The Project Gutenberg EBook of Journal d'une femme de cinquante ans, Tome 2, by 
Lucy de La Tour du Pin Gouvernet

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Title: Journal d'une femme de cinquante ans, Tome 2

Author: Lucy de La Tour du Pin Gouvernet

Editor: Aymar de Liedekerke-Beaufort

Release Date: June 19, 2009 [EBook #29164]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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JOURNAL D'UNE FEMME DE CINQUANTE ANS

1778-1815

Marquise de LA TOUR DU PIN

Publi par son arrire petit-fils le Colonel Comte AYMAR DE
LIEDEKERKE-BEAUFORT.

TOME II

PARIS

MARC IMHAUS & REN CHAPELOT DITEURS

1913

[Illustration: Comte de La Tour Du Pin]




IIe PARTIE



CHAPITRE Ier

I. Malgr son grand ge, l'auteur entreprend la seconde partie de ses
mmoires.--II. _A welcome breakfast_.--Curiosit des Franais de Boston
mal satisfaite.--Adieux  l'quipage de la _Diane_.--La joie d'tre en
pays ami.--Le plaisir d'un bon djeuner aprs deux mois de
privations.--Installation provisoire  Boston.--III. M. Geyer.--La
chienne Black.--Sympathie des habitants de Boston pour les nouveaux
migrs.--Le gnral Schuyler.--Vente des effets inutiles.--IV. Une
histoire d'amour.--V. Dpart pour Albany.--Mme de La Tour du Pin apprend
la mort de son pre.--Une fort vierge.--La maison de bois.--Une belle
famille.--Une sant  Washington.--L'auberge de Lebanon.--Le compagnon
de lit de M. de Chambeau.--VI. Arrive  Albany.--Incendie de la ville
par les ngres.--Aimable accueil du gnral Schuyler et de la famille
Renslar.--Un songe ralis.--Le _Petroon_.--Mme Renslar.--Talleyrand
en Amrique.




I

      Lucques, le 7 fvrier 1843.

Il est probablement trs prsomptueux de continuer  rdiger ses
mmoires  soixante-treize ans moins dix jours[1]. Mais ayant fini
aujourd'hui de copier la partie que j'en avais crite sur des feuilles
volantes, je vous prviens, mon cher fils[2], que vous aurez le reste si
Dieu le permet, avec ou sans rature, tant que je conserverai un peu de
force, de raison et des yeux pour guider ma main. Une entreprise de ce
genre exige surtout de la mmoire, et il me semble que je ne l'ai pas
tout  fait perdue. Vous savez que j'ai conserv celle du pass tout
autant que celle du prsent, et cette dernire ravive en moi des
souvenirs peut-tre aussi pnibles que ceux des temps plus anciens,
quels qu'aient t les malheurs qui ont assombri ma longue vie.

Mais abandonnons les prambules. Retournons  l'entre de la rade de
Boston, o j'ai laiss votre pauvre frre Humbert[3] dans le ravissement
de revoir les vaches, les prs, les arbres en fleurs et tout ce qui
s'tait effac de sa jeune imagination.




II

Nos transports,  nous autres, gens raisonnables, je l'avoue,  notre
honte, taient entirement concentrs sur un norme poisson frais que le
pilote venait de pcher, et qui, avec un pot de lait, du beurre frais et
du pain blanc, devait composer ce que le capitaine nomma _a welcome
breakfast_[4]. Pendant que nous le mangions avec un apptit vorace, nous
avancions, remorqus par notre canot, dans cette magnifique baie.  deux
encablures de terre, notre capitaine jeta l'ancre, puis il nous quitta,
promettant de revenir le soir, aprs nous avoir trouv un logement.

Nous n'avions pas une seule lettre de recommandation, et nous attendmes
patiemment son retour. Les vivres frais arrivrent de tous cts. Il
vint aussi plusieurs Franais fort impatients d'avoir des nouvelles et
qui nous assaillirent de questions auxquelles nous ne pouvions rpondre
que trs imparfaitement. L'un voulait savoir ce qui se passait  Lille,
l'autre  Grenoble, un troisime  Metz, tous surpris et presque en
colre de n'obtenir de rponses que sur Paris ou sur la France en
gnral. C'taient pour la plupart des gens fort communs: des marchands
ruins, des ouvriers qui cherchaient du travail. Ils nous semblrent
plus ou moins tous rvolutionnaires, et ils trouvrent  leur tour que
nous tions des aristocrates chapps au supplice que, selon eux, nous
avions bien mrit pour notre tyrannie passe. Ils nous quittrent de
fort mauvaise humeur, et nous en fmes dbarrasss pour tout le temps
que nous restmes  Boston.

Le reste de la journe se passa  mettre nos effets en ordre. Le soir,
le capitaine revint. Il nous avait trouv un petit logement sur la place
du March, et son armateur l'avait charg de nous offrir ses services.
Mon mari rsolut d'aller le voir le lendemain en descendant  terre. Le
capitaine nous dit que c'tait un homme riche et considr, et nous nous
trouvmes heureux d'tre sous sa protection.

Vous croirez aisment que l'aube du jour me trouva veille le lendemain
matin. Je procdai  la toilette de mes enfants et, ds que le canot fut
prt, je fis mes adieux  tout l'quipage individuellement par un _shake
hands_[5] donn de bon coeur. Ces braves gens avaient t remplis
d'attentions pour nous. Le mousse pleurait  chaudes larmes de se
sparer de mon fils. Chacun avait son regret  tmoigner, et j'en
prouvais un trs vif de ne pas emmener la chienne Black qui s'tait
attache  moi. J'avais consult mon ami Boyd pour savoir si le
capitaine me la donnerait volontiers. Il m'assura qu'elle me serait
refuse, et je n'osai donc pas la demander.

Il faut avoir t expos  toutes les souffrances que nous avions subies
depuis deux mois, aux contraintes que j'avais endures auparavant, aux
inquitudes provoques par la situation de mon mari et  celles que
j'avais prouves pour ma propre scurit, aux angoisses causes par la
crainte prolonge d'une mort toujours imminente entranant l'abandon,
sans aide ni appui, de mes deux pauvres enfants, pour pouvoir apprcier
le sentiment de joie avec lequel je posai le pied sur cette terre amie.
Notre bon capitaine en jouissait autant que nous. Il nous mena d'abord 
une des meilleures auberges, o il avait fait prparer un excellent
djeuner, et nous y trouvmes tout ce dont nous tions privs depuis si
longtemps. Quoique ce sentiment puisse paratre bien trivial aux gens
qui n'ont jamais manqu de rien, je les prie de me permettre d'avouer
que je ressentis,  la vue d'une table bien garnie, un sentiment de
plaisir tel que je ne me souviens pas d'en avoir prouv de si vif en
aucune autre occasion.

Nous prmes ensuite le chemin du petit logement choisi par notre aimable
capitaine, et mon mari m'y laissa pour aller voir l'armateur de notre
navire.




III

M. Geyer tait un des plus riches propritaires de Boston. Quoiqu'il ft
revenu, depuis la paix, jouir de sa fortune dans son pays d'origine, il
avait compt parmi les partisans de l'Angleterre, et n'avait pris aucune
part  l'insurrection contre la mre-patrie.  l'exemple de plusieurs
autres ngociants de Boston, il avait mme emmen sa famille en
Angleterre. Mon mari fut reu par M. Geyer avec une cordialit qui le
charma.

 Pauillac, j'ai oubli de le dire, nous tions mouills auprs d'un
vaisseau qui attendait le vent, comme nous, et qui allait en Angleterre.
J'adressai  la hte quelques mots  Mme d'Hnin, tablie  Londres,
pour la prier de nous crire  Boston chez M. Geyer, dont le capitaine
m'avait donn l'adresse. La longueur de notre traverse avait permis que
ma tante nous rpondt, et nous trouvmes, en dbarquant, des lettres
qui nous fixrent sur le point des tats-Unis que nous devions habiter.
J'y reviendrai tout  l'heure.

La maison o se trouvait le logement que nous avait choisi notre
capitaine tait habite par trois gnrations de femmes: Mme Pierce, sa
mre et sa fille. Elle tait situe sur la place du March, place la
plus frquente et la plus anime de la ville. Notre logement
comprenait, d'un ct un petit salon clair par deux fentres donnant
sur la place; de l'autre ct, et au del d'un trs petit escalier, une
bonne chambre  coucher destine  mon mari,  mes enfants et  moi.
Cette dernire avait vue sur un chantier isol, o travaillaient des
charpentiers de navire. Au del s'tendait la campagne voisine. On verra
plus loin pourquoi j'entre dans ces dtails.

Nous prmes pension chez ces excellentes personnes, qui nous nourrirent
fort bien,  l'anglaise. La jeune fille, Sally, qui aimait passionnment
les enfants, m'enleva ma petite fille et voulut la soigner; la
grand'mre s'empara d'Humbert, dj trs grand pour son ge et d'une
intelligence singulire. On ne pouvait avoir un dbut plus heureux. Le
soir de ce premier jour, nous nous trouvions installs comme si jamais
aucune douleur ni aucune inquitude n'avaient travers notre vie.

Vers le milieu de la nuit, je fus rveille par les aboiements d'un
chien et par les gmissements qu'il poussait tout en grattant  la porte
de la cuisine, qui ouvrait sur le chantier. Cette voix de chien ne
m'tait pas inconnue. Je me levai et j'ouvris la fentre. Le clair de
lune me permit de reconnatre la chienne Black. Je descendis aussitt
pour lui ouvrir la porte. Une fois entre dans la chambre, je m'aperus
que la pauvre bte tait si mouille que certainement elle avait d
rester longtemps dans l'eau. En effet, j'appris le lendemain qu'on
l'avait tenue enchane  bord toute la journe, mais qu' 10 heures du
soir le matelot, ayant cru pouvoir la dtacher, elle ne fit qu'un saut
dans la mer. Or, la _Diane_ tait  l'ancre  plus d'un mille du quai.
Il est donc vraisemblable que la bonne bte avait franchi cette distance
 la nage; puis, que, nous ayant cherchs dans cette ville qui lui tait
trangre, elle avait enfin dcouvert prcisment la porte de la maison
la plus rapproche de la chambre o nous couchions. Le capitaine mit une
sorte de superstition scrupuleuse  ne pas contrarier un attachement si
bien prouv. Black ne nous quitta plus et est revenue avec nous en
Europe.

Dans la matine du lendemain de notre arrive, M. Geyer vint me voir
avec sa femme et sa fille. Il parlait assez bien franais, mais les
dames n'en savaient pas un mot. Elles furent charmes de constater que
leur langue m'tait aussi familire qu' elles-mmes. Leur bienveillante
hospitalit n'avait pas besoin, pour tre offerte, de lettres de
recommandation. Les dangers que nous avions courus en France inspiraient
une sympathie gnrale, et l'on alla jusqu' croire qu'un peu de
merveilleux se mlait  notre histoire. Mes cheveux coups courts
derrire la tte parurent avoir t un commencement de prparation au
dernier supplice. L'intrt qu'on nous tmoignait en fut encore
augment. J'eus beau expliquer qu'il n'en tait rien. Il n'y eut pas
moyen de faire renoncer les bons habitants de Boston  leur ide.

La ville avait encore, il y a quarante-cinq ans, toute l'apparence d'une
colonie anglaise. C'est l cependant que se produisit le soulvement
initial contre la mre-patrie. On nous montrait avec orgueil la colonne
leve sur le sommet de la colline o l'on s'tait rassembl pour
prendre les premires rsolutions  l'gard des injustes impts dont
l'Angleterre crasait la colonie; la partie du port o l'on avait jet 
la mer deux cargaisons de th plutt que de payer le droit exorbitant
que l'on voulait percevoir sur cette marchandise; la belle pelouse, o
s'tait assemble la premire troupe, et le lieu o le premier combat
avait t livr: _Bunker's hill_. Cependant les habitants les plus
riches et les plus distingus, quoique soumis au nouveau gouvernement,
regrettaient, sans la dsapprouver toutefois, la sparation d'avec
l'ancienne patrie. Ils tenaient encore, par des liens d'affection et de
parent,  l'Angleterre. Ils en conservaient les moeurs sans mlange, et
plusieurs d'entre eux, aprs s'y tre rfugis, n'en taient revenus
qu' la paix. Le peuple les dsignait sous le nom de _loyalistes_. De ce
nombre tait M. Jeffreys, frre de l'illustre rdacteur de l'_Edinburgh
Review_, puis une famille Russell, qui cherchait  ne pas laisser
ignorer sa proche parent avec le duc de Bedford. Toutes ces personnes
nous accueillirent avec une bienveillance sans gale et nous
tmoignrent le plus vif intrt.

M. Geyer nous offrit d'aller habiter une ferme qu'il possdait 
dix-huit milles de Boston. Peut-tre aurions-nous bien fait d'accepter.
Mais mon mari voulait se rapprocher du Canada, o il aurait souhait
s'tablir. Il parlait l'anglais avec difficult, quoiqu'il l'entendt
parfaitement, et la pense que le franais tait, comme il l'est encore,
la langue dont on se servait habituellement  Montral, lui donnait
envie de gagner le voisinage de cette ville.

Nous venions de recevoir des lettres d'Angleterre. Mme d'Hnin, notre
tante, tout en regrettant que nous n'eussions pas t la rejoindre en
Angleterre, nous envoyait des lettres d'une Amricaine de ses amies, Mme
Church, nous recommandant  sa famille en rsidence  Albany. Mme Church
tait fille du gnral Schuyler, qui s'tait cr une grande rputation
dans la guerre de l'Indpendance. Il avait fait prisonnier le gnral
Burgoyne avec tout le corps d'arme qu'il amenait du Canada pour
renforcer l'arme anglaise retranche  New-York, et la capitulation de
Saratoga lui avait acquis une popularit prodigieuse[6]. Depuis la paix,
le gnral Schuyler, Hollandais d'origine, habitait ses terres avec
toute sa famille. Sa fille ane avait pous le chef de la famille
Renslar, install  Albany et possesseur d'une immense fortune dans le
comt.

Mme Church donc, voyant le trs grand et maternel intrt qui animait ma
tante,  laquelle l'unissait la plus tendre amiti, crivit  ses
parents, et nous remes,  notre arrive  Boston, des lettres trs
pressantes du gnral Schuyler par lesquelles il nous engageait  nous
rendre sans dlai  Albany o, assurait-il, nous trouverions aisment 
nous tablir. Il nous offrait dans ce but tout son appui. Nous prmes
donc notre rsolution, et, ayant embarqu nos effets pour les expdier
par mer jusqu' New-York, et de l par la rivire d'Hudson jusqu'
Albany, nous attendmes  Boston la nouvelle de leur arrive 
destination, avant de nous mettre en route par terre. Nous prfrions
faire ainsi ce trajet de cinq cents milles. Cela nous permettait de voir
le pays tout en ne nous cotant pas plus cher.

Avant d'expdier nos effets, nous fmes obligs de dballer toutes les
caisses pour les rempaqueter ensuite. Zamore, dans sa prcipitation 
les remplir, n'avait pas eu le loisir de distinguer les effets les uns
des autres. Elles contenaient une foule de choses inutiles  des gens
qui, comme nous, allaient vivre  la campagne trs srieusement, dans
des conditions quivalentes  celles des paysans en Europe. Rien ne
faisait prsager que la tourmente rvolutionnaire dt nous permettre de
retourner en Europe de longtemps, et j'tais heureuse, je l'avoue, que
mon mari et t accueilli aux tats-Unis de manire  lui ter toute
ide de gagner l'Angleterre, o une sorte de pressentiment me donnait la
crainte d'tre mal reue par ma famille.

Je vendis  Boston tout ce qui pouvait valoir quelque argent parmi les
effets que nous avions apports. Comme la _Diane_ avait fait la
traverse sans cargaison, notre bagage ne nous avait rien cot, et il
tait considrable. Nous le diminumes de plus de moiti. Habillements,
toffes, dentelles, piano, musique, porcelaines, tout ce qui et t
superflu dans un petit mnage fut converti en argent, puis en lettres de
change sur des gens srs d'Albany.




IV

Nous restmes un mois  Boston, allant presque tous les jours chez les
aimables personnes qui nous comblaient de soins et de prvenances. Je
reus la visite de plusieurs croles de la Martinique qui connaissaient
mon pre. L'un d'eux, qui s'tait mari  Boston, nous engagea  aller
passer quelques jours chez lui,  la campagne, et nous y fmes avec
plaisir. C'tait  Wrentham, village  moiti chemin entre Boston et
Providence. Ce lieu tait dlicieux par sa situation, sa fracheur, sa
fertilit. Des lacs parsems de petites les couvertes de bois et qui
avaient l'aspect de jardins flottants sur l'eau, des futaies aussi
vieilles que le monde baignant leurs troncs dcrpits ou leurs jeunes
pousses dans une eau pure comme du cristal, en faisaient un sjour
enchanteur. Pour que rien ne manqut  l'imagination d'un pote, s'il y
en avait eu un parmi nous, qui ne pensions qu' des dfrichements, des
charrues, des pommes de terre,  ces lieux se rattachait une histoire
d'amour... Je vais pourtant la raconter.

Sally W... allait pouser, pendant la dernire anne de la guerre, un
jeune officier du nom de William. C'tait une demoiselle jeune, jolie,
et qui avait reu une bonne ducation en Angleterre. Le rgiment du
jeune homme reut un ordre d'embarquement pour aller rejoindre l'arme
anglaise  Boston, sans dlai. Le mariage fut ajourn. Mais Sally en
conut un si violent chagrin que son pre, dont elle tait la fille
unique, consentit  prendre passage sur un navire en partance pour
Providence,  dix-huit milles de Boston, et o le bataillon auquel
appartenait William devait dbarquer, dans le but d'y faire clbrer le
mariage.

Aprs une heureuse traverse, le pre et la fille abordent  Providence.
Le premier spectacle qui s'offre  leurs yeux, en mettant le pied sur le
quai, ce sont des brancards et des charrettes portant des blesss.
Sally, anxieuse, questionne un soldat qu'elle rencontre sur le sort de
William. Le militaire rpond sans mnagement que dans la droute il a
t tu, mais qu'on n'a pu retrouver son corps. La pauvre jeune fille
perd la raison  l'instant mme et depuis elle ne l'a jamais recouvre.
On a essay de l'enfermer. Elle devenait alors furieuse, se frappait la
tte contre les murs ou refusait toute nourriture. Aprs plusieurs
vaines tentatives du mme genre, on avait pris le parti de la laisser en
libert. Aussitt elle devenait douce et tranquille et, poursuivant une
ide fixe, se dirigeait  pied vers Boston. Sa famille a organis des
points d'arrts sur la route, o on la soigne, en nourriture et en
vtements, sans qu'elle s'en aperoive. Lorsque je la vis, elle venait
lentement sur le chemin, un bton  la main, toujours hante par la
pense que, sous des feuilles, dans de hautes herbes, derrire un
buisson, elle trouvera le corps de William. Arrive  Boston, elle va
toujours au mme endroit du quai, puis regarde un moment la mer, dans
l'espoir que celui qu'elle attend va dbarquer. Elle se remet ensuite en
route et retourne  Providence, demandant asile la nuit  des gens de sa
connaissance. Mme Madey, chez qui je me trouvais, tait une des
personnes qui l'accueillaient et qu'elle prfrait. L'infortune
consentit  entrer dans la maison et  accepter un peu de lait; mais au
bout d'un moment elle dit tristement: Je n'ai pas le temps de rester;
et elle partit.

Depuis vingt ans, la pauvre femme fait ce voyage une fois par semaine.
Elle me parut avoir quarante ans. Elle tait grande, belle et trs ple,
mise proprement, avec un grand manteau. Elle m'intressa au dernier
point. En France, les enfants se seraient moqus de la malheureuse ou
l'auraient tourmente. En Amrique, ils la respectaient, lui offraient
des fleurs, des fruits, lui prenaient la main pour la faire entrer sous
un abri quand il pleuvait. Mais, mme en hiver, elle ne voulait pas
coucher dans une chambre. Elle prfrait la grange ou l'table, pourvu
qu'on laisst la porte ouverte. Je crois me souvenir qu'un jour on la
trouva morte sur la route. Hlas! pauvre Sally! c'est ainsi qu'elle aura
retrouv William!




V

Nous partmes tous trois[7] avec les enfants[8], dans les premiers jours
de juin, et quinze jours aprs nous arrivmes  Albany. Nous avions
travers tout l'tat de Connecticut[9], dont nous admirions la fertilit
et l'air de richesse. Mais une fatale nouvelle m'avait rendue si triste
que je ne jouissais de rien. M. de La Tour au Pin avait appris la mort
de mon pre[10] avant de quitter Boston. Il attendit le voyage pour me
l'annoncer, dans l'espoir que la distraction force et le mouvement me
seraient une sorte d'adoucissement. Ce fut  Northampton, capitale de
l'tat de Connecticut[11], o nous couchmes, qu'il se rsolut  me le
dire, craignant que je ne lusse le funeste vnement dans quelque
gazette. En effet, toutes les nouvelles de France taient reproduites
par les journaux amricains aussitt qu'elles arrivaient, dans quelque
port de l'Union que ce ft.

La mort de mon pre m'affecta vivement, bien que je m'y attendisse
depuis longtemps. Quoique je l'eusse bien peu vu depuis des annes, je
n'en avais pas moins la plus tendre affection pour lui. J'crivis  ma
belle-mre, installe  la Martinique ainsi que ma soeur Fanny, alors
ge de douze ans. Longtemps aprs, je reus la rponse de Mme Dillon,
dans laquelle elle m'annonait son dpart pour l'Angleterre avec Fanny
et Mlle de La Touche, fille de son premier mariage. La lettre tait trs
froide, et ma belle-mre ne s'inquitait nullement des conditions de mon
existence en Amrique.

Malgr tout, comme il arrive toujours quand on voit des objets nouveaux,
je fus distraite de ma douleur par la beaut des bois que nous emes 
traverser pour arriver  Lebanon, dernire tape o nous couchmes avant
d'arriver  Albany. Un massif de bois pais de cinquante milles qui
sparait alors l'tat de Connecticut[12] de celui, je crois, de
New-York, et qui n'existe sans doute plus maintenant, m'offrit le
spectacle, inconnu par moi, d'une fort prsentant tous les degrs de la
vgtation, depuis l'arbre commenant  sortir de terre jusqu' celui
qui y retombait par vtust. La route trace dans ces bois admirables
n'avait que la largeur de deux voies de voiture. C'tait une simple
tranche o les arbres, coups par le pied, taient abattus  droite et
 gauche, pour laisser un passage libre. Dieu sait quels cahots nous
prouvions lorsque les troncs n'avaient pas t coups assez ras de
terre. La prodigieuse fcondit de cette terre vierge avait dvelopp
une grande quantit de plantes parasites, de vignes sauvages, de lianes
qui couraient d'un arbre  l'autre. Dans les endroits moins ombrags,
des bosquets de rhododendrons couverts de fleurs, les unes de violettes,
les autres d'un lilas ple, et des rosiers de toute espce, formaient
comme des massifs colors au milieu de gazons maills de mousses et
d'herbes fleuries, tandis que dans les parties basses du sol, sillonnes
et arroses par de petits ruisseaux--des _creeks_[13]--toutes les
varits de plantes aquatiques s'panouissaient en pleine floraison.
Cette jeunesse de la nature m'enchanta au point que je passai la journe
dans une extase continuelle.

Vers le milieu du jour, nous nous arrtmes pour djeuner dans une
auberge tablie depuis peu au milieu de ces immenses bois. En Amrique,
lorsqu'une maison rustique s'lve dans une fort et qu'elle est prs
d'un chemin, ne dt-il y passer qu'une personne dans toute l'anne, la
premire dpense du matre est l'achat d'une enseigne et son premier
ouvrage l'rection d'un poteau pour l'y attacher. Puis on cloue au
poteau, au-dessous de l'enseigne, une bote aux lettres, et ce lieu que
vous traversez et o la route est  peine trace se nomme dj, sur la
carte du pays, _une ville_.

La maison de bois o nous nous arrtmes avait atteint le second degr
de la civilisation, puisque c'tait une _frame house_, c'est--dire une
maison pourvue de fentres garnies de vitres. Mais c'est l'incomparable
beaut de la famille qui l'habitait surtout qui l'a grave dans ma
mmoire en caractres ineffaables. Trois gnrations y taient
tablies. D'abord un mnage: l'homme et la femme, ge de quarante 
quarante-cinq ans, tous deux des modles de force, d'lgance, et dous
de ces formes exquises et parfaites qu'on trouve dans les tableaux des
plus grands matres seulement. Autour d'eux se groupaient huit ou dix
enfants, filles et garons, parmi lesquels on pouvait admirer depuis la
jeune adolescente semblable aux belles vierges de Raphal, jusqu'aux
petits enfants avec des figures d'ange, que Rubens n'aurait pas
dsavous. Enfin, dans la mme maison, vivait un grand-pre, d'apparence
la plus vnrable, les cheveux blanchis par l'ge, mais sans aucune
infirmit.

 la fin du djeuner, pris en commun, il se leva, ta son bonnet, et
d'un air respectueux pronona ces paroles: Nous boirons  la sant de
notre bien-aim Prsident--_our beloved Prsident_--. On n'et pas
alors trouv une cabane, si recule qu'elle ft dans les bois, o cet
acte d'amour pour le grand Washington ne termint chaque repas.
Quelquefois on y ajoutait la sant _du marquis_... M. de La Fayette
avait laiss un nom chri aux tats-Unis.

 Lebanon existait un tablissement de bains sulfureux dj assez
important. L'auberge tait trs bonne et surtout d'une propret
parfaite. Mais le luxe des draps blancs tait alors inconnu dans cette
partie des tats-Unis. En demander qui n'eussent pas servi paraissait
une fantaisie que l'on ne comprenait pas, et mme, quand le lit
prsentait une certaine largeur, on vous proposait avec simplicit d'y
admettre un compagnon. C'est ce qui arriva  M. de Chambeau ce mme
soir,  Lebanon. Des jurements franais, que lui seul pouvait profrer,
se firent entendre subitement au milieu de la nuit. Le matin il nous
apprit que, vers minuit, il avait t rveill par un monsieur qui se
glissait sans faon dans la partie vacante du lit double o il reposait.
Furieux de cet envahissement, il s'tait ht de sauter hors de sa
couchette du ct oppos, puis avait pass la nuit sur une chaise 
entendre ronfler son compagnon, qui ne s'tait nullement inquit de sa
colre. Sa msaventure fut l'objet des moqueries de tout le monde. En
arrivant le soir  Albany, on lui rserva une petite chambre pour lui
seul. Cela le consola.




VI

La ville d'Albany, capitale du comt, avait t presque entirement
brle deux ans auparavant, par une conspiration des ngres. L'esclavage
n'tait encore aboli, dans l'tat de New-York, que pour les enfants 
natre en 1794 et aprs lorsqu'ils atteindraient leur vingtime anne.
Cette mesure trs sage, en obligeant les propritaires d'esclaves  les
lever, donnait, d'un autre ct,  l'esclave le temps de ddommager son
matre, par son travail, des frais occasionns par son ducation. Un de
ces noirs, trs mauvais sujet, qui avait espr que la dcision de la
lgislature lui rendrait la libert sans condition, rsolut de se
venger. Il enrla quelques misrables comme lui, et ils rsolurent de
mettre,  jour nomm, le feu  la ville, construite encore  cette
poque, en grande partie en bois. Cet atroce projet russit au del de
leurs esprances. Le feu prit dans plus de vingt endroits  la fois. Les
maisons, les magasins, les marchandises furent consums, malgr le zle
des habitants,  la tte desquels travaillrent le vieux gnral
Schuyler et toute sa famille. Une petite ngresse de douze ans fut
arrte au moment o elle mettait le feu au magasin  paille de l'curie
de son matre. Elle rvla les noms des complices. Le lendemain, le
tribunal s'assembla sur les dbris encore fumants de la construction o
il sigeait d'habitude et condamna le chef noir et six de ses complices
 tre pendus, ce qui fut excut sur-le-champ.

Les familles Renslar et Schuyler firent des merveilles de charit
claire et donnrent l'exemple de l'activit  rparer le dsastre. Des
convois chargs de marchandises, de briques, de meubles, remontrent de
New-York et une charmante ville nouvelle sortit des cendres de
l'ancienne. Des maisons de pierre et surtout de briques s'levrent,
furent couvertes de plaques de zinc et de fer-blanc, et lorsque nous
arrivmes  Albany, il n'y avait plus aucun vestige de l'incendie.

La maison du gnral Schuyler et celle de son gendre, M. Renslar,
toutes deux isoles au milieu d'un jardin, avaient t pargnes. C'est
l que nous trouvmes un accueil aussi flatteur que bienveillant. Le
gnral Schuyler, en me voyant, me dit: Voil donc que j'aurai une
sixime fille. Il entra dans tous nos projets, nos dsirs, nos
intrts. Il parlait parfaitement le franais, ainsi que tous les siens.
C'est ici le lieu de parler de cette famille, ou plutt de celle de son
gendre, puissante dans le comt d'Albany, originairement peupl par des
Hollandais.

Avant que Guillaume III ne montt en usurpateur sur le trne
d'Angleterre, et lorsqu'il n'tait encore que prince d'Orange et
stathouder de Hollande, des colons hollandais avaient remont la rivire
du Nord ou d'Hudson, et s'taient tablis[14] au confluent de celle-ci
avec la Mohawk, dans la belle plaine--_flats_--qui s'tend d'Albany 
_Half Moon Point_, lieu o les deux rivires se confondent. Un jeune
page de Guillaume, nomm Renslar, d'une famille noble de la Gueldre,
avait su s'attirer les bonnes grces de son matre. Un jour, en servant
le prince  table, il lui dit qu'il avait fait un rve. Guillaume voulut
le connatre, et Renslar conta alors avoir rv qu'il marchait derrire
lui, portant la queue de son manteau royal, pendant qu'on le couronnait
roi d'Angleterre.  quoi le prince d'Orange rpondit que, si telle
devait tre sa destine, son page pourrait lui demander n'importe quelle
faveur avec l'assurance de l'obtenir.

Les annes et les vnements ralisrent le songe de Renslar[15]. Il
rclama de Guillaume III l'accomplissement de sa promesse, et, lui
prsentant une carte du comt d'Orange, aux tats-Unis, il demanda une
concession de terres chez les Mohawks. Le roi prit un crayon et traa un
carr long de quarante-deux milles et large de dix-huit, au milieu
duquel coulait la rivire du Nord[16].

Renslar passa en Amrique, avec son acte de cession bien en rgle, et
s'tablit  Albany, alors reprsente par le rassemblement de quelques
colons seulement. Il en attira d'autres en leur cdant des terres,
greves  perptuit d'une redevance en grains ou en argent, de si peu
d'importance pour la plupart, qu'elles ne servaient gure qu' consacrer
le droit du seigneur suzerain. En outre, il vendit des terrains, des
fermes, et dveloppa ainsi considrablement sa fortune, que la
Rvolution ne fit qu'augmenter.

Lorsque nous dbarqumes en Amrique, l'an et le chef de la famille
Renslar, divise en un grand nombre de branches, toutes riches, avait
pour femme la fille ane du gnral Schuyler. Le peuple l'avait
surnomm le Petroon, mot hollandais qui signifie Seigneur. Le jour
mme de notre arrive  Albany, vers le soir, nous nous promenions dans
une longue et belle rue  l'extrmit de laquelle on dcouvrait un
enclos ferm d'une simple palissade peinte en blanc. C'tait un parc
trs soign, plant de beaux arbres et de fleurs, et renfermant une
jolie maison, d'une architecture trs simple, n'affichant aucune
prtention  l'art et  la beaut extrieure. On voyait s'lever par
derrire des dpendances considrables, qui donnaient  tout
l'tablissement l'air d'une superbe et riche ferme soigneusement tenue.
Je demandai  un jeune garon, qui nous ouvrait une barrire pour nous
permettre de descendre sur le bord de la rivire, quel tait le
propritaire de cette grande maison. Mais, dit-il d'un air stupfait,
c'est la maison du _Petroon_.--Je ne sais pas ce que c'est que le
_Petroon_, lui dis-je.--Vous ne le savez pas! s'cria-t-il en levant
les mains au ciel. Ne pas savoir ce que c'est que le Petroon! qui
tes-vous donc?--who are you, then?--Et il s'en alla avec une sorte
d'horreur et de crainte d'avoir parl  des gens qui ne connaissaient
pas le _Petroon_.

Deux jours aprs, nous tions reus dans cette maison, avec une bont,
une prvenance, une amiti qui ne se sont pas un moment dmenties. Mme
Renslar tait une femme de trente ans, parlant bien le franais qu'elle
avait appris en accompagnant son pre au quartier gnral des armes
amricaines et franaises. Elle tait doue d'un esprit suprieur et
d'une facult de jugement peu commune des hommes et des choses. Depuis
des annes elle ne sortait plus de sa maison, o la retenaient, souvent
cloue pendant des mois sur son fauteuil, une sant dtruite et les
atteintes d'un mal qui l'ont conduite au tombeau quelques annes aprs.
La simple lecture des journaux lui avait appris l'tat des partis en
France, les fautes qui avaient amen la Rvolution, les vices de la
haute classe de la socit, la folie des classes moyennes. Avec une
perspicacit extraordinaire, elle avait pntr les causes et les effets
des troubles de notre pays mieux que nous. Elle tait trs impatiente de
connatre M. de Talleyrand, qui venait d'arriver  Philadelphie, renvoy
d'Angleterre dans un dlai de huit jours. Avec la finesse dmoniaque de
son esprit, il avait jug que la France n'avait pas fini de parcourir
les diverses phases de la Rvolution. Il nous apportait des lettres
importantes de Hollande, que Mme d'Hnin lui avait confies. Elle
m'crivait, entre autres choses, que M. de Talleyrand tait venu passer,
dans le pays de la vritable libert, le temps de folie cruelle dont
souffrait la France. M. de Talleyrand me fit demander o il pourrait me
trouver,  la fin d'un voyage dans la partie intrieure du pays qu'il
mditait d'entreprendre en compagnie de M. de Beaumetz, son ami, et d'un
Anglais millionnaire qui arrivait de l'Inde.




CHAPITRE II


I. En pension chez les van Buren.--M. de Chambeau apprenti
menuisier.--Mme de La Tour du Pin apprend la mort de son
beau-pre.--Apprentissage de fermire.--Un passage dangereux.--II. Achat
d'une ferme.--Installation provisoire  Troy.--Une _log house_.--Visite
imprvue de M. de Talleyrand.--III. La nouvelle du 9 Thermidor.--Mme
Archambauld de Prigord.--Apprciation de Mme de La Tour du Pin sur M.
de Talleyrand.--M. Law.--Un ministre des finances trop pauvre pour
lever sa famille.--Une proposition aussi aimable qu'originale.--IV. Les
commencements de l'hiver: la neige et la prise en glace des
rivires.--Rencontre des premiers sauvages.--Emmnagement  la
ferme.--Achat du premier ngre, Mink.--V. Arrangements et rparations 
la maison de ferme.--Activit de Mme de La Tour du Pin.--Achat du ngre
Prime.--Deux heureux: la ngresse Judith et son mari.




I

Comme nous ne voulions pas rester  Albany, le gnral Schuyler se
chargea de nous trouver une ferme  acqurir dans les environs. Il nous
conseilla, en attendant, de prendre pour trois mois pension chez un
fermier de sa connaissance, install non loin de la ferme o son frre,
le colonel Schuyler, habitait avec ses douze enfants. Notre sjour 
Albany ne se prolongea donc pas au del de quelques jours. Aprs quoi
nous allmes chez M. van Buren,  l'cole des moeurs amricaines, car
nous avions mis pour condition que nous vivrions avec la famille, sans
que l'on changet la moindre chose aux habitudes de la maison. Il fut en
outre convenu que Mme van Buren m'emploierait aux ouvrages du mnage,
comme si j'eusse t une de ses filles. M. de Chambeau se mit,  la mme
poque, en apprentissage chez un menuisier de la petite ville naissante
de Troy, situe  un quart de mille de la ferme des van Buren. Il
partait le lundi matin et revenait le samedi soir seulement pour passer
le dimanche avec nous. La nouvelle de la fin tragique de mon
beau-pre[17] venait de nous parvenir. M. de Chambeau avait appris en
mme temps celle de son pre. Comme j'tais trs bonne couturire, je
confectionnai moi-mme mes habits de deuil, et ma bonne htesse, ayant
ainsi apprci l'agilit de mon aiguille, trouvait trs doux d'avoir une
ouvrire  ses ordres pour rien, alors qu'elle lui aurait cot une
piastre par jour et la nourriture, y compris deux fois le th, si elle
l'et prise  Albany.

Mon mari alla visiter plusieurs fermes. Nous attendions, pour choisir
celle dont nous ferions l'acquisition l'arrive des fonds qu'on nous
avait envoys de Hollande. Le gnral Schuyler et M. Renslar
conseillaient  M. de La Tour du Pin de rpartir ces fonds en trois
parts gales: un tiers pour l'acquisition; un pour l'amnagement, achat
de ngres, chevaux, vaches, instruments aratoires et meubles; le
troisime, joint  ce qui nous restait des 12.000 francs emports de
Bordeaux, pour faire face aux cas imprvus, perte de ngres ou de
btail, et pour vivre pendant la premire anne. Cet arrangement devint
notre rgle de conduite.

Personnellement, je rsolus de me mettre en tat de diriger mon mnage
de fermire. Je commenai par m'accoutumer  ne jamais rester dans mon
lit, le soleil lev.  3 heures du matin, l't, j'tais debout et
habille. Ma chambre ouvrait sur une petite pelouse donnant sur la
rivire. Quand je dis _ouvrait_, je ne parle pas de la fentre, mais
bien de la porte, qui tait  fleur du gazon. Aussi de mon lit,
aurais-je pu voir passer les vaisseaux sans me dranger.

La ferme des van Buren, vieille maison hollandaise, occupait une
situation dlicieuse sur le bord de l'eau. Parfaitement isole du ct
de la terre, elle avait des communications faciles avec l'autre ct de
la rivire. En face, sur la route du Canada, s'levait une grande
auberge o l'on trouvait tous les renseignements, les gazettes et les
affiches de ventes. Deux ou trois _stages_[18] y passaient par jour. Van
Buren possdait deux pirogues, et la rivire tait toujours si calme
qu'on pouvait la traverser  tous les moments. Aucun chemin ne coupait
cette proprit, borne  quelques centaines de toises par une montagne
couverte de beaux bois appartenant  van Buren. Nous disions parfois que
cette ferme nous conviendrait, mais elle tait d'un prix suprieur 
celui que nous pouvions y mettre. Cela seul nous empcha de l'acqurir,
car, rgle gnrale en Amrique  cette poque--et je pense qu'il en est
toujours de mme--quelque attach qu'un homme ft  sa maison,  sa
ferme,  son cheval,  son ngre, si vous lui en offriez un tiers de
plus que sa valeur, vous tiez assur, dans un pays o tout est cot,
d'en devenir le propritaire.

Un sentier menait de la ferme  la petite ville naissante de Troy. Ce
sentier passait pendant un quart de mille au travers d'herbes que l'on
coupait tous les ans, en automne, pour faire de la litire aux vaches.
La puissance de vgtation des terres voisines de la rivire tait
prodigieuse. Ainsi ces herbes qui,  notre arrive, avaient cinq ou dix
pouces de haut seulement, s'levaient, deux mois plus tard, au moment de
notre dpart, en septembre,  une hauteur de huit ou dix pieds. On y
marchait  l'ombre. Il m'est arriv, par la suite, de passer  cheval
dans des champs de mas qui, en hauteur, me dpassaient de beaucoup, moi
et ma monture.

Quelques jours aprs notre installation chez van Buren, j'eus besoin
d'aller  Troy acheter quelques objets. On me dit de prendre le sentier
et de le suivre sans m'en carter. Je parvins ainsi  l'embouchure d'un
_creek_ ou petite rivire qui se jetait dans l'Hudson. Elle tait
remplie de grosses pices de bois flottant destines  un moulin  scie
qui venait de s'tablir un peu plus haut. Ces pices de bois tenaient
ensemble par des liens et ne pouvaient pas se sparer. Cependant, encore
peu aguerrie, j'hsitais  me hasarder sur ce pont mobile, d'autant plus
que la mare tait haute. Je remarquai que le sentier finissait tout
prs de l'eau, reprenait en face sur l'autre rive, et que les morceaux
de bois portaient des traces de pas. Donc on passait l, Black
m'accompagnait. La chienne avait dj fait plusieurs alles et venues.
Mais Black tait bien lgre, et moi...? J'eus honte cependant de
retourner  la maison et d'avouer que je n'avais pas os affronter la
traverse. Certes je serais l'objet des moqueries de tous. Ce fut un
mauvais moment. Enfin, rflchissant, que s'il y avait eu du danger, on
m'et prvenue, je posai un pied sur la premire pice. Elle enfona un
peu, mais je vis que c'tait l tout le pril et qu'en somme il n'tait
pas bien effrayant. Je me gardai bien de raconter mes hsitations, et
dans la suite je franchissais tous les jours ce passage, sans
proccupation d'aucune sorte.




II

Au mois de septembre, mon mari entra en march avec un fermier dont la
terre tait de l'autre ct de la rivire, sur la route de Troy 
Schenectady,  deux milles dans l'intrieur. Sa situation sur une
colline dominant une grande tendue de terrain nous parut agrable. La
maison tait neuve, jolie et en trs bon tat. Les terres taient
cultives en partie seulement. Il y avait cent cinquante acres
d'ensemencs, autant en bois et en pturages, un petit potager d'un
quart d'acre rempli de lgumes, enfin un beau verger sem de trfle
rouge et plant de pommiers  cidre, de dix ans, tous en plein rapport.
On nous demandait 12.000 francs. Le gnral Schuyler ne trouva pas le
prix exorbitant. Le bien se trouvait  quatre milles d'Albany, sur une
route qu'on allait entreprendre pour communiquer avec la ville de
Schenectady, alors dans un tat de progrs trs positif, en d'autres
termes, _in a thriving situation_, ce qui disait tout dans ce pays.

Le propritaire ne voulait dmnager que lorsque la neige serait
tablie. Comme nous avions fait march avec les van Buren, qui en
avaient videmment assez de nous, pour deux mois seulement, il nous
fallait donc chercher un autre abri du 1er septembre au 1er novembre.
Nous trouvmes  Troy, pour une somme modique, une petite maison de bois
au milieu d'une grande cour, clture par des murs en planches. Nous
nous y tablmes, et comme nous devions acheter quelques meubles pour la
ferme, nous en fmes tout de suite l'acquisition. Ces meubles, joints
aux choses que nous avions apportes d'Europe, nous permirent d'tre
tout de suite installs. J'avais engag une fille blanche, trs bon
sujet. Elle devait se marier dans deux mois et consentit  entrer  mon
service en attendant que son futur et bti la _log house_ o ils
devaient se loger aprs leurs noces.

Voici ce qu'on entendait par une _log house_. Un dessin, mieux qu'une
description, en donnerait une ide exacte. On aplanit un terrain de
quatorze  quinze pieds carrs et on commence par y btir une chemine
en briques. C'est l le premier confort de la maison. Puis on lve les
murs. Ils sont composs de grosses pices de bois couvertes de leur
corce, que l'on entaille de manire  les joindre exactement les unes
aux autres. Sur ces murs on construit un toit avec un passage pour la
chemine. Une porte est mnage au midi. On voit beaucoup de ces maisons
en Suisse, dans les pturages des Hautes-Alpes, o elles servent
exclusivement  abriter le btail ainsi que les bergers qui le gardent.
En Amrique, elles reprsentent le premier degr de l'tablissement, et
souvent le dernier, car il y a des infortuns partout, et ces _log
houses_, quand la ville a prospr, deviennent le refuge du pauvre.

Betsey attendait donc que son futur mari et bti la maison qu'elle
tait appele  habiter. C'tait un ouvrier  tout faire. Il travaillait
 la journe, parfois dans les petits jardins des bourgeois qui tenaient
en ville de ces magasins o l'on vendait les choses les plus varies:
des clous et du ruban, de la mousseline et du porc sal, des aiguilles
et des socs de charrue. Le reste du temps, il s'adonnait  une autre
besogne quelconque. Cet homme gagnait jusqu' un dollar ou piastre par
jour.  prsent il est srement devenu riche et propritaire.

Un jour de la fin de septembre, j'tais dans ma cour, avec une hachette
 la main, occupe  couper l'os d'un gigot de mouton que je me
prparais  mettre  la broche pour notre dner. Betsey n'tant pas
cuisinire, on m'avait confi le soin de la nourriture gnrale, dont je
cherchais  m'acquitter de mon mieux, aide par la lecture de la
_Cuisine bourgeoise_. Tout  coup, derrire moi, une grosse voix se fait
entendre. Elle disait en franais: On ne peut embrocher un gigot avec
plus de majest. Me retournant vivement, j'aperus M. de Talleyrand et
M. de Beaumetz. Arrivs de la veille  Albany, ils avaient appris par le
gnral Schuyler o nous tions. Ils venaient de sa part nous inviter 
dner et  passer le lendemain chez lui avec eux. Ces messieurs ne
devaient rester dans la ville que deux jours. Un Anglais de leurs amis
les accompagnait et tait fort impatient de retourner  New-York.
Cependant, comme M. de Talleyrand s'amusait fort de la vue de mon gigot
de mouton, j'insistai pour qu'il revnt le lendemain le manger avec
nous. Il y consentit. Laissant les enfants aux soins de M. de Chambeau
et de Betsey, nous partmes pour Albany.  cela se borne ma rencontre
avec M. de Talleyrand, que Mme d'Abrants et Mme de Genlis ont revtue
de circonstances si sottes, si ridiculeusement romanesques.




III

Nous causmes beaucoup en route, sur tous les sujets, comme on a coutume
de le faire lorsqu'on se retrouve. Les dernires nouvelles d'Europe,
dont ils n'avaient pas eu connaissance pendant leur course au
Niagara--ils en taient revenus la veille au soir seulement--taient
plus terribles que jamais. Le sang coulait  flots  Paris. Mme
Elisabeth avait pri. Nos parents, nos amis, aux uns et aux autres,
comptaient au nombre des victimes de la Terreur. Nos prvisions ne nous
laissaient pas pressentir o cela s'arrterait.

Lorsque nous arrivmes chez le bon gnral, il tait sur son perron,
nous faisant des signes de loin, et criant: Venez donc, venez donc. Il
y a de grandes nouvelles de France! Nous entrmes dans le salon, et
chacun s'empara d'une gazette. On y racontait la rvolution du 9
thermidor, la mort de Robespierre et des siens, la fin de l'effusion du
sang, et le juste supplice du tribunal rvolutionnaire. Nous nous
flicitions mutuellement. Mais les vtements de grand deuil dont nous
tions vtus, mon mari et moi, attestaient trop tristement que cette
justice du ciel arrivait trop tard pour nous. L'vnement nous apportait
donc moins de cause de satisfaction personnelle qu' MM. de Talleyrand
et de Beaumetz.

Le premier se rjouissait surtout que Mme Archambauld de Prigord, sa
belle-soeur, et chapp au supplice, lorsque beaucoup plus tard dans la
soire, ayant repris sur la table un journal qu'il croyait avoir lu, il
y trouva la terrible liste des victimes excutes le jour mme du 9
thermidor, au matin, pendant la sance o l'on dnonait Robespierre, et
dans laquelle elle figurait. Cette mort le frappa bien douloureusement.
Son frre, qui ne se souciait gure de sa femme, tait sorti de France
ds 1790, et comme leur fortune appartenait  sa femme, il avait trouv
plus _convenable_, et surtout plus commode, qu'elle restt, pour viter
la confiscation. Cette vertueuse personne avait obi; et lorsque, aprs
sa condamnation, on lui proposa de se dclarer grosse, affirmation qui
l'aurait sauve au bout de quelques heures, elle ne le voulut pas. Elle
laissait trois enfants: une fille, Mme Juste de Noailles, maintenant
duchesse de Poix, et deux fils, Louis, mort  l'arme, sous Napolon, et
Edmond, qui pousa la plus jeune des filles de la duchesse de Courlande.
Sans la connaissance de ce cruel vnement, notre soire chez le gnral
Schuyler aurait t des plus agrables.

M. Law, le compagnon de voyage de MM. de Talleyrand et de Beaumetz,
pouvait passer pour le plus original des Anglais, qui le sont tous plus
ou moins. C'tait un grand homme blond, de quarante  quarante-cinq ans,
d'une belle figure mlancolique. Quand une ide le proccupait, la
maison se serait croule qu'il n'aurait pas lev les yeux. Le soir, en
retournant  l'auberge, il dit brusquement  M. de Talleyrand:

Mon cher, nous ne partirons pas aprs-demain.

--Et pourquoi? Vous avez retenu votre passage sur le sloop qui descend
 New-York.

--Oh! cela est gal. Je ne veux pas partir. Ces gens de Troy que vous
avez t chercher...

--Eh! bien?

--Je veux les revoir encore plusieurs fois. Demain, vous irez chez
eux?

--Oui.

--J'irai vous y prendre le soir. Je veux voir cette femme-l chez
elle.

Puis il retomba dans son silence dont on ne put le faire sortir.

Le lendemain matin, aprs avoir djeun chez notre paternel gnral, M.
de Talleyrand et mon mari revinrent  Troy. Je les y avais prcds ds
le matin, car il me fallait prparer le dner pour mon hte. Un petit
ngre conduisant une carriole, qu'on se procurait facilement  Albany
pour un dollar, attelage semblable aux chaises  un
cheval--baroccini--qui parcourent si lestement les routes de la
Toscane, m'avait ramene  mon emploi de cuisinire et de matre
d'htel.

M. de Talleyrand fut aimable, comme il l'a toujours t pour moi, sans
aucune variation, avec cet agrment de conversation que nul n'a jamais
possd comme lui. Il me connaissait depuis mon enfance, et prenait par
l une sorte de ton paternel et gracieux d'un trs grand charme. On
regrettait intrieurement de trouver tant de raisons de ne pas
l'estimer, et l'on ne pouvait s'empcher de chasser ses mauvais
souvenirs, quand on avait pass une heure  l'couter. Ne valant rien
lui-mme, il avait, singulier contraste, horreur de ce qui tait mauvais
dans les autres.  l'entendre sans le connatre, on aurait pu le croire
un homme vertueux. Seul son got exquis des convenances l'empchait de
me dire des choses qui m'auraient dplu, et si, comme cela est arriv
parfois, elles lui chappaient, il se reprenait aussitt en disant: Ah!
c'est vrai. Vous n'aimez pas cela.

Le soir, M. Law, accompagn de M. de Beaumetz, vint prendre le th.
J'avais dj une vache. Je leur donnai d'excellente crme. Nous allmes
nous promener. M. Law m'offrit le bras, et une longue conversation
s'engagea entre nous.

Frre de lord Landaff, il tait parti tant encore jeune pour l'Inde, o
il avait occup pendant quatorze ans l'emploi de gouverneur de Patna, ou
quelque chose d'analogue. L il avait pous une veuve bramine trs
riche, dont il avait eu deux fils, encore enfants. Sa femme tait morte
en lui laissant des sommes considrables. De retour en Angleterre, il
s'y tait ennuy et avait pris le parti de venir en Amrique pour
dpenser dans ce pays, en acquisitions de terrains, une partie des
capitaux qu'il avait rapports de l'Inde. Son intention tait de
s'assurer si le peuple nouveau mritait l'estime qu'il songeait  lui
accorder. J'en doutai et ne le lui cachai pas, mais il n'adopta pas ma
manire de voir. Son imagination avait cr une Amrique chimrique dont
il ne voulait pas dmordre. C'tait un idologue, mais pour le reste
spirituel, instruit, pote et historien. Il avait crit en anglais
plusieurs choses intressantes de l'histoire du Mogol[19] et traduit un
pome hindou du dernier souverain[20],  qui on avait crev les yeux et
qui tait en prison depuis je ne sais combien d'annes. Aprs m'avoir
promis de m'envoyer cette traduction le lendemain, il tomba dans une
profonde rverie et ne parla plus jusqu' la fin de la promenade.
Seulement, en entrant dans la maison, il poussa un grand soupir et
s'cria: _Poor Mogol!_[21].

Le surlendemain de ce jour, nous allmes passer la journe chez Mme
Renslar avec tous les Schuyler. M. de Talleyrand avait t extrmement
impressionn par la grande distinction d'esprit de Mme Renslar, et ne
pouvait croire,  la manire dont elle en jugeait les vnements et les
hommes, qu'elle n'et pas pass des annes en Europe. Elle tait
galement fort intressante  entendre sur l'Amrique et sur la
rvolution de ce pays, dont elle avait une connaissance trs tendue et
trs approfondie grce  son beau-frre, le colonel Hamilton, l'ami en
mme temps que le confident le plus intime de Washington.

On attendait le colonel Hamilton  Albany, o il comptait passer quelque
temps chez son beau-pre, le gnral Schuyler. Il venait de quitter le
ministre des finances qu'il dirigeait depuis la paix, et c'tait  lui
que l'on devait le bon ordre tabli dans cette partie du gouvernement
des tats-Unis. M. de Talleyrand le connaissait et en avait la plus
haute opinion. Mais il trouvait trs singulier qu'un homme de sa valeur,
dou de talents si suprieurs, quittt un ministre pour reprendre la
profession d'avocat, en donnant pour motif de sa dcision que cette
place de ministre ne lui procurait pas les moyens d'lever sa famille de
huit enfants. Un tel prtexte paraissait  M. de Talleyrand passablement
singulier et, pour tout dire, mme un peu niais.

Le dner termin, M. Law prit M. de Talleyrand par le bras et l'emmena
dans le jardin pendant assez longtemps. Le dpart de ces messieurs tait
fix au lendemain, et ils avaient form le projet de venir nous dire
adieu dans la matine  Troy. M. Law, aprs sa conversation avec M. de
Talleyrand, allgua avoir des lettres  crire et retourna  son
auberge. M. de Talleyrand, nous emmenant alors dans un coin du salon,
mon mari et moi, nous raconta ce que M. Law lui avait dit, en ces
termes: Mon cher ami, j'aime beaucoup ces gens-l--parlant de nous--mon
intention est de leur prter mille louis. Ils viennent d'acheter une
ferme. Il leur faut du btail, des chevaux, des ngres, etc. Tant qu'ils
habiteront le pays, ils ne me rembourseront pas mon prt... d'ailleurs
je n'accepterais rien... J'prouve le besoin de leur tre utile pour me
sentir heureux, et s'ils me refusent.. j'ai de mauvais nerfs... j'en
tomberai malade. Ils me rendront un vritable service en accueillant mon
offre. Puis il ajouta: Cette femme, si bien leve! qui fait la
cuisine... qui trait sa vache... qui lave son linge... Cette ide m'est
insupportable... elle me tue... Voil deux nuits que je n'en ai pas
dormi.

M. de Talleyrand tait un homme de trop bon got pour tourner en
ridicule un trait semblable. Il nous demanda trs srieusement ce qu'il
devait rpondre.  vrai dire, nous nous sentions profondment touchs de
cette proposition, quelle que ft l'originalit avec laquelle elle tait
nonce. Nous le primes d'exprimer  son ami toute notre sincre
reconnaissance et de l'assurer que, pour le moment, nous pouvions faire
face  toutes les exigences de notre tablissement, mais que si
ultrieurement, par quelque circonstance inattendue, nous nous trouvions
dans l'embarras, nous lui promettions de nous adresser  lui. Cette
promesse, qu'il reut le soir mme, le tranquillisa un peu. Le lendemain
matin, il vint nous dire adieu. Le pauvre homme se sentait embarrass
comme s'il et commis une mauvaise action. Aussi fut-ce de bon coeur que,
sans lui parler d'autre chose, je lui donnai un _hearty shake
hands_[22]. Il m'avait apport sa traduction du pome du Mogol en vers
anglais.  ma grande surprise, je reconnus l'histoire textuelle de
Joseph et de l'amour de la femme de Putiphar, telle qu'on la trouve dans
la Bible.




IV

Nous attendions impatiemment la chute de la neige, et le moment o la
rivire glerait pour trois ou quatre mois. La conglation s'opre en
une seule fois et, pour que la glace soit solide, il faut qu'elle prenne
dans les vingt-quatre heures et qu'elle ait de deux  trois pieds
d'paisseur. Cette particularit tient exclusivement  la localit et 
la grande quantit de bois qui couvrent cet immense continent  l'ouest
et au nord des tablissements des tats-Unis, mais n'est pas une
consquence de la latitude du lieu. Il est bien probable que les grands
lacs tant maintenant, en 1843, presque tous entours d'tablissements
cultivs, le climat de la rgion que nous habitions aura notablement
chang. Quoi qu'il en soit, les choses se passaient alors ainsi que je
vais le dcrire.

Du 25 octobre au 1er novembre, le ciel se couvrait d'une masse de nuages
si pais que le jour en tait obscurci. Un vent du nord-ouest
horriblement froid les poussait avec une grande violence, et chacun
faisait ses prparatifs pour mettre  l'abri ce qui ne devait pas tre
englouti par la neige. On retirait de la rivire les bateaux, les
pirogues et les bacs, en retournant la quille en haut ceux qui n'taient
pas ponts. Tout le monde,  ce moment, dployait la plus grande
activit. Puis la neige commenait  tomber avec une telle abondance que
l'on ne voyait pas un homme  dix pas. Ordinairement la rivire avait
pris deux ou trois jours auparavant. Le premier soin tait de tracer
avec des branches de sapin une large route le long d'une des berges. On
marquait de mme les endroits o la rive n'tait pas escarpe et o l'on
pouvait passer sur l'eau congele. Il et t dangereux de passer
ailleurs, car dans beaucoup d'endroits la glace manquait de solidit sur
les bords.

Nous avions fait l'acquisition de _mocassins_, espce de chaussons de
peau de buffles, fabriqus et vendus par les sauvages. Le prix de ces
objets est quelquefois assez lev, quand ils sont brods avec de
l'corce teinte ou avec des piquants de porcs-pics.

Ce fut en achetant cette chaussure que je vis pour la premire fois des
sauvages. Ceux-l taient les derniers survivants de la nation des
_Mohawks_, dont le territoire a t achet ou pris par les Amricains
depuis la paix. Les _Onondagas_, tablis prs du lac Champlain,
vendaient aussi leurs forts et se dispersaient galement  cette
poque. Il en venait quelques-uns de temps  autre. Je fus un peu
surprise, je l'avoue, quand je rencontrai pour la premire fois un homme
et une femme tout nus se promenant tranquillement sur la route, sans que
personne songet  le trouver singulier. Mais je m'y accoutumai bientt,
et lorsque je fus tablie  la ferme, j'en voyais presque tous les jours
pendant l't.

Nous profitmes du premier moment o la route fut trace et battue pour
commencer notre dmnagement. Les fonds que nous attendions de Hollande
taient arrivs, et ma grand'mre, lady Dillon, qui vivait encore,
m'avait envoy, quoiqu'elle ne m'et jamais vue, trois cents louis[24],
avec lesquels nous achetmes notre mobilier aratoire. Nous possdions
dj quatre bons chevaux et deux traneaux de travail. Un troisime
servait  notre personnel et se nommait _the pleasure sledge_[25]. Il
pouvait tenir six personnes. C'tait une espce de caisse trs basse. 
son arrire se trouvait une premire banquette, un peu plus large que le
corps du traneau; elle surmontait un caisson dans lequel on mettait les
petits paquets et avait un dossier assez haut pour dpasser la tte, ce
qui nous mettait  l'abri du vent. Les autres bancs, au nombre de deux,
se composaient de simples planches. Des peaux de buffles et de moutons
garantissaient les pieds. On y attelait deux chevaux et l'on marchait
trs vite.

Lorsque cet quipage fut organis, nous allmes nous tablir  la ferme,
quoique nos vendeurs l'occupassent encore. Mais, fort peu embarrasss de
ce qui nous tait agrable et commode, ils ne se pressaient pas de
dmnager. Nous nous trouvmes littralement dans l'obligation les
pousser dehors.

Pendant ce temps nous achetmes un ngre, et cette acquisition, qui
paraissait la chose du monde la plus simple, me causa un effet si
nouveau que je me souviendrai toute ma vie des moindres circonstances de
l'vnement.

La lgislature avait dcid, comme je l'ai rapport antrieurement, que
les ngres ns en 1794 seraient libres  l'ge de vingt ans. Mais
quelques-uns avaient dj t librs, soit par leurs matres  titre de
rcompense, soit pour un autre motif quelconque. De plus, un usage
s'tait tabli auquel aucun matre n'aurait os se soustraire, sous
peine d'encourir l'animadversion publique. Lorsqu'un ngre tait
mcontent de sa situation, il allait chez le juge de paix et adressait 
son matre une prire officielle de le vendre. Celui-ci, conformment 
la coutume, tait tenu de lui permettre de chercher un matre qui
consentt  le payer tant. Le matre pouvait spcifier un dlai de trois
ou de six mois, mais il le faisait rarement, ne voulant plus conserver
un ouvrier ou un domestique connu pour vouloir le quitter. De son ct,
le ngre cherchait une personne dispose  l'acheter. Il avait
ordinairement trouv un nouveau matre avant d'avertir celui chez lequel
il ne voulait pas rester. C'est ce qui nous advint. Betsey, qui
jouissait d'une trs bonne rputation, avait fait notre loge et se
dsolait de devoir nous abandonner. Quelques bouts de ruban et quelques
vieilles robes que je lui donnai m'acquirent  bien bon march une
rputation de gnrosit surprenante, renom qui s'tait mme propag
parmi les fermiers de l'ancienne colonie hollandaise. Un jeune ngre
souhaitait quitter le matre chez lequel il tait n, dans le but
d'chapper ainsi  la svrit de son pre, ngre comme lui, et de sa
mre. Il vint nous apporter l'crit l'autorisant  chercher une autre
situation. Ayant pris des informations, nous smes qu'en effet on le
traitait trs rigoureusement, et son pre lui-mme nous ayant demand
d'acheter son fils, nous y consentmes.

Nous montmes dans notre traneau jaune et rouge, attel de nos deux
excellents chevaux noirs, et nous nous en allmes  quatre milles de
notre ferme, dans une partie du pays--_a tract of land_--o il y avait
huit ou dix fermes voisines, dont tous les propritaires se nommaient
Lansing. Cette singularit tient  ce que, originairement, un premier
colon a achet un morceau de terre, dans le temps o, couvertes de
forts, les terres se vendaient quatre ou cinq sous l'acre. Le
dfrichement de la partie achete, commence par lui, a t continu par
ses enfants. Ces derniers ont ensuite bti, sur les parcelles dfriches
par eux, des maisons semblables de tout point  la maison-mre. C'est
comme cela qu'il n'est pas rare d'errer pendant tout un jour, de ferme
en ferme en trouvant partout des propritaires de mme nom, sans
rencontrer la personne  qui on a affaire.

Nanmoins, comme nous savions le nom de baptme de notre ngre--si tant
est qu'il ait t baptis--nous arrivmes dans la jolie maison de M.
Henry Lansing, maison btie en briques, ce qui est un grand honneur que
nous ne possdions pas. L, nous demandmes  Mme Lansing le ngre Mink,
nom de celui qui nous avait offert d'entrer  notre service. En
vritable Hollandaise qui n'avait pas dgnr, elle s'inquita de
savoir, en assez mauvais anglais, si nous avions apport l'argent. Mon
mari compta alors sur la table les 1.000 francs que je tenais sous mon
manteau, et M. Lansing parut. C'tait un homme de grande taille, vtu
d'un excellent habit de drap gris, _home span_[26], fil dans sa maison.
Il fit entrer Mink, et lui prenant la main, la mit dans celle de mon
mari en lui disant Voici ton matre. Cela fait, nous dmes  Mink que
nous allions partir. Mais Mme Lansing nous ayant prpar un verre de vin
de Madre et un biscuit, il fallut absolument les avaler, sous peine de
passer pour de mauvais voisins. Dans la conversation, le pre Lansing
apprit que mon mari avait reprsent le roi de France en Hollande, sa
terre-mre,--_mother country_--comme il l'appelait. Cela augmenta
prodigieusement sa considration pour nous. Nous prmes ensuite cong et
trouvmes Mink dj install dans le traneau. Il tait mont dans sa
chambre se revtir de ses meilleurs habits. Ceux-ci lui appartenaient,
car il n'emporta aucun des effets achets des deniers de son matre, pas
mme ses mocassins. Tous ses autres effets personnels, et qui auraient
tenu dans le fond d'un chapeau, il les plaa dans le caisson du
traneau, puis se retournant en touchant son chapeau, comme aurait pu le
faire le cocher anglais le mieux styl, il me dit en montrant les
chevaux: Sont-ce _mes_ chevaux? Sur l'affirmative, il prit les rnes
et partit  toute allure pour sa nouvelle rsidence, bien moins
proccup que moi, car, n'ayant jamais achet un homme, j'tais encore
toute saisie de la manire dont la chose s'tait passe.




V

Peu de jours aprs, nos vendeurs quittrent la ferme, nous laissant une
maison sale et mal tenue, ce qui leur fit beaucoup de tort. C'taient
des colons anglais, c'est--dire venant des bords de la mer. Ils
abandonnrent la proprit aprs l'avoir occupe pendant quelques
annes, parce qu'elle tait devenue trop petite pour eux et qu'ils
allaient entreprendre un dfrichement de l'autre ct de la rivire. Ces
gens n'avaient pu rassembler des fonds en quantit suffisante pour
permettre aux diverses gnrations de la famille de se sparer et
d'avoir chacune un tablissement particulier. C'tait un signe de
pauvret, de mauvaise conduite ou de dfaut d'intelligence, que de
continuer  vivre tous ensemble. Les Amricains sont comme les abeilles:
les essaims doivent sortir priodiquement de la ruche pour n'y plus
rentrer.

Ds que nous fmes seuls dans notre maison, nous consacrmes un peu
d'argent  l'arranger. Elle comprenait un rez-de-chausse seulement,
lev de cinq pieds au-dessus de terre. Quand on l'avait btie, on avait
commenc par construire un mur s'enfonant de six pieds en terre et
dpassant le sol de deux pieds. Cette partie formait la cave et la
laiterie. Au-dessus, le reste de la maison tait en bois, comme cela se
voit encore beaucoup dans l'Emmenthal suisse. Les espaces vides de la
charpente taient remplis de briques sches au soleil, ce qui formait
un mur trs compact et trs chaud. Nous fmes revtir l'intrieur des
murs d'un enduit de pltre ml  de la couleur, d'un trs joli effet.

M. de Chambeau avait trs bien profit de ses quatre mois
d'apprentissage chez son matre menuisier et tait vritablement devenu
trs bon ouvrier. D'ailleurs il lui et t impossible de songer  se
ngliger, car mon activit n'admettait aucune excuse. Mon mari et lui
auraient pu m'appliquer ces paroles de M. de Talleyrand sur Napolon:
Celui qui donnerait un peu de paresse  cet homme, serait le
bienfaiteur de l'univers. En effet, pendant tout le temps que j'ai
habit la ferme, bien portante ou malade, le soleil ne m'a jamais
trouve dans mon lit.

Mink, en prenant une nouvelle situation, avait cherch  chapper, ai-je
dit,  la svrit de son matre, et aussi  celle de son pre. Sa
dception fut cruelle quand, quelques jours aprs, il vit arriver son
pre  la ferme pour traiter galement avec nous de son prix. C'tait un
ngre de quarante-cinq  quarante-huit ans, ayant une trs grande
rputation d'intelligence, d'activit et de connaissances en
agriculture. Il avait adroitement et justement calcul qu'avec des
matres d'une condition leve, mais sans exprience, il deviendrait
facilement le matre de la maison et l'homme ncessaire. Son esprit,
vritablement suprieur, lui suggrait souvent des innovations dont le
vieux Lansing ne voulait pas entendre parler. Il brlait d'tre avec des
gens nouveaux qui ne seraient pas uniquement guids par des prjugs
comme son matre hollandais, lequel n'admettait pas que l'on changet la
moindre chose  des pratiques vieilles de cent ans.

Nous allmes consulter le gnral Schuyler et M. Renslar. Tous deux
connaissaient ce ngre de rputation. Ils nous complimentrent sur
l'envie qu'il avait de nous appartenir, nous engagrent  le prendre en
nous donnant mme le conseil de le consulter sur tous les dtails de
l'exploitation de la ferme. Nous l'achetmes trs bon march  cause de
son ge, car on n'tait plus admis  vendre un ngre quand il avait
dpass cinquante ans. M. Lansing opposa mme cette raison pour ne pas
nous le cder. Mais le ngre, en produisant son extrait de baptme,
prouva qu'il n'en avait que quarante-huit.

Nous le vmes avec plaisir tabli dans la ferme. Son fils seul ne
partagea pas notre satisfaction. Il se nommait Prime, sobriquet qu'il
s'tait acquis par sa supriorit en toutes choses. Pour en finir avec
l'histoire de notre tablissement et de nos ngres, je dirai que nous en
acqumes deux autres dont nous fmes le bonheur. Ils le mritaient
d'ailleurs bien. L'un d'eux tait une femme. Marie depuis quinze ans,
elle avait perdu tout espoir de pouvoir tre runie au mari qu'elle
adorait, son matre, brutal et mchant, ayant toujours refus de la
vendre. Prime nous ayant fait acheter le mari, excellent sujet et bon
travailleur, je me mis dans la tte d'avoir galement la femme. Une
ngresse m'tait ncessaire. J'avais trop d'ouvrage, et une femme  la
journe m'et cot trop cher.

Je m'en fus donc un matin, en traneau, avec un sac d'argent chercher
cette ngresse, nomme Judith, chez son matre Wilbeck. Ce dernier tait
le frre de l'homme d'affaires de M. Renslar. Je lui dis que j'avais
appris par le _Petroon_ son intention de vendre la ngresse Judith. Il
s'en dfendit, prtextant qu'elle lui tait trs utile. Je lui rpondis
qu'il n'ignorait pas que l'on ne pouvait refuser de vendre un ngre
quand il le demandait; que cette femme lui en avait tmoign le dsir,
mais qu'il l'avait battue au point de la tuer et qu'elle en tait encore
malade. Brutalement il rpliqua qu'elle pourrait chercher un matre
quand elle serait gurie. Faites-la appeler, lui dis-je, elle en a
trouv un. Elle vint. En apprenant que j'avais achet son mari et que
je voulais l'acheter galement pour les runir, la pauvre femme tomba
pme sur une chaise. Alors Wilbeck, qui connaissait mes relations avec
M. Renslar, ne rsista pas plus longtemps. Je lui comptai l'argent et
prvint Judith que son mari viendrait le lendemain la chercher, ainsi
que sa petite fille. Celle-ci, ge de trois ans moins quelques mois,
devait suivre sa mre, d'aprs la loi. C'est ainsi que notre mnage noir
se trouva form. Nous emes vritablement beaucoup de bonheur. La femme
comme l'homme taient d'excellents sujets, actifs, laborieux,
intelligents. Ils s'attachrent  nous avec passion, parce que les
ngres, quand ils sont bons, ne le sont pas  demi. On pourrait compter
sur leur dvouement jusqu' la mort. Judith avait trente-quatre ans et
tait excessivement laide, ce qui n'empchait pas son mari d'en tre
fou. M. de Chambeau leur organisa une chambre, rserve  eux seuls,
dans le grenier, jouissance que leur ambition n'aurait jamais os
esprer.

