The Project Gutenberg EBook of Les contemplations, v 1-2, by Victor Hugo

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Title: Les contemplations, v 1-2

Author: Victor Hugo

Release Date: August 29, 2009 [EBook #29843]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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(BnF/Gallica)







LES
CONTEMPLATIONS

PAR

VICTOR HUGO


I

AUTREFOIS.--1830-1843

Cinquime dition


COLLECTION HETZEL

PARIS
LIBRAIRIE L. HACHETTE ET Cie
RUE PIERRE-SARRAZIN, 14

1858


Tous droits rservs




Si un auteur pouvait avoir quelque droit d'influer sur la disposition
d'esprit des lecteurs qui ouvrent son livre, l'auteur des
_Contemplations_ se bornerait  dire ceci: Ce livre doit tre lu comme
on lirait le livre d'un mort.

Vingt-cinq annes sont dans ces deux volumes. _Grande mortalis vi
spatium_. L'auteur a laiss, pour ainsi dire, ce livre se faire en lui.
La vie, en filtrant goutte  goutte  travers les vnements et les
souffrances, l'a dpos dans son coeur. Ceux qui s'y pencheront
retrouveront leur propre image dans cette eau profonde et triste, qui
s'est lentement amasse l, au fond d'une me.

Qu'est-ce que les _Contemplations_? C'est ce qu'on pourrait appeler, si
le mot n'avait quelque prtention, _les Mmoires d'une me_.

Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs, toutes
les ralits, tous les fantmes vagues, riants ou funbres, que peut
contenir une conscience, revenus et rappels, rayon  rayon, soupir 
soupir, et mls dans la mme nue sombre. C'est l'existence humaine
sortant de l'nigme du berceau et aboutissant  l'nigme du cercueil;
c'est un esprit qui marche de lueur en lueur en laissant derrire lui la
jeunesse, l'amour, l'illusion, le combat, le dsespoir, et qui s'arrte
perdu au bord de l'infini. Cela commence par un sourire, continue par
un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l'abme.

Une destine est crite l jour  jour.

Est-ce donc la vie d'un homme? Oui, et la vie des autres hommes aussi.
Nul de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit  lui. Ma vie est la
vtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis; la destine
est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint
quelquefois des crivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur
crie-t-on. Hlas! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous.
Comment ne le sentez-vous pas? Ah! insens, qui crois que je ne suis pas
toi!

Ce livre contient, nous le rptons, autant l'individualit du lecteur
que celle de l'auteur. _Homo sum_. Traverser le tumulte, la rumeur, le
rve, la lutte, le plaisir, le travail, la douleur, le silence; se
reposer dans le sacrifice, et, l, contempler Dieu; commencer  Foule et
finir  Solitude, n'est-ce pas, les proportions individuelles rserves,
l'histoire de tous?

On ne s'tonnera donc pas de voir, nuance  nuance, ces deux volumes
s'assombrir pour arriver, cependant,  l'azur d'une vie meilleure. La
joie, cette fleur rapide de la jeunesse, s'effeuille page  page dans le
tome premier, qui est l'esprance, et disparat dans le tome second, qui
est le deuil. Quel deuil? Le vrai, l'unique: la mort; la perte des tres
chers.

Nous venons de le dire, c'est une me qui se raconte dans ces deux
volumes: _Autrefois, Aujourd'hui_. Un abme les spare, le tombeau.

V. H.

Guernesey, mars 1856.




LES
CONTEMPLATIONS


Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants,
        Passer, gonflant ses voiles,
Un rapide navire envelopp de vents,
        De vagues et d'toiles;

Et j'entendis, pench sur l'abme des cieux
        Que l'autre abme touche,
Me parler  l'oreille une voix dont mes yeux
      Ne voyaient pas la bouche:

Pote, tu fais bien! Pote au triste front,
      Tu rves prs des ondes,
Et tu tires des mers bien des choses qui sont
      Sous les vagues profondes!

La mer, c'est le Seigneur, que, misre ou bonheur,
      Tout destin montre et nomme;
Le vent, c'est le Seigneur; l'astre, c'est le Seigneur;
      Le navire, c'est l'homme.

Juin 1839.




LIVRE PREMIER

AURORE




I

 MA FILLE


O mon enfant, tu vois, je me soumets.
Fais comme moi: vis du monde loigne;
Heureuse? non; triomphante? jamais.
            --Rsigne!--

Sois bonne et douce, et lve un front pieux.
Comme le jour dans les cieux met sa flamme,
Toi, mon enfant, dans l'azur de tes yeux
            Mets ton me!

Nul n'est heureux et nul n'est triomphant.
L'heure est pour tous une chose incomplte;
L'heure est une ombre, et notre vie, enfant,
            En est faite.

Oui, de leur sort tous les hommes sont las.
Pour tre heureux,  tous,--destin morose!--
Tout a manqu. Tout, c'est--dire, hlas!
            Peu de chose.

Ce peu de chose est ce que, pour sa part,
Dans l'univers chacun cherche et dsire:
Un mot, un nom, un peu d'or, un regard,
            Un sourire!

La gat manque au grand roi sans amours;
La goutte d'eau manque au dsert immense.
L'homme est un puits o le vide toujours
            Recommence.

Vois ces penseurs que nous divinisons,
Vois ces hros dont les fronts nous dominent,
Noms dont toujours nos sombres horizons
            S'illuminent!

Aprs avoir, comme fait un flambeau,
bloui tout de leurs rayons sans nombre,
Ils sont alls chercher dans le tombeau
            Un peu d'ombre.

Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs,
Prend en piti nos jours vains et sonores.
Chaque matin, il baigne de ses pleurs
            Nos aurores.

Dieu nous claire,  chacun de nos pas,
Sur ce qu'il est et sur ce que nous sommes;
Une loi sort des choses d'ici-bas,
            Et des hommes!

Cette loi sainte, il faut s'y conformer.
Et la voici, toute me y peut atteindre:
Ne rien har, mon enfant; tout aimer,
            Ou tout plaindre!

Paris, octobre 1842.




II


Le pote s'en va dans les champs; il admire,
Il adore, il coute en lui-mme une lyre;
Et, le voyant venir, les fleurs, toutes les fleurs,
Celles qui des rubis font plir les couleurs,
Celles qui des paons mme clipseraient les queues,
Les petites fleurs d'or, les petites fleurs bleues,
Prennent, pour l'accueillir agitant leurs bouquets,
De petits airs penchs ou de grands airs coquets,
Et, familirement, car cela sied aux belles:
Tiens! c'est notre amoureux qui passe! disent-elles.
Et, pleins de jour et d'ombre et de confuses voix,
Les grands arbres profonds qui vivent dans les bois,
Tous ces vieillards, les ifs, les tilleuls, les rables,
Les saules tout rids, les chnes vnrables,
L'orme au branchage noir, de mousse appesanti,
Comme les ulmas quand parat le muphti,
Lui font de grands saluts et courbent jusqu' terre
Leurs ttes de feuille et leurs barbes de lierre,
Contemplent de son front la sereine lueur,
Et murmurent tout bas: C'est lui! c'est le rveur!

Les Roches, juin 1831.




III

MES DEUX FILLES


Dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe,
L'une pareille au cygne et l'autre  la colombe,
Belles, et toutes deux joyeuses,  douceur!
Voyez, la grande soeur et la petite soeur
Sont assises au seuil du jardin, et sur elles
Un bouquet d'oeillets blancs aux longues tiges frles,
Dans une urne de marbre agit par le vent,
Se penche, et les regarde, immobile et vivant,
Et frissonne dans l'ombre, et semble, au bord du vase,
Un vol de papillons arrt dans l'extase.

La Terrasse, prs Enghien, juin 1842.




IV


Le firmament est plein de la vaste clart;
Tout est joie, innocence, espoir, bonheur, bont.
Le beau lac brille au fond du vallon qui le mure;
Le champ sera fcond, la vigne sera mre;
Tout regorge de sve et de vie et de bruit,
De rameaux verts, d'azur frissonnant, d'eau qui luit,
Et de petits oiseaux qui se cherchent querelle.
Qu'a donc le papillon? qu'a donc la sauterelle?
La sauterelle a l'herbe, et le papillon l'air;
Et tous deux ont avril, qui rit dans le ciel clair.
Un refrain joyeux sort de la nature entire;
Chanson qui doucement monte et devient prire.
Le poussin court, l'enfant joue et danse, l'agneau
Saute, et, laissant tomber goutte  goutte son eau,
Le vieux antre, attendri, pleure comme un visage;
Le vent lit  quelqu'un d'invisible un passage
Du pome inou de la cration;
L'oiseau parle au parfum; la fleur parle au rayon;
Les pins sur les tangs dressent leur verte ombelle;
Les nids ont chaud; l'azur trouve la terre belle,
Onde et sphre,  la fois tous les climats flottants;
Ici l'automne, ici l't; l le printemps.
O coteaux!  sillons! souffles, soupirs, haleines!
L'hosanna des forts, des fleuves et des plaines,
S'lve gravement vers Dieu, pre du jour;
Et toutes les blancheurs sont des strophes d'amour;
Le cygne dit: Lumire! et le lys dit: Clmence!
Le ciel s'ouvre  ce chant comme une oreille immense.
Le soir vient; et le globe  son tour s'blouit,
Devient un oeil norme et regarde la nuit;
Il savoure, perdu, l'immensit sacre,
La contemplation du splendide empyre,
Les nuages de crpe et d'argent, le znith,
Qui, formidable, brille et flambloie et bnit,
Les constellations, ces hydres toiles,
Les effluves du sombre et du profond, mles
 vos effusions, astres de diamant,
Et toute l'ombre avec tout le rayonnement!
L'infini tout entier d'extase se soulve.
Et, pendant ce temps-l, Satan, l'envieux, rve.

La Terrasse, avril 1840.




V

 ANDR CHNIER


Oui, mon vers croit pouvoir, sans se msallier,
Prendre  la prose un peu de son air familier.
Andr, c'est vrai, je ris quelquefois sur la lyre.
Voici pourquoi. Tout jeune encor, tchant de lire
Dans le livre effrayant des forts et des eaux,
J'habitais un parc sombre o jasaient des oiseaux,
O des pleurs souriaient dans l'oeil bleu des pervenches;
Un jour que je songeais seul au milieu des branches,
Un bouvreuil qui faisait le feuilleton du bois
M'a dit: Il faut marcher  terre quelquefois.
La nature est un peu moqueuse autour des hommes;
O pote, tes chants, ou ce qu'ainsi tu nommes,
Lui ressembleraient mieux si tu les dgonflais.
Les bois ont des soupirs, mais ils ont des sifflets.
L'azur luit, quand parfois la gat le dchire;
L'Olympe reste grand en clatant de rire;
Ne crois pas que l'esprit du pote descend
Lorsque entre deux grands vers un mot passe en dansant.
Ce n'est pas un pleureur que le vent en dmence;
Le flot profond n'est pas un chanteur de romance;
Et la nature, au fond des sicles et des nuits,
Accouplant Rabelais  Dante plein d'ennuis,
Et l'Ugolin sinistre au Grandgousier difforme,
Prs de l'immense deuil montre le rire norme.

           Les Roches, juillet 1830.




VI

LA VIE AUX CHAMPS


Le soir,  la campagne, on sort, on se promne,
Le pauvre dans son champ, le riche en son domaine;
Moi, je vais devant moi; le pote en tout lieu
Se sent chez lui, sentant qu'il est partout chez Dieu.
Je vais volontiers seul. Je mdite ou j'coute.
Pourtant, si quelqu'un veut m'accompagner en route,
J'accepte. Chacun a quelque chose en l'esprit;
Et tout homme est un livre o Dieu lui-mme crit.
Chaque fois qu'en mes mains un de ces livres tombe,
Volume o vit une me et que scelle la tombe,
J'y lis.
          Chaque soir donc, je m'en vais, j'ai cong,
Je sors. J'entre en passant chez des amis que j'ai.
On prend le frais, au fond du jardin, en famille.
Le serein mouille un peu les bancs sous la charmille;
N'importe: je m'assieds, et je ne sais pourquoi
Tous les petits enfants viennent autour de moi.
Ds que je suis assis, les voil tous qui viennent.
C'est qu'ils savent que j'ai leurs gots; ils se souviennent
Que j'aime comme eux l'air, les fleurs, les papillons
Et les btes qu'on voit courir dans les sillons.
Ils savent que je suis un homme qui les aime,
Un tre auprs duquel on peut jouer, et mme
Crier, faire du bruit, parler  haute voix;
Que je riais comme eux et plus qu'eux autrefois,
Et qu'aujourd'hui, sitt qu' leurs bats j'assiste,
Je leur souris encor, bien que je sois plus triste;
Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais
Me fcher; qu'on s'amuse avec moi; que je fais
Des choses en carton, des dessins  la plume;
Que je raconte,  l'heure o la lampe s'allume,
Oh! des contes charmants qui vous font peur la nuit;
Et qu'enfin je suis doux, pas fier et fort instruit.
Aussi, ds qu'on m'a vu: Le voil! tous accourent.
Ils quittent jeux, cerceaux et balles; ils m'entourent
Avec leurs beaux grands yeux d'enfants, sans peur, sans fiel,
Qui semblent toujours bleus, tant on y voit le ciel!

Les petits--quand on est petit, on est trs-brave--
Grimpent sur mes genoux; les grands ont un air grave;
Ils m'apportent des nids de merles qu'ils ont pris,
Des albums, des crayons qui viennent de Paris;
On me consulte, on a cent choses  me dire,
On parle, on cause, on rit surtout;--j'aime le rire,
Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs,
Mais le doux rire honnte ouvrant bouches et coeurs,
Qui montre en mme temps des mes et des perles.--

J'admire les crayons, l'album, les nids de merles;
Et quelquefois on dit quand j'ai bien admir:
Il est du mme avis que monsieur le cur.
Puis, lorsqu'ils ont jas tous ensemble  leur aise,
Ils font soudain, les grands s'appuyant  ma chaise,
Et les petits toujours groups sur mes genoux,
Un silence, et cela veut dire: Parle-nous.

Je leur parle de tout. Mes discours en eux sment
Ou l'ide ou le fait. Comme ils m'aiment, ils aiment
Tout ce que je leur dis. Je leur montre du doigt
Le ciel, Dieu qui s'y cache, et l'astre qu'on y voit.
Tout, jusqu' leur regard, m'coute. Je dis comme
Il faut penser, rver, chercher. Dieu bnit l'homme,
Non pour avoir trouv, mais pour avoir cherch.
Je dis: Donnez l'aumne au pauvre humble et pench;
Recevez doucement la leon ou le blme.
Donner et recevoir, c'est faire vivre l'me!
Je leur conte la vie, et que, dans nos douleurs,
Il faut que la bont soit au fond de nos pleurs,
Et que, dans nos bonheurs, et que, dans nos dlires,
Il faut que la bont soit au fond de nos rires;
Qu'tre bon, c'est bien vivre, et que l'adversit
Peut tout chasser d'une me, except la bont;
Et qu'ainsi les mchants, dans leur haine profonde,
Ont tort d'accuser Dieu. Grand Dieu! nul homme au monde
N'a droit, en choisissant sa route, en y marchant,
De dire que c'est toi qui l'as rendu mchant;
Car le mchant, Seigneur, ne t'est pas ncessaire!

Je leur raconte aussi l'histoire; la misre
Du peuple juif, maudit qu'il faut enfin bnir;
La Grce, rayonnant jusque dans l'avenir;
Rome; l'antique gypte et ses plaines sans ombre,
Et tout ce qu'on y voit de sinistre et de sombre.
Lieux effrayants! tout meurt; le bruit humain finit.
Tous ces dmons taills dans des blocs de granit,
Olympe monstrueux des poques obscures,
Les Sphinx, les Anubis, les Ammons, les Mercures,
Sont assis au dsert depuis quatre mille ans;
Autour d'eux le vent souffle, et les sables brlants
Montent comme une mer d'o sort leur tte norme;
La pierre mutile a gard quelque forme
De statue ou de spectre, et rappelle d'abord
Les plis que fait un drap sur la face d'un mort;
On y distingue encor le front, le nez, la bouche,
Les yeux, je ne sais quoi d'horrible et de farouche
Qui regarde et qui vit, masque vague et hideux.
Le voyageur de nuit, qui passe  ct d'eux,
S'pouvante, et croit voir, aux lueurs des toiles,
Des gants enchans et muets sous des voiles.

                             La Terrasse, aot 1840.




VII

RPONSE
 UN ACTE D'ACCUSATION


Donc, c'est moi qui suis l'ogre et le bouc missaire.
Dans ce chaos du sicle o votre coeur se serre,
J'ai foul le bon got et l'ancien vers franois
Sous mes pieds, et, hideux, j'ai dit  l'ombre: Sois!
Et l'ombre fut.--Voil votre rquisitoire.
Langue, tragdie, art, dogmes, conservatoire,
Toute cette clart s'est teinte, et je suis
Le responsable, et j'ai vid l'urne des nuits.
De la chute de tout je suis la pioche inepte;
C'est votre point de vue. Eh bien, soit, je l'accepte;
C'est moi que votre prose en colre a choisi;
Vous me criez: Racca; moi, je vous dis: Merci!
Cette marche du temps, qui ne sort d'une glise
Que pour entrer dans l'autre, et qui se civilise;
Ces grandes questions d'art et de libert,
Voyons-les, j'y consens, par le moindre ct,
Et par le petit bout de la lorgnette. En somme,
J'en conviens, oui, je suis cet abominable homme;
Et, quoique, en vrit, je pense avoir commis,
D'autres crimes encor que vous avez omis,
Avoir un peu touch les questions obscures,
Avoir sond les maux, avoir cherch les cures,
De la vieille nerie insult les vieux bts,
Secou le pass du haut jusques en bas,
Et saccag le fond tout autant que la forme,
Je me borne  ceci: je suis ce monstre norme,
Je suis le dmagogue horrible et dbord.
Et le dvastateur du vieil A B C D;
Causons.
      Quand je sortis du collge, du thme,
Des vers latins, farouche, espce d'enfant blme
Et grave, au front penchant, aux membres appauvris;
Quand, tchant de comprendre et d juger, j'ouvris
Les yeux sur la nature et sur l'art, l'idiome,
Peuple et noblesse, tait l'image du royaume;
La posie tait la monarchie; un mot
tait un duc et pair, ou n'tait qu'un grimaud;
Les syllabes, pas plus que Paris et que Londre,
Ne se mlaient; ainsi marchent sans se confondre
Pitons et cavaliers traversant le pont Neuf;
La langue tait l'tat avant quatre-vingt-neuf;
Les mots, bien ou mal ns, vivaient parqus en castes;
Les uns, nobles, hantant les Phdres, les Jocastes,
Les Mropes, ayant le dcorum pour loi,
Et montant  Versailles aux carrosses du roi;
Les autres, tas de gueux, drles patibulaires,
Habitant les patois; quelques-uns aux galres
Dans l'argot; dvous  tous les genres bas,
Dchirs en haillons dans les halles; sans bas,
Sans perruque; crs pour la prose et la farce;
Populace du style au fond de l'ombre parse;
Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef
Dans le bagne Lexique avait marqus d'une F;
N'exprimant que la vie abjecte et familire,
Vils, dgrads, fltris, bourgeois, bons pour Molire.
Racine regardait ces marauds de travers;
Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,
Il le gardait, trop grand pour dire: Qu'il s'en aille;
Et Voltaire criait: Corneille s'encanaille!
Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.
Alors, brigand, je vins; je m'criai: Pourquoi
Ceux-ci toujours devant, ceux-l toujours derrire?
Et sur l'Acadmie, aeule et douairire,
Cachant sous ses jupons les tropes effars,
Et sur les bataillons d'alexandrins carrs,
Je fis souffler un vent rvolutionnaire.
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Plus de mot snateur! plus de mot roturier!
Je fis une tempte au fond de l'encrier,
Et je mlai, parmi les ombres dbordes,
Au peuple noir des mots l'essaim blanc des ides;
Et je dis: Pas de mot o l'ide au vol pur
Ne puisse se poser, tout humide d'azur!
Discours affreux!--Syllepse, hypallage, litote,
Frmirent; je montai sur la borne Aristote,
Et dclarai les mots gaux, libres, majeurs.
Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,
Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces,
N'taient que des toutous auprs de mes audaces;
Je bondis hors du cercle et brisai le compas.
Je nommai le cochon par son nom; pourquoi pas?
Guichardin a nomm le Borgia! Tacite
Le Vitellius! Fauve, implacable, explicite,
J'tai du cou du chien stupfait son collier
D'pithtes; dans l'herbe,  l'ombre du hallier,
Je fis fraterniser la vache et la gnisse,
L'une tant Margoton et l'autre Brnice.
Alors, l'ode, embrassant Rabelais, s'enivra;
Sur le sommet du Pinde on dansait a ira;
Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole;
L'emphase frissonna dans sa fraise espagnole;
Jean, l'nier, pousa la bergre Myrtil.
On entendit un roi dire: Quelle heure est-il?
Je massacrai l'albtre, et la neige, et l'ivoire,
Je retirai le jais de la prunelle noire,
Et j'osai dire au bras: Sois blanc, tout simplement.
Je violai du vers le cadavre fumant;
J'y fis entrer le chiffre;  terreur! Mithridate
Du sige de Cyzique et pu citer la date.
Jours d'effroi! les Las devinrent des catins.
Force mots, par Restaut peigns tous les matins,
Et de Louis-Quatorze ayant gard l'allure,
Portaient encor perruque;  cette chevelure
La Rvolution, du haut de son beffroi,
Cria: Transforme-toi! c'est l'heure. Remplis-toi
De l'me de ces mots que tu tiens prisonnire!
Et la perruque alors rugit, et fut crinire.
Libert! c'est ainsi qu'en nos rbellions,
Avec des pagneuls nous fmes des lions,
Et que, sous l'ouragan maudit que nous soufflmes,
Toutes sortes de mots se couvrirent de flammes.
J'affichai sur Lhomond des proclamations.
On y lisait: Il faut que nous en finissions!
Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes
 la pense humaine ils ont mis les poucettes.
Aux armes, prose et vers! formez vos bataillons!
Voyez o l'on en est: la strophe a des billons!
L'ode a les fers aux pieds, le drame est en cellule.
Sur le Racine mort le Campistron pullule!
Boileau grina des dents; je lui dis: Ci-devant,
Silence! et je criai dans la foudre et le vent:
Guerre  la rhtorique et paix  la syntaxe!
Et tout quatre-vingt-treize clata. Sur leur axe,
On vit trembler l'athos, l'ithos et le pathos.
Les matassins, lchant Pourceaugnac et Cathos,
Poursuivant Dumarsais dans leur hideux bastringue,
Des ondes du Permesse emplirent leur seringue.
La syllabe, enjambant la loi qui la tria,
Le substantif manant, le verbe paria,
Accoururent. On but l'horreur jusqu' la lie.
On les vit dterrer le songe d'Athalie;
Ils jetrent au vent les cendres du rcit
De Thramne; et l'astre Institut s'obscurcit.
Oui, de l'ancien rgime ils ont fait tables rases,
Et j'ai battu des mains, buveur du sang des phrases,
Quand j'ai vu par la strophe cumante et disant
Les choses dans un style norme et rugissant,
L'Art potique pris au collet dans la rue,
Et quand j'ai vu, parmi la foule qui se rue,
Pendre, par tous les mots que le bon got proscrit,
La lettre aristocrate  la lanterne esprit.
Oui, je suis ce Danton! je suis ce Robespierre!
J'ai, contre le mot noble  la longue rapire,
Insurg le vocable ignoble, son valet,
Et j'ai, sur Dangeau mort, gorg Richelet.

Oui, c'est vrai, ce sont l quelques-uns de mes crimes.
J'ai pris et dmoli la bastille des rimes.
J'ai fait plus: j'ai bris tous les carcans de fer
Qui liaient le mot peuple, et tir de l'enfer
Tous les vieux mots damns, lgions spulcrales;
J'ai de la priphrase cras les spirales,
Et ml, confondu, nivel sous le ciel
L'alphabet, sombre tour qui naquit de Babel;
Et je n'ignorais pas que la main courrouce
Qui dlivre le mot, dlivre la pense.

L'unit, des efforts de l'homme est l'attribut.
Tout est la mme flche et frappe au mme but.

Donc, j'en conviens, voil, dduits en style honnte,
Plusieurs de mes forfaits, et j'apporte ma tte.
Vous devez tre vieux, par consquent, papa,
Pour la dixime fois j'en fais me culp.
Oui, si Beauze est dieu, c'est vrai, je suis athe.
La langue tait en ordre, auguste, poussete,
Fleur-de-lys d'or, Tristan et Boileau, plafond bleu,
Les quarante fauteuils et le trne au milieu;
Je l'ai trouble, et j'ai, dans ce salon illustre,
Mme un peu cass tout; le mot propre, ce rustre,
N'tait que caporal: je l'ai fait colonel;
J'ai fait un jacobin du pronom personnel;
Du participe, esclave  la tte blanchie,
Une hyne, et du verbe une hydre d'anarchie.
Vous tenez le _reum consitentem_. Tonnez!
J'ai dit  la narine: Eh mais! tu n'es qu'un nez!
J'ai dit au long fruit d'or: Mais tu n'es qu'une poire!
J'ai dit  Vaugelas: Tu n'es qu'une mchoire!
J'ai dit aux mots: Soyez rpublique! soyez
La fourmilire immense, et travaillez! Croyez,
Aimez, vivez!--J'ai mis tout en branle, et, morose,
J'ai jet le vers noble aux chiens noirs de la prose.

Et, ce que je faisais, d'autres l'ont fait aussi;
Mieux que moi. Calliope, Euterpe au ton transi,
Polymnie, ont perdu leur gravit postiche.
Nous faisons basculer la balance hmistiche.
C'est vrai, maudissez-nous. Le vers, qui, sur son front
Jadis portait toujours douze plumes en rond,
Et sans cesse sautait sur la double raquette
Qu'on nomme prosodie et qu'on nomme tiquette,
Rompt dsormais la rgle et trompe le ciseau,
Et s'chappe, volant qui se change en oiseau,
De la cage csure, et fuit vers la ravine,
Et vole dans les cieux, alouette divine.

Tous les mots  prsent planent dans la clart.
Les crivains ont mis la langue en libert.
Et, grce  ces bandits, grce  ces terroristes,
Le vrai, chassant l'essaim des pdagogues tristes,
L'imagination, tapageuse aux cent voix,
Qui casse des carreaux dans l'esprit des bourgeois;
La posie au front triple, qui rit, soupire
Et chante, raille et croit; que Plaute et que Shakspeare
Semaient, l'un sur la plebs, et l'autre sur le mob;
Qui verse aux nations la sagesse de Job
Et la raison d'Horace  travers sa dmence;
Qu'enivre de l'azur la frnsie immense,
Et qui, folle sacre aux regards clatants,
Monte  l'ternit par les degrs du temps,
La muse reparat, nous reprend, nous ramne,
Se remet  pleurer sur la misre humaine,
Frappe et console, va du znith au nadir,
Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir
Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d'tincelles,
Et ses millions d'yeux sur ses millions d'ailes.

Le mouvement complte ainsi son action.
Grce  toi, progrs saint, la Rvolution
Vibre aujourd'hui dans l'air, dans la voix, dans le livre;
Dans le mot palpitant le lecteur la sent vivre;
Elle crie, elle chante, elle enseigne, elle rit,
Sa langue est dlie ainsi que son esprit.
Elle est dans le roman, parlant tout bas aux femmes.
Elle ouvre maintenant deux yeux o sont deux flammes,
L'un sur le citoyen, l'autre sur le penseur.
Elle prend par la main la Libert, sa soeur,
Et la fait dans tout homme entrer par tous les pores.
Les prjugs, forms, comme les madrpores,
Du sombre entassement des abus sous les temps,
Se dissolvent au choc de tous les mots flottants,
Pleins de sa volont, de son but, de son me.
Elle est la prose, elle est le vers, elle est le drame;
Elle est l'expression, elle est le sentiment,
Lanterne dans la rue, toile au firmament.
Elle entre aux profondeurs du langage insondable;
Elle souffle dans l'art, porte-voix formidable;
Et, c'est Dieu qui le veut, aprs avoir rempli
De ses fierts le peuple, effac le vieux pli
Des fronts, et relev la foule dgrade,
Et s'tre faite droit, elle se fait ide!

Paris, janvier 1834.




VIII

SUITE


Car le mot, qu'on le sache, est un tre vivant.
La main du songeur vibre et tremble en l'crivant;
La plume, qui d'une aile allongeait l'envergure,
Frmit sur le papier quand sort cette figure,
Le mot, le terme, type on ne sait d'o venu,
Face de l'invisible, aspect de l'inconnu;
Cr, par qui? forg, par qui? jailli de l'ombre;
Montant et descendant dans notre tte sombre,
Trouvant toujours le sens comme l'eau le niveau;
Formule des lueurs flottantes du cerveau.

Oui, vous tous, comprenez que les mots sont des choses.
Ils roulent ple-mle au gouffre obscur des proses,
Ou font gronder le vers, orageuse fort.
Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret.
Le mot veut, ne veut pas, accourt, fe ou bacchante,
S'offre, se donne ou fuit; devant Nron qui chante
Ou Charles-Neuf qui rime, il recule hagard;
Tel mot est un sourire, et tel autre un regard;
De quelque mot profond tout homme est le disciple;
Toute force ici-bas a le mot pour multiple;
Moul sur le cerveau, vif ou lent, grave ou bref,
Le creux du crne humain lui donne son relief;
La vieille empreinte y reste auprs de la nouvelle;
Ce qu'un mot ne sait pas, un autre le rvle;
Les mots heurtent le front comme l'eau le rcif;
Ils fourmillent, ouvrant dans notre esprit pensif
Des griffes ou des mains, et quelques-uns des ailes;
Comme en un tre noir errent des tincelles,
Rveurs, tristes, joyeux, amers, sinistres, doux,
Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous;
Les mots sont les passants mystrieux de l'me.

Chacun d'eux porte une ombre ou secoue une flamme;
Chacun d'eux du cerveau garde une rgion;
Pourquoi? c'est que le mot s'appelle Lgion;
C'est que chacun, selon l'clair qui le traverse,
Dans le labeur commun fait une oeuvre diverse;
C'est que de ce troupeau de signes et de sons
Qu'crivant ou parlant, devant nous nous chassons,
Naissent les cris, les chants, les soupirs, les harangues,
C'est que, prsent partout, nain cach sous les langues,
Le mot tient sous ses pieds le globe et l'asservit;
Et, de mme que l'homme est l'animal o vit
L'me, clart d'en haut par le corps possde,
C'est que Dieu fait du mot la bte de l'ide.

Le mot fait vibrer tout au fond de nos esprits.
Il remue, en disant: Batrix, Lycoris,
Dante au Campo-Santo, Virgile au Pausilippe.
De l'ocan pense il est le noir polype.
Quand un livre jaillit d'Eschyle ou de Manou,
Quand saint Jean  Patmos crit sur son genou,
On voit parmi leurs vers pleins d'hydres et de stryges,
Des mots monstres ramper dans ces oeuvres prodiges.

