The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle de la Seiglire, by Jules Sandeau

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Title: Mademoiselle de la Seiglire
       Comdie en quatre actes, en prose

Author: Jules Sandeau

Release Date: August 9, 2009 [EBook #29651]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MADEMOISELLE DE LA SEIGLIRE

COMDIE

EN QUATRE ACTES, EN PROSE

PAR JULES SANDEAU
De l'Acadmie franaise

NOUVELLE DITION

PARIS

CALMANN LVY, DITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
3, RUE AUBER, 3

1892

Droits de reproduction, de traduction et de reprsentation rservs.

Reprsente pour la premire fois,  la COMDIE-FRANAISE,
le 4 novembre 1851




PERSONNAGES

LE MARQUIS DE LA SEIGLIRE                MM.  SANSON.
DESTOURNELLES, avocat                          REGNIER.
RAOUL DE VAUBERT                               DELAUNAY.
BERNARD                                        MAILLART.
JASMIN, valet de chambre du marquis            MATHIEN.
LA BARONNE DE VAUBERT                     Mmes NATHALIE.
HLNE, fille du marquis de la Seiglire  Mme  BROHAN.

==La scne se passe en 1817, au chteau de la Seiglire, dans le Poitou.==

Les indications de droite et de gauche sont prises dans la salle; les
personnages sont inscrits en tte de chaque scne dans l'ordre qu'ils
occupent: le premier inscrit au n. 1, tient la premire place 
gauche.




MADEMOISELLE

DE

LA SEIGLIRE




ACTE PREMIER

==Un petit salon du chteau de La Seiglire, au rez-de-chause; porte au
fond; deux portes latrales au second plan de chaque ct du thtre; 
droite au premier plan, une porte-fentre donnant sur un parterre; 
gauche, en regard sur le mme plan, une chemine avec une pendule; au
fond,  gauche, une table toute dresse, avec un djeuner servi:
derrire cette table, une console sur laquelle est un flacon de vin
d'Espagne, un verre  pied et une assiette de biscuits.-- gauche, au
premier plan, une table Louis XV, des livres, une;  droite, sur le mme
plan, un petit guridon.==




SCNE PREMIRE

JASMIN, UN JEUNE HOMME.

==(La porte du fond s'ouvre, et un domestique essaie par ses observations
d'empcher un jeune homme d'entrer plus avant.)==

JASMIN.

Mais, encore une fois, Monsieur, monsieur le marquis de La Seiglire est
 peine lev, et n'est jamais visible  pareille heure.

LE JEUNE HOMME, =s'asseyant  droite.=

C'est bien, j'attendrai.

JASMIN.

Ici!... mais c'est impossible!... le djeuner est servi.

LE JEUNE HOMME.

C'est pour affaire.

JASMIN.

Pour affaire!... raison de plus. Quand monsieur le marquis de La
Seiglire djeune, il n'y a pour lui qu'une affaire au monde, c'est son
djeuner. Si Monsieur veut passer dans le parc, il y a sur le bord de
l'tang un bien joli monument, qui fait l'admiration de tout notre
dpartement de la Vienne.

LE JEUNE HOMME, =qui n'a pas cout.=

Hein!... vous dites?...

JASMIN.

Je dis, Monsieur, que monsieur le marquis va descendre, et que s'il vous
trouve ici, il me chassera.

LE JEUNE HOMME, =se levant.=[1]

C'est diffrent!... J'attendrai dans le parc.

JASMIN, = part.=

C'est bien heureux! =(Haut.)= Monsieur veut-il que je le conduise du ct
de l'tang?

LE JEUNE HOMME.

C'est inutile, je sais le chemin.

JASMIN, =tonn.=

Ah!... Quel nom annoncerai-je  monsieur le marquis?

LE JEUNE HOMME, =aprs une courte rflexion.=

Aucun. Je repasserai dans une heure.

=(Il sort par le fond.)=




SCNE II.

JASMIN, =seul.=

Ah bien, oui, dans une heure!... Dans une heure, monsieur le marquis
partira pour la chasse, et comme c'est probable qu'il s'amusera 
l'couter! Mais le voici avec sa fille... l'oeil vif, le teint frais et
l'air plus gaillard encore que d'habitude...




SCNE III.

JASMIN, LE MARQUIS, HLNE, =appuye au bras de son pre.=

LE MARQUIS. =(Ils entrent par la porte de droite.)=

Ah! Jasmin... c'est toi?... Eh bien! est-ce que madame la baronne de
Vaubert n'est pas arrive?

JASMIN.

Non, monsieur le marquis... mais il y a l quelqu'un...

LE MARQUIS.

C'est trange!... Elle qui se vante d'tre plus matinale que moi!...
Elle n'a pourtant qu' traverser l'alle de tilleuls qui spare nos deux
chteaux. Aurait-elle oubli sa promesse de suivre en calche la chasse
de ce jour?

HLNE.

Mon pre, madame de Vaubert tait hier soir un peu souffrante.

LE MARQUIS.

Bah! bah!... =(Il va s'asseoir  gauche, Hlne remonte au fond.[2])= Je
ne me suis jamais si bien port.--Jasmin!

JASMIN.

Monsieur le marquis?

LE MARQUIS.

La Brise, mon piqueur, s'est-il tenu, comme je l'avais prescrit, au
carrefour de Chambly?

JASMIN.

Oui, monsieur le marquis.

LE MARQUIS.

Toute la nuit?

JASMIN.

Toute la nuit.

LE MARQUIS.

Eh bien! que dit-il?

JASMIN.

Il dit... qu'il a un rhumatisme qui le tient  partir du dos...

LE MARQUIS.

Allons!... Je te demande ce qu'il dit du cerf que j'ai dtourn hier?

JASMIN.

Ah! c'est autre chose, monsieur le marquis; il dit que le cerf a son
fort dans le buisson des Cormiers.

LE MARQUIS.

Bravo! nous le tenons!

JASMIN.

Il ajoute que c'est un cerf qui fera voir du chemin  monsieur le
marquis.

LE MARQUIS.

Tant mieux! morbleu! A-t-il les pinces et les os gros?

JASMIN.

Trs-gros.

LE MARQUIS.

Est-il bas joint?

JASMIN.

Il n'en dit rien.

LE MARQUIS.

Je vais le savoir, et, ventre-saint-gris! ce cerf, tout cerf qu'il est
par le pied, aura de mes nouvelles.--(=Il se lve. Hlne est redescendue
en scne.=)[3] Mais la Baronne ne vient pas... Prs de neuf heures!... Et
son fils, un Vaubert, ton fianc, mon Hlne, se faire attendre un jour
de chasse!... Il aura pass la nuit  tiqueter les cailloux et les
simples dont il avait hier soir ses poches pleines... Au diable la
science et les savants! J'ai ce matin un apptit de loup.

JASMIN, = part.=

Ce matin!... on pourrait croire que les autres jours... =(Haut.)=

Monsieur le marquis?

LE MARQUIS.

Qu'est-ce?

JASMIN.

Il est venu pour monsieur le marquis une visite...

LE MARQUIS.

Une visite,  cette heure!

JASMIN.

Un tranger qui a refus de donner son nom.

LE MARQUIS.

Qu'il le garde.--Tu l'as congdi, c'est bien fait.

JASMIN.

Pardon, monsieur le marquis, il a insist...

LE MARQUIS.

Et toi, tu as persist; de mieux en mieux.

JASMIN.

C'est que ce monsieur m'a dit que c'tait pour affaire.

LE MARQUIS.

Alors tu l'as renvoy  mon intendant, c'est parfait.

JASMIN.

Pardon, monsieur le marquis, mais il est l...

LE MARQUIS.

Ah! monsieur Jasmin, c'est assez... Je n'ai point d'affaire, et celles
d'autrui ne m'intressent pas. Pas un mot de plus, je vous prie; et ds
que vous apercevrez madame de Vaubert dans l'avenue, servez le djeuner.

JASMIN = part, en s'en allant.=

J'en tais sr... Ma foi, il en sera ce qu'il pourra.

==(Il sort par le fond.)==




SCNE IV.

LE MARQUIS, HLNE.

==(Hlne, aux derniers mots de la scne prcdente, s'est rapproche prs
de la fentre ouverte.)==

HLNE.

Le soleil a perc le brouillard: le ciel s'est clairci; les oiseaux
chantent sous la fouille. La belle matine, mon pre!

LE MARQUIS.

Oui, la journe s'annonce bien. =(Se frottant les mains.)= Jamais, je
crois, je ne me suis senti si dispos. Dcidment la vie est bonne; ceux
qui le nient sont des ingrats.

HLNE.

Que j'aime  vous entendre parler ainsi!

LE MARQUIS.

Cet air frais du matin que je respire  pleins poumons, un cerf 
courir, ce djeuner qui me fait les doux yeux, ce luxe qui m'entoure et
dont je fus si longtemps sevr; que sais-je encore?... ta beaut, ta
jeunesse, ta grce toujours croissante, tout me ravit, et m'enchante et
m'enivre... Ma fille, ton vieux pre a vingt ans.

HLNE.

Que vous tes bon!

LE MARQUIS.

Et toi, n'es-tu pas heureuse?

HLNE.

Oh! mon pre, bien heureuse, puisque votre joie fait ma joie, et que
tout me sourit quand je vous vois sourire.

LE MARQUIS.

Aimable enfant!... L'existence qu'on mne ici vaut,  tout prendre,
celle que nous menions l-bas, au fond de cette ennuyeuse Allemagne.

HLNE.

Cette ennuyeuse Allemagne, vous le savez, mon pre, je l'aimais; et le
souvenir m'en est doux.

LE MARQUIS.

Grand merci!

HLNE.

C'est l que je suis ne, que j'ai grandi; c'est l que repose ma sainte
mre. Cette terre, que vous appeliez la terre de l'exil, tait pour moi
une patrie; et quand il a fallu lui dire adieu, dois-je vous l'avouer?
j'ai pleur.

LE MARQUIS.

Bien oblig!... Tu en parles trop  ton aise. Va, mon enfant, ce fut un
triste jour, celui o je me vis forc de quitter le toit de mes pres,
et la France, devenue la proie d'une poigne de factieux. Si je n'eusse
consult que les instincts militaires de ma race, par la sambleu! je
serais rest; mais la monarchie aux abois avait besoin de mon
dvouement, je n'hsitai pas, je partis...[4] =(Allant  la fentre 
droite.)=--Et la baronne qui n'arrive pas!--Oh! c'est elle qui s'amusait
en Allemagne... Il faut l'entendre parler de Nuremberg.

HLNE.

Madame de Vaubert m'a rpt souvent que votre petite colonie tait
pleine d'entrain et de gaiet.

LE MARQUIS.

Oui, d'abord, dans les premiers temps. On jouait avec la pauvret; on
trouvait a original... Malheureusement, c'est un jeu dont on se lasse
vite.

HLNE.

Le bonheur vit de peu.

LE MARQUIS.

Ce n'est pas mon avis. Le bonheur aime ses aises et veut tre grassement
nourri. Quand je pense que de 1794  1845... Combien cela fait-il?...

HLNE.

Vingt-quatre ans.

LE MARQUIS.

Vingt-quatre ans!... Tu en es sre?... Comment! Ventre-saint-gris, j'ai
pass vingt-quatre ans chez ces mangeurs de choucroute!... Et tu trouves
que ce n'est pas suffisant.

HLNE.

Il n'et tenu qu' vous, mon pre, d'abrger la dure de votre exil.

LE MARQUIS.

Comme madame de Vaubert, n'est-ce pas, qui pour sauver l'hritage de son
fils, partit un beau jour pour la France et consentit  vivre sous le
joug de l'usurpateur? Plutt que d'en passer par l, ton pre serait
mort sur la terre trangre. Je le crois, pardieu! bien, qu'il n'et
tenu qu' moi!... Une chose que je ne t'ai pas dite, c'est que
Buonaparte, monsieur de Buonaparte a tout fait pour m'attirer  lui. Il
esprait,  force de victoires...

HLNE, =souriant.=

Il parat que dcidment il en a remport quelques-unes?...

LE MARQUIS.

Mon Dieu! je ne dis pas non. Mais  quoi lui ont-elles servi? Ont-elles
pu triompher de ma rsistance, lasser ma patience hroque? Tiens, un
jour, il disait  Barbanpr... au chevalier de Barbanpr: Il manque une
toile au ciel de l'empire. C'tait moi! et il ajouta: J'irai, s'il le
faut, mettre le sige devant Nuremberg. Sais-tu ce que rpondit
Barbanpr? Sire, dit-il... Ils l'appelaient tous, Sire... par
drision, Sire, vous pourrez conqurir le monde; le marquis de La
Seiglire, jamais! Belles paroles qui vivront dans l'histoire, et que
je n'ai point dmenties; car voil deux ans seulement que j'ai revu la
France, et je n'y suis rentr qu'avec mon roi.

HLNE.

Bnie soit donc la mmoire de l'homme dont la probit scrupuleuse vous
permit de rentrer du mme coup dans le domaine de vos pres!

LE MARQUIS.

Comment!... De qui parles-tu?... Ah! bien, bien, de Thomas Stamply, mon
ancien fermier... Mais oui, mais oui, c'tait un vieux brave homme.

HLNE.

Oh! mon pre, un digne, un excellent ami! Que de reconnaissance ne lui
devons-nous pas!

LE MARQUIS.

Moi!

HLNE.

Rappelez-vous avec quelle simplicit touchante il nous reut au seuil de
cette porte; ses genoux flchissaient, ses yeux taient mouills de
larmes; il prit votre main, la baisa, et vous dit d'une voix mue:
Monsieur le marquis, vous tes chez vous.

LE MARQUIS.

Eh bien! est-ce qu'en effet je n'tais pas chez moi?

HLNE.

La Rpublique avait confisqu tous vos biens.

LE MARQUIS.

Jamais je ne lui en ai reconnu le droit.

HLNE.

Cependant...

LE MARQUIS.

Ah! par exemple, il m'a rendu le tout en bon tat, je me plais  le
reconnatre. Oui, oui, des bois bien amnags, des tangs poissonneux,
des forts giboyeuses... le bonhomme s'y entendait. Aussi l'ai-je combl
d'gards. Du plus loin que je l'apercevais, je lui criais: Bonjour, papa
Stamply, bonjour! a le flattait. Et quand il est mort, tu as dsir
qu'il ft inhum au fond du parc, m'y suis-je oppos? qu'on lui levt
un petit mausole, me suis-je fait tirer l'oreille? S'il n'est pas
content l-haut, ma foi, il est bien difficile, ce n'est qu'un ingrat;
je suis quitte envers sa mmoire.

HLNE.

Oh! mon pre, vous ne le pensez pas.

LE MARQUIS.

Si fait, pardieu! je le pense.

HLNE.

Si vous saviez le mal que vous me faites!...

LE MARQUIS.

 toi, mon enfant?

JASMIN, =annonant du fond.=[5]

Madame la baronne et monsieur le baron de Vaubert.

LE MARQUIS.

Allons, bon! Ils taient en retard... ils arrivent bien,
maintenant!--Qu'ils entrent.--Voyons, voyons, j'ai eu tort... n'y pense
plus, et embrasse-moi. =(Il la presse sur son coeur.)=




SCNE V.

HLNE, RAOUL, LE MARQUIS, LA BARONNE.

==(Jasmin, au fond, avec deux laquais  la livre du Marquis.)==

LE MARQUIS.

Bonjour, bonjour, Baronne.

LA BARONNE.[6]

Bonjour, bonjour, heureux pre.

RAOUL, = Hlne.=

Mademoiselle...

HLNE, =lui tendant la main.=

Bonjour, Raoul.

LE MARQUIS.

Venir si tard... cruelle amie!... Et vous, jeune homme, et
vous!...--Jasmin, le djeuner.

JASMIN.

Il est servi, monsieur le marquis.

LE MARQUIS.[7]

 table, donc! Madame la baronne  ct de son vieil ami, Hlne auprs
de son fianc. Gronde-le, ma fille. De mon temps vive Dieu! la jeunesse
tait plus alerte; quand il s'agissait de courir un cerf sous les yeux
d'une belle, c'est moi qui veillais l'aurore.

LA BARONNE.

Mes bons amis, si Raoul s'est fait attendre, ne vous en prenez qu' moi
seule. Marquis, je ne verrai pas vos exploits d'aujourd'hui.

LE MARQUIS.

Comment cela?--Jasmin, du perdreau!

LA BARONNE.

Hier soir, en vous quittant, j'tais dj souffrante. J'ai pass une
horrible nuit.

LE MARQUIS.

Vrai Dieu! Madame, il n'y parat pas; frache comme un bouquet cueilli
dans la rose d'avril.--Jasmin,  boire, du Sauterne! Remplis donc le
verre, maraud, verse comme si c'tait pour toi. =(Il boit.)= Moi, j'ai une
sant de fer.

LA BARONNE, =souriant.=

Grand bien me fasse!

LE MARQUIS.

Eh bien! mon jeune savant, qu'avons-nous dcouvert ce matin? un
papillon, un scarabe, un brin d'herbe?

RAOUL.

Vous l'avez dit, monsieur le marquis, un brin d'herbe; mais ce brin
d'herbe manquait  mon herbier.

LE MARQUIS.

Un jour de chasse, s'occuper de vgtaux... Que le grand saint Hubert
lui pardonne! Voil, Baronne, les beaux rsultats de l'ducation que
vous avez donne  votre fils! D'un gentilhomme avoir fait un savant,
entour d'in-folios, d'oiseaux empaills, d'alambics et de cornues!

RAOUL.

Le temps des grandes guerres est pass, monsieur le marquis. Le rgne de
la force brutale ne reviendra pas. C'est aux arts, c'est  la science
qu'appartient dsormais le droit de gouverner le monde. Comme autrefois
aux croisades, il convient que la noblesse, sous peine d'abdiquer, se
montre au premier rang dans les conqutes de l'intelligence.

LA BARONNE.

Oui,  condition que les nouveaux croises ne compromettront pas leur
sant dans des veilles trop prolonges ou dans des promenades avant le
lever du soleil.

LE MARQUIS.

Ah! vous voil, Baronne! dj tremblante pour la sant de votre fils.
Prenez garde, il va s'enrhumer.

LA BARONNE.

Vraiment, mon vieil ami, vous avez bonne grce  railler ma faiblesse,
vous dont l'affection pour Hlne a tous les enfantillages de la
tendresse d'une jeune mre!... Tout  l'heure encore, quand nous sommes
entrs....

LE MARQUIS.

Ah! pardieu, vous tombez bien!... quand vous tes entrs, mademoiselle
ma fille achevait de me donner une leon.

LA BARONNE.

Oui-da?

LE MARQUIS.

Une leon de reconnaissance.

LA BARONNE.

 vous? =( part.)= Comme s'il en avait besoin. =(Haut.)= Et  quel propos,
je vous prie?

LE MARQUIS.

Devinez...  propos de feu monsieur Stamply.

LA BARONNE, =riant.=

Votre ancien fermier?... Ah! charmant!

HLNE.

Mon pre, de grce!...

LE MARQUIS.

Non, non, je veux en avoir le coeur net. Mieux que personne, la baronne
peut intervenir dans notre diffrend; n'est-ce pas elle qui a provoqu
un acte de probit?...

LA BARONNE.

Auquel le vieux Stamply et t forcment amen plus tard. Mis au ban de
l'opinion, il comprit sans effort qu'il ne pouvait garder plus longtemps
le domaine de ses anciens matres.

LE MARQUIS.

Trs-bien.

LA BARONNE.

Cet homme n'a fait que son devoir.

LE MARQUIS.

C'est vident.--Eh bien! ma fille, qu'est-ce que je disais!...

HLNE.

Un grand devoir, simplement accompli, n'est-ce rien  vos yeux, Madame?

LA BARONNE.

Sans doute, c'est quelque chose, mais...

HLNE.

Ah! je ne le vois que trop, personne ici ne l'a connu que moi. Sous
cette enveloppe rustique il y avait un coeur d'or.

RAOUL.

Vous l'aimiez!...

HLNE.

Oui, je l'aimais, je ne m'en dfends pas. J'aimais ce doux vieillard
pour tout ce que la vie avait laiss en lui de rsign, de triste et de
charmant.

LA BARONNE.

Bonne Hlne!

HLNE.

Et puis, il avait tant souffert, il avait t si cruellement frapp par
la mort de son fils!

LE MARQUIS.

Bon! voil son fils maintenant.... un hussard!

HLNE.

Un hros!

LE MARQUIS.

Un hros? parce qu'il s'est fait tuer comme un livre,  je ne sais plus
quel engagement.

HLNE.

 la Moskowa, mon pre,  cette bataille terrible o il est tomb en
chargeant l'ennemi  la tte de son escadron.

LE MARQUIS.

Le beau miracle!... Voil Jasmin qui n'est pas un hros... n'est-ce pas,
coquin, tu n'es pas un hros?... Eh bien! si tu recevais une balle en
pleine poitrine, tu tomberais tout de ton long,... et tu ne te croirais
pas pour cela un hros.--Sers le caf, maroufle.

HLNE, =se levant, ainsi que Raoul et la Baronne.=

Et comptez-vous pour rien, mon pre, son avancement si rapide, sa vie
si courte et pourtant si remplie? Est-il besoin de vous rappeler?...

LE MARQUIS, =se levant  son tour.=[8]

Quoi? les exploits de monsieur Bernard Stamply? L'affaire de Volontina!
Je t'en tiens quitte... Assez longtemps son pre nous en a rebattu les
oreilles. Encore s'il s'en ft tenu l; mais croiriez-vous, Baronne,
qu'un jour il m'apporta un paquet de lettres... il y en avait, ma foi,
haut comme a... en me priant de vouloir bien y jeter les yeux...
C'taient les lettres de son fils.

LA BARONNE.

Les lettres de monsieur Bernard!

LE MARQUIS.

Qu'il conservait comme des reliques.... Moi, toujours plein d'attentions
pour ce vieux, je pris le paquet, je le fourrai dans un tiroir, et le
lui rendis quelques jours aprs, en lui disant pour le flatter: C'est
trs-bien, papa Stamply, c'est trs-bien... jolie main, bonne
ponctuation, orthographe irrprochable. C'est dommage que ce garon soit
mort, il aurait fait son chemin. Je suis trs-content de ses lettres.

LA BARONNE.

Vous les aviez lues?

LE MARQUIS.

Moi?... pas une seule.

HLNE, =passant devant Raoul.=

Eh bien! moi, je les ai lues, mon pre.

LE MARQUIS, =tonn.=

Pas possible!

HLNE.

Ces lettres sont encore entre mes mains, le bon monsieur Stamply me les
a donnes  son lit de mort, et croyez-moi, il pouvait les montrer avec
un juste orgueil, c'taient ses titres de noblesse.

LE MARQUIS.

Comment?

HLNE.

Oh! oui, mon pre, je les ai lues, et vous-mme, en les lisant ces
lettres d'un soldat, toutes crites dans l'ivresse du triomphe, le
lendemain d'un jour de combat, vous eussiez envi un pareil fils.
Tenez... celle o il envoyait  son pre le premier bout de ruban rouge
qui avait brill sur sa poitrine... Le ruban s'y trouve encore, terni
par la fume de la poudre et par les baisers du vieux pre. Ce n'est pas
la croix de Saint-Louis, et pourtant vous l'eussiez touch avec respect;
cette lettre n'est pas d'un gentilhomme, et pourtant, vous eussiez t
fier de presser la main qui l'avait crite.

RAOUL, =prenant la main d'Hlne.=

Bien, Hlne, bien!

LE MARQUIS.

Voyons, voyons, calme-toi...  qui diable en as-tu?

LA BARONNE.

Quel feu! quel enthousiasme! En vrit, chre enfant, il est heureux que
monsieur Bernard ne soit plus de ce monde.

LE MARQUIS.

Et pourquoi?

LA BARONNE.

C'est qu'il serait pour mon fils, pour le futur mari d'Hlne, un rival
dangereux peut-tre.

HLNE.

Madame! =(Elle remonte et va s'asseoir prs du guridon  droite. La
Baronne va  elle et lui donne affectueusement la main[9].)=

LE MARQUIS, =riant.=

Ah! ah! bravo!... Hein? Raoul, qu'en dites-vous? La fille d'un La
Seiglire amoureuse d'un hussard, d'un hussard de Buonaparte!...