Je pense avec plaisir  ces braves gens. Aprs m'avoir bien servi, ils
m'ont procur, comme on le verra plus loin, ce que j'ai nomm,  juste
titre, _le plus beau jour de ma vie_.




CHAPITRE III

I. Nouvelles relations: MM. Bonamy et Desjardin.--Le beurre de Mme de La
Tour du Pin.--Une famille de dfricheurs.--Vie d'intrieur.--Un prsent
fait  propos.--II. La venue du printemps.--Les sauvages.--Leur respect
pour la parole donne.--Leur passion pour le rhum: une scne
odieuse.--La _Old Squaw_.--III. La visite de M. de Novion.--Squaw
John.--Un passage en bac mouvant.--Le petit Humbert chez Mme
Ellisson.--IV. Les quakers trembleurs.--Une visite  leur
tablissement.--V. Mme de La Tour du Pin adopte le costume de
fermire.--Visite de MM. de Liancourt et Dupetit-Thouars.--VI. Un acte
de cruaut.--M. de Talleyrand et le banquier Morris.--Projet de voyage 
Philadelphie et New-York.




I

Deux familles franaises avec lesquelles nous avions li connaissance
vivaient  Albany. Elles taient loin de se ressembler. L'une tait
celle d'un petit marchand fort commun, nomm Genetz, qui arriva dans la
localit avec quelques fonds en argent et des marchandises de toute
espce en mercerie. Il se montrait complaisant, quoiqu'au fond ce ft un
mauvais drle, rvolutionnaire cach. Mais comme il avait lou un petit
logement  un Franais crole de nos amis, nous le traitions bien en
qualit de compatriote.

Ce crole de Saint-Domingue connaissait beaucoup mon pre, chez qui je
l'avais vu moi-mme  Paris. Il se nommait Bonamy. Ruin de fond en
comble par l'incendie du Cap[27], il n'avait sauv que quelques fonds
placs en France o sa femme, originaire de Nantes, s'tait rfugie
avec ses deux filles. Elle mourut dans cette ville, et ses filles,
encore enfants, avaient t recueillies par des oncles qui les
levaient. M. Bonamy, dclar migr, ne pouvait retourner ni 
Saint-Domingue ni en France. Il cherchait le moyen d'assurer son
existence en Amrique, quand les 10.000 ou 12.000 francs qu'il avait pu
sauver du Cap auraient t dpenss. C'tait un homme de la meilleure
compagnie, instruit, mme savant, rempli d'esprit, d'agrment, de
facilit  vivre. Il venait souvent chez nous. Prime le ramenait dans le
traneau  son retour du march, o il allait presque tous les jours
vendre une charge de bois, ainsi que du beurre et de la crme pour les
djeuners.

Mon beurre avait pris une grande vogue. Je l'arrangeais soigneusement en
petits pains, avec un moule  notre chiffre, et le plaais coquettement
dans un panier bien propre, sur une serviette fine. C'tait  qui en
achterait. Nous avions huit vaches bien nourries, et notre beurre ne se
ressentait pas de l'hiver. Ma crme tait toujours frache. Cela me
valait tous les jours pas mal d'argent, et la charge de bois du traneau
rapportait au moins deux piastres[28].

Prime, quoique ne sachant ni lire ni crire, n'en tenait pas moins son
compte avec une telle exactitude qu'il n'y avait jamais la moindre
erreur. Il rapportait souvent de la viande frache achete  Albany, et,
 son retour, mon mari, sur ses indications, inscrivait le montant de
ses recettes et de ses dpenses.

M. Bonamy venait ordinairement le samedi et restait  la ferme jusqu'au
lundi. Une fois, au commencement du printemps, son sjour fut plus long.
Une chute de cheval le retint chez nous au del de quinze jours.

L'autre famille habitait Albany, en attendant le moment d'aller
s'tablir au Blackriver, du ct du lac Eri. Son chef, M. Desjardin,
tait l'agent d'une compagnie propritaire d'immenses terrains qu'elle
revendait en parcelles  de pauvres colons irlandais ou cossais, ou
mme franais, que des ngociants de New-York lui adressaient.

Suivons un de ces groupes de colons, que j'ai connu, pour faire
comprendre cette sorte d'tablissement.

Il tait compos du mari, de la femme, d'un garon de quinze  dix-sept
ans et de deux filles. Je les vis partir  pied, marchant sur la neige,
chacun des trois premiers le dos charg d'un paquet dispos en forme de
hotte. Le mari conduisait  la main un mauvais cheval attel  un petit
traneau, sur lequel il avait plac deux barriques, l'une de farine,
l'autre de porc sal, plusieurs haches, des outils de jardinage ou
autres, quelques paquets et les deux petites filles.

Arrivs au Kentucky, tat maintenant si florissant, mais dsert alors,
ils se seront adresss au reprsentant de la personne qui leur avait ou
vendu ou afferm la terre sur laquelle ils devaient s'tablir. Leur
premier soin aura t d'abattre des arbres pour construire la _log
house_. Provisoirement des voisins les auront logs. Ils auront ensuite
dbarrass le sol de ses broussailles en y mettant le feu qui aura
galement brl les basses branches des arbres.  la fonte des neiges,
ils auront ratiss ces charbons avec une herse et sem du bl. Il n'en
fallait pas davantage pour avoir une bonne rcolte. Peu  peu on se sera
servi des grands arbres, dont quelques branches seulement taient
brles, pour construire des cltures--_fences_--destines  sparer la
proprit en plusieurs lots, parmi lesquels le plus arros devient une
prairie et une pture. Et voil une famille appele  prosprer. Si un
voyageur passe par l, il voit sortir de la hutte sept ou huit enfants
de tout ge, frais et dispos, vivant de farine de mas, de lait, de
beurre, et tous se rendant utiles ds l'ge de quatre ans.

Ordinairement cette proprit est greve d'une petite rente soit en bl
soit en argent. Notre ferme payait quinze boisseaux de bl en nature ou
en argent au _Petroon_ Renslar, et il en tait de mme pour toutes les
fermes de son immense proprit de dix-huit milles de large sur
quarante-deux de long.

M. Desjardin avait apport d'Europe un mobilier complet et, entre autres
choses, une bonne bibliothque de mille  quinze cent volumes. Il nous
les prtait, et mon mari ou M. de Chambeau me faisait la lecture le soir
pendant que je travaillais.

Nous djeunions  8 heures et nous dnions  1 heure. Le soir,  9
heures, nous prenions le th, avec des tartines de notre excellent
beurr et du bon fromage de _stilton_ que M. de Talleyrand nous avait
expdi.  cet envoi, il avait joint,  mon intention, un prsent qui me
causa le plus grand plaisir: c'tait une belle et bonne selle de femme,
y compris la bride, la couverture et les autres accessoires. Jamais don
n'tait venu si  propos. Nous avions, en effet, achet avec la ferme,
et par-dessus le march, deux jolies juments pareilles de robe et de
taille, mais trs dissemblables de caractre.

L'une avait le temprament d'un agneau, et quoiqu'elle n'et jamais eu
de mors dans la bouche, je la montai le jour mme qu'elle fut selle
pour la premire fois. En peu de jours, je la dressai aussi bien
qu'aurait pu l'tre un cheval de mange. Ses allures taient trs
agrables et  l'occasion elle vous suivait comme un chien. L'autre
tait un dmon que toute l'habilet de M. de Chambeau, officier de
cavalerie, n'tait pas parvenue  dompter. On arriva  la matriser au
printemps seulement, en la faisant labourer entre deux forts chevaux et
en fixant par les naseaux  un mme gros bton les ttes des trois
btes. Elle en fut si furieuse, les premires fois, qu'au bout de dix
minutes elle tait mouille de sueur. Avec le temps cependant on put la
calmer. C'tait une excellente jument valant au moins de 25  30 louis.




II

 propos du printemps, il est intressant de rapporter avec quelle
promptitude il arrivait dans ces parages. La latitude, 43 degrs, se
faisait sentir alors et reprenait tout son empire. Le vent du
nord-ouest, aprs avoir rgn tout l'hiver, cessa brusquement dans les
premiers jours de mars. Les brises du Midi commencrent  souffler, et
la neige fondit avec une telle promptitude que les chemins se
transformrent en torrents pendant deux jours. Comme notre habitation
occupait le penchant d'une colline, nous fmes bientt dbarrasss de
notre manteau blanc. La neige, paisse de trois  quatre pieds, avait
garanti pendant l'hiver l'herbe et les plantes de la gele. Aussi, en
moins d'une semaine, les prs verdissaient, se couvraient de fleurs et
une innombrable varit de plantes de toute espce, inconnues en Europe,
remplissaient les bois.

Les sauvages, qui n'avaient pas paru de tout l'hiver, recommencrent 
visiter les fermes. L'un d'eux, au commencement des temps froids,
m'avait demand la permission de couper des branches d'une espce de
saule dont les jets, gros comme le doigt, ont de cinq  six pieds de
long, en promettant de me tresser des paniers pendant la saison
hivernale. Je ne comptais gure sur cette promesse, doutant fort que les
sauvages fussent esclaves de leur parole  ce point, quoiqu'on me l'et
cependant affirm. Je me trompais, car la neige n'tait pas fondue
depuis huit jours que mon Indien reparut avec une charge de paniers. Il
m'en donna six, enchsss les uns dans les autres. Le premier, rond et
fort grand, tait tellement bien tress que, rempli d'eau, il la
retenait comme un vase de terre. Ayant voulu les lui payer, il s'y
refusa absolument et accepta seulement une jatte de lait de beurre[29],
dont ils sont trs friands. On m'avait avertie de ne leur donner jamais
de rhum, pour lequel ils ont une passion immodre, et j'avais
d'ailleurs t tmoin,  Troy, d'une scne affreuse  ce sujet.

Un sauvage, passant dans la localit avec sa femme, s'tait arrt
devant un peintre occup  dcorer une boutique. Quelques jeunes gens
lui demandrent de se peindre sur la peau, en noir et rouge, les figures
qu'il portait en allant en guerre. Il y consentit,  condition qu'on lui
donnerait un _quart_ de rhum. Cette mesure anglaise vaut un litre et
demi de France[30]. Puis il s'assit avec beaucoup de gravit sur un
banc, et sa femme prenant un pinceau lui traa sur la peau, avec
beaucoup d'exactitude, des croissants, des serpents, des images du
soleil et d'autres encore. Aprs quoi, il poussa le cri de guerre, celui
de l'appel, de l'attaque, etc... Jusque-l, rien que d'assez amusant.
Mais il rclama le salaire promis, et on lui apporta un _quart_ de rhum.
Il le prit et le but d'un trait sans en laisser une goutte. Aussitt il
tomba, comme mort, tendu sur le sable au bord de la rivire. Sa
compagne, avec cette prodigieuse patience des femmes sauvages, s'assit
prs de lui et resta l plusieurs heures sans remuer. En sortant de son
engourdissement, il se prcipita dans la rivire pour effacer les
dessins coloris dont il tait couvert. Mais l'eau, loin de les enlever,
ne faisait que mler et tendre davantage les couleurs sur son corps. Le
spectacle tait horrible  voir. Il comprit alors seulement qu'on
s'tait moqu de lui, chose que les sauvages ne pardonnent jamais. Aussi
s'en alla-t-il en prononant des menaces et des maldictions, et les
gens raisonnables avertirent les auteurs de la plaisanterie que si
jamais il trouvait l'occasion de se venger, ft-ce dans vingt ans, il le
ferait.

Je me gardais donc bien de donner du rhum  mes visiteurs. Mais j'avais
dans un ancien carton des restes de fleurs artificielles, des plumes,
des bouts de rubans de toutes couleurs, des grains de verre souffl, qui
avaient t autrefois  la mode, et je les distribuais aux femmes que
cela ravissait. Parmi elles s'en trouvait une trs vieille  l'aspect
repoussant. On la nommait la _Old Squaw_[31], et lorsqu'elle paraissait,
ma ngresse n'tait pas tranquille. Elle jouissait de la rputation
d'tre sorcire et de jeter des sorts. Quand on avait des poules 
couver, des vaches ou des truies prtes  mettre bas; quand on avait
sem des lgumes ou que l'on entreprenait quelque dtail important du
mnage, si la _Old Squaw_ survenait, il tait essentiel de se la rendre
favorable par quelque prsent qu'elle pt employer  sa parure.

Une vieille femme est toujours, mme dans la vie civilise, une chose
fort laide. Que l'on se figure maintenant la _Old Squaw_, femme de
soixante-dix ans,  la peau noire et tanne, qui a pass sa vie entire
le corps nu expos  toutes les intempries des saisons, la tte
couverte de cheveux gris que le peigne n'a jamais touchs; ayant pour
tout vtement une sorte de tablier de gros drap bleu et une petite
couverture de laine--effets qui ne sont remplacs que lorsqu'ils tombent
en guenilles;--la couverture jete sur les paules et attache, les deux
pointes sous le menton, au moyen d'une broche de bois, d'un clou ou
d'une pine d'acacia. Eh! bien, cette femme, qui parlait assez bien
l'anglais, aimait la parure avec fureur. Tout lui tait bon pour cela.
Le bout d'une vieille plume rose, un noeud de ruban, une vieille fleur,
la mettaient de bonne humeur. Lui permettait-on en outre de se regarder
un moment dans le miroir, on pouvait se flatter qu'elle tait favorable
 vos couves et  vos vaches, que votre crme ne tournerait pas et que
votre beurre aurait une belle couleur jaune.

Cependant ces sauvages,  peine familiariss avec quelques mots
d'anglais, qui passaient leur t  courir de ferme en ferme, taient
aussi sensibles aux bons procds,  une rception amicale, que l'aurait
t un seigneur de la cour. Ils avaient bientt compris que nous
n'appartenions pas  la mme classe que les autres fermiers nos voisins.
Aussi disaient-ils en parlant de moi: _Mrs Latour... from the old
country... great lady... very good to poor squaw_[32].

Ce mot de _squaw_ signifie sauvage. Il qualifie indiffremment tout tre
ou tout objet provenant des pays o la civilisation europenne n'a pas
encore pntr. Ainsi il s'applique aux oiseaux de passage: _squaw
pigeon, squaw turkey_[33]; aux objets apports par les sauvages: _squaw
baskett_[34], etc., etc.




III

Un jour, nous emes la visite d'un Franais, officier du rgiment de mon
mari, M. de Novion. Tout frais dbarqu d'Europe, il fut fort heureux
d'apprendre que son ancien colonel tait devenu fermier. Ayant apport
avec lui quelques fonds, il en aurait volontiers dispos pour acheter
une petite ferme dans notre voisinage. Mais, ne possdant aucune notion
d'agriculture, ne sachant pas un mot d'anglais, sans femme ni enfants,
il manquait de toutes les qualits requises pour faire un tablissement
raisonnable. M. de La Tour du Pin le lui reprsenta. Il eut quand mme
l'envie de parcourir le pays. Nous montmes  cheval ensemble. Au bout
de quelques milles, je m'aperus que j'avais oubli mon fouet. Comme M.
de Novion n'avait pas de couteau pour me tailler une baguette, il ne
pouvait m'en procurer une. Le bois tait assez fourr.  ce moment,
j'aperus, assis derrire un buisson, un de mes amis, et je l'appelai:
Squaw John

Rien ne saurait peindre la surprise, presque l'effroi de M. de Novion,
lorsqu'il vit sortir du buisson et venir  nous, en me tendant la main,
un homme de grande taille, avec une bande de drap bleu, qui lui passait
entre les jambes et venait se fixer  un bout de corde roule autour de
la ceinture, pour tout vtement. Son tonnement s'accrut en voyant la
familiarit de cet homme  mon gard et le sang-froid avec lequel nous
engagemes, l'Indien et moi, une conversation dont, pour sa part, il ne
comprenait pas un mot. Poursuivant notre route au pas, je n'avais pas eu
le temps encore de lui donner des explications sur ma singulire
connaissance et sur son costume bizarre, que Squaw John sautait
lgrement du haut d'un tertre qui dominait la route et me prsenta
poliment, en guise de cravache, une baguette dont il achevait d'enlever
l'corce avec son tomahawk[35].

M. de Novion, je n'en doute pas, rsolut au fond de son coeur de ne
jamais habiter un pays o l'on tait expos  de semblables rencontres.
Et si vous aviez t seule, madame? s'cria-t-il.--J'aurais t tout
aussi rassure, rpondis-je. Sachez mme que si, pour me dfendre de
vous, je lui avais dit de vous lancer son casse-tte, il l'aurait fait
sans hsiter. Ce genre d'existence ne sembla pas lui sourire. En
rentrant, il confia  mon mari que j'avais de singuliers amis, que,
quant  lui, sa dtermination tait prise et qu'il irait vivre 
New-York, o la civilisation paraissait plus avance.

Cette promenade un peu trop longue me fatigua, et fut la cause d'une
rechute de la fivre double tierce dont je souffrais dj depuis deux
mois. J'en avais t atteinte  la suite d'une grande frayeur que j'ai
oubli de raconter.

J'eus besoin, un jour du printemps, d'aller  Troy chercher quelque
ingrdient d'ouvrage. Les ngres travaillaient aux champs avec mon mari,
et M. de Chambeau tait dans son atelier de menuiserie. Je me rendis
donc  l'curie, o je sellai et bridai moi-mme ma jument, comme cela
m'arrivait souvent, puis j'tais partie au petit galop. En revenant, je
passai la rivire en bac avec ma monture, dans l'intention d'aller voir
une de mes amies qui habitait un moulin situ  un mille de la ville.
Elle me retint pour prendre le th, et, comme il se faisait tard, je
regagnai le bac  une bonne allure, ce qui me donna trs chaud. Au
moment de quitter le bord, quatre gros boeufs, allant  Albany avec leur
conducteur, entrrent dans le bac, malgr Mat, le batelier. Celui-ci ne
voulait pas les passer, car il s'tait aperu que ma jument en avait
peur. Mon premier mouvement fut de ressortir, mais le jour s'avanait et
j'eus la crainte que mon mari ne s'inquitt. Je restai donc. Voil
qu'au milieu du courant, ces quatre colosses de boeufs, en libert
naturellement, se mettent tous  boire du mme ct de l'embarcation. Le
bac penche, et nous tions sur le point de chavirer. Mat s'approche de
moi et me dit: Lchez votre cheval et prenez-moi par la ceinture. Je
n'avais pas, jusque-l, eu conscience de l'imminence du danger, mais en
entendant ces mots le sang se glaa dans mes veines.  ce moment
critique, un passager tira heureusement son couteau et l'enfona dans la
cuisse d'un des boeufs. L'animal, sous le coup de la douleur, saute dans
la rivire; les trois autres le suivent, et le bac se redressa, non sans
embarquer toutefois assez d'eau pour qu'on en et jusqu' la cheville du
pied.

Mat voulait me faire boire un petit verre de rhum. Je refusai, et j'eus
grand tort. En grande hte, je remontai sur ma jument pour rentrer  la
ferme d'un bon galop. Aussitt arrive, ma ngresse me fora de prendre
une boisson bien chaude. Malgr cela j'eus la fivre le lendemain, et
tous les jours suivants  la mme heure et pendant le mme temps. Rien
ne pouvait m'en gurir, ni l'admirable quinquina que M. de Talleyrand
m'envoya de Philadelphie, ni les drogues d'un chirurgien franais nomm
Rousseau. Ce dernier n'tait peut-tre pas plus mdecin que moi. Mais il
tait Franais et nous avait rendu quelques services. Cela suffisait
pour m'inspirer de la confiance.

Ces accs de fivre, dont la dure variait entre cinq et six heures,
nuisaient beaucoup  ma besogne journalire. Ils m'affaiblissaient,
m'enlevaient l'apptit, et, quoique je ne sois jamais reste couche,
ils me faisaient grelotter cependant par une chaleur de 30 degrs et me
rendaient incapable de tout travail. Une bonne fille, ma voisine, qui
demeurait non loin de nous dans le bois avec ses parents, me vint en
aide dans la circonstance. Elle tait couturire de son mtier et
travaillait parfaitement. Le matin, elle arrivait  la ferme, y restait
toute la journe, ne rclamant pour unique salaire que la nourriture.

Mon fils avait alors cinq ans passs, quoique,  en juger par sa taille,
on lui en aurait donn sept. Il parlait parfaitement l'anglais, beaucoup
mieux mme que le franais. Une dame d'Albany, amie des Renslar et
femme du ministre anglican, l'avait pris en affection. Plusieurs fois
dj il avait t passer des aprs-midi chez elle. Un jour, elle me
proposa de se charger de l'enfant pour tout l't, me promettant de lui
apprendre  lire et  crire. Elle me reprsenta qu' la campagne je
n'avais pas le temps de m'occuper de lui, qu'il gagnerait ma fivre, et
ajouta plusieurs autres raisons pour m'engager  cder  son dsir.

Cette dame s'appelait Mme Ellison. Elle tait ge de quarante ans et
n'avait jamais eu d'enfants, ce dont elle ne pouvait se consoler. Je
finis par consentir  lui donner Humbert; et il fut trs heureux et
parfaitement soign chez elle. Cette dtermination m'ta beaucoup de
souci.  la ferme, je craignais sans cesse qu'il ne lui arrivt quelque
accident avec les chevaux qu'il aimait beaucoup. Il n'y avait presque
pas moyen de l'empcher d'accompagner les ngres aux champs et surtout
de se mler aux sauvages, avec lesquels il voulait toujours s'en aller.
On m'avait racont que les Indiens enlevaient quelquefois les enfants.
Aussi lorsque je les voyais pendant des heures entires assis immobiles
 ma porte, je me figurais qu'ils piaient le moment favorable de
prendre mon fils.




IV

Un joli wagon charg de beaux lgumes passait souvent dans notre cour.
Il appartenait aux _quakers trembleurs_, installs  six ou sept milles
de l. Le conducteur de ce chariot s'arrtait chaque fois chez nous, et
je ne manquais jamais de causer avec lui de leur manire de vivre, de
leurs coutumes, de leur croyance. Il nous engagea  visiter leur
tablissement, et nous nous y dcidmes un jour. On sait que cette secte
de quakers appartient  la secte rforme des anciens quakers qui
s'taient rfugis en Amrique avec Penn.

Aprs la guerre de 1763, une femme anglaise s'rigea en aptre
rformatrice. Elle fit beaucoup de proslytes dans l'tat de Vermont et
dans celui de Massachusetts. Plusieurs familles mirent leurs biens en
commun et achetrent des terres dans les parties alors encore inhabites
du pays. Mais  mesure que les dfrichements se rapprochaient et les
atteignaient, ils vendaient leurs tablissements pour se retirer plus
avant dans les terres. Cependant ils ne se dcidaient  se dplacer que
lorsque quelque propritaire tranger  leur secte les touchait
immdiatement.

Ceux dont je parle taient alors protgs de tous cts par une
paisseur de forts de plusieurs milles. Ils n'avaient donc pas encore 
craindre des voisins. Leur tablissement tait limit d'un ct par des
bois d'une superficie de 20.000 acres, appartenant  la ville d'Albany,
et de l'autre par une rivire, la Mohawk. Sans doute qu'ils n'habitent
plus maintenant dans la rgion o je les ai connus et qu'ils se sont
retirs au del des lacs. C'tait un essaim de leur chef-lieu de
Lebanon, l'tablissement install dans la grande fort que nous avions
traverse en allant de Boston  Albany.

Notre ngre Prime, auquel aucun des chemins des environs n'tait
inconnu, nous mena chez eux. Nous fmes d'abord au moins trois heures
sous bois, suivant un chemin  peine trac; puis, aprs avoir pass la
barrire qui marquait la limite de la proprit des quakers, la route
devint plus distincte et mme soigne; mais nous emes encore 
traverser une grande paisseur de fort, coupe  et l de prairies, o
des vaches et des chevaux paissaient en libert. Enfin, nous dbouchmes
dans une vaste claircie, traverse par un beau ruisseau et entoure de
bois de tous cts. Au milieu s'levait l'tablissement, compos d'un
grand nombre de belles maisons en bois, d'une glise, d'coles et de la
maison commune, construites en briques.

Le quaker dont nous avions fait connaissance nous accueillit avec
bienveillance, quoique avec une certaine rserve. On indiqua  Prime une
curie o il pouvait mettre ses chevaux, car il n'y avait pas d'auberge.
Nous avions t prvenus que personne ne nous offrirait rien et que
notre guide seul nous parlerait. Il nous mena d'abord dans un superbe
potager, parfaitement bien cultiv. Tout y tait dans l'tat le plus
prospre, mais sans le moindre vestige d'agrment. Beaucoup d'hommes et
de femmes travaillaient  la culture ou au sarclage de ce jardin, dont
la vente des lgumes reprsentait la plus grande branche des revenus de
la communaut.

Nous visitmes les coles de garons et de filles, les immenses tables
communes, les laiteries, les fabrications de beurre et de fromage.
Partout on constatait un ordre et un silence absolus. Les enfants,
garons ou filles, taient tous vtus d'un habit de mme forme et de
mme couleur. Les femmes, quel que ft leur ge, portaient des
habillements pareils en laine grise, trs soigns et trs propres. Par
les fentres, on pouvait apercevoir des mtiers de tisserands, des
pices de drap que l'on venait de teindre, des ateliers de tailleurs ou
de couturires. Mais pas une parole, pas un chant ne se faisaient
entendre.

Enfin une cloche sonna. Notre guide nous dit qu'elle annonait la prire
et nous demanda si nous voulions y assister. Nous y consentmes trs
volontiers, et il nous mena vers la plus grande des maisons, qu'aucun
signe extrieur ne distinguait des autres.  la porte, on me spara de
mon mari et de M. de Chambeau, puis on nous plaa aux extrmits
opposes d'une immense salle, de chaque ct d'une chemine o brlait
un magnifique feu. On tait alors au commencement du printemps et le
froid se faisait encore sentir dans ces grands bois. Cette salle pouvait
avoir de cent cinquante  deux cents pieds de long sur cinquante de
large. On y accdait par deux portes latrales. Une grande clart y
rgnait et les murs, sans aucun ornement quelconque, taient
parfaitement unis et peints en bleu clair.  chaque bout de la salle
s'levait une petite estrade sur laquelle tait plac un fauteuil en
Bois.

J'tais assise dans le coin de la chemine, et mon guide m'avait
recommand le silence, d'autant plus facile  garder d'ailleurs que je
me trouvais seule. Tout en me tenant dans la plus stricte immobilit,
j'eus le loisir d'admirer le plancher, fait de bois de sapin sans aucun
noeud et d'une perfection rare de blancheur et de construction. Sur ce
beau plancher taient dessines, en sens divers, des lignes reprsentes
par des clous de cuivre, brillants de propret, et dont les ttes se
touchaient  fleur de bois. Je recherchais en moi-mme quel pouvait tre
l'usage de ces lignes, qui ne semblaient avoir aucun rapport entre
elles, quand  un dernier coup de cloche les deux portes latrales
s'ouvrirent, et je vis arriver de mon ct cinquante  soixante jeunes
filles ou femmes prcdes par l'une d'entre elles, dj ge, qui
s'assit sur l'un des fauteuils. Aucun enfant ne les accompagnait.

Des hommes se rangrent de mme du ct oppos, o se trouvaient MM. de
La Tour du Pin et de Chambeau. Je remarquai alors que les femmes se
tenaient debout sur les lignes de clous, en observant de ne pas les
dpasser avec la pointe des pieds. Elles restrent immobiles jusqu'au
moment o la femme assise sur le fauteuil poussa une sorte de
gmissement ou de hurlement qui n'tait ni une parole ni un chant.
Toutes changrent alors de place, et je crus comprendre que l'espce de
cri touff que j'avais entendu devait reprsenter un commandement.
Aprs plusieurs volutions, on s'arrta, et la vieille femme marmotta
encore une assez longue suite de paroles dans une langue tout  fait
inintelligible, mais  laquelle se mlaient, me sembla-t-il, quelques
mots anglais. Aprs quoi la sortie se fit dans le mme ordre qu'
l'entre. Ayant ainsi visit l'tablissement dans tous ses dtails, nous
prmes cong de notre bienveillant guide et nous remontmes dans notre
wagon pour rentrer chez nous, peu difis de l'hospitalit des quakers.

Lorsque celui d'entre eux qui allait vendre les lgumes et les fruits
passait devant notre ferme, je lui achetais toujours quelque chose.
Jamais il ne voulait prendre l'argent de ma main. Avais-je fait observer
que le prix qu'il rclamait tait trop lev, il disait: Comme vous
voudrez--_Just as you please_. Alors je mettais sur le coin de la table
la somme que j'estimais suffisante. Si le prix lui convenait, il le
prenait; sinon, il remontait sur son wagon et s'en allait sans dire un
mot. C'tait un homme  l'air trs respectable, toujours parfaitement
vtu d'un habit, d'une veste et d'un pantalon en drap gris--home
spun[36]--sortant de leur propre manufacture.




V

Une chose m'avait rendue tout de suite trs populaire. Le jour o je
m'tablis  la ferme j'adoptai, sans tmoigner la moindre surprise de ma
mtamorphose, l'habillement port par les fermires mes voisines: la
jupe de laine bleue et noire raye, la petite camisole en toile de coton
rembrunie, le mouchoir de couleur, les cheveux spars comme on les
porte maintenant et relevs avec un peigne; en hiver, des bas de laine
gris ou bleus, avec des mocassins ou chaussons de peau de buffle; en
t, des bas de coton et des souliers. Je ne mettais de robe ou de
corset que pour me rendre  la ville. Parmi les effets que j'avais
apports en Amrique se trouvaient deux ou trois habits de cheval. Je
les utilisais pour me transformer en _dame lgante_, quand je n'allais
faire qu'une visite aux Schuyler ou aux Renslar, car, le plus souvent,
nous dnions et nous restions ensuite toute la soire avec eux,
particulirement quand il faisait clair de lune, et surtout pendant la
neige. Dans ce dernier cas, la route, une fois trace, formait un chemin
creux d'un  deux pieds de profondeur dont les chevaux ne sortaient
jamais.

Plusieurs de nos voisins avaient l'habitude de passer dans notre cour
pour aller  Albany. Les connaissant tous, nous ne nous y opposions pas.
De plus, en causant un moment avec eux, j'apprenais toujours l'une ou
l'autre nouvelle. De leur ct, ils aimaient  parler _of the old
country_[37]. Ils se plaisaient aussi  admirer nos petits
embellissements. Une lgante petite maison en bois pour nos cochons,
chef-d'oeuvre de M. de Chambeau et de mon mari, excitait surtout leur
admiration. Ils l'exprimaient avec une pompe de langage qui nous amusait
toujours: _What a noble hog sty!_[38].

Au commencement de l't de 1795, nous emes la visite du duc de
Liancourt. Il en a parl fort obligeamment dans son _Voyage en
Amrique_. Il arrivait des nouveaux tablissements forms depuis la
guerre de l'Indpendance sur les bords de la Mohawk et dans le
territoire cd par la nation des Onidas. M. de Talleyrand lui avait
remis des lettres pour les Schuyler et les Renslar. Aprs un sjour
d'une journe chez nous, je lui proposai de le ramener  Albany pour le
prsenter  ces deux familles. Avait-il pris au srieux ma jupe de laine
et ma camisole de toile? Je ne sais, mais le fait est que c'est
seulement quand il me vit paratre avec une jolie robe et un chapeau
trs bien fait, quoique la marchande de modes ne s'y ft pas employe,
et quand mon ngre Mink avana le joli wagon attel de deux excellents
chevaux porteurs de harnais luisants de propret, qu'il sembla commencer
 comprendre que nous n'tions pas encore devenus tout  fait des
mendiants. Ce fut  moi,  ce moment, de m'crier que pour rien au monde
je ne le mnerais chez Mmes Renslar et Schuyler, s'il ne faisait
lui-mme un peu de toilette. En effet, avec ses vtements couverts de
boue, de poussire, dchirs en plusieurs endroits, il avait l'air d'un
naufrag chapp aux pirates, et personne n'aurait pu se douter que sous
cet accoutrement bizarre se cachait un premier gentilhomme de la
chambre. Nous fmes nos conditions: j'acceptai de le conduire chez Mmes
Renslar et Schuyler, et il consentit  ouvrir sa malle, laisse 
l'auberge d'Albany, pour se vtir plus convenablement. Puis j'allai
faire une visite dans la ville en attendant qu'il et procd  sa
toilette. La transformation ne devait pas tre aussi complte qu'il me
l'avait laiss esprer. Je lui reprochai amrement, en particulier, une
pice au genou ornant un pantalon de nankin, apport sans doute d'Europe
tant il tait us par le blanchissage.

Nos visites faites, il me promit de revenir le lendemain  la ferme, et
je le laissai  Albany, ramenant avec moi son compagnon de voyage, M.
Dupetit-Thouars.

Ce dernier resta plusieurs jours chez nous, pendant que M. de Liancourt
visitait les environs de la ville. M. Dupetit-Thouars, homme fort
aimable, arrivait alors de cet tablissement de Franais, nomm
_Asilum_, qui avait si mal russi dans la Caroline. Les associs ne
s'taient pas entendus et avaient mal employ leurs fonds. Au bout d'un
an, on fut oblig de tout revendre  perte, et chacun avait tir de son
cot. M. Dupetit-Thouars, extrmement spirituel et gai, nous lit les
rcits les plus comiques de ce dfrichement manqu, et les trois ou
quatre jours qu'il passa  la ferme nous laissrent un bon et agrable
souvenir. Il devait finir d'une mort glorieuse, quelques annes aprs, 
Aboukir.

Quant  M. de Liancourt, je ne le revis plus. La fivre double tierce
dont je souffrais  tout moment me rendait peu propre aux courses et aux
promenades. D'ailleurs, ce grand seigneur philanthrope, avec sa
prtention de toujours en remontrer aux gens du pays sans en vouloir
rien apprendre, m'avait dplu extrmement. Les amis chez lesquels nous
tions alls ensemble ne l'avaient pas got davantage. La spirituelle
Mme Renslar l'avait jug, ds le premier abord, comme un homme fort
mdiocre. On me reprochera comme une ingratitude de le traiter si mal,
car il a parl de moi de la manire la plus flatteuse dans son
livre[39], dont la lecture, je l'avoue  ma honte, ne m'a laiss que le
souvenir du passage que je lui ai inspir.




VI

Ma fivre commenait  passer, les accs diminuaient de dure, quand
l'motion cause par un acte de cruaut inou commis par l'un de nos
voisins, me la rendit plus forte que jamais. Cet homme possdait un beau
chien de Terre-Neuve. L'animal m'avait prise en amiti et ne voulait pas
quitter la ferme. J'eus beau le faire ramener tous les soirs chez son
matre par Prime qui, en allant coucher chez sa femme, passait devant
l'habitation du propritaire du chien, c'tait peine perdue. Une heure
aprs, si on ne le mettait pas  l'attache, on le voyait de nouveau
apparatre. Je ne savais quel moyen employer pour l'obliger  ne pas
quitter son matre, lorsqu'un jour, comme, je me trouvais seule  la
maison avec ma ngresse, nous vmes passer le propritaire de la pauvre
bte mont sur un cheval porteur d'un harnais dont les traits taient
attachs  un palonnier arm d'un crochet. L'infortun _Trim_, c'tait
le nom du chien, alla le caresser et le suivit hors de la cour. Au bout
d'un moment, des hurlements affreux se font entendre. Judith et moi nous
sortons en toute hte, et nous voyons avec horreur que cet homme cruel
avait attach le malheureux chien par les quatre pattes au crochet du
palonnier, et qu'il s'en allait au galop tranant la pauvre bte sur le
chemin pierreux. Peu  peu les cris se perdirent dans le lointain, mais
cette action m'avait si vivement mue que, deux heures aprs, j'tais
reprise d'un accs de fivre, le plus violent que j'eusse encore
prouv.

Quelques jours aprs le passage de M. de Liancourt, vers le mois de
juin, nous remes de M. de Talleyrand une lettre par laquelle il nous
informait d'un fait qui aurait pu avoir pour nous de srieuses
consquences, et, en mme temps, du service important que, dans la
circonstance, il venait de nous rendre. Le reliquat des fonds que nous
devions recevoir de Hollande, 20.000  25.000 francs, avaient t
consigns  la maison Morris de Philadelphie. M. de Talleyrand s'tait
charg de retirer cette somme, et il attendait, pour le faire,
l'autorisation de mon mari. Par un hasard vraiment providentiel, il
apprit un soir, grce  une indiscrtion, que M. Morris devait dclarer
sa faillite le lendemain. Sans perdre un instant, il se rend chez le
banquier, force sa porte dont on dfendait l'entre, et pntre dans son
cabinet. Il lui apprend qu'il connat sa situation, et le contraint 
remettre entre ses mains les lettres de change hollandaises dont il
n'tait nanti qu' titre de dpositaire. M. Morris se laissa persuader
par la crainte du dshonneur qui rsulterait pour lui de l'abus de
confiance que M. de Talleyrand ne manquerait pas de publier. Il y mit
pour seule condition que M. de La Tour du Pin lui signerait une
dclaration du versement des fonds. M. de Talleyrand engageait donc mon
mari  venir  Philadelphie pour rgler cette affaire. En mme temps, il
me conseillait de l'accompagner, car, ayant consult plusieurs mdecins,
disait-il, sur l'obstination de ma fivre, tous mettaient l'avis qu'un
voyage pouvait seul m'en dbarrasser.

M. Law possdait une charmante maison  New-York. Plusieurs fois dj il
nous avait propos de venir lui faire une visite. La moisson ne devait
pas se faire avant un mois. M. de Chambeau tait au courant de tous les
dtails de la ferme. Rien ne s'opposait donc  ce voyage. Susy[40],
notre voisine, la jeune fille, dont j'ai dj parl, acceptait de venir
me remplacer pour soigner ma petite fille. Quant  mon fils Humbert,
toujours chez Mme Ellison  Albany, il ne s'apercevrait mme pas de
notre absence.




CHAPITRE IV

I. Ce qui donna  Fulton l'ide d'appliquer la vapeur  la
navigation.--Voyage  New-York.--La rivire d'Hudson.--West-Point.--La
trahison du gnral Arnold et le supplice du major Andr.--II. Sjour 
New-York.--Regrets de Mme de La Tour du Pin de n'avoir pas vu le gnral
Washington.--M. Hamilton.--Intressantes conversations chez M. Law.--Une
meute populaire  New-York.--La fivre jaune.--Dpart prcipit.--Le
gnral Gates.--chouement du sloop.--Deux fermiers inexpriments--III.
Rentre  la ferme.--Mort de Sraphine.--Retour  la religion.--IV. La
rcolte des pommes et la fabrication du cidre.--Histoire d'un
cheval.--La rcolte du mas, les _frolicks_.--Prparatifs de
l'hivernage.--Le blanchissage  la ferme.--La prparation du beurre.--V.
Prise en glace de la rivire: les prcautions  observer.--Un diplomate
peu dlicat: comment Mme de La Tour du Pin rentre en possession d'un
portrait de la reine et de plusieurs autres objets.




I

Les bateaux  vapeur n'taient pas encore invents, quoique cette nature
de force motrice ft dj en usage dans quelques fabriques. Nous avions
mme un tourne-broche--_ steam jack_[41]--qui fonctionnait parfaitement
et dont nous nous servions toutes les semaines, soit pour le _roastbeef_
du dimanche ou pour de trs gros dindons bruns et blancs dont l'espce
est bien suprieure  celles d'Europe. Mais Fulton n'avait pas encore
appliqu sa dcouverte aux navires, et, puisque j'ai entam ce sujet, je
conterai tout de suite comment la pense lui en fut suggre.

Il existe entre Long-Island et New-York un bras de mer large d'un mille
ou peut-tre plus, que de petits bateaux traversent sans cesse quand le
temps le permet. Comme il n'y a pas de courant, puisque ce n'est pas une
rivire, le flux ne s'y fait sentir que par l'lvation de l'eau, et ne
contrarie pas la navigation. Un pauvre matelot avait perdu les deux
jambes dans un combat. tant encore jeune, il jouissait d'une bonne
sant et avait conserv beaucoup de force dans les bras. Il eut l'ide
d'tablir en travers de son canot d'corce un bton rond portant  ses
deux extrmits,  droite et  gauche du canot, des ailes qu'il faisait
mouvoir  volont en tant assis  l'arrire. Ce systme ingnieux fut
remarqu par Fulton, un jour qu'il se trouvait dans le canot du pauvre
matelot pour aller  Brooklyn, sur Long-Island, et lui donna la premire
ide d'appliquer la vapeur  la navigation.

Le commerce d'Albany tait trs considrable et se faisait par de gros
sloops ou bricks. Presque tous avaient de bonnes chambres et un joli
salon sur leur arrire, et prenaient des passagers. La descente 
New-York durait vingt-six heures environ, mais il fallait rester 
l'ancre pendant la priode des montants. On tchait toujours de partir
d'Albany  la pointe du jour. Nous allmes donc coucher  bord d'un de
ces bricks, et avant le lever du soleil nous tions dj loin du point
de dpart. La rivire du Nord ou d'Hudson est admirablement belle. Ses
bords, couverts de maisons ou de jolies petites villes, s'largissent
avant de franchir la chane de montagnes trs hautes et escarpes qui
traversent le continent de l'Amrique du Nord dans toute sa longueur et
dont les appellations diffrent: Black mountains, Appalaches,
Alleghanys. La rivire, avant de s'engager dans le dfil, forme un
grand bassin de plusieurs milles de large, semblable  la partie du lac
de Genve nomme le _Fond du lac_, avec cette diffrence toutefois que
les montagnes ne commencent qu'au fond du bassin et que l'entre de la
rivire, situe entre deux rochers  pic, s'aperoit seulement lorsqu'on
en est tout  fait rapproch. L'eau est si profonde, dans ce passage
admirable, qu'une grosse frgate pourrait s'amarrer  la cte sans
craindre de toucher. Nous navigumes toute la matine du lendemain de
notre embarquement au milieu de ces belles montagnes. Puis la mare nous
ayant quitts, nous allmes  terre visiter le lieu historique, de
West-Point, clbre par la trahison du gnral Arnold et le supplice du
major Andr.

Cette histoire est certainement connue, mais je la relaterai nanmoins
en peu de mots.

Le gnral amricain Arnold n'avait donn jusqu' ce moment aucune
raison de douter de sa fidlit  la cause de l'Indpendance des
tats-Unis, et on avait remis, avec confiance, entre ses mains, la
dfense du passage de l'Hudson  travers les montagnes. C'est ce mme
dfil que Burgoyne aurait voulu forcer, si le gnral Schuyler ne lui
avait pas fait mettre bas les armes  Saratoga[42].

Le gnral anglais Clinton tait enferm dans New-York, o l'arme
amricaine, commande par Gates, le bloquait. L'occupation de West-Point
avait d'autant plus d'importance pour les Anglais qu'elle aurait rtabli
leurs communications avec le Canada, qui tait leur proprit depuis
l'ignominieuse paix de 1763[43]. S'en emparer reprsentait le salut pour
l'arme anglaise, et l'on eut apparemment des motifs de suspecter que la
cupidit d'Arnold serait plus forte que son patriotisme. La ngociation
ouverte devait tre conclue par le jeune Andr, major dans l'arme
anglaise, qui avait dj visit Arnold plusieurs fois  West-Point.
Lorsque le gnral Gates dcouvrit la trame, il envoya un bateau arm 
l'endroit du rivage o Andr devait se rembarquer. Les marins qui
conduisaient son canot l'avertirent de la prsence du bateau amricain,
et lui persuadrent, sans prvoir les tristes consquences de leurs
conseils, de prendre des vtements de matelot. Mais le canot n'avait pas
parcouru un quart de mille qu'il fut atteint par l'embarcation
amricaine et le major Andr fait prisonnier. Il tait dguis; on le
considra donc comme espion, et comme tel on le condamna  tre pendu.

Le gnral Gates proposa de l'changer contre le tratre Arnold, qui
s'tait sauv par les montagnes. Les Anglais refusrent. Ils avaient
trop grand besoin de ses services pour le rendre. Ils sacrifirent
Andr, dont le supplice devint le sujet de beaucoup de complaintes en
prose et en vers. Ce jeune homme avait vingt ans seulement. Il tait
trs distingu de figure et se faisait remarquer par son ducation. Sa
mort fut le motif ou le prtexte de funestes reprsailles de la part des
Anglais.

Quoique j'aie travers beaucoup de lieux divers et admir maints grands
effets de la nature, je n'ai jamais rien vu de comparable au passage de
West-Point. Il a perdu sans doute maintenant de sa beaut, surtout si on
a abattu les beaux arbres qui baignaient leurs branches sculaires dans
les eaux du fleuve. Ces montagnes escarpes taient impropres  la
culture. J'espre donc, pour l'amour de la nature, que la prosaque
fureur du dfrichement ne les aura pas atteintes.




II

Nous arrivmes  New-York le troisime jour au matin, et nous y
trouvmes M. de Talleyrand chez M. Law. Leur rception fut des plus
amicales. Tous deux s'effrayrent de ma maigreur et de mon changement.
Aussi ne voulurent-ils pas entendre parler de mon excursion projete 
Philadelphie, qui se serait faite en _stage_[44], et pour laquelle
j'aurais d passer deux nuits en route. Mon mari entreprit le voyage
seul, et je fus confie aux bons soins de Mme Foster, la _house
keeper_[45] de M. Law. Cette excellente dame puisa  mon profit toutes
les recettes restauratives de son rpertoire mdical. Quatre ou cinq
fois par jour, elle arrivait avec une petite tasse de je ne sais quel
bouillon, puis, en me faisant la rvrence anglaise, me disait: _Pray,
ma'am, you had better take this_[46]. Ce  quoi je me soumettais
volontiers, tant j'tais ennuye des lamentations de M. de Talleyrand
sur mon dprissement.

Les trois semaines que nous passmes  New-York sont restes dans ma
mmoire comme un temps des plus agrables. Mon mari revint au bout de
quatre jours. Il avait admir la belle ville de Philadelphie. Mais, ce
que je lui enviai bien davantage, il avait vu le grand Washington, qui
tait mon hros. Aujourd'hui encore je ne me console pas de n'avoir pas
contempl les traits de ce grand homme, dont son grand ami, M. Hamilton,
me parlait si souvent.

Je retrouvai  New-York toute la famille Hamilton. J'avais assist  son
arrive  Albany dans un wagon men par M. Hamilton lui-mme quand,
aprs avoir quitt le ministre des finances, il venait reprendre son
mtier d'avocat, qui lui donnait plus de chances de laisser un peu de
fortune  ses enfants. M. Hamilton avait alors de trente-six  quarante
ans. Quoique n'ayant jamais t en Europe, il parlait cependant notre
langue comme un Franais. Son esprit distingu, la lucidit de ses ides
se mlaient agrablement  l'originalit de M. de Talleyrand et  la
vivacit de M. de La Tour du Pin. Tous les soirs, ces trois hommes
distingus, M. Emmery[47], membre de la Constituante, M. Law, deux ou
trois autres personnages encore se runissaient aprs le th, et, assis
sur une terrasse, la conversation s'engageait entre eux et durait
jusqu' minuit, parfois plus tard, sous le beau ciel toil du 40e
degr. Soit que M. Hamilton racontt les commencements de la guerre de
l'Indpendance, dont les insipides mmoires de ce niais de La Fayette
ont depuis affadi les dtails, soit que M. Law nous parlt de son sjour
dans l'Inde, de l'administration de Patna dont il avait t gouverneur,
de ses lphants et de ses palanquins, ou que mon mari levt quelque
dispute sur les absurdes thories des constituants que M. de Talleyrand
sacrifiait volontiers, l'entretien ne tarissait pas. M. Law jouissait si
parfaitement de ces soires que, lorsque nous parlions de dpart, il
tombait dans des tristesses affreuses, et disait  son _butler_[48]
_Foster_: _Foster if they leave me, I am a dead man_[49].

Nous tions entrs en relation avec une famille fort intressante de
ngociants franais, M. et Mme Olive. Huit charmants enfants les
entouraient, dont l'an n'avait pas dix ans et le cadet pas plus de
huit ou dix mois. Le mari ne manquait pas d'esprit, et la femme tait
une belle madone de Raphal si bonne, si gracieuse!... Je fus les voir
souvent  la campagne, dans une jolie maison qu'ils avaient achete pour
s'y tablir pendant l't. La voiture de M. Law, toujours mise  ma
disposition, m'y menait.

Pour que rien ne manqut  nos amusements pendant notre sjour 
New-York, nous emes la reprsentation d'une meute populaire. Elle fut
provoque, autant qu'il m'en souvient, par un trait de commerce que
venait de conclure la lgislature de l'tat de New-York avec
l'Angleterre. M. Hamilton tenait pour le trait. Un colonel, Smith, chef
populaire, y tait oppos. On se rassemblait sur les places. Les deux
leaders haranguaient leurs partisans. J'tais assise, en compagnie
d'autres femmes, sur les marches d'un perron, d'o M. Hamilton parlait
au peuple press sur la place. On lui jeta une pierre qui l'atteignit 
la tte, mais sans lui faire beaucoup de mal. Il n'en continua pas moins
son discours, qui excita un enthousiasme prodigieux. Puis chacun s'en
alla chez soi, et il m'offrit le bras tout tranquillement pour me
ramener chez moi, en vitant pourtant de passer dans les rues o le
parti Smith tait tabli. Cette esquisse du gouvernement rpublicain
m'amusa beaucoup par la comparaison que j'en fis avec le ntre. Les
Amricains s'taient donn un gouvernement libre sans rvolution, mais
nous autres Franais, nous avions une rvolution sans gouvernement.

Trois semaines s'taient coules lorsque le bruit se rpandit un soir
que la fivre jaune se manifestait dans une rue, trs prs de Broadway,
o nous demeurions. La nuit mme, soit que nous ressentmes les
premires atteintes du mal, soit que nous emes mang trop de bananes,
d'ananas et d'autres fruits des les apports par le mme navire qui
avait propag la fivre, mon mari et moi nous fmes terriblement
malades. Craignant d'tre enferme par le cordon sanitaire, je rsolus
de partir  l'instant, et  la pointe du jour, notre malle faite, nous
allmes retenir des places  bord d'un sloop prt  mettre  la voile.
Nous rentrmes ensuite chez M. Law pour lui faire nos adieux. Il se
dcida alors  partir aussi, sous le prtexte d'aller visiter les
proprits qu'il avait achetes dans la nouvelle ville de Washington,
que l'on commenait  btir. C'est dans ces acquisitions qu'il compromit
la majeure partie de sa fortune. Notre dpart fut si prcipit que je ne
vis pas mme M. de Talleyrand: il ne songeait pas encore  se lever que
dj nous tions loin de New-York.

Nous refmes en sens contraire, mais avec la mme admiration, le beau
passage de West-Point, et cette fois nous fmes une longue promenade 
terre pendant les six heures que notre bateau resta  l'ancre. Nous
montmes sur la colline o tait situe l'auberge, lieu de la dernire
conversation d'Arnold avec Andr. J'avais vu  New-York le vieux gnral
Gates. Il avait connu tous les officiers franais et aimait  parler
d'eux. On m'avait bien recommand toutefois de ne pas aborder l'incident
du major Andr, sujet de conversation qui lui tait trs pnible, non
pas qu'il se reprocht sa condamnation, prononce conformment aux
rgles de la justice militaire, mais cela lui rappelait les affreuses
reprsailles exerces par les Anglais, qui avaient sacrifi plusieurs
prisonniers amricains.

Nous avions franchi le grand bassin en amont du passage des montagnes,
lorsque notre navigation fut arrte par un accident assez commun en
t, lorsque les eaux sont basses. Vers la fin du montant, le sloop
s'engrava sur un banc de sable, et, quoique n'ayant subi aucune avarie,
il resta immobilis, au milieu du fleuve. Le capitaine dclara que la
prochaine mare ne parviendrait peut-tre pas assez haut pour le
remettre  flot; qu'il faudrait probablement attendre l'arrive d'un
autre vaisseau descendant pour nous faire remorquer et nous remettre 
flot, en ramenant le sloop dans le chenal dont un faux coup de
gouvernail l'avait fait sortir.

La perspective de rester plusieurs jours au milieu de cette grande
rivire sans bouger nous parut peu agrable. Le souvenir me vint alors
que des croles de Saint-Domingue, amis de M. Bonamy, taient tablis
sur les bords d'une petite rivire voisine, dans les environs d'une
ville devant laquelle nous venions de passer. Le capitaine me dit que
nous tions prcisment en face de l'embouchure de cette rivire, et il
nous offrit son canot pour nous transporter chez ces Franais que nous
connaissions pour les avoir vus chez nous. La proposition fut aussitt
accepte et le moment d'aprs nous tions dans le canot avec une malle,
reprsentant tout notre bagage. Nous entrmes dans la petite rivire, o
nous navigumes pendant trois  quatre milles entre deux rives formes
de rochers escarps, et assez rapproches pour que les plantes parasites
des sommets et les vignes sauvages allassent de l'une  l'autre en
guirlandes. Cette navigation tait dlicieuse. Elle prit fin  une
petite ferme. L on nous donna un wagon pour nous conduire 
destination. Nos compatriotes, deux hommes encore assez jeunes, furent
aussi charms que surpris de cette visite inattendue. Ils ne possdaient
aucune notion de l'tat qu'ils avaient embrass. Sachant trs peu
d'anglais, et ne trouvant  utiliser dans ce pays aucune des pratiques
d'agriculture en usage  Saint-Domingue, tous deux avaient failli prir
de froid et d'ennui pendant l'hiver. Ils taient parvenus  sauver de
l'incendie du Cap[50] une foule de magnifiques petites superfluits qui
contrastaient avec la pauvret et le dsordre de leur mnage, o il n'y
avait de femme qu'une vieille ngresse. Nous couchmes chez eux, aprs
avoir bien caus de leur ferme et de leur tablissement. Le lendemain on
nous offrit  djener dans de belles tasses de porcelaine dpareilles
et brches auxquelles j'aurais prfr un bon assortiment de faence
unie comme le ntre. Ensuite leur wagon nous ramena sur la grande route,
et de l nous gagnmes notre logis. Sur notre invitation, ils nous
accompagnrent jusqu' Albany, puis  la ferme, o ils furent trs
surpris de nous trouver en tat de leur vendre plusieurs sacs d'avoine
et une douzaine de boisseaux de pommes de terre.




III

Je retrouvai ma maison dans le meilleur ordre, quoique M. de Chambeau ne
nous attendit pas, et ma pauvre petite fille trs bien portante. Cette
absence d'un mois m'avait paru longue, malgr la trs aimable socit
dans laquelle j'avais vcu. La fivre jaune fit beaucoup de ravages
cette anne  New-York. Aussi me flicitai-je d'en tre partie si
prcipitamment.

Je m'adonnai avec une nouvelle ardeur  mes occupations rurales, ma
fivre avait cd au changement d'air et mes forces taient revenues.
Les travaux de la laiterie furent repris, et les jolis dessins mouls
sur mes pelotes de beurre apprirent mon retour  mes pratiques. Notre
verger nous promettait une magnifique rcolte de pommes, et notre
grenier contenait du grain pour toute l'anne. Nos ngres, stimuls par
notre exemple, travaillaient de bon coeur. Ils taient mieux vtus et
mieux nourris que tous ceux de nos voisins.

Je me trouvais trs heureuse de ma situation, lorsque Dieu me frappa du
coup le plus inattendu et, comme je me l'imaginai alors, le plus cruel
et le plus terrible qu'on pt endurer. Hlas! j'en ai prouv depuis qui
en ont surpass la svrit! Ma petite Sraphine nous fut enleve par un
mal subit, trs commun dans cette partie du continent: une paralysie
instantane de l'estomac et des intestins, sans fivre, sans
convulsions. Elle mourut en quelques heures avec toute sa connaissance.
Le mdecin d'Albany, que M. de Chambeau tait all chercher  cheval
aussitt qu'elle commena  souffrir, nous ta tout espoir ds qu'il la
vit, en nous dclarant que cette maladie tait alors trs rpandue dans
le pays et qu'on n'y connaissait pas de remde. Le petit Schuyler, la
veille encore compagnon de jeux de ma fille pendant toute l'aprs-midi,
succomba au mme mal quelques heures aprs et la rejoignit au ciel. Sa
mre l'adorait et l'appelait le petit mari de ma chre enfant. Ce cruel
vnement nous jeta dans une tristesse et un dcouragement mortels. Nous
reprmes Humbert chez nous, et je cherchai  me distraire de mon chagrin
en m'occupant de son ducation. Il avait, alors cinq ans et demi. Son
intelligence tait trs dveloppe. Il parlait parfaitement l'anglais et
le lisait couramment.

Il n'y avait pas de prtre catholique  Albany ni aux environs. Mon
mari, ne voulant pas qu'un ministre protestant ft appel, rendit
lui-mme les derniers devoirs  notre enfant et la dposa dans un petit
enclos destin  servir de cimetire aux habitants de la ferme. Il tait
situ au milieu de notre bois. Presque chaque jour j'allais me
prosterner sur cette terre, dernire demeure d'une enfant que j'avais
tant chrie, et ce fut l,  mon fils[51], que m'attendait Dieu pour
changer mon coeur!

Jusqu' cette poque de ma vie, quoique je fusse loin d'tre impie, je
ne m'tais pas occupe de la religion. Au cours de mon ducation, on ne
m'en avait jamais parl. Pendant les premires annes de ma jeunesse
j'avais eu sous les yeux les pires exemples. Dans la haute socit de
Paris, j'avais t le tmoin de scandales si rpts, qu'ils m'taient
devenus familiers au point de ne plus m'mouvoir. Aussi toute pense de
morale tait-elle comme engourdie dans mon coeur. Mais l'heure avait
sonn o je devais reconnatre la main qui me frappait.

Je ne saurais dcrire exactement la transformation qui s'opra en moi.
Une voix me criait, me sembla-t-il, de changer tout mon tre.
Agenouille sur la tombe de mon enfant, je l'implorai pour qu'il obtnt
de Dieu, qui l'avait rappele  lui, mon pardon et un peu de soulagement
 ma dtresse. Ma prire fut exauce. Dieu m'accorda alors la grce de
le connatre et de le servir; il me donna le courage de me courber trs
humblement sous le coup dont je venais d'tre atteinte et de me prparer
 supporter sans plainte les nouvelles douleurs par lesquelles, dans sa
justice, il jugerait  propos de m'prouver  l'avenir.  dater de ce
jour, la volont divine me trouva soumise et rsigne.




IV

Quoique toute joie et disparu de notre intrieur, il n'en fallait pas
moins continuer nos travaux, et nous nous exhortions mutuellement, mon
mari et moi,  trouver une distraction dans l'obligation o nous tions
de ne pas demeurer un moment oisifs. La rcolte des pommes approchait.
Elle promettait d'tre trs abondante, car notre verger avait la plus
belle apparence. On comptait sur les arbres autant de pommes que de
feuilles. Nous avions pratiqu ce qu'on nomme  Bordeaux une faon
l'automne d'avant. Cela consiste  labourer  la bche un carr de
quatre  cinq pieds autour de chaque arbre, ce qui ne leur tait jamais
arriv. Les Amricains, en effet, n'avait aucune ide de l'influence que
cela exerait sur la vgtation. Aussi lorsque nous leur disions que
nous avions des vignes o l'on recommenait trois fois cette mme
opration, nous prenaient-ils pour des conteurs. Mais lorsqu'au
printemps ils virent nos arbres se couvrir de fleurs, ils nous
considrrent comme des sorciers.

Un autre trait d'esprit nous attira une grande renomme. Au lieu
d'acheter, pour mettre notre cidre, des barriques neuves faites d'un
bois trs poreux, nous recherchmes  Albany plusieurs futailles de
Bordeaux et quelques pices, marques _cognac_ qui nous taient bien
connues. Puis nous disposmes notre cave avec le mme soin que si elle
et d contenir du vin de Mdoc.

On nous prta un moulin  craser les pommes. Un vieux cheval de
vingt-trois ans, que le gnral Schuyler m'avait donn, y fut attel. Je
n'ai pas cont l'histoire de ce cheval. La voici.

Il avait fait toute la guerre et l'on voulait le laisser mourir de sa
belle mort. Il s'en fallait de peu de jours que la chose n'arrivt,
lorsque notre ngre Prime le vit sur la pture, se tranant  peine et
n'ayant que la peau sur les os. Il m'engagea  le demander au gnral,
qui fut charm de nous l'abandonner. C'tait un magnifique animal pur
sang, selon le terme employ maintenant, mais il n'avait plus de dents.
Prime eut de la peine  faire parcourir  la pauvre bte les quatre
milles qui sparaient la pture de notre curie. Chaque jour il lui
donna un mlange d'avoine et de mas bouilli, du foin hach, des
carottes, etc. Toutes ces friandises en abondance rendirent au bel
animal la vigueur de sa jeunesse. Au bout d'un mois, je pouvais le
monter tous les jours, et bientt, d'un temps de petit galop, il me
menait jusqu' Albany sans faire un faux pas. On se refusait  croire
que ce ft le mme cheval. Ce tour d'adresse augmenta beaucoup la
rputation de Prime. Mais revenons  nos pommes.

Le moulin pour les broyer tait fort primitif: deux pices de bois
canneles qui s'engrenaient l'une dans l'autre et que notre cheval,
attel  une barre, faisait tourner. Les pommes tombaient d'une trmie
dans l'engrenage, et quand le jus avait rempli un grand baquet, on
l'emportait  la cave pour le verser dans les barriques.

Toute l'opration tait fort simple, et comme nous emes trs beau
temps, cette rcolte se prsenta comme une rcration charmante. Mon
fils, mont toute la journe sur le cheval, tait trs persuad que,
sans lui, rien ne se serait fait.

Le travail termin, nous nous trouvmes, notre provision prleve, avoir
huit  dix barriques  vendre. Notre renomme de probit, qui publia que
nous n'avions pas mis d'eau dans notre cidre, en fit lever le prix 
plus du double de ce qu'il valait ordinairement. Il fut vendu tout de
suite. Quant  celui que nous nous tions rserv, nous le traitmes
comme nous aurions fait de notre vin blanc au Bouilh.

La rcolte du mas suivit celle des pommes. Nous en avions en abondance,
car cette plante est celle qui russit le mieux aux tats-Unis, o elle
est indigne. Comme il ne faut pas laisser l'pi revtu de sa paille
plus de deux jours, on runit ses voisins pour tout terminer sans
dsemparer et rapidement. Cela se nomme une _frolick_. On balaie d'abord
le plancher de la grange avec le mme soin que si on allait y donner un
bal. Puis, le soir venu, on allume quelques chandelles, et les gens
rassembls, une trentaine d'individus noirs et blancs, se mettent 
l'ouvrage. L'un d'entre eux ne cesse de chanter ou de conter une
histoire. Vers le milieu de la nuit, on sert  chacun un bol de lait
bouillant que l'on a pralablement fait tourner avec du cidre. On y
ajoute cinq ou six livres de cassonade quand on est magnifique ou une
gale quantit de mlasse quand on ne l'est pas, puis des pices: du
girofle, de la cannelle, de la muscade, etc... Nos travailleurs
avalrent,  notre grande gloire, le contenu d'un immense chaudron 
lessive de cette mixture avec du pain grill, et ces braves gens nous
quittrent  5 heures du matin, par un froid dj assez vif, en disant:
_Famous good people, those from the old country!_[52] Nos ngres taient
pris souvent  de semblables _frolicks_, mais ma ngresse n'y allait
jamais.

Toutes nos rcoltes faites et rentres, nous commenmes  labourer nos
terres et  entreprendre les travaux qui prcdent l'hiver. On rangea
sous un abri le bois destin  tre vendu. Les traneaux furent rpars
et repeints. J'achetai une pice de grosse flanelle bleue et blanche 
carreaux pour faire deux chemises  chacun de mes ngres. Un tailleur 
la journe s'installa  la ferme pour leur confectionner de bons gilets
et des capotes bien doubles. Cet homme mangeait avec nous parce que
c'tait un blanc. Il aurait certainement refus, si on le lui avait
propos de manger avec les esclaves, quoique ceux-ci fussent
incomparablement mieux vtus et eussent de meilleures manires que lui.
Mais je me gardais bien d'exprimer la moindre rflexion sur cet usage.
Mes voisins agissaient ainsi, je suivais leur exemple et dans nos
relations rciproques, j'vitais toujours de faire allusion  la place
que j'avais pu occuper dans l'chelle sociale. J'tais la propritaire
d'une ferme de 200 acres. Je vivais comme ceux qui en possdaient
autant, ni plus ni moins. Cette simplicit et cette abngation me
valaient beaucoup plus de respect et de considration que si j'avais
voulu jouer  la dame.

L'ouvrage qui me fatiguait le plus tait le blanchissage. Judith et moi,
nous nous partagions seules toute la besogne. Tous les quinze jours,
Judith lavait le linge des ngres, le sien et celui de la cuisine. Je
lavais le mien, celui de mon mari et celui de M. de Chambeau, et je
repassais le tout. Cette dernire partie de l'ouvrage tait fort de mon
got. J'y excellais, comme la meilleure repasseuse. Dans ma premire
jeunesse, avant mon mariage, j'allais souvent  la lingerie, 
Montfermeil, o, comme par une sorte de pressentiment, j'avais appris 
repasser. tant naturellement trs adroite, j'en avais su bientt autant
que les filles qui me montraient  travailler.

Jamais je ne perdais un moment. J'tais tous les jours leve  l'aube,
hiver comme t, et ma toilette ne durait gure. Les ngres, avant
d'aller  l'ouvrage, aidaient la ngresse  traire les vaches: nous en
avons eu jusqu' huit. Pendant ce temps, je m'occupais de l'crmage du
lait  la laiterie. Les jours o l'on faisait le beurre, deux fois la
semaine, Mink restait pour tourner la manivelle, cette besogne tant
trop pnible pour une femme. Tout le reste du travail du beurre, et il
tait encore assez fatigant, m'incombait. J'avais une collection
remarquable de jattes, de cuillers, de spatules en bois, ouvrages de mes
bons amis les sauvages, et ma laiterie passait pour la plus propre, mme
la plus lgante, du pays.




V

L'hiver arriva de bonne heure, cette anne. Dans les premiers jours de
novembre, le rideau noir qui annonait la neige commena  s'lever 
l'ouest. Selon ce qu'il faut dsirer, on eut huit jours d'un froid
rigoureux, et la rivire se prit: en vingt-quatre heures, de trois pieds
d'paisseur, avant que la neige ne tombt. Quand il se mit  neiger, ce
fut avec une telle violence qu'on n'aurait pas vu un homme  dix pas.
Les gens prudents se gardent bien d'atteler leurs traneaux pour tracer
les chemins. On abandonne cette besogne aux plus presss,  ceux que des
affaires forcent  aller  la ville ou  la rivire. Puis, avant de se
hasarder sur cette dernire, on attend que les passages pour descendre
sur la glace soient tracs par des branches de sapin. Sans cette
prcaution, il serait trs dangereux de chercher  s'y aventurer et il
survient tous les ans des malheurs par imprudence. En effet, la mare,
devant Albany et jusqu'au confluent de la Mohawk, montant de sept  huit
pieds, la glace souvent ne repose pas sur l'eau.

Aussi est-il arriv que des traneaux, mens par des tourdis,
descendant la rive au trot ou au galop, se sont engouffrs sous la glace
au lieu de glisser  sa surface, et ont ainsi pri sans qu'il y et
aucun moyen de les sauver.

Notre hiver se passa comme le prcdent. Nous allions trs souvent dner
chez les Schuyler et les Renslar, dont l'amiti ne se refroidissait
pas. M. de Talleyrand, install de nouveau  Philadelphie, tait parvenu
 retrouver, d'une manire assez singulire, certains objets qui
m'appartenaient: le portrait en mdaillon de la reine, la cassette que
vous avez encore et une montre venant de ma mre. Il savait par moi que
notre banquier de La Haye m'avait mand avoir remis ces objets  un
jeune diplomate amricain--j'ai oubli son nom, heureusement pour
lui--en le priant de me les faire tenir. Mais, quelque recherche qu'et
faite M. de Talleyrand, il n'avait pu mettre la main sur le personnage.
Enfin un soir, tant en visite chez une dame de sa connaissance, 
Philadelphie, celle-ci lui parle d'un portrait de la reine que M. X...
s'est procur  Paris et qu'il lui a confi pour le montrer  des amis.
Elle dsire savoir de M. de Talleyrand si ce portrait est ressemblant. 
peine l'a-t-il vu qu'il le reconnat pour le mien. Il s'en saisit en
dclarant  la dame qu'il n'appartient pas au jeune diplomate. Puis, sur
l'heure, il se rend chez ce dernier et, sans prambule, lui rclame la
cassette et la montre que le banquier de La Haye lui a remises avec le
portrait. Le jeune homme se trouble et finit par tout restituer. M. de
Talleyrand nous renvoya ces objets  la ferme.




CHAPITRE V

I. Nouvelles de France: les biens confisqus rendus.--Retour en France
dcid.--Regrets de Mme de La Tour du Pin.--Elle rend la libert  ses
esclaves.--II. Dpart pour l'Europe.--L'attente  New-York.--Le
capitaine Barr, commandant un sloop de guerre franais.--La
_Maria-Josepha_.--Les passagers.--La couturire du navire.--Arrive 
Cadix.--III. La quarantaine.--La visite de la douane.--Curieux
tonnement des Espagnols.--Le petit Humbert et les moines.--M.
Langton.--Un ci-devant marquis consul de la Rpublique--Comment on
voyageait en Espagne  cette poque.--Un seigneur de sept ans.--Une
course de taureaux.--IV. Dpart de Cadix.--La maison de M. Langton.--Un
quipage espagnol.--Les auberges.--Une fillette qui prend mal son moment
pour venir au monde.--Horreur des Espagnols pour tmoigner en
justice.--V. Un baptme.--La cathdrale de Cordoue.--Une halte
pittoresque.--Dans la Sierra Morena.--Les villes de La Carlota et de La
Carolina.--Aranjuez.--Madrid.--Les familles Langton et d'Andilla.--Le
marchal Prignon.--Mlle Carmen Langton.





I

      Pise, le 14 mai 1843.

Vers la fin de l'hiver 1795-1796, j'eus la rougeole. Elle me rendit
assez malade, d'autant plus que je commenais une grossesse. Nous
craignions qu'Humbert n'en ft aussi attaqu, mais il ne la prit pas,
quoiqu'il coucht dans ma chambre. Je me trouvai bientt rtablie, et
c'est  ce moment que nous remes de France des lettres de Bonie, qui
nous apprenait que, joignant ses efforts  ceux de M. de Brouquens, ils
taient parvenus  faire lever le squestre du Bouilh.

Les biens des condamns avaient t restitus. Ma belle-mre, de concert
avec son gendre, le marquis de Lameth, agissant au nom de ses enfants,
tait rentre en possession des terres de Tesson et d'Ambleville, et de
la maison de Saintes, dont le dpartement de la Charente-Infrieure
s'tait empar. Mais lorsqu'ils demandrent la leve des scells au
Bouilh, on leur objecta l'absence du propritaire. Ils rpondirent qu'il
tait tabli en Amrique _avec passeport_, et que ni M. de La Tour du
Pin ni moi, personnellement propritaire d'une maison  Paris, nous
n'tions inscrits sur la liste des migrs. Aprs de nombreuses
dmarches, on nous accorda alors un sursis d'un an pour nous
reprsenter.  dfaut de quoi le Bouilh serait mis en vente comme bien
national, sauf  M. de Lameth a faire valoir les droits de ses enfants 
titre de petits-fils de l'ancien propritaire. On nous pressait, en
consquence, de revenir le plus tt possible. Toutefois, comme la
stabilit du gouvernement franais inspirait,  cette poque encore,
bien peu de confiance, on nous recommandait en mme temps de ne pas
prendre notre passage pour un port de France, mais de revenir plutt par
l'Espagne, avec laquelle la Rpublique venait de conclure une paix qui
semblait devoir tre durable.

