The Project Gutenberg EBook of Oeuvres par Maximilien Robespierre --
Miscellaneous, by Maximilien Robespierre

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Title: Oeuvres par Maximilien Robespierre -- Miscellaneous

Author: Maximilien Robespierre

Release Date: December 11, 2009 [EBook #30654]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Ddicace aux
mnes de Jean-Jacques Rousseau

Texte en franais moderne par Albert Laponneraye d'aprs les _Mmoires
authentiques de Maximilien Robespierre_ (anonyme, 1830) qui
reproduisent en fac-simile le manuscrit original]





DEDICACE DE MAXIMILIEN ROBESPIERRE AUX MANES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU.



C'est  vous que je ddie cet crit, mnes du citoyen de Genve! Que
s'il est appel  voir le jour, il se place sous l'gide du plus
loquent et du plus vertueux des hommes. Aujourd'hui plus que jamais
nous avons besoin d'loquence et de vertu. Homme divin! tu m'as appris
 me connatre; bien jeune, tu m'as fait apprcier la dignit de ma
nature, et rflchir aux grands principes de l'ordre social. Le vieil
difice s'est croul; le portique d'un difice nouveau s'est lev sur
ses dcombres et, grce  toi, j'y ai apport ma pierre. Reois donc
mon hommage; tout faible qu'il est, il doit te plaire; je n'ai jamais
encens les vivants.

Je t'ai vu dans tes derniers jours, et ce souvenir est pour moi la
source d'une joie orgueilleuse; j'ai contempl tes traits augustes, j'y
ai vu l'empreinte des noirs chagrins auxquels t'avaient condamn les
injustices des hommes. Ds lors j'ai compris toutes les peines d'une
noble vie qui se dvoue au culte de la vrit, elles ne m'ont pas
effray. La confiance d'avoir voulu le bien de ses semblables est le
salaire de l'homme vertueux; vient ensuite la reconnaissance des
peuples qui environne sa mmoire des honneurs que lui ont donns ses
contemporains. Comme toi, je voudrais acheter ces biens an prix d'une
vie laborieuse, au prix mme d'un trpas prmatur.

Appel  jouer un rle au milieu des plus grands vnements qui aient
jamais agit le monde; assistant  l'agonie du despotisme et au rveil
de la vritable souverainet, prs de voir clater des orages amoncels
de toutes parts, et dont nulle intelligence humaine ne peut deviner
tous les rsultats, je me dois  moi-mme, je devrai bientt  mes
concitoyens compte de mes penses et de mes actes. Ton exemple est l,
devant mes yeux. Tes admirables Confessions, cette manation franche et
hardie de l'me la plus pure, iront  la postrit moins comme un
modle d'art, que comme un prodige de vertu. Je veux suivre ta trace
vnre, duss-je ne laisser qu'un nom dont les sicles  venir ne
s'informeront pas; heureux si, dans la prilleuse carrire qu'une
rvolution inoue vient d'ouvrir devant nous, je reste constamment
fidle aux inspirations que j'ai puises dans tes crits.



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[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), _Cahier de
dolances des cordonniers mineurs de la ville d'Arras_ (mars 1789)

Mis en franais moderne par J.-A. Paris]





Dolances du corps des cordonniers mineurs de la ville d'Arras



1 Les Cordonniers mineurs se plaignent de ce que le mtier qui les
fait vivre avec tant de peine est encore expos aux usurpations de tous
ceux qui veulent l'exercer contre les droits que leur assurent leurs
lettres patentes; de manire que la plupart d'entre eux sont rduits 
la misre la plus profonde; il faudrait ou leur assurer du pain de
quelque manire, ou du moins rprimer les entreprises de ceux qui
viennent envahir le privilge qu'ils ont pay.


2 Une circonstance nouvelle, et qui est peut-tre un flau commun 
toute la France, ajoute encore au malheur de leur condition. Le
haussement considrable dans le prix des cuirs, occasionn par le
trait de commerce conclu avec l'Angleterre, met la plupart d'entre eux
hors d'tat d'acheter la marchandise mme qui est la matire de leur
travail, c'est--dire de vivre. Ceux mmes qui peuvent encore faire
cette dpense ne sont pas beaucoup  plus heureux, parce qu'ils ne
peuvent porter le prix de leur travail  un taux proportionn  celui
du cuir; parce que l'artisan, press par la faim, et qui attend chaque
jour le modique salaire sur lequel il fonde sa subsistance, est
ncessairement forc  souscrire aux conditions injustes que l'gosme
et la duret des riches lui imposent. Il paratra peut-tre singulier
que les Cordonniers mineurs soient ceux qui invitent la Nation 
s'occuper du trait de commerce avec l'Angleterre; mais cette
singularit ne peut exister qu'aux yeux des prjugs; car aux yeux de
la raison et de l'humanit, il est vident que l'intrt d'une
multitude de citoyens pauvres,  qui ce trait fatal peut ter leur
subsistance, est infiniment plus sacr que celui mme des commerants
les plus clbres dont il ne fait que diminuer la fortune.


3 Ils observent que, dans cet tat de dtresse, ils devraient au moins
tre exempts des petites exactions qui achvent de les accabler. Ils
ont donc le droit de se plaindre de ce que MM. les officiers municipaux
ont augment depuis peu les rtributions qu'on les oblige de payer 
certaines personnes attaches  ce corps, pour la reddition des comptes
de la communaut; ils se plaignent surtout de la ncessit qui a t
impose depuis deux ans  leurs mayeurs de rendre au Magistrat les
comptes de la communaut, qui ne doivent tre rendus qu' la communaut
elle-mme; ce qui est videmment contraire aux droits de la libert et
aux principes de la justice.


4 Ils ont une rclamation plus intressante encore  former, qui leur
est commune avec toutes les classes de citoyens que la fortune a le
moins favoriss. Ils demandant que les officiers municipaux, qui ne
doivent tre que les hommes et les mandataires du peuple, ne se
permettent plus  l'avenir d'attenter arbitrairement  la libert des
citoyens sous le prtexte de police, pour des raisons frivoles et
souvent injustes, non seulement en les envoyant en prison, mais mme en
les menaant trop lgrement de ce traitement ignominieux. Cet usage
trop commun ne peut qu'avilir le peuple qu'on mprise; au lieu que le
premier devoir de ceux qui le gouvernent est d'lever, autant qu'il est
en eux, son caractre, pour lui inspirer le courage et les vertus qui
sont la source du bonheur social. On n'oserait adresser ces outrages
aux citoyens de la classe la plus aise: de quel droit les
prodigue-t-on aux citoyens pauvres? Ils sont prcisment ceux  qui les
magistrats doivent le plus de protection, d'intrt et de respect.



(Sign)  Cauderlier, Jean-Baptiste Riez



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[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), _Impressions
d'un voyage  Carvin_ (1783)

Transcrit en franais moderne par Alphonse Aulard]




(A vingt-cinq ans, Maximilien Robespierre fit un voyage de plusieurs
jours  Carvin. Dans une lettre, il fait, en un style badin, la
relation de cette excursion.)


(Publi par Alphonse Aulard, La Rvolution Franaise, revue d'Histoire
moderne et contemporaine, t.XI, p. 359 et suiv.; par G. H. Lewes dans
The Life of Maximilien Robespierre, with extracts from his unpublished
corrospondance. Philadelphia, Carrey and Hart, 1849.) (le manuscrit
original a appartenu  Nol Charavay.)




LETTRE DE ROBESPIERRE


Monsieur,


Il n'est pas de plaisirs agrables si on ne les partage avec ses amis.
Je vais donc vous faire la peinture de ceux que je gote depuis
quelques jours.

N'attendez pas une relation de mon voyage; on a si prodigieusement
multipli ces espces d'ouvrages depuis plusieurs annes que le public
en pourrait tre rassasi. Je connais un auteur qui fit un voyage de
cinq lieues et qui le clbra en vers et en prose.

Qu'est-ce cependant que cette entreprise compare  celle que j'ai
excute? Je n'ai pas seulement fait cinq lieues, j'en ai parcouru six,
et six bonnes encore, au point que, suivant l'opinion des habitants de
ce pays elles valent bien sept lieues ordinaires. Cependant je ne vous
dirai pas un mot de mon voyage. J'en suis fch pour vous, vous y
perdrez, il vous offrirait des aventures infiniment intressantes:
celles d'Ulysse et de Tlmaque ne sont rien auprs.

Il tait cinq heures du matin quand nous partmes; le char qui nous
portait sortait des portes de la ville [Arras. Note d'A. Aulard.]
prcisment au mme instant o celui du Soleil s'lanait au sein de
l'Ocan; il tait orn d'un drap d'une blancheur clatante dont une
partie flottait abandonne au souffle des zphyrs; c'est ainsi que nous
passmes en triomphe devant l'aubette des commis. Vous jugez bien que
je ne manquais pas de tourner mes regards de ce ct, je voulais voir
si les argus de la ferme ne dmentiraient pas leur antique rputation
d'honntet, moi-mme anim d'une noble mulation, j'osais prtendre 
la gloire de les vaincre en politesse, s'il tait possible. Je me
penchai sur le bord de la voilure et, tant un chapeau neuf qui
couvrait ma tte, je les saluai avec un souris gracieux, je comptais
sur un juste retour. Le croiriez-vous? Ces commis, immobiles comme des
termes  l'entre de leur cabane, me regardrent d'un oeil fixe sans me
rendre mon salut. J'ai toujours eu infiniment d'amour-propre; cette
marque de mpris me blessa jusqu'au vif et me donna pour le reste du
jour une humeur insupportable. Cependant nos coursiers nous emportaient
avec une rapidit que l'imagination ne saurait concevoir. Ils
semblaient vouloir le disputer en lgret aux chevaux du Soleil qui
volaient au-dessus de nos ttes; comme j'avais moi-mme fait assaut de
politesse avec les commis de la porte Maulens, d'un saut ils
franchirent le faubourg Sainte-Catherine, ils en firent un second, et
nous tions sur la place de Lens; nous nous arrtmes un moment dans
cette ville. J'en profitai pour considrer les beauts qu'elle offre 
la curiosit des voyageurs. Tandis que le reste de la compagnie
djeunait, je m'chappai et montai sur la colline o est situ le
calvaire; de l, je promenai mes regards avec un sentiment ml
d'attendrissement et d'admiration sur cette vaste plaine o Cond, 
vingt ans, remporta sur les Espagnols cette clbre victoire qui sauva
la patrie. Mais un objet bien plus intressant fixa mon attention:
c'tait l'Htel de Ville. Il n'est remarquable ni par sa grandeur ni
par sa magnificence, mais il n'en avait pas moins de droits 
m'inspirer le plus vif intrt; cet difice si modeste, disais-je en le
contemplant, est le sanctuaire o le mayeur T..., en perruque ronde et
la balance de Thmis  la main, pesait nagure avec impartialit, les
droits de ses concitoyens. Ministre de la Justice et favori d'Esculape,
aprs avoir prononc une sentence il allait dicter une ordonnance de
mdecin. Le criminel et le malade prouvaient une gale frayeur  son
aspect, et ce grand homme jouissait, en vertu d'un double titre, du
pouvoir le plus tendu qu'un homme ait jamais exerc sur ses
compatriotes.

Dans mon enthousiasme, je n'eus pas de repos que je n'eusse pntr
dans l'enceinte de l'Htel de Ville. Je voulais voir la salle
d'audience, je voulais voir le tribunal o sigent les chevins. Je
fais chercher le portier dans toute la ville, il vient, il ouvre, je me
prcipite dans la salle d'audience. Saisi d'un respect religieux je
tombe  genoux dans ce temple auguste et je baise avec transport le
sige qui fut jadis press par le fessier du grand T...

C'tait ainsi qu'Alexandre se prosternait aux pieds du tombeau
d'Achille et que Csar allait rendre hommage au monument qui renfermait
les cendres du conqurant de l'Asie.

Nous remontmes sur notre voiture;  peine m'tais-je arrang sur ma
botte de paille que Carvin s'offrit  mes yeux;  la vue de cotte terre
heureuse nous poussmes tous un cri de joie semblable  celui que
jetrent les Troyens chapps au dsastre d'ilion lorsqu'ils aperurent
les rivages de l'Italie.

Les habitants de ce village nous firent un accueil qui nous ddommagea
bien de l'indiffrence des commis de la porte de Maulens. Des citoyens
de toutes les classes signalaient  l'envi leur empressement pour nous
voir; le savetier arrtait son outil prt  percer une semelle, pour
nous contempler  loisir; le perruquier abandonnant une barbe  demi
faite, accourait au devant de nous le rasoir  la main; la mnagre,
pour satisfaire sa curiosit, s'exposait au danger de voir brler ses
tartes. J'ai vu trois commres interrompre une conversation trs anime
pour voler  leur fentre; enfin nous gotmes pendant le trajet qui
fut, hlas! trop court, la satisfaction flatteuse pour l'amour-propre
de voir un peuple trop nombreux s'occuper de nous. Qu'il est doux de
voyager, disais-je en moi-mme! On a bien raison de dire qu'on n'est
jamais prophte dans son pays; aux portes de votre ville on vous
ddaigne; six lieues plus loin, vous devenez un personnage digne de la
curiosit publique.

J'tais occup de ces sages rflexions, lorsque nous arrivmes  la
maison qui tait le terme de notre voyage. Je n'essaierai pas de vous
peindre les transports de tendresse qui clatrent alors dans nos
embrassements: ce spectacle vous aurait arrach des larmes. Je ne
connais dans toute l'histoire qu'une seule scne de ce genre que l'on
puisse comparera celle-l; lorsqu'Ene aprs la prise de Troyes aborda
en Epire avec sa flotte, il y trouva Hlnus et Andromaque que le
destin avait placs sur le trne de Pyrrhus. On dit que leur entrevue
fut des plus tendres. Je n'en doute pas. Ene qui avait le coeur
excellent, Hlnus qui tait le meilleur Troyen du monde et Andromaque,
la sensible pouse d'Hector, versrent beaucoup de larmes, poussrent
beaucoup de soupirs dans cette occasion; je veux bien croire que leur
attendrissement ne le cdait point au ntre; mais aprs Hlnus, Ene,
Andromaque et nous, il faut tirer l'chelle. Depuis notre arrive, tous
nos moments ont t remplis par des plaisirs.

Depuis samedi dernier je mange de la tarte en dpit de l'envie. Le
destin a voulu que mon lit ft plac dans une chambre qui est le dpt
de la ptisserie: c'tait m'exposer  la tentation de manger toute la
nuit; mais j'ai rflchi qu'il tait beau de matriser ses passions, et
j'ai dormi au milieu de tous ces objets sduisants. II est vrai que je
me suis ddommag pendant le jour de cette longue abstinence.


   Je le rends grce,  toi, qui d'une main habile,
   Faonnant le premier une pte docile
   Prsentas aux mortels ce mets dlicieux.
   Mais ont-ils reconnu ce bienfait prcieux?
   De tes divins talents consacrant la mmoire,
   Leur zle a-t-il dress des autels  la gloire?
   Cent peuples prodiguant leur encens et leurs voeux
   Ont rempli l'univers de temples et de dieux;
   Ils ont tous oubli ce sublime gnie
   Qui pour eux sur la terre apporta l'ambroisie.
   La tarte, en leurs festins, domine avec honneur,
   Mais daignent-ils songer  son premier auteur?


De tous les traits d'ingratitude dont le genre humain s'est rendu
coupable, envers ses bienfaiteurs, voil celui qui m'a toujours
rvolt; c'est aux Artsiens qu'il appartient  l'expier, puisqu'au
jugement de tout l'Europe, ils connaissent le prix de la tarte mieux
que tous les autres peuples du monde. Leur gloire demande qu'ils
fassent btir un temple  son inventeur. Je vous dirai mme, entre
nous, que j'ai l-dessus un projet que je me propose de prsenter aux
tats d'Artois. Je compte qu'il sera puissamment appuy par le corps du
clerg.

Mais c'est peu de manger de la tarte, il faut la manger encore en bonne
compagnie; j'ai eu cet avantage. Je reus hier le plus grand honneur
auquel je puisse jamais aspirer: j'ai dn avec trois lieutenants et
avec le fils d'un bailli, toute la magistrature des villages voisins
tait runie  notre table. Au milieu de ce Snat brillait M. le
lieutenant de Carvin, comme Calypso au milieu de ses nymphes. Ah! si
vous aviez vu avec quelle bont il conversait avec le reste de la
compagnie comme un simple particulier, avec quelle indulgence il
jugeait le Champagne qu'on lui versait, avec quel air satisfait il
semblait sourire  son image, qui se peignait dans son verre! J'ai vu
tout cela moi... Et cependant voyez combien il est difficile de
contenter le coeur humain. Tous mes voeux ne sont pas encore remplis,
je me prpare  retourner bientt  Arras, j'espre trouver en vous
voyant un plaisir plus rel que ceux dont je vous ai parl. Nous nous
reverrons avec la mme satisfaction qu'Ulysse et Tlmaque aprs vingt
ans d'absence. Je n'aurai pas de peine  oublier mes baillis et mes
lieutenants. Quelque sduisant que puisse tre un lieutenant,
croyez-moi, Madame, il ne peut jamais entrer en parallle avec vous.

Sa figure, lors mme que le Champagne l'a colore d'un doux incarnat,
n'offre point encore ce charme que la nature seule donne  la vtre et
la compagnie de tous les baillis de l'univers ne saurait me ddommager
de votre aimable entretien.

Je suis avec la plus sincre amiti. Monsieur, votre trs humble et
trs obissant serviteur.


De Robespierre. A Carvin, le 12 juin 1783.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *      *





[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Eloge de
la Rose.

Transcrit en franais moderne]




(Ce discours, crit pour la rception d'un membre de la socit des
Rosati, a t publi par Lucien Peise dans Quelques vers de Maximilien
Robespierre, page 35 et suiv.) (Le manuscrit original est fait d'un
cahier de 14 pages blanches, petit in-4 portant ce filigrane: M. Homo.
Le texte est surcharg de ratures et de corrections.)



ELOGE DE LA ROSE



La Rose crot pour tous les hommes, mais tous les hommes ne sont pas
faits pour sentir ses charmes, le vulgaire y voit une fleur dont les
couleurs plaisent  la vue et dont le parfum flatte agrablement
l'odorat; le fleuriste imbcile ose lui prfrer des fleurs dont la
raret fait le principal mrite; l'amant plus raisonnable, la considre
avec complaisance comme l'image touchante des charmes les plus
intressants de celle qu'il aime, mais il n'appartient qu' un trs
petit nombre d'tres privilgis de l'aimer pour elle-mme et de lui
rendre un hommage digne d'elle.

Parmi cette foule d'hommes automates qui, pleins d'une stupide
admiration pour les biens mprisables que l'opinion a crs,
contemplent avec une coupable indiffrence les plus magnifiques
ouvrages de la nature, et  qui la vue d'une rose n'a jamais rien
inspir, l'ternelle providence a fait natre et perptuer une race
choisie d'hommes sensibles et gnreux qui la vengent de leur mpris
par un culte aussi sincre qu'intressant. La Rose ne s'offre jamais 
leurs yeux sans rveiller en eux mille ides riantes, mille sensations
dlicieuses qui ne sont connues que des mes dlicates.

Ce n'est point un plaisir vulgaire qui s'arrte aux yeux et  l'odorat,
c'est une jouissance exquise; c'est je ne sais quel charme inexprimable
qui matrise  la fois leurs sens, leur me et leur imagination. Ils
passent l'hiver  la regretter, et le printemps  en jouir; l'hiver est
pour eux l'absence de la rose: pour eux la rose est elle seule le
printemps. Au retour de cette aimable saison, leur premier soin est
d'aller lui rendre hommage sous l'ombrage naissant d'un bosquet
solitaire. Zphir mme lui adresse des voeux moins sincres et lui
prodigue des caresses moins vives.

L'ascendant de cette heureuse sympathie qui unit ces aimables mortels 
la reine des fleurs, de ce magntisme puissant qui les enchane par une
attraction mutuelle, est sans contredit, un des plus grands mystres de
la nature. Y a-t-il dans cette fleur une divinit cache? est-ce une
nymphe mtamorphose qui conserve encore sous cette forme nouvelle le
double charme de la pudeur et de la beaut, et dont l'me cherche 
s'unir  leurs mes sensibles et pures? Est-ce simplement une
dlicatesse d'organisation qui fait qu'ils sentent plus vivement la
sagesse et la bont du crateur qui brillent dans un de ses plus beaux
ouvrages? C'est ce que nous n'osons dcider. Quoi qu'il en soit,
Monsieur, vous pouvez dj entrevoir dans ce que je viens de dire,
l'origine et la nature de l'institution connue sous le nom de Socit
des Rosatis. Dj ce mot prsente  votre esprit des ides bien plus
tendues que celles qu'il rappelle au vulgaire ignorant et tranger 
nos mystres. Eclair par une lumire nouvelle, vous apercevez
distinctement que quiconque dira que la socit des Rosatis a pour base
un amusement frivole ou une agrable fantaisie, donnera par cela seul
une preuve certaine: qu'il est encore assis dans de profondes tnbres.
S'il est vrai de dire dans un sens: que l'amour de la rose constitue le
vritable Rosati, ce sens quivoque ne peut qu'garer les profanes; car
pour en saisir toute l'tendue, il faut connatre encore ce que c'est
que l'amour de la rose. Or, Monsieur, si vous rflchissez sur le
principe de ce sentiment que je viens de vous expliquer, vous verrez
d'abord qu'il part de la mme source d'o dcoulent tous les talents et
toutes les vertus; c'est--dire une imagination sensible et riante et
une me  la fois douce et leve. Aussi dans le sens vraiment
orthodoxe, l'amour de la rose est prcisment la mme chose que l'amour
de la vertu: un Rosati est effectivement un bon citoyen, un bon pre de
famille; un ami sincre, un amant fidle. Si une fleur aimable a des
droits sur son coeur, sera-t-il moins tendre pour sa matresse, pour
ses amis, pour sa femme, pour ses enfants? Je conviens cependant que le
titre de Rosati suppose encore d'autres qualits qui sont mme le seul
rapport sous lequel le vulgaire semble le connatre; je parle des
talents agrables et de l'amabilit, car on se reprsente communment
un Rosati sous l'ide d'un homme qui joint  l'agrment de faire de
jolis vers, le mrite d'aimer le bon vin. Or, vous concevez. Monsieur,
que tout cela est une suite des vertus fondamentales de la socit et
prend sa source dans l'amour de la rose: il n'est pas difficile  celui
qui possde un esprit aimable et un bon coeur de boire de bon vin en
bonne compagnie; il n'est pas plus difficile de faire de bons vers,
cette vrit nous a t dmontre par un vnement dont le souvenir
nous est encore cher.

Nous avons vu dans nos assembles des guerriers savants dont les mains
ne semblaient destines qu' tenir le compas d'Uranie et  diriger les
foudres de Mars; des magistrats orateurs accoutums  rgler la balance
de la justice, consentir  essayer quelques airs sur le luth
d'Anacron; pleins d'une timide dfiance, ils osaient  peine toucher
cet instrument nouveau, de peur de n'en tirer que des sons discordants;
les jeunes favoris des muses souriaient en voyant leur modeste
embarras; le luth divin rendit sous leurs doigts des accords qu'Apollon
et les Grces coutrent avec transport. Ils nous enchantrent sans
nous surprendre; nous trouvions facilement l'explication de ce
phnomne dans l'amour de la rose.

Vos yeux, Monsieur, s'ouvrent de plus en plus et vous commencez 
dcouvrir sans nuage toute la noblesse et toute retendue de l'ordre des
Rosatis: et dj vous pouvez le dfinir vous-mmes, la socit des
hommes de gnie et des hommes vertueux, qui ont brill chez toutes les
nations et dans tous les sicles. Socrate, Anacron, Epaminondas,
Timolon, Euripide, Dmosthne, Aristide chez les Grecs; parmi les
Romains les deux Scipions, Lucullus, Horace, Virgile, Cicron et
surtout Titus, Trajan, Antonin, Marc Aurle, enfin Charlemagne, Charles
V, Saint-Louis, Louis XII, Henri IV, Chaulieu, Catinat, Corneille,
Fnelon, Vauban, Massilion, Cond chez les Franais: voil, Monsieur,
une partie de ceux que nous comptons parmi nos frres.

Mais, Monsieur, je ne dois pas vous induire ici dans une erreur
funeste; je ne puis vous le dissimuler, les grands hommes que je viens
de nommer n'ont pas vu les jours de la lumire et de l'alliance
nouvelle; ils aimaient la Rose de bonne foi; ils adoraient les mmes
divinits que nous; mais sans temple et sans autel! Les amants de la
Rose pars et isols n'avaient point encore appris  l'honorer en
commun par un culte extrieur et solennel; car les banquets d'Anacron,
les soupers d'Horace, d'Auguste et de Mcne; les festins mmes de
Trajan et des Antonins n'taient que l'ombre et la figure des grands
mystres que nous avons vu s'accomplir en nous.

Fortun mortel, prtez une oreille attentive  ma voix, recueillez mes
paroles avec respect et avec joie; je vais parler de l'poque sacre o
les amants de la Rose commencrent  former sous le nom de Rosati un
corps visible, une association rgulire unie par le mme esprit, par
les mmes rites et par les mmes auspices; je vais vous rvler une
partie des merveilles qui prparrent ce grand vnement, car la desse
qui les a enfantes en notre faveur me dfend de lever entirement le
voile sacr que les couvre et vos yeux trop faibles encore ne
pourraient en soutenir tout l'clat.

L'amiti avait un jour rassembl quelques-uns de nous dans un banquet
qui n'avait rien de plus surnaturel que ceux d'Anacron et de
Marc-Aurle; et les hymnes qu'ils chantaient en l'honneur des Grces et
de Bacchus montaient vers le ciel avec le parfum des roses et les
douces manations du Champagne; lorsque tout  coup on entendit dans
les airs un concert plus ravissant que l'harmonie des corps clestes
plus mlodieux que les champs des Muses et d'Apollon. Une odeur
d'ambroisie se rpand au mme instant de toutes parts et nous voyons
descendre au milieu de nos bosquets sur un nuage d'or et de pourpre une
desse brillante de tout l'clat qui environne une beaut cleste. A ce
seul souvenir, mon esprit se trouble, mes ides se confondent et
j'prouve encore une fois cette douce ivresse o sa prsence alors
plongea tous mes sens. O vous qui que vous soyez, qu'aucune desse ne
visita jamais, gardez-vous de chercher  vous former une ide de ses
charmes d'aprs les faibles attraits des beauts mortelles... Oui Vnus
sans doute est moins belle lorsque pare parles mains des Grces elle
se montre dans l'assemble des dieux; elle tait moins touchante le
jour o pare de sa seule beaut, elle daigna la dvoiler aux yeux du
fils de Priam. Dans l'une de ses mains tait une lyre d'or, dans
l'autre une coupe de nectar,  ses pies, une corbeille pleine de Roses.
Ses regards se fixrent un instant sur nous et ils firent circuler dans
nos veines un feu rapide qui nous aurait consums si elle ne nous avait
elle-mme donn la force de rsister  sa violence; elle ouvrit la
bouche, son souffle exhala une odeur plus douce que l'haleine du zphyr
charg du parfum des fleurs. Le son de sa voix et les choses qu'elle
nous dit nous jetrent dans une extase ravissante dont il est
impossible de donner une ide  ceux qui n'ont point reu une semblable
faveur et nos coeurs abms dans la joie taient prs de mourir sous le
poids de la volupt.

Il n'est pas donn  une bouche humaine de rendre les discours de la
desse; il vous suffira de savoir qu'elle nous manifesta les dcrets du
destin qui de tout temps avoient fix la dure de notre socit.

Elle nous rvla comment les dieux jetant un regard de commisration
sur les mortels, avoient rsolu d'arrter les progrs de l'gosme qui
semble avoir banni de la terre la gat, la franchise, la vertu et le
bonheur, en lui opposant une association fonde sur la concorde et sur
l'amiti. Elle nous annona qu'ils avoient daign nous choisir pour
tre les pierres angulaires de ce sublime difice: elle nous enseigna
les dogmes que nous devons croire, les rites que nous devons suivre, la
doctrine que nous devons annoncer; elle nous remit en mme temps la
lyre d'or, la corbeille de roses, et la coupe de nectar, aprs nous
avoir appris l'usage auquel ils taient destins dans les crmonies de
notre nouveau culte, elle dposa aussi dans nos mains un livre o une
main divine avait trac en caractre de roses les lois qui nous taient
donnes et les noms de ceux qui taient appels  composer la socit
naissante avec l'histoire de leur vie et leur future destine; elle
nous ordonna de leur annoncer successivement dans les temps marqus les
desseins des dieux  leur gard par les diplmes dont elle prescrivit
la forme. Alors elle disparut en laissant dans les airs de vastes
sillons de lumire.

Lorsque nous emes enfin reprit nos sens, nous nous regardmes
longtemps les uns les autres dans un profond silence: nos premires
paroles furent l'explosion de tous les transports d'amour, d'tonnement
et de joie, excits par la grandeur des prodiges dont nous tions les
objets. Ds ce moment il nous sembla que nous tions devenus d'autres
hommes: ou plutt nous n'tions plus des hommes, nous planions au
dessus de la terre; l'image de la desse profondment grave dans nos
coeurs ne nous permettait plus de concevoir que des sentiments sublimes
et de grandes penses; elle nous dfendait mme pour toujours contre
les attraits de toutes les beauts mortelles qui nous avoient enchants
jusqu'alors; nous n'prouvions plus qu'un dgot universel pour tous
les biens passagers de ce monde prissable et le dsir de remplir notre
glorieuse vocation tait le seul lien qui put encore nous attacher  la
vie.

Aussi notre premier soin fut d'ouvrir le livre sacr qu'elle avait
dpos entre nos mains: quelle fut notre joie quand nous lmes dans ces
archives immortelles les noms de tous les hommes illustres qui existent
de nos jours chez les diffrentes nations de l'Europe qui pour devenir
nos frres n'attendaient que l'expdition de nos diplmes, quand nous
vmes que ceux mmes des sicles passs y taient inscrits comme
membres de cette divine socit qui embrasse tous les grands hommes
prsents, passs et futurs.

Mais ce qui nous intressait le plus vivement c'tait sans doute de
connatre ceux de nos concitoyens qui seraient au nombre des
prdestins. Votre nom s'offrit  nos yeux et il serait difficile de
vous peindre la sensation agrable que nous causa cette dcouverte;
nous voulmes aussitt lire l'article qui vous concernait, c'est--dire
l'histoire de votre vie passe et votre horoscope; la premire nous
offrit les motifs qui ont dtermin en votre faveur le choix de la
desse et nous emes lieu d'admirer combien les dcrets de la sagesse
divine diffrent des faibles penses des hommes.

En effet, Monsieur, quand les hommes seront instruits de votre
admission dans l'ordre des Rosatis, ils croiront que vous devez ce
titre  vos connaissances utiles et agrables, au don d'crire en prose
et en vers avec noblesse et avec grce que l'on vous connat;  tous
ces talents divers qui font douter si vous tes plus cher  Polymnie, 
Erato ou  Cypris, enfin  toutes les qualits que renferme l'ide d'un
homme aimable. Eh bien, Monsieur, ce mrite-l est prcisment le
moindre des titres auxquels vous devez l'adoption de la desse, car nos
livres sacrs vous apprennent que vous tes appel principalement parce
que les dieux ont aperu en vous un coeur droit et pur, une me noble
et leve faite pour connatre l'amiti; parce qu'ils ont prvu que
vous tiez capable d'aimer vos frres autant que vous leur serez cher;
parce que toujours humain, sensible et juste, vous avez su joindre la
reconnaissance et l'estime de vos concitoyens  la confiance et 
l'amiti des magistrats puissants qui ont l'avantage et le mrite
d'apprcier et d'employer vos talents qui exercent sur eux une autorit
salutaire et funeste suivant le caractre et l'me de ceux  qui elle
est confie.

Maintenant, Monsieur, vous ne serez pas fch sans doute de connatre
votre horoscope et vous attendez peut-tre avec impatience que je vous
rvle ce que le livre fatal nous a appris sur cet objet intressant.
Mais, Monsieur, c'est l prcisment un de ces secrets sur lesquels les
ordres de la desse nous imposent un silence religieux; car elle est
d'avis qu'il n'est pas avantageux  l'homme d'tendre ses regards trop
loin dans l'avenir, tout ce que je puis faire, Monsieur, c'est de vous
dire comme homme, que vous devez tre exempt de toute inquitude, car
la sage desse m'a encore appris en gnral que l'horoscope d'un homme
est dans ses talents et dans ses vertus.

Livrez-vous donc tout entier  la joie que votre heureuse adoption doit
vous inspirer et rendez grces aux dieux qui ont daign vous accorder
une si clatante faveur; reconnaissez votre dignit, _agnosce, o
rosati, dignitatem tuam;_ et connaissez surtout votre bonheur, et
mritez-le de plus en plus par votre zle  rpondre aux volonts du
ciel et  observer ses commandements, aimez la rose, aimez vos frres,
ces deux prceptes renferment toute la loi.

Mais pour animer votre zle et rpondre  la grce de votre heureuse
vocation, achevez devons instruire et devons difier en apprenant
quelles sont les magnifiques promesses qui ont t faites aux vrais
Rosatis; car les dieux ont voulu qu'ils fussent heureux dans ce monde
et dans l'autre. Le premier avantage qui leur est assur est celui
d'une longue vie; il est trs difficile qu'un Rosati meure si toutefois
cela est possible. Je puis vous en citer un exemple intressant dans la
personne de l'hte aimable chez qui nous sommes rassembls dans ce
moment. Le jour o il fut admis pour la premire fois  nos sacrs
mystres, il nous chanta des couplets dignes d'Anacron; mais l'tat de
faiblesse et de souffrance o nous le vmes alors nous faisait craindre
qu'il ne se presst trop de descendre vers la fatale barque par les
sentiers qu'Anacron lui avait fraies; mais  peine eut-il pass une
heure auprs de nous lorsqu'il s'cria dans un transport d'allgresse
qu'il sentait dj la vertu rosatique qui agissait eu lui et qui lui
rendait ses forces et sa gat premire; et ds ce moment sa sant
raffermie de jour en jour nous a donn la prcieuse certitude de le
conserver encore au moins pendant plusieurs sicles.

Mais ce n'est pas tout de vivre longtemps; les Rosatis ont encore
l'avantage de vivre beaucoup; car tous leurs moments sont remplis par
de bonnes actions; enfin, ils vivent agrablement; d'abord une des plus
prcieuses prrogatives d'un Rosati, c'est que sa matresse ne peut
jamais lui tre infidle; il n'est pas moins sr de la constance de ses
amis; du moins en trouve-t-il toujours dans ses frres; ce n'est pas
tout, s'il a embrass l'tat du mariage il peut se reposer mme sur la
vertu de sa femme; exempt de la loi commune il est sr d'chapper 
toutes les disgrces qui semblent menacer le vulgaire des maris, et
jamais aucun obstacle ne drange sur son front la couronne de fleurs
dont il est orn; enfin la vie d'un Rosati est un printemps continuel
et partout les roses naissent en foule sur ses pas. Telle est notre
destine dans cette vie: mais lorsque nous serons parvenus au terme que
les arrts du destin ont marqu  notre sjour sur la terre, alors
vainqueurs de la mort mme, nous serons transports sur un nuage
brillant dans l'Elyse, o nous irons rejoindre nos illustres frres,
Anacron, Chaulieu, Trajan, Marc-Aurle, et tous les demi-dieux qui ont
fait la gloire du nom Rosati. C'est l que nous trouverons encore
Sapho, Aspasie, Svign, La Suze, La Fayette et toutes les aimables
soeurs dont les charmes changeraient le Tartare mme en un lieu de
dlices; c'est l que nous passerons des jours fortuns tantt  leur
chanter des vers charmants inspirs par les Grces, tantt  les
enlacer des guirlandes de roses que nous aurons composes avec elles
dans les riants dtours d'un bocage enchant ou dans le doux asile
d'une grotte tapisse d'une ternelle verdure. Que dis-je, la desse
elle-mme viendra souvent se communiquer  nous et sa prsence nous
rendra les ravissements ineffables qui pensrent jadis nous faire
expirer de plaisir, mais dans cet tat de gloire et de flicit nos
sens auront acquis une vigueur nouvelle qui nous rendra capables de
soutenir de sa part de plus longs entretiens et un commerce plus intime.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *      *





[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Posies
Orthographe et ponctuation d'origine conserves]





- Madrigal ddi  miss Ophelia Mondlen


   Crois-moi, jeune et belle Ophlie,
   Quoi qu'en dise le monde et malgr ton miroir,
   Contente d'tre belle et de n'en rien savoir,
   Garde toujours la modestie.
   Sur le pouvoir de tes appas
   Demeure toujours alarme.
   Tu n'en seras que mieux aime,
   Si tu crains de ne l'tre pas.

[sign M. Drobecq]

(paru sans nom d'auteur dans le _Chansonnier des grces et Quelques
vers_ (Paris, Royer, 1787); dans _Les Actes des Aptres_, sous le nom
de Robespierre (1790, ch. V, p. 531); l'autographe de cette posie fut
achet 500 francs par un amateur (Bulletin du bibliophile belge, 1856,
p. 225.) d'aprs Jean Bernard, Quelques posies de Robespierre. Paris,
1890, in-12, p. 14.)


-  Chanson adresse  Mlle Henriette [nom de famille effac par une
tache d'encre]

   Veux-tu savoir,  charmante Henriette,
   Pourquoi l'amour est le plus grand des dieux,
   Par quel prodige il tend sa conqute
   Sur les enfers et la terre et les cieux?

   Ne pense pas qu'il doive sa victoire
   Aux traits perans, que tu vois dans mes mains,
   Que sur son arc, il ait fond sa gloire
   Et tout l'espoir de tes brillans destins.

   Il te forma, tu lui donnas l'empire.
   Depuis ce jour l'amour victorieux
   Donna des loix  tout ce qui respire
   Et triompha des mortels et des dieux.

   De tous ses dons dploiant la richesse
   De mille attraits il orna ton minois.
   Dans tes beaux yeux il peignit la tendresse
   Et le forma la plus touchante voix.

   Il te donna le sourire des grces.
   Dans tous tes traits, il marqua la bont.
   Apprit aux ris  voler sur les traces
   Et sur tes pas il fixa la gait.

   Il arrangea ta noire chevelure
   Pour relever la blancheur de ton teint,
   A Vnus mme enlevant sa ceinture
   Il l'en para de sa divine main.

   D'un dernier trait couronnant son ouvrage
   Il sut encor embellir tant d'attraits,
   Des deux cts de ton charmant visage
   Un joli... [effac avec de l'encre] fut plac tout exprs.

   Alors certain d'un triomphe facile
   Brisons ces traits, teignons ce flambeau,
   Dit-il, jettons ce carquois inutile
   Je puis compter sur cet appui nouveau,

   A l'Univers, je montrerai tes charmes
   Chre Henriette, il subira ma loi.
   On te verra, ce seront l mes armes
   Et t'adorer sera tout mon emploi.

(Cette posie fait partie d'un manuscrit comprenant quelques pices de
vers et un discours, remis par Charlotte Robespierre  Agricol Moureau
et publi par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de
Maximilien Robespierre_, Paris, Gougy, 1909. Cette pice est, d'aprs
cet auteur qui dtient les originaux, crite sur papier bleut, au
filigrane: fin 1778 Levayer; une tache d'encre recouvre le nom de
famille d'Henriette et le rend illisible.


- Chanson

   1

   Tu veux, charmant objet,
   Que mon esprit docile
   Tire quelque couplet
   De ma verve strile
   Fera-t-il bien?
   Je n'en crois rien,
   Mais veut-on que je me dfende.
   Quand ta bouche commande
   A mon coeur.

   2

   De ce premier couplet
   Que faut-il que je pense?
   Verra-t-on cet essai
   Avec quelqu'indulgence?
   Il est trs bien
   J'en suis certain
   Car toi-mme, aimable Henriette
   Dicta cette chansonnette
   A mon coeur.

   3

   Peu m'importe d'ailleurs
   Que ce fruit de ma veine
   Soit got des neuf soeurs
   Je me rirai sans peine
   De l'Hlicon
   Et d'Apollon
   Si tes yeux d'un regard prospre
   Voient cet hommage sincre
   De mon coeur.

(publi par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de Maximilien
Robespierre_, Paris, Gougy, 1909, p. 19.)


- Vers pour le mariage de Mlle Demoncheaux

   C'en est fait, aimable Emilie,
   Un mot a fix ton destin:
   Un mortel trop digne d'envie
   T'a soumise au joug de l'Hymen.

   Mais de ce dieu qu'on calomnie
   Ne crains pas l'empire ternel,
   Contre ses loix, quoiqu'on publie.
   L'hymen n'est point un dieu cruel.

   L'homme, ce sultan formidable
   Dont on vante la majest,
   A la voix d'une pouse aimable
  Dpose toute sa fiert.

   De ton seigneur, charmante amie,
   Je veux bien tre le garant,
   L'poux de la douce Emilie
   Sera toujours un tendre amant.