RAOUL.

Eh! eh! monsieur le marquis, Bonaparte tait membre de l'Institut.

LE MARQUIS.

Eh bien! il ne lui manquait plus que cela. =(Jasmin entre au fond, tenant
 la main un paquet de lettres et de journaux.)= Mais assez parler des
Stamply, occupons-nous de choses plus graves[10].--Jasmin, piqueurs,
chevaux et chiens, que tout soit prt pour le dpart! je monterai
Roland. Qu'apportes-tu l?

JASMIN.

Les lettres, les journaux de monsieur le marquis.

LE MARQUIS.

Le _Drapeau blanc_, la _Quotidienne_, le _Journal des savants_... Ce
n'est pas pour moi... Tenez, Raoul... =(_Jasmin porte le _journal des
savants_  Raoul, qui en dtache la bande et le parcourt avec Hlne,
auprs de laquelle il s'est assis.--Jasmin sort._)= Ah! une lettre pour
vous, Baronne... on vous sait ici.

LA BARONNE, =quittant Hlne=.

Ah! de notre ami, le prsident de Malebois, notre compagnon d'exil...

LE MARQUIS.

Aujourd'hui garde des sceaux?...

LA BARONNE.

Prcisment... Je lui ai demand une place de conseiller  notre cour
royale... il y a une vacance...

LE MARQUIS.

Une place de conseiller?... Que diable voulez-vous faire de cela?

LA BARONNE.

Vous ne le devinez pas?

LE MARQUIS.

J'y suis... la fleur du barreau de Poitiers... Destournelles... votre
vieil adorateur...

LA BARONNE.

Voici de quoi teindre sa flamme. Voyez =(Elle lui remet la lettre
qu'elle vient de parcourir.)=, sa nomination ne dpend plus que de sa
promptitude  se rendre auprs du ministre. =(Montrant une lettre
cachete qui tait renferme dans la premire.)= Malebois m'envoie la
lettre qui l'appelle  Paris.

LE MARQUIS.

Destournelles... conseiller... Et c'est pour vous dbarrasser de lui?...
bien imagin!

LA BARONNE.

N'est-ce pas?

LE MARQUIS.

Le vieux renard! je l'ai vu hier encore, rdant  l'entour du chteau de
Vaubert, guettant votre retour, furieux de ne vous avoir pas rencontre.
Tenez, je jurerais qu' l'heure o nous parlons, il est dj trottant
par les sentiers pour venir se casser le nez  votre porte.

JASMIN, =annonant du fond=.

Monsieur Destournelles.

LE MARQUIS.

Hein?... Que disais-je?... parfait!

LA BARONNE.

Comment! me poursuivre jusqu'ici!

LE MARQUIS.

C'est qu'il aura flair la bonne nouvelle que vous allez lui apprendre.

LA BARONNE.

Non pas, j'ai des raisons pour ne lui rien dire encore.--Marquis, je
vous en prie, serrez ces papiers, et gardez-moi sur toute cette affaire
le secret le plus absolu.

LE MARQUIS, =serrant les papiers dans la table  gauche=.

Soit.--Qu'il entre! =(Jasmin introduit Destournelles.)= J'ai le coeur en
joie, il arrive bien.




SCNE VI.

LA BARONNE, LE MARQUIS, DESTOURNELLES, HLNE, RAOUL.

LE MARQUIS, =riant=.

Salut au d'Aguesseau poitevin.

DESTOURNELLES.

Salut  toute la compagnie. Enchant, monsieur le marquis, de vous voir
en si belle humeur.

LE MARQUIS, =riant plus fort=.

C'est que vous apportez la joie partout o vous entrez, monsieur
Destournelles.

DESTOURNELLES.

Vous tes bien bon.

LE MARQUIS.

Eh bien! mon luron, les palmes de la chicane ne nous suffisent donc
plus? Nous voulons y joindre quelques brins de myrte cueillis dans les
bosquets d'Amathonte.

DESTOURNELLES.

Amathonte!... Je profite des vacances de la cour royale pour me livrer 
mes gots champtres, voil tout.

LE MARQUIS.

Vous aimez les bucoliques...

DESTOURNELLES.

Et le hasard de la promenade a conduit mes pas prs d'ici.

LE MARQUIS, =raillant=.

Heureux hasard!

DESTOURNELLES.

Des plus heureux, en effet, puisqu'il me permet de venir rendre mes
devoirs  monsieur le marquis...

=(Jasmin entre du fond et pose sur une chaise, auprs de la porte, le
couteau de chasse, le fouet, la casquette du Marquis.)=

LE MARQUIS.

Et que, de plus en plus favorable, il vous gratifie de la prsence
inattendue de madame la baronne.

DESTOURNELLES, =s'inclinant et passant prs de la Baronne=.[11]

J'avoue que je ne comptais pas sur tant de bonheur.

LE MARQUIS, =le poussant du coude=.

Rou!...

DESTOURNELLES.

Hein?

LE MARQUIS, = Jasmin=.

Ah! Jasmin, tout est-il prt?

JASMIN.

On n'attend plus que monsieur le marquis. Mais Roland est comme un
enrag, il faut deux hommes pour le tenir. =(Hlne, un peu effraye, se
lve et se rapproche de son pre.)=

LE MARQUIS, =la rassurant=.

Je le ramnerai aussi doux qu'un mouton brid. Dcidment, Baronne, vous
n'tes point des ntres? =(Hlne passe auprs de la Baronne.)=[12]

LA BARONNE.

Dcidment.

LE MARQUIS.

Tant pis.--Mon ceinturon. =(Jasmin va chercher le ceinturon et aide le
Marquis  l'attacher.)=

DESTOURNELLES, = part.=

Elle reste,  merveille!

LE MARQUIS, =bouclant son ceinturon.=

Si monsieur Destournelles veut courir le cerf avec nous, je lui cderai
Roland.

DESTOURNELLES.

Bien oblig.

HLNE.[13]

La calche est attele, monsieur Destournelles, et s'il vous tait
agrable...

DESTOURNELLES.

Merci, Mademoiselle, merci. =( part.)= Aimable enfant! toujours occupe 
rouler dans le miel les pilules de monsieur son pre.

LE MARQUIS.

Mes gants!-- propos, Destournelles, quand vous plaiderez dans quelque
belle affaire, faites-le-moi donc savoir: j'irai vous entendre.

DESTOURNELLES.

Que de bonts!

LE MARQUIS.

On dit que vous parlez d'or, et qu'une fois parti, c'est le diable pour
vous arrter.

DESTOURNELLES, = part.=

Je ne suis pas mchant; mais si Roland pouvait seulement lui rompre deux
ctes!

LE MARQUIS.

Mon fouet, ma casquette.--Raoul, la main  votre fiance.

RAOUL, =passant derrire le Marquis pour aller prendre la main d'Hlne.=

Au revoir.

HLNE.

Adieu, mon bon monsieur Destournelles.

DESTOURNELLES.

Mademoiselle...

HLNE.

 ce soir, Madame.

LA BARONNE.

 ce soir, chre enfant. =(Elle remonte en reconduisant Hlne et Raoul,
et va ensuite  la fentre  droite.)=

LE MARQUIS, =s'approchant de Destournelles.=

Je me retire et vous laisse. Bonne chance!

DESTOURNELLES.

Comment!

LE MARQUIS.

Adieu, Fronsac... adieu, Lauzun... Et maintenant, en chasse, mes
enfants, en chasse, et une fanfare pour monsieur Destournelles!

=(Il sort en agitant son fouet, et on entend le bruit d'une fanfare qui
s'teint peu  peu dans l'loignement.)=




SCNE VII.

DESTOURNELLES, LA BARONNE.

DESTOURNELLES.

Quel panouissement!... quels clats!... quelle gaiet!... Homme
heureux!... que lui manque-t-il? Esprit lger, bon estomac, coeur
goste... il vivra cent ans... et il mourra jeune.

LA BARONNE, =quittant la fentre d'o elle a dit adieu de la main aux
chasseurs=.

Ah! a, monsieur Destournelles, si j'en dois croire monsieur le marquis,
c'est moi que vous tes venu chercher ici; vous me ferez alors la grce
de m'apprendre?...

DESTOURNELLES.

Ce qui m'amne... Eh! Madame, ne le devinez-vous pas?

LA BARONNE.

Monsieur Destournelles, je suis souffrante, j'ai la migraine...
Expliquez-vous; mais, pour Dieu, soyez clair... et surtout soyez bref...
puisque la cour royale est en vacances, tchez d'oublier un instant que
vous tes avocat. =(Elle s'asseoit prs du guridon  droite.)=

DESTOURNELLES, =debout.=

Hlas!... je n'eus jamais tant besoin de m'en souvenir... jamais je
n'eus tant besoin d'appeler  mon aide toutes les ressources de la
dialectique et de l'loquence...

LA BARONNE.

Au fait, au fait, avocat.

DESTOURNELLES.

Permettez...

LA BARONNE.

Au fait, au fait!

DESTOURNELLES.

Eh bien!... je commence. Jusques  quand, madame la baronne...

LA BARONNE.

Oh! matre Destournelles... souffrez que je vous arrte  ce magnifique
dbut... Vous ne commencez pas... vous recommencez... La cause est
entendue. Depuis longtemps le tribunal a rendu son arrt.

DESTOURNELLES.

J'ai perdu en instance, c'est vrai; j'ai perdu en appel, j'en conviens;
mais je ne me tiens pas pour battu.

LA BARONNE.

Vous tes difficile.

DESTOURNELLES.

N'ai-je pas le recours en grce?... Voyons, madame la baronne, vous
voudrez couronner, en acceptant ma main, la flamme la plus constante qui
ait jamais brl sous le ciel.

LA BARONNE, =se levant et passant devant Destournelles.[14]=

C'est charmant!... Mais, mon cher monsieur Destournelles, c'est la
centime fois que vous me dbitez ces belles phrases... Si tous vos
plaidoyers ne sont pas plus varis, je plains vos juges et vos clients.

DESTOURNELLES.

Eh bien! Madame, tenez-vous pour dit que rien n'amortira l'ardeur de mes
feux obstins... ni vos rigueurs... ni vos railleries... ni le temps...

LA BARONNE, =ironiquement.=

Vraiment!

DESTOURNELLES.

Oui, Madame, oui... Et songez-y, vous n'avez qu'un seul moyen pour vous
dbarrasser de moi.

LA BARONNE.

Et ce moyen... c'est?...

DESTOURNELLES.

C'est de vous appeler madame Destournelles.

LA BARONNE.

Oh!... moyen coteux.--J'en sais un autre moins agrable, sans doute,
mais plus sr.

DESTOURNELLES, =piqu.=

Ah!... je serais bien aise de le connatre.

LA BARONNE.

C'est mon secret... Mais, croyez-moi, monsieur Destournelles, quel que
soit le mal que votre coeur endure, j'ai le moyen de le gurir.
Seulement, comme il faut un terme  tout, comme il ne me convient pas
d'encourager un amour dont l'clat m'importune, je vous signifie tout
d'abord que la baronne de Vaubert se tient pour satisfaite de son titre,
et ne consentira jamais  s'appeler madame Destournelles.

DESTOURNELLES.

Jamais?

LA BARONNE.

Jamais! c'est mon premier, c'est mon dernier mot.

DESTOURNELLES.

 merveille, Madame!... Ainsi, malgr vos promesses?...

LA BARONNE, =hautaine.=

Mes promesses!... Je ne sache pas, monsieur Destournelles, que je sois
jamais descendue jusqu' vous en faire.

DESTOURNELLES.

Vraiment!... Ah, parbleu, madame la baronne, j'admire la fidlit de
votre mmoire. Peut-tre ne vous souvient-il pas davantage des
services...

LA BARONNE.

Des services?...

DESTOURNELLES.

Que vous disais-je?... Je vous tonne en vous les rappelant... Voyons,
ai-je rv?... Un jour, un avocat de Poitiers ne vit-il pas entrer chez
lui une migre, une baronne, qui venait le conjurer de mettre au
service de ses intrts gravement compromis cette entente des affaires
qu'elle devait railler si finement plus tard? Touch de son infortune,
pargna-t-il sa peine et ses soins? Grce  son dvouement, elle avait
pu rentrer dans son petit castel; grce  sa fortune, elle pouvait
relever l'clat de sa maison, et son orgueil, vaincu par la
reconnaissance, envisageait alors sans effroi les fourches caudines
d'une msalliance. Quel bon temps pour notre avocat! il tait un
sauveur, un appui tutlaire, il touchait au bonheur, lorsque la grande
dame battit en retraite, et le malheureux vit s'crouler l'difice de
ses esprances. Que s'tait-il pass?

LA BARONNE.

Je ne vous le dirai pas.

DESTOURNELLES.

Moi, Madame, je vais vous le dire. Tout prs de la grande dame, ici,
dans ce chteau, vivait un homme aussi misrable au sein de l'opulence
que Job sur son fumier. Il avait vu la solitude se faire autour de lui,
car de bonnes mes affirmaient qu'il avait en 93 dnonc, chass,
dpossd ses matres. Eh bien! la baronne, plus charitable, s'tait
faite l'amie de cet homme.  force d'habilet, d'esprit et d'adresse,
elle tait parvenue  le convaincre qu'il ne retrouverait le repos et la
considration qu'en restituant  son ancien seigneur tous ses domaines.
 qui pensait-elle en agissant ainsi? La baronne avait un fils. Le
gentilhomme qui lui devait tout avait une fille (=Mouvement de la
Baronne.=)... La mmoire vous revient, vous savez le reste.

LA BARONNE.

C'est plein d'intrt, monsieur Destournelles. Je regrette seulement que
vous ayez omis certains dtails auxquels votre esprit n'et pas manqu
de donner un tour des plus piquants.

DESTOURNELLES.

Certains dtails?... Il me semble pourtant...

LA BARONNE.

Je vais, si vous le voulez bien, combler les lacunes de votre rcit, et
nous aurons ainsi fait  nous deux une petite histoire qui pourra
dfrayer les soires mdisantes de notre bonne ville de Poitiers.

DESTOURNELLES.

Voyons, Madame, je vous coute.

LA BARONNE.

Par exemple, vous avez omis de dire que l'unique ambition de cet
avocat... de cet ancien procureur, tait de dcrasser ses cus, et
d'arriver aux dignits de la magistrature qu'il avait de tout temps
convoites. Voil quel tait le secret de son amour et de son
dvouement; voil ce que la grande dame avait parfaitement compris. Trop
fire pour s'abaisser  une msalliance, trop fire aussi pour consentir
 rester l'oblige de son homme d'affaires...

DESTOURNELLES.

Madame...

LA BARONNE.

En acceptant ses services, elle n'tait pas embarrasse de les
payer.--Et maintenant, monsieur Destournelles, voulez-vous connatre le
dnouement de notre petite histoire?

DESTOURNELLES.

Volontiers. Je ne le devine pas.

LA BARONNE.

Un beau jour, elle a fait entendre clairement  ce prtendant tenace
qu'elle n'tait pas dupe d'une passion si dsintresse; d'une main
dlicate elle a dnou les cordons de son masque, et aprs avoir joui de
sa confusion, aprs l'avoir tenu sous son regard, muet, penaud, sans
maintien.--J'espre, Monsieur, lui a-t-elle dit, que vous profiterez de
la leon, qu' l'avenir vous voudrez bien ne plus afficher des
sentiments que j'ai le malheur de trouver ridicules,--et, aprs une
rvrence, elle l'a laiss  ses rflexions. (=Elle le salue et sort par
le fond.=)




SCNE VIII

DESTOURNELLES, =seul.=

Madame la baronne, c'est entre nous une guerre  mort;... Bataille! Oui,
j'en fais le serment, oui, je me vengerai... Comment?... je n'en sais
rien... L'ingrate!... la perfide!... me reprocher la louable ambition
qui me possde... C'est vrai... je me trouverais bien assis dans un
fauteuil de conseiller ou de prsident. Mais pour en arriver l, je n'ai
nul besoin d'elle... ma demande est appuye, et d'un jour  l'autre...
Et ce marquis! Oh! vous saurez ce que pse la colre d'un homme tel que
moi... et vous me paierez, je le jure, vos ddains et vos mpris.




SCNE IX.

DESTOURNELLES, LE JEUNE HOMME.

LE JEUNE HOMME, =entrant par le fond.=

Depuis une heure j'attends dans ce parc... Ah! c'est  monsieur le
marquis de La Seiglire que j'ai l'honneur de parler?

DESTOURNELLES.

Moi!... (= part.=) D'o vient-il donc, celui-l?--=(Haut.)= Non, Monsieur,
non, je ne suis pas monsieur le marquis de La Seiglire.

LE JEUNE HOMME.

Il tait ici tout  l'heure.

DESTOURNELLES.

Il y tait, mais il n'y est plus.

LE JEUNE HOMME.

O donc est-il?

DESTOURNELLES.

 la chasse.

LE JEUNE HOMME.

Morbleu!

DESTOURNELLES.

Cela vous fche?

LE JEUNE HOMME.

Oui.

DESTOURNELLES.

Ah!... puis-je savoir?...

LE JEUNE HOMME.

Non.

DESTOURNELLES.

 votre aise. Comme, moi, je n'ai pas affaire au marquis, mais  madame
de Vaubert, je vais...

LE JEUNE HOMME.

Madame de Vaubert, avez-vous dit... Madame la baronne de Vaubert?

DESTOURNELLES.

Elle-mme. Vous la connaissez?

LE JEUNE HOMME.

Personnellement?... Non.

DESTOURNELLES.

Tant mieux pour vous!

LE JEUNE HOMME.

De rputation?... Oui.

DESTOURNELLES.

Tant pis pour elle!

LE JEUNE HOMME.

Serait-elle ici, par hasard?

DESTOURNELLES.

Par hasard? N'est-elle pas toujours fourre chez le marquis?

LE JEUNE HOMME.

Ah! la baronne de Vaubert est ici? il faut aussi que je lui parle, 
elle.

DESTOURNELLES, = part.=

Qu'a-t-il donc? =(Haut).= Si je pouvais tre utile  monsieur?... Je
connais madame de Vaubert. Pour parler net, je n'ai point  m'en louer.

LE JEUNE HOMME.

Ni moi, morbleu!

DESTOURNELLES, = part.=

Quelle rencontre!... si je pouvais savoir... =(Haut.)= J'ajouterai mme
que j'ai fort  me plaindre d'elle.

LE JEUNE HOMME.

Moi aussi.

DESTOURNELLES.

Et que je cherche  me venger.

LE JEUNE HOMME.

Moi aussi.

DESTOURNELLES, = part.=

Bon jeune homme!... C'est le ciel qui me l'envoie. =(Haut.)= Eh bien!
Monsieur, si ma vieille exprience pouvait vous tre de quelque
secours?... Lonard-Sylvain Destournelles, avocat  la cour royale de
Poitiers, pour vous servir, s'il en est besoin.

LE JEUNE HOMME.

Je vous suis oblig, Monsieur; mais si je dois recourir  un avocat, ce
n'est pas dans la maison du marquis de La Seiglire que j'irai le
choisir.

DESTOURNELLES.

Et pourquoi donc, Monsieur? Un avocat n'a point d'amis... il n'a que
des clients ou des adversaires. Et vous auriez tort de conclure, en me
voyant ici, que je suis l'ami de la maison.

LE JEUNE HOMME.

N'importe, Monsieur; j'ai besoin, avant de prendre un parti, de
complter certains renseignements...

DESTOURNELLES.

Ne suis-je pas l? Je connais toute la noblesse du pays.

LE JEUNE HOMME.

Prcisment... il ne s'agit pas d'un gentilhomme... mais du dernier
propritaire de ce chteau.

LE JEUNE HOMME.

Thomas Stamply?

LE JEUNE HOMME.

Vous l'avez connu?

DESTOURNELLES.

Parfaitement. Il venait parfois me consulter  Poitiers, mais, entre
nous, il tait de ces hommes dont les gens de loi font gnralement peu
de cas.

LE JEUNE HOMME.

Pourquoi?

DESTOURNELLES.

Son caractre conciliant, son honntet, sa droiture, le tenaient
loign du temple de la Justice.

LE JEUNE HOMME.

Son honntet!... sa droiture!...

DESTOURNELLES.

Il dtestait les procs; et, quand il mourut, depuis plusieurs annes
nous avions cess de nous voir.

LE JEUNE HOMME.

L'loge que vous faites de monsieur Stamply est mrit, je le sais,
Monsieur; cependant vous ne devez pas ignorer que ce n'tait point l
l'opinion du pays.

DESTOURNELLES.

Autrefois, c'est possible; les sots et les mchants, qui sont partout en
majorit, attaquaient sa probit pour se consoler de son opulence...
Mais quand il eut restitu ce vaste et beau domaine...

LE JEUNE HOMME.

Restitu? Monsieur Stamply avait-il drob son bien pour qu'il et  le
restituer?

DESTOURNELLES.

Non, assurment, et je regrette d'avoir employ le terme impropre dont
on se sert ici...

LE JEUNE HOMME, =irrit.=

Pour flatter l'orgueil du nouveau propritaire?

DESTOURNELLES.

Vous l'avez dit. Ce ne fut pas une restitution, mais une donation.

LE JEUNE HOMME.

Complte?

DESTOURNELLES.

Des plus compltes. Madame de Vaubert ne lui laissa pas mme les lopins
de terre dont il avait arrondi le domaine.

LE JEUNE HOMME.

Madame de Vaubert!... oui, je sais... Mais, pardon, Monsieur, il est des
choses que j'ignore encore: j'ai besoin de connatre la rcompense de
Stamply pour un si grand bienfait.

DESTOURNELLES.

Sa rcompense?...

LE JEUNE HOMME.

Oui... on s'acquitta sans doute en soins pieux et touchants... on
entoura sa vieillesse d'amour et de respect?...

DESTOURNELLES.

Oui, d'abord tout alla bien. On voyait peu de monde, on vivait en
famille. Le vieux Stamply tait de toutes les runions, choy, gt
comme un enfant. On s'extasiait  tout ce qu'il disait, c'tait l'esprit
gaulois dans sa fleur... un coeur biblique, une me patriarcale...

LE JEUNE HOMME.

Eh bien?...

DESTOURNELLES.

Eh bien! au bout de quelques mois, l'esprit gaulois tait un rustre, et
le coeur biblique un bouvier; aprs l'avoir caress comme un chien
fidle, on l'avait renvoy comme un chien crott.

LE JEUNE HOMME.

Oh! quelle honte!

DESTOURNELLES.

Que voulez-vous? ils lui devaient trop pour l'aimer.

LE JEUNE HOMME.

Eh! quoi, Monsieur, la reconnaissance?...

DESTOURNELLES.

La reconnaissance, Monsieur, est pareille  cette liqueur d'Orient, dont
parlent les voyageurs, qui ne se conserve que dans des vases d'or; elle
parfume les grandes mes et s'aigrit dans les petites. Au bout d'un an,
il n'tait pas plus question du vieux Stamply que s'il n'et jamais
exist. Il mourut oubli dans la maison du garde, o on l'avait relgu,
sans profrer une plainte contre les ingrats qui l'avaient repouss,
heureux de quitter cette terre, si justement appele le bas monde, et
d'aller rejoindre l-haut sa femme et son fils dont il murmura le nom
dans son dernier soupir.

LE JEUNE HOMME.

Et pas une main, pas une main amie pour lui fermer les yeux!

DESTOURNELLES.

Si, oh! si fait... une main presque filiale s'acquitta de ce pieux
devoir.

LE JEUNE HOMME.

Laquelle?

DESTOURNELLES.

La main de la propre fille du marquis de La Seiglire.

LE JEUNE HOMME.

La fille du marquis?

DESTOURNELLES.

Celle-l, c'est un ange. trangre  tous les actes de la vie positive,
elle croit encore aujourd'hui que Stamply n'a fait que restituer le bien
de ses matres; et pourtant elle s'tait sentie tout d'abord entrane
vers lui par l'instinct de la reconnaissance, et c'est elle qui, sans
s'en douter, paya la dette de son pre.

LE JEUNE HOMME.

Mademoiselle de La Seiglire!