Ces dpches tombrent, au milieu de nos tranquilles occupations, comme
un brandon qui alluma brusquement dans le coeur de tous, autour de moi,
des ides de retour dans la patrie, des prvisions d'une existence
meilleure, des esprances d'ambitions futures satisfaites, en rsum
tous les sentiments qui animent la vie des hommes. Pour moi j'prouvai
une tout autre sensation. La France ne m'avait laiss qu'un souvenir
d'horreur. J'y avais perdu ma jeunesse, brise par des terreurs sans
nombre et inoubliables. Je n'avais plus et je n'ai jamais eu depuis dans
l'me que deux sentiments qui la matrisrent entirement et
exclusivement: l'amour de mon mari et celui de mes enfants. La religion,
seul mobile dsormais de toutes mes actions, me commanda de ne pas
opposer le plus lger obstacle  un dpart dont je m'effrayais et qui me
cotait. Une sorte de pressentiment me faisait entrevoir que j'allais
au-devant d'une nouvelle carrire de troubles et d'inquitudes. M. de La
Tour du Pin ne se douta jamais de l'intensit de mes regrets quand je
vis fixer le moment o nous quitterions la ferme. Je ne mis qu'une
condition  ce dpart: celle de donner la libert  nos ngres. Mon mari
y consentit et me rserva,  moi seule, ce bonheur.

Les pauvres gens, en voyant arriver des lettres d'Europe, s'taient
douts de quelques changements dans notre existence. Ils taient
inquiets, alarms. Aussi est-ce en tremblant qu'ils entrrent tous les
quatre, Judith tenant dans ses bras sa petite Maria, ge de trois ans,
et sur le point d'accoucher d'un autre enfant, dans le salon o je les
avais appels ensemble. Ils m'y trouvrent seule. Je leur dis avec
motion: Mes amis, nous allons retourner en Europe. Que faut-il faire
de vous? Les pauvres gens furent atterrs. Judith tomba sur une chaise
en sanglotant; les trois hommes se cachrent le visage dans les mains,
et tous demeurrent immobiles. Je repris: Nous avons t si contents de
vous qu'il est juste que vous soyez rcompenss. Mon mari m'a charg de
vous dire qu'il vous donne la libert. En entendant ce mot, nos braves
serviteurs furent si stupfaits qu'ils restrent quelques secondes sans
parole. Puis, se prcipitant tous les quatre  genoux  mes pieds, ils
s'crirent; _Is it possible? Do you mean that we are free?_[53] Je
rpondis: _Yes, upon my honour, from this moment, as free as I am
myself_[54].

Qui pourrait dcrire la poignante motion d'un pareil moment! Je n'ai
rien prouv de ma vie d'aussi doux. Ceux que je venais de librer
m'entouraient en pleurant; ils baisaient mes mains, mes pieds, ma robe;
et puis brusquement leur joie s'arrta, et ils dirent: Nous aimerions
mieux demeurer esclaves toute notre vie et que vous restiez ici.

Le lendemain, mon mari les emmena  Albany devant le juge pour la
crmonie de la _manumission_[55], qui devait se faire en public. Tous
les ngres de la ville se rassemblrent pour y assister. Le juge de
paix, qui se trouvait tre en mme temps le rgisseur de M. Renslar,
tait de fort mauvaise humeur. Il tenta de soutenir que, Prime tant g
de cinquante ans, on ne pouvait, aux termes de la loi, lui donner la
libert sans lui assurer une pension de cent dollars. Mais Prime avait
prvu le cas, et il produisit son extrait de baptme, qui attestait
qu'il n'en avait que quarante-neuf. On les fit agenouiller devant mon
mari, et il leur mit la main sur la tte pour sanctionner la libration,
absolument comme dans l'ancienne Rome.

Nous affermmes notre habitation avec les terres qui en dpendaient 
l'individu mme qui nous les avait cdes, et nous vendmes la plus
grande partie du mobilier. Les chevaux montrent  un assez haut prix.
Je distribuai en souvenir plusieurs petits objets en porcelaine que
j'avais apports d'Europe. Quant  ma pauvre Judith, je lui laissai de
vieilles robes de soie, qui auront, sans doute, pass  sa postrit.




II

Vers le milieu d'avril, nous nous embarqumes  Albany pour descendre 
New-York, aprs avoir fait de tendres et reconnaissants adieux  tous
ceux qui, pendant deux ans, nous avaient combls de soins, d'amitis et
de prvenances de tous genres. Combien de fois, deux ans aprs,
repousse dans un nouvel exil, n'ai-je pas regrett ma ferme et mes bons
voisins!

Nous allmes,  New-York, chez M. et Mme Olive, qui nous reurent dans
leur jolie petite maison de campagne. Nous y trouvmes M. de Talleyrand
dcid, comme nous,  regagner l'Europe. Mme de Stal, de retour 
Paris, o elle tait tablie avec Benjamin Constant, le pressait de
rentrer et de servir le Directoire, qui demandait l'aide de son
habilet. Nous avions cru, un moment, que nous pourrions prendre passage
sur le mme vaisseau que lui. Mais quand il apprit notre intention de
dbarquer dans un port d'Espagne, pour gagner ensuite Bordeaux, il
modifia ses projets pour ne pas se trouver, mme momentanment, sous la
domination du roi catholique, qui aurait pu trouver, non sans raison,
qu'il n'tait pas un vque assez difiant. Il rsolut donc de prendre
passage sur un navire  destination de Hambourg. Aucun bateau ne partait
pour la Corogne ou pour Bilbao, comme nous l'aurions souhait. Un seul,
de quatre cents tonneaux, superbe navire anglais, allait  Cadix, et
devait lever l'ancre incessamment. Faute de mieux, et malgr le grand
voyage que nous aurions  faire en Espagne, nous nous dcidmes 
arrter notre passage sur celui-l. Il naviguait sous pavillon espagnol,
quoiqu'il appartint, ainsi que sa cargaison--en bl, je crois-- un
Anglais. Le propritaire se trouvait  bord comme passager. Il se
nommait M. Ensdel. C'tait un ancien armateur pour la pche de la
baleine. Il ne savait pas un mot de franais. Mais le capitaine,
originaire de la Jamaque, parlait anglais. D'ailleurs il trouva tout de
suite un interprte trs intelligent dans mon fils qui, quoique g de
six ans seulement, lui fut d'une grande utilit. Tout en nous occupant
de notre tablissement et de nos arrangements  bord, nous passmes
encore trois semaines cependant chez Mme Olive en compagnie de M. de
Talleyrand.

Dans la rade se trouvait un sloop de guerre franais, command par le
capitaine Barr, dont mon mari avait connu le pre dans la maison du
vieux duc d'Orlans[56]. Fort aimable homme, quoique un vrai loup de
mer, il venait tous les jours nous chercher dans son canot et nous
promenait sur tous les points de la rade, se gardant bien toutefois
d'approcher de Sandy-Hook, o le capitaine Cochrane, plus tard amiral,
l'attendait depuis deux mois pour le happer au passage, s'il tentait de
sortir. Nous visitmes son sloop, arm de quinze canons. C'tait un
bijou d'ordre, de propret, de soin. Combien j'aurais aim  retourner
en Europe sur ce joli navire!

Mais la _Maria-Josepha_ nous attendait. Nous y montmes tous les
quatre[57], le 6 de mai 1796, et le mme jour on mettait  la voile.
Plusieurs autres passagers se trouvaient  bord. Parmi eux, M. de
Lavaur, migr, ancien officier dans la garde constitutionnelle de Louis
XVI, chapp aprs mille dangers aux massacres du 10 aot. Comme il
tait de Bordeaux, une sorte de liaison se forma tout de suite entre mon
mari et lui. Puis un mnage franais, un ngociant et sa femme[58].
Celle-ci tait, comme moi, dans une position intressante, mais beaucoup
plus avance dans sa grossesse. Le ngociant avait fait de mauvaises
affaires  New-York et allait essayer  Madrid d'en faire de meilleures.
La femme tait jeune, douce, assez bien leve, mais paresseuse. Enfin
un jeune homme de Paris, plutt niais, nomm Lenormand, qui fut pendant
toute la traverse notre souffre-douleur. Les personnes que je viens de
nommer, M. Ensdel et le capitaine, composaient la table de la grande
chambre.

Je ne souffris pas du mal de mer, et, le temps tant superbe, je
m'occupais toute la journe. Aussi eus-je vite puis l'ouvrage que
j'avais emport pour moi et pour mon mari. Je m'rigeai alors en
couturire gnrale, et je fis une proclamation pour que l'on me donnt
du travail. Chacun m'en apporta. J'eus des chemises  faire, des
cravates  ourler, du linge  marquer. La traverse dura quarante jours,
parce que le capitaine, rebelle aux avis de M. Ensdel, tait descendu au
sud, entran par des courants. Ce temps me suffit pour mettre en bon
ordre toute la garde-robe de l'quipage.

Enfin, vers le 10 juin, nous vmes le cap Saint-Vincent, et le lendemain
nous entrmes dans la rade de Cadix. Le capitaine, par sa maladresse et
son ignorance, avait prolong au moins de quinze jours notre traverse,
en se laissant entraner vers la cte d'Afrique, d'o l'on a beaucoup de
peine  se relever vers le nord. Il se croyait si loin de la terre qu'il
n'avait pas seulement song  faire monter un matelot en vigie sur le
mt. Lorsqu'on dcouvrit,  la pointe du jour, le cap Saint-Vincent, qui
est trs lev, il fut tout dconcert.




III

Nous mouillmes sous le bord d'un vaisseau franais  trois ponts, le
_Jupiter_; il se trouvait l avec une flotte franaise, empche de
sortir par des btiments de guerre anglais, suprieurs en nombre, qui
croisaient tous les jours presque en vue du port.

Un bateau de la sant, par lequel nous avions t visits, nous avait
avertis que nous ferions huit jours de quarantaine  bord. Nous
prfrions cela, plutt que d'aller au lazaret pour y tre dvors par
tous les genres d'insectes dont l'Espagne abonde. Si mme il s'tait
trouv un navire qui allt  Bilbao ou  Barcelone, nous y aurions pris
passage. Le voyage et t ainsi plus court, moins fatigant et meilleur
march.

M. de Chambeau n'tait pas ray de la liste des migrs et ne pouvait
rentrer en France. Il dsirait se rendre  Madrid, o il connaissait
quelques personnes, mais il nous aurait volontiers accompagns nanmoins
jusqu' Barcelone, ce qui l'aurait rapproch beaucoup d'Auch, ville
auprs de laquelle il avait des proprits.

L'incertitude de nos projets formait l'objet de nos conversations,
pendant la quarantaine, qui dura dix jours. Elle aurait pu se prolonger
bien davantage grce  la dsertion d'un de nos matelots et 
l'impossibilit, par consquent, de le reprsenter en personne. Cet
homme, de nationalit franaise, avait t pris aprs un combat sur un
sloop de guerre. Il reconnut un matelot  bord du _Jupiter_, dont nous
tions trs rapprochs, et lui parla avec le porte-voix. La mme nuit,
il gagna le Jupiter  la nage, et quand les employs de la sant
procdrent  l'appel, le lendemain matin, on ne trouva de lui que sa
chemise et son pantalon. C'tait tout son mobilier. L'incident prolongea
notre quarantaine jusqu'au jour o l'on eut constat que le manquant
tait sur le navire franais.

La quarantaine faillit m'tre fatale. Toute la journe, des marchands de
fruits venaient sous le bord, et je passais mon temps, ainsi que Mme
Tisserandot,  descendre une corbeille au moyen d'une ficelle pour avoir
des figues, des oranges, des fraises. Cet abus de fruits m'occasionna
une affreuse dysenterie dont je fus trs malade.

Enfin la permission de prendre _libre pratique_, comme on dit, arriva.
Le capitaine nous mit  terre, et jamais de ma vie je ne me sentis aussi
embarrasse qu' ce moment. En dbarquant, on nous fit entrer, Mme
Tisserandot et moi, dans une petite chambre ouvrant sur la rue, pendant
qu'on visitait nos effets avec la rigueur la plus exagre. Nos robes de
couleur et nos chapeaux de paille attirrent bientt une foule immense
d'individus de tout ge et de tout tat: des matelots et des moines, des
portefaix et des messieurs, tout anxieux de voir ce qu'ils considraient
sans doute comme deux btes curieuses. Quant  nos maris, ils taient
retenus dans la pice o avait lieu la visite de nos bagages. Nous
tions donc seules toutes deux, avec mon fils. Il n'avait pas peur, mais
me faisait mille questions, surtout sur les moines qu'il n'avait jamais
vus.  un moment il s'cria, comme passait un jeune moine  la figure
imberbe: _Oh! I see now, that one is a woman_[59].

Cette indiscrte curiosit nous dcida tout d'abord, ma compagne et moi,
 nous vtir comme les Espagnoles. Avant mme de nous rendre 
l'auberge, nous allmes donc acheter une jupe noire et une mantille,
afin de pouvoir sortir sans scandaliser toute la population. Nous
descendmes dans un htel rput le meilleur de Cadix, mais dont la
salet me causa nanmoins un si grand dgot, accoutume comme je
l'tais  la propret exquise de l'Amrique, que je serais volontiers
retourne  bord.

Je me rappelai qu'une des soeurs du pauvre Thobald Dillon, massacr 
Lille en 1792, avait pous un ngociant anglais tabli  Cadix, M.
Langton. Lui ayant crit un billet aimable, il vint  l'instant et nous
fit beaucoup de politesses. Mme Langton se trouvait  Madrid chez sa
fille, la baronne d'Andilla, en compagnie de Mlle Carmen Langton, sa
fille cadette. M. Langton nous engagea nanmoins  dner. Il dsirait
mme nous emmener loger chez lui. Mais nous ne l'acceptmes pas. J'tais
trop souffrante pour me gner et faire des compliments. Il fut convenu
que le dner serait ajourn au premier jour o je me sentirais mieux.

Le lendemain de notre arrive, mon mari porta notre passeport  viser
chez le consul gnral de France. C'tait un M. de Roquesante, ci-devant
comte ou marquis, mtamorphos en chaud rpublicain, si ce n'est en
terroriste. Il fit cent questions  mon mari, en prenant note de ses
rponses. Cela ressemblait fort  un interrogatoire. Puis, sans doute
pour surprendre un premier mouvement: Nous avons reu aujourd'hui,
dit-il, d'excellentes nouvelles de France, citoyen.--On en tait encore
l!--Ce sclrat de Charette a enfin t pris et fusill.--Tant pis,
rpondit M. de La Tour du Pin, c'est un brave homme de moins. Le
consul se tut alors, signa le passeport et nous rappela qu'il devait de
nouveau tre prsent  l'ambassade de France  Madrid. Plus tard, nous
smes comment il nous avait recommands  Bayonne.

 cette poque, l'Espagne, aprs avoir conclu la paix avec la Rpublique
franaise, avait licenci la plus grande partie de son arme,
probablement sans la payer. Les routes taient infestes de brigands,
surtout dans les montagnes de la Sierra Morena, que nous devions
traverser. On voyageait en convois composs de plusieurs voitures
seulement. On ne prenait pas d'escorte militaire,--elle aurait peut-tre
t d'accord avec les brigands ci-devant soldats--mais les voyageurs 
cheval qui se joignaient au convoi avaient la prcaution de s'armer
jusqu'aux dents. Un convoi comprenait habituellement de quinze 
dix-huit charrettes couvertes atteles de mules.

C'est ainsi que nous partmes de Cadix. Nous occupions, mon mari, moi et
mon fils, un de ces chariots--_carro_--couchs tout au long sur nos
matelas de bord. Au-dessous, dans le fond du chariot, se trouvaient nos
bagages, recouverts d'un lit de paille qui remplissait galement les
vides existants entre les malles. Une capote en cannes artistement
cousues et recouverte d'une toile goudronne nous garantissait du soleil
pendant le jour et de l'humidit la nuit, car il arriva plusieurs fois
que nous prfrmes la charrette  l'auberge.

Mais j'ai anticip en parlant dj de notre dpart, puisque nous
restmes huit jours  Cadix, nous promenant tous les soirs sur la belle
promenade de l'Alameda, qui domine la mer et o l'on va respirer un peu
d'air, aprs avoir subi toute la journe une chaleur de 35 degrs. Mon
petit Humbert m'accompagnait, et un jour nous rencontrmes un jeune
seigneur de sept ans, en habit de soie habill et brod, l'pe au ct,
poudr  frimas et le chapeau sous le bras. Mon fils le regarda avec une
grande surprise, puis, se demandant si ce n'tait pas un de ces singes
savants que je l'avais men voir  New-York, il s'cria: _But, is it a
real boy, or is it a monkey?_[60]

Un spectacle qu'il n'oublia jamais, pas plus que moi, ce fut le
magnifique combat de taureaux du jour de la Saint-Jean. On a si souvent
dcrit cette fte nationale de l'Espagne que je n'entreprendrai pas de
le faire ici. Le cirque tait immense, et contenait au moins de quatre 
cinq mille personnes assises sur des gradins et garanties du soleil par
une toile tendue,  l'instar du vlum des amphithtres romains. Des
pompes mouillaient constamment cette toile d'une pluie trs fine qui ne
la traversait cependant pas. Aussi, quoique le spectacle comment aprs
la messe de midi et qu'il durt jusqu'au soleil couchant, je ne me
souviens pas d'avoir souffert un moment de la chaleur.

On tua dix taureaux d'une telle beaut de race qu'ils auraient fait
chacun la fortune d'un fermier amricain. Le matador tait le premier de
son espce  l'poque. C'tait un beau jeune homme de vingt-cinq ans.
Malgr le danger affreux qu'il courait, on ne concevait, grce  son
incroyable agilit, aucune inquitude. Assurment,  l'instant o les
deux adversaires, seul  seul en face l'un de l'autre, se regardent
fixement avant que le taureau ne se prcipite sur le matador, l'motion
la plus poignante que l'on puisse prouver treint tous les spectateurs.
On entendrait voler une mouche. Mais il faut comprendre que le matador
ne donne pas le coup d'pe. Il ne fait qu'en diriger la pointe sur
laquelle le taureau vient s'enferrer de lui-mme. Ce spectacle a fait
poque dans ma vie, et aucun autre ne m'a laiss une impression aussi
profonde. Je n'en ai oubli aucune particularit, et le souvenir en est
aussi prsent  ma mmoire, aprs tant d'annes, que si j'y eusse
assist hier.




IV

Le jour fix pour le dpart, nous laissmes le convoi se mettre en route
et nous restmes, mon mari, moi et notre fils, pour dner chez M.
Langton. Une barque, prpare par ses soins, devait nous mener de
l'autre ct de la baie, pour rejoindre notre caravane au port
Sainte-Marie, o elle devait coucher, car nous ne devions pas, pendant
ce long voyage, aller plus vite qu'un homme marchant  pied.

J'tais si souffrante d'une affreuse dysenterie, complique de fivre,
que mon mari hsitait  me laisser partir, et cependant il n'y avait pas
moyen de reculer. Nos bagages taient chargs. Nous avions pay la
moiti du voyage jusqu' Madrid. Notre passeport tait vis, et M. de
Roquesante, le consul rpublicain, aurait pris de l'ombrage d'un retard.
Il l'et attribu  un prtexte, je ne sais lequel, et comme j'ai
toujours cru qu'on peut surmonter le mal quel qu'il soit,  moins qu'on
n'ait une jambe casse, la pense ne me vint pas de rester  Cadix. Nous
dnmes donc chez M. Langton, aprs avoir assist au dpart de nos
compagnons de voyage, qui s'en allaient coucher  Port-Sainte-Marie.

Rien n'tait dlicieux comme cette habitation  l'anglaise, pour la
propret et le soin. M. Langton n'avait adopt des coutumes espagnoles
que celles en usage pour viter l'inconvnient d'un climat brlant. La
maison s'levait autour d'une cour carre remplie de fleurs. Elle avait
une range d'arcades au rez-de-chausse et une galerie ouverte au
premier. Une toile, tendue  la hauteur du toit, couvrait toute la
surface de la cour. Au milieu, un jet d'eau atteignait la toile, qui,
tenue ainsi toujours mouille, communiquait une dlicieuse fracheur 
toute la maison. J'avoue que j'prouvai un sentiment bien pnible en
pensant qu'au lieu de rester dans ce lieu si agrable, il me fallait,
grosse de six mois, commencer un long voyage par une chaleur de 35
degrs. Mais le sort en tait jet; le dpart s'imposait. Aprs ce dner
d'adieux, nous montmes dans la barque vers le soir, et, en une heure et
demie, le vent tant bon, nous fmes arrivs  Port-Sainte-Marie. Nous
trouvmes l notre caravane, compose de quatorze voitures et de six ou
sept hidalgos, arms de pied en cap.

Le terme de la seconde journe tait Xrs, situ  cinq lieues
seulement. Comme j'avais besoin de me reposer, nous rsolmes de laisser
encore partir la caravane et de la rejoindre le soir  Xrs. Nous
dnmes donc de bonne heure, dans la jolie localit de port
Sainte-Marie, puis nous montmes tous trois dans un _calesa_ ou
cabriolet, semblable  ceux que je vois ici  Pise, o j'cris ces
souvenirs. Notre quipage tait attel d'une grande mule. Elle n'avait
pas de bride, ce qui me parut singulier, mais sur sa tte se balanait
un haut plumet charg de grelots. Un jeune garon, son fouet  la main,
sauta lestement sur le brancard, pronona quelques paroles
cabalistiques, et la mule partit  un trot aussi rapide qu'un bon galop
de chasse. La route tait superbe, nous allions comme le vent, la mule
obissant docilement  la voix de son petit conducteur, vitant les
obstacles, serpentant dans les rues des villages que nous traversions
avec une sagacit miraculeuse. D'abord la peur me prit, puis, pensant
que l'usage du pays tait d'aller ainsi, je me rsignai.

Arrive  Xrs, je fus curieuse de connatre le prix que pouvait valoir
une mule comme celle qui nous avait mens; on me rpondit de soixante 
soixante-dix louis. Cela me parut cher.

Le lendemain, commena le vrai voyage. Mon indisposition durait
toujours, mais, tendue comme je l'tais sur un bon matelas et la route
tant superbe, je ne souffrais pas davantage que si je fusse demeure
tranquille. On s'arrtait deux heures pour dner dans des auberges
abominables, et il arriva deux ou trois fois que nous prfrmes passer
la nuit dans notre charrette, plutt que de coucher dans des lits d'une
salet rvoltante.

Nous approchions de Cordoue, lorsque la pauvre Mme Tisserandot fut prise
du mal d'enfant,  quatre lieues de cette ville, dans une grande plaine
o il n'y avait pas trace d'habitation. Elle accoucha heureusement d'une
petite fille, que le muletier lava dans du vin emprunt  son outre.
Nous n'avions rien pour la couvrir, car la pauvre mre tait prcisment
couche sur les malles qui contenaient son linge. On ne pouvait pas
attendre. Le reste du convoi avait march. Il tait dj  une assez
grande distance pour qu'il devnt trs dangereux pour nous de rester en
arrire surtout dans cette plaine de Cordoue,  laquelle s'attachait une
trs mauvaise rputation, et dont on venait prcisment de nous
raconter,  dner, des histoires toutes rcentes et trs lamentables. Le
muletier me remit entre les mains la pauvre petite toute nue. Je
l'enveloppai tant bien que mal dans les cravates de nos compagnons de
voyage, puis nous nous remmes en route, _au trot_, pour rejoindre la
queue de notre caravane. La pauvre accouche souffrait mortellement
d'une telle allure, mais il fallut en passer par l.

Nous arrivmes  Cordoue  la nuit. Comme nous marchions  une certaine
distance en arrire, tous les autres voyageurs taient dj placs
lorsque les gens de l'auberge s'approchrent de notre chariot. Voyant
une personne malade, ils crurent que c'tait la victime d'un assassinat.
Or, il est bon de savoir que, lorsque les circonstances sont de nature 
exposer, quand un crime a t commis, les gens du pays  tre appels 
tmoigner en justice, ils prennent le parti de s'enfuir, afin de pouvoir
dire, en sret de conscience, qu'ils n'ont rien vu. Ceux-ci donc
posrent leurs lampes  terre et disparurent. Le muletier, devinant
leurs motifs, eut beau les appeler, ils ne reparurent plus. Je passai
une partie de la nuit  dfaire les malles de la malade pour en retirer
ce qui tait ncessaire pour l'arranger, ainsi que le nouveau-n. Mais
auparavant il fallait manger, et, dans cette auberge, on n'offrait que
le coucher. Encore dormait qui pouvait, car des millions d'insectes de
tous genres habitaient la maison en vous guettant. Force nous fut
d'aller  la recherche d'un cabaret quelconque, o nous trouvmes avec
beaucoup de peine, vu l'heure indue, du pain et quelques tranches de
lard frit dans la pole.




V

Le lendemain matin, le convoi retarda d'une heure son dpart pour me
permettre de faire baptiser la pauvre petite, bien vivante malgr toutes
ces vicissitudes. Je dois  cette crmonie d'avoir vu la magnifique
cathdrale de Cordoue, dont M. de Custine[61] et tant d'autres ont donn
des descriptions dtailles. On concevra aisment que, voyageant d'une
faon si incommode, malade et grosse de six mois, je ne fusse gure
dispose, par la chaleur qui svit en Andalousie de midi  3
heures--moment de la journe pendant lequel on s'arrtait-- visiter des
monuments. La petite baptise fut donc cause que je vis cette admirable
glise. Aprs la crmonie du baptme--_par immersion_, car on lui
plongea la tte dans l'eau des fonts--nous passmes une heure 
parcourir cette fort de colonnes. Les muletiers vinrent nous presser de
partir. Ils emportaient des provisions pour deux repas que nous devions
faire en plein air ce jour-l aucune habitation n'existant dans la
partie du pays que nous allions traverser.

En sortant de Cordoue, on voyage une heure durant au milieu de jardins
abondamment arross, de citronniers, d'oliviers mauresques, avant de
parvenir  la muraille de l'ancienne ville, dont on dcouvre encore des
vestiges. Cela donne une ide, comme en Italie les limites de la Rome
antique, de l'immense surface qu'occupait autrefois cette grande ville
maure.

Nous dnmes, comme on nous l'avait annonc, prs d'un puits, au milieu
d'une pture couverte de moutons. L'oeil ne pouvait mesurer l'tendue de
cette plaine, longue de plusieurs lieues et couverte, tantt d'une herbe
fine, tantt de petits myrtes nains. Quelques grenadiers chargs de
fleurs se dressaient autour du puits. Cette halte avait quelque chose
d'oriental qui me plut singulirement. Je la prfrai de beaucoup  ces
sjours de trois heures dans des auberges affreuses et sales, o la
chaleur se faisait encore plus sentir.

Le lendemain et les jours suivants, nous traversmes la Sierra Morena,
et nous vmes les deux jolies petites villes de La Carlota et de La
Carolina. Elles avaient t bties pour les colonies allemandes appeles
en Espagne par M. de Florida Blanca[62], le grand ministre de Charles
III, et nous remarqumes que certains caractres de la physionomie
germanique ne s'taient pas encore effacs. On rencontrait des enfants 
cheveux blonds, dont le teint brl tout espagnol contrastait avec leurs
yeux bleus. Ces petites villes sont pittoresques, bties avec rgularit
et dans de beaux sites. La route, borde dans toutes les pentes d'un
parapet de marbre, est d'une beaut admirable. C'tait alors la seule
qui mt en communication le midi de l'Espagne avec la Castille.

 mon grand regret, nous ne passmes pas  Tolde, et nous arrivmes 
Aranjuez pour le dner, le quinzime jour du voyage, je crois. Nous y
restmes le reste de la journe, occups  admirer les frais ombrages,
les beaux saules pleureurs, les prairies verdoyantes qui, lorsqu'on
vient de l'Andalousie, puise, calcine par un soleil de juillet, vous
apparaissent comme de vertes oasis au milieu du dsert. C'est la Tage,
encore petite rivire, qui, rpandue avec art dans cette charmante
valle, y entretient une aussi dlicieuse fracheur. La cour ne se
trouvait pas  Aranjuez, et cependant, pour une raison que j'ai oublie,
nous ne visitmes pas le chteau.

Le lendemain, nous tions  Madrid, aprs deux heures de halte  la
Puerta del Sol, pour attendre que l'on et fini de visiter, fouiller,
inspecter effets et personnes des quatorze voitures de notre convoi. Et
l'on ne permettait pas  ceux qui avaient dj subi l'inspection de
partir. Le sang-froid castillan ne se drange pour rien. Il et t
inutile de tmoigner de l'impatience. Les douaniers ne l'auraient mme
pas comprise. Enfin, le signal du dpart est donn, et l'on nous mena 
l'htel Saint-Sbastien, auberge mdiocre situe dans une petite rue.

Nous prmes une assez bonne chambre. Mon mari envoya immdiatement les
lettres et les paquets dont M. Langton nous avait chargs pour sa femme
et ses deux filles. Puis je fis une toilette plus soigne que celle du
chariot, avec l'intention d'aller voir ces dames aprs notre dner. Mais
elles nous prvinrent. Une demi-heure s'tait  peine coule quand nous
vmes entrer les deux plus belles personnes du monde, la baronne
d'Andilla et Mlle Carmen Langton. La mre, souffrante, n'avait pu
sortir. Un beau-frre[63] les accompagnait, veuf d'une troisime
demoiselle Langton, qui, disait-on, tait encore plus belle que ses
soeurs. Elles se montrrent d'une bont et d'une obligeance sans
pareilles, et leur beau-frre proposa que nous prissions un petit
logement garni dans le quartier o ces dames demeuraient. Il se chargea
de tous les arrangements que cela ncessitait et se mit  notre
disposition pour tout le temps que nous resterions  Madrid. Notre
sjour ne pouvait pas tre de moins d'un mois ou six semaines, puisque
nous attendions des lettres et des rponses de Bordeaux aux lettres que
nous avions crites de Cadix.

Cependant j'avanais dans ma grossesse et je dsirais tre au Bouilh
pour mes couches avant le 10 novembre. Mon mari se rendit le lendemain
chez l'ambassadeur du Directoire pour mettre son passeport en rgle.
Comme il conservait encore le souvenir trs vif de la rception du
citoyen ci-devant comte ou marquis de Roquesante, il fut trs
agrablement surpris de l'aimable rception de l'ambassadeur. C'tait le
gnral, depuis marchal Prignon. Autrefois sous les ordres de mon
pre, il en avait reu des services qui avaient avanc sa carrire. Ne
l'ayant pas oubli, il fit beaucoup de politesses  mon mari. Toutefois
sa gratitude n'alla pas jusqu' m'honorer de sa visite. Les seigneurs
d'autrefois n'taient pas encore  la mode, comme ils le devinrent plus
tard.

Nous restmes six semaines  Madrid, combls de soins, d'attentions, de
prvenances de la part des familles Langton et Andilla. Le gendre de Mme
Langton, M. Broun, dont la femme tait morte l'anne prcdente, nous
fit visiter toutes les parties intressantes de la ville, et chaque soir
Mme d'Andilla nous conduisait au Corso, puis de l prendre des glaces
dans un caf  la mode, au bas de la rue d'Alcala. M. Broun nous montra
le portrait de sa femme. Elle avait t aussi belle, sinon plus belle
que ses soeurs. Il ne se consolait pas de l'avoir perdue  vingt-deux
ans.

Mlle Carmen Langton avait l'exquise beaut d'un ange. Elle s'tait
fiance  un jeune seigneur espagnol. Celui-ci tomba malade et mourut
quelques jours avant la date fixe pour la clbration de cette union
d'inclination. Mlle Carmen Langton en avait conu un chagrin mortel. Un
soir, en me ramenant, le cocher se trompa de rue et passa devant la
maison qu'elle devait occuper avec son fianc et o il tait mort. Cet
incident la rvolutionna. Un sourd et long gmissement s'exhala de sa
poitrine, et son beau visage devint blanc comme celui d'une statue
d'albtre. Cette charmante personne tait aussi distingue par ses
sentiments et son esprit que par sa figure.




CHAPITRE VI

I. Dpart de Madrid.--M. de Chambeau quitte ses amis.--Le _collieras_ 
sept mules.--L'Escurial.--La maison du Prince.--La granja. M.
Rutledge.--Arrive  Saint-Sbastien. Bonie nous y rejoint.--II. Les
apprhensions de Mme de La Tour du Pin en rentrant en France.--Arrive 
Bayonne.--L'interrogatoire et la feuille de route.--Une chevelure de
grande valeur.--M. de Brouquens retrouv.--Arrive au Bouilh.--La
dvastation du chteau.--La bibliothque sauve.--Arrive de
Marguerite.--Sa vie pendant la Terreur.--Naissance de Charlotte.--III.
Absence de M. de La Tour du Pin.--La crainte des _chauffeurs_.--Fortune
compromise.--Comment fut vendue la terre de Cnevires.--Dispersion des
souvenirs de famille.--IV. Voyage  Paris.--Barras et la
contre-rvolution.--La dvastation du chteau de Tesson.--M. de
Talleyrand ministre des Affaires trangres grce  Mme de
Stal.--Conspirateurs frivoles: les _collets noirs_.--Propos
imprudents.--V. Un djeuner chez M. de Talleyrand.--Galanterie de
l'ambassadeur de Turquie pour Mme de La Tour du Pin.--Jalousie conjugale
de Tallien.--Acte d'ingratitude incroyable de M. Martell.




I

Enfin nous remes une lettre de Bonie dterminant le jour o il nous
attendrait  Bayonne, et nous arrtmes cette fois un _collieras_ de
retour pour nous transporter ainsi que nos bagages. M. de Lavaur, dont
la radiation tait arrive, proposa de nous accompagner, et quoique cela
ne nous convnt gure, nous y consentmes. M. de Chambeau fut oblig de
rester  Madrid. La tendre amiti qu'il nous portait, et dont il nous a
donn tant de preuves, rendit cette sparation trs pnible pour lui et
pour nous. Depuis prs de trois ans, il partageait toutes nos
vicissitudes, nos intrts, nos peines. Mon mari le considrait comme un
frre. Pendant ces longues annes d'exil, nos penses avaient t
communes. Aussi notre pauvre ami prouva-t-il de notre dpart un affreux
dchirement. Il tait sans argent. Personne n'avait song  lui en
envoyer. Heureusement nous nous trouvmes en mesure de pouvoir lui
laisser cinquante louis, et le bonheur voulut qu'on l'accueillit dans la
maison de la comtesse de Galvez, o il resta jusqu'en 1800.

Nous partmes de Madrid  2 heures aprs-midi pour aller coucher 
l'Escurial. Le _collieras_ tait une bonne ancienne berline, attele de
sept mules, menes--disons plutt conseilles ou exhortes--par un
cocher assis sur le sige et par un aide-postillon arm d'un long fouet.
Ce dernier sautait alternativement sur l'une ou sur l'autre des mules,
qui n'avaient pas de brides et obissaient  la voix. Pourtant je crois
que les mules du timon avaient des rnes, mais les cinq autres
certainement pas. L'une d'elles, la septime, marchait isole en avant.
Elle se nommait la _generala_, et guidait toutes les autres.

 un quart de lieue de Madrid, le cocher s'aperut qu'il avait oubli
son manteau. Malgr la chaleur touffante, il ne voulut pas faire un pas
de plus, avant que le postillon n'et t le chercher mont sur l'une
des mules. Cela nous retarda beaucoup, et nous n'arrivmes  l'Escurial
que fort avant dans la nuit.

Presque toute la journe du lendemain fut consacre  visiter
l'admirable monastre[64] dont on a fait tant de descriptions. Aucune ne
m'a paru moralement exacte, parmi toutes celles que j'ai lues depuis.
Elles ne peignent pas l'espce de triste recueillement religieux que ce
lieu, ce chef-d'oeuvre de tous les arts, au milieu d'un dsert, jette
dans l'me. Tant de merveilles semblent n'avoir t rassembles dans
cette solitude que pour nous ramener  la pense de la futilit et de
l'inutilit des oeuvres des hommes. Depuis, quand se sont drouls les
vnements qui ont dchir l'Espagne, j'ai t bien frappe de l'espce
de prophtie du Pre qui nous montrait la chapelle souterraine o sont
enterrs les rois d'Espagne depuis Philippe II. Aprs nous avoir
promens au milieu des tombes, qui toutes sont semblables, il nous fit
remarquer qu'une seule restait vide: celle destine au roi rgnant,
Charles IV, et posant en mme temps la main sur le sarcophage, dont un
coin de marbre tenait le dessus ouvert, il nous dit en italien: Qui
sait s'il y sera jamais? Sur le moment, ce propos n'attira pas mon
attention. Mais, longtemps aprs, quand je vis ce malheureux prince
chass du trne, cette parole si prophtique me revint  l'esprit.

Depuis la dcouverte de l'Amrique et des mines d'or et d'argent du
Prou, les rois d'Espagne faisaient chaque anne,  l'glise l'Escurial,
un prsent magnifique de ces deux mtaux. Aussi en rsultait-il que son
trsor devint le plus riche de toute l'Europe. Tous les objets qui
provenaient de ce luxueux usage, rangs par ordre d'annes,
tmoignaient, pour un oeil observateur, de la dcroissance successive du
got, depuis les premiers, signs de Benvenuto Cellini, jusqu'au
dernier, de date toute rcente.

Le dessus du matre-autel, bas-relief tout en argent, reprsentant
l'apothose de saint Laurent, patron de l'Escurial, quoique d'une
magnificence sans gale, satisfaisait peu comme objet d'art. Je dis
satisfaisait, car il y a lieu de supposer que les malheurs de l'Espagne
auront amen la destruction de tous ces chefs-d'oeuvre. Les divers objets
 l'usage du culte taient rangs dans des armoires  glaces faites avec
les plus beaux bois des Indes orientales. J'ai conserv le souvenir
prcis d'un saint ciboire, en forme de mappemonde, surmont d'une croix
dont le milieu tait orn d'un norme diamant et les branches de quatre
grosses perles. Il y avait des ostensoirs tout brillants de pierreries.
On nous montra l'ornement du jour de Pques, fait de velours rouge
entirement brod en perles fines de grosseurs diffrentes, selon le
dessin. Bien des personnes n'auraient peut-tre pas apprci cette
magnificence, car la moindre toffe broche d'argent produisait plus
d'effet, et cependant il y avait pour plusieurs millions de perles sur
ce velours tout uni.

Nous montmes au jub, o on voyait les admirables livres d'glise
forms de feuillets en vlin dont les marges sont peintes par les lves
de Raphal, d'aprs ses dessins. Ces volumes, grand in-folio garni de
coins d'argent, relis d'une peau brune montrant le ct de l'envers,
taient placs, spars les uns des autres par une planche mince, dans
une sorte de buffet ouvert.  cause de leur poids, il et t difficile
de les sortir de leur case. Pour obvier  cet inconvnient, on avait
dispos sur le fond de chacune des cases des petits rouleaux d'ivoire
traverss par des broches de fer, autour desquelles ils tournaient. De
cette manire, le moindre effort suffisait pour amener un de ces livres
 soi. Je n'ai vu ce moyen employ dans aucune bibliothque.

C'est dans la galerie haute de l'Escurial que se trouvait le beau christ
en argent, de grandeur naturelle, de Benvenuto Cellini. Aprs avoir
parcouru, admir, cette magnifique glise, j'y restai seule, tandis que
mon mari et M. de Lavaur allrent visiter le couvent et la bibliothque,
o on voyait le beau tableau de Raphal, nomm _la Perle_[65]. On ne
m'avait pas prvenue,  Madrid, qu'une femme ne pouvait visiter la
bibliothque situe dans l'intrieur du couvent sans une permission
particulire. Je le regrettai vivement.

J'attendis assez longtemps mes compagnons de voyage pour que mon esprit
et le loisir de se perdre dans beaucoup de mditations. Je pensai  la
beaut de cet difice, puis  la bataille de Saint-Quentin[66], perdue
par les Franais, et en commmoration de laquelle l'Escurial avait t
bti par le farouche pre[67] de don Carlos[68], Aussi quand mon mari
revint me frapper sur l'paule en me disant: Allons voir la maison du
prince! je fus presque contrarie d'tre drange dans mes penses. Mon
fils, en qualit de garon, avait accompagn son pre et se montrait
tout fier d'avoir  me raconter ce qu'il avait vu.

Nous nous dirigemes donc vers cette maison du prince, btie par Charles
IV pendant qu'il tait prince des Asturies, et o il se retirait, quand
la cour tait  l'Escurial, pour chapper aux rigoureuses tiquettes
espagnoles. Elle ressemblait  une maisonnette fort lgante et dont un
modeste agent de change aurait de la peine  se contenter de nos jours.
De jolis meubles, des tableautins, des ornements d'un got douteux, une
quantit de draperies du plus vilain effet lui donnaient l'aspect d'un
petit logis de fille. Quel contraste avec l'admirable glise que nous
venions de quitter! J'en prouvais une bien dsagrable impression.

tant retourns  l'auberge, nous en partmes bientt aprs pour aller
coucher  la Granja[69], o tait installe la cour. Nous y devions
prendre des paquets du ministre d'Amrique, M. Rutledge, pour son consul
 Bayonne. Il nous offrit  souper, et le lendemain nous nous dirigemes
sur Sgovie, petite ville trs pittoresque, avec un chteau dont nous ne
vmes que la cour entoure d'arcades d'un style mauresque.

Le reste de notre voyage prsenta peu d'vnements. Nous restmes un
jour  Vittoria, pour permettre de soigner _la generala_, car sans elle
on ne pouvait marcher, puis une journe  Burgos, o j'allai voir la
cathdrale, et enfin nous arrivmes  Saint-Sbastien, o Bonie nous
attendait.




II

Je n'prouvais aucun plaisir  rentrer en France. Au contraire, les
souffrances que j'y avais endures pendant les six derniers mois de mon
sjour m'avaient laiss un sentiment de terreur et d'horreur que je ne
pouvais surmonter. Je songeais que mon mari revenait avec une fortune
perdue, que des affaires difficiles allaient l'occuper dsagrablement,
et que nous tions condamns  habiter un grand chteau dvast, puisque
tout avait t vendu au Bouilh. Ma belle-mre vivait encore. Elle tait
rentre en possession de Tesson et d'Ambleville. Dpourvue de toute
intelligence, trs mfiante, trs obstine, elle n'avait, pour les
affaires, de confiance en personne. Combien je regrettais ma ferme, ma
tranquillit! Ce fut avec un vritable serrement de coeur que je passai
le pont de la Bidassoa, et que je me sentis sur le territoire de la
Rpublique _une et indivisible_.

Nous arrivmes le soir  Bayonne.  peine tions-nous entrs dans
l'auberge que deux gardes nationaux vinrent chercher M. de La Tour du
Pin pour l'amener devant l'autorit, reprsente alors, me semble-t-il,
par le prsident du dpartement. Ce dbut me causa une grande frayeur.
Conduit, accompagn par Bonie devant les membres du tribunal assembls,
il fut questionn sur ses opinions, ses projets, ses actions, sur les
causes et les raisons de son absence et sur celles de son retour. Il
s'aperut aussitt qu'il avait t dnonc par M. de Roquesante, et le
dclara franchement, en disant, en mme temps, combien il avait au
contraire eu  se louer de l'ambassadeur  Madrid. Aprs des pourparlers
qui durrent au moins deux heures--elles me parurent avoir dur un
sicle, tant j'tais reste inquite  l'auberge--mon mari revint. On
l'autorisait  continuer sa route jusqu' Bordeaux, mais muni d'une
espce de feuille de route officielle o toutes les tapes taient
marques, et avec l'injonction de faire viser cette feuille  chaque
arrt. De telle sorte que, si je m'tais trouve fatigue ou souffrante,
ce qui n'aurait pas t impossible, avance comme je l'tais dans ma
grossesse, il et fallu le faire constater officiellement par l'autorit
du lieu.

Bonie nous quitta et retourna  Bordeaux par le courrier. Nous prmes un
mauvais voiturier, qui nous conduisit  petites journes. Un seul
vnement marqua notre route.  Mont-de-Marsan, ayant fait venir un
perruquier pour me peigner, il me proposa,  ma grande surprise, 200
francs en change de mes cheveux. Les perruques blondes taient
tellement  la mode  Paris, disait-il, que certainement il gagnerait au
moins 100 francs si je consentais  lui vendre ma tte. Je refusai cette
proposition, bien entendu, mais j'en conus beaucoup de respect pour mes
cheveux, qui taient, modestie  part, trs beaux dans ce temps-l.

Nous retrouvmes  Bordeaux l'excellent Brouquens. Il avait prospr
pendant la guerre contre l'Espagne et se trouvait rengag alors dans la
compagnie des vivres des armes d'Italie. Il nous reut avec cette
tendre amiti qui ne s'tait jamais un instant dmentie. Mais j'tais
impatiente de me retrouver chez moi, et je pris des arrangements avec
mon bon docteur Dupouy qui devait venir me soigner. Puis, l'affaire de
la leve du squestre termine, nous arrivmes au Bouilh pour y faire
ter les scells.

Le premier moment, je l'avoue, mit singulirement  l'preuve ma
philosophie. Cette maison, je l'avais laisse bien meuble, et si on n'y
trouvait rien d'lgant, tout y tait commode et en abondance. Je la
retrouvais absolument vide: pas une chaise pour s'asseoir, pas une
table, pas un lit. J'tais sur le point de cder au dcouragement, mais
la plainte et t inutile. Nous nous mmes  dfaire nos caisses de la
ferme, depuis longtemps dj arrives  Bordeaux, et la vue de ces
simples petits meubles, transports dans ce vaste chteau, provoqua en
nous bien des rflexions philosophiques.

Le lendemain, beaucoup d'habitants de Saint-Andr, honteux d'tre venus
 l'encan de nos meubles, vinrent nous proposer de les racheter pour ce
qu'ils leur avaient cot. Nous reprmes ainsi, dans des conditions
raisonnables, ce qui nous convint le mieux, quand nous jugemes que les
acheteurs n'avaient acquis que par poltronnerie. Quant aux bons
rpublicains, ils ne se soumirent pas  cette complaisance
antinationale. La batterie de cuisine, une des choses ayant le plus de
valeur, tait trs belle. On l'avait transporte au district de Bourg
avec l'intention de l'envoyer  la Monnaie. On nous la rendit, ainsi que
la bibliothque, qui avait t galement dpose au district. Nous
passmes trs agrablement plusieurs jours  la placer sur ses tagres,
et, avant l'arrive du docteur Dupouy, tous nos arrangements intrieurs
taient termins comme si nous avions t installs au Bouilh depuis un
an.

J'eus  ce moment un trs grand bonheur: ce fut l'arrive de ma chre
bonne Marguerite. Mme de Valence, en sortant de prison  Paris, l'avait
appele chez elle pour soigner ses deux filles. Mais ds que cette
excellente femme apprit mon retour, rien ne put l'empcher de venir me
rejoindre. Je la revis avec un sensible plaisir. Elle avait chapp,
malgr l'aristocratie de son tablier blanc,  tous les dangers de la
Terreur. Un mois aprs mon dpart pour l'Amrique, elle arrivait 
Paris, o une bourgeoise de ses amies lui donnait asile. Quelques jours
aprs elle sortait, vtue comme d'habitude en bonne de grande maison,
avec un tablier d'une blancheur de neige.  peine avait-elle fait
quelques pas dans la rue, qu'une cuisinire, le panier au bras, la
poussa dans un de ces passages sombres que l'on nomme  Paris une alle,
et lui dit: Ah! malheureuse, vous ne savez donc pas que vous serez
arrte et guillotine avec un tablier comme celui-l! Ma pauvre bonne
fut stupfaite d'avoir encouru la peine de mort pour cette habitude de
toute sa vie. Elle remercia celle qui venait de la lui sauver, et ayant
cach son ajustement antirpublicain, elle s'empressa d'acheter quelques
aunes de toiles pour, comme elle le disait, se dguiser.

Peu de temps aprs, passant sur la place Vendme, elle aperut deux
enfants de six  sept ans jouant devant une porte cochre, et, les
trouvant jolis, elle leur parla. Elle apprit d'eux qu'ils demeuraient
avec leur grand-pre qui tait impotent et avait des gardes chez lui,
que leur papa et leur maman taient en prison, que tous les domestiques
avaient quitt et qu'ils restaient seuls avec grand-papa. Il n'en
fallait pas davantage  l'excellent coeur de Marguerite. S'tant fait
conduire par les enfants chez leur grand-pre, celui-ci lui confirma la
vrit de leur rcit. Elle lui proposa de rester  son service pour le
soigner, ainsi que les enfants. Il accepta avec bonheur, et, deux heures
aprs, elle s'installait auprs d'eux. Son sjour dans cette maison se
prolongea jusqu'aprs la mort de Robespierre. Mme de Valence la prit
alors chez elle. Ds mon retour, comme je l'ai dit, elle vint me
retrouver. Elle arriva au Bouilh  temps pour recevoir ma chre fille
Charlotte, dont j'accouchai le 4 novembre 1796. Je la nommai
Charlotte[70] parce qu'elle tait filleule de M. de Chambeau. Sur le
registre de la commune, nanmoins, elle fut inscrite sous le nom d'Alix,
seul nom, par consquent, qu'elle put prendre dans les actes.




III

Lorsque je fus rtablie, dans le mois de dcembre, mon mari alla faire
une tourne  Tesson,  Ambleville et  La Roche-Chalais, o il ne nous
restait que quelques vieilles tours ruines, de 30.000 francs de cens et
rentes que valait cette terre. Je restai seule dans le grand chteau du
Bouilh, avec Marguerite, deux servantes et le vieux Biquet, qui
s'enivrait tous les soirs. Les paysans de la basse-cour taient loin.
Quelques mauvaises planches seulement fermaient la partie du
rez-de-chausse non encore acheve. C'tait le temps o les troupes de
brigands nomm _chauffeurs_ jetaient la terreur dans tout le midi de la
France. Tous les jours on contait d'eux de nouvelles horreurs. Ils
avaient brl les pieds d'un M. Chicous, ngociant de Bordeaux,  deux
lieues du Bouilh, pour l'obliger  dire o tait son argent. Plusieurs
annes aprs, j'ai vu cet infortun marchand, appuy sur des bquilles.
J'tais glace de terreur, je l'avoue  ma honte. Combien de fois,
assise sur mon lit, n'ai-je pas pass la moiti de la nuit coutant les
chiens de garde aboyer, et croyant qu' tous moments les brigands
allaient forcer les planches minces qui fermaient alors les fentres du
rez-de-chausse. Il me semble n'avoir jamais pass de ma vie un temps
plus pnible! Comme je regrettais ma ferme, mes bons ngres, ma
tranquillit d'autrefois! Mes jours n'taient pas plus heureux que mes
nuits. Je pensais  mon mari, courant le pays sur un mauvais cheval, au
milieu de l'hiver, dans des chemins affreux comme taient ceux des
provinces mridionales, surtout  cette poque.

Nos affaires, qui taient loin de prendre une tournure favorable, me
proccupaient aussi constamment. On avait conseill  mon mari de
n'accepter la succession de son pre que sous bnfice d'inventaire, et
plt  Dieu qu'il l'et fait! Mais la manire funeste dont nous avions
perdu mon beau-pre et le profond respect que M. de La Tour du Pin avait
pour sa mmoire le dtourna d'adopter un tel parti. Cette succession
comprenait la terre du Bouilh, quelques parties de La Roche-Chalais et
nos droits sur la fortune de ma belle-mre, qui s'tait engage par
notre contrat de mariage.

Je n'entrerai pas dans les dtails de notre ruine, dont le souvenir
m'chappe maintenant, et ne les ayant d'ailleurs jamais bien exactement
connus. Je sais seulement que, lorsque je me suis marie, mon beau-pre
passait pour avoir 80.000 francs de rentes. Pendant son ministre, il
vendit le domaine d'une terre en Quercy, nomm Cnevires. Cette terre
avait perdu, par l'abolition des cens et rentes, la plus grande partie
de sa valeur, reprsente par un revenu de 15.000  20.000 francs. Elle
fut achete par un ancien administrateur de la monnaie de Limoges, M.
Naurissart[71]. On spcifia dans le contrat que l'acheteur n'tait pas
acqureur des droits de cens et rentes, pour le cas o on les
rtablirait.

La terre de La Roche-Chalais, prs de Coutras, n'avait pas de domaine
foncier. Elle tait toute en rentes. Mon beau-pre y entretenait un
rgisseur pour les percevoir, et un vaste grenier pour emmagasiner
celles qui se percevaient en nature et que l'on vendait au fur et 
mesure de leur rentre. Le revenu de cette terre se montait  30.000
francs nets. Mon beau-pre, tant pass  La Roche-Chalais en se rendant
aux tats gnraux, cda  un meunier, moyennant une rente de 2.400
francs, les dbris du vieux chteau pour construire des moulins sur la
rivire qui dpendait de la terre. Le passage de la rivire tait dj
afferm pour une somme de 1.000  1.100 francs.

Trois mois aprs, le meunier se considra comme propritaire. Mon
beau-pre l'attaqua devant les tribunaux pour le mettre en demeure de
payer les matriaux avec lesquels il avait construit les moulins. Le
procs trana en longueur, et, ayant t port devant le Conseil d'tat,
sous Napolon, nous le perdmes.

Ainsi donc, voici comment on peut valuer nos pertes:

      La Roche-Chalais                30.000 fr.

     Le passage de Cubzac              12.000 fr.

     Les droits et rentes du Bouilh     6.000 fr.

     Les droits et rentes de Tesson     7.000 fr.

     Les droits et rentes d'Ambleville  3.000 fr.

     Total                             58.000 fr.

On pourrait ajouter la maison de Saintes, belle habitation en parfait
tat d'entretien et dont on aurait pu tirer un loyer de 3.000 francs.
L'autorit dpartementale s'en empara, et quand, au bout de quelques
annes, on nous la rendit, son tat de dlabrement tait tel qu'elle
avait perdu toute sa valeur.

Nous perdmes aussi le mobilier du chteau de Tesson. M. de Monconseil
le laissa  mon beau-pre. Celui-ci l'avait non seulement entretenu,
mais considrablement augment, car ce chteau tant dans son
commandement du Poitou, Saintonge et pays d'Aunis, il y faisait toutes
ses affaires publiques et y recevait beaucoup de monde. Ce mobilier fut
vendu en mme temps que celui du Bouilh, c'est--dire pendant les mois
qui s'coulrent entre l'poque de la condamnation suivie de l'excution
de mon beau-pre et la date du dcret qui restitua les biens des
condamns  leurs enfants. On peut dire que c'est pendant cette priode
de quelques mois que presque tous les mobiliers des chteaux de France
ont t vendus. Il faut en excepter les bibliothques qui, aprs avoir
t transportes dans les chefs-lieux de canton, furent ensuite rendues
 leurs propritaires. Ces ventes ont port le coup le plus dsastreux
aux souvenirs de famille. Personne n'a revu la chambre o il tait n,
ni retrouv le lit o tait mort son pre, et il est incontestable que
la dispersion soudaine de tous ces souvenirs du toit paternel ont
fortement contribu  la dmoralisation de la jeune noblesse.




IV

Nous demeurmes au Bouilh tout l'hiver et une partie du printemps. Vers
le mois de juillet 1797, mon mari reconnut la ncessit de se rendre 
Paris pour terminer le rglement de ses affaires avec M. de Lameth.
Inspire comme par un pressentiment, je demandai  l'accompagner. Mme de
Montesson, toujours pleine de bonts pour moi, me fit proposer par Mme
de Valence de loger chez elle  Paris. Personnellement, elle tait
tablie pour l't  la campagne, dans une maison qu'elle venait
d'acheter auprs de Saint-Denis. Les six semaines que nous comptions
passer  Paris, avant de revenir au Bouilh pour les vendanges, ne
demandaient pas un gros bagage. Nous n'emportmes donc que le strict
ncessaire pour nous et les enfants.

Un grand nombre d'migrs taient rentrs sous des noms emprunts. Mme
d'Hnin, revenue sous celui d'une marchande de modes de Genve, Mlle
Vauthier, avait t s'tablir chez Mme de Poix,  Saint-Ouen. Mme de
Stal, protge par Barras, le directeur, et beaucoup d'autres encore,
se trouvaient  Paris.

M. de Talleyrand nous y appelait et engageait en particulier mon mari 
venir. On commenait  parler de contre-rvolution,  laquelle tout le
monde croyait. Le gouvernement s'tait constitu et les deux assembles,
le conseil des Cinq-Cents et celui des Anciens, comptaient beaucoup de
royalistes. Le salon de Barras, le directeur influent, dont la duchesse
de Brancas faisait les honneurs, en tait rempli. Et, quoique les autres
directeurs ne semblassent pas disposs  suivre l'exemple de leur
collgue, il est certain que jamais la cause des Bourbons n'a eu autant
de chances de succs qu' cette poque.

Nous partmes, dans une espce de voiturin, mon mari, moi, ma bonne
Marguerite et nos deux enfants: l'un, Humbert, g de sept ans et demi;
l'autre Charlotte, que je nourrissais, de huit mois.

Nous passmes quelques jours  Tesson. Le chteau se trouvait dans un
tat de dlabrement affreux. On avait non seulement enlev tous les
meubles, mais on avait arrach les papiers, t les serrures de beaucoup
de portes, les jalousies de plusieurs fentres, les fers de la cuisine,
les grilles des fourneaux. C'tait une vritable dvastation.
Heureusement, Grgoire avait empil sur son lit, sur celui de sa femme
et de sa fille, autant de matelas qu'il avait t en son pouvoir de
sauver, et ils servirent  nous coucher pendant notre sjour  Tesson.

Mon motion fut vive en revoyant ce bon mnage Grgoire, qui avait cach
mon mari avec tant de soin et de dvouement. Auparavant, en passant 
Mirambeau, j'avais vu le serrurier Potier et sa femme, chez lesquels M.
de La Tour du Pin tait rest trois mois enferm dans un trou o l'on ne
voyait pas assez clair pour lire. Combien je rendis de nouveau grce 
Dieu de lui avoir permis d'chapper  tous les dangers de cet affreux
temps de la Terreur. Le souvenir en restait grav avec tant d'intensit
dans mon esprit, que trs souvent encore j'avais des cauchemars o je
rvais que l'on cherchait mon mari, qu'on le poursuivait de chambre en
chambre, et brusquement je me rveillais couverte d'une sueur froide et
avec de douloureux battements de coeur.

Nous arrivmes enfin au but de notre voyage. Mme de Valence me reut
avec bonheur, et Mme de Montesson, qui n'tait pas encore  la campagne,
m'accueillit avec mille bonts.  Paris, un peu de singularit appelle
toujours l'attention; aussi y fis-je tout de suite _effet_.

En descendant de voiture, et comme mon mari et moi nous soupions dans la
chambre de Mme de Valence, on annona M. de Talleyrand. Il fut fort aise
de nous voir, et au bout d'un moment, il dit: Eh! bien, Gouvernet,
qu'est-ce que vous comptez faire?--Moi, rpondit M. de La Tour du Pin
tout surpris, mais je viens pour arranger mes affaires.--Ah! dit M. de
Talleyrand, je croyais... Puis il changea de conversation et parla de
choses futiles et indiffrentes. Quelques instants plus tard,
s'adressant  Mme de Valence, il se prit  dire, avec cet air nonchalant
qu'il faut avoir vu pour s'en faire une ide:  propos, vous savez que
le ministre est chang; les nouveaux ministres sont nomms.--Ah!
fit-elle, et quels sont-ils? Alors, aprs un moment d'hsitation, comme
s'il avait oubli les noms et qu'il les recherchait, il dit: Ah! oui,
voici: un tel  la guerre, un tel  la marine, un tel aux finances...
Et aux affaires trangres, dis-je... Ah! aux affaires trangres? Eh!
mais... moi, sans doute! Puis, prenant son chapeau, il s'en va.

Nous nous regardmes, mon mari et moi, sans surprise, car rien ne
pouvait surprendre de M. de Talleyrand, si ce n'est qu'il et fait
quelque chose de mauvais got. Il restait minemment grand seigneur,
tout en servant un gouvernement compos du rebut de la canaille. Le
lendemain, on le trouvait tabli aux affaires trangres, comme s'il
avait occup ce poste depuis dix ans. L'intervention de Mme de Stal,
toute-puissante en ce moment par Benjamin Constant, l'avait fait
ministre. Il tait arriv chez elle, et jetant sur la table sa bourse
contenant quelques louis seulement, il lui dit: Voil le reste de ma
fortune! Demain ministre ou je me brle la cervelle! Aucune de ces
paroles n'tait vraie, mais c'tait dramatique, et Mme de Stal aimait
cela. D'ailleurs, la nomination ne fut pas difficile  obtenir. Le
Directoire, et surtout Barras, se trouvaient trop honors d'avoir un tel
ministre.

Je ne ferai pas ici l'histoire du 18 fructidor. On peut la lire dans
tous les mmoires du temps. Les royalistes avaient beaucoup d'espoir, et
les intrigues se croisaient dans tous les sens. Beaucoup d'migrs
taient rentrs. Ils portaient des signes de ralliement, tous
parfaitement connus de la police: le collet de l'habit en velours noir,
un noeud, je ne sais plus de quelle forme, au coin du mouchoir, etc.,
etc. Et c'tait par des absurdits de ce genre que l'on croyait sauver
la France. Mme de Montesson revenait tout exprs de la campagne pour
donner  dner aux dputs bien disposs. M. Brouquens, notre excellent
ami, tait aussi un des amphitryons de ces dners, o l'on parlait avec
une imprudence incroyable. Nous retrouvions tous les jours, mon mari et
moi, des gens de notre connaissance, et la singularit de la vie que
j'avais mene en Amrique, le dsir que je tmoignais d'y retourner, me
rendirent fort  la mode pendant un mois.

Mme d'Hnin, notre tante, tait revenue, comme je l'ai dit, sous un nom
suppos, avec un passeport genevois. Elle habitait chez Mme de Poix,
installe elle-mme, pour la dure de l't, dans une maison qu'on lui
avait prte,  Saint-Ouen. Nous y fmes passer quelques jours, au grand
plaisir d'Humbert, qui s'ennuyait fort  Paris, o il ne sortait pas.

J'tais frappe de l'extrme imprudence avec laquelle on parlait 
table, devant les gens de service, des projets et des esprances des
royalistes. On dsignait tout haut, par leur nom, les migrs, rentrs
avec de faux papiers, qu'on avait rencontrs le matin dans Paris. On ne
se taisait pas davantage sur les dputs du conseil des Cinq-Cents ou
sur ceux du conseil des Anciens sur lesquels on croyait pouvoir compter.
On me trouvait ridicule et pdante quand je disais, comme j'en avais la
certitude, que M. de Talleyrand n'ignorait rien de ce qui se tramait, au
cas o il ft vrai qu'il se tramt quelque chose, et mme qu'il s'en
moquait.

Je voyais galement Mme de Stal presque tous les jours. Malgr sa
liaison plus qu'intime avec Benjamin Constant, elle travaillait pour le
parti royaliste, ou plutt pour les transactions. Un jour je dnais chez
elle avec huit ou dix des dputs les plus distingus; parmi eux, MM.
Barb-Marbois, Portalis, Villaret de Joyeuse, Dupont de Nemours, et le
dfenseur de la reine, Tronson du Coudray. Ce dernier disait  Benjamin:
Vous qui allez tous les jours chez Barras, vous savez bien que nous
marchons sur du velours.  quoi l'autre rpondit par ce vers de M. de
Lally:

     Ils n'arracheront pas un cheveu de ta tte.

Ah! certes, je le crois, puisque j'ai une perruque, reprit Tronson du
Coudray. Voil comment badinaient et traitaient les affaires les
infortuns qui quinze jours aprs partaient pour Cayenne.




V

Sur ces entrefaites arriva  Paris une ambassade turque, et M. de
Talleyrand offrit un magnifique djeuner  l'ambassadeur et  sa suite.
On ne se mit pas  table. Mais, sur le ct d'un grand salon, on dressa
un buffet en gradins s'levant  moiti de la hauteur des fentres,
garni de mets exquis de tous genres entremls de vases remplis des
fleurs les plus rares. Des canaps occupaient les autres cts du salon,
et l'on apportait de petites tables rondes toutes servies devant les
personnes qui s'asseyaient. M. de Talleyrand conduisit l'ambassadeur
vers un divan, o il s'accroupit aussitt  la mode orientale, et
l'engagea, par l'intermdiaire d'un interprte,  choisir la dame en la
compagnie de laquelle il lui serait agrable de djeuner. Il n'hsita
pas, et me dsigna. Je n'en devrais pas tirer grande vanit, car parmi
celles qui assistaient  ce djeuner, aucune ne supportait le grand jour
de midi du mois d'aot, dont mon teint et mes cheveux blonds ne
craignaient pas la clart. Ma confusion, nanmoins, fut extrme, quand
M. de Talleyrand vint me chercher pour m'amener auprs de ce musulman,
qui me tendit la main avec beaucoup de grce. C'tait un bel homme de
cinquante  soixante ans, bien vtu, comme les Turcs s'habillaient
alors, et coiff d'un norme turban de mousseline blanche. Pendant le
djeuner, il fut fort galant, et j'achevai sa conqute en refusant un
verre de vin de Malaga. Il me fit tenir mille propos aimables par son
interprte grec, M. Angelo, que tout Paris a connu. Entre autres choses,
il me demanda si j'aimais les odeurs. Comme je rpondis que j'aimais ce
qu'on nommait en France les pastilles du srail, il prit mon mouchoir,
l'tendit sur ses genoux, puis, fouillant dans une immense poche de sa
pelisse, il remplit ses deux mains de petites pastilles grosses comme
des pois, que les Turcs ont coutume de mettre dans leurs pipes, et, les
ayant places dans le mouchoir, il me les donna.

Le lendemain il m'envoya, par M. de Talleyrand, un grand flacon
d'essence de roses, ainsi qu'une trs belle pice d'toffe vert et or de
fabrique turque.  cela se borna mon triomphe, dont on parla un jour.
Aucune des dames que l'on nommait _du Directoire_: la duchesse de
Brancas, Mme Tallien, Mme Bonaparte, etc., n'avaient t invites  ce
djeuner.

Vous pensez bien, mon fils[72], que mon premier soin, en arrivant 
Paris, fut d'aller voir Mme Tallien,  qui nous devions la vie. Je la
trouvai tablie dans une petite maison nomme _la Chaumire_, au bout du
cours la Reine. Elle me reut avec beaucoup d'affection, et voulut
aussitt m'expliquer comme elle _s'tait trouve dans l'obligation_
d'pouser Tallien, dont elle avait un enfant. La vie commune avec ce
nouvel poux lui semblait dj insupportable. Rien n'galait, parat-il,
son caractre ombrageux et souponneux. Elle me conta qu'un soir, tant
rentre  une heure du matin, il eut un accs de jalousie tel qu'il
avait t sur le point de la tuer. Le voyant armer un pistolet, elle
prit la fuite, et ayant t demander asile et protection  M. Martell,
dont elle avait sauv la vie  Bordeaux, celui-ci avait refus de la
recevoir. Elle pleurait amrement en me racontant ce trait
d'ingratitude. Aussi ma reconnaissance, que je lui tmoignai avec
chaleur, comme je la sentais, lui sembla douce. Tallien vint un moment
dans la chambre de sa femme. Je le remerciai assez froidement, et il me
dit de compter sur lui en toute occasion. On verra plus loin de quelle
faon il tint parole.




CHAPITRE VII

I. Le 18 Fructidor.--Une promenade dans Paris.--Mme de Stal et Benjamin
Constant professent des opinions diffrentes.--Expulsion des migrs
rentrs.--Le dpit de Mme de Pontcoulant.--La situation de M. et de Mme
de La Tour du Pin. Conduite de Talleyrand et de Tallien en cette
circonstance.--II. Nouvel exil.--Rencontre d'un ami d'Amrique.--Les
douaniers anglais.--Aimable accueil de lady Jerningham.--Un ami
retrouv.--Visite de Mme Dillon.--III. Betsy et Alexandre de La
Touche.--Mme de La Tour du Pin revoit Mme de Rothe et l'archevque de
Narbonne.--Lord Dillon. Son apostasie et son mariage avec une actrice,
Mlle Rogier.--Lord Kenmare et sa fille lady Charlotte Goold.--IV.
Caractre dominateur de Mme d'Hnin.--La socit des migrs.--Dpart
pour Cossey.--Les courses de Newmarket.--L'amabilit de lady
Jerningham.--La vie  Cossey.--La table de famille.--V. Installation 
Richemond avec Mme d'Hnin.--Affaires litigieuses entre Mme Dillon et M.
Combes.--Un hritage difficile  raliser.--Gne de Mme de la Tour du
Pin.--Situation difficile du mnage en commun avec Mme d'Hnin.




I

Mon mari travaillait  ses affaires, et avait entrepris des ngociations
pour racheter une partie de la terre de Hautefontaine, qu'on venait de
vendre, lorsqu'un matin,  la pointe du jour, le 18 fructidor--4
septembre 1797--tant assise sur mon lit, occupe  donner le sein  ma
fille, je crus entendre sur le boulevard un bruit de voiture
d'artillerie. Ma chambre donnant sur la cour, je dis  Marguerite
d'aller voir  la fentre de la salle  manger ce qui se passait. Elle
revint en m'annonant que de nombreux gnraux, des troupes, des canons
remplissaient le boulevard. Je me levai au plus vite et j'envoyai
rveiller mon mari qui couchait au-dessus de ma chambre. Nous allmes
tous deux  la fentre, o bientt aprs Mme de Valence nous rejoignit.
Augereau tait l, donnant des ordres. On barra la rue des Capucines et
la rue Neuve-du-Luxembourg. M. de La Tour du Pin se rendit alors chez M.
Villaret de Joyeuse, qui demeurait  l'entre de cette dernire rue, et
ne le quitta qu'au moment de son arrestation.

Vers midi, comme personne ne nous apportait de nouvelles, Mme de Valence
et moi, pousses par la curiosit d'tre renseignes, nous sortmes,
modestement vtues pour ne pas tre remarques, avec l'intention d'aller
chez Mme de Stal. Nous pensions prendre la rue Neuve-du-Luxembourg.
Elle tait barre par une pice de canon. Celle des Capucines de mme.
La rue de la Paix n'existait pas  cette poque. Nous dmes remonter
jusqu' la rue de Richelieu pour trouver un passage libre. Toutes les
boutiques taient fermes. Il y avait beaucoup de monde dehors, mais on
ne se parlait pas. Parvenues au guichet, nous le trouvmes encombr
d'une quantit de personnes que l'on empchait de pntrer sur le quai.
 force de pousser et de nous glisser, nous parvnmes enfin  tre au
premier rang de la foule. Devant nous, des soldats faisaient la haie
pour assurer le passage de cinq ou six voitures fortement escortes qui
se dirigeaient au petit pas vers le pont Royal. Dans l'une d'elles--la
dernire--nous reconnmes MM. Portalis et Barb-Marbois. Nous ayant
aperues, ils nous firent un signe d'amiti qui semblait dire: Nous ne
savons pas ce qu'on va faire de nous. En voyant ce signe, une quantit
de ces horribles femmes qu'on ne rencontre qu'aux jours de rvolution et
de tumulte, se mirent  nous apostropher et  crier:  bas les
royalistes! La peur me prit, je l'avoue. Heureusement, comme nous nous
trouvions immdiatement derrire le cordon des soldats, nous nous
faufilmes entre eux et, passant de l'autre ct, nous arrivmes chez
Mme de Stal.

