The Project Gutenberg EBook of Patrice, ou les pionniers de l'Amrique du
nord, by M de Chavannes

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Title: Patrice, ou les pionniers de l'Amrique du nord

Author: M de Chavannes

Release Date: June 20, 2009 [EBook #29179]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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BIBLIOTHQUE
DES
PETITS ENFANTS



APPROUVE
PAR MGR L'ARCHEVQUE DE TOURS

1re SRIE

[Illustration: PISAN.]



PATRICE
OU
LES PIONNIERS DE L'AMRIQUE DU NORD

PAR

M. DE CHAVANNES




TOURS
ALFRED MAME ET FILS, DITEUR
1878

PROPRIT DES DITEURS




INTRODUCTION


On tait  la fin du mois d'octobre; il avait plu toute la journe, et
vers les huit heures du soir, au moment o Mme la Place versait une
tasse de th  son mari assis au coin du feu en lisant son journal, une
furieuse rafale s'leva tout  coup, s'engouffra dans la chemine avec
le bruit du tonnerre, et remplit toute la maison de sifflements
tranges.

Henri, le fils de M. la Place, jeune garon de douze ans qui faisait une
partie de dominos avec sa soeur Hlne, un peu plus ge que lui,
s'cria aussitt en entendant le fracas de la tempte; Quel temps, mon
Dieu! pour ma tante et mes cousines!

--Bah! dit M. la Place en voyant plir sa femme, ils sont _dmanchs_
maintenant. Victor connat son mtier, il a un excellent navire, et il
doit tre sur ses gardes, car depuis ce matin tout annonait un coup de
vent. Si je ne vous en ai rien dit, c'est qu'il tait inutile de vous
tourmenter d'avance.

Pour comprendre l'exclamation de Henri, l'motion de Mme la Place et la
rflexion de son mari, il faut que vous sachiez, mes chers lecteurs, que
cinq jours auparavant la soeur de Mme la Place tait partie du Havre
avec ses deux enfants pour aller rejoindre  New-York M. le Noir, son
poux, et qu'ils avaient pris passage sur un navire command par un ami
de M. la Place, nomm Victor.

Je dois encore vous expliquer la signification du mot _dmancher_, dont
s'est servi M. la Place. Ce terme est trs frquemment employ par les
marins des ports situs le long de la Manche, dtroit qui spare la
France de l'Angleterre. _Dmancher_ se dit d'un navire qui sort de la
Manche et parvient en pleine mer. _Emmancher_, au contraire se dit d'un
navire qui s'engage dans ce dtroit.

Pre, reprit Henri, pourquoi donc le btiment qui porte ma tante est-il
moins expos en pleine mer que dans la Manche? Il me semble que le vent
doit tre beaucoup plus fort et les vagues beaucoup plus hautes en
pleine mer que prs des ctes.

--Il est trs vrai, rpondit M. la Place, que la mer est plus dure et
que le vent est plus violent en pleine mer que partout ailleurs; mais,
malgr cela, un navire solide et manoeuvr par de bons matelots,
command par un capitaine brave et expriment comme Victor, ne court
presque aucun danger quand il navigue  un millier de kilomtres de la
terre la plus proche. La raison en est simple: un grand btiment bien
construit et en bon tat rsiste parfaitement aux lames les plus
furieuses, parce qu'elles ne peuvent ni entamer ses robustes flancs, ni
par consquent pntrer dans son intrieur. Le vent lui-mme, si
imptueux qu'il soit, a trs peu de prise sur ses mts privs de voiles.
Le capitaine du navire qui subit une tempte au milieu de l'Ocan, et
cela m'est arriv plus d'une fois, se laisse emporter par elle, et fuit
devant le vent, de quelque ct qu'il souffle, parce qu'il ne craint pas
d'tre jet sur une cte, contre laquelle il se briserait
infailliblement.

Lorsque, au contraire, un navire est surpris par une tempte dans une
mer resserre comme la Manche, son capitaine ne peut pas fuir devant le
vent, qui ne manquerait pas de le pousser sur un point quelconque des
terres qui l'environnent de tous cts. Dans ce cas, au lieu de fuir
devant l'ouragan, il doit manoeuvrer pour lui rsister, c'est--dire
conserver tendues le plus de voiles qu'il est possible, au risque de
casser ses mts et de faire sombrer son btiment. Enfin, mme par une
belle mer et par un vent modr, la plus lgre erreur de route commise
par le capitaine peut pendant une nuit obscure causer la perte de son
navire; car il est entour de terres, d'les, de bancs de sables et de
rochers qu'il doit viter avec le plus grand soin: et ce n'est pas
toujours facile pendant les brumes du jour et les tnbres d'une nuit
sans lune et sans toiles.

--Ainsi, dit Hlne, tu ne crois pas, pre, que ma tante et mes cousines
soient en ce moment en danger?

