The Project Gutenberg EBook of De la Dmocratie en Amrique, Vol. (2 / 4), by 
Alexis de Tocqueville

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Title: De la Dmocratie en Amrique, Vol. (2 / 4)

Author: Alexis de Tocqueville

Release Date: November 21, 2009 [EBook #30514]

Language: French

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DE LA DMOCRATIE EN AMRIQUE.




PARIS.--IMPRIMERIE CLAYE ET TAILLEFER

RUE SAINT-BENOT, 7.




DE LA DMOCRATIE EN AMRIQUE

PAR

ALEXIS DE TOCQUEVILLE

Membre de l'Institut.




DOUZIME DITION

REVUE, CORRIGE

et augmente d'un Avertissement et d'un Examen comparatif de la
Dmocratie aux tats-Unis et en Suisse.


TOME DEUXIME.


PARIS

PAGNERRE, DITEUR

RUE DE SEINE, 14 BIS.

1848




DE LA

DMOCRATIE

EN AMRIQUE.


Jusqu' prsent j'ai examin les institutions, j'ai parcouru les lois
crites, j'ai peint les formes actuelles de la socit politique aux
tats-Unis.

Mais, au-dessus de toutes les institutions et en dehors de toutes les
formes, rside un pouvoir souverain, celui du peuple, qui les dtruit ou
les modifie  son gr.

Il me reste  faire connatre par quelles voies procde ce pouvoir,
dominateur des lois; quels sont ses instincts, ses passions; quels
ressorts secrets le poussent, le retardent, ou le dirigent dans sa
marche irrsistible; quel effet produit sa toute-puissance, et quel
avenir lui est rserv.




CHAPITRE I.

COMMENT ON PEUT DIRE RIGOUREUSEMENT QU'AUX TATS-UNIS C'EST LE PEUPLE
QUI GOUVERNE.


En Amrique, le peuple nomme celui qui fait la loi et celui qui
l'excute; lui-mme forme le jury qui punit les infractions  la loi.
Non seulement les institutions sont dmocratiques dans leur principe,
mais encore dans tous leurs dveloppements; ainsi le peuple nomme
_directement_ ses reprsentants et les choisit en gnral _tous les
ans_, afin de les tenir plus compltement dans sa dpendance. C'est donc
rellement le peuple qui dirige, et quoique la forme du gouvernement
soit reprsentative, il est vident que les opinions, les prjugs, les
intrts, et mme les passions du peuple, ne peuvent trouver d'obstacles
durables qui les empchent de se produire dans la direction journalire
de la socit.

Aux tats-Unis, comme dans tous les pays o le peuple rgne, c'est la
majorit qui gouverne au nom du peuple.

Cette majorit se compose principalement des citoyens paisibles, qui,
soit par got, soit par intrt, dsirent sincrement le bien du pays.
Autour d'eux s'agitent sans cesse les partis, qui cherchent  les
attirer dans leur sein et  s'en faire un appui.




CHAPITRE II.

DES PARTIS AUX TATS-UNIS.

    Il faut faire une grande division entre les partis. -- Partis qui
    sont entre eux comme des nations rivales. -- Partis proprement
    dits. -- Diffrence entre les grands et les petits partis. -- Dans
    quels temps ils naissent. -- Leurs divers caractres. --
    L'Amrique a eu de grands partis. -- Elle n'en a plus. --
    Fdralistes. -- Rpublicains. -- Dfaite des fdralistes. --
    Difficult de crer aux tats-Unis des partis. -- Ce qu'on fait
    pour y parvenir. -- Caractre aristocratique ou dmocratique qui
    se retrouve dans tous les partis. -- Lutte du gnral Jackson
    contre la banque.


Je dois tablir d'abord une grande division entre les partis.

Il est des pays si vastes, que les diffrentes populations qui les
habitent, quoique runies sous la mme souverainet, ont des intrts
contradictoires, d'o nat entre elles une opposition permanente. Les
diverses fractions d'un mme peuple ne forment point alors,  proprement
parler, des partis, mais des nations distinctes; et si la guerre civile
vient  natre, il y a conflit entre des peuples rivaux plutt que lutte
entre des factions.

Mais quand les citoyens diffrent entre eux sur des points qui
intressent galement toutes les portions du pays, tels, par exemple,
que les principes gnraux du gouvernement, alors on voit natre ce que
j'appellerai vritablement des partis.

Les partis sont un mal inhrent aux gouvernements libres; mais ils n'ont
pas dans tous les temps le mme caractre et les mmes instincts.

Il arrive des poques o les nations se sentent tourmentes de maux si
grands, que l'ide d'un changement total dans leur constitution
politique se prsente  leur pense. Il y en a d'autres o le malaise
est plus profond encore, et o l'tat social lui-mme est compromis.
C'est le temps des grandes rvolutions et des grands partis.

Entre ces sicles de dsordres et de misres, il s'en rencontre d'autres
o les socits se reposent et o la race humaine semble reprendre
haleine. Ce n'est encore l,  vrai dire, qu'une apparence; le temps ne
suspend pas plus sa marche pour les peuples que pour les hommes; les uns
et les autres s'avancent chaque jour vers un avenir qu'ils ignorent; et
lorsque nous les croyons stationnaires, c'est que leurs mouvements nous
chappent. Ce sont des gens qui marchent; ils paraissent immobiles 
ceux qui courent.

Quoi qu'il en soit, il arrive des poques o les changements qui
s'oprent dans la constitution politique et l'tat social des peuples
sont si lents et si insensibles, que les hommes pensent tre arrivs 
un tat final; l'esprit humain se croit alors fermement assis sur
certaines bases et ne porte pas ses regards au-del d'un certain
horizon.

C'est le temps des intrigues et des petits partis.

Ce que j'appelle les grands partis politiques sont ceux qui s'attachent
aux principes plus qu' leurs consquences; aux gnralits et non aux
cas particuliers; aux ides et non aux hommes. Ces partis ont, en
gnral, des traits plus nobles, des passions plus gnreuses, des
convictions plus relles, une allure plus franche et plus hardie que les
autres. L'intrt particulier, qui joue toujours le plus grand rle dans
les passions politiques, se cache ici plus habilement sous le voile de
l'intrt public; il parvient mme quelquefois  se drober aux regards
de ceux qu'il anime et fait agir.

Les petits partis au contraire sont en gnral sans foi politique. Comme
ils ne se sentent pas levs et soutenus par de grands objets, leur
caractre est empreint d'un gosme qui se produit ostensiblement 
chacun de leurs actes. Ils s'chauffent toujours  froid; leur langage
est violent, mais leur marche est timide et incertaine. Les moyens
qu'ils emploient sont misrables comme le but mme qu'ils se proposent.
De l vient que quand un temps de calme succde  une rvolution
violente, les grands hommes semblent disparatre tout--coup et les mes
se renfermer en elles-mmes.

Les grands partis bouleversent la socit, les petits l'agitent; les uns
la dchirent et les autres la dpravent; les premiers la sauvent
quelquefois en l'branlant, les seconds la troublent toujours sans
profit.

L'Amrique a eu de grands partis; aujourd'hui ils n'existent plus: elle
y a beaucoup gagn en bonheur, mais non en moralit.

Lorsque la guerre de l'indpendance eut pris fin, et qu'il s'agit
d'tablir les bases du nouveau gouvernement, la nation se trouva divise
entre deux opinions. Ces opinions taient aussi anciennes que le monde,
et on les retrouve sous diffrentes formes et revtues de noms divers
dans toutes les socits libres. L'une voulait restreindre le pouvoir
populaire, l'autre l'tendre indfiniment.

La lutte entre ces deux opinions ne prit jamais chez les Amricains le
caractre de violence qui l'a souvent signale ailleurs. En Amrique,
les deux partis taient d'accord sur les points les plus essentiels.
Aucun des deux, pour vaincre, n'avait  dtruire un ordre ancien, ni 
bouleverser tout un tat social. Aucun des deux, par consquent, ne
rattachait un grand nombre d'existences individuelles au triomphe de ses
principes. Mais ils touchaient  des intrts immatriels du premier
ordre, tels que l'amour de l'galit et de l'indpendance. C'en tait
assez pour soulever de violentes passions.

Le parti qui voulait restreindre le pouvoir populaire chercha surtout 
faire l'application de ses doctrines  la Constitution de l'Union, ce
qui lui valut le nom de _fdral_.

L'autre, qui se prtendait l'amant exclusif de la libert, prit le titre
de Rpublicain.

L'Amrique est la terre de la dmocratie. Les fdralistes furent donc
toujours en minorit; mais ils comptaient dans leurs rangs presque tous
les grands hommes que la guerre de l'indpendance avait fait natre, et
leur puissance morale tait trs tendue. Les circonstances leur furent
d'ailleurs favorables. La ruine de la premire confdration fit
craindre au peuple de tomber dans l'anarchie, et les fdralistes
profitrent de cette disposition passagre. Pendant dix ou douze ans,
ils dirigrent les affaires et purent appliquer, non tous leurs
principes, mais quelques uns d'entre eux; car le courant oppos devenait
de jour en jour trop violent pour qu'on ost lutter contre lui.

En 1801, les rpublicains s'emparrent enfin du gouvernement. Thomas
Jefferson fut nomm prsident: il leur apporta l'appui d'un nom clbre,
d'un grand talent et d'une immense popularit.

Les fdralistes ne s'taient jamais maintenus que par des moyens
artificiels et  l'aide de ressources momentanes; c'taient la vertu ou
les talents de leurs chefs, ainsi que le bonheur des circonstances, qui
les avaient pousss au pouvoir. Quand les rpublicains y arrivrent 
leur tour, le parti contraire fut comme envelopp au milieu d'une
inondation subite. Une immense majorit se dclara contre lui, et il se
vit sur-le-champ en si petite minorit, qu'aussitt il dsespra de
lui-mme. Depuis ce moment, le parti rpublicain ou dmocratique a
march de conqutes en conqutes, et s'est empar de la socit tout
entire.

Les fdralistes se sentant vaincus sans ressources et se voyant isols
au milieu de la nation, se divisrent; les uns se joignirent aux
vainqueurs; les autres dposrent leur bannire et changrent de nom. Il
y a dj un assez grand nombre d'annes qu'ils ont entirement cess
d'exister comme parti.

Le passage des fdralistes au pouvoir est,  mon avis, l'un des
vnements les plus heureux qui aient accompagn la naissance de la
grande union amricaine. Les fdralistes luttaient contre la pente
irrsistible de leur sicle et de leur pays. Quelle que ft la bont ou
le vice de leurs thories, elles avaient le tort d'tre inapplicables
dans leur entier  la socit qu'ils voulaient rgir; ce qui est arriv
sous Jefferson serait donc arriv tt ou tard. Mais leur gouvernement
laissa du moins  la nouvelle rpublique le temps de s'asseoir, et lui
permit ensuite de supporter sans inconvnient le dveloppement rapide
des doctrines qu'ils avaient combattues. Un grand nombre de leurs
principes finit d'ailleurs par s'introduire dans le symbole de leurs
adversaires; et la constitution fdrale, qui subsiste encore de notre
temps, est un monument durable de leur patriotisme et de leur sagesse.

Ainsi donc, de nos jours, on n'aperoit point aux tats-Unis de grands
partis politiques. On y rencontre bien des partis qui menacent l'avenir
de l'Union; mais il n'en existe pas qui paraissent s'attaquer  la forme
actuelle du gouvernement et  la marche gnrale de la socit. Les
partis qui menacent l'Union reposent, non sur des principes, mais sur
des intrts matriels. Ces intrts constituent dans les diffrentes
provinces d'un si vaste empire des nations rivales plutt que des
partis. C'est ainsi qu'on a vu dernirement le Nord soutenir le systme
des prohibitions commerciales, et le Sud prendre les armes en faveur de
la libert du commerce, par la seule raison que le Nord est
manufacturier et le Sud cultivateur, et que le systme restrictif agit
au profit de l'un et au dtriment de l'autre.

 dfaut des grands partis, les tats-Unis fourmillent de petits, et
l'opinion publique se fractionne  l'infini sur des questions de
dtails. On ne saurait imaginer la peine qu'on s'y donne pour crer des
partis; ce n'est pas chose aise de notre temps. Aux tats-Unis, point
de haine religieuse, parce que la religion est universellement respecte
et qu'aucune secte n'est dominante; point de haine de classes, parce que
le peuple est tout, et que nul n'ose encore lutter avec lui; enfin point
de misres publiques  exploiter, parce que l'tat matriel du pays
offre une si immense carrire  l'industrie, qu'il suffit de laisser
l'homme  lui-mme pour qu'il fasse des prodiges. Il faut bien pourtant
que l'ambition parvienne  crer des partis, car il est difficile de
renverser celui qui tient le pouvoir, par la seule raison qu'on veut
prendre sa place. Toute l'habilet des hommes politiques consiste donc 
composer des partis: un homme politique, aux tats-Unis, cherche d'abord
 discerner son intrt, et  voir quels sont les intrts analogues qui
pourraient se grouper autour du sien; il s'occupe ensuite  dcouvrir
s'il n'existerait pas par hasard, dans le monde, une doctrine ou un
principe qu'on pt placer convenablement  la tte de la nouvelle
association, pour lui donner le droit de se produire et de circuler
librement. C'est comme qui dirait le privilge du roi que nos pres
imprimaient jadis sur la premire feuille de leurs ouvrages, et qu'ils
incorporaient au livre, bien qu'il n'en ft point partie.

Ceci fait, on introduit la nouvelle puissance dans le monde politique.

Pour un tranger, presque toutes les querelles domestiques des
Amricains paraissent, au premier abord, incomprhensibles ou puriles,
et l'on ne sait si l'on doit prendre en piti un peuple qui s'occupe
srieusement de semblables misres, ou lui envier le bonheur de pouvoir
s'en occuper.

Mais lorsqu'on vient  tudier avec soin les instincts secrets qui, en
Amrique, gouvernent les factions, on dcouvre aisment que la plupart
d'entre elles se rattachent plus ou moins  l'un ou  l'autre des deux
grands partis qui divisent les hommes, depuis qu'il y a des socits
libres.  mesure qu'on pntre plus profondment dans la pense intime
de ces partis, on s'aperoit que les uns travaillent  resserrer l'usage
de la puissance publique, les autres  l'tendre.

Je ne dis point que les partis amricains aient toujours pour but
ostensible ni mme pour but cach de faire prvaloir l'aristocratie ou
la dmocratie dans le pays; je dis que les passions aristocratiques ou
dmocratiques se retrouvent aisment au fond de tous les partis; et que,
bien qu'elles s'y drobent aux regards, elles en forment comme le point
sensible et l'me.

Je citerai un exemple rcent: le prsident attaque la banque des
tats-Unis; le pays s'meut et se divise; les classes claires se
rangent en gnral du ct de la banque, le peuple en faveur du
prsident. Pensez-vous que le peuple a su discerner les raisons de son
opinion au milieu des dtours d'une question si difficile, et o les
hommes expriments hsitent? Nullement. Mais la banque est un grand
tablissement qui a une existence indpendante; le peuple, qui dtruit
ou lve toutes les puissances, ne peut rien sur elle, cela l'tonne. Au
milieu du mouvement universel de la socit, ce point immobile choque
ses regards, et il veut voir s'il ne parviendra pas  le mettre en
branle comme le reste.


DES RESTES DU PARTI ARISTOCRATIQUE AUX TATS-UNIS.

    Opposition secrte des riches  la dmocratie. -- Ils se retirent
    dans la vie prive. -- Got qu'ils montrent dans l'intrieur de
    leur demeure pour les plaisirs exclusifs et le luxe. -- Leur
    simplicit au-dehors. -- Leur condescendance affecte pour le
    peuple.

Il arrive quelquefois, chez un peuple divis d'opinions, que l'quilibre
entre les partis venant  se rompre, l'un d'eux acquiert une
prpondrance irrsistible. Il brise tous les obstacles, accable son
adversaire, et exploite la socit entire  son profit. Les vaincus,
dsesprant alors du succs, se cachent ou se taisent. Il se fait une
immobilit et un silence universels. La nation semble runie dans une
mme pense. Le parti vainqueur se lve et dit: J'ai rendu la paix au
pays, on me doit des actions de grces.

Mais sous cette unanimit apparente, se cachent encore des divisions
profondes et une opposition relle.

C'est ce qui arriva en Amrique: quand le parti dmocratique eut obtenu
la prpondrance, on le vit s'emparer de la direction exclusive des
affaires. Depuis, il n'a cess de modeler les moeurs et les lois sur ses
dsirs.

De nos jours, on peut dire qu'aux tats-Unis les classes riches de la
socit sont presque entirement hors des affaires politiques, et que la
richesse, loin d'y tre un droit, y est une cause relle de dfaveur et
un obstacle pour parvenir au pouvoir.

Les riches aiment donc mieux abandonner la lice, que d'y soutenir une
lutte souvent ingale contre les plus pauvres de leurs concitoyens. Ne
pouvant pas prendre dans la vie publique un rang analogue  celui qu'ils
occupent dans la vie prive, ils abandonnent la premire pour se
concentrer dans la seconde. Ils forment au milieu de l'tat comme une
socit particulire qui a ses gots et ses jouissances  part.

Le riche se soumet  cet tat de choses comme  un mal irrmdiable; il
vite mme avec grand soin de montrer qu'il le blesse; on l'entend donc
vanter en public les douceurs du gouvernement rpublicain et les
avantages des formes dmocratiques. Car, aprs le fait de har leurs
ennemis, qu'y a-t-il de plus naturel aux hommes que de les flatter?

Voyez-vous cet opulent citoyen? ne dirait-on pas un juif du moyen-ge
qui craint de laisser souponner ses richesses? Sa mise est simple, sa
dmarche est modeste; entre les quatre murailles de sa demeure on adore
le luxe; il ne laisse pntrer dans ce sanctuaire que quelques htes
choisis qu'il appelle insolemment ses gaux. On ne rencontre point de
noble en Europe qui se montre plus exclusif que lui dans ses plaisirs,
plus envieux des moindres avantages qu'une position privilgie assure.
Mais le voici qui sort de chez lui pour aller travailler dans un rduit
poudreux qu'il occupe au centre de la ville et des affaires, et o
chacun est libre de venir l'aborder. Au milieu du chemin, son cordonnier
vient  passer, et ils s'arrtent: tous deux se mettent alors 
discourir. Que peuvent-ils dire? Ces deux citoyens s'occupent des
affaires de l'tat, et ils ne se quitteront pas sans s'tre serr la
main.

Au fond de cet enthousiasme de convention et au milieu de ces formes
obsquieuses envers le pouvoir dominant, il est facile d'apercevoir dans
les riches un grand dgot pour les institutions dmocratiques de leur
pays. Le peuple est un pouvoir qu'ils craignent et qu'ils mprisent. Si
le mauvais gouvernement de la dmocratie amenait un jour une crise
politique; si la monarchie se prsentait jamais aux tats-Unis comme une
chose praticable, on dcouvrirait bientt la vrit de ce que j'avance.

Les deux grandes armes qu'emploient les partis pour russir sont les
_journaux_ et les associations.




CHAPITRE III.

DE LA LIBERT DE LA PRESSE AUX TATS-UNIS.

    Difficult de restreindre la libert de la presse. -- Raisons
    particulires qu'ont certains peuples de tenir  cette libert. --
    La libert de la presse est une consquence ncessaire de la
    souverainet du peuple comme on l'entend en Amrique. -- Violence
    du langage de la presse priodique aux tats-Unis. -- La presse
    priodique a des instincts qui lui sont propres; l'exemple des
    tats-Unis le prouve. -- Opinion des Amricains sur la rpression
    judiciaire des dlits de la presse. -- Pourquoi la presse est
    moins puissante aux tats-Unis qu'en France.


La libert de la presse ne fait pas seulement sentir son pouvoir sur les
opinions politiques, mais encore sur toutes les opinions des hommes.
Elle ne modifie pas seulement les lois, mais les moeurs. Dans une autre
partie de cet ouvrage, je chercherai  dterminer le degr d'influence
qu'a exerce la libert de la presse sur la socit civile aux
tats-Unis; je tcherai de discerner la direction qu'elle a donne aux
ides, les habitudes qu'elle a fait prendre  l'esprit et aux sentiments
des Amricains. En ce moment, je ne veux examiner que les effets
produits par la libert de la presse dans le monde politique.

J'avoue que je ne porte point  la libert de la presse cet amour
complet et instantan qu'on accorde aux choses souverainement bonnes de
leur nature. Je l'aime par la considration des maux qu'elle empche
bien plus que pour les biens qu'elle fait.

Si quelqu'un me montrait, entre l'indpendance complte et
l'asservissement entier de la pense, une position intermdiaire o je
pusse esprer me tenir, je m'y tablirais peut-tre; mais qui dcouvrira
cette position intermdiaire? Vous partez de la licence de la presse, et
vous marchez vers l'ordre: que faites-vous? vous soumettez d'abord les
crivains aux jurs; mais les jurs acquittent, et ce qui n'tait que
l'opinion d'un homme isol devient l'opinion du pays. Vous avez donc
fait trop et trop peu; il faut encore marcher. Vous livrez les auteurs 
des magistrats permanents; mais les juges sont obligs d'entendre avant
que de condamner; ce qu'on et craint d'avouer dans le livre, on le
proclame impunment dans le plaidoyer; ce qu'on et dit obscurment dans
un crit se trouve ainsi rpt dans mille autres. L'expression est la
forme extrieure, et si je puis m'exprimer ainsi, le corps de la pense,
mais elle n'est pas la pense elle-mme. Vos tribunaux arrtent le
corps, mais l'me leur chappe et glisse subtilement entre leurs mains.
Vous avez donc fait trop et trop peu; il faut continuer  marcher. Vous
abandonnez enfin les crivains  des censeurs; fort bien! nous
approchons. Mais la tribune politique n'est-elle pas libre? Vous n'avez
donc encore rien fait; je me trompe, vous avez accru le mal.
Prendriez-vous, par hasard, la pense pour une de ces puissances
matrielles qui s'accroissent par le nombre de leurs agents?
compterez-vous les crivains comme les soldats d'une arme? Au rebours
de toutes les puissances matrielles, le pouvoir de la pense s'augmente
souvent par le petit nombre mme de ceux qui l'expriment. La parole d'un
homme puissant, qui pntre seule au milieu des passions d'une assemble
muette, a plus de pouvoir que les cris confus de mille orateurs; et pour
peu qu'on puisse parler librement dans un seul lieu public, c'est comme
si on parlait publiquement dans chaque village. Il vous faut donc
dtruire la libert de parler comme celle d'crire; cette fois, vous
voici dans le port: chacun se tait. Mais o tes-vous arriv? Vous tiez
parti des abus de la libert, et je vous retrouve sous les pieds d'un
despote.

Vous avez t de l'extrme indpendance  l'extrme servitude, sans
rencontrer, sur un si long espace, un seul lieu o vous puissiez vous
poser.

Il y a des peuples qui, indpendamment des raisons gnrales que je
viens d'noncer, en ont de particulires qui doivent les attacher  la
libert de la presse.

Chez certaines nations qui se prtendent libres, chacun des agents du
pouvoir peut impunment violer la loi sans que la constitution du pays
donne aux opprims le droit de se plaindre devant la justice. Chez ces
peuples il ne faut plus considrer l'indpendance de la presse comme
l'une des garanties, mais comme la seule garantie qui reste de la
libert et de la scurit des citoyens.

Si donc les hommes qui gouvernent ces nations parlaient d'enlever son
indpendance  la presse, le peuple entier pourrait leur rpondre:
Laissez-nous poursuivre vos crimes devant les juges ordinaires, et
peut-tre que nous consentirons alors  ne point en appeler au tribunal
de l'opinion.

Dans un pays o rgne ostensiblement le dogme de la souverainet du
peuple, la censure n'est pas seulement un danger, mais encore une grande
absurdit.

Lorsqu'on accorde  chacun un droit  gouverner la socit, il faut bien
lui reconnatre la capacit de choisir entre les diffrentes opinions
qui agitent ses contemporains, et d'apprcier les diffrents faits dont
la connaissance peut le guider.

La souverainet du peuple et la libert de la presse sont donc deux
choses entirement corrlatives; la censure et le vote universel sont au
contraire deux choses qui se contredisent et ne peuvent se rencontrer
long-temps dans les institutions politiques d'un mme peuple. Parmi les
douze millions d'hommes qui vivent sur le territoire des tats-Unis, il
n'en est pas _un seul_ qui ait encore os proposer de restreindre la
libert de la presse.

Le premier journal qui tomba sous mes yeux, en arrivant en Amrique,
contenait l'article suivant, que je traduis fidlement:

     Dans toute cette affaire, le langage tenu par Jackson (le
     prsident) a t celui d'un despote sans coeur, occup uniquement
      conserver son pouvoir. L'ambition est son crime, et il y
     trouvera sa peine. Il a pour vocation l'intrigue, et l'intrigue
     confondra ses desseins et lui arrachera sa puissance. Il gouverne
     par la corruption, et ses manoeuvres coupables tourneront  sa
     confusion et  sa honte. Il s'est montr dans l'arne politique
     comme un joueur sans pudeur et sans frein. Il a russi; mais
     l'heure de la justice approche; bientt il lui faudra rendre ce
     qu'il a gagn, jeter loin de lui son dtrompeur, et finir dans
     quelque retraite o il puisse blasphmer en libert contre sa
     folie; car le repentir n'est point une vertu qu'il ait t donn
      son coeur de jamais connatre.

                                               (_Vincenne's Gazette._)

Bien des gens en France s'imaginent que la violence de la presse tient
parmi nous  l'instabilit de l'tat social,  nos passions politiques,
et au malaise gnral qui en est la suite. Ils attendent donc sans cesse
une poque o la socit reprenant une assiette tranquille, la presse 
son tour deviendra calme. Pour moi, j'attribuerais volontiers aux causes
indiques plus haut l'extrme ascendant qu'elle a sur nous; mais je ne
pense point que ces causes influent beaucoup sur son langage. La presse
priodique me parat avoir des instincts et des passions  elle,
indpendamment des circonstances au milieu desquelles elle agit. Ce qui
se passe en Amrique achve de me le prouver.

L'Amrique est peut-tre, en ce moment, le pays du monde qui renferme
dans son sein le moins de germes de rvolution. En Amrique, cependant,
la presse a les mmes gots destructeurs qu'en France, et la mme
violence sans les mmes causes de colre. En Amrique, comme en France,
elle est cette puissance extraordinaire, si trangement mlange de
biens et de maux, que sans elle la libert ne saurait vivre, et qu'avec
elle l'ordre peut  peine se maintenir.

Ce qu'il faut dire, c'est que la presse a beaucoup moins de pouvoir aux
tats-Unis que parmi nous. Rien pourtant n'est plus rare dans ce pays
que de voir une poursuite judiciaire dirige contre elle. La raison en
est simple: les Amricains, en admettant parmi eux le dogme de la
souverainet du peuple, en ont fait l'application sincre. Ils n'ont
point eu l'ide de fonder, avec des lments qui changent tous les
jours, des constitutions dont la dure ft ternelle. Attaquer les lois
existantes n'est donc pas criminel, pourvu qu'on ne veuille point s'y
soustraire par la violence.

Ils croient d'ailleurs que les tribunaux sont impuissants pour modrer
la presse, et que la souplesse des langages humains chappant sans cesse
 l'analyse judiciaire, les dlits de cette nature se drobent en
quelque sorte devant la main qui s'tend pour les saisir. Ils pensent
qu'afin de pouvoir agir efficacement sur la presse, il faudrait trouver
un tribunal qui, non seulement ft dvou  l'ordre existant, mais
encore pt se placer au-dessus de l'opinion publique qui s'agite autour
de lui; un tribunal qui juget sans admettre la publicit, pronont
sans motiver ses arrts, et punt l'intention plus encore que les
paroles. Quiconque aurait le pouvoir de crer et de maintenir un
semblable tribunal, perdrait son temps  poursuivre la libert de la
presse; car alors il serait matre absolu de la socit elle-mme, et
pourrait se dbarrasser des crivains en mme temps que de leurs crits.
En matire de presse, il n'y a donc rellement pas de milieu entre la
servitude et la licence. Pour recueillir les biens inestimables
qu'assure la libert de la presse, il faut savoir se soumettre aux maux
invitables qu'elle fait natre. Vouloir obtenir les uns en chappant
aux autres, c'est se livrer  l'une de ces illusions dont se bercent
d'ordinaire les nations malades, alors que, fatigues de luttes et
puises d'efforts, elles cherchent les moyens de faire coexister  la
fois, sur le mme sol, des opinions ennemies et des principes
contraires.

Le peu de puissance des journaux en Amrique tient  plusieurs causes,
dont voici les principales:

La libert d'crire, comme toutes les autres, est d'autant plus
redoutable qu'elle est plus nouvelle; un peuple qui n'a jamais entendu
traiter devant lui les affaires de l'tat, croit le premier tribun qui
se prsente. Parmi les Anglo-Amricains, cette libert est aussi
ancienne que la fondation des colonies; la presse d'ailleurs, qui sait
si bien enflammer les passions humaines, ne peut cependant les crer 
elle toute seule. Or, en Amrique, la vie politique est active, varie,
agite mme, mais elle est rarement trouble par des passions profondes;
il est rare que celles-ci se soulvent quand les intrts matriels ne
sont pas compromis, et aux tats-Unis ces intrts prosprent. Pour
juger de la diffrence qui existe sur ce point entre les
Anglo-Amricains et nous, je n'ai qu' jeter les yeux sur les journaux
des deux peuples. En France, les annonces commerciales ne tiennent qu'un
espace fort restreint, les nouvelles mmes sont peu nombreuses; la
partie vitale d'un journal, c'est celle o se trouvent les discussions
politiques. En Amrique, les trois quarts de l'immense journal qui est
plac sous vos yeux sont remplis par des annonces, le reste est occup
le plus souvent par des nouvelles politiques ou de simples anecdotes; de
loin en loin seulement, on aperoit dans un coin ignor l'une de ces
discussions brlantes qui sont parmi nous la pture journalire des
lecteurs.

Toute puissance augmente l'action de ses forces  mesure qu'elle en
centralise la direction; c'est l une loi gnrale de la nature que
l'examen dmontre  l'observateur, et qu'un instinct plus sr encore a
toujours fait connatre aux moindres despotes.

En France, la presse runit deux espces de centralisations distinctes.

Presque tout son pouvoir est concentr dans un mme lieu, et pour ainsi
dire dans les mmes mains, car ses organes sont en trs petit nombre.

Ainsi constitu au milieu d'une nation sceptique, le pouvoir de la
presse doit tre presque sans bornes. C'est un ennemi avec qui un
gouvernement peut faire des trves plus ou moins longues, mais en face
duquel il lui est difficile de vivre long-temps.

Ni l'une ni l'autre des deux espces de centralisations dont je viens de
parler n'existent en Amrique.

Les tats-Unis n'ont point de capitale: les lumires comme la puissance
sont dissmines dans toutes les parties de cette vaste contre; les
rayons de l'intelligence humaine, au lieu de partir d'un centre commun,
s'y croisent donc en tous sens; les Amricains n'ont plac nulle part la
direction gnrale de la pense, non plus que celle des affaires.

Ceci tient  des circonstances locales qui ne dpendent point des
hommes; mais voici qui vient des lois:

Aux tats-Unis, il n'y a pas de patentes pour les imprimeurs, de timbre
ni d'enregistrement pour les journaux; enfin la rgle des cautionnements
est inconnue.

Il rsulte de l que la cration d'un journal est une entreprise simple
et facile; peu d'abonns suffisent pour que le journaliste puisse
couvrir ses frais: aussi le nombre des crits priodiques ou
semi-priodiques, aux tats-Unis, dpasse-t-il toute croyance. Les
Amricains les plus clairs attribuent  cette incroyable dissmination
des forces de la presse son peu de puissance; c'est un axiome de la
science politique aux tats-Unis, que le seul moyen de neutraliser les
effets des journaux est d'en multiplier le nombre. Je ne saurais me
figurer qu'une vrit aussi vidente ne soit pas encore devenue chez
nous plus vulgaire. Que ceux qui veulent faire des rvolutions  l'aide
de la presse cherchent  ne lui donner que quelques puissants organes,
je le comprends sans peine; mais que les partisans officiels de l'ordre
tabli et les soutiens naturels des lois existantes croient attnuer
l'action de la presse en la concentrant, voil ce que je ne saurais
absolument concevoir. Les gouvernements d'Europe me semblent agir
vis--vis de la presse de la mme faon qu'agissaient jadis les
chevaliers envers leurs adversaires: ils ont remarqu par leur propre
usage que la centralisation tait une arme puissante, et ils veulent en
pourvoir leur ennemi, afin sans doute d'avoir plus de gloire  lui
rsister.

Aux tats-Unis, il n'y a presque pas de bourgade qui n'ait son journal.
On conoit sans peine que, parmi tant de combattants, on ne peut
tablir ni discipline, ni unit d'action: aussi voit-on chacun lever sa
bannire. Ce n'est pas que tous les journaux politiques de l'Union se
soient rangs pour ou contre l'administration; mais ils l'attaquent et
la dfendent par cent moyens divers. Les journaux ne peuvent donc pas
tablir aux tats-Unis de ces grands courants d'opinions qui soulvent
ou dbordent les plus puissantes digues. Cette division des forces de la
presse produit encore d'autres effets non moins remarquables: la
cration d'un journal tant chose facile, tout le monde peut s'en
occuper; d'un autre ct, la concurrence fait qu'un journal ne peut
esprer de trs grands profits; ce qui empche les hautes capacits
industrielles de se mler de ces sortes d'entreprises. Les journaux
fussent-ils d'ailleurs la source des richesses, comme ils sont
excessivement nombreux, les crivains de talent ne pourraient suffire 
les diriger. Les journalistes, aux tats-Unis, ont donc en gnral une
position peu leve, leur ducation n'est qu'bauche, et la tournure de
leurs ides est souvent vulgaire. Or, en toutes choses la majorit fait
loi; elle tablit de certaines allures auxquelles chacun ensuite se
conforme; l'ensemble de ces habitudes communes s'appelle un esprit: il y
a l'esprit du barreau, l'esprit de cour. L'esprit du journaliste, en
France, est de discuter d'une manire violente, mais leve, et souvent
loquente, les grands intrts de l'tat; s'il n'en est pas toujours
ainsi, c'est que toute rgle a ses exceptions. L'esprit du journaliste,
en Amrique, est de s'attaquer grossirement, sans apprt et sans art,
aux passions de ceux auxquels il s'adresse, de laisser l les principes
pour saisir les hommes; de suivre ceux-ci dans leur vie prive, et de
mettre  nu leurs faiblesses et leurs vices.

Il faut dplorer un pareil abus de la pense; plus tard, j'aurai
occasion de rechercher quelle influence exercent les journaux sur le
got et la moralit du peuple amricain; mais, je le rpte, je ne
m'occupe en ce moment que du monde politique. On ne peut se dissimuler
que les effets politiques de cette licence de la presse ne contribuent
indirectement au maintien de la tranquillit publique. Il en rsulte que
les hommes qui ont dj une position leve dans l'opinion de leurs
concitoyens, n'osent point crire dans les journaux, et perdent ainsi
l'arme la plus redoutable dont ils puissent se servir pour remuer  leur
profit les passions populaires[1]. Il en rsulte surtout que les vues
personnelles exprimes par les journalistes ne sont pour ainsi dire
d'aucun poids aux yeux des lecteurs. Ce qu'ils cherchent dans un
journal, c'est la connaissance des faits; ce n'est qu'en altrant ou en
dnaturant ces faits que le journaliste peut acqurir  son opinion
quelque influence.

         [Note 1: Ils n'crivent dans les journaux que dans les cas
         rares o ils veulent s'adresser au peuple et parler en leur
         propre nom: lorsque, par exemple, on a rpandu sur leur
         compte des imputations calomnieuses, et qu'ils dsirent
         rtablir la vrit de faits.]

Rduite  ces seules ressources, la presse exerce encore un immense
pouvoir en Amrique. Elle fait circuler la vie politique dans toutes les
portions de ce vaste territoire. C'est elle dont l'oeil toujours ouvert
met sans cesse  nu les secrets ressorts de la politique, et force les
hommes publics  venir tour  tour comparatre devant le tribunal de
l'opinion. C'est elle qui rallie les intrts autour de certaines
doctrines et formule le symbole des partis; c'est par elle que ceux-ci
se parlent sans se voir, s'entendent sans tre mis en contact. Lorsqu'un
grand nombre des organes de la presse parvient  marcher dans la mme
voie, leur influence  la longue devient presque irrsistible, et
l'opinion publique, frappe toujours du mme ct, finit par cder sous
leurs coups.

Aux tats-Unis, chaque journal a individuellement peu de pouvoir; mais
la presse priodique est encore, aprs le peuple, la premire des
puissances(_A_).

       *       *       *       *       *

     Que les opinions qui s'tablissent sous l'empire de la libert de
     la presse aux tats-Unis sont souvent plus tenaces que celles qui
     se forment ailleurs sous l'empire de la censure.

Aux tats-Unis, la dmocratie amne sans cesse des hommes nouveaux  la
direction des affaires; le gouvernement met donc peu de suite et d'ordre
dans ses mesures. Mais les principes gnraux du gouvernement y sont
plus stables que dans beaucoup d'autres pays, et les opinions
principales qui rglent la socit s'y montrent plus durables. Quand une
ide a pris possession de l'esprit du peuple amricain, qu'elle soit
juste ou draisonnable, rien n'est plus difficile que de l'en extirper.

Le mme fait a t observ en Angleterre, le pays de l'Europe o l'on a
vu pendant un sicle la libert la plus grande de penser et les prjugs
les plus invincibles.

J'attribue cet effet  la cause mme qui, au premier abord, semblerait
devoir l'empcher de se produire,  la libert de la presse. Les peuples
chez lesquels existe cette libert s'attachent  leurs opinions par
orgueil autant que par conviction. Ils les aiment, parce qu'elles leur
semblent justes, et aussi parce qu'elles sont de leur choix, et ils y
tiennent, non seulement comme  une chose vraie, mais encore comme  une
chose qui leur est propre.

Il y a plusieurs autres raisons encore.

Un grand homme a dit que l'_ignorance tait aux deux bouts de la
science_. Peut-tre et-il t plus vrai de dire que les convictions
profondes ne se trouvent qu'aux deux bouts, et qu'au milieu est le
doute. On peut considrer, en effet, l'intelligence humaine dans trois
tats distincts et souvent successifs.

L'homme croit fermement, parce qu'il adopte sans approfondir. Il doute
quand les objections se prsentent. Souvent il parvient  rsoudre tous
ses doutes, et alors il recommence  croire. Cette fois, il ne saisit
plus la vrit au hasard et dans les tnbres; mais il la voit face 
face et marche directement  sa lumire[2].

         [Note 2: Encore je ne sais si cette conviction rflchie et
         matresse d'elle lve jamais l'homme au degr d'ardeur et de
         dvouement qu'inspirent les croyances dogmatiques.]

Lorsque la libert de la presse trouve les hommes dans le premier tat,
elle leur laisse pendant long-temps encore cette habitude de croire
fermement sans rflchir; seulement elle change chaque jour l'objet de
leurs croyances irrflchies. Sur tout l'horizon intellectuel, l'esprit
de l'homme continue donc  ne voir qu'un point  la fois; mais ce point
varie sans cesse. C'est le temps des rvolutions subites. Malheur aux
gnrations qui, les premires, admettent tout--coup la libert de la
presse!

Bientt cependant le cercle des ides nouvelles est  peu prs parcouru.
L'exprience arrive, et l'homme se plonge dans un doute et dans une
mfiance universelle.

On peut compter que la majorit des hommes s'arrtera toujours dans l'un
de ces deux tats: elle croira sans savoir pourquoi, ou ne saura pas
prcisment ce qu'il faut croire.

Quant  cette autre espce de conviction rflchie et matresse
d'elle-mme qui nat de la science et s'lve du milieu mme des
agitations du doute, il ne sera jamais donn qu'aux efforts d'un trs
petit nombre d'hommes de l'atteindre.

Or, on a remarqu que, dans les sicles de ferveur religieuse, les
hommes changeaient quelquefois de croyance; tandis que dans les sicles
de doute, chacun gardait obstinment la sienne. Il en arrive ainsi dans
la politique, sous le rgne de la libert de la presse. Toutes les
thories sociales ayant t contestes et combattues tour  tour, ceux
qui se sont fixs  l'une d'elles la gardent, non pas tant parce qu'ils
sont srs qu'elle est bonne, que parce qu'ils ne sont pas srs qu'il y
en ait une meilleure.

Dans ces sicles, on ne se fait pas tuer si aisment pour ses opinions;
mais on ne les change point, et il s'y rencontre, tout  la fois, moins
de martyrs et d'apostats.

Ajoutez  cette raison cette autre plus puissante encore: dans le doute
des opinions, les hommes finissent par s'attacher uniquement aux
instincts et aux intrts matriels, qui sont bien plus visibles, plus
saisissables et plus permanents de leur nature que les opinions.

C'est une question trs difficile  dcider que celle de savoir qui
gouverne le mieux, de la dmocratie, ou de l'aristocratie. Mais il est
clair que la dmocratie gne l'un, et que l'aristocratie opprime
l'autre.

C'est l une vrit qui s'tablit d'elle-mme et qu'on n'a pas besoin de
discuter: vous tes riche et je suis pauvre.




CHAPITRE IV.

DE L'ASSOCIATION POLITIQUE AUX TATS-UNIS.

    Usage journalier que les Anglo-Amricains font du droit
    d'association. -- Trois genres d'associations politiques. --
    Comment les Amricains appliquent le systme reprsentatif aux
    associations. -- Dangers qui en rsultent pour l'tat. -- Grande
    convention de 1831 relative au tarif. -- Caractre lgislatif de
    cette convention. -- Pourquoi l'exercice illimit du droit
    d'association n'est pas aussi dangereux aux tats-Unis
    qu'ailleurs. -- Pourquoi on peut l'y considrer comme ncessaire.
    -- Utilit des associations chez les peuples dmocratiques.


L'Amrique est le pays du monde o l'on a tir le plus de parti de
l'association, et o l'on a appliqu ce puissant moyen d'action  une
plus grande diversit d'objets.

Indpendamment des associations permanentes cres par la loi sous le
nom de communes, de villes et de comts, il y en a une multitude
d'autres qui ne doivent leur naissance et leur dveloppement qu' des
volonts individuelles.

L'habitant des tats-Unis apprend ds sa naissance qu'il faut s'appuyer
sur soi-mme pour lutter contre les maux et les embarras de la vie; il
ne jette sur l'autorit sociale qu'un regard dfiant et inquiet, et n'en
appelle  son pouvoir que quand il ne peut s'en passer. Ceci commence 
s'apercevoir ds l'cole, o les enfants se soumettent, jusque dans
leurs jeux,  des rgles qu'ils ont tablies, et punissent entre eux des
dlits par eux-mmes dfinis. Le mme esprit se retrouve dans tous les
actes de la vie sociale. Un embarras survient dans la vie publique, le
passage est interrompu, la circulation arrte; les voisins
s'tablissent aussitt en corps dlibrant; de cette assemble
improvise sortira un pouvoir excutif qui remdiera au mal, avant que
l'ide d'une autorit prexistante  celle des intresss se soit
prsente  l'imagination de personne. S'agit-il de plaisir, on
s'associera pour donner plus de splendeur et de rgularit  la fte. On
s'unit enfin pour rsister  des ennemis tout intellectuels, on combat
en commun l'intemprance. Aux tats-Unis, on s'associe dans des buts de
scurit publique, de commerce et d'industrie, de morale et de religion.
Il n'y a rien que la volont humaine dsespre d'atteindre par l'action
libre de la puissance collective des individus.

J'aurai occasion, plus tard, de parler des effets que produit
l'association dans la vie civile. Je dois me renfermer en ce moment dans
le monde politique.

Le droit d'association tant reconnu, les citoyens peuvent en user de
diffrentes manires.

Une association consiste seulement dans l'adhsion publique que donnent
un certain nombre d'individus  telles ou telles doctrines, et dans
l'engagement qu'ils contractent de concourir d'une certaine faon  les
faire prvaloir. Le droit de s'associer ainsi se confond presque avec la
libert d'crire; dj cependant l'association possde plus de puissance
que la presse. Quand une opinion est reprsente par une association,
elle est oblige de prendre une forme plus nette et plus prcise. Elle
compte ses partisans et les compromet dans sa cause. Ceux-ci apprennent
eux-mmes  se connatre les uns les autres, et leur ardeur s'accrot de
leur nombre. L'association runit en faisceau les efforts des esprits
divergents, et les pousse avec vigueur vers un seul but clairement
indiqu par elle.

Le second degr dans l'exercice du droit d'association est de pouvoir
s'assembler. Quand on laisse une association politique placer sur
certains points importants du pays des foyers d'action, son activit en
devient plus grande et son influence plus tendue. L, les hommes se
voient; les moyens d'excution se combinent, les opinions se dploient
avec cette force et cette chaleur que ne peut jamais atteindre la pense
crite.

Il est enfin dans l'exercice du droit d'association, en matire
politique, un dernier degr: les partisans d'une mme opinion peuvent se
runir en collges lectoraux, et nommer des mandataires pour les aller
reprsenter dans une assemble centrale. C'est  proprement parler le
systme reprsentatif appliqu  un parti.

Ainsi, dans le premier cas, les hommes qui professent une mme opinion
tablissent entre eux un lien purement intellectuel; dans le second, ils
se runissent en petites assembles qui ne reprsentent qu'une fraction
du parti; dans le troisime enfin, ils forment comme une nation  part
dans la nation, un gouvernement dans le gouvernement. Leurs mandataires,
semblables aux vrais mandataires de la majorit, reprsentent  eux
seuls toute la force collective de leurs partisans; ainsi que ces
derniers, ils arrivent avec une apparence de nationalit et toute la
puissance morale qui en rsulte. Il est vrai qu'ils n'ont pas comme eux
le droit de faire la loi; mais ils ont le pouvoir d'attaquer celle qui
existe et de formuler d'avance celle qui doit exister.

Je suppose un peuple qui ne soit pas parfaitement habitu  l'usage de
la libert, ou chez lequel fermentent des passions politiques profondes.
 ct de la majorit qui fait les lois, je place une minorit qui se
charge seulement des _considrants_ et s'arrte au _dispositif_; et je
ne puis m'empcher de croire que l'ordre public est expos  de grands
hasards.

Entre prouver qu'une loi est meilleure en soi qu'une autre, et prouver
qu'on doit la substituer  cette autre, il y a loin sans doute. Mais o
l'esprit des hommes clairs voit encore une grande distance,
l'imagination de la foule n'en aperoit dj plus. Il arrive d'ailleurs
des temps o la nation se partage presque galement entre deux partis,
dont chacun prtend reprsenter la majorit. Prs du pouvoir qui dirige,
s'il vient  s'tablir un pouvoir dont l'autorit morale soit presque
aussi grande, peut-on croire qu'il se borne long-temps  parler sans
agir?

S'arrtera-t-il toujours devant cette considration mtaphysique, que le
but des associations est de diriger les opinions et non de les
contraindre, de conseiller la loi, non de la faire?

Plus j'envisage l'indpendance de la presse dans ses principaux effets,
plus je viens  me convaincre que chez les modernes l'indpendance de
la presse est l'lment capital, et pour ainsi dire constitutif de la
libert. Un peuple qui veut rester libre a donc le droit d'exiger qu'
tout prix on la respecte. Mais la libert _illimite_ d'association en
matire politique ne saurait tre entirement confondue avec la libert
d'crire. L'une est tout  la fois moins ncessaire et plus dangereuse
que l'autre. Une nation peut y mettre des bornes sans cesser d'tre
matresse d'elle-mme; elle doit quelquefois le faire pour continuer 
l'tre.

En Amrique, la libert de s'associer dans des buts politiques est
illimite.

Un exemple fera mieux connatre que tout ce que je pourrais ajouter,
jusqu' quel degr on la tolre.

On se rappelle combien la question du tarif ou de la libert du commerce
a agit les esprits en Amrique. Le tarif favorisait ou attaquait non
seulement des opinions, mais des intrts matriels trs puissants. Le
Nord lui attribuait une partie de sa prosprit, le Sud presque toutes
ses misres. On peut dire que pendant long-temps le tarif a fait natre
les seules passions politiques qui aient agit l'Union.

En 1831, lorsque la querelle tait le plus envenime, un citoyen obscur
du Massachusetts imagina de proposer, par la voie des journaux,  tous
les ennemis du tarif d'envoyer des dputs  Philadelphie, afin d'aviser
ensemble aux moyens de faire rendre au commerce sa libert. Cette
proposition circula en peu de jours par la puissance de l'imprimerie,
depuis le Maine jusqu' la Nouvelle-Orlans. Les ennemis du tarif
l'adoptrent avec ardeur. Ils se runirent de toutes parts et nommrent
des dputs. Le plus grand nombre de ceux-ci taient des hommes connus,
et quelques uns d'entre eux s'taient rendus clbres. La Caroline du
Sud, qu'on a vue depuis prendre les armes dans la mme cause, envoya
pour sa part soixante-trois dlgus. Le 1er octobre 1831, l'assemble,
qui, suivant l'habitude amricaine, avait pris le nom de convention, se
constitua  Philadelphie; elle comptait plus de deux cents membres. Ses
discussions taient publiques, et prirent, ds le premier jour, un
caractre tout lgislatif; on discuta l'tendue des pouvoirs du congrs,
les thories de la libert du commerce, et enfin les diverses
dispositions du tarif. Au bout de dix jours, l'assemble se spara aprs
avoir rdig une adresse au peuple amricain. Dans cette adresse on
exposait: 1 que le congrs n'avait pas le droit de faire un tarif, et
que le tarif existant tait inconstitutionnel; 2 qu'il n'tait dans
l'intrt d'aucun peuple, et en particulier du peuple amricain, que le
commerce ne ft pas libre.

Il faut reconnatre que la libert illimite de s'associer en matire
politique n'a pas produit jusqu' prsent, aux tats-Unis, les rsultats
funestes qu'on pourrait peut-tre en attendre ailleurs. Le droit
d'association y est une importation anglaise, et il a exist de tout
temps en Amrique. L'usage de ce droit est aujourd'hui pass dans les
habitudes et dans les moeurs.

De notre temps, la libert d'association est devenue une garantie
ncessaire contre la tyrannie de la majorit. Aux tats-Unis, quand une
fois un parti est devenu dominant, toute la puissance publique passe
dans ses mains; ses amis particuliers occupent tous les emplois et
disposent de toutes les forces organises. Les hommes les plus
distingus du parti contraire ne pouvant franchir la barrire qui les
spare du pouvoir, il faut bien qu'ils puissent s'tablir en dehors, il
faut que la minorit oppose sa force morale tout entire  la puissance
matrielle qui l'opprime. C'est donc un danger qu'on oppose  un danger
plus  craindre.

L'omnipotence de la majorit me parat un si grand pril pour les
rpubliques amricaines, que le moyen dangereux dont on se sert pour la
borner me semble encore un bien.

Ici j'exprimerai une pense qui rappellera ce que j'ai dit autre part 
l'occasion des liberts communales: il n'y a pas de pays o les
associations soient plus ncessaires, pour empcher le despotisme des
partis ou l'arbitraire du prince, que ceux o l'tat social est
dmocratique. Chez les nations aristocratiques, les corps secondaires
forment des associations naturelles qui arrtent les abus de pouvoir.
Dans les pays o de pareilles associations n'existent point, si les
particuliers ne peuvent crer artificiellement et momentanment quelque
chose qui leur ressemble, je n'aperois plus de digue  aucune sorte de
tyrannie, et un grand peuple peut tre opprim impunment par une
poigne de factieux ou par un homme.

La runion d'une grande convention politique (car il y en a de tous
genres), qui peut souvent devenir une mesure ncessaire, est toujours,
mme en Amrique, un vnement grave et que les amis de leur pays
n'envisagent qu'avec crainte.

Ceci se vit bien clairement dans la convention de 1831, o tous les
efforts des hommes distingus qui faisaient partie de l'assemble
tendirent  en modrer le langage et  en restreindre l'objet. Il est
probable que la convention de 1831 exera en effet une grande influence
sur l'esprit des mcontents, et les prpara  la rvolte ouverte qui eut
lieu en 1832 contre les lois commerciales de l'Union.

On ne peut se dissimuler que la libert illimite d'association, en
matire politique, ne soit, de toutes les liberts, la dernire qu'un
peuple puisse supporter. Si elle ne le fait pas tomber dans l'anarchie,
elle la lui fait pour ainsi dire toucher  chaque instant. Cette
libert, si dangereuse, offre cependant sur un point des garanties; dans
les pays o les associations sont libres, les socits secrtes sont
inconnues. En Amrique, il y a des factieux, mais point de
conspirateurs.

       *       *       *       *       *

     Des diffrentes manires dont on entend le droit d'association en
     Europe et aux tats-Unis, et de l'usage diffrent qu'on en fait.

Aprs la libert d'agir seul, la plus naturelle  l'homme est celle de
combiner ses efforts avec les efforts de ses semblables et d'agir en
commun. Le droit d'association me parat donc presque aussi inalinable
de sa nature que la libert individuelle. Le lgislateur ne saurait
vouloir le dtruire sans attaquer la socit elle-mme. Cependant s'il
est des peuples chez lesquels la libert de s'unir n'est que
bienfaisante et fconde en prosprit, il en est d'autres aussi qui, par
leurs excs, la dnaturent, et d'un lment de vie font une cause de
destruction. Il m'a sembl que la comparaison des voies diverses que
suivent les associations, dans les pays o la libert est comprise, et
dans ceux o cette libert se change en licence, serait tout  la fois
utile aux gouvernements et aux partis.

La plupart des Europens voient encore dans l'association une arme de
guerre qu'on forme  la hte pour aller l'essayer aussitt sur un champ
de bataille.

On s'associe bien dans le but de parler, mais la pense prochaine d'agir
proccupe tous les esprits. Une association, c'est une arme; on y parle
pour se compter et s'animer, et puis on marche  l'ennemi. Aux yeux de
ceux qui la composent, les ressources lgales peuvent paratre des
moyens, mais elles ne sont jamais l'unique moyen de russir.

Telle n'est point la manire dont on entend le droit d'association aux
tats-Unis. En Amrique, les citoyens qui forment la minorit
s'associent, d'abord pour constater leur nombre, et affaiblir ainsi
l'empire moral de la majorit; le second objet des associs est de
mettre au concours et de dcouvrir de cette manire les arguments les
plus propres  faire impression sur la majorit; car ils ont toujours
l'esprance d'attirer  eux cette dernire, et de disposer ensuite, en
son nom, du pouvoir.

Les associations politiques aux tats-Unis sont donc paisibles dans leur
objet et lgales dans leurs moyens; et lorsqu'elles prtendent ne
vouloir triompher que par les lois, elles disent en gnral la vrit.

La diffrence qui se remarque sur ce point entre les Amricains et nous
tient  plusieurs causes.

Il existe en Europe des partis qui diffrent tellement de la majorit,
qu'ils ne peuvent esprer de s'en faire jamais un appui, et ces mmes
partis se croient assez forts par eux-mmes pour lutter contre elle.
Quand un parti de cette espce forme une association, il ne veut point
convaincre, mais combattre. En Amrique, les hommes qui sont placs trs
loin de la majorit par leur opinion ne peuvent rien contre son pouvoir:
tous les autres esprent la gagner.

L'exercice du droit d'association devient donc dangereux en proportion
de l'impossibilit o sont les grands partis de devenir la majorit.
Dans un pays comme les tats-Unis, o les opinions ne diffrent que par
des nuances, le droit d'association peut rester pour ainsi dire sans
limites.

Ce qui nous porte encore  ne voir dans la libert d'association que le
droit de faire la guerre aux gouvernants, c'est notre inexprience en
fait de libert. La premire ide qui se prsente  l'esprit d'un parti
comme  celle d'un homme, quand les forces lui viennent, c'est l'ide de
la violence: l'ide de la persuasion n'arrive que plus tard; elle nat
de l'exprience.

Les Anglais, qui sont diviss entre eux d'une manire si profonde, font
rarement abus du droit d'association, parce qu'ils en ont un plus long
usage.

On a de plus, parmi nous, un got tellement passionn pour la guerre,
qu'il n'est pas d'entreprise si insense, dt-elle bouleverser l'tat,
dans laquelle on ne s'estimt glorieux de mourir les armes  la main.

Mais de toutes les causes qui concourent aux tats-Unis  modrer les
violences de l'association politique, la plus puissante peut-tre est
le vote universel. Dans les pays o le vote universel est admis, la
majorit n'est jamais douteuse, parce que nul parti ne saurait
raisonnablement s'tablir comme le reprsentant de ceux qui n'ont point
vot. Les associations savent donc, et tout le monde sait qu'elles ne
reprsentent point la majorit. Ceci rsulte du fait mme de leur
existence; car, si elles la reprsentaient, elles changeraient
elles-mmes la loi au lieu d'en demander la rforme.

La force morale du gouvernement qu'elles attaquent s'en trouve trs
augmente; la leur, fort affaiblie.

En Europe, il n'y a presque point d'associations qui ne prtendent ou ne
croient reprsenter les volonts de la majorit. Cette prtention ou
cette croyance augmente prodigieusement leur force, et sert
merveilleusement  lgitimer leurs actes. Car quoi de plus excusable que
la violence pour faire triompher la cause opprime du droit?

C'est ainsi que dans l'immense complication des lois humaines il arrive
quelquefois que l'extrme libert corrige les abus de la libert, et que
l'extrme dmocratie prvient les dangers de la dmocratie.

En Europe, les associations se considrent en quelque sorte comme le
conseil lgislatif et excutif de la nation, qui elle-mme ne peut
lever la voix; partant de cette ide, elles agissent et commandent. En
Amrique, o elles ne reprsentent aux yeux de tous qu'une minorit dans
la nation, elles parlent et ptitionnent.

Les moyens dont se servent les associations en Europe sont d'accord avec
le but qu'elles se proposent.

Le but principal de ces associations tant d'agir et non de parler, de
combattre et non de convaincre, elles sont naturellement amenes  se
donner une organisation qui n'a rien de civil, et  introduire dans leur
sein les habitudes et les maximes militaires: aussi les voit-on
centraliser, autant qu'elles le peuvent, la direction de leurs forces,
et remettre le pouvoir de tous dans les mains d'un trs petit nombre.

Les membres de ces associations rpondent  un mot d'ordre comme des
soldats en campagne; ils professent le dogme de l'obissance passive, ou
plutt, en s'unissant, ils ont fait d'un seul coup le sacrifice entier
de leur jugement et de leur libre arbitre: aussi rgne-t-il souvent dans
le sein de ces associations une tyrannie plus insupportable que celle
qui s'exerce dans la socit au nom du gouvernement qu'on attaque.

Cela diminue beaucoup leur force morale. Elles perdent ainsi le
caractre sacr qui s'attache  la lutte des opprims contre les
oppresseurs. Car celui qui consent  obir servilement en certains cas 
quelques uns de ses semblables, qui leur livre sa volont et leur soumet
jusqu' sa pense, comment celui-l peut-il prtendre qu'il veut tre
libre?

Les Amricains ont aussi tabli un gouvernement au sein des
associations; mais c'est, si je puis m'exprimer ainsi, un gouvernement
civil. L'indpendance individuelle y trouve sa part: comme dans la
socit, tous les hommes y marchent en mme temps vers le mme but;
mais chacun n'est pas tenu d'y marcher exactement par les mmes voies.
On n'y fait point le sacrifice de sa volont et de sa raison; mais on
applique sa volont et sa raison  faire russir une entreprise
commune.




CHAPITRE V.

DU GOUVERNEMENT DE LA DMOCRATIE EN AMRIQUE.


Je sais que je marche ici sur un terrain brlant. Chacun des mots de ce
chapitre doit froisser en quelques points les diffrents partis qui
divisent mon pays. Je n'en dirai pas moins toute ma pense.

En Europe, nous avons peine  juger le vritable caractre et les
instincts permanents de la dmocratie, parce qu'en Europe il y a lutte
entre deux principes contraires, et qu'on ne sait pas prcisment quelle
part il faut attribuer aux principes eux-mmes, ou aux passions que le
combat a fait natre.

Il n'en est pas de mme en Amrique. L, le peuple domine sans
obstacles; il n'a pas de prils  craindre ni d'injures  venger.

En Amrique, la dmocratie est donc livre  ses propres pentes. Ses
allures sont naturelles et tous ses mouvements sont libres. C'est l
qu'il faut la juger. Et pour qui cette tude serait-elle intressante et
profitable, si ce n'tait pour nous, qu'un mouvement irrsistible
entrane chaque jour, et qui marchons en aveugles, peut-tre vers le
despotisme, peut-tre vers la rpublique, mais  coup sr vers un tat
social dmocratique?


DU VOTE UNIVERSEL.

J'ai dit prcdemment que tous les tats de l'Union avaient admis le
vote universel. On le retrouve chez des populations places  diffrents
degrs de l'chelle sociale. J'ai eu occasion de voir ses effets dans
des lieux divers et parmi des races d'hommes que leur langue, leur
religion ou leurs moeurs rendent presque trangres les unes aux autres:
 la Louisiane comme dans la Nouvelle-Angleterre,  la Gorgie comme au
Canada. J'ai remarqu que le vote universel tait loin de produire, en
Amrique, tous les biens et tous les maux qu'on en attend en Europe, et
que ses effets taient en gnral autres qu'on ne les suppose.


DES CHOIX DU PEUPLE, ET DES INSTINCTS DE LA DMOCRATIE AMRICAINE DANS
SES CHOIX.

     Aux tats-Unis les hommes les plus remarquables sont rarement
     appels  la direction des affaires publiques. -- Causes de ce
     phnomne. -- L'envie qui anime les classes infrieures de France
     contre les suprieurs n'est pas un sentiment franais, mais
     dmocratique. -- Pourquoi, en Amrique, les hommes distingus
     s'cartent souvent d'eux-mmes de la carrire politique.

Bien des gens, en Europe, croient sans le dire, ou disent sans le
croire, qu'un des grands avantages du vote universel est d'appeler  la
direction des affaires des hommes dignes de la confiance publique. Le
peuple ne saurait gouverner lui-mme, dit-on, mais il veut toujours
sincrement le bien de l'tat, et son instinct ne manque gure de lui
dsigner ceux qu'un mme dsir anime et qui sont les plus capables de
tenir en main le pouvoir.

Pour moi, je dois le dire, ce que j'ai vu en Amrique ne m'autorise
point  penser qu'il en soit ainsi.  mon arrive aux tats-Unis, je fus
frapp de surprise en dcouvrant  quel point le mrite tait commun
parmi les gouverns, et combien il l'tait peu chez les gouvernants.
C'est un fait constant que, de nos jours, aux tats-Unis, les hommes les
plus remarquables sont rarement appels aux fonctions publiques, et l'on
est oblig de reconnatre qu'il en a t ainsi  mesure que la
dmocratie a dpass toutes ses anciennes limites. Il est vident que la
race des hommes d'tat amricains s'est singulirement raptisse depuis
un demi-sicle.

On peut indiquer plusieurs causes de ce phnomne.

Il est impossible, quoi qu'on fasse, d'lever les lumires du peuple
au-dessus d'un certain niveau. On aura beau faciliter les abords des
connaissances humaines, amliorer les mthodes d'enseignement et mettre
la science  bon march, on ne fera jamais que les hommes s'instruisent
et dveloppent leur intelligence sans y consacrer du temps.

Le plus ou moins de facilit que rencontre le peuple  vivre sans
travailler, forme donc la limite ncessaire de ses progrs
intellectuels. Cette limite est place plus loin dans certains pays,
moins loin dans certains autres; mais pour qu'elle n'existt point, il
faudrait que le peuple n'et point  s'occuper des soins matriels de la
vie, c'est--dire qu'il ne ft plus le peuple. Il est donc aussi
difficile de concevoir une socit o tous les hommes soient trs
clairs, qu'un tat o tous les citoyens soient riches; ce sont l deux
difficults corrlatives. J'admettrai sans peine que la masse des
citoyens veut trs sincrement le bien du pays; je vais mme plus loin,
et je dis que les classes infrieures de la socit me semblent mler,
en gnral,  ce dsir moins de combinaisons d'intrt personnel que les
classes leves; mais ce qui leur manque toujours, plus ou moins, c'est
l'art de juger des moyens tout en voulant sincrement la fin. Quelle
longue tude, que de notions diverses sont ncessaires pour se faire une
ide exacte du caractre d'un seul homme! Les plus grands gnies s'y
garent, et la multitude y russirait! Le peuple ne trouve jamais le
temps et les moyens de se livrer  ce travail. Il lui faut toujours
juger  la hte et s'attacher au plus saillant des objets. De l vient
que les charlatans de tous genres savent si bien le secret de lui
plaire, tandis que, le plus souvent, ses vritables amis y chouent.

Du reste, ce n'est pas toujours la capacit qui manque  la dmocratie
pour choisir les hommes de mrite, mais le dsir et le got.

Il ne faut pas se dissimuler que les institutions dmocratiques
dveloppent  un trs haut degr le sentiment de l'envie dans le coeur
humain. Ce n'est point tant parce qu'elles offrent  chacun des moyens
de s'galer aux autres, mais parce que ces moyens dfaillent sans cesse
 ceux qui les emploient. Les institutions dmocratiques rveillent et
flattent la passion de l'galit sans pouvoir jamais la satisfaire
entirement. Cette galit complte s'chappe tous les jours des mains
du peuple au moment o il croit la saisir, et fuit, comme dit Pascal,
d'une fuite ternelle; le peuple s'chauffe  la recherche de ce bien
d'autant plus prcieux qu'il est assez prs pour tre connu, assez loin
pour n'tre point got. La chance de russir l'meut, l'incertitude du
succs l'irrite; il s'agite, il se lasse, il s'aigrit. Tout ce qui le
dpasse par quelque endroit lui parat alors un obstacle  ses dsirs,
et il n'y a pas de supriorit si lgitime dont la vue ne fatigue ses
yeux.

Beaucoup de gens s'imaginent que cet instinct secret qui porte chez nous
les classes infrieures  carter autant qu'elles le peuvent les
suprieures de la direction des affaires, ne se dcouvre qu'en France;
c'est une erreur: l'instinct dont je parle n'est point franais, il est
dmocratique; les circonstances politiques ont pu lui donner un
caractre particulier d'amertume, mais elles ne l'ont pas fait natre.

Aux tats-Unis, le peuple n'a point de haine pour les classes leves de
la socit; mais il se sent peu de bienveillance pour elles, et les
tient avec soin en dehors du pouvoir; il ne craint pas les grands
talents, mais il les gote peu. En gnral, on remarque que tout ce qui
s'lve sans son appui obtient difficilement sa faveur.

Tandis que les instincts naturels de la dmocratie portent le peuple 
carter les hommes distingus du pouvoir, un instinct non moins fort
porte ceux-ci  s'loigner de la carrire politique, o il leur est si
difficile de rester compltement eux-mmes et de marcher sans s'avilir.
C'est cette pense qui est fort navement exprime par le chancelier
Kent. L'auteur clbre dont je parle, aprs avoir donn de grands
loges  cette portion de la constitution qui accorde au pouvoir
excutif la nomination des juges, ajoute. Il est probable, en effet,
que les hommes les plus propres  remplir ces places auraient trop de
rserve dans les manires, et trop de svrit dans les principes, pour
pouvoir jamais runir la majorit des suffrages  une lection qui
reposerait sur le vote universel. (_Kent's commentaries_, v. I, p.
272.) Voil ce qu'on imprimait sans contradiction en Amrique dans
l'anne 1830.

Il m'est dmontr que ceux qui regardent le vote universel comme une
garantie de la bont des choix, se font une illusion complte. Le vote
universel a d'autres avantages, mais non celui-l.


DES CAUSES QUI PEUVENT CORRIGER EN PARTIE CES INSTINCTS DE LA
DMOCRATIE.

    Effets contraires produits sur les peuples comme sur les hommes
    par les grands prils. -- Pourquoi l'Amrique a vu tant d'hommes
    remarquables  la tte de ses affaires il y a cinquante ans. --
    Influence qu'exercent les lumires et les moeurs sur les choix du
    peuple. -- Exemple de la Nouvelle-Angleterre. -- tats du
    Sud-Ouest. -- Comment certaines lois influent sur les choix du
    peuple. -- lection  deux degrs. -- Ses effets dans la
    composition du snat.

Lorsque de grands prils menacent l'tat, on voit souvent le peuple
choisir avec bonheur les citoyens les plus propres  le sauver.

On a remarqu que l'homme dans un danger pressant restait rarement  son
niveau habituel; il s'lve bien au-dessus, ou tombe au-dessous. Ainsi
arrive-t-il aux peuples eux-mmes. Les prils extrmes, au lieu
d'lever une nation, achvent quelquefois de l'abattre; ils soulvent
ses passions sans les conduire, et troublent son intelligence, loin de
l'clairer. Les Juifs s'gorgeaient encore au milieu des dbris fumants
du temple. Mais il est plus commun de voir, chez les nations comme chez
les hommes, les vertus extraordinaires natre de l'imminence mme des
dangers. Les grands caractres paraissent alors en relief comme ces
monuments que cachait l'obscurit de la nuit, et qu'on voit se dessiner
tout--coup  la lueur d'un incendie. Le gnie ne ddaigne plus de se
reproduire de lui-mme, et le peuple, frapp de ses propres prils,
oublie pour un temps ses passions envieuses. Il n'est pas rare de voir
alors sortir de l'urne lectorale des noms clbres. J'ai dit plus haut
qu'en Amrique les hommes d'tat de nos jours semblent fort infrieurs 
ceux qui parurent, il y a cinquante ans,  la tte des affaires. Ceci ne
tient pas seulement aux lois, mais aux circonstances. Quand l'Amrique
luttait pour la plus juste des causes, celle d'un peuple chappant au
joug d'un autre peuple; lorsqu'il s'agissait de faire entrer une nation
nouvelle dans le monde, toutes les mes s'levaient pour atteindre  la
hauteur du but de leurs efforts. Dans cette excitation gnrale, les
hommes suprieurs couraient au-devant du peuple, et le peuple, les
prenant dans ses bras, les plaait  sa tte. Mais de pareils vnements
sont rares; c'est sur l'allure ordinaire des choses qu'il faut juger.

Si des vnements passagers parviennent quelquefois  combattre les
passions de la dmocratie, les lumires, et surtout les moeurs, exercent
sur ses penchants une influence non moins puissante, mais plus durable.
On s'en aperoit bien aux tats-Unis.

Dans la Nouvelle-Angleterre, o l'ducation et la libert sont filles de
la morale et de la religion; o la socit, dj ancienne et depuis
long-temps assise, a pu se former des maximes et des habitudes; le
peuple, en mme temps qu'il chappe  toutes les supriorits que la
richesse et la naissance ont jamais cres parmi les hommes, s'est
habitu  respecter les supriorits intellectuelles et morales, et 
s'y soumettre sans dplaisir: aussi voit-on que la dmocratie dans la
Nouvelle-Angleterre fait de meilleurs choix que partout ailleurs.

 mesure, au contraire, qu'on descend vers le midi, dans les tats o le
lien social est moins ancien et moins fort, o l'instruction s'est moins
rpandue, et o les principes de la morale, de la religion et de la
libert se sont combins d'une manire moins heureuse, on aperoit que
les talents et les vertus deviennent de plus en plus rares parmi les
gouvernants.

Lorsqu'on pntre enfin dans les nouveaux tats du sud-ouest, o le
corps social, form d'hier, ne prsente encore qu'une agglomration
d'aventuriers ou de spculateurs, on est confondu de voir en quelles
mains la puissance publique est remise, et l'on se demande par quelle
force indpendante de la lgislation et des hommes, l'tat peut y croire
et la socit y prosprer.

Il y a certaines lois dont la nature est dmocratique, et qui
russissent cependant  corriger en partie ces instincts dangereux de la
dmocratie.

Lorsque vous entrez dans la salle des reprsentants  Washington, vous
vous sentez frapp de l'aspect vulgaire de cette grande assemble.
L'oeil cherche souvent en vain dans son sein un homme clbre. Presque
tous ses membres sont des personnages obscurs, dont le nom ne fournit
aucune image  la pense. Ce sont, pour la plupart, des avocats de
village, des commerants, ou mme des hommes appartenant aux dernires
classes. Dans un pays o l'instruction est presque universellement
rpandue, on dit que les reprsentants du peuple ne savent pas toujours
correctement crire.

 deux pas de l s'ouvre la salle du snat, dont l'troite enceinte
renferme une grande partie des clbrits de l'Amrique.  peine y
aperoit-on un seul homme qui ne rappelle l'ide d'une illustration
rcente. Ce sont d'loquents avocats, des gnraux distingus, d'habiles
magistrats, ou des hommes d'tat connus. Toutes les paroles qui
s'chappent de cette assemble feraient honneur aux plus grands dbats
parlementaires d'Europe.

D'o vient ce bizarre contraste? Pourquoi l'lite de la nation se
trouve-t-elle dans cette salle plutt que dans cette autre? Pourquoi la
premire assemble runit-elle tant d'lments vulgaires, lorsque la
seconde semble avoir le monopole des talents et des lumires? L'une et
l'autre cependant manent du peuple, l'une et l'autre sont le produit du
suffrage universel, et nulle voix, jusqu' prsent, ne s'est leve en
Amrique pour soutenir que le snat ft ennemi des intrts populaires.
D'o vient donc une si norme diffrence? Je ne vois qu'un seul fait qui
l'explique: l'lection qui produit la chambre des reprsentants est
directe; celle dont le snat mane est soumise  deux degrs.
L'universalit des citoyens nomme la lgislature de chaque tat, et la
constitution fdrale, transformant  leur tour chacune de ces
lgislatures en corps lectoraux, y puise les membres du snat. Les
snateurs expriment donc, quoique indirectement, le rsultat du vote
universel; car la lgislature, qui nomme les snateurs, n'est point un
corps aristocratique ou privilgi qui tire son droit lectoral de
lui-mme; elle dpend essentiellement de l'universalit des citoyens;
elle est en gnral lue par eux tous les ans, et ils peuvent toujours
diriger ses choix en la composant de membres nouveaux. Mais il suffit
que la volont populaire passe  travers cette assemble choisie pour
s'y laborer en quelque sorte, et en sortir revtue de formes plus
nobles et plus belles. Les hommes ainsi lus reprsentent donc toujours
exactement la majorit de la nation qui gouverne; mais ils ne
reprsentent que les penses leves qui ont cours au milieu d'elle, les
instincts gnreux qui l'animent, et non les petites passions qui
souvent l'agitent et les vices qui la dshonorent.

Il est facile d'apercevoir dans l'avenir un moment o les rpubliques
amricaines seront forces de multiplier les deux degrs dans leur
systme lectoral, sous peine de se perdre misrablement parmi les
cueils de la dmocratie.

Je ne ferai pas difficult de l'avouer; je vois dans le double degr
lectoral le seul moyen de mettre l'usage de la libert politique  la
porte de toutes les classes du peuple. Ceux qui esprent faire de ce
moyen l'arme exclusive d'un parti, et ceux qui le craignent, me
paraissent tomber dans une gale erreur.


INFLUENCE QU'A EXERCE LA DMOCRATIE AMRICAINE SUR LES LOIS
LECTORALES.

     La raret des lections expose l'tat  de grandes crises. -- Leur
     frquence l'entretient dans une agitation fbrile. -- Les
     Amricains ont choisi le second de ces deux maux. -- Versatilit de
     la loi. -- Opinion de Hamilton, de Madisson et de Jefferson sur ce
     sujet.

Quand l'lection ne revient qu' de longs intervalles,  chaque lection
l'tat court risque d'un bouleversement.

Les partis font alors de prodigieux efforts pour se saisir d'une fortune
qui passe si rarement  leur porte; et le mal tant presque sans remde
pour les candidats qui chouent, il faut tout craindre de leur ambition
pousse au dsespoir. Si, au contraire, la lutte lgale doit bientt se
renouveler, les vaincus patientent.

Lorsque les lections se succdent rapidement, leur frquence entretient
dans la socit un mouvement fbrile, et maintient les affaires
publiques dans un tat de versatilit continuelle.

Ainsi, d'un ct, il y a pour l'tat chance de malaise; de l'autre,
chance de rvolution; le premier systme nuit  la bont du
gouvernement, le second menace son existence.

Les Amricains ont mieux aim s'exposer au premier mal qu'au second. En
cela, ils se sont dirigs par instinct bien plus que par raisonnement,
la dmocratie poussant le got de la varit jusqu' la passion. Il en
rsulte une mutabilit singulire dans la lgislation.

Beaucoup d'Amricains considrent l'instabilit de leurs lois comme la
consquence ncessaire d'un systme dont les effets gnraux sont
utiles. Mais il n'est personne, je crois, aux tats-Unis, qui prtende
nier que cette instabilit existe ou qui ne la regarde pas comme un
grand mal.

Hamilton, aprs avoir dmontr l'utilit d'un pouvoir qui pt empcher
ou du moins retarder la promulgation des mauvaises lois, ajoute: On me
rpondra peut-tre que le pouvoir de prvenir de mauvaises lois implique
le pouvoir de prvenir les bonnes. Cette objection ne saurait satisfaire
ceux qui ont t  mme d'examiner tous les maux qui dcoulent pour nous
de l'inconstance et de la mutabilit de la loi. L'instabilit
lgislative est la plus grande tache qu'on puisse signaler dans nos
institutions. _Form the greatest blemish in the character and genius of
our government._ (Federalist., n. 73.)

La facilit qu'on trouve  changer les lois, dit Madisson, et l'excs
qu'on peut faire du pouvoir lgislatif, me paraissent les maladies les
plus dangereuses auxquelles notre gouvernement soit expos.
(_Federalist._, n. 62.)

Jefferson lui-mme, le plus grand dmocrate qui soit encore sorti du
sein de la dmocratie amricaine, a signal les mmes prils.

L'instabilit de nos lois est rellement un inconvnient trs grave,
dit-il. Je pense que nous aurions d y pourvoir en dcidant qu'il y
aurait toujours un intervalle d'une anne entre la prsentation d'une
loi et le vote dfinitif. Elle serait ensuite discute et vote, sans
qu'on pt y changer un mot, et si les circonstances semblaient exiger
une plus prompte rsolution, la proposition ne pourrait tre adopte 
la simple majorit, mais  la majorit des deux tiers de l'une et de
l'autre chambre[3].

         [Note 3: Lettre  Madisson, du 20 dcembre 1787, traduction
         de M. Conseil.]


DES FONCTIONNAIRES PUBLICS SOUS L'EMPIRE DE LA DMOCRATIE AMRICAINE.

     Simplicit des fonctionnaires amricains. -- Absence de
     costume. -- Tous les fonctionnaires sont pays. -- Consquences
     politiques de ce fait. -- En Amrique il n'y a pas de carrire
     publique. -- Ce qui en rsulte.

Les fonctionnaires publics, aux tats-Unis, restent confondus au milieu
de la foule des citoyens; ils n'ont ni palais, ni gardes, ni costumes
d'apparat. Cette simplicit des gouvernants ne tient pas seulement  un
tour particulier de l'esprit amricain, mais aux principes fondamentaux
de la socit.

Aux yeux de la dmocratie, le gouvernement n'est pas un bien, c'est un
mal ncessaire. Il faut accorder aux fonctionnaires un certain pouvoir;
car, sans ce pouvoir,  quoi serviraient-ils? mais les apparences
extrieures du pouvoir ne sont point indispensables  la marche des
affaires; elles blessent inutilement la vue du public.

Les fonctionnaires eux-mmes sentent parfaitement qu'ils n'ont obtenu le
droit de se placer au-dessus des autres par leur puissance, que sous la
condition de descendre au niveau de tous par leurs manires.

Je ne saurais rien imaginer de plus uni dans ses faons d'agir, de plus
accessible  tous, de plus attentif aux demandes, et de plus civil dans
ses rponses, qu'un homme public aux tats-Unis.

J'aime cette allure naturelle du gouvernement de la dmocratie; dans
cette force intrieure qui s'attache  la fonction plus qu'au
fonctionnaire,  l'homme plus qu'aux signes extrieurs de la puissance,
j'aperois quelque chose de viril que j'admire.

Quant  l'influence que peuvent exercer les costumes, je crois qu'on
s'exagre beaucoup l'importance qu'ils doivent avoir dans un sicle
comme le ntre. Je n'ai point remarqu qu'en Amrique le fonctionnaire,
dans l'exercice de son pouvoir, ft accueilli avec moins d'gards et de
respects, pour tre rduit  son seul mrite.

D'une autre part, je doute fort qu'un vtement particulier porte les
hommes publics  se respecter eux-mmes, quand ils ne sont pas
naturellement disposs  le faire; car je ne saurais croire qu'ils aient
plus d'gard pour leur habit que pour leur personne.

Quand je vois, parmi nous, certains magistrats brusquer les parties ou
leur adresser des bons mots, lever les paules aux moyens de la dfense,
et sourire avec complaisance  l'numration des charges, je voudrais
qu'on essayt de leur ter leur robe, afin de dcouvrir si, se trouvant
vtus comme les simples citoyens, cela ne les rappellerait pas  la
dignit naturelle de l'espce humaine.

Aucun des fonctionnaires publics des tats-Unis n'a de costume, mais
tous reoivent un salaire.

Ceci dcoule, plus naturellement encore que ce qui prcde, des
principes dmocratiques. Une dmocratie peut environner de pompe ses
magistrats et les couvrir de soie et d'or sans attaquer directement le
principe de son existence. De pareils privilges sont passagers; ils
tiennent  la place, et non  l'homme. Mais tablir des fonctions
gratuites, c'est crer une classe de fonctionnaires riches et
indpendants, c'est former le noyau d'une aristocratie. Si le peuple
conserve encore le droit du choix, l'exercice de ce droit a donc des
bornes ncessaires.

Quand on voit une rpublique dmocratique rendre gratuites les fonctions
rtribues, je crois qu'on peut en conclure qu'elle marche vers la
monarchie. Et quand une monarchie commence  rtribuer les fonctions
gratuites, c'est la marque assure qu'on s'avance vers un tat
despotique ou vers un tat rpublicain.

La substitution des fonctions salaries aux fonctions gratuites me
semble donc  elle toute seule constituer une vritable rvolution.

Je regarde comme un des signes les plus visibles de l'empire absolu
qu'exerce la dmocratie en Amrique, l'absence complte des fonctions
gratuites. Les services rendus au public, quels qu'ils soient, s'y
paient: aussi chacun a-t-il, non pas seulement le droit, mais la
possibilit de les rendre.

Si, dans les tats dmocratiques, tous les citoyens peuvent obtenir les
emplois, tous ne sont pas tents de les briguer. Ce ne sont pas les
conditions de la candidature, mais le nombre et la capacit des
candidats, qui souvent y limitent le choix des lecteurs.

Chez les peuples o le principe de l'lection s'tend  tout, il n'y a
pas,  proprement parler, de carrire publique. Les hommes n'arrivent en
quelque sorte aux fonctions que par hasard, et ils n'ont aucune
assurance de s'y maintenir. Cela est vrai surtout lorsque les lections
sont annuelles. Il en rsulte que, dans les temps de calme, les
fonctions publiques offrent peu d'appt  l'ambition. Aux tats-Unis, ce
sont les gens modrs dans leurs dsirs qui s'engagent au milieu des
dtours de la politique. Les grands talents et les grandes passions
s'cartent en gnral du pouvoir, afin de poursuivre la richesse; et il
arrive souvent qu'on ne se charge de diriger la fortune de l'tat que
quand on se sent peu capable de conduire ses propres affaires.

C'est  ces causes autant qu'aux mauvais choix de la dmocratie qu'il
faut attribuer le grand nombre d'hommes vulgaires qui occupent les
fonctions publiques. Aux tats-Unis, je ne sais si le peuple choisirait
les hommes suprieurs qui brigueraient ses suffrages, mais il est
certain que ceux-ci ne les briguent pas.


DE L'ARBITRAIRE DES MAGISTRATS[4] SOUS L'EMPIRE DE LA DMOCRATIE
AMRICAINE.

         [Note 4: J'entends ici le mot _magistrats_ dans son acception
         la plus tendue: je l'applique  tous ceux qui sont chargs
         de faire excuter les lois.]

     Pourquoi l'arbitraire des magistrats est plus grand sous les
     monarchies absolues et dans les rpubliques dmocratiques que
     dans les monarchies tempres. -- Arbitraire des magistrats dans la
     Nouvelle-Angleterre.

Il y a deux espces de gouvernements sous lesquels il se mle beaucoup
d'arbitraire  l'action des magistrats; il en est ainsi sous le
gouvernement absolu d'un seul et sous le gouvernement de la dmocratie.

Ce mme effet provient de causes presque analogues.

Dans les tats despotiques, le sort de personne n'est assur, pas plus
celui des fonctionnaires publics que celui des simples particuliers. Le
souverain, tenant toujours dans sa main la vie, la fortune, et
quelquefois l'honneur des hommes qu'il emploie, pense n'avoir rien 
craindre d'eux, et il leur laisse une grande libert d'action, parce
qu'il se croit assur qu'ils n'en abuseront jamais contre lui.

Dans les tats despotiques, le souverain est si amoureux de son pouvoir,
qu'il craint la gne de ses propres rgles; et il aime  voir ses agents
aller  peu prs au hasard, afin d'tre sr de ne jamais rencontrer en
eux une tendance contraire  ses dsirs.

Dans les dmocraties, la majorit pouvant chaque anne enlever le
pouvoir des mains auxquelles elle l'a confi, ne craint point non plus
qu'on en abuse contre elle. Matresse de faire connatre  chaque
instant ses volonts aux gouvernants, elle aime mieux les abandonner 
leurs propres efforts que de les enchaner  une rgle invariable, qui,
en les bornant, la bornerait en quelque sorte elle-mme.