DESTOURNELLES.

Oui, Monsieur. C'tait la joie du pauvre homme de voir entrer chaque
jour dans sa petite chambre cette charmante crature qui lui apportait
sa grce, son sourire, et lui donnait ses deux mains  baiser.

LE JEUNE HOMME.

Brave enfant!... Je te bnis, et je te plains, car il faut que justice
se fasse, il faut que les mchants soient punis de leurs iniquits.

=(Il passe devant Destournelles.)=

DESTOURNELLES, = part[15].=

Il parle comme un Dieu vengeur.

LE JEUNE HOMME.

Vous tes avocat?

DESTOURNELLES.

J'ai blanchi dans l'tude des lois.

LE JEUNE HOMME.

Les connaissez-vous?

DESTOURNELLES.

Je m'en flatte.

LE JEUNE HOMME.

Si l'acte de donation de feu Thomas Stamply renfermait quelque nullit?

DESTOURNELLES.

Il n'en existe aucune... Mais on peut en trouver.

LE JEUNE HOMME.

S'il se prsentait un hritier dont le donateur aurait ignor
l'existence... un hritier de sa famille?

DESTOURNELLES.

Si vous n'avez que cette corde  votre arc, je vous conseille d'en
rester l, mon cher monsieur; l'hritier, vous ou moi, nous en serions
pour notre courte honte.

LE JEUNE HOMME.

Comment!... un hritier direct?

DESTOURNELLES.

Un seul pourrait se prsenter avec un droit de revendication.

LE JEUNE HOMME.

Lequel?

DESTOURNELLES.

Malheureusement, il n'est pas probable que celui-l se prsente jamais.

LE JEUNE HOMME.

Pourquoi?

DESTOURNELLES.

Parce qu'il dort en Russie, depuis cinq ans, sous six pieds de neige.

LE JEUNE HOMME.

Le fils de Stamply?

DESTOURNELLES.

Oui, Bernard.

LE JEUNE HOMME.

Ainsi, Monsieur, malgr la donation, Bernard Stamply pourrait
revendiquer une partie de l'hritage de son pre?

DESTOURNELLES.

Une partie! C'est, pardieu! bien le tout qu'il pourrait rclamer.

LE JEUNE HOMME.

Vous en tes sr?

DESTOURNELLES.

Trs-sr.

LE JEUNE HOMME.

Vous en rpondriez?

DESTOURNELLES.

Sur ma tte!... Mais  quoi bon?

LE JEUNE HOMME.

Cet entretien, Monsieur, se terminera plus convenablement dans votre
cabinet qu'ici. Je n'ai que faire maintenant de voir monsieur de La
Seiglire... Pouvez-vous m'accompagner  Poitiers?

DESTOURNELLES.

Je suis prt.

LE JEUNE HOMME.

L, croyez-moi, je vous donnerai le moyen de vous venger de la baronne
de Vaubert.

DESTOURNELLES.

Vraiment? Et ce moyen?...

LE JEUNE HOMME.

Est infaillible.

DESTOURNELLES.

Vous en tes sr?

LE JEUNE HOMME.

Trs-sr!

DESTOURNELLES. =(Il va prendre son chapeau sur un fauteuil  droite.)=

Partons, alors; et, sans plus attendre, commenons les hostilits.

LE JEUNE HOMME.

Je vous suis. =(Ils remontent la scne. Arrivs  la porte du fond:)=

DESTOURNELLES.

Aprs vous, Monsieur.

LE JEUNE HOMME.

Aprs vous.

DESTOURNELLES, =faisant des faons.=

Ah! Monsieur...

LE JEUNE HOMME.

Passez donc, Monsieur, et pas de faons; je suis ici chez moi.

DESTOURNELLES, =effar.=

Chez vous?... Eh! quoi, vous seriez?... Ah!..... =(Changeant de ton.)= je
passe devant.




ACTE DEUXIME.

==Mme dcoration.==




SCNE PREMIRE.

HLNE, LE MARQUIS, RAOUL.

==(Ils entrent du fond, prcds de deux laquais et de deux piqueurs.--On
entend sous les fentres la fin d'une fanfare.)==

LE MARQUIS.

Hallali!... quelle chasse!... quel cerf!... Que sa tte, glorieux
trophe, soit cloue  la porte de la premire cour!... Nemrod n'tait
qu'un tireur de grives... =(Les laquais et les piqueurs se retirent.)=
Qu'en dites-vous, mon jeune baron?

RAOUL.

Je dis, monsieur le marquis, que je suis sur les dents; il faut tre de
fer pour rsister  de pareils plaisirs. Et vous, Mademoiselle?

HLNE.

Oh! moi, vous le savez, je suis de ma race; j'aime  me sentir emporte
par mon cheval  travers les bois. Cependant, je l'avoue, ce spectacle
m'a fait mal: cette bte aux abois, ces chiens ensanglants...

LE MARQUIS.

C'est vrai, la victoire nous a cot cher. Arcas, mon meilleur limier,
est rest sur le champ de bataille, ventr d'un coup d'andouiller.  la
chasse comme  la guerre!... Baron, si nous allions voir la meute
rentrer au chenil aprs la cure?

RAOUL.

Mille grces, monsieur le marquis, je suis moulu.

LE MARQUIS.

Moulu?... Vous n'avez pas fait autre chose que de flner le long des
haies.

RAOUL.

Flner!... flner!... Je n'ai pas perdu ma journe, monsieur le marquis;
=(Montrant un oiseau.)= voici un _turdus merula_ qui enrichira mes
collections.

LE MARQUIS.

a?... Nous appelons cela un merle, nous autres. Vous avez raison, vous
devez tre fatigu.

RAOUL.

Eh bien! si vous le permettez, je vais rentrer chez moi pour me refaire
un peu. =(Il remonte et redescend auprs d'Hlne.)=

LE MARQUIS.

Allez, mon jeune ami[16], allez vous mettre dans votre lit, aprs
l'avoir fait bassiner.

RAOUL.

C'est, pardieu! bien ce que je compte faire. Si je n'ai pas l'honneur de
dner ce soir avec vous...

LE MARQUIS.

Je ne vous en voudrai pas... Dormez bien.

RAOUL, = Hlne.=

Mademoiselle!... =(Il lui serre la main.)=

HLNE.

 bientt, monsieur de Vaubert.

LE MARQUIS.

Prenez un lait de poule en vous couchant.

=(Raoul sort par le fond.)=




SCNE II.

HLNE, LE MARQUIS, JASMIN.

LE MARQUIS.

Voil un brave garon qui ne sera jamais un diable  quatre!...
Ventre-saint-gris! ma pauvre fille, reois mes compliments, tu as fait
l un joli choix.--Jasmin, dbarrasse-moi de ceci. =(Il te son
ceinturon.)=

HLNE.

Mais ce mari, est-ce bien moi qui l'ai choisi?... N'est-ce pas vous?...

LE MARQUIS.

Moi?... Je m'en lave les mains... C'est la baronne qui prtend que vous
vous adorez... que vous tes crs l'un pour l'autre.

HLNE.

Elle a peut-tre raison. Raoul est un galant homme. Ds l'enfance, nous
nous appelions frre et soeur. Cependant, je suis heureuse de vivre prs
de vous, pour vous seul, et mon coeur ne rve, ne demande rien au del.

LE MARQUIS.

Et moi aussi, je suis heureux; crois-tu qu'il me dplaise d'avoir en
cage un si gentil oiseau qui ne gazouille que pour moi? Mais, que
veux-tu? la baronne dit qu'il faut vous marier.

HLNE.

Plus tard... rien ne presse.

LE MARQUIS.

Le fait est, ma pauvre enfant, que j'aurai l un piteux gendre... Un
gentilhomme de vingt ans, qui tire sa poudre aux moineaux et se fatigue
 courir un cerf!

HLNE, =grondeuse.=

Et vous, mon pre, vous ne vous mnagez pas assez... Vous exposez vos
jours comme s'ils ne m'appartenaient pas. Voyons, asseyez-vous. =(Le
Marquis s'assied prs du guridon  droite.)= Pour attendre l'heure du
dner, ne prendriez-vous pas bien un verre de vin d'Espagne?

LE MARQUIS.

J'en prendrai bien deux.

HLNE.

Avec des mouillettes de biscuit?

LE MARQUIS.

Pas plus paisses que la langue d'un chat.

HLNE.

Jasmin, tez les gutres de monsieur le marquis. =(Pendant que Jasmin est
aux pieds du Marquis  droite, elle va chercher sur la console le
plateau sur lequel est le flacon de vin d'Espagne et l'assiette de
biscuits, qu'elle remet ensuite  Jasmin.)=

LE MARQUIS.

Bonne fille, va!... =(Il boit.)= Bah!... tu seras baronne de Vaubert...

HLNE.

tes-vous bien?... avez-vous tout ce qu'il vous faut?

LE MARQUIS, =se dorlotant dans son fauteuil.=

Pas tout  fait.

HLNE.

Que souhaitez-vous encore?

LE MARQUIS.

Embrasse-moi.

HLNE.

Mon bon pre! =(Elle l'embrasse.)= Je vous quitte un instant pour aller
changer de toilette.

LE MARQUIS, =lui tenant les mains.=

Va, mon enfant, et fais-toi belle... car, tu le sais, joie de mon coeur,
tu es aussi la joie de mes yeux.

=(Hlne, sur le pas de la porte, se retourne et envoie encore un geste
d'adieu  son pre.)=




SCNE III.

JASMIN, LE MARQUIS.

==(Jasmin achve de dboutonner les gutres du Marquis.)==

LE MARQUIS.

Eh bien, drle! te voil content. Tu vas pouvoir raconter partout que
ton matre a tu un cerf dix-cors.

JASMIN.

Il n'est dj bruit que du dernier exploit de monsieur le marquis.

LE MARQUIS, =lui pinant l'oreille.=

Tu n'es pas  plaindre, maroufle...

JASMIN.

Ae!

LE MARQUIS, =pinant plus fort.=

Tu n'es pas  plaindre d'tre au service d'un gentilhomme qui fait ainsi
parler de lui. Je ne sais pas pourquoi je te donne des gages.

JASMIN.

La Brise dit que monsieur le marquis s'est couvert de gloire
aujourd'hui.

LE MARQUIS.

Juge un peu, si je me fusse trouv  Fontenoy... par la sambleu!...
=(Jasmin a retir les gutres... Le Marquis frotte ses mollets.)= Jasmin,
que dis-tu de a?

JASMIN, =agenouill prs du Marquis.=

Assurment, monsieur le marquis a le plus beau mollet du Poitou.

LE MARQUIS.

Et comme c'est ferme... Tte, Jasmin, je te le permets... du marbre!

JASMIN.

Mieux que cela... Du bronze coul dans un bas de soie.

LE MARQUIS.

Je crois que monsieur de Buonaparte et t assez embarrass d'en
montrer autant... Vois-tu, Jasmin, sans l'migration, le mollet se
perdait en France: c'est nous autres qui l'avons sauv.

JASMIN.

Si monsieur le marquis voulait se remarier...

LE MARQUIS.

Tu me flattes, coquin!... mais je te pardonne. Allons, encore un verre
de ce vieux vin qui me ragaillardit le coeur.[17] =(Jasmin passe  droite,
prend le flacon sur le guridon, et verse  boire au Marquis.)= Mon Dieu!
la douce vie!... Comprends-tu, Jasmin, qu'il y ait des gens qui se
plaignent de l'existence? Il n'est pas jusqu' ta figure bte que je ne
prenne plaisir  regarder.

JASMIN.

Eh! eh!... monsieur le marquis est bien bon.

LE MARQUIS.

Eh! c'est madame la baronne.




SCNE IV.

LA BARONNE, =entrant d'un air effar, du fond;= LE MARQUIS, JASMIN.

LA BARONNE.

Moi-mme!... Jasmin, laissez-nous.

LE MARQUIS.

Oui... Va-t'en, faquin. =(Jasmin sort par le fond emportant les gutres
du Marquis.)= Figurez-vous, Baronne, un cerf gros comme un lphant!

LA BARONNE, =qui a suivi Jasmin de l'oeil.=

C'est bien de chasse qu'il s'agit!... Nous sommes seuls... Marquis, tout
est perdu.

LE MARQUIS.

Hein?... comment! tout est perdu?

LA BARONNE.

Croyez-vous aux revenants?

LE MARQUIS.

Eh! Madame...

LA BARONNE.

Si vous n'y croyez pas, vous avez tort; le fils Stamply,
Bernard, ce hros mort et enterr depuis cinq ans sous les glaces de la
Russie...

LE MARQUIS.

Eh bien?

LA BARONNE.

Eh bien! on l'a vu aujourd'hui, il n'y a qu'un instant,  Poitiers; on
l'a vu en chair et en os, on l'a vu, ce qui s'appelle vu, et on lui a
parl, et c'est lui, c'est Bernard, Bernard Stamply, le fils de votre
ancien fermier... Il existe, il vit, le drle n'est pas mort.

LE MARQUIS.

Eh bien! qu'est-ce que a me fait?

LA BARONNE.

Comment, ce que cela vous fait?... Le fils de Stamply n'est pas mort, il
est de retour au pays, on a constat son identit, et vous demandez ce
que cela vous fait?

LE MARQUIS.

Mais sans doute; si ce garon a des raisons d'aimer la vie, tant mieux
pour lui qu'il ne soit pas en terre. Je serai charm de le voir...
Pourquoi ne s'est-il pas dj prsent?

LA BARONNE.

Oh! soyez calme, il se prsentera.

LE MARQUIS.

Qu'il vienne! on le recevra, on aura soin de lui; au besoin, on lui
fera un sort; s'il hsite, qu'on le rassure: il aura ce qu'il demandera.

LA BARONNE.

Et s'il demande tout?

LE MARQUIS.

Hein?

LA BARONNE.

Avez-vous lu un livre qui s'appelle le Code?

LE MARQUIS.

Le Code?

LA BARONNE.

Oui, le Code Napolon?

LE MARQUIS.

Jamais.

LA BARONNE.

C'est un livre d'un style assez sec, trs-got lorsqu'il consacre nos
droits, mais peu estim quand il contrarie nos prtentions. Je doute,
par exemple, que vous en aimiez beaucoup le chapitre des donations
entre-vifs. Lisez-le, cependant, je le recommande  vos mditations.

LE MARQUIS.

Ah! a, madame la baronne, me ferez-vous l'amiti de m'apprendre ce que
tout cela signifie?

LA BARONNE.

Monsieur le marquis, cela signifie que Thomas Stamply, du vivant de son
fils, n'aurait pu disposer en votre faveur que de la moiti de ses
biens, et que n'ayant dispos de tout que dans l'hypothse que son fils
tait mort, ces dispositions se trouvent ananties; cela signifie que
vous n'tes plus chez vous, que Bernard va vous faire assigner en
restitution de titres, et qu'au premier jour, arm d'un jugement en
bonne forme, ce garon  qui vous parlez de faire un sort, vous sommera
de dguerpir, et vous mettra poliment  la porte. Comprenez-vous
maintenant?

LE MARQUIS, =passant devant la baronne.=[18]

Ta, ta, ta!... Je ne me soucie pas mal de votre Code et de vos donations
entre-vifs. Que parlez-vous d'ailleurs de donation? On me restitue ce
qu'on m'a drob, et cela s'appelle une donation! Le mot est joli. Une
donation! Un La Seiglire acceptant une donation! Madame la baronne, les
La Seiglire n'ont jamais rien accept que de la main de Dieu.

LA BARONNE, = part.=

Vieil enfant!

LE MARQUIS.

Une donation! Comment, ventre-de-loup, je suis chez moi, heureux,
paisible, et parce qu'un vaurien qu'on croyait mort se permet de vivre,
je devrai lui compter la fortune de mes anctres? C'est le Code qui le
veut ainsi! mais ce sont donc des cannibales qui l'ont rdig, votre
Code, qui se dit civil, je crois, l'impertinent!

LA BARONNE.

Voyons, Marquis, parlons srieusement, la chose en vaut la peine.
Jusqu'ici j'ai respect vos illusions; la gravit des circonstances ne
me permet plus de mnagements. Votre ancien fermier ne vous avait rien
drob; il ne vous devait rien; il pouvait tout garder. C'est donc bel
et bien une donation qu'il vous a faite et que vous avez accepte.

LE MARQUIS.

Sang de mes aeux!...

LA BARONNE.

Voil pour le pass; occupons-nous de l'avenir. Nul doute que ce Bernard
n'arrive ici d'un instant  l'autre, non pas en solliciteur, mais en
matre...

LE MARQUIS.

Mais puisqu'il a t tu  cette bataille de la Moskowa!

LA BARONNE.

On l'a vu, on lui a parl.

LE MARQUIS.

Impossible!... Il est mort.

LA BARONNE.

Vous tes donc comme saint Thomas?... Eh bien! aujourd'hui mme, sur le
coup de midi, un avocat... de votre connaissance... celui-l mme que
vous avez si galamment accueilli ce matin...

LE MARQUIS.

Destournelles?... l'ingrat!...

LA BARONNE.

Destournelles s'est prsent dans l'tude de l'huissier Durousseau, et
l, en vertu d'un plein pouvoir sign de Bernard, il a fait dresser un
acte de sommation qui va tomber chez vous comme un obus, si vous n'tes
pas dispos  livrer les clefs de la place.

LE MARQUIS.

Comment avez-vous pu savoir?...

LA BARONNE.

C'est le petit Guichard, mon filleul, saute-ruisseau chez Durousseau,
qui a tout vu, tout entendu, et s'est chapp pour venir me donner avis
de la mine charge sous vos pieds.

LE MARQUIS.

Le petit Guichard... tiens, tiens... j'ai connu sa mre autrefois...
c'tait Marie Bontems!... =(Il fredonne).= Marie... Marion...
Marionnette...

LA BARONNE.

Vraiment, je vous admire... Dans une heure, dans un instant peut-tre,
Bernard paratra devant vous; voyons, rpondez, comment comptez-vous le
recevoir?

LE MARQUIS.

Qui a?... Bernard?... qu'il aille  tous les diables!...

LA BARONNE.

Pourtant, s'il se prsente?...

LE MARQUIS.

S'il l'osait, madame la baronne, je me souviendrais qu'il n'est pas
gentilhomme, et, plus heureux que Louis XIV, je n'aurais pas  jeter ma
canne par la fentre.

LA BARONNE.

Vous tes fou, Marquis.

LE MARQUIS.

S'il faut plaider, nous plaiderons.

LA BARONNE.

Marquis, vous tes un enfant.

LE MARQUIS.

J'aurai pour moi le roi.

LA BARONNE.

La loi sera pour lui.

LE MARQUIS.

J'y mangerai mon dernier champ, plutt que de lui laisser un brin
d'herbe.

LA BARONNE.

Mler votre nom  des dbats scandaleux! et cela pour arriver  des
conclusions prvues, infaillibles, invitables. Vous avez un blason;
vous ne lui ferez pas cette injure.

LE MARQUIS.

Mais, pour Dieu! madame la baronne, que voulez-vous que je fasse?

LA BARONNE.

Je vais vous le dire. Savez-vous l'histoire d'un colimaon qui
s'introduisit tourdiment dans une ruche?

LE MARQUIS.

Un colimaon!... ce doit tre une histoire de votre fils...

LA BARONNE.

Peu importe. Les abeilles l'emptrent de miel et de cire; puis
lorsqu'elles l'eurent ainsi emprisonn dans sa coquille, elles roulrent
cet hte incommode et le poussrent hors de leur maison.

LE MARQUIS.

Mais quel rapport voyez-vous entre un colimaon?...

LA BARONNE.

Marquis, c'est ainsi qu'il faut nous y prendre. Vous ne supposez pas que
ce Bernard ait pour nous une affection bien vive? Pour achever de
l'exasprer, Destournelles, que j'ai congdi ce matin, n'aura pas
manqu de se faire l'cho de tous les bruits rpandus contre nous; en ce
moment Bernard accourt, furieux, le coeur rempli de temptes. Eh bien! il
faut que sa colre avorte. Il faut que l'ouragan qui s'attend  briser
des chnes, ne courbe que des roseaux.

LE MARQUIS.

Je commence  comprendre.

LA BARONNE.

Bernard pressent une rsistance orgueilleuse; soyons doux, patients,
rsigns. Gardez-vous surtout de discuter vos droits ou les siens! Loin
de les contrarier, flattez ses opinions. L'essentiel d'abord est de
l'amener doucement  s'installer comme un hte dans ce chteau. Cela
fait, vous gagnez du temps... Le temps et moi nous ferons le reste.

LE MARQUIS.

Ventre-saint-gris!... Madame, je jure comme Henri IV, mais il me semble
que je vais m'y prendre autrement que le Barnais pour reconqurir mon
royaume.

LA BARONNE.

Le Barnais tait d'avis que Paris valait une messe.

LE MARQUIS.

Passe pour une messe; mais quel rle allons-nous jouer ici?

LA BARONNE.

Un grand rle, Monsieur: nous allons combattre pour nos principes, pour
nos autels et pour nos foyers.

LE MARQUIS.

S'il s'agit de combattre, je ne reculerai pas, vive Dieu!

LA BARONNE.

Que voulons-nous d'ailleurs? Il n'est pas question de rduire ce garon
 la mendicit; vous serez gnreux, vous ferez bien les choses; mais,
en bonne conscience, un pauvre diable qui vient de passer cinq annes
dans la neige, a-t-il besoin pour se sentir mollement couch d'tre
tendu tout de son long sur un million de proprits?

LE MARQUIS.

En bonne conscience, non... mais... cependant.

LA BARONNE.

Aprs cela, mon vieil ami, s'il vous reste des scrupules, eh bien!
ruins de fond en comble, venez, vous et votre fille, chercher un asile
dans l'humble castel des Vaubert, d'o vous pourrez contempler  votre
aise votre chteau, les ombrages de ce beau parc, et monsieur Bernard
chassant, vivant en liesse et menant grand train sur vos terres.

LE MARQUIS.

Savez-vous, Baronne, que vous avez le gnie d'une Mdicis?

LA BARONNE.

Ingrat!... J'ai le gnie du coeur. Qu'est-ce que je veux? Qu'est-ce que
je demande? le bonheur des tres que j'aime. Pensez-vous que je
m'effraie  l'ide de vivre pauvrement avec vous dans mon petit manoir?
Mais vous, mais votre belle Hlne, mais les enfants qui natront d'une
union charmante...

LE MARQUIS.

C'est vrai, pauvres petits!... sauvons le duvet de leur nid. =(Il lui
baise la main.)=

JASMIN, =annonant du fond.[19]=

L'tranger que monsieur le marquis a refus de voir ce matin...

LE MARQUIS.

C'tait lui!

JASMIN.

Il est accompagn de monsieur Destournelles.

LE MARQUIS.

Destournelles!

LA BARONNE, =bas au Marquis.=

Oh! le tratre!... Il ne le quitte plus... S'il assiste  cette premire
entrevue, il djouera tous nos projets... plus d'espoir.

LE MARQUIS.

Je vais le jeter par la fentre.

LA BARONNE.

Y pensez-vous?

LE MARQUIS.

Comment nous en dfaire, alors!

LA BARONNE.

Je ne sais, mais je m'en charge. Qu'ils entrent.

LE MARQUIS, = Jasmin.=

Fais entrer.

LA BARONNE.

Allons, Marquis... l'heure est solennelle. Voici le lion; il faut le
museler.

LE MARQUIS.

Quelle abominable aventure!... Au moment de se mettre  table.




SCNE V.

LA BARONNE, LE MARQUIS, BERNARD, DESTOURNELLES.

==(Jasmin introduit les deux nouveaux venus et sort aprs avoir avanc des
fauteuils; Destournelles, qui est entr le premier, salue profondment;
Bernard va droit au Marquis.)==

BERNARD.

C'est  monsieur de La Seiglire que j'ai l'honneur de parler?

LE MARQUIS.

Oui, Monsieur. Puis-je savoir... [20] =DESTOURNELLES, vivement, passant
devant Bernard.=

Permettez... permettez,.. avant de dcliner nos noms et qualits... Ah!
madame la baronne...

La place m'est heureuse  vous y rencontrer.

LA BARONNE.

Toujours galant, monsieur Destournelles.