--D'abord, rpondit M. la Place, il se pourrait trs bien que l o ils
sont maintenant il ft le plus beau temps du monde, cela n'aurait mme
rien d'extraordinaire, car nous ne sommes qu' deux cents kilomtres de
Paris, et souvent les Parisiens jouissent d'un soleil magnifique quand
il pleut et vente ici, parfois c'est le contraire. On ne doit donc
jamais conclure qu'il rgne une tempte  deux ou trois cents kilomtres
du lieu o l'on se trouve, parce que cette tempte rgne l o l'on est.
Enfin, en supposant mme que le btiment de Victor prouve des rafales
aussi furieuses que celles qui fouettent nos vitres, il est trs
rassurant de penser qu'il navigue  prsent dans des mers o un coup de
vent est peu  craindre pour un bon navire; le pis qui puisse donc
arriver  Victor, c'est d'tre jet hors de sa route, ce qui allongerait
sa traverse de quelques jours. Aprs cela, vous savez que Dieu est le
souverain matre de toutes choses, que rien n'arrive en ce monde sans sa
volont ou sa permission. Si vous tes inquiets de votre tante et de sa
famille, priez celui qui peut faire faire le tour du monde au btiment
le plus dlabr sans qu'il lui arrive la plus lgre avarie, et laisser
prir le meilleur navire, malgr l'habilet de son capitaine et
l'adresse de ses matelots, par un de ces accidents imprvus qu'aucune
prudence humaine ne saurait viter.

--Mais, pre, reprit Victor aprs un moment de silence, pourquoi donc
mon oncle nous a-t-il quitts, et est-il all demeurer en Amrique, aux
tats-Unis? Que va-t-il y faire?

--Je ne rpondrai pas  ta premire question, mon cher enfant, dit M. la
Place en souriant, parce que tu es trop jeune pour comprendre et
apprcier les motifs qui ont engag mon frre  s'expatrier avec sa
famille.

Quant  ta seconde question, c'est tout diffrent, et je te donnerai 
ce sujet toutes les explications que tu voudras. Ton oncle a achet dans
une des provinces les plus occidentales des tats-Unis, dans le
Michigan, des terres qu'il se propose de dfricher et de mettre en
culture; ce sont des prairies et des forts. D'aprs les dtails
contenus dans sa dernire lettre, l'immense domaine dont il a pris
possession est situ sur les bords d'une grande rivire nomme la
Saginaw. Son proche voisin est un Franais qui s'est tabli dans le pays
depuis une dizaine d'annes et qui lui a promis de l'aider de son
exprience et de ses conseils; mais l'habitation de ce voisin est 
environ quinze kilomtres du lieu o ton oncle a rsolu d'lever sa
demeure.

--Et il appelle ce monsieur-l un voisin, dit Henri: un homme qui habite
si loin de chez lui! Ce pays-l est donc presque dsert?

--Sa population s'accrot tous les jours avec rapidit; mais elle
s'parpille sur une si vaste tendue de terrain, que les tablissements
agricoles, les fermes, si tu comprends mieux, sont encore trs
clair-semes.

--Il n'y a donc pas dans le Michigan des villes et des villages comme en
France?

--Il n'y a qu'une ville qui mrite rellement ce nom, c'est le Dtroit.
Ce n'tait qu'une simple bourgade il y a vingt ans; mais aujourd'hui
c'est une cit florissante. Outre le Dtroit, qui est la capitale de la
province, on trouve dans sa partie mridionale un certain nombre de
villages et de bourgades dont le nombre augmente tous les ans. Un chemin
de fer partant du Dtroit et destin  relier le lac ri au lac
Michigan est en voie de construction: quand il sera livr  la
circulation, ce chemin de fer donnera une grande importance au Dtroit,
qui deviendra peut-tre une des premires villes des tats-Unis.

--Pre, dit  son tour Hlne, je croyais que les tats-Unis d'Amrique
taient un pays comme la France et l'Angleterre. Je me figurais que
New-York, Philadelphie, la Nouvelle-Orlans taient de grandes villes
aussi belles que Rouen et Bordeaux, et que les campagnes taient aussi
bien peuples que les environs du Havre. J'ai souvent entendu parler de
la richesse, de la prosprit et du commerce des tats-Unis, dont les
navires remplissent les bassins du port: comment un tel pays peut-il
tre  peu prs dsert? Je n'y comprends plus rien.

--Parce que tu ne te donnes pas la peine de rflchir, ma chre Hlne,
et je vais te le prouver. Est-ce que le vaste territoire de la
rpublique des tats-Unis n'embrasse pas la plus grande partie de
l'Amrique du Nord?

--Sans doute, puisque aujourd'hui, depuis que la Californie est entre
dans la Confdration des tats-Unis, leur territoire s'tend depuis le
golfe du Mexique jusqu'au Canada, situ tout  fait au nord, et qui est
une colonie anglaise.

--Et  l'ouest, quelles sont les frontires des tats-Unis?

--A l'ouest? A l'ouest il n'y a que des pays presque inconnus et habits
par des peuplades indiennes.

--Parfaitement. Dis-moi maintenant, il y a cinquante ans, le territoire
des tats-Unis tait-il aussi vaste qu'aujourd'hui? s'tendait-il autant
 l'ouest?

--Non, puisque anciennement il n'y avait que treize provinces dans
l'Union amricaine, et qu'aujourd'hui il y en a prs de trente.

--De mieux en mieux. Et comment ces nouvelles provinces se sont-elles
formes?

--Voil ce que je ne sais pas.