   Le volage enfant de Cythre
   Dont tu fus toujours le soutien
   De peur d'exciter ta colre
   N'osera pas trahir l'hymen.

   Tu peux croire  de tels prsages;
   De ta gloire et de ton bonheur
   Je vois trois infaillibles gages:
   Tes yeux, les grces et ton coeur.

(publi par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de Maximilien
Robespierre_, Paris, Gougy, 1909, p. 23.)


- J'ai vu tantt l'aimable Flore

   J'ai vu tantt l'aimable Flore,
   Au plus beau des jours du printems
   Donner la main  Terpsychore
   Et la parer de ses prsens.
   Aussitt j'ai vu sur leurs traces
   Aux doux accords du violon,
   La troupe lgre des Grces
   Voler sur le tendre gazon.

   De cette charmante alliance
   Quelle main forma les doux noeuds?
   De la vive gaiet d'Hortense
   Reconnaissez l'ouvrage heureux,
   Son air, sa grce enchanteresse.
   Son humeur aimable et riante;
   Avec les jeux et la jeunesse
   Prs d'elle enchane le bonheur.

   Par elle, la saison nouvelle
   Emprunte un nouvel agrment.
   La nature devient plus belle,
   Le printems, parot plus riant.
   La beaut des prsens de Flore,
   Toujours contrainte  s'embellir
   A la desse qu'elle adore
   Ravit l'hommage du zphyr.

   Mais en vain, ngligeant ces armes
   Elle est souvent rebelle aux lois.
   Elle conserve assez de charmes
   Pour nous vaincre  la fin du mois.
   Au tribunal d'un juge inique
   Notre bon droit fut rejet
   Mais il peut braver la critique;
   Il est absout par la beaut.

   De tout temps. Messieurs de justice,
   Pour elle, furent indulgens.
   Vnus reoit leur sacrifice
   Thmis a reu leurs sermens.
   Pour moi d'tre vaincu par elle
   Je me console avec raison
   Vingt fois pour souper avec elle
   Je veux payer le violon.

(publi par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de Maximilien
Robespierre_, Paris, Gougy, 1909, p. 27.)


- A une beaut timide Air: _Avec les jeux_.

   Quoi vous poussez la modestie
   Jusques  la timidit!
   Vous avez tort, jeune Sylvie (mot ray dans le manuscrit: belle)
   Vous avez tort en vrit,
   Grces et figure jolie
   Esprit, coeur noble et gnreux
   Ne donnent-ils pas, je vous prie
   Le droit de lever deux beaux yeux?

   L'humble et charmante violette.
   L'aimable fille du printems,
   Sous le gazon, cache sa tte
   Aux yeux des zphirs caressans.
   Mais souvent pour chercher sous l'herbe
   Ses attraits doux et sduisans,
   Zphirs, de la rose superbe,
   Quittent les charmes clatans.

   De la violette touchante
   Vous avez toute la douceur.
   De la Rose noble et brillante
   Vous offrez le charme vainqueur.
   Vous pourriez tre la rivale
   De l'aimable reine des fleurs;
   Vous aimez mieux tre l'gale
   De la plus humble de ses soeurs.

(publi par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de Maximilien
Robespierre_, Paris, Gougy, 1909, p. 21.)


- La rose Remerciements a MM. de la Socit des Rosati. Air:
_Rsiste-moi, belle Aspasie!..._

   Je vois l'pine avec la rose,
   Dans les bouquets que vous m'offrez (_bis_);
   Et, lorsque vous me clbrez,
   Vos vers dcouragent ma prose.
   Tout ce qu'on m'a dit de charmant,
   Messieurs, a droit de me confondre:
   La _Rose_ est votre compliment,
   L'_Epine_ est la loi d'y rpondre (_bis_).

   Dans cette fte si jolie,
   Rgne l'accord le plus parfait (_bis_),
   On ne fait pas mieux un couplet,
   On n'a pas de fleur mieux choisie.
   Moi seul, j'accuse mes destins
   De ne m'y voir pas  ma place;
   Car la _Rose_ est dans nos jardins
   Ce que nos vers sont au Parnasse.

   A vos bonts, lorsque j'y pense,
   Ma foi je n'y vois pas d'excs (_bis_);
   Et le tableau de vos succs
   Affaiblit ma reconnaissance,
   Pour de semblables jardiniers,
   Le sacrifice est peu de chose;
   Quand on est si riche en lauriers,
   On peut bien donner une _Rose_ (_bis_).

(le manuscrit de cette chanson fut retrouv dans les papiers de ce
dernier, puis confi par Charlotte Robespierre  Laponneraye, pour la
publication des oeuvres compltes de son frre, 1840, tome II, p. 480.)

Note : Cette pice est attribue par J. A. Paris et par Victor Barbier
(_Les Rosati_ p. 68)  Beffroy de Reigny; Arthur Dinaux et Jean-Bernard
estiment qu'elle est bien l'oeuvre de Maximilien Robespierre;


- Couplets chants En donnant le baiser  M. Foacier de Ruz

   On vous a prsent la rose;
   L'offrande tait digne de vous;
   De cette fleur, pour nous close,
   La beaut plat aux yeux de tous.
   De grand coeur vous prtes ce verre
   Rempli de Champagne joyeux;
   Nul honnte homme sur la terre
   Ne mprise ce don des cieux.

   Avec la mme confiance
   Puis-je vous offrir mon prsent?
   C'est le sceau de notre alliance,
   C'est un baiser qui vous attend.
   Et c'est moi que la destine
   Appelle  cet emploi flatteur!
   Et mon toile fortune
   Etait d'accord avec mon coeur!

   Mais pour donner une accolade
   Qui, par un baiser prcieux,
   Puisse d'un pareil camarade
   Marquer l'avnement heureux,
   Il faut la bouche enchanteresse
   De lune des soeurs de l'Amour,
   Ou de cette jeune desse
   A qui vous donntes le jour.

   Mais d'un mortel qui vous rvre
   Et vous chrit bien plus encor
   Si l'hommage pouvait vous plaire,
   Je remplirais mon heureux sort.
   Seulement, par un doux sourire,
   A cet instant, dites-le moi,
   Et sans me le faire redire,
   Soudain j'excute la loi.

   Non; certaine raison m'arrte,
   Et, pour vous parler plus longtemps,
   Du plaisir que le sort m'apprte
   Je suspendrai les doux instants.
   Car toujours, en vers comme en prose.
   Je suis bavard en vous louant;
   Pourriez-vous me dire la cause
   De ce phnomne tonnant?

   Je vous admire et je vous aime,
   Lorsque, rival de d'Aguesseau,
   Aux yeux d'un Tribunal suprme
   De loin vous montrez le flambeau.
   Je vous aime, lorsque vos larmes
   Coulent pour les maux des humains,
   Et quand de la veuve en alarmes
   Les pleurs sont schs par vos mains.

   Mais lorsqu'admis  nos mystres,
   Je vous vois, le verre  la main.
   Assis au nombre de mes frres,
   Animer ce charmant festin,
   Quand votre coeur joyeux prsage
   Nos jeux et nos aimables soins,
   Je vous aime encore davantage
   Et ne vous admire pas moins.

   O des magistrats le modle!
   Quand vous signalerez pour nous
   Votre indulgence et votre zle,
   Vous serez applaudi de tous.
   Vous devez aimer nos mystres;
   Car en quel lieu trouverez-vous
   Des coeurs plus unis, plus sincres.
   Des plaisirs plus vrais et plus doux?

   Des guirlandes qui nous sont chres
   Aimez donc aussi les appas,
   Et, ds cet instant,  vos frres
   Ouvrez votre coeur et vos bras.
   Pardon, Amour, pardon, Glycre,
   Je conviens que, dans ce moment,
   A vos doux baisers je prfre
   Celui d'un magistrat charmant.

(Cette posie a t reproduite par M. A. J. Paris, dans la _Jeunesse de
Robes- Pierre_, p. 180, par M. Victor Barbier, dans _Les Rosati_, page
5l, par M. Jean- Bernard, dans _Quelques vers de Robespierre_, page 43.)

Note : Cette chanson a t dite par Maximilien Robespierre dans une
fte des Rosati, le 22 juin 1787; la socit recevait, ce jour-l, M.
de Foacier de Ruz, avocat au Conseil d'Artois et l'un des plus
minents magistrats de la province.


- La coupe vide

   O dieux! Que vois-je, mes amis?
   Un crime trop notoire
   Du nom charmant des Rosatis
   Va donc fltrir la gloire!
   O malheur affreux!
   O scandale honteux!
   J'ose le dire  peine
   Pour vous j'en rougis,
   Pour moi j'en gmis,
   Ma coupe n'est pas pleine

   Eh! vite donc, emplissez-la
   De ce jus salutaire,
   Ou du Dieu qui nous le donna
   Redoutez la colre.
   Oui, dans sa fureur,
   Son thirse vengeur
   S'en va briser mon verre;
   Bacchus, de l-haut,
   A tous buveurs d'eau
   Lance un regard svre.

   Sa main, sur les fronts nbuleux
   Et sur leur face blme,
   En caractres odieux
   Grava cet anathme,
   Voiez leur maintien,
   Leur triste entretien.
   Leur dmarche timide;
   Tout leur air dit bien
   Que comme le mien
   Leur verre est souvent vuide.

   O mes amis, tout buveur d'eau
   Et vous pouvez m'en croire,
   Dans tous les temps ne fut qu'un sot,
   J'en atteste l'histoire,
   Ce sage effront,
   Cynique vant,
   Me parat bien stupide.
   O le beau plaisir
   D'aller se tapir
   Au fond d'un tonneau vuide.

   Encore s'il et t plein.
   Quel sort digne d'envie,
   Alors dans quel plaisir divin
   Aurait coul sa vie!
   Il aurait eu droit
   De braver d'un roi
   Tout le faste inutile,
   Au plus beau palais
   Je prfrerais
   Un si charmant azile.

   Quand l'escadron audacieux
   Des enfans de la terre
   Jusques dans le sjour des dieux
   Osa perler la guerre.
   Bacchus, rassurant
   Jupiter tremblant,
   Dcida la victoire;
   Tous les dieux  jeun
   Tremblaient en commun,
   Lui seul avait su boire.

   Il fallait voir dans ce grand jour
   Le puissant dieu des treilles,
   Tranquille, vidant tour  tour
   Et lanant des bouteilles;
   A coups de flaccons
   Renversant les monts
   Sur les fils de la terre:
   Ces traits, dans la main
   Du buveur divin,
   Remplaaient le tonnerre.

   Vous dont il reut le serment
   Pour de si justes causes.
   C'est  son pouvoir bienfaisant
   Que vous devez vos roses;
   C'est lui qui forma
   Leur tendre incarnat.
   L'aventure est notoire
   J'entendis Momus
   Un jour  Vnus
   Rappeler cette histoire.

   La rose tait ple jadis,
   Et moins chre  Zphire,
   A la vive blancheur des lys
   Elle cdait l'empire.
   Mais, un jour, Bacchus
   Au sein de Vnus,
   Prend la fille de Flore,
   La plongeant soudain
   Dans des flots de vin,
   De pourpre il la colore.

   On prtend qu'au sein de Cypris,
   Deux, trois gouttes coulrent
   Et que ds lors, parmi les lis,
   Deux roses se formrent,
   Grce  ses couleurs,
   La rose des fleurs
   Dsormais fut la reine;
   Cypris, dans les cieux,
   Du plus froid des dieux
   Devint la souveraine.

   Amis, de ce discours us
   Concluons qu'il faut boire.
   Avec le bon ami Ruz
   Qui n'aimerait  boire?
   A l'ami Carnot
   A l'aimable Col,
   A l'instant, je veux boire;
   A vous, cher Fosseux,
   Au grouppe joyeux
   Je veux encor reboire.

   Si jamais j'oubliais Morcant,
   Que ma langue sche
   A mon gosier rude et brillant
   Soit toujours attache.
   Pour fuir ce malheur.
   Trois fois de grand coeur
   Je veux vider mon verre.
   Pour l'avnement
   D'un frre charmant,
   On ne saurait mieux faire.

(Cette pice a t publie dans les _Mmoires authentiques [apocryphes]
de Maximilien de Robespierre_, Moreau-Rosier, diteur, 1830,  la page
293, du tome II, avec un fac-simil de deux strophes, reproduction des
deux premiers couplets de l'autographe donn par Mlle La Roche 
Agricol Moureau.)


- L'homme champtre

   Heureux l'homme de la nature
   Qui, loin de l'homme faux, loin de l'homme de coeur,
   Cultive un petit champ et peut,  son retour.
   Manger en paix, dans sa cabane obscure,
   Le pain que, sous le poids du jour.
   Son travail gnreux a gagn sans murmure!
   Il voit avec plaisir sa femme et ses enfants
   Prparer, de leurs mains diligentes et chres,
   Le mets simple et les vtements
   Qui lui sont devenus  la fin ncessaires.

   Qu'il est riche! qu'il est heureux
   Celui qui vit dans l'indigence!
   Au ciel adresse-t-il des voeux?
   Ils sont forms par l'esprance.
   Joyeux, les voit-ils exaucs?
   Aussitt la reconnaissance
   Dit: Je vis, Dieu bon! c'est assez
   Qu'ai-je besoin de l'opulence?

   Son coeur pur ne connat jamais
   Les craintes, le tourment d'un misrable avare.
   Si d'un travail trop long le dangereux excs
   Le fatigue, l'puise, eh bien! la nuit rpare
   Tous les maux que le jour a faits.
   Il ne voit pas en songe une effrayante image,
   Et du meurtre et du brigandage,
   Il veille en sage, il dort en paix.

   La brillante rose inonde et couvre encore
   Les fruits, la verdure et les fleurs.
   Du sommeil quittant les douceurs,
   Il se lve, il prvient l'aurore.
   Et, saluant le jour qui vient blanchir les cieux,
   Il reprend ses travaux et ses propos joyeux.

   Il n'est point des remords la renaissante proie.
   Ni le crime, ni la terreur
   Ne troublent un moment son innocente joie.
   Chaque ide est pour lui l'image du bonheur;
   Il vit, sa famille est contente.
   Qu'a-t-il  dsirer? Rien. Pendant tout le cours
   Du long jour de sa vie, il vit, travaille, et chante:
   Lui seul peut tre heureux, et lui seul l'est toujours.

[sign M. Drobecq]

(Cette posie a t publie pour la premire fois dans _Le Censeur
universel anglais_ (p. 152) du samedi 12 aot 1786; publie une
premire fois par M. Jean-Bernard, dans _La Rvolution Franaise_ Revue
historique, t. IX, 1885, p. 396 sous le litre: "Une posie de
Maximilien Robespierre" et,  nouveau,  la page 66 de son ouvrage:
_Quelques vers de Robespierre_.) 16

- Loin d'ici la crmonie

   Loin d'ici la crmonie
   Avec la morne dignit.
   Que les plaisirs et la folie
   Accourent avec la gaiet.
   Aux jeux de cette fte aimable
   Aucun profane n'est admis;
   Mes yeux autour de cette table
   Ne voient qu'une troupe d'amis

   Vainement un Crsus stupide
   Me donne un superbe festin:
   A sa table l'ennui prside,
   L'ennui plus cruel que la faim.
   Toutefois sa magnificence
   A nos yeux ne dplairoit pas
   Si son importune prsence
   Ne gatoit ses meilleurs repas.

   Ici tout conspire  nous plaire,
   L'aimable amiti, le bon vin,
   La libert, la bonne chre;
   Surtout le maitre du festin.
   Son humeur, sa mine fleurie
   Savent inspirer la gaiet
   Mieux que cette liqueur chrie
   Qu'on nous verse  coup rpt.

   O mes amis que notre zle
   Par le doux Champagne excit
   Pour cet ami cher et fidle
   Eclate en buvant sa sant,
   Qu'une mousse vive et brillante
   Lanant vingt bouchons vers les cieux
   De notre allgresse clatante
   Soudain aille informer les dieux.

(Pice publie par M. Lucien Peise, _Quelques vers de Maximilien
Robespierre_, p. 27.)


- Fragment d'un pome sur le mouchoir

   ......
   Mais pour ce noble emploi je ne veux point vous voir
   Dploier, avec grce, un superbe mouchoir,
   Des moeurs de l'Orient vitez la mollesse
   Et sachez de vos doigts emploier la souplesse.
   Ds longtems, je le sais, un luxe dangereux
   A ce honteux usage asservit nos ayeux:
   Mais jadis les humains instruits par la nature
   Sous un chne fcond recueillant leur pture
   Se mouchoient sans mouchoir et vivoient plus heureux.
   Le pre des humains dans ses doigts vigoureux
   Pressant bien mieux que nous son ns souple et docile
   Savoit le dgager d'une humeur inutile.

   ......
   Le coupable intrt divise les familles;
   On aime le bon vin, on caresse les filles;
   Des cuisiniers trompeurs les perfides apprts
   Succdrent au gland que donnoient les forts.
   Alors pour djeuner il fallut des serviettes;
   Mais nul du bien d'autrui ne gardoit ses mains nettes
   Las du cristal des eaux on chercha des miroirs
   Et pour comble d'horreurs on voulut des mouchoirs.
   Cependant j'en conviens, ces sages rpubliques,
   Illustres par l'clat de leurs vertus antiques,
   Ces peuples, dont la terre admire les exploits
   De ce dsordre affreux garantis par les loix
   Ne subirent jamais ce honteux esclavage.
   Si Rome humiliant son superbe courage
   Et souffert dans son sein ces ns effmins.
   Et-elle vu des Rois  ses pis enchans,
   L'histoire en retraant ses moeurs et sa puissance
   D'un seul mouchoir jamais n'atteste l'existence.
   Scipion, ce hros de l'Afrique fatal
   N'avoit point de mouchoirs, et vainquit Annibal.
   Un mouchoir! Scipion! Quel contraste risible!
   Non jamais d'un romain le courage inflexible
   N'et permis que son ns libre et majestueux
   Apprit  s'amollir dans un cotton moelleux.
   Si vous pouvez donner un mouchoir  Pompe
   A Cornlie aussi prtez une poupe,
   Un manchon  Brutus (mot ray dans le manuscrit : Sylla) des gands  Cicron,
   Un col  Paul-Emile, un jabot  Caton.
   D'autres tems, d'autres moeurs; un funeste gnie
   Parmi nous des mouchoirs a souffl la manie.
   Moi-mme je le sens; c'est en vain que mes vers
   Sur ce honteux abus gourmandent l'univers!
   Je lui demande en vain ces justes sacrifices,
   Le pire de nos maux, c'est de chrir nos vices;
   Que dis-je? nous pouvons  peine concevoir
   Qu'une socit peut fleurir sans mouchoir.
   De nos usages vains ambitieux esclaves
   Nous aimons  traner nos absurdes entraves;
   Nous appelons grossiers, les hommes ingnus
   Qui pouvant ddaigner des secours superflus
   Savent  leurs doigts seuls demander un service,
   Qui pour nous d'un mouchoir exige encore l'office,
   Voulez-vous dans le monde tre deshonor!
   Je vais vous en donner un moen assur!
   Mouchez-vous par vos doigts en bonne compagnie;
   En vain  la vertu vous joindrez le gnie,
   Le faquin le plus vil, l'homme le plus tar
   Chez les honntes gens vous sera prfr!

(Cette pice a t publie par M. Lucien Peise, dans sa brochure
_Quelques vers de Maximilien Robespierre_, p. 31.) (Le manuscrit entier
de ce pome figura dans une vente d'autographes (avril 1835; catalogue
Laverdet).)


- Le seul tourment du juste

   Le seul tourment du juste,  son heure dernire,
   Et le seul dont alors je serai dchir,
   C'est devoir, en mourant, la ple et sombre envie
   Distiller sur mon front l'opprobre et l'infamie,
   De mourir pour le peuple et d'en tre abhorr.

(Cette pice a t reproduite dans les _Mmoires de Charlotte
Robespierre sur ses deux frres_; par M. Jean Bernard dans _Quelques
posies de Robespierre_, p. 63.)

Note: Charlotte Robespierre, dans ses _Mmoires_, crit, au sujet de la
composition de cette ultime oeuvre potique: "Une seule crainte le
tourmentait, c'tait que les mchants aprs l'avoir assassin, ne
dversassent sur lui la calomnie. Il fit  ce sujet quelques vers dont
je ne me rappelle que les cinq suivants."



      *      *      *      *      *      *      *      *      *      *





[Transcriber's Notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Eloge de
messire Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier Dupaty prsident 
mortier au parlement de Bordeaux (1789)

Transcrit en franais moderne]




(Magistrat et homme de lettres, Dupaty (1744-1758) avait dvoil les
erreurs judiciaires, dfendu les veuves accuses, protest contre les
arrestations arbitraires. Pour honorer le hros qui avait t l'un de
ses membres, l'un de ses enfants, l'Acadmie de la Rochelle mit son
Eloge au concours. En 1789, parut sans nom d'diteur un Eloge de
messire Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier Dupaly, prsident 
mortier au Parlement de Bordeaux par M. R. avocat en Parlement.
Certains historiens (Stefane-Pol, Qurard) l'attribuent  Robespierre.
Le manuscrit de l'Acadmie de La Rochelle a malheureusement disparu.)




ELOGE DE MESSIRE CHARLES-MARGUERITE-JEAN-BAPTISTE MERCIER DUPATY
PRESIDENT A MORTIER AU PARLEMENT DE BORDEAUX




Nous ne sommes plus dans ces temps d'ignorance et de barbarie o la
magistrature, loin de recevoir les honneurs qui lui sont dus, tait, au
contraire, dans l'avilissement et dans l'oubli. Les nobles qui ne
voulaient que des esclaves, mprisaient les magistrats. Le peuple
tremblant sous ses tyrans, n'ayant d'autre sentiment que celui de sa
faiblesse, ne pouvait apprcier tout le bien que devaient oprer, pour
son bonheur, ceux qui, par leurs fonctions augustes, sont chargs de
rendre la justice.

Guids par le flambeau de la philosophie, nous commenons enfin 
croire, d'aprs les peuples les plus sages et les plus clairs de
l'antiquit, que la valeur qui dfend la patrie, et la vertu qui est un
gage assur de sa dure et de sa prosprit, ont galement droit  nos
loges: que si le guerrier qui garantit nos remparts des insultes de
l'ennemi, mrite toute notre reconnaissance, le magistral, le citoyen
vertueux qui veille dans la cit  l'excution des lois, et qui y
entretient l'ordre et l'harmonie, n'en est pas moins digne.

Dans Athnes et dans Rome on voyait  ct des monuments levs  la
gloire des hros, ceux qui taient consacrs  rappeler  la nation le
souvenir des lgislateurs et des philosophes; de ces hommes rares et
privilgis, de ces amis de l'humanit, qui semblent n'avoir t placs
sur la terre que pour le bonheur de ceux qui l'habitent.

Il m'est donc permis aujourd'hui de clbrer le magistrat dont nous
pleurons la perte, de payer h sa mmoire un tribut de reconnaissance et
d'admiration, et de jeter quelques fleurs sur sa tombe. Si en montrant
le zle ardent qui l'animait pour la justice, dont il a t longtemps
l'organe, et son amour pour l'humanit, qu'il a dfendue avec tant de
force et de constance; si, en rendant un hommage public  ses talents
et  ses vertus, je ne remplis point assez dignement la tche impose 
l'orateur, j'aurai du moins l'avantage d'avoir offert un grand exemple
et des leons utiles.

Je ne crains pas que l'envie se soulve ici contre moi; celui qu'elle a
poursuivi n'est plus; elle doit donc se taire; et c'est maintenant  la
vrit seule qu'il appartient de se faire entendre. Rien dans cet loge
ne sera dsavou par elle: je me croirais indigne de louer celui qui
s'est tant occup  la chercher, qui a eu le courage de la dire, si je
pouvais avoir recours  la flatterie et au mensonge.

Lorsqu'on veut parler d'un philosophe et d'un sage, on n'a pas besoin
d'aller fouiller dans les sicles les plus reculs pour savoir quels
ont t ses anctres, s'ils ont obtenu des distinctions clatantes,
s'ils ont ajout  leurs noms des -titres fastueux. Ces avantages, si
imposants pour le vulgaire, qui flattent tant l'ambition, mais qui ne
supposent pas toujours le mrite, sont peu de chose aux yeux de la
raison et de la sagesse.

CHARLES-MARGUERITE-JEAN-BAPTISTE MERCIER DUPATY, Prsident  Mortier au
Parlement de Bordeaux, naquit  la Rochelle de parents nobles, et
surtout recommandables par leurs vertus* [* Son aeul tait conseiller
au conseil suprieur du Cap Franais, et son pre, qui occupait une
charge de trsorier de France, fut reu en 1744  l'Acadmie de la
Rochelle, o il a fourni plusieurs mmoires utiles et remplis de vues
patriotiques. Ils avaient l'un et l'autre ce qui vaut encore mieux que
l'illustration, un mrite hrditaire, des qualits minentes et de
longs services rendus  la socit.]. Son pre, qui avait des lumires,
qui connaissait tout le prix d'une bonne ducation, qui savait qu'elle
dcide souvent de ce qu'on doit tre un jour, cultiva l'enfance d'un
fils qui lui tait cher, et qui donnait de grandes esprances. Il ne
vcut pas assez pour jouir du fruit de ses soins; mais il laissa une
pouse dont l'me sensible et grande tait faite pour rparer cette
perte* [* Mlle Carr fut digne, par ses rares vertus, d'tre associe 
cette respectable famille; sa pit tendre, mais indulgente, sa
bienfaisance gnreuse, mais claire, lui mritrent tous les
suffrages pendant sa vie, et les regrets des gens de bien aprs sa
mort.].

M. DUPATY avait reu de la nature ce dsir impatient de savoir et de
s'instruire, qui annonce toujours les grands talents. Dans cet ge o
les plaisirs laissent  peine quelques heures  la rflexion, o, sans
songer au temps qui suivra, l'on ne pense qu' jouir, il faisait une
tude raisonne de l'histoire qui n'offre aux esprits vulgaires qu'un
simple rcit de faits et de raisonnements; mais d'o l'homme de gnie
sait faire natre une source abondante de rflexions utiles. Il
mditait les ouvrages immortels de cet crivain clbre, dont les
lumires ont tant influ sur celles de son sicle, et qui a si bien
saisi la chane par o sont lis les sujets avec les souverains, et les
nations avec les nations. Il admirait les vues sublimes de ces
bienfaiteurs des hommes qui, en donnant au genre humain des lois
pleines de sagesse, lui ont fait le plus grand bien qu'il puisse
recevoir.

C'est ainsi qu'en recueillant des lumires de toutes parts, M. DUPATY
se prparait  devenir lui-mme un jour utile  la patrie. Ses talents
et ses vertus lui acquirent bientt une grande rputation; et quoique
trs jeune encore, la justice lui ouvrit son temple pour tre son
dfenseur et son organe* [* Il est gnralement vrai qu'une me leve,
qu'un talent dcid se dclent ds les premiers jours de
l'adolescence. M. Dupaty avait annonc de bonne heure ce qu'il devait
tre; il n'avait que vingt-six ans lorsqu'il fut nomm  la place
d'avocat-gnral au Parlement de Bordeaux. Son dbut rpondit aux
grandes esprances qu'il avait donnes. Le premier discours qu'il
pronona fut universellement applaudi, et regard comme un gage de
cette loquence profonde et rapide, qui, dans la suite a caractris
ses crits. Ds lors il se dvoue au bien public, il se pntre des
fonctions augustes dont il est charg; il y consacre tous les instants
de sa vie; il ne s'occupe plus que de l'lude des lois; il cherche 
les comparer entre elles;  saisir les rapports qu'elles ont ou
qu'elles doivent avoir avec les moeurs: il a le courage d'claircir le
chaos de toutes les matires que renferme notre Jurisprudence: il
parcourt avec les yeux d'un philosophe ce champ immense, souvent
strile, et qui n'offre presque toujours que des dgots  l'homme de
gnie.

Faire triompher la justice de tous les obstacles dont la mchancet des
hommes s'efforce de l'envelopper, carter les nuages que la cupidit et
le vil intrt cherchent  rpandre sur elle, la dmler  travers le
choc des opinions, faire une tude profonde du coeur humain, connatre
les ressorts auxquels les passions peuvent donner du mouvement,
dcouvrir la vrit, souvent cache dans le labyrinthe des procdures,
la saisir et la montrer avec ce courage qui ne craint rien, l'embellir
des charmes de l'loquence pour lui attirer plus de partisans,
confondre l'erreur et le mensonge, qui voudraient se dcorer de son nom
et se parer de ses avantages; enfin, suppler, parla rflexion, aux
progrs tardifs de l'exprience: tels sont les grands objets auxquels
M. DUPATY consacre ses veilles et ses travaux.

Vous qui l'avez entendu; qui tes venus mler vos applaudissements 
tous ceux dont retentissait le temple de la justice lorsqu'il y portait
la parole; dites si quelques considrations ont jamais pu lui faire
ngliger la dfense du faible que le puissant voulait opprimer* [* Le
talent est peu de chose sans le courage qui le rend utile. M. Dupaty
runissait l'un et l'autre. Entre plusieurs faits qui pourraient tre
apports en preuve, nous ne citerons que celui-ci. Un pre de famille
obscur et sans protection, est emprisonn par l'autorit injuste, qui
souvent peut tout ce qu'elle veut dans les provinces. Le malheureux
proteste devant le parlement contre la violence qui lui a t faite; M.
Dupaty, charg de sa dfense, comme avocat-gnral, fait tomber ses
chanes par son loquence. Uniquement occup des devoirs que lui impose
sa charge, il ne songe pas mme qu'il s'expose  la haine d'un favori
courrouc.]; si le pauvre,  qui la cupidit du riche disputait les
malheureux restes de ses dpouilles, n'a point trouv en lui un soutien
et un vengeur: dites avec quelle fermet il protgeait la vertu
poursuivie par le vice; de quels traits il peignait ces coups de
l'autorit arbitraire si effrayants pour la libert et qui, annonant
le renversement des lois, prsage la chute prochaine des empires.

Celui qui aspire  la gloire d'tre utile  ses concitoyens, qui fait
un usage si grand et si sublime de ses talents, qui ose dire aux
puissants de la terre, vous avez commis une injustice, et qui s'lve
ainsi au dessus des autres hommes, doit s'attendre, sans doute,  avoir
des ennemis dangereux: il doit croire que la haine et la vengeance se
ligueront avec l'envie pour le perdre. Tel a t de tous les temps la
destine des grands hommes.

On vit bientt l'intrigue s'lever contre M. DUPATY, lui faire un crime
aux yeux du souverain, de sa fermet et de son attachement pour le
maintien de l'ordre public; et la rcompense de tant de zle et de
vertu fut un exil* [* Cet exil fut un triomphe pour M. Dupaty; la
vnration et les regrets de tous les gens de bien l'accompagnrent
dans sa retraite. Le parlement, qui regardait sa dtention comme une
sorte de calamit publique, lit des remontrances pour obtenir son
rappel. M. Dupaty revint de son exil avec la mme srnit qu'il avait
montr en y allant. Un mot peindra ce qui se passait dans sa grande
me: "Je regarde, dit-il publiquement et dans un discours d'clat, je
regarde mon rappel, non comme une grce, mais comme une justice".]. Le
coup qui le frappe n'altre point la tranquillit de son me; il part
avec cette assurance de l'homme juste qui n'a aucun reproche  se
faire; il a pour lui la patrie, sa gloire et ses vertus. Le snat qui
se vit priv d'un de ses plus beaux ornements, s'empressa de le
justifier auprs du trne, d'clairer le souverain sur la surprise
faite  sa religion, et bientt M. DUPATY fut rendu  ses fonctions.

On n'a point encore oubli avec quels transports de joie il fut
accueilli des citoyens; tous voulurent le voir, tous lui prodigurent
cet hommage si doux pour un coeur gnreux et sensible et qui console
le magistrat vertueux de l'injustice des hommes. On vit alors l'envie
se cacher en frmissant, et il ne resta  ses ennemis que la honte
d'avoir fait des efforts impuissants pour perdre un grand homme.

La disgrce que M. DUPATY venait d'essuyer, loin de lui rien ter de
son zle, le rendit plus fidle  ses devoirs et  ses principes; son
me tait trop grande pour tre vaincue par les obstacles lorsqu'il
s'agissait du bien public. Du moment o il tait devenu le dfenseur
des lois, o la balance de la justice avait t remise dans ses mains,
il s'tait dit: "Je suis une victime dvoue  la patrie, je dois lui
sacrifier mon repos, ma sant, ma vie mme: la crainte ni les menaces
des hommes tic pourront dsormais rien sur moi: j'en fais le serment."

O citoyen gnreux! il en a cot, sans doute,  votre bonheur et 
votre tranquillit pour tre demeur fidle  vos promesses; mais
avez-vous obtenu le suffrage de tous les gens de bien qui vous ont
honor; les cris de l'admiration ont souvent touff pour vous ceux de
l'envie; et la postrit, qui est toujours impartiale, vous rendra
justice: elle vous comptera parmi les grands magistrats.

M. DUPATY joignait  l'activit de son zle, une sant faible et
dlicate; les veilles et les travaux auxquels il s'tait livr de bonne
heure, faisaient craindre qu'il n'y succombt bientt; il se devait 
une pouse* [* M. Dupaty avait pous Mlle de Freteau, digne
d'appartenir  une famille o la solide pit, la religion claire et
la bienfaisance sont hrditaires, qui, de nos jours, vient de donner
un nouveau lustre  la magistrature, et de grands exemples de
patriotisme  la socit. J'aimerais a retracer ici les grandes vertus
de Mme Dupaty; mais, sa modestie encore plus grande, m'impose silence,
et d'ailleurs, la renomme l'a dj associe  son illustre poux.], 
des enfants qui lui taient chers; il se devait  la patrie qui
comptait sur ses lumires et sur son courage;  l'humanit qui le
regardait comme son plus grand dfenseur. Forc de renoncer  des
fonctions qu'il remplit avec tant de gloire, ce ne sera point pour se
livrer  un repos indigne de lui. S'il ne lui est plus permis d'tre
l'organe des lois, il veut partager les travaux de ce corps auguste et
respectable qui en est le dpositaire, et qui est charg de les faire
excuter.

LOUIS XVI,  qui l'amour du bien apprend, comme  tous les rois justes,
le grand art de mettre chacun  sa place, le pourvut d'une des charges
les plus distingues dans l'ordre de la magistrature. Tous les citoyens
applaudirent au choix du monarque, tous se flicitrent de pouvoir
dsormais compter _Aristide_ au nombre de leurs juges.

Je ne dois pourtant pas le dissimuler: il se trouva des magistrats qui
voulurent lui interdire l'entre du sanctuaire de la justice. Quoi!
l'envie ferait-elle aussi couler son poison dans le coeur de ceux mme
dont le premier devoir est de commander  toutes les passions? Des yeux
accoutums  la lumire, peuvent-ils donc tre blesss par son clat?
M. DUPATY pourrait opposer  l'injure qu'on veut lui faire, ses travaux
passs; son amour pour la justice, les voeux de toute une province: il
n'oppose que la modration de l'homme de bien dont la conscience est
pure; que la fermet d'un magistrat qui n'a rien  redouter, parce
qu'il n'a aucun reproche  se faire. C'est ainsi qu'il imposa silence 
ceux qui voulaient lui nuire; et ils furent forcs de rendre hommage 
ses vertus.

Dans le rang o M. DUPATY vient d'tre lev, il ne voit que l'tendue
de ses obligations; il rend grces au ciel de ce qu'il lui est encore
permis d'tre utile  la patrie. Il sait que celui qui est charg de la
fonction honorable, mais terrible, de rendre la justice aux hommes,
doit les peser dans la mme balance* [* Aprs avoir exerc douze ans la
charge d'avocat-gnral, M. Dupaty fut pourvu d'une charge de prsident
 mortier au Parlement de Bordeaux. Dans celle place il sentit que les
lois tant une barrire oppose aux entreprises des puissants, il est
du devoir spcial du magistrat de protger la faiblesse opprime.
Jamais les sollicitations n'eurent accs auprs de lui. Deux parties
adverses n'taient  ses yeux que deux citoyens et deux hommes. Il se
fit une loi particulire de soustraire un criminel le plus promptement
possible aux maux insparables de l'emprisonnement. Lorsqu'il prsidait
la tournelle, il faisait toujours appeler les causes  tour de rle; il
et cru prvariquer et trahir son ministre, s'il et fait verser une
larme inutile. Un homme en place lui ayant demand un jugement de
faveur, il lui rpondit, en lui faisant l'expos de ses principes: "si
vous croyez voire demande juste, ajouta-t-il, ordonnez-moi ce que ma
conscience ne me permet pas de faire de moi-mme". On doit dire 
l'loge de l'homme en place que l'illustre prsident ne reut point de
rponse.]; il tourne, il fixe surtout ses regards sur cette classe
malheureuse de citoyens qui n'est compte pour rien dans la socit,
tandis qu'elle lui prodigue ses peines et ses sueurs, que l'opulence
regarde avec ddain, que l'orgueil appelle la lie du peuple, mais  qui
la justice doit une protection, d'autant plus spciale, qu'elle est son
seul soutien et son unique appui.

Oh! magistrat humain et sensible! les malheureux vous approchaient
toujours avec l'assurance qu'ils seraient favorablement accueillis; ils
trouvaient auprs de vous un accs doux et facile; ils vous quittaient
avec cette pense consolante que tous les coeurs n'taient pas encore
ferms  la piti; le poids de leur infortune devenait alors moins
accablant pour eux.

M. DUPATY avait approfondi en homme de gnie, la science des lois;
celles qui nous gouvernent avaient surtout fix son attention. Il avait
t frapp des vices et du contraste choquant qui rgnent dans notre
lgislation, entre nos moeurs et nos lois. En les rapprochant de celles
des nations voisines, en les comparant surtout avec celles du peuple
clbre qui a donn au monde le spectacle de toutes les grandes choses,
qui a influ sur la destine de tous les autres peuples, il avait vu
que celles-ci accordaient  l'accus la libert de se dfendre, tandis
que parmi nous l'innocence doit tre effraye de cette inquisition
secrte qui ne lui laisse aucune ressource pour sa justification, et
qui ne fait que favoriser les coupables adroits ou puissants.

Nous n'avons pris, en effet, des Romains, que les petitesses, et les
subtilits de leurs lois; et nous n'avons pas su saisir ces grands
principes d'humanit, ces leons sublimes d'quit et de douceur qui
ont fait survivre l'empire de leur lgislation  l'anantissement de
leur puissance. Nous nous sommes fait une triste et cruelle habitude de
regarder comme juste ce qui est autoris par une loi injuste. Nous
avons mme cru que nous nous conformerions mieux  l'esprit du
lgislateur, en ajoutant  l'atrocit de la loi.

Tandis que tous les bons citoyens gmissent  la vue des atteintes
portes  la libert civile, que les vrais magistrats dsirent et
cherchent un remde  tant de maux, M. DUPATY ne s'en tient point  des
voeux striles, il ose dnoncera la nation les attentats de notre
lgislation criminelle* [* Il y a longtemps que l'on se plaint des abus
dont notre code pnal est rempli. Les lois criminelles en France se
sont beaucoup occupes des accusateurs et presque point des accuss;
elles semblent avoir t faites pour un peuple barbare et non pour un
peuple doux et civilis. M. Dupaty travaillait depuis longtemps  un
ouvrage sur cette matire si importante. On regrettera toujours qu'il
n'ait pas assez vcu pour y mettre la dernire main et en enrichir la
patrie.]. Il ne craint pas de dire hautement la vrit, lorsqu'elle
importe au bonheur public. C'est dans ces crits sublimes et touchants,
o son me et son gnie respirent encore, o la vie d'un homme est
apprcie ce qu'elle vaut, o tout est consacr au bien de l'humanit,
o l'on retrouve partout le philosophe profond et le magistrat
vertueux, que nous pouvons puiser des lumires et des vrits utiles;
car il ne nous est plus permis de nous endormir sur le sein de tant
d'abus rvoltants, aujourd'hui que notre souverain, uniquement occup
du bonheur de son peuple, nous invite avenir dposer dans son coeur
paternel le sujet de nos plaintes; aujourd'hui qu'il nous consulte dans
une assemble auguste de la nation et cherche avec nous les moyens les
plus sages et les plus prompts de remdier aux maux qui nous
environnent de toutes parts. C'est donc le moment de mettre sous ses
yeux tous les vices dont nos lois criminelles sont infectes, tous les
pleurs qu'elles ont arrachs  l'innocence, tout le sang qu'elles ont
injustement rpandu sur les chafauds.

Il est des hommes qui dsirent le bien, qui ont assez de lumires pour
apercevoir le chemin qui y conduit, mais dont l'me faible et sans
caractre est effraye par les obstacles que leur prsente la
corruption de leur sicle: ils craignent de dplaire; ils n'ont pas
assez de courage pour s'engager dans une route dont les sentiers sont
pnibles et dangereux; ils ne voient que les difficults sans tre
anims de la gloire qu'il y aurait  les vaincre. Leurs coeurs se
sentent mus  la vue des malheureux sur lesquels psent l'injustice et
l'oppression; mais ils n'ont point la force d'allger le fardeau qui
les accable. C'est ainsi que les abus s'enracinent et se multiplient,
que les maux de toute espce se perptuent; voil comment les droits de
l'homme sont abandonns et anantis.