On dcouvre mme, en y regardant de prs, que, sous l'empire de la
dmocratie, l'arbitraire du magistrat doit tre plus grand encore que
dans les tats despotiques.

Dans ces tats, le souverain peut punir en un moment toutes les fautes
qu'il aperoit; mais il ne saurait se flatter d'apercevoir toutes les
fautes qu'il devrait punir. Dans les dmocraties, au contraire, le
souverain, en mme temps qu'il est tout-puissant, est partout  la fois;
aussi voit on que les fonctionnaires amricains sont bien plus libres
dans le cercle d'action que la loi leur trace qu'aucun fonctionnaire
d'Europe. Souvent on se borne  leur montrer le but vers lequel ils
doivent tendre, les laissant matres de choisir les moyens.

Dans la Nouvelle-Angleterre, par exemple, on s'en rapporte aux
_select-men_ de chaque commune du soin de former la liste du jury; la
seule rgle qu'on leur trace est celle-ci: ils doivent choisir les jurs
parmi les citoyens qui jouissent des droits lectoraux et qui ont une
bonne rputation[5].

         [Note 5: Voyez loi du 27 fvrier 1813. Collection gnrale
         des lois du Massachusetts, vol. 2, p. 331. On doit dire
         qu'ensuite les jurs sont tirs au sort sur les listes.]

En France, nous croirions la vie et la libert des hommes en pril, si
nous confiions  un fonctionnaire, quel qu'il ft, l'exercice d'un droit
aussi redoutable.

Dans la Nouvelle-Angleterre, ces mmes magistrats peuvent faire
afficher dans les cabarets le nom des ivrognes, et empcher sous peine
d'amende les habitants de leur fournir du vin[6].

         [Note 6: Loi du 28 fvrier 1787. Voyez Collection gnrale
         des lois du Massachusetts, vol. 1, p. 302.

         Voici le texte:

         Les _select-men_ de chaque commune feront afficher dans les
         boutiques des cabaretiers, aubergistes et dtaillants, une
         liste des personnes rputes ivrognes, joueurs, et qui ont
         l'habitude de perdre leur temps et leur fortune dans ces
         maisons; et le matre desdites maisons qui, aprs cet
         avertissement, aura souffert que lesdites personnes boivent
         et jouent dans sa demeure, ou leur aura vendu des liqueurs
         spiritueuses, sera condamn  l'amende.]

Un pareil pouvoir censorial rvolterait le peuple dans la monarchie la
plus absolue; ici, pourtant, on s'y soumet sans peine.

Nul part la loi n'a laiss une plus grande part  l'arbitraire que dans
les rpubliques dmocratiques, parce que l'arbitraire n'y parat point 
craindre. On peut mme dire que le magistrat y devient plus libre, 
mesure que le droit lectoral descend plus bas et que le temps de la
magistrature est plus limit.

De l vient qu'il est si difficile de faire passer une rpublique
dmocratique  l'tat de monarchie. Le magistrat, en cessant d'tre
lectif, y garde d'ordinaire les droits et y conserve les usages du
magistrat lu. On arrive alors au despotisme.

Ce n'est que dans les monarchies tempres que la loi, en mme temps
qu'elle trace un cercle d'action autour des fonctionnaires publics,
prend encore le soin de les y guider  chaque pas. La cause de ce fait
est facile  dire.

Dans les monarchies tempres, le pouvoir se trouve divis entre le
peuple et le prince. L'un et l'autre ont intrt  ce que la position
du magistrat soit stable.

Le prince ne veut pas remettre le sort des fonctionnaires dans les mains
du peuple, de peur que ceux-ci ne trahissent son autorit; de son ct,
le peuple craint que les magistrats, placs dans la dpendance absolue
du prince, ne servent  opprimer la libert; on ne les fait donc
dpendre en quelque sorte de personne.

La mme cause qui porte le prince et le peuple  rendre le fonctionnaire
indpendant, les porte  chercher des garanties contre les abus de son
indpendance, afin qu'il ne la tourne pas contre l'autorit de l'un ou
la libert de l'autre. Tous deux s'accordent donc sur la ncessit de
tracer d'avance au fonctionnaire public une ligne de conduite, et
trouvent leur intrt  lui imposer des rgles dont il lui soit
impossible de s'carter.


INSTABILIT ADMINISTRATIVE AUX TATS-UNIS.

     En Amrique, les actes de la socit laissent souvent moins de
     traces que les actions d'une famille. -- Journaux, seuls monuments
     historiques. -- Comment l'extrme instabilit administrative nuit 
     l'art de gouverner.

Les hommes ne faisant que passer un instant au pouvoir, pour aller
ensuite se perdre dans une foule qui, elle-mme, change chaque jour de
face, il en rsulte que les actes de la socit, en Amrique, laissent
souvent moins de trace que les actions d'une simple famille.
L'administration publique y est en quelque sorte orale et
traditionnelle. On n'y crit point, ou ce qui est crit s'envole au
moindre vent, comme les feuilles de la Sibylle, et disparat sans
retour.

Les seuls monuments historiques des tats-Unis sont les journaux. Si un
numro vient  manquer, la chane des temps est comme brise: le prsent
et le pass ne se rejoignent plus. Je ne doute point que dans cinquante
ans il ne soit plus difficile de runir des documents authentiques sur
les dtails de l'existence sociale des Amricains de nos jours, que sur
l'administration des Franais au moyen ge; et si une invasion de
Barbares venait  surprendre les tats-Unis, il faudrait, pour savoir
quelque chose du peuple qui les habite, recourir  l'histoire des autres
nations.

L'instabilit administrative a commenc par pntrer dans les habitudes;
je pourrais presque dire qu'aujourd'hui chacun a fini par en contracter
le got. Nul ne s'inquite de ce qu'on a fait avant lui. On n'adopte
point de mthode; on ne compose point de collection; on ne runit pas de
documents, lors mme qu'il serait ais de le faire. Quand par hasard on
les possde, on n'y tient gure. J'ai dans mes papiers des pices
originales qui m'ont t donnes dans des administrations publiques pour
rpondre  quelques unes de mes questions. En Amrique, la socit
semble vivre au jour le jour, comme une arme en campagne. Cependant,
l'art d'administrer est  coup sr une science; et toutes les sciences,
pour faire des progrs, ont besoin de lier ensemble les dcouvertes des
diffrentes gnrations,  mesure qu'elles se succdent. Un homme, dans
le court espace de la vie, remarque un fait, un autre conoit une ide;
celui-ci invente un moyen, celui-l trouve une formule; l'humanit
recueille en passant ces fruits divers de l'exprience individuelle, et
forme les sciences. Il est trs difficile que les administrateurs
amricains apprennent rien les uns des autres. Ainsi ils apportent  la
conduite de la socit les lumires qu'ils trouvent rpandues dans son
sein, et non des connaissances qui leur soient propres. La dmocratie,
pousse dans ses dernires limites, nuit donc au progrs de l'art de
gouverner. Sous ce rapport, elle convient mieux  un peuple dont
l'ducation administrative est dj faite, qu' un peuple novice dans
l'exprience des affaires.

Ceci, du reste, ne se rapporte point uniquement  la science
administrative. Le gouvernement dmocratique, qui se fonde sur une ide
si simple et si naturelle, suppose toujours, cependant, l'existence
d'une socit trs civilise et trs savante[7]. D'abord on le croirait
contemporain des premiers ges du monde; en y regardant de prs, on
dcouvre aisment qu'il n'a d venir que le dernier.

         [Note 7: Il est inutile de dire que je parle ici du
         gouvernement dmocratique appliqu  un peuple et non  une
         petite tribu.]


DES CHARGES PUBLIQUES SOUS L'EMPIRE DE LA DMOCRATIE AMRICAINE.

     Dans toutes les socits, les citoyens se divisent en un certain
     nombre de classes. -- Instinct qu'apporte chacune de ces classes
     dans la direction des finances de l'tat. -- Pourquoi les dpenses
     publiques doivent tendre  crotre quand le peuple gouverne. -- Ce
     qui rend les profusions de la dmocratie moins  craindre en
     Amrique. -- Emploi des deniers publics sous la dmocratie.

Le gouvernement de la dmocratie est-il conomique? Il faut d'abord
savoir  quoi nous entendons le comparer.

La question serait facile  rsoudre si l'on voulait tablir un
parallle entre une rpublique dmocratique et une monarchie absolue. On
trouverait que les dpenses publiques dans la premire sont plus
considrables que dans la seconde. Mais il en est ainsi pour tous les
tats libres, compars  ceux qui ne le sont pas. Il est certain que le
despotisme ruine les hommes en les empchant de produire, plus qu'en
leur enlevant les fruits de la production; il tarit la source des
richesses, et respecte souvent la richesse acquise. La libert, au
contraire, enfante mille fois plus de biens qu'elle n'en dtruit, et,
chez les nations qui la connaissent, les ressources du peuple croissent
toujours plus vite que les impts.

Ce qui m'importe en ce moment, est de comparer entre eux les peuples
libres, et parmi ces derniers de constater quelle influence exerce la
dmocratie sur les finances de l'tat.

Les socits, ainsi que les corps organiss, suivent dans leur
formation certaines rgles fixes dont elles ne sauraient s'carter.
Elles sont composes de certains lments qu'on retrouve partout et dans
tous les temps.

Il sera toujours facile de diviser idalement chaque peuple en trois
classes.

La premire classe se composera des riches. La seconde comprendra ceux
qui, sans tre riches, vivent au milieu de l'aisance de toutes choses.
Dans la troisime seront renferms ceux qui n'ont que peu ou point de
proprits, et qui vivent particulirement du travail que leur
fournissent les deux premires.

Les individus renferms dans ces diffrentes catgories peuvent tre
plus ou moins nombreux, suivant l'tat social; mais vous ne sauriez
faire que ces catgories n'existent pas.

Il est vident que chacune de ces classes apportera dans le maniement
des finances de l'tat certains instincts qui lui seront propres.

Supposez que la premire seule fasse les lois: il est probable qu'elle
se proccupera assez peu d'conomiser les deniers publics, parce qu'un
impt qui vient  frapper une fortune considrable n'enlve que du
superflu, et produit un effet peu sensible.

Admettez au contraire que ce soient les classes moyennes qui seules
fassent la loi. On peut compter qu'elles ne prodigueront pas les impts,
parce qu'il n'y a rien de si dsastreux qu'une grosse taxe venant 
frapper une petite fortune.

Le gouvernement des classes moyennes me semble devoir tre, parmi les
gouvernements libres, je ne dirai pas le plus clair, ni surtout le
plus gnreux, mais le plus conomique.

Je suppose maintenant que la dernire classe soit exclusivement charge
de faire la loi; je vois bien des chances pour que les charges publiques
augmentent au lieu de dcrotre, et ceci pour deux raisons:

La plus grande partie de ceux qui votent alors la loi n'ayant aucune
proprit imposable, tout l'argent qu'on dpense dans l'intrt de la
socit semble ne pouvoir que leur profiter sans jamais leur nuire; et
ceux qui ont quelque peu de proprit trouvent aisment les moyens
d'asseoir l'impt de manire qu'il ne frappe que sur les riches et ne
profite qu'aux pauvres, chose que les riches ne sauraient faire de leur
ct lorsqu'ils sont matres du gouvernement.

Les pays o les pauvres[8] seraient exclusivement chargs de faire la
loi ne pourraient donc esprer une grande conomie dans les dpenses
publiques: ces dpenses seront toujours considrables, soit parce que
les impts ne peuvent atteindre ceux qui les votent, soit parce qu'ils
sont assis de manire  ne pas les atteindre. En d'autres termes, le
gouvernement de la dmocratie est le seul o celui qui vote l'impt
puisse chapper  l'obligation de le payer.

         [Note 8: On comprend bien que le mot pauvre a ici, comme dans
         le reste du chapitre, un sens relatif et non une
         signification absolue. Les pauvres d'Amrique, compars 
         ceux d'Europe, pourraient souvent paratre des riches: on a
         pourtant raison de les nommer des pauvres, quand on les
         oppose  ceux de leurs concitoyens qui sont plus riches
         qu'eux.]

En vain objectera-t-on que l'intrt bien entendu du peuple est de
mnager la fortune des riches, parce qu'il ne tarderait pas  se
ressentir de la gne qu'il ferait natre. Mais l'intrt des rois
n'est-il pas aussi de rendre leurs sujets heureux, et celui des nobles
de savoir ouvrir  propos leurs rangs? Si l'intrt loign pouvait
prvaloir sur les passions et les besoins du moment, il n'y aurait
jamais eu de souverains tyranniques ni d'aristocratie exclusive.

L'on m'arrte encore en disant: Qui a jamais imagin de charger les
pauvres de faire seuls la loi? Qui? Ceux qui ont tabli le vote
universel. Est-ce la majorit ou la minorit qui fait la loi? La
majorit sans doute; et si je prouve que les pauvres composent toujours
la majorit, n'aurai-je pas raison d'ajouter que dans les pays o ils
sont appels  voter, les pauvres font seuls la loi?

Or, il est certain que jusqu'ici, chez toutes les nations du monde, le
plus grand nombre a toujours t compos de ceux qui n'avaient pas de
proprit, ou de ceux dont la proprit tait trop restreinte pour
qu'ils pussent vivre dans l'aisance sans travailler. Le vote universel
donne donc rellement le gouvernement de la socit aux pauvres.

L'influence fcheuse que peut quelquefois exercer le pouvoir populaire
sur les finances de l'tat se fit bien voir dans certaines rpubliques
dmocratiques de l'antiquit, o le trsor public s'puisait  secourir
les citoyens indigents, ou  donner des jeux et des spectacles au
peuple.

Il est vrai de dire que le systme reprsentatif tait  peu prs
inconnu  l'antiquit. De nos jours, les passions populaires se
produisent plus difficilement dans les affaires publiques; on peut
compter cependant qu' la longue, le mandataire finira toujours par se
conformer  l'esprit de ses commettants et par faire prvaloir leurs
penchants aussi bien que leurs intrts.

Les profusions de la dmocratie sont, du reste, moins  craindre 
proportion que le peuple devient propritaire, parce qu'alors, d'une
part, le peuple a moins besoin de l'argent des riches, et que, de
l'autre, il rencontre plus de difficults  ne pas se frapper lui-mme
en tablissant l'impt. Sous ce rapport, le vote universel serait moins
dangereux en France qu'en Angleterre, o presque toute la proprit
imposable est runie en quelques mains. L'Amrique, o la grande
majorit des citoyens possde, se trouve dans une situation plus
favorable que la France.

Il est d'autres causes encore qui peuvent lever la somme des dpenses
publiques dans les dmocraties.

Lorsque l'aristocratie gouverne, les hommes qui conduisent les affaires
de l'tat chappent par leur position mme  tous les besoins; contents
de leur sort, ils demandent surtout  la socit de la puissance et de
la gloire; et, placs au-dessus de la foule obscure des citoyens, ils
n'aperoivent pas toujours clairement comment le bien-tre gnral doit
concourir  leur propre grandeur. Ce n'est pas qu'ils voient sans piti
les souffrances du pauvre; mais ils ne sauraient ressentir ses misres
comme s'ils les partageaient eux-mmes; pourvu que le peuple semble
s'accommoder de sa fortune, ils se tiennent donc pour satisfaits, et
n'attendent rien de plus du gouvernement. L'aristocratie songe 
maintenir plus qu' perfectionner.

Quand, au contraire, la puissance publique est entre les mains du
peuple, le souverain cherche partout le mieux, parce qu'il se sent mal.

L'esprit d'amlioration s'tend alors  mille objets divers; il descend
 des dtails infinis, et surtout il s'applique  des espces
d'amliorations qu'on ne saurait obtenir qu'en payant; car il s'agit de
rendre meilleure la condition du pauvre qui ne peut s'aider lui-mme.

Il existe de plus dans les socits dmocratiques une agitation sans but
prcis; il y rgne une sorte de fivre permanente qui se tourne en
innovation de tout genre, et les innovations sont presque toujours
coteuses.

Dans les monarchies et dans les aristocraties, les ambitieux flattent le
got naturel qui porte le souverain vers la renomme et vers le pouvoir,
et le poussent souvent ainsi  de grandes dpenses.

Dans les dmocraties, o le souverain est ncessiteux, on ne peut gure
acqurir sa bienveillance qu'en accroissant son bien-tre; ce qui ne
peut presque jamais se faire qu'avec de l'argent.

De plus, quand le peuple commence lui-mme  rflchir sur sa position,
il lui nat une foule de besoins qu'il n'avait pas ressentis d'abord, et
qu'on ne peut satisfaire qu'en recourant aux ressources de l'tat. De l
vient qu'en gnral les charges publiques semblent s'accrotre avec la
civilisation, et qu'on voit les impts s'lever  mesure que les
lumires s'tendent.

Il est enfin une dernire cause qui rend souvent le gouvernement
dmocratique plus cher qu'un autre. Quelquefois la dmocratie veut
mettre de l'conomie dans ses dpenses, mais elle ne peut y parvenir,
parce qu'elle n'a pas l'art d'tre conome.

Comme elle change frquemment de vues et plus frquemment encore
d'agents, il arrive que ses entreprises sont mal conduites, ou restent
inacheves: dans le premier cas, l'tat fait des dpenses
disproportionnes  la grandeur du but qu'il veut atteindre; dans le
second, il fait des dpenses improductives.


DES INSTINCTS DE LA DMOCRATIE AMRICAINE DANS LA FIXATION DU TRAITEMENT
DES FONCTIONNAIRES.

     Dans les dmocraties, ceux qui instituent les grands traitements
     n'ont pas de chance d'en profiter. -- Tendance de la dmocratie
     amricaine  lever le traitement des fonctionnaires secondaires
     et  baisser celui des principaux. -- Pourquoi il en est
     ainsi. -- Tableau comparatif du traitement des fonctionnaires
     publics aux tats-Unis et en France.

Il y a une grande raison qui porte, en gnral, les dmocraties 
conomiser sur les traitements des fonctionnaires publics.

Dans les dmocraties, ceux qui instituent les traitements tant en trs
grand nombre, ont trs peu de chances d'arriver jamais  les toucher.

Dans les aristocraties, au contraire, ceux qui instituent les grands
traitements ont presque toujours le vague espoir d'en profiter. Ce sont
des capitaux qu'ils se crent pour eux-mmes, ou tout au moins des
ressources qu'ils prparent  leurs enfants.

Il faut avouer pourtant que la dmocratie ne se montre trs
parcimonieuse qu'envers ses principaux agents.

En Amrique, les fonctionnaires d'un ordre secondaire sont plus pays
qu'ailleurs, mais les hauts fonctionnaires le sont beaucoup moins.

Ces effets contraires sont produits par la mme cause; le peuple, dans
les deux cas, fixe le salaire des fonctionnaires publics; il pense  ses
propres besoins, et cette comparaison l'claire. Comme il vit lui-mme
dans une grande aisance, il lui semble naturel que ceux dont il se sert
la partagent[9]. Mais quand il en arrive  fixer le sort des grands
officiers de l'tat, sa rgle lui chappe, et il ne procde plus qu'au
hasard.

         [Note 9: L'aisance dans laquelle vivent les fonctionnaires
         secondaires aux tats-Unis tient encore  une autre cause;
         celle-ci est trangre aux instincts gnraux de la
         dmocratie: toute espce de carrire prive est fort
         productive; l'tat ne trouverait pas de fonctionnaires
         secondaires s'il ne consentait  les bien payer. Il est donc
         dans la position d'une entreprise commerciale, oblige, quels
         que soient ses gots conomiques, de soutenir une concurrence
         onreuse.]

Le pauvre ne se fait pas une ide distincte des besoins que peuvent
ressentir les classes suprieures de la socit. Ce qui paratrait une
somme modique  un riche, lui parat une somme prodigieuse,  lui qui se
contente du ncessaire; et il estime que le gouverneur de l'tat, pourvu
de ses deux mille cus, doit encore se trouver heureux et exciter
l'envie[10].

         [Note 10: L'tat de l'Ohio, qui compte un million
         d'habitants, ne donne au gouverneur que 1,200 dollars de
         salaire ou 6,504 francs.]

Que si vous entreprenez de lui faire entendre que le reprsentant d'une
grande nation doit paratre avec une certaine splendeur aux yeux des
trangers, il vous comprendra tout d'abord; mais lorsque, venant 
penser  sa simple demeure et aux modestes fruits de son pnible
labeur, il songera  tout ce qu'il pourrait excuter lui-mme avec ce
mme salaire que vous jugez insuffisant, il se trouvera surpris et comme
effray  la vue de tant de richesses.

Ajoutez  cela que le fonctionnaire secondaire est presque au niveau du
peuple, tandis que l'autre le domine. Le premier peut donc encore
exciter son intrt; mais l'autre commence  faire natre son envie.

Ceci se voit bien clairement aux tats-Unis, o les salaires semblent en
quelque sorte dcrotre  mesure que le pouvoir des fonctionnaires est
plus grand[11].

         [Note 11: Pour rendre cette vrit sensible aux yeux, il
         suffit d'examiner les traitements de quelques uns des agents
         du gouvernement fdral. J'ai cru devoir placer en regard le
         salaire attach en France aux fonctions analogues, afin que
         la comparaison achve d'clairer le lecteur.

           TATS-UNIS.

           MINISTRE DES FINANCES (treasury department).

                                                        fr.
           L'huissier (messager)                      3,734
           Le commis le moins pay                    5,420
           Le commis le plus pay                     8,672
           Le secrtaire-gnral (chief clerk)       10,840
           Le ministre (secretary of state)          32,520
           Le chef du gouvernement (le prsident)   135,000

           FRANCE.

           MINISTRE DES FINANCES.

           Huissier du ministre                       1,500
           Le commis le moins pay            1,000  1,800
           Le commis le plus pay             3,200  3,600
           Le secrtaire-gnral                     20,000
           Le ministre                               80,000
           Le chef du gouvernement (le roi)      12,000,000

         J'ai peut-tre eu tort de prendre la France pour point de
         comparaison. En France, o les instincts dmocratiques
         pntrent tous les jours davantage dans le gouvernement, on
         aperoit dj une forte tendance qui porte les Chambres 
         lever les petits traitements et surtout  abaisser les
         grands. Ainsi le ministre de finances qui, en 1834, reoit
         80,000 fr., en recevait 160,000 sous l'Empire; les directeurs
         gnraux des finances, qui en reoivent 20,000, en recevaient
         alors 50,000.]

Sous l'empire de l'aristocratie, il arrive au contraire que les hauts
fonctionnaires reoivent de trs grands moluments, tandis que les
petits ont souvent  peine de quoi vivre. Il est facile de trouver la
raison de ce fait dans des causes analogues  celles que nous avons
indiques plus haut.

Si la dmocratie ne conoit pas les plaisirs du riche ou les envie, de
son ct l'aristocratie ne comprend point les misres du pauvre, ou
plutt elle les ignore. Le pauvre n'est point,  proprement parler, le
semblable du riche; c'est un tre d'une autre espce. L'aristocratie
s'inquite donc assez peu du sort de ses agents infrieurs. Elle ne
hausse leurs salaires que quand ils refusent de la servir  trop bas
prix.

C'est la tendance parcimonieuse de la dmocratie envers les principaux
fonctionnaires qui lui a fait attribuer de grands penchants conomiques
qu'elle n'a pas.

Il est vrai que la dmocratie donne  peine de quoi vivre honntement 
ceux qui la gouvernent, mais elle dpense des sommes normes pour
secourir les besoins ou faciliter les jouissances du peuple[12]. Voil
un emploi meilleur du produit de l'impt, non une conomie.

         [Note 12: Voyez entre autres, dans les budgets amricains, ce
         qu'il en cote pour l'entretien des indigents et pour
         l'instruction gratuite.

         En 1831, on a dpens dans l'tat de New-York, pour le
         soutien des indigents, la somme de 1,290,000 francs. Et la
         somme consacre  l'instruction publique est estime s'lever
          5,420,000 francs au moins. (_William's New-York annal
         register_, 1832, p. 205 et 243.)

         L'tat de New-York n'avait en 1830 que 1,900,000 habitants,
         ce qui ne forme pas le double de la population du dpartement
         du Nord.]

En gnral, la dmocratie donne peu aux gouvernants et beaucoup aux
gouverns. Le contraire se voit dans les aristocraties, o l'argent de
l'tat profite surtout  la classe qui mne les affaires.


DIFFICULT DE DISCERNER LES CAUSES QUI PORTENT LE GOUVERNEMENT AMRICAIN
 L'CONOMIE.

Celui qui recherche dans les faits l'influence relle qu'exercent les
lois sur le sort de l'humanit, est expos  de grandes mprises, car il
n'y a rien de si difficile  apprcier qu'un fait.

Un peuple est naturellement lger et enthousiaste; un autre rflchi et
calculateur. Ceci tient  sa constitution physique elle-mme ou  des
causes loignes que j'ignore.

On voit des peuples qui aiment la reprsentation, le bruit et la joie,
et qui ne regrettent pas un million dpens en fume. On en voit
d'autres qui ne prisent que les plaisirs solitaires et qui semblent
honteux de paratre contents.

Dans certains pays, on attache un grand prix  la beaut des difices.
Dans certains autres, on ne met aucune valeur aux objets d'art, et l'on
mprise ce qui ne rapporte rien. Il en est enfin o l'on aime la
renomme, et d'autres o l'on place avant tout l'argent.

Indpendamment des lois, toutes ces causes influent d'une manire trs
puissante sur la conduite des finances de l'tat.

S'il n'est jamais arriv aux Amricains de dpenser l'argent du peuple
en ftes publiques, ce n'est point seulement parce que, chez eux, le
peuple vote l'impt, c'est parce que le peuple n'aime pas  se rjouir.

S'ils repoussent les ornements de leur architecture et ne prisent que
les avantages matriels et positifs, ce n'est pas seulement parce qu'ils
forment une nation dmocratique, c'est aussi parce qu'ils sont un peuple
commerant.

Les habitudes de la vie prive se sont continues dans la vie publique;
et il faut bien distinguer chez eux les conomies qui dpendent des
institutions, de celles qui dcoulent des habitudes et des moeurs.


PEUT-ON COMPARER LES DPENSES PUBLIQUES DES TATS-UNIS  CELLES DE
FRANCE?

     Deux points  tablir pour apprcier l'tendue des charges
     publiques: la richesse nationale et l'impt. -- On ne connat pas
     exactement la fortune et les charges de la France. -- Pourquoi on
     ne peut esprer de connatre la fortune et les charges de
     l'Union. -- Recherches de l'auteur pour apprendre le montant des
     impts dans la Pensylvanie. -- Signes gnraux auxquels on peut
     reconnatre l'tendue des charges d'un peuple. -- Rsultat de cet
     examen pour l'Union.

On s'est beaucoup occup dans ces derniers temps  comparer les dpenses
publiques des tats-Unis aux ntres. Tous ces travaux ont t sans
rsultats, et peu de mots suffiront, je crois, pour prouver qu'ils
devaient l'tre.

Afin de pouvoir apprcier l'tendue des charges publiques chez un
peuple, deux oprations sont ncessaires: il faut d'abord apprendre
quelle est la richesse de ce peuple, et ensuite quelle portion de cette
richesse il consacre aux dpenses de l'tat. Celui qui rechercherait le
montant des taxes, sans montrer l'tendue des ressources qui doivent y
pourvoir, se livrerait  un travail improductif; car ce n'est pas la
dpense, mais le rapport de la dpense au revenu qu'il est intressant
de connatre.

Le mme impt que supporte aisment un contribuable riche, achvera de
rduire un pauvre  la misre.

La richesse des peuples se compose de plusieurs lments: les fonds
immobiliers forment le premier, les biens mobiliers constituent le
second.

Il est difficile de connatre l'tendue des terres cultivables que
possde une nation, et leur valeur naturelle ou acquise. Il est plus
difficile encore d'estimer tous les biens mobiliers dont un peuple
dispose. Ceux-l chappent, par leur diversit et par leur nombre, 
presque tous les efforts de l'analyse.

Aussi voyons-nous que les nations les plus anciennement civilises de
l'Europe, celles mme chez lesquelles l'administration est centralise,
n'ont point tabli jusqu' prsent d'une manire prcise l'tat de leur
fortune.

En Amrique, on n'a pas mme conu l'ide de le tenter. Et comment
pourrait-on se flatter d'y russir dans ce pays nouveau o la socit
n'a pas encore pris une assiette tranquille et dfinitive, o le
gouvernement national ne trouve pas  sa disposition, comme le ntre,
une multitude d'agents dont il puisse commander et diriger simultanment
les efforts; o la statistique enfin n'est point cultive, parce qu'il
ne s'y rencontre personne qui ait la facult de runir des documents ou
le temps de les parcourir?

Ainsi donc les lments constitutifs de nos calculs ne sauraient tre
obtenus. Nous ignorons la fortune comparative de la France et de
l'Union. La richesse de l'une n'est pas encore connue, et les moyens
d'tablir celle de l'autre n'existent point.

Mais je veux bien consentir, pour un moment,  carter ce terme
ncessaire de la comparaison; je renonce  savoir quel est le rapport de
l'impt au revenu, et je me borne  vouloir tablir quel est l'impt.

Le lecteur va reconnatre qu'en rtrcissant le cercle de mes recherches
je n'ai pas rendu ma tche plus aise.

Je ne doute point que l'administration centrale de France, aide de tous
les fonctionnaires dont elle dispose, ne parvnt  dcouvrir exactement
le montant des taxes directes ou indirectes qui psent sur les citoyens.
Mais ces travaux, qu'un particulier ne peut entreprendre, le
gouvernement franais lui-mme ne les a point encore achevs, ou du
moins il n'a pas fait connatre leurs rsultats. Nous savons quelles
sont les charges de l'tat; le total des dpenses dpartementales nous
est connu; nous ignorons ce qui se passe dans les communes: nul ne
saurait donc dire, quant  prsent,  quelle somme s'lvent les
dpenses publiques en France.

Si je retourne maintenant  l'Amrique, j'aperois les difficults qui
deviennent plus nombreuses et plus insurmontables. L'Union me fait
connatre avec exactitude quel est le montant de ses charges; je puis me
procurer les budgets particuliers des vingt-quatre tats dont elle se
compose; mais qui m'apprendra ce que dpensent les citoyens pour
l'administration du comt et de la commune[13]?

         [Note 13: Les Amricains, comme on le voit, ont quatre
         espces de budgets: l'Union a le sien; les tats, les comts
         et les communes ont galement le leur. Pendant mon sjour en
         Amrique, j'ai fait de grandes recherches pour connatre le
         montant des dpenses publiques dans les communes et dans les
         comts des principaux tats de l'Union. J'ai pu facilement
         obtenir le budget des plus grandes communes, mais il m'a t
         impossible de me procurer celui des petites. Je ne puis donc
         me former aucune ide exacte des dpenses communales. Pour ce
         qui concerne les dpenses des comts, je possde quelques
         documents qui, bien qu'incomplets, sont peut-tre de nature 
         mriter la curiosit du lecteur. Je dois  l'obligeance de M.
         Richard, ancien maire de Philadelphie, les budgets de treize
         comts de la Pensylvanie pour l'anne 1830. Ce sont ceux de
         Libanon, Centre, Franklin, Lafayette, Montgommery, La
         Luzerne, Dauphin, Buttler, Allghany, Colombia,
         Northumberland, Northampton, Philadelphie. Il s'y trouvait,
         en 1830, 495,207 habitants. Si l'on jette les yeux sur une
         carte de la Pensylvanie, on verra que ces treize comts sont
         disperss dans toutes les directions et soumis  toutes les
         causes gnrales qui peuvent influer sur l'tat du pays; de
         telle sorte qu'il serait impossible de dire pourquoi ils ne
         fourniraient pas une ide exacte de l'tat financier des
         comts de la Pensylvanie. Or, ces mmes comts ont dpens
         pendant l'anne 1830, 1,800,221 francs, ce qui donne 3 fr. 64
         cent, par habitant. J'ai calcul que chacun de ces mmes
         habitants, durant l'anne 1830, avait consacr aux besoins de
         l'Union fdrale 12 fr. 70 cent., et 3 fr. 80 cent.  ceux de
         la Pensylvanie; d'o il rsulte que dans l'anne 1830 ces
         mmes citoyens ont donn  la socit, pour subvenir  toutes
         les dpenses publiques (except les dpenses communales), la
         somme de 20 fr. 14 cent. Ce rsultat est doublement
         incomplet, comme on le voit, puisqu'il ne s'applique qu' une
         seule anne et  une partie des charges publiques; mais il a
         le mrite d'tre certain.]

L'autorit fdrale ne peut s'tendre jusqu' obliger les gouvernements
provinciaux  nous clairer sur ce point; et ces gouvernements
voulussent-ils eux-mmes nous prter simultanment leur concours, je
doute qu'ils fussent en tat de nous satisfaire. Indpendamment de la
difficult naturelle de l'entreprise, l'organisation politique du pays
s'opposerait encore au succs de leurs efforts. Les magistrats de la
commune et du comt ne sont point nomms par les administrateurs de
l'tat, et ne dpendent point de ceux-ci. Il est donc permis de croire
que si l'tat voulait obtenir les renseignements qui nous sont
ncessaires, il rencontrerait de grands obstacles dans la ngligence des
fonctionnaires infrieurs dont il serait oblig de se servir[14].

         [Note 14: Ceux qui ont voulu tablir un parallle entre les
         dpenses des Amricains et les ntres ont bien senti qu'il
         tait impossible de comparer le total des dpenses publiques
         de la France au total des dpenses publiques de l'Union; mais
         ils ont cherch  comparer entre elles des portions dtaches
         de ces dpenses. Il est facile de prouver que cette seconde
         manire d'oprer n'est pas moins dfectueuse que la premire.

          quoi comparerai-je, par exemple, notre budget national? Au
         budget de l'Union? Mais l'Union s'occupe de beaucoup moins
         d'objets que notre gouvernement central, et ses charges
         doivent naturellement tre beaucoup moindres. Opposerai-je
         nos budgets dpartementaux aux budgets des tats particuliers
         dont l'Union se compose? Mais en gnral les tats
         particuliers veillent  des intrts plus importants et plus
         nombreux que l'administration de nos dpartements; leurs
         dpenses sont donc naturellement plus considrables. Quant
         aux budgets des comts, on ne rencontre rien dans notre
         systme de finances qui leur ressemble. Ferons-nous rentrer
         les dpenses qui y sont portes dans le budget de l'tat ou
         dans celui des communes? Les dpenses communales existent
         dans les deux pays, mais elles ne sont pas toujours
         analogues. En Amrique, la commune se charge de plusieurs
         soins qu'en France elle abandonne au dpartement ou  l'tat.
         Que faut-il entendre d'ailleurs par dpenses communales en
         Amrique? L'organisation de la commune diffre suivant les
         tats. Prendrons-nous pour rgle ce qui se passe dans la
         Nouvelle-Angleterre ou en Gorgie, dans la Pensylvanie ou
         dans l'tat des Illinois?

         Il est facile d'apercevoir, entre certains budgets de deux
         pays, une sorte d'analogie; mais les lments qui les
         composent diffrant toujours plus ou moins, l'on ne saurait
         tablir entre eux de comparaison srieuse.]

Inutile d'ailleurs de rechercher ce que les Amricains pourraient faire
en pareille matire, puisqu'il est certain que, jusqu' prsent, ils
n'ont rien fait.

Il n'existe donc pas aujourd'hui en Amrique ou en Europe un seul homme
qui puisse nous apprendre ce que paie annuellement chaque citoyen de
l'Union, pour subvenir aux charges de la socit[15].

         [Note 15: On parviendrait  connatre la somme prcise que
         chaque citoyen franais ou amricain verse dans le trsor
         public, qu'on n'aurait encore qu'une partie de la vrit.

         Les gouvernements ne demandent pas seulement aux
         contribuables de l'argent, mais encore des efforts personnels
         qui sont apprciables en argent. L'tat lve une arme;
         indpendamment de la solde que la nation entire se charge de
         fournir, il faut encore que le soldat donne son temps, qui a
         une valeur plus ou moins grande suivant l'emploi qu'il en
         pourrait faire s'il restait libre. J'en dirai autant du
         service de la milice. L'homme qui fait partie de la milice
         consacre momentanment un temps prcieux  la sret
         publique, et donne rellement  l'tat ce que lui mme manque
         d'acqurir. J'ai cit ces exemples; j'aurais pu en citer
         beaucoup d'autres. Le gouvernement de France et celui
         d'Amrique peroivent des impts de cette nature: ces impts
         psent sur les citoyens: mais qui peut en apprcier avec
         exactitude le montant dans les deux pays?

         Ce n'est pas la dernire difficult qui vous arrte lorsque
         vous voulez comparer les dpenses publiques de l'Union aux
         ntres. L'tat se fait en France certaines obligations qu'il
         ne s'impose pas en Amrique, et rciproquement. Le
         gouvernement franais paie le clerg; le gouvernement
         amricain abandonne ce soin aux fidles. En Amrique, l'tat
         se charge des pauvres; en France, il les livre  la charit
         du public. Nous faisons  tous nos fonctionnaires un
         traitement fixe, les Amricains leur permettent de percevoir
         certains droits. En France, les prestations en nature n'ont
         lieu que sur un petit nombre de routes; aux tats-Unis, sur
         presque tous les chemins. Nos voies sont ouvertes aux
         voyageurs, qui peuvent les parcourir sans rien payer; on
         rencontre aux tats-Unis beaucoup de routes  barrires.
         Toutes ces diffrences dans la manire dont le contribuable
         arrive  acquitter les charges de la socit rendent la
         comparaison entre ces deux pays trs difficile; car il y a
         certaines dpenses que les citoyens ne feraient point ou qui
         seraient moindres, si l'tat ne se chargeait d'agir en leur
         nom.]

Concluons qu'il est aussi difficile de comparer avec fruit les dpenses
sociales des Amricains aux ntres, que la richesse de l'Union  celle
de la France. J'ajoute qu'il serait mme dangereux de le tenter. Quand
la statistique n'est pas fonde sur des calculs rigoureusement vrais,
elle gare au lieu de diriger. L'esprit se laisse prendre aisment aux
faux airs d'exactitude qu'elle conserve jusque dans ses carts, et il se
repose sans trouble sur des erreurs qu'on revt  ses yeux des formes
mathmatiques de la vrit.

Abandonnons donc les chiffres, et tchons de trouver nos preuves
ailleurs.

Un pays prsente-t-il l'aspect de la prosprit matrielle; aprs avoir
pay l'tat, le pauvre y conserve-t-il des ressources et le riche du
superflu; l'un et l'autre y paraissent-ils satisfaits de leur sort, et
cherchent-ils chaque jour  l'amliorer encore, de telle sorte que les
capitaux ne manquant jamais  l'industrie, l'industrie  son tour ne
manque point aux capitaux: tels sont les signes auxquels, faute de
documents positifs, il est possible de recourir, pour connatre si les
charges publiques qui psent sur un peuple sont proportionnes  sa
richesse.

L'observateur qui s'en tiendrait  ces tmoignages jugerait sans doute
que l'Amricain des tats-Unis donne  l'tat une moins forte part de
son revenu que le Franais.

Mais comment pourrait-on concevoir qu'il en ft autrement?

Une partie de la dette franaise est le rsultat de deux invasions;
l'Union n'a point  en craindre. Notre position nous oblige  tenir
habituellement une nombreuse arme sous les armes; l'isolement de
l'Union lui permet de n'avoir que 6,000 soldats. Nous entretenons prs
de 300 vaisseaux; les Amricains n'en ont que 52[16]. Comment l'habitant
de l'Union pourrait-il payer  l'tat autant que l'habitant de la
France?

         [Note 16: Voyez les budgets dtaills du ministre de la
         marine en France, et, pour l'Amrique, le _National calendar_
         de 1833, p. 228.]

Il n'y a donc point de parallle  tablir entre les finances de pays si
diversement placs.

C'est en examinant ce qui se passe dans l'Union, et non en comparant
l'Union  la France, que nous pouvons juger si la dmocratie amricaine
est vritablement conome.

Je jette les yeux sur chacune des diverses rpubliques dont se forme la
confdration, et je dcouvre que leur gouvernement manque souvent de
persvrance dans ses desseins, et qu'il n'exerce point une surveillance
continue sur les hommes qu'il emploie. J'en tire naturellement cette
consquence qu'il doit souvent dpenser inutilement l'argent des
contribuables, ou en consacrer plus qu'il n'est ncessaire  ses
entreprises.

Je vois que, fidle  son origine populaire, il fait de prodigieux
efforts pour satisfaire les besoins des classes infrieures de la
socit, leur ouvrir les chemins du pouvoir, et rpandre dans leur sein
le bien-tre et les lumires. Il entretient les pauvres, distribue
chaque anne des millions aux coles, paie tous les services, et
rtribue avec gnrosit ses moindres agents. Si une pareille manire de
gouverner me semble utile et raisonnable, je suis oblig de reconnatre
qu'elle est dispendieuse.

Je vois le pauvre qui dirige les affaires publiques et dispose des
ressources nationales; et je ne saurais croire que, profitant des
dpenses de l'tat, il n'entrane pas souvent l'tat dans de nouvelles
dpenses.

Je conclus donc, sans avoir recours  des chiffres incomplets, et sans
vouloir tablir des comparaisons hasardes, que le gouvernement
dmocratique des Amricains n'est pas, comme on le prtend quelquefois,
un gouvernement  bon march; et je ne crains pas de prdire que, si de
grands embarras venaient un jour assaillir les peuples des tats-Unis,
on verrait chez eux les impts s'lever aussi haut que dans la plupart
des aristocraties ou des monarchies de l'Europe.


DE LA CORRUPTION ET DES VICES DES GOUVERNANTS DANS LA DMOCRATIE; DES
EFFETS QUI EN RSULTENT SUR LA MORALIT PUBLIQUE.

     Dans les aristocraties, les gouvernants cherchent quelquefois 
     corrompre. -- Souvent, dans les dmocraties, ils se montrent
     eux-mmes corrompus. -- Dans leurs premires, les vices attaquent
     directement la moralit du peuple. -- Ils exercent sur lui, dans
     les secondes, une influence indirecte qui est plus redoutable
     encore.

L'aristocratie et la dmocratie se renvoient mutuellement le reproche de
faciliter la corruption; il faut distinguer:

Dans les gouvernements aristocratiques, les hommes qui arrivent aux
affaires sont des gens riches qui ne dsirent que du pouvoir. Dans les
dmocraties, les hommes d'tat sont pauvres et ont leur fortune 
faire.

Il s'ensuit que, dans les tats aristocratiques, les gouvernants sont
peu accessibles  la corruption et n'ont qu'un got trs modr pour
l'argent, tandis que le contraire arrive chez les peuples dmocratiques.

Mais, dans les aristocraties, ceux qui veulent arriver  la tte des
affaires disposant de grandes richesses, et le nombre de ceux qui
peuvent les y faire parvenir tant souvent circonscrit entre certaines
limites, le gouvernement se trouve en quelque sorte  l'enchre. Dans
les dmocraties, au contraire, ceux qui briguent le pouvoir ne sont
presque jamais riches, et le nombre de ceux qui concourent  le donner
est trs grand. Peut-tre dans les dmocraties n'y a-t-il pas moins
d'hommes  vendre, mais on n'y trouve presque point d'acheteurs; et,
d'ailleurs, il faudrait acheter trop de monde  la fois pour atteindre
le but.

Parmi les hommes qui ont occup le pouvoir en France depuis quarante
ans, plusieurs ont t accuss d'avoir fait fortune aux dpens de l'tat
et de ses allis; reproche qui a t rarement adress aux hommes publics
de l'ancienne monarchie. Mais, en France, il est presque sans exemple
qu'on achte le vote d'un lecteur  prix d'argent, tandis que la chose
se fait notoirement et publiquement en Angleterre.

Je n'ai jamais ou dire qu'aux tats-Unis on employt ses richesses 
gagner les gouverns; mais souvent j'ai vu mettre en doute la probit
des fonctionnaires publics. Plus souvent encore j'ai entendu attribuer
leurs succs  de basses intrigues ou  des manoeuvres coupables.

Si donc les hommes qui dirigent les aristocraties cherchent quelquefois
 corrompre, les chefs des dmocraties se montrent eux-mmes corrompus.
Dans les unes on attaque directement la moralit du peuple; on exerce
dans les autres, sur la conscience publique, une action indirecte qu'il
faut plus redouter encore.

Chez les peuples dmocratiques, ceux qui sont  la tte de l'tat tant
presque toujours en butte  des soupons fcheux, donnent en quelque
sorte l'appui du gouvernement aux crimes dont on les accuse. Ils
prsentent ainsi de dangereux exemples  la vertu qui lutte encore, et
fournissent des comparaisons glorieuses au vice qui se cache.

En vain dirait-on que les passions dshonntes se rencontrent dans tous
les rangs; qu'elles montent souvent sur le trne par droit de naissance;
qu'ainsi on peut rencontrer des hommes fort mprisables  la tte des
nations aristocratiques comme au sein des dmocraties.

Cette rponse ne me satisfait point: il se dcouvre, dans la corruption
de ceux qui arrivent par hasard au pouvoir, quelque chose de grossier et
de vulgaire qui la rend contagieuse pour la foule; il rgne, au
contraire, jusque dans la dpravation des grands seigneurs, un certain
raffinement aristocratique, un air de grandeur qui souvent empche
qu'elle ne se communique.

Le peuple ne pntrera jamais dans le labyrinthe obscur de l'esprit de
cour; il dcouvrira toujours avec peine la bassesse qui se cache sous
l'lgance des manires, la recherche des gots et les grces du
langage. Mais voler le trsor public, ou vendre  prix d'argent les
faveurs de l'tat, le premier misrable comprend cela et peut se flatter
d'en faire autant  son tour.

Ce qu'il faut craindre d'ailleurs, ce n'est pas tant la vue de
l'immoralit des grands que celle de l'immoralit menant  la grandeur.
Dans la dmocratie, les simples citoyens voient un homme qui sort de
leurs rangs et qui parvient en peu d'annes  la richesse et  la
puissance; ce spectacle excite leur surprise et leur envie; ils
recherchent comment celui qui tait hier leur gal est aujourd'hui
revtu du droit de les diriger. Attribuer son lvation  ses talents ou
 ses vertus est incommode, car c'est avouer qu'eux-mmes sont moins
vertueux et moins habiles que lui. Ils en placent donc la principale
cause dans quelques uns de ses vices, et souvent ils ont raison de le
faire. Il s'opre ainsi je ne sais quel odieux mlange entre les ides
de bassesse et de pouvoir, d'indignit et de succs, d'utilit et de
dshonneur.


DE QUELS EFFORTS LA DMOCRATIE EST CAPABLE.

     L'Union n'a lutt qu'une seule fois pour son
     existence. -- Enthousiasme au commencement de la
     guerre. -- Refroidissement  la fin. -- Difficult d'tablir en
     Amrique la conscription ou l'inscription maritime. -- Pourquoi un
     peuple dmocratique est moins capable qu'un autre de grands
     efforts continus.

Je prviens le lecteur que je parle ici d'un gouvernement qui suit les
volonts relles du peuple, et non d'un gouvernement qui se borne
seulement  commander au nom du peuple.

Il n'y a rien de si irrsistible qu'un pouvoir tyrannique qui commande
au nom du peuple, parce qu'tant revtu de la puissance morale qui
appartient aux volonts du plus grand nombre, il agit en mme temps avec
la dcision, la promptitude et la tnacit qu'aurait un seul homme.

Il est assez difficile de dire de quel degr d'effort est capable un
gouvernement dmocratique en temps de crise nationale.

On n'a jamais vu jusqu' prsent de grande rpublique dmocratique. Ce
serait faire injure aux rpubliques que d'appeler de ce nom l'oligarchie
qui rgnait sur la France en 1793. Les tats-Unis seuls prsentent ce
spectacle nouveau.

Or, depuis un demi-sicle que l'Union est forme, son existence n'a t
mise en question qu'une seule fois, lors de la guerre de l'indpendance.
Au commencement de cette longue guerre, il y eut des traits
extraordinaires d'enthousiasme pour le service de la patrie[17]. Mais 
mesure que la lutte se prolongeait, on voyait reparatre l'gosme
individuel: l'argent n'arrivait plus au trsor public; les hommes ne se
prsentaient plus  l'arme; le peuple voulait encore l'indpendance,
mais il reculait devant les moyens de l'obtenir. En vain nous avons
multipli les taxes et essay de nouvelles mthodes de les lever, dit
Hamilton dans le Fdraliste (n 12); l'attente publique a toujours t
due, et le trsor des tats est rest vide. Les formes dmocratiques
de l'administration, qui sont inhrentes  la nature dmocratique de
notre gouvernement, venant  se combiner avec la raret du numraire que
produisait l'tat languissant de notre commerce, ont jusqu' prsent
rendu inutiles tous les efforts qu'on a pu tenter pour lever des sommes
considrables. Les diffrentes lgislatures ont enfin compris la folie
de semblables essais.

         [Note 17: L'un des plus singuliers,  mon avis, fut la
         rsolution par laquelle les Amricains renoncrent
         momentanment  l'usage du th. Ceux qui savent que les
         hommes tiennent plus en gnral  leurs habitudes qu' leur
         vie, s'tonneront sans doute de ce grand et obscur sacrifice
         obtenu de tout un peuple.]

Depuis cette poque, les tats-Unis n'ont pas eu une seule guerre
srieuse  soutenir.

Pour juger quels sacrifices savent s'imposer les dmocraties, il faut
donc attendre le temps o la nation amricaine sera oblige de mettre
dans les mains de son gouvernement la moiti du revenu des biens, comme
l'Angleterre, ou devra jeter  la fois le vingtime de sa population sur
les champs de bataille, ainsi que l'a fait la France.

En Amrique, la conscription est inconnue; on y enrle les hommes  prix
d'argent. Le recrutement forc est tellement contraire aux ides, et si
tranger aux habitudes du peuple des tats-Unis, que je doute qu'on ost
jamais l'introduire dans les lois. Ce qu'on appelle en France la
conscription forme assurment le plus lourd de tous nos impts; mais,
sans la conscription, comment pourrions-nous soutenir une grande guerre
continentale?

Les Amricains n'ont point adopt chez eux la presse des Anglais. Ils
n'ont rien qui ressemble  notre inscription maritime. La marine de
l'tat, comme la marine marchande, se recrute  l'aide d'engagements
volontaires.

Or, il n'est pas facile de concevoir qu'un peuple puisse soutenir une
grande guerre maritime sans recourir  l'un des deux moyens indiqus
plus haut: aussi l'Union, qui a dj combattu sur mer avec gloire,
n'a-t-elle jamais eu cependant des flottes nombreuses, et l'armement du
petit nombre de ses vaisseaux lui a-t-il toujours cot trs cher.

J'ai entendu des hommes d'tat amricains avouer que l'Union aura peine
 maintenir son rang sur les mers, si elle ne recourt pas  la presse ou
 l'inscription maritime; mais la difficult est d'obliger le peuple,
qui gouverne,  souffrir la presse ou l'inscription maritime.

Il est incontestable que les peuples libres dploient en gnral, dans
les dangers, une nergie infiniment plus grande que ceux qui ne le sont
pas; mais je suis port  croire que ceci est surtout vrai des peuples
libres chez lesquels domine l'lment aristocratique. La dmocratie me
parat bien plus propre  diriger une socit paisible, ou  faire au
besoin un subit et vigoureux effort, qu' braver pendant long-temps les
grands orages de la vie politique des peuples. La raison en est simple:
les hommes s'exposent aux dangers et aux privations par enthousiasme,
mais ils n'y restent long-temps exposs que par rflexion. Il y a dans
ce qu'on appelle le courage instinctif lui-mme, plus de calcul qu'on ne
pense; et quoique les passions seules fassent faire en gnral les
premiers efforts, c'est en vue du rsultat qu'on les continue. On risque
une partie de ce qui est cher pour sauver le reste.

Or, c'est cette perception claire de l'avenir, fonde sur les lumires
et l'exprience, qui doit souvent manquer  la dmocratie. Le peuple
sent bien plus qu'il ne raisonne; et si les maux actuels sont grands, il
est  craindre qu'il oublie les maux plus grands qui l'attendent
peut-tre en cas de dfaite.

Il y a encore une autre cause qui doit rendre les efforts d'un
gouvernement dmocratique moins durables que les efforts d'une
aristocratie.

Le peuple, non seulement voit moins clairement que les hautes classes ce
qu'il peut esprer ou craindre de l'avenir, mais encore il souffre bien
autrement qu'elles des maux du prsent. Le noble, en exposant sa
personne, court autant de chances de gloire que de prils. En livrant 
l'tat la plus grande partie de son revenu, il se prive momentanment de
quelques uns des plaisirs de la richesse; mais, pour le pauvre, la mort
est sans prestige, et l'impt qui gne le riche attaque souvent chez lui
les sources de la vie.

Cette faiblesse relative des rpubliques dmocratiques, en temps de
crise, est peut-tre le plus grand obstacle qui s'oppose  ce qu'une
pareille rpublique se fonde en Europe. Pour que la rpublique
dmocratique subsistt sans peine chez un peuple europen, il faudrait
qu'elle s'tablt en mme temps chez tous les autres.

Je crois que le gouvernement de la dmocratie doit,  la longue,
augmenter les forces relles de la socit; mais il ne saurait runir 
la fois, sur un point et dans un temps donn, autant de forces qu'un
gouvernement aristocratique ou qu'une monarchie absolue. Si un pays
dmocratique restait soumis pendant un sicle au gouvernement
rpublicain, on peut croire qu'au bout du sicle il serait plus riche,
plus peupl et plus prospre que les tats despotiques qui l'avoisinent;
mais pendant ce sicle, il aurait plusieurs fois couru le risque d'tre
conquis par eux.


DU POUVOIR QU'EXERCE EN GNRAL LA DMOCRATIE AMRICAINE SUR ELLE-MME.

     Que le peuple amricain ne se prte qu' la longue, et
     quelquefois se refuse  faire ce qui est utile  son
     bien-tre. -- Facult qu'ont les Amricains de faire des fautes
     rparables.

Cette difficult que trouve la dmocratie  vaincre les passions et 
faire taire les besoins du moment en vue de l'avenir, se remarque aux
tats-Unis dans les moindres choses.

Le peuple, entour de flatteurs, parvient difficilement  triompher de
lui-mme. Chaque fois qu'on veut obtenir de lui qu'il s'impose une
privation ou une gne, mme dans un but que sa raison approuve, il
commence presque toujours par s'y refuser. On vante avec raison
l'obissance que les Amricains accordent aux lois. Il faut ajouter
qu'en Amrique la lgislation est faite par le peuple et pour le peuple.
Aux tats-Unis, la loi se montre donc favorable  ceux qui, partout
ailleurs, ont le plus d'intrt  la violer. Ainsi il est permis de
croire qu'une loi gnante, dont la majorit ne sentirait pas l'utilit
actuelle, ne serait pas porte ou ne serait pas obie.

Aux tats-Unis, il n'existe pas de lgislation relative aux banqueroutes
frauduleuses. Serait-ce qu'il n'y a pas de banqueroutes? Non, c'est au
contraire parce qu'il y en a beaucoup. La crainte d'tre poursuivi comme
banqueroutier surpasse, dans l'esprit de la majorit, la crainte d'tre
ruin par les banqueroutes; et il se fait dans la conscience publique
une sorte de tolrance coupable pour le dlit que chacun
individuellement condamne.

Dans les nouveaux tats du Sud-Ouest, les citoyens se font presque
toujours justice  eux-mmes, et les meurtres s'y renouvellent sans
cesse. Cela vient de ce que les habitudes du peuple sont trop rudes, et
les lumires trop peu rpandues dans ces dserts, pour qu'on sente
l'utilit d'y donner force  la loi: on y prfre encore les duels aux
procs.

Quelqu'un me disait un jour,  Philadelphie, que presque tous les
crimes, en Amrique, taient causs par l'abus des liqueurs fortes, dont
le bas peuple pouvait user  volont, parce qu'on les lui vendait  vil
prix. D'o vient, demandai-je, que vous ne mettez pas un droit sur
l'eau-de-vie?--Nos lgislateurs y ont bien souvent pens, rpliqua-t-il,
mais l'entreprise est difficile. On craint une rvolte; et d'ailleurs,
les membres qui voteraient une pareille loi seraient bien srs de n'tre
pas rlus.--Ainsi donc, repris-je, chez vous les buveurs sont en
majorit, et la temprance est impopulaire.

Quand on fait remarquer ces choses aux hommes d'tat, ils se bornent 
vous rpondre: Laissez faire le temps; le sentiment du mal clairera le
peuple et lui montrera ses besoins. Cela est souvent vrai: si la
dmocratie a plus de chances de se tromper qu'un roi ou un corps de
nobles, elle a aussi plus de chances de revenir  la vrit, une fois
que la lumire lui arrive, parce qu'il n'y a pas, en gnral, dans son
sein d'intrts contraires  celui du plus grand nombre, et qui luttent
contre la raison. Mais la dmocratie ne peut obtenir la vrit que de
l'exprience, et beaucoup de peuples ne sauraient attendre, sans prir,
les rsultats de leurs erreurs.

Le grand privilge des Amricains n'est donc pas seulement d'tre plus
clairs que d'autres, mais d'avoir la facult de faire des fautes
rparables.

Ajoutez que, pour mettre facilement  profit l'exprience du pass, il
faut que la dmocratie soit dj parvenue  un certain degr de
civilisation et de lumires.

On voit des peuples dont l'ducation premire a t si vicieuse, et dont
le caractre prsente un si trange mlange de passions, d'ignorance et
de notions errones de toutes choses, qu'ils ne sauraient d'eux-mmes
discerner la cause de leurs misres; ils succombent sous des maux qu'ils
ignorent.

J'ai parcouru de vastes contres habites jadis par de puissantes
nations indiennes qui aujourd'hui n'existent plus; j'ai habit chez des
tribus dj mutiles qui chaque jour voient dcrotre leur nombre et
disparatre l'clat de leur gloire sauvage; j'ai entendu ces Indiens
eux-mmes prvoir le destin final rserv  leur race. Il n'y a pas
d'Europen, cependant, qui n'aperoive ce qu'il faudrait faire pour
prserver ces peuples infortuns d'une destruction invitable. Mais eux
ne le voient point; ils sentent les maux qui, chaque anne, s'accumulent
sur leurs ttes, et ils priront jusqu'au dernier en rejetant le
remde. Il faudrait employer la force pour les contraindre  vivre.

On s'tonne en apercevant les nouvelles nations de l'Amrique du Sud
s'agiter, depuis un quart de sicle, au milieu de rvolutions sans cesse
renaissantes, et chaque jour on s'attend  les voir rentrer dans ce
qu'on appelle leur _tat naturel_. Mais qui peut affirmer que les
rvolutions ne soient pas, de notre temps, l'tat le plus naturel des
Espagnols de l'Amrique du Sud? Dans ce pays, la socit se dbat au
fond d'un abme dont ses propres efforts ne peuvent la faire sortir.

Le peuple qui habite cette belle moiti d'un hmisphre semble
obstinment attach  se dchirer les entrailles; rien ne saurait l'en
dtourner. L'puisement le fait un instant tomber dans le repos, et le
repos le rend bientt  de nouvelles fureurs. Quand je viens  le
considrer dans cet tat alternatif de misres et de crimes, je suis
tent de croire que pour lui le despotisme serait un bienfait.

Mais ces deux mots ne pourront jamais se trouver unis dans ma pense.


DE LA MANIRE DONT LA DMOCRATIE AMRICAINE CONDUIT LES AFFAIRES
EXTRIEURES DE L'TAT.

     Direction donne  la politique extrieure des tats-Unis par
     Washington et Jefferson. -- Presque tous les dfauts naturels de la
     dmocratie se font sentir dans la direction des affaires
     extrieures, et ses qualits y sont peu sensibles.

Nous avons vu que la constitution fdrale mettait la direction
permanente des intrts extrieurs de la nation dans les mains du
prsident et du snat[18], ce qui place jusqu' un certain point la
politique gnrale de l'Union hors de l'influence directe et journalire
du peuple. On ne peut donc pas dire d'une manire absolue que ce soit la
dmocratie qui, en Amrique, conduise les affaires extrieures de
l'tat.

         [Note 18: Le prsident, dit la constitution, art. 11, sect.
         2,  2, fera les traits de l'avis et avec le consentement du
         snat. Le lecteur ne doit pas perdre de vue que le mandat
         des snateurs dure six ans, et qu'tant choisis par les
         lgislateurs de chaque tat, ils sont le produit d'une
         lection  deux degrs.]

Il y a deux hommes qui ont imprim  la politique des Amricains une
direction qu'on suit encore de nos jours; le premier est Washington, et
Jefferson est le second.

Washington disait, dans cette admirable lettre adresse  ses
concitoyens, et qui forme comme le testament politique de ce grand
homme:

tendre nos relations commerciales avec les peuples trangers, et
tablir aussi peu de liens politiques que possible entre eux et nous,
telle doit tre la rgle de notre politique. Nous devons remplir avec
fidlit les engagements dj contracts, mais il faut nous garder d'en
former d'autres.

L'Europe a un certain nombre d'intrts qui lui sont propres et qui
n'ont pas de rapport, ou qui n'ont qu'un rapport trs indirect avec les
ntres; elle doit donc se trouver frquemment engage dans des querelles
qui nous sont naturellement trangres; nous attacher par des liens
artificiels aux vicissitudes de sa politique, entrer dans les
diffrentes combinaisons de ses amitis et de ses haines, et prendre
part aux luttes qui en rsultent, serait agir imprudemment.

Notre isolement et notre loignement d'elle nous invitent  adopter une
marche contraire et nous permettent de la suivre. Si nous continuons 
former une seule nation, rgie par un gouvernement fort, le temps n'est
pas loin o nous n'aurons rien  craindre de personne. Alors nous
pourrons prendre une attitude qui fasse respecter notre neutralit; les
nations belligrantes, sentant l'impossibilit de rien acqurir sur
nous, craindront de nous provoquer sans motifs; et nous serons en
position de choisir la paix ou la guerre, sans prendre d'autres guides
de nos actions que notre intrt et la justice.

Pourquoi abandonnerions-nous les avantages que nous pouvons tirer d'une
situation si favorable? Pourquoi quitterions-nous un terrain qui nous
est propre, pour aller nous tablir sur un terrain qui nous est
tranger? Pourquoi, enfin, liant notre destine  celle d'une portion
quelconque de l'Europe, exposerions-nous notre paix et notre prosprit
 l'ambition, aux rivalits, aux intrts ou aux caprices des peuples
qui l'habitent?

Notre vraie politique est de ne contracter d'alliance permanente avec
aucune nation trangre; autant du moins que nous sommes encore libres
de ne pas le faire, car je suis bien loin de vouloir qu'on manque aux
engagements existants. L'honntet est toujours la meilleure politique;
c'est une maxime que je tiens pour galement applicable aux affaires des
nations et  celles des individus. Je pense donc qu'il faut excuter
dans toute leur tendue les engagements que nous avons dj contracts;
mais je crois inutile et imprudent d'en contracter d'autres.
Plaons-nous toujours de manire  faire respecter notre position, et
des alliances temporaires suffiront pour nous permettre de faire face 
tous les dangers.

Prcdemment Washington avait nonc cette belle et juste ide: La
nation qui se livre  des sentiments habituels d'amour ou de haine
envers une autre, devient en quelque sorte esclave. Elle est esclave de
sa haine ou de son amour.

La conduite politique de Washington fut toujours dirige d'aprs ces
maximes. Il parvint  maintenir son pays en paix, lorsque tout le reste
de l'univers tait en guerre, et il tablit comme point de doctrine que
l'intrt bien entendu des Amricains tait de ne jamais prendre parti
dans les querelles intrieures de l'Europe.

Jefferson alla plus loin encore, et il introduisit dans la politique de
l'Union cette autre maxime: Que les Amricains ne devaient jamais
demander de privilges aux nations trangres, afin de n'tre pas
obligs eux-mmes d'en accorder.

Ces deux principes, que leur vidente justesse mit facilement  la
porte de la foule, ont extrmement simplifi la politique extrieure
des tats-Unis.

L'Union ne se mlant pas des affaires de l'Europe, n'a pour ainsi dire
point d'intrts extrieurs  dbattre, car elle n'a pas encore de
voisins puissants en Amrique. Place par sa situation autant que par sa
volont en dehors des passions de l'Ancien-Monde, elle n'a pas plus 
s'en garantir qu' les pouser. Quant  celles du Nouveau-Monde,
l'avenir les cache encore.

L'Union est libre d'engagements antrieurs; elle profite donc de
l'exprience des vieux peuples de l'Europe, sans tre oblige, comme
eux, de tirer parti du pass, et de l'accommoder au prsent; ainsi
qu'eux, elle n'est pas force d'accepter un immense hritage que lui ont
lgu ses pres; mlange de gloire et de misre, d'amitis et de haines
nationales. La politique extrieure des tats-Unis est minemment
expectante; elle consiste bien plus  s'abstenir qu' faire.

Il est donc bien difficile de savoir, quant  prsent, quelle habilet
dveloppera la dmocratie amricaine dans la conduite des affaires
extrieures de l'tat. Sur ce point, ses adversaires comme ses amis
doivent suspendre leur jugement.

Quant  moi, je ne ferai pas difficult de le dire: c'est dans la
direction des intrts extrieurs de la socit que les gouvernements
dmocratiques me paraissent dcidment infrieurs aux autres.
L'exprience, les moeurs et l'instruction finissent presque toujours par
crer chez la dmocratie cette sorte de sagesse pratique de tous les
jours, et cette science des petits vnements de la vie qu'on nomme le
bon sens. Le bon sens suffit au train ordinaire de la socit; et chez
un peuple dont l'ducation est faite, la libert dmocratique applique
aux affaires intrieures de l'tat produit plus de biens que les erreurs
du gouvernement de la dmocratie ne sauraient amener de maux. Mais il
n'en est pas toujours ainsi dans les rapports de peuple  peuple.

La politique extrieure n'exige l'usage de presque aucune des qualits
qui sont propres  la dmocratie, et commande au contraire le
dveloppement de presque toutes celles qui lui manquent. La dmocratie
favorise l'accroissement des ressources intrieures de l'tat; elle
rpand l'aisance, dveloppe l'esprit public, fortifie le respect  la
loi dans les diffrentes classes de la socit; toutes choses qui n'ont
qu'une influence indirecte sur la position d'un peuple vis--vis d'un
autre. Mais la dmocratie ne saurait que difficilement coordonner les
dtails d'une grande entreprise, s'arrter  un dessein et le suivre
ensuite obstinment  travers les obstacles. Elle est peu capable de
combiner des mesures en secret et d'attendre patiemment leur rsultat.
Ce sont l des qualits qui appartiennent plus particulirement  un
homme ou  une aristocratie. Or, ce sont prcisment ces qualits qui
font qu' la longue un peuple, comme individu, finit par dominer.

Si au contraire vous faites attention aux dfauts naturels de
l'aristocratie, vous trouverez que l'effet qu'ils peuvent produire n'est
presque point sensible dans la direction des affaires extrieures de
l'tat. Le vice capital qu'on reproche  l'aristocratie, c'est de ne
travailler que pour elle seule, et non pour la masse. Dans la politique
extrieure, il est trs rare que l'aristocratie ait un intrt distinct
de celui du peuple.

La pente qui entrane la dmocratie  obir, en politique,  des
sentiments plutt qu' des raisonnements, et  abandonner un dessein
long-temps mri pour la satisfaction d'une passion momentane, se fit
bien voir en Amrique lorsque la rvolution franaise clata. Les plus
simples lumires de la raison suffisaient alors, comme aujourd'hui, pour
faire concevoir aux Amricains que leur intrt n'tait point de
s'engager dans la lutte qui allait ensanglanter l'Europe, et dont les
tats-Unis ne pouvaient souffrir aucun dommage.

Les sympathies du peuple en faveur de la France se dclarrent cependant
avec tant de violence, qu'il ne fallut rien moins que le caractre
inflexible de Washington et l'immense popularit dont il jouissait pour
empcher qu'on ne dclart la guerre  l'Angleterre. Et, encore, les
efforts que fit l'austre raison de ce grand homme pour lutter contre
les passions gnreuses, mais irrflchies, de ses concitoyens,
faillirent-ils lui enlever la seule rcompense qu'il se ft jamais
rserve, l'amour de son pays. La majorit se pronona contre sa
politique; maintenant le peuple entier l'approuve[19].

         [Note 19: Voyez le cinquime volume de la _Vie de
         Washington_, par Marshall. Dans un gouvernement constitu
         comme l'est celui des tats-Unis, dit-il, page 314, le
         premier magistrat ne peut, quelle que soit sa fermet,
         opposer long-temps une digue au torrent de l'opinion
         populaire; et celle qui prvalait alors semblait mener  la
         guerre. En effet, dans la session du congrs tenu  cette
         poque, on s'aperut trs frquemment que Washington avait
         perdu la majorit dans la chambre des reprsentants. En
         dehors, la violence du langage dont on se servait contre lui
         tait extrme: dans une runion politique, on ne craignit pas
         de le comparer indirectement au tratre Arnold (page 265).
         Ceux qui tenaient au parti de l'opposition, dit encore
         Marshall (page 355), prtendirent que les partisans de
         l'administration composaient une faction aristocratique qui
         tait soumise  l'Angleterre, et qui, voulant tablir la
         monarchie, tait par consquent ennemie de la France; une
         faction dont les membres constituaient une sorte de noblesse,
         qui avait pour titres les actions de la Banque, et qui
         craignait tellement toute mesure qui pouvait influer sur les
         fonds, qu'elle tait insensible aux affronts que l'honneur et
         l'intrt de la nation commandaient galement de repousser.]

Si la constitution et la faveur publique n'eussent pas donn 
Washington la direction des affaires extrieures de l'tat, il est
certain que la nation aurait prcisment fait alors ce qu'elle condamne
aujourd'hui.

Presque tous les peuples qui ont agi fortement sur le monde, ceux qui
ont conu, suivi et excut de grands desseins, depuis les Romains
jusqu'aux Anglais, taient dirigs par une aristocratie, et comment s'en
tonner?

Ce qu'il y a de plus fixe au monde dans ses vues, c'est une
aristocratie. La masse du peuple peut tre sduite par son ignorance ou
ses passions; on peut surprendre l'esprit d'un roi et le faire vaciller
dans ses projets; et d'ailleurs un roi n'est point immortel. Mais un
corps aristocratique est trop nombreux pour tre capt, trop peu
nombreux pour cder aisment  l'enivrement de passions irrflchies. Un
corps aristocratique est un homme ferme et clair qui ne meurt point.




CHAPITRE VI.

QUELS SONT LES AVANTAGES RELS QUE LA SOCIT AMRICAINE RETIRE DU
GOUVERNEMENT DE LA DMOCRATIE.


Avant de commencer le prsent chapitre, je sens le besoin de rappeler au
lecteur ce que j'ai dj indiqu plusieurs fois dans le cours de ce
livre.

La constitution politique des tats-Unis me parat l'une des formes que
la dmocratie peut donner  son gouvernement; mais je ne considre pas
les institutions amricaines comme les seules ni comme les meilleures
qu'un peuple dmocratique doive adopter.

En faisant connatre quels biens les Amricains retirent du gouvernement
de la dmocratie, je suis donc loin de prtendre ni de penser que de
pareils avantages ne puissent tre obtenus qu' l'aide des mmes lois.


DE LA TENDANCE GNRALE DES LOIS SOUS L'EMPIRE DE LA DMOCRATIE
AMRICAINE, ET DE L'INSTINCT DE CEUX QUI LES APPLIQUENT.

     Les vices de la dmocratie se voient tout d'un coup. -- Ses
     avantages ne s'aperoivent qu' la longue. -- La dmocratie
     amricaine est souvent inhabile, mais la tendance gnrale de ses
     lois est profitable. -- Les fonctionnaires publics, sous la
     dmocratie amricaine, n'ont point d'intrts permanents qui
     diffrent de ceux du plus grand nombre. -- Ce qui en rsulte.

Les vices et les faiblesses du gouvernement de la dmocratie se voient
sans peine; on les dmontre par des faits patents, tandis que son
influence salutaire s'exerce d'une manire insensible, et pour ainsi
dire occulte. Ses dfauts frappent du premier abord, mais ses qualits
ne se dcouvrent qu' la longue.

Les lois de la dmocratie amricaine sont souvent dfectueuses ou
incompltes; il leur arrive de violer des droits acquis, ou d'en
sanctionner de dangereux: fussent-elles bonnes, leur frquence serait
encore un grand mal. Tout ceci s'aperoit au premier coup d'oeil.

D'o vient donc que les rpubliques amricaines se maintiennent et
prosprent?

On doit distinguer soigneusement, dans les lois, le but qu'elles
poursuivent, de la manire dont elles marchent vers ce but; leur bont
absolue de celle qui n'est que relative.

Je suppose que l'objet du lgislateur soit de favoriser les intrts du
petit nombre aux dpens de ceux du grand; ses dispositions sont
combines de faon  obtenir le rsultat qu'il se propose dans le moins
de temps et avec le moins d'efforts possibles. La loi sera bien faite,
et son but mauvais; elle sera dangereuse en proportion de son efficacit
mme.

Les lois de la dmocratie tendent en gnral au bien du plus grand
nombre, car elles manent de la majorit de tous les citoyens, laquelle
peut se tromper, mais ne saurait avoir un intrt contraire  elle-mme.

Celles de l'aristocratie tendent au contraire  monopoliser dans les
mains du petit nombre la richesse et le pouvoir, parce que
l'aristocratie forme toujours de sa nature une minorit.

On peut donc dire, d'une manire gnrale, que l'objet de la dmocratie,
dans sa lgislation, est plus utile  l'humanit que l'objet de
l'aristocratie dans la sienne.

Mais l finissent ses avantages.

L'aristocratie est infiniment plus habile dans la science du
lgislateur, que ne saurait l'tre la dmocratie. Matresse d'elle-mme,
elle n'est point sujette  des entranements passagers; elle a de longs
desseins qu'elle sait mrir jusqu' ce que l'occasion favorable se
prsente. L'aristocratie procde savamment; elle connat l'art de faire
converger en mme temps, vers un mme point, la force collective de
toutes ses lois.

Il n'en est pas ainsi de la dmocratie: ses lois sont presque toujours
dfectueuses ou intempestives.

Les moyens de la dmocratie sont donc plus imparfaits que ceux de
l'aristocratie: souvent elle travaille, sans le vouloir, contre
elle-mme; mais son but est plus utile.

Imaginez une socit que la nature, ou sa constitution, ait organise de
manire  supporter l'action passagre de mauvaises lois, et qui puisse
attendre sans prir le rsultat de la _tendance gnrale_ des lois, et
vous concevrez que le gouvernement de la dmocratie, malgr ses dfauts,
soit encore de tous le plus propre  faire prosprer cette socit.

C'est prcisment l ce qui arrive aux tats-Unis; je rpte ici ce que
j'ai dj exprim ailleurs: le grand privilge des Amricains est de
pouvoir faire des fautes rparables.

Je dirai quelque chose d'analogue sur les fonctionnaires publics.

Il est facile de voir que la dmocratie amricaine se trompe souvent
dans le choix des hommes auxquels elle confie le pouvoir; mais il n'est
pas aussi ais de dire pourquoi l'tat prospre en leurs mains.

Remarquez d'abord que si, dans un tat dmocratique, les gouvernants
sont moins honntes ou moins capables, les gouverns sont plus clairs
et plus attentifs.

Le peuple, dans les dmocraties, occup comme il l'est sans cesse de ses
affaires, et jaloux de ses droits, empche ses reprsentants de
s'carter d'une certaine ligne gnrale que son intrt lui trace.

Remarquez encore que si le magistrat dmocratique use plus mal qu'un
autre du pouvoir, il le possde en gnral moins long-temps.

Mais il y a une raison plus gnrale que celle-l, et plus
satisfaisante.

Il importe sans doute au bien des nations que les gouvernants aient des
vertus ou des talents; mais ce qui, peut-tre, leur importe encore
davantage, c'est que les gouvernants n'aient pas d'intrts contraires 
la masse des gouverns; car, dans ce cas, les vertus pourraient devenir
presque inutiles, et les talents funestes.

J'ai dit qu'il importait que les gouvernants n'aient point d'intrts
contraires ou diffrents de la masse des gouverns; je n'ai point dit
qu'il importait qu'ils eussent des intrts semblables  ceux de _tous_
les gouverns, car je ne sache point que la chose se soit encore
rencontre.

On n'a point dcouvert jusqu'ici de forme politique qui favorist
galement le dveloppement et la prosprit de toutes les classes dont
la socit se compose. Ces classes ont continu  former comme autant de
nations distinctes dans la mme nation, et l'exprience a prouv qu'il
tait presque aussi dangereux de s'en remettre compltement  aucune
d'elles du sort des autres, que de faire d'un peuple l'arbitre des
destines d'un autre peuple. Lorsque les riches seuls gouvernent,
l'intrt des pauvres est toujours en pril; et lorsque les pauvres font
la loi, celui des riches court de grands hasards. Quel est donc
l'avantage de la dmocratie? L'avantage rel de la dmocratie n'est pas,
comme on l'a dit, de favoriser la prosprit de tous, mais seulement de
servir au bien-tre du plus grand nombre.

Ceux qu'on charge, aux tats-Unis, de diriger les affaires du public,
sont souvent infrieurs en capacit et en moralit aux hommes que
l'aristocratie porterait au pouvoir; mais leur intrt se confond et
s'identifie avec celui de la majorit de leurs concitoyens. Ils peuvent
donc commettre de frquentes infidlits et de graves erreurs, mais ils
ne suivront jamais systmatiquement une tendance hostile  cette
majorit; et il ne saurait leur arriver d'imprimer au gouvernement une
allure exclusive et dangereuse.

La mauvaise administration d'un magistrat, sous la dmocratie, est
d'ailleurs un fait isol qui n'a d'influence que pendant la courte dure
de cette administration. La corruption et l'incapacit ne sont pas des
intrts communs qui puissent lier entre eux les hommes d'une manire
permanente.

Un magistrat corrompu, ou incapable, ne combinera pas ses efforts avec
un autre magistrat, par la seule raison que ce dernier est incapable et
corrompu comme lui, et ces deux hommes ne travailleront jamais de
concert  faire fleurir la corruption et l'incapacit chez leurs
arrire-neveux. L'ambition et les manoeuvres de l'un serviront, au
contraire,  dmasquer l'autre. Les vices du magistrat, dans les
dmocraties, lui sont en gnral tout personnels.

Mais les hommes publics, sous le gouvernement de l'aristocratie, ont un
intrt de classe qui, s'il se confond quelquefois avec celui de la
majorit, en reste souvent distinct. Cet intrt forme entre eux un lien
commun et durable; il les invite  unir et  combiner leurs efforts vers
un but qui n'est pas toujours le bonheur du plus grand nombre: il ne lie
pas seulement les gouvernants les uns aux autres; ils les unit encore 
une portion considrable de gouverns; car beaucoup de citoyens, sans
tre revtus d'aucun emploi, font partie de l'aristocratie.

Le magistrat aristocratique rencontre donc un appui constant dans la
socit, en mme temps qu'il en trouve un dans le gouvernement.

Cet objet commun, qui, dans les aristocraties, unit les magistrats 
l'intrt d'une partie de leurs contemporains, les identifie encore et
les soumet pour ainsi dire  celui des races futures. Ils travaillent
pour l'avenir aussi bien que pour le prsent. Le magistrat
aristocratique est donc pouss tout  la fois vers un mme point, par
les passions des gouverns, par les siennes, propres, et je pourrais
presque dire par les passions de sa postrit.

Comment s'tonner s'il ne rsiste point? Aussi voit-on souvent, dans les
aristocraties, l'esprit de classe entraner ceux mmes qu'il ne corrompt
pas, et faire qu' leur insu ils accommodent peu  peu la socit  leur
usage, et la prparent pour leurs descendants.

Je ne sais s'il a jamais exist une aristocratie aussi librale que
celle d'Angleterre, et qui ait, sans interruption, fourni au
gouvernement du pays des hommes aussi dignes et aussi clairs.

Il est cependant facile de reconnatre que dans la lgislation anglaise
le bien du pauvre a fini par tre souvent sacrifi  celui du riche, et
les droits du plus grand nombre aux privilges de quelques uns: aussi
l'Angleterre, de nos jours, runit-elle dans son sein tout ce que la
fortune a de plus extrme, et l'on y rencontre des misres qui galent
presque sa puissance et sa gloire.

Aux tats-Unis, o les fonctionnaires publics n'ont point d'intrts de
classe  faire prvaloir, la marche gnrale et continue du gouvernement
est bienfaisante, quoique les gouvernants soient souvent inhabiles, et
quelquefois mprisables.

Il y a donc, au fond des institutions dmocratiques, une tendance cache
qui fait souvent concourir les hommes  la prosprit gnrale, malgr
leurs vices ou leurs erreurs, tandis que dans les institutions
aristocratiques, il se dcouvre quelquefois une pente secrte qui, en
dpit des talents et des vertus, les entrane  contribuer aux misres
de leurs semblables. C'est ainsi qu'il peut arriver que, dans les
gouvernements aristocratiques, les hommes publics fassent le mal sans
le vouloir, et que dans les dmocraties ils produisent le bien sans en
avoir la pense.


DE L'ESPRIT PUBLIC AUX TATS-UNIS.

     Amour instinctif de la patrie. -- Patriotisme rflchi. -- Leurs
     diffrents caractres. -- Que les peuples doivent tendre de toutes
     leurs forces vers le second quand le premier disparat. -- Efforts
     qu'ont faits les Amricains pour y parvenir. -- L'intrt de
     l'individu intimement li  celui du pays.

Il existe un amour de la patrie qui a principalement sa source dans ce
sentiment irrflchi, dsintress et indfinissable, qui lie le coeur
de l'homme aux lieux o l'homme a pris naissance. Cet amour instinctif
se confond avec le got des coutumes anciennes, avec le respect des
aeux et la mmoire du pass; ceux qui l'prouvent chrissent leur pays
comme on aime la maison paternelle. Ils aiment la tranquillit dont ils
y jouissent; ils tiennent aux paisibles habitudes qu'ils y ont
contractes; ils s'attachent aux souvenirs qu'elle leur prsente, et
trouvent mme quelque douceur  y vivre dans l'obissance. Souvent cet
amour de la patrie est encore exalt par le zle religieux, et alors on
lui voit faire des prodiges. Lui-mme est une sorte de religion; il ne
raisonne point, il croit, il sent, il agit. Des peuples se sont
rencontrs qui ont, en quelque faon, personnifi la patrie, et qui
l'ont entrevue dans le prince. Ils ont donc transport en lui une partie
des sentiments dont le patriotisme se compose; ils se sont enorgueillis
de ses triomphes, et ont t fiers de sa puissance. Il fut un temps,
sous l'ancienne monarchie, o les Franais prouvaient une sorte de joie
en se sentant livrs sans recours  l'arbitraire du monarque, et
disaient avec orgueil: Nous vivons sous le plus puissant roi du monde.

Comme toutes les passions irrflchies, cet amour du pays pousse  de
grands efforts passagers plutt qu' la continuit des efforts. Aprs
avoir sauv l'tat en temps de crise, il le laisse souvent dprir au
sein de la paix.

Lorsque les peuples sont encore simples dans leurs moeurs et fermes dans
leur croyance; quand la socit repose doucement sur un ordre de choses
ancien, dont la lgitimit n'est point conteste, on voit rgner cet
amour instinctif de la patrie.

Il en est un autre plus rationnel que celui-l; moins gnreux, moins
ardent peut-tre, mais plus fcond et plus durable; celui-ci nat des
lumires; il se dveloppe  l'aide des lois, il crot avec l'exercice
des droits, et il finit, en quelque sorte, par se confondre avec
l'intrt personnel. Un homme comprend l'influence qu'a le bien-tre du
pays sur le sien propre; il sait que la loi lui permet de contribuer 
produire ce bien-tre, et il s'intresse  la prosprit de son pays,
d'abord comme une chose qui lui est utile, et ensuite comme  son
ouvrage.

Mais il arrive quelquefois, dans la vie des peuples, un moment o les
coutumes anciennes sont changes, les moeurs dtruites, les croyances
branles, le prestige des souvenirs vanoui, et o, cependant, les
lumires sont restes incompltes, et les droits politiques mal assurs
ou restreints. Les hommes alors n'aperoivent plus la patrie que sous
un jour faible et douteux; ils ne la placent plus ni dans le sol, qui
est devenu  leurs yeux une terre inanime, ni dans les usages de leurs
aeux, qu'on leur a appris  regarder comme un joug; ni dans la
religion, dont ils doutent; ni dans les lois qu'ils ne font pas, ni dans
le lgislateur qu'ils craignent et mprisent. Ils ne la voient donc
nulle part, pas plus sous ses propres traits que sous aucun autre, et
ils se retirent dans un gosme troit et sans lumire. Ces hommes
chappent aux prjugs sans reconnatre l'empire de la raison; ils n'ont
ni le patriotisme instinctif de la monarchie, ni le patriotisme rflchi
de la rpublique; mais ils se sont arrts entre les deux, au milieu de
la confusion et des misres.

Que faire en un pareil tat? Reculer. Mais les peuples ne reviennent pas
plus aux sentiments de leur jeunesse, que les hommes aux gots innocents
de leur premier ge; ils peuvent les regretter, mais non les faire
renatre. Il faut donc marcher en avant, et se hter d'unir aux yeux du
peuple l'intrt individuel  l'intrt du pays, car l'amour
dsintress de la patrie fuit sans retour.