--coute-moi bien alors. A mesure que la population des anciennes
provinces augmenta, le prix des terres et des produits du sol augmenta
dans les mmes proportions. Il s'ensuivit que beaucoup de gens qui
avaient envie de devenir propritaires et de s'enrichir, prirent le
parti de s'avancer hors des frontires des anciennes provinces, et
d'aller s'tablir dans l'ouest, o les terres se donnaient pour rien,
parce qu'elles n'appartenaient  personne. On appelait _pionniers_ les
hommes intrpides qui prenaient ce parti.

Ces pionniers s'aventuraient hardiment au milieu des forts avec leurs
femmes et leurs enfants, s'installaient au premier endroit qui leur
semblait favorable, se btissaient une hutte, et vivaient de leur chasse
jusqu' ce qu'ils eussent dfrich et mis en culture un coin de terre.
Peu  peu le nombre de ces migrants augmentait; et comme ils
cherchaient toujours  se rapprocher les uns des autres pour
s'entr'aider et pour rsister, au besoin, aux attaques des Indiens, ils
finirent bientt par peupler une certaine tendue de territoire, par y
btir des villages, des villes, et alors ils obtenaient du gouvernement
amricain que leur territoire formt une nouvelle province.

Comprends-tu maintenant comment, tandis que les plus anciennes
provinces de la rpublique amricaine sont aussi peuples que la France
et l'Angleterre, les provinces de nouvelle formation sont encore
couvertes en partie de vastes forts, et ne ressemblent pas plus aux
anciennes provinces qu'aux dpartements de la France? Eh bien, ton oncle
va s'tablir dans une de ces nouvelles provinces, dans le Michigan, o
il a achet une grande ferme  un pionnier qui l'a dfriche. Cette
ferme est susceptible de grandes amliorations; mais les travaux  y
excuter sont faciles en comparaison de ceux que dut entreprendre celui
qui fonda cet tablissement au milieu d'un pays presque dsert et avec
les seules ressources de ses bras et de ceux de sa famille.

Les explications que je viens de vous donner me rappellent l'aventure
d'un jeune garon irlandais. Je la tiens d'un Franais fix depuis
longtemps au Canada, et qui avait beaucoup connu le hros de mon
histoire.

Puisqu'il n'est encore que huit heures, je vais vous la raconter, et
vous irez vous coucher aprs cela avec une belle action  mditer.




PATRICE


Il y a une quarantaine d'annes, une famille irlandaise compose du
pre, de la mre et de deux enfants, dbarqua  Qubec, capitale du
Canada.

Ces pauvres gens fuyaient leur patrie, o ils taient malheureux et
perscuts  cause de leur religion.

Le pre s'appelait Bryan, et son fils Patrice: ce dernier avait juste
douze ans le jour o il mit le pied sur le quai de Qubec.

Aussitt dbarqu, Bryan alla trouver un Irlandais migr comme lui, qui
tenait  Qubec une boutique d'piceries. Il exposa sa situation  son
compatriote, il lui fit le compte de tout ce qu'il possdait (cela se
rduisait  bien peu de chose), et le pria de lui indiquer ce qu'il
pourrait faire pour subvenir, par un travail quelconque,  ses besoins
et  ceux de sa famille.

L'picier, qui tait un homme trs obligeant, dit  Bryant qu'il venait
d'acheter  trs bon march une certaine tendue de terres sur les bords
du fleuve Saint-Laurent,  environ deux cent cinquante kilomtres
au-dessus de la ville de Montral; que ces terres taient situes dans
un pays sain et fertile. Il ajouta qu'il n'en avait pas encore pris
possession, et finit par offrir  Bryan de lui cder gratuitement la
moiti de son acquisition.

En vous faisant ce cadeau, continua l'picier, je songe autant  mes
intrts qu'aux vtres; car, lorsque vous aurez dfrich la moiti de
mon domaine, l'autre moiti quintuplera de valeur, et je trouverai  la
vendre cinq fois plus cher que je ne pourrais aujourd'hui revendre le
tout, que j'ai achet uniquement par spculation, et sans aucune ide
d'aller l'habiter, puisque j'ai ici une bonne boutique, et que Dieu
bnit mon commerce, qui devient chaque jour plus important.

Bryan, pntr de la plus vive reconnaissance, accepta, comme on le
pense bien, la proposition de son compatriote, et ne trouva pas de
paroles assez fortes  son gr pour remercier dignement le brave
picier.

Celui-ci lui donna rendez-vous pour le lendemain, afin de passer l'acte
par lequel il lui cdait en toute proprit la moiti de son lot de
terres,  la seule condition qu'il mettrait cette moiti en culture et y
formerait un tablissement fixe. Du reste, je dois le dire, les contrats
de ce genre n'taient pas trs rares  l'poque o se passrent les
faits que je raconte.

Dans cette seconde entrevue avec son compatriote, Bryan acquit de
nouvelles preuves de l'excellent coeur et du dsir d'obliger qui
constituaient le fond du caractre de ce digne homme; car voici ce qu'il
lui dit aprs que le trait eut t sign avec toutes les formalits
usites en pareil cas:

Vous m'aviez hier expos vos ressources en argent; elles sont
insuffisantes pour vous rendre  votre tablissement et pour acheter les
outils, les armes et les provisions sans lesquels il vous serait
impossible de russir dans votre entreprise; car vous allez tre rduit
 vos propres forces au milieu d'un pays o la civilisation commence 
peine  pntrer. Vous ne trouverez l-bas que du bois, du gibier et du
poisson; il faut donc que vous emportiez avec vous des armes, des
outils, des instruments aratoires, tout ce qui vous sera indispensable
pour construire une habitation, dfricher vos terres, et pourvoir 
votre existence.

