The Project Gutenberg EBook of Les contemplations, v 2-2, by Victor Hugo

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Title: Les contemplations, v 2-2

Author: Victor Hugo

Release Date: August 29, 2009 [EBook #29844]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES
CONTEMPLATIONS

PAR

VICTOR HUGO


II

AUJOURD'HUI.--1843-1856

Cinquime dition


COLLECTION HETZEL

PARIS
LIBRAIRIE L. HACHETTE ET Cie
RUE PIERRE-SARRAZIN, 14

1858


Tous droits rservs




LIVRE QUATRIME

PAUCA ME




I


Pure Innocence! Vertu sainte!
O les deux sommets d'ici-bas!
O croissent, sans ombre et sans crainte,
Les deux palmes des deux combats!

Palme du combat Ignorance!
Palme du combat Vrit!
L'me,  travers sa transparence,
Voit trembler leur double clart.

Innocence! Vertu! sublimes
Mme pour l'oeil mort du mchant!
On voit dans l'azur ces deux cimes,
L'une au levant, l'autre au couchant.

Elles guident la nef qui sombre;
L'une est phare, et l'autre est flambeau;
L'une a le berceau dans son ombre,
L'autre en son ombre a le tombeau.

C'est sous la terre infortune
Que commence, obscure  nos yeux,
La ligne de la destine;
Elles l'achvent dans les cieux.

Elles montrent, malgr les voiles
Et l'ombre du fatal milieu,
Nos mes touchant les toiles
Et la candeur mle au bleu.

Elles clairent les problmes;
Elles disent le lendemain;
Elles sont les blancheurs suprmes
De tout le sombre gouffre humain.

L'archange effleure de son aile
Ce fate o Jhovah s'assied;
Et sur cette neige ternelle
On voit l'empreinte d'un seul pied.

Cette trace qui nous enseigne,
Ce pied blanc, ce pied fait de jour,
Ce pied rose, hlas! car il saigne,
Ce pied nu, c'est le tien, amour!

Janvier 1843.




15 FVRIER 1843


Aime celui qui t'aime, et sois heureuse en lui.
--Adieu!--sois son trsor,  toi qui fus le ntre!
Va, mon enfant bni, d'une famille  l'autre.
Emporte le bonheur et laisse-nous l'ennui!

Ici, l'on te retient; l-bas, on te dsire.
Fille, pouse, ange, enfant, fais ton double devoir.
Donne-nous un regret, donne-leur un espoir,
Sors avec une larme! entre avec un sourire!

Dans l'glise, 15 fvrier 1843.




4 SEPTEMBRE 1843




III

TROIS ANS APRS


Il est temps que je me repose;
Je suis terrass par le sort.
Ne me parlez pas d'autre chose
Que des tnbres o l'on dort!

Que veut-on que je recommence?
Je ne demande dsormais
 la cration immense
Qu'un peu de silence et de paix!

Pourquoi m'appelez-vous encore?
J'ai fait ma tche et mon devoir.
Qui travaillait avant l'aurore,
Peut s'en aller avant le soir.

 vingt ans, deuil et solitude!
Mes yeux, baisss vers le gazon,
Perdirent la douce habitude
De voir ma mre  la maison.

Elle nous quitta pour la tombe;
Et vous savez bien qu'aujourd'hui
Je cherche, en cette nuit qui tombe,
Un autre ange qui s'est enfui!

Vous savez que je dsespre,
Que ma force en vain se dfend,
Et que je souffre comme pre,
Moi qui souffris tant comme enfant!

Mon oeuvre n'est pas termine,
Dites-vous. Comme Adam banni,
Je regarde ma destine,
Et je vois bien que j'ai fini.

L'humble enfant que Dieu m'a ravie
Rien qu'en m'aimant savait m'aider;
C'tait le bonheur de ma vie
De voir ses yeux me regarder.

Si ce Dieu n'a pas voulu clore
L'oeuvre qu'il me fit commencer,
S'il veut que je travaille encore,
Il n'avait qu' me la laisser!

Il n'avait qu' me laisser vivre
Avec ma fille  mes cts,
Dans cette extase o je m'enivre
De mystrieuses clarts!

Ces clarts, jour d'une autre sphre,
O Dieu jaloux, tu nous les vends!
Pourquoi m'as-tu pris la lumire
Que j'avais parmi les vivants?

As-tu donc pens, fatal matre,
Qu' force de te contempler,
Je ne voyais plus ce doux tre,
Et qu'il pouvait bien s'en aller!

T'es-tu dit que l'homme, vaine ombre,
Hlas! perd son humanit
A trop voir cette splendeur sombre
Qu'on appelle la vrit?

Qu'on peut le frapper sans qu'il souffre,
Que son coeur est mort dans l'ennui,
Et qu' force de voir le gouffre,
Il n'a plus qu'un abme en lui?

Qu'il va, stoque, o tu l'envoies,
Et que dsormais, endurci,
N'ayant plus ici-bas de joies,
Il n'a plus de douleurs aussi?

As-tu pens qu'une me tendre
S'ouvre  toi pour se mieux fermer,
Et que ceux qui veulent comprendre
Finissent par ne plus aimer?

O Dieu! vraiment, as-tu pu croire
Que je prfrais, sous les cieux,
L'effrayant rayon de ta gloire
Aux douces lueurs de ses yeux!

Si j'avais su tes lois moroses,
Et qu'au mme esprit enchant
Tu ne donnes point ces deux choses,
Le bonheur et la vrit,

Plutt que de lever tes voiles,
Et de chercher, coeur triste et pur,
A te voir au fond des toiles,
O Dieu sombre d'un monde obscur,

J'eusse aim mieux, loin de ta face,
Suivre, heureux, un troit chemin,
Et n'tre qu'un homme qui passe
Tenant son enfant par la main!

Maintenant, je veux qu'on me laisse!
J'ai fini! le sort est vainqueur.
Que vient-on rallumer sans cesse
Dans l'ombre qui m'emplit le coeur?

Vous qui me parlez, vous me dites
Qu'il faut, rappelant ma raison,
Guider les foules dcrpites
Vers les lueurs de l'horizon;

Qu' l'heure o les peuples se lvent
Tout penseur suit un but profond;
Qu'il se doit  tous ceux qui rvent,
Qu'il se doit  tous ceux qui vont!

Qu'une me, qu'un feu pur anime,
Doit hter, avec sa clart,
L'panouissement sublime
De la future humanit;

Qu'il faut prendre part, coeurs fidles,
Sans redouter les ocans,
Aux ftes des choses nouvelles,
Aux combats des esprits gants!

Vous voyez des pleurs sur ma joue,
Et vous m'abordez mcontents,
Comme par le bras on secoue
Un homme qui dort trop longtemps.

Mais songez  ce que vous faites!
Hlas! cet ange au front si beau,
Quand vous m'appelez  vos ftes,
Peut-tre a froid dans son tombeau.

Peut-tre, livide et plie,
Dit-elle dans son lit troit:
Est-ce que mon pre m'oublie
Et n'est plus l, que j'ai si froid?

Quoi! lorsqu' peine je rsiste
Aux choses dont je me souviens,
Quand je suis bris, las et triste,
Quand je l'entends qui me dit: Viens!

Quoi! vous voulez que je souhaite,
Moi, pli par un coup soudain,
La rumeur qui suit le pote,
Le bruit que fait le paladin!

Vous voulez que j'aspire encore
Aux triomphes doux et dors!
Que j'annonce aux dormeurs l'aurore!
Que je crie: Allez! esprez!

Vous voulez que, dans la mle,
Je rentre ardent parmi les forts,
Les yeux  la vote toile...--
Oh! l'herbe paisse o sont les morts!

Novembre 1846.




IV


Oh! je fus comme fou dans le premier moment,
Hlas! et je pleurai trois jours amrement.
Vous tous  qui Dieu prit votre chre esprance,
Pres, mres, dont l'me a souffert ma souffrance.
Tout ce que j'prouvais, l'avez-vous prouv?
Je voulais me briser le front sur le pav;
Puis je me rvoltais, et, par moments, terrible,
Je fixais mes regards sur cette chose horrible,
Et je n'y croyais pas, et je m'criais: Non!
--Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom
Qui font que dans le coeur le dsespoir se lve?--
Il me semblait que tout n'tait qu'un affreux rve,
Qu'elle ne pouvait pas m'avoir ainsi quitt,
Que je l'entendais rire en la chambre  ct,
Que c'tait impossible enfin qu'elle ft morte,
Et que j'allais la voir entrer par cette porte!

Oh! que de fois j'ai dit: Silence! elle a parl!
Tenez! voici le bruit de sa main sur la cl!
Attendez! elle vient! laissez-moi, que j'coute!
Car elle est quelque part dans la maison sans doute!

Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852.




V


Elle avait pris ce pli dans son ge enfantin
De venir dans ma chambre un peu chaque matin
Je l'attendais ainsi qu'un rayon qu'on espre;
Elle entrait et disait: Bonjour, mon petit pre;
Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s'asseyait
Sur mon lit, drangeait mes papiers, et riait,
Puis soudain s'en allait comme un oiseau qui passe.
Alors, je reprenais, la tte un peu moins lasse,
Mon oeuvre interrompue, et, tout en crivant,
Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
Quelque arabesque folle et qu'elle avait trace,
Et mainte page blanche entre ses mains froisse
O, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.
Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prs verts,
Et c'tait un esprit avant d'tre une femme.
Son regard refltait la clart de son me.
Elle me consultait sur tout  tous moments.
Oh! que de soirs d'hiver radieux et charmants,
Passs  raisonner langue, histoire et grammaire,
Mes quatre enfants groups sur mes genoux, leur mre
Tout prs, quelques amis causant au coin du feu!
J'appelais cette vie tre content de peu!
Et dire qu'elle est morte! hlas! que Dieu m'assiste!
Je n'tais jamais gai quand je la sentais triste;
J'tais morne au milieu du bal le plus joyeux
Si j'avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.

Novembre 1846, jour des morts.




V


Quand nous habitions tous ensemble
Sur nos collines d'autrefois,
O l'eau court, o le buisson tremble,
Dans la maison qui touche aux bois,

Elle avait dix ans, et moi trente;
J'tais pour elle l'univers.
Oh! comme l'herbe est odorante
Sous les arbres profonds et verts!

Elle faisait mon sort prospre,
Mon travail lger, mon ciel bleu.
Lorsqu'elle me disait: Mon pre,
Tout mon coeur s'criait: Mon Dieu!

A travers mes songes sans nombre,
J'coutais son parler joyeux,
Et mon front s'clairait dans l'ombre
A la lumire de ses yeux.

Elle avait l'air d'une princesse
Quand je la tenais par la main;
Elle cherchait des fleurs sans cesse
Et des pauvres dans le chemin.

Elle donnait comme on drobe,
En se cachant aux yeux de tous.
Oh! la belle petite robe
Qu'elle avait, vous rappelez-vous?

Le soir, auprs de ma bougie,
Elle jasait  petit bruit,
Tandis qu' la vitre rougie
Heurtaient les papillons de nuit.

Les anges se miraient en elle.
Que son bonjour tait charmant!
Le ciel mettait dans sa prunelle
Ce regard qui jamais ne ment.

Oh! je l'avais, si jeune encore,
Vue apparatre en mon destin!
C'tait l'enfant de mon aurore,
Et mon toile du matin!

Quand la lune claire et sereine
Brillait aux cieux, dans ces beaux mois,
Comme nous allions dans la plaine!
Comme nous courions dans les bois!

Puis, vers la lumire isole
toilant le logis obscur,
Nous revenions par la valle
En tournant le coin du vieux mur;

Nous revenions, coeurs pleins de flamme,
En parlant des splendeurs du ciel.
Je composais cette jeune me
Comme l'abeille fait son miel.

Doux ange aux candides penses,
Elle tait gaie en arrivant...--
Toutes ces choses sont passes
Comme l'ombre et comme le vent!

Villequier, 4 septembre 1844.




VII


Elle tait ple, et pourtant rose,
Petite avec de grands cheveux.
Elle disait souvent: Je n'ose,
Et ne disait jamais: Je veux.

Le soir, elle prenait ma Bible
Pour y faire peler sa soeur,
Et, comme une lampe paisible,
Elle clairait ce jeune coeur.

Sur le saint livre que j'admire,
Leurs yeux purs venaient se fixer;
Livre o l'une apprenait  lire,
O l'autre apprenait  penser!

Sur l'enfant, qui n'et pas lu seule,
Elle penchait son front charmant,
Et l'on aurait dit une aeule
Tant elle parlait doucement!

Elle lui disait: Sois bien sage!
Sans jamais nommer le dmon;
Leurs mains erraient de page en page
Sur Mose et sur Salomon,

Sur Cyrus qui vint de la Perse,
Sur Moloch et Leviathan,
Sur l'enfer que Jsus traverse,
Sur l'den o rampe Satan!

Moi, j'coutais...--O joie immense
De voir la soeur prs de la soeur!
Mes yeux s'enivraient en silence
De cette ineffable douceur.

Et dans la chambre humble et dserte
O nous sentions, cachs tous trois,
Entrer par la fentre ouverte
Les souffles des nuits et des bois,

Tandis que, dans le texte auguste,
Leurs coeurs, lisant avec ferveur,
Puisaient le beau, le vrai, le juste,
Il me semblait,  moi, rveur,

Entendre chanter des louanges
Autour de nous, comme au saint lieu,
Et voir sous les doigts de ces anges
Tressaillir le livre de Dieu!

Octobre 1846.




VIII


A qui donc sommes-nous? Qui nous a? qui nous mne?
Vautour fatalit, tiens-tu la race humaine?
          Oh! parlez, cieux vermeils,
L'me sans fond tient-elle aux toiles sans nombre?
Chaque rayon d'en haut est-il un fil de l'ombre
          Liant l'homme aux soleils?

Est-ce qu'en nos esprits, que l'ombre a pour repaires,
Nous allons voir rentrer les songes de nos pres?
          Destin, lugubre assaut!
O vivants, serions-nous l'objet d'une dispute?
L'un veut-il notre gloire, et l'autre notre chute?
          Combien sont-ils l-haut?

Jadis, au fond du ciel, aux yeux du mage sombre,
Deux joueurs effrayants apparaissaient dans l'ombre.
          Qui craindre? qui prier?
Les Mans frissonnants, les ples Zoroastres
Voyaient deux grandes mains qui dplaaient les astres
          Sur le noir chiquier.

Songe horrible! le bien, le mal, de cette vote
Pendent-ils sur nos fronts? Dieu, tire-moi du doute
          O sphinx, dis-moi le mot!
Cet affreux rve pse  nos yeux qui sommeillent,
Noirs vivants! heureux ceux qui tout  coup s'veillent
          Et meurent en sursaut!

Villequier, 4 septembre 1845.




IX


O souvenirs! printemps! aurore!
Doux rayon triste et rchauffant!
--Lorsqu'elle tait petite encore,
Que sa soeur tait tout enfant...--

Connaissez-vous sur la colline
Qui joint Montlignon  Saint-Leu,
Une terrasse qui s'incline
Entre un bois sombre et le ciel bleu?

C'est l que nous vivions.--Pntre,
Mon coeur, dans ce pass charmant!--
Je l'entendais sous ma fentre
Jouer le matin doucement.

Elle courait dans la rose,
Sans bruit, de peur de m'veiller;
Moi, je n'ouvrais pas ma croise,
De peur de la faire envoler.

Ses frres riaient...--Aube pure!
Tout chantait sous ces frais berceaux,
Ma famille avec la nature,
Mes enfants avec les oiseaux!--

Je toussais, on devenait brave;
Elle montait  petits pas,
Et me disait d'un air trs-grave:
J'ai laiss les enfants en bas.

Qu'elle ft bien ou mal coiffe,
Que mon coeur ft triste ou joyeux,
Je l'admirais. C'tait ma fe,
Et le doux astre de mes yeux!

Nous jouions toute la journe.
O jeux charmants! chers entretiens!
Le soir, comme elle tait l'ane,
Elle me disait: Pre, viens!

Nous allons t'apporter ta chaise,
Conte-nous une histoire, dis!--
Et je voyais rayonner d'aise
Tous ces regards du paradis.

Alors, prodiguant les carnages,
J'inventais un conte profond
Dont je trouvais les personnages
Parmi les ombres du plafond.

Toujours, ces quatre douces ttes
Riaient, comme  cet ge on rit,
De voir d'affreux gants trs-btes
Vaincus par des nains pleins d'esprit.

J'tais l'Arioste et l'Homre
D'un pome clos d'un seul jet;
Pendant que je parlais, leur mre
Les regardait rire, et songeait.

Leur aeul, qui lisait dans l'ombre,
Sur eux parfois levait les yeux,
Et, moi, par la fentre sombre
J'entrevoyais un coin des cieux!

Villequier, 4 septembre 1846.




X


Pendant que le marin, qui calcule et qui doute,
Demande son chemin aux constellations;
Pendant que le berger, l'oeil plein de visions,
Cherche au milieu des bois son toile et sa route;
Pendant que l'astronome, inond de rayons,

Pse un globe  travers des millions de lieues,
Moi, je cherche autre chose en ce ciel vaste et pur.
Mais que ce saphir sombre est un abme obscur!
On ne peut distinguer, la nuit, les robes bleues
Des anges frissonnants qui glissent dans l'azur.

Avril 1847.




XI


On vit, on parle, on a le ciel et les nuages
Sur la tte; on se plat aux livres des vieux sages;
On lit Virgile et Dante; on va joyeusement
En voiture publique  quelque endroit charmant,
En riant aux clats de l'auberge et du gte;
Le regard d'une femme en passant vous agite;
On aime, on est aim, bonheur qui manque aux rois!
On coute le chant des oiseaux dans les bois
Le matin, on s'veille, et toute une famille
Vous embrasse, une mre, une soeur, une fille!

On djeune en lisant son journal. Tout le jour
On mle  sa pense espoir, travail, amour;
La vie arrive avec ses passions troubles;
On jette sa parole aux sombres assembles;
Devant le but qu'on veut et le sort qui vous prend,
On se sent faible et fort, on est petit et grand;
On est flot dans la foule, me dans la tempte;
Tout vient et passe; on est en deuil, on est en fte;
On arrive, on recule, on lutte avec effort...--
Puis, le vaste et profond silence de la mort!

11 juillet 1846, en revenant du cimetire.




XII

A QUOI SONGEAIENT
LES DEUX CAVALIERS DANS LA FORT


La nuit tait fort noire et la fort trs-sombre.
Hermann  mes cts me paraissait une ombre.
Nos chevaux galopaient. A la garde de Dieu!
Les nuages du ciel ressemblaient  des marbres.
Les toiles volaient dans les branches des arbres
       Comme un essaim d'oiseaux de feu.

Je suis plein de regrets. Bris par la souffrance,
L'esprit profond d'Hermann est vide d'esprance.
Je suis plein de regrets. O mes amours, dormez!
Or, tout en traversant ces solitudes vertes,
Hermann me dit: Je songe aux tombes entr'ouvertes;
Et je lui dis: Je pense aux tombeaux referms.

Lui regarde eu avant: je regarde en arrire,
Nos chevaux galopaient  travers la clairire;
Le vent nous apportait de lointains angelus;
  dit: Je songe  ceux que l'existence afflige,
A ceux qui sont,  ceux qui vivent.--Moi, lui dis-je,
       Je pense  ceux qui ne sont plus!

Les fontaines chantaient. Que disaient les fontaines?
Les chnes murmuraient. Que murmuraient les chnes?
Les buissons chuchotaient comme d'anciens amis.
Hermann me dit: Jamais les vivants ne sommeillent.
En ce moment, des yeux pleurent, d'autres yeux veillent.
Et je lui dis: Hlas! d'autres sont endormis!

Hermann reprit alors: Le malheur, c'est la vie.
Les morts ne souffrent plus. Ils sont heureux! j'envie
Leur fosse o l'herbe pousse, o s'effeuillent les bois.
Car la nuit les caresse avec ses douces flammes;
Car le ciel rayonnant calme toutes les mes
       Dans tous les tombeaux  la fois!

Et je lui dis: Tais-toi! respect au noir mystre!
Les morts gisent couchs sous nos pieds dans la terre.
Les morts, ce sont les coeurs qui t'aimaient autrefois
C'est ton ange expir! c'est ton pre et ta mre!
Ne les attristons point par l'ironie amre.
Comme  travers un rve ils entendent nos voix.

Octobre 1853.




XIII

VENI, VIDI, VIXI


J'ai bien assez vcu, puisque dans mes douleurs
Je marche, sans trouver de bras qui me secourent,
Puisque je ris  peine aux enfants qui m'entourent,
Puisque je ne suis plus rjoui par les fleurs;

Puisqu'au printemps, quand Dieu met la nature en fte,
J'assiste, esprit sans joie,  ce splendide amour;
Puisque je suis  l'heure o l'homme fuit le jour,
Hlas! et sent de tout la tristesse secrte;

Puisque l'espoir serein dans mon me est vaincu;
Puisqu'en cette saison des parfums et des roses,
O ma fille! j'aspire  l'ombre o tu reposes,
Puisque mon coeur est mort, j'ai bien assez vcu.

Je n'ai pas refus ma tche sur la terre.
Mon sillon? Le voil. Ma gerbe? La voici.
J'ai vcu souriant, toujours plus adouci,
Debout, mais inclin du ct du mystre.

J'ai fait ce que j'ai pu; j'ai servi, j'ai veill,
Et j'ai vu bien souvent qu'on riait de ma peine.
Je me suis tonn d'tre un objet de haine,
Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaill.

Dans ce bagne terrestre o ne s'ouvre aucune aile,
Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains,
Morne, puis, raill par les forats humains,
J'ai port mon chanon de la chane ternelle.

Maintenant, mon regard ne s'ouvre qu' demi;
Je ne me tourne plus mme quand on me nomme;
Je suis plein de stupeur et d'ennui, comme un homme
Qui se lve avant l'aube et qui n'a pas dormi.

Je ne daigne plus mme, en ma sombre paresse,
Rpondre  l'envieux dont la bouche me nuit.
O Seigneur! ouvrez-moi les portes de la nuit
Afin que je m'en aille et que je disparaisse!

Avril 1848.




XIV


Demain, ds l'aube,  l'heure o blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la fort, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixs sur mes penses,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courb, les mains croises,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et, quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyre en fleur.

3 Septembre 1847.




XV

A VILLEQUIER


Maintenant que Paris, ses pavs et ses marbres,
Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux;
Maintenant que je suis sous les branches des arbres,
Et que je puis songer  la beaut des cieux;

Maintenant que du deuil qui m'a fait l'me obscure
          Je sors, ple et vainqueur,
Et que je sens la paix de la grande nature
          Qui m'entre dans le coeur;

Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,
mu par ce superbe et tranquille horizon,
Examiner en moi les vrits profondes
Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon;

Maintenant,  mon Dieu! que j'ai ce calme sombre
          De pouvoir dsormais
Voir de mes yeux la pierre o je sais que dans l'ombre
          Elle dort pour jamais;

Maintenant qu'attendri par ces divins spectacles,
Plaines, forts, rochers, vallons, fleuve argent,
Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,
Je reprends ma raison devant l'immensit;

Je viens  vous, Seigneur, pre auquel il faut croire;
          Je vous porte, apais,
Les morceaux de ce coeur tout plein de votre gloire
          Que vous avez bris;

Je viens  vous, Seigneur! confessant que vous tes
Bon, clment, indulgent et doux,  Dieu vivant!
Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,
Et que l'homme n'est rien qu'un jonc qui tremble au vent;

Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme
          Ouvre le firmament;
Et que ce qu'ici-bas nous prenons pour le terme
          Est le commencement;

Je conviens  genoux que vous seul, pre auguste,
Possdez l'infini, le rel, l'absolu;
Je conviens qu'il est bon, je conviens qu'il est juste
Que mon coeur ait saign, puisque Dieu l'a voulu!

Je ne rsiste plus  tout ce qui m'arrive
          Par votre volont.
L'me de deuils en deuils, l'homme de rive en rive,
          Roule  l'ternit.

Nous ne voyons jamais qu'un seul ct des choses;
L'autre plonge en la nuit d'un mystre effrayant.
L'homme subit le joug sans connatre les causes.
Tout ce qu'il voit est court, inutile et fuyant.

Vous faites revenir toujours la solitude
          Autour de tous ses pas.
Vous n'avez pas voulu qu'il et la certitude
          Ni la joie ici-bas!

Ds qu'il possde un bien, le sort le lui retire.
Rien ne lui fut donn, dans ses rapides jours,
Pour qu'il s'en puisse faire une demeure, et dire:
C'est ici ma maison, mon champ et mes amours!

Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient;
          Il vieillit sans soutiens.
Puisque ces choses sont, c'est qu'il faut qu'elles soient;
          J'en conviens, j'en conviens!

Le monde est sombre,  Dieu! l'immuable harmonie
Se compose des pleurs aussi bien que des chants;
L'homme n'est qu'un atome en cette ombre infinie,
Nuit o montent les bons, o tombent les mchants.

Je sais que vous avez bien autre chose  faire
          Que de nous plaindre tous,
Et qu'un enfant qui meurt, dsespoir de sa mre,
          Ne vous fait rien,  vous!

Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue;
Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum;
Que la cration est une grande roue
Qui ne peut se mouvoir sans craser quelqu'un;

Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,
          Passent sous le ciel bleu;
Il faut que l'herbe pousse et que les enfants meurent;
          Je le sais,  mon Dieu!

Dans vos cieux, au del de la sphre des nues,
Au fond de cet azur immobile et dormant,
Peut-tre faites-vous des choses inconnues
O la douleur de l'homme entre comme lment.

Peut-tre est-il utile  vos desseins sans nombre
          Que des tres charmants
S'en aillent, emports par le tourbillon sombre
          Des noirs vnements.

Nos destins tnbreux vont sous des lois immenses
Que rien ne dconcerte et que rien n'attendrit.
Vous ne pouvez avoir de subites dmences
Qui drangent le monde,  Dieu, tranquille esprit!

Je vous supplie,  Dieu! de regarder mon me,
          Et de considrer
Qu'humble comme un enfant et doux comme une femme
          Je viens vous adorer!

Considrez encor que j'avais, ds l'aurore,
Travaill, combattu, pens, march, lutt,
Expliquant la nature  l'homme qui l'ignore,
clairant toute chose avec votre clart;

Que j'avais, affrontant la haine et la colre,
          Fait ma tche ici-bas,
Que je ne pouvais pas m'attendre  ce salaire,
          Que je ne pouvais pas

Prvoir que, vous aussi, sur ma tte qui ploie,
Vous appesantiriez votre bras triomphant,
Et que, vous qui voyiez comme j'ai peu de joie,
Vous me reprendriez si vite mon enfant!

Qu'une me ainsi frappe  se plaindre est sujette,
          Que j'ai pu blasphmer,
Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette
          Une pierre  la mer!

Considrez qu'on doute,  mon Dieu! quand on souffre,
Que l'oeil qui pleure trop finit par s'aveugler.
Qu'un tre que son deuil plonge au plus noir du gouffre,
Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler,

Et qu'il ne se peut pas que l'homme, lorsqu'il sombre
          Dans les afflictions,
Ait prsente  l'esprit la srnit sombre
          Des constellations!

Aujourd'hui, moi qui fus faible comme une mre,
Je me courbe  vos pieds devant vos cieux ouverts.
Je me sens clair dans ma douleur amre
Par un meilleur regard jet sur l'univers.

Seigneur, je reconnais que l'homme est en dlire,
          S'il ose murmurer;
Je cesse d'accuser, je cesse de maudire,
          Mais laissez-moi pleurer!

Hlas! laissez les pleurs couler de ma paupire,
Puisque vous avez fait les hommes pour cela!
Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre
Et dire  mon enfant: Sens-tu que je suis l?

Laissez-moi lui parler, inclin sur ses restes,
          Le soir, quand tout se tait,
Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux clestes,
          Cet ange m'coutait!

Hlas! vers le pass tournant un oeil d'envie,
Sans que rien ici-bas puisse m'en consoler,
Je regarde toujours ce moment de ma vie
O je l'ai vue ouvrir son aile et s'envoler!

Je verrai cet instant jusqu' ce que je meure,
          L'instant, pleurs superflus!
O je criai: L'enfant que j'avais tout  l'heure,
          Quoi donc! je ne l'ai plus!

Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,
O mon Dieu! cette plaie a si longtemps saign!
L'angoisse dans mon me est toujours la plus forte,
Et mon coeur est soumis, mais n'est pas rsign.

Ne vous irritez pas! fronts que le deuil rclame,
          Mortels sujets aux pleurs,
Il nous est malais de retirer notre me
          De ces grandes douleurs.

Voyez-vous, nos enfants nous sont bien ncessaires,
Seigneur; quand on a vu dans sa vie, un matin,
Au milieu des ennuis, des peines, des misres,
Et de l'ombre que fait sur nous notre destin,

Apparatre un enfant, tte chre et sacre,
          Petit tre joyeux,
Si beau, qu'on a cru voir s'ouvrir  son entre
          Une porte des cieux;

Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-mme
Crotre la grce aimable et la douce raison,
Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu'on aime
Fait le jour dans notre me et dans notre maison,

Que c'est la seule joie ici-bas qui persiste
          De tout ce qu'on rva,
Considrez que c'est une chose bien triste
          De le voir qui s'en va!

Villequier, 4 septembre 1847.




XVI

MORS


Je vis cette faucheuse. Elle tait dans son champ.
Elle allait  grands pas moissonnant et fauchant,
Noir squelette laissant passer le crpuscule.
Dans l'ombre o l'on dirait que tout tremble et recule,
L'homme suivait des yeux les lueurs de la faulx.
Et les triomphateurs sous les arcs triomphaux
Tombaient; elle changeait en dsert Babylone,
Le trne en l'chafaud et l'chafaud en trne,
Les roses en fumier, les enfants en oiseaux,
L'or en cendre, et les yeux des mres en ruisseaux.

Et les femmes criaient:--Rends-nous ce petit tre.
Pour le faire mourir, pourquoi l'avoir fait natre?--
Ce n'tait qu'un sanglot sur terre, en haut, en bas;
Des mains aux doigts osseux sortaient des noirs grabats;
Un vent froid bruissait dans les linceuls sans nombre;
Les peuples perdus semblaient sous la faulx sombre
Un troupeau frissonnant qui dans l'ombre s'enfuit;
Tout tait sous ses pieds deuil, pouvante et nuit.
Derrire elle, le front baign de douces flammes,
Un ange souriant portait la gerbe d'mes.

Mars 1854.




XVIII

CHARLES VACQUERIE


Il ne sera pas dit que ce jeune homme,  deuil!
Se sera de ses mains ouvert l'affreux cercueil
        O sjourne l'ombre abhorre,
Hlas! et qu'il aura lui-mme dans la mort
De ses jours gnreux, encor pleins jusqu'au bord,
        Renvers la coupe dore,

Et que sa mre, ple et perdant la raison,
Aura vu rapporter au seuil de sa maison,
        Sous un suaire aux plis funbres,
Ce fils, nagure encor pareil au jour qui nat,
Maintenant blme et froid, tel que la mort venait
        De le faire pour les tnbres;

Il ne sera pas dit qu'il sera mort ainsi,
Qu'il aura, coeur profond et par l'amour saisi,
        Donn sa vie  ma colombe,
Et qu'il l'aura suivie au lieu morne et voil,
Sans que la voix du pre  genoux ait parl
         cette me dans cette tombe!

En prsence de tant d'amour et de vertu,
Il ne sera pas dit que je me serai tu,
        Moi qu'attendent les maux sans nombre!
Que je n'aurai point mis sur sa bire un flambeau,
Et que je n'aurai pas devant son noir tombeau
        Fait asseoir une strophe sombre!

N'ayant pu la sauver, il a voulu mourir.
Sois bni, toi qui, jeune,  l'ge o vient s'offrir
        L'esprance joyeuse encore,
Pouvant rester, survivre, puiser tes printemps,
Ayant devant les yeux l'azur de tes vingt ans
        Et le sourire de l'aurore,

 tout ce que promet la jeunesse, aux plaisirs,
Aux nouvelles amours, aux oublieux dsirs
        Par qui toute peine est bannie,
 l'avenir, trsor des jours  peine clos,
 la vie, au soleil, prfras sous les flots
        L'treinte de cette agonie!

Oh! quelle sombre joie  cet tre charmant
De se voir embrasse au suprme moment,
        Par ton doux dsespoir fidle!
La pauvre me a souri dans l'angoisse, en sentant
 travers l'eau sinistre et l'effroyable instant
        Que tu t'en venais avec elle!

Leurs mes se parlaient sous les vagues rumeurs.
--Que fais-tu? disait-elle.--Et lui disait:--Tu meurs
        Il faut bien aussi que je meure!--
Et, les bras enlacs, doux couple frissonnant,
Ils se sont en alls dans l'ombre; et maintenant,
        On entend le fleuve qui pleure.

Puisque tu fus si grand, puisque tu fus si doux
Que de vouloir mourir, jeune homme, amant, poux,
         Qu' jamais l'aube en ta nuit brille!
Aie  jamais sur toi l'ombre de Dieu pench!
Sois bni sous la pierre o te voil couch!
         Dors, mon fils, auprs de ma fille!

Sois bni! que la brise et que l'oiseau des bois,
Passants mystrieux, de leur plus douce voix
         Te parlent dans ta maison sombre!
Que la source te pleure avec sa goutte d'eau!
Que le frais liseron se glisse en ton tombeau
         Comme une caresse de l'ombre!

Oh! s'immoler, sortir avec l'ange qui sort,
Suivre ce qu'on aima dans l'horreur de la mort,
         Dans le spulcre ou sur les claies,
Donner ses jours, son sang et ses illusions!...--
Jsus baise en pleurant ces saintes actions
         Avec les lvres de ses plaies.

Rien n'gale ici-bas, rien n'atteint sous les cieux
Ces hros, doucement saignants et radieux,
         Amour, qui n'ont que toi pour rgle;
Le gnie  l'oeil fixe, au vaste lan vainqueur,
Lui-mme est dpass par ces essors du coeur;
         L'ange vole plus haut que l'aigle.

Dors!--O mes douloureux et sombres bien-aims!
Dormez le chaste hymen du spulcre! dormez!
         Dormez au bruit du flot qui gronde,
Tandis que l'homme souffre, et que le vent lointain
Chasse les noirs vivants  travers le destin,
         Et les marins  travers l'onde!

Ou plutt, car la mort n'est pas un lourd sommeil,
Envolez-vous tous deux dans l'abme vermeil,
         Dans les profonds gouffres de joie,
O le juste qui meurt semble un soleil levant,
O la mort au front ple est comme un lys vivant,
         O l'ange frissonnant flamboie!

Fuyez, mes doux oiseaux! vadez-vous tous deux
Loin de notre nuit froide et loin du mal hideux!
         Franchissez l'ther d'un coup d'aile!
Volez loin de ce monde, pre hiver sans clart,
Vers cette radieuse et bleue ternit,
         Dont l'me humaine est l'hirondelle!

O chers tres absents, on ne vous verra plus
Marcher au vert penchant des coteaux chevelus,
         Disant tout bas de douces choses!
Dans le mois des chansons, des nids et des lilas,
Vous n'irez plus semant des sourires, hlas!
         Vous n'irez plus cueillant des roses!

On ne vous verra plus, dans ces sentiers joyeux,
Errer, et, comme si vous vitiez les yeux
         De l'horizon vaste et superbe,
Chercher l'obscur asile et le taillis profond
O passent des rayons qui tremblent et qui font
         Des taches de soleil sur l'herbe!

Villequier, Caudebec, et tous ces frais vallons,
Ne vous entendront plus vous crier: Allons,
         Le vent est bon, la Seine est belle!
Comme ces lieux charmants vont tre pleins d'ennui!
Les hardis golands ne diront plus: C'est lui!
         Les fleurs ne diront plus: C'est elle!

Dieu, qui ferme la vie et rouvre l'idal,
Fait flotter  jamais votre lit nuptial
         Sous le grand dme aux clairs pilastres;
En vous prenant la terre, il vous prit les douleurs;
Ce pre souriant, pour les champs pleins de fleurs,
         Vous donne les cieux remplis d'astres!

Allez des esprits purs accrotre la tribu.
De cette coupe amre o vous n'avez pas bu,
         Hlas! nous viderons le reste.
Pendant que nous pleurons, de sanglots abreuvs,
Vous, heureux, enivrs de vous-mmes, vivez
         Dans l'blouissement cleste!

Vivez! aimez! ayez les bonheurs infinis.
Oh! les anges pensifs, bnissant et bnis,
         Savent seuls, sous les sacrs voiles,
Ce qu'il entre d'extase, et d'ombre, et de ciel bleu,
Dans l'ternel baiser de deux mes que Dieu
         Tout  coup change en deux toiles!

Jersey, 4 septembre 1852.




LIVRE CINQUIME

EN MARCHE




 AUG. V.


Et toi, son frre, sois le frre de mes fils.
Coeur fier, qui du destin relves les dfis,
Suis  ct de moi la voie inexorable.
Que ta mre au front gris soit ma soeur vnrable!
Ton frre dort couch dans le spulcre noir;
Nous, dans la nuit du sort, dans l'ombre du devoir,
Marchons  la clart qui sort de cette pierre.
Qu'il dorme, voyant l'aube  travers sa paupire!
Un jour, quand on lira nos temps mystrieux,
Les songeurs attendris promneront leurs yeux
De toi, le dvouement,  lui, le sacrifice.
Nous habitons du sphinx le lugubre difice;
Nous sommes, coeurs lis au morne pidestal,
Tous la fatale nigme et tous le mot fatal.
Ah! famille! ah! douleur!  soeur!  mre!  veuve!
O sombres lieux, qu'emplit le murmure du fleuve!
Chaste tombe jumelle au pied du coteau vert!
Pote, quand mon sort s'est brusquement ouvert,
Tu n'as pas recul devant les noires portes,
Et, sans plir, avec le flambeau que tu portes,
Tes chants, ton avenir que l'absence interrompt,
Et le frmissement lumineux de ton front,
Trouvant la chute belle et le malheur propice,
Calme, tu t'es jet dans le grand prcipice!
Hlas! c'est par les deuils que nous nous enchanons.
O frres, que vos noms soient mls  nos noms!
Dieu vous fait des rayons de toutes nos tnbres.
Car vous tes entrs sous nos votes funbres;
Car vous avez t tous deux vaillants et doux;
Car vous avez tous deux, vous rapprochant de nous
 l'heure o vers nos fronts roulait le gouffre d'ombre,
Accept notre sort dans ce qu'il a de sombre,
Et suivi, ddaignant l'abme et le pril,
Lui, la fille au tombeau, toi, le pre  l'exil!

Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852.




II

AU FILS D'UN POTE


Enfant, laisse aux mers inquites
Le naufrag, tribun ou roi;
Laisse s'en aller les potes!
La posie est prs de toi.

Elle t'chauffe, elle t'inspire,
O cher enfant, doux alcyon,
Car ta mre en est le sourire,
Et ton pre en est le rayon.

Les yeux en pleurs, tu me demandes
O je vais, et pourquoi je pars.
Je n'en sais rien; les mers sont grandes;
L'exil s'ouvre de toutes parts.

Ce que Dieu nous donne, il nous l'te.
Adieu, patrie! adieu, Sion!
Le proscrit n'est pas mme un hte,
Enfant, c'est une vision.

Il entre, il s'assied, puis se lve,
Reprend son bton et s'en va.
Sa vie erre de grve en grve
Sous le souffle de Jhovah.

Il fuit sur les vagues profondes,
Sans repos, toujours en avant.
Qu'importe ce qu'en font les ondes!
Qu'importe ce qu'en fait le vent

Garde, enfant, dans ta jeune tte
Ce souvenir mystrieux,
Tu l'as vu dans une tempte
Passer comme l'clair des deux.

Son me aux chocs habitue
Traversait l'orage et le bruit.
D'o sortait-il? De la nue.
O s'enfonait-il? Dans la nuit.

