ses agents se ressentaient
de ces dispositions. Il ne se refusait pas d'entrer en campagne. Mais
il aurait voulu n'intervenir que si la guerre civile clatait dans le
royaume. En vain lui dmontrait-on que les mcontents taient trop
disperss, trop surveills, trop dpourvus de ressources pour combiner
une rvolte gnrale, tandis qu'au contraire, ils se soulveraient le
jour o ils seraient assurs de l'appui d'une arme trangre; il ne
voulait rien entendre. Cet enttement convainquit Larouzire que
Lopold cherchait surtout  affaiblir le parti des princes,  aggraver
le dsordre de la France afin d'tre mieux  mme de la dmembrer.
Fonde ou non, cette conviction eut pour effet de le dcourager.
Durant les deux annes qu'il vcut  Ratisbonne, il y fut bien moins
un ngociateur que le correspondant du comte d'Artois, charg de lui
envoyer des informations.

Paralllement  cette affaire, le comte d'Artois, par l'intermdiaire
du ministre de Sude  Venise, ngociait avec le sultan, duquel il
sollicitait des secours pcuniaires s'levant  plusieurs millions.
Cette tentative n'ayant pas abouti, il se tourna vers la Prusse. Elle
consentit  prter quelque argent, mais ajourna toute dcision au
sujet de la guerre. Ce n'est pas qu'elle persistt dans l'indiffrence
qu'elle avait d'abord manifeste pour les vnements qui se passaient
de ce ct du Rhin. Elle commenait au contraire  s'en inquiter. Un
envoy qu'elle entretenait  Vienne en vue des affaires de Pologne, le
colonel Bischoffwerder, dans un projet de trait crant, en prvision
de certaines ventualits, une alliance austro-prussienne contre la
Russie, y avait introduit une clause relative  la France. Par cette
clause, les deux cours s'engageaient  prendre le plus tt possible
des dispositions pour rtablir Louis XVI dans son autorit.

Mais, lorsque de cette formule vague et gnrale on passait aux
dtails et on cherchait  la prciser, on ne s'entendait plus. Quand
l'Autriche parlait d'adresser au gouvernement franais un solennel
avertissement, la Prusse rpondait, non sans raison, qu'une telle
dmarche ne pouvait tre tente qu'autant qu'on serait en tat de
l'appuyer militairement. D'autre part, elle entendait que chacun des
contractants s'engaget  renoncer  toute conqute si Louis XVI tait
remis en possession de ses droits, et que pour le cas o la
restauration chouerait, aprs que l'Alsace et la Lorraine auraient
t conquises, on dcidt  qui seraient attribues ces deux
provinces.


VI

LES MIGRS ET L'EMPEREUR D'AUTRICHE

C'est au milieu de ces difficults que s'engageaient des ngociations
isoles et partielles, et qu'elles ne s'engageaient que pour traner
en longueur, paralyses par l'impuissance des uns, l'gosme des
autres et les craintes que la France inspirait  tous. Cependant,
l'opinion se propageait que les chimres des migrs et les violences
jacobines exposaient l'Europe  de redoutables prils. L'Empereur
commenait  s'mouvoir tout en dclarant qu'on ne pouvait rien
entreprendre tant que la paix n'aurait pas t conclue entre les Turcs
et les Russes.

Dsespr de ces longueurs, le comte d'Artois en attendait  Venise le
dnouement, quand il fut averti par le bruit public que ses tantes,
Mesdames Victoire et Adlade, venaient de quitter Paris et se
rendaient  Rome par Turin. Elles taient parties le 19 fvrier 1791.
Aprs leur dpart, la foule irrite s'tait porte sur le palais du
Luxembourg, o habitait le comte de Provence, et, aprs lui avoir
arrach le serment de ne pas quitter Paris, elle avait exig qu'il
allt se fixer aux Tuileries. Le comte d'Artois se mit en route
aussitt et arriva dans la capitale du Pimont  temps pour recevoir
ses tantes. Il alla  leur rencontre jusqu' Suze et la cour jusqu'
Rivoli, escorte, dit un rapport officiel, de douze cents carrosses.
Elles ne firent que passer  Turin et se dirigrent vers Rome, o le
pape Pie VI leur rservait le plus flatteur accueil[17].

         [Note 17: Voir: _Le Cardinal de Bernis_, par Frdric Masson,
         pages 512-514.]

Aprs leur dpart, le prince resta quelques jours encore auprs de son
beau-pre. C'est l qu'il reut un envoy de la reine, le comte de
Durfort, charg de le supplier, lui et le prince de Cond, de renoncer
 des projets dont la russite tait douteuse et qui nous
exposeraient, disait Marie-Antoinette, sans nous servir. Mais il
tait rsolu  ne rien entendre et repartit pour Venise, encourag 
persvrer dans ses projets par une lettre de Calonne. Son conseiller
lui crivait que les affaires prenaient une tournure meilleure, que le
voyage de l'Empereur en Italie venait d'tre fix au mois d'avril,
qu'il esprait le voir  Florence et obtenir l pour le comte d'Artois
l'audience refuse  Vienne.

La France tait encore reprsente dans les tats vnitiens par le
marquis de Bombelles, un des favoris de la famille royale, qui fut
plus tard vque d'Amiens et aumnier de la duchesse de Berry. Lors du
premier sjour du comte d'Artois  Venise, ce diplomate s'tait tenu
sur la plus grande rserve, en allguant les ordres du roi. Au retour
du prince, il se montra plus empress et se mit  sa disposition. Il
tait averti au mme moment qu'il allait recevoir des Tuileries, par
l'intermdiaire de Breteuil, des lettres et un Mmoire destins 
l'Empereur, qu'on le chargeait d'aller lui remettre. Sans faire au
comte d'Artois confidence de ce message, il offrit de seconder les
efforts de Calonne pour obtenir l'audience que souhaitait le prince ou
mme d'en tenter de son ct si ceux de Calonne n'aboutissaient pas.
Le prince agra cette offre. Mais comme Bombelles n'tait pas encore
en tat de partir, il fut convenu entre eux qu'avant de prendre une
dcision dfinitive, on attendrait d'avoir reu des nouvelles de
Calonne. L'attente se prolongea jusqu'en avril. Puis, Calonne crivit
de Florence que l'Empereur y tait arriv et avait consenti  le
recevoir. Enfin lui-mme revint. Il tait parvenu  voir Lopold, 
causer avec lui, mais sans en rien obtenir que de vagues promesses. Ce
souverain allguait plus vivement la ncessit de ne rien faire que
d'accord avec Louis XVI. Il tait averti que Breteuil allait lui faire
tenir un message du roi. Dans ces circonstances, il ne croyait pas
devoir se prter  une entrevue avec le comte d'Artois.

Celui-ci, du dans son espoir, se trouvait donc oblig  recourir au
marquis de Bombelles. Mais n'ignorant pas que ce diplomate tait li
avec la reine, dont sa femme tait l'amie, il eut le soupon que c'est
 lui qu'tait confi par Breteuil le message que Lopold attendait de
Louis XVI. Il le fit venir  Vicence, o Calonne l'avait rejoint, et
l'interrogea. N'obtenant que des rponses vasives, il ajouta:

--Monsieur, ne connaissant pas les pouvoirs de M. le baron de
Breteuil, je ne puis les reconnatre ni,  plus forte raison, donner
une mission  quelqu'un qui agirait d'aprs ces pouvoirs. Parlez-moi
franchement; si vous avez une mission du baron de Breteuil, je ne
pourrai pas vous charger de mes affaires; mais en plaignant votre
erreur, j'estimerai votre bonne foi.

Mis au pied du mur et ne pouvant se rsoudre  trahir le secret qui
lui tait confi, Bombelles rpliqua qu'il n'tait charg d'aucune
mission, et qu'il acceptait d'autant mieux celle que le prince voulait
lui confier, que les intrts de celui-ci ne faisaient qu'un avec ceux
du roi. Le comte d'Artois ne douta pas de la vrit de ce langage.
Bombelles partit pour Florence. Il y tait rendu peu de jours aprs,
et, le 6 mai, il crivait en ces termes  l'Empereur:

Je supplie Votre Majest de n'tre point tonne si je me trouve ici
charg _d'une double mission_, de la part de M. le comte d'Artois et
de celle de M. le baron de Breteuil. Mais je conjure Votre Majest
d'tre bien convaincue que, _malgr mon attachement pour M. le comte
d'Artois, mon devoir de fidle sujet passe avant tout_.

Reu par l'Empereur, il s'acquitta de son double message. Le comte de
Durfort, qui se trouvait  Florence, l'avait accompagn  cette
audience et appuya la requte du comte d'Artois. Ils plaidrent tant
et si bien que l'Empereur cda. Il consentit  recevoir Calonne 
Vicence, quelques jours plus tard, et le comte d'Artois  Mantoue, o
il devait tre le 17 mai. Mais s'il revenait ainsi sur ses refus
antrieurs, ce n'tait pas pour encourager les ardeurs du prince;
c'tait au contraire pour les contenir. Il l'avait dit  Bombelles et
 Durfort. Il le rpta  Calonne, auquel il accorda deux entretiens.
Calonne exposa ses vues. Elles ne diffraient de celles de Breteuil
que sur un point. Calonne voulait pour le comte d'Artois et les
migrs une part dans l'action qui se prparait. Breteuil, parlant au
nom du roi, entendait au contraire que les princes et leurs amis
restassent  l'cart des vnements. Calonne fit connatre 
l'Empereur que le comte d'Artois se disposait  quitter l'Italie pour
se rendre  Namur, o il serait plus rapproch du thtre de la
guerre, si elle s'engageait.

L'Empereur n'objecta rien  ces projets de dplacement. Il s'effora
seulement de modrer le bouillant conseiller des princes, de lui
dmontrer que toute tentative de contre-rvolution partielle serait
dangereuse et qu'on ne pouvait rien entreprendre qu'aprs l'vasion du
roi, sur son instance, d'un commun accord avec l'Espagne, la Sardaigne
et l'Empire, aprs s'tre assur que l'Angleterre et la Prusse ne s'y
opposeraient pas. Mais il ne parvint pas  branler la conviction de
son interlocuteur, Calonne voulait une action gnrale immdiate,
dt-elle mettre en pril l'existence mme du roi et de la reine, cette
existence, disait-il, que la faiblesse des puissances trangres
envers la Rvolution n'empchait pas d'tre menace dj. On se spara
sans s'tre entendu sur aucun point.

L'entrevue de l'Empereur avec le comte d'Artois ne porta pas de
meilleurs fruits. Elle eut lieu, le 17 mai,  Mantoue. L'archiduc de
Milan prsenta le prince franais  Lopold. Celui-ci dveloppa
longuement les raisons donnes  Calonne. Il rpta que l'Europe
serait rduite  rester immobile tant que le roi serait prisonnier. Le
comte d'Artois protesta. Il mit beaucoup de chaleur  prouver qu'en ne
faisant rien, on condamnait plus srement son frre  prir victime de
ses bourreaux qu'en intervenant. Puis, l'Empereur ayant soutenu ses
dires, lui-mme en parut convaincu. Lopold profita de cette apparente
rsignation pour lui demander de retourner  Turin et d'y demeurer
tranquille. Sur ce point, le comte d'Artois fut intraitable. Le sjour
de l'Italie lui tait devenu odieux. L'Empereur obtint cependant qu'il
n'irait pas  Namur, mais qu'il s'tablirait provisoirement 
Coblentz, o son oncle l'lecteur de Trves tait dispos 
l'accueillir, et qu'il ne chercherait pas  se rapprocher du prince de
Cond. C'tait promettre plus qu'il ne voulait tenir.

L'Empereur se contenta de cette promesse, et mme, comme s'il et
cherch  attnuer ce que son langage avait eu de cruel pour le
prince, il lui dit, au moment o ils allaient se sparer, qu'il
tenterait de nouveau d'entraner les puissances  agir de concert avec
lui. Ce n'tait qu'une phrase sans porte. Mais le comte d'Artois en
jugea autrement. Il y vit un engagement d'intervenir. Plus tard, il se
plaignit de ce que cet engagement n'tait pas tenu. Une impartialit
rigoureuse oblige  reconnatre que l'Empereur avait eu soin de ne
s'engager sur rien, se conformant en cela aux dsirs de sa soeur. Elle
le suppliait d'attendre, avant de prendre aucune rsolution, que la
famille royale ft sortie de Paris. Elle le lui demandait encore le
1er juin, en le priant de s'en tenir aux communications de Breteuil et
de Bombelles. Elle ajoutait: Nous n'aurions point de secrets pour le
comte d'Artois s'il n'tait entour de M. de Calonne et de M. le
prince de Cond, dans lesquels nous n'aurons jamais confiance.

Le voyage du comte d'Artois  Mantoue, sa visite  l'Empereur
constituaient un acte formel de dsobissance  son frre. Ce n'tait
pas le premier; ce ne devait pas tre le dernier. Dj, au moment o
il se mettait en route pour rejoindre Lopold, il avait reu de Louis
XVI l'ordre de renoncer  toute entreprise et de s'enfoncer en
Allemagne. Puis, le 23 mai, comme, aprs l'entrevue de Mantoue, il
arrivait  Augsbourg, une lettre nouvelle apporte par M. de Bonnires
l'invitait officiellement, au su de l'Assemble nationale,  se garder
de toute manifestation propre  exciter contre la France les
puissances trangres. Enfin, un peu plus tard, c'tait une
communication secrte de Breteuil, expdie de Soleure, lui promettant
que rien ne serait fait sans lui, mais lui enjoignant de ne rien faire
sans le roi, dont sa conduite imprudente compromettait la sret. Le
roi agira quand il en sera temps, ajoutait Breteuil, et quand les
intentions de ses allis pourront tre efficaces. Ces exhortations
avaient beau se multiplier, elles n'taient pas exauces.

Pour justifier sa rsistance, le comte d'Artois objectait que, son
frre n'tant pas libre, les ordres mans de lui ne pouvaient tre
considrs comme l'expression de sa volont. Ce n'tait l qu'un
prtexte. Il n'avait pas attendu pour dsobir que la libert du roi
ft devenue illusoire. Depuis longtemps il ne tenait aucun compte de
ses dsirs ni de ses avis. Encore  ce moment, malgr les ordres,
malgr les prires, en dpit de l'engagement qu'il venait de prendre
envers l'Empereur, il tait rsolu  n'agir qu' sa guise. La seule
marque de dfrence qu'il crt devoir donner  son frre consista 
lui envoyer de Mantoue, par un agent sr, le rcit de son entrevue
avec l'Empereur, rcit dans lequel taient rptes avec une
orgueilleuse exagration les assurances de dvouement qui lui avaient
t donnes. Il partit ensuite pour l'Allemagne, aprs avoir confi au
duc de Polignac le soin de le reprsenter  Vienne.

Mais alors se produisit un incident qui vint accrotre, au grand
dommage de la cause royale, les dissentiments existant dj entre les
Tuileries et le comte d'Artois. On a vu que Bombelles, en quittant le
prince  Vicence, afin d'aller plaider pour lui auprs de l'Empereur,
avait affirm, contrairement  la vrit, n'tre charg d'aucun
message de Breteuil. Comme l'Empereur, dans son entretien avec le
frre de Louis XVI n'avait fait aucune allusion  ce message, le comte
d'Artois ne songea pas  mettre en doute les affirmations de
Bombelles. Mais  l'improviste, en arrivant  Vicence, aprs son
dpart de Mantoue, il eut la preuve du mensonge de Bombelles. Elle
consistait en un brouillon de la lettre crite par celui-ci 
l'Empereur. Ce brouillon, oubli par lui dans la chambre de l'htel o
il tait descendu  Florence, venait d'y tre trouv par le comte de
Talleyrand, ambassadeur de France  Naples, neveu de Calonne, amen l
par le hasard et qui s'empressa de l'envoyer  son oncle. Heureux de
dcouvrir ce tmoignage de ce qu'il appelait la duplicit des
Tuileries et de leurs agents, Calonne mit ce papier sous les yeux du
comte d'Artois en accusant Bombelles de trahison. Loin d'excuser
Bombelles, uniquement coupable de n'avoir pas voulu lui livrer les
secrets du roi, et auquel il devait d'avoir t reu par l'Empereur,
le comte d'Artois s'emporta:

On peut juger de la fausset et de la sclratesse de cet homme,
crivait-il plus tard, car non seulement il avoue la double mission,
mais il ne craint pas de laisser entendre que mes intrts sont
spars de ceux du roi[18].

         [Note 18: Le comte d'Artois  Madame lisabeth, 4 fvrier
         1792.]

Bombelles tant revenu  Vicence et s'tant prsent chez le comte
d'Artois, le prince l'interpella et lui reprocha durement son
mensonge.

--J'ai agi d'aprs les ordres du roi, dclara Bombelles.

--Qu'est-ce que le roi, monsieur, dans ce moment-ci? s'cria le
prince; il n'est de roi que moi, et vous me devez compte de votre
conduite.

Bombelles rpliqua vertement. Ambassadeur du roi, il ne devait compte
de sa conduite qu' Sa Majest. Il se retira sur cette rponse et ne
revit pas le comte d'Artois.

Il fallait citer cet incident. Il explique pourquoi, quelques mois
plus tard, Bombelles ayant reu du roi et de Breteuil une mission
secrte pour Saint-Ptersbourg, le comte d'Artois en fut si froiss.
En quittant Venise, Bombelles se rendit  Naples o il avait t
prcdemment ambassadeur. Il s'y croyait oubli. Mais la reine
Caroline le traita comme s'il et toujours reprsent le roi de
France, lui accorda une pension et le retint  sa cour jusqu'au moment
o Breteuil l'envoya en Russie.

L'incident Bombelles agita longtemps l'migration. Il rvlait de
douloureuses rivalits et contribua  exciter l'un contre l'autre le
parti du prince et le parti du roi. Vaudreuil, qui semblait parfois
avoir perdu toute raison depuis qu'il avait chapp  l'influence du
cardinal de Bernis et subissait celle de Calonne, crivait, le 17 juin
1791, au comte d'Artois:

Il n'y a qu'un parti  prendre, c'est d'exiger du roi que les pleins
pouvoirs soient ts  M. de Breteuil et  M. de Bombelles, que vous
soyez le seul reprsentant du roi, le seul accrdit prs de
l'Empereur et des cours. Votre position, la puret de vos vues,
l'amour de la noblesse, du clerg, la confiance des Parlements, vous
donnent le droit de faire valoir avec autant de respect que de fermet
tous ces titres; et M. le baron de Breteuil est en horreur  tout le
royaume; son nom seul suffit pour dcourager les uns, effrayer ou
indigner les autres et empcher la runion  un seul parti. Voil ce
que vous pouvez et ce que vous devez faire sentir au roi, avec le ton
qui convient  un frre,  un sujet, mais aussi  un prince loyal et
pur qui s'indigne d'tre en concurrence avec un sot et un intrigant.

De tels conseils taient pour plaire au comte d'Artois. Il et
aisment pardonn  Bombelles, si le mensonge qu'il lui reprochait
avait eu pour consquence de dcider le roi  confier  son frre la
direction de sa politique au dehors. Mais telles n'taient point les
dispositions de Louis XVI. Le comte d'Artois ne le savait que trop. Il
ne suivit donc pas les conseils de Vaudreuil. En revanche, il tint
longtemps rigueur  Bombelles qu'il considrait comme le complice de
Breteuil. Cependant, en 1804, il crivait  Vaudreuil: M. de
Bombelles a pu avoir des torts envers moi. Mais je ne peux oublier que
sa femme tait l'amie de ma malheureuse soeur, et qu'en mourant, elle
m'a recommand la famille de son ami.

Au cours de ces vnements,  Paris, la situation s'aggravait.
Mirabeau venait de mourir. Avec lui, la cour de France perdait un
utile appui. Les prils auxquels taient exposs le roi et la reine
devenaient plus affreux. Autour d'eux, les dvouements s'grenaient.
Leurs amis s'loignaient, contraints de fuir. Le 6 mai,
Marie-Antoinette crivait  Mercy:

Vous savez que mon opinion a t, autant que je l'ai pu, la douceur,
le temps et l'opinion publique. Mais aujourd'hui tout est chang. Ou
il faut prir ou prendre un parti qui seul nous reste. Nous sommes
bien loin de nous aveugler au point de croire que ce parti mme n'a
pas ses dangers. Mais s'il faut prir, ce sera au moins avec gloire;
en ayant tout fait pour nos devoirs, notre honneur et la religion.

Le parti dont parlait la reine consistait  fuir. Mais il ne
paraissait ralisable que si l'Empereur faisait avancer douze mille
hommes sur la frontire franaise, entre la Moselle et la Meuse, pour
protger les fugitifs. N'osant compter sur l'Autriche, Fersen, Bouill
et Breteuil sollicitaient d'autres puissances, notamment l'Espagne, la
Sude, la Suisse et le Pimont. La Sude n'attendait qu'un signal et
de l'argent pour agir. Breteuil avait reu  Soleure une lettre du roi
Gustave III, en date du 17 mai. Il y dclarait que la guerre qu'il
venait de soutenir contre la Russie et ses embarras extrieurs
l'avaient empch d'intervenir activement pour le roi que toutes les
puissances semblaient abandonner, mais que la paix avec les Russes
tant faite, il offrait sept mille hommes sous ses ordres et des
navires. Toutefois il exigeait des subsides et ne voulait intervenir
que si le roi ne transigeait sur rien. Tant que le roi est entre les
mains des factieux, crivait-il, des dmarches clatantes de notre
amiti augmenteront ses entraves et ses dangers. Aprs Varennes, il
envoya un Mmoire  l'impratrice de Russie et au roi d'Espagne. Mais
tout le dvouement dont il parlait sans cesse se traduisait en
paroles. Il prit assassin au moment o, sans doute, il allait passer
 l'action.

L'Espagne avait, disait-on, dj mass des troupes sur les frontires
des Pyrnes. Le roi de Sardaigne tait prt  marcher avec dix mille
hommes. On croyait pouvoir enfin compter sur le succs. Mais tout le
monde reconnaissait qu' Lopold seul il convenait de prendre
l'initiative du mouvement; que seul il pouvait fournir des secours
pcuniaires. Par malheur, prcaires taient les esprances que son
attitude permettait de concevoir. C'et t une illusion de compter
sur lui. Bouill le confessait  Fersen, dans une lettre en date du 18
avril. Mercy, de son ct, laissait entendre que, lorsque le roi
aurait quitt Paris, les puissances se prononceraient en sa faveur,
mais pas avant.

Nous avons laiss le comte d'Artois en route pour l'Allemagne. Le 22
mai, il tait  Augsbourg. Il n'y fit qu'un sjour de vingt-quatre
heures. En quittant cette ville, il entreprenait une tourne chez les
princes de l'Empire afin de les rallier  l'ide d'une dmonstration
arme sur le Rhin. Il vit successivement le prince de Spire,
l'lecteur de Mayence, le prince de Darmstadt. Au cours de ce voyage,
press de renouveler ses ressources puises, il envoyait ses diamants
en Hollande, afin d'en faire argent, cherchait  contracter divers
emprunts. Puis, il mandait auprs de lui le comte Eszterhazy rest 
Valenciennes. Enfin, dvor du besoin d'agir, il envoyait  Bruxelles
un de ses familiers, M. de Balainvilliers, ancien intendant du
Languedoc, afin de dcider le comte de Mercy  lui donner asile avant
que les troupes impriales se missent en mouvement, de faon  ce
qu'il pt entrer en France derrire elles. Mercy refusa trs
nergiquement de se prter  cette lubie, en objectant qu'il n'tait
pas question de faire avancer des troupes sur la frontire. Du dans
son espoir, le comte d'Artois se dcida  aller attendre  Coblentz
une meilleure occasion de se jeter dans la mle qui se prparait.

Le jour mme o il partait pour s'y rendre, les communications que de
Mantoue il avait expdies  son frre, arrivaient  Paris. C'tait le
2 juin. Elles trouvrent le roi poursuivant avec activit, dans le
mystre, l'excution du plan d'vasion combin par Fersen, Breteuil et
Bouill, avec le concours de Mercy. La fuite, dont la date n'tait pas
encore fixe, devait s'effectuer dans le courant du mois. La famille
royale ne s'occupait que de ce grand projet. Les nouvelles donnes par
le comte d'Artois, en ce qui concernait les dispositions de
l'Empereur, ne parurent pas prsenter tout l'intrt qu'y attachait le
prince. Peut-tre aussi ne les accueillait-on qu'avec incrdulit. Et
puis, on savait aux Tuileries que c'tait Calonne qui menait le comte
d'Artois, et on ne voulait rien devoir  Calonne, pas plus qu'aux
migrs, dans la crainte de se mettre sous leur dpendance si on leur
laissait le mrite d'avoir tout fait. Le roi se dcida donc 
n'apporter aucun changement dans les prparatifs commencs, se
rservant de profiter, lorsqu'il serait en libert, des intentions
bienveillantes des puissances pour rclamer lui-mme leur secours. Il
se contenta d'envoyer un courrier  l'Empereur pour s'assurer de la
vrit des communications du comte d'Artois et pour lui demander de
nouveau de porter dix mille hommes sur la frontire afin de protger
sa fuite.


VII

SUR LA ROUTE DE COBLENTZ

Pendant ce temps, le comte d'Artois se dirigeait  petites journes
vers Coblentz, en suivant les bords du Rhin. Le long de sa route, il
traversait des villes dj remplies d'migrs. Depuis plusieurs mois,
c'est sur l'Allemagne, o s'taient rendus les trois princes de Cond,
que se portait la partie jeune et active de l'migration. Tous ceux
qui sortaient de France dans le dessein de combattre par les armes le
rgime rvolutionnaire, fixaient leur rsidence  Francfort, 
Cologne,  Mayence,  Worms,  Coblentz,  Bayreuth,  Mannheim,
partout o ils taient srs de trouver asile  proximit de la
frontire franaise. Des missaires royalistes travaillaient
d'ailleurs  dtacher les troupes de ligne de leur drapeau. Dans sa
principaut d'Ettenheim, le cardinal de Rohan faisait ouvertement des
leves d'hommes et contribuait  former la lgion dite de Mirabeau. En
arrivant en Allemagne, les Cond avaient trouv disperss sur les
bords du Rhin prs de trois mille de ces dserteurs fournis par les
rgiments de Berwick et de Dillon, la lgion de Saint-Clair et les
compagnies rouges. chauffs d'un brlant enthousiasme, ils avaient
hte d'entrer en France, de marcher sur Paris, afin d'en chasser
l'Assemble nationale et de dlivrer le roi. En attendant, on les
cantonnait dans les environs de Worms. De la place o ils taient
camps, entre la vieille cit germanique et le fleuve, ils
apercevaient, se profilant sur l'horizon, les cimes des Vosges qui
tenaient toujours prsente  leurs yeux la patrie abandonne, d'o ils
n'taient sortis qu'avec l'espoir d'y rentrer bientt. Cette vue
surexcitait leur ardeur, non moins que les allocutions enflammes qui
leur annonaient la prochaine arrive de l'arme impriale.

La nouvelle de la venue du comte d'Artois produisit parmi eux une
violente motion. Ils se demandaient pour quelle cause il abandonnait
la retraite qu'il avait trouve chez son beau-pre, le roi de
Sardaigne, pour venir  Coblentz, l'un des points les plus rapprochs
de ce qu'on croyait tre le thtre de la future guerre, et par
consquent l'un des plus exposs. Puis, quand on sut que c'est  cause
de cela qu'il y venait, l'enthousiasme clata de toutes parts. Cette
installation d'un Bourbon  Coblentz, la formation du camp de Worms
excitaient les cervelles. On interprtait ces actes imprudents comme
une dclaration comminatoire adresse  l'Assemble nationale, comme
le prologue d'une marche sur Paris. Mais tandis qu' Worms on se
rjouissait, ailleurs la perspective des conflits qui se prparaient
pouvantait les royalistes modrs, trop sages pour s'associer  cette
joie. Lally-Tollendal crivait  Burke:

Des torrents de sang inonderont la France, des gnrations entires
s'effaceront. Je frmis de le dire, mais la plus auguste maison de
l'univers, ce trne glorieux dont les branches multiples ombragent
encore tant de trnes et tant de peuples, sera peut-tre dessch
jusqu' ses racines, et une tyrannie de fer, une anarchie dgotante,
un dmembrement hideux seront les trois choses entre lesquelles
l'Empire franais expirera.

Sous l'influence des manifestations que provoquait sa prsence aux
bords du Rhin, le comte d'Artois eut bientt perdu le souvenir des
promesses qu'il avait faites a l'empereur Lopold et qu'au moment o
il les faisait, il tait si peu dispos  tenir. Il ne songeait plus
de nouveau qu' jouer un grand rle, qu' se rapprocher de Cond et
des gentilshommes rangs sous les ordres de ce prince. Le sjour de
Coblentz allait le mettre  porte de les voir  toute heure. C'est
avec joie que, maintenant, il se rendait dans celle ville o nagure,
avant d'avoir apprci les avantages quelle lui offrait, il lui
rpugnait de se fixer. Ce n'tait pas seulement le voisinage de Cond
qui l'attirait l. C'taient aussi les sentiments bien connus de
Clment Wenceslas de Saxe, prince-lecteur de Trves, qui tenait sa
cour  Coblentz. Oncle et fidle ami du roi de France, ce petit
souverain s'ingniait  faire aux migrs un accueil bienveillant. Sa
maison leur tait hospitalire. Son ministre, le baron de Duminique,
avait ordre de les aider  se procurer le ncessaire et mme le
superflu. Lorsque, le 2 juin, douard Dillon vint le prvenir que le
comte d'Artois avait form le dessein de s'installer  Coblentz pour
quelques semaines, l'lecteur accueillit cette nouvelle avec une
enthousiaste satisfaction. Par ses ordres, une brillante rception fut
prpare en l'honneur du frre de Louis XVI. Il fit amnager, pour le
loger, le chteau de Schonbornlurst, situ aux portes de la ville. Les
migrs franais furent avertis de l'arrive prochaine du prince, et
invits  s'unir aux populations do l'lectorat, pour lui faire un
accueil digne de son rang.

Le comte d'Artois arriva dans la soire du 15 juin. Sa suite se
composait de soixante personnes. Calonne et Conzi, l'vque d'Arras,
y figuraient. L'lecteur avait envoy au-devant de lui un yacht qui
devait le ramener par le Rhin avant le coucher du soleil. Mais une
tempte allongea le voyage. Il tait huit heures quand le comte
d'Artois dbarqua. Sur la rive, il trouva tous les Franais rsidant 
Coblentz,  leur tte le comte de Vergennes, ministre du roi de
France, et le comte Eszterhazy, le cher housard, comme il
l'appelait, arriv la veille. Aux dernires lueurs du jour, au bruit
des acclamations et des salves d'artillerie, ils le conduisirent
jusqu'au palais lectoral. Dans la cour d'honneur, entre une double
haie que formaient les gardes du corps, il fut reu par l'lecteur
qu'entourait le personnel de sa maison. Aprs les prsentations, on
soupa. Le souper termin, des chaises de poste emmenrent le prince et
sa suite  Schonbornlurst o tout tait apprt pour les recevoir. Par
ses dimensions, le vieux chteau se prtait  toutes les ncessits
d'une installation difficultueuse. Calonne et les gentilshommes qui
accompagnaient le comte d'Artois y furent logs. Mme de Polastron,
tant arrive le lendemain, s'tablit dans une maison loue pour elle,
o le comte d'Artois, ds ce moment, prit l'habitude d'aller la voir
quotidiennement, comme il le faisait  Paris, avant l'exil.

Durant la journe suivante, on reut des nouvelles de l'Empereur,
propres  refroidir les espoirs que le comte d'Artois, son imagination
aidant, avait emports de son entretien avec lui. Elles taient
envoyes par le duc de Polignac rest  Vienne. Il ne sait ni dire
non, ni faire oui, crivait-il. Une fois de plus, on se trouva rduit
aux incertitudes. Mais, par suite d'un vnement imprvu, le plus
grave et le plus dcisif de celte priode de la Rvolution, les
pnibles proccupations nes de ces incertitudes allaient tre
relgues au second rang.

Dans la soire du 23 juin, les princes de Gond taient venus de Worms
 Coblentz pour rendre visite au comte d'Artois. Sans s'arrter au
palais lectoral o la cour tait rassemble, ils se firent conduire 
Schonbornlurst. Ils confrrent longtemps avec leur cousin. Lorsque
l'heure avance interrompit leur conversation, il fut dcid qu'on la
reprendrait le lendemain. Mais, le lendemain, ds l'aube, le comte
d'Artois fut rveill par un courrier venu de Mons, porteur d'une
lettre du comte de Provence. Monsieur faisait connatre  son frre
que, dans la nuit du 20 au 21 juin, le roi et sa famille avaient
quitt Paris, pour se rendre  Metz, o M. de Bouill les attendait.
Il ajoutait que lui-mme tait sorti avec Madame, que tandis qu'elle
gagnait Tournay, o elle tait, maintenant saine et sauve, il venait
d'arriver heureusement  Mons, d'o il allait repartir pour Bruxelles,
afin d'y recevoir les ordres du roi.

Le comte d'Artois n'tait pas encore remis de son motion, que la
nouvelle de l'vasion de Louis XVI parvenait, par d'autres voies, 
Coblentz. Elle ne portait rien qui ne ft la vrit. Le complot ourdi
par Fersen, Mercy, Bouill et Breteuil,  l'effet de hter la
dlivrance du roi, venait de produire brusquement ses premiers
rsultats. Les prisonniers des Tuileries taient en fuite. Grce au
dvouement de son ami le comte d'Avaray, Monsieur avait pu quitter
Paris en mme temps qu'eux. Ivre de joie, le comte d'Artois rsolut de
se rendre  Bruxelles sur-le-champ pour s'y runir  ses frres.
Accompagn seulement de Calonne et de l'vque d'Arras, il se mit en
route le mme jour, aprs avoir crit au roi, tandis que les Cond
retournaient  Worms et qu'autour d'eux, la certitude de l'vasion
excitait les esprits, inspirait des propos menaants, ranimait des
espoirs de reprsailles et suggrait les projets les plus tranges,
comme celui de donner au trne une protection invincible, en
rtablissant des compagnies d'hommes d'armes pour faire un rempart 
la monarchie.

 Bruxelles, le comte d'Artois allait prouver une amre et cruelle
dception. Quand il y arriva, on venait d'apprendre l'arrestation de
la famille royale  Varennes et son retour  Paris. C'est le comte de
Provence qui lui rvla ce nouveau malheur. Aprs une longue
sparation, les deux frres ne se retrouvaient que pour mler leurs
larmes.

Pendant les jours qui suivirent, ce ne fut, autour d'eux,
qu'affolement et dsarroi. L'archiduchesse Marie-Christine pleurait
sur sa soeur. Fersen, Mercy, les princes eux-mmes ne savaient  quel
parti s'arrter. Ils espraient que l'Empereur allait faire avancer
des troupes sur la frontire. Mais l'ordre n'arrivait pas. Malgr les
supplications de Monsieur, l'archiduchesse hsitait  y substituer les
siens. Il arriva enfin le 4 juillet. C'tait dj trop tard pour qu'il
pt tre de quelque efficacit. Les portes de Paris venaient de se
fermer sur le roi et sa famille; elles ne devaient plus se rouvrir
devant eux.

L'empereur Lopold tait  Padoue. Il y avait appris la fuite du roi,
et,  quatre heures du matin, il tait all chez le duc de Polignac
pour lui annoncer la nouvelle. En mme temps, il expdiait 
Marie-Christine l'ordre de faire marcher douze mille hommes  la
rencontre des fugitifs. Il l'invitait en mme temps  s'abstenir de
toute ngociation avec le comte d'Artois. Croyant le roi et la reine
en libert, il ne voulait connatre qu'eux. Mais, aprs le dpart de
son courrier, il lui en tait arriv un du prince de Cond, qui lui
apportait le rcit de l'aventure douloureuse survenue  Varennes.
D'abord, il avait refus d'y croire. Vaudreuil, qui tait prsent,
s'tait cri:

--Si Bouill n'a pas t tu, il sauvera le roi, et, comme on ne dit
pas qu'il a t tu, je rponds que le roi est sauv.

L'Empereur partageait cette opinion et s'tait flatt de l'espoir que
son beau-frre et sa soeur avaient pu s'enfuir de nouveau et se
trouvaient en sret  Metz. Enfin, ayant reu la nouvelle dfinitive
de leur arrestation, il s'tait alarm pour eux, pour lui-mme plus
encore, et avait, sous le coup de son indignation, annonc  Polignac
et  Vaudreuil que ses armes ne tarderaient pas  marcher contre la
France. Mais, proccup d'abord de la sret de ses tats, il crivait
de nouveau  l'archiduchesse. Il importait qu'elle prt des mesures
pour empcher les migrs, et surtout le comte d'Artois, de faire des
coups de tte, et l'invitait  s'y appliquer.

Il songeait ensuite au roi et  la reine de France. Prenant
l'initiative d'une ngociation diplomatique en leur faveur, il
adressait une lettre pressante aux rois d'Angleterre, de Prusse,
d'Espagne, des Deux-Siciles, et de Sardaigne, ainsi qu' l'Impratrice
de Russie. Il les engageait  s'entendre avec lui pour mettre un terme
 la Rvolution franaise, en envoyant  l'Assemble nationale une
dclaration commune, propre  produire sur les exalts une impression
salutaire. Cette dclaration qui devait tre appuye, le cas chant,
par des mesures de vigueur, portait que la cause du roi de France
tait et serait toujours celle des souverains. Elle exigeait la mise
en libert immdiate de Louis XVI et de sa famille, leur
inviolabilit, le droit de se rendre l o ils voudraient et le
respect auquel le droit de nature et des gens oblige les peuples
envers leurs princes. Elle disait encore que les souverains se
runiraient pour venger, avec le plus grand clat, les attentats
ultrieurs que l'on se permettrait ou que l'on permettrait de
commettre contre la sret, la personne, ou l'honneur du roi, de la
reine et de la famille royale; qu'ils ne reconnatraient comme corps
et constitutions lgalement tablis en France, que celles qui seraient
revtues du consentement du roi, jouissant d'une libert parfaite, et
enfin qu'ils emploieraient de concert les moyens que Dieu leur avait
donns pour faire cesser le scandale d'une usurpation de pouvoir, qui
portait le caractre d'une rvolte dont il importait  tous les
gouvernements de rprimer le funeste exemple. Dans sa lettre au roi de
Prusse, il agrait la proposition que, jusqu' ce jour, malgr les
efforts de l'envoy prussien, Bischoffwerder, il avait carte, celle
d'une runion  Pilnitz, en vue des affaires de Pologne, o seraient
traites incidemment celles de France.

Ces protestations portent la date du 10 juillet 1791. Elles
constituent le premier acte d'intervention de l'Autriche entre Louis
XVI et la Rvolution. L'Espagne ne les avait pas attendues pour
protester de son ct contre l'arrestation du roi de France. Averti
par son ambassadeur  Paris de l'vnement de Varennes, le ministre
Florida Blanca y rpondait ds le 1er juillet, d'Aranjuez, par l'envoi
d'une note destine  tre soumise  l'Assemble nationale et o se
trahissait la volont, tout en dfendant Louis XVI, de ne pas veiller
les susceptibilits de la nation franaise.

Dans la lettre d'envoi adresse  l'ambassadeur d'Espagne et signe du
ministre, il disait:

Le roi a pens que, telle qu'elle tait, cette note tait la
meilleure rponse qu'il pt vous charger de faire  M. de Montmorin,
pour qu'il la communiqut  l'Assemble nationale, et que cette
Assemble pt connatre quelles ont t et quelles sont les intentions
de Sa Majest, relativement aux affaires du royaume de France et
particulirement dans le cas prsent. Ainsi, je ne retarde point cet
extraordinaire et je le rexpdie sur-le-champ a Votre Excellence en
sortant de mon travail avec Sa Majest.

Quant  la note elle-mme, elle tait ainsi conue:

La retraite de Paris entreprise par le roi trs chrtien avec la
famille royale, et ses desseins, quoique ignors encore par le roi
catholique, ne peuvent avoir eu et ne sauraient avoir pour cause et
pour objet que la ncessit de se dbarrasser des insultes populaires,
que l'Assemble actuelle et la municipalit n'ont pas eu le pouvoir
d'arrter ni de punir; et de se procurer un lieu de sret, o le
souverain et les reprsentants vrais et lgitimes de la nation eussent
pour leurs dlibrations, la libert dont ils ont t privs jusqu'
ce jour, privation dont on a des preuves, et des protestations
incontestables dans des reprsentations des corps, et des provinces
entires.

C'est dans ce sens, dans celui d'alli le plus intime de la France,
de proche parent, d'ami de son roi et de voisin le plus immdiat de
son territoire, que Sa Majest Catholique a le plus grand intrt dans
la flicit et dans la tranquillit intrieure de la nation franaise,
et que, bien loign de penser  la troubler, elle a pris la
rsolution d'exhorter les Franais, et elle les conjure de rflchir
tranquillement sur le parti que leur souverain a t forc de prendre;
de revenir sur les procds outrs qui peuvent y avoir donn cause; de
respecter la haute dignit de sa personne sacre, sa libert et son
immunit, et celle de toute sa famille royale; et de se persuader que,
toutes fois que la nation franaise ne manquera point  ses devoirs,
elle trouvera dans le roi d'Espagne toute la considration et toutes
les ressources conciliatoires et amiables qu'elle saurait dsirer, en
pargnant  Sa Majest la ncessit douloureuse de rprimer les
perturbateurs et les ennemis de ce systme pacifique[19].

         [Note 19: Papiers de Castries.]

 Bruxelles, l'moi caus par ces vnements tait long  s'apaiser.
Le nombre des Franais accourus au-devant du roi grossissait de jour
en jour. L'archiduchesse gouvernante des Pays-Bas s'inquitait de
leurs alles et venues. Presse de voir partir les princes dont la
prsence causait cette agitation, elle ne les accueillait plus qu'avec
froideur. Monsieur s'tait mis au lieu et place du comte d'Artois.
Celui-ci s'effaait docilement, abandonnait  son an la direction
des affaires. Mais il se dpensait en bravades, en propos imprudents,
faisait grand bruit de ce qu'il appelait les promesses de l'Empereur,
montrait  tout venant une lettre du roi de Sude, proposant de former
une ligue contre la Rvolution et d'en prendre le commandement. En un
mot, il s'agitait si follement que Monsieur tait oblig d'intervenir
pour le faire renoncer  toute dmarche prcipite. Calonne, idole des
exalts, s'efforait de dmontrer au comte de Provence qu'il tait
peut-tre heureux que le roi et t empch de prendre le pouvoir,
puisqu'on pouvait tout redouter de sa faiblesse et du mauvais esprit
de la reine. Il lui suggrait l'ide de se proclamer Rgent du
royaume.

Monsieur se laissait sduire par cette proposition, qui lui semblait
rpondre aux intentions du roi. Il venait d'apprendre par Fersen qu'au
moment de quitter Paris, le soir du 20 juin, Louis XVI avait manifest
l'intention de confirmer, s'il n'tait dlivr, de pleins pouvoirs
antrieurement donns par lui  l'an de ses frres, et qu'il avait
ensuite annuls. Ces pouvoirs, s'ils taient renouvels, faisaient de
leur dispositaire, en remplacement du roi prisonnier, le vritable
dispensateur de l'autorit royale. Monsieur s'en croyait investi dj.
Il parlait et agissait en matre, tandis que, confiants dans son
nergie et son habilet, beaucoup de gens commenaient  croire, comme
Calonne, que c'tait pour un bien qu'en ces circonstances difficiles,
Louis XVI ft empch de gouverner.

Le lendemain de l'arrestation du roi, un aubergiste de Bruxelles
disait  un migr qui se lamentait sur cet vnement:

--Consolez-vous, monsieur; cette arrestation n'est pas, je crois, un
si grand malheur. M. le comte d'Artois avait, ainsi que vous, l'air
attrist. Mais tous les messieurs qui taient dans la voiture avaient
l'air trs content.

Il est certain que, parmi les migrs, il y en eut qui redoutaient que
Louis XVI redevnt libre et reprt le pouvoir, convaincus qu'il
voudrait l'exercer avec les constitutionnels,  l'exclusion des
partisans de l'ancien rgime. C'taient les mmes qui, plus tard, se
rjouissaient de la mort de Louis XVI et qui appelaient Louis XVIII,
rfugi  Mitau, le plus grand jacobin du royaume. Ils tenaient le
haut du pav, soutenus par Calonne. Ils cachaient si peu leurs
sentiments que, le 10 juillet, un envoy du roi tant venu  Worms
pour porter  Cond l'ordre de renoncer  combattre contre la France,
il dut s'enfuir pour se soustraire aux violences des migrs trs
monts contre le roi et contre lui.

Cependant, dans la pense de Fersen, les pouvoirs dont s'autorisait le
comte de Provence ayant t annuls, ne lui donnaient aucun droit;
c'est  tort qu'il les invoquait  l'appui de ses dcisions. Fersen,
qui tait rest en relations avec Marie-Antoinette,--il put
communiquer avec elle jusqu'au 10 aot--lui demanda s'il convenait
d'octroyer ces pouvoirs  Monsieur, et de le laisser libre de se
servir de Calonne ou de lui imposer Breteuil. En rponse  cette
demande, l'ordre vint, le 8 juillet, de les renouveler dans la forme
o ils avaient t donns une premire fois. Cet ordre les limitait
strictement  des ngociations avec les souverains trangers, ayant
pour but le rtablissement de la tranquillit dans le royaume, la
dmonstration des forces ne devant tre que secondaire: Je donne tout
pouvoir  mes frres de traiter dans ce sens-l avec qui ils voudront
et de choisir les personnes pour employer dans ces moyens politiques.
La reine, ngligeant de parler de Calonne, ajoutait: Il sera
important que le baron de Breteuil se runisse avec les frres du roi
et ceux qu'ils choisiront pour cette importante communication.

Quelques jours plus tard, ces pices furent remises aux princes  leur
arrive  Coblentz. Mais ils n'en tinrent aucun compte. C'tait
toujours entre l'migration et Paris le mme dissentiment. Le roi et
la reine s'opposaient  toute dmonstration arme, convaincus qu'elle
leur coterait la vie et qu'il valait mieux attendre que le roi et
achet sa dlivrance par des moyens amiables, notamment en adhrant 
la Constitution. Les princes, au contraire, ne voyaient de salut pour
la Monarchie que dans l'emploi de la force et ne songeaient qu'
ameuter l'Europe contre la France. Monsieur, chapitr par le comte
d'Artois, entendait se substituer au roi, gouverner pour lui,
conserver Calonne qu' ce mme moment il envoyait  Londres solliciter
les secours de l'Angleterre ou tout au moins sa neutralit. Il voulait
enfin carter Breteuil pour lequel il professait les mmes sentiments
que son plus jeune frre. Il lui mandait que ses pouvoirs taient
rvoqus, et lui ordonnait de venir les lui remettre  Coblentz.
Ainsi, dans la pense des princes, Louis XVI n'tait plus qu'un
souverain dtrn, malgr lequel il fallait, mme au risque de le
pousser  l'chafaud, sauver la couronne qu'il ne pouvait plus
dfendre.

Le 5 juillet, les deux frres taient  Aix-la-Chapelle, o le roi de
Sude passait l't et leur avait donn rendez-vous. Il leur renouvela
les assurances de son dvouement  Louis XVI et se dclara de nouveau
prt  se mettre  la tte d'une ligue contre la Rvolution. Il se
plaignit de ce que l'Empereur ne lui avait pas crit aprs Varennes,
comme aux autres souverains, pour lui demander son concours. Enfin, il
fut d'avis que Monsieur devait prendre le titre de Rgent, afin de
parler  l'Europe, dans l'intrt de son frre, avec plus d'autorit.

Excits dj par l'accueil du roi et par son langage, les princes le
furent plus encore par l'apparition de Bouill. En proie au plus
affreux dsespoir,  la suite de l'arrestation du roi qu'il n'avait pu
empcher, Bouill manifestait autant d'exaltation que de douleur. Il
avait crit  l'Assemble nationale une lettre foudroyante, et
maintenant il ne parlait que de vengeance.

Je connais les chemins qui mnent  Paris, s'criait-il; j'y guiderai
les armes trangres, et de cette orgueilleuse capitale il ne restera
pas une pierre.

Non content de tenir ces propos, il crivait encore:

Les imprudents! ils me traitent de fanfaron; ils ne savent pas que
les coups que j'annonce sont dj ports; que, dans ce genre, je donne
toujours plus que je ne promets; que l'orage est prt d'clater sur
leur tte, et que notre entreprise aura moins l'air d'une guerre que
d'une entre.

L'chec qu'il venait de subir, le dpit de son orgueil bless,
l'inutilit de son dvouement pouvaient faire comprendre ces propos,
sinon les excuser. Mais ce qui paratra moins explicable, c'est la
crdulit avec laquelle les coutaient les frres de Louis XVI.
Bouill, quoique vaincu, leur parut devoir tre invincible si les
moyens lui taient donns de renouveler sa tentative. Ce fut un motif
nouveau pour persvrer dans leurs projets.

Aprs leur entrevue avec le roi de Sude, les princes avaient pris la
route de Coblentz. En passant  Bonn, ils y trouvrent Breteuil, qui
les attendait. Tout en reconnaissant que les pouvoirs qu'il tenait du
roi taient singulirement affaiblis par ceux que Louis XVI venait de
donner  ses frres, il refusa de s'en dessaisir avant d'avoir reu
les ordres de son souverain. Le svre et hautain langage de Monsieur
ne fit que l'encourager dans sa rsistance. Certain qu'il possdait
toujours la confiance du roi, il s'loigna sans avoir cd. Il ne se
trompait pas. Quelques semaines plus tard, un envoy des Tuileries, M.
de Viomnil, lui apportait un nouveau tmoignage de cette confiance,
en confirmant expressment le mandat qui faisait de lui l'unique agent
royal accrdit auprs des cours trangres.

Le 7 juillet, les princes arrivaient  Coblentz. La comtesse de
Provence, femme de Monsieur, les y avait prcds. Ils furent reus
avec les honneurs prodigus une premire fois au comte d'Artois. Cent
officiers franais  cheval allrent  leur rencontre  une lieue de
la ville, et les ramenrent  Schonbornlurst, o le ministre de France
Vergennes, et aprs lui les migrs, vinrent leur rendre leurs
devoirs. Durant quinze mois, la cour des princes allait devenir l'me
de l'migration, et le plus ardent foyer des coalitions formes contre
la France.




LIVRE SECOND

COBLENTZ




I

LA DIPLOMATIE DES PRINCES

Au moment o le comte de Provence et le comte d'Artois venaient
s'tablir  Coblentz,--juillet 1791--rsolus, comme ils le disaient, 
faire de grandes choses,  Paris, la situation politique s'tait une
fois de plus modifie. Aprs l'arrestation de la famille royale 
Varennes, quand, rentre  Paris, elle croyait avoir tout  redouter
du parti jacobin, ce parti brusquement avait paru s'affaiblir et
perdre de son crdit. Les hommes considrs comme exerant sur les
affaires une action puissante se prononaient ouvertement pour la
conservation de la monarchie et du roi, pour le rtablissement de
l'ordre. L'Assemble elle-mme semblait dispose  user de son
influence pour assurer l'excution des lois et finir la Rvolution. La
reine, influence par Barnave, se reprenait  esprer. Elle ne croyait
pas que de l'tat de choses qui s'annonait, le roi pt tirer toute
l'autorit ncessaire  sa couronne. Mais elle pensait, elle
l'crivait  l'Empereur son frre, que les voeux de la nation tant
exaucs, la famille royale serait  l'abri de nouveaux malheurs.

En consquence, elle tait plus que jamais d'avis qu'on devait
renoncer  l'emploi de la force, et ne tenir aucun compte des
dmarches des migrs. Tout le commandait: les dangers auxquels son
mari, ses enfants, elle-mme taient exposs, l'exaltation du pays
dcid  se dfendre s'il tait attaqu, la ncessit d'viter
l'effusion du sang qui rsulterait d'une conflagration gnrale. Elle
dtournait donc son frre de toute ide agressive. Elle l'engageait
mme  reconnatre la Constitution ds que le roi l'aurait accepte.
Elle esprait que, par cet acte clatant qui entranerait toutes les
cours, l'Empereur inspirerait confiance  l'Assemble, se mettrait 
mme d'exercer quelque influence sur les affaires de la France, et de
devenir son alli.

L'Empereur ne cherchait que prtextes pour ne rien faire. Les
pressants conseils de sa soeur servaient trop bien ses desseins pour
qu'il hsitt  les suivre. C'est parce qu'il s'tait empress de s'y
conformer que les princes, en arrivant a Coblentz, allaient ressentir
de nouveau l'effet de ses fluctuations, lesquelles arrachaient 
Polignac ce cri de dcouragement: Il ne sait ni dire non, ni faire
oui.

L'Empereur rptait que la guerre pourrait tre vite, qu'avec le
temps, l'autorit royale reprendrait racine. Renchrissant sur
l'opinion exprime par Marie-Antoinette, il poussait le roi  se
rconcilier avec les chefs des partis politiques,  se montrer de plus
en plus froid pour les migrs.  ceux qui lui conseillaient quand
mme une dmonstration militaire, il objectait qu'on ne pouvait rien
sans un accord entre toutes les cours, et imputait au mauvais vouloir
de quelques-unes d'entre elles la responsabilit des retards qui
reculaient sans cesse cet accord. Enfin dans ses instructions  ses
agents, il leur recommandait de ne rien faire de ce que demandaient
les migrs: Ils sont bien  plaindre, crivait-il, ils ne pensent
qu' leurs ides romanesques,  leurs vengeances,  leurs intrts
personnels. Ils croient que tout le monde doit se sacrifier pour eux,
et ils sont bien mal entours.

Les dispositions que rvle ce langage taient au rebours de celles
des princes, toujours dsireux de lancer contre la France les armes
coalises de l'Europe. Comme pour exciter leurs esprances et
encourager leurs projets, le comte de Fersen arrivait  Coblentz
derrire eux, le 25 juillet. Aprs Varennes, il s'tait rendu 
Aix-la-Chapelle, o l'attendait son souverain, le roi de Sude. Par
son ordre, il tait parti sans dlai pour Vienne, charg d'intresser
l'Empereur  l'expdition que mditait son matre, et d'obtenir que
l'Autriche y prtt la main. Gustave III offrait seize mille hommes et
des navires pour les transporter. Il demandait  l'Autriche de les
recevoir dans le port d'Ostende, et de lui fournir des subsides. Il
avait envoy  Catherine, avec laquelle il venait de conclure la paix,
le comte de Saint-Priest, l'ancien ministre de Louis XVI, rfugi dans
ses tats, pour solliciter d'elle quelques milliers d'hommes destins
 grossir l'effectif de son expdition. C'est en allant  Vienne que
Fersen s'arrtait  Coblentz pour prsenter ses hommages aux frres du
roi de France.

Il apprit par eux ce qu'il ignorait encore, qu'au lendemain de
l'arrestation de Louis XVI, l'Empereur d'Autriche avait fait appel 
toutes les cours, sauf  celle de Sude. Cette nouvelle l'attrista.
Elle tait d'un fcheux augure pour la commission dont Gustave-Adolphe
l'avait charg. Comme il faisait part de ses craintes aux princes,
ceux-ci s'offrirent  seconder ses dmarches. Ils crivirent aussitt
 l'Empereur pour lui demander d'admettre Gustave-Adolphe dans la
coalition. Un courrier emporta leurs lettres quelques heures aprs
l'arrive de Fersen, de faon  le prcder  Vienne. Lui-mme, quand
il manifesta le dessein de partir sans retard, fut pri d'attendre
Calonne, qui, de Londres o il venait de passer quelques jours, avait
annonc son retour prochain.

L'attente de Fersen ne fut pas longue. Le lendemain, 26 juillet,
Calonne se prsenta dans la soire chez les princes, encore tout mu
d'un accident qui avait failli lui coter la vie, sa voiture ayant
vers dans le Rhin. Il se disait enchant de son voyage en Angleterre.
Ce n'est pas qu'il et obtenu les secours qu'il tait all solliciter.
En rponse  ses demandes, Pitt avait object que s'il prenait parti
pour les princes, une violente opposition se formerait dans le
Parlement contre lui. Mais il avait promis de rester neutre entre la
France et la coalition; et cette promesse, qu'il se vantait d'avoir
arrache  Pitt, tait interprte par Calonne comme une victoire
remporte par son savoir-faire.

Quant  la rgence dont Monsieur cherchait  se parer, en raison de la
captivit du roi, Calonne prtendait avoir, au cours de son voyage,
acquis la certitude qu'elle serait accepte avec plaisir par les
puissances. Effet d'un mirage dont personne,  Coblentz, n'tait le
jouet au mme degr que Calonne, ou mensonge volontaire, cette
affirmation ne reposait ni sur la vraisemblance ni sur la ralit. Une
fois de plus, le conseiller des princes s'abandonnait  ses illusions.
Il n'tait pas jusqu' l'engagement prtendu de l'Angleterre de rester
neutre, qui ne ft beaucoup moins positif qu'il ne le disait. Mais les
princes avaient confiance en lui. Ils ajoutrent foi  ses
affirmations. Seul, Fersen ne s'y trompa pas. Au moment de monter en
voiture pour se rendre  Vienne, il crivait: Calonne parle de
certitudes qui me paraissent aussi vagues que celles dont il se berce
depuis dix-huit mois. Et jugeant avec une gale indpendance et un
gal sang-froid les migrs de Coblentz, il ajoutait: J'ai trouv les
princes, et surtout Monsieur, trs raisonnables. Mais leurs entours!
c'est un foyer d'intrigues abominables o l'intrt gnral est
toujours sacrifi  l'intrt particulier.

 une date ultrieure, l'accusation de Fersen et t plus juste
encore. Mais, ds ce moment, il en voyait assez pour prvoir les
odieux calculs qu'allaient faire natre l'gosme et les ardeurs des
migrs. Du reste, quiconque les approchait et les observait
froidement parlait d'eux avec la mme svrit. L'Empereur, qui avait,
il est vrai, intrt  les noircir, ne cessait de se plaindre de leurs
indiscrtions et de leurs exigences: Ils veulent me mettre en avant,
me faire agir, et me faire payer pour tous. Ce n'est pas mon compte...
Ni d'eux, ni de leurs alentours on ne peut se servir ni se fier, ni
les aider. Ils ne cherchent qu' embarrasser, qu' compromettre.

Et ce n'tait que trop vrai, encore qu'en le constatant, il convienne
d'excuser les fautes que leur fit commettre leur incorrigible
aveuglement. Peut-tre aprs tout, cet aveuglement fut-il leur force,
et les disposa-t-il  supporter avec un courage qui ne saurait tre
contest les effroyables infortunes que leur rservait l'exil. Aux
premires tapes de leur longue marche sur le sol tranger, ils
taient dj ce qu'ils furent aux dernires, vingt-trois ans plus
tard, en 1814, poussant leurs orgueilleuses exigences jusqu' vouloir
disposer des forces coalises, nommer les gnraux, obliger les
souverains  leur porter secours, et  suivre les plans qu'il leur
plaisait de suggrer. Ce fut aussi leur attitude vis--vis de Louis
XVI jusqu'au jour o sa tte tomba sous le couperet de la guillotine.

Il leur importait peu qu'il dsapprouvt leur conduite. Ils
s'irritaient de ce qu'ils appelaient sa faiblesse, de la
condescendance de la reine envers les sclrats, pithte sous
laquelle ils dsignaient galement les monarchiens et les jacobins.
S'ils recevaient une lettre de l'infortun souverain, leur enjoignant
de changer de conduite, de lui laisser l'initiative des mesures 
prendre, de renoncer  ameuter l'Europe contre la France, ils
traitaient avec mpris cet ordre d'un monarque qui, n'ayant pas su
rester libre, avait perdu le droit de commander. Ces sentiments, leur
entourage les partageait, les exprimait avec acrimonie et lgret.
Une lettre de Larouzire, en date du 30 juillet 1791, traduit trs
exactement la manire de voir des migrs:

Les Franais, dont le patriotisme ne saurait borner ses vues 
quelques annes d'une tranquillit qui ne serait qu'illusoire,
s'indignent du nouvel ordre de choses qu'on prpare (la Constitution),
parce qu'en convenant qu'il y avait en France de nombreux abus 
rformer, ils reconnaissent que son gouvernement, le seul qui lui
convient, ne comporte point d'alliage. Mais que pourra le petit nombre
contre une multitude gare qui ne rflchit jamais, et surtout contre
cette portion si nombreuse qui, par lassitude de l'tat actuel,
regardera comme un bienfait tout ce qui aura l'air de l'amliorer? Les
puissances qui, sans intrt pour nous, ne s'meuvent que par la
crainte que le dbordement de nos vices n'arrive jusqu' elles,
acquiescent  tout ds qu'elles pourront se livrer  une scurit dont
elles sont si avides que, mme aujourd'hui, contre toutes les rgles
de la prudence et de l'humanit, plusieurs d'entre elles se repaissent
d'illusions.

Livr  lui-mme, le comte de Provence et t plus dispos que le
comte d'Artois  entrer dans les vues de Louis XVI. L'influence de
l'exil, l'excs de ses maux, les crimes de la Terreur finirent par
altrer la modration naturelle de son esprit, et furent les
principales causes de ses fautes. Mais il y avait dans ce prince
l'toffe d'un politique; devenu roi, il sut le prouver. Il n'et pas
t impossible, au dbut de l'migration, de faire de lui l'arbitre
efficace des diffrends et des conflits qui strilisaient les efforts
des royalistes. Malheureusement,  peine sorti de Paris, il subit
l'influence du comte d'Artois. Quand plus tard il s'y droba, ce ne
fut pas pour tre plus raisonnable que lui.

Quoique ds ce moment on pt voir s'lever entre leurs courtisans les
germes des rivalits qui clatrent aprs la mort du roi, le plus
jeune exerait sur l'an une action nfaste  laquelle celui-ci
cdait avec passivit et comme inconsciemment. L'affaire de Varennes
et l'arrive de Monsieur avaient accru l'exaltation du comte d'Artois.
Avec encore plus de tnacit qu'au commencement de leurs malheurs, il
voulait des mesures violentes, une invasion immdiate, des
distributions d'argent pour prparer Paris  faire bon accueil aux
armes trangres qui viendraient dlivrer le roi. Il parlait
toujours, n'coutait jamais,  moins que ce ne ft pour entendre
l'loge de ses opinions et de sa conduite, et loin de trouver bon que
le roi se prtt  des ngociations avec l'Assemble nationale, il ne
voyait de remde au mal que dans l'emploi de la force.

Aprs le dpart du comte de Fersen, les princes jaloux d'appuyer les
dmarches que le roi de Sude faisait faire  Saint-Ptersbourg par le
comte de Saint-Priest, crivirent  l'impratrice Catherine. Ils
sollicitaient de cette souveraine un million de roubles afin de
prendre  leur solde les troupes des princes allemands, des rgiments
franais et l'arme sudoise. Une partie de ces effectifs devait
entrer en Alsace, l'autre dbarquer sur quelque plage normande d'o
elle marcherait vers Paris, en soulevant le long de sa route les
populations. Ils voulaient, en un mot, faire de Catherine l'me de la
coalition.  cette coalition, selon eux, tous les princes du
continent,  l'exception du roi d'Angleterre, rsolu  rester neutre,
taient prts  s'associer: le roi d'Espagne et les autres souverains
issus des Bourbons, parce qu'ils taient intresss  ne pas souffrir
le renversement du premier trne de leur maison; l'Empereur, parce
qu'il avait t outrag personnellement par les traitements inous
infligs  la reine, sa soeur; le Corps germanique, parce qu'il
suivait l'impulsion de l'Empereur; le roi de Sardaigne, parce qu'il
tait attach au roi Louis XVI par plus d'un lien; le roi de Prusse,
parce qu'il en avait fait l'assurance aux princes eux-mmes; les
cantons helvtiques et le roi de Sude, parce qu'ils s'y taient
effectivement engags[20].

         [Note 20: Recueil Feuillet de Conches.]

Lorsque, cette lettre crite, il fallut dsigner le personnage qui la
porterait  l'Impratrice, le choix des princes s'arrta sur le baron
de Bombelles, frre du marquis de Bombelles, avec qui on a vu le comte
d'Artois se brouiller avec clat. Arriv en Russie vers 1787, ce jeune
homme y tait devenu officier; il avait fait en cette qualit la
guerre contre les Turcs. Il se trouvait  Coblentz lorsque les frres
du roi de France y arrivrent; il alla leur offrir ses hommages. 
cause de ses relations  la cour de Russie, ils le chargrent de leur
message sans songer  le rendre solidaire des faits qu'ils
reprochaient  son frre an[21]. En mme temps, comme suite  leur
dmarche auprs de l'Impratrice, de laquelle ils attendaient de
grands rsultats, ils avisaient aux moyens de se faire autoriser par
l'Empereur  assister  l'entrevue entre ce souverain et le roi de
Prusse, qui devait avoir lieu  Pilnitz au mois d'aot, et ils
dcidaient que le comte d'Artois se rendrait  Vienne  cet effet.

         [Note 21: Aprs cette mission, on le perd de vue jusqu'en
         1792. De deux lettres de son frre au comte Ostermann,
         vice-chancelier de Russie, il rsulte qu' cette poque il
         tait en disgrce pour une cause ignore, et que le prince de
         Nassau, un moment son protecteur, l'avait abandonn. En 1793,
         dans des circonstances assez obscures, il fut arrt 
         l'arme du prince de Cobourg. Son frre intervint de nouveau
         pour le dfendre et crivit  Catherine. Sur la supplique
         qu'elle reut de lui, elle a crit de sa main: Priez
         l'ambassadeur qu'il nous soit communiqu pourquoi Bombelles
         a-t-il t arrt par le prince de Cobourg. Quant  moi, je
         pense que son frre, le marquis de Bombelles, a lui-mme us
         de ce pauvret pour transmettre des informations au prince de
         Cobourg. Les documents sont muets sur la suite de cette
         affaire.]

Le comte Eszterhazy fut le premier confident de ce projet. Le prince,
qui dsirait l'emmener avec lui, ne lui cacha rien de ce qu'il
attendait de cette dmarche. Pour ne pas s'exposer  un refus de
l'Empereur, le comte d'Artois entendait se rendre  Vienne incognito,
sans demander l'autorisation d'y aller, accompagn seulement de
Calonne, du capitaine de ses gardes et du comte Eszterhazy. Il
comptait, en outre, se faire appuyer par Bouill,  qui le roi de
Prusse, en l'invitant  venir  Pilnitz, offrait un grade dans ses
armes, et que l'Empereur pressait de faire connatre ses plans dj
communiqus au roi de Sude. Il esprait beaucoup du crdit de ce
gnral alors trs en faveur aux cours de Vienne et de Berlin. Mais
tandis qu'il mettait la dernire main aux prparatifs de son dpart,
un envoy de Louis XVI dbarquait  Coblentz. C'tait le chevalier de
Coigny. Il apportait au comte de Provence et au comte d'Artois deux
lettres de leur frre. L'une, destine  tre rpandue dans le public,
les engageait ainsi que les migrs  rentrer en France; l'autre,
expdie secrtement, invitait Monsieur  ne s'inspirer que de
l'intrt du royaume.

La seconde seulement tait sincre, car si le roi souhaitait que ses
frres ne le compromissent point, il ne voulait pas, en les rappelant
 Paris, les exposer aux dangers qui le menaaient lui-mme. La
premire n'avait t crite que pour tromper l'Assemble nationale et
lui faire croire que le roi s'associait  ses vues. Les princes
demandrent  Coigny si leur frre leur ordonnait de rester inactifs.
Au lieu de rpondre, Coigny les supplia de ne rien faire qui mt en
pril la scurit de la famille royale. Ils ne pensrent pas que cette
scurit pt tre menace par la course du comte d'Artois  Vienne, et
son dpart fut dfinitivement rsolu. Il eut lieu le 13 aot. En
passant  Mayence, les voyageurs y virent chez l'lecteur les trois
Cond. Ils apprirent l que la paix venait d'tre conclue par
l'Autriche avec les Turcs et qu'elle allait l'tre pour la Russie. Ce
double vnement parut de bon augure pour la ngociation qu'on tentait
auprs de Lopold.


II

LA DCLARATION DE PILNITZ

En entrant dans Vienne, le prince et sa suite furent reus par le duc
de Polignac, le baron de Flachslanden et le comte Franois d'Escars.
Ceux-ci le conduisirent chez l'ambassadeur d'Espagne. Non seulement ce
diplomate avait mis son htel  la disposition du comte d'Artois, mais
encore,  dfaut de l'ambassadeur de France, M. de Noailles, qui ne
parut pas, il se chargea, conjointement avec Fersen, de demander pour
le prince une audience  l'Empereur. Justement, l'Empereur avait reu
de Marie-Antoinette, les jours prcdents, par l'intermdiaire de
l'ambassadeur Noailles, une lettre qui donnait  entendre que Louis
XVI tait dispos  accepter la Constitution qui se prparait. Cette
dclaration ne pouvait que le mal disposer  rpondre favorablement
aux demandes que lui apportait Nassau, alors surtout qu'au mme
moment, il s'appuyait auprs des cours sur la communication de sa
soeur pour les dterminer  agir, ce qui obligeait Breteuil  leur
donner des explications et  leur affirmer que cette lettre, la reine
ne l'avait crite que contrainte et force, et  se plaindre de
l'usage qu'en avait fait l'Empereur. D'autre part, Lopold venait de
refuser  Fersen d'intervenir dans l'expdition projete par le roi de
Sude, en allguant l'impossibilit de prendre une rsolution si grave
avant de s'tre rencontr  Pilnitz avec le roi de Prusse. Il fut trs
dsagrablement surpris en apprenant la prsence du comte d'Artois 
Vienne. Toutefois, il n'osa refuser de le recevoir. Il s'excuta donc
et non sans bonne grce. Il invita les nouveaux venus  dner, les
emmena au spectacle, leur tmoigna beaucoup de bienveillance, mais
avec une non moindre habilet se droba quand ils voulurent le
contraindre, par des questions insidieuses,  faire des rponses qui
l'auraient engag. Ce ne fut pas sans peine que le comte d'Artois
obtint la permission d'aller  Pilnitz. Malgr ses efforts, on ne lui
accorda pas autre chose. Tout se passa en gracieusets et en
politesses.

Il n'en fallut pas davantage cependant pour accrotre les illusions du
prince et de ses amis. En quittant la table impriale, Polignac
crivit  Larouzire: Ce dner est sans exemple. Ce qui se passera
d'ici au 28 de ce mois va porter l'pouvante parmi ceux qui jusqu'ici
n'ont su rgner que par la terreur. L'Empereur a consenti  tout ce
que le prince lui a demand, et, pour y mettre le sceau, il consent 
ce que Monseigneur aille  Pilnitz. Il y verra le roi de Prusse et
sera tmoin des arrangements faits et signs par les deux souverains
relativement  la France. L'Empereur part aujourd'hui et Monseigneur
demain.

Si le crdule et confiant Polignac s'tait dout de la ralit, il ne
se serait pas ht de chanter victoire. Le voyage du comte d'Artois
avait dplu  l'Empereur, et plus encore  ses ministres Kaunitz et
Cobenzl. Mal disposs pour la France, convaincus que les affaires de
la monarchie taient dsespres, ils redoutaient la publicit qu'on
ne manquerait pas de donner aux bons procds dont le comte d'Artois
venait d'tre l'objet et l'effet qu'ils produiraient  Paris. Ils ne
voulaient pas, quelles que dussent tre leurs rsolutions, paratre
avoir agi  la requte des frres de Louis XVI et des migrs. Ils
relevaient avec amertume ce qu'ils appelaient la lgret du comte
d'Artois. Ils ne se montraient pas plus indulgents pour Calonne,
critiquaient son tourderie, son langage, ses manires, et loin d'tre
prts  agir, ainsi que le supposait Polignac, ils taient toujours
dcids  ne rien cder aux demandes des princes,  se rserver pour
l'heure o le roi de France les adjurerait lui-mme de le secourir.

Sybell prtend que, dans cette entrevue, le comte d'Artois, pour
pousser l'Empereur  ouvrir les hostilits, alla jusqu' lui offrir la
Lorraine  titre de ddommagement. Il n'y a nulle part, dans les
documents connus a ce jour, la preuve formelle de cette offre, bien
que plus tard il ait t question d'une alination de territoire. Il
est au moins douteux qu'elle ait t faite, et certain que
l'Empereur, si elle fut faite, la repoussa, comme il repoussa les
nombreuses prires du comte d'Artois, bien que celui-ci se ft emport
jusqu' lui reprocher son implacable gosme.

Le 25 aot, l'empereur Lopold et le roi de Prusse se rencontrrent au
chteau de Pilnitz, rsidence des souverains saxons prs de Dresde. Le
comte d'Artois y vint de son ct le mme jour, anxieux et inquiet. Il
savait, par le comte Eszterhazy, que les ministres autrichiens
regardaient l'affaiblissement de la France comme un grand avantage
pour la maison d'Autriche. Il redoutait les effets de leur mauvais
vouloir. Cependant l'accueil qu'il reut ne rvlait que bienveillance
et dispositions favorables. On affecta de l'associer  tous les
honneurs rendus aux deux souverains. Ils voulurent qu'aux ftes
clbres en son honneur, dner, reprsentation, illuminations, feu
d'artifice, bal masqu, il et sa place  leur ct. Le soir venu, ils
le retinrent au chteau, o il passa la nuit ainsi que le comte
d'Escars, tandis que les autres personnages de sa suite retournaient
coucher  Dresde. Mais, le lendemain, les difficults commencrent.

Au cours de ses entretiens avec l'Empereur et avec le roi, le comte
d'Artois finit par comprendre qu'il n'obtiendrait rien et que si
quelque dcision tait prise touchant la France, elle le serait sans
lui, en dehors de lui, avec le souci de l'carter de toute action
ultrieure. Calonne, qui, de son ct, confrait avec les ministres,
ne fut pas plus heureux que son matre. Ceux du roi de Prusse
consentirent  l'entretenir officiellement; ceux de l'Empereur s'y
refusrent, disant qu'ils n'avaient pas d'ordre.

Le lendemain seulement, eut lieu une runion des souverains et de
leurs conseillers  laquelle furent admis le comte d'Artois et
Calonne. On devait y rdiger une convention tendant  rtablir la
monarchie franaise. Mais le projet de dclaration tant conu en
termes ambigus et vagues, le comte d'Artois protesta. Calonne
s'indigna, exigea un langage plus net. Il fallait, disait-il, gagner
la confiance de Louis XVI et intimider ses oppresseurs. Il conseillait
un manifeste sign de tous les Bourbons, numrant les empitements de
l'Assemble, annulant ses actes aussi bien que la sanction arrache
au roi par la ruse et la violence; Monsieur serait Rgent, annoncerait
 la nation une coalition europenne et rendrait les habitants de
Paris responsables sur leur vie de celle de Louis XVI. L'Autriche
reconnatrait le Rgent en le saisissant des rclamations des princes
possessionns en Alsace. Enfin, l'Empereur ferait entrer en France un
corps d'arme compos de ses propres troupes, de Prussiens, de
Pimontais, d'migrs auxquels on joindrait des Sudois, ainsi que
plusieurs rgiments qu'offrait de fournir le landgrave de
Hesse-Cassel, et dont la solde serait paye par Lopold.

Le caractre de ces projets, c'est qu'ils mettaient de ct le roi de
France et rtablissaient l'ancien rgime. Ils furent carts et non
sans humeur. Aprs avoir examin et repouss l'ide qu'mit Cobenzl de
runir un Congrs  Aix-la-Chapelle, les ngociateurs s'arrtrent 
l'opinion qu'on ne pouvait rien faire sans connatre celle de toutes
les cours. Finalement, on adopta le projet de dclaration qui venait
d'tre discut. Les deux souverains le signrent malgr le dpit du
comte d'Artois vivement et hautement exprim. Bien que ce document
soit connu, il convient de le citer ici. En voici les termes:

Sa Majest l'Empereur et Sa Majest le roi de Prusse ayant entendu
les dsirs et reprsentations de Monsieur et de M. le comte d'Artois,
se dclarent conjointement qu'Elles regardent la situation o se
trouve actuellement Sa Majest le roi de France comme un objet d'un
intrt commun  tous les souverains de l'Europe. Elles esprent que
cet intrt ne peut manquer d'tre reconnu par les puissances dont le
secours est rclam; qu'en consquence, elles ne refuseront pas
d'employer conjointement avec Leurs dites Majests, les moyens les
plus efficaces, relativement  leurs forces, pour mettre le roi de
France en tat d'affermir dans la plus parfaite libert les bases d'un
gouvernement monarchique galement convenable au droit des souverains
et au bien-tre de la nation franaise. Alors, et dans ce cas, Leurs
dites Majests, l'Empereur et le roi de Prusse, sont rsolues d'agir
promptement, d'un mutuel accord, avec les forces ncessaires pour
obtenir le but propos et commun. En attendant, elles donneront 
leurs troupes les ordres convenables pour qu'elles soient  porte de
se mettre en activit.

Ainsi, le comte d'Artois n'avait pu vaincre la rsistance de
l'Autriche et de la Prusse. Ces deux puissances ne voulaient agir que
d'accord avec l'Europe. Pour tablir cet accord, il fallait des
efforts et des dlais qui reculaient indfiniment la solution
souhaite par les princes. Quelque insuffisante que ft cette
dclaration, et bien qu'elle n'engaget personne, il y eut, au moment
de signer, d'assez nombreuses hsitations parmi les signataires, tant
ils la jugeaient inutile et dangereuse.

--Voil une cochonnerie qu'il faudra soutenir, dit l'un d'eux. Mais
comment et jusqu' quel point?

Il est  remarquer que, malgr l'opinion ddaigneuse qu'en avaient
ceux qui venaient de la rdiger, en dpit de ce qu'en pensaient le
comte d'Artois et Calonne, la dclaration fut considre en France et
parmi les migrs comme une menace solennelle des puissances
trangres contre la Rvolution. En dcrivant les colres et l'effroi
qu'elle dchana dans Paris, les historiens de ces jours terribles se
sont attachs, pour la plupart,  rechercher dans quelle mesure elle
contribua  provoquer de nouveaux excs. C'est aussi comme une menace
que l'interprtrent les migrs. Le bruit s'tant rpandu qu'elle
n'avait t faite que par la volont du roi de Prusse, elle eut pour
rsultat d'accrotre la faveur dont jouissait ce prince parmi les
royalistes. L'migration, ds ce moment, se porta sur Berlin,
convaincue qu'elle y serait mieux reue qu' Vienne. Quant aux hommes
politiques dont s'inspiraient ordinairement les princes, quand on leur
disait que la dclaration de Pilnitz tait peu de chose, ils
objectaient que ce peu ne devait pas tre ddaign et valait mieux que
rien. Le 8 septembre, le marquis de Larouzire crivait: Le seul
moyen de porter en avant celui dont les circonstances ont fait
dpendre notre sort, tait de lui ter tout moyen de reculer. Si l'on
n'a pu fixer positivement l'poque de son activit, il parat
cependant qu'il lui sera moins facile dsormais de rester oisif et de
paralyser autrui.

Le jour mme o avait t signe la dclaration de Pilnitz, le comte
d'Artois prit cong de l'Empereur qui se rendait  Prague, et
accompagna le roi de Prusse jusqu' Dresde. Il fit un court arrt dans
cette ville aprs avoir vu ce prince partir pour Berlin. C'est l
qu'il prit une importante rsolution et l'excuta sur-le-champ en
envoyant le comte Eszterhazy  Saint-Ptersbourg. Eszterhazy tait
charg de faire connatre  l'Impratrice ce qui venait de se passer 
Pilnitz et de seconder les dmarches confies au baron de Bombelles,
en s'attachant  convaincre Catherine qu'elle tait maintenant la
dernire ressource de la maison de Bourbon et des migrs. En dcidant
cette mission, en choisissant Eszterhazy pour l'accomplir, le comte
d'Artois obissait aux conseils du prince de Nassau-Siegen qui tait
venu le rejoindre  Dresde.

C'est une curieuse figure que celle de ce Nassau, dont les
extraordinaires hasards de ces temps agits faisaient ce jour-l et
devaient faire les annes suivantes un des agents les plus actifs des
Bourbons migrs. Tout entier  la cause des princes, son sang et sa
fortune, il leur offrait tout. Pos, calme, d'un extrieur extrmement
noble et modeste, et tout de feu dans ses rsolutions, il tait n en
1745, dans le duch de Nassau. Sa grand'mre, Charlotte de
Mailly-Nesle, avait t clbre par ses aventures. Du vivant de son
mari, le duc Emmanuel-Ignace de Nassau, il lui tait n un fils dont
elle ne rvla l'existence que lorsqu'elle fut veuve. Il se nommait
Maximilien. Le Conseil aulique de Vienne refusa de le reconnatre
comme lgitime. Il se maria, et eut un fils qui, plus heureux que sa
grand'mre, obtint du Parlement de Paris la dclaration de lgitimit
de son pre. C'tait le personnage dont il est question ici, Othon de
Nassau-Siegen. Il eut une vie trs agite, fit le tour du monde avec
Bougainville, fut officier au service de France et d'Espagne et
finalement amiral en Russie, o il obtint la faveur de Catherine.
Envoy par elle auprs des princes, il se fit leur champion et les
servit avec dvouement. Il mourut en 1809. Lauzun, le prince de Ligne,
Mme Vige-Lebrun parlent de lui dans leurs Mmoires.

Tmoin et confident de l'chec que venaient de subir le comte d'Artois
et Calonne, il les avait pousss  expdier  l'Impratrice quelqu'un
qui marqut un peu et qui ft en tat d'obtenir d'elle, en mme temps
que des secours personnels pour les frres du roi de France, qu'elle
exert son influence  l'effet de dterminer les souverains  se
coaliser. C'est ainsi que le comte Eszterhazy, dont le nom tait connu
 Saint-Ptersbourg, avait t dsign pour aller unir ses efforts 
ceux de Bombelles ou mme se substituer  celui-ci, s'il tait reconnu
au-dessous de la tche en vue de laquelle il tait envoy. Aprs son
dpart, le comte d'Artois prit la route de Coblentz, o l'attendait,
impatient et anxieux, Monsieur, comte de Provence. Une fois runis,
les deux frres, quoique dus dans leurs esprances par les termes
d'une dclaration qui subordonnait l'action militaire qu'ils
souhaitaient  l'accord pralable des puissances, tudirent les
moyens de tirer parti de l'entrevue de Pilnitz. Le rsultat de leur
tude et de leurs mditations fut une lettre publique adresse  Louis
XVI, que le comte d'Artois et Calonne s'taient chargs de rdiger et
qui rvlait la plus imprudente exaltation. Dans ce manifeste, ils
feignaient de croire que le roi n'avait pas accept librement la
Constitution et que son adhsion avait t extorque. Partant de l,
ils se mettaient en rvolte contre ses ordres, annulant les
nominations faites dans l'arme depuis le 14 juillet 1789, ainsi que
les dcisions manes de l'autorit royale. Quant  la dclaration de
Pilnitz, ils taient parvenus, en la dnaturant,  la transformer en
une dclaration de guerre, destine  produire des effets immdiats.

Comme ils venaient d'expdier cette lettre, ils en recevaient une de
l'Empereur les avertissant que s'ils tenaient un langage contraire aux
accords conclus entre l'Autriche et la Prusse, il se verrait forc de
les dmentir. Dans les dispositions o se trouvaient les princes, ce
dur avertissement ne pouvait que les dconcerter, en leur prouvant une
fois de plus que les puissances, sans lesquelles ils ne pouvaient
rien, entendaient paralyser leurs efforts et entraver leur volont.
Ils taient encore sous le coup de la missive impriale, quand le
baron de Bombelles, qu'ils n'attendaient pas de sitt, arriva 
Schonbornlurst. En rponse aux requtes qu'on l'avait charg de
prsenter, Catherine le renvoyait aux princes porteur d'une somme de
deux millions de francs qu'elle leur offrait  titre d'avance, pour
faciliter l'excution de leurs projets. Dans sa lettre date du 1er
octobre, elle leur disait:

Comment refuser de vous assister encore, lorsque vous me dites
qu'avec ce secours vous dlivrerez votre patrie de ses oppresseurs?
Mais aussi, c'est une condition que l'Europe entire attend de vous.

En mme temps, elle crivait  Nassau,  qui elle communiquait les
motifs d'ordre intrieur qui ne lui permettaient pas d'entrer, ds ce
moment, avec activit dans les affaires de France. Mais elle
promettait d'aviser au moyen d'tre de la partie au printemps
suivant.

Ce langage et deux millions, c'tait plus qu'il n'en fallait pour
consoler les princes du mauvais vouloir de l'empereur Lopold. Ils se
consolrent, en effet, enthousiasms par les favorables dispositions
de l'Impratrice, assurs que le comte Eszterhazy saurait en tirer
parti et qu'ils en auraient le profit dans un prochain avenir. Ils y
puisrent aussi la ferme volont de ne pas plus tenir compte des
ordres et des dsirs de leur frre que s'il n'existait pas. Une lettre
du comte de Provence crite au roi vers ce temps traduit sous une
forme saisissante leurs sentiments:

Mon frre, je vous ai crit; mais c'tait par la poste et je n'ai
rien pu vous dire. Nous sommes ici deux qui n'en font qu'un: mmes
sentiments, mmes principes, mme ardeur pour vous servir ... Si l'on
nous parle de la part de ces gens-l (le parti constitutionnel), nous
n'couterons rien; si c'est de la vtre, nous couterons, mais nous
irons droit notre chemin; ainsi, si l'on veut que vous nous fassiez
dire quelque chose, ne vous gnez pas. Soyez tranquille sur votre
sret, ... nous n'existons que pour vous servir; nous y travaillons
avec ardeur et tout va bien. Nos ennemis mmes ont trop d'intrt 
votre conservation pour commettre un crime inutile et qui achverait
de les perdre.

Cette lettre est abominable. Elle rsume toutes les haines, tous les
prjugs, toutes les exigences des migrs. Pour que leur cause
triomphe, ce n'est pas trop de la tte du roi. Ils sont prts  la
sacrifier si leur victoire est  ce prix. Aussi, combien lgitime et
fonde, cette accusation de Marie-Antoinette crivant  Mercy: Vous
connaissez par vous-mme les mauvais propos et les mauvaises
intentions des migrants. Les lches, aprs nous avoir abandonns,
veulent exiger que seuls nous nous exposions et seuls nous servions
leurs intrts. Je n'accuse pas les frres du roi ..., mais ils sont
entours par des ambitieux qui les perdront aprs nous avoir perdus
les premiers.

Quand Louis XVI, au mois de septembre 1791, crit officiellement  ses
frres pour les inviter  revenir auprs de lui, ils lui dclarent
qu'ils n'obiront pas. Si violente est leur rponse rendue publique
que la famille royale prisonnire aux Tuileries en est rduite 
confesser que les princes la conduisent  la mort. La reine en larmes
s'crie en parlant de Monsieur:

--Can! Can!

Le roi essaie de rparer les effets de la conduite de ses frres. Il
leur envoie un de ses plus dvous serviteurs, le baron de Goguelat,
pour leur rappeler qu'ils doivent cesser de susciter des ennemis  la
France, rentrer dans le royaume et reprendre leur place auprs du
trne. Goguelat arrive un soir  Coblentz. Il est conduit auprs des
princes par le marquis de Bouill. La petite cour de Coblentz
ressemble  celle d'un puissant monarque par l'appareil des gardes,
des officiers de toutes armes et des nombreux domestiques dont elle
est remplie. Toute cette foule est dans l'enthousiasme sur la
nouvelle qu'un Congrs va se runir  Aix-la-Chapelle, que les
puissances accrditent des ambassadeurs auprs des princes, et que la
contre-rvolution va triompher. Goguelat est reu par Monsieur, lui
remet les lettres dont il est porteur et accomplit sa mission.

--Le roi ignore ce qui se passe, rpond Monsieur. Qu'il se
tranquillise, nous lui rpondrons officiellement. Quant  vous, je me
flatte qu'aprs mre rflexion, vous ne demanderez pas mieux que
d'tre des ntres.

--Monseigneur, Votre Altesse me pardonnera; mais j'ai pris envers
Leurs Majests l'engagement de leur apporter votre rponse.

Et Monsieur rplique d'un ton glacial:

--En ce cas, je viens de vous la faire, et rien ne s'oppose plus 
votre retour.

C'est ainsi que les princes reoivent les envoys du roi et se
montrent empresss  suivre ses ordres. Quelquefois, dans ces
incidents d'un caractre si dramatique, au-dessus desquels on sent
passer un vent de mort, l'esprit caustique de Monsieur jette un trait
ironique, puril et prtentieux. Le 6 dcembre 1791, ce prince reoit
de Paris une missive importante:

Louis-Joseph-Stanislas-Xavier, prince franais, lui est-il dit,
l'Assemble nationale vous requiert, en vertu de la Constitution
franaise, titre III, chapitre II, section III, article 2, de rentrer
dans le royaume dans le dlai de deux mois,  compter de ce jour,
faute de quoi et  l'expiration dudit dlai, vous perdrez votre droit
ventuel  la rgence.

 cet ordre, Monsieur rpond en le parodiant: Gens de l'Assemble
franaise se disant nationale, la saine raison vous requiert, en vertu
du titre Ier, chapitre I, section I, article 1 des lois
imprescriptibles du sens commun, de rentrer en vous-mmes dans le
dlai de deux mois,  compter de ce jour, faute de quoi, aprs
l'expiration dudit dlai, vous serez censs avoir abdiqu votre droit
 la qualit d'tres raisonnables et ne serez plus considrs que
comme des fous enrags, dignes des Petites-Maisons.

Voil comment on traite des affaires si graves; voil comment on
bafoue le gouvernement de la France, sans songer que la famille royale
est en otage entre ses mains et que c'est  elle que la Rvolution
fera expier ces plaisanteries outrageantes.


III

UNE COUR D'EXILS

 Coblentz, les princes sont installs au chteau de Schonbornlurst.
Cette rsidence que leur a offerte l'lecteur est vaste, luxueusement
meuble. Ils y vivent avec leur petite cour, le prince de
Nassau-Siegen, Calonne, le marchal de camp baron de Flachslanden,
ancien dput aux tats gnraux, qui leur est venu, envoy par le roi
et n'a plus voulu les quitter, ce qui l'a fait tomber en disgrce aux
Tuileries; Conzi, vque d'Arras, le marchal de Broglie,  qui a t
confie l'organisation de l'arme des princes; le marquis de Jaucourt,
le comte de Vaudreuil, qui forment le conseil de gouvernement. Madame,
femme du comte de Provence, occupe une partie du chteau. Les deux
frres se sont partag le reste. Avec lui le comte d'Artois a ses
fils, le duc d'Angoulme et le duc de Berry, que le comte de Srent,
leur gouverneur, lui a amens. Leur mre est reste  Turin.

Le conseil se runit tous les jours. Frquemment, le baron de
Duminique, premier ministre de l'lectorat, vient prendre part aux
dlibrations que prside Monsieur. On tient ce personnage pour un
homme de ressource. On le sait non moins dvou que son matre  la
cause royale, ce qui ne le sauvera pas des plus acerbes accusations
quand,  quelques mois de l, effray par les menaces de la France, il
poussera l'lecteur  renvoyer les migrs. Lorsque Catherine
accrdite auprs des princes,  titre d'envoy, le comte de Romanzof;
lorsque le roi de Sude envoie auprs d'eux, en la mme qualit, le
comte d'Oxenstiern, on les admet l'un et l'autre au conseil pour faire
honneur  leur souverain. On y admet aussi le chevalier de Bray[22],
qui est venu renouveler  Coblentz, au nom des Franais engags dans
l'Ordre de Malte, les offres apportes nagure  Turin par le
chevalier de Ligonds. En revanche, le comte de Vergennes n'est jamais
appel. Il est ministre du roi de France prs de l'lecteur. Cela
suffit pour que, quoique passionnment attach aux princes, il soit
tenu en suspicion, mis  l'cart et laiss dans l'ignorance des
projets qu'on discute.

         [Note 22: Il existe de lui des notes manuscrites que j'ai
         utilement consultes.]

C'est d'ailleurs le sort de presque tous les ambassadeurs et ministres
du roi, accrdits auprs des gouvernements trangers. Gent 
Saint-Ptersbourg, Chauvelin  Londres, Noailles  Vienne, Sgur 
Berlin, Mackau  Naples, le chevalier de Gaussin  Stockholm, sont
frapps de suspicion par le gouvernement de Coblentz. Les frres du
roi leur dissimulent tant qu'ils peuvent leurs dmarches auprs des
cours; ils ne font d'exception que pour le cardinal de Bernis, qui
reprsente la France  Rome, et pour le duc de La Vauguyon,
ambassadeur royal  Madrid, qui leur sont tout dvous. Contre
quelques-uns de ces diplomates, la suspicion est lgitime. Gent et
Noailles, conviction ou crainte d'tre compromis  Paris, se montrent
peu complaisants pour les migrs. Chauvelin, jaloux de gagner les
bonnes grces de son gouvernement, a pouss la platitude  l'excs. Le
17 octobre 1792, aprs la chute de la royaut, il crit  son
ministre: J'ai senti combien ma mission avait t agrandie par
l'avantage de n'tre plus l'organe des intentions douteuses d'un roi
au nom seul duquel je pouvais parler et que je retrouvais toujours
entre moi et la nation, que seule je voulais servir. Cette palinodie
ne lui conservera pas son poste. Le gouvernement anglais, en apprenant
la mort du roi, invitera l'ambassadeur, comme l'a fait Catherine
envers Gent,  quitter le territoire britannique.

On s'explique donc que les princes n'prouvent que dfiance pour des
hommes si peu srs. Mais, en ce qui touche Vergennes, cette dfaveur
n'est pas mrite. Elle constitue mme une injustice, car, quoique
encore en place, il partage les griefs et les esprances des migrs,
se fait leur complice en affirmant  Paris qu' Coblentz, on ne
conspire pas, bien que sept  huit cents officiers autour des princes
puissent faire croire le contraire. Sa disgrce dure jusqu'au jour o
son gouvernement le rvoque et lui donne Sainte-Croix pour successeur.
Ce jour-l seulement, Vergennes recouvre auprs des princes son crdit
perdu.

Dans le conseil, sont discutes les questions politiques,
l'organisation militaire, les dmarches  faire auprs des souverains,
les lettres pour le roi, les marchs  passer, les emprunts 
contracter. L sont nomms les reprsentants que, faisant acte de
souverainet, les princes, au mpris des ordres de leur frre,
accrditent dans les diverses capitales.  la fin de 1791, sont
chargs de leurs intrts, le duc de Polignac  Vienne, le comte
Eszterhazy  Saint-Ptersbourg, le duc d'Havr  Madrid, le cardinal
de Bernis  Rome, le baron de Roll  Berlin, le baron d'Escars 
Stockholm, le baron de Talleyrand  Naples, le marquis de Srent 
Turin, le baron de Castelnau  Berne, le marquis de Larouzire 
Ratisbonne, le marquis de La Queuille  Bruxelles. Ce sont l les
diplomates de l'migration, les uns trs habiles, les autres
incapables, tous assez dvous pour supporter en silence les avanies
auxquelles les expose la fausset de leur situation, les gouvernements
se refusant  entretenir des relations officielles avec eux.

En mme temps, les princes ont  compter avec une multitude d'agents
secrets, gentilshommes ou plbiens, qu'ils emploient, les uns hors de
France, les autres en France, et dont le nombre, avec les annes, va
se multiplier. En Savoie, le comte de Narbonne-Fritzlar, le bailli de
Villefranche, le comte de Bussy forment des compagnies destines 
grossir l'arme des princes et celle de Cond. Ils reoivent les
officiers et soldats migrs, leur offrent de les garder dans le corps
qu'ils commandent ou de les envoyer  Coblentz ou  Worms. Le comte
Thomas de Conway, d'origine irlandaise, marchal de camp au service de
la France et ancien gouverneur de nos possessions des Indes, rside
aussi  Chambry. Il est charg des affaires du Midi et plus
spcialement, de l'insurrection du Vivarais. Elle se prpare, et la
premire runion du camp de Jals en a t le prologue, Conway est
second par le comte de Saillans, l'abb de Siran, l'abb de La
Bastide de La Molette, les frres Allier, les frres Froment, d'autres
encore qui vont et viennent au pril de leur vie entre les pays
trangers et les contres dans lesquelles ils oprent au nom des
princes. L'un des Froment est en outre employ en Espagne, un autre 
Rome. Imbert-Coloms, maire de Lyon, est aussi un agent royal. Le
comte d'Antraigues, ancien dput aux tats gnraux, s'est install 
Venise. Avec le concours de l'ambassadeur espagnol Las Casas, il
seconde les soulvements mridionaux; il cherche  leur assurer la
faveur et l'appui du gouvernement de Madrid.

Dans ce groupe innombrable de partisans qui, par dvouement  la cause
royale, par ambition ou got des aventures, se prodiguent pour les
princes, figurent encore le marquis de Bsignan, le baron de
Saint-Christol, le marquis de Surville, le chevalier de Lamothe. Plus
tard, il se grossira de chefs vendens et d'une multitude d'hommes
moins hroques et moins dsintresss, les uns, ngociateurs louches
et agitateurs vreux, tels que Fauche-Borel, Montgaillard, Fontbrune,
La Maisonfort; les autres, chefs de bande dont l'histoire, qui peut 
peine les nommer, ne saurait, faute de documents, reconstituer les
actes.

 citer encore les agents de Paris: Despomelles, Le Matre, l'abb
Brotier, Sourdat, La Villeheurnoy, Duverne de Praile. Ceux-l sont
entrs en fonctions ds le commencement de 1791. L'ambassadeur
d'Espagne  Paris, prvoyant le moment o les vnements l'obligeront
 quitter la France, les a groups avec l'aide de d'Antraigues et
chargs en son lieu et place, quand il sera parti, d'informer la cour
de Madrid de ce qui se passe  Paris. Ils sont en possession de la
confiance de Louis XVI. Leurs correspondances sont envoyes  Venise,
o le facteur de l'ambassade espagnole va les retirer  la poste, les
porte  d'Antraigues qui les met en tat d'tre envoyes  Madrid et
communiques en mme temps aux princes, frres du roi.