Je vais donc m'occuper de vous procurer d'abord un canot pour faire le
voyage, ensuite le bagage complet d'un pionnier. Dans cinq jours une
caravane de chasseurs et de trafiquants de pelleteries doit remonter le
fleuve Saint-Laurent jusqu'au lac Ontario; ils passeront devant votre
nouveau domaine. Je vous conseille de vous joindre  eux: vous voyagerez
plus srement et plus commodment que si vous tiez seul, surtout
lorsque je vous aurai recommand au chef de l'expdition, qui est un de
mes amis. Aussitt que vous aurez mis vos terres en culture, vous
m'expdierez tous les ans vos denres; je les vendrai pour votre compte,
et je retiendrai peu  peu sur le prix que j'en retirerai les avances
que je vous fais aujourd'hui.

Deux mois aprs son arrive  Qubec, Bryan et sa famille dbarquaient
sur leur proprit; ils taient accompagns d'un agent du gouvernement
qui s'tait joint  eux  Montral pour leur indiquer les lots de terre
primitivement concds  l'picier, et dont la moiti leur appartenait
d'aprs l'acte pass avec ce dernier. L'agent du gouvernement, guid par
un plan dont il tait porteur, dsigna, au moyen d'entailles faites sur
les troncs d'une certaine quantit d'arbres, les limites du domaine de
Bryan et celles du domaine de l'picier; outre ces entailles creuses en
deux coups de hache, l'employ enleva de distance en distance  un arbre
un large lambeau d'corce, et,  l'aide d'un marteau, imprima un timbre
sur le bois mis  nu. Cette opration, qui constituait la mise en
possession de Bryan, dura cinq jours; et comme il devait assister
l'agent du gouvernement, il ne put s'occuper de rien autre chose pendant
tout cet espace de temps. Le sixime jour l'employ partit, aprs avoir
donn une foule de renseignements prcieux  Bryan, et lui avoir dit
qu' 6 kilomtres de chez lui en remontant le fleuve il y avait une
famille franaise compose de huit personnes, dont l'tablissement, bien
que ne remontant qu' trois annes, tait dj florissant.

L'employ ne se fut pas plutt loign que Bryan se mit bravement 
l'oeuvre. D'aprs les conseils de l'agent du gouvernement, il choisit
pour lever sa cabane le penchant d'une colline entirement boise, et
commena par dblayer le terrain en coupant tous les arbres dans un
espace de cinquante mtres en tous sens. Il tait depuis deux jours
occup de ce travail pnible, quand il vit arriver les voisins dont on
lui avait parl, et qui lui offrirent de l'aider  la construction de sa
demeure. Bryan accepta de grand coeur leurs services, et s'excusa auprs
d'eux de n'avoir pas t leur rendre visite, parce qu'il n'avait pas os
laisser seuls sa femme et ses enfants. En moins de quarante-huit heures
Bryan, aid de ses voisins, acheva son habitation; les murs en taient
composs de troncs d'arbres superposs; chaque tronc avait la longueur
d'une des faces du btiment, et tous s'encastraient les uns dans les les
autres par leurs extrmits. Comme on employait les troncs sans se
donner la peine de les quarrir, les interstices qu'ils laissaient
taient bouchs d'abord avec de la mousse, et ensuite avec de la terre
glaise.

Depuis leur arrive jusqu' l'achvement de leur maison, Bryan et sa
famille avaient dormi sous une tente qu'ils avaient apporte avec eux.

Ce serait une histoire trs intressante et trs instructive que celle
de notre famille irlandaise pendant la premire anne de son sjour 
_Confiance_ (c'est le nom qu'ils avaient donn  leur tablissement);
mais le rcit dtaill de leurs travaux de dfrichement, de leur manire
de vivre, des difficults qu'ils rencontrrent, de leurs privations, de
leurs expdients pour raliser des choses qui, au premier abord, leur
avaient sembl au-dessus de la force d'un homme n'ayant pour le seconder
que les bras d'une femme et de deux enfants, exigerait beaucoup plus de
temps que je n'en ai ce soir; j'arrive donc tout droit aux aventures de
Patrice.

Il y avait trois ans que la famille Bryan tait tablie  Confiance;
grce  des prodiges d'activit, d'adresse et de persvrance, prs de
cent hectares de terres avaient dj t dfrichs, et nos pionniers
possdaient des troupeaux et une basse-cour complte. De plus, ils
habitaient une maison commode, flanque de hangars, d'tables et de tous
les btiments ncessaires  une grande exploitation.

Bryan s'tait adjoint deux domestiques canadiens, et n'attendait qu'une
occasion favorable pour expdier  son ami de Qubec une cargaison de
viandes sales, de beurre, de grains, etc.: bref, son tablissement
tait en pleine voie de prosprit, ce qu'il devait d'abord  lui-mme,
et ensuite  une foule de circonstances qui taient venues favoriser ses
efforts.