Paris, juillet 1838.




III

CRIT EN 1846


... Je vous ai vu enfant, monsieur, chez votre
respectable mre, et nous sommes mme un peu
parents, je crois. J'ai applaudi  vos premires
odes, _la Vende, Louis XVII_... Ds 1827, dans votre
ode dite _ la colonne_, vous dsertiez les saines doctrines,
vous abjuriez la lgitimit; la faction librale
battait des mains  votre apostasie. J'en gmissais...
Vous tes aujourd'hui, monsieur, en dmagogie
pure, en plein jacobinisme. Votre discours d'anarchiste
sur les affaires de Gallicie est plus digne du
trteau d'une Convention que de la tribune d'une
chambre des pairs. Vous en tes  la carmagnole...
Vous vous perdez, je vous le dis. Quelle est donc
votre ambition? Depuis ces beaux jours de votre
adolescence monarchique, qu'avez-vous fait? o
allez-vous?...

(Le marquis du C. d'E...--_Lettre 
Victor Hugo_, Paris, 1846.)

I

Marquis, je m'en souviens, vous veniez chez ma mre.
Vous me faisiez parfois rciter ma grammaire;
Vous m'apportiez toujours quelque bonbon exquis;
Et nous tions cousins quand on tait marquis.
Vous tiez vieux, j'tais enfant; contre vos jambes
Vous me preniez, et puis, entre deux dithyrambes
En l'honneur de Coblentz et des rois, vous contiez
Quelque histoire de loups, de peuples chtis,
D'ogres, de jacobins, authentique et formelle,
Que j'avalais avec vos bonbons, ple-mle,
Et que je dvorais de fort bon apptit
Quand j'tais royaliste et quand j'tais petit.

J'tais un doux enfant, le grain d'un honnte homme.
Quand, plein d'illusions, crdule, simple, en somme,
Droit et pur, mes deux yeux sur l'idal ouverts,
Je bgayais, songeur naf, mes premiers vers,
Marquis, vous leur trouviez un arrire-got fauve,
Les Grces vous ayant nourri dans leur alcve;
Mais vous disiez: Pas mal! bien! c'est quelqu'un qui nat!
Et, souvenir sacr! ma mre rayonnait.

Je me rappelle encor de quel accent ma mre
Vous disait: Bonjour. Aube! avril! joie phmre!
O donc est ce sourire? o donc est cette voix?
Vous fuyez donc ainsi que les feuilles des bois,
O baisers d'une mre! aujourd'hui, mon front sombre,
Le mme front, est l, pensif, avec de l'ombre,
Et les baisers de moins et les rides de plus!

Vous aviez de l'esprit, marquis. Flux et reflux,
Heur, malheur, vous avaient laiss l'me assez nette;
Riche, pauvre, cuyer de Marie-Antoinette,
migr, vous aviez, dans ce temps incertain,
Bien support le chaud et le froid du destin.
Vous hassiez Rousseau, mais vous aimiez Voltaire.
Pigault-Lebrun allait  votre got austre,
Mais Diderot tait digne du pilori.
Vous dtestiez, c'est vrai, madame Dubarry,
Tout en divinisant Gabrielle d'Estre.
Pas plus que Svign, la marquise lettre,
Ne s'tonnait de voir, douce femme rvant,
Blmir au clair de lune et trembler dans le vent,
Aux arbres du chemin, parmi les feuilles jaunes,
Les paysans pendus par ce bon duc de Chaulnes,
Vous ne preniez souci des manants qu'on abat
Par la force, et du pauvre cras sous le bt.
Avant quatre-vingt-neuf, galant incendiaire,
Vous portiez votre pe en quart de civadire;
La poudre blanchissait votre dos de velours;
Vous marchiez sur le peuple  pas lgers--et lourds.

Quoique les vieux abus n'eussent rien qui vous blesse,
Jeune, vous aviez eu, vous, toute la noblesse,
Montmorency, Choiseul, Noaille, esprits charmants,
Avec la royaut des querelles d'amants;
Brouilles, roucoulements; Brnice avec Tite.
La Rvolution vous plut toute petite;
Vous embotiez le pas derrire Talleyrand;
Le monstre vous sembla d'abord fort transparent,
Et vous l'aviez tenu sur les fonts de baptme.
Joyeux, vous aviez dit au nouveau-n: Je t'aime!
Ligue ou Fronde, remde au dficit, prott,
Vous ne saviez pas trop au fond ce que c'tait;
Mais vous battiez des mains gament, quand Lafayette
Fit  Lviathan sa premire layette.
Plus tard, la peur vous prit quand surgit le flambeau.
Vous vtes la beaut du tigre Mirabeau.
Vous nous disiez, le soir, prs du feu qui ptille,
Paris de sa poitrine arrachant la Bastille,
Le faubourg Saint-Antoine accourant en sabots,
Et ce grand peuple, ainsi qu'un spectre des tombeaux,
Sortant, tout effar, de son antique opprobre,
Et le vingt juin, le dix aot, le six octobre,
Et vous nous rcitiez les quatrains que Boufflers,
Mlait en souriant  ces blmes clairs.

Car vous tiez de ceux qui, d'abord, ne comprirent
Ni le flot, ni la nuit, ni la France, et qui rirent;
Qui prenaient tout cela pour des jeux innocents;
Qui, dans l'amas plaintif des sicles rugissants
Et des hommes hagards, ne voyaient qu'une meute;
Qui, lgers,  la foule,  la faim,  l'meute,
Donnaient  deviner l'nigme du salon;
Et qui, quand le ciel noir s'emplissait d'aquilon,
Quand, accroupie au seuil du mystre insondable
La Rvolution se dressait formidable,
Sceptiques, sans voir l'ongle et l'oeil fauve qui luit,
Distinguant mal sa face trange dans la nuit,
Presque prts  railler l'obscurit difforme,
Jouaient  la charade avec le sphinx norme.

Vous nous disiez: Quel deuil! les gueux, les mcontents,
Ont fait rage; on n'a pas su s'arrter  temps.
Une transaction et tout sauv peut-tre.
Ne peut-on tre libre et le roi rester matre?
Le peuple conservant le trne et t grand.
Puis vous deveniez triste et morne; et, murmurant:
Les plus sages n'ont pu sauver ce bon vieux trne.
Tout est mort; ces grands rois, ce Paris Babylone,
Montespan et Marly, Maintenon et Saint-Cyr!
Vous pleuriez.--Et, grand Dieu! pouvaient-ils russir,
Ces hommes qui voulaient, combinant vingt rgimes
La loi qui nous froissa, l'abus dont nous rougmes,
Vieux codes, vieilles moeurs, droit divin, nation,
Chausser de royaut la Rvolution?
La patte du lion creva cette pantoufle!

II

Puis vous m'avez perdu de vue; un vent qui souffle
Disperse nos destins, nos jours, notre raison,
Nos coeurs, aux quatre coins du livide horizon;
Chaque homme dans sa nuit s'en va vers sa lumire.
La seconde me en nous se greffe  la premire;
Toujours la mme tige avec une autre fleur.
J'ai connu le combat, le labeur, la douleur,
Les faux amis, ces noeuds qui deviennent couleuvres;
J'ai port deuils sur deuils; j'ai mis oeuvres sur oeuvres;
Vous ayant oubli, je ne le cache pas,
Marquis; soudain j'entends dans ma maison un pas,
C'est le vtre, et j'entends une voix, c'est la vtre,
Qui m'appelle apostat, moi qui me crus aptre!
Oui, c'est bien vous; ayant peur jusqu' la fureur,
Fronsac vieux, le marquis happ par la Terreur,
Haranguant  mi-corps dans l'hydre qui l'avale.
L'ge ayant entre nous conserv l'intervalle
Oui fait que l'homme reste enfant pour le vieillard,
Ne me voyant d'ailleurs qu' travers un brouillard,
Vous criez, l'oeil hagard et vous fchant tout rouge:
Ah ! qu'est-ce que c'est que ce brigand? Il bouge!
Et du poing, non du doigt, vous montrez vos aeux;
Et vous me rappelez ma mre, furieux.
--Je vous baise,  pieds froids de ma mre endormie!--
Et, vous exclamant: Honte! anarchie! infamie!
Sicle effroyable o nul ne veut se tenir coi!
Me demandant comment, me demandant pourquoi,
Remuant tous les morts qui gisent sous la pierre,
Citant Lambesc, Marat, Charette et Robespierre,
Vous me dites d'un ton qui n'a plus rien d'urbain:
Ce gueux est libral! ce monstre est jacobin!
Sa voix  des chansons de carrefour s'raille.
Pourquoi regardes-tu par-dessus la muraille?
O vas-tu? d'o viens-tu? qui te rend si hardi?
Depuis qu'on ne t'a vu, qu'as-tu fait?

      J'ai grandi.

Quoi! parce que je suis n dans un groupe d'hommes
Qui ne voyaient qu'enfers, Gomorrhes et Sodomes,
Hors des anciennes moeurs et des antiques fois;
Quoi! parce que ma mre, en Vende autrefois,
Sauva dans un seul jour la vie  douze prtres;
Parce qu'enfant sorti de l'ombre des anctres,
Je n'ai su tout d'abord que ce qu'ils m'ont appris,
Qu'oiseau dans le pass comme en un filet pris,
Avant de m'chapper  travers le bocage,
J'ai d laisser pousser mes plumes dans ma cage;
Parce que j'ai pleur,--j'en pleure encor, qui sait?--
Sur ce pauvre petit nomm Louis Dix-Sept;
Parce qu'adolescent, me  faux jour guide,
J'ai trop peu vu la France et trop vu la Vende;
Parce que j'ai lou l'hrosme breton,
Chouan et non Marceau, Stofflet et non Danton,
Que les grands paysans m'ont cach les grands hommes,
Et que j'ai fort mal lu, d'abord, l're o nous sommes,
Parce que j'ai vagi des chants de royaut,
Suis-je  toujours riv dans l'imbcillit?
Dois-je crier: Arrire!  mon sicle;-- l'ide:
Non!-- la vrit: Va-t'en, dvergonde!--
L'arbre doit-il pour moi n'tre qu'un goupillon?
Au sein de la nature, immense tourbillon,
Dois-je vivre, portant l'ignorance en charpe,
Clotr dans Loriquet et mur dans Laharpe!
Dois-je exister sans tre et regarder sans voir?
Et faut-il qu' jamais pour moi, quand vient le soir,
Au lieu de s'toiler le ciel se fleurdelise?

III

Car le roi masque Dieu mme dans son glise,
L'azur.

IV

        coutez-moi. J'ai vcu; j'ai song.
La vie en larmes m'a doucement corrig.
Vous teniez mon berceau dans vos mains, et vous ftes
Ma pense et ma tte en vos rves confites.
Hlas! j'tais la roue et vous tiez l'essieu.
Sur la vrit sainte, et la justice, et Dieu,
Sur toutes les clarts que la raison nous donne,
Par vous, par vos pareils,--et je vous le pardonne,
Marquis,--j'avais t tout de travers plac.
J'tais en porte--faux, je me suis redress.
La pense est le droit svre de la vie.
Dieu prend par la main l'homme enfant, et le convie
A la classe qu'au fond des champs, au sein des bois,
Il fait dans l'ombre  tous les tres  la fois.
J'ai pens. J'ai rv prs des flots, dans les herbes,
Et les premiers courroux de mes odes imberbes
Sont d'eux-mmes en marchant tombs derrire moi.
La nature devient ma joie et mon effroi;
Oui, dans le mme temps o vous faussiez ma lyre,
Marquis, je m'chappais et j'apprenais  lire
Dans cet hiroglyphe norme: l'univers.
Oui, j'allais feuilleter les champs tout grands ouverts;
Tout enfant, j'essayais d'peler cette bible
O se mle, perdu, le charmant au terrible:
Livre crit dans l'azur, sur l'onde et le chemin,
Avec la fleur, le vent, l'toile; et qu'en sa main
Tient la cration au regard de statue;
Prodigieux pome o la foudre accentue
La nuit, o l'ocan souligne l'infini.
Aux champs, entre les bras du grand chne bni,
J'tais plus fort, j'tais plus doux, j'tais plus libre;
Je me mettais avec le monde en quilibre;
Je tchais de savoir, tremblant, ple, bloui,
Si c'est Non que dit l'ombre  l'astre qui dit Oui;
Je cherchais  saisir le sens des phrases sombres
Qu'crivaient sous mes yeux les formes et les nombres;
J'ai vu partout grandeur, vie, amour, libert;
Et j'ai dit:--Texte: Dieu; contre-sens: royaut.--

La nature est un drame avec des personnages:
J'y vivais: j'coutais, comme des tmoignages,
L'oiseau, le lys, l'eau vive et la nuit qui tombait.
Puis je me suis pench sur l'homme, autre alphabet.

Le mal m'est apparu, puissant, joyeux, robuste,
Triomphant; je n'avais qu'une soif: tre juste;
Comme on arrte un gueux volant sur le chemin,
Justicier indign, j'ai pris le coeur humain
Au collet, et j'ai dit: Pourquoi le fiel, l'envie,
La haine? Et j'ai vid les poches de la vie.
Je n'ai trouv dedans que deuil, misre, ennui.
J'ai vu le loup mangeant l'agneau, dire: Il m'a nui!
Le vrai boitant; l'erreur haute de cent coudes;
Tous les cailloux jets  toutes les ides.
Hlas! j'ai vu la nuit reine, et, de fers chargs,
Christ, Socrate, Jean Huss, Colomb; les prjugs
Sont pareils aux buissons que dans la solitude
On brise pour passer: toute la multitude
Se redresse et vous mord pendant qu'on en courbe un.
Ah! malheur  l'aptre et malheur au tribun!
On avait eu bien soin de me cacher l'histoire;
J'ai lu; j'ai compar l'aube avec la nuit noire
Et les quatre-vingt-treize aux Saint-Barthlemy;
Car ce quatre-vingt-treize o vous avez frmi,
Qui dut tre, et que rien ne peut plus faire clore,
C'est la lueur de sang qui se mle  l'aurore.
Les Rvolutions, qui viennent tout venger,
Font un bien ternel dans leur mal passager.
Les Rvolutions ne sont que la formule
De l'horreur qui, pendant vingt rgnes s'accumule.
Quand la souffrance a pris de lugubres ampleurs;
Quand les matres longtemps ont fait, sur l'homme en pleurs
Tourner le Bas-Empire avec le Moyen Age,
Du midi dans le nord formidable engrenage;
Quand l'histoire n'est plus qu'un tas noir de tombeaux,
De Crcys, de Rosbachs, becquets des corbeaux;
Quand le pied des mchants rgne et courbe la tte
Du pauvre partageant dans l'auge avec la bte;
Lorsqu'on voit aux deux bouts de l'affreuse Babel
Louis Onze et Tristan, Louis Quinze et Lebel;
Quand le harem est prince et l'chafaud ministre;
Quand toute chair gmit; quand la lune sinistre
Trouve qu'assez longtemps l'herbe humaine a flchi,
Et qu'assez d'ossements aux gibets ont blanchi;
Quand le sang de Jsus tombe en vain, goutte  goutte,
Depuis dix-huit cents ans, dans l'ombre qui l'coute;
Quand l'ignorance a mme aveugl l'avenir;
Quand, ne pouvant plus rien saisir et rien tenir,
L'esprance n'est plus que le tronon de l'homme;
Quand partout le supplice  la fois se consomme,
Quand la guerre est partout, quand la haine est partout,
Alors, subitement, un jour, debout, debout!
Les rclamations de l'ombre misrable,
La gante douleur, spectre incommensurable,
Sortent du gouffre; un cri s'tend sur les hauteurs;
Les mondes sociaux heurtent leurs quateurs;
Tout le bagne effrayant des parias se lve;
Et l'on entend sonner les fouets, les fers, le glaive,
Le meurtre, le sanglot, la faim, le hurlement,
Tout le bruit du pass, dans ce dchanement!
Dieu dit au peuple: Va! l'ardent tocsin qui rle,
Secoue avec sa corde obscure et spulcrale
L'glise et son clocher, le Louvre et son beffroi;
Luther brise le pape et Mirabeau le roi!
Tout est dit. C'est ainsi que les vieux mondes croulent.
Oh! l'heure vient toujours! des flots sourds au loin roulent.
 travers les rumeurs, les cadavres, les deuils,
L'cume, et les sommets qui deviennent cueils,
Les sicles devant eux poussent, dsespres,
Les rvolutions, monstrueuses mares,
Ocans faits des pleurs de tout le genre humain.

V

Ce sont les rois qui font les gouffres; mais la main
Qui sema ne veut pas accepter la rcolte,
Le fer dit que le sang qui jaillit, se rvolte.

Voil ce que m'apprit l'histoire. Oui, c'est cruel,
Ma raison a tu mon royalisme en duel.
Me voici jacobin. Que veut-on que j'y fasse?
Le revers du louis dont vous aimez la face,
M'a fait peur. En allant librement devant moi,
En marchant, je le sais, j'afflige votre foi,
Votre religion, votre cause ternelle,
Vos dogmes, vos aeux, vos dieux, votre flanelle,
Et dans vos bons vieux os, faits d'immobilit,
Le rhumatisme antique appel royaut.

Je n'y puis rien. Malgr menins et majordomes,
Je ne crois plus aux rois, propritaires d'hommes;
N'y croyant plus, je fais mon devoir, je le dis.
Marc-Aurle crivait: Je me trompai jadis;
Mais je ne laisse pas, allant au juste, au sage,
Mes erreurs d'autrefois me barrer le passage.
Je ne suis qu'un atome et je fais comme lui;
Marquis, depuis vingt ans, je n'ai, comme aujourd'hui,
Qu'une ide en l'esprit: servir la cause humaine.
La vie est une cour d'assises; on amne
Les faibles  la barre accoupls aux pervers.
J'ai, dans le livre, avec le drame, en prose, en vers
Plaid pour les petits et pour les misrables,
Suppliant les heureux et les inexorables;
J'ai rhabilit le bouffon, l'histrion,
Tous les damns humains, Triboulet, Marion,
Le laquais, le forat et la prostitue;
Et j'ai coll ma bouche  toute me tue,
Comme font les enfants, anges aux cheveux d'or,
Sur la mouche qui meurt, pour qu'elle vole encor.
Je me suis inclin sur tout ce qui chancelle,
Tendre, et j'ai demand la grce universelle;
Et, comme j'irritais beaucoup de gens ainsi,
Tandis qu'en bas peut-tre on me disait: Merci,
J'ai recueilli souvent, passant dans les nues,
L'applaudissement fauve et sombre des hues;
J'ai rclam des droits pour la femme et l'enfant;
J'ai tch d'clairer l'homme en le rchauffant;
J'allais criant: Science! criture! parole!
Je voulais rsorber le bagne par l'cole;
Les coupables pour moi n'taient que des tmoins.
Rvant tous les progrs, je voyais luire moins
Que le front de Paris la tiare de Rome.
J'ai vu l'esprit humain libre, et le coeur de l'homme
Esclave; et j'ai voulu l'affranchir  son tour,
Et j'ai tch de mettre en libert l'amour.
Enfin, j'ai fait la guerre  la Grve homicide,
J'ai combattu la mort, comme l'antique Alcide;
Et me voil; marchant toujours, ayant conquis,
Perdu, lutt, souffert.--Encore un mot, marquis,
Puisque nous sommes l causant entre deux portes.
On peut tre appel rengat de deux sortes:
En se faisant paen, en se faisant chrtien.
L'erreur est d'un aimable et galant entretien.
Qu'on la quitte, elle met les deux poings sur sa hanche.
La vrit, si douce aux bons, mais rude et franche,
Quand pour l'or, le pouvoir, la pourpre qu'on revt,
On la trahit, devient le spectre du chevet.
L'une est la harengre, et l'autre est l'eumnide.
Et ne nous fchons point. Bonjour, pimnide.

Le pass ne veut pas s'en aller. Il revient
Sans cesse sur ses pas, reveut, reprend, retient,
Use  tout ressaisir ses ongles noirs; fait rage;
Il gonfle son vieux flot, souffle son vieil orage,
Vomit sa vieille nuit, crie:  bas! crie:  mort!
Pleure, tonne, tempte, clate, hurle, mord.
L'avenir souriant lui dit: Passe, bonhomme.

L'immense rengat d'Hier, marquis, se nomme
Demain; mai tourne bride et plante l l'hiver;
Qu'est-ce qu'un papillon? le dserteur du ver;
Falstaff se range? il est l'apostat des ribotes;
Mes pieds, ces rengats, quittent mes vieilles bottes;
Ah! le doux rengat des haines, c'est l'amour.
 l'heure o, dbordant d'incendie et de jour,
Splendide, il s'vada de leurs cachots funbres,
Le soleil frmissant renia les tnbres.

O marquis peu semblable aux anciens barons loups,
O Franais rengat du Celte, embrassons-nous.
Vous voyez bien, marquis, que vous aviez trop d'ire.

VI

Rien, au fond de mon coeur, puisqu'il faut le redire,
Non, rien n'a vari; je suis toujours celui
Qui va droit au devoir, ds que l'honnte a lui,
Qui, comme Job, frissonne aux vents, fragile arbuste,
Mais veut le bien, le vrai, le beau, le grand, le juste.
Je suis cet homme-l, je suis cet enfant-l.
Seulement, un matin, mon esprit s'envola,
Je vis l'espace large et pur qui nous rclame;
L'horizon a chang, marquis, mais non pas l'me.
Rien au dedans de moi, mais tout autour de moi.
L'histoire m'apparut, et je compris la loi
Des gnrations, cherchant Dieu, portant l'arche,
Et montant l'escalier immense marche  marche.
Je restai le mme oeil, voyant un autre ciel.
Est-ce ma faute,  moi, si l'azur ternel
Est plus grand et plus bleu qu'un plafond de Versailles?
Est-ce ma faute,  moi, mon Dieu, si tu tressailles
Dans mon coeur frmissant,  ce cri: Libert!
L'oeil de cet homme a plus d'aurore et de clart,
Tant pis! prenez-vous-en  l'aube solennelle.
C'est la faute au soleil et non  la prunelle.
Vous dites: O vas-tu? Je l'ignore; et j'y vais.
Quand le chemin est droit, jamais il n'est mauvais.
J'ai devant moi le jour et j'ai la nuit derrire;
Et cela me suffit; je brise la barrire.
Je vois, et rien de plus; je crois, et rien de moins.
Mon avenir  moi n'est pas un de mes soins.
Les hommes du pass, les combattants de l'ombre,
M'assaillent; je tiens tte, et sans compter leur nombre,
 ce choc ingal et parfois hasardeux.
Mais Longwood et Goritz[1] m'en sont tmoins tous deux,
Jamais je n'outrageai la proscription sainte.
Le malheur, c'est la nuit; dans cette auguste enceinte,
Les hommes et les cieux paraissent toils.
Les derniers rois l'ont su quand ils s'en sont alls.
Jamais je ne refuse, alors que le soir tombe,
Mes larmes  l'exil, mes genoux  la tombe;
J'ai toujours consol qui s'est vanoui;
Et, dans leurs noirs cercueils, leur tte me dit oui.
Ma mre aussi le sait! et de plus, avec joie,
Elle sait les devoirs nouveaux que Dieu m'envoie;
Car, tant dans la fosse, elle aussi voit le vrai.
Oui, l'homme sur la terre est un ange  l'essai;
Aimons! servons! aidons! luttons! souffrons! Ma mre
Sait qu' prsent je vis hors de toute chimre;
Elle sait que mes yeux au progrs sont ouverts,
Que j'attends les prils, l'preuve, les revers,
Que je suis toujours prt, et que je hte l'heure
De ce grand lendemain: l'humanit meilleure!
Qu'heureux, triste, applaudi, chass, vaincu, vainqueur,
Rien de ce but profond ne distraira mon coeur,
Ma volont, mes pas, mes cris, mes voeux, ma flamme!
O saint tombeau, tu vois dans le fond de mon me!

[Note 1: On n'a rien chang  ces vers, crits en 1846. Aujourd'hui,
l'auteur et ajout Claremont.]

Oh! jamais, quel que soit le sort, le deuil, l'affront,
La conscience en moi ne baissera le front;
Elle marche, sereine, indestructible et fire;
Car j'aperois toujours, conseil lointain, lumire,
 travers mon destin, quel que soit le moment,
Quel que soit le dsastre ou l'blouissement,
Dans le bruit, dans le vent orageux qui m'emporte,
Dans l'aube, dans la nuit, l'oeil de ma mre morte!

Paris, juin 1846.




CRIT EN 1855


J'ajoute un post-scriptum aprs neuf ans. J'coute:
tes-vous toujours l? Vous tes mort sans doute,
Marquis; mais d'o je suis on peut parler aux morts.
Ah! votre cercueil s'ouvre:--O donc es-tu?--Dehors.
Comme vous.--Es-tu mort?--Presque. J'habite l'ombre;
Je suis sur un rocher qu'environne l'eau sombre,
cueil rong des flots, de tnbres charg,
O s'assied, ruisselant, le blme naufrag.
--Eh bien, me dites-vous, aprs?--La solitude
Autour de moi toujours a la mme attitude;
Je ne vois que l'abme, et la mer, et les cieux,
Et les nuages noirs qui vont silencieux;
Mon toit, la nuit, frissonne, et l'ouragan le mle
Aux souffles effrns de l'onde et de la grle;
Quelqu'un semble clouer un crpe  l'horizon;
L'insulte bat de loin le seuil de ma maison;
Le roc croule sous moi ds que mon pied s'y pose;
Le vent semble avoir peur de m'approcher, et n'ose
Me dire qu'en baissant la voix et qu' demi
L'adieu mystrieux que me jette un ami.
La rumeur des vivants s'teint diminue.
Tout ce que j'ai rv s'est envol, nue!
Sur mes jours devenus fantmes, ple et seul,
Je regarde tomber l'infini, ce linceul.--
Et vous dites:--Aprs?--Sous un mont qui surplombe,
Prs des flots, j'ai marqu la place de ma tombe;
Ici, le bruit du gouffre est tout ce qu'on entend;
Tout est horreur et nuit.--Aprs?--Je suis content.

Jersey, janvier 1855.




IV


La source tombait du rocher
Goutte  goutte  la mer affreuse.
L'Ocan, fatal au nocher,
Lui dit: Que me veux-tu, pleureuse?

Je suis la tempte et l'effroi;
Je finis o le ciel commence.
Est-ce que j'ai besoin de toi,
Petite, moi qui suis l'immense?

La source dit au gouffre amer:
Je te donne, sans bruit ni gloire,
Ce qui te manque,  vaste mer!
Une goutte d'eau qu'on peut boire.

Avril 1854.




V

 MADEMOISELLE LOUISE B.


 vous l'me profonde!  vous la sainte lyre!
Vous souvient-il des temps d'extase et de dlire,
          Et des jeux triomphants,
Et du soir qui tombait des collines prochaines?
Vous souvient-il des jours? Vous souvient-il des chnes
          Et des petits enfants?

Et vous rappelez-vous les amis et la table,
Et le rire clatant du pre respectable,
          Et nos cris querelleurs,
Le pr, l'tang, la barque, et la lune, et la brise,
Et les chants qui sortaient de votre coeur, Louise,
          En attendant les pleurs!

Le parc avait des fleurs et n'avait pas de marbres.
Oh! comme il tait beau, le vieillard sous les arbres!
          Je le voyais parfois
Ds l'aube sur un banc s'asseoir tenant un livre;
Je sentais, j'entendais l'ombre autour de lui vivre
          Et chanter dans les bois!

Il lisait, puis dormait au baiser de l'aurore;
Et je le regardais dormir, plus calme encore
          Que ce paisible lieu,
Avec son front serein d'o sortait une flamme,
Son livre ouvert devant le soleil, et son me
          Ouverte devant Dieu!

Et du fond de leur nid, sous l'orme et sous l'rable,
Les oiseaux admiraient sa tte vnrable,
          Et, gais chanteurs tremblants,
Ils guettaient, s'approchaient, et souhaitaient dans l'ombre
D'avoir, pour augmenter la douceur du nid sombre,
          Un de ses cheveux blancs!

Puis il se rveillait, s'en allait vers la grille,
S'arrtait pour parler  ma petite fille,
          Et ces temps sont passs!
Le vieillard et l'enfant jasaient de mille choses ...
Vous ne voyiez donc pas ces deux tres,  roses,
          Que vous refleurissez!

Avez-vous bien le coeur,  roses, de renatre
Dans le mme bosquet, sous la mme fentre?
          O sont-ils, ces fronts purs?
N'tait-ce pas vos soeurs, ces deux mes perdues
Qui vivaient, et se sont si vite confondues
          Aux ternels azurs!

Est-ce que leur sourire, est-ce que leurs paroles,
 roses, n'allaient pas rjouir vos corolles
          Dans l'air silencieux,
Et ne s'ajoutaient pas  vos chastes dlices,
Et ne devenaient pas parfums dans vos calices,
          Et rayons dans vos cieux?

Ingrates! vous n'avez ni regrets, ni mmoire.
Vous vous rjouissez dans toute votre gloire;
          Vous n'avez point pli.
Ah! je ne suis qu'un homme et qu'un roseau qui ploie
Mais je ne voudrais pas, quant  moi, d'une joie
          Faite de tant d'oubli!

Oh! qu'est-ce que le sort a fait de tout ce rve?
O donc a-t-il jet l'humble coeur qui s'lve,
          Le foyer rchauffant,
 Louise, et la vierge, et le vieillard prospre,
Et tous ces voeux profonds, de moi pour votre pre,
          De vous pour mon enfant!

O sont-ils, les amis de ce temps que j'adore?
Ceux qu'a pris l'ombre, et ceux qui ne sont pas encore
          Tombs au flot sans bords;
Eux, les vanouis, qu'un autre ciel rclame,
Et vous, les demeurs, qui vivez dans mon me,
          Mais pas plus que les morts!

Quelquefois, je voyais, de la colline en face,
Mes quatre enfants jouer, tableau que rien n'efface!
          Et j'entendais leurs chants;
mu, je contemplais ces aubes de moi-mme
Qui se levaient l-bas dans la douceur suprme
          Des vallons et des champs!

Ils couraient, s'appelaient dans les fleurs; et les femmes
Se mlaient  leurs jeux comme de blanches mes;
          Et tu riais, Armand!
Et, dans l'hymen obscur qui sans fin se consomme,
La nature sentait que ce qui sort de l'homme
          Est divin et charmant!

O sont-ils? Mre, frre,  son tour chacun sombre.
Je saigne et vous saignez. Mmes douleurs! mme ombre!
           jours trop tt dcrus!
Ils vont se marier; faites venir un prtre;
Qu'il revienne! ils sont morts. Et, le temps d'apparatre,
          Les voil disparus!

Nous vivons tous penchs sur un ocan triste.
L'onde est sombre. Qui donc survit? qui donc existe?
          Ce bruit sourd, c'est le glas.
Chaque flot est une me; et tout fuit. Rien ne brille.
Un sanglot dit: Mon pre! un sanglot dit: Ma fille!
          Un sanglot dit: Hlas!

Marine-Terrace, juin 1855.




VI

 VOUS QUI TES L


Vous, qui l'avez suivi dans sa blme valle,
Au bord de cette mer d'cueils noirs constelle,
Sous la ple nue ternelle qui sort
Des flots, de l'horizon, de l'orage et du sort;
Vous qui l'avez suivi dans cette Thbade,
Sur cette grve nue, aigre, isole et vide,
O l'on ne voit qu'espace pre et silencieux,
Solitude sur terre et solitude aux cieux;
Vous qui l'avez suivi dans ce brouillard qu'panche
Sur le roc, sur la vague et sur l'cume blanche,
La profonde tempte aux souffles inconnus,
Recevez, dans la nuit o vous tes venus,
 chers tres! coeurs vrais, lierres de ses dcombres,
La bndiction de tous ces dserts sombres!
Ces dsolations vous aiment; ces horreurs,
Ces brisants, cette mer o les vents laboureurs
Tirent sans fin le soc monstrueux des nuages,
Ces houles revenant comme de grands rouages,
Vous aiment; ces exils sont joyeux de vous voir;
Recevez la caresse immense du lieu noir!
 forats de l'amour!  compagnons, compagnes,
Qui l'aidez  traner son boulet dans ces bagnes,
 groupe indestructible et fidle entre tous
D'mes et de bons coeurs et d'esprits fiers et doux,
Mre, fille, et vous, fils, vous ami, vous encore,
Recevez le soupir du soir vague et sonore,
Recevez le sourire et les pleurs du matin,
Recevez la chanson des mers, l'adieu lointain
Du pauvre mt pench parmi les lames brunes!
Soyez les bienvenus pour l'pre fleur des dunes,
Et pour l'aigle qui fuit les hommes importuns,
mes, et que les champs vous rendent vos parfums,
Et que, votre clart, les astres vous la rendent!
Et qu'en vous admirant, les vastes flots demandent:
Qu'est-ce donc que ces coeurs qui n'ont pas de reflux!

 tendres survivants de tout ce qui n'est plus!
Rayonnements masquant la grande clipse  l'me!
Sourires clairant, comme une douce flamme,
L'abme qui se fait, hlas! dans le songeur!
Gats saintes chassant le souvenir rongeur!
Quand le proscrit saignant se tourne, me meurtrie
Vers l'horizon, et crie en pleurant: La patrie!
La famille, mensonge auguste, dit: C'est moi!

Oh! suivre hors du jour, suivre hors de la loi,
Hors du monde, au del de la dernire porte,
L'tre mystrieux qu'un vent fatal emporte,
C'est beau. C'est beau de suivre un exil! le jour
O ce banni sortit de France, plein d'amour
Et d'angoisse, au moment de quitter cette mre,
Il s'arrta longtemps sur la limite amre;
Il voyait, de sa course  venir dj las,
Que dans l'oeil des passants il n'tait plus, hlas!
Qu'une ombre, et qu'il allait entrer au sourd royaume
O l'homme qui s'en va flotte et devient fantme;
Il disait aux ruisseaux: Retiendrez-vous mon nom,
Ruisseaux? Et les ruisseaux coulaient en disant: Non.
Il disait aux oiseaux de France: Je vous quitte,
Doux oiseaux; je m'en vais aux lieux o l'on meurt vite,
Au noir pays d'exil o le ciel est troit;
Vous viendrez, n'est-ce pas, vous nicher dans mon toit?
Et les oiseaux fuyaient au fond des brumes grises.
Il disait aux forts: M'enverrez-vous vos brises?
Les arbres lui faisaient des signes de refus.
Car le proscrit est seul; la foule aux pas confus
Ne comprend que plus tard, d'un rayon claire,
Cet habitant du gouffre et de l'ombre sacre.

Marine-Terrace, janvier 1855.




VII


Pour l'erreur, clairer, c'est apostasier.
Aujourd'hui ne nat pas impunment d'hier.
L'aube sort de la nuit, qui la dclare ingrate.
Anitus criait: Mort  l'apostat Socrate!
Caphe disait: Mort au rengat Jsus!
Courbant son front pendant que l'on crache dessus,
Galile, apostat  la terre immobile,
Songe et la sent frmir sous son genou dbile.
Destin! sinistre clat de rire! En vrit,
J'admire,  cieux profonds! que 'ait toujours t
La volont de Dieu qu'en ce monde o nous sommes
On donnt sa pense et son labeur aux hommes,
Ses entrailles, ses jours et ses nuits, sa sueur,
Son sommeil, ce qu'on a dans les yeux de lueur,
Et son coeur et son me, et tout ce qu'on en tire,
Sans reculer devant n'importe quel martyre,
Et qu'on se rpandt, et qu'on se prodigut,
Pour tre au fond du gouffre appel rengat!

Marine-Terrace, novembre 1854.




VIII

A JULES J.[2]

[Note 2: _Voir Histoire de la Littrature dramatique_, t. VI, pages 413
et 414.]


Je dormais en effet, et tu me rveillas.
Je te criai: Salut! et tu me dis: Hlas!
Et cet instant fut doux, et nous nous embrassmes;
Nous mlmes tes pleurs, mon sourire et nos mes.

Ces temps sont dj loin; o donc alors roulait
Ma vie? et ce destin svre qui me plat,
Qu'est-ce donc qu'il faisait de cette feuille morte
Que je suis, et qu'un vent pousse, et qu'un vent remporte?

J'habitais au milieu des hauts pignons flamands;
Tout le jour, dans l'azur, sur les vieux toits fumants,
Je regardais voler les grands nuages ivres;
Tandis que je songeais, le coude sur mes livres,
De moments en moments, ce noir passant ail,
Le temps, ce sourd tonnerre  nos rumeurs ml,
D'o les heures s'en vont en sombres tincelles,
branlait sur mon font le beffroi de Bruxelles.
Tout ce qui peut tenter un coeur ambitieux
tait l, devant moi, sur terre et dans les cieux;
Sous mes yeux, dans l'austre et gigantesque place,
J'avais les quatre points cardinaux de l'espace,
Qui font songer  l'aigle,  l'astre, au flot, au mont,
Et les quatre pavs de l'chafaud d'Egmont.

Aujourd'hui, dans une le, en butte aux eaux sans nombre,
O l'on ne me voit plus, tant j'y suis couvert d'ombre,
Au milieu de la vaste aventure des flots,
Des rocs, des mers, brisant barques et matelots,
Debout, chevel sur le cap ou le mle
Par le souffle qui sort de la bouche du ple,
Parmi les chocs, les bruits, les naufrages profonds,
Morne histoire d'cueils, de gouffres, de typhons,
Dont le vent est la plume et la nuit le registre,
J'erre, et de l'horizon je suis la voix sinistre.

Et voil qu' travers ces brumes et ces eaux,
Tes volumes exquis m'arrivent, blancs oiseaux,
M'apportant le rameau qu'apportent les colombes
Aux arches, et le chant que le cygne offre aux tombes,
Et jetant  mes rocs tout l'blouissement
De Paris glorieux et de Paris charmant!
Et je lis, et mon front s'claire, et je savoure
Ton style, ta gat, ta douleur, ta bravoure.
Merci, toi dont le coeur aima, sentit, comprit!
Merci, devin! merci, frre, pote, esprit,
Qui viens chanter cet hymne  ct de ma vie!
Qui vois mon destin sombre et qui n'a pas d'envie!
Et qui, dans cette preuve o je marche, portant
L'abandon  chaque heure et l'ombre  chaque instant,
M'as vu boire le fiel sans y mler la haine!
Tu changes en blancheur la nuit de ma ghenne,
Et tu fais un autel de lumire inond
Du tas de pierres noir dont on m'a lapid.

Je ne suis rien; je viens et je m'en vais; mais gloire
 ceux qui n'ont pas peur des vaincus de l'histoire
Et des contagions du malheur toujours fui!
Gloire aux fermes penseurs inclins sur celui
Que le sort, gelier triste, au fond de l'exil pousse!
Ils ressemblent  l'aube, ils ont la force douce,
Ils sont grands; leur esprit parfois, avec un mot,
Dore en arc triomphal la vote du cachot!

Le ciel s'est clairci sur mon le sonore,
Et ton livre en venant a fait venir l'aurore;
Seul aux bois avec toi, je lis, et me souviens,
Et je songe, oubliant les monts diluviens,
L'onde, et l'aigle de mer qui plane sur mon aire;
Et, pendant que je lis, mon oeil visionnaire,
 qui tout apparat comme dans un rveil,
Dans les ombres que font les feuilles au soleil,
Sur tes pages o rit l'ide, o vit la grce,
Croit voir se dessiner le pur profil d'Horace,
Comme si, se mirant au livre o je te voi,
Ce doux songeur ravi lisait derrire moi!

Marine-Terrace, dcembre 1854.