L'agence de Paris prendra, avec le temps, une influence dcisive sur
les affaires de l'migration. Elle l'exercera jusqu'au jour o le
Directoire surprendra son existence et procdera  l'arrestation de
ses membres. Cette influence contribuera  accrotre les divisions des
migrs. Lorsque le comte de Provence se sera spar du comte
d'Artois, l'agence restera fidle au premier qui, d'ailleurs, est
devenu le roi, et s'attachera  contrecarrer les projets du second.
Si, lorsqu'en 1795 l'expdition de Quiberon s'organise, Charette
refuse de seconder la tentative de Puisaye, c'est que les agents de
Paris se sont entremis pour empcher un succs qui favoriserait le
comte d'Artois au dtriment de son frre. Jusqu' la fin de
l'migration, d'autres agences se formeront  l'exemple de celle de
Paris;  Paris mme, celle-ci, aprs avoir disparu, sera peu ou prou
remplace; toutes offriront le plus singulier mlange de braves gens
et de coquins, d'hommes intrpides et de lches, de politiques habiles
et de cerveaux extravagants.

Il s'en faut qu'en 1791, les princes aient mis encore en mouvement
tout ce personnel. Pour qu'il se dveloppe, se complte et s'tende,
il faut le temps, les vnements, les circonstances. Mais tel qu'il
existe  cette poque, c'est Calonne qui le dirige. Inspirateur des
princes, il conseille en leur nom, ordonne, morigne au besoin. Il
s'est empar de tous les pouvoirs, s'impose  Monsieur qui n'a qu'une
demi-confiance en lui, mne par le bout du nez le comte d'Artois, qui
ne voit que par ses yeux et n'entend que par ses oreilles. Grce  la
faiblesse des uns,  la crdulit des autres, Calonne est le grand
matre de Coblentz, ministre de la guerre, ministre des affaires
trangres, ministre de la justice.

Tout lui obit, l'lecteur lui-mme et le baron de Duminique, auxquels
il se substitue dans le gouvernement de la principaut. Peu  peu, ils
ont abdiqu leur puissance entre ses mains. Prince ecclsiastique,
l'lecteur dteste le gouvernement qui a ruin le clerg et donn 
l'Europe de funestes exemples. Les migrs s'tant dclars les
dfenseurs de la religion catholique, cela suffit pour le captiver,
pour le rassurer contre les effets du mcontentement de ses sujets
qu'pouvante la prsence de ces trangers, dont les intrigues les
dsignent aux colres de la France.

Calonne nomme  tous les emplois. Il tient une volumineuse
correspondance avec le dehors et le dedans. Il reoit les rapports que
des royalistes ardents adressent de Paris ou du fond des provinces.
Prsomptueux  l'excs, il ne croit qu' ce qui s'accorde avec ses
dsirs et ses esprances. Quiconque en arrivant  Coblentz veut tre
employ doit s'adresser  lui, se faire bien venir de lui. Sa
protection tient lieu de tous les mrites  ceux sur qui elle tombe.
Seule, elle est efficace, comme seul aussi est tout-puissant le parti
de ses cratures. Parmi les migrs, on en juge ainsi. On sait que les
princes ne s'aiment pas, qu'ils se dnigrent dans leur socit
particulire; que Calonne est l'homme du comte d'Artois, Jaucourt,
l'homme de Monsieur, que tous deux, par leurs propos, aggravent et
accentuent les dissentiments non avous qui existent entre les frres
du roi. Mais on sait aussi que Jaucourt est sans crdit, que seul
Calonne a le pouvoir. Devant lui, le vieux marchal de Broglie,
lui-mme, courbe la tte, ce qui fait qu'on le raille dans les salons
de Coblentz.

 ct de Calonne, les hommes influents sont les deux Vaudreuil, le
comte, membre du conseil, et son cousin le marquis, qui tombe un jour
 Coblentz venant de Paris et dclare partout que Louis XVI, malgr
les apparences contraires, approuve la conduite de ses frres. C'est
aussi le duc de Gramont, charg, avec le marchal de Broglie, de
l'organisation de l'arme. L'vque d'Arras, duquel le duc de Lvis
dira plus tard qu'il n'a fait que du mal  son parti, jouit
galement d'une grande influence. Le baron de Flachslanden,  qui est
confie une partie de la correspondance diplomatique, n'est qu'un
premier commis. Il obit  Calonne, dont la confiance seule lui donne
un peu de prestige, aprs lui avoir fait perdre celle des Tuileries.

Dans les circonstances critiques, quand les dlibrations du conseil
doivent porter sur quelque objet d'importance, on appelle Cond. Cond
est  Worms, log au palais de l'lecteur, avec son fils et son
petit-fils. Sa fille, la princesse Louise de Bourbon, sa matresse, la
princesse de Monaco, sont loges aux entours de la ville,  porte de
son camp. Il vient frquemment  Coblentz pour qumander des secours
ou apporter des avis. Dans l'entourage de Monsieur et du comte
d'Artois, on le tient pour peu confiant et mme dissimul. On raconte
que, lorsqu'il crit une lettre importante, il en trace lui-mme, de
sa main, le brouillon, et en distribue ensuite les morceaux  quatre
ou cinq secrtaires qui les recopient sparment, sans savoir ce qui
prcde ou ce qui va suivre. Mais, en sa qualit de prince du sang, la
conformit de ses vues avec celles des frres du roi fortifie
l'autorit de ceux-ci. En rsum, on compte dans Coblentz trois
partis: celui de Monsieur, celui du comte d'Artois, celui de Cond.

C'est le second qui, par Calonne, dirige tout, est matre de tout. Sur
les conseils de Calonne, les princes font revivre le crmonial de la
cour de France, rorganisent la maison du Roi, rtablissent les
grandes charges, les pages, les mousquetaires, les chevau-lgers, les
grenadiers  cheval, les gendarmes, les chevaliers de la Couronne, la
compagnie de Saint-Louis, celle des gardes de la porte. Les uniformes
sont clatants. Les gentilshommes qui composent le guet des Gardes
sont monts sur des chevaux  courte queue. Ils portent un costume
vert, avec parements, revers et collet cramoisi, galonns en argent.
Le marquis du Hallay, le comte de Montboissier, le vicomte de Virieu,
le marquis d'Autichamp, le comte de Bussy, le marquis de Vergennes
sont  la tte de ces corps d'lite. Le comte d'Avaray et le comte de
Damas commandent la maison militaire de Monsieur; le bailli de Crussol
et le comte Franois d'Escars, celle du comte d'Artois. Au fur et 
mesure que ces compagnies se constituent, elles sont mises avec
solennit en possession du service qui leur est dvolu. Les princes,
entours de ce que Coblentz renferme de plus brillant, leur prsentent
les officiers qui doivent les commander. L'arme des princes, celle de
Cond, sont formes dans les mmes conditions.

Quant aux soldats, on les recrute un peu partout, comme on peut, 
Paris mme sous les yeux des clubs et de l'Assemble nationale. 
quiconque veut s'enrler  Coblentz, le rdacteur de _la Gazette de
Paris_ offre une prime de soixante livres. Les volontaires sont
d'abord dirigs sur Metz o ils trouvent  l'_Htel du Faisan_ les
moyens de gagner Coblentz, Worms ou Mannheim. De Paris en Lorraine, on
rencontre  chaque pas des dserteurs qui migrent et ne cherchent pas
 le cacher. Leur audace oblige  des mesures de rigueur; des ordres
sont donns pour leur barrer la route. Mais le plus souvent, ils
parviennent  les djouer et  passer la frontire.

Aucun migr en tat de porter les armes ne peut sjourner  Coblentz,
s'il ne se fait inscrire chez le duc de Gramont, en sollicitant un
emploi militaire. Il en est de mme  Worms, o le marquis de
Bouthillier, major-gnral, reoit les engagements. Dans ces deux
villes, on compte jusqu' vingt mille hommes enrls ou prts 
s'enrler. Le malheur est que tout le monde veut tre officier et
personne soldat, bien que les volontaires touchent quarante-cinq
livres par mois dans l'infanterie, soixante-quinze dans la cavalerie,
et que l'on accorde en supplment aux plus pauvres la solde abandonne
par les plus riches. Si l'on cdait  toutes les ambitions, il n'y
aurait que des tats-majors.

Calonne imagine alors de mettre en vente les grades, et de dbiter 
haut prix les brevets. Il en rsulte autour des princes des mesquines
jalousies, des basses intrigues, des critiques vhmentes. On accuse
Calonne de dpouiller les serviteurs du roi, de repousser les
dvouements qui viennent s'offrir, tmoins ces gentilshommes rfugis
 Berne, qui demandent des armes et du pain, et qu'on renvoie, parce
qu'ils ne peuvent payer les emplois qu'ils sollicitent.

Bientt ces armes si brillamment organises cessent de recevoir leur
solde. Les princes,  bout de ressources, se trouvent impuissants 
leur pargner les angoisses de la misre. L'lecteur de Trves se voit
contraint de faire distribuer aux corps cantonns sur son territoire
des rations de pain et de viande. Les infortuns qu'on a leurrs de
l'espoir d'une marche prochaine vers la France, pitinent sur place,
camps dans la boue, sous le froid et la pluie, mal nourris, mal
vtus, mal chausss. On leur fait prendre patience en leur annonant
des subsides de l'Impratrice de Russie. Mais quand ces subsides
arrivent, l'emploi en est dj rgl. L'entretien de la maison des
princes et de leurs reprsentants  l'tranger en absorbe la plus
grande part.

Au camp de Worms, la dtresse est encore plus affreuse.  la fin de
1791, au commencement de 1792, lorsque,  la requte de la France, les
soldats de Cond sont obligs de s'loigner, on les voit, par le plus
rude hiver, errer dans les margraviats de Bade et dans le Brisgau,
repousss de partout, en proie  de si cruels supplices, que plusieurs
cherchent dans une mort volontaire la dlivrance. Cond crit 
Calonne lettres sur lettres, demande du secours, se plaint d'tre
oubli. Et Calonne de rpondre au cher Josias--c'est le nom qu'il
donne au prince--pour lui exposer que lui-mme est sans le sou, et
pour l'exhorter  la patience, comme si l'on pouvait patienter quand
le pain manque. Cette accumulation de troupes, leur infortune, leur
inaction engendrent bientt l'indiscipline. Il faut crer une police,
interdire le jeu, disperser les runions bruyantes, rprimer les
propos calomnieux. Prs de deux cents gentilshommes sont chasss de
l'arme ou enferms dans la forteresse de la Chartreuse et dans les
prisons de Coblentz. On dirait que la Bastille n'a t dtruite 
Paris que pour tre rebtie aux bords du Rhin. Seulement ici, c'est
l'lecteur de Trves qui dlivre les lettres de cachet,  la requte
de Calonne, presque sur son ordre.

 Coblentz, la politique est brlante, acerbe, agressive. Elle tient
ses assises au caf des Trois-Couronnes, o vient prorer chaque jour
Suleau, le journaliste de l'migration, l'diteur du journal des
princes[23], l'oracle des exalts. L, dans le bruit des conversations
et des querelles, il rcite les articles qu'il publiera bientt dans
sa gazette, articles que Calonne est oblig de dsavouer, tant sont
ardentes et violentes les diatribes qu'ils fulminent contre les
gouvernements qui tardent  porter secours. Les propos du fougueux
pamphltaire trouvent de l'cho parmi ses auditeurs. Ceux-ci discutent
les chances de la Rpublique. Ils sont convaincus que le premier coup
de canon emportera ce rgime abhorr, ouvrira aux migrs la route de
Paris. Ils ne parlent que de partages et de vengeances. Ils
constitueront un ministre, et se feront restituer leurs antiques
privilges. Dans les paroles clate le mpris des nobles entre eux,
l'hostilit sourde de la noblesse de province contre la noblesse de
Versailles, des migrs courtisans contre les migrs soldats, et
par-dessus tout, la haine de Coblentz pour les royalistes modrs, les
monarchiens, comme on les appelle, qu'on enveloppe dans la mme
animadversion que les jacobiens. On se rpand en atroces calomnies sur
eux, sur le roi, sur la reine, sur les personnages de l'entourage des
princes. Le roi a os se plaindre de ce que ses frres agissent sans
son aveu, ne tiennent aucun compte des dangers qu'il court, et
cherchent  organiser une rgence. La reine a dit qu'elle aimait mieux
tre la mre d'un roi constitutionnel que la femme d'un roi pourvu
d'une tutelle. Ces propos leur sont imputs  crime. On leur reproche
de considrer les succs possibles des migrs comme des chanes
qu'une fois rtabli sur son trne, Louis XVI ne pourrait secouer.
Crimes aussi sa condescendance envers l'Assemble nationale, son
dessein d'adhrer  la Constitution que celle-ci vient d'dicter;
crimes enfin, les ordres qu'il envoie aux princes, et dont ceux-ci ne
tiennent aucun compte.

         [Note 23: _Journal de M. Suleau_, rdig  Coblentz, ddi 
         toutes les puissances.  Neuwied sur le Rhin et  Paris,
         1791.]

On comprend dans les mmes anathmes ceux qui veulent deux Chambres,
un roi sans pouvoir, un gouvernement comme en Angleterre. Les auteurs
de ces violences ne s'entendent que pour conspuer la Constitution. Ds
qu'il s'agit d'tudier un autre systme, ils se divisent et justifient
le mot de Mercy: Pour juger sainement les affaires franaises, il ne
faut prter l'oreille  aucun parti, parce qu'ils sont tous aveugls
par leur intrt ou leurs passions ... Leur plus grand dfaut, c'est
d'tre dans un tat de dissolution politique; ils sont plus exagrs
et plus absurdes que les jacobins.

L'Empereur, le roi de Prusse, Monsieur, ont leur part dans les amres
critiques dont les espions de Paris recueillent les chos. Les migrs
accusent, non sans raison, l'Empereur de vouloir les perdre: Il ne
serait pas fch de trouver un prtexte pour dmembrer la France, en
poussant l'anarchie  son comble. Au roi de Prusse, ils reprochent de
se laisser approcher par des hommes sduisants et dangereux, ces
monarchiens aussi criminels que les dmagogues;  Monsieur, ses
irrsolutions, celles de ses partisans, leur dfrence pour les ides
des Tuileries. Jaucourt, le partisan passionn de Monsieur, est pris 
partie. Parce qu'il ne partage pas toutes les ides de Calonne, un
gentilhomme corse lui jette au visage qu'il n'est qu'un espion aux
gages de Paris, et s'attire, par cette algarade, une rigoureuse mise
aux arrts.

C'est encore au caf des Trois-Couronnes que s'alimente la chronique
scandaleuse. Si l'on exalte Calonne, c'est pour dnigrer Breteuil. On
attaque celui-ci jusque dans sa vie prive. On commente la liaison de
sa fille, Mme de Matignon, avec d'Agoult, l'vque de Pamiers; la
sienne, avec la soeur du mme vque, le tout maill de dtails
abominables.

Pour tre moins bruyants, les propos des salons ne rvlent pas plus
de bienveillance. On se runit chez Mme de Calonne, qui donne des
petits dners charmants, nous dit le chevalier de Bray, envoy de
l'Ordre de Malle, en sortant, le 25 novembre 1791, de chez Calonne o
il a dn en trs aimable et trs noble compagnie; chez Mme de Caylus;
chez Mme d'Autichamp; chez Mme de Marsac, qui ne reoit que des
hommes, ailleurs encore. Chaque jour, ce sont fins repas, ths,
concerts, voire reprsentations, tout comme  Paris. Les personnages
admis  ces runions sont tris sur le volet. Mais l'clat de leur
nom et de leur rang ne les rend pas plus raisonnables que le commun
des migrs. Ils ont les mmes prjugs, se leurrent des mmes
esprances, nourrissent les mmes haines. Ils ne diffrent d'eux que
dans l'expression de leurs sentiments.

En tous ces endroits on ne fait pas l'opinion; on la subit. Elle
arrive toute faite de chez Mme de Balbi, la prfre de Monsieur; de
chez Mme de Polastron, la favorite du comte d'Artois; ou enfin de chez
la princesse de Monaco, l'ancienne et toujours amie du prince de
Cond. On peut dire d'elles qu'elles sont les trois reines de
l'migration. Louise de Polastron, ne de Lussan d'Esparbs, est une
jeune femme douce, simple, modeste, fuyant l'intrigue et aimant
sincrement le comte d'Artois qui le lui rend bien. Sous un visage
dont le regard forme la principale beaut, elle cache une me de feu.
Livre  elle-mme, elle ne serait qu'une charmeuse. Mais son
entourage l'excite contre Mme de Balbi qui la jalouse. La rivalit des
deux matresses devient bientt une des proccupations des migrs.

Mme de Balbi a trente-huit ans. Elle est fille du marquis de Caumont
La Force, femme d'un riche Gnois, devenu fou, et qu'elle a quitt
pour ce motif en juillet 1780. Elle est dame d'atours de la comtesse
de Provence, depuis la retraite de la duchesse de Lesparre, dont la
survivance lui avait t accorde par Monsieur, et qui donna sa
dmission  ce propos. On dit qu'elle n'est pour ce prince qu'une
amante platonique, et que ses faveurs appartiennent au beau Jaucourt,
un homme  femmes, celui-l dont la main mutile rappelle l'hrosme
avec lequel il se coupa deux doigts pour sauver l'honneur et la vie de
la comtesse de Chtre. Au contraire de Louise de Polastron, Mme de
Balbi est intrigante, ambitieuse, avide, mle  tout, applique  se
mler de tout. Dans le monde qui vit autour d'elle, un homme l'a
devine. C'est le comte de Romanzof, envoy de Catherine dans le
cercle du Haut-Rhin, et qu'elle a charg de la reprsenter auprs des
princes. Il a compris quel parti il pourrait tirer de cette favorite,
quelle influence il pourrait exercer grce  elle. Il en a fait son
amie, et lui doit, non moins qu'au prestige de sa souveraine, de
devenir l'homme le plus puissant de l'migration en Allemagne. Son
htel ne dsemplit pas; sa prsence est une consolation et un secours
en mme temps qu'elle en impose aux autres puissances. C'est le
chevalier de Bray qui le constate, plus indulgent pour elle que ne
l'est le comte de Woronzow, ambassadeur russe  Londres, qui la
considre comme une impertinente intrigante.

La princesse de Monaco est une Brignole. Elle a conserv, malgr son
ge, les restes de la plus magnifique beaut. Elle est auprs de Cond
depuis vingt-deux ans.  la suite d'un duel et d'un procs scandaleux,
elle ne l'a plus quitt. Ils ont mis en commun leurs deux existences.
Elle le rejoint dans ses quartiers d'hiver. On dit qu'il l'a
pouse[24]. Femme lgitime ou non, elle est pour lui une compagne
dvoue et tendre. Elle l'aide de ses revenus; quand ils sont puiss,
elle vend ses diamants, se sacrifiant  ce point que le duc d'Enghien,
qui d'abord la voyait avec dfiance, finit par concevoir pour elle une
filiale affection.

         [Note 24: Tout porte  croire que le mariage n'eut lieu que
         le 19 dcembre 1798. C'est la date donne par l'almanach de
         Gotha de 1800. Celui de 1799 avait signal dj le fait, mais
         sans indication d'poque. Dans ses Mmoires indits, le
         marquis de Bouthillier se dit en situation de supposer que le
         mariage fut clbr en Pologne, secrtement, alors que
         l'arme de Cond tait  la solde de la Russie.]

De ces trois divinits, on les dsigne ainsi, une seule exerce sur
les migrs une relle influence, une influence politique. C'est Mme
de Balbi. En arrivant  Coblentz, au moment o elle se prparait  le
rejoindre  Paris, Monsieur l'a installe dans une maison de plaisance
sur la route de Schonbornlurst. Elle y passe tout le temps de son
sjour  Coblentz, mme quand Monsieur et son frre viennent, pendant
l'hiver, se loger en ville. Elle y reoit la plus brillante socit,
un petit nombre de jeunes gens bien impertinents, les matadors de la
cour, et les ministres trangers.

Chaque soir, quand elle est rentre chez elle, en venant de chez
Madame, o son service l'a retenue une partie du jour, elle trouve son
salon plein. Elle fait sa toilette devant tout le monde, changeant si
vite chemise, bas et robe que personne ne voit rien. Monsieur
arrive, aprs avoir laiss son frre  la porte de Mme de Polastron.
Alors on soupe. Aprs le repas, Monsieur s'assied au coin de la
chemine, l'extrmit de sa canne dans son soulier, et se prodigue en
bons mots, en anecdotes, en piquantes railleries sur les hommes et sur
les vnements. Quand il s'est retir, une partie des assistants se
met au jeu, tandis que les autres discutent plus ou moins gravement
les problmes de la politique.

Mme de Polastron, qui vit plus renferme, critique tout cet talage.
La princesse de Monaco n'est pas plus bienveillante pour le salon de
Mme de Balbi, quoique le sien soit au mme degr un foyer d'intrigues
et de tracasseries. Mais les malicieuses remarques de deux des
favorites ne peuvent rien contre la troisime. On la sait
toute-puissante sur Monsieur, et si funeste est son pouvoir que le
chevalier de Bray, en le constatant, s'crie: Il ne faudrait pas de
femmes ici! Quant  Calonne, au milieu de ces influences contraires,
il se meut  l'aise avec la srnit d'un dieu qui ne daigne pas
regarder  ses pieds.

Indpendamment des migrs fixs  Coblentz, il en vient un grand
nombre qui ne font qu'y passer, et ne s'y arrtent qu'afin de voir les
princes. Il arrive des missaires de France, des dlgus des
provinces mridionales, ceux du Dauphin, de l'Auvergne, des Cvennes
et du Languedoc. Ils qumandent des secours pour leurs entreprises,
exposent des plans, attendent des ordres. Viennent aussi des envoys
de Louis XVI, chargs de missions officielles ou secrtes. Parmi ces
allants et venants, se glissent des espions jacobins, des juifs  mine
sordide, attirs par l'espoir de surprendre quelque gros secret, ou de
vendre des chevaux, des munitions et des armes.  signaler aussi des
trangers qu'anime le dsir dsintress de rendre service, comme le
fils d'Edmond Burke, qui vient mettre  la disposition des princes
l'appui de son pre auprs de William Pitt.

Tout arrivant se proccupe d'tre prsent aux frres du roi. Les
audiences, ordinairement, ont lieu le matin, aprs un premier travail
auquel, isolment ou en commun, ils se sont livrs avec Calonne ou
tout autre de leurs conseillers, les aprs-midi et les soires tant
consacres aux visites chez l'lecteur, aux promenades, dners,
rceptions d'apparat ou  de longues stations chez les matresses. Les
princes reoivent de prfrence les voyageurs qui viennent de Paris,
les interrogent sur la situation de la famille royale, sur l'tat de
l'opinion, sur les sentiments de l'Assemble. Mais il est rare qu'on
leur rponde avec sincrit. Mme dans l'exil, on les traite comme des
princes en possession de leur puissance. On les trompe afin de leur
plaire. On leur dit que la France est prte  se soulever pour eux.
Ils le croient. L'affluence des gentilshommes qui accourent sous leurs
drapeaux est bien faite pour encourager leur crdulit et leurs
illusions. Ils ne voient pas que les migrs, appartenant  une caste
proscrite, ont intrt, en venant les entourer,  les mnager,  les
flatter. C'est ainsi que de mensonges en mensonges, et d'erreurs en
erreurs, on les conduit au prcipice.


IV

AUTOUR DE LA CONSTITUTION DE 1791

Au grand dpit de ses frres, Louis XVI avait ratifi la Constitution,
et fait part  toutes les puissances des motifs par lesquels il
s'tait dtermin  l'accepter. Cette constitution, si contraire  ses
vues, bouleversait de fond en comble la vieille charte de la France;
elle dtruisait tous les privilges tablis par l'ancien rgime; elle
crait des innovations que le roi considrait comme fatale  sa
couronne; elle stipulait enfin au profit de la nation des droits que
celle-ci n'avait conquis qu'aux dpens du pouvoir royal. C'tait une
oeuvre rformatrice, mais aussi une oeuvre rvolutionnaire  laquelle
aucun monarque de droit divin n'aurait pu obir sans la maudire. Mais
comment s'y drober? Cela apparaissant comme impossible, il fallait
bien se rsigner  la subir. Louis XVI s'y tait rsign, non sans
conserver l'espoir d'en secouer plus tard le joug, et avec la volont
d'en tirer parti, sur-le-champ, pour amliorer sa situation. Quoi
qu'il en penst, il ne pouvait mconnatre que la dure loi qu'on lui
imposait lui offrait une chance d'chapper aux violences populaires
comme  la tyrannie des migrs, toujours absolus dans leurs
revendications, et  la cruelle ncessit d'appeler  son secours des
armes trangres.

Chacun blme quelques articles de la Constitution, crivait-il  ses
frres, et cependant tous esprent une vritable flicit de
l'ensemble de cette mme Constitution. Je me suis convaincu qu'en
essayant de la renverser, je soulverais un orage incalculable. Il
faut qu'ils en fassent eux-mmes l'exprience; alors ils reconnatront
promptement leur erreur. Je suis dcid  prolonger une situation bien
pnible pour moi, et j'exige de vous que vous appuyiez mes plans avec
une entire rsignation. Vous avez des motifs nombreux d'irritation;
vous avez beaucoup souffert. Mais moi, ai-je eu d'heureux jours?

Ce langage qu'il tenait dans une lettre secrte exprimait avec
sincrit sa pense. Oui, il voulait l'user promptement, cette charte
abominable; oui, il rvait de l'abolir quand le peuple en serait
lass. Mais il la prfrait encore  la guerre civile, et quand il
rclamait de ses frres une obissance gale  la sienne, quand il les
rappelait auprs de lui, quand il adjurait les migrs de rentrer dans
leur patrie, encore qu'il ft permis  ceux-ci de penser qu'il ne leur
parlait en ces termes que pour tromper ses geliers et calmer leurs
dfiances, il mettait un voeu dont la ralisation lui et t douce,
 la condition cependant qu'il ne restt plus au del des frontires
un seul proscrit, et qu'en rentrant tous en masse, ils fissent
disparatre la principale cause des colres de la rue.

Ce qu'il pensait de la Constitution nouvelle et de la ncessit de s'y
rsigner, les royalistes rests en France, les migrs qui se
dcidaient  y rentrer, le pensaient aussi pour la plupart. Un
correspondant du prince de Cond s'levait avec sagesse contre les
bruyantes et prilleuses protestations dont, parmi les migrs, elle
tait en ce moment l'objet:

... On est dans l'erreur, si l'on croit que, pour amener le pays
entier  une contre-rvolution absolue, il faille leur parler contre
la Constitution. La plupart d'entre eux l'aiment encore, et sont assez
aveugles pour entendre avec plaisir les mots: galit et Libert; ils
ont la folie d'y croire. Le seul et unique moyen de faire de tous les
habitants une arme invincible, c'est de ne leur parler que de la
religion, et j'irai plus loin: une croisade annonce par des signes
extrieurs sur chaque catholique vous donnerait sur-le-champ une arme
formidable. Je puis me tromper, mais je crois que c'est le seul moyen
d'enchaner ces braves gens  notre cause. Il faut nanmoins mettre
beaucoup d'adresse dans la manire de les y amener, mais une fois  ce
point, on les conduira  tout[25].

         [Note 25: Archives du Chantilly.]

Mais les migrs taient bien loin de vouloir se rendre  ces raisons.
Le dcret prononant la confiscation des biens de ceux d'entre eux qui
persisteraient  rsider  l'tranger en dcidait, il est vrai, un
certain nombre  rentrer en France. Mais outre que leur obissance
n'allait tre paye que par les rigueurs dont leur isolement les
rendait l'objet, et faire d'eux des boucs missaires,  Coblentz et 
Worms, on leur imputait  crime le dsir de sauver leurs biens, auquel
ils obissaient. Le correspondant de Cond, que nous avons dj cit,
traduisait le sentiment de ceux qui ne rentraient pas, lorsqu'il
disait dans la mme lettre:

Je conois qu'il peut en coter de se voir ainsi dpouiller de ses
biens par une horde de brigands; mais il me semble que quand on s'est
dcid  sortir du royaume, on doit avoir fait ses rflexions, et le
rsultat a d tre d'tre rsign  tout, et de ne pas s'exposer 
donner  l'Europe le scandale de voir des Franais abandonner les
drapeaux de l'honneur et de la fidlit, pour courir aprs des biens
que, malgr leur pusillanimit, ils ne sauveront pas pour le moment;
ils en seront punis par le peu de considration qu'ils conserveront
parmi les honntes gens, et le mpris qu'ils obtiendront de la part
des mchants; il vaut mieux vivre pauvre et honor, que de conserver
une fortune aux dpens de l'honneur. Au surplus, le dpart de ces
gostes ne saurait alarmer: quand on est assez faible pour abandonner
le poste de l'honneur pour courir aprs la fortune, il est  croire
qu'on aurait mal dfendu une cause qu'on abandonne aussi aisment ...

Quoi qu'il en soit, irrits par la faiblesse de leur frre, les
princes adressaient aux puissances trangres des appels plus
pressants. Tandis que le roi et la reine, impuissants  pacifier la
France, se plaignaient de ces menes, dclaraient que l'enttement des
migrs paralysait leurs efforts, ceux-ci s'attachaient avec plus
d'ardeur  fomenter la guerre trangre,  dchaner la guerre civile
dont Marie-Antoinette ne cessait de rpter qu'elle perdrait  jamais
la monarchie.

Ni guerre civile seule, disait Louis XVI, ni guerre civile avec la
guerre trangre, ni une rgence qui crerait des conflits entre les
princes et l'Assemble, mais un Congrs form des reprsentants des
puissances, appuy sur des forces imposantes, tenant un langage ferme
et modr, dclarant que les souverains ne veulent pas intervenir dans
le gouvernement de la France en ce qui ne concerne point les relations
de la France avec eux, et qu'ils ne veulent traiter qu'avec le roi et
avec lui seul.

Il n'y a pas lieu de rechercher ici si cette politique tait sage, si
elle tait prudente, si elle avait chance d'aboutir. Ce qu'il faut
constater, c'est que les princes la rpudiaient, la qualifiaient de
pusillanime et d'humiliante. C'est l'invasion qu'ils voulaient,
l'invasion pousse jusqu' Paris, leur en frayant la route, chassant
l'Assemble, chtiant les rebelles, rtablissant l'ancien rgime dans
toute sa puret. Et si violentes clataient alors leurs striles
revendications que Marie-Antoinette, mme aux heures de dtresse et de
dcouragement, quand il lui tait dmontr que l'Europe ne voulait pas
porter secours aux Bourbons, persvrait dans la rsolution de ne
recourir jamais aux migrs, desquels elle redoutait un esclavage
pire que le premier, et prfrait courir l'aventure d'une nouvelle
tentative d'vasion. Entrane par l'horreur qu'ils lui inspiraient,
elle crivait  l'Empereur son frre pour dsavouer tout ce que le
comte d'Artois avait fait et dit  Pilnitz.

Elle lui mandait le 4 octobre:

Je pense qu'un premier point est de rgler la conduite des migrants.
Je peux rpondre des frres du roi, mais non de M. de Cond. Les
migrants rentrant en France en armes, tout est perdu. Il serait
impossible de persuader que nous ne sommes pas de connivence avec eux.
L'existence d'une arme d'migrants sur la frontire suffit pour
entretenir le feu, et fournir un aliment aux accusations contre nous.
Un Congrs faciliterait les moyens de les contenir.

L'ide d'un Congrs avait un moment occup les puissances. Mais ce ne
fut que le caprice d'un jour. L'Empereur proposa de composer le
Congrs avec les ambassadeurs accrdits  Paris et de les runir 
Aix-la-Chapelle. La Prusse, l'Espagne, la Sardaigne, les Deux-Siciles
parurent disposes  s'y faire reprsenter  la condition, disait la
Prusse, qu'il sera appuy par une arme. Le roi de Sude manifesta
avec ostentation la volont d'y prendre part. L'impratrice Catherine
approuva ces prparatifs, tout en allguant qu'elle n'avait pas de
troupes disponibles. Les choses en taient l, quand brusquement, tout
fut suspendu par l'adhsion qu'avait donne Louis XVI  la
Constitution. L'empereur Lopold, qui n'tait entr dans l'affaire que
contraint et forc, saisit cette occasion d'en sortir. Il dclara que
la crise tait finie, que les migrs devaient retourner en France,
ajoutant du mme coup qu'il ne pouvait plus tre question d'accorder
des secours de troupes ou d'argent. Il fit part de ses rsolutions aux
princes, et leur dclara qu'il ne voulait dsormais que favoriser une
marche d'amendement, qui semblait la plus dsirable comme la mieux
approprie aux circonstances.

Non seulement je sais que le roi, mon beau-frre, a srieusement
accept la Constitution et rpugne  tout projet de contre-rvolution,
mais je le sais de source certaine, Vos Altesses le savent aussi. Il
vous a communiqu ses dispositions vritables par un Mmoire secret,
qui renferme, sur le parti qu'il a pris, des motifs et des arguments
suprieurs  tous ceux qu'on allgue en faveur du contraire. Or, je
partage le voeu et l'espoir du roi de ramener la tranquillit et
l'ordre et d'acheminer les amendements futurs par les voies de la
douceur, de la confiance et de l'exprience, et je suis convaincu avec
ce prince que des mesures violentes, loin de promettre plus d'effet,
plongeraient le roi et sa famille dans les dangers les plus certains,
et la France dans un abme de maux et d'horreurs ... Il se comprend
sans mystre que je ne puis prfrer d'autre cause  celle du roi,
quelque intrt qu'elle m'inspire d'ailleurs, et qu'ayant lev ma
voix et promis des secours  l'appui du souverain de la France, je
manquerais  l'objet et au but de mes engagements en contrariant ses
volonts et ses vues et en l'exposant  de nouveaux prils.

Du fond de sa prison des Tuileries, Louis XVI ne put rclamer contre
l'abandon du projet de Congrs. Mais les princes, toujours  la
poursuite d'une politique plus active et plus militante, rappelrent
les prtendus engagements pris envers eux  Pilnitz. Ils se
plaignirent d'tre traits comme des enfants. Lopold fit la sourde
oreille, heureux de s'tre drob une fois de plus  ce qu'on
attendait de lui, justifiant le mot de la reine de Naples: On ne peut
rien en faire qu'en le violant. On touchait alors  la fin de
septembre 1791. De Vienne, Polignac dsespr crivait: Tout se
ralentit et sera rejet au printemps si l'impratrice Catherine
n'intervient pas.

Mais celle-ci, quoique anime pour la cause royale d'un bon vouloir
dont elle avait donn des preuves non quivoques, entendait choisir
l'heure et le moment d'intervenir par les armes. Aprs n'avoir song
pendant longtemps qu'aux affaires de Turquie, elle ne songeait
maintenant qu' celles de Pologne dont elle comptait tirer encore
meilleur parti. Prte  favoriser des combinaisons qui ne
l'obligeraient pas  combattre, elle allait pendant longtemps dcliner
toute participation aux actions dcisives.

Le comte Eszterhazy, tant arriv  Saint-Ptersbourg, le 14
septembre, reut d'elle l'accueil le plus bienveillant. Elle lui
annona qu'elle venait d'envoyer aux princes deux millions et
d'accrditer auprs d'eux, en qualit de reprsentant, le comte de
Romanzof. Elle lui promit de ne pas s'en tenir l, le mit en prsence
du comte de Saint-Priest venu dans ses tats, comme envoy du roi de
Sude, pour plaider la cause de la monarchie franaise, le recommanda
au comte de Cobenzl accrdit prs d'elle en qualit d'ambassadeur de
l'empereur d'Autriche, se donna toutes les apparences du plus ardent
dvouement, allant jusqu' ne plus recevoir le charg d'affaires de
France et se prodiguant en bonnes paroles. Mais elle carta toutes les
demandes qui tendaient  la jeter dans la coalition naissante.
Eszterhazy ne fut pas plus heureux que Saint-Priest dans ses
dmarches. Elle leur objectait sans cesse ses difficults avec la
Pologne et avec les Turcs. Elle voulait finir de ce ct avant de
rien entreprendre ailleurs et ajournait ses rsolutions au printemps
suivant. Mais alors mme qu'elle tranait les choses en longueur, elle
le faisait avec tant de bonne grce et d'habilet que ni l'agent des
princes, ni celui du roi de Sude, ni ceux qui vinrent ultrieurement
seconder ou continuer leurs efforts, ne perdirent jamais l'espoir d'un
secours effectif.

Telle fut sa tactique pendant plusieurs annes. Lorsqu'elle venait de
se dcider enfin  prendre les armes, elle mourut. Il suffit d'exposer
sa conduite pour faire comprendre combien eurent  souffrir ceux  qui
elle promettait sans cesse plus qu'elle ne voulait tenir, les aidant
d'ailleurs de sa bourse avec assez de gnrosit, mais ne se gnant
pas, si elle avait  se plaindre d'eux, pour le leur dire, tmoin ce
billet, crit de sa main en novembre 1791, et transmis aux princes 
Coblentz: Si M. de Calonne continue de faire comme il fait, nous
finirons par nous brouiller: 1 Il se sert de mon nom sans ma
permission pour emprunter; 2 Il parle  la cour d'Espagne de
transports de troupes, ce que je n'ai jamais dit ni promis.

 Coblentz, l'angoisse est poignante dans les derniers mois de l'anne
1791. Tout manque  la fois aux princes: l'argent, l'influence, des
armes, la confiance de leur frre, la sympathie des populations au
milieu desquelles ils vivent. L'Autriche et la Prusse continuent  se
jouer d'eux. L'attitude de l'Espagne reste louche. Catherine n'est
prodigue que de bons procds. Quant aux puissances secondaires, qui
se disent disposes  les servir, elles dclarent ne pouvoir rien si
quelqu'un des grands potentats du Nord ne prend l'initiative de la
partie. Dans les rticences avec lesquelles on accueille leurs
requtes, c'est l'influence de la cour des Tuileries que les frres du
roi persistent  voir. C'est elle qu'ils accusent d'tre la cause de
leurs checs successifs. Ils ne peuvent jeter un regard autour d'eux
sans constater le pnible abandon dans lequel les laissent les cours.

C'est une chose bien trange et bien rvoltante, s'crie Calonne, que
les Bourbons soient traits comme gens sans aveu et ne trouvent pas o
reposer leur tte tranquillement ... Nous sommes dans un moment bien
critique et bien cruel. On traite les Bourbons et les gentilshommes
franais comme des Juifs errants. Le prince de Cond n'a plus ni feu
ni lieu. Il est exactement courant les chemins, par vaux et montagnes,
depuis qu'il a t successivement congdi de Worms et d'Ettenheim. La
noblesse donne l'exemple d'une rsignation hroque et touchante au
milieu des tourments contraires et des dplacements pnibles qu'on lui
fait subir. Quand donc cela finira-t-il? Si nos augustes en taient
victimes, ce serait la honte de tous les trnes et vraisemblablement
le signal de leur renversement.

En dcrivant la misre des migrs, Calonne n'exagrait pas. Leur
situation tait devenue intolrable, et malheureusement elle allait
s'aggraver de jour en jour, de mois en mois, d'anne en anne, en
grossissant sans cesse le cortge de maux, attach  leurs pas.


V

LA FRANCE MENACE

Le 14 novembre 1791, les princes chasss du chteau de Schonbornlurst
par l'hiver, et installs en ville, voient arriver dans leur petite
maison, le baron de Duminique, ministre de l'lecteur. Il est ple et
tout effar. Il a reu du comte de Vergennes, reprsentant du roi
Louis XVI, une note en laquelle ce diplomate, par ordre de son
gouvernement, se plaint des rassemblements de Coblentz, et invite
l'lecteur  les disperser.

Ce qui s'est pass, on le devine. Les rassemblements qui se sont
forms sur les frontires du Rhin ont exaspr la population de Paris,
 qui est arriv l'cho de leurs menaces. Elle accuse les migrs de
s'organiser pour la guerre, d'acheter des armes, des munitions, des
chevaux, d'enrler des soldats, d'inonder la France de manifestes et
de pamphlets. Et malheureusement ces accusations sont fondes. Devant
l'motion de Paris, le roi a enjoint  ses frres de venir reprendre
leur place auprs de lui. Ils se sont gards d'obir, convaincus, non
sans raison, que Louis XVI, malgr les apparences de son langage, ne
souhaite pas leur retour. Les migrs, mis comme eux en demeure de
rentrer en France, ont imit leur rsistance. Devant cette rvolte,
l'Assemble lgislative a pris le parti de svir.

Dj l'Assemble constituante  laquelle elle succde et qui s'est
dissoute le 30 septembre, aprs avoir vot la Constitution et reu le
serment du roi, avait dcrt avant de se sparer que tous ceux qui
ont protest contre quelques-unes de ses oprations seront  l'avenir
incapables d'aucune espce de service. La Lgislative est plus
prcise et plus expditive.  partir de novembre 1791, elle vote
contre eux des lois que la Convention aggravera et qui, jusque sous le
Consulat, recevront leur application. Ceux qui se rassemblent au del
des frontires sont dclars passibles de la peine de mort. Leurs
parents, s'ils ont plus de dix ans et s'ils communiquent avec eux;
leurs dbiteurs, s'ils commettent l'imprudence d'acquitter leurs
dettes, sont exposs  la mme peine. Des primes sont accordes aux
dnonciateurs; les mariages des migrs sont dissous par l'migration,
leurs biens confisqus. Ces biens sont valus  plus de quinze cents
millions;  savoir: les proprits douze cents, et les valeurs
mobilires trois cents. Il est vrai que, pour arriver  ces chiffres,
il a fallu doubler les valuations  raison de la perte d'au moins
cinquante pour cent que subissent les assignats[26].

         [Note 26: Charles Gomel, _Histoire franaise de la
         Lgislative et de la Convention._ Paris, Guillaumin.]

En mme temps qu'elle entrait ainsi dans la voie des rigueurs,
l'Assemble a exig du gouvernement qu'il mt les princes lecteurs
des bords du Rhin en demeure de disperser les rassemblements qui se
sont forms dans leurs tats. C'est cet ordre transmis au nom de Louis
XVI qui vient d'exciter  Coblentz le trouble et l'indignation.
Pendant trois jours, les princes, leur oncle qui leur donne asile,
leurs conseillers, Vergennes lui-mme qui se dsespre d'avoir t
contraint de leur transmettre cet ordre comminatoire, demeurent
irrits et anxieux. Pendant ces trois jours, on discute vingt plans,
sans en arrter aucun. Par malheur, la nouvelle s'est rpandue parmi
les migrs o commence  rgner une fermentation dangereuse. Ils
maudissent leur roi assez faible pour se prter  des menaces contre
ses plus fidles sujets. Ils fulminent contre l'gosme de l'Autriche
qui ne porte pas secours  la noblesse de France. Les plus ardents
parlent de courir aux frontires, de tenter un coup de dsespoir. Au
milieu des groupes qu'ils forment dans les rues, dans les cafs,
circulent, mcontents et effrays, les notables habitants de la ville,
qui s'inquitent des menaces de la France, redoutent une invasion et
parlent d'aller exiger de l'lecteur le renvoi de ces Franais qui
vont attirer sur eux des maux incalculables.

Le 17 novembre, autre vnement. Dans la soire arrive de Paris un
courrier. Il apporte aux princes une lettre de Louis XVI. Il y est dit
que c'est uniquement par considration pour eux qu'il a diffr de
sanctionner le dcret sur les migrs. Il leur ordonne de revenir prs
de lui. S'ils s'y refusent, ils seront responsables des malheurs
qu'une obstination mal place ne manquerait pas d'entraner. Les
princes sont indigns. Ils s'avisent tout  coup que l'adresse de ce
message n'est pas libelle conformment  l'tiquette et aux usages de
la cour, qu'ils ne sont pas traits en frres dans le texte de la
lettre, mais en trangers. Sous ces prtextes, ils sont au moment de
la refuser, en allguant qu'elle ne saurait leur tre destine. Sur
les instances de Vergennes, ils se dcident cependant  la recevoir.
Mais Monsieur fait remarquer, non sans raison, qu'il est bien
extraordinaire qu'on invite les gentilshommes  rentrer dans le
royaume au moment o s'exercent contre ceux qui ne l'ont pas quitt, 
Caen notamment, d'pouvantables violences.

--En crivant cette lettre, le roi n'tait pas libre! s'crie-t-il, et
nous sommes trop ses fidles sujets pour obir  des ordres extorqus
par la violence. Voil ce que nous rpondrons.

Cet incident accrot l'exaltation gnrale. Le lendemain, parvient
directement  la chancellerie de l'lecteur de Trves un office du
ministre des affaires trangres de France. Ce document confirme la
note remise par Vergennes. Il porte que Sa Majest voit avec peine
les rassemblements qui se font  Coblentz. Elle sait que les migrs
s'arment pour envahir le royaume, que l'lecteur favorise leur
desseins et qu'ils tiennent des propos insultants pour le rgime
qu'ont choisi les Franais.

Cette fois l'accusation est directe et prcise, non moins formelle
l'invitation adresse par le roi  l'lecteur de ne pas persvrer
dans une conduite qui donne de l'ombrage et d'avoir  faire cesser
des dsordres dont la responsabilit, s'ils se prolongeaient,
retomberait sur ceux qui les auraient provoqus ou favoriss. Quelque
accablante que soit cette injonction, les princes,  qui le baron de
Duminique s'est ht d'en donner connaissance, se dclarent rsolus 
n'y pas cder, si l'lecteur, leur oncle, ne les y contraint pas. La
veille, ils taient moins disposs  la rsistance. Mais, ce jour-l,
ils ont appris que le roi de Sude, pour tmoigner publiquement de
l'intrt qu'il leur porte, vient d'accrditer auprs d'eux un
reprsentant. C'est de cet vnement qu'ils tirent toute leur nergie.

L'envoy sudois arrive le 19 novembre. C'est le comte d'Oxenstiern.
Sa premire visite est pour Romanzof, la seconde pour les princes, la
troisime pour Calonne. Vergennes le prsente  l'lecteur, ce qui
donne lieu  une rception  laquelle assistent huit cents
gentilshommes franais, qui se retrouvent le soir pour lui faire fte
 un th chez le baron de Duminique. Le lendemain, il est mand chez
les princes. On le met au courant de la situation, on sollicite ses
conseils, et on puise dans sa parole tant de courage qu' l'issue de
l'entretien, le ministre de l'lecteur, par ordre de son matre,
rpond au gouvernement franais sur un ton d'assurance que jamais il
n'aurait os prendre s'il ne se sentait appuy. Aprs avoir tabli que
le roi Louis XVI n'tait pas libre quand il a formul ces accusations
mal fondes, il dclare qu'il n'existe dans l'lectorat aucun
rassemblement arm. Il n'y a que des Franais qui ont cherch un asile
contre les perscuteurs, et  qui le gouvernement de l'lecteur a
interdit d'acheter des munitions et des armes de guerre.

Mensongres sont ces affirmations que dmentirait tout voyageur qui a
travers Coblentz et a pu voir, dans les rues, les uniformes bariols
des officiers et soldats de l'arme des princes. On n'en soutient pas
moins que les reproches du gouvernement franais sont injustes. Cette
rponse partie, l'exaltation qui l'a dicte tombe et fait place au
dcouragement. On veut cependant retenir les illusions qui
s'vanouissent. Le marchal de Broglie,  la tte de la noblesse, va
congratuler le comte d'Oxenstiern. Mais ces bravades dissimulent mal
l'angoisse que chacun ressent,  la veille de nouveaux malheurs en
quelque sorte pressentis et auprs desquels ne sont rien ceux qui
nagure arrachaient au marquis de La Queuille ce cri de dtresse: Je
suis surpris que nous existions!

Les jours suivants, se succdent des nouvelles contradictoires. Les
lettres de Paris donnent du roi des ides si incohrentes qu'on ne
sait qu'en penser. Les unes le reprsentent comme trs satisfait, les
autres comme trs abattu et trs afflig. On apprend ensuite qu'
Mayence,  Worms,  Spire, partout o il y a des migrs, les princes
de l'Empire ont reu des notes analogues  celle qui a t adresse 
l'lecteur de Trves. On dit que les migrs vont tre chasss de
l'Allemagne. D'autre part, on raconte qu'aprs le vote de la loi qui
dicte contre eux des chtiments redoutables, le prince de Reuss,
ambassadeur de l'empereur d'Autriche  Berlin, a entretenu les
ministres du roi de Prusse d'un projet d'alliance  conclure entre les
deux souverains, en vue des affaires de France. On ajoute, il est
vrai, qu'il a tellement insist sur la ncessit de s'en tenir  la
dfense, que les Prussiens sont convaincus qu'aprs avoir pris
l'initiative de cette proposition, l'Autriche, au moment de se
dcider, reculera.

En toute occasion, promettre d'entreprendre et ne rien faire, telle
est bien, en effet, la politique de Kaunitz, le ministre de
l'Empereur. Comme ses collgues, il est peu favorable  l'migration;
mais, de plus qu'eux, il admire la nouvelle constitution de la France.
Il en a appris par coeur les principales dispositions; il les rcite
avec emphase  ses visiteurs, en leur dclarant que Louis XVI y a
adhr librement, sans contrainte, et qu'il a eu raison. Malgr tout,
on se reprend  esprer. On reste convaincu que l'Europe cessera
d'tre indiffrente aux dmarches comminatoires du pouvoir
rvolutionnaire, que Lopold ne laissera pas les tats de l'Empire
sous le coup d'une invasion, qu'il prviendra les desseins des
enrags de Paris en leur dclarant la guerre.

Puis, brusquement, clate la nouvelle que le roi a pu sortir de sa
capitale. C'est le 22 novembre qu'elle se rpand dans Coblentz. D'o
vient-elle? Par qui vient-elle? Qui l'a apporte? Nul ne le sait, et
plus elle est invraisemblable, plus on y croit. De toutes parts
s'lvent des cris d'allgresse. Ils redoublent quand on annonce que
Louis XVI vient directement  Coblentz, escort par cent mille hommes
recruts dans les garnisons souleves sur son passage. L'lecteur
donne l'ordre de tirer le canon ds que le roi paratra. Les princes
sont accourus au palais. Cond arrive de Worms. La ville se pavoise.
Aux croises, apparaissent des drapeaux blancs, quelques-uns
fleurdelyss. Les cloches sont en branle. Le soir venu, les maisons
sont illumines, tandis que les migrs, convaincus que leur exil est
fini, qu'ils vont entrer en France derrire leur roi victorieux,
s'apprtent au dpart.

Mais, le lendemain, des informations plus prcises viennent dtruire
tant de radieuses esprances et dmentir le bruit de l'vasion du roi.
Fausse tait la nouvelle si lgrement accueillie la veille. Quand on
n'en peut plus douter, le dcouragement renat, plus pre et plus
morne. De nouveau, voici la misre et sa suite d'humiliations et de
souffrances; du mme coup, l'animadversion surexcite des populations
qui  Coblentz,  Worms,  Mayence, sont lasses des exigences des
migrs; les injonctions imprieuses du gouvernement franais qui
rclame leur expulsion. Quelques-uns parlent encore de l'intervention
de l'Europe; la masse n'y croit plus.

L'Empereur, cependant, rompt le silence dans les derniers jours de
dcembre. C'est pour ratifier le Conclusum qu'au mois d'aot
prcdent a vot la Dite de Ratisbonne et demander au roi de France
la rintgration dans tous leurs droits des princes de l'Empire
possessionns en France. Il rpond ainsi  l'ultimatum qui lui a t
adress de Paris,  la menace qui lui a t faite de marcher sur
l'lectorat de Trves, si les migrs n'en sont pas expulss. Il crit
au roi de Prusse pour lui proposer une alliance contre l'ennemi
commun. Ce souverain accepte,  la condition que la protestation qu'on
se propose de lancer ne visera pas la Rvolution, mais seulement le
cas de violation du territoire allemand. Cette agitation diplomatique,
ces changes de vues et de notes ne prsagent rien de bon pour les
migrs. Tout le monde, peuples et monarques, leur en veut d'avoir
appel la tempte sur les pays Rhnans. On sait que, s'ils ne
s'loignent pas, la guerre est invitable. Cette perspective ameute
contre eux les habitants de l'lectorat, parmi lesquels la Rvolution
compte des adeptes ardents et convaincus.

Le rappel de Vergennes, annonc tout  coup, porte la terreur  son
comble.  Paris, on reproche  ce diplomate d'tre le complaisant des
princes, d'tre sans nergie devant eux et d'oublier, en leur
prsence, qu'il est l'agent du gouvernement franais. On lui donne un
successeur qui saura, mieux que lui, faire excuter la volont
nationale. Vergennes refuse de rentrer en France, crit au ministre de
Lessart qui a succd  Montmorin une lettre trs digne qu'il termine
ainsi: Le langage de l'adulation et t peut-tre plus utile pour
moi et plus agrable pour vous. Mais ce n'est pas en louant un
gouvernement pench vers sa ruine qu'on parvient  le sauver. Puis,
il se jette parmi les migrs o est vritablement sa place et
abandonne son poste  Bigot de Sainte-Croix, la crature des
Monarchiens.

 peine en fonctions, celui-ci, quoiqu'on ait essay de l'intimider
par des dclarations hostiles, pose nettement ses exigences. Son
attitude a branl dj les rsolutions de Coblentz, quand arrive une
communication de l'lecteur de Mayence, Frdric-Charles, baron
d'Erthal. Il crit  celui de Trves que la ville de Worms exige le
renvoi d'un millier de Franais qui s'y trouvent avec Cond. Que
ferez-vous si pareille requte vous est adresse? demande-t-il.
Embarrass pour rpondre, l'lecteur de Trves appelle auprs de lui
le prince de Nassau et le comte de Calonne afin de les consulter. Il
redoute une invasion rvolutionnaire. Armez les migrs, lui rpond
prsomptueusement Nassau, et je rponds de la sret de vos tats.
Mais le pauvre petit souverain n'ose courir cette aventure sans savoir
si l'Empereur le soutiendra. Il crit  Lopold, lui fait part de ses
perplexits: Faites cesser le sujet des inquitudes de la France,
rplique l'Empereur, et je prendrai parti pour vous.

Sous le coup de cette lettre, l'lecteur est pouvant. Ne pouvant
plus compter sur l'Empereur, il s'adresse  la Prusse, sollicite son
appui pour rsister aux exigences du gouvernement franais. Mais lente
 venir, la rponse de la Prusse est vasive. Clment-Venceslas de
Saxe se sent de plus en plus isol sous les menaces qui deviennent de
jour en jour plus redoutables, au fur et  mesure que Bigot de
Sainte-Croix,  l'exemple de ses collgues accrdits auprs des
autres princes de l'Empire, se fait plus pressant.

Cependant, les princes parviennent  ranimer le courage de leur oncle.
Sous leur influence, il se prodigue en bravades. C'est en vain que la
France veut lui arracher la promesse de ne plus tolrer dans ses tats
des rassemblements arms et se dit prte  se contenter de cette
satisfaction; il ne veut rien promettre. Bien plus, il fait injure 
Bigot de Sainte-Croix, en reculant sans cesse sa rception officielle
et la remise de ses lettres de crance. Les princes lui ont persuad
que quoiqu' Paris, Jacobins et Constitutionnels dsirent la guerre,
les premiers avec l'espoir qu'elle les relvera dans l'opinion, les
seconds avec l'espoir qu'elle consommera la chute du parti violent,
ils sont hors d'tat de la faire, n'ayant ni argent ni troupes sres,
et qu'en consquence, on peut les braver impunment. C'est l'opinion
de Calonne qui va rptant partout ce qu'il a crit  la comtesse de
Chabannes: La guerre! peuvent-ils la faire sans troupes et sans
argent?

Mais bientt le ministre de France rclame avec hauteur sa
prsentation  la cour. On consulte alors l'lecteur de Mayence. Sur
son conseil, Bigot de Sainte-Croix est reu le 8 janvier 1792. Dans
cette audience, il dclare  l'lecteur que, si le 15 de ce mois, il y
a encore dans l'lectorat des rassemblements arms, les Franais y
entreront. Cette fois, l'lecteur se croit perdu. Dans son
affolement, il oublie que les princes auxquels depuis une anne il
donne asile sont ses neveux, qu'il les a toujours encourags et
soutenus dans leur rsistance contre Paris. Il leur adresse une note
par laquelle, aprs avoir expos que ses sujets, dj travaills par
la propagande dmagogique, sont menacs d'une invasion, et que, pour
leur en pargner les maux, il a pris l'engagement de ne plus tolrer
de corps arm dans ses tats, il intime aux frres du roi de France
l'ordre formel de disperser leurs troupes.

En mme temps que cette imprieuse rclamation leur est remise,
Monsieur et le comte d'Artois reoivent de l'Empereur un dur
avertissement. Lopold affirme que le roi, son beau-frre, a accept
srieusement la Constitution, qu'il rpugne  toute tentative
contre-rvolutionnaire et que lui, Lopold, sait que les princes ne
l'ignorent pas. En consquence, les manoeuvres auxquelles ils se
livrent sont contraires  ce qui a t convenu  Pilnitz. Elles ne
peuvent qu'entraver le rtablissement de l'ordre en France. L'Empereur
ajoute que toutes les cours pensent comme lui. Quant  la protection 
assurer aux migrs, il estime qu'elle ne laisse rien  dsirer et ne
peut tre pousse plus loin, une protection plus active devant tre
rserve pour le roi s'il en avait jamais besoin. C'est une leon,
cette lettre, et bien humiliante. Mais les princes doivent courber le
front et la subir. Cette fatale anne 1791 s'achve ainsi dans les
colres et les larmes. L'hiver va s'couler sans amliorer cette
situation dsespre.


VI

L'MIGRATION EN 1792

 ce moment, par toute la France, l'migration, qui s'tait ralentie
aprs le vote de la Constitution, quand on croyait que ce vote allait
clore l're rvolutionnaire, a repris toute son activit. Ceux-l
mmes qui s'taient promis de ne jamais migrer se dcident  partir,
victimes d'un affolement auquel personne ne rsiste, et qui cache mme
aux yeux des anciens familiers de la cour ce que prsente de lche
cette fuite gnrale qui laisse la famille royale  la merci de ses
ennemis. On s'loigne du trne pour soutenir le trne; on sort de
France pour reconqurir la France, et les plus vaillants renoncent 
se dfendre contre les enrags qui les menacent dans leurs biens, dans
leur libert et dans leur vie. Des migrs de la premire heure, qu'on
a vus rentrer sur la foi de l'avenir plus calme, dont le vote de la
Constitution semblait prsager le prompt retour, dplorent leur
erreur, et tentent de la rparer en dsertant de nouveau leur patrie.
Gentilshommes, vques, prtres, moines, bourgeois, des artisans mme
cherchent leur salut dans la fuite. Tous les pays du monde en voient
arriver. Il y en aura non seulement dans la plupart des capitales de
l'Europe, mais encore aux tats-Unis, au Canada, aux Indes, en Perse
et dans le royaume de Siam. Ils se portent de prfrence en Suisse et
en Allemagne. Les lectorats du Rhin regorgent de Franais. Le 12 aot
1792, Vergennes crit de Coblentz au ministre Montmorin:

Il me parat essentiel que vous soyez inform que, depuis environ
quinze jours, les migrations de la France en Allemagne deviennent
trs considrables, et d'autant plus fcheuses que la plus grande
partie de ces migrants est compose d'une classe de citoyens trs
utiles, je veux dire de laboureurs et d'artisans. Soixante personnes 
la fois, tant hommes que femmes et enfants, ont pass par cette ville,
il y a quatre jours, se dirigeant vers la Hollande.

En Savoie et  Nice, les migrs deviennent si nombreux que
l'Assemble nationale, aprs avoir invit vainement le roi de
Sardaigne  les disperser, songe  faire entrer dans ce pays l'arme
du Midi que commande le gnral de Montesquiou. En beaucoup
d'endroits, leur prsence occasionne des soulvements populaires: 
Bruxelles, o la foule ameute leur arrache les cocardes blanches dont
ils se parent;  Chambry, o des protestations s'lvent contre les
opinions qu'ils expriment;  Nice,  Bonn,  Worms, o on leur
reproche de provoquer par leur nombre la hausse du prix des denres.

Il importe de remarquer que, maintenant, l'migration n'est plus
aussi facile qu'aux dbuts de la Rvolution. Pour partir, il faut un
passeport, et recourir, pour s'en procurer un,  toutes les ruses que
peuvent suggrer la crainte de prir, et la volont de se drober  la
mort. Sur la route de l'exil veillent des municipalits  l'image des
comits rvolutionnaires de Paris, de qui elles tiennent leurs
pouvoirs. Dfiantes, souponneuses, insensibles  la dtresse des
fugitifs, elles exercent sur eux une active surveillance, les
empchent d'aller plus loin, pour peu qu'une lacune dans le passeport
veille leurs doutes; elles les emprisonnent pour un rien; elles les
renvoient sous bonne garde  leur point de dpart o d'autres dangers
les attendent.

Il est vrai que le besoin de tromper cette surveillance suggre les
procds les plus ingnieux pour s'y drober, et d'admirables
dvouements pour venir en aide aux suspects qui cherchent  fuir. Tels
ces modestes employs des mairies qui dlivrent des passeports sous de
faux noms, au risque de payer de leur tte leur supercherie. Tels ces
serviteurs qui cachent leurs matres et favorisent leur fuite. Telle
encore cette femme rfugie elle-mme en Suisse, qui, de l, envoie 
Paris des gens du pays qu'elle habite avec un passeport dlivr par
les autorits locales.  Paris, le titulaire du passeport le donne 
la personne qu'on lui avait dsigne, et, quand elle est partie, il se
fait rapatrier lui-mme par son ambassadeur. Des traits pareils sont
innombrables en ce temps calamiteux; ils vengent l'humanit
contemporaine de ceux qui la calomnient.

Le danger des citoyens n'engendre pas seulement des dvouements; il
inspire aussi des spculations moins dsintresses. Des gens se font
sauveteurs d'migrs. Un Allemand a imagin de sauver des femmes en
simulant, moyennant un bon prix, un mariage avec elles. En sortant de
la municipalit, il part avec son pouse pour son pays d'o il revient
bientt contracter une nouvelle union. Il en contracte de la sorte
dix-huit, en tout bien tout honneur, et ne renonce  son lucratif
mtier que lorsque les rigueurs du Comit de salut public en rendent
l'exercice par trop dangereux. Mais il y a gagn de quoi vivre  son
aise.

Par suite de ces exodes,  la fin de 1791 et au commencement de 1792,
l'piscopat franais est presque en totalit hors de France, en
Angleterre, en Allemagne, en Espagne, en Savoie, dans les Pays-Bas, en
Italie. Plusieurs de ses membres sont partis aussitt, aprs le vote
de la Constitution civile du clerg. Les dcrets proscripteurs des 27
mai et 26 aot 1792, qui autorisent et ordonnent le bannissement des
prtres inserments, ont ensuite entran le dpart de ceux qui
taient rests. La fuite de quelques-uns est marque par des aventures
quasi-tragiques. Ils sont menacs, poursuivis, traqus, arrts mme,
et c'est comme par miracle qu'ils chappent  la mort. M. de Lamarche,
vque de Saint-Pol de Lon, est oblig de se drober nuitamment  des
assassins sans avoir mme le temps de se chausser, et doit se faire
prter des souliers par ceux qui protgent sa fuite. M. de Mrinville,
vque de Dijon, chapp aux massacres de septembre, se sauve presque
nu. L'archevque de Vienne, M. d'Aviau, en arrivant  Annecy o il
s'est rfugi, va se faire habiller au sminaire. Les cardinaux de
Boisgelin, de La Rochefoucauld, de Montmorency, sont sans ressources
en arrivant  l'tranger, et c'est aussi le cas de la plupart des
prlats fugitifs. Leurs aventures sont douloureuses, et leur infortune
n'est gale que par le courage avec lequel ils la supportent, comme
par la rsignation qu'ils opposent  l'effroyable chute qui de leur
opulence rcente les prcipite dans la pauvret.

Le sort des simples prtres est encore plus misrable. C'est par
milliers qu'ils sont contraints d'migrer s'ils ne veulent prter le
serment. Rien qu'en Angleterre, o ils sont accueillis avec une
gnrosit touchante, on en comptera jusqu' douze mille, arrivs l
sans ressources, et qui ne vivent que grce aux souscriptions ouvertes
en leur faveur. Il en est presque uniformment de mme dans les autres
pays qui ont donn asile  ces proscrits, quoique, cependant, les
manifestations de la charit anglaise dpassent de beaucoup celles qui
se produisent ailleurs. Mais en dpit des secours qu'ils reoivent,
ils sont trop nombreux pour tre compltement et efficacement
secourus. Pour la plupart, ils doivent vivre de privations, se
rsoudre  exercer un mtier ou mme  mendier[27].

         [Note 27: Pour ce qui concerne l'migration religieuse, je
         renvoie mes lecteurs au savant ouvrage de M. l'abb Sicard
         que j'ai dj mentionn.]

Aprs leur dpart de France, il ne reste plus gure dans les
paroisses que des prtres asserments. Dans les pays montagneux
seulement, le refus de partir a t gnral. Les Cvennes notamment
offrent l'admirable exemple d'humbles desservants qui poursuivent 
travers d'incessants prils l'exercice du sacerdoce, cachs dans des
grottes dont ils font des chapelles, ou se glissant la nuit dans les
villages pour administrer les sacrements. Il en est mme qui
circulent, le fusil en bandoulire, prts  se dfendre contre les
jacobins qui voudraient les empcher de se livrer aux devoirs de leur
ministre. Quant  ceux qui sont partis, et tandis que les migrs
laques excitent plutt la dfiance, les couvents s'ouvrent presque
partout devant eux; ils sont l'objet d'un gnreux empressement, comme
si les clergs trangers avaient  coeur d'affirmer la solidarit qui
doit exister entre les ministres de la sainte glise,  quelque
nationalit qu'ils appartiennent.

L'migration lgante est  Bruxelles et  Londres; l'migration
militaire  Coblentz,  Mayence,  Worms; l'migration pauvre 
Soleure,  Lausanne et  Fribourg, o l'on peut vivre  meilleur prix.
Dans ces trois dernires villes, se sont rfugis des dputs
proscrits, des publicistes, ceux qui voient dans la Rvolution autre
chose qu'un accident passager, qui en ont tudi les origines, prvu
les effets et en redoutent les suites. Si les princes n'coutaient que
les avis qui leur viennent de l, toute autre serait leur conduite.
Mais l'esprit constitutionnel et monarchien rside parmi les migrs
de Suisse, et cela suffit pour exciter contre eux les dfiances des
exalts.

Bien diffrente est a Coblentz,  Mayence et  Worms la physionomie de
l'migration. L viennent ceux qui sont moins soucieux de se mettre 
l'abri qu'avides de combattre et de se venger, et ceux aussi qui
esprent tirer pied ou aile du dsarroi gnral. En septembre 1791, il
n'arrive pas moins de soixante officiers par jour. L'un d'eux crit:

Je trouvai  Coblentz, un nombre infini d'officiers de tous les
grades, d'migrs de toutes les classes, de tous les rangs, de tous
les ges, de tous les sexes. migrer tait alors une vritable mode.
Les fiacres, les carrosses de remise de Paris, les voitures de la
cour, connues sous la dnomination de pots de chambre, arrivaient
journellement  Coblentz. Les femmes galantes de Paris se mettaient
aussi de la partie. Elles insultaient ouvertement, leur proposant des
quenouilles, les gentilshommes et militaires ne paraissant pas
disposs  migrer[28].

         [Note 28: Mmoires indits du marquis de Bouthillier.]

Cette population nomade, jete hors de ses foyers, tumultueuse,
encombrante, portant  l'tranger ses passions et ses exigences,
espre que, grce  l'Autriche, ses maux vont finir. Son espoir, tous
les migrs d'Allemagne le partagent.  Bonn, ils vont chaque jour se
promener sur les routes pour voir si les armes impriales ne se
montrent pas  l'horizon.  Aix-la-Chapelle, ils acclament l'archiduc
Charles qu'ils ont reconnu traversant la ville, et tandis qu'on change
ses chevaux, groups autour de sa voiture, ils l'accablent de leurs
bndictions, bien qu'il affecte de ne parler  aucun d'eux. 
Mayence, ils bravent audacieusement le gouvernement franais dans la
personne de son reprsentant. Ils l'espionnent jusque dans sa maison,
mettent ses gens en interdit chez les fournisseurs. La duchesse de
Gramont se plat  ameuter contre lui la coterie des migrs. Un jour,
tant en voiture avec Mmes de Guiche, de La Force et de Choiseul, elle
s'amuse, de vingt pas en vingt pas,  couper la route au carrosse du
diplomate, en chantant le _a ira_, histoire de faire montre d'un peu
d'impertinence.  Londres, on nourrit d'autres proccupations. Ou ne
songe qu' mener la vie joyeuse. Les Franais se donnent entre eux des
bals, des soupers, vont presque tous les soirs au thtre. Le 21
janvier 1794, l'un d'eux donne une fte. Elle bat son plein lorsque
quelqu'un fait remarquer que c'est l'anniversaire de la mort du
roi[29].

         [Note 29: Notes manuscrites du peintre Danloux. Il avait
         migr, et fut  Londres, durant son sjour, l'artiste  la
         mode.]

 Bruxelles, les femmes vont au Parc, chaque aprs-midi, en grande
parure. Aux environs de la ville s'est fixe la princesse de
Vaudmont, dans une ferme  elle, dont elle a transform les granges
pour s'y faire un appartement. Les gens de bon ton s'y rassemblent,
passent et repassent en allant  Coblentz. Ils apportent des
nouvelles, en remportent pour les semer ailleurs. Cette brillante
potinire reste ouverte jusqu'au jour o les armes de la Rpublique
viennent la fermer, et obligent la princesse  chercher un asile 
Hambourg.

C'est le moment o commencent les dures preuves.

J'ai vu, dit un tmoin de ces temps, l'avocat Christin[30], j'ai vu
la princesse de Vaudmont, ne de Montmorency et veuve d'un prince de
Lorraine, vendre des livres  Hambourg sous un nom suppos, et
recevoir le soir cinq ou six personnes qui toutes faisaient usage de
quelques ressources, et gagnaient  peine de quoi vivre au jour le
jour. Rien n'tait plus aimable que ces soires.

         [Note 30: Lettres de Christin, publies  la suite du Journal
         de la princesse Tourkestanow. Archives russes.]

Cette histoire est celle de la plupart des nobles migrs.

 Londres, raconte encore Christin, je trouvai une marquise de
Chabannes tenant une cole de petites filles, une comtesse de
Boisgelin donnant des leons de piano,  pied, sa robe retrousse dans
ses poches et un parapluie  la main, et, le soir, ces deux dames se
runissaient chez leur vieil oncle septuagnaire, l'archevque d'Aix,
qui, soutenu par ses nices, cdait  de pauvres curs la pension que
le gouvernement anglais lui accordait. Ces soires chez l'archevque
taient encore une des runions les plus aimables que j'aie vues. On
se faisait  son sort sans rcrimination.

Les rcits du temps prsentent d'innombrables tableaux du mme genre.
Les premiers migrs ont dj connu d'pres soucis. L'esprance qui
les soutenait au dpart a t brve. Mais ceux qui se sont expatris
plus tard sont encore plus misrables. Au del de la frontire, ils
ont trouv toutes les amertumes, toutes les dceptions, toutes les
cruauts de la lutte pour l'existence. Les bourgeois, les artisans,
ceux qui taient accoutums au travail et  se contenter de peu,
parviennent  se crer des ressources, en reprenant  l'tranger la
profession qu'ils exeraient en France. Les privations qu'ils
subissent ne diffrent gure de celles qu'ils ont supportes dans leur
patrie depuis que la Rvolution est venue tarir les sources o
s'alimentait l'industrie nationale. Pour ceux-l, l'exil est
tolrable. Mais pour les nobles qui n'ont jamais fait oeuvre de leurs
doigts, c'est le supplice et le martyre d'tre contraint de gagner sa
vie par le travail. Ils connaissent toutes les horreurs de la
pauvret. Ils sont rduits, pour ne pas mourir de faim,  entreprendre
de dures besognes que, faute d'habitude, ils ne peuvent rendre
productives qu'aprs de laborieux et de longs efforts. Toutes les
grandes villes d'Europe sont tmoins de ces drames de la misre.

En Angleterre, la charit ou des calculs politiques finiront par en
attnuer le caractre douloureux, en organisant des secours. Des
comits se forment  l'instigation des plus grands seigneurs du
royaume, et des souscriptions sont ouvertes au profit des migrs.
Mais il n'en est pas de mme en Allemagne, o la prsence des frres
du roi les a attirs en plus grand nombre qu'ailleurs. On voit les
grandes dames de l'aristocratie franaise devenir mercires,
parfumeuses, modistes, exercer encore d'autres mtiers. Dans plusieurs
villes, il y a, sur les promenades, des choppes o elles trnent
transformes en marchandes.  Bamberg, une marquise de Guillaume tient
un caf o la beaut de sa fille attire les consommateurs. La marquise
de Lostange vit, dans la mme ville, des libralits d'un ancien
domestique. Ailleurs, une marquise de Virieu est couturire, une
marquise de Jumilhac lingre, une madame de Lamartinire ravaudeuse,
une demoiselle de Saint-Marceau fille de boutique, une madame de
Rocheplate marchande des quatre saisons, une comtesse de Prigord
institutrice, une demoiselle de Dorvillers professeur de langues, une
demoiselle de la Bretonnire professeur de piano, une duchesse de
Guiche garde-malade, une demoiselle de Saint-Marcel fleuriste. 
Londres, la marquise de Chabannes-La Palice a ouvert un pensionnat;
dans la mme ville, une jeune baronne sige au comptoir d'un
restaurant. Une autre vit maritalement avec un coiffeur dont elle
tient les comptes. Puis il y a celles qui exercent des professions
moins avouables, des comdiennes, des chanteuses de caf-concert, des
marchandes de baisers.  Londres,  Bruxelles,  Rome,  Coblentz
mme, l'armorial de la galanterie vnale s'enrichit du nom de quelques
belles patriciennes.

Les hommes aussi pratiquent tous les mtiers.  Hambourg, des prtres
sont colporteurs de chansons et les chantent dans les rues. Le consul
de France signale  la police deux portefaix du port, qui dchargent
les navires, dcors de la croix de Saint-Louis. Ce sont des
gentilshommes franais. Par ses soins, il leur est interdit de la
porter.  Erlang, un La Vieuxville est commissionnaire, un Mailly
typographe, un Coigneux cordonnier. Partout o il y a des migrs, les
teneurs de livres, les crivains publics, les porteurs d'eau sont des
Franais.  Londres, on va entendre des acteurs dont les aeux ont t
aux croisades. Quelquefois, si cruelle devient la misre qu'elle
pousse aux plus affreuses extrmits. Le Comit de salut public
recrute parmi les migrs les espions qu'il entretient dans plusieurs
villes trangres, et souvent les tribunaux locaux ont  juger des
friponneries dont les migrs sont les auteurs. Il en est qui
fabriquent de faux assignats. Ils se justifient en disant  tort ou 
raison que Calonne en fait autant. Un effroyable dnment peut seul
expliquer cette absence de tout sens moral, cet oubli de toute
dignit.

Ce qu'il est, ce dnment, quelques fragments de lettres en donnent 
peine une ide. J'ai encore trois louis en tout. Si je savais  qui
m'adresser pour vendre des couverts!--J'ai vendu les habits dont
vous m'avez parl ainsi que vos culottes.--Je suis dans le dnment
le plus absolu. Nous sommes  la veille de manquer de pain, rduits 
vivre de son et de pommes de terre.--Je n'ai pas d'argent pour
acheter du pain.--Vos bijoux sont engags. Impossible de vous
envoyer de l'argent autrement. Le juif qui les a donnera encore
vingt-cinq louis dessus.--Nous sommes, ma femme et moi, dans le
dernier besoin. Aidez-nous, je vous en supplie. Envoyez-nous des
louis. On ne peut trouver ici  changer des assignats parce qu'ils
sont faux, provenant de la fabrication de M. de Calonne. Ces lettres
viennent d'un peu partout. Celles qui partent de l'arme de Cond ne
rvlent pas qu'on y est moins malheureux.--Nous passons quelquefois
cinq jours sans avoir de rations.--Les logements que nous occupons
sont des greniers, des curies et des tables; pour matelas, une botte
de paille, et  peine assez de place pour s'tendre.--J'ai gard
deux mois la mme chemise. Quand elle tait trop sale, je me mettais
au lit pour la faire laver.--Mon cher papa, les princes Franais
nous avaient promis quatre sous par jour. Ils ne nous les donnent pas.
Nous mourons de faim. L'arme manque de tout. C'est de Verdun, o les
migrs se trouvent avec les allis en marche vers Paris, que cette
dernire lettre est date.

Vers ce mme temps, Chateaubriand, encore obscur, erre, le soir venu,
par les rues de Londres. Il cherche  tromper sa faim, en regardant
aux devantures des magasins les victuailles exposes ou en respirant
les odeurs qui montent des cuisines. Quand je passais devant les
boutiques de boulanger, mon supplice tait horrible. Par une rude
soire d'hiver, je restai deux heures plant devant un magasin de
fruits secs et de viandes fumes, avalant des yeux tout ce que je
voyais; j'aurais mang non seulement les comestibles, mais leurs
botes, paniers et corbeilles.

Les plus grands ne sont pas  l'abri de cette dtresse. Polignac crit
de Vienne le 2 octobre 1792:

J'prouve, ainsi que vous, beaucoup de difficults pour me procurer
de l'argent qui m'est ncessaire pour faire subsister la nombreuse
famille que j'ai avec moi. Je suis mme oblig de trouver sur mon
crdit, qui n'a jamais t considrable ici et qui diminue tous les
jours, l'argent que j'ai t oblig de dpenser pour le compte des
princes, car, depuis longtemps, ils ne peuvent en donner  personne,
mme pour les objets les plus ncessaires.

Presque au mme moment Vaudreuil, qui s'est rfugi  Lige aprs la
bataille de Valmy,  la suite du comte d'Artois, laisse chapper cette
lamentation:

Je me meurs de la douleur que j'prouve, et aucune consolation, aucun
espoir ne s'offrent  mon esprit et  mon coeur. Je ne sors presque
pas de chez moi; ces arts que j'adorais, ces chefs-d'oeuvre de
l'antiquit en monument et en sculpture, ces chefs-d'oeuvre des
Raphal, des Dominiquin, des Carrache, je n'ai pas t tent de les
aller voir. La musique italienne que j'aime tant a perdu pour moi tous
ses charmes ... L'amour et l'amiti qui occupent mon me tout entire
ne me font presque prouver que des sentiments douloureux, car sans
cesse je pleure sur tout ce que j'aime. Je passe alternativement de la
rage  l'abattement ... Je n'ai ni voiture, ni argent, et  la veille
de ma ruine totale, ne recevant plus rien de mes gens d'affaires, je
dois tout calculer, tout pargner, et me soumettre d'avance aux
privations et  la misre ... Ma sant, grce  Dieu, se dtruit
chaque jour, et voil ma ressource!

Enfin Calonne lui-mme ne peut se drober  ces cruelles preuves.
Lorsqu' la fin de 1792, il vient  Londres aprs avoir quitt les
princes, il est saisi faute de pouvoir payer une dette qu'il a
contracte pour eux. Assailli d'autres rclamations, il n'ose plus
sortir de chez lui, de peur d'tre arrt. C'est en fugitif qu'il
s'loigne d'Angleterre pour rejoindre sa femme en Italie, au moment o
ses meubles vont tre vendus.

Le temps, en s'coulant, ne fera qu'aggraver cette misre. On en
trouve les tmoignages  chaque pas.  la fin de 1796,  l'arme de
Cond, elle sera aussi poignante qu' la fin de 1792. Plus que jamais,
on y vivra d'expdients et d'aumnes. Le 28 novembre, un officier de
cette arme fera  un ami cette confession douloureuse:

... La position de nos finances est toujours la mme; la campagne
nous a ruins en argent et en chevaux. Les deux cents louis que
Monsieur a envoys au comte de Damas nous sont arrivs on ne peut plus
 propos pour teindre les dettes les plus presses, et ravitailler la
garde-robe de Monseigneur, ainsi que celle de ses gens de livre qui
tait toute en lambeaux. Nous avons pens qu'tant  l'arme, et
loigns des cours des princes allemands, nous pourrions nous
dispenser de draper, et prendre le deuil du roi de Sardaigne[31], ce
qui nous aurait beaucoup cot, au lieu qu'un simple crpe au bras de
Monseigneur a fait toute l'affaire.  la fin de notre campagne nous
avons eu la visite de M. Wickham; il a t tmoin de notre misre et
de notre chtif quipage; il en a pris note et a crit au ministre
anglais pour qu'on rendt  Monseigneur son traitement; il a dit  M.
de Damas qu'il fallait que le duc d'Harcourt ft la mme demande de
son ct, afin qu'elles puissent concider ensemble, et les lettres
sont parties il y a plus d'un grand mois, et nous sommes dans
l'attente d'une rponse favorable[32].

         [Note 31: Victor-Amde III tait mort le 16 octobre.]

         [Note 32: Archives de Chantilly.]


VII

MISSIONS MULTIPLIES

Quand arrive le mois de janvier 1792, la physionomie des lectorats
s'est dj transforme, car il a bien fallu se rsigner  obir. Les
exercices militaires ont cess; les troupes soldes ont d quitter
l'uniforme ou s'loigner derrire les gardes du corps, dont les
princes ont t contraints de se sparer. Ces malheureux ont pris le
parti, les uns de se cantonner dans des villages perdus et de s'y
faire oublier, en attendant qu'on ait dcid de leur sort, les autres
d'aller rejoindre  Worms l'arme de Cond. Mais celle-ci n'a pas une
meilleure fortune  esprer. On l'a chasse de la ville; on ne veut
mme plus tolrer sa prsence dans les environs. Cond n'a pas un sou
 donner  ses soldats. Par ce rigoureux hiver, ils sont sans feu,
sans pain, sans abri. On les voit errer hves et dguenills, objet de
rpulsion et d'horreur, rarement de piti, de la part de ceux auxquels
ils tendent la main. On en rencontre tendus sur les routes, puiss
par la fatigue ou mme morts, soit par suite des privations, soit
qu'ils n'aient pas trouv en eux-mmes assez de courage pour vivre en
proie  de telles souffrances. Pour crer des ressources  ceux qui
sont rests autour de lui, Cond songe  les jeter sur l'Alsace, et
avec eux  prendre possession de cette province o deux villes,
Strasbourg et Colmar, sont prtes,  ce qu'il assure,  lui ouvrir
leurs portes. Cette marche sur l'Alsace et une tentative sur Lyon
sont, depuis plusieurs semaines, l'objet de ses tudes et de ses
esprances. Mais il en sera de ces projets comme de la plupart de ceux
qu'il a conus et concevra par la suite. Ils avorteront avant d'avoir
reu mme un commencement d'excution.

Tandis que se droule cette morne pope,  Coblentz, un peu de calme
semble revenir. Bigot de Sainte-Croix, au nom du gouvernement
franais, se dclare satisfait des concessions qui lui ont t faites.
Il donne aux princes comme aux migrs l'assurance que, s'ils restent
paisibles, s'ils renoncent  s'agiter et  conspirer, on les laissera
rsider  Coblentz. Il en prend mme l'engagement formel vis--vis de
l'lecteur. Mais les conditions qu'il y met sont telles qu'assurs de
ne pas les remplir, rsolus  favoriser de tout leur pouvoir des
provocations qui rendront la guerre invitable et obligeront
l'Autriche et la Prusse  intervenir par les armes, les princes se
proccupent de trouver une retraite o ils pourront se fixer, quand
ils auront t contraints de quitter le pays qui leur donne asile.
Dans cette dtresse, c'est encore vers l'Autriche, malgr les
humiliations et les affronts qu'elle leur a infligs, qu'ils se
tournent. Le refuge qu'ils cherchent, c'est d'elle ou par elle qu'ils
esprent l'obtenir. Pour le solliciter, ils recourent au prince de
Nassau  qui son nom, son rang, son crdit assurent un accueil
favorable de la part de la cour de Vienne. Le 5 janvier, Calonne crit
au comte d'Artois:

Le temps presse. Cond n'est pas en tat de tenir quinze jours. Il
est sans ressources; il en demande et on ne peut lui en donner. C'est
 cela seulement qu'il faut songer. On n'a perdu que trop de temps aux
petites questions. Il faut que Nassau parte ce soir pour Vienne ou
demain  la pointe du jour. Le temps et le dfaut d'argent nous
crasent. Au nom de votre gloire, prince adorable, soyez tout 
l'objet qui presse, et n'coutez que vous-mme ou ceux qui ne sont
dvous qu' vous.

Dans un conseil auquel Nassau assiste, il est dcid qu'il se rendra
sans retard auprs de l'Empereur. Il ne s'agit plus maintenant de
dcider Lopold  dclarer la guerre  la France. On espre que les
menaces qu'elle lui adresse et l'attitude qu'elle a prise dans
l'affaire des princes possessionns le dcideront  une manifestation
arme. Mais on veut obtenir de lui qu'il permette aux princes et 
leurs troupes, quand le sjour de Coblentz et de Worms leur aura t
dfinitivement interdit, de se rendre dans le Brisgau, de se cantonner
 Ble et  Ettenheim qui sont territoire imprial. L, ils seront
respects et certains de n'tre pas attaqus. Si Lopold leur refuse
cet abri, Nassau devra lui demander, le supplier au besoin,
d'intercder auprs du roi de Prusse, afin qu'il leur ouvre son duch
de Clves ou toute autre partie de ses tats du Bas-Rhin.

Ds le lendemain, le prince de Nassau quitte Coblentz. Outre la
demande des princes, il emporte une lettre de l'lecteur de Trves
dans laquelle celui-ci dclare qu'il ne chassera pas ses neveux et
qu'il aime mieux perdre sa principaut que se dshonorer. Mais, si
faible est l'espoir qu'on fonde sur ces dclarations et sur la
dmarche de Nassau qu'aussitt aprs son dpart, Calonne crit au
comte de Las Casas, ambassadeur d'Espagne  Venise. Il le prie de
s'informer si, dans le cas o l'empereur Lopold et le roi de Prusse
refuseraient de donner asile aux frres du roi et  la noblesse
franaise, le monarque espagnol voudra les recevoir. Dans le mme but,
il s'adresse au duc d'Havr reprsentant des princes  Madrid, et
mande au cardinal de Bernis,  Rome, de tcher de mettre dans leurs
intrts l'ambassadeur d'Espagne. L'Espagne, c'est notre seule
ressource, en attendant les secours du Nord qui ne viendront qu'au
printemps.

Aprs l'expdition de ces lettres, qui a suivi de prs le dpart de
Nassau, Coblentz retombe dans la torpeur. Cependant, voici un rayon
d'esprance. Vers la mi-janvier, l'agent Froment, qui se trouve 
Coblentz, conduit  l'audience des princes un personnage qu'ils
s'empressent de recevoir aussitt qu'il est annonc. Son costume est
celui d'un paysan mtin de petit bourgeois; il a des traits rudes
sous ses cheveux gris; ses manires sont dpourvues de distinction.
C'est un missaire venu du Vivarais, l'abb Claude Allier, cur-prieur
du village de Chambonnas, l'un des organisateurs du rassemblement de
Jals. Il arrive de son pays. Quoique dcrt d'accusation, il y a
vcu cach tout en participant aux prparatifs du complot ourdi par
les royalistes du Midi. Le but de son voyage  Coblentz est d'exposer
la situation des provinces mridionales, le rsultat des efforts que
lui et ses amis ont tents pour secourir Louis XVI et surtout de
demander des chefs pour mener au combat les dfenseurs de la
monarchie.

Par Froment, les princes connaissaient vaguement ces plans. Mais
Claude Allier les leur dveloppe avec plus de dtails. Il y travaille
depuis trois ans; il les a mdits et mris. Il prtend avoir recrut
dans le Languedoc, la Provence et les Cvennes, soixante mille hommes
et les avoir affilis  la confdration de Jals. Ils sont prts  se
lever  son appel et  se runir dans le Vivarais et le Gvaudan,
contres montagneuses, propices par consquent  la formation de
dpts d'armes et de magasins de vivres, o ils pourront se maintenir
jusqu'au moment o les Espagnols et les Pimontais dbarquant sur les
ctes mridionales viendront les mettre en branle, les aider 
s'emparer du Midi pour marcher ensuite sur Lyon et Paris. Que les
provinces de l'Ouest imitent cet exemple et la Rvolution prira.

Et ce ne sont pas l des illusions,  en croire Claude Allier. L'tat
du Midi est favorable  ce mouvement.  Perpignan,  Arles, 
Montpellier,  Lunel,  Yssingeaux,  Mende, les royalistes sont
innombrables. Toutes ces villes se donnent la main. Les campagnes
pensent comme elles. Dans un village perdu de l'Aveyron, un ancien
constituant, le notaire Charrier, a dj recrut une arme. Le centre
de ces oprations est  Jals dans le Vivarais, o les confdrs
occupent le chteau de ce nom et celui de Banne. Claude Allier affirme
encore que les royalistes en armes ne trouveront devant eux que des
troupes faciles  vaincre, vu leur petit nombre, affaiblies par
l'indiscipline et la dsertion, ou des gardes nationaux mal dirigs
par des administrations entirement dsorganises.

Les princes sont trs mus par ces renseignements, de l'authenticit
desquels ils ne doutent pas. Ils engagent leur visiteur  retourner
dans son pays,  runir les principaux chefs,  leur faire prendre une
rsolution dlibre en commun, sur le vu de laquelle ils enverront
des chefs militaires et des secours d'argent. Malgr la rigueur de
l'hiver et les prils qui l'attendent en Vivarais, o sa tte est mise
 prix, Claude Allier repart sur-le-champ. Six semaines plus tard, il
fait parvenir aux princes la dlibration qu'ils ont exige. Elle
porte cinquante-sept signatures. Elle est apporte  Coblentz par l'un
de ceux qui l'ont signe: Dominique Allier, frre du cur, homme non
moins nergique, qui a fait la route sous un dguisement de berger en
conduisant un troupeau de moutons dont il s'est dfait en arrivant 
Chambry.

Le 4 mars, les princes lui remettent leur rponse. Elle dsigne comme
chef de l'arme royale du Midi le comte de Conway, et lui adjoint
comme second pour commander plus spcialement en Vivarais, le comte de
Saillans, originaire de cette contre, lieutenant-colonel des
chasseurs du Roussillon, migr et dcrt d'accusation en France pour
avoir pris part,  Perpignan,  une conspiration militaire. Divers
officiers de l'arme des princes sont dsigns, sur leur demande, pour
accompagner Conway et Saillans. Tout ce monde part, le 8 mars, avec
Dominique Allier. Conway s'arrte  Chambry, o il demeure
provisoirement comme  un poste d'observation. Le reste de la troupe
franchit la frontire et gagne la contre o elle doit oprer. Les
instructions qu'emporte Saillans lui enjoignent d'attendre des ordres
avant d'engager une action dcisive.

Il modrera la juste impatience des fidles catholiques indigns des
horreurs qu'ils ont prouves, en leur faisant sentir qu'une tentative
prmature aurait les suites les plus funestes. Ceci est trs
recommand par les princes qui prennent le plus vif intrt aux bons
Franais qui forment la runion de Jals.

Ces instructions taient sages. Malheureusement, il n'en fut tenu
aucun compte.  peine  Jals, Saillans les oublia. Tromp par les
affirmations des frres Allier, de l'abb de La Bastide et de quelques
autres chefs, il lana un appel aux armes. On lui avait annonc, rien
que dans la contre, quinze mille combattants; il n'en vint pas mille,
dont la force arme eut promptement raison. L'expdition n'aboutit, en
ralit, qu' une chauffoure. Elle eut malheureusement un dnouement
tragique: le massacre du comte de Saillans et de quelques-uns de ses
compagnons. Tous ces beaux projets n'taient que chimres. C'est avec
douleur qu'aprs leur avortement Conway le constatait. Dans l'Aveyron,
le mouvement foment par Charrier ne fut pas plus heureux. Il se
dnoua par la mort de son auteur et de Claude Allier. Ces
insurrections eurent un autre rsultat. Elles laissrent dans les pays
qui en avaient t le thtre une multitude de conspirateurs. Pour la
plupart, transforms peu  peu en brigands, ils contriburent 
accrotre l'horreur des reprsailles qui s'exercrent au cours de la
raction thermidorienne.

Les princes ne prvoyaient pas des rsultats si lamentables, lorsque
les organisateurs de ces manifestations armes et de ces rvoltes
contre la Rvolution venaient leur faire part de leurs projets. Les
souffrances de l'exil ne les disposaient que trop  la crdulit et
aux illusions; la perspective du succs qu'on leur promettait tait
l'unique consolation qu'ils pussent goter, et on ne saurait s'tonner
qu'ils prissent confiance dans les partisans dvous qui leur
apportaient ces brillantes promesses.

Elles leur arrivaient  l'heure o s'changeaient entre la France et
la cour de Vienne des propos belliqueux. Ds les premiers jours de
janvier, en rponse  une communication de l'ambassadeur franais, le
marquis de Noailles, l'Empereur lui faisait remettre une note
comminatoire. Il y tait dit, en termes hautains, qu'il ne tolrerait
pas qu'une insulte ft faite aux princes de l'Empire non plus qu'
lui-mme.  la premire menace dirige contre leur territoire, son
arme franchirait la frontire, appuye sur les forces russes et
prussiennes. Conformment  ce langage, il ngociait avec la Prusse et
la Russie, en invitant  s'associer  elles la Grande-Bretagne,
l'Espagne, la Sardaigne et la Saxe. Il voulait runir, de Ble 
Dunkerque, cent quatre-vingt mille soldats, sous le commandement du
duc de Brunswick. En attendant, il ordonnait  sa soeur,
l'archiduchesse Marie-Christine, gouvernante des Pays-Bas, de faire
avancer vers la France le marchal Bender avec un corps d'avant-garde
de trente mille hommes. Quoique le mauvais vouloir de l'archiduchesse
retardt l'excution de ses ordres, il tait clair que, s'attendant 
voir la France lui dclarer la guerre, lui-mme s'y prparait, en
ayant soin de tenir les migrs dans l'ignorance de ses desseins.

 Paris, l'Assemble nationale, aprs un ardent dbat provoqu par la
note remise  Noailles, protestait solennellement. Le 14 janvier, elle
dclarait tratre et infme quiconque prendrait part  un Congrs
ayant pour objet d'imposer  la France la rforme de sa Constitution,
d'intervenir entre elle et les rebelles, ou de dfendre les droits des
princes de l'Empire possessionns en Alsace. Le 25 du mme mois, elle
dcidait qu'un ultimatum serait envoy  la cour de Vienne. Mais,
antrieurement  cette dcision, le ministre des affaires trangres,
de Lessart, en avait expdi un. Le 28, le roi en avertissait
l'Assemble en protestant de nouveau de sa volont d'observer la
Constitution, loin de se douter que sa fermet sincre ou joue envers
l'Empereur allait hter la conclusion des arrangements proposs  la
Prusse par ce prince.

En recevant l'ultimatum de la France, l'Empereur ne put contenir sa
colre.

--Puisque les Franais veulent la guerre, s'cria-t-il, ils l'auront,
et ils verront que Lopold le Pacifique sait la faire quand il le
faut. Ils en payeront les frais, et ce ne sera pas en assignats.

Au cours de ces vnements, Nassau, parti de Coblentz le 6 janvier,
arrivait le 12  Vienne, tait reu par l'Empereur le mme jour, lui
remettait les lettres des frres du roi et celle de l'lecteur. Aprs
les avoir lues, Lopold parla de son dvouement  la maison de France.
Il en donna pour preuve les instructions envoyes  Bruxelles 
l'archiduchesse. Nassau ayant observ que ces instructions n'avaient
pas t suivies et que la malveillance de Marie-Christine pour les
migrs venait de se manifester une fois de plus par cet acte de
dsobissance aux ordres de l'Empereur, celui-ci rpliqua qu'il
saurait bien se faire obir, dt-il rappeler sa soeur, si elle
persistait  ne pas tenir compte de sa volont. L'entretien qui suivit
roula exclusivement sur les migrs, sur leurs prtentions, leurs
malheurs, les moyens de leur venir en aide[33]. En ce qui touchait le
sjour des princes  Coblentz, l'Empereur dclara qu'ils pouvaient
rester dans cette ville,  la condition de s'abstenir de toute
manifestation hostile  la France.  ce propos, il se plaignit des
mouvements militaires du prince de Cond, qu'on disait prt  faire
marcher sur Colmar ses troupes concentres en ce moment  Ettenheim.
L'Empereur blmait ce projet qui ne pouvait que dranger les siens. Et
comme Nassau objectait, ce qu'il savait d'ailleurs n'tre pas vrai,
qu'en cette circonstance, Cond agissait contre le gr de Monsieur et
du comte d'Artois:

         [Note 33: Les dtails qui suivent sont tirs des rapports que
         le prince de Nassau envoyait  Calonne, et que nous avons
         trouvs dans la copie de lettres de ce dernier.]

--Qu'ils exigent donc qu'il se soumette  leurs dsirs, reprit
Lopold. Cela est d'autant plus facile que Colmar n'est pas une
position militaire.