O main de l'impalpable!  pouvoir surprenant!
Mets un mot sur un homme, et l'homme frissonnant
Sche et meurt, pntr par la force profonde;
Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde,
Et le monde, entranant pavois, glaive, chafaud,
Ses lois, ses moeurs, ses dieux, s'croule sous le mot.
Cette toute-puissance immense sort des bouches.
La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches.

Le mot dvore, et rien ne rsiste  sa dent.
 son haleine, l'me et la lumire aidant,
L'obscure normit lentement s'exfolie.
Il met sa force sombre en ceux que rien ne plie;
Caton a dans les reins cette syllabe: NON.
Tous les grands obstins, Brutus, Colomb, Znon,
Ont ce mot flamboyant qui luit sous leur paupire:
ESPRANCE!--Il entr'ouvre une bouche de pierre
Dans l'enclos formidable o les morts ont leur lit,
Et voil que don Juan ptrifi plit!
Il fait le marbre spectre, il fait l'homme statue.
Il frappe, il blesse, il marque, il ressuscite, il tue;
Nemrod dit: Guerre! alors, du Gange  l'Illissus,
Le fer luit, le sang coule. Aimez-vous! dit Jsus.
Et ce mot  jamais brille et se rverbre
Dans le vaste univers, sur tous, sur toi, Tibre,
Dans les cieux, sur les fleurs, sur l'homme rajeuni,
Comme le flamboiement d'amour de l'infini!

Quand, aux jours o la terre entr'ouvrait sa corolle,
Le premier homme dit la premire parole,
Le mot n de sa lvre, et que tout entendit,
Rencontra dans les cieux la lumire, et lui dit:
Ma soeur!

        Envole-toi! plane! sois ternelle!
Allume l'astre! emplis  jamais la prunelle!
chauffe thers, azurs, sphres, globes ardents!
claire le dehors, j'claire le dedans.

Tu vas tre une vie, et je vais tre l'autre.
Sois la langue de feu, ma soeur, je suis l'aptre.
Surgis, effare l'ombre, blouis l'horizon,
Sois l'aube; je te vaux, car je suis la raison;
 toi les yeux,  moi les fronts. O ma soeur blonde,
Sous le rseau Clart tu vas saisir le monde;
Avec tes rayons d'or, tu vas lier entre eux
Les terres, les soleils, les fleurs, les flots vitreux,
Les champs, les cieux; et moi, je vais lier les bouches;
Et sur l'homme, emport par mille essors farouches,
Tisser, avec des fils d'harmonie et de jour,
Pour prendre tous les coeurs, l'immense toile Amour.
J'existais avant l'me, Adam n'est pas mon pre.
J'tais mme avant toi; tu n'aurais pu, lumire,
Sortir sans moi du gouffre o tout rampe enchan;
Mon nom est FIAT LUX, et je suis ton an!

Oui, tout-puissant! tel est le mot. Fou qui s'en joue!
Quand l'erreur fait un noeud dans l'homme, il le dnoue.
Il est foudre dans l'ombre et ver dans le fruit mr.
Il sort d'une trompette, il tremble sur un mur,
Et Balthazar chancelle, et Jricho s'croule.
Il s'incorpore au peuple, tant lui-mme foule.
Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu;
Car le mot, c'est le Verbe, et le Verbe, c'est Dieu.

Jersey, juin 1855.




IX


Le pome plor se lamente; le drame
Souffre, et par vingt acteurs rpand  flots son me;
Et la foule accoude un moment s'attendrit,
Puis reprend: Bah! l'auteur est un homme d'esprit,
Qui, sur de faux hros lanant de faux tonnerres,
Rit de nous voir pleurer leurs maux imaginaires.
Ma femme, calme-toi; sche tes yeux, ma soeur.
La foule a tort: l'esprit c'est le coeur; le penseur
Souffre de sa pense et se brle  sa flamme.
Le pote a saign le sang qui sort du drame;
Tous ces tres qu'il fait l'treignent de leurs noeuds;
Il tremble en eux, il vit en eux, il meurt en eux;
Dans sa cration le pote tressaille;
Il est elle; elle est lui; quand dans l'ombre il travaille,
Il pleure, et s'arrachant les entrailles, les met
Dans son drame, et, sculpteur, seul sur son noir sommet
Ptrit sa propre chair dans l'argile sacre;
Il y renat sans cesse, et ce songeur qui cre
Othello d'une larme, Alceste d'un sanglot,
Avec eux ple-mle en ses oeuvres clot.
Dans sa gense immense et vraie, une et diverse,
Lui, le souffrant du mal ternel, il se verse,
Sans puiser son flanc d'o sort une clart.
Ce qui fait qu'il est dieu, c'est plus d'humanit.
Il est gnie, tant, plus que les autres, homme.
Corneille est  Rouen, mais son me est  Rome;
Son front des vieux Catons porte le mle ennui.
Comme Shakspeare est ple! avant Hamlet, c'est lui
Que le fantme attend sur l'pre plate-forme,
Pendant qu' l'horizon surgit la lune norme.
Du mal dont rve Argan, Poquelin est mourant;
Il rit: oui, peuple, il rle! Avec Ulysse errant,
Homre perdu fuit dans la brume marine.
Saint Jean frissonne: au fond de sa sombre poitrine,
L'Apocalypse horrible agite son tocsin.
Eschyle! Oreste marche et rugit dans ton sein,
Et c'est,  noir pote  la lvre irrite,
Sur ton crne gant qu'est clou Promthe.

Paris, janvier 1834.




X

A MADAME D. G. DE G.


Jadis je vous disais:--Vivez, rgnez, Madame!
Le salon vous attend! le succs vous rclame!
Le bal blouissant plit quand vous partez!
Soyez illustre et belle! aimez! riez! chantez!
Vous avez la splendeur des astres et des roses!
Votre regard charmant, o je lis tant de choses,
Commente vos discours lgers et gracieux.
Ce que dit votre bouche tincelle en vos yeux.
Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme,
Qu'ils versent une perle et non pas une larme.
Mme quand vous rvez, vous souriez encor.
Vivez, fte et fire,  belle aux cheveux d'or!
Maintenant vous voil ple, grave, muette,
Morte, et transfigure, et je vous dis:--Pote!
Viens me chercher! Archange! tre mystrieux!
Fais pour moi transparents et la terre et les cieux!
Rvle-moi, d'un mot de ta bouche profonde,
La grande nigme humaine et le secret du monde!
Confirme en mon esprit Descartes ou Spinosa!
Car tu sais le vrai nom de celui qui pera,
Pour que nous puissions voir sa lumire sans voiles,
Ces trous du noir plafond qu'on nomme les toiles!
Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants;
Car ta lyre invisible a de sublimes chants!
Car mon sombre ocan, o l'esquif s'aventure,
T'pouvante et te plat; car la sainte nature,
La nature ternelle, et les champs, et les bois,
Parlent  ta grande me avec leur grande voix!

Paris, 1840.--Jersey, 1855.




XI

LISE


J'avais douze ans; elle en avait bien seize.
Elle tait grande, et, moi, j'tais petit.
Pour lui parler le soir plus  mon aise,
Moi, j'attendais que sa mre sortit;
Puis je venais m'asseoir prs de sa chaise
Pour lui parler le soir plus  mon aise.

Que de printemps passs avec leurs fleurs!
Que de feux morts, et que de tombes closes!
Se souvient-on qu'il fut jadis des coeurs?
Se souvient-on qu'il fut jadis des roses?
Elle m'aimait. Je l'aimais. Nous tions
Deux purs enfants, deux parfums, deux rayons.

Dieu l'avait faite ange, fe et princesse.
Comme elle tait bien plus grande que moi,
Je lui faisais des questions sans cesse
Pour le plaisir de lui dire: Pourquoi?
Et, par moments, elle vitait, craintive,
Mon oeil rveur qui la rendait pensive.

Puis j'talais mon savoir enfantin,
Mes jeux, la balle et la toupie agile;
J'tais tout fier d'apprendre le latin;
Je lui montrais mon Phdre et mon Virgile;
Je bravais tout; rien ne me faisait mal;
Je lui disais: Mon pre est gnral.

Quoiqu'on soit femme, il faut parfois qu'on lise
Dans le latin, qu'on ple en rvant;
Pour lui traduire un verset,  l'glise,
Je me penchais sur son livre souvent.
Un ange ouvrait sur nous son aile blanche
Quand nous tions  vpres le dimanche.

Elle disait de moi: C'est un enfant!
Je l'appelais mademoiselle Lise;
Pour lui traduire un psaume, bien souvent,
Je me penchais sur son livre,  l'glise;
Si bien qu'un jour, vous le vtes, mon Dieu!
Sa joue en fleur toucha ma lvre en feu.

Jeunes amours, si vite panouies,
Vous tes l'aube et le matin du coeur.
Charmez l'enfant, extases inoues!
Et, quand le soir vient avec la douleur,
Charmez encor nos mes blouies,
Jeunes amours, si vite vanouies!

Mai 1843.




XII

VERE NOVO


Comme le matin rit sur les roses en pleurs!
Oh! les charmants petits amoureux qu'ont les fleurs!
Ce n'est dans les jasmins, ce n'est dans les pervenches
Qu'un blouissement de folles ailes blanches
Qui vont, viennent, s'en vont, reviennent, se fermant,
Se rouvrant, dans un vaste et doux frmissement.
O printemps! quand on songe  toutes les missives
Qui des amants rveurs vont aux belles pensives,
A ces coeurs confis au papier,  ce tas
De lettres que le feutre crit au taffetas,
Aux messages d'amour, d'ivresse et de dlire
Qu'on reoit en avril et qu'en mai l'on dchire,
On croit voir s'envoler, au gr du vent joyeux,
Dans les prs, dans les bois, sur les eaux, dans les cieux,
Et rder en tous lieux, cherchant partout une me,
Et courir  la fleur en sortant de la femme,
Les petits morceaux blancs, chasss en tourbillons
De tous les billets doux, devenus papillons.

Mai 1831.




XIII

A PROPOS D'HORACE


Marchands de grec! marchands de latin! cuistres! dogues!
Philistins! magisters! je vous hais, pdagogues!
Car, dans votre aplomb grave, infaillible, hbt,
Vous niez l'idal, la grce et la beaut!
Car vos textes, vos lois, vos rgles sont fossiles!
Car, avec l'air profond, vous tes imbciles!
Car vous enseignez tout, et vous ignorez tout!
Car vous tes mauvais et mchants!--Mon sang bout
Rien qu' songer au temps o, rveuse bourrique,
Grand diable de seize ans, j'tais en rhtorique!

Que d'ennuis! de fureurs! de btises!--gredins!--
Que de froids chtiments et que de chocs soudains!
Dimanche en retenue et cinq cents vers d'Horace!
Je regardais le monstre aux ongles noirs de crasse,
Et je balbutiais: Monsieur...--Pas de raisons!
Vingt fois l'ode  Plancus et l'ptre aux Pisons!
Or, j'avais justement, ce jour-l,--douce ide.
Qui me faisait rver d'Armide et d'Hayde,--
Un rendez-vous avec la fille du portier.
Grand Dieu! perdre un tel jour! le perdre tout entier!
Je devais, en parlant d'amour, extase pure!
En l'enivrant avec le ciel et la nature,
La mener, si le temps n'tait pas trop mauvais
Manger de la galette aux buttes Saint-Gervais!
Rve heureux! je voyais, dans ma colre bleue,
Tout cet den, cong, les lilas, la banlieue,
Et j'entendais, parmi le thym et le muguet,
Les vagues violons de la mre Saguet!
O douleur! furieux, je montais  ma chambre,
Fournaise au mois de juin, et glacire en dcembre;
Et, l, je m'criais:
                      --Horace!  bon garon!
Qui vivais dans le calme et selon la raison,
Et qui t'allais poser, dans ta sagesse franche,
Sur tout, comme l'oiseau se pose sur la branche,
Sans peser, sans rester, ne demandant aux dieux
Que le temps de chanter ton chant libre et joyeux!
Tu marchais, coutant le soir, sous les charmilles,
Les rires touffs des folles jeunes filles,
Les doux chuchotements dans l'angle obscur du bois;
Tu courtisais ta belle esclave quelquefois,
Myrtale aux blonds cheveux, qui s'irrite et se cabre
Comme la mer creusant les golfes de Calabre,
Ou bien tu t'accoudais  table, buvant sec
Ton vin que tu mettais toi-mme en un pot grec.
Pgase te soufflait des vers de sa narine;
Tu songeais; tu faisais des odes  Barine,
A Mcne,  Virgile,  ton champ de Tibur,
A Chlo, qui passait le long de ton vieux mur,
Portant sur son beau front l'amphore dlicate.
La nuit, lorsque Phoeb devient la sombre Hcate,
Les halliers s'emplissaient pour toi de visions;
Tu voyais des lueurs, des formes, des rayons,
Cerbre se frotter, la queue entre les jambes,
A Bacchus, dieu des vins et pre des ambes;
Silne digrer dans sa grotte, pensif;
Et se glisser dans l'ombre, et s'enivrer, lascif,
Aux blanches nudits des nymphes peu vtues,
Le faune aux pieds de chvre, aux oreilles pointues!
Horace, quand gris d'un petit vin sabin,
Tu surprenais Glycre ou Lycoris au bain,
Qui t'et dit,  Flaccus! quand tu peignais  Rome
Les jeunes chevaliers courant dans l'hippodrome,
Comme Molire a peint en France les marquis,
Que tu faisais ces vers charmants, profonds, exquis,
Pour servir, dans le sicle odieux o nous sommes,
D'instruments de torture  d'horribles bonshommes,
Mal peigns, mal vtus, qui mchent, lourds pdants,
Comme un singe une fleur, ton nom entre leurs dents!
Grimauds hideux qui n'ont, tant leur tte est vide,
Jamais eu de matresse et jamais eu d'ide!

Puis j'ajoutais, farouche:
                      --O cancres! qui mettez
Une soutane aux dieux de l'ther irrits,
Un bguin  Diane, et qui de vos tricornes
Coiffez sinistrement les olympiens mornes,
Eunuques, tourmenteurs, crtins, soyez maudits!
Car vous tes les vieux, les noirs, les engourdis,
Car vous tes l'hiver; car vous tes,  cruches!
L'ours qui va dans les bois cherchant un arbre  ruches,
L'ombre, le plomb, la mort, la tombe, le nant!
Nul ne vit prs de vous dress sur son sant;
Et vous ptrifiez d'une haleine sordide
Le jeune homme naf, tincelant, splendide;
Et vous vous approchez de l'aurore, endormeurs!
A Pindare serein plein d'piques rumeurs,
A Sophocle,  Trence,  Plaute,  l'ambroisie,
O tratres, vous mlez l'antique hypocrisie,
Vos tnbres, vos moeurs, vos jougs, vos exeats,
Et l'assoupissement des noirs couvents bats;
Vos coups d'ongle rayant tous les sublimes livres,
Vos prjugs qui font vos yeux de brouillards ivres,
L'horreur de l'avenir, la haine du progrs;
Et vous faites, sans peur, sans piti, sans regrets,
A la jeunesse, aux coeurs vierges,  l'esprance,
Boire dans votre nuit ce vieil opium rance!
O fermoirs de la bible humaine! sacristains
De l'art, de la science, et des matres lointains,
Et de la vrit que l'homme aux cieux ple,
Vous changez ce grand temple en petite chapelle!
Guichetiers de l'esprit, faquins dont le got sr
Mne en laisse le beau; porte-clefs de l'azur,
Vous prenez Thocrite, Eschyle aux sacrs voiles,
Tibulle plein d'amour, Virgile plein d'toiles;
Vous faites de l'enfer avec ces paradis!

Et, ma rage croissant, je reprenais:
                                   --Maudits,
Ces monastres sourds! bouges! prisons haes!
Oh! comme on fit jadis au pdant de Vees,
Culotte bas, vieux tigre! coliers! coliers!
Accourez par essaims, par bandes, par milliers,
Du gamin de Paris au groeculus de Rome,
Et coupez du bois vert, et fouaillez-moi cet homme!
Jeunes bouches, mordez le metteur de billons!
Le mannequin sur qui l'on drape des haillons
A tout autant d'esprit que ce cuistre en son antre,
Et tout autant de coeur; et l'un a dans le ventre
Du latin et du grec comme l'autre a du foin.
Ah! je prends Phyllodoce et Xantis  tmoin
Que je suis amoureux de leurs claires tuniques;
Mais je hais l'affreux tas des vils pdants iniques!
Confier un enfant, je vous demande un peu,
A tous ces tres noirs! autant mettre, morbleu!
La mouche en pension chez une tarentule!
Ces moines, expliquer Platon, lire Catulle,
Tacite racontant le grand Agricola,
Lucrce! eux, dchiffrer Homre, ces gens-l!
Ces diacres! ces bedeaux dont le groin renifle!
Crnes d'o sort la nuit, pattes d'o sort la giffle,
Vieux dadais  l'air rogue, au sourcil triomphant,
Qui ne savent pas mme peler un enfant!
Ils ignorent comment l'me nat et veut crotre.
Cela vous a Laharpe et Nonotte pour clotre!
Ils en sont  l'A, B, C, D, du coeur humain;
Ils sont l'horrible Hier qui veut tuer Demain;
Ils offrent  l'aiglon leurs rgles d'crevisses.
Et puis ces noirs tessons ont une odeur de vices.
O vieux pots gueuls des soifs qu'on ne dit pas!
Le pluriel met une S  leurs mes culps,
Les boucs mystrieux, en les voyant s'indignent,
Et, quand on dit: Amour! terre et cieux! ils se signent.
Leur vieux viscre mort insulte au coeur naissant.
Ils le prennent de haut avec l'adolescent,
Et ne tolrent pas le jour entrant dans l'me
Sous la forme pense ou sous la forme femme.

Quand la muse apparat, ces hurleurs de hol
Disent: Qu'est-ce que c'est que cette folle-l?
Et, devant ses beauts, de ses rayons accrues,
Ils reprennent: Couleurs dures, nuances crues;
Vapeurs, illusions, rves; et quel travers
Avez-vous de fourrer l'arc-en-ciel dans vos vers?
Ils raillent les enfants, ils raillent les potes;
Ils font aux rossignols leurs gros yeux de chouettes:
L'enfant est l'ignorant, ils sont l'ignorantin;
Ils raturent l'esprit, la splendeur, le matin;
Ils sarclent l'idal ainsi qu'un barbarisme,
Et ces culs de bouteille ont le ddain du prisme.

Ainsi l'on m'entendait dans ma gele crier.

Le monologue avait le temps de varier.
Et je m'exasprais, faisant la faute norme,
Ayant raison au fond, d'avoir tort dans la forme.
Aprs l'abb Tuet, je maudissais Bezout;
Car, outre les pensums o l'esprit se dissout,
J'tais alors en proie  la mathmatique.
Temps sombre! enfant mu du frisson potique,
Pauvre oiseau qui heurtais du crne mes barreaux,
On me livrait tout vif aux chiffres, noirs bourreaux;
On me faisait de force ingurgiter l'algbre;
On me liait au fond d'un Boisbertrand funbre;
On me tordait, depuis les ailes jusqu'au bec.
Sur l'affreux chevalet des X et des Y;
Hlas! on me fourrait sous les os maxillaires
Le thorme orn de tous ses corollaires;
Et je me dbattais, lugubre patient
Du diviseur prtant main-forte au quotient.
De l mes cris.

                        

              Un jour, quand l'homme sera sage,
Lorsqu'on n'instruira plus les oiseaux par la cage,
Quand les socits difformes sentiront
Dans l'enfant mieux compris se redresser leur front,
Que, des libres essors ayant sond les rgles,
On connatra la loi de croissance des aigles,
Et que le plein midi rayonnera pour tous,
Savoir tant sublime, apprendre sera doux.
Alors, tout en laissant au sommet des tudes
Les grands livres latins et grecs, ces solitudes
O l'clair gronde, o luit la mer, o l'astre rit,
Et qu'emplissent les vents immenses de l'esprit,
C'est en les pntrant d'explication tendre,
En les faisant aimer, qu'on les fera comprendre.
Homre emportera dans son vaste reflux
L'colier bloui; l'enfant ne sera plus
Une bte de somme attele  Virgile;
Et l'on ne verra plus ce vif esprit agile
Devenir, sous le fouet d'un cuistre ou d'un abb,
Le lourd cheval poussif du pensum embourb.
Chaque village aura, dans un temple rustique,
Dans la lumire, au lieu du magister antique,
Trop noir pour que jamais le jour y pntrt,
L'instituteur lucide et grave, magistrat
Du progrs, mdecin de l'ignorance, et prtre
De l'ide; et dans l'ombre on verra disparatre
L'ternel colier et l'ternel pdant.
L'aube vient en chantant, et non pas en grondant.
Nos fils riront de nous dans cette blanche sphre;
Ils se demanderont ce que nous pouvions faire
Enseigner au moineau par le hibou hagard.
Alors, le jeune esprit et le jeune regard
Se lveront avec une clart sereine
Vers la science auguste, aimable et souveraine;
Alors, plus de grimoire obscur, fade, touffant;
Le matre, doux aptre inclin sur l'enfant,
Fera, lui versant Dieu, l'azur et l'harmonie,
Boire la petite me  la coupe infinie.
Alors, tout sera vrai, lois, dogmes, droits, devoirs.
Tu laisseras passer dans tes jambages noirs
Une pure lueur, de jour en jour moins sombre,
O nature, alphabet des grandes lettres d'ombre!

Paris, mai 1831.




XIV

A GRANVILLE, EN 1836


Voie juin. Le moineau raille
Dans les champs les amoureux;
Le rossignol de muraille
Chante dans son nid pierreux.

Les herbes et les branchages,
Pleins de soupirs et d'abois,
Font de charmants rabchages
Dans la profondeur des bois.

La grive et la tourterelle
Prolongent, dans les nids sourds,
La ravissante querelle
Des baisers et des amours.

Sous les treilles de la plaine,
Dans l'antre o verdit l'osier,
Virgile enivre Silne,
Et Rabelais Grandgousier.

O Virgile, verse  boire!
Verse  boire,  Rabelais!
La fort est une gloire;
La caverne est un palais!

Il n'est pas de lac ni d'le
Qui ne nous prenne au gluau,
Qui n'improvise une idylle,
Ou qui ne chante un duo.

Car l'amour chasse aux bocages,
Et l'amour pche aux ruisseaux,
Car les belles sont les cages
Dont nos coeurs sont les oiseaux.

De la source, sa cuvette,
La fleur, faisant son miroir,
Dit: Bonjour,  la fauvette,
Et dit au hibou: Bonsoir.

Le toit espre la gerbe,
Pain d'abord et chaume aprs;
La croupe du boeuf dans l'herbe
Semble un mont dans les forts.

L'tang rit  la macreuse,
Le pr rit au loriot,
Pendant que l'ornire creuse
Gronde le lourd chariot.

L'or fleurit en girofle;
L'ancien zphir fabuleux
Souffle avec sa joue enfle
Au fond des nuages bleus.

Jersey, sur l'onde docile,
Se drape d'un beau ciel pur,
Et prend des airs de Sicile
Dans un grand haillon d'azur

Partout l'glogue est crite:
Mme en la froide Albion,
L'air est plein de Thocrite,
Le vent sait par coeur Bion,

Et redit, mlancolique,
La chanson que fredonna
Moschus, grillon bucolique
De la chemine Etna.

L'hiver tousse, vieux phthisique,
Et s'en va; la brume fond;
Les vagues font la musique
Des vers que les arbres font.

Toute la nature sombre
Verse un mystrieux jour;
L'me qui rve a plus d'ombre
Et la fleur a plus d'amour.

L'herbe clate en pquerettes;
Les parfums, qu'on croit muets,
Content les peines secrtes
Des liserons aux bleuets.

Les petites ailes blanches
Sur les eaux et les sillons
S'abattent en avalanches;
Il neige des papillons.

Et sur la mer, qui reflte
L'aube au sourire d'mail,
La bruyre violette
Met au vieux mont un camail;

Afin qu'il puisse,  l'abme
Qu'il contient et qu'il bnit,
Dire sa messe sublime
Sous sa mitre de granit.

Granville, juin 1836.




XV

LA COCCINELLE


Elle me dit: Quelque chose
Me tourmente. Et j'aperus
Son cou de neige, et, dessus,
Un petit insecte rose.

J'aurais d,--mais, sage ou fou,
A seize ans, on est farouche,--
Voir le baiser sur sa bouche
Plus que l'insecte  son cou.

On et dit un coquillage;
Dos rose et tach de noir.
Les fauvettes pour nous voir
Se penchaient dans le feuillage.

Sa bouche frache tait l;
Je me courbai sur la belle,
Et je pris la coccinelle;
Mais le baiser s'envola.

Fils, apprends comme on me nomme,
Dit l'insecte du ciel bleu;
Les btes sont au bon Dieu,
Mais la btise est  l'homme.

Paris, mai 1830.




XVI

VERS 1820


Denise, ton mari, notre vieux pdagogue,
Se promne; il s'en va troubler la frache glogue
Du bel adolescent Avril dans la fort;
Tout tremble et tout devient pdant, ds qu'il parat:
L'ne bougonne un thme au boeuf son camarade;
Le vent fait sa tartine, et l'arbre sa tirade;
L'glantier verdissant, doux garon qui grandit,
Dclame le rcit de Thramne, et dit:
Son front large est arm de cornes menaantes.

Denise, cependant, tu rves et tu chantes,
A l'ge o l'innocence ouvre sa vague fleur;
Et, d'un oeil ignorant, sans joie et sans douleur,
Sans crainte et sans dsir, tu vois,  l'heure o rentre
L'tudiant en classe et le docteur dans l'antre,
Venir  toi, montant ensemble l'escalier,
L'ennui, matre d'cole, et l'amour, colier.




XVII

A M. FROMENT MEURICE


Nous sommes frres: la fleur
Par deux arts peut tre faite.
Le pote est ciseleur;
Le ciseleur est pote.

Potes ou ciseleurs,
Par nous l'esprit se rvle.
Nous rendons les bons meilleurs,
Tu rends la beaut plus belle.

Sur son bras ou sur son cou,
Tu fais de tes rveries,
Statuaire du bijou,
Des palais de pierreries!

Ne dis pas: Mon art n'est rien...
Sors de la route trace,
Ouvrier magicien,
Et mle  l'or la pense!

Tous les penseurs, sans chercher
Qui finit ou qui commence,
Sculptent le mme rocher:
Ce rocher, c'est l'art immense.

Michel-Ange, grand vieillard,
En larges blocs qu'il nous jette,
Le fait jaillir au hasard;
Benvenuto nous l'miette.

Et, devant l'art infini,
Dont jamais la loi ne change,
La miette de Cellini
Vaut le bloc de Michel-Ange.

Tout est grand; sombre ou vermeil,
Tout feu qui brille est une me.
L'toile vaut le soleil;
L'tincelle vaut la flamme.

Paris, octobre 1841.




XVIII

LES OISEAUX


Je rvais dans un grand cimetire dsert;
De mon me et des morts j'coutais le concert,
Parmi les fleurs de l'herbe et les croix de la tombe.
Dieu veut que ce qui nat sorte de ce qui tombe.
Et l'ombre m'emplissait.

                          Autour de moi, nombreux,
Gais, sans avoir souci de mon front tnbreux,
Dans ce champ, lit fatal de la sieste dernire,
Des moineaux francs faisaient l'cole buissonnire.

C'tait l'ternit que taquine l'instant.
Ils allaient et venaient, chantant, volant, sautant,
gratignant la mort de leurs griffes pointues,
Lissant leur bec au nez lugubre des statues,
Becquetant les tombeaux, ces grains mystrieux.
Je pris ces tapageurs ails au srieux;
Je criai:--Paix aux morts! vous tes des harpies.
--Nous sommes des moineaux, me dirent ces impies.
--Silence! allez-vous-en! repris-je, peu clment.
Ils s'enfuirent; j'tais le plus fort. Seulement,
Un d'eux resta derrire, et, pour toute musique,
Dressa la queue, et dit:--Quel est ce vieux classique?

Comme ils s'en allaient tous, furieux, maugrant,
Criant, et regardant de travers le gant,
Un houx noir qui songeait prs d'une tombe, un sage,
M'arrta brusquement par la manche au passage,
Et me dit:--Ces oiseaux sont dans leur fonction.
Laisse-les. Nous avons besoin de ce rayon.
Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetire.
Homme, ils sont la gat de la nature entire;
Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clart
A l'astre, son sourire au matin enchant;
Partout o rit un sage, ils lui prennent sa joie,
Et nous l'apportent; l'ombre en les voyant flamboie;
Ils emplissent leurs becs des cris des coliers;
A travers l'homme et l'herbe, et l'onde, et les halliers,
Ils vont pillant la joie en l'univers immense.
Ils ont cette raison qui te semble dmence.
Ils ont piti de nous qui loin d'eux languissons;
Et, lorsqu'ils sont bien pleins de jeux et de chansons,
D'glogues, de baisers, de tous les commrages
Que les nids en avril font sous les verts ombrages,
Ils accourent, joyeux, charmants, lgers, bruyants,
Nous jeter tout cela dans nos trous effrayants;
Et viennent, des palais, des bois, de la chaumire,
Vider dans notre nuit toute cette lumire!
Quand mai nous les ramne,  songeur, nous disons:
Les voil! tout s'meut, pierres, tertres, gazons;
Le moindre arbrisseau parle, et l'herbe est en extase;
Le saule pleureur chante en achevant sa phrase;
Ils confessent les ifs, devenus babillards;
Ils jasent de la vie avec les corbillards;
Des linceuls trop pompeux ils dcrochent l'agrafe;
Ils se moquent du marbre; ils savent l'orthographe;
Et, moi qui suis ici le vieux chardon boudeur,
Devant qui le mensonge tale sa laideur,
Et ne se gne pas, me traitant comme un hte,
Je trouve juste, ami, qu'en lisant  voix haute
L'pitaphe o le mort est toujours bon et beau,
Ils fassent clater de rire le tombeau.

Paris, mai 1835.




XIX

VIEILLE CHANSON
DU JEUNE TEMPS


Je ne songeais pas  Rose;
Rose au bois vint avec moi;
Nous parlions de quelque chose,
Mais je ne sais plus de quoi.

J'tais froid comme les marbres;
Je marchais  pas distraits;
Je parlais des fleurs, des arbres;
Son oeil semblait dire: Aprs?

La rose offrait ses perles,
Les taillis ses parasols;
J'allais; j'coutais les merles,
Et Rose les rossignols.

Moi, seize ans, et l'air morose;
Elle vingt; ses yeux brillaient.
Les rossignols chantaient Rose
Et les merles me sifflaient.

Rose, droite sur ses hanches,
Leva son beau bras tremblant
Pour prendre une mre aux branches;
Je ne vis pas son bras blanc.

Une eau courait, frache et creuse
Sur les mousses de velours;
Et la nature amoureuse
Dormait dans les grands bois sourds.