Elle tait avec Benjamin Constant et fort anime contre lui parce qu'il
soutenait que le Directoire, en arrtant les dputs, avait fait un coup
d'tat indispensable. Comme elle exprimait la crainte qu'on ne les ft
juger par une commission, il ne repoussa pas cette ide et dit, avec son
air hypocrite: Ce sera fcheux, mais c'est peut-tre ncessaire! Puis
il nous apprit que tous les migrs rentrs recevraient l'ordre de
quitter de nouveau la France, sous peine d'tre jugs par des
commissions militaires. Cette nouvelle me consterna et j'eus hte de
rentrer chez moi pour l'apprendre  mon mari. Hlas! on criait dj dans
les rues l'ordonnance du Directoire. En arrivant, je trouvai mon mari
trs perplexe quant au moyen d'avertir de tous ces vnements sa tante,
qui habitait Saint-Ouen. Les portes de Paris taient fermes. Personne
ne pouvait sortir des barrires sans une permission spciale.

Par un bonheur singulier, je rencontrai Mme de Pontcoulant, que je
connaissais pour l'avoir vue souvent chez Mme de Valence. Je dirai
ultrieurement qui elle tait. Elle se rendait  Saint-Denis, o se
trouvait sa maison de campagne, munie d'un laissez-passer de sa section
pour elle et pour sa femme de chambre. Je la priai de me permettre de me
substituer  cette dernire, et, avec son obligeance habituelle, elle y
consentit. Sur quoi, comme je ne pouvais abandonner ma petite Charlotte
que je nourrissais, je lui demandai de m'adopter non pas  titre de
femme de chambre, mais  titre de nourrice. La pense qu' son ge--elle
avait de quarante cinq  cinquante ans--on la croirait,  la barrire,
mre d'un enfant de huit mois, lui sourit. Nous partmes donc ensemble.
La pauvre femme fut bien vite dsillusionne. En effet, arrives  la
porte de la ville, les commis et les soldats, au lieu de fliciter la
matresse, prodigurent leurs compliments  la nourrice. Mme de
Pontcoulant en conut de l'humeur, ce qui fut cause qu'au lieu de me
mener  Saint-Ouen--ce dtour n'aurait pas allong son chemin de dix
minutes--elle me dposa tout uniment sur la route,  l'extrmit d'une
avenue trs longue, que le poids de ma fille, alors fort grassouillette,
me ft paratre plus longue encore  parcourir.

On imaginera aisment avec quelles exclamations je fus reue par Mme de
Poix et par ma tante. Celle-ci se dcida  repartir aussitt pour
l'Angleterre. Auprs de ces dames se trouvaient plusieurs anciens
migrs que la ncessit de s'loigner de nouveau de France dsespra.
Cela mettait fin brusquement et d'une faon irrmdiable  tous les
arrangements entrepris avec les acqureurs de biens nationaux, et il est
permis d'affirmer, avec raison, que les vnements du 18 fructidor ont
t aussi funestes aux fortunes des particuliers que la Rvolution
elle-mme, car ils arrtrent net toutes les transactions auxquelles
taient,  cette poque, disposs les dtenteurs des proprits qui
venaient d'tre vendues au profit de la nation.

Le dcret ordonnait  tous les migrs rentrs sur le territoire
franais de sortir de Paris dans les vingt-quatre heures et de la France
dans les huit jours. Mon avis tait de repartir  l'instant mme pour le
Bouilh. Ayant quitt la France avec un passeport en rgle et tant
revenus avec ce mme passeport dment vis par les autorits franaises,
aux tats-Unis et en Espagne, je pensais que le dcret ne pouvait
s'appliquer  nous qui n'tions pas rentrs furtivement. Pour s'en
assurer, mon mari alla trouver M. de Talleyrand. Fort occup de son
propre avenir, il ne s'embarrassait aucunement de celui des autres.
Aussi, rpondit-il sans hsiter que cela ne le regardait pas, et il nous
engagea  soumettre le cas au ministre de la police, Sottin. Je me
rendis alors chez Tallien, qui me fit trs bon accueil. Il libella la
situation dans laquelle nous nous trouvions, sans mentionner nos noms:
Un particulier, parti en 1794, avec passeport, etc., etc. Les
circonstances taient relates de la manire la plus favorable. Tallien
me promit d'aller,  l'instant mme, chez Sottin, pour lui faire
apostiller ce papier, sans lequel nous ne pourrions faire viser le
passeport de la municipalit de Saint-Andr-de-Cubzac, avec lequel nous
tions venus  Paris, et dont nous devions tre porteurs pour pouvoir
sortir des barrires.

Je rentrai chez moi assez inquite et commenai  faire mes paquets. On
venait d'afficher un ordre de police mettant en demeure les
propritaires de dnoncer tout habitant de leurs maisons qui serait 
Paris sans papiers en rgle. Nous ne voulions pas crer des ennuis  Mme
de Montesson, qui nous logeait. Sa propre position l'inquitait et la
proccupait dj suffisamment, car, comme depuis plusieurs mois elle
recevait et accueillait avec une grande bienveillance les dputs
dports, elle craignait d'tre fort compromise.

Enfin, aprs plusieurs heures d'une attente trs pnible, Tallien me
retourna la demande qu'il avait soumise  l'inspection de Sottin. Ce
ministre y avait ajout, de sa main, et sign, l'annotation suivante:
Ce particulier est dans la loi. Tallien, dans un billet qu'il
m'crivait en mme temps  la troisime personne, s'excusait assez
poliment de n'avoir rien pu obtenir, mais la fin de son billet aurait pu
se traduire par ces mots: _Je vous souhaite un bon voyage._




II

Il y avait deux partis  prendre. Nous pouvions demander un passeport
pour l'Espagne et passer au Bouilh, o je serais reste quelque temps,
tandis que mon mari aurait gagn Saint-Sbastien. C'et t le plus
sage. Nous pouvions aussi aller en Angleterre, et, de l, selon les
circonstances, retourner en Amrique. Ma tante, Mme d'Hnin, avait
beaucoup d'empire sur mon mari. Elle le dcida  adopter ce dernier
parti. Nous avions trs peu d'argent, mais assurs de trouver  Londres
ma belle-mre, Mme Dillon, et beaucoup d'autres trs proches parents,
qui sans doute seraient disposs  nous venir en aide, nous nous
dcidmes  partir pour l'Angleterre.

Venus  Paris avec l'intention d'y passer cinq ou six semaines
seulement, nous n'avions emport avec nous que les effets strictement
ncessaires. J'avais de plus quelques robes que l'on m'avait faites 
Paris. Deux trs petites malles continrent ce chtif mobilier, y compris
celui de ma bonne Marguerite, bien dcide, cette fois,  ne pas nous
quitter. Ce dpart devait avoir pour nous les plus fcheuses
consquences. Nous tions en ngociation avec les acqureurs de
Hautefontaine, mais pour nous substituer  eux seulement, car ma
grand'mre[73] n'tait pas morte. Toutefois comme, par mon contrat de
mariage, j'tais institue sa lgataire universelle, je pensais, avec
raison, pouvoir, en toute conscience, acqurir ses biens. Cette nouvelle
migration entrava tous les arrangements. La Providence avait dcrt
que nous finirions, mon mari et moi, notre vie dans la ruine la plus
complte. Elle nous condamna, hlas!  des peines autrement cruelles!
Mais n'anticipons pas sur les chagrins que j'ai prouvs. Le rcit en
viendra assombrir les dernires pages de cette relation.

Les deux ou trois jours qui prcdrent notre dpart se passrent dans
la tristesse et l'agitation. Peut-tre aurions-nous d retourner au
Bouilh. Le bruit courait que Barras, cdant pour le moment aux exigences
de ses collgues, regagnerait bientt son crdit et reprendrait en mme
temps ses bonnes dispositions envers les migrs.

On ne rencontrait que gens dsesprs de cette nouvelle migration. Nous
prmes trois places dans une voiture qui devait nous mener, en trois
jours,  Calais. Deux autres places taient occupes par M. de Beauvau
et par un cousin de Mme de Valence, le jeune Csar Ducrest, aimable
jeune homme qui devait prir si misrablement quelques annes aprs.

Les Franais sont naturellement gais. Aussi, malgr que nous fussions
tous dsols, ruins, furieux, nous ne trouvmes pas moins le moyen
d'tre de bonne humeur et de rire. M. de Beauvau, notre cousin, allait
retrouver sa femme, Mlle de Mortemart, et ses trois ou quatre enfants.
Elle habitait une maison de campagne  Staines, prs de Windsor, en
compagnie de son grand-pre, le duc d'Harcourt, autrefois gouverneur du
premier Dauphin[74], mort  Meudon en 1789. Mme de Beauvau tait la
cadette des trois petites filles[75] du duc d'Harcourt. Leur mre[76]
avait pous le duc de Mortemart et tait morte bien avant la
Rvolution. M. de Mortemart pousa ensuite Mlle de Brissac[77], dont il
eut le duc[78] actuel.

Nous comparmes devant toutes les municipalits des localits situes
sur le chemin, y compris celle de Calais, o nous nous embarqumes sur
un _packet_[79], le soir  11 heures.

J'tais assise sur une coutille ferme du pont, tenant ma fille[80]
dans mes bras; Marguerite s'occupait de coucher mon fils[81], et mon
mari, depuis qu'il avait mis le pied sur le vaisseau, souffrait du mal
de mer, quoiqu'il ft peu de vent et que la nuit ft superbe.  ct de
moi se trouvait un monsieur qui, me voyant embarrasse d'un enfant, me
proposa, avec un accent anglais, de m'appuyer contre lui. Comme je me
retournai pour le remercier, les rayons de la lune clairrent mon
visage et il s'cria: _Good god, is it possible!_[82]. C'tait le jeune
Jeffreys, fils du rdacteur de l'_Edinburgh Review_. Je l'avais vu tous
les jours  Boston, chez son oncle, lors du sjour que nous avions fait
dans cette ville hospitalire trois ans auparavant. Nous causmes
beaucoup de l'Amrique et des regrets que j'avais de l'avoir quitte,
accrus encore par ces nouvelles menaces d'migration. Je lui laissai
entendre que, malgr la prsence de toute ma famille en Angleterre, j'y
allais exclusivement inspire par le dsir et le projet de retourner 
ma ferme, si tout espoir de retour en France s'vanouissait ou, du
moins, s'loignait indfiniment.

Tout en causant de l'Angleterre avec mon compagnon, la nuit se passa, et
les premires lueurs du jour nous montrrent la blanche Albion, dont un
fort vent du sud-est nous avait rapprochs. Lorsque l'ancre tomba sur le
sol britannique, on vit sortir de l'coutille les tristes figures des
passagers, plus ou moins ples et dfaits. Ma pauvre bonne, dont la plus
longue navigation avait t du Bouilh  Bordeaux, fut charme de revoir
la terre ferme. Nous descendmes pour nous trouver livrs  la brutalit
des douaniers anglais, qui me sembla surpasser de beaucoup celle des
douaniers espagnols.  la vue de mon passeport, que je prsentai au
bureau charg de les vrifier--_alien office_[83]--on me demanda si
j'tais sujette du roi d'Angleterre, et, sur ma rponse affirmative, on
me dit que je devais me rclamer de quelqu'un de _connu_ en Angleterre.
Ayant nomm, sans hsiter, mes trois oncles: lord Dillon, lord Kenmare
et sir William Jerningham, le ton et les manires des employs
changrent tout aussitt. Ces dtails occuprent la matine. Aprs un
djeuner anglais, ou pour mieux dire, un dner, nous partmes de Douvres
pour Londres. Nous couchmes  Cantorbry ou  Rochester--mes souvenirs
ne sont plus bien prcis quant au nom de la localit--et le lendemain
matin nous arrivions  Londres, dans une des auberges de Piccadilly.
Comme j'avais annonc de Douvres  ma tante, lady Jerningham, notre
arrive, elle avait envoy son cher et aimable Edward[84] au-devant de
nous pour nous amener chez elle, dans Bolton-Row. Son accueil fut tout
maternel. Elle nous annona tout d'abord son dpart pour la campagne, 
Cossey, o son sjour, disait-elle, serait au moins de six mois. Elle
nous engageait  venir les passer auprs d'elle, ce qui nous laisserait
toute latitude de rflchir au parti que nous dciderions d'adopter. Ma
bonne tante fut particulirement aimable pour mon mari, et, aimant
beaucoup les enfants, elle prit tout de suite une passion pour Humbert.
Il est vrai de dire qu' sept ans et demi qu'il avait alors, il tait
d'une intelligence extraordinaire, parlait et lisait couramment le
franais et l'anglais, et crivait dj sous la dicte dans l'une et
l'autre langue.

Nous nous tablmes donc dans Bolton-Row comme les enfants de la maison.
J'y retrouvai mon excellent et ancien ami, le chevalier Jerningham,
frre de sir William, mari de ma tante. La fidle amiti qu'il m'avait
tmoigne ds mon enfance me fut aussi douce qu'utile pendant mon sjour
en Angleterre.

Je me disposais  aller chez ma belle-mre, Mme Dillon, tablie en
Angleterre depuis prs de deux ans, lorsqu'elle arriva chez ma tante.
Elle fut prise d'une douloureuse motion en me revoyant et quand je lui
parlai des derniers temps de la vie de mon pauvre pre, avec qui j'avais
pass l'hiver de 1792  1793.




III

Mon arrive  Londres fut un vnement dans la famille. Je retrouvai
Betsy de La Touche, fille de ma belle-mre. On me l'avait confie en
1789 et 1790, lorsqu'elle tait au couvent de l'Assomption, o j'allais
souvent la voir et d'o j'avais seule la permission de la faire sortir
de temps en temps. Elle venait d'pouser Edward de Fitz-James et se
trouvait grosse de son premier enfant. C'tait une douce et aimable
jeune femme, digne d'un meilleur sort. Elle se prit  aimer
passionnment son mari, qui ne le lui rendait pas, et dont les cruelles
et publiques infidlits lui brisrent le coeur.

Alexandre de La Touche, son frre, tait plus jeune qu'elle de trois
ans. Joli jeune homme, bien tourdi, bien gai, de peu d'esprit, d'encore
moins d'instruction, il avait tous les travers de la jeunesse inoccupe
de l'migration, tait dpourvu de tout talent, aimait les chevaux, la
mode, les petites intrigues, mais n'ouvrait jamais un livre. Ma
belle-mre qui,  ma connaissance, n'en avait jamais eu un sur sa table,
ne pouvait lui en avoir donn le got. Elle-mme ne manquait pas
d'esprit naturel, avait de bonnes manires et l'usage du monde.
Cependant, je me suis souvent demand pourquoi mon pre, dou d'un
esprit suprieur, d'une grande instruction, avait pous une femme plus
ge que lui. Elle tait riche, il est vrai, mais ne pouvait pourtant
pas passer pour ce que l'on appelait une _hritire_. Souhaitant
par-dessus tout un garon, il n'eut d'elle que trois filles. Deux
moururent dans leur petite enfance, l'ane, Fanny[85], seule survcut.

Mon oncle l'archevque et ma grandmre, Mme de Rothe, habitaient
Londres. Je ne les avais pas revus depuis mon dpart de chez eux, en
1788; il y avait de cela neuf ans. Ma tante, lady Jerningham, pensait
que je ferais bien de leur donner un tmoignage de respect, et le bon
chevalier, son beau-frre, se chargea de leur demander s'ils
consentaient  me recevoir. Ma grand'mre, voyant que l'archevque le
dsirait, n'osa pas s'y opposer. Toutefois, elle y mit la condition que
M. de La Tour du Pin ne m'accompagnerait pas. J'aurais pu prtexter de
cette condition pour ne pas aller les voir, mais je feignis de
l'ignorer. Mon mari, d'ailleurs, se trouva trs heureux d'tre dispens
de la visite, car, dj  cette poque, il me l'avoua plus tard, il
savait que ma grand'mre parlait trs mchamment de lui depuis qu'elle
se trouvait  Londres. Si je l'eusse su alors, je me serais certainement
abstenue d'aller chez elle.

Un matin, donc, je me dirigeai vers Thayer-Street avec mon petit
Humbert. Ce ne fut pas sans une motion mlange de beaucoup de
sentiments divers que je frappai  la porte de la modeste maison  cinq
fentres habite par mon oncle et ma grand'mre. Cette maison semblait
remplacer pour moi, sans transition, le bel htel du faubourg
Saint-Germain, o j'avais pass mon enfance, entour du luxe et de la
splendeur que peuvent procurer dans la vie 400.000 francs de rentes,
revenu dont jouissait alors l'archevque de Narbonne. Ce qui ne
l'empcha pas, soit dit en passant, de laisser 1.800.000 francs de
dettes en sortant de France.

Un vieux domestique m'ouvrit la porte. En me voyant, il fondit en
larmes. C'tait un homme de Hautefontaine, qui avait assist  mon
mariage. Il me prcda et j'entendis qu'il m'annonait d'une voix mue,
en disant: Voil Mme de Gouvernet. Ma grand'mre se leva et vint 
moi. Je lui baisai la main. Sa rception fut trs froide et elle
m'appela: Madame. Au mme moment, l'archevque entra et, me jetant les
bras autour du cou, il m'embrassa tendrement. Puis, voyant mon fils, il
l'embrassa galement  plusieurs reprises. Lui ayant adress plusieurs
questions en anglais et en franais, l'enfant rpondit avec une
hardiesse et une perspicacit qui charmrent mon oncle. Comme il me
demandait de l'emmener avec lui dans une maison, situe  peu de
distance, o il allait tous les matins se faire lectriser pour sa
surdit, je craignais un peu qu'Humbert ne voult pas l'accompagner;
mais, au contraire, l'enfant rpondit sans hsiter qu'il irait
volontiers _with the old gentleman_[86].

Appele ainsi  passer une demi-heure de tte--tte avec ma grand'mre,
je fus prise d'une grande inquitude. Je redoutais qu'elle n'entamt le
chapitre des rcriminations. Je frmissais aussi  la pense qu'elle ne
mt la conversation sur mon pauvre pre ou sur mon mari. Elle les
dtestait tous deux galement, et je ne me sentais pas assez d'empire
sur moi-mme pour entendre de sang-froid les attaques que sa haine
invtre pour eux pouvait lui suggrer. Heureusement elle se contint
jusqu'au moment o l'archevque revint, charm d'Humbert, que la machine
lectrique n'avait pas le moins du monde effray, et qui avait mme reu
plusieurs secousses sans sourciller.

Mon oncle m'engagea  venir dner le lendemain avec les six vieux
vques languedociens qu'il avait pris en pension  sa table. Ils
taient tous pour moi d'anciennes connaissances. Quant  mon mari, il
n'en fut pas question. J'annonai mon projet d'aller passer  Cossey,
avec ma tante, tout le temps de son sjour l-bas. L'archevque s'en
montra satisfait, mais ma grand'mre laissa entendre une espce de
grognement que je connaissais comme le signe prcurseur de quelque
phrase dsagrable qu'elle ne pouvait contenir. Aussi me levai-je pour
partir et lui baisai la main, sur quoi l'archevque m'embrassa de
nouveau en me faisant des compliments sur ma beaut.

Lady Jerningham, trs inquite du rsultat de la visite, fut heureuse
qu'elle se ft bien passe. Le lendemain, ma tante me mena chez deux
autres oncles.

L'un tait lord Dillon, frre an de mon pre. Il habitait une belle
maison dans _Portman Square_, avec sa seconde femme, deux de ses
filles[87] et un jeune fils[88], g de huit ou neuf ans et beau comme
un ange. Lady Dillon tait une demoiselle Rogier, d'origine belge. Elle
avait toutes les apparences de ce qu'elle tait en ralit, _une vieille
actrice_. Mon oncle l'avait eue pour matresse avant d'pouser miss
Phipps, fille de lord Mulgrave. De cette liaison naquit un garon[89]
qui, selon la coutume admise en Angleterre parmi les protestants, avait
t autoris  porter le nom de son pre. Ainsi que je l'ai dj dit au
dbut de mes mmoires, lord Dillon,  l'poque o il ne portait encore
que le titre d'honorable Charles Dillon, tait joueur, dpensier et
accabl de dettes. Il abjura la religion de ses pres pour se faire
protestant,  l'instigation de son grand oncle maternel, lord
Lichfield[90], qui avait mis son hritage de 15.000 livres de rentes et
du beau chteau de Ditchley  ce prix. Assur de cette belle fortune et
voulant avoir un hritier, il pousa une protestante, miss Phipps, et la
rendit si malheureuse qu'elle mourut  vingt-cinq ans, lui laissant un
garon[91] et une fille[92].

Mon oncle vcut alors ouvertement avec Mlle Rogier, dont il avait eu
deux filles[93] pendant la vie de sa femme, et, comme elle devint de
nouveau grosse, quoiqu'elle ft loin d'tre jeune, il l'pousa
publiquement. Sa soeur, lady Jerningham, en prouva une peine extrme.
Pour l'apaiser, il lui confia, pour l'lever, sa fille lgitime[94], et
ne garda avec lui que les deux btardes[95]. Celles-ci portaient son
nom, avec cette diffrence qu'elles ne mettaient pas sur leurs cartes de
visite _honorable miss Dillon_ mais miss Dillon tout court. Toutes deux
taient charmantes, belles et bien leves. L'une est morte  dix-huit
ans. La seconde a pous lord Frederick Beauclerk, frre du duc de
Saint-Albans.

Comme ma tante ne se souciait pas beaucoup de voir lady Dillon, je fus
chez elle avec sa fille, ma cousine, lady Bedingfeld, en ce moment 
Londres pour quelques jours. Lord Dillon nous reut de faon convenable,
mais en homme du monde, sans le moindre intrt. Il nous offrit sa loge
 l'Opra pour le soir mme et nous l'acceptmes. C'est le seul bienfait
que j'aie reu de lui. Il faisait une pension de 1.000 livres sterling 
son oncle l'archevque, g de quatre-vingts ans. Pour ce qui me
concerne, j'eus beau tre la fille de son frre, il ne me vint jamais en
aide pendant les deux ans et demi que je passai en Angleterre.

Le deuxime oncle que je visitai, cette fois avec lady Jerningham, lord
Kenmare, qui portait auparavant le nom de honorable Valentin Browne, me
reut tout autrement, quoique je ne fusse sa nice que par sa premire
femme, soeur de mon pre et morte depuis de longues annes. Il tait
alors remari. Du premier lit, il avait eu une fille, ma cousine par
consquent, lady Charlotte Browne. Celle-ci, par son mariage, devint
plus tard lady Charlotte Goold.

Lord Kenmare, sa fille et tous les siens m'accueillirent avec une
obligeance et une bont sans pareilles, et l'amiti de lady Charlotte en
particulier ne s'est jamais dmentie. Elle avait alors dix-huit ans, et
on la recherchait beaucoup comme tant un bon parti de 20.000 livres
sterling.




IV

J'allai voir,  Richmond, notre tante, Mme d'Hnin. Elle prit beaucoup
d'humeur de notre projet de passer quelque temps  Cossey avec lady
Jerningham.

Mme d'Hnin tait dominante  l'excs, jusqu' la tyrannie mme, et tout
ce qui portait le plus lger ombrage  son empire la contrariait plus
que de raison. Son autorit s'exerait principalement sur M. de Lally,
quoiqu'elle lui ft, il faut le reconnatre, trs utile par sa dcision
et par sa fermet. Mais elle ne souffrait pas de rivale, et M. de Lally
ayant commis l'imprudence, pendant les trois ou quatre mois que Mme
d'Hnin avait passs en France, d'aller  Cossey, o il s'tait amus
comme un colier en vacances, elle avait pris lady Jerningham en
horreur. Aussi, en apprenant que son neveu, M. de La Tour du Pin, et
moi, nous projetions de nous tablir pendant six mois  la campagne,
chez lady Jerningham, elle en prouva un dpit non dissimul. Malgr son
caractre emport et entier, Mme d'Hnin ne manquait cependant pas
d'esprit de justice. Elle fut donc force de convenir que, dbarqus
sans ressources en Angleterre, il tait bien naturel pour nous
d'accepter avec joie d'tre accueillis par une parente si proche et si
considre dans le monde que l'tait ma tante Jerningham. Mme d'Hnin et
M. de Lally avaient un tablissement commun. Leur ge  tous deux aurait
d empcher le public de trouver un motif  scandale dans cette
association. On la tourna fort en ridicule cependant. Mme d'Hnin,
malgr ses relles et grandes qualits, n'tait pas aime gnralement.
Quelques amies lui restaient trs fidles; mais son caractre facilement
irascible et emport lui crait des ennemis presque  son insu.

Aprs trois jours de rsidence  Londres, je constatai que je n'aurais
aucun plaisir  y demeurer davantage. La socit des migrs, leurs
caquets, leurs petites intrigues, leurs mdisances m'en avaient rendu le
sjour odieux. Un soir, j'allai chez Mme d'Ennery, amie et proche
parente de Mme d'Hnin. Sa fille, la duchesse de Levis, trs jeune
encore, remplie de prtentions, tait une des ples constellations
autour de laquelle voltigeait tout ce qui avait des airs parmi les
migrs. J'y rencontrai Mme et Mlle de Kersaint, et j'appris que le
fougueux aristocrate, Amde de Duras, si hautain, si intolrant, ne
ddaignait pas les 25.000 francs de rente de cette jeune personne,
parente de Mme d'Ennery. Sa mre avait pu prserver la fortune qu'elle
possdait  la Martinique. J'tais plus ge que Mlle de Kersaint de six
ans, et je lui faisais grand peur, comme elle me l'a dit depuis.

Enfin, le dpart pour Cossey s'organisa,  ma grande joie. Lady
Jerningham devait nous prcder  la campagne. Il fut donc dcid que je
m'installerais chez ma belle mre, Mme Dillon, pendant quelques jours.
L, j'appris avec grande satisfaction qu'Edward de Fitz-James emmenait
des chevaux de selle. Comme j'avais la rputation d'tre une excellente
cuyre, il emporta pour mon usage une selle de femme. Ma belle-mre me
donna un charmant habit de cheval, et nous nous prommes de faire de
belles promenades.

Nous partmes de Londres, comme une caravane: ma belle-mre[96], moi, ma
fille[97], mon fils[98], la bonne[99], et Flore, la multresse de Mme
Dillon, dans une berline; Mme de Fitz-James, Alexandre de La Touche et
mon mari, dans une autre. Puis la vieille gouvernante de Betsy, et enfin
M. de Fitz-James, ses chevaux, grooms, etc.

Nous allmes coucher  Newmarket, o avaient lieu les fameuses courses
que j'tais bien curieuse de voir. Nous y restmes toute la journe du
lendemain. C'tait le dernier jour de courses et celui o l'on se
disputait le prix du roi. Nous passmes toute la journe sur le
_turf_[100], et par un bonheur fort rare en Angleterre, il fit le plus
beau temps du monde. J'ai conserv le souvenir de cette journe comme
une de celles de ma vie o je me suis le plus amuse et intresse. Le
lendemain, nous repartmes pour aller coucher  Cossey. C'tait, je
crois, dans les premiers jours d'octobre 1797.

Ma tante aimait beaucoup les enfants; elle s'empara d'Humbert. Aussitt
aprs le djeuner, elle l'emmenait dans sa chambre et le gardait toute
la matine, s'occupant de lui donner des leons, de le faire crire et
lire en anglais et en franais. Sa toilette mme tait l'objet de ses
soins. Je voyais arriver des habits, des redingotes, du linge, etc.,
tout un mobilier pour mes enfants. Elle tait pour moi aussi d'une bont
extrme. Ayant remarqu que je faisais bien mes robes, sous prtexte de
donner le got de l'ouvrage  Fanny Dillon[101], ma cousine, qui se
trouvait galement  Cossey, elle apportait dans ma chambre et mettait 
ma disposition des pices de mousseline, des toffes de toutes espces,
attention qui me semblait d'autant plus agrable que j'tais arrive de
France fort lgrement vtue pour le climat de l'Angleterre.

Ma tante apprit que mes enfants n'avaient pas t encore inoculs--la
vaccine venait seulement d'tre dcouverte--elle se chargea d'y suppler
et fit venir son chirurgien de Norwich pour procder  l'opration.
Enfin, elle nous entoura de soins de tous genres, et le temps que je
passai  Cossey fut aussi agrable que nous pouvions le souhaiter.

Nous tions nombreux. Autour de la table se runissaient un grand nombre
de trs proches parents, surtout quand lady Bedingfeld[102] tait l.
Voici les convives qui s'y assirent durant les quatre premiers mois: sir
William et lady Jerningham, leurs trois fils, George, William et Edward,
lady Bedingfeld et son mari[103]; Fanny Dillon, fille de lord Dillon et
nice de ma tante, lady Jerningham; mon mari et moi; ma belle-mre
Dillon, ses deux enfants, Betsy et Alexandre de La Touche, et son
gendre, Edward de Fitz-James; puis John Dillon, un de nos cousins. Je ne
dois pas oublier ma soeur Fanny, que l'on nommait _la petite_ pour la
distinguer de l'autre Fanny, ma cousine, et la gouvernante. Enfin, en y
comprenant le bon chevalier Jerningham et le chapelain, cela faisait une
table de dix-neuf couverts. Le cuisinier franais tait excellent, et la
chre abondante, sans recherche extraordinaire.

Sir William possdait des revenus valus  18.000 livres sterling, ce
qui ne constitue pas une grande fortune en Angleterre, mais tait
suffisant pour lui permettre de vivre largement. La maison tait
vieille, mais commode. La chapelle o officiait le chapelain avait t
installe dans les greniers, suivant l'usage des catholiques avant
l'mancipation.

Tout l'hiver se passa trs agrablement. Vers le mois de mars, Mme
Dillon, ma soeur Fanny, M. et Mme de Fitz-James retournrent  Londres
pour les couches de cette dernire, mais nous restmes  Cossey jusqu'au
mois de mai. Ma tante devant passer l't  Londres, sir William nous
proposa de nous installer, pendant la dure de son absence, dans un joli
cottage qu'il avait bti dans le parc. Comme j'tais grosse de quatre
mois, et assez souffrante de ma grossesse, je prfrai ne pas rester
aussi isole, dans la crainte de ne pas mener  bien l'enfant que je
portais. D'un autre ct, Mme d'Hnin jetait feu et flamme  la pense
de la prolongation de notre sjour  la campagne, et insistait pour nous
avoir chez elle,  Richmond, o elle pouvait nous loger. Nous acceptmes
donc d'aller l'y rejoindre, quoique ce ft bien contre mon gr. Mais mon
mari ne voulait pas dsobliger sa tante, et d'ailleurs nous avions 
Londres quelques affaires dont je vais conter le sujet.

Je ne relis pas les cahiers prcdents de ces souvenirs. Je n'ai donc
pas la certitude d'avoir dit qu' mon arrive  Boston, j'avais crit 
mon excellent instituteur, M. Combes, alors tabli chez, ma belle-mre,
Mme Dillon,  la Martinique. Mon pre lui avait donn une bonne place:
celle de greffier de l'le. Il avait exerc cette fonction 
Saint-Christophe et  Tabago, et, demeurant dans la maison, il avait pu
en accumuler les moluments jusqu' concurrence d'une somme de 60.000
francs. Mme Dillon lui avait emprunt ce capital moyennant le payement
des intrts. Lorsque M. Combes apprit,  la Martinique, o il se
trouvait, notre arrive  Boston, et qu'il fut au courant de notre
intention d'acheter une proprit, l'excellent homme, qui m'aimait comme
un pre, eut l'ide de joindre la totalit de cette somme, son unique
fortune, aux fonds dont nous disposions, afin de nous permettre
d'acqurir un tablissement plus considrable, o il viendrait nous
rejoindre pour ne plus nous quitter.

Il sollicita donc de Mme Dillon le remboursement du capital qu'il lui
avait prt. Elle repoussa non seulement sa demande, mais refusa mme de
prendre des termes pour le lui restituer. Dsespr de l'croulement de
ses projets, il conjura, menaa: tout fut inutile. Chaque vaisseau qui
venait de la Martinique aux tats-Unis m'apportait une lettre de lui. Il
m'crivait qu'il n'osait pas quitter Mme Dillon, esprant que par sa
prsence il parviendrait  lui arracher quelque chose. Sur ces
entrefaites, Mme Dillon partit pour l'Angleterre. Avant son dpart, le
pauvre M. Combes, qui resta  la Martinique, se fit dlivrer un acte de
reconnaissance en forme des 60.000 francs de capital et des intrts, se
montant alors  prs de 10.000 francs, qu'elle lui devait.

Lors de mon arrive  Richmond, je reus la triste nouvelle de la mort
de mon vieil ami. Peu de temps auparavant, dans une dernire lettre, il
me disait que le climat des les, et plus encore le chagrin de me savoir
de nouveau hors de France, sans ressources, le tuait; il ajoutait qu'il
crivait  Mme Dillon pour la prier de me payer les intrts du capital
de 70.000 francs qu'elle lui devait, etc.

Par un testament en bonne forme, il me laissait sa crance de 70.000
francs sur Mme Dillon ainsi que les intrts courants, qui se montaient
 1.500 ou 1.800 francs.  dater du jour o elle connut ce legs,
l'attitude de Mme Dillon  notre gard changea compltement. Elle tenait
une bonne maison  Londres et dpensait largement en dners, soires et
comdies de socit. Mais, avions-nous besoin de quelque argent, elle
nous renvoyait  un migr crole charg du soin de ses affaires. 
toutes nos demandes tendant  obtenir qu'elle prt des termes pour nous
payer les intrts de notre crance, elle rpondait vasivement. Tantt
les sucres ne se vendaient pas, tantt les fonds n'taient pas arrivs;
enfin chaque jour on nous opposait de nouvelles excuses. M'tant
adresse directement  elle, je fus fort mal reue. Nous parlmes de la
chose  son fils, Alexandre de La Touche. Mon mari en entretint
galement l'homme d'affaires. Nos dmarches restrent sans succs.

On nous donnait en somme comme une aumne ce qu'on prlevait sur notre
propre bien. Cependant il nous fallait payer notre part du mnage chez
Mme d'Hnin et cela aussi constituait pour nous une nouvelle cause de
gne,  laquelle vint s'ajouter la ncessit de refaire une layette pour
l'enfant attendu, car j'avais laiss en France tout ce qui tait
ncessaire au premier ge. Ah! que de fois je gmissais de n'tre pas
demeure  Cossey!

L'association de mnage avec Mme d'Hnin m'tait insupportable. Elle
nous avait si mal logs que nous ne pouvions recevoir personne. Notre
installation comprenait deux uniques petites chambres  coucher au
rez-de-chausse, et, en Angleterre, il n'est pas d'usage d'admettre des
visiteurs dans la chambre o l'on couche. J'occupais une de ces chambres
avec ma fille; M. de La Tour du Pin, l'autre, avec son fils. Le soir
seulement, nous retrouvions ma tante dans un joli salon qu'elle avait au
premier tage. C'tait trs incommode, assurment; mais si la vie et
t donne, je ne m'en serais pas tourmente. J'admettais les grandes et
minentes qualits de Mme d'Hnin, jamais je ne sortais du respect que
je lui devais; il me fallait reconnatre cependant que nos caractres ne
sympathisaient pas. Peut-tre tait-ce de ma faute, et aurais-je d
rester insensible aux mille petits coups d'pingle qu'elle me donnait.
M. de Lally, le plus timor des hommes, n'aurait os risquer la moindre
drlerie dont j'eusse pu m'amuser. J'tais encore jeune et rieuse. 
vingt-huit ans, comment aurais-je pu avoir la svrit de maintien qui
s'imposait aux cinquante ans qu'avait ma tante? Toute  la politique, la
constitution qu'il fallait donner  la France seule l'occupait. Cela
m'ennuyait  mourir. Et puis venaient les crits de M. de Lally, qu'il
fallait lire et relire mot  mot, phrase  phrase!...

Enfin, j'aspirais  avoir un mnage  moi, tel petit qu'il ft. Comme je
n'en voyais pas le moyen, je me rsignais.




CHAPITRE VIII

I. La princesse de Bouillon en Angleterre.--Son gendre M. de
Vitrolles.--Une trange passion.--Un fou furieux.--II. Naissance
d'Edward.--Changement de logement  Richmond.--Mort du petit
Edward.--Facilits de la vie en Angleterre: usages des fournisseurs.--La
famille de Thuisy.--Un aide en repassage.--III. Grande gne de M. et de
Mme de La Tour du Pin.--Dtresse de M. de Chambeau.--M. de La Tour du
Pin lui vient en aide.--Les cent livres sterling d'Edward
Jerningham.--Miss Lydia White.--Une semaine  Londres.--Naissance d'une
amie.--Excursion de huit jours.--IV. Projets de voyage en France
abandonns.--Excution de MM. d'Oilliamson et d'Ammcourt.--Voyage 
Mittau de M. de Duras et de sa femme.--Refus de Louis XVIII de recevoir
celle-ci.--Dsaccord dans le mnage des Duras.--V. Bon accueil fait  un
abonnement de lecture.--Un voisin galant et original.--Un accident de
voiture: le tilbury de M. de Poix bris.




I

Ce fut au commencement de l't 1798 que la princesse de Bouillon, dont
j'ai parl au commencement de ces souvenirs, vint en Angleterre pour
rgler la partie de la succession que lui avait laisse son amie la
duchesse de Biron. Si je ne me trompe, il s'agissait de 600.000 francs
placs en fonds anglais. Mme de Bouillon tait Allemande, princesse de
Hesse-Rothenbourg, quoiqu'elle et pass sa vie en France et qu'elle y
et pous le cul-de-jatte qui n'avait jamais t son mari que de nom.
Lie par un long et fidle sentiment au prince Emmanuel de Salm, elle en
avait eu une fille, leve sous le nom suppos de Thrsia... Pendant
son migration, elle l'avait marie avec un jeune conseiller au
parlement d'Aix, devenu clbre depuis, M. de Vitrolles. J'entre dans ce
dtail pour servir d'exorde au rcit qui va suivre.

Ce jeune homme pouvait avoir alors vingt-huit ou trente ans. Il
accompagna Mme de Bouillon en Angleterre. Thrsia resta en Allemagne
avec deux ou trois de ses enfants. Un seul, le petit Oswald, g de
trois ans, accompagna sa grand'mre.

Ma tante avait lou, pour trois mois, pour Mme de Bouillon et son
gendre, un petit appartement situ non loin de la maison que nous
habitions. La premire fois que M. de Vitrolles se prsenta chez nous,
ce fut ma bonne Marguerite qui lui ouvrit la porte, comme elle en avait
coutume, parce que sa chambre donnait dans le petit vestibule d'entre.
Un moment aprs, elle entra chez moi en me disant: Vous savez comme je
connais les personnes  la premire vue?--Eh! bien, lui dis-je, tu as
sans doute dj port un jugement sur le monsieur que tu viens
d'introduire?--Oh! mon Dieu, oui, rpondit-elle. C'est un homme qui
est fou ou qui est capable de tout. Gardez-vous de lui. Je me mis 
rire, comme de raison; mais, comme on le verra par la suite, les
pressentiments de ma bonne ne l'avaient pas trompe.

Le sjour de Mme de Bouillon  Richmond nous attira plusieurs
invitations agrables. La duchesse de Devonshire donna un grand djeuner
d'migrs, dans sa dlicieuse campagne de Chiswick; sa soeur, lady
Bessborough, un beau dner  Rochampton, o elle passait l't dans une
maison ravissante. Nous fmes pris  ces deux runions, et j'y allai
avec plaisir, quoique je fusse grosse de sept mois et demi.

Les personnes qui n'avaient pas vu Mme de Bouillon depuis quelques
annes ne pouvaient la reconnatre. Comme je l'ai dj dit, elle n'avait
jamais t jolie, du moins je le prsume; mais  l'poque dont je parle,
ge de cinquante-quatre ou cinquante-cinq ans, elle vous apparaissait
comme une femme de grande taille, courbe et littralement dessche.
Une peau jaune et tanne tait colle sur ses os, et,  travers les
joues, on pouvait compter ses grandes dents noires et casses. Son
visage tait vritablement effrayant  regarder, et sa sant, dtruite
depuis plusieurs annes, ne permettait pas de supposer qu'il pt jamais
redevenir autre qu'on le voyait. Je me hte d'ajouter que son esprit, sa
grce, sa bienveillance n'avaient rien perdu de leur charme. Souvent
j'allais la voir le matin, et elle m'accueillait toujours avec une bont
qu'elle n'a jamais cess de me tmoigner. M. de Vitrolles se trouvait
parfois avec elle. Lorsque j'entrais, il sortait, et je voyais alors Mme
de Bouillon dans une motion qui me surprenait. Elle tremblait, se
plaignait d'avoir mal aux nerfs. Ses yeux rouges attestaient des larmes
dont la trace se constatait encore sur la peau ride des joues. Le
moindre bruit, une porte que le vent fermait, la faisaient tressaillir.
La pauvre femme reprenait avec peine un air plus calme. Quand, au bout
d'une demi-heure, je me levais pour partir, elle me retenait, en me
disant: Restez, restez, jusqu' ce qu'il vienne quelqu'un.

Je rapportais mes observations  Mme d'Hnin, qui, dans les mmes
circonstances, en avait fait de semblables, et, comme moi, ne savait
qu'en penser. Un matin, aprs une visite de ma tante  Mme de Bouillon,
je vis revenir ces dames ensemble. Quelques moments plus tard, Mme
d'Hnin entra chez moi accompagne de M. de La Tour du Pin: Nous avons
dispos de vous, dit-elle, M. de Vitrolles part, et Mme de Bouillon ne
veut pas rester seule dans son logement, quoiqu'elle l'ait encore  sa
disposition pendant trois mois. Elle vous le cde en change du vtre.
Vous y serez beaucoup mieux pour faire vos couches. Un signe de mon
mari me laissa comprendre que je devais accepter la proposition. Ma
tante reprit: Allons, allons, il faut tout lui dire. Autrement, elle va
vous croire tous fous.

Elle me fit alors le rcit suivant: S'tant prsente chez Mme de
Bouillon de beaucoup meilleure heure qu' l'ordinaire, elle n'avait
trouv personne pour l'annoncer, tait monte et avait entendu des cris
touffs et des sanglots. Au moment o elle ouvrait la porte de la
chambre de Mme de Bouillon, M. de Vitrolles en sortit prcipitamment,
tenant quelque chose sous son habit que ma tante, dans son trouble, ne
put distinguer. Renverse sur un fauteuil,  demi vanouie, ple comme
une morte, se trouvait Mme de Bouillon, hors d'tat d'articuler une
parole. Aprs quelques instants, presse par les questions inquites de
ma tante, elle finit par lui faire la confidence du mystre le plus
extravagant. M. de Vitrolles s'tait pris ou feignait d'tre pris pour
elle, malgr son ge, malgr son effrayante maigreur, d'une passion
inexplicable, effrne. Envahi par sa folie, il venait de se laisser
aller aux derniers excs de la fureur, jusqu' la menacer, un pistolet
sur la gorge, pour lui arracher la promesse de cder  ses monstrueux
dsirs. Rien au monde, avait-elle ajout, ne pourrait la dcider 
rester un jour de plus seule avec un tel insens. C'est alors que ma
tante l'avait emmene dans sa maison.

M. de Lally et M. de La Tour du Pin, en compagnie de M. Malouet, en ce
moment  Richmond, et de M. de Poix, se rendirent au logement de ce fou.
Ils craignaient que dans son dlire il n'et attent  ses jours. Bien
loin de l, il avait simplement fait son portemanteau et tait parti
pour Londres. Ces messieurs l'y suivirent, car Mme de Bouillon exigeait
qu'il quittt l'Angleterre sur-le-champ. Le mme soir, ils le trouvrent
dans un _lodging_[104] qu'il s'tait procur.  leur vue, il se mit 
simuler le fou furieux, avec une telle violence que, craignant une
catastrophe, et n'osant pas se fier  la pense que ce n'tait qu'une
feinte, ils envoyrent chercher un mdecin sance tenante. Celui-ci
fut-il induit en erreur par un rle jou dans la perfection ou prit-il
les apparences de l'tre, je ne le sais, mais le fait est qu'il fit
venir des gardiens qui mirent le _strait waiscoat_[105]  M. de
Vitrolles et le couchrent  plat sur son lit. M. de La Tour du Pin et
ses trois compagnons s'en allrent alors en promettant de revenir le
lendemain matin. M. Malouet dirigeait  Londres, avec quelques autres
personnes, les affaires des migrs. Il s'occupa de faire viser le
passeport de M. de Vitrolles  l'_alien office_[106]. Sur le passeport,
on ajouta une clause spciale lui ordonnant d'tre sorti de l'Angleterre
sous trois jours, avec dfense d'y rentrer.

Le lendemain matin, ces quatre messieurs trouvrent notre fou calm et
prtendant n'avoir aucun souvenir de ce qui s'tait pass. Il n'en fut
pas moins consign  un _messager d'tat_, qui le mena, je crois, 
Yarmouth, o on l'embarqua pour Hambourg.

Je ne l'ai revu, depuis, qu'en 1814. Par une chaude soire d'aot,
j'tais chez Mme de Stal. Nous causions, assises sur le perron, dans
l'obscurit. Un monsieur survint et se mla  la conversation. Parmi les
personnes prsentes, l'une d'elles m'ayant appele par mon nom, le
nouvel arriv s'empressa de saisir son chapeau et de s'en aller. Mme de
Stal de s'crier: O allez-vous donc, M. de Vitrolles? Mais il ne
rpondit pas et s'enfuit. Comme la nuit cachait nos physionomies, je pus
sourire sans le compromettre. Mme de Bouillon tait morte, et nous
avions tous pris l'engagement de ne pas dvoiler cette circonstance.




II

Je m'installai donc dans le logement de Mme de Bouillon et j'y accouchai
d'un garon auquel on donna le nom d'Edward[107], comme tant le filleul
de lady Jerningham et de son fils Edward.

Le bon chevalier Jerningham vint me voir. Il m'apprit que ma tante, sa
belle-soeur, tait d'avis qu'avec trois enfants je ne pouvais, lorsque je
quitterais mon installation actuelle, retourner dans les deux petites
chambres du modeste logement que j'occupais chez Mme d'Hnin.
D'ailleurs, quelque gns que nous fussions, ou  cause mme de cette
gne, elle pensait que nous prfrerions tre seuls et indpendants.
Dans ce but, elle l'avait charg de trouver une petite maison  Richmond
o nous serions chez nous. Ses recherches russirent au del de ce que
nous pouvions dsirer. Il fallut nanmoins une ngociation assez
difficile, soin dont le chevalier s'acquitta avec tout le zle que lui
inspirait son amiti pour moi.

La maison appartenait  une ancienne actrice de Drury Lane, qui avait
t fort belle et trs  la mode. Elle ne l'occupait jamais, mais
l'habitation tait si propre et si soigne qu'elle ne tenait pas  la
louer. L'loquence du chevalier et les 45 livres sterling de lady
Jerningham la dcidrent. Cette petite maison, un vritable bijou,
n'avait pas plus de quinze pieds de faade. En bas on trouvait un
couloir, un joli salon  deux fentres, puis un escalier imperceptible.
Le premier comprenait deux chambres  coucher charmantes; l'tage
au-dessus, deux autres chambres de domestiques. Au fond du couloir du
rez-de-chausse, une jolie cuisine donnait sur un jardin minuscule
compos d'une alle et de deux plates-bandes. Des tapis partout, de
belles toiles cires anglaises dans les passages et sur l'escalier. Rien
de plus coquet, de plus propre, de plus gracieusement meubl que cette
maisonnette, qui aurait tenu tout entire dans une chambre de moyenne
grandeur.

Pourtant j'y entrai bien malheureuse, car ce fut le jour o je perdis
mon pauvre petit garon, g de trois mois seulement, mais plein de
force et d'une beaut admirable. Il fut emport en un moment par une
pleursie, que j'attribuai  une ngligence de la bonne anglaise qui le
soignait. C'tait  l'arrire-saison, et elle commence de bonne heure en
Angleterre. Comme je nourrissais le cher petit ange, le chagrin tourna
mon lait. Je fus fort malade, et j'arrivai presque mourante dans la
petite maison, avec mes deux enfants survivants: mon fils Humbert, qui
avait neuf ans et demi, et ma fille Charlotte, qui en avait deux passs.
N'ayant plus que ces deux enfants  soigner, nous rformmes la servante
anglaise. La bonne Marguerite avait appris un peu de cuisine pendant le
temps de mon absence aux tats-Unis. Elle mit bien volontiers son talent
et surtout son zle  nous nourrir.

L'Angleterre, o il y a des fortunes si immenses, des existences si
fastueuses, est en mme temps le pays du monde o les gens pauvres
peuvent vivre de la manire la plus confortable. Il n'y a, par exemple,
aucune ncessit d'aller au march. Le boucher ne manque jamais un jour
de venir  une heure fixe, crier _butcher!_[108]  la porte. On ouvre,
on lui dit ce que l'on veut. Est-ce un gigot? on vous l'apporte tout
arrang et prt  mettre  la broche. Sont-ce des ctelettes? elles sont
ranges sur un petit plateau de bois qu'il reprend le lendemain. Une
petite broche de bois est fiche dans un morceau de papier o sont
crits le poids et le prix. Rien d'inutile, rien de ce qu'on nomme
ailleurs de la rjouissance. Pour tous les autres fournisseurs, il en
est de mme. Ni difficults, ni discussions ne sont  craindre.

Au bout de deux jours, mon fils, qui parlait anglais comme un naturel du
pays, passait chez les fournisseurs, le matin, en allant  sa pension,
o il restait toute la journe. Le samedi, il payait nos dpenses de la
semaine. Jamais il n'y eut d'erreur ou de barbouillage.

Une respectable famille franaise, M. et Mme de Thuisy, demeurait assez
prs de nous,  Richmond. Ils avaient quatre garons que M. de Thuisy
levait lui-mme. Tous les jours, aprs notre dner, Humbert s'en allait
seul chez eux et y restait de 7 heures jusqu' 9 heures. C'tait la
grande rcration de sa journe. Il partait pour la pension aprs notre
djeuner seulement, y dnait, revenait  6 heures  la maison, et se
rendait ensuite chez les Thuisy. Quelquefois le chevalier de Thuisy le
ramenait, quand il rentrait aprs 9 heures, ce qui tait rare. Cet
excellent homme, chevalier de Malte, tait la providence de tous les
migrs installs  Richmond. Une fois par semaine, quelquefois plus
souvent, il allait  pied  Londres, et on ne peut se figurer
l'indiscrtion avec laquelle on le chargeait de commissions.

Je le voyais tous les jours. Une fois la semaine, je faisais mon
repassage. Il s'asseyait alors auprs du feu et me donnait mes fers,
aprs les avoir passs sur la brique et le papier de sable, comme cela
est d'usage quand on les chauffe avec du charbon de terre. Parfois,
quand nous nous rencontrions le soir chez Mme d'Ennery, qui avait
toujours du monde, ou chez une dame anglaise, Mrs Blount, le chevalier
s'approchait de moi de l'air de la meilleure compagnie, et me disait
tout bas: Est-ce demain que nous repassons?

Plusieurs dames migres de sa connaissance ne sortaient jamais; elles
travaillaient pour vivre. Le chevalier, connaissant mon habilet 
manier l'aiguille, m'apportait souvent, quand elles taient presses,
une partie de l'ouvrage qu'on leur avait confi: particulirement du
linge  marquer, parce que c'tait dans ce genre de travail que je
brillais.




III

Au bout de quelque temps, Mme Dillon, faisant des difficults pour nous
payer, nous nous trouvmes trs gns. Tout notre avoir tait reprsent
par 500 ou 600 francs, et nous nous disions que, lorsqu'ils seraient
puiss, nous ne saurions comment faire, non pas pour coucher, puisque
notre petite maison ne nous cotait rien, mais, littralement, pour
manger. Mon ami le chevalier Jerningham m'avait informe que notre oncle
lord Dillon refusait avec la plus grande duret de nous venir en aide.
D'un autre ct, toute communication avait cess avec la France.

Nous remes  ce moment de M. de Chambeau, toujours tabli en Espagne,
une lettre de dsespoir. Il n'avait aucune nouvelle de France. On ne lui
envoyait pas un sou. Son oncle, ancien fermier gnral, dont il tait
hritier universel, venait de mourir aprs avoir fait un testament en sa
faveur. Le gouvernement avait confisqu la succession comme bien
d'migr. Le jour o il nous crivait, un dernier louis constituait
toute sa fortune, et il ne pouvait plus compter sur les Espagnols de ses
amis dont il avait dj puis la charit. En recevant cette lettre, M.
de La Tour du Pin ne balana pas un moment  partager avec son ami le
fond de sa bourse. Il courut chez un banquier sr et prit une lettre de
change de 10 livres sterling, payable  vue, sur Madrid. Le jour mme,
elle partait. C'tait  peu prs la moiti de notre propre fortune. Nous
demeurmes avec 12 livres sterling dans notre trsor, sans aucune autre
ressource pour faire face  nos besoins quand elles seraient dpenses.
Nous ne voulions pas rclamer le secours que le gouvernement anglais
accordait aux migrs, par gard pour ma famille, mais surtout  cause
de lady Jerningham; car, en ce qui concerne lord Dillon, je me trouvais
compltement dgage vis--vis de lui de tout scrupule. Par respect pour
la mmoire de mon pre, je ne voulais pas cependant avoir  dclarer
publiquement que sa veuve, Mme Dillon, ma belle-mre, propritaire d'une
maison  Londres, o elle donnait des dners, des soires, o l'on
jouait la comdie, refusait de venir  mon secours.

Un dernier billet de 5 livres sterling nous restait, lorsque mon bon et
aimable cousin Edward Jerningham vint me voir un matin  cheval. C'tait
un charmant jeune homme qui venait d'avoir vingt et un ans. Tout en lui
justifiait l'amour passionn dont sa mre l'entourait. Spirituel,
bienveillant, instruit, il joignait toutes les qualits de l'ge mur 
tous les agrments et  la gaiet de la jeunesse. La bont de son
caractre galait l'lvation de ses sentiments et la distinction de son
esprit. En retour de la grande amiti qu'il me tmoignait, je l'aimais
comme s'il et t mon jeune frre. Il allait partir pour Cossey, et me
raconta que son pre venait de lui remettre je ne sais quelle somme
provenant d'un legs qu'on lui avait fait dans son enfance. Je parie
bien, lui dis-je, qu'il en passera une bonne partie en vtements d'hiver
pour les bons pres de Juily. C'tait les oratoriens chez qui il avait
pass plusieurs annes de son enfance. Pas tout, rpondit-il en
rougissant jusqu'au blanc des yeux, et il se mit  parler d'autre chose.

Comme il se levait pour me quitter, j'allai  la porte pour le voir
monter  cheval. Il resta en arrire, et je vis qu'il glissait quelque
chose dans mon panier  ouvrage. Je ne fis pas semblant de m'en
apercevoir, en prsence de son embarras qui tait extrme. Aprs son
dpart, je trouvai dans ma corbeille une lettre cachete  mon adresse.
Elle contenait ces seuls mots: Offert  ma chre cousine par son ami
Ned[108]. et un billet de 100 livres sterling.

M. de La Tour du Pin rentra un moment aprs, et je lui dis: Voil la
rcompense de ce que vous avez fait pour M. de Chambeau. S'tant rendu,
comme on le pense bien,  Londres le lendemain matin pour remercier
Edward, il le trouva dj parti pour Cossey.

Quelques jours plus tard, j'allai aussi  Londres avec des dames
anglaises que je connaissais et que je voyais souvent  Richmond.
C'taient deux soeurs, dont l'ane, miss Lydia White, a t clbre
comme une fameuse _blue stocking_[110]. Cette dernire s'tait prise
pour moi d'une sorte de passion romanesque  cause de mes aventures
d'Amrique. L'une de ces dames chantait bien, et nous faisions de la
musique ensemble. Leurs livres taient  ma disposition. Quand je leur
rendais visite, le matin, elles me retenaient chez elles toute la
journe, et le soir venu je ne pouvais les quitter qu'en promettant de
revenir dans la semaine. Enfin, ayant form le projet de passer une
semaine  Londres, elles conjurrent M. de La Tour du Pin de me
permettre de les accompagner.

Ce petit voyage  Londres avec miss Lydia White et sa soeur me mit un peu
en rapport avec la socit. Nous allmes  l'Opra, o l'on donnait
_Elfrida_ et o chantait la Banti, que j'avais dj entendue avec lady
Bedingfeld. On me mena aussi  une grande assemble chez une dame que
j'aperus  peine. Il y avait du monde jusque sur l'escalier. Personne
ne songeait  s'asseoir. Le hasard me poussa dans le coin d'un salon o
l'on essayait de faire de la musique que personne n'coutait. Un homme
tait au piano. Je l'coutai avec surprise; il me sembla n'avoir jamais
rien entendu d'aussi agrable, d'aussi plein de got, d'expression, de
dlicatesse. Au bout d'un quart d'heure, voyant que personne ne
l'coutait, il se leva et s'en alla. Je demandai son nom... C'tait
Cramer! Nous sortmes avec peine de cette cohue, tant la foule des
invits tait nombreuse; mais la voix du portier: _Miss White's carriage
stops the way_[111] nous obligea  nous hter. C'est un ordre auquel il
faut obir sous peine de perdre son tour dans la file et d'tre condamn
 attendre une heure de plus.

Au bout de la semaine, qui me parut longue et ennuyeuse, je revins 
Richmond avec plaisir. Il m'tait n, pendant ce temps, une amie qui
lira peut-tre ces souvenirs quand je ne serai plus. Mme de Duras[112]
accoucha avant terme, le 19 aot, de ma chre Flicie. Je m'tais lie
avec Claire pendant un court sjour qu'elle avait fait  Richmond, et,
quoique nos caractres ne fussent pas trs sympathiques, nous nous
prmes cependant de got l'une pour l'autre. Elle tait alors folle de
son mari, qui lui faisait des infidlits qu'elle ressentait, quand elle
les apprenait, avec une passion et des dsespoirs trs peu propres  le
ramener. Peu de temps aprs ses couches, ils lourent une maison 
Teddington, village  deux milles de Richmond. Amde de Duras tait la
plus ancienne de mes connaissances. Dans notre premire jeunesse, nous
avions fait de la musique ensemble. Nous recommenmes  Teddington, o
j'allais souvent passer la journe. M. de Poix, tabli  Richmond, avait
un cheval excellent et un tilbury. Bien des fois je me rendais  pied 
Teddington et il me ramenait  Richmond dans sa voiture. Ainsi se passa
l't de 1798.

Nous fmes une excursion de huit jours dont j'ai conserv le meilleur
souvenir. Mes enfants taient si en sret avec mon excellente bonne,
que cette petite absence ne me causait aucune inquitude. Nous partmes,
M. de Poix et moi dans son tilbury, M. de la Tour du Pin  cheval, et,
aprs tre passs  Windsor, nous allmes coucher  Maidenhead. Nous y
passmes le lendemain  visiter _Park Place_ et  nous promener en
bateau:

     Where beauteous Isis and her husband Tame
     With mingled waves, for ever flow the same[113].

     (Prior.)

De l nous allmes  Oxford,  Blenheim,  Stowe, etc., et nous revnmes
par Aylesbury et Uxbridge. Les beaux tablissements de campagne qu'il
nous fut donn de visiter me charmrent. C'est l seulement que les
Anglais sont vraiment grands seigneurs. Un trs beau temps favorisa
toute la semaine que nous employmes  cette excursion, entreprise 
frais communs. Je dirai,  ce propos, que le climat de l'Angleterre,
hors de Londres, est fort calomni. Je ne l'ai pas trouv plus mauvais
que celui de la Hollande, et incomparablement meilleur et moins
incertain que celui de la Belgique. Notre petit voyage me laissa la plus
agrable impression. Il y a ainsi dans ma longue vie de rares points
lumineux, comme dans les tableaux de Grard delle Notti[115], et cette
courte excursion en est un.




IV

Revenus  Richmond, je repris mes occupations de mnage. Les nouvelles
de France paraissaient moins mauvaises. Mon mari projetait mme de m'y
envoyer pour quelques jours, munie d'un passeport anglais, qui n'aurait
pas t tout  fait faux, puisque je l'aurais sign de mon nom, Lucy
Dillon.  ce moment, on apprit que deux migrs, MM. d'Oilliamson[116]
et d'Ammcourt, rentrs en fraude, avaient t pris et fusills. Cela se
fit sans aucune forme de procs, et je crois que le fait n'a t
mentionn dans aucun des nombreux mmoires crits depuis. J'avais
rencontr autrefois M. d'Oilliamson dans des bals et j'avais mme dans
avec lui. Sa mort me frappa beaucoup plus que celle de son compagnon
d'infortune, M. d'Ammcourt, conseiller au Parlement.

Ce funeste vnement nous dtermina  renoncer  ma course en France. La
nouvelle nous en parvint le jour mme o je devais partir.
Personnellement je fus ravie de ne pas entreprendre ce voyage, qui me
cotait extrmement, non pas que je fusse effraye du danger, mais
quitter mon mari et mes enfants me causait un chagrin mortel. Aussi je
me promis bien de ne plus chercher  rentrer sans eux.

Ma vie  Richmond tait fort monotone. Je ne voyais plus du tout Mme
Dillon depuis que nous lui avions arrach quelque argent,  la suite de
correspondances assez vives changes entre M. de La Tour du Pin et son
homme d'affaires. MM. de Fitz-James et de La Touche s'abstenaient de
venir chez nous  Richmond. Quand j'allais  Londres, ce qui ne m'arriva
qu'une fois ou deux, je ne voyais que lady Jerningham ou lord Kenmare,
qui me donnait six louis par mois depuis un an.

Une fois la semaine, je faisais une visite  Mme de Duras,  Teddington,
o je me rendais, soit seule  pied, soit avec M. de Poix, en voiture.

Aprs la naissance de sa seconde fille, Clara, Mme de Duras, en
compagnie de son mari, fit un voyage  Hambourg. Le roi Louis XVIII
tait toujours  Mittau et les grandes charges de la couronne ou de la
maison se rendaient dans cette ville, quand arrivait leur temps de
service. Les premiers gentilshommes de la chambre venaient de rsider
auprs du roi pendant leur anne.

Le tour de service de M. de Duras tant arriv, il tmoigna le dsir
d'emmener sa femme avec lui  Mittau. Ils confirent leurs enfants  Mme
de Thuisy. Le pre de Mme de Duras, M. de Kersaint, avait sig  la
Convention[117] pendant le procs du roi. Dans la crainte que cette
tache, que la mort mme de son pre pouvait bien ne pas avoir efface,
l'empcht d'tre reue  Mittau, Mme de Duras donna comme prtexte de
son dpart la ncessit d'aller s'occuper de certaines affaires de sa
mre, partie pour la Martinique dans le but de vendre l'habitation
qu'elle possdait l-bas. Quoi qu'il en soit, j'ai eu lieu de croire
que, lorsque M. de Duras arriva  Hambourg, il y trouva le duc de Fleury
venu pour lui dclarer de la part du roi, que sa femme ne serait pas
reue. L s'arrta donc le voyage de Mme de Duras, mais j'ai oubli si
M. de Duras alla de sa personne  Mittau. En tout cas, ils revinrent 
Teddington peu de temps aprs.

Le mnage s'accordait moins que jamais. M. de Duras avait une attitude
de plus en plus mauvaise  l'gard de sa femme. Elle en pleurait jour et
nuit, et adoptait malheureusement des airs dplorables qui ennuyaient
son mari  prir. Il le laissait voir avec un sans-gne blessant, que je
lui reprochais souvent.  quoi il rpondait que l'amour ne se commandait
pas et qu'il dtestait les scnes.

Le mari sermonn, je consolai la femme. Je tchais de lui inspirer un
peu d'indpendance, de la convaincre que sa jalousie et ses reproches,
en rendant leur intrieur insupportable, loignaient d'elle son mari.
Les journes se passaient tant bien que mal: ils avaient sans
discontinuer du monde; il n'en tait pas de mme des soires, quand ils
taient seuls. Un vieil officier des gardes du corps, M. de La Sipire,
rompait presque toujours par sa prsence le tte-tte. Souvent Amde de
Duras profitait de son arrive pour s'en aller  Londres. C'taient
alors des pleurs et des rcriminations sans fin de la part de sa femme.
La pauvre Claire ne pensait qu' faire du roman, avec un mari qui tait
le moins romantique de tous les hommes! Certes, il aurait joui de son
intrieur, si on le lui et rendu agrable. Mais, sous les apparences de
la passion, se dissimulait mal, chez Mme de Duras une arrogance et un
empire qui depuis se sont dvelopps encore. Avec beaucoup d'esprit,
elle a fait le malheur des siens et d'elle-mme.




V

Vers la fin de l'hiver, miss White quitta Richmond. Ce me fut un
chagrin, non pas que nous eussions contract une amiti durable, mais
elle avait t si aimable pour moi que je trouvais trs agrable son
sjour dans notre voisinage.

Ma sant, depuis quelque temps, laissait  dsirer. Je me sentais fort
languissante sans savoir prcisment d'o je souffrais. Je ne pouvais
avoir de voiture. D'un autre ct, notre maison tait situe dans un
quartier assez loign, le _Green_[118]. J'avais donc renonc  sortir
aprs souper et je consacrais mes soires  la lecture des livres que
Mlle White, dont la bibliothque tait bien garnie, m'envoyait en grande
quantit. Les abonnements tant chers en Angleterre, je n'aurais pu
m'accorder la jouissance d'en prendre un. Aussi quelle ne fut pas ma
joie, lorsqu'un jour je reus une bote sur laquelle mon nom tait
crit, et dont le commissionnaire me remit la clef. Je l'ouvris, et j'y
trouvai dix volumes de la bibliothque d'Ookam, de Londres--_Ookam's
circulating library_[119]--avec un catalogue des vingt mille volumes de
toutes espces, anglais et franais, dont cette bibliothque se
composait. Un reu,  mon nom, de l'abonnement pour un an, tait joint 
l'envoi, avec l'avis qu'en remettant la bote ferme au _stage_[120] de
7 heures du matin, celui du soir la rapporterait contenant les livres
demands. Jamais rien ne m'a t plus agrable que cette attention. Je
l'attribuai  miss White. Lui ayant crit pour la remercier, elle ne me
rpondit pas, d'o je prsume qu'elle n'avait pas voulu tre devine.

L't de 1799 amliora un peu ma sant. Notre maison, sur le
_Green_[121], tait mur mitoyen avec celle d'un riche alderman de
Londres. Une petite grille s'levait, comme c'est l'usage en Angleterre,
 huit ou dix pieds de nos fentres du rez-de-chausse, pour empcher
qu'on pt en approcher. La maison de l'alderman avait une jolie cour en
gazon, entoure comme la ntre, d'une grille dont le retour tait
mitoyen. Mon fils avait arrang en plate-bande ce trs petit espace,
qu'il nommait son jardin. Il y pntrait par la fentre de notre salon,
fentre trs basse et devant laquelle je me tenais toujours assise 
travailler. Sa soeur Charlotte l'accompagnait souvent dans son jardin.
Comme nous habitions une promenade carte, il ne passait jamais
personne prs de notre maison.

Un jour, j'entendis mon fils en conversation avec l'alderman, arriv
depuis peu pour passer l't dans sa belle maison proche de la ntre.
Quelques instants plus tard Humbert vint me demander la permission
d'aller voir le monsieur, qui l'en avait pri. Y ayant consenti, il se
rendit chez notre voisin, dont je n'ai pas su le nom, et qui le
questionna sur nous, sur ma solitude, sur mes gots, etc. Cette
conversation fut accompagne d'un bon _luncheon_[122] de gteaux et de
fruits. Depuis lors, le bienveillant alderman, personnellement je ne
l'ai jamais vu, nous envoyait sans cesse une petite corbeille des plus
beaux fruits de ses serres, tantt _for the young gentleman_[123],
tantt _for the young lady_[124]. Puis il fit amnager, dans la partie
de sa cour qui longeait la grille mitoyenne, un support en gradins sur
lequel on disposa et entretint des pots contenant les fleurs les plus
odorantes. Cette galanterie anonyme et mystrieuse dura tout l't.
Humbert ne manqua pas de retourner souvent chez l'aimable voisin. Il se
promenait dans son jardin, dans ses serres, visitait sa bibliothque.
Mais jamais cet original ne vint me voir, jamais il ne tourna les yeux
de mon ct quand il traversait sa cour, et je n'ai jamais connu de lui
que l'odeur de ses tubreuses, de ses violettes et de son rsda.

Durant cet t, je courus un grand danger. M. de Duras vint  Richmond
un matin, pour me dire que disposant du tilbury de son oncle, M. de
Poix, il m'emmnerait pour dner  Teddington. Lorsqu'il arriva,  4
heures, je constatai qu'un nouveau cheval tait attel  la voiture de
M. de Poix. Amde m'apprit que ce cheval avait t achet deux jours
auparavant par son oncle, qui en tait fort entich, et que d'ailleurs
la bte se montrait trs pacifique. Comme je menais trs bien, je montai
la premire, et pris les rnes. Au moment o M. de Duras posait le pied
sur le marchepied, le vilain animal mit la tte entre les jambes, puis
s'lana d'un bond au galop. M. de Duras tomba  la renverse. Le cheval
enfila une petite rue--_Kew lane_--trs troite et fort longue, ce qui
me donna le temps de rflchir  ce que je ferais pour viter la mort.
Je ne perdis pas la tte. Je me levai, sans lcher les rnes, et je me
rendis encore assez matresse du cheval pour l'empcher d'accrocher. 
l'extrmit de la rue, il y avait un tournant  angle droit o je
prvoyais bien que mon sort se dciderait. En effet, le cheval,
subitement atteint de _vertigo_, alla se frapper le front contre un mur
en planches qui entourait un potager. La secousse fut si violente que je
fus projete, comme une balle par une raquette, dans un carr de choux,
o le jardinier me ramassa un peu tourdie, mais sans aucun mal. Cela
n'empcha pas le brave homme de me rpter que j'tais morte. Le tilbury
de M. de Poix fut bris en mille morceaux, et quand Amde me rejoignit,
persuad, comme le jardinier, que j'avais cess de vivre, il me trouva
au contraire dispose  m'en aller  pied avec lui  Teddington. Mon
mari s'y trouvait depuis le matin et m'attendait. Heureusement le bruit
de ma chute, qui avait attir une foule nombreuse, ne me prcda pas 
Teddington. Cette promenade, en me remettant le sang en mouvement, me
fit beaucoup de bien.

Nous fmes distraits de l'motion que cet accident avait provoque par
la fureur de M. de Poix. La perte de son tilbury le fchait bien moins
que la pense d'avoir t amen  acheter et  payer cher un cheval qui
avait le _vertigo_. Ce bon prince tait en vrit l'homme le plus
personnel que j'aie connu. La navet avec laquelle il dployait, en
toute occasion, cette passion pour lui-mme, et dont il se gardait bien
d'avoir honte, tait certes la chose du monde la plus plaisante.