--Eh! Sire, il n'en est pas de meilleure pour le prince de Cond, s'il
est attaqu.

--Attaqu! Par qui? Les Franais l'oseraient-ils aprs mes
dclarations et celles du roi de Prusse!

--Je ne le crois pas, tout en souhaitant qu'ils le fassent.

--Je pense comme vous, dit alors l'Empereur, car il vaudrait mieux
qu'ils commencent. Cependant, ce n'est pas  nous  y donner lieu et
c'est pourquoi il faut disperser tout ce qui est  Ettenheim.

--Mais que deviendra l'arme des princes? Que Votre Majest l'autorise
au moins  se rfugier dans le Brisgau.

--Soit, mais  la condition qu'elle y restera dans une rigoureuse
inaction. Qu'on prenne  cet gard un engagement formel et j'crirai 
tous les princes lecteurs pour les inviter  tolrer la prsence des
migrs dans leurs tats. Ce que je ne veux pas, c'est que le prince
de Cond se livre  quelque coup de tte, se jette en Alsace.

--Mme si les populations l'appelaient?

--Elles ne l'appelleront pas.

--Je puis affirmer le contraire  Votre Majest. Strasbourg a offert
dj de le recevoir.

--Peu importe! s'cria l'Empereur. L'intervention des migrs gterait
tout.

Il n'en voulut pas dmordre, tout en se dclarant prt  agir au
premier prtexte qui lui serait fourni. La note qu'il avait reue de
Noailles, bien qu'il la trouvt impertinente, ne suffisait pas selon
lui  justifier une entre en campagne. Il fallait un acte, une
dmarche injurieuse de l'Assemble. Alors il n'hsiterait pas  faire
avancer une arme, et le roi de Prusse n'hsiterait pas plus que lui.

--Et je n'en serais fch qu' cause de la saison, ajouta-t-il. S'ils
se tiennent tranquilles et nous laissent faire nos prparatifs, nous
pourrons bientt mettre le roi Louis XVI  mme de se prononcer entre
les rvolts et nous.

Ainsi se rvlait  Nassau le projet de Lopold, ce projet jusque-l
soigneusement dissimul aux princes, sous de multiples prtextes, qui
consistait  assurer le salut de leur frre, en dehors d'eux, sans
leur concours, en l'appelant  jouer un rle de mdiateur entre le
peuple franais et les armes trangres et  le remettre par ce moyen
en possession de sa puissance. Mais, tout en se laissant aller  ces
confidences, l'Empereur ne cessait de rpter que son entreprise ne
pourrait russir que si le prince de Cond s'abstenait de toute
manifestation.

--Que Votre Majest, en l'autorisant  se rfugier dans le Brisgau,
lui intime l'ordre d'y rester immobile, conseilla Nassau.

--Je ne veux rien avoir  faire avec lui, rpliqua vivement
l'Empereur; mais je m'adresserai aux princes qui lui feront tenir
leurs ordres.

Pendant ce long entretien, l'Empereur s'tait drob aux
sollicitations de Nassau. Celui-ci n'avait rien obtenu, ou presque
rien, pour la cause des frres du roi. Aussi, tout en le constatant
avec tristesse, se laissa-t-il aller  insinuer qu'il serait peut-tre
plus heureux s'il s'adressait directement  Berlin et  Ptersbourg.
L'Empereur le prit au mot. Soit qu'il n'et pas saisi le sens de
l'insinuation, soit qu'il ft heureux de se dbarrasser des obsessions
des princes, il encouragea Nassau dans son dessein, l'engagea  se
rendre auprs du roi Frdric-Guillaume et de l'impratrice Catherine,
et lui promit mme des lettres pour ces deux souverains. Enfin, en le
congdiant, il l'invita  s'aboucher avec ses ministres pour rgler la
question relative  l'arme de Cond. Ce que Nassau emporta de plus
clair de l'audience impriale, ce fut la certitude que la cour de
Vienne dtestait les migrs, se dfiait d'eux et ne voulait ni les
secourir ni les utiliser. Il en eut la conviction plus nette encore en
causant avec Kaunitz et Cobenzl. Kaunitz radota, ne parla que de la
Constitution franaise qui excitait son enthousiasme. Il rappela que
le roi l'avait accepte. C'tait l le grand argument de l'Autriche,
tir de la lettre de Marie-Antoinette, arrive  Vienne au mois d'aot
prcdent,  propos de laquelle, le 4 mars suivant, le marchal de
Castries crivait  Breteuil:

L'Empereur veut toujours partir de la base que le roi a accept
librement et franchement la Constitution. Il se fonde sur une
prtendue lettre de la reine, lorsqu'il sait,  n'en pouvoir douter,
que le roi ne l'a accepte que le couteau sur la gorge. Cependant, la
rponse qu'il vient de faire suppose toujours la mme base et consacre
une constitution qui anantit le trne, en commettant la reine parce
qu'il rapporte sa conduite  l'impulsion qu'il a reue par sa lettre.
Il convient de mettre sous les yeux de la reine la part qu'elle aurait
dans l'opinion par la cruelle conduite de l'Empereur qui, en
paraissant vouloir la mettre  couvert des entreprises des Jacobins,
l'enchane au parti des constitutionnels, qui perdra galement la
couronne et tout ce qui y est attach.

Renchrissant sur les dires de Kaunitz, Cobenzl ajouta que les frres
du roi et leurs partisans ne seraient tolrs dans les tats de
l'Empire qu'autant qu'ils n'y provoqueraient aucun rassemblement; que
s'ils entendaient se mler aux affaires de France, l'Empereur
s'abstiendrait de toute intervention en faveur de la cause royale, et
il le pria de le leur faire savoir. Nassau dclina cette pnible
mission. Il ne consentit  s'en charger que si la communication tait
formule par crit. Les autres hommes d'tat qu'il eut occasion de
voir  Vienne, lui parurent encore plus malveillants pour les princes
et pour les migrs. Plus d'une fois, il dut craindre d'tre oblig de
partir sans avoir rien obtenu de ce qu'il tait venu demander. Enfin,
comme il se prparait  s'loigner, les dispositions de la cour
parurent s'adoucir. Cobenzl revint sur ses prcdentes dclarations. 
l'en croire, ce n'tait que pour ce seul moment que l'Empereur
dsirait voir les princes s'abstenir de toute participation aux
affaires de France: plus tard, tout ce qui tait franais serait
plac. Des assurances formelles furent donnes pour un emprunt de deux
millions que les princes voulaient contracter et pour lequel ils
demandaient la garantie de l'Autriche. On promit le rappel de
l'archiduchesse Marie-Christine si malveillante aux Franais. Il fut
galement affirm que trente mille hommes des garnisons des Pays-Bas
se tiendraient prts  marcher contre la France.

Telles furent les seules satisfactions qu'obtint Nassau, et encore ne
laissaient-elles pas d'tre assez platoniques. Il ne s'y trompa point,
et les princes, en recevant le rapport dans lequel il leur rendait
compte de sa mission, ne s'y tromprent pas plus que lui, bien qu'il
et essay de dissimuler sa dception et son dcouragement. Calonne
crivait, le 3 fvrier, au comte d'Artois:

Les perfidies qu'on vous fait prouver, me portent  la rage comme
Vaudreuil, mais plus encore aux partis dcisifs, et je crois que le
temps de la douceur est pass, qu'il n'y a plus que la fiert, la
fermet et le caractre qui puissent nous sauver. J'avoue que les
dernires dpches de Vienne, quoique de meilleur augure que les
prcdentes, ne me satisfont pas encore. Ce sont des conversations,
des causeries; et parce qu'elles ne sont pas contrariantes, on les
croit favorables. Nous avons t souvent pays de cette monnaie-l,
sans en avoir un sol de plus; et je crains que ce ne soit encore la
mme chose au sens propre comme au sens figur.

 signaler dans la mme lettre le passage suivant:

Ce qui m'afflige le plus, c'est que je crains que les braves Jacobins
qui nous ont si bien servis jusqu' prsent, ne soient bientt crass
par les monarchiens qui tueront tout, amortiront tout, rduiront tout
en putrfaction. En vrit, sans Jacobins, point de salut.

Si la petite cour de Coblentz considrait que la mission de Nassau 
Vienne avait chou, elle reconnut cependant qu'il ne fallait pas se
donner l'air d'y voir un chec. Aprs la rception du premier rapport
de leur envoy, les princes crurent devoir remercier l'Empereur.
C'tait une occasion toute naturelle de hter la dclaration de
garantie qu'il avait promise pour l'emprunt qu'ils cherchaient 
contracter.

La crainte d'importuner Votre Majest nous empcherait d'insister
autant sur cet article; mais nous la supplions de daigner rflchir
que tous nos moyens sont puiss, que nous sommes obligs de soutenir
plus de quinze mille migrs, que leur nombre augmente tous les
jours, que, dans quinze jours ou trois semaines au plus, nous n'aurons
plus aucunes ressources, et que les puissances sont toutes persuades
que nous avons touch les deux millions de Votre Majest et que nous
sommes encore loin du besoin. Mais notre confiance entire dans la
bont, la justice et la gnrosit de Votre Majest, nous oblige  ne
lui rien dissimuler et  lui soumettre le tableau exact de notre
embarrassante position.

Nous aurions attendu le second courrier que M. de Nassau et M. de
Polignac doivent nous envoyer pour nous faire connatre les
rsolutions de Votre Majest, et, nous osons l'esprer, les plans
qu'elle combine avec les cours de Berlin et de Ptersbourg, si nous
avions pu rsister au dsir de parler  Votre Majest du bonheur
parfait que nous prouverions de voir enfin renatre une confiance que
nous n'avons jamais cess de mriter, et si l'urgence des
circonstances ne nous obligeait pas de mettre sous les yeux de Votre
Majest notre vritable position et celle encore plus pnible o se
trouve M. le prince de Cond. En examinant le Mmoire que le duc de
Polignac aura l'honneur de prsenter  Votre Majest, elle daignera se
rappeler que nous soutenons la cause du roi, son beau-frre et son
alli, que cette mme cause est celle de tous les souverains; que
Lopold est celui qui le premier a excit l'Europe en notre faveur, et
que nous mettons notre gloire  suivre et  excuter les plans que sa
grande me, sa justice et sa sagesse auront conus pour le bonheur de
la France et l'honneur de tous les princes.

Nous ne demandons que de ne pas reculer, et cette juste demande est
fonde sur la ncessit de ne pas relever l'audace de nos ennemis et
de les intimider par l'assurance que Votre Majest protge ceux qui ne
connaissent pour loi que l'honneur et le devoir. Nous attendons la
rponse de Votre Majest avec la plus vive impatience, mais avec la
plus entire confiance ...

Cette lettre est du 26 janvier 1792. Elle tait celle de gens qui se
font trs humbles et feignent de ne pas comprendre qu'on est las de
leurs incessantes sollicitations et qu'on n'y veut point souscrire. Ce
qu'elle ne dit pas, c'est que les princes, au moment o ils
l'crivaient, venaient de se dcider  envoyer Nassau 
Saint-Ptersbourg. L seulement pouvait tre cass, par la grande
Catherine, le jugement si dfavorable aux migrs qu'avait rendu le
rus Lopold. Le voyage en Russie fut donc rsolu, un Mmoire rdig
sur-le-champ, rsumant tous les arguments les plus propres  dcider
l'Impratrice  s'interposer pour sauver les migrs d'un irrmdiable
dsastre.

Depuis longtemps, les princes entretenaient une correspondance avec
l'Impratrice. Peu de jours avant de lui envoyer Nassau, le 15
janvier, ils lui avaient crit pour lui rendre compte des graves
incidents survenus  Coblentz,  Mayence et  Worms  la suite de
l'injonction faite aux lecteurs par le gouvernement franais de ne
pas tolrer dans leurs tats des rassemblements d'migrs en armes.
Les princes entraient dans tous les dtails et racontaient comment
leur oncle, l'lecteur de Trves, avait d cder aux exigences du
ministre de France, Bigot de Sainte-Croix. Depuis ce temps, nous
n'avons pas eu un seul instant de repos. L'Empereur, qui avait crit 
l'lecteur qu'il le soutiendrait en cas d'hostilit ou mme de menaces
immdiates, a crit deux lettres o il se rend plus difficile. Le
gouvernement de Bruxelles a refus d'envoyer mme des patrouilles de
cavalerie sur les frontires de l'lecteur, pour faire mine de les
dfendre. L'lecteur, afflig des menaces qu'on lui fait, d'un ct se
sentant abandonn, de l'autre voyant l'esprit mme de terreur
s'emparer de ses sujets, est forc, contre les voeux de son coeur, de
nous faire des difficults sur tout; il signe en gmissant les ordres
les plus rigoureux.

Nous avons crit au Landgrave de Hesse-Cassel, pour le prier de nous
recevoir dans son comt de Hanau avec la noblesse qui nous entoure, et
au roi de Prusse pour lui demander de l'y engager, ou de nous recevoir
dans les margraviats de Spire et Bayreuth. Les rponses de ces deux
princes, sans tre absolument ngatives, sont tellement dilatoires
qu'elles valent  peu prs un refus. Enfin, le charg d'affaires de
l'Empereur a dclar au ministre de l'lecteur, non pas
officiellement,  la vrit, mais de manire  lui faire voir qu'il
tait autoris par le gouvernement des Pays-Bas, que l'lecteur
n'aurait de repos du ct de la France, et ne pourrait compter, en cas
d'attaque, sur un secours efficace de la part de l'Empereur, que
lorsqu'il aurait satisfait aux voeux de l'Assemble, en nous faisant
mme sortir de ses tats. L'lecteur a crit  l'Empereur, si telle
est son intention, en lui dclarant que jamais il ne consentirait 
chasser ses neveux de chez lui, mais que, s'il tait attaqu par la
France et abandonn par sa Majest Impriale, il rsignerait son
lectorat et en sortirait avec nous.

Le prince de Nassau a bien voulu se charger de porter lui-mme cette
lettre, et en mme temps de demander  l'Empereur, ou de nous recevoir
dans le Brisgaw, ou ses bons offices auprs du roi de Prusse, pour
qu'il nous reoive dans ses tats sur le bas Rhin. Si l'Empereur
accorde la premire de ces demandes, ou s'il refuse  toutes les deux,
le prince de Nassau viendra aussitt nous rejoindre; mais il se rendra
 Berlin pour ngocier avec le roi de Prusse, si l'Empereur n'accorde
que la deuxime demande. Il est parti samedi dernier, et avec
l'activit que Votre Majest lui connat, nous recevrons srement
bientt de ses nouvelles.

Dans la mme lettre, les princes entretenaient l'Impratrice de la
mission confie par le roi  Breteuil, dclaraient que le
rapprochement qu'ils dsiraient tant avec les Tuileries tait enfin
opr, que le roi et la reine leur rendaient enfin justice. Ils
daignent nous accorder leur confiance; ils nous ont indiqu Breteuil.
Votre Majest connat notre opinion sur ce ministre; elle n'est pas
change. Mais qu'importe l'opinion qu'on peut avoir d'un homme quand
il s'agit de si grands intrts? Il ne nous est plus permis de douter
que la faon de penser du Roi et de la Reine, que tous les actes
qu'ils ont faits depuis la fatale journe de Varennes, leur ont t
arrachs par la violence la plus adroite; mais ils croient que leur
sret est attache  paratre de bonne foi dans les sentiments qu'ils
professent; et Votre Majest sentira facilement combien il importe que
ce secret soit religieusement gard. Du reste, ils soupirent aprs une
seconde vasion: mais, surveills comme ils le sont, ils la regardent
en ce moment comme impossible, et mcontents, comme ils le sont, de
l'Empereur qui les abandonne, au moins en apparence, ils n'attendent
leur salut que des sentiments de Votre Majest pour nous.

Le parti monarchien, dont nous venons de parler  Votre Majest, ne
s'endort pas; il a form un plan, qui est l'objet d'une note sur
laquelle nous supplions Votre Majest de vouloir bien jeter les yeux.
Le plan est l'ouvrage du trop fameux Mirabeau; il l'avait trac quinze
jours avant sa mort, et le Roi feignit alors de l'adopter, pour mieux
tromper sur son projet d'vasion; et s'il parat le reprendre
aujourd'hui, c'est toujours dans la mme vue. Nous avons cependant cru
devoir le mettre sous les yeux de Votre Majest, pour lui faire voir
quel est le but secret du plus rus de nos ennemis; car, pour les
autres, ils avouent seulement qu'ils veulent faire de la France une
rpublique.

Ainsi c'tait toujours mme chanson. Les royalistes constitutionnels
qui s'efforaient, par de sages concessions, de conserver  Louis XVI
sa couronne, devaient tre considrs comme des ennemis. Mieux valait
que la monarchie prt que d'tre sauve par eux. On retrouve la mme
ide dans le Mmoire rdig par Calonne, que Nassau devait emporter 
Saint-Ptersbourg pour le soumettre  l'Impratrice.

Disons-le avec tout le respect que les princes auront toujours pour
le roi, leur frre, s'criait le rdacteur du Mmoire, il n'y a
qu'eux, dans l'tat actuel des choses, qui puissent le sauver de la
sduction qui l'obsde, des perfidies qui le trahissent et de sa
propre faiblesse, qu'une suite de malheurs capables de lasser le
courage le plus ferme rend bien excusable. Il n'y a que les princes
qui puissent dmasquer les intrigues, et repousser les efforts de ce
parti monarchien ou constitutionnel qui, malgr leur vigilance, ne
fait dj que trop de progrs dans le royaume, et dont le triomphe
deviendrait complet par leur entier loignement. Il n'y a qu'eux qui,
par sentiment comme par devoir, soient appels  pargner le sang
franais, et  temprer les horreurs de la guerre prte  s'allumer.
Il n'y a qu'eux enfin, qui aient pris l'engagement solennel et
irrfragable de dfendre la religion de leurs pres et le trne
hrditaire dans leur maison, de rtablir les vrais pasteurs dans
leurs fonctions, et tous les citoyens dans leurs proprits,
d'affermir par l'ordre la libert dtruite par la licence, et de
soutenir les droits lgitimes de cette valeureuse noblesse dont ils
s'honorent d'tre les chefs.

Aprs cette tirade o s'exprimait, en une forme vhmente et concise,
la funeste doctrine des migrs, les princes s'appliquaient 
dmontrer  l'Impratrice combien taient injurieuses pour eux la
politique goste, les exigences de la cour de Vienne, sa persistance
 exclure de toute participation aux affaires de France les frres du
roi. Ils observaient que Lopold ne nourrissait  leur endroit que des
sentiments de bienveillance, mais qu'il se laissait dominer par ses
ministres et que ceux-ci voulaient annuler l'influence des migrs.
Ils en tiraient la preuve des propos du vice-chancelier autrichien, le
comte de Cobenzl. Ils lui reprochaient de vouloir interdire aux
princes de participer  la dfense des droits de leur frre, d'avoir
os dclarer que leur prsence dans les armes coalises exciterait
une animosit funeste, que la contre-rvolution s'oprerait plus
facilement sans eux, et ils s'vertuaient  prouver l'injustice de ce
langage. Enfin ils suppliaient l'Impratrice de leur prescrire ce
qu'ils devaient faire pour chapper  l'extrmit humiliante autant
que douloureuse de licencier leurs troupes, de disperser les
gentilshommes runis autour d'eux.

Mais tout en sollicitant ses conseils et son secours, ils lui
suggraient d'obtenir du roi de Prusse, dans son duch de Clves, un
asile o ils pourraient se retirer avec toutes leurs forces sans
dsarmer, car ce qu'ils voulaient, c'est qu'en quelque endroit qu'ils
fussent contraints de se rfugier, ils trouvassent la facult de
reprendre leurs armements interrompus et le cours de leurs intrigues,
de se rorganiser, de se mouvoir, en un mot de se prparer  jouer
leur partie dans l'action o l'Europe paraissait prte  se jeter. Si
l'gosme des puissances leur refusait cette facult, prtendait
engager la guerre sans eux, il ne leur resterait d'autre ressource que
de s'enfuir en Espagne, en laissant le prince de Cond  porte du
thtre des oprations militaires pour les y reprsenter, et au besoin
les y appeler. C'est dans ces circonstances qu'ils demandaient 
l'Impratrice de se faire l'arbitre de leur sort.

De tous les dveloppements de la politique, le plus important serait
de connatre si l'Empereur se bornera  protger les frontires de
l'Empire et l'intrt des princes possessionns en France; si, au
contraire, il tendra sa protection sur les princes et la noblesse,
ou si enfin il n'emploiera ses forces qu' son profit ... Les princes
sans puissance n'ont pas le droit d'exiger de l'Empereur qu'il
s'explique. Mais l'Espagne et son allie l'Impratrice le peuvent.

Cet appel  l'Espagne prouvait une fois de plus les illusions de
Calonne. Ni le ministre Florida-Blanca, qu'une intrigue de cour
venait de renverser, ni le ministre du comte d'Aranda qui lui
succdait, n'taient disposs  intervenir pour les migrs. Les
princes, en dpit de leurs efforts, n'avaient pu mme obtenir  Madrid
la promesse d'un asile pour le cas o ils seraient chasss de
l'Allemagne. Le ministre de Godo ne devait pas leur tre plus
favorable.

En mme temps, Calonne rvait de recourir de nouveau  l'Angleterre,
bien que ses premires dmarches auprs d'elle eussent t striles.
Il en cherchait depuis quelque temps l'occasion, quand, tout  coup,
elle se prsenta. Vers la fin de janvier, le bruit se rpandait que le
Cabinet franais, ayant  sa tte M. de Narbonne, venait d'envoyer 
Londres l'ancien vque d'Autun, Talleyrand, pour essayer de jeter
entre la Rpublique franaise et le gouvernement britannique les bases
d'une alliance ou tout au moins pour obtenir du ministre Pitt sa
neutralit, si la guerre clatait entre l'Autriche et la France.
Calonne saisit la balle au bond, et s'empressa d'intervenir.  la
mission Talleyrand, il opposa la mission Christin. Christin tait son
secrtaire. Il le chargea de porter  Pitt un Mmoire, une lettre au
prince de Galles, et de surveiller en mme temps les menes de
l'envoy franais[34]. Dans le Mmoire  Pitt, aprs avoir constat
l'imminence de la coalition de toutes les souverainets contre les
ennemis de tous les souverains, il exprimait l'espoir que le
gouvernement anglais, quoi qu'il en et dit, ne voudrait pas rester
neutre.

         [Note 34: Pour la mission Talleyrand, lire le rcit qu'en a
         fait M. Albert Sorel dans son livre intitul: _l'Europe et la
         Rvolution franaise_, t. III, et la correspondance
         diplomatique de Talleyrand (mission de 1792), publie par M.
         G. Pallain. Quant  la mission Christin, elle n'a pas
         d'histoire, et, vraisemblablement, on n'en saura jamais plus
         que ce qui est racont ici.]

Les usurpateurs du gouvernement franais, continuait-il, se figurent
le contraire ... C'est dans cette persuasion que la faction dominante
a pris le parti d'envoyer  Londres quelques-uns de ses agents pour
ngocier avec les ministres, semer dans les peuples ses contagieuses
erreurs, intriguer partout, corrompre la populace et semer l'esprit de
sdition. Ces missaires sont MM. Jarry, de Talleyrand de Prigord, le
duc de Biron et Rabaud Saint-tienne, peut-tre aussi le sieur Bonne
Carrere, revenant de Hollande, o il est all  mme intention. Alors,
la mission serait de cinq personnes.

Le sieur Jarry, qui a t dj employ  quelques besognes politiques
et qui ne manque pas d'habilet, doit tre le seul accrdit, comme le
seul charg d'affaires de France  Londres; M. de Talleyrand de
Prigord, ancien vque d'Autun, emploiera pour le seconder tout
l'esprit et toute la souplesse dont, depuis deux ans, il a si
honteusement abus; M. Rabaud Saint-tienne, protestant, aura le
dpartement d'chauffer les non-conformistes; le duc de Biron,
autrefois Lauzun, qui a un grand nombre de connaissances en
Angleterre, sera l'introducteur de ses collgues; Bonne Carrere
conduira les manoeuvres subalternes et les distributions d'argent, car
il ne faut pas douter que la corruption, ce moyen favori de
l'Assemble, ne soit employe  Londres, comme elle l'est partout en
son nom ...

Je ne suis pas inquiet de l'effet que doit produire cette caravane
diplomatique, moiti incendiaire, moiti astucieuse. Si le
gouvernement britannique, qui aujourd'hui plane tranquillement sur la
politique de l'Europe, voulait abandonner son systme d'immobilit, au
moment que toutes les autres Cours s'branleront, s'il tournait ses
regards sur les avantages que l'Angleterre pourrait se mnager au
milieu de ce mouvement gnral, soit par quelque alliance, soit par
des stipulations utiles  son commerce, s'abaisserait-il  traiter
avec une horde sditieuse couverte de mpris, qui n'a pas un an 
subsister, et dont la prescription anantira tout ce qu'elle aura
fait? Ne serait-il pas plus digne de lui et plus solide en soi de
s'entendre avec les frres du roi, qui, au moment actuel, ont seuls le
libre exercice de son autorit?

C'est cette ide que dveloppait Calonne, en comparant les avantages
illusoires que procurerait  l'Angleterre son alliance avec un
rgime condamn  prir et ceux qu'il pourrait tirer d'un accord avec
les princes. Sur tous les points que l'Angleterre pourrait avoir en
vue, disait-il, la conciliation ne sera pas difficile, ds qu'il y
aura en France un gouvernement; elle est impossible quand il n'y en a
pas, et c'est notre tat actuel.

Et pour conclure, il demandait  Pitt de veiller sur la conduite des
missaires franais, d'clairer leurs intrigues, de les empcher de
siger au Club de la Rvolution ou  ceux des non-conformistes. Il
esprait mme que, vu la circonstance, le roi d'Angleterre donnerait
aux princes franais quelque tmoignage public de ses sentiments pour
eux, afin de prvenir les fausses interprtations, et de fermer la
bouche  ceux qui font  une nation trop fire pour ruser et  un
souverain trop loyal pour tromper, l'injure de supposer que
l'Angleterre entretient sourdement les dsordres de la France et en
dsire la prolongation.

Ce document tablit qu' la date o il fut crit, le 28 juillet 1792,
les migrs, qui devaient trouver plus tard en Angleterre des
ressources prcieuses et un concours actif, n'en avaient encore rien
obtenu, ce qui rvle clairement que Pitt attendait son heure et une
occasion propice pour se prononcer dans un sens ou dans un autre.
Telles taient si bien ses dispositions  ce moment, que la mission de
Talleyrand n'allait pas mieux russir que celle de Christin, et que
l'obscur bourgeois envoy par les princes et le brillant gentilhomme
envoy par la Rvolution, en quittant Londres quelques semaines plus
tard, s'en retournaient l'un  Coblentz, l'autre  Paris, sans tre
plus avancs l'un que l'autre.

En mme temps qu'il dpchait Christin en Angleterre, Calonne crivait
lettres sur lettres au baron de Roll, agent des princes auprs du roi
de Prusse, et au fidle Nassau qui s'tait rendu dans cette capitale
en quittant Vienne, avant d'aller  Saint-Ptersbourg.  Berlin aussi,
il fallait faire pice  la diplomatie de la Rvolution. Le ministre
Narbonne, qui rvait en mme temps que l'alliance anglaise l'alliance
prussienne, venait d'y expdier le comte de Sgur avec une mission
analogue  celle de Talleyrand. Et non seulement il importait de
paralyser ces dmarches, mais encore d'obtenir de la Prusse, notre
divinit tutlaire, comme l'appelait Calonne, qu'elle permt aux
princes, s'ils taient chasss de Coblentz, de se rfugier dans le
duch de Clves, afin d'y attendre, l'Autriche persistant  se
drober, le secours que, malgr tout, ils espraient des Russes et des
Sudois.  Berlin, les demandes pressantes de Nassau et de Roll ne
devaient pas aboutir. La Prusse avait pris le parti de marcher avec
l'Autriche et d'loigner les migrs de toute action dcisive. Mais
Sgur ne fut pas plus heureux auprs d'elle que Talleyrand auprs de
l'Angleterre. Il eut mme  subir la honte d'un affront personnel et
dut quitter Berlin, chass en quelque sorte par les impertinences du
souverain et de sa Cour.

Telle tait la situation  la fin du mois de janvier 1792.  ce
moment, et comme Calonne attendait avec anxit les rsultats des
ngociations que, contrairement aux ordres de Louis XVI, et sans en
faire part au baron de Breteuil, il continuait simultanment auprs
des grandes puissances, clatait  Coblentz la nouvelle la plus
imprvue: celle de l'arrive  Saint-Ptersbourg d'un agent du roi de
France, envoy directement  Catherine par le prisonnier des
Tuileries. Que ce prince et os une telle dmarche,  l'insu de ses
frres, quand ceux-ci, allguant qu'il n'tait pas libre, lui
contestaient le droit d'ordonner, c'tait dj grave. Mais ce qui vint
greffer une violente colre sur leur stupfaction, c'est que cet
envoy secret n'tait autre que le marquis de Bombelles, l'ancien
ambassadeur du roi  Venise, Bombelles objet des ressentiments du
comte d'Artois depuis la querelle qui s'tait leve entre eux,
quelques mois avant, et auquel il reprochait d'tre un des favoris de
Marie-Antoinette et l'me damne de Breteuil.


VIII

LE MARQUIS DE BOMBELLES EN RUSSIE

La confiance ancienne de Louis XVI et de Marie-Antoinette dans le
baron de Breteuil survivait  la dramatique aventure de Varennes. Ds
qu'il fut possible  Louis XVI ramen dans Paris de communiquer avec
le dehors, il fit avertir Breteuil fix  Bruxelles de se tenir prt 
recevoir ses ordres. Bientt aprs, il lui envoyait le baron de
Viomnil porteur d'un paquet de lettres que les malheureux souverains
avaient pu crire et confier  ce fidle serviteur de leur cause.
Parmi ces lettres, il y en avait une pour l'empereur Lopold, une
autre pour l'impratrice Catherine, sollicitant leur appui. D'autres
taient adresses, dans le mme but, au roi de Prusse, au roi
d'Espagne, au roi de Sude. Le roi et la reine, dans cette
correspondance qu'ils s'taient partag la peine de rdiger, y
revenaient sur l'ide d'un Congrs, un Congrs appuy d'une force
arme, qu'ils considraient comme un moyen propice d'arrter les
factieux et d'tablir en France un tat de choses tolrable. Breteuil
tait charg de faire parvenir ces missives  leurs destinataires et
d'appuyer, par des moyens du choix desquels on le laissait juge, les
demandes qu'elles formulaient.

Mais ce n'tait pas tout. Le courrier qu'il avait reu lui apportait
encore une lettre crite par Louis XVI au marchal de Castries, alors
retir  Cologne. Dans cette lettre, le roi demandait au vieux soldat
de prendre une importante part dans la conduite des affaires de la
Monarchie et d'assurer les relations des princes avec le baron de
Breteuil, en s'en faisant l'intermdiaire.

 ne considrer que la forme de cette communication, elle constituait
un appel du roi  ses frres, un hommage  leur dvouement, et, pour
tout dire, une preuve de son dsir de voir renatre la confiance qui,
depuis si longtemps, manquait  leurs rapports. C'tait cependant un
tout autre but que poursuivait Louis XVI. Attribuant  Monsieur et au
comte d'Artois une partie de ses malheurs, impuissant  leur imposer
ses ordres, las de les voir commencer  tout instant des pourparlers
avec les puissances amies de sa couronne et compromettre ainsi les
ngociations qu'il engageait lui-mme avec elles, il s'tait imagin
qu'en feignant de vouloir dsormais ne rien faire sans eux, et les
associer plus troitement  sa politique, il obtiendrait qu'ils ne
fissent rien sans lui. C'est dans ce dessein qu'aprs avoir dsign
Breteuil comme son reprsentant, il demandait au marchal de Castries
de devenir celui des princes, comptant que ces deux personnages se
mettraient bientt d'accord pour le service de ses intrts et pour
drober  ses frres les projets qui devaient rester secrets, ou que
tout au moins, si le second ne se prtait pas aisment  ce qu'on
attendait de lui, l'habilet du premier saurait bien, tout en
mnageant ses scrupules, le lui imposer.

La lettre du roi au marchal de Castries cachait donc une petite
supercherie. Mais il n'en fut jamais de plus excusable, puisqu'il
s'agissait aprs tout du salut d'une cause que les fautes des princes
compromettaient chaque jour d'une manire plus irrmdiable. On ne
dira jamais assez avec quelle tourderie eux et leurs agents ouvraient
des ngociations sur les sujets les plus graves. C'est ainsi qu'
Vienne, a la fin de 1791, Polignac avait pris sur lui de prsenter aux
ministres de l'Empereur le vieux projet de la rgence de Monsieur,
prcdemment abandonn sur l'ordre formel du roi. Calonne lui-mme dut
dsavouer son agent. Le 2 janvier 1792, il crivait  la duchesse de
Polignac:

Divine amie, le cher duc a cru, pour proposer  l'Empereur plus d'un
moyen de manifester en ce moment des sentiments dignes de lui, devoir,
entre autres, lui retracer l'ide de la rgence dvolue au frre du
roi pendant sa captivit. Je vous dirai sans dtours et avec toute la
franchise qu'autorise l'amiti, qu'il et mieux valu qu'il n'ait pas
fait revivre cette ancienne proposition qui est perdue de vue depuis
qu'elle a paru dplaire au roi, et que Sa Majest Impriale a fait
plus que dsapprouver. N'hsitez donc pas, mon cher duc, (pardon, mon
aimable amie, si je vous quitte un moment pour lui parler) n'hsitez
pas a rtracter la partie de votre proposition qui se rapporte  la
rgence. Entrant dans les vues du roi, Breteuil chargea d'abord le
marquis d'Autichamp de porter  Cologne la lettre destine au
marchal. Il lui adjoignit le marquis de Viomnil qui devait rapporter
 Paris la rponse de celui-ci. Lui-mme lui crivait:

Je dsire avec vous tout ce qui pourrait donner les moyens de ne pas
voir les ides et les mesures de Coblentz faire fausse route militaire
et politique. J'ajoute avec la sincrit de l'amiti combien le
partage avec vous de cette difficile direction m'animerait et me
tranquilliserait. Ce que M. d'Autichamp vous a port de la part de Sa
Majest vous aura prouv combien c'est le voeu qu'Elle forme pour
s'assurer franchise et discrtion dans ses rapports intimes et
fraternels avec les princes par rapport  vous. Le dsir gnral vous
rend absolument le matre de prononcer. Vous sentez  quel point votre
prsence serait ncessaire  Coblentz, tout ce qu'elle ajouterait  la
confiance rciproque du roi et des princes ... Ds que les princes
auront voulu me faire connatre directement leur volont, vous
correspondrez avec moi comme avec l'homme de confiance du roi.
J'espre que vous serez facilement ma caution auprs d'eux sur le soin
que j'apporterai  mriter leurs suffrages et  leur inspirer toute la
confiance que le roi est bien dcid  leur montrer, ds qu'ils auront
fait preuve de tout vouloir concerter avec Sa Majest. Je suppose que
le baron de Viomnil rapportera au roi un prononc positif sur cette
entire dfrence des princes.

Quand le marchal de Castries reut cette dclaration d'amour, il
avait auprs de lui Mgr de Conzi, l'vque d'Arras. Nous avons dj
dit que, comme quelques-uns de ses collgues de l'piscopat, Conzi
tait friand d'intrigues politiques. Il en avait le got et aimait y
tre ml. Le marchal le fit partir aussitt pour Coblentz, en le
chargeant d'y prsenter et d'expliquer une note dans laquelle il
rendait compte de l'vnement qui venait de se produire et demandait
ce qu'il devait rpondre  Breteuil. Il faisait toutefois remarquer
que son intention, en se conformant aux ordres du roi, tait de
continuer  rsider  Cologne et de ne venir  Coblentz que lorsque sa
prsence y serait ncessaire. En manifestant cette intention, il
marquait assez combien il se dfiait de l'entourage des princes et des
intrigues qui se nouaient autour d'eux.

Conzi ngocia avec tant d'habilet qu'il obtint des princes une
dcision telle que la souhaitait le marchal. Sincres ou non, ils
accueillirent avec un bruyant empressement les dsirs de leur frre.
Il est vrai qu'ils aimaient le marchal et professaient pour son
caractre et ses qualits militaires la plus haute estime. Monsieur en
faisait mme grand cas, ainsi que le prouve cet extrait d'une lettre
qu'il lui crivait en novembre 1793: Si je suis forc de pencher vers
la politique, vous serez Sully. Si, au contraire, je puis montrer que
je suis du sang d'Henri IV, vous serez Duguesclin. En un mot, si je
marque dans l'histoire, si mon nom est jamais cit, il ne le sera
jamais sans le vtre. Ils se dclarrent donc prts a entrer en
rapports avec Breteuil par l'intermdiaire du marchal. Ils
annoncrent la nouvelle autour d'eux, sous la forme la plus propre 
relever leur autorit, et c'est alors qu'ainsi qu'on l'a vu plus haut,
ils crivaient  Catherine: Le rapprochement que nous dsirions tant
avec les Tuileries est enfin opr. Le roi et la reine nous rendent
justice.

C'est toujours, on le voit, la mme disposition  traiter avec leur
frre d'gal  gal, tandis que, dans la pense de ce dernier, et plus
encore dans celle de Breteuil, les relations qui se renouaient
devaient avoir pour effet de substituer  cette disposition
l'obissance que des sujets doivent  leur souverain. Breteuil,
surtout, l'entendait si bien ainsi que, dans la crainte que l'opinion
ft trompe par le rapprochement du roi et de ses frres et y vt une
concession arrache  la faiblesse de celui-ci, il dclarait que rien
de leur entente ne devait transpirer au dehors et qu'il valait mieux
qu'on crt toujours aux dissentiments de la famille royale: Il est
important de ne rien dire ni faire pour ramener dans le public l'ide
d'une parfaite intelligence entre le roi et les princes.

Ds que le marchal eut connaissance des intentions de Monsieur et du
comte d'Artois, il s'empressa de les communiquer  Breteuil. Il lui
donna l'assurance que, comme lui, il voulait des relations franches,
propres  ramener la concorde entre le roi et ses frres,  cimenter
l'union qui, seule, pourrait les empcher de succomber. Il fallait, 
son avis, que les oprations ostensibles des princes et les
ngociations secrtes du roi ne marchassent pas en sens contraire
quant aux moyens, car elles ne pouvaient diffrer quant au but. Il
esprait que les puissances, en prsence de cette rconciliation de
famille, ne marchanderaient plus leur concours. Enfin, il posait en
principe que, si c'tait au roi et  la reine  imprimer la direction,
c'tait aux princes  agir:

Sous quelque aspect que ce soit, crivait-il  Breteuil, plus vous
vous montrerez, plus vous apporterez d'embarras dans les fonctions du
roi de la Constitution. Vous avez l'influence que le roi vous donne
quant au fond; c'est la seule part dsirable  avoir. Vous donnerez le
plan, le mouvement et la direction, et c'est aux princes d'agir
secrtement dans les cours ... Si vous l'entendez diffremment,
expliquez-vous[35].

         [Note 35: Papiers indits du marchal de Castries.]

Breteuil ne se hta pas de s'expliquer. Mais son silence ne signifiait
pas qu'il acceptait l'interprtation du marchal. Toute diffrente
tait la sienne. Il savait qu'en s'adressant  ses frres, le roi
n'entendait pas que ses affaires leur fussent dsormais communiques
sans rserve et voulait surtout qu'eux-mmes n'entreprissent rien sans
l'avoir concert avec son reprsentant. Il exagra encore ces
dispositions. Se dfiant galement de Cond et de Calonne, dont il
connaissait l'influence nfaste sur Monsieur et sur le comte d'Artois,
il interprta ses instructions dans le sens le plus restrictif. Il les
considrait comme obligeant les princes  lui rvler tous leurs
projets et le laissant libre lui-mme de leur taire ceux du roi. Il le
fit savoir lentement, peu  peu, et quand,  Coblentz, on s'en fut
convaincu, il ne resta plus rien de l'accord dont on avait espr au
moins quelques bons effets. On ne saurait cependant blmer Breteuil.
Sa dfiance envers les princes, envers leur entourage, n'tait que
trop fonde. D'autres la partageaient, le roi de Sude lui-mme.
Quoique convaincu que les princes pouvaient seuls diriger l'action,
ce souverain se plaignait du peu de secret de leur conseil.

 Coblentz, on n'avait pas attendu, pour se mfier de l'agent du roi,
qu'il et donn des preuves de ce qu'on appelait sa duplicit. Les
arrangements entre Louis XVI et ses frres taient  peine arrts que
Calonne, le 9 janvier, crivait  l'abb Maury retir  Rome, en lui
rendant compte de la situation politique: Le gros baron veut se
rapprocher ou parat vouloir se rapprocher de ce ct-ci. On ne se
recule pas, et ce que l'on vous a dit du marchal de Castries
intermdiaire est vrai. Ce dernier est loyal et nous nous y fions. Il
voit dj de lui-mme de quel bois on se chauffe  Bruxelles, et il
n'en est pas plus difi que nous. Rien dans les notes manuscrites du
marchal de Castries ne rvle qu' cette date, il et conu les
soupons que lui attribue Calonne. Mais il tait all  Coblentz le
1er janvier, et peut-tre s'tait-il associ dans une certaine mesure
aux prventions des princes contre Breteuil.

D'autre part, Calonne rpondait au baron de Talleyrand qui
reprsentait les princes  la cour des Deux-Siciles: On veut loigner
les princes,  quelque prix que ce soit, et les mettre hors la chose
pour pouvoir en disposer  son gr. Bruxelles semble particulirement
s'acharner  ce dessein, et la maudite influence de l'intrigant baron
de Breteuil se fait encore sentir. C'est ainsi qu'on prludait 
l'alliance. En de telles conditions, elle ne pouvait porter d'heureux
fruits. De nouveau, les cours de l'Europe allaient recueillir les
preuves des dissentiments aggravs et envenims de la famille royale.
Il reste  raconter dans quelles circonstances ils clatrent.

Breteuil, encore en possession des lettres crites par le roi et la
reine  divers souverains, tait tenu de les expdier. Leur teneur
l'obligeait, en outre,  suivre,  l'insu des princes, les
ngociations qu'elles comportaient. Dans celle destine au roi de
Sude, Louis XVI, aprs avoir numr les avantages d'un Congrs,
ajoutait: Cela vaudrait mieux qu'une attaque des princes, qui
malheureusement, entours de personnes aigries, ne sont pas libres de
faire ce qu'ils veulent, ni de garder le secret de leurs projets. Et
il en tirait cette conclusion que leur intervention devait tre vite
et Breteuil charg seul de ngocier. Une recommandation analogue
tait faite  l'impratrice Catherine. Rien ne pouvait tre d'un plus
fcheux effet, alors surtout que les souverains auxquels on demandait
d'exclure de toute participation aux affaires concernant la France les
frres du roi, les tenaient en haute estime, et que sans se dissimuler
leur vanit, leurs prventions, tous ces dfauts dont la famille
royale avait si cruellement souffert depuis 1789, ils taient d'avis
que le roi devait abandonner  ses parents migrs la direction de ses
intrts au dehors.

Quoi qu'il en soit, ces diverses lettres furent successivement
expdies, sauf celle que Marie-Antoinette avait crite, le 3
dcembre,  l'Impratrice de Russie. L'importance qu'on attachait 
celle-ci, les dveloppements verbaux qui devaient y tre donns
ncessitaient qu'elle ft porte  Saint-Ptersbourg par un personnage
important et habile. Aussi, pour remplir cette mission, le roi
avait-il dsign son ancien ambassadeur  Venise, le marquis de
Bombelles. On s'tonnera qu'il n'et pas song  y employer le comte
Eszterhazy qui se trouvait alors en Russie, aprs avoir donn  la
reine des preuves de dvouement propres  justifier le choix de sa
personne. Mais Eszterhazy tait souponn d'tre devenu l'homme des
princes, et quoique dispos  recourir  son zle, si besoin tait, le
roi ne voulut pas que, dans la dmarche qui allait tre tente auprs
de Catherine, il ft l'unique et principal ngociateur.  dfaut de
lui, on alla chercher le personnage qui devait le plus dplaire au
comte d'Artois. N'tait-ce pas Bombelles, en effet, qui dix mois plus
tt avait encouru la disgrce de ce prince, en se montrant trop dvou
au roi? Bombelles, depuis cette poque, vivait  Naples. C'est l que
vint le trouver le pressant appel de Breteuil. Il s'y rendit sans
hsiter.

Le 30 dcembre, il tait  Bruxelles. Il en repartait le surlendemain,
1er janvier 1792, porteur de la lettre de la reine de France 
Catherine, d'une lettre et d'un long Mmoire de Breteuil pour cette
souveraine et pour le comte Ostermann, ministre des affaires
trangres, d'une copie des pouvoirs donns par Louis XVI  son agent
gnral  l'tranger, d'une recommandation du comte de Fersen pour le
baron de Stedingk, ministre de Sude en Russie, et enfin d'une lettre
de ce mme Fersen  son ami le comte Eszterhazy, l'engageant 
quitter Saint-Ptersbourg sur-le-champ et  venir  Bruxelles: Je
vous en expliquerai les raisons  votre passage ici et vous verrez que
je n'avais pas tort.

En distribuant ce volumineux courrier, Bombelles devait exposer 
l'Impratrice l'importance d'un Congrs arm, tel que le demandaient
le roi et la reine, et la supplier d'agir auprs des princes afin
qu'ils subordonnent leurs dmarches et leurs actes  ceux de leur
frre. Dans sa lettre  l'Impratrice, Marie-Antoinette disait, en la
finissant: Si Votre Majest a quelque chose  nous communiquer, que
cela ne soit que par M. le baron de Breteuil, qui a toute notre
confiance, et il est bien essentiel pour nous que le secret soit
absolu pour tout autre. Ce secret n'tait connu que de Breteuil,
Viomnil, Bombelles et Fersen.

Si la reine  Paris, et Breteuil  Bruxelles, avaient connu les
dispositions de Catherine, ils se seraient abstenus de donner  leurs
dmarches une forme blessante pour Monsieur et pour le comte d'Artois,
dont les dclarations chevaleresques lui avaient fait illusion au
point de la dcider  leur venir pcuniairement en aide avec une rare
libralit, et auprs desquels, comme gage de ses promesses de
secours, elle entretenait un reprsentant.  Saint-Ptersbourg,
Bombelles allait se heurter contre la sympathie non dissimule que
l'Impratrice professait pour les frres de Louis XVI et contre le
souvenir dfavorable qu'elle avait conserv de ses anciennes relations
avec Breteuil.

Bombelles arriva dans cette capitale le 26 janvier. Sa premire visite
fut pour le comte Eszterhazy auquel l'unissait une vieille amiti. Il
lui remit la lettre de Fersen. Puis, rsolu  ne pas feindre avec lui,
il lui confia, sous le sceau du secret, l'objet de sa mission, en y
apportant les plus grands mnagements pour l'amour-propre de son
interlocuteur. Eszterhazy eut le bon got de ne pas trahir la surprise
et la peine qu'il prouvait  se voir supplant. Proccup surtout de
servir la cause royale, il se mit  la disposition de Bombelles pour
faciliter ses dmarches. Mais il lui dclara qu'il ne pouvait
obtemprer  la requte de Fersen et se rsoudre  quitter
Saint-Ptersbourg. Abandonner son poste, c'et t tromper la
confiance des princes de qui il le tenait. Il ne voulait pas partir
sans leur ordre. Il fit observer que, s'il se rendait auprs d'eux, il
serait contraint, pour expliquer son retour, de leur confesser la
vrit, alors qu'on lui demandait de la leur taire.

Bombelles comprit ces scrupules et n'eut pas  regretter la rsolution
qu'ils avaient dicte  Eszterhazy, car, ds ce moment et jusqu'au
dpart de ce dernier, qui eut lieu quelques semaines plus tard, il
trouva en lui un concours actif et dvou. Il lui dut d'tre reu, le
jour mme de son arrive, par le comte Ostermann. Ce ministre commena
par mettre des doutes, quant au degr de confiance qu'il convenait
d'accorder  Breteuil et  son envoy, alors que le comte Eszterhazy
tait  Saint-Ptersbourg comme reprsentant de la monarchie
franaise. Bombelles dut lui rappeler que ds longtemps Breteuil avait
t choisi par le roi pour ngocier, en son nom, avec les puissances;
que Calonne le jalousait et n'avait pu le cacher depuis qu'il savait
par une dclaration de l'Empereur quelle confiance Louis XVI avait en
Breteuil.

--Maintenant, ajouta Bombelles, le pouvoir de Breteuil a pris une
nouvelle force par suite d'un avis du roi, faisant connatre  ses
frres que ce gentilhomme tait seul charg de dfendre ses intrts
auprs des cours.

En parlant ainsi, Bombelles ne faisait que paraphraser le Mmoire
qu'il tait charg de remettre  l'Impratrice et en travers duquel,
deux jours aprs, elle jetait cette phrase significative: Dans tout
ce Mmoire, je ne vois que la haine de Breteuil contre Calonne. Il
faudrait envoyer au diable des conseillers tels que Breteuil qui donne
d'aussi mauvais conseils, et Calonne, parce qu' la lettre, c'est un
vent.

Convaincu ou non par la chaleur avec laquelle lui parlait Bombelles,
le comte Ostermann lui promit de remettre  l'Impratrice les diverses
pices et de solliciter pour lui une audience. Cette audience se fit
attendre, fut plusieurs fois ajourne, et avant mme qu'elle et t
accorde, Bombelles comprit qu'on aurait prfr qu'il ne vnt pas. Et
c'tait vrai. On pensait  la cour qu'il et mieux valu qu'Eszterhazy
ft charg de prsenter la lettre de la reine, et qu' dfaut de lui
un simple courrier et fait meilleur effet.

Bombelles retrouva ces dispositions auprs de l'Impratrice, quand il
put enfin tre mis en sa prsence. Elle l'accueillit avec scheresse
et hauteur. Elle n'aimait pas Breteuil. Elle le connaissait de vieille
date, depuis 1762, alors que du vivant de son mari, le tzar Pierre
III, il tait charg d'affaires de France en Russie.  cette poque,
les Orlof s'taient ouverts  lui de leur projet de renverser le tzar
au profit de la tzarine, et lui avaient demand son concours pour
contracter un emprunt. Breteuil s'tait drob. Il avait quitt
Saint-Ptersbourg  la veille de la rvolution de palais qui mit
Catherine sur le trne. Elle avait gard de ce refus un ressentiment
inoubliable. Bombelles en prouva les effets.  son tour, tout en
adoptant le principe d'un Congrs et en promettant d'en crire aux
cours europennes, elle se droba, quand son interlocuteur voulut
obtenir d'elle un formel engagement. Comme il mettait sous ses yeux la
copie des pouvoirs dlivrs  Breteuil par le roi de France, elle
rpliqua froidement:

--Les princes en ont de tout pareils.

Puis, rvlant ce qu'elle avait dj fait  leur prire, les services
rendus par elle  leur cause, elle s'tonna qu'on voult se passer
d'eux. Toutes ses rponses furent vasives, rendues presque
impertinentes par la persistance malicieuse qu'elle mit  traiter sur
le pied d'une galit parfaite Louis XVI et ses frres. Ni ds ce
moment, ni plus tard, Bombelles ne put la flchir et la dcider  se
prter aux vues des Tuileries. Du reste, aprs avoir lu la lettre de
Marie-Antoinette, elle avait crit en marge des rflexions suivantes
qui rvlent toute sa pense: Qu'attendre de gens qui agissent sans
discontinuer avec deux avis parfaitement contradictoires, l'un en
public, l'autre en secret? C'est elle qui a tout perdu, cette
contradiction continuelle; c'est elle qui empche d'aller en avant. Le
seul parti qui le pourrait, celui des princes, on le voudrait en
arrire. Pourquoi? On est faux avec eux et avec tout le monde en
vrit, car ce Breteuil a toujours ha cordialement la Russie et votre
servante plus qu'me qui vive.

Ce n'est pas seulement par le dcourageant accueil fait  Bombelles
que Catherine manifesta ses rancunes contre Breteuil et son ddain
pour les vues politiques du malheureux roi de France. Elle poussa
cette manifestation jusqu' la plus cruelle indlicatesse. Au mpris
des pressantes recommandations de la reine prisonnire, elle fit part
au prince de Nassau et au comte de Romanzof de l'arrive de Bombelles
 sa cour et de l'objet de son voyage, de telle sorte qu' l'heure o
Breteuil se flattait que le secret de la mission ordonne par le roi
tait bien gard, la nouvelle en arrivait  Coblentz. C'tait dans les
derniers jours de janvier.  ce moment dj, les relations  peine
bauches du baron de Breteuil avec la petite cour des princes avaient
pris une tournure aigre-douce et donnaient naissance  des querelles
pistolaires.

Le marchal de Castries, soit qu'entre les lignes de la correspondance
de l'agent du roi, il devint ce qu' dessein celui-ci ngligeait d'y
mettre, soit que les constantes plaintes de Calonne eussent veill
ses soupons, commenait  se mfier,  trouver qu'on ne lui rvlait
que des choses sans importance. cho des rcriminations de Calonne, il
suspectait les actes de Breteuil et surtout son silence. Je suis
fch du silence que vous gardez, lui crivait-il. De son ct,
Breteuil remarquait que, lorsqu'il sollicitait des renseignements, il
ne les obtenait jamais qu'incomplets, altrs par des rticences. Or,
s'il revendiquait pour lui le droit de parler ou de se taire  son
gr, il ne reconnaissait pas ce droit aux princes. Il ne tardait pas 
s'impatienter de leur prtention  traiter avec leur frre d'gal 
gal, et un jour, le 28 janvier, il crivait au marchal de Castries:

Je crois, monsieur le marchal, qu'il faut une petite explication
entre vous et moi pour nous bien entendre sur la manire d'tablir
solidement cette confiance rciproque de la famille royale, afin
d'aller au-devant des doutes et des soupons qui ramneraient bientt
 Coblentz le mme esprit d'inquitude, de dfiance et d'injustice qui
a si fort cart de la marche simple et uniforme que les affaires
auraient d prendre ds le premier moment entre le chef de la famille
et ses frres ...

Il est donc ncessaire que les princes veuillent bien vous faire
passer le rsum de leurs vues, de leurs mesures, de leurs moyens de
tout genre chez les puissances trangres ou dans le royaume, afin
que, d'aprs la communication que vous aurez eu la bont de m'en
faire, je puisse instruire assez le roi pour qu'il conspire cet tat
de choses avec celui qui est particulier aux mesures de Sa Majest.
Quand j'aurai fait ce rapprochement, je vous dirai ce qui paratra au
roi devoir tre suivi ou abandonn par les princes.

Ainsi, Breteuil affirmait nettement le droit du roi de se rserver la
connaissance de certains objets, tout en exigeant que ses frres lui
rvlassent la totalit de leurs intentions et ne fissent aucune
dmarche sans son aveu. Si contraire  leurs ides tait cette
doctrine que le marchal n'avait pas os leur communiquer la lettre de
Breteuil et l'avait garde pour lui, se contentant d'insister encore
pour obtenir une gale communication, une gale confiance. Mais
Breteuil ne cdait rien de son interprtation, et ce dissentiment
commenait  s'envenimer quand la nouvelle de la mission de Bombelles
vint tout  coup consacrer, par un acte dcisif, l'opinion de l'agent
du roi.

C'est par le comte de Romanzof que les princes en eurent connaissance.
 peine averti par une lettre du ministre Ostermann, il s'tait
empress de la leur apporter. Cette rvlation inattendue les
exaspra. Voil donc  quoi tendait et devait aboutir la relation
franche que le roi avait charg Breteuil de crer. On l'inaugurait en
engageant en Russie,  leur insu, une ngociation qui, faisant double
emploi avec les pourparlers engags dj par eux, menaait de
compromettre les avantages qu'ils en espraient. Et quel ngociateur
avait-on choisi pour le substituer  des serviteurs aussi prouvs que
Nassau et Eszterhazy? Un homme dont avait  se plaindre le comte
d'Artois, qui lui avait fait injure en lui cachant des ordres qu'il
tenait directement du roi. Sur qui compter dsormais puisque Louis XVI
lui-mme se servait des ennemis de ses frres, les employait  des
missions louches et diriges contre eux? tait-ce par de tels procds
qu'on esprait rconcilier les membres diviss de la famille royale?

La correspondance  laquelle sont emprunts ces dtails trahit la
fureur du comte d'Artois et la colre plus froide de Monsieur. Ils
fulminent contre Breteuil, le tranent dans la boue. L'existence de
ce maudit homme est par trop funeste et nuisible! s'crie le comte
d'Artois. Puis, sans mnagement pour les infortuns prisonniers des
Tuileries, dont la tte est dj menace, il fait retentir jusqu' eux
les chos de cette purile querelle. Il crit  sa soeur Madame
lisabeth. Il expose ses griefs contre Bombelles, et sans nommer
Breteuil, c'est lui qu'il rend responsable de tout.

Tous ces faits sont connus du roi et de la reine, et c'est dans le
moment o nous sacrifions opinion, amour-propre pour cder  leurs
dsirs, qu'on envoie M. de Bombelles  notre insu, et o? en Russie.
J'avoue que jamais mon coeur et mon me ne furent plus douloureusement
affects. Mais, mon amie, croyez-moi, ce n'est pas au roi et  la
reine que nous pouvons en vouloir: nous connaissons leurs sentiments
et nous y compterons ternellement. Mais ce dernier vnement achve
de dchirer le voile perfide dont un tratre cherchait  se masquer.
Il apprendra qu'on n'offense pas impunment les deux frres de son
matre, et surtout, il apprendra que nous ne savons pas pardonner 
l'homme qui, pour satisfaire sa vile ambition, ne craint pas de
compromettre la sret du roi, celle de la reine, et de vouloir jeter
la division dans la famille de son souverain.

La trop juste douleur que nous prouvons ne fera que redoubler le
dvouement sans bornes et la vraie tendresse que nous portons  nos
malheureux parents; mais nous vouons une haine ternelle au monstre
qui n'a jamais cess de tromper et le roi et nous, et nous dclarons
avec une respectueuse fermet que jamais nous n'aurons aucune
communication quelconque avec un homme aussi vil et aussi infme. Le
roi sentira la force de nos raisons, il approuvera notre conduite et
il cessera d'exiger ce qu'il ne serait plus en notre pouvoir de
promettre, et ce qui nous est dfendu par notre devoir autant que par
notre tendre intrt pour la sret de ceux auxquels nous avons dvou
notre existence.

Nous avons fait sur-le-champ partir un courrier pour la Russie afin
de bien clairer la grande me de l'Impratrice contre cette nouvelle
infamie et pour dsavouer d'avance tout ce que pourra dire ou faire M.
de Bombelles; mais nous aurons soin de prouver en mme temps  notre
illustre protectrice que le baron est seul coupable et que le roi ne
tardera pas  dsavouer ce qu'un ministre perfide a fait sans son
approbation.

Adieu, adieu, ma bien chre soeur; mon me est cruellement affecte,
mais je suis et je serai toujours le mme, et rien ne pourra m'aigrir
assez pour nuire aux devoirs qui me sont dicts par l'honneur et par
les sentiments qui sont gravs dans mon coeur.

Cette lettre est du 4 fvrier. Le 18, c'est  l'impratrice Catherine
qu'crit le comte d'Artois:

Madame notre soeur et cousine, quoique instruits pour ainsi dire par
Votre Majest elle-mme de la mission du marquis de Bombelles auprs
d'elle, nous osons nous flatter qu'elle n'aura pas improuv le silence
que nous avons gard  cet gard jusqu' ce qu'il ne nous ait plus t
possible de douter d'une nouvelle aussi affligeante pour nous. Votre
Majest sait avec quelle ardeur nous avons dsir un rapprochement
entre le roi notre frre et nous; elle a t instruite des sacrifices
d'opinions et de plaintes personnelles que nous avons faits  ce grand
objet; elle ne doit donc pas tre surprise de notre douleur en
apprenant une mission qu'on avait soin de nous cacher et des efforts
faits pour repousser loin de nous cette triste vrit. Votre Majest
jugera facilement combien l'imprudence de M. le baron de Breteuil
compromet en cette occasion les jours du roi et de la reine. Cette
considration est celle qui nous touche le plus; assurs des bonts de
Votre Majest, nous croirions manquer  la reconnaissance qu'il nous
est si doux de lui devoir, si nous conservions un moment d'inquitude
sur les manoeuvres de nos ennemis prs d'elle; mais en mme temps,
nous osons la supplier de consoler par un redoublement de bonts le
comte Eszterhazy qui n'a pu qu'tre infiniment sensible  cet
vnement. Cette nouvelle marque de la protection de Votre Majest est
bien importante pour nous, mais en mme temps elle ne l'est pas moins
pour le roi et la reine.

Si Votre Majest retirait ses bonts au comte Eszterhazy, s'il
quittait Ptersbourg, l'objet de la mission du marquis de Bombelles ne
serait plus quivoque, et les jours de nos infortuns parents
seraient plus exposs que jamais; au lieu que, tant qu'on pourra ne
considrer le marquis de Bombelles que comme un simple voyageur attir
par le dsir bien lgitime d'admirer de prs les grandes qualits de
Catherine II, leur danger ne sera pas si grand. Nous devons mme dire
 Votre Majest que nous avons pris le parti de nier absolument la
mission, et que nous avons recommand au comte Eszterhazy d'en agir de
mme; nous aimons bien mieux paratre tromps que d'exposer, en
avouant la vrit, des jours que nous voudrions dfendre au prix de
tout notre sang.

Enfin, le 20 fvrier, Monsieur adressait  Marie-Antoinette une lettre
o, sous des formes adoucies, apparat son ressentiment et qu'il y a
lieu de citer en son entier, parce que le grave conflit qui ne cesse
d'exister entre le roi et ses frres s'y trouve expos en tous ses
dtails:

Il y a dj plus de quinze jours, ma chre soeur, que je vous aurais
crit au sujet d'une chose qui m'affecte vivement, si nous n'avions
voulu, le comte d'Artois et moi, en avoir la certitude absolue avant
d'y croire; vous devinez sans doute que je veux vous parler de la
mission de M. de Bombelles  Ptersbourg.

Croyez bien d'abord, ma chre soeur, que c'est pour votre intrt que
je vais vous parler, et que la douleur que nous avons ressentie en
apprenant cette mission qu'il vous a plu de nous cacher, au moment
mme o le baron de Viomnil venait de nous tenir un langage si
diffrent, serait une trop petite consolation pour entrer dans la
balance; mais je considre: primo, la mission en elle-mme; secundo,
une lettre que M. de Bombelles a apporte  M. d'Eszterhazy, o un de
ses amis lui conseille de revenir promptement  Tournay, lui faisant
entendre que cela vous serait personnellement agrable. Pour le
premier article, toute mission suppose un objet. Quel peut donc tre
celui de la mission de M. de Bombelles? Je n'en vois que deux: celui
d'aiguillonner le zle de l'Impratrice en faveur de la bonne cause,
ou celui de la ralentir. Dans le premier cas, que rpondrez-vous aux
Jacobins qui viendront vous reprocher d'embrasser tout haut la
Constitution et de travailler  la renverser? et s'ils apportaient la
preuve de cette assertion?... cartons cette image! elle est trop
horrible. Dans le second cas, et en supposant la russite, si
l'Impratrice qui, dans ce moment, imprime le mouvement  toute
l'Europe, vient  se refroidir, tout se refroidira avec elle, la
machine prte  agir se dsorganisera; ce qui reste de bons Franais,
ou perdra courage et se soumettra au monstre de la Constitution, ou,
rduits au dsespoir, ils tenteront de vains efforts et donneront 
leur patrie, en prissant pour elle, un triste et dernier tmoignage
de leur attachement, sans que vous puissiez mme honorer leur mmoire
d'une seule larme. Nos tyrans ne vous en laisseront pas la
satisfaction. Ainsi, je vois un danger gal, dans l'un ou l'autre cas,
pour votre vie ou pour votre honneur, et si l'amiti peut s'alarmer
davantage pour le premier, ou je connais mal votre me, ou vous
craignez bien plus pour le second.

Mais, dira-t-on, la mission de M. de Bombelles peut rester secrte,
et il ne passera que pour un voyageur, et ds lors le premier danger
est nul; il ne tiendra pas  nous qu'il n'en soit ainsi; mais comment
ce moyen, dj fort difficile  employer avec le conseil donn  M.
d'Eszterhazy? S'il le suivait, s'il quittait Ptersbourg, qui y
suivrait vos intrts dont nous sommes seuls dpositaires publics,
ostensibles et autoriss par la nature mme des choses? Sera-ce M. de
Bombelles? Mais, ds lors, sa mission est publique, et le premier
danger dans toute sa force. Sera-ce M. Gent ou tel autre envoy de
l'Assemble nationale sous le nom du roi? En supposant que
l'Impratrice l'coute, ce qu'assurment je suis bien loin de
supposer, le second danger reparat. Tous ces arguments nous mettent
dans la ncessit de combattre le systme que le baron de Breteuil a
donn au marchal de C. pour tre le vtre.  Dieu ne plaise que nous
voulions jamais empiter sur l'autorit du roi; tous nos efforts ne
tendent qu' la lui rendre pleine et entire, et si quelqu'un osait
nous accuser, en la rtablissant, d'en garder une partie pour nous, ce
serait celle qui me permet de l'appeler mon amie que nous choisirions
pour notre avocat. Mais, dans l'affreuse captivit o vous tes
rduits, qui peut vous remplacer que nous? L'Impratrice et le roi de
Sude ont bien senti cette vrit. Ce n'est pas une vaine comdie que
jouent MM. de Romanzof et d'Oxenstiern.

Ce n'est pas auprs de Monsieur et du comte d'Artois qu'ils sont
accrdits, c'est auprs des seuls organes lgitimes du roi de France,
retenu en captivit par ses sujets rebelles, et si la plupart des
autres souverains n'ont pas suivi cet clatant exemple, ils ont
presque fait la mme chose en recevant nos agents et en traitant
ministriellement avec eux. Certainement nous ne dsirons rien tant
que d'agir d'aprs vos vues; mais il est mille cas presss o il nous
faut dcider par nous-mmes sans attendre vos ordres, que le moindre
incident peut, non seulement retarder, mais nous faire perdre tout 
fait; et, s'il y a des choses qui nous sont caches, qui peut rpondre
que nos dmarches ne contrarieront pas les vtres? si cela arrivait,
le moindre inconvnient serait de montrer une dsunion funeste  tous
gards. M. le baron de Breteuil propose un remde qui est que nos
agents publics servent de voile  nos agents secrets, et qu'ils ne
fassent rien que par leur direction. Je m'en rapporte  vous-mme, ma
chre soeur: ce moyen est-il admissible? Y aurait-il au monde un homme
capable de lier deux ides ensemble, qui pt consentir  un pareil
rle? Et, si nous n'envoyons que des imbciles, ils seront d'abord
trs certainement bafous dans la cour o ils rsideront, ce qui sera
fcheux pour la cause qu'ils plaideront, ensuite les ministres de
cette cour chercheront, dcouvriront et dvoileront peut-tre l'agent
secret, et je viens de vous en dvelopper tous les inconvnients.

Aprs vous avoir dit ce que votre intrt, votre sret, votre
gloire, qui seront toujours nos premiers mobiles, nous engagent  dire
 votre raison, permettez  votre ami d'interroger votre coeur et de
lui demander si deux frres qui ne respirent que pour vous servir, qui
y travaillent depuis le matin jusqu'au soir, si ce n'est avec succs,
toujours avec zle, mritaient d'tre pays de leur dvouement par une
rserve au moment mme o ils auraient tout lieu de se flatter du
contraire? Je ne suis pas en peine de la rponse.

Pour finir cette lettre dj bien longue, nous vous supplions
d'ordonner au baron de Breteuil d'abandonner son systme et de tout
dire au marchal de Castries, comme celui-ci lui dira tout de notre
part. Mais, s'il persiste dans un systme qu'il nous est impossible de
regarder comme le vtre, et que vous croyiez devoir continuer  vous
servir de lui, permettez au moins que notre correspondance n'ait plus
d'autre intermdiaire que le marchal de Castries. Quand celui-l nous
parlera, au moins serons-nous srs que ce seront vos volonts qu'il
nous transmettra. Si enfin cette dernire grce nous est refuse, plus
affligs de ce refus pour vous-mme que pour nous, nous continuerons 
vous instruire de tout, plus ou moins souvent, suivant que les
occasions seront frquentes ou rares, et nous vous servirons toujours
avec le mme zle, bien srs que tt ou tard, et quelque chose qu'on
fasse, vous rendrez justice  ce zle.

Ces pices, comme les plaintes adresses au marchal pour tre
transmises  Breteuil, accusent, on le voit, le caractre aigu de la
querelle. Elle devint si bruyante par suite des rcriminations des
princes, que le fameux secret cessa d'en tre un et fut bientt connu
de toutes les cours. Marie-Antoinette en voulut mortellement au comte
Eszterhazy, qu'elle accusait  tort de l'avoir divulgu. Elle alla 
l'chafaud sans avoir su que l'indiscrtion tait due  l'Impratrice
seule.

Si le marchal de Castries traduisit avec moins d'clat que les
princes la pnible surprise que lui causait l'vnement, il ne put
cependant la dissimuler. Il crivit  Breteuil. Il se plaignait du
dfaut de confiance dont celui-ci venait de faire preuve  l'heure
mme o il parlait si haut de la ncessit d'un bon accord entre le
roi et ses frres. Il lui en voulait d'autant plus qu'il s'tait livr
entirement  lui, allant jusqu' reconnatre que Calonne tant un
danger et son influence sur le comte d'Artois dsastreuse, il fallait,
non l'ter, ce qui et t impossible, mais l'annuler.

Non content de lui crire, il chargea son fils, le duc de Castries,
d'aller  Bruxelles pour remettre sa lettre  Breteuil et lui demander
verbalement des explications. Elles furent brves et hautaines.

--Si je n'ai pas parl aux princes de la mission du marquis de
Bombelles, dit Breteuil, c'est que le roi et la reine m'avaient
ordonn le secret. M. de Bombelles est all  Saint-Ptersbourg par
leur volont, y appuyer des dmarches que, depuis dix-huit mois, les
princes n'ont pu faire aboutir. Il tait temps que le roi intervnt et
parlt.

Gardant le plus absolu silence sur le fond mme de cette mission
diplomatique, il se contenta de rpter au duc de Castries ce qu'il
avait dj dit dans ses lettres au marchal,  savoir que la
suprmatie royale exigeait qu'avant de l'interroger, on lui ft part
des vues, des plans, des ngociations et qu'on promt surtout de ne
pas s'opposer au Congrs. En un mot, il maintint fermement le droit
suprieur du roi, sans faire aucune confidence au fils du marchal.
La confiance du roi en M. de Breteuil, crivait le duc  son pre,
ajoute  sa disposition naturelle pour la bouffissure et l'importance.
Je ne l'ai pas trouv tel pour mon pre ni pour moi. Mais, vis--vis
des princes, il est premier ministre et plein de la suprmatie
royale. Dsol de n'avoir rien appris, l'envoy du marchal, avant de
quitter Bruxelles, alla voir le comte de Fersen dans lequel il avait
devin le correspondant intime de la reine et l'auxiliaire de
Breteuil. Il esprait recueillir de lui quelque prcieuse information.
Mais Fersen ne lui ayant rien dit, il n'osa l'interroger, connaissant
bien son caractre en arrire et la pdanterie de sa discrtion.

Les rponses que lui rapportait son fils n'taient pas pour satisfaire
le marchal. Mais il ne se tint pas pour battu. Il crivit directement
au roi cette lettre,  laquelle d'ailleurs il ne fut pas rpondu:

Sire, la correspondance qui devait assurer la communication de toutes
choses et que vous avez prescrite venait de s'tablir, lorsque les
princes ont appris, par voie trangre, qu'on avait fait passer, 
leur insu, deux personnes charges d'ordres particuliers de Votre
Majest pour Saint-Ptersbourg et pour Berlin. C'est ainsi qu'en
dbutant et suivant les directions que vous aviez traces, Sire, 
Bruxelles comme  Coblentz, une dmarche cache pourrait renverser
l'organisation que Votre Majest a tablie, si elle pouvait se
renouveler. Au fond de votre prison, Sire, vous ne pouvez apprcier
les inconvnients et les dangers de pareilles dmarches.

Quant  Calonne,  la suite de cette affaire, il adressait au
marchal de longues lamentations: L'espoir de l'avenir, disait-il en
terminant, m'avait toujours soutenu contre l'horreur du prsent. Mais,
depuis que je n'aperois plus que des intentions perfides ou au moins
suspectes dans ceux qui semblent avoir le plus d'influence, je
n'arrive pas plus  prvoir qu' voir, et tout me donne une humeur
noire qui me fatigue plus que le travail mme dont je suis excd.

Telle est l'histoire de ce qu'on a appel la mission de Bombelles.
Cette mission tant reste sans rsultats, il n'y aurait pas eu lieu
d'en crire longuement le rcit, si elle ne faisait ressortir les
dplorables fruits qu'engendrait la rivalit de Calonne et de
Breteuil, et la triste influence qu'exera cette rivalit sur les
destines de la monarchie. Toute cette intrigue finit par s'apaiser.
Mais elle accrut le ressentiment des princes contre leur frre.
Jusqu' la fin, leurs relations eurent  en souffrir, et tandis que
Louis XVI et Marie-Antoinette emportaient dans la tombe la certitude
qu'ils expiaient les fautes des migrs, le comte de Provence et le
comte d'Artois demeuraient convaincus que, si on les et couts au
lieu d'couter Breteuil, cette tragique aventure et t pargne  la
famille royale.




LIVRE TROISIME

LA CAMPAGNE DE 1792




I

 L'APPROCHE DE LA GUERRE

Vers la fin de fvrier 1792, partout o elle avait tent des
dmarches, la diplomatie des princes tait en chec.  Vienne, elle
rencontrait la versatilit de Lopold, le mauvais vouloir de ses
ministres, la crainte qu'il nourrissait de perdre dans la guerre
ses provinces des Pays-Bas;  Berlin, l'implacable gosme des
Hohenzollern, qui ne voulaient entrer en ligne qu'aprs s'tre
assur des ddommagements;  Londres, l'inbranlable volont de
Pitt de rester neutre dans les conflits qui menaaient le
continent, tant que l'intrt national ne lui commanderait de s'y
mler;  Saint-Ptersbourg, les desseins tnbreux de Catherine
contre la Pologne;  Madrid, le dsarroi du pouvoir royal tomb en
quenouille; partout enfin, l'invincible dfiance qu'inspiraient les
migrs.

 cette dtresse morale, s'ajoutait la dtresse matrielle. Les fonds
successivement prts par les maisons rgnantes s'puisaient.  grands
pas s'avanait la misre. Le crdit personnel du marchal de Castries
venait d'obtenir d'un banquier de Cologne cent mille florins pour les
princes; mais, en recevant cette somme, le 24 janvier, Calonne
crivait avec mlancolie: C'est toujours un petit secours pour en
attendre de plus grands qui viennent bien lentement. Nous n'avons rien
touch de Naples, et, quoique l'Empereur dise partout qu'il a prt
aux princes deux millions, le fait est que ces deux millions sont
encore rduits  zro.

Le 30, Flachslanden ajoutait:

L'Empereur met de telles conditions aux secours accords aux
lecteurs qu'il fait journellement tourmenter les princes dans leur
asile. Si son projet tait de dshonorer ses co-tats en les livrant 
une terreur indcente, en mme temps qu'il veut carter absolument les
princes de la coalition, il ne se conduirait pas diffremment. Ajoutez
 cela que nous commenons  manquer d'argent, et vous verrez que nous
ne sommes pas sur des roses.

La dispersion de l'arme des princes, le piteux tat de celle de Cond
rendaient plus lamentable cette situation. On a dj dcrit
l'infortune des migrs qui s'taient enrl au service de la cause
royale. Chaque jour y ajoutait quelque trait poignant. Ce n'tait pas
seulement, comme aux dbuts de l'migration, la tnacit de leur
dvouement qui les retenait en Allemagne, ni leur haine invtre
contre cette Rvolution qui les avait dpouills aprs les avoir
forcs  fuir; c'tait maintenant la peur trop justifie de rencontrer
dans leur patrie, s'ils se rsignaient  y rentrer, des prils plus
grands que ceux contre lesquels ils se dbattaient. Et puis, en dpit
de leurs maux, un espoir les soutenait encore. Ils ne voulaient pas
croire que l'Europe persisterait  les laisser dans un si misrable
abandon. Ils pensaient que, mme en ce cas, la guerre deviendrait tt
ou tard invitable, et que, faite sans eux ou avec eux, elle
tournerait ncessairement  leur profit, quel que ft le mauvais
vouloir des puissances. Ils puisaient dans cette conviction le courage
de supporter leurs maux. Mais ces maux n'en taient pas moins
effroyables. Les princes, tmoins impuissants des souffrances de leur
fidle noblesse, en avaient le coeur dchir.

Sur un point, les migrs ne se trompaient pas. Oui, la guerre tendait
 devenir invitable. Mais ce n'tait pas en vue de les secourir que
voulaient la faire les puissances. L'empereur Lopold et le roi de
Prusse leur en cachaient ddaigneusement le vritable but,  l'heure
mme o ils arrtaient d'importantes rsolutions. Une intervention
arme tait dcide. Elle devait tre dirige par le duc Ferdinand de
Brunswick, le plus illustre soldat de son poque. Il avait
cinquante-six ans. Au moment o la confiance des souverains allemands
allait mettre dans ses mains les destines de la coalition, il venait
de repousser les offres du ministre Narbonne, qui avait eu l'trange
ide de lui proposer, par l'intermdiaire du gnral de Custine, de se
mettre  la tte des affaires de France, en faisant luire  ses yeux
qu'il tait le seul homme en Europe capable de diriger et de contenir
la Rvolution et qu'il pourrait devenir par l l'idole des Franais
et le bienfaiteur de la postrit.

Les deux souverains dont il possdait la confiance devaient fournir
chacun quarante mille hommes, et Lopold, en plus, ses troupes des
Pays-Bas. Un appel serait fait par eux aux autres puissances pour les
inviter  prendre part  l'action, qui, d'ailleurs, ne serait pas
subordonne  leur rponse, la dfense des princes possessionns et
des pays rhnans exigeant une marche rapide. Mais il tait bien
entendu que la guerre n'aurait pas pour objet la restauration de la
monarchie absolue. Cette restauration, propre  rendre  la nation
franaise son ancienne puissance, n'tait dsirable ni pour la Prusse,
ni pour l'Autriche. Elles rclameraient seulement justice au nom des
possessionns et la cessation des prparatifs belliqueux auxquels se
livrait la France depuis le 14 dcembre. Quant au Congrs propos par
Louis XVI, il ne se runirait que si la nation franaise exprimait le
voeu que le roi se portt mdiateur entre elle et l'Europe.

Ces bases avaient t poses le 17 janvier 1792  Vienne. Modifies
dans quelques dtails secondaires, elles se retrouvrent dans le
trait qui fut conclu  Berlin le 7 fvrier, sous le coup de l'motion
qu'y causrent les solennels dbats consacrs, en janvier, par
l'Assemble nationale aux affaires d'Allemagne et dont le ton gnral,
comme le vote qui les couronna, quivalait  une dclaration de
guerre. Mais, en tout cela, les souverains contractants songeaient
surtout  des accroissements de territoire et  conjurer les desseins
pressentis ou devins de l'impratrice Catherine sur la Pologne.
C'tait encore plus contre cette princesse que contre la France qu'ils
s'unissaient. Les intrts de la maison de Bourbon n'occupaient, dans
le trait du 7 fvrier comme dans leurs proccupations, que la seconde
place. Le fait suivant en fournit la preuve clatante. Le reprsentant
de Catherine  Paris, M. de Simolin, tant venu  Vienne, au nom de
Marie-Antoinette, pour laquelle il professait un dvouement analogue 
celui du comte de Fersen et ayant sollicit des secours urgents pour
la famille royale, il lui fut dclar par le vieux Kaunitz que les
puissances trangres ne pouvaient s'immiscer ni en droit, ni en fait,
dans les affaires domestiques d'une nation indpendante sans en tre
requises, et qu'elles ne l'taient pas.

Ce n'tait donc ni dans l'intrt du roi ni pour faire le jeu des
migrs que les cabinets de Vienne et de Berlin se dcidaient  la
guerre, mais pour se dfendre et avec l'espoir, aprs la victoire,
d'oprer quelques conqutes aux dpens du vaincu. Rien de ces projets,
bien qu'on les et mis depuis longtemps  l'tude, n'tait connu des
princes franais. Aussi ne cessaient-ils de se lamenter sur leur
triste tat dont ils attribuaient  Lopold et  ses longs
atermoiements toute la responsabilit, quand le dcs de ce prince,
survenu inopinment, parut devoir modifier l'tat gnral des
affaires.

L'Empereur tait mort le 1er mars, aprs une courte maladie dont,
d'abord, personne autour de lui ne s'tait inquit. N'ayant que
quarante-cinq ans, il semblait devoir vivre de longs jours. Aussi les
circonstances de son trpas parurent-elles extraordinaires et
donnrent-elles lieu aux rumeurs les plus tranges. On alla jusqu'
prtendre qu'il avait t empoisonn. On accusa de ce crime tour 
tour les Jacobins et les migrs. Les premiers le considraient comme
le plus redoutable ennemi de leurs ides. Les seconds lui reprochaient
de ne vouloir pas les admettre dans la coalition. Mais ni les uns ni
les autres n'taient coupables de sa mort prmature. C'tait un
voluptueux, dit un de ses contemporains; il avait men la vie
vivement, si vivement, que c'est sans doute de cela qu'il mourut.
L'effet de l'vnement fut considrable. Quelques serviteurs fidles
et la cour des Tuileries en furent consterns. Marie-Antoinette, sous
l'empire de ses angoisses renaissantes, suspendit toutes les
ngociations engages entre elle et ses amis pour la dlivrance de la
famille royale. En revanche, bon nombre de gens se rjouirent, mme 
la cour de Vienne. Dans Paris, on fut convaincu que le parti de la
guerre avait perdu son plus ardent champion en Europe, ce en quoi on
se trompait, car Lopold s'tait constamment efforc d'viter la
guerre. C'est mme  cause de cela que les migrs l'avaient en
horreur.

 Coblentz, en apprenant sa mort, on se flicita, dans l'espoir que
son successeur serait plus actif et plus entreprenant que lui. Cet
espoir cependant n'empchait pas Calonne d'crire: J'espre que cette
mort ne nous jettera pas dans une stagnation nouvelle. Le roi de
Prusse est bien dispos et veut que nos princes jouent le rle qui
leur appartient[36]. Est-il vrai, comme on le dit, que la dernire
rponse de l'Empereur consacre les principes constitutionnels? C'est
avoir fait ses adieux  l'honneur en mme temps qu'au genre humain.

         [Note 36: Cette affirmation exprimait prcisment le
         contraire de la vrit.]

Le successeur de Lopold tait son fils. Il montait sur le trne, 
vingt-quatre ans, sous le nom de Franois II, comme roi de Bohme et
de Hongrie, en attendant l'lection qui devait le faire Empereur et
qui eut lieu au mois de juillet. Il passait pour un esprit honnte,
judicieux et froid, passionn surtout pour l'art militaire, dispos en
politique, tant en dehors de ses tats qu'au dedans,  ne rien changer
 ce qu'avait fait son prdcesseur, et  suivre les mmes voies. Il
le prouva en reprenant,  peine le matre, les ngociations commences
par Lopold avec la Prusse. Les princes franais se htrent de
renouer avec lui les rapports qu'ils avaient eus avec l'Empereur
dfunt. Mais, auprs du fils, ils allaient se heurter aux mmes
difficults qu'auprs du pre, recueillir les mmes rponses,
rencontrer la mme opposition, une gale volont de tenir les migrs
 l'cart. C'est cette volont qu'ils s'attachaient  contrecarrer,
invinciblement rsolus  s'imposer  la coalition qui se formait et
qui ne voulait pas d'eux.

Aux Tuileries, sur le conseil du comte de Fersen, on se proccupait
aussi d'entrer en relations avec Franois II. La reine lui crivit,
pour lui faire part de l'affreuse situation de la famille royale et
lui rvler l'imminence de la guerre que prparait contre l'Allemagne
le gouvernement franais. Le baron de Goguelat, employ dj  ces
missions secrtes qui exigent du sang-froid, du courage et du
dvouement, fut charg de porter cette lettre  Vienne, o il devait
se faire recommander par Breteuil et par Mercy. Mais se produisait
alors un vnement encore plus grave pour les migrs que la mort de
Lopold. Le roi de Sude, Gustave III, avait t assassin dans un bal
masqu, le 16 mars,  Stockholm, o il venait de rentrer aprs un
assez long sjour  Aix-la-Chapelle. Il tait tomb sous les coups
d'une poigne de conjurs obscurs, pousss  ce crime par la noblesse
sudoise, qui, dans la guerre qu'il prparait contre la France pour y
rtablir l'absolutisme, voyait une menace contre ses propres
immunits. Avec lui s'teignaient ses anciens projets, au moment o,
peut-tre, ils allaient se raliser. Son fils, Gustave-Adolphe,
devenait roi  sa place. Mais il avait treize ans, et devait tre
pourvu d'une rgence. Elle fut dvolue au duc de Sudermanie, qui
n'entendait pas engager la Sude dans une guerre contre la nation
franaise.

 ces faits lamentables ne se bornaient pas les motifs de
dsorganisation, de dsarroi et d'impuissance, par lesquels tait
gravement atteinte la cause des princes. En mme temps qu'ils
sollicitaient les secours de l'Europe, ils s'taient adresss  la
Confdration suisse, avec l'espoir d'obtenir d'elle des soldats, qui
viendraient grossir leur arme. Quelques cantons avaient accueilli
favorablement ces ouvertures. Afin de tmoigner de leur bon vouloir
pour la monarchie, ils s'taient prodigus en procds courtois envers
les migrs rfugis sur leur territoire. D'autres s'taient montrs
plus rservs dans leurs rponses, moins disposs  entrer dans les
vues des royalistes franais. Il n'tait pas nanmoins tmraire
d'attendre de la Confdration un appui efficace.

Tout  coup, vers le milieu du mois de mai, on apprenait  Coblentz
que le gouvernement franais exigeait du gouvernement fdral le
renvoi des migrs, et, le mois suivant, ce dernier faisait connatre
qu'il tait rsolu  observer la plus stricte neutralit. Bientt
aprs, l'Espagne, sur laquelle on avait tant compt, en faisait
autant, refusait d'entrer dans la coalition, et cet exemple entranait
 une rsolution analogue les diverses puissances d'Italie.

L'migration tait donc cruellement prouve et semblait
irrparablement affaiblie. Sans argent, sans allis, sans asile, tenue
en dfiance par Louis XVI, traite avec ddain par les cours,
impuissante sous les terribles lois qu'avait votes contre elle
l'Assemble nationale, elle tait sans moyens d'action. Il ne lui
restait d'autre ressource que celle de se disperser; les princes
n'avaient plus qu' disparatre,  chercher un refuge en Espagne, 
s'y faire oublier. Telle tait la cruelle perspective qui se droulait
devant eux quand les vnements, en se prcipitant, vinrent ranimer de
nouveau leurs esprances branles. Ces rveils sont frquents dans
l'histoire des migrs, aussi frquents que leurs dceptions. Du
commencement,  la fin de leur triste pope, ce n'est qu'une suite de
conceptions caresses avec enthousiasme et d'amers dcouragements, une
succession de jours o l'ombre et la lumire ont une gale place, qui
voient les projets de la veille emports par les incidents du
lendemain, la certitude du succs s'vanouir brusquement dans celle de
la dfaite, pour renatre encore et se dissiper aprs, sous la
pression de malheurs imprvus. Jamais il n'y eut autour d'une cause
tant d'espoirs conus et dtruits.

 la fin du mois de mars 1792, une priode d'espoir commenait 
Coblentz, o l'on ne doutait plus de l'intention des Franais de
dclarer la guerre  l'Allemagne. C'est sur cette guerre que l'on
comptait pour relever les affaires de l'migration; on ne comptait
mme que sur elle. Le marchal de Castries l'avouait: Mes esprances
ne sont fondes en ce moment que sur les insolences de l'Assemble.
Il est vrai que ces insolences dpassaient toute mesure. L'Autriche
en arrivait au point de ne pouvoir plus reculer. Cependant, le
marchal prouvait encore des doutes  cet gard. On lit dans ses
notes,  la date du 26 mars: On mande de Paris que l'intention de
Dumouriez (le successeur de de Lessart aux affaires trangres) est de
couvrir d'or les princes possessionns en Alsace et de conjurer la
guerre de l'Empire, persuad que la cour de Vienne ne la fera pas, si
elle n'y est pas oblige. Il suit de cette supposition la ncessit
d'chauffer les princes intresss, tels que les lecteurs
ecclsiastiques et autres pour faire consacrer leurs rclamations dans
la nouvelle capitulation qui sera prsente au nouvel Empereur. Donc
c'est la guerre qu'on voulait, qu'on appelait, qu'on provoquait, car
par elle seulement on pourrait arriver au but opinitrement poursuivi,
la chute du gouvernement rvolutionnaire et la restauration de la
monarchie par les migrs.

 cette mme poque, c'est--dire aux derniers jours de mars,
l'missaire de la cour de France, Goguelat, envoy par la reine 
Franois II pour le presser d'agir, arrivait  Vienne. Il tait
porteur de lettres de Breteuil et de Mercy. Ceux-ci les lui avaient
remises  son passage  Bruxelles. Elles confirmaient par avance tout
ce qu'il dirait pour mouvoir l'Autriche et la Prusse, pour les
intresser au sort de la famille royale. Par ces lettres, par le
langage de Goguelat, on sut  n'en pouvoir douter ce qui se passait 
Paris. En rponse aux observations de l'Autriche, Dumouriez allait
adresser  cette puissance un ultimatum exigeant la cessation des
armements du gouvernement imprial. Il prparait en mme temps une
mise en marche de troupes contre la Savoie, le comt de Nice, les pays
Rhnans et la Belgique. Quant au roi et  la reine, ils sollicitaient
de prompts secours. Pleins de dfiance pour leurs frres, pour le
prince de Cond et pour Calonne, ils ne s'en fiaient qu' Breteuil du
soin de rgler la direction de la politique qu'il convenait d'adopter
et de suivre.

L'ultimatum annonc par Goguelat arriva  Vienne le 4 avril.
L'ambassadeur franais, Noailles, aprs avoir hsit  le remettre,
s'y dcida le 5. Ce que n'avaient pu les supplications du roi et de la
reine captifs, les dmarches des princes, de longues ngociations, fut
obtenu en quelques instants par le langage hautain de Dumouriez. En le
lisant, le prince de Kaunitz fut mis hors de lui. Sous son
influence, l'Empereur se dcida  la guerre, intressant dans sa
dtermination la Prusse, qui, depuis longtemps, s'y prparait. Ce
n'tait plus, maintenant, qu'une affaire de six semaines ou deux mois,
le temps de faire marcher les troupes. Les Franais avaient voulu la
guerre. Qu'ils attaquassent ou n'attaquassent pas, ils l'auraient. Il
s'agissait seulement de les amuser jusqu' l'heure o l'on pourrait
agir. Une lettre de Fersen, envoye dans une caisse de biscottes, fit
connatre cette dcision  la famille royale, qui attendait, dans une
angoisse affreuse, le rsultat de ses dmarches.

Ces choses s'taient passes  l'insu de la petite cour de Coblentz.
Jusqu'au dernier moment, les princes avaient tout ignor.  Paris
mme, on les traitait maintenant avec ddain. Dumouriez mandait 
Barthlemy, agent franais en Suisse: On n'a rien  craindre des
princes migrs. Ils n'ont ni argent ni appui. Mme en cas de guerre,
l'Autriche veut les laisser de ct, parce que son plan est d'une
profondeur politique dans laquelle il est impossible de caser les
projets de ces chevaliers errants.

Mais, dans l'attente des vnements qu'ils pressentaient, profitant de
ce que l'attention de l'Europe semblait s'tre dtourne d'eux par
suite de la gravit des communications changes entre Vienne et
Paris, ils avaient, peu  peu, laiss rentrer dans Coblentz et se
reformer autour d'eux leur arme disperse. De nouveau, les uniformes
se montraient dans les rues; de nouveau, on distribuait des grades, on
achetait des munitions et des armes; avec plus d'ardeur que jamais, on
sollicitait  Vienne et  Berlin un rle pour les migrs, sans tre
encore assur que ces prparatifs et ces dmarches ne seraient pas en
pure perte. Le marchal de Castries, tant venu  Coblentz pour tcher
d'avoir des nouvelles, constatait que l'argent tait rare, qu'on n'y
savait rien. Nous attendons M. de Nassau avec impatience. Nous
esprons qu'il viendra tirer le voile qui nous spare du reste de
l'Europe.

Le voile fut tir, au moins en partie, le 28 avril. Dj, la veille,
le charg d'affaires de France remplaant Bigot de Sainte-Croix,
absent, s'tait plaint  l'lecteur, dans une note rdige au nom de
son gouvernement, de ce que les mesures prises contre les migrs
avaient t illusoires, et de ce que les rassemblements et armements
recommenaient. Le lendemain, il lui faisait passer un document bien
autrement grave qu'une note diplomatique. C'tait la dclaration de
guerre adresse, le 20 avril, par le roi de France au roi de Bohme et
de Hongrie. Cinq jours aprs, l'lecteur, dans une note officielle,
transmettait aux princes l'expos des griefs du gouvernement franais.
Il les suppliait de quitter le territoire de Trves et de se diriger
dans le bas archevch, au del du Rhin, o il prfrait recevoir les
migrs, mme en plus grand nombre, parce qu'ils ne pourraient faire
ombrage dans cet loignement des frontires, que de les laisser, mme
en petit nombre, prs des frontires de la France.

Ce n'tait l qu'une communication de pure forme, arrache 
l'lecteur par l'effroi de ses sujets, qui redoutaient une invasion.
Les princes ne s'y soumirent pas. Loin de s'y soumettre, ils
activrent leurs dmarches  Vienne et  Berlin, afin d'obtenir
l'autorisation de reformer leur arme et la promesse qu'elle aurait
une place dans la campagne qui, maintenant, ne pouvait plus tre
vite, puisque le gouvernement franais venait, le 20 avril, de
dclarer la guerre  l'Empereur. Ce qui encourageait leur rsistance,
ce qui empcha l'lecteur de Trves d'exiger qu'elle cesst, c'est
qu' Coblentz, pas plus que dans aucune des villes o les migrs
taient disperss, on ne croyait  la victoire des Franais. On tait
convaincu qu'au premier choc ils seraient refouls et dtruits. Les
tragiques incidents qui marqurent l'ouverture des hostilits, le 27
avril, taient bien faits pour justifier cette opinion. Au seul aspect
de l'ennemi, l'arme du Nord, qui marchait sur la Belgique, prit la
fuite avant d'avoir combattu, massacra Dillon, un des gnraux qui la
commandaient. La lenteur des allis empcha seule cette droute de
devenir irrparable. Mais les migrs crurent qu'elle l'tait.

Le marchal de Castries lui-mme, en dpit de son exprience des
choses de la guerre, s'y trompa. Tandis que les princes prenaient
prtexte de cette dfaite pour rsister aux objurgations de l'lecteur
de Trves et pour le rassurer, le vieux soldat, qui s'tait couvert de
gloire au service de la France, laissait tomber de sa plume cette
phrase, dans laquelle on regrette de ne pas trouver au moins un
patriotique regret: La dclaration de guerre que l'Assemble a fait
la folie de rendre, les checs que les troupes ont essuys
immdiatement aprs, tout a prouv qu'il ne fallait pas de grandes
forces pour abattre les factieux qui se sont empars du royaume. Le
malheur est que les factieux n'taient pas abattus et qu'ils
allaient le prouver bientt  la coalition anime, au premier moment,
d'une si tmraire confiance.

Du reste, tous les migrs, ou presque tous, partageaient l'opinion du
marchal de Castries. De mme qu'ils avaient cru que l'migration
aurait une dure de trois mois, de mme ils croyaient  la brivet de
la guerre et  l'effondrement de la Rvolution. Ils formaient dj des
projets, se prparaient  rentrer en France, discutant la conduite 
tenir en y rentrant. Ils taient si srs de la victoire des coaliss,
qu'ils se demandaient qui serait premier ministre, une fois le roi
rintgr dans tous ses droits. Ce ne serait pas Breteuil, pensait-on,
dmasqu, mpris, dcri, reconnu incapable. Mais ce ne serait pas
non plus Calonne, objet de l'inexplicable haine de la reine. On
croyait plutt que ce serait le marchal de Castries, qui serait mis 
la tte des affaires. Et cependant Calonne s'tait bien dvou. Il
passe sa journe, crivait Vaudreuil, et une partie mme de la nuit,
entour de cent personnes qui lui demandent de l'argent, et dont
plusieurs lui disent des injures quand il ne leur en donne pas.

Au surplus, les migrs qui discutaient ces questions ne savaient
encore rien des dispositions des cours allies, des plans du duc de
Brunswick, commandant en chef des forces de la coalition. Mais ils
s'en entretenaient comme s'ils les eussent connus, attribuant au
gnralissime ceux qu'ils inventaient eux-mmes. Une ombre, cependant,
passait sur leur joie. Ils redoutaient le dmembrement de la France.
Ils se disaient tout bas que l'Alsace deviendrait territoire imprial;
que la Lorraine serait annexe au Luxembourg, les Pays-Bas franais
aux Pays-Bas autrichiens, que la Corse serait offerte  Catherine, et
que d'autres remaniements territoriaux auraient lieu en Allemagne et
en Pologne. Aucun de ces dires ne reposait sur une base plus srieuse
que les prtendus plans de Brunswick. Mais,  Coblentz et partout o
il y avait des migrs, ils alimentaient leurs fivreux entretiens.