Rose dfit sa chaussure,
Et mit, d'un air ingnu,
Son petit pied dans l'eau pure;
Je ne vis pas son pied nu.

Je ne savais que lui dire;
Je la suivais dans le bois,
La voyant parfois sourire
Et soupirer quelquefois.

Je ne vis qu'elle tait belle
Qu'en sortant des grands bois sourds.
Soit; n'y pensons plus! dit-elle.
Depuis, j'y pense toujours.

Paris, juin 1831.




XX

A UN POTE AVEUGLE


Merci, pote!--au seuil de mes lares pieux,
Comme un hte divin, tu viens et te dvoiles;
Et l'aurole d'or de tes vers radieux
Brille autour de mon nom comme un cercle d'toiles.

Chante! Milton chantait; chante! Homre a chant.
Le pote des sens perce la triste brume;
L'aveugle voit dans l'ombre un monde de clart.
Quand l'oeil du corps s'teint, l'oeil de l'esprit s'allume.

Paris, mai 1842




XXI


Elle tait dchausse, elle tait dcoiffe,
Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants;
Moi qui passais par l, je crus voir une fe,
Et je lui dis: Veux-tu t'en venir dans les champs?

Elle me regarda de ce regard suprme
Qui reste  la beaut quand nous en triomphons,
Et je lui dis: Veux-tu, c'est le mois o l'on aime,
Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds?

Elle essuya ses pieds  l'herbe de la rive;
Elle me regarda pour la seconde fois,
Et la belle foltre alors devint pensive.
Oh! comme les oiseaux chantaient au fond des bois!

Comme l'eau caressait doucement le rivage!
Je vis venir  moi, dans les grands roseaux verts,
La belle fille heureuse, effare et sauvage,
Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.

Mont.-l'Am., juin 183...




XXII

LA FTE CHEZ THRSE


La chose fut exquise et fort bien ordonne.
C'tait au mois d'avril, et dans une journe
Si douce, qu'on et dit qu'amour l'et faite exprs.
Thrse la duchesse  qui je donnerais,
Si j'tais roi, Paris, si j'tais Dieu, le monde,
Quand elle ne serait que Thrse la blonde;
Cette belle Thrse, aux yeux de diamant,
Nous avait convis dans son jardin charmant.
On tait peu nombreux. Le choix faisait la fte.
Nous tions tous ensemble et chacun tte  tte.
Des couples pas  pas erraient de tous cts.
C'taient les fiers seigneurs et les rares beauts,
Les Amyntas rvant auprs des Lonores,
Les marquises riant avec les monsignores;
Et l'on voyait rder dans les grands escaliers
Un nain qui drobait leur bourse aux cavaliers.

A midi, le spectacle avec la mlodie.
Pourquoi jouer Plautus la nuit? La comdie
Est une belle fille, et rit mieux au grand jour.
Or, on avait bti, comme un temple d'amour,
Prs d'un bassin dans l'ombre habit par un cygne,
Un thtre en treillage o grimpait une vigne.
Un cintre  claire-voie en anse de panier,
Cage verte o sifflait un bouvreuil prisonnier,
Couvrait toute la scne, et, sur leurs gorges blanches,
Les actrices sentaient errer l'ombre des branches.
On entendait au loin de magiques accords;
Et, tout en haut, sortant de la frise  mi-corps,
Pour attirer la foule aux lazzis qu'il rpte,
Le blanc Pulcinella sonnait de la trompette.
Deux faunes soutenaient le manteau d'Arlequin;
Trivelin leur riait au nez comme un faquin.
Parmi les ornements sculpts dans le treillage,
Colombine dormait dans un gros coquillage,
Et, quand elle montrait son sein et ses bras nus,
On et cru voir la conque, et l'on et dit Vnus.
Le seigneur Pantalon, dans une niche,  droite,
Vendait des limons doux sur une table troite,
Et criait par instants: Seigneurs, l'homme est divin.
Dieu n'avait fait que l'eau, mais l'homme a fait le vin.
Scaramouche en un coin harcelait de sa batte
Le tragique Alcantor, suivi du triste Arbate;
Crispin, vtu de noir, jouait de l'ventail;
Perch, jambe pendante, au sommet du portail,
Carlino se penchait, coutant les aubades,
Et son pied bauchait de rveuses gambades.

Le soleil tenait lieu de lustre; la saison
Avait brod de fleurs un immense gazon,
Vert tapis droul sous maint groupe foltre.
Rangs des deux cts de l'agreste thtre,
Les vrais arbres du parc, les sorbiers, les lilas,
Les bniers qu'avril charge de falbalas,
De leur sve embaume exhalant les dlices,
Semblaient se divertir  faire les coulisses,
Et, pour nous voir, ouvrant leurs fleurs comme des yeux.
Joignaient aux violons leur murmure joyeux;
Si bien qu' ce concert gracieux et classique,
La nature mlait un peu de sa musique.

Tout nous charmait, les bois, le jour serein, l'air pur,
Les femmes tout amour, et le ciel tout azur.
Pour la pice, elle tait fort bonne, quoique ancienne,
C'tait, nonchalamment assis sur l'avant-scne,
Pierrot qui haranguait, dans un grave entretien,
Un singe timbalier  cheval sur un chien.

Rien de plus. C'tait simple et beau.--Par intervalles,
Le singe faisait rage et cognait ses timbales;
Puis Pierrot rpliquait.--coutait qui voulait.
L'un faisait apporter des glaces au valet;
L'autre, galant drap d'une cape fantasque,
Parlait bas  sa dame en lui nouant son masque;
Trois marquis attabls chantaient une chanson;
Thrse tait assise  l'ombre d'un buisson:
Les roses plissaient  ct de sa joue,
Et, la voyant si belle, un paon faisait la roue.

Moi, j'coutais, pensif, un profane couplet
Que fredonnait dans l'ombre un abb violet.

La nuit vint, tout se tut; les flambeaux s'teignirent;
Dans les bois assombris les sources se plaignirent.
Le rossignol, cach dans son nid tnbreux,
Chanta comme un pote et comme un amoureux.
Chacun se dispersa sous les profonds feuillages;
Les folles en riant entranrent les sages;
L'amante s'en alla dans l'ombre avec l'amant;
Et, troubls comme on l'est en songe, vaguement,
Il sentaient par degrs se mler  leur me,
A leurs discours secrets,  leurs regards de flamme,
A leur coeur,  leurs sens,  leur molle raison,
Le clair de lune bleu qui baignait l'horizon.

Avril 18...




XXIII

L'ENFANCE


L'enfant chantait; la mre au lit extnue,
Agonisait, beau front dans l'ombre se penchant;
La mort au-dessus d'elle errait dans la nue;
Et j'coutais ce rle, et j'entendais ce chant.

L'enfant avait cinq ans, et, prs de la fentre,
Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit;
Et la mre,  ct de ce pauvre doux tre
Qui chantait tout le jour, toussait toute la nuit.

La mre alla dormir sous les dalles du clotre;
Et le petit enfant se remit  chanter...--
La douleur est un fruit: Dieu ne le fait pas crotre
Sur la branche trop faible encor pour le porter.

Paris, janvier 1835.




XXIV


Heureux l'homme, occup de l'ternel destin,
Qui, tel qu'un voyageur qui part de grand matin,
Se rveille, l'esprit rempli de rverie,
Et, ds l'aube du jour, se met  lire et prie!
A mesure qu'il lit, le jour vient lentement
Et se fait dans son me ainsi qu'au firmament.
Il voit distinctement,  cette clart blme,
Des choses dans sa chambre et d'autres en lui-mme;
Tout dort dans la maison; il est seul, il le croit;
Et, cependant, fermant leur bouche de leur doigt,
Derrire lui, tandis que l'extase l'enivre,
Les anges souriants se penchent sur son livre.

Paris, septembre 1842.




XXV

UNIT


Par-dessus l'horizon aux collines brunies.
Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies,
Se penchait sur la terre  l'heure du couchant;
Une humble marguerite, close au bord d'un champ,
Sur un mur gris, croulant parmi l'avoine folle,
Blanche panouissait sa candide aurole;
Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur,
Regardait fixement, dans l'ternel azur,
Le grand astre panchant sa lumire immortelle.
Et, moi, j'ai des rayons aussi! lui disait-elle.

Granville, juillet 1836.




XXVI

QUELQUES MOTS A UN AUTRE


On y revient; il faut y revenir moi-mme.
Ce qu'on attaque en moi, c'est mon temps, et je l'aime.
Certes, on me laisserait en paix, passant obscur,
Si je ne contenais, atome de l'azur,
Un peu du grand rayon dont notre poque est faite.

Hier le citoyen, aujourd'hui le pote;
Le romantique aprs le libral.--Allons,
Soit; dans mes deux sentiers mordez mes deux talons.
Je suis le tnbreux par qui tout dgnre.
Sur mon autre ct lancez l'autre tonnerre.

Vous aussi, vous m'avez vu tout jeune, et voici
Que vous me dnoncez, bonhomme, vous aussi;
Me dchirant le plus allgrement du monde,
Par attendrissement pour mon enfance blonde.
Vous me criez: Comment, Monsieur! qu'est-ce que c'est?
La stance va nu-pieds! le drame est sans corset!
La muse jette au vent sa robe d'innocence!
Et l'art crve la rgle et dit: C'est la croissance!
Gronte littraire aux aboiements plaintifs,
Vous vous bahissez, en vers rtrospectifs,
Que ma voix trouble l'ordre, et que ce romantique
Vive, et que ce petit,  qui l'Art Potique
Avec tant de bont donna le pain et l'eau,
Devienne si pesant aux genoux de Boileau!
Vous regardez mes vers, pourvus d'ongles et d'ailes,
Refusant de marcher derrire les modles,
Comme aprs les doyens marchent les petits clercs;
Vous en voyez sortir de sinistres clairs;
Horreur! et vous voil poussant des cris d'hyne
A travers les barreaux de la Quotidienne.

Vous puisez sur moi tout votre calepin,
Et le pre Bouhours et le pre Rapin;
Et m'crasant avec tous les noms qu'on vnre,
Vous lchez le grand mot: Rvolutionnaire.

Et, sur ce, les pdants en choeur disent: Amen!
On m'empoigne; on me fait passer mon examen;
La Sorbonne bredouille et l'cole griffonne;
De vingt plumes jaillit la colre bouffonne:
Que veulent ces affreux novateurs? a, des vers?
Devant leurs livres noirs, la nuit, dans l'ombre ouverts,
Les lectrices ont peur au fond de leurs alcves.
Le Pinde entend rugir leurs rimes btes fauves,
Et frmit. Par leur faute aujourd'hui tout est mort;
L'alexandrin saisit la csure, et la mord;
Comme le sanglier dans l'herbe et dans la sauge,
Au beau milieu du vers l'enjambement patauge;
Que va-t-on devenir? Richelet s'obscurcit.
Il faut  toute chose un magister dixit.
Revenons  la rgle, et sortons de l'opprobre;
L'hippocrne est de l'eau; donc, le beau, c'est le sobre.
Les vrais sages ayant la raison pour lien,
Ont toujours consult, sur l'art, Quintilien;
Sur l'algbre, Leibnitz; sur la guerre, Vgce.

Quand l'impuissance crit, elle signe: Sagesse.

Je ne vois pas pourquoi je ne vous dirais point
Ce qu' d'autres j'ai dit sans leur montrer le poing.
Eh bien, dmasquons-nous! c'est vrai, notre me est noire;
Sortons du domino nomm forme oratoire.
On nous a vus, poussant vers un autre horizon
La langue, avec la rime entranant la raison,
Lancer au pas de charge, en batailles ranges,
Sur Laharpe perdu, toutes ces insurges.
Nous avons au vieux style attach ce brlot:
Libert! Nous avons, dans le mme complot,
Mis l'esprit, pauvre diable, et le mot, pauvre hre;
Nous avons dchir le capuchon, la haire,
Le froc, dont on couvrait l'Ide aux yeux divins.
Tous ont fait rage en foule. Orateurs, crivains,
Potes, nous avons, du doigt avanant l'heure,
Dit  la rhtorique:--Allons, fille majeure,
Lve les yeux!--et j'ai, chantant, luttant, bravant,
Tordu plus d'une grille au parloir du couvent;
J'ai, torche en main, ouvert les deux battants du drame;
Pirates, nous avons,  la voile,  la rame,
De la triple unit pris l'aride archipel;
Sur l'Hlicon tremblant j'ai battu le rappel.
Tout est perdu! le vers vague sans muselire!
A Racine effar nous prfrons Molire;
O pdants!  Ducis nous prfrons Rotrou.
Lucrce Borgia sort brusquement d'un trou,
Et mle des poisons hideux  vos guimauves;
Le drame chevel fait peur  vos fronts chauves;
C'est horrible! oui, brigand, jacobin, malandrin,
J'ai disloqu ce grand niais d'alexandrin;
Les mots de qualit, les syllabes marquises,
Vivaient ensemble au fond de leurs grottes exquises,
Faisant la bouche en coeur et ne parlant qu'entre eux,
J'ai dit aux mots d'en bas: Manchots, boiteux, gotreux,
Redressez-vous! planez, et mlez-vous, sans rgles,
Dans la caverne immense et farouche des aigles!
J'ai dj confess ce tas de crimes-l;
Oui, je suis Papavoine, rostrate, Attila:
Aprs?
        Emportez-vous, et criez  la garde,
Brave homme! temptez! tonnez! je vous regarde.
Nos progrs prtendus vous semblent outrageants;
Vous dtestez ce sicle o, quand il parle aux gens,
Le vers des trois saluts d'usage se dispense;
Temps sombre o, sans pudeur, on crit comme on pense,
O l'on est philosophe et pote crment,
O de ton vin sincre, adorable, cumant,
O svre idal, tous les songeurs sont ivres.
Vous couvrez d'abat-jour, quand vous ouvrez nos livres,
Vos yeux, par la clart du mot propre brls;
Vous excrez nos vers francs et vrais, vous hurlez
De fureur en voyant nos strophes toutes nues.
Mais o donc est le temps des nymphes ingnues,
Qui couraient dans les bois, et dont la nudit
Dansait dans la lueur des vagues soirs d't?
Sur l'aube nue et blanche, entr'ouvrant sa fentre,
Faut-il plisser la brume honnte et prude, et mettre
Une feuille de vigne  l'astre dans l'azur?
Le flot, conque d'amour, est-il d'un got peu sr?
O Virgile, Pindare, Orphe! est-ce qu'on gaze,
Comme une obscnit, les ailes de Pgase,
Qui semble, les ouvrant au haut du mont bni,
L'immense papillon du baiser infini?
Est-ce que le soleil splendide est un cynique?
La fleur a-t-elle tort d'carter sa tunique?
Calliope, planant derrire un pan des cieux,
Fait donc mal de montrer  Dante soucieux
Ses seins blouissants  travers les toiles?
Vous tes un ancien d'hier. Libre et sans voiles,
Le grand Olympe nu vous ferait dire: Fi!
Vous mettez une jupe au Cupidon bouffi;
Au clinquant, aux neuf soeurs en atours, au Parnasse
De Titon du Tillet, votre got est tenace;
Les Mnades pour vous danseraient le cancan;
Apollon vous ferait l'effet d'un Mohican;
Vous prendriez Vnus pour une sauvagesse.

L'ge--c'est l souvent toute notre sagesse--
A beau vous bougonner tout bas: Vous avez tort,
Vous vous ferez tousser si vous criez si fort;
Pour quelques nouveauts sauvages et fortuites,
Monsieur, ne troublez pas la paix de vos pituites.
Ces gens-ci vont leur train; qu'est-ce que a vous fait?
Ils ne trouvent que cendre au feu qui vous chauffait.
Pourquoi dclarez-vous la guerre  leur tapage?
Ce sicle est libral comme vous ftes page.
Fermez bien vos volets, tirez bien vos rideaux,
Soufflez votre chandelle, et tournez-lui le dos!
Qu'est l'me du vrai sage? Une sourde-muette.
Que vous importe,  vous, que tel ou tel pote,
Comme l'oiseau des cieux, veuille avoir sa chanson;
Et que tel garnement du Pinde, nourrisson
Des Muses, au milieu d'un bruit de corybante,
Marmot sombre, ait mordu leur gorge un peu tombante?

Vous n'en tenez nul compte, et vous n'coutez rien.
Voltaire, en vain, grand homme et peu voltairien,
Vous murmure  l'oreille: Ami, tu nous assommes!
--Vous cumez!--partant de ceci: que nous, hommes
De ce temps d'anarchie et d'enfer, nous donnons
L'assaut au grand Louis juch sur vingt grands noms;
Vous dites qu'aprs tout nous perdons notre peine,
Que haute est l'escalade et courte notre haleine;
Que c'est dit, que jamais nous ne russirons;
Que Batteux nous regarde avec ses gros yeux ronds,
Que Tancrde est de bronze et qu'Hamlet est de sable.
Vous dclarez Boileau perruque indfrisable;
Et, coiff de lauriers, d'un coup d'oeil de travers,
Vous indiquez le tas d'ordures de nos vers,
Fumier o la laideur de ce sicle se guinde
Au pauvre vieux bon got, ce balayeur du Pinde;
Et mme, allant plus loin, vaillant, vous nous criez:
Je vais vous balayer moi-mme!

Balayez.

Paris, novembre 1834.




XXVII


Oui, je suis le rveur; je suis le camarade
Des petites fleurs d'or du mur qui se dgrade,
Et l'interlocuteur des arbres et du vent.
Tout cela me connat, voyez-vous. J'ai souvent,
En mai, quand de parfums les branches sont gonfles,
Des conversations avec les girofles;
Je reois des conseils du lierre et du bleuet.
L'tre mystrieux, que vous croyez muet,
Sur moi se penche, et vient avec ma plume crire.
J'entends ce qu'entendit Rabelais; je vois rire
Et pleurer; et j'entends ce qu'Orphe entendit.
Ne vous tonnez pas de tout ce que me dit
La nature aux soupirs ineffables. Je cause
Avec toutes les voix de la mtempsycose.
Avant de commencer le grand concert sacr,
Le moineau, le buisson, l'eau vive dans le pr,
La fort, basse norme, et l'aile et la corolle,
Tous ces doux instruments, m'adressent la parole;
Je suis l'habitu de l'orchestre divin;
Si je n'tais songeur, j'aurais t sylvain.
J'ai fini, grce au calme en qui je me recueille,
A force de parler doucement  la feuille,
A la goutte de pluie,  la plume, au rayon,
Par descendre  ce point dans la cration,
Cet abme o frissonne un tremblement farouche,
Que je ne fais plus mme envoler une mouche!
Le brin d'herbe, vibrant d'un ternel moi,
S'apprivoise et devient familier avec moi,
Et, sans s'apercevoir que je suis l, les roses
Font avec les bourdons toutes sortes de choses;
Quelquefois,  travers les doux rameaux bnis,
J'avance largement ma face sur les nids,
Et le petit oiseau, mre inquite et sainte,
N'a pas plus peur de moi que nous n'aurions de crainte,
Nous, si l'oeil du bon Dieu regardait dans nos trous;
Le lys prude me voit approcher sans courroux,
Quand il s'ouvre aux baisers du jour; la violette
La plus pudique fait devant moi sa toilette;
Je suis pour ces beauts l'ami discret et sr
Et le frais papillon, libertin de l'azur,
Qui chiffonne gament une fleur demi-nue,
Si je viens  passer dans l'ombre, continue,
Et, si la fleur se veut cacher dans le gazon,
Il lui dit: Es-tu bte! Il est de la maison.

Les Roches, aot 1835.




XXVIII


Il faut que le pote, pris d'ombre et d'azur,
Esprit doux et splendide, au rayonnement pur,
Qui marche devant tous, clairant ceux qui doutent,
Chanteur mystrieux qu'en tressaillant coutent
Les femmes, les songeurs, les sages, les amants,
Devienne formidable  de certains moments.
Parfois, lorsqu'on se met  rver sur son livre,
O tout berce, blouit, calme, caresse, enivre,
O l'me,  chaque pas, trouve  faire son miel,
O les coins les plus noirs ont des lueurs du ciel;
Au milieu de cette humble et haute posie,
Dans cette paix sacre o crot la fleur choisie,
O l'on entend couler les sources et les pleurs,
O les strophes, oiseaux peints de mille couleurs,
Volent chantant l'amour, l'esprance et la joie;
Il faut que, par instants, on frissonne, et qu'on voie
Tout  coup, sombre, grave et terrible au passant,
Un vers fauve sortir de l'ombre en rugissant!
Il faut que le pote, aux semences fcondes,
Soit comme ces forts vertes, fraches, profondes,
Pleines de chants, amour du vent et du rayon,
Charmantes, o, soudain, l'on rencontre un lion.

Paris, mai 1842.




XXIX

HALTE EN MARCHANT


Une brume couvrait l'horizon; maintenant,
Voici le clair midi qui surgit rayonnant;
Le brouillard se dissout en perles sur les branches,
Et brille, diamant, au collier des pervenches.
Le vent souffle  travers les arbres, sur les toits
Du hameau noir cachant ses chaumes dans les bois;
Et l'on voit tressaillir, pars dans les rames,
Le vague arrachement des tremblantes fumes;
Un ruisseau court dans l'herbe, entre deux hauts talus,
Sous l'agitation des saules chevelus;
Un orme, un htre, anciens du vallon, arbres frres
Qui se donnent la main des deux rives contraires,
Semblent, sous le ciel bleu, dire: A la bonne foi!
L'oiseau chante son chant plein d'amour et d'effroi,
Et du frmissement des feuilles et des ailes
L'tang luit sous le vol des vertes demoiselles.
Un bouge est l, montrant dans la sauge et le thym
Un vieux saint souriant parmi des brocs d'tain,
Avec tant de rayons et de fleurs sur la berge,
Que c'est peut-tre un temple ou peut-tre une auberge.
Que notre bouche ait soif, ou que ce soit le coeur,
Gloire au Dieu bon qui tend la coupe au voyageur!
Nous entrons. Qu'avez-vous!--Des oeufs frais, de l'eau frache.
On croit voir l'humble toit effondr d'une crche.
A la source du pr, qu'abrite un vert rideau,
Une enfant blonde alla remplir sa jarre d'eau,
Joyeuse et soulevant son jupon de futaine.
Pendant qu'elle plongeait sa cruche  la fontaine,
L'eau semblait admirer, gazouillant doucement,
Cette belle petite aux yeux de firmament.
Et moi, prs du grand lit drap de vieilles serges,
Pensif, je regardais un Christ battu de verges.
Eh! qu'importe l'outrage aux martyrs clatants,
Affront de tous les lieux, crachat de tous les temps,
Vaine clameur d'aveugle, ternelle hue
O la foule toujours s'est follement rue!

Plus tard, le vagabond flagell devient Dieu.
Ce front noir et saignant semble fait de ciel bleu,
Et, dans l'ombre, clairant palais, temple, masure,
Le crucifix blanchit et Jsus-Christ s'azure.
La foule un jour suivra vos pas; allez, saignez,
Souffrez, penseurs, des pleurs de vos bourreaux baigns!
Le deuil sacre les saints, les sages, les gnies;
La tremblante aurole clt aux gmonies,
Et, sur ce vil marais, flotte, lueur du ciel,
Du cloaque de sang feu follet ternel.
Toujours au mme but le mme sort ramne:
Il est, au plus profond de notre histoire humaine,
Une sorte de gouffre, o viennent, tour  tour,
Tomber tous ceux qui sont de la vie et du jour,
Les bons, les purs, les grands, les divins, les clbres,
Flambeaux chevels au souffle des tnbres;
L se sont engloutis les Dantes disparus,
Socrate, Scipion, Milton, Thomas Morus,
Eschyle, ayant aux mains des palmes frissonnantes.
Nuit d'o l'on voit sortir leurs mmoires planantes!
Car ils ne sont complets qu'aprs qu'ils sont dchus.
De l'exil d'Aristide, au bcher de Jean Huss,
Le genre humain pensif--c'est ainsi que nous sommes--
Rve bloui devant l'abme des grands hommes.
Ils sont, telle est la loi des hauts destins penchant,
Tes semblables, soleil! leur gloire est leur couchant;
Et, fier Niagara dont le flot gronde et lutte,
Tes pareils: ce qu'ils ont de plus beau, c'est leur chute.

Un de ceux qui liaient Jsus-Christ au poteau,
Et qui, sur son dos nu, jetaient un vil manteau,
Arracha de ce front tranquille une poigne
De cheveux qu'inondait la sueur rsigne,
Et dit: Je vais montrer  Caphe cela!
Et, crispant son poing noir, cet homme s'en alla.
La nuit tait venue et la rue tait sombre;
L'homme marchait; soudain, il s'arrta dans l'ombre,
Stupfait, ple, et comme en proie aux visions,
Frmissant!--Il avait dans la main des rayons.

Fort de Compigne, juin 1837.




LIVRE DEUXIME

L'AME EN FLEUR




I

PREMIER MAI


Tout conjugue le verbe aimer. Voici les roses.
Je ne suis pas en train de parler d'autres choses;
Premier mai! l'amour gai, triste, brlant, jaloux,
Fait soupirer les bois, les nids, les fleurs, les loups;
L'arbre o j'ai, l'autre automne, crit une devise,
La redit pour son compte, et croit qu'il l'improvise;
Les vieux antres pensifs, dont rit le geai moqueur,
Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en coeur;
L'atmosphre, embaume et tendre, semble pleine,
Des dclarations qu'au Printemps fait la plaine,
Et que l'herbe amoureuse adresse au ciel charmant.
A chaque pas du jour dans le bleu firmament,
La campagne perdue, et toujours plus prise,
Prodigue les senteurs, et, dans la tide brise,
Envoie au renouveau ses baisers odorants;
Tous ses bouquets, azurs, carmins, pourpres, safrans,
Dont l'haleine s'envole en murmurant: Je t'aime!
Sur le ravin, l'tang, le pr, le sillon mme,
Font des taches partout de toutes les couleurs;
Et, donnant les parfums, elle a gard les fleurs;
Comme si ses soupirs et ses tendres missives
Au mois de mai, qui rit dans les branches lascives,
Et tous les billets doux de son amour bavard,
Avaient laiss leur trace aux pages du buvard!

Les oiseaux dans les bois, molles voix touffes,
Chantent des triolets et des rondeaux aux fes;
Tout semble confier  l'ombre un doux secret;
Tout aime, et tout l'avoue  voix basse; on dirait
Qu'au nord, au sud brlant, au couchant,  l'aurore,
La haie en fleur, le lierre et la source sonore,
Les monts, les champs, les lacs et les chnes mouvants
Rptent un quatrain fait par les quatre vents.

Saint-Germain, 1er mai 18...




II


Mes vers fuiraient, doux et frles,
Vers votre jardin si beau,
Si mes vers avaient des ailes,
Des ailes comme l'oiseau.

Ils voleraient, tincelles,
Vers votre foyer qui rit,
Si mes vers avaient des ailes,
Des ailes comme l'esprit.

Prs de vous, purs et fidles,
Ils accourraient nuit et jour,
Si mes vers avaient des ailes,
Des ailes comme l'amour.

Paris, mars 18...




III

LE ROUET D'OMPHALE


Il est dans l'atrium, le beau rouet d'ivoire.
La roue agile est blanche, et la quenouille est noire;
La quenouille est d'bne incrust de lapis.
Il est dans l'atrium sur un riche tapis.

Un ouvrier d'gine a sculpt sur la plinthe
Europe, dont un dieu n'coute pas la plainte.
Le taureau blanc l'emporte. Europe, sans espoir,
Crie, et baissant les yeux, s'pouvante de voir
L'Ocan monstrueux qui baise ses pieds roses.

Des aiguilles, du fil, des boites demi-closes,
Les laines de Milet, peintes de pourpre et d'or,
Emplissent un panier prs du rouet qui dort.

Cependant, odieux, effroyables, normes,
Dans le fond du palais, vingt fantmes difformes,
Vingt monstres tout sanglants, qu'on ne voit qu' demi,
Errent en foule autour du rouet endormi:
Le lion nmen, l'hydre affreuse de Lerne,
Cacus, le noir brigand de la noire caverne,
Le triple Gryon, et les typhons des eaux,
Qui, le soir,  grand bruit, soufflent dans les roseaux;
De la massue au front tous ont l'empreinte horrible;
Et tous, sans approcher, rdant d'un air terrible
Sur le rouet, o pend un fil souple et li,
Fixent de loin, dans l'ombre, un oeil humili.

Juin 18...




IV

CHANSON


Si vous n'avez rien  me dire,
Pourquoi venir auprs de moi?
Pourquoi me faire ce sourire
Qui tournerait la tte au roi?
Si vous n'avez rien  me dire,
Pourquoi venir auprs de moi?

Si vous n'avez rien  m'apprendre,
Pourquoi me pressez-vous la main?
Sur le rve anglique et tendre,
Auquel vous songez en chemin,
Si vous n'avez rien  m'apprendre,
Pourquoi me pressez-vous la main?

Si vous voulez que je m'en aille,
Pourquoi passez-vous par ici?
Lorsque je vous vois, je tressaille:
C'est ma joie et c'est mon souci.
Si vous voulez que je m'en aille,
Pourquoi passez-vous par ici?

Mai 18...




V

HIER AU SOIR


Hier, le vent du soir, dont le souffle caresse,
Nous apportait l'odeur des fleurs qui s'ouvrent tard;
La nuit tombait; l'oiseau dormait dans l'ombre paisse.
Le printemps embaumait, moins que votre jeunesse;
Les astres rayonnaient, moins que votre regard.

Moi, je parlais tout bas. C'est l'heure solennelle
O l'me aime  chanter son hymne le plus doux.
Voyant la nuit si pure, et vous voyant si belle,
J'ai dit aux astres d'or: Versez le ciel sur elle!
Et j'ai dit  vos yeux: Versez l'amour sur nous!

Mai 18...




VI

LETTRE


Tu vois cela d'ici. Des ocres et des craies;
Plaines o les sillons croisent leurs mille raies,
Chaumes  fleur de terre et que masque un buisson;
Quelques meules de foin debout sur le gazon;
De vieux toits enfumant le paysage bistre;
Un fleuve qui n'est pas le Gange ou le Caystre,
Pauvre cours d'eau normand troubl de sels marins;
A droite, vers le nord, de bizarres terrains
Pleins d'angles qu'on dirait faonns  la pelle;
Voil les premiers plans; une ancienne chapelle
Y mle son aiguille, et range  ses cts
Quelques ormes tortus, aux profils irrits,
Qui semblent, fatigus du zphyr qui s'en joue,
Faire une remontrance au vent qui les secoue.
Une grosse charrette, au coin de ma maison,
Se rouille; et, devant moi, j'ai le vaste horizon,
Dont la mer bleue emplit toutes les chancrures;
Des poules et des coqs, talant leurs dorures,
Causent sous ma fentre, et les greniers des toits
Me jettent, par instants, des chansons en patois.
Dans mon alle habite un cordier patriarche,
Vieux qui fait bruyamment tourner sa roue, et marche
A reculons, son chanvre autour des reins tordu.
J'aime ces flots o court le grand vent perdu;
Les champs  promener tout le jour me convient;
Les petits villageois, leur livre en main, m'envient,
Chez le matre d'cole o je me suis log,
Comme un grand colier abusant d'un cong.
Le ciel rit, l'air est pur; tout le jour, chez mon hte,
C'est un doux bruit d'enfants pelant  voix haute;
L'eau coule, un verdier passe; et, moi, je dis: Merci!
Merci, Dieu tout-puissant!--Ainsi je vis; ainsi,
Paisible, heure par heure,  petit bruit, j'panche
Mes jours, tout en songeant  vous, ma beaut blanche!
J'coute les enfants jaser, et, par moment,
Je vois en pleine mer, passer superbement,
Au-dessus des pignons du tranquille village,
Quelque navire ail qui fait un long voyage,
Et fuit sur l'Ocan, par tous les vents traqu,
Qui, nagure dormait au port, le long du quai,
Et que n'ont retenu, loin des vagues jalouses,
Ni les pleurs des parents, ni l'effroi des pouses,
Ni le sombre reflet des cueils dans les eaux,
Ni l'importunit des sinistres oiseaux.