BERNARD, =bas  Destournelles, au ct droit de la scne.=

Madame de Vaubert?

DESTOURNELLES, =de mme.=

Oui.

BERNARD, = part.=

Bien!

LA BARONNE, =bas au Marquis, aprs avoir examin Bernard, au ct gauche.=

Ce n'est pas un rustre.

LE MARQUIS, =de mme et ddaigneusement.=

C'est le fils de Stamply.

LA BARONNE, =de mme.=

Ce regard hautain et dcid... Marquis, tenez-vous sur vos gardes.

LE MARQUIS, =de mme.=

Soyez donc tranquille... =(Haut.)= Eh bien! Messieurs, me ferez-vous
l'honneur de m'apprendre  quelle circonstance je dois l'avantage de
vous recevoir?

BERNARD.

Rien de plus ais, Monsieur; sachez...

DESTOURNELLES.

Permettez... c'est contre nos conventions; laissez parler votre avocat.

LE MARQUIS.

Un avocat!... que signifie?...

DESTOURNELLES.

Vous allez le savoir, monsieur le marquis; mais mon honorable client se
rappellera la promesse qu'il m'a faite de s'en rapporter  mon
exprience et de me laisser exposer le sujet de notre visite.

BERNARD, =se contenant, bas  Destournelles.=

C'est juste, je me suis promis de savourer  longs traits ma vengeance.

DESTOURNELLES, =de mme.=

Laissez-moi donc dguster la mienne.

LE MARQUIS.

Eh bien! Monsieur, de quoi s'agit-il?

DESTOURNELLES, =d'un ton pos.=

Monsieur le marquis, parmi les nombreux tmoignages de bienveillance
dont vous m'avez combl ce matin, il en est un surtout que je ne pouvais
oublier. Monsieur le marquis a daign m'exprimer en termes aussi
touchants que flatteurs pour mon amour-propre le dsir de m'entendre
dans quelque importante affaire. Il s'en prsente une qui promet d'tre
magnifique et parat devoir exciter au plus haut point l'intrt de
monsieur le marquis.

LE MARQUIS.

Mon intrt? =(Bas  la Baronne.)= Il me raille, je crois.

DESTOURNELLES.

C'est un de ces beaux drames que le thtre envie au temple de Thmis.
Quand il se jouera, si madame la baronne veut bien accompagner son noble
ami, je lui rserverai une place d'honneur, et tcherai que ma parole
soit digne d'un si brillant auditoire.

LE MARQUIS, =bas  la Baronne.=

Encore!... Baronne, ne me retenez pas!

LA BARONNE, =bas au Marquis et passant derrire lui.=

Du calme, du sang-froid..[21] =(Haut.)= Et cette affaire, monsieur
Destournelles?...

DESTOURNELLES.

Touche de prs monsieur le marquis, et c'est prcisment l'affaire dont
mon client vient l'entretenir.

LA BARONNE.

Ce sera pour nous un grand charme d'entendre  l'audience l'loquente
parole de monsieur Destournelles, mais nous ne sommes pas au palais, et
sa prsence ici,  titre d'avocat, a lieu, je n'en doute pas, d'tonner
monsieur le marquis.

LE MARQUIS.

C'est vrai... je ne m'explique pas que monsieur Destournelles...

BERNARD.

Eh bien! soit, c'est moi, Monsieur, qui vais vous adresser...

LE MARQUIS, =firement et passant devant la Baronne.[22]=

Monsieur, si un intrt  dbattre entre nous vous amne auprs de moi,
vous auriez pu, ce me semble, mettre tout simplement mon procureur aux
prises avec votre avocat. Si notre entrevue doit avoir un caractre
particulier, je vous dirai, Monsieur, qu'il n'est pas dans mes habitudes
d'admettre un tiers  de pareils entretiens.

LA BARONNE, = part.=

Trs-bien!

DESTOURNELLES.

Par exemple!... Je dois l'appui de mon ministre  mon client.

LE MARQUIS.

Dans votre cabinet... au palais... c'est possible! Mais ici, chez moi,
devant moi, c'est autre chose.

DESTOURNELLES.

Mais...

BERNARD.

Finissons =(Il passe devant Destournelles.)=[23]; ce que j'ai dans le
coeur, personne ne vous le dira mieux que moi... Laissez-nous, monsieur
Destournelles.

DESTOURNELLES.

Comment!...

BERNARD.

Je l'exige.

DESTOURNELLES.

Allons, puisqu'il le faut, puisque monsieur le marquis refuse d'admettre
un tiers  cet entretien... madame la baronne, nous n'avons plus qu'
nous retirer.

LA BARONNE, = part.=

 ciel!

BERNARD, =vivement.=

Non pas; restez, Madame.

DESTOURNELLES.

Hein?...

LA BARONNE, = part.=

Je respire.

BERNARD.

Monsieur le marquis, j'en suis sr, ne s'y opposera pas: ce que j'ai 
dire vous intresse galement tous les deux.

DESTOURNELLES, =bas  Bernard.=

Malheureux!... Vous ne la connaissez pas.

BERNARD, =de mme.=

Je la connais, soyez sans crainte.

DESTOURNELLES, =de mme.=

Vous ignorez quelle langue dore...

BERNARD, =de mme.=

Je rponds de moi. Encore une fois, laissez-nous.

DESTOURNELLES, = part.=

Il est perdu... Et si je ne trouve pas le moyen d'interrompre cet
entretien...

LE MARQUIS.

Monsieur Destournelles!...

DESTOURNELLES.

Je me retire. =(Il passe devant Bernard.)=[24] Madame la baronne, je
laisse Renaud dans les jardins d'Armide. Monsieur le marquis, j'ai tout
lieu d'esprer que vous serez satisfait de mon client.

LE MARQUIS, =lui montrant poliment la porte.=

Monsieur Destournelles...

DESTOURNELLES, =saluant.=

Monsieur le marquis... =(Il sort.)=




SCNE VI.

LA BARONNE, LE MARQUIS, BERNARD.

LE MARQUIS.

Maintenant, Monsieur, nous voil seuls, veuillez vous asseoir?... je
suis tout prt  vous entendre. =(Il s'asseoit.)=

BERNARD, = part, s'asseyant.=

Contenons-nous, s'il est possible, et que chacune de mes paroles les
frappe au coeur comme un remords.

LE MARQUIS.

Puis-je savoir d'abord, Monsieur,  qui j'ai l'honneur de parler?

BERNARD.

Dans un instant, monsieur le marquis. Avant de vous dire qui je suis,
j'ai besoin de rappeler  vos souvenirs des choses que vous avez
oublies, dit-on; il vous sera facile de comprendre en m'coutant
pourquoi j'ai voulu vous voir avant de remettre ma cause entre les mains
de la justice.

LE MARQUIS.

Parlez donc, Monsieur, je vous coute.

BERNARD.

Monsieur le marquis, voil un quart de sicle, de grandes choses
allaient s'accomplir, une aurore nouvelle se levait sur la France. Vous
n'tiez pas de ceux qui la saluaient alors avec amour, car vous ftes un
des premiers qui donnrent le signal du dpart. La patrie vous rappela,
c'tait son devoir; vous ftes sourd  son appel, c'tait sans doute
votre bon plaisir; elle confisqua vos biens, c'tait sa volont
souveraine.

LE MARQUIS.

Monsieur!...

LA BARONNE, =bas.=

Mon ami!

BERNARD.

Ces biens devinrent la proprit de la nation, un de vos fermiers les
acheta du prix de ses sueurs, et lorsqu'il eut recousu lambeaux par
lambeaux le domaine de vos anctres, il s'en dpouilla comme d'un
manteau et vous le mit sur les paules.

LE MARQUIS.

Monsieur!...

LA BARONNE, =bas.=

Silence!

BERNARD.

Par quel enchantement cet homme se porta-t-il  un tel excs de
gnrosit? Comment se dcida-t-il  rsigner entre vos mains la sainte
proprit du travail?... Madame la baronne, peut-tre pourriez-vous me
l'apprendre?

LA BARONNE.

Moi, Monsieur?

BERNARD.

Ce que je sais, moi, c'est que cet homme mourut sans s'tre seulement
rserv un coin de terre pour son dernier sommeil, vous laissant,
monsieur le marquis, paisible possesseur d'une fortune qui ne vous avait
cot d'autre peine que de rentrer en France et d'ouvrir la main pour la
recevoir.

LE MARQUIS, =se levant et passant devant la Baronne qui se lve aussi.=

Monsieur... un pareil langage...

BERNARD, =se levant  son tour.[25]=

Oh! vous m'entendrez... vous n'tes pas au bout... Il faut que vous
sachiez ce que vous avez fait, et ce qui vous attend.

LE MARQUIS.

Prenez garde, Monsieur, je suis ici chez moi, mais je puis l'oublier.

BERNARD.

Chez vous!...

LA BARONNE.

Monsieur le marquis a raison, vos paroles sont cruelles, Monsieur, et
nous blesseraient au coeur, si elles taient mrites.

BERNARD.

Il est vrai, je m'emporte. Eh bien! Monsieur, voyons, ai-je eu tort? Mes
paroles sont cruelles... Rpondez, prouvez-moi qu'elles ne sont pas
mrites?

LE MARQUIS.

Monsieur.....

LA BARONNE.

Asseyez-vous, mon ami. =(Le Marquis s'assied dans le fauteuil occup
prcdemment par la Baronne.)=--Monsieur, puisque vous m'avez prie
d'assister  cet entretien, vous souffrirez sans doute que j'y prenne
part, et, puisque je suis en cause, que je rponde pour tous deux? =(Elle
s'assied ainsi que Bernard.)= Vous tes jeune, Monsieur; cette nouvelle
aurore dont vous parlez, si vous l'aviez vu poindre, vous sauriez comme
nous que ce fut une aurore de sang.

BERNARD.

Madame...

LE MARQUIS.

Ah! pardieu! Monsieur, j'aurais bien voulu vous y voir. Si l'on venait
vous dire que ce chteau menace ruine, si ce parquet tremblait sous vos
pieds, et que le plafond crit et craqut sur nos ttes, resteriez-vous
assis tranquillement dans ce fauteuil? Si le bourreau, la hache derrire
le dos, vous appelait d'une voix cline, vous empresseriez-vous
d'accourir?

BERNARD.

Monsieur...

LA BARONNE.

Croyez qu'il s'est rencontr dans les rangs de l'migration de nobles
coeurs demeurs franais sur la terre trangre; Rocroi n'exclut point
Austerlitz; Bouvines et Marengo sont soeurs; ce n'est pas le mme
drapeau, mais c'est toujours la France victorieuse.

LE MARQUIS, =prenant une prise de tabac.=

Certainement, certainement. =(Bas.)= Trs-bien, Baronne, trs-bien.

LA BARONNE.

Et ce petit compte une fois rgl, si vous tenez  savoir par quel
enchantement monsieur Stamply s'est dcid  rintgrer dans ce domaine
une famille qui de tout temps l'avait combl de ses bonts, je vous
dirai, Monsieur, qu'il n'a fait qu'obir aux pieux instincts de sa belle
me.

BERNARD.

En tes-vous bien sre, Madame? Ce que je puis vous affirmer, c'est que,
du vivant de son fils, il ne se souciait pas mme de savoir si cette
famille existait encore.

LA BARONNE.

Je crois, Monsieur, que vous calomniez sa mmoire.

BERNARD.

Moi!

LA BARONNE.

Si son fils revenait parmi nous...

BERNARD, =se levant.=

Si son fils revenait!... Supposons qu'il revienne en effet... Supposons
que, laiss pour mort sur un champ de bataille, il se soit vu tran de
steppe en steppe jusqu'au fond de la Sibrie. Aprs cinq ans d'une
horrible captivit, il va revoir son vieux pre qui ne l'attend plus...
Il part, il traverse gament les plaines dsoles. Il arrive, son pre
est mort, son hritage est envahi, il n'a plus ni toit ni foyer. Il
s'informe, et bientt il apprend qu'on a profit de son loignement pour
capter un vieillard crdule et sans dfense; il apprend qu'aprs l'avoir
amen  se dpossder, on a pay ses bienfaits de la plus noire
ingratitude. Que fera-t-il alors? (Ce ne sont toujours que des
suppositions.) Il ira trouver les auteurs de ces lchets et de ces
trahisons, il leur dira: C'est moi, moi que vous croyiez mort, moi le
fils de l'homme que vous avez dpouill, laiss mourir d'ennui et de
chagrin; c'est moi, Bernard Stamply! Eux, que rpondraient-ils?

LA BARONNE.

Ce qu'ils rpondraient?...

LE MARQUIS, =se levant et passant au milieu.=[26]

C'est moi qui vais vous le dire, Monsieur... et laissons l toute
feinte, car nous savons maintenant qui vous tes.

LA BARONNE, =qui s'est leve aprs le Marquis, bas.=

Qu'allez-vous faire?

LE MARQUIS.

Laissez-moi.--Quand je rentrai dans le domaine de mes aeux, votre pre,
qui tait un brave homme, me reut au seuil de cette porte et me tint ce
simple discours: Monsieur le marquis, vous tes chez vous. Je ne vous
en dirai pas davantage: vous tes chez vous, monsieur Bernard.

BERNARD.

Monsieur le marquis, croyez-vous me l'apprendre?

LE MARQUIS.

Veuillez donc regarder cette maison comme la vtre. Vous tes arriv
avec des intentions hostiles; je ne dsespre pas de vous ramener
bientt  des sentiments meilleurs. Vous pensez avoir  exercer sur ce
domaine des droits dont moi je crois tre en mesure de contester la
valeur: commenons par nous connatre... et plus tard un
accommodement...

BERNARD.

Non, Monsieur, non, je n'attends rien de votre bont, n'attendez rien de
la mienne. Je ne sais qu'un arrangement possible entre nous, c'est celui
qu'a prvu la loi. Il n'est pas un coin de ce domaine que mon pre n'ait
arros de ses sueurs et aussi de ses larmes, il ne convient pas que j'en
fasse le thtre d'une comdie.

=(Le Marquis remonte vers le fond du thtre; il redescend ensuite prs
de la Baronne.)=

LA BARONNE.[27]

Ah! Monsieur, vous n'tes pas Bernard, vous n'tes pas le fils de notre
vieil ami.

BERNARD.

Madame la baronne...

LA BARONNE.

Non, Monsieur. Votre pre tait un homme quitable, d'un sens droit,
d'un coeur modr... Ce n'est pas lui qui se ft abandonn aux transports
d'une colre irrflchie: il et craint de cder aux suggestions de la
calomnie; avant de se dcider  la haine, il et voulu s'assurer qu'il
n'tait pas l'instrument de la vengeance d'un mchant.

BERNARD.

Madame...

LE MARQUIS.

Eh! Baronne,  son aise; de grce, n'insistez pas.

BERNARD.

Monsieur le marquis, je ne sais rien du monde, je ne demande qu' croire
 l'honneur, au dvouement,  la loyaut... et s'il tait vrai...

LA BARONNE.

Eh bien, Monsieur... Permettez-moi...

=(On entend des cris au dehors; Destournelles entre imptueusement.)=




SCNE VII.

LE MARQUIS, LA BARONNE, DESTOURNELLES, BERNARD.

DESTOURNELLES.

Venez, venez, noble jeune homme... Oh! pardon, madame la baronne,
pardon, monsieur le marquis, mais je suis si mu...

LE MARQUIS.

Qu'est-ce donc?

DESTOURNELLES.

Tout le village... que j'ai rencontr, et  qui je n'ai pu taire le
retour miraculeux de notre jeune guerrier...

LA BARONNE.

Eh quoi! vous vous tes permis...

DESTOURNELLES.

Cette nouvelle inattendue a excit une surprise, un enthousiasme
universel... Ils sont l... deux cents paysans... qui demandent  grands
cris le compagnon de leurs premiers jeux... le hros de Volontina!

LE MARQUIS.

Monsieur Destournelles!...

DESTOURNELLES.

Si monsieur le marquis veut se mettre  cette fentre, il jouira d'un
spectacle bien mouvant: deux cents villageois se disputant les mains de
leur nouveau seigneur. =(Les cris augmentent.)=

LE MARQUIS, =passant devant la Baronne.=[28]

Monsieur Destournelles!

DESTOURNELLES.[29] =(Il va  la porte-fentre  droite.)=

Tenez, tenez, les entendez-vous?... Voyez! ils ont forc la grille, les
voil dans la cour.

BERNARD.

Un tel accueil!... j'tais loin de m'attendre...

DESTOURNELLES.

Htez-vous... ils sont capables de faire irruption dans le chteau.

LE MARQUIS.

Irruption!... Qu'ils viennent... je les attends!... Hol... Jasmin, La
Brise... tous mes laquais!

BERNARD.

N'appelez personne, Monsieur; ce sont mes amis, et je suffirai pour les
congdier. Venez-vous, monsieur Destournelles?

=(Il sort par la porte-fentre de droite.)=

DESTOURNELLES, =en sortant, au Marquis.=

Comment donc! mon client l'objet d'une ovation aussi populaire!... Ah!
monsieur le marquis, quel pisode pour ma plaidoirie!

=(Il sort avec Bernard.-- leur aspect les cris redoublent au dehors.)=




SCNE VIII.

LA BARONNE, LE MARQUIS.

LE MARQUIS.

Quel vacarme!... Ces animaux-l ne criaient pas autrement quand je suis
revenu.

LA BARONNE.

Maudit avocat!

LE MARQUIS.

Oh!... il ne mourra que sous ma canne... et quant  son client...

LA BARONNE.

Calmez-vous.

LE MARQUIS, =parcourant la scne.=

Comment! un drle, dont j'ai vu la mre apporter ici pendant dix ans le
lait de ses vaches, viendra m'insulter chez moi, et je n'y pourrai rien!

LA BARONNE.

Calmez-vous, vous dis-je.

LE MARQUIS.

Un va-nu-pieds qui, trente ans plus tt, se ft estim trop heureux de
panser mes chevaux et de les conduire  l'abreuvoir!

LA BARONNE.

Bienfaits de la rvolution!

LE MARQUIS.

Le malheureux!... Mais avez-vous entendu avec quelle emphase ce fils de
bouvier a parl des sueurs de son pre? Quand ils ont dit cela, ils ont
tout dit: La sueur!... la sueur de leurs pres!... Les impertinents et
les sots!... Comme si leurs pres avaient invent la sueur et le
travail! S'imaginent-ils donc que nos pres ne suaient pas, eux aussi?
Pensent-ils qu'on suait moins sous le haubert que sous le sarrau?

LA BARONNE.

Il peut rentrer d'un instant  l'autre.

LE MARQUIS.

Et ce Destournelles, avec son hros de Volontina.... Les voil ces
hros! Voil ces fameuses rencontres dont monsieur de Buonaparte a fait
si grand bruit! Il se trouve qu'en fin de compte, les morts se
ramassaient eux-mmes, et les tus ne s'en portent que mieux. Madame la
baronne, quand un La Seiglire tombe, c'est pour ne plus se relever.

LA BARONNE.

 la bonne heure.

LE MARQUIS.

Mais ne ft-on qu'un Stamply, quand on s'est fait tuer au service de la
France, c'est le moins qu'on ne vienne pas soi-mme le raconter aux
gens. Si ce garnement avait pour deux sous de coeur, il rougirait de se
sentir en vie, et il irait se jeter tte baisse dans la rivire.

LA BARONNE, ==riant==.

Que voulez vous?... a ne sait pas vivre.

LE MARQUIS.

Qu'il vive donc, mais qu'il se cache!--Cache ta vie, a dit le sage.
Que ne restait-il en Sibrie? il y avait ses habitudes.

LA BARONNE.

Un hritage d'un million!... On peut quitter pour moins les coteaux de
l'Oural et l'intimit des Baskirs.

LE MARQUIS.

Un hritage d'un million!... Tenez, Baronne, s'il me pousse  bout...

LA BARONNE.

Que ferez-vous?

LE MARQUIS.

Je le tranerai de tribunaux en tribunaux.

LA BARONNE.

Vous lui pargnerez la peine de vous y traner lui-mme; car, vous le
voyez, il connat ses droits; il est bien conseill.

LE MARQUIS, =irrit.=

Oui, par ce Destournelles.

LA BARONNE.

Qui l'excite, qui l'aiguillonne... et tant que Bernard sera sous cette
influence... Ah! si l'on pouvait les sparer... je rpondrais bien
encore...

LE MARQUIS, =haussant les paules.=

Oui, mais comment?... c'est impossible!

LA BARONNE, =vivement.=

Attendez!... oh! quelle ide!... nous le tenons!...

LE MARQUIS.

Quoi donc?

LA BARONNE.

Nous le tenons, vous dis-je. Ma lettre?... cette lettre de tantt?...
que je vous ai donne?...

LE MARQUIS, ==montrant la table  gauche==.

Eh bien! cette lettre, elle est l, dans le tiroir.

LA BARONNE, =court  la table, ouvre le tiroir, prend la lettre et sonne.=

Jasmin!

LE MARQUIS.

Que voulez-vous faire?

LA BARONNE.

Vous le saurez.--Jasmin!

LE MARQUIS.

Mais expliquez-moi du moins...

LA BARONNE.

Comment, vous ne comprenez pas?... Cette lettre, vous le savez, appelle
Destournelles  Paris. On lui annonce que sa nomination de conseiller
dpend de sa promptitude  se rendre auprs du ministre.

LE MARQUIS.

Eh bien?

LA BARONNE.

Eh bien! les intrts de monsieur Bernard lui sont moins chers que les
siens propres; et, soyez-en sr, dans un quart d'heure il partira.

LE MARQUIS.

Vous pourriez croire?...

LA BARONNE.

J'en rponds, et, une fois parti, je vous garantis qu'il restera l-bas
plus de temps qu'il ne nous en faudra pour avoir raison de son
client.--Jasmin!--Dieu! Bernard!

=(Bernard rentre par la droite.)=




SCNE IX.

LE MARQUIS, LA BARONNE, BERNARD.

BERNARD.

Merci, mes bons amis, merci.--Braves gens! j'ai vu le moment o ils
foraient la porte; et sans monsieur Destournelles... oh! je ne m'en
dfends pas, je suis touch jusqu'au fond de l'me.

LA BARONNE.

Au moins, Monsieur, vous pourrez croire que tout le monde ici ne vous
hait pas.

BERNARD, =sans lui rpondre, la salue profondment, passe devant elle et
va au Marquis.=[30]

Monsieur le marquis, avant de sortir de ce chteau o je ne dois plus
rentrer qu'en matre, je reviens le coeur apais pour vous dire que si je
n'abandonne aucun de mes droits, si je les revendique tous, vous n'avez
 redouter de ma part rien de blessant pour votre dignit, rien qui soit
au-dessous de la mienne. Je pars, je vous livre  vos inspirations;
consultez votre honneur: mieux que moi, mieux que la justice, il vous
dira ce que vous avez  faire. =(Il s'incline, le Marquis lui rend son
salut. Bernard se dirige vers la porte-fentre.)=

LA BARONNE, =allant au Marquis, bas.=

Il s'en va.

LE MARQUIS.

Qu'il s'en aille! =(Il va s'asseoir dans un fauteuil,  gauche.)=

LA BARONNE, =se rapprochant vivement de Bernard.=

Eh quoi! Monsieur, est-ce ainsi?...

BERNARD, =se retournant, prs de la fentre.=

Madame la baronne, j'ai l'honneur de vous saluer.

=(Il s'incline et va sortir; entre Hlne du fond.)=




SCNE X.

LE MARQUIS ==(assis)==, HLNE, LA BARONNE; ==au second plan,== BERNARD,
==entendant Hlne, a quitt la fentre et est descendu sur le devant de
la scne.==

HLNE.

Ce que je viens d'apprendre est-il vrai?... Mon pre! serait-ce
possible?... Monsieur Stamply... Bernard...

LE MARQUIS, =montrant Bernard.=

Il est devant toi.

HLNE =se retourne vivement, et  la vue de Bernard pousse un cri.=

Ah!

BERNARD.

Mademoiselle...

=hlne.=

Vous vivez... vous vivez, Monsieur... c'est donc vrai?

BERNARD.

Mademoiselle...

HLNE.