Ils se demandaient encore si l'impratrice Catherine entrerait dans la
coalition. La plupart d'entre eux, serrant cette fois de plus prs la
vrit, craignaient que cette princesse refust de s'associer aux
cours du Nord, afin d'tre libre, quand elle les verrait occupes en
France, d'agir en Pologne  son gr. Et telle tait bien en effet la
conduite qu'elle entendait tenir. Elle avait d'abord feint d'tre
dispose  envoyer  la coalition un corps de quinze  dix-huit mille
hommes, offert ensuite d'y substituer une somme gale au cot
d'entretien de ces troupes, et finalement, prtextant qu'elle avait 
se plaindre de la lgret des princes et de leur prodigalit, des
prtentions et de la vanit de Calonne, critiquant la faiblesse du roi
et la dfiance qu'il tmoignait  ses frres, elle se borna  d'assez
prcaires secours, gardant son argent et ses soldats pour sa campagne
de Pologne, qu'elle avait longuement tudie. Mais ces desseins divers
n'taient pas encore avous, et les migrs  Coblentz, Breteuil 
Bruxelles, avaient les yeux fixs sur Saint-Ptersbourg o Nassau,
Bombelles et Eszterhazy essayaient en vain d'obtenir de l'Impratrice
une dclaration franche et dcisive. Elle ne s'tait prte qu'
seconder un de leurs dsirs.  leur requte, elle avait consenti 
demander  la cour de Vienne d'employer les migrs et de leur
permettre de s'organiser, en attendant qu'on recourt  eux. La cour
de Vienne faisait la sourde oreille, et, tout en se disant prte 
acquiescer  ces demandes, n'y rpondait pas.  la faveur de ce
silence, qui ne signifiait ni oui, ni non, Coblentz, de nouveau,
devenait un camp, comme avant le mois de dcembre. Abandonns 
eux-mmes, les princes se prparaient  combattre. Se passant de
l'autorisation de l'Autriche, vainement sollicite, ils reformaient
leur arme et celle de Cond.

De toutes parts, cependant, leur arrivaient de pressants avis. On les
invitait  ne rien faire qui pt indisposer les puissances et troubler
leur action. Breteuil ne cessait de leur recommander la prudence. De
Paris, on les suppliait de se montrer discrets et surtout de
s'abstenir de profrer des menaces contre l'Assemble. Le ministre de
la marine, Bertrand de Molleville, intervenait secrtement dans ce
sens. Il mandait au marchal de Castries: Tout ce qu'il y a ici de
gens raisonnables, et le roi plus que personne, redoutent, par-dessus
tout, de voir les migrs jouer un rle quelconque dans la malheureuse
guerre o nous avons t entrans. Je ne doute pas que vous ne
fassiez, comme moi, tout ce qui dpendra de vous pour engager ceux
avec lesquels vous pouvez avoir quelques relations  ne se mler en
aucune manire de cette querelle. Ils doivent sentir combien une
conduite contraire compromettrait dans ce moment-ci leurs familles et
leurs proprits, et comme elle rendrait difficile toute espce
d'arrangement dfinitif  leur gard.

Mais ces avis, ces dmarches, ces invitations ritres devaient tre
en pure perte. Les princes ne voulurent rien entendre. Leur parti
tait pris. Ils avaient toujours dit et rpt que le roi ne pouvait
tre sauv que par eux, qu'une guerre entre la France et les
souverains du Nord leur fournirait l'occasion de le sauver et de
rtablir son autorit. Ce n'est donc pas quand les vnements leur
offraient la possibilit de jouer ce rle, objet, depuis trois ans, de
leur ardente ambition, qu'on pouvait esprer qu'ils y renonceraient.
Loin d'y renoncer, ils trouvaient, tous les jours, des accents d'une
nergie plus loquente pour rclamer leur place dans les vnements.
Ils ne reconnaissaient  personne le droit de les en carter, ni au
roi leur frre qui, n'tant pas libre, avait perdu celui d'exprimer
une volont, ni aux puissances qui n'taient pas en tat de dcider
quelle conduite leur traaient leur naissance, leur rang, le sang des
Bourbons.

C'est ainsi qu'aprs avoir, durant si longtemps, ameut contre la
France les nations trangres, ils briguaient le triste honneur de
marcher  la tte des armes coalises et considraient comme une
offense le mauvais vouloir et les refus opposs  leurs prtentions.
Et le jour o ils pouvaient croire qu'ils en auraient raison,
Vaudreuil crivait: L'horizon parat enfin s'claircir, et quoique
j'y aperoive encore quelques nuages je ne doute pas qu'ils se
dissipent ds que le soleil aura commenc sa marche. Le soleil dont
parlait Vaudreuil, c'tait la coalition.


II

BRUNSWICK ET LE ROI DE PRUSSE

Le roi de Prusse, Frdric-Guillaume, mme lorsqu'il considrait que
les intrts de sa couronne lui dfendaient de prendre parti pour les
migrs, n'avait cess de leur donner des tmoignages de
bienveillance. Les princes,  diverses reprises, en avaient ressenti
les effets. Le baron de Roll, qui les reprsentait  Berlin, leur
rptait frquemment que Frdric-Guillaume tait dispos  les
servir, et que si sa bonne volont, trop souvent, restait en dfaut,
il n'en fallait accuser que ses ministres.

Les apparences confirmaient cette assertion. Non seulement les princes
avaient, en plusieurs circonstances, trouv auprs du roi bonne grce
et courtoisie, mais,  diverses reprises, sa bourse s'tait ouverte
pour leur venir en aide. En outre, les migrs venus  Berlin y
recevaient un favorable accueil, des distinctions, des emplois, des
grades. Indpendamment de ces Franais assez nombreux,  qui tait
ainsi offert un asile et assur un secours, le gnral marquis de
Bouill s'tait vu, aprs l'aventure de Varennes, mand  Berlin par
une flatteuse lettre du roi. D'autres traits encore rvlaient ses
bonnes dispositions.

Aussi, quoiqu'ils eussent subi du ct de la Prusse comme du ct de
l'Autriche, d'assez vives dceptions, les princes ne laissaient pas
d'esprer qu'ils la rendraient favorable  leur cause.  la fin du
mois de mai, elle paraissait vouloir les laisser se rapprocher d'elle
et leur permettre de discuter la part qu'ils auraient dans la guerre.
Le gouvernement prussien tait-il sincre? On peut en douter. Mais il
jugeait tout au moins qu'avoir l'air de consentir  employer les
migrs, tait encore le meilleur moyen de les contenir. Il en tait
un parmi eux, le comte de Caraman, qui, rfugi  Berlin, y avait
obtenu un grade et gagn la confiance du roi de Prusse. Il en avait
profit pour plaider la cause de Louis XVI. Le marchal de Castries
avait mme pris ombrage de son initiative et, dans ses lettres aux
Tuileries, il s'en plaignait:

Je ne peux m'empcher de dire au roi que d'employer un ngociateur
auprs de lui (le roi de Prusse) lorsque le baron de Roll a dj sa
confiance, et que M. de Lambert, officier gnral, a dj celle du duc
de Brunswick, c'est compliquer les affaires, c'est donner  un jeune
homme un avantage sur deux personnes qui ont acquis et mrit de la
considration; c'est enfin marquer de la dfiance  deux bons
serviteurs dans lesquels le roi peut prendre confiance. Personne n'a
pu prendre le change dans l'arme prussienne sur le masque qu'on a
donn  M. de Caraman. On sait parfaitement le motif du grade de major
qui lui a t accord.

Caraman n'en poursuivait pas moins ses dmarches. Il s'attachait 
prparer le terrain des pourparlers et secondait puissamment les
dmarches faites dans le mme but par le baron de Roll, agent des
princes. D'autre part, le lieutenant gnral marquis de Lambert
agissait dans le mme sens auprs du duc de Brunswick.

Que les dispositions prussiennes fussent dues aux efforts combins de
ces personnages ou  d'autres causes, ce fut Bouill qui, le premier,
en recueillit les tmoignages. Le 30 mai, il vit le roi de Prusse 
Magdebourg. Il lui fit part des craintes conues par beaucoup de
Franais sur les intentions des allis en ce qui touchait les suites
de leurs victoires probables et les prtentions qu'ils manifesteraient
aprs les avoir remportes. Il l'entretint aussi du manifeste qu'il
convenait d'adresser  la France, avant d'ouvrir les hostilits, du
fond et de la forme de ce document. Le roi de Prusse le rassura. Pas
plus aprs la victoire qu'avant, il ne serait question de dmembrer la
France. Dans le manifeste, il n'y aurait d'autre dessein affirm que
celui de rendre  Louis XVI son autorit et de lui laisser, cette
autorit rtablie, le soin de rgler les conditions d'existence du
gouvernement qui lui paratrait le mieux convenir  son royaume. Il
ajouta, en prsence du duc de Brunswick, qu'il dsirait que les
princes jouassent un rle convenable dans les oprations militaires.
Mais il entendait que ces arrangements demeurassent secrets, et que
si les frres du roi de France adressaient pour leur compte un
manifeste  la nation franaise, ce document lui ft communiqu avant
d'tre envoy.

Dans ce mme entretien, Bouill ayant affirm qu'aussitt aprs
l'entre des allis en France, toutes les populations se soulveraient
pour les acclamer et chasser du pouvoir les Jacobins, et que des
rgiments entiers passeraient du ct des princes franais, le roi de
Prusse s'engagea  prendre  sa solde ces rgiments,  la condition
vainement combattue par Bouill qu'ils prteraient serment de
fidlit, pour la dure de la campagne,  lui ou  l'Empereur.

Une discussion s'ouvrit ensuite sur les positions qu'occuperaient les
lgions des migrs. Brunswick tait d'avis de mettre ces troupes
derrire le Rhin, ou de les diviser entre les armes allies, tant
entendu que le corps de Cond, qui ne devait marcher qu'aprs celui
des princes, formerait l'arrire-garde. Bouill demandait, au
contraire, que les migrs fussent placs en tte de l'arme
d'invasion. C'tait, disait-il, une condition de succs, le meilleur
moyen de prouver aux Franais que la guerre n'avait d'autre but que le
rtablissement de l'autorit du roi. Les deux gnraux ne parvinrent
pas  s'entendre. Brunswick tant seul matre des oprations qui
allaient s'engager, son opinion prvalut. Plus tard, lorsque, pour
justifier la retraite incomprhensible et non encore explique qui
suivit la prise de Verdun, il se plaignit d'avoir t tromp sur les
dispositions des Franais par les rapports des migrs, Bouill eut le
droit de lui rappeler leur entrevue de Magdebourg et de lui reprocher
de n'avoir pas voulu faire aux soldats qui marchaient sous les ordres
des princes franais une meilleure place, car, selon lui, s'ils
avaient t les premiers  entrer en France, toute autre et t
l'issue de la campagne.

Bouill ne fut pas plus heureux, quand il demanda pour le comte de
Provence un rang d'honneur auprs des souverains allis et le titre de
lieutenant gnral du royaume. Cette satisfaction lui fut galement
refuse. On se spara sans avoir rien dcid, sinon que les migrs
seraient admis  combattre. Malgr tout, c'tait dj beaucoup
d'avoir fait accepter le principe de leur participation  la guerre.
Les princes parurent disposs  se contenter de ce rsultat. Cond,
lui-mme, bien qu'il souffrt de se voir relgu au dernier rang,
alors qu'il brlait de jouer un grand rle, n'hsita pas a dclarer
que le roi de Prusse tait charmant. Il est vrai que, pour la
premire fois, on semblait prendre au srieux les princes et leurs
soldats et vouloir compter avec eux.

Si prcaires que fussent ces satisfactions, elles ne se ralisrent
pas. L'Autriche refusa de ratifier ce qu'avait promis la Prusse.
Frdric-Guillaume, lui-mme, parut l'oublier, se drober et ne plus
se souvenir qu'il s'tait engag  prendre  sa solde, sous la
condition du serment, les rgiments franais qui passeraient du ct
des allis. Il est  peine besoin de faire remarquer qu'aucun rgiment
franais ne passa  l'ennemi. Quelques officiers seulement
dsertrent. L'un d'eux, M. de Toulongeon, commandant militaire de
Franche-Comt, parut mme dispos  prter le serment impos par la
Prusse. Les princes le lui reprochrent svrement, et quand il menaa
d'agir dans ce sens sur les troupes qu'il commandait, ils lui
envoyrent l'ordre de n'en rien faire.

Le comte d'Artois reprit avec Brunswick les pourparlers entams par
Bouill. Il y eut entre eux d'aigres querelles. Ces questions finirent
par se rgler, mais non selon le voeu des princes. Leurs troupes,
jusqu' la fin de la campagne, furent rduites  l'immobilit et
durent rester trangres  presque toutes les oprations. C'est
toujours  l'influence autrichienne que les migrs attribuaient non
sans raison leurs dboires et  celle de Marie-Antoinette. Selon
Cond, l'empereur Franois II, qu'il maltraitait par ses propos plus
encore qu'il n'avait maltrait de son vivant Lopold, n'tait qu'un
mandrin. Quant  la reine de France, il l'accusait d'tre  la tte
du Comit autrichien de Paris, formulant ainsi contre elle, lui,
prince de sang royal, la mme accusation que les Jacobins, accusation
que l'infortune souveraine devait payer de sa vie. Voil dans quelles
conditions se prparait la guerre au camp des allis, tandis qu'
Paris se prcipitaient les vnements. Dsormais, ils allaient y
marcher paralllement avec ceux du dehors, et la Rvolution,
victorieuse  l'intrieur, rpondre aux menaces de la coalition comme
aux intrigues des migrs par de nouveaux coups ports  la monarchie.

Le 20 juin, le peuple envahissait les Tuileries, insultait  la
famille royale, coiffait Louis XVI du bonnet rouge, prludant ainsi
aux journes tragiques qui, maintenant, allaient se succder. Ce
sanglant affront inflig  leur frre exaspra les princes et leurs
courtisans. Leur fureur, c'est  peine croyable, s'exera tout autant
contre le souverain vaincu, qui s'tait vu contraint de le subir, que
contre ceux qui le lui avaient inflig. Leur ardeur s'exalta et les
confirma dans cette conviction que, le roi restant impuissant 
dompter la rvolte dchane autour de lui, c'tait  eux qu'il
appartenait de sauver l'tat et la couronne. Mais loin d'tre prt 
cder  son impuissance, loin de vouloir abdiquer au profit de la
rgence de Monsieur, Louis XVI, soutenu par son hroque femme,
persistait  se croire encore roi,  se proccuper de l'intrt de ses
sujets. Au moment o allait clater la guerre, il cherchait le moyen
de les rassurer, les ayant vus prendre peur aux premires menaces de
l'Autriche. Quoique l'espoir de vaincre et dict et soutnt les
rsolutions de l'Assemble qui dclarait la guerre en son nom, il
redoutait, en prvision d'une dfaite, le dmembrement du pays, les
vengeances des migrs et l'influence que la coalition victorieuse
prtendrait exercer sur le gouvernement royal qu'elle aurait tabli.

Vainement la diplomatie impriale dclarait que la guerre avait pour
unique objet la dfense du sol germanique et des princes allemands,
les Franais,  l'instigation de l'Assemble nationale, attribuaient
aux allis d'autres calculs, des intentions de conqute. C'tait
aussi, on l'a vu, la crainte de beaucoup d'migrs. Ils souponnaient
l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse d'tre, malgr leurs
dclarations, moins soucieux de dlivrer la famille royale que
d'agrandir leurs tats au dtriment de la France. Chez quelques-uns
s'veillait peut-tre le remords d'avoir favoris, sans le vouloir,
ces ambitions, et le patriotisme reprenait ses droits; chez d'autres,
il dgnrait en vritable fureur.

Ces faits rapports au roi le disposaient  craindre que, sous
l'empire d'un entranement patriotique, ces migrs rentrassent en
France, au pril de leur vie, pour aller grossir le nombre des
dfenseurs de la patrie, parmi lesquels le malheur des temps voulait
qu'il ne vt plus que des ennemis, pendant que les Parisiens affols
par la peur, incits  accuser la famille royale d'avoir appel
l'tranger, se porteraient contre elle aux pires excs de la terreur
et du dsespoir. Il tait urgent de conjurer ces prils. Rien n'y
paraissait plus propre, dans l'entourage du roi, que deux manifestes 
la nation franaise, signs l'un par les princes, ses frres, l'autre
par les souverains allis, et dont les termes seraient concerts entre
eux et le monarque pour le salut duquel ils entreprenaient la guerre.

Ces projets de manifeste, au moment o l'on s'en occupait  Coblentz
comme  Berlin et  Vienne, furent conus a Paris par ceux des
partisans de Louis XVI qu'il se plaisait  consulter et qui pouvaient
encore communiquer avec lui. Deux d'entre eux, Malouet et l'ancien
ministre Montmorin, en prirent l'initiative. Sur leur conseil, le roi
chargea un publiciste dj clbre, dfenseur intrpide de la
monarchie, quoique sujet suisse, Mallet du Pan, qui se prparait 
s'enfuir de Paris o il n'tait plus en sret, de se rendre auprs de
ses frres et des souverains allis pour leur suggrer  chacun l'ide
d'une proclamation. Celle des princes devait avoir pour uniques bases:
1 la sret du roi, de la reine et de la famille royale; 2 la
libert franche et entire du roi et de sa famille; 3 la sret des
membres du clerg et de la noblesse et de tous les bons citoyens
rests dans le royaume, et la conservation de toutes les proprits;
4 le rtablissement de l'ordre et le maintien de la religion
catholique, apostolique et romaine[37].

         [Note 37: Cette pice importante existe dans les papiers du
         marchal de Castries,  qui elle fut remise par Mallet du
         Pan, au mois de juin 1792, lorsqu'ils se virent  Cologne.]

Les instructions du roi portaient en outre:

Les princes doivent dclarer qu'ils se sont arms pour assurer ces
diffrentes bases. Le roi pense que, pour y parvenir, le manifeste
doit mettre tous ces objets sous la responsabilit de l'Assemble
nationale, du maire de Paris, des commandants et officiers de la garde
nationale parisienne et autres, et de tous les dpartements,
districts et municipalits de Paris et du royaume. Pour se conformer
au voeu du roi, le manifeste doit menacer les factieux et non pas la
France. Il ne doit laisser percer aucun sentiment d'animosit ni de
vengeance; on doit viter toutes les expressions, qui,  diffrentes
poques, ont pu occasionner des divisions entre les ordres.

Sa Majest dsire qu'on tende les bras  tous les gens faibles ou
douteux, qu'une foule de circonstances ont pu retenir dans les
provinces, ou empcher de se dclarer. Les dispositions et menaces de
rigueur doivent tre bornes aux crimes et aux actes de violence.
Enfin, Sa Majest demande particulirement que les princes
s'attachent, par le style et le ton de leur manifeste,  persuader 
la multitude qu'aucun ressentiment personnel ne les anime, non plus
que la noblesse, et qu'ils n'entrent en France que dans l'intention de
rtablir la monarchie, de remettre le roi sur son trne, de faire
renatre l'ordre, la justice et la paix.

Quant  la proclamation des allis, elle devait avoir pour principal
objet de dclarer qu'ils ne faisaient pas la guerre pour dmembrer la
France, mais pour y remettre le roi en possession de son autorit.
Pour le reste, le roi s'en rfrait aux instructions envoyes  ses
frres, lesquelles indiquaient l'esprit qui, dans l'intrt de sa
sret, devait inspirer le langage  tenir au peuple franais. Mallet
du Pan tait encore charg de demander aux princes et aux migrs, au
nom du roi, de s'abstenir de toute immixtion dans les hostilits qui
allaient s'engager.


III

LES DERNIERS JOURS DE COBLENTZ

Mallet du Pan quitta Paris dans la seconde quinzaine de mai et se
rendit  Genve, d'o, le 24, il crivait au marchal de Castries pour
lui annoncer la mission que le roi lui avait confie.

Elle consiste  dtourner les migrs de prendre aucune part aux
hostilits. Le roi a des agents dans tous les dpartements, des
informations sres et multiplies, qui lui font craindre que la guerre
trangre entrane une Jacquerie. Sa Majest dsire qu'afin d'en
prvenir les horreurs, dont on rejette trop lgrement la possibilit,
les royalistes s'abstiennent, et cela dans l'intrt du roi, de
l'tat, de leurs proprits, et qu'ils prparent ainsi un trait de
paix dans lequel les puissances trangres et Sa Majest seront les
arbitres de la destine des lois et de celle des nations. Voil le
dsir du roi. Tout sera facile dans le prsent comme dans l'avenir si
l'on s'attache  ce plan de conduite. Tout se compliquera de prils,
d'incertitudes, de difficults si l'on s'en carte.

Cette lettre expdie, Mallet du Pan partit pour Cologne. Sur son
chemin  travers la Suisse, il rencontra nombre d'migrs qu'il avait
connus  Paris, et notamment le comte de Montlosier, le chevalier de
Panat, Cazals. Par eux, par les trangers, il connut mieux qu'avant
de sortir de France, l'tat d'esprit de Coblentz, les dispositions des
puissances. Il put se rendre compte aussi de la lenteur des
prparatifs de cette guerre qu'en France on croyait devoir tre
immdiate. Il fut constern par tout ce qu'il apprit.

Le marchal le reut d'abord assez froidement. Quand il l'eut cout,
le vieux soldat parut lui accorder confiance, mais s'tonna que, pour
une mission si grave, le roi n'et pas fait choix d'un personnage plus
important. Sans mettre en doute son caractre d'envoy de Louis XVI,
il lui insinua que ni les princes ni les souverains allis ne
voudraient croire  cette mission, s'il n'en tait donn des preuves
formelles. Mallet en demanda de nouvelles  Paris, d'o bientt il
recevait le billet suivant, crit de la main du roi: La personne qui
prsentera ce billet connat mes intentions, et on peut y avoir
confiance.

Tandis qu'il attendait cette rponse, il apprit les vnements qui
s'taient passs  Paris le 20 juin. Ses angoisses devinrent plus
vives. Il supplia le marchal de faire sentir aux puissances combien
leur lenteur, leur silence, l'incertitude o elles laissaient les
migrs aggravaient les maux de l'intrieur, dsespraient les
royalistes et le roi lui-mme. Puis, quand il fut en possession de
l'autographe royal, il se mit en route pour Coblentz, convaincu que
toutes les portes allaient s'ouvrir devant lui. Ce qui le lui faisait
croire, c'est que le marchal de Castries avait crit aux princes pour
leur faire connatre les dsirs du roi et la venue prochaine de son
envoy. Dans sa lettre, il leur disait:

Je supplie Monsieur et Monseigneur de trouver bon que je prenne la
libert de leur observer qu'il pourrait tre utile de rparer dans la
pice qu'ils feront publier, ce qu'ils ont dj manifest sur leur
soumission pour le roi, et d'aller ainsi au-devant de tout ce qui a
t dit sur leur esprit d'indpendance et sur le dsir qu'ils avaient
de la prolonger. Les princes pensent, sans doute aussi, qu'un appel 
l'arme et l'ordre de se rallier au parti du roi, en l'clairant sur
les devoirs et sur la force de ses premiers serments, interprtant
d'ailleurs les derniers comme ils peuvent l'tre, pourrait dterminer
l'indcision des consciences timides, qui ont besoin d'tre soutenues
pour se remettre dans la voie dont elles se sont cartes.

Ces conseils taient conformes  ceux que Mallet du Pan devait faire
entendre aux princes. Le 4 juillet, il tait  Coblentz et demandait
une audience en descendant de voiture. Mais, le 6, il attendait encore
qu'on lui rpondt. Tout est  Coblentz dans la confusion,
crivait-il, et j'ai t perdu au milieu des embarras, des
dplacements de l'arrive du duc de Brunswick et du prince de Nassau.
Cette circonstance m'aura sans doute fait oublier.

C'tait vrai. Les princes se prparaient  recevoir le duc de
Brunswick, gnralissime des armes allies, et le prince de Nassau
qui apportait un nouveau million envoy par Catherine aux frres du
roi de France. D'autre part, ils s'apprtaient  quitter Coblentz pour
se rendre  Francfort et y assister, entours de leur cour, au sacre
de Franois II comme Empereur, dont la date avait t fixe au 19
juillet. C'tait encore pour eux une cause de soucis pressants. Quand
ils taient tout entiers  ces prparatifs, quelle place pouvait tenir
dans leurs proccupations l'envoy du malheureux Louis XVI et les
commissions dont il tait charg? N'avaient-ils pas rsolu de ne plus
couter les avis ni les ordres d'un souverain dpossd de tout
pouvoir et de tout prestige?

Ils finirent cependant par recevoir Mallet du Pan. Exalts par
l'imminence de la guerre, par l'enthousiasme des gentilshommes qui se
pressaient autour d'eux, par l'agitation qui rgnait  Coblentz, ils
lui parlrent avec une ddaigneuse hauteur. Ils se drobrent  toute
explication sur leur manifeste dont leur frre prtendait rgler le
fond et la forme. Ils allgurent qu'ils n'en avaient encore arrt ni
la date ni l'esprit. Quand Mallet du Pan leur fit connatre que le roi
leur ordonnait de se tenir, eux et les migrs,  l'cart des
oprations militaires, ils bondirent comme sous une insulte. Lorsque
l'Europe s'armait pour le salut de la monarchie franaise, lorsqu'en
France les royalistes fidles n'attendaient qu'un signal pour se
soulever, ils se dshonoreraient en ne s'associant pas  ces gnreux
efforts. Ils ne furent pas branls par le tableau que traa Mallet du
Pan des prils auxquels ces soulvements exposeraient les jours du
roi, s'il tait avr que ses frres y prenaient part. Il eut bientt
discern, dans leur langage, la ferme volont de ne pas obir. Il ne
lui restait donc qu' se rendre  Francfort et  poursuivre sa mission
auprs des souverains allis. Mais il ne put se dissimuler que les
princes s'appliqueraient  le contrecarrer.

Ce fut ensuite un autre embarras. Il attendait de Paris des lettres
qui devaient l'introduire auprs de l'Empereur. Ces lettres
n'arrivaient pas. Il dut se rsigner  solliciter du comte de Romanzof
le moyen de parvenir jusqu' Franois II pour lui prsenter le projet
de manifeste qu'il avait  l'avance prpar.  Francfort,
l'attendaient des dceptions nouvelles. Il ne put obtenir une audience
de l'Empereur. On le renvoya aux ministres autrichiens et prussiens.
Il leur communiqua son projet. Ils en approuvrent les ides, les
dclarrent conformes  celles des cours allies, s'engagrent  en
tenir compte comme de tous les dsirs exprims par le roi de France,
et  proclamer en des termes clairs et prcis que les puissances
n'taient animes d'aucun sentiment d'ambition ni d'intrt personnel.
Malheureusement, derrire lui arrivaient les princes. Quand ils surent
qu'il voulait un manifeste qui inspirt autant de confiance que de
terreur et propre  rassurer tous ceux qui redoutaient le retour de
l'ancien rgime, ils objectrent que c'tait l une doctrine
monarchienne et que les adversaires de l'ancien rgime taient des
factieux desquels on n'obtiendrait rien que par la force.

Eux aussi, d'ailleurs, apportaient un projet. Compos par le marquis
de Limon, personnage compromis  Paris et  la cour dans des affaires
vreuses et des intrigues inavouables, il avait, grce  sa violence,
excit l'admiration de Calonne, puis celle des princes. Ils s'y
taient rallis en l'adoptant comme leur oeuvre. Cette question de
manifeste, si grave aux yeux du roi que Mallet du Pan dclarait tout
perdu si elle n'tait pas rsolue au gr des Tuileries, les allis la
considraient comme secondaire. Ils mirent de ct le projet de Mallet
du Pan, prirent  la lgre celui du marquis de Limon; le duc de
Brunswick fut invit  le publier. Il hsita durant quelques jours,
comme s'il et compris tout ce que contenait de malhabile et
d'impolitique ce document vers lequel nanmoins il penchait, sans
deviner que le coup destin aux Jacobins allait atteindre la famille
royale en imprimant une impulsion nouvelle aux furieuses ardeurs de
ses ennemis.

Quant  Mallet du Pan, devant l'chec de sa mission et son impuissance
 servir le roi, il se borna  presser les allis de porter secours 
son matre. Il colportait, dans leur entourage, les lettres qu'il
recevait de Paris et qui dpeignaient l'affreuse situation du roi et
de la reine. L'une de ces lettres, crite probablement par Malouet,
disait:

Le peuple, la populace, la petite bourgeoisie sont intimement
persuads que, la Constitution tant faite et les lois crites le roi
seul est la cause directe ou indirecte qu'elle ne russit pas. Aucun
raisonnement ne peut faire changer leurs ides l-dessus. Ils sont
toujours dans la mme scurit sur les armes trangres ... Les
Parisiens chanteront et danseront lorsque l'ennemi sera  vingt lieues
d'eux. Ils creuseront des fosss, des retranchements; ils s'amuseront
encore  la construction du Champ de Mars, parce qu'ils sont persuads
qu'aucune arme ne peut prendre une ville qui renferme sept cent mille
mes ... Des soldats! des soldats! Et encore des soldats! Qu'on ne se
flatte plus! Si les forces trangres n'entrent pas au plus tt, il me
parat impossible que le roi et les siens ne succombent incessamment.
On n'obtiendra rien en proposant et en parlementant, car c'est faute
d'action et non de paroles que le royaume a pri.

Les allis se prparaient  exaucer les voeux exprims dans cette
lettre. L'arme prussienne se concentrait aux entours de Coblentz.
Chaque jour, les princes allaient voir arriver ces rgiments destins
 combattre la France et qu'acclamaient les migrs, en demandant 
marcher avec eux. Ils s'arrachrent  ce spectacle, le 12 juillet,
pour se rendre  Francfort, aux ftes du couronnement. Grce au
dernier million envoy par Catherine, ils avaient dor leur cour sur
toutes les coutures. Une nombreuse et brillante suite les
accompagnait. On y pouvait voir Cond, son fils, son petit-fils, le
prince de Nassau, les marchaux de Broglie et de Castries, Bouill,
tout un flot de courtisans, et, taciturne au milieu d'eux, Calonne
qui, certain de n'avoir inspir que dfiance aux allis, songeait que
son rle tait fini et parlait mlancoliquement de retraite et
d'oubli. Les gardes du corps ainsi que des soldats d'lite dtachs du
camp de Worms escortaient les frres du roi.

La semaine suivante, mls au cortge imprial, les princes partaient
pour Mayence o le roi de Prusse venait de se runir  l'Empereur. Ils
assistrent  l'entrevue des deux souverains. Pendant trois jours, ce
ne fut que bals, concerts, spectacles, illuminations. Le palais
lectoral, tmoin de ces magnificences, tait devenu le rendez-vous de
tous les princes allemands, de leur noblesse, de la noblesse franaise
migre. On s'amusait le soir; le jour on ngociait. L fut adopt
dfinitivement le texte du manifeste des allis, rdig par le marquis
de Limon. Brunswick y mit sa signature et le document, tir  des
millions d'exemplaires, fut livr aux agents qui devaient le rpandre
en France. Puis, on dcida du sort de l'arme des migrs. Elle fut
divise en trois groupes et rpartie entre les trois corps de celle de
Brunswick: cinq mille hommes, sous les ordres de Cond, dans le corps
du gnral de Wallis; trois mille commands par le duc de Bourbon dans
le corps du gnral Clayrfait, et l'arme des princes forte de douze
mille hommes, les frres du roi  sa tte, dans le corps prussien et
sur sa gauche.

Ces troupes furent passes en revue par le roi de Prusse dans les
plaines de Mayence. Il leur adressa une allocution vibrante, promit
aux migrs de les rendre  leurs familles et de sauver Louis XVI.
Ses paroles furent couvertes par des acclamations: Vive le roi!
Vivent les allis!  bas les Jacobins! Enfin, le 30 juillet,
Frdric-Guillaume fit aux princes l'honneur d'aller dner chez eux
 Bingen. Aprs le repas, ils l'entretinrent de leur dtresse, de
celle de leurs soldats. Ils dcrivirent en termes si touchants la
misre qui se dissimulait sous les uniformes franais, qu'il en fut
tout mu. Ils lui demandrent douze ou quinze cent mille francs. Il
allait les promettre. Mais un de ses ministres veillait afin de le
garder contre les entranements de son coeur et, sous un prtexte,
coupa l'entretien avant que la promesse et t faite. Il fallut
reprendre cette ngociation le lendemain. Elle aboutit en partie,
mais seulement grce au prince de Nassau qui donna sa caution pour
huit cent mille francs. Ce secours arriva fort  propos, car les
princes en taient  ne plus pouvoir nourrir l'arme qui venait de
dfiler devant le roi de Prusse.

En quittant Mayence, Frdric-Guillaume, toujours suivi des princes
franais, descendit le Rhin jusqu' Coblentz o l'attendait sa propre
arme campe  Rubenach. Il y fut reu par toute la socit migre,
les femmes de la cour, les courtisans de l'exil, les gnraux, les
hauts membres du clerg. Tout ce monde s'attacha  lui inspirer
confiance,  lui dmontrer que la France tait monarchique, qu'elle
accueillerait comme des librateurs les allis qui viendraient lui
rendre son roi; qu'il ne fallait pas s'attarder aux siges des places,
mais marcher droit sur Paris.

--Je rponds de la prise des forteresses, disait Bouill, car j'en ai
toutes les cls dans ma poche.

Frdric-Guillaume se laissait prendre  ces excitations, y lisait le
prsage de ses futures victoires, et y associait volontiers les
migrs. Mais Brunswick qui jugeait plus froidement ce qu'il voyait et
entendait, qui consultait les femmes d'migrs plus que les maris,
ne tarda pas  discerner ce qu'il y avait d'exagr, de lger, de
factice dans les propos enthousiastes qu'on tenait au roi. Par la
pnurie et la dsorganisation des troupes royales dont un tiers 
peine avait des armes, et o pour un soldat on comptait jusqu' deux
domestiques, il comprit qu'elles ne pouvaient lui tre bonnes  rien.
Son attitude, d'abord bienveillante, se modifia peu  peu.  l'amnit
des premiers jours, succda une sorte de ddain, a peine dissimul
sous des formes courtoises, et bientt le dsir d'en finir au plus
vite avec cette guerre qu'il entreprenait sans confiance, uniquement
pour plaire au roi de Prusse. Les impressions de Brunswick n'taient
d'ailleurs que trop fondes. Le 7 aot, de Bruxelles o elles taient
connues, Fersen crivait  la reine: Les migrs sont tellement
dpourvus de tout qu'un quart  peine pourra suivre les oprations. Le
duc de Brunswick en est dj bien fatigu.

Du reste, si les migrs n'eussent t aveugls par leurs illusions et
leurs esprances, ils se seraient aperus qu'en dpit de ce qui se
passait, la ferme volont des allis tait de sauver le roi de France,
en s'abstenant, autant que possible, de recourir  eux. Longtemps ils
avaient accus l'Autriche et la Prusse, l'Autriche surtout, d'tre
rsolues  paralyser leur action. Maintenant, tromps par les
apparences, ils n'accusaient plus. Mais la ralit restait toujours la
mme. On ne voulait ni les mettre en avant, ni les laisser combattre.
Malgr le patronage que leur avait accord l'Impratrice de Russie,
les deux souverains allemands, Franois II plus encore que
Frdric-Guillaume, y taient dcids, parce que tel tait le dsir
que leur avait fait exprimer par Breteuil le roi Louis XVI. Seulement,
dans l'impuissance o l'on tait de se dbarrasser d'eux et de les
contenir, on se donnait le mrite de paratre prt  les satisfaire;
on les leurrait de belles promesses qui ne devaient jamais tre
ralises.

Au moment mme o l'arme des allis allait se mettre en
marche,--c'tait durant le mois d'aot--une grave question se posa.
Elle n'tait pas nouvelle. Aussitt aprs Varennes, elle avait t
discute entre les princes et les puissances trangres, toujours
ajourne par le mauvais vouloir de l'Autriche, puis abandonne:
c'tait la question de la rgence de Monsieur. Cette fois, la
prsence des souverains allis et de leurs ministres permettait de la
rsoudre, et les circonstances exigeaient qu'elle le ft sur-le-champ.
Il s'agissait de dcider si, en entrant en France, les allis ne
trouveraient pas avantage  avoir auprs d'eux un prince franais,
investi de tous les pouvoirs du roi captif, et s'il ne convenait pas
que, pour remplir le rle qu'on attendait de lui, Monsieur fut revtu
de ce titre de rgent qu'il avait si souvent rclam sans l'obtenir.

Ce fut Calonne qui suggra la reprise de cette ancienne proposition
dont il tait l'auteur, et Monsieur qui en entretint d'abord le roi de
Prusse. Il eut le bonheur de le conqurir  son ide. Le duc de
Brunswick consult ne se montra pas contraire  l'avis du roi. Il
parut mme y souscrire. Mais, soit que dans le fond il ne l'approuvt
pas, soit qu'il trouvt de stricte justice de consulter Louis XVI
avant de rien dcider, il objecta qu'on ne pouvait proclamer la
rgence, sans connatre le sentiment personnel de ce souverain.
Frdric-Guillaume se rendit  cette opinion. Toutefois, afin d'viter
les rcriminations que ne manquerait pas d'y opposer Monsieur, il
rsolut de ne pas lui en faire part. En mme temps, il dcidait
d'envoyer aux Tuileries un homme de confiance, dont la vritable
mission serait dissimule sous des prtextes.

On le trouva dans la personne d'un migr du nom de Dutheil, ancien
administrateur de l'intendance de Paris. Il fut convenu, est-il dit
dans une note rtrospective du marchal de Castries, que le prtexte
vis--vis des princes serait l'approvisionnement des armes, et c'est
sous ce seul point de vue que M. Dutheil parla de son voyage  leurs
Altesses royales. Les diffrents objets dont M. le duc de Brunswick le
chargea furent:

1 De connatre d'une manire prcise l'tat de Sa Majest, afin de
lui en rendre compte, ainsi qu'au roi de Prusse.

2 De savoir du roi de France, s'il consentait  ce que Monsieur prt
le titre de rgent, en entrant en France, et de lui dire qu'ils
pensaient qu'il y aurait beaucoup d'avantages  ce que ce prince s'en
revtt.

3 D'annoncer  Sa Majest et  la Reine que les armes prussiennes
et autrichiennes allaient entrer en France, et qu'ils espraient
pouvoir bientt les dlivrer de leur captivit.

4 De faire imprimer et afficher dans toute la capitale la
dclaration des puissances allies.

5 De monter une machine pour faire passer et imprimer tous les
crits qui pourraient prparer et changer l'opinion publique.

6 De prparer des magasins et des approvisionnements pour les armes
 une vingtaine de lieues  la ronde de Paris.

7 Enfin, de rendre un compte exact de l'tat de Paris et de celui
des esprits en France.

M. Dutheil ajoute qu'il lui fut remis, par le roi de Prusse et M. le
duc de Brunswick, un mmoire pour Sa Majest, dans lequel il tait dit
qu'ils pensaient l'un et l'autre que le titre de rgent donn 
Monsieur aurait beaucoup d'avantages en entrant en France, pourvu que
Son Altesse Royale se laisst conduire par eux, par le baron de
Breteuil, et le marchal de Castries, exigeant d'ailleurs que M. de
Calonne ft cart.

M. Dutheil fit sa commission, et excuta ponctuellement tous les
ordres qui lui avaient t donns.

Il revint le 10 ou le 11 septembre 1792. Il rendit compte  M. le duc
de Brunswick et au roi de Prusse, chacun en particulier, que Sa
Majest consentait  ce que Monsieur prt le titre de rgent,  la
condition qu'il suivrait les avis du roi de Prusse, s'en rapportant
d'ailleurs  ce que M. le baron de Breteuil et M. le marchal de
Castries pourraient juger utile et convenable, ainsi qu' ce que M.
Dutheil pourrait leur dire de sa part. Sa Majest ajoutait qu'on ne le
calcult pour rien, et qu'il sacrifierait toujours sa vie  la
monarchie.

M. Dutheil remit, le 12 ou le 13 septembre, une lettre de Sa Majest
 M. de Breteuil, dans laquelle il lui marquait de ne mettre aucune
opposition  la rgence de Monsieur.

C'est  Verdun o se trouvaient alors le roi de Prusse, Brunswick, le
marchal de Castries, Breteuil, que Dutheil rapporta ses rponses et
confra avec chacun d'eux,  l'insu des princes franais. Aprs
l'avoir entendu, Frdric-Guillaume, press par le marchal de
Castries, estima que rien ne s'opposait plus  ce qu'on laisst
Monsieur prendre le titre de rgent qu'il ne cessait de rclamer.
Mais sans tenir compte de la lettre du roi, rapporte par Dutheil,
ngligeant d'en parler, convaincu qu'elle avait t arrache  la
faiblesse du malheureux monarque, prisonnier depuis le 10 aot,
Breteuil exprima une opinion toute contraire. Quand il vit qu'on
allait passer outre, il fit intervenir le prince de Reuss,
reprsentant de l'Autriche. Ce diplomate exigea qu'aucune dcision ne
ft prise sans l'agrment de sa cour. Puis, Breteuil, dans le double
but de calmer les protestations de Monsieur et surtout d'en finir avec
Calonne, dclara qu'il souscrirait au projet de rgence, si son rival
tait cart. Calonne avait lass tout le monde par son orgueil et
son incapacit. Il fut sacrifi et partit pour l'Angleterre. Breteuil
triomphait. Mais Monsieur ne fut pas rgent. Bientt mme, il dut
renoncer  l'tre. Il se plaignit amrement d'avoir t tromp par
Breteuil.


IV

LA RETRAITE DE BRUNSWICK

La campagne s'tait ouverte au milieu de ces tiraillements, Calonne
encore prsent. Les armes allies avaient franchi la frontire,
s'taient rapidement empares de Longwy, qui se rendit  l'Autriche,
de Verdun qui se rendit  la Prusse. Ils mettaient le sige devant
Thionville et conviaient les migrs  l'honneur de prendre part aux
oprations. Calonne tait install au quartier gnral de Brunswick.
On le voit alors organiser, au nom du roi, la perception des impts.
Il n'a d'autre proccupation que celle de se procurer des ressources.
Les huit cent mille francs qu' Bingen le roi de Prusse a prts aux
frres du roi, sous la garantie du prince de Nassau et sur la promesse
formelle que cette somme suffira  tout, n'ont t qu'un djeuner de
soleil. Il y avait tant d'exigences  satisfaire, tant d'affams
autour des princes, tant de cranciers, de si pressants besoins, que
du prt de la Prusse, en quelques jours, il ne reste plus rien.
Monsieur et le comte d'Artois sont sans le sou. Cond, rest au bord
du Rhin en attendant qu'on l'appelle au combat, tire sur ses derniers
cus. Il n'existe plus que par le dvouement de la princesse de Monaco
qui fait argent de tout. Nassau lui-mme a donn tout ce dont il
dispose, sa vaisselle d'argent, ses diamants, les pes qu'il avait
reues de l'impratrice Catherine. Il n'a gard que ce qui lui est
ncessaire pour arriver jusqu' Paris.

 peine la frontire franchie, Calonne est oblig de confesser aux
allis que ses moyens sont puiss, que les princes ne peuvent plus
payer leurs soldats.

--Heureusement, ajoute-t-il, on est maintenant en pays franais. Les
populations vont se soulever contre la Rvolution, acclamer leurs
librateurs, apporter des trsors aux frres du roi captif.

Cet espoir est bientt du. On traverse des contres hostiles  la
monarchie. Les populations ne tmoignent que malveillance aux
envahisseurs, se drobent, s'enfuient; les gens des villes cachant
leur argent, les paysans chassant devant eux leur btail. La
perception des impts ne donne rien. Et Brunswick de demander
ddaigneusement o sont ces Franais enthousiastes dont on lui avait
promis le concours, ces secours en argent et en nature que devaient
fournir les campagnes. O sont-ils, les royalistes fidles qui
devaient ouvrir aux armes trangres la route de Paris? Et dans son
dpit, c'est  Cond qu'il s'en prend, Cond qui lui avait annonc
qu' son approche, la France se soulverait pour l'acclamer. Le prince
tant venu au quartier gnral pour demander que ses soldats soient
autoriss  prendre part  la campagne, Brunswick lui reproche de
l'avoir tromp. Cond rpond sur un ton cassant. Brunswick est
gnralissime; il inflige au prince vingt-quatre heures d'arrt. Le
comte d'Artois, averti, accourt pour faire lever la punition. Il se
heurte  un refus obstin, s'en retourne furieux, et, dans sa colre,
soufflette un de ses officiers qui s'est permis de trouver que
Brunswick n'avait pas tort[38].

         [Note 38: Recueil des dpches du prince de Belosselsky.]

Il faut cependant sortir de cette impasse. Puisqu'on a commis la faute
d'accueillir les migrs parmi les troupes allies, on ne peut les
laisser mourir de faim.  regret, la Prusse consent  faire de
nouvelles avances; la Russie, de son ct, donne des preuves
clatantes de sa gnrosit. Mais ce n'est pas encore assez pour tout
ce qui reste  faire. Quand le marchal de Castries, en prvision de
l'arrive des fonds attendus, cherche  en dterminer l'emploi, il
conoit les plus cruelles perplexits.  qui donnera-t-on ces fonds?
Aux cranciers? Mais, alors, comment secourir cinq mille gentilshommes
sans ressources? Les Prussiens ayant vers un acompte de
soixante-quinze mille francs, il propose de les donner  la noblesse.
Avec le reste, on assurera l'tat des princes, en rduisant toutefois
leurs dpenses, qui, rien que pour cette anne 1792, s'lveront 
plus de vingt-quatre millions[39]; on calmera les cranciers en
soldant les engagements chus, et on constituera une rserve pour les
secours urgents. Ce projet est sage; les princes y adhrent. Mais les
retards apports dans l'envoi des fonds promis par la Russie et la
Prusse ne permettent pas d'y donner suite. On en est rduit  vivre au
jour le jour, comme on peut. Les soldats maraudent, irritent les
paysans, n'obtiennent nourriture et logement que le pistolet au poing,
excitent contre l'invasion la colre et les maldictions de ce peuple
qu'on est venu dlivrer.

         [Note 39: L'entretien de leur maison entre dans ce chiffre
         pour 1300000 francs, celui de l'arme pour 19000000.
         L'escompte des valeurs et les frais de change ont absorb le
         reste. (Papiers du marchal de Castries.)]

Pour ajouter  l'horreur de ces choses, la pluie ne cesse pas. Elle
est torrentielle; elle change en des marais de boue les pays qu'on
traverse. La dysenterie se dclare parmi les troupes, devient
pidmique; les soins manquent, les armes laissent sur leur passage
des tranes d'agonisants et de morts, que, derrire elles, les
paysans viennent dpouiller.

Les migrs cependant ne se dcouragent pas. Ils sont convaincus
qu'ils arriveront  Paris, qu'en approchant de la capitale, leurs maux
cesseront et qu'ils y entreront en triomphateurs. Les premiers succs
les ont lectriss, la prise de Longwy surtout, la premire bonne
nouvelle depuis trois ans. Lorsqu' cette bonne nouvelle, les
enrags de Paris rpondent par les massacres de Septembre, les
migrs s'enragent  leur tour. La position du roi et de la reine
fait frmir. On ne pourra les tirer du gouffre que par la terreur et
si on menace de la mort quiconque, dans l'infme Assemble ou la
municipalit de Paris, oserait porter la main sur eux. Incidemment,
le correspondant inconnu qui adresse ces rflexions au marchal de
Castries rvle le fond de son coeur: Le dpart de La Fayette est un
bien. Il servait de centre au parti monarchien, bien plus  craindre
pour la monarchie que les Jacobins.

En mme temps, des gentilshommes se travestissent pour aller faire de
la propagande royaliste dans l'arme rpublicaine et dmontrer aux
officiers nobles qui n'ont pas dsert, que le gouvernement de Paris
n'tant plus qu'un gouvernement d'assassins, ils ne peuvent continuer
 le servir sous peine d'encourir les mmes responsabilits que lui et
de s'exposer aux mmes lgitimes reprsailles. De son ct, le prince
de Nassau s'est offert pour aller ngocier  Paris la libert du roi.
Ce projet est abandonn. On espre de rapides victoires. Les Prussiens
se sont prsents devant Verdun le 1er septembre au matin. La ville a
capitul le lendemain,  la suite de dramatiques et inoubliables
pripties. Ils en ont pris possession au nom du roi de France,
contrairement aux Autrichiens qui, dans la Flandre franaise o ils
oprent, occupent, au nom de l'Empereur, les places dont ils
s'emparent. Breteuil presse Brunswick de tirer parti sur-le-champ de
ce premier succs et de marcher sur Chlons. Autour du gnralissime,
tout le monde est convaincu que c'est ce qu'il va faire, que le 22 ou
le 24 septembre il apparatra devant Paris et que ce sera l'instant
critique et dcisif pour la famille royale.

Les vnements vont modifier tout  coup ce qu'on croyait tre les
plans de Brunswick. Aprs la prise de Verdun, il a eu trois jours pour
s'emparer des dfils de l'Argonne. Mais il a tergivers, proccup du
mauvais tat de ses troupes, du dfaut de subsistances, de la
destruction de ses quipages. Et voici qu'il apprend que Dumouriez, en
marche sur Sainte-Menehould, s'est retranch entre Grand-Pr, la fort
de l'Argonne et la Croix-de-Bois; que Kellermann est arriv aussi et
a pris position aux Islettes dont lui-mme a nglig de s'emparer.
C'est dans ces conditions si dfavorables pour lui qu'est livre, le
20 septembre, la bataille de Valmy. Les migrs ont la douleur d'y
assister de loin sans y prendre part. Brunswick est battu. Alors,
exploitant le dsarroi caus par sa dfaite, il dmontre au roi de
Prusse que la campagne doit tre considre comme termine, et que, vu
le dplorable tat de son arme et la forte position des gnraux
franais, il ne reste plus qu' battre en retraite,  se porter sur
Sedan et Montmdy o on sera inexpugnable et  y prendre les quartiers
d'hiver, en attendant de recommencer la campagne au printemps.

L'histoire n'a pu dcouvrir encore les causes de cette rsolution.
Plus tard, le ministre autrichien Thugut crira: C'est  nos gnraux
d'expliquer la cause de nos malheurs sans exemple; c'est  eux
d'expliquer surtout les moyens de concilier la rputation brillante
dont le duc de Brunswick a toujours joui avec les fautes inoues qu'on
lui impute. Mais les gnraux autrichiens ont t aussi impuissants
que l'histoire et n'ont rien expliqu.--Quoi qu'il en soit, le roi de
Prusse se laisse influencer par les raisons que lui expose Brunswick.
Elles sont  peine connues dans son entourage qu'elles y soulvent
d'unanimes protestations. Un conseil est tenu. Y assistent Brunswick,
le marchal de Castries, les gnraux autrichiens et prussiens
Clayrfait, Hohenlohe, Kallkreuth, le prince de Nassau, le lieutenant
gnral d'Autichamp. Le roi de Prusse le prside. Le conseil, aprs un
vif dbat o Brunswick parat tre seul de son avis, ne rsout rien.

Mais Brunswick, ds le lendemain, entre en ngociations avec
Dumouriez. Il offre de rendre Verdun, si on lui garantit que le roi de
France aura la vie sauve et pourra venir au camp des allis pour
ratifier les arrangements. Dumouriez rpond  ces offres en exigeant
la reconnaissance de la Rpublique, l'abolition de la royaut, la
suppression de la noblesse et la soumission du clerg  la
Constitution.  ce prix, il admet que le roi pourra vivre o il
voudra, y recevoir une pension et que les proprits des migrs leur
seront rendues. Brunswick rejette ces propositions, prpare
brusquement la retraite, en dpit de ceux qui prtendent qu'il a des
chances de vaincre, et encourt, ce jour-l, un soupon dont, malgr
tout, sa mmoire ne s'est jamais lave, quoique la preuve de sa
trahison n'ait pu tre faite. Partout les allis reculent.

Le 2 octobre, le marchal de Broglie, qui est rest devant Thionville
avec l'infanterie des princes, reoit l'ordre de se runir au reste de
leur arme pour revenir en arrire. Le 12, la ville de Verdun est
vacue, et tandis que Brunswick rpond aux objurgations qu'on lui
adresse, en reprochant aux migrs de l'avoir tromp sur le vritable
tat de l'opinion en France, le roi de Prusse console Breteuil en lui
disant:

Soyez sr que nous ferons l'an prochain ce que nous aurions d faire
cette anne. L'hiver sera employ en ngociations pour concourir au
but gnral. Il faudra que M. le comte d'Artois aille 
Saint-Ptersbourg solliciter l'Impratrice.

Les migrs, dsesprs par le dsastre qui les accable, se rsignent
pour la plupart au destin qui leur est fait. Quelques exalts
s'abandonnent au plus bruyant dsespoir. Mais ils ne sont pas au bout
de leurs maux. Coup sur coup arrivent du dehors des nouvelles
lamentables. Une arme franaise, commande par le gnral de
Montesquiou, a franchi la frontire de Savoie, est entre  Chambry.
Le gnral de Custine a envahi les lectorats rhnans. Les princes
franais sont obligs de s'enfuir, vaincus, extnus et dnus de
tout. Ils apprennent en route que l'Autriche veut que leurs soldats se
dispersent. Ils sont impuissants  l'empcher. Il ne leur reste qu'
courber le front.

Oh! cette retraite de Brunswick! Elle est pour les migrs l'horreur
des horreurs. Jusque-l, ils conservaient l'espoir. Ils comptaient sur
les victoires des coaliss pour se frayer un chemin vers Paris. Cette
perspective leur donnait la force de supporter leur misre.
Maintenant, les tnbres s'paississent autour des infortuns
proscrits. L'arme des princes est brutalement licencie. Les soldats
qui la composaient s'en vont de toutes parts, vendant  bas prix leurs
chevaux  des juifs, se demandant ce qu'ils deviendront quand leurs
maigres ressources seront puises. Ils sont pieds nus, vtus de
haillons. Objet de rpulsion partout o ils se prsentent, on refuse
de les recevoir. On les accuse d'avoir provoqu la guerre. On les
chasse, et ceux qui retournent en Allemagne peuvent lire au coin des
routes des criteaux o est inscrite l'interdiction qui leur est faite
d'y sjourner. On les traite comme des chiens errants. Transis sous la
pluie qui ne cesse pas, perdus, le soir venu, dans le brouillard qui
se lve, il en est qui se donnent la mort pour mettre un terme  leurs
maux. D'autres parviennent  rejoindre l'arme de Cond.

Aux soldats de Cond il n'a pas t donn de combattre. On leur avait
promis qu'ils marcheraient avec l'arme autrichienne. Mais cette
promesse n'a pas t tenue. Pendant que leurs frres taient  Longwy,
 Thionville,  Verdun, ils erraient dans le margraviat de Bade et
dans le Brisgau, recevant de temps en temps leur solde, ayant au moins
de quoi manger grce  la sollicitude,  l'nergie du gnral qui les
commande. Si dure que soit l'existence pour eux, elle l'est moins
cependant que celle de ces autres fugitifs qui ne savent o reposer
leur tte et dont quelques-uns viennent leur demander asile. Cond
reoit ces infortuns. Il apprend par leurs rcits que Brunswick bat
en retraite. Il se cantonne  Willingen. L, vient le trouver un ordre
de l'Empereur lui ordonnant de licencier son arme. Mais il rsiste.
On le menace de dsarmer ses soldats:

--Il faudra donc les tuer jusqu'au dernier, rpond-il firement.

Sa fermet en impose  l'Autriche. Elle s'engage  le prendre  sa
solde, lui et ses quelques milliers d'hommes. Ce n'est pas qu'elle
veuille les utiliser dans la prochaine guerre. Elle ne croit pas 
l'efficacit de leur concours, n'en pse que les inconvnients. Mais
en se chargeant d'eux elle vitera des malheurs plus grands. Pour le
mme motif, elle se dcide  recueillir les dbris de l'arme des
princes, pousse non par humanit, mais par la crainte d'avoir 
passer au fil de l'pe ces malheureux dont l'excs de leurs maux va
faire des furieux et qui deviendront un danger pour les tats
allemands o ils ont fini par se rfugier, hors de l'atteinte des
Franais qui oprent sur le Rhin.

L'exprience de cette campagne, crit Thugut, le 23 octobre, parat
avoir prouv que toute la manire d'tre des migrs les rend peu
combinables avec nos troupes et ne les rend que trop sujets  causer
souvent des embarras dans les subsistances, la mobilit et les
oprations des armes de Sa Majest, de sorte qu'en considrant le peu
de service qu'on en a tir et qu'on pouvait s'en promettre pour
l'avenir, il semble vident qu' cet gard, toute dpense ultrieure
pour eux, ft-elle mme des moins considrables, serait toujours mal
employe. Il parat, en consquence, qu'on ne saurait hsiter  leur
retrancher, pour l'avenir, tout espoir quelconque de secours, si
jusqu'ici il tait impossible d'imaginer quelque moyen pour les
dissoudre ou pour en dbarrasser en autre manire quelconque les cours
allies.

Mais ces migrs se trouvent dans une misre si dplorable qu'une
grande partie, prte  prir de faim dans toute la force du terme,
sans habits, sans souliers, serait, je crois, physiquement hors d'tat
d'excuter l'ordre qui leur pourrait tre donn pour les disperser. Il
est  craindre que le dsespoir et le dnuement absolu de toutes
choses ne les portent bientt  de grands excs,  se jeter dans les
bois,  infester les grands chemins, et si on voulait prendre le parti
de les expulser  main arme, les tats voisins refusant de les
recevoir, l'on finirait par tre forc de les exterminer.

Comme il parat dsirable qu'on puisse viter d'en venir  de si
fcheuses extrmits, je ne puis que soumettre aux lumires de Votre
Excellence s'il serait possible de convenir d'un arrangement avec la
cour de Prusse pour subvenir dans ces moments encore, avec l'conomie
la plus stricte et la plus svre, aux besoins les plus pressants des
migrs qui composent la ci-devant arme royale jusqu' ce qu'on
puisse se fixer  un projet quelconque d'en dblayer les tats de Sa
Majest.

Ainsi, la retraite de Brunswick prcipite les malheurs des migrs
sans en marquer la fin.  cette heure, Custine a pris Worms, Spire,
Francfort, Wurtzbourg, Mayence. Il menace Coblentz. Alors c'est la
dbcle. Monsieur, qui tait revenu dans cette ville, en sort au
milieu d'une rvolte des habitants qui ne veulent pas laisser partir
l'lecteur affol. Par des chemins dtourns, il gagne Lige. Son
frre, le comte d'Artois, erre un peu partout avant de le rejoindre,
et pour que rien ne manque aux pripties de cette droute, des
cranciers impitoyables font saisir  Trves les quipages des
princes. Du reste, partout la fuite est gnrale. Ce n'est plus
seulement des soldats vaincus qu'elle entrane, c'est aussi des
femmes, des enfants, des vieillards, Franais et Allemands confondus,
que chassent de leurs demeures les victoires de Custine et ses
rigueurs. De toutes parts, les routes sont couvertes de voitures, de
cavaliers, de pitons, de charrettes charges de meubles et de malles,
que parfois il faut abandonner en chemin, quand les chevaux harasss
tombent, et quand les relais de poste ne peuvent plus en donner. De
Mayence  Cologne, le Rhin est anim et vivant comme une rue de grande
ville. Il charrie des bateaux de toute taille, o ont pris place des
migrs et des nobles allemands, qui se drobent  l'invasion. Les
bateliers font fortune.

Aprs Jemmapes, des faits analogues se passent  Bruxelles. L'effroi
des migrs n'a d'gal que celui des Autrichiens.  minuit, la
gouvernante des Pays-Bas, archiduchesse Christine, le duc de
Saxe-Teschen son mari, leur cour, les membres du gouvernement sortent
 la hte de la capitale belge, menace par les Franais. Au petit
jour, les migrs se pressent en foule dans les rues en qute de
moyens de partir et d'emporter leurs bagages. Mais privs de
transports, ils sont contraints de se mettre en route, en abandonnant
les paves de leur ancienne opulence.

Le spectacle est le mme  Chambry et  Nice. Le gouvernement de
Paris s'est lass de ne pouvoir obtenir du roi de Sardaigne la
dispersion des migrs, la cessation des agitations et des intrigues
de ceux-ci, des armements et des embauchages auxquels ils procdent,
de leurs relations avec Coblentz. Il a donn l'ordre au gnral de
Montesquiou, qui commande l'arme du Midi, d'occuper la Savoie et le
comt de Nice. Le roi de Sardaigne s'est prpar  la guerre, et s'il
n'a pas dj fait marcher ses troupes, ce n'est pas qu'il doute de
leur fidlit ni qu'il suppose qu'elles peuvent tre vaincues, mais il
craint de livrer son territoire  la dvastation. Par malheur pour
lui, sa frontire est trop tendue pour qu'il puisse la couvrir tout
entire s'il n'est appuy par l'Autriche et la Prusse. Ces deux
puissances, en dpit de leurs promesses, l'abandonnent  son
isolement, le laissent surprendre, ainsi qu'il le dit lui-mme, comme
l'araigne au fil de sa toile, et contrairement  ce qu'il croit, ses
troupes ne sont pas sres.

Lorsque, dans la nuit du 21 au 22 septembre, l'arme franaise entre
en Savoie et se prsente devant le chteau d'Apremont, elle ne
rencontre aucune rsistance. Les Pimontais lchent pied sans tirer un
coup de fusil; leurs gnraux leur donnent l'exemple; la Savoie est
conquise sans effusion de sang, et le 24,  Chambry, Montesquiou
acclam comme un librateur. Les migrs, dont le nombre, depuis
quelques mois, s'tait considrablement accru, ont  peine le temps de
s'enfuir. Ils vont pour la plupart se rfugier en Pimont et dans le
pays de Vaud.

 Nice, leur fuite prsente un caractre quasi-tragique. Croyant  la
victoire des troupes sardes, ils n'avaient pas prpar leur dpart, et
voil que le 25 septembre,  leur rveil, ils apprennent que les
Franais, commands par le gnral Anselme, sont aux abords de la
ville. En mme temps, l'escadre de l'amiral Truguet les menace d'un
bombardement, si la reddition n'est pas immdiate. La municipalit
capitule; les troupes pimontaises s'loignent, et les migrs,
obligs de dguerpir htivement, perdent tout ce qui leur reste de
leur avoir.

Les portes de Nice et de Villefranche furent littralement crases
par le nombre incalculable d'migrs franais, de prtres, de nobles,
de juges, de femmes de toute condition dont beaucoup avec des enfants
au sein. Cette foule, d'environ vingt mille personnes affoles,
courait sur la route du Pimont offrant un spectacle lamentable. Les
migrs, avec leurs femmes  moiti nues, levant au ciel leurs bras
tremblants, ressemblaient  des victimes prtes  l'immolation, fuyant
le dernier coup du sacrificateur ... Une aussi terrible bagarre ne
peut tre compare qu' la scne du jugement dernier, peinte par
Michel-Ange[40].

         [Note 40: Dpches du prince Belosselsky.]

La conqute de Nice et de la Savoie dtruisait du mme coup toutes les
esprances qu'avaient fondes les migrs sur les insurrections du
Midi, dj d'ailleurs djoues en partie par la dispersion des
confdrs de Jals au mois de juillet. C'est de la Savoie, o leurs
chefs taient rfugis, que les conspirateurs mridionaux allaient
chercher les ordres de Coblentz; ils comptaient sur le roi de
Sardaigne comme sur le roi d'Espagne pour les appuyer et les secourir.
Maintenant, c'en tait fait des secours promis et attendus. Tous les
projets de l'migration s'effondraient sous une suite de dsastres, et
les princes taient rduits  l'impuissance.

Au mois de novembre, ils arrivaient  Lige avec les dbris de leur
arme. Ils attendaient que l'Autriche tnt la promesse qu'elle leur
avait faite de la prendre  sa solde. Mais l'Autriche toute  ses
malheurs ne se htait pas de leur venir en aide. Quant  la Prusse,
elle leur faisait savoir que, le 1er dcembre, elle cesserait de
pourvoir  leur subsistance. Tout se disloque involontairement, mande
le comte d'Artois, et tout meurt exactement de faim. Son frre et lui
n'avaient plus d'esprance que dans le roi d'Espagne et l'impratrice
de Russie. Aussi taient-ils rsolus  aller, l'an  Madrid, le
cadet  Saint-Ptersbourg, afin de solliciter des secours. Mais ils
n'avaient pas un sou pour leur voyage.

Nous remuerons ciel et terre pour obtenir des fonds; il nous est
impossible de fixer l'poque o nous pourrons les recevoir, et si dans
cet intervalle il arrivait un refus de la Russie, je ne sais d'honneur
ce que nous deviendrions ... Le silence de l'Empereur nous jette dans
des embarras affreux. MM. de Mercy et de Metternich nous ont fait
avancer une somme de quatre-vingt-sept mille francs qui avait
principalement pour but de soutenir le prt des rgiments; mais comme
nous ne recevons plus un seul cu de nulle part, et que le roi de
Prusse ne nous a pas encore donn les cent mille francs qu'il m'avait
promis il y a un mois, nous avons t forcs d'employer cette somme 
empcher de mourir de faim les plus malheureux de nos compagnons, et 
payer notre boulanger et notre boucher.

La Terreur, au mme moment, venait d'ouvrir la longue srie de ses
forfaits. Les sanglantes journes de septembre avaient pouvant
l'Europe. La famille royale tait au Temple. La Convention,
nouvellement lue, organisait la dfense du territoire. En rponse aux
menaces et aux anathmes de l'Europe, elle prparait le procs de
Louis XVI.




LIVRE QUATRIME

HAMM ET VRONE




I

LA RGENCE DE MONSIEUR

 la fin de 1792, les dfaites des allis avaient ferm aux frres de
Louis XVI Coblentz et les lectorats rhnans. Ils taient sans asile
comme sans ressources, installs provisoirement, le comte d'Artois 
Lige et Monsieur  Namur, attendant une rponse du roi de Prusse 
qui ils avaient demand de leur accorder l'hospitalit dans ses tats.
Cette rponse leur parvint  la mi-dcembre. Elle les autorisait  se
fixer  Hamm en Westphalie, pauvre bourgade, une Trappe, dira plus
tard le comte d'Artois en parlant de la maison de bois o son frre et
lui avaient t rduits  fixer leur demeure. Mais, dans leur pense,
ce n'tait qu'une tape o leur sjour ne se prolongerait pas.

En mme temps que l'autorisation d'y rsider, ils recevaient du roi de
Prusse et de Catherine une somme totale de sept cent cinquante mille
francs. Elle arrivait  propos et permit de pourvoir aux besoins les
plus urgents. On la divisa en cinq parts. Les princes s'attriburent
cent cinquante mille francs pour leurs besoins courants; cent quarante
mille francs furent distribus aux cranciers les plus pressants;
Cond en reut soixante mille; la part de la noblesse fut de trois
cent vingt mille, et avec les quatre-vingt mille qui restaient, on
constitua une rserve pour les cas imprvus[41].

         [Note 41: Archives de Chantilly.]

Le comte d'Artois arriva le premier  Hamm, le 28 dcembre, sous la
neige et par le froid le plus rigoureux. Ce mme jour, il mandait 
Vaudreuil qu'il y serait heureux si son amie, Mme de Polastron, y
tait avec lui.  la veille de partir pour la Russie, il n'avait pu
l'emmener. Elle devait, pendant qu'il voyagerait, rsider  Vienne. En
attendant, elle s'tait arrte  Francfort, prte  en repartir ds
que le prince aurait t autoris par l'impratrice Catherine  se
rendre  Saint-Ptersbourg. Monsieur ne tarda pas  quitter Namur et 
rejoindre son frre. Dans les derniers jours de janvier, il tait 
Hamm, attendant anxieusement des nouvelles du procs du roi, engag
devant la Convention. C'est  Hamm que les princes apprirent la
condamnation de Louis XVI et son excution. Dans l'isolement auquel
ils taient condamns, ils ressentirent cruellement le contre-coup de
la fin tragique de leur frre. Peut-tre se demandrent-ils si leurs
imprudences n'avaient pas contribu  ce dnouement sinistre;
peut-tre aussi en accusrent-ils l'goste politique des puissances
coalises. Mais quoi qu'ils en aient pens, ils y puisrent un besoin
plus ardent de vengeance et d'action immdiate.

Ds le 28 janvier, Monsieur rdigeait une Dclaration au peuple
franais. Aprs avoir proclam le Dauphin roi de France, sous le nom
de Louis XVII, et s'tre octroy  lui-mme la rgence, au mpris des
droits de la reine empche par sa captivit de les exercer, il
affirmait en ces termes sa ferme volont de rtablir en son entier
l'ancien rgime dtruit par la Rvolution:

Je m'emploierai premirement  la libert du roi, de sa mre, de sa
soeur et de sa tante, et simultanment au rtablissement de la
Monarchie, sur les bases inaltrables de sa Constitution,  la
rformation des abus introduits dans le rgime de l'administration
publique, au rtablissement de la religion de nos pres dans la
puret de son culte et de la discipline canonique,  la rintgration
de la magistrature pour le maintien de l'ordre public et la bonne
dispensation de la justice,  la rintgration des Franais de tous
les ordres dans leurs droits lgitimes et dans la jouissance de leurs
proprits envahies et usurpes,  la svre et exemplaire punition
des crimes, au rtablissement de l'autorit des lois et de la paix, et
enfin  l'accomplissement des engagements solennels que nous avons
voulu prendre conjointement avec notre cher frre, Charles-Philippe de
France, comte d'Artois, et auxquels se sont unis nos trs chers
neveux, petits-fils de France, Louis-Antoine, duc d'Angoulme, et
Charles-Ferdinand, duc de Berry, et nos cousins, princes de sang
royal, Louis-Joseph de Bourbon, prince de Cond, Louis-Henri-Joseph de
Bourbon, duc de Bourbon, et Louis-Antoine de Bourbon, duc d'Enghien,
par nos dclarations adresses au feu roi, notre frre, le 10
septembre 1791, et autres actes mans de nous.

Accentuant le dfi qu'il jetait  la Rvolution, sans tenir aucun
compte de ce qu'elle avait fait, ni de la Dclaration des droits de
l'homme, ni de l'galit des citoyens proclame, ni d'aucune des lois
par lesquelles avait t dtruit  jamais l'ancien rgime, il crivait
le mme jour aux gentilshommes de la coalition d'Auvergne, aprs
avoir, par lettres patentes, cr le comte d'Artois lieutenant gnral
du royaume: Quant  moi, venger le sang du roi mon frre, briser les
fers de ma famille, replacer mon neveu sur son trne et rendre  ma
patrie son antique constitution ou prir avec vous sur ses ruines, tel
est mon voeu, tel est l'unique objet de mon ambition.

Toute la politique des migrs et du prince qui fut plus tard Louis
XVIII est rsume dans ce langage. C'est de celle-l qu'avec des
rserves partielles, des rformes conditionnelles ou de rares
adoucissements dicts par les circonstances, il ne cessa de poursuivre
le triomphe durant les longues annes de son exil.  Hamm,  Vrone, 
Blankenberg,  Mitau,  Hartwell, avant et aprs la mort de la reine
et du Dauphin, comme rgent et comme roi, il ne rva rien autre chose
que des vengeances qu'il jugeait ncessaires et le rtablissement des
antiques privilges de la noblesse. Ce n'est qu' Saint-Ouen, en
1814, au moment de rgner, qu'il comprit clairement la ncessit d'y
renoncer. Au commencement de 1793, il n'tait qu'un pauvre prince sans
patrie, proscrit, dpouill, vaincu, tellement abandonn et oubli que
Cond pouvait crire  un ami qui recommandait aux princes de se
dfier des assassins: Rassurez-vous pour nous. Des princes sans
arme, des Bourbons sans noblesse autour d'eux, sont des tres si nuls
qu'ils ne valent pas les honneurs de l'assassinat.

Les ngociations engages ds le lendemain de la mort de Louis XVI, et
qui devaient se continuer jusqu' la mort de Louis XVII, eurent pour
principal objet la reconnaissance par les souverains du titre de
rgent que s'tait attribu Monsieur. En le prenant, il n'osait se
flatter de l'espoir que toutes les puissances le reconnatraient. Il
ne se croyait sr que de l'assentiment de la Russie et de l'Espagne.
Quant aux dispositions de l'Angleterre, on devine par sa
correspondance avec son reprsentant  Londres qu'il craignait
qu'elles ne lui fussent pas favorables. Voici ce qu' la date du 30
janvier, il mandait au duc d'Harcourt:

Mon cousin, la perte affreuse que je viens de faire, et la ncessit
de veiller sans retard aux intrts du roi, mon neveu, m'ont dtermin
 me charger du fardeau de la rgence. Les droits de ma naissance et
un devoir sacr pour mon coeur, m'appelaient galement  cette pnible
fonction.

Votre attachement connu pour le roi que nous pleurons, et le
sentiment d'amiti que votre inbranlable fidlit m'a inspir, me
font dsirer que vous vous chargiez auprs du roi d'Angleterre de lui
notifier la mort du roi mon frre, l'avnement du roi mon neveu  la
couronne et le mien  la rgence. Je crois le parti que j'ai pris trop
juste pour craindre qu'il puisse tre blm. Mais dans l'incertitude
o je suis encore sur les vritables intentions de l'Angleterre  mon
gard, j'ai pens qu'il pouvait vous tre dsagrable de vous charger
de cette notification, si vous n'tiez pas certain que la rgence
serait reconnue.

Je charge en consquence M. Hermann, agent gnral de la marine de
France en Angleterre, dont je connais l'intelligence, la fidlit et
les rapports avec le ministre britannique, de chercher  pntrer
les dispositions et de vous en rendre compte. Vous trouverez sous
cette enveloppe deux paquets pour lui,  cachet volant, pour que vous
puissiez en prendre lecture. Le premier contient un pouvoir de moi
pour traiter cette affaire en mon nom avec les ministres, et c'est
celui que vous lui remettrez le premier.

S'il vous rend compte que les dispositions sont telles que je dsire,
je vous prie de vous charger vous-mme de faire la notification et
d'accepter, au moins passagrement, le titre d'ambassadeur du roi.
Vous ne le garderez qu'autant qu'il ne vous sera pas  charge, et vous
serez relev ds qu'il gnera votre libert.

Si, au contraire, l'Angleterre ne paraissait pas encore dispose 
reconnatre la rgence, vous remettriez  M. Hermann, lorsqu'il
viendra vous en rendre compte, le second paquet qui contient les
pices qui lui sont ncessaires pour faire simplement la notification
au ministre de Sa Majest britannique.

Je ne vous parle pas d'une douleur dont les traces ne s'effaceront
plus; vous la partagerez srement. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous
ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde. Votre trs affectionn
cousin, Louis-Stanislas-Xavier.

Cette lettre tait accompagne de la note qui suit:

Mon cousin le duc d'Harcourt, en remettant  Sa Majest Britannique
la lettre de notification ci-jointe, fera sentir qu'aprs l'affreux
attentat qui vient d'tre commis, Monsieur a d prendre sur-le-champ
le titre de rgent. Sa naissance lui en donnait le droit, et la
difficult des circonstances prouve assez qu'en se chargeant d'un
aussi pesant fardeau, Monsieur n'a consult que le devoir le plus
imprieux. Dans un moment o l'horreur du crime doit rvolter la
partie de la nation qui est encore saine, mais qui gmit sous le joug
tyrannique des factieux, Monsieur peut seul parler au nom du roy, son
neveu; seul au nom de nos antiques lois, il peut rassembler, lorsque
les forces trangres entreront en France, les sujets qui sont rests
fidles aux vrais principes de notre auguste monarchie. On ne croit
pas qu'il puisse tre ncessaire d'mouvoir la sensibilit des
souverains sur un vnement qui les touche d'aussi prs; il n'est que
trop certain qu'en tolrant de tels principes, aucune tte couronne
n'est en sret. On s'en remet totalement  l'intelligence de M. le
duc d'Harcourt pour faire valoir ces raisons, dans le cas o il
rencontrerait quelque opposition.

Si, au contraire, la cour de Londres reconnat Monsieur en sa qualit
de rgent du royaume, M. le duc d'Harcourt se bornera  solliciter les
plus puissants secours pour sauver le jeune roy et pour faire trembler
les factieux de tous les pays qui pourraient tre tents de suivre ce
dangereux exemple.

Les diffrentes circonstances locales prescriront la conduite du
moment, elles ne peuvent pas tre entirement prvues, et on ne peut
rien indiquer de positif  cet gard. C'est avec confiance que
Monsieur se livre sur le choix des dmarches ncessaires au
discernement de M. le duc d'Harcourt.

Si la rgence est reconnue, M. le duc d'Harcourt sollicitera l'envoi
d'un ministre auprs de M. le rgent. S'il l'obtient, il demandera
sous quel titre on l'enverra, et il pourra dclarer qu'il est autoris
lui-mme  prendre auprs de la cour de Londres le mme titre que
cette puissance donnera  son ministre auprs de M. le rgent[42].

         [Note 42: Papiers d'Harcourt.]

En mme temps qu'il chargeait d'Harcourt des dmarches  faire 
Londres, Monsieur confiait des missions analogues  ses divers
reprsentants auprs des puissances. Il comptait sur tout, on l'a dit,
sur la Russie et sur l'Espagne, assur qu'elles n'hsiteraient pas 
le reconnatre en qualit de rgent, et que cet exemple, une fois
donn, serait suivi par toutes les autres cours.

Le dpart du comte d'Artois pour Saint-Ptersbourg avait t dj
dcid, sur le conseil du roi de Prusse, au moment o Brunswick
battait en retraite. Il s'agissait alors d'obtenir de Catherine
qu'elle prt l'initiative d'une campagne nouvelle pour le printemps
suivant. La mort de Louis XVI et les progrs de la Rvolution
rendaient maintenant cette dmarche plus ncessaire, et puisqu'il
tait convenu que le comte d'Artois en serait charg, il le fut
galement de solliciter de la Russie la reconnaissance du Rgent. Il
partit pour Saint-Ptersbourg, le 25 fvrier 1793, accompagn de
l'vque d'Arras, du duc d'Escars et du baron de Roll.

 Madrid, il n'tait besoin d'envoyer personne. Le duc d'Havr, depuis
deux ans, y dfendait les intrts des princes, second par le duc de
La Vauguyon, nagure encore ambassadeur de Louis XVI et rest en
Espagne bien qu'il et quitt l'ambassade avant la mort du roi.
D'Havr tait une assez pauvre tte. Ses dpches sont des
chefs-d'oeuvre de candeur, de sottise et de crdulit. Nanmoins, il
avait su plaire  la cour de Madrid. Il y tait sans influence, mais
non sans un certain prestige. Il le devait  son nom,  ses relations
et surtout  l'assurance avec laquelle il parlait de tout. Les princes
lui croyaient un crdit qu'il n'avait pas, et la cour d'Espagne ne
voulant rien traiter de srieux avec eux, n'ayant gure que des refus
 opposer  leurs demandes, quand elles touchaient  la politique,
considrait le duc d'Havr comme suffisant pour les prsenter et
transmettre ses rponses.

Charg de demander  la fois un asile pour Monsieur et la
reconnaissance du titre de rgent, d'Havr vit ses efforts se briser
contre la tactique adopte par l'Espagne. Le roi et ses ministres
voulaient bien secourir les princes et les migrs. Ils l'avaient
prouv en leur accordant d'abondants secours, en accueillant
gnreusement les Franais qui s'taient rfugis en Espagne, le
clerg surtout, envers qui le clerg espagnol se prodiguait en
bienfaits. Le gouvernement avait mme pris  sa solde un grand nombre
d'officiers sortis de France. Quoique cette bienveillance et t plus
active sous le ministre de Florida-Blanca que sous celui de d'Aranda,
son successeur, et que celui-ci et tmoign de plus de mobilit que
de constance dans ses faveurs, comme lorsque, par exemple, au mois de
mai 1792, il chassait en partie ces mmes officiers dont avaient t
d'abord accepts les services, les Bourbons et les migrs, au point
de vue priv, avaient plus  se louer de la cour d'Espagne qu' s'en
plaindre; mais, au point de vue politique, ils n'en avaient rien
obtenu. C'tait mme en dehors de toute action des princes que
l'Espagne, au moment d'entrer en guerre avec la Rpublique, avait
enrl de nouveau des migrs pour en former deux rgiments: le
Royal-Roussillon et la Lgion des Pyrnes.

 Coblentz, on s'tait maintes fois choqu, sans oser le dire, de
l'affectation qu'elle mettait  ne pas entrer dans les combinaisons
des princes. Mais on imputait sa conduite  sa faiblesse,  sa
timidit; on supposait que, si les armes allies remportaient des
avantages, elle se montrerait plus favorable aux frres de Louis XVI.
En tous cas, on ne pensait pas qu'elle voult refuser un asile 
Monsieur et que, le recevant, elle ne le ret pas comme Rgent de
France. Sur ces deux points, on se trompait. Aux premires demandes de
d'Havr, l'Espagne se dclara prte  recevoir Monsieur, mais seul,
sans ses conseillers ordinaires. Elle ne faisait exception que pour le
baron de Flachslanden, qui serait autoris  l'accompagner. En ce qui
concernait la rgence, elle allguait qu'elle blesserait ses allis en
la reconnaissant avant eux. De l, grande colre de Monsieur et de sa
petite cour, quand il connut ces rponses. tait-ce ainsi qu'un
Bourbon devait tre trait par un autre Bourbon? C'tait certes
beaucoup que le roi Charles continut  venir en aide de sa bourse aux
membres de la famille royale de France. Mais comment s'obstinait-il 
ne pas accueillir le Rgent avec clat,  ne pas admettre qu'il pt
marcher avec les armes, et surtout enfin  ne pas le reconnatre en
qualit de reprsentant de Louis XVII captif et empch de rgner? Ces
refus taient d'autant plus cruels que, si l'Espagne avait reconnu le
Rgent et accrdit auprs de lui un ambassadeur, comme le dsirait
Monsieur, les autres puissances n'auraient pas os manifester leurs
vues impolitiques et barbares. En se conduisant ainsi qu'elle le
faisait, non seulement elle trahissait la cause des rois, mais encore
elle perdait l'occasion de jouer le grand rle que la Russie lui
destinait dans les vnements ultrieurs. C'taient l les arguments
de la petite cour de Hamm; ils n'eurent pas raison de la rsistance de
celle de Madrid.

En Angleterre, la sollicitation du Rgent  l'effet d'tre reconnu
ne semblait pas devoir trouver meilleure fortune, quoique le
ministre Pitt se ft dcid  entrer dans la coalition. Il faisait
marcher des troupes en Hollande; il commenait une guerre maritime
dans le but, il est vrai, de profiter des dsordres survenus dans
nos colonies et surtout de la rvolte des ngres  Saint-Domingue
pour s'emparer des possessions franaises d'outre-mer. Mais ses
vritables desseins apparaissaient  peine; on pouvait encore croire
 son dsintressement. Aux premires dmarches faites par le duc
d'Harcourt et par le comte de Lally-Tollendal, l'ancien constituant,
ami du marchal de Castries, migr  Londres, lord Grenville,
ministre des affaires trangres, rpondit par des fins de
non-recevoir.--Tout serait prmatur tant que les allis ne sont pas
en France.--On ne peut rien sans le concours de l'Autriche, et il
est regrettable que la cour de Vienne n'ait pu tre consulte.--Il
faut d'abord que les princes se fassent un parti dans le royaume.

En transmettant, le 10 mars, ces rponses au marchal de Castries,
Lally-Tollendal laissait entendre qu'il ne fallait pas les considrer
comme dfinitives. On dpendait des vnements. Mercredi, on
tremblait pour la Hollande; on tait mcontent de la Prusse. Pitt
inclinait  se retirer de la coalition et  faire la paix. La nouvelle
des victoires est arrive, et l'on ne respire plus que la guerre. M.
Pitt doit prsenter son budget cette semaine. Il prouvera que tel est
l'tat des finances nationales que l'Angleterre a de quoi faire la
guerre cinq ans sans mettre un seul impt et en consacrant toujours
douze cent mille livres sterling par anne  l'extinction de la dette.
Ce compte rendu vaudra une victoire et doit frapper de terreur ceux
qui gouvernent la France. Mais cette belle marine que vous faisiez
tant fleurir, monsieur le marchal, que va-t-elle devenir? Quelle
horrible ncessit que celle de se rjouir des temptes qui la
disperseront et des boulets rouges qui la brleront?

La question qui clt cette lettre tait bien faite pour attrister
l'ancien ministre de la marine de Louis XVI et porter le trouble dans
sa conscience. Du moins, son patriotisme se ft-il rassur s'il et
t convaincu du dsintressement de l'Angleterre. Mais il pensait
d'elle ce qu'il pensait de l'Autriche:

La cour de Vienne considre la France comme une puissance qu'il faut
abattre et dont on ne peut s'assurer que par l'excs de sa
faiblesse... Cette cour dit, comme celle de Londres, qu'il faut
d'abord que les princes se fassent des partis dans le royaume. Or cela
est impossible. C'est l'argument de gens qui veulent la ruine de la
France.

... Le ministre de Londres et celui de Vienne, quoique spars de
vues sous bien des rapports, s'entendent dans le but de notre
destruction, avec cette diffrence que la cour de Vienne ne veut pas
l'anantissement de la monarchie, et que l'Angleterre penche vers la
rpublique qui nous affaiblit.

... La Russie et la Prusse viennent de recevoir le serment de leurs
nouveaux sujets, par suite du dmembrement de la Pologne. Elles ont
annonc dans leur manifeste que tout s'est fait d'accord avec
l'Empereur. Il n'a cependant pas un pouce de terre. Il faut donc qu'il
soit ddommag par ailleurs, et, s'il a donn son assentiment, c'est
qu'il a obtenu des promesses de rcupration. O, si ce n'est en
France? Et si l'Angleterre, la Sardaigne en font autant, quel
dmembrement! Que fait donc l'Espagne dans tout cela! Et Catherine,
qu'en penser?

... Il n'est que trop vrai que la cour de Vienne veut s'tre empare
de ce qu'elle entend garder avant de reconnatre le roi, la rgence et
les autorits lgitimes dont elle aura besoin pour faciliter son
entre dans le pays. Aprs, elle sera plus souple parce qu'elle aura
besoin de l'autorit du souverain pour se consolider dans le pays
qu'elle se propose de garder. On craint que, depuis le partage de la
Pologne, elle ne veuille grossir sa part sur la France, en acqurant
l'Alsace et une lisire plus ou moins large sur la frontire des
Pays-Bas ou en changeant l'Alsace contre la Bavire ou le
Haut-Palatinat. Dans ce but, elle s'attache  l'Angleterre ...

Ces extraits de la correspondance du marchal de Castries,  la date
d'avril et de mai 1793, attestent qu'il ne se leurrait d'aucune
illusion quant au dsintressement des puissances allies. Ds lors,
on est en droit de se demander s'il esprait avoir raison de leur
rsistance aux vues des princes franais, et il y a lieu de croire
qu'il ne s'tonna pas de l'accueil dfavorable que reut  Vienne la
proposition de rgence, lorsqu'elle y fut porte au mois de juin par
le baron de Roll  son retour de Russie, o il avait accompagn le
comte d'Artois.

Le baron de Thugut venait de prendre la direction des affaires en
remplacement du prince de Kaunitz. Bien qu'il ne professt pas la
haine de la France au mme degr que son prdcesseur, il n'en
inspirait pas moins des inquitudes aux princes. On le savait li
avec Breteuil et Mercy, et on craignait que le trio ne se dpenst en
malfaisantes intrigues. La rception qu'il fit au baron de Roll
n'tait pas pour dtruire ces soupons. Quand il sut que Monsieur
souhaitait d'tre reconnu en qualit de Rgent et d'exercer ses
pouvoirs dans les villes franaises qu'occupaient les allis, il
s'cria que c'tait une prtention absurde. Dans ses lettres, il se
plaignait de ces Franais disposs  tirer des inductions de tout et
 prtendre toujours qu'on leur a fait des promesses.  propos des
rapports confiants qui s'taient tablis entre Catherine et les
princes franais, il ajoutait: C'est un fcheux embarras que cet
engouement de l'Impratrice pour les princes franais et sa manire de
voir les affaires de la France. Il en rsultera pour nous bien des
embarras et bien du chagrin.

Cobenzl, l'ambassadeur d'Autriche  la cour de Russie, n'tait ni plus
bienveillant ni plus rassurant: Il ne faut pas se flatter que nous
puissions remettre un Bourbon sur le trne de France. L'opinion est
trop contraire  cette maison, et quand nous le voudrions, nos forces
ne seraient pas suffisantes. Il faudrait, pour y parvenir, que
l'Angleterre prt part au nom du gouvernement de la France, ce que
srement on n'obtiendra pas d'elle. Il ne faut songer qu' touffer
l'incendie qui menace l'Europe et tirer chacun de la circonstance le
parti le plus avantageux qu'on pourra.

Ces propos taient ports par une lettre au baron de Flachslanden; il
les mandait, le 8 mai, au duc d'Harcourt, en lui avouant qu'il n'avait
pas os les rpter au Rgent. Du reste, ils n'taient pas pires que
ceux qu'on tenait par ailleurs, et que soulignaient cruellement les
mesures rigoureuses dont les migrs taient l'objet un peu partout.
De Vienne, Polignac crivait qu'il ne pouvait obtenir ni passeport ni
permis de sjour pour les amis de la bonne cause.  Ratisbonne, on ne
tolrait pas leur prsence au del de vingt-quatre heures.  Gnes, le
gouvernement refusait de recevoir l'envoy de Monsieur, charg de
notifier l'avnement de Louis XVII, et lui enjoignait de quitter la
ville sans dlai.

Le Rgent opposait  cette suite de dceptions un inaltrable
sang-froid et un indomptable courage. Dans sa dtresse, il ne
dsesprait pas, aussi confiant en son droit aprs tant d'amers
soucis et de si cruelles preuves, que si ce droit et t reconnu de
tous et incontest, certain que, tt ou tard, il le ferait triompher.
Trois annes d'infortunes, couronnes par la plus effroyable
catastrophe, n'avaient pu le dcourager. C'est l le trait
caractristique qu'entre beaucoup d'autres, il convient de retenir,
car il se retrouve  toutes les pages de l'histoire des migrs et,
dans une certaine mesure, permet de comprendre leurs incorrigibles
illusions et de les excuser.

Les membres de la cour de Hamm taient  l'image de leur matre. Il
avait reconstitu son conseil comme  Coblentz. Seul, Calonne y
manquait. Depuis qu' Londres il avait t saisi pour dettes, on tait
sans nouvelles de lui. On le croyait pass en Italie. Nous perdons
donc par l l'esprance que nous pouvions concevoir du sjour de
Calonne en Angleterre, et de plus, j'ai la douleur de voir perscuter
un homme que j'aime et qui s'est sacrifi pour mon secours[43].

         [Note 43: Le comte d'Artois au comte de Vaudreuil.]

Quant  Breteuil, par suite de la mort du roi, on esprait en tre
dlivr. Il ne devait plus tre que rarement question de lui, quoique,
encore  cette heure, il essayt d'user des pouvoirs dont l'avait
dpossd la disparition de celui de qui il les tenait.  la rgence
de Monsieur, il opposait la rgence de la reine, ce  quoi on lui
objectait d'une part que Marie-Antoinette tait captive au Temple et,
d'autre part, que parvnt-elle  en sortir, sa qualit d'Autrichienne
la rendait incapable d'exercer la rgence, et l'exposerait au soupon
de favoriser le dmembrement de la France rv par la maison
d'Autriche. Breteuil, nanmoins, ne se tenait pas pour battu. Le bruit
s'tant rpandu au mois de juin qu'une runion allait s'ouvrir 
Londres pour rgler la marche des armes coalises, on prtait 
Breteuil le dessein d'y assister. Larouzire indign en faisait part 
Cond et ajoutait: Si cela est, de qui aura-t-il mission? Pas de nos
princes assurment. Il y a encore du Mercy dans cette affaire.

Le marchal de Castries tait investi de la direction politique du
parti des princes. Retir  Nimgue, il devait, pendant deux ans
encore, rester en possession de la confiance du Rgent. mu par les
projets qu'on attribuait  Breteuil, il alla  Bruxelles pour confrer
avec Mercy et s'assurer de leur ralit. Il fit valoir les avantages
de la rgence de Monsieur et les inconvnients de celle de la reine.
Si la reine avait des droits par un codicille ou par un voeu de la
nation, Monsieur ne les lui disputerait pas. Mais en avait-elle? La
question tait singulirement oiseuse  cette heure. Les vnements
eurent promptement fait de lui enlever toute raison d'tre. Sur cette
rgence de la reine, s'exera le dernier effort de Breteuil. Il ne
tarda pas  se faire oublier.

La confiance de Monsieur dans son bon droit ne se manifeste pas
seulement par la rsistance intrpide qu'il oppose aux dceptions qui
se succdent: elle se trahit encore par une incroyable activit de
plume. Dans ses innombrables lettres, il parle des incidents les plus
petits comme des plus importants.  propos de Monsieur galit fils,
qui combat dans les armes de la Rpublique et figure dans
l'tat-major de Dumouriez, il dit au prince de Cond: Nous sommes
assez de Bourbons honntes gens pour ne pas nous mettre en peine qu'il
y ait une branche pourrie. L'histoire en parlera comme de Charles le
Mauvais qui tait aussi notre parent, et puis voil tout. Dans une
autre lettre, le sort du petit Louis XVII lui arrache cette rflexion:
Vous tes srement aussi fch que moi de savoir le roi entre les
mains de ce Simon. Ce n'est pas qu'il ft plus en sret dans une
maison que dans une autre. Mais c'est une cruaut de plus de la part
de ces monstres[44].

         [Note 44: Archives de Chantilly.]

Cette correspondance se multiplie sur tout et  propos de tout. Elle
comble le vide des journes du rgent.  la distance o il est de son
pays, tout ce qui arrive de France, tout ce qui se passe en France
l'meut, l'agite et souvent lui dicte des rsolutions immdiates. Le
marchal de Castries lui ayant mand qu'il a su, par une lettre de
Londres, que Calonne est  Madrid, qu'il cherche  rentrer en scne et
 peser sur le gouvernement espagnol pour que celui-ci adhre  la
proposition de rgence, Monsieur s'avise que Calonne est l'homme de
son frre et non le sien; il crit au duc d'Havr,  Madrid, en lui
intimant l'ordre de dclarer  Sa Majest catholique que Calonne est
sans mandat pour agir au nom du Rgent, et que lui, d'Havr, est seul
charg des intrts de celui-ci.

Il apprend un autre jour que, dans le dpartement de l'Aveyron, le
notaire Charrier fomente une insurrection et cherche  venger l'chec
de la confdration de Jals. Il invite aussitt le prince de Cond 
dsigner quelques officiers qui iront seconder ce mouvement. Puis,
toujours soucieux de vaincre des difficults qui semblent reculer
indfiniment la victoire du royalisme sur la Rvolution, il prend des
dispositions en vue de sa rentre dans le royaume. Il cherche,
notamment, des hommes prouvs pour les mettre  la tte des services
de la magistrature et de l'intrieur. Il crit  Malesherbes,  M. de
La Galaisire et  M. Vidaud de La Tour, anciens conseillers d'tat;
il les consulte, leur fait des offres et n'obtient d'ailleurs que des
rponses ngatives. Malesherbes dclare que son devoir le retient
auprs de la reine, Vidaud de La Tour qu'il ne veut pas migrer; La
Galaisire objecte le mauvais tat de sa sant. Le rgent tente alors
M. de Nville, qui n'accepte pas parce qu'il est du parti de Breteuil;
M. de Bertrand, qui s'abstient de rpondre parce qu'il est
constitutionnel; le comte de Saint-Priest, que sa pauvret retient 
Stockholm, et M. de Brenger, qui se rendra aux dsirs du prince si on
lui cre quelques ressources. Finalement, le Rgent se rabat sur le
duc de La Vauguyon.

Ainsi, il affecte de prouver qu'il a pris effectivement la direction
du parti royaliste. Trop longtemps, le comte d'Artois y a eu une part
active, justifie d'ailleurs par les circonstances. Mais, maintenant,
le Rgent entend l'exercer seul et confiner son frre dans les
fonctions subordonnes de lieutenant gnral du royaume, qu'il lui a
confres aprs la mort de Louis XVI. Cette volont, en se
manifestant, accrotra bientt les rivalits qui existent entre les
partisans des princes. Il y aura le parti de l'an, devenu roi, et le
parti du comte d'Artois, qu'on ne dsignera plus alors que sous le nom
de Monsieur. Le parti de Monsieur s'irritera de la modration du
parti de Louis XVIII, qui lui-mme sera trait de Jacobin par les
violents dont s'est entour son frre. Le marchal de Castries, pour
s'tre rang du ct du Rgent, sera l'objet d'attaques dont la
vivacit l'indignera et lui dictera la rsolution de se retirer. Mais
au moment o se pose la question de la rgence, il est tout 
Monsieur. Il gmit de le savoir exil dans cette triste petite ville
de Hamm, o l'on est trop loin des informations et des oprations
militaires pour faire de grandes choses et profiter des circonstances.