Combien M. DUPATY tait au dessus de ces craintes qui ne sont faites
que pour les petites mes! Faut-il combattre les prjugs barbares qui,
en interceptant la lumire, s'opposent aux progrs de la raison;
approcher de nos lois le flambeau de la philosophie; attaquer les
erreurs qui sont la source de presque tous les maux qui affligent le
genre humain; venger l'humanit des outrages qu'elle a reus; alors son
me s'lve avec transport, elle semble prendre de nouvelles forces;
aucune considration ne l'arrte; il brave, et les traits de l'envie,
et les injustices de l'amour-propre. Il n'est pas retenu par les
plaintes et les murmures de ces esprits faibles et timides qui
appellent innovation, ce qui n'est que le rtablissement de l'ordre, et
un meilleur tat des choses.

Avec quelle fermet hroque il entreprend la justification de trois
accuss, dont l'innocence avait t envoye au supplice! Condamns par
un tribunal suprieur,  subir la peine rserve aux sclrats; sans
appui, sans dfense, parce qu'ils sont pauvres et obscurs, ils vont
bientt grossir la foule des malheureuses victimes de nos lois
criminelles. Dj la barre fatale est leve, elle est prte 
frapper... Le protecteur magnanime des opprims court se jeter aux
pieds du Trne; il implore, il obtient, au nom de la justice et de
l'humanit, que les coups terribles soient suspendus; que le sang des
trois citoyens ne coule point avant qu'un nouveau jour ait vers une
lumire pure et sans tache, sur les preuves du crime dont on les accuse.

Arrtez, magistrat sensible et gnreux: vous allez faire un acte de
courage, vous voulez pargner un crime  la justice; mais peut-tre
vous ne voyez pas tous les dangers auxquels vous vous exposez, tous les
chagrins qui vous attendent. On va vous taxer de prsomption et de
tmrit; on ira mme jusqu' vous accuser d'tre l'ennemi de la
magistrature; la calomnie runira tous ses efforts pour vous perdre.

Mais, malheur  celui qui calcule froidement ce qu'il doit lui en
coter pour faire le bien! De pareilles considrations ne sont point
faites pour ralentir le zle de M. DUPATY. Il ne balance point entre
une action vertueuse et des difficults  vaincre; il n'examine point
ce qu'il a  craindre, il ne voit que le glaive de la justice suspendu
sur des ttes innocentes; il jure de faire tous ses efforts pour
dtourner ce glaive funeste, dt-il exposer son repos, sa vie mme. Ses
yeux ne sont fixs que sur le sort des malheureux qui lui ont inspir
un intrt si vif et si tendre.

Dj convaincu de leur innocence, il se mfie encore de ses lumires.
Il craint que son coeur ne l'abuse. Il veut les voir et les entendre.
Il descend dans ces demeures souterraines o l'innocent est souvent
confondu avec le coupable. Il les approche, il les rassure, il les
interroge, il consulte leurs regards; il lit dans leur pense, il sonde
leurs coeurs fltris par l'injustice et les revers: au lieu dos remords
du crime, il n'y trouve que le calme et la scurit d'une conscience
sans reproche. Son me s'ouvre alors  toutes les motions de la
sensibilit: en vain il veut retenir les larmes qui roulent dans ses
yeux. "Mes amis, mes amis! leur dit-il,  que l'esprance ne vous
abandonne point; encore un peu de patience et de courage, et la fin
de vos maux approche".

O digne ami de l'humanit! quel mortel mrita plus que vous nos
respects et nos hommages! Vous vous attendrissez  la vue dos
infortuns; vous rpandez des pleurs sur leur triste destine; vous les
appelez vos amis, tandis que tout le monde les abandonne et les
repousse. Ah! que ces hommes durs qui n'ont jamais senti la piti,
viennent donc apprendre de vous  respecter le malheur,  ne point
dtourner leurs yeux  son approche,  ne pas du moins l'insulter par
l'outrage et le mpris.

On lira toujours avec un nouveau plaisir ces mmoires clbres o M.
DUPATY rpand un si grand jour sur l'innocence des trois malheureux
accuss qu'il dfend; o il les justifie avec ce courage qui sied si
bien  la vrit; o il se rcrie, avec le noble enthousiasme de la
vertu, contre les barbares maximes de nos criminalistes; o il fait
partager  ses lecteurs toute son indignation, lorsqu'il parcourt la
cruelle liste de tous les innocents qu'elles ont fait condamner;
lorsqu'il fait le rcit touchant de tous les maux qu'elles ont caus,
de toutes les injustices qu'elles ont fait commettre.

On crut entendre l'orateur romain, quand M. DUPATY pronona, devant le
snat d'une grande province, en prsence de tout un peuple, ce discours
 jamais clbre dans l'histoire de l'loquence. L'impression qu'il fit
sur les auditeurs fut telle, qu'ils ne pouvaient retenir leurs larmes
ni leurs transports; il semblait que chacun et voulu participer  la
gloire de dtacher les fers des infortuns dont la dfense tait un
vritable dvouement. L'orateur fut souvent oblig de s'interrompre par
le bruit des applaudissements qui se mlaient aux cris de l'admiration.
Jamais peut-tre l'humanit n'obtint un plus beau triomphe; on bnit,
on entoure celui qui vient de sauver la vie  trois citoyens: il est
oblig de se drober  la foule, pour aller annoncer aux malheureux,
dont il est le librateur, qu'ils sont rendus  l'honneur et  la vie.
Qui pourrait peindre le moment o il les voit tomber  ses pieds, les
baigner de leurs larmes, et les tenir embrasss sans profrer une
parole?

"Allez, leur dit ce grand homme, htez-vous, mes amis, de rejoindre vos
femmes et vos enfants qui souffrent depuis longtemps de votre absence.
Allez ensevelir le reste de votre dplorable vie dans le travail, le
silence et la vertu. Partez, mais en passant par la capitale, ne
manquez pas d'aller dans ma maison; que la vue de votre bonheur console
enfin la vertueuse compagne de ma destine, et mes jeunes enfants  qui
vos malheurs ont appris la piti, qui ont arros vos fers de leurs
premires larmes compatissantes".

Vous tous  qui la nature a donn une me sensible, que ne ftes vous
tmoins de la scne touchante qui se passa dans le sein de cette
respectable famille  la vue des infortuns dont le hros magistrat
venait de briser les fers! Vous auriez vu sa digne pouse arroser de
ses pleurs les mains reconnaissantes que lui tendaient ces trois
malheureux; les faire asseoir  sa table, les servir elle-mme, et
offrir  ses enfants attendris le spectacle de la vertu qui console le
malheur des outrages de l'injustice.

M. DUPATY joignait aux rares qualits qui font le vrai magistrat, un
got sr, un espoir prompt  saisir le beau dans tous les genres, et
orn des connaissances qu'il avait puises dans les grands modles de
la littrature. Il s'tait livr, de trs bonne heure,  l'tude des
sciences et des lettres; on l'avait vu, dans l'ge de la dissipation et
des plaisirs, concourir aux progrs des lumires, encourager le talent
par de nobles rcompenses, inviter les orateurs  clbrer ce roi,
l'idole des franais, que le ciel avait donn  la terre dans les jours
de sa misricorde* [* M. Dupaty fut reu  l'Acadmie des
Belles-Lettres de la Rochelle,  un, ge o  peine le reste des hommes
commence  avoir le sentiment du beau et de l'utile. Son dbut, comme
homme de lettres, fut un hommage  la vertu. Il proposa pour sujet d'un
prix extraordinaire, l'loge de Henri IV, dont il voulut faire les
Irais. Il fit frapper une mdaille d'or qui reprsente ce grand roi. Ce
prix fut adjug au discours de M. Gaillard, orateur distingu, qui a
su faire un choix heureux parmi le nombre de grandes actions qu'il
avait  peindre.].

Les heures de ses dlassements taient consacres  la lecture des
grands potes, des historiens et des philosophes qui, en nous
transmettant leurs penses, ont voulu tre utiles, lors mme qu'ils ne
seraient plus.

Quoique les fonctions de sa charge lui laissassent trs peu de temps,
il en trouvait encore pour assister aux assembles d'un corps
respectable de savants qui s'tait empress de l'associer  ses
travaux, et dont les vues sont toujours diriges du ct des
dcouvertes utiles* [* L'Acadmie des sciences, belles-lettres et arts
de Bordeaux fut jalouse de s'associer  M. Dupaty. Il y fut reu le 9
fvrier 1769. En 1770, il proposa pour sujet d'un prix que l'Acadmie
aurait  distribuer, l'loge de Michel de Montagne, et il demanda d'en
faire les fonds. C'est ainsi qu'il portait partout la gnrosit et
l'enthousiasme pour les lettres, et qu'il donnait l'exemple rare de
faire servir la fortune  la gloire des talents et aux progrs des
vertus.].

Passionn pour la vrit qui se cache aux yeux du vulgaire, et ne se
montre mme  l'homme de gnie qu'aprs qu'il s'est livr  des
recherches constantes et pnibles, il attendait avec impatience que des
circonstances plus favorables lui permissent de voyager. Ce n'tait pas
pour satisfaire une vaine curiosit, mais pour aller recueillir, comme
les _Solon_, les _Descartes_ et les _Montesquieu_, chez les peuples les
plus clairs, des connaissances utiles  ses concitoyens. Il avait une
me trop active pour se borner  de simples mditations, toujours trop
lentes pour le gnie qui veut comparer et saisir les grands rsultats.
Il voulait interroger les nations, tudier, observer leurs
gouvernements et leurs lois, chercher les savants de tous les pays,
puiser, dans leur commerce et leur entretien des lumires que la
rflexion ne donne pas toujours.

Pourquoi faut-il qu'une vie trop courte l'ait empch d'excuter ce
projet? Quel fruit nous aurions recueilli de ses voyages! Quels regrets
ne nous laissent point ses lettres sur l'Italie, o il peint avec celle
nergie qui lui est propre, les profondes impressions faites sur son
me,  la vue de ces lieux autrefois habiles par les matres de
l'univers!

Cet ouvrage d'un genre neuf a t beaucoup critiqu; on a mme cherch
 le dprcier; et c'est dj d'un heureux prsage. L'envie ne dchire
que ce qu'elle croit pouvoir devenir un droit  la gloire et un titre
aux hommages de la postrit. Il n'y a que les hommes d'un got solide,
d'un esprit juste, d'une culture raisonne, qui osent s'lever
au-dessus de l'opinion vulgaire, et trouver les beauts l o elles se
font remarquer.

Quoi qu'on ait dit des lettres sur l'Italie, on se plat  suivre
l'auteur dans sa marche; on aime  partager avec lui les divers
sentiments qu'il prouve.

Il soupire  Vaucluse, respire  Nice, admire  Gnes, s'instruit 
Florence, et trouve runies  Rome toutes les ides, toutes les
sensations qui doivent natre au milieu d'une ville qui fut longtemps
la capitale du monde; qui est encore le centre de l'univers, comme elle
sera toujours le point le plus brillant dans la dure des sicles.
Naples lve sa pense; le Vsuve l'tonn et l'pouvante; et Poestum,
o Sibaris n'est plus, le remplit d'une tendre mlancolie.

Avec quelle finesse il rapproche les ides faites pour se donner
mutuellement du jour! Avec quel got il dmle le vrai partout o il
est! Avec quelle vivacit il sait le peindre! Comme son gnie se plie
facilement  tous les tons, s'lve, descend, plane, s'gare avec les
objets, et apprcie tout, depuis le sublime jusqu'au gracieux, depuis
le Panthon jusqu' un tableau du Correge! Que de philosophie rpandue
l o l'on ne s'attendait  trouver que des rflexions de got! Il se
pntre du sentiment du beau qu'il retrouve partout, jusque dans les
ruines; mais qui n'est nulle part mieux que dans son imagination grande
et profonde, et surtout dans son me sublime, digne de pleurer les
_Caton_ et les _Tite_, dont il foule les cendres avec respect.

Qu'on aime  voir le philosophe et le grand homme rendre hommage aux
premiers sentiments de la nature, dcouvrir les racines par o il tient
 l'espce humaine, et tablir, sur cette base, ses jouissances el son
bonheur! Transport dans une terre trangre, s'il voit un mariage
heureux, il songe  l'pouse qu'il aime; s'il rencontre un paysage
riant el paisible, il dsire que ses enfants y puissent jouer devant
lui! s'il trouve des peuples qui chrissent l'hospitalit, son coeur se
serre, il se rappelle qu'en se sparant de ses amis, il a laiss la
moiti de lui-mme; si ses regards sont frapps de grands exemples et
de grandes leons, il les recueille pour les siens avant d'en enrichir
sa patrie.

On admire surtout le magistrat, qui ne perd jamais de vue les fonctions
auxquelles il s'est gnreusement consacr. Convaincu par une longue
exprience, et plus encore par de profondes rflexions, que c'est des
lois que dpendent le bonheur et la dure des empires, et que naissent
tous les dsordres tant reprochs  la mchancet humaine, il se
remplit des ides de rforme et d'amlioration, que sa bienfaisance et
ses talents ont fait esprer  la France, et annonc  toute l'Europe.
Il n'entre point dans une ville, il ne traverse point une province, il
ne visite point un gouvernement nouveau, qu'il n'examine les moeurs,
les usages, les opinions du peuple, l'influence des grands, le gnie ou
le mange des ministres, les oprations grandes et franches, ou les
petites combinaisons adroites et dtournes des pouvoirs souverains: et
l'on ne sait s'il est plus admirable dans cette tendue d'esprit qui
saisit les dtails, dans cette finesse qui dmle les nuances les plus
dlies, dans cet instinct indfinissable, quand on ne sait pas qu'une
me aimante le donne  un esprit juste; ou dans cette sagesse profonde
qui pse au poids de la raison, les abus et les ridicules, dans cette
philosophie toujours douce et raisonnable qui souffre les prjugs en
mme temps qu'elle les condamne et les censure et dans cette sagacit
longtemps exerce par la mditation qui lui fait dmler les ressorts
cachs, d'o rsultent chez le mme peuple tant de mouvements
contradictoires en apparence, et qu'on s'tonne de voir ramener  une
cause unique, avec cette simplicit qui caractrise le gnie.

Il y a des hommes clbres, dignes de nos hommages et des regards de la
postrit; mais dont l'loge est fini lorsqu'on a une fois parl o des
batailles qu'ils ont gagnes, ou des grands talents qu'ils ont montrs
dans l'administration de la chose publique, ou des services qu'ils ont
rendus  la patrie dans les fonctions de la magistrature.

On ne connatrait qu'imparfaitement M. DUPATY, si l'on ignorait les
prcieuses qualits de son me. Bon pre, bon poux, ami sr: les
talents, qui deviennent parfois un prsent funeste par le mauvais usage
qu'on en fait, semblaient ne lui avoir t donns que pour mieux
pratiquer les devoirs de l'homme et les vertus du sage.

Dans un sicle o tant d'antres tourments par l'ambition, pient tous
les moments, recherchent toutes les occasions de s'lever, emploient la
plus grande partie de leur temps  briguer des places qui conduisent 
la fortune ou au pouvoir, il montre ce noble dsintressement qui
caractrisait les premiers philosophes; il foule aux pieds les
richesses auxquelles on sacrifie tout depuis qu'un luxe sans bornes a
port la corruption dans tous les ordres de la socit.

Gnreux et compatissant, il regarde l'ingalit des fortunes comme une
injustice que l'on doit rparer en secourant l'indigence. Il suffit
d'tre malheureux pour avoir un droit  ses bienfaits. Il ne fait point
rougir ceux  qui il les offre. Comment pourraient-ils en tre
humilis? il n'en exige aucune reconnaissance. Il veut surtout qu'ils
restent ignors.

Vous, qui faites payer si cher les secours que le besoin vous arrache 
force d'importunits; qui vous rcriez sans cesse contre la foule des
infortuns qui fatiguent vos yeux; venez apprendre  rougir de votre
insensibilit! Savez-vous pourquoi il y a tant d'indigents? C'est parce
que vous tenez toutes les richesses dans vos mains avides. Pourquoi ce
pre, cette mre cl ces enfants sont exposs  toute la rigueur des
saisons, sans toit qui les couvre, souffrant les horreurs de la faim?
C'est parce que vous habitez des maisons somptueuses o votre or
appelle tous les arts pour servir votre mollesse, et occuper votre
oisivet: c'est parce que votre luxe dvore en un jour la substance
d'un millier d'hommes.

Ce n'est que parmi les sages que l'on trouve les exemples touchants de
la vraie amiti, qui fut toujours la compagne fidle de la vertu. Ce
sentiment sublime et tendre, qui adoucit tant d'amertume, n'est point
fait pour les mchants. Jamais il n'entra dans les mes viles et
corrompues. Qui mrita plus que M. DIPATY d'avoir des amis? Les
sacrifices ne lui cotaient rien, lorsqu'il fallait les servir. Svre
pour lui-mme, il tait indulgent pour les autres. Modeste et doux dans
le commerce de la socit, on oubliait son gnie pour mieux jouir de
son coeur. Il connaissait trop le prix du temps pour aller le perdre
dans un monde frivole qui n'offre le plus souvent que des ridicules, et
o l'esprit est longtemps sans recueillir une pense* [* Entre
plusieurs torts ridiculement graves que la frivolit crmonieuse de
nos moeurs reprochait  M. Dupaty, elle ne pouvait surtout lui
pardonner de ne prendre aucune part aux puriles riens qui occupent les
cercles. Il avait la bonne foi de convenir qu'il prfrait la nave
simplicit de ses enfants  l'esprit faux, leurs jeux innocents  l'art
toujours en reprsentation dans les socits et l'intimit de ses amis
vrais aux fades attentions de ces complaisants  qui l'intrt et la
vanit inspirent des protestations aussi fausses que serviles. Par une
suite du mme principe, il ne rendait que trs peu de visites. Les
srieuses occupations de sa charge et les grandes mditations
auxquelles il se livrait, remplissaient presque tout son temps. Il ne
concevait pas d'ailleurs que deux indiffrents, dont l'un se soucie
aussi peu de faire des visites que l'autre d'en recevoir, s'obstinent 
s'ennuyer mutuellement avec cette persvrance et cette ponctualit
qu'on peut regarder comme un de nos ridicules.] Il aimait surtout
l'entretien des gens de- lettres et des savants. Il les attirait chez
lui, non par ostentation, ni pour avoir l'air de les protger; mais
pour profiter de leurs lumires: il tait fait pour les entendre et les
juger. Il avait pour eux cette considration et ce respect que mritent
des hommes qui ne veulent pour toute rcompense de leurs travaux, que
la gloire d'avoir clair leur sicle* [* Il est rare que la carrire
des lettres soit celle qui mne  la fortune. Occup du monde idal sur
lequel il promne ses regards sublimes, le gnie voit  peine le monde
qui l'admire; et plein de grandes conceptions, il ddaigne les petites
adresses, les intrigues sourdes, les combinaisons mprisables par o la
mdiocrit s'lve ou enrichit. Pntr de la dignit des gens de
lettres, et mettant aprs la vertu, le talent au-dessus de tout, M.
Dupaty avait fait de sa maison celle de tous les hommes de mrite; il
suffirait de porter ce titre pour y tre admis avec bienveillance,
trait avec distinction, et prvenu de toutes les manires que la
gnrosit peut inventer pour secourir le besoin, sans faire rougir la
dlicatesse.].

Si l'on veut se donner le spectacle des vertus antiques, il faut suivre
M. DUPATY dans le sein de sa famille. Il faut le voir entour de ses
jeunes enfants, contempler avec complaisance sa vertueuse pouse dont
la sollicitude maternelle est sans cesse occupe  carter loin d'eux
les dangers qui menacent la faiblesse de leur ge, partager avec elle
les soins de leur ducation, afin qu'ils soient dignes de servir un
jour la patrie* [* Il y a longtemps que l'on a demand si l'ducation
domestique est prfrable  l'ducation publique. Quintillien chez les
anciens, et Rollin chez nous, se sont dcids pour la seconde. Malgr
leur autorit qu'il respectait, M. Dupaty, avait adopt l'ducation
particulire. On ne peut nier qu'avec quelques inconvnients pour les
moeurs, faciles  prvenir, l'ducation publique n'ait de grands
avantages du ct de l'mulation, du dveloppement des caractres et de
l'galit qu'elle met entre les jeunes citoyens de toutes les
conditions. Il faut convenir aussi que l'ducation, prive, par la
difficult de trouver d'excellents matres, et de les conserver quand
on les a, n'a que trop souvent les dangers de l'ducation publique sans
eu runir les avantages. Mais M. Dupaty, et sa vertueuse pouse,
taient les premiers instituteurs de leurs enfants; et cela fait
disparatre toutes les difficults.], sourire  leurs jeux innocents,
applaudir  leurs progrs, les prendre dans ses bras, faire des voeux
au ciel pour lui demander, non qu'ils soient riches et puissants, mais
bienfaisants et justes. C'est ainsi qu'en remplissant les devoirs de
citoyen et de pre, il se consolait de l'injustice des hommes et de la
haine des mchants.

Chri et respect de sa famille dont il fait le bonheur, honor par le
suffrage de tous les gens de bien, admir des trangers qui veulent le
voir et le connatre, son nom est mis  ct de celui des bienfaiteurs
du genre humain. Les malheureux ne le prononcent qu'avec
attendrissement. Il jouit dj de cette gloire sur laquelle l'envie ne
peut rien, et  peine il est parvenu au milieu de sa carrire.

L'humanit le regardait comme son soutien et son vengeur. Cet ordre le
plus nombreux de citoyens, sur lequel les tats s'appuient, et que l'on
cherche toujours  opprimer, fondait les plus grandes esprances sur
son courage et son amour pour la justice. Dj il fixait ses regards
sur lui, comme sur le dfenseur clair de ses droits. La magistrature
esprait jouir longtemps encore de ses lumires et de ses vertus;
lorsqu'il est tout--coup atteint d'une maladie qui fait bientt
craindre pour ses jours. Les forces de ses organes, que de longs
travaux, une sensibilit profonde, une imagination forte et active
avaient puises, ne peuvent rsister au mal qui le presse de toutes
parts. Dj les douleurs aigus qui le tourmentent sans relche
l'avertissent qu'il touche  sa dernire heure* [* M. Dupaty est mort 
Paris, le 17 septembre 1788,  l'ge de 42 ans.].

Ce moment fatal, si amer pour la plupart des hommes, n'a rien qui
l'effraie. Ferme et tranquille sur le bord du tombeau, il met toute sa
confiance en l'tre suprme dont il a honor l'ouvrage prissable. Il
se pntre des sentiments sublimes de la religion qui offre tant de
consolations  l'homme vertueux, lorsqu'il est aux prises avec la mort.
Sa vie n'a t qu'une suite continue de bonnes actions. Il a vcu en
sage; il meurt sans regretter le prsent qui lui chappe, et sans
craindre l'avenir qui l'attend.

Faut-il que tant de vertus aient sitt disparu de dessus la terre! que
le bienfaiteur des hommes leur ait t enlev lorsqu'il aurait pu
encore remplir une longue carrire et leur tre utile!

Vous, dont il a dfendu l'innocence outrage avec tant de courage et de
travaux, qui peut-tre lui avez cot une portion de sa vie; ah! le
bruit de sa mort a sans doute retenti jusque dans les lieux de votre
retraite! Que n'tes vous accourus pour assister  sa pompe funbre,
pour suivre, jusque sur les bords de sa tombe, les tristes dpouilles
de votre gnreux librateur! Votre prsence, vos larmes, et vos
gmissements l'eussent bien mieux lou, que les discours et que tous
les efforts de l'loquence.

O magistrat digne de nos regrets et de nos hommages, vos bienfaits ne
sortiront jamais de ma mmoire! Quel que soit l'intervalle que le
tombeau a mis entre vous et moi, vous serez toujours prsent  ma
pense! En retraant vos vertus, j'ai moins cherch  ajouter un
nouveau lustre  votre gloire, qu' satisfaire un besoin de mon coeur;
celui de la reconnaissance. Mon me tait fltrie par le malheur, et
vous y avez fait descendre l'espoir consolant; vous m'avez fait oublier
de longues infortunes, vous avez t pour moi une seconde providence.
Que ne suis-je aux lieux o l'on a dpos vos cendres. J'irais tous les
jours, accompagn de ma douleur, les arroser de mes larmes; je dirais 
la foule des infortuns qui s'empresse autour de votre tombeau: _C'est,
ici que repose l'ami de l'humanit_.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *      *





[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Eloge de
Gresset.

Texte en franais moderne]




(Gresset fut  la fin du XVIIIe sicle un de ces potes aimables qui
savaient, quand ils le voulaient, faire parler avec grce la raison et,
comme on le disait alors, dcorer des fleurs du badinage et des
piquantes bagatelles les prceptes de la saine philosophie. Le souvenir
de Gresset vivait encore  Arras; il y avait accompagn en effet en
1740 l'intendant de Picardie et d'Artois. L'Acadmie d'Amiens mettait
chaque anne au concours un sujet pour un prix de Lettres ou
d'Eloquence; en 1784 elle proposa l'loge de Gresset. Maximilien
Robespierre concourut pour le prix, qui ne fut finalement pas dcern.)


(Le manuscrit est conserv par l'Acadmie d'Amiens. Il comporte 22
folios, il porte le n 9 et fut reu le 20 juin 1785. Comme pour le
discours couronn par l'Acadmie de Metz, Robespierre fit des retouches
avant de le faire imprimer.)




ELOGE DE GRESSET


Discours qui a concouru pour le prix propos par l'Acadmie d'Amiens,
en l'anne 1785


Par M... Avocat en Parlement


   Hunc lepidique sales lugent, veneresque pudicae,
   Sed mores prohibent, ingeniumque mori.


A LONDRES,


Et se trouve A PARIS.


Chez

ROYEZ, Libraire, quai des Augustins.

Les Marchands de Nouveauts.


M. DCC. LXXXVI.




ELOGE

DE GRESSET




Le vritable loge d'un grand homme, ce sont ses actions et ses
ouvrages: toute autre louange parat assez inutile  sa gloire; mais
n'importe: c'est un beau spectacle de voir une nation rendre des
hommages solennels  ceux qui l'ont illustre, contempler, pour ainsi
dire, avec un juste orgueil, les monuments de sa splendeur et les
titres de sa noblesse, et allumer une utile mulation dans le coeur de
ses concitoyens par les loges publics qu'elle dcerne aux vertus et
aux talents qui l'ont honore.

Gresset tait digne d'un tel hommage; et  qui, Messieurs, convenait-il
aussi bien qu' vous de le lui rendre? Sa gloire, qui brille avec clat
aux yeux de toute l'Europe, a pour vous quelque chose de plus touchant:
vous la partagez avec lui. Cet illustre pote est n au milieu de vous,
il a voulu vivre et mourir parmi vous; vous ftes  la fois ses
compatriotes, ses amis, les compagnons de ses travaux littraires, les
tmoins de sa vie prive, les spectateurs de sa vertu; partout ailleurs
on a admir ses crits; vous avez encore connu et chri sa personne.
C'est l'amiti qui semble aujourd'hui s'unir  la patrie pour honorer
sa mmoire. En proposant son loge  l'mulation publique, vous
paraissez chercher une consolation  la douleur que vous cause sa perte
dans les nouveaux monuments qu'elle s'empressera d'lever  sa gloire.

Oui, rpandons des fleurs  l'envi sur la tombe du plus aimable des
potes. Quoiqu'aucun lien ne m'ait attach  lui, mon zle ne le cdera
point au vtre. Pour chrir sa mmoire, ne suffit-il pas d'avoir lu ses
crits, d'avoir entendu parler de ses vertus?

O Gresset, tu fus un grand pote. Tu fis beaucoup plus, tu fus un homme
de bien. En vantant tes ouvrages, je ne serai point oblig de dtourner
mes yeux de ta conduite; la religion et la vertu ne s'indigneront pas
contre les loges donns  tes talents. Heureux l'crivain qui, comme
toi, sait toujours les respecter et les suivre, et marquer leur auguste
empreinte dans sa vie comme dans ses ouvrages!

Gresset entra de bonne heure dans cette socit clbre qui avait
instruit sa jeunesse, et qui semblait offrir une retraite si douce aux
hommes pris des charmes de l'tude et des lettres. Ce fut dans son
sein que se forma le Pote des Grces.

La voix publique lui a dfr ce titre, qui suffirait seul pour lui
assurer le rang le plus distingu dans l'empire des Muses.

Tous les ouvrages qui portent le caractre du gnie, semblent donner 
leurs auteurs un droit gal aux hommages de la postrit. Les Muses
partagent leurs prsents entre leurs favoris; les couronnes qu'elles
leur dcernent sont diffrentes; il est difficile de dcider quelles
sont les plus brillantes. Les Sophocle, les Thocrite, les Tibulle, les
Virgile, les Corneille, les la Fontaine, entrent ensemble au Temple de
l'Immortalit; les roses qui couronnent Anacron ne sont pas moins
durables que les lauriers qui ceignent le front d'Homre; et si le
grand caractre de ces potes majestueux qui osrent chanter les Hros
et les Dieux impose plus de respect  la postrit, elle semble aussi
sourire avec un plus doux sentiment de plaisir  ces potes aimables,
que les ris et les grces ont inspirs.

Mais  combien peu de mortels elles accordent cette faveur? En vain un
peuple de rimeurs ose se croire n pour jouer avec elles, ils inondent
le public de leurs productions lgres; mais elles meurent en naissant;
ces fleurs dlicates qu'ils veulent cueillir se fanent ds qu'ils les
ont touches; elles ne conservent un clat immortel qu'entre les mains
de ce petit nombre d'crivains fortuns que la nature a dous d'un
gnie vraiment original.
   Le premier ouvrage qui lit connatre Gresset dans la Rpublique des Let
tres le plaa incontestablement dans cette classe privilgie. Ici,
Messieurs, l'ide du _Ververt_ se prsente d'elles-mmes  vos esprits.
A ce nom, un souris involontaire semble natre, excit par les images
charmantes qu'il rveille dans noire mmoire; et c'est-l, sans doute,
le plus bel loge d'un ouvrage de ce genre.

Cette production parut, comme un phnomne littraire. Avant cette
poque, nous possdions plusieurs pomes hro-comiques justement
admirs; et, par un contraste assez singulier, c'est aux plus imposants
et aux plus graves d'entre les potes, que nous devons ces productions
badines. Le chantre d'Achille ne ddaigna pas de clbrer la guerre des
rats et des grenouilles. Pope, ce pote philosophe, trouva dans une
boucle de cheveux la matire d'une nouvelle Iliade. Boileau, le pote
de la raison, emboucha la trompette hroque pour chanter la discorde
qu'un Lutrin avait allume dans le sein d'une paisible glise.

Tous les sicles runis n'avaient produit que quatre ou cinq
chefs-d'oeuvre en ce genre, et notre langue n'en possdait qu'un seul,
lorsqu'un jeune pote, inconnu jusqu'alors, sembla les surpasser tous
par un ouvrage encore plus tonnant.

Sa muse osa franchir les grilles des couvents, pour y observer ces
riens importants ns de la frivolit du sexe. Cette matire neuve, mais
aride, prtait, sans doute, beaucoup moins  l'imagination que celle du
_Lutrin_ et de _la Boucle de Cheveux enlevs_.

Pope et Boileau avaient d'ailleurs tendu les ressources de leurs
sujets: le premier, par l'intervention des _Silphes_, qu'il intresse 
la destine des cheveux de _Blise_; l'autre, par l'introduction des
divinits allgoriques auxquelles il fait prendre parti dans la
querelle du _Lutrin_. Le chantre de Ververt nglige tous ces ressorts;
au lieu d'adopter la marche imposante de l'pope, dont la dignit,
formant un contraste plaisant avec la petitesse du sujet, offre dj
par elle-mme une source de beauts piquantes et faciles, il clbre la
gloire de son bros sur un ton plus simple, plus naf, et par
consquent plus difficile. Il semble que son gnie, rejetant tous
appuis trangers, cherche  multiplier les obstacles pour les vaincre,
et veuille lutter avec ses seules forces contre toute la scheresse de
la matire.

Mais, avec cette unique ressource, quel pome ne fait-il point clore
d'un sujet qui semblait  peine susceptible de fournir quelques
plaisanteries!

Quoique l'imagination n'ait peut-tre jamais rien produit de si riant
que les dtails de ce pome, il est douteux, si le mrite de
l'invention et de la richesse de la fiction ne sont pas encore
au-dessus. Mais n'allais-je point entreprendre de dvelopper les
beauts du Ververt, comme si le discours pouvait exprimer des grces
que sa lecture seule peut faire sentir? Quelles paroles pourraient
peindre la fracheur et l'clat du coloris qui caractrise le style de
cet ouvrage, cet heureux accord de la finesse avec la navet, de la
plaisanterie la plus dlicate avec toutes les richesses de la posie;
cotte imagination brillante qui, de l'ide la plus strile et la plus
triviale, sait faire sortir mille dtails aussi nobles que gracieux;
qui,  un trait ingnieux, fait succder sans cesse un trait plus
piquant encore, effac lui-mme par une saillie nouvelle qui achve
d'tonner l'esprit, et de drider le front le plus svre? Quel loge
pourrait valoir cette impression de plaisir et d'admiration qu'il a
laisse  tous ceux qui le connaisse? Et  qui est-il inconnu? Il est
entre les mains de tous les ges et de toutes les conditions: il fait
les dlices des hommes lettrs, il procure des heures agrables aux
hommes les moins instruits; ceux qui sont les plus trangers aux autres
chefs-d'oeuvre de notre littrature sont familiers avec le Ververt. Il
rappelle  tous les esprits des souvenirs riants; il leur retrace
l'ide du plus charmant ouvrage qu'aient produit le got, l'imagination
et la gat. Lisez le Ververt, vous qui aspirez au mrite de badiner et
d'crire avec grce; lisez-le, vous qui ne cherchez que l'amusement; et
vous  qui la nature semble avoir refus la facult de rire; lisez le
Ververt, et vous connatrez une nouvelle source de plaisirs.

Oui, tant que la langue franaise subsistera, le Ververt trouvera des
admirateurs. Grce au pouvoir du gnie, les aventures d'un perroquet
occuperont encore nos derniers neveux. Une foule de hros est reste
plonge dans un ternel oubli, parce qu'elle n'a point trouv une plume
digne de clbrer ses exploits; mais toi, heureux Ververt, puisqu'il a
plu  un grand pote de l'immortaliser, ta gloire passera  la
postrit la plus recule. Dans plusieurs sicles, on parlera encore
avec intrt de tes prosprits et de tes revers, de tes charmes et de
tes erreurs, des tendres soins que te prodigurent les douces
matresses dont tu fus l'idole, et des plaisirs que tu leur procuras,
et des larmes que lu leur fis rpandre.

Aussi ne devons-nous pas nous tonner si cet ouvrage fit une si
prodigieuse sensation ds sa naissance; les applaudissements qu'il
excitait redoublaient encore lorsqu'on apprenait que ce chef-d'oeuvre
tait le coup d'essai d'un homme de vingt-six ans, renferm dans
l'enceinte d'un collge, et destin  la vie monastique. Le grand
Rousseau, frapp de l'clat d'un tel dbut, annonait ds lors le jeune
auteur  son sicle comme un des plus beaux gnies qui devaient
l'illustrer. C'tait, sans doute, un spectacle assez intressant de
voir un des plus clbres potes de nos jours applaudir au triomphe
d'une muse naissante, faite pour partager avec lui l'attention du
public, et confondre, par son exemple, les lches complots de l'envie,
qui veille toujours pour arrter le grand homme  l'entre de sa
carrire.

Mais, tandis que Gresset jouit de la gloire attache  ses premiers
succs, quel orage s'est tout--coup form sur sa tte? On conspire
contre lui, on l'accuse d'attenter  l'honneur de l'Ordre de la
Visitation, on crie au scandale,  la calomnie... Aimable pote,
reprenez vos pinceaux; peignez-nous des vnements vritables, beaucoup
plus plaisants que toutes les fictions du Ververt. Mais que dis-je? Le
badinage n'est plus de saison, l'intrigue et le crdit ont second le
courroux de ses ennemis; les Jsuites sont forcs de faire un
sacrifice, et le jeune pote est condamn  s'ennuyer  la Flche, pour
expier le plaisir que procuraient au public les ingnieuses saillies du
Ververt.

Mais les Muses le suivirent dans son exil, pour en adoucir la rigueur,
et bientt parurent _le Carme impromptu_ et _le Lutrin vivant_.

Censeurs austres, mlancoliques, ddaignez, tant qu'il vous plaira, la
petitesse du sujet de ces deux productions; blmez l'enjouement qui a
imagin le Lutrin vivant; mais pardonnez-moi si je ne puis rougir des
ris qu'obtient de moi cet ingnieux badinage, et dont vous l'avez, sans
doute, vous-mmes honor; souffrez que j'observe avec quel art l'auteur
sait rpandre tant de sel et d'agrment sur une matire qui semblait
les exclure, et permettre, pour ainsi dire,  sa muse, de se livrer aux
accs d'une gaiet folle, sans perdre ni la finesse ni la grce qui la
caractrise.

Quand on quitte le Lutrin vivant et le Carme impromptu pour lire _la
Chartreuse_, on croit contempler un tableau du _Corrge_ aprs avoir
examin des peintures de _Calot_. Ce n'est plus seulement ici une
production lgre, c'est un ouvrage intressant, qui n'a de commun avec
les posies qui portent ce nom que l'aisance et l'agrment. Quelle
gaiet et quelle douceur de sentiment! Quelle heureuse ngligence et
quelle tonnante richesse! Quelles vives saillies et quelle
philosophie! Jamais on ne vit la raison badiner avec tant de grces et
parler un langage si aimable, si propre  s'insinuer dans les coeurs,
sous l'appas de l'enjouement.

Gresset est le premier qui ait prsent un si parfait modle de ce
genre de beauts, et cette ptre charmante mrita d'tre place au
rang des productions originales qui font poque dans noire littrature.
Tel est le privilge du gnie: un crit agrable qui semble chapper 
une plume facile et lgre parvient  la clbrit des plus grands
ouvrages; et l'auteur de la Chartreuse, avec ce seul titre, aurait pris
sa place parmi nos plus illustres potes. Telle tait l'ide que s'en
formait le grand Rousseau, lorsqu'il s'criait en parlant de celle
pice: _Quel prodige dans un homme de vingt-six ans! Quel dsespoir
pour tons nos prtendus beaux esprits modernes!_

Cependant de tels ouvrages annonaient assez que Gresset n'tait point
fait pour rester enseveli dans le clotre o il s'tait renferm. Son
estime pour ses premiers matres, son got pour l'tude, et son
admiration pour les talents qui brillaient parmi eux, l'avaient d'abord
enrl sous leur bannire; mais cet tat ne convenait gures ni 
l'amour de l'indpendance qui semble caractriser les hommes de gnie,
ni  la nature de ses travaux littraires. Une muse aimable et lgre
n'tait point faite pour habiter une maison religieuse. Comment
aurait-elle pu librement placer une couronne de myrte sur le front d'un
Cnobite?

Dj le Ververt mme lui avait attir des disgrces qui le
dterminrent  briser la chane dont elles lui avaient fait sentir
tout le poids.

Mais, en quittant ceux auxquels il tait uni par les liens de la
fraternit, il n'abjura point les sentiments d'amiti qu'il leur avait
vous. Il s'empressa de leur rendre un hommage public qui l'honore
encore plus lui-mme que ceux  qui il tait adress; il leur laissa,
dans des vers dignes de son coeur et de ses talents, un gage immortel
de son estime et de ses regrets. C'tait ainsi qu'il convenait 
Gresset de quitter les Jsuites; c'est ainsi qu'une congrgation o il
laissait les _Brumoi_, les _Tournemine_, les _Bougeant_, et tant
d'autres, mritait d'tre quitte.

Rendu au monde et  la libert, Gresset voyait la plus riante carrire
s'ouvrir devant lui. Annonc par sa rputation et par ses ouvrages, il
tait attendu dans la socit avec impatience, et il pouvait s'y
montrer sans rien redouter de cet empressement curieux avec lequel on
observe les hommes clbres. On sait que peu de gens de lettres ont su
runir, aussi bien que lui, au talent d'crire, le don d'tre aimable,
qui n'accompagne pas toujours le gnie. On retrouvait dans sa
conversation le plaisir que donne la lecture de ses ouvrages, et ceux
qui l'ont connu avaient peine  dcider lequel en lui tait le plus sr
de plaire, ou de l'homme ou de l'auteur. Son amabilit ne tenait pas
seulement  l'enjouement et  la dlicatesse de son esprit; elle tait
surtout attache  la simplicit de ses moeurs,  la franchise et 
l'amnit de son caractre,  cette sensibilit d'une me expansive et
tendre, qui est la source de la vraie politesse et le charme le plus
fort par lequel l'homme puisse attirer son semblable. Aussi, rpandu,
recherch dans le plus grand monde, accueilli des grands, qui
s'honoraient de son amiti, chri de tous ceux qui le connaissaient, il
gotait, dans un ge o tous les sentiments sont vifs, tous les
agrments qu'un nom clbre peut donner dans une capitale passionne
pour les talents; il trouvait ds l'entre de sa carrire, dans ce
triomphe continuel, des jouissances plus douces et plus relles, sans
doute, que ce fantme imposant de l'immortalit, qui couronne les
travaux du grand homme qui n'est plus.