CHAPITRE IX

I. Retour  Cossey.--Nouvelle du 18 Brumaire.--Projets de rentre en
France.--L'attente  Yarmouth.--La traverse.--Un dbarquement prcipit
 Cuxhaven.--Maladie heureusement conjure.--II. Dans le nord de
l'Allemagne.-- Wildeshausen.--Mme de La Tour du Pin accouche de sa
fille Ccile.--Menace d'expulsion change en bienveillant accueil.--III.
En route pour la Hollande.-- Utrecht.--Le passeport dlivr par M. de
Semonville.--Rencontre inopine de Mme d'Hnin.--Arrive 
Paris.--Incident  l'htel Grange-Batelire.--Installation rue de
Miromesnil.--Mme Bonaparte.--Les _traneuses_.--M. de Beauharnais le
plus beau danseur de Paris.--IV. La morale de M. de Talleyrand.--Une
visite  Mme Bonaparte.--Le gnral Sheldon.--Le prince de Galles et Mme
Fitzherbert.--Les certificats de rsidence.--La commission des
migrs.--V. Les _serins_.-- la Malmaison.--La galerie de Mme
Bonaparte.--Froideur avec laquelle est accueillie la nouvelle de la
victoire de Marengo.--Mme de Stal et Bonaparte.




I

L't de 1799 s'coula sans rien de remarquable, Lady Jerningham venait
de s'installer  Cossey, o elle m'engageait de nouveau  la rejoindre
pour passer auprs d'elle les six mois de son sjour  la campagne. Le
loyer de notre maison  Richmond, qu'elle avait pris  sa charge, tait
sur le point d'expirer, et il et t peu dlicat de notre part de lui
demander de le renouveler dans le but de ne pas accepter l'hospitalit
qu'elle nous offrait. Ma tante tait seule  Cossey. Sa nice, Fanny
Dillon, ma cousine germaine, qu'elle avait leve, venait d'pouser sir
Thomas Webb, baronnet catholique, assez mdiocre sujet, quoique trs
bien n. Son fils an, Georges Jerningham, s'tait aussi mari avec une
demoiselle Sulyarde, d'une beaut remarquable et appartenant  une
ancienne et noble famille catholique. William Jerningham se trouvait en
Allemagne. Son cher Edward ne l'avait pas quitte, et cela lui
suffisait. Dans ces conditions, c'et t la disgrce la plus marque de
ne pas aller  Cossey. Nous nous prparions donc  nous mettre en route
lorsqu'arriva la nouvelle du retour inopin d'gypte du gnral
Bonaparte, dbarqu  Frjus.

En apprenant cet vnement, nous partmes aussitt pour Cossey, avec
l'espoir de pouvoir mme bientt passer sur le continent et peut-tre de
rentrer en France. C'est pendant notre sjour l-bas que l'heureuse
nouvelle de la chute du Directoire et de la rvolution du 18 brumaire
nous atteignit. Quelque temps aprs, des lettres de M. de Brouquens et
de notre beau frre, le marquis de Lameth, nous engagrent  revenir en
France avec des passeports allemands et en passant par la Hollande.

Lady Jerningham proposa que mon mari partt seul. Cela et peut tre
mieux valu, car j'tais grosse de six mois passs, et de cette faon
j'aurais fait mes couches  Cossey. Mais aucune considration ne put me
dterminer  me sparer de mon mari pour un temps indtermin. Les
communications entre l'Angleterre et la France, en temps de guerre,
pouvaient tre tout  fait interrompues. Les nouvelles que l'on recevait
par Hambourg avaient souvent un mois de date. Enfin, je repoussai toutes
les propositions de lady Jerningham. Une des principales raisons qui me
confirmrent dans ma dcision fut une parole malheureuse de ma tante:
elle dit un jour que l'enfant attendu serait le sien et qu'elle le
garderait. Jamais je n'aurais consenti  cet abandon. D'un autre ct,
j'envisageais avec peu de confiance cette rentre en France. Je me
disais: Mon mari peut tre chass une fois encore, comme il l'a dj
t, et si  ce moment il se trouve au Bouilh, il ira en Espagne.
Comment l'y rejoindre, seule avec trois enfants, si on ne peut traverser
la France? Puis, ayant une maison  Paris, on ne pourra jamais, en mon
absence, tenter aucune dmarche pour chercher  la vendre. En rsum,
je ne voulais pas quitter mon mari, et je rsistai  tous les
raisonnements.

On nous envoya de Londres, pour mon mari, moi et mes enfants, un
passeport danois. Nous partmes pour Yarmouth, afin de prendre passage
sur un paquebot de la marine royale. Dans ce temps-l, il n'y avait pas
de bateaux  vapeur. Notre attente  Yarmouth se prolongea pendant tout
le mois de dcembre. Nous n'osions pas retourner  Cossey, quoique la
distance ne ft que de dix-huit milles, le capitaine nous ayant dclar
que ds que le vent deviendrait favorable, c'est--dire soufflerait du
sud-est, il mettrait sur l'heure  la voile. C'est tout au plus s'il
consentait  nous laisser  terre, tant il avait hte de partir ds que
ce serait possible. Chaque courrier apportait des dpches du
gouvernement.

Jamais les jours ne me parurent plus tristes que pendant ce mois pass 
Yarmouth. Nous tions installs dans un mauvais petit _lodging_[125] de
deux chambres, o l'on nous nourrissait, et dont nous ne pouvions
sortir, car le temps tait affreux. Le vent contraire soufflait avec
furie. Tous les jours on parlait de vaisseaux chous ou qui avaient
pri. On ne peut s'imaginer combien de tels rcits sont de nature 
dprimer les personnes appeles  s'embarquer d'un moment  l'autre. Je
voyais avec effroi le temps s'couler et le terme de ma grossesse
s'approcher. La crainte d'accoucher en route ne me quittait pas, et
c'est ce qui arriva, en effet. Dix fois par jour, mon fils[126] allait
sur le port pour consulter la girouette. Le vent, toujours au nord-est,
nous tait absolument contraire.

Enfin, un matin on vint nous chercher pour monter sur le bateau, o se
trouvaient nos effets depuis longtemps dj.  peine avions-nous mis le
pied sur le pont qu'on leva l'ancre.

Je me rfugiai aussitt dans un lit. Comme il y avait beaucoup de
passagers, il tait prudent de ne pas tarder  se procurer un gte
assur. D'ailleurs, dans mon tat, le roulement de ce _packet_[127], une
vraie coquille de noix, aurait pu m'tre funeste. Je me couchai toute
habille. Ma couchette se trouvait dans la chambre commune  tous les
passagers. Au nombre de quatorze, ils comprenaient des hommes de toutes
les nationalits et de toutes les catgories: Franais, Russes,
Allemands, courriers, etc.. les uns atteints du mal de mer avec toutes
ses suites, les autres buvant du punch, de l'eau-de-vie, du vin. Tout ce
monde tait runi dans une petite chambre, o l'air n'arrivait que par
la porte. On avait, en effet, ferm l'coutille, tellement la mer tait
grosse. Une lampe infecte servait d'clairage de jour comme de nuit et
augmentait encore la masse de dgots de toutes sortes dont on tait
accabl dans cet horrible trou. Je ne pense pas avoir jamais autant
souffert que pendant les quarante-huit heures que dura la traverse.

Mon mari et ma bonne[128], accabls du mal de mer, taient tendus comme
morts dans leurs lits. Couche prs de moi se trouvait ma fille[129],
effraye par la vue des hommes qui nous entouraient. Mon fils seul, avec
ses dix ans, restait debout et supplait  tout. Il avait li
connaissance avec les passagers, parlait anglais avec l'quipage, et le
capitaine l'appelait _my brave little fellow_[130]. Vers le milieu de la
seconde nuit de notre voyage, nous emes pendant quelques heures la
cruelle inquitude d'tre laisss  Hligoland, petite le 
l'embouchure de l'Elbe, au cas o le fleuve ne serait pas dgag de
glaces. Le capitaine dclara ensuite qu'en raison du gros temps, si le
vent tournait  aucun point du nord, il se trouverait contraint, pour
viter les atterrissages, de retourner en Angleterre sans chercher 
dbarquer. Heureusement, nous chappmes  ces deux ventualits. Aprs
avoir pass devant l'le d'Hligoland sans nous y arrter, nous
pntrmes dans l'Elbe pour aller mouiller au large du petit port de
Cuxhaven, dans lequel nous n'entrmes pas.

Le capitaine avait hte de se dbarrasser de ses passagers. On jeta dans
une chaloupe les effets ple-mle. Mon mari et ma bonne partirent avec
mon fils. Quant  moi, le capitaine, compatissant  mon tat,
m'embarqua, ainsi que ma fille dans un canot particulier, et donna
l'ordre aux deux matelots qui le montaient de me mettre  terre le plus
prs possible de la ville. Cette recommandation faillit m'tre fatale.
La mare tant basse, lorsque nous accostmes la jete, j'prouvai
beaucoup de peine  monter, les deux matelots me saisirent alors par les
poignets; malgr le balancement du canot, ils ne me lchrent plus, et
cela bien heureusement, car je serais certainement tombe dans la mer;
puis ils me hissrent sur la jete, de telle sorte que pendant quelques
instants je fus suspendue par les bras: ils me quittrent ensuite en me
laissant seule avec ma petite Charlotte. Je sentis que je m'tais fait
beaucoup de mal. Je dus nanmoins me mettre en route pour retrouver mon
mari, que j'apercevais au loin mont sur une charrette, qui portait
galement la bonne et nos effets. Ce ne fut pas sans peine que je le
rejoignis. Je ressentais une violente douleur au ct droit, et depuis
j'ai toujours t persuade que je m'tais fait une lsion interne dans
la rgion du foie. Les mdecins n'ont jamais voulu reconnatre ce mal,
mais il n'en est pas moins vrai que je n'ai pas cess d'en souffrir 
dater de ce jour et qu' soixante-treize ans que j'ai aujourd'hui, j'en
souffre encore.

Nous allmes frapper  la porte de deux ou trois auberges sans pouvoir
trouver de logement, tant il y avait d'migrs partant pour l'Angleterre
ou en venant.

Enfin, dans l'une d'entre elles cependant, quand on s'aperut que je
souffrais, on m'apporta, par charit, une paillasse et des draps avec
lesquels on me fit un lit par terre. Marguerite me dshabilla, ce qui ne
m'tait pas arriv depuis trois jours, et je pus me coucher. Quelques
instants aprs, je fus prise d'une fivre violente, jointe  un
transport au cerveau, qui dura toute la nuit. M. de La Tour du Pin, trs
inquiet, craignait une fausse couche ou une maladie grave. Il envoya
chercher un mdecin. Aprs bien des recherches on en ramena un qui ne
parlait pas un mot de franais. Je parvins, aide toutefois d'un
interprte,  lui faire comprendre que j'attribuais ma douleur au ct,
au fait d'avoir t tenue suspendue par les bras au moment o les
matelots m'enlevrent du canot pour me mettre sur la jete. Il
m'appliqua sur le point malade un grand cataplasme compos d'avoine
bouillie dans du vin rouge, et m'ordonna une drogue si calmante que je
dormis vingt-quatre heures de suite.  mon rveil, j'tais tout  fait
rtablie.




II

Pendant que je reposais, mon mari avait achet, pour 200 francs, une
vieille petite calche, assez spacieuse pour nous contenir tous. Aprs
un second jour de repos, nous nous mmes en route dans cette voiture
ouverte, au mois de janvier, dans le nord de l'Allemagne. Heureusement
le temps favorisa les premiers jours de notre voyage. Une pluie
torrentielle ne cessa de tomber pendant la quatrime journe. Marguerite
et moi tions  peu prs  couvert dans le fond de la calche; mais M.
de La Tour du Pin et Humbert, malgr un parapluie, furent mouills
jusqu'aux os. Nous restmes deux jours  Brme pour scher leurs habits
et leurs manteaux, auprs de ces beaux grands poles qu'on trouve dans
les maisons allemandes, et aussi pour nous reposer. Puis le temps tant
redevenu beau, nous nous mmes de nouveau en route. Il tait tomb
beaucoup de neige, et la route se distinguait  peine dans les plaines
de bruyres que nous traversions. Quoique marchant continuellement au
pas, nous n'en versmes pas moins trois fois dans la journe sans nous
faire de mal ou sans croire sur le moment nous en tre fait.

Vers le soir, nous arrivmes dans une petite ville, Wildeshausen, o
nous devions coucher. Elle tait situe dans l'lectorat de Hanovre et
avait par consquent une garnison hanovrienne. Les officiers, ce
jour-l, donnaient un grand bal  un autre rgiment de passage. Toutes
les chambres de l'unique auberge de l'endroit taient occupes. Nous
avions cherch un refuge dans le vestibule, prs du pole, et nous nous
tenions l fort attrists par la perspective de passer la nuit sur des
bancs de bois, lorsqu'un officier pimpant et vtu pour la soire
dansante vint galamment me dire en anglais que, prvoyant qu'il
passerait toute la nuit au bal, il mettait sa chambre  ma disposition.
Nous y entrmes pour souper. Le repas servi, mon mari, remarquant que je
ne mangeai pas, me demanda si je souffrais. Je ne pus lui cacher
davantage l'impossibilit o je me trouvais d'aller plus loin, et que je
sentais proche le moment de mon accouchement.  ces paroles, son
dsespoir ne saurait se peindre. Ce fut  mon tour de le consoler en lui
disant que les enfants naissaient partout et que tout se passerait bien.
Mais il fallait sortir de la chambre du capitaine.

Le matre d'htel, mis au courant, par signes, de la situation, envoya
rveiller au bout de la ville un vieux perruquier, Franais d'origine,
tabli  Wildeshausen depuis la guerre de Sept Ans. Il arriva trs
promptement, car les toilettes du bal l'avaient empch de se coucher.
Son premier soin fut de courir  la recherche du mdecin de la localit.
Celui-ci, un lgant jeune homme, arriva gant de blanc. Il sortait du
bal et tait encore tout essouffl de sa dernire valse. Sa connaissance
du franais se rduisait  quelques phrases de la grammaire et toutes
mdicales. Comme j'tais tendue sur le lit, enveloppe dans mon
manteau, il ne put, par la rondeur de ma taille, pronostiquer le genre
de maladie dont je souffrais. La fivre? dit-il.--Mais non,
rpondis-je.--Alors? reprit-il d'un ton interrogateur. Le vieux
perruquier Denis, qui avait dsert pendant la guerre de Sept Ans,
intervint heureusement  ce moment pour lui expliquer la nature de ma
maladie. Il demanda si je pouvais tre transporte sans inconvnient
dans deux chambres qu'il savait tre  louer au bout de la petite ville.
Le mdecin y consentit, puis retourna au bal. Denis courut rveiller le
propritaire de ces deux chambres, et avant le jour j'y tais installe.

La maison, comme toutes celles des gros paysans de cette partie de
l'Allemagne, avait une grande porte cochre par laquelle on pntrait
dans une large remise qui occupait toute la profondeur de la maison. Sur
le devant,  droite et  gauche de cette remise, au rez-de-chausse, se
trouvaient deux bonnes chambres bien propres et convenablement meubles.
Marguerite et mes deux enfants, Humbert et Charlotte, se mirent dans
l'une. La plus grande me fut affecte, et mon mari s'installa dans un
cabinet attenant.

Nous avions heureusement avec nous le linge et tout ce qui pouvait tre
ncessaire au petit tre qui allait venir au monde. Ne souffrant pas
encore beaucoup, j'eus le temps de vaquer  tous nos petits
arrangements, et c'est le lendemain matin seulement, 13 fvrier 1800,
que je donnai le jour  une petite fille[131] d'une extrme dlicatesse,
ne  sept mois et demi. J'osais  peine concevoir l'espoir de la
conserver, tant elle tait maigre et chtive. Hlas! je l'ai garde
dix-sept ans, pour me la voir ravie orne de tous les dons de la beaut,
du caractre, de l'esprit et doue d'agrments de tous genres... Dieu me
l'a reprise: Sa sainte volont soit faite!

Elle se nommait Ccile, nom chri qu'a port, en la remplaant,
celle[132] qui parcourt peut-tre ces lignes. Qu'elle y lise aussi ma
reconnaissance pour tout le bonheur qu'elle a rpandu sur ma vieillesse.

Le lendemain du jour o j'tais accouche, le bailli de la localit, qui
avait une premire fois dj envoy chercher nos passeports, dpcha un
de ses gardes de ville pour lui amener M. de La Tour du Pin. Il dit 
mon mari en bon franais: Monsieur, votre passeport danois est sous un
faux nom. Vous tes Franais et migr, et dans l'lectorat de Hanovre
o vous vous trouvez, il est dfendu de laisser sjourner les migrs
franais plus de deux fois vingt-quatre heures. M. de La Tour du Pin
fut terrifi par ce discours. Il allgua que je ne pouvais tre
transporte, tant accouche seulement depuis quelques heures. Mais le
bailli fut inflexible quant au dpart de mon mari et dclara qu'avant la
fin de la journe il devait,  son choix, partir pour Hanovre ou
retourner  Brme. Puis il ajouta: Monsieur, puisque vous avouez votre
qualit de Franais, faites-moi connatre votre vrai nom.--La Tour du
Pin.--Ah! mon Dieu, s'cria le bailli, seriez-vous l'ancien ministre
de France  La Haye?--Prcisment.--Eh! bien, monsieur, s'il en est
ainsi, restez ici tout le temps qu'il vous plaira. Mon neveu, M.
Hinuber, un trs jeune homme, tait ministre de Hanovre  La Haye. Il
allait souvent chez vous, vous aviez mille bonts pour Lui, etc. Et
voil ce brave homme qui numre les soupers, les tasses de th, les
verres de punch que son neveu avait mangs ou bus chez nous, les
contredanses qu'il avait danses dans nos salons.  partir de ce moment,
il se mit  notre disposition avec un zle qui ne se dmentit pas. Je ne
serais pas surprise, en vrit, qu'il et fait publier que tous les
habitants devaient tre  nos ordres. Jamais on n'a offert une
hospitalit aussi franche, des soins aussi recherchs que ceux dont, ds
lors, nous fmes l'objet dans cette petite ville.

Le ministre luthrien avait des pensionnaires et des enfants, parlant
anglais, de l'ge de mon fils. Il venait le chercher tous les jours 
l'heure de la rcration, qui se passait sur la neige, dont il y avait
encore deux pieds. Les chasseurs m'apportaient du gibier. De bonnes
dames, dont je n'ai jamais su le nom, m'envoyaient des confitures, des
gteaux, des livres anglais ou franais. Quant au mdecin, je recevais
sa visite tous les jours... mais c'tait pour que je lui donnasse une
leon de franais.

Je fus rtablie en quinze jours, et le vingt et unime nous partmes,
non sans avoir t prendre le th chez le bailli, le bourgmestre, le
cur, etc. Wildeshausen avait une glise catholique. Ma toute petite
fille y fut baptise et tenue sur les fonts par le vieux perruquier et
sa femme qui, depuis quarante ans qu'elle l'avait pous, n'avait pas
appris un mot de franais. J'allai faire mes relevailles dans la mme
glise.




III

Nous prmes la route de Lingen pour entrer en Hollande. Un certain
nombre de jeunes gens nous accompagnrent pendant plusieurs lieues. Ils
nous quittrent dans une auberge o nous nous tions arrts pour faire
djeuner les enfants. Avant de se sparer de nous, ils voulurent  toute
force me dcider  boire une tasse d'un mlange allemand dont ils
avaient prpar les ingrdients. Je pensais que ce serait dtestable, et
nanmoins, aprs en avoir got, je trouvai le breuvage excellent. Il se
composait de vin de Bordeaux chaud, dans lequel on mettait des jaunes
d'oeufs et des pices. Le mdecin se trouvait parmi ceux qui me
reconduisaient. Ce fut par son ordonnance que j'avalai ce mlange qui me
grisa un peu.

Les braves gens de mon escorte nous quittrent alors en nous souhaitant
avec ferveur un bon voyage. Leurs voeux nous portrent bonheur car il ne
nous arriva rien de fcheux, et ma petite fille supporta tonnamment
bien la route, pour une enfant qui n'avait pas un mois. Elle ne quittait
pas, il est vrai, mon sein le jour comme la nuit, et j'eus grand soin de
ne pas lui laisser respirer une seule fois l'air glacial de ces plaines
du Nord. Sans les soins minutieux dont elle fut entoure par Marguerite
et par moi, elle aurait pu difficilement rsister  un voyage si long et
si pnible au mois de mars.

Nous arrivmes enfin  Utrecht, et mon mari alla aussitt  La Haye pour
se faire dlivrer un passeport en rgle par l'ambassadeur de la
Rpublique franaise auprs de la Rpublique batave, M. de Semonville.
Celui-ci, tournant toujours au vent qui soufflait, avait dj su plaire
au nouveau gouvernement, dont Bonaparte tait le chef. M. de La Tour du
Pin connaissait trs intimement, depuis longtemps, M. de Semonville.
Aussi fut-il reu  bras ouverts, et on lui fabriqua un superbe
passeport attestant qu'il n'tait pas sorti d'Utrecht depuis le 18
fructidor.

Pendant la courte absence de M. de La Tour du Pin, Mme d'Hnin, par le
plus grand des hasards, passa  Utrecht, et mon mari fut fort surpris de
trouver sa tante au retour du voyage qu'il venait de faire  La Haye.

Mme d'Hnin s'en allait, je crois, chez M. de La Fayette, tabli depuis
sa sortie de prison, aprs le trait de Campo-Formio,  Vianen, prs
d'Utrecht. Je ne puis me rappeler si elle venait de France ou
d'Angleterre. Elle possdait toujours deux ou trois passeports
diffrents, et changeait de nom et de route  tous moments.

Nous restmes deux jours avec elle; puis, profitant d'une voiture que
l'on dirigeait sur Paris, et que nous nous chargemes de remettre 
destination, nous partmes.

En arrivant  Paris, nous tions descendus  l'htel Grange-Batelire.
Mon mari y fut rveill, au milieu de la nuit, d'une faon singulire.
Le garon d'auberge avait entendu prononcer plusieurs fois, pendant
notre souper, le nom de mon fils: Humbert. Or, il se trouva qu'on
recherchait pour l'arrter, j'ai oubli pour quel motif, un certain
gnral Humbert, log comme nous dans l'htel. Les gendarmes chargs de
l'arrestation furent, quand ils se prsentrent, conduits dans la
chambre de mon mari par ce mme garon d'auberge, qui affirmait que nous
avions souvent rpt le nom d'Humbert pendant la soire. Le quiproquo
fut bientt expliqu. Les gendarmes, de fort mauvaise humeur contre le
garon qui les avait induits en erreur, s'en plaignirent au matre de la
maison. Ce dernier n'tait autre que l'ancien tailleur Pujol. Il avait,
 cette poque, fait fortune, et sa jolie fille a pous plus tard le
peintre clbre, Horace Vernet.

Mon beau-frre Lameth et notre ami Brouquens se trouvaient  Paris. M.
de Lameth nous logea dans une charmante petite maison toute meuble, rue
de Miromesnil, occupe jusque-l par deux de ses amis qui venaient de la
quitter pour s'en aller passer  la campagne tout l't. Nous tions
prdestins  habiter des maisons de filles. Celle de Richmond
appartenait  une actrice. Celle-ci avait t arrange pour Mlle
Michelot, ancienne matresse de M. le duc de Bourbon. Tous les murs
taient orns de glaces, et cela avec une telle prodigalit que je fus
oblige de tendre de la mousseline pour en dissimuler la plus grande
partie, tant j'tais ennuye de ne pouvoir bouger sans rencontrer ma
figure reflte de la tte aux pieds.

Je trouvai  Paris, dj revenues de l'migration, beaucoup de personnes
de ma connaissance. Tous les jeunes gens tournaient, ds ce moment, les
yeux, vers le soleil levant, Mme Bonaparte, installe aux Tuileries,
dont les appartements avaient t remis  neuf comme par enchantement.
Elle avait dj des airs de reine, mais de la reine la plus gracieuse,
la plus aimable, la plus prvenante. Quoique n'ayant pas beaucoup
d'esprit, elle avait bien compris cependant les projets de son mari. Le
premier consul avait donn  sa femme la mission de ramener  lui _la
haute socit_. Josphine lui avait persuad, en effet, qu'elle en avait
fait partie, ce qui n'tait pas exact. Avait-elle t prsente  la
cour, allait-elle  Versailles? Je l'ignore, mais grce au nom de son
premier mari, M. de Beauharnais, la chose et t certainement possible.
Quoi qu'il en soit, en admettant mme sa prsentation, elle aurait t
comprise alors dans la catgorie de ces dames qui, aprs avoir t
prsentes, ne revenaient faire leur cour qu'au jour de l'an. Nous les
appelions insolemment _les traneuses_. On les reconnaissait  la gne
que leur causaient leurs paniers et le bas de leurs robes, dans lequel
elles embarrassaient leurs jambes ou celles de leurs voisines, et aussi
parce qu'elles levaient les pieds en marchant dans la galerie de
Versailles. Dans cette galerie, dont le parquet tait uni comme une
glace, nous autres, lgantes habitues, nous glissions nos petits
souliers blancs comme en patinant. Ne pas se soumettre  cette dernire
absurdit de la mode tait la raison la plus premptoire pour acqurir
le titre de _traneuse_.

Je rencontrais M. de Beauharnais tous les jours dans le monde, de 1787 
1791. Comme il avait galement beaucoup vu M. de La Tour du Pin, quand
mon mari tait aide de camp de M. de Bouill, pendant la guerre
d'Amrique, M. de Beauharnais lui dit un jour: Viens donc me voir, pour
que je te prsente  ma femme. M. de La Tour du Pin se rendit une fois
chez eux, mais n'y retourna plus ensuite. La socit qui se runissait
dans leur salon n'tait pas la ntre. M. de Beauharnais, toutefois,
allait partout, car il s'tait li pendant la guerre avec plusieurs
sommits de la grande socit. Il avait une charmante figure, et, dans
ces temps o la danse tait un art, il passait  juste titre pour le
_plus beau danseur_ de Paris. J'avais beaucoup dans avec lui; aussi
quand j'appris sa mort sur l'chafaud, j'en prouvai un sentiment des
plus pnibles. Mon souvenir ne me le reprsentait que dans une
contredanse... Quel terrible et frappant contraste!




IV

Je revis M. de Talleyrand toujours anim des mmes sentiments  mon
gard: aimable sans tre rellement utile. Pendant les deux dernires
annes, il avait travaill  sa fortune d'une manire si efficace que je
le retrouvai tabli dans une belle maison, sa proprit personnelle, de
la rue d'Anjou, riant sous cape de la disposition de se rattacher au
gouvernement o il voyait tous ceux qui rentraient en France. Il me dit:
Que fait Gouvernet? Veut-il quelque chose?--Non, rpondis-je, nous
comptons aller nous installer au Bouilh.--Tant pis, s'cria-t-il,
c'est une btise.--Mais, repris-je, nous ne sommes pas en tat de
rester  Paris.--Bah! dit-il, on a toujours de l'argent quand on
veut. Voil l'homme!

Ds que Mme Bonaparte connut, par Mme de Valence et Mme de Montesson, ma
prsence  Paris, elle dsira que je vinsse chez elle. Attirer  soi une
femme, jeune encore, ancienne dame de la cour, trs  la mode, voil une
conqute, si j'ose le dire, dont elle tait trs impatiente de se vanter
au premier consul. Aussi me fis-je un peu prier, pour donner du prix _
ma condescendance_; puis, un matin, je me rendis chez Mme Bonaparte avec
Mme de Valence. Je trouvai dans le salon un cercle de femmes et un
groupe de jeunes gens, tous de ma connaissance. Mme Bonaparte vint  moi
en s'criant: Ah! la voil! Elle m'assit  ct d'elle, me dit mille
choses gracieuses en rptant: Comme elle a l'air anglais!--ce qui
cessa d'tre une loge quelque temps aprs. Elle m'examina de la tte
aux pieds, et son attention se porta surtout sur une grosse tresse de
cheveux blonds qui entouraient ma tte et dont ses yeux ne pouvaient se
dtacher. Comme nous nous levions pour partir, elle ne put s'empcher de
demander tout bas  Mme de Valence si cette tresse tait bien faite avec
mes propres cheveux.

Mme Bonaparte me parla de Mme Dillon, ma belle-mre, avec beaucoup de
bienveillance; exprima un vif dsir de faire la connaissance de ma soeur
Fanny, qui tait en mme temps sa nice--la mre de Mme Dillon et celle
de Josphine taient soeurs.--Puis elle continua en disant que tous les
migrs allaient rentrer, qu'elle en tait charme, qu'on avait assez
souffert, que le gnral Bonaparte souhaitait avant toute autre chose
amener la fin des maux de la Rvolution, etc., enfin toute une suite de
propos rassurants. Elle demanda aussi des nouvelles de M. de La Tour du
Pin et tmoigna le dsir de le voir. Elle partait pour la Malmaison et
m'invita  y venir. De toutes faons elle fut fort aimable, et je vis
clairement que le premier consul lui avait donn le dpartement des
dames de la cour et confi le soin de leur conqute quand elle en
rencontrerait. La tche n'a gure t difficile, car toutes se sont
prcipites vers le pouvoir naissant, et je ne connais que moi qui aie
refus d'tre dame du palais de l'Impratrice Josphine.

Je retrouvai  Paris le gnral Sheldon. Nous avions t levs ensemble
et il avait pour moi l'amiti d'un frre. Le malheureux homme fut  un
moment atteint d'une affreuse maladie qui mit fin  sa carrire
militaire, pleine de brillantes promesses. Aprs avoir pris part 
toutes les campagnes  la suite desquelles on l'avait promu gnral de
brigade, il fut frapp de frquentes attaques d'pilepsie. On lui avait
donn le commandement de la petite place de Draguignan et de quelques
troupes sur la frontire. Il vint  Paris pour tcher d'obtenir quelque
chose de mieux par l'entremise du gnral Clarke, depuis duc de Feltre,
son compagnon d'armes dans le rgiment de Dillon. Personnellement sans
fortune, il avait commis la trs grande sottise d'pouser par amour la
fille d'un notaire de Draguignan, riche seulement de sa trs jolie
figure. Ce pauvre Sheldon a accumul maladresse sur maladresse pendant
toute sa vie. Notre oncle commun, l'archevque de Narbonne, aprs
l'avoir lev, le confia tout jeune  mon pre, qui l'incorpora dans son
rgiment. Ce fut Sheldon[133] qui apporta les drapeaux conquis  la
prise de Grenade. Cette victoire, due  la vaillance des grenadiers du
rgiment de Dillon, qui taient monts  l'assaut commands par Sheldon,
g de vingt-deux ans seulement, lui valut le brevet de colonel. Ce fut
pour le brave garon une mauvaise chance, car ds lors il devint
impossible de l'employer dans son grade.  la paix, il fut mis _ la
suite_ de la lgion des hussards de Lauzun. Il n'en tira d'autre
avantage que l'obligation d'acheter un uniforme dont le prix dpassait
de beaucoup une anne d'appointements. Puis il passa en Angleterre, sur
l'invitation du beau et clbre colonel Saint-Lger, ami intime du
prince de Galles. Par cette longue digression, je me suis propos
d'arriver  une circonstance remarquable dans laquelle mon cousin a jou
un rle qui mrite d'tre rappel. Log chez le prince et combl de ses
bonts, c'est lui, en sa qualit d'_Anglais catholique_, qui fut tmoin
du mariage du prince de Galles avec Mme Fitzherbert. On a beaucoup ni
la clbration de ce mariage. Comme Mme Fitzherbert tait catholique, et
que ce fut un prtre catholique qui bnit le mariage, il est trs
plausible de supposer que les dispenses ncessaires avaient t
accordes. Ceci explique comment les dames catholiques les plus rigides,
et, entre autres, ma tante lady Jerningham, continurent  la voir,
malgr la publicit de son union avec le prince de Galles[134].

M. de La Tour du Pin et moi, nous n'avions jamais t inscrits--je ne
m'explique pas pourquoi--sur la liste des migrs. Il nous fallut donc
prendre un certificat de rsidence en France, sign de neuf tmoins,
formalit indispensable, dont personne n'tait dupe cependant. Dans ce
but, je me rendis  la municipalit du quartier avec mon escouade de
tmoins. Lorsque le certificat fut sign et revtu de tous les
_mensonges_ ncessaires, le maire, en m'en remettant trs poliment une
expdition, me dit tout bas: Cela n'empche pas que toutes les pices
de votre habillement n'arrivent de Londres. Puis il se mit  rire.
Quelle comdie!

L'endroit de Paris o, pendant cet t, se runissait la meilleure
compagnie se trouvait sous la vote d'une maison de la place Vendme:
celle qui forme le pan coup de la place,  droite en allant vers la rue
Saint-Honor et du ct de cette rue. C'tait l que sigeait la
_Commission des migrs_, tribunal assez facile  se concilier quand on
n'y arrivait pas les mains vides. Dans la foule qui se pressait sur ce
point, on rencontrait les plus grands personnages mls  des agents
d'affaires de toutes catgories. Dominant le bruit des conversations les
plus varies, ces phrases surtout se faisaient entendre: tes-vous
ray?--Allez-vous l'tre? Et tel, muni d'une suite respectable et non
interrompue de certificats de rsidence en France attestant combien il
avait t injuste d'inscrire son nom sur la fatale liste, s'entretenait
ouvertement, sur le seuil de la maison, de ses faits, gestes et paroles
 Coblentz,  Hambourg ou  Londres.

Les Franais s'amusent de tout. La Commission des migrs tait devenue
un lieu de runion. On s'y donnait rendez-vous. On y allait pour
rencontrer d'anciennes connaissances, pour causer de ses projets, du
choix de sa rsidence, etc. Beaucoup de ceux qui revenaient
considraient l'endroit comme un bureau de placement. Les pres se
demandaient si leurs fils entreraient au service militaire. On
commenait aussi  parler _du pays_, dont on s'embarrassait si peu
quelques mois auparavant. Les plus beaux noms de France coudoyaient,
sous la porte, les reprsentants des familles nobles de province. Quel
dommage qu'il n'y et pas  l'entre une balance ou un pont  bascule
semblable  ceux qui psent les voitures sur les chemins de fer. Combien
de bons et loyaux gentilshommes de province qui, en rentrant d'exil, ne
trouvaient plus que les quatre murs nus de leurs habitations, souvent
mme sans un toit pour les abriter eux et leur famille, auraient pes
d'un plus grand poids que tel duc au nom retentissant!...

Nous n'avions pas affaire  la commission, puisque nous ne figurions pas
sur la liste des migrs. Il fut pourtant ncessaire de faire rayer de
cette liste le nom de ma belle-mre. Quoique tablie depuis trente ans
au couvent des dames anglaises de la rue des Fosss-Saint-Victor,
qu'elle n'avait jamais quitt, on l'y avait inscrite. La vente de tout
le mobilier de son chteau de Tesson et de deux mtairies avait t la
consquence de cette inscription non justifie.




V

Bonaparte, avant son dpart pour le fameux passage du
Grand-Saint-Bernard, eut l'ide de crer, avec de jeunes volontaires, un
rgiment de hussards. Dans le cadre des officiers de ce corps taient
bientt entrs les jeunes gens les moins avancs en ge de la haute
socit. Parmi eux se trouvait notre neveu, Alfred de Lameth. Il avait
dix-huit ans seulement. Comme l'uniforme en tait jaune clair, le peuple
de Paris nomma ce nouveau corps _les serins_. L'occasion d'acheter de
beaux chevaux, de faire de la dpense eut bien vite tent les jeunes
gens. Mais, quand ils virent que le peuple se moquait d'eux, ils se
fondirent peu  peu dans l'arme.

Je me rendis un matin  la Malmaison. C'tait aprs la bataille de
Marengo. Mme Bonaparte me reut  merveille, et, aprs le djeuner, qui
eut lieu dans une dlicieuse salle  manger, elle me fit visiter sa
galerie. Nous tions seules. Elle en profita pour me faire des contes 
dormir debout sur l'origine des chefs-d'oeuvre et des admirables petits
tableaux de chevalet que la galerie contenait. Ce beau tableau de
l'Albane, le pape l'avait contrainte  l'accepter. La _Danseuse_ et
l'_Hb_, elle les tenait de Canova. La ville de Milan lui avait offert
ceci et cela. Je n'eus garde de ne pas prendre ces dires au srieux.
Mais ayant une grande admiration pour le vainqueur de Marengo, j'aurais
estim davantage Mme Bonaparte si elle m'et simplement dit que tous ces
chefs-d'oeuvre avaient t conquis  la pointe de son pe. La bonne
femme tait essentiellement menteuse. Lors mme que la simple vrit
aurait t plus intressante ou plus piquante que le mensonge, elle et
prfr mentir.

Le pauvre Adrien de Mun, alors un brillant jeune homme, m'accompagnait
dans cette visite. Je trouvai  la Malmaison les de L'Aigle, les La
Grange, Juste de Noailles, et _tutti quanti_[135], se faisant dj
prendre la mesure, en imagination, des habits de chambellan dont je les
ai vus revtus depuis.

Une chose nous avait beaucoup frapps, mon mari et moi: c'est la
froideur avec laquelle le peuple de Paris, si aisment enthousiaste,
reut la nouvelle de la bataille de Marengo. Nous allmes, en compagnie
de M. de Poix, nous promener au Champ de Mars, le jour anniversaire du
14 Juillet. Aprs la revue de la garde nationale et de la garnison, un
petit bataillon carr d'une centaine d'hommes revtus d'effets sales et
dchirs, les uns le bras en charpe, d'autres la tte entoure de
bandages, et portant les tendards et les drapeaux autrichiens pris 
Marengo, entra dans l'enceinte. Je m'attendais  des applaudissements
forcens et bien motivs.  l'encontre de mes prvisions, pas un cri, et
trs peu de signes de joie. Nous en fmes aussi surpris qu'indigns, et
mme, depuis, en y rflchissant  loisir, la cause de cette froideur
nous a toujours paru inexplicable. Ces braves soldats taient arrivs en
poste, nous dit-on, pour paratre ce jour-l  la revue devant le
public.

Mme de Stal avait quitt ma maison. Son mari tait mort[136],  ce
qu'il me semble ou retourn en Sude. Aprs s'tre installe dans un
petit appartement, elle se prparait  aller rejoindre son pre 
Coppet. Bonaparte ne pouvait la souffrir, quoiqu'elle et fait mille
avances pour lui plaire. Je crois mme qu'elle n'allait pas chez Mme
Bonaparte. Un jour, cependant, je rencontrai Joseph Bonaparte dans son
salon. Elle recevait des gens de tous les rgimes. Les migrs revenus
en France abondaient chez elle, mls aux anciens partisans du
Directoire.




CHAPITRE X

I. Vente de la maison de Paris.--Dpart pour le Bouilh.--Les rcits de
la Vendenne.--Un accident de voiture: dvouement de Marguerite.--La vie
au Bouilh.--Mme de Bar et ses enfants.--Grande influence exerce par Mme
de La Tour du Pin sur la destine du jeune de Bar.--II. Mme de
Maurville.--L'ducation de Mlle de Lally.--Proccupations d'avenir.--Le
concordat et ses effets.--L'archevque de Bordeaux, d'Aviau de
Sanzai.--L'tablissement de l'Empire.--Un _oui_ qui proccupe
beaucoup.--Mme d'Hnin et M. de Lally.--III. Sjour au Bouilh de Mme de
Duras et de ses enfants.--Sa nouvelle attitude dans le monde.--Elle
cherche  consoler M. d'Angosse.--Mme de Lally et M. Henri d'Aux.--Les
cent mille francs de M. de Lally.--Mort de Marguerite.--IV. M. de La
Tour du Pin refuse de solliciter un emploi.--Arrangement avec M. Malouet
pour l'avenir d'Humbert.--Naissance d'Aymar, le seul des enfants de Mme
de La Tour du Pin qui lui ait survcu.--M. Marbotin de Couteneuil, oncle
de M. Henri d'Aux.--Mariage de Mlle de Lally et de M. Henri d'Aux.--Mort
brillante du lieutenant Alexandre de Maurville.




I

Enfin, vers le mois de septembre, nous nous dcidmes  partir pour le
Bouilh. Nous avions vendu notre maison[137]  Paris assez mal. Elle
tait situe dans un vilain quartier, la rue du Bac. Je ne me souviens
plus de l'affectation donne par mon mari aux fonds provenant de cette
vente. Il trouva  son retour un si grand dsordre dans les affaires de
son pre et dans les siennes propres, tant de malheur s'attachait  tout
ce qu'il entreprenait que, malgr son intelligence et sa capacit, rien
ne lui russissait. Assurment, tous ses actes taient uniquement
inspirs par le seul dsir d'amliorer la fortune de ses enfants! Paix
et respect donc  sa mmoire.

Nous emmenmes de Paris un instituteur pour mon fils, c'tait un prtre
qui avait migr en Italie et qui en avait tudi la langue  fond. Il
se nommait M. de Calonne. Comme socit, sa prsence offrait peu de
ressource. Mais, quoiqu'il ft dans une position fort prcaire, on nous
donna de trs bonnes recommandations sur son compte et sur sa moralit.
Cela nous dtermina  le prendre. Mon mari s'en alla seul par Tesson, et
je pris un voiturier qui nous mena  petites journes dans un grand
carrosse, o prirent place, en plus de moi, M. de Calonne, mon
fils[138], mes deux filles[139], ma bonne Marguerite et une fille de la
nourrice d'Humbert, dont nous avions fait notre femme de chambre.
Humbert s'assit  cot du cocher.  Tours, nous rencontrmes une femme
qui s'en allait  Bordeaux dans une petite charrette charge de toiles
et de mouchoirs de Cholet. Appele  voyager seule, elle fut bien aise
de se joindre  nous, comme moyen de protection, car les routes taient
peu sres. Humbert, ayant li conversation avec notre compagne de route,
vint me demander la permission de monter dans sa charrette. Il y resta
jusqu'au Bouilh.

Cette femme tait Vendenne. Elle avait fait la guerre, assist  toutes
les affaires, pass et repass la Loire. Elle racontait tous les
vnements auxquels elle avait pris part  Humbert, qui ne se lassait
pas d'couter ses rcits. Puis il me les rptait, et ce fut ainsi que
j'appris l'histoire de cette intressante et admirable guerre, dont
j'avais  peine entendu parler pendant les cinq mois que nous passmes 
Paris, tant le gouvernement prenait de soin pour que les dtails n'en
fussent pas publis. Plus tard j'acquis la certitude, comme je le dirai
par la suite, que Bonaparte lui-mme ignora tous les dtails de cette
noble lutte, jusqu'au jour o il lut les mmoires manuscrits de Mme de
La Rochejaquelein[140].

Nous emes un affreux accident en arrivant au Bouilh. Les chemins
taient affreux, presque impraticables. J'avais suspendu au milieu de la
voiture une barcelonnettte dans laquelle ma petite Ccile, si dlicate,
se trouvait couche. En sortant d'un village, la voiture donna dans une
ornire profonde. La cheville ouvrire cassa et nous versmes. La glace
tait leve du ct de la tte de l'enfant, ct prcisment vers lequel
nous tombions, assez doucement d'ailleurs, puisque nous allions au pas.
Mon excellente Marguerite vit que la tte de la petite tait sur le
point de heurter la glace qui venait de se briser en clats. Elle
n'hsita pas, allongea le bras qui, jet contre les dbris de verre,
reut une coupure affreuse jusqu' l'os, et s'cria: La petite n'a
rien. Mais l'enfant ayant t en un instant couverte du sang de la
pauvre bonne, j'prouvai tout d'abord une mortelle frayeur. Un
chirurgien de la localit fut appel pour panser la blesse. Quant  la
femme de chambre, elle avait le bras dmis, et je fus oblige de la
laisser pendant quelques jours dans le village.

Enfin, nous arrivmes au Bouilh, o je fus heureuse de me retrouver.
J'avais grand besoin de repos. Une excellente fille que j'y avais
laisse avait pris soin de tout, malgr l'apparence de squestre que
l'on avait remis sur le chteau. Mon mari arriva peu de jours aprs, et
nous nous trouvmes enfin tous runis chez nous.

M. de La Tour du Pin se consacra  l'agriculture et  l'ducation de son
fils,  laquelle je contribuais pour ma part, afin qu'il n'oublit pas
l'anglais. Humbert tait g de dix ans et demi, Charlotte allait en
avoir quatre, et Ccile avait six mois. Mon excellente bonne,
Marguerite, se dvouait avec plus d'attention et de tendresse aux chers
enfants que je ne le faisais moi-mme.

Je revis avec plaisir notre bonne et spirituelle voisine, Mme de Bar. Sa
fille, alors dans sa vingtime anne, me tmoignait beaucoup d'amiti.
Elle avait aussi un fils, g de dix-sept ans. J'ai exerc une grande
influence sur sa destine, sans qu'il s'en soit peut-tre jamais rendu
compte. Aussi son souvenir m'est-il rest cher et douloureux.

Mme de Bar, femme de prodigieusement d'esprit, se trouvait veuve d'un
officier du gnie trs distingu, ami intime de mon beau-pre. Il mourut
au commencement de la Rvolution, et sa femme se retira  la campagne
sans autre fortune qu'une proprit en vignes qu'elle faisait valoir.
Malgr son esprit, ses bons sentiments, sa distinction, et quoiqu'elle
aimt passionnment son fils, g de dix ans seulement lorsqu'il perdit
son pre, elle avait compltement nglig son ducation. M. de La Tour
du Pin le lui reprocha vivement.  quoi elle rpondit qu'il ne voulait
rien faire, qu'il avait horreur des livres et ne tmoignait de got pour
aucune carrire. Elle lui reconnaissait cependant de l'esprit naturel.
Comme je n'ajoutai pas foi  ces excuses d'un amour maternel mal
entendu, elle me pria de parler  son fils. Je m'y prtai volontiers. Un
matin donc que j'tais seule  arranger les livres dans la bibliothque,
il vint me trouver. Je lui demandai de m'aider. Il y mit un zle et une
intelligence qui me surprirent. L'occasion tait propice pour lui faire
un peu de honte de son ignorance, puis je lui fis promettre de
s'arracher  sa paresse, d'tudier, de lire. Je lui donnai des livres 
emporter, en lui demandant de me faire de ces ouvrages des extraits que
je corrigerais, sans en parler, mme  sa mre. Il fut transport de
reconnaissance. Quinze jours plus tard, Mme de Bar me dit que j'avais
fait un miracle: son fils passait maintenant les jours et les nuits 
crire. Il m'apporta ses premiers essais, je les corrigeai, et au bout
de deux mois, son esprit trs suprieur s'tait dvelopp au point que
je dus reconnatre mon insuffisance  tre plus longtemps son
institutrice. Le dsir d'entrer dans la marine lui vint, et comme je
connaissais beaucoup le commissaire gnral de la marine  Bordeaux, M.
Bergevin, j'obtins son admission  l'cole de marine,  titre d'lve
aspirant. Au moment de partir, le pauvre enfant fut dsespr. Il me
demanda la permission de m'crire ses progrs, et je lui promis de lui
rpondre exactement. Cette me si ardente et ce coeur si pntr, hlas!
d'un sentiment dont il ne se doutait pas, avaient besoin de croire que
ses progrs m'intressaient. Mais n'interrompons pas ce triste rcit; je
veux le continuer tout de suite.

Le jeune de Bar alla  Bordeaux, o ses tudes se firent avec une
distinction si extraordinaire, qu'au bout d'un an, aprs les examens du
clbre Monge, il fut envoy  Brest avec le grade d'aspirant de
deuxime classe. Quand, revtu de son uniforme, et en route pour
rejoindre une grande cole d'o il sortirait officier, il vint me voir,
rien ne peut peindre les sentiments de bonheur, d'orgueil, de gloire
dont il tait anim. Quand il entra dans le salon, je ne le reconnus
tout d'abord pas. Il avait grandi, sa figure s'tait dveloppe. Je lui
parlai avec intrt du succs de ses tudes. Il rpondit les larmes aux
yeux: C'est votre ouvrage. Pauvre enfant!  Brest, il eut les mmes
succs, au premier examen. On le mit sur les rangs pour tre aspirant de
premire classe, et on l'embarqua sur un vaisseau de guerre. Mais il
fallait beaucoup travailler. Il y consacrait ses nuits. Pour ne rien
coter  sa mre, il se nourrissait mal. La maladie vint; son sang,
brl par l'tude et par les veilles, s'alluma. En quelques jours, le
mal l'emporta, et la cruelle mission de l'apprendre  sa pauvre mre
m'incomba. Il ne revint de lui qu'un petit tui de mathmatiques. Son
pre l'avait donn  mon beau-pre, et je lui en avais fait cadeau.

Aprs mes propres douleurs, la mort de ce charmant jeune homme
reprsente le plus triste de mes souvenirs. Le sentiment que j'avais
fait natre en lui avait t le flambeau qui l'avait clair, mais en le
dvorant. Sa mort me causa presque un remords, puisque sans mon
intervention dans sa vie il aurait vcu paisiblement, dans son
ignorance, il est vrai, mais enfin, il aurait vcu. Sa mre, tout en le
pleurant, ne m'en a pas voulu pourtant d'avoir dvelopp des facults
qu'elle laissait endormies. Que serait-il devenu sans moi? Sa vie
et-elle rpondu  ce qu'elle promettait d'tre par moi?




II

Mais revenons au Bouilh. Peu de temps aprs notre installation, une
cousine de mon mari, Mme de Maurville, vint nous y retrouver. Elle avait
t dpouille des biens qu'elle possdait en France, et sa principale
ressource consistait en une pension de 40 livres sterling que lui
faisait l'Angleterre. On la lui avait accorde comme veuve d'un officier
gnral de la marine franaise qui avait pris un grade en Angleterre,
chose, on peut le dire en passant, assez vilaine. Elle avait une soeur
dont le mari, M. de Villedon, servait la Rpublique de corps et d'me.
M. de Villedon avait le malheur d'tre gentilhomme et sa femme tait
trs bien ne. Ils crurent devoir donner des arrhes, comme on disait
alors,  la Rvolution, et, dans ce but, achetrent la terre de Mme de
Maurville, avec tout son mobilier.  son retour en France, Mme de
Maurville croyait encore que M. de Villedon avait rachet sa terre pour
la lui restituer. Mais elle fut bientt dtrompe, et retrouva de ses
biens moins que rien: 500  600 francs de rente, et pas un toit pour
s'abriter. Le ntre lui fut offert. Elle l'accepta avec cette simplicit
de coeur qui caractrise la vritable noblesse. Quoique doue de peu
d'esprit, elle avait l'me trs leve, un excellent caractre, dnu de
ces petits inconvnients qui troublent souvent un intrieur plus que de
vritables dfauts, quand pour dissimuler ceux-ci on possde assez
d'empire sur soi. Mme de Maurville aimait tendrement M. de La Tour du
Pin. Plus ge que lui de quatre ans, elle le connaissait depuis son
enfance. Elle se trouva trs heureuse chez nous. Son unique fils[141]
avait t lev  l'cole fonde par le clbre Burke pour les jeunes
migrs. Revenu d'Angleterre  dix-huit ans sans aucune fortune, il
s'engagea dans un rgiment de chasseurs  cheval, comme simple chasseur,
sous la protection du colonel, M. de La Tour Maubourg. Cette protection
lui fut acquise sur l'initiative de Mme d'Hnin, et grce  l'entremise
de M. de La Fayette.

Mme d'Hnin vint au Bouilh  diffrentes reprises pendant les huit ans
que nous y avons habit. Lors de son premier sjour, qui dura plusieurs
mois, elle m'amena la fille[142] de M. de Lally, qui sortait de chez Mme
Campan, en me priant d'achever son ducation. Mlle de Lally avait prs
de quinze ans. Je l'accueillis avec plaisir. Elle tait douce, bonne
enfant, savait assez bien l'orthographe, la musique et la danse. Quant 
la culture de l'esprit, elle avait t compltement nglige.
J'envisageai la mission que l'on me confiait comme une grande charge et
comme une responsabilit un peu lourde  porter. Mon mari m'engagea 
l'accepter nanmoins, et son dsir tait pour moi une loi contre
laquelle la pense ne me vint mme pas de rsister. Comme nous tions
trop peu fortuns pour augmenter sans inconvnient nos dpenses, ma
tante voulut que M. de Lally nous remt pour la pension de sa fille une
somme quivalente  celle qu'il payait pour elle chez Mme Campan.
Accepter une telle condition me parut dchoir un peu; nous nous y
soummes cependant. M. de Lally, en outre, conservait le soin de
l'entretien personnel de sa fille. Elle n'a pas eu  se plaindre de ces
arrangements, et, de mon ct, je puis dire que nous n'avons pas eu 
les regretter. Je fis, en m'occupant de Mlle de Lally, la rptition de
l'ducation que plus tard je devais donner  mes filles. Mon mari se
chargea de lui apprendre l'histoire, la gographie. L'enseignement de
l'anglais, dont elle avait dj quelques notions, me revint, et
l'instituteur de mon fils lui donna des leons d'italien. Nos lectures 
haute voix, en commun, lui profitrent galement. Elle aima beaucoup mes
enfants, surtout Ccile, dont elle commena l'ducation premire. Trs
bonne enfant, d'un caractre sr, quoique un peu sournois, elle
s'arrangeait fort bien avec Mme de Maurville, n'ayant pas plus d'esprit
l'une que l'autre. Je ne suis pas loigne de penser que toutes deux
prouvaient pour moi un sentiment plus rapproch du respect et de la
crainte que de l'affection. Quoi qu'on ait pu dire, je ne suis pas
dominante. Jamais je n'ai demand  ceux avec qui j'ai vcu plus que ce
qu'ils pouvaient donner. Ce qu'on nomme la querelle de sentiments m'a
toujours paru la chose la plus absurde du monde, quand elle n'est pas
fonde sur celui dont dpend le destin de la vie.

Nous songions, mon mari et moi,  l'avenir de nos enfants, et cette
proccupation n'tait pas la moindre des inquitudes que le mauvais tat
de nos affaires nous causait. La terre du Bouilh, rduite  sa seule
valeur territoriale, reprsentait peu de chose. La guerre avec
l'Angleterre avait mis  rien le prix des vins, surtout des vins blancs,
dj de peu de valeur, de tout temps, dans nos contres. On les achetait
au prix de 4  5 francs la barrique. Mon mari installa une brlerie 
eau-de-vie, et engagea de fortes dpenses pour la mettre en tat de
fonctionner convenablement. Mais les profits de cette sorte de commerce
nous permettaient tout au plus de vivre, et bientt il faudrait songer 
l'avenir de mon fils[143]. C'tait notre unique et dvorante pense.

Ma tante et M. de Lally nous crivaient de Paris que toutes les
personnes que nous avions connues autrefois se ralliaient au
gouvernement. On venait de publier le concordat, et le rtablissement de
la religion eut un effet prodigieux dans nos provinces. Jusqu' ce
moment, on n'assistait  l'office divin que dans les chambres, sinon
tout  fait en secret, du moins assez silencieusement pour ne pas
compromettre l'officiant, presque toujours un prtre migr rentr.
Aussi quand on vit arriver un respectable archevque, M. d'aviau de
Sanzai,  Bordeaux, et que l'intrus disparut sans que j'aie jamais su ce
qu'il tait devenu, ce fut une joie qui tenait du dlire. Nous emes
l'honneur de le possder au Bouilh pendant les deux premiers jours qui
suivirent son entre dans le diocse. Nous runmes pour le recevoir
tous les bons curs de notre ancien domaine, qui comprenait dix-neuf
paroisses. La plupart, nomms rcemment, revenaient des pays trangers.
D'autres avaient vcu cachs chez leurs paroissiens ou dans des maisons
particulires. Notre saint archevque se fit adorer de tous. Son entre
 Bordeaux fut un triomphe. La reconnaissance qu'on prouvait s'en
allait au grand homme qui tenait les rnes du gouvernement. Quand il se
dclara consul  vie, elle se traduisit par une approbation presque
unanime de ceux appels  voter sur cette proposition.

Un peu plus tard, enfin, parurent dans les communes les listes o l'on
devait inscrire son nom et rpondre par _oui_ ou par _non_  la question
de savoir si le consul  vie devait se proclamer _empereur_.

M. de La Tour du Pin fut dans une agitation extraordinaire avant de se
dcider  mettre _oui_ sur la liste de Saint-Andr-de-Cubzac. Je le vis
se promener seul dans les alles du jardin, mais je ne me permis pas de
pntrer dans ses incertitudes. Enfin, un soir il rentra, et j'appris
avec plaisir qu'il venait d'crire un _oui_ comme rsultat de ses
rflexions.

On se sera aperu que je brouille un peu les poques. Assurment je ne
suis pas dans leur ordre les vnements qui ont rempli les huit ans que
nous avons passs au Bouilh. Six mois de ce temps me parurent trs
agrables. Ce furent ceux du sjour de Mme de Duras et de ses
enfants[144].

Ma tante ne se trouvait pas alors avec nous, ce dont nous nous
consolmes aisment. Malgr son esprit, sa bont, l'amiti qu'elle avait
pour son neveu--car, pour moi, elle ne m'a jamais aime que par
reflet--l'existence avec elle tait une fatigue. L'emportement de son
caractre bannissait toute facilit dans la vie journalire. Il fallait
partager sa manire de voir sur tous les sujets. Nous tions
parfaitement soumis  ses volonts comme  ses fantaisies, mais cela
mme ne suffisait pas  assurer la paix. Quand elle se trouvait au
Bouilh avec M. de Lally, son caractre dominateur le prenait pour
victime, ce qui nous donnait un peu de repos. Elle le menait, comme on
dit trs vulgairement, _ la baguette_. Quoiqu'elle lui ait fait un trs
grand bien, en substituant son propre grand caractre  celui qu'aurait
d avoir ce gros homme qui n'tait qu'un compos de paroles, elle ne le
rendait pas moins malheureux. Elle le contrariait sur tout, le forait 
travailler  des choses srieuses, quand son penchant le portait  ne
s'occuper que de niaiseries. Au fond, c'tait l son got. Jamais il n'y
eut un esprit si petit dans une aussi grosse personne.




III

Mme de Duras arriva au Bouilh pour y attendre son mari, qui devait venir
la prendre pour la mener  Duras, chef-lieu de sa famille, situ entre
Bordeaux et Agen. Ils venaient d'acheter Uss[145], o Mme de Kersaint,
mre de Mme de Duras, avait colloqu les fonds provenant de la vente de
son habitation  la Martinique. La duchesse de Duras, mre d'Amde, y
avait ajout 400.000 francs de ses propres biens. Cette belle habitation
leur cota 800.000 francs. C'tait un excellent march.

Lorsque je revis Claire, que j'avais laisse  Teddington en proie  une
passion malheureuse pour son mari, je la retrouvai tout autre. Elle
tait devenue un des coryphes de la socit antibonapartiste du
Faubourg Saint-Germain. Ne pouvant se distinguer par la beaut du
visage, elle avait eu le bon sens de renoncer  y prtendre. Elle visa 
briller par l'esprit, chose qui lui tait facile, car elle en avait
beaucoup, et par la capacit, qualit indispensable pour occuper la
premire place dans la socit o elle vivait  Paris. Il est ncessaire
de trancher sur tout, sans quoi on est cras: en termes de marine, il
faut faire feu suprieur. Son caractre naturellement prsomptueux et
dominateur la prparait pardessus tout  jouer un tel rle. J'ignore si
elle a jamais cout le langage d'une coquetterie un peu caractrise,
mais je serais assez porte  le croire. Pendant son sjour au Bouilh,
elle avait engag une correspondance trs vive avec M. d'Angosse, dans
le but de le consoler de la mort de sa femme, Mlle de Chlons. Les
lettres qu'elle recevait de lui, dont elle me montra quelques-unes, me
parurent celles d'un homme tout dispos  tre consol. Le lui ayant
dit, elle me jugea prude et mme un peu provinciale. Je crois qu'en
retournant  Paris elle trouva M. d'Angosse revtu de l'habit rouge de
chambellan[146]. Comme tant d'autres, il l'avait pris par prudence.
L'Empereur disait: Je leur ai ouvert mes antichambres, et ils s'y sont
tous prcipits. Ce propos ne peut paratre insolent, puisqu'il tait
juste et fond.

Pendant deux mois, les petites de Duras restrent au Bouilh sans leur
mre, qui alla s'occuper de ses affaires avec son mari. Je les aimais
comme mes enfants, et elles ont conserv un bon souvenir de ce temps de
leur jeunesse, comme elles me l'ont souvent rpt depuis. Leur amiti
pour mes chres filles, Charlotte et Ccile, a pris naissance alors pour
ne cesser qu' la mort de ces deux gloires de ma vie. L'une et l'autre
m'ont conserv des sentiments filiaux dont j'ai reu le tmoignage
toutes les fois que l'occasion s'en est prsente. Puissent-elles
trouver ici l'expression de ma vive et tendre reconnaissance!

En 1805, j'allai avec lisa--Mlle de Lally--passer quelque temps 
Bordeaux. Un jour,  la messe, lisa fut remarque par un jeune homme,
le plus distingu de Bordeaux par la naissance, la figure et la fortune:
M. Henri d'Aux. Trs petite de taille, la tte orne de superbes cheveux
noirs, elle avait un teint blouissant, d'une fracheur de rose, et les
plus beaux yeux du monde. Notre ami Brouquens, aprs des catastrophes de
fortune causes par la chute de la compagnie des vivres de l'arme,
tait revenu s'installer  Bordeaux pour un temps indfini. Il apprit,
par des amis, que M. Henri d'Aux avait parl  certains de ses camarades
de la jeune personne leve par Mme de La Tour du Pin en termes
logieux. Aucune des demoiselles de Bordeaux, aurait-il dclar, n'avait
ce maintien convenable et dcent. Il prit des informations sur nous, sur
notre manire de vivre, sur nos moeurs, etc.

Mon mari, qu'on avait nomm prsident du canton, sans qu'il l'et
sollicit, s'tait rendu  Paris pour le couronnement. Je lui crivis
les propos que l'on m'avait rapports et il en parla  M. de Lally.
Celui-ci s'occupait alors de poursuivre le payement d'une assez grosse
somme dont il avait obtenu le remboursement, et que l'tat lui devait
depuis la rhabilitation de la mmoire de son pre et la cassation de
son arrt de mort, c'est--dire depuis trois ans avant la Rvolution. La
dette de l'tat avait t reconnue valable par le Conseil d'tat. Mais,
rduite des deux tiers comme tous les fonds, elle ne s'levait plus qu'
la somme de 100.000 francs. Napolon, qui dsirait rallier M. de Lally 
son gouvernement, voulut que sa rclamation et un plein succs. M. de
Lally, quand mon mari lui fit part du contenu de ma lettre, dclara sans
hsiter que, s'il touchait cette somme, il la donnerait  sa fille le
jour de son mariage. Il tint parole. Nous arrangemes d'aller passer le
carnaval  Bordeaux pour procurer  M. d'Aux l'occasion de voir lisa 
des bals de la bonne compagnie, qui se donnaient dans les salons de
l'ancienne Intendance.

Dans ce mme temps, j'eus le cruel chagrin de perdre notre chre bonne
Marguerite, que j'aimais comme ma mre. J'en ressentis une vive douleur.
Elle conserva sa connaissance jusqu'au dernier moment, et ce fut pour me
faire les plus tendres adieux. Ce triste vnement causa  Humbert et 
Charlotte une vritable peine, et je fus trs touche de leur
sensibilit dans cette occasion. L'excellente fille les avait combls de
soins.




IV

Mon mari avait vu  Paris plusieurs personnes de ses connaissances de
jadis, et qui toutes alors taient dans le gouvernement, entre autres M.
Maret, depuis duc de Bassano. Elles le pressrent de tenter quelques
dmarches pour obtenir un emploi. Sans s'y refuser prcisment, il
rpondit que, si l'Empereur avait envie de le prendre, il saurait bien
o le trouver, que le rle de solliciteur ne lui convenait pas, etc. M.
de Talleyrand ne comprenait les rpugnances d'aucun genre, mais il
sentait pourtant, par son esprit plutt que par son coeur, qu'il y avait
une sorte de distinction  ne pas se mler  la foule des solliciteurs.
Il se contenta de dire, en levant les paules: Cela viendra. Et puis,
il n'y pensa plus.

M. de La Tour du Pin revint au Bouilh. Il avait vu M. Malouet, qui
venait d'tre nomm prfet maritime  Anvers pour y tablir le grand
chantier de construction auquel il donna une si prodigieuse impulsion.
Ces messieurs s'taient entendus pour qu'Humbert, lorsqu'il aurait
dix-sept ans, ft plac dans les bureaux de M. Malouet. L'institution
des auditeurs au Conseil d'tat n'existait pas encore. On commenait
cependant  en parler, et nous fmes d'avis qu'il serait trs utile  un
jeune homme qui se destinait aux affaires de travailler pendant un
certain temps sous les yeux d'un homme aussi clair et aussi habile que
l'tait M. Malouet. Comme il avait beaucoup d'amiti pour nous, nous
pouvions lui confier notre fils en toute scurit. La pense de cette
sparation, toutefois, pesait cruellement sur mon coeur.

Mon mari revint de Paris, et peu aprs je m'aperus, mon cher fils[147],
que j'tais grosse de vous. L'anne prcdente, j'avais fait une fausse
couche. Je rsolus, pour viter un nouvel accident, de ne pas faire
d'exercice violent pendant tout le temps de ma grossesse, au cours de
laquelle je fus toujours plus ou moins souffrante. Mme de Maurville,
lisa, ma tante, M. de Lally se rendirent  Tesson. Je restai au Bouilh
avec mes filles. Par une sorte de pressentiment que, de tous mes chers
enfants, vous seriez le seul  me fermer les yeux, jamais je ne me
soignai autant que pendant cette grossesse.

Le 18 octobre 1806, comme je m'habillais le matin, j'aperus mon bon
docteur Dupouy, tabli au Bouilh depuis quelques jours, qui passait sur
la terrasse. Je lui demandai en riant d'o il venait si matin. Il me
rpondit qu'on tait venu le chercher pour constater le dcs d'une de
nos voisines, morte subitement en sortant de son lit. Je connaissais
beaucoup cette personne, avec laquelle j'avais prcisment caus
longtemps la veille. Cet vnement me bouleversa au point que je fus
prise  l'instant mme de douleurs qui vous amenrent au monde pour le
bonheur de mes vieux ans.

Je ne me remis que lentement des suites de mes couches, ayant t
atteinte de la fivre double tierce, pendant laquelle je ne cessai
pourtant pas de nourrir.

Nous n'avions pas perdu de vue l'affaire importante du mariage d'lisa.
Sous le prtexte de faire vacciner le nouveau-n, nous allmes, vers
Nol, passer six semaines  Bordeaux, chez notre excellent Brouquens.
Cet incomparable ami tait parvenu  mettre dans nos intrts M. de
Marbotin de Couteneuil, ancien conseiller au Parlement, le propre oncle
de M. d'Aux. Sa femme tait soeur de la mre de M. d'Aux. Le jeune homme,
aprs la mort de sa mre, survenue depuis longtemps dj, avait vou 
sa tante une vritable affection filiale. M. de Couteneuil dsirait
rentrer dans la judicature. M. de Lally passait pour avoir du crdit. Ce
fut une raison de plus pour engager M. de Couteneuil  travailler au
mariage de son neveu. D'ailleurs, orgueil  part, nous jouissions d'une
assez grande considration  Bordeaux pour qu'une personne admise dans
notre vie de famille depuis cinq ans en reut une sorte de relief.

Les jeunes gens se retrouvrent dans plusieurs bals. lisa, qui dansait
 ravir--dans ce temps on ne valsait pas, et la danse tait un art--y
brilla de tout son clat. Ils se revirent dans des promenades, puis 
des offices  l'glise, o l'on tait toujours sr de rencontrer M.
d'Aux. Enfin un jour Mme de Couteneuil se prsenta chez moi
officiellement pour me demander la main de ma jeune personne pour son
neveu. Je lui rpondis, en bonne et ancienne diplomate, que j'ignorais
les projets de M. de Lally sur sa fille, mais que M. de La Tour du Pin
irait lui faire part au Bouilh, o il se trouvait, de la proposition
qu'on me transmettait.

Il y alla, en effet, et revint le lendemain avec M. de Lally. Tout fut
bientt arrang. Puis suivirent les compliments, les dners, les
soires. Nous remes la visite du vieux pre d'Aux. C'tait un
gentilhomme de la vieille roche, sans le moindre vestige d'esprit ni
d'instruction. On racontait qu'il avait fait mourir sa femme d'ennui.
Cela ne l'empchait pas de possder 60.000 francs de rente et plus.

 la signature du contrat, M. de Lally compta  M. d'Aux, comme il s'y
tait engag, cent sacs de 1.000 francs, reprsentant la dot de sa
fille. C'est la seule fois de ma vie que j'ai vu tant d'argent runi.

La noce se fit au Bouilh, le 1er avril 1807. Il n'y avait encore de
fleurs que des petites marguerites doubles, roses et blanches. Mme de
Maurville, Charlotte et moi, nous fmes un charmant surtout pour le
dner: le fond tait de mousse, avec les noms d'Henri et d'lisa crits
en fleurs.

Tous ces prliminaires et le mariage lui-mme m'avaient fort drange et
sortie de mes habitudes tranquilles et rgulires. Je fus bien aise de
les reprendre pour jouir des derniers mois que mon fils devait encore
passer avec nous. Ma tante retourna  Paris. M. de Lally s'en fut aussi.
Je demeurai seule avec Mme de Maurville. Elle eut le bonheur de recevoir
la visite de son fils pendant un court cong qu'on lui accorda avant de
rejoindre son rgiment qui allait en Espagne. Ce bon et aimable jeune
homme tait entr, comme je l'ai dj dit, six ans auparavant comme
simple chasseur dans le 22e de chasseurs  cheval. Il tait maintenant
lieutenant et avait la croix. Chaque grade, il l'avait conquis par des
actions d'clat, et avait mrit la dernire distinction pour un fait de
la plus grande audace au cours de la dernire campagne. Il sduisait
autant par le charme de la figure que par l'agrment du caractre. Quand
il partit, sa pauvre mre ne croyait certes pas l'embrasser pour la
dernire fois! Pour moi, j'en avais le pressentiment, hlas! par trop
justifi. Un an aprs, il fut massacr dans un village, en Espagne, o
il entra quarante pas en avant de sa troupe. Pauvre Alexandre!




CHAPITRE XI

I. Humbert part pour Anvers.--Douleur de la sparation.--Ennuis causs
pour le logement des officiers et des soldats au Bouilh.--Derniers
adieux d'Alfred de Lameth.--Sa mort et la vengeance de son
assassinat.--II. Voyage de l'Empereur  Bordeaux.--Son passage de la
Dordogne,  Cubzac.--Mme de La Tour du Pin appele  Bordeaux auprs de
l'Impratrice.--Le cercle.--Prsentation  l'Empereur.--Mme de
Montesquieu s'embrouille.--L'embarras d'un chambellan.--Dans le salon de
l'Impratrice.--Son entourage.--La rgle stricte de ses journes trace
par l'Empereur.--Un madrigal.--Inquitudes de Josphine  propos des
bruits qui courent sur son divorce.--Un billet de l'Empereur.--Dpart de
l'Impratrice.--III. Retour au Bouilh.--M. de La Tour du Pin nomm
prfet du dpartement de la Dyle,  Bruxelles.--Mme de La Tour du Pin,
dame d'honneur de la reine d'Espagne.--Prsentation  la reine.--Le
prince de la Paix.--Le concert et la partie du roi.--Dpart des
souverains espagnols.