Brusquement, on apprend que Dumouriez a pass aux Autrichiens. On
croit qu'il marche sur Paris pour dlivrer le petit Louis XVII et le
mettre sur le trne. Serait-ce la fin de la Rvolution? On se le
demande au milieu de l'motion que comporte un tel vnement. Mais 
la joie qu'excite dans tous les coeurs la perspective d'une rentre
prochaine en France, se mle une crainte qui contribue  l'obscurcir.
Si Dumouriez arrive  ses fins, n'est-ce pas la reine qui sera
dclare rgente? Monsieur ne se trouvera-t-il pas cart ainsi du
gouvernement, et le gouvernement lui-mme ne tombera-t-il pas aux
mains des constitutionnels? La crainte est d'autant plus fonde que
Dumouriez appartient  ce parti et qu'il n'aime pas les princes. Les
migrs, ici, n'ont pas t contents de la runion Dumouriez, crit de
Londres l'ambassadeur russe comte de Woronsow.  travers les grands
mots, on voyait que la perspective d'avoir pour souverain le fils de
celui qu'ils ont abandonn lchement, ne leur donne pas de grandes
esprances.

Quelques jours plus tard, on se rassure. Dans les nouvelles
colportes, il n'y avait de vrai que la dfection du gnral franais;
il ne marche pas sur Paris; il s'est retir  Darmstadt, chez le duc
de Mecklembourg. C'est par le marchal de Castries que le Rgent en
est averti. La lettre du marchal relate divers propos qu'a tenus
Dumouriez. Il a dclar que si le prince de Cobourg, commandant des
forces allies, avait voulu le suivre, ils seraient dj  Paris. Mais
Cobourg a refus; il ne cherche qu' dmembrer la France.

On a parl  Dumouriez des frres de Louis XVI.

--Deux mauvais sujets, a-t-il dit. Il est impossible d'en tirer aucun
parti.

--Et la reine?

--Je la mprise souverainement.

--Et Madame lisabeth?

--C'est moins que rien. Louis XVII, a-t-il ajout, voil l'objet de ma
sollicitude et de tous mes voeux. Il faut que le bonheur de la France
devienne sou ouvrage. Surtout, point de princes autour de lui, mais
seulement un homme d'tat bien imbu de la Constitution, afin qu'il
nous donne un bon roi constitutionnel, car la France n'en comporte pas
d'autres.

Comme suite  cette conversation, le marchal fait remarquer
qu'assurment Dumouriez, en proclamant la ncessit d'un homme d'tat
imbu de la Constitution, a entendu se dsigner. Le Rgent peut se
convaincre une fois de plus que, si la monarchie est restaure par
d'autres que par les migrs, ceux-ci n'auront pas de pires ennemis
que les constitutionnels. Il faut donc plus que jamais combattre ces
hommes nfastes, les principes qu'ils professent, se dfier d'eux et,
par d'incessants efforts, paralyser leurs moyens. C'est vers eux
toutefois que penche visiblement l'Angleterre. La Rouzire l'crit le
5 juin: Nos sclrats constituants et monarchiens sont presque tous 
Londres. C'est eux que l'on coute, c'est avec eux que l'on traite. Il
y a lieu de craindre qu'ils fassent cause commune avec les Jacobins et
ne soient matres de la France!

Voil quels sentiments nourrissent les partisans des princes, mme les
plus modrs, car Larouzire est un modr, capable de comprendre tous
les prils de la folle politique de l'migration. On n'en saurait
douter aprs avoir lu la lettre qu'il adresse le mme jour  son ami,
le commandeur de Marcellange. Celui-ci lui a demand s'il doit aller 
l'arme de Cond, qui est maintenant sous les ordres des gnraux
autrichiens. Voici en quels termes il l'en dtourne:

En cas de revers, cette arme sera licencie; en cas de services, les
princes seront  la tte du parti royaliste dans l'intrieur. Ce sera
l votre place et la seule peut-tre qui ne doive pas laisser de
remords; car enfin, mon ami, voici une rflexion que j'ai renferme
dans le plus profond de mon coeur et que je ne puis confier qu' vous.
L'arme de Cond est en partie  la solde de l'Empereur. N'est-il pas
 craindre qu'en dernire analyse, les principes les plus louables,
les sentiments les plus nobles n'aient cependant servi qu' jeter
tant de braves gens dans une erreur bien grave, telle par exemple que
si leurs travaux et leurs succs n'avaient d'autre cause que de les
rendre les cooprateurs de la dilapidation de leur patrie, et cela
pour le compte de son ennemi le plus implacable?

Il est donc dmontr qu'il y a parmi les migrs et jusque dans
l'entourage des princes, des hommes que la passion n'gare pas au
point d'oblitrer entirement leur patriotisme, et qui s'alarment de
voir leurs matres adresser appels sur appels aux puissances
trangres. Malheureusement, ce qu'ils pensent ils n'osent le dire
tout haut, de peur de tomber en disgrce et d'tre l'objet des mmes
anathmes que ces constitutionnels que, pour plaire ou par conviction,
ils assimilent volontiers aux plus ardents ennemis de la royaut.


II

LE COMTE D'ARTOIS  SAINT-PTERSBOURG

Tandis que la question de la rgence et celle des constitutionnels
passionnaient l'entourage de Monsieur, le comte d'Artois, arriv en
Russie, y recevait de l'impratrice Catherine un accueil qui dpassait
toutes ses esprances. On a vu plus haut que la puissante souveraine
n'avait pas attendu de le voir et d'apprendre  le connatre pour
manifester sa sympathie et accorder son patronage aux frres de Louis
XVI. Le 19 aot 1791, rpondant  une de leurs lettres, elle leur
disait: Je considre la cause de Louis XVI comme devant devenir celle
de toutes les ttes couronnes. Le mme jour, elle leur envoyait des
fonds, en leur recommandant d'en faire l'emploi le plus utile pour le
bien des affaires du roi leur frre. Elle accueillait  sa cour les
migrs franais qui s'y prsentaient: le comte de Langeron, le
marquis d'Autichamp, le comte de Viomnil, le marquis de Lambert, le
comte de Choiseul, le comte de Damas, le duc de Polignac, le duc de
Richelieu[45], d'autres plus obscurs. Tous recevaient des secours, des
biens, des grades, des emplois, mille tmoignages de la munificence
d'une souveraine qui se faisait gloire d'avoir correspondu avec
Voltaire et Diderot.

         [Note 45: Il est intressant de mentionner le jugement que le
         comte de Langeron, gnral migr en Russie, porte, dans ses
         Mmoires indits, sur le futur ministre de la Restauration:
         Une me ardente, une soif indicible de gloire, une tte bien
         organise et un coeur pur, voil ce qui distingue le
         petit-fils du marchal de Richelieu. Il avait beaucoup des
         qualits de son grand-pre et pas un seul de ses vices. Qu'on
         joigne  ces perfections aussi rares que prcieuses une
         ducation excellente, six annes de voyages, et l'on verra ce
         que pouvait promettre M. de Richelieu.]

Aprs l'arrestation de Louis XVI  Varennes, elle ordonnait 
Gent, charg d'affaires de France, de ne plus se prsenter aux
audiences du corps diplomatique, le roi n'tant plus libre. Elle
l'obligeait  demander ses passeports. Avant mme qu'il et quitt
Saint-Ptersbourg, elle donnait accs auprs d'elle aux
reprsentants du souverain captif. Tour  tour, les comtes de
Bombelles et Eszterhazy, envoys le premier par Breteuil, le second
par les princes migrs, taient reus comme si leur matre et
toujours t sur son trne. Le 8 fvrier 1793, en apprenant la mort
de l'infortun roi, elle dnonait le trait de commerce conclu
avec le cabinet de Versailles en 1776, fermait les ports de la
Russie aux navires franais, expulsait les consuls de France,
enjoignait aux Russes rsidant en ce pays de rentrer en Russie, et
contraignait les Franais fixs dans ses tats  partir, ou 
prter le serment dont voici la teneur:

Je soussign, jure devant Dieu tout-puissant et sur son saint
vangile, que, n'ayant jamais adhr, de fait ni de volont, aux
principes impies et sditieux introduits et professs maintenant en
France, je regarde le gouvernement qui s'y est tabli comme une
usurpation et une violation de toutes les lois, et la mort du roi trs
chrtien Louis XVI comme un acte de sclratesse abominable et de
trahison infme envers le lgitime souverain. Les gazettes
publiaient, par ses ordres, la formule du serment, et le nom de ceux
qui l'avaient sign.

Enfin, au printemps de cette mme anne, elle invitait le comte
d'Artois  venir la voir, le recevait, dit Langeron, avec les plus
grands honneurs, les attentions les plus dlicates, portant la
recherche  un point qui tonna les Russes eux-mmes. Rien ne fut
nglig de ce qui pouvait contribuer  satisfaire l'amour-propre du
prince et  lui faire oublier ses malheurs. On n'avait pas plus
d'esprit que Catherine, on ne pouvait avoir plus de tact et de grce
quand elle le voulait, et elle le voulut. Le prince d'ailleurs
s'attachait  lui plaire et y parvint. On l'avait log, lui et sa
suite, aux frais de la cour et on lui rendait les mmes honneurs qu'au
prince Henri de Prusse, venu en Russie vingt ans avant. Le comte
d'Artois sut reconnatre ces procds. Sa conduite fut pleine de
dcence, de simplicit, de dignit. Il renversa les ides qu'on avait
de sa lgret, de ses habitudes de jeunesse. Il inspira  toute la
cour, au favori Platon Zouboff lui-mme, un respectueux intrt. Les
femmes raffolaient de lui, et leurs attentions, leurs flatteries,
leurs prvenances rappelrent celles qu'elles prodiguaient nagure 
Potemkin et maintenant  Zouboff.

On sait quelle influence exerait le favori du jour. Catherine avait,
en quelque sorte, hirarchis la fonction de favori. Le favori tait
aide de camp gnral. Il occupait l'appartement au-dessous de celui de
l'impratrice, avec lequel il communiquait par un escalier drob. Il
recevait cent mille roubles le jour de son installation et ensuite
douze mille par mois. Il tait en outre dfray de toutes les dpenses
de sa maison, parmi lesquelles figurait chaque jour une table de
vingt-quatre couverts. Ces avantages furent acquis  Zouboff du vivant
mme de Potemkin auquel il succdait. Ds 1792, sa puissance n'avait
plus de bornes. C'est encore Langeron qui noua dcrira cette curieuse
physionomie:

Le grand vizir le plus arrogant n'a jamais trait les chiens de
chrtiens avec plus de hauteur et de mpris que Zouboff les gnraux
et les courtisans de Catherine. Il fit faire  sa fortune les progrs
rapides que faisait la passion de l'Impratrice pour lui: comte,
prince d'Allemagne, gnral en chef, grand matre de l'artillerie,
gouverneur gnral de la Nouvelle-Russie, commandant les
chevaliers-gardes, chevalier de Saint-Andr, etc ... Sans la mort de
Catherine, il et t,  vingt-cinq ans, feld-marchal et aussi
puissant que Potemkin. Elle en fit un premier ministre  qui elle
faisait donner des leons par Bezborodko et par Markoff.

--C'est un enfant que je forme, disait-elle.

Mais elle se lassa de ses leons, lui, de celles de ses mentors, et
il devint le vrai despote de l'empire. Elle tolrait son inexprience,
sa mdiocrit, sa paresse, jouissant de le voir rampant, soumis, en
apparence pris. Il avait vingt-quatre ans; elle en avait soixante.

Tel tait le respect qu'inspirait Zouboff, que parmi les courtisans
qu'il recevait  sa toilette, il y en eut qui, allant chez lui tous
les jours, restrent trois ans sans lui parler. Il tait donc bien
important de s'assurer son crdit. Le comte d'Artois s'ingnia  le
mettre dans ses intrts. Zouboff, flatt par les attentions dont il
tait l'objet de la part d'un Bourbon, employa pour le servir son
influence sur l'Impratrice.

L'entourage du prince ne fut pas jug avec la mme bienveillance que
lui. L'Impratrice en eut bientt entrevu la lgret, la nullit, la
mdiocrit. Ce qu'elle en pensait, elle s'abstint de le dire au comte
d'Artois; mais elle le dit  d'autres, en exprimant la crainte que si
tous les migrs ressemblaient  ceux-l, la cause des Bourbons ne ft
gravement compromise.

--Que peut-on faire, remarquait-elle, avec des gens si prsomptueux,
si vains, si lgers!

Elle reprochait  l'vque d'Arras d'avoir l'air trop grenadier; elle
se blessa des allures du baron de Roll, de celles du comte d'Escars
qui trouvait sa table mauvaise, et du comte Roger de Damas lequel,
quoique au service de la Russie, affectait de porter l'uniforme
franais. Mais elle n'impliqua pas le comte d'Artois dans ces
critiques. Elle croyait en lui, et ds le premier moment elle le lui
fit si clairement comprendre, que quelques jours aprs son arrive,
faisant part  Vaudreuil de ses craintes et de ses esprances, c'est
de celles-ci que le prince l'entretenait. Il voyait dj vingt
vaisseaux russes et une bonne arme le transporter en Normandie. Le
19 avril, il mandait encore  son ami:

L'Impratrice met tant de grce dans tout ce qu'elle fait, et elle
prend un tel intrt  nos affaires qu'elle est, en vrit, aussi
heureuse et aussi contente que moi-mme. Elle m'a dit et rpt
plusieurs fois qu'elle rpondait de tout et que les petites
difficults qui existent encore d'aprs les demandes de l'Angleterre
seraient promptement et facilement rsolues. Mais elle ne craint que
la cour de Vienne; elle la croit dtestable sous tous les rapports.
Et en post-scriptum: Nous avons la grande nouvelle de Dumouriez et sa
runion  M. de Cobourg. J'en suis tout mu, tout touff; mais rien
n'est chang  ce que je t'ai mand ce matin. Dieu sauve le Temple;
mais j'ai bien peur!

Le pril que la dfection de Dumouriez pouvait faire courir 
Marie-Antoinette ne lui arrachait pas un cri de piti; comme son
frre, il redoutait la rgence de la reine. Et puis, il tait tout 
la joie du rsultat de son sjour en Russie qui, maintenant, touchait
 sa fin.

--Vous tes un des plus grands princes de l'Europe, s'tait plu  lui
rpter l'Impratrice; mais il faut l'oublier quelque temps et tre un
bon et valeureux partisan. Par ce moyen, vous redeviendrez ce que vous
tes fait pour tre. Les mouvements intrieurs de la France vous sont
favorables. Allez en Bretagne, sans rien attendre des ngociations qui
se poursuivent entre les puissances et qui font perdre un temps
prcieux. N'emmenez avec vous qu'un petit nombre d'hommes sages et
prudents, mais entreprenants et rsolus.

Elle les lui avait dsigns: le prince de Nassau, le gnral
d'Autichamp, le duc de Laval et le vicomte de Vauban. Elle ne se
contentait pas de lui donner ces conseils; elle lui promettait des
subsides, une lettre pour le roi d'Angleterre qui, seul, pouvait le
conduire sur les ctes de France, une frgate russe pour le
transporter en pays anglais, et l'appui du comte de Woronsow, son
ambassadeur  Londres.

--Je vous confie, en Angleterre, lui disait-elle,  l'homme de mon
pays en qui j'ai le plus de confiance.

Enfin, elle lui offrait une pe, une bonne et belle pe de
bataille, sur laquelle elle avait fait graver cette devise: _Avec
Dieu, pour le roi!_ et dont la poigne en or portait, enchss, un
brillant estim quarante mille francs.

En la lui remettant, elle ajoutait:

--Je ne vous la donnerais pas si je n'tais persuade que vous prirez
plutt que de diffrer de vous en servir.

Ce langage, ces attentions, la promesse d'tre appuy dans les
dmarches qu'il allait faire auprs du gouvernement anglais par le
comte de Woronsow, et enfin les mille traits du bon vouloir de la
plus grande des souveraines, la meilleure des femmes, la plus parfaite
des amies, lectrisaient le prince; il promettait tout ce qu'on
attendait de lui. Il se jetterait en Normandie ou en Bretagne pour y
soulever les royalistes, se mettre  leur tte et rtablir la
monarchie. Ces projets belliqueux ne devaient se raliser jamais.
Mais,  cette heure, en promettant de s'y consacrer tout entier, il
tait sincre; et l'Impratrice n'en douta pas. Du reste, dans son
enthousiasme, il ne fut pas frapp de ce double fait que Catherine
ajournait sa rponse quant  la rgence de Monsieur, et d'autre part,
qu'en recommandant au roi d'Angleterre la cause des princes, elle
vitait de fixer l'poque o elle-mme la servirait en mettant ses
troupes en mouvement.

Le 26 avril, le comte d'Artois quitta Saint-Ptersbourg, aprs y avoir
pass un mois; il en partit combl de bienfaits. Il reut une somme
considrable, fut dfray de toutes ses dpenses de route et de
sjour. On lui remboursa jusqu'au prix des prsents qu'il avait faits
aux personnes attaches  son service pendant la dure de son passage
en Russie.

La lettre dont l'Impratrice l'avait charg pour le roi George III
tait conue en termes chaleureux et pressants. Aprs s'tre dclare
prte  signer avec le gouvernement britannique le trait d'alliance
que celui-ci lui avait propos, Catherine exposait et justifiait les
conseils donns par elle au comte d'Artois:

Les motifs de mon intervention dans les affaires de France taient,
sans contredit, d'un moindre intrt que pour les autres puissances
qui avoisinent ce royaume. Spare de lui par des barrires immenses,
j'aurais pu,  l'aide de quelques mesures de prcaution, attendre
tranquillement le sort des vnements. Peut-tre mme, l'puisement
presque gnral qu'auraient infailliblement produit les efforts des
uns pour renverser ces barrires, et ceux des autres pour les
dfendre, auraient-ils prsent des chances sduisantes pour une
politique plus exclusive que ne l'a jamais t la mienne. Mais, amie
de l'ordre, de la justice et du bonheur commun de l'humanit, ce n'est
que par ces motifs purs et dsintresss que j'ai cherch  attirer
l'attention et l'activit des puissances de l'Europe sur les dangers
de toute espce dont elles taient menaces  la suite de la
Rvolution franaise.

Parmi les mesures que j'ai proposes pour en arrter les progrs,
j'ai toujours regard, et regarde encore, comme la plus efficace et la
plus expditive de toutes, celle de former dans l'intrieur mme de la
France un parti qui pt  la fin prvaloir sur celui de la faction
dtestable de sclrats qui y dominent maintenant. En effet, sans ce
moyen, comment esprer de ramener une nation de vingt-cinq millions
d'hommes, tour  tour gars par des conseils perfides ou entrans
par les violences atroces de ses conducteurs actuels, et par
consquent comment assurer le repos et la tranquillit de ses voisins?

Dans cette persuasion j'ai tch d'engager mes allis, l'empereur des
Romains et le roi de Prusse, de faciliter ds l'ouverture de la
campagne dernire, l'entre de la France aux princes, frres du trop
malheureux roi Louis XVI, avec le corps de troupes qui s'tait form
autour d'eux, en les faisant agir sparment et de leur propre chef...
Ce plan, vu comme incompatible avec les circonstances, ou peut-tre
parce qu'un autre a paru prfrable, n'a point t suivi; mais les
vnements n'ont pas malheureusement justifi celui qu'on avait
adopt, ce qui est devenu pour moi une raison de plus pour persister
dans mon opinion.

Je ne dissimulerai pas  Votre Majest qu' cette conviction, j'ai
toujours associ le sentiment d'un juste intrt que m'inspirait le
sort d'une famille si cruellement et si horriblement opprime, et qui
me fait toujours dsirer vivement de la voir rtablie dans les droits
et titres qui lui appartiennent si lgitimement. Pourquoi, d'ailleurs,
hsiterai-je de manifester  Votre Majest un sentiment que, je suis
persuade, elle porte dans son propre coeur, et qu'elle a si bien
avou, par cette sensibilit si digne d'elle, qu'elle a montre en
apprenant la fin dplorable de l'infortun Louis XVI?

Les frres de ce monarque malheureux, dfenseurs ns des droits du
tendre rejeton qu'il a laiss, tant prvenus depuis longtemps sur le
caractre magnanime de Votre Majest, et encourags par la nouvelle
preuve qu'elle vient d'en donner, l'un d'eux, M. le comte d'Artois,
s'est rsolu d'aller lui-mme dposer dans le sein de Votre Majest
ses voeux, ses esprances et ses sollicitudes, en faveur de la cause
la plus juste qui ait jamais invit la runion des souverains pour la
faire triompher. Il me confie son intention, et a demand mes conseils
et mon intercession; j'ai cru devoir donner mon accueil  l'une et ne
pas me refuser  l'autre; et c'est pour m'en acquitter que je joins
mes prires  celles que fera  Votre Majest M. le comte d'Artois, de
vouloir bien lui accorder une main secourable, du haut d'un trne
environn de l'amour et du zle d'une nation, qui a toujours su imiter
et souvent donner des exemples d'une noble gnrosit.

Il semble qu' la faveur de la puissante protection dont cette lettre
constitue le tmoignage, le comte d'Artois aurait d trouver auprs du
monarque anglais l'appui que l'Impratrice sollicitait en sa faveur.
Lui-mme en tait persuad,  en juger par les confidences qu' la
veille de quitter la Russie, il envoyait  son fidle Vaudreuil:

Je sais que je pourrai rencontrer encore des obstacles en Angleterre;
mais je n'en suis point effray; je serai toujours soutenu par M. de
Woronsow ... Aussi, mon ami, voil le premier moment de bonheur que
j'prouve depuis quatre ans; mais j'en jouis d'autant plus que chaque
jour augmente et amliore la disposition de l'intrieur. Enfin, enfin,
je sens que je marche au bonheur, et ce qui me donne une grande
confiance, c'est que l'Impratrice en est convaincue comme moi.

Cette belle confiance allait tre cruellement trompe. La frgate
russe qui le transportait avait ordre de le dbarquer en Angleterre ou
 Ostende, suivant les circonstances. Le 16 mai, il tait  Hull,
petit port du comt d'York. Il crivit de l au duc d'Harcourt. Il lui
annonait son arrive en Angleterre et lui exposait l'objet de son
voyage. Il lui demandait d'obtenir,  cet effet, l'autorisation du
gouvernement, en se faisant aider dans cette dmarche par le comte de
Woronsow.

Il crivit galement  ce dernier: Je profite avec empressement,
monsieur le comte, lui disait-il, du courrier de M. de Korsakow pour
vous assurer de tout le plaisir que j'prouverai  faire connaissance
avec vous et  traiter des affaires importantes avec un ministre qui a
aussi bien mrit l'estime et la confiance de la plus grande et de la
plus admirable souveraine du monde. J'attends avec impatience la
rponse du duc d'Harcourt pour m'approcher de vous et pour vous donner
des preuves de ma confiance et de ma parfaite estime ... J'espre vous
voir dans trs peu de temps, et tout me prsente cette vue flatteuse
que nous remplirons de concert les intentions de l'Impratrice.

Le comte d'Artois chargea l'vque d'Arras de ces messages, auxquels
il joignit la lettre de l'Impratrice  George III. Woronsow tait
averti dj directement par sa cour; il avait reu l'ordre de seconder
le comte d'Artois, de discuter avec le cabinet anglais les conditions
du trait que celui-ci proposait  la Russie, et nul ne le pouvait
faire mieux que lui. Fix  Londres depuis douze ans comme ambassadeur
de Russie, son caractre, son pass d'officier gnral, ses services
diplomatiques, son rudition, l'agrment de son commerce lui auraient
donn des amis dans tous les pays qu'il aurait habits; mais ce qui, 
Londres, lui en avait procur plus que n'en eut jamais aucun ministre
tranger, c'est un got dcid pour le pays, ses habitants, ses
moeurs, son caractre national et ses usages.

Ce got, crit d'Harcourt dans un Mmoire au roi, perce dans les plus
petites choses, et on ne se tromperait peut-tre pas en prsumant que
M. de Woronsow prfrerait au fond du coeur son ministre  Londres 
la premire place de l'empire russe. Ces dispositions bien connues,
bien prouves, fortifies par le temps, l'ont rendu extrmement
agrable en gnral, et, jointes  ses qualits relles, lui ont valu
la confiance, l'estime et l'amiti d'une foule de gens considrables,
ayant entre eux plus ou moins d'influence sur le gouvernement[46].

         [Note 46: Papiers d'Harcourt.]

Au point de vue du caractre, Woronsow mritait ces loges. Mais ils
eussent t moins ardents si d'Harcourt et connu les sentiments
vritables du diplomate russe pour les princes, pour leur pays et pour
les migrs. Parlant de ceux-ci, il crit: Ces migrs sont comme la
peste. Partout o ils viennent, ils rongent la main qui les nourrit.
Il n'est pas plus bienveillant pour le comte d'Artois: Il se croit
grand gnral, chef de parti et ador en France, tandis qu'il n'est
pas en tat de commander un bataillon, qu'au lieu d'tre chef, il est
lui-mme gouvern par tous les tourdis qui l'entourent, et que lui et
son frre sont gnralement dtests. Quant  la France, Woronsow
estime qu' moins de la bien dmembrer et de la laisser faible et
abandonne  elle-mme, il n'y aura jamais de repos pour l'Europe.
Enfin il n'approuve pas les ouvertures que sa souveraine l'a charg de
faire au gouvernement britannique. Envoyer dix ou douze mille hommes
en Vende, ce serait jeter une goutte d'eau dans l'Ocan. D'ailleurs
l'Angleterre ne consentira pas  transporter une expdition commande
par un prince tranger, n'ayant aucun moyen de faire adopter ces
dpenses par le Parlement.

En dpit de ces mauvaises dispositions, le comte de Woronsow alla avec
le duc d'Harcourt chez lord Grenville. Mais, ds qu'il sut de quoi il
s'agissait, le ministre anglais se rcria. Il souleva sur-le-champ des
objections qui rendaient impossible, selon lui, le sjour, mme
momentan, du comte d'Artois en Angleterre. La premire tait tire
des dettes que le prince avait contractes  Londres durant son sjour
 Coblentz. Elles s'levaient  plus de deux millions de francs. Le
comte d'Artois serait poursuivi par ses cranciers, et les lois ne
permettaient pas de le soustraire  leurs rigueurs. On ne pourrait que
l'attacher  une ambassade, ce qui serait bien humiliant pour lui et
n'empcherait pas le scandale. Quant  la seconde objection, elle se
fondait sur le sentiment public anglais, que le cabinet Pitt-Grenville
ne pouvait braver sans pril. Les Anglais ne comprendraient pas qu'on
fit autre chose qu'une guerre dfensive et qu'on et l'air de vouloir
se mler du rgime intrieur de la France. Mieux valait que le prince
ne vnt pas  Londres. Ce fut galement l'avis de Pitt, mme aprs que
le roi eut pris connaissance de la lettre de l'Impratrice.
D'Harcourt et Woronsow durent renoncer  dtruire ces arguments, qui
tmoignaient d'une rsolution dfinitive, et aller  Hull faire part
au comte d'Artois de l'insuccs de leurs dmarches.

Ce voyage n'tait pas fort agrable, mandait Woronsoff le 11 juin,
car je devais annoncer au comte d'Artois que l'Angleterre ne pouvait
rien faire pour lui. C'tait une terrible chute pour un prince qui
avait t si exalt chez nous. J'eus un entretien de deux heures tte
 tte avec lui, et je lui ai expos l'tat des choses et
l'impossibilit absolue de ce pays-ci de concourir aux vues
bienfaisantes que l'Impratrice avait pour lui. Il a senti ces raisons
et a pris fort bien son parti.

Douze jours plus tard, l'ambassadeur retournait  Hull, afin
d'exhorter le comte d'Artois  la rsignation: Je l'ai trouv mieux
que je ne me le reprsentais. Ses malheurs lui ont t utiles, et si
ce prince sera entour de gens senss et honntes, il ne s'opposera
pas  leur avis et se conduira bien. Il a un grand dsir de bien faire
et se rend  l'vidence[47].

         [Note 47: Archives Woronsow.]

Ainsi s'effondraient les esprances que le comte d'Artois avait
rapportes de Saint-Ptersbourg, et force lui tait de rejoindre son
frre  Hamm. L'Impratrice, naturellement, se montra fort mcontente
de l'chec de sa tentative. Mais son favori Zoubow en fut encore plus
irrit, et comme il se savait ha par Woronsow, que lui-mme
dtestait, il resta convaincu que l'ambassadeur avait fait chouer la
ngociation  force de mauvais vouloir et l'avait desservi par
vengeance. Le 15 juin, le prince rejoignait son frre, aprs avoir
subi les dcevants effets de la politique des puissances, politique
bien tortueuse, crira bientt Eszterhazy, et qui offre ceci de
fcheux, qu'il n'est jamais question de rtablir la monarchie
hrditaire ni de reconnatre le Rgent. Il faut que M. le comte
d'Artois aille se mettre  la tte des armes vendennes pour montrer
qu'il ambitionne l'honneur de rtablir, seul, la monarchie, si on ne
veut pas l'y aider.


III

DCEPTIONS SUR DCEPTIONS

Qu'taient-elles, ces armes vendennes dont parlait Eszterhazy? 
Hamm, on n'en savait rien encore; on n'en connaissait l'existence que
par de vagues informations apportes au rcent par le comte de
Botherel. Ancien procureur syndic des tats de Bretagne et rfugi 
Londres, Botherel tait venu  Hamm, au mois de fvrier, pour exposer
aux princes la misre des Franais runis  Jersey, en faveur desquels
il avait essay vainement de contracter un emprunt dans les banques
anglaises. Il se vantait d'avoir obtenu pour eux, du ministre
britannique, quelques secours, et suggr a Pitt l'ide d'utiliser ces
migrs en en formant un petit corps d'arme qu'on aurait port en
Bretagne et qui aurait attaqu Brest par terre, tandis qu'une flotte
aurait attaqu par mer.  ce propos, il avait affirm qu'en Vende, en
Poitou, en Bretagne, des insurgs royalistes taient en armes. Mais il
n'avait pu ni prciser leur nombre, ni dsigner leurs chefs, et telle
tait alors la difficult des communications, qu' Londres, d'o il
arrivait, on devait, durant plusieurs semaines encore, n'tre pas
mieux inform qu' Hamm. Ce n'est qu'au mois de mai que parvinrent
quelques claircissements.

Le duc d'Harcourt crivait qu'il avait reu la visite d'un sieur
Ehrard, ancien mdecin de la Grande curie, qui venait de quitter
Paris, et qu'il tenait de lui des dtails sur l'arme royaliste de
Bretagne. Au dire d'Ehrard, cette arme de deux cent mille hommes
tait commande par un M. de Gaston, que personne ne connaissait, et
par le comte de Narbonne-Fritzlar, qui, de Chambry, o il se trouvait
nagure, avait pass en Bretagne avec un grand nombre d'officiers.
Elle avait dj pris Nantes, Saumur et Chinon. Aux dernires
nouvelles, elle marchait sur Orlans. Ses progrs taient si rapides,
qu'on s'attendait  la voir dissoudre la Convention. Partout,
d'ailleurs, l'opinion se prononait de plus en plus pour le roi.

--Il y a huit royalistes pour un anarchiste, dclarait Ehrard 
d'Harcourt.

Il lui avait dit aussi qu' Paris un louis d'or valait soixante-huit
francs en assignats et la livre de viande trente francs. Avant de
quitter la capitale, il avait, comme garde national, mont la garde 
la porte de la reine au Temple, vu le jeune roi, qui jouait, et la
reine, les cheveux blancs, le teint chauff. On les traitait avec
plus de respect. Ces dtails sur sa belle-soeur et son neveu avaient
mu le Rgent, moins cependant que ceux qui taient relatifs  cette
insurrection de Bretagne, et dont d'Harcourt, malgr leur
invraisemblance, se faisait candidement l'cho.

Aussitt, le Rgent pressait de questions le marchal de Castries 
Nimgue, le duc d'Harcourt  Londres, Bouill  Bruxelles. Qu'tait ce
M. de Gaston? Quels taient ses principes? Quel roi voulait-il servir,
celui de la Constitution ou celui de l'ancienne monarchie? Tenait-il
pour la rgence de la reine ou pour celle de Monsieur? Bouill
rpondit qu'il avait connu un Gaston  Coblentz, qui venait d'entrer
au service de la Prusse. Ce n'tait donc pas celui qui commandait
l'arme de Bretagne. D'ailleurs, il avait un frre  Londres, qui vint
confirmer  d'Harcourt ces renseignements. Cependant,  en croire les
bruits qui circulaient, M. de Gaston existait. M. de Maugny, _c'est
sr_, est avec lui et, probablement, M. de Bougainville. Un
secrtaire de d'Harcourt avait lu une proclamation signe de Gaston,
que malheureusement on ne peut plus se procurer.--Je voudrais bien
trouver quelqu'un qui l'ait vu, crivait le marchal. Il croyait que
cet nigmatique personnage avait reu des propositions des Anglais, il
ne savait lesquelles. Il tait cependant indispensable de se mettre en
rapport avec lui; le duc de Lvis, qui tait  Londres, l'avait tent
et, n'y tant pas parvenu, venait de partir pour l'Espagne. Mais
d'autres seraient peut-tre plus heureux, et il tait bien essentiel
que M. de Gaston et un noyau de troupes rgles.

Le Rgent invita alors le marchal de Castries  dsigner, d'accord
avec d'Harcourt, deux officiers qui iraient s'enqurir des intentions
de M. de Gaston, et lui communiquer, s'il y avait lieu, les intentions
du Rgent. Le marchal confia cette mission  M. d'Hervilly, ancien
commandant de la garde constitutionnelle de Louis XVI, qui tait 
Nimgue auprs de lui. D'Hervilly devait rejoindre  Bruxelles M. de
Vaugiraud, capitaine de vaisseau, qu'avait dsign d'Harcourt. Le
marchal, pour faciliter leur passage en France, envoyait en
Angleterre son fils, le duc de Castries, et lui remettait les
instructions destines  ces messagers.

Ils devront rassurer M. de Gaston sur son existence politique, lui
dire qu'on ne gnera pas ses oprations; le dcider, si ses principes
sont tels qu'on l'espre,  appeler les princes auprs de lui. Il
faudra s'attacher  vaincre la rpugnance qu'il pourrait avoir 
laisser arriver les migrs qui les accompagnent, et lui conseiller
d'exiger des gnraux de la Convention qu'ils ne remettent qu'au roi
de France les troupes et les places qu'ils n'auront pas encore
rendues;  ce prix il leur sera fait grce, tandis qu'ils seront
chtis s'ils se rendent aux puissances, qui ne se sont pas
expliques sur l'usage qu'elles veulent faire de leurs conqutes. Si
M. de Gaston est constitutionnel, les envoys du Rgent devront le
faire s'expliquer sur ce qu'il entend par l.

Le duc de Castries arriva  Londres. Durant plusieurs jours, il y
attendit d'Hervilly et Vaugiraud. Il mit  profit ce dlai pour
rdiger en tte--tte avec d'Harcourt le volumineux questionnaire qui
devait tre prsent  M. de Gaston. Il sollicitait pour celui-ci des
secours de l'ambassadeur russe. Woronsow promit quatre cent mille
francs qu'il remettrait ds que le dpart des officiers serait assur.
En vue de leur passage, on s'adressa d'abord au ministre anglais.
Pitt commena par se plaindre de toutes ces agitations, de ces alles
et venues propres  le compromettre aux yeux de son pays, s'il avait
l'air de les tolrer; puis il lanterna, fit la sourde oreille, et
laissa comprendre enfin qu'il ne voulait laisser passer en France
aucun agent des princes.

Le seul moyen de russir, mandait le duc de Castries  son pre,
c'est de paratre agir sans eux et pour soi seul. De mme, auprs de
M. de Gaston, il ne faut pas nommer les princes. Il faut se prsenter
sans autre prtention que celle de servir Dieu et le roi, apporter les
secours dont on pourra disposer. On peut esprer beaucoup de la
reconnaissance de M. de Gaston quand il saura qu'il doit ces secours
aux princes.

Le 12 juillet, d'Hervilly et Vaugiraud dbarquaient en Angleterre.
Reus par de Castries et d'Harcourt, ils racontrent qu' Ostende, ils
avaient vainement voulu se procurer un navire qui les transportt en
Bretagne. Peut-tre,  Londres, leur serait-il plus facile de raliser
leur projet, et d'Harcourt parviendrait-il  affrter un corsaire,
ainsi qu'il en avait reu l'ordre.

Vaugiraud raconta en outre que, s'tant trouv  Bruxelles, il avait
t conduit chez Breteuil par un ami commun, le comte de Colbert.
Breteuil s'tait montr convaincu de l'existence de M. de Gaston et
s'tait dit prt  mettre Vaugiraud en mesure d'arriver jusqu' ce
chef, dont on continuait  clbrer les succs. Il avait en outre
dclar que c'tait au nom de l'Angleterre qu'il faisait ces offres;
mais, le lendemain, revenant sur ses dires, il avouait que c'tait au
nom du comte de Fersen.  cette occasion, il s'irrita contre Calonne,
qui l'avait fait passer pour un monarchien, tandis qu'il tait au
contraire d'avis qu'en rentrant en France, il faudrait d'abord, quitte
 rformer ensuite les abus, rtablir tout ce qui existait avant la
Rvolution. Mais ces dclarations ne tromprent personne. Il avait
suffi qu'il pronont le nom de Fersen pour qu'on ft convaincu qu'il
tait toujours du parti de la reine. Ses propositions furent
ddaigneusement cartes.

Durant quelques jours encore, on conserva l'espoir de se mettre en
rapports avec M. de Gaston. Mais, le 12 aot, arriva  Hamm, par une
voie que les documents ne dsignent pas, une lettre signe de
plusieurs chefs royalistes du Poitou. Il y tait dit qu'il n'y avait
personne dans leurs rangs qui portt le nom de Gaston. Gaston tait un
mythe. Il a t question dans les environs de Challans d'un Gaston,
perruquier, qui a command un rassemblement et qui a t tu dans les
commencements de l'insurrection.

Ainsi finit la lgende sur laquelle, durant trois mois, Monsieur et
son frre avaient fond tant d'espoir. Mais elle n'tait pas encore
dtruite alors que le comte d'Artois, dans le courant de juin,
revenait de sa course manque en Russie. Elle contribua  consoler les
deux frres,  les armer de patience et  les cuirasser contre le
dcouragement. Du reste, deux mois plus tard, ils recevaient de la
Vende des nouvelles positives et bien faites pour les ddommager de
leur premire dception. Cette fois, ils ne pouvaient plus douter de
l'insurrection des provinces de l'ouest de la France. La constitution
civile du clerg et les mesures de rigueur dcrtes contre les
prtres rfractaires avaient offens les populations de ces contres,
en majorit ardemment catholiques. Des meutes partielles avaient
tmoign de leur irritation, ainsi qu'un complot ourdi par un
gentilhomme breton, le marquis de la Rouarie. Puis, en fvrier 1792,
la leve extraordinaire de trois cent mille hommes avait provoqu une
rsistance plus active, et ds le 10 mars,  Saint-Florent, dans
l'Anjou, on en tait venu aux mains. Les rebelles avaient mis en fuite
les troupes rpublicaines.

Depuis ce jour, l'insurrection s'tait gnralise en se rgularisant.
Le Poitou, la Vende, le Maine, la Bretagne avaient vu surgir des
milliers d'insurgs, pauvres gens en sabots qui, leurs curs  leur
tte, tenaient en chec les forces envoyes contre eux, et que souvent
conduisaient  la victoire les chefs qu'ils s'taient donns:
Cathelineau, Stofflet, Jean Cottereau dit Chouan, Bonchamp, d'Elbe,
Lescure, Charette, Puisaye, Larochejacquelein, Chtillon, Bourmont,
Cadoudal, Guillemot, Mercier La Vende, Boishardy, Le Nepvou de
Carfort, Boisguy et combien d'autres. Durant les derniers mois de
1793, le combat de Cholet, livr le 17 octobre, et celui du Mans, 23
dcembre, en frappant au coeur cette insurrection formidable, allaient
lui enlever l'espoir d'un triomphe dfinitif. Mais ses dbris
longtemps encore devaient rsister aux armes de la Convention et du
Directoire, et, lorsque son existence fut rvle aux princes, tout ce
qu'on leur en disait les disposait  la croire invincible. Le drapeau
blanc runissait dj un nombre immense de combattants. Les
organisateurs de ce mouvement, en demandant aux princes de venir se
mettre  leur tte, prenaient l'engagement de ne dposer les armes
qu'aprs avoir remis le roi sur son trne. Le Rgent le faisait
savoir  Cond: C'est la grce la plus intressante et la plus
consolante que nous ayons reue depuis le commencement de notre
infernale Rvolution.

En rponse  la dmarche des royalistes vendens, les princes leur
annoncrent que le comte d'Artois allait se mettre en mesure de les
rejoindre. Lui-mme faisait part  Vaudreuil de sa rsolution: Dans
peu de temps, tu seras content de moi! Il devait croire, en effet,
que cette fois les circonstances allaient lui offrir l'occasion de se
servir de l'pe qu'il avait rapporte de Russie et djouer un grand
rle. Ce n'tait pas seulement la Vende qui s'offrait  ses efforts.
Plusieurs grandes villes de France ne voulaient plus reconnatre
l'autorit de la Convention. Lyon, Marseille, Toulon, divers
dpartements du Midi tentaient de se sparer de la Rpublique et de se
fdrer contre elle. Lyon avait secou le joug des Jacobins,
s'apprtait  soutenir par les armes les droits que l'Assemble lui
contestait et a venger les Girondins. Toulon, enfin, tomb en pleine
insurrection, appelait  son aide les Espagnols et les Anglais.
C'tait le cas ou jamais pour le comte d'Artois de se jeter en avant.
Mais le pourrait-il, et surtout le voudrait-il? Dans son entourage,
tout le monde n'en tait pas convaincu. Vaudreuil lui-mme se montrait
maintenant incrdule et en faisait l'aveu  d'Antraigues:

Il s'est tant berc, il m'a tant berc d'illusions que j'ai perdu une
grande partie de ma confiance. Lyon, la Vende, Toulon ou la tombe,
voil ce qui lui convient; tout le reste ne vaut rien ... Mais combien
de causes secondes arrtent son nergie naturelle! Il a eu un moment
brillant, hroque qu'on lui a envi, et on a pos l'teignoir sur
cette flamme naissante. Je ne m'en consolerai jamais.

Dans quelque mesure que le comte d'Artois et justifi par sa conduite
antrieure ces pronostics attristants, il paraissait  cette heure
dispos  les dmentir. En se partageant avec son frre la tche
qu'ils avaient assume, c'est la Bretagne qu'il choisissait pour
thtre de ses futurs exploits; c'est l qu'il dclarait vouloir se
rendre et jouer sa partie. Nous le verrons pendant les deux annes qui
vont suivre tendre vers ce but avec obstination. Mais cette
obstination sera toujours aussi facilement vaincue que prompte 
renatre, de telle sorte qu'il est impossible d'tablir si le prince
fut la victime des circonstances, ou de ses irrsolutions et de ces
causes secondes dont parlait Vaudreuil. Ce qui est hors de doute,
c'est qu' plusieurs reprises il parut justifier les soupons qui
s'levrent contre lui, aprs l'expdition de Quiberon. Ils sont
formuls dans une lettre attribue  Charette et adresse  Louis
XVIII: Sire, la lchet de votre frre a tout perdu. Quoique
considre comme apocryphe, cette lettre,  l'poque o elle circula,
exprimait le sentiment d'un grand nombre de royalistes. Ils
s'tonnaient qu'alors que tant d'hroques partisans allaient et
venaient d'Angleterre en Bretagne, le comte d'Artois ne ft jamais
parvenu  se montrer dans les provinces insurges, qui l'appelaient
sans relche.

Quelques annes aprs ces vnements,  l'poque de la pacification de
la Vende, le premier consul, recevant aux Tuileries un des chefs
chouans, le comte d'Andign, s'tonnait railleusement devant lui
qu'aucun des membres de la maison de Bourbon n'et pris le
commandement effectif des insurrections vendennes.

--L'Angleterre les en a toujours empchs, objecta d'Andign.

--Il fallait se jeter dans une barque, rpliqua Napolon.

C'tait le conseil qu'en 1793, l'impratrice Catherine donnait au
comte d'Artois et que, malheureusement pour sa cause et pour sa
mmoire, il ne suivit jamais, sous le prtexte qu'il n'tait pas digne
d'un prince d'aller chouanner. Il n'opposa pas cependant cette
raison aux premiers appels des chefs vendens qu'il reut  Hamm. Ils
partirent, emportant la conviction qu'il ne reculerait, pour y
rpondre, devant aucun effort.

Quant  Monsieur, c'est vers Toulon qu'il avait dcid de se porter.
Comme il lui fallait  cet effet l'appui du gouvernement espagnol, il
renouvelait avec plus d'instance ses dmarches  Madrid, afin
d'obtenir la reconnaissance de son titre de Rgent, et son admission
en Espagne. Il suppliait le cabinet britannique de l'y conduire. Mais,
celui-ci refusant parce qu'il avait  mnager l'opinion publique en
Angleterre, le prince rdigeait, au mois de juin, un long Mmoire pour
le roi d'Espagne,  l'effet de lui dmontrer qu'au moment o ses
armes marchaient contre les factieux, il tait ncessaire qu'on vt 
leur tte un Bourbon de France.

Les provinces mridionales ont un motif de plus de secouer le joug
des factieux que la religion a rendus doublement ennemis des
royalistes, et plusieurs raisons font dsirer plus particulirement au
Rgent de s'y trouver de sa personne avec les armes de Sa Majest
catholique: 1 sa prsence ne peut contrarier en rien la politique de
Sa Majest, du moment qu'elle a cru devoir la faire connatre; 2
comme Rgent et oncle du Roi, il est plus que probable que le bon
parti s'attachera  sa personne, et qu'il pourra mme contribuer, si
ce n'est  carter entirement les malheurs, au moins  prvenir une
partie de ceux qui sont insparables d'une guerre civile et de
religion en mme temps; 3 que, s'il peut parvenir  faire rentrer
dans l'obissance le Midi, il acquerra plus de moyens, tant soutenu
par Sa Majest catholique, pour s'opposer aux vues ambitieuses des
puissances, ou d'une puissance, car on n'en voit vritablement qu'une
qui soit intresse au dmembrement de la France.

Sa Majest catholique connat le voeu du Rgent sur le rle qu'il
croit devoir jouer; mais elle ne lui supposera certainement pas la
volont d'en jouer un autre que celui qu'Elle jugera dans sa sagesse
devoir lui convenir. Elle ne supposera pas davantage qu'il ait le
projet de conserver la rgence si la Reine, devenue libre, a pour elle
un codicille du feu Roi qui l'y appelle, et si le codicille n'existe
pas, l'amiti dont la Reine a toujours honor le Rgent, celle qu'il
lui porte, doivent rassurer sur toutes les discussions comme sur
toutes les prtentions qui pourraient natre.

Voil tous les motifs qui font dsirer au Rgent de se rendre en
Espagne, et le moment n'en saurait tre trop prompt pour ne rien
perdre des dispositions du royaume et de l'effet que doit produire
l'intrt que Sa Majest catholique paratra lui accorder.

Le Rgent doit encore rendre compte  Sa Majest catholique de sa
conduite avec la cour de Vienne; elle a eu pour objet de ne pas
fournir de prtextes  de mauvaises intentions, s'il y en a. D'aprs
les succs des armes autrichiennes sur la frontire du Hainaut, on
peut croire que cette province sera soumise, du moment qu'on aura
forc une ou deux places  ouvrir leurs portes.

Il n'a pas paru convenable au Rgent de s'loigner d'une frontire
soumise sans faire les dmarches convenables pour y venir prendre la
place qui lui appartient; il a crit en consquence  l'Empereur.
Mais, d'aprs les dispositions bien connues du cabinet de Vienne, il
prouvera un refus, ou, ce qui sera la mme chose, une rponse
dilatoire. Ainsi, Sa Majest ne doit voir la dmarche du Rgent que
comme une prcaution qui peut n'tre pas inutile politiquement.

Enfin, le Rgent compte trop sur l'intrt de Sa Majest catholique,
pour ne pas se flatter qu'elle voudra bien lui fournir, dans le
moindre dlai possible, les moyens de transport pour se rapprocher de
sa personne, prendre ses ordres et lui tmoigner combien il dsire
acqurir des droits  ses bonts, comme il en a de tout acquis  son
intrt par la cause qu'il sert et qui lui est commune avec Sa
Majest. Le Rgent charge le duc d'Havr de prendre les ordres de Sa
Majest sur le voyage, et de lui proposer la direction qu'il croit la
plus convenable, parce qu'elle le spare moins des affaires et des
nouvelles qui peuvent,  chaque moment, devenir plus intressantes.

Mais ces dmarches continuaient  rester vaines, en dpit des bonnes
paroles sous lesquelles le gouvernement espagnol dissimulait ce
qu'avaient de malveillant ses refus. C'tait toujours le mme langage,
les mmes protestations de dvouement et la mme attitude, qu'il
s'agt de la rgence ou d'un asile en Espagne pour Monsieur. Le duc
d'Havr, rendant compte d'un entretien qu'il avait eu avec Godo, duc
d'Alcudia, rsumait comme suit les propos du puissant favori qui
dirigeait alors les affaires espagnoles:

Leurs Majests catholiques, m'a-t-il dit, ne forment d'autres voeux
que celui du rtablissement de la monarchie franaise sur ses
anciennes bases, et de leur auguste famille sur le trne de leurs
anctres communs. Elles ne sont diriges par aucune vue d'ambition et
d'intrt personnel. Elles agissent et agiront comme les allis les
plus fidles et comme les parents les plus tendres. Elles sont
pntres, sous tous les rapports, de toutes les dispositions que peut
dsirer Monsieur le Rgent, et elles s'empresseront de les faire
connatre dans toutes les circonstances. Mais, comme elles ne peuvent
oprer seules la grande rvolution qui sera le but constant de tous
leurs efforts, elles prouvent la ncessit indispensable de concerter
toutes leurs dmarches solennelles et tous leurs actes publics avec
les autres puissances. Aussi, bien assur de la bonne volont la plus
tendue de Leurs Majests catholiques, Monsieur doit runir tous ses
moyens pour inspirer les mmes sentiments aux diffrentes cours qui
n'exciteraient pas en lui la mme confiance. C'est d'aprs cette
considration essentielle, ajoute le duc d'Alcudia, qu'il parat
important que Monsieur reste en mesure d'agir auprs d'elles, et
n'excute pas dans ce moment le projet qu'il pourrait avoir de se
rendre en Espagne.

Aprs une trs longue conversation, ajoutait d'Havr, nous avons
acquis et nous croyons devoir transmettre la certitude que le cabinet
de Madrid emploiera tous ses moyens pour contribuer de la manire la
plus gnreuse et la plus dsintresse au rtablissement de la
monarchie, qu'il est trs franchement dispos  reconnatre Louis XVII
comme successeur lgitime de son infortun pre, et Monsieur comme
Rgent du royaume, et qu'il ne dissimulera pas aux autres cours ses
principes  cet gard; mais quelques instances qui puissent lui tre
faites, il sera invariablement arrt dans le dveloppement de ses
loyales intentions par la crainte de se voir abandonn des autres
puissances, s'il se dterminait  un acte solennel, sans tre assur
de leur concours.

Rien de plus vide, on le voit, ni de plus vague que les rponses de
l'Espagne. Il fallait tre crdule comme ce pauvre d'Havr, qui n'y
voit pas plus loin que le bout de son nez, pour ajouter foi  la
sincrit de ces assurances. Il y croyait cependant: toute sa
correspondance en fait foi. Le 18 septembre, il crivait encore que le
roi d'Espagne avait tacitement reconnu le Rgent; mais que la
reconnaissance publique tait subordonne  une entente avec les
autres puissances. Le ministre espagnol estimait que le Rgent devait
se rendre  Toulon, o il trouverait un tablissement solide; il
irait par Gnes,  dfaut de mieux, et il solliciterait l'appui de
l'Angleterre. Le duc d'Alcudia offrait d'crire au comte d'Antraigues
afin qu'il se trouvt  Gnes  l'arrive de Monsieur. Et tout fier
d'avoir provoqu cette rponse, d'Havr s'criait: C'est le plus beau
jour de ma vie!

Le marchal de Castries pas plus que le Rgent n'taient disposs  se
payer de bonnes paroles si les actes ne les confirmaient pas. Mais,
quoique souponnant le mauvais vouloir de l'Espagne envers les
migrs, ils n'osaient laisser percer leurs soupons, alors que cette
puissance, entre dans la coalition, faisait marcher ses armes contre
la Rpublique. Feignant de croire  sa bonne foi, le marchal disait 
d'Havr:

Il est impossible que le roi d'Espagne et le duc d'Alcudia laissent
les princes dans la situation o ils sont. Les autres puissances ont
des vues intresses. Mais l'Espagne agit gnreusement et franchement
pour la monarchie, et ne peut la laisser dans l'isolement.

Sans attendre davantage, le Rgent, au commencement de novembre,
rsolut de se passer du concours de l'Espagne et de partir. Il crivit
 l'impratrice Catherine pour la prvenir de son dessein. Toulon et
Lyon taient son objectif. Depuis le 17 aot, Toulon avait ouvert son
port aux Espagnols et aux Anglais. Ils occupaient la ville au nom de
Louis XVII. De l'arme de Cond et d'ailleurs, de nombreux migrs
partaient pour s'y rendre, bien qu'ils fussent avertis qu' Toulon, il
serait difficile de les utiliser,  supposer mme qu'on leur permt
d'y dbarquer.

Lyon, depuis le mois de septembre, se dfendait hroquement contre
les troupes de la Convention. Ici ou l, il fallait un Bourbon. Le
prince htait donc ses prparatifs et prenait ses dispositions en vue
de son dpart. Il s'occupait d'envoyer des secours au gnral de Prcy
qui commandait les Lyonnais. Sur l'avis du marchal de Castries, il
invitait le gnral d'Autichamp, qui se trouvait  Lige avec un
certain nombre d'officiers,  se rendre  Genve, et de l  se jeter
dans Lyon, sans effaroucher Prcy, aprs avoir rassembl, dans le
canton de Vaud, tous les migrs en tat de porter les armes. Un de
ses agents, Dutheil, tait charg de ngocier un emprunt  Londres en
vue de cette opration d'autant plus ncessaire, crivait le
marchal, qu'on craint que les Anglais veuillent diriger seuls en
Vende et en exclure les princes qui,  Lyon, feraient ce qu'ils
voudraient. Enfin, dsireux d'entrer en France entour d'un conseil,
le Rgent faisait appel  d'anciens magistrats dont il invoquait les
lumires: MM. de Vezet, de Guilhermy, Le Camus de Neuville, Ferrand,
d'Oultremont et de Courvoisier; il leur donnait rendez-vous 
Livourne.

La date de son dpart n'tait pas encore fixe lorsqu'on apprit, le 21
octobre, la dfaite dfinitive des Lyonnais et la prise de possession
de Lyon par les rpublicains  la date du 10. Cette catastrophe
arrachait  Monsieur une rflexion mi-plaintive, mi-philosophique:
Vous savez srement les malheurs de Lyon. Je suis surtout afflig du
nombre des victimes qui ont pri. Mais nous sommes accoutums depuis
longtemps aux revers! Au mme moment, arrivait  Hamm la nouvelle de
la mort de la reine. Les projets du Rgent ne furent pas cependant
modifis. Lyon avait succomb; mais Toulon restait, et, avec Toulon,
la Vende. On pouvait donc esprer de venger la famille royale. Malgr
sa hte de quitter Hamm, ce n'est que dans la soire du 19 novembre
que Monsieur put se mettre en route. Le mme jour, il faisait part de
ses desseins au prince de Cond qui tait en Allemagne avec l'arme
autrichienne. Je suis depuis trop longtemps dans l'inaction pour ne
pas dsirer d'en sortir. J'ai fait des tentatives qui ne m'ont pas
russi; je vais en faire du ct du Midi, et je pars pour m'y
rendre[48].

         [Note 48: Archives de Chantilly.]

Il crivait galement au duc de Polignac  Vienne:

Je pars ce soir, mon cher duc, pour commencer ma nouvelle carrire.
Je compte tre environ quinze jours  arriver  Vrone; de l, je
continuerai ma route sur Gnes; mais, si je ne reois pas de nouvelles
qui htent ma marche, je me porterai d'abord sur Turin. En tout tat
de cause et jusqu' nouvel ordre, adressez-moi toujours vos lettres 
Turin sous le couvert du comte de Vintimille. Pour ce qui regarde le
comte d'Artois, vous lui adresserez le double des comptes que vous me
rendrez; si vous recevez quelques ordres de lui, vous les excuterez
comme les miens propres, en m'en rendant compte. _Mais si vous en avez
de nouveaux  demander, c'est  moi que vous vous adresserez pour les
demander_.

La fin de cette lettre trahissait clairement la volont de Monsieur,
au moment o il se sparait de son frre, de conserver pour soi seul
l'autorit qu'il exerait au nom du roi. Il n'en voulait cder que ce
que leur sparation ne lui permettait pas d'en retenir. Mais cette
concession n'manait que de lui, il lui tait toujours possible de la
retirer, puisque c'est lui qui l'avait accorde. Il allait dsormais
marquer de plus en plus sa volont sur ce point. Le 19 novembre, les
deux frres se firent leurs adieux aprs s'tre partag une somme de
trois cent mille francs, qui formait toutes leurs ressources; ils ne
devaient plus se revoir que sept ans plus tard, en Sude. Le comte
d'Artois allait rester  Hamm durant neuf mois encore, malgr son
prtendu dsir de se jeter en Vende dont il parlait sans cesse.

De Vrone, o sa course l'avait conduit, et o il s'arrta quelques
jours, le Rgent, qui voyageait sous le nom de comte de l'Isle,
crivit le 15 dcembre  son beau-pre le roi de Sardaigne pour lui
demander l'autorisation d'aller  Turin. Ensuite, il gagna Livourne;
il comptait y attendre la rponse qui serait faite  sa demande. Il y
trouva les anciens magistrats qu'il avait dsigns pour le suivre 
Toulon. Ils s'taient tous rendus  son appel et s'apprtaient 
partir avec lui, lorsque, dans les derniers jours de dcembre, clata
la nouvelle que Toulon avait succomb. Encore une esprance qui
s'effondrait. Ce n'tait pas la premire; ce ne devait pas tre la
dernire. Le Rgent prit tristement la route de Turin, ne sachant ce
qu'il allait devenir.

C'est l que lui parvint la rponse de Catherine  la lettre qu'il lui
avait crite avant de quitter Hamm. Elle l'approuvait d'aller en
Italie et lui conseillait d'arriver de l, cote que cote, en
Espagne. En se joignant  l'arme du Roussillon, il pourrait parvenir
sur le sol franais o les souverains ne pourraient plus ne pas le
reconnatre. Quant au comte d'Artois, il ne devait pas cesser
d'insister  Londres pour obtenir d'aller en Vende. Plus tt les
princes seraient en France et mieux cela vaudrait, car il ne fallait
pas qu'ils se laissassent devancer par ceux qui rvaient autre chose
que le rtablissement de la monarchie lgitime. L'Impratrice tait
d'avis qu'en mettant le pied dans le royaume, il fallait: 1 se
renfermer dans l'ide de l'tablir la religion et la monarchie; 2
n'entrer dans aucun dtail, ni sur l'administration, ni sur les
impts; 3 annoncer un grand intrt pour la partie du peuple qui
s'tait montre fidle et une grande clmence pour celle qu'on pouvait
supposer avoir t plus gare que criminelle; 4 rtablir les anciens
magistrats pour assurer les proprits et rtablir la justice; 5
viter de rappeler les anciennes dnominations d'impts, odieuses au
peuple[49].

         [Note 49: Papiers de Castries.]

En recevant ces conseils et en constatant l'norme distance qui le
sparait du but en vue duquel Catherine les lui donnait, Monsieur dut
les trouver bien ironiquement platoniques. Pendant le temps qu'il
passa  Turin, de janvier  mai, il s'effora encore, mais toujours en
vain, d'obtenir un asile en Espagne. Il suppliait aussi son beau-pre,
le roi de Sardaigne, de l'admettre dans son arme. Mais Victor-Amde
III, bien que, depuis la conqute de la Savoie, il et obtenu sur les
Franais quelques lgers avantages, ne voulait pas poursuivre la
campagne si les Autrichiens ne lui envoyaient pas les secours qu'ils
lui avaient promis, en argent et en hommes. Sous ce prtexte, il avait
dj refus de marcher sur Lyon, et quoique  prsent, il et pris le
commandement effectif de son arme, il refusait d'y recevoir son
gendre afin de ne rien ajouter aux griefs de la France contre lui. Il
conseillait  Monsieur d'aller  Rome o il tait assur d'tre bien
reu. Mais le Rgent ne voulait pas de cette rsidence.

Il revint  Vrone au commencement de juin 1794. La sollicitude du
comte d'Antraigues, qui rsidait  Venise, lui avait assur le
puissant patronage du comte de Mordwinoff, ambassadeur de Catherine
dans les tats vnitiens, et celui de Las Casas, l'ambassadeur
d'Espagne. Il pouvait donc attendre en une tranquillit relative le
retour de circonstances meilleures. Elles n'taient pas plus
favorables qu'elles ne l'avaient t  la fin de 1792, aprs la
retraite de Brunswick. Elles l'taient mme moins, car l'anne
prcdente on pouvait compter sur les victoires de la coalition, et
maintenant, quoique les armes allies eussent fait la guerre pendant
de longs mois, elles n'avaient pu vaincre celles de la Rpublique. La
situation est bien mauvaise, remarquait le marchal de Castries. Pour
la seconde fois, la campagne contre la France a avort et on va
prendre les quartiers d'hiver sans avoir rien russi. Sans doute
l'Angleterre tait entre en branle. Mais persvrerait-elle?
Consentirait-elle  employer les migrs sous le commandement du comte
d'Artois? Serait-elle plus dsintresse que l'Autriche? Autant de
questions que l'avenir seul pouvait rsoudre.

Mais ce qui de plus en plus se confirmait  la faveur de tout ce
qu'avait mis en lumire la campagne qui finissait, c'est que la cour
de Vienne voulait tirer parti de ses conqutes. Aussi, voyait-elle
avec dpit l'influence commenante de l'Angleterre dans les affaires
de France, comme si elle et craint que le cabinet de Saint-James ne
mt le veto sur ses projets ultrieurs. Ces projets, on les
souponnait. On savait que, pour rtablir avec la Russie et la Prusse
l'galit qui lui avait t promise au moment du partage de la Pologne
et pour se couvrir de ses dpenses de guerre, l'Empereur voulait
s'agrandir; on pouvait supposer que ce serait aux dpens de la France.
La situation tait donc toujours la mme, toujours aussi sombre,
toujours aussi dcevante.

En ce qui concernait la Vende, le Rgent comme son frre en taient
rduits, on l'a vu, aux conjectures. Les nouvelles qu'ils en
recevaient taient rares et contradictoires; elles montraient les
chouans tantt vainqueurs, tantt vaincus, toujours hroques, mais
leurs chefs, trop souvent diviss, souhaitant qu'un Bourbon se mt 
leur tte, regrettant de ne pas le voir arriver, se plaignant d'tre
dpourvus de ressources et obligs de recourir  l'Angleterre qui
n'envoyait que de rares secours. Que pouvait-on attendre des efforts
des Vendens s'ils n'taient vigoureusement soutenus, et ne devait-on
pas craindre que le sang le plus pur n'et t vers en pure perte?

D'autre part, les preuves de la famille royale ne cessaient de se
succder. Aprs Louis XVI, Marie-Antoinette et Madame lisabeth
avaient pri. Leurs parents taient disperss. Les tantes du roi
dfunt, Mesdames Victoire et Adlade, vivaient  Naples o elles
avaient trouv un refuge. Louis XVII et sa soeur, Madame Thrse,
taient toujours dtenus dans la prison du Temple. Le comte d'Artois,
nomm par le Rgent lieutenant gnral du royaume, attendait  Hamm le
bon plaisir de l'Angleterre. La princesse sa femme, la comtesse de
Provence sa belle-soeur, taient  Turin, auprs de leur pre, le roi
de Sardaigne. Le duc d'Angoulme et le duc de Berry exeraient un
commandement dans l'arme des migrs. Les trois Cond,  la tte de
ce corps de troupes qui portait leur nom, prenaient part  la guerre
engage par la coalition contre la Rpublique. Philippe-galit avait
t guillotin. Son fils, le duc d'Orlans, avait quitt la France
aprs la dfection de Dumouriez. Il voyageait obscurment en Sude, en
Norwge et jusqu'en Laponie, tandis que sa mre tait emprisonne et
ses deux plus jeunes frres, le duc de Montpensier et le comte de
Beaujolais, enferms au fort Saint-Jean,  Marseille. Enfin, pour
couronner tant d'infortunes, la misre la plus affreuse s'tait
abattue sur ces princes et princesses accoutums aux splendeurs de
Versailles. Elle aggravait tous leurs maux, et ne recevait quelque
soulagement que de la parcimonieuse charit des cours d'Europe.

Lorsqu'au mois de juin 1791, le Rgent s'installait  Vrone au Borgo
San Domino, de quelque ct qu'il portt ses regards, il n'avait en
perspective rien de consolant, rien de rassurant, rien de rparateur.
Et cependant, il ne dsesprait pas d'un avenir plus clment; il
opposait au malheur une force qu'on n'et pas souponne en lui, en le
regardant. Quoique l'excs de son embonpoint, de frquentes attaques
de goutte, une exprience prcoce, puise dans les malheurs de sa
maison et visible aux rides de son visage, lui donnassent dj les
apparences et les incommodits de la vieillesse, il n'avait pas
quarante ans. Ce n'tait plus cependant le brillant comte de Provence,
l'esprit le plus caustique de la cour de Louis XVI; c'tait un
proscrit, mais un proscrit cuirass dans sa patience et ses
illusions, indomptable dans son droit, que n'avaient pu dcourager les
dures preuves de son exil.

Bien que pour venir de Paris  Vrone, il et mis trois ans,  cette
nouvelle tape de ses prgrinations il conservait la mme confiance
qu' la premire. Oblig de fuir devant les armes victorieuses de la
Rpublique, trahi par la fortune, abandonn des rois, il ne
dsesprait pas, mme  l'heure o, ne sachant o reposer sa tte, il
tait venu chercher un asile en Italie. Il avait rempli le monde de
ses protestations, lass les princes de l'Europe de ses incessantes
plaintes, sans que l'inutilit de ses efforts et raison de son
nergie. Il la communiquait autour de lui, parmi les fidles
courtisans de son malheur, attachs  ses pas. Pour eux, il tait le
reprsentant du roi, comme il l'tait pour tous ces migrs, errant
misrables  travers le continent, les yeux tourns vers son drapeau,
et pour ces hroques combattants et ces obscurs conspirateurs qui, en
Vende, en Languedoc, en Provence, tombaient sous les balles ou
montaient  l'chafaud en prononant son nom.

 Vrone, quoique dpourvu des moyens dont il avait dispos jusqu' la
campagne de 1792, le Rgent continua la politique de Coblentz. Il ne
voyait rien  y changer, puisqu'il poursuivait toujours le mme but:
entrer en France  la tte des armes trangres et, en attendant,
obtenir que le comte d'Artois allt prendre le commandement des
insurgs de Vende. Mais de mme que ce qu'il avait poursuivi 
Coblentz ne se pouvait qu'avec le consentement de l'Autriche et de la
Prusse, de mme ce qu'il poursuivait maintenant ne se pouvait que par
l'Angleterre et l'Espagne.  l'arme espagnole franchissant les
Pyrnes tait sa place en qualit de Rgent, et de l'Angleterre seule
il dpendait que son frre arrivt sur les ctes de France. Quant 
l'Autriche, c'tait dj beaucoup qu'elle et pris  sa solde l'arme
de Cond au moment o celle-ci tait rduite  passer en Russie. Il
n'y avait rien de plus  en attendre. Donc, la reconnaissance de son
titre, les bons offices de l'Espagne et de l'Angleterre et, entre
temps, des secours d'argent, voil ce qu'il allait continuer 
solliciter jusqu'au moment o la mort de Louis XVII lui permit de se
proclamer roi.

Toute la politique de Vrone, pendant la premire anne du sjour
qu'il y fit, roula sur ces objets, et si minces sont les incidents
auxquels elle donna lieu, si nuls ses rsultats, qu'on ne trouve rien
 signaler qui vaille la peine d'tre retenu. La volumineuse
correspondance qui a trait  cette priode de l'migration n'est qu'un
fatras. Les lettres, de quelque endroit qu'elles viennent, vers
quelque endroit qu'on les dirige, roulent toujours sur les mmes
objets et ne mettent gure en lumire que les vaines intrigues des
uns, les inutiles efforts des autres, les convoitises des puissances,
les incorrigibles illusions des migrs, leur profonde misre et
surtout la lassitude des souverains qui s'impatientent de rencontrer
toujours entre eux et la France, soit qu'ils fassent la guerre, soit
qu'ils veuillent conclure la paix, ces migrs encombrants et
besogneux dont Thugut, en se plaignant des embarras qu'ils crent, a
dit qu'on ne peut cependant les exterminer, et qu'il faut bien,
malgr tout, se rsigner  les subir.

Dans les tats vnitiens, lorsque Monsieur s'installait  Vrone,
l'migration tait reprsente par le comte d'Antraigues, son agent
sinon le plus actif, du moins le plus paperassier. Neveu de
Saint-Priest, il parlait quatre ou cinq langues, connaissait toute
l'Europe, tous les hommes d'tat de l'Europe. Il correspondait avec
eux ainsi qu'avec les agents royalistes au dedans et au dehors. Il
tenait dans ses mains les fils de toutes les conspirations, de toutes
les intrigues. Telle tait son habilet, qu'il semblait que rien ne
pt se faire sans son concours. Nul plus que lui ne savait s'imposer,
s'insinuer mme dans ce qu'on voulait lui taire. Le Rgent, qui ne
l'estimait pas, n'aurait os se priver de ses services. D'Avaray,
favori du prince et le membre le plus influent de son conseil, avait
surnomm d'Antraigues la fleur des drles; mais il lui crivait des
lettres pleines de condescendance et de flatteries. Il est vrai que
d'Antraigues avait fait la conqute de Catherine, et qu'afin qu'on ne
troublt pas son sjour  Venise, cette souveraine l'avait attach 
la lgation russe. Protg ouvertement par Catherine, il se croyait
invulnrable.

Paralllement  ce personnage tabli  poste fixe  Venise, chaque
jour en amenait d'autres  Vrone: lord Macartney,  qui lord
Grenville avait confi la mission de porter  Monsieur de nombreux
avis et un peu d'argent; Bayard, l'agent de ce persvrant et
intrigant Wickham que le gouvernement anglais venait d'envoyer en
Suisse pour discipliner les menes des migrs et en tirer parti;
Mordwinof, le ministre de Catherine  Venise, qui rendait frquemment
visite  Monsieur en attendant d'tre officiellement accrdit prs de
lui; Drake, consul d'Angleterre  Livourne, charg de jouer en Italie
le mme rle que Wickham en Suisse: puis des missaires venus de
France, les uns signals par les services qu'ils avaient dj rendus 
la cause royale, les autres plus ou moins inconnus, accrdits par les
royalistes de l'intrieur pour venir chercher des ordres et parmi
lesquels se glissaient souvent des curieux, des mendiants ou mme des
espions de Paris. Les agents du dehors continuaient entre temps leurs
services. Ils informaient le prince des dispositions des cours,
toujours les mmes. Ceux du dedans envoyaient des informations sur
l'tat de la France, et, comme ils prenaient leurs dsirs pour des
ralits, leurs rcits ordinairement inexacts, leurs inventions
inconscientes, les tableaux qu'ils traaient de l'attitude des partis
contribuaient  entretenir Monsieur dans l'erreur,  lui faire croire
que le pays souhaitait passionnment le rtablissement de la royaut,
tandis qu'en ralit, il ne voulait qu'tre dlivr du joug
terroriste, prt  acclamer le librateur quel qu'il ft.

Les divisions des partisans du roi s'accusaient de jour en jour. Les
personnages dont il s'tait entour  Vrone n'inspiraient pas
confiance. Les agents de Paris ne voulaient correspondre qu'avec
d'Antraigues, et non avec le roi et ses ministres dont ils
redoutaient les indiscrtions. Les pourparlers engags rvlaient de
graves divergences de vues. D'Antraigues voyait avec dpit d'Avaray
diriger les affaires. D'Avaray se dfendait de se mler de politique,
se vantait de n'tre que l'ami du roi. Mais le roi descendait chez lui
tous les soirs. Ils dcidaient, changeaient, rectifiaient ensemble ce
qui s'tait dit ou fait dans la journe. Les ministres taient si bien
convaincus du crdit du favori que tous le consultaient sur leurs
projets. Le roi lui-mme ne partageait pas toujours leur avis. Quand
quelque dissentiment clatait, c'est  d'Avaray, encore que son
action se dissimult, qu'ils en imputaient la responsabilit. Ces
divisions se renouvelaient entre les amis du roi et les amis de son
frre. La distance contribuait  envenimer les rapports.  Vrone, on
voulait que le roi se montrt;  Londres, on tait d'avis qu'il devait
laisser au comte d'Artois le soin de lui frayer le chemin du trne. De
Paris, on demandait des concessions, qu' Vrone on ne voulait pas
accorder. Ainsi se perptuaient, au grand dommage de la cause royale,
les pnibles controverses qui, ds le dbut de l'migration, l'avaient
discrdite aux yeux de l'Europe.

Le Rgent tait  Vrone depuis quelques semaines, lorsque se
produisit un vnement propre  ranimer ses esprances. Au mois de
juillet,--le 9 thermidor--Robespierre fut renvers. tait-ce la fin de
la Rvolution et le prologue d'une restauration monarchique? D'abord,
on put le croire, tant fut spontane et ardente la raction qui suivit
l'vnement. Beaucoup d'migrs commencrent  rentrer. Paris et les
dpartements virent avec stupeur reparatre ces revenants qui ne
pouvaient cacher ni leur surprise, ni leur colre, en constatant les
changements survenus en leur absence et le dplorable tat matriel et
moral du pays; en retrouvant en des mains trangres les biens qui
leur avaient appartenu et qu'ils considraient comme leur appartenant
toujours. La vivacit de leurs plaintes, la violence de leurs
revendications, la soif de reprsailles qui les animaient ne
trouvrent que trop d'chos parmi leurs compatriotes rests en France
et qui avaient, comme eux, souffert de la Rvolution. La raction,
dans le Midi surtout, ne tarda pas  revtir une physionomie tragique.
Les hommes qui, en 1791, avaient pris  Lyon, dans les Cvennes, en
Provence, l'initiative des insurrections reparurent, et, par eux, les
vengeances s'exercrent abominables. C'est le temps des gorgeurs, des
chauffeurs, des pilleurs, des compagnons de Jsus. Ils allaient
rapidement faire dgnrer la raction thermidorienne en un vritable
brigandage[50].

         [Note 50: Je rappelle que je n'cris pas l'histoire de la
         Rvolution, mais celle des migrs, et, qu'en consquence, je
         dois passer rapidement sur ces faits dont j'ai parl avec
         plus de dtails dans mon livre: _la Conjuration de
         Pichegru._]

Ces crimes et ces rbellions, s'accomplissant au nom du roi de France
ou de Monseigneur le Rgent, semblaient n'tre que le rsultat de la
lgitime fureur des royalistes. Leur multiplicit devait mme faire
croire  l'existence d'un parti puissant arm pour la dfense de
l'autel et du trne, et dans tant de faits odieux qui, jusqu'au 18
fructidor, se multiplirent  l'infini, l'exil de Vrone ne pouvait
voir que des manifestations en faveur de la monarchie, encore qu'il
s'inquitt des formes violentes qu'elles revtaient. Un avenir
prochain allait dmontrer que la raction thermidorienne, en dpit du
concours que lui prtaient des royalistes exalts et fougueux, avait
t,  ses dbuts, moins encore l'oeuvre d'un parti que l'explosion du
ressentiment populaire, longtemps attis parmi les victimes de la
Terreur par les forfaits de celle-ci, et que, loin de servir le
royalisme, elle en faisait aux yeux du pays un objet de rpulsion et
de craintes.

Mais, au lendemain du 9 thermidor, cette dmonstration n'tait pas
faite. Les migrs croyaient leurs malheurs finis. L'espoir que
Monsieur fondait sur la fin de la Terreur paraissait d'autant plus
justifi, qu'au mme moment, le gouvernement anglais se dcidait 
appeler le comte d'Artois pour le faire concourir  une descente sur
les ctes de Bretagne.

Monsieur, au reu de cette nouvelle, adressa au roi d'Angleterre
l'expression de sa reconnaissance. Il le remerciait de la rsolution
qu'avait prise Sa Majest d'armer les Franais fidles pour les faire
servir au rtablissement de l'autel et du trne ... Ma confiance
envers Votre Majest tait dj bien grande; elle est encore augmente
s'il est possible ... Je supplie Votre Majest d'tre bien persuade
que cette confiance est sans bornes. Le signataire de cette lettre ne
disait pas toute la vrit; sa confiance, bien qu'il la dclart sans
bornes, tait au contraire trs limite. D'ailleurs, prs d'une anne
encore s'coulerait avant que l'Angleterre ralist ses promesses.
C'tait la destine de ces malheureux princes, d'tre toujours obligs
de tenir en suspicion les souverains dont ils mendiaient les secours
et sollicitaient l'appui.


IV

LE COMTE D'ARTOIS ET L'ANGLETERRE

Demeur seul  Hamm aprs le dpart de son frre, le comte d'Artois y
passa tout un triste hiver dans l'attente fivreuse d'une occasion de
partir, qui ne pouvait lui tre fournie que par l'Angleterre, et que
l'Angleterre ne lui offrait toujours pas. Comme pour accrotre ses
angoisses et rendre plus sombre son exil, les catastrophes se
succdaient sans trve. Lyon et Toulon succombaient tour  tour.
L'Alsace, un moment occupe par les armes allies, avait t vacue;
la campagne allait finir sans avoir donn les avantages esprs. La
suspension des hostilits, impose par l'hiver, laissait l'arme de
Cond dans une dtresse profonde. Les migrs en armes, runis 
Dusseldorf, mouraient de faim. Le marchal de Broglie crivait, en
leur nom, au comte d'Artois pour lui exposer leur misre. Ne pouvant
envoyer que trois cents louis pour leur venir en aide, le prince
joignait  cet envoi les diamants qu'il tenait de la libralit de
l'Impratrice, en donnant l'ordre de les vendre[51]. Puis ce fut la
mort de Madame lisabeth qui acheva de lui dchirer l'me. Quant aux
nouvelles de Vende, elles taient lamentables. Faute d'entente entre
eux et surtout faute de ressources, les chefs chouans taient rduits
 pitiner sur place, ne pouvaient empcher leurs soldats de dserter,
et ne rsistaient plus avec la mme tnacit que nagure aux paroles
de paix que leur faisaient entendre les dlgus du gouvernement
rpublicain.

         [Note 51: C'est  tort que l'historien Forneron accuse le
         prince de les avoir vendus pour ses besoins personnels.
         L'erreur est d'autant plus incomprhensible que la
         correspondance change  cette occasion, entre le comte
         d'Artois et le marchal de Broglie, a t plusieurs fois
         imprime.]

Le 18 aot 1793, ils avaient adress au comte d'Artois un appel
pressant. Sa prsence pouvait seule mettre un terme  leurs
discussions et rendre  leurs chouans la confiance et le courage: Un
petit-fils de saint Louis  leur tte devait tre pour eux le prsage
de nouveaux succs. On dut croire alors que le prince tait anim
d'un ardent dsir de les rejoindre. Ayant appris que le gouvernement
britannique prparait une petite expdition  l'effet de leur porter
des armes, des munitions et des vivres ainsi que quelques officiers,
il crivit au gnral anglais, le comte de Moira, qui devait la
commander: Je serai heureux de combattre avec vous. Lord Moira,
ultrieurement marquis d'Hastings, aimait la France et gmissait de
ses malheurs. Quelles que fussent les intentions caches de sou
gouvernement en entretenant les insurrections de l'Ouest, lui-mme
croyait en toute sincrit travailler pour le rtablissement de la
royaut des Bourbons. Le 25 novembre,  Portsmouth, il runissait les
officiers franais qui devaient l'accompagner et s'expliquait envers
eux avec une loyaut qui lui valut leur confiance:

Regardez-moi comme le gnral de Louis, messieurs, leur dit-il. Je
vous donne ma foi de gentilhomme que si je n'tais pas assur que
c'est en son nom que nous agirons, et pour lui remettre les places que
nous pourrons conqurir, jamais je ne me serais charg de
l'expdition. Rpandez et faites circuler  cet gard les intentions
du gouvernement[52].

         [Note 52: Archives de Chantilly.]

Anim de tels sentiments, lord Moira accueillit sans hsiter la
proposition du comte d'Artois. Seulement, il fut surpris de lire ces
mots dans la lettre du prince: Foi de gentilhomme, il n'existera
jamais de rivalit entre nous.--Pourquoi prvoir des rivalits?
rpondit-il. J'ai, sans balancer, protest que je rpondais sur mon
honneur de votre loyaut. Et il intervint sans dlai auprs de Pitt
pour obtenir que le comte d'Artois ft autoris  partir avec lui.
Pitt refusa-t-il? Tout autorise  le croire, puisqu'on voit,  la date
du 23 dcembre, le comte d'Artois prier un cousin de lord Moira, le
commandeur de Marcellanges, d'aller trouver le comte d'Hervilly rest
 Londres et de l'inviter  se jeter en Vende: C'est lui qui doit
parler en mon nom  l'arme royale et que je charge de m'y faire
arriver. Je veux y arriver malgr Pitt. Le prince conseillait en
outre de trouver un ngociant qui armerait un navire, lequel irait le
chercher  l'embouchure de la Meuse. Il est vrai qu'il abandonna
ensuite cette ide, et que, bien qu' la mme date, de Madrid, le duc
d'Havr l'et averti qu'il trouverait  Gnes ou  Livourne deux
vaisseaux pour le transporter en Poitou, il se rsigna  ne pas
insister pour tre autoris  partir avec lord Moira[53].

         [Note 53: Papiers du marchal de Castries.]

Du reste, l'expdition de celui-ci choua faute d'un point de
dbarquement. Pour le lui assurer, les Vendens avaient essay de
s'emparer de Granville; mais, le 13 novembre, ils taient repousss et
obligs de rtrograder vers la Loire. Lord Moira n'tant parti de
Portsmouth que le 13 dcembre arriva trop tard. Aprs avoir louvoy
durant plusieurs jours en vue des ctes, il dut se replier sur Jersey
d'o il revint  son point de dpart.

Malgr cet chec, le comte d'Artois n'en continua pas moins ses
dmarches auprs du gouvernement anglais. Il ne cessait de lui
demander des facilits pour son passage en Vende. Non content d'y
employer le duc d'Harcourt, il envoyait  Londres des gentilshommes
attachs  sa maison, dont le dvouement et le zle lui taient
connus: le comte de Srent et le marquis de Moustier. Mais ceux-ci se
heurtaient  des rsistances enveloppes dans un langage qui en
cachait le vritable motif. L'Angleterre ne se montrait pas plus
presse que l'Autriche et l'Espagne d'employer les princes. Elle avait
gnreusement accueilli les migrs franais: vques, prtres,
moines, gentilshommes, bourgeois; tout ce qui s'tait rfugi sur son
territoire avait trouv les mains ouvertes, de prompts secours. Le
gouvernement lui-mme avait ajout des sommes considrables  toutes
celles que fournissait l'initiative prive, pour venir en aide  de
cruelles infortunes.

Mais ce gouvernement, aprs s'tre acquitt des devoirs que commandait
l'humanit, ne jugeait pas que l'heure ft venue pour lui de favoriser
le rtablissement en France de la royaut, Il soutenait, il est vrai,
les insurrections intrieures en Vende, dans l'Est, o il venait
d'envoyer avec de pleins pouvoirs Wickham, un de ses plus habiles
agents; dans le Midi, o il s'vertuait  les multiplier en
encourageant les royalistes. Mais ce n'tait pas pour hter la
restauration monarchique qu'il favorisait leurs complots; c'tait pour
affaiblir sa rivale sculaire, pour contribuer  puiser ses forces,
et se tailler dans les colonies franaises laisses sans dfense la
part du lion.

Sur ses desseins et ses vises, on ne saurait avoir des doutes. Les
chefs de l'migration franaise n'en conservaient plus.  la suite
d'une entrevue qu'il avait eue avec Pitt, le fils du marchal de
Castries crivait  son pre: De toutes les puissances de la
coalition, l'Angleterre est celle qui aura le plus d'influence sur
l'issue de la querelle. C'est aussi celle avec laquelle on peut le
plus aisment faire son march. Elle le fera sans nous et malgr nous.
En cdant aux voeux de M. Pitt pour l'agrandissement de son pays, on
peut le lier  sauver le ntre. On peut le tenter par des ides de
gloire, et, si une fois on peut l'identifier personnellement au
rtablissement de la monarchie, s'il en fait son affaire propre, il en
viendra  bout. Ces lignes sont dates d'avril 1794. Quelques
semaines plus tard, un autre correspondant crivait: Les dispositions
de l'Angleterre semblent meilleures depuis qu'elle s'est nantie dans
les colonies franaises de ce qu'elle veut garder. La cour de Vienne,
moins avance dans ses progrs sur le continent, attend sans doute
d'tre arrive aux mmes termes pour reconnatre les autorits
lgitimes et pour s'ouvrir sur les mesures extrieures  prendre.
Mais, pour consolider leur conqute, il faut qu'ils reconnaissent ceux
qui peuvent les lgitimer.

Dans ses entretiens avec les envoys des princes, Pitt ne dissimulait
pas les prtentions des puissances. Il disait au marquis de Moustier:

-- l'origine, la guerre, de la part de l'Angleterre et de ses allis,
n'a pas eu les intrts franais pour objet, il est loyal de le
reconnatre. Nous avons voulu profiter de l'occasion o les forces du
gouvernement de la France taient sorties des mains de ceux  qui
avait appartenu prcdemment le droit de les diriger, pour faire des
acquisitions utiles.

--Sans doute, rpliquait Moustier, il serait difficile de ne pas
accorder quelque compensation aux parties intresses. Mais, quand
nous en serons l, il y aura lieu de voir si elle ne pourrait se
traduire en moyens pcuniaires et sans que le territoire du royaume en
souffre trop; il y a une diffrence entre une barrire pour la sret
et des acquisitions de territoire. Il faudra examiner jusqu' quel
point l'Angleterre est intresse  ce que la France soit amoindrie et
cesse d'exercer sur le continent assez d'influence pour prvenir des
vnements dont l'Angleterre, malgr sa position insulaire et sa
puissance maritime, serait expose  souffrir. D'ailleurs, milord,
vous vous tes prononc publiquement sur la ncessit de renverser le
gouvernement rpublicain et de rtablir la monarchie.

--Tel est bien le but que nous poursuivons toujours, reprenait le
ministre anglais, et c'est bien  cette fin que nous faisons la
guerre. Mais ce n'en est pas le motif principal et unique. Nous nous
croyons fonds  prtendre  des acquisitions pour nous et nos
allis[54].

         [Note 54: Papiers du marchal de Castries.]

La dclaration tait formelle. Plus sincre que la Prusse et plus
loyale que l'Autriche, l'Angleterre avouait sans dtour ses
intentions. On retrouve une franchise gale dans les propos que le
chef du gouvernement anglais tenait au mme moment au comte de Srent.
On commenait alors  se proccuper d'une nouvelle expdition sur les
ctes de France, plus importante que la premire, et dont lord Moira,
passionnment dvou, on le sait,  la cause royale, avait pris
l'initiative. Sous ses ordres, vingt mille hommes de troupes anglaises
devaient se porter au secours des Vendens. Srent demandait quel
serait le rle du comte d'Artois dans cette descente en France et
quelle place le prince occuperait dans l'arme de lord Moira. Les
dpches que le ngociateur adressait au prince aprs avoir caus avec
Pitt dvoilent toute la politique anglaise.

Je me suis tendu, crivait Srent, sur l'opinion o j'tais
moi-mme, que, dans cette grande querelle, l'intrt de l'Angleterre
et celui des princes franais taient tellement les mmes dans leur
objet principal, qu'on pouvait et qu'on devait les considrer comme
confondus l'un dans l'autre, au point d'tre insparables. Que si cela
tait vrai pour les princes, qui regardaient les efforts de
l'Angleterre comme les plus propres, s'ils taient bien dirigs, 
rtablir la monarchie franaise, cela tait encore plus vrai pour
l'Angleterre elle-mme, qui ne pouvait terminer la guerre o elle
tait engage, qu'en rtablissant la monarchie, et par consquent les
princes qui en taient une partie intgrante et les chefs ncessaires.
Lorsque le but principal tait le mme, lorsque les intrts
essentiels taient communs, les mesures devaient tre concertes en
commun; chacun devait convenir de la part qu'il prendrait dans
l'action, et je venais franchement et librement demander  M. Pitt
quelle serait la part d'action des princes, qui n'avaient jamais
nglig aucune occasion de tmoigner, non seulement combien ils
taient disposs  entrer dans le systme des vues de l'Angleterre,
lorsqu'il leur serait connu, mais mme de rendre au gnie de M. Pitt,
lorsqu'il aurait expliqu la loyaut de ses intentions, ce genre
d'hommage, de lui donner une grande part dans la direction de leur
conduite. Je lui ai rappel le dsir que monsieur le comte d'Artois
avait eu de prendre part  l'expdition de lord Moira, le langage
invariable qu'il avait tenu et charg le duc d'Harcourt de tenir en
son nom, sur sa confiance entire, dans le gouvernement britannique,
l'abandon noble et franc avec lequel ce prince s'tait offert de
servir sous les ordres d'un gnral anglais.

M. Pitt m'a dit que sans doute il pensait avec moi que l'intrt
principal des princes et de l'Angleterre tait le mme dans cette
guerre, c'est--dire le rtablissement de la royaut en France, et que
s'il devait dire quel tait le but auquel il attachait le plus
d'importance, celui de tous les objets  obtenir par la guerre, qui
tait le plus le sujet de ses voeux et de ses esprances, il
n'hsitait pas  dclarer que c'tait le rtablissement en France
d'une monarchie hrditaire; qu'il n'y avait qu'un objet qui pourrait
peut-tre crer quelques difficults, c'tait celui des indemnits, et
que, quoiqu'il parlt  un Franais, il allait s'expliquer sur ce
point avec moi, comme Anglais attach  la prosprit de son propre
pays: que si,  la fin de la guerre, lorsque l'objet principal du
rtablissement de la monarchie serait obtenu, il se trouvait que
l'Angleterre souhaitt de retenir une partie de ses conqutes, on ne
devait pas le trouver extraordinaire, et que, dans cette supposition,
tout Franais raisonnable qui comparerait le prix du sacrifice avec ce
qu'il regagnerait par l, ne devait ni trouver l'Angleterre injuste,
ni mme, peut-tre, le march mauvais.

Je lui ai rpondu que je ne pouvais pas me rjouir de l'ide
qu'aucune partie de la domination franaise passt dans des mains
trangres, mais que je m'attendais qu'un sacrifice serait ncessaire
et que ce serait de sa mesure et de ses quivalents que dpendrait
l'tendue de mon regret. Que si notre patrie, notre monarchie dans
toute l'intgrit de son gouvernement, nous tait rendue, je me
consolerais plus facilement, et que, si l'Angleterre avait la gloire
et la gnrosit d'accomplir sans restriction et de bonne grce
l'objet principal, je ne lui envierais pas sa propre prosprit.

Ainsi, c'tait clair. L'Angleterre ne faisait pas la guerre d'une
manire dsintresse ni dans l'unique but de rtablir en France la
royaut. Depuis les dbuts de la Rvolution, elle avait mis la main
sur plusieurs de nos colonies: Pondichry, Chandernagor, Saint-Pierre;
elle guettait Saint-Domingue: elle entendait les conserver. Quant aux
princes franais, ils se soumettaient par avance aux sacrifices
qu'elle exigerait du gouvernement royal restaur. Elle formulait ses
revendications non seulement pour elle, mais aussi pour ses allis, et
le comte de Srent en tait rduit  exprimer l'espoir qu'en modrant
ses exigences, elle imposerait  ceux-ci la modration.

Il ne s'en tenait pas  cette concession. Le ministre anglais ayant
dclar que son gouvernement entendait garder la haute direction de
l'arme que formait lord Moira et des autres corps  la solde de
l'Angleterre qui pourraient tre recruts, le comte de Srent
s'criait:

--Mais il me semble, mylord, que vous donnez un cercle bien troit 
l'influence de votre gouvernement. Non seulement, nous ne lui
disputerons pas le droit de l'exercer sur les troupes qu'il paye, mais
si vous vouliez vous entendre avec les princes, les convaincre de la
droiture de ses vues, accepter leur confiance, et y rpondre par une
confiance rciproque, unir enfin, une bonne fois pour toutes, mais
pleinement et sans rserve, leurs mesures et leurs conseils, comme
leurs intrts l'taient dj, ce n'est pas seulement la direction de
quelques corps  la solde de l'Angleterre que je vous proposerais,
mais la direction de tous les Franais fidles, la direction de tous
les moyens de terminer cette grande querelle. Ce rle est assez beau
pour que vous ne vouliez pas le laisser chapper.

Ces laborieux pourparlers s'taient prolongs jusqu' la fin du mois
de juillet 1794, et le comte d'Artois n'en voyait pas la fin,
lorsqu'au commencement du mois d'aot, alors qu'il commenait 
dsesprer de venir  bout du mauvais vouloir de l'Angleterre, il
reut  l'improviste une lettre de lord Saint-Hlens qui le mandait
auprs du roi. Il tait invit  se rendre d'abord dans les Pays-Bas,
au quartier gnral du duc d'York, commandant en chef de l'arme
britannique. L, il trouverait de nouvelles instructions et les moyens
d'arriver  Londres. Heureux de sortir enfin de son inaction, il
partait quelques jours aprs avec son fils an, le duc d'Angoulme,
qui se trouvait alors auprs de lui et accompagn de MM. d'Escars, de
Srent, de Puysgur et de Roll. Il voyageait sous le nom de comte de
Ponthieu, et son fils sous celui de comte de Chtellerault.

Le 17 aot, il tait  Rotterdam. L une cruelle dconvenue
l'attendait. Son passage en Angleterre tait encore ajourn. Le duc
d'York avait ordre de le retenir  son quartier gnral. D'abord
dconcert, le comte d'Artois se rassura, croyant qu'il serait admis 
faire campagne  la tte de la lgion franaise qu'avaient forme les
Anglais avec les dbris de l'arme des princes. Mais, quand il demanda
ce poste, on lui objecta qu'on ne pouvait prendre la responsabilit
des prils auxquels il serait expos en exerant un commandement
actif. Bien qu'on lui dclart qu'il serait trait comme un
volontaire d'une grande distinction, on l'cartait des oprations
militaires et on lui refusait les occasions de combattre, en lui
assignant un logement derrire l'arme,  trois lieues du quartier
gnral. Il opposa  ce nouvel chec de ses esprances une
rsignation philosophique et sans mauvaise humeur, ainsi qu'en
tmoigne ce fragment d'une lettre qu'en novembre 1794, il adressait 
son frre:

Je puis tre dans l'erreur, mais je n'attribue  aucune mauvaise
volont relle le cruel dsappointement que j'ai prouv  Rotterdam,
et j'ai plus d'un motif pour croire que ce sont mes partisans les plus
zls dans le ministre, qui ont cru que ma prsence en Angleterre, 
l'poque o je devais y aller, serait plus nuisible qu'utile au bien
de mes affaires. Enfin, M. Pitt s'en est tir en m'en voyant 
l'arme. J'y suis encore et je crois que j'y resterai une bonne partie
de l'hiver ou au moins dans une ville de la Hollande. Je n'ai qu' me
louer des manires du duc d'York, et comme je n'ai rien  dire 
personne, ma position est au moins supportable et un peu plus
convenable que celle de Hamm.

Ce qu'il aurait pu ajouter, quant aux causes de sa docilit aux vues
de l'Angleterre, c'est que les derniers vnements survenus en France
l'avaient jet dans une poignante incertitude en ce qui concernait les
insurrections vendennes. La chute de Robespierre en thermidor avait
mis fin  la Terreur. Les rigueurs de la Convention envers les
insurgs Vendens s'taient relches. Elle promettait une amnistie
complte et entire  ceux qui, dans les trois mois suivants,
dposeraient les armes.  la faveur de ces promesses, des
ngociations, en vue de la paix, taient  la veille de s'ouvrir entre
les reprsentants de la Rpublique et les chefs royalistes.

Ceux-ci s'taient diviss sur la question de savoir s'il fallait
traiter. Charette tenait pour la paix. Il nourrissait l'espoir de la
rompre aprs l'avoir signe. Mais elle lui paraissait ncessaire; elle
permettrait aux forces de l'insurrection, maintenant puises, de se
reconstituer. Stofflet, au contraire, considrait qu'il n'tait pas
digne de la cause royale de s'engager  ne plus combattre et de violer
ensuite cet engagement. Rsolu  continuer la guerre, il ne voulait
pas promettre d'y renoncer. Il refusait ds lors de ngocier un trait
de paix.

Le dissentiment des chefs royalistes, venu, quoique confusment
encore,  la connaissance du comte d'Artois, pouvait donc lui faire
craindre que l'Angleterre renont  une expdition en Bretagne, qui
n'avait chance de russir qu'autant qu'elle s'appuierait sur un grand
mouvement intrieur et peut-tre se consolait-il d'autant plus
aisment de n'tre pas appel  y concourir, qu'on ne savait,  cette
heure, si elle aurait lieu. D'autre part, en admettant qu'elle
s'organist, il lui serait sans doute possible, aprs en avoir choisi
les chefs parmi ses amis les plus dvous, d'obtenir de leur zle
qu'ils lui facilitassent les moyens de les aller rejoindre. Tels les
motifs probables de sa condescendance aux ordres anglais, encore
qu'ils fussent contraires aux engagements pris envers lui.

tabli  l'arme du duc d'York, le comte d'Artois persistait 
assaillir de demandes le cabinet de Saint-James. Sa correspondance
avec son frre et avec d'Harcourt atteste son infatigable tnacit et,
malgr de frquentes dceptions, l'espoir qu'il conservait d'ouvrir
au Rgent les portes du royaume. De novembre 1794  janvier 1795,
date de la retraite finale de l'arme austro-anglaise dans les
Pays-Bas, on voit dans ses lettres le tmoignage de cet espoir.