Je suis assurment loin de prtendre que pour arriver  ce rsultat on
doive accorder tout--coup l'exercice des droits politiques  tous les
hommes; mais je dis que le plus puissant moyen, et peut-tre le seul qui
nous reste, d'intresser les hommes au sort de leur patrie, c'est de les
faire participer  son gouvernement. De nos jours, l'esprit de cit me
semble insparable de l'exercice des droits politiques; et je pense que
dsormais on verra augmenter ou diminuer en Europe le nombre des
citoyens, en proportion de l'extension de ses droits.

D'o vient qu'aux tats-Unis, o les habitants sont arrivs d'hier sur
le sol qu'ils occupent, o ils n'y ont apport ni usages, ni souvenirs;
o ils s'y rencontrent pour la premire fois sans se connatre; o, pour
le dire en un mot, l'instinct de la patrie peut  peine exister; d'o
vient que chacun s'intresse aux affaires de sa commune, de son canton,
et de l'tat tout entier comme aux siennes mmes? C'est que chacun, dans
sa sphre, prend une part active au gouvernement de la socit.

L'homme du peuple, aux tats-Unis, a compris l'influence qu'exerce la
prosprit gnrale sur son bonheur, ide si simple et cependant si peu
connue du peuple. De plus, il s'est accoutum  regarder cette
prosprit comme son ouvrage. Il voit donc dans la fortune publique la
sienne propre, et il travaille au bien de l'tat, non seulement par
devoir ou par orgueil, mais j'oserais presque dire par cupidit.

On n'a pas besoin d'tudier les institutions et l'histoire des
Amricains pour connatre la vrit de ce qui prcde, les moeurs vous
en avertissent assez. L'Amricain prenant part  tout ce qui se fait
dans son pays, se croit intress  dfendre tout ce qu'on y critique;
car ce n'est pas seulement son pays qu'on attaque alors, c'est lui-mme:
aussi voit-on son orgueil national recourir  tous les artifices et
descendre  toutes les purilits de la vanit individuelle.

Il n'y a rien de plus gnant dans l'habitude de la vie que ce
patriotisme irritable des Amricains. L'tranger consentirait bien 
louer beaucoup dans leur pays; mais il voudrait qu'on lui permt de
blmer quelque chose, et c'est ce qu'on lui refuse absolument.

L'Amrique est donc un pays de libert, o, pour ne blesser personne,
l'tranger ne doit parler librement ni des particuliers, ni de l'tat,
ni des gouverns, ni des gouvernants, ni des entreprises publiques, ni
des entreprises prives; de rien enfin de ce qu'on y rencontre, sinon
peut-tre du climat et du sol; encore trouve-t-on des Amricains prts 
dfendre l'un et l'autre, comme s'ils avaient concouru  les former.

De nos jours, il faut savoir prendre son parti, et oser choisir entre le
patriotisme de tous et le gouvernement du petit nombre; car on ne peut
runir  la fois la force et l'activit sociales que donne le premier,
avec les garanties de tranquillit que fournit quelquefois le second.


DE L'IDE DES DROITS AUX TATS-UNIS.

     Il n'y a pas de grands peuples sans ide des droits. -- Quel est le
     moyen de donner au peuple l'ide des droits. -- Respect des droits
     aux tats-Unis. -- D'o il nat.

Aprs l'ide gnrale de la vertu, je n'en sais pas de plus belle que
celle des droits, ou plutt ces deux ides se confondent. L'ide des
droits n'est autre chose que l'ide de la vertu introduite dans le monde
politique.

C'est avec l'ide des droits que les hommes ont dfini ce qu'taient la
licence et la tyrannie. clair par elle, chacun a pu se montrer
indpendant sans arrogance et soumis sans hardiesse. L'homme qui obit 
la violence se plie et s'abaisse; mais quand il se soumet au droit de
commander qu'il reconnat  son semblable, il s'lve en quelque sorte
au-dessus de celui mme qui lui commande. Il n'est pas de grands hommes
sans vertu; sans respect des droits il n'y a pas de grand peuple: on
peut presque dire qu'il n'y a pas de socit; car qu'est-ce qu'une
runion d'tres rationnels et intelligents dont la force est le seul
lien?

Je me demande quel est, de nos jours, le moyen d'inculquer aux hommes
l'ide des droits, et de le faire pour ainsi dire tomber sous leur sens;
et je n'en vois qu'un seul, c'est de leur donner  tous le paisible
exercice de certains droits: on voit bien cela chez les enfants, qui
sont des hommes,  la force et  l'exprience prs. Lorsque l'enfant
commence  se mouvoir au milieu des objets extrieurs, l'instinct le
porte  mettre  son usage tout ce qui se rencontre sous ses mains; il
n'a pas d'ide de la proprit des autres, pas mme de celle de
l'existence; mais  mesure qu'il est averti du prix des choses, et qu'il
dcouvre qu'on peut  son tour l'en dpouiller, il devient plus
circonspect, et finit par respecter dans ses semblables ce qu'il veut
qu'on respecte en lui.

Ce qui arrive  l'enfant pour ses jouets, arrive plus tard  l'homme
pour tous les objets qui lui appartiennent. Pourquoi en Amrique, pays
de dmocratie par excellence, personne ne fait-il entendre contre la
proprit en gnral ces plaintes qui souvent retentissent en Europe?
Est-il besoin de le dire? c'est qu'en Amrique il n'y a point de
proltaires. Chacun ayant un bien particulier  dfendre, reconnat en
principe le droit de proprit.

Dans le monde politique, il en est de mme. En Amrique, l'homme du
peuple a conu une haute ide des droits politiques, parce qu'il a des
droits politiques; il n'attaque pas ceux d'autrui pour qu'on ne viole
pas les siens. Et tandis qu'en Europe ce mme homme mconnat jusqu'
l'autorit souveraine, l'Amricain se soumet sans murmurer au pouvoir du
moindre de ses magistrats.

Cette vrit parat jusque dans les plus petits dtails de l'existence
des peuples. En France, il y a peu de plaisirs exclusivement rservs
aux classes suprieures de la socit; le pauvre est admis presque
partout o le riche peut entrer: aussi le voit-on se conduire avec
dcence et respecter tout ce qui sert  des jouissances qu'il partage.
En Angleterre, o la richesse a le privilge de la joie comme le
monopole du pouvoir, on se plaint que quand le pauvre parvient 
s'introduire furtivement dans le lieu destin aux plaisirs du riche, il
aime  y causer des dgts inutiles: comment s'en tonner? on a pris
soin qu'il n'ait rien  perdre.

Le gouvernement de la dmocratie fait descendre l'ide des droits
politiques jusqu'au moindre des citoyens, comme la division des biens
met l'ide du droit de proprit en gnral  la porte de tous les
hommes. C'est l un de ses plus grands mrites  mes yeux.

Je ne dis point que ce soit chose aise que d'apprendre  tous les
hommes  se servir des droits politiques; je dis seulement que, quand
cela peut tre, les effets qui en rsultent sont grands.

Et j'ajoute que s'il est un sicle o une pareille entreprise doive tre
tente, ce sicle est le ntre.

Ne voyez-vous pas que les religions s'affaiblissent et que la notion
divine des droits disparat? Ne dcouvrez-vous point que les moeurs
s'altrent, et qu'avec elles s'efface la notion morale des droits?

N'apercevez-vous pas de toutes parts les croyances qui font place aux
raisonnements, et les sentiments aux calculs? Si, au milieu de cet
branlement universel, vous ne parvenez  lier l'ide des droits 
l'intrt personnel qui s'offre comme le seul point immobile dans le
coeur humain, que vous restera-t-il donc pour gouverner le monde, sinon
la peur?

Lors donc qu'on me dit que les lois sont faibles, et les gouverns
turbulents; que les passions sont vives, et la vertu sans pouvoir, et
que dans cette situation il ne faut point songer  augmenter les droits
de la dmocratie; je rponds que c'est  cause de ces choses mmes que
je crois qu'il faut y songer; et, en vrit, je pense que les
gouvernements y sont plus intresss encore que la socit, car les
gouvernements prissent, et la socit ne saurait mourir. Du reste, je
ne veux point abuser de l'exemple de l'Amrique.

En Amrique, le peuple a t revtu de droits politiques  une poque o
il lui tait difficile d'en faire un mauvais usage, parce que les
citoyens taient en petit nombre et simples de moeurs. En grandissant,
les Amricains n'ont point accru pour ainsi dire les pouvoirs de la
dmocratie; ils ont plutt tendu ses domaines.

On ne peut douter que le moment o l'on accorde des droits politiques 
un peuple qui en a t priv jusqu'alors, ne soit un moment de crise,
crise souvent ncessaire, mais toujours dangereuse.

L'enfant donne la mort quand il ignore le prix de la vie; il enlve la
proprit d'autrui avant de connatre qu'on peut lui ravir la sienne.
L'homme du peuple,  l'instant o on lui accorde des droits politiques,
se trouve, par rapport  ses droits, dans la mme position que l'enfant
vis--vis de toute la nature, et c'est le cas de lui appliquer ce mot
clbre: _Homo puer robustus._

Cette vrit se dcouvre en Amrique mme. Les tats o les citoyens
jouissent le plus anciennement de leurs droits sont ceux o ils savent
encore le mieux s'en servir.

On ne saurait trop le dire: il n'est rien de plus fcond en merveilles
que l'art d'tre libre; mais il n'y a rien de plus dur que
l'apprentissage de la libert. Il n'en est pas de mme du despotisme. Le
despotisme se prsente souvent comme le rparateur de tous les maux
soufferts; il est l'appui du bon droit, le soutien des opprims et le
fondateur de l'ordre. Les peuples s'endorment au sein de la prosprit
momentane qu'il fait natre; et lorsqu'ils se rveillent, ils sont
misrables. La libert, au contraire, nat d'ordinaire au milieu des
orages, elle s'tablit pniblement parmi les discordes civiles, et ce
n'est que quand elle est dj vieille qu'on peut connatre ses
bienfaits.


DU RESPECT POUR LA LOI AUX TATS-UNIS.

     Respect des Amricains pour la loi. -- Amour paternel qu'ils
     ressentent pour elle. -- Intrt personnel que chacun trouve 
     augmenter la puissance de la loi.

Il n'est pas toujours loisible d'appeler le peuple entier, soit
directement, soit indirectement,  la confection de la loi; mais on ne
saurait nier que, quand cela est praticable, la loi n'en acquire une
grande autorit. Cette origine populaire, qui nuit souvent  la bont et
 la sagesse de la lgislation, contribue singulirement  sa puissance.

Il y a dans l'expression des volonts de tout un peuple une force
prodigieuse. Quand elle se dcouvre au grand jour, l'imagination mme de
ceux qui voudraient lutter contre elle en est comme accable.

La vrit de ceci est bien connue des partis.

Aussi les voit-on contester la majorit partout o ils le peuvent. Quand
elle leur manque parmi ceux qui ont vot, ils la placent parmi ceux qui
se sont abstenus de voter, et lorsque l encore elle vient  leur
chapper, ils la retrouvent au sein de ceux qui n'avaient pas le droit
de voter.

Aux tats-Unis, except les esclaves, les domestiques et les indigents
nourris par les communes, il n'est personne qui ne soit lecteur, et qui
 ce titre ne concoure indirectement  la loi. Ceux qui veulent attaquer
les lois sont donc rduits  faire ostensiblement l'une de ces deux
choses: ils doivent ou changer l'opinion de la nation, ou fouler aux
pieds ses volonts.

Ajoutez  cette premire raison cette autre plus directe et plus
puissante, qu'aux tats-Unis chacun trouve une sorte d'intrt
personnel  ce que tous obissent aux lois; car celui qui aujourd'hui ne
fait pas partie de la majorit, sera peut-tre demain dans ses rangs; et
ce respect qu'il professe maintenant pour les volonts du lgislateur,
il aura bientt occasion de l'exiger pour les siennes. Quelque fcheuse
que soit la loi, l'habitant des tats-Unis s'y soumet donc sans peine,
non seulement comme  l'ouvrage du plus grand nombre, mais encore comme
au sien propre; il la considre sous le point de vue d'un contrat dans
lequel il aurait t partie.

On ne voit donc pas, aux tats-Unis, une foule nombreuse et toujours
turbulente, qui, regardant la loi comme un ennemi naturel, ne jette sur
elle que des regards de crainte et de soupons. Il est impossible, au
contraire, de ne point apercevoir que toutes les classes montrent une
grande confiance dans la lgislation qui rgit le pays, et ressentent
pour elle une sorte d'amour paternel.

Je me trompe en disant toutes les classes. En Amrique, l'chelle
europenne des pouvoirs tant renverse, les riches se trouvent dans une
position analogue  celle des pauvres en Europe; ce sont eux qui souvent
se dfient de la loi. Je l'ai dit ailleurs: l'avantage rel du
gouvernement dmocratique n'est pas de garantir les intrts de tous,
ainsi qu'on l'a prtendu quelquefois, mais seulement de protger ceux du
plus grand nombre. Aux tats-Unis, o le pauvre gouverne, les riches ont
toujours  craindre qu'il n'abuse contre eux de son pouvoir.

Cette disposition de l'esprit des riches peut produire un mcontentement
sourd; mais la socit n'en est pas violemment trouble; car la mme
raison qui empche le riche d'accorder sa confiance au lgislateur,
l'empche de braver ses commandements. Il ne fait pas la loi parce qu'il
est riche, et il n'ose la violer  cause de sa richesse. Chez les
nations civilises, il n'y a en gnral que ceux qui n'ont rien  perdre
qui se rvoltent. Ainsi donc, si les lois de la dmocratie ne sont pas
toujours respectables, elles sont presque toujours respectes; car ceux
qui en gnral violent les lois ne peuvent manquer d'obir  celles
qu'ils ont faites et dont ils profitent, et les citoyens qui pourraient
avoir intrt  les enfreindre sont ports par caractre et par position
 se soumettre aux volonts quelconques du lgislateur. Au reste, le
peuple, en Amrique, n'obit pas seulement  la loi parce qu'elle est
son ouvrage, mais encore parce qu'il peut la changer, quand par hasard
elle le blesse; il s'y soumet d'abord comme  un mal qu'il s'est impos
 lui-mme, et ensuite comme  un mal passager.


ACTIVIT QUI RGNE DANS TOUTES LES PARTIES DU CORPS POLITIQUE AUX
TATS-UNIS; INFLUENCE QU'ELLE EXERCE SUR LA SOCIT.

     Il est plus difficile de concevoir l'activit politique qui rgne
     aux tats-Unis que la libert ou l'galit qu'on y rencontre. -- Le
     grand mouvement qui agite sans cesse les lgislatures n'est qu'un
     pisode, un prolongement de ce mouvement universel. -- Difficult
     que trouve l'Amricain  ne s'occuper que de ses propres
     affaires. -- L'agitation politique se propage dans la socit
     civile. -- Activit industrielle des Amricains venant en partie de
     cette cause. -- Avantages indirects que retire la socit du
     gouvernement de la dmocratie.

Quand on passe d'un pays libre dans un autre qui ne l'est pas, on est
frapp d'un spectacle fort extraordinaire: l, tout est activit et
mouvement; ici, tout semble calme et immobile. Dans l'un, il n'est
question que d'amlioration et de progrs; on dirait que la socit,
dans l'autre, aprs avoir acquis tous les biens, n'aspire qu' se
reposer pour en jouir. Cependant, le pays qui se donne tant d'agitation
pour tre heureux est en gnral plus riche et plus prospre que celui
qui parat si satisfait de son sort. Et en les considrant l'un et
l'autre, on a peine  concevoir comment tant de besoins nouveaux se font
sentir chaque jour dans le premier, tandis qu'on semble en prouver si
peu dans le second.

Si cette remarque est applicable aux pays libres qui ont conserv la
forme monarchique et  ceux o l'aristocratie domine, elle l'est bien
plus encore aux rpubliques dmocratiques. L, ce n'est plus une portion
du peuple qui entreprend d'amliorer l'tat de la socit; le peuple
entier se charge de ce soin. Il ne s'agit pas seulement de pourvoir aux
besoins et aux commodits d'une classe, mais de toutes les classes en
mme temps.

Il n'est pas impossible de concevoir l'immense libert dont jouissent
les Amricains; on peut aussi se faire une ide de leur extrme galit;
mais ce qu'on ne saurait comprendre sans en avoir dj t le tmoin,
c'est l'activit politique qui rgne aux tats-Unis.

 peine tes-vous descendu sur le sol de l'Amrique, que vous vous
trouvez au milieu d'une sorte de tumulte; une clameur confuse s'lve de
toutes parts; mille voix parviennent en mme temps  votre oreille;
chacun d'elles exprime quelques besoins sociaux. Autour de vous tout se
remue: ici, le peuple d'un quartier est runi pour savoir si l'on doit
btir une glise; l, on travaille au choix d'un reprsentant; plus
loin, les dputs d'un canton se rendent en toute hte  la ville, afin
d'aviser  certaines amliorations locales; dans un autre endroit, ce
sont les cultivateurs d'un village qui abandonnent leurs sillons pour
aller discuter le plan d'une route ou d'une cole. Des citoyens
s'assemblent, dans le seul but de dclarer qu'ils dsapprouvent la
marche du gouvernement; tandis que d'autres se runissent afin de
proclamer que les hommes en place sont les pres de la patrie. En voici
d'autres encore qui, regardant l'ivrognerie comme la source principale
des maux de l'tat, viennent s'engager solennellement  donner l'exemple
de la temprance[20].

         [Note 20: Les socits de temprance sont des associations
         dont les membres s'engagent  s'abstenir de liqueurs fortes.
          mon passage aux tats-Unis, les socits de temprance
         comptaient dj plus de 270,000 membres, et leur effet avait
         t de diminuer, dans le seul tat de Pensylvanie, la
         consommation des liqueurs fortes de 500,000 gallons par
         anne.]

Le grand mouvement politique qui agite sans cesse les lgislatures
amricaines, le seul dont on s'aperoive au-dehors, n'est qu'un pisode
et une sorte de prolongement de ce mouvement universel qui commence dans
les derniers rangs du peuple, et gagne ensuite, de proche en proche,
toutes les classes des citoyens. On ne saurait travailler plus
laborieusement  tre heureux.

Il est difficile de dire quelle place occupent les soins de la politique
dans la vie d'un homme aux tats-Unis. Se mler du gouvernement de la
socit et en parler, c'est la plus grande affaire et pour ainsi dire
le seul plaisir qu'un Amricain connaisse. Ceci s'aperoit jusque dans
les moindres habitudes de sa vie: les femmes elles-mmes se rendent
souvent aux assembles publiques, et se dlassent, en coutant des
discours politiques, des ennuis du mnage. Pour elles, les clubs
remplacent jusqu' un certain point les spectacles. Un Amricain ne sait
pas converser, mais il discute; il ne discourt pas, mais il disserte. Il
vous parle toujours comme  une assemble; et s'il lui arrive par hasard
de s'chauffer, il dira: Messieurs, en s'adressant  son interlocuteur.

Dans certain pays, l'habitant n'accepte qu'avec une sorte de rpugnance
les droits politiques que la loi lui accorde; il semble que ce soit lui
drober son temps que de l'occuper des intrts communs, et il aime  se
renfermer dans un gosme troit dont quatre fosss surmonts d'une haie
forment l'exacte limite.

Du moment, au contraire, o l'Amricain serait rduit  ne s'occuper que
de ses propres affaires, la moiti de son existence lui serait ravie; il
sentirait comme un vide immense dans ses jours, et il deviendrait
incroyablement malheureux[21].

         [Note 21: Le mme fait fut dj observ  Rome sous les
         premiers Csars.

         Montesquieu remarque quelque part que rien n'gala le
         dsespoir de certains citoyens romains qui, aprs les
         agitations d'une existence politique, rentrrent tout--coup
         dans le calme de la vie prive.]

Je suis persuad que si le despotisme parvient jamais  s'tablir en
Amrique, il trouvera plus de difficults encore  vaincre les habitudes
que la libert a fait natre, qu' surmonter l'amour mme de la libert.

Cette agitation sans cesse renaissante, que le gouvernement de la
dmocratie a introduite dans le monde politique, passe ensuite dans la
socit civile. Je ne sais si,  tout prendre, ce n'est pas l le plus
grand avantage du gouvernement dmocratique, et je le loue bien plus 
cause de ce qu'il fait faire que de ce qu'il fait.

Il est incontestable que le peuple dirige souvent fort mal les affaires
publiques; mais le peuple ne saurait se mler des affaires publiques
sans que le cercle de ses ides ne vienne  s'tendre, et sans qu'on ne
voie son esprit sortir de sa routine ordinaire. L'homme du peuple qui
est appel au gouvernement de la socit conoit une certaine estime de
lui-mme. Comme il est alors une puissance, des intelligences trs
claires se mettent au service de la sienne. On s'adresse sans cesse 
lui pour s'en faire un appui, et en cherchant  le tromper de mille
manires diffrentes, on l'claire. En politique, il prend part  des
entreprises qu'il n'a pas conues, mais qui lui donnent le got gnral
des entreprises. On lui indique tous les jours de nouvelles
amliorations  faire  la proprit commune; il sent natre le dsir
d'amliorer celle qui lui est personnelle. Il n'est ni plus vertueux ni
plus heureux peut-tre, mais plus clair et plus actif que ses
devanciers. Je ne doute pas que les institutions dmocratiques, jointes
 la nature physique du pays, ne soient la cause, non pas directe, comme
tant de gens le disent, mais la cause indirecte du prodigieux mouvement
d'industrie qu'on remarque aux tats-Unis. Ce ne sont pas les lois qui
le font natre, mais le peuple apprend  le produire en faisant la loi.

Lorsque les ennemis de la dmocratie prtendent qu'un seul fait mieux ce
dont il se charge que le gouvernement de tous, il me semble qu'ils ont
raison. Le gouvernement d'un seul, en supposant de part et d'autre
galit de lumires, met plus de suite dans ses entreprises que la
multitude; il montre plus de persvrance, plus d'ide d'ensemble, plus
de perfection de dtail, un discernement plus juste dans le choix des
hommes. Ceux qui nient ces choses n'ont jamais vu de rpublique
dmocratique, ou n'ont jug que sur un petit nombre d'exemples. La
dmocratie, lors mme que les circonstances locales et les dispositions
du peuple lui permettent de se maintenir, ne prsente pas le coup d'oeil
de la rgularit administrative et de l'ordre mthodique dans le
gouvernement; cela est vrai. La libert dmocratique n'excute pas
chacune de ses entreprises avec la mme perfection que le despotisme
intelligent; souvent elle les abandonne avant d'en avoir retir le
fruit, ou en hasarde de dangereuses: mais  la longue elle produit plus
que lui; elle fait moins bien chaque chose, mais elle fait plus de
choses. Sous son empire, ce n'est pas surtout ce qu'excute
l'administration publique qui est grand, c'est ce qu'on excute sans
elle et en dehors d'elle. La dmocratie ne donne pas au peuple le
gouvernement le plus habile, mais elle fait ce que le gouvernement le
plus habile est souvent impuissant  crer; elle rpand dans tout le
corps social une inquite activit, une force surabondante, une nergie
qui n'existent jamais sans elle, et qui, pour peu que les circonstances
soient favorables, peuvent enfanter des merveilles. L sont ses vrais
avantages.

Dans ce sicle, o les destines du monde chrtien paraissent en
suspens, les uns se htent d'attaquer la dmocratie comme une puissance
ennemie, tandis qu'elle grandit encore; les autres adorent dj en elle
un dieu nouveau qui sort du nant: mais les uns et les autres ne
connaissent qu'imparfaitement l'objet de leur haine ou de leur dsir;
ils se combattent dans les tnbres et ne frappent qu'au hasard.

Que demandez-vous de la socit et de son gouvernement? Il faut
s'entendre.

Voulez-vous donner  l'esprit humain une certaine hauteur, une faon
gnreuse d'envisager les choses de ce monde? Voulez-vous inspirer aux
hommes une sorte de mpris des biens matriels? Dsirez-vous faire
natre ou entretenir des convictions profondes et prparer de grands
dvouements?

S'agit-il pour vous de polir les moeurs, d'lever les manires, de faire
briller les arts? Voulez-vous de la posie, du bruit, de la gloire?

Prtendez-vous organiser un peuple de manire  agir fortement sur tous
les autres? Le destinez-vous  tenter les grandes entreprises, et, quel
que soit le rsultat de ses efforts,  laisser une trace immense dans
l'histoire?

Si tel est, suivant vous, l'objet principal que doivent se proposer les
hommes en socit, ne prenez pas le gouvernement de la dmocratie; il ne
vous conduirait pas srement au but.

Mais s'il vous semble utile de dtourner l'activit intellectuelle et
morale de l'homme sur les ncessits de la vie matrielle, et de
l'employer  produire le bien-tre; si la raison vous parat plus
profitable aux hommes que le gnie; si votre objet n'est point de crer
des vertus hroques, mais des habitudes paisibles; si vous aimez mieux
voir des vices que des crimes, et prfrez trouver moins de grandes
actions,  la condition de rencontrer moins de forfaits; si, au lieu
d'agir dans le sein d'une socit brillante, il vous suffit de vivre au
milieu d'une socit prospre; si, enfin, l'objet principal d'un
gouvernement n'est point, suivant vous, de donner au corps entier de la
nation le plus de force ou le plus de gloire possible, mais de procurer
 chacun des individus qui le composent le plus de bien-tre et de lui
viter le plus de misre; alors galisez les conditions et constituez le
gouvernement de la dmocratie.

Que s'il n'est plus temps de faire un choix, et qu'une force suprieure
 l'homme vous entrane dj, sans consulter vos dsirs, vers l'un des
deux gouvernements, cherchez du moins  en tirer tout le bien qu'il peut
faire; et connaissant ses bons instincts, ainsi que ses mauvais
penchants, efforcez-vous de restreindre l'effet des seconds et de
dvelopper les premiers.




CHAPITRE VII.

DE L'OMNIPOTENCE DE LA MAJORIT AUX TATS-UNIS ET DE SES EFFETS.

     Force naturelle de la majorit dans les dmocraties. -- La plupart
     des constitutions amricaines ont accru artificiellement cette
     force naturelle. -- Comment. -- Mandats impratifs. -- Empire moral de
     la majorit. -- Opinion de son infaillibilit. -- Respect pour ses
     droits. -- Ce qui l'augmente aux tats-Unis.


Il est de l'essence mme des gouvernements dmocratiques que l'empire de
la majorit y soit absolu; car en dehors de la majorit, dans les
dmocraties, il n'y a rien qui rsiste.

La plupart des constitutions amricaines ont encore cherch  augmenter
artificiellement cette force naturelle de la majorit[22].

         [Note 22: Nous avons vu, lors de l'examen de la constitution
         fdrale, que les lgislateurs de l'Union avaient fait des
         efforts contraires. Le rsultat de ces efforts a t de
         rendre le gouvernement fdral plus indpendant dans sa
         sphre que celui des tats. Mais le gouvernement fdral ne
         s'occupe gure que des affaires extrieures: ce sont les
         gouvernements d'tat qui dirigent rellement la socit
         amricaine.]

La lgislature est, de tous les pouvoirs politiques, celui qui obit le
plus volontiers  la majorit. Les Amricains ont voulu que les membres
de la lgislature fussent nomms _directement_ par le peuple, et pour
un _terme trs court_, afin de les obliger  se soumettre, non seulement
aux vues gnrales, mais encore aux passions journalires de leurs
constituants.

Ils ont pris dans les mmes classes et nomm de la mme manire les
membres des deux chambres; de telle sorte que les mouvements du corps
lgislatif sont presque aussi rapides et non moins irrsistibles que
ceux d'une seule assemble.

La lgislature ainsi constitue, ils ont runi dans son sein presque
tout le gouvernement.

En mme temps que la loi accroissait la force des pouvoirs qui taient
naturellement forts, elle nervait de plus en plus ceux qui taient
naturellement faibles. Elle n'accordait aux reprsentants de la
puissance excutive, ni stabilit ni indpendance; et, en les soumettant
compltement aux caprices de la lgislature, elle leur enlevait le peu
d'influence que la nature du gouvernement dmocratique leur aurait
permis d'exercer.

Dans plusieurs tats, elle livrait le pouvoir judiciaire  l'lection de
la majorit, et dans tous elle faisait, en quelque sorte, dpendre son
existence de la puissance lgislative, en laissant aux reprsentants le
droit de fixer chaque anne le salaire des juges.

Les usages ont t plus loin encore que les lois.

Il se rpand de plus en plus, aux tats-Unis, une coutume qui finira par
rendre vaines les garanties du gouvernement reprsentatif: il arrive
trs frquemment que les lecteurs, en nommant un dput, lui tracent un
plan de conduite et lui imposent un certain nombre d'obligations
positives dont il ne saurait nullement s'carter. Au tumulte prs,
c'est comme si la majorit elle-mme dlibrait sur la place publique.

Plusieurs circonstances particulires tendent encore  rendre, en
Amrique, le pouvoir de la majorit non seulement prdominant, mais
irrsistible.

L'empire moral de la majorit se fonde en partie sur cette ide, qu'il y
a plus de lumires et de sagesse dans beaucoup d'hommes runis que dans
un seul, dans le nombre des lgislateurs que dans le choix. C'est la
thorie de l'galit applique aux intelligences. Cette doctrine attaque
l'orgueil de l'homme dans son dernier asile: aussi la minorit
l'admet-elle avec peine; elle ne s'y habitue qu' la longue. Comme tous
les pouvoirs, et plus peut-tre qu'aucun d'entre eux, le pouvoir de la
majorit a donc besoin de durer pour paratre lgitime. Quand il
commence  s'tablir, il se fait obir par la contrainte; ce n'est
qu'aprs avoir long-temps vcu sous ses lois qu'on commence  le
respecter.

L'ide du droit que possde la majorit, par ses lumires, de gouverner
la socit, a t apporte sur le sol des tats-Unis par leurs premiers
habitants. Cette ide, qui seule suffirait pour crer un peuple libre,
est aujourd'hui passe dans les moeurs, et on la retrouve jusque dans
les moindres habitudes de la vie.

Les Franais, sous l'ancienne monarchie, tenaient pour constant que le
roi ne pouvait jamais faillir; et quand il lui arrivait de faire mal,
ils pensaient que la faute en tait  ses conseillers. Ceci facilitait
merveilleusement l'obissance. On pouvait murmurer contre la loi, sans
cesser d'aimer et de respecter le lgislateur. Les Amricains ont la
mme opinion de la majorit.

L'empire moral de la majorit se fonde encore sur ce principe, que les
intrts du plus grand nombre doivent tre prfrs  ceux du petit. Or,
on comprend sans peine que le respect qu'on professe pour ce droit du
plus grand nombre augmente naturellement ou diminue suivant l'tat des
partis. Quand une nation est partage entre plusieurs grands intrts
inconciliables, le privilge de la majorit est souvent mconnu, parce
qu'il devient trop pnible de s'y soumettre.

S'il existait en Amrique une classe de citoyens que le lgislateur
travaillt  dpouiller de certains avantages exclusifs, possds
pendant des sicles, et voult faire descendre d'une situation leve
pour les ramener dans les rangs de la multitude, il est probable que la
minorit ne se soumettrait pas facilement  ses lois.

Mais les tats-Unis ayant t peupls par des hommes gaux entre eux, il
ne se trouve pas encore de dissidence naturelle et permanente entre les
intrts de leurs divers habitants.

Il y a tel tat social o les membres de la minorit ne peuvent esprer
d'attirer  eux la majorit, parce qu'il faudrait pour cela abandonner
l'objet mme de la lutte qu'ils soutiennent contre elle. Une
aristocratie, par exemple, ne saurait devenir majorit en conservant ses
privilges exclusifs, et elle ne saurait laisser chapper ses privilges
sans cesser d'tre une aristocratie.

Aux tats-Unis, les questions politiques ne peuvent se poser d'une
manire aussi gnrale et aussi absolue, et tous les partis sont prts 
reconnatre les droits de la majorit, parce que tous ils esprent
pouvoir un jour les exercer  leur profit.

La majorit a donc aux tats-Unis une immense puissance de fait et une
puissance d'opinion presque aussi grande; et lorsqu'elle est une fois
forme sur une question, il n'y a pour ainsi dire point d'obstacles qui
puissent, je ne dirai pas arrter, mais mme retarder sa marche, et lui
laisser le temps d'couter les plaintes de ceux qu'elle crase en
passant.

Les consquences de cet tat de choses sont funestes et dangereux pour
l'avenir.


COMMENT L'OMNIPOTENCE DE LA MAJORIT AUGMENTE, EN AMRIQUE,
L'INSTABILIT LGISLATIVE ET ADMINISTRATIVE QUI EST NATURELLE AUX
DMOCRATIES.

     Comment les Amricains augmentent l'instabilit lgislative, qui
     est naturelle  la dmocratie, en changeant chaque anne le
     lgislateur, et en l'armant d'un pouvoir presque sans bornes. -- Le
     mme effet produit sur l'administration. -- En Amrique on apporte
     aux amliorations sociales une force infiniment plus grande, mais
     moins continue qu'en Europe.

J'ai parl prcdemment des vices qui sont naturels au gouvernement de
la dmocratie; il n'en est pas un qui ne croisse en mme temps que le
pouvoir de la majorit.

Et, pour commencer par le plus apparent de tous:

L'instabilit lgislative est un mal inhrent au gouvernement
dmocratique, parce qu'il est de la nature des dmocraties d'amener des
hommes nouveaux au pouvoir. Mais ce mal est plus ou moins grand suivant
la puissance et les moyens d'action qu'on accorde au lgislateur.

En Amrique, on remet  l'autorit qui fait les lois un souverain
pouvoir. Elle peut se livrer rapidement et irrsistiblement  chacun de
ses dsirs, et tous les ans on lui donne d'autres reprsentants.
C'est--dire qu'on a adopt prcisment la combinaison qui favorise le
plus l'instabilit dmocratique, et qui permet  la dmocratie
d'appliquer ses volonts changeantes aux objets les plus importants.

Aussi l'Amrique est-elle de nos jours le pays du monde o les lois ont
le moins de dure. Presque toutes les constitutions amricaines ont t
amendes depuis trente ans. Il n'y a donc pas d'tat amricain qui
n'ait, pendant cette priode, modifi le principe de ses lois.

Quant aux lois elles-mmes, il suffit de jeter un coup d'oeil sur les
archives des diffrents tats de l'Union pour se convaincre qu'en
Amrique l'action du lgislateur ne se ralentit jamais. Ce n'est pas que
la dmocratie amricaine soit de sa nature plus instable qu'une autre,
mais on lui a donn le moyen de suivre, dans la formation des lois,
l'instabilit naturelle de ses penchants[23].

         [Note 23: Les actes lgislatifs promulgus dans le seul tat
         de Massachusetts,  partir de 1780 jusqu' nos jours,
         remplissent dj trois gros volumes. Encore faut-il remarquer
         que le recueil dont je parle a t rvis en 1823, et qu'on
         en a cart beaucoup de lois anciennes ou devenues sans
         objet. Or l'tat de Massachusetts, qui n'est pas plus peupl
         qu'un de nos dpartements, peut passer pour le plus stable de
         toute l'Union, et celui qui met le plus de suite et de
         sagesse dans ses entreprises.]

L'omnipotence de la majorit et la manire rapide et absolue dont ses
volonts s'excutent aux tats-Unis ne rend pas seulement la loi
instable, elle exerce encore la mme influence sur l'excution de la loi
et sur l'action de l'administration publique.

La majorit tant la seule puissance  laquelle il soit important de
plaire, on concourt avec ardeur aux oeuvres qu'elle entreprend; mais du
moment o son attention se porte ailleurs, tous les efforts cessent;
tandis que dans les tats libres de l'Europe, o le pouvoir
administratif a une existence indpendante et une position assure, les
volonts du lgislateur continuent  s'excuter, alors mme qu'il
s'occupe d'autres objets.

En Amrique, on apporte  certaines amliorations beaucoup plus de zle
et d'activit qu'on ne le fait ailleurs.

En Europe, on emploie  ces mmes choses une force sociale infiniment
moins grande, mais plus continue.

Quelques hommes religieux entreprirent, il y a plusieurs annes,
d'amliorer l'tat des prisons. Le public s'mut  leur voix, et la
rgnration des criminels devint une oeuvre populaire.

De nouvelles prisons s'levrent alors. Pour la premire fois, l'ide de
la rforme du coupable pntra dans un cachot en mme temps que l'ide
du chtiment. Mais l'heureuse rvolution  laquelle le public s'tait
associ avec tant d'ardeur, et que les efforts simultans des citoyens
rendaient irrsistible, ne pouvait s'oprer en un moment.

 ct des nouveaux pnitenciers, dont le voeu de la majorit htait le
dveloppement, les anciennes prisons subsistaient encore et continuaient
 renfermer un grand nombre de coupables. Celles-ci semblaient devenir
plus insalubres et plus corruptrices  mesure que les nouvelles
devenaient plus rformatrices et plus saines. Ce double effet se
comprend aisment: la majorit, proccupe par l'ide de fonder le
nouvel tablissement, avait oubli celui qui existait dj. Chacun alors
dtournant les yeux de l'objet qui n'attirait plus les regards du
matre, la surveillance avait cess. On avait d'abord vu se dtendre,
puis, bientt aprs, se briser les liens salutaires de la discipline. Et
 ct de la prison, monument durable de la douceur et des lumires de
notre temps, se rencontrait un cachot qui rappelait la barbarie du moyen
ge.


TYRANNIE DE LA MAJORIT.

     Comment il faut entendre le principe de la souverainet du
     peuple. -- Impossibilit de concevoir un gouvernement mixte. -- Il
     faut que le souverain pouvoir soit quelque part. -- Prcautions
     qu'on doit prendre pour modrer son action. -- Ces prcautions
     n'ont pas t prises aux tats-Unis. -- Ce qui en rsulte.

Je regarde comme impie et dtestable cette maxime, qu'en matire de
gouvernement la majorit d'un peuple a le droit de tout faire, et
pourtant je place dans les volonts de la majorit l'origine de tous
les pouvoirs. Suis-je en contradiction avec moi-mme?

Il existe une loi gnrale qui a t faite ou du moins adopte, non pas
seulement par la majorit de tel ou tel peuple, mais par la majorit de
tous les hommes. Cette loi, c'est la justice.

La justice forme donc la borne du droit de chaque peuple.

Une nation est comme un jury charg de reprsenter la socit
universelle et d'appliquer la justice qui est sa loi. Le jury, qui
reprsente la socit, doit-il avoir plus de puissance que la socit
elle-mme dont il applique les lois?

Quand donc je refuse d'obir  une loi injuste, je ne dnie point  la
majorit le droit de commander, j'en appelle seulement de la
souverainet du peuple  la souverainet du genre humain.

Il y a des gens qui n'ont pas craint de dire qu'un peuple, dans les
objets qui n'intressaient que lui-mme, ne pouvait sortir entirement
des limites de la justice et de la raison, et qu'ainsi on ne devait pas
craindre de donner tout pouvoir  la majorit qui le reprsente. Mais
c'est l un langage d'esclave.

Qu'est-ce donc qu'une majorit prise collectivement, sinon un individu
qui a des opinions et le plus souvent des intrts contraires  un autre
individu qu'on nomme la minorit? Or, si vous admettez qu'un homme
revtu de la toute-puissance peut en abuser contre ses adversaires,
pourquoi n'admettez-vous pas la mme chose pour une majorit? Les
hommes, en se runissant, ont-ils chang de caractre? Sont-ils devenus
plus patients dans les obstacles en devenant plus forts[24]? Pour moi,
je ne saurais le croire; et le pouvoir de tout faire, que je refuse  un
seul de mes semblables, je ne l'accorderai jamais  plusieurs.

         [Note 24: Personne ne voudrait soutenir qu'un peuple ne peut
         abuser de la force vis--vis d'un autre peuple. Or, les
         partis forment comme autant de petites nations dans une
         grande; ils sont entre eux dans des rapports d'trangers.

         Si on convient qu'une nation peut tre tyrannique envers une
         autre nation, comment nier qu'un parti puisse l'tre envers
         un autre parti?]

Ce n'est pas que, pour conserver la libert, je croie qu'on puisse
mlanger plusieurs principes dans un mme gouvernement, de manire  les
opposer rellement l'un  l'autre.

Le gouvernement qu'on appelle mixte m'a toujours sembl une chimre. Il
n'y a pas,  vrai dire, de gouvernement mixte (dans le sens qu'on donne
 ce mot), parce que, dans chaque socit, on finit par dcouvrir un
principe d'action qui domine tous les autres.

L'Angleterre du dernier sicle, qu'on a particulirement cite comme
exemple de ces sortes de gouvernements, tait un tat essentiellement
aristocratique, bien qu'il se trouvt dans son sein de grands lments
de dmocratie; car les lois et les moeurs y taient ainsi tablies que
l'aristocratie devait toujours,  la longue, y prdominer et diriger 
sa volont les affaires publiques.

L'erreur est venue de ce que, voyant sans cesse les intrts des grands
aux prises avec ceux du peuple, on n'a song qu' la lutte, au lieu de
faire attention au rsultat de cette lutte, qui tait le point
important. Quand une socit en vient  avoir rellement un gouvernement
mixte, c'est--dire galement partag entre des principes contraires,
elle entre en rvolution ou elle se dissout.

Je pense donc qu'il faut toujours placer quelque part un pouvoir social
suprieur  tous les autres, mais je crois la libert en pril lorsque
ce pouvoir ne trouve devant lui aucun obstacle qui puisse retenir sa
marche et lui donner le temps de se modrer lui-mme.

La toute-puissance me semble en soi une chose mauvaise et dangereuse.
Son exercice me parat au-dessus des forces de l'homme, quel qu'il soit,
et je ne vois que Dieu qui puisse sans danger tre tout-puissant, parce
que sa sagesse et sa justice sont toujours gales  son pouvoir. Il n'y
a donc pas sur la terre d'autorit si respectable en elle-mme, ou
revtue d'un droit si sacr, que je voulusse laisser agir sans contrle
et dominer sans obstacles. Lors donc que je vois accorder le droit et la
facult de tout faire  une puissance quelconque, qu'on l'appelle peuple
ou roi, dmocratie ou aristocratie, qu'on l'exerce dans une monarchie ou
dans une rpublique, je dis: l est le germe de la tyrannie, et je
cherche  aller vivre sous d'autres lois.

Ce que je reproche le plus au gouvernement dmocratique, tel qu'on l'a
organis aux tats-Unis, ce n'est pas, comme beaucoup de gens le
prtendent en Europe, sa faiblesse, mais au contraire sa force
irrsistible. Et ce qui me rpugne le plus en Amrique, ce n'est pas
l'extrme libert qui y rgne, c'est le peu de garantie qu'on y trouve
contre la tyrannie.

Lorsqu'un homme ou un parti souffre d'une injustice aux tats-Unis, 
qui voulez-vous qu'il s'adresse?  l'opinion publique? c'est elle qui
forme la majorit; au corps lgislatif? il reprsente la majorit et lui
obit aveuglment; au pouvoir excutif? il est nomm par la majorit et
lui sert d'instrument passif;  la force publique? la force publique
n'est autre chose que la majorit sous les armes; au jury? le jury,
c'est la majorit revtue du droit de prononcer des arrts: les juges
eux-mmes, dans certains tats, sont lus par la majorit. Quelque
inique ou draisonnable que soit la mesure qui vous frappe, il faut donc
vous y soumettre[25].

         [Note 25: On vit  Baltimore, lors de la guerre de 1812, un
         exemple frappant des excs que peut amener le despotisme de
         la majorit.  cette poque, la guerre tait trs populaire 
         Baltimore. Un journal qui s'y montrait fort oppos excita par
         cette conduite l'indignation des habitants. Le peuple
         s'assembla, brisa les presses, et attaqua la maison des
         journalistes. On voulut runir la milice, mais elle ne
         rpondit point  l'appel. Afin de sauver les malheureux que
         menaait la fureur publique, on prit le parti de les conduire
         en prison, comme des criminels. Cette prcaution fut inutile:
         pendant la nuit, le peuple s'assembla de nouveau; les
         magistrats ayant encore chou pour runir la milice, la
         prison fut force, un des journalistes fut tu sur la place,
         les autres restrent pour morts: les coupables dfrs au
         jury furent acquitts.

         Je disais un jour  un habitant de la
         Pensylvanie:--Expliquez-moi, je vous prie, comment, dans un
         tat fond par des quakers, et renomm pour sa tolrance, les
         ngres affranchis ne sont pas admis  exercer les droits de
         citoyens. Ils paient l'impt, n'est-il pas juste qu'ils
         votent?--Ne nous faites pas cette injure, me rpondit-il, de
         croire que nos lgislateurs aient commis un acte aussi
         grossier d'injustice et d'intolrance.--Ainsi, chez vous, les
         noirs ont le droit de voter?--Sans aucun doute.--Alors, d'o
         vient qu'au collge lectoral ce matin je n'en ai pas aperu
         un seul dans l'assemble?--Ceci n'est pas la faute de la loi,
         me dit l'Amricain; les ngres ont, il est vrai, le droit de
         se prsenter aux lections, mais ils s'abstiennent
         volontairement d'y paratre.--Voil bien de la modestie de
         leur part.--Oh! ce n'est pas qu'ils refusent d'y aller, mais
         ils craignent qu'on ne les y maltraite. Chez nous, il arrive
         quelquefois que la loi manque de force, quand la majorit ne
         l'appuie point. Or, la majorit est imbue des plus grands
         prjugs contre les ngres, et les magistrats ne se sentent
         pas la force de garantir  ceux-ci les droits que le
         lgislateur leur a confrs.--Eh quoi! la majorit, qui a le
         privilge de faire la loi, veut encore avoir celui de
         dsobir  la loi?]

Supposez, au contraire, un corps lgislatif compos de telle manire
qu'il reprsente la majorit, sans tre ncessairement l'esclave de ses
passions; un pouvoir excutif qui ait une force qui lui soit propre, et
une puissance judiciaire indpendante des deux autres pouvoirs; vous
aurez encore un gouvernement dmocratique, mais il n'y aura presque plus
de chances pour la tyrannie.

Je ne dis pas que dans le temps actuel on fasse en Amrique un frquent
usage de la tyrannie, je dis qu'on n'y dcouvre point de garantie contre
elle, et qu'il faut y chercher les causes de la douceur du gouvernement
dans les circonstances et dans les moeurs, plutt que dans les lois.


EFFETS DE L'OMNIPOTENCE DE LA MAJORIT SUR L'ARBITRAIRE DES
FONCTIONNAIRES PUBLICS AMRICAINS.

     Libert que laisse la loi amricaine aux fonctionnaires dans le
     cercle qu'elle a trac. -- Leur puissance.

Il faut bien distinguer l'arbitraire de la tyrannie. La tyrannie peut
s'exercer au moyen de la loi mme, et alors elle n'est point arbitraire;
l'arbitraire peut s'exercer dans l'intrt des gouverns, et alors il
n'est pas tyrannique.

La tyrannie se sert ordinairement de l'arbitraire, mais au besoin elle
sait s'en passer.

Aux tats-Unis, l'omnipotence de la majorit, en mme temps qu'elle
favorise le despotisme lgal du lgislateur, favorise aussi l'arbitraire
du magistrat. La majorit tant matresse absolue de faire la loi et
d'en surveiller l'excution, ayant un gal contrle sur les gouvernants
et sur les gouverns, regarde les fonctionnaires publics comme ses
agents passifs, et se repose volontiers sur eux du soin de servir ses
desseins. Elle n'entre donc point d'avance dans le dtail de leurs
devoirs, et ne prend gure la peine de dfinir leurs droits. Elle les
traite comme pourrait faire un matre ses serviteurs, si, les voyant
toujours agir sous ses yeux, il pouvait diriger ou corriger leur
conduite  chaque instant.

En gnral, la loi laisse les fonctionnaires amricains bien plus libres
que les ntres dans le cercle qu'elle trace autour d'eux. Quelquefois
mme il arrive que la majorit leur permet d'en sortir. Garantis par
l'opinion du plus grand nombre et forts de son concours, ils osent alors
des choses dont un Europen, habitu au spectacle de l'arbitraire,
s'tonne encore. Il se forme ainsi au sein de la libert des habitudes
qui un jour pourront lui devenir funestes.


DU POUVOIR QU'EXERCE LA MAJORIT EN AMRIQUE SUR LA PENSE.

     Aux tats-Unis, quand la majorit s'est irrvocablement fixe sur
     une question, on ne discute plus. -- Pourquoi. -- Puissance morale
     que la majorit exerce sur la pense. -- Les rpubliques
     dmocratiques immatrialisent le despotisme.

Lorsqu'on vient  examiner quel est aux tats-Unis l'exercice de la
pense, c'est alors qu'on aperoit bien clairement  quel point la
puissance de la majorit surpasse toutes les puissances que nous
connaissons en Europe.

La pense est un pouvoir invisible et presque insaisissable qui se joue
de toutes les tyrannies. De nos jours, les souverains les plus absolus
de l'Europe ne sauraient empcher certaines penses hostiles  leur
autorit de circuler sourdement dans leurs tats et jusqu'au sein de
leurs cours. Il n'en est pas de mme en Amrique: tant que la majorit
est douteuse, on parle; mais ds qu'elle s'est irrvocablement
prononce, chacun se tait, et amis comme ennemis semblent alors
s'attacher de concert  son char. La raison en est simple: il n'y a pas
de monarque si absolu qui puisse runir dans sa main toutes les forces
de la socit, et vaincre les rsistances, comme peut le faire une
majorit revtue du droit de faire les lois et de les excuter.

Un roi d'ailleurs n'a qu'une puissance matrielle qui agit sur les
actions et ne saurait atteindre les volonts; mais la majorit est
revtue d'une force tout  la fois matrielle et morale, qui agit sur la
volont autant que sur les actions, et qui empche en mme temps le fait
et le dsir de faire.

Je ne connais pas de pays o il rgne en gnral moins d'indpendance
d'esprit et de vritable libert de discussion qu'en Amrique.

Il n'y a pas de thorie religieuse ou politique qu'on ne puisse prcher
librement dans les tats constitutionnels de l'Europe, et qui ne pntre
dans les autres; car il n'est pas de pays en Europe tellement soumis 
un seul pouvoir, que celui qui veut y dire la vrit n'y trouve un
appui capable de le rassurer contre les rsultats de son indpendance.
S'il a le malheur de vivre sous un gouvernement absolu, il a souvent
pour lui le peuple; s'il habite un pays libre, il peut au besoin
s'abriter derrire l'autorit royale. La fraction aristocratique de la
socit le soutient dans les contres dmocratiques, et la dmocratie
dans les autres. Mais au sein d'une dmocratie organise ainsi que celle
des tats-Unis, on ne rencontre qu'un seul pouvoir, un seul lment de
force et de succs, et rien en dehors de lui.

En Amrique, la majorit trace un cercle formidable autour de la pense.
Au-dedans de ces limites l'crivain est libre; mais malheur  lui s'il
ose en sortir. Ce n'est pas qu'il ait  craindre un auto-da-f, mais il
est en butte  des dgots de tous genres et  des perscutions de tous
les jours. La carrire politique lui est ferme: il a offens la seule
puissance qui ait la facult de l'ouvrir. On lui refuse tout, jusqu' la
gloire. Avant de publier ses opinions, il croyait avoir des partisans;
il lui semble qu'il n'en a plus, maintenant qu'il s'est dcouvert 
tous; car ceux qui le blment s'expriment hautement, et ceux qui pensent
comme lui, sans avoir son courage, se taisent et s'loignent. Il cde,
il plie enfin sous l'effort de chaque jour, et rentre dans le silence,
comme s'il prouvait des remords d'avoir dit vrai.

Des chanes et des bourreaux, ce sont l les instruments grossiers
qu'employait jadis la tyrannie; mais de nos jours la civilisation a
perfectionn jusqu'au despotisme lui-mme, qui semblait pourtant n'avoir
plus rien  apprendre.

Les princes avaient pour ainsi dire matrialis la violence; les
rpubliques dmocratiques de nos jours l'ont rendue tout aussi
intellectuelle que la volont humaine qu'elle veut contraindre. Sous le
gouvernement absolu d'un seul, le despotisme, pour arriver  l'me,
frappait grossirement le corps; et l'me, chappant  ces coups,
s'levait glorieuse au-dessus de lui; mais dans les rpubliques
dmocratiques, ce n'est point ainsi que procde la tyrannie; elle laisse
le corps et va droit  l'me. Le matre n'y dit plus: Vous penserez
comme moi, ou vous mourrez; il dit: Vous tes libres de ne point penser
ainsi que moi; votre vie, vos biens, tout vous reste; mais de ce jour
vous tes un tranger parmi nous. Vous garderez vos privilges  la
cit, mais ils vous deviendront inutiles; car si vous briguez le choix
de vos concitoyens, ils ne vous l'accorderont point, et si vous ne
demandez que leur estime, ils feindront encore de vous la refuser. Vous
resterez parmi les hommes, mais vous perdrez vos droits  l'humanit.
Quand vous vous approcherez de vos semblables, ils vous fuiront comme un
tre impur; et ceux qui croient  votre innocence, ceux-l mmes vous
abandonneront, car on les fuirait  leur tour. Allez en paix, je vous
laisse la vie, mais je vous la laisse pire que la mort.

Les monarchies absolues avaient dshonor le despotisme; prenons garde
que les rpubliques dmocratiques ne le rhabilitent, et qu'en le
rendant plus lourd pour quelques uns, elles ne lui tent, aux yeux du
plus grand nombre, son aspect odieux et son caractre avilissant.

Chez les nations les plus fires de l'Ancien-Monde, on a publi des
ouvrages destins  peindre fidlement les vices et les ridicules des
contemporains; La Bruyre habitait le palais de Louis XIV quand il
composa son chapitre sur les grands, et Molire critiquait la cour dans
des pices qu'il faisait reprsenter devant les courtisans. Mais la
puissance qui domine aux tats-Unis n'entend point ainsi qu'on la joue.
Le plus lger reproche la blesse, la moindre vrit piquante
l'effarouche; et il faut qu'on loue depuis les formes de son langage
jusqu' ses plus solides vertus. Aucun crivain, quelle que soit sa
renomme, ne peut chapper  cette obligation d'encenser ses
concitoyens. La majorit vit donc dans une perptuelle adoration
d'elle-mme; il n'y a que les trangers ou l'exprience qui puissent
faire arriver certaines vrits jusqu'aux oreilles des Amricains.

Si l'Amrique n'a pas encore eu de grands crivains, nous ne devons pas
en chercher ailleurs les raisons: il n'existe pas de gnie littraire
sans libert d'esprit, et il n'y a pas de libert d'esprit en Amrique.

L'inquisition n'a jamais pu empcher qu'il ne circult en Espagne des
livres contraires  la religion du plus grand nombre. L'empire de la
majorit fait mieux aux tats-Unis: elle a t jusqu' la pense d'en
publier. On rencontre des incrdules en Amrique, mais l'incrdulit n'y
trouve pour ainsi dire pas d'organe.

On voit des gouvernements qui s'efforcent de protger les moeurs en
condamnant les auteurs de livres licencieux. Aux tats-Unis, on ne
condamne personne pour ces sortes d'ouvrages; mais personne n'est tent
de les crire. Ce n'est pas cependant que tous les citoyens aient des
moeurs pures, mais la majorit est rgulire dans les siennes.

Ici, l'usage du pouvoir est bon sans doute: aussi ne parl-je que du
pouvoir en lui-mme. Ce pouvoir irrsistible est un fait continu, et son
bon emploi n'est qu'un accident.


EFFETS DE LA TYRANNIE DE LA MAJORIT SUR LE CARACTRE NATIONAL DES
AMRICAINS; DE L'ESPRIT DE COUR AUX TATS-UNIS.

     Les effets de la tyrannie de la majorit se font jusqu' prsent
     plus sentir sur les moeurs que sur la conduite de la
     socit. -- Ils arrtent le dveloppement des grands
     caractres. -- Les rpubliques dmocratiques organises comme
     celles des tats-Unis mettent l'esprit de cour  la porte du
     grand nombre. -- Preuves de cet esprit aux tats-Unis. -- Pourquoi il
     y a plus de patriotisme dans le peuple que dans ceux qui
     gouvernent en son nom.

L'influence de ce qui prcde ne se fait encore sentir que faiblement
dans la socit politique; mais on en remarque dj de fcheux effets
sur le caractre national des Amricains. Je pense que c'est  l'action
toujours croissante du despotisme de la majorit, aux tats-Unis, qu'il
faut surtout attribuer le petit nombre d'hommes remarquables qui s'y
montrent aujourd'hui sur la scne politique.

Lorsque la rvolution d'Amrique clata, ils parurent en foule;
l'opinion publique dirigeait alors les volonts, et ne les tyrannisait
pas. Les hommes clbres de cette poque, s'associant librement au
mouvement des esprits, eurent une grandeur qui leur fut propre; ils
rpandirent leur clat sur la nation, et ne l'empruntrent pas d'elle.

Dans les gouvernements absolus, les grands qui avoisinent le trne
flattent les passions du matre, et se plient volontairement  ses
caprices. Mais la masse de la nation ne se prte pas  la servitude,
elle s'y soumet souvent par faiblesse, par habitude ou par ignorance;
quelquefois par amour de la royaut ou du roi. On a vu des peuples
mettre une espce de plaisir et d'orgueil  sacrifier leur volont 
celle du prince, et placer ainsi une sorte d'indpendance d'me jusqu'au
milieu mme de l'obissance. Chez ces peuples, on rencontre bien moins
de dgradation que de misres. Il y a d'ailleurs une grande diffrence
entre faire ce qu'on n'approuve pas, ou feindre d'approuver ce qu'on
fait: l'un est d'un homme faible, mais l'autre n'appartient qu'aux
habitudes d'un valet.

Dans les pays libres, o chacun est plus ou moins appel  donner son
opinion sur les affaires de l'tat; dans les rpubliques dmocratiques,
o la vie publique est incessamment mle  la vie prive, o le
souverain est abordable de toutes parts, et o il ne s'agit que d'lever
la voix pour arriver jusqu' son oreille, on rencontre beaucoup plus de
gens qui cherchent  spculer sur ses faiblesses, et  vivre aux dpens
de ses passions, que dans les monarchies absolues. Ce n'est pas que les
hommes y soient naturellement pires qu'ailleurs, mais la tentation y est
plus forte, et s'offre  plus de monde en mme temps. Il en rsulte un
abaissement bien plus gnral dans les mes.

Les rpubliques dmocratiques mettent l'esprit de cour  la porte du
grand nombre, et le font pntrer dans toutes les classes  la fois.
C'est un des principaux reproches qu'on peut leur faire.

Cela est surtout vrai dans les tats dmocratiques, organiss comme les
rpubliques amricaines, o la majorit possde un empire si absolu et
si irrsistible, qu'il faut en quelque sorte renoncer  ses droits de
citoyen, et pour ainsi dire  sa qualit d'homme, quand on veut
s'carter du chemin qu'elle a trac.

Parmi la foule immense qui, aux tats-Unis, se presse dans la carrire
politique, j'ai vu bien peu d'hommes qui montrassent cette virile
candeur, cette mle indpendance de la pense, qui a souvent distingu
les Amricains dans les temps antrieurs, et qui, partout o on la
trouve, forme comme le trait saillant des grands caractres. On dirait,
au premier abord, qu'en Amrique les esprits ont tous t forms sur le
mme modle, tant ils suivent exactement les mmes voies. L'tranger
rencontre, il est vrai, quelquefois des Amricains qui s'cartent de la
rigueur des formules; il arrive  ceux-l de dplorer le vice des lois,
la versatilit de la dmocratie, et son manque de lumires; ils vont
mme souvent jusqu' remarquer les dfauts qui altrent le caractre
national, et ils indiquent les moyens qu'on pourrait prendre pour les
corriger; mais nul, except vous, ne les coute; et vous,  qui ils
confient ces penses secrtes, vous n'tes qu'un tranger, et vous
passez. Ils vous livrent volontiers des vrits qui vous sont inutiles,
et, descendus sur la place publique, ils tiennent un autre langage.

Si ces lignes parviennent jamais en Amrique, je suis assur de deux
choses: la premire, que les lecteurs lveront tous la voix pour me
condamner; la seconde, que beaucoup d'entre eux m'absoudront au fond de
leur conscience.

J'ai entendu parler de la patrie aux tats-Unis. J'ai rencontr du
patriotisme vritable dans le peuple; j'en ai souvent cherch en vain
dans ceux qui le dirigent. Ceci se comprend facilement par analogie: le
despotisme dprave bien plus celui qui s'y soumet que celui qui
l'impose. Dans les monarchies absolues, le roi a souvent de grandes
vertus; mais les courtisans sont toujours vils.

Il est vrai que les courtisans, en Amrique, ne disent point: Sire, et
Votre Majest, grande et capitale diffrence, mais ils parlent sans
cesse des lumires naturelles de leur matre; ils ne mettent point au
concours la question de savoir quelle est celle des vertus du prince qui
mrite le plus qu'on l'admire; car ils assurent qu'il possde toutes les
vertus, sans les avoir acquises, et pour ainsi dire sans le vouloir; ils
ne lui donnent pas leurs femmes et leurs filles pour qu'il daigne les
lever au rang de ses matresses; mais en lui sacrifiant leurs opinions,
ils se prostituent eux-mmes.

Les moralistes et les philosophes, en Amrique, ne sont pas obligs
d'envelopper leurs opinions dans les voiles de l'allgorie; mais avant
de hasarder une vrit fcheuse, ils disent: Nous savons que nous
parlons  un peuple trop au-dessus des faiblesses humaines, pour ne pas
toujours rester matre de lui-mme. Nous ne tiendrions pas un semblable
langage, si nous ne nous adressions  des hommes que leurs vertus et
leurs lumires rendent seuls, parmi tous les autres, dignes de rester
libres.

Comment les flatteurs de Louis XIV pouvaient-ils mieux faire?

Pour moi, je crois que dans tous les gouvernements, quels qu'ils soient,
la bassesse s'attachera  la force, et la flatterie au pouvoir. Et je ne
connais qu'un moyen d'empcher que les hommes ne se dgradent: c'est de
n'accorder  personne, avec la toute-puissance, le souverain pouvoir de
les avilir.


QUE LE PLUS GRAND DANGER DES RPUBLIQUES AMRICAINES VIENT DE
L'OMNIPOTENCE DE LA MAJORIT.

     C'est par le mauvais emploi de leur puissance, et non par
     impuissance, que les rpubliques dmocratiques sont exposes 
     prir. -- Le gouvernement des rpubliques amricaines plus
     centralis et plus nergique que celui des monarchies de
     l'Europe. -- Danger qui en rsulte. -- Opinion de Madisson et de
     Jefferson  ce sujet.

Les gouvernements prissent ordinairement par impuissance ou par
tyrannie. Dans le premier cas, le pouvoir leur chappe; on le leur
arrache dans l'autre.

Bien des gens, en voyant tomber les tats dmocratiques en anarchie, ont
pens que le gouvernement, dans ces tats, tait naturellement faible et
impuissant. La vrit est que quand une fois la guerre y est allume
entre les partis, le gouvernement perd son action sur la socit. Mais
je ne pense pas que la nature d'un pouvoir dmocratique soit de manquer
de force et de ressources; je crois, au contraire, que c'est presque
toujours l'abus de ses forces et le mauvais emploi de ses ressources
qui le font prir. L'anarchie nat presque toujours de sa tyrannie ou de
son inhabilet, mais non pas de son impuissance.

Il ne faut pas confondre la stabilit avec la force, la grandeur de la
chose et sa dure. Dans les rpubliques dmocratiques, le pouvoir qui
dirige[26] la socit n'est pas stable, car il change souvent de mains
et d'objet. Mais partout o il se porte, sa force est presque
irrsistible.

         [Note 26: Le pouvoir peut tre centralis dans une assemble;
         alors il est fort, mais non stable; il peut tre centralis
         dans un homme: alors il est moins fort, mais il est plus
         stable.]

Le gouvernement des rpubliques amricaines me parat aussi centralis
et plus nergique que celui des monarchies absolues de l'Europe. Je ne
pense donc point qu'il prisse par faiblesse[27].

         [Note 27: Il est inutile, je pense, d'avertir le lecteur
         qu'ici, comme dans tout le reste du chapitre, je parle, non
         du gouvernement fdral, mais des gouvernements particuliers
         de chaque tat que la majorit dirige despotiquement.]

Si jamais la libert se perd en Amrique, il faudra s'en prendre 
l'omnipotence de la majorit, qui aura port les minorits au dsespoir,
et les aura forces de faire un appel  la force matrielle. On verra
alors l'anarchie, mais elle arrivera comme consquence du despotisme.

Le prsident James Madisson a exprim les mmes penses. (Voyez le
_Fdraliste_, n 51.)

Il est d'une grande importance dans les rpubliques, dit-il, non
seulement de dfendre la socit contre l'oppression de ceux qui la
gouvernent, mais encore de garantir une partie de la socit contre
l'injustice de l'autre. La justice est le but o doit tendre tout
gouvernement; c'est le but que se proposent les hommes en se runissant.
Les peuples ont fait et feront toujours des efforts vers ce but, jusqu'
ce qu'ils aient russi  l'atteindre, ou qu'ils aient perdu leur
libert.

S'il existait une socit dans laquelle le parti le plus puissant ft
en tat de runir facilement ses forces et d'opprimer le plus faible, on
pourrait considrer que l'anarchie rgne dans une pareille socit aussi
bien que dans l'tat de nature, o l'individu le plus faible n'a aucune
garantie contre la violence du plus fort; et de mme que dans l'tat de
nature, les inconvnients d'un sort incertain et prcaire dcident les
plus forts  se soumettre  un gouvernement qui protge les faibles
ainsi qu'eux-mmes; dans un gouvernement anarchique, les mmes motifs
conduiront peu  peu les partis les plus puissants  dsirer un
gouvernement qui puisse protger galement tous les partis, le fort et
le faible. Si l'tat de Rhode-Island tait spar de la Confdration et
livr  un gouvernement populaire, exerc souverainement dans d'troites
limites, on ne saurait douter que la tyrannie des majorits n'y rendt
l'exercice des droits tellement incertain, qu'on n'en vnt  rclamer un
pouvoir entirement indpendant du peuple. Les factions elles-mmes, qui
l'auraient rendu ncessaire, se hteraient d'en appeler  lui.

Jefferson disait aussi: Le pouvoir excutif, dans notre gouvernement,
n'est pas le seul; il n'est peut-tre pas le principal objet de ma
sollicitude. La tyrannie des lgislateurs est actuellement, et sera
pendant bien des annes encore, le danger le plus redoutable. Celle du
pouvoir excutif viendra  son tour, mais dans une priode plus
recule[28].

         [Note 28: Lettre de Jefferson  Madisson, 15 mars 1789.]

J'aime, en cette matire,  citer Jefferson de prfrence  tout autre,
parce que je le considre comme le plus puissant aptre qu'ait jamais eu
la dmocratie.




CHAPITRE VIII.

DE CE QUI TEMPRE AUX TATS-UNIS LA TYRANNIE DE LA MAJORIT.


ABSENCE DE CENTRALISATION ADMINISTRATIVE.

     La majorit nationale n'a pas l'ide de tout faire.--Elle est
     oblige de se servir des magistrats de la commune et des comts
     pour excuter ses volonts souveraines.

J'ai distingu prcdemment deux espces de centralisations; j'ai appel
l'une gouvernementale, et l'autre administrative.

La premire seule existe en Amrique; la seconde y est  peu prs
inconnue.

Si le pouvoir qui dirige les socits amricaines trouvait  sa
disposition ces deux moyens de gouvernement, et joignait au droit de
tout commander la facult et l'habitude de tout excuter par lui-mme;
si, aprs avoir tabli les principes gnraux du gouvernement, il
pntrait dans les dtails de l'application, et qu'aprs avoir rgl les
grands intrts du pays, il pt descendre jusqu' la limite des intrts
individuels, la libert serait bientt bannie du Nouveau-Monde.

Mais, aux tats-Unis, la majorit, qui a souvent les gots et les
instincts d'un despote, manque encore des instruments les plus
perfectionns de la tyrannie.

Dans aucune des rpubliques amricaines, le gouvernement central ne
s'est jamais occup que d'un petit nombre d'objets, dont l'importance
attirait ses regards. Il n'a point entrepris de rgler les choses
secondaires de la socit. Rien n'indique qu'il en ait mme conu le
dsir. La majorit, en devenant de plus en plus absolue, n'a point accru
les attributions du pouvoir central; elle n'a fait que le rendre
tout-puissant dans sa sphre. Ainsi le despotisme peut tre trs lourd
sur un point, mais il ne saurait s'tendre  tous.

Quelque entrane, d'ailleurs, que puisse tre par ses passions la
majorit nationale; quelque ardente qu'elle soit dans ses projets, elle
ne saurait faire qu'en tous lieux, de la mme manire, et au mme
moment, tous les citoyens se plient  ses dsirs. Quand le gouvernement
central qui la reprsente a ordonn souverainement, il doit s'en
rapporter, pour l'excution de son commandement,  des agents qui
souvent ne dpendent point de lui, et qu'il ne peut diriger  chaque
instant. Les corps municipaux et les administrations des comts forment
donc comme autant d'cueils cachs qui retardent ou divisent le flot de
la volont populaire. La loi ft-elle oppressive, la libert trouverait
encore un abri dans la manire dont on excuterait la loi; et la
majorit ne saurait descendre dans les dtails, et, si j'ose le dire,
dans les purilits de la tyrannie administrative. Elle n'imagine mme
pas qu'elle puisse le faire, car elle n'a point l'entire conscience de
son pouvoir. Elle ne connat encore que ses forces naturelles, et elle
ignore jusqu'o l'art pourrait en tendre les bornes.

Ceci mrite qu'on y songe. S'il venait jamais  se fonder une rpublique
dmocratique comme celle des tats-Unis dans un pays o le pouvoir d'un
seul aurait dj tabli et fait passer dans les habitudes, comme dans
les lois, la centralisation administrative, je ne crains pas de le dire,
dans une semblable rpublique, le despotisme deviendrait plus
intolrable que dans aucune des monarchies absolues de l'Europe. Il
faudrait passer en Asie pour trouver quelque chose  lui comparer.


DE L'ESPRIT LGISTE AUX TATS-UNIS, ET COMMENT IL SERT DE CONTRE-POIDS 
LA DMOCRATIE.

     Utilit de rechercher quels sont les instincts naturels de
     l'esprit lgiste. -- Les lgistes appels  jouer un grand rle
     dans la socit qui cherche  natre. -- Comment le genre de
     travaux auxquels se livrent les lgistes donne une tournure
     aristocratique  leurs ides. -- Causes accidentelles qui peuvent
     s'opposer au dveloppement de ces ides. -- Facilit que trouve
     l'aristocratie  s'unir aux lgistes. -- Parti qu'un despote
     pourrait tirer des lgistes. Comment les lgistes forment le seul
     lment aristocratique qui soit de nature  se combiner avec les
     lments naturels de la dmocratie. -- Causes particulires qui
     tendent  donner un tour aristocratique  l'esprit du lgiste
     anglais et amricain. -- L'aristocratie amricaine est au banc des
     avocats et sur le sige des juges. -- Influence exerce par les
     lgistes sur la socit amricaine. -- Comment leur esprit pntre
     au sein des lgislatures, dans l'administration, et finit par
     donner au peuple lui-mme quelque chose des instincts des
     magistrats.

Lorsqu'on visite les Amricains et qu'on tudie leurs lois, on voit que
l'autorit qu'ils ont donne aux lgistes, et l'influence qu'ils leur
ont laiss prendre dans le gouvernement, forment aujourd'hui la plus
puissante barrire contre les carts de la dmocratie. Cet effet me
semble tenir  une cause gnrale qu'il est utile de rechercher, car
elle peut se reproduire ailleurs.

Les lgistes ont t mls  tous les mouvements de la socit
politique, en Europe, depuis cinq cents ans. Tantt ils ont servi
d'instrument aux puissances politiques, tantt ils ont pris les
puissances politiques pour instruments. Au moyen-ge, les lgistes ont
merveilleusement coopr  tendre la domination des rois; depuis ce
temps, ils ont puissamment travaill  restreindre ce mme pouvoir. En
Angleterre, on les a vus s'unir intimement  l'aristocratie; en France,
ils se sont montrs ses ennemis les plus dangereux. Les lgistes ne
cdent-ils donc qu' des impulsions soudaines et momentanes, ou
obissent-ils plus ou moins, suivant les circonstances,  des instincts
qui leur soient naturels, et qui se reproduisent toujours? Je voudrais
claircir ce point; car peut-tre les lgistes sont-ils appels  jouer
le premier rle dans la socit politique qui cherche  natre.

Les hommes qui ont fait leur tude spciale des lois ont puis dans ces
travaux des habitudes d'ordre, un certain got des formes, une sorte
d'amour instinctif pour l'enchanement rgulier des ides, qui les
rendent naturellement fort opposs  l'esprit rvolutionnaire et aux
passions irrflchies de la dmocratie.

Les connaissances spciales que les lgistes acquirent en tudiant la
loi leur assurent un rang  part dans la socit, ils forment une sorte
de classe privilgie parmi les intelligences. Ils retrouvent chaque
jour l'ide de cette supriorit dans l'exercice de leur profession; ils
sont les matres d'une science ncessaire, dont la connaissance n'est
point rpandue; ils servent d'arbitres entre les citoyens, et l'habitude
de diriger vers le but les passions aveugles des plaideurs leur donne un
certain mpris pour le jugement de la foule. Ajoutez  cela qu'ils
forment naturellement _un corps_. Ce n'est pas qu'ils s'entendent entre
eux et se dirigent de concert vers un mme point; mais la communaut des
tudes et l'unit des mthodes lient leurs esprits les uns aux autres,
comme l'intrt pourrait unir leurs volonts.

On retrouve donc cache au fond de l'me des lgistes une partie des
gots et des habitudes de l'aristocratie. Ils ont comme elle un penchant
instinctif pour l'ordre, un amour naturel des formes; ainsi qu'elle, ils
conoivent un grand dgot pour les actions de la multitude et mprisent
secrtement le gouvernement du peuple.

Je ne veux point dire que ces penchants naturels des lgistes soient
assez forts pour les enchaner d'une faon irrsistible. Ce qui domine
chez les lgistes, comme chez tous les hommes, c'est l'intrt
particulier, et surtout l'intrt du moment.

Il y a telle socit o les hommes de loi ne peuvent prendre dans le
monde politique un rang analogue  celui qu'ils occupent dans la vie
prive; on peut tre assur que, dans une socit organise de cette
manire, les lgistes seront des agents trs actifs de rvolution. Mais
il faut rechercher si la cause qui les porte alors  dtruire ou 
changer nat, chez eux, d'une disposition permanente ou d'un accident.
Il est vrai que les lgistes ont singulirement contribu  renverser la
monarchie franaise en 1789. Reste  savoir s'ils ont agi ainsi parce
qu'ils avaient tudi les lois, ou parce qu'ils ne pouvaient concourir 
les faire.

Il y a cinq cents ans, l'aristocratie anglaise se mettait  la tte du
peuple, et parlait en son nom; aujourd'hui elle soutient le trne, et se
fait le champion de l'autorit royale. L'aristocratie a pourtant des
instincts et des penchants qui lui sont propres.

Il faut bien se garder aussi de prendre des membres isols du corps pour
le corps lui-mme.

Dans tous les gouvernements libres, quelle qu'en soit la forme, on
trouvera des lgistes aux premiers rangs de tous les partis. Cette mme
remarque est encore applicable  l'aristocratie. Presque tous les
mouvements dmocratiques qui ont agit le monde ont t dirigs par des
nobles.

Un corps d'lite ne peut jamais suffire  toutes les ambitions qu'il
renferme; il s'y trouve toujours plus de talents et de passions que
d'emplois, et on ne manque point d'y rencontrer un grand nombre d'hommes
qui, ne pouvant grandir assez vite en se servant des privilges du
corps, cherchent  le faire en attaquant ces privilges.

Je ne prtends donc point qu'il arrive une poque o _tous_ les
lgistes, ni que dans tous les temps, la plupart d'entre eux doivent se
montrer amis de l'ordre et ennemis des changements.

Je dis que dans une socit o les lgistes occuperont sans contestation
la position leve qui leur appartient naturellement, leur esprit sera
minemment conservateur, et se montrera antidmocratique.

Lorsque l'aristocratie ferme ses rangs aux lgistes, elle trouve en eux
des ennemis d'autant plus dangereux qu'au-dessous d'elle par leur
richesse et leur pouvoir, ils sont indpendants d'elle par leurs
travaux, et se sentent  son niveau par leurs lumires.

Mais toutes les fois que les nobles ont voulu faire partager aux
lgistes quelques uns de leurs privilges, ces deux classes ont
rencontr pour s'unir de grandes facilits, et se sont pour ainsi dire
trouves de la mme famille.

Je suis galement port  croire qu'il sera toujours ais  un roi de
faire des lgistes les plus utiles instruments de sa puissance.

Il y a infiniment plus d'affinit naturelle entre les hommes de loi et
le pouvoir excutif, qu'entre eux et le peuple, quoique les lgistes
aient souvent aid  renverser le premier; de mme qu'il y a plus
d'affinit naturelle entre les nobles et le roi qu'entre les nobles et
le peuple, bien que souvent on ait vu les classes suprieures de la
socit s'unir aux autres pour lutter contre le pouvoir royal.

Ce que les lgistes aiment par-dessus toutes choses, c'est la vie de
l'ordre, et la plus grande garantie de l'ordre est l'autorit. Il ne
faut pas d'ailleurs oublier que, s'ils prisent la libert, ils placent
en gnral la lgalit bien au-dessus d'elle; ils craignent moins la
tyrannie que l'arbitraire, et, pourvu que le lgislateur se charge
lui-mme d'enlever aux hommes leur indpendance, ils sont  peu prs
contents.

Je pense donc que le prince qui, en prsence d'une dmocratie
envahissante, chercherait  abattre le pouvoir judiciaire dans ses
tats, et  y diminuer l'influence politique des lgistes, commettrait
une grande erreur. Il lcherait la substance de l'autorit pour en
saisir l'ombre.

Je ne doute point qu'il ne lui ft plus profitable d'introduire les
lgistes dans le gouvernement. Aprs leur avoir confi le despotisme
sous la forme de la violence, peut-tre le retrouverait-il en leurs
mains sous les traits de la justice et de la loi.

Le gouvernement de la dmocratie est favorable  la puissance politique
des lgistes. Lorsque le riche, le noble et le prince sont exclus du
gouvernement, les lgistes y arrivent pour ainsi dire de plein droit;
car ils forment alors les seuls hommes clairs et habiles que le peuple
puisse choisir hors de lui.

Si les lgistes sont naturellement ports par leurs gots vers
l'aristocratie et le prince, ils le sont donc naturellement vers le
peuple par leur intrt.

Ainsi, les lgistes aiment le gouvernement de la dmocratie, sans
partager ses penchants, et sans imiter ses faiblesses, double cause pour
tre puissant par elle et sur elle.

Le peuple, dans la dmocratie, ne se dfie point des lgistes, parce
qu'il sait que leur intrt est de servir sa cause; il les coute sans
colre, parce qu'il ne leur suppose pas d'arrire-penses. En effet,
les lgistes ne veulent point renverser le gouvernement que s'est donn
la dmocratie, mais ils s'efforcent sans cesse de le diriger suivant une
tendance qui n'est pas la sienne, et par des moyens qui lui sont
trangers. Le lgiste appartient au peuple par son intrt et par sa
naissance, et  l'aristocratie par ses habitudes et par ses gots; il
est comme la liaison naturelle entre ces deux choses, comme l'anneau qui
les unit.

Le corps des lgistes forme le seul lment aristocratique qui puisse se
mler sans efforts aux lments naturels de la dmocratie, et se
combiner d'une manire heureuse et durable avec eux. Je n'ignore pas
quels sont les dfauts inhrents  l'esprit lgiste; sans ce mlange de
l'esprit lgiste avec l'esprit dmocratique, je doute cependant que la
dmocratie pt gouverner long-temps la socit, et je ne saurais croire
que de nos jours une rpublique pt esprer de conserver son existence,
si l'influence des lgistes dans les affaires n'y croissait pas en
proportion du pouvoir du peuple.

Ce caractre aristocratique que j'aperois dans l'esprit lgiste est
bien plus prononc encore aux tats-Unis et en Angleterre que dans aucun
autre pays. Cela ne tient pas seulement  l'tude que les lgistes
anglais et amricains font des lois, mais  la nature mme de la
lgislation, et  la position que ces interprtes occupent chez ces deux
peuples.

Les Anglais et les Amricains ont conserv la lgislation des
prcdents, c'est--dire qu'ils continuent  puiser, dans les opinions
et les dcisions lgales de leurs pres, les opinions qu'ils doivent
avoir en matire de loi, et les dcisions qu'ils doivent rendre.

Chez un lgiste anglais ou amricain, le got et le respect de ce qui
est ancien se joint donc presque toujours  l'amour de ce qui est
rgulier et lgal.

Ceci a encore une autre influence sur le tour d'esprit des lgistes, et
par suite sur la marche de la socit.

Le lgiste anglais ou amricain recherche ce qui a t fait, le lgiste
franais, ce qu'on a d vouloir faire; l'un veut des arrts, l'autre des
raisons.

Lorsque vous coutez un lgiste anglais ou amricain, vous tes surpris
de lui voir citer si souvent l'opinion des autres, et de l'entendre si
peu parler de la sienne propre, tandis que le contraire arrive parmi
nous.

Il n'est pas de si petite affaire que l'avocat franais consente 
traiter, sans y introduire un systme d'ides qui lui appartienne, et il
discutera jusqu'aux principes constitutifs des lois,  cette fin qu'il
plaise au tribunal reculer d'une toise la borne de l'hritage contest.

Cette sorte d'abngation que fait le lgiste anglais et amricain de son
propre sens, pour s'en rapporter au sens de ses pres; cette espce de
servitude, dans laquelle il est oblig de maintenir sa pense, doit
donner  l'esprit lgiste des habitudes plus timides, et lui faire
contracter des penchants plus stationnaires, en Angleterre et en
Amrique qu'en France.

Nos lois crites sont souvent difficiles  comprendre, mais chacun peut
y lire; il n'y a rien, au contraire, de plus obscur pour le vulgaire, et
de moins  sa porte qu'une lgislation fonde sur des prcdents. Ce
besoin qu'on a du lgiste en Angleterre et aux tats-Unis, cette haute
ide qu'on se forme de ses lumires, le spare de plus en plus du
peuple, et achve de le mettre dans une classe  part. Le lgiste
franais n'est qu'un savant; mais l'homme de loi anglais ou amricain
ressemble en quelque sorte aux prtres de l'gypte; comme eux, il est
l'unique interprte d'une science occulte.

La position que les hommes de loi occupent, en Angleterre et en
Amrique, exerce une influence non moins grande sur leurs habitudes et
leurs opinions. L'aristocratie d'Angleterre, qui a eu le soin d'attirer
dans son sein tout ce qui avait quelque analogie naturelle avec elle, a
fait aux lgistes une trs grande part de considration et de pouvoir.
Dans la socit anglaise, les lgistes ne sont pas au premier rang, mais
ils se tiennent pour contents du rang qu'ils occupent. Ils forment comme
la branche cadette de l'aristocratie anglaise, et ils aiment et
respectent leurs ans, sans partager tous leurs privilges. Les
lgistes anglais mlent donc aux intrts aristocratiques de leur
profession les ides et les gots aristocratiques de la socit au
milieu de laquelle ils vivent.

Aussi est-ce surtout en Angleterre qu'on peut voir en relief ce type
lgiste que je cherche  peindre: le lgiste anglais estime les lois,
non pas tant parce qu'elles sont bonnes que parce qu'elles sont
vieilles; et, s'il se voit rduit  les modifier en quelque point, pour
les adapter aux changements que le temps fait subir aux socits, il
recourt aux plus incroyables subtilits, afin de se persuader qu'en
ajoutant quelque chose  l'oeuvre de ses pres, il ne fait que
dvelopper leur pense et complter leurs travaux. N'esprez pas lui
faire reconnatre qu'il est novateur; il consentira  aller jusqu'
l'absurde avant que de s'avouer coupable d'un si grand crime. C'est en
Angleterre qu'est n cet esprit lgal, qui semble indiffrent au fond
des choses, pour ne faire attention qu' la lettre, et qui sortirait
plutt de la raison et de l'humanit que la loi.

La lgislation anglaise est comme un arbre antique, sur lequel les
lgistes ont greff sans cesse les rejetons les plus trangers, dans
l'esprance que, tout en donnant des fruits diffrents, ils confondront
du moins leur feuillage avec la tige vnrable qui les supporte.

En Amrique, il n'y a point de nobles ni de littrateurs, et le peuple
se dfie des riches. Les lgistes forment donc la classe politique
suprieure, et la portion la plus intellectuelle de la socit. Ainsi,
ils ne pourraient que perdre  innover: ceci ajoute un intrt
conservateur au got naturel qu'ils ont pour l'ordre.

Si l'on me demandait o je place l'aristocratie amricaine, je
rpondrais sans hsiter que ce n'est point parmi les riches, qui n'ont
aucun lien commun qui les rassemble. L'aristocratie amricaine est au
banc des avocats et sur le sige des juges.

Plus on rflchit  ce qui se passe aux tats-Unis, plus l'on se sent
convaincu que le corps des lgistes forme dans ce pays le plus puissant,
et, pour ainsi dire, l'unique contre-poids de la dmocratie.

C'est aux tats-Unis qu'on dcouvre sans peine combien l'esprit
lgiste, par ses qualits, et je dirai mme par ses dfauts, est propre
 neutraliser les vices inhrents au gouvernement populaire.