IX

LE MENDIANT


Un pauvre homme passait dans le givre et le vent.
Je cognai sur ma vitre; il s'arrta devant
Ma porte, que j'ouvris d'une faon civile.
Les nes revenaient du march de la ville,
Portant les paysans accroupis sur leurs bts.
C'tait le vieux qui vit dans une niche au bas
De la monte, et rve, attendant, solitaire,
Un rayon du ciel triste, un liard de la terre,
Tendant les mains pour l'homme et les joignant pour Dieu.
Je lui criai: Venez vous rchauffer un peu.
Comment vous nommez-vous? Il me dit: Je me nomme
Le pauvre. Je lui pris la main: Entrez, brave homme.
Et je lui fis donner une jatte de lait.
Le vieillard grelottait de froid; il me parlait,
Et je lui rpondais, pensif et sans l'entendre.
Vos habits sont mouills, dis-je, il faut les tendre
Devant la chemine. Il s'approcha du feu.
Son manteau, tout mang des vers, et jadis bleu,
tal largement sur la chaude fournaise,
Piqu de mille trous par la lueur de braise,
Couvrait l'tre, et semblait un ciel noir toil.
Et, pendant qu'il schait ce haillon dsol
D'o ruisselait la pluie et l'eau des fondrires,
Je songeais que cet homme tait plein de prires,
Et je regardais, sourd  ce que nous disions,
Sa bure o je voyais des constellations.

Dcembre 1834.




X

AUX FEUILLANTINES


Mes deux frres et moi, nous tions tout enfants.
Notre mre disait: Jouez, mais je dfends
Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux chelles.

Abel tait l'an, j'tais le plus petit.
Nous mangions notre pain de si bon apptit,
Que les femmes riaient quand nous passions prs d'elles.

Nous montions pour jouer au grenier du couvent.
Et, l, tout en jouant, nous regardions souvent,
Sur le haut d'une armoire, un livre inaccessible.

Nous grimpmes un jour jusqu' ce livre noir;
Je ne sais pas comment nous fmes pour l'avoir,
Mais je me souviens bien que c'tait une Bible.

Ce vieux livre sentait une odeur d'encensoir.
Nous allmes ravis dans un coin nous asseoir;
Des estampes partout! quel bonheur! quel dlire!

Nous l'ouvrmes alors tout grand sur nos genoux,
Et, ds le premier mot, il nous parut si doux,
Qu'oubliant de jouer, nous nous mmes  lire.

Nous lmes tous les trois ainsi tout le matin,
Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain,
Et, toujours plus charms, le soir nous le relmes,

Tels des enfants, s'ils ont pris un oiseau des cieux,
S'appellent en riant et s'tonnent, joyeux,
De sentir dans leur main la douceur de ses plumes.

Marine-Terrace, aot 1855.




XI

PONTO


Je dis  mon chien noir: Viens, Ponto, viens-nous-en!
Et je vais dans les bois, mis comme un paysan;
Je vais dans les grands bois, lisant dans les vieux livres.
L'hiver, quand la rame est un crin de givres,
Ou l't, quand tout rit, mme l'aurore en pleurs,
Quand toute l'herbe n'est qu'un triomphe de fleurs,
Je prends Froissard, Montluc, Tacite, quelque histoire,
Et je marche, effar des crimes de la gloire.
Hlas! l'horreur partout, mme chez les meilleurs!
Toujours l'homme en sa nuit trahi par ses veilleurs!
Toutes les grandes mains, hlas! de sang rougies!
Alexandre ivre et fou, Csar perdu d'orgies,
Et, le poing sur Didier, le pied sur Vitikind,
Charlemagne souvent semblable  Charles-Quint;
Caton de chair humaine engraissant la murne;
Titus crucifiant Jrusalem; Turenne,
Hros, comme Bayard et comme Catinat,
 Nordlingue, bandit dans le Palatinat;
Le duel de Jarnac, le duel de Carrouge;
Louis Neuf tenaillant les langues d'un fer rouge;
Cromwell trompant Milton, Calvin brlant Servet.
Que de spectres,  gloire! autour de ton chevet!
 triste humanit, je fuis dans la nature!
Et, pendant que je dis: Tout est leurre, imposture,
Mensonge, iniquit, mal de splendeur vtu!
Mon chien Ponto me suit. Le chien, c'est la vertu
Qui, ne pouvant se faire homme, s'est faite bte.
Et Ponto me regarde avec son oeil honnte.

Marine-Terrace, mars 1855.




XII

DOLOROS


Mre, voil douze ans que notre fille est morte;
Et depuis, moi le pre et vous la femme forte,
Nous n'avons pas t, Dieu le sait, un seul jour
Sans parfumer son nom de prire et d'amour.
Nous avons pris la sombre et charmante habitude
De voir son ombre vivre en notre solitude,
De la sentir passer et de l'entendre errer,
Et nous sommes rests  genoux  pleurer.
Nous avons persist dans cette douleur douce,
Et nous vivons penchs sur ce cher nid de mousse
Emport dans l'orage avec les deux oiseaux.
Mre, nous n'avons pas pli, quoique roseaux,
Ni perdu la bont vis--vis l'un de l'autre,
Ni demand la fin de mon deuil et du vtre
 cette lchet qu'on appelle l'oubli.
Oui, depuis ce jour triste o pour nous ont pli
Les cieux, les champs, les fleurs, l'toile, l'aube pure,
Et toutes les splendeurs de la sombre nature,
Avec les trois enfants qui nous restent, trsor
De courage et d'amour que Dieu nous laisse encor,
Nous avons essuy des fortunes diverses,
Ce qu'on nomme malheur, adversit, traverses,
Sans trembler, sans flchir, sans har les cueils,
Donnant aux deuils du coeur,  l'absence, aux cercueils,
Aux souffrances dont saigne ou l'me ou la famille,
Aux tres chers enfuis ou morts,  notre fille,
Aux vieux parents repris par un monde meilleur,
Nos pleurs, et le sourire  toute autre douleur.

Marine-Terrace, aot 1855.




XIII

PAROLES SUR LA DUNE


Maintenant que mon temps dcrot comme un flambeau,
        Que mes tches sont termines;
Maintenant que voici que je touche au tombeau
        Par les deuils et par les annes,

Et qu'au fond de ce ciel que mon essor rva,
        Je vois fuir, vers l'ombre entranes,
Comme le tourbillon du pass qui s'en va,
        Tant de belles heures sonnes;

Maintenant que je dis:--Un jour, nous triomphons;
        Le lendemain, tout est mensonge!--
Je suis triste, et je marche au bord des flots profonds,
        Courb comme celui qui songe.

Je regarde, au-dessus du mont et du vallon,
        Et des mers sans fin remues,
S'envoler sous le bec du vautour aquilon,
        Toute la toison des nues;

J'entends le vent dans l'air, la mer sur le rcif,
        L'homme liant la gerbe mre;
J'coute, et je confronte en mon esprit pensif
        Ce qui parle  ce qui murmure;

Et je reste parfois couch sans me lever
        Sur l'herbe rare de la dune.
Jusqu' l'heure o l'on voit apparatre et rver
        Les yeux sinistres de la lune.

Elle monte, elle jette un long rayon dormant
         l'espace, au mystre, au gouffre;
Et nous nous regardons tous les deux fixement
        Elle qui brille et moi qui souffre.

O donc s'en sont alls mes jours vanouis?
        Est-il quelqu'un qui me connaisse?
Ai-je encor quelque chose en mes yeux blouis,
        De la clart de ma jeunesse?

Tout s'est-il envol? Je suis seul, je suis las;
        J'appelle sans qu'on me rponde;
 vents!  flots! ne suis-je aussi qu'un souffle, hlas!
        Hlas! ne suis-je aussi qu'une onde?

Ne verrai-je plus rien de tout ce que j'aimais?
        Au dedans de moi le soir tombe.
 terre, dont la brume efface les sommets,
        Suis-je le spectre, et toi la tombe?

Ai-je donc vid tout, vie, amour, joie, espoir?
        J'attends, je demande, j'implore;
Je penche tour  tour mes urnes pour avoir
        De chacune une goutte encore!

Comme le souvenir est voisin du remord!
        Comme  pleurer tout nous ramne!
Et que je te sens froide en te touchant,  mort,
        Noir verrou de la porte humaine!

Et je pense, coutant gmir le vent amer,
        Et l'onde aux plis infranchissables;
L't rit, et l'on voit sur le bord de la mer
        Fleurir le chardon bleu des sables.

5 aot 1854, anniversaire de mon arrive  Jersey.




XIV

CLAIRE P.


Quel ge hier? Vingt ans. Et quel ge aujourd'hui?
L'ternit. Ce front pendant une heure a lui.
Elle avait les doux chants et les grces superbes;
Elle semblait porter de radieuses gerbes;
Rien qu' la voir passer, on lui disait: Merci!
Qu'est-ce donc que la vie, hlas! pour mettre ainsi
Les tres les plus purs et les meilleurs en fuite?
Et, moi, je l'avais vue encor toute petite.
Elle me disait vous, et je lui disais tu.
Sou accent ineffable avait cette vertu
De faire en mon esprit, douces voix loignes,
Chanter le vague choeur de mes jeunes annes.
Il n'a brill qu'un jour, ce beau front ingnu.
Elle tait fiance  l'hymen inconnu.
 qui mariez-vous, mon Dieu, toutes ces vierges?
Un vague et pur reflet de la lueur des cierges
Flottait dans son regard cleste et rayonnant;
Elle tait grande et blanche et gaie; et, maintenant,
Allez  Saint-Mand, cherchez dans le champ sombre,
Vous trouverez le lit de sa noce avec l'ombre;
Vous trouverez la tombe o gt ce lys vermeil;
Et c'est l que tu fais ton ternel sommeil,
Toi qui, dans ta beaut nave et recueillie,
Mlais  la madone auguste d'Italie
La Flamande qui rit  travers les houblons,
Douce Claire aux yeux noirs avec des cheveux blonds.

Elle s'en est alle avant d'tre une femme;
N'tant qu'un ange encor; le ciel a pris son me
Pour la rendre en rayons  nos regards en pleurs,
Et l'herbe, sa beaut, pour nous la rendre en fleurs.

Les tres toils que nous nommons archanges
La bercent dans leurs bras au milieu des louanges;
Et, parmi les clarts, les lyres, les chansons,
D'en haut elle sourit  nous qui gmissons.
Elle sourit, et dit aux anges sous leurs voiles:
Est-ce qu'il est permis de cueillir des toiles?
Et chante, et, se voyant elle-mme flambeau,
Murmure dans l'azur: Comme le ciel est beau!
Mais cela ne fait rien  sa mre qui pleure;
La mre ne veut pas que son doux enfant meure
Et s'en aille, laissant ses fleurs sur le gazon,
Hlas! et le silence au seuil de la maison!

Son pre, le sculpteur, s'criait:--Qu'elle est belle!
Je ferai sa statue aussi charmante qu'elle.
C'est pour elle qu'avril fleurit les verts sentiers.
Je la contemplerai pendant des mois entiers
Et je ferai venir du marbre de Carrare.
Ce bloc prendra sa forme blouissante et rare;
Elle restera chaste et candide  ct.
On dira: Le sculpteur a deux filles: Beaut
Et Pudeur; Ombre et Jour; la Vierge et la Desse;
Quel est cet ouvrier de Rome ou de la Grce
Qui, trouvant dans son art des secrets inconnus,
En copiant Marie, a su faire Vnus?

Le marbre restera dans la montagne blanche,
Hlas! car c'est  l'heure o tout rit, que tout penche;
Car nos mains gardent mal tout ce qui nous est cher;
Car celle qu'on croyait d'azur tait de chair;
Et celui qui taillait le marbre tait de verre;
Et voil que le vent a souffl, Dieu svre,
Sur la vierge au front pur, sur le matre au bras fort;
Et que la fille est morte, et que le pre est mort!
Claire, tu dors. Ta mre, assise sur ta fosse,
Dit:--Le parfum des fleurs est faux, l'aurore est fausse,
L'oiseau qui chante au bois ment, et le cygne ment,
L'toile n'est pas vraie au fond du firmament,
Le ciel n'est pas le ciel et l-haut rien ne brille,
Puisque, lorsque je crie  ma fille: Ma fille,
Je suis l. Lve-toi! quelqu'un le lui dfend;
Et que je ne puis pas rveiller mon enfant!--

Juin 1854.




XV

 ALEXANDRE D.
(RPONSE  LA DDICACE DE SON DRAME LA CONSCIENCE)


Merci du bord des mers  celui qui se tourne
Vers la rive o le deuil, tranquille et noir, sjourne,
Qui dfait de sa tte, o le rayon descend,
La couronne, et la jette au spectre de l'absent,
Et qui, dans le triomphe et la rumeur, ddie
Son drame  l'immobile et ple tragdie!

Je n'ai pas oubli le quai d'Anvers, ami,
Ni le groupe vaillant, toujours plus raffermi,
D'amis chers, de fronts purs, ni toi, ni cette foule.
Le canot du steamer soulev par la houle
Vint me prendre, et ce fut un long embrassement.
Je montai sur l'avant du paquebot fumant,
La roue ouvrit la vague, et nous nous appelmes:
--Adieu!--Puis, dans les vents, dans les flots, dans les larmes.
Toi debout sur le quai, moi debout sur le pont,
Vibrant comme deux luths dont la voix se rpond,
Aussi longtemps qu'on put se voir, nous regardmes
L'un vers l'autre, faisant comme un change d'mes;
Et le vaisseau fuyait, et la terre dcrut;
L'horizon entre nous monta, tout disparut;
Une brume couvrit l'onde incommensurable;
Tu rentras dans ton oeuvre clatante, innombrable,
Multiple, blouissante, heureuse, o le jour luit:
Et, moi, dans l'unit sinistre de la nuit.

Marine-Terrace, dcembre 1854.




XVI

LUEUR AU COUCHANT


Lorsque j'tais en France, et que le peuple en fte
Rpandait dans Paris sa grande joie honnte,
Si c'tait un des jours glorieux et vainqueurs
O les fiers souvenirs, dsaltrant les coeurs,
S'offrent  notre soif comme de larges coupes,
J'allais errer tout seul parmi les riants groupes,
Ne parlant  personne et pourtant calme et doux,
Trouvant ainsi moyen d'tre un et d'tre tous,
Et d'accorder en moi, pour une double tude,
L'amour du peuple avec mon got de solitude.
Rveur, j'tais heureux; muet, j'tais prsent.
Parfois je m'asseyais un livre en main, lisant
Virgile, Horace, Eschyle, ou bien Dante, leur frre;
Puis je m'interrompais, et, me laissant distraire
Des potes par toi, posie, et content,
Je savourais l'azur, le soleil clatant,
Paris, les seuils sacrs, et la Seine qui coule,
Et cette auguste paix qui sortait de la foule.
Ds lors pourtant des voix murmuraient: Anank.
Je passais; et partout, sur le pont, sur le quai,
Et jusque dans les champs, tincelait le rire,
Haillon d'or que la joie en bondissant dchire.
Le Panthon brillait comme une vision.
La gat d'une altire et libre nation
Dansait sous le ciel bleu dans les places publiques;
Un rayon qui semblait venir des temps bibliques
Illuminait Paris calme et patriarcal;
Ce lion dont l'oeil met en fuite le chacal,
Le peuple des faubourgs se promenait tranquille.
Le soir, je revenais; et dans toute la ville,
Les passants, clatant en strophes, en refrains,
Ayant leurs doux instincts de libert pour freins,
Du Louvre au Champ-de-Mars, de Chaillot  la Grve,
Fourmillaient; et, pendant que mon esprit, qui rve
Dans la sereine nuit des penseurs toils,
Et dresse ses rameaux  leurs lueurs mls,
S'ouvrait  tous ces cris charmants comme l'aurore,
 toute cette ivresse innocente et sonore,
Paisibles, se penchant, noirs et tout sems d'yeux
Sous le ciel constell, sur le peuple joyeux,
Les grands arbres pensifs des vieux Champs-lyses,
Pleins d'astres, consentaient  s'emplir de fuses.
Et j'allais, et mon coeur chantait; et les enfants
Embarrassaient mes pas de leurs jeux triomphants,
O s'panouissaient les mres de famille;
Le frre avec la soeur, le pre avec la fille,
Causaient; je contemplais tous ces hauts monuments
Qui semblent au songeur rayonnants ou fumants,
Et qui font de Paris la deuxime des Romes;
J'entendais prs de moi rire les jeunes hommes
Et les graves vieillards dire: Je me souviens.
 patrie!  concorde entre les citoyens!

Marine Terrace, juillet 1855.




XVII

MUGITUSQUE BOUM


Mugissement des boeufs, au temps du doux Virgile,
Comme aujourd'hui, le soir, quand fuit la nuit agile,
Ou, le matin, quand l'aube aux champs extasis
Verse  flots la rose et le jour, vous disiez:
Mrissez, bls mouvants! prs, emplissez-vous d'herbes!
Que la terre, agitant son panache de gerbes,
Chante dans l'onde d'or d'une riche moisson!
Vis, bte; vis, caillou; vis, homme; vis, buisson;
 l'heure o le soleil se couche, o l'herbe est pleine
Des grands fantmes noirs des arbres de la plaine
Jusqu'aux lointains coteaux rampant et grandissant,
Quand le brun laboureur des collines descend
Et retourne  son toit d'o sort une fume,
Que la soif de revoir sa femme bien-aime
Et l'enfant qu'en ses bras hier il rchauffait,
Que ce dsir, croissant  chaque pas qu'il fait,
Imite dans son coeur l'allongement de l'ombre!
tres! choses! vivez! sans peur, sans deuil, sans nombre
Que tout s'panouisse en sourire vermeil!
Que l'homme ait le repos et le boeuf le sommeil!
Vivez! croissez! semez le grain  l'aventure!
Qu'on sente frissonner dans toute la nature,
Sous la feuille des nids, au seuil blanc des maisons,
Dans l'obscur tremblement des profonds horizons,
Un vaste emportement d'aimer, dans l'herbe verte,
Dans l'antre, dans l'tang, dans la clairire ouverte,
D'aimer sans fin, d'aimer toujours, d'aimer encor,
Sous la srnit des sombres astres d'or!
Faites tressaillir l'air, le flot, l'aile, la bouche,
 palpitations du grand amour farouche!
Qu'on sente le baiser de l'tre illimit!
Et, paix, vertu, bonheur, esprance, bont,
 fruits divins, tombez des branches ternelles!

Ainsi vous parliez, voix, grandes voix solennelles;
Et Virgile coutait comme j'coute, et l'eau
Voyait passer le cygne auguste, et le bouleau
Le vent, et le rocher l'cume, et le ciel sombre
L'homme...  nature! abme! immensit de l'ombre!

Marine-Terrace, juillet 1855.




XVIII

APPARITION


Je vis un ange blanc qui passait sur ma tte;
Son vol blouissant apaisait la tempte,
Et faisait taire au loin la mer pleine de bruit.
--Qu'est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit?
Lui dis-je. Il rpondit:--Je viens prendre ton me.
Et j'eus peur, car je vis que c'tait une femme;
Et je lui dis, tremblant et lui tendant les bras:
--Que me restera-t-il? car tu t'envoleras.
Il ne rpondit pas; le ciel que l'ombre assige
S'teignait...--Si tu prends mon me, m'criai-je,
O l'emporteras-tu? montre-moi dans quel lieu.
Il se taisait toujours.-- passant du ciel bleu,
Es-tu la mort? lui dis-je, ou bien es-tu la vie?
Et la nuit augmentait sur mon me ravie,
Et l'ange devint noir, et dit:--Je suis l'amour.
Mais son front sombre tait plus charmant que le jour,
Et je voyais, dans l'ombre o brillaient ses prunelles,
Les astres  travers les plumes de ses ailes.

Jersey, septembre 1855.




XIX

AU POTE
QUI M'ENVOIE UNE PLUME D'AIGLE


Oui, c'est une heure solennelle!
Mon esprit en ce jour serein
Croit qu'un peu de gloire ternelle
Se mle au bruit contemporain,

Puisque, dans mon humble retraite,
Je ramasse, sans me courber,
Ce qu'y laisse choir le pote,
Ce que l'aigle y laisse tomber!

Puisque sur ma tte fidle
Ils ont jet, couple vainqueur,
L'un, une plume de son aile,
L'autre, une strophe de son coeur!

Oh! soyez donc les bienvenues,
Plume! strophe! envoi glorieux!
Vous avez err dans les nues,
Vous avez plan dans les cieux!

11 dcembre.




XX

CRIGO

I

Tout homme qui vieillit est ce roc solitaire
Et triste, Crigo, qui fut jadis Cythre,
Cythre aux nids charmants, Cythre aux myrtes verts,
La conque de Cypris sacre au sein des mers.
La vie auguste, goutte  goutte, heure par heure,
S'pand sur ce qui passe et sur ce qui demeure;
L-bas, la Grce brille agonisante, et l'oeil
S'emplit en la voyant de lumire et de deuil:
La terre luit; la nue est de l'encens qui fume;
Des vols d'oiseaux de mer se mlent  l'cume;
L'azur frissonne; l'eau palpite; et les rumeurs
Sortent des vents, des flots, des barques, des rameurs;
Au loin court quelque voile hellne ou candiote.
Cythre est l, lugubre, puise, idiote,
Tte de mort du rve amour, et crne nu
Du plaisir, ce chanteur masqu, spectre inconnu.
C'est toi? qu'as-tu donc fait de ta blanche tunique?
Cache ta gorge impure et ta laideur cynique,
O sirne ride et dont l'hymne s'est tu!
O donc tes-vous, me? toile, o donc es-tu
L'le qu'on adorait de Lemnos  Lpante,
O se tordait d'amour la chimre rampante,
O la brise baisait les arbres frmissants,
O l'ombre disait: J'aime! o l'herbe avait des sens,
Qu'en a-t-on fait? o donc sont-ils, o donc sont-elles,
Eux, les olympiens, elles, les immortelles?
O donc est Mars? o donc ros? o donc Psych?
O donc le doux oiseau bonheur, effarouch?
Qu'en as-tu fait, rocher, et qu'as-tu fait des roses?
Qu'as-tu fait des chansons dans les soupirs closes,
Des danses, des gazons, des bois mlodieux,
De l'ombre que faisait le passage des dieux?
Plus d'autels;  pass! splendeurs vanouies!
Plus de vierges au seuil des antres blouies;
Plus d'abeilles buvant la rose et le thym.
Mais toujours le ciel bleu. C'est--dire,  destin!
Sur l'homme, jeune ou vieux, harmonie ou souffrance,
Toujours la mme mort et la mme esprance.
Crigo, qu'as-tu fait de Cythre? Nuit! deuil!
L'den s'est clips, laissant  nu l'cueil.
O naufrage, hlas! c'est donc l que tu tombes!
Les hiboux mme ont peur de l'le des colombes.
le,  toi qu'on cherchait!  toi que nous fuyons,
O spectre des baisers, masure des rayons,
Tu t'appelles oubli! tu meurs, sombre captive!
Et, tandis qu'abritant quelque yole furtive,
Ton cap, o rayonnaient les temples fabuleux,
Voit passer  son ombre et sur les grands flots bleus
Le pirate qui guette ou le pcheur d'ponges
Qui rde,  l'horizon Vnus fuit dans les songes.

II

Vnus! que parles-tu de Vnus? elle est l.
Lve les yeux. Le jour o Dieu la dvoila
Pour la premire fois dans l'aube universelle,
Elle ne brillait pas plus qu'elle n'tincelle.
Si tu veux voir l'toile, homme, lve les yeux.
L'le des mers s'teint, mais non l'le des cieux;
Les astres sont vivants et ne sont pas des choses
Qui s'effeuillent, un soir d't, comme les roses.
Oui, meurs, plaisir, mais vis, amour!  vision,
Flambeau, nid de l'azur dont l'ange est l'alcyon,
Beaut de l'me humaine et de l'me divine,
Amour, l'adolescent dans l'ombre te devine,
O splendeur! et tu fais le vieillard lumineux.
Chacun de tes rayons tient un homme en ses noeuds.
Oh! vivez et brillez dans la brume qui tremble,
Hymens mystrieux, coeurs vieillissant ensemble,
Malheurs de l'un par l'autre avec joie adopts,
Dvouement, sacrifice, austres volupts,
Car vous tes l'amour, la lueur ternelle!
L'astre sacr que voit l'me, sainte prunelle,
Le phare de toute heure, et, sur l'horizon noir,
L'toile du matin et l'toile du soir!
Ce monde infrieur, o tout rampe et s'altre,
A ce qui disparat et s'efface, Cythre,
Le jardin qui se change en rocher aux flancs nus;
La terre a Crigo; mais le ciel a Vnus.

Juin 1855.




XXI

A PAUL M.
AUTEUR DU DRAME PARIS


Tu graves au fronton svre de ton oeuvre
Un nom proscrit que mord en sifflant la couleuvre;
Au malheur, dont le flanc saigne et dont l'oeil sourit,
A la proscription, et non pas au proscrit,
--Car le proscrit n'est rien que de l'ombre, moins noire
Que l'autre ombre qu'on nomme clat, bonheur, victoire;--
A l'exil ple et nu, clou sur des dbris,
Tu donnes ton grand drame o vit le grand Paris,
Cette cit de feu, de nuit, d'airain, de verre,
Et tu fais saluer par Rome le Calvaire.
Sois lou, doux penseur, toi qui prends dans ta main
Le pass, l'avenir, tout le progrs humain,
La lumire, l'histoire, et la ville, et la France,
Tous les dictmes saints qui calment la souffrance,
Raison, justice, espoir, vertu, foi, vrit,
Le parfum posie et le vin libert,
Et qui sur le vaincu, coeur meurtri, noir fantme,
Te penches, et rpands l'idal comme un baume!
Paul, il me semble, grce  ce fier souvenir
Dont tu viens nous bercer, nous sacrer, nous bnir,
Que dans ma plaie, o dort la douleur,  pote!
Je sens de la charpie avec un drapeau faite.

Marine-Terrace, aot 1855.




XXII


Je payai le pcheur qui passa son chemin,
Et je pris cette bte horrible dans ma main;
C'tait un tre obscur comme l'onde en apporte,
Qui, plus grand, serait hydre, et, plus petit, cloporte;
Sans forme comme l'ombre, et, comme Dieu, sans nom.
Il ouvrait une bouche affreuse, un noir moignon
Sortait de son caille; il tchait de me mordre;
Dieu, dans l'immensit formidable de l'ordre,
Donne une place sombre  ces spectres hideux;
Il tchait de me mordre, et nous luttions tous deux;
Ses dents cherchaient mes doigts qu'effrayait leur approche;
L'homme qui me l'avait vendu tourna la roche;
Comme il disparaissait, le crabe me mordit;
Je lui dis: Vis! et sois bni, pauvre maudit!
Et je le rejetai dans la vague profonde,
Afin qu'il allt dire  l'ocan qui gronde,
Et qui sert au soleil de vase baptismal,
Que l'homme rend le bien au monstre pour le mal.

Jersey, grve d'Azette, juillet 1855.




XXIII

PASTEURS ET TROUPEAUX
A MADAME LOUISE C.


Le vallon o je vais tous les jours est charmant;
Serein, abandonn, seul sous le firmament,
Plein de ronces en fleurs; c'est un sourire triste.
Il vous fait oublier que quelque chose existe,
Et, sans le bruit des champs remplis de travailleurs.
On ne saurait plus l si quelqu'un vit ailleurs.
L, l'ombre fait l'amour; l'idylle naturelle
Rit; le bouvreuil avec le verdier s'y querelle,
Et la fauvette y met de travers son bonnet;
C'est tantt l'aubpine et tantt le gent;
De noirs granits bourrus, puis des mousses riantes;
Car Dieu fait un pome avec des variantes;
Comme le vieil Homre, il rabche parfois,
Mais c'est avec les fleurs, les monts, l'onde et les bois!
Une petite mare est l, ridant sa face,
Prenant des airs de flot pour la fourmi qui passe,
Ironie tale au milieu du gazon,
Qu'ignore l'ocan grondant  l'horizon.
J'y rencontre parfois sur la roche hideuse
Un doux tre; quinze ans, yeux bleus, pieds nus, gardeuse
De chvres, habitant, au fond d'un ravin noir,
Un vieux chaume croulant qui s'toile le soir;
Ses soeurs sont au logis et filent leur quenouille;
Elle essuie aux roseaux ses pieds que l'tang mouille;
Chvres, brebis, bliers, paissent; quand, sombre esprit,
J'apparais, le pauvre ange a peur, et me sourit;
Et moi, je la salue, elle tant l'innocence.
Ses agneaux, dans le pr plein de fleurs qui l'encense,
Bondissent, et chacun, au soleil s'empourprant,
Laisse aux buissons,  qui la bise le reprend,
Un peu de sa toison, comme un flocon d'cume.
Je passe; enfant, troupeau, s'effacent dans la brume;
Le crpuscule tend sur les longs sillons gris
Ses ailes de fantme et de chauve-souris;
J'entends encore au loin dans la plaine ouvrire
Chanter derrire moi la douce chevrire,
Et, l-bas, devant moi, le vieux gardien pensif
De l'cume, du flot, de l'algue, du rcif,
Et des vagues sans trve et sans fin remues,
Le ptre promontoire au chapeau de nues,
S'accoude et rve au bruit de tous les infinis,
Et dans l'ascension des nuages bnis,
Regarde se lever la lune triomphale,
Pendant que l'ombre tremble, et que l'pre rafale
Disperse  tous les vents avec son souffle amer
La laine des moulons sinistres de la mer.

Jersey, Gronville, avril 1855.




XXIV


J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline.
Dans l'pre escarpement qui sur le flot s'incline,
Que l'aigle connat seul et peut seul approcher,
Paisible, elle croissait aux fentes du rocher.
L'ombre baignait les flancs du morne promontoire
Je voyais, comme on dresse au lieu d'une victoire
Un grand arc de triomphe clatant et vermeil,
A l'endroit o s'tait englouti le soleil,
La sombre nuit btir un porche de nues.
Des voiles s'enfuyaient, au loin diminues
Quelques toits, s'clairant au fond d'un entonnoir,
Semblaient craindre de luire et de se laisser voir.
J'ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aime.
Elle est ple et n'a pas de corolle embaume.
Sa racine n'a pris sur la crte des monts
Que l'amre senteur des glauques gomons;
Moi, j'ai dit: Pauvre fleur, du haut de cette cime,
Tu devais t'en aller dans cet immense abme
O l'algue et le nuage et les voiles s'en vont.
Va mourir sur un coeur, abme plus profond.
Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde.
Le ciel, qui te cra pour t'effeuiller dans l'onde,
Te fit pour l'ocan, je te donne  l'amour.
Le vent mlait les flots; il ne restait du jour
Qu'une vague lueur, lentement efface.
Oh! comme j'tais triste au fond de ma pense
Tandis que je songeais, et que le gouffre noir
M'entrait dans l'me avec tous les frissons du soir!

Ile de Serk, aot 1855.




XXV


O strophe du pote, autrefois, dans les fleurs,
Jetant mille baisers  leurs mille couleurs,
Tu jouais, et d'avril tu pillais la corbeille,
Papillon pour la rose et pour la ruche abeille,
Tu semais de l'amour et tu faisais du miel;
Ton me bleue tait presque mle au ciel;
Ta robe tait d'azur et ton oeil de lumire;
Tu criais aux chansons, tes soeurs: Venez chaumire,
Hameau, ruisseau, fort, tout chante. L'aube a lui!
Et, douce, tu courais et tu riais. Mais lui,
Le svre habitant de la blme caverne
Qu'en haut le jour blanchit, qu'en bas rougit l'Averne,
Le pote qu'ont fait avant l'heure vieillard
La douleur dans la vie et le drame dans l'art,
Lui, le chercheur du gouffre obscur, le chasseur d'ombres,
Il a lev la tte un jour hors des dcombres,
Et t'a saisie au vol dans l'herbe et dans les bls,
Et, malgr tes effrois et tes cris redoubls,
Toute en pleurs, il t'a prise  l'idylle joyeuse;
Il t'a ravie aux champs,  la source,  l'yeuse,
Aux amours dans les bois prs des nids palpitants;
Et maintenant, captive et reine en mme temps,
Prisonnire au plus noir de son me profonde,
Parmi les visions qui flottent comme l'onde,
Sous son crne  la fois cleste et souterrain,
Assise, et t'accoudant sur un trne d'airain,
Voyant dans ta mmoire, ainsi qu'une ombre vaine,
Fuir l'blouissement du jour et de la plaine,
Par le matre garde, et calme et sans espoir,
Tandis que, prs de toi, les drames, groupe noir,
Des sombres passions feuillettent le registre,
Tu rves dans sa nuit, Proserpine sinistre.

Jersey, novembre 1854.




XXVI

LES MALHEUREUX

A MES ENFANTS


Puisque dj l'preuve aux luttes vous convie,
O mes enfants! parlons un peu de cette vie.
Je me souviens qu'un jour, marchant dans un bois noir
O des ravins creusaient un farouche entonnoir,
Dans un de ces endroits o sous l'herbe et la ronce
Le chemin disparat et le ruisseau s'enfonce,
Je vis, parmi les grs, les houx, les sauvageons,
Fumer un toit bti de chaumes et de joncs.

La fume avait peine  monter dans les branches;
Les fentres taient les crevasses des planches;
On et dit que les rocs cachaient avec ennui
Ce logis tremblant, triste, humble; et que c'tait lui
Que les petits oiseaux, sous le htre et l'rable,
Plaignaient, tant il tait chtif et misrable!
Pensif, dans les buissons j'en cherchais le sentier.
Comme je regardais ce chaume, un muletier
Passa, chantant, fouettant quelques btes de somme.
Qui donc demeure l? demandai-je  cet homme.
L'homme, tout en chantant, me dit: Un malheureux.

J'allai vers la masure au fond du ravin creux;
Un arbre, de sa branche o brillait une goutte,
Sembla se faire un doigt pour m'en montrer la route,
Et le vent m'en ouvrit la porte; et j'y trouvai
Un vieux, vtu de bure, assis sur un pav.
Ce vieillard, prs d'un tre o schaient quelques toiles,
Dans ce bouge aux passants ouvert, comme aux toiles,
Vivait, seul jour et nuit, sans clture, sans chien,
Sans clef; la pauvret garde ceux qui n'ont rien.

J'entrai; le vieux soupait d'un peu d'eau, d'une pomme;
Sans pain; et je me mis  plaindre ce pauvre homme.
--Comment pouvait-il vivre ainsi? Qu'il tait dur
De n'avoir mme pas un volet  son mur;
L'hiver doit tre affreux dans ce lieu solitaire;
Et pas mme un grabat! il couchait donc  terre?
L, sur ce tas de paille, et dans ce coin troit!
Vous devez tre mal, vous devez avoir froid,
Bon pre, et c'est un sort bien triste que le vtre!

--Fils, dit-il doucement, allez en plaindre un autre.
Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,
Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil.
Quand l'aube luit pour moi, quand je regarde vivre
Toute cette fort dont la senteur m'enivre,
Ces sources et ces fleurs, je n'ai pas de raison
De me plaindre, je suis le fils de la maison.
Je n'ai point fait de mal. Calme, avec l'indigence
Et les haillons, je vis en bonne intelligence,
Et je fais bon mnage avec Dieu mon voisin.
Je le sens prs de moi dans le nid, dans l'essaim,
Dans les arbres profonds o parle une voix douce,
Dans l'azur o la vie  chaque instant nous pousse,
Et dans cette ombre vaste et sainte o je suis n.
Je ne demande  Dieu rien de trop, car je n'ai
Pas grande ambition, et, pourvu que j'atteigne
Jusqu' la branche o pend la mre ou la chtaigne,
Il est content de moi, je suis content de lui.
Je suis heureux.
                    J'tais jadis, comme aujourd'hui,
Le passant qui regarde en bas, l'homme des songes.
Mes enfants,  travers les brumes, les mensonges,
Les lueurs des tombeaux, les spectres des chevets,
Les apparences d'ombre et de clart, je vais
Mditant, et toujours un instinct me ramne
A connatre le fond de la souffrance humaine.
L'abme des douleurs m'attire. D'autres sont
Les sondeurs frmissants de l'ocan profond;
Ils fouillent, vent des cieux, l'onde que tu balaies;
Ils plongent dans les mers; je plonge dans les plaies.
Leur gouffre est effrayant, mais pas plus que le mien.
Je descends plus bas qu'eux, ne leur enviant rien,
Sachant qu' tout chercheur Dieu garde une largesse,
Content s'ils ont la perle et si j'ai la sagesse.

Or, il semble,  qui voit tout ce gouffre en rvant,
Que les justes, parmi la nue et le vent,
Sont un vol frissonnant d'aigles et de colombes.

                          

J'ai souvent,  genoux que je suis sur les tombes,
La grande vision du sort; et par moment
Le destin m'apparat, ainsi qu'un firmament
O l'on verrait, au lieu des toiles, des mes.
Tout ce qu'on nomme angoisse, adversit, les flammes,
Les brasiers, les billots, bien souvent tout cela
Dans mon noir crpuscule, enfants, tincela.
J'ai vu, dans cette obscure et morne transparence,
Passer l'homme de Rome et l'homme de Florence,
Caton au manteau blanc, et Dante au fier sourcil,
L'un ayant le poignard au flanc, l'autre l'exil;
Caton tait joyeux et Dante tait tranquille.
J'ai vu Jeanne au poteau qu'on brlait dans la ville,
Et j'ai dit: Jeanne d'Arc, ton noir bcher fumant
A moins de flamboiement que de rayonnement.
J'ai vu Campanella songer dans la torture,
Et faire  sa pense une pre nourriture
Des chevalets, des crocs, des pinces, des rchauds
Et de l'horreur qui flotte au plafond des cachots.
J'ai vu Thomas Morus, Lavoisier, Loiserolle,
Jane Gray, bouche ouverte ainsi qu'une corolle,
Toi, Charlotte Corday, vous, madame Roland,
Camille Desmoulins, saignant et contemplant,
Robespierre  l'oeil froid, Danton aux cris superbes;
J'ai vu Jean qui parlait au dsert, Malesherbes,
Egmont, Andr Chnier, rveur des purs sommets,
Et mes yeux resteront blouis  jamais
Du sourire serein de ces ttes coupes.
Coligny, sous l'clair farouche des pes,
Resplendissait devant mon regard perdu.
Livide et radieux, Socrate m'a tendu
Sa coupe en me disant:--As-tu soif? bois la vie.
Huss, me voyant pleurer, m'a dit:--Est-ce d'envie?
Et Thrasas, s'ouvrant les veines dans son bain,
Chantait:--Rome est le fruit du vieux rameau sabin;
Le soleil est le fruit de ces branches funbres
Que la nuit sur nous croise et qu'on nomme tnbres,
Et la joie est le fruit du grand arbre douleur.--
Colomb, l'envahisseur des vagues, l'oiseleur
Du sombre aigle Amrique, et l'homme que Dieu mne,
Celui qui donne un monde et reoit une chane,
Colomb aux fers criait:--Tout est bien. En avant!
Saint-Just sanglant m'a dit:--Je suis libre et vivant.
Phocion m'a jet, mourant, cette parole:
--Je crois, et je rends grce aux Dieux!--Savonarole,
Comme je m'approchais du brasier d'o sa main
Sortait, brle et noire et montrant le chemin,
M'a dit, en faisant signe aux flammes de se taire:
--Ne crains pas de mourir. Qu'est-ce que cette terre?
Est-ce ton corps qui fait ta joie et qui t'est cher?
La vritable vie est o n'est plus la chair.
Ne crains pas de mourir. Crature plaintive,
Ne sens-tu pas en toi comme une aile captive?
Sous ton crne, caveau mur, ne sens-tu pas
Comme un ange enferm qui sanglote tout bas?
Qui meurt, grandit. Le corps, poux impur de l'me,
Plein des vils apptits d'o nat le vice infme,
Pesant, ftide, abject, malade  tous moments,
Branlant sur sa charpente affreuse d'ossements,
Gonfl d'humeurs, couvert d'une peau qui se ride,
Souffrant le froid, le chaud, la faim, la soif aride,
Trane un ventre hideux, s'assouvit, mange et dort.
Mais il vieillit enfin, et, lorsque vient la mort,
L'me, vers la lumire clatante et dore,
S'envole, de ce monstre horrible dlivre.--

Une nuit que j'avais, devant mes yeux obscurs,
Un fantme de ville et des spectres de murs,
J'ai, comme au fond d'un rve o rien n'a plus de forme,
Entendu, prs des tours d'un temple au dme norme,
Une voix qui sortait de dessous un monceau
De blocs noirs d'o le sang coulait en long ruisseau;
Cette voix murmurait des chants et des prires.
C'tait le lapid qui bnissait les pierres;
tienne le martyr, qui disait:--O mon front,
Rayonne! Dsormais les hommes s'aimeront;
Jsus rgne. O mon Dieu, rcompensez les hommes!
Ce sont eux qui nous font les lus que nous sommes.
Joie! amour! pierre  pierre,  Dieu, je vous le dis,
Mes frres m'ont jet le seuil du paradis!