Malgr ce que je puis trouver de favorable dans le parti pris
d'obliger Pitt  communiquer et  dvelopper son plan, j'ai trop
d'exprience du jeu ministriel pour me fier compltement  de telles
apparences. Cependant, il serait possible que Pitt, qui connat
parfaitement la vritable et continuelle existence du parti royaliste
en Bretagne et en Poitou, se trouvt oblig d'en seconder les efforts,
et qu'il se dtermint enfin  employer les autorits lgitimes, comme
l'unique moyen de prparer et d'imposer  son pays une paix solide,
avantageuse et honorable. Dans cet tat de choses, je dois viter,
par-dessus tout, de fournir aucun prtexte pour m'carter de tout ce
qu'on pourrait entreprendre sur les ctes, et quelque pnible que soit
ma situation, quel que soit le juste prix que j'attacherais  confrer
directement avec toi, je me conformerai  l'invitation du lord
Grenville et je ne m'loignerai point que je n'aie reu les notions
ultrieures que le duc d'Harcourt doit me communiquer.

Malgr les mnagements et les apparences de confiance que je crois
ncessaire de conserver  l'Angleterre et  ses agents, toutes mes
rflexions me forcent  fixer mes regards sur l'intrieur,  y voir
notre vritable ressource et  ne rien ngliger pour y parvenir par
mes propres moyens, si, comme on le croit gnralement et comme je ne
suis que trop dispos  le craindre, nous sommes trahis et jous par
les puissances. Nous n'avons gure compt sur les premires relations
avec l'intrieur, qui ont t provoques et payes par l'Angleterre.
Les premires tentatives n'ont, en effet, rien produit jusqu'ici; mais
je ne fonde plus d'espoir que sur celles que je vais employer
maintenant, et qui sont faites par des gens qui se dvouent
volontairement.

Maintenant voici les points sur lesquels je vais prescrire au duc
d'Harcourt d'insister avec force: l pour la prompte excution de
toutes les promesses faites; 2 sur tous les moyens de hter
l'expdition qui doit me porter sur les ctes de France; 3 sur un
traitement quelconque, soit de l'Espagne, soit de l'Angleterre, qui
nous donne les moyens d'exister; 4 enfin sur mon arrive en
Angleterre, car jamais ma prsence n'a t plus ncessaire sous tous
les rapports.

Tu verras, mon ami, dans les lettres du duc d'Harcourt, tout ce que
je sais sur ce qui concerne le prince de Cond. Il est sr qu'on lui a
remis une somme de six mille livres sterlings pour soutenir son corps.
Il est galement sr qu'on s'occupe beaucoup de lui en Angleterre et
des moyens d'augmenter son arme.

Au milieu de ces informations d'ordre politique clatent parfois des
aveux de misre. Le 23 novembre, le prince crit d'Arnheim qu'il ne
s'est jamais trouv aussi bas. Les dpenses qu'il a d faire pour se
mettre en tat de prendre part  la campagne ont puis ses
ressources. Il ne me reste pas quinze mille francs; mais j'ai peint
si clairement ma situation  l'Angleterre, qu'il m'est impossible de
douter qu'elle ne m'assure un tat quelconque. Je te manderai ce 
quoi elle se sera dcide sur cet objet. Dutheil prouve plus de
difficults qu'il ne pensait pour terminer l'affaire de mes dettes.

Les choses en taient l, et le prince oubli sur les derrires de
l'arme du duc d'York battait en retraite avec elle, lorsque le bruit
se rpandit que les Franais employs par l'Angleterre en Hollande
allaient tre expdis en Bretagne et qu'on leur adjoindrait de
nouveaux corps d'migrs. Un bill autorisant des leves de volontaires
venait d'tre prsent au Parlement. Lord Moira annonait son prochain
dpart pour le continent avec les effectifs anglais. De ces faits, il
tait logique de conclure que Pitt avait enfin rsolu d'abandonner le
systme suivi jusque-l, et qui consistait  carter les princes de
toutes les oprations actives. Nanmoins le comte d'Artois restait en
dfiance. Il redoutait qu'on ne lui ft pas, dans le commandement, la
part  laquelle il prtendait.

--Si, malgr les promesses qu'on m'a prodigues, disait-il, on ne me
laisse pas conduire au combat ces Franais fidles, j'espre du moins
que je serai autoris  intervenir dans la nomination des chefs qu'on
leur donnera.

Il crivit en ce sens au duc d'Harcourt et l'invitait  proposer au
cabinet britannique de placer les corps franais sous les ordres de
MM. de Viomnil, d'Autichamp et de Mortemart, lieutenants gnraux au
service du roi de France. Il demandait en mme temps au marchal de
Castries de le suivre en Vende, demande qui fut juge intempestive et
lui attira ce refus:  mon ge, monseigneur, avec le grade que j'ai
acquis, il ne peut m'tre permis de donner mon assentiment, mon
action, ma personne enfin  une expdition dont tout m'est encore
inconnu: plans, projets, moyens, et plus encore les dispositions
politiques qui doivent prcder et accompagner votre entre en France.
J'ignore tout ce que le ministre anglais mdite.

Sur ces entrefaites, Windham, charg dans le ministre Pitt du
dpartement de la guerre, parut au quartier gnral du duc d'York. Le
comte d'Artois put confrer avec lui. Mais leur entretien ne rvle
pas que les dispositions de l'Angleterre fussent modifies ni mme au
moment de l'tre. Le comte d'Artois, en rponse  une question du
ministre anglais, exprima le voeu que son frre ft employ  l'arme
autrichienne et runi aux corps franais qu'aprs la retraite de
Brunswick, l'Autriche avait pris  sa solde.

--Ce serait d'une bonne politique, dit-il, que Monsieur ft avec les
Autrichiens tandis que je serais avec les Anglais, mais  la condition
qu'on entrt sur le territoire franais au nom du roi de France et non
en celui des souverains allis. S'ils agissaient en conqurants, le
sentiment public ne leur serait pas moins contraire qu'en 1792. Il ne
faut pas recommencer ce qu'on fit alors ni tomber dans la mme faute.

--Il faut cependant compter avec la cour de Vienne, objecta Windham.
Il est bien difficile qu'elle ne prenne pas des srets pour les
indemnits qu'elle pourra rclamer plus tard, et nous-mmes nous avons
un intrt  lui procurer une frontire pour la dfense des Pays-Bas.

Le comte d'Artois n'avait pas qualit pour traiter cet objet. Il le
dclara, ajoutant que de telles questions ne pouvant tre rsolues
qu'aprs le rtablissement de la monarchie, il serait sage d'attendre
la runion du Congrs qui aurait alors  prononcer sur les intrts et
les prtentions de toutes les puissances. Windham parut approuver
l'objection, mais il insista sur la ncessit de statuer d'abord
quelque chose de positif.

Quant  la prsence  Londres du comte d'Artois au moment o
s'organiserait l'expdition sur les ctes de France, elle aurait, dans
sa pense, l'inconvnient d'clairer l'ennemi et de lui apprendre ce
qu'il tait ncessaire de lui cacher.

--Il faut assurment que vous veniez en Angleterre, monseigneur,
reconnaissait Windham; mais,  l'poque o l'expdition devra partir,
il sera bon que vous retourniez sur le continent afin de dtourner
l'attention des sclrats de Paris.

Ces paroles n'taient pas pour plaire au comte d'Artois; elles lui
prouvaient qu'on persisterait  le tenir  l'cart. Mais il fit contre
mauvaise fortune bon coeur. Il feignit de se dclarer satisfait des
dispositions du ministre anglais.

--J'attendrai que votre cabinet m'appelle  Londres, lui dit-il, et
quand j'y serai, il disposera entirement de moi pour tout ce qu'il
trouvera utile au bien de notre cause[55].

         [Note 55: Cet entretien est reconstitu d'aprs les lettres
         du comte d'Artois  son frre.--Papiers du marchal de
         Castries.]

Il tait donc rsign  laisser partir sans lui l'expdition qui se
prparait, et bornait son ambition  paratre en dsigner les chefs.

Au mois de janvier, les Anglais abandonnrent la Hollande. Empche de
marcher sur nos frontires du Nord, leur arme avait t
successivement battue  Hondschoote,  Boxtel, ailleurs encore, et se
voyait contrainte de s'embarquer  Cuxhaven pour regagner les les
britanniques. Elle ramenait avec elle les migrs; mais le comte
d'Artois ne fut pas autoris  les suivre. Pendant plusieurs mois
encore, il allait errer dans les Pays-Bas, tandis que le gouvernement
anglais, pour prendre sa revanche, se prparait  porter secours aux
insurrections vendennes.

On a vu qu'un corps expditionnaire se formait dans ce but sous les
ordres de lord Moira. Il devait se composer de troupes britanniques et
des rgiments franais que le due d'York allait ramener. Mais ce
n'tait pas le seul. Le marquis du Dresnay, marchal de camp, migr 
Londres, avait entrepris d'en former un autre, obtenu  cet effet
l'autorisation de Monsieur et recrut des officiers parmi ses
compatriotes rfugis en Angleterre.  sa demande, le pape Pie VI
avait dsign comme grand aumnier de ce corps Mgr de Herc, vque de
Dol, migr lui aussi. Les cadres du commandement tant ainsi
organiss, il ne s'agissait plus que de les remplir en recrutant des
soldats. Mais le mauvais vouloir du cabinet britannique paralysait
encore les efforts du marquis du Dresnay, et celui-ci se dbattait au
milieu des difficults qu'on lui crait comme  plaisir, lorsqu'arriva
 Londres un nouveau venu dont la prsence allait  l'improviste
dissiper les dernires hsitations de l'Angleterre. C'tait le comte
Joseph de Puisaye.

Ancien membre de la Constituante, il s'tait d'abord ralli  la
Rvolution,  l'exemple d'un certain nombre de royalistes qui
croyaient  la possibilit d'tablir en France le rgime reprsentatif
tel qu'il fonctionnait en Angleterre. Ce pass le rendait suspect aux
migrs. Nanmoins, comme aprs avoir pris part au soulvement
fdraliste de 1793, Puisaye, s'tant jet en Bretagne, y avait
combattu pour le roi  la tte de bandes de chouans, les griefs qu'on
lui imputait avaient perdu de leur force sans lui rendre cependant
l'entire confiance des princes. Mais c'tait un homme habile, rompu
aux intrigues, pourvu de puissants moyens de convaincre. Quoique d'une
taille colossale, gauche de manires et dgingand, sa figure
expressive inspirait la confiance et le rendait au plus haut degr
sduisant.

Ds son arrive  Londres, il fit la conqute de Pitt et de ses
collgues,  la faveur de la prfrence marque qu'ils accordaient aux
royalistes constitutionnels. Il se vantait d'exercer en Bretagne une
immense influence, de s'tre mis d'accord avec le gnral Canclaux qui
commandait l'arme rpublicaine dans l'Ouest, et d'tre mieux en
situation que le marquis du Dresnay de conduire les royalistes  la
victoire. Il n'hsita mme pas  calomnier son rival en le dclarant
aussi vil qu'incapable. Charette lui-mme ne trouvait pas grce  ses
yeux. Ces deux hommes n'avaient jamais pu s'entendre. Charette avait
pris ombrage de l'ambition de Puisaye, et Puisaye se vengeait en
essayant de le discrditer  Londres.

Afin de convaincre Pitt de son dvouement aux intrts anglais, il
alla jusqu' solliciter un brevet de lieutenant gnral au service du
roi d'Angleterre; il conseilla galement de confier la direction des
affaires de l'migration  un conseil de rgence dont les princes
seraient exclus et o les ministres anglais auraient la haute main.
Pitt comprit qu'un ambitieux de cette trempe pouvait tre entre ses
mains un instrument prcieux et lui accorda sa confiance.

Aprs se l'tre assure, Puisaye s'effora de gagner celle du comte
d'Artois et des migrs. Auprs du prince, avec qui il s'tait mis en
relations, il se fit honneur des services qu'il avait rendus en
Bretagne et de l'influence qu'il exerait sur les ministres anglais.
Auprs des migrs, il fit agir le vnrable vque de Dol, sur qui sa
sduction personnelle avait opr. Il disait et faisait rpandre
qu'il avait accompli de grandes choses vainement tentes avant lui.
Il se montrait peu, vivait trs retir, se dissimulait sous des noms
d'emprunt, comme s'il et espr qu'en vitant de se laisser voir, il
augmenterait son prestige. Tel il apparut au jeune Louis de Frott
qui, songeant  soulever les populations normandes, tait venu 
Londres solliciter des pouvoirs et des secours, et qui les obtint par
son entremise.

Puisaye, au total, fit tant et si bien qu'un mois aprs son arrive 
Londres, il tait, dans la pense du cabinet anglais, le gnral
dsign pour commander la premire expdition qui serait dirige sur
la Bretagne. Un bill vot par le Parlement avait autoris, nous
l'avons dit, la leve d'un corps franais  la solde de l'Angleterre.
Les sujets natifs de France, y tait-il stipul, sont autoriss 
s'engager pour servir comme soldats dans des rgiments destins  agir
sur le continent de l'Europe. Les commissions des officiers devaient
tre dlivres par le gouvernement anglais. Tout tait indiqu,
jusqu' l'uniforme: rouge doubl de blanc, veste et culotte blanche,
sans autre ornement que les marques distinctives du grade; cocarde
blanche; drapeau blanc avec trois fleurs de lis d'or.

Dans le plan des organisateurs, ces corps devaient former un effectif
de douze mille hommes, auquel on adjoindrait des ingnieurs, des
intendants, des commissaires de guerre, des mdecins, des chirurgiens,
des infirmiers, des aumniers placs sous la direction de Mgr de
Herc, et enfin un certain nombre d'officiers destins  prendre des
commandements dans les bandes de chouans qu'on supposait devoir se
joindre  l'expdition ds son arrive en Bretagne.

Le comte d'Artois n'avait pas t consult. Mais averti de ce qui se
prparait, il l'avait approuv faute de pouvoir mieux faire. Du
chteau de Zipendal, prs d'Arnheim, il avait ratifi les pouvoirs
accords  Puisaye par le cabinet anglais. C'est vous et vous seul,
lui avait-il crit le 15 octobre 1794, que je charge de tmoigner 
vos intrpides compagnons d'armes tous les sentiments qui m'animent et
mon dsir brlant de me trouver  leur tte. Les pouvoirs de M. du
Dresnay sont retirs et je vous adresse, aujourd'hui, le brevet de
lieutenant gnral. Le 6 novembre, il confirmait cette nomination.
Je vous autorise  vous considrer comme lieutenant gnral au
service du roi de France et  vous faire obir en cette qualit par
l'arme de Sa Majest trs chrtienne. Vous pourrez breveter
provisoirement les officiers.

En dpit du tmoignage de confiance qu'il donnait, contraint et forc,
 Puisaye, le comte d'Artois n'en restait pas moins dans une extrme
rserve vis--vis du personnage que le gouvernement anglais imposait
aux royalistes. Il le mandait  son frre au moment mme o il
confrait de pleins pouvoirs  Puisaye:

Tu trouveras, mon ami, mon opinion sur Puisaye consigne dans
diffrentes dpches. C'est un instrument qu'il ne faut pas encore
briser, tant que ses relations intimes avec le cabinet de Londres le
mettent dans le cas de nous nuire. Il s'agit seulement de bien
clairer Charette, pour dtruire l'ombrage que cet homme a pu lui
causer, et si, une fois sur le terrain, il nous sert mal, il sera plus
facile alors de le mettre dehors sans inconvnient. Il ne manquera pas
de gens qui ne demanderont pas mieux, et il ne s'agira que de leur
lcher la main; mais la situation du moment exige qu'on le mnage, non
seulement  cause de ses rapports avec le cabinet de Saint James, mais
aussi en raison de ses relations qui s'tendent jusque sur une partie
de la Normandie.


V

MONSIEUR DEVIENT ROI

Depuis prs d'une anne, le Rgent tait  Vrone, rongeant son frein,
maudissant son inaction, voyant  regret le temps s'couler sans
profit pour sa cause, au milieu des basses intrigues, des pnibles
conflits, des pres rivalits que faisaient natre la tristesse et les
durets de l'exil. Morne et dnue de tout tait sa cour o la pnurie
de ses ressources l'empchait d'appeler la comtesse de Provence: la
table peu abondante, sans lgance, la domesticit mal vtue, la
maison qu'il habitait pauvrement meuble. Sous ses yeux, tout lui
parlait de sa misre. Ft-il parvenu  l'oublier, elle lui aurait t
rappele par les demandes qui lui arrivaient chaque jour, par les
lettres mouvantes qui lui dcrivaient la dtresse de ses plus fidles
serviteurs, dtresse aggrave de mois en mois, et qu'il tait
impuissant  soulager. Aussi brlait-il de quitter Vrone et
maudissait-il les circonstances qui l'y retenaient: le refus de
l'Autriche de le laisser rejoindre l'arme de Cond, celui de
l'Espagne, qui s'obstinait  ne pas le recevoir avec les honneurs
auxquels il avait droit et voulait, en l'accueillant, le condamner 
une existence sans clat et sans dignit, qu'il considrerait comme un
nouveau malheur s'il tait oblig de la subir. Il ne s'tait jamais
trouv  sa place dans les tats vnitiens. Mais le sjour lui en
tait devenu plus odieux depuis le mois de septembre 1794.  cette
date, la rpublique de Venise avait reu avec un caractre public, un
envoy de la Convention, Lallemant, charg de la reprsenter. La
prsence de ce diplomate, tmoignage des bons rapports qui existaient
entre les deux gouvernements, crait au Rgent une situation
humiliante et douloureuse. On ne le tolrait que grce  la protection
de la lgation de Russie. Tous ses actes taient surveills, ses
propos colports, sa sret mme lui paraissait menace par les
nombreux espions que Lallemant entretenait  Vrone.

 l'arrive de ce personnage, il avait voulu partir. Le marchal de
Castries, qui d'ailleurs le poussait  donner un autre thtre  son
action, avait t le premier confident de son projet. Il lui crivait:

Je ne puis plus demeurer ici. J'ai demand au roi de Sardaigne de me
recevoir. Mais, s'il le fait, ce ne pourra tre que pour peu de temps.
J'ai aussi crit en Angleterre et en Espagne. Mais je vous avoue que
je n'ai gure envie d'y aller, parce que je crains que le rsultat ne
soit que mon frre ne fasse tout et moi rien. Ce n'est point son
intention, je le sais; mais vous savez encore mieux que moi ce qui se
passe  cet gard. J'cris au duc d'Harcourt une lettre o vous croyez
bien que je n'entre pas dans les mmes dtails qu'ici, mais o je lui
dis que, craignant la nullit si je passe en Espagne, je le charge de
s'assurer qu' la premire porte ouverte en France, on m'y appellera
et de dtruire l'opinion que mon frre puisse tout faire en mon
absence. Je vous enverrai plus tard la copie de cette lettre. Ce
serait maintenant un trop grand travail de la chiffrer. Mais je vous
en dis assez ici pour vous en faire saisir l'esprit et vous mettre en
tat de l'appuyer comme je vous prie de le faire. Si le roi de
Sardaigne me reoit, ce ne pourra tre que pour peu de temps. Mais 
quelque poque que je perde ce dernier asile, si, comme je l'espre,
l'Espagne ne m'a pas appel, je prendrai le seul parti qui me reste:
celui de me rapprocher de mon frre, et je crois que personne ne
pourra m'en blmer.

Cette lettre nous rvle le fond du coeur de celui qui l'a signe.
Nagure encore, il voulait aller en Espagne. Maintenant, il ne le
voulait plus, parce que cette puissance, dont les armes taient
vaincues, ne pouvait lui offrir qu'un asile misrable o il serait
oubli si mme il n'en tait chass. L'Espagne, en effet, allait
conclure la paix avec la Rpublique. Ses dfaites et la pnurie de son
trsor la rduisaient  cette extrmit. Vainement, Godo, en le
donnant  entendre  d'Havr, le pressait de rassurer Monsieur et de
le convaincre que, la paix ft-elle signe, il n'aurait pas  se
repentir de la confiance avec laquelle il s'tait jet dans les bras
de son cousin, ce n'taient l que phrases sonores et vides, qui
n'attnuaient en rien la ralit: les Bourbons de France n'avaient
plus rien  attendre des Bourbons d'Espagne.

D'autre part, alors que le Rgent devait supposer,  lire les lettres
du comte d'Artois, qu'avant peu celui-ci serait conduit en Vende et
s'y couvrirait de gloire, il s'inquitait des succs possibles de ce
cadet dont, en ce cas, l'activit ferait honte  sa propre inaction.
Il voulait alors prouver qu'il existait. Il envoyait des ordres 
Cond qui tait  Mulheim, sur le Rhin, avec l'arme autrichienne; il
lui accordait le droit d'octroyer des grades, de recevoir dans son
arme les officiers rpublicains qui voudraient se rallier; il
l'invitait  tenter d'entrer en rapports avec le gnral Pichegru pour
l'intresser  la cause royale; il suivait enfin d'un oeil anxieux la
ngociation laborieuse qui se poursuivait  Londres en vue de faire
passer le comte d'Artois en Vende ou en Bretagne.

Il se demandait encore si, conformment au conseil que lui avait fait
donner le ministre autrichien Thugut, il entrerait en rapports avec
Tallien, Sieys, Cambacrs et autres thermidoriens. Thugut s'tait
tonn--il l'avait dit  Polignac--que les princes n'eussent personne
 Paris pour agir dans leur intrt. Monsieur aurait pu dclarer, en
rponse  cette critique, qu'il avait ses agents, lesquels suffisaient
 tout. Mais on lui et rpliqu qu'ils taient bien turbulents, bien
incapables et que par leurs conseils, leurs agitations, leurs
imprudences, ils desservaient la cause royale plus qu'ils ne la
servaient. Enfin, il faisait agir auprs du Saint-Sige, afin que le
pape se dclart pour lui, prt sa cause en mains et, en lui accordant
cette reconnaissance de son titre de Rgent que les puissances
refusaient toujours, leur donnt le bon exemple. Mais Pie VI refusait
et allguait que le Saint-Sige n'avait pas  prendre parti dans les
affaires intrieures des tats; il ne voulait pas soulever la question
du serment impos aux prtres franais. Ce serment, il le rprouvait,
quoiqu'il s'abstnt de le dire, de peur d'appeler sur lui les foudres
de la France.

Ce qui surtout troublait le Rgent, l'emplissait tout  la fois de
contentement et d'apprhension, c'est qu'il se sentait  la veille de
devenir roi. L'orphelin enferm au Temple tait en train de mourir.
Les nouvelles qui parvenaient  Vrone, le 7 mars, en date du 16
janvier, ne laissaient aucun espoir de le sauver. On le croit
empoisonn. Le Rgent, tout en dclarant qu'il tait plus qu'inquiet
sur l'existence du petit roi, en prenait bien vite son parti:
J'attendrai d'tre sr de la nouvelle avant de paratre y croire.
Mais alors, je ferai part  tous les souverains de mon avnement  la
couronne. Ils me reconnatront s'ils font bien. Mais dussent-ils ne
pas me reconnatre, c'est un devoir dont rien ne me dispense. Et ds
ce jour, il tudiait dans les ouvrages spciaux le crmonial du
sacre, et il en faisait la rptition avec son favori, d'Avaray, comme
s'il et t au moment de partir pour Reims.

Le 8 juin, l'vnement, qu'il esprait peut-tre plus qu'il ne le
redoutait, se produisit. Le fils de Louis XVI mourut dans le cachot o
l'avait squestr la Convention et martyris son gelier. La nouvelle
de sa mort arriva  Vrone le 21 du mme mois. Le 24, Monsieur se
proclamait roi de France sous le nom de Louis XVIII, et faisait part
de son avnement  toutes les cours d'Europe: L'amiti dont Votre
Majest m'a donn des marques, disait-il au roi d'Angleterre,
m'engage  lui communiquer avec empressement la peine que je ressens
et  lui notifier mon avnement  un trne ensanglant par les
malheurs de ma famille, et que j'espre relever avec l'aide de Dieu et
de mes puissants allis. La notification aux autres cours tait
conue  peu prs dans les mmes termes. Envers le pape, le nouveau
souverain prenait en outre l'engagement de faire fleurir la religion
catholique, apostolique et romaine dans son royaume, quand il
l'aurait recouvr.

En prenant possession du pouvoir royal, il tait tenu d'adresser 
son peuple une proclamation. Que serait-elle? Celle qu'en 1792, on
avait fait signer  Brunswick, menaait de mort tous les Franais qui
ne se soumettraient pas  l'autorit royale, et les Franais avaient
balay les armes de l'Europe; les princes,  la mme poque, disaient
 Louis XVI: Ne craignez rien; ils n'oseront pas vous toucher, et
Louis XVI tait mont sur l'chafaud. Dans ces rcents et tragiques
souvenirs, il y avait des leons dont il semble que le nouveau roi
aurait d profiter. Mais il tait crit qu'il ne les comprendrait
qu'en remontant effectivement sur le trne. En 1795, l'exil les lui
voilait, l'exil et aussi la violence des passions qui, depuis le 9
thermidor, s'taient dchanes parmi les migrs.

--Point d'accommodement! s'criait d'Antraigues.

Le comte Ferrand demandait que quarante-quatre mille excutions, une
par municipalit, signalassent la rentre des autorits lgitimes; le
comte d'Oultremont voulait qu'on pendt tout ce qui restait de
l'Assemble constituante.  Londres, c'tait un dbordement de
folies, de propos extravagants. Les uns entendaient qu' Paris, les
femmes qui n'avaient pas migr fussent fouettes par la main du
bourreau; les acheteurs des biens du clerg, d'aprs d'autres,
devaient tre fusills, et on clbrait l'nergie des chouans qui
dj, assurait-on, en avaient fusill dix-huit cents. Quelque modr
s'indignait-il de ces menaces, de ce dsir de mettre tout  feu et 
sang, on lui prdisait le mme chtiment qu'aux monarchiens et aux
jacobins. Le spectacle est navrant de ces ressentiments et de ces
fureurs arrachs aux victimes par l'excs de leurs souffrances.

Sans doute, il en tait parmi elles qui rprouvaient ces propos.

--Je ne dsire plus le triomphe de mon parti, avouait un migr.
Vaincus, nous ne sommes que malheureux; vainqueurs, nous deviendrons
sclrats.

Mme de la Roche-Aymon exalte entre toutes avant thermidor, s'tait
ensuite apaise.

--La premire Constitution venue, pourvu qu'elle me fasse dormir
tranquille et me conserve ce que je n'ai pas encore perdu.

La duchesse de Duras allant  la guillotine, quelques heures avant la
chute de Robespierre, faisait entendre les mmes avis.

--Vous allez revoir bien des migrs, madame, prchez-leur la
modration. Apprenez-leur qu'il faut qu'ils quittent leurs anciennes
ides ou qu'ils fassent un mal affreux  nous et  eux-mmes.

Tout ce qui reste des ntres en France, est-il dit dans une lettre,
rendu impunment  la vie, aprs avoir t deux ans sous le couteau,
ne soupire qu'aprs la paix, n'attend et ne dsire la monarchie que du
temps, ne croit pas, ni que les esprits sont encore mrs pour son
rtablissement, ni que ce rtablissement puisse s'oprer par la
violence ou la famine, les trangers ou les migrs. Tous, tant que
nous sommes d'migrs, nos amis nous redoutent autant que nos ennemis
nous hassent. Du reste, nous sommes partout environns d'espions.
Nous en avons mme au milieu de nous. Nos imprudences, nos violences,
nos menaces, nos projets de vengeance, tout cela est rapport  Paris.
Chaque courrier attise la haine. Les chouans sont jugs comme une
poigne de voleurs et de brigands.

Il y avait donc parmi les migrs des esprits modrs et prvoyants.
Mais ils constituaient une minorit, et si leurs paroles arrivaient
jusqu'au nouveau roi, elles taient touffes par les propos des
violents. Entre des opinions si contraires, il n'entendait que celles
qui flattaient sa propre passion, et quoiqu'il reconnt la ncessit
de contenir dans une certaine mesure les violences dont il recueillait
les chos, elles se firent sentir dans la dclaration qu'il publia
quinze jours aprs son avnement.

Il commenait par promettre le pardon aux auteurs des erreurs du
peuple; mais de ce pardon, les rgicides taient excepts. Il
entendait unir la fermet  la clmence. Ce qu'il prnait ensuite dans
ce document o se rvlaient les illusions qu'il caressait encore et
que les vnements ultrieurs devaient dtruire une  une, c'tait un
retour pur et simple  l'antique constitution du royaume. Elle mettait
dans la main du roi tous les pouvoirs, en n'accordant  ses sujets que
des garanties qu'il pouvait impunment violer: c'tait l son vice.
Cependant, dans la pense de Louis XVIII, ce rgime, l'ancien rgime,
devait suffire  tout. Il s'engageait, il est vrai,  en poursuivre
les abus. Mais, sous cette rserve, il voulait remettre les choses en
l'tat o la Rvolution les avait trouves: la religion catholique,
religion du royaume; les autres cultes simplement reconnus; hrdit
du pouvoir; maintien des trois ordres; tats gnraux dont le
consentement tait ncessaire pour l'tablissement de nouvelles
contributions ou l'augmentation des anciennes, et qui pouvaient
formuler des voeux, mais que le roi de son ct pouvait,  son gr,
convoquer ou dissoudre; pouvoir lgislatif et excutif concentr dans
ses mains, et enfin les parlements dpositaires et gardiens des lois.

Tel tait, six ans aprs la Rvolution, alors qu'un souffle
dmocratique passait sur la France, et que mme, pour beaucoup de
royalistes, les doctrines librales devaient tre substitues aux
doctrines autoritaires du pass, tel tait l'idal de gouvernement que
Louis XVIII croyait ralisable. La dclaration de Vrone portait
l'empreinte de cette crdulit. Ce qui devait achever de la rendre
impopulaire, c'est qu'aucune garantie n'y tait assure aux
propritaires de biens nationaux. Elle ne pouvait tre considre que
comme un engagement de livrer la France aux migrs.

Aprs cette premire et regrettable manifestation, le roi s'occupa de
reconstituer son conseil. Jusqu' ce jour, le marchal de Castries, 
Cologne d'abord,  Nimgue ensuite, et le baron de Flachslanden auprs
du prince, avaient t prposs  la direction politique de la
rgence. Le marquis de Jaucourt les assistait.  ce conseil dont
Monsieur prsidait les dlibrations, mais dont son favori, le comte
d'Avaray, un autre lui-mme, pour lequel il n'avait rien de cach,
tait le censeur et le juge en dernier ressort, le roi adjoignit deux
gentilshommes honors de son estime: le duc de La Vauguyon, fils de
son ancien gouverneur, nagure encore ambassadeur  Madrid, aprs
avoir fourni une honorable carrire militaire, et le comte de
Saint-Priest, qui avait t ministre sous Louis XVI. La Vauguyon se
trouvait  Vrone; il prit possession de ses fonctions et les remplit
de telle faon que, volontairement ou non, il eut dtruit en quelques
mois l'influence du marchal de Castries.

Celui-ci, ds ce moment, avait cess de plaire. Les mrites que
nagure on vantait en lui, on les lui contestait maintenant, en
recommenant  tenir  son gard la mme conduite qu'envers Calonne,
dont les services taient de plus en plus oublis et qui devait,  peu
de temps de l, tomber dans une disgrce dfinitive pour avoir os
prtendre, dans une brochure publie  Londres, que le maintien de
l'ancienne constitution sans changement serait considr par la
majorit des Franais comme un retour aux anciens abus. Au vieux
marchal, ses adversaires reprochaient d'tre un cerveau troit, un
barbouilleur de papier en mauvais style, sans ides, dont la nullit
avait tout ananti. On le rendait responsable de l'chec de la
politique des princes.

En ralit, ce que cachaient ces propos, c'tait le dpit caus dans
l'entourage royal par son indpendance, sa hauteur et certains de ses
conseils. Ne s'tait-il pas avis,  l'avnement de Louis XVIII, de
supplier d'Avaray de se refuser  entourer le roi d'une garde
particulire. Ce n'est pas descendre de son rang que d'en carter le
faste, lorsque l'objet en soi est rempli. D'Avaray, capitaine des
gardes, ne lui pardonnait pas ce conseil. Au roi lui-mme, le
marchal avait os crire: Un capitaine des gardes et un gentilhomme
de la chambre me semblent suffisants. C'est le faste qui a renvers le
trne; c'est l'opinion qu'il avait reparu  Coblentz, qui a fait dire
dans bien des cabinets que le successeur des Bourbons tait
incorrigible.

Froiss par de si dures vrits, Louis XVIII ne tolrait plus que
contraint et forc l'ingrence du marchal dans ses affaires. Quand il
eut expriment La Vauguyon, il rsolut de le mettre  la place d'un
serviteur trop peu courtisan. Le marchal tait venu  Vrone au mois
d'aot 1795; il en partit disgraci au commencement de l'anne
suivante. La Vauguyon lui succda. Mais ce ne fut que pour un temps;
il eut, comme on le verra, le mme sort que ses deux prdcesseurs, et
son emploi chut  Saint-Priest.

 la date o il tait appel  Vrone pour siger dans le conseil du
roi, Saint-Priest rsidait  Stockholm. Il s'y tait rfugi en 1791,
en quittant le ministre: Venez donner  un roi libre, hors de son
trne, lui disait Louis XVIII, le secours de vos lumires et de vos
talents, comme vous l'avez donn  un roi captif sur son trne. En
recevant cette pressante invitation, il se promit sans marchander[56].
Mais lorsque, vers la fin de septembre, il allait se mettre en route
pour s'y rendre, il fut averti que la cour de Vienne dsirait qu'il
reprsentt auprs d'elle le prtendant.

         [Note 56: Les documents cits dans ce volume, sous la
         signature du comte de Saint-Priest, ne figurent pas, sauf un
         trs petit nombre, dans l'ouvrage consacr  cet homme d'tat
         par le baron de Barante.]

Charg de notifier  Catherine l'avnement de Louis XVIII, Polignac
venait de partir pour la Russie, et son dessein tait de s'y fixer. La
Fare, vque de Nancy, tait arriv  Vienne pour le remplacer; mais
il n'avait pas su plaire. L'Empereur avait alors manifest le dsir
d'avoir Saint-Priest  sa cour. Ce fut le ministre de Russie en Sude
qui fit  celui-ci cette communication au nom de l'Autriche. Il ajouta
que sa propre souveraine, Catherine II, engageait le vieux serviteur
des Bourbons  ne pas se drober  ce qu'on attendait de lui.
Quoiqu'il ft difficile  Saint-Priest de se fixer  Vienne quand le
roi l'appelait  Vrone, cette circonstance le dcida  passer par
Saint-Ptersbourg en allant rejoindre Louis XVIII. Il prit cette
rsolution sans le consulter. Il fut nanmoins approuv. Le roi
profita mme de son sjour en Russie pour le charger de solliciter de
Catherine qu'elle entrt effectivement dans la coalition.

En attendant l'arrive de Saint-Priest  Vrone, le conseil du roi se
trouva donc compos du marchal de Castries, du baron de Flachslanden,
du duc de La Vauguyon, du marquis de Jaucourt et du comte d'Avaray.
Les comtes de Damas, de Coss-Brissac, d'Hautefort, le chevalier de
Montaignac, le bailli de Crussol, le duc de Gramont, le duc de
Villequier, Cazals, les vques d'Arras et de Vence compltaient sa
cour.

L'agitation rsultant de ces changements et de ces mesures remplit les
premires semaines qui suivirent l'avnement de Louis XVIII. Puis on
apprit que la Russie et la Sude reconnaissaient le nouveau roi. La
rponse de Catherine  la notification que lui avait apporte
Polignac, lui remise au prtendant par Mordwinoff, le ministre
imprial  Venise, qui ds ce jour vint frquemment  Vrone et
s'appliqua  l'entourer d'hommages. Mais, s'ils prouvaient que la
protection de sa souveraine tait acquise au roi de France, ils ne
modifiaient pas les dispositions des autres puissances, qui, malgr
tout, refusaient de le reconnatre et persistaient  le qualifier M.
le comte de l'Isle. La mort du fils de Louis XVI influait sur elle,
les poussait  la paix, convaincues qu'elles taient, pour la plupart,
que c'en tait fait des Bourbons et qu'il fallait s'accommoder du
gouvernement existant en France, maintenant qu'il tait dlivr des
Jacobins. La Prusse avait pris l'initiative de cette politique
nouvelle en signant  Ble la paix avec la France. L'Espagne ngociait
dans le mme but. Les Pays-Bas avaient proclam leur union avec la
Rpublique, et quoique l'Autriche tnt encore la campagne en Alsace,
on ne pouvait fonder d'espoir sur elle, parce qu'elle faisait la
guerre pour conqurir, et non dans l'intrt des Bourbons.
L'Angleterre, il est vrai, avait arm les migrs, et une escadre
venait de partir de Portsmouth pour les transporter en Bretagne. Mais
si cette expdition chouait, le gouvernement britannique ne se
rsignerait-il pas, lui aussi,  la paix? Resterait alors
l'impratrice de Russie? Modifierait-elle l'attitude de rserve et
d'attente qu'elle avait garde jusque-l et ferait-elle marcher ses
armes?  cet gard, on ne pouvait se prononcer. Il fallait attendre
les rsultats des dmarches dont le roi avait charg le comte de
Saint-Priest.

Dans ces conjonctures, Louis XVIII, abandonnant ses anciennes ides
sur l'Espagne et l'Autriche, ne voyait plus qu'un thtre possible
pour sa personne: la Vende. Aux visiteurs qui se succdaient prs de
lui, il demandait ordinairement ce qu'on y pensait de sa personne.
C'tait l sa grande proccupation. Il redoutait que son oisivet
force, son impuissance donnassent  ses sujets une fausse ide de sa
valeur personnelle et de ses sentiments. Aussi,  tous ceux qui
venaient, ne cessait-il de parler de son ardent dsir de se rendre 
l'arme de Cond ou de passer en Vende, d'affronter les prils des
combats, de jouer un rle militaire. Mais ces propos n'avaient pas de
retentissement; il tait inconnu  son pays. Ceux qui parfois y
parlaient de lui, soit pour l'attaquer, soit pour le dfendre, le
rendaient redoutable ou ridicule en le prsentant tantt comme avide
de venger les malheurs de sa famille et les souffrances de la noblesse
migre, tantt comme physiquement incapable de jouer un grand rle et
dispos  laisser  son frre seul l'honneur de lui ouvrir son
royaume. Le souci de donner de lui une autre opinion apparat avec
clat dans une lettre qu'il crivait au duc d'Harcourt:

Mon inactivit force donne occasion  mes ennemis de me calomnier.
Elle m'expose mme  des jugements dfavorables de la part de ceux qui
me sont rests fidles, jugements que je ne puis appeler tmraires,
parce que ceux qui les portent ne sont pas instruits de la vrit ...
On vous dira que les progrs de Monsieur me permettent une entire
scurit; on me conduira dans mes tats. Mais cela signifie uniquement
que l'on me fera venir lorsque les plus grands dangers seront passs.
Dieu m'est tmoin, et vous le savez, mon cher duc, vous qui connaissez
le fond de mon coeur, que j'entendrai avec satisfaction mon peuple
rpter le cri des Isralites: Sal a tu mille hommes et David dix
mille. Mais ma joie comme frre ne fait rien  ma gloire comme roi;
et, je le rpte, si je n'acquiers pas une gloire personnelle, si mon
trne n'est pas entour de considration, mon rgne sera peut-tre
tranquille par l'effet de la lassitude gnrale, mais je n'aurai pu
construire un difice solide.

Les sentiments exprims par ce langage revenaient  tout instant dans
les entretiens du comte de l'Isle. Le souvenir de son aeul Henri IV
l'obsdait: Ce n'est qu'en Vende que je puis rellement l'imiter,
disait-il, mourir ou satisfaire les regards de l'Europe fixs sur ma
conduite. Une grande partie de ceux qui combattent pour moi ne m'ont
jamais vu; je n'ai fait qu'une campagne dans laquelle on a  peine
tir un coup de canon. Mais, sincre ou non, le dsir qu'il exprimait
ainsi ne devait pas plus tre exauc pour lui que pour le comte
d'Artois, et le tragique dnouement de l'expdition de Quiberon allait
dtruire les esprances qu'ils avaient fondes sur les insurrections
des royalistes de l'Ouest.




LIVRE CINQUIME

QUIBERON




I

PRPARATIFS DFECTUEUX

Bien qu'au mois d'avril 1795, l'expdition que devait commander
Puisaye ft irrvocablement dcide et qu'on procdt activement  ses
prparatifs, le comte d'Artois,  cette date, tait  ce point laiss
dans l'ignorance des plans qui allaient tre excuts, qu'il doutait
encore de leur ralit. Non seulement on persistait  ne pas l'appeler
 prendre part  leur laboration, et Puisaye, bien qu'il lui et
dlgu ses pouvoirs, ngligeait de le tenir au courant des incidents
auxquels ces prparatifs donnaient lieu, mais encore on affectait de
lui en faire mystre. Aussi, dans l'isolement o il vivait, tranant
son oisivet  travers la petite rpublique de Brme, s'irritait-il du
ddaigneux abandon dont il tait l'objet. Que d'amertume dans les
plaintes qu'il adressait au duc d'Harcourt!

Toutes vos lettres, jusqu' l'poque du 20 avril, me flattent d'une
expdition sur les ctes de France. Les ministres paraissent y
compter, et M. de Puisaye avait l'air de n'en pas douter pour l'poque
du mois de juin. Je persiste, plus que jamais,  penser que le salut
de la France et la tranquillit de l'Europe sont attachs  cette
expdition, et que les troubles qui existent dans toutes les parties
de la France devraient en faciliter le succs et en rendre les effets
dcisifs pour la cause gnrale, si l'Angleterre voulait enfin se
persuader que les moyens lgitimes sont les seuls qui puissent
russir.

Mais  quel espoir puis-je me livrer, lorsque je me rappelle tout ce
qui s'est pass, et lorsque je compare la circonstance actuelle avec
toutes celles dont on n'a pas voulu profiter depuis plus de dix-huit
mois? Je ne rappellerai point ici les vnements et je ne parlerai pas
davantage de la manire dont le cabinet de Londres a rpondu  ma
franchise,  mon abandon, je dirai mme  ma soumission absolue. Vous
tes instruit comme moi de tous ces objets, et tout en me recommandant
la confiance, il est impossible qu'en relevant notre correspondance,
vous n'accusiez pas le ministre de mauvaise volont ou d'une
faiblesse inexcusable.

Est-ce donc dans le moment actuel o je puis tre assez audacieux et
assez confiant pour me flatter de voir raliser, aujourd'hui, cette
expdition promise depuis dix-huit mois et toujours retarde sous de
vains prtextes? Car je mets en fait qu'un ministre loyal et homme
d'tat aurait su calculer qu'il fallait avoir l'air de tout
abandonner, au dehors, pour tout dfendre, tout rtablir et mme tout
conqurir au centre de la France, en touffant dans son propre sein le
germe qui dtruira l'Europe.

Sans rappeler le pass, qui est suffisamment grav dans nos esprits,
que vois-je  l'poque prsente? La coalition des puissances anantie,
puisque le roi de Prusse a fait sa paix, puisque l'Empire est au
moment de conclure la sienne, puisqu'enfin on assure que l'Espagne
elle-mme a suivi ce honteux exemple. Les rois de Naples et de
Sardaigne ne tarderont pas  adopter les mmes mesures, pour peu que
la Convention leur en laisse la possibilit; il restera donc, pour le
moment, l'Empereur et l'Angleterre. Mais, en admettant mme, ce qui
est difficile  croire, que Vienne et Londres n'aient pas donn leur
assentiment aux paix qui sont conclues, et qui vont se conclure,
connaissons-nous  ces deux cabinets assez de vigueur, de rsolution
et de moralit, pour penser qu'ils auront le noble courage de
soutenir  eux seuls tout le poids de la guerre, et de rendre cette
guerre aussi juste que salutaire, en renonant  tout projet de
conqute et en se dclarant les gnreux soutiens des autorits
lgitimes? Nous avons malheureusement trop d'exprience pour nous
livrer  un tel espoir, et il ne m'est que trop permis de craindre que
l'Empereur ne tardera pas  traiter avec les rgicides, et que,
volontairement ou par manque d'nergie, l'Angleterre sera entrane 
suivre la mme marche.

Jetons maintenant nos regards sur l'intrieur; il y existe srement
beaucoup de royalistes et beaucoup d'ennemis de la Convention, malgr
le modrantisme qu'elle a adopt maintenant; mais peut-on comparer
leur existence et leur position actuelle avec celle qu'ils avaient il
y a quatre mois seulement, et, en supposant mme que les vues de
Charette, en traitant avec la Rpublique, puissent tre excusables, ou
en croyant qu'une partie des meneurs de la Convention veulent tendre 
rtablir une sorte de monarchie (ce qui n'est gure probable), puis-je
et dois-je me flatter que ce sera dans le moment prsent, et d'aprs
l'tat actuel des affaires, au dehors et au dedans, que l'Angleterre
va excuter une expdition qu'elle a toujours retarde ou lude,
lorsque tout paraissait en assurer le succs?

De ces lamentations qui n'taient que trop justifies, on doit
conclure qu'un dcouragement profond s'tait empar du comte d'Artois
et qu'il doutait tout autant du succs d'une expdition trop tardive,
 son gr, que de cette expdition elle-mme. Aussi, est-ce sans grand
espoir et comme par acquit de conscience qu'il invitait d'Harcourt 
s'informer des intentions positives du cabinet britannique. Le projet
tenait-il toujours ou tait-il abandonn? Et si, malgr la paix qui se
ngociait au mme moment entre la Prusse et la Rpublique,
l'Angleterre entendait continuer la guerre,  quel moment
reconnatrait-elle les autorits lgitimes et se dciderait-elle 
faire agir ce puissant ressort?

Le prince n'avait pas encore reu une rponse  ses demandes, et sans
doute ne les esprait-il pas favorables, lorsque lui parvint 
Grattand, prs de Brme, dans les derniers jours de juin, une
communication de lord Grenville, qui dirigeait en Angleterre le
Foreign Office. Ce ministre lui apprenait officiellement que les
troupes franaises,  la solde anglaise, taient expdies en
Bretagne. Comme l'intention de cet envoi est plutt de protger le
dbarquement des provisions et des munitions militaires que Sa Majest
envoie aux royalistes de la Bretagne, que de tenter une entreprise
militaire avec une force si peu considrable, Sa Majest n'a pas cru
devoir proposer  Votre Altesse royale de se joindre  une expdition
dont l'issue pourrait tre si incertaine.

La lettre se terminait par de vagues promesses pour le jour o, la
Vende ayant repris les armes et rpar ses revers, il serait utile
que le prince ret le commandement d'un des corps expditionnaires.
Mais, en fait, elle ne disait qu'une partie de la vrit. C'tait bien
une troupe destine  combattre que l'Angleterre dirigeait sur les
ctes de France sous les ordres du comte de Puisaye et du marquis
d'Hervilly. Au moment o le prince adressait ses remerciements  lord
Grenville, en insistant pour obtenir de jouer un rle dans les
oprations, cette troupe avait dbarqu sur les rivages de la baie de
Quiberon, et les irrparables fautes qui la vouaient par avance  un
dsastre certain taient dj commises.

Ces fautes taient telles, qu'elles frappaient les esprits prvoyants
et aviss, et qu'tant restes inexpliques, on peut se demander
aujourd'hui, comme ils se le demandaient alors, si l'Angleterre
souhaitait le succs de cette campagne et si, en jetant dans cette
aventure l'lite de la marine franaise, elle n'avait pas cherch 
dtruire les seuls rivaux qu'elle et  redouter. Le marquis
d'Andign, dans ses Mmoires, se fait l'cho des rumeurs qui
clatrent au lendemain de la catastrophe. Mais il les dclare
injustes et sans fondement:

M. Vindham me dit qu'il esprait que je ne souponnerais pas les
ministres d'avoir nourri un projet aussi perfide; je lui dis, comme je
le pensais, que je les en croyais incapables. Si le reproche de
perfidie qu'on leur adressait alors tait dnu de tout fondement, on
ne peut aussi facilement pallier l'ignorance profonde qui avait
prsid  la conduite de cette expdition, ignorance que le ministre
anglais a gnralement montre dans les expditions continentales.

Ignorance ou perfidie, il n'est que trop vrai que les organisateurs
avaient manqu de prvoyance et de prudence. Au lieu d'attendre pour
faire partir Puisaye que tous les volontaires recruts en vue de
l'expdition, au nombre de douze mille environ, fussent enrgiments
et arms, et au lieu de leur adjoindre les forces britanniques que
commandait lord Moira, on dcida que Puisaye prendrait les devants
avec un effectif de cinq mille hommes. Comment esprer conqurir la
France avec si peu de monde? Comment surtout se flatter d'y rveiller
l'opinion royaliste, si la prsence d'un prince franais  la tte de
l'expdition ne venait lgitimer une tentative faite avec le concours
de l'tranger et lui donner un caractre national?

Il est vrai que Puisaye affirmait qu' peine dbarqu, quarante mille
chouans, Vendens et Bretons, viendraient se joindre  lui et qu'en
s'avanant  leur tte au coeur de la France, il verrait se rallier 
ses drapeaux les populations royalistes, tires de leur torpeur. Mais
compter sur ces secours tait encore une illusion. Depuis plusieurs
mois, Charette, aprs avoir sign la paix avec la Rpublique, restait
au repos. Sans doute, il se prparait  reprendre les armes. Mais il
ne les avait pas encore reprises. D'ailleurs, et-il t dj prt 
recommencer la guerre, on pouvait toujours craindre qu'il refust
d'associer ses efforts  ceux de Puisaye. Leurs vieilles querelles
nes de leurs rivalits n'avaient laiss subsister entre eux que
sentiments de dfiance et de haine. Quant aux chefs qui n'avaient pas
dsarm ou qui s'taient dj remis en tat de combattre, Stofflet,
Cadoudal, Mercier la Vende, d'autres encore, ils ne disposaient que
de quelques milliers d'hommes, et leur secours ne pouvait tre
suffisamment efficace.

Ces considrations auraient d, semble-t-il, faire ajourner
l'expdition. Mais Puisaye voulait en avoir tout l'honneur. Il avait
promis aux Anglais de remettre la Bretagne sous les armes, de
s'emparer de la presqu'le de Quiberon, d'entraner tous les pays
royalistes. Prsomptueux et vain, il croyait pouvoir venir  bout de
la tche qu'il assumait et, press d'agir, il entendait agir seul. La
premire faute consista donc  aller de l'avant sans s'tre assur
des moyens que pouvait fournir l'intrieur du pays. Elle fut le
rsultat de l'ambition de Puisaye, des rivalits des chefs vendens et
de l'opinion dfavorable qu'ils avaient de lui.

Aprs celle-l, il y en eut d'autres non moins regrettables. Puisaye
accrut, comme  plaisir, les dfiances qu'il inspirait aux royalistes
en cartant de l'expdition des personnages connus par leur dvouement
 la cause royale et qui avaient entrepris de recruter des troupes
avant que lui-mme arrivt en Angleterre. Le marquis du Dresnay et le
comte d'Hector furent ainsi mis de ct au dernier moment, bien que
les rgiments qu'ils avaient forms, et qui portaient leur nom,
fussent dsigns pour faire partie du corps expditionnaire. La
disgrce dont ils furent frapps mcontenta trs gravement les
royalistes, celle du comte d'Hector surtout,  qui Puisaye n'avait 
reprocher que d'tre l'admirateur et l'ami de Charette. Ancien chef
d'escadre, ce vieux marin avait form son rgiment d'officiers de
marine. Ils ressentirent cruellement l'affront qui leur tait fait
dans la personne d'un chef qu'ils vnraient, et ils en gardrent 
Puisaye un profond ressentiment.

Enlev  ses marins, d'Hector pouvait prtendre aux fonctions de
marchal gnral des logis, qui devaient faire de celui qui en tait
investi le bras droit du gnral en chef. Puisaye lui prfra le comte
d'Hervilly, bien que moins ancien. Jeune encore et soldat rput,
s'tant distingu en Amrique pendant la guerre de l'Indpendance, et
ayant donn au roi, durant les plus mauvais jours de la Rvolution,
des gages clatants d'intrpidit et de dvouement, d'Hervilly ne
semblait pas au-dessous du rle qui lui tait confi. Mais on le
disait aussi ambitieux que Puisaye. En outre, il passait pour
susceptible  l'excs, imprieux, brutal, afflig d'un dtestable
caractre, et on ne l'aimait pas. Sa nomination mcontenta la plupart
de ceux qui le connaissaient et plus encore les amis du comte
d'Hector. Puisaye ne tarda pas  se repentir de l'avoir choisi. Les
dissentiments qui clatrent entre eux, le jour mme du dpart de
l'expdition, furent aussi une des causes du dsastre final, non moins
que l'incapacit dont fit preuve dans l'action le malheureux
d'Hervilly et qu'il paya de sa vie.

C'tait dj bien grave que l'expdition, au moment de se mettre en
route, emportt avec elle tant de germes de division, tant de causes
quasi certaines d'chec. Mais  ces inconcevables imprudences on en
ajouta une qui les dpassait toutes et qui, en rendant invitables des
trahisons et des dsertions, devait, aboutir finalement  une
catastrophe. Les rgiments dsigns pour la Bretagne ne possdaient
encore que des cadres. Les officiers avaient t nomms, mais les
soldats manquaient. On eut l'ide funeste d'aller les recruter sur les
pontons o l'Angleterre tenait, dans une captivit rigoureuse, en les
accablant de mauvais traitements, les prisonniers qu'elle avait faits
sur les armes de la Rpublique.

Mal vtus, mal nourris, mal logs, ces malheureux appelaient
perdument la fin de leurs maux. En leur proposant de s'enrler dans
les bataillons royalistes, on leur offrait une occasion inespre
d'chapper  leur sort et de revoir leur patrie. Des officiers
royalistes furent chargs de leur exposer les avantages qui
rsulteraient pour eux d'un engagement. On en tenta de la sorte
plusieurs milliers. Mais il n'y eu eut gure que quinze cents qui
rpondirent  cet appel et souscrivirent aux conditions qui leur
taient faites. Ils furent rpartis entre les rgiments au nombre de
cinq qui devaient partir. En y entrant, ces volontaires, pour la
plupart, se promettaient de dserter une fois en France. C'est dire
que, loin d'tre une force pour l'arme royaliste, ils devaient, en
l'abandonnant, prcipiter sa dfaite.

L'Angleterre enfin couronna cette srie de fautes et les aggrava en
donnant  Puisaye et  d'Hervilly des instructions personnelles  l'un
et  l'autre, et si contradictoires, qu'une fois en route, Puisaye
ayant voulu arguer de ses pouvoirs et de ses ordres, d'Hervilly put
lui en opposer de tout pareils. Ceux qu'avait reus Puisaye, nomm
dj par le comte d'Artois lieutenant gnral, mettaient sous son
commandement les cinq rgiments de Rotalier, de d'Hervilly, de du
Dresnay, de La Chtre et d'Hector qui formaient le corps
expditionnaire. Mais ceux qu'on avait donns  l'amiral Warren,
commandant de l'escadre de transport, lui enjoignaient de dbarquer
sur les ctes de France, dans la baie de Quiberon, un corps de
troupes d'migrs franais sous le commandement du comte d'Hervilly.
Si le dbarquement tait impossible en cet endroit, c'est dans les
environs de Bourgneuf qu'il devrait tre tent, ou mme sur l'le
d'Yeu. En ce cas, le commodore Warren devait agir d'accord avec M.
d'Hervilly et consulter aussi le comte de Puisaye, qui, ayant t
mis dans la confidence, accompagnait M. d'Hervilly[57]. Ainsi, les
instructions qui dsignaient Puisaye pour exercer le commandement
gnral taient contredites par celles qui enjoignaient  Warren de
n'agir que d'accord avec d'Hervilly. Ce devait tre et ce fut pour les
royalistes, aux heures les plus pathtiques de la campagne, une source
de discorde et de dmoralisation dont nous verrons bientt les
lamentables effets.

         [Note 57: Papiers de Puisaye, cits par feu l'abb Charles
         Robert dans son livre sur Quiberon.]

Cantonns aux environs de Southampton et de Portsmouth, les cinq
rgiments, formant un effectif de cinq mille cinq cents hommes, bien
qu'ils ne fussent pas encore au complet, furent runis le 15 juin,
dans la premire de ces villes, et embarqus avec l'aumnerie et les
divers services de l'arme sur une centaine de transports o avaient
t chargs galement les canons du rgiment de Rotalier uniquement
compos d'artilleurs, des approvisionnements, des munitions, cent
mille fusils et soixante mille uniformes destins aux troupes qu'on
recruterait en France. Cet immense convoi mit  la voile le 16 juin,
sous la protection de l'escadre de Warren compose de dix navires de
guerre et de six chaloupes canonnires. L'tat-major, auquel s'tait
adjoint l'vque de Dol, prit place  bord de la _Pomone_, o l'amiral
avait arbor son pavillon.

Le premier corps de dbarquement tait  peine parti, qu'on s'occupa
d'en former un second destin  le soutenir. Celui-ci devait tre
form de deux rgiments d'infanterie anglaise, dits fusiliers et
chasseurs d'York, et de cinq rgiments d'migrs franais: Rohan,
Salm, Prigord, Damas et Bon, qui avaient fait partie de l'arme de
Hollande. On venait de les rappeler du Hanovre o ils s'taient
retirs aprs la dfaite des armes britanniques.

Les deux rgiments d'York taient seuls au complet; ils comptaient
deux mille hommes. Des cinq autres ne restaient que des dbris; leur
effectif reprsentait  peine quinze cents combattants. C'taient du
moins des soldats d'lite, aguerris et entrans, desquels on pouvait
attendre des prodiges, alors surtout qu'ils devaient tre appuys par
deux mille fantassins rguliers. Mais il tait crit que tout, dans
cette malheureuse expdition, serait marqu au coin de l'imprvoyance.
Au dernier moment, les rgiments d'York furent retenus  Portsmouth;
on ne fit partir que les corps d'migrs.

On avait dsign pour les commander, sous l'autorit suprme de
Puisaye, le comte de Sombreuil, fils de l'ancien gouverneur de la
Bastille, que, lors des massacres de septembre, l'hrosme de sa fille
avait arrach  la mort et que, deux ans plus tard, la Terreur avait
envoy  l'chafaud. Charles de Sombreuil atteignait en 1795 sa
vingt-sixime anne. Quoiqu'il ft encore un jeune homme, il s'tait
acquis parmi les migrs une brillante rputation militaire. Cette
circonstance dcida du choix qui fut fait de lui pour conduire en
Bretagne la deuxime expdition. Sa jeunesse, son hrosme, sa fin
tragique  la veille de son mariage avec une jeune fille qu'il aimait
perdument, tout a contribu  exciter autour de son nom et de ses
malheurs une piti profonde. Entre les victimes de cette lamentable
quipe, il n'en est pas qui ait,  un plus haut degr que lui, mrit
d'tre plaint. Il se mit en chemin le 9 juillet pour se rendre 
Quiberon o le premier corps avait opr son dbarquement depuis douze
jours.

La traverse s'tait heureusement accomplie. En cours de route,  la
hauteur de Penmarch, entre Brest et Lorient, on avait  l'improviste
rencontr la flotte rpublicaine, commande par Villaret-Joyeuse. Dj
puise par un combat qu'elle avait soutenu, le 23 juin, contre
l'amiral Cornwallis, elle cherchait  se rapprocher des ctes d'o, la
veille, une tempte l'avait loigne. L'amiral Warren tait parvenu 
l'viter, grce au secours d'une autre escadre anglaise qui tenait la
mer dans ces parages sous les ordres de lord Bridport. Celui-ci,
prvenu  temps, s'tait plac entre le convoi royaliste et la flotte
rpublicaine avec quatorze vaisseaux de ligne, dont huit  trois
ponts, et cinq frgates, auxquels Villaret-Joyeuse ne pouvait opposer
que des forces sensiblement infrieures. Contraint d'oprer sa
retraite en faisant face  son adversaire, il ne parvint  gagner
Lorient qu'aprs avoir laiss trois de ses navires au pouvoir des
Anglais. Pour comble d'infortune, il eut, en arrivant dans ce port, le
cruel spectacle de plusieurs de ses quipages dsertant en masse pour
rejoindre les chouans, qui, sur la nouvelle de la prochaine arrive 
Quiberon d'une arme royaliste, se portaient au-devant d'elle.

Taudis que se droulaient ces incidents, l'amiral Warren, escortant le
convoi confi  sa garde, continuait sa route vers su destination. 
bord des btiments qui les ramenaient dans leur patrie, les migrs,
convaincus que la Bretagne d'abord, la France ensuite allaient se
lever  leur voix, clbraient leurs futurs succs. Bruyants, exalts,
donnant une fois de plus,  l'approche des prils redoutables qu'ils
affrontaient de gaiet de coeur, la preuve de leur lgret et de leur
entire ignorance des changements survenus dans les mes franaises
depuis qu'ils avaient fui leur pays, ils escomptaient par avance la
russite des projets dont ils se faisaient les instruments et le
rtablissement de la royaut. Ils saluaient, comme s'ils en eussent vu
dj se lever l'aurore, les jours de vengeance et de rparation
auxquels ils croyaient toucher.

 leurs propos, on et devin que les misres de l'exil ne les avaient
corrigs ni de leur crdulit, ni de leur scepticisme, ni de leurs
dispositions  s'illusionner en voquant leurs esprances. Ils
perdaient mme de vue l'impression douloureuse et irritante qu'allait
ncessairement causer aux patriotes franais l'enthousiasme que
manifestaient ces revenants en s'avanant contre leur patrie, la main
dans la main de ses ennemis sculaires, et que causait mme  ceux-ci
la forme sous laquelle ils le voyaient clater. Un officier de la
marine anglaise, sir Philip Durham, qui commandait une frgate de
l'expdition, racontait longtemps aprs que les Franais qu'il avait
 son bord le scandalisaient tellement par la licence et l'impit de
leurs propos, que, malgr les quarante-six ans couls depuis,
l'impression de dgot qu'il en avait reue subsistait dans toute sa
force[58].

         [Note 58: Rio: _pilogue  l'art chrtien_.]

Sans doute, ils ne croyaient pas la trahir. En marchant  la conqute
des biens dont la Rvolution les avait dpouills, en cherchant 
dlivrer la France,  relever l'autel et le trne,  venger des
victimes, ils ne doutaient pas qu'ils n'exerassent un droit sacr.
Mais peut-tre et-il t plus digne et plus sage d'apporter dans
l'excution d'une entreprise qu'ils considraient comme lgitime et
ncessaire, et de laquelle ils attendaient le salut, plus de retenue,
plus de modration et surtout un plus pressant souci d'union et
d'entente entre eux. Ces considrations malheureusement leur
chappaient. Si prs d'expier leur folie, ils ne semblaient pas encore
avoir mesur les responsabilits pourtant si graves qu'ils taient eu
train d'encourir, lorsque, le 25 juin, la flotte qui les transportait
jeta l'ancre dans la baie de Quiberon.


II

MIGRS ET CHOUANS

Ds le 23, un btiment, la _Galathe_, dtach de l'escadre avait
port  terre deux chefs chouans: le comte du Bois-Berthelot et le
chevalier de Tintniac. Ayant quitt leur commandement pour aller
confrer  Londres avec le comte de Puisaye, ils arrivaient
d'Angleterre avec lui. Dbarqus  l'avance, ils taient chargs de
rassembler leurs chouans afin de protger la descente du corps
expditionnaire. Le point o il dbarquerait n'tait pas encore
dsign. D'Hervilly voulait que ce ft  l'le d'Yeu[59], dfendue par
une petite garnison, mais dont il serait facile de s'emparer et d'o
on pourrait aisment communiquer avec Charette. Puisaye professait
une opinion contraire. Considrant Charette comme un rival,
passionnment dsireux de se passer de son concours, il entendait
dbarquer sur les rivages de Quiberon, puis, sans perdre une minute,
marcher sur Vannes et sur Rennes qu'on savait insuffisamment
dfendues. Une fois  Rennes, on serait matre de toute la Bretagne,
et il serait temps alors de revenir  Charette.

         [Note 59: L'le Dieu, arrondissement des Sables-d'Olonne, 
         vingt-neuf kilomtres du continent. Dans tous les documents,
         elle est dsigne le d'Yeu.]

Les deux chefs de l'expdition tant ainsi diviss, l'amiral Warren,
que ses instructions invitaient  s'entendre en tout avec eux, ne
savait quel parti prendre. Le retour de Tintniac et de du
Bois-Berthelot coupa court  ses hsitations. Ils annonaient que la
cte de Carnac tait libre et sans dfense, que les chouans allaient
accourir par milliers afin de protger le dbarquement. La
circonstance parut dcisive  l'amiral anglais. Il se rangea 
l'opinion de Puisaye, et la descente sur la cte de Carnac fut
rsolue.

Tintniac et du Bois-Berthelot repartirent aussitt pour se mettre 
la tte des chouans. Ceci se passait dans la journe du 25 juin.
Puisaye aurait voulu dbarquer sur l'heure. D'Hervilly s'y opposa. Il
tenait  s'assurer par lui-mme que la cte tait vide de dfenseurs.
Il consacra tout le lendemain  longer le rivage  bord d'un lougre,
une lunette d'approche  la main, et perdit ainsi un temps prcieux.
Dans la soire seulement, les migrs furent embarqus sur des bateaux
plats qui devaient les conduire dans l'anse de Carnac. Ils y
dbarqurent le 27, ds le lever du soleil, aprs avoir vu flotter le
drapeau blanc au sommet de la butte Saint-Michel. Ce drapeau annonait
aux arrivants que les quelques soldats rpublicains qui gardaient
Carnac avaient t mis en fuite par les chouans.

Sur ce premier succs des royalistes, qui prcda la mise  terre de
l'expdition, nous avons, entre autres rcits, celui d'un tmoin
oculaire, le chouan Rohu, appartenant  la lgion de Georges Cadoudal,
et sous les ordres duquel on avait plac les matelots de l'escadre de
Villaret-Joyeuse, qui avaient dsert en arrivant  Lorient, aprs le
combat naval du 23 juin, pour se porter  la rencontre des migrs.

Le 27 juin, raconte Rohu, la flotte anglaise portant les troupes de
dbarquement ayant enfin paru dans la baie, nous nous portmes vers
la cte, ayant M. de Tintniac  notre tte. Le bourg de Carnac et la
butte de Saint-Michel taient occups par les troupes du gnral
rpublicain Romand. Le gnral de Tintniac dirigea une colonne sur ce
bourg, et nous marchions avec lui vers Saint-Michel o flottait le
drapeau tricolore. Nos marins, sans hsitation aucune, montrent la
butte sous le feu de l'ennemi, et nous n'tions devancs que par notre
gnral qui courait de toutes ses forces.  notre arrive au sommet,
les bleus descendirent rapidement du ct oppos, se dirigeant vers le
bourg. Aussitt, on fait descendre les insignes de la Rvolution.
Tintniac met bas ses habits, tire sa chemise, l'attache  la drisse
du pavillon et improvise ainsi le drapeau blanc. Il m'ordonne de
poursuivre les troupes rpublicaines qui fuient dans la direction de
Plouharnel; lui marche vers la cte pour se mettre en communication
avec l'escadre. Dans leur fuite, douze soldats de Romand allrent vers
le Paux, et se trouvrent, d'un ct coups par la mer, de l'autre par
les miens qui les avaient devancs sur la route de Plouharnel; ils
furent obligs de se rendre. Je continuai la poursuite jusqu'au
village de Pontneuf-en-Plouharnel, et l je reus l'ordre de prendre
poste au village de Sainte-Barbe en face du fort de Penthivre[60].

         [Note 60: Manuscrit de Rohu.]

En mme temps, du Bois-Berthelot s'emparait du bourg de Carnac sans
rencontrer d'ailleurs aucune rsistance. De toutes parts, les forces
rpublicaines, rares et parses, se repliaient sur Hennebont, en vertu
des ordres de Hoche. Il venait d'arriver  Vannes, et constatant
l'absence totale de moyens de dfense, il prfrait reculer jusqu'au
moment o, ayant sous la main les effectifs qu'on lui envoyait en
toute hte des cinq dpartements placs sous son autorit, il serait
en tat de reprendre l'offensive.

La cte balaye par les chouans, l'expdition mit pied  terre, au
milieu d'un indescriptible enthousiasme. Il fut  son comble lorsque,
au milieu des migrs qui se prsentaient ple-mle avec les marins
anglais, on vit apparatre le grand aumnier, Mgr de Herc, accompagn
de ses prtres. Ils avaient tous repris leur costume ecclsiastique.
On s'agenouillait devant eux; on leur baisait les mains. On suppliait
l'vque de bnir cette foule prosterne, et de toutes parts
retentissaient les cris: Vive Dieu! vive le roi! Le lendemain, dans
une lettre envoye  Londres, un officier attach  l'expdition
crivait:

Je croyais qu'il n'y avait plus de bonheur pour moi sur la terre;
mais, depuis que ces braves chouans m'ont serr dans leurs bras, nous
prenant  tmoins les uns aprs les autres de leur fidlit,
renouvelant dans nos mains leur serment de ne jamais abandonner ni
leur Dieu, ni leur roi, je vois qu'il me reste encore une patrie[61].
Et faisant allusion  des pisodes des guerres livres autrefois sur
la cte bretonne entre Franais et Anglais, il ajoutait cette phrase
qui marquait tristement combien avait chang depuis la noblesse
franaise, allie maintenant aux anciens ennemis de la France: Mon
pre dfendait Quiberon. Voil son fils et le fils de Tintniac qui
leur succdent. Puissent-ils les trouver dignes d'eux! Il est vrai
qu'on lit dans une autre lettre: Je croirais que les troupes
anglaises ne paratront pas en France. Les prjugs des Bretons s'y
opposent, et la dclaration de M. de Puisaye leur promet qu'il n'y
aura aucune troupe trangre. Si on en demande, elles seront prtes.

         [Note 61: Archives de Chantilly.]

Ces quelques lignes rvlent l'une des causes qui dj mettaient les
Bretons en dfiance. Ils nourrissaient contre les Anglais une haine
sculaire et invtre. Ils rpugnaient  marcher par eux et avec eux.
Puisaye avait prvu les effets de cette rpugnance, et, dans la
proclamation dont il s'tait fait prcder en vue d'appeler les
Bretons aux armes, il dclarait que l'arme royaliste qu'il commandait
serait entirement compose de troupes franaises. Les chouans n'en
furent pas moins choqus par la vue des matelots anglais. Ce fut de
mme une dception pour eux de constater l'absence du prince franais
dont on leur avait annonc la venue.

Il convient, au surplus, d'observer que, si l'Angleterre s'opposa  ce
que ses propres soldats participassent aux oprations dont l'envoi des
migrs  Quiberon marquait le dbut, ce n'est pas qu'elle craignt
d'offenser les Bretons, mais parce qu'elle ne voulait exposer ses
effectifs que lorsqu'elle serait sre qu'ils seraient soutenus par un
grand mouvement de rbellion  l'intrieur de la France.

Cette intervention de l'Angleterre ne fut pas d'ailleurs l'unique
motif du dcouragement qui ne tarda pas  s'emparer des chouans. Ils
taient venus au-devant des migrs remplis d'ardeur et de confiance.
Mais,  peine arrivs, ceux-ci, presque tous nobles et entichs de
prjugs, les blessrent par leur arrogance et par le mpris dans
lequel ils affectaient de les tenir. Ces obscurs serviteurs de la
cause royale ne leur inspiraient que railleries et ddains. Ils les
traitaient sans mnagements, voire avec brutalit. Puisaye, qui
connaissait ces pauvres chouans pour les avoir, en Vende, mens au
combat, savait comment il fallait s'y prendre pour les amadouer et
pour utiliser leur intrpide bravoure; il eut soin de ne pas les
offenser. Il n'en fut pas de mme de d'Hervilly. Lorsqu'il eut  leur
distribuer des uniformes et des armes, il s'irrita de leur impatience,
de la prcipitation et du dsordre qu'ils mirent  s'emparer des
fusils, des munitions et des vivres. Il leur parla durement. Puisaye
tant intervenu pour les justifier, d'Hervilly menaa de repartir
sur-le-champ avec les cinq rgiments  la solde de l'Angleterre.

Il y eut d'autres incidents qui donnrent lieu  des altercations
regrettables entre chouans et migrs, voire  des scnes tragiques.
En essayant leurs fusils, les chouans blessrent deux soldats arrivs
d'Angleterre. On alla jusqu' raconter que deux cents paysans qui
avaient assist au dbarquement des migrs, tant rests sans
rpondre au cri de: _Vive le roi_, pouss par ceux-ci dont ils ne
comprenaient pas la langue, les chouans les auraient fusills. Ils en
ont tu plusieurs, arrt vingt, pendu dix-sept, le comte d'Hervilly a
sauv les trois autres[62].

         [Note 62: Archives de Chantilly.--Nulle autre part, que je
         sache, il n'est fait mention de cette boucherie, ce qui
         permet de mettre en doute sa ralit.]

Ces faits et d'autres, rapprochs de ce qu'on racontait de la
sauvagerie et de la cruaut des chouans, de leur manire de combattre,
eurent pour effet d'accrotre le mpris des migrs pour eux. Ds
qu'ils eurent pris contact les uns avec les autres, ce fut une cause
de divisions qui allrent en s'aggravant de plus en plus. Rohu nous en
fournit un tmoignage dans le journal manuscrit que nous avons dj
cit.

Le lendemain, Georges m'envoya porter une lettre au gnral
d'Hervilly commandant en chef des troupes dbarques, qui avait tabli
son camp au bourg de Carnac. Je fus bien accueilli par le gnral, qui
me fit passer au salon o on me servit  boire et  manger en
attendant la rponse. Deux messieurs entrrent dans le salon, et
faisant le tour de la table, l'un dit  l'autre:

--Qu'est-ce que cela?

--C'est un chouan, apparemment, rpondit l'autre; on ne voit que cela
ici.

Me levant de table, je leur dis:

--Prenez patience, messieurs; avant longtemps, vous en verrez d'une
autre couleur plus que vous ne voudrez.

L-dessus ils sortirent, et je remontai prs du gnral auquel je
racontai ce qui venait de se passer. Il me parut trs mcontent des
propos qu'on m'avait tenus et envoya son homme s'informer de ces
personnes. En me quittant, il me pria d'oublier ce petit dsagrment,
et de venir hardiment le trouver quand les besoins du service
l'exigeraient, m'assurant que pareille chose n'arriverait plus.

Contrairement  cette promesse, pareille chose se renouvela souvent,
engendrant dans la masse des forces royalistes des dissentiments,
lesquels n'taient aprs tout qu'une image de ce qui se passait entre
les chefs. Loin de se rapprocher, de se rconcilier, de s'entendre,
alors que le souci de la cause qu'ils dfendaient leur en faisait un
devoir, ils se dnigraient et se contrecarraient. Ils contribuaient
ainsi  diviser leur arme en deux camps ennemis: d'un ct, les
chouans rallis  Puisaye, de l'autre, les migrs gnralement plus
favorables  d'Hervilly.

Il avait t dcid qu'aussitt aprs le dbarquement, une crmonie
religieuse aurait lieu sur la plage. Mgr de Herc devait y clbrer la
messe en prsence de toutes les troupes assembles, y bnir leur
drapeau et y proclamer roi Louis XVIII. comme successeur de Louis XVII
dont on venait d'apprendre la mort. Cette crmonie fixe au 28,
d'Hervilly s'abstint d'y venir. Il assista avec ses troupes  une
messe basse dans l'glise de Carnac, tandis que non loin de l, en
plein air, Mgr de Herc officiait en prsence de Puisaye, des chouans
revtus de leur nouvel uniforme rouge et sous les yeux d'un peuple
immense accouru de toutes les communes du littoral.

Ainsi, les causes de querelles, et partant de faiblesse, taient de
tous les instants. Puisaye, on l'a vu, aurait voulu s'avancer dans
l'intrieur. Les chefs chouans taient du mme avis et entre autres
Georges Cadoudal, que mcontentait dj l'attitude de d'Hervilly. Mais
celui-ci s'y refusa; il entendait d'abord laisser ses troupes se
reposer et se refaire; il voulait aussi attendre la division Sombreuil
qui devait fournir  l'arme un renfort de quinze cents combattants
solides et aguerris. C'est du moins le prtexte qu'il allgua. Mais ce
n'tait qu'un prtexte, puisque, lorsque cette division arriva, il
ngligea de l'utiliser. Son concours tant rigoureusement ncessaire,
il fallut se soumettre  sa volont. Toute l'arme, migrs et
chouans, prit ses cantonnements dans les divers villages chelonns
sur la cte, et c'est  peine si, par quelques reconnaissances en
avant, on protgea l'arme contre les attaques des rpublicains.

Le chouan Rohu constate dans son journal cette immobilit et ses
effets.  la nouvelle du dbarquement, le peuple, de plusieurs lieues
 la ronde, accourait en foule pour prendre des armes et s'enrler
pour le service du roi ... L'enthousiasme tait inexprimable, tant on
avait hte de se dlivrer du joug rvolutionnaire. Des colonnes de
chouans furent diriges sur Auray et deux sur Landvant, qui eurent
divers engagements avec les bleus, mais qu'on ne voulut seconder ni
par l'artillerie, ni par les troupes de ligne. Aussi, Hoche ne tarda
pas  s'apercevoir que le mouvement royaliste tait dirig par des
hommes qui ne connaissaient point le dvouement des Bretons  la cause
de la lgitimit. En ce moment, si les migrs avaient avanc dans
l'intrieur, il tait visible que la Bretagne se soulevait en masse,
tant tait grande la joie produite par la nouvelle de l'arrive d'une
arme royale.

Pendant ce temps, Puisaye consacrait ses loisirs  accabler de
lettres pressantes le cabinet britannique. Il demandait des renforts,
de l'artillerie, des chevaux, des armes, des vivres, un million en or
afin de pouvoir nourrir les quatre-vingt mille hommes qu'il allait
avoir sur les bras, disait-il. Il demandait que les troupes soldes
par l'Angleterre fussent sous son commandement direct, et que
d'Hervilly, tout en conservant le sien, ft mis  ses ordres. Avec
cela, crivait-il au ministre Windham, je vous rponds de la Bretagne
entire ... Il n'y a rien  pargner et la France est sauve.

Quelques jours plus tard, aprs le dsastre de Sainte-Barbe que nous
racontons plus loin, non langage changera. Il n'aura plus confiance
dans les troupes dont d'Hervilly, mortellement bless dans ce combat,
a d lui laisser le commandement: L'intervention de vos troupes est
ncessaire, crit-il  Windham, et je prfrerais maintenant deux
mille Anglais  six mille Franais. Ces lignes rvoltantes sous une
plume franaise se peuvent-elles justifier? Les chouans taient-ils
devenus moins braves? Les migrs manquaient-ils de courage? Non
certes. Mais ils taient dcourags par les revers qu'ils venaient de
subir, par ceux qu'ils prvoyaient et par l'imminence du pril auquel
les avait livrs l'incapacit de leurs chefs.

Vingt-quatre heures aprs le dbarquement, d'Hervilly donna une
nouvelle preuve de la sienne en refusant d'aller en avant comme le
souhaitait Puisaye et en prenant, pour agir, des dlais qui permirent
 Hoche de concerter, sans tre inquit, des mesures nergiques et
rapides. Ds le 30 juin, le gnral rpublicain avait sous la main
assez de soldats pour s'emparer tour  tour d'Auray, de Mendon et de
Landvant, qu'avaient occups les chouans commands par Vauban,
Tintniac et du Bois-Berthelot. Avec des canons et des troupes du
corps expditionnaire, ces trois chefs se faisaient fort de rsister
et de se maintenir dans leurs postes. D'Hervilly refusa de leur
envoyer ces secours, bien qu'il les leur et promis, et les chouans
durent rtrograder en ramenant du Bois-Berthelot grivement bless.
Cet chec tait un avertissement. En mme temps qu'il donnait tort 
l'immobilit de d'Hervilly, il l'obligeait  y mettre un terme et le
dtermina  procder, sans retard,  une opration  laquelle il
attachait la plus haute importance.

 l'ouest de la baie de Quiberon, se trouve la presqu'le de ce nom, 
l'extrmit d'une plage tendue, plate et sablonneuse, qu'on appelle
dans le pays _la Falaise_. Longue d'environ quinze kilomtres et
renfermant un assez grand nombre de bourgs et de villages dont celui
de Quiberon et celui de Port-Halliguen o devait s'achever, dans un
effroyable dsastre, l'crasement des royalistes, la presqu'le est
relie au continent par une troite langue de terre, qui se rtrcit
en avanant. Cette langue est resserre entre les eaux de la baie et
celles de la mer sauvage.  l'endroit o son largissement marque
l'entre de la presqu'le, s'lve le fort Penthivre, bti sur des
rochers escarps que les flots recouvrent  la mare montante; il
dfend la presqu'le du ct de la terre et du ct de la mer. Du ct
de la terre, il en est, en quelque sorte, la clef, ses canons dominant
la Falaise, et, du ct du large, ils peuvent tenir  distance une
flotte ennemie.

Ayant compris l'importance stratgique de ce poste, d'Hervilly avait
rsolu de s'en emparer et de se rendre matre de la presqu'le. Elle
lui offrait un abri sr pour son arme, si celle-ci tait oblige de
se replier, un dpt pour les immenses approvisionnements amens
d'Angleterre, la possibilit de rester en communication avec les
escadres anglaises, de se ravitailler, par consquent, et au besoin de
se rembarquer.

Cette fois, Puisaye fut d'accord avec lui. Le 30 juin,  leur demande,
l'escadre anglaise opra une reconnaissance. Elle se rapprocha de la
cte et envoya sur le fort une centaine de boulets. C'est  peine s'il
rpondit. On en conclut qu'il tait sans dfense et on dcida de
l'attaquer par terre, ce qui fut fait dans la nuit du 2 au 3 juillet.
La garnison se composait de quatre cent cinquante hommes. Bloque
depuis plusieurs jours dans la presqu'le, elle tait dpourvue de
vivres et de munitions.  la premire sommation, le commandant se
dclara prt  capituler. Sans qu'un coup de fusil et t tir, il
convint avec d'Hervilly des termes d'une convention. Elle assurait 
la garnison les honneurs de la guerre, ainsi qu'une libre retraite
aprs avoir dpos les armes au pied du glacis.

Pendant qu'on discutait, d'autres troupes amenes par Puisaye
arrivrent en vue de tenter l'assaut. D'Hervilly sortit pour arrter
ce mouvement et annona  Puisaye ce qui venait d'tre dcide. Puisaye
protesta. Il allgua que les soldats rpublicains taient sujets du
roi, que des sujets ne traitent pas avec leur souverain et que la
garnison devait se rendre  discrtion. D'Hervilly se laissa
convaincre. Il revint auprs du commandant; il lui notifia qu'elle
serait passe au fil de l'pe si elle persistait  rclamer les
honneurs de la guerre. Le commandant renona  toute rsistance et se
rendit sans conditions.

Les deux gnraux, renouvelant et aggravant l'imprudence qu'on avait
dj commise en Angleterre en recrutant des soldats parmi les
prisonniers franais dtenus sur les pontons, proposrent  la
garnison de s'enrler parmi les troupes royalistes. Elle accepta en
partie, et apporta dans les rgiments o elle fui incorpore de
nouveaux lments de trahison. Quant aux hommes qui refusrent,
officiers pour la plupart, ils furent expdis en Angleterre. Puisaye,
en les faisant partir, oublia qu'ils taient Franais comme lui et
crivit  Windham en l'invitant  les traiter, dans les prisons,
comme des sclrats dont les excs avaient prononc l'arrt. Windham
eut le bon got de ne pas tenir compte de la recommandation, et, plus
tard, ces officiers reconnurent que, contrairement  ce qui se passait
pour la plupart de leurs compatriotes, les Anglais les avaient traits
comme des prisonniers sur parole et avec assez d'humanit.

On a vu quels avantages d'Hervilly comptait tirer de la prise du fort
Penthivre. Mais ils ne pouvaient tre effectifs qu'autant qu'il
conserverait ses communications avec le dehors et ne se laisserait pas
cerner dans la presqu'le.  la vrit, si la porte lui en tait
ferme, il garderait ses communications avec la flotte anglaise. Mais,
pour que le secours qu'en ce cas il en pouvait attendre, ft efficace,
il fallait que les vents ou la mare permissent aux btiments de se
rapprocher de la cte, et, s'il y avait lieu de procder  un
embarquement prcipit, qu'ils fussent assez nombreux pour prendre 
leur bord, non seulement les troupes qu'ils avaient amenes
d'Angleterre, mais encore les lgions de chouans, au total un effectif
de douze mille hommes environ, sans parler de la population du
littoral, vieillards, femmes, enfants, qui dj venaient, avec leurs
charrettes et leur btail, rejoindre l'arme royaliste par peur des
troupes rpublicaines et y jetaient le dsordre et le dsarroi.

Le pril qui rsultait de ces ventualits n'chappait pas 
d'Hervilly. Il semble bien qu'il ait voulu le prvenir, puisque, ds
ce moment, il donna l'ordre  Vauban de s'tablir de Carnac 
Sainte-Barbe, de manire  former une ligne de dfense en avant de la
presqu'le. Mais c'tait dj trop tard. En apprenant l'occupation de
la presqu'le de Quiberon par les royalistes, Hoche avait rsolu de
les y enfermer. Assur d'y parvenir, il mandait  son chef
d'tat-major: Ils sont ainsi que des rats enferms dans Quiberon, et
il faisait dire au Comit de salut public d'tre tranquille sur les
suites du dbarquement. La dfaite de ces rebelles n'tait plus
qu'une affaire de quelques jours.

En mme temps, ses troupes, de toutes parts, marchaient vers la
presqu'le, dlogeant les chouans de leurs positions, les obligeant 
se replier et chassant devant elles une masse de peuple affol.
Vainement Vauban essayait de tenir tte  l'ennemi. D'Hervilly ne lui
envoyait aucun secours. Les chouans, exasprs de n'tre pas soutenus
par les troupes soldes, refusaient de se battre, jetaient leurs armes
et s'enfuyaient.

--Pourquoi et pour qui donc sont venus tant de secours de
l'Angleterre, si l'on ne veut pas s'en servir? s'criait Cadoudal. Je
me reproche bien d'avoir t un des chefs qui ont protg cette
descente, qui ne tend  rien moins qu' faire craser le parti par le
systme destructeur que l'on a adopt.

Les plaintes de Cadoudal n'taient que trop fondes. Les troupes
soldes n'avaient encore pris part  aucune action, si ce n'est  la
prise du fort Penthivre, qui s'tait faite sans combat. Les chouans
s'tonnaient et s'indignaient d'une immobilit qu'ils ne
s'expliquaient pas plus qu'ils ne s'expliquaient maintenant cette
retraite de toute l'arme. Rohu, qui tait  Sainte-Barbe, raconte,
non sans amertume, que son colonel  la vue des rpublicains, lui
donna l'ordre, non d'aller en avant, mais de se tenir 
l'arrire-garde pour protger les habitants qui, de plus de trente
paroisses, fuyaient devant les bleus. La mer tait basse et l'anse de
Plouharnel tait encombre de femmes portant ou tranant leurs
enfants, de charrettes charges de tout ce qu'on avait eu le temps d'y
mettre en grains, en linge, d'hommes poussant leur btail devant eux
et rclamant  grands cris notre secours pour les prserver de la
fureur des ennemis qui tiraient sur eux et avaient mme dj pris
plusieurs charrettes.

Ainsi se ralisait pour le gnral Hoche l'espoir qu'il avait conu en
voyant d'Hervilly s'emparer du fort Penthivre. migrs, chouans,
populations fugitives, allaient se trouver prisonniers dans la
presqu'le. Les chouans y arrivrent exasprs et dcourags.
D'Hervilly mit le comble  leur colre en essayant de refuser le
passage du fort  tout ce peuple o se trouvaient leurs femmes et
leurs enfants et qui s'tait mis sous leur protection. Puisaye dut
user de son autorit pour obtenir que ces malheureux pussent se
rfugier dans la presqu'le, et qu'on leur distribut des vivres. Mais
le ressentiment des chouans contre d'Hervilly en devint plus vif. Les
dfiances qu'ils nourrissaient contre les troupes soldes s'accrurent
et s'envenimrent.

Le 5 juillet, en visitant les postes chouans, Puisaye constata ces
dispositions. Ce n'tait plus, il l'avoue dans ses Mmoires, comme aux
premiers jours, o lorsqu'on l'apercevait, on l'accueillait aux cris
de: Vive le roi! Partout on observa un morne silence. Inutilement, il
assura que la retraite des troupes soldes n'avait t qu'une feinte
pour attirer l'ennemi, il ne persuada personne. Les chouans, aprs
avoir salu les migrs comme des librateurs, les accusaient d'avoir
fait manquer l'expdition et appelaient sur eux la vengeance du ciel.
Le fougueux Georges Cadoudal n'apportait aucune retenue dans
l'expression de sa colre et regrettait que ces monstres n'eussent
pas t engloutis dans la mer, avant d'arriver  Quiberon.


III

L'AFFAIRE DE SAINTE-BARBE

Aprs avoir poursuivi les chouans jusqu'au del de Sainte-Barbe, Hoche
s'arrta et s'tablit sur les positions d'o il venait de les chasser.
En allant plus loin, il se ft expos aux feux du fort Penthivre et 
ceux des canonnires anglaises embosses non loin du rivage. Il lui
suffisait, pour le moment, d'avoir jet l'arme royaliste dans la
presqu'le. Il fallait maintenant l'empcher d'en sortir. Dans ce but,
il fit dresser en avant de son camp, adoss au village de
Sainte-Barbe, une ligne de dfense longue d'environ quatorze cents
mtres. Du fort Penthivre, les migrs purent voir, durant huit
jours,  l'extrmit de la Falaise et sur la dune sablonneuse, les
soldats rpublicains travailler  ces retranchements qui bientt se
hrissrent de canons. Quand ils furent achevs, la presqu'le se
trouva ferme;  moins de se rendre matre de ces redoutes, ceux
qu'elle contenait ne pouvaient plus en sortir que du ct de la mer.
C'est l ce que Hoche avait voulu. Couvert par ces fortifications
improvises et fortement gard sur ses derrires, il pouvait  loisir
combiner ses oprations contre le fort Penthivre,  l'abri des feux
de l'escadre anglaise, et attendre au besoin que les royalistes
eussent puis leurs subsistances et leurs munitions.

Cependant d'Hervilly et Puisaye ne semblent pas s'tre alarms du
pril qu'ils couraient. Un second convoi rcemment parti d'Angleterre
tait attendu. Il devait apporter des munitions, des vivres et la
division de Sombreuil. Avec ces secours, on serait en mesure
d'attaquer efficacement l'arme rpublicaine. Mais, en attendant, il y
avait quotidiennement trente mille bouches  nourrir, et tout, dans la
presqu'le, commenait  manquer, voire du foin pour le petit nombre
de chevaux qu'on avait pu runir. Il parut ncessaire de rtablir par
terre, et sans retard, la communication avec le dehors, ce qui ne se
pouvait que si l'on reprenait position en avant de la presqu'le. Une
tentative eut lieu  cet effet dans la nuit du 6 au 7 juillet. Mais,
en dpit d'hroques efforts, elle choua par dfaut d'unit dans le
commandement, s'il faut en croire la relation de deux officiers
royalistes qui y avaient pris part: Contades et Vauban. D'aprs le
premier, l'chec eut encore une autre cause. Les recrues venues
d'Angleterre et celles qu'on avait faites dans la garnison du fort
Penthivre en s'en emparant prirent la fuite et entranrent le reste
de l'arme, malgr les efforts des officiers dont plusieurs furent
blesss. Nous fmes crass de boulets et d'obus, dit Contades.

Cette dfaite acheva de porter le dcouragement dans l'me des
chouans. Cadoudal, furieux des fautes commises, menaa de partir cote
que cote avec ses hommes.

--Ils veulent sortir d'ici; je le veux comme eux, et nous en
sortirons.

Pour apaiser sa colre, Puisaye et d'Hervilly durent se rallier  un
plan d'offensive dont, semble-t-il, il tait l'auteur. Ce plan
consistait  se dbarrasser de trois mille hommes, pres de famille,
presss de retourner chez eux, et considrs comme des bouches
inutiles. Sous les ordres de deux chefs, Lantivy et Jean Jan, ils
seraient transports au bas de la rivire de Pont-Aven, d'o ils
pourraient rentrer dans leurs villages. Avant eux partiraient les
chouans de Georges, ceux de Mercier la Vende, ceux de d'Allgre
conduits par leurs chefs, et une compagnie de Loyal-migrants. Cet
effectif de trois mille cinq cents hommes, sous le commandement
suprieur de Tintniac, irait dbarquer  la cte de Sarzeau, d'o il
se dirigerait vers Saint-Brieuc, pour y recevoir un convoi d'migrs,
envoy de Jersey et de Guernesey. Grossi de ces arrivants, il
reviendrait sur ses pas en ramassant au passage ce qui restait de
royalistes en armes dans le dpartement des Ctes-du-Nord. Georges
esprait former ainsi un corps de vingt mille combattants qui
tomberait sur l'arme rpublicaine, tandis que celle de Quiberon
attaquerait les retranchements de Sainte-Barbe. D'aprs Georges, un
mois devait suffire pour l'excution de ce plan. Il fut adopt, et les
chouans dsigns pour quitter la presqu'le furent embarqus le 10
juillet.

Puisaye prtend dans ses Mmoires que le projet n'tait pas tel qu'il
vient d'tre expos d'aprs les dires de l'abb Guillemin, secrtaire
de Georges.  en croire Puisaye, ce n'est pas au bout d'un mois que
Tintniac devait revenir, mais au bout de quatre jours; il devait
battre le pays, soulever les royalistes et se jeter le 16 sur les
derrires de l'arme de Hoche, qu' cette date d'Hervilly voulait
attaquer de front. Mais Vauban, qui gnralement est plutt favorable
 Puisaye, lui donne un dmenti sur ce point. Il raconte que Tintniac
reut l'ordre de faire la guerre en Bretagne, de s'attacher
particulirement  incommoder l'ennemi, et de faire l'impossible pour
oprer quelque diversion utile, tche laborieuse qui exigeait
videmment plus de quatre jours.

Quoi qu'il en soit, Tintniac une fois parti ne revint pas. Dbarqu 
Sarzeau, il conduisit ses troupes au chteau de Callac o elles
passrent la nuit et la journe du lendemain. C'est l qu'un missaire
royaliste lui apporta une lettre des agents royalistes de Paris, tous
hostiles au comte d'Artois et  Puisaye. Redoutant qu'avec les
Anglais, ceux-ci ne se rendissent matres de la Rvolution, ils
s'efforaient de faire chouer l'expdition de Quiberon, allant
jusqu' user de leur pouvoir sur les royalistes de l'Ille-et-Vilaine
pour les empcher d'y prendre part.

La lettre que reut Tintniac, le 11 juillet, refltait-elle ces
sentiments et ne fit-il que cder aux exhortations des ennemis de
Puisaye? Les ordres qu'il avait reus manquaient-ils de clart?
Prit-il sur lui de ne s'y pas conformer? Ses chouans refusrent-ils de
revenir  Quiberon? Autant de questions auxquelles il est impossible
de rpondre, tant sont contradictoires les diverses versions de ces
incidents. Ce qui est hors de doute, c'est que Tintniac tourna le
clos  Quiberon, marcha vers les Ctes-du-Nord, en livrant, durant six
jours, des combats heureux, et se fit tuer, le 17 juillet, dans une de
ces rencontres. Sa mort fut le signal de la dispersion de sa troupe.
Les hommes rentrrent chez eux,  l'exception de ceux de Jean Jan,
rsolus, dit Vauban,  ne plus s'enrler dans une arme o l'on
mourait de faim.

La veille de ce jour, les royalistes avaient attaqu les
retranchements de Sainte-Barbe et subi une dfaite sanglante. Depuis
une semaine, d'Hervilly tait rsolu  cette attaque et la prparait.
Autour de lui tout le monde y tait hostile. On allguait qu'elle ne
pouvait russir, en raison de la supriorit numrique de l'ennemi, et
de la force de son artillerie. Puisaye, dans un passage du manuscrit
de ses Mmoires, qui ne se retrouve pas dans leur texte imprim,
affirme qu'il considra l'entreprise comme insense. Son aide de camp,
le marquis de la Jaille,  qui l'on doit un rcit de l'vnement, fait
la mme dclaration. L'avis qu'elle exprime tait aussi celui de
l'amiral Warren et de tout ce qui avait voix dans l'tat-major de
l'arme. Il fallait au moins attendre la division de Sombreuil, qu'on
savait en route depuis plusieurs jours. Mais impatient de briser le
cercle de fer dans lequel il s'tait laiss enfermer, d'Hervilly ne
voulut rien entendre.

--Il faut en finir, rptait-il. On pourra y perdre mille hommes, mais
ce sacrifice est ncessaire.