Lorsque le peuple amricain se laisse enivrer par ses passions, ou se
livre  l'entranement de ses ides, les lgistes lui font sentir un
frein presque invisible qui le modre et l'arrte.  ses instincts
dmocratiques, ils opposent secrtement leurs penchants aristocratiques;
 son amour de la nouveaut, leur respect superstitieux de ce qui est
ancien;  l'immensit de ses desseins, leurs vues troites;  son mpris
des rgles, leur got des formes; et  sa fougue, leur habitude de
procder avec lenteur.

Les tribunaux sont les organes les plus visibles dont se sert le corps
des lgistes pour agir sur la dmocratie.

Le juge est un lgiste qui, indpendamment du got de l'ordre et des
rgles qu'il a contract dans l'tude des lois, puise encore l'amour de
la stabilit dans l'inamovibilit de ses fonctions. Ses connaissances
lgales lui avaient dj assur une position leve parmi ses
semblables; son pouvoir politique achve de le placer dans un rang 
part, et de lui donner les instincts des classes privilgies.

Arm du droit de dclarer les lois inconstitutionnelles, le magistrat
amricain pntre sans cesse dans les affaires politiques[29]. Il ne
peut pas forcer le peuple  faire des lois, mais du moins il le
contraint  ne point tre infidle  ses propres lois, et  rester
d'accord avec lui-mme.

         [Note 29: Voyez au premier volume ce que je dis du pouvoir
         judiciaire.]

Je n'ignore pas qu'il existe aux tats-Unis une secrte tendance qui
porte le peuple  rduire la puissance judiciaire; dans la plupart des
constitutions particulires d'tat, le gouvernement, sur la demande des
deux chambres, peut enlever aux juges leur sige. Certaines
constitutions font _lire_ les membres des tribunaux, et les soumettent
 de frquentes rlections. J'ose prdire que ces innovations auront
tt ou tard des rsultats funestes, et qu'on s'apercevra un jour qu'en
diminuant ainsi l'indpendance des magistrats, on n'a pas seulement
attaqu le pouvoir judiciaire, mais la rpublique dmocratique
elle-mme.

Il ne faut pas croire, du reste, qu'aux tats-Unis l'esprit lgiste soit
uniquement renferm dans l'enceinte des tribunaux; il s'tend bien
au-del.

Les lgistes, formant la seule classe claire dont le peuple ne se
dfie point, sont naturellement appels  occuper la plupart des
fonctions publiques. Ils remplissent les lgislatures, et sont  la tte
des administrations; ils exercent donc une grande influence sur la
formation de la loi et sur son excution. Les lgistes sont pourtant
obligs de cder au courant d'opinion publique qui les entrane; mais il
est facile de trouver des indices de ce qu'ils feraient s'ils taient
libres. Les Amricains, qui ont tant innov dans leurs lois politiques,
n'ont introduit que de lgers changements, et  grand'peine, dans leurs
lois civiles, quoique plusieurs de ces lois rpugnent fortement  leur
tat social. Cela vient de ce qu'en matire de droit civil la majorit
est toujours oblige de s'en rapporter aux lgistes; et les lgistes
amricains, livrs  leur propre arbitre, n'innovent point.

C'est une chose fort singulire pour un Franais que d'entendre les
plaintes qui s'lvent, aux tats-Unis, contre l'esprit stationnaire et
les prjugs des lgistes en faveur de ce qui est tabli.

L'influence de l'esprit lgiste s'tend plus loin encore que les limites
prcises que je viens de tracer.

Il n'est presque pas de question politique, aux tats-Unis, qui ne se
rsolve tt ou tard en question judiciaire. De l, l'obligation o se
trouvent les partis, dans leur polmique journalire, d'emprunter  la
justice ses ides et son langage. La plupart des hommes publics tant,
ou ayant d'ailleurs t des lgistes, font passer dans le maniement des
affaires les usages et le tour d'ides qui leur sont propres. Le jury
achve d'y familiariser toutes les classes. La langue judiciaire devient
ainsi, en quelque sorte, la langue vulgaire; l'esprit lgiste, n dans
l'intrieur des coles et des tribunaux, se rpand donc peu  peu
au-del de leur enceinte; il s'infiltre pour ainsi dire dans toute la
socit, il descend dans les derniers rangs, et le peuple tout entier
finit par contracter une partie des habitudes et des gots du magistrat.

Les lgistes forment, aux tats-Unis, une puissance qu'on redoute peu,
qu'on aperoit  peine, qui n'a point de bannire  elle, qui se plie
avec flexibilit aux exigences du temps, et se laisse aller sans
rsistance  tous les mouvements du corps social; mais elle enveloppe la
socit tout entire, pntre dans chacune des classes qui la composent,
la travaille en secret, agit sans cesse sur elle  son insu, et finit
par la modeler suivant ses dsirs.


DU JURY AUX TATS-UNIS CONSIDR COMME INSTITUTION POLITIQUE.

     Le jury, qui est un des modes de la souverainet du peuple, doit
     tre mis en rapport avec les autres lois qui tablissent cette
     souverainet. -- Composition du jury aux tats-Unis. -- Effets
     produits par le jury sur le caractre national. ducation qu'il
     donne au peuple. -- Comment il tend  tablir l'influence des
     magistrats et  rpandre l'esprit lgiste.

Puisque mon sujet m'a naturellement amen  parler de la justice aux
tats-Unis, je n'abandonnerai pas cette matire sans m'occuper du jury.

Il faut distinguer deux choses dans le jury: une institution judiciaire
et une institution politique.

S'il s'agissait de savoir jusqu' quel point le jury, et surtout le jury
en matire civile, sert  la bonne administration de la justice,
j'avouerais que son utilit pourrait tre conteste.

L'institution du jury a pris naissance dans une socit peu avance, o
l'on ne soumettait gure aux tribunaux que de simples questions de fait;
et ce n'est pas une tche facile que de l'adapter aux besoins d'un
peuple trs civilis, quand les rapports des hommes entre eux se sont
singulirement multiplis, et ont pris un caractre savant et
intellectuel[30].

         [Note 30: Ce serait dj une chose utile et curieuse que de
         considrer le jury comme institution judiciaire, d'apprcier
         les effets qu'il produit aux tats-Unis, et de rechercher de
         quelle manire les Amricains en ont tir parti. On pourrait
         trouver dans l'examen de cette seule question le sujet d'un
         livre entier, et d'un livre intressant pour la France. On y
         rechercherait, par exemple, quelle portion des institutions
         amricaines relatives au jury pourrait tre introduite parmi
         nous et  l'aide de quelle gradation. L'tat amricain qui
         fournirait le plus de lumires sur ce sujet serait l'tat de
         la Louisiane. La Louisiane renferme une population mle de
         Franais et d'Anglais. Les deux lgislations s'y trouvent en
         prsence comme les deux peuples, et s'amalgament peu  peu
         l'une avec l'autre. Les livres les plus utiles  consulter
         seraient le recueil des lois de la Louisiane en deux volumes,
         intitul: _Digeste des lois de la Louisiane_; et plus encore
         peut-tre un cours de procdure civile crit dans les deux
         langues, et intitul: _Trait sur les rgles des actions
         civiles_, imprim en 1830  la Nouvelle-Orlans, chez
         Buisson. Cet ouvrage prsente un avantage spcial; il fournit
         aux Franais une explication certaine et authentique des
         termes lgaux anglais. La langue des lois forme comme une
         langue  part chez tous les peuples, et chez les Anglais plus
         que chez aucun autre.]

Mon but principal, en ce moment, est d'envisager le ct politique du
jury: une autre voie m'carterait de mon sujet. Quant au jury considr
comme moyen judiciaire, je n'en dirai que deux mots. Lorsque les Anglais
ont adopt l'institution du jury, ils formaient un peuple  demi
barbare; ils sont devenus, depuis, l'une des nations les plus claires
du globe, et leur attachement pour le jury a paru crotre avec leurs
lumires. Ils sont sortis de leur territoire, et on les a vus se
rpandre dans tout l'univers: les uns ont form des colonies; les autres
des tats indpendants; le corps de la nation a gard un roi; plusieurs
des migrants ont fond de puissantes rpubliques; mais partout les
Anglais ont galement prconis l'institution du jury[31]. Ils l'ont
tablie partout, ou se sont hts de la rtablir. Une institution
judiciaire qui obtient ainsi les suffrages d'un grand peuple durant une
longue suite de sicles, qu'on reproduit avec zle  toutes les poques
de la civilisation, dans tous les climats et sous toutes les formes de
gouvernement, ne saurait tre contraire  l'esprit de la justice[32].

         [Note 31: Tous les lgistes anglais et amricains sont
         unanimes sur ce point. M. Story, juge  la cour suprme des
         tats-Unis, dans son _Trait de la constitution fdrale_,
         revient encore sur l'excellence de l'institution du jury en
         matire civile. _The inestimable privilege of a trial by Jury
         in civil cases_, dit-il, _a privilege searcely inferior to
         that in criminal cases, which is counted by all persons to be
         essential to political and civil liberty_. (Story, liv. III,
         chap. XXXVIII.)]

         [Note 32: Si l'on voulait tablir quelle est l'utilit du
         jury comme institution judiciaire, on aurait beaucoup
         d'autres arguments  donner, et entre autres ceux-ci:

          mesure que vous introduisez les jurs dans les affaires,
         vous pouvez sans inconvnient diminuer le nombre des juges;
         ce qui est un grand avantage. Lorsque des juges sont trs
         nombreux, chaque jour la mort fait un vide dans la hirarchie
         judiciaire, et y ouvre de nouvelles places pour ceux qui
         survivent. L'ambition des magistrats est donc continuellement
         en haleine, et elle les fait naturellement dpendre de la
         majorit ou de l'homme qui nomme aux emplois vacants: on
         avance alors dans les tribunaux comme on gagne des grades
         dans une arme. Cet tat de choses est entirement contraire
          la bonne administration de la justice et aux intentions du
         lgislateur. On veut que les juges soient inamovibles pour
         qu'ils restent libres; mais qu'importe que nul ne puisse leur
         ravir leur indpendance, si eux-mmes en font volontairement
         le sacrifice?

         Lorsque les juges sont trs nombreux, il est impossible qu'il
         ne s'en rencontre pas parmi eux beaucoup d'incapables: car un
         grand magistrat n'est point un homme ordinaire. Or, je ne
         sais si un tribunal  demi clair n'est pas la pire de
         toutes les combinaisons pour arriver aux fins qu'on se
         propose en tablissant des cours de justice.

         Quant  moi, j'aimerais mieux abandonner la dcision d'un
         procs  des jurs ignorants dirigs par un magistrat habile,
         que de la livrer  des juges dont la majorit n'aurait qu'une
         connaissance incomplte de la jurisprudence et des lois.]

Mais quittons ce sujet. Ce serait singulirement rtrcir sa pense que
de se borner  envisager le jury comme une institution judiciaire; car,
s'il exerce une grande influence sur le sort des procs, il en exerce
une bien plus grande encore sur les destines mmes de la socit. Le
jury est donc avant tout une institution politique. C'est  ce point de
vue qu'il faut toujours se placer pour le juger.

J'entends par jury un certain nombre de citoyens pris au hasard et
revtus momentanment du droit de juger.

Appliquer le jury  la rpression des crimes me parat introduire dans
le gouvernement une institution minemment rpublicaine. Je m'explique:

L'institution du jury peut tre aristocratique ou dmocratique, suivant
la classe dans laquelle on prend les jurs; mais elle conserve toujours
un caractre rpublicain, en ce qu'elle place la direction relle de la
socit dans les mains des gouverns ou d'une portion d'entre eux, et
non dans celle des gouvernants.

La force n'est jamais qu'un lment passager de succs: aprs elle vient
aussitt l'ide du droit. Un gouvernement rduit  ne pouvoir atteindre
ses ennemis que sur le champ de bataille, serait bientt dtruit. La
vritable sanction des lois politiques se trouve donc dans les lois
pnales, et si la sanction manque, la loi perd tt ou tard sa force.
L'homme qui juge au _criminel_ est donc rellement le matre de la
socit. Or, l'institution du jury place le peuple lui-mme, ou du moins
une classe de citoyens, sur le sige du juge. L'institution du jury met
donc rellement la direction de la socit dans les mains du peuple ou
de cette classe[33].

         [Note 33: Il faut cependant faire une remarque importante:

         L'institution du jury donne, il est vrai, au peuple un droit
         gnral de contrle sur les actions des citoyens, mais elle
         ne lui fournit pas les moyens d'exercer ce contrle dans tous
         les cas ni d'une manire toujours tyrannique.

         Lorsqu'un prince absolu a la facult de faire juger les
         crimes par ses dlgus, le sort de l'accus est pour ainsi
         dire fix d'avance. Mais le peuple ft-il rsolu  condamner,
         la composition du jury et son irresponsabilit offriraient
         encore des chances favorables  l'innocence.]

En Angleterre, le jury se recrute dans la portion aristocratique de la
nation. L'aristocratie fait les lois, applique les lois et juge les
infractions aux lois(_B_). Tout est d'accord: aussi l'Angleterre
forme-t-elle  vrai dire une rpublique aristocratique. Aux tats-Unis,
le mme systme est appliqu au peuple entier. Chaque citoyen amricain
est lecteur, ligible et jur(_C_). Le systme du jury, tel qu'on
l'entend en Amrique, me parat une consquence aussi directe et aussi
extrme du dogme de la souverainet du peuple que le vote universel. Ce
sont deux moyens galement puissants de faire rgner la majorit.

Tous les souverains qui ont voulu puiser en eux-mmes les sources de
leur puissance, et diriger la socit au lieu de se laisser diriger par
elle, ont dtruit l'institution du jury ou l'ont nerve. Les Tudors
envoyaient en prison les jurs qui ne voulaient pas condamner, et
Napolon les faisait choisir par ses agents.

Quelque videntes que soient la plupart des vrits qui prcdent, elles
ne frappent point tous les esprits, et souvent, parmi nous, on ne semble
encore se faire qu'une ide confuse de l'institution du jury. Veut on
savoir de quels lments doit se composer la liste des jurs, on se
borne  discuter quelles sont les lumires et la capacit de ceux qu'on
appelle  en faire partie, comme s'il ne s'agissait que d'une
institution judiciaire. En vrit, il me semble que c'est l se
proccuper de la moindre portion du sujet; le jury est avant tout une
institution politique; on doit le considrer comme un mode de la
souverainet du peuple; il faut le rejeter entirement quand on repousse
la souverainet du peuple, ou le mettre en rapport avec les autres lois
qui tablissent cette souverainet. Le jury forme la partie de la nation
charge d'assurer l'excution des lois, comme les chambres sont la
partie de la nation charge de faire les lois; et pour que la socit
soit gouverne d'une manire fixe et uniforme, il est ncessaire que la
liste des jurs s'tende ou se resserre avec celle des lecteurs. C'est
ce point de vue qui, suivant moi, doit toujours attirer l'attention
principale du lgislateur. Le reste est pour ainsi dire accessoire.

Je suis si convaincu que le jury est avant tout une institution
politique, que je le considre encore de cette manire lorsqu'on
l'applique en matire civile.

Les lois sont toujours chancelantes, tant qu'elles ne s'appuient pas sur
les moeurs; les moeurs forment la seule puissance rsistante et durable
chez un peuple.

Quand le jury est rserv pour les affaires criminelles, le peuple ne le
voit agir que de loin en loin et dans les cas particuliers; il s'habitue
 s'en passer dans le cours ordinaire de la vie, et il le considre
comme un moyen et non comme le seul moyen d'obtenir justice[34].

         [Note 34: Ceci est  plus forte raison vrai lorsque le jury
         n'est appliqu qu' certaines affaires criminelles.]

Lorsque, au contraire, le jury est tendu aux affaires civiles, son
application tombe  chaque instant sous les yeux; il touche alors  tous
les intrts; chacun vient concourir  son action; il pntre ainsi
jusque dans les usages de la vie; il plie l'esprit humain  ses formes,
et se confond pour ainsi dire avec l'ide mme de la justice.

L'institution du jury, borne aux affaires criminelles, est donc
toujours en pril; une fois introduite dans les matires civiles, elle
brave le temps et les efforts des hommes. Si on et pu enlever le jury
des moeurs des Anglais aussi facilement que de leurs lois, il et
entirement succomb sous les Tudors. C'est donc le jury civil qui a
rellement sauv les liberts de l'Angleterre.

De quelque manire qu'on applique le jury, il ne peut manquer d'exercer
une grande influence sur le caractre national; mais cette influence
s'accrot infiniment  mesure qu'on l'introduit plus avant dans les
matires civiles.

Le jury, et surtout le jury civil, sert  donner  l'esprit de tous les
citoyens une partie des habitudes de l'esprit du juge; et ces habitudes
sont prcisment celles qui prparent le mieux le peuple  tre libre.

Il rpand dans toutes les classes le respect pour la chose juge et
l'ide du droit. tez ces deux choses, et l'amour de l'indpendance ne
sera plus qu'une passion destructive.

Il enseigne aux hommes la pratique de l'quit. Chacun, en jugeant son
voisin, pense qu'il pourra tre jug  son tour. Cela est vrai surtout
du jury en matire civile: il n'est presque personne qui craigne d'tre
un jour l'objet d'une poursuite criminelle; mais tout le monde peut
avoir un procs.

Le jury apprend  chaque homme  ne pas reculer devant la responsabilit
de ses propres actes; disposition virile, sans laquelle il n'y a pas de
vertu politique.

Il revt chaque citoyen d'une sorte de magistrature; il fait sentir 
tous qu'ils ont des devoirs  remplir envers la socit, et qu'ils
entrent dans son gouvernement. En forant les hommes  s'occuper d'autre
chose que de leurs propres affaires, il combat l'gosme individuel, qui
est comme la rouille des socits.

Le jury sert incroyablement  former le jugement et  augmenter les
lumires naturelles du peuple. C'est l,  mon avis, son plus grand
avantage. On doit le considrer comme une cole gratuite et toujours
ouverte, o chaque jur vient s'instruire de ses droits, o il entre en
communication journalire avec les membres les plus instruits et les
plus clairs des classes leves, o les lois lui sont enseignes d'une
manire pratique, et sont mises  la porte de son intelligence par les
efforts des avocats, les avis du juge et les passions mmes des partis.
Je pense qu'il faut principalement attribuer l'intelligence pratique et
le bon sens politique des Amricains au long usage qu'ils ont fait du
jury en matire civile.

Je ne sais si le jury est utile  ceux qui ont des procs, mais je suis
sr qu'il est trs utile  ceux qui les jugent. Je le regarde comme l'un
des moyens les plus efficaces dont puisse se servir la socit pour
l'ducation du peuple.

Ce qui prcde s'applique  toutes les nations; mais voici ce qui est
spcial aux Amricains, et en gnral aux peuples dmocratiques.

J'ai dit plus haut que dans les dmocraties les lgistes, et parmi eux
les magistrats, forment le seul corps aristocratique qui puisse modrer
les mouvements du peuple. Cette aristocratie n'est revtue d'aucune
puissance matrielle, elle n'exerce son influence conservatrice que sur
les esprits. Or, c'est dans l'institution du jury civil qu'elle trouve
les principales sources de son pouvoir.

Dans les procs criminels, o la socit lutte contre un homme, le jury
est port  voir dans le juge l'instrument passif du pouvoir social, et
il se dfie de ses avis. De plus, les procs criminels reposent
entirement sur des faits simples que le bon sens parvient aisment 
apprcier. Sur ce terrain, le juge et le jur sont gaux.

Il n'en est pas de mme dans les procs civils: le juge apparat alors
comme un arbitre dsintress entre les passions des parties. Les jurs
le voient avec confiance, et ils l'coutent avec respect, car ici son
intelligence domine entirement la leur. C'est lui qui droule devant
eux les divers arguments dont on a fatigu leur mmoire, et qui les
prend par la main pour les diriger  travers les dtours de la
procdure; c'est lui qui les circonscrit dans le point de fait, et leur
enseigne la rponse qu'ils doivent faire  la question de droit. Son
influence sur eux est presque sans bornes.

Faut-il dire enfin pourquoi je me sens peu mu des arguments tirs de
l'incapacit des jurs en matire civile?

Dans les procs civils, toutes les fois du moins qu'il ne s'agit pas de
questions de fait, le jury n'a que l'apparence d'un corps judiciaire.

Les jurs prononcent l'arrt que le juge a rendu. Ils prtent  cet
arrt l'autorit de la socit qu'ils reprsentent, et lui, celle de la
raison et de la loi(_D_).

En Angleterre et en Amrique, les juges exercent sur le sort des procs
criminels une influence que le juge franais n'a jamais connue. Il est
facile de comprendre la raison de cette diffrence: le magistrat anglais
ou amricain a tabli son pouvoir en matire civile, il ne fait que
l'exercer ensuite sur un autre thtre; il ne l'y acquiert point.

Il y a des cas, et ce sont souvent les plus importants, o le juge
amricain a le droit de prononcer seul[35]. Il se trouve alors, par
occasion, dans la position o se trouve habituellement le juge franais;
mais son pouvoir moral est bien plus grand: les souvenirs du jury le
suivent encore, et sa voix a presque autant de puissance que celle de la
socit dont les jurs taient l'organe.

         [Note 35: Les juges fdraux tranchent presque toujours seuls
         les questions qui touchent de plus prs au gouvernement du
         pays.]

Son influence s'tend mme bien au-del de l'enceinte des tribunaux:
dans les dlassements de la vie prive comme dans les travaux de la vie
politique, sur la place publique comme dans le sein des lgislatures, le
juge amricain retrouve sans cesse autour de lui des hommes qui se sont
habitus  voir dans son intelligence quelque chose de suprieur  la
leur; et, aprs s'tre exerc sur les procs, son pouvoir se fait sentir
sur toutes les habitudes de l'esprit et jusque sur l'me mme de ceux
qui ont concouru avec lui  les juger.

Le jury, qui semble diminuer les droits de la magistrature, fonde donc
rellement son empire, et il n'y a pas de pays o les juges soient aussi
puissants que ceux o le peuple entre en partage de leurs privilges.

C'est surtout  l'aide du jury en matire civile que la magistrature
amricaine fait pntrer ce que j'ai appel l'esprit lgiste jusque dans
les derniers rangs de la socit.

Ainsi le jury, qui est le moyen le plus nergique de faire rgner le
peuple, est aussi le moyen le plus efficace de lui apprendre  rgner.




CHAPITRE IX.

DES CAUSES PRINCIPALES QUI TENDENT  MAINTENIR LA RPUBLIQUE
DMOCRATIQUE AUX TATS-UNIS.


La rpublique dmocratique subsiste aux tats-Unis. Le but principal de
ce livre a t de faire comprendre les causes de ce phnomne.

Parmi ces causes, il en est plusieurs  ct desquelles le courant de
mon sujet m'a entran malgr moi, et que je n'ai fait qu'indiquer de
loin en passant. Il en est d'autres dont je n'ai pu m'occuper; et celles
sur lesquelles il m'a t permis de m'tendre sont restes derrire moi
comme ensevelies sous les dtails.

J'ai donc pens qu'avant d'aller plus loin et de parler de l'avenir, je
devais runir dans un cadre troit toutes les raisons qui expliquent le
prsent.

Dans cette espce de rsum je serai court, car j'aurai soin de ne faire
que rappeler trs sommairement au lecteur ce qu'il connat dj, et
parmi les faits que je n'ai pas encore eu l'occasion d'exposer, je ne
choisirai que les principaux.

J'ai pens que toutes les causes qui tendent au maintien de la
rpublique dmocratique aux tats-Unis pouvaient se rduire  trois.

La situation particulire et accidentelle dans laquelle la Providence a
plac les Amricains forme la premire;

La deuxime provient des lois;

La troisime dcoule des habitudes et des moeurs.


DES CAUSES ACCIDENTELLES OU PROVIDENTIELLES QUI CONTRIBUENT AU MAINTIEN
DE LA RPUBLIQUE DMOCRATIQUE AUX TATS-UNIS.

     L'Union n'a pas de voisins. -- Point de grande capitale. -- Les
     Amricains ont eu pour eux le hasard de la naissance. -- L'Amrique
     est un pays vide. -- Comment cette circonstance sert puissamment au
     maintien de la rpublique dmocratique. -- Manire dont se peuplent
     les dserts de l'Amrique. -- Avidit des Anglo-Amricains pour
     s'emparer des solitudes du Nouveau-Monde. -- Influence du bien-tre
     matriel sur les opinions politiques des Amricains.

Il y a mille circonstances indpendantes de la volont des hommes qui,
aux tats-Unis, rendent la rpublique dmocratique aise. Les unes sont
connues, les autres sont faciles  faire connatre: je me bornerai 
exposer les principales.

Les Amricains n'ont pas de voisins, par consquent point de grandes
guerres, de crise financire, de ravages ni de conqute  craindre; ils
n'ont besoin ni de gros impts, ni d'arme nombreuse, ni de grands
gnraux; ils n'ont presque rien  redouter d'un flau plus terrible
pour les rpubliques que tous ceux-l ensemble, la gloire militaire.

Comment nier l'incroyable influence qu'exerce la gloire militaire sur
l'esprit du peuple? Le gnral Jackson, que les Amricains ont choisi
deux fois pour le placer  leur tte, est un homme d'un caractre
violent et d'une capacit moyenne; rien dans tout le cours de sa
carrire n'avait jamais prouv qu'il et les qualits requises pour
gouverner un peuple libre: aussi la majorit des classes claires de
l'Union lui a toujours t contraire. Qui donc l'a plac sur le sige du
prsident et l'y maintient encore? Le souvenir d'une victoire remporte
par lui, il y a vingt ans, sous les murs de la Nouvelle-Orlans; or,
cette victoire de la Nouvelle-Orlans est un fait d'armes fort ordinaire
dont on ne saurait s'occuper long-temps que dans un pays o l'on ne
donne point de batailles; et le peuple qui se laisse ainsi entraner par
le prestige de la gloire est,  coup sr, le plus froid, le plus
calculateur, le moins militaire, et, si je puis m'exprimer ainsi, le
plus prosaque de tous les peuples du monde.

L'Amrique n'a point de grande capitale[36] dont l'influence directe ou
indirecte se fasse sentir sur toute l'tendue du territoire, ce que je
considre comme une des premires causes du maintien des institutions
rpublicaines aux tats-Unis. Dans les villes, on ne peut gure empcher
les hommes de se concerter, de s'chauffer en commun, de prendre des
rsolutions subites et passionnes. Les villes forment comme de grandes
assembles dont tous les habitants sont membres. Le peuple y exerce une
influence prodigieuse sur ses magistrats, et souvent il y excute sans
intermdiaire ses volonts.

         [Note 36: L'Amrique n'a point encore de capitale, mais elle
         a dj de trs grandes villes. Philadelphie comptait, en
         1830, 161,000 habitants, et New-York 202,000. Le bas peuple
         qui habite ces vastes cits forme une populace plus
         dangereuse que celle mme d'Europe. Elle se compose d'abord
         de ngres affranchis, que la loi et l'opinion condamnent  un
         tat de dgradation et de misre hrditaires. On rencontre
         aussi dans son sein une multitude d'Europens que le malheur
         et l'inconduite poussent chaque jour sur les rivages du
         Nouveau-Monde; ces hommes apportent aux tats-Unis nos plus
         grands vices, et ils n'ont aucun des intrts qui pourraient
         en combattre l'influence. Habitant le pays sans en tre
         citoyens, ils sont prts  tirer parti de toutes les passions
         qui l'agitent: aussi avons-nous vu depuis quelque temps des
         meutes srieuses clater  Philadelphie et  New-York. De
         pareils dsordres sont inconnus dans le reste du pays, qui ne
         s'en inquite point, parce que la population des villes n'a
         exerc jusqu' prsent aucun pouvoir ni aucune influence sur
         celle des campagnes.

         Je regarde cependant la grandeur de certaines cits
         amricaines, et surtout la nature de leurs habitants, comme
         un danger vritable qui menace l'avenir des rpubliques
         dmocratiques du Nouveau-Monde, et je ne crains pas de
         prdire que c'est par l qu'elles priront,  moins que leur
         gouvernement ne parvienne  crer une force arme qui, tout
         en restant soumise aux volonts de la majorit nationale,
         soit pourtant indpendante du peuple des villes et puisse
         comprimer ses excs.]

Soumettre les provinces  la capitale, c'est donc remettre la destine
de tout l'empire, non seulement dans les mains d'une portion du peuple,
ce qui est injuste, mais encore dans les mains du peuple agissant par
lui-mme, ce qui est fort dangereux. La prpondrance des capitales
porte donc une grave atteinte au systme reprsentatif. Elle fait tomber
les rpubliques modernes dans le dfaut des rpubliques de l'antiquit,
qui ont toutes pri pour n'avoir pas connu ce systme.

Il me serait facile d'numrer ici un grand nombre d'autres causes
secondaires qui ont favoris l'tablissement et assurent le maintien de
la rpublique dmocratique aux tats-Unis. Mais au milieu de cette foule
de circonstances heureuses, j'en aperois deux principales, et je me
hte de les indiquer.

J'ai dj dit prcdemment que je voyais dans l'origine des Amricains,
dans ce que j'ai appel leur point de dpart, la premire et la plus
efficace de toutes les causes auxquelles on puisse attribuer la
prosprit actuelle des tats-Unis. Les Amricains ont eu pour eux le
hasard de la naissance: leurs pres ont jadis import sur le sol qu'ils
habitent l'galit des conditions et celle des intelligences, d'o la
rpublique dmocratique devait sortir un jour comme de sa source
naturelle. Ce n'est pas tout encore; avec un tat social rpublicain,
ils ont lgu  leurs descendants les habitudes, les ides et les moeurs
les plus propres  faire fleurir la rpublique. Quand je pense  ce qu'a
produit ce fait originel, il me semble voir toute la destine de
l'Amrique renferme dans le premier puritain qui aborda sur ses
rivages, comme toute la race humaine dans le premier homme.

Parmi les circonstances heureuses qui ont encore favoris
l'tablissement et assurent le maintien de la rpublique dmocratique
aux tats-Unis, la premire en importance est le choix du pays lui-mme
que les Amricains habitent. Leurs pres leur ont donn l'amour de
l'galit et de la libert, mais c'est Dieu mme qui, en leur livrant un
continent sans bornes, leur a accord les moyens de rester long-temps
gaux et libres.

Le bien-tre gnral favorise la stabilit de tous les gouvernements,
mais particulirement du gouvernement dmocratique, qui repose sur les
dispositions du plus grand nombre, et principalement sur les
dispositions de ceux qui sont le plus exposs aux besoins. Lorsque le
peuple gouverne, il est ncessaire qu'il soit heureux, pour qu'il ne
bouleverse pas l'tat. La misre produit chez lui ce que l'ambition fait
chez les rois. Or, les causes matrielles et indpendantes des lois qui
peuvent amener le bien-tre sont plus nombreuses en Amrique qu'elles ne
l'ont t dans aucun pays du monde,  aucune poque de l'histoire.

Aux tats-Unis, ce n'est pas seulement la lgislation qui est
dmocratique, la nature elle-mme travaille pour le peuple.

O trouver, parmi les souvenirs de l'homme, rien de semblable  ce qui
se passe sous nos yeux dans l'Amrique du Nord?

Les socits clbres de l'antiquit se sont toutes fondes au milieu de
peuples ennemis qu'il a fallu vaincre pour s'tablir  leur place. Les
modernes eux-mmes ont trouv, dans quelques parties de l'Amrique du
Sud, de vastes contres habites par des peuples moins clairs qu'eux,
mais qui s'taient dj appropri le sol en le cultivant. Pour fonder
leurs nouveaux tats, il leur a fallu dtruire ou asservir des
populations nombreuses, et ils ont fait rougir la civilisation de ses
triomphes.

Mais l'Amrique du Nord n'tait habite que par des tribus errantes qui
ne pensaient point  utiliser les richesses naturelles du sol.
L'Amrique du Nord tait encore,  proprement parler, un continent vide,
une terre dserte, qui attendait des habitants.

Tout est extraordinaire chez les Amricains, leur tat social comme
leurs lois; mais ce qui est plus extraordinaire encore, c'est le sol qui
les porte.

Quand la terre fut livre aux hommes par le Crateur, elle tait jeune
et inpuisable, mais ils taient faibles et ignorants; et lorsqu'ils
eurent appris  tirer parti des trsors qu'elle renfermait dans son
sein, ils en couvraient dj la face, et bientt il leur fallut
combattre pour acqurir le droit d'y possder un asile et de s'y reposer
en libert.

C'est alors que l'Amrique du Nord se dcouvre, comme si Dieu l'et
tenue en rserve et qu'elle ne ft que sortir de dessous les eaux du
dluge.

Elle prsente, ainsi qu'aux premiers jours de la cration, des fleuves
dont la source ne tarit point, de vertes et humides solitudes, des
champs sans bornes que n'a point encore retourns le soc du laboureur.
En cet tat, elle ne s'offre plus  l'homme isol, ignorant et barbare
des premiers ges, mais  l'homme dj matre des secrets les plus
importants de la nature, uni  ses semblables, et instruit par une
exprience de cinquante sicles.

Au moment o je parle, treize millions d'Europens civiliss s'tendent
tranquillement dans des dserts fertiles dont eux-mmes ne connaissent
pas encore exactement les ressources ni l'tendue. Trois ou quatre mille
soldats poussent devant eux la race errante des indignes; derrire les
hommes arms s'avancent des bcherons qui percent des forts, cartent
les btes farouches, explorent le cours des fleuves, et prparent la
marche triomphante de la civilisation  travers le dsert.

Souvent, dans le cours de cet ouvrage, j'ai fait allusion au bien-tre
matriel dont jouissent les Amricains; je l'ai indiqu comme une des
grandes causes du succs de leurs lois. Cette raison avait dj t
donne par mille autres avant moi: c'est la seule qui, tombant en
quelque sorte sous le sens des Europens, soit devenue populaire parmi
nous. Je ne m'tendrai donc pas sur un sujet si souvent trait et si
bien compris; je ne ferai qu'ajouter quelques nouveaux faits.

On se figure gnralement que les dserts de l'Amrique se peuplent 
l'aide des migrants europens qui descendent chaque anne sur les
rivages du Nouveau-Monde, tandis que la population amricaine crot et
se multiplie sur le sol qu'ont occup ses pres: c'est l une grande
erreur. L'Europen qui aborde aux tats-Unis y arrive sans amis et
souvent sans ressources; il est oblig, pour vivre, de louer ses
services, et il est rare de lui voir dpasser la grande zone
industrielle qui s'tend le long de l'Ocan. On ne saurait dfricher le
dsert sans un capital ou du crdit; avant de se risquer au milieu des
forts, il faut que le corps se soit habitu aux rigueurs d'un climat
nouveau. Ce sont donc des Amricains qui, abandonnant chaque jour le
lieu de leur naissance, vont se crer au loin de vastes domaines. Ainsi
l'Europen quitte sa chaumire pour aller habiter les rivages
transatlantiques, et l'Amricain qui est n sur ces mmes bords
s'enfonce  son tour dans les solitudes de l'Amrique Centrale. Ce
double mouvement d'migration ne s'arrte jamais: il commence au fond de
l'Europe, il se continue sur le grand Ocan, il se suit  travers les
solitudes du Nouveau-Monde. Des millions d'hommes marchent  la fois
vers le mme point de l'horizon: leur langue, leur religion, leurs
moeurs diffrent, leur but est commun. On leur a dit que la fortune se
trouvait quelque part vers l'ouest, et ils se rendent en hte au devant
d'elle.

Rien ne saurait se comparer  ce dplacement continuel de l'espce
humaine, sinon peut-tre ce qui arriva  la chute de l'empire romain. On
vit alors comme aujourd'hui les hommes accourir tous en foule vers le
mme point et se rencontrer tumultueusement dans les mmes lieux; mais
les desseins de la Providence taient diffrents. Chaque nouveau venu
tranait  sa suite la destruction et la mort; aujourd'hui chacun d'eux
apporte avec soi un germe de prosprit et de vie.

Les consquences loignes de cette migration des Amricains vers
l'occident nous sont encore caches par l'avenir, mais les rsultats
immdiats sont faciles  reconnatre: une partie des anciens habitants
s'loignant chaque anne des tats o ils ont reu la naissance, il
arrive que ces tats ne se peuplent que trs lentement, quoiqu'ils
vieillissent; c'est ainsi que dans le Connecticut, qui ne compte encore
que cinquante-neuf habitants par mille carr, la population n'a cr que
d'un quart depuis quarante ans, tandis qu'en Angleterre elle s'est
augmente d'un tiers durant la mme priode. L'migrant d'Europe aborde
donc toujours dans un pays  moiti plein, o les bras manquent 
l'industrie; il devient un ouvrier ais; son fils va chercher fortune
dans un pays vide, et il devient un propritaire riche. Le premier
amasse le capital que le second fait valoir, et il n'y a de misre ni
chez l'tranger ni chez le natif.

La lgislation, aux tats-Unis, favorise autant que possible la division
de la proprit; mais une cause plus puissante que la lgislation
empche que la proprit ne s'y divise outre mesure[37]. On s'en
aperoit bien dans les tats qui commencent enfin  se remplir. Le
Massachusetts est le pays le plus peupl de l'Union; on y compte
quatre-vingts habitants par mille carr, ce qui est infiniment moins
qu'en France, o il s'en trouve cent soixante-deux runis dans le mme
espace.

         [Note 37: Dans la Nouvelle-Angleterre, le sol est partag en
         trs petits domaines, mais il ne se divise plus.]

Au Massachusetts cependant il est dj rare qu'on divise les petits
domaines: l'an prend en gnral la terre; les cadets vont chercher
fortune au dsert.

La loi a aboli le droit d'anesse; mais on peut dire que la Providence
l'a rtabli sans que personne ait  se plaindre, et cette fois du moins
il ne blesse pas la justice.

On jugera par un seul fait du nombre prodigieux d'individus qui quittent
ainsi la Nouvelle-Angleterre pour aller transporter leurs foyers au
dsert. On nous a assur qu'en 1830, parmi les membres du congrs, il
s'en trouvait trente-six qui taient ns dans le petit tat du
Connecticut. La population du Connecticut, qui ne forme que la
quarante-troisime partie de celle des tats-Unis, fournissait donc le
huitime de leurs reprsentants.

L'tat de Connecticut n'envoie cependant lui-mme que cinq dputs au
congrs: les trente-un autres y paraissent comme les reprsentants des
nouveaux tats de l'Ouest. Si ces trente-un individus taient demeurs
dans le Connecticut, il est probable qu'au lieu d'tre de riches
propritaires, ils seraient rests de petits laboureurs, qu'ils auraient
vcu dans l'obscurit sans pouvoir s'ouvrir la carrire politique, et
que, loin de devenir des lgislateurs utiles, ils auraient t de
dangereux citoyens.

Ces considrations n'chappent pas plus  l'esprit des Amricains qu'au
ntre.

On ne saurait douter, dit le chancelier Kent dans son Trait sur le
droit amricain (vol. IV, p. 380), que la division des domaines ne doive
produire de grands maux quand elle est porte  l'extrme; de telle
sorte que chaque portion de terre ne puisse plus pourvoir  l'entretien
d'une famille; mais ces inconvnients n'ont jamais t ressentis aux
tats-Unis, et bien des gnrations s'couleront avant qu'on les
ressente. L'tendue de notre territoire inhabit, l'abondance des terres
qui nous touchent et le courant continuel d'migrations qui, partant des
bords de l'Atlantique, se dirige sans cesse vers l'intrieur du pays,
suffisent et suffiront long-temps encore pour empcher le morcellement
des hritages.

Il serait difficile de peindre l'avidit avec laquelle l'Amricain se
jette sur cette proie immense que lui offre la fortune. Pour la
poursuivre, il brave sans crainte la flche de l'Indien et les maladies
du dsert; le silence des bois n'a rien qui l'tonne, l'approche des
btes farouches ne l'meut point: une passion plus forte que l'amour de
la vie l'aiguillonne sans cesse. Devant lui s'tend un continent presque
sans bornes, et on dirait que, craignant dj d'y manquer de place, il
se hte de peur d'arriver trop tard. J'ai parl de l'migration des
anciens tats; mais que dirai-je de celle des nouveaux? Il n'y a pas
cinquante ans que l'Ohio est fond; le plus grand nombre de ses
habitants n'y a pas vu le jour; sa capitale ne compte pas trente annes
d'existence, et une immense tendue de champs dserts couvre encore son
territoire; dj cependant la population de l'Ohio s'est remise en
marche vers l'ouest: la plupart de ceux qui descendent dans les fertiles
prairies de l'Illinois sont des habitants de l'Ohio. Ces hommes ont
quitt leur premire patrie pour tre bien; ils quittent la seconde pour
tre mieux encore: presque partout ils rencontrent la fortune, mais non
pas le bonheur. Chez eux, le dsir du bien-tre est devenu une passion
inquite et ardente qui s'accrot en se satisfaisant. Ils ont jadis
bris les liens qui les attachaient au sol natal; depuis ils n'en ont
point form d'autres. Pour eux l'migration a commenc par tre un
besoin; aujourd'hui, elle est devenue  leurs yeux une sorte de jeu de
hasard, dont ils aiment les motions autant que le gain.

Quelquefois l'homme marche si vite que le dsert reparat derrire lui.
La fort n'a fait que ployer sous ses pieds; ds qu'il est pass, elle
se relve. Il n'est pas rare, en parcourant les nouveaux tats de
l'Ouest, de rencontrer des demeures abandonnes au milieu des bois;
souvent on dcouvre les dbris d'une cabane au plus profond de la
solitude, et l'on s'tonne en traversant des dfrichements bauchs, qui
attestent tout  la fois la puissance et l'inconstance humaines. Parmi
ces champs dlaisss, sur ces ruines d'un jour, l'antique fort ne tarde
point  pousser des rejetons nouveaux; les animaux reprennent possession
de leur empire: la nature vient en riant couvrir de rameaux verts et de
fleurs les vestiges de l'homme, et se hte de faire disparatre sa
trace phmre.

Je me souviens qu'en traversant l'un des cantons dserts qui couvrent
encore l'tat de New-York, je parvins sur les bords d'un lac tout
environn de forts comme au commencement du monde. Une petite le
s'levait au milieu des eaux. Le bois qui la couvrait, tendant autour
d'elle son feuillage, en cachait entirement les bords. Sur les rives du
lac, rien n'annonait la prsence de l'homme; seulement on apercevait 
l'horizon une colonne de fume qui, allant perpendiculairement de la
cime des arbres jusqu'aux nuages, semblait pendre du haut du ciel plutt
qu'y monter.

Une pirogue indienne tait tire sur le sable; j'en profitai pour aller
visiter l'le qui avait d'abord attir mes regards, et bientt aprs
j'tais parvenu sur son rivage. L'le entire formait une de ces
dlicieuses solitudes du Nouveau-Monde qui font presque regretter 
l'homme civilis la vie sauvage. Une vgtation vigoureuse annonait par
ses merveilles les richesses incomparables du sol. Il y rgnait, comme
dans tous les dserts de l'Amrique du Nord, un silence profond qui
n'tait interrompu que par le roucoulement monotone des ramiers ou par
les coups que frappait le pic vert sur l'corce des arbres. J'tais bien
loin de croire que ce lieu et t habit jadis, tant la nature y
semblait encore abandonne  elle-mme; mais, parvenu au centre de
l'le, je crus tout--coup rencontrer les vestiges de l'homme.
J'examinai alors avec soin tous les objets d'alentour, et bientt je ne
doutai plus qu'un Europen ne ft venu chercher un refuse en cet
endroit. Mais combien son oeuvre avait chang de face! Le bois que jadis
il avait coup  la hte pour s'en faire un abri, avait depuis pouss
des rejetons; ses cltures taient devenues des haies vives, et sa
cabane tait transforme en un bosquet. Au milieu de ces arbustes, on
apercevait encore quelques pierres noircies par le feu, rpandues autour
d'un petit tas de cendres; c'tait sans doute dans ce lieu qu'tait le
foyer: la chemine, en s'croulant, l'avait couvert de ses dbris.
Quelque temps j'admirai en silence les ressources de la nature et la
faiblesse de l'homme; et lorsque enfin il fallut m'loigner de ces lieux
enchants, je rptai encore avec tristesse: Quoi! dj des ruines!

En Europe, nous sommes habitus  regarder comme un grand danger social
l'inquitude de l'esprit, le dsir immodr des richesses, l'amour
extrme de l'indpendance. Ce sont prcisment toutes ces choses qui
garantissent aux rpubliques amricaines un long et paisible avenir.
Sans ces passions inquites, la population se concentrerait autour de
certains lieux, et prouverait bientt, comme parmi nous, des besoins
difficiles  satisfaire. Heureux pays que le Nouveau-Monde, o les vices
de l'homme sont presque aussi utiles  la socit que ses vertus!

Ceci exerce une grande influence sur la manire dont on juge les actions
humaines dans les deux hmisphres. Souvent les Amricains appellent une
louable industrie ce que nous nommons l'amour du gain, et ils voient une
certaine lchet de coeur dans ce que nous considrons comme la
modration des dsirs.

En France, on regarde la simplicit des gots, la tranquillit des
moeurs, l'esprit de famille et l'amour du lieu de la naissance, comme de
grandes garanties de tranquillit et de bonheur pour l'tat; mais en
Amrique, rien ne parat plus prjudiciable  la socit que de
semblables vertus. Les Franais du Canada, qui ont fidlement conserv
les traditions des anciennes moeurs, trouvent dj de la difficult 
vivre sur leur territoire, et ce petit peuple qui vient de natre sera
bientt en proie aux misres des vieilles nations. Au Canada, les hommes
qui ont le plus de lumires, de patriotisme et d'humanit, font des
efforts extraordinaires pour dgoter le peuple du simple bonheur qui
lui suffit encore. Ils clbrent les avantages de la richesse, de mme
que parmi nous ils vanteraient peut-tre les charmes d'une honnte
mdiocrit, et ils mettent plus de soin  aiguillonner les passions
humaines qu'ailleurs on n'emploie d'efforts pour les calmer. changer
les plaisirs purs et tranquilles que la patrie prsente au pauvre
lui-mme contre les striles jouissances que donne le bien-tre sous un
ciel tranger; fuir le foyer paternel et les champs o reposent ses
aeux; abandonner les vivants et les morts pour courir aprs la fortune,
il n'y a rien qui  leurs yeux mrite plus de louanges.

De notre temps, l'Amrique livre aux hommes un fonds toujours plus vaste
que ne saurait l'tre l'industrie qui le fait valoir.

En Amrique, on ne saurait donc donner assez de lumires; car toutes les
lumires, en mme temps qu'elles peuvent tre utiles  celui qui les
possde, tournent encore au profit de ceux qui ne les ont point. Les
besoins nouveaux n'y sont pas  craindre, puisque tous les besoins s'y
satisfont sans peine: il ne faut pas redouter d'y faire natre trop de
passions, puisque toutes les passions trouvent un aliment facile et
salutaire; on ne peut y rendre les hommes trop libres, parce qu'ils ne
sont presque jamais tents d'y faire un mauvais usage de la libert.

Les rpubliques amricaines de nos jours sont comme des compagnies de
ngociants formes pour exploiter en commun les terres dsertes du
Nouveau-Monde, et occupes d'un commerce qui prospre.

Les passions qui agitent le plus profondment les Amricains sont des
passions commerciales et non des passions politiques, ou plutt ils
transportent dans la politique les habitudes du ngoce. Ils aiment
l'ordre, sans lequel les affaires ne sauraient prosprer, et ils prisent
particulirement la rgularit des moeurs, qui fonde les bonnes maisons;
ils prfrent le bon sens qui cre les grandes fortunes au gnie qui
souvent les dissipe; les ides gnrales effraient leurs esprits
accoutums aux calculs positifs, et parmi eux, la pratique est plus en
honneur que la thorie.

C'est en Amrique qu'il faut aller pour comprendre quelle puissance
exerce le bien-tre matriel sur les actions politiques et jusque sur
les opinions elles-mmes, qui devraient n'tre soumises qu' la raison.
C'est parmi les trangers qu'on dcouvre principalement la vrit de
ceci. La plupart des migrants d'Europe apportent dans le Nouveau-Monde
cet amour sauvage de l'indpendance et du changement qui nat si souvent
au milieu de nos misres. Je rencontrais quelquefois aux tats-Unis de
ces Europens qui jadis avaient t obligs de fuir leur pays pour
cause d'opinions politiques. Tous m'tonnaient par leurs discours; mais
l'un d'eux me frappa plus qu'aucun autre. Comme je traversais l'un des
districts les plus reculs de la Pensylvanie, la nuit me surprit, et
j'allai demander asile  la porte d'un riche planteur: c'tait un
Franais. Il me fit asseoir auprs de son foyer, et nous nous mmes 
discourir librement, comme il convient  des gens qui se retrouvent au
fond d'un bois  deux mille lieues du pays qui les a vus natre. Je
n'ignorais pas que mon hte avait t un grand niveleur il y a quarante
ans et un ardent dmagogue. Son nom tait rest dans l'histoire.

Je fus donc trangement surpris de l'entendre discuter le droit de
proprit comme aurait pu le faire un conomiste, j'allais presque dire
un propritaire; il parla de la hirarchie ncessaire que la fortune
tablit parmi les hommes, de l'obissance  la loi tablie, de
l'influence des bonnes moeurs dans les rpubliques, et du secours que
les ides religieuses prtent  l'ordre et  la libert: il lui arriva
mme de citer comme par mgarde,  l'appui d'une de ses opinions
politiques, l'autorit de Jsus-Christ.

J'admirais en l'coutant l'imbcillit de la raison humaine. Cela est
vrai ou faux: comment le dcouvrir au milieu des incertitudes de la
science et des leons diverses de l'exprience? Survient un fait nouveau
qui lve tous mes doutes. J'tais pauvre, me voici riche: du moins si le
bien-tre, en agissant sur ma conduite, laissait mon jugement en
libert! Mais non, mes opinions sont en effet changes avec ma fortune,
et dans l'vnement heureux dont je profite, j'ai rellement dcouvert
la raison dterminante qui jusque l m'avait manqu.

L'influence du bien-tre s'exerce plus librement encore sur les
Amricains que sur les trangers. L'Amricain a toujours vu sous ses
yeux l'ordre et la prosprit publique s'enchaner l'un  l'autre et
marcher du mme pas; il n'imagine point qu'ils puissent vivre
sparment: il n'a donc rien  oublier, et ne doit point perdre, comme
tant d'Europens, ce qu'il tient de son ducation premire.


DE L'INFLUENCE DES LOIS SUR LE MAINTIEN DE LA RPUBLIQUE DMOCRATIQUE
AUX TATS-UNIS.

     Trois causes principales du maintien de la rpublique
     dmocratique. -- Forme fdrale. -- Institutions communales.
     -- Pouvoir judiciaire.

Le but principal de ce livre tait de faire connatre les lois des
tats-Unis; si ce but a t atteint, le lecteur a dj pu juger lui-mme
quelles sont, parmi ces lois, celles qui tendent rellement  maintenir
la rpublique dmocratique et celles qui la mettent en danger. Si je
n'ai pas russi dans tout le cours du livre, j'y russirais encore moins
dans un chapitre.

Je ne veux donc pas rentrer dans la carrire que j'ai dj parcourue, et
quelques lignes doivent suffire pour me rsumer.

Trois choses semblent concourir plus que toutes les autres au maintien
de la rpublique dmocratique dans le Nouveau-Monde:

La premire est la forme fdrale que les Amricains ont adopte, et
qui permet  l'Union de jouir de la puissance d'une grande rpublique et
de la scurit d'une petite.

Je trouve la deuxime dans les institutions communales, qui, modrant le
despotisme de la majorit, donnent en mme temps au peuple le got de la
libert et l'art d'tre libre.

La troisime se rencontre dans la constitution du pouvoir judiciaire.
J'ai montr combien les tribunaux servent  corriger les carts de la
dmocratie, et comment, sans jamais pouvoir arrter les mouvements de la
majorit, ils parviennent  les ralentir et  les diriger.


DE L'INFLUENCE DES MOEURS SUR LE MAINTIEN DE LA RPUBLIQUE DMOCRATIQUE
AUX TATS-UNIS.

J'ai dit plus haut que je considrais les moeurs comme l'une des grandes
causes gnrales auxquelles on peut attribuer le maintien de la
rpublique dmocratique aux tats-Unis.

J'entends ici l'expression de _moeurs_ dans le sens qu'attachaient les
anciens au mot _mores_; non seulement je l'applique aux moeurs
proprement dites, qu'on pourrait appeler les habitudes du coeur, mais
aux diffrentes notions que possdent les hommes, aux diverses opinions
qui ont cours au milieu d'eux, et  l'ensemble des ides dont se forment
les habitudes de l'esprit.

Je comprends donc sous ce mot tout l'tat moral et intellectuel d'un
peuple. Mon but n'est pas de faire un tableau des moeurs amricaines;
je me borne en ce moment  rechercher parmi elles ce qui est favorable
au maintien des institutions politiques.


DE LA RELIGION CONSIDRE COMME INSTITUTION POLITIQUE, ET COMMENT ELLE
SERT PUISSAMMENT AU MAINTIEN DE LA RPUBLIQUE DMOCRATIQUE CHEZ LES
AMRICAINS.

     L'Amrique du Nord peuple par des hommes qui professaient un
     christianisme dmocratique et rpublicain. -- Arrive des
     catholiques. -- Pourquoi de nos jours les catholiques forment la
     classe la plus dmocratique et la plus rpublicaine.

 ct de chaque religion se trouve une opinion politique qui, par
affinit, lui est jointe.

Laissez l'esprit humain suivre sa tendance, et il rglera d'une manire
uniforme la socit politique et la cit divine; il cherchera, si j'ose
le dire,  _harmoniser_ la terre avec le ciel.

La plus grande partie de l'Amrique anglaise a t peuple par des
hommes qui, aprs s'tre soustraits  l'autorit du pape, ne s'taient
soumis  aucune suprmatie religieuse; ils apportaient donc dans le
Nouveau-Monde un christianisme que je ne saurais mieux peindre qu'en
l'appelant dmocratique et rpublicain: ceci favorisa singulirement
l'tablissement de la rpublique et de la dmocratie dans les affaires.
Ds le principe, la politique et la religion se trouvrent d'accord, et
depuis elles n'ont point cess de l'tre.

Il y a environ cinquante ans que l'Irlande commena  verser au sein des
tats-Unis une population catholique. De son ct, le catholicisme
amricain fit des proslytes: l'on rencontre aujourd'hui dans l'Union
plus d'un million de chrtiens qui professent les vrits de l'glise
romaine.

Ces catholiques montrent une grande fidlit dans les pratiques de leur
culte, et sont pleins d'ardeur et de zle pour leurs croyances;
cependant ils forment la classe la plus rpublicaine et la plus
dmocratique qui soit aux tats-Unis. Ce fait surprend au premier abord,
mais la rflexion en dcouvre aisment les causes caches.

Je pense qu'on a tort de regarder la religion catholique comme un ennemi
naturel de la dmocratie. Parmi les diffrentes doctrines chrtiennes,
le catholicisme me parat au contraire l'une des plus favorables 
l'galit des conditions. Chez les catholiques, la socit religieuse ne
se compose que de deux lments: le prtre et le peuple. Le prtre
s'lve seul au-dessus des fidles: tout est gal au-dessous de lui.

En matire de dogmes, le catholicisme place le mme niveau sur toutes
les intelligences; il astreint aux dtails des mmes croyances le savant
ainsi que l'ignorant, l'homme de gnie aussi bien que le vulgaire; il
impose les mmes pratiques au riche comme au pauvre, inflige les mmes
austrits au puissant comme au faible; il ne compose avec aucun mortel,
et appliquant  chacun des humains la mme mesure, il aime  confondre
toutes les classes de la socit au pied du mme autel, comme elles sont
confondues aux yeux de Dieu.

Si le catholicisme dispose les fidles  l'obissance, il ne les prpare
donc pas  l'ingalit. Je dirai le contraire du protestantisme, qui, en
gnral, porte les hommes bien moins vers l'galit que vers
l'indpendance.

Le catholicisme est comme une monarchie absolue. tez le prince, et les
conditions y sont plus gales que dans les rpubliques.

Souvent il est arriv que le prtre catholique est sorti du sanctuaire
pour pntrer comme une puissance dans la socit, et qu'il est venu s'y
asseoir au milieu de la hirarchie sociale; quelquefois alors il a us
de son influence religieuse pour assurer la dure d'un ordre politique
dont il faisait partie: alors aussi on a pu voir des catholiques
partisans de l'aristocratie par esprit de religion.

Mais une fois que les prtres sont carts ou s'cartent du
gouvernement, comme ils le font aux tats-Unis, il n'y a pas d'hommes
qui par leurs croyances soient plus disposs que les catholiques 
transporter dans le monde politique l'ide de l'galit des conditions.

Si donc les catholiques des tats-Unis ne sont pas entrans violemment
par la nature de leurs croyances vers les opinions dmocratiques et
rpublicaines, du moins n'y sont-ils pas naturellement contraires, et
leur position sociale, ainsi que leur petit nombre, leur fait une loi de
les embrasser.

La plupart des catholiques sont pauvres, et ils ont besoin que tous les
citoyens gouvernent pour arriver eux-mmes au gouvernement. Les
catholiques sont en minorit, et ils ont besoin qu'on respecte tous les
droits pour tre assurs du libre exercice des leurs. Ces deux causes
les poussent,  leur insu mme, vers des doctrines politiques qu'ils
adopteraient peut-tre avec moins d'ardeur s'ils taient riches et
prdominants.

Le clerg catholique des tats-Unis n'a point essay de lutter contre
cette tendance politique; il cherche plutt  la justifier. Les prtres
catholiques d'Amrique ont divis le monde intellectuel en deux parts:
dans l'une, ils ont laiss les dogmes rvls, et ils s'y soumettent
sans les discuter; dans l'autre, ils ont plac la vrit politique, et
ils pensent que Dieu l'y a abandonne aux libres recherches des hommes.
Ainsi, les catholiques des tats-Unis sont tout  la fois les fidles
les plus soumis et les citoyens les plus indpendants.

On peut donc dire qu'aux tats-Unis il n'y a pas une seule doctrine
religieuse qui se montre hostile aux institutions dmocratiques et
rpublicaines. Tous les clergs y tiennent le mme langage; les opinions
y sont d'accord avec les lois, et il n'y rgne pour ainsi dire qu'un
seul courant dans l'esprit humain.

J'habitais momentanment l'une des plus grandes villes de l'Union,
lorsqu'on m'invita  assister  une runion politique dont le but tait
de venir au secours des Polonais, et de leur faire parvenir des armes et
de l'argent.

Je trouvai deux  trois mille personnes runies dans une vaste salle qui
avait t prpare pour les recevoir. Bientt aprs, un prtre, revtu
de ses habits ecclsiastiques, s'avana sur le bord de l'estrade
destine aux orateurs. Les assistants, aprs s'tre dcouverts, se
tinrent debout en silence, et il parla en ces termes:

Dieu tout-puissant! Dieu des armes! toi qui as maintenu le coeur et
conduit le bras de nos pres, lorsqu'ils soutenaient les droits sacrs
de leur indpendance nationale; toi qui les as fait triompher d'une
odieuse oppression, et as accord  notre peuple les bienfaits de la
paix et de la libert,  Seigneur! tourne un oeil favorable vers l'autre
hmisphre; regarde en piti un peuple hroque qui lutte aujourd'hui
comme nous l'avons fait jadis et pour la dfense des mmes droits!
Seigneur, qui as cr tous les hommes sur le mme modle, ne permets
point que le despotisme vienne dformer ton ouvrage et maintenir
l'ingalit sur la terre. Dieu tout-puissant! veille sur les destines
des Polonais, rends-les dignes d'tre libres; que ta sagesse rgne dans
leurs conseils, que ta force soit dans leurs bras; rpands la terreur
sur leurs ennemis, divise les puissances qui trament leur ruine, et ne
permets pas que l'injustice dont le monde a t le tmoin il y a
cinquante ans se consomme aujourd'hui. Seigneur, qui tiens dans ta main
puissante le coeur des peuples comme celui des hommes, suscite des
allis  la cause sacre du bon droit; fais que la nation franaise se
lve enfin, et, sortant du repos dans lequel ses chefs la retiennent,
vienne combattre encore une fois pour la libert du monde.

O Seigneur! ne dtourne jamais de nous ta face; permets que nous soyons
toujours le peuple le plus religieux comme le plus libre.

Dieu tout-puissant, exauce aujourd'hui notre prire; sauve les
Polonais. Nous te le demandons au nom de ton fils bien-aim, Notre
Seigneur Jsus-Christ, qui est mort sur la croix pour le salut de tous
les hommes. _Amen._

Toute l'assemble rpta _amen_ avec recueillement.


INFLUENCE INDIRECTE QU'EXERCENT LES CROYANCES RELIGIEUSES SUR LA SOCIT
POLITIQUE AUX TATS-UNIS.

     Morale du christianisme qui se retrouve dans toutes les
     sectes. -- Influence de la religion sur les moeurs des
     Amricains. -- Respect du lien du mariage. -- Comment la religion
     renferme l'imagination des Amricains entre certaines limites et
     modre chez eux la passion d'innover. -- Opinion des Amricains sur
     l'utilit politique de la religion. -- Leurs efforts pour tendre
     et assurer son empire.

Je viens de montrer quelle tait, aux tats-Unis, l'action directe de la
religion sur la politique. Son action indirecte me semble bien plus
puissante encore, et c'est quand elle ne parle point de la libert,
qu'elle enseigne le mieux aux Amricains l'art d'tre libres.

Il y a une multitude innombrable de sectes aux tats-Unis. Toutes
diffrent dans le culte qu'il faut rendre au Crateur, mais toutes
s'entendent sur les devoirs des hommes les uns envers les autres. Chaque
secte adore donc Dieu  sa manire, mais toutes les sectes prchent la
mme morale au nom de Dieu. S'il sert beaucoup  l'homme comme individu
que sa religion soit vraie, il n'en est point ainsi pour la socit. La
socit n'a rien  craindre ni  esprer de l'autre vie; et ce qui lui
importe le plus, ce n'est pas tant que tous les citoyens professent la
vraie religion, mais qu'ils professent une religion. D'ailleurs toutes
les sectes aux tats-Unis se retrouvent dans la grande unit
chrtienne, et la morale du christianisme est partout la mme.

Il est permis de penser qu'un certain nombre d'Amricains suivent, dans
le culte qu'ils rendent  Dieu, leurs habitudes plus que leurs
convictions. Aux tats-Unis d'ailleurs le souverain est religieux, et
par consquent l'hypocrisie doit tre commune; mais l'Amrique est
pourtant encore le lieu du monde o la religion chrtienne a conserv le
plus de vritable pouvoir sur les mes; et rien ne montre mieux combien
elle est utile et naturelle  l'homme, puisque le pays o elle exerce de
nos jours le plus d'empire est en mme temps le plus clair et le plus
libre.

J'ai dit que les prtres amricains se prononcent d'une manire gnrale
en faveur de la libert civile, sans en excepter ceux mmes qui
n'admettent point la libert religieuse; cependant on ne les voit prter
leur appui  aucun systme politique en particulier. Ils ont soin de se
tenir en dehors des affaires, et ne se mlent pas aux combinaisons des
partis. On ne peut donc pas dire qu'aux tats-Unis la religion exerce
une influence sur les lois ni sur le dtail des opinions politiques,
mais elle dirige les moeurs, et c'est en rglant la famille qu'elle
travaille  rgler l'tat.

Je ne doute pas un instant que la grande svrit de moeurs qu'on
remarque aux tats-Unis n'ait sa source premire dans les croyances. La
religion y est souvent impuissante  retenir l'homme au milieu des
tentations sans nombre que la fortune lui prsente. Elle ne saurait
modrer en lui l'ardeur de s'enrichir que tout vient aiguillonner, mais
elle rgne souverainement sur l'me de la femme, et c'est la femme qui
fait les moeurs. L'Amrique est assurment le pays du monde o le lien
du mariage est le plus respect, et o l'on a conu l'ide la plus haute
et la plus juste du bonheur conjugal.

En Europe, presque tous les dsordres de la socit prennent naissance
autour du foyer domestique et non loin de la couche nuptiale. C'est l
que les hommes conoivent le mpris des liens naturels et des plaisirs
permis, le got du dsordre, l'inquitude du coeur, l'instabilit des
dsirs. Agit par les passions tumultueuses qui ont souvent troubl sa
propre demeure, l'Europen ne se soumet qu'avec peine aux pouvoirs
lgislateurs de l'tat. Lorsque, au sortir des agitations du monde
politique, l'Amricain rentre au sein de sa famille, il y rencontre
aussitt l'image de l'ordre et de la paix. L, tous ses plaisirs sont
simples et naturels, ses joies innocentes et tranquilles; et comme il
arrive au bonheur par la rgularit de la vie, il s'habitue sans peine 
rgler ses opinions aussi bien que ses gots.

Tandis que l'Europen cherche  chapper  ses chagrins domestiques en
troublant la socit, l'Amricain puise dans sa demeure l'amour de
l'ordre, qu'il porte ensuite dans les affaires de l'tat.

Aux tats-Unis, la religion ne rgle pas seulement les moeurs, elle
tend son empire jusque sur l'intelligence.

Parmi les Anglo-Amricains, les uns professent les dogmes chrtiens
parce qu'ils y croient, les autres parce qu'ils redoutent de n'avoir pas
l'air d'y croire. Le christianisme rgne donc sans obstacles de l'aveu
de tous; il en rsulte, ainsi que je l'ai dj dit ailleurs, que tout
est certain et arrt dans le monde moral, quoique le monde politique
semble abandonn  la discussion et aux essais des hommes. Ainsi
l'esprit humain n'aperoit jamais devant lui un champ sans limite:
quelle que soit son audace, il sent de temps en temps qu'il doit
s'arrter devant des barrires insurmontables. Avant d'innover, il est
forc d'accepter certaines donnes premires, et de soumettre ses
conceptions les plus hardies  certaines formes qui le retardent et qui
l'arrtent.

L'imagination des Amricains, dans ses plus grands carts, n'a donc
qu'une marche circonspecte et incertaine; ses allures sont gnes et ses
oeuvres incompltes. Ces habitudes de retenue se retrouvent dans la
socit politique et favorisent singulirement la tranquillit du
peuple, ainsi que la dure des institutions qu'il s'est donnes. La
nature et les circonstances avaient fait de l'habitant des tats-Unis un
homme audacieux; il est facile d'en juger, lorsqu'on voit de quelle
manire il poursuit la fortune. Si l'esprit des Amricains tait libre
de toute entrave, on ne tarderait pas  rencontrer parmi eux les plus
hardis novateurs et les plus implacables logiciens du monde. Mais les
rvolutionnaires d'Amrique sont obligs de professer ostensiblement un
certain respect pour la morale et l'quit chrtiennes, qui ne leur
permet pas d'en violer aisment les lois lorsqu'elles s'opposent 
l'excution de leurs desseins; et s'ils pouvaient s'lever eux-mmes
au-dessus de leurs scrupules, ils se sentiraient encore arrts par ceux
de leurs partisans. Jusqu' prsent il ne s'est rencontr personne, aux
tats-Unis, qui ait os avancer cette maxime: que tout est permis dans
l'intrt de la socit. Maxime impie, qui semble avoir t invente
dans un sicle de libert pour lgitimer tous les tyrans  venir.

Ainsi donc, en mme temps que la loi permet au peuple amricain de tout
faire, la religion l'empche de tout concevoir et lui dfend de tout
oser.

La religion, qui, chez les Amricains, ne se mle jamais directement au
gouvernement de la socit, doit donc tre considre comme la premire
de leurs institutions politiques; car si elle ne leur donne pas le got
de la libert, elle leur en facilite singulirement l'usage.

C'est aussi sous ce point de vue que les habitants des tats-Unis
eux-mmes considrent les croyances religieuses. Je ne sais si tous les
Amricains ont foi dans leur religion, car qui peut lire au fond des
coeurs? mais je suis sr qu'ils la croient ncessaire au maintien des
institutions rpublicaines. Cette opinion n'appartient pas  une classe
de citoyens ou  un parti, mais  la nation entire; on la retrouve dans
tous les rangs.

Aux tats-Unis, lorsqu'un homme politique attaque une secte, ce n'est
pas une raison pour que les partisans mmes de cette secte ne le
soutiennent pas; mais s'il attaque toutes les sectes ensemble, chacun le
fuit, et il reste seul.

Pendant que j'tais en Amrique, un tmoin se prsenta aux assises du
comt de Chester (tat de New-York), et dclara qu'il ne croyait pas 
l'existence de Dieu et  l'immortalit de l'me. Le prsident refusa de
recevoir son serment, attendu, dit-il, que le tmoin avait dtruit
d'avance toute la foi qu'on pouvait ajouter  ses paroles[38]. Les
journaux rapportrent le fait sans commentaire.

         [Note 38: Voici en quels termes le _New-York Spectator_ du 23
         aot 1831 rapporte le fait: The court of common pleas of
         Chester county (New-York) a few days since rejected a witness
         who declared his disbelief in the existence of God. The
         presiding judge remarked that he had not before been aware
         that there was a man living who did not believe in the
         existence of God; that this belief constituted the sanction
         of all testimony in a court of justice and that he knew of no
         cause in a Christian country where a witness had been
         permitted to testify without such a belief.]

Les Amricains confondent si compltement dans leur esprit le
christianisme et la libert, qu'il est presque impossible de leur faire
concevoir l'un sans l'autre; et ce n'est point chez eux une de ces
croyances striles que le pass lgue au prsent, et qui semble moins
vivre que vgter au fond de l'me.

J'ai vu des Amricains s'associer pour envoyer des prtres dans les
nouveaux tats de l'Ouest, et pour y fonder des coles et des glises;
ils craignent que la religion ne vienne  se perdre au milieu des bois,
et que le peuple qui s'lve ne puisse tre aussi libre que celui dont
il est sorti. J'ai rencontr des habitants riches de la
Nouvelle-Angleterre qui abandonnaient le pays de leur naissance dans le
but d'aller jeter, sur les bords du Missouri ou dans les prairies des
Illinois, les fondements du christianisme et de la libert. C'est ainsi
qu'aux tats-Unis le zle religieux s'chauffe sans cesse au foyer du
patriotisme. Vous pensez que ces hommes agissent uniquement dans la
considration de l'autre vie, mais vous vous trompez: l'ternit n'est
qu'un de leurs soins. Si vous interrogez ces missionnaires de la
civilisation chrtienne, vous serez tout surpris de les entendre parler
si souvent des biens de ce monde, et de trouver des politiques o vous
croyez ne voir que des religieux. Toutes les rpubliques amricaines
sont solidaires les unes des autres, vous diront-ils; si les rpubliques
de l'Ouest tombaient dans l'anarchie ou subissaient le joug du
despotisme, les institutions rpublicaines qui fleurissent sur les bords
de l'ocan Atlantique seraient en grand pril; nous avons donc intrt 
ce que les nouveaux tats soient religieux, afin qu'ils nous permettent
de rester libres.

Telles sont les opinions des Amricains; mais leur erreur est manifeste:
car chaque jour on me prouve fort doctement que tout est bien en
Amrique, except prcisment cet esprit religieux que j'admire; et
j'apprends qu'il ne manque  la libert et au bonheur de l'espce
humaine, de l'autre ct de l'Ocan, que de croire avec Spinosa 
l'ternit du monde, et de soutenir avec Cabanis que le cerveau scrte
la pense.  cela je n'ai rien  rpondre, en vrit, sinon que ceux qui
tiennent ce langage n'ont pas t en Amrique, et n'ont pas plus vu de
peuples religieux que de peuples libres. Je les attends donc au retour.

Il y a des gens en France qui considrent les institutions rpublicaines
comme l'instrument passager de leur grandeur. Ils mesurent des yeux
l'espace immense qui spare leurs vices et leurs misres de la puissance
et des richesses, et ils voudraient entasser des ruines dans cet abme
pour essayer de le combler. Ceux-l sont  la libert ce que les
compagnies franches du moyen-ge taient aux rois; ils font la guerre
pour leur propre compte, alors mme qu'ils portent ses couleurs: la
rpublique vivra toujours assez long-temps pour les tirer de leur
bassesse prsente. Ce n'est pas  eux que je parle; mais il en est
d'autres qui voient dans la rpublique un tat permanent et tranquille,
un but ncessaire vers lequel les ides et les moeurs entranent chaque
jour les socits modernes, et qui voudraient sincrement prparer les
hommes  tre libres. Quand ceux-l attaquent les croyances religieuses,
ils suivent leurs passions et non leurs intrts. C'est le despotisme
qui peut se passer de la foi, mais non la libert. La religion est
beaucoup plus ncessaire dans la rpublique qu'ils prconisent, que dans
la monarchie qu'ils attaquent, et dans les rpubliques dmocratiques que
dans toutes les autres. Comment la socit pourrait-elle manquer de
prir si, tandis que le lien politique se relche, le lien moral ne se
resserrait pas? et que faire d'un peuple matre de lui-mme, s'il n'est
pas soumis  Dieu?


DES PRINCIPALES CAUSES QUI RENDENT LA RELIGION PUISSANTE EN AMRIQUE.

     Soins qu'ont pris les Amricains de sparer l'glise de
     l'tat. -- Les lois, l'opinion publique, les efforts des prtres
     eux-mmes, concourent  ce rsultat. -- C'est  cette cause qu'il
     faut attribuer la puissance que la religion exerce sur les mes
     aux tats-Unis. -- Pourquoi. -- Quel est de nos jours l'tat naturel
     des hommes en matire de religion. -- Quelle cause particulire et
     accidentelle s'oppose, dans certains pays,  ce que les hommes se
     conforment  cet tat.

Les philosophes du XVIIIe sicle expliquaient d'une faon toute simple
l'affaiblissement graduel des croyances. Le zle religieux,
disaient-ils, doit s'teindre  mesure que la libert et les lumires
augmentent. Il est fcheux que les faits ne s'accordent point avec cette
thorie.

Il y a telle population europenne dont l'incrdulit n'est gale que
par l'abrutissement et l'ignorance, tandis qu'en Amrique on voit l'un
des peuples les plus libres et les plus clairs du monde remplir avec
ardeur tous les devoirs extrieurs de la religion.

 mon arrive aux tats-Unis, ce fut l'aspect religieux du pays qui
frappa d'abord mes regards.  mesure que je prolongeais mon sjour,
j'apercevais les grandes consquences politiques qui dcoulaient de ces
faits nouveaux.

J'avais vu parmi nous l'esprit de religion et l'esprit de libert
marcher presque toujours en sens contraire. Ici, je les retrouvais
intimement unis l'un  l'autre: ils rgnaient ensemble sur le mme sol.

Chaque jour je sentais crotre mon dsir de connatre la cause de ce
phnomne.

Pour l'apprendre, j'interrogeai les fidles de toutes les communions; je
recherchai surtout la socit des prtres, qui conservent le dpt des
diffrentes croyances et qui ont un intrt personnel  leur dure. La
religion que je professe me rapprochait particulirement du clerg
catholique, et je ne tardai point  lier une sorte d'intimit avec
plusieurs de ses membres.  chacun d'eux j'exprimais mon tonnement et
j'exposais mes doutes: je trouvai que tous ces hommes ne diffraient
entre eux que sur des dtails; mais tous attribuaient principalement 
la complte sparation de l'glise et de l'tat l'empire paisible que
la religion exerce en leur pays. Je ne crains pas d'affirmer que,
pendant mon sjour en Amrique, je n'ai pas rencontr un seul homme,
prtre ou laque, qui ne soit tomb d'accord sur ce point.

Ceci me conduisit  examiner plus attentivement que je ne l'avais fait
jusqu'alors la position que les prtres amricains occupent dans la
socit politique. Je reconnus avec surprise qu'ils ne remplissent aucun
emploi public[39]. Je n'en vis pas un seul dans l'administration, et je
dcouvris qu'ils n'taient pas mme reprsents au sein des assembles.

         [Note 39:  moins que l'on ne donne ce nom aux fonctions que
         beaucoup d'entre eux occupent dans les coles. La plus grande
         partie de l'ducation est confie au clerg.]

La loi, dans plusieurs tats, leur avait ferm la carrire
politique[40]; l'opinion dans tous les autres.

         [Note 40: Voyez la constitution de New-York, art. 7,  4.

         _Idem_ de la Caroline du Nord, art. 31.

         _Idem_ de la Virginie.

         _Idem_ de la Caroline du Sud, art. 1,  23.

         _Idem_ du Kentucky, art. 2,  26.

         _Idem_ du Tennessee, art. 1,  28.

         _Idem_ de la Louisiane, art 2,  22.

         L'article de la constitution de New-York est ainsi conu:

         Les ministres de l'vangile tant par leur profession
         consacrs au service de Dieu, et livrs au soin de diriger
         les mes, ne doivent point tre troubls dans l'exercice de
         ces importants devoirs; en consquence, aucun ministre de
         l'vangile ou prtre,  quelque secte qu'il appartienne, ne
         pourra tre revtu d'aucunes fonctions publiques, civiles ou
         militaires.]

Lorsqu'enfin je vins  rechercher quel tait l'esprit du clerg
lui-mme, j'aperus que la plupart de ses membres semblaient s'loigner
volontairement du pouvoir, et mettre une sorte d'orgueil de profession
 y rester trangers.

Je les entendis frapper d'anathme l'ambition et la mauvaise foi,
quelles que fussent les opinions politiques dont elles prennent soin de
se couvrir. Mais j'appris, en les coutant, que les hommes ne peuvent
tre condamnables aux yeux de Dieu  cause de ces mmes opinions,
lorsqu'elles sont sincres, et qu'il n'y a pas plus de pch  errer en
matire de gouvernement, qu' se tromper sur la manire dont il faut
btir sa demeure ou tracer son sillon.

Je les vis se sparer avec soin de tous les partis, et en fuir le
contact avec toute l'ardeur de l'intrt personnel.

Ces faits achevrent de me prouver qu'on m'avait dit vrai. Alors je
voulus remonter des faits aux causes: je me demandai comment il pouvait
arriver qu'en diminuant la force apparente d'une religion, on vnt 
augmenter sa puissance relle, et je crus qu'il n'tait pas impossible
de le dcouvrir.

Jamais le court espace de soixante annes ne renfermera toute
l'imagination de l'homme; les joies incompltes de ce monde ne suffiront
jamais  son coeur. Seul entre tous les tres, l'homme montre un dgot
naturel pour l'existence et un dsir immense d'exister: il mprise la
vie et craint le nant. Ces diffrents instincts poussent sans cesse son
me vers la contemplation d'un autre monde, et c'est la religion qui l'y
conduit. La religion n'est donc qu'une forme particulire de
l'esprance, et elle est aussi naturelle au coeur humain que l'esprance
elle-mme. C'est par une espce d'aberration de l'intelligence, et 
l'aide d'une sorte de violence morale exerce sur leur propre nature,
que les hommes s'loignent des croyances religieuses; une pente
invincible les y ramne. L'incrdulit est un accident; la foi seule est
l'tat permanent de l'humanit.

En ne considrant les religions que sous un point de vue purement
humain, on peut donc dire que toutes les religions puisent dans l'homme
lui-mme un lment de force qui ne saurait jamais leur manquer, parce
qu'il tient  l'un des principes constitutifs de la nature humaine.

Je sais qu'il y a des temps o la religion peut ajouter  cette
influence qui lui est propre la puissance artificielle des lois et
l'appui des pouvoirs matriels qui dirigent la socit. On a vu des
religions intimement unies aux gouvernements de la terre, dominer en
mme temps les mes par la terreur et par la foi: mais lorsqu'une
religion contracte une semblable alliance, je ne crains pas de le dire,
elle agit comme pourrait le faire un homme; elle sacrifie l'avenir en
vue du prsent, et en obtenant une puissance qui ne lui est point due,
elle expose son lgitime pouvoir.

Lorsqu'une religion ne cherche  fonder son empire que sur le dsir
d'immortalit qui tourmente galement le coeur de tous les hommes, elle
peut viser  l'universalit; mais quand elle vient  s'unir  un
gouvernement, il lui faut adopter des maximes qui ne sont applicables
qu' certains peuples. Ainsi donc, en s'alliant  un pouvoir politique,
la religion augmente sa puissance sur quelques uns, et perd l'esprance
de rgner sur tous.

Tant qu'une religion ne s'appuie que sur des sentiments qui sont la
consolation de toutes les misres, elle peut attirer  elle le coeur du
genre humain. Mle aux passions amres de ce monde, on la contraint
quelquefois  dfendre des allis que lui a donns l'intrt plutt que
l'amour; et il lui faut repousser comme adversaires des hommes qui
souvent l'aiment encore, tout en combattant ceux auxquels elle s'est
unie. La religion ne saurait donc partager la force matrielle des
gouvernants, sans se charger d'une partie des haines qu'ils font natre.

Les puissances politiques qui paraissent le mieux tablies n'ont pour
garantie de leur dure que les opinions d'une gnration, les intrts
d'un sicle, souvent la vie d'un homme. Une loi peut modifier l'tat
social qui semble le plus dfinitif et le mieux affermi, et avec lui
tout change.

Les pouvoirs de la socit sont tous plus ou moins fugitifs, ainsi que
nos annes sur la terre; ils se succdent avec rapidit comme les divers
soins de la vie; et l'on n'a jamais vu de gouvernement qui se soit
appuy sur une disposition invariable du coeur humain, ni qui ait pu se
fonder sur un intrt immortel.

Aussi long-temps qu'une religion trouve sa force dans des sentiments,
des instincts, des passions qu'on voit se reproduire de la mme manire
 toutes les poques de l'histoire, elle brave l'effort du temps, ou du
moins elle ne saurait tre dtruite que par une autre religion. Mais
quand la religion veut s'appuyer sur les intrts de ce monde, elle
devient presque aussi fragile que toutes les puissances de la terre.
Seule elle peut esprer l'immortalit; lie  des pouvoirs phmres,
elle suit leur fortune, et tombe souvent avec les passions d'un jour qui
les soutiennent.

En s'unissant aux diffrentes puissances politiques, la religion ne
saurait donc contracter qu'une alliance onreuse. Elle n'a pas besoin de
leurs secours pour vivre, et en les servant elle peut mourir.

Le danger que je viens de signaler existe dans tous les temps, mais il
n'est pas toujours aussi visible.

Il est des sicles o les gouvernements paraissent immortels, et
d'autres o l'on dirait que l'existence de la socit est plus fragile
que celle d'un homme.

Certaines constitutions maintiennent les citoyens dans une sorte de
sommeil lthargique, et d'autres les livrent  une agitation fbrile.

Quand les gouvernements semblent si forts et les lois si stables, les
hommes n'aperoivent point le danger que peut courir la religion en
s'unissant au pouvoir.

Quand les gouvernements se montrent si faibles et les lois si
changeantes, le pril frappe tous les regards, mais souvent alors il
n'est plus temps de s'y soustraire. Il faut donc apprendre 
l'apercevoir de loin.

 mesure qu'une nation prend un tat social dmocratique, et qu'on voit
les socits pencher vers la rpublique, il devient de plus en plus
dangereux d'unir la religion  l'autorit; car les temps approchent o
la puissance va passer de main en main, o les thories politiques se
succderont, o les hommes, les lois, les constitutions elles-mmes
disparatront ou se modifieront chaque jour, et cela non durant un
temps, mais sans cesse. L'agitation et l'instabilit tiennent  la
nature des rpubliques dmocratiques, comme l'immobilit et le sommeil
forment la loi des monarchies absolues.

Si les Amricains, qui changent le sige de l'tat tous les quatre ans,
qui tous les deux ans font choix de nouveaux lgislateurs, et remplacent
les administrateurs provinciaux chaque anne; si les Amricains, qui ont
livr le monde politique aux essais des novateurs, n'avaient point plac
leur religion quelque part en dehors de lui,  quoi pourrait-elle se
tenir dans le flux et reflux des opinions humaines? Au milieu de la
lutte des partis, o serait le respect qui lui est d? Que deviendrait
son immortalit quand tout prirait autour d'elle?

Les prtres amricains ont aperu cette vrit avant tous les autres, et
ils y conforment leur conduite. Ils ont vu qu'il fallait renoncer 
l'influence religieuse, s'ils voulaient acqurir une puissance
politique, et ils ont prfr perdre l'appui du pouvoir que partager ses
vicissitudes.

En Amrique, la religion est peut-tre moins puissante qu'elle ne l'a
t dans certains temps et chez certains peuples, mais son influence est
plus durable. Elle s'est rduite  ses propres forces, que nul ne
saurait lui enlever; elle n'agit que dans un cercle unique, mais elle le
parcourt tout entier et y domine sans efforts.

J'entends en Europe des voix qui s'lvent de toutes parts; on dplore
l'absence des croyances, et l'on se demande quel est le moyen de rendre
 la religion quelque reste de son ancien pouvoir.

Il me semble qu'il faut d'abord rechercher attentivement quel devrait
tre, de nos jours, l'tat naturel des hommes en matire de religion.
Connaissant alors ce que nous pouvons esprer et avons  craindre, nous
apercevrions clairement le but vers lequel doivent tendre nos efforts.

Deux grands dangers menacent l'existence des religions: les schismes, et
l'indiffrence.

Dans les sicles de ferveur, il arrive quelquefois aux hommes
d'abandonner leur religion, mais ils n'chappent  son joug que pour se
soumettre  celui d'une autre. La foi change d'objet, elle ne meurt
point. L'ancienne religion excite alors dans tous les coeurs d'ardents
amours ou d'implacables haines; les uns la quittent avec colre, les
autres s'y attachent avec une nouvelle ardeur: les croyances diffrent,
l'irrligion est inconnue.