Prs le Trport, juin 18...




VII


Nous allions au verger cueillir des bigarreaux.
Avec ses beaux bras blancs en marbre de Paros,
Elle montait dans l'arbre et courbait une branche;
Les feuilles frissonnaient au vent; sa gorge blanche,
O Virgile, ondoyait dans l'ombre et le soleil;
Ses petits doigts allaient chercher le fruit vermeil,
Semblable au feu qu'on voit dans le buisson qui flambe.
Je montais derrire elle; elle montrait sa jambe,
Et disait: Taisez-vous!  mes regards ardents;
Et chantait. Par moments, entre ses belles dents,
Pareille, aux chansons prs,  Diane farouche,
Penche, elle m'offrait la cerise  sa bouche;
Et ma bouche riait, et venait s'y poser.
Et laissait la cerise et prenait le baiser.

Triel, juillet 18...




VIII


Tu peux, comme il te plat, me faire jeune ou vieux.
Comme le soleil fait serein ou pluvieux
L'azur dont il est l'me et que sa clart dore,
Tu peux m'emplir de brume ou m'inonder d'aurore.
Du haut de ta splendeur, si pure qu'en ses plis,
Tu sembles une femme enferme en un lys,
Et qu' d'autres moments, l'oeil qu'blouit ton me
Croit voir, en te voyant, un lys dans une femme.
Si tu m'as souri, Dieu! tout mon tre bondit!
Si, Madame, au milieu de tous, vous m'avez dit,
A haute voix: Bonjour, Monsieur, et bas: Je t'aime!
Si tu m'as caress de ton regard suprme,
Je vis! je suis lger, je suis fier, je suis grand;
Ta prunelle m'claire en me transfigurant;
J'ai le reflet charmant des yeux dont tu m'accueilles;
Comme on sent dans un bois des ailes sous les feuilles,
On sent de la gat sous chacun de mes mots;
Je cours, je vais, je ris; plus d'ennuis, plus de maux;
Et je chante, et voil sur mon front la jeunesse!
Mais que ton coeur injuste, un jour, me mconnaisse;
Qu'il me faille porter en moi, jusqu' demain,
L'nigme de ta main retire  ma main;
--Qu'ai-je fait? qu'avait-elle? Elle avait quelque chose.
Pourquoi, dans la rumeur du salon o l'on cause,
Personne n'entendant, me disait-elle _vous_?--
Si je ne sais quel froid dans ton regard si doux
A pass comme passe au ciel une nue,
Je sens mon me en moi toute diminue;
Je m'en vais, courb, las, sombre comme un aeul;
Il semble que sur moi, secouant son linceul,
Se soit soudain pench le noir vieillard Dcembre;
Comme un loup dans son trou, je rentre dans ma chambre;
Le chagrin--ge et deuil, hlas! ont le mme air,--
Assombrit chaque trait de mon visage amer,
Et m'y creuse une ride avec sa main pesante.
Joyeux, j'ai vingt-cinq ans; triste, j'en ai soixante.

Paris, juin 18...




IX

EN COUTANT LES OISEAUX


Oh! quand donc aurez-vous fini, petits oiseaux,
De jaser au milieu des branches et des eaux,
Que nous nous expliquions et que je vous querelle?
Rouge-gorge, verdier, fauvette, tourterelle,
Oiseaux, je vous entends, je vous connais. Sachez
Que je ne suis pas dupe,  doux tnors cachs,
De votre mlodie et de votre langage.
Celle que j'aime est loin et pense  moi; je gage,
O rossignol dont l'hymne, exquis et gracieux,
Donne un frmissement  l'astre dans les cieux,
Que ce que tu dis l, c'est le chant de son me.
Vous guettez les soupirs de l'homme et de la femme,
Oiseaux; quand nous aimons et quand nous triomphons,
Quand notre tre, tout bas, s'exhale en chants profonds,
Vous, attentifs, parmi les bois inaccessibles,
Vous saisissez au vol ces strophes invisibles,
Et vous les rptez tout haut, comme de vous;
Et vous mlez, pour rendre encor l'hymne plus doux,
A la chanson des coeurs, le battement des ailes;
Si bien qu'on vous admire, couteurs infidles,
Et que le noir sapin murmure aux vieux tilleuls:
Sont-ils charmants d'avoir trouv cela tout seuls!
Et que l'eau, palpitant sous le chant qui l'effleure,
Baise avec un sanglot le beau saule qui pleure;
Et que le dur tronc d'arbre a des airs attendris;
Et que l'pervier rve, oubliant la perdrix;
Et que les loups s'en vont songer auprs des louves!
Divin! dit le hibou; le moineau dit: Tu trouves?
Amour, lorsqu'en nos coeurs tu te rfugias,
L'oiseau vint y puiser; ce sont ces plagiats,
Ces chants qu'un rossignol, belles, prend sur vos bouches,
Qui font que les grands bois courbent leurs fronts farouches,
Et que les lourds rochers, stupides et ravis,
Se penchent, les laissant piller le chnevis,
Et ne distinguent plus, dans leurs rves tranges,
La langue des oiseaux de la langue des anges.

Caudebec, septembre 183...




X


Mon bras pressait ta taille frle
Et souple comme le roseau;
Ton sein palpitait comme l'aile
    D'un jeune oiseau.

Longtemps muets, nous contemplmes
Le ciel o s'teignait le jour.
Que se passait-il dans nos mes?
    Amour! amour!

Comme un ange qui se dvoile,
Tu me regardais, dans ma nuit,
Avec ton beau regard d'toile,
    Qui m'blouit.

Fort de Fontainebleau, juillet 18...




XI


Les femmes sont sur la terre
Pour tout idaliser;
L'univers est un mystre
Que commente leur baiser.

C'est l'amour qui, pour ceinture,
A l'onde et le firmament,
Et dont toute la nature,
N'est, au fond, que l'ornement.

Tout ce qui brille, offre  l'me
Son parfum ou sa couleur;
Si Dieu n'avait fait la femme,
Il n'aurait pas fait la fleur.

A quoi bon vos tincelles,
Bleus saphirs, sans les yeux doux?
Les diamants, sans les belles,
Ne sont plus que des cailloux;

Et, dans les charmilles vertes,
Les roses dorment debout,
Et sont des bouches ouvertes
Pour ne rien dire du tout.

Tout objet qui charme ou rve
Tient des femmes sa clart;
La perle blanche, sans ve,
Sans toi, ma fire beaut,

Ressemblant, tout enlaidie,
A mon amour qui te fuit,
N'est plus que la maladie
D'une bte dans la nuit.

Paris, avril 18...




XII

GLOGUE


Nous errions, elle et moi, dans les monts de Sicile.
Elle est fire pour tous et pour moi seul docile.
Les cieux et nos pensers rayonnaient  la fois.
Oh! comme aux lieux dserts les coeurs sont peu farouches!
Que de fleurs aux buissons, que de baisers aux bouches,
    Quand on est dans l'ombre des bois!

Pareils  deux oiseaux qui vont de cime en cime,
Nous parvnmes enfin tout au bord d'un abme.
Elle osa s'approcher de ce sombre entonnoir;
Et, quoique mainte pine offenst ses mains blanches,
Nous tchmes, penchs et nous tenant aux branches,
    D'en voir le fond lugubre et noir.

En ce mme moment, un titan centenaire,
Qui venait d'y rouler sous vingt coups de tonnerre,
Se tordait dans ce gouffre o le jour n'ose entrer;
Et d'horribles vautours au bec impitoyable,
Attirs par le bruit de sa chute effroyable,
    Commenaient  le dvorer.

Alors, elle me dit: J'ai peur qu'on ne nous voie!
Cherchons un antre afin d'y cacher notre joie!
Vois ce pauvre gant! nous aurions notre tour!
Car les dieux envieux qui l'ont fait disparatre,
Et qui furent jaloux de sa grandeur, peut-tre
    Seraient jaloux de notre amour!

Septembre 18...




XIII


Viens!--une flte invisible
Soupire dans les vergers.--
La chanson la plus paisible
Est la chanson des bergers.

Le vent ride, sous l'yeuse,
Le sombre miroir des eaux.--
La chanson la plus joyeuse
Est la chanson des oiseaux.

Que nul soin ne te tourmente.
Aimons-nous! aimons toujours!--
La chanson la plus charmante
Est la chanson des amours.

Les Metz, aot 18...




XIV

BILLET DU MATIN


Si les liens des coeurs ne sont pas des mensonges,
Oh! dites, vous devez avoir eu de doux songes,
Je n'ai fait que rver de vous toute la nuit.
Et nous nous aimions tant! vous me disiez: Tout fuit,
Tout s'teint, tout s'en va; ta seule image reste.
Nous devions tre morts dans ce rve cleste;
Il semblait que c'tait dj le paradis.
Oh! oui, nous tions morts, bien sr; je vous le dis.
Nous avions tous les deux la forme de nos mes.
Tout ce que, l'un de l'autre, ici-bas nous aimmes
Composait notre corps de flamme et de rayons,
Et, naturellement, nous nous reconnaissions.
Il nous apparaissait des visages d'aurore
Qui nous disaient: C'est moi! la lumire sonore
Chantait; et nous tions des frissons et des voix.
Vous me disiez: coute! et je rpondais: Vois!
Je disais: Viens-nous-en dans les profondeurs sombres;
Vivons; c'est autrefois que nous tions des ombres.
Et, mlant nos appels et nos cris: Viens! oh! viens!
Et moi, je me rappelle, et toi, tu te souviens.
blouis, nous chantions:--C'est nous-mmes qui sommes
Tout ce qui nous semblait, sur la terre des hommes,
Bon, juste, grand, sublime, ineffable et charmant;
Nous sommes le regard et le rayonnement;
Le sourire de l'aube et l'odeur de la rose,
C'est nous; l'astre est le nid o notre aile se pose;
Nous avons l'infini pour sphre et pour milieu,
L'ternit pour l'ge; et, notre amour, c'est Dieu.

Paris, juin 18...




XV

PAROLES DANS L'OMBRE


Elle disait: C'est vrai, j'ai tort de vouloir mieux;
Les heures sont ainsi trs-doucement passes;
Vous tes l; mes yeux ne quittent pas vos yeux,
O je regarde aller et venir vos penses.

Vous voir est un bonheur; je ne l'ai pas complet.
Sans doute, c'est encor bien charmant de la sorte!
Je veille, car je sais tout ce qui vous dplat,
A ce que nul fcheux ne vienne ouvrir la porte;

Je me fais bien petite, en mon coin, prs de vous;
Vous tes mon lion, je suis votre colombe;
J'entends de vos papiers le bruit paisible et doux;
Je ramasse parfois votre plume qui tombe;

Sans doute, je vous ai; sans doute, je vous voi.
La pense est un vin dont les rveurs sont ivres,
Je le sais; mais, pourtant, je veux qu'on songe  moi.
Quand vous tes ainsi tout un soir dans vos livres,

Sans relever la tte et sans me dire un mot,
Une ombre reste au fond de mon coeur qui vous aime;
Et, pour que je vous voie entirement, il faut
Me regarder un peu, de temps en temps, vous-mme.

Paris, octobre 18...




XVI


L'hirondelle au printemps cherche les vieilles tours,
Dbris o n'est plus l'homme, o la vie est toujours;
La fauvette en avril cherche,  ma bien-aime,
La fort sombre et frache et l'paisse rame,
La mousse, et, dans les noeuds des branches, les doux toits
Qu'en se superposant font les feuilles des bois.
Ainsi fait l'oiseau. Nous, nous cherchons, dans la ville,
Le coin dsert, l'abri solitaire et tranquille,
Le seuil qui n'a pas d'yeux obliques et mchants,
La rue o les volets sont ferms; dans les champs,
Nous cherchons le sentier du ptre et du pote;
Dans les bois, la clairire inconnue et muette
O le silence teint les bruits lointains et sourds.
L'oiseau cache son nid, nous cachons nos amours.

Fontainebleau, juin 18...




XVII

SOUS LES ARBRES


Ils marchaient  ct l'un de l'autre; des danses
Troublaient le bois joyeux; ils marchaient, s'arrtaient,
Parlaient, s'interrompaient, et, pendant les silences,
Leurs bouches se taisant, leurs mes chuchotaient.

Ils songeaient; ces deux coeurs, que le mystre coute,
Sur la cration au sourire innocent
Penchs, et s'y versant dans l'ombre goutte  goutte,
Disaient  chaque fleur quelque chose en passant.

Elle sait tous les noms des fleurs qu'en sa corbeille
Mai nous rapporte avec la joie et les beaux jours;
Elle les lui nommait comme et fait une abeille,
Puis elle reprenait: Parlons de nos amours.

Je suis en haut, je suis en bas, lui disait-elle,
Et je veille sur vous, d'en bas comme d'en haut.
Il demandait comment chaque plante s'appelle,
Se faisant expliquer le printemps mot  mot.

O champs! il savourait ces fleurs et cette femme.
O bois!  prs! nature o tout s'absorbe en un,
Le parfum de la fleur est votre petite me,
Et l'me de la femme est votre grand parfum!

La nuit tombait; au tronc d'un chne, noir pilastre,
Il s'adossait pensif; elle disait: Voyez
Ma prire toujours dans vos cieux comme un astre,
Et mon amour toujours comme un chien  tes pieds.

Juin 18...




XVIII


Je sais bien qu'il est d'usage
D'aller en tous lieux criant
Que l'homme est d'autant plus sage
Qu'il rve plus de nant;

D'applaudir la grandeur noire,
Les hros, le fer qui luit,
Et la guerre, cette gloire
Qu'on fait avec de la nuit;

D'admirer les coups d'pe,
Et la fortune, ce char
Dont une roue est Pompe,
Dont l'autre roue est Csar;

Et Pharsale et Trasimne,
Et tout ce que les Nrons
Font voler de cendre humaine
Dans le souffle des clairons!

Je sais que c'est la coutume
D'adorer ces nains gants
Qui, parce qu'ils sont cume,
Se supposent ocans;

Et de croire  la poussire,
A la fanfare qui fuit,
Aux pyramides de pierre,
Aux avalanches de bruit.

Moi, je prfre,  fontaines!
Moi, je prfre,  ruisseaux!
Au Dieu des grands capitaines,
Le Dieu des petits oiseaux!

O mon doux ange, en ces ombres
O, nous aimant, nous brillons,
Au Dieu des ouragans sombres
Qui poussent les bataillons,

Au Dieu des vastes armes,
Des canons au lourd essieu,
Des flammes et des fumes,
Je prfre le bon Dieu!

Le bon Dieu, qui veut qu'on aime,
Qui met au coeur de l'amant
Le premier vers du pome,
Le dernier au firmament!

Qui songe  l'aile qui pousse,
Aux oeufs blancs, au nid troubl,
Si la caille a de la mousse,
Et si la grive a du bl;

Et qui fait, pour les Orphes,
Tenir, immense et subtil,
Tout le doux monde des fes
Dans le vert bourgeon d'avril!

Si bien, que cela s'envole
Et se disperse au printemps,
Et qu'une vague aurole
Sort de tous les nids chantants!

Vois-tu, quoique notre gloire
Brille en ce que nous crons,
Et dans notre grande histoire
Pleine de grands panthons;

Quoique nous ayons des glaives,
Des temples, Chops, Babel,
Des tours, des palais, des rves,
Et des tombeaux jusqu'au ciel;

Il resterait peu de choses
A l'homme, qui vit un jour,
Si Dieu nous tait les roses,
Si Dieu nous tait l'amour!

Chelles, septembre 18...




XIX

N'ENVIONS RIEN


O femme, pense aimante
  Et coeur souffrant,
Vous trouvez la fleur charmante
  Et l'oiseau grand;

Vous enviez la pelouse
  Aux fleurs de miel;
Vous voulez que je jalouse
  L'oiseau du ciel.

Vous dites, beaut superbe
  Au front terni,
Regardant tour  tour l'herbe
  Et l'infini:

Leur existence est la bonne;
  L, tout est beau;
L, sur la fleur qui rayonne.
  Plane l'oiseau!

Prs de vous, aile bnie,
  Lys enchant,
Qu'est-ce, hlas! que le gnie
  Et la beaut?

Fleur pure, alouette agile,
  A vous le prix!
Toi, tu dpasses Virgile;
  Toi, Lycoris!

Quel vol profond dans l'air sombre!
  Quels doux parfums!--
Et des pleurs brillent sous l'ombre
  De vos cils bruns.

Oui, contemplez l'hirondelle,
  Les liserons;
Mais ne vous plaignez pas, belle,
  Car nous mourrons!

Car nous irons dans la sphre
  De l'ther pur;
La femme y sera lumire,
  Et l'homme azur;

Et les roses sont moins belles
  Que les houris;
Et les oiseaux ont moins d'ailes
  Que les esprits!

Aot 18...




XX

IL FAIT FROID


L'hiver blanchit le dur chemin.
Tes jours aux mchants sont en proie.
La bise mord ta douce main;
La haine souffle sur ta joie.

La neige emplit le noir sillon.
La lumire est diminue...--
Ferme ta porte  l'aquilon!
Ferme ta vitre  la nue!

Et puis laisse ton coeur ouvert!
Le coeur, c'est la sainte fentre.
Le soleil de brume est couvert;
Mais Dieu va rayonner peut-tre!

Doute du bonheur, fruit mortel;
Doute de l'homme plein d'envie;
Doute du prtre et de l'autel;
Mais crois  l'amour,  ma vie!

Crois  l'amour, toujours entier,
Toujours brillant sous tous les voiles!
A l'amour, tison du foyer!
A l'amour rayon des toiles!

Aime et ne dsespre pas,
Dans ton me o parfois je passe,
O mes vers chuchotent tout bas,
Laisse chaque chose  sa place.

La fidlit sans ennui,
La paix des vertus leves,
Et l'indulgence pour autrui,
ponge des fautes laves.

Dans ta pense o tout est beau,
Que rien ne tombe ou ne recule.
Fais de ton amour ton flambeau.
On s'claire de ce qui brle.

A ces dmons d'inimiti,
Oppose ta douceur sereine,
Et reverse-leur en piti
Tout ce qu'ils t'ont vomi de haine.

La haine, c'est l'hiver du coeur.
Plains-les! mais garde ton courage.
Garde ton sourire vainqueur;
Bel arc-en-ciel, sors de l'orage!

Garde ton amour ternel.
L'hiver, l'astre teint-il sa flamme?
Dieu ne retire rien du ciel,
Ne retire rien de ton me!

Dcembre 18...




XXI


Il lui disait: Vois-tu, si tous deux nous pouvions,
L'me pleine de foi, le coeur plein de rayons,
Ivres de douce extase et de mlancolie,
Rompre les mille noeuds dont la ville nous lie;
Si nous pouvions quitter ce Paris triste et fou,
Nous fuirions; nous irions quelque part, n'importe o,
Chercher loin des vains bruits, loin des haines jalouses,
Un coin o nous aurions des arbres, des pelouses;
Une maison petite avec des fleurs, un peu
De solitude, un peu de silence, un ciel bleu,
La chanson d'un oiseau qui sur le toit se pose,
De l'ombre;--et quel besoin avons-nous d'autre chose?

Juillet 18...




XXII


Aimons toujours! aimons encore!
Quand l'amour s'en va, l'espoir fuit.
L'amour, c'est le cri de l'aurore,
L'amour, c'est l'hymne de la nuit.

Ce que le flot dit aux rivages,
Ce que le vent dit aux vieux monts,
Ce que l'astre dit aux nuages,
C'est le mot ineffable: Aimons!

L'amour fait songer, vivre et croire.
Il a, pour rchauffer le coeur,
Un rayon de plus que la gloire,
Et ce rayon, c'est le bonheur!

Aime! qu'on les loue ou les blme,
Toujours les grands coeurs aimeront:
Joins cette jeunesse de l'me
A la jeunesse de ton front!

Aime, afin de charmer tes heures!
Afin qu'on voie en tes beaux yeux
Des volupts intrieures
Le sourire mystrieux!

Aimons-nous toujours davantage!
Unissons-nous mieux chaque jour.
Les arbres croissent en feuillage;
Que notre me croisse en amour!

Soyons le miroir et l'image!
Soyons la fleur et le parfum!
Les amants, qui, seuls sous l'ombrage,
Se sentent deux et ne sont qu'un!

Les potes cherchent les belles.
La femme, ange aux chastes faveurs,
Aime  rafrachir sous ses ailes
Ces grands fronts brlants et rveurs.

Venez  nous, beauts touchantes!
Viens  moi, toi, mon bien, ma loi!
Ange! viens  moi quand tu chantes,
Et, quand tu pleures, viens  moi!

Nous seuls comprenons vos extases;
Car notre esprit n'est point moqueur;
Car les potes sont les vases
O les femmes versent leur coeur.

Moi qui ne cherche dans ce monde
Que la seule ralit,
Moi qui laisse fuir comme l'onde
Tout ce qui n'est que vanit,

Je prfre, aux biens dont s'enivre
L'orgueil du soldat ou du roi,
L'ombre que tu fais sur mon livre
Quand ton front se penche sur moi.

Toute ambition allume
Dans notre esprit, brasier subtil,
Tombe en cendre ou vole en fume,
Et l'on se dit: Qu'en reste-t-il?

Tout plaisir, fleur  peine close
Dans notre avril sombre et terni,
S'effeuille et meurt, lys, myrte ou rose,
Et l'on se dit: C'est donc fini!

L'amour seul reste. O noble femme,
Si tu veux, dans ce vil sjour,
Garder ta foi, garder ton me,
Garder ton Dieu, garde l'amour!

Conserve en ton coeur, sans rien craindre,
Dusses-tu pleurer et souffrir,
La flamme qui ne peut s'teindre
Et la fleur qui ne peut mourir!

Mai 18...




XXIII

APRS L'HIVER


Tout revit, ma bien-aime!
Le ciel gris perd sa pleur;
Quand la terre est embaume,
Le coeur de l'homme est meilleur.

En haut, d'o l'amour ruisselle,
En bas, o meurt la douleur,
La mme immense tincelle
Allume l'astre et la fleur.

L'hiver fuit, saison d'alarmes,
Noir avril mystrieux
O l'pre sve des larmes
Coule, et du coeur monte aux yeux.

O douce dsutude
De souffrir et de pleurer!
Veux-tu, dans la solitude,
Nous mettre  nous adorer?

La branche au soleil se dore
Et penche, pour l'abriter,
Ses boutons qui vont clore
Sur l'oiseau qui va chanter.

L'aurore o nous nous aimmes
Semble renatre  nos yeux;
Et mai sourit dans nos mes
Comme il sourit dans les cieux.

On entend rire, on voit luire
Tous les tres tour  tour,
La nuit, les astres bruire,
Et les abeilles, le jour.

Et partout nos regards lisent,
Et, dans l'herbe et dans les nids,
De petites voix nous disent:
Les aimants sont les bnis!

L'air enivre; tu reposes
A mon cou tes bras vainqueurs.--
Sur les rosiers que de roses!
Que de soupirs dans nos coeurs!

Comme l'aube, tu me charmes;
Ta bouche et tes yeux chris
Ont, quand tu pleures, ses larmes,
Et ses perles quand tu ris.

La nature, soeur jumelle
D've et d'Adam et du jour,
Nous aime, nous berce et mle
Son mystre  notre amour.

Il suffit que tu paraisses
Pour que le ciel, t'adorant,
Te contemple; et, nos caresses,
Toute l'ombre nous les rend!

Clarts et parfums nous-mmes,
Nous baignons nos coeurs heureux
Dans les effluves suprmes
Des lments amoureux.

Et, sans qu'un souci t'oppresse,
Sans que ce soit mon tourment,
J'ai l'toile pour matresse;
Le soleil est ton amant;

Et nous donnons notre fivre
Aux fleurs o nous appuyons
Nos bouches, et notre lvre
Sent le baiser des rayons.

Juin 18...




XXIV


Que le sort, quel qu'il soit, vous trouve toujours grande!
        Que demain soit doux comme hier!
Qu'en vous,  ma beaut, jamais ne se rpande
        Le dcouragement amer,
Ni le fiel, ni l'ennui des coeurs qui se dnouent,
Ni cette cendre, hlas! que sur un front pli,
        Dans l'ombre,  petit bruit secouent
        Les froides ailes de l'oubli!

Laissez, laissez brler pour vous,  vous que j'aime!
        Mes chants dans mon me allums!
Vivez pour la nature, et le ciel, et moi-mme!
        Aprs avoir souffert, aimez!
Laissez entrer en vous, aprs nos deuils funbres,
L'aube, fille des nuits, l'amour, fils des douleurs,
        Tout ce qui luit dans les tnbres,
        Tout ce qui sourit dans les pleurs!

Octobre 18...




XXV


Je respire o tu palpites,
Tu sais;  quoi bon, hlas!
Rester l si tu me quittes,
Et vivre si tu t'en vas?

A quoi bon vivre, tant l'ombre
De cet ange qui s'enfuit!
A quoi bon, sous le ciel sombre,
N'tre plus que de la nuit?

Je suis la fleur des murailles,
Dont avril est le seul bien.
Il suffit que tu t'en ailles
Pour qu'il ne reste plus rien.

Tu m'entoures d'auroles;
Te voir est mon seul souci.
Il suffit que tu t'envoles
Pour que je m'envole aussi.

Si tu pars, mon front se penche;
Mon me au ciel, son berceau,
Fuira, car dans ta main blanche
Tu tiens ce sauvage oiseau.

Que veux-tu que je devienne,
Si je n'entends plus ton pas?
Est-ce ta vie ou la mienne
Qui s'en va? Je ne sais pas.

Quand mon courage succombe,
J'en reprends dans ton coeur pur;
Je suis comme la colombe
Qui vient boire au lac d'azur.

L'amour fait comprendre  l'me
L'univers, sombre et bni;
Et cette petite flamme
Seule claire l'infini.

Sans toi, toute la nature
N'est plus qu'un cachot ferm,
O je vais  l'aventure,
Ple et n'tant plus aim.

Sans toi, tout s'effeuille et tombe;
L'ombre emplit mon noir sourcil;
Une fte est une tombe,
La patrie est un exil.

Je t'implore et te rclame;
Ne fuis pas loin de mes maux,
O fauvette de mon me
Qui chantes dans mes rameaux!

De quoi puis-je avoir envie,
De quoi puis-je avoir effroi,
Que ferai-je de la vie,
Si tu n'es plus prs de moi?

Tu portes dans la lumire,
Tu portes dans les buissons,
Sur une aile ma prire,
Et sur l'autre mes chansons.

Que dirai-je aux champs que voile
L'inconsolable douleur?
Que ferai-je de l'toile?
Que ferai-je de la fleur?

Que dirai-je au bois morose
Qu'illuminait ta douceur?
Que rpondrai-je  la rose
Disant: O donc est ma soeur?

J'en mourrai; fuis, si tu l'oses.
A quoi bon, jours rvolus!
Regarder toutes ces choses
Qu'elle ne regarde plus?

Que ferai-je de la lyre,
De la vertu, du destin?
Hlas! et, sans ton sourire,
Que ferai-je du matin?

Que ferai-je seul, farouche,
Sans toi, du jour et des cieux,
De mes baisers sans ta bouche,
Et de mes pleurs sans tes yeux!

Aot 18...




XXVI

CRPUSCULE


L'tang mystrieux, suaire aux blanches moires,
Frissonne; au fond du bois, la clairire apparat;
Les arbres sont profonds et les branches sont noires;
Avez-vous vu Vnus  travers la fort?

Avez-vous vu Vnus au sommet des collines?
Vous qui passez dans l'ombre, tes-vous des amants?
Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines;
L'herbe s'veille et parle aux spulcres dormants.

Que dit-il, le brin d'herbe? et que rpond la tombe?
Aimez, vous qui vivez! on a froid sous les ifs.
Lvre, cherche la bouche! aimez-vous! la nuit tombe;
Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.

Dieu veut qu'on ait aim. Vivez! faites envie,
O couples qui passez sous le vert coudrier.
Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,
On emporta d'amour, on l'emploie  prier.

Les mortes d'aujourd'hui furent jadis les belles.
Le ver luisant dans l'ombre erre avec son flambeau.
Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles,
Le brin d'herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.

La forme d'un toit noir dessine une chaumire;
On entend dans les prs le pas lourd du faucheur;
L'toile aux cieux, ainsi qu'une fleur de lumire,
Ouvre et fait rayonner sa splendide fracheur.

Aimez-vous! c'est le mois o les fraises sont mres.
L'ange du soir rveur, qui flotte dans les vents,
Mle, en les emportant sur ses ailes obscures,
Les prires des morts aux baisers des vivants.

Chelles, aot 18...




XXVII

LA NICHE SOUS LE PORTAIL


Oui, va prier  l'glise,
Va; mais regarde en passant,
Sous la vieille vote grise,
Ce petit nid innocent.

Aux grands temples o l'on prie,
Le martinet, frais et pur,
Suspend la maonnerie
Qui contient le plus d'azur.

La couve est dans la mousse
Du portail qui s'attendrit;
Elle sent la chaleur douce
Des ailes de Jsus-Christ.

L'glise, o l'ombre flamboie,
Vibre, mue  ce doux bruit;
Les oiseaux sont pleins de joie,
La pierre est pleine de nuit.

Les saints, graves personnages
Sous les porches palpitants,
Aiment ces doux voisinages
Du baiser et du printemps.

Les vierges et les prophtes
Se penchent dans l'pre tour,
Sur ces ruches d'oiseaux faites
Pour le divin miel amour.

L'oiseau se perche sur l'ange;
L'aptre rit sous l'arceau.
Bonjour, saint! dit la msange.
Le saint dit: Bonjour, oiseau!

Les cathdrales sont belles
Et hautes sous le ciel bleu;
Mais le nid des hirondelles
Est l'difice de Dieu.

Lagny, juin 18...




XXVIII

UN SOIR
QUE JE REGARDAIS LE CIEL


Elle me dit, un soir, en souriant:
--Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse
Le jour qui fuit, ou l'ombre qui s'abaisse,
Ou l'astre d'or qui monte  l'orient?
Que font vos yeux l-haut? je les rclame.
Quittez le ciel; regardez dans mon me!