Cependant de nouveaux ouvrages, dignes de la plume qui avait trac le
Ververt et la Chartreuse, venaient de temps en temps rveiller
l'attention du public en multipliant ses plaisirs. L'imagination
brillante de Gresset clate avec toute sa pompe dans son Eptre  sa
muse. Toute la sensibilit de son me respire dans son Eptre  sa
soeur; la tendre amiti qui dicta cet ouvrage y a laiss une empreinte
que le gnie seul n'imitera jamais. Je retrouve la mme me dans
l'inexprimable douceur du pinceau qui traa l'image de la vie pastorale
et des plaisirs de l'ge d'or. Non, cette expression touchante n'a pu
sortir que d'un coeur pur, digne de goter le calme et le bonheur de
l'innocence qu'il dcrit si bien.

Un mrite frappant distingue, ce me semble, les Posies Fugitives de
Gresset des autres productions du mme genre. Les _Anacron_ et leurs
successeurs ont chant les plaisirs de Bacchus et les charmes de
l'Amour. Gresset, s'ouvrant une roule nouvelle, sut unir la raison au
badinage et associer les ris  la sagesse. La posie lgre a pris
entre ses mains un plus grand caractre; jusque-l, uniquement borne
au soin de plaire, elle avait t peu scrupuleuse sur les moyens de
parvenir  son but. Amie de la licence et de la volupt, elle semblait
avoir acquis le privilge d'attaquer, en se jouant, le bon sens cl la
morale, dont la gravit paraissait faite pour dtruire toute sa grce
et toute sa gait. Gresset sut lui donner une dcence et une noblesse
dont on la croyait  peine susceptible, sans lui ter aucun de ses
agrments naturels. C'est ainsi qu'en l'levant au-dessus d'elle-mme
par le nouvel essor qu'il lui a imprim, il s'est lui-mme plac
au-dessus de tous les potes qui l'avaient cultive avec le plus de
succs, par les beauts dont il a su l'enrichir autant que par le
mrite de la difficult vaincue.

A Dieu ne plaise que je veuille imiter la manie de ces pangyristes
dtermins, qui semblent se faire un devoir d'immoler  la grandeur de
leur hros tous ceux qui se sont signals par les mmes talents; j'ose
croire que le got et l'quit ne dmentiront pas le jugement que je
viens de porter.

Aimable _Chapelle_, tendre _Chaulieu_, puiss-je tre  jamais priv du
plaisir de lire vos crits si j'osais entreprendre d'obscurcir votre
gloire! Mais vous avoueriez vous-mme qu'au feu qui anime vos riants
tableaux,  la mollesse,  la lgret de votre pinceau, Gresset a
joint la prcision, la correction, l'lgance continue, avec une
lvation et une philosophie que vous ne possdez point au mme degr.
Satisfaits de votre destine, contents de jouer entre _Bacchus_ et
_Glycre_, vous verriez, sans murmurer, les Grces lui composer une
couronne plus brillante que les vtres.

Un pote contemporain, semblait offrira Gresset un rival plus
redoutable. Entran par une ambition ardente vers toutes les espces
de gloire, _Voltaire_ avait embrass toutes les parties de la
littrature; mais, de tous les genres dans lesquels il s'tait exerc,
la posie lgre tait celui o il avait obtenu le succs le plus
complet et dploy le talent le plus dcid. Vainqueur de tous ceux qui
l'avaient prcd dans la mme carrire, il avait acquis une rputation
dsesprante pour ceux qui seraient tents d'y marcher aprs lui,
lorsque Gresset osa lui disputer le prix. Ce jeune pote, que
l'amusement et l'instinct du gnie, plutt que l'ambition, semblaient
conduire vers la gloire, fut peut-tre tonn lui-mme de partager avec
son brillant rival l'attention et les suffrages du public.

Il serait hardi, peut-tre, de dcider entre ces deux potes, dont les
productions sont distingues par un caractre diffrent. Peut-tre
trouvera-t-on dans Voltaire plus d'esprit, de varit, de finesse, de
correction; dans Gresset, plus d'harmonie, d'abondance, de naturel: on
y sentira plus cette aimable ngligence, cet heureux abandon, qui fait
le premier charme de ce genre de posie. Les grces de Voltaire
paratront plus brillantes, plus pares, plus vives, plus smillantes;
celles de Gresset plus simples, plus naves, plus gaies et plus
touchantes. Le premier amuse, surprend, enchante mon esprit; le second
porte  mon coeur une plus douce volupt; et s'il m'tait permis de
peindre par des images sensibles les impressions que produisent sur moi
les ouvrages de ces deux grands Poles, je dirais que les Pices
Fugitives de Voltaire me causent un plaisir semblable  celui que fait
natre l'aspect d'un jardin dlicieux, embelli parle got d'un
propritaire opulent; je comparerais les sensations qu'excitent en moi
celles de Gresset  la douce motion que donne la vue de ces paysages
enchanteurs o la Nature semble prodiguer tous ses charmes et faire
passer jusqu' l'me le sentiment de sa beaut touchante.

Tant de succs encouragrent Gresset  en obtenir de nouveaux, il osa
entreprendre de s'lever jusqu' l'ode.

Tout le monde convient qu'il n'a point chou dans cette tentative,
comme plusieurs potes, fameux dans d'autres genres; mais peut-tre la
rputation de ses odes est-elle au-dessous de leur mrite. La
supriorit du _Mchant_, du Ververt, et de ses Posies lgres, semble
les avoir clipses, et s'tre empar de toute l'attention du public,
qu'elles mritaient de partager. Si l'on n'y trouve point la sublimit
et le divin enthousiasme de Rousseau, on ne peut au moins y mconnatre
une chaleur, une noblesse qui soutient dignement l'clat et la majest
de l'ode, et surtout une douce sensibilit que l'on chercherait en vain
dans Rousseau lui-mme, chez qui la magnificence des images et la
hauteur des ides dominent beaucoup plus que le sentiment. Ce n'est
point assez, sans doute, pour placer Gresset  ct de Rousseau; mais
c'en est trop pour le tirer de la foule de nos potes lyriques, et pour
compter ses Odes au nombre des ouvrages qui ont honor ses talents, et
enrichi notre littrature.

Sa clbrit et le voeu public, semblaient l'appellera courir une
nouvelle carrire.

L'clat attach parmi nous aux couronnes dramatiques, dirige
presqu'infailliblement vers le thtre, l'ambition de tout crivain qui
sent ou qui croit sentir l'impulsion du talent. De l tous ces
chefs-d'oeuvre qui font la gloire de la scne franaise; et cette foule
encore plus nombreuse d'ouvrages infortuns qui ne s'y montrent
quelques moments que pour subir l'arrt du public redoutable, qui leur
imprime le sceau d'une ternelle rprobation. De l le concours
tumultueux de ce peuple d'auteurs qui se pressent  l'entre du Temple
de Thalie ou de Melpomne, attendant avec une ardeur persvrante, que
la porte fatale s'ouvre enfin devant eux.

Gresset ne s'y prsenta pas avec cet empressement inquiet. Peut-tre
mme l'appt de la gloire n'eut-il pas suffi pour l'y conduire, si la
force des circonstances et les pressantes sollicitations de ses amis
n'avaient triomph pour quelques moments de la rigueur de ses
principes, et de cette douce paresse dont il vante si souvent les
charmes dans ses crits.

La plus fire et la plus imposante des deux Muses qui rgnent sur le
thtre, obtint son premier hommage. Cette voix lgre qui avait fait
entendre des sons si gracieux, osa essayer de faire retentir la Scne
des accents terribles de Melpomne.

L'accueil favorable que le public fit  la tragdie d'_Edouard_, sembla
justifier cette entreprise; mais, quelque succs qu'elle ait obtenu, je
ne ferai point un mrite  Gresset d'en tre l'Auteur. Ce n'est pas
qu'elle n'eut pu honorer un talent moins illustre que le sien.
L'invention du sujet, le plus heureux peut-tre qui soit au thtre, le
plus fcond en vertus hroques et en situations tragiques, le
caractre sublime de Worcestre, celui d'Arondel, non moins grand et
plus original encore; les traits mles et fiers, les beauts neuves et
hardies qui brillent dans ces deux rles; si tout cela ne suffit pas
pour faire d'Edouard un chef-d'oeuvre tragique, c'en est assez,
peut-tre, pour prouver que le gnie de son auteur n'tait point
incapable de s'lever  la hauteur de la tragdie, et pour nous faire
regretter que d'autres ouvrages du mme genre n'aient point suivi son
premier essai.

Mais il dirigea bientt aprs ses travaux vers un autre but.

Nous avons vu de nos jours le domaine du thtre s'agrandir par la
naissance de ces productions, connues sous le nom de _drames_. Mais je
ne sais quelle manie poussa une foule de critiques  dclamer contre ce
nouveau genre avec une sorte de fanatisme. Ces fougueux censeurs,
persuads que la Nature ne connaissait que des tragdies et des
comdies, prenaient tout ouvrage dramatique, qui ne portait pas l'un de
ces deux noms, pour un monstre en littrature, qu'il fallait touffer
ds sa naissance: comme si cette inpuisable varit de tableaux
intressants que nous prsentent l'homme et la socit, devait tre
ncessairement renferme dans ces deux cadres; comme si la Nature
n'avait que deux tons, et qu'il n'y eut point de milieu pour nous entre
les saillies de la gait, et les transports des plus furieuses passions.

Mais les drames et le bon sens ont triomph de toutes leurs clameurs.
C'est en vain qu'ils ont voulu nous faire honte du plaisir que ces
ouvrages nous procuraient, et nous persuader qu'il n'tait permis de
s'attendrir que sur les catastrophes des rois et des hros: tandis
qu'ils faisaient des livres contre les drames, nous courrions au
thtre les voir reprsenter, et nous prouvions que nos larmes peuvent
couler avec douceur pour d'autres malheurs que ceux d'Oreste et
d'Andromaque; nous sentions que plus l'action ressemble aux vnements
ordinaires de la vie, plus les personnages sont rapprochs de notre
condition, et plus l'illusion est complte, l'intrt puissant, et
l'instruction frappante.

C'est, ce me semble, dans la classe des drames que l'on doit ranger
_Sydnei_; mais quelque nom qu'on lui donne, cette pice sera toujours
un des plus beaux titres de la gloire de Gresset. Ce n'tait point
l'ouvrage d'un talent mdiocre, d'oser le premier dvelopper sur la
scne franaise la situation d'un homme fatigu de la vie, occup des
tristes apprts d'une mort volontaire; de traiter avec succs un sujet
si lugubre, si tranger  nos moeurs et  notre thtre. C'est
cependant dans le seul dveloppement de ce caractre, que Gresset a
trouv la matire d'un de nos meilleurs drames. On a admir l'art avec
lequel il a su le faire ressortir par le contraste de la mlancolie du
principal personnage avec la gat qui brille dans le rle du valet: on
a t frapp de la force et de l'lgance qui distingue le style de cet
ouvrage; ce qui me parat sur tout digne des plus grands loges, c'est
l'intrigue, intressante malgr son extrme simplicit, et malgr la
philosophie qui domine dans toute la pice. Il est vrai que cette
philosophie nat du fond mme du sujet; qu'elle est lie  l'action, et
qu'elle parle au coeur le langage du sentiment, en mme temps qu'elle
prsente  l'esprit les plus justes et les plus nobles ides. Il n'est
peut-tre point de pice en ce genre qui offre un si heureux accord du
mrite thtral avec la solidit des plus graves raisonnements. On
croirait quelquefois lire un Dialogue de Platon, si l'intrt du roman,
croissant toujours de scne en scne jusqu'au dnouement le plus
satisfaisant et le plus naturel, ne mettait _Sydnei_ au rang des
ouvrages dramatiques les plus estimables.

Cependant, le dirai-je? le mrite mme de cette pice, simple, belle,
touchante, mais peu clatante  la reprsentation, jointe  la nature
du sujet, qui a trop peu de rapport avec l'humeur de notre nation, fera
peut-tre qu'elle sera beaucoup lue et joue rarement, diffrente en
cela de plusieurs drames clbres que l'on voit souvent, et qu'on se
garde bien de lire. Tandis que la foule se portera aux reprsentations
de ces romans absurdes, o le faste des dclamations philosophiques,
les explosions d'une chaleur factice, et le fracas des coups de thtre
redoubls, tiennent lieu des vraies et solides beauts qu'elle ne sait
gure apprcier; les hommes de got pourront se renfermer avec
_Sydnei_, et le relire dans le silence du cabinet, avec un plaisir
toujours nouveau.

C'tait la destine de Gresset de cueillir, comme en passant, toutes
les palmes que prsente le thtre.

La comdie semblait attendre depuis longtemps un successeur aux grands
crivains qui l'avaient illustre. La gat et la dlicatesse du gnie
franais, favorable  ce genre de productions, enfanta de tout temps de
jolies pices dignes d'amuser le loisir d'une nation spirituelle et
polie: mais ces comdies  caractres, ces magnifiques tableaux, o les
travers de l'esprit humain, et les moeurs de la socit, sont dessins
 grands traits, et peints avec autant de finesse que de profondeur,
ils furent toujours rares, mme parmi nous. Qui a remplac _Molire?_
L'auteur du Joueur et celui du Glorieux, s'taient placs assez prs de
lui; mais  cette poque brillante, n'ont succd que des temps de
strilit. Nos plus illustres potes ont chou dans cette carrire.
Rousseau n'y fit que des chutes humiliantes. _Voltaire_, si lger, si
gai, si ingnieux, si agrable mme dans les sujets les plus graves;
Voltaire, si habile  manier la plaisanterie,  saisir et  peindre le
ridicule, semble dployer partout le talent comique, except dans ses
comdies. Cette contrarit (pour le dire en passant) prsente une
espce de phnomne digne de fixer l'attention d'un observateur
clair, et qui lui fournirait, peut-tre, le plus sr moyen de
dterminer la trempe du gnie de ce clbre crivain.

Quoi qu'il en soit, par tant de malheureuses tentatives, Voltaire
prouva que la comdie exige de grandes ressources qui lui manquaient
absolument; et par un seul ouvrage, Gresset fit voir qu'il les
runissait toutes dans un degr minent. Retenu, pour ainsi dire malgr
lui, dans la carrire dramatique; entran par l'amiti vers une gloire
qu'il semblait fuir, il consentit  composer une comdie, et la scne
franaise compta un chef-d'oeuvre de plus.

Cette pice excita au mme degr l'admiration et l'envie. Une foule de
gens de lettres dont elle mit l'amour-propre au dsespoir, crivit,
intrigua, cabala contre elle, et le public l'applaudit avec transport.
Les critiques et les cabales ont disparu, et la pice durera aussi
longtemps que la langue franaise.

Je ne m'amuserai point ici  en relever les beauts; je ne rpterai
point tout ce que les gens de got ont tant de fois observ sur la
finesse et l'nergie avec lesquelles les caractres sont tracs et
approfondis; sur l'aisance, le naturel et la vivacit du dialogue; sur
la conduite de l'action, que certains censeurs ont trouve un peu
faible et languissante, parce qu'elle tait simple, et qui n'en mrite
que plus d'loge, puisqu'elle runit cette qualit prcieuse 
l'intrt soutenu et gradu avec le plus grand art, jusqu'au
dnouement. Je n'ajouterai point que cette pice l'emporte, peut-tre,
sur nos plus belles comdies par la vigueur, l'clat, la facilit et
les grces du style; qu'il n'en est aucune dont on retienne, et dont on
cite plus de vers; qui fournisse un plus grand nombre de ces traits
frappants, de ces penses  la fois dlicates et profondes; de ces
expressions neuves et originales que la raison publique rige en
proverbes: nommer _le Mchant_, c'est dire plus que tout cela, et le
plus inutile de tous les soins serait,  mon avis, de louer une
production qui est dj parvenue  la rputation de ces ouvrages
immortels, que l'admiration de plusieurs sicles a consacrs.

Le Mchant mit le sceau  la gloire de Gresset; il le plaait au rang
des grands matres de l'art Dramatique, et semblait le destiner  faire
renatre les jours les plus brillants de la scne comique. Bientt
l'Acadmie Franoise confirma le choix du public, en l'admettant au
nombre de ses membres; celle de _Berlin_ crut s'honorer elle-mme en
l'adoptant: ses qualits aimables, jointes  sa clbrit, runissaient
pour lui tout ce que le commerce du monde a de flatteur,  tout ce que
la gloire a d'clatant; il tait parvenu  cet ge o l'ambition domine
avec plus d'empire, et o le gnie, ayant acquis toute sa force, sans
avoir encore rien perdu de son ardeur et de son clat, semble devoir
enfanter ses plus heureuses productions, quand s'arrtant tout--coup
au milieu de sa carrire, il quitta le thtre o ses talents avaient
triomphs tant de fois, pour aller chercher le repos dans le sein de sa
patrie. Que dis-je! On le vit dans la suite abjurer solennellement
l'art dramatique, et condamner lui-mme dans un crit public, les
succs qu'il avait obtenus dans ce genre.

Comment traiter cet endroit de l'histoire de Gresset? J'cris peut-tre
dans un temps o il n'est permis de parler de cette dmarche, que pour
lui faire le procs. Je crois entendre les sarcasmes qu'une foule de
gens de lettres lui a prodigus; je vois le plus clbre d'entre eux
lui lancer des traits plus absurdes encore qu'injurieux; je vois
l'auteur de _Chariot_, _du Droit du Seigneur_, _de la Princesse de
Navarre_, oser contestera celui du _Mchant_, le mrite d'avoir fait
une comdie, et tourner en ridicule une rsolution dont s'applaudissait
en secret son inquiet orgueil, alarm par des talents qui brillaient
avec trop d'clat.

Ce n'est point avec de pareils yeux que j'examinerai la conduite de
Gresset. Quel parti prendrai-je donc ici? Celui qui convient  un homme
qui aime la vertu encore plus que les lettres, et pour qui toutes les
productions du gnie ne vaillent pas une belle action. Je ne prtends
point dcider entre les philosophes qui ont combattu les spectacles, et
ceux qui les ont lous; je veux bien ne point examiner si Gresset eut
raison, lorsqu'il composa d'excellents ouvrages dramatiques, ou
lorsqu'il se repentit de les avoir faits. L'ami des Lettres peut
regretter les productions dont il aurait pu enrichir encore la
littrature; le citoyen qui gmit de voir la scne trop souvent occupe
par des pices qui la changent en une cole publique de mauvaises
moeurs, peut voir avec peine qu'elle ait t sitt prive d'un gnie
qui, dans tous ses ouvrages, aurait laiss l'empreinte d'un coeur
honnte et pur: mais qui osera faire un crime  l'homme de bien, des
sacrifices qu'il croit devoir  la dlicatesse de sa conscience, et lui
marquer les bornes qu'il doit donner  son amour pour la vertu?

Que les principes de Gresset aient t trop svres, ou non, peu
m'importe: ils taient les siens, et il eut le courage de les suivre;
il crut voir d'un ct sa gloire, et de l'autre son devoir; et comme il
tait beaucoup moins philosophe que ses ennemis, la gloire fut immole
au devoir. Esprits fiers et sublimes qui foulez aux pieds ce que vous
appeliez les prjugs avec tant de hauteur, le sentiment gnreux qui
produisit un tel sacrifice, vous parat donc digne de votre mpris et
de vos censures? Eh bien! je me dvoue moi-mme  vos pigrammes, je
dclare que ce qu'il y a de grand et d'hroque, rachte amplement 
mes yeux le tort de n'avoir pas eu une aussi haute ide que vous des
tudes dont vous tes pris; je le prfre  tous les ouvrages qui ont
illustr Gresset,  tous ceux qui auraient pu l'illustrer encore; et la
gloire d'tre le premier des potes comiques, ne balance point  mes
yeux le mrite de savoir ddaigner ce titre.

Au reste, le parti que prit Gresset de se drober au tourbillon, et de
cultiver les Muses avec moins d'empressement, n'tonnera point ceux qui
auront une juste ide de son caractre.

Qu'un homme qui joint  de grands talents une me petite et vaine, sans
cesse affam de louanges et de clbrit, passe sa vie entire 
s'enivrer de cette douce fume; cela est dans l'ordre. Que peut-il
faire de mieux? S'il n'tait plus auteur, il ne serait plus rien; il se
survivrait  lui-mme, s'il cessait de rimer et d'crire avant sa mort;
mais une me noble et sensible est au-dessus de la gloire que lui ont
acquise ses succs littraires. Ces brillants trophes qui sont pour
l'homme vulgaire l'unique but de ses vieux et de ses travaux, ne sont
pour elle que de simples amusements; elle est faite, pour goter des
biens plus doux et plus prcieux, elle sait aspirer  une destine plus
grande et plus digne d'elle; celle de vivre en homme avec Dieu et la
nature; celle de jouir de sa raison dans le sein de l'amiti, de la
paix et de la vertu.

Le coeur droit et sain de Gresset avait conserv ces puissantes
affections de la nature, effaces chez la plupart des hommes par le
got des biens factices qu'ont crs l'opinion et la vanit. Tel fut le
mobile de sa conduite, qui dt paratre extraordinaire, prcisment
parce qu'elle tait raisonnable et trop trangre aux principes qui
dterminent les actions du vulgaire.

L'amour de la patrie avait fix son sjour dans le lieu de sa
naissance; les liens qu'il y forma le lui rendirent encore plus cher.
Son me sensible lui avait fait connatre le besoin de se choisir une
compagne digne de lui; il la trouva dans une de ces familles
honorables, o le mrite et la probit sont hrditaires, et coula des
jours heureux dans une tendre union, que l'inclination et l'estime
avaient forme: car s'il est sur la terre un sort digne d'envie, c'est
sans doute celui de l'homme de bien, qui a l'inestimable avantage de
pouvoir rentrer avec dlices au fond de son coeur, joint encore le
charme de l'pancher dans une me noble et pure comme la sienne, 
laquelle il se sent li par une chane aussi douce qu'indissoluble.

Si le reste de sa carrire m'offre pou de productions littraires, je
m'en console facilement; elle me prsente des objets plus intressants:
le bonheur et la vertu. L'loge de beaucoup d'crivains finit avec la
liste de leurs ouvrages; ceux de Gresset sont la moindre partie du sien.

Pourquoi cette rflexion ne peut-elle pas s'appliquer  tous ceux qui
ont brill par de grands talents? Le gnie et la vertu ne sont ils pas
destins  s'unir par une alliance immortelle? L'une et l'autre
n'ont-ils pas une source commune dans l'lvation, dans la fiert, dans
la sensibilit de lame? Par quelle fatalit avons nous donc vu si
souvent le gnie dclarer la guerre  la vertu? Ecrivains plus clbres
encore par vos carts que par vos talents, vous tiez ns pour adoucir
les maux de vos semblables; pour jeter quelques fleurs sur le passage
de la vie humaine, et vous tes venus en empoisonner le cours. Vous
vous tes l'ait un jeu cruel de dchaner sur nous toutes les passions
terribles qui font nos misres et nos crimes? Que nous avons pay cher
vos chefs-d'oeuvre tant vants! Ils nous ont cot nos moeurs, notre
repos, notre bonheur, et celui de toute notre postrit,  laquelle ils
transmettront d'ge en ge la licence et la corruption du ntre!

Mais au milieu de ces funestes dsordres, c'tait un grand spectacle de
voir l'un des plus beaux gnies, dont le sicle s'honore, venger la
Religion et la Vertu par son courage  suivre leurs augustes lois, et
les dfendre, pour ainsi dire, par l'ascendant de son exemple contre
les attaques de tant de plumes audacieuses.

Heureux pote! vous pouviez goter les doux fruits de votre gloire!
Vous pouviez vous dire  vous-mme: Jamais la basse flatterie, ni
l'odieuse satyre ne profanrent ma plume; mon nom n'alarme point la
pudeur, et ne fait point frmir l'innocence. Le pre ne veille point
pour carter mes ouvrages des mains de ses enfants. On ne voit point
l'poux craindre qu'ils ne portent un funeste poison dans le coeur de
sa jeune pouse. Dans tous les ges, ils rendront un tmoignage
honorable du caractre de leur auteur; et formant le got des citoyens,
sans corrompre leurs moeurs, ils leur prsenteront souvent sous
l'attrait d'un plaisir honnte, les utiles leons de la sagesse et de
la vrit".

Mais plus encore que vos ouvrages, votre vie rendra votre nom
respectable et cher  la postrit. L'image de votre me grave dans le
coeur de vos compatriotes qui se montrent aujourd'hui si jaloux
d'honorer votre mmoire, fera encore aimer la vertu chez les
gnrations futures, lorsqu'anims d'un sentiment patriotique, ils
citeront les productions de votre gnie, comme des monuments glorieux 
leur pays; ils ajouteront: "Son coeur tait encore au-dessus de ses
talents;" il fut quelque chose de plus qu'un crivain clbre; il fut
juste, modeste, sensible, bienfaisant, ami sincre, tendre poux,
excellent citoyen".

Parmi ces sublimes philosophes, qui censurent si amrement la conduite
de Gresset, en est-il beaucoup dont la postrit pourra faire un
semblable loge? Voil une gloire qu'ils n'ont pas mme song  lui
disputer. Bornant toute leur ambition au mrite de bien crire, ils ont
fait de vains efforts pour rabaisser ses talents; ils ont os
entreprendre de l'avilir par ses vertus mmes, et c'est par elles qu'il
s'est lev au-dessus de tous ses rivaux. Quelques-uns d'eux sont
parvenus  la clbrit; lui seul a su mriter l'estime et la
vnration publique. Tandis que leur absurde jalousie s'exhalait en
clameurs impuissantes, tranquille, inaccessible  leurs faibles traits,
il ne fut pas mme tent de les craser par la supriorit de ses
talents. Eh! comment leur malignit aurait-elle troubl son repos? Lui
tait-elle quelque chose de sa vertu? Touchait-elle aux vritables
fondements de sa gloire et de son bonheur.

Je me livre. Messieurs, au plaisir de m'tendre sur ce sujet; mais vous
seul peut-tre pourriez le bien remplir. Qui peut connatre aussi bien
que vous des vertus qui ont brill sous vos yeux, et dont vous avez
joui vous-mmes dans le commerce de l'illustre citoyen que vous
regrettez? Combien de faits intressants ne pourriez-vous pas nous
apprendre, qui sont perdus pour le public, et qui chappent
ncessairement  une plume trangre?

Mais comment s'occuper des vertus de Gresset, sans penser  ce
respectable prlat, dont il fut le disciple et l'ami? LAMOTHE ET
GRESSET, que vos noms soient toujours unis, comme vos mes le furent
autrefois. Qu'ils volent ensemble  la postrit pour l'honneur et pour
l'instruction de l'humanit. Que Gresset soit  jamais le modle des
gens de lettres, et Lamothe l'exemple des prlats! Lamothe! Grce  vos
vertus, nous avons cru voir un de ces saints vques qui, jadis,
illustrrent le berceau du Christianisme, revivre au milieu de nous
pour consoler la Religion plore, et affermir la pit chancelante.
Dvou tout entier au bonheur du troupeau qui vous tait confi, vous
mettiez votre flicit  vivre auprs de lui, et votre gloire  faire
son bonheur; l'clat et les richesses attaches  votre dignit, ne
furent entre vos mains que les instruments de votre bienfaisance et de
votre charit. Illustre prlat, recevez l'hommage de toutes les mes
honntes et sensibles; la vertu chez vous n'eut rien de la rudesse que
lui prte quelquefois une humeur dure et sauvage; svre envers
vous-mme, vous ftes indulgent pour les autres. Votre zle tait pur;
votre coeur tait doux, votre esprit aimable et clair; votre vie fut
le modle des peuples soumis  votre autorit, et votre mort fut
honore de leurs larmes. Qu'il tait difficile de les consoler de votre
perte! Vous leur laisstes du moins un puissant motif pour adoucir
leurs regrets dans le zle et dans la pit d'un prlat ds longtemps
associ par vous-mme  vos nobles travaux; c'tait la destine de
l'Eglise d'Amiens d'tre gouverne successivement par des vques faits
pour donner  un sicle corrompu le spectacle des vertus qui brillrent
dans des temps plus heureux.

J'ai trop cd peut-tre au sentiment qui vient d'entraner ma plume;
mais non, Messieurs, un hommage rendu  l'illustre ami de Gresset,
n'est point tranger  son loge; et j'oserai toujours compter sur
votre indulgence pour un cart qui aurait sa source dans un juste
sentiment d'admiration pour les objets de votre amour et de vos regrets.

Quoiqu'un homme qui trouvait en lui-mme la paix et le bonheur, dt
tre peu tourment par le dsir de la clbrit, le got des lettres ne
laissa jamais les talents de Gresset absolument oisifs.

Un vnement intressant avait rveill sa muse. Ce prince tonnant qui
avait fix l'attention de l'Europe, lorsqu'il n'tait encore que
l'hritier de la couronne de Prusse, venait de monter sur un trne
fond par la politique de son pre, et qu'il devait lui-mme affermir
et illustrer par des prodiges de courage et de gnie. L'enthousiasme de
Gresset s'alluma pour un tel hros. Il reprit la lyre pour annoncer ses
hautes destines sur un ton digne de la gloire du pote et de celle du
monarque.

Ce prince pour qui nul des grands talents qui brillaient en Europe
n'tait tranger, sut apprcier  la fois et ses loges et son gnie.
Plusieurs rois avant lui avaient honor les savants par des largesses.
_Frdric_ sut donner  Gresset une preuve d'estime plus flatteuse et
plus dcisive; il composa lui-mme une ode  sa louange, et lui accorda
l'honneur d'tre clbr  la face de l'Europe par un grand roi et par
un hros. C'est ainsi que l'on vit, pour la premire fois, peut-tre,
la posie, dont la plus ordinaire fonction parat tre de flatter les
princes, employe par un souverain  honorer le mrite d'un
particulier. Pour produire ce phnomne, il fallait  la fois un
monarque, qui au talent de vaincre et de rgner, st joindre encore le
talent d'crire, avec un noble enthousiasme pour les lettres, et un
homme de lettres digne de justifier un si clatant hommage de la part
d'un tel monarque.

Parlerai-je, Messieurs, des charmantes productions dont Gresset n'a pas
fait prsent au public; mais dont vous ftes les confidents? Qui n'a
point dsir, par exemple, de lire l'Ouvroir? Celle pice qui a fait
une si vive sensation sur tous ceux qui en ont entendu la lecture,
est-elle absolument perdue pour les lettres? Un ouvrage qui promettait
une si douce jouissance  tous les gens de got, ne leur causera-t-il
que des regrets? Quelle main jalouse d'ajouter une nouvelle fleur  la
couronne de Gresset, remplira enfin le voeu du public par ces dons
prcieux, auxquels il semble avoir tant de droits.

Je ne crois pas devoir passer sons silence des productions d'une autre
espce, qui me paraissent trs intressantes sous certains rapports;
mais que d'autres pourraient bien ne pas voir du mme oeil que moi.

La capitale voyait de temps on temps Gresset reparatre au milieu de
l'Acadmie Franaise, dont il tait membre. Charg de porter la parole
en qualit de Directeur  la tte de cette Compagnie, on sait quel
langage il parla quelquefois et avec quelles dispositions il fut cout.

Cette vigoureuse indignation que le vice inspira toujours aux mes
droites, tait encore fortifie dans celle de Gresset par l'habitude de
cultiver la vertu au sein de la retraite, loin de cette ville immense
dont les moeurs accoutument ncessairement nos yeux au spectacle de
tous les excs, et ce sentiment profond se marqua quelquefois dans les
discours dont je parle.

Ce fut sans doute pour le public une scne assez nouvelle de voir le
Directeur de l'Acadmie Franaise, charg de rpondre  un discours de
rception qui contenait le plus magnifique loge de ce sicle, ne pas
appuyer le sentiment de l'orateur; ne pas enrichir sur son
enthousiasme; mais trouver que ce sicle n'est pas le meilleur des
sicles possibles; croire, en dpit de toutes les lumires dont il se
vante, que le plus fortun de tous les ges n'est pas celui o un
dbordement de dsolantes doctrines a renvers toutes les digues des
passions irrites par les normes besoins du luxe, et s'lever au nom
de la raison et de la vrit, contre la corruption du got et la
dpravation des moeurs auxquelles il trouvait une origine commune.

Personne n'ignore que ce discours trouva beaucoup de censeurs, et
personne n'en doit tre surpris. La vrit des reproches qu'il fait 
nos moeurs, eut peut-tre t moins videntes, s'il et obtenu une
approbation gnrale. On prtendit que le procd de l'auteur tait
contraire  la biensance; je ne vois aucun fondement  cette opinion,
 moins qu'on ne dise qu'il est indcent de plaider la cause de la
vertu dans un sicle o elle est devenue ridicule: car on ne voulait
pas dire sans doute que le chef de l'Acadmie Franaise et bless la
biensance, pour avoir rclam au milieu d'elle contre la corruption de
la langue et du got, ou pour avoir veng les moeurs devant une
Compagnie faite pour rpandre les lumires, et, par consquent les
bonnes moeurs et les bons principes.

Au reste, Gresset n'tait pas seulement destin  faire la gloire de
son pays, il devait encore en tre le bienfaiteur. On sait combien son
zle contribua  l'tablissement de l'Acadmie d'Amiens. Ainsi,
Messieurs, les services que vous avez rendus, et que vous rendrez
encore aux lettres et  votre patrie, sont autant de titres qui lui
donnent des droits  la reconnaissance de ses concitoyens. Il dut
goter avec une vive satisfaction les fruits de cette heureuse
entreprise, lorsqu'il vit vos lumires et votre zle si puissamment
seconds par les dpositaires de l'autorit dans votre province; vous
n'oublierez jamais le nom de ce magistrat qui semble regarder le soin
de contribuer aux succs et  la gloire de l'Acadmie, comme un des
plus nobles devoirs de son administration. Ce n'est point assez pour
lui d'encourager les Sciences, et de les exciter par ses bienfaits 
des dcouvertes importantes au bien public; vous l'avez encore vu au
milieu de vous, clbrer leurs merveilles avec noblesse et avec grce;
et joindre  la gloire de protger les Lettres, celle de les cultiver
lui-mme avec succs.

Je rends sans scrupule cet hommage  votre Mcne, quelque rpugnance
qu'un crivain honnte doive prouver  louer un homme en place; il est
toujours permis au citoyen de clbrer les protecteurs des Arts utiles
 l'humanit.

Je ne quitterai point cette matire, sans rappeler un trait, qui me
parat galement honorable  l'Acadmie et  Gresset. Cette Compagnie
voulant lui donner un tmoignage clatant de son estime pour ses
talents et de sa reconnaissance pour les obligations qu'elle avait 
son zle, le nomma Prsident perptuel de l'Acadmie.

Gresset se montra digne de cette distinction en la refusant; et sa
conduite prouva sa justice et son estime pour la Compagnie dont il
tait membre, autant que sa modestie. Il pensa que la dictature ne
convenait pas  la constitution d'une rpublique littraire, et il se
serait fait un scrupule d'accepter un litre de prminence sur ceux
dont il s'honorait d'tre l'gal.

Au dfaut de cette prrogative, il lui restait ses talents et sa
gloire. Les distinctions et les rcompenses semblaient le chercher dans
sa retraite,  proportion du peu d'empressement qu'il montrait pour
elles; aux marques d'estime dont le roi de Prusse l'avait combl, notre
auguste monarque daigna joindre les preuves les plus frappantes de sa
bienveillance et de sa faveur.

Ce fut sans doute, un jour de triomphe pour les Lettres, que celui o
M. d'Agui [d'Agai], Intendant de Picardie, dans une assemble publique
de l'Acadmie d'Amiens, fit solennellement la lecture des lettres de
noblesse dont LOUIS XVI venait d'honorer Gresset.

Cette grce, l'une des premires que ce monarque ait accordes, n'tait
pas un des traits les moins dignes de signaler le commencement d'un
rgne sur lequel la nation fondait de si douces esprances. Quel
heureux prsage pour les peuples, de voir le jeune prince qui allait
faire leur destin, du haut du trne o il venait de monter, jeter, pour
ainsi dire, les yeux autour de lui pour chercher les hommes illustres
qui faisaient l'ornement de son empire, et distinguer dans la foule un
citoyen modeste et paisible pour couronner  la fois dans sa personne,
et les talents et les vertus. Il est beau, ce me semble, de voir le
souverain annoncer lui-mme dans le prambule des Lettres dont je
parle, que Gresset doit  ce double litre celle clatante faveur, et
dclarer par l, comme  la lace de sa nation, que le gnie ne peut
prtendre  son estime, qu' condition qu'il respectera lui-mme la
religion et les moeurs.

On sait que le roi ajouta bientt  celle grce un bienfait non moins
flatteur, en accordant  Gresset le Cordon de son Ordre, et le titre
d'Historiographe de celui de S. Lazare; et j'ose croire que ces
distinctions fur ent pins honorables aux Lettres en gnral, et au
monarque qui les donna, qu'au pote clbre qui les reut.

Elles n'ajoutaient rien  la vritable gloire de Gresset. Sans lettres
de noblesse, le gnie est toujours noble; il est illustre sans aucun
signe extrieur d'illustration. Son nom et ses ouvrages: voil ses
litres de noblesse; c'est par eux qu'il est grand chez toutes les
nations, et dans tous les sicles, tandis que ceux qui ne le furent
que par des dignits, sont  jamais replongs dans le nant. Toutes
les prrogatives qu'il a partages avec eux, disparaissent aux yeux
de la postrit, qui ne s'informe pas de ce qu'un grand homme a t,
mais de ce qu'il a fait.

Mais cette quitable postrit n'en consacre pas moins la mmoire des
rois, qui, mettant les avantages que les Lettres procurent  l'Etat au
rang des services qui donnent droit  ses rcompenses, savent
encourager les talents, et relever  la fois l'clat de la noblesse
mme, en l'associant au gnie, et en la faisant le prix de ses sublimes
travaux.

Gresset ne jouit pas longtemps de ces honneurs. Une mort prompte
l'enleva  la littrature et  la patrie. Je n'arrterai pas mes
regards sur sa tombe, comme s'il y avait t enseveli tout entier.
Celui qui fut  la fois homme de bien et homme de gnie, n'est-il pas
doublement immortel?

Mais un trait glorieux  ses compatriotes n'chappera pas  mon
attention. Je n'oublierai pas la vivacit des regrets que sa perte
excita pour honorer sa mmoire. On vit l'Acadmie en corps et les
magistrats municipaux, accompagner solennellement sa pompe funbre, et
la douleur publique rendre au mrite d'un particulier des hommages que
l'on n'accorde parmi nous qu' la puissance et  la grandeur. Qui
pourra voir d'un oeil indiffrent ce noble enthousiasme d'un peuple
sensible, qui semble expier par une telle conduite toutes ces honteuses
perscutions que l'envie a tant de fois suscites au gnie?

Que dis-je, Messieurs, le sujet que je traite n'est-il pas lui-mme un
monument de ce sentiment gnreux qui vous anime? Puis-je avoir t
assez heureux pour le seconder? Mais le ton que j'ai adopt dans cet
loge, semble exiger de moi quelques rflexions.

J'ai lou Gresset d'une manire trs dcide, non pour remplir le rle
d'un pangyriste, mais pour suivre ma propre conviction. Je mprise une
plume complaisante qui peut prostituer  la mdiocrit l'hommage qui
n'est d qu'au mrite clatant; et je hais presqu'autant la mthode de
ces crivains qui prennent avec leurs hros la morgue d'un juge, et la
fert d'un censeur, relvent minutieusement les plus faibles taches,
parlent froidement des plus grandes beauts, et changent l'loge d'un
grand homme en une sche et svre critique.

J'ai fait un mrite  Gresset des choses mmes qui lui ont attir les
sarcasmes d'un grand nombre de gens de lettres; j'ai os insister sur
sa vertu, sur son respect pour les moeurs; sur son amour pour la
religion; je me suis donc expos au ridicule aux yeux d'une foule de
beaux esprits; mais en mme temps, je me suis assur deux suffrages
faits pour me ddommager de cet inconvnient; celui de ma conscience et
le vtre.