                            

Elle tait l debout, la mre douloureuse.
L'obscurit farouche, aveugle, sourde, affreuse,
Pleurait de toutes parts autour du Golgotha.
Christ, le jour devint noir quand on vous en ta,
Et votre dernier souffle emporta la lumire.
Elle tait l debout prs du gibet, la mre!
Et je me dis: Voil la douleur! et je vins.
--Qu'avez-vous donc, lui dis-je, entre vos doigts divins?
Alors, aux pieds du fils saignant du coup de lance,
Elle leva sa droite et l'ouvrit en silence,
Et je vis dans sa main l'toile du matin.

Quoi! ce deuil-l, Seigneur, n'est pas mme certain!
Et la mre, qui rle au bas de la croix sombre,
Est console, ayant les soleils dans son ombre,
Et, tandis que ses yeux hagards pleurent du sang,
Elle sent une joie immense en se disant:
--Mon fils est Dieu! mon fils sauve la vie au monde!--
Et pourtant o trouver plus d'pouvante immonde,
Plus d'effroi, plus d'angoisse et plus de dsespoir
Que dans ce temps lugubre o le genre humain noir,
Frissonnant du banquet autant que du martyre,
Entend pleurer Marie et Trimalcion rire!

                         

Mais la foule s'crie:--Oui, sans doute, c'est beau,
Le martyre, la mort, quand c'est un grand tombeau!
Quand on est un Socrate, un Jean Huss, un Messie!
Quand on s'appelle vie, avenir, prophtie!
Quand l'encensoir s'allume au feu qui vous brla,
Quand les sicles, les temps et les peuples sont l
Qui vous dressent, parmi leurs brumes et leurs voiles,
Un cnotaphe norme au milieu des toiles,
Si bien que la nuit semble tre le drap du deuil,
Et que les astres sont les cierges du cercueil!
Le billot tenterait mme le plus timide
Si sa bire dormait sous une pyramide.
Quand on marche  la mort, recueillant en chemin
La bndiction de tout le genre humain,
Quand des groupes en pleurs baisent vos traces fires,
Quand on s'entend crier par les murs, par les pierres,
Et jusque par les gonds du seuil de sa prison:
Tu vas de ta mmoire clairer l'horizon;
Fantme blouissant, tu vas dorer l'histoire,
Et, vtu de ta mort comme d'une victoire,
T'asseoir au fronton bleu des hommes immortels!
Lorsque les chafauds ont des aspects d'autels,
Qu'on se sent admir du bourreau qui vous tue.
Que le cadavre va se relever statue,
Mourant plein de clart, d'aube, de firmament,
D'clat, d'honneur, de gloire, on meurt facilement!
L'homme est si vaniteux, qu'il rit  la torture
Quand c'est une royale et tragique aventure,
Quand c'est une tenaille immense qui le mord.
Quand les durs instruments d'agonie et de mort
Sortent de quelque forge inoue et gante,
Notre orgueil, oubliant la blessure bante,
Se console des clous en voyant le marteau.
Avoir une montagne auguste pour poteau,
tre battu des flots ou battu des nues,
Entendre l'univers plein de vagues hues
Murmurer:--Regardez ce colosse! les noeuds,
Les fers et les carcans le font plus lumineux!
C'est le vaincu Rayon, le damn Mtore!
Il a vol la foudre et drob l'aurore!--
tre un supplici du gouffre illimit,
tre un titan clou sur une normit,
Cela plat. On veut bien des maux qui sont sublimes;
Et l'on se dit: Souffrons, mais souffrons sur les cimes!

Eh bien, non!--Le sublime est en bas. Le grand choix,
C'est de choisir l'affront. De mme que parfois
La pourpre est dshonneur, souvent la fange est lustre.
La boue immrite atteignant l'me illustre,
L'opprobre, ce cachot d'o l'aurole sort,
Le cul de basse-fosse o nous jette le sort,
Le fond noir de l'preuve o le malheur nous trane,
Sont le comble clatant de la grandeur sereine.
Et, quand, dans le supplice o nous devons lutter,
Le lche destin va jusqu' nous insulter,
Quand sur nous il entasse outrage, rire, blme,
Et tant de contre-sens entre le sort et l'me
Que notre vie arrive  la difformit,
La laideur de l'preuve en devient la beaut.
C'est Samson  Gaza, c'est pictte  Rome;
L'abjection du sort fait la gloire de l'homme.
Plus de brume ne fait que couvrir plus d'azur.
Ce que l'homme ici-bas peut avoir de plus pur,
De plus beau, de plus noble en ce monde o l'on pleure,
C'est chute, abaissement, misre extrieure,
Accepts pour garder la grandeur du dedans.
Oui, tous les chiens de l'ombre, autour de vous grondants,
Le blme ingrat, la haine aux fureurs coutumire,
Oui, tomber dans la nuit quand c'est pour la lumire,
Faire horreur, n'tre plus qu'un ulcre, indigner
L'homme heureux, et qu'on raille en vous voyant saigner,
Et qu'on marche sur vous, qu'on vous crache au visage,
Quand c'est pour la vertu, pour le vrai, pour le sage,
Pour le bien, pour l'honneur, il n'est rien de plus doux.
Quelle splendeur qu'un juste abandonn de tous,
N'ayant plus qu'un haillon dans le mal qui le mine,
Et jetant aux ddains, au deuil,  la vermine,
A sa plaie, aux douleurs, de tranquilles dfis!
Mme quand Promthe est l, Job, tu suffis
Pour faire le fumier plus haut que le Caucase.

Le juste, mpris comme un ver qu'on crase,
M'blouit d'autant plus que nous le blasphmons.
Ce que les froids bourreaux  faces de dmons
Mlent avec leur main monstrueuse et servile
A l'excution pour la rendre plus vile,
Grandit le patient au regard de l'esprit.
O croix! les deux voleurs sont deux rayons du Christ!

                          

Ainsi, tous les souffrants m'ont apparu splendides,
Satisfaits, radieux, doux, souverains, candides,
Heureux, la plaie au sein, la joie au coeur; les uns
Jets dans la fournaise et devenant parfums,
Ceux-l jets aux nuits et devenant aurores;
Les croyants, dvors dans les cirques sonores,
Rlaient un chant, aux pieds des btes touffs;
Les penseurs souriaient aux noirs autodafs,
Aux glaives, aux carcans, aux chemises de soufre;
Et je me suis alors cri: Qui donc souffre?
Pour qui donc, si le sort,  Dieu, n'est pas moqueur,
Toute cette piti que tu m'as mise au coeur?
Qu'en dois-je faire?  qui faut-il que je la garde?
O sont les malheureux?--et Dieu m'a dit:--Regarde.

                             

Et j'ai vu des palais, des ftes, des festins,
Des femmes qui mlaient leurs blancheurs aux satins,
Des murs hautains ayant des jaspes pour corces,
Des serpents d'or rouls dans des colonnes torses,
Avec de vastes dais pendant aux grands plafonds;
Et j'entendais chanter:--Jouissons! triomphons!--
Et les lyres, les luths, les clairons dont le cuivre
A l'air de se dissoudre en fanfare et de vivre,
Et l'orgue, devant qui l'ombre coute et se tait,
Tout un orchestre norme et monstrueux chantait;
Et ce triomphe tait rempli d'hommes superbes
Qui riaient et portaient toute la terre en gerbes,
Et dont les fronts dors, brillants, audacieux,
Fiers, semblaient s'achever en astres dans les cieux.
Et, pendant qu'autour d'eux des voix criaient:--Victoire
A jamais!  jamais force, puissance et gloire!
Et fte dans la ville! et joie  la maison!--
Je voyais, au-dessus du livide horizon,
Trembler le glaive immense et sombre de l'archange.

Ils s'panouissaient dans une aurore trange,
Ils vivaient dans l'orgueil comme dans leur cit,
Et semblaient ne sentir que leur flicit.
Et Dieu les a tous pris alors l'un aprs l'autre,
Le puissant, le repu, l'assouvi qui se vautre,
Le czar dans son Kremlin, l'iman au bord du Nil,
Comme on prend les petits d'un chien dans un chenil,
Et, comme il fait le jour sous les vagues marines,
M'ouvrant avec ses mains ces profondes poitrines,
Et, fouillant de son doigt de rayons pntr
Leurs entrailles, leur foie et leurs reins, m'a montr
Des hydres qui rongeaient le dedans de ces mes.

Et j'ai vu tressaillir ces hommes et ces femmes;
Leur visage riant comme un masque est tomb,
Et leur pense, un monstre effroyable et courb,
Une naine hagarde, inquite, bourrue,
Assise sous leur crne affreux, m'est apparue.
Alors, tremblant, sentant chanceler mes genoux,
Je leur ai demand: Mais qui donc tes-vous?
Et ces tres n'ayant presque plus face d'homme
M'ont dit: Nous sommes ceux qui font le mal; et comme
C'est nous qui le faisons, c'est nous qui le souffrons!

                          

Oh! le nuage vain des pleurs et des affronts
S'envole, et la douleur passe en criant: Espre!
Vous me l'avez fait voir et toucher,  vous, Pre,
Juge, vous le grand juste et vous le grand clment!
Le rire du succs et du triomphe ment;
Un invisible doigt caressant se promne
Sous chacun des chanons de la misre humaine;
L'adversit soutient ceux qu'elle fait lutter;
L'indigence est un bien pour qui sait la goter;
L'harmonie ternelle autour du pauvre vibre
Et le berce; l'esclave, tant une me, est libre,
Et le mendiant dit: Je suis riche, ayant Dieu.
L'innocence aux tourments jette ce cri: C'est peu.
La difformit rit dans sope, et la fivre
Dans Scarron; l'agonie ouvre aux hymnes sa lvre;
Quand je dis: La douleur est-elle un mal? Znon
Se dresse devant moi paisible, et me dit: Non.
Oh! le martyre est joie et transport, le supplice
Est volupt, les feux du bcher sont dlice,
La souffrance est plaisir, la torture est bonheur;
Il n'est qu'un malheureux: c'est le mchant, Seigneur.

                           

Aux premiers jours du monde, alors que la nue,
Surprise, contemplait chaque chose cre,
Alors que sur le globe, o le mal avait cr,
Flottait une lueur de l'den disparu,
Quand tout encor semblait tre rempli d'aurore,
Quand sur l'arbre du temps les ans venaient d'clore,
Sur la terre, o la chair avec l'esprit se fond,
Il se faisait le soir un silence profond,
Et le dsert, les bois, l'onde aux vastes rivages,
Et les herbes des champs, et les btes sauvages,
mus, et les rochers, ces tnbreux cachots,
Voyaient, d'un antre obscur couvert d'arbres si hauts
Que nos chnes auprs sembleraient des arbustes,
Sortir deux grands vieillards, nus, sinistres, augustes.
C'taient ve aux cheveux blanchis, et son mari,
Le ple Adam, pensif, par le travail meurtri,
Ayant la vision de Dieu sous sa paupire.
Ils venaient tous les deux s'asseoir sur une pierre,
En prsence des monts fauves et soucieux,
Et de l'ternit formidable des cieux.
Leur oeil triste rendait la nature farouche,
Et l, sans qu'il sortit un souffle de leur bouche,
Les mains sur leurs genoux et se tournant le dos,
Accabls comme ceux qui portent des fardeaux,
Sans autre mouvement de vie extrieure
Que de baisser plus bas la tte d'heure en heure,
Dans une stupeur morne et fatale absorbs,
Froids, livides, hagards, ils regardaient, courbs
Sous l'tre illimit sans figure et sans nombre,
L'un, dcrotre le jour, et l'autre, grandir l'ombre;
Et, tandis que montaient les constellations,
Et que la premire onde aux premiers alcyons
Donnait sous l'infini le long baiser nocturne,
Et qu'ainsi que des fleurs tombant  flots d'une urne
Les astres fourmillants emplissaient le ciel noir,
Ils songeaient, et, rveurs, sans entendre, sans voir,
Sourds aux rumeurs des mers d'o l'ouragan s'lance,
Toute la nuit, dans l'ombre, ils pleuraient en silence;
Ils pleuraient tous les deux, aeux du genre humain,
Le pre sur Abel, la mre sur Can.

Marine-Terrace, septembre 1855.




LIVRE SIXIME

AU BORD DE L'INFINI




I

LE PONT


J'avais devant les yeux les tnbres. L'abme
Qui n'a pas de rivage et qui n'a pas de cime,
tait l, morne, immense; et rien n'y remuait.
Je me sentais perdu dans l'infini muet.
Au fond,  travers l'ombre, impntrable voile,
On apercevait Dieu comme une sombre toile.
Je m'criai:--Mon me,  mon me! il faudrait,
Pour traverser ce gouffre o nul bord n'apparat,
Et pour qu'en cette nuit jusqu' ton Dieu tu marches,
Btir un pont gant sur des millions d'arches.
Qui le pourra jamais! Personne!  deuil! effroi!
Pleure!--Un fantme blanc se dressa devant moi
Pendant que je jetais sur l'ombre un oeil d'alarme,
Et ce fantme avait la forme d'une larme;
C'tait un front de vierge avec des mains d'enfant;
Il ressemblait au lys que la blancheur dfend;
Ses mains en se joignant faisaient de la lumire.
Il me montra l'abme o va toute poussire,
Si profond, que jamais un cho n'y rpond;
Et me dit:--Si tu veux je btirai le pont.
Vers ce ple inconnu je levai ma paupire.
--Quel est ton nom? lui dis-je. Il me dit:--La prire.

Jersey, dcembre 1852.




II

IBO


Dites, pourquoi, dans l'insondable
    Au mur d'airain,
Dans l'obscurit formidable
    Du ciel serein,

Pourquoi, dans ce grand sanctuaire
    Sourd et bni,
Pourquoi, sous l'immense suaire
    De l'infini,

Enfouir vos lois ternelles
    Et vos clarts?
Vous savez bien que j'ai des ailes,
    O vrits!

Pourquoi vous cachez-vous dans l'ombre
    Qui nous confond?
Pourquoi fuyez-vous l'homme sombre
    Au vol profond?

Que le mal dtruise ou btisse,
    Rampe ou soit roi,
Tu sais bien que j'irai, Justice,
    J'irai vers toi!

Beaut sainte, Idal qui germes
    Chez les souffrants,
Toi par qui les esprits sont fermes
    Et les coeurs grands,

Vous le savez, vous que j'adore,
    Amour, Raison,
Qui vous levez comme l'aurore
    Sur l'horizon,

Foi, ceinte d'un cercle d'toiles,
    Droit, bien de tous,
J'irai, Libert qui te voiles,
    J'irai vers vous!

Vous avez beau, sans fin, sans borne
    Lueurs de Dieu,
Habiter la profondeur morne
    Du gouffre bleu,

Ame  l'abme habitue
    Ds le berceau,
Je n'ai pas peur de la nue;
    Je suis oiseau.

Je suis oiseau comme cet tre
    Qu'Amos rvait,
Que saint Marc voyait apparatre
    A son chevet,

Qui mlait sur sa tte fire,
    Dans les rayons,
L'aile de l'aigle  la crinire
    Des grands lions.

J'ai des ailes. J'aspire au fate;
    Mon vol est sr;
J'ai des ailes pour la tempte
    Et pour l'azur.

Je gravis les marches sans nombre.
    Je veux savoir;
Quand la science serait sombre
    Comme le soir!

Vous savez bien que l'me affronte
    Ce noir degr,
Et que, si haut qu'il faut qu'on monte,
    J'y monterai!

Vous savez bien que l'me est forte
    Et ne craint rien
Quand le souffle de Dieu l'emporte!
    Vous savez bien

Que j'irai jusqu'aux bleus pilastres,
    Et que mon pas,
Sur l'chelle qui monte aux astres,
    Ne tremble pas!

L'homme en cette poque agite,
    Sombre ocan,
Doit faire comme Promthe
    Et comme Adam.

Il doit ravir au ciel austre
    L'ternel feu;
Conqurir son propre mystre,
    Et voler Dieu.

L'homme a besoin, dans sa chaumire,
    Des vents battu,
D'une loi qui soit sa lumire
    Et sa vertu.

Toujours ignorance et misre!
    L'homme en vain fuit,
Le sort le tient; toujours la serre!
    Toujours la nuit!

Il faut que le peuple s'arrache
    Au dur dcret,
Et qu'enfin ce grand martyr sache
    Le grand secret!

Dj l'amour, dans l're obscure
    Qui va finir,
Dessine la vague figure
    De l'avenir.

Les lois de nos destins sur terre,
    Dieu les crit;
Et, si ces lois sont le mystre,
    Je suis l'esprit.

Je suis celui que rien n'arrte
    Celui qui va,
Celui dont l'me est toujours prte
    A Jhovah;

Je suis le pote farouche,
    L'homme devoir,
Le souffle des douleurs, la bouche
    Du clairon noir;

Le rveur qui sur ses registres
    Met les vivants,
Qui mle des strophes sinistres
    Aux quatre vents;

Le songeur ail, l'pre athlte
    Au bras nerveux,
Et je tranerais la comte
    Par les cheveux.

Donc, les lois de notre problme,
    Je les aurai;
J'irai vers elles, penseur blme,
    Mage effar!

Pourquoi cacher ces lois profondes?
    Rien n'est mur.
Dans vos flammes et dans vos ondes
    Je passerai;

J'irai lire la grande bible;
    J'entrerai nu
Jusqu'au tabernacle terrible
    De l'inconnu,

Jusqu'au seuil de l'ombre et du vide,
    Gouffres ouverts
Que garde la meute livide
    Des noirs clairs,

Jusqu'aux portes visionnaires
    Du ciel sacr;
Et, si vous aboyez, tonnerres,
    Je rugirai.

Au dolmen de Rozel, janvier 1853.




III


Un spectre m'attendait dans un grand angle d'ombre,
Et m'a dit:
            --Le muet habite dans le sombre.
L'infini rve, avec un visage irrit.
L'homme parle et dispute avec l'obscurit,
Et la larme de l'oeil rit du bruit de la bouche.
Tout ce qui vous emporte est rapide et farouche.
Sais-tu pourquoi tu vis? sais-tu pourquoi tu meurs?
Les vivants orageux passent dans les rumeurs,
Chiffres tumultueux, flots de l'ocan Nombre,
Vous n'avez rien  vous qu'un souffle dans de l'ombre;
L'homme est  peine n, qu'il est dj pass,
Et c'est avoir fini que d'avoir commenc.
Derrire le mur blanc, parmi les herbes vertes,
La fosse obscure attend l'homme, lvres ouvertes.
La mort est le baiser de la bouche tombeau.
Tche de faire un peu de bien, coupe un lambeau
D'une bonne action dans cette nuit qui gronde;
Ce sera ton linceul dans la terre profonde.
Beaucoup s'en sont alls qui ne reviendront plus
Qu' l'heure de l'immense et lugubre reflux;
Alors, on entendra des cris. Tche de vivre;
Crois. Tant que l'homme vit, Dieu pensif lit son livre.
L'homme meurt quand Dieu fait au coin du livre un pli.
L'espace sait, regarde, coute. Il est rempli
D'oreilles sous la tombe, et d'yeux dans les tnbres.
Les morts ne marchant plus, dressent leurs pieds funbres;
Les feuilles sches vont et roulent sous les cieux.
Ne sens-tu pas souffler le vent mystrieux?

Au dolmen de Rozel, avril 1853.




IV


coutez. Je suis Jean. J'ai vu des choses sombres.
J'ai vu l'ombre infinie o se perdent les nombres,
J'ai vu les visions que les rprouvs font,
Les engloutissements de l'abme sans fond;
J'ai vu le ciel, l'ther, le chaos et l'espace.
Vivants! puisque j'en viens, je sais ce qui s'y passe;
Je vous affirme  tous, coutez bien ma voix,
J'affirme mme  ceux qui vivent dans les bois,
Que le Seigneur, le Dieu des esprits, des prophtes,
Voit ce que vous pensez et sait ce que vous faites.
C'est bien. Continuez, grands, petits, jeunes, vieux!
Que l'avare soit tout  l'or, que l'envieux
Rampe et morde en rampant, que le glouton dvore,
Que celui qui faisait le mal, le fasse encore,
Que celui qui fut lche et vil, le soit toujours!
Voyant vos passions, vos fureurs, vos amours,
J'ai dit  Dieu: Seigneur, jugez o nous en sommes.
Considrez la terre et regardez les hommes.
Ils brisent tous les noeuds qui devaient les unir.
Et Dieu m'a rpondu: Certes, je vais venir!

Serk, juillet 1853.




V

CROIRE; MAIS PAS EN NOUS


Parce qu'on a port du pain, du linge blanc,
A quelque humble logis sous les combles tremblant
Comme le nid parmi les feuilles inquites;
Parce qu'on a jet ses restes et ses miettes
Au petit enfant maigre, au vieillard plissant,
Au pauvre qui contient l'ternel tout-puissant;
Parce qu'on a laiss Dieu manger sous sa table,
On se croit vertueux, on se croit charitable!
On dit: Je suis parfait! louez-moi; me voil!
Et, tout en blmant Dieu de ceci, de cela,
De ce qu'il pleut, du mal dont on le dit la cause,
Du chaud, du froid, on fait sa propre apothose.
Le riche qui, gorg, repu, fier, paresseux,
Laisse un peu d'or rouler de son palais sur ceux
Que le noir janvier glace et que la faim harcle,
Ce riche-l, qui brille et donne une parcelle
De ce qu'il a de trop  qui n'a pas assez,
Et qui, pour quelques sous du pauvre ramasss,
S'admire et ferme l'oeil sur sa propre misre,
S'il a le superflu, n'a pas le ncessaire:
La justice; et le loup rit dans l'ombre en marchant
De voir qu'il se croit bon pour n'tre pas mchant.
Nous bons! nous fraternels!  fange et pourriture!
Mais tournez donc vos yeux vers la mre nature!
Que sommes-nous, coeurs froids o l'gosme bout,
Auprs de la bont suprme parse en tout?
Toutes nos actions ne valent pas la rose.
Ds que nous avons fait par hasard quelque chose,
Nous nous vantons, hlas! vains souffles qui fuyons!
Dieu donne l'aube au ciel sans compter les rayons,
Et la rose aux fleurs sans mesurer les gouttes;
Nous sommes le nant; nos vertus tiendraient toutes
Dans le creux de la pierre o vient boire l'oiseau.
L'homme est l'orgueil du cdre emplissant le roseau.
Le meilleur n'est pas bon, vraiment, tant l'homme est frle;
Et tant notre fume  nos vertus se mle!
Le bienfait par nos mains pompeusement jet
S'vapore aussitt dans notre vanit;
Mme en le prodiguant aux pauvres d'un air tendre,
Nous avons tant d'orgueil que notre or devient cendre;
Le bien que nous faisons est spectre comme nous.
L'Incr, seul vivant, seul terrible et seul doux,
Qui juge, aime, pardonne, engendre, construit, fonde,
Voit nos hauteurs avec une piti profonde.
Ah! rapides passants! ne comptons pas sur nous,
Comptons sur lui. Pensons et vivons  genoux;
Tchons d'tre sagesse, humilit, lumire;
Ne faisons point un pas qui n'aille  la prire;
Car nos perfections rayonneront bien peu
Aprs la mort, devant l'toile et le ciel bleu.
Dieu seul peut nous sauver. C'est un rve de croire
Que nos lueurs d'en bas sont l-haut de la gloire;
Si lumineux qu'il ait paru dans notre horreur,
Si doux qu'il ait t pour nos coeurs pleins d'erreur,
Quoi qu'il ait fait, celui que sur la terre on nomme
Juste, excellent, pur, sage et grand, l-haut est l'homme,
C'est--dire la nuit en prsence du jour;
Son amour semble haine auprs du grand amour;
Et toutes ses splendeurs, poussant des cris funbres,
Disent en voyant Dieu: Nous sommes les tnbres!
Dieu, c'est le seul azur dont le monde ait besoin.
L'abme en en parlant prend l'atome  tmoin.
Dieu seul est grand! c'est l le psaume du brin d'herbe;
Dieu seul est vrai! c'est l l'hymne du flot superbe;
Dieu seul est bon! c'est l le murmure des vents;
Ah! ne vous faites pas d'illusions, vivants!
Et d'o sortez-vous donc, pour croire que vous tes
Meilleurs que Dieu, qui met les astres sur vos ttes,
Et qui vous blouit,  l'heure du rveil,
De ce prodigieux sourire, le soleil!

Marine-Terrace, dcembre 1854.




VI

PLEURS DANS LA NUIT

I

Je suis l'tre inclin qui jette ce qu'il pense;
Qui demande  la nuit le secret du silence;
        Dont la brume emplit l'oeil;
Dans une ombre sans fond mes paroles descendent,
Et les choses sur qui tombent mes strophes rendent
        Le son creux du cercueil.

Mon esprit, qui du doute a senti la piqre,
Habite, pre songeur, la rverie obscure
        Aux flots plombs et bleus,
Lac hideux o l'horreur tord ses bras, ple nymphe,
Et qui fait boire une eau morte comme la lymphe
        Aux rochers scrofuleux.

Le Doute, fils btard de l'aeule Sagesse,
Crie:--A quoi bon?--devant l'ternelle largesse,
        Nous fait tout oublier,
S'offre  nous, morne abri, dans nos marches sans nombre,
Nous dit:--Es-tu las? Viens!--et l'homme dort  l'ombre
        De ce mancenilier.

L'effet pleure et sans cesse interroge la cause.
La cration semble attendre quelque chose.
        L'homme  l'homme est obscur.
O donc commence l'me? o donc finit la vie?
Nous voudrions, c'est l notre incurable envie,
        Voir par-dessus le mur.

Nous rampons, oiseaux pris sous le filet de l'tre;
Libres et prisonniers, l'immuable pntre
        Toutes nos volonts;
Captifs sous le rseau des choses ncessaires,
Nous sentons se lier des fils  nos misres
        Dans les immensits.

II

Nous sommes au cachot; la porte est inflexible;
Mais, dans une main sombre, inconnue, invisible,
        Qui passe par moment,
A travers l'ombre, espoir des mes srieuses,
On entend le trousseau des clefs mystrieuses
        Sonner confusment.

La vision de l'tre emplit les yeux de l'homme.
Un mariage obscur sans cesse se consomme
        De l'ombre avec le jour;
Ce monde, est-ce un den tomb dans la ghenne?
Nous avons dans le coeur des tnbres de haine
        Et des clarts d'amour.

La cration n'a qu'une prunelle trouble.
L'tre ternellement montre sa face double,
        Mal et bien, glace et feu;
L'homme sent  la fois, me pure et chair sombre,
La morsure du ver de terre au fond de l'ombre
        Et le baiser de Dieu.

Mais  de certains jours, l'me est comme une veuve.
Nous entendons gmir les vivants dans l'preuve.
        Nous doutons, nous tremblons,
Pendant que l'aube pand ses lumires sacres
Et que mai sur nos seuils mle les fleurs dores
        Avec les enfants blonds.

Qu'importe la lumire, et l'aurore, et les astres,
Fleurs des chapiteaux bleus, diamants des pilastres
        Du profond firmament,
Et mai qui nous caresse, et l'enfant qui nous charme,
Si tout n'est qu'un soupir, si tout n'est qu'une larme,
        Si tout n'est qu'un moment!

III

Le sort nous use au jour, triste meule qui tourne.
L'homme inquiet et vain croit marcher, il sjourne;
        Il expire en crant.
Nous avons la seconde et nous rvons l'anne;
Et la dimension de notre destine,
        C'est poussire et nant.

L'abme, o les soleils sont les gaux des mouches,
Nous tient; nous n'entendons que des sanglots farouches
        Ou des rires moqueurs;
Vers la cible d'en haut qui dans l'azur s'lve,
Nous lanons nos projets, nos voeux, l'espoir, le rve,
        Ces flches de nos coeurs.

Nous voulons durer, vivre, tre ternels. O cendre!
O donc est la fourmi qu'on appelle Alexandre?
        O donc le ver Csar?
En tombant sur nos fronts, la minute nous tue.
Nous passons, noir essaim, foule de deuil vtue,
        Comme le bruit d'un char.

Nous montons  l'assaut du temps comme une arme.
Sur nos groupes confus que voile la fume
        Des jours vanouis,
L'norme ternit luit, splendide et stagnante;
Le cadran, bouclier de l'heure rayonnante.
        Nous terrasse blouis!

IV

A l'instant o l'on dit: Vivons! tout se dchire.
Les pleurs subitement descendent sur le rire.
        Tte nue!  genoux!
Tes fils sont morts, mon pre est mort, leur mre est morte.
O deuil! qui passe l? C'est un cercueil qu'on porte.
        A qui le portez-vous?

Ils le portent  l'ombre, au silence,  la terre;
Ils le portent au calme obscur,  l'aube austre,
        A la brume sans bords,
Au mystre qui tord ses anneaux sous des voiles,
Au serpent inconnu qui lche les toiles
        Et qui baise les morts!

V

Ils le portent aux vers, au nant,  Peut-tre!
Car la plupart d'entre eux n'ont point vu le jour natre;
        Sceptiques et borns,
La ngation morne et la matire hostile,
Flambeaux d'aveuglement, troublent l'me inutile
        De ces infortuns.

Pour eux le ciel ment, l'homme est un songe et croit vivre;
Ils ont beau feuilleter page  page le livre,
        Ils ne comprennent pas;
Ils vivent en hochant la tte, et, dans le vide,
L'cheveau tnbreux que le doute dvide
        Se mle sous leurs pas.

Pour eux l'me naufrage avec le corps qui sombre.
Leur rve a les yeux creux et regarde de l'ombre;
        Rien est le mot du sort;
Et chacun d'eux, riant de la vote toile,
Porte en son coeur, au lieu de l'esprance aile,
        Une tte de mort.

Sourds  l'hymne des bois, au sombre cri de l'orgue,
Chacun d'eux est un champ plein de cendre, une morgue
        O pendent des lambeaux,
Un cimetire o l'oeil des frmissants potes
Voit planer l'ironie et toutes ses chouettes,
        L'ombre et tous ses corbeaux.

Quand l'astre et le roseau leur disent: Il faut croire;
Ils disent au jonc vert,  l'astre en sa nuit noire:
        Vous tes insenss!
Quand l'arbre leur murmure  l'oreille: Il existe;
Ces fous rpondent: Non! et, si le chne insiste,
        Ils lui disent: Assez!

Quelle nuit! le semeur ni par la semence!
L'univers n'est pour eux qu'une vaste dmence,
        Sans but et sans milieu;
Leur me, en agitant l'immensit profonde,
N'y sent mme pas l'tre, et dans le grelot monde
        N'entend pas sonner Dieu!

VI

Le corbillard franchit le seuil du cimetire.
Le gai matin, qui rit  la nature entire,
        Resplendit sur ce deuil;
Tout tre a son mystre o l'on sent l'me clore,
Et l'offre  l'infini; l'astre apporte l'aurore,
        Et l'homme le cercueil.

Le dedans de la fosse apparat, triste crche.
Des pierres par endroits percent la terre frache;
        Et l'on entend le glas;
Elles semblent s'ouvrir ainsi que des paupires,
Et le papillon blanc dit: Qu'ont donc fait ces pierres?
        Et la fleur dit: Hlas!

VII

Est-ce que par hasard ces pierres sont punies,
Dieu vivant, pour subir de telles agonies?
        Ah! ce que nous souffrons
N'est rien...--Plus bas que l'arbre en proie aux froides bises,
Sous cette forme horrible, est-ce que les Cambyses,
        Est-ce que les Nrons,

Aprs avoir tenu les peuples dans leur serre,
Et crucifi l'homme au noir gibet misre,
        Mis le monde en lambeaux,
Souill l'me, et chang, sous le vent des dsastres,
L'univers en charnier, et fait monter aux astres
        La vapeur des tombeaux,

Aprs avoir pass joyeux dans la victoire,
Dans l'orgueil, et partout imprim sur l'histoire
        Leurs ongles furieux,
Et, monstres qu'entrevoit l'homme en ses lthargies.
Aprs avoir sur terre t des effigies
        Du mal mystrieux,

Aprs avoir peupl les prisons largies,
Et vers tant de meurtre aux vastes mers rougies,
        Tant de morts, glaive au flanc,
Tant d'ombre, et de carnage, et d'horreurs inconnues,
Que le soleil, le soir, hsitait dans les nues
        Devant ce bain sanglant!

Aprs avoir mordu le troupeau que Dieu mne,
Et tourn tour  tour de la torture humaine
        L'atroce cabestan,
Et rgn sous la pourpre et sous le laticlave,
Et pli six mille ans Adam, le vieil esclave,
        Sous le vieux roi Satan,

Est-ce que le chasseur Nemrod, Sforce le ptre,
Est-ce que Messaline, est-ce que Cloptre,
        Caligula, Macrin,
Et les Achabs, par qui renaissaient les Sodomes,
Et Phalaris, qui fit du hurlement des hommes
        La clameur de l'airain,

Est-ce que Charles Neuf, Constantin, Louis Onze,
Vitellius, la fange, et Busiris, le bronze,
        Les Cyrus dvorants,
Les gystes montrs du doigt par les lectres,
Seraient dans cette nuit, d'hommes devenus spectres,
        Et pierres de tyrans?

Est-ce que ces cailloux, tout pntrs de crimes,
Dans l'horreur touffs, scells dans les abmes,
        Enviant l'ossement,
Sans air, sans mouvement, sans jour, sans yeux, sans bouche,
Entre l'herbe sinistre et le cercueil farouche,
        Vivraient affreusement?

Est-ce que ce seraient des mes condamnes,
Des maudits qui, pendant des millions d'annes,
        Seuls avec le remords,
Au lieu de voir, des yeux de l'astre solitaire,
Sortir les rayons d'or, verraient les vers de terre
        Sortir des yeux des morts?

Homme et roche, exister, noir dans l'ombre vivante!
Songer, ptrifi dans sa propre pouvante!
        Rver l'ternit!
Dvorer ses fureurs, confusment rugies!
tre pris, ouragan de crimes et d'orgies,
        Dans l'immobilit!

Punition! problme obscur! questions sombres!
Quoi! ce caillou dirait:--J'ai mis Thbe en dcombres!
        J'ai vu Suze  genoux!
J'tais Blus  Tyr! j'tais Sylla dans Rome!--
Noire captivit des vieux dmons de l'homme!
        O pierres, qu'tes-vous?

Qu'a fait ce bloc, bant dans la fosse insalubre?
Glac du froid profond de la terre lugubre,
        Informe et chti,
Aveugle, mme aux feux que la nuit rverbre,
Il pense et se souvient...--Quoi! ce n'est que Tibre!
        Seigneur, ayez piti!

Ce dur silex noy dans la terre, pre, fruste,
Couvert d'ombre, pendant que le ciel s'ouvre au juste
        Qui s'y rfugia,
Jaloux du chien qui jappe et de l'ne qui passe,
Songe et dit: Je suis l!--Dieu vivant, faites grce!
        Ce n'est que Borgia!

O Dieu bon, penchez-vous sur tous ces misrables!
Sauvez ces submergs, aimez ces excrables!
        Ouvrez les soupiraux.
Au nom des innocents, Dieu, pardonnez aux crimes.
Pre, fermez l'enfer. Juge, au nom des victimes,
        Grce pour les bourreaux!

De toutes parts s'lve un cri: Misricorde!
Les peuples nus, lis, fouetts  coups de corde,
        Lugubres travailleurs,
Voyant leur matre en proie aux chtiments sublimes,
Ont piti du despote, et, saignant de ses crimes,
        Pleurent de ses douleurs;

Les ples nations regardent dans le gouffre,
Et ces grands suppliants, pour le tyran qui souffre,
        T'implorent, Dieu jaloux;
L'esclave mis en croix, l'opprim sur la claie,
Plaint le satrape au fond de l'abme, et la plaie
        Dit: Grce pour les clous!

Dieu serein, regardez d'un regard salutaire
Ces reclus tnbreux qu'emprisonne la terre
        Pleine d'obscurs verrous,
Ces forats dont le bagne est le dedans des pierres,
Et levez,  la voix des justes en prires,
        Ces effrayants crous.

Pre, prenez piti du monstre et de la roche.
De tous les condamns que le pardon s'approche!
        Jadis, roi des combats,
Ces bandits sur la terre ont fait une tempte;
tant monts plus haut dans l'horreur que la bte,
        Ils sont tombs plus bas.

Grce pour eux! dmence, espoir, pardon, refuge,
Au jonc qui fut un prince, au ver qui fut un juge!
        Le mchant, c'est le fou.
Dieu, rouvrez au maudit! Dieu, relevez l'infme!
Rendez  tous l'azur. Donnez au tigre une me,
        Des ailes au caillou!

Mystre! obsession de tout esprit qui pense!
chelle de la peine et de la rcompense!
        Nuit qui monte en clart!
Sourire panoui sur la torture amre!
Vision du spulcre! tes-vous la chimre,
        Ou la ralit?

VIII

La fosse, plaie au flanc de la terre, est ouverte,
Et, bante, elle fait frissonner l'herbe verte
        Et le buisson jauni;
Elle est l, froide, calme, troite, inanime,
Et l'me en voit sortir, ainsi qu'une fume,
        L'ombre de l'infini.

Et les oiseaux de l'air, qui, planant sur les cimes,
Volant sous tous les cieux, comparent les abmes
        Dans les courses qu'ils font,
Songent au noir Vsuve,  l'Ocan superbe,
Et disent, en voyant cette fosse dans l'herbe:
        Voici le plus profond!

IX

L'me est partie, on rend le corps  la nature.
La vie a disparu sous cette crature;
        Mort, o sont tes appuis?
Le voil hors du temps, de l'espace et du nombre.
On le descend avec une corde dans l'ombre
        Comme un seau dans un puits.

Que voulez-vous puiser dans ce puits formidable?
Et pourquoi jetez-vous la sonde  l'insondable?
        Qu'y voulez-vous puiser?
Est-ce l'adieu lointain et doux de ceux qu'on aime?
Est-ce un regard? hlas! est-ce un soupir suprme?
        Est-ce un dernier baiser?

Qu'y voulez-vous puiser, vivants, essaim frivole?
Est-ce un frmissement du vide o tout s'envole,
        Un bruit, une clart,
Une lettre du mot que Dieu seul peut crire?
Est-ce, pour le mler  vos clats de rire,
        Un peu d'ternit?

Dans ce gouffre o la larve entr'ouvre son oeil terne,
Dans cette pouvantable et livide citerne,
        Abme de douleurs,
Dans ce cratre obscur des muettes demeures,
Que voulez-vous puiser,  passants de peu d'heures,
        Hommes de peu de pleurs?

Est-ce le secret sombre? est-ce la froide goutte
Qui, larme du nant, suinte de l'pre vote
        Sans aube et sans flambeau?
Est-ce quelque lueur effare et hagarde?
Est-ce le cri jet par tout ce qui regarde
        Derrire le tombeau?