Parmi ces circonstances, je mentionnerai les rapports d'amiti qui
s'taient tablis entre lui et le chef d'une tribu d'Indiens Ottawas. Ce
chef ayant dclar hautement qu'il considrerait comme une injure
personnelle le moindre acte d'hostilit ou de dprdation qu'on se
permettrait contre Bryan et ses proprits, il en tait rsult que
notre pionnier n'avait jamais t inquit par les Indiens, qui, en
maintes circonstances, lui avaient, au contraire, rendu une foule de
petits services.

Telle tait la situation de la famille Bryan, quand un matin,  la
pointe du jour, un guerrier ottawa, parent du chef indien, et fort connu
de Bryan, vint lui annoncer de sa part qu'un parti de deux cents
Iroquois tait en ce moment occup  piller et  saccager l'habitation
de ses voisins les Franais, et que si lui, Bryan, ne voulait pas tre
gorg avec sa famille comme ses voisins l'avaient probablement t, il
fallait prendre  l'instant la fuite: il ajouta qu'il avait amen un
canot, et que le seul moyen d'chapper aux Iroquois, c'tait d'y monter
et de descendre le fleuve jusqu'au fort Saint-Thomas, o ils seraient en
sret; qu'en partant sur-le-champ on pourrait prendre assez d'avance
sur les Iroquois pour rendre leur poursuite inutile. A peine l'Indien
eut-il cess de parler, que les deux domestiques canadiens s'lancrent
hors de la maison, coururent  l'curie, et, sautant chacun sur un
cheval qu'ils ne se donnrent pas le temps de brider, disparurent ventre
 terre.

Ceux-l, dit l'Indien en montrant du doigt les fuyards, ne seront plus
en vie ce soir; ce n'est pas par terre que l'on peut chapper aux
Iroquois... Venez.

Bryan, qui savait combien en pareille circonstance il tait plus sage
pour lui de se fier  la sagacit de l'Indien qu' ses propres
inspirations, ne balana pas, et le suivit sur-le-champ avec sa femme et
ses deux enfants. Quoiqu'ils courussent plutt qu'ils ne marchaient, ils
taient encore  vingt-cinq pas de la rivire, quand des cris
pouvantables frapprent leurs oreilles: c'tait le cri de guerre des
Iroquois, qui se prcipitaient dans la maison que Bryan et sa famille
venaient de quitter dix minutes auparavant.

Comme, de la cour de la maison, situe  mi-cte, ainsi que je l'ai dit,
les Iroquois pouvaient voir la fuite et l'embarquement de la famille
Bryan, parce que de ce point lev rien ne gnait leurs regards jusqu'au
fleuve par suite des dfrichements, les infortuns pionniers n'avaient
pas une seconde  perdre pour entrer dans le canot et s'loigner de la
rive. Ils se htrent donc de se placer dans la pirogue; mais  peine
l'Indien qui devait la diriger, et qui tait un navigateur beaucoup plus
habile et plus expriment que Bryan, se fut-il embarqu le dernier,
qu'il devint vident pour tous que le frle esquif, construit en corce,
n'tait pas capable de supporter une pareille charge, et qu'il ne
tarderait pas  couler,  moins qu'on ne le soulaget du poids d'une
personne. Il y eut alors un moment d'incertitude rellement affreux:
dmarrer, c'tait s'exposer  un naufrage certain; rester, c'tait
s'offrir aux couteaux des Iroquois; car ils avaient aperu le canot et
les passagers, et se prcipitaient vers eux avec des cris sauvages. La
rage semblait leur donner des ailes, tant taient prodigieux les sauts
et les bonds au moyen desquels ils franchissaient la pente qui les
sparait du fleuve. En ce moment suprme, Patrice se dvoua: se
redressant brusquement de la place o il est assis dans le canot, il
s'lance  terre, et, avant que son pre songe  le retenir, il imprime
des deux mains une vigoureuse pousse au canot, et le met  flot.
L'Indien, pour qui cet acte de dvouement sublime n'a rien
d'extraordinaire, saisit aussitt sa pagaie, et lance en pleine eau
l'embarcation, qui fuit comme une flche sous la triple impulsion
qu'elle reoit du vent, des rames et du courant.

Tout ceci s'tait pass avec une telle promptitude, que ni Bryan ni sa
femme n'avaient pu s'opposer  l'action de Patrice; l'Indien seul, qui
avait conserv cet imperturbable sang-froid des guerriers de sa race,
aurait t en position de prvenir le dessein du jeune garon; mais
quand bien mme le pre, la mre et la soeur de Patrice n'eussent pas
t parmi les passagers, il lui semblait tellement naturel et dans
l'ordre que le plus jeune se dvout pour le salut des autres, que, bien
loin de retenir Patrice, il n'eut pas plutt compris son projet, qu'il
lui en facilita, pour ainsi dire, l'excution. Une courte et nergique
exclamation approbatrice fut tout ce qu'il accorda au jeune Bryan
sacrifiant sa vie pour le salut de ses parents.

Malgr le dpart de Patrice, le canot tait encore tellement surcharg,
que l'eau effleurait ses bords, et que le moindre faux mouvement de ceux
qu'il contenait l'et mis en danger de couler bas. Ce fut cette
circonstance qui empcha Bryan de se prcipiter dans le fleuve pour
rejoindre son fils. En effet, lorsqu'il se leva du fond du canot, o il
tait tendu, pour s'lancer aprs Patrice, la frle barque d'corce
vacilla et pencha si fort, que si Bryan n'et pas promptement repris sa
position premire, il et caus la mort de sa femme et de sa fille, sans
tre d'aucun secours  son fils.