Quant au mrite littraire, je n'ai pas balanc  placer Gresset au
rang des plus beaux gnies qui aient illustr notre littrature. Je
n'ai pas compt ses ouvrages; j'ai cru qu'il fallait les peser. J'ai
t frapp de voir un pote dbutant, ds l'ge le plus tendre dans la
carrire des Lettres, par une production qui tonne les plus grands
matres, parcourant ensuite rapidement tant de genres diffrents, et
laissant presqu'autant d'ouvrages immortels que de coups d'essai. Ses
succs dans la comdie, dans le drame, dans l'ptre, dans l'ode mme,
un pome hro-comique regard comme le modle de ce genre; la palme de
la posie lgre remporte sur tant de potes charmants, tout cela
m'annonait une prodigieuse varit de talents  laquelle on n'a,
peut-tre, pas fait assez d'attention; mais qui et tonn le Public,
si, au lieu de s'arrter tout--coup au milieu de sa course brillante
dans la vigueur de l'ge et du gnie, il et cd  l'ambition
d'tendre sa renomm par de nouveaux ouvrages.

Aussi, quelque rputation qu'il ait obtenue durant sa vie, le temps ne
fera, sans doute, que l'tendre encore. Sa retraite, le soin qu'il
sembla prendre de se faire oublier, l'crit qu'il publia contre le
thtre; ses principes de religion si loigns des ides de plusieurs
crivains qui donnaient le ton  la littrature, et qui s'armrent 
l'envi de ce prtexte, pour lui imprimer du ridicule; tout cela a
obscurci l'clat de sa gloire aux yeux de ses contemporains; mais la
postrit, qui juge sans prjugs et sans passions, le lui rendra tout
entier, et le vengera de l'injustice de ses rivaux, en le plaant  son
vritable rang.

Pour moi, je n'ai fait qu'annoncer son jugement et suivre celui du
Public quitable et clair. Puiss-je avoir rendu  la mmoire de
Gresset un hommage digne de lui. L'loge d'un homme illustre est un
monument lev  la gloire de sa patrie, et la couronne que vous devez
dcerner m'a paru faite, Messieurs, pour exciter l'ambition d'une me
noble; parce que je l'ai moins regarde comme la rcompense du talent,
que comme le prix glorieux d'un acte patriotique. Ce sentiment a
chauff mon zle, qu'un simple laurier littraire eut laiss froid et
languissant. Et si un sort flatteur attendait cet ouvrage, j'aurais
lieu, sans doute, d'tre content de moi-mme: car je devrais ce succs
au dsir de remplir les nobles vues de la compagnie savante  laquelle
il est offert, et  l'ambition d'obtenir l'estime de vos concitoyens
auxquels je le consacre.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *      *





[Transcriber's note: Maximilien Robespierre (1758-1794), _Les notes
de Robespierre contre les Dantonistes_ (c. mars 1793)]




Observations: Le manuscrit a appartenu  Victorien Sardou. Il se
compose de vingt-cinq pages. Il a t publi en fac-simile par
l'diteur France en 1841. Un manuscrit de quatre pages de la collection
Morrison vol. 5 p. 282 permet de le complter en partie. Albert Mathiez
a estim dans son _Robespierre terroriste_ (1921) qu'il s'agissait de
notes crites par Robespierre aprs avoir lu un premier tat du
discours de Saint-Just. Les commentaires en notes sont d'Albert
Mathiez.  Orthographe de l'original conserve.  Seules les douze
premires notes de Robespierre sont numrotes.



1. Depuis plusieurs annes.

2. _Deleatur_.

3. A rectifier.

4. A retrancher.

5. A examiner.

6. Faux.

7. A expliquer.

8. A expliquer.

9. Leurs prils.

10. Danton se montra bien (1). L'ambassade de Fabre auprs de Dumouriez
(2). Son frre lou dans les lettres de Dumouriez (3).

11. Le voyage de Chaumette dans la Nivre, o commena l'intrigue
religieuse, o la socit de Moulins, par une adresse insolente,
censure le dcret de la Convention sur la libert des cultes, et vante
les principes de Hbert et de Chaumette (4). Fabre donna aussi dans
l'intrigue religieuse (5); il provoqua une mention honorable des
premiers actes qui furent faits  ce sujet (6), et s'levoit contre ce
systme en parlant aux patriotes (7).

12. Tous se rendoient coupables de tous ces crimes  la fois (8).

Le plan de Fabre et de ses complices toit de s'emparer du pouvoir et
d'opprimer la libert par l'aristocratie pour donner un tyran  la
France (9).

Il y avoit une faction que Fabre connaissoit parfaitement: c'toit
celle de Hbert, Proli, Ronsin. Cette faction toit le point d'appui
que Fabre vouloit donner  la sienne; comme elle arboroit l'tendard du
patriotisme le plus exalt, en l'attaquant (10), il esproit dcrditer
le patriotisme, arrter les mesures rvolutionnaires et pousser la
Convention en sens contraire, jusqu'au modrantisme et 
l'aristocratie. Comme les chefs de cette faction se mloient aux
patriotes ardents, en les frappant, il se proposoit d'abattre du mme
coup les patriotes, surtout ceux qui auroient t souponns d'avoir eu
quelques relations avec eux (11), surtout ceux qui avoient des
fonctions publiques importantes au succs de la Rvolution (12).

Cependant, Fabre ne dnona pas la conspiration avec nergie, il
attaqua assez lgrement quelques individus, sans dmasquer la faction;
il ne les attaqua pas le premier, et ne leur porta pas les coups les
plus forts (13); il aima mieux mettre en avant quelques hommes qu'il
faisoit mouvoir (14).

C'est qu'un conspirateur ne peut mettre au jour (15) le fond d'une
conspiration, sans se dnoncer lui-mme. Sa rputation toit si hideuse
et ses crimes si connus (16) qu'il se seroit expos  des rpliques
trop foudroyantes de la part de ses adversaires, s'il les avoit
combattus sans mnagement, et s'il s'toit interdit les moyens de
rallier leurs partisans  sa propre faction. On seroit tent de croire
qu'il n'toit pas si mal avec eux qu'il vouloit le paratre; car il les
attaqua de manire  relever leur crdit (17).

Il n'articula contre eux que des faits vagues et minutieux, lorsqu'il
pouvoit leur reprocher des crimes. Ils jouissaient d'une rputation de
patriotisme et il les fit admettre brusquement en arrestation par on
dcret faiblement motiv, et qui sembloit dict par la passion et
dcrdit par la renomme de ceux qui l'avoient provoqu (18). Les
dtenus sembloient tre des patriotes ardents, opprims par des
intrigans qui arboraient les couleurs du modrantisme. Pouvoit-on mieux
servir des conspirateurs,  la veille de consommer leurs attentats? On
avoit promis des faits contre eux (19). Le Comit de Sret gnrale
les attendit en vain pendant prs de deux mois. Quand (20) il fit son
rapport, Fabre avoit paru se dsister de sa dnonciation: Danton les
justifia, en se rservant le droit de (21) tmoigner la mme indulgence
pour leurs adversaires, c'est--dire pour Chabot et ses complices et
particulirement pour Fabre, son ami (22).

Ce n'toit pas, en effet, aux conspirateurs que Fabre en youloit
directement: c'toit aux vrais patriotes et au Comit de Salut public,
dont il vouloit s'emparer (23) avec ses adhrents.

Ils (24) ne cessoient de calomnier Pache et Hanriot; ils intriguaient
(25), ils dclamoient surtout contre le Comit de Salut public. Les
crits de Desmoulins, ceux de Philippeaux toient dirigs vers ce but;
ds le mois de... (26), on croyoit avoir prpar sa destruction; on
proposa et on en fit dcrter le renouvellement. Les noms des chefs de
la faction composoient la liste des membres qui devoient le remplacer.
La Convention rvoqua son dcret; on continua de l'entraver, de le
calomnier. On l'accusait d'avance de tous les vnements malheureux
qu'on esproit. Tous les ennemis de la libert avoient rpandu le bruit
qu'il vouloit livrer Toulon et abandonner les dpartements au-del de
la Duranoe (27); et la calomnie circuloit partout au sein de la
Convention. La victoire de Toulon, celle de la Vende et du Rhin le
dfendirent seules; mais la faction continua d'ourdir dans l'ombre son
systme d'intrigues, de diffamations et de dissolution. Cet acharnement
 dissoudre le gouvernement au milieu de ses succs, cet empressement 
s'emparer de l'autorit avoit pour but le triomphe de l'aristocratie et
la rsurrection de la tyrannie. C'est au temps o on livroit ces
attaques au Comit qu'on repandoit ces crits liberticides o on
demandoit l'absolution des contre-rvolutionnaires, o l'on prchoit la
doctrine du feuillantisme le plus perfide. Fabre prsidoit  ce systme
de contre-rvolution: il inspiroit (28) Desmoulins; le titre mme de
cette brochure (29) toit destin  concilier l'opinion publique aux
chefs de cette coterie qui cachoient leurs projets sous le nom de
_Vieux Cordeliers_, de vtrans de la Rvolution. Danton, en qualit de
prsident de ce _Vieux Cardelier_, a corrig les preuves de ses
numros; il y a fait des changements, de son aveu. On reconnot son
influence et sa main dans ceux de Philippeaux, et mme de Bourdon. Les
dners, les conciliabules, o ils prsidoient, toient destins 
propager ces principes (30), et  prparer le triomphe de l'intrigue.
C'est dans le mme temps qu'on accueilloit  la barre les veuves des
conspirateurs lyonnais (31), qu'on fesoit dcrter des pensions pour
celles des contre-rvolutionnaires immols par le glaive de la justice
(32), que l'on arrachoit des conspirateurs  la peine de leurs crimes
par des dcrets surpris (33), que l'on cherchoit  rallier  soi les
riches et l'aristocratie. Que pouvoient faire de plus des conspirateurs
dans les circonstances? Ceux qui firent de telles tentatives  cette
poque auroient agi et parl ouvertement comme La Fayette dans des
circonstances plus favorables au dveloppement de leur systme.

Camille Desmoulins (34), par la mobilit de son imagination et par sa
vanit, tait propre  devenir le side de Fabre et de Danton. Ce fut
par cette route qu'ils le poussrent jusqu'au crime; mais ils ne se
l'toient attach que par les dehors du patriotisme dont ils se
couvraient. Demoulins montra de la franchise et du rpublicanisme en
censurant (35) avec vhmence dans ses feuilles Mirabeau, La Fayette,
Barnave et Lameth, au temps de leur puissance et de leur rputation,
aprs les avoir lous de bonne foi (36).

Danton (37) et Fabre vcurent avec Lafayette, avec les Lameth (38); il
eut  Mirabeau une obligation bien remarquable: celui-ci lui fit
rembourser sa charge d'avocat au conseil; on assure mme que le prix
lui en a t pay deux fois. Le fait du remboursement est facile 
prouver (39).

Les amis de Mirabeau se vantoient hautement d'avoir ferm la bouche 
Danton; et tant qu'a vcu ce personnage, Danton resta muet (40).

Je me rappelle une anecdote  laquelle j'attachai dans le temps trop
peu d'importance: Dans les premiers mois de la Rsolution, me trouvant
 dner avec Danton, Danton me reprocha de gter la bonne cause, en
m'cartant de la ligne o marchoient Barnave et les Lameth, qui alors
commenoient  dvier des principes populaires (41).

A l'poque o parurent les numros (42) du _Vieux Cordelier_, le pre
de Desmoulins (43) lui tmoignait sa satisfaction et l'embrassait avec
tendresse. Fabre, prsent  cette scne, se mit  pleurer, et
Desmoulins, tonn, ne douta plus que Fabre ne fut un excellent coeur
et par consquent un patriote (44).

Danton tchait d'imiter le talent de Fabre, mais sans succs, comme le
prouvent les efforts impuissants et ridicules qu'il fit pour pleurer,
d'abord  la tribune des Jacobins, ensuite chez moi (45).

Il y a un trait de Danton qui prouve une me ingrate et noire: il avoit
hautement prconis les dernires productions de Desmoulins: il avoit
os, aux Jacobins, rclamer en leur faveur la libert de la presse,
lorsque je proposai pour elles les honneurs de la brlure (46). Dans la
dernire visite dont je parle, il me parla de Desmoulins avec mpris:
il attribua ses carts  un vice priv et honteux, mais absolument
tranger (47)  la Rvolution (48). Laignelot tait tmoin (49). La
contenance de Laignelot m'a paru quivoque: il a gard  obstinment le
silence (50). Cet homme (51) a pour principe de briser lui-mme les
instruments dont il s'est servi. Ils sont dcrdits. Il n'a jamais
dfendu un seul patriote, jamais attaqu un seul conspirateur, mais il
a fait le pangyrique de Fabre  l'assemble lectorale dernire (52);
il a prtendu que les liaisons de Fabre avec les aristocrates et ses
longues clipses sur l'horizon rvolutionnaire taient un espionnage
concert entre eux pour connatre les secrets (53) de l'aristocratie.

Pendant son court ministre, il a fait prsent  Fabre, qu'il avait
choisi pour son secrtaire du sceau et pour son secrtaire intime, de
sommes considrables puises dans le Trsor public. Il a lui-mme
avanc 10 000 francs (54). Je l'ai entendu avouer les escroqueries et
les vols de Fabre tels que des souliers appartenant  l'arme, dont il
avoit chez lui magasin (55).

Il ne donna point asile  Adrien Duport, comme il est dit dans le
rapport (56), mais Adrien Duport qui, le 10 aot, concertoit avec la
Cour le massacre du peuple, ayant t arrt et dtenu assez longtemps
dans les prisons de Melun, fut mis en libert par ordre du ministre de
la justice Danton (57). Charles Lameth, prisonnier au Havre, fut aussi
largi, je ne sais comment (58). Danton rejeta hautement toutes les
propositions que je lui fis d'craser la conspiration et d'empcher
Brissot de renouer ses trames, sous le prtexte qu'il ne fallait
s'occuper que de la guerre (59).

Au mois de septembre, il envoya Fabre en ambassade auprs de Dumouriez
(60). Il prtendit que l'objet de sa mission toit de rconcilier
Dumouriez et Kellermann qu'il supposoit brouills. Or, Dumouriez et
Kellermann n'crivoient jamais  la Convention nationale sans parler de
leur intime amiti (61).

Dumouriez, lorsqu'il parut  la barre, appela Kellermann son intime ami
(62), et le rsultat de cette union fut le salut du roi de Prusse et de
son arme (63). Et (64) quel conciliateur que Fabre pour deux gnraux
orgueilleux qui prtendoient (65) faire les destines de la France!

C'est en vain que, ds lors, on se plaignoit  Danton et  Fabre de la
faction girondine: ils soutenoient qu'il n'y avoit point l de faction
et que tout toit le rsultat de la vanit et des animosits
personnelles (66). Dans le mme temps, chez Petion, o j'eus une
explication sur les projets de Brissot (67), Fabre et Danton se
runirent  Petion pour attester l'innocence de leurs vues.

Quand je montrois  Danton le systme de calomnie de Roland et des
brissotins, dvelopp dans tous les papiers publics, Danton me
rpondoit: "Que m'importe! L'opinion publique est une putain, la
postrit une sottise!" (68).

Le mot de vertu faisoit rire Danton; il n'y avoit pas de vertu plus
solide, disait-il plaisamment, que celle qu'il dployoit toutes les
nuits (69) avec sa femme. Comment un homme,  qui toute ide de morale
toit trangre, pouvoit-il tre le dfenseur de la libert?

Une autre maxime de Danton toit qu'il falloit se servir des fripons.
Aussi toit-il entour des intrigans les plus impurs (70). Il
professoit pour le vice une tolrance qui devoit lui donner autant de
partisans qu'il y a d'hommes corrompus dans le monde (71). C'toit (72)
sans doute le secret de sa politique qu'il (73) rvla lui-mme par un
mot remarquable: "Ce qui rend notre cause foible, disoit-il  un vrai
patriote, dont il feignoit de partager les sentimens (74), c'est que la
svrit de nos principes effarouche beaucoup de monde."

Il ne faut pas oublier les ths de Robert, o d'Orlans faisoit
lui-mme le punch, o Fabre, Danton et Wimpffen assistoient (75).
C'tait l qu'on cherchoit  attirer le plus grand nombre de dputs de
la Montagne qu'il toit possible, pour les sduire ou pour les
compromettre.

Dans le temps de l'assemble lectorale, je m'opposai de toutes mes
forces  la nomination de d'Orlans, je voulus en vain inspirer (76)
mon opinion  Danton; il me rpondit que la nomination d'un prince du
sang rendroit la Convention nationale plus imposante (77) aux yeux des
rois (78) de l'Europe, surtout s'il toit nomm le dernier de la
dputation. Je rpliquai qu'elle seroit donc bien plus imposante encore
s'il n'toit nomm que le dernier supplant; je ne persuadai point; la
doctrine de Fabre d'Eglantine toit la mme que celle du matre ou du
disciple, je ne sais trop lequel (79).

Chabot vota pour d'Orlans (80). Je lui tmoignais tout bas ma surprise
et ma douleur; il s'cria bien haut que son opinion toit libre.

On a pu remarquer la consternation de Fabre d'Eglantine et de beaucoup
d'autres, lorsque je fis srieusement la motion de chasser les
Bourbons, que les meneurs du ct droit avoient jete en avant, avec
tant d'artifice, et le concert des chefs brissotins et des intrigans de
la Montagne pour la rejeter  cette poque. Cette contradiction est
facile  expliquer: la motion venue (81) du ct droit popularisoit
d'Orlans et chouait contre la rsistance de la Montagne abuse par ce
jeu perfide; faite par un montagnard, elle dmasquait d'Orlans et le
perdoit si le ct droit ne s'y toit lui-mme oppos. L'poque o je
fis cette motion toit voisine de celle o la conjuration de d'Orlans
et de Dumouriez devoit clater et clata en effet (82). Ce fut alors
que les brissotins continurent (83) de tromper la Convention et de
rompre l'indignation publique en mettant sous la garde d'un gendarme
d'Orlans et Silleri, qui riaient eux-mmes de cette comdie qui leur
donna le prtexte de parler  la tribune le langage de Brutus (84).
C'est alors que Danton et Fabre, loin de dnoncer cette faon
criminelle, se prtrent  toutes les vues de ses chefs (85). Joignez 
cela le dveloppement des trahisons de la Belgique.

Analysez (86) toute la conduite politique de Danton: vous verrez que la
rputation de civisme qu'on lui a faite tait l'ouvrage de l'intrigue
et qu'il n'y a pas une mesure liberticide qu'il n'ait adopte.

On le voit, dans les premiers jours de la Rvolution, montrer  la Cour
un front menaant et parler avec vhmence dans le club des Cordeliers;
mais bientt il se lie avec les Lameth et transige avec eux: il se
laisse sduire par Mirabeau et se montre aux yeux des observateurs
l'ennemi des principes svres. On n'entend plus parler de Danton
jusqu' l'poque des massacres du Champ-de-Mars: il avoit beaucoup
appuy aux Jacobins la motion de La Clos, qui fut le le prtexte de ce
dsastre et  laquelle je m'opposai. Il fut nomm le rdacteur (87) de
la ptition avec Brissot. Deux mille patriotes sans armes furent
assassins par les satellites de La Fayette. D'autres furent jets dans
les fers. Danton se retira  Arcis-sur-Aube, son pays, o il resta
plusieurs mois, et il y vcut tranquille. On a remarqu comme un indice
de la complicit de Brissot que depuis la journe du Champ-de-Mars, il
avoit continu de se promener paisiblement dans Paris; mais la
tranquillit dont Danton jouissoit  Arcis-sur-Aube toit-elle moins
tonnante? Etoit-il plus difficile (88) de l'atteindre l qu' Paris,
s'il et t alors pour les tyrans un objet de haine ou de terreur?

Les patriotes se souvinrent longtemps de ce lche abandon de la cause
publique; on remarqua ensuite que, dans toutes les crises, il prenait
le parti de la retraite (89).

Tant que dura l'Assemble lgislative, il se tut. Il demeura neutre
dans la lutte pnible des jacobins contre Brissot et contre la faction
girondine. Il appuya d'abord leur opinion sur la dclaration de guerre.
Ensuite, press par le reproche des patriotes, dont il ne vouloit pas
perdre la confiance usurpe, il eut l'air de dire un mot pour ma
dfense (90) et annona qu'il observoit attentivement les deux partis
et se renferma dans le silence. C'est dans ce temps-l que, me voyant
seul, en butte aux calomnies et aux perscutions de cette faction
toute-puissante, il dit  ses amis: "Puisqu'il veut se perdre, qu'il se
perde; nous ne devons point partager son sort." Legendre lui-mme me
rapporta ce propos qu'il avoit entendu (91).

Tandis que la Cour conspiroit contre le peuple et les patriotes contre
la Cour, dans les longues agitations qui prparrent la journe du 10
aot, Danton toit  Arcis-sur-Aube; les patriotes dsesproient de le
revoir. Cependant, press par leurs reproches, il fut contraint de se
montrer et arriva la veille du 10 aot; mais, dans cette nuit fatale,
il vouloit se coucher, si ceux qui Tentouroient ne l'avoient forc de
se rendre  sa section o le bataillon (92) de Marseille toit
rassembl. Il y parla avec nergie: l'insurrection toit dj dcide
et invitable. Pendant ce temps-l, Fabre parlementoit avec la Cour.
Danton et lui ont prtendu qu'il n'toit l (93) que pour tromper la
Cour (94).

J'ai trac quelques faits de son court ministre. Quelle (95) a t sa
conduite durant la Convention? Marat fut accus par les chefs de la
faction du ct droit. Il commena par dclarer qu'il n'aimoit point
Marat et par protester qu'il toit isol et qu'il se sparoit de ceux
de ses collgues que la calomnie poursuivoit; et il fit son propre
loge ou sa propre apologie (96).

Robespierre fut accus; il ne dit pas un seul mot si ce n'est pour
s'isoler de lui (97).

La Montagne fut outrage chaque jour; il garda le silence. Il fut
attaqu lui-mme, il pardonna, il se montra sans cesse aux
conspirateurs comme un conciliateur tolrant; il se fit (98) un mrite
publiquement de n'avoir jamais dnonc ni Brissot, ni Guadet, ni
Gensonn, ni aucun ennemi de la libert! (99). Il leur tendait sans
cesse la palme de l'olivier et le gage d'une alliance contre les
rpublicains svres. La seule fois qu'il parla (100) avec nergie, ce
fut la Montagne qui l'y fora et il ne parla que de lui-mme (101).
Lorsque (102) Ducos lui reprocha de n'avoir pas rendu ses compte; il
menaa le ct droit de la foudre populaire, comme d'un instrument dont
il pouvoit disposer. Il termina son discours (103) par des propositions
de paix. Pendant le cours des orageux dbats de la libert et de la
tyrannie, les patriotes de la Montagne s'indignoient de son absence ou
de son silence; ses amis et lui en cherchoient l'excuse dans sa
paresse, dans son embonpoint, dans son temprament. Il savoit bien
sortir de son engourdissement lorsqu'il s'agissoit de dfendre
Dumouriez et les gnraux ses complices (104); de faire l'loge de
Beurnonville, que les intrigues de Fabre avaient port au ministre
(105).

Lorsque quelque trahison nouvelle dans l'arme donnoit aux patriotes le
prtexte de provoquer quelques mesures rigoureuses contre les
conspirateurs du dedans et contre les tratres de la Convention, il
avoit soin de les faire oublier ou de les altrer, en tournant sans
cesse l'attention de l'Assemble vers de nouvelles leves d'hommes
(106).

Il ne vouloit pas la mort du tyran (107); il vouloit qu'on se contentt
de le bannir, comme Dumouriez qui toit venu  Paris avec Westermann,
le messager de Dumouriez auprs de Gensonn et tous les gnraux, ses
complices, pour gorger les patriotes et sauver Louis XVI. La force de
l'opinion publique dtermina la sienne et il vota contre son premier
avis, ainsi que Lacroix, conspirateur dcri, avec lequel il ne put
s'unir dans la Belgique que par le crime. Ce qui le prouve encore plus,
c'est le bizarre motif qu'il donna de cette union: ce motif toit la
conversion de Lacroix, qu'il prtendoit avoir dtermin  voter la mort
du tyran (108). Comment aurait-il fait les fonctions de missionnaire
auprs d'un pcheur aussi endurci pour l'attirer  une doctrine qu'il
rprouvoit lui-mme (109)?

Il a vu avec horreur (110) la rvolution du 31 mai; il a cherch  la
faire avorter ou  la tourner contre la libert, en demandant (111) la
tte du gnral Hanriot, sous prtexte qu'il avoit gn la libert des
membres de la Convention par une consigne ncessaire pour parvenir au
but de l'insurrection qui toit l'arrestation des conspirateurs (112).

Ensuite, pendant l'indigne procession qui eut lieu dans les Tuileries,
Hrault, Lacroix et lui voulurent faire arrter Hanriot, et lui firent
ensuite un crime du mouvement qu'il fit pour se soustraire  un acte
d'oppression qui devoit assurer le triomphe de la tyrannie. C'est ici
que Danton dploya toute sa perfidie (113). N'ayant pu (114) consommer
ce crime, il regarda Hanriot en riant et lui dit: "N'aie pas peur, va
toujours ton train!", voulant lui faire entendre qu'il avoit eu l'air
de le blmer par biensance et par politique, mais qu'au fond il toit
de son avis. Un moment aprs, il aborda le gnral  la buvette et lui
prsenta un verre d'un air caressant, en lui disant: "Trinquons, et
point de rancune!" Cependant, le lendemain, irrit sans doute du
dnouement heureux de l'insurrection, il osa la calomnier de la manire
la plus atroce  la tribune et dit, entre autres choses, qu'on (115)
avoit voulu l'assassiner, lui et quelques-uns de ses collgues. Hrault
et Lacroix ne cessrent de propager la mme calomnie contre le gnral
que l'on vouloit immoler (116).

J'ai entendu Lacroix et Danton dire: "II faudra que Brissot passe une
heure sur les planches  cause de son faux passeport."

Lacroix disoit: "Si vous les faites mourir, la lgislature prochaine
vous traitera de mme (117)."

Danton fit tous ses efforts pour sauver Brissot et ses complices. Il
s'opposa  leur punition: il vouloit qu'on envoyt des tages 
Bordeaux (118). Il envoya un ambassadeur  Wimpfen dans le Calvados
(119).

Danton et Lacroix vouloient dissoudre la Convention nationale et
tablir la Constitution (120).

Danton m'a dit un jour: "Il est fcheux que l'on ne puisse pas proposer
de cder nos colonies aux Amricains; ce seroit un moyen de faire
alliance avec eux." Danton et Lacroix ont depuis fait passer un dcret
dont le rsultat vraisemblable toit la perte de nos colonies (121).

Leurs vues furent de tout temps semblables  celles des Brissotins. Le
8 mars, on vouloit exciter une fausse insurrection pour donner 
Dumouriez le prtexte qu'il cherchoit de marcher sur Paris, non avec le
rle dfavorable de rebelle et de royaliste, mais avec l'air d'un
vengeur de la Convention (122). Desfieux en donna le signal aux
Jacobins: un attroupement se porta au club des Cordeliers, de l  la
Commune. Fabre s'agitoit beaucoup dans le mme temps, pour exciter ce
mouvement dont les Brissotins tirrent un si grand avantage. On m'a
assur que Danton avoit t chez Pache, qu'il avoit propos d'insurger,
en disant que, s'il falloit de l'argent, il avoit (123) la main dans la
caisse de la Belgique (124).

Danton vouloit une amnistie pour tous les coupables; il s'en est
expliqu ouvertement (125); il vouloit donc la contre-rvolution. Il
vouloit la dissolution de lia Convention, ensuite la destruction du
gouvernement: il vouloit donc la contre-rvolution (126).

Fabre, dans ses notes, indiquait comme une preuve de la conspiration de
Hbert les dnonciations contre Dillon et Castellane (127), et
Desmoulins, inspir par Fabre, vantait Dillon (128).

Westermann est le hros de la faction; elle l'a mis au-dessus des lois,
en faisant dcrter qu'il ne pouvoit tre arrt (129). Westermann a
t appel par eux  Paris dans le moment de la conspiration.
Westermann est un imposteur, un tratre, un complice, un reste impur de
la faction de Dumouriez. Quels rapprochements!

(Ici s'arrte la partie des Notes de Robespierre que le libraire France
a publies. Le manuscrit qui a t publi dans le catalogue
d'autographes de la collection Morrison, t. V, p. 282-283 forme la
suite naturelle des notes prcdentes.)

Le 8 mars, Danton vouloit faire partir Paris (130), en laissant
Dumourier  la tte de l'arme, moen sr de livrer Paris  la faction
de Dumourier, sans arrter les ennemis avec lesquels il s'entendoit et
surtout sans touffer la trahison; mesure qui fut accueillie facilement
des Brissotins.

Le mme jour, Danton,  la mairie, proposa une insurrection, moen sr
de fournir  Dumourier le prtexte qu'il cherchoit de marcher contre
Paris comme le dfenseur de la Convention contre ce qu'il 'appeloit des
anarchistes et des brigands (131).

Cette espce d'insurrection eut lieu en effet le 10 mars telle qu'elle
convenoit  la faction de Dumourier. Ce fut Desfieux (132) qui en donna
le signal aux jacobins, qu'il s'effora de prcipiter dans une dmarche
inconsidre. Un attroupement prpar entra dans cette socit, se
porta aux Cordeliers, de l au Conseil de la Commune pour demander
qu'elle se mt  la tte de l'insurrection. Le maire et les membres du
Conseil s'y opposrent avec fermet. Ce jour-l mme, on vit Fabre
s'agiter, courir de tout ct pour exciter ce mouvement, un dput lui
demandant dans les corridors de la Convention quelle toit la situation
de Paris, Fabre lui rpartit: "Le mouvement est arrt, il a t aussi
loin qu'il le falloit (133)." En effet, le but de la faction de
Dumourier toit rempli. On lui avoit fourni le prtexte qu'il cherchoit
de motiver sa rbellion par les mouvements de Paris, et il en fit la
base des manifestes sditieux qu'il publia peu de temps aprs contre la
Montagne et des adresses insolentes qu'il envoioit  la Convention
(134).

Ainsi Desfieux toit d'accord parfaitement avec la faction girondine, 
laquelle il feignoit de faire une guerre terrible  la tribune des
jacobins. C'est ce mme Dfieux qui, tout en dclamant contre Brissot,
reut de Lebrun, ami et complice de Brissot, une somme de 3 000 livres
pour envoier des courriers chargs de rpandre dans le Midi des
adresses vhmentes o les dputs girondins toient maltraits, mais
dont le stile toit fait pour justifier les calomnies et la rvolte
projette des fdralistes; qui fit arrter ces courriers prcisment 
Bordeaux d'o elles furent envoyes  la Convention nationale pour
servir de texte aux dclamations criminelles des Gensonn et des
Vergniaux contre Paris, contre la Montagne et contre les jacobins
(135). Ce fut ce mme Dfieux qui, aprs avoir si lontems fait retentir
les tribunes populaires des crimes de la faction girondine, dposa en
leur faveur au tribunal rvolutionnaire (136). Fabre, dans cette
journe du 8 mars, agissoit comme Dfieux, et cependant il se dclaroit
l'ennemi de Dfieux. Il se dclaroit l'ennemi de la Gironde, il a
dnonc Dfieux et les girondins; il a dnonc Proli (137); des mandats
d'arrt toient lancs contre Proli, et il djenoit et dnoit avec
Proli (138); et, afin qu'on ne put en induire aucune consquence contre
lui, il prenoit la prcaution d'en venir faire sa dclaration au Comit
de Sret gnrale, comme il fit sa dclaration au mme Comit des 100
000 livres que Chabot avoit reues pour lui, lorsqu'il eut appris
l'arrestation de Chabot (139).

C'est ainsi que se dvoile le jeu perfide des factieux qui semblent se
combattre lorsqu'ils sont d'accord pour enfermer les patriotes de bonne
foi entre deux armes. La faction de Dumourier et de d'Orlans toit
destine  fournir l'exemple le plus frappant de cette politique
artificieuse.

Fabre a dit que la France devoit tre dmembre en quatre portions
(140). C'toit encore le systme girondin. Il tait d'accord avec les
girondins, il l'toit encore avec Hbert sur les rsultats: la
dissolution de la Convention, la ruine du gouvernement rpublicain,
l'impunit des tratres, la perte des patriotes, la ruine de la
libert; toutes les factions tendant ncessairement  ce dernier but
doivent s'accorder en effet dans les rsultats, et soit que leurs chfs
agissent [en] intelligence, soit qu'ils soient diviss, ils doivent
tomber galement sous le glaive de la loi, qui ne doit voir que les
effets et la patrie.

Proli autrichien, btard du prince de Kaunitz, principal agent de la
faction (141) de l'tranger.

Hrault entirement li avec Proli (142).

Hrault tenant des conciliabules de conspirateurs; ami de Hbert et
autres.

Hrault entour (143) de tous les sclrats de l'Europe, dont il a
plac un grand nombre (144) avec Lamourette, comme il est convenu au
Comit de Salut public; avec un chanoine de Troies, prtre rfractaire
guillotin dernirement, auquel il crit sur le ton de la familiarit,
en persiflant indirectement la Rvolution, lui promettant ses bons
offices et lui offrant la perspective d'une place dans l'ducation
publique. Cette lettre est entre nos mains (145).

Hrault, espion des cours trangres au Comit de Salut public, dont il
transmet les oprations  Vienne par le canal de Proli et une lettre
crite  de Forgues par un de nos envoys (146).

L'un des coquins dont Hrault s'toit entour, poursuivi comme migr
et comme conspirateur, ayant t arrt dans l'appartement d'Hrault
par le comit de la section Le Peletier (147), le Comit de Salut
public ayant approuv cette arrestation, Hrault fit les dmarches les
plus vives et voulut abuser de son caractre de dput, pour forcer le
Comit  le relcher; n'ayant pu l'obtenir, il fut trouver
clandestinement l'homme au violon et fut surpris en confrence avec lui.

Simond toit avec lui et partagea ce dlit. Simond est le compagnon,
l'ami, le complice de Hrault, ce qui a dtermin le Comit  le mettre
en tat d'arrestation (148)




Notes explicatives d'Albert Mathiez:


(1) Ici Robespierre rectifie un jugement dfavorable de Saint-Just sur
Danton. Cet exemple prouve avec quel scrupule il respectait la vrit
et donne  ses accusations un poids singulier.

(2) "Tu envoyas Fabre en ambassade prs de Dumouriez, sous prtexte,
disois-tu, de le rconcilier avec Kellermann." (Rapport de Saint-Just,
p. 13.) Fabre arriva le 29 septembre 1792 au camp de Kellermann, il le
flatta, lui promit le bton de marchal afin de ramener  consentir aux
plans de Dumouriez. (A. Chuquet, _Dumouriez_, p. 131.)

(3) "Dumouriez louoit Fabre-Fond, frre de Fabre d'Eglantine; peut-on
douter de votre concert criminel pour renverser la Rpublique?"
(Saint-Just, p. 13.)

(4) "Une socit populaire, livre  Chaumette, osa censurer votre
dcret sur les cultes et loua, dans une adresse, l'opinion d'Hbert et
de Chaumette." (Saint-Just, p. 8.) L'adresse du club de Moulins est
publie dans les _Archives parlementaires_, t. LXXXI, p. 433 (sance du
24 frimaire).

(5) "Fabre soutint ici ces opinions artificieuses." (Saint-Just, p. 8.)

(6) Sur le rle de Fabre et des indulgents dans le mouvement de
dchristianisation, voir mon livre _La Rvolution et l'Eglise_, p. 76
et sq. Le 17 brumaire, jour de l'abdication de Gobel, Fabre fit
dcrter que le procs-verbal de la sance et les discours des prtres
abdicataires seraient distribus  tous les dpartements.

(7) Saint-Just a laiss tomber cette observation sur l'hypocrisie de
Fabre.

(8) "Vous tes tous complices du mme attentat." (Rapport de
Saint-Just, p. 19.)

(9) Comparer le rapport de Saint-Just: "Fabre d'Eglantine fut  la tte
de ce parti; il n'y fut point seul, il fut le cardinal de Retz
d'aujourd'hui...", etc. (p. 7).

(10) Fabre dnona secrtement Hrault de Schelles, Chabot et les
Hbertistes, et notamment Proli, dans une runion de membres des
Comits de Salut public et de Sret gnrale, qui eut lieu vers le 10
octobre. Voir notre tude "Fabre d'Eglantine inventeur de la
conspiration de l'tranger", dans les _Annales rvolutionnaires_,
mai-juin 1916.

(11) Allusion  Billaud-Varenne et  Collot d'Herbois, protecteurs des
Hbertistes. Fabre les avait carts de la runion des Comits o il
fit ses soi-disant rvlations contre Desfieux, Proli, Chabot, Hrault
de Schelles, etc.

(12) Allusion  Bouchotte, ministre de la Guerre, dont les bureaux
taient peupls d'Hbertistes. Bouchotte fut attaqu  plusieurs
reprises par les amis de Fabre, notamment par Bourdon de l'Oise et
Philippeaux.

(13) Mot barr: dcisifs (note de France).

(14) Alors que Fabre se bornait  des dnonciations secrtes au sein
des Comits, il faisait agir Dufourny qui attaquait Desfieux et Proli
aux Jacobins, et les faisait mme arrter le 12 octobre. Quand Chabot
dnona  son tour ses anciens amis hbertistes pour se sauver, ce fut
Robespierre qui dnona le 1er frimaire, aux Jacobins, l'avant-garde
hbertiste. Outre Dufourny, les hommes que Fabre lance en avant sont,
dans l'esprit de Robespierre, Guffroy, rdacteur du journal _Le
Rougyff_, Bourdon de l'Oise qui attaque 'Bouchotte, le 9 frimaire,  la
Convention, Camille Desmoulins qui fait paratre _Le Vieux Cordelier_,
le 15 frimaire, Philippeaux qui attaque Ronsin et Rossignol dans de
nombreux pamphlets.

(15) Mot barr: dnoncer (France).

(16) Voir nos articles _Une candidature de Fabre d'Eglantine_, _Fabre
d'Eglantine fournisseur aux armes_, _Fabre d'Eglantine et les femmes_,
etc. (_Annales rvolutionnaires_, 1911, t. IV, et 1914, t. VII).

(16 bis) Ici, dans le manuscrit de Robespierre, un mot barr: notoires
(France).

(17) Mots barrs: il les fit dcrter d'arrestation (France).

(18) Le 27 frimaire, Fabre d'Eglantine avait dnonc Maillard, Vincent
et Ronsin, qui furent dcrts d'arrestation.

(19) Mots barrs: les conspirateurs (France).

(20) Mots barrs: ne trouvant rien contre eux, Fabre parut (France).

(21) Mots barrs: ne soutint pas (France).

(22) Le 14 pluvise, 2 fvrier 1794, Voulland, au nom du Comit de
Sret gnrale, proposa de remettre en libert Ronsin et Vincent.
Danton, tout en appuyant la mise en libert qui fut vote, affectait de
prendre la dfense de Fabre d'Eglantine, leur dnonciateur. Il faut
comparer les notes de Robespierre avec le rapport qu'il crivit sur la
conspiration de Fabre d'Eglantine, et qui figure dans les pices
annexes du rapport de Courtois. On doit remarquer que ce passage des
notes n'a pas t utilis par Saint-Just dans son rapport dfinitif.

(23) Mots barrs: c'toit Pache, c'toit Hanriot qu'ils inculpoient,
c'toit Bouchotte, c'toit le principe (France).

(24) Mot barr: dclarrent (France).

(25) Mots barrs: o ils vouloient s'introduire (France).

(26) Le 22 frimaire, Barre ayant annonc  la Convention que les
pouvoirs du Comit de Salut public taient expirs, Bourdon de l'Oise
insista pour qu'on procdt  son renouvellement. Il fut appuy par
Merlin de Thionville, et la Convention dcrta qu'un scrutin aurait
lieu le lendemain pour ce renouvellement. Mais le lendemain, 23
frimaire, le montagnard Jay de Sainte-Foy fit dcider la continuation
des pouvoirs du Comit sortant. Il n'y eut pas de scrutin.

(27) On trouve l'cho de ce bruit dans les correspondances de l'poque.
(Lettre de Barras et Frron du 30 frimaire dans le _Moniteur_, t XIX,
p. 64.)

(28) Mots barrs: a corrig (France).

(29) _Le Vieux Cordelier_.

(30) Mots barrs: cette doct... (France).

(31) Le 30 frimaire, la Convention fut littralement assige par une
foule de femmes qui rclamaient la libert de leurs parents dtenus.
Peu aprs,  la mme sance, une dputation de Lyonnais protesta contre
les barbares excutions ordonnes  Lyon par Fouch et Collot
d'Herbois. Aucune trace de tout ce passage des notes de Robespierre
dans le rapport de Saint-Just,  l'exception de la phrase suivante:
"Que diroi-je de l'aveu fait par Danton qu'il avoit dirig les derniers
crits de Desmoulins et de Philippeaux?" (p. 18)

(32) Le 25 brumaire, les deux filles du girondin Lauze-Deperret avaient
sollicit un secours de la Convention pour retourner dans leur pays.
Sur la proposition de Merlin de Thionville et de Philippeaux, la
Convention avait vot le principe de ce secours et charg son Comit
des secours publics de lui faire un rapport sur les pensions
alimentaires  accorder aux femmes et aux enfants des condamns. Un
secours fut accord  la veuve et aux enfants de Gorsas, sur la
proposition de Briez, le 13 pluvise.