Mais il n'en est point de mme lorsqu'une croyance religieuse est
sourdement mine par des doctrines que j'appellerai ngatives, puisqu'en
affirmant la fausset d'une religion elles n'tablissent la vrit
d'aucune autre.

Alors il s'opre de prodigieuses rvolutions dans l'esprit humain, sans
que l'homme ait l'air d'y aider par ses passions, et pour ainsi dire
sans qu'il s'en doute. On voit des hommes qui laissent chapper, comme
par oubli, l'objet de leurs plus chres esprances. Entrans par un
courant insensible contre lequel ils n'ont pas le courage de lutter, et
auquel pourtant ils cdent  regret, ils abandonnent la foi qu'ils
aiment pour suivre le doute qui les conduit au dsespoir.

Dans les sicles que nous venons de dcrire, on dlaisse ces croyances
par froideur plutt que par haine; on ne les rejette point, elles vous
quittent. En cessant de croire la religion vraie, l'incrdule continue 
la juger utile. Considrant les croyances religieuses sous un aspect
humain, il reconnat leur empire sur les amours, leur influence sur les
lois. Il comprend comment elles peuvent faire vivre les hommes en paix
et les prparer doucement  la mort. Il regrette donc la foi aprs
l'avoir perdue, et priv d'un bien dont il sait tout le prix, il craint
de l'enlever  ceux qui le possdent encore.

De son ct, celui qui continue  croire ne craint point d'exposer sa
foi  tous les regards. Dans ceux qui ne partagent point ses esprances,
il voit des malheureux plutt que des adversaires; il sait qu'il peut
conqurir leur estime sans suivre leur exemple; il n'est donc en guerre
avec personne; et ne considrant point la socit dans laquelle il vit
comme une arne o la religion doit lutter sans cesse contre mille
ennemis acharns, il aime ses contemporains en mme temps qu'il condamne
leurs faiblesses et s'afflige de leurs erreurs.

Ceux qui ne croient pas, cachant leur incrdulit, et ceux qui croient,
montrant leur foi, il se fait une opinion publique en faveur de la
religion; on l'aime, on la soutient, on l'honore, et il faut pntrer
jusqu'au fond des mes pour dcouvrir les blessures qu'elle a reues.

La masse des hommes, que le sentiment religieux n'abandonne jamais, ne
voit rien alors qui l'carte des croyances tablies. L'instinct d'une
autre vie la conduit sans peine au pied des autels et livre son coeur
aux prceptes et aux consolations de la foi.

Pourquoi ce tableau ne nous est-il pas applicable?

J'aperois parmi nous des hommes qui ont cess de croire au
christianisme sans s'attacher  aucune religion.

J'en vois d'autres qui sont arrts dans le doute, et feignent dj de
ne plus croire.

Plus loin, je rencontre des chrtiens qui croient encore et n'osent le
dire.

Au milieu de ces tides amis et de ces ardents adversaires, je dcouvre
enfin un petit nombre de fidles prts  braver tous les obstacles et 
mpriser tous les dangers pour leurs croyances. Ceux-l ont fait
violence  la faiblesse humaine pour s'lever au-dessus de la commune
opinion. Entrans par cet effort mme, ils ne savent plus prcisment
o ils doivent s'arrter. Comme ils ont vu que, dans leur patrie, le
premier usage que l'homme a fait de l'indpendance a t d'attaquer la
religion, ils redoutent leurs contemporains, et s'cartent avec terreur
de la libert que ceux-ci poursuivent. L'incrdulit leur paraissant une
chose nouvelle, ils enveloppent dans une mme haine tout ce qui est
nouveau. Ils sont donc en guerre avec leur sicle et leur pays, et dans
chacune des opinions qu'on y professe ils voient une ennemie ncessaire
de la foi.

Tel ne devrait pas tre de nos jours l'tat naturel des hommes en
matire de religion.

Il se rencontre donc parmi nous une cause accidentelle et particulire
qui empche l'esprit humain de suivre sa pente, et le pousse au-del
des limites dans lesquelles il doit naturellement s'arrter.

Je suis profondment convaincu que cette cause particulire et
accidentelle est l'union intime de la politique et de la religion.

Les incrdules d'Europe poursuivent les chrtiens comme des ennemis
politiques, plutt que comme des adversaires religieux: ils hassent la
foi comme l'opinion d'un parti, bien plus que comme une croyance
errone; et c'est moins le reprsentant de Dieu qu'ils repoussent dans
le prtre, que l'ami du pouvoir.

En Europe, le christianisme a permis qu'on l'unt intimement aux
puissances de la terre. Aujourd'hui ces puissances tombent, et il est
comme enseveli sous leurs dbris. C'est un vivant qu'on a voulu attacher
 des morts: coupez les liens qui le retiennent, et il se relve.

J'ignore ce qu'il faudrait faire pour rendre au christianisme d'Europe
l'nergie de la jeunesse. Dieu seul le pourrait; mais du moins il dpend
des hommes de laisser  la foi l'usage de toutes les forces qu'elle
conserve encore.


COMMENT LES LUMIRES, LES HABITUDES, ET L'EXPRIENCE PRATIQUE DES
AMRICAINS CONTRIBUENT AU SUCCS DES INSTITUTIONS DMOCRATIQUES.

     Ce qu'on doit entendre par les lumires du peuple
     amricain. -- L'esprit humain a reu aux tats-Unis une culture
     moins profonde qu'en Europe. -- Mais personne n'est rest dans
     l'ignorance. -- Pourquoi. -- Rapidit avec laquelle la pense circule
     dans les tats  moiti dserts de l'Ouest. -- Comment l'exprience
     pratique sert plus encore aux Amricains que les connaissances
     littraires.

Dans mille endroits de cet ouvrage, j'ai fait remarquer aux lecteurs
quelle tait l'influence exerce par les lumires et les habitudes des
Amricains sur le maintien de leurs institutions politiques. Il me reste
donc maintenant peu de choses nouvelles  dire.

L'Amrique n'a eu jusqu' prsent qu'un trs petit nombre d'crivains
remarquables; elle n'a pas de grands historiens et ne compte pas un
pote. Ses habitants voient la littrature proprement dite avec une
sorte de dfaveur; et il y a telle ville du troisime ordre en Europe
qui publie chaque anne plus d'oeuvres littraires que les vingt-quatre
tats de l'Union pris ensemble.

L'esprit amricain s'carte des ides gnrales; il ne se dirige point
vers les dcouvertes thoriques. La politique elle-mme et l'industrie
ne sauraient l'y porter. Aux tats-Unis, on fait sans cesse des lois
nouvelles; mais il ne s'est point encore trouv de grands crivains pour
y rechercher les principes gnraux des lois.

Les Amricains ont des jurisconsultes et des commentateurs, les
publicistes leur manquent; et en politique ils donnent au monde des
exemples plutt que des leons.

Il en est de mme pour les arts mcaniques.

En Amrique, on applique avec sagacit les inventions de l'Europe, et
aprs les avoir perfectionnes, on les adapte merveilleusement aux
besoins du pays. Les hommes y sont industrieux, mais ils n'y cultivent
pas la science de l'industrie. On y trouve de bons ouvriers et peu
d'inventeurs. Fulton colporta long-temps son gnie chez les peuples
trangers avant de pouvoir le consacrer  son pays.

Celui qui veut juger quel est l'tat des lumires parmi les
Anglo-Amricains, est donc expos  voir le mme objet sous deux
diffrents aspects. S'il ne fait attention qu'aux savants, il s'tonnera
de leur petit nombre; et s'il compte les ignorants, le peuple amricain
lui semblera le plus clair de la terre.

La population tout entire se trouve place entre ces deux extrmes: je
l'ai dj dit ailleurs.

Dans la Nouvelle-Angleterre, chaque citoyen reoit les notions
lmentaires des connaissances humaines; il apprend en outre quelles
sont les doctrines et les preuves de sa religion: on lui fait connatre
l'histoire de sa patrie et les traits principaux de la constitution qui
la rgit. Dans le Connecticut et le Massachusetts, il est fort rare de
trouver un homme qui ne sache qu'imparfaitement toutes ces choses, et
celui qui les ignore absolument est en quelque sorte un phnomne.

Quand je compare les rpubliques grecques et romaines  ces rpubliques
d'Amrique, les bibliothques manuscrites des premires et leur populace
grossire, aux mille journaux qui sillonnent les secondes et au peuple
clair qui les habite; lorsque ensuite je songe  tous les efforts
qu'on fait encore pour juger de l'un  l'aide des autres, et prvoir,
par ce qui est arriv il y a deux mille ans, ce qui arrivera de nos
jours, je suis tent de brler mes livres, afin de n'appliquer que des
ides nouvelles  un tat social si nouveau.

Il ne faut pas, du reste, tendre indistinctement  toute l'Union ce que
je dis de la Nouvelle-Angleterre. Plus on s'avance  l'ouest ou vers le
midi, plus l'instruction du peuple diminue. Dans les tats qui
avoisinent le golfe du Mexique, il se trouve, ainsi que parmi nous, un
certain nombre d'individus qui sont trangers aux lments des
connaissances humaines; mais on chercherait vainement, aux tats-Unis,
un seul canton qui ft rest plong dans l'ignorance. La raison en est
simple: les peuples de l'Europe sont partis des tnbres et de la
barbarie pour s'avancer vers la civilisation et vers les lumires. Leur
progrs ont t ingaux: les uns ont couru dans cette carrire, les
autres n'ont fait en quelque sorte qu'y marcher; plusieurs se sont
arrts, et ils dorment encore sur le chemin.

Il n'en a point t de mme aux tats-Unis.

Les Anglo-Amricains sont arrivs tout civiliss sur le sol que leur
postrit occupe; ils n'ont point eu  apprendre, il leur a suffi de ne
pas oublier. Or, ce sont les fils de ces mmes Amricains qui, chaque
anne, transportent dans le dsert, avec leur demeure, les connaissances
dj acquises et l'estime du savoir. L'ducation leur a fait sentir
l'utilit des lumires, et les a mis en tat de transmettre ces mmes
lumires  leurs descendants. Aux tats-Unis, la socit n'a donc point
d'enfance; elle nat  l'ge viril.

Les Amricains ne font aucun usage du mot de paysan; ils n'emploient pas
le mot, parce qu'ils n'ont pas l'ide; l'ignorance des premiers ges, la
simplicit des champs, la rusticit du village, ne se sont point
conservs parmi eux, et ils ne conoivent ni les vertus, ni les vices,
ni les habitudes grossires, ni les grces naves d'une civilisation
naissante.

Aux extrmes limites des tats confdrs, sur les confins de la socit
et du dsert, se tient une population de hardis aventuriers qui, pour
fuir la pauvret prte  les atteindre sous le toit paternel, n'ont pas
craint de s'enfoncer dans les solitudes de l'Amrique et d'y chercher
une nouvelle patrie.  peine arriv sur le lieu qui doit lui servir
d'asile, le pionnier abat quelques arbres  la hte, et lve une cabane
sous la feuille. Il n'y a rien qui offre un aspect plus misrable que
ces demeures isoles. Le voyageur qui s'en approche vers le soir
aperoit de loin reluire,  travers les murs, la flamme du foyer; et la
nuit, si le vent vient  s'lever, il entend le toit de feuillage
s'agiter avec bruit au milieu des arbres de la fort. Qui ne croirait
que cette pauvre chaumire sert d'asile  la grossiret et 
l'ignorance? Il ne faut pourtant tablir aucuns rapports entre le
pionnier et le lieu qui lui sert d'asile. Tout est primitif et sauvage
autour de lui, mais lui est pour ainsi dire le rsultat de dix-huit
sicles de travaux et d'exprience. Il porte le vtement des villes, en
parle la langue; sait le pass, est curieux de l'avenir, argumente sur
le prsent; c'est un homme trs civilis, qui, pour un temps, se soumet
 vivre au milieu des bois, et qui s'enfonce dans les dserts du
Nouveau-Monde avec la Bible, une hache et des journaux.

Il est difficile de se figurer avec quelle incroyable rapidit la pense
circule dans le sein de ces dserts[41].

         [Note 41: J'ai parcouru une partie des frontires des
         tats-Unis sur une espce de charrette dcouverte qu'on
         appelait la malle. Nous marchions grand train nuit et jour
         par des chemins  peine frays au milieu d'immenses forts
         d'arbres verts; lorsque l'obscurit devenait impntrable,
         mon conducteur allumait des branches de mlze, et nous
         continuions notre route  leur clart. De loin en loin on
         rencontrait une chaumire au milieu des bois: c'tait l'htel
         de la poste. Le courrier jetait  la porte de cette demeure
         isole un norme paquet de lettres, et nous reprenions notre
         course au galop, laissant  chaque habitant du voisinage le
         soin de venir chercher sa part du trsor.]

Je ne crois point qu'il se fasse un aussi grand mouvement intellectuel
dans les cantons de France les plus clairs et les plus peupls[42].

         [Note 42: En 1832, chaque habitant du Michigan a fourni 1 fr.
         22 c.  la taxe des lettres, et chaque habitant des Florides
         1 fr. 5 c. (Voyez _National Calendar_, 1833, p. 244.) Dans la
         mme anne, chaque habitant du dpartement du Nord a pay 
         l'tat, pour le mme objet, 1 fr. 4 c. (Voyez _Compte gnral
         de l'administration des finances_, 1833, p. 623.) Or, le
         Michigan ne comptait encore  cette poque que sept habitants
         par lieue carre, et la Floride, cinq: l'instruction tait
         moins rpandue et l'activit moins grande dans ces deux
         districts que dans la plupart des tats de l'Union, tandis
         que le dpartement du Nord, qui renferme 3,400 individus par
         lieue carre, forme une des portions les plus claires et
         les plus industrielles de France.]

On ne saurait douter qu'aux tats-Unis l'instruction du peuple ne serve
puissamment au maintien de la rpublique dmocratique. Il en sera ainsi,
je pense, partout o l'on ne sparera point l'instruction qui claire
l'esprit, de l'ducation qui rgle les moeurs.

Toutefois, je ne m'exagre point cet avantage, et je suis plus loin
encore de croire, ainsi qu'un grand nombre de gens en Europe, qu'il
suffise d'apprendre aux hommes  lire et  crire pour en faire aussitt
des citoyens.

Les vritables lumires naissent principalement de l'exprience, et si
l'on n'avait pas habitu peu  peu les Amricains  se gouverner
eux-mmes, les connaissances littraires qu'ils possdent ne leur
seraient point aujourd'hui d'un grand secours pour y russir.

J'ai beaucoup vcu avec le peuple aux tats-Unis, et je ne saurais dire
combien j'ai admir son exprience et son bon sens.

N'amenez pas l'Amricain  parler de l'Europe; il montrera d'ordinaire
une grande prsomption et un assez sot orgueil. Il se contentera de ces
ides gnrales et indfinies qui, dans tous les pays, sont d'un si
grand secours aux ignorants. Mais interrogez-le sur son pays, et vous
verrez se dissiper tout--coup le nuage qui enveloppait son
intelligence: son langage deviendra clair, net et prcis, comme sa
pense. Il vous apprendra quels sont ses droits et de quels moyens il
doit se servir pour les exercer; il saura suivant quels usages se mne
le monde politique. Vous apercevrez que les rgles de l'administration
lui sont connues, et qu'il s'est rendu familier le mcanisme des lois.
L'habitant des tats-Unis n'a pas puis dans les livres ces
connaissances pratiques et ces notions positives: son ducation
littraire a pu le prparer  les recevoir, mais ne les lui a point
fournies.

C'est en participant  la lgislation que l'Amricain apprend 
connatre les lois; c'est en gouvernant qu'il s'instruit des formes du
gouvernement. Le grand oeuvre de la socit s'accomplit chaque jour sous
ses yeux, et pour ainsi dire dans ses mains.

Aux tats-Unis, l'ensemble de l'ducation des hommes est dirig vers la
politique; en Europe, son but principal est de prparer  la vie prive.
L'action des citoyens dans les affaires est un fait trop rare pour tre
prvu d'avance.

Ds qu'on jette les regards sur les deux socits, ces diffrences se
rvlent jusque dans leur aspect extrieur.

En Europe, nous faisons souvent entrer les ides et les habitudes de
l'existence prive dans la vie publique, et comme il nous arrive de
passer tout--coup de l'intrieur de la famille au gouvernement de
l'tat, on nous voit souvent discuter les grands intrts de la socit
de la mme manire que nous conversons avec nos amis.

Ce sont au contraire les habitudes de la vie publique que les Amricains
transportent presque toujours dans la vie prive. Chez eux, l'ide du
jury se dcouvre parmi les jeux de l'cole, et l'on retrouve les formes
parlementaires jusque dans l'ordre d'un banquet.


QUE LES LOIS SERVENT PLUS AU MAINTIEN DE LA RPUBLIQUE DMOCRATIQUE AUX
TATS-UNIS QUE LES CAUSES PHYSIQUES, ET LES MOEURS PLUS QUE LES LOIS.

     Tous les peuples de l'Amrique ont un tat social
     dmocratique. -- Cependant les institutions dmocratiques ne se
     soutiennent que chez les Anglo-Amricains. -- Les Espagnols de
     l'Amrique du Sud, aussi favoriss par la nature physique que les
     Anglo-Amricains, ne peuvent supporter la rpublique
     dmocratique. -- Le Mexique, qui a adopt la constitution des
     tats-Unis, ne le peut. -- Les Anglo-Amricains de l'Ouest la
     supportent avec plus de peine que ceux de l'Est. -- Raisons de ces
     diffrences.

J'ai dit qu'il fallait attribuer le maintien des institutions
dmocratiques des tats-Unis aux circonstances, aux lois et aux
moeurs[43].

         [Note 43: Je rappelle ici au lecteur le sens gnral dans
         lequel je prends le mot _moeurs_; j'entends par ce mot
         l'ensemble des dispositions intellectuelles et morales que
         les hommes apportent dans l'tat de socit.]

La plupart des Europens ne connaissent que la premire de ces trois
causes, et ils lui donnent une importance prpondrante qu'elle n'a pas.

Il est vrai que les Anglo-Amricains ont apport dans le Nouveau-Monde
l'galit des conditions. Jamais on ne rencontra parmi eux ni roturiers
ni nobles; les prjugs de naissance y ont toujours t aussi inconnus
que les prjugs de profession. L'tat social se trouvant ainsi
dmocratique, la dmocratie n'eut pas de peine  tablir son empire.

Mais ce fait n'est point particulier aux tats-Unis; presque toutes les
colonies d'Amrique ont t fondes par des hommes gaux entre eux ou
qui le sont devenus en les habitant. Il n'y a pas une seule partie du
Nouveau-Monde o les Europens aient pu crer une aristocratie.

Cependant les institutions dmocratiques ne prosprent qu'aux
tats-Unis.

L'Union amricaine n'a point d'ennemis  combattre. Elle est seule au
milieu des dserts comme une le au sein de l'Ocan.

Mais la nature avait isol de la mme manire les Espagnols de
l'Amrique du Sud, et cet isolement ne les a pas empchs d'entretenir
des armes. Ils se sont fait la guerre entre eux quand les trangers
leur ont manqu. Il n'y a que la dmocratie anglo-amricaine qui,
jusqu' prsent, ait pu se maintenir en paix.

Le territoire de l'Union prsente un champ sans bornes  l'activit
humaine; il offre un aliment inpuisable  l'industrie et au travail.
L'amour des richesses y prend donc la place de l'ambition, et le
bien-tre y teint l'ardeur des partis.

Mais dans quelle portion du monde rencontre-t-on des dserts plus
fertiles, de plus grands fleuves, des richesses plus intactes et plus
inpuisables que dans l'Amrique du Sud? Cependant l'Amrique du Sud ne
peut supporter la dmocratie. S'il suffisait aux peuples pour tre
heureux d'avoir t placs dans un coin de l'univers, et de pouvoir
s'tendre  volont sur les terres inhabites, les Espagnols de
l'Amrique mridionale n'auraient pas  se plaindre de leur sort. Et
quand ils ne jouiraient point du mme bonheur que les habitants des
tats-Unis, ils devraient du moins se faire envier des peuples de
l'Europe. Il n'y a cependant pas sur la terre de nations plus misrables
que celles de l'Amrique du Sud.

Ainsi, non seulement les causes physiques ne peuvent amener des
rsultats analogues chez les Amricains du Sud et ceux du Nord, mais
elles ne sauraient mme produire chez les premiers quelque chose qui ne
ft pas infrieur  ce qu'on voit en Europe, o elles agissent en sens
contraire.

Les causes physiques n'influent donc pas autant qu'on le suppose sur la
destine des nations.

J'ai rencontr des hommes de la Nouvelle-Angleterre prts  abandonner
une patrie o ils auraient pu trouver l'aisance, pour aller chercher la
fortune au dsert. Prs de l, j'ai vu la population franaise du Canada
se presser dans un espace trop troit pour elle, lorsque le mme dsert
tait proche; et tandis que l'migrant des tats-Unis acqurait avec le
prix de quelques journes de travail un grand domaine, le Canadien
payait la terre aussi cher que s'il et encore habit la France.

Ainsi la nature, en livrant aux Europens les solitudes du
Nouveau-Monde, leur offre des biens dont ils ne savent pas toujours se
servir.

J'aperois chez d'autres peuples de l'Amrique les mmes conditions de
prosprit que chez les Anglo-Amricains, moins leurs lois et leurs
moeurs; et ces peuples sont misrables. Les lois et les moeurs des
Anglo-Amricains forment donc la raison spciale de leur grandeur et la
cause prdominante que je cherche.

Je suis loin de prtendre qu'il y ait une bont absolue dans les lois
amricaines: je ne crois point qu'elles soient applicables  tous les
peuples dmocratiques; et, parmi elles, il en est plusieurs qui, aux
tats-Unis mme, me semblent dangereuses.

Cependant on ne saurait nier que la lgislation des Amricains, prise
dans son ensemble, ne soit bien adapte au gnie du peuple qu'elle doit
rgir et  la nature du pays.

Les lois amricaines sont donc bonnes, et il faut leur attribuer une
grande part dans le succs qu'obtient en Amrique le gouvernement de la
dmocratie; mais je ne pense pas qu'elles en soient la cause principale.
Et si elles me paraissent avoir plus d'influence sur le bonheur social
des Amricains que la nature mme du pays, d'un autre ct j'aperois
des raisons de croire qu'elles en exercent moins que les moeurs.

Les lois fdrales forment assurment la portion la plus importante de
la lgislation des tats-Unis.

Le Mexique, qui est aussi heureusement situ que l'Union
anglo-amricaine, s'est appropri ces mmes lois, et il ne peut
s'habituer au gouvernement de la dmocratie.

Il y a donc une raison indpendante des causes physiques et des lois,
qui fait que la dmocratie peut gouverner les tats-Unis.

Mais voici qui prouve plus encore. Presque tous les hommes qui habitent
le territoire de l'Union sont issus du mme sang. Ils parlent la mme
langue, prient Dieu de la mme manire, sont soumis aux mmes causes
matrielles, obissent aux mmes lois.

D'o naissent donc les diffrences qu'il faut observer entre eux?

Pourquoi,  l'est de l'Union, le gouvernement rpublicain se montre-t-il
fort et rgulier, et procde-t-il avec maturit et lenteur? Quelle cause
imprime  tous ses actes un caractre de sagesse et de dure?

D'o vient, au contraire, qu' l'ouest les pouvoirs de la socit
semblent marcher au hasard?

Pourquoi y rgne-t-il dans le mouvement des affaires quelque chose de
dsordonn, de passionn, on pourrait presque dire de fbrile, qui
n'annonce point un long avenir?

Je ne compare plus les Anglo-Amricains  des peuples trangers;
j'oppose maintenant les Anglo-Amricains les uns aux autres, et je
cherche pourquoi ils ne se ressemblent pas. Ici tous les arguments tirs
de la nature du pays et de la diffrence des lois me manquent en mme
temps. Il faut recourir  quelque autre cause; et cette cause, o la
dcouvrirai-je, sinon dans les moeurs?

C'est  l'est que les Anglo-Amricains ont contract le plus long usage
du gouvernement de la dmocratie, et qu'ils ont form les habitudes et
conu les ides les plus favorables  son maintien. La dmocratie y a
peu  peu pntr dans les usages, dans les opinions, dans les formes;
on la retrouve dans tout le dtail de la vie sociale comme dans les
lois. C'est  l'est que l'instruction littraire et l'ducation pratique
du peuple ont t le plus perfectionnes et que la religion s'est le
mieux entremle  la libert. Qu'est-ce que toutes ces habitudes, ces
opinions, ces usages, ces croyances, sinon ce que j'ai appel des
moeurs?

 l'ouest, au contraire, une partie des mmes avantages manque encore.
Beaucoup d'Amricains des tats de l'Ouest sont ns dans les bois, et
ils mlent  la civilisation de leurs pres les ides et les coutumes de
la vie sauvage. Parmi eux, les passions sont plus violentes, la morale
religieuse moins puissante, les ides moins arrtes. Les hommes n'y
exercent aucun contrle les uns sur les autres, car ils se connaissent 
peine. Les nations de l'Ouest montrent donc, jusqu' un certain point,
l'inexprience et les habitudes drgles des peuples naissants.
Cependant les socits, dans l'Ouest, sont formes d'lments anciens;
mais l'assemblage est nouveau.

Ce sont donc particulirement les moeurs qui rendent les Amricains des
tats-Unis, seuls entre tous les Amricains, capables de supporter
l'empire de la dmocratie; et ce sont elles encore qui font que les
diverses dmocraties anglo-amricaines sont plus ou moins rgles et
prospres.

Ainsi, l'on s'exagre en Europe l'influence qu'exerce la position
gographique du pays sur la dure des institutions dmocratiques. On
attribue trop d'importance aux lois, trop peu aux moeurs. Ces trois
grandes causes servent sans doute  rgler et  diriger la dmocratie
amricaine; mais s'il fallait les classer, je dirais que les causes
physiques y contribuent moins que les lois, et les lois infiniment moins
que les moeurs.

Je suis convaincu que la situation la plus heureuse et les meilleures
lois ne peuvent maintenir une constitution en dpit des moeurs, tandis
que celles-ci tirent encore parti des positions les plus dfavorables et
des plus mauvaises lois. L'importance des moeurs est une vrit commune
 laquelle l'tude et l'exprience ramnent sans cesse. Il me semble que
je la trouve place dans mon esprit comme un point central; je
l'aperois au bout de toutes mes ides.

Je n'ai plus qu'un mot  dire sur ce sujet.

Si je ne suis point parvenu  faire sentir au lecteur dans le cours de
cet ouvrage l'importance que j'attribuais  l'exprience pratique des
Amricains,  leurs habitudes,  leurs opinions, en un mot  leurs
moeurs, dans le maintien de leurs lois, j'ai manqu le but principal que
je me proposais en l'crivant.


LES LOIS ET LES MOEURS SUFFIRAIENT-ELLES POUR MAINTENIR LES INSTITUTIONS
DMOCRATIQUES AUTRE PART QU'EN AMRIQUE?

     Les Anglo-Amricains, transports en Europe, seraient obligs d'y
     modifier leurs lois. -- Il faut distinguer entre les institutions
     dmocratiques et les institutions amricaines. -- On peut concevoir
     des lois dmocratiques meilleures ou du moins diffrentes de
     celles que s'est donnes la dmocratie amricaine. -- L'exemple de
     l'Amrique prouve seulement qu'il ne faut pas dsesprer, 
     l'aide des lois et des moeurs, de rgler la dmocratie.

J'ai dit que le succs des institutions dmocratiques aux tats-Unis
tenait aux lois elles-mmes et aux moeurs plus qu' la nature du pays.

Mais s'ensuit-il que ces mmes causes transportes ailleurs eussent
seules la mme puissance, et si le pays ne peut pas tenir lieu des lois
et des moeurs, les lois et les moeurs,  leur tour, peuvent-elles tenir
lieu du pays?

Ici l'on concevra sans peine que les lments de preuves nous manquent:
on rencontre dans le Nouveau-Monde d'autres peuples que les
Anglo-Amricains, et ces peuples tant soumis aux mmes causes
matrielles que ceux-ci, j'ai pu les comparer entre eux.

Mais hors de l'Amrique il n'y a point de nations qui, prives des
mmes avantages physiques que les Anglo-Amricains, aient cependant
adopt leurs lois et leurs moeurs.

Ainsi nous n'avons point d'objet de comparaison en cette matire; on ne
peut que hasarder des opinions.

Il me semble d'abord qu'il faut distinguer soigneusement les
institutions des tats-Unis d'avec les institutions dmocratiques en
gnral.

Quand je songe  l'tat de l'Europe,  ses grands peuples,  ses
populeuses cits,  ses formidables armes, aux complications de sa
politique, je ne saurais croire que les Anglo-Amricains eux-mmes,
transports avec leurs ides, leur religion, leurs moeurs, sur notre
sol, pussent y vivre sans y modifier considrablement leurs lois.

Mais on peut supposer un peuple dmocratique organis d'une autre
manire que le peuple amricain.

Est-il donc impossible de concevoir un gouvernement fond sur les
volonts relles de la majorit, mais o la majorit, faisant violence
aux instincts d'galit qui lui sont naturels, en faveur de l'ordre et
de la stabilit de l'tat, consentirait  revtir de toutes les
attributions du pouvoir excutif une famille ou un homme? Ne saurait-on
imaginer une socit dmocratique o les forces nationales seraient plus
centralises qu'aux tats-Unis, o le peuple exercerait un empire moins
direct et moins irrsistible sur les affaires gnrales, et o cependant
chaque citoyen, revtu de certains droits, prendrait part, dans sa
sphre,  la marche du gouvernement?

Ce que j'ai vu chez les Anglo-Amricains me porte  croire que des
institutions dmocratiques de cette nature, introduites prudemment dans
la socit, qui s'y mleraient peu  peu aux habitudes, et s'y
fondraient graduellement avec les opinions mmes du peuple, pourraient
subsister ailleurs qu'en Amrique.

Si les lois des tats-Unis taient les seules lois dmocratiques qu'on
doive imaginer, ou les plus parfaites qu'il soit possible de rencontrer,
je conois qu'on pt en conclure que le succs des lois des tats-Unis
ne prouve rien pour le succs des lois dmocratiques en gnral, dans un
pays moins favoris de la nature.

Mais si les lois des Amricains me paraissent dfectueuses en beaucoup
de points, et qu'il me soit ais de les concevoir autres, la nature
spciale du pays ne me prouve point que des institutions dmocratiques
ne puissent russir chez un peuple o les circonstances physiques se
trouvant moins favorables, les lois seraient meilleures.

Si les hommes se montraient diffrents en Amrique de ce qu'ils sont
ailleurs; si leur tat social faisait natre chez eux des habitudes et
des opinions contraires  celles qui naissent en Europe de ce mme tat
social, ce qui se passe dans les dmocraties amricaines n'apprendrait
rien sur ce qui doit se passer dans les autres dmocraties.

Si les Amricains montraient les mmes penchants que tous les autres
peuples dmocratiques, et que leurs lgislateurs s'en fussent rapports
 la nature du pays et  la faveur des circonstances pour contenir ces
penchants dans de justes limites, la prosprit des tats-Unis devant
tre attribue  des causes purement physiques, ne prouverait rien en
faveur des peuples qui voudraient suivre leurs exemples sans avoir leurs
avantages naturels.

Mais ni l'une ni l'autre de ces suppositions ne se trouvent vrifies
par les faits.

J'ai rencontr en Amrique des passions analogues  celles que nous
voyons en Europe: les unes tenaient  la nature mme du coeur humain;
les autres,  l'tat dmocratique de la socit.

C'est ainsi que j'ai retrouv aux tats-Unis l'inquitude du coeur, qui
est naturelle aux hommes quand, toutes les conditions tant  peu prs
gales, chacun voit les mmes chances de s'lever. J'y ai rencontr le
sentiment dmocratique de l'envie exprim de mille manires diffrentes.
J'ai remarqu que le peuple y montrait souvent, dans la conduite des
affaires, un grand mlange de prsomption et d'ignorance; et j'en ai
conclu qu'en Amrique comme parmi nous, les hommes taient sujets aux
mmes imperfections et exposs aux mmes misres.

Mais quand je vins  examiner attentivement l'tat de la socit, je
dcouvris sans peine que les Amricains avaient fait de grands et
heureux efforts pour combattre ces faiblesses du coeur humain et
corriger ces dfauts naturels de la dmocratie.

Leurs diverses lois municipales me parurent comme autant de barrires
qui retenaient dans une sphre troite l'ambition inquite des citoyens,
et tournaient au profit de la commune les mmes passions dmocratiques
qui eussent pu renverser l'tat. Il me sembla que les lgislateurs
amricains taient parvenus  opposer, non sans succs, l'ide des
droits aux sentiments de l'envie; aux mouvements continuels du monde
politique, l'immobilit de la morale religieuse; l'exprience du peuple,
 son ignorance thorique, et son habitude des affaires,  la fougue de
ses dsirs.

Les Amricains ne s'en sont donc pas rapports  la nature du pays pour
combattre les dangers qui naissent de leur constitution et de leurs lois
politiques.  des maux qu'ils partagent avec tous les peuples
dmocratiques, ils ont appliqu des remdes dont eux seuls, jusqu'
prsent, se sont aviss; et quoiqu'ils fussent les premiers  en faire
l'essai, ils ont russi.

Les moeurs, et les lois des Amricains ne sont pas les seules qui
puissent convenir aux peuples dmocratiques; mais les Amricains ont
montr qu'il ne faut pas dsesprer de rgler la dmocratie  l'aide des
lois et des moeurs.

Si d'autres peuples, empruntant  l'Amrique cette ide gnrale et
fconde, sans vouloir du reste imiter ses habitants dans l'application
particulire qu'ils en ont faite, tentaient de se rendre propres 
l'tat social que la Providence impose aux hommes de nos jours, et
cherchaient ainsi  chapper au despotisme ou  l'anarchie qui les
menacent, quelles raisons avons-nous de croire qu'ils dussent chouer
dans leurs efforts?

L'organisation et l'tablissement de la dmocratie parmi les chrtiens
est le grand problme politique de notre temps. Les Amricains ne
rsolvent point sans doute ce problme, mais ils fournissent d'utiles
renseignements  ceux qui veulent le rsoudre.


IMPORTANCE DE CE QUI PRCDE, PAR RAPPORT  L'EUROPE.

On dcouvre aisment pourquoi je me suis livr aux recherches qui
prcdent. La question que j'ai souleve n'intresse pas seulement les
tats-Unis, mais le monde entier; non pas une nation, mais tous les
hommes.

Si les peuples dont l'tat social est dmocratique ne pouvaient rester
libres que lorsqu'ils habitent des dserts, il faudrait dsesprer du
sort futur de l'espce humaine; car les hommes marchent rapidement vers
la dmocratie, et les dserts se remplissent.

S'il tait vrai que les lois et les moeurs fussent insuffisantes au
maintien des institutions dmocratiques, quel autre refuge resterait-il
aux nations, sinon le despotisme d'un seul?

Je sais que de nos jours il y a bien des gens honntes que cet avenir
n'effraie gure, et qui, fatigus de la libert, aimeraient  se reposer
enfin loin de ses orages.

Mais ceux-l connaissent bien mal le port vers lequel ils se dirigent.
Proccups de leurs souvenirs, ils jugent le pouvoir absolu par ce qu'il
a t jadis, et non par ce qu'il pourrait tre de nos jours.

Si le pouvoir absolu venait  s'tablir de nouveau chez les peuples
dmocratiques de l'Europe, je ne doute pas qu'il n'y prt une forme
nouvelle et qu'il ne s'y montrt sous des traits inconnus  nos pres.

Il fut un temps en Europe o la loi, ainsi que le consentement du
peuple, avaient revtu les rois d'un pouvoir presque sans bornes. Mais
il ne leur arrivait presque jamais de s'en servir.

Je ne parlerai point des prrogatives de la noblesse, de l'autorit des
cours souveraines, du droit des corporations, des privilges de
province, qui, tout en amortissant les coups de l'autorit, maintenaient
dans la nation un esprit de rsistance.

Indpendamment de ces institutions politiques, qui, souvent contraires 
la libert des particuliers, servaient cependant  entretenir l'amour de
la libert dans les mes, et dont, sous ce rapport, l'utilit se conoit
sans peine, les opinions et les moeurs levaient autour du pouvoir royal
des barrires moins connues, mais non moins puissantes.

La religion, l'amour des sujets, la bont du prince, l'honneur, l'esprit
de famille, les prjugs de province, la coutume et l'opinion publique,
bornaient le pouvoir des rois, et enfermaient dans un cercle invisible
leur autorit.

Alors la constitution des peuples tait despotique, et leurs moeurs
libres. Les princes avaient le droit mais non la facult ni le dsir de
tout faire.

Des barrires qui arrtaient jadis la tyrannie, que nous reste-t-il
aujourd'hui?

La religion ayant perdu son empire sur les mes, la borne la plus
visible qui divisait le bien et le mal se trouve renverse; tout semble
douteux et incertain dans le monde moral; les rois et les peuples y
marchent au hasard, et nul ne saurait dire o sont les limites
naturelles du despotisme et les bornes de la licence.

De longues rvolutions ont pour jamais dtruit le respect qui
environnait les chefs de l'tat. Dchargs du poids de l'estime
publique, les princes peuvent dsormais se livrer sans crainte 
l'enivrement du pouvoir.

Quand les rois voient le coeur des peuples qui vient au devant d'eux,
ils sont clments, parce qu'ils se sentent forts; et ils mnagent
l'amour de leurs sujets, parce que l'amour des sujets est l'appui du
trne. Il s'tablit alors entre le prince et le peuple un change de
sentiments dont la douceur rappelle au sein de la socit l'intrieur de
la famille. Les sujets, tout en murmurant contre le souverain,
s'affligent encore de lui dplaire, et le souverain frappe ses sujets
d'une main lgre, ainsi qu'un pre chtie ses enfants.

Mais quand une fois le prestige de la royaut s'est vanoui au milieu du
tumulte des rvolutions; lorsque les rois se succdant sur le trne, y
ont tour  tour expos au regard des peuples la faiblesse du _droit_ et
la duret du _fait_, personne ne voit plus dans le souverain le pre de
l'tat, et chacun y aperoit un matre. S'il est faible, on le mprise;
on le hait s'il est fort. Lui-mme est plein de colre et de crainte; il
se voit ainsi qu'un tranger dans son pays, et il traite ses sujets en
vaincus.

Quand les provinces et les villes formaient autant de nations
diffrentes au milieu de la patrie commune, chacune d'elles avait un
esprit particulier qui s'opposait  l'esprit gnral de la servitude;
mais aujourd'hui que toutes les parties du mme empire, aprs avoir
perdu leurs franchises, leurs usages, leurs prjugs et jusqu' leurs
souvenirs et leurs noms, se sont habitues  obir aux mmes lois, il
n'est pas plus difficile de les opprimer toutes ensemble que d'opprimer
sparment l'une d'elles.

Pendant que la noblesse jouissait de son pouvoir, et long-temps encore
aprs qu'elle l'eut perdu, l'honneur aristocratique donnait une force
extraordinaire aux rsistances individuelles.

On voyait alors des hommes qui, malgr leur impuissance, entretenaient
encore une haute ide de leur valeur individuelle, et osaient rsister
isolment  l'effort de la puissance publique.

Mais de nos jours, o toutes les classes achvent de se confondre, o
l'individu disparat de plus en plus dans la foule et se perd aisment
au milieu de l'obscurit commune; aujourd'hui que l'honneur monarchique
ayant presque perdu son empire sans tre remplac par la vertu, rien ne
soutient plus l'homme au-dessus de lui-mme, qui peut dire o
s'arrteraient les exigences du pouvoir et les complaisances de la
faiblesse?

Tant qu'a dur l'esprit de famille, l'homme qui luttait contre la
tyrannie n'tait jamais seul, il trouvait autour de lui des clients, des
amis hrditaires, des proches. Et cet appui lui et-il manqu, il se
sentait encore soutenu par ses aeux et anim par ses descendants. Mais
quand les patrimoines se divisent, et quand en peu d'annes les races se
confondent, o placer l'esprit de famille?

Quelle force reste-t-il aux coutumes chez un peuple qui a entirement
chang de face et qui en change sans cesse, o tous les actes de
tyrannie ont dj un prcdent, o tous les crimes peuvent s'appuyer sur
un exemple, o l'on ne saurait rien rencontrer d'assez ancien pour qu'on
redoute de le dtruire, ni rien concevoir de si nouveau qu'on ne puisse
l'oser?

Quelle rsistance offrent des moeurs qui se sont dj plies tant de
fois?

Que peut l'opinion publique elle-mme, lorsqu'il n'existe pas vingt
personnes qu'un lien commun rassemble; quand il ne se rencontre ni un
homme, ni une famille, ni un corps, ni une classe, ni une association
libre qui puisse reprsenter et faire agir cette opinion?

Quand chaque citoyen tant galement impuissant, galement pauvre,
galement isol, ne peut opposer que sa faiblesse individuelle  la
force organise du gouvernement?

Pour concevoir quelque chose d'analogue  ce qui se passerait alors
parmi nous, ce n'est point  nos annales qu'on devrait recourir. Il
faudrait peut-tre interroger les monuments de l'antiquit, et se
reporter  ces sicles affreux de la tyrannie romaine, o les moeurs
tant corrompues, les souvenirs effacs, les habitudes dtruites, les
opinions chancelantes, la libert chasse des lois ne sut plus o se
rfugier pour trouver un asile; o rien ne garantissant plus les
citoyens, et les citoyens ne se garantissant plus eux-mmes, on vit des
hommes se jouer de la nature humaine, et des princes lasser la clmence
du Ciel plutt que la patience de leurs sujets.

Ceux-l me semblent bien aveugles qui pensent retrouver la monarchie de
Henri IV ou de Louis XIV. Quant  moi, lorsque je considre l'tat o
sont dj arrives plusieurs nations europennes et celui o toutes les
autres tendent, je me sens port  croire que bientt parmi elles il ne
se trouvera plus de place que pour la libert dmocratique ou pour la
tyrannie des Csars.

Ceci ne mrite-t-il pas qu'on y songe? Si les hommes devaient arriver,
en effet,  ce point qu'il fallt les rendre tous libres ou tous
esclaves, tous gaux en droits ou tous privs de droits; si ceux qui
gouvernent les socits en taient rduits  cette alternative d'lever
graduellement la foule jusqu' eux, ou de laisser tomber tous les
citoyens au dessous du niveau de l'humanit, n'en serait-ce pas assez
pour vaincre bien des doutes, rassurer bien des consciences, et prparer
chacun  faire aisment de grands sacrifices?

Ne faudrait-il pas alors considrer le dveloppement graduel des
institutions et des moeurs dmocratiques, non comme le meilleur, mais
comme le seul moyen qui nous reste d'tre libres; et sans aimer le
gouvernement de la dmocratie, ne serait-on pas dispos  l'adopter
comme le remde le mieux applicable et le plus honnte qu'on puisse
opposer aux maux prsents de la socit?

Il est difficile de faire participer le peuple au gouvernement; il est
plus difficile encore de lui fournir l'exprience, et de lui donner les
sentiments qui lui manquent pour bien gouverner.

Les volonts de la dmocratie sont changeantes; ses agents, grossiers;
ses lois, imparfaites; je l'accorde. Mais s'il tait vrai que bientt
il ne dt exister aucun intermdiaire entre l'empire de la dmocratie et
le joug d'un seul, ne devrions-nous pas plutt tendre vers l'un que nous
soumettre volontairement  l'autre? et s'il fallait enfin en arriver 
une complte galit, ne vaudrait-il pas mieux se laisser niveler par la
libert que par un despote?

Ceux qui, aprs avoir lu ce livre, jugeraient qu'en l'crivant j'ai
voulu proposer les lois et les moeurs anglo-amricaines  l'imitation de
tous les peuples qui ont un tat social dmocratique, ceux-l auraient
commis une grande erreur; ils se seraient attachs  la forme,
abandonnant la substance mme de ma pense. Mon but a t de montrer,
par l'exemple de l'Amrique, que les lois et surtout les moeurs
pouvaient permettre  un peuple dmocratique de rester libre. Je suis,
du reste, trs loin de croire que nous devions suivre l'exemple que la
dmocratie amricaine a donn, et imiter les moyens dont elle s'est
servie pour atteindre ce but de ses efforts; car je n'ignore point
quelle est l'influence exerce par la nature du pays et les faits
antcdents sur les constitutions politiques, et je regarderais comme un
grand malheur pour le genre humain que la libert dt en tous lieux se
produire sous les mmes traits.

Mais je pense que si l'on ne parvient  introduire peu  peu et  fonder
enfin parmi nous des institutions dmocratiques, et que si l'on renonce
 donner  tous les citoyens des ides et des sentiments qui d'abord les
prparent  la libert, et ensuite leur en permettent l'usage, il n'y
aura d'indpendance pour personne, ni pour le bourgeois, ni pour le
noble, ni pour le pauvre, ni pour le riche, mais une gale tyrannie
pour tous; et je prvois que si l'on ne russit point avec le temps 
fonder parmi nous l'empire paisible du plus grand nombre, nous
arriverons tt ou tard au pouvoir _illimit_ d'un seul.




CHAPITRE X.

QUELQUES CONSIDRATIONS SUR L'TAT ACTUEL ET L'AVENIR PROBABLE DES TROIS
RACES QUI HABITENT LE TERRITOIRE DES TATS-UNIS.


La tche principale que je m'tais impose est maintenant remplie; j'ai
montr, autant du moins que je pouvais y russir, quelles taient les
lois de la dmocratie amricaine; j'ai fait connatre quelles taient
ses moeurs. Je pourrais m'arrter ici, mais le lecteur trouverait
peut-tre que je n'ai point satisfait son attente.

On rencontre en Amrique autre chose encore qu'une immense et complte
dmocratie; on peut envisager sous plus d'un point de vue les peuples
qui habitent le Nouveau-Monde.

Dans le cours de cet ouvrage, mon sujet m'a souvent amen  parler des
Indiens et des ngres, mais je n'ai jamais eu le temps de m'arrter pour
montrer quelle position occupent ces deux races au milieu du peuple
dmocratique que j'tais occup  peindre; j'ai dit suivant quel esprit,
 l'aide de quelles lois la confdration anglo-amricaine avait t
forme; je n'ai pu indiquer qu'en passant, et d'une manire fort
incomplte, les dangers qui menacent cette confdration, et il m'a t
impossible d'exposer en dtail quelles taient, indpendamment des lois
et des moeurs, ses chances de dure. En parlant des rpubliques unies,
je n'ai hasard aucune conjecture sur la permanence des formes
rpublicaines dans le Nouveau-Monde, et faisant souvent allusion 
l'activit commerciale qui rgne dans l'Union, je n'ai pu cependant
m'occuper de l'avenir des Amricains comme peuple commerant.

Ces objets, qui touchent  mon sujet, n'y entrent pas; ils sont
amricains sans tre dmocratiques, et c'est surtout la dmocratie dont
j'ai voulu faire le portrait. J'ai donc d les carter d'abord; mais je
dois y revenir en terminant.

       *       *       *       *       *

Le territoire occup de nos jours, ou rclam par l'Union amricaine,
s'tend depuis l'ocan Atlantique jusqu'aux rivages de la mer du Sud. 
l'est ou  l'ouest, ses limites sont donc celles mmes du continent; il
s'avance au midi sur le bord des Tropiques, et remonte ensuite au milieu
des glaces du Nord[44].

         [Note 44: Voyez la carte  la fin du premier volume.]

Les hommes rpandus dans cet espace ne forment point, comme en Europe,
autant de rejetons d'une mme famille. On dcouvre en eux, ds le
premier abord, trois races naturellement distinctes, et je pourrais
presque dire ennemies. L'ducation, la loi, l'origine, et jusqu' la
forme extrieure des traits, avaient lev entre elles une barrire
presque insurmontable; la fortune les a rassembles sur le mme sol,
mais elle les a mles sans pouvoir les confondre, et chacune poursuit 
part sa destine.

Parmi ces hommes si divers, le premier qui attire les regards, le
premier en lumire, en puissance, en bonheur, c'est l'homme blanc,
l'Europen, l'homme par excellence; au-dessous de lui paraissent le
ngre et l'Indien.

Ces deux races infortunes n'ont de commun ni la naissance, ni la
figure, ni le langage, ni les moeurs; leurs malheurs seuls se
ressemblent. Toutes deux occupent une position galement infrieure dans
le pays qu'elles habitent; toutes deux prouvent les effets de la
tyrannie; et si leurs misres sont diffrentes, elles peuvent en accuser
les mmes auteurs.

Ne dirait-on pas,  voir ce qui se passe dans le monde, que l'Europen
est aux hommes des autres races, ce que l'homme lui-mme est aux
animaux? Il les fait servir  son usage, et quand il ne peut les plier,
il les dtruit.

L'oppression a enlev du mme coup, aux descendants des Africains,
presque tous les privilges de l'humanit! Le ngre des tats-Unis a
perdu jusqu'au souvenir de son pays; il n'entend plus la langue qu'ont
parle ses pres; il a abjur leur religion et oubli leurs moeurs. En
cessant ainsi d'appartenir  l'Afrique, il n'a pourtant acquis aucun
droit aux biens de l'Europe; mais il s'est arrt entre les deux
socits; il est rest isol entre les deux peuples; vendu par l'un et
rpudi par l'autre; ne trouvant dans l'univers entier que le foyer de
son matre pour lui offrir l'image incomplte de la patrie.

Le ngre n'a point de famille; il ne saurait voir dans la femme autre
chose que la compagne passagre de ses plaisirs, et, en naissant, ses
fils sont ses gaux.

Appellerai-je un bienfait de Dieu ou une dernire maldiction de sa
colre, cette disposition de l'me qui rend l'homme insensible aux
misres extrmes, et souvent mme lui donne une sorte de got dprav
pour la cause de ses malheurs?

Plong dans cet abme de maux, le ngre sent  peine son infortune; la
violence l'avait plac dans l'esclavage, l'usage de la servitude lui a
donn des penses et une ambition d'esclave; il admire ses tyrans plus
encore qu'il ne les hait, et trouve sa joie et son orgueil dans la
servile imitation de ceux qui l'oppriment.

Son intelligence s'est abaisse au niveau de son me.

Le ngre entre en mme temps dans la servitude et dans la vie. Que
dis-je? souvent on l'achte ds le ventre de sa mre, et il commence
pour ainsi dire  tre esclave avant que de natre.

Sans besoin comme sans plaisir, inutile  lui-mme, il comprend, par les
premires notions qu'il reoit de l'existence, qu'il est la proprit
d'un autre, dont l'intrt est de veiller sur ses jours; il aperoit que
le soin de son propre sort ne lui est pas dvolu; l'usage mme de la
pense lui semble un don inutile de la Providence, et il jouit
paisiblement de tous les privilges de sa bassesse.

S'il devient libre, l'indpendance lui parat souvent alors une chane
plus pesante que l'esclavage mme; car dans le cours de son existence,
il a appris  se soumettre  tout, except  la raison; et quand la
raison devient son seul guide, il ne saurait reconnatre sa voix. Mille
besoins nouveaux l'assigent, et il manque des connaissances et de
l'nergie ncessaires pour leur rsister. Les besoins sont des matres
qu'il faut combattre, et lui n'a appris qu' se soumettre et qu' obir.
Il en est donc arriv  ce comble de misre, que la servitude l'abrutit
et que la libert le fait prir.

L'oppression n'a pas exerc moins d'influence sur les races indiennes;
mais ces effets sont diffrents.

Avant l'arrive des blancs dans le Nouveau-Monde, les hommes qui
habitaient l'Amrique du Nord vivaient tranquilles dans les bois. Livrs
aux vicissitudes ordinaires de la vie sauvage, ils montraient les vices
et les vertus des peuples inciviliss. Les Europens, aprs avoir
dispers au loin les tribus indiennes dans les dserts, les ont
condamnes  une vie errante et vagabonde, pleine d'inexprimables
misres.

Les nations sauvages ne sont gouvernes que par les opinions et les
moeurs.

En affaiblissant parmi les Indiens de l'Amrique du Nord le sentiment de
la patrie, en dispersant leurs familles, en obscurcissant leurs
traditions, en interrompant la chane des souvenirs, en changeant toutes
leurs habitudes, et en accroissant outre mesure leurs besoins, la
tyrannie europenne les a rendus plus dsordonns et moins civiliss
qu'ils n'taient dj. La condition morale et l'tat physique de ces
peuples n'ont cess d'empirer en mme temps, et ils sont devenus plus
barbares  mesure qu'ils taient plus malheureux. Toutefois, les
Europens n'ont pu modifier entirement le caractre des Indiens, et
avec le pouvoir de les dtruire, ils n'ont jamais eu celui de les
policer et de les soumettre.

Le ngre est plac aux dernires bornes de la servitude; l'Indien, aux
limites extrmes de la libert. L'esclavage ne produit gure chez le
premier des effets plus funestes que l'indpendance chez le second.

Le ngre a perdu jusqu' la proprit de sa personne, et il ne saurait
disposer de sa propre existence sans commettre une sorte de larcin.

Le sauvage est livr  lui-mme ds qu'il peut agir.  peine s'il a
connu l'autorit de la famille; il n'a jamais pli sa volont devant
celle d'aucun de ses semblables; nul ne lui a appris  discerner une
obissance volontaire d'une honteuse subjection, et il ignore jusqu'au
nom de la loi. Pour lui, tre libre, c'est chapper  presque tous les
liens des socits. Il se complat dans cette indpendance barbare, et
il aimerait mieux prir que d'en sacrifier la moindre partie. La
civilisation a peu de prise sur un pareil homme.

Le ngre fait mille efforts inutiles pour s'introduire dans une socit
qui le repousse; il se plie aux gots de ses oppresseurs, adopte leurs
opinions, et aspire, en les imitant,  se confondre avec eux. On lui a
dit ds sa naissance que sa race est naturellement infrieure  celle
des blancs, et il n'est pas loign de le croire, il a donc honte de
lui-mme. Dans chacun de ses traits il dcouvre une trace de
l'esclavage, et s'il le pouvait, il consentirait avec joie  se rpudier
tout entier.

L'Indien, au contraire, a l'imagination toute remplie de la prtendue
noblesse de son origine. Il vit et meurt au milieu de ces rves de son
orgueil. Loin de vouloir plier ses moeurs aux ntres, il s'attache  la
barbarie comme  un signe distinctif de sa race, et il repousse la
civilisation moins encore peut-tre en haine d'elle que dans la crainte
de ressembler aux Europens[45].

         [Note 45: L'indigne de l'Amrique du Nord conserve ses
         opinions et jusqu'au moindre dtail de ses habitudes avec une
         inflexibilit qui n'a point d'exemple dans l'histoire. Depuis
         plus de deux cents ans que les tribus errantes de l'Amrique
         du Nord ont des rapports journaliers avec la race blanche,
         ils ne lui ont emprunt pour ainsi dire ni une ide ni un
         usage. Les hommes d'Europe ont cependant exerc une trs
         grande influence sur les sauvages. Ils ont rendu le caractre
         indien plus dsordonn, mais ils ne l'ont pas rendu plus
         europen.

         Me trouvant dans l't de 1831 derrire le lac Michigan, dans
         un lieu nomm Green-Bay, qui sert d'extrme frontire aux
         tats-Unis du ct des Indiens du Nord-Ouest, je fis
         connaissance avec un officier amricain, le major H., qui, un
         jour, aprs m'avoir beaucoup parl de l'inflexibilit du
         caractre indien, me raconta le fait suivant: J'ai connu
         autrefois, me dit-il, un jeune Indien qui avait t lev
         dans un collge de la Nouvelle-Angleterre. Il y avait obtenu
         de grands succs, et y avait pris tout l'aspect extrieur
         d'un homme civilis. Lorsque la guerre clata entre nous et
         les Anglais, en 1810, je revis ce jeune homme; il servait
         alors dans notre arme,  la tte des guerriers de sa tribu.
         Les Amricains n'avaient admis les Indiens dans leurs rangs
         qu' la condition qu'ils s'abstiendraient de l'horrible usage
         de scalper les vaincus. Le soir de la bataille de ***, C...
         vint s'asseoir auprs du feu de notre bivouac; je lui
         demandai ce qui lui tait arriv dans la journe; il me le
         raconta, et s'animant par degrs aux souvenirs de ses
         exploits, il finit par entr'ouvrir son habit en me
         disant:--Ne me trahissez pas, mais voyez! Je vis en effet,
         ajouta le major H., entre son corps et sa chemise, la
         chevelure d'un Anglais encore toute dgouttante de sang.]

 la perfection de nos arts, il ne veut opposer que les ressources du
dsert;  notre tactique, que son courage indisciplin;  la profondeur
de nos desseins, que les instincts spontans de sa nature sauvage. Il
succombe dans cette lutte ingale.

Le ngre voudrait se confondre avec l'Europen, et il ne le peut.
L'Indien pourrait jusqu' un certain point y russir, mais il ddaigne
de le tenter. La servilit de l'un le livre  l'esclavage, et l'orgueil
de l'autre  la mort.

Je me souviens que, parcourant les forts qui couvrent encore l'tat
d'Alabama, je parvins un jour auprs de la cabane d'un pionnier. Je ne
voulus point pntrer dans la demeure de l'Amricain, mais j'allai me
reposer quelques instants sur le bord d'une fontaine qui se trouvait non
loin de l dans le bois. Tandis que j'tais en cet endroit, il y vint
une Indienne (nous nous trouvions alors prs du territoire occup par la
nation des Creeks); elle tenait par la main une petite fille de cinq 
six ans, appartenant  la race blanche, et que je supposai tre la fille
du pionnier. Une ngresse les suivait. Il rgnait dans le costume de
l'Indienne une sorte de luxe barbare: des anneaux de mtal taient
suspendus  ses narines et  ses oreilles; ses cheveux, mls de grains
de verre, tombaient librement sur ses paules, et je vis qu'elle n'tait
point pouse, car elle portait encore le collier de coquillages que les
vierges ont coutume de dposer sur la couche nuptiale; la ngresse tait
revtue d'habillements europens presque en lambeaux.

Elles vinrent s'asseoir toutes trois sur les bords de la fontaine, et la
jeune sauvage, prenant l'enfant dans ses bras, lui prodiguait des
caresses qu'on aurait pu croire dictes par le coeur d'une mre; de son
ct, la ngresse cherchait par mille innocents artifices  attirer
l'attention de la petite crole. Celle-ci montrait dans ses moindres
mouvements un sentiment de supriorit qui contrastait trangement avec
sa faiblesse et son ge; on et dit qu'elle usait d'une sorte de
condescendance en recevant les soins de ses compagnes.

Accroupie devant sa matresse, piant chacun de ses dsirs, la ngresse
semblait galement partage entre un attachement presque maternel et une
crainte servile; tandis qu'on voyait rgner jusque dans l'effusion de
tendresse de la femme sauvage un air libre, fier et presque farouche.

Je m'tais approch et je contemplais en silence ce spectacle; ma
curiosit dplut sans doute  l'Indienne, car elle se leva brusquement,
poussa l'enfant loin d'elle avec une sorte de rudesse, et, aprs m'avoir
lanc un regard irrit, s'enfona dans le bois.

Il m'tait souvent arriv de voir runis dans les mmes lieux des
individus appartenant aux trois races humaines qui peuplent l'Amrique
du Nord; j'avais dj reconnu dans mille effets divers la prpondrance
exerce par les blancs; mais il se rencontrait, dans le tableau que je
viens de dcrire, quelque chose de particulirement touchant: un lien
d'affection runissait ici les opprims aux oppresseurs, et la nature,
en s'efforant de les rapprocher, rendait plus frappant encore l'espace
immense qu'avaient mis entre eux les prjugs et les lois.


TAT ACTUEL ET AVENIR PROBABLE DES TRIBUS INDIENNES QUI HABITENT LE
TERRITOIRE POSSD PAR L'UNION.

     Disparition graduelle des races indignes. -- Comment elle
     s'opre. -- Misres qui accompagnent les migrations forces des
     Indiens. -- Les sauvages de l'Amrique du Nord n'avaient que deux
     moyens d'chapper  la destruction: la guerre ou la
     civilisation. -- Ils ne peuvent plus faire la guerre. -- Pourquoi ils
     ne veulent pas se civiliser lorsqu'ils pourraient le faire, et ne
     le peuvent plus quand ils arrivent  le vouloir. -- Exemple des
     Creeks et des Cherokes. -- Politique des tats particuliers envers
     ces Indiens. -- Politique du gouvernement fdral.

Toutes les tribus indiennes qui habitaient autrefois le territoire de la
Nouvelles-Angleterre, les Narragansetts, les Mohikans, les Pecots, ne
vivent plus que dans le souvenir des hommes; les Lnapes, qui reurent
Penn, il y a cent cinquante ans, sur les rives de la Delaware, sont
aujourd'hui disparus. J'ai rencontr les derniers des Iroquois: ils
demandaient l'aumne. Toutes les nations que je viens de nommer
s'tendaient jadis jusque sur les bords de la mer; maintenant il faut
faire plus de cent lieues dans l'intrieur du continent pour rencontrer
un Indien. Ces sauvages n'ont pas seulement recul, ils sont
dtruits[46].  mesure que les indignes s'loignent et meurent,  leur
place vient et grandit sans cesse un peuple immense. On n'avait jamais
vu parmi les nations un dveloppement si prodigieux, ni une destruction
si rapide.

         [Note 46: Dans les treize tats originaires, il ne reste plus
         que 6,373 Indiens. (Voyez _Documents lgislatifs_, 20e
         congrs, n 117, p. 20.)]

Quant  la manire dont cette destruction s'opre, il est facile de
l'indiquer.

Lorsque les Indiens habitaient seuls le dsert dont on les exile
aujourd'hui, leurs besoins taient en petit nombre; ils fabriquaient
eux-mmes leurs armes, l'eau des fleuves tait leur seule boisson, et
ils avaient pour vtement la dpouille des animaux dont la chair servait
 les nourrir.

Les Europens ont introduit parmi les indignes de l'Amrique du Nord
les armes  feu, le fer et l'eau-de-vie; ils leur ont appris  remplacer
par nos tissus les vtements barbares dont la simplicit indienne
s'tait jusque l contente. En contractant des gots nouveaux, les
Indiens n'ont pas appris l'art de les satisfaire, et il leur a fallu
recourir  l'industrie des blancs. En retour de ces biens, que lui-mme
ne savait point crer, le sauvage ne pouvait rien offrir, sinon les
riches fourrures que ses bois renfermaient encore. De ce moment la
chasse ne dut pas seulement pourvoir  ses besoins, mais encore aux
passions frivoles de l'Europe. Il ne poursuivit plus les btes des
forts seulement pour se nourrir, mais afin de se procurer les seuls
objets d'change qu'il pt nous donner[47].

         [Note 47: MM. Clark et Cass, dans leur rapport au congrs, le
         4 fvrier 1829, p. 23, disaient:

         Le temps est dj bien loin de nous o les Indiens pouvaient
         se procurer les objets ncessaires  leur nourriture et 
         leurs vtements sans recourir  l'industrie des hommes
         civiliss. Au-del du Mississipi, dans un pays o l'on
         rencontre encore d'immenses troupeaux de buffles, habitent
         des tribus indiennes qui suivent ces animaux sauvages dans
         leurs migrations; les Indiens dont nous parlons trouvent
         encore le moyen de vivre en se conformant  tous les usages
         de leurs pres; mais les buffles reculent sans cesse. On ne
         peut plus atteindre maintenant qu'avec des fusils ou des
         piges (_traps_) les btes sauvages d'une plus petite espce,
         telles que l'ours, le daim, le castor, le rat musqu, qui
         fournissent particulirement aux Indiens ce qui est
         ncessaire au soutien de la vie.

         C'est principalement au nord-ouest que les Indiens sont
         obligs de se livrer  des travaux excessifs pour nourrir
         leur famille. Souvent le chasseur consacre plusieurs jours de
         suite  poursuivre le gibier sans succs; pendant ce temps,
         il faut que sa famille se nourrisse d'corces et de racines,
         ou qu'elle prisse: aussi il y en a beaucoup qui meurent de
         faim chaque hiver.

         Les Indiens ne veulent pas vivre comme les Europens;
         cependant ils ne peuvent se passer des Europens, ni vivre
         entirement comme leurs pres. On en jugera par ce seul fait,
         dont je puise galement la connaissance  une source
         officielle. Des hommes appartenant  une tribu indienne des
         bords du lac Suprieur avaient tu un Europen; le
         gouvernement amricain dfendit de trafiquer avec la tribu
         dont les coupables faisaient partie, jusqu' ce que ceux-ci
         lui eussent t livrs: ce qui eut lieu.]

Pendant que les besoins des indignes s'accroissaient ainsi, leurs
ressources ne cessaient de dcrotre. Du jour o un tablissement
europen se forme dans le voisinage du territoire occup par les
Indiens, le gibier prend aussitt l'alarme[48]. Des milliers de
sauvages, errants dans les forts, sans demeures fixes, ne l'effrayaient
point; mais  l'instant o les bruits continus de l'industrie europenne
se font entendre en quelque endroit, il commence  fuir et  se retirer
vers l'ouest, o son instinct lui apprend qu'il rencontrera des dserts
encore sans bornes. Les troupeaux de bisons se retirent sans cesse,
disent MM. Cass et Clark dans leur rapport au congrs, 4 fvrier 1829;
il y a quelques annes, ils s'approchaient encore du pied des
Allghanys; dans quelques annes, il sera peut-tre difficile d'en voir
sur les plaines immenses qui s'tendent le long des montagnes
Rocheuses. On m'a assur que cet effet de l'approche des blancs se
faisait souvent sentir  deux cents lieues de leur frontire. Leur
influence s'exerce ainsi sur des tribus dont ils savent  peine le nom,
et qui souffrent les maux de l'usurpation long-temps avant d'en
connatre les auteurs[49].

         [Note 48: Il y a cinq ans, dit Volney dans son _Tableau des
         tats-Unis_, p. 370, en allant de Vincennes  Kaskaskias,
         territoire compris aujourd'hui dans l'tat d'Illinois, alors
         entirement sauvage (1797), l'on ne traversait point de
         prairies sans voir des troupeaux de quatre  cinq cents
         buffles: aujourd'hui il n'en reste plus; ils ont pass le
         Mississipi  la nage, importuns par les chasseurs, et
         surtout par les sonnettes des vaches amricaines.]

         [Note 49: On peut se convaincre de la vrit de ce que
         j'avance ici en consultant le tableau gnral des tribus
         indiennes contenues dans les limites rclames par les
         tats-Unis. (_Documents lgislatifs_, 20e congrs, n 117, p.
         90-105.) On verra que les tribus du centre de l'Amrique
         dcroissent rapidement, quoique les Europens soient encore
         trs loigns d'elles.]

Bientt de hardis aventuriers pntrent dans les contres indiennes; ils
s'avancent  quinze ou vingt lieues de l'extrme frontire des blancs,
et vont btir la demeure de l'homme civilis au milieu mme de la
barbarie. Il leur est facile de le faire: les bornes du territoire d'un
peuple chasseur sont mal fixes. Ce territoire d'ailleurs appartient 
la nation tout entire, et n'est prcisment la proprit de personne;
l'intrt individuel n'en dfend donc aucune partie.

Quelques familles europennes, occupant des points fort loigns,
achvent alors de chasser sans retour les animaux sauvages de tout
l'espace intermdiaire qui s'tend entre elles. Les Indiens, qui avaient
vcu jusque l dans une sorte d'abondance, trouvent difficilement 
subsister, plus difficilement encore  se procurer les objets d'change
dont ils ont besoin. En faisant fuir leur gibier, c'est comme si on
frappait de strilit les champs de nos cultivateurs. Bientt les
moyens d'existence leur manquent presque entirement. On rencontre
alors ces infortuns rdant comme des loups affams au milieu de leurs
bois dserts. L'amour instinctif de la patrie les attache au sol qui les
a vus natre[50], et ils n'y trouvent plus que la misre et la mort. Ils
se dcident enfin; ils partent, et suivant de loin dans sa fuite l'lan,
le buffle et le castor, ils laissent  ces animaux sauvages le soin de
leur choisir une nouvelle patrie. Ce ne sont donc pas,  proprement
parler, les Europens qui chassent les indignes de l'Amrique, c'est la
famine: heureuse distinction qui avait chapp aux anciens casuistes, et
que les docteurs modernes ont dcouverte.

         [Note 50: Les Indiens, disent MM. Clark et Cass dans leur
         rapport au congrs, p. 15, tiennent  leur pays par le mme
         sentiment d'affection qui nous lie au ntre; et, de plus, ils
         attachent  l'ide d'aliner les terres que le grand Esprit a
         donnes  leurs anctres certaines ides superstitieuses qui
         exercent une grande puissance sur les tribus qui n'ont encore
         rien cd ou qui n'ont cd qu'une petite portion de leur
         territoire aux Europens. Nous ne vendons pas le lieu o
         reposent les cendres de nos pres, telle est la premire
         rponse qu'ils font toujours  celui qui leur propose
         d'acheter leurs champs.]

On ne saurait se figurer les maux affreux qui accompagnent ces
migrations forces. Au moment o les Indiens ont quitt leurs champs
paternels, dj ils taient puiss et rduits. La contre o ils vont
fixer leur sjour est occupe par des peuplades qui ne voient qu'avec
jalousie les nouveaux arrivants. Derrire eux est la faim, devant eux la
guerre, partout la misre. Afin d'chapper  tant d'ennemis ils se
divisent. Chacun d'eux cherche  s'isoler pour trouver furtivement les
moyens de soutenir son existence, et vit dans l'immensit des dserts
comme le proscrit dans le sein des socits civilises. Le lien social
depuis long-temps affaibli se brise alors. Il n'y avait dj plus pour
eux de patrie, bientt il n'y aura plus de peuple;  peine s'il restera
des familles; le nom commun se perd, la langue s'oublie, les traces de
l'origine disparaissent. La nation a cess d'exister. Elle vit  peine
dans le souvenir des antiquaires amricains, et n'est connue que de
quelques rudits d'Europe.

Je ne voudrais pas que le lecteur pt croire que je charge ici mes
tableaux. J'ai vu de mes propres yeux plusieurs des misres que je viens
de dcrire; j'ai contempl des maux qu'il me serait impossible de
retracer.

 la fin de l'anne 1831, je me trouvais sur la rive gauche du
Mississipi,  un lieu nomm par les Europens Memphis. Pendant que
j'tais en cet endroit, il y vint une troupe nombreuse de Choctaws (les
Franais de la Louisiane les nomment Chactas); ces sauvages quittaient
leur pays et cherchaient  passer sur la rive droite du Mississipi, o
ils se flattaient de trouver un asile que le gouvernement amricain leur
promettait. On tait alors au coeur de l'hiver, et le froid svissait
cette anne-l avec une violence inaccoutume; la neige avait durci sur
la terre, et le fleuve charriait d'normes glaons. Les Indiens menaient
avec eux leurs familles; ils tranaient  leur suite des blesss, des
malades, des enfants qui venaient de natre, et des vieillards qui
allaient mourir. Ils n'avaient ni tentes ni chariots, mais seulement
quelques provisions et des armes. Je les vis s'embarquer pour traverser
le grand fleuve, et ce spectacle solennel ne sortira jamais de ma
mmoire. On n'entendait parmi cette foule assemble ni sanglots ni
plaintes; ils se taisaient. Leurs malheurs taient anciens, et ils les
sentaient irrmdiables. Les Indiens taient dj tous entrs dans le
vaisseau qui devait les porter; leurs chiens restaient encore sur le
rivage; lorsque ces animaux virent enfin qu'on allait s'loigner pour
toujours, ils poussrent ensemble d'affreux hurlements, et s'lanant 
la fois dans les eaux glaces du Mississipi, ils suivirent leurs matres
 la nage.

La dpossession des Indiens s'opre souvent de nos jours d'une manire
rgulire et pour ainsi dire toute lgale.

Lorsque la population europenne commence  s'approcher du dsert occup
par une nation sauvage, le gouvernement des tats-Unis envoie
communment  cette dernire une ambassade solennelle; les blancs
assemblent les Indiens dans une grande plaine, et aprs avoir mang et
bu avec eux, ils leur disent: Que faites-vous dans le pays de vos
pres? Bientt il vous faudra dterrer leurs os pour y vivre. En quoi la
contre que vous habitez vaut-elle mieux qu'une autre? N'y a-t-il des
bois, des marais et des prairies que l o vous tes, et ne sauriez-vous
vivre que sous votre soleil? Au-del de ces montagnes que vous voyez 
l'horizon, par-del ce lac qui borde  l'ouest votre territoire, on
rencontre de vastes contres o les btes sauvages se trouvent encore en
abondance; vendez-nous vos terres; et allez vivre heureux dans ces
lieux-l. Aprs avoir tenu ce discours, on tale aux yeux des Indiens
des armes  feu, des vtements de laine, des barriques d'eau-de-vie,
des colliers de verre, des bracelets d'tain, des pendants d'oreilles
et des miroirs[51]. Si,  la vue de toutes ces richesses, ils hsitent
encore, on leur insinue qu'ils ne sauraient refuser le consentement
qu'on leur demande, et que bientt le gouvernement lui-mme sera
impuissant pour leur garantir la jouissance de leurs droits. Que faire?
 demi convaincus,  moiti contraints, les Indiens s'loignent; ils
vont habiter de nouveaux dserts o les blancs ne les laisseront pas dix
ans en paix. C'est ainsi que les Amricains acquirent  vil prix des
provinces entires, que les plus riches souverains de l'Europe ne
sauraient payer[52].

         [Note 51: Voyez dans les _Documents lgislatifs du congrs_,
         doc. 117, le rcit de ce qui se passe dans ces circonstances.
         Ce morceau curieux se trouve dans le rapport dj cit, fait
         par MM. Clark et Lewis Cass, au congrs, le 4 fvrier 1829.
         M. Cass est aujourd'hui secrtaire d'tat de la guerre.

         Quand les Indiens arrivent dans l'endroit o le trait doit
         avoir lieu, disent MM. Clark et Cass, ils sont pauvres et
         presque nus. L, ils voient et examinent un trs grand nombre
         d'objets prcieux pour eux, que les marchands amricains ont
         eu soin d'y apporter. Les femmes et les enfants qui dsirent
         qu'on pourvoie  leurs besoins, commencent alors  tourmenter
         les hommes de mille demandes importunes, et emploient toute
         leur influence sur ces derniers pour que la vente des terres
         ait lieu. L'imprvoyance des Indiens est habituelle et
         invincible. Pourvoir  ses besoins immdiats et gratifier ses
         dsirs prsents est la passion irrsistible du sauvage:
         l'attente d'avantages futurs n'agit que faiblement sur lui;
         il oublie facilement le pass, et ne s'occupe point de
         l'avenir. On demanderait en vain aux Indiens la cession d'une
         partie de leur territoire, si l'on n'tait en tat de
         satisfaire sur-le-champ leurs besoins. Quand on considre
         avec impartialit la situation dans laquelle ces malheureux
         se trouvent, on ne s'tonne pas de l'ardeur qu'ils mettent 
         obtenir quelques soulagements  leurs maux.]

         [Note 52: Le 19 mai 1830, M. Ed. Everett affirmait devant la
         chambre des reprsentants que les Amricains avaient dj
         acquis par trait,  l'est et  l'ouest du Mississipi,
         230,000,000 d'acres.

         En 1808, les Osages cdrent 48,000,000 d'acres pour une
         rente de 1,000 dollars.

         En 1818, les Quapaws cdrent 20,000,000 d'acres pour 4,000
         dollars; ils s'taient rserv un territoire de 1,000,000
         d'acres, afin d'y chasser. Il avait t solennellement jur
         qu'on le respecterait; mais il n'a pas tard  tre envahi
         comme le reste.

         Afin de nous approprier les terres dsertes dont les Indiens
         rclament la proprit, disait M. Bell, rapporteur du comit
         des affaires indiennes au congrs, le 24 fvrier 1830, nous
         avons adopt l'usage de payer aux tribus indiennes ce que
         vaut leur pays de chasse (_hunting-ground_) aprs que le
         gibier a fui ou a t dtruit. Il est plus avantageux et
         certainement plus conforme aux rgles de la justice et plus
         humain d'en agir ainsi, que de s'emparer  main arme du
         territoire des sauvages.

         L'usage d'acheter aux Indiens leur titre de proprit n'est
         donc autre chose qu'un nouveau mode d'acquisition que
         l'humanit et l'intrt (_humanity and expediency_) ont
         substitu  la violence, et qui doit galement nous rendre
         matres des terres que nous rclamons en vertu de la
         dcouverte, et que nous assure d'ailleurs le droit qu'ont les
         nations civilises de s'tablir sur le territoire occup par
         les tribus sauvages.

         Jusqu' ce jour, plusieurs causes n'ont cess de diminuer
         aux yeux des Indiens le prix du sol qu'ils occupent, et
         ensuite les mmes causes les ont ports  nous le vendre sans
         peine. L'usage d'acheter aux sauvages leur droit d'occupant
         (_right of occupancy_) n'a donc jamais pu retarder, dans un
         degr perceptible, la prosprit des tats-Unis. (_Documents
         lgislatifs_, 21e congrs, n 227, p. 6.)]

Je viens de retracer de grands maux, j'ajoute qu'ils me paraissent
irrmdiables. Je crois que la race indienne de l'Amrique du Nord est
condamne  prir, et je ne puis m'empcher de penser que le jour o les
Europens se seront tablis sur les bords de l'ocan Pacifique, elle
aura cess d'exister[53].

         [Note 53: Cette opinion nous a, du reste, paru celle de
         presque tous les hommes d'tat amricains.

         Si l'on juge de l'avenir par le pass, disait M. Cass au
         congrs, on doit prvoir une diminution progressive dans le
         nombre des Indiens, et s'attendre  l'extinction finale de
         leur race. Pour que cet vnement n'et pas lieu, il faudrait
         que nos frontires cessassent de s'tendre, et que les
         sauvages se fixassent au-del, ou bien qu'il s'oprt un
         changement complet dans nos rapports avec eux; ce qu'il
         serait peu raisonnable d'attendre.]

Les Indiens de l'Amrique du Nord n'avaient que deux voies de salut: la
guerre ou la civilisation; en d'autres termes, il leur fallait dtruire
les Europens ou devenir leurs gaux.

 la naissance des colonies, il leur et t possible, en unissant leurs
forces, de se dlivrer du petit nombre d'trangers qui venaient
d'aborder sur les rivages du continent[54]. Plus d'une fois ils ont
tent de le faire et se sont vus sur le point d'y russir. Aujourd'hui
la disproportion des ressources est trop grande pour qu'ils puissent
songer  une pareille entreprise. Il s'lve encore cependant, parmi les
nations indiennes, des hommes de gnie qui prvoient le sort final
rserv aux populations sauvages, et cherchent  runir toutes les
tribus dans la haine commune des Europens; mais leurs efforts sont
impuissants. Les peuplades qui avoisinent les blancs sont dj trop
affaiblies pour offrir une rsistance efficace; les autres, se livrant 
cette insouciance purile du lendemain qui caractrise la nature
sauvage, attendent que le danger se prsente pour s'en occuper; les uns
ne peuvent, les autres ne veulent point agir.

         [Note 54: Voyez entre autres la guerre entreprise par les
         Wampanoags, et les autres tribus confdres, sous la
         conduite de Mtacom, en 1675, contre les colons de la
         Nouvelle-Angleterre, et celle que les Anglais eurent 
         soutenir en 1622 dans la Virginie.]

Il est facile de prvoir que les Indiens ne voudront jamais se
civiliser, ou qu'ils l'essaieront trop tard, quand ils viendront  le
vouloir.

La civilisation est le rsultat d'un long travail social qui s'opre
dans un mme lieu, et que les diffrentes gnrations se lguent les
unes aux autres en se succdant. Les peuples chez lesquels la
civilisation parvient le plus difficilement  fonder son empire sont les
peuples chasseurs. Les tribus de pasteurs changent de lieux, mais elles
suivent toujours dans leurs migrations un ordre rgulier, et reviennent
sans cesse sur leurs pas; la demeure des chasseurs varie comme celle des
animaux mmes qu'ils poursuivent.

Plusieurs fois on a tent de faire pntrer les lumires parmi les
Indiens en leur laissant leurs moeurs vagabondes; les jsuites l'avaient
entrepris dans le Canada, les puritains dans la Nouvelle-Angleterre[55].
Les uns et les autres n'ont rien fait de durable. La civilisation
naissait sous la hutte et allait mourir dans les bois. La grande faute
de ces lgislateurs des Indiens tait de ne pas comprendre que, pour
parvenir  civiliser un peuple, il faut avant tout obtenir qu'il se
fixe, et il ne saurait le faire qu'en cultivant le sol; il s'agissait
donc d'abord de rendre les Indiens cultivateurs.

         [Note 55: Voyez les diffrents historiens de la
         Nouvelle-Angleterre. Voyez aussi l'_Histoire de la
         Nouvelle-Angleterre_, par Charlevoix, et les _Lettres
         difiantes_.]

Non seulement les Indiens ne possdent pas ce prliminaire indispensable
de la civilisation, mais il leur est trs difficile de l'acqurir.

Les hommes qui se sont une fois livrs  la vie oisive et aventureuse
des chasseurs sentent un dgot presque insurmontable pour les travaux
constants et rguliers qu'exige la culture. On peut s'en apercevoir au
sein mme de nos socits; mais cela est bien plus visible encore chez
les peuples pour lesquels les habitudes de chasse sont devenues des
coutumes nationales.

Indpendamment de cette cause gnrale, il en est une non moins
puissante et qui ne se rencontre que chez les Indiens. Je l'ai dj
indique; je crois devoir y revenir.

Les indignes de l'Amrique du Nord ne considrent pas seulement le
travail comme un mal, mais comme un dshonneur, et leur orgueil lutte
contre la civilisation presque aussi obstinment que leur paresse[56].

         [Note 56: Dans toutes les tribus, dit Volney dans son
         _Tableau des tats-Unis_, p. 423, il existe encore une
         gnration de vieux guerriers qui, en voyant manier la houe,
         ne cessent de crier  la dgradation des moeurs antiques, et
         qui prtendent que les sauvages ne doivent leur dcadence
         qu' ces innovations, et que, pour recouvrer leur gloire et
         leur puissance, il leur suffirait de revenir  leurs moeurs
         primitives.]

Il n'y a point d'Indien si misrable qui, sous sa hutte d'corce,
n'entretienne une superbe ide de sa valeur individuelle; il considre
les soins de l'industrie comme des occupations avilissantes; il compare
le cultivateur au boeuf qui trace un sillon, et dans chacun de nos arts
il n'aperoit que des travaux d'esclaves. Ce n'est pas qu'il n'ait conu
une trs haute ide du pouvoir des blancs et de la grandeur de leur
intelligence; mais, s'il admire le rsultat de nos efforts, il mprise
les moyens qui nous l'ont fait obtenir, et, tout en subissant notre
ascendant, il se croit encore suprieur  nous. La chasse et la guerre
lui semblent les seuls soins dignes d'un homme[57]. L'Indien, au fond
de la misre de ses bois, nourrit donc les mmes ides, les mmes
opinions que le noble du moyen ge dans son chteau-fort, et il ne lui
manque, pour achever de lui ressembler, que de devenir conqurant.
Ainsi, chose singulire! c'est dans les forts du Nouveau-Monde, et non
parmi les Europens qui peuplent ses rivages, que se retrouvent
aujourd'hui les anciens prjugs de l'Europe.

         [Note 57: On trouve dans un document officiel la peinture
         suivante:

         Jusqu' ce qu'un jeune homme ait t aux prises avec
         l'ennemi, et puisse se vanter de quelques prouesses, on n'a
         pour lui aucune considration: on le regarde  peu prs comme
         une femme.

          leurs grandes danses de guerre, les guerriers viennent
         l'un aprs l'autre frapper le poteau, comme ils l'appellent,
         et racontent leurs exploits. Dans cette occasion, leur
         auditoire est compos des parents, amis et compagnons du
         narrateur. L'impression profonde que produisent sur eux ses
         paroles parat manifestement au silence avec lequel on
         l'coute, et se manifeste bruyamment par les applaudissements
         qui accompagnent la fin de ses rcits. Le jeune homme qui n'a
         rien  raconter dans de semblables runions se considre
         comme trs malheureux, et il n'est pas sans exemple que de
         jeunes guerriers dont les passions avaient t ainsi
         excites, se soient loigns tout--coup de la danse, et,
         partant seuls, aient t chercher des trophes qu'ils pussent
         montrer et des aventures dont il leur ft permis de se
         glorifier.]

J'ai cherch plus d'une fois, dans le cours de cet ouvrage,  faire
comprendre l'influence prodigieuse que me paraissait exercer l'tat
social sur les lois et les moeurs des hommes. Qu'on me permette
d'ajouter  ce sujet un seul mot.

Lorsque j'aperois la ressemblance qui existe entre les institutions
politiques de nos pres, les Germains, et celles des tribus errantes de
l'Amrique du Nord, entre les coutumes retraces par Tacite, et celles
dont j'ai pu quelquefois tre le tmoin, je ne saurais m'empcher de
penser que la mme cause a produit, dans les deux hmisphres, les mmes
effets, et qu'au milieu de la diversit apparente des choses humaines,
il n'est pas impossible de retrouver un petit nombre de faits
gnrateurs dont tous les autres dcoulent. Dans tout ce que nous
nommons les institutions germaines, je suis donc tent de ne voir que
des habitudes de barbares, et des opinions de sauvages dans ce que nous
appelons les ides fodales.

Quels que soient les vices et les prjugs qui empchent les Indiens de
l'Amrique du Nord de devenir cultivateurs et civiliss, quelquefois la
ncessit les y oblige.