Vous vivez... oh! merci, mon Dieu!... Oui... j'aurais d vous
reconnatre... tant de fois j'ai entendu parler de vous... Pardon, je
suis toute tremblante... l'motion... le bonheur...

LA BARONNE.

C'est vrai... Monsieur Bernard est de vos vieux amis.

HLNE.

Et votre pre, qui a quitt ce monde avec l'espoir de vous retrouver
dans l'autre![31]... Le ciel a donc aussi ses douleurs et ses
dceptions. Mais pour nous qui restons, quelle joie!... oui, madame la
baronne a dit vrai, vous tes de mes amis; vous le voulez, Monsieur?
Monsieur Stamply m'aimait, et je l'aimais aussi. Il tait mon vieux
compagnon... avec lui je parlais de vous, avec vous je parlerai de lui.

BERNARD.

De lui!

HLNE.

Mais, j'y songe... mon pre, a-t-on fait prparer l'appartement de
monsieur Bernard?

BERNARD.

Eh quoi?

HLNE.

Car vous tes ici chez vous, Monsieur.

LE MARQUIS.

Ah! bien, oui, son appartement!... il ne veut rien de nous.

LA BARONNE.

Il nous hait.

HLNE.

Vous nous hassez?... J'aimais votre pre, vous hassez le mien... vous
me hassez, moi... Que vous ai-je fait? comment avons-nous pu mriter
votre haine?

BERNARD.

Non, Mademoiselle, non, je ne vous hais pas.

HLNE, =regardant autour d'elle.=

Alors... qui donc?

LE MARQUIS.

Ce parquet lui brle les pieds.

LA BARONNE.

Il lui serait impossible de fermer l'oeil sous ce toit.

HLNE.

Comment?... =( elle-mme.)= Noble coeur!... victime de la probit de son
pre, il refuse par orgueil d'en recevoir le prix.--Monsieur Bernard,
nous n'avons rien  vous donner, nous ne pouvons que vous rendre d'une
main ce que nous avons reu de l'autre. Vous accepterez pour ne pas nous
humilier.

BERNARD.

Mademoiselle...

LE MARQUIS.

Accepter, lui!... Tu le connais bien... il aimerait mieux se couper le
poignet que de mettre sa main dans la ntre.

HLNE, =aprs un silence, tendant la main  Bernard.=

Est-ce vrai, Monsieur?

BERNARD, =pressant la main d'Hlne.=

Mademoiselle, je vous bnis, je vous vnre, mais...

HLNE.

Vous ne partirez pas... vous avez t pendant cinq ans le prisonnier des
Russes, vous pouvez bien tre un peu le ntre. C'est donc une
perspective si effrayante que celle de se sentir aim?... Au nom de
votre pre, qui se plaisait  m'appeler son enfant, vous resterez; je le
veux, je l'exige.

BERNARD.

Mademoiselle...

HLNE.

Je vous en prie.

LA BARONNE, = part.=

Il est  nous! =(Hlne se rapproche de son pre.)=

BERNARD, = part.=

Cet ange vit avec eux?... Si l'on m'avait tromp.

HLNE, =se retournant.=

Eh bien?

LA BARONNE, = part.=

Il hsite!

BERNARD.

Je ne sais... je ne puis...

JASMIN, =entrant par la porte de gauche.=

Monsieur le marquis est servi.

LE MARQUIS, =se levant.=

Bonne nouvelle!... Ma foi, qu'il parte ou qu'il reste,  table! je meurs
de faim.

HLNE.

Vous dnerez avec nous, du moins; vous serez  ct de moi, nous
parlerons de votre pre.

BERNARD.

De mon pre!

LE MARQUIS, =prs de la Baronne.=

Et nous boirons  sa mmoire d'un petit vin qu'il ne dtestait pas.

BERNARD.

Est-ce un rve?

LE MARQUIS.

Votre bras, Baronne.

HLNE.

Le vtre, monsieur Bernard.

LE MARQUIS.

 table!

LA BARONNE.

Allons.....

DESTOURNELLES, =entrant, du fond.=

Ciel! que vois-je?... mon client![32]...

LE MARQUIS.

Monsieur Destournelles!...

LA BARONNE.

Qui arrive  propos.

HLNE.

Oui. Pour que la fte soit complte, mon bon monsieur Destournelles,
vous allez dner avec nous.

LE MARQUIS.

Hein? =(Hlne passe prs de son pre, Destournelles descend vivement 
la gauche de Bernard.)=

DESTOURNELLES.

Comment!...

LA BARONNE, =bas.=

Laissez-la faire.

DESTOURNELLES, =bas  Bernard.=[33]

Malheureux, que faites-vous?

BERNARD, =bas  Destournelles.=

Impossible de refuser... Nous partirons ce soir.

LE MARQUIS, =offrant son bras  la Baronne.=

Madame...

LA BARONNE, =bas au Marquis.=

Non... emmenez Destournelles.

DESTOURNELLES, = part, vivement.=

Il s'agit de veiller sur mon client. =(Hlne et Bernard sont prs de la
porte de gauche.)=

LE MARQUIS.

Allons, Barthole! allons, Cujas, venez-vous?...

DESTOURNELLES.

J'accepte, monsieur le marquis.

LE MARQUIS.

Je prtends vous griser et nous chanterons au dessert.

DESTOURNELLES.

Allons!...

=(Ils sortent par la gauche, la Baronne les suit du regard; quand ils
sont dehors, la Baronne appelle d'un ton bref et  demi-voix Jasmin qui
est  sa gauche.)=

LA BARONNE.

Jasmin!

JASMIN.

Madame la baronne?

LA BARONNE.

Cette lettre... prenez... Pendant le dner vous la remettrez  monsieur
Destournelles, et vous lui direz qu'un exprs... vous entendez, un
exprs, un inconnu vient de l'apporter de Poitiers.

JASMIN.

Oui, Madame. =(Il va pour sortir et revient  droite de la Baronne.)= Il
s'agit?...

LA BARONNE.

De faire ce que je vous dis. Vous avez compris?

JASMIN.

Parfaitement. =(Il sort.)=

LA BARONNE, =seule.=

Et maintenant, Marquis, vous pouvez chanter au dessert.




ACTE TROISIME

==Le grand salon du chteau.--Salon  deux plans,  pans coups; porte au
fond, portes dans les angles.--Au premier plan de chaque ct de la
scne, une fentre. Tables  droite et  gauche de la scne.

Au lever du rideau, Hlne dessine  la table de droite; Bernard est
debout auprs d'elle, il examine son travail. De l'autre ct de la
table la Baronne est assise et fait de la tapisserie.  l'extrmit
oppose de la scne, du ct gauche, le Marquis tendu dans un fauteuil
 bras, lit _la Quotidienne_.==




SCNE PREMIRE.

LE MARQUIS, BERNARD, HLNE, LA BARONNE.

HLNE.

Vous trouvez donc ce dessin exact, monsieur Bernard?

BERNARD.

Trs exact.

HLNE.

Je pourrai vous en montrer beaucoup d'autres. En Allemagne, je ne
rentrais jamais au logis sans un nouveau croquis dans mon portefeuille.
C'est un beau pays que la Bavire, n'est-ce pas?

BERNARD.

Magnifique, Mademoiselle.

HLNE, =baissant la voix.=

Eh bien! le croiriez-vous? je suis seule ici de mon avis.

LE MARQUIS, =interrompant sa lecture.=

Oh! dlicieux!

LA BARONNE.

Qu'est-ce?

LE MARQUIS.

Baronne, coutez un peu ce que dit _la Quotidienne_.

LA BARONNE.

J'coute.

LE MARQUIS, =lisant.=

Depuis le retour de nos princes, la manie des places est devenue en
France une vritable pidmie.

LA BARONNE.

Ce n'est pas nouveau.

LE MARQUIS.

C'est vrai, il en tait de mme sous monsieur de Maurepas; mais
attendez. =(Lisant.)= Dans la foule des aspirants aux grces
ministrielles, une notabilit du barreau de Poitiers, M. D*** se fait
remarquer depuis six semaines dans les bureaux. Depuis six semaines,
Baronne!

LA BARONNE.

J'entends bien.

LE MARQUIS, =lisant.=

Par l'ardente activit de ses dmarches. Esprons que M. le garde des
sceaux... Votre ami monsieur de Malebois... =(Lisant.)= Prendra piti de
ce solliciteur infortun, toujours  la veille d'obtenir  la cour
royale de son dpartement une place de conseiller  laquelle il a des
titres... il y a si longtemps qu'il la demande.--Le trait est
piquant... Il n'y a que les plumes de notre parti pour crire de ce
got. Qu'en dites-vous?

LA BARONNE.

Je dis que... Malebois est un homme d'esprit qui aime  obliger ses
amis, et que ce qu'il fait est bien fait.

HLNE.

Mais que depuis six semaines monsieur Destournelles ne nous ait pas
donn de ses nouvelles, voil qui est trange.

LA BARONNE.

Monsieur le commandant sans doute a t plus heureux que nous?

BERNARD.

Moi, Madame?... qui peut vous faire croire?...

LA BARONNE.

C'est que Jasmin vous remet bien souvent des lettres de Paris... et je
pensais...

HLNE.

Serait-ce donc pour obtenir cette place de conseiller que monsieur
Destournelles nous a si brusquement quitts?

LA BARONNE.

C'est probable... Quant  moi, je n'en sais rien.

HLNE.

C'tait, je m'en souviens bien, le jour o, pour la premire fois,
monsieur Bernard dnait avec nous.

LA BARONNE.

En effet.

HLNE.

Que de peine ensuite, Monsieur, pour vous retenir au chteau!... et
encore vous nous quittiez... vous partiez, s'il ne me ft venu  la
pense de vous offrir la maison du garde.

BERNARD.

C'est l que mon pre est mort, Mademoiselle, c'est l que vous lui avez
ferm les yeux.

HLNE.

Convenez-en, monsieur Bernard, vous aviez contre nous bien des
prventions.

BERNARD.

Je n'avais que de la reconnaissance pour vous, Mademoiselle.

HLNE.

Ce n'est pas rpondre... Je parierais bien qu'aujourd'hui encore...

BERNARD.

Aujourd'hui, ma prsence ici ne vous rpond-elle pas?

HLNE.

 la bonne heure... car, je l'avoue, j'ai craint que vos ternelles
discussions avec mon pre...

BERNARD.

Ne les regrettez pas, Mademoiselle: la vivacit, l'ardeur de ces
discussions, o le caractre de monsieur le marquis se montre
franchement et  dcouvert, ont plus fait pour dissiper les prventions
dont vous parlez que tout ce qu'on aurait pu me dire. =(En disant ces
mots Bernard s'est approch du Marquis; ils se serrent la main).=

HLNE. =(Elle se lve.)=

N'importe... il faut que je vous gronde; vous y mettez, vous, trop
d'obstination, trop d'emportement... Hier, par exemple...

LE MARQUIS, =se levant.=

Hier... Ne le gronde pas, j'avais tort. J'ai t aux informations.
Bernard, je le reconnais, votre Klbert et t un bon mestre de camp de
monsieur le marchal de Saxe, ou de monsieur de Castries, et le
chevalier d'Assas n'a pas emport avec lui tout le dvouement de nos
soldats.[34]

BERNARD, =ironiquement.=

C'est bien de l'honneur que vous leur faites.

LE MARQUIS.

Cependant je tiens  vous dire...

LA BARONNE, =qui s'est leve en mme temps que le Marquis, et qui est
descendue  sa droite.=

Oh!... vous allez recommencer...

HLNE.

C'est vrai; laissons l la politique, qui seule vous divise.

LA BARONNE.

Arrire les batailles!... Parlons plutt de votre chasse d'hier.

HLNE.

Oui, sur ce sujet du moins vous tes toujours d'accord.

LE MARQUIS.

J'en conviens; bon chasseur, joyeux compagnon... il y a plaisir  battre
avec lui les forts et  trinquer le soir au retour.

BERNARD.

Le plaisir est pour moi, monsieur le marquis. =(Ils se serrent la main.)=

HLNE.

 la bonne heure, voil comme je vous aime tous les deux... Mais venez
ici, monsieur le commandant, on a besoin de vous... =(Elle se rassied, le
Marquis en fait autant).= Voyez donc, ne me suis-je pas trompe?...
Est-ce bien l le cours de la rivire?[35]...

BERNARD.

Oui, Mademoiselle, c'est le Regen; la grande route le traverse, ici, de
Nuremberg  Ratisbonne; voil le clocher du petit village d'Eckmhl, je
le reconnais; c'est l qu'un de nos gnraux a conquis son titre de
prince.

LE MARQUIS.

Hein? de quel prince parlez-vous?

BERNARD.

Du duc d'Auerstaedt, du prince d'Eckmhl, du marchal Davoust.

LE MARQUIS.

Davoust?... Qu'est-ce que c'est que a?

BERNARD.

a, monsieur le marquis? c'est le hros qui prpara Wagram.

LE MARQUIS.

Wagram! =( part.)= Encore un prince!

BERNARD.

C'est le vainqueur qui nous a ouvert les portes de Vienne, o l'empereur
a lev une archiduchesse au rang d'impratrice.

LE MARQUIS.

Quel scandale! La fille des Csars...  un petit officier de fortune...

BERNARD.

Au Dieu de la guerre! au matre du monde, monsieur le marquis!

LE MARQUIS, =se levant.=

Bah! pour quelques batailles gagnes en dpit de toutes les rgles de
l'art militaire... car avec ce diable d'homme on ne pouvait compter sur
rien... Vous vous le rappelez, Baronne, lors de notre voyage en
Prusse...  peine installs, on le croyait bien loin... il tait sur nos
talons.

LA BARONNE, =riant.=

Oui, nous dmes dcamper au plus vite... car en moins de trois
semaines...

BERNARD.

C'en tait fait de la Prusse... il partait d'Ina, et entrait dans
Berlin.[36] =(Hlne inquite s'est leve et reste prs de la table.)=

LE MARQUIS.

Trois semaines... quel manque de formes! Parlez-moi de la guerre de sept
ans... de la guerre de trente ans...  la bonne heure... voil des
gnraux bien levs!

LA BARONNE, =riant.=

On avait le temps de se reconnatre.

LE MARQUIS.

Maintenant, Dieu merci! il ne peut plus faire des siennes.

BERNARD.

Oui, maintenant on peut dormir tranquille  Vienne et  Berlin.

LE MARQUIS.

Nous l'avons mis  la raison.

BERNARD.

Qui, vous? Pour en venir  bout, il a fallu toute l'Europe.

LE MARQUIS.

Il a reu enfin le digne prix de ses escapades.

LA BARONNE, =au Marquis.=[37]

Mon ami!

BERNARD, =irrit.=

Ses escapades!...

HLNE.

Monsieur Bernard!

LE MARQUIS.

Oui, je maintiens le mot: ses escapades!...

BERNARD.

Vous osez?...

HLNE, = voix basse.=

Eh quoi! encore!...

BERNARD, =passant devant Hlne.=[38]

Monsieur le marquis...

HLNE.

Pas un mot de plus... pour mon pre!...

BERNARD, =l'coutant  peine.=

Mademoiselle!...

HLNE.

Pour moi!...

BERNARD.

Pour vous!... =(Aprs un silence.)= J'obis.

HLNE, =lui tendant la main.=

Merci.

LE MARQUIS.

Je l'ai rduit au silence. =(Il va s'tendre dans son fauteuil.)=

=(Bernard a press la main qu'Hlne lui a tendue, et est remont vers le
fond du thtre. Hlne se remet  son dessin; Bernard se rapproche
d'elle et s'assied  sa gauche.)=

LA BARONNE, =qui a observ tout ce qui vient de se passer et qui est
debout sur le devant de la scne.=

D'un regard, d'un mot elle l'apaise... le charme continue... c'est bien.
Je le connais, il ne dpouillera jamais la femme qu'il aime... De ce
ct, je suis tranquille.--Mais Hlne... que dois-je croire? Est-ce
qu'oublieuse de sa naissance et de son rang, elle partagerait la passion
qu'elle inspire? J'y veillerai.

LE MARQUIS, =pliant la Quotidienne.=

Passons au _Drapeau blanc_... Mais qui vient l? Raoul!

=(Il se lve et va  lui.)=




SCNE II.

LA BARONNE, LE MARQUIS, RAOUL, HLNE, BERNARD.

RAOUL, =entrant du fond.=

Moi mme. =(Hlne et Bernard se lvent et restent prs de la table.)=

LE MARQUIS.

Nous apportant quelque nouvelle dcouverte.

RAOUL.

Vous l'avez dit. J'ai dcouvert...

LA BARONNE.

Quoi donc?

RAOUL.

Je vous le donne en cent.

LE MARQUIS.

Une salamandre?... un blaireau sans queue?...

RAOUL.

Monsieur Destournelles.

TOUS.

Destournelles! =(Mouvement gnral.)=

LA BARONNE, = part.=

Dj de retour!... aprs ce qui m'a t promis.

BERNARD, = part.=

Fcheux contre-temps!

RAOUL.

Oui, monsieur Destournelles, perdu depuis six semaines, et que je viens
de dcouvrir...

LE MARQUIS.

 l'tat fossile?

RAOUL.

Non, ma foi! des plus ingambes, et marchant  grands pas le long de
l'avenue.

BERNARD, = part.=

Que lui dire?

LE MARQUIS.

Baronne, viendrait-il recevoir nos compliments?

JASMIN, =annonant du fond.=

Monsieur Destournelles.

LE MARQUIS, =allant s'asseoir.=

Eh! arrivez donc, notre ami.




SCNE III.

LA BARONNE, LE MARQUIS, =assis;= RAOUL, =prs de la table, derrire le
Marquis;= DESTOURNELLES, HLNE, BERNARD.

DESTOURNELLES, =qui est entr prcipitamment et qui a salu Hlne.=

C'est ce que je fais, monsieur le marquis, j'arrive. =(Apercevant la
Baronne.)= Madame la baronne!

LA BARONNE, =passant devant le Marquis.=[39]

Charme de vous revoir, monsieur Destournelles; je ne vous attendais pas
si tt.

DESTOURNELLES.

Je m'en doute bien.

LA BARONNE.

Soyez le bienvenu, pourtant; les joies inespres sont toujours les plus
vives.

DESTOURNELLES.

Il n'y a que madame la baronne pour tourner ainsi un compliment aux
gens.

LA BARONNE.

Aux gens que j'aime, monsieur Destournelles.

DESTOURNELLES.

Et qui vous le rendent, madame la baronne. =( part.)= Quelle audace!...
=(Haut.)= Ah!... monsieur Bernard...

BERNARD, =froidement, en remontant la scne=.

Bonjour, monsieur Destournelles, bonjour.

DESTOURNELLES, = part=.

Cet accueil!... On m'a dit vrai.

HLNE.

Mais, monsieur Destournelles, votre voyage a-t-il t bon?

DESTOURNELLES, =jetant un regard sur la Baronne.=

Mon voyage?... excellent, Mademoiselle.

LE MARQUIS.

Vraiment!... Que chante donc _la Quotidienne_?

LA BARONNE.

Est-ce  monsieur le conseiller ou  monsieur le prsident que je dois
tirer ma rvrence?

DESTOURNELLES.

Je vais bien vous surprendre, madame la baronne; ni  l'un ni  l'autre.

HLNE.

Comment?

RAOUL.

Il serait possible?

DESTOURNELLES.

C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

LE MARQUIS.

Un refus,  vous!

LA BARONNE.

Je n'en reviens pas.

DESTOURNELLES.

Une fe... qui m'en veut, qui ne me pardonnera jamais d'avoir su lire au
fond de son me, a travers toutes mes dmarches.

RAOUL.

Une fe?

HLNE.

Vous en tes sr?

DESTOURNELLES.

Trs-sr.

LA BARONNE.

Il faut qu'elle soit bien habile.

DESTOURNELLES.

Non, mais elle est toute-puissante, et comme vous n'tiez pas l pour
balancer sa maligne influence...

LE MARQUIS.

Un autre que vous l'a emport.

DESTOURNELLES.

Voil.

LE MARQUIS.

C'est abominable!

LA BARONNE.

C'est une injustice criante.

LE MARQUIS.

Destournelles, je m'en plaindrai au roi.

DESTOURNELLES.

Monsieur le marquis, madame la baronne, combien je suis touch...
Rassurez-vous pourtant; si je ne suis ni prsident, ni conseiller, je
reste avocat, comme par le pass... Mettre sa parole au service des
droits mconnus, dpister l'intrigue et la ruse, relever les faibles,
abattre les puissants, c'est encore une assez belle tche; ne le
pensez-vous pas, monsieur le marquis? n'est-ce pas votre avis, madame la
baronne?

LE MARQUIS.

Sans doute, sans doute.

LA BARONNE.

La philosophie fut de tout temps le refuge des grandes mes.

HLNE, =se rapprochant de Destournelles.=

Et  peine arriv, mon bon monsieur Destournelles, votre premire visite
a t pour nous?

DESTOURNELLES.

Oui, Mademoiselle, oui... pour vous... d'abord... et ensuite...

LA BARONNE.

Et ensuite... pour monsieur Bernard.

BERNARD.

Pour moi?

DESTOURNELLES.

Mais effectivement... je ne vous cacherai pas...

HLNE, =passant devant Destournelles, et allant  son pre, la Baronne
remonte=.

Ah! plus tard, un autre jour...[40] Monsieur Bernard ne s'appartient pas
aujourd'hui; il a promis de nous accompagner au moulin de Genais.

LE MARQUIS.

Au moulin de Genais?

HLNE.

La veuve du meunier est malade, je dois porter  ses enfants quelques
vtements que je vais rassembler, et si monsieur Bernard veut bien
m'attendre un instant...

BERNARD.

 vos ordres, Mademoiselle.

LE MARQUIS.

Oh! alors, je vais avec vous. Vaubert, tes-vous des ntres?

RAOUL.

Non, monsieur le marquis.

LA BARONNE, = part.=

Maladroit!... =(Haut.)= Pourquoi donc? qu'avez-vous  faire?

RAOUL.

Mademoiselle Hlne le sait. J'ai hte de mettre fin  un travail qui,
je l'espre, ne sera pas inutile  ses pauvres.

HLNE.

C'est vrai.

LE MARQUIS, = part.=

S'ils comptent l-dessus pour avoir des sabots!... =(Haut.)= Allons,
puisqu'il en est ainsi, donne-moi le bras, ma fille, et conduisons-le
jusqu' la grille. Au revoir, Destournelles. Bernard, dans un instant
nous sommes  vous. Sans rancune, mon brave;  bientt, mon ami.

=(Il donne une poigne de main  Bernard et sort avec sa fille. Bernard
les accompagne jusqu' la porte; Raoul serre aussi la main de Bernard en
sortant. Destournelles, qui a suivi ce mouvement, reste stupfait.
Bernard disparat pour quelques instants.)=




SCNE IV.

LA BARONNE, DESTOURNELLES.

DESTOURNELLES.

Un tel accord!... Malgr tout ce que j'ai appris, je n'en saurais
revenir.

LA BARONNE.

Qu'a donc monsieur Destournelles? On le dirait tonn de ce qu'il vient
de voir et d'entendre.

DESTOURNELLES.

Honneur  vous, Madame; on n'est pas plus adroite, on n'est pas plus
habile.

LA BARONNE.

Vous dites?

DESTOURNELLES.

Je dis que c'est bien jou... et qu'il tait impossible de mieux
profiter de mon absence.

LA BARONNE.

Vous voil revenu, monsieur Destournelles, et rien ne vous empche de
vous signaler  votre tour. Tenez, sans plus tarder, je vous laisse le
champ libre. =(Bernard reparat au fond; il suit du regard Hlne et son
pre.)= Monsieur Bernard va vous entendre, seul, en tte--tte; et,
aprs cet entretien, que je connais d'avance, et qui ne m'effraie pas,
monsieur Bernard dcidera de quel ct se trouve la droiture ou
l'habilet. Monsieur Destournelles, je vous salue.

=(Elle remonte la scne, et rencontre au fond Bernard, qui parat
embarrass; elle lui indique gracieusement Destournelles comme ayant 
lui parler, et change quelques paroles avec lui.)=




SCNE V.

DESTOURNELLES, BERNARD.

DESTOURNELLES.