(33) Robespierre fait sans doute allusion aux affaires Gaudon et
Chaudot. Le marchand de vin Gaudon, condamn  mort pour accaparement,
avait t l'objet d'un sursis le 2 nivse, sa condamnation avait t
ensuite annule le 7 nivse. Danton et son ami Bourdon de l'Oise
avaient contribu  le faire remettre en libert. Le notaire Chaudot,
compromis dans l'affaire de Baune-Winter (prt de 100 000 livres
sterling aux trois fils du roi d'Angleterre), avait t condamn 
mort, le 25 pluvise, pour avoir entretenu des intelligences avec les
ennemis de la France. A la demande de Clauzel et de Vadier, la
Convention avait ordonn, le 26 pluvise, qu'il serait sursis  son
excution. Mais le sursis fut lev, le 29 pluvise, sur le rapport
d'Oudot, au nom des Comits de lgislation et de Sret gnrale.
Chaudot, qui avait t le notaire de d'Espagnac, fut guillotin. Le 29
pluvise encore, le dantoniste Gufroy avait pris sa dfense.


(34) France fait remarquer en note que Robespierre crit toujours
Demoulins, de mme qu'il crit Dumourier, Dfieux, Henriot, Simon.

(35) Mot barr: louant (France).

(36) On voit que Robespierre, qui avait dj essay, aux Jacobins,
d'attnuer les torts de Camille, le reprsente ici encore comme un
gar de bonne foi. Saint-Just le jugera plus svrement: "Camille
Desmoulins, qui fut d'abord dupe et finit par tre complice, fut, comme
Philippeaux, un instrument de Fabre et de Danton... Comme Camille
Desmoulins manquoit de caractre, on se servit de son orgueil. Il
attaqua en rhteur le gouvernement rvolutionnaire dans toutes ses
consquences; il parla effrontment en faveur des ennemis de la
Rvolution, proposa pour eux, un comit de clmence, se montra trs
inclment pour le parti populaire, attaqua, comme Hbert et Vincent,
les reprsentans du peuple dans les armes; comme Hbert, Vincent et
Buzot lui-mme, il les traita de proconsuls. Il avoit t le dfenseur
de l'infme Dillon, avec la mme audace que montra Dillon lui-mme
lorsqu' Maubeuge il ordonna  son arme de marcher sur Paris et de
prter serment de fidlit au roi. Il combattit la loi contre les
Anglais, etc." (p. 19).

(37) Mots raturs: mais il fut (France).

(38) Les relations troites de Danton avec les Lameth ne sont pas
douteuses. Voir notre tude: Danton dans les mmoires de Thodore
Lameth (_Annales rvolutionnaires_ de janvier 1913).

(39) Ici une phrase rature par Robespierre: "C'est par la protection
de Mirabeau que Danton fut nomm administrateur du dpartement de
Paris, en 1790, dans le temps o l'Assemble lectorale tait
dcidment royaliste." (France). Cette phrase n'en figure pas moins
textuellement dans le discours de Saint-Just: "Ce fut par la protection
de Mirabeau que tu fus nomm administrateur du dpartement de Paris
dans le temps o l'Assemble lectorale toit dcidment royaliste."
(Rapport, p. 10). L'accusation de Robespierre, concernant le
remboursement de la charge de Danton, se retrouve dans diverses sources
contemporaines, notamment dans les mmoires de Lafayette, t. III, p.
84, note. Robinet a publi la quittance du remboursement fait  Danton,
mais ce document officiel ne prouve pas que Danton n'et pas touch
irrgulirement d'autres sommes. Le directeur de la liquidation
Dufresne de Saint-Lon, ami de Talleyrand et de Talon, fut fortement
souponn d'avoir une comptabilit secrte. Compromis dans la
dcouverte de l'armoire de fer et traduit au tribunal criminel de
Paris, il fut acquitt  un moment o l'influence de Danton au
gouvernement et  Paris tait encore puissante.

(40) France fait remarquer en note que cet alina et le suivant ont t
btonns d'un trait de plume. Il croit que Saint-Just est l'auteur de
ce trait de plume. Il me parat plutt que c'est Robespierre lui-mme,
car Saint-Just a maintenu la phrase dans son rapport: "Tous les amis de
Mirabeau se vantoient hautement qu'ils t'avoient ferm la bouche. Aussi
tant qu'a vcu ce personnage affreux, tu es rest presque muet" (p. 10).


(41) Ce passage a t reproduit par Saint-Just: "Dans ce temps-l tu
reprochais  un personnage rigide, dans un repas, qu'il compromettait
la bonne cause, en s'cartant du chemin o marchoient Barnave et
Lameth, qui abandonnoient le parti populaire" (p. zo). C'est en mai
1791, sur l'affaire des colonies, que Robespierre rompit dfinitivement
avec les Lameth et Barnave. Mais leur volution  droite datait dj de
quelques mois.

(42) Mots barrs: les derniers numros (France).

(43) Mots barrs: qui avait fort improuv la... assez entache
d'aristocratie (France).

(44) Saint-Just a recueilli cette anecdote en l'enjolivant dans son
rapport: "On racontoit comme une preuve de la bonhomie de Fabre, que
celui-ci se trouvant chez Desmoulins au moment o il lisoit  quelqu'un
l'crit dans lequel il demandoit un comit de clmence pour
l'aristocratie, et appeloit la Convention la Cour de Tibre, Fabre se
mit  pleurer. Le crocodile pleure aussi." (p. 19).

(45) Je n'ai pas retrouv ce passage dans le rapport de Saint-Just.

(46) Voir la sance des Jacobins du 18 nivse an II.

(47) Mots barrs: aux crimes des conspirateurs (France).

(48) "Faux ami, tu disois, il y a deux jours, du mal de Desmoulins,
instrument que tu as perdu et tu lui prtois des vices honteux."
(Rapport de Saint-Just, p. 17.)

(49) Cette dernire entrevue de Danton avec Robespierre doit tre
distincte de celle que Daubigny a raconte dans ses _Principaux
vnements_, p. 49, car Daubigny ne nomme pas Laignelot parmi les
convives du repas chez Humbert. Il doit s'agir de l'entretien rapport
dans les Mmoires de Barras.

(50) Les pressentiments de Robespierre taient justifis. Laignelot,
qui tait un ami de Daubigny (_Principaux vnements_, p. 98), se
rangera parmi les thermidoriens.

(51) Mots barrs: n'a jamais (France). Cet homme dsigne Danton.

(52) A l'Assemble lectorale du dpartement de Paris qui nomma les
dputs  la Convention.

(53) Mot barr: projets (France).

(54) Mots barrs: Fabre s'tait fait fournisseur de l'arme, il avait
(France). "Tu enrichis Fabre pendant ton ministre." (Rapport de
Saint-Just, p. 12).

(55) Voir notre article: Fabre d'Eglantine, fournisseur aux armes,
dans les Annales rvolutionnaires, 1911, t. IV, p. 532-534.


(56) n ne peut s'agir ici que du premier rapport de Saint-Just fait
devant les Comits et que Robespierre a sous les yeux quand il crit
ses notes.

(57) "Tu donnas des ordres pour sauver Duport; il s'chappa au milieu
d'une meute concerte  Melun par tes missaires pour fouiller une
voiture d'armes." (Saint-Just, p. 12). Adrien Duport fut dtenu dix
jours dans les prisons de Melun. Un jugement du tribunal de cette
ville, rendu sur l'initiative de Danton, le remit en libert le 17
septembre 1792. Voir les lettres de Danton publies par
Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, t. III, p. 354 et 557.
Robespierre prsente les faits d'une faon plus exacte que Saint-Just.

(58) Sur le rle de Danton dans l'largissement des deux chefs
feuillants Charles Lameth et Adrien Duport, voir les extraits des
mmoires de Thodore Lameth, que nous avons publis dans les _Annales
rvolutionnaires_, 1913, t. VI, p. 9-13 et 17-27. Avec son cynisme
ordinaire, Danton prtendra devant le tribunal rvolutionnaire qu'il
avait donn "les ordres les plus prcis pour arrter Duport".

(59) Voir la conversation que Robespierre eut avec Petion et Danton 
la Commune, le 4 septembre, dans la brochure de Petion intitule:
_Discours sur l'accusation intente  Robespierre_, Bchez et Roux, t.
XXI, p. 107-108.

(60) Ce passage n'est que le dveloppement d'une note plus sommaire de
Robespierre, que nous avons publie en tte, p. 84.

(61) Exact. Voir la lettre de Kellermann, en date du 21 septembre 1792,
o il fait un vif loge de Dumouriez. _Archives parlementaires_, t.
LII, p. 100.

(62) Voir le discours de Dumouriez  la barre de la Convention le 12
octobre 1792. _Archives parlementaires_, t. LII, p. 472.

(63) "Les tratres n'toient que trop unis pour notre malheur: dans
toutes leurs lettres  la Convention, dans leurs discours  la barre,
ils se traitoient d'amis et tu tois le leur. Le rsultat de
l'ambassade de Fabre fut le salut de l'arme prussienne,  des
conditions secrtes que ta conduite expliqua depuis." (Saint-Just, p.
13.)

(64) Mot barr: or (France).

(65) Mots barrs: qui se croient (France).

(66) "Le parti de Brissot accusa Marat; tu te dclaras son ennemi; tu
t'isolas de la Montagne dans les dangers qu'elle courait. Tu te fis
publiquement un mrite de n'avoir jamais dnonc Gensonn, Guadet et
Brissot, tu leur tendois sans cesse l'olivier, gage de ton alliance
avec eux contre le peuple et les rpublicains svres. La Gironde te
fit une guerre feinte..." (Saint-Just, p. 12.)

(67) Le 4 septembre  la mairie.

(68) "Mchant homme, tu as compar l'opinion publique  une femme de
mauvaise vie; tu as dit que l'honneur toit ridicule, que la gloire et
la postrit toient une sottise." (Saint-Just, p. 17.)

(69) Mots barrs: tous les soirs (France).

(70) Exact. On n'a que l'embarras de les nommer: Westermann, Fabre
d'Eglantine, Villain dit d'Aubigny, Latouche-Chephtel,
Lalligant-Morillon, Osselin, etc.

(71) "Tu disois que des maximes svres feroient trop d'ennemis  la
Rpublique." (Saint-Just, p. 14.)

(72) Mots barrs: il me disoit un jour (France).

(73) Mot barr: me (France).

(74) Mots barrs: en feignant de partager nos principes (France).

(75) "Tu te trouvois dans des conciliabules avec Wimpfen et d'Orlans."
(Saint-Just, p. 14.) Saint-Just a supprim le nom de Robert.

(76) Mot barr: persuader (France).

(77) Mot barr: impuissante (France).

(78) Mots barrs: de l'Univ... (France).

(79) Chabot dans sa rponse  Lanjuinais (sance de la Convention du 16
dcembre 1792) et Camille Desmoulins (dans son _Histoire des Brissotins_)
ont reconnu que Robespierre combattit la candidature de Philippe-Egalit
 la Convention.

(80) Saint-Just a insr tout ce passage dans son rapport: "Ce fut toi
qui fis nommer Fabre et d'Orlans  l'assemble lectorale o tu vantas
le premier comme un homme trs adroit et o tu dis du second que,
prince du sang, sa prsence au milieu des reprsentants du peuple leur
donneroit plus d'importance aux yeux de l'Europe. Chabot vota en faveur
de Fabre et d'Orlans" (p. 12).

(81) Mot barr: prsente (France).

(82) C'est le 27 mars 1793, au moment o les premiers bruits de la
trahison de Dumouriez arrivaient  Paris, que Robespierre proposa  la
Convention de dcrter que tous les parents de Capet seraient tenus de
sortir sous huit jours du territoire franais.

(83) Mot barr: cherchrent (France).

(84) C'est dans la sance du 4 avril 1793 que Philippe-Egalit et
Sillery furent dcrts d'arrestation  vue, sous la garde d'un
gendarme. Sillery demanda lui-mme que les scells fussent apposs sur
ses papiers. "Quand il s'agira de punir les tratres, dit-il, si mon
gendre est coupable, je suis ici devant l'image de Brutus; je fais le
jugement qu'il porta contre son fils." (_Archives parlementaires_,
t. LXI, p. 301).

(85) "Fabre et toi ftes les apologistes de d'Orlans, que vous vous
effortes de faire passer pour un homme simple et trs malheureux;
vous rpttes souvent ce propos. Vous tiez sur la Montagne le point
de contact et de rpercussion de la conjuration de Dumouriez, Brissot
"t d'Orlans." (Saint-Just, p. 16.)

(86) Mot barr: maintenant (France).

(87) Mots barrs: il avoit t le rdacteur (France).

(88) Mots barrs: si on ne suppose pas un concordat tacite entre lui
et La Fayette (France). Tout cet alina a pass presque textuellement
dans le rapport de Saint-Just (p. 10 et 11). Sur le rle de Danton dans
l'affaire du Champ-de-Mars, voir mon livre sur _Le Club des Cordeliers
pendant la crise de Varennes_ et l'article de M. G. Rouanet: Danton
en juillet 1791, dans les _Annales rvolutionnaires_, 1910, t. III,
p. 514-521.

(89) "Que dirai-je de ton lche et constant abandon de la cause
publique au milieu des crises, o tu prenois toujours le parti de la
retraite?" (Saint-Just, p. 11.)

(90) Mots barrs: contre les perscutions (France).

(91) Voir notre article: Danton sous la Lgislative, dans les _Annales
rvolutionnaires_, t. V. 1912, p. 301-324, et notre livre _Danton et la
Paix_.

(92) Mots barrs: une portion (France).

(93) Mots barrs: que son intention toit de (France).

(94) Sur les intrigues de Danton et de ses amis avec la Cour,  la
veille du 10 aot, voir notre article: Westermann et la Cour  la
veille du 10 aot (_Annales rvolutionnaires_, 1917, t. IX, p. 398 et
sq.) et l'extrait des Essais historiques de Beaulieu sur les rapports
de Fabre d'Eglantine avec le ministre de la Marine Dubouchage (_Annales
rvolutionnaires_, 1914, t. VII, p. 565). Tout ce passage des notes de
Robespierre a pass dans le rapport de Saint-Just (p. 11 et 12). Le
mmorial de Lucile Desmoulins confirme l'exactitude des notes de
Robespierre sur l'attitude de Danton dans la nuit du 9 au 10 aot.

(95) Mot barr: comment (France).

(96) "Tu nous avois dit: je n'aime point Marat." (Saint-Just, p. 15.)
C'est  la sance du 25 septembre 1792 que Danton rpondit aux attaques
girondines en dsavouant Marat. "Il existe, il est vrai, dans la
dputation de Paris, un homme dont les opinions sont pour le parti
rpublicain ce qu'toient celles de Royou pour le parti aristocratique:
c'est Marat. Assez et trop longtemps on m'a accus d'tre l'auteur des
crits de cet homme. J'invoque le tmoignage du citoyen qui vous
prside [Petion]..., etc."

(97) Quand Louvet attaqua Robespierre, le 29 octobre 1792, Danton garda
en effet le silence sur ses accusations. Dans cette mme sance, il se
dsolidarisa une fois de plus d'avec Marat et il ajouta: "Je le
dclare hautement, parce qu'il est temps de le dire, tous ceux qui
parlent de la faction Robespierre sont  mas yeux ou des hommes prvenus
ou de mauvais citoyens."

(98) Mots barrs: il se vanta mme (France).

(99) Voir notamment le discours de Danton, en date du 21 janvier 1793:
"Je vous interpelle, citoyens, vous qui m'avez vu dans le ministre, de
dire si je n'ai pas port l'union partout. Je vous adjure, vous Petion,
vous Brissot, je vous adjure tous, car enfin, je veux me faire
connatre; je vous adjure tous, car enfin je veux tre connu, etc."
Celui du 27 mars 1793: "Etouffons nos divisions; je ne demande pas de
baisers partiels, les antipathies particulires sont indestructibles,
mais il y va de notre salut..."

(100) Mots barrs: se dfendit (France).

(101) Allusion  la sance du 1er avril 1793. Accus par Lasource de
complicit avec Dumouriez, Danton se taisait quand l'extrme gauche se
leva tout entire et l'invita  monter  la tribune pour se disculper.

(102) Mots barrs: il commenait par un clat de tonnerre et finissait
par des propositions de paix. Il montrait la colre du p... (France).

(103) Mots barrs: parla comme un orateur du ct droit (France). Voir
les sances de la Convention des 27 et 30 mars 1793.

(104) Danton dfendit adroitement le gnral Stengel contre Carra,  la
sance du 10 mars 1793; quand ce gnral et son collgue Lanoue furent
interrogs  la barre, le 28 mars, Danton intervint encore en leur
faveur.

(105) Danton fit l'loge de Beurnonville  la sance du 11 mars 1793.
Tout l'essentiel de ce passage est pass dans le rapport de Saint-Just:
"Dans les dbats orageux, on s'indignoit de ton absence et de ton
silence; toi, tu parfois de la campagne, des dlices de la solitude et
de ta paresse; mais tu savois sortir de ton engourdissement pour
dfendre Dumouriez, Westermann, sa crature vante et les gnraux ses
complices" (p. 13).

(106) Danton demande de nouvelles leves d'hommes le 10 mars, le 27
mars, le 31 mars 1793. Saint-Just a repris, en l'aggravant,
l'accusation de Robespierre: "Tu savois amortir le courroux des
patriotes; tu faisois envisager nos malheurs comme rsultant de la
foiblesse de nos armes, et tu dtournois l'attention de la perfidie
des gnraux pour t'occuper des nouvelles leves d'hommes" (p. 13).
Saint-Just a mme souponn que Danton poussait  ces leves dans une
intention sclrate: "A ton retour de la Belgique, tu provoquas la
leve en masse des patriotes de Paris pour marcher aux frontires. Si
cela ft alors arriv, qui auroit rsist  l'aristocratie qui avoit
tent plusieurs soulvements? Brissot ne dsiroit point autre chose, et
les patriotes mis en campagne n'auroient-ils pas t sacrifis? Ainsi
se trouvoit accompli le voeu de tous les tyrans du monde pour la
destruction de Paris et de la libert" (p. 14).

(107) Voir l'article de M. G. Rouanet: Danton et la mort de Louis XVI
(_Annales rvolutionnaires_, 1916, t. VIII, p. 1-33); et nos articles:
Danton, Talon, Pitt et la mort de Louis XVI (_Ibid_., p. 367-376),
Danton, Dannon, Pitt et M. J. Holland-Rose (_Ibid_., t. IX, p. 103 sq.)
et notre livre _Danton et la Paix_.

(108) C'est dans son discours du 1er avril 1793 que Danton fit l'loge
de Delacroix: "Oui, sans doute, j'aime Delacroix; on l'inculpe parce
qu'il a eu le bon esprit de ne pas partager, je le dis franchement,
je le tiens de lui, parce qu'il n'a pas voulu partager les vues et
les projets de ceux qui ont cherch  sauver le tyran..., parce que
Delacroix s'est cart, du fdralisme et du systme perfide de l'appel
au peuple..., etc." (Discours de Danton, dition Fribourg, p. 352-353).

(109) Saint-Just a accentu dans son rapport ce passage de Robespierre:
"Tu t'associas dans tes crimes Lacroix, conspirateur depuis longtemps
dcri, avec l'me impure duquel on ne peut tre uni que par le noeud
qui associe des conjurs. Lacroix fut de tout temps plus que suspect:
hypocrite et perfide, il n'a jamais parl de bonne foi dans cette
enceinte; il eut l'audace de louer Mirabeau; il eut celle de proposer
le renouvellement de la Convention; il tint la mme conduite que toi
avec Dumouriez; votre agitation toit la mme pour cacher les mmes
forfaits. Lacroix a tmoign souvent sa haine pour les jacobins" (p.
13).

(109 bis) France fait remarquer que les huit alinas prcdents sont
btonns sur le manuscrit.

(110) Mot barr: douleur (France).

(111) Mots barrs: voulant faire arrter (France).

(112) Le dimanche 2 juin 1793, au moment o la Convention s'aperut
qu'elle tait cerne par la garde nationale parisienne, Danton
s'indigna, demanda une enqute du Comit de Salut public et s'cria:
"Je me charge, en son nom, de remonter  la source de cet ordre [donn
par Hanriot]. Vous pouvez comptez sur son zle  vous prsenter les
moyens de venger vigoureusement la majest nationale, outrage en ce
moment."

(113) Mots barrs: bassesse et le lche syst... (France).

(114) Mots barrs: aprs avoir fait cet ouvrage, il aborde Hanriot  la
buvette et... (France).

(115) Mots barrs: que lui et quelques-uns de ses collgues (France).

(116) "Tu vis avec horreur la rvolution du 31 mai. Hrault, Lacroix et
toi demandtes la tte d'Hanriot, qui avoit servi la libert, et vous
lui ftes un crime du mouvement qu'il avoit fait pour chapper  un
acte d'oppression de votre part. Ici, Danton, tu dployas ton
hypocrisie: n'ayant pu consommer ton projet, tu dissimulas ta fureur;
tu regardas Hanriot en riant, et tu lui dis: _N'aie pas peur, vas
toujours ton train_, voulant lui faire entendre que tu avois eu l'air
de blmer par biensance, mais qu'au fond tu tois de son avis. Un
moment aprs tu l'abordas  la buvette et lui prsentas un verre d'un
air caressant, en lui disant: _Point de rancune_. Cependant, le
lendemain tu le calomnias de la manire la plus atroce, et tu lui
reprochas d'avoir voulu t'assassiner. Hrault et Lacroix t'appuyrent."
(Saint-Just, p. 16.)

(117) Dans le rapport de Saint-Just, ces traits prcis ont disparu sous
cette affirmation vague: "Ne t'es-tu pas oppos  la punition des
dputs de la Gironde?" (p. 16).

(118) C'est  la sance du 7 juin 1793 que Danton fit cette proposition.

(119) "Mais n'as-tu pas envoy depuis un ambassadeur  Petion et 
Wimpfen dans le Calvados?" (Saint-Just, p. 16). Voir  ce sujet notre
tude: Danton et Louis Comte, dans les _Annales rvolutionnaires_,
1912, t. V, p. 641-660.

(120) A la sance du 11 aot 1793, Delacroix dclara que la mission de
la Convention tait termine et qu'on devait prendre les mesures
ncessaires pour mettre en vigueur la Constitution nouvelle proclame
la veille dans la grande Fdration anniversaire du 10 aot Saint-Just
a retenu ce grief (p. 20).

(121) Le 6 pluvise, Delacroix fit voter par acclamation la suppression
de l'esclavage dans les colonies franaises. Danton appuya Delacroix.
On voit que Robespierre dsapprouvait cette politique qu'il avait dj
blme comme imprudente quand Brissot en tait le protagoniste.
Saint-Just a laiss tomber cette observation de Robespierre.

(122) Mot barr: Constitution (France).

(123) Mots barrs: il mettroit (France).

(124) Saint-Just a dvelopp tout ce passage: "Tu provoquas une
insurrection dans Paris; elle toit concerte avec Dumouriez; tu
annonas mme que s'il falloit de l'argent pour la faire, tu avois la
main dans les caisses de la Belgique. Dumouriez vouloit une rvolte
dans Paris pour avoir un prtexte de marcher contre cette ville de la
libert, sous un titre moins dfavorable que celui de rebelle et de
royaliste. Toi qui restois  Arcis-sur-Aube avant le 9 aot, opposant
ta paresse  l'insurrection ncessaire, tu avois retrouv ta chaleur au
mois de mars pour servir Dumouriez et lui fournir un prtexte honorable
de marcher sur Paris. Desfieux, reconnu royaliste et du parti de
l'tranger, donna le signal de cette fausse insurrection. Le 10 mars,
un attroupement se porta aux Cordeliers, de l  la Commune..."
(Saint-Just, p. 14-15.)

(125) Le bruit courut en effet qu'une amnistie gnrale serait vote
pour la fdration du 10 aot, et Hbert consacra  la combattre
plusieurs numros du _Pre Duchesne_. A la sance du 2 aot, comme une
dputation de Nantais demandait l'indulgence en faveur du gnral
Beysser et du dput Coustard, compromis dans la rvolte fdraliste,
Danton profita de l'occasion pour insinuer l'ide de l'amnistie: "La
Convention, dit-il, sait que les hommes gars se runiront toujours 
la masse, mais elle a cru diffrer  la conversion de ceux qui veulent
fdraliser le peuple... Elle dsire que, le 10 aot, vous resserriez
le noeud de la fraternit." Saint-Just a relev  la charge de Danton
cette proposition indirecte d'amnistie (p. 15). Sur cette amnistie,
voir notre livre _Danton et la Paix_.

(126) France nous apprend que les trois alinas prcdents sont biffs
d'un trait sur le manuscrit.

(127) On lit en effet dans le "prcis et relev des matriaux sur la
conspiration dnonce par Chabot et Bazire", que nous avons publi sous
le titre: Un rapport dantoniste sur la conspiration de l'tranger, sous
la rubrique faits, la phrase suivante: "les dnonciations contre
Dillon, Castellane, etc." (_Annales rvolutionnaires_, 1916, t. VIII,
p. 255). Il ne me semble donc pas douteux que c'est  ce document que
se rfre Robespierre, et il est ainsi prouv, comme je l'avais suppos
ds le premier moment, que ce rapport anonyme est bien l'oeuvre de
Fabre d'Eglantine.

(128) Desmoulins essaya de prendre la dfense du royaliste Dillon,
d'abord  la tribune de la Convention, le n juillet 1793, puis dans un
pamphlet qu'il intitula _Lettre au gnral Dillon en prison aux
Madelonnettes_. Voir, sur l'affaire Dillon, la fin de notre article:
Les divisions de la Montagne, la chute de Danton (_Annales
rvolutionnaires_, 1913, t. VI, p. 228 sq.).

(129) Saint-Just, dans son rapport, est trs bref sur Westermann. Il se
borne  le qualifier sommairement de complice de Dumouriez. Il est
certain que l'aventurier alsacien chappa  toutes les poursuites aussi
longtemps que les dantonistes furent influents. En avril 1793, il sort
blanchi de l'enqute ordonne contre lui pour sa conduite  Lille au
moment de la trahison de Dumouriez (Voir notre article: Westermann et
la Cour  la veille du 10 aot). En juillet 1793, enqut de nouveau
pour son rle dans la dfaite de Chtillon-en-Vende, il est de nouveau
blanchi par Julien de Toulouse, malgr les adjurations de Marat, qui
attaque  ce sujet Danton, etc. Quand Fouquier-Tinville dcerna un
mandat d'arrt contre Westermann, comme compromis dans le procs de
Fabre et de ses complices, Couthon dut faire ratifier l'arrestation par
la Convention elle-mme, parce que, dit-il, le 13 germinal, "il existe
un dcret qui porte que le gnral ne pourra tre mis en tat
d'arrestation sans qu'au pralable la Convention en ait t instruite".
Il s'agit du dcret du 18 nivse an II rendu sur la motion de Lecointre.

(130) Danton fit voter, le 8 mars 1793, la nomination des commissaires
de la Convention, qui se rendirent, le soir mme, dans les sections de
Paris pour enrler les citoyens.

(131) On a vu plus haut que Saint-Just a adopt la version de
Robespierre.

(132) Sur ce personnage, consulter mon livre _La Rvolution et les
Etrangers_, p. 104 et sq. Saint-Just a reproduit presque textuellement
dans son rapport ces phrases de Robespierre (p. 15).

(133 et 134) Ces phrases ont pass presque littralement dans le
rapport de Saint-Just (p. 15). On trouvera les manifestes de Dumouriez:
au tome LXI des Archives parlementaires.

(135) Le 10 avril 1793, les autorits girondines de Bordeaux saisirent,
sur un courrier extraordinaire que le jacobin Desfieux envoyait 
Toulouse, une srie de correspondances trs compromettantes, parmi
lesquelles une lettre de Desfieux  son ami Grignon, qui ne laissaient
aucun doute sur les projets d'insurrection du parti montagnard.
Boyer-Fonfrde donna lecture de ces pices  la Convention le 18 avril
(_Archives parlementaires_, t. LXII). Desfieux avait obtenu du ministre
des Affaires trangres Lebrun, qui dj l'avait envoy en mission
auprs de Dumouriez, une subvention de 4 000 livres pour payer les
frais du courrier extraordinaire envoy dans le Midi. Il dut en
convenir lors de son procs au tribunal rvolutionnaire. Les jacobins
clairvoyants s'tonnrent que Lebrun, dont les sympathies girondines
taient notoires, ait accord une telle subvention  Desfieux qui ne
cessait de dnoncer les girondins  la tribune du club et qui avait t
un des principaux organisateurs du mouvement du 10 mars. Ils
souponnrent que Desfieux tait de mche avec les girondins et que
l'arrestation du courrier envoy  Bordeaux et  Toulouse tait un coup
mont. (Voir la dposition de Dufourny au procs d'Hbert). Ces
soupons prenaient une grande vraisemblance de l'attitude quivoque de
Desfieux, qu'une pice de l'armoire de fer (pice 201) montrait comme
un agent de la Cour en mars 1791, et dont le rle dans la trahison de
Dumouriez paraissait trs louche. Desfieux avait d'ailleurs une fort
mauvaise rputation. Il tait intress avec Chabot au tripot de la
Sainte-Amaranthe au Palais-Royal, et il fut accus, lors de son procs,
de percevoir dans ce tripot le dixime du produit du jeu, de part 
demi avec Chabot. Quand celui-ci fut arrt, un des premiers soins de
Robespierre fut de faire mettre Desfieux sous les verroux. Comparez
avec le texte de Robespierre le rapport de Saint-Just (p. 15):
"Desfieux fit arrter ses propres courriers  Bordeaux, ce qui donna
lieu  Gensonn de dnoncer la Montagne et  Guadet de dclamer contre
Paris."

(136) "Desfieux dposa depuis en faveur de Brissot au tribunal
rvolutionnaire" (Saint-Just, p. 15). Desfieux dposa, le 8 brumaire,
au procs des girondins. Le texte de sa dposition, telle qu'elle est
transcrite au Moniteur, est hostile  Brissot. Mais il est possible que
les passages favorables  celui-ci aient t supprims. Un dialogue
s'engagea entre Desfieux et Brissot au cours de la dposition du
premier. Brissot contesta certains faits et Desfieux ne lui rpondit
pas.

(137) Voir mon tude: Fabre d'Eglantine inventeur de la Conspiration de
l'Etranger, dans les Annales rvolutionnaires, 19x6, t. VIII, p.
311-335.

(138) L'agent de change Boucher dposa, le 4 frimaire, devant
l'administration de police de la commune de Paris, que Proli djeunait
assez souvent chez lui avec Fabre d'Eglantine, Richer-Srizy,
Bentabole, etc. (Archives nationales, W 76).

(139) La dclaration de Fabre d'Eglantine, faite le 28 brumaire au
Comit de Sret gnrale, ligure dans le recueil intitul _Pices
trouves dans les papiers de Robespierre, imprimes en excution du
dcret du 3 vendmiaire an III_, p. 81-84. Voir mon livra sur
_L'affaire de la Compagnie des Indes_.

(140) "Fabre professoit alors [pendant le ministre de Danton]
hautement le fdralisme et disoit qu'on diviseroit la France en quatre
parties" (Saint-Just, p. 12). Je n'ai pas retrouv le document o Fabre
aurait exprim l'opinion qui lui est reproche par Robespierre et par
Saint-Just.

(141) Mot barr: chef (France). Robespierre est revenu sur Proli dans
son rapport sur la conspiration de l'tranger, publi dans les pices
trouves chez lui en l'an III.

(142) Voir notre tude: Hrault de Schelles tait-il dantoniste? dans
notre livre _La Conspiration de l'Etranger_.

(143) Mots barrs: il a t en relations avec tous les conspirateurs
(France).

(144) Mots barrs: espions des cours (France).

(145) Au tribunal rvolutionnaire, Hrault reconnut qu'il avait
correspondu, en 1792, avec un prtre rfractaire; mais il prtendit
qu'il lui avait donn de bons conseils: "Je lui conseillois de se
conformer aux lois et de ne point se plaindre de l'espce d'anarchie
dans laquelle nous vivions..." (_Bulletin du tribunal_, 4e partie, n
23.)

(146) Il s'agit d'une lettre de Henin, notre charg d'affaires 
Constantinople, qui transmit au Comit de Salut public, le 11 novembre
1793, une communication crite qu'il avait reue de l'ambassadeur
d'Espagne  Venise Las Cazas, contenant des rvlations sur les sances
du Comit de Salut public. Voir  ce sujet mon article: L'histoire
secrte du Comit de Salut public, dans la _Revue des questions
historiques_ de janvier 1914. Barre dclare dans ses mmoires (t. II,
p. 159-165) que Hrault avait fait porter chez lui une grande quantit
de papiers diplomatiques qu'il aurait confis  Proli, son ami.
Comparez avec le texte de Robespierre le rapport de Saint-Just, p. 20:
"Alors Hrault, qui s'toit plac  la tte des affaires diplomatiques,
mit tout en usage pour venter les projets du gouvernement. Par lui les
dlibrations les plus secrtes du Comit sur les affaires trangres
toient communiques aux gouvernements ennemis."

(147) Pons de Boutier de Catus fut arrt, le 25 ventse an II, dans la
maison de Hrault, par le Comit de surveillance de la section Le
Peletier (Arch. nat. F7 4635). Hrault et Simond allrent le rclamer.
Dj Hrault tait all rclamer Proli  la mme section, quand elle
l'avait mis en arrestation le 12 octobre 1793. Voir les lettres de
l'administrateur de police Blandier, en date de ce jour (Arch. nat. F7
4574 83).

(147) Simond avait accompagn Hrault de Schelles dans sa mission du
Mont-Blanc. Il tait li, comme Hrault lui-mme, avec le parti
hbertiste. Du Mont-Blanc, il avait ramen une des soeurs de
Bellegarde, dont l'autre, femme d'un colonel au service de la
Sardaigne, tait la matresse d'Hrault.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *      *





[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), _Discours
couronn par la Socit royale des arts et sciences de Metz, sur les
questions suivantes, proposes pour sujet du prix de l'anne 1784:
1 Quelle est l'origine de l'opinion qui tend, sur tous les individus
d'une mme famille, une partie de la honte attache aux peines
infamantes que subit un coupable? 2 Cette opinion est-elle plus
nuisible qu'utile? 3 Dans le cas o l'on se dciderait pour
l'affirmative, quels seraient les moyens de parer aux inconvnients
qui en rsultent?_

Texte du discours imprim

Transcrit en franais moderne]





DISCOURS

COURONNE

PAR LA SOCIETE ROYALE

DES ARTS ET DES SCIENCES DE METZ,



_Sur les Questions suivantes, proposes pour sujet du Prix de l'anne
1784_.

1. Quelle est l'origine de l'opinion, qui tend sur tous les individus
d'une mme famille, une partie de la honte attache aux peines
infmantes que subit un coupable?

2. Cette opinion est-elle plus nuisible qu'utile?

3. Dans le cas o l'on se dciderait pour l'affirmative, quels
seraient les moyens de parer aux inconvnients qui en rsultent?


_Par M. DE ROBESPIERRE, Avoc. en Parlement_.



Quod genus hoc Hominum? Quaeve hunc tam barbara morem

Permittit Patria?

VIRG. AEn.



A AMSTERDAM,

_ET se trouve A PARIS_,

Chez J. G. MERIGOT, jeune, Libraire, quai des Augustins.


M. DCC. LXXXV.



DISCOURS

COURONNE

PAR LA SOCIETE ROYALE

DES ARTS ET DES SCIENCES DE METZ,


Sur les Questions suivantes, proposes pour sujet du Prix de l'anne
1784.

1. _Quelle est l'origine de l'opinion, qui tend sur tous les
individus d'une mme famille, une partie de la honte attache aux
peines infmantes que subit un coupable?_

2. _Cette opinion est-elle plus nuisible qu'utile?_

3. _Dans le cas o l'on se dciderait pour l'affirmative, quels
seraient les moyens de parer aux inconvnients qui en rsultent?_




Messieurs,

C'est un sublime spectacle de voir les compagnies savantes, sans cesse
occupes d'objets utiles  l'intrt public, inviter le gnie, par
l'appt des plus flatteuses rcompenses,  frapper sur les prjugs qui
troublent le bonheur de la socit.

Cette opinion imprieuse, qui voue  l'infamie les parents des
malheureux qui ont encouru l'animadversion des lois, semblait avoir
chapp jusqu'ici  leur attention. Vous avez eu la gloire, Messieurs,
de diriger les premiers vers cet objet intressant les travaux de ceux
qui aspirent aux couronnes acadmiques. Un sujet si grand a veill
l'attention du public; il a allum parmi les gens de lettres une noble
mulation. Heureux ceux qui ont reu de la nature le gnie ncessaire
pour le traiter d'une manire qui rponde  son importance, et qui soit
digne de la Socit clbre qui l'a propos! Je suis loin de trouver en
moi ces grandes ressources; mais je n'en ai pas moins os vous
prsenter mon tribut: c'est le dsir d'tre utile; c'est l'amour de
l'humanit qui vous l'offre; il ne saurait tre tout  fait indigne de
vous.

PREMIERE PARTIE.

La premire des trois questions que j'ai  discuter pourra paratre, au
premier coup d'oeil, offrir des difficults insurmontables.

Comment dcouvrir l'origine d'une opinion qui remonte aux sicles les
plus reculs? Comment dmler les rapports imperceptibles par lesquels
un prjug peut tenir  mille circonstances inconnues,  mille causes
impntrables? S'engager dans une pareille discussion, n'est-ce pas
d'ailleurs s'exposer  rendre raison de ce qui n'est peut-tre que
l'ouvrage du hasard? N'est-ce pas vouloir chercher des rgles au
caprice et des motifs  la bizarrerie?

Telles sont les ides qui se prsentrent d'abord  mon esprit; mais
j'ai rflchi qu'en proposant cette question, vous aviez jug par l
mme qu'elle n'tait pas impossible  rsoudre: votre autorit m'a
sduit, et j'ai os entreprendre cette tche.

II m'a sembl d'abord qu'une observation trs simple me dcouvrait les
premires traces du prjug dont je parle.

Quoique les bonnes et les mauvaises actions soient personnelles, j'ai
cru remarquer que les hommes taient partout naturellement enclins 
tendre, en quelque sorte, le mrite ou les fautes d'un individu  ceux
qui lui sont unis par des liens troits. Il semble que les sentiments
d'amour et d'admiration que la vertu nous inspire se rpandent jusqu'
un certain point sur tout ce qui tient  elle; tandis que le mpris et
l'indignation qui suivent le vice rejaillissent en partie sur ceux qui
ont quelques rapports avec lui.

Tous les jours, on dit de cet homme, qu'il est l'honneur de sa famille;
et de cet autre, qu'il en est la honte. On applique mme cette ide 
des liaisons plus gnrales, et par consquent plus faibles; on
intresse quelquefois, pour ainsi dire,  la conduite d'un particulier
la gloire d'une nation. Que dis-je? celle de l'humanit entire.
N'appelle-t-on pas un Trajan, un Antonin, l'honneur de l'espce
humaine? Ne dit-on pas d'un Nron, d'un Caligula qu'il en est
l'opprobre?

Ces manires de s'exprimer sont de toutes les langues, de tous les
temps et de tous les pays; elles annoncent un sentiment commun  tous
les peuples; et c'est dans cette disposition naturelle, que je trouve
le premier germe de l'opinion dont je cherche l'origine. Modifie chez
les diffrents peuples par des circonstances diffrentes elle a acquis
plus ou moins d'empire; ici elle est reste dans les bornes que lui
prescrivaient la nature et la raison; l, elle a prvalu sur les
principes de la justice et de l'humanit; elle a enfant ce prjug
terrible, qui fltrit une famille entire pour le crime d'un seul, et
ravit l'honneur  l'innocence mme.

Vouloir expliquer en dtail toutes les raisons particulires qui
auraient pu influer sur ses progrs, ce serait un projet aussi immense
que chimrique; je me bornerai dans cette recherche  l'examen des
causes gnrales.

La plus puissante de toutes me parait tre la nature du gouvernement.

Dans les Etats despotiques, la loi n'est autre chose que la volont du
Prince; les peines et les rcompenses semblent tre plutt les signes
de sa colre ou de sa bienveillance que les suites du crime ou de la
vertu. Lorsqu'il punit, sa justice mme ressemble toujours  la
violence et  l'oppression.

Ce n'est point la loi, inexorable, incorruptible; mais sage, juste,
quitable, qui procde au jugement des accuss avec l'appareil de ces
formes salutaires qui attestent son respect pour l'honneur et pour la
vie des hommes, qui ne dvoue un citoyen au supplice que lorsqu'elle y
est force par l'vidence des preuves, mais qui par cette raison mme
imprime  celui qu'elle condamne une fltrissure ineffaable.

C'est un pouvoir irrsistible, qui frappe sans discernement et sans
rgle; c'est la foudre qui tombe, brise, crase tout ce qu'elle
rencontre; dans un pareil gouvernement, la honte attache au supplice
est trop faible pour rejaillir jusque sur la famille de celui qui l'a
subi.