Plusieurs nations considrables du Sud, entre autres celles des
Chrokes et des Creeks[58], se sont trouves comme enveloppes par les
Europens, qui, dbarquant sur les rivages de l'Ocan, descendant l'Ohio
et remontant le Mississipi, arrivaient  la fois autour d'elles. On ne
les a point chasses de place en place, ainsi que les tribus du Nord,
mais on les a resserres peu  peu dans des limites trop troites, comme
des chasseurs font d'abord l'enceinte d'un taillis avant de pntrer
simultanment dans l'intrieur. Les Indiens, placs alors entre la
civilisation et la mort, se sont vus rduits  vivre honteusement de
leur travail comme les blancs; ils sont donc devenus cultivateurs; et
sans quitter entirement ni leurs habitudes, ni leurs moeurs, en ont
sacrifi ce qui tait absolument ncessaire  leur existence.

         [Note 58: Ces nations se trouvent aujourd'hui englobes dans
         les tats de Gorgie, de Tennessee, d'Alabama et de
         Mississipi.

         Il y avait jadis au Sud (on en voit les restes) quatre
         grandes nations: les Choctaws, les Chikasaws, les Creeks et
         les Chrokes.

         Les restes de ces quatre nations formaient encore, en 1830,
         environ 75,000 individus. On compte qu'il se trouve 
         prsent, sur le territoire occup ou rclam par l'Union
         anglo-amricaine, environ 300,000 Indiens. (Voyez
         _Proceedings of the Indian board in the city New-York_.) Les
         documents officiels fournis au congrs portent ce nombre 
         313,130. Le lecteur qui serait curieux de connatre le nom et
         la force de toutes les tribus qui habitent le territoire
         anglo-amricain, devra consulter les documents que je viens
         d'indiquer. (_Documents lgislatifs_, 20e congrs, n 17, p.
         90-105.)]

Les Chrokes allrent plus loin; ils crrent une langue crite,
tablirent une forme assez stable de gouvernement; et, comme tout marche
d'un pas prcipit dans le Nouveau-Monde, ils eurent un journal[59]
avant d'avoir tous des habits.

         [Note 59: J'ai rapport en France un ou deux exemplaires de
         cette singulire publication.]

Ce qui a singulirement favoris le dveloppement rapide des habitudes
europennes chez ces Indiens a t la prsence des mtis[60].
Participant aux lumires de son pre sans abandonner entirement les
coutumes sauvages de sa race maternelle, le mtis forme le lien naturel
entre la civilisation et la barbarie. Partout o les mtis se sont
multiplis, on a vu les sauvages modifier peu  peu leur tat social et
changer leurs moeurs[61].

         [Note 60: Voyez, dans le rapport du comit des affaires
         indiennes, 21e congrs, n 227, p. 23, ce qui fait que les
         mtis se sont multiplis chez les Chrokes; la cause
         principale remonte  la guerre de l'indpendance. Beaucoup
         d'Anglo-Amricains de la Gorgie ayant pris parti pour
         l'Angleterre, furent contraints de se retirer chez les
         Indiens, et s'y marirent.]

         [Note 61: Malheureusement les mtis ont t en plus petit
         nombre, et ont exerc une moindre influence dans l'Amrique
         du Nord que partout ailleurs.

         Deux grandes nations de l'Europe ont peupl cette portion du
         continent amricain: les Franais et les Anglais.

         Les premiers n'ont pas tard  contracter des unions avec les
         filles indignes; mais le malheur voulut qu'il se trouvt une
         secrte affinit entre le caractre indien et le leur. Au
         lieu de donner aux barbares le got et les habitudes de la
         vie civilise, ce sont eux qui souvent se sont attachs avec
         passion  la vie sauvage: ils sont devenus les htes les plus
         dangereux des dserts, et ont conquis l'amiti de l'Indien en
         exagrant ses vices et ses vertus. M. de Snonville,
         gouverneur du Canada, crivait  Louis XIV, en 1685: On a
         cru long-temps qu'il fallait approcher les sauvages de nous
         pour les franciser; on a tout lieu de reconnatre qu'on se
         trompait. Ceux qui se sont approchs de nous ne se sont pas
         rendus Franais, et les Franais qui les ont hants sont
         devenus sauvages. Ils affectent de se mettre comme eux, de
         vivre comme eux. (_Histoire de la Nouvelle-France_, par
         Charlevoix, vol. II, p. 345.)

         L'Anglais, au contraire, demeurant obstinment attach aux
         opinions, aux usages et aux moindres habitudes de ses pres,
         est rest au milieu des solitudes amricaines ce qu'il tait
         au sein des villes de l'Europe; il n'a donc voulu tablir
         aucun contact avec des sauvages qu'il mprisait, et a vit
         avec soin de mler son sang  celui des barbares.

         Ainsi, tandis que le Franais n'exerait aucune influence
         salutaire sur les Indiens, l'Anglais leur tait toujours
         tranger.]

Le succs des Cherokes prouve donc que les Indiens ont la facult de se
civiliser, mais il ne prouve nullement qu'ils puissent y russir.

Cette difficult que trouvent les Indiens  se soumettre  la
civilisation, nat d'une cause gnrale  laquelle il leur est presque
impossible de se soustraire.

Si l'on jette un regard attentif sur l'histoire, on dcouvre qu'en
gnral les peuples barbares se sont levs peu  peu d'eux-mmes, et
par leurs propres efforts, jusqu' la civilisation.

Lorsqu'il leur est arriv d'aller puiser la lumire chez une nation
trangre, ils occupaient alors vis--vis d'elle le rang de vainqueurs,
et non la position de vaincus.

Lorsque le peuple conquis est clair et le peuple conqurant  demi
sauvage, comme dans l'invasion de l'Empire romain par les nations du
Nord, ou dans celle de la Chine par les Mongols, la puissance que la
victoire assure au barbare suffit pour le tenir au niveau de l'homme
civilis et lui permettre de marcher son gal, jusqu' ce qu'il devienne
son mule; l'un a pour lui la force, l'autre l'intelligence; le premier
admire les sciences et les arts des vaincus, le second envie le pouvoir
des vainqueurs. Les barbares finissent par introduire l'homme polic
dans leurs palais, et l'homme polic leur ouvre  son tour ses coles.
Mais quand celui qui possde la force matrielle jouit en mme temps de
la prpondrance intellectuelle, il est rare que le vaincu se civilise;
il se retire ou est dtruit.

C'est ainsi qu'on peut dire d'une manire gnrale que les sauvages vont
chercher la lumire les armes  la main, mais qu'ils ne la reoivent
pas.

Si les tribus indiennes qui habitent maintenant le centre du continent
pouvaient trouver en elles-mmes assez d'nergie pour entreprendre de se
civiliser, elles y russiraient peut-tre. Suprieures alors aux nations
barbares qui les environneraient, elles prendraient peu  peu des forces
et de l'exprience, et, quand les Europens paratraient enfin sur leurs
frontires, elles seraient en tat, sinon de maintenir leur
indpendance, du moins de faire reconnatre leurs droits au sol et de
s'incorporer aux vainqueurs. Mais le malheur des Indiens est d'entrer en
contact avec le peuple le plus civilis, et j'ajouterai le plus avide du
globe, alors qu'ils sont encore eux-mmes  moiti barbares; de trouver
dans leurs instituteurs des matres, et de recevoir  la fois
l'oppression et la lumire.

Vivant au sein de la libert des bois, l'Indien de l'Amrique du Nord
tait misrable, mais il ne se sentait infrieur  personne; du moment
o il veut pntrer dans la hirarchie sociale des blancs, il ne
saurait y occuper que le dernier rang; car il entre ignorant et pauvre
dans une socit o rgnent la science et la richesse. Aprs avoir men
une vie agite, pleine de maux et de dangers, mais en mme temps remplie
d'motions et de grandeur[62], il lui faut se soumettre  une existence
monotone, obscure et dgrade. Gagner par de pnibles travaux et au
milieu de l'ignominie le pain qui doit le nourrir, tel est  ses yeux
l'unique rsultat de cette civilisation qu'on lui vante.

         [Note 62: Il y a dans la vie aventureuse des peuples
         chasseurs je ne sais quel attrait irrsistible qui saisit le
         coeur de l'homme et l'entrane en dpit de sa raison et de
         l'exprience. On peut se convaincre de cette vrit en lisant
         les Mmoires de Tanner.

         Tanner est un Europen qui a t enlev  l'ge de six ans
         par les Indiens, et qui est rest trente ans dans les bois
         avec eux. Il est impossible de rien voir de plus affreux que
         les misres qu'il dcrit. Il nous montre des tribus sans
         chefs, des familles sans nations, des hommes isols, dbris
         mutils de tribus puissantes, errant au hasard au milieu des
         glaces et parmi les solitudes dsoles du Canada. La faim et
         le froid les poursuivent; chaque jour la vie semble prte 
         leur chapper. Chez eux les moeurs ont perdu leur empire, les
         traditions sont sans pouvoir. Les hommes deviennent de plus
         en plus barbares. Tanner partage tous ces maux; il connat
         son origine europenne; il n'est point retenu de force loin
         des blancs; il vient au contraire chaque anne trafiquer avec
         eux, parcourt leurs demeures, voit leur aisance; il sait que
         du jour o il voudra rentrer au sein de la vie civilise il
         pourra facilement y parvenir, et il reste trente ans dans les
         dserts. Lorsqu'il retourne enfin au milieu d'une socit
         civilise, il confesse que l'existence dont il a dcrit les
         misres a pour lui des charmes secrets qu'il ne saurait
         dfinir; il y revient sans cesse aprs l'avoir quitte; il ne
         s'arrache  tant de maux qu'avec mille regrets; et lorsqu'il
         est enfin fix au milieu des blancs, plusieurs de ses enfants
         refusent de venir partager avec lui sa tranquillit et son
         aisance.

         J'ai moi-mme rencontr Tanner  l'entre du lac Suprieur.
         Il m'a paru ressembler bien plus encore  un sauvage qu' un
         homme civilis.

         On ne trouve dans l'ouvrage de Tanner ni ordre ni got; mais
         l'auteur y fait,  son insu mme, une peinture vivante des
         prjugs, des passions, des vices, et surtout des misres de
         ceux au milieu desquels il a vcu.

         M. le vicomte Ernest de Blosseville, auteur d'un excellent
         ouvrage sur les colonies pnales d'Angleterre, a traduit les
         _Mmoires de Tanner_. M. de Blosseville a joint  sa
         traduction des notes d'un grand intrt, qui permettront au
         lecteur de comparer les faits raconts par Tanner avec ceux
         dj relats par un grand nombre d'observateurs anciens et
         modernes.

         Tous ceux qui dsirent connatre l'tat actuel et prvoir la
         destine future des races indiennes de l'Amrique du Nord
         doivent consulter l'ouvrage de M. de Blosseville.]

Et ce rsultat mme, il n'est pas toujours sr de l'obtenir.

Lorsque les Indiens entreprennent d'imiter les Europens leurs voisins,
et de cultiver comme ceux-ci la terre, ils se trouvent aussitt exposs
aux effets d'une concurrence trs funeste. Le blanc est matre des
secrets de l'agriculture. L'Indien dbute grossirement dans un art
qu'il ignore. L'un fait crotre sans peine de grandes moissons, l'autre
n'arrache des fruits  la terre qu'avec mille efforts.

L'Europen est plac au milieu d'une population dont il connat et
partage les besoins.

Le sauvage est isol au milieu d'un peuple ennemi dont il connat
incompltement les moeurs, la langue et les lois, et dont pourtant il ne
saurait se passer. Ce n'est qu'en changeant ses produits contre ceux
des blancs qu'il peut trouver l'aisance, car ses compatriotes ne lui
sont plus que d'un faible secours.

Ainsi donc, quand l'Indien veut vendre les fruits de ses travaux, il ne
trouve pas toujours l'acheteur que le cultivateur europen dcouvre sans
peine, et il ne saurait produire qu' grands frais ce que l'autre livre
 bas prix.

L'Indien ne s'est donc soustrait aux maux auxquels sont exposes les
nations barbares que pour se soumettre aux plus grandes misres des
peuples polics, et il rencontre presque autant de difficults  vivre
au sein de notre abondance qu'au milieu de ses forts.

Chez lui cependant, les habitudes de la vie errante ne sont pas encore
dtruites. Les traditions n'ont pas perdu leur empire; le got de la
chasse n'est pas teint. Les joies sauvages qu'il a prouves jadis au
fond des bois se peignent alors avec de plus vives couleurs  son
imagination trouble; les privations qu'il y a endures lui semblent au
contraire moins affreuses, les prils qu'il y rencontrait moins grands.
L'indpendance dont il jouissait chez ses gaux contraste avec la
position servile qu'il occupe dans une socit civilise.

D'un autre ct, la solitude dans laquelle il a si long-temps vcu libre
est encore prs de lui; quelques heures de marche peuvent la lui rendre.
Du champ  moiti dfrich dont il tire  peine de quoi se nourrir, les
blancs ses voisins lui offrent un prix qui lui semble lev. Peut-tre
cet argent que lui prsentent les Europens lui permettrait-il de vivre
heureux et tranquille loin d'eux. Il quitte la charrue, reprend ses
armes, et rentre pour toujours au dsert[63].

         [Note 63: Cette influence destructive qu'exercent les peuples
         trs civiliss sur ceux qui le sont moins, se fait remarquer
         chez les Europens eux-mmes.

         Des Franais avaient fond, il y a prs d'un sicle, au
         milieu du dsert, la ville de Vincennes sur le Wabash. Ils y
         vcurent dans une grande abondance jusqu' l'arrive des
         migrants amricains. Ceux-ci commencrent aussitt  ruiner
         les anciens habitants par la concurrence; ils leur achetrent
         ensuite leurs terres  vil prix. Au moment o M. de Volney,
         auquel j'emprunte ce dtail, traversa Vincennes, le nombre
         des Franais tait rduit  une centaine d'individus, dont la
         plupart se disposaient  passer  la Louisiane et au Canada.
         Ces Franais taient des hommes honntes, mais sans lumires
         et sans industrie; ils avaient contract une partie des
         habitudes sauvages. Les Amricains, qui leur taient
         peut-tre infrieurs sous le point de vue moral, avaient sur
         eux une immense supriorit intellectuelle: ils taient
         industrieux, instruits, riches et habitus  se gouverner
         eux-mmes.

         J'ai moi-mme vu au Canada, o la diffrence intellectuelle
         entre les deux races est bien moins prononce, l'Anglais,
         matre du commerce et de l'industrie dans le pays du
         Canadien, s'tendre de tous cts, et resserrer le Franais
         dans des limites trop troites.

         De mme,  la Louisiane, presque toute l'activit commerciale
         et industrielle se concentre entre les mains des
         Anglo-Amricains.

         Quelque chose de plus frappant encore se passe dans la
         province du Texas; l'tat du Texas fait partie, comme on
         sait, du Mexique, et lui sert de frontire du ct des
         tats-Unis. Depuis quelques annes, les Anglo-Amricains
         pntrent individuellement dans cette province encore mal
         peuple, achtent les terres, s'emparent de l'industrie, et
         se substituent rapidement  la population originaire. On peut
         prvoir que si le Mexique ne se hte d'arrter ce mouvement,
         le Texas ne tardera pas  lui chapper.

         Si quelques diffrences, comparativement peu sensibles dans
         la civilisation europenne, amnent de pareils rsultats, il
         est facile de comprendre ce qui doit arriver quand la
         civilisation la plus perfectionne de l'Europe entre en
         contact avec la barbarie indienne.]

On peut juger de la vrit de ce triste tableau par ce qui se passe
chez les Creeks et les Cherokes, que j'ai cits.

Ces Indiens, dans le peu qu'ils ont fait, ont assurment montr autant
de gnie naturel que les peuples de l'Europe dans leurs plus vastes
entreprises; mais les nations, comme les hommes, ont besoin de temps
pour apprendre, quels que soient leur intelligence et leurs efforts.

Pendant que ces sauvages travaillaient  se civiliser, les Europens
continuaient  les envelopper de toutes parts et  les resserrer de plus
en plus. Aujourd'hui, les deux races se sont enfin rencontres; elles se
touchent. L'Indien est dj devenu suprieur  son pre le sauvage, mais
il est encore fort infrieur au blanc son voisin.  l'aide de leurs
ressources et de leurs lumires, les Europens n'ont pas tard 
s'approprier la plupart des avantages que la possession du sol pouvait
fournir aux indignes; ils se sont tablis au milieu d'eux, se sont
empars de la terre ou l'ont achete  vil prix, et les ont ruins par
une concurrence que ces derniers ne pouvaient en aucune faon soutenir.
Isols dans leur propre pays, les Indiens n'ont plus form qu'une petite
colonie d'trangers incommodes au milieu d'un peuple nombreux et
dominateur[64].

         [Note 64: Voyez, dans les documents lgislatifs, 21e congrs,
         n 89, les excs de tous genres commis par la population
         blanche sur le territoire des Indiens. Tantt les
         Anglo-Amricains s'tablissent sur une partie du territoire,
         comme si la terre manquait ailleurs, et il faut que les
         troupes du congrs viennent les expulser; tantt ils enlvent
         les bestiaux, brlent les maisons, coupent les fruits des
         indignes ou exercent des violences sur leurs personnes.

         Il rsulte de toutes ces pices la preuve que les indignes
         sont chaque jour victimes de l'abus de la force. L'Union
         entretient habituellement parmi les Indiens un agent charg
         de la reprsenter; le rapport de l'agent des Cherokes se
         trouve parmi les pices que je cite: le langage de ce
         fonctionnaire est presque toujours favorable aux sauvages.
         L'intrusion des blancs sur le territoire des Cherokes,
         dit-il, p. 12, causera la ruine de ceux qui y habitent, et
         qui y mnent une existence pauvre et inoffensive. Plus loin
         on voit que l'tat de Gorgie, voulant resserrer les limites
         des Cherokes, procde  un bornage; l'agent fdral fait
         remarquer que le bornage n'ayant t fait que par les blancs,
         et non contradictoirement, n'a aucune valeur.]

Washington avait dit, dans un de ses messages au congrs: Nous sommes
plus clairs et plus puissants que les nations indiennes; il est de
notre honneur de les traiter avec bont et mme avec gnrosit.

Cette noble et vertueuse politique n'a point t suivie.

 l'avidit des colons se joint d'ordinaire la tyrannie du gouvernement.
Quoique les Chrokes et les Creeks soient tablis sur le sol qu'ils
habitaient avant l'arrive des Europens, bien que les Amricains aient
souvent trait avec eux comme avec des nations trangres, les tats au
milieu desquels ils se trouvent n'ont point voulu les reconnatre pour
des peuples indpendants, et ils ont entrepris de soumettre ces hommes,
 peine sortis des forts,  leurs magistrats,  leurs coutumes et 
leurs lois[65]. La misre avait pouss ces Indiens infortuns vers la
civilisation, l'oppression les repousse aujourd'hui vers la barbarie.
Beaucoup d'entre eux, quittant leurs champs  moiti dfrichs,
reprennent l'habitude de la vie sauvage.

         [Note 65: En 1829, l'tat d'Alabama divise le territoire des
         Creeks en comts, et soumet la population indienne  des
         magistrats europens.

         En 1830, l'tat de Mississipi assimile les Choctaws et les
         Chickasas aux blancs, et dclare que ceux d'entre eux qui
         prendront le titre de chef seront punis de 1,000 dollars
         d'amende et d'un an de prison.

         Lorsque l'tat de Mississipi tendit ainsi ses lois sur les
         Indiens Chactas qui habitaient dans ses limites, ceux-ci
         s'assemblrent; leur chef leur fit connatre quelle tait la
         prtention des blancs, et leur lut quelques unes des lois
         auxquelles on voulait les soumettre: les sauvages dclarrent
         d'une commune voix qu'il valait mieux s'enfoncer de nouveau
         dans les dserts. (_Mississipi papers._)]

Si l'on fait attention aux mesures tyranniques adoptes par les
lgislateurs des tats du Sud,  la conduite de leurs gouverneurs et aux
actes de leurs tribunaux, on se convaincra aisment que l'expulsion
complte des Indiens est le but final o tendent simultanment tous
leurs efforts. Les Amricains de cette partie de l'Union voient avec
jalousie les terres que possdent les indignes[66]; ils sentent que ces
derniers n'ont point encore compltement perdu les traditions de la vie
sauvage, et avant que la civilisation les ait solidement attachs au
sol, ils veulent les rduire au dsespoir et les forcer  s'loigner.

         [Note 66: Les Gorgiens, qui se trouvent si incommods du
         voisinage des Indiens, occupent un territoire qui ne compte
         pas encore plus de sept habitants par mille carr. En France,
         il y a cent soixante-deux individus dans le mme espace.]

Opprims par les tats particuliers, les Creeks et les Cherokes se sont
adresss au gouvernement central. Celui-ci n'est point insensible 
leurs maux, il voudrait sincrement sauver les restes des indignes et
leur assurer la libre possession du territoire que lui-mme leur a
garantie[67]; mais quand il cherche  excuter ce dessein, les tats
particuliers lui opposent une rsistance formidable, et alors il se
rsout sans peine  laisser prir quelques tribus sauvages dj  moiti
dtruites, pour ne pas mettre l'Union amricaine en danger.

         [Note 67: En 1818, le congrs ordonna que le territoire
         d'Arkansas serait visit par des commissaires amricains,
         accompagns d'une dputation de Creeks, de Choctaws et de
         Chickasas. Cette expdition tait commande par MM. Kennerly,
         Mc Coy, Wash Hood et John Bell. Voyez les diffrents rapports
         des commissaires et leur journal, dans les papiers du
         congrs, n 87, _Houses of Representatives_.]

Impuissant  protger les Indiens, le gouvernement fdral voudrait au
moins adoucir leur sort; dans ce but, il a entrepris de les transporter
 ses frais dans d'autres lieux.

Entre les 33e et 37e degrs de latitude nord, s'tend une vaste contre
qui a pris le nom d'Arkansas, du fleuve principal qui l'arrose. Elle
borde d'un ct les frontires du Mexique, de l'autre les rives du
Mississipi. Une multitude de ruisseaux et de rivires la sillonnent de
tous cts, le climat en est doux et le sol fertile. On n'y rencontre
que quelques hordes errantes de sauvages. C'est dans la portion de ce
pays, qui avoisine le plus le Mexique, et  une grande distance des
tablissements amricains, que le gouvernement de l'Union veut
transporter les dbris des populations indignes du sud.

 la fin de l'anne 1831, on nous a assur que 10,000 Indiens avaient
dj t descendus sur les rivages de l'Arkansas; d'autres arrivaient
chaque jour. Mais le congrs n'a pu crer encore une volont unanime
parmi ceux dont il veut rgler le sort: les uns consentent avec joie 
s'loigner du foyer de la tyrannie; les plus clairs refusent
d'abandonner leurs moissons naissantes et leurs nouvelles demeures; ils
pensent que si l'oeuvre de la civilisation vient  s'interrompre, on ne
la reprendra plus; ils craignent que les habitudes sdentaires,  peine
contractes, ne se perdent sans retour au milieu de pays encore
sauvages, et o rien n'est prpar pour la subsistance d'un peuple
cultivateur; ils savent qu'ils trouveront dans ces nouveaux dserts des
hordes ennemies, et pour leur rsister, ils n'ont plus l'nergie de la
barbarie, sans avoir encore acquis les forces de la civilisation. Les
Indiens dcouvrent d'ailleurs sans peine tout ce qu'il y a de provisoire
dans l'tablissement qu'on leur propose. Qui leur assurera qu'ils
pourront enfin reposer en paix dans leur nouvel asile? Les tats-Unis
s'engagent  les y maintenir; mais le territoire qu'ils occupent
maintenant leur avait t garanti jadis par les serments les plus
solennels[68]. Aujourd'hui le gouvernement amricain ne leur te pas, il
est vrai, leurs terres, mais il les laisse envahir. Dans peu d'annes,
sans doute, la mme population blanche qui se presse maintenant autour
d'eux sera de nouveau sur leurs pas dans les solitudes d'Arkansas; ils
retrouveront alors les mmes maux sans les mmes remdes; et la terre
venant tt ou tard  leur manquer, il leur faudra toujours se rsigner 
mourir.

         [Note 68: On trouve, dans le trait fait avec les Creeks
         en 1790, cette clause: Les tats-Unis garantissent
         solennellement  la nation des Creeks toutes les terres
         qu'elle possde dans le territoire de l'Union.

         Le trait conclu en juillet 1791 avec les Cherokes contient
         ce qui suit: Les tats-Unis garantissent solennellement  la
         nation des Cherokes toutes les terres qu'elle n'a point
         prcdemment cdes. S'il arrivait qu'un citoyen des
         tats-Unis, ou tout individu autre qu'un Indien, vnt
         s'tablir sur le territoire des Cherokes, les tats-Unis
         dclarent qu'ils retirent  ce citoyen leur protection, et
         qu'ils le livrent  la nation des Cherokes pour le punir
         comme bon lui semblera. Art. 8.]

Il y a moins de cupidit et de violence dans la manire d'agir de
l'Union envers les Indiens que dans la politique suivie par les tats;
mais les deux gouvernements manquent galement de bonne foi.

Les tats, en tendant ce qu'ils appellent le bienfait de leurs lois sur
les Indiens, comptent que ces derniers aimeront mieux s'loigner que de
s'y soumettre; et le gouvernement central, en promettant  ces
infortuns un asile permanent dans l'Ouest, n'ignore pas qu'il ne peut
le leur garantir[69].

         [Note 69: Ce qui ne l'empche pas de le leur promettre de la
         manire la plus formelle. Voyez la lettre du prsident
         adresse aux Creeks le 23 mars 1829: (_Proceedings of the
         Indian Board in the city of New-York_, p. 5) Au-del du
         grand fleuve (le Mississipi), votre pre, dit-il, a prpar,
         pour vous y recevoir, un vaste pays. L, vos frres les
         blancs ne viendront pas vous troubler; ils n'auront aucuns
         droits sur vos terres; vous pourrez y vivre vous et vos
         enfants, au milieu de la paix et de l'abondance, aussi
         long-temps que l'herbe crotra et que les ruisseaux
         couleront; elles vous _appartiendront  toujours_.

         Dans une lettre crite aux Cherokes par le secrtaire du
         dpartement de la guerre, le 18 avril 1829, ce fonctionnaire
         leur dclare qu'ils ne doivent pas se flatter de conserver la
         jouissance du territoire qu'ils occupent en ce moment, mais
         il leur donne cette mme assurance positive pour le temps o
         ils seront de l'autre ct du Mississipi (mme ouvrage, p.
         6): comme si le pouvoir qui lui manque maintenant ne devait
         pas lui manquer de mme alors!]

Ainsi, les tats, par leur tyrannie, forcent les sauvages  fuir;
l'Union, par ses promesses et  l'aide de ses ressources, rend cette
fuite aise. Ce sont des mesures diffrentes qui tendent au mme
but[70].

         [Note 70: Pour se faire une ide exacte de la politique
         suivie par les tats particuliers et par l'Union vis--vis
         des Indiens, il faut consulter: 1 les lois des tats
         particuliers relatives aux Indiens (ce recueil se trouve dans
         les documents lgislatifs, 21e congrs, n 319); 2 les lois
         de l'Union relatives au mme objet, et en particulier celle
         du 30 mars 1802 (ces lois se trouvent dans l'ouvrage de M.
         Story intitul: Laws of the United-States); 3 enfin, pour
         connatre quel est l'tat actuel des relations de l'Union
         avec toutes les tribus indiennes, voyez le rapport fait par
         M. Cass, secrtaire d'tat de la guerre, le 29 novembre
         1823.]

Par la volont de notre Pre cleste qui gouverne l'univers, disaient
les Cherokes dans leur ptition au congrs[71], la race des hommes
rouges d'Amrique est devenue petite; la race blanche est devenue grande
et renomme.

         [Note 71: Le 19 novembre 1829. Ce morceau est traduit
         textuellement.]

Lorsque vos anctres arrivrent sur nos rivages, l'homme rouge tait
fort, et quoiqu'il ft ignorant et sauvage, il les reut avec bont et
leur permit de reposer leurs pieds engourdis sur la terre sche. Nos
pres et les vtres se donnrent la main en signe d'amiti, et vcurent
en paix.

Tout ce que demanda l'homme blanc pour satisfaire ses besoins, l'Indien
s'empressa de le lui accorder. L'Indien tait alors le matre, et
l'homme blanc le suppliant. Aujourd'hui, la scne est change: la force
de l'homme rouge est devenue faiblesse.  mesure que ses voisins
croissaient en nombre, son pouvoir diminuait de plus en plus; et
maintenant, de tant de tribus puissantes qui couvraient la surface de ce
que vous nommez les tats-Unis,  peine en reste-t-il quelques unes que
le dsastre universel ait pargnes. Les tribus du Nord, si renommes
jadis parmi nous pour leur puissance, ont dj  peu prs disparu. Telle
a t la destine de l'homme rouge d'Amrique.

Nous voici les derniers de notre race, nous faut-il aussi mourir?

Depuis un temps immmorial, notre Pre commun, qui est au ciel, a donn
 nos anctres la terre que nous occupons; nos anctres nous l'ont
transmise comme leur hritage. Nous l'avons conserve avec respect, car
elle contient leur cendre. Cet hritage, l'avons-nous jamais cd ou
perdu? Permettez-nous de vous demander humblement quel meilleur droit un
peuple peut avoir  un pays que le droit d'hritage et la possession
immmoriale? Nous savons que l'tat de Gorgie et le Prsident des
tats-Unis prtendent aujourd'hui que nous avons perdu ce droit. Mais
ceci nous semble une allgation gratuite.  quelle poque l'aurions-nous
perdu? Quel crime avons-nous commis qui puisse nous priver de notre
patrie? Nous reproche-t-on d'avoir combattu sous les drapeaux du roi de
la Grande-Bretagne lors de la guerre de l'indpendance? Si c'est l le
crime dont on parle, pourquoi, dans le premier trait qui a suivi cette
guerre, n'y dclartes-vous pas que nous avions perdu la proprit de
nos terres? pourquoi n'insrtes-vous pas alors dans ce trait un
article ainsi conu: Les tats-Unis veulent bien accorder la paix  la
nation des Cherokes; mais pour les punir d'avoir pris part  la guerre,
il est dclar qu'on ne les considrera plus que comme fermiers du sol,
et qu'ils seront assujettis  s'loigner quand les tats qui les
avoisinent demanderont qu'ils le fassent? C'tait le moment de parler
ainsi; mais nul ne s'avisa alors d'y penser, et jamais nos pres
n'eussent consenti  un trait dont le rsultat et t de les priver de
leurs droits les plus sacrs et de leur ravir leur pays.

Tel est le langage des Indiens: ce qu'ils disent est vrai; ce qu'ils
prvoient me semble invitable.

De quelque ct qu'on envisage la destine des indignes de l'Amrique
du Nord, on ne voit que maux irrmdiables: s'ils restent sauvages, on
les pousse devant soi en marchant; s'ils veulent se civiliser, le
contact d'hommes plus civiliss qu'eux les livre  l'oppression et  la
misre. S'ils continuent  errer de dserts en dserts, ils prissent;
s'ils entreprennent de se fixer, ils prissent encore. Ils ne peuvent
s'clairer qu' l'aide des Europens, et l'approche des Europens les
dprave et les repousse vers la barbarie. Tant qu'on les laisse dans
leurs solitudes, ils refusent de changer leurs moeurs, et il n'est plus
temps de le faire quand ils sont enfin contraints de le vouloir.

Les Espagnols lchent leurs chiens sur les Indiens comme sur des btes
farouches; ils pillent le Nouveau-Monde ainsi qu'une ville prise
d'assaut, sans discernement et sans piti; mais on ne peut tout
dtruire; la fureur a un terme; le reste des populations indiennes
chappes au massacre finit par se mler  ses vainqueurs et par adopter
leur religion et leurs moeurs[72].

         [Note 72: Il ne faut pas du reste faire honneur de ce
         rsultat aux Espagnols. Si les tribus indiennes n'avaient pas
         dj t fixes au sol par l'agriculture au moment de
         l'arrive des Europens, elles auraient sans doute t
         dtruites dans l'Amrique du Sud comme dans l'Amrique du
         Nord.]

La conduite des Amricains des tats-Unis envers les indignes respire
au contraire le plus pur amour des formes et de la lgalit. Pourvu que
les Indiens demeurent dans l'tat sauvage, les Amricains ne se mlent
nullement de leurs affaires et les traitent en peuples indpendants; ils
ne se permettent point d'occuper leurs terres sans les avoir dment
acquises au moyen d'un contrat; et si par hasard une nation indienne ne
peut plus vivre sur son territoire, ils la prennent fraternellement par
la main, et la conduisent eux-mmes mourir hors du pays de ses pres.

Les Espagnols,  l'aide de monstruosits sans exemples, en se couvrant
d'une honte ineffaable, n'ont pu parvenir  exterminer la race
indienne, ni mme  l'empcher de partager leurs droits; les Amricains
des tats-Unis ont atteint ce double rsultat avec une merveilleuse
facilit, tranquillement, lgalement, philanthropiquement, sans rpandre
de sang, sans violer un seul des grands principes de la morale[73] aux
yeux du monde. On ne saurait dtruire les hommes en respectant mieux les
lois de l'humanit.

         [Note 73: Voyez entre autres le rapport fait par M. Bell au
         nom du comit des affaires indiennes, le 24 fvrier 1830,
         dans lequel on tablit, p. 5, par des raisons trs logiques,
         et o l'on prouve fort doctement que: The fundamental
         principle, that the Indians had no right by virtue of their
         ancient possession either of soil, or sovereignty, has never
         been abandoned either expressly or by implication.
         C'est--dire que _les Indiens, en vertu de leur ancienne
         possession, n'ont acquis aucun droit de proprit ni de
         souverainet, principe fondamental qui n'a jamais t
         abandonn, ni expressment ni tacitement_.

         En lisant ce rapport, rdig d'ailleurs par une main habile,
         on est tonn de la facilit et de l'aisance avec lesquelles,
         ds les premiers mots, l'auteur se dbarrasse des arguments
         fonds sur le droit naturel et sur la raison, qu'il nomme des
         principes abstraits et thoriques. Plus j'y songe et plus je
         pense que la seule diffrence qui existe entre l'homme
         civilis et celui qui ne l'est pas, par rapport  la justice,
         est celle-ci: l'un conteste  la justice des droits que
         l'autre se contente de violer.]


POSITION QU'OCCUPE LA RACE NOIRE AUX TATS-UNIS[74]: DANGERS QUE SA
PRSENCE FAIT COURIR AUX BLANCS.

         [Note 74: Avant de traiter cette matire, je dois un
         avertissement au lecteur. Dans un livre dont j'ai dj parl
         au commencement de cet ouvrage, et qui est sur le point de
         paratre, M. Gustave de Beaumont, mon compagnon de voyage, a
         eu pour principal objet de faire connatre en France quelle
         est la position des ngres au milieu de la population blanche
         des tats-Unis. M. de Beaumont a trait  fond une question
         que mon sujet m'a seulement permis d'effleurer.

         Son livre, dont les notes contiennent un trs grand nombre de
         documents lgislatifs et historiques, fort prcieux et
         entirement inconnus, prsente en outre des tableaux dont
         l'nergie ne saurait tre gale que par la vrit. C'est
         l'ouvrage de M. de Beaumont que devront lire ceux qui
         voudront comprendre  quels excs de tyrannie sont peu  peu
         pousss les hommes quand une fois ils ont commenc  sortir
         de la nature et de l'humanit.]

     Pourquoi il est plus difficile d'abolir l'esclavage et d'en faire
     disparatre la trace chez les modernes que chez les anciens. -- Aux
     tats-Unis, le prjug des blancs contre les noirs semble devenir
     plus fort  mesure qu'on dtruit l'esclavage. -- Situation des
     ngres dans les tats du Nord et du Sud. -- Pourquoi les Amricains
     abolissent l'esclavage. -- La servitude, qui abrutit l'esclave,
     appauvrit le matre. -- Diffrences qu'on remarque entre la rive
     droite et la rive gauche de l'Ohio. --  quoi il faut les
     attribuer. -- La race noire rtrograde vers le Sud, comme le fait
     l'esclave. -- Comment ceci s'explique. -- Difficults que rencontrent
     les tats du Sud  abolir l'esclavage. -- Dangers de
     l'avenir. -- Proccupation des esprits. -- Fondation d'une colonie
     noire en Afrique. -- Pourquoi les Amricains du Sud, en mme temps
     qu'ils se dgotent de l'esclavage, accroissent ses rigueurs.

Les Indiens mourront dans l'isolement comme ils ont vcu; mais la
destine des ngres est en quelque sorte enlace dans celle des
Europens. Les deux races sont lies l'une  l'autre, sans pour cela se
confondre; il leur est aussi difficile de se sparer compltement que de
s'unir.

Le plus redoutable de tous les maux qui menacent l'avenir des tats-Unis
nat de la prsence des noirs sur leur sol. Lorsqu'on cherche la cause
des embarras prsents et des dangers futurs de l'Union, on arrive
presque toujours  ce premier fait de quelque point qu'on parte.

Les hommes ont en gnral besoin de grands et constants efforts pour
crer des maux durables; mais il est un mal qui pntre dans le monde
furtivement: d'abord on l'aperoit  peine au milieu des abus ordinaires
du pouvoir; il commence avec un individu dont l'histoire ne conserve pas
le nom; on le dpose comme un germe maudit sur quelque point du sol; il
se nourrit ensuite de lui-mme, s'tend sans effort, et crot
naturellement avec la socit qui l'a reu: ce mal est l'esclavage.

Le christianisme avait dtruit la servitude; les chrtiens du XVIe
sicle l'ont rtablie; ils ne l'ont jamais admise cependant que comme
une exception dans leur systme social, et ils ont pris soin de la
restreindre  une seule des races humaines. Ils ont ainsi fait 
l'humanit une blessure moins large, mais infiniment plus difficile 
gurir.

Il faut discerner deux choses avec soin: l'esclavage en lui-mme et ses
suites.

Les maux immdiats produits par l'esclavage taient  peu prs les mmes
chez les anciens qu'ils le sont chez les modernes, mais les suites de
ces maux taient diffrentes. Chez les anciens, l'esclave appartenait 
la mme race que son matre, et souvent il lui tait suprieur en
ducation et en lumires[75]. La libert seule les sparait; la libert
tant donne, ils se confondaient aisment.

         [Note 75: On sait que plusieurs des auteurs les plus clbres
         de l'antiquit taient ou avaient t des esclaves: sope et
         Trence sont de ce nombre. Les esclaves n'taient pas
         toujours pris parmi les nations barbares: la guerre mettait
         des hommes trs civiliss dans la servitude.]

Les anciens avaient donc un moyen bien simple de se dlivrer de
l'esclavage et de ses suites; ce moyen tait l'affranchissement, et ds
qu'ils l'ont employ d'une manire gnrale, ils ont russi.

Ce n'est pas que, dans l'antiquit, les traces de la servitude ne
subsistassent encore quelque temps aprs que la servitude tait
dtruite.

Il y a un prjug naturel qui porte l'homme  mpriser celui qui a t
son infrieur, long-temps encore aprs qu'il est devenu son gal; 
l'ingalit relle que produit la fortune ou la loi, succde toujours
une ingalit imaginaire qui a ses racines dans les moeurs; mais chez
les anciens, cet effet secondaire de l'esclavage avait un terme.
L'affranchi ressemblait si fort aux hommes d'origine libre, qu'il
devenait bientt impossible de le distinguer au milieu d'eux.

Ce qu'il y avait de plus difficile chez les anciens, tait de modifier
la loi; chez les modernes, c'est de changer les moeurs, et, pour nous,
la difficult relle commence o l'antiquit la voyait finir.

Ceci vient de ce que chez les modernes le fait immatriel et fugitif de
l'esclavage se combine de la manire la plus funeste avec le fait
matriel et permanent de la diffrence de race. Le souvenir de
l'esclavage dshonore la race, et la race perptue le souvenir de
l'esclavage.

Il n'y a pas d'Africain qui soit venu librement sur les rivages du
Nouveau-Monde; d'o il suit que tous ceux qui s'y trouvent de nos jours
sont esclaves ou affranchis. Ainsi, le ngre, avec l'existence,
transmet  tous ses descendants le signe extrieur de son ignominie. La
loi peut dtruire la servitude; mais il n'y a que Dieu seul qui puisse
en faire disparatre la trace.

L'esclave moderne ne diffre pas seulement du matre par la libert,
mais encore par l'origine. Vous pouvez rendre le ngre libre, mais vous
ne sauriez faire qu'il ne soit pas vis--vis de l'Europen dans la
position d'un tranger.

Ce n'est pas tout encore: cet homme qui est n dans la bassesse; cet
tranger que la servitude a introduit parmi nous,  peine lui
reconnaissons-nous les traits gnraux de l'humanit. Son visage nous
parat hideux, son intelligence nous semble borne, ses gots sont bas;
peu s'en faut que nous ne le prenions pour un tre intermdiaire entre
la brute et l'homme[76].

         [Note 76: Pour que les blancs quittassent l'opinion qu'ils
         ont conue de l'infriorit intellectuelle et morale de leurs
         anciens esclaves, il faudrait que les ngres changeassent, et
         ils ne peuvent changer tant que subsiste cette opinion.]

Les modernes, aprs avoir aboli l'esclavage, ont donc encore  dtruire
trois prjugs bien plus insaisissables et plus tenaces que lui: le
prjug du matre, le prjug de race, et enfin le prjug du blanc.

Il nous est fort difficile,  nous qui avons eu le bonheur de natre au
milieu d'hommes que la nature avait faits nos semblables et la loi nos
gaux; il nous est fort difficile, dis-je, de comprendre quel espace
infranchissable spare le ngre d'Amrique de l'Europen. Mais nous
pouvons en avoir une ide loigne en raisonnant par analogie.

Nous avons vu jadis parmi nous de grandes ingalits qui n'avaient leurs
racines que dans la lgislation. Quoi de plus fictif qu'une infriorit
purement lgale! Quoi de plus contraire  l'instinct de l'homme que des
diffrences permanentes tablies entre des gens videmment semblables!
Ces diffrences ont cependant subsist pendant des sicles; elles
subsistent encore en mille endroits; partout elles ont laiss des traces
imaginaires, mais que le temps peut  peine effacer. Si l'ingalit
cre seulement par la loi est si difficile  draciner, comment
dtruire celle qui semble, en outre, avoir ses fondements immuables dans
la nature elle-mme?

Pour moi, quand je considre avec quelle peine les corps
aristocratiques, de quelque nature qu'ils soient, arrivent  se fondre
dans la masse du peuple, et le soin extrme qu'ils prennent de conserver
pendant des sicles les barrires idales qui les en sparent, je
dsespre de voir disparatre une aristocratie fonde sur des signes
visibles et imprissables.

Ceux qui esprent que les Europens se confondront un jour avec les
ngres me paraissent donc caresser une chimre. Ma raison ne me porte
point  le croire, et je ne vois rien qui me l'indique dans les faits.

Jusqu'ici, partout o les blancs ont t les plus puissants, ils ont
tenu les ngres dans l'avilissement ou dans l'esclavage. Partout o les
ngres ont t les plus forts, ils ont dtruit les blancs; c'est le seul
compte qui se soit jamais ouvert entre les deux races.

Si je considre les tats-Unis de nos jours, je vois bien que, dans
certaine partie du pays, la barrire lgale qui spare les deux races
tend  s'abaisser, non celle des moeurs: j'aperois l'esclavage qui
recule; le prjug qu'il a fait natre est immobile.

Dans la portion de l'Union o les ngres ne sont plus esclaves, se
sont-ils rapprochs des blancs? Tout homme qui a habit les tats-Unis
aura remarqu qu'un effet contraire s'tait produit.

Le prjug de race me parat plus fort dans les tats qui ont aboli
l'esclavage que dans ceux o l'esclavage existe encore, et nulle part il
ne se montre aussi intolrant que dans les tats o la servitude a
toujours t inconnue.

Il est vrai qu'au nord de l'Union la loi permet aux ngres et aux blancs
de contracter des alliances lgitimes; mais l'opinion dclare infme le
blanc qui s'unirait  une ngresse, et il serait trs difficile de citer
l'exemple d'un pareil fait.

Dans presque tous les tats o l'esclavage est aboli, on a donn au
ngre des droits lectoraux; mais s'il se prsente pour voter, il court
risque de la vie. Opprim, il peut se plaindre, mais il ne trouve que
des blancs parmi ses juges. La loi cependant lui ouvre le banc des
jurs, mais le prjug l'en repousse. Son fils est exclu de l'cole o
vient s'instruire le descendant des Europens. Dans les thtres, il ne
saurait, au prix de l'or, acheter le droit de se placer  ct de celui
qui fut son matre; dans les hpitaux, il gt  part. On permet au noir
d'implorer le mme Dieu que les blancs, mais non de le prier au mme
autel. Il a ses prtres et ses temples. On ne lui ferme point les portes
du ciel:  peine cependant si l'ingalit s'arrte au bord de l'autre
monde. Quand le ngre n'est plus, on jette ses os  l'cart, et la
diffrence des conditions se retrouve jusque dans l'galit de la mort.

Ainsi le ngre est libre, mais il ne peut partager ni les droits, ni les
plaisirs, ni les travaux, ni les douleurs, ni mme le tombeau de celui
dont il a t dclar l'gal; il ne saurait se rencontrer nulle part
avec lui, ni dans la vie ni dans la mort.

Au Sud, o l'esclavage existe encore, on tient moins soigneusement les
ngres  l'cart; ils partagent quelquefois les travaux des blancs et
leurs plaisirs; on consent jusqu' un certain point  se mler avec eux;
la lgislation est plus dure  leur gard; les habitudes sont plus
tolrantes et plus douces.

Au Sud, le matre ne craint pas d'lever jusqu' lui son esclave, parce
qu'il sait qu'il pourra toujours, s'il le veut, le rejeter dans la
poussire. Au Nord, le blanc n'aperoit plus distinctement la barrire
qui doit le sparer d'une race avilie, et il s'loigne du ngre avec
d'autant plus de soin qu'il craint d'arriver un jour  se confondre avec
lui.

Chez l'Amricain du Sud, la nature rentrant quelquefois dans ses droits,
vient pour un moment rtablir entre les blancs et les noirs l'galit.
Au Nord, l'orgueil fait taire jusqu' la passion la plus imprieuse de
l'homme. L'Amricain du Nord consentirait peut-tre  faire de la
ngresse la compagne passagre de ses plaisirs, si les lgislateurs
avaient dclar qu'elle ne doit pas aspirer  partager sa couche; mais
elle peut devenir son pouse, et il s'loigne d'elle avec une sorte
d'horreur.

C'est ainsi qu'aux tats-Unis le prjug qui repousse les ngres semble
crotre  proportion que les ngres cessent d'tre esclaves, et que
l'ingalit se grave dans les moeurs  mesure qu'elle s'efface dans les
lois.

Mais, si la position relative des deux races qui habitent les tats-Unis
est telle que je viens de la montrer, pourquoi les Amricains ont-ils
aboli l'esclavage au Nord de l'Union, pourquoi le conservent-ils au
Midi, et d'o vient qu'ils aggravent ses rigueurs?

Il est facile de rpondre. Ce n'est pas dans l'intrt des ngres, mais
dans celui des blancs, qu'on dtruit l'esclavage aux tats-Unis.

Les premiers ngres ont t imports dans la Virginie vers l'anne
1621[77]. En Amrique, comme dans tout le reste de la terre, la
servitude est donc ne au Sud. De l elle a gagn de proche en proche;
mais  mesure que l'esclavage remontait vers le Nord, le nombre des
esclaves allait dcroissant[78]; on a toujours vu trs peu de ngres
dans la Nouvelle-Angleterre.

         [Note 77: Voyez l'_Histoire de la Virginie_, par Beverley.
         Voyez aussi, dans les Mmoires de Jefferson, de curieux
         dtails sur l'introduction des ngres en Virginie, et sur le
         premier acte qui en a prohib l'importation en 1778.]

         [Note 78: Le nombre des esclaves tait moins grand dans le
         Nord, mais les avantages rsultant de l'esclavage n'y taient
         pas plus contests qu'au Sud. En 1740, la lgislature de
         l'tat de New-York dclare qu'on doit encourager le plus
         possible l'importation directe des esclaves, et que la
         contrebande doit tre svrement punie, comme tendant 
         dcourager le commerant honnte. (Kent's commentaries, vol.
         2, p. 206.)

         On trouve dans la Collection historique du Massachusetts,
         vol. 4, p. 193, des recherches curieuses de Belknap sur
         l'esclavage dans la Nouvelle-Angleterre. Il en rsulte que,
         ds 1630, les ngres furent introduits, mais que ds lors la
         lgislation et les moeurs se montrrent opposes 
         l'esclavage.

         Voyez galement dans cet endroit la manire dont l'opinion
         publique, et ensuite la loi, parvinrent  dtruire la
         servitude.]

Les colonies taient fondes; un sicle s'tait dj coul, et un fait
extraordinaire commenait  frapper tous les regards. Les provinces qui
ne possdaient pour ainsi dire point d'esclaves croissaient en
population, en richesses et en bien-tre, plus rapidement que celles qui
en avaient.

Dans les premires cependant, l'habitant tait oblig de cultiver
lui-mme le sol, ou de louer les services d'un autre; dans les secondes,
il trouvait  sa disposition des ouvriers dont il ne rtribuait pas les
efforts. Il y avait donc travail et frais d'un ct, loisirs et conomie
de l'autre: cependant l'avantage restait aux premiers.

Ce rsultat paraissait d'autant plus difficile  expliquer que les
migrants, appartenant tous  la mme race europenne, avaient les mmes
habitudes, la mme civilisation, les mmes lois, et ne diffraient que
par des nuances peu sensibles.

Le temps continuait  marcher; quittant les bords de l'ocan Atlantique,
les Anglo-Amricains s'enfonaient tous les jours davantage dans les
solitudes de l'Ouest; ils y rencontraient des terrains et des climats
nouveaux; ils avaient  y vaincre des obstacles de diverse nature; leurs
races se mlaient, des hommes du Sud montaient au Nord, des hommes du
Nord descendaient au Sud. Au milieu de toutes ces causes, le mme fait
se reproduisait  chaque pas; et en gnral, la colonie o ne se
trouvaient point d'esclaves devenait plus peuple et plus prospre que
celle o l'esclavage tait en vigueur.

 mesure qu'on avanait, on commenait donc  entrevoir que la
servitude, si cruelle  l'esclave, tait funeste au matre.

Mais cette vrit reut sa dernire dmonstration lorsqu'on fut parvenu
sur les bords de l'Ohio.

Le fleuve que les Indiens avaient nomm par excellence l'Ohio, ou la
Belle-Rivire, arrose de ses eaux l'une des plus magnifiques valles
dont l'homme ait jamais fait son sjour. Sur les deux rives de l'Ohio
s'tendent les terrains onduls, o le sol offre chaque jour au
laboureur d'inpuisables trsors: sur les deux rives, l'air est
galement sain et le climat tempr; chacune d'elles forme l'extrme
frontire d'un vaste tat: celui qui suit  gauche les mille sinuosits
que dcrit l'Ohio dans son cours, se nomme le Kentucky; l'autre a
emprunt son nom au fleuve lui-mme. Les deux tats ne diffrent que
dans un seul point: le Kentucky a admis des esclaves, l'tat de l'Ohio
les a tous rejets de son sein[79].

         [Note 79: Non seulement l'Ohio n'admet pas l'esclavage, mais
         il prohibe l'entre de son territoire aux ngres libres, et
         leur dfend d'y rien acqurir. Voyez les statuts de l'Ohio.]

Le voyageur qui, plac au milieu de l'Ohio, se laisse entraner par le
courant jusqu' l'embouchure du fleuve dans le Mississipi, navigue donc
pour ainsi dire entre la libert et la servitude; et il n'a qu' jeter
autour de lui ses regards pour juger en un instant laquelle est la plus
favorable  l'humanit.

Sur la rive gauche du fleuve, la population est clair-seme; de temps
en temps on aperoit une troupe d'esclaves parcourant d'un air
insouciant des champs  moiti dserts; la fort primitive reparat sans
cesse; on dirait que la socit est endormie; l'homme semble oisif, la
nature seule offre l'image de l'activit et de la vie.

De la rive droite s'lve au contraire une rumeur confuse qui proclame
au loin la prsence de l'industrie; de riches moissons couvrent les
champs; d'lgantes demeures annoncent le got et les soins du
laboureur; de toutes parts l'aisance se rvle; l'homme parat riche et
content: il travaille[80].

         [Note 80: Ce n'est pas seulement l'homme individu qui est
         actif dans l'Ohio; l'tat fait lui-mme d'immenses
         entreprises: l'tat d'Ohio a tabli, entre le lac rie et
         l'Ohio, un canal au moyen duquel la valle du Mississipi
         communique avec la rivire du Nord. Grce  ce canal, les
         marchandises d'Europe qui arrivent  New-York peuvent
         descendre par eau jusqu' la Nouvelle-Orlans,  travers plus
         de cinq cents lieues de continent.]

L'tat du Kentucky a t fond en 1775, l'tat de l'Ohio ne l'a t que
douze ans plus tard: douze ans en Amrique, c'est plus d'un demi-sicle
en Europe. Aujourd'hui la population de l'Ohio excde dj de 250,000
habitants celle du Kentucky[81].

         [Note 81: Chiffre exact d'aprs le recensement de 1830.

           Kentucky,       688,844.
           Ohio,           937,669.]

Ces effets divers de l'esclavage et de la libert se comprennent
aisment; ils suffisent pour expliquer bien des diffrences qui se
rencontrent entre la civilisation antique et celle de nos jours.

Sur la rive gauche de l'Ohio le travail se confond avec l'ide de
l'esclavage; sur la rive droite, avec celle du bien-tre et des
progrs; l il est dgrad, ici on l'honore; sur la rive gauche du
fleuve, on ne peut trouver d'ouvriers appartenant  la race blanche, ils
craindraient de ressembler  des esclaves; il faut s'en rapporter aux
soins des ngres; sur la rive droite on chercherait en vain un oisif; le
blanc tend  tous les travaux son activit et son intelligence.

Ainsi donc les hommes qui, dans le Kentucky, sont chargs d'exploiter
les richesses naturelles du sol, n'ont ni zle, ni lumire; tandis que
ceux qui pourraient avoir ces deux choses ne font rien, ou passent dans
l'Ohio, afin d'utiliser leur industrie et de pouvoir l'exercer sans
honte.

Il est vrai que dans le Kentucky les matres font travailler les
esclaves sans tre obligs de les payer, mais ils tirent peu de fruits
de leurs efforts, tandis que l'argent qu'ils donneraient aux ouvriers
libres se retrouverait avec usure dans le prix de leurs travaux.

L'ouvrier libre est pay, mais il fait plus vite que l'esclave, et la
rapidit de l'excution est un des grands lments de l'conomie. Le
blanc vend ses secours, mais on ne les achte que quand ils sont utiles;
le noir n'a rien  rclamer pour prix de ses services, mais on est
oblig de le nourrir en tout temps; il faut le soutenir dans sa
vieillesse comme dans son ge mr, dans sa strile enfance comme durant
les annes fcondes de sa jeunesse, pendant la maladie comme en sant.
Ainsi ce n'est qu'en payant qu'on obtient le travail de ces deux hommes:
l'ouvrier libre reoit un salaire; l'esclave, une ducation, des
aliments, des soins, des vtements; l'argent que dpense le matre pour
l'entretien de l'esclave s'coule peu  peu et en dtail; on l'aperoit
 peine: le salaire que l'on donne  l'ouvrier se livre d'un seul coup,
et il semble n'enrichir que celui qui le reoit; mais en ralit
l'esclave a plus cot que l'homme libre, et ses travaux ont t moins
productifs[82].

         [Note 82: Indpendamment de ces causes, qui, partout o les
         ouvriers libres abondent, rend leur travail plus productif et
         plus conomique que celui des esclaves, il en faut signaler
         une autre qui est particulire aux tats-Unis: sur toute la
         surface de l'Union on n'a encore trouv le moyen de cultiver
         avec succs la canne  sucre que sur les bords du Mississipi,
         prs de l'embouchure de ce fleuve, dans le golfe du Mexique.
          la Louisiane, la culture de la canne est extrmement
         avantageuse: nulle part le laboureur ne retire un aussi grand
         prix de ses travaux; et, comme il s'tablit toujours un
         certain rapport entre les frais de production et les
         produits, le prix des esclaves est fort lev  la Louisiane.
         Or, la Louisiane tant du nombre des tats confdrs, on
         peut y transporter des esclaves de toutes les parties de
         l'Union; le prix qu'on donne d'un esclave  la
         Nouvelle-Orlans lve donc le prix des esclaves sur tous les
         autres marchs. Il en rsulte que, dans les pays o la terre
         rapporte peu, les frais de la culture par les esclaves
         continuent  tre trs considrables, ce qui donne un grand
         avantage  la concurrence des ouvriers libres.]

L'influence de l'esclavage s'tend encore plus loin; elle pntre jusque
dans l'me mme du matre, et imprime une direction particulire  ses
ides et  ses gots.

Sur les deux rives de l'Ohio, la nature a donn  l'homme un caractre
entreprenant et nergique; mais de chaque ct du fleuve il fait de
cette qualit commune un emploi diffrent.

Le blanc de la rive droite, oblig de vivre par ses propres efforts, a
plac dans le bien-tre matriel le but principal de son existence; et
comme le pays qu'il habite prsente  son industrie d'inpuisables
ressources, et offre  son activit des appts toujours renaissants,
son ardeur d'acqurir a dpass les bornes ordinaires de la cupidit
humaine: tourment du dsir des richesses, on le voit entrer avec audace
dans toutes les voies que la fortune lui ouvre; il devient
indiffremment marin, pionnier, manufacturier, cultivateur, supportant
avec une gale constance les travaux ou les dangers attachs  ces
diffrentes professions; il y a quelque chose de merveilleux dans les
ressources de son gnie, et une sorte d'hrosme dans son avidit pour
le gain.

L'Amricain de la rive gauche ne mprise pas seulement le travail, mais
toutes les entreprises que le travail fait russir; vivant dans une
oisive aisance, il a les gots des hommes oisifs; l'argent a perdu une
partie de sa valeur  ses yeux; il poursuit moins la fortune que
l'agitation et le plaisir, et il porte de ce ct l'nergie que son
voisin dploie ailleurs; il aime passionnment la chasse et la guerre;
il se plat dans les exercices les plus violents du corps; l'usage des
armes lui est familier, et ds son enfance il a appris  jouer sa vie
dans des combats singuliers. L'esclavage n'empche donc pas seulement
les blancs de faire fortune, il les dtourne de le vouloir.

Les mmes causes oprant continuellement depuis deux sicles en sens
contraires dans les colonies anglaises de l'Amrique Septentrionale, ont
fini par mettre une diffrence prodigieuse entre la capacit commerciale
de l'homme du Sud et celle de l'homme du Nord. Aujourd'hui, il n'y a que
le Nord qui ait des vaisseaux, des manufactures, des routes de fer et
des canaux.

Cette diffrence se remarque non seulement en comparant le Nord et le
Sud, mais en comparant entre eux les habitants du Sud. Presque tous les
hommes qui dans les tats les plus mridionaux de l'Union se livrent 
des entreprises commerciales et cherchent  utiliser l'esclavage, sont
venus du Nord; chaque jour, les gens du Nord se rpandent dans cette
partie du territoire amricain o la concurrence est moins  craindre
pour eux; ils y dcouvrent des ressources que n'y apercevraient point
les habitants, et se pliant  un systme qu'ils dsapprouvent, ils
parviennent  en tirer un meilleur parti que ceux qui le soutiennent
encore aprs l'avoir fond.

Si je voulais pousser plus loin le parallle, je prouverais aisment que
presque toutes les diffrences qui se remarquent entre le caractre des
Amricains au Sud et au Nord ont pris naissance dans l'esclavage; mais
ce serait sortir de mon sujet: je cherche en ce moment, non pas quels
sont tous les effets de la servitude, mais quels effets elle produit sur
la prosprit matrielle de ceux qui l'ont admise.

Cette influence de l'esclavage sur la production des richesses ne
pouvait tre que trs imparfaitement connue de l'antiquit. La servitude
existait alors dans tout l'univers polic, et les peuples qui ne la
connaissaient point taient des barbares.

Aussi le christianisme n'a-t-il dtruit l'esclavage qu'en faisant valoir
les droits de l'esclave; de nos jours on peut l'attaquer au nom du
matre: sur ce point l'intrt et la morale sont d'accord.

 mesure que ces vrits se manifestaient aux tats-Unis, on voyait
l'esclavage reculer peu  peu devant les lumires de l'exprience.

La servitude avait commenc au Sud et s'tait ensuite tendue vers le
Nord, aujourd'hui elle se retire. La libert, partie du Nord, descend
sans s'arrter vers le Sud. Parmi les grands tats, la Pensylvanie forme
aujourd'hui l'extrme limite de l'esclavage vers le Nord, mais dans ces
limites mmes il est branl; le Maryland, qui est immdiatement
au-dessous de la Pensylvanie, se prpare chaque jour  s'en passer, et
dj la Virginie, qui suit le Maryland, discute son utilit et ses
dangers[83].

         [Note 83: Il y a une raison particulire qui achve de
         dtacher de la cause de l'esclavage les deux derniers tats
         que je viens de nommer.

         L'ancienne richesse de cette partie de l'Union tait
         principalement fonde sur la culture du tabac. Les esclaves
         sont particulirement appropris  cette culture: or, il
         arrive que depuis bien des annes le tabac perd de sa valeur
         vnale; cependant la valeur des esclaves reste toujours la
         mme. Ainsi le rapport entre les frais de production et les
         produits est chang. Les habitants du Maryland et de la
         Virginie se sentent donc plus disposs qu'ils ne l'taient il
         y a trente ans, soit  se passer d'esclaves dans la culture
         du tabac, soit  abandonner en mme temps la culture du tabac
         et l'esclavage.]

Il ne se fait pas un grand changement dans les institutions humaines
sans qu'au milieu des causes de ce changement on ne dcouvre la loi des
successions.

Lorsque l'ingalit des partages rgnait au Sud, chaque famille tait
reprsente par un homme riche qui ne sentait pas plus le besoin que le
got du travail; autour de lui vivaient de la mme manire, comme autant
de plantes parasites, les membres de sa famille que la loi avait exclus
de l'hritage commun; on voyait alors dans toutes les familles du Sud ce
qu'on voit encore de nos jours dans les familles nobles de certains
pays de l'Europe, o les cadets, sans avoir la mme richesse que l'an,
restent aussi oisifs que lui. Cet effet semblable tait produit en
Amrique et en Europe par des causes entirement analogues. Dans le Sud
des tats-Unis, la race entire des blancs formait un corps
aristocratique  la tte duquel se tenaient un certain nombre
d'individus privilgis dont la richesse tait permanente et les loisirs
hrditaires. Ces chefs de la noblesse amricaine perptuaient dans le
corps dont ils taient les reprsentants les prjugs traditionnels de
la race blanche, et maintenaient l'oisivet en honneur. Dans le sein de
cette aristocratie, on pouvait rencontrer des pauvres, mais non des
travailleurs; la misre y paraissait prfrable  l'industrie; les
ouvriers ngres et esclaves ne trouvaient donc point de concurrents, et,
quelque opinion qu'on pt avoir sur l'utilit de leurs efforts, il
fallait bien les employer, puisqu'ils taient seuls.

Du moment o la loi des successions a t abolie, toutes les fortunes
ont commenc  diminuer simultanment, toutes les familles se sont
rapproches par un mme mouvement de l'tat o le travail devient
ncessaire  l'existence; beaucoup d'entre elles ont entirement
disparu; toutes ont entrevu le moment o il faudrait que chacun pourvt
soi-mme  ses besoins. Aujourd'hui on voit encore des riches, mais ils
ne forment plus un corps compacte et hrditaire; ils n'ont pu adopter
un esprit, y persvrer et le faire pntrer dans tous les rangs. On a
donc commenc  abandonner d'un commun accord le prjug qui fltrissait
le travail; il y a eu plus de pauvres, et les pauvres ont pu sans
rougir s'occuper des moyens de gagner leur vie. Ainsi l'un des effets
les plus prochains de l'galit des partages a t de crer une classe
d'ouvriers libres. Du moment o l'ouvrier libre est entr en concurrence
avec l'esclave, l'infriorit de ce dernier s'est fait sentir, et
l'esclavage a t attaqu dans son principe mme, qui est l'intrt du
matre.

 mesure que l'esclavage recule, la race noire le suit dans sa marche
rtrograde, et retourne avec lui vers les tropiques, d'o elle est
originairement venue.

Ceci peut paratre extraordinaire au premier abord, on va bientt le
concevoir.

En abolissant le principe de servitude, les Amricains ne mettent point
les esclaves en libert.

Peut-tre comprendrait-on avec peine ce qui va suivre, si je ne citais
un exemple; je choisirai celui de l'tat de New-York. En 1788, l'tat de
New-York prohibe dans son sein la vente des esclaves. C'tait d'une
manire dtourne en prohiber l'importation. Ds lors le nombre des
ngres ne s'accrot plus que suivant l'accroissement naturel de la
population noire. Huit ans aprs, on prend une mesure plus dcisive, et
l'on dclare qu' partir du 4 juillet 1799 tous les enfants qui natront
de parents esclaves seront libres. Toute voie d'accroissement est alors
ferme; il y a encore des esclaves, mais on peut dire que la servitude
n'existe plus.

 partir de l'poque o un tat du Nord prohibe ainsi l'importation des
esclaves, on ne retire plus de noirs du Sud pour les transporter dans
son sein.

Du moment o un tat du Nord dfend la vente des ngres, l'esclave ne
pouvant plus sortir des mains de celui qui le possde, devient une
proprit incommode, et on a intrt  le transporter au Sud.

Le jour o un tat du Nord dclare que le fils de l'esclave natra
libre, ce dernier perd une grande partie de sa valeur vnale; car sa
postrit ne peut plus entrer dans le march, et on a encore un grand
intrt  le transporter au Sud.

Ainsi la mme loi empche que les esclaves du Sud ne viennent au Nord,
et pousse ceux du Nord vers le Sud.

Mais voici une autre cause plus puissante que toutes celles dont je
viens de parler.

 mesure que le nombre des esclaves diminue dans un tat, le besoin des
travailleurs libres s'y fait sentir.  mesure que les travailleurs
libres s'emparent de l'industrie, le travail de l'esclave tant moins
productif, celui-ci devient une proprit mdiocre ou inutile, et on a
encore grand intrt  l'exporter au Sud, o la concurrence n'est pas 
craindre.

L'abolition de l'esclavage ne fait donc pas arriver l'esclave  la
libert; elle le fait seulement changer de matre: du septentrion, il
passe au midi.

Quant aux ngres affranchis et  ceux qui naissent aprs que l'esclavage
a t aboli, ils ne quittent point le Nord pour passer au Sud, mais ils
se trouvent vis--vis des Europens dans une position analogue  celle
des indignes; ils restent  moiti civiliss et privs de droits au
milieu d'une population qui leur est infiniment suprieure en richesses
et en lumires; ils sont en butte  la tyrannie des lois[84] et 
l'intolrance des moeurs. Plus malheureux sous un certain rapport que
les Indiens, ils ont contre eux les souvenirs de l'esclavage, et ils ne
peuvent rclamer la possession d'un seul endroit du sol; beaucoup
succombent  leur misre[85]; les autres se concentrent dans les villes,
o, se chargeant des plus grossiers travaux, ils mnent une existence
prcaire et misrable.

         [Note 84: Les tats o l'esclavage est aboli s'appliquent
         ordinairement  rendre fcheux aux ngres libres le sjour de
         leur territoire; et comme il s'tablit sur ce point une sorte
         d'mulation entre les diffrents tats, les malheureux ngres
         ne peuvent que choisir entre des maux.]

         [Note 85: Il existe une grande diffrence entre la mortalit
         des blancs et celle des noirs dans les tats o l'esclavage
         est aboli: de 1820  1831, il n'est mort  Philadelphie qu'un
         blanc sur quarante-deux individus appartenant  la race
         blanche, tandis qu'il y est mort un ngre sur vingt et un
         individus appartenant  la race noire. La mortalit n'est pas
         si grande  beaucoup prs parmi les ngres esclaves. (Voyez
         _Emmerson's medical Statistics_, p. 28.)]

Quand, d'ailleurs, le nombre des ngres continuerait  crotre de la
mme manire qu' l'poque o ils ne possdaient pas encore la libert,
le nombre des blancs augmentant avec une double vitesse aprs
l'abolition de l'esclavage, les noirs seraient bientt comme engloutis
au milieu des flots d'une population trangre.

Un pays cultiv par des esclaves est en gnral moins peupl qu'un pays
cultiv par des hommes libres; de plus, l'Amrique est une contre
nouvelle; au moment donc o un tat abolit l'esclavage, il n'est encore
qu' moiti plein.  peine la servitude y est-elle dtruite, et le
besoin des travailleurs libres s'y fait-il sentir, qu'on voit accourir
dans son sein, de toutes les parties du pays, une foule de hardis
aventuriers; ils viennent pour profiter des ressources nouvelles qui
vont s'ouvrir  l'industrie. Le sol se divise entre eux; sur chaque
portion s'tablit une famille de blancs qui s'en empare. C'est aussi
vers les tats libres que l'migration europenne se dirige. Que ferait
le pauvre d'Europe qui vient chercher l'aisance et le bonheur dans le
Nouveau-Monde, s'il allait habiter un pays o le travail est entach
d'ignominie?

Ainsi la population blanche crot par son mouvement naturel et en mme
temps par une immense migration, tandis que la population noire ne
reoit point d'migrants et s'affaiblit. Bientt la proportion qui
existait entre les deux races est renverse. Les ngres ne forment plus
qu'un malheureux dbris, une petite tribu pauvre et nomade, perdue au
milieu d'un peuple immense et matre du sol; et l'on ne s'aperoit plus
de leur prsence que par les injustices et les rigueurs dont ils sont
l'objet.

Dans beaucoup d'tats de l'Ouest, la race ngre n'a jamais paru; dans
tous les tats du Nord elle disparat. La grande question de l'avenir se
resserre donc dans un cercle troit; elle devient ainsi moins
redoutable, mais non plus facile  rsoudre.

 mesure qu'on descend vers le Midi, il est plus difficile d'abolir
utilement l'esclavage. Ceci rsulte de plusieurs causes matrielles
qu'il est ncessaire de dvelopper.

La premire est le climat: il est certain qu' proportion que les
Europens s'approchent des tropiques, le travail leur devient plus
difficile; beaucoup d'Amricains prtendent mme que sous une certaine
latitude il finit par leur tre mortel, tandis que le ngre s'y soumet
sans dangers[86]; mais je ne pense pas que cette ide, si favorable  la
paresse de l'homme du Midi, soit fonde sur l'exprience. Il ne fait pas
plus chaud dans le sud de l'Union que dans le sud de l'Espagne et de
l'Italie[87]. Pourquoi l'Europen n'y pourrait-il excuter les mmes
travaux? Et si l'esclavage a t aboli en Italie et en Espagne sans que
les matres prissent, pourquoi n'en arriverait-il pas de mme dans
l'Union? Je ne crois donc pas que la nature ait interdit, sous peine de
mort, aux Europens de la Gorgie ou des Florides de tirer eux-mmes
leur subsistance du sol; mais ce travail leur serait assurment plus
pnible et moins productif[88] qu'aux habitants de la Nouvelle-Angleterre.
Le travailleur libre perdant ainsi au Sud une partie de sa supriorit
sur l'esclave, il est moins utile d'abolir l'esclavage.

         [Note 86: Ceci est vrai dans les endroits o l'on cultive le
         riz. Les rizires, qui sont malsaines en tous pays, sont
         particulirement dangereuses dans ceux que le soleil brlant
         des tropiques vient frapper. Les Europens auraient bien de
         la peine  cultiver la terre dans cette partie du
         Nouveau-Monde, s'ils voulaient s'obstiner  lui faire
         produire du riz. Mais ne peut-on pas se passer de rizires?]

         [Note 87: Ces tats sont plus prs de l'quateur que l'Italie
         et l'Espagne, mais le continent de l'Amrique est infiniment
         plus froid que celui de l'Europe.]

         [Note 88: L'Espagne fit jadis transporter dans un district de
         la Louisiane appel Attakapas, un certain nombre de paysans
         des Aores. L'esclavage ne fut point introduit parmi eux;
         c'tait un essai. Aujourd'hui ces hommes cultivent encore la
         terre sans esclaves; mais leur industrie est si languissante,
         qu'elle fournit  peine  leurs besoins.]

Toutes les plantes de l'Europe croissent dans le Nord de l'Union; le Sud
a des produits spciaux.

On a remarqu que l'esclavage est un moyen dispendieux de cultiver les
crales. Celui qui rcolte le bl dans un pays o la servitude est
inconnue, ne retient habituellement  son service qu'un petit nombre
d'ouvriers;  l'poque de la moisson, et pendant les semailles, il en
runit, il est vrai, beaucoup d'autres; mais ceux-l n'habitent que
momentanment sa demeure.

Pour remplir ses greniers ou ensemencer ses champs, l'agriculteur qui
vit dans un tat  esclaves est oblig d'entretenir durant toute l'anne
un grand nombre de serviteurs, qui pendant quelques jours seulement lui
sont ncessaires; car, diffrents des ouvriers libres, les esclaves ne
sauraient attendre, en travaillant pour eux-mmes, le moment o l'on
doit venir louer leur industrie. Il faut les acheter pour s'en servir.

L'esclavage, indpendamment de ses inconvnients gnraux, est donc
naturellement moins applicable aux pays o les crales sont cultives
qu' ceux o on rcolte d'autres produits.

La culture du tabac, du coton et surtout de la canne  sucre, exige, au
contraire, des soins continuels. On peut y employer des femmes et des
enfants qu'on ne pourrait point utiliser dans la culture du bl. Ainsi,
l'esclavage est naturellement plus appropri au pays d'o l'on tire les
produits que je viens de nommer.

Le tabac, le coton, la canne, ne croissent qu'au Sud; ils y forment les
sources principales de la richesse du pays. En dtruisant l'esclavage,
les hommes du Sud se trouveraient dans l'une de ces deux alternatives:
ou ils seraient obligs de changer leur systme de culture, et alors
ils entreraient en concurrence avec les hommes du Nord, plus actifs et
plus expriments qu'eux; ou ils cultiveraient les mmes produits sans
esclaves, et alors ils auraient  supporter la concurrence de autres
tats du Sud qui les auraient conservs.

Ainsi le Sud a des raisons particulires de garder l'esclavage, que n'a
point le Nord.

Mais voici un autre motif plus puissant que tous les autres. Le Sud
pourrait bien,  la rigueur, abolir la servitude; mais comment se
dlivrerait-il des noirs? Au Nord, on chasse en mme temps l'esclavage
et les esclaves. Au Sud, on ne peut esprer d'atteindre en mme temps ce
double rsultat.

En prouvant que la servitude tait plus naturelle et plus avantageuse au
Sud qu'au Nord, j'ai suffisamment indiqu que le nombre des esclaves
devait y tre beaucoup plus grand. C'est dans le Sud qu'ont t amens
les premiers Africains; c'est l qu'ils sont toujours arrivs en plus
grand nombre.  mesure qu'on s'avance vers le Sud, le prjug qui
maintient l'oisivet en honneur prend de la puissance. Dans les tats
qui avoisinent le plus les tropiques, il n'y a pas un blanc qui
travaille. Les ngres sont donc naturellement plus nombreux au Sud qu'au
Nord. Chaque jour, comme je l'ai dit plus haut, ils le deviennent
davantage; car,  proportion qu'on dtruit l'esclavage  l'une des
extrmits de l'Union, les ngres s'accumulent  l'autre. Ainsi, le
nombre des noirs augmente au Sud, non seulement par le mouvement naturel
de la population, mais encore par l'migration force des ngres du
Nord. La race africaine a, pour crotre dans cette partie de l'Union,
des causes analogues  celles qui font grandir si vite la race
europenne au Nord.

Dans l'tat du Maine, on compte un ngre sur 300 habitants; dans le
Massachusetts, un sur 100; dans l'tat de New-York, deux sur 100; en
Pensylvanie, trois; au Maryland, trente-quatre; quarante-deux dans la
Virginie, et cinquante-cinq enfin dans la Caroline du Sud[89]. Telle
tait la proportion des noirs par rapport  celle des blancs dans
l'anne 1830. Mais cette proportion change sans cesse: chaque jour elle
devient plus petite au Nord et plus grande au Sud.

         [Note 89: On lit dans l'ouvrage amricain intitul _Letters
         on the colonisation Society_, par Carey, 1833, ce qui suit:
         Dans la Caroline du Sud, depuis quarante ans, la race noire
         crot plus vite que celle des blancs. En faisant un ensemble
         de la population des cinq tats du Sud qui ont d'abord eu des
         esclaves, dit encore M. Carey, le Maryland, la Virginie, la
         Caroline du Nord, la Caroline du Sud et la Gorgie, on
         dcouvre que de 1790  1830 les blancs ont augment dans le
         rapport de 80 par 100.

         Aux tats-Unis, en 1830, les hommes appartenant aux deux
         races taient distribus de la manire suivante: tats o
         l'esclavage est aboli, 6,565,434 blancs, 120,520 ngres.
         tats o l'esclavage existe encore, 3,960,814 blancs,
         2,208,102 ngres.]

Il est vident que dans les tats les plus mridionaux de l'Union, on ne
saurait abolir l'esclavage comme on l'a fait dans les tats du Nord,
sans courir de trs grands dangers, que ceux-ci n'ont point eu 
redouter.

Nous avons vu comment les tats du Nord mnageaient la transition entre
l'esclavage et la libert. Ils gardent la gnration prsente dans les
fers et mancipent les races futures; de cette manire, on n'introduit
les ngres que peu  peu dans la socit, et tandis qu'on retient dans
la servitude l'homme qui pourrait faire un mauvais usage de son
indpendance, on affranchit celui qui, avant de devenir matre de
lui-mme, peut encore apprendre l'art d'tre libre.

Il serait difficile de faire l'application de cette mthode au Sud.
Lorsqu'on dclare qu' partir de certaine poque, le fils du ngre sera
libre, on introduit le principe et l'ide de la libert dans le sein
mme de la servitude: les noirs que le lgislateur garde dans
l'esclavage, et qui voient leurs fils en sortir, s'tonnent de ce
partage ingal que fait entre eux la destine; ils s'inquitent et
s'irritent. Ds lors, l'esclavage a perdu  leurs yeux l'espce de
puissance morale que lui donnaient le temps et la coutume; il en est
rduit  n'tre plus qu'un abus visible de la force. Le Nord n'avait
rien  craindre de ce contraste, parce qu'au Nord les noirs taient en
petit nombre, et les blancs trs nombreux. Mais si cette premire aurore
de la libert venait  clairer en mme temps deux millions d'hommes,
les oppresseurs devraient trembler.

Aprs avoir affranchi les fils de leurs esclaves, les Europens du Sud
seraient bientt contraints d'tendre  toute la race noire le mme
bienfait.

Dans le Nord, comme je l'ai dit plus haut, du moment o l'esclavage est
aboli, et mme du moment o il devient probable que le temps de son
abolition approche, il se fait un double mouvement: les esclaves
quittent le pays pour tre transports plus au Sud; les blancs des
tats du Nord et les migrants d'Europe affluent  leur place.

Ces deux causes ne peuvent oprer de la mme manire dans les derniers
tats du Sud. D'une part, la masse des esclaves y est trop grande pour
qu'on puisse esprer de leur faire quitter le pays; d'autre part, les
Europens et les Anglo-Amricains du Nord redoutent de venir habiter une
contre o l'on n'a point encore rhabilit le travail. D'ailleurs, ils
regardent avec raison des tats o la proportion des ngres surpasse ou
gale celle des blancs, comme menacs de grands malheurs, et ils
s'abstiennent de porter leur industrie de ce ct.

Ainsi, en abolissant l'esclavage, les hommes du Sud ne parviendraient
pas, comme leurs frres du Nord,  faire arriver graduellement les
ngres  la libert; ils ne diminueraient pas sensiblement le nombre des
noirs, et ils resteraient seuls pour les contenir. Dans le cours de peu
d'annes, on verrait donc un grand peuple de ngres libres plac au
milieu d'une nation  peu prs gale de blancs.

Les mmes abus du pouvoir qui maintiennent aujourd'hui l'esclavage
deviendraient alors dans le Sud la source des plus grands dangers
qu'auraient  redouter les blancs. Aujourd'hui le descendant des
Europens possde seul la terre; il est matre absolu de l'industrie;
seul il est riche, clair, arm. Le noir ne possde aucun de ces
avantages; mais il peut s'en passer, il est esclave. Devenu libre,
charg de veiller lui-mme sur son sort, peut-il rester priv de toutes
ces choses sans mourir? Ce qui faisait la force du blanc, quand
l'esclavage existait, l'expose donc  mille prils aprs que l'esclavage
est aboli.

Laissant le ngre en servitude, on peut le tenir dans un tat voisin de
la brute; libre, on ne peut l'empcher de s'instruire assez pour
apprcier l'tendue de ses maux et en entrevoir le remde. Il y a
d'ailleurs un singulier principe de justice relative qu'on trouve trs
profondment enfonc dans le coeur humain. Les hommes sont beaucoup plus
frapps de l'ingalit qui existe dans l'intrieur d'une mme classe,
que des ingalits qu'on remarque entre les diffrentes classes. On
comprend l'esclavage; mais comment concevoir l'existence de plusieurs
millions de citoyens ternellement plis sous l'infamie et livrs  des
misres hrditaires? Dans le Nord, une population de ngres affranchis
prouve ces maux et ressent ces injustices; mais elle est faible et
rduite; dans le Sud elle serait nombreuse et forte.

Du moment o l'on admet que les blancs et les ngres mancips sont
placs sur le mme sol comme des peuples trangers l'un et l'autre, on
comprendra sans peine qu'il n'y a plus que deux chances dans l'avenir:
il faut que les ngres et les blancs se confondent entirement ou se
sparent.

J'ai dj exprim plus haut quelle tait ma conviction sur le premier
moyen[90]. Je ne pense pas que la race blanche et la race noire en
viennent nulle part  vivre sur un pied d'galit.

         [Note 90: Cette opinion, du reste, est appuye sur des
         autorits bien autrement graves que la mienne. On lit entre
         autres dans les _Mmoires de Jefferson_: Rien n'est plus
         clairement crit dans le livre des destines que
         l'affranchissement des noirs, et il est tout aussi certain
         que les deux races galement libres ne pourront vivre sous le
         mme gouvernement. La nature, l'habitude et l'opinion ont
         tabli entre elles des barrires insurmontables. (Voyez
         _Extrait des Mmoires de Jefferson_, par M. Conseil.)]

Mais je crois que la difficult sera bien plus grande encore aux
tats-Unis que partout ailleurs. Il arrive qu'un homme se place en
dehors des prjugs de religion, de pays, de race, et si cet homme est
roi, il peut oprer de surprenantes rvolutions dans la socit: un
peuple tout entier ne saurait se mettre ainsi en quelque sorte au-dessus
de lui-mme.

Un despote venant  confondre les Amricains et leurs anciens esclaves
sous le mme joug, parviendrait peut-tre  les mler: tant que la
dmocratie amricaine restera  la tte des affaires, nul n'osera tenter
une pareille entreprise, et l'on peut prvoir que, plus les blancs des
tats-Unis seront libres, plus ils chercheront  s'isoler.[91]

         [Note 91: Si les Anglais des Antilles s'taient gouverns
         eux-mmes, on peut compter qu'ils n'eussent pas accord
         l'acte d'mancipation que la mre-patrie vient d'imposer.]

J'ai dit ailleurs que le vritable lien entre l'Europen et l'Indien
tait le mtis; de mme la vritable transition entre le blanc et le
ngre, c'est le multre: partout o il se trouve un trs grand nombre de
multres, la fusion entre les deux races n'est pas impossible.

Il y a des parties de l'Amrique o l'Europen et le ngre se sont
tellement croiss, qu'il est difficile de rencontrer un homme qui soit
tout--fait blanc ou tout--fait noir: arrives  ce point, on peut
rellement dire que les races se sont mles; ou plutt,  leur place,
il en est survenu une troisime qui tient des deux sans tre prcisment
ni l'une ni l'autre.

De tous les Europens, les Anglais sont ceux qui ont le moins ml leur
sang  celui des ngres. On voit au Sud de l'Union plus de multres
qu'au Nord, mais infiniment moins que dans aucune autre colonie
europenne; les multres sont trs peu nombreux aux tats-Unis; ils
n'ont aucune force par eux-mmes, et dans les querelles de races, ils
font d'ordinaire cause commune avec les blancs. C'est ainsi qu'en Europe
on voit souvent les laquais des grands seigneurs trancher du noble avec
le peuple.

Cet orgueil d'origine, naturel  l'Anglais, est encore singulirement
accru chez l'Amricain par l'orgueil individuel que la libert
dmocratique fait natre. L'homme blanc des tats-Unis est fier de sa
race et fier de lui-mme.

D'ailleurs, les blancs et les ngres ne venant pas  se mler dans le
Nord de l'Union, comment se mleraient-ils dans le Sud? Peut-on supposer
un instant que l'Amricain du Sud, plac, comme il le sera toujours,
entre l'homme blanc, dans toute sa supriorit physique et morale, et le
ngre, puisse jamais songer  se confondre avec ce dernier? L'Amricain
du Sud a deux passions nergiques qui le porteront toujours  s'isoler:
il craindra de ressembler au ngre son ancien esclave, et de descendre
au-dessous du blanc son voisin.