I

Vers la fin de l't, ou, pour mieux dire, en termes d'agriculture, tout
de suite _aprs vendanges_, il fallut me sparer de mon cher fils[148]
pour la premire fois. Ah! que cette sparation me fut cruelle! Combien
j'eus besoin de toute ma raison, de ma soumission aux volonts de Dieu
pour la supporter. Il partit avec son pre, qui le conduisit jusqu'
Paris. Quel dchirement en l'embrassant pour une absence d'une dure
indtermine! La douleur de sa soeur ane[149] fut galement trs vive.
Charlotte avait alors onze ans. Elle tait si avance pour son ge, si
raisonnable, que son frre ne la considrait plus comme une enfant. Elle
perdait un compagnon de ses tudes et de ses jeux, un vritable ami.
Avec le partant s'en allait la joie de notre intrieur. Quand, un mois
plus tard, M. de La Tour en Pin revint sans son fils, notre douleur se
raviva.

Le Bouilh tait accabl de logements de gens de guerre. Toute l'arme en
route pour l'Espagne passait  Saint-Andr-de-Cubzac. Nous avions
souvent  hberger des officiers, chose fort importune, surtout quand
j'tais seule,  cause de la ncessit de les recevoir  dner et dans
le salon. Il m'arriva  ce propos une petite aventure pendant l'absence
de mon mari, dont je me tirai  mon avantage, mais aprs laquelle je
demandai  loger  l'avenir le double de soldats ou de cavaliers, et pas
d'officiers.

On avait envoy au Bouilh deux officiers, dont un dj assez g. Ce
dernier, lorsqu'il vit notre beau chteau et la jolie chambre o on le
logeait, entra dans une de ces fureurs dmagogiques digne des plus beaux
temps de la Convention. Elle tait telle que, me rencontrant dans un
corridor, il m'apostropha en jurant, et s'cria qu'il savait qu'on
avait coup la tte  l'ancien matre de la maison, qu'il aurait
souhait qu'on en ft autant  tous les nobles possesseurs d'aussi
belles demeures et qu'il se rjouirait si on mettait le feu au chteau.
 sa mine, je jugeai qu'il tait homme  mettre la menace  excution.
Aussi lui rpondis-je avec le plus grand sang-froid: Monsieur, je vous
prviens que je vais porter plainte.

Sur ce, j'crivis le plus poliment du monde au colonel, log 
Saint-Andr, pour l'informer des propos tenus par le capitaine, dont
j'avais demand le nom. Une demi-heure aprs, le colonel intimait au
forcen l'ordre de revenir et de se rendre aux arrts forcs.

 dater de ce jour, on ne nous envoya plus d'officiers. Nous emes bien
encore quelques tapageurs, mais qui faisaient le train chez le matre
valet.

Un soir, une douzaine de ces furibonds taient abrits dans les curies.
Tout  coup un tapage effroyable se fit entendre dans le vestibule. Nous
tions  table. Nous nous levmes. Le colonel dnait avec nous. C'tait
Philippe de Sgur[150]. Son apparition, quand ils distingurent au
milieu de nous leur chef, fut le _quos ego_...[151]. Jamais on n'a vu
des figures si consternes que celles de ces terribles soldats. Ils
disparurent dans le grenier  foin, et lorsqu'on se mit  leur
recherche, le dner termin, ils taient devenus invisibles.

Un jour de grande fte, j'assistais  la messe  Bordeaux.  un moment
donn, j'avais remarqu que, pour une cause quelconque, l'attention de
toute la congrgation tait attire vers le fond de la chapelle dans
laquelle je me trouvais. Comme je me levais pour sortir, j'aperus un
superbe officier, envelopp dans un ample manteau blanc, drap avec
grce et qui, relev sur le bras qui soutenait le sabre, laissait
entrevoir un pantalon amaranthe  la mamelouk. Il se mla  la foule
pour quitter l'glise et prit ensuite le chemin de la maison de M. de
Brouquens. Il y entra, et comme je le suivais dans la cour, il se
retourna et s'cria: Ah! c'est donc ma tante! Puis il me sauta au cou.

C'tait mon neveu, Alfred de Lameth. Qu'il tait beau! On et dit
l'Apollon du Belvdre en uniforme d'aide de camp de Murat! Le pauvre
garon aussi me fit ses derniers adieux. Il avait de tristes
pressentiments, car, aprs avoir caus avec moi pendant deux heures de
toutes ses folies de jeunesse, dont il commenait  se lasser, de la
guerre o il n'avait pas encore reu, disait-il, une gratignure, il
exprima le dsir de me laisser quelque souvenir de lui. En mme temps,
ouvrant son critoire, il me donna ce couteau  manche de nacre qu'on a
toujours pu voir sur ma table. Puis il m'embrassa tendrement  plusieurs
reprises, et comme mes veux se remplissaient de larmes, il me dit: Oui,
chre tante, c'est pour la dernire fois! L'infortun garon fut
misrablement assassin au milieu du quartier gnral du marchal Soult,
en Espagne, en traversant un petit village pour aller djeuner chez le
marchal. On ne put dcouvrir le meurtrier.  titre de reprsailles, on
livra le village  la fureur des soldats, qui en firent une sanglante et
brlante hcatombe.




II

Les affaires d'Espagne occupaient beaucoup  Bordeaux, o quelques
rfugis de ce pays taient dj arrivs. Ma tante nous crivit de Paris
que l'Empereur devait se rendre en Espagne, accompagn peut-tre par
l'Impratrice Josphine, et que M. de Bassano ferait partie de leur
suite. Elle conseillait  son neveu d'aller faire sa cour  l'Empereur,
et de voir M. de Bassano, qui lui portait de l'intrt. M. de La Tour du
Pin reut cette lettre au moment o il partait  cheval pour Tesson. Une
affaire de lettre de change rclamait absolument sa prsence l-bas. Je
ne serai que deux jours, dit-il, j'ai bien le temps d'y aller, et il
partit. Le lendemain arrivait  la poste l'ordre de prparer les chevaux
pour l'Empereur. Cela me dsespra, mais je n'en fus pas moins empresse
de voir cet homme extraordinaire.

Mme de Maurville, ma fille Charlotte et moi, nous allmes  Cubzac,
rsolues de n'en pas revenir que nous n'eussions vu Napolon. Nous
demandmes asile  Ribet, le grand commissionnaire du roulage, que nous
connaissions, et nous nous installmes dans une chambre donnant sur le
port. Le brigantin destin au passage de la Dordogne se trouvait dj l
avec ses matelots  leur poste. Toute la population du pays bordait la
route. Les paysans, tout en maudissant l'homme qui leur enlevait leurs
enfants pour les envoyer  la guerre, voulaient quand mme le voir.
C'tait une folie, une ivresse. Un premier courrier arriva. On voulut le
questionner. Le gnral Drouet d'Erlon, commandant du dpartement, lui
demanda quand l'Empereur arriverait. Cet homme tait tellement fatigu
qu'on ne put en tirer pour toute rponse que le mot: Passons. Son
bidet sell, il l'accompagna dans le bateau, puis tomba comme mort au
fond de l'embarcation, d'o on le tira pour le remettre  cheval de
l'autre ct de la rivire.

Notre impatience devenait fivreuse depuis le passage du courrier. Pour
moi, j'tais absorbe par la fatalit qui retenait mon mari loin du lieu
o l'appelaient ses fonctions. La municipalit de Cubzac tait prsente,
et lui, prsident du canton, dont la place tait l, se trouvait absent.
C'tait une occasion perdue qui ne se reprsenterait pas. J'en prouvai
une excessive contrarit. Enfin, aprs une attente qui dura la journe
entire, vers le soir, une premire voiture arriva, et peu aprs une
berline  huit chevaux, escorte par un piquet de chasseurs, s'arrta
sous la fentre o nous nous trouvions. L'Empereur en descendit, revtu
de l'uniforme de chasseur de la garde. Deux chambellans, dont l'un tait
M. de Barral, et un aide de camp l'accompagnaient. Le maire lui dbita
un compliment. Il l'couta avec un air de grand ennui, puis descendit
dans le brigantin qui s'loigna aussitt.

 cela se borna notre vue du grand homme. Nous retournmes au Bouilh
toutes trois, fatigues et de mauvaise humeur.

Mon mari arriva le lendemain. Je lui donnai le temps de djeuner
seulement, et le forai de partir pour Bordeaux, o l'on attendait
l'Impratrice le jour suivant. Ds son arrive, il alla voir M. Maret,
qui professait  son gard beaucoup d'amiti et d'intrt. Il le trouva
aimable et obligeant. Mais quel fut son tonnement lorsque celui-ci lui
dit: Vous avez prouv beaucoup de contrarit de la ncessit d'aller
 Tesson, prcisment quand l'Empereur passait chez vous, et vous avez
mis une grande diligence  revenir.--Vous avez donc vu Brouquens,
rpliqua M. de La Tour du Pin.--Non.--Mais alors, comment savez-vous
cela?--C'est l'Empereur qui me l'a dit. Vous sentez si mon mari fut
surpris. Mme de La Tour du Pin doit venir  Bordeaux, ajouta M. Maret;
elle restera ici pendant le temps du sjour de l'Impratrice. Il y aura
cercle demain; l'Empereur veut qu'elle y soit.

Mon mari m'envoya une voiture aussitt, car il n'y avait pas  hsiter.
J'avais quelques robes  Bordeaux, faites au moment o je menais lisa
dans les bals et aux soires donnes  l'occasion de son mariage. Mais
parmi elles il n'y en avait pas de noire, et la cour tait en deuil. Le
cercle tait  huit heures et il en tait cinq. Heureusement, j'avisai
une jolie robe de satin gris. J'y mis quelques ornements noirs, un bon
coiffeur arrangea des rubans noirs dans mes cheveux, et cela me sembla
aller fort bien pour une femme de trente-huit ans qui, soit dit sans
vanit, n'avait pas l'air d'en avoir trente. On se runit dans la grande
salle  manger du palais. Je ne connaissais presque personne  Bordeaux,
except Mme de Couteneuil et Mme de Saluces qui prcisment taient
absentes. Soixante  quatre-vingts femmes se trouvaient l runies. On
nous rangea selon une liste lue  haute voix par un chambellan, M. de
Barn. Il rpta que personne ne devait se dplacer sous aucun prtexte,
sans quoi il ne retrouverait plus les noms pour les appliquer aux
personnes, et nous recommanda de nous bien aligner. Cette manoeuvre quasi
militaire tait  peine acheve, qu'on annona  haute voix:
l'Empereur!, ce qui me fit battre le coeur. Il commena par un bout et
adressait la parole  chaque dame. Comme il s'approchait de l'endroit o
je me tenais, le chambellan lui dit un mot  l'oreille. Il fixa les yeux
sur moi en souriant de la manire la plus gracieuse, et, mon tour venu,
il me dit en riant, sur un ton familier, en me regardant de la tte aux
pieds: Mais vous n'tes donc pas du tout afflige de la mort du roi de
Danemark? Je rpondis: Pas assez, Sire, pour sacrifier le bonheur
d'tre prsente  Votre Majest. Je n'avais pas de robe noire.--Oh!
voil une excellente raison, rpliqua-t-il, et puis vous tiez  la
campagne! S'adressant ensuite  la femme  ct de moi: Votre nom,
Madame? Elle balbutia. Il ne comprit pas. Je dis: Montesquieu.--Ah!
vraiment, s'cria-t-il; c'est un beau nom  porter. J'ai t ce matin 
La Brde voir le cabinet de Montesquieu. La pauvre femme reprit,
croyant avoir trouv une belle inspiration: _C'tait un bon citoyen._
Ce mot de citoyen fit bondir l'Empereur. Il lana  Mme de Montesquieu,
de ses yeux d'aigle, un regard qui aurait pu la terrifier si elle
l'avait compris, et rpondit trs brusquement: _Mais non, c'tait un
grand homme_. Puis, levant les paules, il me regarda comme voulant
dire: Que cette femme est bte!

L'Impratrice passait  quelque distance de l'Empereur, et on lui
nommait les femmes dans le mme ordre. Mais, avant qu'elle arrivt  ma
hauteur, un valet de chambre vint me demander de passer dans le salon
pour y attendre Sa Majest. L'infortun chambellan ne trouvant plus
alors  la place qu'elle occupait sa Mme de La Tour du Pin, fit des
barbouillages sans fin qui prtrent  la plaisanterie pendant toute la
soire.

Lorsque l'Impratrice entra dans le salon, elle se montra extrmement
aimable pour moi et pour mon mari, qu'elle avait galement fait appeler.
Elle exprima le dsir de me voir tous les soirs pendant son sjour 
Bordeaux et se mit  jouer au trictrac avec M. de La Tour du Pin. On
servit du th et des glaces. J'esprais toujours revoir l'Empereur. La
dception fut cruelle quand j'appris que, sur l'arrive d'un courrier de
Bayonne, il avait aussitt quitt Bordeaux pour s'y rendre.

L'Impratrice tait accompagne de deux dames du Palais, Mme de Bassano
et une autre dame dont je ne puis retrouver le nom: de sa charmante
lectrice, devenue depuis la belle Mme Sourdeau, dont l'empereur
Alexandre fut amoureux; du vieux gnral Ordener, de M. de Barn, etc.

L'empereur, quoique ayant, comme on dit vulgairement, _sur les bras_
toute l'Espagne et toute l'Europe, avait pris le temps de dicter l'ordre
des journes de l'Impratrice dans le plus minutieux dtail et prvu
jusqu' la toilette qu'elle devait porter. Elle n'aurait ni voulu ni pu
en dranger la moindre particularit,  moins d'tre malade au lit.
J'appris par Mme Maret que l'Empereur avait ordonn que nous viendrions,
mon mari et moi, tous les jours passer la soire, ce que nous fmes.

On s'amusa beaucoup de l'improvisation d'un galant garde national de la
grand'garde, qui avait crit sur la baraque dresse dans la cour pour le
poste:

     Vnus ou Madame Maret,
     C'est bonnet blanc ou blanc bonnet.

Ce distique gascon eut un grand succs.

Cependant la pauvre Impratrice commenait  s'inquiter cruellement des
bruits de divorce qui circulaient dj. Elle en parla  M. de La Tour du
Pin, qui la rassura de son mieux. Il s'effora ensuite d'arrter les
confidences que l'imprudente et lgre Josphine semblait dispose  lui
faire et dont il ne paraissait pas prudent de se charger. Elle en
voulait beaucoup  M. de Talleyrand, qu'elle accusait de pousser
l'Empereur au divorce. Personne ne s'en trouvait plus persuad que mon
mari, car il lui en avait parl plusieurs fois pendant son dernier
voyage  Paris, mais il se garda bien de dvoiler la chose  Josphine.
Accoutume  l'adulation des uns,  la fausset des autres, elle
trouvait une grande douceur  causer avec M. de La Tour du Pin et  lui
ouvrir son coeur sur un sujet qu'elle n'avait os aborder avec aucune des
personnes de son entourage. Elle mourait d'envie de partir pour Bayonne
et demandait tous les jours  Ordener: Quand partons-nous?  quoi il
rpondait avec son accent allemand: En frit, che n sais pas encore.

Un soir, j'tais assise  ct de l'Impratrice, auprs de la table 
th. Elle reut un billet de l'Empereur, de quelques lignes, et se
penchant vers moi elle me dit tout bas: Il crit comme un chat. Je ne
puis pas lire cette dernire phrase. En mme temps, elle me tendit le
billet en mettant furtivement un doigt sur ses lvres en signe de
mystre. Je n'eus que le temps de lire des _tu_ et des _toi_, puis la
dernire phrase ainsi conue: J'ai ici le pre et le fils; cela me
donne bien de l'embarras. Depuis, ce billet a t cit, dans une note,
mais fort amplifi. Il tait de cinq  six lignes, crit en travers
d'une feuille de papier dchir et pli en deux. Si on me le montrait,
je le reconnatrais.

Aprs le th, le gnral Ordener s'approcha de l'Impratrice et lui dit:
Votre Majest partira demain  midi. Cet oracle prononc rjouit tout
le monde. Le sjour  Bordeaux avait t une cause de dpense pour moi,
qui avais d, depuis dix jours, tre pare chaque soir. Je mourais
d'envie de revoir mes enfants. lisa nourrissait son fils et n'tait pas
venue,  son grand regret, chez l'Impratrice. Elle avait assist
seulement au cercle, o on lui fit un accueil trs flatteur. Son mari
s'tait mis de la garde d'honneur  cheval, dont faisaient partie tous
les jeunes gens distingus de Bordeaux.




III

Nous retournmes donc au Bouilh, et, malgr la bonne rception des hauts
personnages que nous avions vus  Bordeaux, nous n'entretenions que peu
ou point d'esprances pour l'avenir. Comment croire, en effet, qu'un
homme loign de toute intrigue, inconnu pour ainsi dire du pouvoir,
puisqu'il n'avait t ml  rien de ce qui s'tait pass depuis des
annes, vivant retir dans son chteau, en une retraite d'autant plus
profonde qu'il tait  peu prs sans fortune, et attir le regard de
l'aigle matre des destines de la France.

M. de La Tour du Pin tait rest  Bordeaux pour terminer quelques
affaires, et je me trouvais assise auprs de ma lampe, en tte  tte
avec une pauvre cousine, Mme Joseph de La Tour du Pin, que nous
accueillions par bont.  ce moment--9 heures du soir sonnaient--un
paysan envoy exprs de Bordeaux arriva  cette heure indue avec un
billet de mon mari, sur lequel taient tracs ces simples mots: Je suis
prfet de Bruxelles... de Bruxelles  dix lieues d'Anvers! J'avoue que
j'eus un grand mouvement de joie, dans laquelle la pense de revoir mon
fils me touchait surtout.

M. Maret ignorait la vacance de cette prfecture. Le travail du ministre
de l'intrieur arriva  Bayonne, tout comme s'il et t prsent aux
Tuileries ou  Saint-Cloud, car rien n'tait jamais drang dans les
habitudes de l'Empereur. Il bouleversait la monarchie espagnole, il
envoyait en prison et en exil ses deux rois, pre et fils. Cela lui
donnait _bien de l'embarras_, comme je l'avais lu crit de sa propre
main, mais malgr tout, quand le travail d'un ministre arrivait, il
lisait, rectifiait, changeait les nominations. _Prfecture de la Dyle_:
un nom tait propos pour ce poste. Il prend la plume, le raie, et crit
au-dessus: _La Tour du Pin_. Voil ce que nous apprit par la suite M.
Maret, qui ne soulevait jamais une objection, mais ne faisait aussi
jamais une proposition. C'tait une trs honnte machine.

Mon fils se trouvait  Anvers, assis  son bureau de secrtaire de M.
Malouet, lorsqu'il aperut celui-ci traverser la cour en courant. Or,
jamais on n'avait vu M. Malouet, le plus grave des hommes, hter le pas
pour quoi que ce ft. Il entra en criant: Votre pre est prfet de
Bruxelles! Cher Humbert, combien sa joie fut grande!

[152] J'ai nglig d'crire une particularit que je rapporterai ici. Je
trouve, mon cher fils[153] qu'il est dj assez singulier qu'ayant six
mois accomplis de ma soixante-quatorzime anne, j'aie conserv un aussi
fidle souvenir de toutes les choses qui me sont arrives! Cependant
l'une d'elles m'avait totalement pass de l'esprit. La voici:

Quelques jours avant le dpart de M. de La Tour du Pin du Bouilh pour se
rendre  Bruxelles, je reus un courrier, en grande hte, de notre ami
Brouquens, qui m'annonait l'envoi d'une voiture  Cubzac. Il
m'informait en mme temps que le roi Charles IV d'Espagne et son indigne
femme[154] arrivaient  Bordeaux, au palais, et que l'Empereur avait
ordonn que je servirais de dame d'honneur  la reine pendant son sjour
 Bordeaux, qui serait de trois ou quatre jours. Heureusement tous mes
vtements de crmonie se trouvaient encore chez Brouquens. Mon paquet
fut donc bientt fait. Mon mari m'accompagna, et nous partmes. Aussitt
 Bordeaux, je m'habillai  la hte et me rendis au palais, o Leurs
Majests espagnoles venaient d'arriver. En entrant dans le salon de
service, je trouvai des gens de connaissance, et le cri: Venez donc,
nous vous attendons pour dner! me fut trs agrable, car je n'avais
pris qu'une tasse de th en partant du Bouilh.

Le roi et la reine s'tait retirs dans leur intrieur avec le prince de
la Paix. Je trouvai l M. d'Audenarde et M. Dumanoir, l'un cuyer,
l'autre chambellan de l'Empereur; le gnral Reille, M. Iyequerdo, un
chapelain, et deux ou trois autres Espagnols, dont j'ai ignor les noms,
qui ne parlaient pas franais. Nous nous mmes  table. Ces messieurs me
dirent que deux autres dames d'honneur avaient t nommes--Mme d'Aux
(lisa) et Mme de Piis--et que j'tais charge de les avertir d'avoir 
se rendre au palais le lendemain  midi. On m'informa, en outre, que
Leurs Majests recevraient les autorits le matin et les dames le soir.
M. Dumanoir ajouta que personnellement je devais me trouver au palais 
11 heures pour tre prsente  la reine, et que moi-mme je
prsenterais ensuite les deux autres dames d'honneur dsignes pour tre
de service auprs de la souveraine.

Pendant le repas, ces messieurs furent trs empresss auprs de leur
nouvelle camarade. Ils ne cessaient de rpter qu'ils m'emmneraient
jusqu' Fontainebleau--menace que je pris fort au srieux, en m'en
dfendant, et eux de dire: Cependant, si l'Empereur le voulait, il
faudrait bien marcher!--Aprs le dner, nous tchmes de trouver le
moyen d'amuser le roi pendant les deux soires qu'il passerait 
Bordeaux, chose d'autant plus difficile qu'il ne voulait pas ou ne
_pouvait_ pas aller au thtre, o l'on craignait l'effet que sa
prsence produirait. Je me souvins d'avoir entendu dire en Espagne qu'il
aimait la musique avec passion, et que chaque soir il faisait sa partie
dans un quatuor o il jouait ou croyait jouer l'_alto_. Nous rsolmes
donc d'organiser un petit concert instrumental. On chargea de ce soin le
prfet, M. Fauchet, qui, soit dit en passant, tait de fort mauvaise
humeur parce que sa femme n'avait pas t nomme auprs de la reine. Je
n'y pouvais rien. Cette faveur m'avait mme fort drange.

Une fois rentre chez moi, il me revint encore dans la pense qu'
Madrid on prtendait que, lorsque le roi faisait de la musique, il y
avait toujours  ct de lui un musicien habitu  faire sa partie. En
ralit, le substitut excutait le passage, en donnant au roi l'illusion
que c'tait lui qui jouait. Je me promis d'user de la mme supercherie,
sans cependant la divulguer, par respect pour la Majest royale dj si
prouve.

Le lendemain,  11 heures, je me trouvai au palais, et M. Dumanoir
demanda  entrer chez la reine pour me prsenter. Se tournant vers moi,
avant d'ouvrir la porte, il me dit: N'allez pas rire! Cela m'en donna
envie, et, en vrit, il y avait de quoi, car je vis le spectacle le
plus surprenant et le plus inattendu.

La reine d'Espagne se tenait au milieu de la chambre devant une grande
psych. On la laait. Elle avait pour tout vtement une petite jupe de
percale trs troite et trs courte, et sur la poitrine--la plus sche,
la plus dcharne, la plus noire que l'on pt voir--un mouchoir de gaze.
Sur ses cheveux gris tait dispose, en guise de coiffure, une guirlande
de roses rouges et jaunes. La reine s'avana vers moi, la femme de
chambre la laant toujours, en oprant ces mouvements de corps que l'on
fait quand on veut, en termes de toilette, se retirer de son corset.
Auprs d'elle se trouvait le roi, accompagn de plusieurs autres hommes
que je ne connaissais pas. La reine demanda  M. Dumanoir: Qui est
celle-l? Il le lui dit. Quel est son nom? fit-elle. Il le lui
rpta, et la reine adressa alors au roi quelques paroles en espagnol,
auxquelles il rpondit en disant que j'tais ou que mon nom tait trs
noble. Puis elle acheva sa toilette, tout en racontant que l'Impratrice
lui avait donn plusieurs de ses robes, car elle n'avait rien apport de
Madrid. Ce degr d'avilissement me causa une impression pnible. On
passa, en effet,  la souveraine une robe de crpe jaune, double de
satin de mme nuance, que je reconnus pour avoir t porte par
l'Impratrice. Toute envie de rire m'avait alors abandonne; j'tais
plutt prte  pleurer.

Lorsque la reine fut habille, elle me congdia. J'allai dans le salon,
o je trouvai lisa et Mme de Piis, et nous attendmes ensemble
l'arrive des autorits, que je devais prsenter  Sa Majest.  ce
moment, un gros homme, avec un empltre noir sur le front, traversa le
salon. Je le reconnus pour le fameux prince de la Paix. Il passa
grossirement devant nous, sans nous saluer, et nous fmes d'accord pour
constater que ni sa figure ni sa tournure ne justifiaient les faveurs
que lui attribuait la chronique scandaleuse.

Les salons tant alors remplis, on avertit la reine. Je lui nommai un 
un tous les chefs de corps ou d'administration,  commencer par
l'archevque, le seul  qui elle adressa la parole. M. Dumanoir en fit
de mme pour le roi, qui se montra beaucoup plus gracieux. La tourne
finie, on retourna dans le petit salon, o la reine se mit  me parler
tout haut, m'exprimant d'abord son inquitude d'tre sans nouvelles de
l'arrive de la Tudo, la matresse du prince de la Paix, puis me disant
qu'elle savait que ses deux fils[155] taient prisonniers..., qu'elle
en tait bien aise, qu'il ne leur arriverait jamais autant de mal qu'ils
en mritaient, que tous deux taient des monstres et la cause de tous
ses malheurs. Elle criait tout cela d'une voix trs forte et sans que
le pauvre bonhomme de roi chercht  la faire taire. J'en frmissais.
Enfin, elle nous congdia en disant:  ce soir.

Aprs avoir rsist aux sollicitations de mes compagnons de la cour
improvise, qui me voulaient  dner, je rentrai chez moi, o je
racontai les propos de cette mchante mre  mon mari.

Le soir, il y eut cercle et prsentation de beaucoup de femmes que je ne
connaissais pas. Mme de Piis me disait leurs noms, que je rptais  la
reine. Puis l'on rentra dans le petit salon, o la musique s'tablit, le
roi criant  tue-tte: Manuelito! C'tait le nom[156] du prince de la
Paix. On donna au roi son violon; il l'accorda lui-mme, puis le quatuor
commena, le truchement imagin par moi jouant la partie du roi, dans
laquelle se perdait  tous moments le pauvre prince. On passa ensuite
des glaces et du chocolat, et nous allmes nous coucher.

Le lendemain, visite d'un quart d'heure le matin, et mme musique le
soir. Le jour d'aprs,  ma grande joie, j'appris le prochain dpart des
membres de la famille royale espagnole. Le prfet et l'archevque
vinrent prendre cong d'eux. Puis nous montmes en voiture pour gagner
le passage de la rivire, car il n'y avait pas encore de pont. Nous
trouvmes l le brigantin tout prt, et la traverse effectue, je pris
cong de ces malheureux souverains. L'infortun roi n'avait pas eu l'air
un seul instant de comprendre la tristesse de sa position. Son attitude
manquait compltement de dignit et de gravit. Pendant le passage de la
rivire, il avait caus tout le temps avec mon domestique, qui se
trouvait sur le pont. C'tait un bon Allemand, qui ne voulait pas croire
que ce ft le roi. Il me disait aprs: Mais, Madame, il n'a donc pas de
chagrin!

Voil l'histoire de mes courtes fonctions  la cour du roi Charles IV et
auprs de la reine son horrible femme[157].




CHAPITRE XII

I. Commencement d'une nouvelle vie.--Billet  Mme de Maurville.--Choix
judicieux de M. de La Tour du Pin pour la prfecture de Bruxelles.--Les
premiers prfets de cette ville: MM. de Pontcoulant et de Chaban.--Une
note du pome de _la Piti_.--II. Dpart du Bouilh. Visite  Uss.--Mlle
Fanny Dillon et le prince Pignatelli.--Un projet de mariage de Mlle
Fanny Dillon avec le gnral Bertrand rencontre des difficults.--Une
mission dlicate auprs de l'Impratrice Josphine.--Chagrin et mort de
Mme de Fitz-James.--III. Les femmes des fonctionnaires de
Bruxelles.--Mme de Chambarlhac et Mme Betz.--La duchesse douairire
d'Arenberg. Ses soupers. Son accueil  M. et Mme de La Tour du
Pin.--tude de la socit bruxelloise.--Organisation de la maison.--Le
comte de Liedekerke.--IV. Napolon obtient enfin le consentement de Mlle
Fanny Dillon  son mariage avec le gnral Bertrand.--Huit jours pour se
marier.--Intervention opportune de Mme de La Tour du Pin.--Rencontre
avec le gnral Bertrand.--Tous les dtails de la clbration du mariage
rgls par l'Empereur.--V. Mme de La Tour du Pin est reue par
l'Empereur  Saint-Cloud.--La signature du contrat.--Les Bertrand de
Chteauroux.--Le mariage  Saint-Leu.--La parure d'meraudes de la reine
Hortense.




I

Voil donc une nouvelle vie qui commence! Je vais quitter mon potager,
mes poules, mes vaches, mes fleurs, mes occupations rgulires et
tranquilles, conformes  mes gots, pour aller mener une tout autre
existence. Mais la Providence m'avait doue du dsir de toujours
chercher  faire pour le mieux dans toutes les situations o j'tais
place. C'est vers 9 heures du soir, comme je l'ai dit, que je reus,
par un messager, le billet de M. de La Tour du Pin m'annonant sa
nomination de prfet  Bruxelles. Toute  mes rflexions, je me sentis
bientt importune par le bavardage sans porte de ma cousine, Mme
Joseph de La Tour du Pin. Je lui proposai donc d'aller nous coucher. Ce
ne fut pas cependant sans avoir crit  Mme de Maurville pour lui dire
que la nomination de mon mari ne changeait rien  nos positions
respectives et que j'esprais qu'elle nous accompagnerait  Bruxelles.
Elle se trouvait chez des amis  deux lieues. Je donnai ordre qu'on lui
portt mon billet  la pointe du jour, dsirant ne pas lui laisser le
temps de se poser cette triste question: Que vais-je devenir? J'aurais
pu la laisser au Bouilh, o son mnage ne nous aurait pas t une
dpense. Mais pourquoi ne pas la faire participer  la bonne fortune,
quand elle avait partag la mauvaise? D'ailleurs, son tendre attachement
devait nous la rendre trs utile. Elle tait sans aucune instruction,
possdait peu d'esprit, mais beaucoup d'observation, ainsi qu'une trs
grande capacit  dmler les caractres. Son dvouement pour mon mari
tait entier et elle avait la proccupation constante de servir ses
intrts. Mes enfants, elle les considrait comme les siens. Grce 
Dieu! je n'ai jamais eu auprs d'eux de gouvernante, mais je savais que
je pouvais les laisser avec Mme de Maurville en toute srnit, quand
des devoirs de socit, que je tchais de rendre aussi rares que
possible, m'en sparaient momentanment. Je fis plus de rflexions au
cours des quelques heures passes  ce moment seule dans ma chambre,
qu'en temps habituel je n'en aurais fait pendant six mois. Dans les
vnements de la vie, ce que l'on n'a pas pens dans les premires
vingt-quatre heures n'est plus que de l'inutilit ou du rabchage. Quand
mon mari arriva le lendemain matin pour djeuner, il me trouva dj
toute prpare  l'entretenir du changement de notre existence et  lui
confier les arrangements et les projets qui, selon moi, devaient en tre
la consquence.

Charlotte avait alors onze ans et demi. Trs avance pour son ge,
l'envie de tout apprendre la dvorait. Elle se mit  feuilleter tous les
dictionnaires gographiques sur la Belgique,  examiner les cartes du
pays, et quand son pre, qui la connaissait bien, arriva et qu'il la
questionna sur le dpartement de la Dyle, elle en savait dj tous les
dtails statistiques. Quant  la petite Ccile, dj bonne musicienne 
huit ans, et sachant bien l'italien, sa premire question fut de
demander si elle aurait un matre de chant  Bruxelles.

Mon mari fit tout de suite les arrangements ncessaires au Bouilh, et
mit malheureusement sa confiance dans un homme dont il croyait pouvoir
rpondre comme de lui-mme. On m'abandonna tous les soins de la maison
et des emballages.

M. de La Tour du Pin avait reu l'ordre de se rendre  Paris sans dlai,
M. de Chaban, son prdcesseur, ayant dj quitt Bruxelles pour aller
organiser les dpartements de la Toscane, qui venait d'tre runie 
l'Empire. Notre ami Brouquens, plus heureux que mon mari lui-mme de sa
bonne fortune, vint le prendre quelques jours aprs, et ils s'en furent
ensemble  Paris.

La nouvelle de cette nomination avait surpris tous ceux qui
sollicitaient depuis longtemps des grces sans les obtenir. Personne ne
voulut croire qu'on ft venu chercher M. de La Tour du Pin  sa charrue,
comme Cincinnatus, pour lui donner la plus belle prfecture de France.

Ce choix tait pourtant le plus judicieux que la prodigieuse prvision
de Napolon pt faire, et en voici la raison: Bruxelles tait une
capitale conquise, et aucun effort n'avait encore t tent pour la
rattacher  la nouvelle patrie. Ville de cour et de haute naissance, on
ne l'avait jusqu'alors gouverne que par des instruments obscurs ou
mprisables.

M. de Pontcoulant, son premier prfet, tait un homme de naissance et
de formes aristocratiques assurment. Ancien officier des gardes
franaises, sa jeunesse s'tait passe  Versailles et  Paris, et il
aurait peut-tre russi  Bruxelles sans sa femme, dont j'ai dj parl.
Elle passait pour lui avoir sauv la vie pendant la Terreur. Auparavant,
elle avait t la matresse de Mirabeau, dont Lejai, son mari, tait le
libraire. On dit qu'elle avait t jolie, ce dont il ne lui restait
aucun vestige. Depuis, tant dj Mme de Pontcoulant, on l'avait vue
dans les salons de Barras, ce qui ne constituait pas une recommandation.
Emmene  Bruxelles par son mari, ses antcdents avaient peu attir la
grande et haute socit aristocratique qui jadis formait la cour de
l'archiduchesse.

Entour d'intrigants franais qui s'taient jets sur la Belgique comme
sur une proie, M. de Pontcoulant ne se proccupait gure des soins de
l'administration. L'Empereur l'avait rappel en le nommant au Snat, et
avait envoy pour le remplacer M. de Chaban. Homme honnte, clair,
ferme et excellent administrateur, il avait rform beaucoup d'abus,
puni des malversations et destitu leurs auteurs. Tous ses actes avaient
t justes et clairs. Il suffisait de marcher dans ses voies pour bien
administrer le pays. Mais il n'avait exerc aucune action sur
l'loignement moral que les hautes classes conservaient pour la
domination franaise. Cette tche nous incombait,  mon mari et, j'ose
le dire,  moi galement, puisque la source de toute influence de cette
nature se trouvait dans le salon.

M. de Chaban, il est vrai, tait mari, mais sa femme, maladive,
obscure, choisie, d'aprs les on-dit, dans les classes peu leves de la
socit, ne recevait pas, et personne, par consquent, ne l'avait jamais
vue.

Une sorte de rputation romantique m'avait prcde  Bruxelles. Je la
devais  mes aventures en Amrique, bruites par une note[158] du pome
de _la Piti_, de Delille. Cette dame de la cour de Marie-Antoinette,
soeur de l'archiduchesse si aime de tous en Belgique, qui avait t,
dans ces pays lointains, traire les vaches et vivre au milieu des bois,
se prsentait avec quelque chose de piquant qui excitait la curiosit.




II

Aprs avoir procd  tous mes arrangements au Bouilh et fait partir par
le roulage tout ce que je croyais devoir nous tre utile  Bruxelles de
faon  diminuer la dpense trs grande de l'tablissement d'une maison
considrable, je partis en poste avec Mme de Maurville, mes filles[159]
et mon petit Aymar. Une personne de Bordeaux, M. Meyer, me prta une
voiture que je vendis pour lui  Bruxelles. Nous nous arrtmes deux ou
trois jours  Uss pour voir Mme de Duras,  la grande joie de nos
filles  l'une et  l'autre. J'admirai ce beau lieu, que ma chre
Flicie vient encore d'embellir et que je ne reverrai plus, puis
j'arrivai  Paris, o je restai trois ou quatre semaines chez ma tante,
alors tablie avec M. de Lally dans sa jolie maison de la rue de
Miromesnil, qu'elle a vendue depuis.

Mme Dillon tait de retour d'Angleterre depuis longtemps. J'allai la
voir, car elle avait trs bien accueilli M. de La Tour du Pin quand,
l'anne prcdente, il tait pass par Paris, avec Humbert. Ma soeur
Fanny avait grandi. Elle tait alors ge de vingt-trois ans, et, sans
tre jolie, avait l'air trs distingu. Plusieurs partis s'taient
prsents pour elle, mais, de tous ses prtendants, celui qu'elle avait
prfr et qu'elle aurait pous n'existait plus: c'tait le prince
Alphonse Pignatelli. Une maladie de poitrine avait emport cet aimable
jeune homme. Il et souhait, avant de mourir, pouser Fanny, afin de
pouvoir lui laisser sa fortune. Malgr ses instantes pressantes, elle
s'y refusa. Les jours de l'infortun taient compts, et elle estima
qu'il y aurait de sa part absence de dlicatesse envers la famille de M.
Pignatelli, en s'unissant  lui, dans ses derniers moments, quoiqu'elle
l'aimt beaucoup et qu'elle et t heureuse, mme en le perdant, de
porter son nom. Pour moi, cela me dsola, car j'aurais prfr que ma
soeur s'appelt Pignatelli plutt que Bertrand.

Et puisque ce nom vulgaire vient au bout de ma plume, c'est le cas de
raconter ce qui s'est pass lors du dernier voyage de mon mari  Paris.

L'Empereur avait itrativement tmoign  l'Impratrice et  Fanny
elle-mme combien il dsirait son mariage avec Bertrand[160], amoureux
d'elle depuis longtemps. Ma soeur n'y voulait pas consentir et l'Empereur
en tait contrari. Quand il connut ses prfrences pour Alphonse
Pignatelli, il cessa toutefois ses sollicitations. Mais, aprs la mort
du prince, il recommena ses poursuites. Mme Dillon pria M. de La Tour
du Pin, prcisment  Paris au moment o elle avait promis une rponse
dfinitive, de voir l'Impratrice pour lui faire part du refus formel de
ma soeur. La commission tait assez dlicate. Cependant il s'en chargea.
L'Impratrice le reut dans sa chambre  coucher, dont la profonde
alcve tait ferme, dans la journe, par un pais rideau de grosse
toffe trs ample, formant comme un mur de damas brod et maintenu en
place par une lourde bordure de crpines d'or. Elle le fit asseoir  ses
cts, sur un canap plac contre le rideau. Comme ils taient en tte 
tte, M. de La Tour du Pin fit sans dtours  l'Impratrice la
commission dont il tait charg, en s'excusant d'apporter une dcision
contraire aux dsirs de l'Empereur. L'Impratrice insistant beaucoup, il
exprima dans le cours de la conversation, qui fut assez longue, des
sentiments fort aristocratiques qui ne dplurent pas. Enfin, aprs lui
avoir parl de lui-mme, de moi, de nos enfants, de sa fortune, de ses
projets, elle le congdia. Mon mari alla aussitt rendre compte  Mme
Dillon de l'entretien qu'il venait d'avoir. Le soir mme, chez M. de
Talleyrand, celui-ci le prit sous le bras, comme il avait l'habitude
quand il voulait causer familirement dans un coin: Qu'aviez-vous 
faire, dit-il, d'aller refuser le gnral Bertrand pour votre
belle-soeur. Cela vous regardait-il?--Mais Fanny l'a voulu, reprit M.
de La Tour du Pin, et mon ge me permet de lui servir de pre.--Enfin,
reprit le fin renard, heureusement vous n'avez pas gt vos affaires
avec toute votre aristocratie. On aime cela aux Tuileries
maintenant.--Qui donc vous a racont tout cela? demanda mon mari. Vous
avez donc vu l'Impratrice?--Non pas, rpliqua l'autre, mais j'ai vu
l'Empereur, qui vous coutait! Ce fut peut-tre cette conversation
entendue derrire un rideau qui fit prfet  Bruxelles M. de La Tour du
Pin.

Je trouvai la pauvre Betsy, Mme de Fitz-James[161],  la dernire
priode de la consomption,  laquelle elle succomba bientt. Sa dlicate
et frle constitution n'avait pu rsister au torrent de chagrins dont
elle tait accable. Son mari entretenait une matresse, avec laquelle
on le rencontrait partout, au spectacle,  la promenade, mais jamais on
ne le voyait chez la malheureuse femme mourante. Sa mre, Mme Dillon,
l'avait recueillie et la logeait. Elle finissait l sa courte et triste
vie, emporte par ce que les Anglais appellent _a decline_[162]. Elle
n'avait aucun mal  la poitrine, elle ne souffrait pas. Ses forces,
seulement, l'abandonnaient peu  peu. En me voyant, elle me tendit sa
petite main dcharne, et, comme je ne pouvais dissimuler mon motion
qui tait fort vive, car je l'aimais vritablement, elle me dit: Il
faut rendre grces  Dieu de me retirer de ce monde, o je n'ai plus
rien  esprer. Et deux grosses larmes coulrent sur ses joues ples.
Elle s'teignit quinze jours aprs. Sur quatre enfants qu'elle avait
eus, il lui en restait trois. L'an tait un garon. Elle l'avait perdu
pendant sa seconde grossesse. La mort de cet enfant enlev en quelques
heures, la frappa si violemment que celui qu'elle portait en elle fut
atteint d'imbcillit. C'tait une fille. Mme Dillon la recueillit et la
garda toujours auprs d'elle. Aprs la mort de Mme Dillon, je n'ai pas
su ce qu'elle devint. Ses deux autres enfants, des garons, sont le duc
de Fitz-James[163] actuel[164] et son frre Charles[165].

Fanny tait trs bien traite par l'Impratrice et par l'Empereur. Comme
il dsirait qu'elle ft d'un voyage  Fontainebleau, qui venait d'avoir
lieu, il lui avait envoy 30.000 francs pour les frais de sa toilette.




III

Il me serait difficile de raconter mon sjour de Bruxelles avec
exactitude. J'y fus reue avec une extrme bienveillance. On y aime
beaucoup le monde, et on tait bien aise d'avoir enfin un salon de
prfet tenu par une femme qui appartnt  la classe aristocratique. Les
femmes des diverses autorits tablies dans la ville ne russissaient
pas par leurs manires, et croyaient, trs  tort, plaire au
gouvernement en ne faisant aucuns frais pour les dames belges. Deux
d'entre elles taient mes suprieures par les places qu'occupaient leurs
maris: la femme du gnral commandant la division dont le chef-lieu
tait  Bruxelles, et la femme du premier prsident de la cour
impriale, sigeant aussi  Bruxelles.

La premire, Mme de Chambarlhac, tait une belle Savoyarde, Mlle de
Coucy. Elle avait pour neveu M. de Coucy, que nous avons connu depuis.
On racontait qu'tant religieuse ou novice, son mari, dans une des
campagnes d'Italie, l'avait enleve et pouse. Quoique ge de quarante
ans, elle tait encore assez belle. Accoutume  vivre avec des
militaires de toute espce, elle avait pris un mauvais ton, entreml
cependant de certaines lueurs aristocratiques. On comprend que je ne
pouvais ni ne voulais me lier avec une semblable personne. Ses
antcdents me repoussaient. Je me la reprsentais toujours en ide avec
l'habit de hussard qu'elle avait revtu, disait-on, pour suivre son mari
dans plusieurs campagnes. Quant au gnral de Chambarlhac, c'tait un
sot qui, ds le premier jour, entra en hostilit avec mon mari par
jalousie.

La seconde femme tait celle du premier prsident, M. Betz, savant
allemand de beaucoup d'esprit et de capacit. Elle appartenait  la
classe la plus minime de l'chelle sociale. Assez laide  cinquante ans
qu'elle avait alors, elle pouvait cependant avoir t belle. On la
voyait toujours pare, dcollete, coiffe comme une jeune personne. Je
la recevais chez moi, aux grandes soires, mais je ne me souviens pas
d'tre jamais entre chez elle, quoique je ne manquasse pas de lui faire
des visites de loin en loin.

La trs grande jalousie de ces deux dames provenait de ce qu'elles ne
soupaient pas chez la _douairire_, dont les soupers constituaient la
grande distinction et la ligne de dmarcation entre les socits de
Bruxelles.

La _douairire_: c'est ainsi qu'on dsignait la duchesse douairire
d'Arenberg, ne comtesse de La Marck et la dernire descendante du
_Sanglier des Ardennes_[166]. Elle reprsentait, comme le disait
l'archevque de Malines, l'abb de Pradt, l'idal de la _reine-mre_.
Retire dans la maison affecte aux veuves de la maison d'Arenberg, elle
y avait un tat simple, mais noble, et invitait tous les jours  souper
un certain nombre de personnes de tout ge, hommes et femmes. Elle
dnait toujours seule, sortait en voiture dcouverte quelque temps qu'il
ft, et voyait, dans le cours de la journe, ses enfants, surtout son
fils aveugle qu'elle aimait tendrement. Toutes les fois qu'une lgre
incommodit cause par la goutte empchait ce dernier de sortir, elle ne
manquait pas de se rendre chez lui.  7 heures, elle recevait des
visites jusqu' neuf.  partir de ce moment, quelqu'un se prsentait-il,
le suisse demandait si on tait invit  souper? Si la rponse tait
ngative, on ne vous admettait pas. Les invits arrivaient alors, et tel
tait le respect dont on entourait la duchesse, que pas une personne
dans Bruxelles ne se serait permis d'arriver  9 heures et demie.  10
heures, quand mme quelqu'un se serait fait attendre jusqu' ce moment,
elle sonnait, et disait sans impatience:  prsent l'on peut servir.

Aprs souper, on jouait au loto jusqu' minuit. Quand son fils assistait
 la soire, il faisait une partie de whist ou de prfrence une partie
de tric-trac avec M. de La Tour du Pin, s'il se trouvait l. La runion
ne comprenait jamais plus de quinze ou dix-huit personnes, choisies
parmi les plus distingues de la ville ou parmi les trangers de marque.
Mais la prsence d'trangers tait rare, puisque la France, en guerre
avec toute l'Europe, ne pouvait tre visite alors comme elle l'a t
depuis.

J'avais souvent rencontr Mme la duchesse d'Arenberg  Paris, avant la
Rvolution,  l'htel de Beauvau, o l'on me traitait avec une grande
bont. De plus, je savais avoir t prcde  Bruxelles par des lettres
de Mme de Poix et de Mme la marchale de Beauvau, adresses  la
duchesse. Ds le lendemain de mon arrive j'allai donc, accompagne de
mon mari, voir cette respectable personne. Nous fmes reus avec une
bienveillance toute particulire et invits  souper pour le lendemain
mme. La duchesse voulut aussi que je lui prsentasse mon fils[167],
venu  Bruxelles pour nous recevoir. Ce fut le signal de la
considration avec laquelle nous devions tre traits. Toute la ville se
fit inscrire chez nous. On y vint en personne. Je pris un soin tout
particulier de rendre les visites. Je n'en oubliai aucune. J'tablis des
listes raisonnes de toutes les personnes qui taient venues chez moi. 
la suite du nom, j'inscrivis un extrait des dtails que j'avais pu
recueillir sur chaque famille dans la conversation ou dans les
nobiliaires que je me procurai  la bibliothque de Bourgogne, qui tait
et est encore trs riche en ouvrages de ce genre. J'avais comme aides
dans ce travail, pour le prsent, M. de Verseyden de Wareck, secrtaire
gnral de la prfecture, et, pour le pass, un vieux commandeur de
Malte, qui venait tous les soirs chez moi, le commandeur de Nieuport. Au
bout d'un mois j'tais familiarise avec le monde de Bruxelles, comme si
j'y avais t toute ma vie. Je connaissais les liaisons de tout genre,
les animosits, les tracasseries, etc... Ce fut un vritable travail
dont je m'occupai avec l'ardeur que j'ai toujours mise  ce qui est
ncessaire.

Notre tablissement nous cota beaucoup d'argent. Il me semble que mon
mari reut une certaine somme pour monter sa maison, mais je n'en suis
pas sre. Le personnel de service comprenait deux domestiques en livre
et le garon de bureau habill galement, un portier, un valet de
chambre matre d'htel, l'huissier du cabinet, servant aussi les jours
de rception, et deux hommes d'curie. Nous habitions le palais[168] o
le roi de Hollande[169] a demeur depuis. Mon appartement particulier,
de plain-pied avec celui des jours de grandes soires, tait agrable et
commode. Il comprenait en particulier un joli salon et un billard. Je
m'annonai ds l'abord pour ne jamais recevoir le matin, sous quelque
prtexte que ce ft. Les heures de la matine, en effet, je les
consacrais  l'ducation de mes filles, assistant  leurs leons, ou
sortant avec elles pour les promener soit  pied, soit en voiture.

Plusieurs personnes se mirent bientt dans notre intimit, entre autres
M. et Mme de Trazegnies, le prince Auguste d'Arenberg, le commandeur de
Nieuport, etc. Mon mari retrouva avec plaisir le comte de
Liedekerke[170], un de ses anciens compagnons d'armes, avant la
Rvolution, dans le rgiment de Royal-Comtois, dont M. de La Tour du Pin
avait t colonel en second. Le comte de Liedekerke avait pous Mlle
Desandrouin, destine  tre  la tte d'une fortune immense, dont elle
possdait dj une bonne partie. Ils n'avaient qu'un fils[171] et deux
filles[172]. Le jeune homme, alors g de vingt-deux ans, tait auditeur
au Conseil d'tat. Comme on parlait d'en attacher un  la personne de
chaque prfet pour former ces jeunes gens  la connaissance de
l'administration et les employer comme secrtaires du cabinet
particulier du prfet, M. de Liedekerke pria M. de La Tour du Pin, son
ancien colonel, de demander son fils en cette qualit.

Notre fils Humbert quitta Anvers, o M. Malouet avait t pour lui un
second pre, et revint  Bruxelles pour se livrer  quelques tudes
prparatoires ncessites par son examen au Conseil d'tat, qui devait
avoir lieu dans quelques mois.




IV

Au mois de septembre 1808, je reus une lettre de Mme Dillon, ma
belle-mre. Elle m'apprenait que ma soeur s'tait enfin dcide, aprs
bien des hsitations et des incertitudes,  pouser le gnral Bertrand,
vaincue par sa constance d'une part, et de l'autre par les instances
renouveles de l'Empereur,  qui on ne pouvait rien refuser, tant il
mettait de grce et de sduction  obtenir ce qu'il dsirait. Ma soeur
tait alors d'une extrme frivolit, d'une frivolit de crole, comme sa
mre. Napolon avait voulu qu'elle accompagnt l'Impratrice Josphine
dans un voyage de Fontainebleau. Pour qu'elle y ft  son avantage, il
lui avait envoy, ainsi que je l'ai dit prcdemment, 30.000 francs pour
sa toilette pendant les huit jours que dura ce dplacement, au cours
duquel il obtint enfin son consentement au projet d'union qu'elle avait
cart si obstinment jusque-l.

Il dcida que le mariage se ferait tout de suite, bien que ma soeur
allgut que sa mre venait de perdre sa fille, la pauvre Mme de
Fitz-James. L'Empereur, en prsence de ces longueurs et jugeant que les
deux femmes, abandonnes  elles-mmes, ne sortiraient jamais de leurs
embarras, dit  Fanny: _Faites venir votre soeur, elle arrangera tout.
Je pars pour Erfurt dans huit jours. Il faut tre marie alors._

J'en fus informe par une lettre du duc de Bassano, car ni Mme Dillon,
ni Fanny ne surent m'crire. Quoique la lettre ft trs aimable, elle
avait si bien l'air d'un ordre, que la pense de refuser ne me vint pas
dans l'esprit. Deux heures aprs l'avoir reue, je partais pour Paris. 
la pointe du jour, j'arrivai chez Mme d'Hnin, stupfaite,  son rveil,
de me voir auprs de son lit. Elle tenait toujours une chambre  notre
disposition dans sa jolie maison de la rue de Miromesnil, o elle
habitait alors. Je ne restai auprs de ma tante que le temps de changer
de robe et d'envoyer chercher une voiture de remise, et, aprs avoir
pris une tasse de th, je me fis mener chez Mme Dillon, rue Joubert. L
j'appris que depuis quelques jours elle tait  la campagne, non loin de
Saint-Cloud, chez Mme de Boigne. Elle n'avait laiss aucun ordre pour
moi. Je demandai donc le nom et le chemin de cette maison, et je partis
aussitt pour m'y rendre, ayant auparavant crit un mot au duc de
Bassano pour lui annoncer mon arrive.

J'arrivai  Beauregard, la maison de Mme de Boigne, au-dessus de la
Malmaison, aprs une heure et demie de route. Onze heures et demie
sonnaient quand j'y parvins, et Mme Dillon tait encore au lit. Fanny
s'cria: Ah! nous sommes sauves, voil ma soeur! Sa mre, au
contraire, fut saisie d'effroi  la pense du mouvement que mon activit
allait lui imprimer. Elle n'avait song  rien. Je commenai par lui
conseiller de se lever, de s'habiller, de djeuner et de revenir, ainsi
que ma soeur,  Paris avec moi. Le gnral Bertrand arriva  cet instant.
Jusque-l, je ne l'avais jamais rencontr, et il savait probablement que
mon mari avait t charg par Mme Dillon de refuser ses propositions de
mariage deux ans auparavant. Il se trouva trs embarrass, tant
extrmement timide de son naturel. Pour le mettre  son aise, je lui
proposai une promenade dans le parc en attendant le moment o Mme Dillon
serait habille. Pendant cette promenade, qui dura plus d'une heure,
nous nous entendmes si facilement et si bien qu'en rentrant nous avions
tout rgl et tout arrang.

Nous trouvmes dans le salon Mme de Boigne, que je n'avais pas revue
depuis son enfance, et sa mre, Mme d'Osmond, soeur d'douard Dillon et
de tous les Dillon de Bordeaux. Ni l'une ni l'autre de ces dames ne
pouvaient me souffrir. Il fallut pourtant bien, quand on vint annoncer
que l'on avait servi, qu'elles me proposassent de djeuner, ce qui me
convenait d'autant mieux que j'en tais encore  la tasse de th prise 
7 heures du matin chez Mme d'Hnin. Le pauvre gnral, charm de trouver
enfin quelqu'un qui allait faire cesser les lenteurs de sa future
belle-mre, nous vit monter avec bonheur en voiture pour rentrer 
Paris, o il promit de nous rejoindre le soir.

Sans entrer dans de plus longs dtails, je dirai que le lendemain matin
tout tait prt, la signature du contrat dcide et fixe au
surlendemain au soir. On afficha  la mairie. Le tribunal s'assembla
extraordinairement par ordre. Le grand-juge Rgnier fut rveill  5
heures du matin pour faire expdier je ne sais quel acte qui devait
servir d'extrait de baptme  ma soeur, Mme Dillon ayant perdu celui
qu'elle possdait, ou ne l'ayant peut-tre jamais eu. Le courrier, mme
le plus diligent, n'aurait pu aller  Avesnes, en Flandre, o ma soeur
tait ne, et en revenir avant le jour dsign par Napolon pour le
mariage. Il avait, en outre, arrt que la crmonie aurait lieu 
Saint-Leu, chez la reine Hortense[172]. Ayant annonc qu'il se pourrait
qu'il y assistt, cela rendit ladite reine fort attentive  excuter de
point en point tous les ordres donns par l'Empereur pour cette
solennit. Ainsi, dans un moment o allaient se runir autour de lui
tous les potentats qui taient alors  ses pieds, le grand homme avait
trouv le temps de rgler les plus minutieux dtails de la clbration
du mariage de son aide de camp favori.




V

Je fus prsente  l'Empereur  Saint-Cloud, par Mme de Bassano. Ds 8
heures du matin, il me fallut tre rendue chez elle, en habit de cour et
en toque  plumes. Il m'accueillit de la faon la plus gracieuse, me fit
des questions sur Bruxelles, sur la socit, _la haute socit_, avec un
sourire qui voulait dire: Vous n'aimez que celle-l. Puis il rit de
m'avoir fait lever si matin, et se moqua un peu de Mme de Bassano  ce
sujet, moquerie qu'elle prit d'un petit air boudeur qui lui allait 
merveille. Il s'occupait fort d'elle alors, comme depuis elle me l'a
cont.

Je vous vois sourire, mon fils[173], quand vous lirez que, comme
j'arrangeais le salon pour la signature du contrat et que je voulus
mettre sur la table une critoire avec du papier et des plumes, je ne
trouvai pas un meuble semblable dans tout l'appartement de ma belle-mre
et de sa fille. Bien m'en prit d'y avoir song. Heureusement le beau
marchand de papier d'alors, d'Expilly, demeurait tout prs. J'envoyai
mon domestique chercher tout ce que la circonstance exigeait, et ma
belle-mre fut agrablement surprise de ma prsence d'esprit.

Les grands de la terre arrivrent avec l'poux. On lut les clauses du
contrat, dont je n'ai pas conserv le souvenir. Je pense qu'elles
taient favorables  ma soeur. Fanny, fort  son avantage ce jour-l,
avait un excellent maintien. Parmi les assistants se trouvaient trois ou
quatre Bertrand venus de Chteauroux. Le nom de l'un d'entre eux nous
fit changer un sourire avec M. de Talleyrand. Il tait inspecteur des
forts et se nommait _Bertrand de Boislarge_. Sa femme, trs jeune,
extrmement jolie, n'tait jamais sortie de _son endroit_, ce qui la
rendait d'une timidit  faire piti. Je la soignai beaucoup 
Saint-Leu, o nous allmes coucher le lendemain.

La soire qui prcda le jour du mariage s'coula d'une faon assez
insipide. On fit de la musique. Le djeuner du lendemain ne fut pas plus
amusant. Le mariage devait avoir lieu  3 heures et demie. Tous les
_archi_ arrivrent: des marchaux, des gnraux, etc. On marcha en
cortge  la chapelle. L'abb d'Osmond, vque de Nancy, et depuis
archevque de Florence, donna la bndiction nuptiale. On servit ensuite
le dner, et aprs dner on dansa. Il tait venu beaucoup de jeunesse de
Paris. La reine Hortense, qui aimait la danse et y excellait, se montra
cependant de mauvaise humeur  la suite d'un petit incident assez
amusant. L'Empereur n'avait pas paru, mais il avait laiss savoir  la
reine Hortense qu'aprs avoir examin la parure d'meraudes entoures de
diamants que l'Impratrice avait donne  Fanny, il ne la trouvait pas
suffisante. Comme il lui en connaissait une semblable, il la priait de
l'ajouter  celle offerte par sa mre pour la complter. Elle ne
s'attendait  rien de ce genre, et cela lui dplut fort. Mais il fallait
se soumettre.




CHAPITRE XIII

I. La saison d'hiver  Bruxelles.--L'ennui de la reine Hortense.--Les
familles de Solre et du Croy.--Arrive de Marie-Louise 
Compigne.--Impatience conjugale des nouveaux poux.--Une complaisante
permission de l'archevque de Vienne.--II. Ralliement de la haute
socit de Bruxelles au gouvernement imprial.--La garde
d'honneur.--Napolon et Marie-Louise  Bruxelles.--La prsentation et la
partie de whist.--Le dner avec l'Empereur.--Ses plaisanteries au roi
Jrme.--Bal  l'Htel de Ville.--Dpart de l'Empereur.--Le descendant
d'un conntable du temps de saint Louis.--III. L't 
Bruxelles.--Visite aux chantiers de construction d'Anvers.--L'examen
d'Humbert au Conseil d'tat.--M. de La Tour du Pin subit une douloureuse
opration.--M. Dupuytren et Mlle Boyer.--IV. Entreprise des Anglais sur
Flessingue et sur Anvers.--Le plan de campagne de l'archevque de
Malines.--L'hpital improvis de la Cambre.--Intrigues contre M. de La
Tour du Pin.--Irritation de l'Empereur calme par le sous-lieutenant
Loiseau.--M. Casimir de Montrond prisonnier  Ham.--V. Humbert part pour
la sous-prfecture de Florence.--Un cong au gnral Bertrand.--Les 300
livres sterling de M. de Lally.--M. de Chateaubriand et son trio
d'adoratrices.--Son premier livre.--Les mmoires de Mme de La
Rochejaquelein annots par l'Empereur.--_L'Avocat Patelin_ aux
Tuileries.--VI. Premiers symptmes d'accouchement de Marie-Louise.--Un
cong quivoque.--Naissance du Roi de Rome.--Victor Sambuy  la
poursuite de 10.000 francs de rente.--L'ondoiement.--Les vieux
grognards.--Un enfant qui n'a pas l'air d'tre n le matin de ce mme
jour.




I

Je retournai  Bruxelles aprs quelques grands dners de noce trs
ennuyeux, en particulier chez les quatre tmoins, MM. de Talleyrand, de
Bassano, Lebrun; j'ai oubli le nom du quatrime. Je partis avec joie
pour retrouver mon mari et mes enfants. L'automne et l'hiver
s'coulrent fort agrablement  Bruxelles. Je donnai deux ou trois
beaux bals. Mme de Duras vint passer quinze jours auprs de nous avec
ses filles[174]. Je les fis danser et les menai au spectacle, dans une
excellente loge de la prfecture. Elles s'amusrent beaucoup.

La reine Hortense avait travers Bruxelles au cours du dernier voyage
qu'elle fit pour rejoindre son mari pendant quelques jours  Amsterdam.
Je la vis  son passage. Elle affectait un ennui sans exemple de la
ncessit d'aller remplir ses devoirs de reine.

Je ne me souviens plus si ce fut cette anne-l qu'elle reut 
Aix-la-Chapelle la nouvelle de l'accouchement de sa belle-soeur[175],
survenu  Milan  9 heures du matin. On le savait  midi  Paris,  1 h
30  Bruxelles, et, par un courrier de la poste  cheval,  8 heures du
soir  Aix-la-Chapelle. Le tlgraphe, la vapeur et les chemins de fer
ont chang le monde!

C'est vers ce mme temps, me semble-t-il, que la fille unique du prince
de Solre pousa Fernand de Croy, son cousin. Fernand de Croy tait le
second fils du duc de Croy, frre an du prince de Solre. Le mariage
fut clbr au chteau du Roeulx en grande pompe et avec une splendeur
toute aristocratique. Cette belle habitation est situe dans les
environs de Mons, et hors des confins du dpartement de la Dyle. M. de
Solre, que j'avais connu tout jeune, ainsi que ses frres, dans mon
enfance, venait souvent  Bruxelles. Aucun membre de la famille ne
s'tait rapproch du rgime imprial. Le duc de Croy, pre du nouveau
mari, habitait en Westphalie, la petite principaut de Dlmen, o il
tait souverain. Le duc d'Havr, pre de la princesse de Solre et oncle
du prince, se trouvait en Angleterre auprs de Louis XVIII. Toute cette
famille dplaisait  l'Empereur. Il voulut ou crut les intimider en les
perscutant. La noce, clbre au Roeulx, lui en fournit le prtexte. M.
de Solre et tous les siens furent exils au Roeulx. Cela touchait presque
au ridicule, car aucun d'eux n'avait l'intention de s'en absenter. Le
duc de Montmorency s'en tira en faisant entrer son fils au service et en
acceptant que sa femme devnt dame du palais de la nouvelle Impratrice.
M. de Vrac fut fait chambellan. On envoya M. de Caraman en exil en
Pimont, o il resta enferm  Ivre pendant quelque temps.

N'ayant pas la prtention d'crire l'histoire, je ne dirai rien du
mariage de l'empereur Napolon avec l'archiduchesse Marie-Louise. Je
rapporterai seulement ce que ma soeur me raconta de l'arrive de cette
princesse  Compigne. Elle en avait t tmoin oculaire, et pouvait
d'ailleurs par son mari, Bertrand, savoir certaines choses que d'autres
ignoraient.

L'Empereur se trouvait donc  Compigne avec les nouvelles dames de
l'Impratrice, et dans une impatience sans bornes de voir sa nouvelle
pouse. Une petite calche attendait tout attele dans la cour du
chteau pour le conduire au-devant d'elle. Lorsque l'avant-courrier
parut, Napolon se prcipita dans la calche et partit  la rencontre de
la berline qui contenait cette pouse tant dsire. Les voitures
s'arrtrent. On ouvrit la portire et Marie-Louise s'apprtait 
descendre, mais son poux ne lui en donna pas le temps. Il monta dans la
berline, embrassa sa femme et, ayant repouss sans faon sa soeur, la
reine de Naples, sur le devant de la voiture, il s'assit  ct de
Marie-Louise. En arrivant au chteau, il descendit le premier, lui
offrit son bras et la mena dans le salon de service, o toutes les
personnes invites taient rassembles. Il faisait dj nuit. L'Empereur
prsenta, l'une aprs l'autre, toutes les dames de la maison, puis les
hommes. Cette prsentation termine, il prit l'Impratrice par la main
et la conduisit dans son appartement. Chacun crut que la souveraine
procdait  sa toilette. On attendit une heure, et l'on commenait 
avoir grande envie de souper, lorsque le grand chambellan vint annoncer
que leurs Majests _taient retires_.--Bertrand dit  l'oreille de sa
femme: Ils sont couchs. La surprise fut grande, mais personne n'en
laissa rien voir, et on alla souper.

Ma soeur apprit le lendemain par son mari que Marie-Louise avait prsent
 l'Empereur une permission ou dclaration signe de l'archevque de
Vienne, attestant _que le mariage par procureur tait suffisant pour
que l'on pt se livrer  la consommation sans plus de crmonie_.

Comme mon beau-frre tait l'homme le plus vridique, je ne doute pas un
moment de l'authenticit de cette particularit.




II

 Bruxelles, on clbra par de grandes rjouissances ce mariage avec une
archiduchesse. Les souvenirs de la domination autrichienne taient loin
d'tre effacs. La noblesse de Bruxelles, jusqu'alors peu rapproche du
nouveau gouvernement, attire maintenant par les bonnes faons d'un
prfet de la classe aristocratique, trouva le moment favorable pour
renoncer  ses anciennes rpugnances, qui commenaient  lui peser.

M. de La Tour du Pin forma une garde d'honneur pour faire le service du
chteau de Laeken, lorsqu'il apprit que l'Empereur allait amener la
jeune Impratrice dans la capitale des anciennes possessions de son
pre[176] en Belgique. Cette garde fut uniquement compose de Belges, 
l'exclusion de tout employ franais. Le marquis de Trazegnies en prit
le commandement. On lui adjoignit le marquis d'Assche comme commandant
en second. Beaucoup de membres des premires familles de Bruxelles
figurrent dans ses rangs. Les jeunes gens qui se destinaient  une
carrire, soit dans l'administration, soit dans le militaire,
profitrent de cette occasion pour se faire connatre. Parmi eux se
trouvait le jeune de Liedekerke[177], ainsi que notre pauvre fils
Humbert. L'uniforme tait fort simple: habit vert avec pantalon
amaranthe. C'tait un corps  cheval et trs bien mont. Ma soeur vint 
Bruxelles et logea  la prfecture. Elle assista  un grand dner que
nous donnmes en l'honneur de cette garde et o les femmes parurent avec
des rubans aux couleurs de l'uniforme.

Rien n'est fastidieux comme la description des ftes. Je laisserai donc
de ct le rcit du dtail des illuminations, des transparents, etc.,
etc., dont j'aurais d'ailleurs peine moi-mme  me souvenir.

L'Empereur arriva pour dner  Laeken. Le lendemain, il reut la garde
d'honneur et toutes les administrations. Le maire, le duc d'Ursel, lui
prsenta la municipalit. Le soir, il y eut cercle, et je prsentai les
dames, que je connaissais presque toutes. Marie-Louise n'adressa 
aucune d'elles un mot personnel. Le nom le plus illustre--celui de la
duchesse d'Arenberg ou de la comtesse de Mrode, ne princesse de
Grimberghe, par exemple--ne frappa pas plus son oreille que celui de Mme
P..., femme du receveur gnral.

Aprs le cercle, on m'appela  l'honneur de jouer avec Sa Majest. Je
crois que ce fut au whist. Le duc d'Ursel me nommait les cartes qu'il
fallait jeter sur la table et me prvenait lorsque c'tait  moi 
donner. Cette espce de comdie dura une demi-heure. Il me semble que le
comte de Mrode tait mon partner et M. de Trazegnies celui de
l'Impratrice. Aprs quoi, l'Empereur s'tant retir dans son cabinet,
on se spara, et je fus charme de retourner chez moi.

Le lendemain devait avoir lieu un grand bal  l'Htel de Ville. Aussi
fus-je un peu contrarie lorsqu'on me pria  dner  Laeken, car je ne
voyais pas trop comment je trouverais le moment de changer de toilette
ou au moins de robe entre le dner et le bal. Toutefois le plaisir de
voir et d'entendre l'Empereur pendant deux heures tait trop grand pour
que je ne sentisse pas tout le prix d'une telle invitation. Le duc
d'Ursel m'accompagna, et comme il devait ensuite se trouver  l'Htel de
Ville pour recevoir l'Empereur, je donnai ordre que ma femme de chambre
s'y trouvt avec une autre toilette toute prte.

Ce dner a t une des choses de ma vie dont j'ai conserv le souvenir
le plus agrable. Voici quelles taient les places occupes par les
convives, au nombre de huit: l'Empereur:  sa droite, la reine de
Westphalie puis le marchal Berthier, le roi de Westphalie,
l'Impratrice, le duc d'Ursel, Mme de Bouill, enfin moi,  la gauche de
l'Empereur. Il me parla, presque tout le temps, sur les fabriques, les
dentelles, le prix des journes, la vie des dentellires, puis des
monuments, des antiquits, des tablissements de charit, du
bguinage[178], des moeurs du peuple. Par bonheur, j'tais au courant de
tout cela. Combien gagne une dentellire? dit-il au duc d'Ursel. Le
pauvre homme s'embarrassa un peu en cherchant  exprimer le chiffre en
_centimes_. L'Empereur vit son hsitation, et, s'adressant  moi:
Comment se nomme la monnaie du pays?--Un _escalin_ ou soixante-trois
centimes, dis-je.--Ah! c'est bien, fit-il.

On ne resta pas plus de trois quarts d'heure  table. En rentrant dans
le salon, l'Empereur prit une grande tasse de caf et recommena 
causer. D'abord sr la toilette de l'Impratrice, qu'il trouva bien.
Puis, s'interrompant, il me demanda si je me trouvais convenablement
loge. Pas mal, lui rpondis-je, dans l'appartement de Votre
Majest.--Ah! vraiment, dit-il, il a cot assez cher pour cela. C'est
ce coquin de...--le nom m'chappe--le secrtaire de M. Pontcoulant,
qui l'a fait arranger. Mais la moiti de la dpense a pass dans sa
poche, n'en dplaise  mon frre, ajouta-t-il en se tournant vers le
roi de Westphalie, qui l'a pris  son service, car il aime les
fripons. Et il leva les paules. Jrme se prparait  rpondre,
lorsqu'il s'aperut que l'Empereur avait dj abord un tout autre sujet
de conversation. Il avait saut au duc de Bourgogne[179] et  Louis XI,
d'o il descendit assez brusquement  Louis XIV, en disant qu'il n'avait
t vraiment grand que dans ses dernires annes. Constatant avec quel
intrt je l'coutais, et surtout que je le comprenais, il retourna 
Louis XI, et s'exprima ainsi: J'ai mon avis sur celui-l, et je sais
bien que ce n'est pas l'avis de tout le monde. Aprs quelques mots sur
les hontes du rgne de Louis XV, il pronona le nom de Louis XVI, sur
quoi, s'arrtant avec un air respectueux et triste, il dit: _Ce
malheureux prince_!