Vous ne puiserez rien. Les morts tombent. La fosse
Les voit descendre, avec leur me juste ou fausse,
        Leur nom, leurs pas, leur bruit.
Un jour, quand souffleront les clestes haleines,
Dieu seul remontera toutes ces urnes pleines
        De l'ternelle nuit.

X

Et la terre, agitant la ronce  sa surface,
Dit:--L'homme est mort; c'est bien; que veut-on que j'en fasse?
        Pourquoi me le rend-on?
Terre! fais-en des fleurs! des lys que l'aube arrose!
De cette bouche aux dents bantes, fais la rose
        Entr'ouvrant son bouton!

Fais ruisseler ce sang dans tes sources d'eaux vives,
Et fais-le boire aux boeufs mugissants, tes convives;
        Prends ces chairs en haillons;
Fais de ces seins bleuis sortir des violettes,
Et couvre de ces yeux que t'offrent les squelettes
        L'aile des papillons.

Fais avec tous ces morts une joyeuse vie.
Fais-en le fier torrent qui gronde et qui dvie,
        La mousse aux frais tapis!
Fais-en des rocs, des joncs, des fruits, des vignes mres,
Des brises, des parfums, des bois pleins de murmures,
        Des sillons pleins d'pis!

Fais-en des buissons verts, fais-en de grandes herbes!
Et qu'en ton sein profond d'o se lvent les gerbes,
        A travers leur sommeil,
Les effroyables morts sans souffle et sans paroles
Se sentent frissonner dans toutes ces corolles
        Qui tremblent au soleil!

XI

La terre, sur la bire o le mort ple coute,
Tombe, et le nid gazouille, et, l-bas, sur la route
        Siffle le paysan;
Et ces fils, ces amis que le regret amne,
N'attendent mme pas que la fosse soit pleine
        Pour dire: Allons-nous-en!

Le fossoyeur, pay par ces douleurs htes,
Jette sur le cercueil la terre  pelletes.
        Toi qui, dans ton linceul,
Rvais le deuil sans fin, cette blanche colombe,
Avec cet homme allant et venant sur ta tombe,
        O mort, te voil seul!

Commencement de l'pre et morne solitude!
Tu ne changeras plus de lit ni d'attitude;
        L'heure aux pas solennels
Ne sonne plus pour toi; l'ombre te fait terrible;
L'immobile suaire a sur ta forme horrible
        Mis ses plis ternels.

Et puis le fossoyeur s'en va boire la fosse.
Il vient de voir des dents que la terre dchausse,
        Il rit, il mange, il mord;
Et prend, en murmurant des chansons hbtes,
Un verre dans ses mains  chaque instant heurtes
        Aux choses de la mort.

Le soir vient; l'horizon s'emplit d'inquitude;
L'herbe tremble et bruit comme une multitude;
        Le fleuve blanc reluit;
Le paysage obscur prend les veines des marbres;
Ces hydres que, le jour, on appelle des arbres,
        Se tordent dans la nuit.

Le mort est seul. Il sent la nuit qui le dvore.
Quand nat le doux matin, tout l'azur de l'aurore,
        Tous ses rayons si beaux,
Tout l'amour des oiseaux et leurs chansons sans nombre,
Vont aux berceaux dors; et, la nuit, toute l'ombre
        Aboutit aux tombeaux.

Il entend des soupirs dans les fosses voisines,
Il sent la chevelure affreuse des racines
        Entrer dans son cercueil;
Il est l'tre vaincu dont s'empare la chose;
Il sent un doigt obscur, sous sa paupire close,
        Lui retirer son oeil.

Il a froid; car le soir, qui mle  son haleine
Les tnbres, l'horreur, le spectre et le phalne,
        Glace ces durs grabats;
Le cadavre, li de bandelettes blanches,
Grelotte, et dans sa bire entend les quatre planches
        Qui lui parlent tout bas.

L'une dit:--Je fermais ton coffre-fort.--Et l'autre
Dit:--J'ai servi de porte au toit qui fut le ntre.--
        L'autre dit:--Aux beaux jours,
La table o rit l'ivresse et que le vin encombre,
C'tait moi.--L'autre dit:--J'tais le chevet sombre
        Du lit de tes amours.

Allez, vivants! riez, chantez; le jour flamboie.
Laissez derrire vous, derrire votre joie
        Sans nuage et sans pli,
Derrire la fanfare et le bal qui s'lance,
Tous ces morts qu'enfouit dans la fosse silence
        Le fossoyeur oubli!

XII

Tous y viendront.

XIII

                  Assez! et levez-vous de table.
Chacun prend  son tour la route redoutable;
        Chacun sort en tremblant;
Chantez, riez; soyez heureux, soyez clbres;
Chacun de vous sera bientt dans les tnbres
        Le spectre au regard blanc.

La foule vous admire et l'azur vous claire;
Vous tes riche, grand, glorieux, populaire,
        Puissant, fier, encens;
Vos licteurs devant vous, graves, portent la hache;
Et vous vous en irez sans que personne sache
        O vous avez pass.

Jeunes filles, hlas! qui donc croit  l'aurore?
Votre lvre plit pendant qu'on danse encore
        Dans le bal enchant;
Dans les lustres blmis on voit grandir le cierge;
La mort met sur vos fronts ce grand voile de vierge
        Qu'on nomme ternit.

Le conqurant, debout dans une aube enflamme,
Penche, et voit s'en aller son pe en fume;
        L'amante avec l'amant
Passe; le berceau prend une voix spulcrale;
L'enfant rose devient larve horrible, et le rle
        Sort du vagissement.

Ce qu'ils disaient hier, le savent-ils eux-mmes?
Des chimres, des voeux, des cris, de vains problmes!
        O nant inou!
Rien ne reste; ils ont tout oubli dans la fuite
Des choses que Dieu pousse et qui courent si vite
        Que l'homme est bloui!

O promesses! espoirs! cherchez-les dans l'espace.
La bouche qui promet est un oiseau qui passe.
        Fou qui s'y confierait!
Les promesses s'en vont o va le vent des plaines,
O vont les flots, o vont les obscures haleines
        Du soir dans la fort!

Songe  la profondeur du nant o nous sommes.
Quand tu seras couch sous la terre o les hommes
        S'enfoncent pas  pas,
Tes enfants, puisant les jours que Dieu leur compte,
Seront dans la lumire ou seront dans la honte;
        Tu ne le sauras pas!

Ce que vous rvez tombe avec ce que vous faites.
Voyez ces grands palais; voyez ces chars de ftes
        Aux tournoyants essieux;
Voyez ces longs fusils qui suivent le rivage;
Voyez ces chevaux, noirs comme un hron sauvage
        Qui vole sous les cieux,

Tout cela passera comme une voix chantante.
Pyramide,  tes pieds tu regardes la tente,
        Sous l'clatant znith;
Tu l'entends frissonner au vent comme une voile,
Chops, et tu te sens, en la voyant de toile,
        Fire d'tre en granit;

Et toi, tente, tu dis: Gloire  la pyramide!
Mais, un jour, hennissant comme un cheval numide,
        L'ouragan libyen
Soufflera sur ce sable o sont les tentes frles,
Et Chops roulera ple-mle avec elles
        En s'criant: Eh bien!

Tu priras, malgr ton enceinte mure,
Et tu ne seras plus, ville,  ville sacre,
        Qu'un triste amas fumant,
Et ceux qui t'ont servie et ceux qui t'ont aime
Frapperont leur poitrine en voyant la fume
        De ton embrasement.

Ils diront:--O douleur!  deuil! guerre civile!
Quelle ville a jamais gal cette ville?
        Ses tours montaient dans l'air;
Elle riait aux chants de ses prostitues;
Elle faisait courir ainsi que des nues
        Ses vaisseaux sur la mer.

Ville! o sont tes docteurs qui t'enseignaient  lire?
Tes dompteurs de lions qui jouaient de la lyre,
        Tes lutteurs jamais las?
Ville! est-ce qu'un voleur, la nuit, t'a drobe?
O donc est Babylone? Hlas! elle est tombe!
        Elle est tombe, hlas!

On n'entend plus chez toi le bruit que fait la meule.
Pas un marteau n'y frappe un clou. Te voil seule.
        Ville, o sont tes bouffons?
Nul passant dsormais ne montera tes rampes;
Et l'on ne verra plus la lumire des lampes
        Luire sous tes plafonds.

Brillez pour disparatre et montez pour descendre.
Le grain de sable dit dans l'ombre au grain de cendre:
        Il faut tout engloutir.
O donc est Thbes? dit Babylone pensive.
Thbes demande: O donc est Ninive? et Ninive
        S'crie: O donc est Tyr?

En laissant fuir les mots de sa langue prolixe,
L'homme s'agite et va, suivi par un oeil fixe;
        Dieu n'ignore aucun toit;
Tous les jours d'ici-bas ont des aubes funbres;
Malheur  ceux qui font le mal dans les tnbres;
        En disant: Qui nous voit?

Tous tombent; l'un au bout d'une course insense,
L'autre  son premier pas; l'homme sur sa pense,
        La mre sur son nid;
Et le porteur de sceptre et le joueur de flte
S'en vont; et rien ne dure; et le pre qui lutte
        Suit l'aeul qui bnit.

Les races vont au but qu'ici-bas tout rvle.
Quand l'ancienne commence  plir, la nouvelle
        A dj le mme air;
Dans l'ternit, gouffre o se vide la tombe,
L'homme coule sans fin, sombre fleuve qui tombe
        Dans une sombre mer.

Tout escalier, que l'ombre ou la splendeur le couvre,
Descend au tombeau calme, et toute porte s'ouvre
        Sur le dernier moment;
Votre spulcre emplit la maison o vous tes;
Et tout plafond, croisant ses poutres sur nos ttes,
        Est fait d'croulement.

Veillez! veillez! Songez  ceux que vous perdtes;
Parlez moins haut, prenez garde  ce que vous dites,
        Contemplez  genoux;
L'aigle trpas du bout de l'aile nous effleure;
Et toute notre vie, en fuite heure par heure,
        S'en va derrire nous.

O coups soudains! dparts vertigineux! mystre!
Combien qui ne croyaient parler que pour la terre,
        Front haut, coeur fier, bras fort,
Tout  coup, comme un mur subitement s'croule,
Au milieu d'une phrase adresse  la foule,
        Sont entrs dans la mort,

Et, sous l'immensit qui n'est qu'un oeil sublime,
Ont pli, stupfaits de voir, dans cet abme
        D'astres et de ciel bleu,
O le masqu se montre, o l'inconnu se nomme,
Que le mot qu'ils avaient commenc devant l'homme
        S'achevait devant Dieu!

Un spectre au seuil de tout tient le doigt sur sa bouche.
Les morts partent. La nuit de sa verge les touche.
        Ils vont, l'antre est profond,
Nus, et se dissipant, et l'on ne voit rien luire.
O donc sont-ils alls? On n'a rien  vous dire.
        Ceux qui s'en vont, s'en vont.

Sur quoi donc marchent-ils? sur l'nigme, sur l'ombre,
Sur l'tre. Ils font un pas: comme la nef qui sombre,
        Leur blancheur disparat;
Et l'on n'entend plus rien dans l'ombre inaccessible,
Que le bruit sourd que fait dans le gouffre invisible
        L'invisible fort.

L'infini, route noire et de brume remplie,
Et qui joint l'me  Dieu, monte, fuit, multiplie
        Ses cintres tortueux,
Et s'efface...--et l'horreur effare nos pupilles
Quand nous entrevoyons les arches et les piles
        De ce pont monstrueux.

O sort! obscurit! nue! on rve, on souffre,
Les tres, disperss  tous les vents du gouffre,
        Ne savent ce qu'ils font.
Les vivants sont hagards. Les morts sont dans leurs couches.
Pendant que nous songeons, des pleurs, gouttes farouches,
        Tombent du noir plafond.

XIV

On brave l'immuable; et l'un se rfugie
Dans l'assoupissement, et l'autre dans l'orgie.
        Cet autre va criant:
--A bas vertu, devoir et foi! l'homme est un ventre!--
Dans ce lugubre esprit, comme un tigre en son antre,
        Habite le nant.

coutez-le:--Jouir est tout. L'heure est rapide.
Le sacrifice est fou, le martyre est stupide;
        Vivre est l'essentiel.
L'immensit ricane et la tombe grimace.
La vie est un caillou que le sage ramasse
        Pour lapider le ciel.--

Il souffle, forat noir, sa vermine sur l'ange.
Il est content, il est hideux; il boit, il mange;
        Il rit, la lvre en feu,
Tous les rires que peut inventer la dmence;
Il dit tout ce que peut dire en sa haine immense
        Le ver de terre  Dieu.

Il dit: Non!  celui sous qui tremble le ple.
Soudain l'ange muet met la main sur l'paule
        Du railleur effront;
La mort derrire lui surgit pendant qu'il chante;
Dieu remplit tout  coup cette bouche crachante
        Avec l'ternit.

XV

Qu'est-ce que tu feras de tant d'herbes fauches,
O vent? que feras-tu des pailles dessches
        Et de l'arbre abattu?
Que feras-tu de ceux qui s'en vont avant l'heure,
Et de celui qui rit et de celui qui pleure,
        O vent, qu'en feras-tu?

Que feras-tu des coeurs! que feras-tu des mes?
Nous aimmes, hlas! nous crmes, nous pensmes:
        Un moment nous brillons;
Puis, sur les panthons ou sur les ossuaires,
Nous frissonnons, ceux-ci drapeaux, ceux-l suaires,
        Tous, lambeaux et haillons!

Et ton souffle nous tient, nous arrache et nous ronge!
Et nous tions la vie, et nous sommes le songe!
        Et voil que tout fuit!
Et nous ne savons plus qui nous pousse et nous mne,
Et nous questionnons en vain notre me pleine
        De tonnerre et de nuit!

O vent, que feras-tu de ces tourbillons d'tres,
Hommes, femmes, vieillards, enfants, esclaves, matres,
        Souffrant, priant, aimant,
Doutant, peut-tre cendre et peut-tre semence,
Qui roulent, frmissants et ples, vers l'immense
        vanouissement!

XVI

L'arbre ternit vit sans fate et sans racines.
Ses branches sont partout, proches du ver, voisines
        Du grand astre dor;
L'espace voit sans fin crotre la branche Nombre,
Et la branche Destin, vgtation sombre,
        Emplit l'homme effar.

Nous la sentons ramper et grandir sous nos crnes,
Lier Deutz  Judas, Nemrod  Schinderhannes
        Tordre ses mille noeuds,
Et, passants pntrs de fibres ternelles,
Tremblants, nous la voyons croiser dans nos prunelles
        Ses fils vertigineux.

Et nous apercevons, dans le plus noir de l'arbre,
Les Hobbes contemplant avec des yeux de marbre,
        Les Kant aux larges fronts;
Leur cogne  la main, le pied sur les problmes,
Immobiles; la mort a fait des spectres blmes
        De tous ces bcherons.

Ils sont l, stupfaits et chacun sur sa branche.
L'un se redresse, et l'autre, pouvant, se penche.
        L'un voulut, l'autre osa,
Tous se sont arrts en voyant le mystre.
Znon rve tourn vers Pyrrhon, et Voltaire
        Regarde Spinosa.

Qu'avez-vous donc trouv, dites, chercheurs sublimes?
Quels nids avez-vous vus, noirs comme des abmes,
        Sur ces rameaux noueux?
Cachaient-ils des essaims d'ailes sombres ou blanches?
Dites, avez-vous fait envoler de ces branches
        Quelque aigle monstrueux?

De quelqu'un qui se tait nous sommes les ministres;
Le noir rseau du sort trouble nos yeux sinistres;
        Le vent nous courbe tous;
L'ombre des mmes nuits mle toutes les ttes.
Qui donc sait le secret? le savez-vous, temptes?
        Gouffres, en parlez-vous?

Le problme muet gonfle la mer sonore,
Et, sans cesse oscillant, va du soir  l'aurore
        Et de la taupe au lynx;
L'nigme aux yeux profonds nous regarde obstine;
Dans l'ombre nous voyons sur notre destine
        Les deux griffes du sphynx.

Le mot, c'est Dieu. Ce mot luit dans les mes veuves,
Il tremble dans la flamme; onde, il coule en tes fleuves,
        Homme, il coule en ton sang;
Les constellations le disent au silence;
Et le volcan, mortier de l'infini, le lance
        Aux astres en passant.

Ne doutons pas. Croyons. Emplissons l'tendue
De notre confiance, humble, aile, perdue.
        Soyons l'immense Oui.
Que notre ccit ne soit pas un obstacle;
A la cration donnons ce grand spectacle
        D'un aveugle bloui.

Car, je vous le redis, votre oreille tant dure,
Non est un prcipice. O vivants! rien ne dure;
        La chair est aux corbeaux;
La vie autour de vous croule comme un vieux clotre;
Et l'herbe est formidable, et l'on y voit moins crotre
        De fleurs que de tombeaux.

Tout, ds que nous doutons, devient triste et farouche.
Quand il veut, spectre gai, le sarcasme  la bouche
        Et l'ombre dans les yeux,
Rire avec l'infini, pauvre me aventurire,
L'homme frissonnant voit les arbres en prire
        Et les monts srieux;

Le chne mu fait signe au cdre qui contemple;
Le rocher rveur semble un prtre dans le temple
        Pleurant un dshonneur;
L'araigne, immobile au centre de ses toiles,
Mdite; et le lion, songeant sous les toiles,
        Rugit: Pardon, Seigneur!

Jersey, cimetire de Saint-Jean, avril 1854.




VII


Un jour, le morne esprit, le prophte sublime
          Qui rvait  Patmos,
Et lisait, frmissant, sur le mur de l'abme
          De si lugubres mots,

Dit  son aigle: O monstre! il faut que tu m'emportes.
          Je veux voir Jhovah.
L'aigle obit. Des cieux ils franchirent les portes;
          Enfin, Jean arriva;

Il vit l'endroit sans nom dont nul archange n'ose
          Traverser le milieu,
Et ce lieu redoutable tait plein d'ombre,  cause
          De la grandeur de Dieu.

Jersey, septembre 1855.




VIII

CLAIRE


Quoi donc! la vtre aussi! la vtre suit la mienne!
O mre au coeur profond, mre, vous avez beau
Laisser la porte ouverte afin qu'elle revienne,
Cette pierre l-bas dans l'herbe est un tombeau!

La mienne disparut dans les flots qui se mlent;
Alors, ce fut ton tour, Claire, et tu t'envolas.
Est-ce donc que l-haut dans l'ombre elles s'appellent,
Qu'elles s'en vont ainsi l'une aprs l'autre, hlas?

Enfant qui rayonnais, qui chassais la tristesse,
Que ta mre jadis berait de sa chanson,
Qui d'abord la charmas avec ta petitesse
Et plus tard lui remplis de clart l'horizon,

Voil donc que tu dors sous cette pierre grise!
Voil que tu n'es plus, ayant  peine t!
L'astre attire le lys, et te voil reprise,
O vierge, par l'azur, cette virginit!

Te voil remonte au firmament sublime,
chappe aux grands cieux comme la grive aux bois,
Et, flamme, aile, hymne, odeur, replonge  l'abme
Des rayons, des amours, des parfums et des voix!

Nous ne t'entendrons plus rire en notre nuit noire.
Nous voyons seulement, comme pour nous bnir,
Errer dans notre ciel et dans notre mmoire
Ta figure, nuage, et ton nom, souvenir!

Pressentais-tu dj ton sombre pithalame?
Marchant sur notre monde  pas silencieux,
De tous les idals tu composais ton me,
Comme si tu faisais un bouquet pour les cieux!

En te voyant si calme et toute lumineuse,
Les coeurs les plus saignants ne hassaient plus rien.
Tu passais parmi nous comme Ruth la glaneuse,
Et, comme Ruth l'pi, tu ramassais le bien.

La nature,  front pur, versait sur toi sa grce,
L'aurore sa candeur, et les champs leur bont;
Et nous retrouvions, nous sur qui la douleur passe,
Toute cette douceur dans toute ta beaut!

Chaste, elle paraissait ne pas tre autre chose
Que la forme qui sort des deux blouissants,
Et de tous les rosiers elle semblait la rose,
Et de tous les amours elle semblait l'encens.

Ceux qui n'ont pas connu cette charmante fille
Ne peuvent pas savoir ce qu'tait ce regard
Transparent comme l'eau qui s'gaye et qui brille
Quand l'toile surgit sur l'ocan hagard.

Elle tait simple, franche, humble, nave et bonne;
Chantant  demi-voix son chant d'illusion,
Ayant je ne sais quoi dans toute sa personne
De vague et de lointain comme la vision.

On sentait qu'elle avait peu de temps sur la terre,
Qu'elle n'apparaissait que pour s'vanouir,
Et qu'elle acceptait peu sa vie involontaire;
Et la tombe semblait par moments l'blouir.

Elle a pass dans l'ombre o l'homme se rsigne;
Le vent sombre soufflait; elle a pass sans bruit,
Belle, candide, ainsi qu'une plume de cygne
Qui reste blanche, mme en traversant la nuit!

Elle s'en est alle  l'aube qui se lve,
Lueur dans le matin, vertu dans le ciel bleu,
Bouche qui n'a connu que le baiser du rve,
me qui n'a dormi que dans le lit de Dieu!

Nous voici maintenant en proie aux deuils sans bornes,
Mre,  genoux tous deux sur des cercueils sacrs,
Regardant  jamais dans les tnbres mornes
La disparition des tres adors!

Croire qu'ils resteraient! quel songe! Dieu les presse.
Mme quand leurs bras blancs sont autour de nos cous,
Un vent du ciel profond fait frissonner sans cesse
Ces fantmes charmants que nous croyons  nous.

Ils sont l, prs de nous, jouant sur notre route;
Ils ne ddaignent pas notre soleil obscur,
Et derrire eux, et sans que leur candeur s'en doute,
Leurs ailes font parfois de l'ombre sur le mur.

Ils viennent sous nos toits; avec nous ils demeurent;
Nous leur disons: Ma fille! ou: Mon fils! ils sont doux,
Riants, joyeux, nous font une caresse, et meurent.--
O mre, ce sont l les anges, voyez-vous!

C'est une volont du sort, pour nous svre
Qu'ils rentrent vite au ciel rest pour eux ouvert;
Et qu'avant d'avoir mis leur lvre  notre verre,
Avant d'avoir rien fait et d'avoir rien souffert,

Ils partent radieux; et qu'ignorant l'envie,
L'erreur, l'orgueil, le mal, la haine, la douleur,
Tous ces tres bnis s'envolent de la vie
A l'ge o la prunelle innocente est en fleur!

Nous qui sommes dmons ou qui sommes aptres,
Nous devons travailler, attendre, prparer;
Pensifs, nous expions pour nous-mme ou pour d'autres;
Notre chair doit saigner, nos yeux doivent pleurer.

Eux, ils sont l'air qui fuit, l'oiseau qui ne se pose
Qu'un instant, le soupir qui vole, avril vermeil
Qui brille et passe; ils sont le parfum de la rose
Qui va rejoindre, aux cieux le rayon du soleil!

Ils ont ce grand dgot mystrieux de l'me
Pour notre chair coupable et pour notre destin;
Ils ont, tres rveurs qu'un autre azur rclame,
Je ne sais quelle soif de mourir le matin!

Ils sont l'toile d'or se couchant dans l'aurore,
Mourant pour nous, naissant pour l'autre firmament;
Car la mort, quand un astre en son sein vient clore,
Continue, au del, l'panouissement!

Oui, mre, ce sont l les lus du mystre,
Les envoys divins, les ails, les vainqueurs,
A qui Dieu n'a permis que d'effleurer la terre
Pour faire un peu de joie  quelques pauvres coeurs.

Comme l'ange  Jacob, comme Jsus  Pierre,
Ils viennent jusqu' nous qui loin d'eux touffons,
Beaux, purs, et chacun d'eux portant sous sa paupire
La sereine clart des paradis profonds.

Puis, quand ils ont, pieux, bais toutes les plaies,
Pans notre douleur, azur nos raisons,
Et fait luire un moment l'aube  travers nos claies,
Et chant la chanson du ciel dans nos maisons,

Ils retournent l-haut parler  Dieu des hommes,
Et, pour lui faire voir quel est notre chemin,
Tout ce que nous souffrons et tout ce que nous sommes,
S'en vont avec un peu de terre dans la main.

Ils s'en vont; c'est tantt l'clair qui les emporte,
Tantt un mal plus fort que nos soins superflus.
Alors, nous, ples, froids, l'oeil fix sur la porte,
Nous ne savons plus rien, sinon qu'ils ne sont plus.

Nous disons:--A quoi bon l'tre sans tincelles?
A quoi bon la maison o ne sont plus leurs pas?
A quoi bon la rame o ne sont plus les ailes:
Qui donc attendons-nous s'ils ne reviendront pas?--

Ils sont partis, pareils au bruit qui sort des lyres.
Et nous restons l, seuls, prs du gouffre o tout fuit,
Tristes; et la lueur de leurs charmants sourires
Parfois nous apparat vaguement dans la nuit.

Car ils sont revenus, et c'est l le mystre;
Nous entendons quelqu'un flotter, un souffle errer,
Des robes effleurer notre seuil solitaire,
Et cela fait alors que nous pouvons pleurer.

Nous sentons frissonner leurs cheveux dans notre ombre;
Nous sentons, lorsqu'ayant la lassitude en nous,
Nous nous levons aprs quelque prire sombre,
Leurs blanches mains toucher doucement nos genoux.

Ils nous disent tout bas de leur voix la plus tendre:
Mon pre! encore un peu! ma mre! encore un jour!
M'entends-tu? Je suis l, je reste pour t'attendre
Sur l'chelon d'en bas de l'chelle d'amour.

Je t'attends pour pouvoir nous en aller ensemble.
Cette vie est amre, et tu vas en sortir.
Pauvre coeur, ne crains rien, Dieu vit! la mort rassemble.
Tu redeviendras ange ayant t martyr.

Oh! quand donc viendrez-vous? vous retrouver, c'est natre.
Quand verrons-nous, ainsi qu'un idal flambeau,
La douce toile mort, rayonnante, apparatre
A ce noir horizon qu'on nomme le tombeau?

Quand nous en irons-nous o vous tes, colombes!
O sont les enfants morts et les printemps enfuis,
Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes,
Et toutes les clarts dont nous sommes les nuits?

Vers ce grand ciel clment o sont tous les dictames,
Les aims, les absents, les tres purs et doux,
Les baisers des esprits et les regards des mes,
Quand nous en irons-nous? quand nous en irons-nous?

Quand nous en irons-nous o sont l'aube et la foudre?
Quand verrons-nous, dj libres, hommes encor,
Notre chair tnbreuse en rayons se dissoudre,
Et nos pieds faits de nuit clore en ailes d'or?

Quand nous enfuirons-nous dans la joie infinie
O les hymnes vivants sont des anges voils,
O l'on voit,  travers l'azur de l'harmonie,
La strophe bleue errer sur les luths toils?

Quand viendrez-vous chercher notre humble coeur qui sombre,
Quand nous reprendrez-vous  ce monde charnel,
Pour nous bercer ensemble aux profondeurs de l'ombre,
Sous l'blouissement du regard ternel?

Dcembre 1846.




IX

 LA FENTRE PENDANT LA NUIT


I

Les toiles, points d'or, percent les branches noires;
Le flot huileux et lourd dcompose ses moires
        Sur l'ocan blmi;
Les nuages ont l'air d'oiseaux prenant la fuite;
Par moments le vent parle, et dit des mots sans suite,
        Comme un homme endormi.

Tout s'en va. La nature est l'urne mal ferme.
La tempte est cume et la flamme est fume.
        Rien n'est hors du moment,
L'homme n'a rien qu'il prenne, et qu'il tienne, et qu'il garde.
Il tombe heure par heure, et, ruine, il regarde
        Le monde, croulement.

L'astre est-il le point fixe en ce mouvant problme?
Ce ciel que nous voyons fut-il toujours le mme?
        Le sera-t-il toujours?
L'homme a-t-il sur son front des clarts ternelles?
Et verra-t-il toujours les mmes sentinelles
        Monter aux mmes tours?

II

Nuits, serez-vous pour nous toujours ce que vous tes?
Pour toute vision, aurons-nous sur nos ttes
        Toujours les mmes cieux?
Dis, larve Aldebaran, rponds, spectre Saturne,
Ne verrons-nous jamais sur le masque nocturne
        S'ouvrir de nouveaux yeux?

Ne verrons-nous jamais briller de nouveaux astres?
Et des cintres nouveaux, et de nouveaux pilastres
        Luire  notre oeil mortel,
Dans cette cathdrale aux formidables porches
Dont le septentrion claire avec sept torches,
        L'effrayant matre-autel?

A-t-il cess, le vent qui fit natre ces roses,
Sirius, Orion, toi, Vnus, qui reposes
        Notre oeil dans le pril?
Ne verrons-nous jamais sous ces grandes haleines
D'autres fleurs de lumire clore dans les plaines
        De l'ternel avril?

Savons-nous o le monde en est de son mystre?
Qui nous dit,  nous, joncs du marais, vers de terre
        Dont la bave reluit,
A nous qui n'avons pas nous-mmes notre preuve,
Que Dieu ne va pas mettre une tiare neuve
        Sur le front de la nuit?

III

Dieu n'a-t-il plus de flamme  ses lvres profondes?
N'en fait-il plus jaillir des tourbillons de mondes?
        Parlez, Nord et Midi!
N'emplit-il plus de lui sa cration sainte?
Et ne souffle-t-il plus que d'une bouche teinte
        Sur l'tre refroidi?

Quand les comtes vont et viennent, formidables,
Apportant la lueur des gouffres insondables,
        A nos fronts soucieux,
Brlant, volant, peut-tre mes, peut-tre mondes,
Savons-nous ce que font toutes ces vagabondes
        Qui courent dans nos cieux?

Qui donc a vu la source et connat l'origine?
Qui donc, ayant sond l'abme, s'imagine
        En tre mage et roi?
Ah! fantmes humains, courbs sous les dsastres!
Qui donc a dit:--C'est bien, ternel. Assez d'astres.
        N'en fais plus. Calme-toi!--

L'effet sditieux limiterait la cause?
Quelle bouche ici-bas peut dire  quelque chose:
        Tu n'iras pas plus loin?
Sous l'largissement sans fin, la borne plie;
La cration vit, crot et se multiplie;
        L'homme n'est qu'un tmoin.

L'homme n'est qu'un tmoin frmissant d'pouvante.
Les firmaments sont pleins de la sve vivante
        Comme les animaux.
L'arbre prodigieux croise, agrandit, transforme,
Et mle aux cieux profonds, comme une gerbe norme,
        Ses tnbreux rameaux.

Car la cration est devant, Dieu derrire.
L'homme, du ct noir de l'obscure barrire,
        Vit, rdeur curieux;
Il suffit que son front se lve pour qu'il voie
A travers la sinistre et morne claire-voie
        Cet oeil mystrieux.

IV

Donc ne nous disons pas:--Nous avons nos toiles.--
Des flottes de soleils peut-tre  pleines voiles
        Viennent en ce moment;
Peut-tre que demain le Crateur terrible,
Refaisant notre nuit, va contre un autre crible
        Changer le firmament.

Qui sait? que savons-nous? sur notre horizon sombre,
Que la cration impntrable encombre
        De ses taillis sacrs,
Muraille obscure o vient battre le flot de l'tre,
Peut-tre allons-nous voir brusquement apparatre
        Des astres effars;

Des astres perdus arrivant des abmes,
Venant des profondeurs ou descendant des cimes,
        Et, sous nos noirs arceaux,
Entrant en foule, pars, ardents, pareils au rve,
Comme dans un grand vent s'abat sur une grve
        Une troupe d'oiseaux;

Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises,
Aigrettes de rubis ou tourbillons de braises,
        Sur nos bords, sur nos monts,
Et nous ptrifiant de leurs aspects tranges,
Car dans le gouffre norme il est des mondes anges
        Et des soleils dmons!

Peut-tre en ce moment, du fond des nuits funbres,
Montant vers nous, gonflant ses vagues de tnbres
        Et ses flots de rayons,
Le muet Infini, sombre mer ignore,
Roule vers notre ciel une grande mare
        De constellations!

Marine-Terrace, avril 1854.




X

CLAIRCIE


L'Ocan resplendit sous sa vaste nue.
L'onde, de son combat sans fin extnue,
S'assoupit, et, laissant l'cueil se reposer,
Fait de toute la rive un immense baiser.
On dirait qu'en tous lieux, en mme temps, la vie
Dissout le mal, le deuil, l'hiver, la nuit, l'envie,
Et que le mort couch dit au vivant debout:
Aime! et qu'une me obscure, panouie en tout,
Avance doucement sa bouche vers nos lvres.
L'tre, teignant dans l'ombre et l'extase ses fivres,
Ouvrant ses flancs, ses seins, ses yeux, ses coeurs pars,
Dans ses pores profonds reoit de toutes parts
La pntration de la sve sacre.
La grande paix d'en haut vient comme une mare.
Le brin d'herbe palpite aux fentes du pav;
Et l'me a chaud. On sent que le nid est couv.
L'infini semble plein d'un frisson de feuille.
On croit tre  cette heure o la terre veille
Entend le bruit que fait l'ouverture du jour,
Le premier pas du vent, du travail, de l'amour,
De l'homme, et le verrou de la porte sonore,
Et le hennissement du blanc cheval aurore.
Le moineau d'un coup d'aile, ainsi qu'un fol esprit,
Vient taquiner le flot monstrueux qui sourit;
L'air joue avec la mouche et l'cume avec l'aigle;
Le grave laboureur fait ses sillons et rgle
La page o s'crira le pome des bls;
Des pcheurs sont l-bas sous un pampre attabls;
L'horizon semble un rve blouissant o nage
L'caille de la mer, la plume du nuage,
Car l'Ocan est hydre et le nuage oiseau.
Une lueur, rayon vague, part du berceau
Qu'une femme balance au seuil d'une chaumire,
Dore les champs, les fleurs, l'onde et devient lumire
En touchant un tombeau qui dort prs du clocher.
Le jour plonge au plus noir du gouffre, et va chercher
L'ombre, et la baise au front sous l'eau sombre et hagarde.
Tout est doux, calme, heureux, apais; Dieu regarde.

Marine-Terrace, juillet 1855.




XI


Oh! par nos vils plaisirs, nos apptits, nos fanges,
Que de fois nous devons vous attrister, archanges!
C'est vraiment une chose amre de songer
Qu'en ce monde o l'esprit n'est qu'un morne tranger
O la volupt rit, jeune, et si dcrpite!
O dans les lits profonds l'aile d'en bas palpite,
Quand, pm, dans un nimbe ou bien dans un clair,
On tend sa bouche ardente aux coupes de la chair,
A l'heure ou l'on s'enivre aux lvres d'une femme,
De ce qu'on croit l'amour, de ce qu'on prend pour l'me,
Sang du coeur, vin des sens cre et dlicieux,
On fait rougir l-haut quelque passant des cieux!

Juin 1855.




XII

AUX ANGES QUI NOUS VOIENT


--Passant, qu'es-tu? je te connais.
Mais, tant spectre, ombre et nuage,
Tu n'as plus de sexe ni d'ge.
--Je suis ta mre, et je venais!

--Et toi dont l'aile hsite et brille,
Dont l'oeil est noy de douceur,
Qu'es-tu, passant?--Je suis ta soeur
--Et toi, qu'es-tu?--Je suis ta fille.

--Et toi, qu'es-tu, passant?--Je suis
Celle  qui tu disais: Je t'aime!
--Et toi?--Je suis ton me mme.--
Oh! cachez-moi, profondes nuits!

Juin 1855.




XIII

CADAVER


O mort! heure splendide!  rayons mortuaires!
Avez-vous quelquefois soulev des suaires?
Et, pendant qu'on pleurait, et qu'au chevet du lit,
Frres, amis, enfants, la mre qui plit,
perdus, sanglotaient dans le deuil qui les navre,
Avez-vous regard sourire le cadavre?
Tout  l'heure il rlait, se tordait, touffait;
Maintenant il rayonne. Abme! qui donc fait
Cette lueur qu'a l'homme en entrant dans les ombres?
Qu'est-ce que le spulcre? et d'o vient, penseurs sombres,
Cette srnit formidable des morts?
C'est que le secret s'ouvre et que l'tre est dehors;
C'est que l'me--qui voit, puis brille, puis flamboie,--
Rit, et que le corps mme a sa terrible joie.
La chair se dit:--Je vais tre terre, et germer,
Et fleurir comme sve, et, comme fleur, aimer!
Je vais me rajeunir dans la jeunesse norme
Du buisson, de l'eau vive, et du chne, et de l'orme,
Et me rpandre aux lacs, aux flots, aux monts, aux prs,
Aux rochers, aux splendeurs des grands couchants pour prs,
Aux ravins, aux halliers, aux brises de la nue,
Aux murmures profonds de la vie inconnue!
Je vais tre oiseau, vent, cri des eaux, bruit des cieux,
Et palpitation du tout prodigieux!--
Tous ces atomes las, dont l'homme tait le matre,
Sont joyeux d'tre mis en libert dans l'tre,
De vivre, et de rentrer au gouffre qui leur plat.
L'haleine, que la fivre aigrissait et brlait,
Va devenir parfum, et la voix harmonie;
Le sang va retourner  la veine infinie,
Et couler, ruisseau clair, aux champs o le boeuf roux
Mugit le soir avec l'herbe jusqu'aux genoux;
Les os ont dj pris la majest des marbres;
La chevelure sent le grand frisson des arbres,
Et songe aux cerfs errants, au lierre, aux nids chantants
Qui vont l'emplir du souffle ador du printemps.
Et voyez le regard, qu'une ombre trange voile,
Et qui, mystrieux, semble un lever d'toile!

Oui, Dieu le veut, la mort, c'est l'ineffable chant
De l'me et de la bte  la fin se lchant;
C'est une double issue ouverte  l'tre double.
Dieu disperse,  cette heure inexprimable et trouble,
Le corps dans l'univers et l'me dans l'amour.
Une espce d'azur que dore un vague jour,
L'air de l'ternit, puissant, calme, salubre,
Frmit et resplendit sous le linceul lugubre;
Et des plis du drap noir tombent tous nos ennuis.
La mort est bleue. O mort!  paix! l'ombre des nuits,
Le roseau des tangs, le roc du monticule,
L'panouissement sombre du crpuscule,
Le vent, souffle farouche ou providentiel,
L'air, la terre, le feu, l'eau, tout, mme le ciel,
Se mle  cette chair qui devient solennelle.
Un commencement d'astre clt dans la prunelle.

Au cimetire, aot 1855.




XIV


 gouffre! l'me plonge et rapporte le doute.
Nous entendons sur nous les heures, goutte  goutte,
    Tomber comme l'eau sur les plombs;
L'homme est brumeux, le monde est noir, le ciel est sombre;
Les formes de la nuit vont et viennent dans l'ombre;
    Et nous, ples, nous contemplons.

Nous contemplons l'obscur, l'inconnu, l'invisible.
Nous sondons le rel, l'idal, le possible,
    L'tre, spectre toujours prsent.
Nous regardons trembler l'ombre indtermine.
Nous sommes accouds sur notre destine,
    L'oeil fixe et l'esprit frmissant.

Nous pions des bruits dans ces vides funbres;
Nous coutons le souffle, errant dans les tnbres,
    Dont frissonne l'obscurit;
Et, par moment, perdus dans les nuits insondables,
Nous voyons s'clairer de lueurs formidables
    La vitre de l'ternit.

Marine-Terrace, septembre 1853.




XV

A CELLE QUI EST VOILE


Tu me parles du fond d'un rve
Comme une me parle aux vivants.
Comme l'cume de la grve,
Ta robe flotte dans les vents.

Je suis l'algue des flots sans nombre,
Le captif du destin vainqueur;
Je suis celui que toute l'ombre
Couvre sans teindre son coeur.