Oh!... nous allons voir...  nous deux maintenant, monsieur Bernard...
Ah! l'on chasse... ah! l'on festine... ah! l'on soupire ici. Place au
trouble-fte... Voici le seigneur Rabat-joie.

BERNARD.

Nous voil seuls, Monsieur; vous avez dsir me parler, je vous
coute... Vous venez sans doute m'entretenir de mes droits?

DESTOURNELLES.

Nullement. Vos droits sont incontestables, je vous l'ai dit: je n'aime
pas  me rpter.

BERNARD.

Eh bien! alors...

DESTOURNELLES.

Je ne suis venu que pour connatre vos intentions.

BERNARD.

Mes intentions?...

DESTOURNELLES.

Il m'est permis de les ignorer, puisque vous avez laiss toutes mes
lettres sans rponse; et comme, en vertu des pleins pouvoirs que vous
m'avez donns, et qui sont encore entre mes mains...

BERNARD.

J'espre, Monsieur, que vous n'avez rien fait sans me consulter?

DESTOURNELLES.

Je vous consulte... Que dois-je faire?

BERNARD.

Rien.

DESTOURNELLES.

Ainsi, vous renoncez?...

BERNARD.

Je ne m'explique pas l-dessus... Je verrai, j'aviserai... Nous en
reparlerons, rien ne presse.

DESTOURNELLES.

En effet, de quoi s'agit-il?... de venger votre pre... Les morts
peuvent attendre.

BERNARD.

Monsieur!

DESTOURNELLES.

Vous habitez la maison du garde... Je comprends qu'un pareil sjour ait
amolli votre coeur, et lui ait conseill l'indulgence et l'oubli.

BERNARD.

Encore une fois!...

DESTOURNELLES.

Ah! tenez, laissez-moi vous parler franchement, car ce n'est plus de
votre patrimoine qu'il s'agit,  cette heure; mais de votre honneur, de
votre dignit.

BERNARD.

Monsieur Destournelles!...

DESTOURNELLES.

Monsieur Bernard, vous ne deviez rester ici qu' la condition d'y
commander en matre... C'est mon avis. Voil six semaines, c'tait aussi
le vtre. La colre blanchissait vos lvres, des clairs partaient de
vos yeux, vous parliez de punir les mchants de leurs iniquits... Et
voil qu'aujourd'hui vous hsitez!... Vous verrez... vous aviserez...
rien ne presse!... Et en attendant, vous vivez en joie au milieu de vos
ennemis, sous le toit d'o ils ont chass votre pre.

BERNARD.

Monsieur... c'est qu'il y a six semaines, j'ignorais certains dtails...
on avait su m'inspirer certaines prventions... qui maintenant sont
dissipes.

DESTOURNELLES.

Vraiment?...

BERNARD.

C'est qu'alors... Enfin, Monsieur, qui me dit que ne sont pas l de
nobles coeurs indignement calomnis par l'envie?

DESTOURNELLES.

Qui vous le dit?... Moi. Moi, Sylvain Destournelles, qui n'ai jamais
calomni personne, quoique avocat... Et que vous le savez bien, que
madame de Vaubert n'est pas une belle me!... que vous savez bien que le
marquis cache l'gosme d'un vieillard sous l'tourderie d'un
enfant!--Osez le nier. Et croyez-vous donc que je ne devine pas le
charme qui vous a retenu, qui vous retient encore?

BERNARD.

Monsieur!

DESTOURNELLES.

Est-il besoin de vous l'apprendre?

BERNARD, =effray.=

Monsieur, pas un mot de plus.

DESTOURNELLES.

Ah! pardieu, j'irai jusqu'au bout... vous aimez.

BERNARD.

Silence!... silence, malheureux!

DESTOURNELLES.

Vous aimez mademoiselle de La Seiglire.

BERNARD.

Moi!... Je n'ai rien dit... rien fait...

DESTOURNELLES.

Atteint et convaincu, vous l'aimez. =(Geste de dpit de Bernard; il garde
le silence.)= Eh bien! mon cher monsieur, vous voil dans une jolie
passe!--Comment comptez-vous en sortir?

BERNARD.

Monsieur... mon parti est pris... Vous en penserez ce que vous
voudrez... je ne dpouillerai jamais la fille qui aida mon pre  vivre
et  mourir.

DESTOURNELLES, = part.=

Le tour est jou. =(Haut.)= Que ferez-vous alors?

BERNARD.

Je partirai.

DESTOURNELLES.

Vous partirez!... vous abandonnerez un million d'hritage?

BERNARD.

Je suis n sous un toit de chaume; j'ai vcu dans les camps, j'ai dormi
sur la neige; mon pe me reste, il suffit.

DESTOURNELLES.

Insens!... Ne voyez-vous donc pas qu'en agissant ainsi, vous donnez,
tte baisse, dans le pige qu'on vous a tendu?

BERNARD.

Que voulez-vous dire?

DESTOURNELLES.

 candeur!...  navet des guerriers!... Monsieur Bernard, je veux
croire avec vous  la droiture du marquis,  la sincrit de l'affection
qu'il vous tmoigne. Vous l'amusez: c'est tout ce qu'il lui faut. Je
parierais mme qu'il ne sait dj plus ce que vous tes venu faire ici.
De son ct, monsieur de Vaubert, absorb par l'tude des trois rgnes
de la nature, ne se doute mme pas de ce qui se passe autour de lui:
c'est le privilge de la science. Mais la baronne, mon jeune ami?--Vous
souvient-il de l'apologue du lion amoureux?

BERNARD.

Eh! Monsieur, laissons l la baronne; c'est bien de cette femme qu'il
s'agit!--Que mademoiselle de La Seiglire soit heureuse; qu'elle ignore
 jamais les intrigues qu'elle a servies sans s'en douter; qu'elle
continue de vivre calme, sereine, sans dfiance, au milieu du luxe de
ses anctres: voil ce que je veux. Quant  madame de Vaubert, elle peut
triompher tout  son aise, cela m'est vraiment bien gal. =(Il quitte
Destournelles, et va prs de la fentre,  gauche.)=

DESTOURNELLES, = part, traversant la scne.=[41]

Diable! diable! c'est plus srieux que je ne pensais... et si je ne
trouve un moyen... Mais, quelle ide! Si la baronne s'tait prise dans
son propre pige?... si mademoiselle de La Seiglire?... Il est bien, ce
garon!... depuis six semaines ils ne se quittent pas...  amour! si
j'ai devin juste, je te bnis et je t'lve un temple. =(Haut.)= Monsieur
Bernard, vous ne partirez pas.

BERNARD.

Ma rsolution est inbranlable.

DESTOURNELLES.

Vous ne partirez pas, vous dis-je.

BERNARD.

Qui m'en empchera?

DESTOURNELLES.

Qui?... Mademoiselle de La Seiglire.

BERNARD.

Comment?

DESTOURNELLES.

Elle vous aime.

BERNARD.

Vous tes fou!

DESTOURNELLES.

Elle vous aime... et vous l'pouserez.

BERNARD.

Moi!

DESTOURNELLES.

Vous!... Prfrez-vous que ce soit monsieur de Vaubert?

BERNARD.

Monsieur de Vaubert!

DESTOURNELLES.

Irez-vous, du mme coup, faire prsent  monsieur le baron de votre
femme et de vos domaines?

BERNARD.

Ah! laissez, laissez-moi... Ne troublez pas mon coeur... Comment
m'aimerait-elle? Fils d'un paysan, je ne suis qu'un soldat.

DESTOURNELLES.

Allons donc!... vous tes du bois dont l'empereur faisait des princes.

BERNARD.

Songez que je ne puis mme pas lui offrir cette fortune  laquelle je
suis prt  renoncer pour elle. C'est une me haute et fire... si elle
connaissait mes droits, si elle se doutait seulement...

DESTOURNELLES.

Eh bien! qu' cela ne tienne! Vous aurez  la fois la joie de tout
donner et la certitude d'tre aim pour vous-mme.

BERNARD.

La fille du marquis de La Seiglire n'pousera jamais Bernard Stamply.

DESTOURNELLES.

Bah! si elle vous aime?--L'amour est un bon diable qui n'a pas
d'armoiries.

BERNARD.

Non, non, Destournelles, elle ne m'aime pas.

DESTOURNELLES.

Eh! vertudieu, prenez la peine de vous en assurer. Il sera toujours
temps de partir. Qui m'a donn un amoureux pareil!--Le voici.... Pour
l'honneur de la grande arme, dclarez-vous.

BERNARD.

Jamais!

DESTOURNELLES, = part.=

Oh! nous verrons bien.




SCNE VI.

BERNARD, DESTOURNELLES, HLNE.

HLNE, =entrant par la porte de droite.=

Je suis prte, et si mon chevalier veut me donner son bras...

DESTOURNELLES.

Oh! Mademoiselle, votre chevalier... je vous le dnonce: il mdite une
flonie.

BERNARD.

Monsieur... pas un mot...

HLNE.

Une flonie!... monsieur Bernard?

DESTOURNELLES.

Oui, Mademoiselle, une flonie... Jugez vous-mme: Il veut...

BERNARD.

Je vous dfends...

HLNE.

Qu'est-ce donc?

BERNARD.

Rien, Mademoiselle, rien... une plaisanterie de monsieur l'avocat.

HLNE.

Mais encore?

DESTOURNELLES.

Il veut partir... il se dispose  vous quitter.

HLNE.

Nous quitter!... Ce n'est pas possible... Pour quelles raisons?

DESTOURNELLES.

Oh! pour des raisons... que je vous dirais mal, mais que monsieur vous
expliquera, pour peu que vous l'en pressiez.

HLNE.

Vous voulez nous quitter, monsieur Bernard?

DESTOURNELLES.

Il y est rsolu, et je ne sais au monde qu'une seule personne qui puisse
l'en empcher.

HLNE.

Cette personne?...

DESTOURNELLES.

Ce n'est pas moi, Mademoiselle, aussi je vous demande la permission de
me retirer... =(Hlne trouble va dposer son charpe sur un fauteuil 
droite.)= =(Bas  Bernard.)= Allons, ventrebleu, en avant!... La charge
sonne... Vive l'empereur!

=(Il salue Hlne et sort par le fond.)=




SCNE VII.

BERNARD, HLNE.

HLNE.

Ce qu'il vient de dire est-il vrai, Monsieur?... Vous voulez partir,
nous quitter?

BERNARD.

Oui, Mademoiselle... oui, il le faut.

HLNE.

Pourquoi?... D'o peut venir cette brusque rsolution?

BERNARD.

Je ne puis vous le dire, Mademoiselle... Mais croyez qu'un motif
imprieux...

HLNE.

Je dois le croire... car sans cela... Oh! mon Dieu!... je ne sais ce que
j'prouve.... =(Timidement)=. Monsieur Bernard, votre coeur a-t-il  se
plaindre de nous?

BERNARD, =vivement.=

Oh! Mademoiselle, vous ne le pensez pas.

HLNE.

Hlas! je ne sais que croire... qu'imaginer... Mon pre aurait-il
involontairement?... Il a parfois encore toute la ptulance, toutes les
mutineries, tous les emportements du jeune ge... C'est un enfant, mon
pauvre pre; mais si bon, si charmant! S'il lui est arriv de vous
offenser, il n'en sait rien lui-mme: il ne faut pas lui en vouloir.

BERNARD.

Je n'ai qu' me louer de monsieur le marquis, Mademoiselle. Je n'ai rien
 lui pardonner.

HLNE.

Alors, je ne puis comprendre... Si ce n'est lui... c'est moi peut-tre
qui, sans m'en douter, vous ai fait de la peine?

BERNARD.

Vous, Mademoiselle... Vous!...

HLNE.

Mon Dieu! je cherche... je tche de savoir... car enfin, monsieur
Bernard... on ne part pas... on ne s'en va pas sans motifs.

BERNARD.

Que vous dirai-je, Mademoiselle?... Ma vie s'est passe  l'arme... Je
suis jeune encore... j'aime mon mtier.

HLNE, =souriant d'un air de doute.=

Oh! la guerre est finie... On ne la recommencera pas pour vous.

BERNARD, =embarrass.=

Non... sans doute... mais...

HLNE, =lui imposant silence.=

Ce n'est pas cela... soyez franc... D'ailleurs, vous avez tout le temps
de prendre un parti... Nous touchons  l'hiver; il faut rester avec nous
jusqu'au printemps... Vous chasserez avec mon pre, et le soir, au coin
du feu, vous me raconterez vos campagnes.

BERNARD.

Non, Mademoiselle, non... Vivre de votre vie est un bonheur qui n'est
pas fait pour moi.

HLNE.

C'est donc par fiert, par orgueil que vous voulez vous loigner?

BERNARD.

Par orgueil!... Avec vous, Mademoiselle, je n'ai ni fiert ni orgueil.

HLNE.

Mais alors, mon Dieu, pourquoi donc, pourquoi partez-vous?

BERNARD.

Tenez, Mademoiselle, je souffre... Au nom du ciel, ne m'interrogez pas.

HLNE.

Vous souffrez?... Et moi qui vous croyais heureux!... Vous souffrez, et
je n'en savais rien! Dites-moi vos chagrins, ouvrez-moi votre coeur.
Votre pre m'appelait sa fille, ne suis-je pas votre soeur?

BERNARD.

Vous tes un ange de bont; mais  quoi bon vous affliger en vous
initiant au secret de ma douleur? Vous ne pouvez la gurir.

HLNE.

Ne puis-je du moins l'allger en la partageant? Qu'est-ce donc que ce
mal qui s'obstine au silence et repousse la main d'une amie?

BERNARD.

Ah! c'est un mal trange... c'est un mal sans remde, et dont le secret
doit mourir avec moi.

HLNE.

Que voulez-vous dire?... Mon Dieu! vous m'effrayez... et je crains
d'entrevoir...

BERNARD.

Si je vous le disais... Oh! non, non, votre coeur ignorera toujours le
martyre que j'endure.

HLNE, =trs-trouble.=

Je n'ose poursuivre... Vous dites que votre mal est sans remde?...

BERNARD.

Sans remde.

HLNE.

Je devine. Il est peut-tre au monde une personne... =( part.)= Il se
tait! Ah! mon Dieu! jamais une pareille pense ne m'tait venue...
=(Haut.)= Et c'est pour cela que vous nous quittez?... Il y a donc, en
effet, une personne que vous regrettez... que vous aimez peut-tre...
=(Bernard ne rpond rien.--Elle met la main sur son coeur.)= Oh! je
comprends maintenant ce que vous devez souffrir.

BERNARD.

Non, non, vous ne pouvez le comprendre... Si, plus tard, vous connaissez
l'amour, vous le connatrez jeune, charmant, plein d'esprances. Il
n'est pas fait pour vous, le supplice de l'amour malheureux.

HLNE, =avec une joie contenue.=

Eh! quoi, celle que vous aimez...

BERNARD.

Je l'aime d'un amour sans espoir... d'un amour insens... Elle est
tellement au-dessus de moi!

HLNE.

Au-dessus de vous, monsieur Bernard? au-dessus de vous?

BERNARD.

J'ai mesur la distance qui nous spare; Dieu m'est tmoin que je n'ai
pas song un seul instant  la franchir.

HLNE, =souriant.=

Elle est donc ne sur les marches d'un trne... c'est donc une princesse
de sang royal?

BERNARD.

Il n'est pas de couronne dont son front n'et rehauss l'clat... Elle
est de noble race, elle est jeune, elle est belle, elle a tous les dons
en partage; et puis-je oser prtendre  sa main... moi, dont le drapeau
est proscrit, moi qui ne suis qu'un soldat?

HLNE.

Soyez plus juste envers vous-mme... Quel coeur si haut plac pourrait se
croire au-dessus du vtre?

BERNARD.

Qu'entends-je?... Oh! vous ne voudriez pas railler mon dsespoir...
C'est par piti que vous parlez ainsi.

HLNE.

Par piti!...

BERNARD.

Si je vous disais que c'est vous que j'aime, un tel aveu dans ma bouche
ne vous offenserait donc pas?

HLNE.

Monsieur Bernard!

BERNARD.

Eh bien! oui, je vous le dis, c'est vous que j'aime. Ds que je vous ai
vue, j'ai senti que ma vie ne m'appartenait plus. Je dtestais la
noblesse, le son de votre voix a suffi pour dompter ma haine; j'avais le
coeur plein de temptes, un seul de vos regards a suffi pour l'apaiser.
Vainement j'ai voulu rsister au charme qui m'envahissait, je ne pouvais
m'arracher au bonheur de vous voir, de vous entendre, de m'enivrer 
toute heure de votre prsence. Mais maintenant que vous savez ce qu'au
prix de ma vie je n'aurais jamais os vous dire, vous comprenez,
n'est-ce pas? que si je veux vous quitter, vous fuir, c'est que
vous-mme  l'instant allez m'en donner l'ordre; c'est que je ne puis
tre aim, c'est qu'enfin tout me dfend de rester auprs de vous.....

HLNE, =trs-mue.=

Et si je vous dis que mon coeur me le permet?

BERNARD.

Ah! =(Il se jette sur la main d'Hlne qu'il couvre de baisers.--La porte
du fond s'ouvre, la Baronne parat, elle saisit ce mouvement. Hlne, en
se retournant, aperoit la Baronne, elle pousse un cri et retire
brusquement sa main)=.




SCNE VIII.

BERNARD, LA BARONNE, HLNE.

HLNE.

Madame de Vaubert!

LA BARONNE, = part.=

Il est temps! =(Haut).= Qu'est-ce donc, mes amis? d'o vient cet embarras?

HLNE.

Madame!

LA BARONNE.

Est-ce que ma prsence drange votre entretien?

HLNE.

Pourquoi donc, Madame?

LA BARONNE.

Vous parliez quand je suis entre... vous vous taisez en me voyant.

BERNARD.

Non, Madame; j'offrais mon bras  mademoiselle jusqu' la ferme de
Genais.

HLNE.

Oui, oui, Madame... et nous allions partir.

LA BARONNE.

Sans votre pre?

HLNE.

Non, sans doute, et je vais... =(Elle fait un pas pour sortir.)=

LA BARONNE.

Inutile... il vient ici... avec mon fils, monsieur de Vaubert.

BERNARD.

Monsieur de Vaubert?

LA BARONNE.

Oui.

BERNARD.

Je croyais... il me semblait lui avoir entendu dire...

LA BARONNE.

Qu'il n'accompagnerait pas tantt sa fiance?...

BERNARD, = part.=

Sa fiance!... =(Tressaillement d'Hlne).=

LA BARONNE.

Il a chang d'avis.

BERNARD.

Ah!

LA BARONNE.

Oui, en refusant d'abord de vous accompagner, Hlne, mon fils dont le
coeur s'associe aux nobles proccupations du vtre, n'avait d'autre
pense que de continuer pour sa part au bien-tre des malheureux dont
vous tes la providence.

HLNE, =trouble.=

Eh bien?...

LA BARONNE.

Mais aux termes o vous en tes...

HLNE, = part.=

Ciel! =(Mouvement de Bernard).=

LA BARONNE.

 la veille de resserrer les liens qui vous unissent depuis votre
enfance...

HLNE.

Ah! malheureuse!

BERNARD.

Quel rveil!

LA BARONNE.

Il n'a pas eu de peine  comprendre qu'il ne doit plus cder  personne
le droit d'tre votre chevalier. Et tenez, que vous disais-je? les
voici. =(Le Marquis et Raoul entrent du fond.)=




SCNE IX.

BERNARD, LA BARONNE, RAOUL, LE MARQUIS, HLNE.

LE MARQUIS. =Il a sa canne et son chapeau.=

Oui, le jarret dispos, et prt  partir. Sois glorieuse, ma fille. Voici
un savant qui, pour tes beaux yeux, jette la science aux orties; mais
gare les distractions le long du chemin!

RAOUL, =passant prs d'Hlne devant le Marquis.[42]=

Non, chre Hlne, ne les redoutez pas. Vous le savez, mon coeur ne suit
pas les distractions de mon esprit, et je vous le jure,  l'avenir
l'tude ne me dtournera pas du soin de votre bonheur. Je vous appelai
longtemps du nom de soeur; je n'aspire qu' vous donner un nom plus doux.

LE MARQUIS.

Peste! Le savant se fait pote. Voil un madrigal galamment trouss.

LA BARONNE.

Galanterie permise  un mari... =( part.)= N'hsitons plus. =(Haut.)= Ne
vous semble-t-il pas, mon vieil ami, qu'il est temps de fixer le
jour?...

LE MARQUIS.

Sans doute... sans doute... Nous en reparlerons... On a toujours le
temps de se marier.

LA BARONNE.

Pourtant...

LE MARQUIS.

Dans un pareil moment... Comment puis-je dcider?... D'ailleurs ce n'est
pas moi, c'est ma fille que cela regarde.

HLNE.

Moi?

BERNARD, = part.=

Grand Dieu!

LA BARONNE.

Alors, Hlne, prononcez.

HLNE.

Madame... =( part.)= Eh! quoi, l, sous ses yeux... Oh! je me soutiens 
peine.

RAOUL.

N'insistez pas, ma mre... Mais rappelez-vous, Hlne, que mon bonheur
est entre vos mains.

HLNE, = part=.

Son bonheur!

RAOUL.

Et vous ne voudrez pas... Ah! mon Dieu! elle chancle... Hlne!...
Voyez donc.

=(Il approche vivement le fauteuil qui est derrire elle.)=

TOUS.

 ciel! =(Tous se groupent autour d'Hlne.)=[43]

LE MARQUIS.

Ma fille, qu'as-tu donc?

HLNE.

Moi?... rien... Ah! je me sens mourir.

LE MARQUIS.

Ma fille!... mon enfant!...

RAOUL.

Il faut appeler. =(Courant  la porte du fond.)=

LE MARQUIS.

Oui, du secours... Hol! Jasmin?

HLNE.

Ce n'est rien, mon pre, je me sens mieux.

LE MARQUIS.

Oh! mon Dieu!... Serait-ce?...

HLNE. =Elle se lve.=[44]

Ce n'est rien, vous dis-je, le grand air me remettra.

LE MARQUIS.

Que diable! Baronne, vous aviez bien besoin...

LA BARONNE.

Pouvais-je prvoir qu'en rappelant  mademoiselle de la seiglire ses
engagements?...

HLNE, =avec dignit.=

Se j'avais eu le malheur de les oublier un instant, Madame, je vous
remercierais de me les avoir rappels. =(Bas  Bernard.)= Vous aviez
raison, monsieur Bernard; partez.--Votre bras, mon pre?

BERNARD, = part.=

Ah! =(Hlne s'appuie sur le bras de son pre.)=

LA BARONNE.

Mon fils et moi nous ne vous quittons pas, chre enfant. Raoul,
ramenez-la chez elle... =(Raoul passe derrire la Baronne, Destournelles
entre du fond.)= Pardon, monsieur Bernard, de vous laisser ainsi. =(
part, en sortant et apercevant Destournelles.)= Partie gagne!

=(Ils sortent par la porte de gauche. Bernard traverse le thtre.)=




SCNE X.

DESTOURNELLES, BERNARD.

DESTOURNELLES.

Qu'est-ce donc?... De quoi s'agit-il?

BERNARD, =avec garement.=

Adieu, monsieur Destournelles.

DESTOURNELLES.

Comment?... vous partez!... Elle vous aime?

BERNARD.

Oui, elle m'aime et je pars....

DESTOURNELLES.

Pourquoi?

BERNARD.

Avez-vous donc oubli, vous aussi, les engagements qui la lient?

DESTOURNELLES.

Bah! bah!

BERNARD.

Je connais mes devoirs, Monsieur, je saurai les remplir.

DESTOURNELLES.

Qu'allez-vous faire?

BERNARD.

Ce qu'elle m'ordonne... la fuir pour jamais, et, puisque je ne peux
donner ma vie  la femme que j'aime, lui laisser du mon hritage.

DESTOURNELLES.

 ciel!... O allez-vous?

BERNARD.

Chez un notaire. =(Il sort par le fond.)=




SCNE XI.