Patrice ne fut pas plutt  terre, qu'il prit sa course le long du
rivage du fleuve, et se jeta dans une paisse touffe de roseaux, au
milieu de laquelle il se blottit. Cet expdient lui et peut-tre
russi, si les Iroquois n'avaient pas eu un chien avec eux; mais,
pendant qu'ils tiraient des coups de fusil et des flches au canot qui
s'loignait, et qui fut bientt hors de porte, le chien prit la piste
de Patrice, le suivit jusqu'aux roseaux dans lesquels le jeune Bryan
s'tait cach, et se mit  aboyer de toutes ses forces. Un Iroquois
accourut; voyant que son chien tournait autour des roseaux sans oser y
entrer, il crut qu'il avait surpris un sanglier; il s'avana donc avec
prcaution, son fusil  l'paule, prt  faire feu ds qu'il apercevrait
la bte. Patrice, qui de sa cachette suivait tous les mouvements de
l'Indien, comprit qu'il allait tre tu s'il ne se montrait pas; il prit
donc bravement son parti, et se leva debout. A cette apparition
inattendue l'Iroquois fit un bond en arrire, mais, reconnaissant,
aussitt qu'il avait affaire  un enfant sans armes, il baissa le canon
de son fusil, s'lana vers Patrice, le saisit, le chargea sur son dos,
et le porta vers ses compagnons avec autant d'aisance que s'il se ft
agi d'un chevreuil. Arriv auprs d'eux, il dposa son prisonnier par
terre, et poussa une exclamation de joie et de triomphe,  laquelle
rpondit toute la bande par des cris semblables.

Ds que le vacarme eut cess, le guerrier qui avait fait Patrice
prisonnier (c'tait un homme d'une cinquantaine d'annes) prit la
parole, et, s'adressant au fils de Bryan, lui demanda en iroquois
pourquoi il n'avait pas suivi les siens. Comme Patrice parlait tant bien
que mal la langue des Ottawas, qui tait celle de la tribu du chef
indien ami de son pre, et que l'iroquois ressemble beaucoup  l'ottawa,
le fils de Bryan comprit la question, et rpondit en ottawa qu'il tait
rest parce que le canot ne pouvait les contenir tous, et qu'il savait
que les guerriers iroquois ne faisaient point de mal aux enfants; que du
reste, quand bien mme ils devraient le tuer, il mourrait heureux de
songer qu'en sortant du canot il avait assur la fuite de son pre, de
sa mre et de sa soeur.

Cette rponse, firement jete par un garon de quinze ans, plut
singulirement aux Iroquois. L'un d'eux, pour prouver le courage de
Patrice, saisit une hache, l'leva en l'air, et, l'abaissant tout  coup
dans la direction de la tte du jeune Bryan, ne la dtourna de son front
que quand le fer allait l'atteindre. En face de cette dmonstration
hostile, Patrice ne laissa paratre aucune crainte, et resta droit et
immobile.

L'Indien qui l'avait fait prisonnier tendit alors le bras vers Patrice,
et commena une espce de discours dans lequel il parla longtemps, et en
termes pompeux, d'un fils qu'il avait perdu dans une bataille contre les
Hurons, et finit par dclarer que, selon l'usage de sa nation, il
adoptait son prisonnier comme son fils, afin qu'il tnt la place de
celui que les Hurons lui avaient tu.

Patrice, pour se faire bien venir de l'Iroquois, fit semblant de se
rsigner  son sort. Cependant, quand les Indiens le ramenrent auprs
de leurs compagnons rests  la ferme, et qu'il vit les ravages commis
en si peu de temps, il ne put ni retenir ni cacher ses larmes. Non
seulement la maison, les hangars, la grange, l'curie, brlaient; mais
le sol tait jonch de dbris de toute espce. Meubles, instruments
aratoires, provisions gisaient ple-mle, et dans un tel tat, qu'on
pouvait  peine reconnatre ce que c'tait.

Lorsque les Iroquois furent las de casser et de dtruire, ils se mirent
 partager leur butin. Ce butin se composait de bien peu de chose, et
avait bien peu de valeur en comparaison des richesses qu'ils avaient
ananties; car ils ne s'taient rserv qu'un petit nombre d'objets
faciles  transporter, et dont ils connaissaient le prix et l'usage.

Patrice fut douloureusement surpris quand on lui annona qu'il ne
jouirait du bnfice de son adoption que le jour o les Iroquois
auraient regagn leurs villages, et que jusque-l il serait trait comme
un prisonnier. Il avait espr d'abord qu'on lui laisserait une certaine
libert dont il comptait profiter  l'occasion. Toutefois il ne fit
aucune rsistance, et ne tmoigna aucun dpit quand son matre lui lia
les mains et l'attacha  un arbre.

Le lendemain, au lever du soleil, toute la bande, qui se composait
d'environ deux cents hommes, se remit en marche; d'aprs ce que Patrice
entendit dire autour de lui, il conclut que le chef de l'expdition
n'osait pas s'aventurer plus avant du ct du fort Thomas, et qu'il
avait t dcid dans un conseil tenu le soir prcdent qu'on
reprendrait le chemin du nord-ouest.