S'il fallait absolument prvoir l'avenir, je dirais que, suivant le
cours probable des choses, l'abolition de l'esclavage au Sud fera
crotre la rpugnance que la population blanche y prouve pour les
noirs. Je fonde cette opinion sur ce que j'ai dj remarqu d'analogue
au Nord. J'ai dit que les hommes blancs du Nord s'loignent des ngres
avec d'autant plus de soin que le lgislateur marque moins la sparation
lgale qui doit exister entre eux: pourquoi n'en serait-il pas de mme
au Sud? Dans le Nord, quand les blancs craignent d'arriver  se
confondre avec les noirs, ils redoutent un danger imaginaire. Au Sud, o
le danger serait rel, je ne puis croire que la crainte ft moindre.

Si, d'une part, on reconnat (et le fait n'est pas douteux) que dans
l'extrmit sud, les noirs s'accumulent sans cesse et croissent plus
vite que les blancs; si, d'une autre, on concde qu'il est impossible de
prvoir l'poque o les noirs et les blancs arriveront  se mler et 
retirer de l'tat de socit les mmes avantages, ne doit-on pas en
conclure que, dans les tats du Sud, les noirs et les blancs finiront
tt ou tard par entrer en lutte?

Quel sera le rsultat final de cette lutte?

On comprendra sans peine que sur ce point il faut se renfermer dans le
vague des conjectures. L'esprit humain parvient avec peine  tracer en
quelque sorte un grand cercle autour de l'avenir; mais en dedans de ce
cercle, s'agite le hasard qui chappe  tous les efforts. Dans le
tableau de l'avenir, le hasard forme toujours comme le point obscur o
l'oeil de l'intelligence ne saurait pntrer. Ce qu'on peut dire est
ceci: dans les Antilles, c'est la race blanche qui semble destine 
succomber; sur le continent, la race noire.

Dans les Antilles, les blancs sont isols au milieu d'une immense
population de noirs; sur le continent, les noirs sont placs entre la
mer et un peuple innombrable, qui dj s'tend au-dessus d'eux comme
une masse compacte, depuis les glaces du Canada jusqu'aux frontires de
la Virginie, depuis les rivages du Missouri jusqu'aux bords de l'ocan
Atlantique. Si les blancs de l'Amrique du Nord restent unis, il est
difficile de croire que les ngres puissent chapper  la destruction
qui les menace; ils succomberont sous le fer ou la misre. Mais les
populations noires, accumules le long du golfe du Mexique, ont des
chances de salut, si la lutte entre les deux races vient  s'tablir,
alors que la confdration amricaine sera dissoute. Une fois l'anneau
fdral bris, les hommes du Sud auraient tort de compter sur un appui
durable de la part de leurs frres du Nord. Ceux-ci savent que le danger
ne peut jamais les atteindre; si un devoir positif ne les contraint de
marcher au secours du Sud, on peut prvoir que les sympathies de race
seront impuissantes.

Quelle que soit, du reste, l'poque de la lutte, les blancs du Sud,
fussent-ils abandonns  eux-mmes, se prsenteront dans la lice avec
une immense supriorit de lumires et de moyens; mais les noirs auront
pour eux le nombre et l'nergie du dsespoir. Ce sont l de grandes
ressources quand on a les armes  la main. Peut-tre arrivera-t-il alors
 la race blanche du Sud ce qui est arriv aux Maures d'Espagne. Aprs
avoir occup le pays pendant des sicles, elle se retirera enfin peu 
peu vers la contre d'o ses aeux sont autrefois venus, abandonnant aux
ngres la possession d'un pays que la Providence semble destiner 
ceux-ci, puisqu'ils y vivent sans peine et y travaillent plus facilement
que les blancs.

Le danger, plus ou moins loign, mais invitable, d'une lutte entre les
noirs et les blancs qui peuplent le sud de l'Union, se prsente sans
cesse comme un rve pnible  l'imagination des Amricains. Les
habitants du Nord s'entretiennent chaque jour de ces prils, quoique
directement ils n'aient rien  en craindre. Ils cherchent vainement 
trouver un moyen de conjurer les malheurs qu'ils prvoient.

Dans les tats du Sud, on se tait; on ne parle point de l'avenir aux
trangers; on vite de s'en expliquer avec ses amis; chacun se le cache
pour ainsi dire  soi-mme. Le silence du Sud a quelque chose de plus
effrayant que les craintes bruyantes du Nord.

Cette proccupation gnrale des esprits a donn naissance  une
entreprise presque ignore qui peut changer le sort d'une partie de la
race humaine.

Redoutant les dangers que je viens de dcrire, un certain nombre de
citoyens amricains se runirent en socit dans le but d'importer 
leurs frais sur les ctes de la Guine les ngres libres qui voudraient
chapper  la tyrannie qui pse sur eux.[92]

         [Note 92: Cette socit prit le nom de Socit de la
         Colonisation des noirs. Voyez ses rapports annuels, et
         notamment le quinzime. Voyez aussi la brochure dj indique
         intitule: _Letters on the colonisation Society and on its
         probable results_, par M. Carey. Philadelphie, avril 1833.]

En 1820, la socit dont je parle parvint  fonder en Afrique, par le 7e
degr de latitude nord, un tablissement auquel elle donna le nom de
_Liberia_. Les dernires nouvelles annonaient que deux mille cinq cents
ngres se trouvaient dj runis sur ce point. Transports dans leur
ancienne patrie, les noirs y ont introduit des institutions amricaines.
Liberia a un systme reprsentatif, des jurs ngres, des magistrats
ngres, des prtres ngres; on y voit des temples et des journaux, et
par un retour singulier des vicissitudes de ce monde, il est dfendu aux
blancs de se fixer dans ses murs[93].

         [Note 93: Cette dernire rgle a t trace par les
         fondateurs eux-mmes de l'tablissement. Ils ont craint qu'il
         n'arrivt en Afrique quelque chose d'analogue  ce qui se
         passe sur les frontires des tats-Unis, et que les ngres,
         comme les Indiens, entrant en contact avec une race plus
         claire que la leur, ne fussent dtruits avant de pouvoir se
         civiliser.]

Voil  coup sr un trange jeu de la fortune! Deux sicles se sont
couls depuis le jour o l'habitant de l'Europe entreprit d'enlever les
ngres  leur famille et  leur pays pour les transporter sur les
rivages de l'Amrique du Nord. Aujourd'hui on rencontre l'Europen
occup  charrier de nouveau  travers l'ocan Atlantique les
descendants de ces mmes ngres, afin de les reporter sur le sol d'o il
avait jadis arrach leurs pres. Des barbares ont t puiser les
lumires de la civilisation au sein de la servitude, et apprendre dans
l'esclavage l'art d'tre libres.

Jusqu' nos jours, l'Afrique tait ferme aux arts et aux sciences des
blancs. Les lumires de l'Europe, importes par des Africains, y
pntreront peut-tre. Il y a donc une belle et grande ide dans la
fondation de Liberia; mais cette ide, qui peut devenir si fconde pour
l'Ancien-Monde, est strile pour le Nouveau.

En douze ans, la socit de colonisation des noirs a transport en
Afrique deux mille cinq cents ngres. Pendant le mme espace de temps,
il en naissait environ sept cent mille dans les tats-Unis.

La colonie de Liberia ft-elle en position de recevoir chaque anne des
milliers de nouveaux habitants, et ceux-ci en tat d'y tre conduits
utilement; l'Union se mt-elle  la place de la socit et employt-elle
annuellement ses trsors[94] et ses vaisseaux  exporter des ngres en
Afrique, elle ne pourrait point encore balancer le seul progrs naturel
de la population parmi les noirs; et n'enlevant pas chaque anne autant
d'hommes qu'il en vient au monde, elle ne parviendrait pas mme 
suspendre les dveloppements du mal qui grandit chaque jour dans son
sein.[95]

         [Note 94: Il se rencontrerait bien d'autres difficults
         encore dans une pareille entreprise. Si l'Union, pour
         transporter les ngres d'Amrique en Afrique, entreprenait
         d'acheter les noirs  ceux dont ils sont les esclaves, le
         prix des ngres, croissant en proportion de leur raret,
         s'lverait bientt  des sommes normes, et il n'est pas
         croyable que les tats du Nord consentissent  faire une
         semblable dpense, dont ils ne devraient point recueillir les
         fruits. Si l'Union s'emparait de force ou acqurait  un bas
         prix fix par elle les esclaves du Sud, elle crerait une
         rsistance insurmontable parmi les tats situs dans cette
         partie de l'Union. Des deux cts on aboutit  l'impossible.]

         [Note 95: Il y avait en 1830 dans les tats-Unis 2,010,327
         esclaves, et 319,439 affranchis; en tout 2,329,766 ngres; ce
         qui formait un peu plus du cinquime de la population totale
         des tats-Unis  la mme poque.]

La race ngre ne quittera plus les rivages du continent amricain, o
les passions et les vices de l'Europe l'ont fait descendre; elle ne
disparatra du Nouveau-Monde qu'en cessant d'exister. Les habitants des
tats-Unis peuvent loigner les malheurs qu'ils redoutent, mais ils ne
sauraient aujourd'hui en dtruire la cause.

Je suis oblig d'avouer que je ne considre pas l'abolition de la
servitude comme un moyen de retarder, dans les tats du Sud, la lutte
des deux races.

Les ngres peuvent rester long-temps esclaves sans se plaindre; mais
entrs au nombre des hommes libres, ils s'indigneront bientt d'tre
privs de presque tous les droits de citoyens; et ne pouvant devenir les
gaux des blancs, ils ne tarderont pas  se montrer leurs ennemis.

Au Nord, on avait tout profit  affranchir les esclaves; on se dlivrait
ainsi de l'esclavage, sans avoir rien  redouter des ngres libres.
Ceux-ci taient trop peu nombreux pour rclamer jamais leurs droits. Il
n'en est pas de mme au Sud.

La question de l'esclavage tait pour les matres, au Nord, une question
commerciale et manufacturire; au Sud, c'est une question de vie ou de
mort. Il ne faut donc pas confondre l'esclavage au Nord et au Sud.

Dieu me garde de chercher, comme certains auteurs amricains, 
justifier le principe de la servitude des ngres; je dis seulement que
tous ceux qui ont admis cet affreux principe autrefois ne sont pas
galement libres aujourd'hui de s'en dpartir.

Je confesse que quand je considre l'tat du Sud, je ne dcouvre, pour
la race blanche qui habite ces contres, que deux manires d'agir:
affranchir les ngres et les fondre avec elle; rester isols d'eux et
les tenir le plus long-temps possible dans l'esclavage. Les moyens
termes me paraissent aboutir prochainement  la plus horrible de toutes
les guerres civiles, et peut-tre  la ruine de l'une des deux races.

Les Amricains du Sud envisagent la question sous ce point de vue, et
ils agissent en consquence. Ne voulant pas se fondre avec les ngres,
ils ne veulent point les mettre en libert.

Ce n'est pas que tous les habitants du Sud regardent l'esclavage comme
ncessaire  la richesse du matre; sur ce point, beaucoup d'entre eux
sont d'accord avec les hommes du Nord, et admettent volontiers avec
ceux-ci que la servitude est un mal; mais ils pensent qu'il faut
conserver ce mal pour vivre.

Les lumires, en s'accroissant au Sud, ont fait apercevoir aux habitants
de cette partie du territoire que l'esclavage est nuisible au matre, et
ces mmes lumires leur montrent, plus clairement qu'ils ne l'avaient vu
jusqu'alors, la presque impossibilit de le dtruire. De l un singulier
contraste: l'esclavage s'tablit de plus en plus dans les lois,  mesure
que son utilit est plus conteste; et tandis que son principe est
graduellement aboli dans le Nord, on tire au Midi, de ce mme principe,
des consquences de plus en plus rigoureuses.

La lgislation des tats du Sud relative aux esclaves prsente de nos
jours une sorte d'atrocit inoue, et qui seule vient rvler quelque
perturbation profonde dans les lois de l'humanit. Il suffit de lire la
lgislation des tats du Sud pour juger la position dsespre des deux
races qui les habitent.

Ce n'est pas que les Amricains de cette partie de l'Union aient
prcisment accru les rigueurs de la servitude; ils ont, au contraire,
adouci le sort matriel des esclaves. Les anciens ne connaissaient que
les fers et la mort pour maintenir l'esclavage; les Amricains du Sud de
l'Union ont trouv des garanties plus intellectuelles pour la dure de
leur pouvoir. Ils ont, si je puis m'exprimer ainsi, spiritualis le
despotisme et la violence. Dans l'antiquit, on cherchait  empcher
l'esclave de briser ses fers; de nos jours, on a entrepris de lui en
ter le dsir.

Les anciens enchanaient le corps de l'esclave, mais ils laissaient son
esprit libre et lui permettaient de s'clairer. En cela ils taient
consquents avec eux-mmes; il y avait alors une issue naturelle  la
servitude: d'un jour  l'autre l'esclave pouvait devenir libre et gal 
son matre.

Les Amricains du Sud, qui ne pensent point qu' aucune poque les
ngres puissent se confondre avec eux, ont dfendu, sous des peines
svres, de leur apprendre  lire et  crire. Ne voulant pas les lever
 leur niveau, ils les tiennent aussi prs que possible de la brute.

De tout temps, l'esprance de la libert avait t place au sein de
l'esclavage pour en adoucir les rigueurs.

Les Amricains du Sud ont compris que l'affranchissement offrait
toujours des dangers, quand l'affranchi ne pouvait arriver un jour 
s'assimiler au matre. Donner  un homme la libert et le laisser dans
la misre et l'ignominie, qu'est-ce faire, sinon fournir un chef futur 
la rvolte des esclaves? On avait d'ailleurs remarqu depuis long-temps
que la prsence du ngre libre jetait une inquitude vague au fond de
l'me de ceux qui ne l'taient pas, et y faisait pntrer, comme une
lueur douteuse, l'ide de leurs droits. Les Amricains du Sud ont enlev
aux matres, dans la plupart des cas, la facult d'affranchir.[96]

         [Note 96: L'affranchissement n'est point interdit, mais
         soumis  des formalits qui le rendent difficile.]

J'ai rencontr au Sud de l'Union un vieillard qui jadis avait vcu dans
un commerce illgitime avec une de ses ngresses. Il en avait eu
plusieurs enfants qui, en venant au monde, taient devenus esclaves de
leur pre. Plusieurs fois celui-ci avait song  leur lguer au moins la
libert, mais des annes s'taient coules avant qu'il pt lever les
obstacles mis  l'affranchissement par le lgislateur. Pendant ce temps,
la vieillesse tait venue, et il allait mourir. Il se reprsentait alors
ses fils trans de marchs en marchs, et passant de l'autorit
paternelle sous la verge d'un tranger. Ces horribles images jetaient
dans le dlire son imagination expirante. Je le vis en proie aux
angoisses du dsespoir, et je compris alors comment la nature savait se
venger des blessures que lui faisaient les lois.

Ces maux sont affreux, sans doute; mais ne sont-ils pas la consquence
prvue et ncessaire du principe mme de la servitude parmi les
modernes?

Du moment o les Europens ont pris leurs esclaves dans le sein d'une
race d'hommes diffrente de la leur, que beaucoup d'entre eux
considraient comme infrieure aux autres races humaines, et  laquelle
tous envisagent avec horreur l'ide de s'assimiler jamais, ils ont
suppos l'esclavage ternel; car, entre l'extrme ingalit que cre la
servitude, et la complte galit que produit naturellement parmi les
hommes l'indpendance, il n'y a point d'tat intermdiaire qui soit
durable. Les Europens ont senti vaguement cette vrit, mais sans se
l'avouer. Toutes les fois qu'il s'est agi des ngres, on les a vus obir
tantt  leur intrt ou  leur orgueil, tantt  leur piti. Ils ont
viol envers le noir tous les droits de l'humanit, et puis ils l'ont
instruit de la valeur et de l'inviolabilit de ces droits. Ils ont
ouvert leurs rangs  leurs esclaves, et quand ces derniers tentaient d'y
pntrer, ils les ont chasss avec ignominie. Voulant la servitude, ils
se sont laiss entraner, malgr eux ou  leur insu, vers la libert,
sans avoir le courage d'tre ni compltement iniques, ni entirement
justes.

S'il est impossible de prvoir une poque o les Amricains du Sud
mleront leur sang  celui des ngres, peuvent-ils, sans s'exposer
eux-mmes  prir, permettre que ces derniers arrivent  la libert? Et
s'ils sont obligs, pour sauver leur propre race, de vouloir les
maintenir dans les fers, ne doit-on pas les excuser de prendre les
moyens les plus efficaces pour y parvenir?

Ce qui se passe dans le Sud de l'Union me semble tout  la fois la
consquence la plus horrible et la plus naturelle de l'esclavage.
Lorsque je vois l'ordre de la nature renvers, quand j'entends
l'humanit qui crie et se dbat en vain sous les lois, j'avoue que je ne
trouve point d'indignation pour fltrir les hommes de nos jours, auteurs
de ces outrages; mais je rassemble toute ma haine contre ceux qui, aprs
plus de mille ans d'galit, ont introduit de nouveau la servitude dans
le monde.

Quels que soient, du reste, les efforts des Amricains du Sud pour
conserver l'esclavage, ils n'y russiront pas toujours. L'esclavage,
resserr sur un seul point du globe, attaqu par le christianisme comme
injuste, par l'conomie politique comme funeste; l'esclavage, au milieu
de la libert dmocratique et des lumires de notre ge, n'est point une
institution qui puisse durer. Il cessera par le fait de l'esclave ou par
celui du matre. Dans les deux cas, il faut s'attendre  de grands
malheurs.

Si on refuse la libert aux ngres du Sud, ils finiront par la saisir
violemment eux-mmes; si on la leur accorde, ils ne tarderont pas  en
abuser.


QUELLES SONT LES CHANCES DE DURE DE L'UNION AMRICAINE, QUELS DANGERS
LA MENACE.

     Ce qui fait la force prpondrante rside dans les tats plutt
     que dans l'Union. -- La confdration ne durera qu'autant que tous
     les tats qui la composent voudront en faire partie. -- Causes qui
     doivent les porter  rester unis. -- Utilit d'tre unis pour
     rsister aux trangers et pour n'avoir pas d'trangers en
     Amrique. -- La Providence n'a pas lev de barrires naturelles
     entre les diffrents tats. -- Il n'existe pas d'intrts matriels
     qui les divisent. -- Intrt qu'a le Nord  la prosprit et 
     l'union du Sud et de l'Ouest; le Sud  celles du Nord et de
     l'Ouest; l'Ouest  celles des deux autres. -- Intrts immatriels
     qui unissent les Amricains. -- Uniformit des opinions. -- Les
     dangers de la confdration naissent de la diffrence des
     caractres, dans les hommes qui la composent, et de leurs
     passions. -- Caractres des hommes du Sud et du Nord. -- La
     croissance rapide de l'Union est un de ses plus grands
     prils. -- Marche de la population vers le Nord-Ouest. -- Gravitation
     de la puissance de ce ct. -- Passions que ces mouvements rapides
     de la fortune font natre. -- L'Union subsistant, son gouvernement
     tend-il  prendre de la force ou  s'affaiblir? -- Divers signes
     d'affaiblissement. -- _Internal improvements._ -- Terres
     dsertes. -- Indiens. -- Affaire de la banque. -- Affaire du tarif.
     -- Le gnral Jackson.

De l'existence de l'Union dpend en partie le maintien de ce qui existe
dans chacun des tats qui la composent. Il faut donc examiner d'abord
quel est le sort probable de l'Union. Mais, avant tout, il est bon de se
fixer sur un point: si la confdration actuelle venait  se briser, il
me parat incontestable que les tats qui en font partie ne
retourneraient pas  leur individualit premire.  la place d'une
Union, il s'en formerait plusieurs. Je n'entends point rechercher sur
quelles bases ces nouvelles Unions viendraient  s'tablir; ce que je
veux montrer, ce sont les causes qui peuvent amener le dmembrement de
la confdration actuelle.

Pour y parvenir, je vais tre oblig de parcourir de nouveau quelques
unes des routes dans lesquelles j'tais prcdemment entr. Je devrai
exposer aux regards plusieurs objets qui sont dj connus. Je sais qu'en
agissant ainsi je m'expose aux reproches du lecteur; mais l'importance
de la matire qui me reste  traiter est mon excuse. Je prfre me
rpter quelquefois que de n'tre pas compris, et j'aime mieux nuire 
l'auteur qu'au sujet.

Les lgislateurs qui ont form la constitution de 1789 se sont efforcs
de donner au pouvoir fdral une existence  part et une force
prpondrante.

Mais ils taient borns par les conditions mmes du problme qu'ils
avaient  rsoudre. On ne les avait point chargs de constituer le
gouvernement d'un peuple unique, mais de rgler l'association de
plusieurs peuples; et quels que fussent leurs dsirs, il fallait
toujours qu'ils en arrivassent  partager l'exercice de la souverainet.

Pour bien comprendre quelles furent les consquences de ce partage, il
est ncessaire de faire une courte distinction entre les actes de la
souverainet.

Il y a des objets qui sont nationaux par leur nature, c'est--dire qui
ne se rapportent qu' la nation prise en corps, et ne peuvent tre
confis qu' l'homme ou  l'assemble qui reprsente le plus
compltement la nation entire. Je mettrai de ce nombre la guerre et la
diplomatie.

Il en est d'autres qui sont provinciaux de leur nature, c'est--dire qui
ne se rapportent qu' certaines localits, et ne peuvent tre
convenablement traits que dans la localit mme. Tel est le budget des
communes.

On rencontre enfin des objets qui ont une nature mixte: ils sont
nationaux, en ce qu'ils intressent tous les individus qui composent la
nation; ils sont provinciaux, en ce qu'il n'y a pas ncessit que la
nation elle-mme y pourvoie. Ce sont, par exemple, les droits qui
rglent l'tat civil et politique des citoyens. Il n'existe pas d'tat
social sans droits civils et politiques. Ces droits intressent donc
galement tous les citoyens; mais il n'est pas toujours ncessaire 
l'existence et  la prosprit de la nation que ces droits soient
uniformes, et par consquent qu'ils soient rgls par le pouvoir
central.

Parmi les objets dont s'occupe la souverainet, il y a donc deux
catgories ncessaires; on les retrouve dans toutes les socits bien
constitues, quelle que soit du reste la base sur laquelle le pacte
social ait t tabli.

Entre ces deux points extrmes, sont placs, comme une masse flottante,
les objets gnraux, mais non nationaux, que j'ai appels mixtes. Ces
objets n'tant ni exclusivement nationaux, ni entirement provinciaux,
le soin d'y pourvoir peut tre attribu au gouvernement national ou au
gouvernement provincial, suivant les conventions de ceux qui
s'associent, sans que le but de l'association cesse d'tre atteint.

Le plus souvent, de simples individus s'unissent pour former le
souverain, et leur runion compose un peuple. Au-dessous du gouvernement
gnral qu'ils se sont donn, on ne rencontre alors que des forces
individuelles ou des pouvoirs collectifs dont chacun reprsente une
fraction trs minime du souverain. Alors aussi c'est le gouvernement
gnral qui est le plus naturellement appel  rgler, non seulement les
objets nationaux par leur essence, mais la plus grande partie des objets
mixtes dont j'ai dj parl. Les localits en sont rduites  la portion
de souverainet qui est indispensable  leur bien-tre.

Quelquefois, par un fait antrieur  l'association, le souverain se
trouve compos de corps politiques dj organiss; il arrive alors que
le gouvernement provincial se charge de pourvoir, non seulement aux
objets exclusivement provinciaux de leur nature, mais encore  tout ou
partie des objets mixtes dont il vient d'tre question. Car les nations
confdres, qui formaient elles-mmes des souverains avant leur union,
et qui continuent  reprsenter une fraction trs considrable du
souverain, quoiqu'elles se soient unies, n'ont entendu cder au
gouvernement gnral que l'exercice des droits indispensables  l'Union.

Quand le gouvernement national, indpendamment des prrogatives
inhrentes  sa nature, se trouve revtu du droit de rgler les objets
mixtes de la souverainet, il possde une force prpondrante. Non
seulement il a beaucoup de droits, mais tous les droits qu'il n'a pas
sont  sa merci, et il est  craindre qu'il n'en vienne jusqu' enlever
aux gouvernements provinciaux leurs prrogatives naturelles et
ncessaires.

Lorsque c'est, au contraire, le gouvernement provincial qui se trouve
revtu du droit de rgler les objets mixtes, il rgne dans la socit
une tendance oppose. La force prpondrante rside alors dans la
province, non dans la nation; et on doit redouter que le gouvernement
national ne finisse par tre dpouill des privilges ncessaires  son
existence.

Les peuples uniques sont donc naturellement ports vers la
centralisation, et les confdrations vers le dmembrement.

Il ne reste plus qu' appliquer ces ides gnrales  l'Union
amricaine.

Aux tats particuliers revenait forcment le droit de rgler les objets
purement provinciaux.

De plus, ces mmes tats retinrent celui de fixer la capacit civile et
politique des citoyens, de rgler les rapports des hommes entre eux, et
de leur rendre la justice; droits qui sont gnraux de leur nature, mais
qui n'appartiennent pas ncessairement au gouvernement national.

Nous avons vu qu'au gouvernement de l'Union fut dlgu le pouvoir
d'ordonner au nom de toute la nation, dans les cas o la nation aurait 
agir comme un seul et mme individu. Il la reprsenta vis--vis des
trangers; il dirigea contre l'ennemi commun les forces communes. En un
mot, il s'occupa des objets que j'ai appels exclusivement nationaux.

Dans ce partage des droits de la souverainet, la part de l'Union semble
encore au premier abord plus grande que celle des tats; un examen un
peu approfondi dmontre que, par le fait, elle est moindre.

Le gouvernement de l'Union excute des entreprises plus vastes, mais on
le sent rarement agir. Le gouvernement provincial fait de plus petites
choses, mais il ne se repose jamais et rvle son existence  chaque
instant.

Le gouvernement de l'Union veille sur les intrts gnraux du pays;
mais les intrts gnraux d'un peuple n'ont qu'une influence
contestable sur le bonheur individuel.

Les affaires de la province influent au contraire visiblement sur le
bien-tre de ceux qui l'habitent.

L'Union assure l'indpendance et la grandeur de la nation, choses qui ne
touchent pas immdiatement les particuliers. L'tat maintient la
libert, rgle les droits, garantit la fortune, assure la vie, l'avenir
tout entier de chaque citoyen.

Le gouvernement fdral est plac  une grande distance de ses sujets;
le gouvernement provincial est  la porte de tous. Il suffit d'lever
la voix pour tre entendu de lui. Le gouvernement central a pour lui les
passions de quelques hommes suprieurs qui aspirent  le diriger: du
ct du gouvernement provincial se trouve l'intrt des hommes de second
ordre qui n'esprent obtenir de puissance que dans leur tat; et ce sont
ceux-l qui, placs prs du peuple, exercent sur lui le plus de pouvoir.

Les Amricains ont donc bien plus  attendre et  craindre de l'tat que
de l'Union; et, suivant la marche naturelle du coeur humain, ils doivent
s'attacher bien plus vivement au premier qu' la seconde.

En ceci les habitudes et les sentiments sont d'accord avec les intrts.

Quand une nation compacte fractionne sa souverainet et arrive  l'tat
de confdration, les souvenirs, les usages, les habitudes, luttent
long-temps contre les lois et donnent au gouvernement central une force
que celles-ci lui refusent. Lorsque des peuples confdrs se runissent
dans une seule souverainet, les mmes causes agissent en sens
contraire. Je ne doute point que si la France devenait une rpublique
confdre comme celle des tats-Unis, le gouvernement ne s'y montrt
d'abord plus nergique que celui de l'Union; et si l'Union se
constituait en monarchie comme la France, je pense que le gouvernement
amricain resterait pendant quelque temps plus dbile que le ntre. Au
moment o la vie nationale a t cre chez les Anglo-Amricains,
l'existence provinciale tait dj ancienne, des rapports ncessaires
s'taient tablis entre les communes et les individus des mmes tats;
on s'y tait habitu  considrer certains objets sous un point de vue
commun, et  s'occuper exclusivement de certaines entreprises comme
reprsentant un intrt spcial.

L'Union est un corps immense qui offre au patriotisme un objet vague 
embrasser. L'tat a des formes arrtes et des bornes circonscrites; il
reprsente un certain nombre de choses connues et chres  ceux qui
l'habitent. Il se confond avec l'image mme du sol, s'identifie  la
proprit,  la famille, aux souvenirs du pass, aux travaux du prsent,
aux rves de l'avenir. Le patriotisme, qui le plus souvent n'est qu'une
extension de l'gosme individuel, est donc rest dans l'tat, et n'a
pour ainsi dire point pass  l'Union.

Ainsi les intrts, les habitudes, les sentiments, se runissent pour
concentrer la vritable vie politique dans l'tat, et non dans l'Union.

On peut facilement juger de la diffrence des forces des deux
gouvernements, en voyant se mouvoir chacun d'eux dans le cercle de sa
puissance.

Toutes les fois qu'un gouvernement d'tat s'adresse  un homme ou  une
association d'hommes, son langage est clair et impratif; il en est de
mme du gouvernement fdral, quand il parle  des individus; mais ds
qu'il se trouve en face d'un tat, il commence  parlementer: il
explique ses motifs, et justifie sa conduite; il argumente, il
conseille, il n'ordonne gure. S'lve-t-il des doutes sur les limites
des pouvoirs constitutionnels de chaque gouvernement, le gouvernement
provincial rclame son droit avec hardiesse, et prend des mesures
promptes et nergiques pour le soutenir. Pendant ce temps le
gouvernement de l'Union raisonne; il en appelle au bon sens de la
nation,  ses intrts,  sa gloire; il temporise, il ngocie; ce n'est
que rduit  la dernire extrmit qu'il se dtermine enfin  agir. Au
premier abord, on pourrait croire que c'est le gouvernement provincial
qui est arm des forces de toute la nation, et que le congrs reprsente
un tat.

Le gouvernement fdral, en dpit des efforts de ceux qui l'ont
constitu, est donc, comme je l'ai dj dit ailleurs, par sa nature
mme, un gouvernement faible qui, plus que tout autre, a besoin du libre
concours des gouverns pour subsister.

Il est ais de voir que son objet est de raliser avec facilit la
volont qu'ont les tats de rester unis. Cette premire condition
remplie, il est sage, fort et agile. On l'a organis de manire  ne
rencontrer habituellement devant lui que des individus, et  vaincre
aisment les rsistances qu'on voudrait opposer  la volont commune;
mais le gouvernement fdral n'a pas t tabli dans la prvision que
les tats ou plusieurs d'entre eux cesseraient de vouloir tre unis.

Si la souverainet de l'Union entrait aujourd'hui en lutte avec celle
des tats, on peut aisment prvoir qu'elle succomberait; je doute mme
que le combat s'engaget jamais d'une manire srieuse. Toutes les fois
qu'on opposera une rsistance opinitre au gouvernement fdral, on le
verra cder. L'exprience a prouv jusqu' prsent que quand un tat
voulait obstinment une chose et la demandait rsolument, il ne manquait
jamais de l'obtenir; et que quand il refusait nettement d'agir[97], on
le laissait libre de faire.

         [Note 97: Voyez la conduite des tats du Nord dans la guerre
         de 1812. Durant cette guerre, dit Jefferson dans une lettre
         du 17 mars 1817 au gnral Lafayette, quatre des tats de
         l'Est n'taient plus lis au reste de l'Union que comme des
         cadavres  des hommes vivants.--(_Correspondance de
         Jefferson_, publie par M. Conseil.)]

Le gouvernement de l'Union et-il une force qui lui ft propre, la
situation matrielle du pays lui en rendrait l'usage fort difficile[98].

         [Note 98: L'tat de paix o se trouve l'Union ne lui donne
         aucun prtexte pour avoir une arme permanente. Sans arme
         permanente, un gouvernement n'a rien de prpar d'avance pour
         profiter du moment favorable, vaincre la rsistance, et
         enlever par surprise le souverain pouvoir.]

Les tats-Unis couvrent un immense territoire; de longues distances les
sparent; la population y est parpille au milieu de pays encore 
moiti dserts. Si l'Union entreprenait de maintenir par les armes les
confdrs dans le devoir, sa position se trouverait analogue  celle
qu'occupait l'Angleterre lors de la guerre de l'indpendance.

D'ailleurs, un gouvernement, ft-il fort, ne saurait chapper qu'avec
peine aux consquences d'un principe, quand une fois il a admis ce
principe lui-mme comme fondement du droit public qui doit le rgir. La
confdration a t forme par la libre volont des tats; ceux-ci, en
s'unissant, n'ont point perdu leur nationalit, et ne se sont point
fondus dans un seul et mme peuple. Si aujourd'hui un de ces mmes tats
voulait retirer son nom du contrat, il serait assez difficile de lui
prouver qu'il ne peut le faire. Le gouvernement fdral, pour le
combattre, ne s'appuierait d'une manire vidente ni sur la force, ni
sur le droit.

Pour que le gouvernement fdral triompht aisment de la rsistance que
lui opposeraient quelques uns de ses sujets, il faudrait que l'intrt
particulier d'un ou de plusieurs d'entre eux ft intimement li 
l'existence de l'Union, comme cela s'est vu souvent dans l'histoire des
confdrations.

Je suppose que parmi les tats que le lien fdral rassemble, il en soit
quelques uns qui jouissent  eux seuls des principaux avantages de
l'union, ou dont la prosprit dpende entirement du fait de l'union;
il est clair que le pouvoir central trouvera dans ceux-l un trs grand
appui pour maintenir les autres dans l'obissance. Mais alors il ne
tirera plus sa force de lui-mme, il la puisera dans un principe qui est
contraire  sa nature. Les peuples ne se confdrent que pour retirer
des avantages gaux de l'union, et, dans le cas cit plus haut, c'est
parce que l'ingalit rgne entre les nations unies que le gouvernement
fdral est puissant.

Je suppose encore que l'un des tats confdrs ait acquis une assez
grande prpondrance pour s'emparer  lui seul du pouvoir central; il
considrera les autres tats comme ses sujets, et fera respecter, dans
la prtendue souverainet de l'Union, sa propre souverainet. On fera
alors de grandes choses au nom du gouvernement fdral, mais,  vrai
dire, ce gouvernement n'existera plus[99].

         [Note 99: C'est ainsi que la province de la Hollande, dans la
         rpublique des Pays-Bas, et l'empereur, dans la Confdration
         Germanique, se sont quelquefois mis  la place de l'Union, et
         ont exploit dans leur intrt particulier la puissance
         fdrale.]

Dans ces deux cas, le pouvoir qui agit au nom de la confdration,
devient d'autant plus fort qu'on s'carte davantage de l'tat naturel et
du principe reconnu des confdrations.

En Amrique, l'union actuelle est utile  tous les tats, mais elle
n'est essentielle  aucun d'eux. Plusieurs tats briseraient le lien
fdral que le sort des autres ne serait pas compromis, bien que la
somme de leur bonheur ft moindre. Comme il n'y a point d'tat dont
l'existence ou la prosprit soit entirement lie  la confdration
actuelle, il n'y en a pas non plus qui soit dispos  faire de trs
grands sacrifices personnels pour la conserver.

D'un autre ct, on n'aperoit pas d'tat qui ait, quant  prsent, un
grand intrt d'ambition  maintenir la confdration telle que nous la
voyons de nos jours. Tous n'exercent point sans doute la mme influence
dans les conseils fdraux, mais on n'en voit aucun qui doive se flatter
d'y dominer, et qui puisse traiter ses confdrs en infrieurs ou en
sujets.

Il me parat donc certain que si une portion de l'Union voulait
srieusement se sparer de l'autre, non seulement on ne pourrait pas
l'en empcher, mais on ne tenterait mme pas de le faire. L'Union
actuelle ne durera donc qu'autant que tous les tats qui la composent
continueront  vouloir en faire partie.

Ce point fix, nous voici plus  l'aise: il ne s'agit plus de rechercher
si les tats actuellement confdrs pourront se sparer, mais s'ils
voudront rester unis.

Parmi toutes les raisons qui rendent l'union actuelle utile aux
Amricains, on en rencontre deux principales dont l'vidence frappe
aisment tous les yeux.

Quoique les Amricains soient pour ainsi dire seuls sur le continent, le
commerce leur donne pour voisins tous les peuples avec lesquels ils
trafiquent. Malgr leur isolement apparent, les Amricains ont donc
besoin d'tre forts, et ils ne peuvent tre forts qu'en restant tous
unis.

Les tats, en se dsunissant, ne diminueraient pas seulement leur force
vis--vis des trangers, ils creraient des trangers sur leur propre
sol. Ds lors ils entreraient dans un systme de douanes intrieures:
ils diviseraient les valles par des lignes imaginaires; ils
emprisonneraient le cours des fleuves, et gneraient de toutes les
manires l'exploitation de l'immense continent que Dieu leur a accord
pour domaine.

Aujourd'hui ils n'ont pas d'invasion  redouter, consquemment pas
d'armes  entretenir, pas d'impts  lever; si l'Union venait  se
briser, le besoin de toutes ces choses ne tarderait peut-tre pas  se
faire sentir.

Les Amricains ont donc un immense intrt  rester unis.

D'un autre ct, il est presque impossible de dcouvrir quelle espce
d'intrt matriel une portion de l'Union aurait, quant  prsent,  se
sparer des autres.

Lorsqu'on jette les yeux sur une carte des tats-Unis et qu'on aperoit
la chane des monts Allghanys, courant du nord-est au sud-ouest, et
parcourant le pays sur une tendue de 400 lieues, on est tent de croire
que le but de la Providence a t d'lever entre le bassin du Mississipi
et les ctes de l'ocan Atlantique une de ces barrires naturelles qui,
s'opposant aux rapports permanents des hommes entre eux, forment comme
les limites ncessaires des diffrents peuples.

Mais la hauteur moyenne des Allghanys ne dpasse pas 800 mtres[100].
Leurs sommets arrondis et les spacieuses valles qu'ils renferment dans
leurs contours, prsentent en mille endroits un accs facile. Il y a
plus, les principaux fleuves qui viennent verser leurs eaux dans l'ocan
Atlantique, l'Hudson, la Susquehanna, le Potomac[101], ont leurs sources
au-del des Allghanys, sur un plateau ouvert qui borde le bassin du
Mississipi. Partis de cette rgion[102], ils se font jour  travers le
rempart qui semblait devoir les rejeter  l'occident, et tracent, au
sein des montagnes, des routes naturelles toujours ouvertes  l'homme.

         [Note 100: Hauteur moyenne des Allghanys, suivant Volney
         (_Tableau des tats-Unis_, p. 33), 700  800 mtres; 5,000 
         6,000 pieds, suivant Darby: la plus grande hauteur des Vosges
         est de 1,400 mtres au-dessus du niveau de la mer.]

         [Note 101: Voyez la carte  la fin du premier volume.]

         [Note 102: Voyez _View of the United States_, par Darby, p.
         64 et 79.]

Aucune barrire ne s'lve donc entre les diffrentes parties du pays
occup de nos jours par les Anglo-Amricains. Loin que les Allghanys
servent de limites  des peuples, ils ne bordent mme point des tats.
Le New-York, la Pensylvanie et la Virginie les renferment dans leur
enceinte, et s'tendent autant  l'occident qu' l'orient de ces
montagnes[103].

         [Note 103: La chane des Allghanys n'est pas plus haute que
         celle des Vosges, et n'offre pas autant d'obstacles que cette
         dernire aux efforts de l'industrie humaine. Les pays situs
         sur le versant oriental des Allghanys sont donc aussi
         naturellement lis  la valle du Mississipi que la
         Franche-Comt, la haute Bourgogne et l'Alsace, le sont  la
         France.]

Le territoire occup de nos jours par les vingt-quatre tats de l'Union
et les trois grands districts qui ne sont pas encore placs au nombre
des tats, quoiqu'ils aient dj des habitants, couvre une superficie de
131,144 lieues carres[104], c'est--dire qu'il prsente dj une
surface presque gale  cinq fois celle de la France. Dans ces limites
se rencontrent un sol vari, des tempratures diffrentes et des
produits trs divers.

         [Note 104: 1,002,600 milles carrs. Voyez _View of the United
         States, by Darby_, p. 435.]

Cette grande tendue de territoire occup par les rpubliques
anglo-amricaines a fait natre des doutes sur le maintien de leur
union. Ici il faut distinguer: des intrts contraires se crent
quelquefois dans les diffrentes provinces d'un vaste empire, et
finissent par entrer en lutte: il arrive alors que la grandeur de
l'tat est ce qui compromet le plus sa dure. Mais si les hommes qui
couvrent ce vaste territoire n'ont pas entre eux d'intrts contraires,
son tendue mme doit servir  leur prosprit; car l'unit du
gouvernement favorise singulirement l'change qui peut se faire des
diffrents produits du sol, et en rendant leur coulement plus facile,
il en augmente la valeur.

Or, je vois bien dans les diffrentes parties de l'Union des intrts
diffrents, mais je n'en dcouvre pas qui soient contraires les uns aux
autres.

Les tats du Sud sont presque exclusivement cultivateurs; les tats du
Nord sont particulirement manufacturiers et commerants; les tats de
l'Ouest sont en mme temps manufacturiers et cultivateurs. Au Sud, on
rcolte du tabac, du riz, du coton et du sucre; au Nord et  l'Ouest, du
mas et du bl. Voil des sources diverses de richesses; mais pour
puiser dans ces sources, il y a un moyen commun et galement favorable
pour tous, c'est l'union.

Le Nord, qui charrie les richesses des Anglo-Amricains dans toutes les
parties du monde, et les richesses de l'univers dans le sein de l'Union,
a un intrt vident  ce que la confdration subsiste telle qu'elle
est de nos jours, afin que le nombre des producteurs et des
consommateurs amricains qu'il est appel  servir, reste le plus grand
possible. Le Nord est l'entremetteur le plus naturel entre le Sud et
l'Ouest de l'Union, d'une part, et de l'autre le reste du monde; le Nord
doit donc dsirer que le Sud et l'Ouest restent unis et prosprent, afin
qu'ils fournissent  ses manufactures des matires premires et du fret
 ses vaisseaux.

Le Sud et l'Ouest ont, de leur ct, un intrt plus direct encore  la
conservation de l'Union et  la prosprit du Nord. Les produits du Sud
s'exportent, en grande partie, au-del des mers; le Sud et l'Ouest ont
donc besoin des ressources commerciales du Nord. Ils doivent vouloir que
l'Union ait une grande puissance maritime pour pouvoir les protger
efficacement. Le Sud et l'Ouest doivent contribuer volontiers aux frais
d'une marine, quoiqu'ils n'aient pas de vaisseaux; car si les flottes de
l'Europe venaient bloquer les ports du Sud et le delta du Mississipi,
que deviendraient le riz des Carolines, le tabac de la Virginie, le
sucre et le coton qui croissent dans les valles du Mississipi? Il n'y a
donc pas une portion du budget fdral qui ne s'applique  la
conservation d'un intrt matriel commun  tous les confdrs.

Indpendamment de cette utilit commerciale, le Sud et l'Ouest de
l'union trouvent un grand avantage politique  rester unis entre eux et
avec le Nord.

Le Sud renferme dans son sein une immense population d'esclaves,
population menaante dans le prsent, plus menaante encore dans
l'avenir.

Les tats de l'Ouest occupent le fond d'une seule valle. Les fleuves
qui arrosent le territoire de ces tats, partant des montagnes Rocheuses
ou des Allghanys viennent tous mler leurs eaux  celles du Mississipi,
et roulent avec lui vers le golfe du Mexique. Les tats de l'Ouest sont
entirement isols, par leur position, des traditions de l'Europe et de
la civilisation de l'Ancien-Monde.

Les habitants du Sud doivent donc dsirer de conserver l'Union, pour ne
pas demeurer seuls en face des noirs, et les habitants de l'Ouest, afin
de ne pas se trouver enferms au sein de l'Amrique centrale sans
communication libre avec l'univers.

Le Nord, de son ct, doit vouloir que l'Union ne se divise point, afin
de rester comme l'anneau qui joint ce grand corps au reste du monde.

Il existe donc un lien troit entre les intrts matriels de toutes les
parties de l'Union.

J'en dirai autant pour les opinions et les sentiments qu'on pourrait
appeler les intrts immatriels de l'homme.

Les habitants des tats-Unis parlent beaucoup de leur amour pour la
patrie; j'avoue que je ne me fie point  ce patriotisme rflchi qui se
fonde sur l'intrt, et que l'intrt, en changeant d'objet, peut
dtruire.

Je n'attache pas non plus une trs grande importance au langage des
Amricains, lorsqu'ils manifestent chaque jour l'intention de conserver
le systme fdral qu'ont adopt leurs pres.

Ce qui maintient un grand nombre de citoyens sous le mme gouvernement,
c'est bien moins la volont raisonne de demeurer unis, que l'accord
instinctif et en quelque sorte involontaire qui rsulte de la similitude
des sentiments et de la ressemblance des opinions.

Je ne conviendrai jamais que des hommes forment une socit par cela
seul qu'ils reconnaissent le mme chef et obissent aux mmes lois; il
n'y a socit que quand les hommes considrent un grand nombre d'objets
sous le mme aspect; lorsque, sur un grand nombre de sujets, ils ont les
mmes opinions; quand enfin les mmes faits font natre en eux les mmes
impressions et les mmes penses.

Celui qui, envisageant la question sous ce point de vue, tudierait ce
qui se passe aux tats-Unis, dcouvrirait sans peine que leurs
habitants, diviss comme ils le sont en vingt-quatre souverainets
distinctes, constituent cependant un peuple unique; et peut-tre mme
arriverait-il  penser que l'tat de socit existe plus rellement au
sein de l'Union anglo-amricaine, que parmi certaines nations de
l'Europe qui n'ont pourtant qu'une seule lgislation, et se soumettent 
un seul homme.

Quoique les Anglo-Amricains aient plusieurs religions, ils ont tous la
mme manire d'envisager la religion.

Ils ne s'entendent pas toujours sur les moyens  prendre pour bien
gouverner, et varient sur quelques unes des formes qu'il convient de
donner au gouvernement; mais ils sont d'accord sur les principes
gnraux qui doivent rgir les socits humaines. Du Maine aux Florides,
du Missouri jusqu' l'ocan Atlantique, on croit que l'origine de tous
les pouvoirs lgitimes est dans le peuple. On conoit les mmes ides
sur la libert et l'galit; on professe les mmes opinions sur la
presse, le droit d'association, le jury, la responsabilit des agents du
pouvoir.

Si nous passons des ides politiques et religieuses aux opinions
philosophiques et morales qui rglent les actions journalires de la vie
et dirigent l'ensemble de la conduite, nous remarquerons le mme accord.

Les Anglo-Amricains[105] placent dans la raison universelle l'autorit
morale, comme le pouvoir politique dans l'universalit des citoyens, et
ils estiment que c'est au sens de tous qu'il faut s'en rapporter pour
discerner ce qui est permis ou dfendu, ce qui est vrai ou faux. La
plupart d'entre eux pensent que la connaissance de son intrt bien
entendu suffit pour conduire l'homme vers le juste et l'honnte. Ils
croient que chacun en naissant a reu la facult de se gouverner
lui-mme, et que nul n'a le droit de forcer son semblable  tre
heureux. Tous ont une foi vive dans la perfectibilit humaine; ils
jugent que la diffusion des lumires doit ncessairement produire des
rsultats utiles, l'ignorance amener des effets funestes; tous
considrent la socit comme un corps en progrs; l'humanit comme un
tableau changeant, o rien n'est et ne doit tre fixe  toujours, et ils
admettent que ce qui leur semble bien aujourd'hui peut demain tre
remplac par le mieux qui se cache encore.

         [Note 105: Je n'ai pas besoin, je pense, de dire que par ces
         expressions: _les Anglo-Amricains_, j'entends seulement
         parler de la grande majorit d'entre eux. En dehors de cette
         majorit se tiennent toujours quelques individus isols.]

Je ne dis point que toutes ces opinions soient justes, mais elles sont
amricaines.

En mme temps que les Anglo-Amricains sont ainsi unis entre eux par des
ides communes, ils sont spars de tous les autres peuples par un
sentiment d'orgueil.

Depuis cinquante ans on ne cesse de rpter aux habitants des tats-Unis
qu'ils forment le seul peuple religieux, clair et libre. Ils voient
que chez eux jusqu' prsent les institutions dmocratiques prosprent,
tandis qu'elles chouent dans le reste du monde; ils ont donc une
opinion immense d'eux-mmes, et ils ne sont pas loigns de croire
qu'ils forment une espce  part dans le genre humain.

Ainsi donc les dangers dont l'Union amricaine est menace ne naissent
pas plus de la diversit des opinions que de celle des intrts. Il faut
les chercher dans la varit des caractres et dans les passions des
Amricains.

Les hommes qui habitent l'immense territoire des tats-Unis sont presque
tous issus d'une souche commune; mais  la longue le climat et surtout
l'esclavage ont introduit des diffrences marques entre le caractre
des Anglais du Sud des tats-Unis et le caractre des Anglais du Nord.

On croit gnralement parmi nous que l'esclavage donne  une portion de
l'Union des intrts contraires  ceux de l'autre. Je n'ai point
remarqu qu'il en ft ainsi. L'esclavage n'a pas cr au Sud des
intrts contraires  ceux du Nord; mais il a modifi le caractre des
habitants du Sud, et leur a donn des habitudes diffrentes.

J'ai fait connatre ailleurs quelle influence avait exerce la servitude
sur la capacit commerciale des Amricains du Sud; cette mme influence
s'tend galement  leurs moeurs.

L'esclave est un serviteur qui ne discute point et se soumet  tout sans
murmurer. Quelquefois il assassine son matre, mais il ne lui rsiste
jamais. Dans le Sud il n'y a pas de familles si pauvres qui n'aient des
esclaves. L'Amricain du Sud, ds sa naissance, se trouve investi d'une
sorte de dictature domestique; les premires notions qu'il reoit de la
vie lui font connatre qu'il est n pour commander, et la premire
habitude qu'il contracte est celle de dominer sans peine. L'ducation
tend donc puissamment  faire de l'Amricain du Sud un homme altier,
prompt, irascible, violent, ardent dans ses dsirs, impatient des
obstacles; mais facile  dcourager s'il ne peut triompher du premier
coup.

L'Amricain du Nord ne voit pas d'esclaves accourir autour de son
berceau. Il n'y rencontre mme pas de serviteurs libres, car le plus
souvent il en est rduit  pourvoir lui-mme  ses besoins.  peine
est-il au monde que l'ide de la ncessit vient de toutes parts se
prsenter  son esprit; il apprend donc de bonne heure  connatre
exactement par lui-mme la limite naturelle de son pouvoir; il ne
s'attend point  plier par la force les volonts qui s'opposeront  la
sienne, et il sait que, pour obtenir l'appui de ses semblables, il faut
avant tout gagner leurs faveurs. Il est donc patient, rflchi,
tolrant, lent  agir, et persvrant dans ses desseins.

Dans les tats mridionaux, les plus pressants besoins de l'homme sont
toujours satisfaits. Ainsi l'Amricain du Sud n'est point proccup par
les soins matriels de la vie; un autre se charge d'y songer pour lui.
Libre sur ce point, son imagination se dirige vers d'autres objets plus
grands et moins exactement dfinis. L'Amricain du Sud aime la grandeur,
le luxe, la gloire, le bruit, les plaisirs, l'oisivet surtout; rien ne
le contraint  faire des efforts pour vivre, et comme il n'a pas de
travaux ncessaires, il s'endort et n'en entreprend mme pas d'utiles.

L'galit des fortunes rgnant au Nord, et l'esclavage n'y existant
plus, l'homme s'y trouve comme absorb par ces mmes soins matriels que
le blanc ddaigne au sud. Depuis son enfance il s'occupe  combattre la
misre, et il apprend  placer l'aisance au-dessus de toutes les
jouissances de l'esprit et du coeur. Concentre dans les petits dtails
de la vie, son imagination s'teint, ses ides sont moins nombreuses et
moins gnrales, mais elles deviennent plus pratiques, plus claires et
plus prcises. Comme il dirige vers l'unique tude du bien-tre tous les
efforts de son intelligence, il ne tarde pas  y exceller; il sait
admirablement tirer parti de la nature et des hommes pour produire la
richesse; il comprend merveilleusement l'art de faire concourir la
socit  la prosprit de chacun de ses membres, et  extraire de
l'gosme individuel le bonheur de tous.

L'homme du Nord n'a pas seulement de l'exprience, mais du savoir;
cependant il ne prise point la science comme un plaisir, il l'estime
comme un moyen, et il n'en saisit avec avidit que les applications
utiles.

L'Amricain du Sud est plus spontan, plus spirituel, plus ouvert, plus
gnreux, plus intellectuel et plus brillant.

L'Amricain du Nord est plus actif, plus raisonnable, plus clair et
plus habile.

L'un a les gots, les prjugs, les faiblesses et la grandeur de toutes
les aristocraties.

L'autre les qualits et les dfauts qui caractrisent la classe moyenne.

Runissez deux hommes en socit, donnez  ces deux hommes les mmes
intrts et en partie les mmes opinions; si leur caractre, leurs
lumires et leur civilisation diffrent, il y a beaucoup de chances pour
qu'ils ne s'accordent pas. La mme remarque est applicable  une socit
de nations.

L'esclavage n'attaque donc pas directement la confdration amricaine
par les intrts, mais indirectement par les moeurs.

Les tats qui adhrrent au pacte fdral en 1790 taient au nombre de
treize; la confdration en compte vingt-quatre aujourd'hui. La
population qui se montait  prs de quatre millions en 1790, avait
quadrupl dans l'espace de quarante ans; elle s'levait en 1830  prs
de treize millions[106].

         [Note 106:

           Recensement de 1790,  3,929,328.
                  ---- de 1830, 12,856,165.]

De pareils changements ne peuvent s'oprer sans danger.

Pour une socit de nations comme pour une socit d'individus, il y a
trois chances principales de dure: la sagesse des socitaires, leur
faiblesse individuelle, et leur petit nombre.

Les Amricains qui s'loignent des bords de l'ocan Atlantique pour
s'enfoncer dans l'Ouest, sont des aventuriers impatients de toute
espce de joug, avides de richesses, souvent rejets par les tats qui
les ont vus natre. Ils arrivent au milieu du dsert sans se connatre
les uns les autres. Ils n'y trouvent pour les contenir ni traditions, ni
esprit de famille, ni exemples. Parmi eux, l'empire des lois est faible,
et celui des moeurs plus faible encore. Les hommes qui peuplent chaque
jour les valles du Mississipi sont donc infrieurs,  tous gards, aux
Amricains qui habitent dans les anciennes limites de l'Union. Cependant
ils exercent dj une grande influence dans ses conseils, et ils
arrivent au gouvernement des affaires communes avant d'avoir appris  se
diriger eux-mmes[107].

         [Note 107: Ceci n'est, il est vrai, qu'un pril passager. Je
         ne doute pas qu'avec le temps la socit ne vienne 
         s'asseoir et  se rgler dans l'Ouest comme elle l'a dj
         fait sur les bords de l'ocan Atlantique.]

Plus les socitaires sont individuellement faibles et plus la socit a
de chances de dure, car ils n'ont alors de scurit qu'en restant unis.
Quand, en 1790, la plus peuple des rpubliques amricaines n'avait pas
500,000 habitants[108], chacune d'elles sentait son insignifiance comme
peuple indpendant, et cette pense lui rendait plus aise l'obissance
 l'autorit fdrale. Mais lorsque l'un des tats confdrs compte
2,000,000 d'habitants comme l'tat de New-York, et couvre un territoire
dont la superficie est gale au quart de celle de la France[109], il se
sent fort par lui-mme, et s'il continue  dsirer l'union comme utile 
son bien-tre, il ne la regarde plus comme ncessaire  son existence;
il peut se passer d'elle; et, consentant  y rester, il ne tarde pas 
vouloir y tre prpondrant.

         [Note 108: La Pensylvanie avait 431,373 habitants en 1790.]

         [Note 109: Superficie de l'tat de New-York, 6,213 lieues
         carres (500 milles carrs.) Voyez _View of the United
         States_, by Darby, p. 435.]

La multiplication seule des membres de l'Union tendrait dj puissamment
 briser le lien fdral. Tous les hommes placs dans le mme point de
vue n'envisagent pas de la mme manire les mmes objets. Il en est
ainsi  plus forte raison quand le point de vue est diffrent.  mesure
donc que le nombre des rpubliques amricaines augmente, on voit
diminuer la chance de runir l'assentiment de toutes sur les mmes lois.

Aujourd'hui les intrts des diffrentes parties de l'Union ne sont pas
contraires entre eux; mais qui pourrait prvoir les changements divers
qu'un avenir prochain fera natre dans un pays o chaque jour cre des
villes et chaque lustre des nations?

Depuis que les colonies anglaises sont fondes, le nombre des habitants
y double tous les vingt-deux ans  peu prs; je n'aperois pas de causes
qui doivent d'ici  un sicle arrter ce mouvement progressif de la
population anglo-amricaine. Avant que cent ans se soient couls, je
pense que le territoire occup ou rclam par les tats-Unis sera
couvert par plus de cent millions d'habitants et divis en quarante
tats[110].

         [Note 110: Si la population continue  doubler en vingt-deux
         ans, pendant un sicle encore, comme elle a fait depuis deux
         cents ans, en 1852 on comptera dans les tats-Unis
         vingt-quatre millions d'habitants, quarante-huit en 1874, et
         quatre-vingt-seize en 1896. Il en serait ainsi quand mme on
         rencontrerait sur le versant oriental des montagnes Rocheuses
         des terrains qui se refuseraient  la culture. Les terres
         dj occupes peuvent trs facilement contenir ce nombre
         d'habitants. Cent millions d'hommes rpandus sur le sol
         occup en ce moment par les vingt-quatre tats et les trois
         territoires dont se compose l'Union, ne donneraient que 762
         individus par lieue carre, ce qui serait encore bien loign
         de la population moyenne de la France, qui est de 1,006; de
         celle de l'Angleterre, qui est de 1,457; et ce qui resterait
         mme au-dessous de la population de la Suisse. La Suisse,
         malgr ses lacs et ses montagnes, compte 783 habitants par
         lieue carre. Voyez Malte-Brun, vol. 6, p. 92.]

J'admets que ces cent millions d'hommes n'ont point d'intrts
diffrents; je leur donne  tous, au contraire, un avantage gal 
rester unis, et je dis que par cela mme qu'ils sont cent millions
formant quarante nations distinctes et ingalement puissantes, le
maintien du gouvernement fdral n'est plus qu'un accident heureux.

Je veux bien ajouter foi  la perfectibilit humaine; mais jusqu' ce
que les hommes aient chang de nature et se soient compltement
transforms, je refuserai de croire  la dure d'un gouvernement dont la
tche est de tenir ensemble quarante peuples divers rpandus sur une
surface gale  la moiti de l'Europe[111], d'viter entre eux les
rivalits, l'ambition et les luttes, et de runir l'action de leurs
volonts indpendantes vers l'accomplissement des mmes desseins.

         [Note 111: Le territoire des tats-Unis a une superficie de
         295,000 lieues carres; celui de l'Europe, suivant
         Malte-Brun, vol. 6, p. 4, est de 500,000.]

Mais le plus grand pril que court l'Union en grandissant, vient du
dplacement continuel de forces qui s'opre dans son sein.

Des bords du lac Suprieur au golfe du Mexique, on compte,  vol
d'oiseau, environ quatre cents lieues de France. Le long de cette ligne
immense serpente la frontire des tats-Unis; tantt elle rentre en
dedans de ces limites, le plus souvent elle pntre bien au-del parmi
les dserts. On a calcul que sur tout ce vaste front les blancs
s'avanaient chaque anne, terme moyen, de sept lieues[112]. De temps en
temps il se prsente un obstacle: c'est un district improductif, un lac,
une nation indienne qu'on rencontre inopinment sur son chemin. La
colonne s'arrte alors un instant; ses deux extrmits se courbent sur
elles-mmes, et, aprs qu'elles se sont rejointes, on recommence 
s'avancer. Il y a dans cette marche graduelle et continue de la race
europenne vers les montagnes Rocheuses quelque chose de providentiel:
c'est comme un dluge d'hommes qui monte sans cesse, et que soulve
chaque jour la main de Dieu.

         [Note 112: Voyez _Documents lgislatifs_, 20e congrs, n
         117, p. 105.]

Au dedans de cette premire ligne de conqurants, on btit des villes et
on fonde de vastes tats. En 1790, il se trouvait  peine quelques
milliers de pionniers rpandus dans les valles du Mississipi;
aujourd'hui ces mmes valles contiennent autant d'hommes qu'en
renfermait l'Union tout entire en 1790. La population s'y lve  prs
de quatre millions d'habitants[113]. La ville de Washington a t fonde
en 1800, au centre mme de la confdration amricaine; maintenant, elle
se trouve place  l'une de ses extrmits. Les dputs des derniers
tats de l'Ouest[114], pour venir occuper leur sige au congrs, sont
dj obligs de faire un trajet aussi long que le voyageur qui se
rendrait de Vienne  Paris.

         [Note 113: 3,672,317, dnombrement de 1830.]

         [Note 114: De Jefferson, capitale de l'tat de Missouri, 
         Washington, on compte 1,019 milles, ou 420 lieues de poste.
         (_American almanac_, 1831, p. 48.)]

Tous les tats de l'Union sont entrans en mme temps vers la fortune;
mais tous ne sauraient crotre et prosprer dans la mme proportion.

Au nord de l'Union, des rameaux dtachs de la chane des Allghanys
s'avanant jusque dans l'ocan Atlantique, y forment des rades
spacieuses et des ports toujours ouverts aux plus grands vaisseaux. 
partir de la Potomac, au contraire, et en suivant les ctes de
l'Amrique jusqu' l'embouchure du Mississipi, on ne rencontre plus
qu'un terrain plat et sablonneux. Dans cette partie de l'Union, la
sortie de presque tous les fleuves est obstrue, et les ports qui
s'ouvrent de loin en loin au milieu de ces lagunes ne prsentent point
aux vaisseaux la mme profondeur, et offrent au commerce des facilits
beaucoup moins grandes que ceux du Nord.

 cette premire infriorit qui nat de la nature, s'en joint une autre
qui vient des lois.

Nous avons vu que l'esclavage, qui est aboli au Nord, existe encore au
Midi, et j'ai montr l'influence funeste qu'il exerce sur le bien-tre
du matre lui-mme.

Le Nord doit donc tre plus commerant[115] et plus industrieux que le
Sud. Il est naturel que la population et la richesse s'y portent plus
rapidement.

         [Note 115: Pour juger de la diffrence qui existe entre le
         mouvement commercial du Sud et celui du Nord, il suffit de
         jeter les yeux sur le tableau suivant:

         En 1829, les vaisseaux du grand et du petit commerce
         appartenant  la Virginie, aux deux Carolines et  la Gorgie
         (les quatre grands tats du Sud), ne jaugeaient que 5,243
         tonn.

         Dans la mme anne, les navires du seul tat de Massachusetts
         jaugeaient 17,322 tonn.[A].

         Ainsi le seul tat du Massachusetts avait trois fois plus de
         vaisseaux que les quatre tats sus-nomms.

         Cependant l'tat du Massachusetts n'a que 959 lieues carres
         de superficie (7,335 milles carrs) et 610,014 habitants,
         tandis que les quatre tats dont je parle ont 27,304 lieues
         carres (210,000 milles) et 3,047,767 habitants. Ainsi la
         superficie de l'tat de Massachusetts ne forme que la
         trentime partie de la superficie des quatre tats, et sa
         population est cinq fois moins grande que la leur[B].
         L'esclavage nuit de plusieurs manires  la prosprit
         commerciale du Sud: il diminue l'esprit d'entreprise chez les
         blancs, et il empche qu'ils ne trouvent  leur disposition
         les matelots dont ils auraient besoin. La marine ne se
         recrute en gnral que dans la dernire classe de la
         population. Or, ce sont les esclaves qui, au Sud, forment
         cette classe, et il est difficile de les utiliser  la mer:
         leur service serait infrieur  celui des blancs, et on
         aurait toujours  craindre qu'ils ne se rvoltassent au
         milieu de l'Ocan, ou ne prissent la fuite en abordant les
         rivages trangers.]

         [Note A: _Documents lgislatifs_, 21e congrs, 2e
         session, n 140, p. 244.]

         [Note B: View of the United States, par Darby.]

Les tats situs sur le bord de l'ocan Atlantique sont dj  moiti
peupls. La plupart des terres y ont un matre; ils ne sauraient donc
recevoir le mme nombre d'migrants que les tats de l'Ouest qui livrent
encore un champ sans borne  l'industrie. Le bassin du Mississipi est
infiniment plus fertile que les ctes de l'ocan Atlantique. Cette
raison, ajoute  toutes les autres, pousse nergiquement les Europens
vers l'Ouest. Ceci se dmontre rigoureusement par des chiffres.

Si l'on opre sur l'ensemble des tats-Unis, on trouve que, depuis
quarante ans, le nombre des habitants y est  peu prs tripl. Mais si
on n'envisage que le bassin du Mississipi, on dcouvre que, dans le mme
espace de temps, la population[116] y est devenue trente et une fois
plus grande[117].

         [Note 116: View of the United States, by Darby, p. 444.]

         [Note 117: Remarquez que, quand je parle du bassin du
         Mississipi, je n'y comprends point la portion des tats de
         New-York, de Pensylvanie et de Virginie, place  l'ouest des
         Allghanys, et qu'on doit cependant considrer comme en
         faisant aussi partie.]

Chaque jour, le centre de la puissance fdrale se dplace. Il y a
quarante ans, la majorit des citoyens de l'Union tait sur le bord de
la mer, aux environs de l'endroit o s'lve aujourd'hui Washington;
maintenant elle se trouve plus enfonce dans les terres et plus au nord;
on ne saurait douter qu'avant vingt ans elle ne soit de l'autre ct des
Allghanys. L'Union subsistant, le bassin du Mississipi, par sa
fertilit et son tendue, est ncessairement appel  devenir le centre
permanent de la puissance fdrale. Dans trente ou quarante ans, le
bassin du Mississipi aura pris son rang naturel. Il est facile de
calculer qu'alors sa population, compare  celle des tats placs sur
les bords de l'Atlantique, sera dans les proportions de 40  11  peu
prs. Encore quelques annes, la direction de l'Union chappera donc
compltement aux tats qui l'ont fonde, et la population des valles du
Mississipi dominera dans les conseils fdraux.

Cette gravitation continuelle des forces et de l'influence fdrale vers
le Nord-Ouest se rvle tous les dix ans, lorsqu'aprs avoir fait un
recensement gnral de la population on fixe de nouveau le nombre des
reprsentants que chaque tat doit envoyer au congrs[118].

         [Note 118: On s'aperoit alors que, pendant les dix ans qui
         viennent de s'couler, tel tat a accru sa population dans la
         proportion de 5 sur 100, comme le Delaware; tel autre dans la
         proportion de 250 sur 100, comme le territoire du Michigan.
         La Virginie dcouvre que, durant la mme priode, elle a
         augment le nombre de ses habitants dans le rapport de 13 sur
         100, tandis que l'tat limitrophe de l'Ohio a augment le
         nombre des siens dans le rapport de 61  100. Voyez la table
         gnrale contenue au _National Calendar_, vous serez frapp
         de ce qu'il y a d'ingal dans la fortune des diffrents
         tats.]

En 1790, la Virginie avait dix-neuf reprsentants au congrs. Ce nombre
a continu  crotre jusqu'en 1813, o on le vit atteindre le chiffre de
vingt-trois. Depuis cette poque, il a commenc  diminuer. Il n'tait
plus en 1833 que de vingt et un[119]. Pendant cette mme priode, l'tat
de New-York suivait une progression contraire: en 1790, il avait au
congrs dix reprsentants; en 1813, vingt-sept; en 1823, trente-quatre;
en 1833, quarante. L'Ohio n'avait qu'un seul reprsentant en 1803; en
1833 il en comptait dix-neuf.

         [Note 119: On va voir plus loin que, pendant la dernire
         priode, la population de la Virginie a cr dans la
         proportion de 13  100. Il est ncessaire d'expliquer comment
         le nombre des reprsentants d'un tat peut dcrotre lorsque
         la population de l'tat, loin de dcrotre elle-mme, est en
         progrs.

         Je prends pour objet de comparaison la Virginie, que j'ai
         dj cite. Le nombre des dputs de la Virginie, en 1823,
         tait en proportion du nombre total des dputs de l'Union;
         le nombre des dputs de la Virginie en 1833 est de mme en
         proportion du nombre total des dputs de l'Union en 1833, et
         en proportion du rapport de sa population, accrue pendant ces
         dix annes. Le rapport du nouveau nombre de dputs de la
         Virginie  l'ancien sera donc proportionnel, d'une part au
         rapport du nouveau nombre total des dputs  l'ancien, et
         d'autre part au rapport des proportions d'accroissement de la
         Virginie et de toute l'Union. Ainsi, pour que le nombre des
         dputs de la Virginie reste stationnaire, il suffit que le
         rapport de la proportion d'accroissement du petit pays 
         celle du grand soit l'inverse du rapport du nouveau nombre
         total des dputs  l'ancien; et pour peu que cette
         proportion d'accroissement de la population virginienne soit
         dans un plus faible rapport avec la proportion
         d'accroissement de toute l'Union, que le nouveau nombre des
         dputs de l'Union avec l'ancien, le nombre des dputs de la
         Virginie sera diminu.]

Il est difficile de concevoir une union durable entre deux peuples dont
l'un est pauvre et faible, l'autre riche et fort, alors mme qu'il
serait prouv que la force et la richesse de l'un ne sont point la
cause de la faiblesse et de la pauvret de l'autre. L'union est plus
difficile encore  maintenir dans le temps o l'un perd des forces et o
l'autre est en train d'en acqurir.

Cet accroissement rapide et disproportionn de certains tats menace
l'indpendance des autres. Si New-York, avec ses deux millions
d'habitants et ses quarante reprsentants, voulait faire la loi au
congrs, il y parviendrait peut-tre. Mais alors mme que les tats les
plus puissants ne chercheraient point  opprimer les moindres, le danger
existerait encore, car il est dans la possibilit du fait presque autant
que dans le fait lui-mme.

Les faibles ont rarement confiance dans la justice et la raison des
forts. Les tats qui croissent moins vite que les autres jettent donc
des regards de mfiance et d'envie vers ceux que la fortune favorise. De
l ce profond malaise et cette inquitude vague qu'on remarque dans une
partie de l'Union, et qui contrastent avec le bien-tre et la confiance
qui rgnent dans l'autre. Je pense que l'attitude hostile qu'a prise le
Sud n'a point d'autres causes.

Les hommes du Sud sont, de tous les Amricains, ceux qui devraient tenir
le plus  l'Union, car ce sont eux surtout qui souffriraient d'tre
abandonns  eux-mmes; cependant ils sont les seuls qui menacent de
briser le faisceau de la confdration. D'o vient cela? Il est facile
de le dire: le Sud, qui a fourni quatre prsidents  la
confdration[120], qui sait aujourd'hui que la puissance fdrale lui
chappe, qui, chaque anne, voit diminuer le nombre de ses reprsentants
au congrs et crotre ceux du Nord et de l'Ouest; le Sud, peupl
d'hommes ardents et irascibles, s'irrite et s'inquite. Il tourne avec
chagrin ses regards sur lui-mme; interrogeant le pass, il se demande
chaque jour s'il n'est point opprim. Vient-il  dcouvrir qu'une loi de
l'Union ne lui est pas videmment favorable, il s'crie qu'on abuse 
son gard de la force; il rclame avec ardeur, et si sa voix n'est point
coute, il s'indigne, et menace de se retirer d'une socit dont il a
les charges sans avoir les profits.

         [Note 120: Washington, Jefferson, Madisson et Monroe.]

Les lois du tarif, disaient les habitants de la Caroline en 1832,
enrichissent le Nord et ruinent le Sud; car, sans cela, comment
pourrait-on concevoir que le Nord, avec son climat inhospitalier et son
sol aride, augmentt sans cesse ses richesses et son pouvoir, tandis que
le Sud, qui forme comme le jardin de l'Amrique, tombe rapidement en
dcadence[121]?

         [Note 121: Voyez le rapport fait par son comit  la
         Convention, qui a proclam la nullification dans la Caroline
         du Sud.]

Si les changements dont j'ai parl s'opraient graduellement, de manire
 ce que chaque gnration ait au moins le temps de passer avec l'ordre
de choses dont elle a t le tmoin, le danger serait moindre; mais il y
a quelque chose de prcipit, je pourrais presque dire de
rvolutionnaire, dans les progrs que fait la socit en Amrique. Le
mme citoyen a pu voir son tat marcher  la tte de l'Union et devenir
ensuite impuissant dans les conseils fdraux. Il y a telle rpublique
anglo-amricaine qui a grandi aussi vite qu'un homme, et qui est ne, a
cr et est arrive  maturit en trente ans.

Il ne faut pas s'imaginer cependant que les tats qui perdent la
puissance se dpeuplent ou dprissent; leur prosprit ne s'arrte
point; ils croissent mme plus promptement qu'aucun royaume de
l'Europe[122]. Mais il leur semble qu'ils s'appauvrissent, parce qu'ils
ne s'enrichissent pas si vite que leur voisin, et ils croient perdre
leur puissance parce qu'ils entrent tout--coup en contact avec une
puissance plus grande que la leur[123]: ce sont donc leurs sentiments et
leurs passions qui sont blesss plus que leurs intrts. Mais n'en
est-ce point assez pour que la confdration soit en pril? Si, depuis
le commencement du monde, les peuples et les rois n'avaient eu en vue
que leur utilit relle, on saurait  peine ce que c'est que la guerre
parmi les hommes.

         [Note 122: La population d'un pays forme assurment le
         premier lment de sa richesse. Durant cette mme priode de
         1820  1832, pendant laquelle la Virginie a perdu deux
         dputs au congrs, sa population s'est accrue dans la
         proportion de 13,7  100; celle des Carolines dans le rapport
         de 15  100, et celle de la Gorgie dans la proportion de
         51,5  100. (Voyez _American Almanac_, 1832, p. 162.) Or, la
         Russie, qui est le pays d'Europe o la population crot le
         plus vite, n'augmente en dix ans le nombre de ses habitants
         que dans la proportion de 9,5  100; la France dans celle de
         7  100, et l'Europe en masse dans celle de 4,7  100. (Voyez
         Malte-Brun, vol. 6, p. 95.)]

         [Note 123: Il faut avouer cependant que la dprciation qui
         s'est opre dans le prix du tabac, depuis cinquante ans, a
         notablement diminu l'aisance des cultivateurs du Sud; mais
         ce fait est indpendant de la volont des hommes du Nord
         comme de la leur.]

Ainsi le plus grand danger qui menace les tats-Unis nat de leur
prosprit mme; elle tend  crer chez plusieurs des confdrs
l'enivrement qui accompagne l'augmentation rapide de la fortune, et
chez les autres, l'envie, la mfiance et les regrets qui en suivent le
plus souvent la perte.

Les Amricains se rjouissent en contemplant ce mouvement
extraordinaire; ils devraient, ce me semble, l'envisager avec regret et
avec crainte. Les Amricains des tats-Unis, quoi qu'ils fassent,
deviendront un des plus grands peuples du monde; ils couvriront de leurs
rejetons presque toute l'Amrique du Nord; le continent qu'ils habitent
est leur domaine, il ne saurait leur chapper. Qui les presse donc de
s'en mettre en possession ds aujourd'hui? la richesse, la puissance et
la gloire ne peuvent leur manquer un jour, et ils se prcipitent vers
cette immense fortune comme s'il ne leur restait qu'un moment pour s'en
saisir.

Je crois avoir dmontr que l'existence de la confdration actuelle
dpendait entirement de l'accord de tous les confdrs  vouloir
rester unis; et, partant de cette donne, j'ai recherch quelles taient
les causes qui pouvaient porter les diffrents tats  vouloir se
sparer. Mais il y a pour l'Union deux manires de prir: l'un des tats
confdrs peut vouloir se retirer du contrat, et briser violemment
ainsi le lien commun; c'est  ce cas que se rapportent la plupart des
remarques que j'ai faites ci-devant; le gouvernement fdral peut perdre
progressivement sa puissance par une tendance simultane des rpubliques
unies  reprendre l'usage de leur indpendance. Le pouvoir central,
priv successivement de toutes ses prrogatives, rduit par un accord
tacite  l'impuissance, deviendrait inhabile  remplir son objet, et la
seconde Union prirait comme la premire par une sorte d'imbcillit
snile.

L'affaiblissement graduel du lien fdral, qui conduit finalement 
l'annulation de l'Union, est d'ailleurs en lui-mme un fait distinct qui
peut amener beaucoup d'autres rsultats moins extrmes avant de produire
celui-l. La confdration existerait encore, que dj la faiblesse de
son gouvernement pourrait rduire la nation  l'impuissance, causer
l'anarchie au dedans et le ralentissement de la prosprit gnrale du
pays.

Aprs avoir recherch ce qui porte les Anglo-Amricains  se dsunir, il
est donc important d'examiner si, l'Union subsistant, leur gouvernement
agrandit la sphre de son action ou la resserre, s'il devient plus
nergique ou plus faible.

Les Amricains sont videmment proccups d'une grande crainte. Ils
s'aperoivent que chez la plupart des peuples du monde, l'exercice des
droits de la souverainet tend  se concentrer en peu de mains, et ils
s'effraient  l'ide qu'il finira par en tre ainsi chez eux. Les hommes
d'tat eux-mmes prouvent ces terreurs, ou du moins feignent de les
prouver; car en Amrique, la centralisation n'est point populaire, et
on ne saurait courtiser plus habilement la majorit qu'en s'levant
contre les prtendus empitements du pouvoir central. Les Amricains
refusent de voir que dans les pays o se manifeste cette tendance
centralisante qui les effraie, on ne rencontre qu'un seul peuple, tandis
que l'Union est une confdration de peuples diffrents; fait qui suffit
pour dranger toutes les prvisions fondes sur l'analogie.

J'avoue que je considre ces craintes d'un grand nombre d'Amricains
comme entirement imaginaires. Loin de redouter avec eux la
consolidation de la souverainet dans les mains de l'Union, je crois que
le gouvernement fdral s'affaiblit d'une manire visible.

Pour prouver ce que j'avance sur ce point, je n'aurai pas recours  des
faits anciens, mais  ceux dont j'ai pu tre le tmoin, ou qui ont eu
lieu de notre temps.

Quand on examine attentivement ce qui se passe aux tats-Unis, on
dcouvre sans peine l'existence de deux tendances contraires; ce sont
comme deux courants qui parcourent le mme lit en sens oppos.

Depuis quarante-cinq ans que l'Union existe, le temps a fait justice
d'une foule de prjugs provinciaux qui d'abord militaient contre elle.
Le sentiment patriotique qui attachait chacun des Amricains  son tat,
est devenu moins exclusif. En se connaissant mieux, les diverses parties
de l'Union se sont rapproches. La poste, ce grand lien des esprits,
pntre aujourd'hui jusque dans le fond des dserts[124]; des bateaux 
vapeur font communiquer entre eux chaque jour tous les points de la
cte. Le commerce descend et remonte les fleuves de l'intrieur avec une
rapidit sans exemple[125].  ces facilits que la nature et l'art ont
cres, se joignent l'instabilit des dsirs, l'inquitude de l'esprit,
l'amour des richesses, qui, poussant sans cesse l'Amricain hors de sa
demeure, le mettent en communication avec un grand nombre de ses
concitoyens. Il parcourt son pays en tous sens; il visite toutes les
populations qui l'habitent. On ne rencontre pas de province de France
dont les habitants se connaissent aussi parfaitement entre eux que les
13,000,000 d'hommes qui couvrent la surface des tats-Unis.

         [Note 124: En 1832, le district du Michigan, qui n'a que
         31,639 habitants, et ne forme encore qu'un dsert  peine
         fray, prsentait le dveloppement de 940 milles de routes de
         poste. Le territoire presque entirement sauvage d'Arkansas
         tait dj travers par 1738 milles de routes de poste. Voyez
         _the Report of the post general_, 30 novembre 1833. Le port
         seul des journaux dans toute l'Union rapporte par an 254,796
         dollars.]

         [Note 125: Dans le cours de dix ans, de 1821  1831, 271
         bateaux  vapeur ont t lancs dans les seules rivires qui
         arrosent la valle du Mississipi.

         En 1829, il existait aux tats-Unis 256 bateaux  vapeur.
         Voyez _Documents lgislatifs_, n 240, p. 274.]

En mme temps que les Amricains se mlent, ils s'assimilent; les
diffrences que le climat, l'origine et les institutions avaient mises
entre eux diminuent. Ils se rapprochent tous de plus en plus d'un type
commun. Chaque anne, des milliers d'hommes partis du Nord se rpandent
dans toutes les parties de l'Union: ils apportent avec eux leurs
croyances, leurs opinions, leurs moeurs; et comme leurs lumires sont
suprieures  celles des hommes parmi lesquels ils vont vivre, ils ne
tardent pas  s'emparer des affaires et  modifier la socit  leur
profit. Cette migration continuelle du Nord vers le Midi favorise
singulirement la fusion de tous les caractres provinciaux dans un seul
caractre national. La civilisation du Nord semble donc destine 
devenir la mesure commune sur laquelle tout le reste doit se rgler un
jour.

 mesure que l'industrie des Amricains fait des progrs, on voit se
resserrer les liens commerciaux qui unissent tous les tats confdrs,
et l'union entre dans les habitudes aprs avoir t dans les opinions.
Le temps, en marchant, achve de faire disparatre une foule de terreurs
fantastiques qui tourmentaient l'imagination des hommes de 1789. Le
pouvoir fdral n'est point devenu oppresseur; il n'a pas dtruit
l'indpendance des tats; il ne conduit pas les confdrs  la
monarchie; avec l'Union, les petits tats ne sont pas tombs dans la
dpendance des grands. La confdration a continu  crotre sans cesse
en population, en richesse, en pouvoir.

Je suis donc convaincu que de notre temps les Amricains ont moins de
difficults naturelles  vivre unis, qu'ils n'en trouvrent en 1789;
l'Union a moins d'ennemis qu'alors.

Et cependant, si l'on veut tudier avec soin l'histoire des tats-Unis
depuis quarante-cinq ans, on se convaincra sans peine que le pouvoir
fdral dcrot.

Il n'est pas difficile d'indiquer les causes de ce phnomne.

Au moment o la constitution de 1789 fut promulgue, tout prissait dans
l'anarchie; l'Union qui succda  ce dsordre excitait beaucoup de
crainte et de haine; mais elle avait d'ardents amis, parce qu'elle tait
l'expression d'un grand besoin. Quoique plus attaqu alors qu'il ne
l'est aujourd'hui, le pouvoir fdral atteignit donc rapidement le
maximum de son pouvoir, ainsi qu'il arrive d'ordinaire  un gouvernement
qui triomphe aprs avoir exalt ses forces dans la lutte.  cette
poque, l'interprtation de la constitution sembla tendre plutt que
resserrer la souverainet fdrale, et l'Union prsenta sous plusieurs
rapports le spectacle d'un seul et mme peuple, dirig, au-dedans comme
au-dehors, par un seul gouvernement.

Mais pour en arriver  ce point, le peuple s'tait mis en quelque sorte
au-dessus de lui-mme.

La constitution n'avait pas dtruit l'individualit des tats, et tous
les corps, quels qu'ils soient, ont un instinct secret qui les porte
vers l'indpendance. Cet instinct est plus prononc encore dans un pays
comme l'Amrique, o chaque village forme une sorte de rpublique
habitue  se gouverner elle-mme.

Il y eut donc effort de la part des tats qui se soumirent  la
prpondrance fdrale. Et tout effort, ft-il couronn d'un grand
succs, ne peut manquer de s'affaiblir avec la cause qui le fait natre.

 mesure que le gouvernement fdral affermissait son pouvoir,
l'Amrique reprenait son rang parmi les nations, la paix renaissait sur
les frontires, le crdit public se relevait;  la confusion succdait
un ordre fixe et qui permettait  l'industrie individuelle de suivre sa
marche naturelle et de se dvelopper en libert.

Ce fut cette prosprit mme qui commena  faire perdre de vue la cause
qui l'avait produite; le pril pass, les Amricains ne trouvrent plus
en eux l'nergie et le patriotisme qui avaient aid  le conjurer.
Dlivrs des craintes qui les proccupaient, ils rentrrent aisment
dans le cours de leurs habitudes, et s'abandonnrent sans rsistance 
la tendance ordinaire de leurs penchants. Du moment o un gouvernement
fort ne parut plus ncessaire, on recommena  penser qu'il tait
gnant. Tout prosprait avec l'Union, et l'on ne se dtacha point de
l'Union; mais on voulut sentir  peine l'action du pouvoir qui la
reprsentait. En gnral, on dsira rester uni, et dans chaque fait
particulier on tendit  redevenir indpendant. Le principe de la
confdration fut chaque jour plus facilement admis et moins appliqu;
ainsi le gouvernement fdral, en crant l'ordre et la paix, amena
lui-mme sa dcadence.

Ds que cette disposition des esprits commena  se manifester
au-dehors, les hommes de parti, qui vivent des passions du peuple, se
mirent  l'exploiter  leur profit.

Le gouvernement fdral se trouva ds lors dans une situation trs
critique; ses ennemis avaient la faveur populaire, et c'est en
promettant de l'affaiblir qu'on obtenait le droit de le diriger.

 partir de cette poque, toutes les fois que le gouvernement de l'Union
est entr en lice avec celui des tats, il n'a presque jamais cess de
reculer. Quand il y a eu lieu  interprter les termes de la
constitution fdrale, l'interprtation a t le plus souvent contraire
 l'Union et favorable aux tats.