Puis il parla d'autre chose, se moqua de son frre, qui accueillait en
Westphalie _le rebut de la population franaise_, et Dieu sait le nombre
de mauvaises plaisanteries que Jrme aurait embourses si,  ce moment,
quelqu'un n'avait dit qu'il faudrait partir pour le bal.

M. d'Ursel et moi, nous nous prcipitmes en voiture, et ses chevaux
d'un temps de galop, nous menrent  l'Htel de Ville. Je montai quatre
 quatre. Une toilette toute prte m'attendait; je la revtis, et je pus
tre rendue dans la salle de bal, ayant chang entirement de costume,
quand l'Empereur arriva.

Il me fit compliment sur ma promptitude et me demanda si je comptais
danser. Je rpliquai que non, parce que j'avais quarante ans.  quoi il
se mit  rire, en disant: Il y en a bien d'autres qui dansent et qui ne
dvoilent pas leur ge comme cela. Le bal fut beau. Il se prolongea
aprs le souper, o l'on but  la sant de l'Impratrice, avec
l'arrire-pense qu'elle pourrait bien avoir des raisons pour n'avoir
pas dans.

L'Empereur et sa jeune pouse partirent le lendemain matin. Un yacht
trs orn les transporta jusqu'au bout du canal de Bruxelles, o ils
trouvrent des voitures qui les menrent  Anvers. En entrant dans le
yacht, M. de Le Tour du Pin aperut le marquis de Trazegnies, commandant
de la garde d'honneur. Craignant que l'Empereur ne l'invitt pas 
prendre place dans le yacht, o il ne pouvait tenir que peu de monde, il
le nomma en ajoutant: Son anctre conntable sous saint Louis. Ces
mots produisirent un effet magique sur l'Empereur, qui appela aussitt
le marquis de Trazegnies et causa longuement avec lui. Peu de temps
aprs, sa femme fut nomme dame du palais. Elle fit semblant d'tre
fche de cette nomination, quoique au fond elle en ft ravie. Mme de
Trazegnies est ne Maldeghem et sa mre tait une demoiselle
d'Argenteau.




III

Aprs ce voyage de l'Empereur, nous reprmes notre train de vie
ordinaire  Bruxelles. L't se passa  visiter les diffrentes maisons
de campagne o l'on nous invitait  dner. Nous allmes  Anvers pour
assister au lancement d'un gros vaisseau de soixante-quatorze, l'un des
neuf en ce moment sur le chantier. Notre excellent ami, M. Malouet,
tait  la tte des travaux en sa qualit de prfet maritime. Tous les
dtails de ces constructions m'intressaient au dernier point, et ma
fille Charlotte, dont l'intelligence prcoce et la perspicacit taient
si remarquables, acqurait une foule d'ides et de connaissances
nouvelles dont, hlas! elle n'a pas joui longtemps.

Notre fils Humbert se rendit  Paris pour passer son examen. C'tait une
chose bien imposante pour un jeune homme de vingt ans que de rpondre 
toute la srie de questions que l'on posait. Mais ce l'tait bien plus
encore lorsque l'Empereur, assis dans un fauteuil et devant qui le
patient se tenait debout, prenait la parole et vous demandait des choses
tout  fait inattendues. Humbert entendit l'examinateur dire  l'oreille
de Napolon, en le dsignant: C'est un des plus distingus, et cette
bonne parole le rconforta. L'Empereur lui demanda s'il connaissait
quelque langue trangre.  quoi il rpondit: L'anglais et l'italien,
comme le franais. Ce fut cette facilit avec laquelle il parlait
italien qui dcida sa nomination  la sous-prfecture de Florence. Afin
d'augmenter le nombre de places disponibles pour les auditeurs, on en
envoyait comme sous-prfets dans les chefs-lieux, o les prfets les
avaient jusqu'alors suppls.

Quoique le temps qui s'est coul depuis l'poque dont je vais
entreprendre le rcit ait un peu brouill mes souvenirs, il me semble
que c'est dans l't de l'anne 1809[180] qu'eut lieu la ridicule
entreprise des Anglais sur Flessingue et sur Anvers.

M. de la Tour du Pin venait de subir la douloureuse, opration de
l'extirpation d'un ganglion qui s'tait form sous la cheville du pied.
Depuis bien des annes, toutes les fois qu'il heurtait cette petite
tumeur, pas plus grosse qu'un pois, il ressentait une vive douleur. Dans
les derniers mois, elle avait un peu grossi, ce qui l'exposait par
consquent davantage  en souffrir par le contact avec quelque corps
dur. Ayant consult un mauvais chirurgien de Bruxelles, celui-ci lui
ordonna d'appliquer un caustique sur la partie malade, afin de dtruire
la peau et de rendre ainsi plus facile l'extirpation de la tumeur. Mon
mari suivit malheureusement ce conseil. Quelques heures aprs
l'application du caustique, il fut pris de douleurs atroces et une vive
inflammation envahit tout le pied. Cela m'inquitait, et j'envoyai une
consultation, crite par mon excellent mdecin, M. Brandner,  ma tante
 Paris. Elle la porta elle-mme chez M. Boyer, qui la lut avec
attention et crivit en bas, avec une brutale franchise: Si M. de La
Tour du Pin n'est pas opr d'ici quatre jours, dans huit il faudra lui
couper la jambe.

Cet arrt terrifia Mme d'Hnin et la dcida  expdier  Bruxelles M.
Dupuytren, premier lve de M. Boyer. Il arriva  5 heures du matin, et
alla au bain avant de venir  la prfecture. Peu d'instants auparavant,
j'avais reu la lettre de ma tante, m'annonant l'arrive du chirurgien
et me communiquant la dclaration de M. Boyer.

M. Dupuytren entra, visita la plaie, et comme mon mari lui demandait
quand aurait lieu l'opration, il rpondit: Tout de suite. Puis, aprs
avoir parl un moment  son aide, il me pria de me retirer, ajoutant que
la chose serait bientt faite. J'allai dans la pice voisine, et les
vingt minutes que dura l'opration me parurent vingt heures. Lorsque M.
Dupuytren sortit, il me dit qu'il n'avait jamais fait une opration plus
difficile. La sueur ruisselait de son front. Il se retira dans la
chambre prpare  son intention et se coucha. Je trouvai mon pauvre
mari fort ple, et notre fils Humbert, qui tait rest auprs de son
pre, plus ple encore. Cependant le malade ne souffrait pas et
s'endormit bientt paisiblement. Il n'avait pas ferm l'oeil depuis dix
jours.

Le soir, je comptai cent louis  M. Dupuytren plus les frais de poste de
son voyage, et dix louis  son aide. Je lui donnai, de plus, un joli
voile de dentelle, en le priant de l'offrir de ma part  Mlle Boyer,
qu'il devait, disait-il, pouser dans quelques jours. Mais le mariage
n'eut pas lieu. M. Dupuytren se brouilla avec M. Boyer, son matre et
son bienfaiteur, n'pousa pas sa fille et garda mon voile.




IV

M. de La Tour du Pin se remettait  peine de l'opration qu'il venait de
subir. Il ne marchait mme pas encore, lorsqu'un matin, ou, pour mieux
dire, une nuit, un exprs de M. Malouet apporta la nouvelle de l'entre
dans l'Escaut de la flotte anglaise, forte de plusieurs vaisseaux de
haut bord et d'une multitude de btiments de transport.  la pointe du
jour, le tlgraphe l'avait apprise  Paris, d'o Napolon tait absent.
L'archichancelier Cambacrs mit une grande activit  runir des
troupes. Tous les dtachements furent transports en poste. Il en
rsulta une activit et un mouvement prodigieux. Les Anglais, au lieu de
prendre Anvers et dtruire nos arsenaux et nos chantiers, comme cela
leur et t facile, s'amusrent  assiger Flessingue. Ils laissrent
ainsi le temps  Bernadotte de rassembler une arme compose de gardes
nationales et des garnisons de quelques places. On peut lire les dtails
de cette ridicule tentative des Anglais dans tous les mmoires du temps.
M. de La Tour du Pin n'avait rien  faire avec le militaire. Il runit
cependant toute la garde nationale du dpartement de la Dyle, mais on
l'accusa dans la suite d'y avoir mis de la lenteur, comme on le verra
plus loin.

Je rapporterai ici une petite anecdote personnelle assez singulire.

Nous tions si anims par l'intrt qu'inspirait cette expdition, que
nous allions presque tous les jours  Anvers.  cette poque, le chemin
de fer n'existait pas. Nous avions donc chelonn sur la route, comme
relais, trois chevaux de tilbury. L'un d'eux se trouvait  Malines. Nous
partions de Bruxelles  5 heures du matin.  8 heures nous arrivions 
Anvers, o nous djeunions avec M. Malouet, et  midi nous tions de
retour  Bruxelles pour le courrier. Un jour, pendant le trajet, nous
prenions une tasse de caf chez l'archevque de Malines, de Pradt, et
dans la conversation, qui avait pour objet cette fameuse expdition des
Anglais, l'archevque nous dit: Ce lord Chatham n'est qu'une bte. Au
lieu d'entrer dans l'Escaut, d'o il ne sait plus comment sortir, il
aurait d descendre  Breskens et dbarquer ses troupes l o nous
n'avions pas un homme  leur opposer. Il aurait alors mis une partie de
la Belgique  contribution:  Bruges,  Gand,  Bruxelles, etc. M. de
Pradt n'oublia aucun dtail de ce plan de campagne. Il traa la route
qu'on aurait d suivre, stipula les sommes, les argenteries qu'on aurait
prises, les glises, les caisses que l'on aurait pu piller, et termina
en s'criant: Et qu'aurait-il fait, lui, l-bas, au fond de
l'Allemagne? Tout cela, dit sur un ton cavalier et dcid, peu en
harmonie avec l'habit ecclsiastique, me parut si comique, qu'en
rentrant  Bruxelles je me mis  l'crire  ma tante,  ce moment 
Mouchy, auprs de Mme de Poix. Ma lettre n'arriva pas  destination, et
je dirai plus bas ce qu'elle devint.

Les gardes nationales des Vosges et des dpartements de l'Est, arrives
en poste de leurs montagnes, furent envoyes dans l'le de Walcheren, o
bientt la fivre les attaqua plus vivement que les Anglais. Au bout de
huit jours, les hpitaux d'Anvers, de Malines, de Bruxelles, regorgrent
de malades. M. de La Tour du Pin en installa un dans le nouveau dpt de
mendicit, qu'on venait d'tablir prs de Bruxelles, dans l'abbaye de la
Cambre. La popularit dont il jouissait dans toutes les classes se
montra, en rponse  un appel personnel qu'il adressa au public pour
l'engager  contribuer par des dons  l'installation de l'hpital. En
vingt-quatre heures, 300 matelas, 400 paires de draps, etc., furent
dposs  la prfecture et transports de l  la Cambre. Je visitai,
quelques jours aprs, l'hpital ainsi improvis. Les malades taient
tous de jeunes conscrits. Dans une salle de cent lits, on ne voyait pas
un visage qui et plus de vingt ans. Le spectacle tait affligeant.

Les ennemis de mon mari ne manqueront pas, le gnral Chambarlhac en
tte, de tcher de le desservir, au retour de l'Empereur, en prtendant
que la garde nationale de Bruxelles n'avait pas march  Anvers par la
faute du prfet. M. Malouet venait d'tre nomm conseiller d'tat, et
l'avertit des intrigues que l'on fomentait, contre lui. Le duc de
Rovigo, entre autres, poussait au dplacement de M. de La Tour du Pin
pour une raison personnelle. Il avait envoy  Bruxelles Mme Hamelin,
clbre intrigante et femme perdue de moeurs, pour engager M. de La Tour
du Pin  ngocier le mariage de son beau-frre, M. de Faudoas, avec Mlle
de Spangen, depuis Mme Werner de Mrode. Mon mari s'y refusa absolument
et mit ainsi obstacle  l'union de cette jeune personne avec un trs
mauvais sujet. Elle lui en a conserv une vive et durable
reconnaissance.

L'Empereur fit une course en Belgique, mais il passa quelques heures
seulement  Laeken. Mon mari s'y rendit et demanda une audience
particulire. Avant qu'elle n'et lieu, on annona le corps de ville et
l'tat-major de la garde nationale. Napolon, sur les rapports qui lui
avaient t faits, les traita trs durement. Le chef de la garde
nationale, dont j'ai oubli le nom, chercha  se justifier en attaquant
le prfet. Alors un jeune sous-lieutenant de la garde, sortant du groupe
des officiers, dit hardiment: Je demande la permission  Votre Majest
de dmentir tout ce que Monsieur vient de dire. Puis, entrant en
matire, il expliqua tout ce qui s'tait pass avec une hardiesse et une
lucidit dont l'Empereur fut charm. Il l'couta jusqu'au bout sans
l'interrompre. Quand il eut fini, il le frappa sur l'paule et dit:
Vous tes un brave petit homme. Qui tes-vous?--Chef du bureau de la
garde nationale  la prfecture.--Votre nom?--Loiseau. L'Empereur,
se retournant alors vers les accusateurs, pronona ces paroles: Tout ce
qu'il a dit est la vrit. En rentrant dans son cabinet, il fit appeler
M. de La Tour du Pin, et l'couta avec bienveillance, d'irrit qu'il
tait auparavant.

Le soir mme, Loiseau recevait un brevet de sous-lieutenant dans un
rgiment, et se mettait en route le lendemain pour rejoindre son corps.
Le pauvre garon a pris part depuis  toutes les campagnes.  la
dernire, il eut la figure fracasse. Je crois qu'il en est mort.

Je connaissais depuis ma premire jeunesse Casimir de Montrond, dont on
a tant parl et si diversement. Sa mre tait amie de couvent de ma
tante, Mme d'Hnin, et quoique leurs existences fussent bien
diffrentes, elles avaient conserv de l'amiti l'une pour l'autre. M.
de La Tour du Pin avait en outre fort protg le jeune Casimir au moment
de son entre au service. Nos relations avec lui revtaient donc le
caractre d'une vritable cordialit, lorsque nous nous rencontrions de
loin en loin. Il venait d'aller  Aix-la-Chapelle pour retrouver la
princesse Borghse avec qui il paraissait tre trs bien.  son retour,
il trouva  Anvers ni plus ni moins que Napolon. Je ne sais pas ce qui
se passa, mais le lendemain, comme nous djeunions, on me remit un
billet de M. de Montrond, ainsi conu: Excusez-moi de ne pas venir vous
demander une tasse de th,  cause de deux gendarmes qui veulent bien me
conduire au chteau de Ham. Mon mari se rendit aussitt  l'htel de
Bellevue, o on le gardait troitement, et le vit monter en voiture pour
Ham. On le retint l prisonnier, je crois, prs de deux ans. Son ami
intime, M. de Talleyrand, ne s'en embarrassa gure.




V

Vers la fin de l'hiver de 1810  1811, nous allmes, M. de La Tour du
Pin et moi, passer deux mois  Paris pour y accompagner notre fils
Humbert, qui partait pour Florence. Ma soeur Fanny tait  Paris avec ses
deux enfants, dont le dernier, la petite Hortense, n'avait que trois
mois. C'est au retour d'un long voyage fait en Allemagne en compagnie de
son mari, le gnral Bertrand, et au cours duquel elle versa plusieurs
fois, qu'elle accoucha. Peu de temps avant ses couches, elle avait pass
quelques jours  Bruxelles avec moi. Le gnral Bertrand accompagnait
l'Empereur dans une visite des abords d'Anvers.  un moment donn, il
roula avec son cheval au bas d'une digue. L'Empereur lui cria du haut du
talus: Avez-vous la jambe casse?--Non, Sire.--Eh! bien, allez chez
votre belle-soeur,  Bruxelles. Vous me rejoindrez  Paris. Ils
restrent chez nous, l'un et l'autre, jusqu'au jour o Fanny, tant dj
dans le neuvime mois de sa grossesse, se dcida  partir pour aller
accoucher  Paris.

Nous avions laiss  Bruxelles Mme d'Hnin, mes filles[181] et M. de
Lally, qui passait pour _un prisonnier anglais_. Il tait trs intress
 ne pas perdre cette qualit, afin de conserver une pension de 300
livres sterling que lui payait,  ce titre, le gouvernement anglais, je
n'ai jamais su pourquoi.

Je retrouvai  Paris Mme de Brenger. Elle logeait dans la maison mme
o nous avions un appartement. Je la voyais tous les jours,  Bruxelles,
lorsqu'elle se trouvait chez son pre, le comte de Lannoy. Ce dernier
tait snateur. Quand il allait siger  Paris, sa fille l'accompagnait.
Mme de Brenger, Mme de Levis et Mme de Duras taient les trois
prtresses du temple o l'on difiait M. de Chateaubriand. Il se
laissait flatter, aimer, admirer etc., par ces trois femmes avec une
exagration dont le spectacle me paraissait vritablement burlesque.
galement jalouses l'une de l'autre, sous les apparences d'une intime
amiti, elles ne perdaient pas une occasion de se dprcier
rciproquement aux yeux du dieu qui avalait leur encens avec une rare
complaisance.

Mon sjour  Paris donna  deux d'entre elles, Mmes de Duras et de
Brenger, l'espoir que j'accepterais de les clairer mutuellement sur la
dose de soins que le grand homme accordait  l'autre. Mais elles
n'obtinrent rien de ma discrtion.

Mme de Duras me trouva un matin lisant un volume que M. de Narbonne
m'avait prt. C'tait le tout premier ouvrage[182] de M. de
Chateaubriand, crit  son retour d'Amrique, dans des ides
rvolutionnaires et irrligieuses trs accentues. Il l'avait publi en
Angleterre  trs peu d'exemplaires et avait ensuite fait tout son
possible pour les retrouver et les brler. On ne connaissait pas
l'ouvrage  Paris, et l'exemplaire que je lisais tait peut-tre le seul
qui y ft parvenu. Mme de Duras, en apprenant ce que je lisais, se jeta
sur moi comme une lionne pour m'arracher le livre. Je m'assis dessus, et
elle ne put parvenir  s'en emparer par la force. Ma pauvre amie se mit
alors  mes genoux et me conjura, en versant des larmes, de lui donner
le volume. Je rsistai  ses instances, et elle me quitta furieuse et
dsespre. On aurait dit une vraie scne de mlodrame.

Une autre de mes lectures fut aussi bien curieuse et intressante.
C'tait celle des _Mmoires_[183] de Mme de La Rochejaquelein. Elle
avait confi son manuscrit  M. de Talleyrand pour le remettre 
Napolon, qui dsirait le lire. Par une sorte de dfiance du duc de
Rovigo, alors ministre de la police, M. de Talleyrand ne voulut pas se
dessaisir du manuscrit original et en dicta lui-mme le texte  un
secrtaire, et c'est cette copie remise  l'Empereur, et annote par
celui-ci au crayon, qu'il me prta[184]. On y voyait tantt des phrases
soulignes, tantt des points d'exclamation  la marge, des: Bien!...
beau!... superbe!... oh! oh!... hros de l'Arioste!... etc. On
s'imaginait volontiers que le vers: Si je n'tais Csar...[185] tait
venu  la pense du souverain. Je ne saurais dire l'intrt que cette
lecture eut pour moi.

Mon cher Humbert partit pour Florence. Ce dpart, prologue d'une longue
absence, me fut bien sensible. Vous possdez, cher Aymar[186], les trois
cent cinquante lettres qu'il m'a crites dans sa trop courte vie.
J'tais son amie autant que sa mre. Son loignement me causa une
douleur que chacune de ses lettres renouvelait. Aussi dsirais-je
vivement retourner tout de suite  Bruxelles. Mais mon mari trouvait
convenable de ne pas quitter Paris avant les couches de l'Impratrice,
attendues d'un moment  l'autre.

Un soir, on me pria au spectacle donn aux Tuileries, dans une petite
galerie o avait t construit un thtre. On se runissait dans le
salon de l'Impratrice. L'Empereur vint droit  moi. Avec une extrme
bienveillance, il me parla d'abord de mon fils[187], puis s'cria sur la
simplicit de ma robe, sur mon bon got, sur mon air si distingu, et
cela  la grande surprise de quelques dames couvertes de diamants, qui
se demandaient quelle pouvait bien tre cette nouvelle venue. En entrant
dans la galerie, on me plaa sur une banquette trs rapproche de
l'Empereur. Des acteurs admirables jourent _L'Avocat Patelin_[188]. La
pice, trs comique, amusa singulirement Napolon. Il riait aux clats.
La prsence du grand homme ne m'empcha pas d'en faire autant. Cela lui
plut beaucoup, comme il le dit aprs, en se raillant des dames qui
avaient cru devoir garder leur srieux.

On considrait comme une grande faveur d'tre invit  ce spectacle.
Cinquante femmes au plus y assistaient.




VI

Enfin, l'Impratrice commena  souffrir dans la soire du 19 mars. Mme
de Trazegnies,  ce moment  Paris, se rendit aux Tuileries et y passa
la nuit avec tout le service, les grands dignitaires, etc. Le lendemain,
vers 8 ou 9 heures, je courus chez elle, rue de Grenelle,  quatre
portes de nous. Nous causions, M. de. La Tour du Pin et moi, avec M. de
Trazegnies, qui avait t aux nouvelles aux Tuileries, quand arriva sa
femme, aussitt assaillie par nos questions. Grosse elle-mme elle tait
harasse. Elle nous raconta que l'Empereur tait entr dans le salon de
service o elle se trouvait avec ses compagnes, et leur avait dit:
Mesdames, vous pouvez aller chez vous deux ou trois heures. Le travail
de l'Impratrice est suspendu. Elle s'est endormie, et Dubois[189]
annonce qu'elle accouchera vers midi seulement. Sur cela chacun s'en
fut de son ct. Mme de Trazegnies venait dj de dtacher son
manteau--car on tait en habit de cour--lorsque le premier coup de canon
des Invalides se fit entendre. Aussitt elle redescendit au plus vite et
remonta dans sa voiture. Nous allmes dans la rue. Les voitures taient
arrtes. Les marchands sur le seuil de leurs boutiques, les habitants
aux fentres, comptaient les coups. On entendait ces mots  demi-voix:
Trois, quatre, cinq, etc. Une minute  peu prs s'coulait entre
chaque coup. Aprs le vingtime, il y eut un silence profond. Mais, au
vingt et unime, des cris spontans et trs naturels de: Vive
l'Empereur! clatrent. Quelques instants plus lard, nous fmes tmoin
de l'accident arriv  Victor Sambuy, dont le cheval s'abattit en
tournant dans la rue Hillerin-Bertin. Il tait premier page, et charg
de porter au Snat la nouvelle de la naissance du roi de Rome, mission
qui devait lui valoir 10,000 francs de rente. Comme il descendait le
pont Royal, voyant la rue du Bac embarrasse, il crut bien faire en
prenant le plus long. Sa chute lui donna une terrible secousse; mais il
ne perdit pas connaissance et put dire: Remettez-moi  cheval. Puis il
but un verre d'eau-de-vie et se remit au galop  la poursuite de ses
10,000 francs.

Le soir, je dnai chez ma soeur[190], o l'on vint nous dire que le
nouveau-n serait ondoy  9 heures et que les dames prsentes
pouvaient assister  la crmonie.

Nous y allmes, Mme Dillon, ma soeur et moi. On nous fit entrer par le
pavillon de Flore et traverser tout l'appartement jusqu' la salle des
Marchaux. Les salons taient pleins de tout le monde de l'Empire,
hommes et femmes. On se pressa pour tcher d'tre sur le bord du
passage, maintenu libre par des huissiers, o devait dfiler le cortge
pour descendre  la chapelle. Nous avions savamment manoeuvr pour nous
trouver sur le palier de l'escalier et pouvoir nous mettre  la suite du
nouveau-n. Nous jouissions, de ce point, du spectacle incomparable
donn par les vieux grognards de la vieille garde, rangs en faction un
sur chaque marche et tous la poitrine dcore de la croix. Tout
mouvement leur tait interdit, mais une vive motion se peignait sur
leurs mles visages, et je vis des larmes de joie couler de leurs yeux.
L'Empereur parut  cot de Mme de Montesquiou, qui portait l'enfant[191]
 visage dcouvert, sur un coussin de satin blanc couvert de dentelles.
J'eus le temps de le bien voir, et la conviction m'est toujours reste
que cet enfant-l n'tait pas n le matin. C'est un mystre bien inutile
 claircir, puisque celui qui en est l'objet a fourni une aussi courte
carrire. Mais j'en fus trouble et proccupe, sans assurment en faire
part  personne, si ce n'est  mon mari.




CHAPITRE XIV

I. Louis Napolon abandonne le trne de Hollande. L'administration de M.
de Celles.--Le conseiller d'tat Ral offusqu par le salon de Mme de La
Tour du Pin.--Marie-Louise  Laeken.--Grande animosit de M. de
Pradt.--Le commissaire de police Bellemare.--Les prtres non
concordataires.--II. Dbuts de la campagne de Russie. Mouvements de
troupes et rquisitions.--La prcaution du gographe Lapic.--Les deux
Robiano.--Mlle Charlotte de La Tour du Pin.--M. de Liedekerke fait
demander sa main.--Humbert est nomm sons-prfet de Sens.--III.
Destitution du prfet de Bruxelles.--Mme de La Tour du Pin part pour
Paris.--La demande d'audience.--Conversation avec l'Empereur.--Surprise
de M. de Montalivet.--M. de La Tour du Pin nomm prfet d'Amiens.--Au
cercle de la cour.--L'amabilit de Napolon.--IV. Les derniers jours
passs  Bruxelles.--Regrets de la population.--Mariage de Mlle
Charlotte de La Tour du Pin.--Un beau trait de M. de Chambeau.




I

Peu de jours aprs, nous retournmes  Bruxelles, o l'Empereur
s'annona pour le printemps. Son frre Louis avait dsert le trne de
Hollande, o la main de fer de Napolon l'empchait de faire le bien
qu'il entrait dans ses intentions de raliser. Il a laiss dans ce pays,
comme je le tiens du roi Guillaume[192] lui-mme, un souvenir trs
honorable. On apprciait tout autrement l'administration de M. de
Celles, gendre de Mme de Valence, dont la mmoire l-bas est reste en
horreur. L'Empereur le plaa comme prfet  Amsterdam, o il fit tout le
mal dont un homme, joignant l'esprit  la mchancet, est capable quand
il est sans principes.

Ce fut vers le printemps de cette anne 1811, autant que je m'en
souviens, que nous emes la visite, toujours redoute des prfets, d'un
conseiller d'tat en mission, espce d'espion d'une catgorie releve,
dcid  trouver des torts mme chez ceux qu'il ne pouvait s'empcher
d'estimer. M. Ral tomba en partage  M. de La Tour du Pin, qui
reconnut, ds sa premire visite, qu'il tcherait de lui faire tout le
mal possible. Nous lui donnmes, pendant son sjour, un dner suivi
d'une rception. J'avais dit aux dames qui me tmoignaient de la
bienveillance qu'elles me feraient plaisir en venant passer la soire
chez nous. En rentrant aprs le dner, dans le grand salon, nous y
trouvmes runies les personnes les plus distingues--femmes et
hommes--de la socit de Bruxelles. M. Ral fut stupfait des noms, des
manires, des parures. Il ne put se contenir et dit  M. de La Tour du
Pin:--Monsieur, voil un salon qui m'offusque terriblement.  quoi mon
mari rpondit: J'en suis fch; mais heureusement il ne fait pas le
mme effet  l'Empereur.

Napolon vint en Belgique vers la fin de l't avec l'Impratrice. Il ne
s'arrta pas  Bruxelles. Mais, comme Marie-Louise continuait  tre
trs souffrante depuis ses couches, il la laissa au chteau de
Laeken[193]. On nous invita  y venir tous les jours passer la soire et
jouer au loto. Cela dura environ une semaine, et fut trs ennuyeux.
L'Impratrice se montra d'une insipidit dont elle ne se dpartit pas.
Chaque jour, elle me disait la mme chose, en me donnants son pouls 
tter: Croyez-vous que j'aie la fivre? Je lui rpondais
invariablement: Madame, je ne m'y connais pas. Quelques hommes se
trouvaient l pour causer un peu pendant qu'on prenait le th, entre
autre le marchal Mortier, M. de Barn. Le duc d'Ursel, en sa qualit de
maire, tait charg de proposer les promenades du matin, selon le temps.
Marie-Louise, un jour qu'elle visitait le muse, avait eu l'air de
remarquer un beau portait de son illustre grandmre Marie-Thrse. Le
duc d'Ursel lui proposa de le placer  Laeken, dans son salon. Mais elle
rpondait: Ah! pour cela, non; le cadre est trop vieux. Une autre
fois, il lui indiqua, comme but de promenade intressante, la partie de
la fort de Soignes connue sous le nom de plerinage de l'archiduchesse
Isabelle, dont la saintet et la bont sont restes dans le coeur du
peuple. Elle rpliqua qu'elle n'aimait pas les bois. En somme, cette
femme insignifiante, si indigne du grand homme dont elle partageait la
destine, semblait prendre  tche de dsobliger, autant qu'il tait en
son pouvoir, ces Belges dont les coeurs taient si disposs  l'aimer. Je
ne l'ai plus revue que dtrne, mais toujours aussi dpourvue d'esprit.

M. de Talleyrand vint, dans l't de 1811, prsider le collge lectoral
appel  lire un snateur et deux dputs au Corps lgislatif. Du
moins, il me semble que c'tait cela, car je brouille un peu dans ma
tte les diverses constitutions. Il arriva avec un grand train de maison
et donna plusieurs dners dans le bel appartement de l'htel d'Arenberg,
mis  sa disposition par le duc, l'aveugle. On le retrouva, dans cette
occasion, avec toutes ses grandes et charmantes manires. Elles
contrastaient d'une faon bien comique avec celles de l'archevque de
Malines, qui avait l'air de Scapin en soutane violette.

L'Empereur,  son dernier passage  Malines, avait interpell devant
tout le monde M. de Pradt sur le plan de campagne qu'il avait imagin
pour remplacer celui de lord Chatham. Cela confirma M. de Pradt dans la
pense que j'tais coupable de l'avoir dnonc  la suite du
djeuner[184] qu'il nous offrit chez lui,  Malines, un matin,  mon
mari et  moi, pendant l'expdition des Anglais  l'le de Walcheren,
djeuner au cours duquel il nous dveloppa avec dtail ce plan.

L'Empereur aimait que chacun ft son mtier. Aussi ne manqua-t-il pas de
se moquer impitoyablement du projet d'invasion archipiscopal. M. de
Pradt me prit donc en horreur. Il en parla  M. de Talleyrand qui, de
son ct, se railla et de lui et de son ide de mon espionnage. Cette
plaisanterie dura pendant les quatre jours de la reprsentation du
prince vice-grand lecteur--titre, je crois, des fonctions attribues 
M. de Talleyrand. Cela contribua  exasprer l'archevque et acheva de
l'aigrir, non pas seulement contre moi, la chose m'et t assez
indiffrente, mais galement contre mon mari. Aussi mit-il le plus grand
acharnement  lui nuire, et je ne pense pas me tromper en attribuant aux
efforts de M. de Pradt et  ceux du commissaire gnral de police
Bellemare, la destitution de M. de La Tour du Pin. Quoi qu'il en soit,
ils taient capables l'un et l'autre d'en tre la cause. Bellemare,
commissaire gnral de police dans les dpartements belges limitrophes
de celui de la Dyle, n'tait jamais parvenu, en dpit de toutes ses
instances,  englober ce dernier dans sa juridiction. Il s'entendait
parfaitement avec l'archevque pour faire arrter les prtres peu
attachs au gouvernement et qui refusaient de reconnatre le concordat.
Plusieurs avaient dj t transfrs dans les prisons du chteau de
Ham. On racontait qu'un jour Bellemare rclamait  l'archevque
quelques-uns des prtres rfugis dans son diocse. Celui-ci lui
rpondit: Vous en voulez huit? Je vous en donnerai quarante-cinq. Le
chef de ces prtres, nomm Steevens, leur conseil et leur appui, se
cachait dans le dpartement de la Dyle o, il faut en convenir, M. de La
Tour du Pin ne le cherchait pas fort activement. Il n'et pas manqu de
le faire cependant, s'il avait estim que tel tait son devoir, mais ces
perscutions lui paraissaient de nature  nuire au gouvernement, au lieu
de le servir.




II

Vers le milieu du printemps, en 1812, nous commenmes  voir passer des
troupes en route pour l'Allemagne. Plusieurs rgiments de la jeune garde
vinrent  Bruxelles et y sjournrent. D'autres ne faisaient que
traverser la ville en poste. Des instructions arrivaient prescrivant de
rassembler des chariots de fermiers attels de quatre chevaux. Parfois
on recevait l'ordre le matin seulement, et il fallait que le soir mme
quatre-vingts ou cent chariots fussent rassembls, pourvus de fourrages
pour deux jours. Les gendarmes galopaient dans tous les sens pour
avertir les fermiers. Ceux-ci, obligs de quitter leurs charrues, leurs
travaux, taient de fort mauvaise humeur. Mais qui aurait os rsister?
La pense n'en serait venue  personne, depuis Bayonne jusqu' Hambourg.
Nous donnmes quelques collations solides  des corps d'officiers qui
arrivaient  10 heures du soir pour repartir  minuit. Sans doute, bien
peu de ces braves gens seront revenus de cette funeste campagne.

On tait peu prpar  la pense que l'arme franaise pt aller 
Moscou. Aussi, lorsque M. de La Tour du Pin,  son retour d'un voyage de
quelques jours  Paris, rapporta une belle carte d'Allemagne, de Pologne
et de Russie, nous nous tonnmes que Lapic et ajout sur la marge un
petit carr de papier o tait Moscou. La carte n'allait pas jusqu'au
mridien de cette ville, et lorsque, attache sur la tenture du salon,
on l'examinait, chacun ne manquait pas de prtendre que cette prcaution
du gographe semblait bien inutile. C'tait un pronostic!

Pendant la courte absence de mon mari, j'eus l'occasion d'appliquer une
certaine dcision subite qui m'a russi plusieurs fois dans la vie. Un
matin, avant djeuner, je vis entrer, ple, tout troubl, le conseiller
de prfecture remplissant les fonctions de prfet par intrim. Il tenait
dans la main trois ou quatre nominations de sous-lieutenants et
d'auditeurs. Parmi elles, entre autres, s'en trouvait une pour chacun
des deux messieurs de Robiano: pour le cadet, celle de sous-lieutenant
dans un rgiment partant pour l'anne, et pour son frre an, celle
d'auditeur. Le sous-lieutenant tait mari et avait deux jeunes enfants.
Quelle dsolation dans cette famille. Sans perdre un instant, je pris
mon parti. Je courus chez la mre Robiano, je lui apprends cette funeste
nouvelle, et je lui dis: Il est 9 heures; partez  midi pour Paris avec
votre belle-fille. Allez trouver M. de La Tour du Pin. Que votre fils
an vous accompagne; qu'il accepte la nomination de sous-lieutenant
pour que son frre reste. La pauvre femme n'avait pas boug de
Bruxelles depuis quarante ans. La jeune Mme de Robiano se rangea de mon
avis, et  midi toutes deux se mettaient en route. Elles obtinrent que
le jeune pre de deux garons resterait dans sa famille. Combien ces
pauvres femmes m'ont souvent remercie depuis de la dtermination que je
les avais amenes  prendre.

Pendant les derniers mois de cette mme anne, le jeune de
Liedekerke[195] faisait une cour assidue  ma fille ane Charlotte.
ge,  cette poque, de seize ans, elle tait trs grande, et, sans
tre jolie, avait l'air minemment distingu. C'tait une _noble
demoiselle_ dans toute l'acception du terme. Son esprit  la fois vif et
raisonnable, sa comprhension, sa mmoire, avaient t au-devant du
maternel intrt avec lequel je m'tais consacre  son ducation.
Quoique dj fort instruite, sa passion d'apprendre la dominait  un tel
point qu'il fallait lui ter ses livres et lui enlever le moyen d'avoir
de la lumire la nuit, sans quoi elle aurait lu ou crit jusqu'au jour.
Cependant on ne pouvait lui reprocher aucune pdanterie, aucune
prtention. Elle tait gaie, originale sans tre moqueuse. Les qualits
de son coeur surpassaient encore celles de son esprit. Charitable par
religion, serviable pour tous, elle ne laissait chapper aucune occasion
d'tre utile. Ses manires, taient si aimables et si sduisantes qu'on
ne lui en voulait pas de sa supriorit.

Le jeune Liedekerke, inspir par un entranement du coeur associ  un
certain esprit de calcul, comprit que Mlle de La Tour du Pin, avec ses
agrments personnels, son nom et ses alliances, quoique sans fortune,
convenait mieux  sa propre aisance que quelque bonne Belge bien riche
et bien obscure. Il dclara  ses parents qu'il n'aurait jamais d'autre
femme que ma fille. Son pre[196] souleva quelques objections. Mais sa
mre, dans l'espoir que la carrire politique de son fils serait
favorise par un mariage qui le sortirait de son pays, obtint le
consentement de son mari. Le premier de l'an 1813,  10 heures du matin,
on m'annona Mme de Liedekerke[197]. Elle me demanda ma fille pour son
fils. J'tais prpare  cette demande, que je reus et que j'accordai
avec bonheur. Mme de Liedekerke voulut voir ma fille, qu'elle embrassa,
et il fut convenu que dans six semaines le mariage se ferait. Nous ne
donnmes que 2.000 francs de rente  Charlotte, et ma tante, Mme
d'Hnin, pourvut au trousseau.

Ma fille Ccile se trouvait au couvent des dames de Berlaimont depuis
six mois pour faire sa premire communion. Je lui promis de la reprendre
le jour du mariage de sa soeur, et dans le mme temps nous remes la
nouvelle qu'Humbert, alors sous-prfet  Florence, venait d'tre nomm
sous-prfet de Sens, dpartement de l'Yonne. Cette nouvelle mit le
comble  notre satisfaction. Nous ne nous attendions gure  la
catastrophe qui nous allait atteindre.




III

M. de La Tour du Pin tait all  Nivelles assister au tirage de la
conscription ou, pour mieux dire,  une nouvelle leve d'hommes
ncessite par la continuation de la guerre que l'Empereur avait
entreprise. Je me trouvais seule chez moi avant le djeuner, lorsque je
vis entrer le secrtaire gnral de la prfecture, la figure renverse,
qui m'apprit que le courrier de Paris venait d'apporter la destitution
de mon mari et son remplacement par M. d'Houdetot, prfet de Gand.

Cette nouvelle m'atteignit comme un coup de foudre, car j'y vis, dans le
premier moment, une cause de rupture pour le mariage de ma fille.
Cependant, je rsolus de ne pas cder sans combattre, et me dcidai,
sans attendre M. de La Tour du Pin,  qui j'envoyai un courrier, de
partir sur l'heure pour Paris. Je dois  M. de Liedekerke[198] de
dclarer qu'il monta chez moi avec un empressement, et une chaleur qui
doivent le surprendre maintenant, s'il se rappelle cette circonstance,
pour me conjurer, de ne rien changer  nos projets.

Je laissai ma tante et Mme de Maurville emballer tout ce qui nous
appartenait dans la prfecture, et  4 heures je me mettais en route
pour Paris. J'avais eu tant de choses  faire et  rgler, en deux
heures, que j'tais dj fatigue lorsque je partis. La nuit passe dans
une mauvaise chaise de poste et l'anxit cause par notre nouvelle
position, me causrent une fivre assez forte, avec laquelle j'arrivai 
Paris  10 heures du soir, le lendemain. Je descendis chez Mme de Duras,
que je trouvai sortie. Ses filles venaient de se coucher. Elles se
levrent et envoyrent chercher leur mre. Celle-ci, en rentrant, me
trouva couche sur son canap, extnue de fatigue. La place lui faisait
dfaut pour me loger. Mais elle avait les clefs de l'appartement du
chevalier de Thuisy, notre ami commun. Ma femme de chambre et le
domestique qui m'avaient suivie, allrent m'y prparer un lit, dans
lequel je me rfugiai aussitt, sans y trouver le repos dont j'avais un
grand besoin. Mme de Duras vint le lendemain de bonne heure avec
Auvity[199], qu'elle avait envoy chercher. Il me trouva encore beaucoup
de fivre. Mais je lui dclarai qu'il fallait me remettre sur pied cote
que cote et que je devais tre en tat de me rendre Versailles avant le
soir. Il me donna alors une potion calmante qui me fit dormir jusqu' 5
heures. Je ne sais dans quel tat de sant je me trouvais. En tout cas,
je ne m'en occupai gure.

Je fis venir une voiture de remise, et, vtue d'une toilette fort
lgante, j'allai chercher Mme de Duras. Nous partmes ensemble pour
Versailles. L'Empereur tait  Trianon. Nous descendmes dans une
auberge, rue de l'Orangerie, o on nous installa ensemble dans un
appartement. J'ouvris aussitt mon critoire. Mme de Duras,  qui
j'avais confi seulement mon dsir d'avoir une audience de Sa Majest,
me voyant prendre une belle grande feuille de papier, puis copier un
brouillon que j'avais retir de mon portefeuille, me dit:  qui
crivez-vous donc?-- qui? rpliquai-je, mais  l'Empereur
apparemment. Je n'aime pas les petits moyens.

La lettre crite et cachete, nous remontmes en voiture pour aller la
porter  Trianon. L, je demandai le chambellan de service. J'avais pris
la prcaution de prparer pour lui un petit billet. Le bonheur voulut
que ce ft Adrien de Mun, qui tait fort de mes amis. Il s'approcha de
la voiture et me promit qu' 10 heures, quand l'Empereur viendrait au
th de l'Impratrice, il lui remettrait ma lettre. Il tint sa promesse,
et fut aussi satisfait que surpris quand, en regardant l'adresse,
Napolon dit, se parlant  lui-mme: Mme de La Tour du Pin crit fort
bien. Ce n'est pas la premire fois que je vois son criture. Ces
paroles confirmrent mes soupons que certaine lettre, crite  Mme
d'Hnin, qui ne la reut jamais, et dans laquelle je lui racontais,
assez plaisamment, le plan de campagne imagin par l'archevque de
Malines pour remplacer celui de lord Chatham, avait t saisie avant
d'arriver  destination[200].

Aprs notre course  Trianon, nous revnmes  notre htel. Vers 10
heures du soir, comme nous tions, Claire et moi,  discuter si j'aurais
mon audience _oui_ ou _non_, le garon de l'auberge, qui jusqu'alors
nous considrait comme de simples mortelles, ouvrit la porte tout effar
et s'cria:

--De la part de l'Empereur!

Au mme moment, un homme fort galonn entrait en disant:

--Sa Majest attend Mme de La Tour du Pin demain  10 heures du matin.

Cette heureuse nouvelle ne troubla pas mon sommeil, et le lendemain
matin, aprs avoir aval un grand bol de caf que Claire avait fabriqu
de ses propres mains, pour me rveiller l'esprit, disait-elle, je partis
pour Trianon. On me fit attendre dix minutes dans le salon qui prcdait
celui o Napolon recevait. Personne ne s'y trouvait, ce dont je fus
bien aise, car j'avais besoin de ce moment de solitude pour fixer le
cours de mes penses. C'tait un vnement assez important dans la vie
qu'une conversation en tte  tte avec cet homme extraordinaire, et
cependant je dclare ici dans toute la vrit de mon coeur, peut-tre
avec orgueil, que je ne me sentais pas le moindre embarras.

La porte s'ouvrit; l'huissier, par un geste, me fit signe d'entrer, puis
en referma les deux battants sur moi. Je me trouvai en prsence de
Napolon. Il s'avana  ma rencontre et dit d'un air assez gracieux:

--Madame, je crains que vous ne soyez bien mcontente de moi.

Je m'inclinai en signe d'assentiment, et la conversation commena. Je ne
saurais au bout de tant d'annes, ayant perdu la relation que j'avais
crite de cette longue audience, qui dura cinquante-neuf minutes  la
pendule, me souvenir de tous les dtails de l'entretien. L'Empereur
chercha, en rsum,  me prouver qu'il avait _d_ agir comme il l'avait
fait. Alors, je lui peignis en peu de mots l'tat de la socit de
Bruxelles, la considration que mon mari y avait acquise,  l'encontre
de tous les prfets prcdents, la visite de Ral, la sottise du gnral
Chambarlhac et de sa femme, religieuse dfroque, etc... Tout cela fut
dbit rapidement, et, comme j'tais encourage par des airs
d'approbation, je finis par annoncer  l'Empereur que ma fille allait
pouser un des plus grands seigneurs de Bruxelles. Sur ce, il
m'interrompit, posa sa belle main sur mon bras, et me dit:

--J'espre que cela ne fera pas manquer le mariage, et, dans ce cas,
vous ne devriez pas le regretter.

Puis tout en parcourant de long en large ce grand salon o je le suivais
en marchant  ses cts, il pronona ces paroles--c'est la seule fois
peut-tre qu'il les ait profres dans sa vie, et le privilge m'tait
rserv de les entendre:

--_J'ai eu tort. Mais comment faire?_

Je rpliquai:

--Votre Majest peut le rparer.

Alors il passa la main sur son front, et dit:

--Ah! il y a un travail sur les prfectures; le Ministre de l'Intrieur
vient ce soir.

Il nomma ensuite quatre ou cinq noms de dpartements, et ajouta:

--Il y a Amiens. Cela vous conviendrait-il?

Je rpondis sans hsiter:

--Parfaitement, Sire.

--Dans ce cas, c'est fait, dit-il. Vous pouvez aller l'apprendre 
Montalivet.

Et avec ce charmant sourire dont on a tant parl:

-- prsent, m'avez-vous pardonn?

Je lui rpondis de mon meilleur air:

--J'ai besoin aussi que Votre Majest me pardonne de lui avoir parl si
librement.

--Oh! vous avez trs bien fait.

Je lui fis la rvrence, et il s'approcha de la porte pour me l'ouvrir
lui-mme.

Je retrouvai, en sortant, Adrien de Mun et Juste de Noailles, qui me
demandrent si j'avais arrang mes affaires. Je leur rpondis seulement
que l'Empereur avait t trs aimable pour moi. Sans perdre de temps, je
remontai en voiture, et prenant Mme de Duras qui, ne pouvant matriser
son impatience, tait venue m'attendre dans l'alle de Trianon, nous
retournmes  Paris.

Aprs avoir dpos Mme de Duras  sa porte, j'allai chez M. de
Montalivet, o j'arrivai vers 2 heures et demie. Il me reut avec
amiti, d'un air fort triste, en me disant: Ah! je n'ai rien pu
empcher. L'Empereur est trs mont contre votre mari. On lui a fait
mille contes. On prtend que l'on va chez vous comme  la cour. Dans le
but de m'amuser un peu de lui, je rpondis: Mais ne serait-il pas
possible de replacer mon mari?--Oh! fit-il, je n'oserais jamais
proposer une chose semblable  l'Empereur. Quand il est indispos,
justement ou injustement, contre quelqu'un, on a de la peine  le faire
revenir.--Eh! bien, rpliquai-je d'un air un peu cafard, il faut
baisser la tte. Cependant, lorsque vous irez ce soir  Trianon pour
prsenter  signer les quatre nominations de prfet...--Mais, d'o
savez-vous cela? s'cria-t-il avec emportement. Sans avoir l'air de le
comprendre, j'ajoutai: Vous proposerez M. de La Tour du Pin pour la
prfecture d'Amiens. Il me regarda avec stupfaction, et je repris tout
simplement: L'Empereur m'a charge de vous le dire. M. de Montalivet
poussa un cri, me prit les mains avec beaucoup d'amiti et d'intrt, et
en mme temps, me regardant des pieds  la tte: Vraiment, dit-il,
j'aurais d deviner que cette jolie toilette-l, le matin, ne m'tait
pas destine.

La nomination de M. de La Tour du Pin parut le soir mme dans le
_Moniteur_, et je reus les compliments des gens de ma connaissance,
qu'avait affligs la nouvelle de sa disgrce. Dans le fait, cette
destitution fut un bonheur pour mon mari, comme on le verra plus tard.

Je restai quelques jours  Paris, o j'attendis le comte de Liedekerke
et M. de La Tour du Pin, qui vinrent m'y retrouver pour la signature du
contrat de mariage de nos enfants.  cette poque, il y eut un cercle 
la cour, et j'y allai avec Mme de Mun. J'tais mise fort simplement,
sans un seul bijou, contrairement aux habitudes des dames de l'Empire,
qui en taient couvertes, et je me trouvai place au rang de derrire,
dans la salle du Trne, dpassant de la tte deux petites femmes qui se
mirent, sans compliment, devant moi. L'Empereur entra, il parcourut des
yeux ces trois rangs de dames, parla  quelques-unes d'un air assez
distrait, puis, m'ayant aperue, il sourit de ce sourire que tous les
historiens ont tch de dcrire et qui tait vritablement remarquable
par le contraste qu'il prsentait avec l'expression toujours srieuse et
parfois mme dure de la physionomie. Mais la surprise de mes voisines
fut grande quand Napolon, tout en souriant, m'adressa ces mots:
_tes-vous contente de moi, Madame?_ Les personnes qui m'entouraient
s'cartrent alors  droite et  gauche, et je me trouvai, sans savoir
comment, sur le rang de devant. Je remerciai l'Empereur avec un accent
trs sincrement reconnaissant. Aprs quelques mots fort aimables, il
s'loigna. C'est la dernire fois que j'ai vu ce grand homme.




IV

Je repartis pour Bruxelles, o je dsirais vivement retrouver mes
enfants et o j'avais d'ailleurs mille choses  faire. M. de La Tour du
Pin passa par Amiens pour prparer notre installation. Il vint ensuite
me rejoindre, avec mon cher Humbert, de retour de Florence, et qui avait
reu  Paris sa nomination  la sous-prfecture de Sens. Qui aurait
prvu,  ce moment, que dix mois plus tard, il en serait chass par les
Wurtembergeois.

Lorsque M. de La Tour du Pin arriva de Bruxelles, dans les derniers
jours de mars, il me trouva tablie avec mes enfants chez le marquis de
Trazegnies, qui nous avait offert une bonne et cordiale hospitalit. M.
d'Houdetot avait annonc, sans dlicatesse, qu'il prendrait possession
de la prfecture le surlendemain mme du jour de mon retour  Bruxelles.
Je dsirais qu'il ne trouvt aucun vestige de notre sjour de cinq ans
dans la maison qu'il allait habiter. Tout ce qui nous appartenait tait
emball et parti. Quant au mobilier de la prfecture, chaque objet avait
t remis  la place dsigne par l'inventaire. Rien ne manquait. M.
d'Houdetot prit de l'humeur de cette exactitude, et fut plus sensible
encore aux regrets que toutes les classes exprimaient hautement du
dplacement de M. de La Tour du Pin. Il chercha un prtexte pour
retourner  Gand et y demeurer jusqu'aprs notre dpart, fix au 2
avril. Ma fille devait se marier le 1er[201]. Mon mari pouvait dire,
comme Guzman[202]:

     J'tais matre en ces lieux, seul j'y commande encore.

Il fit donc venir le chef de la police, M. Malaise, et l'engagea 
empcher qu'il n'y et quelque manifestation trop prononce de la part
du peuple lors du mariage de notre fille. Le maire, le duc d'Ursel, fixa
dans le mme but une heure avance de la soire, 10 heures et demie,
pour le mariage  la municipalit. Cela n'empcha pas le peuple de se
porter en foule dans toutes les rues o nous devions passer et  l'Htel
de Ville, brillamment illumin. On n'entendait que des phrases de regret
et de bienveillance  l'adresse de M. de La Tour du Pin. Lorsque nous
revnmes, aprs le mariage  l'Htel de Ville, chez Mme de Trazegnies,
nous trouvmes tous les salons du rez-de-chausse clairs, et tablie
dans la rue, sous les fentres, pour nous donner une srnade, une
troupe nombreuse compose de tous les musiciens de la ville. Mon mari
fut, comme de raison, fort sensible  ces manifestations de la
bienveillance publique.

Le lendemain, ma fille se maria dans la chapelle particulire du duc
d'Ursel. Aprs un beau djeuner de parents et d'amis, elle partit avec
son mari pour Noisy[203], o son beau-pre l'avait prcde de quelques
heures. Je la conduisis jusqu' Tirlemont. Ce fut une cruelle
sparation. Il fallait cependant que je parusse heureuse!... J'tais
bien loin de l'tre!... Mon gendre, peu de temps auparavant, avait t
nomm sous-prfet du chef-lieu,  Amiens. Nous ne devions donc pas,
grce au ciel, tre longtemps loin l'une de l'autre, Charlotte et moi.

Jusqu'ici, je n'ai plus parl de M. de Chambeau, notre ami et notre
compagnon d'infortune pendant notre migration en Amrique. Il tait
rentr en possession de quelque peu de la fortune qui devait lui revenir
et avait pass  Bruxelles la plus grande partie de ses jours de
loisirs. Ses affaires, en effet, l'obligeaient  faire de longs sjours
dans le midi de la France. Depuis un an, il occupait  Anvers un emploi
temporaire, il est vrai, mais qui lui assurait de l'avancement. Quand il
apprit la catastrophe qui nous loignait si prcipitamment de Bruxelles,
il arriva aussitt, connaissant le mauvais tat de nos affaires, chez M.
de La Tour du Pin et lui dit: Vous mariez votre fille et vous perdez
votre place. J'ai 60.000 francs en valeurs, je vous les apporte. Usez-en
comme des vtres. Il assista au mariage de Charlotte, dont il tait le
parrain.

Au moment o j'cris ces lignes,  Pise, au commencement de 1845, je ne
sais plus rien de cet excellent homme. Je l'ai revu il y a dix ans 
Paris.  cette poque, install dans une petite maison de campagne 
pinay, il tait tout entier subjugu par deux jeunes servantes qui
avaient acquis un fcheux empire sur sa vieillesse. Elles ont pris soin
d'empcher qu'il ne se rapprocht de nous. Notre pauvre ami n'existe
probablement plus.




CHAPITRE XV

I. La socit d'Amiens.--La prfecture.--Nos relations dans le
voisinage.--Les talents de Ccile.--Les rquisitions, les leves
d'hommes et les gardes d'honneur.--Le gnral Dupont.--Apparition des
Cosaques.--Merlin de Thionville et l'enrlement des prisonniers.--II.
Course  Mouchy.--Les dmls de Mme de Duras et de son gendre Lopold
de Talmond.--Un homme qui n'avait pas un dfaut quoiqu'il eut bien des
vices.--Conversation avec M. de Talleyrand.--Sa haine contre
Napolon.--III. L'auditeur au Conseil d'tat de Beaumont.--Ses intrigues
 Amiens et son expulsion du dpartement.--La fuite d'Humbert de
Sens.--Dans l'antichambre de M. de Talleyrand.--Vive le roi!--La
distribution des cocardes blanches.--La Rvolution biffe de
l'histoire.--Prparatifs de rception du roi.--M. de Blacas.--Les
meuniers d'Amiens.--Le _Te Deum_.--Le roi sensible  la bont du
dner.--IV. Procds peu aimables de la duchesse d'Angoulme.--Le
dvouement de Mme de Maussion.--Une fte chez le prince de
Schwarzenberg.--M. de la Tour du Pin rentre dans la diplomatie.--Humbert
est nomm lieutenant des mousquetaires noirs.




I

Ce fut au mois d'avril 1813 que nous arrivmes  Amiens, o nous tions
destins  voir se drouler des vnements auxquels nous tions loin de
nous attendre. Nous y trouvmes notre beau-frre, le marquis de Lameth,
dont l'amiti nous avait dj mnag une rception trs favorable de la
part de la noblesse et des gens en vue de la ville, jusqu'alors fort
mcontents de leurs prfets.

Les autorits taient assez mal composes. Au chef-lieu, l'un des hauts
fonctionnaires, le receveur gnral, un rgicide, venait de se suicider.
On l'avait remplac par son gendre, M. d'Haubersaert. Un magistrat, M.
de La Mardelle, procureur gnral, ancien officier de hussards, se
comportait comme s'il n'avait pas chang d'tat. Les prsidents taient
tout  fait communs. Leurs femmes se faisaient remarquer par des
tournures grotesques, des manires ridicules. Elles appelaient en public
leurs maris _ma poule_ ou _mon rat_. Comme gnral commandant la
division nous avions M. d'Aigremont. Sa femme tait jolie et assez bonne
enfant. Un tel milieu ne pouvait convenir ni  Charlotte, ni  moi, et
ds le dbut de mon sjour, je m'arrangeai pour ne composer ma socit
que des gens considrables de l'endroit. Le dpt du rgiment des
chasseurs de la garde tenait garnison  Amiens. Le major, M. Le
Termelier, homme trs agrable et de la meilleure compagnie, le
commandait. La famille de Bray, ngociants trs considrs d'Amiens,
firent aussi partie de nos relations, ainsi que plusieurs autres
personnes dont j'ai malheureusement oubli les noms.

La maison affecte  la prfecture tait charmante. Elle venait d'tre
remeuble  neuf, avec lgance et avec luxe. Le rez-de-chausse
comprenait un appartement complet, o je me logeai avec mon mari.  ct
se trouvait aussi le cabinet du prfet, communiquant avec les bureaux.
Le tout donnant sur un magnifique jardin de sept  huit arpents, bien
plant. Cela nous procurait presque le plaisir d'tre  la campagne.

Les premiers jours de l't se passrent trs agrablement. Nous allions
souvent dner dans les environs, chez des voisins qui y rsidaient
pendant la belle saison: Mme d'Hauberville, les Roug, un M. de Vismes,
le marquis de Lameth. Ma fille Ccile, ge  cette poque de treize
ans, possdait dj un talent distingu en musique, en mme temps qu'une
voix charmante et trs tendue. Je lui avais donn, pendant les cinq ans
que nous avions passs  Bruxelles, un excellent matre d'italien.
Originaire de Rome et ne sachant pas le franais, il avait habitu ma
fille  parler le bel idiome romain. Elle s'exprimait dans cette langue
avec facilit. Charlotte et elle faisaient en outre des lectures non
seulement en italien, mais galement en anglais. Nous nous trouvions
trs bien tablis  Amiens, quand nous commenmes  entendre gronder
l'orage. On tait si confiant dans la fortune de Napolon, que l'ide ne
venait  personne d'admettre qu'il et d'autre ennemi  craindre que les
frimas qui lui avaient t si fatals pendant la campagne de Russie.

Cependant, aprs la bataille de Leipzig, commencrent les rquisitions,
les leves d'hommes et l'organisation des gardes d'honneur. Cette
dernire mesure jeta la dsolation dans les familles.

M. de La Tour du Pin eut besoin, dans cette circonstance, de toute sa
fermet. Il servait le gouvernement de bonne foi, et la pense de la
restauration n'avait pas encore surgi dans son esprit. Il ne la
prvoyait ni ne la dsirait. Toutes les fautes et tous les vices, causes
de la premire Rvolution, lui taient encore trop prsents  la mmoire
pour qu'il pt carter la crainte de voir la famille royale exile
ramener avec elle, par faiblesse, des abus de tous genres. Le mot si
bien justifi: Ils n'ont rien oubli, ni rien appris! revenait souvent
 sa pense. Cependant il tchait, autant que possible, d'apporter des
adoucissements dans l'application de l'organisation des gardes
d'honneur. C'tait parmi les gens riches qu'on trouvait le plus de
rsistance  certaines mesures, et je lui ai souvent entendu rpter:
Ils donnent plus volontiers leurs enfants que leur argent. Dans une
ville de fabriques de laines, comme Amiens, les rquisitions taient
trs pesantes, et mon mari redoutait surtout l'avidit et la friponnerie
des rquisitionnaires.

Le canon de Laon, que nous entendmes  Amiens, nous donna la premire
pense de l'envahissement du territoire. Quelques jours plus tard, M.
d'Houdetot, le prfet de Bruxelles, fuyant devant l'invasion, entra un
soir dans notre salon au moment mme o le receveur gnral, M.
d'Haubersaert, qui voyait tout en beau, nous disait qu'il venait de
recevoir une lettre de Bruxelles, et que la Belgique tait  l'abri d'un
coup de main.

Bientt aprs, on signala l'apparition d'un corps de Cosaques, command
par le gnral Geismar, dans les plaines aux environs de la ville. C'est
 cette poque que passa  Amiens le gnral Dupont, sous l'escorte de
gendarmes. Il avait d'abord t transfr du chteau de Joux, o
Napolon l'avait fait enfermer aprs la capitulation de Baylen,  la
citadelle de Doullens. On le conduisait maintenant  Tours, afin qu'il
ne ft pas dlivr par les allis. Il n'alla pas plus loin que Paris, et
la svrit dont il avait t l'objet fit sa fortune.

Les Cosaques s'approchrent si prs d'Amiens qu'on les voyait du clocher
de la cathdrale. L'escadron de chasseurs en garnison dans la ville,
command par notre aimable major, se porta au-devant d'eux, et leur en
imposa si bien qu'ils ne reparurent plus.

Ma fille Charlotte attendait le moment de ses couches, et nous n'osmes
pas hasarder de la laisser  la prfecture, dans la pense que si la
ville tait prise, la maison du prfet serait une des premires livres
au pillage. Nous l'tablmes dans un appartement, obligeamment mis 
notre disposition, avec sa soeur Ccile et toi-mme, mon cher fils[204].
On y transporta galement la plus grande partie des effets que nous
avions  la prfecture, o je restai avec mon mari.

Un soir, un homme qui nous tait inconnu arriva de Paris. C'tait Merlin
de Thionville. Il avait reu la mission, disait-il, de former un corps
franc, et possdait un ordre du ministre de la police, Rovigo, pour
enrler dans les prisons tous les individus qui n'y taient pas dtenus
pour crime capital. Il emmena tous ces vauriens, dont on n'entendit plus
parler.




II

Ma tante, Mme d'Hnin, tait installe pour l'automne au chteau de
Mouchy, prs de Beauvais, chez son amie la princesse de Poix. Mme de
Duras s'y trouvait galement avec ses filles, et on m'invita  y venir
passer quelques jours. M. de La Tour du Pin m'engagea  accepter, et me
demanda de passer par Paris en revenant, pour voir M. de Talleyrand et
recueillir quelques nouvelles. M. de Talleyrand lui avait fait remettre
un billet par Merlin de Thionville. Mais ce billet tait si
amphigourique, la rputation du porteur tait si mauvaise, que mon mari,
loign de toute intrigue, se souciait peu d'tre entran, malgr lui,
dans quelque aventure par M. de Talleyrand qui ne rpugnait  rien, et
qui mettait volontiers en avant les gens, quitte  les abandonner
ensuite pour se sauver lui-mme.

Je partis donc pour Mouchy, o je demeurai trois jours. J'y arrivai deux
heures avant dner, et aprs avoir t voir la bonne princesse de Poix
et ma tante, je montai chez Mme de Duras. Je la trouvai de trs mauvaise
humeur, et dj brouille avec son gendre, Lopold de Talmond[205],  la
suite de plusieurs scnes ridicules. Ils en taient arrivs  s'crire
des lettres d'explications de quatre pages, _from my own
apartment_[206], comme dit _le Spectateur_. Elle entama le dtail de ses
griefs, puis me montra une lettre de Lopold, du matin mme, dont la
lecture me convainquit qu'il avait raison d'un bout  l'autre. Je le lui
dis avec la franchise d'une amiti tendre et sincre. Sa colre se
tourna alors contre moi, et les deux jours de mon sjour  Mouchy, je
les employai  lui faire entendre raison, ce  quoi je ne russis pas.
Mme de Poix, fort ennuye des scnes que faisait Mme de Duras dans le
salon,  table et devant les domestiques, perdit l'espoir de les voir
cesser quand je lui avouai que mon crdit y avait chou.

Je partis un matin, aprs djeuner, pour retourner  Amiens, en passant
par Paris. Ne voulant pas y coucher, je descendis dans l'appartement de
M. de Lally, qui tait  Mouchy.

Aprs le temps ncessaire pour faire une lgre toilette, j'allai chez
M. de Talleyrand, que je trouvai dans sa chambre, et seul. Il me reut,
comme toujours, avec cette grce familire et aimable dont il ne s'est
jamais dparti  mon gard. On a dit de lui beaucoup de mal--il en
mritait peut-tre davantage, quoiqu'on ne soit pas toujours tomb
juste,--et on aurait pu lui appliquer le mot de Montesquieu sur Csar:
Cet homme qui n'avait pas un dfaut, quoiqu'il et bien des
vices[207]. Eh! bien, malgr tout, il possdait un charme que je n'ai
rencontr chez aucun autre homme. On avait beau s'tre arm de toutes
pices contre son immoralit, sa conduite, sa vie, contre tout ce qu'on
lui reprochait, enfin, il vous sduisait quand mme, comme l'oiseau qui
est fascin par le regard du serpent.

Notre conversation, ce jour-l, n'eut rien de particulirement
remarquable. Seulement je trouvai qu'il rptait avec une certaine
affectation que M. de La Tour du Pin tait _bien, trs bien_,  Amiens.
Je lui fis part de mon intention de partir le lendemain matin. Il me dit
de n'en rien faire. L'Empereur tait attendu prcisment dans la journe
du lendemain, il le verrait, viendrait me trouver en sortant de chez
lui, et me laisserait savoir pour quelle heure je pourrais commander mes
chevaux de poste, ce qui ne serait certainement pas avant 10 heures du
soir.

Je rentrai chez moi fort ennuye d'tre retenue encore vingt-quatre
heures  Paris. Aprs avoir crit  mon mari pour l'informer de ce
retard, je tchai d'occuper ma journe du lendemain en allant djeuner
chez ma bonne amie Mme de Maurville, et en faisant quelques visites.
Paris m'avait paru morne, mais avant qu'il ft nuit, j'entendis quelques
coups de canon qui annonaient l'arrive de l'Empereur. Le grand homme
rentrait dans sa capitale, mais il y tait suivi par l'ennemi!

 10 heures, mes chevaux taient attels et attendaient  ma porte. Le
postillon commenait  s'impatienter, moi aussi, lorsqu' 11 heures
arriva M. de Talleyrand: Quelle folie de partir par ce froid, dit-il,
et en calche encore! Mais o tes-vous donc ici?--Chez Lally.
Prenant alors une bougie sur la table, il se mit  regarder les gravures
pendues dans de beaux cadres autour de la chambre: Ah! Charles II[208],
Jacques II[209], c'est cela! Et il remit le flambeau sur la table. Mon
Dieu! m'criai-je, il est bien question de Charles II, de Jacques II!
Vous avez vu l'Empereur. Comment est-il? que fait-il? que dit-il aprs
une dfaite?:--Oh! laissez-moi donc tranquille avec votre Empereur.
C'est un homme fini.--Comment fini? fis-je. Que voulez-vous
dire?--Je veux dire, rpondit-il, que c'est un homme qui se cachera
sous son lit! Cette expression, sur le moment, ne me surprit pas autant
qu'aprs la suite de notre conversation. Je connaissais, en effet, la
haine et la rancune de M. de Talleyrand contre Napolon, mais jamais je
ne l'avais encore entendu s'exprimer avec une telle amertume. Je lui fis
mille questions auxquelles il rpondit par ces seuls mots: Il a perdu
tout son matriel... Il est  bout. Voil tout. Puis, fouillant dans sa
poche, il en tira un papier imprim en anglais et, tout en mettant deux
bches dans le feu, ajouta: Brlons encore un peu du bois de ce pauvre
Lally. Tenez, comme voue savez l'anglais, lisez-moi ce passage-l. En
mme temps, il m'indiqua un assez long article marqu au crayon,  la
marge. Je prends le papier et je lis:

_Dner donn par le prince rgent[210]  Mme la duchesse d'Angoulme_.

Je m'arrte, je lve les yeux sur lui, il a sa mine impassible: Mais
lisez donc, dit-il, votre postillon s'impatiente. Je reprends ma
lecture. L'article donnait la description de la salle  manger, drap en
satin bleu de ciel avec des bouquets de lis, du surtout de table tout
orn de cette mme fleur royale, du service de Svres reprsentant des
vues de Paris, etc... Arrive au bout, je m'arrte, je le regarde
stupfaite. Il reprend le papier, le plie lentement, le remet dans sa
vaste poche et dit, avec ce sourire fin et malin que seul il possdait:
Ah! que vous tes bte!  prsent partez, mais ne vous enrhumez pas.
Et, sonnant, il dit  mon valet de chambre: Faites avancer la voiture
de madame. Il me quitte alors et me crie en mettant son manteau: Vous
ferez mille amitis  Gouvernet de ma part. Je lui envoie cela pour son
djeuner. Vous arriverez  temps.

J'atteignis de si bonne heure Amiens que M. de La Tour du Pin n'tait
pas encore lev. Sans perdre un instant, je lui raconte la conversation
ci-dessus, qui m'avait proccupe toute la nuit au point de m'empcher
de dormir. Il y trouva l'explication de certaines phrases embarrasses
de Merlin de Thionville, et me recommanda de garder le secret le plus
absolu sur ce que j'avais appris, car si c'tait par de pareils moyens,
dit-il, que les Bourbons prtendaient monter sur le trne, ils n'y
resteraient pas longtemps.




III

Depuis quelques jours, un auditeur au Conseil d'tat en mission
extraordinaire tait arriv  Amiens pour acclrer, dclarait-il, la
leve des gardes d'honneur. C'tait un jeune homme de la plus charmante
figure et de manires lgantes. Il se nommait M. de Beaumont. Peu 
peu, on le vit dployer des prtentions exorbitantes. Quoiqu'on ne
trouvt rien  reprendre ni  blmer ouvertement  sa manire d'tre, M.
de La Tour du Pin le faisait cependant observer de prs, et apprit
bientt qu'il avait des conciliabules avec tous les gens les plus
mauvais de la ville. Notre fils Humbert avait amen de Florence un jeune
Italien, dont il s'tait spar  Sens,  la suite d'une scabreuse
affaire de femme. M. de La Tour du Pin le nomma  un emploi dans les
bureaux de la prfecture, et il donnait des leons d'italien  mes
filles. Son intelligence tait prodigieuse. On le chargea de suivre les
faits et gestes de M. de Beaumont. Il ne fut pas long  dcouvrir ses
menes contre mon mari et ses liaisons avec tous les anciens terroristes
de la ville, ainsi que ses relations avec Andr Dumont, sous-prfet
d'Abbeville.

M. de La Tour du Pin rsolut de se dbarrasser de lui. Il le fit mander
dans son cabinet. Une fois en sa prsence, il lui dclara que sa
conduite tait connue; que la tranquillit de la ville tait compromise;
que, comme prfet, il en avait la responsabilit; qu'il entendait que
dans une heure il et quitt Amiens, et que dans deux heures il ft hors
du dpartement. Il ajouta que s'il ne se soumettait pas de bonne grce,
deux gendarmes convoqus dans son antichambre allaient s'assurer de sa
personne. Notre homme fut si surpris de cette dclaration, qu'il n'osa
pas rsister.