Cette dtermination des Indiens causa un nouveau chagrin  Patrice. Tant
qu'ils seraient rests sur les bords du fleuve Saint-Laurent, il pouvait
esprer tre dlivr soit par le chef ottawa, soit par les troupes qui
ne manqueraient pas de partir du fort Thomas  la nouvelle des
dvastations commises dans une demi-douzaine d'tablissements. Mais une
fois emmen dans le nord-ouest, au del du lac Iroquois, il devenait
presque impossible que ses parents et ses amis dcouvrissent o il
tait, et parvinssent  le tirer d'entre les mains des Indiens.

Le guerrier iroquois vint lui-mme dtacher Patrice de son arbre; mais
il lui laissa les deux bras lis le long du corps par une lanire de
cuir, qui, fixe  son cou, descendait en tournant autour de lui jusqu'
la naissance des cuisses. Ainsi garrott, le pauvre garon ne pouvait
songer  prendre la fuite. Aussi son matre le laissa-t-il libre de
marcher  sa guise. Priv de l'usage de ses mains, Patrice, quand il
avait soif ou faim, tait oblig de venir trouver son matre, qui le
dliait quelques instants et ne lui permettait de s'loigner de lui
qu'aprs l'avoir garrott de nouveau.

Le troisime jour,  la tombe de la nuit, les Iroquois camprent au
bord d'une petite rivire profondment encaisse et trs rapide, qui
allait se jeter dans le fleuve Saint-Laurent  cent kilomtres plus bas.
Vers les dix heures du soir, le temps, qui avait t trs mauvais toute
la journe prcdente, se mit  la tempte. Il s'leva un vent furieux,
il tomba des torrents de pluie, et le fracas du tonnerre vint se mler
aux mugissements de la fort battue par l'ouragan.

Patrice, attach  un norme sapin, grelottait malgr sa couverture,
compose de plusieurs peaux de castor cousues ensemble. Bientt l'eau
ruissela tellement sous lui, qu'il fut oblig de se lever: il s'appuya
contre le tronc du sapin, et tcha de se tourner de manire  ce que
l'arbre l'abritt le mieux possible du vent et de la pluie.

Ds le commencement de la tempte il tait tomb une telle averse, qu'en
un instant tous les feux allums dans le camp des Iroquois avaient t
noys. Beaucoup parmi les principaux guerriers couchaient sous des
espces de tentes; toute leur promptitude  les abattre, quand l'ouragan
se dchana, ne put empcher qu'un grand nombre d'entre elles ne fussent
emportes au loin. Il en rsulta un dsordre extrme: au milieu d'une
obscurit profonde, les Iroquois couraient en tous sens, et se
bousculaient en cherchant  rattraper leurs tentes, leurs couvertures,
leur bagage, que le vent et les ruisseaux leur disputaient.

Au plus fort de la bagarre, un clair effroyable montra  Patrice un
guerrier accroupi  quelques pas de lui, sous un buisson pineux.
Quelque rapide, quelque fugitif qu'et t l'clat de la lumire qui lui
avait permis de distinguer le guerrier, il avait suffi  Patrice pour
reconnatre le chef ottawa ami de son pre. Il se rappela alors que
pendant tout le jour prcdent il avait  plusieurs reprises entendu le
chant du pic des bois sans avoir vu cet oiseau, et que dans toutes les
parties de chasse que le guerrier ottawa faisait avec son pre, ce chef
se servait habituellement du cri du pic pour prvenir Bryan de se tenir
prt  tirer une pice de gibier.

Patrice en conclut que, depuis la veille, le brave Ottawa suivait les
Iroquois pour le tirer de leurs mains, et que c'tait pour l'instruire
de ses intentions et de sa prsence que l'indien avait plusieurs fois
renouvel un signal bien connu de tous deux.

Patrice, malgr la dcouverte qu'il venait de faire, resta dans la
position o il se trouvait, et se garda bien de prononcer un seul mot;
car, comme il avait t attach presque au centre du campement, il ne
s'coulait pas une minute sans qu'il entendt passer un Iroquois prs de
lui. Seulement il tait tout oreilles, et se tenait prt  tout
vnement.

Il venait d'achever une courte prire et de renouveler un voeu qu'il
avait fait  la sainte Vierge lorsqu'il s'tait cach dans les roseaux
aprs avoir quitt le canot, quand il sentit une main invisible,  cause
de l'obscurit, s'appuyer sur sa bouche, et la lame d'un couteau glisser
entre sa peau et la lanire fixe  son pied droit; son pied gauche et
ses deux poignets furent galement, et sans le moindre bruit, dgags
des liens qui les retenaient; ds qu'il fut libre, l'Ottawa le chargea
sur son paule et se mit en marche.

La confusion qui rgnait dans le camp avait pour les fugitifs autant
d'avantage que d'inconvnient; car, si les Iroquois taient trop occups
pour songer  Patrice, ils couraient de tous cts, et clairaient leurs
recherches avec des torches de bois rsineux, dont le vent, il est vrai,
diminuait singulirement la clart. L'Ottawa, qui ne paraissait
nullement appesanti par son fardeau, tantt marchait  grands pas,
tantt se collait immobile contre un tronc d'arbre, tantt se couchait 
plat ventre. A chaque instant Patrice entendait un Iroquois passer 
ct d'eux ou venir  leur rencontre; mais chaque fois son librateur se
dtournait, ou se jetait de ct avec une souplesse, une rapidit, un
aplomb d'autant plus merveilleux, qu'il semblait glisser sur la terre,
et que ses pieds ne produisaient pas le plus lger froissement.