Mon esprit ressemble  cette le,
Et mon sort  cet ocan;
Et je suis l'habitant tranquille
De la foudre et de l'ouragan.

Je suis le proscrit qui se voile,
Qui songe, et chante loin du bruit,
Avec la chouette et l'toile,
La sombre chanson de la nuit.

Toi, n'es-tu pas, comme moi-mme,
Flambeau dans ce monde pre et vif,
Ame, c'est--dire problme,
Et femme, c'est--dire exil?

Sors du nuage, ombre charmante.
O fantme, laisse-toi voir!
Sois un phare dans ma tourmente,
Sois un regard dans mon ciel noir!

Cherche-moi parmi les mouettes!
Dresse un rayon sur mon rcif,
Et, dans mes profondeurs muettes,
La blancheur de l'ange pensif!

Sois l'aile qui passe et se mle
Aux grandes vagues en courroux.
Oh! viens! tu dois tre bien belle,
Car ton chant lointain est bien doux;

Car la nuit engendre l'aurore;
C'est peut-tre une loi des cieux
Que mon noir destin fasse clore
Ton sourire mystrieux!

Dans ce tnbreux monde o j'erre,
Nous devons nous apercevoir,
Toi, toute faite de lumire,
Moi, tout compos de devoir!

Tu me dis de loin que tu m'aimes,
Et que, la nuit,  l'horizon,
Tu viens voir sur les grves blmes
Le spectre blanc de ma maison.

L, mditant sous le grand dme,
Prs du flot sans trve agit,
Surprise de trouver l'atome
Ressemblant  l'immensit,

Tu compares, sans me connatre,
L'onde  l'homme, l'ombre au banni,
Ma lampe toilant ma fentre
A l'astre toilant l'infini!

Parfois, comme au fond d'une tombe,
Je te sens sur mon front fatal,
Bouche de l'inconnu d'o tombe
Le pur baiser de l'Idal.

A ton souffle, vers Dieu pousses,
Je sens en moi, douce frayeur,
Frissonner toutes mes penses,
Feuilles de l'arbre intrieur.

Mais tu ne veux pas qu'on te voie;
Tu viens et tu fuis tour  tour;
Tu ne veux pas te nommer joie,
Ayant dit: Je m'appelle amour.

Oh, fais un pas de plus! viens, entre,
Si nul devoir ne le dfend;
Viens voir mon me dans son antre,
L'esprit lion, le coeur enfant;

Viens voir le dsert o j'habite,
Seul sous mon plafond effrayant;
Sois l'ange chez le cnobite,
Sois la clart chez le voyant.

Change en perles dans mes dcombres
Toutes mes gouttes de sueur!
Viens poser sur mes oeuvres sombres
Ton doigt d'o sort une lueur!

Du bord des sinistres ravines
Du rve et de la vision,
J'entrevois les choses divines...--
Complte l'apparition!

Viens voir le songeur qui s'enflamme
A mesure qu'il se dtruit,
Et de jour en jour dans son me
A plus de mort et moins de nuit!

Viens! viens dans ma brume hagarde,
O nat la foi, d'o l'esprit sort,
O confusment je regarde
Les formes obscures du sort.

Tout s'claire aux lueurs funbres;
Dieu, pour le penseur attrist,
Ouvre toujours dans les tnbres
De brusques gouffres de clart.

Avant d'tre sur cette terre,
Je sens que jadis j'ai plan;
J'tais l'archange solitaire,
Et mon malheur, c'est d'tre n.

Sur mon me, qui fut colombe,
Viens, toi qui des cieux as le sceau.
Quelquefois une plume tombe
Sur le cadavre d'un oiseau.

Oui, mon malheur irrparable,
C'est de pendre aux deux lments,
C'est d'avoir en moi, misrable,
De la fange et des firmaments!

Hlas! hlas! c'est d'tre un homme;
C'est de songer que j'tais beau,
D'ignorer comment je me nomme,
D'tre un ciel et d'tre un tombeau!

C'est d'tre un forat qui promne
Son vil labeur sous le ciel bleu;
C'est de porter la hotte humaine
O j'avais vos ailes, mon Dieu!

C'est de traner de la matire;
C'est d'tre plein, moi, fils du jour,
De la terre du cimetire,
Mme quand je m'crie: Amour!

Marine-Terrace, janvier 1854.




XVI

HORROR


I

Esprit mystrieux qui, le doigt sur ta bouche,
Passes... ne t'en va pas! parle  l'homme farouche
        Ivre d'ombre et d'immensit,
Parle-moi, toi, front blanc, qui dans ma nuit te penches;
Rponds-moi, toi qui luis et marches sous les branches,
        Comme un souffle de la clart!

Est-ce toi que chez moi minuit parfois apporte?
Est-ce toi qui heurtais l'autre nuit  ma porte,
        Pendant que je ne dormais pas?
C'est donc vers moi que vient lentement ta lumire?
La pierre de mon seuil peut-tre est la premire
        Des sombres marches du trpas.

Peut-tre qu' ma porte ouvrant sur l'ombre immense,
L'invisible escalier des tnbres commence;
        Peut-tre,  ples chapps,
Quand vous montez du fond de l'horreur spulcrale,
O morts, quand vous sortez de la froide spirale,
        Est-ce chez moi que vous frappez!

Car la maison d'exil, mle aux catacombes,
Est adosse au mur de la ville des tombes.
        Le proscrit est celui qui sort;
Il flotte submerg comme la nef qui sombre;
Le jour le voit  peine et dit: Quelle est cette ombre?
        Et la nuit dit: Quel est ce mort?

Sois la bienvenue, ombre!  ma soeur!  figure
Qui me fais signe alors que sur l'nigme obscure
        Je me penche, sinistre et seul;
Et qui viens, m'effrayant de ta lueur sublime,
Essuyer sur mon front la sueur de l'abme
        Avec un pan de ton linceul!

II

Oh! que le gouffre est noir et que l'oeil est dbile!
Nous avons devant nous le silence immobile.
        Qui sommes-nous? o sommes-nous?
Faut-il jouir? faut-il pleurer? Ceux qu'on rencontre
Passent. Quelle est la loi? La prire nous montre
        L'corchure de ses genoux.

D'o viens-tu?--Je ne sais.--O vas-tu?--Je l'ignore.
L'homme ainsi parle  l'homme et l'onde au flot sonore.
        Tout va, tout vient, tout ment, tout fuit.
Parfois nous devenons ples, hommes et femmes,
Comme si nous sentions se fermer sur nos mes
        La main de la gante nuit.

Nous voyons fuir la flche et l'ombre est sur la cible.
L'homme est lanc. Par qui? vers qui? Dans l'invisible.
        L'arc tnbreux siffle dans l'air.
En voyant ceux qu'on aime en nos bras se dissoudre,
Nous demandons si c'est pour la mort, coup de foudre,
        Qu'est faite, hlas! la vie clair!

Nous demandons, vivants douteux qu'un linceul couvre,
Si le profond tombeau qui devant nous s'entr'ouvre,
        Abme, espoir, asile, cueil,
N'est pas le firmament plein d'toiles sans nombre,
Et si tous les clous d'or qu'on voit au ciel dans l'ombre
        Ne sont pas les clous du cercueil?

Nous sommes l; nos dents tressaillent, nos vertbres
Frmissent; on dirait parfois que les tnbres,
        O terreur! sont pleines de pas.
Qu'est-ce que l'ouragan, nuit?--C'est quelqu'un qui passe.
Nous entendons souffler les chevaux de l'espace
        Tranant le char qu'on ne voit pas.

L'ombre semble absorbe en une ide unique.
L'eau sanglote;  l'esprit la fort communique
        Un tremblement contagieux;
Et tout semble clair, dans la brume o tout penche,
Du reflet que ferait la grande pierre blanche
        D'un spulcre prodigieux.

III

La chose est pour la chose ici-bas un problme.
L'tre pour l'tre est sphinx. L'aube au jour parat blme
        L'clair est noir pour le rayon.
Dans la cration vague et crpusculaire,
Les objets effars qu'un jour sinistre claire
        Sont l'un pour l'autre vision.

La cendre ne sait pas ce que pense le marbre;
L'cueil coute en vain le flot; la branche d'arbre
        Ne sait pas ce que dit le vent.
Qui punit-on ici? Passez sans vous connatre!
Est-ce toi le coupable, enfant qui viens de natre?
        O mort, est-ce toi le vivant?

Nous avons dans l'esprit des sommets, nos ides,
Nos rves, nos vertus, d'escarpements bordes,
        Et nos espoirs construits si tt;
Nous tchons d'appliquer  ces cimes tranges
L'pre chelle de feu par o montent les anges;
        Job est en bas, Christ est en haut.

Nous aimons. A quoi bon? Nous souffrons. Pour quoi faire?
Je prfre mourir et m'en aller. Prfre.
        Allez, choisissez vos chemins.
L'tre effrayant se tait au fond du ciel nocturne,
Et regarde tomber de la bouche de l'urne
        Le flot livide des humains.

Nous pensons. Aprs? Rampe, esprit! garde tes chanes.
Quand vous vous promenez le soir parmi les chnes
        Et les rochers aux vagues yeux,
Ne sentez-vous pas l'ombre o vos regards se plongent
Reculer? Savez-vous seulement  quoi songent
        Tous ces muets mystrieux?

Nous jugeons. Nous dressons l'chafaud. L'homme tue
Et meurt. Le genre humain, foule d'erreur vtue,
        Condamne, extermine, dtruit,
Puis s'en va. Le poteau du gibet,  dmence!
O deuil! est le bton de cet aveugle immense
        Marchant dans cette immense nuit.

Crime! enfer! quel znith effrayant que le ntre,
O les douze Csars toujours l'un aprs l'autre
        Reviennent, noirs soleils errants!
L'homme, au-dessus de lui, du fond des maux sans borne,
Voit ternellement tourner dans son ciel morne
        Ce zodiaque de tyrans.

IV

Depuis quatre mille ans que, courb sous la haine,
Perant sa tombe avec les dbris de sa chane,
        Fouillant le bas, creusant le haut,
Il cherche  s'vader  travers la nature,
L'esprit forat n'a pas encor fait d'ouverture
        A la vote du ciel cachot.

Oui, le penseur en vain, dans ses essors funbres,
Heurte son me d'ombre au plafond de tnbres;
        Il tombe, il meurt; son temps est court;
Et nous n'entendons rien, dans la nuit qu'il nous lgue
Que ce que dit tout bas la cration bgue
        A l'oreille du tombeau sourd.

Nous sommes les passants, les foules et les races.
Nous sentons, frissonnants, des souffles sur nos faces.
        Nous sommes le gouffre agit;
Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile;
Nous sommes les flocons de la neige ternelle
        Dans l'ternelle obscurit.

Pour qui luis-tu, Vnus? O roules-tu, Saturne?
Ils vont: rien ne rpond dans l'ther taciturne.
        L'homme grelotte, seul et nu.
L'tendue aux flots noirs dborde, d'horreur pleine;
L'nigme a peur du mot; l'infini semble  peine
        Pouvoir contenir l'inconnu.

Toujours la nuit! jamais l'azur! jamais l'aurore!
Nous marchons. Nous n'avons point fait un pas encore!
        Nous rvons ce qu'Adam rva;
La cration flotte et fuit, des vents battue;
Nous distinguons dans l'ombre une immense statue
        Et nous lui disons: Jhovah!

Marine-Terrace, nuit du 30 mars 1854.




XVII

DOLOR


Cration! figure en deuil! Isis austre!
Peut-tre l'homme est-il son trouble et son mystre?
      Peut-tre qu'elle nous craint tous,
Et qu' l'heure o, ploys sous notre loi mortelle,
Hagards et stupfaits, nous tremblons devant elle,
      Elle frissonne devant nous!

Ne riez point. Souffrez gravement. Soyons dignes,
Corbeaux, hiboux, vautours, de redevenir cygnes!
      Courbons-nous sous l'obscure loi.
Ne jetons pas le doute aux flots comme une sonde.
Marchons sans savoir o, parlons sans qu'on rponde,
      Et pleurons sans savoir pourquoi.

Homme, n'exige pas qu'on rompe le silence;
Dis-toi: Je suis puni. Baisse la tte et pense.
      C'est assez de ce que tu vois.
Une parole peut sortir du puits farouche;
Ne la demande pas. Si l'abme est la bouche,
       Dieu, qu'est-ce donc que la voix?

Ne nous irritons pas. Il n'est pas bon de faire,
Vers la clart qui luit au centre de la sphre,
      A travers les cieux transparents,
Voler l'affront, les cris, le rire et la satire,
Et que le chandelier  sept branches attire
      Tous ces noirs phalnes errants.

Nais, grandis, rve, souffre, aime, vis, vieillis, tombe.
L'explication sainte et calme est dans la tombe.
      O vivants, ne blasphmons point.
Qu'importe  l'Incr, qui, soulevant ses voiles,
Nous offre le grand ciel, les mondes, les toiles,
      Qu'une ombre lui montre le poing?

Nous figurons-nous donc qu' l'heure o tout le prie,
Pendant qu'il cre et vit, pendant qu'il approprie
      A chaque astre une humanit,
Nous pouvons de nos cris troubler sa plnitude,
Cracher notre nant jusqu'en sa solitude,
      Et lui gter l'ternit?

tre! quand dans l'ther tu dessinas les formes,
Partout o tu traas les orbites normes
      Des univers qui n'taient pas,
Des soleils ont jailli, fleurs de flamme, et sans nombre,
Des trous qu'au firmament, en s'y posant dans l'ombre,
      Fit la pointe de ton compas!

Qui sommes-nous? La nuit, la mort, l'oubli, personne.
Il est. Cette splendeur suffit pour qu'on frissonne.
      C'est lui l'amour, c'est lui le feu.
Quand les fleurs en avril clatent ple-mle,
C'est lui. C'est lui qui gonfle, ainsi qu'une mamelle,
      La rondeur de l'ocan bleu.

Le penseur cherche l'homme et trouve de la cendre.
Il trouve l'orgueil froid, le mal, l'amour  vendre,
      L'erreur, le sac d'or effront,
La haine et son couteau, l'envie et son suaire,
En mettant au hasard la main dans l'ossuaire
      Que nous nommons humanit.

Parce que nous souffrons, noirs et sans rien connatre,
Stupide, l'homme dit:--Je ne veux pas de l'tre!
      Je souffre; donc, l'tre n'est pas!--
Tu n'admires que toi, vil passant, dans ce monde!
Tu prends pour de l'argent,  ver, ta bave immonde
      Marquant la place o tu rampas!

Notre nuit veut rayer ce jour qui nous claire;
Nous crispons sur ce nom nos doigts pleins de colre;
      Rage d'enfant qui cote cher!
Et nous nous figurons, race imbcile et dure,
Que nous avons un peu de Dieu dans notre ordure
      Entre notre ongle et notre chair!

Nier l'tre!  quoi bon? L'ironie pre et noire
Peut-elle se pencher sur le gouffre et le boire,
      Comme elle boit son propre fiel?
Quand notre orgueil le tait, notre douleur le nomme.
Le sarcasme peut-il, en crevant l'oeil  l'homme,
      Crever les toiles au ciel?

Ah! quand nous le frappons, c'est pour nous qu'est la plaie.
Pensons, croyons. Voit-on l'ocan qui bgaie,
      Mordre avec rage son billon?
Adorons-le dans l'astre, et la fleur, et la femme.
O vivants, la pense est la pourpre de l'me;
      Le blasphme en est le haillon.

Ne raillons pas. Nos coeurs sont les pavs du temple.
Il nous regarde, lui que l'infini contemple.
      Insens qui nie et qui mord!
Dans un rire imprudent, ne faisons pas, fils d've,
Apparatre nos dents devant son oeil qui rve,
      Comme elles seront dans la mort.

La femme nue, ayant les hanches dcouvertes,
Chair qui tente l'esprit, rit sous les feuilles vertes;
      N'allons pas rire  son ct.
Ne chantons pas:--Jouir est tout. Le ciel est vide.--
La nuit a peur, vous dis-je! elle devient livide
      En contemplant l'immensit.

O douleur! clef des deux, l'ironie est fume.
L'expiation rouvre une porte ferme;
      Les souffrances sont des faveurs.
Regardons, au-dessus des multitudes folles,
Monter vers les gibets et vers les auroles
      Les grands sacrifis rveurs.

Monter, c'est s'immoler. Toute cime est svre.
L'Olympe lentement se transforme en Calvaire;
      Partout le martyre est crit;
Une immense croix gt dans notre nuit profonde;
Et nous voyons saigner aux quatre coins du monde
      Les quatre clous de Jsus-Christ.

Ah! vivants, vous doutez! ah! vous riez, squelettes!
Lorsque l'aube apparat, ceinte de bandelettes
      D'or, d'meraude et de carmin,
Vous huez, vous prenez, larves que le jour dore,
Pour la jeter au front cleste de l'aurore,
      De la cendre dans votre main.

Vous criez:--Tout est mal. L'aigle vaut le reptile;
Tout ce que nous voyons n'est qu'une ombre inutile.
      La vie au nant nous vomit.
Rien avant, rien aprs. Le sage doute et raille.--
Et, pendant ce temps-l, le brin d'herbe tressaille,
      L'aube pleure, et le vent gmit.

Chaque fois qu'ici-bas l'homme, en proie aux dsastres,
Rit, blasphme, et secoue, en regardant les astres,
      Le sarcasme, ce vil lambeau,
Les morts se dressent froids au fond du caveau sombre,
Et de leur doigt de spectre crivent--DIEU--dans l'ombre,
      Sous la pierre de leur tombeau.

Marine-Terrace, 31 mars 1854.




XVIII


Hlas! tout est spulcre. On en sort, on y tombe:
La nuit est la muraille immense de la tombe.
      Les astres, dont luit la clart,
Orion, Sirius, Mars, Jupiter, Mercure,
Sont les cailloux qu'on voit dans ta tranche obscure,
      O sombre fosse ternit!

Une nuit, un esprit me parla dans un rve,
Et me dit:--Je suis aigle en un ciel o se lve
      Un soleil qui t'est inconnu.
J'ai voulu soulever un coin du vaste voile;
J'ai voulu voir de prs ton ciel et ton toile;
      Et c'est pourquoi je suis venu;

Et, quand j'ai travers les cieux grands et terribles,
Quand j'ai vu le monceau des tnbres horribles
      Et l'abme norme o l'oeil fuit,
Je me suis demand si cette ombre o l'on souffre
Pourrait jamais combler ce puits, et si ce gouffre
      Pourrait contenir cette nuit!

Et, moi, l'aigle lointain, pouvant, j'arrive.
Et je crie, et je viens m'abattre sur ta rive,
      Prs de toi, songeur sans flambeau.
Connais-tu ces frissons, cette horreur, ce vertige,
Toi, l'autre aigle de l'autre azur?--Je suis, lui dis-je,
      L'autre ver de l'autre tombeau.

Au dolmen de la Corbire, juin 1855.




XIX

VOYAGE DE NUIT


On conteste, on dispute, on proclame, on ignore.
Chaque religion est une tour sonore;
Ce qu'un prtre difie, un prtre le dtruit;
Chaque temple, tirant sa corde dans la nuit,
Fait, dans l'obscurit sinistre et solennelle,
Rendre un son diffrent  la cloche ternelle.
Nul ne connat le fond, nul ne voit le sommet.
Tout l'quipage humain semble en dmence; on met
Un aveugle en vigie, un manchot  la barre;
A peine a-t-on pass du sauvage au barbare,
A peine a-t-on franchi le plus noir de l'horreur,
A peine a-t-on, parmi le vertige et l'erreur,
Dans ce brouillard o l'homme attend, songe et soupire,
Sans sortir du mauvais, fait un pas hors du pire,
Que le vieux temps revient et nous mord les talons,
Et nous crie: Arrtez! Socrate dit: Allons!
Jsus-Christ dit: Plus loin! et le sage et l'aptre
S'en vont se demander dans le ciel l'un  l'autre
Quel got a la cigu et quel got a le fiel.
Par moments, voyant l'homme ingrat, fourbe et cruel,
Satan lui prend la main sous le linceul de l'ombre.
Nous appelons science un ttonnement sombre.
L'abme, autour de nous, lugubre tremblement,
S'ouvre et se ferme; et l'oeil s'effraie galement
De ce qui s'engloutit et de ce qui surnage.
Sans cesse le progrs, roue au double engrenage,
Fait marcher quelque chose en crasant quelqu'un.
Le mal peut tre joie, et le poison parfum.
Le crime avec la loi, morne et mlancolique,
Lutte; le poignard parle, et l'chafaud rplique.
Nous entendons, sans voir la source ni la fin,
Derrire notre nuit, derrire notre faim,
Rire l'ombre Ignorance et la larve Misre.
Le lys a-t-il raison? et l'astre est-il sincre?
Je dis oui, tu dis non. Tnbres et rayons
Affirment  la fois. Doute, Adam! nous voyons
De la nuit dans l'enfant, de la nuit dans la femme;
Et sur notre avenir nous querellons notre me;
Et, brl, puis glac, chaos, semoun, frimas,
L'homme de l'infini traverse les climats.
Tout est brume; le vent souffle avec des hues,
Et de nos passions arrache des nues;
Rousseau dit: L'homme monte; et de Maistre: Il descend!
Mais,  Dieu! le navire norme et frmissant,
Le monstrueux vaisseau sans agrs et sans voiles,
Qui flotte, globe noir, dans la mer des toiles,
Et qui porte nos maux, fourmillement humain,
Va, marche, vogue et roule, et connat son chemin;
Le ciel sombre, o parfois la blancheur semble clore,
A l'effrayant roulis mle un frisson d'aurore,
De moment en moment le sort est moins obscur,
Et l'on sent bien qu'on est emport vers l'azur.

Marine-Terrace, octobre 1855.




XX

RELLIGIO


L'ombre venait; le soir tombait, calme et terrible.
Hermann me dit:--Quelle est ta foi, quelle est ta bible?
      Parle. Es-tu ton propre gant?
Si tes vers ne sont pas de vains flocons d'cume,
Si ta strophe n'est pas un tison noir qui fume
      Sur le tas de cendre Nant,

Si tu n'es pas une me en l'abme engloutie,
Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie?
      Quelle est donc la source o tu bois?
Je me taisais; il dit:--Songeur qui civilises,
Pourquoi ne vas-tu pas prier dans les glises?--
      Nous marchions tous deux dans les bois.

Et je lui dis:--Je prie.--Hermann dit:--Dans quel temple?
Quel est le clbrant que ton me contemple,
      Et l'autel qu'elle rflchit?
Devant quel confesseur la fais-tu comparatre?
--L'glise, c'est l'azur, lui dis-je; et quant au prtre...--
      En ce moment le ciel blanchit.

La lune  l'horizon montait, hostie norme;
Tout avait le frisson, le pin, le cdre et l'orme,
      Le loup, et l'aigle, et l'alcyon;
Lui montrant l'astre d'or sur la terre obscurcie,
Je lui dis:--Courbe-toi. Dieu lui-mme officie,
      Et voici l'lvation.

Marine-Terrace, octobre 1855.




XXI

SPES


De partout, de l'abme o n'est pas Jhovah,
Jusqu'au znith, plafond o l'esprance va
Se casser l'aile et d'o redescend la prire,
En bas, en haut, au fond, en avant, en arrire,
L'norme obscurit qu'agitent tous les vents,
Enveloppe, linceul, les morts et les vivants,
Et sur le monstrueux, sur l'impur, sur l'horrible,
Laisse tomber les pans de son rideau terrible;
Si l'on parle  la brume effrayante qui fuit,
L'immensit dit: Mort! L'ternit dit: Nuit!

L'me, sans lire un mot, feuillette un noir registre;
L'univers tout entier est un gant sinistre;
L'aveugle est d'autant plus affreux qu'il est plus grand;
Tout semble le chevet d'un immense mourant;
Tout est l'ombre; pareille au reflet d'une lampe,
Au fond, une lueur imperceptible rampe;
C'est  peine un coin blanc, pas mme une rougeur.
Un seul homme debout, qu'ils nomment le songeur,
Regarde la clart du haut de la colline;
Et tout, hormis le coq  la voix sibylline,
Raille et nie; et, passant confus, marcheurs nombreux,
Toute la foule clate en rires tnbreux
Quand ce vivant, qui n'a d'autre signe lui-mme
Parmi tous ces fronts noirs que d'tre le front blme,
Dit en montrant ce point vague et lointain qui luit:
Cette blancheur est plus que toute cette nuit!

Janvier 1856.




XXII

CE QUE C'EST QUE LA MORT


Ne dites pas: mourir; dites: natre. Croyez.
On voit ce que je vois et ce que vous voyez;
On est l'homme mauvais que je suis, que vous tes;
On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux ftes;
On tche d'oublier le bas, la fin, l'cueil,
La sombre galit du mal et du cercueil;
Quoique le plus petit vaille le plus prospre;
Car tous les hommes sont les fils du mme pre;
Ils sont la mme larme et sortent du mme oeil.
On vit, usant ses jours  se remplir d'orgueil;
On marche, on court, on rve, on souffre, on penche, on tombe,
On monte. Quelle est donc cette aube? C'est la tombe.
O suis-je? Dans la mort. Viens! Un vent inconnu
Vous jette au seuil des cieux. On tremble; on se voit nu,
Impur, hideux, nou des mille noeuds funbres
De ses torts, de ses maux honteux, de ses tnbres;
Et soudain on entend quelqu'un dans l'infini
Qui chante, et par quelqu'un on sent qu'on est bni,
Sans voir la main d'o tombe  notre me mchante
L'amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante.
On arrive homme, deuil, glaon, neige; on se sent
Fondre et vivre; et, d'extase et d'azur s'emplissant,
Tout notre tre frmit de la dfaite trange
Du monstre qui devient dans la lumire un ange.

Au dolmen de la tour Blanche, jour des Morts, novembre 1854.




XXIII

LES MAGES


I

Pourquoi donc faites-vous des prtres
Quand vous en avez parmi vous?
Les esprits conducteurs des tres
Portent un signe sombre et doux.
Nous naissons tous ce que nous sommes.
Nous naissons tous ce que nous sommes.
Dieu de ses mains sacre des hommes
Dans les tnbres des berceaux;
Son effrayant doigt invisible
crit sous leur crne la bible
Des arbres, des monts et des eaux.

Ces hommes, ce sont les potes;
Ceux dont l'aile monte et descend;
Toutes les bouches inquites
Qu'ouvre le verbe frmissant;
Les Virgiles, les Isaes;
Toutes les mes envahies
Par les grandes brumes du sort;
Tous ceux en qui Dieu se concentre;
Tous les yeux o la lumire entre,
Tous les fronts d'o le rayon sort.

Ce sont ceux qu'attend Dieu propice
Sur les Horebs et les Thabors;
Ceux que l'horrible prcipice
Retient blmissants  ses bords;
Ceux qui sentent la pierre vivre;
Ceux que Pan formidable enivre;
Ceux qui sont tout pensifs devant
Les nuages, ces solitudes
O passent en mille attitudes
Les groupes sonores du vent.

Ce sont les svres artistes
Que l'aube attire  ses blancheurs,
Les savants, les inventeurs tristes,
Les puiseurs d'ombre, les chercheurs,
Qui ramassent dans les tnbres
Les faits, les chiffres, les algbres,
Le nombre o tout est contenu,
Le doute o nos calculs succombent,
Et tous les morceaux noirs qui tombent
Du grand fronton de l'inconnu!

Ce sont les ttes fcondes
Vers qui monte et crot pas  pas
L'ocan confus des ides,
Flux que la foule ne voit pas,
Mer de tous les infinis pleine,
Que Dieu suit, que la nuit amne.
Qui remplit l'homme de clart,
Jette aux rochers l'cume amre,
Et lave les pieds nus d'Homre
Avec un flot d'ternit!

Le pote s'adosse  l'arche.
David chante et voit Dieu de prs;
Hsiode mdite et marche,
Grand prtre fauve des forts,
Mose, immense crature,
tend ses mains sur la nature;
Mans parle au gouffre puni,
cout des astres sans nombre...--
Gnie!  tiare de l'ombre!
Pontificat de l'infini!

L'un  Patmos, l'autre  Tyane;
D'autres criant: Demain! demain!
D'autres qui sonnent la diane
Dans les sommeils du genre humain;
L'un fatal, l'autre qui pardonne;
Eschyle en qui frmit Dodone,
Milton, songeur de Whitehall,
Toi, vieux Shakspeare, me ternelle;
 figures dont la prunelle
Est la vitre de l'idal!

Avec sa spirale sublime,
Archimde sur son sommet
Rouvrirait le puits de l'abme
Si jamais Dieu le refermait;
Euclide a les lois sous sa garde;
Kopernic perdu regarde,
Dans les grands cieux aux mers pareils,
Gouffre o voguent des nefs sans proues,
Tourner toutes ces sombres roues
Dont les moyeux sont des soleils.

Les Thals puis les Pythagores;
Et l'homme, parmi ses erreurs,
Comme dans l'herbe les fulgores,
Voit passer ces grands claireurs.
Aristophane rit des sages;
Lucrce, pour franchir les ges,
Cre un pome dont l'oeil luit,
Et donne  ce monstre sonore
Toutes les ailes de l'aurore,
Toutes les griffes de la nuit.

Rites profonds de la nature!
Quelques-uns de ces inspirs
Acceptent l'trange aventure
Des monts noirs et des bois sacrs;
Ils vont aux Thbades sombres,
Et, l, blmes dans les dcombres,
Ils courbent le tigre fuyant,
L'hyne rampant sur le ventre,
L'ocan, la montagne et l'antre,
Sous leur sacerdoce effrayant!

Tes cheveux sont gris sur l'abme,
Jrme,  vieillard du dsert!
lie, un ple esprit t'anime,
Un ange pouvant te sert.
Amos, aux lieux inaccessibles,
Des sombres clairons invisibles
Ton oreille entend les accords;
Ton me, sur qui Dieu surplombe,
Est dj toute dans la tombe,
Et tu vis absent de ton corps.

Tu gourmandes l'me chappe,
Saint Paul,  lutteur redout,
Immense aptre de l'pe,
Grand vaincu de l'ternit!
Tu luis, tu frappes, tu rprouves;
Et tu chasses du doigt ces louves,
Cythre, Isis, Astart;
Tu veux punir et non absoudre,
Gant, et tu vois dans la foudre
Plus de glaive que de clart.

Orphe est courb sur le monde;
L'blouissant est bloui;
La cration est profonde
Et monstrueuse autour de lui;
Les rochers, ces rudes hercules,
Combattent dans les crpuscules
L'ouragan, sinistre inconnu;
La mer en pleurs dans la mle
Tremble, et la vague chevele
Se cramponne  leur torse nu.

Baruch au juste dans la peine
Dit:--Frre! vos os sont meurtris;
Votre vertu dans nos murs trane
La chane affreuse du mpris;
Mais comptez sur la dlivrance,
Mettez en Dieu votre esprance,
Et de cette nuit du destin,
Demain, si vous avez su croire,
Vous vous lverez plein de gloire,
Comme l'toile du matin!--

L'me des Pindares se hausse
A la hauteur des Plions;
Daniel chante dans la fosse
Et fait sortir Dieu des lions.
Tacite sculpte l'infamie;
Perse, Archiloque et Jrmie
Ont le mme clair dans les yeux;
Car le crime  sa suite attire
Les pres chiens de la satire
Et le grand tonnerre des cieux.

Et voil les prtres du rire,
Scarron, nou dans les douleurs,
sope, que le fouet dchire,
Cervante aux fers, Molire en pleurs!
Le dsespoir et l'esprance!
Entre Dmocrite et Trence,
Rabelais, que nul ne comprit;
Il berce Adam pour qu'il s'endorme,
Et son clat de rire norme
Est un des gouffres de l'esprit!

Et Plaute,  qui parlent les chvres,
Arioste chantant Mdor,
Catulle, Horace, dont les lvres
Font venir les abeilles d'or;
Comme le double Dioscure,
Anacron prs d'picure,
Bion, tout pntr de jour,
Moschus, sur qui l'Etna flamboie,
Voil les prtres de la joie!
Voil les prtres de l'amour!

Gluck et Beethoven sont  l'aise
Sous l'ange o Jacob se dbat;
Mozart sourit, et Pergolse
Murmure ce grand mot: Stabat!
Le noir cerveau de Piranse
Est une bante fournaise
O se mlent l'arche et le ciel,
L'escalier, la tour, la colonne;
O crot, monte, s'enfle et bouillonne
L'incommensurable Babel!

L'envie  leur ombre ricane.
Ces demi-dieux signent leur nom,
Bramante sur la Vaticane,
Phidias sur le Parthnon;
Sur Jsus dans sa crche blanche,
L'altier Buonarotti se penche
Comme un mage et comme un aeul,
Et dans tes mains,  Michel-Ange,
L'enfant devient spectre, et le lange
Est plus sombre que le linceul!

Chacun d'eux crit un chapitre
Du rituel universel;
Les uns sculptent le saint pupitre,
Les autres dorent le missel;
Chacun fait son verset du psaume;
Lysippe, debout sur l'Ithome,
Fait sa strophe en marbre serein,
Rembrandt  l'ardente paupire,
En toile, Primatice en pierre,
Job en fumier, Dante en airain.

Et toutes ces strophes ensemble
Chantent l'tre et montent  Dieu;
L'une adore et luit, l'autre tremble;
Toutes sont les griffons de feu;
Toutes sont le cri des abmes,
L'appel d'en bas, la voix des cimes,
Le frisson de notre lambeau,
L'hymne instinctif ou volontaire,
L'explication du mystre
Et l'ouverture du tombeau!

A nous qui ne vivons qu'une heure,
Elles font voir les profondeurs,
Et la misre intrieure,
Ciel,  ct de vos grandeurs!
L'homme, esprit captif, les coute,
Pendant qu'en son cerveau le doute,
Bte aveugle aux lueurs d'en haut,
Pour y prendre l'me indigne,
Suspend sa toile d'araigne
Au crne, plafond du cachot.

Elles consolent, aiment, pleurent,
Et, mariant l'ide aux sens,
Ceux qui restent  ceux qui meurent,
Les grains de cendre aux grains d'encens,
Mlant le sable aux pyramides,
Rendent en mme temps humides,
Rappelant  l'un que tout fuit,
A l'autre sa splendeur premire,
L'oeil de l'astre dans la lumire,
Et l'oeil du monstre dans la nuit!

II

Oui, c'est un prtre que Socrate!
Oui, c'est un prtre que Caton!
Quand Juvnal fuit Rome ingrate,
Nul sceptre ne vaut son bton;
Ce sont des prtres, les Tyrtes,
Les Solons aux lois respectes,
Les Platons et les Raphals!
Fronts d'inspirs, d'esprits, d'arbitres!
Plus resplendissants que les mitres
Dans l'aurole des Nols!

Vous voyez, fils de la nature,
Apparatre  votre flambeau
Des faces de lumire pure,
Larves du vrai, spectres du beau;
Le mystre, en Grce, en Chalde,
Penseurs, grave  vos fronts l'ide
Et l'hiroglyphe  vos murs;
Et les Indes et les gyptes
Dans les tnbres de vos cryptes
S'enfoncent en porches obscurs!

Quand les cigognes du Caystre
S'envolent aux souffles des soirs;
Quand la lune apparat sinistre
Derrire les grands dmes noirs;
Quand la trombe aux vagues s'appuie;
Quand l'orage, l'horreur, la pluie,
Que tordent les bises d'hiver,
Rpandent avec des hues
Toutes les larmes des nues
Sur tous les sanglots de la mer;

Quand dans les tombeaux les vents jouent
Avec les os des rois dfunts;
Quand les hautes herbes secouent
Leur chevelure de parfums;
Quand sur nos deuils et sur nos ftes
Toutes les cloches des temptes
Sonnent au suprme beffroi;
Quand l'aube tale ses opales,
C'est pour ces contemplateurs ples
Penchs dans l'ternel effroi!

Ils savent ce que le soir calme
Pense des morts qui vont partir;
Et ce que prfre la palme,
Du conqurant ou du martyr;
Ils entendent ce que murmure
La voile, la gerbe, l'armure,
Ce que dit, dans le mois joyeux
Des longs jours et des fleurs closes,
La petite bouche des roses
A l'oreille immense des cieux.

Les vents, les flots, les cris sauvages,
L'azur, l'horreur du bois jauni,
Sont les formidables breuvages
De ces altrs d'infini;
Ils ajoutent, rveurs austres,
A leur me tous les mystres,
Toute la matire  leurs sens;
Ils s'enivrent de l'tendue;
L'ombre est une coupe tendue
O boivent ces sombres passants.

Comme ils regardent, ces messies!
Oh! comme ils songent effars!
Dans les tnbres paissies
Quels spectateurs dmesurs!
Oh! que de ttes stupfaites!
Potes, aptres, prophtes,
Mditant, parlant, crivant,
Sous des suaires, sous des voiles,
Les plis des robes pleins d'toiles,
Les barbes au gouffre du vent!

III

Savent-ils ce qu'ils font eux-mme,
Ces acteurs du drame profond?
Savent-ils leur propre problme?
Ils sont. Savent-ils ce qu'ils sont?
Ils sortent du grand vestiaire
O, pour s'habiller de matire,
Parfois l'ange mme est venu.
Graves, tristes, joyeux, fantasques,
Ne sont-ils pas les sombres masques
De quelque prodige inconnu?

La joie ou la douleur les farde;
Ils projettent confusment,
Plus loin que la terre blafarde,
Leurs ombres sur le firmament;
Leurs gestes tonnent l'abme;
Pendant qu'aux hommes, tourbe infime,
Ils parlent le langage humain,
Dans des profondeurs qu'on ignore,
Ils font surgir l'ombre ou l'aurore,
Chaque fois qu'ils lvent la main.

Ils ont leur rle; ils ont leur forme;
Ils vont, vtus d'humanit,
Jouant la comdie norme
De l'homme et de l'ternit;
Ils tiennent la torche ou la coupe;
Nous tremblerions si dans leur groupe,
Nous, troupeau, nous pntrions!
Les astres d'or et la nuit sombre
Se font des questions dans l'ombre
Sur ces splendides histrions.

IV

Ah! ce qu'ils font est l'oeuvre auguste.
Ces histrions sont les hros!
Ils sont le vrai, le saint, le juste,
Apparaissant  nos barreaux.
Nous sentons, dans la nuit mortelle,
La cage en mme temps que l'aile;
Ils nous font esprer un peu;
Ils sont lumire et nourriture;
Ils donnent aux coeurs la pture,
Ils miettent aux mes Dieu!

Devant notre race asservie
Le ciel se tait, et rien n'en sort.
Est-ce le rideau de la vie?
Est-ce le voile de la mort?
Tnbres! l'me en vain s'lance,
L'Inconnu garde le silence,
Et l'homme, qui se sent banni,
Ne sait s'il redoute ou s'il aime
Cette lividit suprme
De l'nigme et de l'infini.

Eux, ils parlent  ce mystre!
Ils interrogent l'ternel,
Ils appellent le solitaire,
Ils montent, ils frappent au ciel,
Disent: Es-tu l? dans la tombe,
Volent, pareils  la colombe
Offrant le rameau qu'elle tient,
Et leur voix est grave, humble ou tendre,
Et par moments on croit entendre
Le pas sourd de quelqu'un qui vient.

V

Nous vivons, debout  l'entre
De la mort, gouffre illimit,
Nus, tremblants, la chair pntre
Du frisson de l'normit;
Nos morts sont dans cette mare;
Nous entendons, foule gare
Dont le vent souffle le flambeau,
Sans voir de voiles ni de rames,
Le bruit que font ces vagues d'mes
Sous la falaise du tombeau.

Nous regardons la noire cume,
L'aspect hideux, le fond bruni;
Nous regardons la nuit, la brume,
L'onde du spulcre infini;
Comme un oiseau de mer effleure
La haute rive o gronde et pleure
L'ocan plein de Jhovah,
De temps en temps, blanc et sublime
Par-dessus le mur de l'abme
Un ange parat et s'en va.