Dans ce ciel vaste, ombre o vous vous plaisez,
O vos regards dmesurs vont lire,
Qu'apprendrez-vous qui vaille mon sourire?
Qu'apprendras-tu qui vaille nos baisers?
Oh! de mon coeur lve les chastes voiles.
Si tu savais comme il est plein d'toiles!

Que de soleils! vois-tu, quand nous aimons,
Tout est en nous un radieux spectacle.
Le dvouement, rayonnant sur l'obstacle,
Vaut bien Vnus qui brille sur les monts.
Le vaste azur n'est rien, je te l'atteste;
Le ciel que j'ai dans l'me est plus cleste!

C'est beau de voir un astre s'allumer.
Le monde est plein de merveilleuses choses.
Douce est l'aurore, et douces sont les roses.
Rien n'est si doux que le charme d'aimer!
La clart vraie et la meilleure flamme,
C'est le rayon qui va de l'me  l'me!

L'amour vaut mieux, au fond des antres frais,
Que ces soleils qu'on ignore et qu'on nomme.
Dieu mit, sachant ce qui convient  l'homme,
Le ciel bien loin et la femme tout prs.
Il dit  ceux qui scrutent l'azur sombre:
Vivez! aimez! le reste, c'est mon ombre!

Aimons! c'est tout. Et Dieu le veut ainsi.
Laisse ton ciel que de froids rayons dorent!
Tu trouveras, dans deux yeux qui t'adorent,
Plus de beaut, plus de lumire aussi!
Aimer, c'est voir, sentir, rver, comprendre.
L'esprit plus grand s'ajoute au coeur plus tendre.

Viens! bien-aim! n'entends-tu pas toujours
Dans nos transports une harmonie trange?
Autour de nous la nature se change
En une lyre et chante nos amours!
Viens! aimons-nous! errons sur la pelouse.
Ne songe plus au ciel! j'en suis jalouse!--

Ma bien-aime ainsi tout bas parlait,
Avec son front pos sur sa main blanche,
Et l'oeil rveur d'un ange qui se penche,
Et sa voix grave, et cet air qui me plat;
Belle et tranquille, et de me voir charme,
Ainsi tout bas parlait ma bien-aime.

Nos coeurs battaient; l'extase m'touffait;
Les fleurs du soir entr'ouvraient leurs corolles....
Qu'avez-vous fait, arbres, de nos paroles?
De nos soupirs, rochers, qu'avez-vous fait?
C'est un destin bien triste que le ntre,
Puisqu'un tel jour s'envole comme un autre!

O souvenir! trsor dans l'ombre accru!
Sombre horizon des anciennes penses!
Chre lueur des choses clipses!
Rayonnement du pass disparu!
Comme du seuil et du dehors d'un temple,
L'oeil de l'esprit en rvant vous contemple!

Quand les beaux jours font place aux jours amers,
De tout bonheur il faut quitter l'ide;
Quand l'esprance est tout  fait vide,
Laissons tomber la coupe au fond des mers.
L'oubli! l'oubli! c'est l'onde o tout se noie;
C'est la mer sombre o l'on jette sa joie.

Montf., septembre, 18...--Brux..., janvier 18...




LIVRE TROISIME

LES LUTTES ET LES RVES




I

CRIT SUR UN EXEMPLAIRE
DE LA DIVINA COMMEDIA


Un soir, dans le chemin je vis passer un homme
Vtu d'un grand manteau comme un consul de Rome,
Et qui me semblait noir sur la clart des cieux.
Ce passant s'arrta, fixant sur moi ses yeux
Brillants, et si profonds, qu'ils en taient sauvages,
Et me dit: J'ai d'abord t, dans les vieux ges,
Une haute montagne emplissant l'horizon;
Puis, me encore aveugle et brisant ma prison,
Je montai d'un degr dans l'chelle des tres,
Je fus un chne, et j'eus des autels et des prtres,
Et je jetai des bruits tranges dans les airs;
Puis je fus un lion rvant dans les dserts,
Parlant  la nuit sombre avec sa voix grondante;
Maintenant, je suis homme, et je m'appelle Dante.

Juillet 1843.




II

MELANCHOLIA


coutez. Une femme au profil dcharn,
Maigre, blme, portant un enfant tonn,
Est l qui se lamente au milieu de la rue.
La foule, pour l'entendre, autour d'elle se rue.
Elle accuse quelqu'un, une autre femme, ou bien
Son mari. Ses enfants ont faim. Elle n'a rien;
Pas d'argent; pas de pain;  peine un lit de paille.
L'homme est au cabaret pendant qu'elle travaille.
Elle pleure, et s'en va. Quand ce spectre a pass,
O penseurs, au milieu de ce groupe amass,
Qui vient de voir le fond d'un coeur qui se dchire,
Qu'entendez-vous toujours? Un long clat de rire.

Cette fille au doux front a cru peut-tre, un jour,
Avoir droit au bonheur,  la joie,  l'amour.
Mais elle est seule, elle est sans parents, pauvre fille!
Seule!--n'importe! elle a du courage, une aiguille!
Elle travaille, et peut gagner dans son rduit,
En travaillant le jour, en travaillant la nuit,
Un peu de pain, un gte, une jupe de toile.
Le soir, elle regarde en rvant quelque toile,
Et chante au bord du toit tant que dure l't.
Mais l'hiver vient. Il fait bien froid, en vrit,
Dans ce logis mal clos tout en haut de la rampe;
Les jours sont courts, il faut allumer une lampe;
L'huile est chre, le bois est cher, le pain est cher.
O jeunesse! printemps! aube! en proie  l'hiver!
La faim passe bientt sa griffe sous la porte,
Dcroche un vieux manteau, saisit la montre, emporte
Les meubles, prend enfin quelque humble bague d'or;
Tout est vendu! L'enfant travaille et lutte encor;
Elle est honnte; mais elle a, quand elle veille,
La misre, dmon, qui lui parle  l'oreille.
L'ouvrage manque, hlas! cela se voit souvent.
Que devenir? Un jour,  jour sombre! elle vend
La pauvre croix d'honneur de son vieux pre, et pleure;
Elle tousse, elle a froid. Il faut donc qu'elle meure!
A dix-sept ans! grand Dieu! mais que faire?...--Voil
Ce qui fait qu'un matin la douce fille alla
Droit au gouffre, et qu'enfin,  prsent, ce qui monte
A son front, ce n'est plus la pudeur, c'est la honte.
Hlas, et maintenant, deuil et pleurs ternels!
C'est fini. Les enfants, ces innocents cruels,
La suivent dans la rue avec des cris de joie.
Malheureuse! elle trane une robe de soie,
Elle chante, elle rit... ah! pauvre me aux abois!
Et le peuple svre, avec sa grande voix,
Souffle qui courbe un homme et qui brise une femme,
Lui dit quand elle vient: C'est toi? Va-t'en, infme!

Un homme s'est fait riche en vendant  faux poids;
La loi le fait jur. L'hiver, dans les temps froids,
Un pauvre a pris un pain pour nourrir sa famille.
Regardez cette salle o le peuple fourmille;
Ce riche y vient juger ce pauvre. coutez bien.
C'est juste, puisque l'un a tout et l'autre rien.
Ce juge,--ce marchand,--fch de perdre une heure,
Jette un regard distrait sur cet homme qui pleure,
L'envoie au bagne, et part pour sa maison des champs.
Tous s'en vont en disant: C'est bien! bons et mchants,
Et rien ne reste l qu'un Christ pensif et ple,
Levant les bras au ciel dans le fond de la salle.

Un homme de gnie apparat. Il est doux,
Il est fort, il est grand; il est utile  tous;
Comme l'aube au-dessus de l'ocan qui roule,
Il dore d'un rayon tous les fronts de la foule;
Il luit; le jour qu'il jette est un jour clatant;
Il apporte une ide au sicle qui l'attend;
Il fait son oeuvre; il veut des choses ncessaires,
Agrandir les esprits, amoindrir les misres;
Heureux, dans ses travaux dont les cieux sont tmoins,
Si l'on pense un peu plus, si l'on souffre un peu moins!
Il vient.--Certes, on le va couronner!--On le hue!
Scribes, savants, rhteurs, les salons, la cohue,
Ceux qui n'ignorent rien, ceux qui doutent de tout,
Ceux qui flattent le roi, ceux qui flattent l'gout,
Tous hurlent  la fois et font un bruit sinistre.
Si c'est un orateur ou si c'est un ministre,
On le siffle. Si c'est un pote, il entend
Ce choeur: Absurde! faux! monstrueux! rvoltant!
Lui, cependant, tandis qu'on bave sur sa palme,
Debout, les bras croiss, le front lev, l'oeil calme,
Il contemple, serein, l'idal et le beau;
Il rve; et, par moments, il secoue un flambeau
Qui, sous ses pieds, dans l'ombre, blouissant la haine,
claire tout  coup le fond de l'me humaine;
Ou, ministre, il prodigue et ses nuits et ses jours;
Orateur, il entasse efforts, travaux, discours;
Il marche, il lutte! Hlas! l'injure ardente et triste,
A chaque pas qu'il fait, se transforme et persiste.
Nul abri. Ce serait un ennemi public,
Un monstre fabuleux, dragon ou basilic,
Qu'il serait moins traqu de toutes les manires,
Moins entour de gens arms de grosses pierres,
Moins ha!--Pour eux tous et pour ceux qui viendront,
Il va semant la gloire, il recueille l'affront.
Le progrs est son but, le bien est sa boussole;
Pilote, sur l'avant du navire il s'isole;
Tout marin, pour dompter les vents et les courants,
Met tour  tour le cap sur des points diffrents,
Et, pour mieux arriver, dvie en apparence;
Il fait de mme; aussi blme et cris; l'ignorance
Sait tout, dnonce tout; il allait vers le nord,
Il avait tort; il va vers le sud, il a tort;
Si le temps devient noir, que de rage et de joie!
Cependant, sous le faix sa tte  la fin ploie,
L'ge vient, il couvait un mal profond et lent,
Il meurt. L'envie alors, ce dmon vigilant,
Accourt, le reconnat, lui ferme la paupire,
Prend soin de le clouer de ses mains dans la bire,
Se penche, coute, pie en cette sombre nuit
S'il est vraiment bien mort, s'il ne fait pas de bruit,
S'il ne peut plus savoir de quel nom on le nomme
Et, s'essuyant les yeux, dit: C'tait un grand homme!

O vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit?
Ces doux tres pensifs, que la livre maigrit?
Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules?
Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules;
Ils vont, de l'aube au soir, faire ternellement
Dans la mme prison le mme mouvement.
Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
Monstre hideux qui mche on ne sait quoi dans l'ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
Jamais on ne s'arrte et jamais on ne joue.
Aussi quelle pleur! la cendre est sur leur joue.
Il fait  peine jour, ils sont dj bien las.
Ils ne comprennent rien  leur destin, hlas!
Ils semblent dire  Dieu: Petits comme nous sommes,
Notre pre, voyez ce que nous font les hommes!
O servitude infme impose  l'enfant!
Rachitisme! travail dont le souffle touffant
Dfait ce qu'a fait Dieu: qui tue, oeuvre insense,
La beaut sur les fronts, dans les coeurs la pense,
Et qui ferait--c'est l son fruit le plus certain--
D'Apollon un bossu, de Voltaire un crtin!

Travail mauvais qui prend l'ge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse en crant la misre,
Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil!
Progrs dont on demande: O va-t-il? que veut-il?
Qui brise la jeunesse en fleur! qui donne, en somme,
Une me  la machine et la retire  l'homme!
Que ce travail, ha des mres, soit maudit!
Maudit comme le vice o l'on s'abtardit,
Maudit comme l'opprobre et comme le blasphme!
O Dieu! qu'il soit maudit au nom du travail mme,
Au nom du vrai travail, saint, fcond, gnreux,
Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux!

Le pesant chariot porte une norme pierre;
Le limonier, suant du mors  la croupire,
Tire, et le roulier fouette, et le pav glissant
Monte, et le cheval triste a le poitrail en sang.
Il tire, trane, geint, tire encore et s'arrte;
Le fouet noir tourbillonne au-dessus de sa tte;
C'est lundi; l'homme hier buvait aux Porcherons
Un vin plein de fureur, de cris et de jurons;
Oh! quelle est donc la loi formidable qui livre
L'tre  l'tre, et la bte effare  l'homme ivre!
L'animal perdu ne peut plus faire un pas;
Il sent l'ombre sur lui peser; il ne sait pas,
Sous le bloc qui l'crase et le fouet qui l'assomme,
Ce que lui veut la pierre et ce que lui veut l'homme.
Et le roulier n'est plus qu'un orage de coups
Tombant sur ce forat qui trane des licous,
Qui souffre et ne connat ni repos ni dimanche.
Si la corde se casse, il frappe avec le manche,
Et, si le fouet se casse, il frappe avec le pi;
Et le cheval, tremblant, hagard, estropi,
Baisse son cou lugubre et sa tte gare;
On entend, sous les coups de la botte ferre,
Sonner le ventre nu du pauvre tre muet!
Il rle; tout  l'heure encore il remuait;
Mais il ne bouge plus, et sa force est finie;
Et les coups furieux pleuvent; son agonie
Tente un dernier effort; son pied fait un cart,
Il tombe, et le voil bris sous le brancard;
Et, dans l'ombre, pendant que son bourreau redouble,
Il regarde Quelqu'un de sa prunelle trouble;
Et l'on voit lentement s'teindre, humble et terni,
Son oeil plein des stupeurs sombres de l'infini,
O luit vaguement l'me effrayante des choses.
Hlas!

      Cet avocat plaide toutes les causes;
Il rit des gnreux qui dsirent savoir
Si blanc n'a pas raison avant de dire noir;
Calme, en sa conscience il met ce qu'il rencontre,
Ou le sac d'argent Pour, ou le sac d'argent Contre;
Le sac pse pour lui ce que la cause vaut.
Embusqu, plume au poing, dans un journal dvot,
Comme un bandit tuerait, cet crivain diffame.
La foule hait cet homme et proscrit cette femme;
Ils sont maudits. Quel est leur crime? Ils ont aim.
L'opinion rampante accable l'opprim,
Et, chatte aux pieds des forts, pour le faible est tigresse.
De l'inventeur mourant le parasite engraisse.
Le monde parle, assure, affirme, jure, ment,
Triche, et rit d'escroquer la dupe Dvouement.
Le puissant resplendit et du destin se joue;
Derrire lui, tandis qu'il marche et fait la roue,
Sa fiente panouie engendre son flatteur.
Les nains sont ddaigneux de toute leur hauteur.
O hideux coin de rue o le chiffonnier morne
Va, tenant  la main sa lanterne de corne,
Vos tas d'ordures sont moins noirs que les vivants!
Qui, des vents ou des coeurs, est le plus sr? Les vents.
Cet homme ne croit rien et fait semblant de croire;
Il a l'oeil clair, le front gracieux, l'me noire;
Il se courbe; il sera votre matre demain.

Tu casses des cailloux, vieillard, sur le chemin;
Ton feutre humble et trou s'ouvre  l'air qui le mouille;
Sous la pluie et le temps ton crne nu se rouille;
Le chaud est ton tyran, le froid est ton bourreau;
Ton vieux corps grelottant tremble sous ton sarrau;
Ta cahute, au niveau du foss de la route,
Offre son toit de mousse  la chvre qui broute;
Tu gagnes dans ton jour juste assez de pain noir
Pour manger le matin et pour jener le soir;
Et, fantme suspect devant qui l'on recule,
Regard de travers quand vient le crpuscule,
Pauvre au point d'alarmer les allants et venants,
Frre sombre et pensif des arbres frissonnants,
Tu laisses choir tes ans ainsi qu'eux leur feuillage;
Autrefois, homme alors dans la force de l'ge,
Quand tu vis que l'Europe implacable venait,
Et menaait Paris et notre aube qui nat,
Et, mer d'hommes, roulait vers la France effare,
Et le Russe et le Hun sur la terre sacre
Se ruer, et le nord revomir Attila,
Tu te levas, tu pris ta fourche; en ces temps-l,
Tu fus, devant les rois qui tenaient la campagne,
Un des grands paysans de la grande Champagne.
C'est bien. Mais, vois, l-bas, le long du vert sillon,
Une calche arrive, et, comme un tourbillon,
Dans la poudre du soir qu' ton front tu secoues,
Mle l'clair du fouet au tonnerre des roues.
Un homme y dort. Vieillard, chapeau bas! Ce passant
Fit sa fortune  l'heure o tu versais ton sang;
Il jouait  la baisse, et montait  mesure
Que notre chute tait plus profonde et plus sre;
Il fallait un vautour  nos morts; il le fut;
Il fit, travailleur pre et toujours  l'afft,
Suer  nos malheurs des chteaux et des rentes;
Moscou remplit ses prs de meules odorantes;
Pour lui, Leipsick payait des chiens et des valets,
Et la Brsina charriait un palais;
Pour lui, pour que cet homme ait des fleurs, des charmilles,
Des parcs dans Paris mme ouvrant leurs larges grilles,
Des jardins o l'on voit le cygne errer sur l'eau,
Un million joyeux sortit de Waterloo;
Si bien que du dsastre il a fait sa victoire,
Et que, pour la manger, et la tordre, et la boire,
Ce Shaylock, avec le sabre de Blucher,
A coup sur la France une livre de chair.
Or, de vous deux, c'est toi qu'on hait, lui qu'on vnre;
Vieillard, tu n'es qu'un gueux, et ce millionnaire,
C'est l'honnte homme. Allons, debout, et chapeau bas!

Les carrefours sont pleins de chocs et de combats.
Les multitudes vont et viennent dans les rues.
Foules! sillons creuss par ces mornes charrues:
Nuit, douleur, deuil! champ triste o souvent a germ
Un pi qui fait peur  ceux qui l'ont sem!
Vie et mort! onde o l'hydre  l'infini s'enlace!
Peuple ocan jetant l'cume populace!
L sont tous les chaos et toutes les grandeurs;
L, fauve, avec ses maux, ses horreurs, ses laideurs,
Ses larves, dsespoirs, haines, dsirs, souffrances,
Qu'on distingue  travers de vagues transparences,
Ses rudes apptits, redoutables aimants,
Ses prostitutions, ses avilissements,
Et la fatalit de ses moeurs imperdables,
La misre paissit ses couches formidables.
Les malheureux sont l, dans le malheur reclus.
L'indigence, flux noir, l'ignorance, reflux,
Montent, mare affreuse, et, parmi les dcombres,
Roulent l'obscur filet des pnalits sombres.
Le besoin fuit le mal qui le tente et le suit,
Et l'homme cherche l'homme  ttons; il fait nuit;
Les petits enfants nus tendent leurs mains funbres;
Le crime, antre bant, s'ouvre dans ces tnbres;
Le vent secoue et pousse, en ses froids tourbillons,
Les mes en lambeaux dans les corps en haillons;
Pas de coeur o ne croisse une aveugle chimre.
Qui grince des dents? L'homme. Et qui pleure? La mre.
Qui sanglote? La vierge aux yeux hagards et doux.
Qui dit: J'ai froid? L'aeule. Et qui dit: J'ai faim? Tous!
Et le fond est horreur, et la surface est joie.
Au-dessus de la faim, le festin qui flamboie,
Et sur le ple amas des cris et des douleurs,
Les chansons et le rire et les chapeaux de fleurs!
Ceux-l sont les heureux. Ils n'ont qu'une pense:
A quel nant jeter la journe insense?
Chiens, voitures, chevaux! centre au reflet vermeil!
Poussire dont les grains semblent d'or au soleil!
Leur vie est aux plaisirs sans fin, sans but, sans trve,
Et se passe  tcher d'oublier dans un rve
L'enfer au-dessous d'eux et le ciel au-dessus.
Quand on voile Lazare, on efface Jsus.
Ils ne regardent pas dans les ombres moroses.
Ils n'admettent que l'air tout parfum de roses,
La volupt, l'orgueil, l'ivresse, et le laquais
Ce spectre galonn du pauvre,  leurs banquets.
Les fleurs couvrent les seins et dbordent des vases.
Le bal, tout frissonnant de souffles et d'extases,
Rayonne, tourdissant ce qui s'vanouit;
den trange fait de lumire et de nuit.
Les lustres aux plafonds laissent pendre leurs flammes,
Et semblent la racine ardente et pleine d'mes
De quelque arbre cleste panoui plus haut.
Noir paradis dansant sur l'immense cachot!
Ils savourent, ravis, l'blouissement sombre
Des beauts, des splendeurs, des quadrilles sans nombre,
Des couples, des amours, des yeux bleus, des yeux noirs.
Les valses, visions, passent dans les miroirs.
Parfois, comme aux forts la fuite des cavales,
Les galops effrns courent; par intervalles,
Le bal reprend haleine; on s'interrompt, on fuit,
On erre, deux  deux, sous les arbres sans bruit;
Puis, folle, et rappelant les ombres loignes;
La musique, jetant les notes  poignes,
Revient, et les regards s'allument, et l'archet,
Bondissant, ressaisit la foule qui marchait.
O dlire! et d'encens et de bruit enivres,
L'heure emporte en riant les rapides soires,
Et les nuits et les jours, feuilles mortes des deux.
D'autres, toute la nuit, roulent les ds joyeux,
Ou bien, pre, et mlant les cartes qu'ils caressent,
O des spectres riants ou sanglants apparaissent,
Leur soif de l'or, penche autour d'un tapis vert,
Jusqu' ce qu'au volet le jour bille entr'ouvert,
Poursuit le pharaon, le lansquenet ou l'hombre,
Et, pendant qu'on gmit et qu'on frmit dans l'ombre,
Pendant que les greniers grelottent sous les toits,
Que les fleuves, passants pleins de lugubres voix,
Heurtent aux grands quais blancs les glaons qu'ils charrient.
Tous ces hommes contents de vivre, boivent, rient,
Chantent; et, par moments, on voit, au-dessus d'eux,
Deux poteaux soutenant un triangle hideux,
Qui sortent lentement du noir pav des villes...--

O forts! bois profonds! solitudes! asiles!

Paris, juillet 1838.




III

SATURNE


I

Il est des jours de brume et de lumire vague,
O l'homme, que la vie  chaque instant confond,
tudiant la plante, ou l'toile, ou la vague,
S'accoude au bord croulant du problme sans fond;

O le songeur, pareil aux antiques augures,
Cherchant Dieu, que jadis plus d'un voyant surprit,
Mdite en regardant fixement les figures
        Qu'on a dans l'ombre de l'esprit;

O, comme en s'veillant on voit, en reflets sombres.
Des spectres du dehors errer sur le plafond,
Il sonde le destin, et contemple les ombres
Que nos rves jets parmi les choses font!

Des heures o, pourvu qu'on ait  sa fentre
Une montagne, un bois, l'ocan qui dit tout,
Le jour prt  mourir ou l'aube prte  natre,
        En soi-mme on voit tout  coup

Sur l'amour, sur les biens qui tous nous abandonnent,
Sur l'homme, masque vide et fantme rieur,
clore des clarts effrayantes qui donnent
Des blouissements  l'oeil intrieur;

De sorte qu'une fois que ces visions glissent
Devant notre paupire en ce vallon d'exil,
Elles n'en sortent plus et pour jamais emplissent
        L'arcade sombre du sourcil!


II

Donc, puisque j'ai parl de ces heures de doute
O l'on trouve le calme et l'autre le remords,
Je ne cacherai pas au peuple qui m'coute
Que je songe souvent  ce que font les morts;

Et que j'en suis venu--tant la nuit toile
A fatigu de fois mes regards et mes voeux,
Et tant une pense inquite est mle
        Aux racines de mes cheveux!--

A croire qu' la mort, continuant sa route,
L'me, se souvenant de son humanit,
Envole  jamais sous la cleste vote,
A franchir l'infini passait l'ternit!

Et que les morts voyaient l'extase et la prire,
Nos deux rayons, pour eux grandir bien plus encore,
Et qu'ils taient pareils  la mouche ouvrire,
        Au vol rayonnant, aux pieds d'or,

Qui, visitant les fleurs pleines de chastes gouttes,
Semble une me visible en ce monde rel,
Et, leur disant tout bas quelque mystre  toutes,
Leur laisse le parfum en leur prenant le miel!

Et qu'ainsi, faits vivants par le spulcre mme,
Nous irions tous un jour, dans l'espace vermeil,
Lire l'oeuvre infinie et l'ternel pome,
        Vers  vers, soleil  soleil!

Admirer tout systme en ses formes fcondes,
Toute cration dans sa varit,
Et, comparant  Dieu chaque face des mondes,
Avec l'me de tout confronter leur beaut!

Et que chacun ferait ce voyage des mes,
Pourvu qu'il ait souffert, pourvu qu'il ait pleur.
Tous! hormis les mchants, dont les esprits infmes
        Sont comme un livre dchir.

Ceux-l, Saturne, un globe horrible et solitaire,
Les prendra pour le temps o Dieu voudra punir,
Chtis  la fois par le ciel et la terre,
Par l'aspiration et par le souvenir!


III

Saturne! sphre norme! astre aux aspects funbres!
Bagne du ciel! prison dont le soupirail luit!
Monde en proie  la brume, aux souffles, aux tnbres!
        Enfer fait d'hiver et de nuit!

Son atmosphre flotte en zones tortueuses.
Deux anneaux flamboyants, tournant avec fureur,
Font, dans son ciel d'airain, deux arches monstrueuses
D'o tombe une ternelle et profonde terreur.

Ainsi qu'une araigne au centre de sa toile,
Il tient sept lunes d'or qu'il lie  ses essieux;
Pour lui, notre soleil, qui n'est plus qu'une toile,
        Se perd, sinistre, au fond des cieux!

Les autres univers, l'entrevoyant dans l'ombre,
Se sont pouvants de ce globe hideux.
Tremblants, ils l'ont peupl de chimres sans nombre,
En le voyant errer formidable autour d'eux!


IV

Oh! ce serait vraiment un mystre sublime
Que ce ciel si profond, si lumineux, si beau,
Qui flamboie  nos yeux ouvert comme un abme,
        Ft l'intrieur du tombeau!

Que tout se rvlt  nos paupires closes!
Que, morts, ces grands destins nous fussent rservs!...
Qu'en est-il de ce rve et de bien d'autres choses?
Il est certain, Seigneur, que seul vous le savez.


V

Il est certain aussi que, jadis, sur la terre,
Le patriarche, mu d'un redoutable effroi,
Et les saints qui peuplaient la Thbade austre
        Ont fait des songes comme moi;

Que, dans sa solitude auguste, le prophte
Voyait, pour son regard plein d'tranges rayons,
Par la mme flure aux ralits faite,
S'ouvrir le monde obscur des ples visions;

Et qu' l'heure o le jour devant la nuit recule,
Ces sages que jamais l'homme, hlas! ne comprit,
Mlaient, silencieux, au morne crpuscule
        Le trouble de leur sombre esprit;

Tandis que l'eau sortait des sources cristallines,
Et que les grands lions, de moments en moments,
Vaguement apparus au sommet des collines,
Poussaient dans le dsert de longs rugissements!

Avril 1839.




IV

CRIT AU BAS D'UN CRUCIFIX


Vous qui pleurez, venez  ce Dieu, car il pleure.
Vous qui souffrez, venez  lui, car il gurit.
Vous qui tremblez, venez  lui, car il sourit.
Vous qui passez, venez  lui, car il demeure.

Mars 1842.




V

QUIA PULVIS ES


      Ceux-ci partent, ceux-l demeurent.
Sous le sombre aquilon, dont les mille voix pleurent,
Poussire et genre humain, tout s'envole  la fois.
Hlas! le mme vent souffle, en l'ombre o nous sommes,
      Sur toutes les ttes des hommes,
      Sur toutes les feuilles des bois.

      Ceux qui restent  ceux qui passent
Disent:--Infortuns! dj vos fronts s'effacent.
Quoi! vous n'entendrez plus la parole et le bruit!
Quoi! vous ne verrez plus ni le ciel ni les arbres!
      Vous allez dormir sous les marbres!
      Vous allez tomber dans la nuit!--

      Ceux qui passent  ceux qui restent
Disent:--Vous n'avez rien  vous! vos pleurs l'attestent!
Pour vous, gloire et bonheur sont des mots dcevants,
Dieu donne aux morts les biens rels, les vrais royaumes.
      Vivants! vous tes des fantmes;
      C'est nous qui sommes les vivants!--

Fvrier 1843




VI

LA SOURCE


Un lion habitait prs d'une source; un aigle
          Y venait boire aussi.
Or, deux hros, un jour, deux rois--souvent Dieu rgle
          La destine ainsi--

Vinrent  cette source o des palmiers attirent
          Le passant hasardeux,
Et, s'tant reconnus, ces hommes se battirent
          Et tombrent tous deux.

L'aigle, comme ils mouraient, vint planer sur leurs ttes,
          Et leur dit, rayonnant:
--Vous trouviez l'univers trop petit, et vous n'tes
          Qu'une ombre maintenant!

O princes! et vos os, hier pleins de jeunesse,
          Ne seront plus demain
Que des cailloux mls, sans qu'on les reconnaisse,
          Aux pierres du chemin!

Insenss!  quoi bon cette guerre pre et rude,
          Ce duel, ce talion!...--
Je vis en paix, moi, l'aigle, en cette solitude
          Avec lui, le lion.

Nous venons tous deux boire  la mme fontaine,
          Rois dans les mmes lieux;
Je lui laisse le bois, la montagne et la plaine,
          Et je garde les cieux.

Octobre 1846.




VII

LA STATUE


Quand l'empire romain tomba dsespr,
--Car,  Rome, l'abme o Carthage a sombr
    Attendait que tu la suivisses!--
Quand, n'ayant rien en lui de grand qu'il n'et bris,
Ce monde agonisa, triste, ayant puis
    Tous les Csars et tous les vices;

Quand il expira, vide et riche comme Tyr;
Tas d'esclaves ayant pour gloire de sentir
      Le pied du matre sur leurs nuques;
Ivre de vin, de sang et d'or; continuant
Caton par Tigellin, l'astre par le nant,
      Et les gants par les eunuques;

Ce fut un noir spectacle et dont on s'enfuyait.
Le ple cnobite y songeait, inquiet,
      Dans les antres visionnaires;
Et, pendant trois cents ans, dans l'ombre on entendit
Sur ce monde damn, sur ce festin maudit,
Un croulement de tonnerres.

Et Luxure, Paresse, Envie, Orgie, Orgueil,
Avarice et Colre, au-dessus de ce deuil,
      Planrent avec des hues;
Et, comme des clairs sous le plafond des soirs,
Les glaives monstrueux des sept archanges noirs
      Flamboyrent dans les nues.

Juvnal, qui peignit ce gouffre universel,
Est statue aujourd'hui; la statue est de sel,
      Seule sous le nocturne dme;
Pas un arbre  ses pieds; pas d'herbe et de rameaux
Et dans son oeil sinistre on lit ces sombres mots:
      Pour avoir regard Sodme.