D'ailleurs ce prjug suppose des ides d'honneur pousses jusqu'au
raffinement. Mais qu'est-ce que l'honneur dans les Etats despotiques?
On sait qu'il est tellement inconnu dans ces contres, que dans
quelques-unes, en Perse par exemple, la langue n'a pas mme de mot pour
exprimer cette ide. Eh! comment des mes dgrades par l'esclavage
pourraient-elles outrer la dlicatesse en ce genre? Au reste, ces
raisonnements sont assez justifis par l'exprience, puisque non
seulement en Perse, mais en Turquie,  la Chine, au Japon et chez les
autres peuples soumis au despotisme, on ne trouve aucune trace de
l'opinion dont il s'agit ici.

Ce n'est pas non plus dans les vritables rpubliques qu'elle exercera
sa tyrannie.

L l'tat d'un citoyen est un objet trop important, pour tre abandonn
 la discrtion d'autrui. Chaque particulier ayant part au
gouvernement, tant membre de la souverainet, il ne peut tre
dpouill de cette auguste prrogative par la faute d'un autre; et,
tant qu'il la conserve, l'intrt et la dignit de l'Etat ne souffrent
pas qu'il soit fltri si lgrement par les prjugs. La libert
rpublicaine se rvolterait contre ce despotisme de l'opinion; loin de
permettre  l'honneur de sacrifier  ses fantaisies les droits des
citoyens, elle l'oblige de les soumettre  la force des lois et 
l'influence des moeurs qui les protgent.

D'ailleurs chez des peuples o la carrire de la gloire et des dignits
est toujours ouverte aux talents, la facilit de faire oublier des
crimes qui nous sont trangers, par des actions clatantes qui nous
sont propres, ne laisse point lieu au genre de fltrissure dont je
parle; l'habitude de voir des hommes illustres dans les parents d'un
coupable suffirait seule pour anantir ce prjug.

On pourrait ajouter une autre raison, qui tient au principe fondamental
de l'espce de gouvernement dont je parle. Le ressort essentiel des
rpubliques est la vertu, comme l'a prouv l'auteur de l'Esprit des
Lois, c'est--dire la vertu politique, qui n'est autre chose que
l'amour des lois et de la patrie; leur constitution mme exige que tous
les intrts particuliers, toutes les liaisons personnelles, cdent
sans cesse au bien gnral. Chaque citoyen faisant partie de la
souverainet, comme je l'ai dj dit, il est oblig  ce titre de
veiller  la sret de la patrie, dont les droits sont remis entre ses
mains: il ne doit pas pargner mme le coupable le plus cher, quand le
salut de la rpublique demande sa punition. Mais comment pourrait-il
observer ce pnible devoir, si le dshonneur devait tre le prix de sa
fidlit  le remplir? Soumettez Brutus  cette terrible preuve,
croyez-vous qu'il aura le triste courage de cimenter la libert romaine
par le sang de deux fils criminels? Non: une grande me peut immoler 
l'Etat la fortune, la vie, la nature mme, mais jamais l'honneur.

Ici j'ai encore l'avantage de voir que mon systme n'est point dmenti
par les faits. Un coup d'oeil jet sur l'histoire des anciennes
rpubliques suffit pour me convaincre que le prjug dont je parle en
tait banni.

A Rome, par exemple, le dcemvir _Appius Claudius_, convaincu d'avoir
opprim la libert publique, souill du sang innocent de Virginie,
meurt dans la prison d'o il allait sortir pour subir la peine due 
tant de forfaits. La famille de _Claudius_ fut-elle dshonore? Non:
immdiatement aprs sa mort, je vois _Caus Claudius_ son oncle briller
encore aux premiers rangs des citoyens, soutenir avec hauteur les
prrogatives du Snat, s'lever contre les entreprises des Tribuns avec
cette fiert hrditaire que ses anctres avoient toujours dploye
dans les affaires publiques. Ce qui me parat surtout caractriser
l'esprit de la nation relativement  l'objet dont il est ici question,
c'est que dans les discours que les historiens de la rpublique prtent
 _Claudius_ dans ces occasions, ce Romain ne craint pas de rappeler au
peuple le souvenir de ces mmes dcemvirs dont son neveu avait t le
chef. Il y a plus; je vois le fils mme de cet _Appius_ gouverner, en
qualit de tribun militaire, la rpublique dont son pre avait t
l'oppresseur et la victime.

La punition des autres dcemvirs ne ferma pas non plus le chemin des
honneurs  leurs familles. A peine le peuple a-t-il condamn
_Duillius_, qu'il choisit pour tribun un citoyen de son sang et de son
nom. Les jugements qui fltrirent _Fabius Vibulanus_, _Marcus
Cervilius_ et _M. Cornelius_ ne prcdent que de quelques annes
l'lvation de leurs proches au tribunal militaire et au consulat.

_M. Manlius_ accus d'avoir conspir contre la rpublique est condamn
 tre prcipit du haut de la roche Tarpienne: quatorze ou quinze ans
aprs son supplice, les Romains dfrent  _Publius Manlius_, l'un de
ses descendants, avec le titre de dictateur, la puissance la plus
absolue  laquelle un citoyen puisse aspirer.

Je ne finirais pas si je voulais puiser tous les exemples de ce genre
que l'histoire me prsente. Je me contenterai de rappeler encore ici
celui d'une nation voisine dont les moeurs sont une nouvelle preuve de
mon systme: tout le monde sait que l'Angleterre, qui, malgr le nom de
monarchie, n'en est pas moins une vritable rpublique, a secou le
joug de l'opinion qui fait l'objet de nos recherches.

Quels sont donc les lieux o elle domine? Ce sont les monarchies: c'est
l que seconde par la nature du gouvernement, soutenue par les moeurs,
nourrie par l'esprit gnral, elle semble tablir son empire sur une
base inbranlable.

L'honneur, comme on l'a souvent remarqu, l'honneur est l'me du
gouvernement monarchique; non pas cet honneur philosophique, qui n'est
autre chose que le sentiment exquis qu'une me noble et pure a de sa
propre dignit, qui a la raison pour base et se confond avec le devoir,
qui existerait mme loin des regards des hommes sans autre tmoin que
le Ciel et sans autre juge que la conscience; mais cet honneur
politique dont la nature est d'aspirer aux prfrences et aux
distinctions, qui fait que l'on ne se contente pas d'tre estimable,
mais que l'on veut surtout tre estim, plus jaloux de mettre dans sa
conduite de la grandeur que de la justice, de l'clat et de la dignit
que [de] la raison; cet honneur qui tient plus  la vanit qu' la
vertu, mais qui, dans l'ordre politique, supple  la vertu mme,
puisque, par le plus simple de tous les ressorts, il force les citoyens
 marcher vers le bien public lorsqu'ils ne pensent aller qu'au but de
leurs passions particulires; cet honneur enfin souvent aussi bizarre
dans ses lois que grand dans ses effets; qui produit tant de sentiments
sublimes et tant d'absurdes prjugs, tant de traits hroques et tant
d'actions extravagantes; qui se pique ordinairement de respecter les
lois, et quelquefois aussi se fait un devoir de les enfreindre; qui
prescrit imprieusement l'obissance aux volonts du Prince; et
cependant permet de refuser ses services,  quiconque se croit bless
par une injuste prfrence; qui ordonne en mme temps de traiter avec
gnrosit les ennemis de la patrie, et de laver un affront dans le
sang du citoyen.

Ne cherchons point ailleurs que dans ce sentiment, tel que nous venons
de le peindre, la source du prjug dont il est ici question. Si l'on
considre la nature de cet honneur, fertile en caprices, toujours port
 une excessive dlicatesse, apprciant les choses par leur clat
plutt que par leur valeur intrinsque, les hommes par des accessoires,
par des titres qui leur sont trangers, plutt que par leurs qualits
personnelles, on concevra facilement comment il a pu livrer au mpris
ceux qui tiennent  un sclrat fltri par la socit.

Il pouvait tablir ce prjug d'autant plus aisment, qu'il tait
encore favoris par d'autres circonstances relatives  la nature du
gouvernement dont je parle. L'Etat monarchique exige ncessairement des
prminences, des distinctions de rangs; surtout un corps de noblesse,
regard comme essentiel  sa constitution, suivant ce principe, que
_Bacon_ a dvelopp avant _Montesquieu_: sans nobles point de monarque;
sans monarque, point de nobles. Dans ce gouvernement, l'opinion
publique attache ncessairement un prix infini  l'avantage de la
naissance; mais cette habitude mme de faire dpendre l'estime que l'on
accorde  un citoyen de l'anciennet de son origine, de l'illustration
de sa famille, de la grandeur de ses alliances, a dj des rapports
assez sensibles avec le prjug dont il est question. La mme tournure
d'esprit qui fait que l'on respecte un homme parce qu'il est n d'un
pre noble, qu'on le ddaigne parce qu'il sort de parents obscurs,
conduit naturellement  le mpriser lorsqu'il a reu le jour d'un homme
fltri, ou qu'il l'a donn  un sclrat.

Combien d'autres circonstances particulires ont pu augmenter
l'influence de ces causes gnrales dans les monarchies modernes, et
surtout en France!

Les anciennes lois franaises ne punissaient les crimes des nobles que
par la perte de leurs privilges; les peines afflictives taient
rserves pour le roturier ou vilain; dans la suite le clerg fut aussi
affranchi par ses prrogatives de cette dernire espce de punitions.

Quel obstacle pouvait trouver alors le prjug qui dshonorait les
familles de ceux qui taient condamns au supplice? il ne s'attachait
qu' cette partie de la nation, avilie pendant tant de sicles par la
plus dure et la plus honteuse servitude.

S'il et attaqu les deux corps qui dominaient dans l'Etat, s'il et
mis en danger l'honneur des seuls citoyens dont les droits parussent
alors dignes d'tre respects, il est probable qu'il aurait t bientt
ananti

Nous avons d'autant plus de raison de le croire, qu'il n'a jamais pu
tendre son empire jusqu'aux grandes maisons du royaume. Aujourd'hui
que les nobles ont t soumis aux punitions corporelles, la famille
d'un illustre coupable chappe encore au dshonneur. Tandis que le
gibet fltrit pour jamais les parents du roturier, le fer qui abat la
tte d'un Grand n'imprime aucune tache  sa postrit.

Mais par la raison contraire, cette opinion cruelle s'est tablie sans
peine dans des temps de barbarie o elle frappait  loisir sur un
peuple esclave, si mprisable aux yeux de ce clerg puissant et de
cette superbe noblesse qui l'opprimaient.

Je ne dirai plus qu'un mot sur ce sujet, pour observer que ce mme
prjug pouvait tre encore fortifi par une coutume bizarre, qui rgna
longtemps chez la plupart des nations de l'Europe: je parle du combat
judiciaire.

Lorsque cette absurde institution dcidait de toutes les affaires
civiles et criminelles, les parents de l'accus taient souvent obligs
de devenir eux-mmes parties dans le procs d'o dpendait son sort.
Lorsque sa faiblesse, ses infirmits, son sexe surtout ne lui
permettaient pas de prouver son innocence l'pe  la main, ses proches
embrassaient sa querelle et combattaient  sa place. Le procs devenait
donc en quelque sorte pour eux une affaire personnelle, la punition de
l'accus tait la suite de leur dfaite; et ds lors il tait moins
tonnant qu'ils en partageassent la honte, surtout chez des peuples qui
ne connaissaient d'autre mrite que les qualits guerrires.

SECONDE PARTIE.

Aprs avoir cherch l'origine du prjug qui fait l'objet de nos
rflexions, j'ai  discuter une seconde question peut-tre plus
intressante encore: ce prjug est-il plus nuisible qu'utile?

J'avoue que je n'ai jamais pu concevoir comment les sentiments
pouvaient tre partags sur un point que la raison et l'humanit
dcident si clairement. Aussi quand j'ai vu une socit savante aussi
distingue proposer cette question, je n'ai jamais cru que son
intention ft d'offrir un problme  rsoudre; mais seulement une
erreur funeste  combattre, un usage barbare  dtruire, une des plaies
de la socit  gurir.

D'abord, qu'une opinion, dont l'effet est de faire porter  l'innocence
ce que la peine du crime a de plus accablant, soit injuste, c'est une
vrit, ce me semble, qui n'a pas besoin de preuve: mais ce point
rsolu, la question est dcide; si elle est injuste, elle n'est donc
pas utile? De toutes les maximes de la morale, la plus profonde, la
plus sublime peut-tre, et en mme temps la plus certaine, est celle
qui dit: que rien n'est utile, que ce qui est honnte.

Les lois de l'Etre suprme n'ont pas besoin d'autre sanction que des
suites naturelles qu'il a lui-mme attaches  la fidlit qui les
respecte ou  l'audace qui les enfreint: la vertu produit le bonheur,
comme le soleil produit la lumire; tandis que le malheur sort du
crime, comme l'insecte impur nat du sein de la corruption.

Le jour est arriv o _Csar_ saisit enfin le prix de ses travaux, de
ses victoires et de ses forfaits; il triomphe, il rgne, il est assis
fur le trne de l'univers. Csar est-il heureux? Non. Il chapperait en
vain au fer de ses ennemis qui vont l'immoler  la libert; la peine
qui le poursuit ne l'atteindrait pas moins srement: il ne vivrait que
pour apprendre tous les jours par de terribles leons, que ce qui n'est
point honnte ne saurait tre juste.

Cette maxime vraie en morale ne l'est pas moins en politique: les
hommes isols et les hommes runis en corps de nations sont galement
soumis  celte loi. La prosprit des Etats repose ncessairement sur
la base immuable de l'ordre, de la justice et de la sagesse: toute loi
injuste, toute institution cruelle qui offense le droit naturel,
contrarie ouvertement leur but, qui est la conservation des droits de
l'homme, le bonheur et la tranquillit des citoyens.

Si les politiques paraissent avoir souvent mconnu ces principes, c'est
qu'en gnral les politiques ont beaucoup de mpris pour la morale;
c'est que la force, la tmrit, l'ignorance et l'ambition ont trop
souvent gouvern la terre.

Au reste, si j'avais eu  dmontrer la vrit de la maxime que j'ai
expose par un exemple frappant, j'aurais choisi prcisment celui que
me fournit le prjug dont il est ici question.

Mais ici j'entends des voix s'lever en sa faveur; je crois rencontrer
ds le premier pas un sophisme accrdit, qui lui a donn un assez
grand nombre de partisans. Il est, dit-on, salutaire  la socit; il
prvient une infinit de crimes; il force les parents  veiller sur la
conduite des parents; il rend les familles garantes des membres qui les
composent.

Des citoyens garants des crimes d'un autre citoyen! Eh! c'est
prcisment ce monstre de l'ordre social que j'attaque. C'est par des
lois sages, c'est par le maintien des moeurs, plus puissantes que les
lois, qu'il faut arrter le crime; et non par des usages atroces,
toujours plus funestes  la socit que les dlits mmes qu'ils
pourraient prvenir.

A la Chine on a imagin un moyen frappant d'tablir cette espce de
garantie dont on nous vante les avantages. L, les lois condamnent 
mort les pres dont les enfants ont commis un crime capital. Que
n'adoptons-nous cette loi? Cette ide nous fait frmir... et nous
l'avons ralise. Ne nous prvalons pas de la circonstance que nous
n'avons pas t jusqu' ter la vie aux parents du coupable: nous avons
fait plus, mme dans nos propres principes, puisque nous rougirions de
mettre la vie mme en concurrence avec l'honneur.

Mais, aprs tout, ce prjug nous donne t-il en effet le ddommagement
qu'on nous promet? Comment diminue-t-il le nombre des crimes? Est-ce de
la part de ceux qui sont capables de les commettre? Je n'ai pas l'ide
d'un homme assez sclrat pour fouler aux pieds les lois les plus
sacres, et cependant assez sensible, assez gnreux, assez dlicat,
pour craindre d'imprimer  sa famille le dshonneur qu'il ne redoute
pas pour lui-mme.

Le prjug produira-t-il plus d'effet de la part des parents? Rendra
t-il le pre plus attentif  l'ducation de ses enfants? Quand son
esprit pourrait se fixer sur les horribles images qu'il lui
prsenterait, quand la tendresse paternelle, toujours si prompte  se
flatter, pourrait penser srieusement qu'elle caresse peut-tre des
monstres capables de mriter un jour toute la svrit des lois, cet
affreux mobile serait au moins superflu; car il n'est pas un seul pre
qui ne se propose quelque chose de plus que d'empcher que ses enfants
n'expirent un jour sur un chafaud.

Peut-tre m'objectera-t-on que ce motif peut engager les parents 
rclamer le secours de l'autorit contre des enfants pervers qui les
menacent d'un dshonneur prochain.

Mais, outre que la dernire classe des citoyens n'a pas les ressources
ncessaires pour se procurer ce remde violent, quand un pre se
dtermine-il  en faire usage? Lorsque le mal est devenu incurable;
lorsque la corruption de son fils est parvenue  sa dernire priode;
lorsque des carts multiplis qu'il connat souvent le dernier, et qui
ont dj mrit l'animadversion de la justice, le force  des dmarches
humiliantes, qui laissent toujours une tache sur l'objet de sa
tendresse.

Et souvent,  peine l'aura-t-il priv de la libert dont il abuse, que
sduit par l'espoir d'un changement dont lui seul peut se flatter, il
obtiendra la rvocation de l'ordre fatal qu'il aura sollicit; le
coupable, dont les inclinations funestes auront t fortifies encore
par la compagnie des hommes vicieux, que la mme punition aura
rassembls dans sa prison, ou par la solitude, non moins dangereuse
pour les mes perverses que le commerce des mchants, rentrera dans le
sein de la socit, o il rapportera de funestes dispositions  tous
les crimes qui peuvent la troubler.

Voil donc les avantages que nous procure ce prjug; c'tait bien la
peine d'tre injustes et barbares.

Mais d'ailleurs pour avoir au moins un prtexte de rendre le pre
responsable  ce point des actions de ses enfants, il faudrait au moins
lui laisser tous les moyens ncessaires pour les diriger.

Les _Chinois_ sont en cela plus consquents que nous: leurs lois leur
donnent un pouvoir sans bornes sur leur famille; elles punissent,
dit-on, de n'en avoir pas us. Mais nous qui avons presque entirement
soustrait  l'autorit paternelle la personne et les biens des enfants,
nous qui fixons  un ge si peu avanc le terme de leur indpendance,
comment imputerions-nous aux pres tant de fautes qu'ils ne peuvent
empcher? Ah! si nous voulons exercer envers eux cette rigueur,
rendons-leur du moins toutes leurs prrogatives; rtablissons ce
tribunal domestique que les anciens peuples regardaient avec raison
comme la sauvegarde des moeurs... ou plutt cette institution nous
prouverait bientt que pour mettre un frein au crime, il n'est pas
ncessaire d'opprimer l'innocence et d'outrager l'humanit.

Mais enfin, quand nous pourrions pallier par ce frivole prtexte notre
injustice envers des pres, comment la justifierons-nous  l'gard des
autres parents du coupable? Quelle autorit le frre a-t-il pour
corriger le frre? Quelle puissance le fils exerce-t-il sur son pre?
Et la tendre, la timide, la vertueuse pouse, est-elle criminelle pour
n'avoir pas rprim les excs du matre auquel la loi l'a soumise? De
quel droit portons-nous le dsespoir dans son coeur abattu? De quel
droit la forons-nous  cacher, comme un douloureux tmoignage de sa
honte, les pleurs mmes que lui arrache l'excs de son infortune?

J'ai cherch vainement de quelle apparence d'utilit on pouvait colorer
l'injustice du prjug que je combats; mais je suis moins embarrass 
dcouvrir les maux innombrables qu'il trane aprs lui.

Pour bien les apprcier, il faudrait pouvoir suspendre un moment
l'impression de l'habitude qui nous l'a rendu trop familier, et le
considrer en quelque sorte dans un point de vue plus loign.

Je suppose donc qu'un habitant de quelque contre lointaine, o nos
usages sont inconnus, aprs avoir voyag parmi nous, retourne vers ses
compatriotes et leur tienne ce discours:

"J'ai vu des pays o rgne une coutume singulire: toutes les fois
qu'un criminel est condamn au supplice, il faut que plusieurs autres
citoyens soient dshonors. Ce n'est pas qu'on leur reproche aucune
faute; ils peuvent tre justes, bienfaisants, gnreux; ils peuvent
possder mille talents et mille vertus; mais ils n'en sont pas moins
des gens infmes.

"Avec l'innocence, ils ont encore les droits les plus touchants  la
commisration de leurs concitoyens. C'est, par exemple, une famille
dsole,  qui l'on arrache son chef et son appui, pour le traner 
l'chafaud: on juge qu'elle serait trop heureuse si elle n'avait que ce
malheur  pleurer; on la dvoue elle-mme  un opprobre ternel.

"Les infortuns! avec toute la sensibilit d'une me honnte, ils sont
rduits  porter tout le poids de cette peine horrible, que le sclrat
peut seul soutenir. Ils n'osent plus lever les yeux, de peur de lire le
mpris sur le visage de tous ceux qui les environnent; tous les tats
les ddaignent; tous les corps les repoussent; toutes les familles
craignent de se souiller par leur alliance; la socit entire les
abandonne et les laisse dans une solitude affreuse; la bienfaisance
mme qui les soulage se dfend  peine du sentiment superbe et cruel
qui les outrage; l'amiti... j'oubliais que l'amiti ne peut plus
exister pour eux. Enfin leur situation est si terrible qu'elle fait
piti  ceux mmes qui en sont les auteurs; on les plaint du mpris que
l'on se sent pour eux, et on continue de les fltrir; on plonge le
couteau dans le coeur de ces victimes innocentes, mais ce n'est pas
sans tre un peu mu de leurs cris."

A cet tonnant mais fidle rcit, que diraient les peuples dont je
parle? Ne croiraient-ils pas d'abord qu'un tel prjug ne peut rgner
que dans quelque contre sauvage? On aurait beau ajouter que les
peuples qui l'ont adopt sont, d'ailleurs, justes, humains, clairs;
qu'ils ont des moeurs polies, des lois sages, des institutions
sublimes; qu'ils savent mieux qu'aucun autre connatre les principes du
bonheur social et respecter les droits de l'humanit; qu'ils ont port
les arts et les sciences  un degr de perfection inconnu au reste de
l'univers. Ils ne voudraient jamais croire  ces inconcevables
contradictions; ignorant tous les avantages qui nous ddommagent de ces
restes de l'ancienne barbarie, ils nous regarderaient peut-tre comme
les plus malheureux des hommes; ils s'applaudiraient de ne pas vivre
dans des pays o l'innocence n'est point en sret, o les citoyens
sont sans cesse exposs au danger affreux de perdre le plus prcieux de
tous les biens par des vnements qui leur sont trangers.

Tel est le premier inconvnient attach  cet absurde prjug; il est
fait pour nous effrayer. Nous regardons tout ce qui porte atteinte  la
stabilit de nos proprits comme un coup funeste qui branle les
fondements du bonheur public; quelle ide nous formerons-nous donc d'un
prjug qui soumet aux caprices du hasard l'honneur mme, sans lequel
tous les autres biens sont sans prix et la vie n'est qu'un supplice?

Nous rptons tous les jours cette maxime quitable, qu'il vaut mieux
pargner mille coupables que de sacrifier un seul innocent: et nous ne
punissons pas un coupable, sans perdre plusieurs innocents!

La punition d'un sclrat, disons-nous, n'est qu'un exemple pour
d'autres sclrats; mais le supplice d'un homme de bien est l'effroi de
la socit entire; et tous les jours nous donnons  la socit ce
spectacle horrible, qui doit porter la terreur dans l'me de chacun de
nous, puisque rien ne nous garantit que nous n'en serons jamais les
dplorables objets et qu'oppresseurs aujourd'hui, nous pouvons demain
tre opprims  notre tour.

Et quel tort pense-t-on que cause  l'Etat la fltrissure imprime 
tant de citoyens!

Les lgislateurs clairs se sont toujours montrs avares du sang mme
le plus vil, lorsqu'ils ont pu le conserver  la patrie; ils n'ont pas
voulu lui ter les moindres avantages qu'elle pouvait tirer de la
punition des criminels, qu'ils n'ont pas cru devoir condamner  la
mort. De l les peines qui attachent aux travaux publics les auteurs de
certains dlits. Nos lois mmes ont adopt ces principes; et nos
prjugs les blessent ouvertement en rendant inutiles  l'Etat tous les
citoyens irrprochables qui tiennent  un coupable.

Si, au lieu de leur imputer les fautes de leur parent, on leur faisait
un mrite de ne pas lui ressembler, la condamnation de ce dernier
serait pour eux un aiguillon puissant qui les forcerait  la faire
oublier par leurs qualits personnelles; mais nos prjugs privent 
jamais la socit des services qu'ils pouvaient lui rendre. En leur
tant l'honneur, ils les anantissent, ils les frappent d'une espce de
mort civile non moins funeste que celle que la loi donne aux coupables
qu'elle condamne.

Plt au Ciel encore qu'ils ne fussent qu'inutiles et qu'ils ne
devinssent jamais dangereux!

L'opprobre avilit les mes; celui que l'on condamne au mpris est forc
 devenir mprisable. De quel sentiment noble, de quelle action
gnreuse sera capable celui qui ne peut plus prtendre  l'estime de
ses semblables? Priv sans retour des avantages attachs  la vertu, il
faudra qu'il cherche un ddommagement dans les jouissances du vice.

Si la honte lui a laiss quelque ressort, craignons-le encore
davantage. Craignons son nergie mme qui va se tourner en haine et en
dsespoir... Je ne pense pas sens frmir aux mouvements terribles qui
doivent agiter une me forte dans cette inconcevable situation: je
crois voir une de ces familles que le prjug a prcipites  ce
dernier degr des misres humaines.

C'taient des hommes pleins de talents et d'honneur: enflamms par une
noble ambition, encourags par l'estime publique, ils marchaient 
grands pas vers la gloire et vers la fortune... Tout a chang: un
moment de dlire a gar quelqu'un de leurs proches, et les lois l'ont
puni. Accabls de ce coup horrible, ils sont demeurs longtemps
ensevelis dans un stupide abattement. Enfin il" ont lev les yeux en
tremblant vers leurs concitoyens; leur faible voix n'a os se faire
entendre; mais un regard o la crainte se peignait avec la douleur a
implor pour eux la protection de ceux qui les environnaient... mais le
terrible prjug leur a dfendu d'couter la piti; tous ont dtourn
les yeux, et les ont vous pour jamais  l'abandon,  la misre, 
l'infamie... Que faites-vous, citoyens insenss? Comment osez-vous
ravir  ces infortuns l'honneur et l'esprance, si vous ne pouvez leur
arracher en mme temps ce courage et cette ardente sensibilit que leur
donna la nature? Que feront-ils dsormais de ces mes fires et actives
dont ils portent tout le poids? Vous ne voulez plus qu'ils les exercent
pour la gloire, pour la vertu, pour la patrie;  quoi les
emploieront-ils donc? Au crime et  la vengeance. Tous les biens qui
peuvent flatter le coeur de l'homme et occuper son activit, se sons
tout--coup clipss pour eux; l'amiti, l'amour, la bienfaisance,
toutes ces affections douces qui consolent et qui lvent l'me, leur
sont dsormais interdites; s'ils jettent les yeux autour d'eux, ils ne
voient plus que des oppresseurs; s'ils rentrent au-dedans d'eux- mmes,
ils n'y trouvent que le sentiment amer de l'injustice atroce dont ils
sont les victimes; leur me sans cesse irrite par cet excs de
barbarie, ne peut plus enfanter que des ides sinistres et des projets
cruels... Ah! que dans cet tat affreux, un nouveau _Catilina_ ne
vienne point les inviter  conspirer avec lui pour la ruine d'une
odieuse patrie! je crains bien qu'il ne les trouve trop disposs 
surpasser ses fureurs. Dans une telle situation, les mmes qualits qui
devaient tre une source de grandes actions, doivent ncessairement les
conduire aux grands crimes. Pour combler tant d'horreurs, il ne
manquerait plus que de les voir un jour, ces malheureux, expirer
eux-mmes sous le glaive de la justice. O citoyens! vous la verrez tt
ou tard cette sanglante catastrophe; aprs avoir puni en eux des crimes
dont ils n'taient point coupables, vous punirez ceux auxquels vous les
aurez vous-mmes forcs; vous les condamnerez  mourir sur ce mme
chafaud, encore teint du sang de ce parent coupable, dont leurs vertus
auraient pu surpasser les forfaits. Que dis-je; vous y volerez
peut-tre en foule pour satisfaire une curiosit barbare; et qu'y
verrez-vous? Un spectacle fait pour vous instruire sans doute, le
triomphe de votre injustice et de votre folie, l'exemple le plus
terrible des horreurs que trane aprs lui le plus atroce de tous les
prjugs.

Si nous considrons toute retendue des maux dont je viens de parler,
nous nous estimerons heureux toutes les fois que les parents des
coupables prendront le parti auquel ils ont assez souvent recours, de
fuir loin d'une injuste patrie, pour aller cacher leur honte dans des
contres trangres; et qu'ils ne feront point d'autre mal  l'Etat que
de porter aux nations rivales leur industrie, leurs talents, leurs
fortunes, avec la haine de la patrie qui les a perscuts.

Plus j'avance, et plus je dcouvre de nouvelles raisons de dtester le
prjug que j'attaque. Je le vois partout lever un signal de discorde
entre les citoyens; c'est par lui qu'une barrire insurmontable s'lve
tout  coup entre deux familles prtes  s'unir par une troite alliance;
c'est par lui que le ddain, le mpris, le deuil, le dsespoir, succde
 l'estime,  l'amour,  la joie,  l'ivresse du bonheur; c'est lui qui,
arrachant l'un  l'autre des amants dont l'hymen allait combler les
voeux, ordonne  l'un de trahir sa foi, et condamne l'autre 
l'impuissance de remplir jamais un des devoirs les plus sacrs du
citoyen. C'est ce mme prjug qui allume tant de querelles funestes.
Ceux qu'il fltrit sont sans cesse exposs  des affronts, qu'ils ne
souffrent pas toujours patiemment. La cause de leurs malheurs est un
des textes d'injures les plus familiers  la haine,  l'insolence, 
la brutalit, au faux honneur. De l les discussions, les rixes et
surtout les duels. C'est ainsi que ce prjug fournit un aliment
inpuisable  cette autre frnsie, non moins funeste ni moins barbare
que lui, et avec laquelle il est sans doute bien digne de s'allier.

Il produit encore un autre inconvnient, peut-tre moins sensible, mais
non moins rel.

J'ai vu des enfants pervers s'apercevoir qu'ils tenaient dans leurs
mains la destine de leurs parents, se prvaloir de cet odieux avantage
pour leur arracher d'injustes complaisances, les forcer  se relcher
d'une svrit ncessaire par la crainte de les pousser  des excs qui
auraient dshonor leur famille; et faire ainsi du prjug dont je
parle l'instrument de leurs passions et la sauvegarde de leur licence.
Je ne doute pas que ces exemples soient beaucoup plus communs qu'on ne
pense; ils ne demandent qu'un oeil attentif pour tre aperus.

Mais il est, Messieurs, un point de vue plus important, et digne de
fixer toute votre attention, sous lequel on peut considrer ce prjug.

Dans toute socit bien constitue, il est des tribunaux tablis par
tes lois pour juger les crimes suivant des formes invariables, faites
pour servir de sauvegarde  l'innocence et de rempart  la libert
civile, mais ces principes sacrs sur lesquels portent les premiers
fondements du bonheur public, le prjug permet-il de les suivre avec
rigueur?

Un de ses premiers effets est de forcer les familles  solliciter sans
cesse des ordres suprieurs contre les particuliers, dont les
inclinations perverses ou les passions ardentes semblent leur annoncer
un funeste avenir. C'est en vain que l'intrt gnral semble rclamer
contre leurs dmarches; le voeu public invoque lui-mme ce secours en
faveur des citoyens honntes que menace cette opinion fatale. Car aprs
tout nos moeurs en gnral ne sont point cruelles; le prjug nous
rvolte en nous subjuguant; nous ne voyons pas sans pouvante les
suites affreuses qu'il trane aprs lui; l'intervention de l'autorit
se prsente  nous comme le seul moyen de les prvenir, et nous le
saisissons avec empressement.

Nous connaissons les inconvnients qu'il entrane; nous savons que les
alarmes d'une famille peuvent tre pour des parents malintentionns un
prtexte aux vengeances domestiques, un instrument d'injustice et
d'oppression; nous sentons que la jalousie d'un frre ambitieux, la
haine dune martre cruelle, les intrigues d'une perfide pouse, peuvent
faire quelquefois tout le crime du malheureux contre qui l'on conspire
au pied du trne: et nous ne pourrons nous dfendre d'un sentiment
d'effroi, si nous songeons qu'alors ces citoyens en butte  des
accusations clandestines, ayant pour juges leurs adversaires mmes,
sont privs de tous les secours que les formes ordinaires de la justice
prsentent  l'innocence pour confondre la calomnie.

Mais ces inconvnients et tant d'autres nous paraissent encore
prfrables  tous les malheurs qui suivent le plus odieux des
prjugs. Contre un mal si redout, il n'est point de remde si violent
que nous ne puissions employer sans effroi.

Cependant que faut-il penser d'un flau qui a pu nous familiariser avec
une pareille ressource, et qui seul perptue encore parmi nous un usage
si pernicieux en lui-mme.

Oui, sans lui les _Lettres de cachet_ seraient ignores parmi nous, et
nous venions bientt ce mot effac de notre langue. La tranquillit
publique et la puissance royale tablies dsormais fur des fondements
inbranlables, ne nous permettent pas mme de prvoir aucun de ces
vnements funestes, qui peuvent forcer le gouvernement  employer ces
ressorts extraordinaires et violents. L'auguste bont de nos
souverains, qui se fait une loi d'en restreindre l'usage avec tant de
svrit, s'empresserait de l'abolir entirement; mais aussi longtemps
que nous conserverons l'habitude d'envelopper l'innocence dans la
proscription du crime, il nous faudra des Lettres de cachet, et nous ne
cesserons de les invoquer contre notre propre folie.

Que sera-ce lorsque les familles n'auront pu recourir  ces prcautions
funestes, et que le crime d'un particulier aura veill l'attention de
la police? C'est alors que l'on verra tous ceux qui tiennent au
coupable par quelque lien, se liguer pour l'arracher  la peine qui le
menace. Tour ce que peut le crdit, la faveur, les richesses, l'amiti,
la bienfaisance, le zle, le courage, le dsespoir, toutes les passions
humaines exaltes par le plus puissant de tous les intrts, tout est
prodigu pour imposer silence  la loi;  chaque dlit qu'elle veut
rprimer, elle voit se former contre elle une nouvelle conspiration,
plus ou moins redoutable, suivant le degr de crdit et de
considration dont jouit la famille du criminel. Eh! qui pourrait faire
un crime  ces infortuns de runir toutes leurs forces pour chapper 
un tel dsastre? La commisration publique se range elle-mme de leur
parti. Quels tranges contrastes! L'intrt de la socit demande la
punition du coupable; et la socit elle-mme est en quelque sorte
contrainte  faire des voeux pour son salut. Une foule de citoyens
irrprochables est place entre les magistrats et l'accus; pour
frapper celui-ci, il faut qu'ils plongent dans le coeur des autres le
glaive dont ils sont arms pour punir le crime. Que je plains un juge
rduit  cette situation cruelle, o il ne peut dployer la svrit de
son ministre, sans immoler  la fois la vertu, l'innocence, les
talents, la beaut! La loi, toujours inexorable, lui crie: Armez votre
me d'un triple airain; frappez sans faiblesse et sans piti. Mais
l'humanit, la nature, l'quit mme, lui demandent grce pour une
famille que sa bienfaisance, ses moeurs, ses services, ont rendue
respectable et chre  toute la contre qu'elle habite;  leur voix
touchante se mlent les gmissements de tout un peuple, qui partage
l'horreur de sa situation; au deuil,  la consternation qui glace tous
les coeurs, vous diriez que tous les citoyens font la famille de
l'accus; le spectacle de la douleur publique redouble et justifie la
sensibilit des magistrats. Ah! ce n'est point contre le vice qu'il
faut ici se tenir en garde, c'est contre leurs propres vertus qu'ils
ont  se dfendre...

Je veux croire cependant que dans des combats si dangereux,
l'inflexible svrit triomphera toujours; je veux croire que tant de
penchants imprieux ne mettront jamais le plus faible poids dans la
balance de la justice; je veux croire qu'un juge ne se laissera jamais
garer par quelqu'une de ces illusions, qui sduisent si facilement
l'homme mme le plus vertueux; mais enfin malheur au peuple dont les
prjugs semblent imprimer  la sagesse mme des lois un caractre
d'injustice et de frocit, et qui pour compter sur leur excution a
besoin que ses magistrats soient toujours capables de s'lever 
l'hrosme d'une vertu presque barbare.

Mais c'est surtout auprs du souverain que l'on fera les plus grands
efforts, pour sauver les coupables: le pouvoir de faire grce rside en
ses mains. Il est vrai que le dpt de la flicit d'un peuple dont il
est charg, lve son me au-dessus des mouvements d'une sensibilit
vulgaire, et lui inspire une sainte rserve dans la dispensation de
cette sorte de bienfaits. Mais ici tant de circonstances imprieuses se
runiront souvent en faveur des familles! tant d'objets touchants
s'offriront  l'humanit du Prince! tant de raisons sduisantes seront
prsentes mme  sa sagesse... comment la clmence pourrait-elle
demeurer toujours inexorable quand la justice elle-mme tremble de
punir? On lui arrachera la grce du coupable; mais, dans le moment mme
o son coeur combattu la laissera chapper, il sera forc de gmir sur
la bizarrerie d'un peuple frivole, dont les prjugs font violence  la
juste svrit des lois, et branlent les principes salutaires qui font
la base de l'ordre public.

TROISIEME PARTIE.

Ce que je viens de dire, Messieurs, me parat suffisant, pour mettre
tous les esprits  porte de dcider si le prjug dont il est question
est plus nuisible qu'utile  la socit.

J'ai fait voir que ses prtendus avantages sont chimriques et nuls,
son injustice extrme et ses inconvnients affreux.

C'est dire assez que nous devons runir toutes nos forces pour le
dtruire: mais la manire dont vous avez pos la question qui me reste
 discuter m'a paru mriter une attention particulire.

Quels sont, demandez-vous, les moyens de dtruire le prjug, ou de
parer aux inconvnients qui en rsultent, si l'on jugeait qu'il ft
ncessaire de le conserver en partie?

Cet nonc nous invitait  examiner si le prjug, restreint dans
certaines bornes, ne pouvait pas produire quelques bons effets, et s'il
ne serait pas encore plus utile de le modrer que de l'anantir
entirement. Cette marche convenait qans doute  la sagesse d'une
Compagnie savante, qui, cherchant  claircir une question importante
au bien public, se proposait d'engager les Gens de Lettres  examiner
un si grand sujet sous toutes les faces, et  le discuter avec toute
l'exactitude et toute la profondeur qu'il demande.

Pour moi, l'ide que je me suis forme de l'abus dont je parle, ne me
permet pas d'admettre ici aucun temprament, et mes principes me
conduisent directement  la destruction totale du prjug.

Je sais qu'il est chez tous les hommes, comme je l'ai observ dans la
premire partie de ce discours, un sentiment quitable et naturel qui
fait dpendre jusqu' un certain point la considration attache  une
famille, du mrite ou des vices de chacun de ses membres. Cette manire
de penser, commune  toutes les nations, est bonne, raisonnable, utile
 la socit; mais, encore un coup, ce n'est point l le prjug dont
il est ici question. Ce discours n'a pour objet que cette opinion
meurtrire, particulire  certains peuples, qui, couvrant d'un
opprobre ternel les parents d'un coupable que les lois ont puni, les
rendent  jamais des objets de mpris et d'horreur pour le reste de la
socit: voil l'abus qu'il faut anantir.

En le frappant, ne craignons pas de dtruire en mme temps cette
opinion primitive et modre qui distribue avec quit le blme et la
honte aux familles des coupables. Elle survivra toujours  la ruine de
notre prjug: c'est  elle que tous nos efforts nous ramneront
naturellement, sans qu'il soit besoin de nous en occuper; il ne serait
pas mme en notre pouvoir de l'touffer, elle tient  la nature mme
des choses. Jamais dans aucune socit les grandes actions ou les
crimes d'un particulier ne seront absolument indiffrents  la gloire
de fa famille. Mais si cette vaine terreur nous engageait  user de
mnagements envers le prjug, nous ne ferions contre lui que
d'impuissantes tentatives; si nous craignons de passer le but, nous le
manquons. Les prcautions que nous prendrions pour conserver une partie
du prjug, ne feraient que l'affermir davantage.