DESTOURNELLES, =seul.=

C'est trop fort! Tous ces gens-l sont aveugles ou fous... Mais,
pardieu! je les sauverai malgr eux. Ah! ah!... monsieur Bernard, mon
ami, vous oubliez les pouvoirs qui sont encore entre mes mains.--Vous
allez chez un notaire... =(Avec rsolution.)= Eh bien! moi, je vais chez
un huissier.

=(Il sort prcipitamment par le fond.)=




ACTE QUATRIME

==Mme dcor.==




SCNE PREMIRE.

DESTOURNELLES, =entrant du fond.=

==La mche est allume... gare la mine!... nous allons enfin voir, madame
la baronne,  qui de nous deux restera le champ de bataille. L'exploit
est libell... Durousseau est exact... =(Il regarde sa montre.)= Trois
heures... le poulet doit tre entre les mains de monsieur le marquis.
Bernard est  Poitiers, il ne sait rien, ne su doute de rien; avant
qu'il soit de retour, je serai matre de la place. Encanailler le
marquis, confiner la baronne dans son petit castel, unir deux braves
jeunes gens qui s'aiment, voil ma vengeance, voil mon but, et je
l'atteindrai, morbleu!... Le marquis... attention!==




SCNE II.

LE MARQUIS, DESTOURNELLES.

LE MARQUIS, =entrant par la porte de gauche qui reste ouverte.=

C'est vous?

DESTOURNELLES.

C'est moi.

LE MARQUIS.

Qui diable vous amne?...

DESTOURNELLES, = part.=

Il ne sait rien encore. =(Haut.)= Les intrts de mon client.

LE MARQUIS, =allant s'asseoir  gauche.=

Votre client!... Ah! a, sans reproche, monsieur Destournelles, vous
finirez par tablir chez moi votre cabinet de consultations.

DESTOURNELLES, = part.=

Je le gne, mais Durousseau ne saurait tarder... je tiendrai bon...
=(Jasmin entre du fond.)=--Jasmin!... que vient-il lui servir sur ce plat
d'argent?[45]

JASMIN.

Monsieur le marquis...

LE MARQUIS.

Qu'est-ce?

JASMIN.

Un papier que l'on vient d'apporter pour monsieur le marquis.

DESTOURNELLES, = part.=

Oh!... dlicieux!... l'exploit de Durousseau!... quel honneur!...

LE MARQUIS, =tirant son binocle et regardant le papier sans le prendre.=

Qu'est-ce que cela?... un papier sans enveloppe!

DESTOURNELLES, = part.=

Nous allons rire!

LE MARQUIS, =se dcidant  prendre le papier.=

Que me veut ce chiffon?... du papier timbr!... =(Il se lve.)= Pouah!...
mes gants!... =(Ttant ses poches.)=[46] Du papier timbr au marquis de La
Seiglire!... quel est le drle qui s'est permis?...

JASMIN, =troubl.=

Mais je ne sais... ce n'est pas  moi qu'on l'a remis.

LE MARQUIS.

Et que chante ce grimoire?... =(Il dploie le papier et lit.)= L'an 1817,
ce jour d'hui 5 octobre,  la requte du sieur Bernard Stamply... Eh!
quoi, Bernard?... ce n'est pas possible. Voyons... Domicili de droit,
et logeant de fait au chteau de La Seiglire!... Comment, Bernard?...
Sortez, Jasmin. =(Jasmin sort par le fond.--Le Marquis continuant de
lire.)= Agissant aux poursuites et diligences de matre
Destournelles... =(Le Marquis, au nom de Destournelles, lve les yeux
par dessus son binocle sur l'avocat, qui se tient impassible de l'autre
ct de la scne.)= =( part.)= Ah! trs-bien, c'est l'affaire qui l'amne
ici.

LE MARQUIS, =reprenant sa lecture.=

De matre Destournelles... j'ai, Guillaume Durousseau, huissier, baill
assignation au sieur Louis Tancrde Hector, marquis de La Seiglire,
sans domicile connu... =(Nouveau coup d'oeil du Marquis sur
Destournelles.)= Mais logeant indment au dit chteau de La Seiglire,
o je me suis exprs transport et o parlant  une femme  son service,
 comparoir... =(Cherchant  comprendre.)= Comparoir?...

DESTOURNELLES.

Comparoir, pour comparatre... terme de pratique.

LE MARQUIS.

Ah!... c'est un terme... de... =( part.)= Pardieu! je suis curieux de
savoir jusqu'o ils ont pouss l'insolence et l'audace... Poursuivons.
=(Haut et continuant de lire.)=  comparoir ds demain, vu l'urgence, 
sept heures du matin. Par exemple!... Par devant monsieur le prsident
du tribunal civil, jugeant en tat de r-f-r...

DESTOURNELLES.

Rfr.

LE MARQUIS, =sans se retourner.=

Rfr. J'ai parfaitement lu. Attendu qu'en vertu de l'axiome: _le
mort saisit le vif_... Hein?...

DESTOURNELLES.

Terme de pratique.

LE MARQUIS.

Ah!... toujours... =( part.)= Patience!... nous allons voir.--=(Haut,
lisant.)= Attendu, attendu... La conclusion... Voir dire le marquis de
La Seiglire que dans les vingt-quatre heures, il sera tenu de
dguerpir... Dguerpir!... Sinon y tre contraint dans les formes
accoutumes, avec l'assistance de tous officiers et agents de la force
publique... =(Avec une colre contenue.=) C'est tout.

DESTOURNELLES, = part.=

Le coup est port.

LE MARQUIS, =pliant le papier qu'il met froidement et rsolument dans sa
poche.=

Jasmin!

DESTOURNELLES.

Si monsieur le marquis avait besoin?

LE MARQUIS.

Je vous suis oblig... Jasmin!... mon pe.

DESTOURNELLES.

Votre pe!... Que voulez-vous faire?

LE MARQUIS.

Vous allez le savoir.

DESTOURNELLES.

Mais, monsieur le marquis...

LE MARQUIS, =clatant.=

Ah! vous avez pens que vous pourriez impunment souffleter mon blason!
Ah! vous tes venu pour me narguer, pour me braver en face!... Un
huissier a sali le seuil de ma porte, et c'est  vous que je dois cet
affront!... Mon pe!... l'pe de mes pres!...

DESTOURNELLES.

Encore une fois, que prtendez-vous faire?

LE MARQUIS.

Vous sauterez par cette fentre, ou je vous couperai les deux
oreilles...  votre choix.

DESTOURNELLES, =froidement.=

Monsieur le marquis, vous me divertissez.

LE MARQUIS.

Je ne vous divertirai pas longtemps... Jasmin!... Mais ce maraud
arrivera-t-il?... Jasmin!

JASMIN, =entrant du fond.=[47]

Me voil... Que demande monsieur le marquis?

LE MARQUIS.

Ce que je demande?...

DESTOURNELLES, =froidement.=

Monsieur le marquis demande son pe.

LE MARQUIS.

Hein?

DESTOURNELLES.

Allez la lui qurir.

LE MARQUIS, = part.=

Comment? voil l'impression... Il n'a pas peur...

JASMIN, =avec stupeur.=

Son pe?...

DESTOURNELLES.

Oui, l'pe de ses pres.

JASMIN.

Si monsieur le marquis voulait me dire o il l'a mise?...

LE MARQUIS.

C'est bon... drle!... laisse-nous. =(Jasmin sort. Le Marquis se jette
avec colre dans son fauteuil.)= Diable d'homme!

DESTOURNELLES, = part.=

C'est le premier transport... Il n'a pas t long... Frappons les
derniers coups. =(Il se rapproche du Marquis; avec respect.)= Monsieur le
marquis veut-il me permettre une observation?

LE MARQUIS, =aprs un silence.=

Laquelle, Monsieur?

DESTOURNELLES.

En me coupant les deux oreilles, monsieur le marquis et-il sensiblement
amlior sa situation? Il est permis d'en douter; peut-tre n'et-il
russi qu' se priver des services d'un homme venu ici, non pour le
narguer, mais pour l'aider  sortir de l'abme o il est tomb.

LE MARQUIS.

J'en sortirai, Monsieur, par le plus court chemin et sans le secours de
personne; mais, auparavant, je dirai  monsieur Bernard que s'il chasse
comme un gentilhomme, il se conduit comme un manant.

DESTOURNELLES.

Vous ne direz pas cela.

LE MARQUIS, =se levant.=

Je le dirai... Comment, ventre-saint-gris! un garon que j'aimais, que
j'hberge depuis six semaines, qui boit mon vin, monte mes chevaux,
dpeuple mes forts!... Hier encore, il m'a tu trois loups.

DESTOURNELLES.

Eh! monsieur le marquis, depuis six semaines c'est lui qui vous hberge,
et c'est vous qui tuez son gibier.

LE MARQUIS.

Soit... je pouvais en douter... Mais, tte-bleu, Monsieur, lorsqu'on a
l'honneur d'avoir sous son toit le marquis de La Seiglire, ce n'est
pas par huissier qu'on lui donne cong. Bernard est un manant, et je le
lui dirai.

DESTOURNELLES.

Pouvez-vous mconnatre  ce point le plus noble coeur qui ait jamais
battu dans la poitrine d'un galant homme?

LE MARQUIS.

Vous nous la donnez belle!... Et ce papier, Monsieur, cet immonde
papier!

DESTOURNELLES.

Ce papier, monsieur le marquis?... Comment n'avez-vous pas devin
sur-le-champ qu'il n'a pu vous tre envoy qu' l'insu de ce brave jeune
homme.

LE MARQUIS.

Qui donc, alors?...

DESTOURNELLES.

C'est moi... qui sans consulter mon client, et usant des pouvoirs qu'il
m'avait confis, ai cru devoir, pour vous sauver, recourir aux moyens
extrmes.

LE MARQUIS.

Pour me sauver?

DESTOURNELLES.

Pour vous sauver! Il y a des plaies qu'on ne gurit qu'en y portant le
fer et la flamme. Sachez-le bien, vous n'tes ici que par la tolrance
de Bernard.

LE MARQUIS.

La tolrance!

DESTOURNELLES.

Ah!... voil ce que vous ne paraissiez pas comprendre. Vous ne sentiez
pas qu'aux yeux de tous vous tes dans une condition humiliante et
prcaire. Monsieur le marquis, vous m'invitiez tout  l'heure  sauter
par la fentre... Eh bien! mieux vaut cent fois sauter par la fentre
que de se traner dans les escaliers. On traverse une position
quivoque, on n'y sjourne pas. Votre honneur tait en pril, vous
dormiez, je vous ai rveill.

LE MARQUIS.

Pensez-vous qu'il m'effraie?... Je connais le chemin de la pauvret,
Monsieur... je le reprendrai sans plir.

DESTOURNELLES.

Bien, monsieur le marquis, trs-bien... Je reconnais l l'hritier d'une
race de preux... car,  votre ge, renoncer  ce luxe hrditaire, pour
aller grelotter au coin du petit feu de la baronne, c'est cruel.

LE MARQUIS.

Trs-cruel.

DESTOURNELLES.

Pour vous encore, ce n'est rien; mais votre fille?...

LE MARQUIS.

Ma fille!...

DESTOURNELLES.

Vous tes pre, monsieur le marquis; si les sacrifices ne cotent rien 
votre grand coeur, s'il vous plat d'accepter le rle d'OEdipe, songez que
vous imposez  cette aimable enfant la tche d'Antigone.

LE MARQUIS, =attendri.=

Eh quoi?... ma pauvre Hlne... ma fille bien-aime!...

DESTOURNELLES.

Monsieur le marquis, vous tes bien ici.

LE MARQUIS.

C'est vrai, mon ami, je n'y suis pas mal.

DESTOURNELLES.

Sjour enchant!... Si nous pouvions trouver un moyen de tout
concilier...

LE MARQUIS.

Un moyen?

DESTOURNELLES.

Oui, un moyen qui sauverait du mme coup l'honneur du pre et la fortune
de l'enfant.

LE MARQUIS.

Est-ce que vous entrevoyez?... Destournelles, voyons, mon vieil ami. Car
nous sommes de vieux amis, je me mets entre vos mains... conseillez-moi,
dirigez-moi... Vous dites qu'il y aurait peut-tre un moyen?...

DESTOURNELLES.

Sans doute... il y en a un... un seul... mais il est bon.

LE MARQUIS.

S'il est bon, je m'en contenterai. Quel est-il?...

DESTOURNELLES, =hsitant.=

Ah!... je crains de vous l'apprendre... Vos ides sont telles....

LE MARQUIS.

Parlez, parlez, de grce, ne voyez-vous pas que je peux tout entendre?

DESTOURNELLES.

Eh bien! puisque vous le voulez... Monsieur le marquis, ce Napolon que
vous jugez si svrement n'tait pourtant pas sans mrite; il avait
compris la ncessit de rapprocher la noblesse et la bourgeoisie. Un
homme comme vous n'est-il pas fait pour s'associer aux grandes penses
de l'empereur?

LE MARQUIS.

Sans doute... mais veuillez m'apprendre?...

DESTOURNELLES.

Pensez-vous que monsieur de Vaubert soit srieusement pris de sa
fiance?...

LE MARQUIS.

Peuh!...

DESTOURNELLES.

Pensez-vous que, de son ct, mademoiselle de La Seiglire aime
perdument le baron?

LE MARQUIS.

Peuh!...

DESTOURNELLES.

Trouvez-vous en lui le modle des gendres?

LE MARQUIS.

Il manque un livre  vingt pas...

DESTOURNELLES.

Vous disiez tout  l'heure que Bernard chasse comme un gentilhomme... Le
fait est qu' vous voir ensemble, on jurerait deux frres d'armes, deux
chevaliers de la table ronde... Que lui manque-t-il donc pour tre un
gentilhomme accompli?

LE MARQUIS.

La noblesse.

DESTOURNELLES.

Vous l'avez dit. Eh bien! qu'il la reoive de vous...

LE MARQUIS.

Comment?

DESTOURNELLES.

Avec la main de votre fille.

LE MARQUIS.

Qu'entends-je?... une msalliance!...

DESTOURNELLES.

Non pas... une fusion de races... et vous tes sauv!

LE MARQUIS.

Jamais, Monsieur, jamais!... Plutt la ruine.

DESTOURNELLES.

Je m'en doutais;  votre aise. Seulement, je m'tonne, monsieur le
marquis, qu'un esprit aussi clair que le vtre n'ait pas l-dessus des
ides plus conformes aux besoins du sicle.

LE MARQUIS.

Je ne me soucie pas mal des besoins du sicle.

DESTOURNELLES.

Au temps o nous vivons, droger, c'est se mnager un appui. Voulez-vous
connatre toute ma pense? Vous avez des ennemis.

LE MARQUIS.

Moi?

DESTOURNELLES.

Tout homme suprieur en a. Savez-vous ce que les libraux disent de
vous?

LE MARQUIS.

Quoi donc?

DESTOURNELLES.

Ils vous signalent comme un ennemi des liberts publiques. Le bruit
court que vous dtestez la Charte.

LE MARQUIS.

Savez-vous bien, Monsieur, que c'est une infamie?... Moi, l'ennemi des
liberts publiques!... Je les adore. Et comment m'y prendrais-je pour
dtester la Charte? je ne la connais pas.

DESTOURNELLES.

Enfin, je ne veux pas vous effrayer... Mais si une seconde rvolution
clatait...

LE MARQUIS.

Parlez-vous srieusement?... une seconde rvolution!...

DESTOURNELLES.

Monsieur le marquis, nous sommes sur un volcan.

LE MARQUIS.

Un volcan?

DESTOURNELLES.

Que deviendra votre fille au milieu de la tourmente?

LE MARQUIS.

Que dites-vous?... Hlne!...

DESTOURNELLES.

Le nom seul de monsieur de Vaubert suffira pour attirer la foudre.

LE MARQUIS.

Ma fille!... Ah! plutt que de la voir expose...

DESTOURNELLES.

Comprenez-vous maintenant l'opportunit d'une msalliance? En adoptant
un enfant de l'empire, vous ralliez  vous l'opinion, vous vous crez
des alliances dans un parti qui vous repousse, et vous achevez de
vieillir, prs de votre fille, heureux, tranquille, honor,  l'abri des
rvolutions.

LE MARQUIS, = part.=

Il parle bien.

DESTOURNELLES.

Et puis, vous serez, pardieu! bien  plaindre d'avoir pour gendre un
jeune hros qui vous aime, que vous aimez, qui perptuera votre nom, et
qui hritera, si vous le voulez bien, de votre titre: Le marquis de
Stamply-La Seiglire! cela sonne-t-il si mal  l'oreille?

LE MARQUIS.

Stamply-La Seiglire... J'aimerais mieux La Seiglire-Stamply...
Enfin... on verrait. Vous me connaissez, Destournelles, il n'est pas de
sacrifice que je ne puisse faire pour assurer l'avenir de ma fille...
Mais comment la dcider?...

DESTOURNELLES, =souriant.=

Croyez-moi, vous y russirez.

LE MARQUIS.

Hein? qui peut vous faire croire?...

DESTOURNELLES.

Vous y russirez, vous dis-je; et quant  Bernard, je rponds de lui.

LE MARQUIS.

Parbleu!... Je voudrais bien voir... Mais, Destournelles... nous
oublions... Et la baronne?

DESTOURNELLES.

Madame de Vaubert?

LE MARQUIS.

Mes engagements sont tels...

DESTOURNELLES.

Mettez-lui sous les yeux ce petit papier, et vous saurez  quoi vous en
tenir sur le dsintressement de cette noble dame.

LE MARQUIS.

Qu'entends-je?... Quel trait de lumire!...

=(La porte de droite s'ouvre, la Baronne s'arrte inquite, voyant
Destournelles.)=

DESTOURNELLES.

La voici... Faut-il que je me retire?

LE MARQUIS.

Grand Dieu!... me laisser seul avec elle...

DESTOURNELLES, = part.=

C'est juste. Pauvre marquis!... Il n'est pas de force.




SCNE III.

LE MARQUIS, DESTOURNELLES, LA BARONNE.

LA BARONNE.

Encore ici, monsieur Destournelles?

DESTOURNELLES.

C'est  peu prs ce que monsieur le marquis me faisait l'honneur de me
dire, il n'y a qu'un instant; je rpare le temps perdu.

LA BARONNE.

Vous causiez?...

DESTOURNELLES.

Oui, Madame! =(Bas au Marquis, passant derrire lui.)= Allons, ferme!
Aborder la question.

LA BARONNE.[48]

Puis-je savoir?...

LE MARQUIS.

Ah! Baronne, nos affaires vont mal.

LA BARONNE.

Que dites-vous?

DESTOURNELLES. =(Bas.)=

Le papier... donnez-lui le papier.

LE MARQUIS.

Tchez de dchiffrer ce grimoire.

LA BARONNE, =prenant l'exploit.=

Qu'est-ce que cela? =(Elle parcourt le papier.)= Un exploit!... de
Bernard!...

LE MARQUIS.

Hein?... Qu'en dites-vous?

LA BARONNE, = part.=

Destournelles, ici... C'est un pige. =(Haut.)= Eh bien, Marquis, que
comptez-vous faire?

LE MARQUIS.

Mais... Baronne... je vous le demanderai... car avant tout... je serais
bien aise d'avoir votre avis.

LA BARONNE.

Mon avis, monsieur le marquis, est que votre honneur et votre dignit
sont deux joyaux plus prcieux que votre fortune. Devant un pareil acte
de brutalit, l'hsitation n'est plus permise; vous ne pouvez rester
ici, vous n'avez plus qu' vous retirer.

LE MARQUIS.

O?

LA BARONNE.

Vous le demandez? Si j'avais pu oublier les engagements qui nous lient,
la ruine de votre maison me les rappellerait. Marquis de La Seiglire,
le chteau de Vaubert est  vous.

LE MARQUIS.

Gnreuse Baronne!... Croyez que mon coeur... =( part.)= Cela devient fort
embarrassant.

LA BARONNE, = part.=

Il parat troubl.

DESTOURNELLES, = part.=

Tant de grandeur d'me!... C'est clair, elle est sre de Bernard.

LA BARONNE.

Venez donc, mon ami, le bonheur de nos enfants vous rendra au centuple
les biens que vous aurez perdus.

LE MARQUIS, =la retenant.=

Oh! certainement... Mais, croyez-vous, Baronne, que nos enfants aient
l'un pour l'autre une affection bien tendre?

DESTOURNELLES, =bas.=

Trs-bien!

LA BARONNE.

Ils s'adorent.

LE MARQUIS.

Vous croyez?

LA BARONNE.

J'en suis sre.

LE MARQUIS.

Eh bien! moi, Baronne, aprs la scne de tantt, j'en doute un peu.

LA BARONNE.

Que voulez-vous dire?

LE MARQUIS.

Et puis, pensez-vous que dans les circonstances o nous sommes, un tel
mariage ft bien d'accord avec les besoins du sicle?

DESTOURNELLES.

Bravo!

LA BARONNE.

Les besoins du sicle!... Quel conte me faites-vous l?

LE MARQUIS.

Voyez-vous, Baronne, j'ai mrement rflchi.

LA BARONNE.

Vous?

LE MARQUIS.

Je ne suis pas, Dieu merci, aussi lger, aussi frivole qu'on se plat 
le dire; Destournelles, qui n'est pas un sot, le reconnaissait tout 
l'heure...

LA BARONNE, = part.=

O veut-il en venir?

DESTOURNELLES.

C'est vrai, monsieur le marquis me faisait part...

LE MARQUIS.

Je lui disais: Destournelles, nous sommes sur un volcan... le disais-je,
Destournelles?

DESTOURNELLES.

En effet, monsieur le marquis.

LE MARQUIS.

Je ne suis pas le marquis de Carabas, moi.

DESTOURNELLES.

Autres temps, autres moeurs!

LE MARQUIS.

Allons au peuple.....

DESTOURNELLES.

C'est cela: pour qu' son tour il vienne...

LE MARQUIS.

Pour qu' son tour il vienne  nous.

LA BARONNE, = part.=

Je suis joue. =(Haut.)= Marquis, regardez-moi en face. Vous avez rsolu
de marier votre fille  Bernard.

LE MARQUIS.

Madame!

DESTOURNELLES, =bas au Marquis.=

Pas de faiblesse!

LA BARONNE.

Vous avez rsolu de marier votre fille  Bernard.

LE MARQUIS.

Moi?

LA BARONNE.

Vous!... Ainsi, monsieur le marquis, tandis que je me sacrifiais au soin
de vos intrts, vous complotiez avec votre digne conseiller de livrer 
votre ennemi la fiance de mon fils, vous portiez un coup de Jarnac au
champion qui combattait pour vous.

DESTOURNELLES, =au Marquis.=

Un coup de Jarnac!... souffrirez-vous?...

LE MARQUIS, =tourdi.=

Moi! (=avec force.=) Eh bien! oui, Madame, c'est la vrit; je suis las
du rle que je joue ici, le coeur m'en lve. Morbleu vous me poussez 
bout... Ma fille pousera Bernard.

LA BARONNE.

Prenez garde, Marquis, c'est la guerre.

LE MARQUIS.

Va pour la guerre! Je ne mourrai pas sans l'avoir faite au moins une
fois.

LA BARONNE.

Monsieur le marquis, c'est bien. Il ne me reste plus qu' savoir si
mademoiselle de La Seiglire se fera complice de votre flonie.
Justement, la voici. Je vais...

=(Elle se dirige vers la porte de gauche.)=

DESTOURNELLES.[49]

Madame!

LE MARQUIS.

Au nom du ciel!

LA BARONNE.

Vous le voyez,  la seule pense de mettre votre fille dans la
confidence de vos lches projets, vous tremblez; la conscience mme de
monsieur Destournelles se rvolte.

LE MARQUIS.

C'est que j'entends me rserver le droit, Madame, d'expliquer  ma
fille...

LA BARONNE.

Tenez, j'ai piti de vous; faites vous-mme votre confession... je
n'assisterai pas  votre honte. C'est dj bien assez que vous ayez 
rougir devant votre enfant.

=(Hlne entre par la porte de gauche, qui se referme.)=




SCNE IV.

DESTOURNELLES, HLNE, LA BARONNE, LE MARQUIS

LA BARONNE.

Vous arrivez  propos, chre Hlne.

HLNE.

 propos, Madame!... Que se passe-t-il donc?

LA BARONNE.