Quelquefois une plume tombe
De l'aile o l'ange se berait;
Retourne-t-elle dans la tombe?
Que devient-elle? On ne le sait.
Se mle-t-elle  notre fange?
Et qu'a donc cri cet archange?
A-t-il dit non? a-t-il dit oui?
Et la foule cherche, accourue,
En bas la plume disparue,
En haut l'archange vanoui!

Puis, aprs qu'ont fui comme un rve
Bien des coeurs morts, bien des yeux clos,
Aprs qu'on a vu sur la grve
Passer des flots, des flots, des flots,
Dans quelque grotte fatidique,
Sous un doigt de feu qui l'indique,
On trouve un homme surhumain
Traant des lettres enflammes
Sur un livre plein de fumes,
La plume de l'ange  la main!

Il songe, il calcule, il soupire,
Son poing puissant sous son menton;
Et l'homme dit: Je suis Shakspeare.
Et l'homme dit: Je suis Newton.
L'homme dit: Je suis Ptolme;
Et dans sa grande main ferme
Il tient le globe de la nuit.
L'homme dit: Je suis Zoroastre;
Et son sourcil abrite un astre,
Et sous son crne un ciel bleuit!

VI

Oui, grce aux penseurs,  ces sages,
A ces fous qui disent: Je vois!
Les tnbres sont des visages,
Le silence s'emplit de voix!
L'homme, comme me, en Dieu palpite,
Et, comme tre, se prcipite
Dans le progrs audacieux;
Le muet renonce  se taire;
Tout luit; la noirceur de la terre
S'claire  la blancheur des cieux.

Ils tirent de la crature
Dieu par l'esprit et le scalpel;
Le grand cach de la nature
Vient hors de l'antre  leur appel;
A leur voix, l'ombre symbolique
Parle, le mystre s'explique,
La nuit est pleine d'yeux de lynx;
Sortant, de force, le problme
Ouvre les tnbres lui-mme,
Et l'nigme ventre le sphinx.

Oui, grce  ces hommes suprmes,
Grce  ces potes vainqueurs,
Construisant des autels pomes
Et prenant pour pierres les coeurs,
Comme un fleuve d'me commune,
Du blanc pilne  l'pre rune,
Du brahme au flamine romain,
De l'hirophante au druide,
Une sorte de Dieu fluide
Coule aux veines du genre humain.

VII

Le noir cromlech, pars dans l'herbe,
Est sur le mont silencieux;
L'archipel est sur l'eau superbe;
Les pliades sont dans les cieux;
O mont!  mer! vote sereine!
L'herbe, la mouette, l'me humaine,
Que l'hiver dsole ou poursuit,
Interrogent, sombres proscrites,
Ces trois phrases dans l'ombre crites
Sur les trois pages de la nuit.

--O vieux cromlech de la Bretagne,
Qu'on vite comme un rcif,
Qu'cris-tu donc sur la montagne?
--Nuit! rpond le cromlech pensif.
--Archipel o la vague fume,
Quel mot jettes-tu dans la brume?
--Mort! dit la roche  l'alcyon.
--Pliades qui percez nos voiles,
Qu'est-ce que disent vos toiles?
--Dieu! dit la constellation.

C'est,  noirs tmoins de l'espace,
Dans trois langues le mme mot!
Tout ce qui s'obscurcit, vit, passe,
S'effeuille et meurt, tombe l-haut.
Nous faisons tous la mme course.
tre abme, c'est tre source.
Le crpe de la nuit en deuil,
La pierre de la tombe obscure,
Le rayon de l'toile pure
Sont les paupires du mme oeil!

L'unit reste, l'aspect change;
Pour becqueter le fruit vermeil,
Les oiseaux volent  l'orange
Et les comtes au soleil;
Tout est l'atome et tout est l'astre;
La paille porte, humble pilastre,
L'pi d'o naissent les cits;
La fauvette  la tte blonde
Dans la goutte d'eau boit un monde...--
Immensits! immensits!

Seul, la nuit, sur sa plate-forme,
Herschell poursuit l'tre central
A travers la lentille norme,
Cristallin de l'oeil sidral;
Il voit en haut Dieu dans les mondes
Tandis que, des hydres profondes
Scrutant les monstrueux combats,
Le microscope formidable,
Plein de l'horreur de l'insondable,
Regarde l'infini d'en bas!

VIII

Dieu, triple feu, triple harmonie,
Amour, puissance, volont,
Prunelle norme d'insomnie,
De flamboiement et de bont,
Vu dans toute l'paisseur noire,
Montrant ses trois faces de gloire
A l'me,  l'tre, au firmament,
Effarant les yeux et les bouches,
Emplit les profondeurs farouches
D'un immense blouissement.

Tous ces mages, l'un qui rclame,
L'autre qui voulut ou couva,
Ont un rayon qui de leur me
Va jusqu' l'oeil de Jhovah;
Sur leur trne leur esprit songe;
Une lueur qui d'en haut plonge,
Qui descend du ciel sur les monts
Et de Dieu sur l'homme qui souffre,
Rattache au triangle du gouffre
L'escarboucle des Salomons.

IX

Ils parlent  la solitude,
Et la solitude comprend;
Ils parlent  la multitude,
Et font cumer ce torrent;
Ils font vibrer les difices;
Ils inspirent les sacrifices
Et les inbranlables fois;
Sombres, ils ont en eux, pour muse,
La palpitation confuse
De tous les tres  la fois.

Comment nat un peuple? Mystre!
A de certains moments, tout bruit
A disparu; toute la terre
Semble une plaine de la nuit;
Toute lueur s'est clipse;
Pas de verbe, pas de pense,
Rien dans l'ombre et rien dans le ciel,
Pas un oeil n'ouvre ses paupires...--
Le dsert blme est plein de pierres,
zchiel! zchiel!

Mais un vent sort des cieux sans bornes,
Grondant comme les grandes eaux,
Et souffle sur ces pierres mornes,
Et de ces pierres fait des os;
Ces os frmissent, tas sonore;
Et le vent souffle, et souffle encore
Sur ce triste amas agit,
Et de ces os il fait des hommes,
Et nous nous levons et nous sommes,
Et ce vent, c'est la libert!

Ainsi s'accomplit la gense
Du grand rien d'o nat le grand tout.
Dieu pensif dit: Je suis bien aise
Que ce qui gisait soit debout.
Le nant dit: J'tais souffrance;
La douleur dit: Je suis la France!
O formidable vision!
Ainsi tombe le noir suaire;
Le dsert devient ossuaire,
Et l'ossuaire nation.

X

Tout est la mort, l'horreur, la guerre;
L'homme par l'ombre est clips;
L'Ouragan par toute la terre
Court comme un enfant insens.
Il brise  l'hiver les feuillages,
L'clair aux cimes, l'onde aux plages,
A la tempte le rayon;
Car c'est l'ouragan qui gouverne
Toute cette trange caverne
Que nous nommons Cration.

L'ouragan, qui broie et torture,
S'alimente, monstre croissant,
De tout ce que l'pre nature
A d'horrible et de menaant;
La lave en feu le dsaltre;
Il va de Quito, blanc cratre
Qu'entoure un ternel glaon,
Jusqu' l'Hkla, mont, gouffre et gele,
Bout de la mamelle du ple
Que tette ce noir nourrisson!

L'ouragan est la force aveugle,
L'agitateur du grand linceul;
Il rugit, hurle, siffle, beugle,
tant toute l'hydre  lui seul;
Il fltrit ce qui veut clore;
Il dit au printemps,  l'aurore,
A la paix,  l'amour: Va-t'en!
Il est rage et foudre; il se nomme
Barbarie et crime pour l'homme,
Nuit pour les cieux, pour Dieu Satan.

C'est le souffle de la matire,
De toute la nature craint;
L'Esprit, ouragan de lumire,
Le poursuit, le saisit, l'treint;
L'Esprit terrasse, abat, dissipe
Le principe par le principe;
Il combat, en criant: Allons!
Les chaos par les harmonies,
Les lments par les gnies,
Par les aigles les aquilons!

Ils sont l, hauts de cent coudes,
Christ en tte, Homre au milieu,
Tous les combattants des ides,
Tous les gladiateurs de Dieu;
Chaque fois qu'agitant le glaive,
Une forme du mal se lve
Comme un forat dans son prau,
Dieu, dans leur phalange complte,
Dsigne quelque grand athlte
De la stature du flau.

Surgis, Volta! dompte en ton aire
Les Fluides, noir phlgton!
Viens, Franklin! voici le Tonnerre.
Le Flot gronde; parais, Fulton!
Rousseau! prends corps  corps la Haine.
L'Esclavage agite sa chane;
O Voltaire! aide au paria!
La Grve rit, Tyburn flamboie,
L'affreux chien Montfaucon aboie,
On meurt...--Debout, Beccaria!

Il n'est rien que l'homme ne tente.
La foudre craint cet oiseleur.
Dans la blessure palpitante
Il dit: Silence!  la douleur.
Sa vergue peut-tre est une aile;
Partout o parvient sa prunelle,
L'me emporte ses pieds de plomb;
L'toile, dans sa solitude,
Regarde avec inquitude
Blanchir la voile de Colomb.

Prs de la science l'art flotte,
Les yeux sur le double horizon;
La posie est un pilote;
Orphe accompagne Jason.
Un jour, une barque perdue
Vit  la fois dans l'tendue
Un oiseau dans l'air spacieux,
Un rameau dans l'eau solitaire;
Alors, Gama cria: La terre!
Et Camons cria: Les cieux!

Ainsi s'entassent les conqutes.
Les songeurs sont les inventeurs.
Parlez, dites ce que vous tes,
Forces, ondes, aimants, moteurs!
Tout est stupfait dans l'abme,
L'ombre, de nous voir sur la cime,
Les monstres, qu'on les ait bravs
Dans les cavernes tonnes,
Les perles, d'tre devines,
Et les mondes d'tre trouvs!

Dans l'ombre immense du Caucase,
Depuis des sicles, en rvant,
Conduit par les hommes d'extase,
Le genre humain marche en avant;
Il marche sur la terre; il passe,
Il va, dans la nuit, dans l'espace,
Dans l'infini, dans le born,
Dans l'azur, dans l'onde irrite,
A la lueur de Promthe,
Le librateur enchan!

XI

Oh! vous tes les seuls pontifes,
Penseurs, lutteurs des grands espoirs,
Dompteurs des fauves hippogriffes,
Cavaliers des pgases noirs!
Ames devant Dieu toutes nues,
Voyant des choses inconnues,
Vous savez la religion!
Quand votre esprit veut fuir dans l'ombre,
La nue aux croupes sans nombre
Lui dit: Me voici, Lgion!

Et, quand vous sortez du problme,
Clbrateurs, rvlateurs!
Quand, rentrant dans la foule blme,
Vous redescendez des hauteurs,
Hommes que le jour divin gagne,
Ayant ml sur la montagne
O montent vos chants et nos voeux,
Votre front au front de l'aurore,
O gants! vous avez encore
De ses rayons dans les cheveux!

Allez tous  la dcouverte!
Entrez au nuage grondant!
Et rapportez  l'herbe verte,
Et rapportez au sable ardent,
Rapportez, quel que soit l'abme,
A l'Enfer, que Satan opprime,
Au Tartare, o saigne Ixion,
Aux coeurs bons,  l'me mchante
 tout ce qui rit, mord ou chante,
La grande bndiction!

Oh! tous  la fois, aigles, mes,
Esprits, oiseaux, essors, raisons,
Pour prendre en vos serres les flammes,
Pour connatre les horizons,
A travers l'ombre et les temptes,
Ayant au-dessus de vos ttes
Mondes et soleils, au-dessous
Inde, gypte, Grce et Jude,
De la montagne et de l'ide,
Envolez-vous! envolez-vous!

N'est-ce pas que c'est ineffable
De se sentir immensit,
D'clairer ce qu'on croyait fable
A ce qu'on trouve vrit,
De voir le fond du grand cratre,
De sentir en soi du mystre
Entrer tout le frisson obscur,
D'aller aux astres, tincelle,
Et de se dire: Je suis l'aile!
Et de se dire: J'ai l'azur!

Allez, prtres! allez, gnies!
Cherchez la note humaine, allez,
Dans les suprmes symphonies
Des grands abmes toils!
En attendant l'heure dore,
L'extase de la mort sacre,
Loin de nous, troupeaux soucieux,
Loin des lois que nous tablmes,
Allez goter, vivants sublimes,
L'vanouissement des cieux!

Janvier 1856.




XXIV

EN FRAPPANT A UNE PORTE


J'ai perdu mon pre et ma mre,
Mon premier n, bien jeune, hlas!
Et pour moi la nature entire
      Sonne le glas.

Je dormais entre mes deux frres;
Enfants, nous tions trois oiseaux;
Hlas! le sort change en deux bires
      Leurs deux berceaux.

Je t'ai perdue,  fille chre,
Toi qui remplis,  mon orgueil,
Tout mon destin de la lumire
      De ton cercueil!

J'ai su monter, j'ai su descendre.
J'ai vu l'aube et l'ombre en mes cieux.
J'ai connu la pourpre, et la cendre
      Qui me va mieux.

J'ai connu les ardeurs profondes,
J'ai connu les sombres amours;
J'ai vu fuir les ailes; les ondes,
      Les vents, les jours.

J'ai sur ma tte des orfraies;
J'ai sur tous mes travaux l'affront,
Aux pieds la poudre, au coeur des plaies,
      L'pine au front.

J'ai des pleurs  mon oeil qui pense,
Des trous  ma robe en lambeau;
Je n'ai rien  la conscience;
      Ouvre, tombeau.

Marine-Terrace, 4 septembre 1855.




XXV

NOMEN, NUMEN, LUMEN


Quand il eut termin, quand les soleils pars,
blouis, du chaos montant de toutes parts,
Se furent tous rangs  leur place profonde,
Il sentit le besoin de se nommer au monde;
Et l'tre formidable et serein se leva;
Il se dressa sur l'ombre et cria: JHOVAH!
Et dans l'immensit ces sept lettres tombrent;
Et ce sont, dans les cieux que nos yeux rverbrent,
Au-dessus de nos fronts tremblants sous leur rayon,
Les sept astres gants du noir septentrion.

Minuit, au dolmen du Faldouet, mars 1855.




XXVI

CE QUE DIT LA BOUCHE D'OMBRE


L'homme en songeant descend au gouffre universel.
J'errais prs du dolmen qui domine Rozel,
A l'endroit o le cap se prolonge en presqu'le.
Le spectre m'attendait; l'tre sombre et tranquille
Me prit par les cheveux dans sa main qui grandit,
M'emporta sur le haut du rocher, et me dit:

                            

Sache que tout connat sa loi, son but, sa route;
Que, de l'astre au ciron, l'immensit s'coute;
Que tout a conscience en la cration;
Et l'oreille pourrait avoir sa vision,
Car les choses et l'tre ont un grand dialogue.
Tout parle; l'air qui passe et l'alcyon qui vogue,
Le brin d'herbe, la fleur, le germe, l'lment.
T'imaginais-tu donc l'univers autrement?
Crois-tu que Dieu, par qui la forme sort du nombre,
Aurait fait  jamais sonner la fort sombre,
L'orage, le torrent roulant de noirs limons,
Le rocher dans les flots, la bte dans les monts,
La mouche, le buisson, la ronce o crot la mre,
Et qu'il n'aurait rien mis dans l'ternel murmure?
Crois-tu que l'eau du fleuve et les arbres des bois,
S'ils n'avaient rien  dire, lveraient la voix?
Prends-tu le vent des mers pour un joueur de flte?
Crois-tu que l'ocan, qui se gonfle et qui lutte,
Serait content d'ouvrir sa gueule jour et nuit
Pour souffler dans le vide une vapeur de bruit,
Et qu'il voudrait rugir, sous l'ouragan qui vole,
Si son rugissement n'tait une parole?
Crois-tu que le tombeau, d'herbe et de nuit vtu,
Ne soit rien qu'un silence? et te figures-tu
Que la cration profonde, qui compose
Sa rumeur des frissons du lys et de la rose,
De la foudre, des flots, des souffles du ciel bleu,
Ne sait ce qu'elle dit quand elle parle  Dieu?
Crois-tu qu'elle ne soit qu'une langue paissie?
Crois-tu que la nature norme balbutie,
Et que Dieu se serait, dans son immensit,
Donn pour tout plaisir, pendant l'ternit,
D'entendre bgayer une sourde-muette?
Non, l'abme est un prtre et l'ombre est un pote;
Non, tout est une voix et tout est un parfum;
Tout dit dans l'infini quelque chose  quelqu'un;
Une pense emplit le tumulte superbe.
Dieu n'a pas fait un bruit sans y mler le Verbe.
Tout, comme toi, gmit ou chante comme moi;
Tout parle. Et maintenant, homme, sais-tu pourquoi
Tout parle? coute bien. C'est que vents, ondes, flamme
Arbres, roseaux, rochers, tout vit!
                                Tout est plein d'mes.

Mais comment! Oh! voil le mystre inou.
Puisque tu ne t'es pas en route vanoui,
Causons.

        Dieu n'a cr que l'tre impondrable.
Il le fit radieux, beau, candide, adorable,
Mais imparfait; sans quoi, sur la mme hauteur,
La crature tant gale au crateur,
Cette perfection, dans l'infini perdue,
Se serait avec Dieu mle et confondue,
Et la cration,  force de clart,
En lui serait rentre et n'aurait pas t.
La cration sainte o rve le prophte,
Pour tre,  profondeur! devait tre imparfaite.

Donc, Dieu fit l'univers, l'univers fit le mal.

L'tre cr, par du rayon baptismal,
En des temps dont nous seuls conservons la mmoire,
Planait dans la splendeur sur des ailes de gloire;
Tout tait chant, encens, flamme, blouissement;
L'tre errait, aile d'or, dans un rayon charmant,
Et de tous les parfums tour  tour tait l'hte;
Tout nageait, tout volait.

                            Or, la premire faute
Fut le premier poids.

                      Dieu sentit une douleur.
Le poids prit une forme, et, comme l'oiseleur
Fuit emportant l'oiseau qui frissonne et qui lutte,
Il tomba, tranant l'ange perdu dans sa chute.
Le mal tait fait. Puis tout alla s'aggravant;
Et l'ther devint l'air, et l'air devint le vent;
L'ange devint l'esprit, et l'esprit devint l'homme.
L'me tomba, des maux multipliant la somme,
Dans la brute, dans l'arbre, et mme, au-dessous d'eux,
Dans le caillou pensif, cet aveugle hideux.
tres vils qu' regret les anges numrent!
Et de tous ces amas des globes se formrent,
Et derrire ces blocs naquit la sombre nuit.
Le mal, c'est la matire. Arbre noir, fatal fruit.

                           

Ne rflchis-tu pas lorsque tu vois ton ombre?
Cette forme de toi, rampante, horrible, sombre,
Qui lie  tes pas comme un spectre vivant,
Va tantt en arrire et tantt en avant,
Qui se mle  la nuit, sa grande soeur funeste,
Et qui contre le jour, noire et dure, proteste,
D'o vient-elle? De toi, de ta chair, du limon
Dont l'esprit se revt en devenant dmon;
De ce corps qui, cr par ta faute premire,
Ayant rejet Dieu, rsiste  la lumire;
De ta matire, hlas! de ton iniquit.
Cette ombre dit:--Je suis l'tre d'infirmit;
Je suis tomb dj; je puis tomber encore.--
L'ange laisse passer  travers lui l'aurore;
Nul simulacre obscur ne suit l'tre aromal;
Homme, tout ce qui fait de l'ombre a fait le mal.

                           

Maintenant, c'est ici le rocher fatidique,
Et je vais t'expliquer tout ce que je t'indique;
Je vais t'emplir les yeux de nuit et de lueurs.
Prpare-toi, front triste, aux funbres sueurs.
Le vent d'en haut sur moi passe, et, ce qu'il m'arrache,
Je te le jette; prends, et vois.
                                Et, d'abord, sache
Que le monde o tu vis est un monde effrayant
Devant qui le songeur, sous l'infini ployant,
Lve les bras au ciel et recule terrible.
Ton soleil est lugubre et ta terre est horrible.
Vous habitez le seuil du monde chtiment.
Mais vous n'tes pas hors de Dieu compltement;
Dieu, soleil dans l'azur, dans la cendre tincelle,
N'est hors de rien, tant la fin universelle;
L'clair est son regard, autant que le rayon;
Et tout, mme le mal, est la cration,
Car le dedans du masque est encor la figure.

--O sombre aile invisible  l'immense envergure
Esprit! esprit! esprit! m'criai-je perdu.
Le spectre poursuivit sans m'avoir entendu:

                           

Faisons un pas de plus dans ces choses profondes.

Homme, tu veux, tu fais, tu construis et tu fondes,
Et tu dis:--Je suis seul, car je suis le penseur.
L'univers n'a que moi dans sa morne paisseur.
En de, c'est la nuit; au-del, c'est le rve.
L'idal est un oeil que la science crve.
C'est moi qui suis la fin et qui suis le sommet.--
Voyons; observes-tu le boeuf qui se soumet?
coutes-tu le bruit de ton pas sur les marbres?
Interroges-tu l'onde? et, quand tu vois des arbres,
Parles-tu quelquefois  ces religieux?
Comme sur le versant d'un mont prodigieux,
Vaste mle aux bruits confus, du fond de l'ombre,
Tu vois monter  toi la cration sombre.
Le rocher est plus loin, l'animal est plus prs.
Comme le fate altier et vivant, tu parais!
Mais, dis, crois-tu que l'tre illogique nous trompe?
L'chelle que tu vois, crois-tu qu'elle se rompe?
Crois-tu, toi dont les sens d'en haut sont clairs,
Que la cration qui, lente et par degrs,
S'lve  la lumire, et, dans sa marche entire,
Fait de plus de clart luire moins de matire
Et mle plus d'instincts au monstre dcroissant,
Crois-tu que cette vie norme, remplissant
De souffles le feuillage et de lueurs la tte,
Qui va du roc  l'arbre et de l'arbre  la bte,
Et de la pierre  toi monte insensiblement,
S'arrte sur l'abme  l'homme, escarpement?
Non, elle continue, invincible, admirable,
Entre dans l'invisible et dans l'impondrable,
Y disparat pour toi, chair vile, emplit l'azur
D'un monde blouissant, miroir du monde obscur,
D'tres voisins de l'homme et d'autres qui s'loignent,
D'esprits purs, de voyants dont les splendeurs tmoignent
D'anges faits de rayons comme l'homme d'instincts;
Elle plonge  travers les deux jamais atteints,
Sublime ascension d'chelles toiles,
Des dmons enchans monte aux mes ailes,
Fait toucher le front sombre au radieux orteil,
Rattache l'astre esprit  l'archange soleil,
Relie, en traversant des millions de lieues,
Les groupes constells et les lgions bleues,
Peuple le haut, le bas, les bords et le milieu,
Et dans les profondeurs s'vanouit en Dieu!

Cette chelle apparat vaguement dans la vie
Et dans la mort. Toujours les justes l'ont gravie:
Jacob en la voyant, et Caton sans la voir.
Ses chelons sont deuil, sagesse, exil, devoir.

Et cette chelle vient de plus loin que la terre.
Sache qu'elle commence aux mondes du mystre,
Aux mondes des terreurs et des perditions;
Et qu'elle vient, parmi les ples visions,
Du prcipice o sont les larves et les crimes,
O la cration, effrayant les abmes,
Se prolonge dans l'ombre en spectre indfini.
Car, au-dessous du globe o vit l'homme banni,
Hommes, plus bas que vous, dans le nadir livide,
Dans cette plnitude horrible qu'on croit vide,
Le mal, qui par la chair, hlas! vous asservit,
Dgorge une vapeur monstrueuse qui vit!
L, sombre et s'engloutit, dans des flots de dsastres,
L'hydre Univers tordant son corps caill d'astres;
L, tout flotte et s'en va dans un naufrage obscur;
Dans ce gouffre sans bord, sans soupirail, sans mur,
De tout ce qui vcut pleut sans cesse la cendre;
Et l'on voit tout au fond, quand l'oeil ose y descendre,
Au del de la vie, et du souffle et du bruit,
Un affreux soleil noir d'o rayonne la nuit!

                               

Donc, la matire pend  l'idal, et tire
L'esprit vers l'animal, l'ange vers le satyre,
Le sommet vers le bas, l'amour vers l'apptit.
Avec le grand qui croule elle fait le petit.

Comment de tant d'azur tant de terreur s'engendre,
Comment le jour fait l'ombre et le feu pur la cendre,
Comment la ccit peut natre du voyant,
Comment le tnbreux descend du flamboyant,
Comment du monstre esprit nat le monstre matire,
Un jour, dans le tombeau, sinistre vestiaire,
Tu le sauras; la tombe est faite pour savoir;
Tu verras; aujourd'hui, tu ne peux qu'entrevoir;
Mais, puisque Dieu permet que ma voix t'avertisse,
Je te parle.
            Et, d'abord, qu'est-ce que la justice?
Qui la rend? qui la fait? o? quand?  quel moment?
Qui donc pse la faute? et qui le chtiment?

                                 

L'tre cr se meut dans la lumire immense.

Libre, il sait o le bien cesse, o le mal commence;
Il a ses actions pour juges.
                            Il suffit
Qu'il soit mchant ou bon; tout est dit. Ce qu'on fit,
Crime, est notre gelier, ou, vertu, nous dlivre.
L'tre ouvre  son insu de lui-mme le livre;
Sa conscience calme y marque avec le doigt
Ce que l'ombre lui garde ou ce que Dieu lui doit.
On agit, et l'on gagne ou l'on perd  mesure;
On peut tre tincelle ou bien claboussure;
Lumire ou fange, archange au vol d'aigle ou bandit;
L'chelle vaste est l. Comme je te l'ai dit,
Par des zones sans fin la vie universelle
Monte, et par des degrs innombrables ruisselle,
Depuis l'infme nuit jusqu'au charmant azur.
L'tre en la traversant devient mauvais ou pur.
En haut plane la joie; en bas l'horreur se trane.
Selon que l'me, aimante, humble, bonne, sereine,
Aspire  la lumire et tend vers l'idal,
Ou s'alourdit, immonde, au poids croissant du mal,
Dans la vie infinie on monte et l'on s'lance,
Ou l'on tombe; et tout tre est sa propre balance.

Dieu ne nous juge point. Vivant tous  la fois,
Nous pesons, et chacun descend selon son poids.

                               

Hommes! nous n'approchons que les paupires closes,
De ces immensits d'en bas.
                            Viens, si tu l'oses!
Regarde dans ce puits morne et vertigineux,
De la cration compte les sombres noeuds,
Viens, vois, sonde:
                    Au-dessous de l'homme qui contemple,
Qui peut tre un cloaque ou qui peut tre un temple,
tre en qui l'instinct vit dans la raison dissous,
Est l'animal courb vers la terre; au-dessous
De la brute est la plante inerte, sans paupire
Et sans cris; au-dessous de la plante est la pierre;

Au-dessous de la pierre est le chaos sans nom.

Avanons dans cette ombre et sois mon compagnon.

                               

Toute faute qu'on fait est un cachot qu'on s'ouvre
Les mauvais, ignorant quel mystre les couvre,
Les tres de fureur, de sang, de trahison,
Avec leurs actions btissent leur prison;
Tout bandit, quand la mort vient lui toucher l'paule
Et l'veille, hagard, se retrouve en la gele
Que lui fit son forfait derrire lui rampant;
Tibre en un rocher, Sjan dans un serpent.

L'homme marche sans voir ce qu'il fait dans l'abme.
L'assassin plirait s'il voyait sa victime;
C'est lui. L'oppresseur vil, le tyran sombre et fou,
En frappant sans piti sur tous, forge le clou
Qui le clouera dans l'ombre au fond de la matire.

Les tombeaux sont les trous du crible cimetire,
D'o tombe, graine obscure en un tnbreux champ,

L'effrayant tourbillon des mes.

                              

                                Tout mchant
Fait natre en expirant le monstre de sa vie,
Qui le saisit. L'horreur par l'horreur est suivie.
Nemrod gronde enferm dans la montagne  pic;
Quand Dalila descend dans la tombe, un aspic
Sort des plis du linceul, emportant l'me fausse;
Phryn meurt, un crapaud saute hors de la fosse;
Ce scorpion au fond d'une pierre dormant,
C'est Clytemnestre aux bras d'gysthe son amant;
Du tombeau d'Anitus il sort une cigu;
Le houx sombre et l'ortie  la piqre aigu
Pleurent quand l'aquilon les fouette, et l'aquilon
Leur dit: Tais-toi, Zole! et souffre, Ganelon!
Dieu livre, choc affreux dont la plaine au loin gronde,
Au cheval Brunehaut le pav Frdgonde;
La pince qui rougit dans le brasier hideux
Est faite du duc d'Albe et de Philippe Deux;
Farinace est le croc des noires boucheries;
L'orfraie au fond de l'ombre a les yeux de Jeffryes;
Tristan est au secret dans le bois d'un gibet.
Quand tombent dans la mort tous ces brigands, Macbeth,
Ezzelin, Richard Trois, Carrier, Ludovic Sforce,
La matire leur met la chemise de force.
Oh! comme en son bonheur, qui masque un sombre arrt,
Messaline ou l'horrible Isabeau frmirait
Si, dans ses actions du spulcre voisines,
Cette femme sentait qu'il lui vient des racines,
Et qu'ayant t monstre, elle deviendra fleur!
A chacun son forfait!  chacun sa douleur!
Claude est l'algue que l'eau trane de havre en havre;
Xercs est excrment, Charles Neuf est cadavre;
Hrode, c'est l'osier des berceaux vagissants;
L'me du noir Judas, depuis dix-huit cents ans,
Se disperse et renat dans les crachats des hommes;
Et le vent qui jadis soufflait sur les Sodomes
Mle, dans l'tre abject et sous le vil chaudron,
La fume rostrate  la flamme Nron.

                            

Et tout, bte, arbre et roche, tant vivant sur terre,
Tout est monstre, except l'homme, esprit solitaire.

L'me que sa noirceur chasse du firmament
Descend dans les degrs divers du chtiment
Selon que plus ou moins d'obscurit la gagne.
L'homme en est la prison, la bte en est le bagne,
L'arbre en est le cachot, la pierre en est l'enfer.
Le ciel d'en haut, le seul qui soit splendide et clair,
La suit des yeux dans l'ombre, et, lui jetant l'aurore,
Tche, en la regardant, de l'attirer encore.
O chute! dans la bte,  travers les barreaux
De l'instinct, obstruant de ples soupiraux,
Ayant encor la voix, l'essor et la prunelle,
L'me entrevoit de loin la lueur ternelle;
Dans l'arbre elle frissonne, et, sans jour et sans yeux,
Sent encor dans le vent quelque chose des cieux;
Dans la pierre elle rampe, immobile, muette,
Ne voyant mme plus l'obscure silhouette
Du monde qui s'clipse et qui s'vanouit,
Et face  face avec son crime dans la nuit,
L'me en ces trois cachots trane sa faute noire.
Comme elle en a la forme, elle en a la mmoire;
Elle sait ce qu'elle est; et, tombant sans appuis,
Voit la clart dcrotre  la paroi du puits;
Elle assiste  sa chute; et, dur caillou qui roule,
Pense: Je suis Octave; et, vil chardon qu'on foule,
Crie au talon: Je suis Attila le gant;
Et, ver de terre au fond du charnier, et rongeant
Un crne infect et noir, dit: Je suis Cloptre.
Et, hibou, malgr l'aube, ours, en bravant le ptre,
Elle accomplit la loi qui l'enchane d'en haut;
Pierre, elle crase; pine, elle pique; il le faut.
Le monstre est enferm dans son horreur vivante.
Il aurait beau vouloir dpouiller l'pouvante;
Il faut qu'il reste horrible et reste chti;
O mystre! le tigre a peut-tre piti!
Le tigre sur son dos, qui peut-tre eut une aile,
A l'ombre des barreaux de la cage ternelle;
Un invisible fil lie aux noirs chafauds
Le noir corbeau dont l'aile est en forme de faulx;
L'me louve ne peut s'empcher d'tre louve,
Car le monstre est tenu, sous le ciel qui l'prouve,
Dans l'expiation par la fatalit.
Jadis, sans la comprendre et d'un oeil hbt,
L'Inde a presque entrevu cette mtempsychose.
La ronce devient griffe, et la feuille de rose
Devient langue de chat, et, dans l'ombre et les cris,
Horrible, lche et boit le sang de la souris;
Qui donc connat le monstre appel mandragore?
Qui sait ce que, le soir, claire le fulgore,
tre en qui la laideur devient une clart?
Ce qui se passe en l'ombre o crot la fleur d't
Efface la terreur des antiques avernes.
tages effrayants! cavernes sur cavernes.
Ruche obscure du mal, du crime et du remord!

Donc, une bte va, vient, rugit, hurle, mord;
Un arbre est l, dressant ses branches hrisses,
Une dalle s'effondre au milieu des chausses
Que la charrette crase et que l'hiver dtruit,
Et, sous ces paisseurs de matire et de nuit,
Arbre, bte, pav, poids que rien ne soulve,
Dans cette profondeur terrible, une me rve!
Que fait-elle? Elle songe  Dieu!

                        

                                  Fatalit!
Echance! retour! revers! autre ct!
O loi! pendant qu'assis  table, joyeux groupes,
Les pervers, les puissants, vidant toutes les coupes,
Oubliant qu'aujourd'hui par demain est guett,
talent leur mchoire en leur folle gat,
Voil ce qu'en sa nuit muette et colossale,
Montrant comme eux ses dents tout au fond de la salle,
Leur rserve la mort, ce sinistre rieur!

Nous avons, nous, voyants du ciel suprieur,
Le spectacle inou de vos rgions basses.
O songeur, fallait-il qu'en ces nuits tu tombasses!
Nous coutons le cri de l'immense malheur.
Au-dessus d'un rocher, d'un loup ou d'une fleur,
Parfois nous apparat l'me  mi-corps sortie,
Pauvre ombre en pleurs qui lutte, hlas! presque engloutie;
Le loup la tient, le roc treint ses pieds qu'il tord,
Et la fleur implacable et froce la mord.
Nous entendons le bruit du rayon que Dieu lance,
La voix de ce que l'homme appelle le silence,
Et vos soupirs profonds, cailloux dsesprs!
Nous voyons la pleur de tous les fronts murs.
A travers la matire, affreux caveau sans portes,
L'ange est pour nous visible avec ses ailes mortes.
Nous assistons aux deuils, au blasphme, aux regrets,
Aux fureurs; et, la nuit, nous voyons les forts,
D'o cherchent  s'enfuir les larves enfermes,
S'cheveler dans l'ombre en lugubres fumes.
Partout, partout, partout! dans les flots, dans les bois,
Dans l'herbe en fleurs, dans l'or qui sert de sceptre aux rois,
Dans le jonc dont Herms se fait une baguette,
Partout le chtiment contemple, observe ou guette,
Sourd aux questions, triste, affreux, pensif, hagard;
Et tout est l'oeil d'o sort ce terrible regard.

O chtiment! ddale aux spirales funbres!
Construction d'en bas qui cherche les tnbres,
Plonge au-dessous du monde et descend dans la nuit,
Et, Babel renverse, au fond de l'ombre fuit!

L'homme qui plane et rampe, tre crpusculaire,
En est le milieu.

                           

                  L'homme est clmence et colre;
Fond vil du puits, plateau radieux de la tour;
Degr d'en haut pour l'ombre, et d'en bas pour le jour.
L'ange y descend, la bte aprs la mort y monte;
Pour la bte, il est gloire, et, pour l'ange, il est honte;
Dieu mle en votre race, hommes infortuns,
Les demi-dieux punis aux monstres pardonns.

De l vient que, parfois,--mystre que Dieu mne!--
On entend d'une bouche en apparence humaine
Sortir des mots pareils  des rugissements,
Et que, dans d'autres lieux et dans d'autres moments,
On croit voir sur un front s'ouvrir des ailes d'anges.

Roi forat, l'homme, esprit, pense, et, matire, mange.
L'me en lui ne se peut dresser sur son sant.
L'homme, comme la brute abreuv de nant,
Vide toutes les nuits le verre noir du somme.
La chane de l'enfer, lie au pied de l'homme,
Ramne chaque jour vers le cloaque impur
La beaut, le gnie, envols dans l'azur,
Mle la peste au souffle idal des poitrines,
Et trane, avec Socrate, Aspasie aux latrines.

                           

Par un ct pourtant l'homme est illimit.
Le monstre a le carcan, l'homme a la libert.
Songeur, retiens ceci: l'homme est un quilibre.
L'homme est une prison o l'me reste libre.
L'me, dans l'homme, agit, fait le bien, fait le mal,
Remonte vers l'esprit, retombe  l'animal;
Et, pour que, dans son vol vers les cieux, rien ne lie
Sa conscience aile et de Dieu seul remplie,
Dieu, quand une me clt dans l'homme au bien pouss,
Casse en son souvenir le fil de son pass;
De l vient que la nuit en sait plus que l'aurore.
Le monstre se connat lorsque l'homme s'ignore.
Le monstre est la souffrance, et l'homme est l'action.
L'homme est l'unique point de la cration
O, pour demeurer libre en se faisant meilleure,
L'me doive oublier sa vie antrieure.
Mystre! au seuil de tout l'esprit rve bloui.

                           

L'homme ne voit pas Dieu, mais peut aller  lui,
En suivant la clart du bien, toujours prsente;
Le monstre, arbre, rocher ou bte rugissante,
Voit Dieu, c'est l sa peine, et reste enchan loin.

L'homme a l'amour pour aile, et pour joug le besoin.
L'ombre est sur ce qu'il voit par lui-mme seme;
La nuit sort de son oeil ainsi qu'une fume;
Homme, tu ne sais rien; tu marches, plissant!
Parfois le voile obscur qui te couvre,  passant!
S'envole et flotte au vent soufflant d'une autre sphre,
Gonfle un moment ses plis jusque dans la lumire,
Puis retombe sur toi, spectre, et redevient noir.
Tes sages, tes penseurs ont essay de voir;
Qu'ont-ils vu? qu'ont-ils fait? qu'ont-ils dit, ces fils d've?
Rien.
      Homme! autour de toi la cration rve.
Mille tres inconnus t'entourent dans ton mur.
Tu vas, tu viens, tu dors sous leur regard obscur,
Et tu ne les sens pas vivre autour de ta vie:
Toute une lgion d'mes t'est asservie;
Pendant qu'elle te plaint, tu la foules aux pieds.
Tous tes pas vers le jour sont par l'ombre pis.
Ce que tu nommes chose, objet, nature morte,
Sait, pense, coute, entend. Le verrou de ta porte
Voit arriver ta faute et voudrait se fermer.
Ta vitre connat l'aube, et dit: Voir! croire! aimer!
Les rideaux de ton lit frissonnent de tes songes.
Dans les mauvais desseins quand, rveur, tu te plonges,
La cendre dit au fond de l'tre spulcral:
Regarde-moi; je suis ce qui reste du mal.
Hlas! l'homme imprudent trahit, torture, opprime.
La bte en son enfer voit les deux bouts du crime;
Un loup pourrait donner des conseils  Nron.
Homme! homme! aigle aveugl, moindre qu'un moucheron!
Pendant que dans ton Louvre ou bien dans ta chaumire,
Tu vis, sans mme avoir pel la premire
Des constellations, sombre alphabet qui luit
Et tremble sur la page immense de la nuit,
Pendant que tu maudis et pendant que tu nies,
Pendant que tu dis: Non! aux astres; aux gnies:
Non!  l'idal: Non!  la vertu: Pourquoi?
Pendant que tu te tiens en dehors de la loi,
Copiant les ddains inquiets ou robustes
De ces sages qu'on voit rver dans les vieux bustes,
Et que tu dis: Que sais-je? amer, froid, mcrant,
Prostituant ta bouche au rire du nant,
A travers le taillis de la nature norme,
Flairant l'ternit de son museau difforme,
L, dans l'ombre,  tes pieds, homme, ton chien voit Dieu.