Fvrier 1843.




VIII


Je lisais. Que lisais-je? Oh! le vieux livre austre,
Le pome ternel!--La Bible?--Non, la terre.
Platon, tous les matins, quand revit le ciel bleu,
Lisait les vers d'Homre, et moi les fleurs de Dieu.
J'ple les buissons, les brins d'herbe, les sources;
Et je n'ai pas besoin d'emporter dans mes courses
Mon livre sous mon bras, car je l'ai sous mes pieds.
Je m'en vais devant moi dans les lieux non frays,
Et j'tudie  fond le texte, et je me penche,
Cherchant  dchiffrer la corolle et la branche.
Donc, courb,--c'est ainsi qu'en marchant je traduis
La lumire en ide, en syllabes les bruits,--
J'tais en train de lire un champ, page fleurie.
Je fus interrompu dans cette rverie;
Un doux martinet noir avec un ventre blanc
Me parlait; il disait:--O pauvre homme, tremblant
Entre le doute morne et la foi qui dlivre,
Je t'approuve. Il est bon de lire dans ce livre.
Lis toujours, lis sans cesse,  penseur agit,
Et que les champs profonds t'emplissent de clart!
Il est sain de toujours feuilleter la nature,
Car c'est la grande lettre et la grande criture;
Car la terre, cantique o nous nous abmons,
A pour versets les bois et pour strophes les monts!
Lis. Il n'est rien dans tout ce que peut sonder l'homme
Qui, bien questionn par l'me, ne se nomme.
Mdite. Tout est plein de jour, mme la nuit;
Et tout ce qui travaille, claire, aime ou dtruit,
A des rayons: la roue au dur moyeu, l'toile,
La fleur, et l'araigne au centre de sa toile.
Rends-toi compte de Dieu. Comprendre, c'est aimer.
Les plaines o le ciel aide l'herbe  germer,
L'eau, les prs, sont autant de phrases o le sage
Voit serpenter des sens qu'il saisit au passage.
Marche au vrai. Le rel, c'est le juste, vois-tu;
Et voir la vrit, c'est trouver la vertu.
Bien lire l'univers, c'est bien lire la vie.
Le monde est l'oeuvre o rien ne ment et ne dvie,
Et dont les mots sacrs rpandent de l'encens.
L'homme injuste est celui qui fait des contre-sens.
Oui, la cration tout entire, les choses,
Les tres, les rapports, les lments, les causes,
Rameaux dont le ciel clair perce le rseau noir,
L'arabesque des bois sur les cuivres du soir,
La bte, le rocher, l'pi d'or, l'aile peinte,
Tout cet ensemble obscur, vgtation sainte,
Compose en se croisant ce chiffre norme: DIEU.
L'ternel est crit dans ce qui dure peu;
Toute l'immensit, sombre, bleue, toile,
Traverse l'humble fleur, du penseur contemple;
On voit les champs, mais c'est de Dieu qu'on s'blouit.
Le lys que tu comprends en toi s'panouit;
Les roses que tu lis s'ajoutent  ton me.
Les fleurs chastes, d'o sort une invisible flamme,
Sont les conseils que Dieu sme sur le chemin;
C'est l'me qui les doit cueillir, et non la main.
Ainsi tu fais; aussi l'aube est sur ton front sombre;
Aussi tu deviens bon, juste et sage; et dans l'ombre
Tu reprends la candeur sublime du berceau.--
Je rpondis:--Hlas! tu te trompes, oiseau.
Ma chair, faite de cendre,  chaque instant succombe;
Mon me ne sera blanche que dans la tombe;
Car l'homme, quoi qu'il fasse, est aveugle ou mchant.
Et je continuai la lecture du champ.

Juillet 1833.




IX


Jeune fille, la grce emplit tes dix-sept ans.
Ton regard dit: Matin, et ton front dit: Printemps.
Il semble que ta main porte un lys invisible.
Don Juan te voit passer et murmure: Impossible!
Sois belle. Sois bnie, enfant, dans ta beaut.
La nature s'gaye  toute ta clart;
Tu fais une lueur sous les arbres; la gupe
Touche ta joue en fleur de son aile de crpe;
La mouche  tes yeux vole ainsi qu' des flambeaux.
Ton souffle est un encens qui monte au ciel. Lesbos
Et les marins d'Hydra, s'ils te voyaient sans voiles,
Te prendraient pour l'Aurore aux cheveux pleins d'toiles.
Les tres de l'azur froncent leur pur sourcil,
Quand l'homme, spectre obscur du mal et de l'exil,
Ose approcher ton me, aux rayons fiance.
Sois belle. Tu te sens par l'ombre caresse,
Un ange vient baiser ton pied quand il est nu,
Et c'est ce qui te fait ton sourire ingnu.

Fvrier 1843.




X

AMOUR


Amour! Loi, dit Jsus. Mystre, dit Platon.
Sait-on quel fil nous lie au firmament? Sait-on
Ce que les mains de Dieu dans l'immensit sment?
Est-on matre d'aimer? pourquoi deux tres s'aiment,
Demande  l'eau qui court, demande  l'air qui fuit,
Au moucheron qui vole  la flamme la nuit,
Au rayon d'or qui veut baiser la grappe mre!
Demande  ce qui chante, appelle, attend, murmure!
Demande aux nids profonds qu'avril met en moi
Le coeur perdu crie: Est-ce que je sais, moi?
Cette femme a pass: je suis fou. C'est l'histoire.
Ses cheveux taient blonds, sa prunelle tait noire;
En plein midi, joyeuse, une fleur au corset,
Illumination du jour, elle passait;
Elle allait, la charmante, et riait, la superbe;
Ses petits pieds semblaient chuchoter avec l'herbe;
Un oiseau bleu volait dans l'air, et me parla;
Et comment voulez-vous que j'chappe  cela?
Est-ce que je sais, moi? c'tait au temps des roses;
Les arbres se disaient tout bas de douces choses;
Les ruisseaux l'ont voulu, les fleurs l'ont complot.
J'aime!--O Rodin, Vouglans, Delancre! prvt,
Bailliage, chtelet, grand'chambre, saint-office,
Demandez le secret de ce doux malfice
Aux vents, au frais printemps chassant l'hiver hagard,
Au philtre qu'un regard boit dans l'autre regard,
Au sourire qui rve,  la voix qui caresse,
A ce magicien,  cette charmeresse!
Demandez aux sentiers tratres qui, dans les bois,
Vous font recommencer les mmes pas cent fois,
A la branche de mai, cette Armide qui guette,
Et fait tourner sur nous en cercle sa baguette!
Demandez  la vie,  la nature, aux cieux,
Au vague enchantement des champs mystrieux!
Exorcisez le pr tentateur, l'antre, l'orme!
Faites, Cujas au poing, un bon procs en forme
Aux sources dont le coeur coute les sanglots,
Au soupir ternel des forts et des flots.
Dressez procs-verbal contre les pquerettes
Qui laissent les bourdons froisser leurs collerettes;
Instrumentez; tonnez. Prouvez que deux amants
Livraient leur me aux fleurs, aux bois, aux lacs dormants,
Et qu'ils ont fait un pacte avec la lune sombre,
Avec l'illusion, l'esprance aux yeux d'ombre,
Et l'extase chantant des hymnes inconnus,
Et qu'ils allaient tous deux, ds que brillait Vnus,
Sur l'herbe que la brise agite par bouffes,
Danser au bleu sabbat de ces nocturnes fes,
perdus, possds d'un adorable ennui,
Elle n'tant plus elle et lui n'tant plus lui!
Quoi! nous sommes encore aux temps o la Tournelle,
Dclarant la magie impie et criminelle,
Lui dressait un bcher par arrt de la cour,
Et le dernier sorcier qu'on brle, c'est l'Amour!

Juillet 1843.




XI


Une terre au flanc maigre, pre, avare, inclment
O les vivants pensifs travaillent tristement,
Et qui donne  regret  cette race humaine
Un peu de pain pour tant de labeur et de peine;
Des hommes durs, clos sur ces sillons ingrats;
Des cits d'o s'en vont, en se tordant les bras,
La charit, la paix, la foi, soeurs vnrables;
L'orgueil chez les puissants et chez les misrables;
La haine au coeur de tous; la mort, spectre sans yeux,
Frappant sur les meilleurs des coups mystrieux;
Sur tous les hauts sommets des brumes rpandues;
Deux vierges, la justice et la pudeur, vendues;
Toutes les passions engendrant tous les maux;
Des forts abritant des loups sous leurs rameaux;
L le dsert torride, ici les froids polaires;
Des ocans mus de subites colres,
Pleins de mts frissonnants qui sombrent dans la nuit;
Des continents couverts de fume et de bruit,
O, deux torches aux mains, rugit la guerre infme,
O toujours quelque part fume une ville en flamme,
O se heurtent sanglants les peuples furieux;--

Et que tout cela fasse un astre dans les cieux!

Octobre 1840.




XII

EXPLICATION


La terre est au soleil ce que l'homme est  l'ange.
L'un est fait de splendeur; l'autre est ptri de fange.
Toute toile est soleil; tout astre est paradis.
Autour des globes purs sont les mondes maudits;
Et dans l'ombre, o l'esprit voit mieux que la lunette,
Le soleil paradis trane l'enfer plante.

L'ange habitant de l'astre est faillible; et, sduit,
Il peut devenir l'homme habitant de la nuit.
Voil ce que le vent m'a dit sur la montagne.

Tout globe obscur gmit; toute terre est un bagne
O la vie en pleurant, jusqu'au jour du rveil,
Vient crouer l'esprit qui tombe du soleil.
Plus le globe est lointain, plus le bagne est terrible.
La mort est l, vannant les mes dans un crible,
Qui juge, et, de la vie invisible tmoin,
Rapporte l'ange  l'astre ou le jette plus loin.

O globes sans rayons et presque sans aurores!
norme Jupiter fouett de mtores,
Mars qui semble de loin la bouche d'un volcan,
O nocturne Uranus!  Saturne au carcan!
Chtiments inconnus! rdemptions! mystres!
Deuils!  lunes encor plus mortes que les terres!
Ils souffrent; ils sont noirs; et qui sait ce qu'ils font?
L'ombre entend par moments leur cri rauque et profond,
Comme on entend, le soir, la plainte des cigales.
Mondes spectres, tirant des chanes ingales,
Ils vont, blmes, pareils au rve qui s'enfuit.
Rougis confusment d'un reflet dans la nuit,
Implorant un messie, esprant des aptres,
Seuls, spars, les uns en arrire des autres,
Tristes, chevels par des souffles hagards,
Jetant  la clart de farouches regards,
Ceux-ci, vagues, roulant dans les profondeurs mornes,
Ceux-l, presque engloutis dans l'infini sans bornes,
Tnbreux, frissonnants, froids, glacs, pluvieux,
Autour du paradis ils tournent envieux;
Et, du soleil, parmi les brumes et les ombres,
On voit passer au loin toutes ces faces sombres.

Novembre 1840.




XIII

LA CHOUETTE


Une chouette tait sur la porte cloue;
Larve de l'ombre au toit des hommes choue.
La nature, qui mle une me aux rameaux verts,
Qui remplit tout, et vit,  des degrs divers,
Dans la bte sauvage et la bte de somme,
Toujours en dialogue avec l'esprit de l'homme,
Lui donne  dchiffrer les animaux, qui sont
Ses signes, alphabet formidable et profond;
Et, sombre, ayant pour mots l'oiseau, le ver, l'insecte,
Parle deux langues: l'une, admirable et correcte,
L'autre, obscur bgament. L'lphant aux pieds lourds,
Le lion, ce grand front de l'antre, l'aigle, l'ours,
Le taureau, le cheval, le tigre au bond superbe,
Sont le langage altier et splendide, le verbe;
Et la chauve-souris, le crapaud, le putois,
Le crabe, le hibou, le porc, sont le patois.
Or, j'tais l, pensif, bienveillant, presque tendre,
pelant ce squelette, et tchant de comprendre
Ce qu'entre les trois clous o son spectre pendait,
Aux vivants, aux souffrants, au boeuf triste, au baudet,
Disait, hlas! la pauvre et sinistre chouette,
Du ct noir de l'tre informe silhouette.

Elle disait:
          Sur son front sombre
Comme la brume se rpand!
Il remplit tout le fond de l'ombre.
Comme sa tte morte pend!
De ses yeux coulent ses penses.
Ses pieds trous, ses mains perces

Bleuissent  l'air glacial.
Oh! comme il saigne dans le gouffre!
Lui qui faisait le bien, il souffre
Comme moi qui faisais le mal.

Une lumire  son front tremble.
Et la nuit dit au vent: Soufflons
Sur cette flamme! et, tous ensemble,
Les tnbres, les aquilons,
La pluie et l'horreur, froides bouches,
Soufflent, hagards, hideux, farouches,
Et dans la tempte et le bruit
La clart reparat grandie...--
Tu peux teindre un incendie,
Mais pas une aurole,  nuit!

Cette me arriva sur la terre,
Qu'assombrit le soir incertain;
Elle entra dans l'obscur mystre
Que l'ombre appelle son destin;
Au mensonge, aux forfaits sans nombre,
A tout l'horrible essaim de l'ombre,
Elle livrait de saints combats;
Elle volait, et ses prunelles
Semblaient deux lueurs ternelles
Qui passaient dans la nuit d'en bas.

Elle allait parmi les tnbres,
Poursuivant, chassant, dvorant
Les vices, ces taupes funbres,
Le crime, ce phalne errant;
Arrachant de leurs trous la haine,
L'orgueil, la fraude qui se trane,
L'pre envie, aspic du chemin,
Les vers de terre et les vipres,
Que la nuit cache dans les pierres
Et le mal dans le coeur humain!

Elle cherchait ces infidles,
L'Achab, le Nemrod, le Mathan,
Que, dans son temple et sous ses ailes,
Rchauffe le faux dieu Satan,
Les vendeurs cachs sous les porches,
Le brleur allumant ses torches
Au mme feu que l'encensoir;
Et, quand elle l'avait trouve,
Toute la sinistre couve
Se hrissait sous l'autel noir.

Elle allait, dlivrant les hommes
De leurs ennemis tnbreux;
Les hommes, noirs comme nous sommes,
Prirent l'esprit luttant pour eux;
Puis ils clourent, les infmes,
L'me qui dfendait leurs mes,
L'tre dont l'oeil jetait du jour;
Et leur foule, dans sa dmence,
Railla cette chouette immense
De la lumire et de l'amour!

Race qui frappes et lapides,
Je te plains! hommes, je vous plains!
Hlas! je plains vos poings stupides,
D'affreux clous et de marteaux pleins!
Vous perscutez ple-mle
Le mal, le bien, la griffe et l'aile,
Chasseurs sans but, bourreaux sans yeux!
Vous clouez de vos mains mal sres
Les hiboux au seuil des masures,
Et Christ sur la porte des cieux!

Mai 1843.




XIV

A LA MRE DE L'ENFANT MORT


Oh! vous aurez trop dit au pauvre petit ange
    Qu'il est d'autres anges l-haut,
Que rien ne souffre au ciel, que jamais rien n'y change,
    Qu'il est doux d'y rentrer bientt;

Que le ciel est un dme aux merveilleux pilastres,
    Une tente aux riches couleurs,
Un jardin bleu rempli de lys qui sont des astres,
    Et d'toiles qui sont des fleurs;

Que c'est un lieu joyeux plus qu'on ne saurait dire,
    O toujours, se laissant charmer,
On a les chrubins pour jouer et pour rire,
    Et le bon Dieu pour nous aimer;

Qu'il est doux d'tre un coeur qui brle comme un cierge,
    Et de vivre, en toute saison,
Prs de l'enfant Jsus et de la sainte Vierge
    Dans une si belle maison!

Et puis vous n'aurez pas assez dit, pauvre mre,
    A ce fils si frle et si doux,
Que vous tiez  lui dans cette vie amre,
    Mais aussi qu'il tait  vous;

Que, tant qu'on est petit, la mre sur nous veille,
    Mais que plus tard on la dfend;
Et qu'elle aura besoin, quand elle sera vieille,
    D'un homme qui soit son enfant;

Vous n'aurez point assez dit  cette jeune me
    Que Dieu veut qu'on reste ici-bas,
La femme guidant l'homme et l'homme aidant la femme,
    Pour les douleurs et les combats;

Si bien qu'un jour,  deuil! irrparable perte!
    Le doux tre s'en est all!...--
Hlas! vous avez donc laiss la cage ouverte,
    Que votre oiseau s'est envol!

Avril 1843.




XV

PITAPHE


Il vivait, il jouait, riante crature.
Que te sert d'avoir pris cet enfant,  nature?
N'as-tu pas les oiseaux peints de mille couleurs,
Les astres, les grands bois, le ciel bleu, l'onde amre?
Que te sert d'avoir pris cet enfant  sa mre,
Et de l'avoir cach sous des touffes de fleurs?

Pour cet enfant de plus tu n'es pas plus peuple,
Tu n'es pas plus joyeuse,  nature toile!
Et le coeur de la mre en proie  tant de soins,
Ce coeur o toute joie engendre une torture,
Cet abme aussi grand que toi-mme,  nature,
Est vide et dsol pour cet enfant de moins!

Mai 1843.




XVI

LE MAITRE D'TUDES


Ne le tourmentez pas, il souffre. Il est celui
Sur qui, jusqu' ce jour, pas un rayon n'a lui;
Oh! ne confondez pas l'esclave avec le matre!
Et, quand vous le voyez dans vos rangs apparatre,
Humble et calme, et s'asseoir la tte dans ses mains,
Ayant peut-tre en lui l'esprit des vieux Romains
Dont il vous dit les noms, dont il vous lit les livres,
coliers, frais enfants de joie et d'aurore ivres,
Ne le tourmentez pas! soyez doux, soyez bons.
Tous nous portons la vie et tous nous nous courbons
Mais, lui, c'est le flambeau qui la nuit se consomme;
L'ombre le tient captif, et ce ple jeune homme,
Enferm plus que vous, plus que vous enchan,
Votre frre, coliers, et votre frre an,
Destin tronqu, matin noy dans les tnbres,
Ayant l'ennui sans fin devant ses yeux funbres,
Indigent, chancelant, et cependant vainqueur,
Sans oiseaux dans son ciel, sans amours dans son coeur,
A l'heure du plein jour, attend que l'aube naisse.
Enfance, ayez piti de la sombre jeunesse!

Apprenez  connatre, enfants qu'attend l'effort,
Les ingalits des mes et du sort;
Respectez-le deux fois, dans le deuil qui le mine,
Puisque de deux sommets, enfant, il vous domine,
Puisqu'il est le plus pauvre et qu'il est le plus grand.
Songez que, triste, en butte au souci dvorant,
A travers ses douleurs, ce fils de la chaumire
Vous verse la raison, le savoir, la lumire,
Et qu'il vous donne l'or, et qu'il n'a pas de pain.
Oh! dans la longue salle aux tables de sapin,
Enfants, faites silence  la lueur des lampes!
Voyez, la morne angoisse a fait blmir ses tempes:
Songez qu'il saigne, hlas! sous ses pauvres habits.
L'herbe que mord la dent cruelle des brebis,
C'est lui; vous riez, vous, et vous lui rongez l'me.
Songez qu'il agonise, amer, sans air, sans flamme;
Que sa colre dit: Plaignez-moi; que ses pleurs
Ne peuvent pas couler devant vos yeux railleurs!
Aux heures du travail votre ennui le dvore,
Aux heures du plaisir vous le rongez encore;
Sa pense, arrache et froisse, est  vous,
Et, pareille au papier qu'on distribue  tous,
Page blanche d'abord, devient lentement noire.
Vous feuilletez son coeur, vous videz sa mmoire;
Vos mains, jetant chacune un bruit, un trouble, un mot,
Et raturant l'ide en lui ds qu'elle clt,
Toutes en mme temps dans son esprit crivent.
Si des rves, parfois, jusqu' son front arrivent,
Vous rpandez votre encre  flots sur cet azur;
Vos plumes, tas d'oiseaux hideux au vol obscur,
De leurs mille becs noirs lui fouillent la cervelle.
Le nuage d'ennui passe et se renouvelle.
Dormir, il ne le peut; penser, il ne le peut.
Chaque enfant est un fil dont son coeur sent le noeud.
Oui, s'il veut songer, fuir, oublier, franchir l'ombre,
Laisser voler son me aux chimres sans nombre,
Ces coliers joueurs, vifs, lgers, doux, aimants,
Psent sur lui, de l'aube au soir,  tous moments,
Et le font retomber des votes immortelles;
Et tous ces papillons sont le plomb de ses ailes.
Saint et grave martyr changeant de chevalet,
Crucifi par vous, bourreaux charmants, il est
Votre souffre-douleurs et votre souffre-joies;
Ses nuits sont vos hochets et ses jours sont vos proies,
Il porte sur son front votre essaim orageux;
Il a toujours vos bruits, vos rires et vos jeux,
Tourbillonnant sur lui comme une pre tempte.
Hlas! il est le deuil dont vous tes la fte;
Hlas! il est le cri dont vous tes le chant.

Et, qui sait? sans rien dire, austre, et se cachant
De sa bonne action comme d'une mauvaise,
Ce pauvre tre qui rve accoud sur sa chaise,
Mal nourri, mal vtu, qu'un mendiant plaindrait,
Peut-tre a des parents qu'il soutient en secret,
Et fait de ses labeurs, de sa faim, de ses veilles,
Des sicles dont sa voix vous traduit les merveilles,
Et de cette sueur qui coule sur sa chair,
Des rubans au printemps, un peu de feu l'hiver,
Pour quelque jeune soeur ou quelque vieille mre;
Changeant en goutte d'eau la sombre larme amre;
De sorte que, vivant  son ombre sans bruit,
Une colombe vient la boire dans la nuit!
Songez que pour cette oeuvre, enfants, il se dvoue,
Brle ses yeux, meurtrit son coeur, tourne la roue,
Trane la chane! hlas, pour lui, pour son destin,
Pour ses espoirs perdus  l'horizon lointain,
Pour ses voeux, pour son me aux fers, pour sa prunelle,
Votre cage d'un jour est prison ternelle!
Songez que c'est sur lui que marchent tous vos pas!
Songez qu'il ne rit pas, songez qu'il ne vit pas!
L'avenir, cet avril plein de fleurs, vous convie;
Vous vous envolerez demain en pleine vie;
Vous sortirez de l'ombre, il restera. Pour lui,
Demain sera muet et sourd comme aujourd'hui;
Demain, mme en juillet, sera toujours dcembre,
Toujours l'troit prau, toujours la pauvre chambre,
Toujours le ciel glac, gris, blafard, pluvieux;
Et, quand vous serez grands, enfants, il sera vieux.
Et, si quelque heureux vent ne souffle et ne l'emporte,
Toujours il sera l, seul sous la sombre porte,
Gardant les beaux enfants sous ce mur redout,
Ayant tout de leur peine et rien de leur gat.
Oh! que votre pense aime, console, encense
Ce sublime forat du bagne d'innocence!
Pesez ce qu'il prodigue avec ce qu'il reoit.
Oh! qu'il se transfigure  vos yeux, et qu'il soit
Celui qui vous grandit, celui qui vous lve,
Qui donne  vos raisons les deux tranchants du glaive,
Art et science, afin qu'en marchant au tombeau,
Vous viviez pour le vrai, vous luttiez pour le beau!
Oh! qu'il vous soit sacr dans cette tche auguste
De conduire  l'utile, au sage, au grand, au juste,
Vos mes en tumulte  qui le ciel sourit!
Quand les coeurs sont troupeau, le berger est esprit.

Et, pendant qu'il est l, triste, et que dans la classe
Un chuchotement vague endort son me lasse,
Oh! des potes purs entr'ouverts sur vos bancs,
Qu'il sorte, dans le bruit confus des soirs tombants,
Qu'il sorte de Platon, qu'il sorte d'Euripide,
Et de Virgile, cygne errant du vers limpide,
Et d'Eschyle, lion du drame monstrueux,
Et d'Horace et d'Homre  demi dans les cieux,
Qu'il sorte, pour sa tte aux saints travaux baisse,
Pour l'humble dfricheur de la jeune pense,
Qu'il sorte, pour ce front qui se penche et se fend
Sur ce sillon humain qu'on appelle l'enfant,
De tous ces livres pleins de hautes harmonies,
La bndiction sereine des gnies!

Juin 1842.




XVII

CHOSE VUE
UN JOUR DE PRINTEMPS


Entendant des sanglots, je poussai cette porte.

Les quatre enfants pleuraient et la mre tait morte.
Tout dans ce lieu lugubre effrayait le regard.
Sur le grabat gisait le cadavre hagard;
C'tait dj la tombe et dj le fantme.
Pas de feu; le plafond laissait passer le chaume.

Les quatre enfants songeaient comme quatre vieillards.
On voyait, comme une aube  travers des brouillards,
Aux lvres de la morte un sinistre sourire;
Et l'an, qui n'avait que six ans, semblait dire:
Regardez donc cette ombre o le sort nous a mis!

Un crime en cette chambre avait t commis.
Ce crime, le voici:--Sous le ciel qui rayonne,
Une femme est candide, intelligente, bonne;
Dieu, qui la suit d'en haut d'un regard attendri,
La fit pour tre heureuse. Humble, elle a pour mari
Un ouvrier; tous deux, sans aigreur, sans envie,
Tirent d'un pas gal le licou de la vie.
Le cholra lui prend son mari; la voil
Veuve avec la misre et quatre enfants qu'elle a.
Alors, elle se met au labeur comme un homme.
Elle est active, propre, attentive, conome;
Pas de drap  son lit, pas d'tre  son foyer;
Elle ne se plaint pas, sert qui veut l'employer,
Ravaude de vieux bas, fait des nattes de paille,
Tricote, file, coud, passe les nuits, travaille
Pour nourrir ses enfants; elle est honnte enfin.
Un jour, on va chez elle, elle est morte de faim.

Oui, les buissons taient remplis de rouges-gorges,
Les lourds marteaux sonnaient dans la lueur des forges,
Les masques abondaient dans les bals, et partout
Les baisers soulevaient la dentelle du loup;
Tout vivait; les marchands comptaient de grosses sommes:
On entendait rouler les chars, rire les hommes;
Les wagons branlaient les plaines; le steamer
Secouait son panache au-dessus de la mer;
Et, dans cette rumeur de joie et de lumire,
Cette femme tant seule au fond de sa chaumire,
La faim, goule effare aux hurlements plaintifs,
Maigre et froce, tait entre  pas furtifs,
Sans bruit, et l'avait prise  la gorge, et tue.

La faim, c'est le regard de la prostitue,
C'est le bton ferr du bandit, c'est la main
Du ple enfant volant un pain sur le chemin,
C'est la fivre du pauvre oubli, c'est le rle
Du grabat naufrag dans l'ombre spulcrale.
O Dieu! la sve abonde, et, dans ses flancs troubls,
La terre est pleine d'herbe et de fruits et de bls,
Ds que l'arbre a fini, le sillon recommence;
Et, pendant que tout vit,  Dieu, dans ta clmence,
Que la mouche connat la feuille du sureau,
Pendant que l'tang donne  boire au passereau,
Pendant que le tombeau nourrit les vautours chauves,
Pendant que la nature, en ses profondeurs fauves,
Fait manger le chacal, l'once et le basilic.
L'homme expire!--Oh! la faim, c'est le crime public;
C'est l'immense assassin qui sort de nos tnbres.

Dieu! pourquoi l'orphelin, dans ses langes funbres,
Dit-il: J'ai faim! L'enfant, n'est-ce pas un oiseau?
Pourquoi le nid a-t-il ce qui manque au berceau?

Avril 1840.




XVIII

INTRIEUR


La querelle irrite, amre,  l'oeil ardent,
Vipre dont la haine empoisonne la dent,
Siffle et trouble le toit d'une pauvre demeure.
Les mots heurtent les mots. L'enfant s'effraie et pleure.
La femme et le mari laissent l'enfant crier.

--D'o viens-tu?--Qu'as-tu fait?--Oh! mauvais ouvrier!
Il vit dans la dbauche et mourra sur la paille.
--Femme vaine et sans coeur qui jamais ne travaille!
--Tu sors du cabaret?--Quelque amant est venu?
--L'enfant pleure, l'enfant a faim, l'enfant est nu.
Pas de pain.--Elle a peur de salir ses mains blanches!
--O cours-tu tous les jours?--Et toi, tous les dimanches?
--Va boire!--Va danser!--Il n'a ni feu ni lieu!
--Ta fille seulement ne sait pas prier Dieu!
--Et ta mre, bandit, c'est toi qui l'as tue!
--Paix!--Silence, assassin!--Tais-toi, prostitue!

Un beau soleil couchant, empourprant le taudis,
Embrasait la fentre et le plafond, tandis
Que ce couple hideux, que rend deux fois infme
La misre du coeur et la laideur de l'me,
talait son ulcre et ses difformits
Sans honte, et sans pudeur montrait ses nudits.
Et leur vitre, o pendait un vieux haillon de toile,
tait, grce au soleil, une clatante toile
Qui, dans ce mme instant, vive et pure lueur,
blouissait au loin quelque passant rveur!

Septembre 1841.




XIX

BARAQUES DE LA FOIRE


Lion! j'tais pensif,  bte prisonnire,
Devant la majest de ta grave crinire;
Du plafond de ta cage elle faisait un dais.
Nous songions tous les deux, et tu me regardais.
Ton regard tait beau, lion. Nous autres hommes,
Le peu que nous faisons et le rien que nous sommes,
Emplit notre pense, et dans nos regards vains
Brillent nos plans chtifs que nous croyons divins,
Nos voeux, nos passions que notre orgueil encense,
Et notre petitesse, ivre de sa puissance;
Et, bouffis d'ignorance ou gonfls de venin,
Notre prunelle clate et dit: Je suis ce nain!
Nous avons dans nos yeux notre moi misrable.
Mais la bte qui vit sous le chne et l'rable,
Qui pat le thym, ou fuit dans les halliers profonds,
Qui dans les champs, o nous, hommes, nous touffons,
Respire, solitaire, avec l'astre et la rose,
L'tre sauvage, obscur et tranquille qui cause
Avec la roche norme et les petites fleurs,
Qui, parmi les vallons et les sources en pleurs,
Plonge son mufle roux aux herbes non foules,
La brute qui rugit sous les nuits constelles,
Qui rve et dont les pas fauves et familiers
De l'antre formidable branlent les piliers,
Et qui se sent  peine en ces profondeurs sombres,
A sous son fier sourcil les monts, les vastes ombres,
Les toiles, les prs, le lac serein, les cieux,
Et le mystre obscur des bois silencieux,
Et porte en son oeil calme, o l'infini commence,
Le regard ternel de la nature immense.

Juin 1842.