Je laisse  votre pre le soin de vous l'apprendre. =(Bas au Marquis.)=
Allons, monsieur le marquis,  l'oeuvre, la tche est belle. Pour moi, je
sais ce qu'il me reste  faire; adieu.

=(Elle sort.--Destournelles, pendant ces derniers mots, a rejoint le
Marquis.)=




SCNE V.

HLNE, LE MARQUIS, DESTOURNELLES.

LE MARQUIS.

Bon voyage.

DESTOURNELLES.

Vous triomphez!

LE MARQUIS.

Si elle croit que je suis dupe de son dsintressement!... Mais comment
prparer ma fille?...

DESTOURNELLES, =bas.=

Pas de prparations... Allez droit au but... et je vous rponds du
succs.--Je vous laisse.

=(Il sort par la porte de droite.)=




SCNE VI.

LE MARQUIS, HLNE.

LE MARQUIS.

Allons!...

HLNE.

Qu'est-ce donc, mon pre? que veut dire madame de Vaubert, et
qu'avez-vous  m'apprendre?

LE MARQUIS, = part.=

Il a beau dire... si je sais par o commencer...

HLNE.

Madame de Vaubert paraissait mue... Vous-mme vous semblez inquiet...
agit...

LE MARQUIS.

J'ai le droit de l'tre... Des projets si longuement caresss!...

HLNE, = part.=

Que veut-il dire?

LE MARQUIS.

Notre amiti avec les Vaubert...

HLNE, = part.=

Grand Dieu! saurait-il?...

LE MARQUIS.

Certains dtails, enfin... =( part.)= Ah! ma foi, Destournelles a raison,
allons droit au but.--Rponds, ma fille, aimes-tu monsieur de Vaubert?

HLNE.

Comment?

LE MARQUIS.

Aimes-tu monsieur de Vaubert?

HLNE.

Mais... je ne sais... mon pre, il a ma parole.

LE MARQUIS.

Ce n'est pas l ce que je te demande. Ce mariage te sourit-il?
Rponds-moi franchement.

HLNE.

Mon pre,  quoi bon?

LE MARQUIS.

 quoi bon?... Il s'agit de ton bonheur, de ta destine tout entire, et
tu demandes  quoi bon?

HLNE.

Sans doute, car je ne puis comprendre...

LE MARQUIS.

Ah!... tu le sais, cette union ne fut jamais de mon got, et je commence
 me demander avec effroi... qui te protgera quand je ne serai plus.

HLNE.

Quand vous ne serez plus, mon pre!... Monsieur de Vaubert est un coeur
dvou.

LE MARQUIS.

Bte aubaine que son dvouement... Un mari qui ne fera que la chasse aux
papillons, qui passera sa vie  chercher dans l'herbe des btes  bon
Dieu... qui, le soir, pour te distraire, montera des oiseaux, ou
empaillera des lzards... Voil l'existence enchante qu'il te prpare.

HLNE.

Mais, mon pre...

LE MARQUIS.

Tiens, ma fille, il est triste de voir un gentilhomme occuper sa
jeunesse  de pareilles niaiseries... Regarde Bernard, a n'a pas encore
vingt-huit ans; eh bien! a vous a dj un bout de ruban  la
boutonnire; a s'est promen en vainqueur dans les capitales de
l'Europe; a s'est fait tuer  la bataille de... enfin, n'importe!... Je
l'avoue, je suis oblig de l'avouer, je mourrais plus tranquille, si je
te laissais appuye sur le bras de ce jeune guerrier.

HLNE.

Oh! mon Dieu!... Mais je ne puis comprendre... vous le savez, nos
engagements...

LE MARQUIS.

Nos engagements!... Mariage et fianailles sont deux.

HLNE.

Monsieur de Vaubert a ma parole.

LE MARQUIS.

Je te dlie, il n'a pas la mienne.

HLNE.

Mais, mon pre...

LE MARQUIS.

Je te dlie, te dis-je, mon repos en dpend.

HLNE.

Votre repos!

LE MARQUIS.

Mon repos... mon bonheur... Et si tu comprenais comme moi la ncessit
d'un appui...

HLNE.

Si je comprenais...

LE MARQUIS.

Si par hasard, ce jeune hros pouvait te plaire...

HLNE.

Lui!...

LE MARQUIS.

Si tu sentais, comme moi, que tu ne peux tre heureuse que par lui...

HLNE.

Eh bien! mon pre, eh bien?...

LE MARQUIS.

Eh bien! je n'hsiterais pas... je foulerais aux pieds l'orgueil de ta
race, et mes aeux en penseraient ce qu'ils voudraient. Mes aeux sont
morts... et toi, tu vis, mon Hlne.

HLNE, =se jetant dans ses bras.=

Oh! mon pre... oh! mon ami... je puis donc vous avouer... vous dire...

LE MARQUIS.

Quoi?

HLNE.

Que Bernard...

LE MARQUIS.

Eh bien!... Bernard...

HLNE.

Il m'aime...

LE MARQUIS.

Qu'entends-je?... et toi?...

HLNE.

Moi!

LE MARQUIS.

Eh bien?

HLNE.

Ah! ne m'interrogez pas...

LE MARQUIS.

Comment!... Il est donc vrai!

=(On entend au dehors la voix de Bernard.)=

HLNE.

Je l'entends!... oh! je vous en conjure, pas un mot...

LE MARQUIS, = part.=

Qu'ai-je appris!... Allons, c'tait moins difficile que je ne croyais.




SCNE VII.

HLNE, BERNARD, LE MARQUIS.

BERNARD, =entrant agit, du fond.=

Ah! monsieur le marquis, ce qu'on vient de me dire est-il vrai? En mon
nom et  mon insu, on s'est permis de vous adresser?...

LE MARQUIS, =bas  Bernard.=

Silence!... je sais tout.

BERNARD.

C'est un indigne abus de confiance...

LE MARQUIS, =bas.=

Encore une fois, je le sais, taisez-vous.[50] =(Il passe devant lui.)=
=(Haut.)= D'ailleurs, c'est bien de cela qu'il s'agit!... J'en apprends de
belles sur votre compte, monsieur le hros.

BERNARD.

Sur mon compte?

LE MARQUIS.

Accueilli sous ce toit comme un frre, comme un fils... oui, Monsieur,
comme un fils... vous vous tes oubli jusqu' porter vos vues...

BERNARD.

Ah! monsieur le marquis, pargnez un malheureux. Je m'loigne, je
pars... je vais expier loin de vous, loin de votre fille, un espoir
insens qui n'a fait que traverser mon coeur.

LE MARQUIS.

 d'autres!...

BERNARD.

Je ne suis revenu que pour me justifier et vous dire un ternel adieu.

LE MARQUIS.

Ah! vous croyez, Monsieur, que les choses peuvent se passer de la sorte?
Vous croyez que lorsqu'on a jet le trouble dans un jeune coeur, il ne
reste plus qu' faire sa valise, et que tout est dit? non pas, s'il vous
plat.

BERNARD.

Si je savais une expiation plus rigoureuse... s'il vous fallait mon
sang...

LE MARQUIS.

Que diable voulez-vous que je fasse de votre sang? Vous ne partirez pas,
Monsieur.

BERNARD.

Mais, monsieur le marquis...

LE MARQUIS.

Vous ne partirez pas, vous dis-je. =( Hlne.)= Eh bien! et toi, ma
fille, tu ne dis rien?

HLNE.

Monsieur Bernard... puisque mon pre l'exige... il vous aime... vous ne
voudriez pas l'affliger...

BERNARD, =passant devant le Marquis.=[51]

Ah! mon Dieu!... ma raison s'gare... Ai-je rv le dsespoir, ou bien
rv-je maintenant le bonheur? Monsieur le marquis... Mademoiselle...
que dois-je croire?

HLNE.

Que mon pre est bon comme le bon Dieu.

BERNARD.

Oh!... monsieur le marquis.

HLNE, =apercevant Raoul.=

Monsieur de Vaubert!

LE MARQUIS.

Ah! diable, que vient-il faire en ce moment?... Retirez-vous tous deux,
laissez-nous.

=(Raoul entre du fond et se tient un moment sur le pas de la porte.)=




SCNE VIII.

HLNE, BERNARD, RAOUL, LE MARQUIS.

RAOUL.

Monsieur Bernard, vous n'tes pas de trop entre nous. Mademoiselle,
c'est vous que je cherchais.

HLNE.

Moi, monsieur de Vaubert?

LE MARQUIS.

Permettez; vous voulez une explication, vous l'aurez... mais il ne
convient pas que ma fille...

RAOUL.

Pardon, monsieur le marquis, il est ncessaire, au contraire, que votre
fille sache...

LE MARQUIS.

Monsieur!... c'est moi seul que cela regarde.

RAOUL.

Non, monsieur le marquis, c'est  moi de parler... et je parlerai.
Mademoiselle, j'apprends  l'instant mme ce que vous ignorez encore, ce
qu'on m'avait laiss ignorer jusqu'ici... j'apprends...

LE MARQUIS.

Eh!... ventre-saint-gris, Monsieur, laissez les gens en paix, et
retournez  vos coquilles.

BERNARD.

Prenez garde, Monsieur, prenez garde.

RAOUL, =avec hauteur.=

Qu'entendez-vous par l, monsieur Bernard?

BERNARD.

Monsieur!...

RAOUL.

Vous n'toufferez pas la voix d'un galant homme, je signalerai 
mademoiselle de La Seiglire le prcipice o l'on veut la pousser.

HLNE.[52]

Qu'entends-je!... Ah! parlez, monsieur de Vaubert, parlez.

RAOUL.

J'apprends, Mademoiselle, que la donation faite  monsieur le marquis
par son ancien fermier, est nulle de plein droit par le seul fait de
l'existence du fils du donateur; depuis six semaines vous n'tes plus
chez votre pre, vous tes chez monsieur Bernard.

HLNE, =regardant tour  tour Bernard et le Marquis.=

Comment?...

BERNARD.

Mademoiselle...

LE MARQUIS.

Chansons que tout cela!...

RAOUL.

Ce n'est pas tout. J'apprends aussi les nouvelles dispositions faites
pour teindre un procs, perdu d'avance, pour replacer sur votre tte
l'hritage de vos anctres.

LE MARQUIS.

Eh! morbleu! Monsieur...

RAOUL, =poursuivant.=

J'apprends qu'aujourd'hui mme sous le coup d'une assignation...

LE MARQUIS, =avec emportement.=

N'achevez pas.

BERNARD, =de mme.=

Cela est faux, Monsieur, vous ignorez...

RAOUL, =avec calme.=

Vous avez raison, Messieurs, les oreilles de cette noble crature ne
sont pas faites  de telles rvlations. Mademoiselle, vous tes libre;
il ne sied pas  la pauvret de se mettre en balance avec la fortune.
Sachez seulement qu'en vous rendant votre parole, je n'entends pas
retirer la mienne. S'il ne convenait pas  mademoiselle de La Seiglire
de se prter  une transaction, que je m'abstiens de qualifier...

BERNARD.

Monsieur de Vaubert!

RAOUL.

Ma maison s'ouvrirait avec joie pour vous recevoir, et bni serait le
jour o vous auriez pris place  mon foyer. =(Moment de silence.--Hlne
regarde tour  tour, et lentement, Bernard et monsieur de Vaubert; elle
s'approche du Marquis.)=[53]

HLNE.

Rpondez, mon pre, est-ce vrai?

LE MARQUIS.

Quoi?

HLNE.

Ce que monsieur de Vaubert vient de m'apprendre.

LE MARQUIS.

Monsieur de Vaubert ne sait ce qu'il dit.

HLNE.

Mon pre, rpondez, franchement, sans dtours, et ne craignez pas de
trouver votre fille au-dessous des devoirs que pourra lui imposer le
soin de votre honneur. Rpondez en vrai gentilhomme. Qui reoit ici
l'hospitalit?... Est-ce nous?... Est-ce monsieur Bernard?

BERNARD, =passant devant Raoul.=

Mademoiselle...

HLNE, =l'arrtant du geste.=

Rpondez, mon pre.

LE MARQUIS.

Que veux-tu que je te dise? On a profit de mon absence pour faire un
code de lois auxquelles il est impossible de rien comprendre. Suis-je
chez Bernard? Bernard est-il chez moi? Personne n'en peut rien savoir.

HLNE.

C'est donc vrai!... Ainsi, mon pre, ainsi, quand ce jeune homme s'est
prsent arm de ses droits, nous ne lui avons pas restitu loyalement
son hritage!... Au lieu de nous retirer tte haute... nous avons obtenu
qu'il consentt  nous garder chez lui! De votre fille qui ne savait
rien... =(Se retournant vers Bernard avec fiert.)= Qu'avez-vous d penser
de moi, Monsieur?

BERNARD.

Ah! Mademoiselle, le ciel m'est tmoin...

HLNE.

Quand je vous ai tendu la main, vous croyant pauvre et dshrit... et
plus tard... et tout  l'heure encore... =(Avec garement.)= Oh! mon pre,
est-ce assez de honte?

LE MARQUIS.

Ma fille, mon enfant, calme-toi, je ne voulais que ton bonheur.

HLNE, =relevant la tte.=

Mon bonheur!... et vous ne vous aperceviez pas que j'tais le prix d'un
march.

BERNARD.

Non, Mademoiselle, non.

HLNE.

Et si monsieur de Vaubert ne ft venu  temps... Bien, Monsieur de
Vaubert, voici ma main. =(Raoul s'approche d'elle.)=

BERNARD.[54]

 ciel!

RAOUL.

Merci, Mademoiselle.

HLNE.

Allons, mon pre, relevez-vous, la pauvret n'a pas droit de
msalliance. Marquis de La Seiglire, reprenez la fiert de votre race.
Partons, sortons d'ici. Mon pre, appuyez-vous sur moi. Baron de
Vaubert, emmenez votre femme. =(La Baronne et Destournelles paraissent au
fond.)=




SCNE IX.

RAOUL, HLNE, BERNARD, DESTOURNELLES, LA BARONNE, LE MARQUIS.

DESTOURNELLES.[55]

Sa femme!

LA BARONNE, =avec joie.=

J'en tais sre!

RAOUL.

Oui, ma mre, oui, embrassez votre fille.

BERNARD, = part.=

Ah! tout est perdu.

LA BARONNE.

Chre Hlne!... =(Triomphante, bas au Marquis.)= Eh bien! mon vieil ami,
tait-il si facile de briser des liens aussi sacrs?

LE MARQUIS.

Madame!... =( part.)= Que la peste l'touffe, elle et son fils.

HLNE.

Par piti, monsieur de Vaubert, ne restons pas ici.

LA BARONNE.

Venez, nobles enfants. =(Ils font un pas pour sortir.)=

DESTOURNELLES, =s'avanant.=

Eh! non, Madame; demeurez.[56] Vous voyez un homme sans fortune, il n'a
plus rien que son pe.

HLNE.

Que veut dire?...

RAOUL.

Je ne comprends pas...

LE MARQUIS.

Oui, qu'est-ce que cela signifie?

DESTOURNELLES.

Ce que cela signifie, monsieur le marquis...

BERNARD.

Monsieur Destournelles!

DESTOURNELLES.

Oh! soyez tranquille, ce ne sera pas long, et je pars avec vous. Cela
signifie que ce matin, quand j'allais chez matre Durousseau pour vous
rendre  tous la vue ou la raison, ce brave garon allait chez un
notaire lgaliser sa ruine et signer l'abandon de ses droits.

TOUS.

 ciel!

HLNE.

Refusez, mon pre, refusez.

DESTOURNELLES.

Refuser!... Est-ce que vous le pouvez maintenant? Vous avez accept la
donation du pre. Personne au monde ne peut empcher Bernard de ratifier
ce que son pre a fait.

LE MARQUIS.

Cependant, Monsieur...

DESTOURNELLES.

Aprs cela, monsieur le marquis, si la possession de ce chteau
embarrasse votre dlicatesse, le domaine public s'en arrangera
volontiers. Quant  moi, je sors d'ici pour n'y rentrer jamais; mais je
ne partirai pas sans avoir soulag mon coeur, sans vous avoir dit, madame
la baronne, que si vous l'emportez, c'est en faisant votre malheur 
tous: celui de monsieur le marquis, spar pour jamais d'un compagnon
qu'il aimait dj comme son fils....

LE MARQUIS.

C'est vrai.

DESTOURNELLES.

Celui de vos enfants, que vous condamnez  des regrets ternels...

RAOUL, =regardant Hlne, qui tressaille.=

Des regrets!...

DESTOURNELLES.

Le vtre, enfin; oui, Madame, le vtre, car, sachez-le bien, vous
n'aurez pas impunment dsuni deux coeurs qui s'aiment pour river l'un 
l'autre deux coeurs qui ne s'aiment pas. Et maintenant que j'ai tout dit,
partons, monsieur Bernard.

HLNE, = part.=

Grand Dieu!

RAOUL, =l'arrtant du geste.=

Que voulez-vous dire? Non pas, Monsieur, expliquez-vous.

DESTOURNELLES.

Monsieur... observez ces deux jeunes gens: leur silence vous apprendra
peut-tre ce que vous ne devinez pas.

RAOUL.

Il serait possible!... =(Il se retourne vers Hlne, et aprs un silence,
l'interrogeant du geste et du regard.)= Hlne?...

HLNE, =les yeux baisss.=

Monsieur de Vaubert, je ne reviens pas sur ma parole: voici ma main.

RAOUL.

Bien! =(Avec effort.)= La vtre, monsieur Bernard.

BERNARD.

La mienne!

RAOUL.

La refuserez-vous  votre frre?

BERNARD.

Mon frre!

LA BARONNE, =vivement.=

Raoul!...

RAOUL.

Ma mre, il est temps que chacun reprenne ici sa place. Oui, mon frre,
puisque je mets sa main dans la main de ma soeur.

TOUS.

 ciel!...

HLNE.

 mon ami!...

BERNARD.

Mon frre!...

LE MARQUIS.

Ce sont deux paladins!

DESTOURNELLES.

 la bonne heure donc... ma cause est gagne.

BERNARD ET HLNE.

Notre cher avocat![57]

DESTOURNELLES.

Votre bonheur paiera mes honoraires.

LE MARQUIS.

Quel tableau!... Hein?... qu'en dites-vous, Baronne? =(Il passe derrire
la Baronne et va serrer la main de ses enfants.)=

LA BARONNE.

Rien. Je ne cherchais que le bonheur de mon fils...

RAOUL.

Mon bonheur?... Ne le cherchez plus, ma mre, il est auprs de vous.

DESTOURNELLES.[58]

C'est ma plus belle affaire!... =( la Baronne.)= Madame la baronne me
pardonnera-t-elle?...

LA BARONNE.

Quoi donc?

DESTOURNELLES, =s'essuyant le front.=

Mon triomphe.

LA BARONNE.

Il y manque encore quelque chose.

DESTOURNELLES.

Quelque chose?...

LA BARONNE, =lui remettant un papier.=

Il n'y manque plus rien, monsieur le conseiller.

DESTOURNELLES.

Que vois-je!... ma nomination!...

LA BARONNE, =avec hauteur et lui tournant le dos.=

Nous sommes quittes, monsieur Destournelles.

DESTOURNELLES, = part.=

Quittes?... J'ai la place... et je n'pouse pas... J'y gagne.

FIN


MILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY.


NOTES:

[1] Le Jeune Homme, Jasmin.

[2] Jasmin, le Marquis, Hlne

[3] Jasmin, le Marquis, Hlne.

[4] Hlne, le Marquis.

[5] Hlne, le Marquis, Jasmin.

[6] Les laquais sont entrs derrire la Baronne, ils avancent la table
du djeuner au milieu du thtre, pendant que les principaux acteurs
sont sur le devant de la scne.

[7] Le Marquis remonte et prend le milieu de table  gauche; la Baronne
traverse la scne et embrasse Hlne sur le front. Les acteurs sont
placs dans l'ordre suivant: la Baronne, le Marquis, Raoul, Hlne.
Jasmin est debout  la droite du Marquis; les laquais, derrire Raoul.

[8] La Baronne, le Marquis, Raoul, Hlne.

Les laquais emportent la table par la porte du fond.

[9] Le Marquis, Raoul, au milieu; la Baronne, Hlne,  droite.

[10] Le Marquis, Jasmin, la Baronne, Hlne, Raoul.

[11] La Baronne, Destournelles, le Marquis, Jasmin, Hlne, Raoul.

[12] La Baronne, Hlne, le Marquis, Destournelles, Jasmin, Raoul.

[13] La Baronne, Destournelles, Hlne, le Marquis, Jasmin, Raoul.

[14] La Baronne, Destournelles.

[15] Le Jeune Homme, Destournelles.

[16] Hlne, Raoul, le Marquis.

[17] Le Marquis, Jasmin.

[18] Le Marquis, la Baronne.

[19] Jasmin, le Marquis, la Baronne.

[20] Le Marquis, la Baronne, Destournelles, Bernard.

[21] Le Marquis, la Baronne, Destournelles, Bernard.

[22] La Baronne, le Marquis, Destournelles, Bernard.

[23] La Baronne, le Marquis, Bernard, Destournelles.

[24] Bernard, Destournelles, le Marquis, la Baronne.

[25] Le Marquis, la Baronne, Bernard.

[26] La Baronne, le Marquis, Bernard.

[27] Le Marquis, la Baronne, Bernard.

[28] La Baronne, le Marquis, Destournelles, Bernard.

[29] La Baronne, le Marquis, Bernard, Destournelles.

[30] Le Marquis, Bernard et la Baronne au second plan.

[31] La Baronne, le Marquis, Hlne, Bernard.

[32] Bernard, Hlne, Destournelles, le Marquis, la Baronne, Jasmin au
fond.

[33] La Baronne, le Marquis, Hlne, Bernard, Destournelles.

[34] La Baronne, le Marquis, Bernard, Hlne.

[35] La Baronne, le Marquis, Bernard, Hlne.

[36] La Baronne, le Marquis,--Hlne au second plan;--Bernard.

[37] Le Marquis, la Baronne, Hlne, Bernard.

[38] Le Marquis, la Baronne, Bernard, Hlne.

[39] Raoul, le Marquis,  gauche;--la Baronne, Destournelles, au
milieu;--Hlne, Bernard,  droite.

[40] La Baronne est remonte et redescend ensuite au n
1.--Destournelles, pendant qu'Hlne parle  son pre, se rapproche de
Bernard qui vite son regard.--Les acteurs sont placs dans l'ordre
suivant:

La Baronne, Raoul, le Marquis, Hlne, Bernard, Destournelles.

[41] Bernard, Destournelles.

[42] Bernard, la Baronne, le Marquis, Raoul, Hlne.

[43] La Baronne, le Marquis, Hlne, Bernard, Raoul.

[44] Raoul, la Baronne, le Marquis, Hlne, Bernard.

[45] Le Marquis, Jasmin, Destournelles.

[46] Jasmin, le Marquis, Destournelles.

[47] Le Marquis, Jasmin, Destournelles.

[48] Destournelles, le Marquis, la Baronne.

[49] Destournelles, la Baronne, le Marquis.

[50] Hlne, le Marquis, Bernard.

[51] Hlne, Bernard, le Marquis.

[52] Bernard, Hlne, Raoul, le Marquis.

[53] Bernard, Raoul, Hlne, le Marquis.

[54] Bernard, Raoul, Hlne, Le Marquis.

[55] Destournelles et Bernard sont au second.

[56] Hlne, Raoul, Bernard; un peu en arrire, Destournelles, la
Baronne, le Marquis.

[57] Hlne, Bernard, Destournelles, Raoul, la Baronne, le Marquis.

[58] Hlne, Bernard, le Marquis, Raoul, la Baronne, Destournelles.

       *       *       *       *       *


DU MME AUTEUR

LE GENDRE DE M. POIRIER

Comdie en quatre actes, en prose

LA PIERRE DE TOUCHE

Comdie en cinq actes, en prose

LA CHASSE AU ROMAN

Comdie en trois actes, en prose

JEAN DE THOMMERAY

Comdie en cinq actes, en prose

(Ces quatre pices en collaboration avec M. mile AUGIER)

LA MAISON DE PENARVAN

Comdie en quatre actes, en prose

MARCEL

Drame en un acte





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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
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