Ah! je t'entends. Tu dis:--Quel deuil! la bte est peu,
L'homme n'est rien. O loi misrable! ombre! abme!--

                            

O songeur! cette loi misrable et sublime.
Il faut donc tout redire  ton esprit chtif!
A la fatalit, loi du monstre captif,
Succde le devoir, fatalit de l'homme.
Ainsi de toutes parts l'preuve se consomme,
Dans le monstre passif, dans l'homme intelligent,
La ncessit morne en devoir se changeant,
Et l'me, remontant  sa beaut premire,
Va de l'ombre fatale  la libre lumire.
Or, je te le redis, pour se transfigurer,
Et pour se racheter, l'homme doit ignorer.
Il doit tre aveugl par toutes les poussires.
Sans quoi, comme l'enfant guid par des lisires,
L'homme vivrait, marchant droit  la vision.
Douter est sa puissance et sa punition.
Il voit la rose, et nie; il voit l'aurore, et doute;
O serait le mrite  retrouver sa route,
Si l'homme, voyant clair, roi de sa volont,
Avait la certitude, ayant la libert?
Non. Il faut qu'il hsite en la vaste nature,
Qu'il traverse du choix l'effrayante aventure,
Et qu'il compare au vice agitant son miroir,
Au crime, aux volupts, l'oeil en pleurs du devoir;
Il faut qu'il doute! Hier croyant, demain impie;
Il court du mal au bien; il scrute, sonde, pie,
Va, revient, et, tremblant, agenouill, debout,
Les bras tendus, triste, il cherche Dieu partout;
Il tte l'infini jusqu' ce qu'il l'y sente;
Alors, son me aile clate frmissante;
L'ange blouissant luit dans l'homme transparent.
Le doute le fait libre, et la libert, grand.
La captivit sait; la libert suppose,
Creuse, saisit l'effet, le compare  la cause,
Croit vouloir le bien-tre et veut le firmament;
Et, cherchant le caillou, trouve le diamant.
C'est ainsi que du ciel l'me  pas lents s'empare.

Dans le monstre, elle expie; en l'homme, elle rpare.

                           

Oui, ton fauve univers est le forat de Dieu.
Les constellations, sombres lettres de feu,
Sont les marques du bagne  l'paule du monde.
Dans votre rgion tant d'pouvante abonde,
Que, pour l'homme, marqu lui-mme du fer chaud,
Quand il lve les yeux vers les astres, l-haut,
Le cancer resplendit, le scorpion flamboie,
Et dans l'immensit le chien sinistre aboie!
Ces soleils inconnus se groupent sur son front
Comme l'effroi, le deuil, la menace et l'affront;
De toutes parts s'tend l'ombre incommensurable;
En bas l'obscur, l'impur, le mauvais, l'excrable,
Le pire, tas hideux, fourmillent; tout au fond,
Ils changent entre eux dans l'ombre ce qu'ils font;
Typhon donne l'horreur, Satan donne le crime;
Lugubre intimit du mal et de l'abme!
Amours de l'me monstre et du monstre univers!
Baiser triste! et l'informe engendr du pervers,
La matire, le bloc, la fange, la ghenne,
L'cume, le chaos, l'hiver, ns de la haine,
Les faces de beaut qu'habitent des dmons,
Tous les tres maudits, mls aux vils limons,
Pris par la plante fauve et la bte froce,
Le grincement de dents, la peur, le rire atroce,
L'orgueil, que l'infini courbe sous son niveau,
Rampent, noirs prisonniers, dans la nuit, noir caveau.
La porte, affreuse et faite avec de l'ombre, est lourde;
Par moments, on entend, dans la profondeur sourde,
Les efforts que les monts, les flots, les ouragans,
Les volcans, les forts, les animaux brigands,
Et tous les monstres font pour soulever le pne;
Et sur cet amas d'ombre, et de crime, et de peine,
Ce grand ciel formidable est le scell de Dieu.

Voil pourquoi, songeur dont la mort est le voeu,
Tant d'angoisse est empreinte au front des cnobites!

Je viens de te montrer le gouffre. Tu l'habites.

                              

Les mondes, dans la nuit que vous nommez l'azur,
Par les brches que fait la mort blme  leur mur,
Se jettent en fuyant l'un  l'autre des mes.

Dans votre globe o sont tant de geles infmes,
Vous avez des mchants de tous les univers,
Condamns qui, venus des cieux les plus divers,
Rvent dans vos rochers, ou dans vos arbres ploient;
Tellement stupfaits de ce monde qu'ils voient,
Qu'eussent-ils la parole, ils ne pourraient parler.
On en sent quelques-uns frissonner et trembler.
De l les songes vains du bronze et de l'augure.

Donc, reprsente-toi cette sombre figure:
Ce gouffre, c'est l'gout du mal universel.
Ici vient aboutir de tous les points du ciel
La chute des punis, tnbreuse trane.
Dans cette profondeur, morne, pre, infortune,
De chaque globe il tombe un flot vertigineux
D'mes, d'esprits malsains et d'tres vnneux,
Flot que l'ternit voit sans fin se rpandre.
Chaque toile au front d'or qui brille, laisse pendre
Sa chevelure d'ombre en ce puits effrayant.
Ame immortelle, vois, et frmis en voyant:
Voil le prcipice excrable o tu sombres.

                               

Oh! qui que vous soyez, qui passez dans ces ombres,
Versez votre piti sur ces douleurs sans fond!
Dans ce gouffre, o l'abme en l'abme se fond,
Se tordent les forfaits, transforms en supplices,
L'effroi, le deuil, le mal, les tnbres complices,
Les pleurs sous la toison, le soupir expir
Dans la fleur, et le cri dans la pierre mur!
Oh! qui que vous soyez, pleurez sur ces misres!
Pour Dieu seul, qui sait tout, elles sont ncessaires;
Mais vous pouvez pleurer sur l'norme cachot
Sans dranger le sombre quilibre d'en haut!
Hlas! hlas! hlas! tout est vivant! tout pense!
La mmoire est la peine, tant la rcompense.
Oh! comme ici l'on souffre et comme on se souvient!
Torture de l'esprit que la matire tient!
La brute et le granit, quel chevalet pour l'me!
Ce mulet fut sultan, ce cloporte tait femme.
L'arbre est un exil, la roche est un proscrit.
Est-ce que, quelque part, par hasard, quelqu'un rit
Quand ces ralits sont l, remplissant l'ombre?
La ruine, la mort, l'ossement, le dcombre,
Sont vivants. Un remords songe dans un dbris.
Pour l'oeil profond qui voit, les antres sont des cris.
Hlas! le cygne est noir, le lys songe  ses crimes;
La perle est nuit; la neige est la fange des cimes;
Le mme gouffre, horrible et fauve, et sans abri,
S'ouvre dans la chouette et dans le colibri;
La mouche, me, s'envole et se brle  la flamme;
Et la flamme, esprit, brle avec angoisse une me;
L'horreur fait frissonner les plumes de l'oiseau;
Tout est douleur.
                  Les fleurs souffrent sous le ciseau
Et se ferment ainsi que des paupires closes:
Toutes les femmes sont teintes du sang des roses;
La vierge au bal, qui danse, ange aux fraches couleurs,
Et qui porte en sa main une touffe de fleurs,
Respire en souriant un bouquet d'agonies.
Pleurez sur les laideurs et les ignominies,
Pleurez sur l'araigne immonde, sur le ver,
Sur la limace au dos mouill comme l'hiver,
Sur le vil puceron qu'on voit aux feuilles pendre,
Sur le crabe hideux, sur l'affreux scolopendre,
Sur l'effrayant crapaud, pauvre monstre aux doux yeux,
Qui regarde toujours le ciel mystrieux!
Plaignez l'oiseau de crime et la bte de proie.
Ce que Domitien, Csar, fit avec joie,
Tigre, il le continue avec horreur. Verrs,
Qui fut loup sous la pourpre, est loup dans les forts;
Il descend, rveill, l'autre ct du rve:
Son rire, au fond des bois, en hurlement s'achve;
Pleurez sur ce qui hurle et pleurez sur Verrs.
Sur ces tombeaux vivants, marqus d'obscurs arrts,
Penchez-vous attendri! versez votre prire!
La piti fait sortir des rayons de la pierre.
Plaignez le louveteau, plaignez le lionceau.
La matire, affreux bloc, n'est que le lourd monceau
Des effets monstrueux, sortis des sombres causes.
Ayez piti! voyez des mes dans les choses.
Hlas! le cabanon subit aussi l'crou;
Plaignez le prisonnier, mais plaignez le verrou;
Plaignez la chane au fond des bagnes insalubres;
La hache et le billot sont deux tres lugubres;
La hache souffre autant que le corps, le billot
Souffre autant que la tte;  mystres d'en haut!
Ils se livrent une pre et hideuse bataille;
Il brche la hache et la hache l'entaille;
Ils se disent tout bas l'un  l'autre: Assassin!
Et la hache maudit les hommes, sombre essaim,
Quand, le soir, sur le dos du bourreau, son ministre,
Elle revient dans l'ombre, et luit, miroir sinistre,
Ruisselante de sang et refltant les cieux;
Et, la nuit, dans l'tat morne et silencieux,
Le cadavre au cou rouge, effrayant, glac, blme,
Seul, sait ce que lui dit le billot, tronc lui-mme.
Oh! que la terre est froide et que les rocs sont durs!
Quelle muette horreur dans les halliers obscurs!
Les pleurs noirs de la nuit sur la colombe blanche
Tombent; le vent met nue et torture la branche;
Quel monologue affreux dans l'arbre aux rameaux verts!
Quel frisson dans l'herbe! Oh! quels yeux fixes ouverts
Dans les cailloux profonds, oubliettes des mes!
C'est une me que l'eau scie en ses froides lames;
C'est une me que fait ruisseler le pressoir.
Tnbres! l'univers est hagard. Chaque soir,
Le noir horizon monte et la nuit noire tombe;
Tous deux,  l'occident, d'un mouvement de tombe;
Ils vont se rapprochant, et, dans le firmament,
O terreur! sur le jour, cras lentement,
La tenaille de l'ombre effroyable se ferme.
Oh! les berceaux font peur. Un bagne est dans un germe.
Ayez piti, vous tous et qui que vous soyez!
Les hideux chtiments, l'un sur l'autre broys,
Roulent, submergeant tout, except les mmoires.

Parfois on voit passer dans ces profondeurs noires
Comme un rayon lointain de l'ternel amour;
Alors, l'hyne Atre et le chacal Timour,
Et l'pine Caphe et le roseau Pilate,
Le volcan Alaric  la gueule carlate,
L'ours Henri Huit, pour qui Morus en vain pria,
Le sanglier Selim et le porc Borgia,
Poussent des cris vers l'tre adorable; et les btes
Qui portrent jadis des mitres sur leurs ttes,
Les grains de sable rois, les brins d'herbe empereurs,
Tous les hideux orgueils et toutes les fureurs,
Se brisent; la douceur saisit le plus farouche;
Le chat lche l'oiseau, l'oiseau baise la mouche;
Le vautour dit dans l'ombre au passereau: Pardon!
Une caresse sort du houx et du chardon;
Tous les rugissements se fondent en prires;
On entend s'accuser de leurs forfaits les pierres;
Tous ces sombres cachots qu'on appelle les fleurs
Tressaillent; le rocher se met  fondre en pleurs.
Des bras se lvent hors de la tombe dormante;
Le vent gmit, la nuit se plaint, l'eau se lamente,
Et sous l'oeil attendri qui regarde d'en haut,
Tout l'abme n'est plus qu'un immense sanglot.

                                

Esprez! esprez! esprez, misrables!
Pas de deuil infini, pas de maux incurables,
        Pas d'enfer ternel!
Les douleurs vont  Dieu, comme la flche aux cibles;
Les bonnes actions sont les gonds invisibles
        De la porte du ciel.

Le deuil est la vertu, le remords est le ple
Des monstres garrotts dont le gouffre est la gele;
        Quand, devant Jhovah,
Un vivant reste pur dans les ombres charnelles,
La mort, ange attendri, rapporte ses deux ailes
        A l'homme qui s'en va

Les enfers se refont dens; c'est l leur tche.
Tout globe est un oiseau que le mal tient et lche.
        Vivants, je vous le dis,
Les vertus, parmi vous, font ce labeur auguste
D'augmenter sur vos fronts le ciel; quiconque est juste
        Travaille au paradis.

L'heure approche. Esprez. Rallumez l'me teinte!
Aimez-vous! aimez-vous, car c'est la chaleur sainte,
        C'est le feu du vrai jour.
Le sombre univers, froid, glac, pesant, rclame
La sublimation de l'tre par la flamme,
        De l'homme par l'amour!

Dj, dans l'ocan d'ombre que Dieu domine,
L'archipel tnbreux des bagnes s'illumine;
        Dieu, c'est le grand aimant;
Et les globes, ouvrant leur sinistre prunelle,
Vers les immensits de l'aurore ternelle
        Se tournent lentement!

Oh! comme vont chanter toutes les harmonies,
Comme rayonneront dans les sphres bnies
        Les faces de clart,
Comme les firmaments se fondront en dlires,
Comme tressailleront toutes les grandes lyres
        De la srnit,

Quand, du monstre matire ouvrant toutes les serres,
Faisant vanouir en splendeurs les misres,
        Changeant l'absinthe en miel,
Inondant de beaut la nuit diminue,
Ainsi que le soleil tire  lui la nue
        Et l'emplit d'arcs-en-ciel,

Dieu, de son regard fixe attirant les tnbres,
Voyant vers lui, du fond des cloaques funbres
        O le mal le pria,
Monter l'normit, bgayant des louanges,
Fera rentrer, parmi les univers archanges,
        L'univers paria!

On verra palpiter les fanges claires;
Et briller les laideurs les plus dsespres
        Au fate le plus haut,
L'araigne clatante au seuil des bleus pilastres,
Luire, et se redresser, portant des pis d'astres,
        La paille du cachot!

La clart montera dans tout comme une sve;
On verra rayonner au front du boeuf qui rve
        Le cleste croissant;
Le charnier chantera dans l'horreur qui l'encombre,
Et sur tous les fumiers apparatra dans l'ombre
        Un Job resplendissant!

O disparition de l'antique anathme!
La profondeur disant  la hauteur: Je t'aime!
        O retour du banni!
Quel blouissement au fond des cieux sublimes!
Quel surcrot de clart que l'ombre des abmes
        S'criant: Sois bni!

On verra le troupeau des hydres formidables
Sortir, monter du fond des brumes insondables
        Et se transfigurer;
Des toiles clore aux trous noirs de leurs crnes,
Dieu juste! et, par degrs devenant diaphanes,
        Les monstres s'azurer!

Ils viendront, sans pouvoir ni parler ni rpondre,
perdus! on verra des auroles fondre
        Les cornes de leur front;
Ils tiendront dans leur griffe, au milieu des cieux calmes,
Des rayons frissonnants semblables  des palmes;
        Les gueules baiseront!

Ils viendront! ils viendront, tremblants, briss d'extase,
Chacun d'eux dbordant de sanglots comme un vase
        Mais pourtant sans effroi;
On leur tendra les bras de la haute demeure,
Et Jsus, se penchant sur Blial qui pleure,
        Lui dira: C'est donc toi!

Et vers Dieu par la main il conduira ce frre!
Et, quand ils seront prs des degrs de lumire
        Par nous seuls aperus,
Tous deux seront si beaux, que Dieu dont l'oeil flamboie
Ne pourra distinguer, pre bloui de joie,
        Blial de Jsus!

Tout sera dit. Le mal expirera, les larmes
Tariront; plus de fers, plus de deuils, plus d'alarmes;
        L'affreux gouffre inclment
Cessera d'tre sourd, et bgaiera: Qu'entends-je?
Les douleurs finiront dans toute l'ombre: un ange
        Criera: Commencement!

Jersey, 1855.

FIN




A CELLE QUI EST RESTE EN FRANCE


Mets-toi sur ton sant, lve tes yeux, drange
Ce drap glac qui fait des plis sur ton front d'ange,
Ouvre tes mains, et prends ce livre: il est  toi.

Ce livre o vit mon me, espoir, deuil, rve, effroi
Ce livre qui contient le spectre de ma vie,
Mes angoisses, mon aube, hlas! de pleurs suivie
L'ombre et son ouragan, la rose et son pistil,
Ce livre azur, triste, orageux, d'o sort-il?
D'o sort le blme clair qui dchire la brume?
Depuis quatre ans, j'habite un tourbillon d'cume;
Ce livre en a jailli. Dieu dictait, j'crivais;
Car je suis paille au vent: Va! dit l'esprit. Je vais.
Et, quand j'eus termin ces pages, quand ce livre
Se mit  palpiter,  respirer,  vivre,
Une glise des champs que le lierre verdit,
Dont la tour sonne l'heure  mon nant, m'a dit:
Ton cantique est fini; donne-le-moi, pote.
Je le rclame, a dit la fort inquite;
Et le doux pr fleuri m'a dit: Donne-le-moi.
La mer, en le voyant frmir, m'a dit: Pourquoi
Ne pas me le jeter, puisque c'est une voile!
C'est  moi qu'appartient cet hymne, a dit l'toile.
Donne-le-nous, songeur, ont cri les grands vents.
Et les oiseaux m'ont dit: Vas-tu pas aux vivants
Offrir ce livre, clos si loin de leurs querelles?
Laisse-nous l'emporter dans nos nids sur nos ailes!
Mais le vent n'aura point mon livre,  cieux profonds!
Ni la sauvage mer, livre aux noirs typhons,
Ouvrant et refermant ses flots, pres embches;
Ni la verte fort qu'emplit un bruit de ruches,
Ni l'glise o le temps fait tourner son compas;
Le pr ne l'aura pas, l'astre ne l'aura pas,
L'oiseau ne l'aura pas, qu'il soit aigle ou colombe,
Les nids ne l'auront pas; je le donne  la tombe.

II

Autrefois, quand septembre en larmes revenait,
Je partais, je quittais tout ce qui me connat,
Je m'vadais; Paris s'effaait; rien, personne!
J'allais, je n'tais plus qu'une ombre qui frissonne,
Je fuyais, seul, sans voir, sans penser, sans parler,
Sachant bien que j'irais o je devais aller;
Hlas! je n'aurais pu mme dire: Je souffre!
Et, comme subissant l'attraction d'un gouffre,
Que le chemin ft beau, pluvieux, froid, mauvais,
J'ignorais, je marchais devant moi, j'arrivais.
O souvenirs!  forme horrible des collines!
Et, pendant que la mre et la soeur, orphelines,
Pleuraient dans la maison, je cherchais le lieu noir
Avec l'avidit morne du dsespoir;
Puis j'allais au champ triste  ct de l'glise;
Tte nue,  pas lents, les cheveux dans la bise,
L'oeil aux cieux, j'approchais; l'accablement soutient
Les arbres murmuraient: C'est le pre qui vient!
Les ronces cartaient leurs branches dessches;
Je marchais  travers les humbles croix penches,
Disant je ne sais quels doux et funbres mots;
Et je m'agenouillais au milieu des rameaux
Sur la pierre qu'on voit blanche dans la verdure.
Pourquoi donc dormais-tu d'une faon si dure,
Que tu n'entendais pas lorsque je t'appelais?

Et les pcheurs passaient en tranant leurs filets,
Et disaient: Qu'est-ce donc que cet homme qui songe?
Et le jour, et le soir, et l'ombre qui s'allonge,
Et Vnus, qui pour moi jadis tincela,
Tout avait disparu que j'tais encor l.
J'tais l, suppliant celui qui nous exauce;
J'adorais, je laissais tomber sur cette fosse,
Hlas! o j'avais vu s'vanouir mes cieux,
Tout mon coeur goutte  goutte en pleurs silencieux;
J'effeuillais de la sauge et de la clmatite;
Je me la rappelais quand elle tait petite,
Quand elle m'apportait des lys et des jasmins,
Ou quand elle prenait ma plume dans ses mains,
Gaie, et riant d'avoir de l'encre  ses doigts roses;
Je respirais les fleurs sur cette cendre closes,
Je fixais mon regard sur ces froids gazons verts,
Et par moments,  Dieu, je voyais,  travers
La pierre du tombeau, comme une lueur d'me!

Oui, jadis, quand cette heure en deuil qui me rclame
Tintait dans le ciel triste et dans mon coeur saignant,
Rien ne me retenait, et j'allais; maintenant,
Hlas!...--O fleuve!  bois! vallons dont je fus l'hte,
Elle sait, n'est-ce pas? que ce n'est pas ma faute
Si, depuis ces quatre ans, pauvre coeur sans flambeau,
Je ne suis pas all prier sur son tombeau!

III

Ainsi, ce noir chemin que je faisais, ce marbre
Que je contemplais, ple, adoss contre un arbre,
Ce tombeau sur lequel mes pieds pouvaient marcher,
La nuit, que je voyais lentement approcher,
Ces ifs, ce crpuscule avec ce cimetire,
Ces sanglots, qui du moins tombaient sur cette pierre,
O mon Dieu, tout cela, c'tait donc du bonheur!

Dis, qu'as-tu fait pendant tout ce temps-l?--Seigneur,
Qu'a-t-elle fait?--Vois-tu la vie en vos demeures?
A quelle horloge d'ombre as-tu compt les heures?
As-tu sans bruit parfois pouss l'autre endormi?
Et t'es-tu, m'attendant, rveille  demi?
T'es-tu, ple, accoude  l'obscure fentre
De l'infini, cherchant dans l'ombre  reconnatre
Un passant,  travers le noir cercueil mal joint,
Attentive, coutant si tu n'entendais point
Quelqu'un marcher vers toi dans l'ternit sombre?
Et t'es-tu recouche ainsi qu'un mt qui sombre,
En disant: Qu'est-ce donc? mon pre ne vient pas!
Avez-vous tous les deux parl de moi tout bas?

Que de fois j'ai choisi, tout mouills de rose,
Des lys dans mon jardin, des lys dans ma pense!
Que de fois j'ai cueilli de l'aubpine en fleur!
Que de fois j'ai, l-bas, cherch la tour d'Harfleur,
Murmurant: C'est demain que je pars! et, stupide,
Je calculais le vent et la voile rapide,
Puis ma main s'ouvrait triste, et je disais: Tout fuit!
Et le bouquet tombait, sinistre, dans la nuit!
Oh! que de fois, sentant qu'elle devait m'attendre,
J'ai pris ce que j'avais dans le coeur de plus tendre
Pour en charger quelqu'un qui passerait par l!

Lazare ouvrit les yeux quand Jsus l'appela;
Quand je lui parle, hlas! pourquoi les ferme-t-elle?
O serait donc le mal quand de l'ombre mortelle
L'amour violerait deux fois le noir secret,
Et quand, ce qu'un dieu fit, un pre le ferait?

IV

Que ce livre, du moins, obscur message, arrive,
Murmure,  ce silence, et, flot,  cette rive!
Qu'il y tombe, sanglot, soupir, larme d'amour!
Qu'il entre en ce spulcre o sont entrs un jour
Le baiser, la jeunesse, et l'aube, et la rose,
Et le rire ador de la frache pouse,
Et la joie, et mon coeur, qui n'est pas ressorti!
Qu'il soit le cri d'espoir qui n'a jamais menti,
Le chant du deuil, la voix du ple adieu qui pleure,
Le rve dont on sent l'aile qui nous effleure!
Qu'elle dise: Quelqu'un est l; j'entends du bruit!
Qu'il soit comme le pas de mon me en sa nuit!

Ce livre, lgion tournoyante et sans nombre
D'oiseaux blancs dans l'aurore et d'oiseaux noirs dans l'ombre,
Ce vol de souvenirs fuyant  l'horizon,
Cet essaim que je lche au seuil de ma prison,
Je vous le confie, air, souffles, nue, espace!
Que ce fauve ocan qui me parle  voix basse,
Lui soit clment, l'pargne et le laisse passer!
Et que le vent ait soin de n'en rien disperser,
Et jusqu'au froid caveau fidlement apporte
Ce don mystrieux de l'absent  la morte!

O Dieu! puisqu'en effet, dans ces sombres feuillets,
Dans ces strophes qu'au fond de vos cieux je cueillais,
Dans ces chants murmurs comme un pithalame
Pendant que vous tourniez les pages de mon me,
Puisque j'ai, dans ce livre, enregistr mes jours,
Mes maux, mes deuils, mes cris dans les problmes sourds,
Mes amours, mes travaux, ma vie heure par heure;
Puisque vous ne voulez pas encor que je meure,
Et qu'il faut bien pourtant que j'aille lui parler;
Puisque je sens le vent de l'infini souffler
Sur ce livre qu'emplit l'orage et le mystre;
Puisque j'ai vers l toutes vos ombres, terres,
Humanit, douleur, dont je suis le passant;
Puisque de mon esprit, de mon coeur, de mon sang,
J'ai fait l'cre parfum de ces versets funbres,
Va-t'en, livre,  l'azur,  travers les tnbres!
Fuis vers la brume o tout  pas lents est conduit!
Oui, qu'il vole  la fosse,  la tombe,  la nuit,
Comme une feuille d'arbre ou comme une me d'homme!
Qu'il roule au gouffre o va tout ce que la voix nomme!
Qu'il tombe au plus profond du spulcre hagard,
A ct d'elle,  mort! et que, l, le regard,
Prs de l'ange qui dort, lumineux et sublime,
Le voie panoui, sombre fleur de l'abme!

V

O doux commencements d'azur qui me trompiez!
O bonheurs! je vous ai durement expis;
J'ai le droit aujourd'hui d'tre, quand la nuit tombe,
Un de ceux qui se font couter de la tombe,
Et qui font, en parlant aux morts blmes et seuls,
Remuer lentement les plis noirs des linceuls,
Et dont la parole, pre ou tendre, meut les pierres,
Les grains dans les sillons, les ombres dans les bires,
La vague et la nue, et devient une voix
De la nature, ainsi que la rumeur des bois.
Car voil, n'est-ce pas, tombeaux? bien des annes,
Que je marche au milieu des croix infortunes,
chevel parmi les ifs et les cyprs,
L'me au bord de la nuit, et m'approchant tout prs;
Et que je vais, courb sur le cercueil austre,
Questionnant le plomb, les clous, le ver de terre
Qui pour moi sort des yeux de la tte de mort,
Le squelette qui rit, le squelette qui mord,
Les mains aux doigts noueux, les crnes, les poussires,
Et les os des genoux qui savent des prires!

Hlas! j'ai fouill tout. J'ai voulu voir le fond,
Pourquoi le mal en nous avec le bien se fond,
J'ai voulu le savoir. J'ai dit: Que faut-il croire?
J'ai creus la lumire, et l'aurore, et la gloire,
L'enfant joyeux, la vierge et sa chaste frayeur,
Et l'amour, et la vie, et l'me,--fossoyeur.

Qu'ai-je appris? J'ai, pensif, tout saisi sans rien prendre;
J'ai vu beaucoup de nuit et fait beaucoup de cendre.
Qui sommes nous? que veut dire ce mot: Toujours?
J'ai tout enseveli, songes, espoirs, amours,
Dans la fosse que j'ai creuse en ma poitrine.
Qui donc a la science? o donc est la doctrine?
Oh! que ne suis-je encor le rveur d'autrefois,
Qui s'garait dans l'herbe, et les prs, et les bois,
Qui marchait souriant, le soir, quand le ciel brille,
Tenant la main petite et blanche de sa fille,
Et qui, joyeux, laissant luire le firmament,
Laissant l'enfant parler, se sentait lentement
Emplir de cet azur et de cette innocence!

Entre Dieu qui flamboie et l'ange qui l'encense,
J'ai vcu, j'ai lutt, sans crainte, sans remord.
Puis ma porte soudain s'ouvrit devant la mort,
Cette visite brusque et terrible de l'ombre.
Tu passes en laissant le vide et le dcombre,
O spectre! tu saisis mon ange et tu frappas.
Un tombeau fut ds lors le but de tous mes pas.

VI

Je ne puis plus reprendre aujourd'hui dans la plaine
Mon sentier d'autrefois qui descend vers la Seine;
Je ne puis plus aller o j'allais; je ne puis,
Pareil  la laveuse assise au bord du puits,
Que m'accouder au mur de l'ternel abme;
Paris m'est clips par l'norme Solime;
La haute Notre-Dame  prsent, qui me luit,
C'est l'ombre ayant deux tours, le silence et la nuit,
Et laissant des clarts trouer ses fatals voiles;
Et je vois sur mon front un panthon d'toiles;
Si j'appelle Rouen, Villequier, Caudebec,
Toute l'ombre me crie: Horeb, Cdron, Balbeck!
Et, si je pars, m'arrte  la premire lieue,
Et me dit: Tourne-toi vers l'immensit bleue!
Et me dit: Les chemins o tu marchais sont clos.
Penche-toi sur les nuits, sur les vents, sur les flots!
A quoi penses-tu donc? que fais-tu, solitaire?
Crois-tu donc sous tes pieds avoir encor la terre?
O vas-tu de la sorte et machinalement?
O songeur! penche-toi sur l'tre et l'lment!
coute la rumeur des mes dans les ondes!
Contemple, s'il te faut de la cendre, les mondes;
Cherche au moins la poussire immense, si tu veux
Mler de la poussire  tes sombres cheveux,
Et regarde, en dehors de ton propre martyre,
Le grand nant, si c'est le nant qui t'attire!
Sois tout  ces soleils o tu remonteras!
Laisse l ton vil coin de terre. Tends les bras,
O proscrit de l'azur, vers les astres patries!
Revois-y refleurir tes aurores fltries;
Deviens le grand oeil fixe ouvert sur le grand tout.
Penche-toi sur l'nigme o l'tre se dissout,
Sur tout ce qui nat, vit, marche, s'teint, succombe,
Sur tout le genre humain et sur toute la tombe!

Mais mon coeur toujours saigne et du mme ct.
C'est en vain que les cieux, les nuits, l'ternit,
Veulent distraire une me et calmer un atome.
Tout l'blouissement des lumires du dme
M'te-t-il une larme? Ah! l'tendue a beau
Me parler, me montrer l'universel tombeau,
Les soirs sereins, les bois rveurs, la lune amie;
J'coute, et je reviens  la douce endormie.

VII

Des fleurs! oh! si j'avais des fleurs! si je pouvais
Aller semer des lys sur ces deux froids chevets!
Si je pouvais couvrir de fleurs mon ange ple!
Les fleurs sont l'or, l'azur, l'meraude, l'opale!
Le cercueil au milieu des fleurs veut se coucher;
Les fleurs aiment la mort, et Dieu les fait toucher
Par leur racine aux os, par leur parfum aux mes!
Puisque je ne le puis, aux lieux que nous aimmes,
Puisque Dieu ne veut pas nous laisser revenir,
Puisqu'il nous fait lcher ce qu'on croyait tenir,
Puisque le froid destin, dans ma gele profonde,
Sur la premire porte en scelle une seconde,
Et, sur le pre triste et sur l'enfant qui dort,
Ferme l'exil aprs avoir ferm la mort,
Puisqu'il est impossible  prsent que je jette
Mme un brin de bruyre  sa fosse muette,
C'est bien le moins qu'elle ait mon me, n'est-ce pas?
O vent noir dont j'entends sur mon plafond le pas!
Tempte, hiver, qui bats ma vitre de ta grle!
Mers, nuits! et je l'ai mise en ce livre pour elle!

Prends ce livre; et dis-toi: Ceci vient du vivant
Que nous avons laiss derrire nous, rvant.
Prends. Et quoique de loin, reconnais ma voix, me!
Oh! ta cendre est le lit de mon reste de flamme;
Ta tombe est mon espoir, ma charit, ma foi;
Ton linceul toujours flotte entre la vie et moi.
Prends ce livre, et fais-en sortir un divin psaume!
Qu'entre tes vagues mains il devienne fantme!
Qu'il blanchisse, pareil  l'aube qui plit,
A mesure que l'oeil de mon ange le lit,
Et qu'il s'vanouisse, et flotte, et disparaisse,
Ainsi qu'un tre obscur qu'un souffle errant caresse,
Ainsi qu'une lueur qu'on voit passer le soir,
Ainsi qu'un tourbillon de feu de l'encensoir,
Et que, sous ton regard blouissant et sombre,
Chaque page s'en aille en toiles dans l'ombre!

VIII

Oh! quoi que nous fassions et quoi que nous disions,
Soit que notre me plane au vent des visions,
Soit qu'elle se cramponne  l'argile natale,
Toujours nous arrivons  ta grotte fatale,
Gethsmani, qu'claire une vague lueur!
O rocher de l'trange et funbre sueur!
Cave o l'esprit combat le destin! ouverture
Sur les profonds effrois de la sombre nature!
Antre d'o le lion sort rveur, en voyant
Quelqu'un de plus sinistre et de plus effrayant,
La douleur, entrer, ple, amre, chevele!
O chute! asile!  seuil de la trouble valle
D'o nous apercevons nos ans fuyants et courts,
Nos propres pas marqus dans la fange des jours,
L'chelle o le mal pse et monte, spectre louche,
L'pre frmissement de la palme farouche,
Les degrs noirs tirant en bas les blancs degrs,
Et les frissons aux fronts des anges effars!

Toujours nous arrivons  cette solitude,
Et, l, nous nous taisons, sentant la plnitude!

Paix  l'Ombre! Dormez! dormez! dormez! dormez!
tres, groupes confus lentement transforms!
Dormez, les champs! dormez, les fleurs! dormez les tombes!
Toits, murs, seuils des maisons, pierres des catacombes,
Feuilles au fond des bois, plumes au fond des nids,
Dormez! dormez, brins d'herbe, et dormez, infinis!
Calmez-vous, fort, chne, rable, frne, yeuse!
Silence sur la grande horreur religieuse,
Sur l'Ocan qui lutte et qui ronge son mors,
Et sur l'apaisement insondable des morts!
Paix  l'obscurit muette et redoute!
Paix au doute effrayant,  l'immense ombre athe,
A toi, nature, cercle et centre, me et milieu,
Fourmillement de tout, solitude de Dieu!
O gnrations aux brumeuses haleines,
Reposez-vous! pas noirs qui marchez dans les plaines!
Dormez, vous qui saignez; dormez, vous qui pleurez!
Douleurs, douleurs, douleurs, fermez vos yeux sacrs!
Tout est religion et rien n'est imposture.
Que sur toute existence et toute crature,
Vivant du souffle humain ou du souffle animal,
Debout au seuil du bien, croulante au bord du mal,
Tendre ou farouche, immonde ou splendide, humble ou grande,
La vaste paix des cieux de toutes parts descende!
Que les enfers dormants rvent les paradis!
Assoupissez-vous, flots, mers, vents, mes, tandis
Qu'assis sur la montagne en prsence de l'tre,
Prcipice o l'on voit ple-mle apparatre
Les crations, l'astre et l'homme, les essieux
De ces chars de soleils que nous nommons les cieux,
Les globes, fruits vermeils des divines rames,
Les comtes d'argent dans un champ noir semes,
Larmes blanches du drap mortuaire des nuits,
Les chaos, les hivers, ces lugubres ennuis,
Ple, ivre d'ignorance, bloui de tnbres,
Voyant dans l'infini s'crire des algbres,
Le contemplateur, triste et meurtri, mais serein,
Mesure le problme aux murailles d'airain,
Cherche  distinguer l'aube  travers les prodiges,
Se penche, frmissant, au puits des grands vertiges,
Suit de l'oeil des blancheurs qui passent, alcyons,
Et regarde, pensif, s'toiler de rayons,
De clarts, de lueurs, vaguement enflammes,
Le gouffre monstrueux plein d'normes fumes.

Guernesey, 2 novembre 1855, jour des morts.




TABLE
DU TOME SECOND
1843-1856.
                                                                Pages.
LIVRE QUATRIME.
PAUCA ME.

    I Pure innocence! vertu sainte!                                 3
   II 15 FVRIER 1843                                               7
  III TROIS ANS APRS                                              11
   IV Oh! je fus comme fou dans le premier moment                  19
    V Elle avait pris ce pli dans son ge enfantin                 21
   VI Quand nous habitions tous ensemble                           23
  VII Elle tait ple, et pourtant rose                            27
 VIII A qui donc sommes-nous?                                      31
   IX O souvenirs! printemps! aurore!                              33
    X Pendant que le marin, qui calcule et qui doute               37
   XI On vit, on parle                                             39
  XII A QUOI SONGEAIENT LES DEUX CAVALIERS DANS LA FORT           41
 XIII VENI, VIDI, VIXI                                             45
  XIV Demain, ds l'aube,  l'heure o blanchit la campagne        49
   XV A VILLEQUIER                                                 51
  XVI MORS                                                         61
 XVII CHARLES VACQUERIE                                            63

LIVRE CINQUIME.
EN MARCHE.

    I A AUG. V                                                     73
   II AU FILS D'UN POETE                                           75
  III CRIT EN 1846.--CRIT EN 1855                                79
   IV La source tombait du rocher                                 101
    V A MADEMOISELLE LOUISE B.                                    103
   VI A VOUS QUI TES L                                          109
  VII Pour l'erreur, clairer, c'est apostasier                   113
 VIII A JULES J.                                                  115
   IX LE MENDIANT                                                 119
    X AUX FEUILLANTINES                                           121
   XI PONTO                                                       125
  XII DOLOROS                                                    127
 XIII PAROLES SUR LA DUNE                                         129
  XIV CLAIRE P.                                                   133
   XV A ALEXANDRE D.                                              137
  XVI LUEUR AU COUCHANT                                           139
 XVII MUGITUSQUE BOUM                                             143
XVIII APPARITION                                                  147
  XIX AU POETE QUI M'ENVOIE UNE PLUME D'AIGLE                     149
   XX CERIGO                                                      151
  XXI A PAUL M.                                                   155
 XXII Je payai le pcheur, qui passa son chemin                   157
XXIII Le vallon o je vais tous les jours est charmant            159
 XXIV J'ai cueilli cette fleur pour toi                           163
  XXV O strophe du pote                                          165
 XXVI LES MALHEUREUX                                              167

LIVRE SIXIME.
AU BORD DE L'INFINI.

    I LE PONT                                                     187
   II IBO                                                         189
  III Un spectre m'attendait                                      197
   IV coutez. Je suis Jean                                       199
    V CROIRE, MAIS PAS EN NOUS                                    201
   VI PLEURS DANS LA NUIT                                         205
  VII Un jour, le morne esprit, le prophte sublime               239
 VIII CLAIRE                                                      241
   IX A LA FENTRE PENDANT LA NUIT                                251
    X CLAIRCIE                                                   259
   XI Oh! par nos vils plaisirs, nos apptits, nos fanges         263
  XII AUX ANGES QUI NOUS VOIENT                                   265
 XIII CADAVER                                                     267
  XIV O gouffre! l'me plonge et rapporte le doute                271
   XV A CELLE QUI EST VOILE                                      273
  XVI HORROR                                                      281
 XVII DOLOR                                                       289
XVIII Hlas! tout est spulcre                                    295
  XIX VOYAGE DE NUIT                                              297
   XX RELLIGIO                                                    301
  XXI SPES                                                        303
 XXII CE QUE C'EST QUE LA MORT                                    305
XXIII LES MAGES                                                   307
 XXIV EN FRAPPANT  UNE PORTE                                     341
  XXV NOMEN, NUMEN, LUMEN                                         345
 XXVI CE QUE DIT LA BOUCHE D'OMBRE                                347

           A CELLE QUI EST RESTE EN FRANCE                       385














End of Project Gutenberg's Les contemplations, v 2-2, by Victor Hugo

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPLATIONS, V 2-2 ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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