Sa volont eut raison de toutes les rsistances. Dans la journe du 14
juillet, l'attaque fut dcide pour le surlendemain 16. Il fut convenu
que, dans la soire du 15, Vauban,  la tte de douze cents chouans et
de deux cents marins anglais, serait transport au-dessus de Carnac,
et longeant la cte, irait surprendre avant le jour les postes
rpublicains. Mais le 15, vers cinq heures de l'aprs-midi, l'escadre
anglaise qui amenait la division Sombreuil jeta l'ancre  la pointe de
la presqu'le, dans la baie de la Pierre-Perce, prs de
Port-Halliguen. Il semblait au moins ncessaire d'attendre pour aller
en avant que ces troupes fussent dbarques. D'Hervilly s'y refusa. Il
parlait ddaigneusement des redoutes rpublicaines, et se faisait fort
de les enlever rien qu' la tte de son rgiment.

Sombreuil demanda vainement qu'on retardt de vingt-quatre heures
l'expdition, ce qui permettrait  ses soldais d'y participer. Il
proposa mme de les joindre aux chouans que Vauban devait conduire 
Carnac. Il ne put rien obtenir de d'Hervilly. Sa division resta les
bras croiss dans son cantonnement, au village de Saint-Julien,
durant cette journe du lendemain qui fut fatale aux royalistes.
Cependant, Puisaye aurait pu opposer victorieusement sa volont 
celle de d'Hervilly. Sombreuil venait de lui apporter, en rponse 
ses rclamations, un brevet de lieutenant gnral au service de
l'Angleterre, et qui mettait toute l'arme et d'Hervilly lui-mme sous
ses ordres. Mais il ne fit pas usage de cette pice; il ne la montra
mme pas, comme s'il et redout les responsabilits du commandement
suprme aprs l'avoir sollicit, et finalement, au mpris de sa
conviction, il se fit le docile auxiliaire de d'Hervilly dans tout ce
qui allait suivre.

 neuf heures, Vauban, ainsi que cela tait convenu, rejoignit sur la
plage les troupes qu'il avait ordre de conduire  Carnac. Il devait
trouver l des bateaux. Mais l'officier charg par d'Hervilly de les
commander avait oubli de le faire. Ils n'arrivrent que plus tard, en
nombre insuffisant, et on ne put embarquer que huit cents hommes. Le
dpart n'eut lieu qu' minuit. L'amiral Warren, qui avait voulu
accompagner Vauban, le prit dans son canot et on vogua vers Carnac. Il
faisait jour quand on y arriva. Pour comble de malheur, la cte tait
garde par quinze cents  dix-huit cents soldats qu'appuyaient des
canons. Vauban nanmoins dbarqua; mais, bien vite, il fallut
repartir, et il eut la douleur de voir ses chouans convaincus, comme
lui d'ailleurs et comme Warren, qu'il n'y avait rien  faire, tremper
leurs fusils dans la mer pour n'tre pas obligs de s'en servir. En
mettant pied  terre, il avait fait tirer une fuse afin d'avertir
l'arme royaliste que son dbarquement tait opr. Oblig de fuir, il
en fit tirer une seconde, ainsi que c'tait convenu en cas d'chec.
Mais elle ne fut pas aperue dans la lumire du jour, et l'arme
royaliste, qui s'tait mise en marche  une heure du matin, continua 
avancer croyant au succs de ce coup de main. Elle se composait de
cinq rgiments de troupes de ligne et de seize cents chouans et
formait un total de plus de quatre mille hommes. On avait amen seize
pices d'artillerie. D'Hervilly commandait. Puisaye suivait, mais en
volontaire, sans donner d'ordres et sans qu'on lui en demandt.

Derrire leurs retranchements, les rpublicains se tenaient sur leurs
gardes, deux transfuges du camp royaliste tant venus les avertir
qu'on se prparait  les attaquer. Hoche tait  Vannes ce jour-l.
Mais, en son absence, le gnral Lemoine avait pris ses dispositions
pour repousser les royalistes et les craser sous le feu de ses
batteries, ce qui n'tait que trop facile alors qu'ils avanaient 
dcouvert de tous cts, la plage ne leur offrant aucun abri. Le
gnral Humbert tait aux avant-postes rpublicains. Aux premiers
coups de fusil, il se replia, conformment aux instructions qu'il
avait reues. Les royalistes qui marchaient en avant crurent qu'il
fuyait. Ils s'lancrent sur ses pas, suivis de prs par le gros de
l'arme qu'excitaient d'Hervilly et Puisaye. Brusquement, un escadron
de cavalerie dmasqua deux batteries places sur les retranchements,
et les assaillants furent foudroys par des dcharges prcipites qui,
en quelques instants, les eurent dcims.

Dans ce dsastre, les migrs dployrent le plus rare courage, et se
montrrent dignes de l'antique valeur franaise. Mais leur
intrpidit, si grande qu'elle ft, ne pouvait conjurer les
consquences de l'incapacit de leurs gnraux, qui les avaient
envoys  la mort. La droute commena au milieu d'une confusion et
d'un dsordre tels, que tandis qu'on sonnait la retraite d'un ct, de
l'autre on sonnait la charge. Les rpublicains s'taient prcipits
sur les fuyards, tuant tout ce qui rsistait. Le seul rgiment de la
Marine, qui comptait soixante-douze officiers, en perdit
cinquante-trois. Le malheureux d'Hervilly fut mortellement atteint. On
dut l'emporter du champ de bataille, et son trpas suivit de prs la
folle quipe dans laquelle il s'tait aventur en y jetant l'arme
royaliste avec lui. Quant  Puisaye et  ce qui restait debout
d'officiers, aprs avoir  plusieurs reprises hroquement tent de
ramener leurs troupes au combat, ils furent entrans jusque dans la
presqu'le, o les rpublicains seraient entrs ce jour-l, sans le
secours inattendu qu'apportrent aux royalistes Vauban et Warren. Ils
revenaient de Carnac. Vauban se joignit, avec ses chouans, au colonel
d'artillerie de Rotalier qui couvrait la retraite; Warren amena des
canonniers  porte du rivage, et ouvrit le feu contre les
rpublicains dont ce double mouvement arrta la poursuite. Le dsastre
n'en restait pas moins effroyable. Il cotait  l'arme royaliste
l'lite de ses officiers, prs de six cents hommes tus ou blesss,
cinq canons et la presque totalit des munitions. En outre, il
resserrait le cercle de fer autour de Quiberon.

Une lettre crite de Londres,  la date du 28 juillet, et adresse au
camp de Cond, sur les bords du Rhin, nous donne de cette funeste
journe du 16 une version indite, qui rvle en quels termes on en
racontait en Angleterre les pripties:

Le gnral Hoche avant augment ses forces a serr de plus en plus
les royalistes, ce qui a probablement dcid M. de Puisaye  se
renfermer dans la presqu'le de Quiberon, dont la gorge est dfendue
par le fort Penthivre. Ce fort a capitul, on y a fait six cents
hommes prisonniers. Cette position tait assez forte, puisque l'on ne
peut y arriver que par une gorge dont la dfense tait facile, parce
qu'outre le fort Penthivre, on avait fait embosser des frgates 
droite et  gauche, dont le feu se croisait en avant du fort et
balayait absolument la cte. Mais, si cette position donnait de la
tranquillit aux troupes renfermes dans la presqu'le, elle avait de
grands inconvnients: elle manquait d'eau et de bois; aucun fourrage
pour le peu de chevaux que les royalistes avaient emmens d'Angleterre
ou s'taient procurs sur les ctes de Bretagne avant d'tre
resserrs. Il est probable que ces inconvnients ont dcid M. de
Puisaye  sortir et  attaquer le corps du gnral Hoche.

Il a, en consquence de cette dtermination, fait partir le 15 au
soir, par mer, un corps de trois mille hommes, aux ordres de M. de
Vauban, pour dbarquer pendant la nuit au del de la droite de Hoche,
avec ordre de marcher de suite, et d'attaquer le flanc droit au point
du jour. Un autre dtachement, aux ordres du chevalier de Tintniac,
est aussi parti par mer pour aller tourner la gauche. Mais il parat
qu'ayant beaucoup plus de chemin a faire, il ne pouvait pas tre en
mesure d'attaquer le 16 au matin, et que sa destination tait de
harceler l'ennemi dans sa retraite si l'attaque avait eu le succs
qu'on s'en promettait.

D'aprs ces dispositions, M. de Puisaye a march en avant la nuit, M.
d'Hervilly commandant l'avant-garde, et ils sont arrivs au point du
jour  porte de deux redoutes qui taient sur le front de l'arme
ennemie. M. de Puisaye a ordonn de les attaquer tout de suite;
l'attaque a t faite avec le plus grand courage, et les redoutes
emportes avec assez de facilit. Cette dfense mdiocre de la part
des troupes qui, les jours prcdents, s'taient battues avec
acharnement, aurait d inspirer quelque dfiance; il semble qu'il et
convenu au moins d'attendre que l'attaque de M. de Vauban comment.

Malheureusement l'ardeur ordinaire des Franais aprs un premier
succs a prvalu, et, comptant la victoire assure, on a march en
avant. Le gnral Hoche avait fait masquer une batterie de toute sa
grosse artillerie charge  mitraille; elle n'a t dmasque qu'au
moment que les royalistes taient trs prs. L'effet en a t
prodigieux; il a fallu ncessairement faire une retraite assez
prcipite, et qui, peut-tre, aurait eu encore des suites plus
funestes, sans le feu des btiments anglais, qui ont protg la
retraite dans la presqu'le et ont forc les rpublicains  la
retraite.

Cette malheureuse journe nous a beaucoup cot. On a tenu ici la
perte trs secrte; mais il est arriv des lettres, et par ce que j'ai
pu rassembler, il y a eu plus de cent officiers ou gentilshommes
volontaires tus ou blesss. De ces derniers est M. d'Hervilly, qui a
eu un biscayen dans le ventre; mais on espre le sauver. La perte des
soldats est de cinq cents  six cents hommes. Il et t ncessaire
d'avoir un succs bien marquant pour encourager tous les bons paysans
bretons qui n'avaient jamais sorti de leurs villages. J'ai vu une
lettre d'une personne fort raisonnable qui craint l'effet de ce
premier chec[63].

         [Note 63: Archives de Chantilly.]

En mme temps que ce compte rendu parvenait au prince de Cond, il
recevait une lettre du duc d'Harcourt, o l'affaire de Sainte-Barbe
tait prsente sous un jour moins inquitant que dans la prcdente:
Le corps dbarqu, aux ordres de M. de Puisaye et de M. d'Hervilly,
s'est rendu matre du fort de Penthivre qui ferme la presqu'le, sans
rsistance; il a t mis en tat de dfense, et l'on a escarmouch en
avant dans l'objet sans doute d'ameuter les troupes. On a repouss
plusieurs attaques des ennemis, et le 15, il y a eu une affaire assez
vive pour coter quatre cents hommes tus ou blesss, parce que l'on a
voulu attaquer des retranchements, que l'on s'est trop engag et
qu'une batterie dmasque a oblig de se retirer. M. d'Hervilly y a
t bless ainsi que plusieurs officiers; on assure qu'il n'est pas en
danger.

Pour une petite part de vrit, il y avait dans ces propos une grande
part d'illusions. Et ce n'taient pas les seules, puisqu'au moment o
les royalistes venaient de subir  Quiberon un chec propre 
dcourager pour longtemps de nouveaux efforts, d'Harcourt ajoutait:
La disposition du pays est telle que l'on le peut dsirer, et d'aprs
les rapports faits au gouvernement, le 18, on comptait quatre-vingt
mille hommes sous les armes, et le mouvement devenait gnral en
Bretagne. Un corps de cinq mille rpublicains, qui marchait sur
Nantes, a t oblig de se replier pour faire tte aux chouans, et on
esprait que M. Charette s'approcherait de Nantes aprs avoir pass la
Loire.

On remarquera que, dans ces lettres, il n'est fait aucune allusion aux
responsabilits encourues par d'Hervilly, non plus qu' la part qu'il
avait eue dans la dfaite. C'est qu'on croyait  Londres qu'il tait
aux ordres de Puisaye, et que celui-ci avait exerc seul le
commandement, tandis qu'ainsi qu'on l'a vu, il s'tait rsign 
laisser faire. On croyait aussi que Hoche avait t prsent 
l'affaire de Sainte-Barbe, et nous savons qu'oblig de se rendre 
Vannes ce jour-l, il s'tait fait remplacer par le gnral Lemoine.
Enfin, ce qu' Londres on ignorait encore et ce que cette lettre ne
rvle pas, c'est que les rpublicains avaient dshonor leur victoire
par des actes abominables. Il y avait quelque blc que nos soldats
ont achev, mandait le mme jour un de leurs officiers, le capitaine
Trutal, au chef de brigade Guiote. Il ne disait pas assez. On avait
inhumainement massacr ces blesss, au mpris des lois de la guerre.
Leurs assassins taient sans doute les mmes sinistres personnages
auxquels, quelques jours avant, Hoche faisait allusion lorsqu'il
crivait:

J'ai l'me dchire des horreurs qui se sont commises dans les
campagnes: il n'est sorte de crimes que n'aient commis les soldats de
l'arme. Le viol, l'assassinat, le pillage, rien n'a t except ...
Les lois sont impuissantes, et le malheureux gnral est oblig d'en
faire justice le sabre  la main ... Je ne connais pas de mtier plus
horrible que de commander  des sclrats qui se repaissent de tous
les crimes.

Ces sclrats, dans l'affaire de Sainte-Barbe, ne respectrent mme
pas les cadavres de leurs propres chefs. Parmi ceux qui avaient pri,
se trouvait l'adjudant-gnral Vernol-Dejeu. On lit dans un ordre du
jour sign Hoche, en date du 29 messidor (17 juillet):

Si quelque chose pouvait ternir la victoire qu'a remporte l'arme
rpublicaine, ce serait l'avidit que mettent certains individus 
dpouiller les hommes rests sur le champ de bataille; le malheureux
adjudant Dejeu, l'ami du gnral en chef, a t dpouill hier avec
autant d'activit qu'on en a mis  arracher aux ennemis leurs derniers
vtements. Le gnral prie les personnes qui auraient des effets au
gnral Dejeu de les lui remettre: il payera ce qu'on lui demandera.

       *       *       *       *       *

Au moment o se prparait, dans une action tragique, le dnouement du
drame de Quiberon, le comte d'Artois faisait voile vers l'Angleterre.
Le cabinet britannique s'tait enfin dcid  l'appeler pour le
transporter en Bretagne avec l'expdition de lord Moira. Elle tait
prte  prendre la mer. L'amiral Pringle venait de partir sur le
vaisseau l'_Asia_, pour aller chercher le prince  Cuxhaven, prs de
Hambourg[64]. On l'attendait  Portsmouth  la fin de juillet ou au
commencement d'aot, et c'est bien en effet le 7 aot qu'il y arriva,
mais ce fut pour y apprendre en mme temps que la douloureuse affaire
de Sainte-Barbe qu'il ignorait encore, l'crasement final de l'arme
royaliste  Quiberon, dans la journe du 22 juillet.

         [Note 64: Archives de Chantilly.]


IV

LE DSASTRE

Rejets dans leur souricire, les migrs s'y retrouvrent aux prises
avec les difficults redoutables qui les avaient pousss  tenter d'en
sortir et avec de nouveaux prils. Sans doute, ils y taient  l'abri
d'une attaque de l'arme rpublicaine, du moins ils le croyaient. Les
feux du fort Penthivre et ceux des ouvrages de dfense qu'ils avaient
levs en avant de la presqu'le, les protgeaient en empchant
l'ennemi d'approcher. D'autre part, les canonnires anglaises auraient
tir sur les rpublicains, si ceux-ci s'taient aviss de marcher
contre le fort; elles les auraient foudroys dans leur marche sur la
Falaise, comme les canons de Sainte-Barbe y avaient foudroy les
royalistes. Mais combien d'inconvnients compromettaient ces
avantages!  l'abri d'une attaque, oui; et Hoche le savait si bien
qu'il se demandait comment il s'y prendrait pour en finir avec cette
poigne de rebelles aprs les avoir rduits  l'impuissance; mais
condamns en mme temps  l'inaction, tel tait le sort des vaincus,
que menaaient en outre dans leur camp retranch la faim, la trahison
et les dsertions qui se multipliaient. Chaque jour, des soldats
s'vadaient pour aller rejoindre l'arme rpublicaine, et laissaient
des vides dans les rgiments dj dsorganiss par la perte des
officiers tus  l'affaire du 16. D'autre part, la presqu'le
demeurait emplie de vieillards, de femmes et d'enfants qui s'y taient
rfugis, qu'il fallait nourrir et dont les plaintes bruyantes, chos
de celles des chouans, ajoutaient  la confusion gnrale.

Puisaye,  qui la blessure de d'Hervilly avait permis de s'emparer du
commandement, ne possdait pas les capacits ncessaires pour parer 
ces dangers. Il ne savait qu'crire en Angleterre; il se plaignait des
migrs, demandait des troupes anglaises, des munitions et des
vivres, subordonnant ses dcisions  l'arrive de ces renforts,
affectant une srnit singulire, dclinant toute responsabilit dans
ce qui s'tait pass, et ne manifestant son autorit que par des
mesures sans porte ou mme sans prudence, comme lorsqu'il confiait la
dfense du fort Penthivre  d'anciens soldats rpublicains.
D'ailleurs, on le dtestait, et c'est  grand'peine qu'il se faisait
obir. Il n'est donc pas tonnant que le dcouragement et la peur
rgnassent autour de lui, et que quelques-uns de ses officiers, tel
Contades, eussent eu la pense d'engager avec les chefs de l'arme
rpublicaine des pourparlers susceptibles d'amener la paix. Ces
tentatives de ngociations, qu'elles aient t le rsultat du hasard
ou volontairement provoques, ne sont pas niables. Mais on ne peut que
les mentionner, tant sont contradictoires les rcits qui les relatent.
D'ailleurs, elles demeurrent sans effet. Le bruit s'en tant rpandu,
elles n'eurent d'autre rsultat que de faire croire au gros de l'arme
royaliste que la situation tait dsespre puisqu'on songeait 
traiter avec l'ennemi.

Hoche tait tenu au courant de ce qui se passait dans le camp
royaliste par des dserteurs qui venaient  tout instant dans le sien
pour chapper aux risques auxquels ils taient exposs dans la
presqu'le. Ils lui rvlaient les misres des migrs, leurs
privations, leurs rivalits, leurs querelles. Il voyait approcher le
moment o l'puisement de leurs ressources les lui livrerait,  moins
que ce qui restait de leur arme et la population fugitive ne fussent
embarqus et transports sur un autre point. C'est en ces
circonstances que trois sous-officiers du rgiment de d'Hervilly,
enrls en Angleterre, se prsentrent  lui. vads du fort
Penthivre en se glissant le long des rochers, ils venaient offrir de
le livrer aux rpublicains et de les y conduire par le chemin qu'ils
avaient pris pour en sortir. Ils y avaient laiss des complices qui le
leur ouvriraient. Hoche accepta et dressa ses plans en vue de cette
entreprise qui fut fixe au surlendemain 3 thermidor (21 juillet).
Elle a eu de si nombreux historiens qu' vouloir en redire aprs eux
les dtails, on s'exposerait  ne faire que les rpter, et qu'il faut
se borner  en dcrire les traits principaux.

 minuit, trois colonnes rpublicaines se mettaient en marche en
longeant la mer. Soutenues par les forces qui les suivaient, elles
taient commandes, la premire par le gnral Humbert, la seconde par
l'adjudant-gnral Mesnage, la troisime par le gnral Valletaux.
Hoche, sur les derrires, surveillait l'excution de ses ordres,
second par les gnraux Lemoine et Botta. Le dtachement que
commandait Mesnage ne se composait que de deux cents hommes. Mais
c'taient des grenadiers d'lite.  leur tte, marchait l'un des
transfuges qui devait les introduire dans le fort tandis qu'Humbert
l'attaquerait de front, aprs l'avoir contourn par la plage que la
mare basse mettait  dcouvert.

La nuit tait profonde, la tempte faisait rage. La mer souleve
jetait les vagues sur les pieds des soldats qui n'avanaient qu'en
luttant contre la pluie et le vent, et le tonnerre grondait avec
force. Il semble que cette tempte aurait d conseiller l'ajournement
de l'expdition. C'est elle au contraire qui avait dcid Hoche  agir
sans retard. Il esprait surprendre les royalistes. Ils ne
supposeraient pas qu'on songet  les attaquer par un temps pareil,
et, d'autre part, les bruits de l'orage couvriraient ceux de l'arme
en marche. Ces prvisions taient justes. Ni les sentinelles des
ouvrages avancs, ni les marins des canonnires anglaises espaces le
long de la cte n'entendirent rien. Leur quitude ne fut pas plus
trouble,  l'approche du pril, que celle de Puisaye. Bien loin de le
prvoir, il tait rentr  son quartier gnral, trs loign du fort
Penthivre, aprs avoir parcouru les postes, et s'tait couch.
Cependant deux avertissements lui furent donns l'un par Vauban,
l'autre par Sombreuil. Vauban considrait cette nuit de tempte comme
dangereuse et favorable  un coup de main. Il en fit la remarque 
Puisaye qui lui rpondit en riant qu'il n'tait ni alarm, ni
alarmiste. Vauban se le tint pour dit et rentra chez lui. Sombreuil
fut plus difficile  convaincre. Divination ou pressentiment de sa fin
prochaine, lui aussi redoutait une surprise des rpublicains. Il se
dfiait des dfenseurs du fort, et savait que, dans la journe,
plusieurs d'entre eux avaient dsert. Il insistait pour que la
garnison ft renforce, pour qu'on runt les troupes. Mais Puisaye se
refusa  donner des ordres en disant:

--En vrit, Sombreuil, si je ne vous connaissais, je croirais que
vous avez peur.

Irrit, Sombreuil se retira et rejoignit sa lgion pour lui faire
prendre les armes et attendre l'ennemi. Quelques heures aprs, au
lever du jour, le canon se faisait entendre. Du fort Penthivre, on
avait vu les rpublicains et on tirait sur eux ainsi que des
avant-postes et de la mer. La colonne d'Humbert qui s'avanait 
dcouvert sur la grve fut mitraille par une chaloupe-canonnire; le
gnral Botta bless. Les rpublicains prirent peur, se dbandrent,
et malgr les efforts de leurs gnraux, de Hoche lui-mme qui, dans
sa colre, coupa le cou  un fuyard, ils se dispersrent perdus. C'en
tait fait, l'expdition chouait; il fallait battre en retraite et
l'ordre en fut donn. Soudain retentirent des acclamations; le drapeau
tricolore venait d'tre arbor sur le fort Penthivre. Guids par les
tratres et aids par les complices de ceux-ci, les grenadiers de
Mesnage s'y taient introduits en grimpant, pour y parvenir, de rocher
en rocher. Ils avaient tu les canonniers sur leurs pices, massacr
dans le fort tout ce qui leur rsistait. Les soldats recruts sur les
pontons anglais s'taient unis  eux, les acclamaient, se tournaient
contre leurs officiers. Le lieutenant-colonel du rgiment d'Hervilly
prit de la main de ceux qu'il conduisait  la dfense du fort.

Rien, ds lors, ne s'oppose plus  la marche victorieuse des
rpublicains. Ils avancent vers l'extrmit de la presqu'le en
chassant devant eux les chouans qu'on voit jeter leurs fusils et
quitter leur uniforme. Tout un peuple affol,  qui la terreur arrache
des cris effroyables, dtale dans un dsordre tragique. Les officiers
des troupes soldes, rveills en sursaut, ont rassembl en hte leurs
compagnies pour arrter les rpublicains. Mais ils ne peuvent plus se
faire obir de leurs soldats. Au cri que ne cessent de rpter les
rpublicains:  nous, les patriotes! les volontaires royalistes
rpondent, pour la plupart, en levant la crosse en l'air ou en tirant
sur quiconque veut les empcher de passer  l'ennemi. Les rgiments de
d'Hervilly et de du Dresnay se rangent ainsi presque entirement de
son ct au fur et  mesure que leurs dtachements qu'on amne
au-devant de lui pour le combattre, le rencontrent sur les chemins
par o il passe dans sa marche vers Port-Halliguen et le fort
Saint-Pierre, qui forment l'extrmit de la presqu'le.

Pendant ce temps, Puisaye, arrach enfin  sa confiance et tir de sa
torpeur, est mont  cheval. Va-t-il se mettre  la tte de tout ce
qui reste d'migrs et de soldats fidles, appeler  lui la lgion de
Sombreuil qui, demeure inactive jusque-l, est intacte, et racheter
ses imprudences et ses fautes en organisant une rsistance suprme,
dt-il y prir? On pourrait le croire  le voir traverser la
presqu'le d'un galop perdu; mais le croire, ce serait se tromper. Il
sait que la dfense est devenue impossible; que ses troupes,
travailles par l'lment rpublicain qu'il y a follement introduit,
ne sont pas sres; que les munitions touchent  leur fin et que le
courage des migrs prts  vendre chrement leur vie sera strile. Ce
n'est pas pour les rejoindre et pour mourir avec eux qu'il court
ainsi. C'est,  en croire ses propos ultrieurs, pour aller presser
l'amiral Warren d'envoyer au rivage des chaloupes de secours et pour
sauver sa correspondance et les secrets qu'elle contient; mais c'est
aussi pour se drober  la catastrophe maintenant invitable. Il se
dirige vers la mer. Sur sa route, il rencontre Sombreuil dont les
prdictions ne se sont que trop ralises et qui accourt pour prendre
ses ordres,  travers les fuyards que poussent devant eux les
rpublicains. Il lui montre sur les hauteurs de Saint-Julien un moulin
abandonn.

--Occupez ce moulin avec tout ce que vous pourrez runir de monde, lui
dit-il; je vais vous y rejoindre.

Il passe et ne s'arrte qu' Port-Halliguen. De l, un canot l'emporte
avec ses aides de camp vers le vaisseau amiral, la _Pomone_, o tout 
l'heure arrivera  son tour d'Hervilly, qu'on a d, pour qu'il ne
tombe pas aux mains de l'ennemi, arracher  la couche sur laquelle il
est rest clou depuis le combat de Sainte-Barbe.  la demande de
Puisaye, l'amiral Warren fait mettre  la mer toutes ses embarcations.
Elles se dirigent vers Port-Halliguen  l'effet d'y recueillir les
fuyards, tandis qu'une corvette ouvre le feu pour contenir les
rpublicains. La nouvelle du dpart de Puisaye vient trouver Sombreuil
au moulin qu'il a occup. Il a autour de lui sa lgion, les dbris des
rgiments solds, une poigne de chouans commands par Vauban, au
total plus de trois mille hommes.

--Nous sommes trahis, s'crie-t-il. Le fort Penthivre a t livr 
l'ennemi, allons le reprendre!

Il s'lance en avant et sa troupe le suit. Mais elle se heurte  des
bandes de chouans et de soldats dsarms, d'enfants et de femmes qui
poussent des cris dchirants et que Hoche,  la tte de sept cents
grenadiers, refoule impitoyablement vers le fond de la presqu'le.
Tout n'est que larmes, vocifrations, gmissements, dsespoir. Ce
spectacle jette la panique dans la petite arme de Sombreuil. Cette
panique redouble lorsque le bruit s'y rpand que les rgiments de
d'Hervilly et de du Dresnay ont massacr leurs officiers et pass 
l'ennemi. Des vides se font parmi ces derniers dfenseurs d'une cause
perdue. De ceux qui l'abandonnent, les uns vont grossir le nombre des
fuyards; les autres se rendent aux grenadiers de Hoche qui ne cessent
de crier:

-- nous, les patriotes! Rendez-vous! Nous sommes tous Franais; il ne
vous sera fait aucun mal!

Bientt, Sombreuil n'a plus autour de lui que les migrs et ce qui
survit encore du rgiment de la Marine qui, seul dans ce dsastre, a
fait jusqu'au bout son devoir. Mais ces hros n'ont pas de canons; une
batterie que Hoche a fait tablir sur les hauteurs de Saint-Julien
dmolit tour  tour les petits murs qui clturent les champs, et
derrire lesquels, tout en battant en retraite, ils tirent leurs
derniers coups de fusil. Ils reculent d'abri en abri jusques 
Port-Halliguen, o ils sont arrts par l'Ocan.

L, le spectacle est terrifiant. Les fuyards, officiers, soldats,
paysans, se sont prcipits  la mer pour rejoindre les chaloupes
anglaises  qui la violence des vagues n'a pas permis d'aborder. Mais
tous ne savent pas nager, et ils sont rouls par le flot qui
promptement les recouvre.  la surface des eaux, on voit merger, par
centaines, les ttes de ceux qui sont encore debout, et flotter entre
elles d'innombrables corps inanims, parmi lesquels beaucoup de femmes
et d'enfants, des armes, des chapeaux, des sacs, des gibernes. Les
barques sont prises d'assaut. Quand elles menacent de sombrer, ceux
qui y sont monts les premiers loignent  coups d'aviron ceux qui
tentent d'y monter  leur tour. Ainsi se sauvent les plus forts et
prissent les plus faibles, et, tandis que les feux de l'escadre
anglaise protgent cet embarquement tragique, tandis qu'on voit des
malheureux se donner volontairement la mort en se prcipitant du haut
des rochers ou en se jetant sur la pointe de leur pe, une immense
lamentation qui domine le bruit de la mer rend plus poignantes ces
scnes d'horreur.

Sombreuil comprend alors qu'il faut se rendre ou mourir. Mourir, il y
est prt. Malgr les chances de bonheur que lui rserve l'avenir et
quoiqu'il n'ait que vingt-cinq ans, il a fait le sacrifice de sa vie.
Mais il n'a pas  songer qu' lui seul; il y a ses compagnons, tous
ces braves gens, migrs et soldats, qui lui sont rests fidles et
dont il voudrait sauver les jours, ft-ce aux dpens des siens. Ils
sont encore  ses cts, sur le rocher du Fort-Neuf, leur dernier
refuge,  peine protgs par un mur qui s'croule sous les boulets et
dj cerns par les grenadiers de Hoche. mus de leur courage qu'ils
admirent, ceux-ci les pressent de se rendre, en leur criant qu'ils
seront traits comme des prisonniers de guerre. Partout dans la
presqu'le, les autres combattants se sont rendus. Tout est fini; il
n'y a plus qu' les imiter. Sombreuil, rsign  capituler, demande 
confrer avec le gnral Hoche. Hoche accorde l'entrevue, mais il
exige qu'on fasse cesser le feu des Anglais. Un jeune migr, Gesril
du Papeu, se dvoue pour aller  la nage prvenir l'amiral Warren
qu'il y a capitulation et qu'il ne doit plus tirer. En se jetant 
l'eau, il promet de revenir, sa mission accomplie, pour partager le
sort de ses compagnons, et, nouveau Rgulus, il reviendra.

Ce que se sont dit le gnral rpublicain et le gnral royaliste dans
l'entretien qu'ils ont eu ensemble sur ce rocher qui surplombe
l'abme, on peut le supposer, en pensant qu'ils sont du mme ge,
jeunes tous deux, et qu'ils s'estiment rciproquement. Hoche voudrait
sauver Sombreuil, mais il n'est pas le matre et ne peut que l'engager
 se fier  la loyaut franaise. Les conventionnels Tallien et Blot
arrivent sur ces entrefaites. En leur prsence, Sombreuil rend  Hoche
son pe aprs en avoir bais la lame.

Il ne convient pas de rouvrir ici la question maintes fois discute de
savoir si le mot capitulation doit s'entendre en l'espce comme une
reddition pure et simple ne comportant aucun engagement de la part des
rpublicains, ou comme une convention qui assurait aux vaincus,
Sombreuil except, le traitement des prisonniers de guerre,
c'est--dire la vie sauve. Hoche l'a toujours ni et les historiens de
son parti l'ont ni comme lui. Les historiens royalistes ont soutenu,
pour la plupart, le contraire. Mais les uns et les autres sont
d'accord pour reconnatre qu'il n'y eut pas de convention crite et
faite de chef  chef. Y eut-il une convention verbale? Depuis un
sicle les uns l'ont affirm et les autres l'ont contest, en
s'appuyant sur des documents contradictoires[65]. Le seul trait 
retenir de ces controverses, c'est que, s'il y a eu convention et
confirmation autorise de la promesse faite par les grenadiers de
Hoche, que les vaincus seraient traits comme des prisonniers de
guerre, cela n'a pas empch Sombreuil de supplier ses officiers de
s'embarquer, et ceux-ci de s'efforcer de lui obir ou mme de ne pas
attendre qu'il les en presst. Vauban, Chalus, Rotalier, d'autres
encore, se sont sauvs, les uns ne croyant pas  la capitulation, les
autres prfrant se confier  cette mer furieuse qu'aux
rpublicains.

         [Note 65: M. le docteur Thomas de Closmadeue a rendu  la
         science historique l'inapprciable service de rechercher dans
         les archives de Bretagne ceux qui y taient ensevelis sous la
         poussire, et de les runir, en les commentant, dans un
         volume de six cents pages in-8, intitul _Quiberon, migrs
         et Chouans_, lequel est  proprement parler une oeuvre de
         bndictin. On trouve l les interrogatoires des rebelles
         devant les commissions militaires, revtus de leur signature,
         les jugements de celles-ci et la comparaison raisonne de ces
         documents dcisifs avec les innombrables lgendes qui ont eu
         cours durant un sicle. Ces lgendes y sont ainsi noyes sous
         un flot de lumire. Les amateurs d'histoire pourront encore
         lire avec profit la relation du comte de Vauban, qui
         commandait un corps de chouans, celle de Rouget de l'Isle,
         qui servait de secrtaire  Tallien. De nos jours, feu le
         snateur La Sicotire, dans sou beau livre sur _Frott et les
         insurrections normandes_, et M. Chassin, dans une attachante
         tude sur Quiberon, ont apport un trs prcieux contingent 
         la vrit. Voir aussi le rcent ouvrage de l'abb Robert.]

Il n'est pas moins vrai qu'en ces circonstances, la Convention eut le
tort de ne pas comprendre que la magnanimit dans la victoire et
plus srement assur la pacification que ne le firent les sentences de
mort prononces par les commissions militaires, et qu'il et t
politique de rsister  l'indignation gnrale qu'avait excite en
France cette expdition de Quiberon qui ouvrait la patrie aux Anglais.
Inhumaine jusqu'au bout de ses pouvoirs qui allaient expirer, elle se
montra impitoyable, non envers les chouans qui furent renvoys chez
eux, mais envers les migrs. Perdant une belle occasion de se montrer
clmente, elle leur appliqua les lois terribles qu'elle avait dictes
contre eux quand ils taient redoutables et dont il et t habile et
sage de leur pargner les rigueurs, maintenant qu'ils ne pouvaient
plus rien. Sombreuil, Mgr de Herc et treize prtres, les migrs Ren
de la Landelle et Petit-Guyot, condamns  mort par une commission
militaire, prirent les premiers  Vannes, le 28 juillet.
Condamnations et excutions se poursuivirent jusqu' la fin du mois
d'aot, au nombre de sept cent cinquante et une.

Le 24 juillet, l'escadre anglaise s'tait loigne des ctes de
Bretagne, emportant, avec les dbris de l'expdition, Puisaye sain et
sauf et d'Hervilly mourant, et laissant aux mains des vainqueurs les
immenses approvisionnements en armes, en munitions et en vivres
qu'elle avait dbarqus. Elle fit relche  l'le d'Houat. C'est de l
que, le 29, le lendemain mme du jour o Sombreuil, avant de marcher
au supplice, l'avait, dans une lettre adresse  Warren, trait de
lche fourbe, Puisaye crivait  Windham pour se justifier, et ne
craignait pas d'imputer aux malheureux migrs qu'il avait abandonns
aprs les avoir conduits  la mort, la responsabilit du dsastre dont
d'Hervilly et lui taient les vritables auteurs.

Le plus grand nombre, mandait-il au ministre anglais, et surtout ceux
pays trop chrement par vous n'ont pas apport parmi nous l'esprit
qu'on aurait d leur supposer aprs six annes d'exil et de malheurs:
mme lgret, mmes intrigues qu'autrefois, mais plus de perfidie ou
d'insouciance pour leur pays et pour la cause de leur roi, un gosme
affreux et un attachement  la paye qu'ils craignent de ne plus
recevoir.

Il n'y avait que trop de vrai dans ces propos. Mais ce n'tait pas le
moment de les tenir, et Puisaye moins que tout autre aurait d les
tenir, car ce qu'il reprochait aux victimes de son incapacit et de
son imprvoyance, on aurait pu plus justement encore le lui reprocher
 lui-mme. On le lui reprochait dj. Calonne crivait de
Southampton, le 30 juillet, au prince de Cond.  travers les
illusions dont tmoigne sa lettre, et les fausses nouvelles qu'elle
contient, on voit poindre contre Puisaye une accusation formelle,
quoique conue en termes mesurs. Puisaye ne s'en est jamais lav, et
elle demeure implacablement attache  sa mmoire:

On est fort affect ici, mais point rebut des dsastreuses nouvelles
venues de Bretagne il y a six jours. On regrette la perte des braves
gens qu'un dfaut de vigilance, qui fait grand tort  la rputation de
M. de Puisaye, a livrs  la trahison et fait prir misrablement. On
regrette de n'avoir plus le point assur des dbarquements sur lequel
on comptait, et o de nouveaux renforts allaient tre ports
successivement. On regrette de grandes provisions d'armes, munitions
et habillements qu'on y avait dposes, et qui sont tombes au pouvoir
de l'ennemi; on regrette enfin les effets esprs des premiers
avantages obtenus par ceux qui avaient t envoys pour ouvrir la
route: mais on ne regarde pas ce malheur comme irrparable.

L'impression qu'il peut faire sur l'opinion est peut-tre le plus
grand mal; cependant on doit croire que, s'il produit un premier
moment de consternation, il n'ira pas jusqu'au dcouragement. Il reste
encore, de ce qui avait dbarqu, le corps command par M. de
Tintniac, qu'on croit avoir pntr jusqu' Vannes, et ce corps est
d'environ trois mille hommes, exposs, il est vrai,  tre envelopp
par l'arme victorieuse de Hoche. Du corps de sept mille cinq cents
hommes, que M. de Puisaye avait gard pour se maintenir dans la baie
de Quiberon, o il se croyait inexpugnable, comme il me l'avait mand
lui-mme, il parat par tous les rapports que cinq mille ont t tus
ou faits prisonniers, et qu'il s'en est sauv deux mille cinq cents
environ. Ce qui est affreux, c'est la trs grande quantit d'officiers
qui sont au nombre de ceux qui ont pri. Le baron de Damas a t
massacr par ses soldats ou s'est tu lui-mme suivant quelques
lettres. Votre Altesse Srnissime aura vu dans les nouvelles, qui
lui sont srement parvenues, combien M. de Sombreuil s'est distingu.

Je ne prtends rien ajouter aux dtails qu'on lui aura envoys, si ce
n'est que je puis peut-tre avec plus de certitude que bien d'autres
l'assurer qu'on n'a pas renonc ici  l'excution des premiers plans;
que l'on continue les prparatifs d'une expdition plus considrable,
qu'on n'est que plus persuad de l'importante ncessit de redoubler
d'efforts et que lord Moira, avec qui j'ai caus hier, compte partir
dans huit ou neuf jours si, comme il y a lieu de le croire, M. le
comte d'Artois parti le 26 des environs de Hambourg sur le vaisseau
l'_Asia_, arrive incessamment  la rade Spithead, o il serait dj si
les vents constamment contraires ne l'avaient retard.

Je suis venu dans les environs de Portsmouth pour le rencontrer et
dans l'espoir de lui parler quelques moments avant qu'il passe avec le
digne commandant des troupes anglaises, qui ne seront pas moindres de
quinze  seize mille hommes  ce qu'il parat, pour se rendre o nos
esprances recommenceront et o nos voeux le suivront. Les
dispositions de la province o l'on se portera sont toujours trs
bonnes.

Charette et Stoflet ont, en se joignant, environ quarante mille
hommes et il y a lieu de croire qu'aux premiers succs, la pelotte
grossira. Je n'ai pas moins d'espoir et je ne fais pas moins de voeux,
pour les armes de Monseigneur. Je me flatte que je n'ai pas besoin de
le lui protester ni de lui recommander un fils qui a srement le plus
grand dsir de mriter la protection de Son Altesse Srnissime en lui
prouvant un zle pareil  celui de son pre, qui le prie d'agrer les
nouvelles et ternelles assurances de son profond respect et d'un
attachement sans bornes[66].

         [Note 66: Archives de Chantilly.]

Les esprances que nourrissait Calonne ne devaient pas se raliser.
Aprs le dsastre de Quiberon, le gouvernement anglais renona  la
seconde expdition dont le commandement avait t confi  lord Moira.
Les vingt mille combattants runis  Southampton furent expdis 
Saint-Domingue, sauf un corps de troupes anglaises et d'migrs
franais formant un effectif de trois mille hommes qui, sous les
ordres du gnral Doyle, devait aller dbarquer sur les ctes de
France des armes, des munitions et de l'argent. Le comte d'Artois
rest  Portsmouth, en rade de Spithead, tait averti qu'il ne pouvait
plus partir. Il protesta; il avait donn rendez-vous  Cond au
centre du royaume, et il demandait instamment  tre conduit en
France, o Charette l'appelait en lui recommandant de se garder de
dbarquer  Quiberon, mais de venir le retrouver.

Le gouvernement anglais finit par cder aux sollicitations du prince.
Le 14 aot, le duc d'Harcourt--c'est lui qui le mande au prince de
Cond--est inopinment appel chez lord Grenville. Le ministre lui
annonce que l'on va faire partir le gnral Doyle avec quatre mille
hommes pour l'le d'Houat, que l'on propose  Monsieur, qui
l'acceptera, une frgate pour y tre port, que l'on s'y concertera
sur les moyens de communiquer avec Charette, de se procurer un point
de dbarquement, et de lui remettre Monsieur avec ce que l'on aura
d'migrs, soutenus par les quatre mille Anglais, qui ainsi que les
cadres seront destins  recevoir Monsieur s'il avait besoin de leur
appui pour le rembarquer, faire sa communication, lui fournir ses
besoins, et qu'un convoi pour Charette part en consquence avec
argent, munitions, armes.

L'expdition mit  la voile le 23 aot. Mais les ctes taient
activement surveilles par les rpublicains, et nulle part on ne put
aborder. Le 12 septembre, l'escadre anglaise, aprs avoir vainement
tent de prendre terre sur le sol franais, mouilla devant l'le
d'Houat et vint finalement atterrir  l'le d'Yeu, d'o le comte
d'Artois essaya de se mettre en rapport avec Charette et d'autres
chefs qui eux aussi l'appelaient. Sa prsence  la tte des armes
royalistes tait d'autant plus ncessaire que les rivalits des
gnraux chouans entre eux paralysaient les meilleures intentions et
les plus habiles projets. Ce qu'taient ces rivalits et leurs
consquences, la lettre suivante, en date du 24 septembre, signe d'un
de ces gnraux, le comte de Chtillon, et adresse au prince de
Cond, peut  peine en donner une ide:

Charette a t le premier  faire sa paix, malgr Stoflet, et a
form un rassemblement pour marcher contre lui et le forcer  signer
le trait; celui-ci a rsist le plus qu'il a pu, mais sentant qu'il
ne pouvait tenir seul sans tre bientt accabl, d'autant que Charette
cherchait  lui enlever officiers et soldats, il a adhr  cette
paix, avec l'intention de la rompre sitt qu'il se verrait en mesure.
Charette a recommenc le premier la guerre en tant  Stoflet tous les
moyens d'en faire autant, par le refus continuel qu'il lui a fait de
partager avec lui l'argent et les munitions qu'il a reus des Anglais.
Il sacrifie  sa haine injuste pour le plus brave et le plus honnte
des hommes, la cause des autels et du trne. Ce ne sont pas des
ou-dire, Monseigneur, ce sont des faits que je vous rends, dont j'ai
eu la preuve par crit sous les yeux, qui m'ont constat que Stoflet,
plus grand, plus pur que Charette, a fait tous les sacrifices pour les
intrts du roi, tandis que son rival risque continuellement de le
perdre par sa basse jalousie et ses intrigues multiplies.

Il est donc trs intressant que Votre Altesse Srnissime mette au
plus tt sous les yeux du roi toutes ces vrits que j'atteste sur la
conscience et l'honneur, et que mon attachement  Sa Majest me fait
un devoir de vous peindre. Stoflet n'a d'autre ambition que de bien
servir son roi; s'il n'en tait pas trait avec la mme galit que
Charette, cela ferait le plus mauvais effet, parce que son arme ne
consentira jamais  reconnatre un autre chef, quoiqu'il soit assez
grand pour reconnatre son ennemi pour gnral, si le roi l'ordonne.
Il a avec lui M. l'abb Bernier, cur de Saint-L, homme d'un gnie
rare, dont les talents sont aussi tendus que le zle, et dont les
lumires et la sagacit sont des plus prcieuses. Je jure que ce
tableau ne m'est dict que par mon zle pour la belle oeuvre que nous
dfendons, et j'ose me flatter que Votre Altesse Srnissime me
connat assez pour ne pas me croire guid par une injuste partialit.
Depuis trop longtemps, on cache la vrit  nos malheureux princes. Le
devoir d'un sujet fidle est de la leur dire, et aucune espce de
considration ne pourront jamais m'en empcher.

Je ne suis venu ici que pour une confrence, en qualit de dput du
conseil de l'arme de Scpeaux, dont je suis prsident. Cette arme,
dvoue  Stoflet parce que sa cause est juste, se plaint aussi
beaucoup de Charette qui ne nous a donn qu' force d'instances
ritres que la plus modique part des secours de l'Angleterre,
destins pour toutes les armes royalistes. Cependant nous avons trs
souvent des affaires avec les rpublicains, et nous sommes si
dpourvus, que, dans le dernier combat, reprochant  un paysan qui ne
tirait pas, il me rpondit qu'il n'avait qu'une cartouche, qu'il
mnageait pour se dfendre en cas d'une droute. Sa politique est
qu'en retenant tout en lui, il forcera tous les royalistes  le
reconnatre pour gnralissime.

Nos paysans, bercs depuis si longtemps de l'espoir de voir un de
leurs princes  leur tte, commencent  perdre courage, et n'aspirent
qu' rester tranquilles dans leurs foyers, ayant got dj, dans ce
pays, les douceurs de l'inaction, et notre arme des confins de la
Bretagne et d'Anjou nous tmoigne la mme propension, quoiqu'elle soit
continuellement en activit, et j'avoue  Votre Altesse que je
craindrais les plus funestes effets d'un nouveau dlai dans l'arrive
d'un de nos princes; la malheureuse issue de notre descente  Quiberon
a contribu beaucoup aussi  ce dcouragement, et cette fatalit n'est
due qu'aux ambitieux et aux intrigants qui voulaient perdre le
malheureux comte de Puisaye. J'ai vu toutes ces cabales s'ourdir 
Londres, et je n'en avais que trop prvu les funestes suites, j'en
avertis ce gnral aprs tre descendu en Bretagne, mais le coup tait
trop bien prpar pour qu'il pt l'viter. Je me rsume, Monseigneur,
en vous disant que Monsieur ne peut arriver trop tt, parce que sa
prsence parmi nous fera lever toute cabale pour le commandement, et
ranimera le courage au point de lui procurer bientt des armes aussi
formidables que nombreuses. Dans toute la France, les royalistes qui
n'osent se montrer ne voyant pas un prince pour ralliement, se
montreront avec autant d'ardeur qu'ils ont montr jusqu'ici de
timidit, et si l'on tarde trop, je dois vous dire que tout est perdu.
Je prie Votre Altesse, si elle le juge  propos, de mettre ces dtails
sous les yeux du roi: tout sujet fidle lui doit des vrits d'o
dpendent peut-tre sa couronne. Je n'ai d'autre prtention que celle
de lui prouver tout mon dvouement et le vif intrt que je prends 
sa gloire et  la vtre.

Tandis qu'il attendait le rsultat de ses efforts et s'tonnait de
voir ses lettres rester sans rponse et ses messagers ne pas revenir,
Charette, ayant attaqu le 26 septembre, sur la route de Luon aux
Sables d'Olonne, l'arme rpublicaine, essuya une dfaite sanglante;
elle l'obligea  une fuite prcipite. Ds lors, il fut impuissant 
dsigner au comte d'Artois un point o lui-mme pourrait venir  sa
rencontre. Cependant, le 5 octobre, il signalait la cte de
Saint-Jean-de-Mont, non loin des Sables, comme un endroit o il serait
ais d'oprer un dbarquement d'armes et de munitions sans avoir 
craindre un coup de fusil. Ce dbarquement eut lieu, en effet,
quelques jours plus tard sans incident. On peut s'tonner que le comte
d'Artois, s'il tait rsolu  se jeter en France, comme il
l'affirmait, n'ait pas profit de cette occasion pour dbarquer
lui-mme.

De l'le d'Yeu, o l'avait port l'escadre anglaise, il expdiait 
Charette messages sur messages, s'efforait d'apaiser les
dissentiments qui s'levaient  tout propos entre ses officiers et les
chefs anglais, et se dcourageait peu  peu en constatant qu'il lui
serait impossible d'arriver  ses fins. Il reste toutefois avr
qu'avec un peu d'audace, il aurait pu passer en France. Il l'aurait pu
par la cte de Saint-Jean-de-Mont; il l'aurait pu aussi par la pointe
de Locmariaquer, puisque les chefs chouans venaient par cette voie
confrer avec lui. Peut-tre aussi ne lui en laissa-t-on pas le temps.
Le 17 novembre, des ordres arrivs de Londres enjoignaient au gnral
Doyle de ramener l'expdition en Angleterre et le prince avec elle.
Pitt, cdant  l'opinion anglaise qui voyait avec regret recommencer
une seconde affaire de Quiberon, abandonnait dcidment la partie. Le
prince ne put qu'obir; il en tmoigna des regrets, mais ils restrent
platoniques. Il avait t autoris  se porter sur Jersey ou sur
Guernesey et peut-tre aurait-il pu, de l, entretenir des rapports
avec les Vendens, de Jersey surtout o le prince de Bouillon
commandait pour l'Angleterre. Mais, au dernier moment, c'est 
Portsmouth qu'on dcida de le ramener. C'est alors que Charette aurait
crit  Louis XVIII la fameuse lettre dont il a t parl plus haut:

Sire, la lchet de votre frre a tout perdu. Il ne pouvait paratre
 la cte que pour tout perdre ou tout sauver. Son retour en
Angleterre a dcid de notre sort: sous peu, il ne me restera plus
qu' prir inutilement pour votre service.

Cette lettre a-t-elle exist, comme l'affirme le comte de Vauban dans
ses Mmoires, o il dclare en avoir vu l'original? Ceux qui en ont
parl aprs lui, mme les crivains rpublicains, n'ont pas cru  son
authenticit. Il en existe d'ailleurs une autre, qui s'exprime bien
diffremment. Elle est adresse par Charette au marquis de Rivire:

Je vous cris, mon cher Rivire, le coeur navr de douleur de
l'loignement d'un prince dont l'espoir de sa possession faisait toute
notre flicit. Il est des privations qu'on supporte avec courage et
fermet; mais celle-l est si grande qu'elle branlerait un rocher.
Gardez-vous bien de croire que cet vnement malheureux refroidira
notre courage; bien loin de l, toujours assurs du dsir de mriter
votre estime, nous travaillerons jusqu'au dernier jour  nous en
rendre dignes.

Dans ce langage, il n'y a pas trace d'accusation contre le comte
d'Artois pas plus que dans celui que Charette tenait quelques mois
plus tard, lorsque, arrt et condamn, il marchait au supplice:

--Voil donc o ces gueux d'Anglais m'ont conduit.

Si toutefois, contrairement  toute vraisemblance, la lettre o le
comte d'Artois est trait de lche sortit de sa plume, on ne saurait
nier qu'en exprimant avec cette violence sa colre, il rvlait toute
l'tendue de la dception que venait de lui faire prouver l'absence
du comte d'Artois, dception d'autant plus grande qu'il avait attach
un plus grand prix  voir arriver le prince.  cet gard, le doute
n'est pas permis, et la forme mme de l'appel qu'il lui adressait, le
30 juin 1795, trahit l'ardent dsir qu'il en avait:

La lettre obligeante et gratieuse dont Votre Altesse Royale a daign
m'honorer a rempli mon coeur de joie, en le pntrant de la plus vive
reconnoissance. Quel bonheur inaprciable pour vos fidles Vendens de
possder au milieu d'eux l'auguste frre du roi, de voir marcher 
leur tte le digne descendant d'Henry IV! Ah! Monseigneur, daigns
presser cet heureux instant; que ce fortun retour ramne bientt
parmi nous l'allgresse et fasse disparotre de douloureux souvenirs!

Que votre nom chri devienne le raliement de tous les vrais Franois,
le gage assur de la victoire! Oui, n'en doutons point, encourags par
votre illustre prsence, fortifis de vos grands exemples, ceux qui
ont vou un attachement sans bornes, et ceux qui, retenus jusqu'ici
par de coupables considrations, n'en conservent pas moins, au fond de
leur me, ce puissant amour pour le sang des Bourbons, tous se
rangeront sous vos drapeaux, tous sans exception n'auront qu'un mme
voeux, ne feront qu'un mme serment, celui de rtablir la splendeur de
la monarchie, ou de s'ensevelir glorieusement sous ses dbris.

En attendant, cependant, Monseigneur, que ces flateuses esprances se
ralisent et que j'aie l'avantage prtieux d'offrir  Votre Altesse
Royale l'homage de mes foibles travaux, la Vende ne restera pas dans
un repos dshonorant. Elle a dj repris les armes et a vu couronner
ses premiers efforts; elle brle de voler  de nouveaux prils, et le
chef qui, jusqu' ce jour, la guida au champ de l'honneur, ne la
quittera que lorsqu'on aura rendu aux lys leur ancien clat, ou il y
trouvera son tombeau; telle est la dernire rsolution de celui qui,
en protestant  Votre Altesse Royale de son inviolable fidlit, la
supplie humblement d'agrer les sentimens sincers d'amour et du
profond respect avec lesquels il a l'honneur d'tre, etc., etc.[67].

         [Note 67: Archives des Affaires trangres.]

Rentr  Portsmouth, le comte d'Artois y demeura peu. Avec le
consentement du cabinet britannique, il alla se fixer  dimbourg o
il devait rester jusqu'en 1814. En ralit, en dpit des vaines
agitations auxquelles on le vit encore se livrer, son rle politique
tait fini. La direction du parti royaliste allait se concentrer
dsormais entre les mains du roi.

Ainsi avortaient successivement ces malheureuses entreprises  propos
desquelles un anonyme crivait  Lally-Tollendal: Le ciel nous
prserve de nouvelles descentes sur nos ctes. Elles seront le tombeau
de tout ce qui y dbarquera. Quel aveuglement! Quelle dmence, grand
Dieu! Quant au comte d'Artois, le 22 dcembre 1795, de la rade de
Spithead o il tait encore, il mandait au prince de Cond: Ainsi va
le monde. Il y a quelques mois nous pensions que toutes les esprances
taient  l'Ouest de la France. Aujourd'hui, c'est la partie du Midi
et de l'Est qui prsente les chances les plus favorables. En parlant
ainsi, le comte d'Artois faisait allusion aux rbellions du Gard et du
Vivarais, fomentes par les anciens chefs du camp de Jals comme par
les plus fougueux artisans de la raction thermidorienne, et  des
complots qui s'ourdissaient dans le Doubs. Un soulvement de la ville
de Lyon, livre  l'influence des royalistes, et une marche de l'arme
de Cond sur Besanon, appuye par les Autrichiens, devaient favoriser
ces mouvements. Au dire du prince de Cond, le gnral Pichegru, qui
commandait alors une des armes de la Rpublique sur le Rhin, avait
promis son concours; il prparait sa dfection en favorisant l'ennemi
qu'il tait charg de combattre et en pactisant avec lui.

C'taient l d'abominables calomnies[68]. Pichegru avait eu le tort,
il est vrai, d'ouvrir l'oreille aux propositions de deux aventuriers
politiques, le libraire suisse Fauche-Borel et le sieur Roques, dit
comte de Montgaillard, dont nous reparlerons plus loin. Dupe de ces
deux personnages, toujours  vendre au plus offrant, Cond avait
ajout foi  leurs propos. Tous ces plans taient fonds sur la
trahison de Pichegru. Mais Pichegru, en dpit de son attitude
incertaine, ne voulait pas trahir ses devoirs militaires. Il ajournait
ses rsolutions  une poque ultrieure, ce qui n'empchait pas Cond
de croire  l'imminence comme  l'efficacit de son intervention. Tous
ces plans allaient s'effondrer aussi rapidement que ceux qui avaient
t forgs d'accord avec l'Angleterre. Le 10 avril 1796, le comte
d'Artois avouait piteusement  Cond qu'il n'avait rien d'heureux 
lui annoncer.

         [Note 68: Voir mon livre _la Conjuration de Pichegru_. Plon,
         Nourrit et Cie.]

 ce mme moment, le comte de Puisaye, le grand organisateur de
l'expdition de Quiberon, avait pass en Bretagne dans l'espoir d'y
retrouver son prestige. Mais on ne lui pardonnait pas son rle dans
le drame sombre auquel son nom est imprissablement attach, et il
tait mpris  l'arme catholique non moins qu' Vrone, o d'Avaray
disait en parlant de lui:

--Le comte de Puisaye est un drle  qui il faut casser le cou.

De ce jugement, svre  l'excs, il convient toutefois de rapprocher
ce passage d'une lettre du comte d'Artois  Vaudreuil: Ne juge pas
Puisaye trop svrement. Le brave et malheureux Charette m'en a fait
dire du bien en mourant.


V

LE ROI EXPULS DE VRONE

La nouvelle du dsastre de Quiberon ne parvint  Vrone que dans la
seconde quinzaine du mois d'aot. Elle n'y produisit pas tout
l'effarement auquel on aurait pu s'attendre. Sans doute, c'tait un
fait affligeant que ce premier effort de l'Angleterre et chou et
que tant de bons Franais eussent pri. Mais ce malheur, si
regrettable qu'il ft, laissait debout tous les espoirs, puisque
d'autres expditions devaient suivre celle qui venait de sombrer et
que l'une d'elles voguait dj vers les ctes de France, comptant
parmi ses chefs Monsieur, comte d'Artois. Le roi et son entourage,
tout en donnant des larmes aux victimes de Quiberon, continurent donc
 se repatre d'illusions.

On sait combien, en dpit de leurs malheurs, les illusions furent
robustes chez les migrs. Elles ne les abandonnrent pas en cette
circonstance. Les propos des agents royalistes de l'intrieur
contribuaient  les entretenir. Ils prsentaient la France comme de
plus en plus dispose  se soulever au nom du roi. L'activit des
conspirateurs rpandus dans le royaume semblait indomptable. On
ignorait les dfaites des armes vendennes ou tout au moins
n'apparaissaient-elles que comme des checs susceptibles d'tre
aisment rpars. L'exemple donn par la Bretagne et le Poitou avait
t suivi par la Normandie o, maintenant, Louis de Frott tenait la
campagne et promettait  la cause royale de fructueux et retentissants
succs.

Des bords du Rhin, o il se trouvait avec l'arme autrichienne, le
prince de Cond envoyait des lettres rassurantes. Il dirigeait de l
les oprations qui se prparaient dans l'Est avec le concours du
gnral de Prcy et d'Imbert Coloms, l'ancien maire de Lyon. Celui-ci
rpondait du royalisme de cette ville; elle n'attendait qu'un signal
pour se dclarer en faveur du roi. Cond, fort de l'appui de l'agent
anglais Wickham install en Suisse, prtendait tre d'accord avec
Pichegru et avoir pris ses dispositions pour se jeter en Alsace ds
que les Autrichiens lui auraient permis de passer le Rhin et marcher
de l sur Besanon et Lyon, d'o il pourrait donner la main au Midi,
dont les royalistes des Cvennes se disaient les matres. Les agents
de Paris confirmaient ces dires. Ils y ajoutaient sur l'tat d'esprit
des Parisiens des informations telles, qu'on en devait conclure que la
fin prochaine des pouvoirs de la Convention serait aussi celle de la
Rpublique.

Cependant, quelques semaines aprs le drame de Quiberon, un vnement
inattendu vint infliger  ces pronostics favorables un brutal dmenti.
Le 5 octobre (13 vendmiaire), les sections royalistes de Paris ayant
march sur la Convention pour la disperser furent crases par le
gnral Bonaparte  qui elle avait confi sa dfense. Du mme coup,
les mouvements du Midi qui avaient abouti  quelques succs partiels,
la prise du Pont-Saint-Esprit notamment, se trouvrent djous ou tout
au moins ralentis.  Paris, la dfaite des partisans du roi fit
clater la participation de l'agence royale dans ces complots et livra
les agents aux autorits rpublicaines. Plusieurs d'entre eux, dont Le
Matre et Charles Brottier, furent envoys devant le conseil de guerre
de la section Lepelletier. Brottier et deux de ses complices
bnficirent d'un acquittement. Mais Le Matre fut condamn  mort et
excut. Les secrets de l'agence se trouvrent ainsi divulgus. Il
fallut la rorganiser, ce que fit le roi au mois de fvrier 1796, en
autorisant les agents survivants, La Villeheurnoy, Brottier,
Despomelles et Duverne de Praile,  agir et  parler en son nom pour
tout ce qui concernait le rtablissement de la monarchie.  ce
moment, il tait averti des divisions qui s'taient glisses parmi les
chefs vendens, et il invitait ses agents  intervenir pour les faire
cesser.

Sur ces entrefaites, on apprit l'avortement final des expditions
organises par l'Angleterre. La tentative de descente en France, 
laquelle le comte d'Artois s'tait associ, n'avait pas mieux russi
que celle du comte de Puisaye. Elle cotait moins de sang; elle n'en
cotait mme pas une goutte puisqu'on n'avait pas combattu. Mais elle
marquait la fin des efforts de l'Angleterre pour activer en France la
guerre civile. Il tait mme  craindre qu'elle n'incitt le
gouvernement anglais  suivre l'exemple de la Prusse et de l'Espagne
et  conclure la paix avec la Rpublique. Ce fut pour le roi une
dception cruelle, puisque le projet qu'il avait conu d'aller en
Vende se trouvait ananti. Quand finiront donc nos malheurs?
s'criait alors un de ses conseillers, le vieux comte de Flachslanden.
Rien ne nous russit, et si la guerre civile ne s'tablit pas tout 
fait dans les provinces, le rgime de la Terreur va recommencer.

Entre temps, la Convention s'tait spare (26 novembre 1795), non
vaincue, mais triomphante, cdant la place au Directoire qui, sous des
formes adoucies, mais plus perfides, allait continuer le Comit de
salut public. Cette fin des pouvoirs de l'assemble rvolutionnaire,
longtemps prdite comme le point de dpart d'une re rparatrice, se
produisait sans rien raliser de ce qu'on en avait attendu. 
l'intrieur, les royalistes taient paralyss. Au dehors, l'Autriche
et l'Angleterre restaient seules armes contre la Rvolution. Mais
l'Autriche accentuait sa politique goste, ne rvait que conqutes,
se proccupait peu des Bourbons. L'Angleterre commenait  manifester
son dcouragement; la Russie continuait  ne pas se prononcer. On ne
pouvait encore rien savoir des rsultats de la mission dont le comte
de Saint-Priest avait t charg pour l'impratrice Catherine.

Peut-tre,  ce moment, Louis XVIII entrevit-il qu'il ne recouvrerait
sa couronne ni par la guerre civile, ni par la guerre trangre, mais
seulement par un retour de l'opinion vers les princes de la maison de
Bourbon. Ce qui permet de le croire, c'est qu'on voit,  la date du 20
mars 1796, s'agiter dans le conseil royal la question de savoir par
quels procds l'opinion sera ramene. Dans l'tat des choses, il n'y
a que trois partis: 1 transiger sur la Constitution, d'aprs les
propositions qui pourraient tre faites; 2 prendre l'initiative de la
transaction: 3 s'en tenir  l'antique constitution du royaume. La
Constitution  propos de laquelle se rouvrait le dbat tait celle de
1791, que les migrs rangs autour des princes avaient longtemps
considre comme la pire de toutes, et dont ils dclaraient les
dfenseurs plus redoutables et plus sclrats que les Jacobins. Ces
dfenseurs taient cependant d'ardents royalistes. Ils se nommaient:
Malouet, Mounier, Lally-Tollendal, Montlosier, Mallet du Pan, Cazals,
d'autres encore, et certains membres de l'piscopat tels que le
cardinal de Bernis, Mgr de Boisgelin, archevque d'Aix, Mgr de Cic,
archevque de Bordeaux, Mgr de Clermont-Tonnerre, archevque de
Toulouse, qui, sans se prononcer aussi nettement que les laques qui
viennent d'tre nomms, partageaient en partie leurs ides, quoiqu'ils
fussent, eux aussi, passionnment dvous  la monarchie. Mais leur
royalisme ne les lavait pas aux yeux des adversaires de la
Constitution de l'avoir trouve acceptable ou d'avoir paru s'y
rsigner. C'est  propos de l'un d'eux, Montlosier, que l'implacable
d'Antraigues disait: Je ferai tomber cent mille ttes et la sienne la
premire. Le temps, en s'coulant, n'avait gure modifi les
sentiments qu'exprimait d'Antraigues, et rien que pour avoir mis
l'ide d'une transaction sur le terrain constitutionnel, le comte
d'Avaray, quoique favori du roi, n'en devenait pas moins suspect parmi
les violents qui entendaient faire revivre l'ancien rgime. Le roi
lui-mme, qui, tout en maintenant ce rgime, comprenait la ncessit
de supprimer certains abus, fut blm par eux; ils lui prfraient son
frre qui n'admettait aucune rforme.

Au moment o ces polmiques renaissaient  Vrone avec une vivacit
qu'explique l'importance des rsolutions  prendre, Joseph de Maistre,
dans ses _Considrations sur la France_, se prononait avec un clat
gnial pour l'antique constitution du royaume, dlivre des abus qui
en avaient rendu l'application intolrable. C'tait, nous venons de le
dire, l'opinion de Louis XVIII.  supposer qu'elle et t un moment
branle, elle se ranima et se fortifia, sans doute, de celle de
Joseph de Maistre; c'est elle qui remporta. Toute ide de transaction
avec les constitutionnels fut carte. On marqua la diffrence entre
l'ancien rgime, c'est--dire les abus, et l'antique constitution,
c'est--dire la plnitude du pouvoir royal. Un des gentilshommes de la
cour de Vrone, le comte de Moustier, fut charg d'aller en France
pour faire connatre les vritables intentions du roi et dtruire la
calomnie.

On lit dans ses instructions:

Il assurera que tous les sujets gars qui renonceront  leurs
erreurs seront traits par le roi comme ses enfants, qu'il abandonnera
 toute la svrit des jugements qu'ils mriteront tous ceux qui,
lorsqu'il pardonne, se livreraient  des sentiments de vengeance; que
sa justice n'excepte de sa clmence que les assassins du roi son
frre, de la reine, de Madame lisabeth, et que ceux mme qui ne
craignent pas de rparer leur crime par des services importants,
continueront  lui inspirer une telle horreur pour leur irrmissible
attentat, qu'il les livrerait  toute la rigueur des lois si, dans ce
cas-l mme, ils osaient continuer de souiller leur patrie par leur
prsence ... L'intention du roi n'est et ne sera jamais de ramener son
peuple sous l'ancien rgime; c'est son antique constitution qu'il veut
lui rendre.

L'insistance qu'il mettait  promettre des chtiments inexorables
n'tait pas pour lui ramener tous ses sujets. Son langage ne dmontre
que trop qu'il renonait  n'employer que les moyens de persuasion,
comme l'ide lui en avait t suggre, et qu'il rvait de recourir
toujours, soit  la guerre civile, soit  la guerre trangre. Ce
renoncement l'enfermait de nouveau dans les limites de la politique
pratique  Coblentz et  Hamm, lui imposait le devoir de quitter
Vrone et, puisque l'Espagne lui tait ferme, puisque la Vende tait
devenue inaccessible pour lui, de chercher  s'employer ailleurs.
C'tait d'autant plus ncessaire, qu'en France ses partisans
s'tonnaient et s'attristaient de ce sjour prolong dans un coin de
l'Italie, loin des champs de bataille: Que fait le roi? se
demandaient-ils. Craint-il de compromettre sa dignit en partageant
les dangers de ceux qui se sont arms pour lui rendre sa couronne? Et
ils comparaient son inaction  l'activit du comte d'Artois, qui, sans
faire meilleure besogne que son frre, avait longtemps donn
l'illusion de plus de rsolution et d'intrpidit.

 l'arme de Cond, on rclamait sa prsence. Le vieux prince qui la
commandait regrettait que Louis XVIII n'et pas eu la tmrit de
partir de Vrone, de passer le Saint-Gothard et de venir le rejoindre.

--L'et-on enlev au milieu de nous? s'criait-il. Aurait-on os lui
manquer?

Et il ajoutait que, le roi tant gentilhomme franais, on ne pouvait
l'empcher de combattre pour le roi. Les cours de l'Europe
elles-mmes, celles du moins qui vivaient en paix avec la France,
taient d'avis que tant que le roi resterait dans les tats de Venise,
chez une puissance qui entretenait publiquement un ambassadeur auprs
de ses sujets rebelles, il ne serait pas  craindre.

--Il a beau faire, observait familirement le roi de Prusse,
s'adressant  quelques courtisans de son intimit, il ne se tirera
jamais de l qu'il ne se mette  la tte de sa noblesse et de ses
sujets fidles et qu'il ne combatte avec eux et comme eux.

Le prince de Cond, qui rptait ce propos  l'vque d'Arras,
ajoutait: Le roi de Prusse a raison. Et, d'accord avec ses soldats,
il se plaignait des courtisans qui voulaient rtablir les rigueurs de
l'tiquette. Il accusait les ides de Versailles qui triomphaient 
Vrone: On n'est pas  Vrone  la hauteur des circonstances. On
sacrifie le fond de la royaut aux petites formes de la dignit. Il y
avait quelque fondement dans ces critiques, mais aussi quelque
exagration. Ce qu'on ne disait pas assez, c'est que le roi tait le
prisonnier de l'Autriche, non qu'elle et le pouvoir de l'enchaner 
Vrone mais parce qu'en ralit, elle l'y retenait en l'empchant de
se rendre au seul endroit o il pt aller,  l'arme de Cond.  cet
gard, elle tait intraitable.

Au milieu de tant de tristesses, le roi gota cependant une joie. Dans
les derniers jours de dcembre 1795, sa nice la princesse fille de
Louis XVI, que les royalistes appelaient Madame Royale, avait t mise
en libert par le Directoire, conduite  Ble, et l, confie  des
commissaires autrichiens en change de quelques Franais prisonniers
de l'Empereur: Beurnonville, Smonville, Maret. Quelques semaines plus
tard, elle crivait  son oncle pour lui exprimer sa filiale affection
et le bonheur qu'elle aurait  le revoir. En dpit des sductions de
la cour de Vienne, o l'on s'ingniait  la retenir, elle voulait
rester Franaise. Mais cette lettre, toute vibrante des cruelles
motions subies par Madame Royale durant sa captivit, contenait des
conseils qui durent causer quelque surprise au roi. Elle le conjurait
de faire cesser la guerre; elle lui dclarait qu'il n'tait pas
d'autre moyen de rendre  sa patrie son antique splendeur. Oui, mon
oncle, suppliait la princesse, c'est moi, c'est celle dont ils ont
laiss prir le pre, la mre et la tante, qui vous demande  genoux
leur grce et la paix[69].

         [Note 69: _L'Angleterre et l'migration franaise_, par Andr
         Lebon, p. 352. Les papiers de Wickham, runis dans cet
         ouvrage, nous ont fourni de prcieux renseignements.]

Leur grce, on sait dans quelle mesure le roi entendait l'accorder. Il
s'tait engag dj  tendre sa clmence sur les coupables, 
l'exception de ceux qui avaient vot la mort du roi. Un peu plus tard,
il devait en faire bnficier mme ceux-l, et,  sa rentre en
France, prendre parmi eux un de ses ministres. Quant  la paix, il la
considrait comme le plus grand malheur que pt subir sa cause. La
premire coalition n'tait pas encore dissoute qu'il souhaitait de
voir s'en former une seconde plus redoutable, avec l'appui de la
Russie dont le zle pour les Bourbons avait t, jusqu' ce jour, plus
platonique qu'effectif. L'espoir de cet appui trouvait sa source dans
la spontanit avec laquelle l'impratrice Catherine, au lendemain de
la mort de Louis XVII, avait reconnu le nouveau roi son successeur.
Malheureusement,  l'exception du roi de Sude, aucun autre chef
d'tat n'avait suivi cet exemple, et les efforts du prtendant pour se
faire octroyer par les souverains son titre royal taient rests
vains. Au commencement d'avril, c'est--dire prs de dix mois aprs
avoir recueilli la succession de son neveu, il tait encore Monsieur
pour la presque totalit des cours d'Europe, ou Monsieur le comte de
l'Isle. La rsistance dont il tait la victime l'emplissait de dpit
et la reconnaissance de sa royaut semblait devenue le plus imprieux
et le plus poignant de ses soucis.  l'improviste, il fut mis en tat
d'en concevoir de plus graves encore.

Le 14 avril, le podestat de Vrone se prsenta chez lui et lui fit
connatre que la Rpublique de Venise lui retirait l'asile qu'elle lui
avait accord depuis dix mois. Le Directoire, en apprenant que le
comte de Mordwinof, ambassadeur russe  Venise, tait accrdit par
son gouvernement auprs du prtendant, avait exig cette brutale
expulsion. Les Franais victorieux venaient d'envahir le Pimont; ils
menaaient d'occuper toute l'Italie. Le Snat vnitien effray,
redoutant de dplaire  la France, avait jug que l'heure n'tait pas
bonne pour lui rsister. Il faisait droit aux injonctions du
Directoire.

Le roi prit acte de la communication sans y rpondre, sinon qu'il
allait procder aux prparatifs de son dpart. Mais, le surlendemain,
il crivit au Snat qu'il subordonnait ce dpart  deux conditions. Il
voulait, disait-il, rayer de sa main sur le livre d'or de Venise le
nom de sa famille qui s'y trouvait inscrit; il exigeait, en outre,
qu'on lui rendt l'armure dont l'amiti de Henri IV, son aeul, avait
fait don  la Rpublique. Le Snat ne parut pas se proccuper de cette
enfantine rclamation. Mais le podestat de Vrone s'en offensa. Il fit
tenir au roi une protestation dans laquelle il rappelait l'hospitalit
libralement donne jusqu' ce jour.

--Je ne recevrai pas votre protestation, s'cria le roi. J'ai dit que
je partirai; je partirai en effet, ds que j'aurai reu les passeports
que j'ai envoy chercher  Venise. Mais je persiste dans ma rponse
d'hier. Je me la devais; je ne puis oublier que je suis roi de France.

C'tait l'unique manifestation qu'il pt se permettre. Aprs l'avoir
faite, il ne songea plus qu' s'loigner.

Ainsi qu'il l'crivit  Catherine, la conduite du Snat de Venise ne
lui laissait d'autre asile que celui de l'honneur, c'est--dire une
place parmi les gentilshommes franais qui, sous les ordres de Cond,
combattaient pour lui. Cet asile dont la cour de Vienne s'obstinait 
lui barrer le chemin, les circonstances inattendues qui venaient de se
produire lui permettaient, lui ordonnaient presque de s'y rendre. Il
n'hsita pas  saisir l'occasion qui lui tait offerte. Ce fut en vain
que l'Anglais Macartney lui signala les dangers de sa prcipitation,
l'engagea  ne pas se prsenter au quartier gnral du prince de Cond
sans s'tre assur de l'assentiment de l'Autriche,  attendre 
Bologne ou  Parme que cette puissance et fait connatre son opinion.
Il ne voulut rien entendre. Il avait crit  Vienne,  Londres, 
Saint-Ptersbourg pour faire connatre ses intentions et les motifs
qui les dictaient. Il n'y avait plus qu' s'excuter.

D'ailleurs, tout le monde, dans son entourage, se rjouissait comme
lui-mme de la circonstance qui ouvrait devant ses pas les portes de
la maudite prison qu'tait Vrone pour lui, et l'obligeait  rejoindre
Cond. Une lettre crite de Vienne,  la date du 1er mars, par le
comte de Saint-Priest qui venait d'arriver dans la capitale
autrichienne  son retour de Russie, ne parvint pas  branler le
parti pris du Rgent. Elle tait cependant significative et tmoignait
de la ferme volont du gouvernement imprial de ne pas tolrer la
prsence de Monsieur  l'arme de Cond. Il avait dj refus et ne
se laisserait pas forcer la main.

--Vous voyez, avait dit le baron de Thugut  Saint-Priest, que nous
faisons, de concert avec l'Angleterre, des ouvertures de paix au
Directoire excutif, qui n'acceptera pas si notre objet tait de le
mettre dans son tort vis--vis de la nation, le corps germanique et
l'Europe entire.  prsent, il va se prvaloir de la venue du roi au
corps de Cond qu'il prsentera comme une mesure irrconciliatoire
pour en justifier son refus. Les tats de l'Empire qui nous
perscutent,  l'instigation du roi de Prusse, pour avoir la paix, se
plaindront de ce que nous aggravons les sujets de discorde et attirons
sur eux la vengeance des Franais. D'ailleurs, Monsieur a bien du
monde autour de lui; il entretient beaucoup de correspondances,
expdie et reoit des courriers, envoie des missaires; tout cela
inquite les gouvernements ainsi qu'on vient de le prouver  Venise,
et cet inconvnient serait plus grand encore dans un corps d'arme aux
ordres d'un gnral de l'Empereur.

L'Empereur, auquel Saint-Priest s'tait ensuite adress, n'avait pas
t moins explicite que son ministre. Il lui tait impossible de
consentir  ce que Monsieur se fixt  l'arme de Cond, et il le
priait de choisir un autre asile.

--Le roi, mon matre, ne sait o aller, objecta Saint-Priest.

--Nous verrons  le placer dans quelque ville d'Allemagne, reprit
l'Empereur. Causez de cela avec mes ministres.

En transmettant cet entretien au duc de La Vauguyon, Saint-Priest
ajoutait: Vous remarquerez, monsieur le duc, que l'Empereur ne s'est
jamais servi avec moi que de la dnomination de Monsieur, quoique
j'aie constamment employ celle de roi. Aussi, ne rpond-il point aux
lettres de Sa Majest, pour ne pas lui donner ce titre qu'il lui
refuse et ne pas le dsobliger en employant celui qu'on lui donnait
auparavant. Je ne sais si vous ne croirez pas plus convenable pour Sa
Majest de se dispenser d'crire elle-mme  l'Empereur, qui ne lui
fait point de rponse, d'autant que les affaires peuvent se traiter
galement sans cela[70].

         [Note 70: Papiers du marchal de Castries.]

Dans l'tat d'me o se trouvait le roi, la lettre du comte de
Saint-Priest suffit d'autant moins  modifier ses desseins, qu'en
refusant de lui donner son titre, l'Empereur l'avait bless dans son
orgueil et dispos  protester. Il dcida sur-le-champ que, dsormais,
il s'abstiendrait d'crire au souverain autrichien et que, sans tenir
compte d'une dfense qu'il jugeait inique, il irait rejoindre le
prince de Cond. Le dpart, toutefois, n'alla pas sans difficults. 
Vrone, le roi avait des cranciers. Il fallait leur cacher sa fuite.
Il fallait drober de mme le vritable terme de son voyage au
reprsentant de la Rpublique franaise, aux autorits de Vrone. Pour
les tromper les uns et les autres, on organisa une vritable comdie.
La Vauguyon qui ressemblait physiquement au roi partit avec Villequier
et Coss par la route de Trente, tandis que Louis XVIII et son fidle
d'Avaray se dirigeaient secrtement vers le Saint-Gothard. Alors que
les rapports officiels le montraient allant vers le Tyrol, il gagnait
la Suisse et le grand-duch de Bade o Cond avait tabli son quartier
gnral  Rigel.




LIVRE SIXIME

BLANCKENBERG




I

LE COMTE DE SAINT-PRIEST  SAINT-PTERSBOURG

On se souvient qu' la fin de 1795, le comte de Saint-Priest se
rendant de Stockholm  Vienne, conformment au dsir de Louis XVIII,
avait jug utile  la cause royale de passer par Saint-Ptersbourg. Il
y tait venu dj en 1791. Il s'agissait alors d'obtenir de
l'impratrice Catherine qu'elle contribut  une expdition que
prparait contre la France le roi de Sude. La mission de Saint-Priest
avait chou. Quoique reu d'une manire flatteuse, quoique Catherine
et manifest ses sentiments pour lui, d'abord en lui offrant dans ses
tats de hautes fonctions, ensuite en lui assurant une pension
viagre, il n'avait pu la dcider  prendre les armes.

--Je n'ai pas le droit d'intervenir dans les affaires de la France,
avait-elle dit.

Ce n'tait l qu'un prtexte; plus tard, elle n'eut pas les mmes
scrupules. Prtexte aussi, la guerre qu'elle soutenait contre les
Turcs et dont elle argua pour se soustraire aux engagements que
Saint-Priest s'efforait de lui arracher. En ralit, elle prvoyait
dj le partage de la Pologne; elle le prparait; tous ses efforts
taient dirigs vers ce but. Ce fut l'unique cause de l'chec de la
mission de Saint-Priest.

En 1796, quand il arrivait pour la seconde fois  Saint-Ptersbourg,
tout autres taient les circonstances. La mort du favori Potemkin
avait dlivr les Turcs de leur plus intraitable ennemi, de celui qui
voulait, allant au del des desseins de l'Impratrice, conduire les
Russes  Constantinople[71]. Depuis quatre ans, la paix tait conclue
entre eux et la Russie dmesurment agrandie par ses conqutes. De
mme, le partage de la Pologne tait accompli. Catherine rgnait sur
le plus vaste empire du monde. Saint-Priest devait donc supposer qu'il
la trouverait dispose  donner au roi de France des preuves de son
zle, des tmoignages de son intrt. Dans le pass, et sans aller
jusqu' mettre ses armes en mouvement, elle en avait donn
d'clatants. Sans parler des importants secours pcuniaires accords
aux princes, frres de Louis XVI, elle avait saisi toutes les
occasions de les appuyer auprs des puissances et de leur prouver
l'intrt qu'elle leur portait.

         [Note 71: Potemkin mourut  Jassy, en 1791, dans un accs de
         colre provoqu par la nouvelle que Catherine, profitant de
         son loignement momentan de l'arme, avait ordonn a Repnin
         de signer la paix. Cet homme prodigieux n'ayant aucune
         ducation, supplait  tout, dit le comte de Langeron dans
         ses _Mmoires_ indits, par l'tendue et la force de son
         gnie. Il n'avait rien appris, mais il avait tout devin. Son
         esprit tait aussi gigantesque que son corps. Il savait
         concevoir et excuter tous les prodiges, et c'tait l'homme
         qu'il fallait  Catherine, qui aimait les prodiges. La
         conqute de la Crime, la soumission des Tartares, la
         transplantation des Saporoves sur le Couban et leur
         civilisation, la fondation de Kerson, de Nicolaew et de
         Sevastopol, l'tablissement des chantiers de la marine dans
         ces trois villes, la construction d'une flotte suprieure 
         celle des Turcs, la domination de la mer Noire, les nouvelles
         branches de richesses offertes  la Russie par le commerce de
         cette mer et l'ouverture des ports o se rendent maintenant
         tous les vaisseaux de l'Europe par une route inconnue ou du
         moins oublie il y a quarante ans, toutes ces merveilles
         qu'on doit au prince Potemkin doivent lui assurer la
         reconnaissance de sa nation et lui faire pardonner par la
         postrit de la gnration passe tout ce qu'elle a eu  en
         souffrir.]

--Si j'ai plus conseill qu'agi, se plaisait-elle  rpter, si je ne
me suis pas toujours prte aux dsirs des coaliss, c'est que je
voyais clairement qu'ils nourrissaient des ides de conqute, tandis
que je n'avais en vue que la cause de la royaut franaise. En 1792,
cependant, j'ai propos des troupes  l'Autriche. On m'a rpondu qu'on
ne voulait que de l'argent; j'ai donn ce qui tait stipul. Quant au
surplus, j'ai prfr l'envoyer aux princes qu' l'Empereur, parce que
je n'tais pas sre que ce serait employ pour les avantager. En 1793,
j'ai offert douze mille Russes aux Anglais pour former avec les
migrs, sous le commandement du comte d'Artois, un corps de
dbarquement sur les ctes de France. Antrieurement, je m'tais
refuse  recevoir la lettre de Louis XVI m'annonant qu'il avait
accept la Constitution. Il n'tait pas libre, et je pensais que,
seuls, ses frres libres pouvaient parler pour lui. Lorsque Bombelles
est venu me demander de les loigner de toutes les oprations, je n'ai
eu aucun gard  sa demande.

Ces propos, que tous les envoys des princes, Nassau, Eszterhazy,
Polignac, avaient maintes fois entendus, n'exprimaient que la vrit.
Catherine aurait pu rappeler de mme qu' la fin de 1792, lorsqu'aprs
la retraite de Brunswick, l'Autriche refusait de prendre  sa solde
l'arme du prince de Cond, celui-ci lui ayant crit pour lui exposer
la misre de ses soldats, elle avait rpondu en leur accordant plus de
six cent mille arpents de terre sur les bords de la mer d'Azow, dans
un pays fertile et sous un climat excellent, et en offrant de pourvoir
 leur subsistance jusqu'au moment o, le printemps venu, ils
pourraient se rendre dans ses tats. Cond n'avait pas profit de ces
offres gnreuses, parce que l'Autriche revenant sur sa premire
rsolution avait, d'accord avec l'Angleterre, incorpor ces troupes
dans les siennes. Mais l'Impratrice n'en conservait pas moins le
droit de rappeler ses intentions gnreuses.

Sans doute,  ses bienfaits elle avait ajout force conseils donns
parfois sous une forme un peu rude; sans doute aussi, il lui tait
arriv de trouver que les princes dpensaient trop, empruntaient trop,
se craient ainsi de graves embarras prilleux pour leur cause; sans
doute enfin, elle avait d se plaindre de la frquence et de
l'exagration des requtes des migrs, modrer ses faveurs, refuser
des grades que ne justifiait pas le mrite, et des grces dont
n'taient pas toujours dignes ceux qui les sollicitaient. Elle n'en
tait pas moins pour les princes et leurs partisans une bienfaitrice
rare, qu'ils avaient toujours trouve prte  leur venir en aide.

Tant de souvenirs significatifs, les circonstances si diffrentes de
celles qui avaient amen l'chec de Saint-Priest en 1791, lui firent
donc croire que, cette fois, il serait plus heureux. Mais il fut bien
vite dtromp, d'abord par les avis de quelques Franais fixs 
Saint-Ptersbourg, ensuite par le langage mme de Catherine. Ce n'est
pas quatre annes qui s'taient coules depuis son premier voyage,
mais quatre sicles. Le trsor russe tait obr, le crdit public
compromis par les dilapidations des favoris et par les ukases qui, en
fermant aux produits franais les ports de la Russie, avaient tari la
source du revenu des douanes. L'arme n'tait ni paye ni discipline.
Les rgiments taient devenus le patrimoine des colonels, les
provinces celui des gouverneurs. Colonels et gouverneurs taient les
favoris du favori; tous les liens relchs, tous les droits mconnus,
toutes les lois violes. L'Impratrice feignait de l'ignorer. Platon
Zoubof, qui avait succd dans sa faveur  Potemkin, et que
Saint-Priest, en 1791, avait connu favorable aux Bourbons, leur tait
devenu hostile.

Ds la premire audience qui lui fut accorde, Saint-Priest devina
qu'il n'obtiendrait rien. Catherine l'engagea  se rendre  Vienne o
il tait mand par l'Empereur. Elle lui parla du roi de Sude, de ses
griefs contre ce prince qui se drobait  l'engagement pris par lui de
marier son fils  une archiduchesse de la famille impriale de Russie.
Pour se venger, elle songeait  lui dclarer la guerre, quoiqu'elle en
craignt les rsultats, car, disait-elle, il ne faut mpriser aucun
ennemi. Mais c'taient l des questions accessoires. Saint-Priest
tenta d'en aborder une autre. Le ton de l'Impratrice changea
aussitt. Elle ne croyait pas  l'efficacit d'une intervention
trangre pour rtablir l'ordre en France. Les Franais,  ce qu'elle
pensait, ne pouvaient tre ramens  la monarchie que par l'excs de
leurs malheurs. Quant  elle, elle ne voulait pas entrer dans une
querelle dont la Prusse et l'Espagne s'taient retires. Saint-Priest,
qui n'avait pas encore reu d'instructions de Vrone, n'insista pas ce
jour-l. Mais il consacra les jours suivants--on tait  la fin de
dcembre--a rdiger un rapport destin au comte Zoubof.

Dans ce document, il montrait l'Angleterre  bout de ressources, prte
 conclure la paix avec la France. Cette paix, crivait-il,
prolongera la dure de la Rpublique franaise aux abois, et les
efforts des puissances pour dtruire ce gouvernement pervers se
trouveront frustrs. Le seul moyen qui reste pour empcher la paix
gnrale, si funeste en ce moment, est que Sa Majest l'Impratrice
accorde  la cour de Vienne un secours effectif de troupes.  ce
prix, pensait Saint-Priest, l'Autriche refuserait la paix qui allait
lui tre offerte ainsi qu' l'Angleterre.

Ce premier rsultat obtenu, il ne serait pas impossible de ramener la
Prusse dans la coalition. La jalousie envers la cour de Vienne occupe
constamment le cabinet prussien. Le rapprochement entre ces deux
puissances, opr  Pilnitz, n'a t que passager. C'est ce qu'a trop
bien prouv la conduite du roi de Prusse dans cette guerre. De quelle
manire ce monarque n'a-t-il pas conduit le blocus de Landau, qu'il
n'a voulu manquer qu'afin d'empcher les Autrichiens de prendre pied
en Alsace, les souponnant d'en vouloir conserver la conqute  la
paix, pour augmenter par l leur prpondrance? L'accroissement de la
monarchie prussienne en Pologne n'a pu lui faire atteindre encore la
solidit de la masse autrichienne qui, d'ailleurs, a fait aussi ses
progrs de ce ct, et, tant que le roi de Prusse ne sera point assur
qu'elle ne s'tendra pas par ses succs dans la guerre prsente, on
doit s'attendre qu'il essaiera de les contrarier. Ce n'est qu'en le
tranquillisant  cet gard qu'on peut oprer son retour et celui des
princes de l'Empire dans la coalition et la reprise des armes sur le
Bas-Rhin.

Comme conclusion  cette partie du rapport, Saint-Priest demandait que
l'Impratrice de Russie intervnt d'une part, pour obtenir de la cour
de Vienne qu'elle se contentt d'un engagement des puissances
coalises de la remettre, aprs la paix, en possession des Pays-Bas,
et d'autre part, pour ngocier  Londres, en vue de faire voter par le
Parlement les subsides ncessaires  une campagne nouvelle,  laquelle
contribueraient la Russie, l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et
peut-tre l'Espagne qu'il ne croyait pas impossible de dtacher de
l'alliance franaise.

Aprs ces vues d'ensemble, Saint-Priest abordait divers sujets qui
intressaient plus directement son matre. Depuis longtemps, le roi
rclamait en vain la libert de se rendre  l'arme de Cond, alors 
la solde de l'Angleterre et de l'Autriche. La cour de Vienne
s'opposait  ce qu'il s'y transportt, en objectant les embarras que
causerait sa prsence dans les tats de l'Empereur. Et cependant,
observait Saint-Priest, l'inaction dans laquelle on le retient 
Vrone nuit  sa rputation.

Il considrait en outre comme trs important pour le roi que les
puissances coalises se dcidassent  le reconnatre en forme
publique. Pourquoi l'Angleterre, pourquoi l'Autriche refusaient-elles
cette reconnaissance? demandait-il. Craignaient-elles de s'engager par
cette mesure  continuer la guerre jusqu'au rtablissement du roi ou 
fournir  ses dpenses?

Sur le premier point, Saint-Priest rpondait par une citation
historique. Louis XIV, disait-il, dclara roi d'Angleterre le fils de
Jacques second au commencement de la guerre de la succession et ne
conclut pas moins avec la reine Anne le trait d'Utrecht.

Sur le second point, il s'expliquait plus longuement. L'explication
mrite d'tre cite,  cause de la contradiction qui s'y rvle entre
la pense qu'exprimait Saint-Priest, encore ignorant des intentions de
Louis XVIII  cet gard, et celles de ce prince qui rvait d'entourer
son exil de la pompeuse mise en scne de la cour de Versailles: Les
dispositions de Sa Majest  la plus stricte conomie sont bien
connues; et dans le vrai, que lui servirait une reprsentation
thtrale qu' le priver d'employer plus utilement ses faibles moyens?
Le vritable clat du roi dans sa position est dans une grande
activit pour ses affaires. Deux ou trois personnes de confiance et un
petit nombre de domestiques doivent composer tous ses entours.
L'apparat d'un conseil dirigeant, de grands officiers auprs de sa
personne, une suite nombreuse ne servirait qu' diminuer sa
considration. Ses vrais serviteurs doivent se rendre vraiment
utiles, et non le surcharger de leurs vaines fonctions. Le temps de
les reprendre n'est pas encore venu. Toute promotion  des charges
nominales,  des dcorations serait encore dplace. Ces bienfaits
sont rservs  l'poque  laquelle Sa Majest sera rtablie sur son
trne.

Saint-Priest insistait galement pour amener l'Impratrice  peser sur
la cour de Vienne,  l'effet de faire remettre au roi Madame Royale:
Un oncle paternel n'a-t-il pas le droit de rclamer sa nice
orpheline, et les droits d'un roi, sous ce rapport, ne sont-ils pas
encore plus formels?

Quant au poste de reprsentant de Louis XVIII  Vienne, Saint-Priest,
empch d'aller l'occuper, puisque le roi entendait l'avoir  ses
cts, proposait pour le tenir le comte de Choiseul-Gouffier, l'un des
migrs que Catherine avait accueillis dans son empire et combls de
ses bonts. Il demandait pour lui l'appui de l'Impratrice. Je
croirais extrmement utile, disait-il ensuite, d'tablir un journal
priodique, propre  clairer le public sur les mprises o tant
d'crivains mal intentionns le font tomber sur les affaires de
France. On peut esprer que le duc de Brunswick en permettrait la
rdaction et l'impression dans sa rsidence.

Faisant allusion  la Dclaration de Vrone, Saint-Priest rappelait
que le roi avait rvl, dans ce document, ses dispositions  la
clmence envers ceux de ses sujets coupables, qui se repentiraient.

Parmi ceux qu'un repentir sincre ramne aux pieds de Sa Majest, on
doit remarquer le jeune duc d'Orlans. Ce prince, entran  l'ge de
seize ans par son pre dans une faction sclrate, a montr  la
guerre de l'nergie et du talent. Il a quitt ce parti criminel, lors
la dsertion de Dumouriez. Il a depuis pass son temps dans la
retraite et les voyages, dans le plus grand incognito, accompagn du
seul comte de Montjoie et de trois domestiques. Il vient de parcourir
le nord de l'Europe et a pntr de ce ct jusqu'aux dernires
limites de notre continent. Apprenant  Stockholm que j'allais
repartir pour joindre le roi, il est venu chez moi me prier de mettre
aux pieds de Sa Majest ses regrets, sa fidlit et son zle pour son
service. Il promet de faire dsormais un utile et loyal usage de ses
moyens et m'a dit, en mme temps, de rendre compte de ses dispositions
 Sa Majest l'Impratrice, dont le suffrage est d'un si grand poids
et de mettre  ses pieds l'hommage de son admiration. Je regarde comme
important d'accueillir ces dispositions du duc d'Orlans. On a lieu de
croire qu'il a t sond par des Franais, factieux d'une nouvelle
espce, qui ont pens  mettre la couronne sur sa tte, ce dont ce
prince a rejet l'ide avec l'horreur qu'elle mrite. Il dit que ses
frres pensent comme lui. C'est  les faire sortir de France ainsi que
la duchesse sa mre qu'il veut consacrer tous ses soins. Alors il
fera, dit-il, connatre ses sentiments par un crit public et ira aux
pieds du roi recevoir en personne son pardon et les ordres de Sa
Majest.

Enfin, en terminant cette longue note o se trouvaient rsums les
voeux du roi proscrit et prsentes les difficults de sa situation,
Saint-Priest affirmait que les conseils qu'il sollicitait serviraient
d'encouragement et de guide au prince et  ses serviteurs.

Ce rapport n'eut pas de meilleurs effets que la visite de Saint-Priest
 Catherine. Zoubof ne mit aucun empressement  l'appuyer auprs de
l'Impratrice. Saint-Priest ne trouva point parmi les autres
courtisans plus de bonne volont. Aucun d'eux ne voulut employer son
crdit  le seconder. Toute la cour tait en ce moment occupe  se
distribuer les terres confisques en Pologne. Chacun rservait son
influence pour raliser ses desseins et ses ambitions.

Saint-Priest obtint cependant de la tzarine une lettre pour le roi.
Dans cette lettre, elle s'engageait  faire les diverses dmarches qui
lui taient demandes pour obtenir soit la reconnaissance de Louis
XVIII, soit l'autorisation pour Madame Royale de rejoindre son oncle,
soit enfin des subsides de l'Angleterre pour aider aux oprations
militaires. Elle autorisait en outre son ministre  Venise  aller
rsider prs du roi  Vrone. Mais elle s'obstina dans la volont de
ne prendre aucune part effective aux oprations. Saint-Priest dut se
contenter de ce qu'on lui accordait, se rsigner  renoncer  ce qu'on
lui refusait.