XX

INSOMNIE


Quand une lueur ple  l'orient se lve,
Quand la porte du jour, vague et pareille au rve,
Commence  s'entr'ouvrir et blanchit l'horizon,
Comme l'espoir blanchit le seuil d'une prison,
Se rveiller, c'est bien, et travailler, c'est juste.
Quand le matin  Dieu chante son hymne auguste,
Le travail, saint tribut d par l'homme mortel,
Est la strophe sacre au pied du sombre autel;
Le soc murmure un psaume; et c'est un chant sublime
Qui, ds l'aurore, au fond des forts, sur l'abme,
Au bruit de la cogne, au choc des avirons,
Sort des durs matelots et des noirs bcherons.

Mais, au milieu des nuits, s'veiller! quel mystre!
Songer, sinistre et seul, quand tout dort sur la terre!
Quand pas un oeil vivant ne veille, pas un feu;
Quand les sept chevaux d'or du grand chariot bleu
Rentrent  l'curie et descendent au ple,
Se sentir dans son lit soudain toucher l'paule
Par quelqu'un d'inconnu qui dit: Allons! c'est moi!
Travaillons!--La chair gronde et demande pourquoi.
--Je dors. Je suis trs-las de la course dernire;
Ma paupire est encor du somme prisonnire;
Matre mystrieux, grce! que me veux-tu?
Certes, il faut que tu sois un dmon bien ttu
De venir m'veiller toujours quand tout repose!
Aie un peu de raison. Il est encor nuit close;
Regarde, j'ouvre l'oeil puisque cela te plat;
Pas la moindre lueur aux fentes du volet;
Va-t'en! je dors, j'ai chaud, je rve  ma matresse.
Elle faisait flotter sur moi sa longue tresse,
D'o pleuvaient sur mon front des astres et des fleurs.
Va-t'en, tu reviendras demain, au jour, ailleurs.
Je te tourne le dos, je ne veux pas! dcampe!
Ne pose pas ton doigt de braise sur ma tempe.
La biche illusion me mangeait dans le creux
De la main; tu l'as fait enfuir. J'tais heureux,
Je ronflais comme un boeuf; laisse-moi. C'est stupide.
Ciel! dj ma pense, inquite et rapide,
Fil sans bout, se dvide et tourne  ton fuseau.
Tu m'apportes un vers, trange et fauve oiseau
Que tu viens de saisir dans les ples nues.
Je n'en veux pas. Le vent, de ses tristes hues,
Emplit l'antre des cieux; les souffles, noirs dragons,
Passent en secouant ma porte sur ses gonds.
--Paix l! va-t'en, bourreau! quant au vers, je le lche.
Je veux toute la nuit dormir comme un vieux lche;
Voyons, mnage un peu ton pauvre compagnon.
Je suis las, je suis mort, laisse-moi dormir!

                                        --Non!
Est-ce que je dors, moi? dit l'ide implacable.
Penseur, subis ta loi; forat, tire ton cble.
Quoi! cette bte a got au vil foin du sommeil!
L'orient est pour moi toujours clair et vermeil.
Que m'importe le corps! qu'il marche, souffre et meure!
Horrible esclave, allons, travaille! c'est mon heure.

Et l'ange treint Jacob, et l'me tient le corps;
Nul moyen de lutter; et tout revient alors,
Le drame commenc dont l'bauche frissonne,
Ruy-Blas, Marion, Job, Sylva, son cor qui sonne,
Ou le roman pleurant avec des yeux humains,
Ou l'ode qui s'enfonce en deux profonds chemins,
Dans l'azur prs d'Horace, et dans l'ombre avec Dante;
Il faut dans ces labeurs rentrer la tte ardente;
Dans ces grands horizons subitement rouverts,
Il faut de strophe en strophe, il faut de vers en vers,
S'en aller devant soi, pensif, ivre de l'ombre;
Il faut, rveur nocturne en proie  l'esprit sombre,
Gravir le dur sentier de l'inspiration;
Poursuivre la lointaine et blanche vision,
Traverser, effar, les clairires dsertes,
Le champ plein de tombeaux, les eaux, les herbes vertes,
Et franchir la fort, le torrent, le hallier,
Noir cheval galopant sous le noir cavalier.

1843, nuit.




XXI

CRIT SUR LA PLINTHE D'UN BAS-RELIEF ANTIQUE
A MADEMOISELLE LOUISE B.


La musique est dans tout. Un hymne sort du monde.
Rumeur de la galre aux flancs lavs par l'onde,
Bruits des villes, piti de la soeur pour la soeur,
Passion des amants jeunes et beaux, douceur
Des vieux poux uss ensemble par la vie,
Fanfare de la plaine maille et ravie,
Mots changs le soir sur les seuils fraternels,
Sombre tressaillement des chnes ternels,
Vous tes l'harmonie et la musique mme!
Vous tes les soupirs qui font le chant suprme!
Pour notre me, les jours, la vie et les saisons,
Les songes de nos coeurs, les plis des horizons,
L'aube et ses pleurs, le soir et ses grands incendies,
Flottent dans un rseau de vagues mlodies;
Une voix dans les champs nous parle, une autre voix
Dit  l'homme autre chose et chante dans les bois.
Par moment, un troupeau ble, une cloche tinte.
Quand par l'ombre, la nuit, la colline est atteinte,
De toutes parts on voit danser et resplendir,
Dans le ciel toil du znith au nadir,
Dans la voix des oiseaux, dans le cri des cigales,
Le groupe blouissant des notes ingales.
Toujours avec notre me un doux bruit s'accoupla;
La nature nous dit: Chante! et c'est pour cela
Qu'un statuaire ancien sculpta sur cette pierre
Un ptre sur sa flte abaissant sa paupire.

Juin 1833.




XXII


La clart du dehors ne distrait pas mon me.
La plaine chante et rit comme une jeune femme;
        Le nid palpite dans les houx;
Partout la gat luit dans les bouches ouvertes;
Mai, couch dans la mousse au fond des grottes vertes,
        Fait aux amoureux les yeux doux.

Dans les champs de luzerne et dans les champs de fves,
Les vagues papillons errent pareils aux rves;
        Le bl vert sort des sillons bruns;
Et les abeilles d'or courent  la pervenche,
Au thym, au liseron, qui tend son urne blanche
        A ces buveuses de parfums.

La nue tale au ciel ses pourpres et ses cuivres;
Les arbres, tout gonfls de printemps, semblent ivres;
        Les branches, dans leurs doux bats,
Se jettent les oiseaux du bout de leurs raquettes;
Le bourdon galonn fait aux roses coquettes
        Des propositions tout bas.

Moi, je laisse voler les senteurs et les baumes,
Je laisse chuchoter les fleurs, ces doux fantmes,
        Et l'aube dire: Vous vivrez!
Je regarde en moi-mme, et, seul, oubliant l'heure,
L'oeil plein des visions de l'ombre intrieure,
        Je songe aux morts, ces dlivrs!

Encore un peu de temps, encore,  mer superbe,
Quelques reflux; j'aurai ma tombe aussi dans l'herbe,
        Blanche au milieu du frais gazon,
A l'ombre de quelque arbre o le lierre s'attache;
On y lira:--Passant, cette pierre te cache
        La ruine d'une prison.

Ingouville, mai 1843.




XXIII

LE REVENANT


Mres en deuil, vos cris l-haut sont entendus.
Dieu, qui tient dans sa main tous les oiseaux perdus,
Parfois au mme nid rend la mme colombe.
O mres! le berceau communique  la tombe.
L'ternit contient plus d'un divin secret.

La mre dont je vais vous parler demeurait
A Blois; je l'ai connue en un temps plus prospre;
Et sa maison touchait  celle de mon pre.
Elle avait tous les biens que Dieu donne ou permet.
On l'avait marie  l'homme qu'elle aimait.
Elle eut un fils; ce fut une ineffable joie.

Ce premier-n couchait dans un berceau de soie;
Sa mre l'allaitait; il faisait un doux bruit
A ct du chevet nuptial; et, la nuit,
La mre ouvrait son me aux chimres sans nombre,
Pauvre mre, et ses yeux resplendissaient dans l'ombre,
Quand, sans souffle, sans voix, renonant au sommeil,
Penche, elle coutait dormir l'enfant vermeil.
Ds l'aube, elle chantait, ravie et toute fire.

Elle se renversait sur sa chaise en arrire,
Son fichu laissant voir son sein gonfl de lait,
Et souriait au faible enfant, et l'appelait
Ange, trsor, amour; et mille folles choses.
Oh! comme elle baisait ces beaux petits pieds roses!
Comme elle leur parlait! l'enfant, charmant et nu,
Riait, et, par ses mains sous les bras soutenu,
Joyeux, de ses genoux montait jusqu' sa bouche.

Tremblant comme le daim qu'une feuille effarouche,
Il grandit. Pour l'enfant, grandir, c'est chanceler.
Il se mit  marcher, il se mit  parler,
Il eut trois ans; doux ge, o dj la parole,
Comme le jeune oiseau, bat de l'aile et s'envole.
Et la mre disait: Mon fils! et reprenait:
Voyez comme il est grand! il apprend; il connat
Ses lettres. C'est un diable! Il veut que je l'habille
En homme; il ne veut plus de ses robes de fille;
C'est dj trs-mchant, ces petits hommes-l!
C'est gal, il lit bien; il ira loin; il a
De l'esprit; je lui fais peler l'vangile.--
Et ses yeux adoraient cette tte fragile,
Et, femme heureuse, et mre au regard triomphant,
Elle sentait son coeur battre dans son enfant.

Un jour,--nous avons tous de ces dates funbres!--
Le croup, monstre hideux, pervier des tnbres,
Sur la blanche maison brusquement s'abattit,
Horrible, et, se ruant sur le pauvre petit,
Le saisit  la gorge;  noire maladie!
De l'air par qui l'on vit sinistre perfidie!
Qui n'a vu se dbattre, hlas! ces doux enfants
Qu'treint le croup froce en ses doigts touffants!
Ils luttent; l'ombre emplit lentement leurs yeux d'ange.
Et de leur bouche froide il sort un rle trange,
Et si mystrieux, qu'il semble qu'on entend,
Dans leur poitrine, o meurt le souffle haletant,
L'affreux coq du tombeau chanter son aube obscure.
Tel qu'un fruit qui du givre a senti la piqre,
L'enfant mourut. La mort entra comme un voleur
Et le prit.--Une mre, un pre, la douleur,
Le noir cercueil, le front qui se heurte aux murailles,
Les lugubres sanglots qui sortent des entrailles,
Oh! la parole expire o commence le cri;
Silence aux mots humains!
                          La mre au coeur meurtri,
Pendant qu' ses cts pleurait le pre sombre,
Resta trois mois sinistre, immobile dans l'ombre,
L'oeil fixe, murmurant on ne sait quoi d'obscur,
Et regardant toujours le mme angle du mur.
Elle ne mangeait pas; sa vie tait sa fivre;
Elle ne rpondait  personne; sa lvre
Tremblait; on l'entendait, avec un morne effroi,
Qui disait  voix basse  quelqu'un:--Rends-le-moi!
Et le mdecin dit au pre:--Il faut distraire
Ce coeur triste, et donner  l'enfant mort un frre.--
Le temps passa; les jours, les semaines, les mois.

Elle se sentit mre une seconde fois.

Devant le berceau froid de son ange phmre,
Se rappelant l'accent dont il disait:--Ma mre,--
Elle songeait, muette, assise sur son lit.
Le jour o, tout  coup, dans son flanc tressaillit
L'tre inconnu promis  notre aube mortelle,
Elle plit.--Quel est cet tranger? dit-elle.
Puis elle cria, sombre et tombant  genoux:
--Non, non, je ne veux pas! non! tu serais jaloux!
O mon doux endormi, toi que la terre glace,
Tu dirais: On m'oublie; un autre a pris ma place;
Ma mre l'aime, et rit; elle le trouve beau,
Elle l'embrasse, et, moi, je suis dans mon tombeau!
Non, non!--

            Ainsi pleurait cette douleur profonde.

Le jour vint; elle mit un autre enfant au monde,
Et le pre joyeux cria:--C'est un garon.
Mais le pre tait seul joyeux dans la maison;
La mre restait morne, et la ple accouche,
Sur l'ancien souvenir tout entire penche,
Rvait; on lui porta l'enfant sur un coussin;
Elle se laissa faire et lui donna le sein;
Et tout  coup, pendant que, farouche, accable,
Pensant au fils nouveau moins qu' l'me envole,
Hlas! et songeant moins aux langes qu'au linceul,
Elle disait:--Cet ange en son spulcre est seul!

--O doux miracle!  mre au bonheur revenue!--
Elle entendit, avec une voix bien connue,
Le nouveau-n parler dans l'ombre entre ses bras,
Et tout bas murmurer:--C'est moi. Ne le dis pas.

Aot 1843.




XXIV

AUX ARBRES


Arbres de la fort, vous connaissez mon me!
Au gr des envieux la foule loue et blme;
Vous me connaissez, vous!--vous m'avez vu souvent,
Seul dans vos profondeurs, regardant et rvant.
Vous le savez, la pierre o court un scarabe,
Une humble goutte d'eau de fleur en fleur tombe.
Un nuage, un oiseau, m'occupent tout un jour.
La contemplation m'emplit le coeur d'amour.
Vous m'avez vu cent fois, dans la valle obscure,
Avec ces mots que dit l'esprit  la nature,
Questionner tout bas vos rameaux palpitants,
Et du mme regard poursuivre en mme temps,
Pensif, le front baiss, l'oeil dans l'herbe profonde,
L'tude d'un atome et l'tude du monde.
Attentif  vos bruits qui parlent tous un peu,
Arbres, vous m'avez vu fuir l'homme et chercher Dieu!
Feuilles qui tressaillez  la pointe des branches,
Nids dont le vent au loin sme les plumes blanches,
Clairires, vallons verts, dserts sombres et doux,
Vous savez que je suis calme et pur comme vous.
Comme au ciel vos parfums, mon culte  Dieu s'lance,
Et je suis plein d'oubli comme vous de silence!
La haine sur mon nom rpand en vain son fiel;
Toujours,--je vous atteste,  bois aims du ciel!--
J'ai chass loin de moi toute pense amre,
Et mon coeur est encor tel que le fit ma mre!

Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,
Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds,
Ravins o l'on entend filtrer les sources vives,
Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives!
Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
Dans tout ce qui m'entoure et me cache  la fois,
Dans votre solitude o je rentre en moi-mme,
Je sens quelqu'un de grand qui m'coute et qui m'aime!

Aussi, taillis sacrs o Dieu mme apparat,
Arbres religieux, chnes, mousses, fort,
Fort! c'est dans votre ombre et dans votre mystre,
C'est sous votre branchage auguste et solitaire,
Que je veux abriter mon spulcre ignor,
Et que je veux dormir quand je m'endormirai.




Juin 1843.

XXV


L'enfant, voyant l'aeule  filer occupe,
Veut faire une quenouille  sa grande poupe.
L'aeule s'assoupit un peu; c'est le moment.
L'enfant vient par derrire et tire doucement
Un brin de la quenouille o le fuseau tournoie,
Puis s'enfuit triomphante, emportant avec joie
La belle laine d'or que le safran jaunit,
Autant qu'en pourrait prendre un oiseau pour son nid.

Cauteretz, aot 1843.




XXVI

JOIES DU SOIR


Le soleil, dans les monts o sa clart s'tale,
Ajuste  son arc d'or sa flche horizontale;
Les hauts taillis sont pleins de biches et de faons;
L rit dans les rochers, veins comme des marbres,
Une chaumire heureuse; en haut, un bouquet d'arbres.
        Au-dessous, un bouquet d'enfants.

C'est l'instant de songer aux choses redoutables.
On entend les buveurs danser autour des tables;
Tandis que, gais, joyeux, heurtant les escabeaux,
Ils mlent aux refrains leurs amours peu farouches,
Les lettres des chansons qui sortent de leurs bouches
Vont crire autour d'eux leurs noms sur leurs tombeaux.

Mourir! demandons-nous,  toute heure, en nous-mme:
--Comment passerons-nous le passage suprme?--
Finir avec grandeur est un illustre effort.
Le moment est lugubre et l'me est accable;
Quel pas que la sortie!--Oh! l'affreuse valle
        Que l'embuscade de la mort!

Quel frisson dans les os de l'agonisant blme!
Autour de lui tout marche et vit, tout rit, tout aime;
La fleur luit, l'oiseau chante en son palais d't,
Tandis que le mourant en qui dcrot la flamme,
Frmit sous ce grand ciel, prcipice de l'me,
Abme effrayant d'ombre et de tranquillit!

Souvent, me rappelant le front trange et ple
De tous ceux que j'ai vus  cette heure fatale,
tres qui ne sont plus, frres, amis, parents,
Aux instants o l'esprit  rver se hasarde,
Souvent je me suis dit: Qu'est-ce donc qu'il regarde
        Cet oeil effar des mourants?

Que voit-il?...--O terreur! de tnbreuses routes,
Un chaos compos de spectres et de doutes,
La terre vision, le ver ralit,
Un jour oblique et noir qui, troublant l'me errante,
Mle au dernier rayon de la vie expirante
Ta premire lueur, sinistre ternit!

On croit sentir dans l'ombre une horrible piqre.
Tout ce qu'on fit s'en va comme une fte obscure,
Et tout ce qui riait devient peine ou remord.
Quel moment, mme, hlas! pour l'me la plus haute,
Quand le vrai tout  coup parat, quand la vie te
    Son masque, et dit: Je suis la mort!

Ah! si tu fais trembler mme un coeur sans reproche,
Spulcre! le mchant avec horreur t'approche.
Ton seuil profond lui semble une rougeur de feu;
Sur ton vide pour lui quand ta pierre se lve,
Il s'y penche; il y voit, ainsi que dans un rve,
La face vague et sombre et l'oeil fixe de Dieu.

Biarritz, juillet 1843.




XXVII


J'aime l'araigne et j'aime l'ortie,
      Parce qu'on les hait;
Et que rien n'exauce et que tout chtie
      Leur morne souhait;

Parce qu'elles sont maudites, chtives,
      Noirs tres rampants;
Parce qu'elles sont les tristes captives
      De leur guet-apens;

Parce qu'elles sont prises dans leur oeuvre;
      O sort! fatals noeuds!
Parce que l'ortie est une couleuvre,
      L'araigne un gueux;

Parce qu'elles ont l'ombre des abmes,
      Parce qu'on les fuit,
Parce qu'elles sont toutes deux victimes
      De la sombre nuit.

Passants, faites grce  la plante obscure,
      Au pauvre animal.
Plaignez la laideur, plaignez la piqre,
      Oh! plaignez le mal!

Il n'est rien qui n'ait sa mlancolie;
      Tout veut un baiser.
Dans leur fauve horreur, pour peu qu'on oublie
      De les craser,

Pour peu qu'on leur jette un oeil moins superbe,
      Tout bas, loin du jour,
La vilaine bte et la mauvaise herbe
      Murmurent: Amour!

Juillet 1842.




XXVIII

LE POTE


Shakspeare songe; loin du Versailles clatant,
Des buis taills, des ifs peigns, o l'on entend
Gmir la tragdie plore et prolixe,
Il contemple la foule avec son regard fixe,
Et toute la fort frissonne devant lui.
Ple, il marche, au dedans de lui-mme bloui;
Il va, farouche, fauve, et, comme une crinire,
Secouant sur sa tte un haillon de lumire.
Son crne transparent est plein d'mes, de corps,
De rves, dont on voit la lueur du dehors;
Le monde tout entier passe  travers son crible;
Il tient toute la vie en son poignet terrible;
Il fait sortir de l'homme un sanglot surhumain,
Dans ce gnie trange o l'on perd son chemin,
Comme dans une mer, notre esprit parfois sombre;
Nous sentons, frmissants, dans son thtre sombre,
Passer sur nous le vent de sa bouche soufflant,
Et ses doigts nous ouvrir et nous fouiller le flanc.
Jamais il ne recule; il est gant, il dompte
Richard-Trois, lopard, Caliban, mastodonte;
L'idal est le vin que verse ce Bacchus.
Les sujets monstrueux qu'il a pris et vaincus
Rlent autour de lui, splendides ou difformes;
Il treint Lear, Brutus, Hamlet, tres normes,
Capulet, Montaigu, Csar, et, tour  tour,
Les stryges dans le bois, le spectre sur la tour;
Et, mme aprs Eschyle, effarant Melpomne,
Sinistre, ayant aux mains des lambeaux d'me humaine,
De la chair d'Othello, des restes de Macbeth,
Dans son oeuvre, du drame effrayant alphabet,
Il se repose; ainsi le noir lion des jongles
S'endort dans l'antre immense avec du sang aux ongles.

Paris, avril 1835.




XXIX

LA NATURE


La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre;
C'est l'hiver; nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre,
tre dans mon foyer la bche de Nol?
--Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel.
Frappe, bon bcheron. Pre, aeul, homme, femme,
Chauffez au feu vos mains, chauffez  Dieu votre me.
Aimez, vivez.--Veux-tu, bon arbre, tre timon
De charrue?--Oui, je veux creuser le noir limon,
Et tirer l'pi d'or de la terre profonde.
Quand le soc a pass, la plaine devient blonde,
La paix aux doux yeux sort du sillon entr'ouvert,
Et l'aube en pleurs sourit.--Veux-tu, bel arbre vert,
Arbre du hallier sombre o le chevreuil s'chappe,
De la maison de l'homme tre le pilier?--Frappe.
Je puis porter les toits, ayant port les nids.
Ta demeure est sacre, homme, et je la bnis;
L, dans l'ombre et l'amour, pensif, tu te recueilles;
Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles.
--Veux-tu, dis-moi, bon arbre, tre mt de vaisseau?
--Frappe, bon charpentier. Je veux bien tre oiseau.
Le navire est pour moi, dans l'immense mystre,
Ce qu'est pour vous la tombe; il m'arrache  la terre,
Et, frissonnant, m'emporte  travers l'infini.
J'irai voir ces grands cieux d'o l'hiver est banni,
Et dont plus d'un essaim me parle en son passage.
Pas plus que le tombeau n'pouvante le sage,
Le profond Ocan, d'obscurit vtu,
Ne m'pouvante point: oui, frappe.--Arbre, veux-tu
tre gibet?--Silence, homme! va-t'en, cogne!
J'appartiens  la vie,  la vie indigne!
Va-t'en, bourreau! va-t'en, juge! fuyez, dmons!
Je suis l'arbre des bois, je suis l'arbre des monts;
Je porte les fruits mrs, j'abrite les pervenches;
Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches!
Arrire! homme, tuez, ouvriers du trpas,
Soyez sanglants, mauvais, durs; mais ne venez pas,
Ne venez pas, tranant des cordes et des chanes,
Vous chercher un complice au milieu des grands chnes!
Ne faites pas servir  vos crimes, vivants,
L'arbre mystrieux  qui parlent les vents!
Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funbres.
Je suis fils du soleil, soyez fils des tnbres.
Allez-vous-en! laissez l'arbre dans ses dserts.
A vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts,
Accouplez l'chafaud et le supplice; faites.
Soit. Vivez et tuez. Tuez, entre deux ftes,
Le malheureux, charg de fautes et de maux;
Moi, je ne mle pas de spectre  mes rameaux!

Janvier 1843.




XXX

MAGNITUDO PARVI


I

Le jour mourait; j'tais prs des mers, sur la grve.
Je tenais par la main ma fille, enfant qui rve,
          Jeune esprit qui se tait!
La terre, s'inclinant comme un vaisseau qui sombre,
En tournant dans l'espace allait plongeant dans l'ombre;
          La ple nuit montait.

La ple nuit levait son front dans les nues;
Les choses s'effaaient, blmes, diminues,
          Sans forme et sans couleur;
Quand il monte de l'ombre, il tombe de la cendre;
On sentait  la fois la tristesse descendre
          Et monter la douleur.

Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature
Voyaient l'urne d'en haut, vague rondeur obscure,
          Se pencher dans les cieux,
Et verser sur les monts, sur les campagnes blondes,
Et sur les flots confus pleins de rumeurs profondes,
          Le soir silencieux!

Les nuages rampaient le long des promontoires;
Mon me, o se mlaient ces ombres et ces gloires,
          Sentait confusment
De tout cet ocan, de toute cette terre,
Sortir sous l'oeil de Dieu je ne sais quoi d'austre,
          D'auguste et de charmant!

J'avais  mes cts ma fille bien-aime.
La nuit se rpandait ainsi qu'une fume.
          Rveur,  Jhovah,
Je regardais en moi, les paupires baisses,
Cette ombre qui se fait aussi dans nos penses
          Quant ton soleil s'en va!

Soudain l'enfant bnie, ange au regard de femme,
Dont je tenais la main et qui tenait mon me,
          Me parla, douce voix!
Et, me montrant l'eau sombre et la rive pre et brune,
Et deux points lumineux qui tremblaient sur la dune:
          --Pre, dit-elle, vois!

Vois donc, l-bas, o l'ombre aux flancs des coteaux rampe,
Ces feux jumeaux briller comme une double lampe
          Qui remuerait au vent!
Quels sont ces deux foyers qu'au loin la brume voile?
--L'un est un feu de ptre et l'autre est une toile;
          Deux mondes, mon enfant!

II

          Deux mondes!--l'un est dans l'espace,
          Dans les tnbres de l'azur,
          Dans l'tendue o tout s'efface.
          Radieux gouffre! abme obscur!
          Enfant, comme deux hirondelles,
          Oh, si tous deux, mes fidles,
          Nous pouvions fuir  tire-d'ailes.
          Et plonger dans cette paisseur
          D'o la cration dcoule,
          O flotte, vit, meurt, brille et roule
          L'astre imperceptible  la foule,
          Incommensurable au penseur;

Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes;
Si nous pouvions passer les bleus septentrions,
Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornes
Jusqu' ce qu' la fin, perdus, nous voyions,
Comme un navire en mer crot, monte et semble clore,
Cette petite toile, atome de phosphore,
Devenir par degrs un monstre de rayons;

          S'il nous tait donn de faire
          Ce voyage dmesur,
          Et de voler, de sphre en sphre,
          A ce grand soleil ignor;
          Si, par un archange qui l'aime,
          L'homme aveugle, frmissant, blme,
          Dans les profondeurs du problme,
          Vivant, pouvait tre introduit;
          Si nous pouvions fuir notre centre,
          Et, forant l'ombre o Dieu seul entre,
          Aller voir de prs dans leur antre
          Ces normits de la nuit;

Ce qui t'apparatrait te ferait trembler, ange!
Rien, pas de vision, pas de songe insens,
Qui ne ft dpass par ce spectacle trange,
Monde informe, et d'un tel mystre compos,
Que son rayon fondrait nos chairs, cire vivante,
Et qu'il ne resterait de nous dans l'pouvante
Qu'un regard bloui sous un front hriss!

          O contemplation splendide!
          Oh! de ples, d'axes, de feux,
          De la matire et du fluide,
          Balancement prodigieux!
          D'aimant qui lutte, d'air qui vibre,
          De force esclave et d'ther libre,
          Vaste et magnifique quilibre!
          Monde rve! idal rel!
          Lueurs! tonnerres! jets de soufre!
          Mystre qui chante et qui souffre!
          Formule nouvelle du gouffre!
          Mot nouveau du noir livre ciel!

Tu verrais!--un soleil, autour de lui des mondes,
Centres eux-mmes, ayant des lunes autour d'eux;
L, des fourmillements de sphres vagabondes;
L, des globes jumeaux qui tournent deux  deux;
Au milieu, cette toile, effrayante, agrandie;
D'un coin de l'infini formidable incendie,
Rayonnement sublime ou flamboiement hideux!

          Regardons, puisque nous y sommes!
          Figure-toi! figure-toi!
          Plus rien des choses que tu nommes!
          Un autre monde! une autre loi!
          La terre a fui dans l'tendue;
          Derrire nous elle est perdue!
          Jour nouveau! nuit inattendue!
          D'autres groupes d'astres au ciel!
          Une nature qu'on ignore,
          Qui, s'ils voyaient sa fauve aurore,
          Ferait accourir Pythagore
          Et reculer zchiel!

Ce qu'on prend pour un mont est une hydre; ces arbres
Sont des btes; ces rocs hurlent avec fureur;
Le feu chante; le sang coule aux veines des marbres.
Ce monde est-il le vrai? le ntre est-il l'erreur?
O possibles qui sont pour nous les impossibles!
Rverbrations des chimres visibles!
Le baiser de la vie ici nous fait horreur.

          Et, si nous pouvions voir les hommes
          Les bauches, les embryons,
          Qui sont l ce qu'ailleurs nous sommes,
          Comme, eux et nous, nous frmirions
          Rencontre inexprimable et sombre!
          Nous nous regarderions dans l'ombre
          De monstre  monstre, fils du nombre
          Et du temps qui s'vanouit;
          Et, si nos langages funbres
          Pouvaient changer leurs algbres,
          Nous dirions: Qu'tes-vous, tnbres?
          Ils diraient: D'o venez-vous, nuit?

                              

Sont-ils aussi des coeurs, des cerveaux, des entrailles?
Cherchent-ils comme nous le mot jamais trouv?
Ont-ils des Spinosa qui frappent aux murailles,
Des Lucrce niant tout ce qu'on a rv,
Qui, du noir infini feuilletant les registres,
Ont crit: Rien, au bas de ses pages sinistres;
Et, penchs sur l'abme, ont dit: L'oeil est crev!

          Tous ces tres, comme nous-mme,
          S'en vont en ples tourbillons;
          La cration mle et sme
          Leur cendre  de nouveaux sillons;
          Un vient, un autre le remplace,
          Et passe sans laisser de trace;
          Le souffle les cre et les chasse;
          Le gouffre en proie aux quatre vents,
          Comme la mer aux vastes lames,
          Mle ternellement ses flammes
          A ce sombre croulement d'mes,
          De fantmes et de vivants!

L'abme semble fou sous l'ouragan de l'tre.
Quelle tempte autour de l'astre radieux!
Tout ne doit que surgir, flotter et disparatre,
Jusqu' ce que la nuit ferme  son tour ses yeux;
Car, un jour, il faudra que l'toile aussi tombe,
L'toile voit neiger les mes dans la tombe,
L'me verra neiger les astres dans les cieux!

                          

          Par instant, dans le vague espace,
          Regarde, enfant! tu vas la voir!
          Une brusque plante passe;
          C'est d'abord au loin un point noir;
          Plus prompte que la trombe folle,
          Elle vient, court, approche, vole;
          A peine a lui son aurole,
          Que dj, remplissant le ciel,
          Sa rondeur farouche commence
          A cacher le gouffre en dmence,
          Et semble ton couvercle immense,
          O puits du vertige ternel!

C'est elle! clair! voil sa livide surface
Avec tous les frissons de ses ocans verts!
Elle apparat, s'en va, dcrot, plit, s'efface,
Et rentre, atome obscur, aux cieux d'ombre couverts,
Et tout s'vanouit, vaste aspect, bruit sublime...--
Quel est ce projectile inou de l'abme?
O boulets monstrueux qui sont des univers!

          Dans un loignement nocturne,
          Roule avec un rle effrayant
          Quelque pouvantable Saturne
          Tournant son anneau flamboyant;
          La braise en pleut comme d'un crible;
          Jean de Patmos, l'esprit terrible,
          Vit en songe cet astre horrible
          Et tomba presque vanoui:
          Car, rvant sa noire pope,
          Il crut, d'clairs enveloppe,
          Voir fuir une roue, chappe
          Au sombre char d'Adona!