En mme temps, mon mari prescrivait  Humbert de partir pour Paris, afin
de recueillir des nouvelles. Mon fils tait  Amiens depuis quinze
jours. Chass de sa sous-prfecture par les Wurtembergeois, il s'tait
rfugi auprs de nous pour prendre quelque soin de sa sant, compromise
 la suite d'une pleursie contracte  Sens et dont il tait fort
malade quand l'ennemi s'approcha de cette ville. Voulant,  tout prix,
viter d'tre fait prisonnier, il avait au dernier moment quitt Sens au
milieu de la nuit, suivi de deux soldats malades qu'il avait recueillis
et soigns  la sous-prfecture. Il se fit hisser sur un cheval, un des
soldats monta en croupe pour le soutenir, et il partit ainsi par la
route de Melun, o il arriva presque mourant. Les deux militaires lui
prodigurent tant de soins, qu'au bout de deux jours ils purent le
mettre dans une voiture et le transporter  Paris, chez Mme d'Hnin, o
il acheva de se gurir. De l, il vint  Amiens nous rejoindre. Pour
rcompenser ses deux sauveurs, il les fit entrer dans la garde. Il
devait plus tard les retrouver  Gand.

Humbert arriva  Paris, chez M. de Talleyrand, au moment o celui-ci
recevait comme hte l'empereur Alexandre. Il passa la nuit sur une
banquette que M. de Talleyrand lui avait dsigne, en lui enjoignant de
n'en pas bouger, afin de le trouver sous sa main quand il jugerait 
propos de le faire repartir pour Amiens.  6 heures du matin, M. de
Talleyrand lui frappa sur l'paule. Humbert le vit coiff et habill:
Partez, lui dit-il, avec une cocarde blanche, et criez: Vive le roi!

Humbert n'tait pas bien sr d'tre veill. Se secouant, il partit
nanmoins, et arriva  Amiens, o la nouvelle des vnements avait dj
pntr, et o M. de La Tour du Pin ne savait trop s'il convenait de
l'accueillir ou de la repousser. Mais la voix publique ne tarda pas  se
faire entendre. Les rquisitions, les gardes d'honneur, etc., avaient
exaspr toutes les classes. La crainte de l'tranger portait le trouble
 son comble. Dans un moment, comme par une commotion lectrique, les
cris de: Vive le roi! sortirent de toutes les bouches. On se prcipita
dans la cour de la prfecture pour rclamer des cocardes blanches, dont
Humbert, en quittant Paris, avait rempli tous les coffres de sa calche.
La provision en fut bientt puise. J'en rservai nanmoins
suffisamment pour le corps d'officiers, qui vint avec Le Termelier, leur
brave major, en tte, les recevoir de ma main. Leurs physionomies,
nanmoins, dmentaient la sincrit de cette dmarche, qu'ils faisaient
 contre-coeur. Un seul d'entre eux, g, avec la moustache blanche, me
dit tout bas: Je la reprends avec plaisir. Les plus jeunes taient
mornes et tristes. Il leur semblait que la gloire leur chappait.

Dans la journe, quand le bruit de l'arrive de Louis XVIII se rpandit,
on commena  nous courtiser, M. de La Tour du Pin et moi. Quelques
jours aprs, lorsqu'on apprit que le prfet partait pour Boulogne pour
aller au-devant du roi, que Sa Majest s'arrterait  Amiens et qu'elle
coucherait  la prfecture, un grand nombre de personnes vinrent
m'offrir des objets de toute nature susceptibles d'orner ou d'embellir
la maison: qui des pendules, qui des vases, des tableaux, des fleurs,
des orangers.

M. de Duras, entrant d'anne[211], avait travers la ville pour aller
au-devant du roi  Boulogne. Malgr tant de bouleversements, il avait
conserv tous les prjugs, toutes les haines, toutes les petitesses,
toutes les rancunes d'autrefois, comme s'il n'y avait pas eu de
rvolution, et rptait certainement dans son for intrieur ce propos
que nous lui avions entendu tenir dans sa jeunesse, quoiqu'il l'ait
dsavou depuis: Il faut que la canaille sue.

M. de Poix s'tait aussi mis en route pour Boulogne, mais il s'arrta 
Amiens, fort proccup de la rception que lui ferait le roi,  cause de
Juste de Noailles, son fils, chambellan de l'Empereur, et de sa
belle-fille, dame du palais de l'Impratrice. J'eus beau lui dire que,
comme dans tant d'autres familles, il avait pay une terrible dette  la
Rvolution, dont son pre et sa mre avaient t les victimes, cela ne
le rassurait pas. Mais le temps me manquait pour relever son courage, et
je confiai  ma fille[212] le soin de le sermonner, tandis que
j'ordonnais l'arrangement de la table de vingt-cinq couverts que le roi
devait honorer de sa prsence. Je me trouvai dans la salle  manger,
lorsqu'un monsieur y entra et dit quelques mots  mon valet de chambre
sur un ton qui me dplut. M'tant approche, je lui demandai sans faon
de quoi il se mlait. Il voulut m'en imposer, en dclarant qu'il
appartenait  la suite du roi. Sa surprise fut grande quand il dut
constater que j'tais dcide  rester matresse chez moi et peu
dispose  l'y laisser commander. Il s'en alla en grommelant. C'tait M.
de Blacas.

Un mot de M. de La Tour du Pin m'avait annonc que le roi l'avait reu
avec beaucoup de bont, et qu'il logerait  la prfecture avec Mme la
duchesse d'Angoulme. Tout tait prt  l'heure dite. Douze jeunes
demoiselles de la ville,  la tte desquelles se trouvait ma fille
Ccile, avec sa dlicieuse figure de quatorze ans, attendaient pour
prsenter des bouquets  Madame.

La voiture dans laquelle avaient pris place le roi et Madame fut trane
par la compagnie des meuniers d'Amiens, qui revendiqurent cet ancien
privilge. Ces braves gens, au nombre de cinquante  soixante, tous
vtus de neuf,  leurs frais, en drap gris blanc, avec de grands
chapeaux de feutre blanc, menrent d'abord la voiture royale  la
cathdrale, o l'vque entonna le _Te Deum_. On avait tenu fermes les
portes de l'glise, et on ne les ouvrit que lorsque le roi fut assis
dans son fauteuil au pied de l'autel. Alors on entendit comme le bruit
d'une inondation, et dans moins d'une minute, cette glise immense fut
remplie au point qu'un grain de poussire ne serait pas tomb  terre.

En pensant,  l'heure actuelle,  la masse de sottises qui ont prcipit
son frre[213] du trne, je ressens presque de la honte de l'motion que
me causa la vue de ce vieillard remerciant Dieu de l'avoir ramen sur le
trne de ses pres. Madame se prosterna au pied de l'autel en fondant en
larmes, et tout mon coeur s'unit aux sentiments qu'elle devait prouver.
Hlas! cette illusion ne dura pas vingt-quatre heures.

Les fariniers ramenrent ensuite le roi  la prfecture, o il reut les
corps constitus et toute la ville, hommes et femmes, avant le dner,
avec cette grce, cette prsence d'esprit, ce charme spirituel qui le
distinguaient minemment.  7 heures, on se mit  table. Le dner tait
excellent, les vins parfaits, ce  quoi le roi fut singulirement
sensible, et ce qui me valut beaucoup de compliments aimables. M. de
Blacas dcouvrit alors seulement que cette femme de prfet, avec qui il
avait cru pouvoir prendre, lui simple gentilhomme provenal, un ton
lger, se trouvait tre une dame de l'ancienne cour. Il fut fort confus
de sa maladresse et m'entoura de mille cajoleries pour me faire oublier
son attitude premire, sans nanmoins y russir.




IV

Mon cousin Edward Jerningham et sa charmante femme[214] avaient
accompagn, d'Angleterre en France, le roi, qui proclamait avec beaucoup
de grce qu'Edward avait servi sa cause dans les journaux anglais par
des crits qui avaient eu le plus grand succs. Edward pressentait,
ainsi que sa femme, combien le costume purement anglais de Madame
dplairait  la cour de Napolon, runie  Compigne pour attendre le
nouveau souverain. Tous deux se rendaient compte de la ncessit de ne
pas heurter les sympathies au premier coup d'oeil.  leur instigation,
j'en parlai  Mlle de Choisy, depuis Mme d'Agoult, dame d'honneur de
Madame, et  M. de Blacas, qui en entretint le roi. Mais rien ne put
vaincre l'obstination de cette princesse.

Hlas! ce ne fut pas le seul reproche qu'on et pu lui adresser pendant
son court sjour  Amiens.

Le matin de son dpart, elle reut quelques dames que je lui prsentai.
Parmi elles, se trouvait Mme de Maussion, ne de Fougerai, femme du
recteur de l'universit,  Amiens, aussi recommandable par ses vertus et
sa conduite que digne des plus grands respects. Ce dernier terme n'est
pas exagr, comme on peut en juger par l'anecdote suivante que je
racontai  Mlle de Choisy: Enferme  la Conciergerie en mme temps que
la reine, Mme de Maussion eut l'occasion de s'chapper par suite d'une
circonstance que je ne puis me rappeler. Elle trouva le moyen de faire
proposer  la malheureuse princesse de changer de vtement avec elle et
de prendre sa place dans son lit, tandis que la reine sortirait de la
prison. Ce dvouement, admirable de la part d'une jeune femme, ge
alors de dix-huit ans, mritait assurment un accueil au moins
_obligeant_. Elle ne l'obtint pas: Madame ne lui dit pas un mot. Je ne
sais quel sentiment l'emporta en moi, de la surprise ou de
l'indignation. En tout cas, je n'ai jamais oubli cet incident, et
lorsque, aprs trente ans, j'en voque le souvenir, il me semble que
tout ce qui est arriv depuis est justifi.

Mon gendre[215] cessait d'tre Franais pour devenir sujet du nouveau
roi[216] des Pays-Bas, ce mme prince d'Orange que j'avais revu en
Angleterre dans une fortune si peu assure. Il retourna avec ma fille 
Bruxelles, dans sa famille, et cette sparation me fut cruelle. Je
revins  Paris, et nous nous tablmes, mon mari et moi, dans un joli
appartement, rue de Varenne, n 6, o notre fils Humbert s'installa
galement.

Le soir mme de mon arrive, j'allai, avec Mme de Duras,  une fte que
donnait le prince Schwarzenberg, gnralissime des troupes
autrichiennes. L, je vis tous les vainqueurs, je fus tmoin de toutes
les bassesses dont ils taient entours, on pourrait dire accabls.

Quel spectacle curieux pour un esprit philosophique! Tout rappelait
Napolon: les meubles, le souper, les gens. La pense me venait que,
parmi tous ceux qui taient l runis, les uns, quand ils avaient t
battus, tremblaient devant l'Empereur, que les autres briguaient
autrefois sa faveur ou seulement son sourire, et que pas un ne me
semblait digne d'tre son vainqueur. Ah! certes, la situation tait
intressante, quoique profondment triste. Mme de Duras n'y voyait que
le bonheur d'tre femme du premier gentilhomme de la chambre
d'anne[217]. La chute du grand homme, l'envahissement du pays,
l'humiliation d'tre l'hte du vainqueur, ne paraissaient pas la
troubler. Pour moi, j'en prouvais un sentiment de honte, qui n'tait
probablement partag par personne.

M. de La Tour du Pin prvoyait que la carrire administrative, tout en
convenant  ses gots, allait tomber dans une classe infrieure  celle
o il avait le droit de se placer. Il dsira reprendre son rang dans la
carrire diplomatique, o la Rvolution l'avait trouv. M. de
Talleyrand, ministre des affaires trangres, lui proposa la mission de
La Haye. Le nouveau roi de Hollande le dsirait, et M. de La Tour du Pin
accepta volontiers ce poste, quoiqu'il et pu prtendre  une mission
plus leve. Mais un mot de M. de Talleyrand: Prenez toujours
celle-l, lui fit deviner que l'on avait dessein de l'employer
autrement.

Mon fils Humbert fut sduit, hlas! par l'agrment d'entrer dans la
maison militaire du roi. Le gnral Dupont tait ministre de la Guerre.
Ancien aide de camp de mon pre, il professait pour moi un grand
attachement. Humbert, dsireux de se marier, prfrait rester  Paris
plutt que de s'en aller comme prfet dans quelque petite ville loigne
de la France. Sa charmante figure, son esprit, ses manires, son
instruction, lui ouvraient les portes des meilleures maisons de Paris,
de tous les mondes. On le nomma lieutenant des _mousquetaires
noirs_--nom provenant de la couleur de leurs chevaux.--Cela lui donnait
le grade de chef d'escadrons dans l'arme.




CHAPITRE XVI

I. M. de La Tour du Pin envoy au congrs de Vienne.--Sa femme
l'accompagne jusqu' Bruxelles et revient par Tournai et Amiens.--La
chsse de Saint-leuthre.--M. Alexandre de Lameth, prfet d'Amiens.--La
vie  Paris.--M. de Liedekerke dcor de la Lgion d'honneur.--Le
ministre de l'Intrieur, abb de Montesquiou.--II. Andr Dumont et sa
haine contre M. de La Tour du Pin.--Un libelle diffamatoire.--Les
bonnets brods de Mme Bertrand.--La Cour et les menes
bonapartistes.--Mort de la petite-fille de Mme de Liedekerke. Celle-ci
part pour Vienne avec son mari.--Maladie d'Aymar.--Gurison
inespre.--Origine de sa vocation artistique.--III.  la cour de Louis
XVIII.--Les honneurs et les entres.--Le grand couvert de la
Saint-Louis.--Deux bals chez le duc du Berri.--Albertine de
Stal.--Wellington et l'abb de Pradt.--IV. Confiance prsomptueuse de
M. de Blacas.--Un djeuner au Jardin Turc.--Nouvelle du dbarquement de
Napolon au golfe Juan.--Mme de La Tour du Pin prend la dcision de
partir pour Bruxelles.--Chez M. Louis, ministre des finances.--Une nuit
d'impatience.--V.  Bruxelles.--Visite au roi de Hollande.--Le duc de
Berri dvalis.--Sparation du congrs de Vienne.--Mission de M. de La
Tour du Pin auprs du duc d'Angoulme.




I

 l'poque o le congrs de Vienne fut dcid, je me trouvais un matin
dans le cabinet de M. de Talleyrand. M. de La Tour du Pin tait all 
Bruxelles pour assister au couronnement du nouveau roi[218] et remettre
ses lettres de crance. Il devait revenir dans un jour ou deux.

Je me prparais  quitter le cabinet du ministre des affaires
trangres, et j'avais dj la main sur le bouton de la porte pour
l'ouvrir, lorsqu'en regardant M. de Talleyrand, j'aperus sur son visage
cette expression que je lui connaissais quand il voulait jouer quelque
bon tour de son mtier: Quand revient Gouvernet? demanda-t-il.--Mais,
demain, rpondis-je.--Oh! dit-il, pressez son retour, parce qu'il doit
partir pour Vienne.--Pour Vienne, rpliquai-je, et pourquoi?--Vous
ne comprenez donc rien. Il va ministre  Vienne, en attendant le
congrs, o il sera l'un des ambassadeurs. Je m'criai, mais il ajouta:
C'est un secret. N'en parlez pas, et envoyez-le-moi ds qu'il descendra
de voiture.

Je l'attendis impatiemment, gardant le secret de la bonne nouvelle,
except pour mon fils Humbert.

Cette nomination suscita beaucoup d'envieux  mon mari. Mme de Duras fut
outre. Elle aurait voulu que M. de Chateaubriand, pour qui elle tait
alors dans toute l'effervescence de sa passion, obtnt ce poste. Adrien
de Laval ne se consola mme pas par la promesse de l'ambassade
d'Espagne, et tous de crier  l'abus, parce que mon mari conservait en
outre sa place de La Haye.

Nous dcidmes en famille, quoique j'prouvasse un trs vif chagrin, que
M. de La Tour du Pin partirait seul pour Vienne, et que je resterais 
Paris pour m'occuper du mariage d'Humbert. M. de La Tour du Pin crivit
 Auguste, notre gendre, dispos dj  embrasser la carrire
diplomatique dans son pays, pour l'engager  le suivre  Vienne en
qualit de secrtaire particulier ou simplement de voyageur, puisque,
redevenu sujet des Pays-Bas, il n'tait plus Franais. Nous pensmes que
si, aprs le congrs, M. de La Tour du Pin restait  Vienne, nous
n'aurions pas de peine d'obtenir du roi des Pays-Bas d'attacher Auguste
 la lgation de Vienne. Nous aurions alors t retrouver nos maris,
Charlotte et moi. Ces projets, comme beaucoup d'autres, furent
bouleverss par les vnements publics et particuliers. Il fut toutefois
convenu que j'accompagnerais mon mari jusqu' Bruxelles. L, il
prendrait son gendre, et je ramnerais ma fille avec son enfant[219] 
Paris. Ce qui fut fait.

Avant de quitter Paris, o restait Humbert, je mis Aymar en pension chez
un matre, M. Guillemin, dans la rue Notre-Dame-des-Champs,
tablissement sur lequel je possdais les meilleures attestations. De
plus, j'avais recommand mon fils  la dame de la maison. Tout me
permettait de supposer qu'il serait bien soign. On verra plus bas
comment ces gens rpondirent  ma confiance.

Notre voyage de retour, de Bruxelles  Paris, se passa fort
agrablement, quoique je me sentisse fort triste et contrarie de
n'avoir pas accompagn M. de La Tour du Pin  Vienne. Rien cependant ne
me laissait prvoir que son absence dt tre aussi longue qu'elle le fut
en ralit. De plus, l'assurance qu'on m'avait donne que deux courriers
extraordinaires partiraient par semaine des Affaires trangres, me
permettait d'esprer que je recevrais rgulirement des nouvelles aussi
fraches que possible de mon mari.

Nous passmes par Tournai, o nous visitmes en dtail les deux belles
fabriques de tapis et de porcelaines, ainsi que la cathdrale. Nous
vmes l la superbe chsse de saint leuthre, qui venait d'tre
dterre du lieu--un jardin--o elle avait t cache ds la toute
premire invasion des Franais. Notre voyage se continua par Amiens.
Nous restmes deux jours dans cette ville pour rgler quelques affaires
de mobilier avec M. Alexandre de Lameth, qui venait d'tre nomm prfet
pour succder  M. de La Tour du Pin. Ma fille Charlotte tait doue
d'un esprit vif et pntrant. Elle dcouvrait vite le ct faible de
ceux qui l'entouraient, et avait un talent tout particulier pour mettre
en lumire les prtentions et les ridicules des gens. Elle encouragea
mchamment Alexandre de Lameth  manifester la trs haute opinion qu'il
avait de lui-mme, ce qui nous procura le spectacle d'une vritable
comdie pendant les deux jours que nous passmes  Amiens.

 notre arrive  Paris, nous y trouvmes des nouvelles de nos
voyageurs. Je m'installai dans mon appartement, et Charlotte prit
possession des chambres prcdemment occupes par son pre.

Je la menais chez les personnes de ma connaissance. Chaque jour nous
allions ensemble faire des visites aux filles de Mme de Duras--c'tait
le but de nos promenades du matin--ou passer nos soires chez elles.
L'une, Flicie, avait pous le jeune Lopold de Talmond; l'autre,
Clara, logeait aux Tuileries avec sa mre. Ma fille Ccile tait trop
jeune encore--elle n'avait pas quinze ans--pour aller dans le monde.
Toutes ses matines taient consacres  des leons, et elle ne sortait
le soir que pour nous accompagner soit chez Mme d'Hnin, notre tante,
soit chez Mme de Duras, quand elle n'avait pas de soire.

Le gnral Dupont, fort dvou  mes intrts,  titre d'ancien aide de
camp de mon pre, fit donner la croix de la Lgion d'honneur  Auguste,
en rcompense de ses bons services comme sous-prfet d'Amiens, au moment
de la Restauration. Je la lui envoyai  Vienne, ce qui lui causa un
grand plaisir.

Rgulirement, il et d obtenir cette distinction sur la proposition de
l'abb de Montesquiou, alors ministre de l'Intrieur. Mais je n'tais
nullement en faveur auprs de lui, et il m'aurait donc t dsagrable
d'avoir recours  son intervention. Je n'avais d'ailleurs aucune raison
personnelle de le faire, car ni mon mari dans la diplomatie, ni mon fils
dans l'arme, ne dpendaient de son ministre. M. de Montesquiou avait
repris, avec l'habit, le maintien ecclsiastique; mais je ne pouvais
oublier que je l'avais vu au spectacle, vtu d'un gilet rose, riant de
tout son coeur des farces de Brunet[220], et son attitude nouvelle me
paraissait ridicule et affecte. De plus,  la suite d'une circonstance
que je vais conter, nous tions assez mal ensemble.




II

J'ai dj dit que lorsque le roi arriva d'Angleterre, M. de La Tour du
Pin avait t au-devant de lui  Boulogne.  son passage  Abbeville,
une des sous-prfectures de son dpartement, il crut devoir dclarer au
sous-prfet, Andr Dumont, qu'il jugeait impossible, en raison des
antcdents malheureusement trop clbres de sa vie passe, qu'il le
prsentt au roi. Son rle  la Convention, sa conduite comme
reprsentant du peuple en mission, paraissaient, aux yeux du prfet,
constituer un obstacle insurmontable  sa prsentation au nouveau
souverain. M. de La Tour du Pin lui demanda donc--s'il ne s'excutait
pas de bonne grce, il le lui ordonnait--de s'loigner d'Abbeville, sous
un prtexte quelconque, au moment o le roi passerait. Un des
conseillers de prfecture le remplacerait temporairement.

Andr Dumont, de sanguinaire mmoire, accepta cet arrt, appel, d'un
commun accord,  rester secret entre lui et M. de La Tour du Pin. Le roi
lui-mme ignora ce qui s'tait pass. Malgr cela, le rgicide en conut
une grande rancune contre son prfet. Aussitt aprs le dpart de M. de
La Tour du Pin pour Vienne, il ft imprimer une brochure dans laquelle,
s'appuyant sur la longanimit avec laquelle on avait trait d'autres
rgicides, il se prsenta comme la victime du mauvais vouloir de mon
mari, qu'il accusait d'injustice, d'abus de pouvoir et mme de
malversation, etc.

On m'crivit d'Amiens que ce libelle tait envoy  Paris pour y tre
distribu par les soins de M. Benot, secrtaire en chef du dpartement
de l'Intrieur et ami de Dumont. Mon fils Humbert alla trouver M.
Benot, qui le reut assez mal. Il essaya, sinon de justifier Dumont, ce
qui n'et pas t possible, mais de dmontrer que la svrit de mon
mari avait t excessive.

De mon ct, je me rendis chez M. Beugnot, ministre de la police, pour
lui signaler cette publication, qu'il aurait pu peut-tre empcher.
C'et t trs opportun, car elle tait de nature  porter prjudice 
M. de La Tour du Pin dans sa nouvelle situation. Il fallait prvoir que
ceux qui voulaient lui nuire chercheraient  en tirer parti.

M. Beugnot se montra trs obligeant et fort aimable, comme il l'tait
toujours. La conversation se continua ensuite sur d'autres sujets, en
particulier sur les menes bonapartistes, qu'il tait de bon air de nier
 la cour et dans les salons royalistes, mais dont se proccupait
beaucoup le ministre de la police. Aprs une longue causerie en tte 
tte, il finit par me demander: Voyez-vous Mme Dillon, votre
belle-mre?--Assurment, lui rpondis-je.--Eh! bien, reprit-il,
rendez-lui un service. Dclarez-lui que Mme Bertrand n'a pas besoin de
_bonnets brods_. J'aurais voulu en savoir davantage, mais il prtendit
que cela suffisait, et je le quittai.

Le lendemain, j'allai, avec mes filles, faire une visite  ma
belle-mre. Elle souffrait dj de la maladie qui devait l'emporter
trois ans plus tard. Aprs avoir caus de choses indiffrentes, en me
levant je lui dis  voix basse: Ma soeur n'a pas besoin de _bonnets
brods_. Elle poussa une grande exclamation, et s'cria: Lucie, au nom
du ciel, qui vous a dit cela.--M. Beugnot, rpondis-je. En entendant
ce nom, elle se renversa dans son fauteuil, et dit  voix basse: Ah!
tout est perdu!

Hlas! non, rien n'tait perdu pour les conspirateurs, car on s'enttait
 ne pas croire  la conspiration. Aux Tuileries, chez les ministres,
chez Mme de Duras, chez la duchesse d'Escars, c'tait  qui, parmi les
royalistes, tournerait le plus en ridicule les _trembleurs_, qui
voyaient Napolon partout. On faisait de la musique, on dansait, on
s'amusait comme des coliers en vacances.  cette poque, un soir, chez
Mme de Duras, se trouvaient deux ou trois gnraux, en compagnie de
leurs femmes, toutes fort pares, entre autres le marchal Soult et la
marchale. M. de Caraman se pencha derrire moi, et me dit: Voil les
yeux de Notre-Dame-del-Pilar qui vous regardent. Le bruit courait, en
effet, que les deux normes diamants qui pendaient aux oreilles de la
marchale avaient t enlevs  l'image miraculeuse de la vierge de ce
nom, si vnre en Espagne. La riche parure n'empchait pas cette dame
fort laide d'avoir l'air d'une vivandire.

Ma pauvre Charlotte, dont la petite fille[221] avait t sevre  huit
mois, eut le malheur de la perdre. La dentition nous l'enleva en deux
jours. Elle mourut sur mes genoux, et je la pleurai comme si elle et
t mon propre enfant. La douleur de sa mre contribuait  augmenter
encore mon chagrin. Je cherchai  distraire ma pauvre Charlotte en
l'emmenant le lendemain passer toute la journe chez Mme d'Hnin,
pendant qu'Humbert s'occupait des tristes devoirs de l'inhumation de
l'infortune et jolie enfant que nous regrettions tous.

Au moment mme o Humbert venait de nous rejoindre chez Mme d'Hnin, ma
femme de chambre accourut, fort trouble, pour lui dire de revenir  la
maison, o quelqu'un l'attendait. Charlotte entendit, quoique la femme
de chambre et parl tout bas, qu'il s'agissait de M. de Liedekerke,
arriv de Vienne en courrier. Le frre comme la soeur, frapps l'un et
l'autre de la mme crainte qu'il ne ft arriv quelque chose  leur
pre, se prcipitrent dans la cour, et, montant dans le cabriolet
d'Humbert, s'loignrent avant que j'eusse pu me douter de ce qui
s'tait pass.

Grce  Dieu, leurs pressentiments furent dmentis. Mon mari se portait
bien, et notre gendre Auguste, charg de dpches, avait simplement t
envoy pour faire le service du courrier extraordinaire qu'on expdiait
de Vienne chaque semaine. Tenu de repartir le surlendemain, il
s'empressait de venir embrasser sa femme. Le dsespoir prouv par
Charlotte de la perte de son enfant me suggra la pense de l'envoyer 
Vienne avec son mari. Comme son pre l'aimait tendrement, sa prsence
l-bas serait, pour lui aussi, un bonheur inexprimable. Je possdais une
excellente calche de voyage. Je me chargeai de l'achat et de
l'emballage de tous les dtails des lgantes toilettes destines  tre
portes par ma fille dans les ftes du prochain congrs. De plus, je mis
 sa disposition ma femme de chambre, personne fort habile. Rien ne
manqua  son quipement. Grce  mon activit habituelle, les
rsolutions une fois prises, le surlendemain ma fille tait prte  se
mettre en route. Le mme jour, elle partait pour Vienne avec son mari,
porteur des dpches de M. de Talleyrand, qui n'avait pas encore quitt
Paris.

Je restai seule avec ma jeune Ccile, alors ge de quinze ans, et mes
deux fils, Humbert et Aymar. Ce dernier faillit, peu de temps aprs,
m'tre enlev par une pleursie cause par la ngligence de son matre
de pension. J'allais voir Aymar deux fois par semaine, le dimanche et le
jeudi. Un de ces jours, vers la fin de novembre,  mon arrive, on
m'annona qu'il tait enrhum. Je commenai tout d'abord  m'inquiter,
quand on me conduisit  l'infirmerie. Elle se composait d'une mauvaise
chambre situe au rez-de-chausse sur la cour et expose au nord. Mais
je fus terrifie d'en voir la fentre et la portes ouvertes, sous le
prtexte, me dit-on, que la chemine fumait. Je trouvai mon fils avec
une forte fivre et des symptmes qui m'alarmrent extrmement. Je
demandai le mdecin de rtablissement. Il ne devait venir que le
lendemain.  cette rponse, sans hsiter, je remontai en voiture et
j'allai chercher Auvity, mon mdecin. Il logeait rue Duphot, ce qui
tait bien loin de la rue de Notre-Dame-des-Champs. Heureusement, je le
rencontrai, et, quoiqu'il ft lui-mme bien tourment de l'tat de sa
jeune femme, il se dcida  m'accompagner.

Plus de deux heures s'taient coules avant que nous ne fussions de
retour  la pension. L'tat d'Aymar s'tait encore aggrav. Auvity,
outr de le trouver dans une si mauvaise chambre, me dit: Madame, si
vous voulez conserver votre enfant, il faut l'emporter d'ici.
L-dessus, le roulant lui-mme dans ses couvertures, il le porta dans la
voiture, o je montai avec eux, et nous le ramenmes chez moi. Pendant
plusieurs jours, le mal alla en empirant. Auvity venait trois fois dans
la journe. Le sixime jour, il demanda une consultation de son
pre[222] et de M. Hall[223], grand mdecin d'alors. Ils dirent  mon
fils Humbert qu'il fallait me prparer  la perte de son frre et qu'il
ne passerait pas la nuit. Puis, s'tant fait remettre chacun un
napolon pour cet arrt, ils s'en furent pour ne plus revenir.

Auvity cependant ne se dcouragea pas. Il envoya chercher _un gilet de
cantharides_ chez un pharmacien, le seul  Paris qui en prpart. On
l'appliqua sur le petit corps de huit ans, dj si maigri, de mon
enfant, et il en fut envelopp entirement,  l'exception des bras. Des
sinapismes aux pieds furent renouvels tous les quarts d'heure. En mme
temps une boisson rafrachissante et nourrissante tait donne toutes
les deux minutes dans une cuiller  caf. Le lendemain matin, le corps
du pauvre petit n'tait qu'une plaie; mais la fivre avait disparu, et
Auvity pronona ces paroles si douces aux oreilles d'une mre: Il est
sauv!

La convalescence fut longue. Le jour o le mdecin conseilla le grand
air et l'exercice, la saison tait devenue si mauvaise que je ne pouvais
conduire le petit malade dehors. La pense me vint alors de demander une
carte d'artiste pour le mener au muse. C'tait comme un pressentiment
du got d'Aymar pour les arts. Par M. de Duras, j'eus la permission de
l'y conduire tous les jours avec sa bonne. L, il pouvait courir tout 
son aise. Au bout de six semaines, quand le temps devint assez beau pour
permettre, sans danger, de le promener aux Tuileries, mon fils
regrettait le muse et les tableaux, dont il connaissait et les sujets
et les auteurs. Je ne doute pas que ces longues heures passes au muse
n'aient beaucoup contribu  dvelopper le penchant d'Aymar pour les
arts et  assurer sa premire ducation artistique.




III

Cet hiver, quand je fus dbarrasse de toute inquitude au sujet de la
sant de mon fils, j'allai beaucoup dans le monde. Je tchais de
ramasser des nouvelles, des on-dit, souvent mme des caquets pour en
faire la matire des lettres que j'crivais rgulirement  M. de La
Tour du Pin, deux fois la semaine, par les courriers des affaires
trangres. Logeant tout prs de ce ministre, je fermais seulement mes
lettres lorsque M. Rheinhardt, charg de cette partie de l'expdition
des courriers, m'envoyait un garon de bureau pour les prendre. Si,
depuis, cette correspondance n'avait t brle, comme je le dirai par
la suite, elle servirait  rendre ces mmoires plus piquants et plus
intressants. Maintenant que tant de jours ont pass sur ma tte, que la
vieillesse est venue, et que ma mmoire est plus ou moins altre, je
sens que beaucoup de faits et de dtails m'chappent.

Comment mon temps se passait-il depuis cette restauration de la
monarchie? J'allais d'abord aux Tuileries, quand le roi recevait les
dames,  peu prs une fois ou deux par semaine. En qualit d'ancienne
dame du palais de la reine, j'avais les honneurs. C'est--dire qu'au
lieu de me mler  la foule des femmes qui se pressaient les unes sur
les autres dans le premier salon, dit de Diane, en attendant que le roi
et t _roul_ dans la salle du Trne,--car il ne pouvait pas
marcher,--je prenais place directement, ainsi que les autres femmes qui
jouissaient du mme privilge, sur les banquettes qui garnissaient cette
salle. L, nous trouvions beaucoup d'hommes qui avaient, eux aussi, les
entres, et, installes fort  notre aise, nous causions jusqu'au moment
o la parole sacramentelle: Le roi! nous faisait dresser sur nos
jambes et prendre un maintien plus ou moins convenable et respectueux.
Puis on dfilait une  une devant le fauteuil royal.

Le roi avait toujours une chose drle ou aimable  me dire. Ainsi, le
jour de la saint Louis, il y eut grand couvert dans la galerie de Diane.
Une barrire pose en long dans la plus grande partie de la galerie
donnait passage  toutes les personnes qui voulaient voir la table en
fer  cheval, autour de laquelle tait assise la famille royale. Le roi
occupait seul le fond de la table, faisant face aux curieux; sur un des
petits cts se trouvaient M. le duc d'Angoulme et sa femme; en face,
M. le duc de Berry, et peut-tre le duc d'Orlans; mais, pour ce qui
concerne ce dernier, je ne saurais l'affirmer. Derrire le roi se
tenaient les grandes charges debout et les femmes sur des gradins. Ce
jour-l, j'avais prfr rester _peuple_, afin de passer le long de la
barrire avec mes filles[224]. Le roi m'aperut dans la foule qui
dfilait, et me cria: C'est comme  Amiens! Cela m'attira une grande
considration parmi le bon peuple.

M. le duc de Berry donna, ce mme hiver, deux bals, o il invita toutes
les notabilits bonapartistes: les duchesses de Rovigo, de Bassano,
etc... Elles ne dansrent pas et avaient l'air d'une humeur massacrante,
malgr les avances et les soins du prince et de ses aides de camp. Mme
de Duras et moi, nous menmes  ces bals Albertine de Stal. Nous
l'avions mtamorphose, aprs avoir fini par obtenir de sa mre,
toujours vtue elle-mme comme une danseuse de corde, malgr ses
cinquante ans, qu'elle nous permt de l'habiller  notre got. Cela
n'avait pas t sans peine, car il avait fallu refaire tout ce qu'elle
portait sur le corps, jusqu' sa chemise. Tout le monde la trouva si
change  son avantage, qu' dater de ce jour elle abandonna toutes ses
habitudes passes de toilette anglaise. Le duc de Broglie en tait fort
amoureux, et si je ne me trompe, ce fut  l'un de ces bals qu'il se
dcida  la demander en mariage  sa mre.

Puisque j'ai nomm Mme de Stal, c'est le moment de dire que j'avais
renouvel, lors de son retour  Paris, peu aprs la Restauration, mon
ancienne liaison avec elle. Je l'avais dj revue cependant, en 1800,
quand j'arrivais d'Angleterre, un peu, avant le temps o Napolon
l'obligea  quitter Paris, puis  diffrentes autres poques. Au 18
fructidor, elle s'tait montre trs rvolutionnaire, entrane par sa
liaison plus qu'intime avec Benjamin Constant. Sa dernire
transformation venait de s'accomplir en Angleterre, d'o elle revenait
royaliste. Elle accueillait avec esprit et amabilit les notabilits de
tous les pays d'Europe, qui abondaient  Paris pendant l'hiver de 1814 
1815.

Je me trouvais dans son salon le soir du jour o le duc de Wellington
arriva  Paris. Cent autres personnes, galement curieuses de voir ce
personnage dj clbre, taient l runies. Mes relations avec le duc
remontaient au temps de mon enfance. Nos ges diffraient peu, et lady
Mornington, sa mre, tait fort lie avec ma grand'mre, Mme de Rothe.
Nous avions pass, le jeune Arthur Wellesley, sa soeur lady Anne et moi,
bien des soires ensemble. Je retrouvai plus tard lady Anne en
Angleterre,  Hampton-Court, quand j'y fus pour voir le vieux stathouder
prince d'Orange. Je me fis reconnatre du duc comme une ancienne amie.
Aussi, dans ce salon o tant d'yeux taient fixs sur lui, mais o il ne
connaissait personne, fut-il bien aise de trouver quelqu'un qui pt lui
rpondre, s'il questionnait.

Parmi les personnes prsentes se trouvait un homme qui brlait du dsir
de lier conversation avec le hros du jour. C'tait M. de Pradt, le
ci-devant archevque de Malines. Mme de Stal les mit en rapport. M. de
Pradt s'tant assur que le duc parlait parfaitement franais, commena
 lui expliquer l'Europe et la France. Une demi-heure durant, il parla
sans s'arrter. Quant au duc,  peine put-il placer quelques
exclamations que l'archevque prenait pour de l'admiration. Le
prodigieux amour-propre de M. de Pradt l'emportait souvent au del des
bornes permises. Ainsi, en parlant de l'Empereur, poussa-t-il l'audace
jusqu' prononcer ces paroles: Enfin, mylord, Napolon a dit un jour:
Il n'y a qu'un homme qui m'empchera d'tre matre de l'Europe. Chacun
s'imagina que la suite de son discours allait tre: Et cet homme,
mylord, c'est vous! Mais point du tout; il poursuivit ainsi: Et cet
homme, c'est moi! Le duc de Wellington s'cria: Oh! oh! et ne put
s'empcher de lui rire au nez, ce dont l'archevque ne se dconcerta
nullement.

Pendant le sjour que fit le duc  Paris, avant de se rendre au Congrs
de Vienne, je le rencontrai presque tous les jours. Je lui prsentai mon
fils Humbert, pour qui il eut beaucoup de bonts. Humbert parlait
l'anglais dans la perfection. En Amrique et en Angleterre, il s'tait
familiaris avec cette langue. Il avait galement une bonne connaissance
de l'italien. Dans cet hiver, o Paris tait rempli d'trangers, on le
prenait souvent pour un Anglais ou pour un Italien. En quittant Paris,
le duc de Wellington partit pour le congrs, o se trouvait dj M. de
Talleyrand.




IV

M. de Blacas tenait un grand tat. Son outrecuidance ne lui permettait
pas de concevoir le plus lger soupon de conspiration. Il levait les
paules, se mettait  rire et se moquait de ceux enclins  penser que
Napolon tait terriblement prs de nous.

Un jour Humbert rentra trs proccup. Il avait rencontr, en revenant
du quartier des mousquetaires, deux gnraux--je ne puis me souvenir de
leurs noms, l'un tait multre--qu'il avait connus  Sens assez
intimement. Ils l'engagrent  venir djeuner avec eux au Jardin Turc.
Humbert accepta. Aprs les hutres et le vin de Champagne, ces messieurs
commencrent  le tter sur la marche du gouvernement, sur le
mcontentement gnral, sur les regrets qu'ils prouvaient de ne plus
servir l'Empereur. Puis, le vin de Champagne aidant, ils en vinrent 
des indiscrtions dont Humbert fut fort frapp et qui lui inspirrent
beaucoup d'inquitude. Il tait loin de prvoir, cependant, l'audace
avec laquelle Napolon oserait dbarquer sur la cte de France; mais la
conversation de ses deux compagnons de table lui laissa clairement
comprendre qu'un enrlement se prparait. Les deux gnraux en question
taient des gens assez obscurs, mais Humbert remonta facilement, par la
pense, jusqu'aux chefs de la conspiration, et surtout  la reine
Hortense, chez qui se runissait le comit directeur bonapartiste. Ayant
racont  Mme de Duras le djeuner et la conversation auxquels il avait
assist, elle en conut galement des inquitudes et en fit part  son
mari. Celui-ci en parla au roi; mais M. de Blacas tait l pour tout
attnuer et pour tourner en ridicule les gens qui croyaient  un retour
de l'Empereur.

Un soir des premiers jours de mars, je me trouvais chez Mme de Duras,
aux Tuileries. Il y avait du monde, entre autres le gnral Dulauloy et
sa femme. Je surpris entre eux deux ou trois signes imperceptibles qui
excitrent vivement ma curiosit. Ils semblaient dire: Non, ils ne
savent rien. Mme Dulauloy paraissait, en outre, craindre quelque chose
et tmoignait d'une grande envie de s'en aller, surtout lorsque M. de
Duras traversa le salon, venant du coucher du roi.  ce moment elle
rougit, se leva et sortit en emmenant son mari. Je restai la dernire et
j'attendis que Mme de Duras revnt de la chambre de son mari, o elle
l'avait suivi. Je la vis trs trouble, et elle me dit: Il y a quelque
chose de terrible, mais Amde ne veut pas me le dire. Je rentrai alors
chez moi en compagnie d'Humbert et nous fmes, comme cela arrive
toujours, toutes les conjectures imaginables, except la vritable. Le
lendemain matin, la nouvelle du dbarquement au golfe Juan se rpandit
dans Paris. Elle fut apporte par lord Lucan. Parti la veille au soir
pour l'Italie, il rencontra  quelques postes de Paris le courrier qui
arrivait de Lyon avec la nouvelle. Il revint aussitt sur ses pas et
rentra  Paris, o il la fit connatre.

Les consquences de cet vnement rentrent dans le domaine de
l'histoire. Je me contenterai donc de rapporter ici ce qui m'est
personnel.

Je connaissais trop bien d'une part la cour, d'autre part la force du
parti de Napolon, pour conserver des doutes un moment sur l'efficacit
des mesures que l'on allait adopter.

M. de La Tour du Pin, quoiqu'un des quatre ambassadeurs de la France au
congrs de Vienne et employ par intrim aux affaires diplomatiques
franaises en Autriche, n'en tait pas moins toujours rest titulaire du
poste de ministre de France en Hollande. J'estimai que je ne pouvais
demeurer  Paris quand Napolon allait y arriver, et que je devais me
rendre  Bruxelles ou  La Haye. Mes projets furent soumis au roi par M.
de Jaucourt, ministre des Affaires trangres par intrim. Il approuva
ma dtermination, et je me prparai donc  partir.

Humbert, ds que le dpart du roi fut rsolu, ne put quitter le quartier
des mousquetaires. Je me trouvai, par consquent, absolument seule pour
faire face  tous les arrangements du voyage que j'allais entreprendre
avec ma fille Ccile, ge de seize ans, et mon fils Aymar, qui en avait
huit.

J'ai souvenir de beaucoup de petits embarras dont je me tirai avec mon
sang-froid ordinaire. Aprs tant d'annes coules, ils n'offrent plus
gure d'intrt. Je conterai cependant le fait suivant. Je m'tais
rendue chez le ministre des Finances dans la soire pour toucher le
montant des appointements de M. de La Tour du Pin, que je dsirais
emporter. Le mme soir, le roi devait partir  minuit. En entrant dans
le cabinet du ministre, M. Louis, avec qui j'tais assez lie depuis
longtemps, je le trouvai dans une colre pouvantable: Regardez, me
dit-il en me montrant une centaine de petits barils semblables  ceux
dans lesquels on vend des anchois, j'ai fait prparer ces barils, qui
contiennent chacun 10.000 ou 15.000 francs en or. Je voulais en confier
un  chaque garde du corps appel  accompagner le roi, et ces messieurs
refusent de s'en charger sous prtexte qu'ils ne sont pas faits pour
cela. Tout en disant ces mots, il signa mon rcpiss, dont j'allai
aussitt toucher le montant. Je portai ensuite la somme chez mon homme
d'affaires pour qu'il me la changet en or. J'avais bien demand  M.
Louis de me remettre un des barils d'or runis dans son cabinet, mais il
s'y tait absolument refus. Quand je quittai mon homme d'affaires, 9
heures avaient dj sonn, et il me dit de revenir  11 heures et qu'il
me remettrait alors l'or qu'il se serait procur.

Je passai chez ma tante, Mme d'Hnin, dcide elle aussi  partir, afin
de lui faire mes adieux. Je la trouvai en compagnie de M. de Lally, dans
un trouble inexprimable, emballant, gesticulant, pressant son gros ami,
qui ne finissait rien. En me voyant, elle s'cria: Mais vous ne partez
donc pas, que vous avez l'air si tranquille?

Je la quittai, la laissant au milieu de ses paquets et en proie  ses
accs de colre contre le pauvre M. de Lally, pour aller prendre cong
de M. de Jaucourt, _mon ministre_, lui faire viser mon passeport et
rclamer un ordre pour les chevaux de poste, chose bien ncessaire, car
il n'y en aurait peut-tre plus un seul  avoir  minuit. Enfin,  11
heures sonnant, je retournai chez mon homme d'affaires, rue Sainte-Anne.
Il me remit 12.000 francs en rouleaux de napolons. J'avais un cabriolet
de louage  l'heure. En remontant dans la voiture, je dis au cocher:
Chez moi. Je logeais rue de Varenne, n 6. Nous voulons prendre par le
Carrousel; mais,  cause du dpart du roi, on n'y passait pas. Mon
cocher longe alors la rue de Rivoli. Au moment de s'engager sur le pont
Louis XVI, il entend sonner minuit. S'arrtant tout court, il me dclare
que pour rien au monde il ne fera un pas de plus. Il loge, dit-il, 
Chaillot, les portes doivent tre fermes  minuit; il demande  tre
pay et m'invite  continuer mon chemin _ pied_.

J'eus beau faire appel  toute mon loquence, lui promettre un pourboire
superbe pour me mener seulement jusqu' un fiacre. Il refuse. Force
m'est de descendre, quoique saisie d'une frayeur mortelle. Heureusement,
au mme moment, j'entends le bruit d'une voiture. C'tait un fiacre, et
vide, grce  Dieu! Je m'y prcipite en offrant au cocher une gnreuse
gratification pour me ramener chez moi.

Aussitt rentre, j'envoie chercher les chevaux de poste. Malgr mon
_service extraordinaire_, malgr la signature du ministre, j'attends
jusqu' 6 heures les deux misrables chevaux destins  tre attels 
une petite calche, dans laquelle je prends place avec Aymar, ma chre
Ccile, et une petite femme de chambre belge que j'avais garde  mon
service aprs l'avoir leve.

Toutes ces longues heures d'attente, je les passai  la fentre, 
couter si les chevaux venaient. Jamais je n'ai ressenti plus
d'impatience. Un silence profond rgnait dans Paris. Toutefois,  tous
moments, des hommes passaient sous la fentre, tous suivant uniformment
la mme direction. Soldats pour la plupart, on les reconnaissait, aux
lueurs des rverbres,  la toile cire qui recouvrait leurs shakos.
Bien que le temps ft beau, tous les militaires, pour dissimuler la
cocarde blanche, avaient arbor ce signe de ralliement avec le bouquet
de violettes.




V

Notre voyage ne fut marqu par aucun accident. Seulement, vers Pronne
ou Ham, nous vmes dboucher au grand trot, par un chemin de traverse
croisant la grande route, un rgiment de cuirassiers  la dbandade. En
passant prs de nous, ils crirent: Vive l'Empereur!

Nous arrivmes sains et saufs  Bruxelles, o je pris un tout petit
logement, rue de Namur, chez un M. Huart, avocat. Il doit avoir t
depuis, je crois, ministre du roi Lopold[225]. J'tais trs impatiente
de recevoir des nouvelles de Vienne. L'envoi des courriers expdis
habituellement aux affaires trangres, et par lesquels mon mari et ma
fille Charlotte m'crivaient, avait sans doute t interrompu. Quoique
je leur eusse annonc  tous deux mon dpart pour Bruxelles, bien des
raisons m'amenaient  craindre de demeurer longtemps sans nouvelles.
C'est ce qui arriva, en effet.

Je trouvai  Bruxelles toutes les personnes de ma connaissance, tant en
Belges qu'en Franais. Tout le monde me fit bon accueil,  l'exception
des bonapartistes, tels que les Trazegnies et les Mercy, entre autres.

Le roi de Hollande[226] tait  Bruxelles. Je me prsentai  lui, et il
me reut parfaitement. Nous tions assis, sur un canap dans l'ancien
cabinet de M. de La Tour du Pin. Se tournant vers moi, il me dit: Dans
ce salon, je tche de m'inspirer du moyen de me faire aimer comme
l'tait votre mari. Hlas! le pauvre prince n'a pas russi. Je lui
parlai avec insistance des intrts de mon gendre, devenu alors son
sujet. Probablement est-ce cette conversation qui lui a ouvert la
carrire diplomatique. Je souhaite qu'il s'en souvienne.

Mme de Duras tait aussi venue  Bruxelles avec sa fille Clara et sa
mre, Mme de Kersaint. Quelques jours aprs notre arrive, cette
dernire fut frappe d'une attaque d'apoplexie foudroyante, le soir, en
prenant le th. La pauvre femme radotait compltement. On ne la regretta
gure. Sa fille se comportait cependant trs bien  son gard, mais elle
tait fort  charge  son gendre.

Avant ce triste vnement, nous passions un jour la soire ensemble, Mme
de Duras et moi, quand on vint nous annoncer qu'un _monsieur_ de notre
connaissance dsirait nous parler. On ajoutait qu'il n'osait se
prsenter dans notre salon parce qu'il n'tait pas habill.  cette
poque, on s'attendait toujours  quelque chose de singulier. Nous
sortmes donc sur le palier,  l'htel de France. Devant nous, nous
voyons un valet de chambre fort crott, que Mme de Duras reconnut 
l'instant. Il nous ouvre la porte d'une chambre et nous nous trouvons en
prsence de M. le duc de Berry. Il nous raconta que le colonel d'_un
corps franc_, c'est--dire d'un rassemblement de brigands, nomm
Latapie, l'avait dvalis, pill ses quipages et lui avait pris jusqu'
ses chemises. Comme je connaissais trs bien Bruxelles, il me chargea de
lui procurer tout un nouveau trousseau. Je le mis aussitt en rapport
avec la bonne Mme Brunelle,  qui je fus bien aise d'apporter cette
bonne aubaine. Plus tard, j'aurais encore  parler de ce Latapie, dont
je viens de citer le nom.

Ma chre fille Charlotte arriva quelque temps aprs toute seule de
Vienne, accompagne de sa femme de chambre et du valet de chambre de son
pre. Elle m'apprit que le congrs s'tait dissous  la nouvelle de la
descente de Napolon  Cannes. Chacun avait couru au plus press, et les
puissances, toutes prtes  devenir ennemies, s'taient rconcilies
devant l'imminence du danger commun. On ne songea plus qu' faire payer
cher  la France l'accueil fait au hros qui, en la rendant si puissante
et si glorieuse, lui avait suscit tant d'ennemis.

M. le Dauphin[227], dans les provinces mridionales, avait rassembl une
sorte de parti qui aurait pu prendre de l'importance sous un autre chef.
On cherchait quelqu'un qui porterait  ce prince l'assurance de l'union
des puissances pour anantir Napolon. M. de La Tour du Pin, toujours
dvou, accepta de se rendre  Marseille et de joindre M. le Dauphin. Il
partit. Son gendre le suivit jusqu' Gnes et me rapporta de l des
nouvelles de mon mari  Bruxelles. Le jeune de Liedekerke retrouva dans
cette ville sa femme, et je pus lui annoncer,  son arrive, que j'avais
assur sa position auprs du roi[228] son matre.


FIN DE LA DEUXIME ET DERNIRE PARTIE.




NOTES


[1: Mme de La Tour du Pin tait ne exactement le 25 fvrier 1770.]

[2: Frdric-Claude-Aymar comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis
marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet, troisime fils et
seul fils survivant de la marquise de La Tour du Pin.]

[3: Frre an du prcdent.]

[4: Un djeuner qui est le bien venu.]

[5: Une poigne de main.]

[6: D'aprs les historiens de la guerre d'Amrique c'est le gnral
Gates qui, aprs avoir remplac dans son commandement le gnral
Schuyler, aurait fait capituler le gnral Burgoyne  Saratoga.]

[7: Mme de La Tour du Pin, son mari et M. de Chambeau.]

[8: Humbert et Sraphine de La Tour du Pin.]

[9: Erreur de l'auteur. Il faut lire de Massachusetts, Le Connecticut se
trouve au sud de ce dernier.]

[10: Arthur Dillon, 6e colonel propritaire du rgiment de Dillon, prit
sur l'chafaud, le 13 avril 1794.]

[11: Northampton est une ville de l'tat de Massachusetts, et non la
capitale du Connecticut.]

[12: Lire de Massachusetts.]

[13: Des criques.]

[14: En ralit cet tablissement fut fond, avant la naissance de
Guillaume III, en 1625.]

[15: Guillaume III monta sur le trne d'Angleterre en 1688.]

[16: Ou d'Hudson.]

[17: Jean-Frdric, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, ancien
ministre de la Guerre, prit sur l'chafaud le 28 avril 1794.]

[18: Mail-coach public.]

[19: Grand-Mogol, souverain de l'ancien empire des Mogols ou Mongols
dans l'Hindoustan.]

[20: Chah-Alem II, 1759-1806.]

[21: Pauvre Mogol.]

[23: Cordiale poigne de main.]

[24: La vrit est que lady Dillon, morte le 19 juin 1794, avait fait 
Mme de La Tour du Pin un legs de trois cents guines, selon les termes
mmes de son testament, _pour porter mon deuil_.]

[25: Le traneau de luxe.]

[26: Fil chez soi.]

[27: Ville du Cap-Franais brle en 1793,  cette poque, chef-lieu de
la colonie franaise de Saint-Domingue. Aujourd'hui ville de la
Rpublique d'Hati sous le nom de Cap-Hatien.]

[28: La piastre espagnole de l'poque, celle dont il s'agit
vraisemblablement, valait un peu plus de 5 francs.]

[29: Petit-lait.]

[30: Le _quart_ anglais quivaut en ralit  1 litre 135.]

[31: La vieille sauvage.]

[32: Madame Latour... du vieux pays... grande dame... trs bonne pour le
pauvre sauvage.]

[33: Pigeon sauvage, dindon sauvage.]

[34: Panier de sauvage.]

[35: Hache de guerre des sauvages de l'Amrique du Nord.]

[36: Fil chez soi.]

[37: Du vieux pays.]

[38: Quel noble toit  porcs.]

[39: _Voyages dans les tats-Unis d'Amrique, faits de 1795  1798_, par
le duc de La Rochefoucauld-Liancourt. 8 volumes, 1800.]

[40: Diminutif du nom anglais de Susannah, en franais Suzanne.]

[41: Tourne-broche  vapeur.]

[42: Voir la note 6.]

[43: Trait de paix de Paris du 10 fvrier 1763, qui mit fin  la guerre
de Sept Ans. Cette convention fut qualifie, en France,  l'poque o
elle fut conclue, de _paix honteuse_.]

[44: Mail-coach public.]

[45: Femme de charge.]

[46: Je vous prie, Madame! vous feriez bien de prendre ceci.]

[47: Emmery, comte de Grozyeulx, prsident de la Constituante le 4
janvier 1790.]

[48: Matre d'htel.]

[49: Foster, s'ils me quittent, je suis un homme mort.]

[50: Voir la note 27.]

[51: Frdric-Claude-Aymard comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis
marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet, troisime fils et
seul fils survivant de la marquise de La Tour du Pin.]

[52: De fameuses bonnes gens, ces gens du vieux pays!]

[53: Est-ce possible? Entendez-vous dire que nous sommes libres?]

[54: Oui, sur mon honneur,  partir de ce moment, aussi libres que je le
suis moi-mme.]

[55: Acte par lequel on affranchit un esclave.]

[56: Louis-Philippe, duc d'Orlans, n en 1725, mort en 1785, pre de
Philippe galit.]

[57: M. et Mme de La Tour du Pin, leur jeune fils Humbert et M. de
Chambeau.]

[58: M. et Mme Tisserandot.]

[59: Oh! Je vois maintenant. Celui-l est une femme.]

[60: Mais, est-ce un vrai garon ou est-ce un singe?]

[61: Marquis de Custine, _L'Espagne sous Ferdinand VII_, 4 vol. in-8.
Ladvocat, 1838, L. II, p. 45.]

[62: Les colonies agricoles trangres qui donnrent naissance aux deux
petites villes de La Carlota et de La Carolina, furent en ralit
fondes en Espagne, vers 1768, par M. Olavids, homme d'tat espagnol,
alors intendant de Sville.

Le comte d'Aranda tait  cette poque premier ministre de Chartes III,
et le comte de Florida Blanca ne fut appel  ce poste qu'en 1777.]

[63: M. Broun.]

[64: L'Escurial ou Saint-Laurent de l'Escurial.]

[65: Ou la Vierge  la perle.]

[66: 10 aot 1557. Jour de la fte de Saint-Laurent, patron de
l'Escurial.]

[67: Philippe II, roi d'Espagne, 1527-1598.]

[68: Fils de Philippe II et de Marie de Portugal, 1545-1568.]

[69: Chteau royal de la Granja qui se trouve dans la ville de
Saint-Ildefonse.]

[70: Alix, dite Charlotte de La Tour du Pin de Gouvernet, pousa 
Bruxelles, le 20 avril 1813, Florent-Charles-Auguste, comte de
Liedekerke Beaufort; dcde au chteau de Faublanc, prs de Lausanne,
le 1er septembre 1822.]

[71: La terre fut en ralit achete par Mme Naurissart, ne Anne de
Labiche, avec autorisation de son mari.]

[72: Frdric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis
marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet, troisime fils et
seul survivant de la marquise de La Tour du Pin.]

[73: Comtesse Edward de Rothe.]

[74: Louis-Joseph-Xavier-Franois, n  Versailles le 22 octobre 1781,
mort  Meudon le 4 juin 1789.]

[75: Anne de Rochechouart-Mortemart, marie  Auguste, duc de Croy;
Nathalie de Rochechouart-Mortemart, marie  Marc, prince de Beauvau;
Catherine de Rochechouart-Mortemart, marie  Adrien d'Uzs, duc de
Crussol.]

[76: Anne-Gabrielle d'Harcourt, fille du duc d'Harcourt.]

[77: Fille du duc de Brissac, massacr  Versailles le 9 septembre
1792.]

[78: Casimir-Louis-Victurnien, duc de Mortemart, n le 20 mars 1787,
mort le 1er janvier 1875.]

[79: Paquebot.]

[80: Alix dite Charlotte.]

[81: Humbert.]

[82: Bon Dieu, est-ce possible!]

[83: Bureau des trangers.]

[84: Troisime fils de lady Jerningham.]

[85: Frances ou Fanny Dillon, pousa plus tard le gnral Bertrand.]

[86: Avec le vieux monsieur.]

[87: Henriette et Charlotte Dillon.]

[88: James-William Dillon.]

[89: Charles Dillon.]

[90: Robert Lee, quatrime et dernier earl of Lichfield.]

[91: Henry-Augustus Dillon, devint 13e viscount Dillon.]

[92: Honorable Frances-Charlotte Dillon, plus tard lady Thomas Webb.]

[93: Henriette et Charlotte Dillon.]

[94: Voir la note 92.]

[95: Voir la note 87.]

[96: Mme Dillon.]

[97: Alix, dite Charlotte.]

[98: Humbert.]

[99: La bonne Marguerite.]

[100: Champ de courses.]

[101: Fille de lord Dillon.]

[102: Fille de lady Jerningham.]

[103: Sir Richard Bedingfeld.]

[104: Un logement.]

[105: La camisole de force.]

[106: Bureau des trangers.]

[107: Edward de La Tour du Pin de Gouvernet, mort dans la mme localit
 l'ge de trois mois.]

[108: Boucher!]

[109: Ned, diminutif anglais d'Edward.]

[110: Bas-bleu.]

[111: La voiture de miss White embarrasse le passage.]

[112: Avant son mariage Mlle Claire de Kersaint.]

[113: Dans ces lieux o la belle Isis[114] et son poux Thame mlent
leurs flots qui dsormais coulent pour toujours unis.]

[114: Dans la partie suprieure de son cours la _Thames_--Tamise--est
aussi dsigne sous le nom d'Isis jusqu'au point o elle reoit un
affluent nomm la _Thame_ ou _Tame_ selon l'orthographe de Prior.]

[115: Grard Honthorst, dit Grard des Nuits.]

[116: Comte Guillaume d'Oilliamson, fusill  Paris le 16 thermidor an
VII (3 aot 1799). La marquise de La Tour du Pin place par erreur cet
vnement dans le courant de l't 1798.]

[117: Comte de Kersaint, membre de la Convention pour le dpartement de
Seine-et-Oise.]

[118: La Pelouse.]

[119: Bibliothque circulante d'Ookam.]

[120: Mail-coach public.]

[121: La Pelouse.]

[122: Goter.]

[123: Pour le jeune monsieur.]

[124: Pour la jeune dame.]

[125: Un logement.]

[126: Humbert.]

[127: Paquebot.]

[128: La bonne Marguerite.]

[129: Alix, dite Charlotte.]

[130: Mon brave petit homme.]

[131: Ccile-lisabeth-Charlotte de La Tour du Pin de Gouvernet, fiance
en septembre 1816  Charles, comte de Mercy-Argenteau, morte  Nice, le
20 mars 1817, sans avoir t marie.]

[132: Ccile-Claire-Sraphine de Liedekerke Beaufort, petite-fille de
l'auteur des mmoires; fille de Florent-Charles Auguste, comte de
Liedekerke Beaufort et de Alix, dite Charlotte, de La Tour du Pin, ne 
La Haye le 24 aot 1818, dcde  Paris le 19 aot 1893; pousa 
Bruxelles, le 28 dcembre 1841 Ferdinand-Joseph-Ghislain, baron de
Beckman.]

[133: Voir vol. I, chapitre IV, I.]

[134: Ce mariage a t pendant longtemps contest. Il eut lieu le 15
dcembre 1785 et est aujourd'hui avr, depuis qu'on a eu connaissance
de documents, tenus secrets jusqu'ici, dont le roi Edouard VII
d'Angleterre a tout rcemment autoris la communication. Mais les
dtails de la clbration du mariage ne sont pas tout  fait conformes 
la version qu'en donne Mme de La Tour du Pin.]

[135: Tous.]

[136: Mourut en 1802 seulement.]

[137: Elle fut vendue en 1797.]

[138: Humbert.]

[139: Alix, dite Charlotte, et Ccile.]

[140: Marquise de La Rochejaquelein, ne Donissan, veuve du marquis de
Lescure.]

[141: Alexandre de Maurville.]

[142: lisabeth de Lally-Tollendal.]

[143: Humbert.]

[144: Mlles Flicie et Clara de Duras.]

[145: Chteau d'Uss, prs de Chinon, en Indre-et-Loire.]

[146: Devint, en effet, chambellan.]

[147: Frdric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis
marquis de La Tour du Pin de Gouvernet, et marquis de Gouvernet, le seul
enfant qui survcut  ses parents.]

[148: Humbert.]

[149: Alix, dite Charlotte.]

[150: Paul-Philippe comte de Sgur,  cette poque major commandant un
rgiment de hussards, n en 1780, mort en 1873.]

[151: Expression de menace suspendue que Virgile, dans l'_nide_ met
dans la bouche de Neptune, lorsque, pour apaiser la tempte, il
apostrophe les vents dchans, sur la demande de Junon, par le roi
ole, dans le but de dtruire la flotte monte par ne et les Troyens
(_Enide_, livre I).]

[152: Cette fin du chapitre XI tait intercale dans la dernire partie
des mmoires avec une annotation de l'auteur indiquant la place qu'elle
devait occuper dans le texte.]

[153: Frdric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet puis
marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet, seul enfant qui
survcut  ses parents.]

[154: La reine d'Espagne Marie-Louise.]

[155: Ferdinand, prince des Asturies, depuis Ferdinand VII, roi
d'Espagne, et Don Carlos, qui prit plus tard le titre de Charles V, 
l'avnement au trne de sa nice Isabelle, reine d'Espagne, qu'il ne
voulut pas reconnatre.]

[156: Don Manuel Godo.]

[157: Fin de la partie intercale.]

[158: _La Piti_, pome par _Jacques Delille_,  Paris, chez Giguet et
Michaud, imprimeurs-libraires, rue des Bons-Enfants, n 34, 1805, an
XIII. _Notes du chant IV_, page 213.]

[159: Alix, dite Charlotte, et Ccile.]

[160: Gnral Bertrand, alors aide de camp de l'Empereur, plus tard
grand marchal du Palais.]

[161: Ne de La Touche.]

[162: Consomption.]

[163: Jacques, duc de Fitz-James, n en 1803, mort en 1846.]

[164: En 1843.]

[165: Charles-Franois-Henri, comte de Fitz-James, n en 1805, mort en
1883.]

[166: Guillaume de La Marck, n vers 1436, mort dcapit en 1485.]

[167: Humbert.]

[168: Reprsent  cette poque par une des ailes, l'aile est, du palais
actuel du roi  Bruxelles, ailes runies plus tard, en 1826, par la
partie centrale en colonnade. Sur l'emplacement de la colonnade passait
alors une rue, la rue Hraldique, aujourd'hui disparue. Le palais subit
en ce moment une nouvelle transformation.]

[169: Guillaume Ier, roi des Pays-Bas.]

[170: Marie-Ferdinand-Hilarion, comte de Liedekerke Beaufort, auteur du
rameau de Liedekerke Beaufort, n le 17 juin 1762, mort  son chteau de
Noisy (Belgique), le 12 octobre 1841; fils de Jacques Ignace, comte de
Liedekerke et de Marie, comtesse de Beaufort.]

[170: Florent-Charles-Auguste, comte de Liedekerke Beaufort.]

[171: Hermeline de Liedekerke Beaufort, qui pousa Alphonse, comte de
Cunchy; Clara de Liedekerke Beaufort, dcde sans avoir t marie.]

[172: Hortense-Eugnie de Beauharnais, qui pousa Louis-Bonaparte, roi
de Hollande.]

[173: Frdric-Claude-Aymar, le seul enfant qui survcut  ses parents.]

[174: Flicie et Clara.]

[175: Princesse Auguste-Amlie de Bavire, qui avait pous, en 1806, le
prince Eugne de Beauharnais, vice-roi d'Italie.]

[176: Franois Ier, empereur d'Autriche.]

[177: Comte Auguste de Liedekerke Beaufort.]

[178: Communaut de _bguines_, femmes vivant en commun sous des rgles
monastiques, mais sans prononcer de voeux.]

[179: Charles le Hardi ou le Tmraire, 1433-1477.]

[180: 31 juillet 1809.]

[181: Alix, dite Charlotte, et Ccile.]

[182: _Essai historique, politique et moral, sur les rvolutions
anciennes et modernes, considres dans leurs rapports avec la
Rvolution franaise_ (Londres, 1797).]

[183: _Mmoires_ de la marquise de La Rochejaquelein, ne de Donnissan,
veuve du marquis de Lescure, publis  Bordeaux en 1815.]

[184: Le manuscrit du _Journal d'une femme de cinquante ans_ ayant t
lu par Mme la comtesse Auguste de La Rochejaquelein, belle-soeur de la
marquise de La Rochejaquelein, elle annota ainsi qu'il suit ce passage:
Ce que Mme de La Tour du Pin dit des _Mmoires_ de ma belle-soeur n'est
pas trs exact. Ce fut M. de Barante,  qui les _Mmoires_ avaient t
confis, qui les prta  M. de Talleyrand. Celui-ci en prit
indlicatement la copie, ce qui obligea la marquise de La Rochejaquelein
 les publier.]

[185: Si je n'tais Csar, j'aurais t Brutus. _La Mort de Csar_,
tragdie de Voltaire (1743), acte I, scne I.]

[186: Frdric-Claude-Aymar, seul enfant qui survcut  ses parents.]

[187: Humbert.]

[188: Comdie de Brueys et Palaprat (1706).]

[189: Antoine Dubois, chirurgien.]

[190: Mme Bertrand.]

[191: Franois-Charles-Joseph-Napolon, roi de Rome, Napolon II.]

[192: Guillaume Ier, roi des Pays-Bas.]

[193: Cela n'est pas tout  fait exact. L'Empereur partit le 19
septembre 1811 pour visiter le camp de Boulogne, la flotte franaise et
le nord de l'Empire. Aprs son dpart, l'Impratrice se rendit  Laeken,
prs de Bruxelles, o elle arriva dans la nuit du 21 au 22 septembre, et
o elle devait attendre les ordres de l'Empereur. Elle le rejoignit le
30 septembre  Anvers.]

[194: Voir vol. II. p. 298.]

[195: Comte Auguste de Liedekerke Beaufort.]

[196: Comte Hilarion de Liedekerke Beaufort.]

[197: Comtesse Hilarion de Liedekerke Beaufort, ne Desandrouin.]

[198: Comte Auguste de Liedekerke Beaufort.]

[199: Le docteur Auvity, mdecin.]

[200: Voir vol. II, p. 299.]

[201: Erreur de mmoire de l'auteur: le mariage civil eut lieu le 20
avril 1813.]

[202: Personnage de la tragdie de Voltaire: _Alzire ou les Amricains_,
acte V, scne VII (1736).]

[203: Chteau de Noisy, situ prs de Dinant, dans les Ardennes belges,
proprit de la famille de Liedekerke Beaufort.]

[204: Frdric-Claude-Aymar, seul enfant qui survcut  ses parents.]

[205: Prince Lopold de Talmond, avait pous Mlle Flicie de Duras.]

[206: De mon propre appartement.]

[207: Le texte exact est le suivant: Mais cet homme extraordinaire
avait tant de grandes qualits, sans pas un dfaut, quoiqu'il et bien
des vices.... Montesquieu, _Considrations sur les causes de la
grandeur des Romains et de leur dcadence_ (1734): in-12, chap. XI: De
Pompe et Csar.]

[208: Roi d'Angleterre, de 1660  1685.]

[209: Roi d'Angleterre, frre de Charles II, de 1685  1688.]

[210: Prince de Galles, fils du roi d'Angleterre George III.]

[211: C'est--dire dsign pour prendre son service d'une anne auprs
du roi, comme gentilhomme de la chambre.]

[212: Comtesse Auguste de Liedekerke Beaufort.]

[213: Le roi Charles X.]

[214: Ne Emily Middleton.]

[215: Comte Auguste de Liedekerke Beaufort.]

[216: Guillaume Ier.]

[217: Fonction qui avait une dure d'une anne.]

[218: Guillaume Ier, roi des Pays-Bas.]

[219: Marie de Liedekerke Beaufort, ne au commencement de l'anne
1814.]

[220: Acteur comique.]

[221: Marie de Liedekerke Beaufort, ne au commencement de l'anne
1814.]

[222: Le chevalier Auvity, chirurgien de la maison des Enfants de France
de l'Empire.]

[223: Le Dr Hall, mdecin ordinaire de l'ancienne maison de
l'Empereur.]

[224: Comtesse Auguste de Liedekerke Beaufort et Ccile de La Tour du
Pin.]

[225: Lopold Ier, roi des Belges.]

[226: Guillaume Ier.]

[227: Duc d'Angoulme; ne prit le titre de dauphin que le 16 septembre
1824,  l'avnement au trne de son pre, le roi Charles X.]

[228: Guillaume Ier, roi des Pays-Bas.]








End of the Project Gutenberg EBook of Journal d'une femme de cinquante ans,
Tome 2, by Lucy de La Tour du Pin Gouvernet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UNE FEMME, TOME 2 ***

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