C'est ainsi qu'ils traversrent heureusement la partie du camp qui
s'tendait entre eux et la rivire. Grossie par l'orage, elle coulait
dborde et imptueuse.

En arrivant sur ses bords, l'Ottawa retrouva sur-le-champ deux grosses
et longues bottes de jonc qu'il avait prpares d'avance; il les lia
ensemble cte  cte, fit coucher Patrice dans l'espce de creux que
formait leur rapprochement, se plaa lui-mme  califourchon sur ce
radeau improvis, et le lana au fil de l'eau. Une grande perche et le
mouvement de ses pieds, dont il se servait comme de rames, lui suffirent
pour le diriger.

Ils descendirent ainsi la rivire pendant deux heures environ. Alors le
chef Ottawa commena  contrefaire le cri du hibou  des intervalles
assez rapprochs; bientt un cri pareil lui rpondit. L'Indien fit alors
aborder son radeau, mit pied  terre et rpta le cri de l'oiseau
nocturne. Au bout de cinq minutes d'attente, une pirogue monte par cinq
personnes atterrit juste  la place o taient venus dbarquer l'Ottawa
et Patrice, et celui-ci se trouva dans les bras de son pre avant qu'il
et eu le temps de le reconnatre.

Vous dire la joie que le pre et le fils prouvrent en se revoyant est
chose impossible; ils manqurent eux-mmes de paroles pour l'exprimer.

Il me reste maintenant  vous raconter  quel concours de circonstances
tait due la dlivrance de Patrice.

Vous avez vu comment, grce au dvouement de son fils, Bryan, ainsi que
sa femme et sa fille, avait pu s'loigner du rivage avant l'arrive des
Iroquois, et comment la rapidit de la marche du canot avait prserv
ceux qu'il contenait de l'atteinte des balles et des flches diriges
contre eux.

Le guerrier ottawa, s'tant aperu bientt que les Iroquois,
reconnaissant l'inutilit d'une plus longue poursuite, y avaient
renonc, proposa  Bryan de s'arrter, pendant qu'il irait voir quel
parti prendraient les Iroquois aprs le pillage de la ferme, et qu'il
tcherait de dcouvrir ce qu'tait devenu Patrice. Bryan accepta cette
proposition avec joie, et il convint avec l'Ottawa qu' moins d'tre
forc par l'arrive des ennemis de fuir de nouveau, il l'attendrait dans
une petite crique jusqu'au lendemain matin.

Le matin du jour suivant, l'Indien revint avec son chef, qu'il avait
rejoint, et celui-ci apprit  Bryan que les Iroquois, aprs avoir
saccag son tablissement, se retiraient vers le nord-ouest; qu'ils
n'avaient point fait de mal  son fils; qu'un chef devait l'adopter;
mais qu'en attendant que la tribu et regagn ses campements habituels,
Patrice tait troitement gard et considr comme prisonnier de guerre.

Si vous le voulez, ajouta le chef ottawa, mon frre va conduire votre
femme et votre fille au plus prochain tablissement, situ  une
demi-journe d'ici, o elles seront en sret, et nous deux nous
suivrons les Iroquois avec quelques-uns de mes guerriers, et nous
essayerons de dlivrer votre fils.

Bryan, comme vous le pensez bien, accepta avec autant d'empressement que
de reconnaissance l'offre de son ami ottawa. Celui-ci dirigea
l'expdition avec tant de prudence et de sagacit, que la petite bande
rejoignit les Iroquois, et les suivit  distance sans tre remarque,
jusqu' ce que l'Indien, profitant d'une nuit orageuse, dlivra Patrice,
ainsi que nous l'avons vu.

L'vnement qui et d causer la ruine de Patrice devint la cause de sa
fortune, et voici comment.

Le gouverneur du Canada, voulant protger d'une manire efficace et
permanente les tablissements fonds de ce ct-l, dcida qu'on
lverait un nouveau fort sur le fleuve Saint-Laurent, et qu'on y
entretiendrait une garnison respectable. Or, l'ingnieur charg de
choisir l'emplacement de ce fort ayant justement dsign une minence
situe  une porte de canon de Confiance, les terres de Bryan prirent
sur-le-champ une trs grande valeur, parce que leur situation dans le
voisinage du fort non seulement les mettait  l'abri des dprdations
des tribus hostiles, mais ouvrait des dbouchs certains pour une partie
des produits d'une ferme, tels que volailles, lgumes, lait, beurre,
etc.

Bryan vendit donc quelques petits lots de terre, et le prix qu'il en
obtint lui permit de rparer compltement les ravages des Iroquois. Il
remplaa ses btiments incendis par des constructions plus vastes et
plus solides, acheva ses travaux de dfrichement, pera des routes,
doubla le nombre de ses animaux domestiques, et bientt Confiance devint
une des plus belles et des plus importantes exploitations qu'il y et 
cinquante lieues  la ronde.

FIN




8599.--Tours, impr. Mame.







End of the Project Gutenberg EBook of Patrice, ou les pionniers de
l'Amrique du nord, by M de Chavannes

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PATRICE ***

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