Et, par instants encor,--tout va-t-il se dissoudre?--
Parmi ces mondes, fauve, accourant  grand bruit,
Une comte aux crins de flamme, aux yeux de foudre,
Surgit, et les regarde, et, blme, approche et luit;
Puis s'vade en hurlant, ple et surnaturelle,
Tranant sa chevelure parse derrire elle,
Comme une Canidie affreuse qui s'enfuit.

          Quelques-uns de ces globes meurent;
          Dans le semoun et le mistral
          Leurs mers sanglotent, leurs flots pleurent;
          Leur flanc crache un brasier central.
          Sphres par la neige engourdies,
          Ils ont d'tranges maladies,
          Pestes, dluges, incendies,
          Tremblements profonds et frquents;
          Leur propre abme les consume;
          Leur haleine flamboie et fume;
          On entend de loin dans leur brume
          La toux lugubre des volcans.

                          

Ils sont! ils vont! ceux-ci brillants, ceux-l difformes,
Tous portant des vivants et des crations!
Ils jettent dans l'azur des cnes d'ombre normes,
Tnbres qui des cieux traversent les rayons,
O le regard, ainsi que des flambeaux farouches
L'un aprs l'autre teints par d'invisibles bouches,
Voit plonger tour  tour les constellations!

          Quel Zorobabel formidable,
          Quel Ddale vertigineux,
          Cieux! a bti dans l'insondable
          Tout ce noir chaos lumineux?
          Soleils, astres aux larges queues,
          Gouffres!  millions de lieues!
          Sombres architectures bleues!
          Quel bras a fait, cr, produit
          Ces tours d'or que nuls yeux ne comptent,
          Ces firmaments qui se confrontent,
          Ces Babels d'toiles qui montent
          Dans ces Babylones de nuit?

Qui, dans l'ombre vivante et l'aube spulcrale,
Qui, dans l'horreur fatale et dans l'amour profond,
A tordu ta splendide et sinistre spirale,
Ciel, o les univers se font et se dfont?
Un double prcipice  la fois les rclame.
Immensit! dit l'tre. ternit! dit l'me.
A jamais! le sans fin roule dans le sans fond.

                         

          L'inconnu, celui dont maint sage
          Dans la brume obscure a dout,
          L'immobile et muet visage,
          Le voile de l'ternit,
          A, pour montrer son ombre au crime,
          Sa flamme au juste magnanime,
          Jet ple-mle  l'abme
          Tous ses masques, noirs ou vermeils;
          Dans les thers inaccessibles,
          Ils flottent, cachs ou visibles;
          Et ce sont ces masques terribles
          Que nous appelons les soleils!

Et les peuples ont vu passer dans les tnbres
Ces spectres de la nuit que nul ne pntra;
Et flamines, santons, brahmanes, mages, gubres,
Ont cri: Jupiter! Allah! Vishnou! Mithra!
Un jour, dans les lieux bas, sur les hauteurs suprmes,
Tous ces masques hagards s'effaceront d'eux-mmes;
Alors, la face immense et calme apparatra!

III

          Enfant! l'autre de ces deux mondes,
          C'est le coeur d'un homme!--parfois,
          Comme une perle au fond des ondes,
          Dieu cache une me au fond des bois.

          Dieu cache un homme sous les chnes;
          Et le sacre en d'austres lieux
          Avec le silence des plaines,
          L'ombre des monts, l'azur des cieux!

          O ma fille, avec son mystre
          Le soir envahit pas  pas
          L'esprit d'un prtre involontaire,
          Prs de ce feu qui luit l-bas!

          Cet homme, dans quelque ruine,
          Avec la ronce et le lzard,
          Vit sous la brume et la bruine,
          Fruit tomb de l'arbre hasard!

          Il est devenu presque fauve;
          Son bton est son seul appui.
          En le voyant, l'homme se sauve;
          La bte seule vient  lui.

          Il est l'tre crpusculaire.
          On a peur de l'apercevoir;
          Ptre tant que le jour l'claire,
          Fantme ds que vient le soir.

          La faneuse dans la clairire
          Le voit quand il fait, par moment,
          Comme une ombre hors de sa bire,
          Un pas hors de l'isolement.

          Son vtement dans ces dcombres,
          C'est un sac de cendre et de deuil,
          Linceul trou par les clous sombres
          De la misre, ce cercueil.

          Le pommier lui jette ses pommes;
          Il vit dans l'ombre enseveli;
          C'est un pauvre homme loin des hommes,
          C'est un habitant de l'oubli;

          C'est un indigent sous la bure,
          Un vieux front de la pauvret,
          Un haillon dans une masure,
          Un esprit dans l'immensit!

                         

          Dans la nature transparente,
          C'est l'oeil des regards ingnus,
          Un penseur  l'me ignorante,
          Un grave marcheur aux pieds nus!

          Oui, c'est un coeur, une prunelle,
          C'est un souffrant, c'est un songeur,
          Sur qui la lueur ternelle
          Fait trembler sa vague rougeur.

          Il est l, l'me aux cieux ravie,
          Et prs d'un branchage enflamm.
          Pense, lui-mme par la vie
          Tison  demi consum.

          Il est calme en cette ombre paisse;
          Il aura bien toujours un peu
          D'herbe pour que son btail paisse,
          De bois pour attiser son feu.

          Nos luttes, nos chocs, nos dsastres,
          Il les ignore; il ne veut rien
          Que, la nuit, le regard des astres,
          Le jour, le regard de son chien.

          Son troupeau gt sur l'herbe unie;
          Il est l, lui, pasteur, ami,
          Seul veill, comme un gnie
          A ct d'un peuple endormi.

          Ses brebis, d'un rien remues,
          Ouvrant l'oeil prs du feu qui luit,
          Aperoivent sous les nues
          Sa forme droite dans la nuit;

          Et, bouc qui ble, agneau qui danse,
          Dorment dans les bois hasardeux
          Sous ce grand spectre Providence
          Qu'ils sentent debout auprs d'eux.

                            

          Le ptre songe, solitaire,
          Pauvre et nu, mangeant son pain bis;
          Il ne connat rien de la terre
          Que ce que broute la brebis.

          Pourtant, il sait que l'homme souffre;
          Mais il sonde l'ther profond.
          Toute solitude est un gouffre,
          Toute solitude est un mont.

          Ds qu'il est debout sur ce fate,
          Le ciel reprend cet tranger;
          La Jude avait le prophte,
          La Chalde avait le berger.

          Ils ttaient le ciel l'un de l'autre;
          Et, plus tard, sous le feu divin,
          Du prophte naquit l'aptre,
          Du ptre naquit le devin.

          La foule raillait leur dmence;
          Et l'homme dut, aux jours passs,
          A ces ignorants la science,
          La sagesse  ces insenss.

          La nuit voyait, tmoin austre,
          Se rencontrer sur les hauteurs,
          Face  face dans le mystre,
          Les prophtes et les pasteurs.

          --O marchez-vous, tremblants prophtes?
          --O courez-vous, ptres troubls?
          Ainsi parlaient ces sombres ttes,
          Et l'ombre leur criait: Allez!

          Aujourd'hui, l'on ne sait plus mme
          Qui monta le plus de degrs
          Des Zoroastres au front blme
          Ou des Abrahams effars.

          Et, quand nos yeux, qui les admirent,
          Veulent mesurer leur chemin,
          Et savoir quels sont ceux qui mirent
          Le plus de jour dans l'oeil humain,

          Du noir pass perant les voiles,
          Notre esprit flotte sans repos
          Entre tous ces compteurs d'toiles
          Et tous ces compteurs de troupeaux.

          Dans nos temps, o l'aube enfin dore
          Les bords du terrestre ravin,
          Le rve humain s'approche encore
          Plus prs de l'idal divin.

                           

          L'homme que la brume enveloppe,
          Dans le ciel que Jsus ouvrit,
          Comme  travers un tlescope
          Regarde  travers son esprit.

          L'me humaine, aprs le Calvaire,
          A plus d'ampleur et de rayon;
          Le grossissement de ce verre
          Grandit encor la vision.

          La solitude vnrable
          Mne aujourd'hui l'homme sacr
          Plus avant dans l'impntrable,
          Plus loin dans le dmesur.

          Oui, si dans l'homme, que le nombre
          Et le temps trompent tour  tour,
          La foule dgorge de l'ombre,
          La solitude fait le jour.

          Le dsert au ciel nous convie.
          O seuil de l'azur! l'homme seul,
          Vivant qui voit hors de la vie,
          Lve d'avance son linceul.

          Il parle aux voix que Dieu fit taire,
          Mlant sur son front pastoral
          Aux lueurs troubles de la terre
          Le serein rayon spulcral.

          Dans le dsert, l'esprit qui pense
          Subit par degrs sous les cieux
          La dilatation immense
          De l'infini mystrieux.

          Il plonge au fond. Calme, il savoure
          Le rel, le vrai, l'lment.
          Toute la grandeur qui l'entoure
          Le pntre confusment.

          Sans qu'il s'en doute, il va, se dompte,
          Marche, et, grandissant en raison,
          Crot comme l'herbe aux champs, et monte
          Comme l'aurore  l'horizon.

          Il voit, il adore, il s'effare;
          Il entend le clairon du ciel,
          Et l'universelle fanfare
          Dans le silence universel.

          Avec ses fleurs au pur calice,
          Avec sa mer pleine de deuil,
          Qui donne un baiser de complice
          A l'pre bouche de l'cueil,

          Avec sa plaine, vaste bible,
          Son mont noir, son brouillard fuyant,
          Regards du visage, invisible,
          Syllabes du mot flamboyant;

          Avec sa paix, avec son trouble,
          Son bois voil, son rocher nu,
          Avec son cho qui redouble
          Toutes les voix de l'inconnu,

          La solitude claire, enflamme,
          Attire l'homme aux grands aimants,
          Et lentement compose une me
          De tous les blouissements!

          L'homme en son sein palpite et vibre,
          Ouvrant son aile, ouvrant ses yeux,
          trange oiseau d'autant plus libre
          Que le mystre le tient mieux.

          Il sent crotre en lui, d'heure en heure,
          L'humble foi, l'amour recueilli,
          Et la mmoire antrieure
          Qui le remplit d'un vaste oubli.

          Il a des soifs inassouvies;
          Dans son pass vertigineux,
          Il sent revivre d'autres vies;
          De son me il compte les noeuds.

          Il cherche au fond des sombres dmes
          Sous quelles formes il a lui;
          Il entend ses propres fantmes
          Qui lui parlent derrire lui.

          Il sent que l'humaine aventure
          N'est rien qu'une apparition;
          Il se dit:--Chaque crature
          Est toute la cration.--

          Il se dit:--Mourir, c'est connatre;
          Nous cherchons l'issue  ttons.
          J'tais, je suis, et je dois tre.
          L'ombre est une chelle. Montons.--

          Il se dit:--Le vrai, c'est le centre,
          Le reste est apparence ou bruit.
          Cherchons le lion, et non l'antre;
          Allons o l'oeil fixe reluit.--

          Il sent plus que l'homme en lui natre;
          Il sent, jusque dans ses sommeils,
          Lueur  lueur, dans son tre,
          L'infiltration des soleils.

          Ils cessent d'tre son problme;
          Un astre est un voile. Il veut mieux;
          Il reoit de leur rayon mme
          Le regard qui va plus loin qu'eux.

                             

          Pendant que, nous, hommes des villes,
          Nous croyons prendre un vaste essor
          Lorsqu'entre en nos prunelles viles
          Le spectre d'une toile d'or;

          Que, savants dont la vue est basse,
          Nous nous ruons et nous brlons
          Dans le premier astre qui passe,
          Comme aux lampes les papillons,

          Et qu'oubliant le ncessaire,
          Nous contentant de l'incomplet,
          Croyant clairs,  misre!
          Ceux qu'claire le feu follet,

          Prenant pour l'tre et pour l'essence
          Les fantmes du ciel profond,
          Voulant nous faire une science
          Avec des formes qui s'en vont,

          Ne comprenant, pour nous distraire
          De la terre, o l'homme est damn,
          Qu'un autre monde, sombre frre
          De notre globe infortun,

          Comme l'oiseau n dans la cage,
          Qui, s'il fuit, n'a qu'un vol troit,
          Ne sait pas trouver le bocage,
          Et va d'un toit  l'autre toit;

          Chercheurs que le nant captive,
          Qui, dans l'ombre, avons en passant,
          La curiosit chtive
          Du ciron pour le ver luisant,

          Poussire admirant la poussire,
          Nous poursuivons obstinment,
          Grains de cendre, un grain de lumire
          En fuite dans le firmament!

          Pendant que notre me humble et lasse
          S'arrte au seuil du ciel bni,
          Et va becqueter dans l'espace
          Une miette de l'infini,

          Lui, ce berger, ce passant frle,
          Ce pauvre gardeur de btail
          Que la cathdrale ternelle
          Abrite sous son noir portail,

          Cet homme qui ne sait pas lire,
          Cet hte des arbres mouvants,
          Qui ne connat pas d'autre lyre
          Que les grands bois et les grands vents,

          Lui, dont l'me semble touffe,
          Il s'envole, et, touchant le but,
          Boit avec la coupe d'Orphe
          A la source o Mose but!

          Lui, ce ptre, en sa Thbade,
          Cet ignorant, cet indigent,
          Sans docteur, sans matre, sans guide,
          Fouillant, scrutant, interrogeant

          De sa roche o la paix sjourne,
          Les cieux noirs, les bleus horizons,
          Double ornire o sans cesse tourne
          La roue norme des saisons;

          Seul, quand mai vide sa corbeille,
          Quand octobre emplit son panier;
          Seul, quand l'hiver  notre oreille
          Vient siffler, gronder, et nier;

          Quand sur notre terre, o se joue
          Le blanc flocon flottant sans bruit,
          La mort, spectre vierge, secoue,
          Ses ailes ples dans la nuit;

          Quand, nous glaant jusqu'aux vertbres,
          Nous jetant la neige en rvant,
          Ce sombre cygne des tnbres
          Laisse tomber sa plume au vent;

          Quand la mer tourmente la barque;
          Quand la plaine est l, ressemblant
          A la morte dont un drap marque
          L'obscur profil sinistre et blanc;

          Seul sur cet pre monticule,
          A l'heure o, sous le ciel dormant,
          Les Mduses du crpuscule
          Montrent leur face vaguement;

          Seul la nuit, quand dorment ses chvres,
          Quand la terre et l'immensit
          Se referment comme deux lvres
          Aprs que le psaume est chant;

          Seul, quand renat le jour sonore,
           l'heure o sur le mont lointain
          Flamboie et frissonne l'aurore,
          Crte rouge du coq matin;

          Seul, toujours seul, l't, l'automne;
          Front sans remords et sans effroi
           qui le nuage qui tonne
          Dit tout bas: Ce n'est pas pour toi!

          Oubliant dans ces grandes choses
          Les trous de ses pauvres habits,
          Comparant la douceur des roses
           la douceur de la brebis,

          Sondant l'tre, la loi fatale;
          L'amour, la mort, la fleur, le fruit;
          Voyant l'aurole idale
          Sortir de toute cette nuit,

          Il sent, faisant passer le monde
          Par sa pense  chaque instant,
          Dans cette obscurit profonde
          Son oeil devenir clatant;

          Et, dpassant la crature,
          Montant toujours, toujours accru,
          Il regarde tant la nature,
          Que la nature a disparu!

          Car, des effets allant aux causes,
          L'oeil perce et franchit le miroir,
          Enfant; et contempler les choses,
          C'est finir par ne plus les voir.

          La matire tombe dtruite
          Devant l'esprit aux yeux de lynx;
          Voir, c'est rejeter; la poursuite
          De l'nigme est l'oubli du sphynx.

          Il ne voit plus le ver qui rampe,
          La feuille morte mue au vent,
          Le pr, la source o l'oiseau trempe
          Son petit pied rose en buvant;

          Ni l'araigne, hydre toile,
          Au centre du mal se tenant,
          Ni l'abeille, lumire aile,
          Ni la fleur, parfum rayonnant;

          Ni l'arbre o sur l'corce dure
          L'amant grave un chiffre d'un jour,
          Que les ans font crotre  mesure
          Qu'ils font dcrotre son amour.

          Il ne voit plus la vigne mre,
          La ville, large toit fumant,
          Ni la campagne, ce murmure,
          Ni la mer, ce rugissement;

          Ni l'aube dorant les prairies,
          Ni le couchant aux longs rayons,
          Ni tous ces tas de pierreries
          Qu'on nomme constellations,

          Que l'ther de son ombre couvre,
          Et qu'entrevoit notre oeil terni
          Quand la nuit curieuse entr'ouvre
          Le sombre crin de l'infini;

          Il ne voit plus Saturne ple,
          Mars carlate, Arcturus bleu,
          Sirius, couronne d'opale,
          Aldebaran, turban de feu;

          Ni les mondes, esquifs sans voiles,
          Ni, dans le grand ciel sans milieu,
          Toute cette cendre d'toiles;
          Il voit l'astre unique; il voit Dieu!

                              

          Il le regarde, il le contemple;
          Vision que rien n'interrompt!
          Il devient tombe, il devient temple;
          Le mystre flambe  son front.

          Oeil serein dans l'ombre ondoyante,
          Il a conquis, il a compris,
          Il aime; il est l'me voyante
          Parmi nos tnbreux esprits.

          Il marche, heureux et plein d'aurore,
          De plain-pied avec l'lment;
          Il croit, il accepte. Il ignore
          Le doute, notre escarpement;

          Le doute, qu'entourent les vides,
          Bord que nul ne peut enjamber,
          O nous nous arrtons stupides,
          Disant: Avancer, c'est tomber!

          Le doute, roche o nos penses
          Errent loin du pr qui fleurit,
          O vont et viennent, disperses,
          Toutes ces chvres de l'esprit!

          Quand Hobbes dit: Quelle est la base?
          Quand Locke dit: Quelle est la loi?
          Que font  sa splendide extase
          Ces dialogues de l'effroi?

          Qu'importe  cet anachorte
          De la caverne Vrit,
          L'homme qui dans l'homme s'arrte,
          La nuit qui croit  sa clart?

          Que lui fait la philosophie,
          Calcul, algbre, orgueil puni,
          Que sur les cimes ptrifie
          L'effarement de l'infini!

          Lueurs que couvre la fume!
          Sciences disant: Que sait-on?
          Qui, de l'aveugle Ptolme,
          Montent au myope Newton!

          Que lui font les choses bornes,
          Grands, petits, couronnes, carcans?
          L'ombre qui sort des chemines
          Vaut l'ombre qui sort des volcans.

          Que lui font la larve et la cendre,
          Et, dans les tourbillons mouvants,
          Toutes les formes que peut prendre
          L'obscur nuage des vivants?

          Que lui fait l'assurance triste
          Des cratures dans leurs nuits?
          La terre s'criant: J'existe!
          Le soleil rpliquant: Je suis!

          Quand le spectre, dans le mystre,
          S'affirme  l'apparition,
          Qu'importe  cet oeil solitaire
          Qui s'blouit du seul rayon?

          Que lui fait l'astre, autel et prtre
          De sa propre religion,
          Qui dit: Rien hors de moi!--quand l'tre
          Se nomme Gouffre et Lgion!

          Que lui font, sur son sacr fate,
          Les dmentis audacieux
          Que donne aux soleils la comte,
          Cette hrsiarque des cieux?

          Que lui fait le temps, cette brume?
          L'espace, cette illusion?
          Que lui fait l'ternelle cume
          De l'ocan Cration?

          Il boit, hors de l'inabordable,
          Du surhumain, du sidral,
          Les dlices du formidable,
          L'pre ivresse de l'idal;

          Son tre, dont rien ne surnage,
          S'engloutit dans le gouffre bleu;
          Il fait ce sublime naufrage;
          Et, murmurant sans cesse:--Dieu,--

          Parmi les feuillages farouches,
          Il songe, l'me et l'oeil l-haut,
           l'imbcillit des bouches
          Qui prononcent un autre mot!

                            

          Il le voit, ce soleil unique,
          Fcondant, travaillant, crant,
          Par le rayon qu'il communique
          galant l'atome au gant,

          Semant de feux, de souffles, d'ondes,
          Les tourbillons d'obscurit,
          Emplissant d'tincelles mondes
          L'pouvantable immensit,

          Remuant, dans l'ombre et les brumes,
          De sombres forces dans les cieux
          Qui font comme des bruits d'enclumes
          Sous des marteaux mystrieux,

          Doux pour le nid du rouge-gorge,
          Terrible aux satans qu'il dtruit;
          Et, comme aux lueurs d'une forge,
          Un mur s'claire dans la nuit,

          On distingue en l'ombre o nous sommes,
          On reconnat dans ce bas lieu,
           sa clart parmi les hommes,
          L'me qui rverbre Dieu!

          Et ce ptre devient auguste;
          Jusqu' l'aurole mont,
          tant le sage, il est le juste;
          O ma fille, cette clart

          Soeur du grand flambeau des gnies,
          Faite de tous les rayons purs
          Et de toutes les harmonies
          Qui flottent dans tous les azurs,

          Plus belle dans une chaumire,
          clairant hier par demain,
          Cette blouissante lumire,
          Cette blancheur du coeur humain

          S'appelle en ce monde, o l'honnte
          Et le vrai des vents est battu,
          Innocence avant la tempte,
          Aprs la tempte vertu!

                         

Voil donc ce que fait la solitude  l'homme;
Elle lui montre Dieu, le dvoile et le nomme;
          Sacre l'obscurit,
Pntre de splendeur le ptre qui s'y plonge,
Et, dans les profondeurs de son immense songe,
          T'allume,  vrit!

Elle emplit l'ignorant de la science norme;
Ce que le cdre voit, ce que devine l'orme,
          Ce que le chne sent,
Dieu, l'tre, l'infini, l'ternit, l'abme,
Dans l'ombre elle le mle  la candeur sublime
          D'un ptre frmissant.

L'homme n'est qu'une lampe, elle en fait une toile.
Et ce ptre devient, sous son haillon de toile,
          Un mage; et, par moments,
Aux fleurs, parfums du temple, aux arbres, noirs pilastres,
Apparat couronn d'une tiare d'astres,
          Vtu de flamboiements!

Il ne se doute pas de cette grandeur sombre:
Assis prs de son feu que la broussaille encombre,
          Devant l'tre bant,
Humble, il pense; et, chtif, sans orgueil, sans envie,
Il se courbe, et sent mieux, prs du gouffre de vie,
          Son gouffre de nant.

Quand il sort de son rve, il revoit la nature.
Il parle  la nue, errant  l'aventure,
          Dans l'azur migrant;
Il dit: Que ton encens est chaste,  clmatite!
Il dit au doux oiseau: Que ton aile est petite,
          Mais que ton vol est grand!

Le soir, quand il voit l'homme aller vers les villages,
Glaneuses, bcherons qui tranent des feuillages,
          Et les pauvres chevaux
Que le laboureur bat et fouette avec colre,
Sans songer que le vent va le rendre  son frre
          Le marin sur les flots;

Quand il voit les forats passer, portant leur charge,
Les soldats, les pcheurs pris par la nuit au large,
          Et htant leur retour,
Il leur envoie  tous, du haut du mont nocturne,
La bndiction qu'il a puise  l'urne
          De l'insondable amour!

Et, tandis qu'il est l, vivant sur sa colline,
Content, se prosternant dans tout ce qui s'incline,
          Doux rveur bienfaisant,
Emplissant le vallon, le champ, le toit de mousse,
Et l'herbe et le rocher de la majest douce
          De son coeur innocent,

S'il passe par hasard, prs de sa paix fconde,
Un de ces grands esprits en butte aux flots du monde
          Rvolt devant eux,
Qui craignent  la fois, sur ces vagues funbres,
La terre de granit et le ciel de tnbres,
          L'homme ingrat, Dieu douteux;

Peut-tre,  son insu, que ce pasteur paisible,
Et dont l'obscurit rend la lueur visible,
          Homme heureux sans effort,
Entrevu par cette me en proie au choc de l'onde,
Va lui jeter soudain quelque clart profonde
          Qui lui montre le port!

Ainsi ce feu peut-tre, aux flancs du rocher sombre,
L-bas est aperu par quelque nef qui sombre
          Entre le ciel et l'eau;
Humble, il la guide au loin de son reflet rougetre,
Et du mme rayon dont il rchauffe un ptre,
          Il sauve un grand vaisseau!

IV

Et je repris, montrant  l'enfant adore
L'obscur feu du pasteur et l'toile sacre:

De ces deux feux, perant le soir qui s'assombrit
L'un rvle un soleil, l'autre annonce un esprit,
    C'est l'infini que notre oeil sonde;
Mesurons tout  Dieu, qui seul cre et conoit!
C'est l'astre qui le prouve et l'esprit qui le voit;
    Une me est plus grande qu'un monde.

Enfant, ce feu de ptre  une me ml,
Et cet astre, splendeur du plafond constell
          Que l'clair et la foudre gardent,
Ces deux phares du gouffre o l'tre flotte et fuit,
Ces deux clarts du deuil, ces deux yeux de la nuit,
          Dans l'immensit se regardent.

Ils se connaissent; l'astre envoie au feu des bois
Toute l'normit de l'abme  la fois,
          Les baisers de l'azur superbe,
Et l'blouissement des visions d'Endor;
Et le doux feu de ptre envoie  l'astre d'or
          Le frmissement du brin d'herbe.

Le feu de ptre dit:--La mre pleure, hlas!
L'enfant a froid, le pre a faim, l'aeul est las;
          Tout est noir; la monte est rude;
Le pas tremble, clair par un tremblant flambeau;
L'homme au berceau chancelle et trbuche au tombeau.
          L'toile rpond: Certitude!

De chacun d'eux s'envole un rayon fraternel,
L'un plein d'humanit, l'autre rempli de ciel;
          Dieu les prend, et joint leur lumire,
Et sa main, sous qui l'me, aigle de flamme, clt,
Fait du rayon d'en bas et du rayon d'en haut
          Les deux ailes de la prire.

Ingouville, aot 1839.




FIN DU TOME PREMIER.




TABLE

TABLE
DU TOME PREMIER
1830-1843.

                                                               Pages.

PRFACE                                                            1
Un jour, je vis debout au bord des flots mouvants                  5

LIVRE PREMIER.

AURORE

     I  MA FILLE                                                  9
    II Le pote s'en va dans les champs                           13
   III MES DEUX FILLES                                            15
    IV Le firmament est plein de la vaste clart                  17
     V A ANDR CHNIER                                            21
    VI LA VIE AUX CHAMPS                                          23
   VII RPONSE  UN ACTE D'ACCUSATION                             29
  VIII SUITE                                                      39
    IX Le pome plor se lamente                                 45
     X A MADAME D. G. DE G.                                       49
    XI LISE                                                       51
   XII VERE NOVO                                                  55
  XIII A PROPOS D'HORACE                                          57
   XIV A GRANVILLE, EN 1836                                       67
    XV LA COCCINELLE.                                             73
   XVI VERS 1820                                                  75
  XVII A M. FROMENT MEURICE                                       77
 XVIII LES OISEAUX                                                81
   XIX VIEILLE CHANSON DU JEUNE TEMPS                             85
    XX A UN POTE AVEUGLE                                         89
   XXI Elle tait dchausse, elle tait dcoiffe                91
  XXII LA FTE CHEZ THRSE                                       93
 XXIII L'ENFANCE                                                  99
  XXIV Heureux l'homme occup de l'ternel destin                101
   XXV UNIT                                                     103
  XXVI QUELQUES MOTS  UN AUTRE                                  105
 XXVII Oui, je suis le rveur                                    113
XXVIII Il faut que le pote, pris d'ombre et d'azur             117
  XXIX HALTE EN MARCHANT                                         119

LIVRE DEUXIME.

L'AME EN FLEUR.

     I PREMIER MAI                                               125
    II Mes vers fuiraient, doux et frles                        127
   III LE ROUET D'OMPHALE                                        129
    IV CHANSON                                                   131
     V HIER AU SOIR                                              133
    VI LETTRE                                                    135
   VII Nous allions au verger cueillir des bigarreaux            139
  VIII Tu peux, comme il te plat, me faire jeune ou vieux       141
    IX EN COUTANT LES OISEAUX                                   143
     X Mon bras pressait sa taille                               145
    XI Les femmes sont sur la terre                              147
   XII GLOGUE                                                   149
  XIII Viens!                                                    151
  XIV BILLET DU MATIN                                            153
   XV PAROLES DANS L'OMBRE                                       155
  XVI L'hirondelle au printemps cherche les vieilles tours       157
 XVII SOUS LES ARBRES                                            159
XVIII Je sais bien qu'il est d'usage                             161
  XIX N'ENVIONS RIEN                                             165
   XX IL FAIT FROID                                              169
   XXI Il lui disait                                             173
  XXII Aimons toujours!                                          175
 XXIII APRS L'HIVER                                             179
  XXIV Que le sort, quel qu'il soit                              183
   XXV Je respire o tu palpites                                 185
  XXVI CRPUSCULE                                                189
 XXVII LA NICHE SOUS LE PORTAIL                                 191
XXVIII UN SOIR QUE JE REGARDAIS LE CIEL                          195

LIVRE TROISIME.

LES LUTTES ET LES RVES.

     I CRIT SUR UN EXEMPLAIRE DE LA DIVINA COMMEDIA             201
    II MELANCHOLIA                                               203
   III SATURNE                                                   217
    IV CRIT AU BAS D'UN CRUCIFIX                                225
     V QUIA PULVIS ES                                            227
    VI LA SOURCE                                                 229
   VII LA STATUE                                                 231
  VIII Je lisais                                                 235
    IX Jeune fille, la grce emplit tes dix-sept ans             239
     X AMOUR                                                     241
    XI ?                                                         245
   XII EXPLICATION                                               247
  XIII LA CHOUETTE                                               251
   XIV A LA MRE DE L'ENFANT MORT                                257
    XV PITAPHE                                                  261
   XVI LE MATRE D'TUDES                                        263
  XVII CHOSE VUE UN JOUR DE PRINTEMPS                            269
 XVIII INTRIEUR                                                 273
   XIX BARAQUES DE LA FOIRE                                      275
    XX INSOMNIE                                                  277
   XXI CRIT SUR LA PLINTHE D'UN BAS-RELIEF ANTIQUE              281
  XXII La clart du dehors ne distrait pas mon me               283
 XXIII LE REVENANT                                               287
  XXIV AUX ARBRES                                                293
   XXV L'enfant voyant l'aeule  filer occupe                  297
  XXVI JOIES DU SOIR                                             299
 XXVII J'aime l'araigne                                         303
XXVIII LE POTE                                                  305
  XXIX LA NATURE                                                 307
   XXX MAGNITUDO PARVI                                           311








End of Project Gutenberg's Les contemplations, v 1-2, by Victor Hugo

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPLATIONS, V 1-2 ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
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