Il se prparait  quitter Saint-Ptersbourg pour se rendre  Vienne,
quand il reut une lettre du roi, en date du 9 janvier 1796. Louis
XVIII l'interrogeait sur les vritables dispositions de la cour de
Russie. Convaincu  tort que Catherine tait au moment de s'unir 
l'Angleterre et  l'Autriche, il voulait connatre le but de cette
alliance. L'impratrice avait-elle consenti au dmembrement de la
France? Allait-elle se prter  des changements de constitution ou de
dynastie? En quoi consistaient ces changements? Pour rpondre  ces
questions, Saint-Priest n'eut pas besoin de renouveler ses dmarches.
Il n'eut qu' se souvenir de ce qui lui avait t dit. Il le fit
connatre au roi. Puis, sans obtemprer au dsir exprim par ce
dernier de le voir prolonger son sjour en Russie, certain qu'il ne
pouvait plus y servir la cause royale, il se rendit  Vienne.

Il comptait n'y faire qu'un sjour de courte dure et rejoindre
ensuite son matre  Vrone. Mais lorsque, reu par l'Empereur, il lui
annona que Louis XVIII avait dsign le comte de Choiseul comme son
reprsentant  Vienne, ce prince dclara qu'il n'en voulait pas. Un
autre migr, le bailli de Crussol, fut alors propos et galement
refus. On ne souhaitait que Saint-Priest ou personne. Cette exigence
modifia ses projets. Il se dcida  rester en Autriche jusqu'au jour
o il serait parvenu  faire cesser la disgrce de l'vque de Nancy,
La Fare, qui, longtemps avait occup les fonctions que lui-mme allait
maintenant exercer  titre provisoire, et qui, d'ailleurs, ne tarda
pas  les reprendre pour les garder jusqu'en 1801.

Les audiences que lui accorda l'Empereur confirmrent ce qu'il savait
dj du mauvais vouloir de l'Autriche. Malgr les recommandations de
Catherine, les ministres autrichiens, et surtout le baron de Thugut,
le premier d'entre eux, n'entendaient rien cder de ce qui leur tait
demand, ni la reconnaissance du roi, ni sa prsence  l'arme de
Cond, ni le dpart de Madame Royale.  propos de celle-ci,
Saint-Priest recueillit mme le bruit que, bien qu'il ft connu
qu'elle tait, ds avant la mort de son pre, fiance au duc
d'Angoulme, la famille impriale rvait de lui donner un archiduc
pour poux, avec l'Alsace et la Lorraine pour dot. Fond ou non en ce
moment, le bruit ne se confirma pas. Il n'en causa pas moins de vives
inquitudes  la cour de Vrone. Saint-Priest put constater en outre
que l'empereur d'Autriche tait las de la guerre, dispos  accueillir
des propositions de paix.

Ainsi semblaient perdus tous ses efforts et jusqu'aux minces rsultats
de sa mission  Saint-Ptersbourg. Il lui fut cruel d'avoir  en faire
l'aveu au roi. Ce n'tait l, d'ailleurs, qu'une preuve de plus et
non la dernire, ni la plus douloureuse.  la fin du mois d'avril.
Saint-Priest recevait brusquement la nouvelle qu' la suite d'un vote
du Snat de Venise, Louis XVIII venait d'tre chass de Vrone.


II

LOUIS XVIII  L'ARME DE COND

Nous avons laiss le roi de France en route pour les tats de Bade, o
se trouvait le prince de Cond. Le voyage fut pnible; il dura huit
jours.  Rigel, o Louis XVIII parut dans la soire du 28 avril, il
tait attendu, grce aux avis qu'il avait pu y faire parvenir. Cond
le reut au chteau du prince de Schwarzemberg, o lui-mme s'tait
fix. Il lui fit connatre que les agents anglais, Wickham, venu de
Suisse, depuis quelques jours, et Crawford, qui suivait l'arme,
avertis de son arrive, avaient exig que la nouvelle en ft donne
aux gnraux autrichiens sous les ordres desquels tait plac le corps
franais et  la cour de Vienne.

Le roi voulut recevoir sur le champ ces deux personnages. Il leur
exprima sa reconnaissance pour les bons offices de l'Angleterre, leur
rpta les explications qu'il avait donnes  Macartney au moment de
quitter Vrone et ne leur cacha pas la satisfaction qu'il prouvait 
se trouver parmi les Franais. Ils vitrent de lui prsenter des
objections, et de lui faire part de leurs craintes, bien qu'ils
fussent convaincus, l'un et l'autre, que l'Autriche ne tolrerait pas
sa prsence au quartier gnral.

Le mme soir, il crivit  sa femme, la comtesse de Provence, qui
rsidait  la cour de Sardaigne: Ce qui m'a le plus cot de mon
voyage, c'est, croyez-le bien, d'avoir fait plus de la moiti du
chemin de Vrone  Turin et de n'avoir pas fait le reste. Enfin, il
l'a fallu. Mon espoir est que ce chemin que je prends est le plus
court et le plus sr pour nous retrouver chez nous.

Le lendemain, un ordre du jour, lu aux troupes, leur apprit l'arrive
du roi. Nous venons nous rallier au drapeau blanc, prs du hros qui
vous commande, leur disait-il. Nous nous livrons avec confiance 
l'espoir que notre arrive sera pour vous un nouveau titre aux
gnreux souvenirs que vous avez dj reus de Leurs Majests
Impriale et Britannique. Notre prsence contribuera sans doute,
autant que votre valeur,  hter la fin des malheurs de la France, en
montrant  nos sujets gars encore arms contre nous, la diffrence
de leur sort sous les tyrans qui les oppriment avec celui dont
jouissent les enfants qui entourent un bon pre.

Ce langage rvlait toutes les illusions de Louis XVIII. Il croyait
que l'Autriche n'oserait le faire partir alors qu'il tait arriv. Il
esprait tre autoris  rester avec les troupes de Cond, soit que ce
dernier passt le Rhin avec l'arme autrichienne, soit qu'il restt
derrire avec Wurmser. Pour faciliter l'accomplissement de ce qu'il
souhaitait, le roi tait rsolu  ne prendre aucun titre, a n'imprimer
aucune direction aux oprations militaires. Durant les jours suivants,
il monta  cheval, visita les postes le long du Rhin, se montra aux
troupes royales. Il lui arriva mme d'interpeller, d'une rive 
l'autre, des soldats de l'arme rpublicaine, de se faire reconnatre
d'eux et de les engager  servir sa cause. Malheureusement, cette
cause tait dj trop compromise pour rallier de nouveaux partisans.
Elle l'tait,  la fois, par les victoires des Franais et par
l'attitude de l'Autriche. Non seulement la cour de Vienne ne tarda pas
 manifester le mcontentement que lui causait la prsence du roi sur
le thtre des hostilits, mais encore elle commena  menacer
d'expulsion les migrs qui se trouvaient dans les tats allemands.

C'tait toujours mme chanson, car les rares services rendus par
l'Autriche l'avaient t de mauvaise grce, le plus souvent
accompagns de procds dsobligeants. Louis XVIII ne se troubla donc
pas outre mesure de ces menaces nouvelles. Il attendait beaucoup de
l'tat intrieur de la France, du zle de ses partisans, ne
dsesprait pas, malgr le succs des rpublicains en Italie,
d'arriver  ses fins. Il continua  s'occuper activement encore de ce
qu'il appelait les intrts de sa couronne. De pressantes
sollicitations adresses aux cours en vue de la reconnaissance de son
titre royal et un nouvel effort pour imprimer en France plus d'unit 
son parti, furent l'aliment qui remplit  Rigel le vide des journes.
Enfin, dsireux de prouver  la France et  l'Europe qu'entre les deux
branches de la maison de Bourbon n'existaient ni rivalits ni
dissentiments, il envoyait  son cousin, Louis-Philippe d'Orlans,
fils an de Philippe-galit, par un agent de confiance, le baron de
Roll, l'invitation de se rendre sur l'heure auprs de sa personne.

Il considrait ce rapprochement et la dmonstration qui devait en
rsulter comme d'autant plus ncessaires que, depuis la mort du petit
Louis XVII, le jeune duc d'Orlans paraissait tre devenu le candidat
prfr des royalistes constitutionnels qui rpudiaient nergiquement
tout retour  l'ancien rgime et rvaient d'une monarchie comme en
Angleterre. Un acte de soumission de ce prince et un hommage public
rendu par lui au roi pouvaient seuls couper court aux divisions qui
affaiblissaient le parti royaliste en France et au dehors. Quand on
verrait le chef de la branche cadette auprs du chef de la branche
ane, il serait prouv que la maison d'Orlans tait revenue de ses
garements et de ses erreurs et que le roi les lui pardonnait, bien
qu'elles eussent contribu, dans la personne de Philippe-galit,
guillotin depuis,  faire tomber la tte de Louis XVI. Dans l'crit
de la main du roi dont Roll tait porteur, il tait dit que pour
absoudre des garements et des erreurs regrettables, Sa Majest
n'attendait qu'un repentir sincre qui lui serait exprim de vive
voix, quand le prince, ainsi qu'il l'y invitait, viendrait le
rejoindre  l'arme de Cond.

Il faut rappeler ici combien avait t dplorable l'effet de la
proclamation qu'avait fait rpandre, au mois de juin 1795, le
prtendant en se proclamant roi. Elle ne laissait aucun doute sur ses
intentions. Il entendait remettre son royaume en l'tat ancien, lui
rendre ses antiques institutions et raliser ainsi la plupart des
voeux des migrs. Il n'est pas tonnant qu' cette conception de la
monarchie, qui ne tenait aucun compte des changements oprs par la
Rvolution dans les ides et dans les moeurs, beaucoup de royalistes
en eussent oppos une autre suggre par ce qui se passait en
Angleterre et eussent entrevu la possibilit de la raliser en donnant
la couronne au duc d'Orlans. On ne saurait mettre en doute la ralit
des intrigues noues sur son nom  Paris, o la branche cadette
comptait des partisans. Mais il n'en est pas de mme du point de
savoir s'il y participa, comme on serait incit  le croire en ne
jugeant de ses sentiments que par la conduite qu'il tint en 1830. Tout
contribue mme  prouver qu'en 1796, encore qu'il laisst faire et ft
prt  tout, il n'aurait pu se leurrer d'une esprance, et-elle t
dans son coeur, tant sa situation personnelle, comme l'tat des
esprits dans le pays, en rendait la ralisation impossible.

Aprs tre sorti de France  la suite de Dumouriez, il vivait dans
l'exil, dnu de ressources, sous des noms d'emprunt. Sous celui de
Chabaud La Tour, il avait t professeur au collge de Reichenau en
Allemagne; puis, sous celui de Corby, il s'tait transport, en 1795,
 Izeho,  vingt lieues de Hambourg o il vgtait obscurment, ayant
auprs de sa personne un de ses anciens officiers, M. de Montjoie, ne
frquentant que quelques Franais migrs comme lui, Dumouriez
notamment qui s'tait install dans ces contres avec sa matresse, la
soeur de Rivarol, et encore une charmante femme, veuve du comte de
Flahaut, qui devait se marier plus tard  un diplomate tranger, M. de
Souza, et de laquelle il tait violemment pris, si violemment que ses
familiers craignaient qu'il ne l'poust.

Dans ces circonstances, au commencement de 1796, il avait appris que
ses deux frres cadets, le duc de Montpensier et le comte de
Beaujolais, dtenus depuis trois ans dans les prisons de Marseille,
allaient tre mis en libert par le Directoire aprs avoir pris
l'engagement de partir immdiatement pour les tats-Unis. Puis une
lettre de sa mre tait venue lui confirmer ces nouvelles. Longtemps
captive elle aussi, cette princesse, fille du duc de Penthivre, avait
enfin recouvr sa libert. Demeure  Paris, elle y avait travaill 
la libration de ses jeunes fils et venait de l'obtenir. En
l'apprenant  l'an, elle le suppliait de partir avec eux, afin de
leur assurer une protection que leur ge rendait ncessaire. Il tait
rsolu  exaucer cette prire, lorsque lui arriva  l'improviste le
message du roi son cousin.

Il rsulte d'un rapport du baron de Roll que le duc d'Orlans essaya
d'abord de se drober  une entrevue, soit qu'il ne crt pas  la
possibilit d'une rconciliation que le vote de son pre
Philippe-galit dans le procs de Louis XVI semblait rendre
impossible, soit qu'il et pressenti les propositions qu'on lui
apportait. De Roll courut aprs lui durant plusieurs jours sans
parvenir  le rejoindre et, pour se rsoudre  le recevoir, le prince
sans doute dut se rappeler qu'ayant rencontr l'anne prcdente au
cours de ses prgrinations le comte de Saint-Priest, ce dernier lui
avait donn l'assurance que Sa Majest ne rendait pas le fils
responsable du crime du pre et tait dispose  l'oubli. Quoi qu'il
en soit, le baron de Roll fut enfin admis, le 1 juin, en prsence du
duc d'Orlans.

Je commenai par lui dire l'objet de ma mission et je mis sous ses
yeux l'autorisation du roi. Il la lut avec beaucoup d'attention au
moins dix fois, et aprs me l'avoir rendue, il me fit sa protestation
de fidlit et de dvouement au roi en fort bons termes. Puis, d'une
voix altre et mue, il me dit:

--Comment puis-je esprer que le roi me reverra avec plaisir,
lorsque, dans cette autorisation de sa main, il parle d'garements et
d'erreurs? C'est toujours le mme langage que la proclamation. Il
faut, d'aprs ce que je viens de lire, que M. de Saint-Priest ait mal
rendu au roi ce que je lui avais dit, ou qu'il m'ait bien mal compris.
M. de Saint-Priest m'avait parl d'une manire bien plus satisfaisante
lorsqu'il m'a assur des bonnes dispositions de Sa Majest en ma
faveur. Quant  me rendre  l'arme de Cond, comme elle m'y invite,
c'est impossible. Cette arme est sous le commandement d'un gnral
autrichien. C'est de tous les moyens le plus funeste pour le roi que
de tenir  une arme trangre. Tant qu'on le verra associ aux
trangers, ennemis de la France, il ne russira pas  conqurir le
coeur de ses sujets. Si j'obissais  ses ordres en me rendant auprs
de sa personne, je ne pourrais plus lui tre utile.

Ainsi, ds le dbut de l'entretien, le duc d'Orlans opposait 
l'invitation royale une fin de non-recevoir inspire par les
sentiments patriotiques qui semblent avoir constitu la rgle de sa
vie. De Roll lui objecta qu'il tait bien fch de le voir dans
d'aussi mauvaises dispositions et dans des principes aussi funestes.
Il insista pour lui arracher la promesse de se rendre auprs du roi,
s'tonnant que le prince, alors qu'il protestait de son dvouement et
de sa fidlit, et tant tard  en donner un tmoignage public.

--J'allais le donner, rpliqua le duc d'Orlans; j'tais dcid  me
rendre auprs du roi, en revenant de mon voyage dans le Nord, quand
j'ai lu dans les gazettes le manifeste qui a t lanc  l'occasion de
son avnement un trne. Ce manifeste ne m'a pas permis de suivre
l'lan de mon coeur. Tant que Sa Majest n'aura pas fait connatre son
intention de donner  la France une monarchie limite comme en
Angleterre; tant qu'elle ne s'expliquera pas autrement qu'elle l'a
fait dans sa dernire proclamation, je regarderai comme mon premier
devoir de me tenir a l'cart, de ne pas participer  des mesures
contraires  mes principes et  mon opinion, que je ne puis sacrifier
et ne sacrifierai jamais.

--Mais vous avez des devoirs envers le roi, monseigneur, s'cria le
ngociateur.

--J'en ai aussi envers ma patrie; je ne trahirai ni les uns ni les
autres; je me tiendrai  l'cart. Je suis incapable d'avoir les vues
qu'on m'a supposes. Je ne suis pas un prtendant. Que le roi promette
une monarchie limite et je serai avec lui et beaucoup de ses
partisans me suivront, qui gmissent aujourd'hui de ne pouvoir le
servir.

Le baron de Roll, n'obtenant rien de plus, demanda au prince de
remettre au lendemain la suite de l'entretien. Il esprait que la
rflexion modifierait l'attitude du duc d'Orlans qu'il croyait sous
l'influence de conseillers hostiles aux Bourbons, ce qui d'ailleurs
tait inexact. En ces circonstances, le prince ne prenait conseil que
de lui-mme. La discussion recommena donc le lendemain, mais elle
n'eut pas une autre issue que la veille. Le prince persistait dans ses
dires. Il tait rsolu  ne pas aller  une arme autrichienne ni 
prendre part aux intrigues noues contre sa patrie avec l'appui de
l'tranger. Il ajouta, comme en passant, que, si d'ailleurs il le
faisait, il mettrait en grand pril sa mre et ses frres qui taient
encore au pouvoir du Directoire.

Las de lutter en vain, le baron de Roll lui demanda alors d'crire au
roi ou de lui envoyer un missaire qui expliquerait  Sa Majest
pourquoi le duc d'Orlans ne croyait pas devoir se rendre auprs
d'elle. Le prince se rcria. Il ne voulait ni donner une lettre ni
faire porter au roi des explications verbales, redoutant les
commrages des entours et l'interprtation qui pourrait tre donne 
sa dmarche. Il tait plus simple,  non avis, que le baron de Roll
portt lui-mme ses explications  celui qui l'avait envoy. Mais de
Roll tenait  une lettre. Il est vrai que le prince se montra plus
intraitable que lui et ne donna rien qu'une note que le ngociateur
jugea insuffisante, sans porte et ne rpondant pas  l'crit du roi.

Ainsi, la mission chouait et de Roll s'en retournait sans avoir rien
obtenu. Il ne dsesprait pas cependant du succs. Il le croyait
possible quand le prince aurait t soustrait aux influences par
lesquelles il persistait  le croire domin.

--Rappelez-vous, monseigneur, lui dit-il au moment de se sparer de
lui, que quelle que soit l'issue des vnements, vous ne reprendrez en
Europe le rang qui vous appartient par droit de naissance que lorsque
vous aurez rempli tout votre devoir envers le roi.

--Je le sais, rpondit le duc d'Orlans; mais je vous le rpte, pour
moi le premier devoir est envers la patrie, et je vois avec regret
qu' cet gard votre opinion n'est pas conforme  la mienne.

Il convient d'ajouter, pour ne pas avoir  y revenir, qu'aprs le
dpart du baron de Roll et sans attendre une nouvelle dmarche, le
duc d'Orlans ne s'occupa plus que des prparatifs de son passage aux
tats-Unis. Les sollicitations de sa mre ne lui permettaient pas de
le diffrer.

L'intrt de ta patrie, lui avait-elle crit, celui des tiens te
demandent de mettre entre nous la barrire des mers. Je suis persuade
que tu n'hsiteras pas  leur donner ce tmoignage d'attachement,
lorsque tu sauras que tes frres dtenus  Marseille partent pour
Philadelphie, o le gouvernement franais leur fournira de quoi
exister d'une faon convenable ... Que la perspective de soulager les
maux de ta pauvre mre, de rendre la situation des tiens moins
pnible, de contribuer  assurer le calme  ton pays exalte ta
gnrosit, soutienne ta loyaut! Le ministre de France  Hambourg
facilitera ton voyage.

Le 15 aot, au moment de s'embarquer, le prince crivait: J'ai
toujours reconnu  la nation le droit de se donner une constitution 
son gr. En proclamant cette doctrine, il allait  l'encontre de
celle que professaient les royalistes rangs sous le drapeau blanc et
qui se refusaient, au nom du droit divin,  reconnatre le droit
populaire. Il semblait en ce moment que c'en tait fait de toute
possibilit de rapprochement entre Louis XVIII et lui. On prouve donc
quelque surprise lorsqu'on le voit, en 1800,  son retour d'Amrique,
se rendre  Londres avec ses frres, afin de faire acte de soumission
envers le comte d'Artois et crire au roi pour lui exprimer la
profonde douleur qu'ils ressentent que des circonstances  jamais
dplorables les aient retenus aussi longtemps spars de Sa Majest.
Nous osons la supplier de croire, ajoutait-il, que jamais,  l'avenir,
elle n'aura lieu de s'en ressouvenir.

Il est vrai de dire qu'aprs avoir ainsi protest de sa fidlit au
chef de sa maison, le duc d'Orlans se reprit  vivre  l'cart de
toutes les intrigues de l'migration. On ne trouve alors son nom qu'au
bas des protestations de la famille royale contre l'lvation de
Bonaparte au trne et l'excution du duc d'Enghien. Puis, il n'est
plus question de lui jusqu'en 1807. En cette anne moururent ses deux
frres. Il partit alors pour Palerme o, deux ans plus tard, il
pousait la noble princesse qui devait tre la reine Amlie. Entr par
cette alliance dans la famille royale de Naples, ses sentiments
parurent se modifier. Il y eut une clipse dans l'intraitable
patriotisme qu'il avait toujours oppos aux suggestions des migrs.
En 1810, il est en Espagne, prt  combattre  la tte d'une arme
espagnole les soldats de Napolon. Mais,  l'improviste, l'Angleterre
intervient et fait dfense aux Corts d'utiliser les services d'un
prince franais. Le duc d'Orlans ne rsiste pas  ces injonctions.
Peu aprs, il regagne Palerme o viendra le trouver en 1814 la
nouvelle de l'abdication de Napolon.

Tandis que le baron de Roll remplissait la mission dont il vient
d'tre parl, le roi, rest  Rigel, nourrissait l'espoir d'y voir
apparatre Pichegru. Instruit, ds son arrive au camp de Cond, de
tous les dtails des ngociations engages entre les agents du prince
et le gnral qui, dpossd de son commandement, s'tait fix
provisoirement  Strasbourg, il lui avait crit une lettre flatteuse
lui confrant les pouvoirs les plus tendus:

Je n'y mets aucune borne, aucune restriction ... Je cde  ce besoin
de mon coeur, et c'en est un pour moi de vous dire que j'avais jug,
il y a dix-huit mois, que l'honneur de rtablir la monarchie franaise
vous serait rserv.

Cond avait, en outre, affirm au roi que Pichegru devait venir 
Rigel pour confrer avec lui. L'agent anglais Wickham, le gnral de
Prcy et l'ancien maire de Lyon, Imbert Coloms, maintenant migr,
allaient arriver afin de prendre part  cette importante confrence.
Les circonstances amenaient le roi au quartier gnral au moment o
elle se prparait. Les hostilits avaient momentanment cess sur le
Rhin, par suite de l'armistice qui ne fut rompu que le 20 mai. Il ne
s'agissait donc de rien moins que d'aviser  la conduite  tenir, soit
dans le cas o la guerre recommencerait, soit dans le cas o la paix
serait conclue. Le roi puisa dans ces incidents de nouveaux motifs de
confiance. Quand l'Autriche menaa ses partisans et lui-mme, cette
confiance fut plus forte que l'inquitude qu'il devait ressentir.

On apprit bientt que Pichegru renonait  tenir sa promesse. Il y a
lieu de penser d'ailleurs qu'il ne l'avait jamais faite et qu'elle
n'existait que dans l'imagination des deux artisans de sa prtendue
trahison, Fauche-Borel et Montgaillard[72]. Wickham, Prcy et Imbert
Coloms se trouvrent seuls au rendez-vous. C'est avec eux qu'eut 
dlibrer le conseil du roi. Prcy parla sans ambages. Il se disait
prt  se jeter en France,  se mettre a la tte des royalistes de
Lyon et du Midi, mais  la condition que les succs des Autrichiens
lui frayeraient la route, obligeraient le Directoire  envoyer aux
frontires les troupes en garnison dans ces contres et assureraient
ainsi la possibilit de s'en emparer. La premire victoire des
Autrichiens devait tre le signal de la mise en marche de Prcy.

         [Note 72: C'est  dessein, je crois devoir le rpter, que je
         ne m'attarde pas ici  ce retentissant pisode de
         l'migration, auquel j'ai dj consacr un long rcit: _La
         Conjuration de Pichegru_, et dont j'aurai d'ailleurs 
         reparler, dans le second volume de cette histoire,  propos
         du 18 fructidor.]

Il ne manquait  ces plans que l'assentiment de la cour de Vienne.
Elle l'avait d'abord refus parce qu'elle tentait une ngociation pour
la paix, et ne voulait pas dplaire  la Rpublique; elle maintint son
refus mme aprs que ces pourparlers eurent chou. On a vu que Thugut
n'avait pas cach  Saint-Priest qu'il considrait la prtention de
Monsieur comme inadmissible. Dans sa correspondance, il la qualifie
d'incongruit.

Il est vrai qu'il abhorrait les migrs en gnral et les princes en
particulier. Le 27 juin, Louis XVIII tant encore au camp de Cond, il
crit: Personne, assurment, ne fait moins de cas de la personne de
ces deux princes que moi. Je reconnais plus que tout autre combien ils
sont peu estimables. Mais est-il de notre intrt que la royaut soit
rtablie en France? Nul ne peut le contester. Peut-il nous convenir
que les sans-culottes de Paris choisissent d'autres pour les mettre
sur le trne et donnent cet exemple philosophique aux autres nations?
Non sans doute. Il n'pargnait pas davantage les amis du roi de
France.  propos des rapports que Mallet du Pan adressait 
l'Empereur, il crivait: Il est bien vrai que ce verbiage, tir
presque toujours des gazettes, ne vaut pas la plupart du temps
l'argent qu'il cote; aussi serais-je d'avis qu' la fin du trimestre
prochain l'on en pourrait supprimer l'envoi, en y donnant cependant
des tournures pour que cet enrag de Mallet du Pan ne s'avise pas de
nous dchirer dans ses crits.

Ces sentiments se manifestrent par la brutalit avec laquelle,  la
fin de ce mme mois de juin, l'Autriche notifia  Louis XVIII que,
s'il ne quittait pas l'arme sur-le-champ, elle userait de contrainte.
Ce langage comminatoire ne laissait au roi d'autre ressource que de se
rsigner  obir. Mais vers quel lieu se diriger? Le Directoire avait
demand  la Confdration helvtique d'expulser les migrs. Peu 
peu, les villes d'Allemagne se fermaient devant eux. Autour d'eux
montait une malveillance dont,  Rigel mme, le roi avait surpris
plus d'un tmoignage. Ni les petits princes germaniques, ni leurs
sujets ne voulaient continuer  leur donner l'hospitalit. C'est comme
par grce que l'vque de Passau consentait  recevoir dans sa ville
piscopale la reine de France,  qui tait devenu odieux le sjour de
Turin occup par les Franais. Quant au roi, nulle porte ne s'ouvrait
plus devant lui. Les diverses dmarches faites de tous cts, durant
son sjour  Rigel, afin de s'assurer ventuellement un asile,
avaient eu partout le mme sort.  Dresde,  Lubeck, chez le prince
d'Anhalt-Dessau, ailleurs encore, Louis XVIII s'tait vu refuser le
permis de sjour. C'est alors que naquit l'ide de demander un refuge
 la Russie. Avant de quitter Rigel, le prtendant crivit au comte
Eszterhazy,  Saint-Ptersbourg, pour le charger de sonder les
intentions de l'impratrice Catherine. Puis, il se mit eu route, sans
but prcis, allant devant soi, un peu au hasard, pensant gagner le
duch de Brunswick et y attendre la rponse de la cour moscovite.

Aprs une journe du marche, il s'arrta  Dillingen, petit bourg de
la Prusse rhnane. Il descendit avec ses compagnons dans une pauvre
auberge. Comme sa prsence paraissait devoir passer inaperue, il se
dcida  demeurer l jusqu' ce qu'il ft mis en demeure d'en sortir.
Il s'y trouvait  proximit du thtre des oprations militaires, en
tat de profiter de tout vnement heureux qui se produirait. Le
groupe de ses fidles s'tait grossi du duc de Fleury et d'un petit
nombre d'migrs qui l'avaient rejoint aprs sa fuite de Vrone,
tandis que les vques d'Arras et de Vence retournaient  Londres.

Les pourparlers engags avec l'agence royaliste de Paris se
continurent. De Dillingen, on discutait sur les conditions du
gouvernement royal, comme s'il et t rtabli ou  la veille de
l'tre. On discutait ces conditions, alors que la tournure de la
guerre indiquait chaque jour plus clairement qu'on n'aurait pas  les
appliquer de sitt. On les discutait sans parvenir  se mettre
d'accord sur l'tendue et le caractre des concessions qu'il convenait
de faire  l'opinion publique. On rdigeait des rapports volumineux,
des lettres pressantes, dictes non par l'intrt bien entendu de la
monarchie, mais par les illusions nes de l'ignorance des migrs sur
les transformations qui s'taient, depuis l'origine de la Rvolution,
opres en France.

Les dramatiques vnements qui maintenant allaient se succder vinrent
interrompre,  l'improviste, le cours de ces proccupations. Le 30
juin, Wurmser, qui s'apprtait  passer le Rhin, fut devanc par les
Franais, oblig de battre en retraite. L'arme de Cond dut en faire
autant. Le roi qui tait venu se remettre  sa tte, faillit tre pris
dans une escarmouche  Kuppenheim. Il se rfugia dans l'abbaye de
Schutter. Cond le fit partir sous escorte pour Dillingen o il le
rejoignit le 11 juillet. La partie engage par l'Autriche semblait
alors compromise, sinon perdue. Moreau s'avanait  grands pas. Les
troupes impriales rtrogradaient devant lui. Cependant, comme le
corps de Cond avait trouv  Dillingen une forte position, Louis
XVIII laissa passer quelques jours sans arrter un parti. Il esprait
encore un retour heureux des Autrichiens.  la fin de juillet, cette
esprance fut dtruite par l'ordre de retraite gnrale que donna
Wurmser. De nouveau, le roi dut songer  s'loigner. Il tait venu au
quartier gnral de Cond pour entrer en France et non pour dfendre
l'Allemagne contre ses sujets.

Au moment de quitter ses fidles soldats, il voulut leur adresser ses
adieux. Il le fit en ces termes dans une proclamation qui leur fut
communique:

Lorsque je suis venu avec tant d'empressement me runir  vous dans
l'espoir de dlivrer mes malheureux sujets du joug qui les opprime,
j'tais loin de prvoir que ce moment heureux dt tre suivi d'une
sparation dchirante. Des motifs imprieux l'exigent aujourd'hui:
mais j'ai besoin de toutes les forces de mon me pour m'y dterminer.
Si quelque chose peut adoucir le sentiment douloureux que je ne
cesserai d'prouver jusqu'au moment o je viendrai rejoindre mes
braves compagnons d'armes, mes fidles soldats, c'est de les laisser
entre les mains d'un prince de mon sang dont le courage, la constance
et le dvouement lui ont acquis le droit de me reprsenter, et  qui
je demande comme ami et j'ordonne comme souverain de continuer 
commander, ainsi qu'il l'a fait jusqu' prsent, cette illustre arme
dont, en ce moment mme, la voix de nos amis et celle de nos ennemis
attestent galement l'nergie et l'intrpidit.

Cette proclamation faite, il diffra encore son dpart jusqu'au 19
juillet. Ce jour-l, quelques instants avant de partir, il tait, avec
le duc de Fleury,  l'une des croises de son auberge, quand un coup
de pistolet fut tir sur lui. La balle effleura son front et alla
s'aplatir contre le mur derrire sa tte. Si elle l'avait atteint un
peu plus bas, c'en tait fait de sa vie: comme il le dit autour de
lui, le roi se serait appel Charles X. Cette blessure, qui pouvait
tre mortelle et dont l'auteur demeura inconnu, n'eut d'autre
consquence que l'obligation pour le roi de rester alit pendant huit
jours. Ds qu'il put se tenir debout, il se mit en route. Quelques
jours aprs, il arrivait  Blanckenberg, dans le duch de Brunswick,
le seul tat d'Allemagne qui voult le tolrer. Aprs de courts
pourparlers avec le duc rgnant, il tait autoris  y sjourner
temporairement.


III

MORT DE L'IMPRATRICE CATHERINE

Dans ce trou de Blanckenberg, la petite cour du comte de l'Isle tant
bien que mal s'installa. Il tait ais de prvoir que son sjour s'y
prolongerait; trois chambres, loues chez la veuve d'un brasseur,
devinrent le domicile du roi de France. L'une lui fut rserve. Les
gentilshommes de service, le duc de Fleury, le duc de Gramont, le
comte d'Avaray occuprent la seconde qui servait de chapelle. Durant
le jour, on se tenait dans la troisime,  la fois salon et salle 
manger. Les autres compagnons de Louis XVIII se logrent en ville,
comme ils purent. La dtresse financire ne permettait pas de faire
mieux.

Il y avait, il est vrai, dans le voisinage un chteau appartenant au
duc de Brunswick. Mais ce prince ne l'offrit pas; on n'osa le lui
demander. C'tait bien assez qu'il tolrt le sjour du comte de
l'Isle dans ses tats, en feignant de l'ignorer. On redoutait
d'veiller ses susceptibilits; on s'en tint  la maison du brasseur.
C'est l que le comte de l'Isle allait vivre et qu'il reut, pendant
dix-huit mois, les rares Franais qui venaient se concerter avec lui,
vtu d'un habit bleu fort sec, d'une veste et culotte noire rpe,
mais l'air trs affable.

 Blanckenberg, comme  Vrone, comme  Rigel, comme  Dillingen, la
politique, un moment nglige dans les motions d'une fuite rapide et
les soucis d'une prcaire installation, reprit bientt ses droits.
Entre les agents de Paris et la cour proscrite, il s'agissait de
savoir si Louis XVIII persisterait  vouloir rtablir l'ancien rgime,
comme il n'avait cess de le dire, ou si, pour faciliter sa
restauration, il prendrait, ainsi qu'on le lui conseillait,
l'engagement de se rallier  un systme de royaut constitutionnelle,
soit  titre dfinitif, soit  titre transitoire, si, une fois
rtabli sur son trne, il jugeait prfrable de revenir aux habitudes
du pass. Ce systme, fond sur un quitable accord des ides
nouvelles nes de la Rvolution, et des ides anciennes, tait celui
des agents de Paris qui connaissaient la France. Pichegru lui-mme le
considrait comme le meilleur, comme le seul ralisable:

Si le souverain lgitime, disait-il, voulait cesser de parler de
l'ancien rgime dans toute sa puret, il n'est pas douteux qu'un peu
plus tt ou plus tard, tous les individus bien pensants de tous
genres, de tous partis, pourraient se rallier autour de son drapeau.

Il tait d'autant plus urgent de se dcider que si d'une part, depuis
thermidor, la cause royaliste avait fait des progrs en France,
d'autre part, des factions dissidentes s'taient cres, les unes
soutenant la ncessit de donner la couronne au duc d'Orlans, sans
s'tre informes d'ailleurs s'il l'accepterait, les autres disposes 
faire appel  quelque prince tranger. Mais la cour de Blanckenberg ne
voulait pas revenir sur ses prcdentes dclarations. Les conseillers
du roi plus encore que lui-mme, La Vauguyon surtout, s'opposaient 
toute concession. Ils ne rvaient qu'aux moyens de rallumer la guerre
civile en Vende et dans le Midi, en y employant les nombreux migrs
rentrs en France depuis la chute de Robespierre.

Cependant, la physionomie des vnements parut bientt se modifier
assez pour ranimer les esprances des royalistes.  la suite de la
rupture de l'armistice sur le Rhin, pendant les six semaines qui
suivirent, les armes autrichiennes avaient t plus souvent vaincues
que victorieuses. Les dfaites se succdant, elles s'taient vues
contraintes de rtrograder, entranant dans leur retraite, comme on
l'a vu, l'arme de Cond et le prtendant. Mais,  partir du
commencement du mois d'aot, la fortune des armes changea. L'arme de
Sambre-et-Meuse, commande par Jourdan, ne put oprer sa jonction avec
l'arme du Rhin, commande par Moreau. La premire fut battue en
plusieurs rencontres; la seconde, aprs s'tre avance jusqu'en
Bavire, dut se replier. Les Autrichiens reprirent l'offensive.
L'archiduc Charles  leur tte, ils marchaient sur les pas des
Franais.  Blanckenberg et au quartier gnral de Cond, on tait
convaincu qu'ils arriveraient aux frontires, entreraient en Alsace,
et qu' ce moment le roi pourrait y entrer derrire eux.

En mme temps, les nouvelles venues de Saint-Ptersbourg et de Londres
annonaient que l'impratrice Catherine, effraye par les succs
militaires de la Rpublique pendant la premire partie de la campagne
sur le Rhin, et surtout par la marche victorieuse des Franais en
Italie, s'tait dcide  la guerre. En vue d'un trait d'alliance,
une ngociation se poursuivait entre les cabinets russe et anglais,
dont l'Impratrice avait pris l'initiative par une lettre  son
ambassadeur  Londres, le comte de Woronzow.

Cette lettre tait arrive le 18 septembre. Aprs avoir exprim
combien elle tait touche du pril que couraient l'Autriche et
l'Europe entire, Catherine annonait sa rsolution d'envoyer au
secours de l'Empereur une arme de soixante mille hommes; mais, comme
ses finances ne lui permettaient pas d'entretenir celle arme si loin
de ses tats, elle demandait que l'Angleterre lui fournt d'abord
trois cent mille livres sterling pour porter ces soixante mille hommes
sur le Rhin; puis cent vingt mille livres sterling par mois pour leur
entretien, non compris les vivres et les fourrages, que l'Angleterre
fournirait; et enfin, qu' la paix, on lui comptt encore trois cent
mille livres sterling pour ramener ses troupes en Russie. Elle
s'engageait  tenir au complet ses effectifs pendant toute la dure de
la guerre. Elle venait d'crire au roi de Prusse pour lui faire part
de sa dtermination et le solliciter de reprendre dans la coalition
une part active.

Ces propositions, malheureusement, se prsentaient en une heure
inopportune. Elles trouvaient le cabinet britannique en proie au
dcouragement et dispos  prter l'oreille aux propositions
pacifiques de la France. Il tait las de combattre, et la situation de
ses finances lui commandait la paix. Rien que pour ses entreprises
contre les colonies franaises, les dpenses values  cinq cent
mille livres sterling avaient atteint le chiffre colossal de trois
millions et demi. Les frais d'entretien et d'approvisionnement de sa
flotte dans la Mditerrane avaient dpass de beaucoup le calcul
approximatif qui en avait t fait. L'impossibilit d'ouvrir un
emprunt au profit de la cour de Vienne, dont les besoins devenaient de
la dernire urgence, avait oblig le ministre  accorder un secours
d'argent mensuel. Les revers sur le continent, des insuccs dans les
les, o la prise de Sainte-Lucie avait t le seul fruit des plus
grands armements que l'Angleterre et jamais envoys dans ces parages,
influaient d'une manire trs fcheuse sur les fonds, et, pour comble
d'embarras, Pitt, en donnant dans les derniers emprunts une confiance
exclusive  une nouvelle maison de banque, s'tait alin les plus
anciennes. Les capitalistes, enchants de trouver l'occasion de se
venger, s'vertuaient  entraver toutes ses oprations financires.

Sous le rapport militaire et politique, la situation du ministre
tait encore plus pnible. En Allemagne, la continuit des revers
faisait craindre qu'il n'arrivt quelque grand dsastre, qui forcerait
l'Autriche  une paix instantane. On avait vainement attendu des
secours de la Russie; on redoutait quelque coup de Jarnac de la
Prusse. Les checs de l'Autriche en Allemagne ne laissaient pas
l'espoir qu'elle pt dfendre l'Italie, o un avantage momentan avait
t suivi de plusieurs dfaites. Le roi de Naples ne pouvait mettre
ses troupes en mouvement, sans des subsides que l'Angleterre n'tait
pas en tat de lui donner. L'imminence d'une rupture avec l'Espagne
imposait une augmentation des forces navales, de lourdes dpenses 
Gibraltar et des renforts dans la Mditerrane. Le Portugal menac
rclamait l'excution d'un trait, en vertu duquel on lui devait un
contingent de seize mille hommes.  Saint-Domingue, l'intemprance et
le climat avaient dtruit un tiers de l'arme et des quipages de la
flotte, et l'on n'tait pas matre de la sixime partie de l'le. Aux
les du Vent, la Guadeloupe restait entire aux Franais. La Grenade
et Saint-Vincent taient en partie occupes par les rebelles, les
Carabes ou les ngres marrons, et, en gnral, ces les exigeaient
des renforts.

En France, depuis l'crasement des armes royalistes dans les
provinces de l'Ouest, un corps de troupes nombreux campait sur les
ctes. Hoche faisait des prparatifs qui semblaient annoncer des
projets de descente en Irlande. Les rapports de l'intrieur, aprs
s'tre accords pendant quelque temps sur ce point avec les bruits
publics, finissaient par annoncer la descente comme certaine et sa
russite comme trs probable, ce qui obligeait les Anglais  une
augmentation de forces et des prparatifs de dfense trs coteux.
Enfin comme, l'anne prcdente, Pitt avait dclar au Parlement que
la France tait maintenant constitue de manire  ce qu'on pt
traiter avec elle, les partisans mme du cabinet ne voyaient plus dans
les hostilits qu'une guerre de spculation qu'il fallait terminer,
ds que l'objet qu'on se proposait d'atteindre tait hors de porte.
L'opposition exploitait habilement la dclaration de Pitt, et, de
toutes parts, le pays rclamait la paix. Jusque dans le ministre,
elle comptait des partisans nergiques et rsolus.

Influenc par les prils auxquels il tait expos, le cabinet prit
diverses rsolutions qui tmoignaient de sa volont de terminer la
guerre, et, en attendant, de rduire ses dpenses en se bornant 
dfendre celles de ses conqutes qu'on ne lui disputait pas.
L'vacuation de Saint-Domingue, la concentration sur deux ou trois
points des troupes employes aux colonies, l'abandon de la Corse, que
l'Angleterre occupait, et enfin le rappel de la flotte de la
Mditerrane, furent successivement adopts. Les protestations de la
cour de Naples, celles de l'Autriche suspendirent l'excution de ces
mesures. Mais le cabinet persvra dans son projet de ngocier avec la
France. Telle tait la situation contre laquelle vinrent se heurter
les offres de Catherine, prsentes au mois de septembre par son
ambassadeur. Woronzow avait requis, en vue de ses dmarches, l'appui
du comte de Stahremberg, ambassadeur d'Autriche  Londres. Mais leurs
efforts runis, les influences qu'ils firent agir, leurs prires
pressantes ne parvinrent pas  branler les dispositions des ministres
anglais. Ceux-ci ne formulrent pas un refus formel; mais ils
dclarrent n'tre pas encore en tat de prendre une dcision.

Pendant ce temps, l'Impratrice recevait du roi de Prusse,  qui
elle s'tait adresse, une rponse ngative. Loin d'tre du mme
avis qu'elle quant aux dangers qui menaaient l'Autriche,
Frdric-Guillaume considrait qu'entre les belligrants, succs
et revers taient suffisamment balancs pour leur inspirer une
lassitude rciproque et amener une paix quitable. Quant  une
nouvelle coalition, il dclarait avoir trop vivement senti
l'inutilit de la premire, dont il avait port presque
exclusivement le fardeau, pour croire  l'efficacit d'une seconde.
D'ailleurs, n'ayant qu' se louer des Franais depuis la conclusion
de la paix, il ne voulait pas leur faire la guerre.  Blanckenberg,
on fut, durant plusieurs semaines,  ignorer ces incidents. On ne
les connut qu'au mois de novembre par un rapport dtaill du duc
d'Harcourt[73], lequel disait, en terminant, que les rcents succs
de l'Autriche sur le gnral Jourdan semblaient avoir modifi les
dispositions de l'Angleterre. La ngociation avec la Russie,
considre d'abord comme ne pouvant aboutir, prenait meilleure
tournure. D'autre part, on prtait  l'Impratrice le dessein de
n'en pas attendre l'issue pour agir et donner suite  ses projets
d'intervention.

         [Note 73: C'est de ce rapport indit que sont extraits les
         dtails qui prcdent. Il porte la date du 28 octobre 1796.
         Nous en avons trouv la minute dans les papiers du marchal
         de Castries.]

Ces circonstances fortifirent Louis XVIII dans son projet de rester 
Blanckenberg, tant qu'il ne serait pas contraint de s'en loigner. Il
croyait de nouveau  sa prochaine restauration. Les pourparlers avec
les agents de Paris devenaient plus actifs. Ils roulaient toujours sur
l'tendue des concessions que devait promettre le prtendant pour
grossir le nombre de ses partisans. On le pressait de se prononcer.
Les lections pour le renouvellement d'un tiers du Corps lgislatif
taient prochaines. Elles exigeaient de promptes dcisions. Louis
XVIII hsitait encore  obir aux conseils des agents de Paris. Il
parlait de perfectionner l'ancien rgime, et non de renoncer  le
rtablir. Tout en promettant de rformer les abus, il cartait comme
dangereuse la thorie du gouvernement constitutionnel.

Au commencement de dcembre, arriva brusquement  Blanckenberg la
nouvelle de la mort de l'impratrice de Russie. Le 18 novembre, cette
princesse avait t trouve mourante dans sa garde-robe. Releve par
ses femmes, elle avait expir sans reprendre connaissance. C'est son
fils qui lui succdait sous le nom de Paul Ier.

Grave et inquitant tait l'vnement. Il survenait au moment o, mme
sans attendre la conclusion du trait qu'elle ngociait avec
l'Angleterre, Catherine venait de donner l'ordre  Souvarof de se
porter avec soixante mille hommes, au secours des Autrichiens; il
suspendait cette expdition; il livrait le pouvoir en Russie  un
prince connu surtout par son caractre mobile et fantasque. Sa mre,
qui le jugeait faible d'esprit et esprait transmettre la couronne,
non  lui, hritier direct, mais  son fils Alexandre, l'avait tenu
loign de Saint-Ptersbourg, pour ne pas l'admettre aux conseils du
gouvernement. Ce qu'on savait de lui, ce qu'on en disait tait propre
 justifier les proccupations qu'allait susciter par toute l'Europe
son avnement.

Celles de la petite cour de Blanckenberg furent vives. Elles durrent
pendant plusieurs semaines.  Paris, on n'prouva pas une moindre
anxit.  la suite d'une tentative avorte de rapprochement avec la
Russie, le Directoire, qui redoutait l'intervention de cette puissance
dans le conflit europen, avait song  soulever contre elle les
Tartares et les Cosaques,  encourager, par l'envoi d'une ambassade au
shah de Perse, la guerre que ce souverain soutenait contre
l'Impratrice,  provoquer une rvolte en Pologne,  liguer enfin la
Sude, le Danemark, la Prusse, les rpubliques de Hollande, de Venise
et de Gnes pour paralyser le mauvais vouloir de la terrible
Catherine. Sa mort donnait  ces projets non encore raliss une
actualit pressante. On se demandait si Paul Ier allait continuer la
politique de sa mre ou y renoncer; s'il resterait neutre ou s'il
s'immiscerait dans la vieille querelle des rois et des peuples. On
le savait en relations d'amiti avec le roi de Prusse. Cette bonne
intelligence aurait-elle pour effet de le rapprocher de la France, ou
d'enlever, au contraire, la Prusse  l'alliance de la Rpublique?

 Vienne, le trouble et l'effroi furent  leur comble. On en trouve la
preuve dans le langage du baron de Thugut. Le 10 dcembre, il crivait
au comte de Colloredo:

Votre Excellence sent aisment les suites incalculables que peut
entraner ce funeste vnement, et dans quel embarras nous pouvons
nous trouver au milieu des grands changements qui peuvent survenir,
sans arme, sans finances, et avec tous les dsordres intrieurs de
notre administration crivante. Quoi qu'il en soit, le principal et le
premier soin dans ce moment me parat tre de faire bonne contenance
et de ne pas laisser apercevoir  nos ennemis nos transes et les
inquitudes que cet vnement doit nous causer. Si, jusqu'ici, j'ai
pris la libert de solliciter vivement le retour de Sa Majest, j'ose
croire qu'actuellement, il serait bon peut-tre que Sa Majest restt
un jour de plus  Presbourg, pour montrer de la tranquillit au public
et ne pas faire croire que c'est l'vnement qui l'ait engag  tout
abandonner et  quitter Presbourg avec prcipitation. Nous serons
peut-tre bien mal dsormais; mais, si nous pouvons nous sauver
encore, c'est surtout par la constance, la rflexion et l'ordre, et il
ne nous reste certainement pas d'autres remdes.

Indpendamment de l'motion que rvle cette lettre, on peut encore en
conclure que la cour de Vienne aux abois ne croyait pas  la dure des
succs remports en ce moment par l'archiduc Charles sur les armes de
la Rpublique, que nous avons montres battant en retraite devant lui.
Et, assurment, ces succs taient aussi prcaires que momentans. Ils
ne se poursuivirent pas. La ncessit d'envoyer une partie de ses
troupes au secours de celles qui combattaient en Italie contre
Bonaparte, empcha l'archiduc de tirer parti de ses avantages. La
frontire franaise ne fut pas franchie. L'espoir que caressait Cond
d'entrer en Alsace s'vanouit.

Les nouvelles reues ultrieurement de Russie  Blanckenberg finirent
par apaiser la violente motion provoque par la mort de Catherine. 
la vrit, on apprit, au mois de janvier que le comte Eszterhazy,
reprsentant de Louis XVIII  Saint-Ptersbourg, ne trouvait pas,
auprs du nouvel Empereur, le favorable accueil auquel l'avait
accoutum Catherine. Mais ce n'tait l, de la part de Paul Ier, que
l'effet d'une antipathie toute personnelle, car, au mme moment, il
crivait au roi de France une lettre bienveillante, propre  faire
supposer qu'il voulait suivre les traces de sa mre. Il assurait  ses
courtisans qu'il continuerait la politique de celle-ci, que nul
changement ne serait apport dans le personnel qui exerait le pouvoir
en son nom. Il commenait mme par dclarer au favori de Catherine,
Platon Zoubof, qu'il lui conserverait ses emplois et ses grades. Mais,
en mme temps, il arrtait les prparatifs de l'expdition que devait
commander Souvarof, loignait ce gnral, renvoyait le ministre
Markof, rappelait  sa cour Repnin, Romanzof, d'autres encore, tombs
en disgrce sous le prcdent rgne. On racontait enfin qu'ayant
trouv sur la table de sa mre le projet du trait avec l'Angleterre,
il l'avait mis en morceaux.

De Vienne, o il se trouvait encore et o il recueillait des
impressions et des bruits de nature  lui crer une opinion,
Saint-Priest mandait au roi, le 22 dcembre: Quant aux dispositions
de l'Empereur, on tire,  cet gard, plus de conjectures de ses
actions que de son langage, lequel, ainsi qu'il arrive ordinairement
dans les premiers moments, a t confirmatif des engagements de
l'Impratrice dfunte. Tout tait donc encore incertitude et
dsarroi; du souverain russe, on pouvait galement tout esprer et
tout redouter.

C'est  ce moment que, de nouveau, Louis XVIII comprit la ncessit
d'avoir auprs de lui un homme de jugement ferme et de grande
exprience. Il tait las de l'imprvoyance du duc de La Vauguyon qui,
jusqu' ce jour, avait excit et encourag sa rsistance aux conseils
des agents de Paris. Ce personnage, dans ses fonctions de premier
ministre, avait en outre encouru le ressentiment de d'Avaray dont le
crdit sur le roi tait tout-puissant. Soit que le prince chercht 
donner une satisfaction  son favori, soit que ses premires opinions
sur la politique  suivre se fussent modifies et que, pour appliquer
ses ides nouvelles, il voult un autre collaborateur, il dcida le
renvoi de La Vauguyon. Il rsolut d'appeler Saint-Priest pour le
remplacer et pour remplacer du mme coup le baron de Flachslanden, que
l'tat de sa sant condamnait au repos, et qui mourut peu aprs.

La prsence de Saint-Priest  Vienne n'y tait plus ncessaire, depuis
qu'il avait obtenu du baron de Thugut l'assurance que la cour
d'Autriche ne songeait pas, ainsi qu'on l'en accusait,  marier Madame
Royale  l'archiduc Charles, et la promesse de renvoyer cette
princesse  son oncle aussitt que celui-ci la rclamerait. Pour les
ngociations  suivre ultrieurement, l'vque de Nancy pouvait
suffire, l'Empereur tant maintenant dispos  lui rendre ses bonnes
grces. Le roi crivit donc  Saint-Priest, le 17 janvier, pour le
mander prs de lui. Mais le duc de La Vauguyon, charg d'expdier
cette lettre qui lui avait t remise cachete, l'ouvrit, en prit
connaissance et ne la fit pas partir. Cet incident ne fut dcouvert
que le 28 fvrier. La Vauguyon, convaincu d'avoir abus de la
confiance de son matre, reut l'ordre de quitter Blanckenberg
sur-le-champ. Ses pouvoirs lui furent retirs; les agents du roi en
furent avertis.

Il ne devait jamais pardonner cette injure, et quelques semaines plus
tard,  Hambourg o il s'tait rendu, il se vantait d'avoir toujours
assez mpris son matre pour faire le contraire de ce qui lui tait
ordonn. Un nouvel avis envoy  Saint-Priest l'invita  se mettre en
route sans dlai pour rejoindre le roi. Je vous attends, Monsieur,
avec une impatience gale  mon estime,  ma juste confiance et  tous
les autres sentiments dont je dsire vous donner de plus en plus les
preuves.

 cette date, un douloureux vnement s'tait produit  Paris. La
police du Directoire avait de nouveau mis la main sur les membres de
l'agence royaliste reconstitue aprs la journe de vendmiaire. La
Villeheurnoy, Duverne de Praile, Brottier taient arrts, et, cette
fois, la saisie de leurs papiers les plus importants ne leur
permettait pas de dissimuler les complots qu'ils s'attachaient 
ourdir. Le roi,  peine averti de cette catastrophe, crivait au duc
d'Harcourt, le 16 fvrier 1797, en l'invitant  supplier en son nom le
roi d'Angleterre de profiter des bons rapports qui existaient en ce
moment entre lui et le Directoire,  la faveur des ngociations
entames  Lille en vue de la paix pour intervenir en faveur de ces
malheureux, victimes de leur courageux dvouement. Mais, en mme
temps, le prtendant, en proie  une aberration dont il avait t
maintes fois le jouet, revenait  l'ide de conqurir  sa cause un
des gnraux de la Rpublique. N'attendant plus de Pichegru les
services qu'il en avait esprs, c'est sur Moreau que, maintenant, il
jetait les yeux.

Proposez  Sa Majest britannique et  ses ministres, mandait-il 
d'Harcourt, _de dposer entre les mains de M. Wickham, ou de telle
autre personne qui serait choisie pour cela, des fonds qui seraient
employs  gagner l'arme aux ordres du gnral Moreau,  l'habiller,
 lui fournir les vivres, mdicaments dont elle a besoin, et  la
solder pendant quelque temps_. Le moment est pressant, il peut tre
dcisif, c'est en dployant de plus grandes ressources,  l'instant o
l'on en perd une importante, que l'on peut tonner ses ennemis,
ranimer ses partisans, et se faire un moyen de succs de ses revers
mmes. Les tyrans de la France ont saisi ceux qu'ils regardaient comme
les chefs du parti royaliste; qu'ils voient le roi lui-mme  sa tte,
et bientt la trahison qui leur a livr ceux pour qui je tremble
aujourd'hui retombera sur eux-mmes.

 peine est-il besoin de mentionner que cette trange proposition
n'eut pas de suites, soit que d'Harcourt n'et pas jug opportun de la
transmettre, soit que le cabinet britannique ne s'y ft pas arrt.


IV

SAINT-PRIEST, PREMIER MINISTRE

Au mois d'avril suivant, Saint-Priest tait  Blanckenberg. Il y
prenait aussitt possession du poste que lui assurait la confiance du
roi, que mritaient ses services passs, et qui tait en ralit celui
de premier ministre d'un monarque sans couronne.

Fort de cette confiance, soutenu par l'appui de d'Avaray qui ne le lui
marchandait pas encore comme il le fit plus tard, le comte de
Saint-Priest imprima aux ordres du cabinet royal plus d'homognit et
de suite qu'ils n'en avaient eu jusque-l, tint la main  leur
excution, disciplina les agents diplomatiques que Louis XVIII
entretenait dans les diverses capitales. Dans la direction de la
politique royale, il s'appliqua  faire prvaloir les ides modres
auxquelles se ralliait maintenant le roi aprs les avoir cartes
longtemps. Ce n'tait ni trop de sagesse, ni trop de prudence. Jamais
la situation gnrale n'avait exig plus de mnagements, d'attention,
d'habilet. Elle se prsentait, pour les dbuts de Saint-Priest,
pleine de complications et de troubles.

L'Europe n'tait pas encore remise de l'motion produite par le
changement de rgne survenu en Russie. Elle restait impuissante  en
prvoir les consquences. Les ngociations entames  Paris, entre le
gouvernement anglais et le Directoire, en vue de la paix, et sans
qu'aucun des partis y portt la sincre intention d'aboutir, venaient
d'tre interrompues par le brusque renvoi du plnipotentiaire
britannique, lord Malmesbury. Sur le Rhin, les oprations de guerre
subissaient un temps d'arrt. Mais, en Italie, les armes de la France
accomplissaient des prodiges. Ils allaient aboutir aux prliminaires
de Loben.  Paris, nous l'avons dit, les agents royalistes avaient
subi la plus cruelle avanie. Dnoncs au Directoire, leurs papiers
saisis, leurs secrets divulgus, ils se voyaient l'objet de mesures de
rigueur. Une procdure, commence avec clat, rvlait  la France
rpublicaine, en l'exagrant, le danger qu'elle avait couru. Enfin,
les lections taient prochaines; il ne semblait pas qu'elles pussent
chapper  l'influence d'vnements si divers et si graves.

Saint-Priest courut au plus press. C'tait la reconstitution de
l'agence royaliste de France.  peine dissoute par l'arrestation de la
plupart de ses membres, elle se reformait dj grce au zle de l'un
d'entre eux, Despomelles, assez heureux pour se drober au sort de ses
complices. Sur sa proposition, un conseil royal fut cr  Paris. Il
se composait de neuf personnes. Pour le prsider, le roi dsigna le
prince de La Trmolle, migr qui demandait sa radiation, esprait
l'obtenir, et, une fois en France, recommencer  conspirer.  l'effet
de tracer la conduite de ce conseil, le roi crivit de sa main le
programme dtaill de ce qu'il lui enjoignait de faire.

Mon conseil, y tait-il dit, ds le dbut, s'assemblera deux fois la
semaine, et si quelqu'un de ses membres reoit, dans l'intervalle
d'une sance  l'autre, une pice qui lui paraisse demander une
discussion prompte, il en avertira ses collgues, afin qu'il y ait
sur-le-champ une sance extraordinaire.

Tous les dtails taient rgls, tous les incidents prvus, toutes les
questions rsolues avec la mme prcision.

Mais l'objet principal des dlibrations de mon conseil sera ce qui
concerne l'intrieur du royaume; ces affaires souffriraient trop s'il
fallait attendre mes ordres pour continuer la correspondance; ainsi,
je charge mon conseil de la faire aller suivant les bases que je vais
poser. Le premier effet que doivent produire les revers actuels et la
paix gnrale qui, probablement, en sera bientt la suite, doit tre
un grand dcouragement de la part des royalistes. Ne pas leur donner
quelques encouragements ou leur en donner trop sont deux cueils
galement a craindre ... Il faut donc prescrire  nos agents de
l'intrieur et ne cesser de leur prescrire de s'abstenir de toutes
dclamations soit de bouche, soit par crit contre le gouvernement,
quel qu'il soit, mais de rpandre et faire rpandre sans clat de
grandes vrits telles que celles-ci: Un grand tat ne peut supporter
longtemps la forme rpublicaine. L'tablissement et les victoires de
la Rpublique franaise ne prouvent rien contre cette assertion,
puisqu'ils n'ont t dus, l'un qu'au despotisme par du nom de
libert, les autres qu' l'enthousiasme de la nation qui n'a pu
supporter l'ide d'un joug tranger, et  la faute des puissances qui
ont fait tout ce qu'il fallait pour lui persuader qu'elles voulaient
lui imposer ce joug.

Ces considrations taient longuement dveloppes,  l'effet de
dmontrer que les agents desserviraient la cause royale s'ils
essayaient de provoquer des secousses violentes. Sur le chapitre des
concessions, et sans en refuser aucune, le roi pensait qu'il serait
dangereux de toucher  l'ancienne constitution du royaume; il ne
renonait plus cependant  la modifier s'il tait dmontr qu'une
modification tait ncessaire. Le conseil devait entretenir la
correspondance la plus active avec le comte d'Artois et le prince de
Cond. Les dlibrations devaient tre prises  la majorit des voix.
En certains cas, cependant, aucune ne pouvait devenir dfinitive sans
que le roi et donn son avis.  ces instructions secrtes tait
jointe une proclamation destine  tre rendue publique, dans laquelle
le roi insistait encore pour le maintien de l'ancienne constitution
amliore.

Saint-Priest,  qui ces pices furent soumises, y trouva trop de
dtails et trop de beau dire. Il rdigea de son ct un projet plus
simple et plus court, qui diffrait sensiblement de l'autre. Tout ce
qui a t fait depuis la Rvolution au vritable avantage du bien
public sera maintenu, y disait le roi; si cela peut dpendre de moi,
tout ce qui y manque encore sera ajout; et ce ne sera ni la
nouveaut, ni l'antiquit des lois qui en fera le mrite, mais leur
vritable utilit. Quand je rduis tout  l'utilit publique, sans
parler de la justice due  chacun, c'est que je la regarde comme la
vraie base du bien public; la libert, ce mot dont on a tant abus,
s'y trouve galement comprise, et, dans sa vritable acception, elle
n'est pas moins importante pour le souverain que pour les sujets.

Les documents d'aprs lesquels sont crits ces rcits ne disent pas
lequel des deux projets, celui de Louis XVIII ou celui de son
ministre, fut utilis, imprim, rpandu. Ce qui est plus certain,
c'est que ni les exalts du parti royaliste, ni les constitutionnels
ne furent satisfaits. Ceux-ci dploraient qu'il n'y et auprs du roi
personne qui possdt la notion exacte de ce qu'est une assemble
populaire ni du gouvernement mixte. Ceux-l crivaient: Il parat
que l'on veut rgner cote que cote et vaille que vaille. On ne peut
rien faire avec de pareilles intentions ... Il ne s'agit plus que de
gagner l'opinion en promettant des rcompenses, des places, en
assurant l'oubli des erreurs, l'oubli mme des crimes.

C'est au milieu de ces tiraillements que l'agence de Paris fut
reconstitue. Elle reut la mission spciale de prparer les lections
annonces pour le mois de mai. La Trmolle qui tait venu 
Blanckenberg pour confrer avec le roi, alla en prendre la direction,
aprs avoir fait un court sjour  dimbourg afin de s'entendre avec
le comte d'Artois. De ce ct, il y avait beaucoup  faire.  la
faveur de l'autorit que lui donnaient ses fonctions de lieutenant
gnral du royaume,  la faveur surtout de l'loignement o il tait
de son frre, ce prince s'tait cr un pouvoir indpendant que ses
agents opposaient frquemment  la volont du roi.  dimbourg comme 
Paris, on pensait autrement qu' Blanckenberg. Saint-Priest s'attacha
 attnuer les effets de ces divisions. Il imprima plus d'activit 
la correspondance avec le duc d'Harcourt qui reprsentait Louis XVIII
auprs du gouvernement anglais. Les affaires qui se traitaient en
Angleterre chapprent moins frquemment  l'oeil du roi.

Saint-Priest voulut aussi que les relations avec Hambourg fussent plus
rgulires et plus frquentes. La situation de cette grande cit 
l'embouchure de l'Elbe en faisait le passage le plus frquent de
l'Europe; l'importance de son commerce, sa puissance financire la
mettaient en rapport avec le monde entier. Grce  ces circonstances,
grce  la neutralit que lui assurait sa qualit de ville libre, elle
tait devenue le centre le plus important de l'migration, sans cesser
de vivre en paix avec la Rpublique franaise, qu'un plnipotentiaire,
Reinhart, y reprsentait. Tous les autres tats de l'Europe y
entretenaient des ministres. Ceux de Russie, d'Angleterre et
d'Autriche protgeaient les migrs, vivaient avec eux, dfendaient
leurs intrts auprs du Snat de Hambourg.

Plac entre leurs exigences et celles de l'agent franais, le Snat
tait tenu  des prodiges d'habilet pour vivre en bon accord avec
tous. S'il accordait  des migrs le droit de bourgeoisie, de Paris
on lui reprochait de les favoriser; s'il appuyait les dmarches du
Directoire qui cherchait  contracter un emprunt chez les banquiers
hambourgeois, de Saint-Ptersbourg on lui reprochait de favoriser les
jacobins. Reinhart se plaignait d'tre sans cesse expos  d'obscurs
assassins. Et en fait, les migrs le menaaient, le bravaient,
organisaient l'espionnage autour de lui, jusque dans sa maison. Il le
leur rendait, il est vrai, en surveillant leurs runions, leurs
salons, celui de la princesse de Vaudmont, celui de Mme de Genlis,
celui du libraire Fauche-Borel, chez qui trnait Rivarol.

Chez la princesse d'Holstein-Beck, royalistes et rpublicains se
rencontraient; ils se coudoyaient dans les rues, les premiers
chamarrs des dcorations de l'ancien rgime. Au thtre, ils
s'asseyaient les uns  ct des autres, chacun voulant imposer la loi.
Un soir, un acteur ayant chant un air dont les paroles: Je meurs
pour mon roi, lectrisrent les royalistes, ceux-ci le soulignrent
de frntiques applaudissements. Les rpublicains de protester. Un
commencement de rixe s'ensuivit. La pice fut interdite. Mais le
ministre d'Autriche intervint le lendemain, exigea qu'elle ft de
nouveau reprsente[74]. Dans ces querelles, la population prenait
parti.  l'image des trangers dont la prsence au milieu d'elle
l'enrichissait, elle s'tait divise. Il en rsultait un tat
permanent de troubles et de conflits,  la faveur duquel les
royalistes conspiraient librement[75]. Saint-Priest pensait avec
raison qu'il y avait lieu de tirer parti de cette situation pour le
bien de la cause royale: si le roi allait en Russie, il fallait
s'assurer  Hambourg une organisation propre  faciliter les
correspondances avec le reste de l'Europe, les alles et les venues
des agents royalistes, les envois d'argent.

         [Note 74: Voir encore, pour le sjour des migrs  Hambourg,
         le trs attachant ouvrage de M. de Lescure sur Rivarol.]

         [Note 75: La France, en 1798, exigea l'expulsion des migrs
         et ne put l'obtenir. Les relations diplomatiques avec
         Hambourg furent rompues, et rtablies seulement en 1800.]

Un Franais, M. de Thauvenay, alli  la famille de Lomnie, tabli
depuis quinze ans  Hambourg, reut des pouvoirs tendus pour
s'occuper des affaires du roi, runir des renseignements, les
communiquer aux reprsentants russes dans le nord de l'Allemagne, en
mme temps qu'il les enverrait  Louis XVIII. Il devint simultanment
agent politique, agent financier et mme simple distributeur de
lettres. Le roi demanda pour lui au tsar le patronage de la lgation
de Russie.

M. de Thauvenay, disait-il  l'appui de sa demande, n gentilhomme
franais, mais tabli depuis quinze ans  Hambourg, d'o il est devenu
citoyen, runit  la probit la plus exacte la plus grande
intelligence, une activit infatigable, un zle et un dvouement sans
rserve pour la bonne cause. Ses nombreuses liaisons, la connaissance
du local et l'habitude de la manire dont les affaires se traitent,
jointes  ses autres qualits, font qu'il est instruit de ce qui se
passe  Hambourg et de ce que mditent les agents du Directoire, comme
s'il tait admis dans leurs conciliabules ... Il m'est, je ne dirai
pas utile, mais d'une ncessit indispensable, et, si jamais il tait
oblig de s'en loigner, rien au monde ne pourrait me ddommager de
cette perte.

En dpit de cette recommandation chaleureuse, Paul Ier n'accorda pas 
Thauvenay le patronage que sollicitait le roi. Sous ses ordres, un
migr, M. de Septeuil, ancien receveur de la liste civile, fut le
trsorier de la monarchie dans l'exil. Ses fonctions le mettaient, 
toute heure, en rapports avec Grimm, qui rsidait lui aussi 
Hambourg, en qualit d'administrateur de la caisse de secours cre
dans cette ville par l'impratrice Catherine en faveur des migrs et
maintenue par son successeur. C'est par les mains de Grimm que
passaient toutes les sommes accordes par le souverain russe. C'est
lui qui verse en 1795 au marchal de Castries, de la part de
l'Impratrice, une somme de cinq mille roubles et lui en promet autant
pour l'anne suivante; c'est lui qui, aprs la mort de Catherine,
annonce aux migrs qu'elle pensionnait, que le tsar tiendra tous les
engagements pris par elle envers eux. C'est enfin chez Grimm que le
favori Platon Zouboff vient rpandre les larmes que lui arrache la
perte de sa souveraine et manifester sa douleur:

Son aspect m'a fait un bien et un mal inexprimables, crit Grimm au
marchal de Castries, le 10 juin 1797. Je n'ai pu lui dire un mot; je
n'ai pu que sangloter. J'ai t trs content de son maintien, de son
ton avec moi, de ses propos, de tout, jusqu' sa rserve.

 ce moment, la reprsentation des intrts royalistes tait partout
organise aussi fortement que le permettait l'tat confus du
continent. Partout, on pouvait agir, exprimer des voeux, recueillir
des informations, solliciter des appuis, profiter des occasions
favorables. Le roi tait reprsent  Londres par le duc d'Harcourt, 
Vienne par La Fare,  Madrid par le duc d'Havr,  Lisbonne par le duc
de Coigny,  Naples par le comte de Chastellus et l'abb de Jous, 
Rome par M. de Verngues.  Saint-Ptersbourg seulement, o le comte
Eszterhazy tait tomb en disgrce, le roi n'avait plus d'agent.
C'tait une lacune  combler. La cour de Blanckenberg s'en
proccupait. On avait puis la bonne volont de toutes les cours; on
connaissait les dispositions et les possibilits de chacune d'elles.
Il n'y avait plus lieu de compter ni sur l'Espagne, ni sur la Prusse,
depuis la paix de Ble dtaches de la coalition, rsolues  n'y pas
rentrer.

L'Italie ne pouvait rien. Entre l'Autriche qui voulait s'y tailler un
royaume et la France qui le lui disputait, elle restait asservie. Le
roi de Naples, menac par l'invasion qui grondait  ses portes comme 
celles de Rome, ne songeait qu' se dfendre. Les tats scandinaves
taient condamns  la neutralit. L'Autriche, lasse de la guerre,
inclinait vers la paix. Si elle ne dsarmait pas, si les prliminaires
de Loben n'taient pas encore ratifis, c'est qu'elle nourrissait
l'espoir qu'un suprme effort lui assurerait dans des conditions plus
avantageuses cette paix qu'en la souhaitant elle feignait de
ddaigner.

L'Angleterre, galvanise par l'nergique haine de Pitt contre la
Rvolution, exaspre par la rupture des ngociations commences 
Paris, tait dispose  combattre. Mais, isole, elle tait
impuissante, rduite  laisser la Rpublique s'emparer de la Suisse et
de Hambourg, que le Directoire accusait d'tre des nids de
conspirateurs. De cet examen de la situation de l'Europe, le roi et
Saint-Priest arrivaient  conclure que, sans une intervention dcisive
de Paul Ier, sans la remise en vigueur de la politique dont la mort de
Catherine avait suspendu les effets, les chances de la monarchie
taient compromises.

Conclusion singulirement douloureuse, alors qu' l'intrieur de la
France, ces chances se relevaient. Les lections du mois de mai
venaient en effet de donner la majorit aux partis modrs. Le conseil
des Anciens avait lu pour le prsider Barb-Marbois, un royaliste; le
conseil des Cinq-Cents, Pichegru, qu'on devait croire dispos  se
rallier. Enfin, les deux assembles ayant  pourvoir  une vacance
survenue dans le Directoire, y avaient nomm Barthlemy, nagure
encore ambassadeur  Berne, non infod au royalisme comme
Barb-Marbois et Pichegru, mais rsolument hostile aux doctrines
jacobines que le Directoire affichait ouvertement.

D'autre part, sur toute l'tendue du territoire, en Vende, en
Franche-Comt, dans le Midi, dans les montagnes de la Loire et de
l'Auvergne, dans le voisinage de Lyon, se prparaient des
soulvements, s'ourdissaient des complots. La France tait inquite,
agite, fivreuse. Ses divisions se reproduisaient dans le Directoire
dont les membres formaient deux camps qui se bravaient. Elles avaient
leur contre-coup jusque parmi la population de Paris. L'influence et
l'audace des royalistes, dont les rangs s'taient grossis de tous les
migrs rentrs depuis thermidor, s'affirmaient en traits de bravade
et de violence, symptmes prcurseurs de conflits invitables.

En de telles conjonctures, alors que l'migration tout entire se
livrait  l'esprance d'empcher la paix ou tout au moins d'en abrger
la dure, il devenait urgent pour le roi de connatre les intentions
de Paul Ier. De cette urgence reconnue naquit l'ide de lui envoyer
Saint-Priest. Cette ide tait surtout sienne; il en eut l'initiative:
il la fit adopter. Il considrait le concours de l'empereur moscovite
comme la dernire esprance, comme la ressource suprme de la
monarchie.

La mission de Saint-Priest se complta de divers objets accessoires.
Elle consistait en premier lieu  convaincre le tsar de la ncessit
de reprendre la politique de sa mre et d'entrer dans la coalition,
soit avant, soit aprs la paix. S'il ne russissait pas dans cette
partie de sa tche, les efforts de Saint-Priest devaient s'exercer 
l'effet d'amoindrir les douloureuses consquences qu'aurait pour les
intrts du roi une pacification gnrale, et surtout de lui obtenir
un asile plus sr que celui de Blanckenberg, ainsi qu'un revenu pour y
vivre avec sa famille. La ville et le chteau de Gevers, dans le duch
d'Oldenbourg, appartenant  la princesse douairire d'Anhalt et sur
lequel l'Empereur avait des droits, semblaient  Louis XVIII une
retraite digne de lui. Saint-Priest devait solliciter pour son matre
l'autorisation d'y rsider.

Aprs ce premier objet, il en tait un autre non moins important qui
fut recommand  l'habilet du diplomate royal. L'arme de Cond,
jusqu' ce jour  la solde de l'Angleterre et de l'Autriche, tait
menace de licenciement. Le roi formait le voeu que le tsar la prt 
son service, assurt une existence honorable aux gentilshommes qui la
composaient. Dj Cond avait obtenu de Paul Ier,  cet gard, des
promesses rassurantes. Saint-Priest tait charg de les rappeler et
d'en presser l'excution.

Le roi dsirait encore avoir un reprsentant auprs du tsar en
remplacement d'Eszterhazy. Il s'en remit  son ministre du soin de le
choisir parmi les migrs tablis  Saint-Ptersbourg, de le faire
agrer par la cour de Russie et en mme temps d'obtenir la protection
de cette cour pour les nombreux agents rpandus  l'tranger,
notamment pour le comte d'Antraigues rest  Venise et dont, 
Blanckenberg, on ignorait encore l'arrestation.

Enfin, le dernier objet auquel Saint-Priest eut mission d'intresser
le tsar avait trait  Madame Royale, toujours retenue  Vienne, et 
diverses concessions  obtenir de l'Autriche pour faciliter le mariage
de cette princesse avec son cousin, le duc d'Angoulme. C'est avec des
instructions dtailles sur chacun des sujets confis  sa
sollicitude, qu' la mi-juillet le comte de Saint-Priest se mit en
route pour la Russie.

 Saint-Ptersbourg, o il arriva dans les derniers jours du mois de
juillet, il allait retrouver la plupart des personnages qu'il y avait
connus sous le rgne de Catherine: le prince Bezborodko, chancelier de
l'empire, fort intelligent, mais paresseux et mme timide, le prince
Kourakin, vice-chancelier, born et sans crdit, le comte de Markof,
que menaait sourdement la disgrce de son matre, le comte Platon
Zoubof, encore en possession des honneurs et des emplois qu'il tenait
de la faveur de la dfunte impratrice et qu'un dcret d'exil
attendait  dix-huit mois de l[76].

         [Note 76: En 1799, le prince Repnin, ministre de Russie 
         Berlin, avait crit  une dame d'honneur de l'Impratrice.
         Cette lettre, dans laquelle il se plaignait des procds du
         tsar, tomba aux mains de celui-ci. Furieux, il chassa la dame
         d'honneur, dpouilla Repnin de ses charges, l'exila et exila
         du mme coup trente personnes, parmi lesquelles se trouvait
         Platon Zoubof. Ce dernier rentra en grce, cependant. Il
         tait  Saint-Ptersbourg, en 1801, lors de la conspiration
         ourdie contre Paul Ier. Il fut un des assassins de ce prince.
         Voir mon livre _Conspirateurs et Comdiennes_ Paris, Juven.]

Saint-Priest devait rencontrer aussi de nouveaux venus: le comte de
Pahlen, Rostopchin, le grand cuyer Koutakof, ancien valet de chambre
de l'Empereur, devenu son favori; d'autres encore, que Paul Ier, peu 
peu, tirait d'une position modeste ou obscure pour les placer en des
postes levs. Il avait nomm son hritier le grand-duc Alexandre,
ministre de la guerre et gouverneur de Saint-Ptersbourg. Ses autres
fils, au nombre de trois, commandaient des rgiments de la garde. L'un
de ces jeunes colonels avait encore sa nourrice.

La cour de Ptersbourg, crivait Saint-Priest  Louis XVIII, peu de
temps aprs son arrive, ne ressemble  aucune autre, comme la
position du roi n'a pas sa pareille. L'Empereur ne s'occupe d'autre
chose que des affaires militaires, et cependant ne met pas les
ministres en droit de prendre sur eux. Nul n'est assez hardi pour lui
proposer de son chef quelque chose. Ce n'est qu'en ayant le droit de
traiter une matire,  l'occasion de quelque Mmoire prsent, que les
ministres de l'Empereur osent lui faire quelque insinuation. Sans
cela, tout ce qu'il n'imagine pas lui-mme demeure sans tre propos.
On sait seulement que Mlle de Nlidof, amie de l'Empereur et non pas
sa matresse comme on l'a cru longtemps, est seule affranchie de cette
gne. Elle ose, dit-on, lui prsenter des projets, s'ils lui
paraissent utiles. Elle le blme dans ce qu'elle croit le mriter,
avec une mesure et une amiti qui font tout passer. Enfin, elle seule
a du crdit auprs de ce prince, et ce n'est qu'en se liant avec elle
que l'Impratrice a recouvr le sien[77]. L'Empereur est assez
difficile  joindre pour traiter d'affaires. Les ministres trangers
ne sont  sa porte que les jours de cour, et ne peuvent gure lui
parler alors qu'en rpondant  ce qu'il leur dit. Ils sont obligs de
recourir aux princes de Bezborodko et Kourakin.

         [Note 77: L'opinion de Saint-Priest sur Mlle de Nlidof est
         confirme par les faits, notamment par la vive et durable
         affection que la favorite inspira  l'Impratrice, modle de
         dvouement et de vertu, dont la pit et rpugn  couvrir
         ainsi l'adultre de son mari. Les billets qu'changeait
         quotidiennement le tsar avec son amie donnent une grande
         autorit aux dfenseurs de Mlle de Nlidof. Publis rcemment
         dans le recueil des Archives russes, ils attestent le
         dsintressement de la favorite, son esprit, sa bont, dont
         les migrs eurent souvent  se louer. Elle refusa tous les
         prsents que lui offrit l'empereur, et particulirement deux
         mille paysans. Elle n'accepta de faveurs que pour son frre,
         page  la cour, et qui devint plus tard ministre de la
         guerre. On peut donc supposer qu'il n'y eut entre elle et son
         imprial adorateur qu'une sorte d'amiti mystique qui tait
         bien dans la nature de Paul Ier. Elle n'tait pas jolie, mais
         pleine d'amabilit et de grce. Peu de temps avant la mort de
         l'Empereur, impuissante  faire le bien, elle se retira au
         couvent de Smolno, o elle mourut en 1840, entoure de la
         vnration de la famille impriale. La princesse Lise
         Troubetsko a publi rcemment la correspondance de
         l'Impratrice, femme de Paul Ier, avec Mlle de Nlidof.
         (Paris, Ernest Leroux.)]

N'osant s'aventurer seul dans une cour o tout tait difficults et
prils, Saint-Priest demanda  deux de ses compatriotes, migrs comme
lui, rsidant depuis longtemps en Russie, d'y guider ses premiers pas.
L'un tait le comte de Choiseul-Gouffier, nomm par l'Empereur
directeur des arts, admis  ce titre  sa table et dans son intimit;
l'autre, le marquis de La Fert-Meun. C'est  ce dernier
qu'Eszterhazy, oblig d'abandonner la direction des affaires du roi 
Saint-Ptersbourg, l'avait remise. Ils semblaient tre tous deux en
mesure de seconder les efforts de Saint-Priest, de contribuer au
succs de sa mission.

Il s'aperut bientt qu'il n'y avait pas  compter sur leur crdit. La
Fert voyait assez facilement le prince chancelier. Mais ce dernier
ne fait aucun tat de ses offices. Peut-tre lui reprochait-on
d'avoir alin son indpendance en sollicitant humblement des secours
de l'Empereur. Toujours est-il qu'il tait sans crdit. Quant 
Choiseul, outre qu'il est d'une paresse et d'une ngligence extrmes,
il est encore extrmement en rserve par la crainte de dplaire. Je ne
dissimulerai pas  Votre Majest qu'elle ne doit y compter que pour
les choses o il ne craindra pas de se compromettre. Il prtend que
l'Empereur est fort difficile  voir. Il est du moins certain que ce
prince veut en un instant et ne veut pas. En cet tat de choses, il
ne restait  Saint-Priest d'autre ressource que celle d'agir seul.
C'est ce qu'il fit. Il s'aboucha avec le prince Bezborodko. En
souvenir de leurs relations passes, il lui demanda de solliciter pour
lui l'honneur d'une audience impriale. Il lui exposa les divers
objets dont il dsirait entretenir le tsar. Il obtint des promesses
encourageantes.

De ces objets, celui qui appelait le plus imprieusement une solution,
concernait la petite arme du roi. Quelques heures aprs Saint-Priest,
tait arriv  Saint-Ptersbourg un gentilhomme franais, le baron de
La Rochefoucauld, charg de lui remettre une lettre du prince de
Cond. Dans cette lettre date d'Uberlingen, le commandant des troupes
royales parlait sans dtours de la pnible situation dans laquelle il
se trouvait. Entretenue jusque-l aux frais de l'Angleterre et de
l'Autriche, son arme, dont ces deux puissances considraient le
concours comme dsormais inutile, allait tre licencie. Dj les
Anglais l'avaient abandonne en accordant aux soldats une
gratification gale  six mois de solde. Les Autrichiens annonaient
qu'ils cesseraient de pourvoir  ses besoins le 1er septembre suivant.
Les derniers dfenseurs de la royaut proscrite taient donc rduits 
se disperser s'ils n'taient promptement secourus.

Dans cette dtresse, le prince de Cond avait eu l'ide de s'adresser
 l'empereur de Russie pour le supplier de prendre  son service ces
quelques milliers de braves gens, soit qu'il voult les enrler sous
ses drapeaux, soit qu'il prfrt leur assurer un tablissement sur
les bords de la mer d'Azof et en former une colonie, ainsi que le leur
avait offert dj, en 1793, l'impratrice Catherine. N'ayant pas
encore reu de rponse, Cond invitait Saint-Priest  obtenir du tsar
que son corps ne ft pas licenci. La Rochefoucauld avait ordre de
rapporter une solution  Uberlingen, o elle tait anxieusement
attendue par ceux des membres de l'arme qui n'osaient rentrer en
France.

La requte de Cond figurait dj parmi les instructions que
Saint-Priest avait emportes de Blanckenberg. Sa lettre n'eut donc
d'autre effet que de rendre l'envoy du roi plus impatient d'aboutir.
Malheureusement, Paul Ier ne se pressait pas d'accorder l'audience
sollicite de lui. Saint-Priest avait vu Bezborodko, pour la premire
fois, le 25 juillet. Quand il le revit le 8 aot, la rponse qu'il
esprait ne lui fut pas donne. Le chancelier lui apprit cependant
qu'aussitt aprs avoir reu l'avis du dsir exprim par Cond, le
tsar avait charg M. d'Alopus, son ministre  Dresde, d'aller
confrer avec ce prince. Bien que ce ft quelque chose, c'tait loin
d'tre tout ce que souhaitait Saint-Priest. Il en fit la remarque.
Mais le langage de Bezborodko ne put apaiser son impatience.
Bezborodko n'avait-il pas os dire dans l'entretien que la France
n'tait nullement dispose pour les Bourbons.

Le mme jour, Saint-Priest fut reu par le vice-chancelier. Les
paroles du fonctionnaire imprial accrurent ses inquitudes. Kourakin
pensait que son matre ne voudrait pas donner satisfaction au roi de
France sur tous les objets que Saint-Priest tait charg de lui
prsenter. Sous l'empire de ces inquitudes, et aprs avoir sond les
dispositions des ministres russes, l'envoy du roi crivait 
Blanckenberg le 9 aot: Je ne dois pas dissimuler  Votre Majest que
l'Empereur Paul n'a pas d'autre ultrieure intention que de tenir en
Europe une balance imaginaire sans vouloir se compromettre d'aucunes
suites. Il en rsulte que la considration  laquelle Catherine
seconde avait lev son empire dcrot visiblement. Ses voisins voient
clairement qu'ils n'ont plus rien  esprer ni  craindre de la Russie
dont l'arme est dsorganise et les finances puises, et ils
agissent en consquence.

Plusieurs jours s'coulrent. Le 15 aot, Saint-Priest n'avait pas
encore obtenu son audience. Il lui revenait que l'Empereur tait
indcis sur la forme qu'il convenait d'y donner. Dans la soire de ce
jour, il assistait  un bal au palais de Pawlowski, au souper qui
suivit. Mais le tsar ne lui adressa pas la parole. La fte touchait 
sa fin. Il allait se retirer, du et attrist, quand un chambellan
vint l'inviter  se rendre  la rception diplomatique qui devait
avoir lieu au palais le lendemain dans la matine. Il n'eut garde d'y
manquer, encore qu'il n'esprt pas tre admis, dans une audience
publique,  exposer en dtail l'objet de sa mission. Ml aux
ministres trangers, il attendait que le tsar part. Tout  coup il
entendit prononcer son nom. C'tait l'introducteur des ambassadeurs
qui l'appelait. Il le suivit et fut conduit ainsi dans le cabinet de
l'Empereur.

Une cordialit qui le surprit fut le trait caractristique de
l'accueil de Paul Ier. Aprs avoir lu la lettre du roi, dont
Saint-Priest tait porteur, le tsar mit l'entretien sur sa mre
Catherine.

--Elle s'est toujours montre favorable  la bonne cause, dit
Saint-Priest; elle avait fini par armer pour la soutenir.

--Trop tard, objecta l'Empereur; on ne serait pas arriv  temps.

--Votre Majest croit-elle la paix certaine?

-- peu prs.

--N'est-ce pas pourtant l'avis de Votre Majest qu'il faut se prparer
 une rupture nouvelle, et tenir le roi en mesure d'agir, d'attendre
les vnements avec convenance et sret?

C'est ainsi que l'entretien s'engagea  fond. Le tsar ne se refusait
pas  accorder  Louis XVIII un asile et des ressources pour y vivre.
Il accepta des mains de Saint-Priest une note, que ce dernier tenait
prte  tout vnement, dans laquelle il demandait que le chteau de
Gevers ft mis  la disposition de sou matre, ainsi qu'un traitement
annuel pour lui, pour sa famille, pour les gentilshommes qui
viendraient y vivre  ses cts, et pour ses gardes du corps qu'il
avait le dessein d'y appeler. Malgr ce que pouvait offrir d'excessif
et de coteux une telle installation, plus conforme  l'clat d'un roi
sur son trne qu' la pauvret d'un roi dans l'exil, Paul Ier ne se
rcria pas. Il objecta seulement qu'il serait plus opportun de traiter
de cette organisation quand on serait sr de la conclusion de la paix.
Pour ce qui concernait le mariage de Madame Thrse de France avec le
duc d'Angoulme, il promit d'envoyer  son ambassadeur  Vienne
l'ordre de seconder toutes les dmarches que le roi trouverait bon d'y
faire  cet effet.

Il tait prt, de mme,  prendre  son service l'arme de Cond. Il
fit connatre  Saint-Priest que M. d'Alopus avait dj rendu compte
de ses premires confrences avec le prince qui la commandait. Dans
ces confrences, auxquelles assistaient les principaux chefs, le
marquis de Bouthillier-Chavigny, le comte de La Laurencie, le marquis
de Montesson, les bases d'un accord avaient t tablies. Elles
taient maintenant soumises au tsar qui, les ayant revtues de ses
observations, se prparait  les renvoyer  M. d'Alopus par un de ses
aides de camp, le gnral-prince Basile Gortschakof, porteur de ses
ordres et des fonds ncessaires pour en assurer l'excution. Ces
ordres disaient en substance que le corps de Cond serait conduit, par
la Gallicie, en Volhynie, province de la Pologne russe, o il
prendrait ses quartiers. Sur ce point, la mission de Saint-Priest se
trouvait accomplie. Il demanda seulement que le baron de La
Rochefoucauld ft autoris  quitter Saint-Ptersbourg avec le
commissaire russe pour retourner  Uberlingen, ce qui fut accord,
ainsi qu'un don de cinq cents ducats pour l'envoy du prince de Cond,
destin  payer son voyage. Le tsar ajouta qu'il serait heureux de
voir ce prince venir rsider  Saint-Ptersbourg, et qu'il le lui
avait fait savoir.

 la fin de cette longue audience, Saint-Priest se trouvait, vis--vis
de Paul Ier, dans une situation analogue  celle dans laquelle il
s'tait trouv vis--vis de Catherine lorsqu'elle l'avait reu en
1796. Les divers sujets dont il devait entretenir le tsar taient
puiss  l'exception d'un seul, le plus important: l'entre de la
Russie dans la coalition. Il fallut bien y arriver. Mais,  ce qui lui
fut dit  cet gard, Paul Ier opposa une indiffrence, une froideur
gales  la froideur et  l'indiffrence manifestes par sa mre
dix-huit mois avant: Je ne veux pas entrer dans une affaire aussi
avance, dit-il. Saint-Priest insistait; le tsar rpondit que les
esprances des royalistes n'taient qu'illusions. Il rvla au
reprsentant du roi que la cour de Vienne avait aussi tent de le
faire entrer dans l'alliance austro-anglaise, mais qu'il s'tait
drob  ses obsessions. Il ne croyait pas  l'efficacit de la
guerre. Elle n'avait eu d'autre effet que de consolider les
rpublicains en faisant d'eux les dfenseurs de la patrie contre
l'tranger. Il prfrait la paix qui serait le signal d'une
contre-rvolution en France, en faciliterait le dveloppement et le
triomphe.

Aprs ces explications, il voulut faire conduire Saint-Priest chez
l'Impratrice. En le congdiant, il l'engagea  souper pour le soir.
Dans cette seconde entrevue, il dploya la plus irrsistible bonne
grce; mais il ne fut pas dit un seul mot des questions traites le
matin. Au milieu du repas, on annona au tsar qu'un incendie venait
d'clater dans un des quartiers populeux de la ville; il y courut avec
ses fils. Au retour, il tait ravi de la rapidit des secours;
jusqu' la fin de la soire, il ne parla pas d'autre chose. Quand
Saint-Priest crut devoir prendre cong de lui, il l'engagea  revenir.
Au lendemain de cette importante journe, dont il rendit  Louis XVIII
un compte minutieux, le diplomate royal disait: J'ai bonne
esprance.

 quelques jours de l, mand par le prince Bezborodko, il apprenait
de lui qu'une lettre de change de deux cent mille roubles, payable 
vue, venait d'tre expdie au roi pour pourvoir aux frais de son
installation  Gevers; il recevait communication de la lettre crite
par le tsar  la princesse douairire d'Anhalt.

La position du roi de France a attir toute mon attention, tant par
l'amiti personnelle que j'ai voue  ce prince, que par l'intrt que
ses malheurs m'ont inspir. En lui faisant tenir une somme assez forte
pour subvenir  ses besoins, je lui ai impos de choisir la ville de
Gevers pour asile et demeure avec les princes de sa maison. En
communiquant  Votre Altesse Srnissime ma dmarche, je la prviens
que le sjour du roi de France ne doit troubler nullement son
administration, ni y apporter aucun changement. Je la prie seulement
de tmoigner  Louis XVIII l'amiti et l'intrt qui lui sont dus tant
par sa qualit de souverain que pour ses vertus personnelles.

Le comte de Saint-Priest avait donc lieu de se louer du rsultat de
ses dmarches. Sauf sur un point important,  la vrit, mais au sujet
duquel le dernier mot de l'Empereur n'tait peut-tre pas dit, il
avait obtenu des solutions conformes  ce que souhaitait Louis XVIII.
La ncessit de rgler divers dtails le retint encore 
Saint-Ptersbourg durant plusieurs semaines. Elle lui fournit
l'occasion de revoir le tsar, mais aussi de subir les effets de sa
bizarre humeur. C'est ainsi qu'aprs avoir accord  Louis XVIII les
gardes du corps que ce prince dsirait appeler prs de lui, Paul
s'avisa, non sans raison, que cette fantaisie d'un proscrit
entranerait une lourde dpense. Il parla de la gne du Trsor; il
venait d'employer quinze millions en habillements neufs pour son
arme. De nouveau, il fallut ngocier. Saint-Priest dj songeait 
renoncer  sa demande, quand un matin le chancelier Bezborodko lui
dit:

--Votre affaire est faite. C'est au roi  dsigner les hommes qu'il
voudra prendre  son service.

Pour arriver  ce dnouement, il avait fallu que l'envoy du roi de
France rappelt ce que Louis XIV avait fait autrefois pour la famille
royale d'Angleterre et invoqut la solidarit des rois entre eux,
dans les revers auxquels ils sont exposs.

En une autre circonstance, il fut moins heureux. Le marquis de La
Fert, charg des intrts du roi  Saint-Ptersbourg, homme plein
d'honneur et de zle, manquait de cette sorte d'usage du monde et de
l'esprit d'instruction dont il faut au moins avoir quelque chose pour
parler d'affaires aux ministres. Saint-Priest aurait voulu le
dcharger d'une tche  laquelle ce diplomate improvis se
reconnaissait lui-mme inhabile. Le tsar n'y consentit pas.
Saint-Priest dut abandonner cet objet, qui ne fut repris que deux
annes plus tard.

Dans la seconde quinzaine de septembre, arrivait  Saint-Ptersbourg
la nouvelle du coup d'tat du 18 fructidor. Elle venait infliger le
plus cruel dmenti aux assurances par lesquelles Saint-Priest,
interprte des espoirs de Louis XVIII, avait essay d'entraner Paul
Ier dans la coalition. Elle dmontrait avec vidence combien s'tait
tromp le roi, quand il crivait au tsar que la France tait prte
pour une restauration. Puis ce fut la conclusion de la paix entre la
cour d'Autriche et le Directoire, qui vint donner raison aux
rsolutions impriales.

Saint-Priest, ds ce moment, n'avait plus aucun motif de rester 
Saint-Ptersbourg. Il sollicita et obtint, dans les premiers jours
d'octobre, une audience de cong. Il retrouva l'Empereur affectueux et
bienveillant comme au dbut de leurs relations, et, par surcrot,
gnreux. La gnrosit se traduisit par le don de mille ducats et
d'un domaine en Lithuanie qui rapportait annuellement une somme gale.
En quittant la Russie, Saint-Priest se dirigea vers Stockholm, o
l'appelait sa famille. Il ignorait encore quelles suites avait eues
pour Louis XVIII le succs remport par le Directoire sur ses
adversaires dans la journe du 18 fructidor.

FIN DU PREMIER VOLUME




TABLE DES MATIRES


LIVRE PREMIER

LES PREMIRES TAPES

     I.--Les dbuts de l'migration                        1
    II.--L'arrive  Turin                                 8
   III.--Les dissentiments et les conflits                21
    IV.--L'agitation  Turin                              31
     V.--La politique de Calonne                          44
    VI.--Les migrs et l'empereur d'Autriche             58
   VII.--Sur la route de Coblentz                         67


LIVRE SECOND

COBLENTZ

     I.--La diplomatie des princes                        79
    II.--La dclaration de Pilnitz                        87
   III. Une cour d'exils                                 96
    IV.--Autour de la Constitution de 1791               110
     V.--La France menace                                117
    VI.--L'migration en 1792                            125
   VII.--Missions multiplies                            136
  VIII.--Le marquis de Bombelles en Russie               156


LIVRE TROISIME

LA CAMPAGNE DE 1792

     I.-- l'approche de la guerre                       176
    II.--Brunswick et le roi de Prusse                   189
   III.--Les derniers jours de Coblentz                  195
    IV.--La retraite de Brunswick                        205


LIVRE QUATRIME

HAMM ET VRONE

     I.--La rgence de Monsieur                          217
    II.--Le comte d'Artois  Saint-Ptersbourg           233
   III.--Dceptions sur dceptions                       244
    IV.--Le comte d'Artois et l'Angleterre               265
     V.--Monsieur devient roi                            281


LIVRE CINQUIME

QUIBERON

     I.--Prparatifs dfectueux                          293
    II.--migrs et chouans                              303
   III.--L'affaire de Sainte-Barbe                       315
    IV.--Le dsastre                                     325
     V.--Le roi expuls de Vrone                        343


LIVRE SIXIME

BLANCKENBERG

     I.--Le comte de Saint-Priest  Saint-Ptersbourg    354
    II.--Louis XVIII  l'arme de Cond                  363
   III.--Mort de l'impratrice Catherine                 376
    IV.--Saint-Priest, premier ministre                  386


31 278.--Tours, impr. Mame.





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Rvolution Franaise, by Ernest Daudet

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throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