La constitution donnait au gouvernement fdral le soin de pourvoir aux
intrts nationaux: on avait pens que c'tait  lui  faire ou 
favoriser, dans l'intrieur, les grandes entreprises qui taient de
nature  accrotre la prosprit de l'Union tout entire (_internal
improvements_), telles, par exemple, que les canaux.

Les tats s'effrayrent  l'ide de voir une autre autorit que la leur
disposer ainsi d'une portion de leur territoire. Ils craignirent que le
pouvoir central, acqurant de cette manire dans leur propre sein un
patronage redoutable, ne vnt  y exercer une influence qu'ils voulaient
rserver tout entire  leurs seuls agents.

Le parti dmocratique, qui a toujours t oppos  tous les
dveloppements de la puissance fdrale, leva donc la voix; on accusa
le congrs d'usurpation; le chef de l'tat, d'ambition. Le gouvernement
central, intimid par ces clameurs, finit par reconnatre lui-mme son
erreur, et par se renfermer exactement dans la sphre qu'on lui traait.

La constitution donne  l'Union le privilge de traiter avec les peuples
trangers. L'Union avait en gnral considr sous ce point de vue les
tribus indiennes qui bordent les frontires de son territoire. Tant que
ces sauvages consentirent  fuir devant la civilisation, le droit
fdral ne fut pas contest; mais du jour o une tribu indienne
entreprit de se fixer sur un point du sol, les tats environnants
rclamrent un droit de possession sur ces terres, et un droit de
souverainet sur les hommes qui en faisaient partie. Le gouvernement
central se hta de reconnatre l'un et l'autre, et, aprs avoir trait
avec les Indiens comme avec des peuples indpendants, il les livra comme
des sujets  la tyrannie lgislative des tats[126].

         [Note 126: Voyez dans les documents lgislatifs, que j'ai
         dj cits au chapitre des Indiens, la lettre du prsident
         des tats-Unis aux Cherokes, sa correspondance  ce sujet
         avec ses agents et ses messages au congrs.]

Parmi les tats qui s'taient forms sur le bord de l'Atlantique,
plusieurs s'tendaient indfiniment  l'ouest dans des dserts o les
Europens n'avaient point encore pntr. Ceux dont les limites taient
irrvocablement fixes voyaient d'un oeil jaloux l'avenir immense ouvert
 leurs voisins. Ces derniers, dans un esprit de conciliation, et afin
de faciliter l'acte d'Union, consentirent  se tracer des limites, et
abandonnrent  la confdration tout le territoire qui pouvait se
trouver au-del[127].

         [Note 127: Le premier acte de cession eut lieu de la part de
         l'tat de New-York en 1780; la Virginie, le Massachusetts, le
         Connecticut, la Caroline du Sud, la Caroline du Nord,
         suivirent cet exemple  diffrentes priodes, la Gorgie fut
         la dernire; son acte de cession ne remonte qu' 1803.]

Depuis cette poque, le gouvernement fdral est devenu propritaire de
tout le terrain inculte qui se rencontre en dehors des treize tats
primitivement confdrs. C'est lui qui se charge de le diviser et de le
vendre, et l'argent qui en revient est vers exclusivement dans le
trsor de l'Union.  l'aide de ce revenu, le gouvernement fdral achte
aux Indiens leurs terres, ouvre des routes dans les nouveaux districts,
et y facilite de tout son pouvoir le dveloppement rapide de la socit.

Or, il est arriv que dans ces mmes dserts cds jadis par les
habitants des bords de l'Atlantique se sont forms avec le temps de
nouveaux tats. Le congrs a continu  vendre, au profit de la nation
tout entire, les terres incultes que ces tats renferment encore dans
leur sein. Mais aujourd'hui ceux-ci prtendent qu'une fois constitus,
ils doivent avoir le droit exclusif d'appliquer le produit de ces ventes
 leur propre usage. Les rclamations tant devenues de plus en plus
menaantes, le congrs crut devoir enlever  l'Union une partie des
privilges dont elle avait joui jusqu'alors, et  la fin de 1832, il fit
une loi par laquelle, sans cder aux nouvelles rpubliques de l'Ouest la
proprit de leurs terres incultes, il appliquait cependant  leur
profit seul la plus grande partie du revenu qu'on en tirait[128].

         [Note 128: Le prsident refusa, il est vrai, de sanctionner
         cette loi, mais il en admit compltement le principe. Voyez
         _Message du 8 dcembre 1833_.]

Il suffit de parcourir les tats-Unis pour apprcier les avantages que
le pays retire de la banque. Ces avantages sont de plusieurs sortes;
mais il en est un surtout qui frappe l'tranger: les billets de la
Banque des tats-Unis sont reus  la frontire des dserts pour la mme
valeur qu' Philadelphie, o est le sige de ses oprations[129].

         [Note 129: La Banque actuelle des tats-Unis a t cre en
         1816, avec un capital de 35,000,000 de dollars (185,500,000
         fr.): son privilge expire en 1836. L'anne dernire, le
         congrs fit une loi pour le renouveler; mais le prsident
         refusa sa sanction. La lutte est aujourd'hui engage de part
         et d'autre avec une violence extrme, et il est facile de
         prsager la chute prochaine de la Banque.]

La Banque des tats-Unis est cependant l'objet de grandes haines. Ses
directeurs se sont prononcs contre le prsident, et on les accuse, non
sans vraisemblance, d'avoir abus de leur influence pour entraver son
lection. Le prsident attaque donc l'institution que ces derniers
reprsentent avec toute l'ardeur d'une inimiti personnelle. Ce qui a
encourag le prsident  poursuivre ainsi sa vengeance, c'est qu'il se
sent appuy sur les instincts secrets de la majorit.

La Banque forme le grand lien montaire de l'Union comme le congrs en
est le grand lien lgislatif, et les mmes passions qui tendent 
rendre les tats indpendants du pouvoir central tendent  la
destruction de la Banque.

La Banque des tats-Unis possde toujours en ses mains un grand nombre
de billets appartenant aux banques provinciales; elle peut chaque jour
obliger ces dernires  rembourser leurs billets en espces. Pour elle
au contraire un pareil danger n'est point  craindre; la grandeur de ses
ressources disponibles lui permet de faire face  toutes les exigences.
Menaces ainsi dans leur existence, les banques provinciales sont
forces d'user de retenue, et de ne mettre dans la circulation qu'un
nombre de billets proportionn  leur capital. Les banques provinciales
ne souffrent qu'avec impatience ce contrle salutaire. Les journaux qui
leur sont vendus, et le prsident que son intrt a rendu leur organe,
attaquent donc la Banque avec une sorte de fureur. Ils soulvent contre
elle les passions locales et l'aveugle instinct dmocratique du pays.
Suivant eux, les directeurs de la Banque forment un corps aristocratique
et permanent dont l'influence ne peut manquer de se faire sentir dans le
gouvernement, et doit altrer tt ou tard les principes d'galit sur
lesquels repose la socit amricaine.

La lutte de la Banque contre ses ennemis n'est qu'un incident du grand
combat que livrent en Amrique les provinces au pouvoir central;
l'esprit d'indpendance et de dmocratie,  l'esprit de hirarchie et de
subordination. Je ne prtends point que les ennemis de la Banque des
tats-Unis soient prcisment les mmes individus qui, sur d'autres
points, attaquent le gouvernement fdral; mais je dis que les attaques
contre la Banque des tats-Unis sont le produit des mmes instincts qui
militent contre le gouvernement fdral, et que le grand nombre des
ennemis de la premire est un symptme fcheux de l'affaiblissement du
second.

Mais jamais l'Union ne se montra plus dbile que dans la fameuse affaire
du tarif[130].

         [Note 130: Voyez principalement, pour les dtails de cette
         affaire, les _Documents lgislatifs_, 22e congrs, 2e
         session, n 30.]

Les guerres de la rvolution franaise et celle de 1812, en empchant la
libre communication entre l'Amrique et l'Europe, avaient cr des
manufactures au Nord de l'Union. Lorsque la paix eut rouvert aux
produits de l'Europe le chemin du Nouveau-Monde, les Amricains crurent
devoir tablir un systme de douanes qui pt tout  la fois protger
leur industrie naissante, et acquitter le montant des dettes que la
guerre leur avait fait contracter.

Les tats du Sud, qui n'ont pas de manufactures  encourager, et qui ne
sont que cultivateurs, ne tardrent pas  se plaindre de cette mesure.

Je ne prtends point examiner ici ce qu'il pouvait y avoir d'imaginaire
ou de rel dans leurs plaintes, je dis les faits.

Ds l'anne 1820, la Caroline du Sud, dans une ptition au congrs,
dclarait que la loi du tarif tait _inconstitutionnelle_, _oppressive_
et _injuste_. Depuis, la Gorgie, la Virginie, la Caroline du Nord,
l'tat de l'Alabama et celui du Mississipi, firent des rclamations plus
ou moins nergiques dans le mme sens.

Loin de tenir compte de ces murmures, le congrs, dans les annes 1824
et 1828, leva encore les droits du tarif et en consacra de nouveau le
principe.

Alors on produisit, ou plutt on rappela au Sud une doctrine clbre qui
prit le nom de _nullification_.

J'ai montr en son lieu que le but de la constitution fdrale n'a point
t d'tablir une ligue, mais de crer un gouvernement national. Les
Amricains des tats-Unis, dans tous les cas prvus par leur
constitution, ne forment qu'un seul et mme peuple. Sur tous ces
points-l, la volont nationale s'exprime, comme chez tous les peuples
constitutionnels,  l'aide d'une majorit. Une fois que la majorit a
parl, le devoir de la minorit est de se soumettre.

Telle est la doctrine lgale, la seule qui soit d'accord avec le texte
de la constitution et l'intention connue de ceux qui l'tablirent.

Les _nullificateurs_ du Sud prtendent au contraire que les Amricains,
en s'unissant, n'ont point entendu se fondre dans un seul et mme
peuple, mais qu'ils ont seulement voulu former une ligue de peuples
indpendants; d'o il suit que chaque tat ayant conserv sa
souverainet complte, sinon en action du moins en principe, a le droit
d'interprter les lois du congrs, et de suspendre dans son sein
l'excution de celles qui lui semblent opposes  la constitution ou 
la justice.

Toute la doctrine de la nullification se trouve rsume dans une phrase
prononce en 1833 devant le snat des tats-Unis par M. Cahoun, le chef
avou des nullificateurs du Sud.

La constitution, dit-il, est un contrat dans lequel les tats ont paru
comme souverains. Or, toutes les fois qu'il intervient un contrat entre
des parties qui ne connaissent point de commun arbitre, chacune d'elles
retient le droit de juger par elle-mme l'tendue de son obligation.

Il est manifeste qu'une pareille doctrine dtruit en principe le lien
fdral, et ramne en fait l'anarchie, dont la constitution de 1789
avait dlivr les Amricains.

Lorsque la Caroline du Sud vit que le congrs se montrait sourd  ses
plaintes, elle menaa d'appliquer  la loi fdrale du tarif la doctrine
des nullificateurs. Le congrs persista dans son systme; enfin l'orage
clata.

Dans le courant de 1832, le peuple de la Caroline du Sud[131] nomma une
convention nationale pour aviser aux moyens extraordinaires qui
restaient  prendre; et le 24 novembre de la mme anne, cette
convention publia, sous le nom d'ordonnance, une loi qui frappait de
nullit la loi fdrale du tarif, dfendait de prlever les droits qui y
taient ports, et de recevoir les appels qui pourraient tre faits aux
tribunaux fdraux[132]. Cette ordonnance ne devait tre mise en
vigueur qu'au mois de fvrier suivant, et il tait indiqu que si le
congrs modifiait avant cette poque le tarif, la Caroline du Sud
pourrait consentir  ne pas donner d'autres suites  ses menaces. Plus
tard, on exprima, mais d'une manire vague et indtermine, le dsir de
soumettre la question  une assemble extraordinaire de tous les tats
confdrs.

         [Note 131: C'est--dire une majorit du peuple; car le parti
         oppos, nomm Union Party, compta toujours une trs forte et
         trs active minorit en sa faveur. La Caroline peut avoir
         environ 47,000 lecteurs 30,000 taient favorables  la
         nullification, et 17,000 contraires.]

         [Note 132: Cette ordonnance fut prcde du rapport d'un
         comit charg d'en prparer la rdaction: ce rapport renferme
         l'exposition et le but de la loi. On y lit, p. 34: Lorsque
         les droits rservs aux diffrents tats par la constitution
         sont viols de propos dlibr, le droit et le devoir de ces
         tats est d'intervenir, afin d'arrter les progrs du mal, de
         s'opposer  l'usurpation, et de maintenir dans leurs
         respectives limites les pouvoirs et privilges qui leur
         appartiennent comme _souverains indpendants_. Si les tats
         ne possdaient pas ce droit, en vain se prtendraient-ils
         souverains. La Caroline du Sud dclare ne reconnatre sur la
         terre aucun tribunal qui soit plac au-dessus d'elle. Il est
         vrai qu'elle a pass, avec d'autres tats souverains comme
         elle, un contrat solennel d'union (_a solemn contract of
         union_), mais elle rclame et exercera le droit d'expliquer
         quel en est le sens  ses yeux, et lorsque ce contrat est
         viol par ses associs et par le gouvernement qu'ils ont
         cr, elle veut user du droit vident (unquestionable), de
         juger quelle est l'tendue de l'infraction, et quelles sont
         les mesures  prendre pour obtenir justice.]

En attendant, la Caroline du Sud armait ses milices et se prparait  la
guerre.

Que fit le congrs? Le congrs, qui n'avait pas cout ses sujets
suppliants, prta l'oreille  leurs plaintes ds qu'il leur vit les
armes  la main[133]. Il fit une loi[134] suivant laquelle les droits
ports au tarif devaient tre rduits progressivement pendant dix ans,
jusqu' ce qu'on les et amens  ne pas dpasser les besoins du
gouvernement. Ainsi le congrs abandonna compltement le principe du
tarif.  un droit protecteur de l'industrie, il substitua une mesure
purement fiscale[135]. Pour dissimuler sa dfaite, le gouvernement de
l'Union eut recours  un expdient qui est fort  l'usage des
gouvernements faibles: en cdant sur les faits, il se montra inflexible
sur les principes. En mme temps que le congrs changeait la lgislation
du tarif, il passait une autre loi en vertu de laquelle le prsident
tait investi d'un pouvoir extraordinaire pour surmonter par la force
les rsistances qui ds lors n'taient plus  craindre.

         [Note 133: Ce qui acheva de dterminer le congrs  cette
         mesure, ce fut une dmonstration du puissant tat de
         Virginie, dont la lgislature s'offrit  servir d'arbitre
         entre l'Union et la Caroline du Sud. Jusque l cette dernire
         avait paru entirement abandonne, mme par les tats qui
         avaient rclam avec elle.]

         [Note 134: Loi du 2 mars 1833.]

         [Note 135: Cette loi fut suggre par M. Clay, et passa en
         quatre jours, dans les deux chambres du congrs,  une
         immense majorit.]

La Caroline du Sud ne consentit mme pas  laisser  l'Union ces faibles
apparences de la victoire; la mme convention nationale qui avait frapp
de nullit la loi du tarif s'tant assemble de nouveau, accepta la
concession qui tait offerte; mais en mme temps, elle dclara n'en
persister qu'avec plus de force dans la doctrine des nullificateurs, et
pour le prouver, elle annula la loi qui confrait des pouvoirs
extraordinaires au prsident, quoiqu'il ft bien certain qu'on n'en
ferait point usage.

Presque tous les actes dont je viens de parler ont eu lieu sous la
prsidence du gnral Jackson. On ne saurait nier que, dans l'affaire du
tarif, ce dernier n'ait soutenu avec habilet et vigueur les droits de
l'Union. Je crois cependant qu'il faut mettre au nombre des dangers que
court aujourd'hui le pouvoir fdral la conduite mme de celui qui le
reprsente.

Quelques personnes se sont form en Europe, sur l'influence que peut
exercer le gnral Jackson dans les affaires de son pays, une opinion
qui parat fort extravagante  ceux qui ont vu les choses de prs.

On a entendu dire que le gnral Jackson avait gagn des batailles, que
c'tait un homme nergique, port par caractre et par habitude 
l'emploi de la force, dsireux du pouvoir et despote par got. Tout cela
est peut-tre vrai, mais les consquences qu'on a tires de ces vrits
sont de grandes erreurs.

On s'est imagin que le gnral Jackson voulait tablir aux tats-Unis
la dictature, qu'il allait y faire rgner l'esprit militaire, et donner
au pouvoir central une extension dangereuse pour les liberts
provinciales. En Amrique, le temps de semblables entreprises et le
sicle de pareils hommes ne sont point encore venus: si le gnral
Jackson et voulu dominer de cette manire, il et assurment perdu sa
position politique et compromis sa vie: aussi n'a-t-il pas t assez
imprudent pour le tenter.

Loin de vouloir tendre le pouvoir fdral, le prsident actuel
reprsente, au contraire, le parti qui veut restreindre ce pouvoir aux
termes les plus clairs et les plus prcis de la constitution, et qui
n'admet point que l'interprtation puisse jamais tre favorable au
gouvernement de l'Union; loin de se prsenter comme le champion de la
centralisation, le gnral Jackson est l'agent des jalousies
provinciales; ce sont les passions _dcentralisantes_ (si je puis
m'exprimer ainsi) qui l'ont port au souverain pouvoir. C'est en
flattant chaque jour ces passions qu'il s'y maintient et y prospre. Le
gnral Jackson est l'esclave de la majorit: il la suit dans ses
volonts, dans ses dsirs, dans ses instincts  moiti dcouverts, ou
plutt il la devine et court se placer  sa tte.

Toutes les fois que le gouvernement des tats entre en lutte avec celui
de l'Union, il est rare que le prsident ne soit pas le premier  douter
de son droit; il devance presque toujours le pouvoir lgislatif; quand
il y a lieu  interprtation sur l'tendue de la puissance fdrale, il
se range en quelque sorte contre lui-mme; il s'amoindrit, il se voile,
il s'efface. Ce n'est point qu'il soit naturellement faible ou ennemi de
l'Union; lorsque la majorit s'est prononce contre les prtentions des
nullificateurs du Sud, on l'a vu se mettre  sa tte, formuler avec
nettet et nergie les doctrines qu'elle professait et en appeler le
premier  la force. Le gnral Jackson, pour me servir d'une comparaison
emprunte au vocabulaire des partis amricains, me semble _fdral_ par
got et _rpublicain_ par calcul.

Aprs s'tre ainsi abaiss devant la majorit pour gagner sa faveur, le
gnral Jackson se relve; il marche alors vers les objets qu'elle
poursuit elle-mme, ou ceux qu'elle ne voit pas d'un oeil jaloux, en
renversant devant lui tous les obstacles. Fort d'un appui que n'avaient
point ses prdcesseurs, il foule aux pieds ses ennemis personnels
partout o il les trouve, avec une facilit qu'aucun prsident n'a
rencontre; il prend sous sa responsabilit des mesures que nul n'aurait
jamais avant lui os prendre; il lui arrive mme de traiter la
reprsentation nationale avec une sorte de ddain presque insultant; il
refuse de sanctionner les lois du congrs, et souvent omet de rpondre 
ce grand corps. C'est un favori qui parfois rudoie son matre. Le
pouvoir du gnral Jackson augmente donc sans cesse; mais celui du
prsident diminue. Dans ses mains, le gouvernement fdral est fort; il
passera nerv  son successeur.

Ou je me trompe trangement, ou le gouvernement fdral des tats-Unis
tend chaque jour  s'affaiblir; il se retire successivement des
affaires, il resserre de plus en plus le cercle de son action.
Naturellement faible, il abandonne mme les apparences de la force.
D'une autre part, j'ai cru voir qu'aux tats-Unis le sentiment de
l'indpendance devenait de plus en plus vif dans les tats, l'amour du
gouvernement provincial de plus en plus prononc.

On veut l'Union, mais rduite  une ombre: on la veut forte en certains
cas et faible dans tous les autres; on prtend qu'en temps de guerre
elle puisse runir dans ses mains les forces nationales et toutes les
ressources du pays, et qu'en temps de paix elle n'existe pour ainsi dire
point; comme si cette alternative de dbilit et de vigueur tait dans
la nature.

Je ne vois rien qui puisse, quant  prsent, arrter ce mouvement
gnral des esprits; les causes qui l'ont fait natre ne cessent point
d'oprer dans le mme sens. Il se continuera donc, et l'on peut prdire
que, s'il ne survient pas quelque circonstance extraordinaire, le
gouvernement de l'Union ira chaque jour s'affaiblissant.

Je crois cependant que nous sommes encore loin du temps o le pouvoir
fdral, incapable de protger sa propre existence et de donner la paix
au pays, s'teindra en quelque sorte de lui-mme. L'Union est dans les
moeurs, on la dsire; ses rsultats sont vidents, ses bienfaits
visibles. Quand on s'apercevra que la faiblesse du gouvernement fdral
compromet l'existence de l'Union, je ne doute point qu'on ne voie
natre un mouvement de raction en faveur de la force.

Le gouvernement des tats-Unis est, de tous les gouvernements fdraux
qui ont t tablis jusqu' nos jours, celui qui est le plus
naturellement destin  agir: tant qu'on ne l'attaquera que d'une
manire indirecte par l'interprtation de ses lois, tant qu'on
n'altrera pas profondment sa substance, un changement d'opinion, une
crise intrieure, une guerre, pourraient lui redonner tout--coup la
vigueur dont il a besoin.

Ce que j'ai voulu constater est seulement ceci: bien des gens, parmi
nous, pensent qu'aux tats-Unis il y a un mouvement des esprits qui
favorise la centralisation du pouvoir dans les mains du prsident et du
congrs. Je prtends qu'on y remarque visiblement un mouvement
contraire. Loin que le gouvernement fdral, en vieillissant, prenne de
la force et menace la souverainet des tats, je dis qu'il tend chaque
jour  s'affaiblir, et que la souverainet seule de l'Union est en
pril. Voil ce que le prsent rvle. Quel sera le rsultat final de
cette tendance, quels vnements peuvent arrter, retarder ou hter le
mouvement que j'ai dcrit? L'avenir les cache, et je n'ai pas la
prtention de pouvoir soulever son voile.


DES INSTITUTIONS RPUBLICAINES AUX TATS-UNIS, QUELLES SONT LEURS
CHANCES DE DURE.

     L'Union n'est qu'un accident. -- Les institutions rpublicaines ont
     plus d'avenir. -- La rpublique est, quant  prsent, l'tat
     naturel des Anglo-Amricains. -- Pourquoi. -- Afin de la dtruire, il
     faudrait changer en mme temps toutes les lois et modifier toutes
     les moeurs. -- Difficults que trouvent les Amricains  crer une
     aristocratie.

Le dmembrement de l'Union, en introduisant la guerre au sein des tats
aujourd'hui confdrs, et avec elle les armes permanentes, la
dictature et les impts, pourrait  la longue y compromettre le sort des
institutions rpublicaines.

Il ne faut pas confondre cependant l'avenir de la rpublique et celui de
l'Union.

L'Union est un accident qui ne durera qu'autant que les circonstances le
favoriseront, mais la rpublique me semble l'tat naturel des
Amricains; et il n'y a que l'action continue de causes contraires et
agissant toujours dans le mme sens, qui pt lui substituer la
monarchie.

L'Union existe principalement dans la loi qui l'a cre. Une seule
rvolution, un changement dans l'opinion publique peut la briser pour
jamais. La rpublique a des racines plus profondes.

Ce qu'on entend par rpublique aux tats-Unis, c'est l'action lente et
tranquille de la socit sur elle-mme. C'est un tat rgulier fond
rellement sur la volont claire du peuple. C'est un gouvernement
conciliateur, o les rsolutions se mrissent longuement, se discutent
avec lenteur et s'excutent avec maturit.

Les rpublicains, aux tats-Unis, prisent les moeurs, respectent les
croyances, reconnaissent les droits. Ils professent cette opinion, qu'un
peuple doit tre moral, religieux et modr, en proportion qu'il est
libre. Ce qu'on appelle la rpublique aux tats-Unis, c'est le rgne
tranquille de la majorit. La majorit, aprs qu'elle a eu le temps de
se reconnatre et de constater son existence, est la source commune des
pouvoirs. Mais la majorit elle-mme n'est pas toute-puissante.
Au-dessus d'elle, dans le monde moral, se trouvent l'humanit, la
justice et la raison; dans le monde politique, les droits acquis. La
majorit reconnat ces deux barrires, et s'il lui arrive de les
franchir, c'est qu'elle a des passions, comme chaque homme, et que,
semblable  eux, elle peut faire le mal en discernant le bien.

Mais nous avons fait en Europe d'tranges dcouvertes.

La rpublique, suivant quelques uns d'entre nous, ce n'est pas le rgne
de la majorit, comme on l'a cru jusqu'ici, c'est le rgne de ceux qui
se portent forts pour la majorit. Ce n'est pas le peuple qui dirige
dans ces sortes de gouvernements, mais ceux qui savent le plus grand
bien du peuple: distinction heureuse, qui permet d'agir au nom des
nations sans les consulter, et de rclamer leur reconnaissance en les
foulant aux pieds. Le gouvernement rpublicain est, du reste, le seul
auquel il faille reconnatre le droit de tout faire, et qui puisse
mpriser ce qu'ont jusqu' prsent respect les hommes, depuis les plus
hautes lois de la morale jusqu'aux rgles vulgaires du sens commun.

On avait pens, jusqu' nous, que le despotisme tait odieux, quelles
que fussent ses formes. Mais on a dcouvert de nos jours qu'il y avait
dans le monde des tyrannies lgitimes et de saintes injustices, pourvu
qu'on les exert au nom du peuple.

Les ides que les Amricains se sont faites de la rpublique leur en
facilitent singulirement l'usage et assurent sa dure. Chez eux, si la
pratique du gouvernement rpublicain est souvent mauvaise, du moins la
thorie est bonne, et le peuple finit toujours par y conformer ses
actes.

Il tait impossible, dans l'origine, et il serait encore trs difficile
d'tablir en Amrique une administration centralise. Les hommes sont
disperss sur un trop grand espace et spars par trop d'obstacles
naturels, pour qu'un seul puisse entreprendre de diriger les dtails de
leur existence. L'Amrique est donc par excellence le pays du
gouvernement provincial et communal.

 cette cause, dont l'action se faisait galement sentir sur tous les
Europens du Nouveau-Monde, les Anglo-Amricains en ajoutrent plusieurs
autres qui leur taient particulires.

Lorsque les colonies de l'Amrique du Nord furent tablies, la libert
municipale avait dj pntr dans les lois ainsi que dans les moeurs
anglaises, et les migrants anglais l'adoptrent non seulement comme une
chose ncessaire, mais comme un bien dont ils connaissaient tout le
prix.

Nous avons vu, de plus, de quelle manire les colonies avaient t
fondes. Chaque province, et pour ainsi dire chaque district, fut
peupl sparment par des hommes trangers les uns aux autres, ou
associs dans des buts diffrents.

Les Anglais des tats-Unis se sont donc trouvs, ds l'origine, diviss
en un grand nombre de petites socits distinctes qui ne se rattachaient
 aucun centre commun, et il a fallu que chacune de ces petites socits
s'occupt de ses propres affaires, puisqu'on n'apercevait nulle part une
autorit centrale qui dt naturellement et qui pt facilement y
pourvoir.

Ainsi la nature du pays, la manire mme dont les colonies anglaises ont
t fondes, les habitudes des premiers migrants, tout se runissait
pour y dvelopper  un degr extraordinaire les liberts communales et
provinciales.

Aux tats-Unis, l'ensemble des institutions du pays est donc
essentiellement rpublicain; pour y dtruire d'une faon durable les
lois qui fondent la rpublique, il faudrait en quelque sorte abolir  la
fois toutes les lois.

Si, de nos jours, un parti entreprenait de fonder la monarchie aux
tats-Unis, il serait dans une position encore plus difficile que celui
qui voudrait proclamer ds  prsent la rpublique en France. La royaut
ne trouverait point la lgislation prpare d'avance pour elle, et ce
serait bien rellement alors qu'on verrait une monarchie entoure
d'institutions rpublicaines.

Le principe monarchique pntrerait aussi difficilement dans les moeurs
des Amricains.

Aux tats-Unis, le dogme de la souverainet du peuple n'est point une
doctrine isole qui ne tienne ni aux habitudes, ni  l'ensemble des
ides dominantes; on peut, au contraire, l'envisager comme le dernier
anneau d'une chane d'opinions qui enveloppe le monde anglo-amricain
tout entier. La Providence a donn  chaque individu, quel qu'il soit,
le degr de raison ncessaire pour qu'il puisse se diriger lui-mme dans
les choses qui l'intressent exclusivement. Telle est la grande maxime
sur laquelle, aux tats-Unis, repose la socit civile et politique: le
pre de famille en fait l'application  ses enfants, le matre  ses
serviteurs, la commune  ses administrs, la province aux communes,
l'tat aux provinces, l'Union aux tats. tendue  l'ensemble de la
nation, elle devient le dogme de la souverainet du peuple.

Ainsi, aux tats-Unis, le principe gnrateur de la rpublique est le
mme qui rgle la plupart des actions humaines. La rpublique pntre
donc, si je puis m'exprimer ainsi, dans les ides, dans les opinions et
dans toutes les habitudes des Amricains en mme temps qu'elle s'tablit
dans leurs lois; et pour arriver  changer les lois, il faudrait qu'ils
en vinssent  se changer en quelque sorte tout entiers. Aux tats-Unis,
la religion du plus grand nombre elle-mme est rpublicaine; elle soumet
les vrits de l'autre monde  la raison individuelle, comme la
politique abandonne au bon sens de tous le soin des intrts de
celui-ci, et elle consent que chaque homme prenne librement la voie qui
doit le conduire au ciel, de la mme manire que la loi reconnat 
chaque citoyen le droit de choisir son gouvernement.

videmment, il n'y a qu'une longue srie de faits ayant tous la mme
tendance, qui puisse substituer  cet ensemble de lois, d'opinions et de
moeurs, un ensemble de moeurs, d'opinions et de lois contraires.

Si les principes rpublicains doivent prir en Amrique, ils ne
succomberont qu'aprs un long travail social, frquemment interrompu,
souvent repris; plusieurs fois ils sembleront renatre, et ne
disparatront sans retour que quand un peuple entirement nouveau aura
pris la place de celui qui existe de nos jours. Or, rien ne saurait
faire prsager une semblable rvolution, aucun signe ne l'annonce.

Ce qui vous frappe le plus  votre arrive aux tats-Unis, c'est
l'espce de mouvement tumultueux au sein duquel se trouve place la
socit politique. Les lois changent sans cesse, et au premier abord il
semble impossible qu'un peuple si peu sr de ses volonts n'en arrive
pas bientt  substituer  la forme actuelle de son gouvernement une
forme entirement nouvelle. Ces craintes sont prmatures. Il y a, en
fait d'institutions politiques, deux espces d'instabilits qu'il ne
faut pas confondre: l'une s'attache aux lois secondaires; celle-l peut
rgner long-temps au sein d'une socit bien assise; l'autre branle
sans cesse les bases mmes de la constitution, et attaque les principes
gnrateurs des lois; celle-ci est toujours suivie de troubles et de
rvolutions; la nation qui la souffre est dans un tat violent et
transitoire. L'exprience fait connatre que ces deux espces
d'instabilits lgislatives n'ont pas entre elles de lien ncessaire,
car on les a vues exister conjointement ou sparment suivant les temps
et les lieux. La premire se rencontre aux tats-Unis, mais non la
seconde. Les Amricains changent frquemment les lois, mais le fondement
de la constitution est respect.

De nos jours, le principe rpublicain rgne en Amrique comme le
principe monarchique dominait en France sous Louis XIV. Les Franais
d'alors n'taient pas seulement amis de la monarchie, mais encore ils
n'imaginaient pas qu'on pt rien mettre  la place; ils l'admettaient
ainsi qu'on admet le cours du soleil et les vicissitudes des saisons.
Chez eux le pouvoir royal n'avait pas plus d'avocats que d'adversaires.

C'est ainsi que la rpublique existe en Amrique, sans combat, sans
opposition, sans preuve, par un accord tacite, une sorte de _consensus
universalis_.

Toutefois, je pense qu'en changeant aussi souvent qu'ils le font leurs
procds administratifs, les habitants des tats-Unis compromettent
l'avenir du gouvernement rpublicain.

Gns sans cesse dans leurs projets par la versatilit continuelle de la
lgislation, il est  craindre que les hommes ne finissent par
considrer la rpublique comme une faon incommode de vivre en socit;
le mal rsultant de l'instabilit des lois secondaires ferait alors
mettre en question l'existence des lois fondamentales, et amnerait
indirectement une rvolution; mais cette poque est encore bien loin de
nous.

Ce qu'on peut prvoir ds  prsent, c'est qu'en sortant de la
rpublique, les Amricains passeraient rapidement au despotisme, sans
s'arrter trs long-temps dans la monarchie. Montesquieu a dit qu'il n'y
avait rien de plus absolu que l'autorit d'un prince qui succde  la
rpublique, les pouvoirs indfinis qu'on avait livrs sans crainte  un
magistrat lectif se trouvant alors remis dans les mains d'un chef
hrditaire. Ceci est gnralement vrai, mais particulirement
applicable  une rpublique dmocratique. Aux tats-Unis, les magistrats
ne sont pas lus par une classe particulire de citoyens, mais par la
majorit de la nation; ils reprsentent immdiatement les passions de la
multitude, et dpendent entirement de ses volonts; ils n'inspirent
donc ni haine ni crainte: aussi j'ai fait remarquer le peu de soins
qu'on avait pris de limiter leur pouvoir en traant des bornes  son
action, et quelle part immense on avait laisse  leur arbitraire. Cet
ordre de choses a cr des habitudes qui lui survivraient. Le magistrat
amricain garderait sa puissance indfinie en cessant d'tre
responsable, et il est impossible de dire o s'arrterait alors la
tyrannie.

Il y a des gens parmi nous qui s'attendent  voir l'aristocratie natre
en Amrique, et qui prvoient dj avec exactitude l'poque o elle doit
s'emparer du pouvoir.

J'ai dj dit, et je rpte que le mouvement actuel de la socit
amricaine me semble de plus en plus dmocratique.

Cependant je ne prtends point qu'un jour les Amricains n'arrivent pas
 restreindre chez eux le cercle des droits politiques, ou  confisquer
ces mmes droits au profit d'un homme; mais je ne puis croire qu'ils en
confient jamais l'usage exclusif  une classe particulire de citoyens,
ou, en d'autres termes, qu'ils fondent une aristocratie.

Un corps aristocratique se compose d'un certain nombre de citoyens qui,
sans tre placs trs loin de la foule, s'lvent cependant d'une
manire permanente au-dessus d'elle; qu'on touche et qu'on ne peut
frapper; auxquels on se mle chaque jour, et avec lesquels on ne
saurait se confondre.

Il est impossible de rien imaginer de plus contraire  la nature et aux
instincts secrets du coeur humain qu'une sujtion de cette espce:
livrs  eux-mmes, les hommes prfreront toujours le pouvoir
arbitraire d'un roi  l'administration rgulire des nobles.

Une aristocratie, pour durer, a besoin de fonder l'ingalit en
principe, de la lgaliser d'avance, et de l'introduire dans la famille
en mme temps qu'elle la rpand dans la socit; toutes choses qui
rpugnent si fortement  l'quit naturelle, qu'on ne saurait les
obtenir des hommes que par la contrainte.

Depuis que les socits humaines existent, je ne crois pas qu'on puisse
citer l'exemple d'un seul peuple qui, livr  lui-mme et par ses
propres efforts, ait cr une aristocratie dans son sein: toutes les
aristocraties du moyen-ge sont filles de la conqute. Le vainqueur
tait le noble, le vaincu le serf. La force imposait alors l'ingalit,
qui, une fois entre dans les moeurs, se maintenait d'elle-mme et
passait naturellement dans les lois.

On a vu des socits qui, par suite d'vnements antrieurs  leur
existence, sont pour ainsi dire nes aristocratiques, et que chaque
sicle ramenait ensuite vers la dmocratie. Tel fut le sort des Romains,
et celui des barbares qui s'tablirent aprs eux. Mais un peuple qui,
parti de la civilisation et de la dmocratie, se rapprocherait par
degrs de l'ingalit des conditions, et finirait par tablir dans son
sein des privilges inviolables et des catgories exclusives, voil ce
qui serait nouveau dans le monde.

Rien n'indique que l'Amrique soit destine  donner la premire un
pareil spectacle.


QUELQUES CONSIDRATIONS SUR LES CAUSES DE LA GRANDEUR COMMERCIALE DES
TATS-UNIS.

     Les Amricains sont appels par la nature  tre un grand peuple
     maritime. -- tendue de leurs rivages. -- Profondeur des
     ports. -- Grandeur des fleuves. -- C'est cependant bien moins  des
     causes physiques qu' des causes intellectuelles et morales qu'on
     doit attribuer la supriorit commerciale des
     Anglo-Amricains. -- Raison de cette opinion. -- Avenir des
     Anglo-Amricains comme peuple commerant. -- La ruine de l'Union
     n'arrterait point l'essor maritime des peuples qui la
     composent. -- Pourquoi. -- Les Anglo-Amricains sont naturellement
     appels  servir les besoins des habitants de l'Amrique du
     Sud. -- Ils deviendront, comme les Anglais, les facteurs d'une
     grande partie du monde.

Depuis la baie de Fondy jusqu' la rivire Sabine dans le golfe du
Mexique, la cte des tats-Unis s'tend sur une longueur de 900 lieues 
peu prs.

Ces rivages forment une seule ligne non interrompue; ils sont tous
placs sous la mme domination.

Il n'y a pas de peuple au monde qui puisse offrir au commerce des ports
plus profonds, plus vastes et plus srs que les Amricains.

Les habitants des tats-Unis composent une grande nation civilise que
la fortune a place au milieu des dserts,  1,200 lieues du foyer
principal de la civilisation. L'Amrique a donc un besoin journalier de
l'Europe. Avec le temps, les Amricains parviendront sans doute 
produire ou  fabriquer chez eux la plupart des objets qui leur sont
ncessaires, mais jamais les deux continents ne pourront vivre
entirement indpendants l'un de l'autre: il existe trop de liens
naturels entre leurs besoins, leurs ides, leurs habitudes et leurs
moeurs.

L'Union a des productions qui nous sont devenues ncessaires, et que
notre sol se refuse entirement  fournir, ou ne peut donner qu' grands
frais. Les Amricains ne consomment qu'une trs petite partie de ces
produits; ils nous vendent le reste.

L'Europe est donc le march de l'Amrique, comme l'Amrique est le
march de l'Europe; et le commerce maritime est aussi ncessaire aux
habitants des tats-Unis pour amener leurs matires premires dans nos
ports que pour transporter chez eux nos objets manufacturs.

Les tats-Unis devaient donc fournir un grand aliment  l'industrie des
peuples maritimes, s'ils renonaient eux-mmes au commerce, comme l'ont
fait jusqu' prsent les Espagnols du Mexique; ou devenir une des
premires puissances maritimes du globe: cette alternative tait
invitable.

Les Anglo-Amricains ont de tout temps montr un got dcid pour la
mer. L'indpendance, en brisant les liens commerciaux qui les unissaient
 l'Angleterre, donna  leur gnie maritime un nouvel et puissant essor.
Depuis cette poque, le nombre des vaisseaux de l'Union s'est accru dans
une progression presque aussi rapide que le nombre de ses habitants.
Aujourd'hui ce sont les Amricains eux-mmes qui transportent chez eux
les neuf diximes des produits de l'Europe[136]. Ce sont encore des
Amricains qui apportent aux consommateurs d'Europe les trois quarts
des exportations du Nouveau-Monde[137].

         [Note 136: La valeur totale des importations de l'anne
         finissant au 30 septembre 1832, a t de 101,129,266 dollars.
         Les importations faites sur navires trangers ne figurent que
         pour une somme de 10,731,039 dollars,  peu prs un dixime.]

         [Note 137: La valeur totale des exportations, pendant la mme
         anne, a t de 87,176,943 dollars; la valeur exporte sur
         vaisseaux trangers a t de 21,036,183 dollars, ou  peu
         prs le quart. (_William's register_, 1833, p. 398)]

Les vaisseaux des tats-Unis remplissent le port du Havre et celui de
Liverpool. On ne voit qu'un petit nombre de btiments anglais ou
franais dans le port de New-York[138].

         [Note 138: Pendant les annes 1829, 1830, 1831, il est entr
         dans les ports de l'Union des navires jaugeant ensemble
         3,307,719 tonneaux. Les navires trangers ne fournissent  ce
         total que 544,571 tonneaux. Ils taient donc dans la
         proportion de 16  100  peu prs. (_National Calendar_,
         1833, p. 304.)

         Durant les annes 1820, 1826 et 1831, les vaisseaux anglais
         entrs dans les ports de Londres, Liverpool et Hull, ont
         jaug 443,800 tonneaux. Les vaisseaux trangers entrs dans
         les mmes ports pendant les mmes annes jaugeaient 159,431
         tonneaux. Le rapport entre eux tait donc comme 36 est  100
          peu prs. (_Companion to the almanac_, 1834, p. 169.)

         Dans l'anne 1832, le rapport des btiments trangers et des
         btiments anglais entrs dans les ports de la Grande-Bretagne
         tait comme 29  100.]

Ainsi non seulement le commerant amricain brave la concurrence sur son
propre sol, mais il combat encore avec avantage les trangers sur le
leur.

Ceci s'explique aisment: de tous les vaisseaux du monde, ce sont les
navires des tats-Unis qui traversent les mers au meilleur march. Tant
que la marine marchande des tats-Unis conservera sur les autres cet
avantage, non seulement elle gardera ce qu'elle a conquis, mais elle
augmentera chaque jour ses conqutes.

C'est un problme difficile  rsoudre que celui de savoir pourquoi les
Amricains naviguent  plus bas prix que les autres hommes: on est tent
d'abord d'attribuer cette supriorit  quelques avantages matriels que
la nature aurait mis  leur seule porte, mais il n'en est point ainsi.

Les vaisseaux amricains cotent presque aussi cher  btir que les
ntres[139]; ils ne sont pas mieux construits, et durent en gnral
moins long-temps.

         [Note 139: Les matires premires, en gnral, cotent moins
         cher en Amrique qu'en Europe, mais le prix de la
         main-d'oeuvre y est beaucoup plus lev.]

Le salaire du matelot amricain est plus lev que celui du matelot
d'Europe; ce qui le prouve, c'est le grand nombre d'Europens qu'on
rencontre dans la marine marchande des tats-Unis.

D'o vient donc que les Amricains naviguent  meilleur march que nous?

Je pense qu'on chercherait vainement les causes de cette supriorit
dans des avantages matriels; elle tient  des qualits purement
intellectuelles et morales.

Voici une comparaison qui claircira ma pense:

Pendant les guerres de la rvolution, les Franais introduisirent dans
l'art militaire une tactique nouvelle qui troubla les plus vieux
gnraux et faillit dtruire les plus anciennes monarchies de l'Europe.
Ils entreprirent pour la premire fois de se passer d'une foule de
choses qu'on avait jusqu'alors juges indispensables  la guerre; ils
exigrent de leurs soldats des efforts nouveaux que les nations polices
n'avaient jamais demands aux leurs; on les vit tout faire en courant,
et risquer sans hsiter la vie des hommes en vue du rsultat  obtenir.

Les Franais taient moins nombreux et moins riches que leurs ennemis;
ils possdaient infiniment moins de ressources; cependant ils furent
constamment victorieux, jusqu' ce que ces derniers eussent pris le
parti de les imiter.

Les Amricains ont introduit quelque chose d'analogue dans le commerce.
Ce que les Franais faisaient pour la victoire, ils le font pour le bon
march.

Le navigateur europen ne s'aventure qu'avec prudence sur les mers; il
ne part que quand le temps l'y convie; s'il lui survient un accident
imprvu, il rentre au port; la nuit, il serre une partie de ses voiles,
et lorsqu'il voit l'Ocan blanchir  l'approche des terres, il ralentit
sa course et interroge le soleil.

L'Amricain nglige ces prcautions et brave ces dangers. Il part tandis
que la tempte gronde encore; la nuit comme le jour il abandonne au vent
toutes ses voiles; il rpare en marchant son navire fatigu par l'orage,
et lorsqu'il approche enfin du terme de sa course, il continue  voler
vers le rivage, comme si dj il apercevait le port.

L'Amricain fait souvent naufrage; mais il n'y a pas de navigateur qui
traverse les mers aussi rapidement que lui. Faisant les mmes choses
qu'un autre en moins de temps, il peut les faire  moins de frais.

Avant de parvenir au terme d'un voyage de long cours, le navigateur
d'Europe croit devoir aborder plusieurs fois sur son chemin. Il perd un
temps prcieux  chercher le port de relche ou  attendre l'occasion
d'en sortir, et il paie chaque jour le droit d'y rester.

Le navigateur amricain part de Boston pour aller acheter du th  la
Chine. Il arrive  Canton, y reste quelques jours et revient. Il a
parcouru en moins de deux ans la circonfrence entire du globe, et il
n'a vu la terre qu'une seule fois. Durant une traverse de huit ou dix
mois, il a bu de l'eau saumtre et a vcu de viande sale; il a lutt
sans cesse contre la mer, contre la maladie, contre l'ennui; mais  son
retour, il peut vendre la livre de th un sou de moins que le marchand
anglais: le but est atteint.

Je ne saurais mieux exprimer ma pense qu'en disant que les Amricains
mettent une sorte d'hrosme dans leur manire de faire le commerce.

Il sera toujours trs difficile au commerant d'Europe de suivre dans la
mme carrire son concurrent d'Amrique. L'Amricain, en agissant de la
manire que j'ai dcrite plus haut, ne suit pas seulement un calcul, il
obit surtout  sa nature.

L'habitant des tats-Unis prouve tous les besoins et tous les dsirs
qu'une civilisation avance fait natre, et il ne trouve pas autour de
lui, comme en Europe, une socit savamment organise pour y satisfaire;
il est donc souvent oblig de se procurer par lui-mme les objets divers
que son ducation et ses habitudes lui ont rendus ncessaires. En
Amrique, il arrive quelquefois que le mme homme laboure son champ,
btit sa demeure, fabrique ses outils, fait ses souliers et tisse de ses
mains l'toffe grossire qui doit le couvrir. Ceci nuit au
perfectionnement de l'industrie, mais sert puissamment  dvelopper
l'intelligence de l'ouvrier. Il n'y a rien qui tende plus que la grande
division du travail  matrialiser l'homme et  ter de ses oeuvres
jusqu' la trace de l'me. Dans un pays comme l'Amrique, o les hommes
spciaux sont si rares, on ne saurait exiger un long apprentissage de
chacun de ceux qui embrassent une profession. Les Amricains trouvent
donc une grande facilit  changer d'tat, et ils en profitent, suivant
les besoins du moment. On en rencontre qui ont t successivement
avocats, agriculteurs, commerants, ministres vangliques, mdecins. Si
l'Amricain est moins habile que l'Europen dans chaque industrie, il
n'y en a presque point qui lui soit entirement trangre. Sa capacit
est plus gnrale, le cercle de son intelligence est plus tendu.
L'habitant des tats-Unis n'est donc jamais arrt par aucun axiome
d'tat; il chappe  tous les prjugs de profession; il n'est pas plus
attach  un systme d'opration qu' un autre; il ne se sent pas plus
li  une mthode ancienne qu' une nouvelle; il ne s'est cr aucune
habitude, et il se soustrait aisment  l'empire que les habitudes
trangres pourraient exercer sur son esprit, car il sait que son pays
ne ressemble  aucun autre, et que sa situation est nouvelle dans le
monde.

L'Amricain habite une terre de prodiges; autour de lui tout se remue
sans cesse, et chaque mouvement semble un progrs. L'ide du nouveau se
lie donc intimement dans son esprit  l'ide du mieux. Nulle part il
n'aperoit la borne que la nature peut avoir mise aux efforts de
l'homme;  ses yeux, ce qui n'est pas est ce qui n'a point encore t
tent.

Ce mouvement universel qui rgne aux tats-Unis, ces retours frquents
de la fortune, ce dplacement imprvu des richesses publiques et
prives, tout se runit pour entretenir l'me dans une sorte d'agitation
fbrile qui la dispose admirablement  tous les efforts, et la
maintient pour ainsi dire au-dessus du niveau commun de l'humanit. Pour
un Amricain, la vie entire se passe comme une partie de jeu, un temps
de rvolution, un jour de bataille.

Ces mmes causes oprant en mme temps sur tous les individus, finissent
par imprimer une impulsion irrsistible au caractre national.
L'Amricain pris au hasard doit donc tre un homme ardent dans ses
dsirs, entreprenant, aventureux, surtout novateur. Cet esprit se
retrouve, en effet, dans toutes ses oeuvres; il l'introduit dans ses
lois politiques, dans ses doctrines religieuses, dans ses thories
d'conomie sociale, dans son industrie prive; il le porte partout avec
lui, au fond des bois comme au sein des villes. C'est ce mme esprit
qui, appliqu au commerce maritime, fait naviguer l'Amricain plus vite
et  meilleur march que tous les commerants du monde.

Aussi long-temps que les marins des tats-Unis garderont ces avantages
intellectuels et la supriorit pratique qui en drive, non seulement
ils continueront  pourvoir eux-mmes aux besoins des producteurs et des
consommateurs de leur pays, mais ils tendront de plus en plus  devenir,
comme les Anglais[140], les facteurs des autres peuples.

         [Note 140: Il ne faut pas croire que les vaisseaux anglais
         soient uniquement occups  transporter en Angleterre les
         produits trangers, ou  transporter chez les trangers les
         produits anglais; de nos jours la marine marchande
         d'Angleterre forme comme une grande entreprise de voitures
         publiques, prtes  servir tous les producteurs du monde et 
         faire communiquer tous les peuples entre eux. Le gnie
         maritime des Amricains les porte  lever une entreprise
         rivale de celle des Anglais.]

Ceci commence  se raliser sous nos yeux. Dj nous voyons les
navigateurs amricains s'introduire comme agents intermdiaires dans le
commerce de plusieurs nations de l'Europe[141]; l'Amrique leur offre un
avenir plus grand encore.

         [Note 141: Une partie du commerce de la Mditerrane se fait
         dj sur des vaisseaux amricains.]

Les Espagnols et les Portugais ont fond dans l'Amrique du Sud de
grandes colonies qui, depuis, sont devenues des empires. La guerre
civile et le despotisme dsolent aujourd'hui ces vastes contres. Le
mouvement de la population s'y arrte, et le petit nombre d'hommes qui
les habite, absorb dans le soin de se dfendre, prouve  peine le
besoin d'amliorer son sort.

Mais il ne saurait en tre toujours ainsi. L'Europe, livre  elle-mme,
est parvenue par ses propres efforts  percer les tnbres du moyen-ge;
l'Amrique du Sud est chrtienne comme nous; elle a nos lois, nos
usages; elle renferme tous les germes de civilisation qui se sont
dvelopps au sein des nations europennes et de leurs rejetons;
l'Amrique du Sud a de plus que nous notre exemple: pourquoi
resterait-elle toujours barbare?

Il ne s'agit videmment ici que d'une question de temps: une poque plus
ou moins loigne viendra sans doute o les Amricains du Sud formeront
des nations florissantes et claires.

Mais lorsque les Espagnols et les Portugais de l'Amrique mridionale
commenceront  prouver les besoins des peuples polics, ils seront
encore loin de pouvoir y satisfaire eux-mmes; derniers ns de la
civilisation, ils subiront la supriorit dj acquise par leurs ans.
Ils seront agriculteurs long-temps avant d'tre manufacturiers et
commerants, et ils auront besoin de l'entremise des trangers pour
aller vendre leurs produits au-del des mers, et se procurer en change
les objets dont la ncessit nouvelle se fera sentir.

On ne saurait douter que les Amricains du nord de l'Amrique ne soient
appels  pourvoir un jour aux besoins des Amricains du Sud. La nature
les a placs prs d'eux. Elle leur a ainsi fourni de grandes facilits
pour connatre et apprcier les besoins des premiers, pour lier avec ces
peuples des relations permanentes et s'emparer graduellement de leur
march. Le commerant des tats-Unis ne pourrait perdre ces avantages
naturels, que s'il tait fort infrieur au commerant d'Europe, et il
lui est au contraire suprieur en plusieurs points. Les Amricains des
tats-Unis exercent dj une grande influence morale sur tous les
peuples du Nouveau-Monde. C'est d'eux que part la lumire. Toutes les
nations qui habitent sur le mme continent sont dj habitues  les
considrer comme les rejetons les plus clairs, les plus puissants et
les plus riches de la grande famille amricaine. Ils tournent donc sans
cesse vers l'Union leurs regards, et ils s'assimilent, autant que cela
est en leur pouvoir, aux peuples qui la composent. Chaque jour ils
viennent puiser aux tats-Unis des doctrines politiques et y emprunter
des lois.

Les Amricains des tats-Unis se trouvent vis--vis des peuples de
l'Amrique du Sud prcisment dans la mme situation que leurs pres les
Anglais vis--vis des Italiens, des Espagnols, des Portugais et de tous
ceux des peuples de l'Europe qui, tant moins avancs en civilisation et
en industrie, reoivent de leurs mains la plupart des objets de
consommation.

L'Angleterre est aujourd'hui le foyer naturel du commerce de presque
toutes les nations qui l'approchent; l'Union amricaine est appele 
remplir le mme rle dans l'autre hmisphre. Chaque peuple qui nat ou
qui grandit dans le Nouveau-Monde y nat donc et y grandit en quelque
sorte au profit des Anglo-Amricains.

Si l'Union venait  se dissoudre, le commerce des tats qui l'ont forme
serait sans doute retard quelque temps dans son essor, moins toutefois
qu'on ne le pense. Il est vident que, quoi qu'il arrive, les tats
commerants resteront unis. Ils se touchent tous; il y a entre eux
identit parfaite d'opinions, d'intrts et de moeurs, et seuls ils
peuvent composer une trs grande puissance maritime. Alors mme que le
Sud de l'Union deviendrait indpendant du Nord, il n'en rsulterait pas
qu'il pt se passer de lui. J'ai dit que le Sud n'est pas commerant;
rien n'indique encore qu'il doive le devenir. Les Amricains du Sud des
tats-Unis seront donc obligs pendant long-temps d'avoir recours aux
trangers pour exporter leurs produits et apporter chez eux les objets
qui sont ncessaires  leurs besoins. Or, de tous les intermdiaires
qu'ils peuvent prendre, leurs voisins du Nord sont  coup sr ceux qui
peuvent les servir  meilleur march. Ils les serviront donc, car le bon
march est la loi suprme du commerce. Il n'y a pas de volont
souveraine ni de prjugs nationaux qui puissent lutter long-temps
contre le bon march. On ne saurait voir de haine plus envenime que
celle qui existe entre les Amricains des tats-Unis et les Anglais. En
dpit de ces sentiments hostiles, les Anglais fournissent cependant aux
Amricains la plupart des objets manufacturs, par la seule raison
qu'ils les font payer moins cher que les autres peuples. La prosprit
croissante de l'Amrique tourne ainsi, malgr le dsir des Amricains,
au profit de l'industrie manufacturire de l'Angleterre.

La raison indique et l'exprience prouve qu'il n'y a pas de grandeur
commerciale qui soit durable, si elle ne peut s'unir, au besoin,  une
puissance militaire.

Cette vrit est aussi bien comprise aux tats-Unis que partout
ailleurs. Les Amricains sont dj en tat de faire respecter leur
pavillon; bientt ils pourront le faire craindre.

Je suis convaincu que le dmembrement de l'Union, loin de diminuer les
forces navales des Amricains, tendrait fortement  les augmenter.
Aujourd'hui les tats commerants sont lis  ceux qui ne le sont pas,
et ces derniers ne se prtent souvent qu' regret  accrotre une
puissance maritime dont ils ne profitent qu'indirectement.

Si au contraire tous les tats commerants de l'Union ne formaient qu'un
seul et mme peuple, le commerce deviendrait pour eux un intrt
national du premier ordre; ils seraient donc disposs  faire de trs
grands sacrifices pour protger leurs vaisseaux, et rien ne les
empcherait de suivre sur ce point leurs dsirs.

Je pense que les nations, comme les hommes, indiquent presque toujours,
ds leur jeune ge, les principaux traits de leur destine. Quand je
vois de quel esprit les Anglo-Amricains mnent le commerce, les
facilits qu'ils trouvent  le faire, les succs qu'ils y obtiennent, je
ne puis m'empcher de croire qu'ils deviendront un jour la premire
puissance maritime du globe. Ils sont pousss  s'emparer des mers,
comme les Romains  conqurir le monde.


CONCLUSION.

Voici que j'approche du terme. Jusqu' prsent, en parlant de la
destine future des tats-Unis, je me suis efforc de diviser mon sujet
en diverses parties, afin d'tudier avec plus de soin chacune d'elles.

Je voudrais maintenant les runir toutes dans un seul point de vue. Ce
que je dirai sera moins dtaill, mais plus sr. J'apercevrai moins
distinctement chaque objet; j'embrasserai avec plus de certitude les
faits gnraux. Je serai comme le voyageur qui, en sortant des murs
d'une vaste cit, gravit la colline prochaine.  mesure qu'il s'loigne,
les hommes qu'il vient de quitter disparaissent  ses yeux; leurs
demeures se confondent; il ne voit plus les places publiques; il
discerne avec peine la trace des rues; mais son oeil suit plus aisment
les contours de la ville, et pour la premire fois, il en saisit la
forme. Il me semble que je dcouvre de mme devant moi l'avenir entier
de la race anglaise dans le Nouveau-Monde. Les dtails de cet immense
tableau sont rests dans l'ombre; mais mon regard en comprend
l'ensemble, et je conois une ide claire du tout.

Le territoire occup ou possd de nos jours par les tats-Unis
d'Amrique, forme  peu prs la vingtime partie des terres habites.

Quelque tendues que soient ces limites, on aurait tort de croire que la
race anglo-amricaine s'y renfermera toujours; elle s'tend dj bien
au-del.

Il fut un temps o nous aussi nous pouvions crer dans les dserts
amricains une grande nation franaise et balancer avec les Anglais les
destines du Nouveau-Monde. La France a possd autrefois dans
l'Amrique du Nord un territoire presque aussi vaste que l'Europe
entire. Les trois plus grands fleuves du continent coulaient alors tout
entiers sous nos lois. Les nations indiennes qui habitent depuis
l'embouchure du Saint-Laurent jusqu'au delta du Mississipi n'entendaient
parler que notre langue; tous les tablissements europens rpandus sur
cet immense espace rappelaient le souvenir de la patrie: c'taient
Louisbourg, Montmorency, Duquesne, Saint-Louis, Vincennes, la Nouvelle
Orlans, tous noms chers  la France et familiers  nos oreilles.

Mais un concours de circonstances qu'il serait trop long d'numrer[142]
nous a privs de ce magnifique hritage. Partout o les Franais taient
peu nombreux et mal tablis, ils ont disparu. Le reste s'est agglomr
sur un petit espace et a pass sous d'autres lois. Les quatre cent mille
Franais du Canada forment aujourd'hui comme les dbris d'un peuple
ancien perdu au milieu des flots d'une nation nouvelle. Autour d'eux la
population trangre grandit sans cesse; elle s'tend de tous cts;
elle pntre jusque dans les rangs des anciens matres du sol, domine
dans leurs villes, et dnature leur langue. Cette population est
identique  celle des tats-Unis. J'ai donc raison de dire que la race
anglaise ne s'arrte point aux limites de l'Union, mais s'avance bien
au-del vers le Nord-Est.

         [Note 142: En premire ligne celle-ci: les peuples livrs et
         habitus au rgime municipal parviennent bien plus aisment
         que les autres  crer de florissantes colonies. L'habitude
         de penser par soi-mme et de se gouverner est indispensable
         dans un pays nouveau, o le succs dpend ncessairement en
         grande partie des efforts individuels des colons.]

Au Nord-Ouest, on ne rencontre que quelques tablissements russes sans
importance; mais au Sud-Ouest, le Mexique se prsente devant les pas des
Anglo-Amricains comme une barrire.

Ainsi donc, il n'y a plus,  vrai dire, que deux races rivales qui se
partagent aujourd'hui le Nouveau-Monde, les Espagnols et les Anglais.

Les limites qui doivent sparer ces deux races ont t fixes par un
trait. Mais quelque favorable que soit ce trait aux Anglo-Amricains,
je ne doute point qu'ils ne viennent bientt  l'enfreindre.

Au-del des frontires de l'Union s'tendent, du ct du Mexique, de
vastes provinces qui manquent encore d'habitants. Les hommes des
tats-Unis pntreront dans ces solitudes avant ceux mmes qui ont droit
 les occuper. Ils s'en approprieront le sol, ils s'y tabliront en
socit, et quand le lgitime propritaire se prsentera enfin, il
trouvera le dsert fertilis et des trangers tranquillement assis dans
son hritage.

La terre du Nouveau-Monde appartient au premier occupant, et l'empire y
est le prix de la course.

Les pays dj peupls auront eux-mmes de la peine  se garantir de
l'invasion.

J'ai dj parl prcdemment de ce qui se passe dans la province du
Texas. Chaque jour, les habitants des tats-Unis s'introduisent peu 
peu dans le Texas, ils y acquirent des terres, et tout en se soumettant
aux lois du pays, ils y fondent l'empire de leur langue et de leurs
moeurs. La province du Texas est encore sous la domination du Mexique;
mais bientt on n'y trouvera pour ainsi dire plus de Mexicains. Pareille
chose arrive sur tous les points o les Anglo-Amricains entrent en
contact avec des populations d'une autre origine.

On ne peut se dissimuler que la race anglaise n'ait acquis une immense
prpondrance sur toutes les autres races europennes du Nouveau-Monde.
Elle leur est trs suprieure en civilisation, en industrie et en
puissance. Tant qu'elle n'aura devant elle que des pays dserts ou peu
habits, tant qu'elle ne rencontrera pas sur son chemin des populations
agglomres,  travers lesquelles il lui soit impossible de se frayer un
passage, on la verra s'tendre sans cesse. Elle ne s'arrtera pas aux
lignes traces dans les traits, mais elle dbordera de toutes parts
au-dessus de ces digues imaginaires.

Ce qui facilite encore merveilleusement ce dveloppement rapide de la
race anglaise dans le Nouveau-Monde, c'est la position gographique
qu'elle y occupe.

Lorsqu'on s'lve vers le Nord au-dessus de ses frontires
septentrionales, on rencontre les glaces polaires, et lorsqu'on descend
de quelques degrs au-dessous de ses limites mridionales, on entre au
milieu des feux de l'quateur. Les Anglais d'Amrique sont donc placs
dans la zone la plus tempre et la portion la plus habitable du
continent.

On se figure que le mouvement prodigieux qui se fait remarquer dans
l'accroissement de la population aux tats-Unis ne date que de
l'indpendance: c'est une erreur. La population croissait aussi vite
sous le systme colonial que de nos jours; elle doublait de mme  peu
prs en vingt-deux ans. Mais on oprait alors sur des milliers
d'habitants; on opre maintenant sur des millions. Le mme fait qui
passait inaperu il y a un sicle, frappe aujourd'hui tous les esprits.

Les Anglais du Canada, qui obissent  un roi, augmentent de nombre et
s'tendent presque aussi vite que les Anglais des tats-Unis, qui vivent
sous un gouvernement rpublicain.

Pendant les huit annes qu'a dur la guerre de l'indpendance, la
population n'a cess de s'accrotre suivant le rapport prcdemment
indiqu.

Quoiqu'il existt alors, sur les frontires de l'Ouest, de grandes
nations indiennes ligues avec les Anglais, le mouvement de l'migration
vers l'Occident ne s'est pour ainsi dire jamais ralenti. Pendant que
l'ennemi ravageait les ctes de l'Atlantique, le Kentucky, les districts
occidentaux de la Pensylvanie, l'tat de Vermont et celui du Maine se
remplissaient d'habitants. Le dsordre qui suivit la guerre n'empcha
point non plus la population de crotre et n'arrta pas sa marche
progressive dans le dsert. Ainsi, la diffrence des lois, l'tat de
paix ou l'tat de guerre, l'ordre ou l'anarchie, n'ont influ que d'une
manire insensible sur le dveloppement successif des Anglo-Amricains.

Ceci se comprend sans peine: il n'existe pas de causes assez gnrales
pour se faire sentir  la fois sur tous les points d'un si immense
territoire. Ainsi il y a toujours une grande portion de pays o l'on est
assur de trouver un abri contre les calamits qui frappent l'autre, et
quelque grands que soient les maux, le remde offert est toujours plus
grand encore.

Il ne faut donc pas croire qu'il soit possible d'arrter l'essor de la
race anglaise du Nouveau-Monde. Le dmembrement de l'Union, en amenant
la guerre sur le continent, l'abolition de la rpublique, en y
introduisant la tyrannie, peuvent retarder ses dveloppements, mais non
l'empcher d'atteindre le complment ncessaire de sa destine. Il n'y a
pas de pouvoir sur la terre qui puisse fermer devant les pas des
migrants ces fertiles dserts ouverts de toutes parts  l'industrie et
qui prsentent un asile  toutes les misres. Les vnements futurs,
quels qu'ils soient, n'enlveront aux Amricains, ni leur climat, ni
leurs mers intrieures, ni leurs grands fleuves, ni la fertilit de leur
sol. Les mauvaises lois, les rvolutions et l'anarchie, ne sauraient
dtruire parmi eux le got du bien-tre et l'esprit d'entreprise qui
semble le caractre distinctif de leur race, ni teindre tout--fait les
lumires qui les clairent.

Ainsi, au milieu de l'incertitude de l'avenir, il y a du moins un
vnement qui est certain.  une poque que nous pouvons dire prochaine,
puisqu'il s'agit ici de la vie des peuples, les Anglo-Amricains
couvriront seuls tout l'immense espace compris entre les glaces polaires
et les tropiques; ils se rpandront des grves de l'ocan Atlantique
jusqu'aux rivages de la mer du Sud.

Je pense que le territoire sur lequel la race anglo-amricaine doit un
jour s'tendre gale les trois quarts de l'Europe[143]. Le climat de
l'Union est,  tout prendre, prfrable  celui de l'Europe; ses
avantages naturels sont aussi grands; il est vident que sa population
ne saurait manquer d'tre un jour proportionnelle  la ntre.

         [Note 143: Les tats-Unis seuls couvrent dj un espace gal
          la moiti de l'Europe. La superficie de l'Europe est de
         500,000 lieues carres; sa population de 205,000,000
         d'habitants. Malte-Brun, liv. CXIV, vol. 6, page 4.]

L'Europe, divise entre tant de peuples divers; l'Europe,  travers les
guerres sans cesse renaissantes et la barbarie du moyen-ge, est
parvenue  avoir quatre cent dix habitants[144] par lieue carre. Quelle
cause si puissante pourrait empcher les tats-Unis d'en avoir autant un
jour?

         [Note 144: Voyez Malte-Brun, liv. CXVI, vol. 6, page 92.]

Il se passera bien des sicles avant que les divers rejetons de la race
anglaise d'Amrique cessent de prsenter une physionomie commune. On ne
peut prvoir l'poque o l'homme pourra tablir dans le Nouveau-Monde
l'ingalit permanente des conditions.

Quelles que soient donc les diffrences que la paix ou la guerre, la
libert ou la tyrannie, la prosprit ou la misre, mettent un jour dans
la destine des divers rejetons de la grande famille anglo-amricaine,
ils conserveront tous du moins un tat social analogue, et auront de
commun les usages et les ides qui dcoulent de l'tat social.

Le seul lien de la religion a suffi au moyen-ge pour runir dans une
mme civilisation les races diverses qui peuplrent l'Europe. Les
Anglais du Nouveau-Monde ont entre eux mille autres liens, et ils vivent
dans un sicle o tout cherche  s'galiser parmi les hommes.

Le moyen-ge tait une poque de fractionnement. Chaque peuple, chaque
province, chaque cit, chaque famille, tendaient alors fortement 
s'individualiser. De nos jours, un mouvement contraire se fait sentir,
les peuples semblent marcher vers l'unit. Des liens intellectuels
unissent entre elles les parties les plus loignes de la terre, et les
hommes ne sauraient rester un seul jour trangers les uns aux autres, ou
ignorants de ce qui se passe dans un coin quelconque de l'univers: aussi
remarque-t-on aujourd'hui moins de diffrence entre les Europens et
leurs descendants du Nouveau-Monde, malgr l'Ocan qui les divise,
qu'entre certaines villes du treizime sicle qui n'taient spares que
par une rivire.

Si ce mouvement d'assimilation rapproche des peuples trangers, il
s'oppose  plus forte raison  ce que les rejetons du mme peuple
deviennent trangers les uns aux autres.

Il arrivera donc un temps o l'on pourra voir dans l'Amrique du Nord
cent cinquante millions d'hommes[145] gaux entre eux, qui tous
appartiendront  la mme famille, qui auront le mme point de dpart,
la mme civilisation, la mme langue, la mme religion, les mmes
habitudes, les mmes moeurs, et  travers lesquels la pense circulera
sous la mme forme et se peindra des mmes couleurs. Tout le reste est
douteux, mais ceci est certain. Or, voici un fait entirement nouveau
dans le monde, et dont l'imagination elle-mme ne saurait saisir la
porte.

         [Note 145: C'est la population proportionnelle  celle de
         l'Europe, en prenant la moyenne de 410 hommes par lieue
         carre.]

Il y a aujourd'hui sur la terre deux grands peuples qui, partis de
points diffrents, semblent s'avancer vers le mme but: ce sont les
Russes et les Anglo-Amricains.

Tous deux ont grandi dans l'obscurit; et tandis que les regards des
hommes taient occups ailleurs, ils se sont placs tout--coup au
premier rang des nations, et le monde a appris presque en mme temps
leur naissance et leur grandeur.

Tous les autres peuples paraissent avoir atteint  peu prs les limites
qu'a traces la nature, et n'avoir plus qu' conserver; mais eux sont en
croissance[146]: tous les autres sont arrts ou n'avancent qu'avec
mille efforts; eux seuls marchent d'un pas ais et rapide dans une
carrire dont l'oeil ne saurait encore apercevoir la borne.

         [Note 146: La Russie est, de toutes les nations de
         l'Ancien-Monde, celle dont la population augmente le plus
         rapidement, proportion garde.]

L'Amricain lutte contre les obstacles que lui oppose la nature; le
Russe est aux prises avec les hommes. L'un combat le dsert et la
barbarie; l'autre la civilisation revtue de toutes ses armes: aussi les
conqutes de l'Amricain se font-elles avec le soc du laboureur, celles
du Russe avec l'pe du soldat.

Pour atteindre son but, le premier s'en repose sur l'intrt personnel,
et laisse agir, sans les diriger, la force et la raison des individus.

Le second concentre en quelque sorte dans un homme toute la puissance de
la socit.

L'un a pour principal moyen d'action la libert; l'autre, la servitude.

Leur point de dpart est diffrent, leurs voies sont diverses;
nanmoins, chacun d'eux semble appel par un dessein secret de la
Providence  tenir un jour dans ses mains les destines de la moiti du
monde.




NOTES.


(_A_) PAGE 25.

C'est en avril 1704 que parut le premier journal amricain. Il fut
publi  Boston. Voyez _Collection de la socit historique de
Massachusetts_, vol. 6, p. 66.

On aurait tort de croire que la presse priodique ait toujours t
entirement libre en Amrique; on a tent d'y tablir quelque chose
d'analogue  la censure pralable et au cautionnement.

Voici ce qu'on trouve dans les documents lgislatifs du Massachusetts, 
la date du 14 janvier 1722.

Le comit nomm par l'assemble gnrale (le corps lgislatif de la
province) pour examiner l'affaire relative au journal intitul: _New
England courant_, pense que la tendance dudit journal est de tourner la
religion en drision et de la faire tomber dans le mpris; que les
saints auteurs y sont traits d'une manire profane et irrvrencieuse;
que la conduite des ministres de l'vangile y est interprte avec
malice; que le gouvernement de Sa Majest y est insult, et que la paix
et la tranquillit de cette province sont troubles par ledit journal;
en consquence, le comit est d'avis qu'on dfende  James Francklin,
l'imprimeur et l'diteur, de ne plus imprimer et publier  l'avenir
ledit journal ou tout autre crit, avant de les avoir soumis au
secrtaire de la province. Les juges de paix du canton de Suffolk seront
chargs d'obtenir du sieur Francklin un cautionnement qui rpondra de sa
bonne conduite pendant l'anne qui va s'couler.

La proposition du comit fut accepte et devint loi, mais l'effet en fut
nul. Le journal luda la dfense en mettant le nom de _Benjamin_
Francklin au lieu de _James_ Francklin au bas de ses colonnes, et
l'opinion acheva de faire justice de la mesure.


(_B_) PAGE 175.

Pour tre lecteurs des comts (ceux qui reprsentent la proprit
territoriale) avant le bill de la rforme pass en 1832, il fallait
avoir en toute proprit ou en bail  vie un fonds de terre rapportant
net 40 shellings de revenu. Cette loi fut faite sous Henri VI, vers
1450. Il a t calcul que 40 shillings du temps de Henri VI pouvaient
quivaloir  30 liv. sterling de nos jours. Cependant on a laiss
subsister jusqu'en 1832 cette base adopte dans le XVe sicle, ce qui
prouve combien la constitution anglaise devenait dmocratique avec le
temps, mme en paraissant immobile. Voyez _Delolme_, liv. I, chap. IV;
voyez aussi _Blakstone_, liv. I, chap. IV.

Les jurs anglais sont choisis par le shriff du comt (_Delolme_, tom.
I, chap. XII). Le shriff est en gnral un homme considrable du comt;
il remplit les fonctions judiciaires et administratives; il reprsente
le roi, et est nomm par lui tous les ans (_Blakstone_, liv. I, chap
IX). Sa position le place au-dessus du soupon de corruption de la part
des partis; d'ailleurs, si son impartialit est mise en doute, on peut
rcuser en masse le jury qu'il a nomm, et alors un autre officier est
charg de choisir de nouveaux jurs. Voyez _Blakstone_, liv. III, chap.
XXIII.

Pour avoir le droit d'tre jur, il faut tre possesseur d'un fonds de
terre de la valeur de 10 shellings au moins de revenu (_Blakstone_, liv.
III, chap. XXIII). On remarquera que cette condition fut impose sous le
rgne de Guillaume et Marie, c'est--dire vers 1700, poque o le prix
de l'argent tait infiniment plus lev que de nos jours. On voit que
les Anglais ont fond leur systme de jury, non sur la capacit, mais
sur la proprit foncire, comme toutes leurs autres institutions
politiques.

On a fini par admettre les fermiers au jury, mais on a exig que leurs
baux fussent trs longs, et qu'ils se fissent un revenu net de 20
shellings, indpendamment de la rente. _Blakstone_, idem.


(_C_) PAGE 173.

La constitution fdrale a introduit le jury dans les tribunaux de
l'Union de la mme manire que les tats l'avaient introduit eux-mmes
dans leurs cours particulires; de plus, elle n'a pas tabli de rgles
qui lui soient propres pour le choix des jurs. Les cours fdrales
puisent dans la liste ordinaire des jurs que chaque tat a dresse pour
son usage. Ce sont donc les lois des tats qu'il faut examiner pour
connatre la thorie de la composition du jury en Amrique. Voyez
_Story's commentaries on the constitution_, liv. III, chap. XXXVIII, p.
654-659. _Sergeant's constitutionnal law_, p. 165. Voyez aussi les lois
fdrales de 1789, 1800 et 1802 sur la matire.

Pour faire bien connatre les principes des Amricains dans ce qui
regarde la composition du jury, j'ai puis dans les lois d'tats
loigns les uns des autres. Voici les ides gnrales qu'on peut
retirer de cet examen.

En Amrique, tous les citoyens qui sont lecteurs ont le droit d'tre
jurs. Le grand tat de New-York a cependant tabli une lgre
diffrence entre les deux capacits; mais c'est dans un sens contraire 
nos lois, c'est--dire qu'il y a moins de jurs dans l'tat de New-York
que d'lecteurs. En gnral, on peut dire qu'aux tats-Unis le droit de
faire partie d'un jury, comme le droit d'lire des dputs, s'tend 
tout le monde; mais l'exercice de ce droit n'est pas indistinctement
remis entre toutes les mains.

Chaque anne un corps de magistrats municipaux ou cantonaux, appel
_select-men_ dans la Nouvelle-Angleterre, _supervisors_ dans l'tat de
New-York, _trustees_ dans l'Ohio, _sheriffs_ de la paroisse dans la
Louisiane, font choix pour chaque canton d'un certain nombre de citoyens
ayant le droit d'tre jurs, et auxquels ils supposent la capacit de
l'tre. Ces magistrats tant eux-mmes lectifs, n'excitent point de
dfiance; leurs pouvoirs sont trs tendus et fort arbitraires, comme
ceux en gnral des magistrats rpublicains, et ils en usent souvent,
dit-on, surtout dans la Nouvelle-Angleterre, pour carter les jurs
indignes ou incapables.

Les noms des jurs ainsi choisis sont transmis  la cour du comt, et
sur la totalit de ces noms on tire au sort le jury qui doit prononcer
dans chaque affaire.

Du reste, les Amricains ont cherch par tous les moyens possibles 
mettre le jury  la porte du peuple, et  le rendre aussi peu  charge
que possible. Les jurs tant trs nombreux, le tour de chacun ne
revient gure que tous les trois ans. Les sessions se tiennent au
chef-lieu de chaque comt, le comt rpond  peu prs  notre
arrondissement. Ainsi, le tribunal vient se placer prs du jury, au lieu
d'attirer le jury prs de lui, comme en France; enfin les jurs sont
indemniss, soit par l'tat, soit par les parties. Ils reoivent en
gnral un dollar (5 fr. 42 c.) par jour, indpendamment des frais de
voyage. En Amrique, le jury est encore regard comme une charge; mais
c'est une charge facile  porter, et  laquelle on se soumet sans peine.

Voyez _Brevard's Digest of the public statute law of South Carolina_, 2e
vol., p. 338; _id._, vol. I, p. 454 et 456; _id._, vol. 2, p. 218.

Voyez _The general laws of Massachusetts revised and published by
authority of the legislature_, vol. 2, p. 331, 187.

Voyez _The revised statutes of the state of New-York_, vol. 2, p. 720,
411, 717, 643.

Voyez _The statute law of the state of Tennessee_, vol. 1, p. 209.

Voyez _Acts of the state of Ohio_, p. 95 et 210.

Voyez _Digeste gnral des actes de la lgislature de la Louisiane_,
vol. 2, p. 55.


(_D_) PAGE 178.

Lorsqu'on examine de prs la constitution du jury civil parmi les
Anglais, on dcouvre aisment que les jurs n'chappent jamais au
contrle du juge.

Il est vrai que le verdict du jury, au civil comme au criminel, comprend
en gnral, dans une simple nonciation, le fait et le droit. Exemple:
Une maison est rclame par Pierre comme l'ayant achete; voici le fait.
Son adversaire lui oppose l'incapacit du vendeur; voici le droit. Le
jury se borne  dire que la maison sera remise entre les mains de
Pierre; il dcide ainsi le fait et le droit. En introduisant le jury en
matire civile, les Anglais n'ont pas conserv  l'opinion des jurs
l'infaillibilit qu'ils lui accordent en matire criminelle quand le
verdict est favorable.

Si le juge pense que le verdict a fait une fausse application de la loi,
il peut refuser de le recevoir, et renvoyer les jurs dlibrer.

Si le juge laisse passer le verdict sans observation, le procs n'est
pas encore entirement vid: il y a plusieurs voies de recours ouvertes
contre l'arrt. Le principal consiste  demander  la justice que le
verdict soit annul, et qu'un nouveau jury soit assembl. Il est vrai de
dire qu'une pareille demande est rarement accorde, et ne l'est jamais
plus de deux fois; nanmoins j'ai vu le cas arriver sous mes yeux. Voyez
_Blakstone_, liv. III, chap. XXIV; id., liv. III, chap. XXV.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE DEUXIME VOLUME.


    CHAP. Ier.--Comment on peut dire rigoureusement qu'aux
      tats-Unis c'est le peuple qui gouverne                        1

    CHAP. II.--Des partis aux tats-Unis                             3

      Des restes du parti aristocratique aux tats-Unis             11

    CHAP. III.--De la libert de la presse aux tats-Unis           14

    CHAP. IV.--De l'association politique aux tats-Unis            29

    CHAP. V.--Du gouvernement de la dmocratie en Amrique          42

      Du vote universel                                             43

      Des choix du peuple et des instincts de la dmocratie
        amricaine dans ses choix                                  _Ib._

      Des causes qui peuvent corriger en partie ces instincts
        de la dmocratie                                            47

      Influence qu'a exerce la dmocratie amricaine
        sur les lois lectorales                                    50

      Des fonctionnaires publics sous l'empire de la
        dmocratie amricaine                                       54

      De l'arbitraire des magistrats sous l'empire de la
        dmocratie amricaine                                       58

      Instabilit administrative aux tats-Unis                     61

      Des charges publiques sous l'empire de la dmocratie
        amricaine                                                  64

      Des instincts de la dmocratie amricaine dans la fixation
        du traitement des fonctionnaires                            70

      Difficult de discerner les causes qui portent le
        gouvernement amricain  l'conomie                         74

      Peut-on comparer les dpenses publiques des tats-Unis 
        celles de France?                                           75

      De la corruption et des vices des gouvernants dans la
        dmocratie; des effets qui en rsultent sur la moralit
        publique                                                    83

      De quels efforts la dmocratie est capable                    86

      Du pouvoir qu'exerce en gnral la dmocratie amricaine
        sur elle-mme                                               91

      De la manire dont la dmocratie amricaine conduit les
        affaires extrieures de l'tat                              94

    CHAP. VI.--Quels sont les avantages rels que la socit
      amricaine retire du gouvernement de la dmocratie           102

      De la tendance gnrale des lois sous l'empire de la
        dmocratie amricaine, et des instincts de ceux qui les
        appliquent                                                 _Ib._

      De l'esprit public aux tats-Unis                            109

      De l'ide des droits aux tats-Unis                          113

      Du respect pour la loi aux tats-Unis                        118

      Activit qui rgne dans toutes les parties du corps
        politique aux tats-Unis; influence qu'elle exerce sur la
        socit                                                    120

    CHAP. VII.--De l'omnipotence de la majorit aux tats-Unis
      et de ses effets                                             128

      Comment l'omnipotence de la majorit augmente, en
        Amrique, l'instabilit lgislative et administrative qui
        est naturelle aux dmocraties                              132

      Tyrannie de la majorit                                      135

      Effets de l'omnipotence de la majorit sur l'arbitraire
        des fonctionnaires publics amricains                      140

      Du pouvoir qu'exerce la majorit en Amrique sur la pense   141

      Effets de la tyrannie de la majorit sur le caractre
        national des Amricains; de l'esprit de cour aux
        tats-Unis                                                 146

      Que le plus grand danger des rpubliques amricaines vient
        de l'omnipotence de la majorit                            151

    CHAP. VIII.--De ce qui tempre, aux tats-Unis, la
      tyrannie de la majorit.--Absence de centralisation
      administrative                                               154

      De l'esprit lgiste aux tats-Unis, et comment il sert de
        contre-poids  la dmocratie                               156

      Du jury aux tats-Unis considr comme institution
        politique                                                  169

    CHAP. IX.--Des causes principales qui tendent  maintenir
      la rpublique dmocratique aux tats-Unis                    180

      Des causes accidentelles ou providentielles qui
        contribuent au maintien de la rpublique dmocratique
        aux tats-Unis                                             181

      De l'influence des lois sur le maintien de la rpublique
        dmocratique aux tats-Unis                                197

      De l'influence des moeurs sur le maintien de la rpublique
        dmocratique aux tats-Unis                                198

      De la religion considre comme institution politique, et
        comment elle sert puissamment au maintien de la rpublique
        dmocratique chez les Amricains                           199

      Influence indirecte qu'exercent les croyances religieuses
        sur la socit politique aux tats-Unis                    204

      Des principales causes qui rendent la religion puissante
        en Amrique                                                211

      Comment les lumires, les habitudes et l'exprience
        pratique des Amricains contribuent au succs des
        institutions dmocratiques                                 223

      Que les lois servent plus au maintien de la rpublique
        dmocratique, aux tats-Unis, que les causes physiques, et
        les moeurs plus que les lois                               230

      Les lois et les moeurs suffiraient-elles pour maintenir
        les institutions dmocratiques autre part qu'en Amrique?  236

      Importance de ce qui prcde par rapport  l'Europe          241

    CHAP. X.--Quelques considrations sur l'tat actuel et
      l'avenir probable des trois races qui habitent le
      territoire des tats-Unis                                    249

      tat actuel et avenir probable des tribus indiennes qui
        habitent le territoire possd par l'Union                 258

      Position qu'occupe la race noire aux tats-Unis; dangers
        que sa prsence fait courir aux blancs                     289

      Quelles sont les chances de dure de l'Union
        amricaine.--Quels dangers la menacent                     330

      Des institutions rpublicaines aux tats-Unis; quelles
        sont leurs chances de dure                                384

      Quelques considrations sur les causes de la grandeur
        commerciale des tats-Unis                                 393

    CONCLUSION                                                     405

    NOTES                                                          415


FIN DE LA TABLE DU DEUXIME ET DERNIER VOLUME.






End of the Project Gutenberg EBook of De la Dmocratie en Amrique, Vol. (2
/ 4), by Alexis de Tocqueville

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA DMOCRATIE EN AMRIQUE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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