Quoi! lorsque nous avons besoin de faire les plus grands efforts pour
draciner une opinion terrible, fortifie par le temps, cimente par
l'habitude, entretenue par les causes les plus puissantes, la crainte
d'obtenir un succs trop complet est-elle donc le soin qui nous doive
inquiter? Non, ne songeons point  modrer l'usage de nos forces quand
nous ne saurions les dployer toutes avec trop de courage. Bannissons
tous ces vains scrupules, dgageons-nous de toutes ces entraves, et
marchons d'un pas ferme  la ruine du prjug.

Mais ici une rflexion m'arrte. Ne nous flattons-nous point d'une
vaine esprance  Est-il vraiment quelque moyen de gurir les hommes
d'un mal si invtr? L'abus que nous attaquons n'est-il pas destin 
triompher ternellement de tous les efforts de la raison? Ainsi parle
le vulgaire; mas l'homme qui pense rejette ce funeste prsage.

Les prjugs invincibles ne font faits que pour les temps d'ignorance,
o l'homme, courb sous le joug de l'habitude, regarde toutes les
coutumes anciennes comme sacres, parce qu'il n'a ni la facult de les
apprcier, ni mme l'ide de les examiner; mais dans un sicle clair,
o tout est pes, jug, discut; o la voix de la raison et de
l'humanit retentit avec tant de force; o devenus plus sensibles et
plus dlicats en raison du progrs de nos connaissances, nous nous
appliquons sans cesse  diminuer nos misres et  augmenter nos
jouissances, un usage atroce ne peut longtemps retarder sa ruine, s'il
n'est protg par les passions des hommes, ou par le crdit d'un trop
grand nombre de citoyens intresss  le perptuer. Or, le prjug dont
nous parlons n'est utile a personne; il est redoutable  tous; la
socit entire demande qu'il prisse.

Oui, Messieurs, le seul progrs des lumires suffirait peut-tre pour
amener tt ou tard cette heureuse rvolution; mais nous ne devons pas
employer avec moins de zle tous les moyens ncessaires pour
l'acclrer. Ne vous semble-t-il pas voir toutes les familles que le
prjug fatal peut frapper encore dans l'avenir, lever vers nous une
voix touchante, pour nous inviter  prcipiter, s'il est possible,
l'poque de sa destruction? Heureux l'homme d'Etat qui pourra se dire 
lui-mme: J'ai trouv au milieu de ma nation un monstre, qui avait
dsol tous les sicles prcdents; il menaait de ses fureurs les
gnrations futures, mais je Tai ananti avant qu'il ait pu parvenir
jusqu' elles. Heureux aussi et non moins grand peut-tre l'Homme de
Lettres, qui saurait montrer  l'Homme d'Etat les traits dont il doit
frapper ce monstre, et obtenir la plus douce rcompense qui puisse
couronner les travaux du gnie, l'avantage de contribuer au bonheur de
ses concitoyens.

La nature du prjug dont il est question nous indique celle des moyens
que nous devons employer contre lui.

Ce n'est point par des lois directes qu'il faut le combattre, ce n'est
point par l'autorit qu'il faut l'attaquer; l'autorit n'a point de
prise sur l'opinion: loin de dtruire celle qui nous occupe, elle ne
ferait peut-tre que la fortifier. Cette opinion a sa source dans
l'honneur, comme je l'ai prouv; et l'honneur, loin de cder  la
force, se fait un devoir de la braver. Essentiellement libre et
indpendant, il n'obit qu'a ses propres lois, il ne connat d'autre
matre ni d'antre juge que lui-mme.

Nous n'avons pas besoin non plus de bouleverser tout le systme de
notre lgislation, pour chercher le remde d'un mal particulier dans
une rvolution souvent dangereuse; des moyens plus simples et en mme
temps plus srs vont bientt s'offrir  nous.

Tout ce que l'on pourrait dsirer, c'est qu'on s'effort de mieux
clairer l'opinion publique sur l'esprit de quelques-unes de nos
institutions, que nous nous obstinons  regarder comme favorables au
prjug: telle est surtout l'opinion attache  la confiscation. Quel
en est donc l'objet? Est-ce le coupable qu'on veut punir? Non, la
confiscation n'est pas la peine destine  expier le crime, elle n'en
est que la consquence; et d'ailleurs quand le fisc s'empare des biens
d'un criminel, ils ont pour l'ordinaire cess de lui appartenir, parce
que la juste svrit des lois lui a t la vie; c'est donc sur sa
famille que tombe cette peine; c'est  ses hritiers qu'elle enlve le
patrimoine que l'ordre naturel des successions leur dfrait; et,
tandis qu'ils auraient besoin de toute la considration que le vulgaire
attache  l'opulence, pour se dfendre contre le mpris public qui les
environne, nous ajoutons encore  leur avilissement par la misre... la
misre et l'infamie! Ah! c'est trop de maux  la fois: craignons-nous
donc qu'il ne reste  ces malheureux quelques moyens d'chapper au
dsespoir et au crime o tout semble les entraner! La raison,
l'intrt public, la douceur de nos moeurs, tout nous invite donc 
proscrire cet usage, que l'on peut regarder comme le plus puissant
protecteur du prjug.

Mais il en est encore un autre, qui doit avoir sur le prjug que nous
combattons une influence trs relle, quoique plus loigne, c'est la
honte attache  la btardise.

Je voudrais que l'opinion publique n'imprimt plus aucune tache aux
btards; qu'on ne part point punir en eux les dsordres de leurs pres
en les excluant des bnfices ecclsiastiques. Pourquoi se persuader
que les vices de ceux qui leur ont donn le jour leur ont t transmis
avec leur sang? Je ne proposerais pas cependant de leur accorder les
droits de famille, et de les appeler avec les enfants lgitimes  la
succession de leurs parents: non, pour l'intrt des moeurs, pour la
dignit du lien conjugal, ne souffrons pas que les fruits d'une union
illicite viennent partager avec les enfants de la loi les honneurs et
la patrimoine des familles auxquelles ils sont trangers  ses yeux;
laissons aux coeurs des citoyens qu'gare l'ivresse des passions la
douleur salutaire de ne pouvoir prodiguer librement toutes les preuves
de leur tendresse aux gages d'un amour que la vertu n'approuve pas; ne
leur permettons pas de goter toutes les douceurs attaches au titre de
pre s'ils n'ont pli leur tte sous le joug sacr du mariage. La seule
chose o l'on cherche en vain les principes de la justice et de la
raison, la seule qui favorise le principe du prjug dont il est
question, c'est cette espce de fltrissure que nous semblons attacher
 la personne des btards, en les dclarant incapables de possder des
bnfices. Cet usage inconnu aux premiers ges de l'Eglise, n dans le
onzime sicle, c'est--dire au milieu des plus paisses tnbres de
l'ignorance, ne va pas mme au but qu'il semble se proposer, puisque
l'indignit qu'on suppose dans les btards est toujours leve par des
dispenses qui ne se refusent jamais et qui ne sont que de pure
formalit. Si le bien public et l'intrt de l'Eglise exigent qu'ils
soient exclus des bnfices, ces dispenses sont injustes et nulles;
dans le cas contraire, elles sont absurdes et inutiles, ou plutt elles
servent  faire penser que l'on peut raisonnablement imputer aux hommes
des fautes commises dans un temps o ils n'taient point encore; c'est
cet abus trop analogue  notre prjug qu'il faut proscrire, aussi bien
que tous ceux de nos autres usages qui peuvent retracer les mmes ides
et le mme esprit.

Mais il est temps de porter un plus grand coup au prjug, en rformant
une autre institution plus draisonnable encore.

Quel trange spectacle se prsente ici  mes yeux! deux citoyens ont
offens la loi: l'un, press par le besoin autant que par la cupidit,
a os porter des mains avides sur les trsors de son voisin opulent;
l'autre a trahi l'Etat, en livrant aux ennemis la florissante arme
qu'il devait conduire  la victoire. La loi s'apprte   punir ces deux
coupables; on dploie pour le premier l'appareil d'un supplice aussi
cruel qu'ignominieux; mais l'autre, on le regarde encore d'un oeil de
faveur et de prdilection, l'indulgence clate jusque dans les coups
qu'on lui porte; on a rserv pour lui une espce de punition
particulire; on attache  l'instrument mme de son supplice une ide
de grandeur et de prminence, qui le distingue encore en ce moment de
la foule des citoyens, et semble imposer au mpris public qui devait
l'craser. Le premier transmettra sa honte au dernier rejeton de sa
race malheureuse; mais la honte n'oserait approcher de la famille du
second; et ses glorieux descendants citeront un jour avec orgueil la
catastrophe mme qui termina sa vie, comme un titre clatant de leur
noblesse et de leur illustration.

Quel est donc le motif d'une telle partialit! le Noble et le Roturier,
condamns   servir de victime   la vindicte publique, sont deux
coupables, tous deux dchus du rang qu'ils occupaient dans l'Etat, tous
deux dpouills de la qualit de citoyen; une seule diffrence reste
entre eux, c'est que le premier est plus criminel parce qu'il avait
viol des lois qui avaient accumul sur sa tte toutes les distinctions
et tous les avantages de la socit. Pourquoi donc le traiter avec tant
d'honneur au sein mme de l'infamie? O toi, qui vas expier   la face
du public les attentats dont tu t'es souill, viens-tu donc jusque sur
l'chafaud humilier, par le faste d'une orgueilleuse prrogative, les
citoyens vertueux auxquels les lois vont t'immoler! viens-tu leur dire:
je fuis si grand et vous tes si viles, que mes crimes mmes sont plus
nobles que ceux des gens de votre espce, et que ni mes forfaits, ni
mon supplice, ne peuvent encore m'abaisser jusqu' vous?

Vous venez de voir, Messieurs, dans cet usage une injustice, une
atteinte porte  la vigueur des lois, une insulte   l'humanit; mais
ce qui me touche ici particulirement, c'est l'appui qu'il prte au
prjug qui nous occupe.

Cette diffrence de peines qui semble dire aux Roturiers, qu'ils ne
sont pas dignes de mourir de la mme manire que les Nobles, ajoute
ncessairement   celle des premiers un nouveau caractre d'ignominie;
tandis que les punitions des grands paraissent en quelque sorte
honorables, parce qu'elles font rserves pour les grands, celles du
peuple deviennent plus avilissantes, parce qu'elles ne font faites que
pour le peuple. C'est ainsi que le dshonneur s'est attach aux
familles plbiennes, parce que les instruments destins au supplice de
leurs membres taient en mme temps les tristes monuments de leur
humiliation et du mpris que la loi mme semblait tmoigner pour elles.
Et voil peut-tre le ressort   plus puissant du prjug; car ce n'est
ni la raison ni la vrit, mais l'clat des distinctions extrieures
qui dtermine l'estime de la multitude. Voyez comme partout elle
considre la vertu moins que les talents, les talents moins que la
grandeur et l'opulence; voyez comme le peuple se mprise toujours
lui-mme,  proportion du mpris qu'on a pour lui; c'est par ce
principe que le prjug trouve, dans l'usage dont je viens de parler,
de puissantes ressources pour opprimer cette partie de la  nation, qui
reste en butte   ses injustices, et pour faire retomber sur elle tout
le dshonneur dont l'autre s'affranchit.

Que devons-nous faire pour remdier   de tels inconvnients? Si
j'entreprends de l'indiquer, ce n'est pas que je veuille porter une
main profane sur l'difice sacr de nos lois; je sais qu'il
n'appartient qu'aux chefs de la lgislation de peser dans leur sagesse
les avantages ou les inconvnients des lois; et que le ministre de
l'crivain philosophe se borne   diriger l'opinion publique. C'est
donc   elle seule que je m'adresse quand je dsire de voir tendu 
toutes les classes de la socit le genre de peines jusque ici rserv
pour les grands. Je prfre ce parti   celui d'tendre aux grands les
chtiments affects aux autres citoyens, non seulement parce qu'il est
plus doux, plus humain et plus quitable, mais aussi parce qu'il nous
fournirait encore un moyen plus directe d'affaiblir le prjug.

Tout ce que nous venons de dire fait voir que la honte de ce prjug
n'est pas seulement attache au supplice, mais   la forme mme du
supplice; et comme l'imagination des peuples est accoutume de prter 
celle que je propose de rendre gnrale une sorte d'clat, et d'en
sparer l'ide du dshonneur des familles, la transporter   la
bourgeoisie me parat tre un moyen naturel de donner le change au
prjug, et de tourner contre lui les choses mmes qui ont favoris ses
progrs. Le mal dont nous parlons tant l'ouvrage du caprice et de
l'imagination, ce serait peut-tre un grand art que de lui opposer un
remde puis dans ces mmes principes; car ce n'est pas toujours sur la
gravit des mesures que l'on prend pour draciner un abus, qu'il faut
fonder le succs d'une pareille entreprise, mais sur leurs rapports
avec la disposition des esprits qui l'a fait natre et qui le perptue.

Tous les moyens que je viens d'indiquer, ne peuvent manquer, ce me
semble, d'affaiblir au moins le prjug; mais il en est un puissant,
irrsistible, qui suffirait seul pour l'anantir: et ce moyen quel
est-il? Interrogeons l-dessus tout homme de bon sens et il nous
l'indiquera, tant il est simple, naturel et infaillible. Qui ne connat
pas cet ascendant invincible attach   l'exemple des souverains? O
rois! je vais parler de la plus prcieuse de vos prrogatives, et de la
plus noble partie de votre puissance. Ce n'est pas lorsqu'elle force un
peuple entier   plier sous vos lois qu'elle me frappe davantage: le
pouvoir des lois est borne; elles peuvent bien commander quelques
actions extrieures; mais sous leur empire mme, nos esprits, nos
penses, nos passions restent libres, et ce sont elles qui forment nos
moeurs, dont la puissance balance et renverse quelquefois celle des
lois mmes. Mais cette partie de notre indpendance qui chappe  votre
autorit, vous la ressaisissez par l force de vos exemples.

Partout la splendeur des titres et des dignits attire le respect et
l'admiration des hommes; de l ce penchant imprieux qui les porte 
copier les manires et les ides de ceux que leur rang lev au-dessus
du vulgaire. Considrez surtout le caractre des peuples soumis au
gouvernement monarchique, ne semble-t-il pas que cet esprit d'imitation
soit le ressort universel qui les fait mouvoir? Voyez comme les
Provinces imitent la Ville, comme la Ville imite la Cour; comme la
manire de vivre des grands devient la rgle des peuples, fixe ce qu'on
appelle le bon ton, espce de mrite auquel chacun prtend, et qui est
en quelque sorte la mesure de la considration qu'il obtient dans le
commerce du monde. Que dis-je? telle est l'influence de leur conduite
qu'elle efface souvent aux yeux du vulgaire les principes les plus
sacrs, et forme presque son unique morale. N'est-il pas des vertus
viles et bourgeoises, parce qu'ils les abandonnent au peuple, des
ridicules qu'ils mettent en vogue, des vices qu'ils ennoblissent en les
adoptant? Ils pourraient ramener un peuple entier  la vertu, si la
vertu d'un peuple n'tait point une chimre dans les vastes empires o
le luxe irrite sans cesse toutes les passions.

Si tel est le pouvoir de l'exemple des grands, que sera-ce de celui des
souverains? Supposons qu'il y ait dans le monde un peuple  la fois
sensible, gnreux et frivole, que la mode entrane, que l'clat et la
grandeur passionnent, qu'un penchant naturel  aimer ses matres,
encore plus que la vanit, dispose  recevoir toutes les impressions
qu'ils voudront lui donner, quelles ressources n'auront-ils pas pour
diriger ses moeurs, ses ides, ses opinions?

Oui, pour triompher du prjug barbare que je combats; la raison et
l'humanit n'attendent plus que leur secours; et j'ose croire qu'il
nous en cotera peu pour le leur sacrifier. En effet, quand j'examine
plus attentivement cette opinion bizarre, je ne vois pas  quoi elle
tient dsormais parmi nous: du moins me parat-il certain qu'elle ne
porte point sur un mpris rel de ceux qui en sont les victimes.
Quiconque est capable de quelque rflexion en sent aisment toute
l'absurdit; il trouve en lui assez de philosophie pour s'en dtacher,
mais il craint le blme d'autrui s'il osait la braver ouvertement; on
est enchan par les prjugs que l'on suppose dans les autres plutt
que par les siens; il s'agit donc moins de changer nos principes que de
nous autoriser  les observer par des exemples imposants: que le
souverain nous les donne, et nous nous empresserons de les suivre.

II est peu ncessaire sans doute d'entrer dans le dtail des moyens que
sa bienfaisance pourrait choisir pour excuter un projet si digne
d'elle; ils se prsentent d'eux-mmes  tout esprit juste.

Par exemple, il ne souffrirait pas qu'on fermt dsormais aux parents
d'un coupable la route des honneurs et de la fortune; il ne
ddaignerait pas lui-mme de les dcorer des marques de sa faveur
lorsqu'ils en seraient dignes par leurs qualits personnelles. II est
peu de familles qui ne puissent se glorifier d'un homme de mrite;
souvent celle o les lois auront trouv un coupable, offrira plusieurs
citoyens distingus par des talents et par des vertus; la sagesse du
souverain ne laissera point chapper une si belle occasion d'annoncer
au public par des exemples clatants combien il ddaigne ce vil prjug
qui ose outrager l'innocence, et de le fltrir pour ainsi dire de son
mpris  la face de toute la nation.

Un jeune homme qui tenait  une famille honnte vient de prir fur
l'chafaud; tous les esprits sont encore pleins de l'impression de
terreur qu'a produite l'image de son supplice; on plaint une famille
entire digne d'un meilleur sort; on plaint surtout un pre vnrable
par ses moeurs, et par des services rendus  la patrie. Strile piti
qui ne sauverait pas de l'infamie!.... mais tout a coup une tonnante
nouvelle s'est rpandue... Ce citoyen a reu de la part du Roi une
lettre honorable; le monarque daigne l'assurer qu'une faute trangre
n'efface pointa ses yeux les vertus et les services de ses fidles
sujets, il le nomme  un poste considrable dans sa province, il ajoute
 ce bienfait la marque brillante d'une distinction flatteuse...
Croit-on que cet homme-l serait vil aux yeux de ses compatriotes?
Cependant des faits semblables se renouvellent: la renomme les publie
partout, avec des circonstances propres  frapper l'imagination des
peuples, et  leur montrer sous les traits ses plus touchants la
sagesse de la bont du Roi. II n'est pas ncessaire d'ajouter que ses
intentions, manifestes par ses actions et par ses discours, sont
devenues pour ses courtisans une loi; que les grands, que les hommes en
place, seconderont, de tout leur pouvoir l'excution de ses vues
bienfaisantes. Voil donc les dispensateurs des grces, les models du
got et des moeurs publiques, les arbitres du bon ton, les lgislateurs
de la socit, ligus contre une opinion qui a sa source dans le faux
honneur; la vanit mme se joint  la justice et  la raison pour la
repousser. Nous la verrons donc bientt relgue dans la classe de ces
prjugs grossiers, qui ne font faits que pour le peuple, et que les
honntes gens rougiraient d'adopter.

Applaudissons-nous, Messieurs, de voir son sort dpendre d'un pareil
vnement; non, ce ne sera point en vain que vous aurez conu le noble
espoir d'en affranchir l'humanit. Cette ide intressante, sur
laquelle vous avez su fixer l'attention du public, parviendra tt ou
tard jusqu'au trne; elle ne sera pas vainement prsente au jeune et
sage monarque qui le remplit: nous en avons pour garant cette sainte
passion du bonheur des peuples qui forme son auguste caractre. Celui
qui, bannissant de notre code criminel l'usage barbare de la question,
voulut pargner aux accuss des cruauts inutiles qui dshonoraient la
justice, est digne d'arracher l'innocence  l'infamie qui ne doit
poursuivre que le crime. Dompter ce prjug terrible serait du moins un
nouveau genre de triomphe, dont il donnerait le premier exemple aux
souverains, et dont la gloire ne serait point efface par l'clat des
grands vnements qui ont illustr son rgne.

Enfin cette ressource si puissante n'est pas la dernire qui nous
reste; j'en vois une autre qui parat faite pour la seconder, et qui
seule produirait encore les plus grands effets: et cette ressource,
Messieurs, c'est vous-mmes qui nous l'avez prsente.

En invitant les Gens de Lettres  frapper sur l'opinion funeste dont
nous parlons, vous avez donn au public un gage certain de sa ruine, la
raison et l'loquence: voil des armes que l'on peut dsormais employer
avec confiance contre les prjugs. Oui, plus je rflchis, et plus je
fuis port  croire que celui dont il est question ne conserve encore
aujourd'hui des restes de son ancien empire que parce qu'il n'a point
encore t approfondi; parce que l'esprit philosophique ne s'est point
encore port particulirement sur cet objet. On croit peut-tre assez
gnralement qu'il est injuste et pernicieux; mais le croire ce n'est
point le sentir: pour imprimer aux esprits ce sentiment profond, pour
leur donner ces fortes secousses, ncessaires pour les arracher  un
prjug qui s'appuie encore sur la force d'une ancienne habitude, il
faudrait ramener souvent leur attention sur l tableau des injustices
et des malheurs qu'il entrane.

C'est  vous de rendre ce service  l'humanit, illustres crivains, 
qui des talents suprieurs imposent le noble devoir d'clairer vos
semblables; c'est  vous qu'il est donn de commander  l'opinion; et
quand votre pouvoir ft-il plus tendu que dans ce sicle avide des
jouissances de l'esprit, o vos ouvrages, devenus l'occupation et les
dlices d'une foule innombrable de citoyens, vous donnent une si
prodigieuse influence sur les moeurs et sur les ides ds peuples?
Combien de coutumes barbares, combien de prjugs aussi funestes que
respects n'avez-vous pas dtruits, malgr les profondes racines qui
semblaient devoir ter l'espoir de les branler? Hlas! le gnie fait
faire triompher l'erreur mme, lorsqu'il s'abaisse  la protger; que
ne pourrez-vous donc pas quand vous montrerez la vrit aux hommes, non
pas la vrit austre gourmandant les passions, imposant des devoirs,
demandant des sacrifices; mais la vrit douce, touchante, rclamant
les droits les plus chers de l'humanit, secondant le voeu de toutes
les mes sensibles, et trouvant tous les coeurs disposs  la recevoir?
Quelle rsistance prouverez-vous quand vous attaquerez avec toutes les
forces de la raison et du gnie un prjug odieux, dj beaucoup
affaibli par le progrs des lumires, et dont on s'tonnera d'avoir t
l'esclave, ds que vous l'aurez peint avec les couleurs qui lui
conviennent?

Grces immortelles soient donc rendues  la Compagnie savante, qui la
premire a donn l'exemple de tourner vers cet objet l'mulation des
Gens de Lettres. Cette ide, aussi belle qu'elle est neuve, lui assure
 jamais des droits  la reconnaissance de la socit. J'ai tch,
Messieurs, autant qu'il tait en moi, de seconder votre zle pour le
bien de l'humanit; puisse un grand nombre de ceux qui ont couru avec
moi la mme carrire, avoir attaqu avec des armes plus victorieuses
l'abus funeste contre lequel nous nous sommes ligus! Si je n'obtiens
pas la couronne  laquelle j'ai os aspirer, je trouerai du moins au
fond de mon coeur un prix plus flatteur encore, qu'aucun rival ne
saurait m'enlever.



_FIN_.



Texte du manuscrit



Note : le manuscrit est conserv par l'Acadmie de Metz; rdit en
1839 dans les Mmoires de l'Acadmie de Metz, t. XX, p. 389 et suiv.




Transcrit en franais moderne





DISCOURS

ADRESSE

A MESSIEURS DE  LA SOCIETE ROYALE LITTERAIRE DE METZ



SUR LES QUESTIONS SUIVANTES PROPOSEES POUR SUJET D'UN PRIX QU'ELLE DOIT
DECERNER AU MOIS D'AOUT 1784:



Quelle est l'origine de l'opinion qui tend sur tous les individus
d'une mme famille, une partie de la honte attache aux peines
infmantes que subit un coupable? Cette opinion est-elle plus nuisible
qu'utile? Dans le cas o l'on se dciderait pour l'affirmative, quels
seraient les moyens de parer aux inconvnients, qui en rsultent?

Quod genus hoc hominum; quaeve hunc tam barbara morem

Permittit patria?

VIRG. AENEID.



Messieurs,

C'est un sublime spectacle de voir les compagnies savantes, sans cesse
occupes d'objets utiles  l'intrt public, inviter le gnie, par
l'appt des plus flatteuses rcompenses,  combattre les abus qui
troublent le bonheur de la socit.

Ce prjug imprieux, qui voue  l'infamie les parents des malheureux,
qui ont encouru l'animadversion des lois semblait avoir chapp
jusqu'ici  leur attention; vous avez eu la gloire, Messieurs, de
diriger les premiers vers cet objet intressant les travaux de ceux qui
aspirent aux couronnes acadmiques. Un sujet si grand a veill
l'attention du public; il a allum parmi les gens de lettres une noble
mulation; heureux ceux qui ont reu de la nature les talents
ncessaires pour le traiter d'une manire (1) qui rponde  son
importance, et digne de la socit clbre qui l'a propos! je suis
loin de trouver en moi ces grandes ressources; mais je n'en ai pas
moins os vous prsenter mon tribut: c'est le dsir d'tre utile; c'est
l'amour de l'humanit qui vous l'offre; il ne saurait tre tout  fait
indigne de vous.

La premire des trois questions que je dois examiner pourrait paratre,
au premier coup d'oeil, offrir des difficults insurmontables. Comment
dcouvrir l'origine d'une opinion qui remonte aux sicles les plus
reculs? Comment dmler les rapports imperceptibles par lesquels un
prjug peut tenir  mille circonstances inconnues,  mille causes
impntrables? S'engager dans une pareille discussion, n'est-ce pas
d'ailleurs s'exposer  rendre raison de ce qui n'est peut tre que
l'ouvrage du hasard? n'est-ce pas vouloir en quelque sorte chercher des
rgles au caprice, et des motifs  la bizarrerie? Telles sont les ides
qui se prsentrent d'abord  mon esprit: mais j'ai rflchi, qu'en
proposant cette question, vous aviez (2) jug par l mme qu'elle
n'tait pas impossible  rsoudre: votre autorit m'a sduit, et j'ai
os entreprendre cette tche.

(3) II m'a sembl d'abord qu'une observation trs simple me dcouvrait
les premires traces du prjug dont il est ici question.

Quoique les bonnes et les mauvaises actions soient personnelles, j'ai
cru remarquer que les hommes taient partout naturellement enclins 
tendre, en quelque sorte, le mrite ou les fautes d'un individu  ceux
qui lui sont unis par des liens troits: il semble que les sentiments
d'amour et d'admiration que la vertu nous inspire se rpandent jusqu'
un certain point sur tout ce qui tient  elle; tandis que l'indignation
et le mpris qui suivent le vice rejaillissent en partie sur ceux qui
ont (4) des rapports avec lui. Tous les jours, on dit de cet homme,
qu'il est l'honneur de sa famille; et de cet autre, qu'il en est la
honte. On applique mme cette ide  des liaisons plus gnrales, et
par consquent plus faibles; on intresse quelquefois, pour ainsi dire,
 la conduite d'un particulier la gloire d'une nation; que dis-je?
celle de l'humanit entire; (5) n'appelle-t-on pas un Trajan, un
Antonin, l'honneur de l'espce humaine? Ne dit-on pas d'un Nron, d'un
Caligula qu'il en est l'opprobre?

Ces expressions sont de toutes les langues, de tous les temps et de
tous les pays; elles annoncent un sentiment commun  tous les peuples;
et c'est dans cette disposition naturelle, que je trouve le premier
germe de l'opinion dont je cherche l'origine.

Modifie chez les diffrents peuples par des circonstances diffrentes
elle a acquis plus ou moins d'empire: ici elle est reste dans les
bornes que lui prescrivaient la nature et la raison; l elle a prvalu
sur les principes de la justice et de l'humanit, elle a enfant le
prjug terrible, qui fltrit une famille entire pour le crime d'un
seul et ravit l'honneur  l'innocence mme.

Vouloir expliquer en dtail toutes les raisons particulires qui
auraient pu influer sur les progrs de cette opinion, ce serait un
projet aussi immense que chimrique; je me bornerai dans cette
recherche  l'examen des causes gnrales.

La plus puissante de toutes me parait tre la nature du gouvernement.

Dans les tats despotiques, la loi n'est autre chose que la volont du
prince; les peines et les rcompenses semblent tre plutt les signes
de sa colre ou de sa bienveillance que les suites du crime ou de la
vertu. Lorsqu'il punit, sa justice mme ressemble toujours  la
violence et  l'oppression.

Ce n'est point la loi, incorruptible, inexorable; mais sage, juste,
quitable, qui procde au jugement des accuss avec l'appareil de ces
formes salutaires, qui attestent son respect pour l'honneur et pour la
vie des hommes; qui ne dvoue un citoyen au supplice, que lorsqu'elle y
est force par l'vidence des preuves, et qui par cette raison mme
imprime  celui qu'elle condamne une fltrissure ineffaable: c'est un
pouvoir irrsistible, qui frappe sans discernement et sans rgle; c'est
la foudre, qui tombe, brise, crase tout ce qu'elle rencontre: dans un
tel gouvernement, la honte attache au supplice est trop faible pour
rejaillir jusque sur la famille de celui qui l'a subi.

D'ailleurs ce prjug suppose des ides d'honneur pousses jusqu'au
raffinement; mais qu'est-ce que l'honneur dans les tats despotiques?
on sait qu'il est tellement inconnu dans ces contres, que dans
quelques-unes, en Perse, par exemple, la langue n'a pas mme de mot
pour exprimer cette ide; et comment des mes dgrades par l'esclavage
pourraient-elles outrer la dlicatesse en ce genre?

Au reste ces raisonnements sont assez justifis par l'exprience;
puisque, non seulement en Perse, mais  la Chine, en Turquie, au Japon
et chez les autres peuples soumis au despotisme, on ne trouve aucune
trace de l'opinion dont je cherche l'origine.

Ce n'est pas non plus dans les vritables rpubliques qu'elle exercera
sa tyrannie; l l'tat d'un citoyen est un objet trop important, pour
qu'il puisse tre en quelque sorte abandonn  la discrtion d'autrui:
(6) chaque particulier ayant part au gouvernement, tant membre de la
souverainet, il ne peut tre dpouill de cette auguste prrogative
par la faute d'un autre, et, tant qu'il la conserve, l'intrt et la
dignit de l'Etat ne souffrent pas qu'il soit fltri si lgrement par
les prjugs: la libert rpublicaine se rvolterait contre ce
despotisme de l'opinion; loin de permettre  l'honneur de sacrifier 
ses fantaisies les droits des citoyens, elle l'oblige de les soumettre,
 la force des lois et  l'influence des moeurs qui les protgent.

D'ailleurs chez des peuples, o la carrire de la gloire et des
dignits est toujours ouverte aux talents, la facilit de faire oublier
des crimes qui nous sont trangers par des actions clatantes, qui nous
sont propres, ne laisse point lieu au genre de fltrissure dont il est
parl ici: l'habitude de voir des hommes illustres dans les parents
d'un coupable suffirait seule pour anantir ce prjug.

On pourrait ajouter une autre raison qui tient au principe fondamental
de l'espce de gouvernement dont je parle. Le ressort essentiel des
rpubliques, est la vertu, comme l'a prouv l'auteur de l'Esprit des
Lois, c'est--dire la vertu politique, qui n'est autre chose que
l'amour des lois et de la patrie: leur constitution mme exige que tous
les intrts particuliers, toutes les liaisons personnelles cdent sans
cesse au bien gnral. Chaque citoyen faisant partie de la
souverainet, comme je l'ai dj dit, il est oblig  ce titre de
veiller  la sret de la patrie dont les droits sont remis entre ses
mains; il ne doit pas pargner mme le coupable le plus cher, quand le
salut de la rpublique demande sa punition; mais comment pourrait-il
observer ce pnible devoir, si le dshonneur pouvait tre le prix de sa
fidlit  le remplir? Ne serait-il pas au contraire forc  trahir
lui-mme les lois, en cherchant  leur arracher leur victime? Soumettez
Brutus  cette terrible preuve; croyez-vous qu'il aura le triste
courage de cimenter la libert romaine par le sang de deux fils
criminels? non. Une grande me peut immoler  l'Etat la fortune, la
vie, la nature mme; mais jamais l'honneur.

Ici j'ai encore l'avantage de voir que mon systme n'est point dmenti
par les faits. Un coup d'oeil jet sur l'histoire des anciennes
rpubliques suffit pour me convaincre que le prjug dont je parle en
tait banni.

A Rome, par exemple, le dcemvir Appius Claudius convaincu d'avoir
opprim la libert publique, souill du sang innocent de Virginie,
meurt dans les fers sur le point de subir la peine due  tant de
forfaits. La famille de Claudius fut-elle dshonore? non.
Immdiatement aprs sa mort, je vois Caius Claudius son oncle briller
encore au premier rang des citoyens, soutenir avec hauteur les
prrogatives du snat, s'lever contre les entreprises des tribuns avec
cette fiert hrditaire que ses anctres avoient toujours dploye
dans les affaires publiques. Ce qui me parat surtout caractriser
l'esprit de la nation relativement  l'objet dont il est ici question,
c'est que dans les discours que les historiens de la rpublique prtent
 Claudius dans ces occasions, ce Romain ne craint pas de rappeler au
peuple le souvenir de ces mmes dcemvirs dont son neveu avait t le
chef.

Il y a plus; je vois le fils mme de cet Appius gouverner aprs son
pre, en qualit de tribun militaire, la rpublique dont ce dernier
avait t l'oppresseur et la victime.

La punition des autres dcemvirs ne ferma pas non plus le chemin des
honneurs  leurs familles. A peine le peuple a-t-il condamn Duillius,
qu'il choisit pour tribun un citoyen de son sang et de son nom. Les
jugemenst qui fltrirent Fabius Vibulanus, M. Cervilius et M. Cornelius
ne prcdent que de quelques annes l'lvation de leurs descendants ou
de leurs proches au tribunal militaire et au consulat.

M. Manlius accus d'avoir conspir contre la rpublique est condamn 
tre prcipit du haut de la roche Tarpienne: 14 ou 15 ans aprs son
supplice, (7) les Romains dfrent  Publius Manlius, l'un de ses
descendants, avec le titre de dictateur, la puissance la plus absolue 
laquelle un citoyen pt aspirer.

Je ne finirais pas si je voulais puiser tous les exemples de ce genre
que l'histoire me prsente; je me contenterai de rappeler encore ici
celui d'une nation voisine dont les moeurs sont une nouvelle preuve de
mon systme. Tout le monde sait que l'Angleterre, qui malgr le nom de
monarchie, n'en est pas moins par sa constitution une vritable
rpublique, a secou le joug de l'opinion (8) qui fait l'objet de nos
recherches.

Quels sont donc les lieux o elle domine? ce sont les monarchies. C'est
l que seconde par la nature du gouvernement, soutenue par les moeurs,
nourrie par l'esprit gnral, elle semble tablir son empire sur une
base inbranlable.

L'honneur, (9) comme l'a prouv le grand homme que j'ai dj cit,
l'honneur est l'me du gouvernement monarchique: non pas cet honneur
philosophique, qui n'est autre chose que le sentiment exquis qu'une me
noble et pure a de sa propre dignit; qui a la raison pour base et se
confond avec le devoir; qui existerait, mme loin des regards des
hommes, sans autre tmoin que le ciel et sans autre juge que la
conscience: mais cet honneur politique dont la nature est d'aspirer aux
prfrences et aux distinctions; qui fait que l'on ne se contente pas
d'tre estimable; mais que l'on veut surtout tre estim, plus jaloux
(10) de mettre dans sa conduite de la grandeur que de la justice, de
l'clat et de la dignit que de la raison; cet honneur qui tient au
moins autant  la vanit qu' la vertu: mais qui, dans l'ordre
politique, supple  la vertu mme; puisque, par le plus simple de tous
les ressorts, il force les citoyens  marcher vers le bien public;
lorsqu'ils ne pensent aller qu'au but de leurs passions particulires;
cet honneur enfin souvent aussi bizarre dans ses lois que grand dans
ses effets; qui produit tant de sentiments sublimes et tant d'absurdes
prjugs, tant de traits hroques et tant d'actions draisonnables;
qui se pique ordinairement de respecter les lois, et qui quelquefois
aussi se fait un devoir de les enfreindre; qui prescrit imprieusement
l'obissance aux volonts du prince; et cependant permet de lui refuser
ses services,  quiconque se croit bless par une injuste prfrence;
qui ordonne en mme temps de traiter avec gnrosit les ennemis de la
patrie, et de laver un affront dans le sang du citoyen.

Ne cherchons point ailleurs que dans ce sentiment, tel que nous venons
de le peindre la source du prjug dont nous parlons.

Si l'on considre la nature de cet honneur, fertile en caprices,
toujours port  une excessive dlicatesse, apprciant les choses par
leur clat plutt que par leur valeur intrinsque, les hommes par des
accessoires, par des titres qui leur sont trangers autant que par
leurs qualits personnelles, on concevra facilement, comment il a pu
livrer au mpris ceux qui tiennent  un sclrat fltri par la socit.

Il pouvait tablir ce prjug d'autant plus aisment, qu'il tait
encore favoris par d'autres circonstances relatives  la nature du
gouvernement dont je parle.

L'Etat monarchique exige ncessairement des prminences, des
distinctions de rangs, surtout un corps de noblesse, regard comme
essentiel  sa constitution, suivant ce principe que Bacon a dvelopp
le premier: sans nobles point de monarque; sans monarque, point de
nobles. Dans ce gouvernement l'opinion publique attache avec raison un
prix infini  l'avantage de la naissance: mais cette habitude (11) mme
de faire dpendre l'estime que l'on accorde  un citoyen de
l'anciennet de son origine, de l'illustration de sa famille, de la
grandeur de ses alliances a dj des rapports assez sensibles avec le
prjug dont je parle. La mme tournure d'esprit qui fait que l'on
respecte un homme, parce qu'il est n d'un pre noble; qu'on le
ddaigne parce qu'il sort de parents obscurs conduit naturellement  le
mpriser, lorsqu'il a reu le jour d'un homme fltri, ou qu'il l'a
donn  un sclrat.

Combien d'autres circonstances particulires ont pu augmenter
l'influence de ces causes gnrales dans les monarchies modernes et
particulirement en France.

Les anciennes lois franaises ne punissaient les crimes des nobles que
par la perte de leurs privilges: les peines (12) corporelles taient
rserves pour le roturier ou vilain. Dans la suite le clerg fut aussi
affranchi par ses prrogatives de cette dernire espce de punition:
quel obstacle pouvait trouver alors le prjug qui dshonorait les
familles de ceux qui taient condamns au supplice? il ne s'attachait
qu' cette partie de la nation, avilie pendant tant de sicles par la
plus dure et la plus honteuse servitude.

S'il et attaqu les deux corps qui dominaient dans l'Etat, s'il et
mis en danger l'honneur des seuls citoyens dont les droits parussent
alors dignes d'tre respects, il est probable qu'il aurait t bientt
ananti

Nous avons d'autant plus de raison de le croire, qu'il n'a jamais pu
tendre son empire jusqu'aux grandes maisons du royaume: aujourd'hui
que les nobles sont soumis aux peines corporelles, la famille d'un
illustre coupable chappe encore au dshonneur; tandis que le gibet
fltrit pour jamais les parents du roturier, le fer qui abat la tte
d'un grand n'imprime aucune tache  sa postrit.

Mais par une raison contraire cette opinion cruelle s'est tablie sans
peine, dans des sicles de barbarie o elle frappait  loisir sur un
peuple esclave, si mprisable aux yeux de ce clerg puissant et de
cette superbe noblesse qui l'opprimaient.

Je ne dirai plus qu'un mot sur ce sujet, pour observer que ce mme
prjug pouvait tre encore fortifi par une coutume bizarre, qui rgna
longtemps chez plusieurs nations de l'Europe. Je parle du combat
judiciaire. Lorsque cette absurde institution dcidait de toutes les
affaires civiles et criminelles, les parents de l'accus taient
quelquefois obligs de devenir eux-mmes parties dans le procs d'o
dpendait son sort: lorsque sa faiblesse, ses infirmits, son sexe
surtout ne lui permettait pas de prouver son innocence l'pe  la
main, ses proches embrassaient sa querelle et combattaient  sa place:
le procs devenait donc en quelque sorte pour eux une affaire
personnelle; la punition de l'accus tait la suite de leur dfaite, et
ds lors il tait moins tonnant qu'ils en partageassent la honte,
surtout chez des peuples qui ne connaissaient d'autre mrite que les
qualits guerrires.

Aprs avoir cherch l'origine du prjug qui fait l'objet de nos
rflexions, j'ai  discuter une seconde question peut-tre plus
intressante encore.

Ce prjug est-il plus utile que (13) nuisible? (14)

J'avoue que je n'ai jamais pu concevoir comment les sentiments
pouvaient tre partags sur un point que le bon sens et l'humanit
dcident si clairement: aussi quand j'ai vu une des compagnies
littraires les plus distingues du royaume proposer cette question je
n'ai jamais pens que son intention ft d'offrir un problme 
rsoudre; mais seulement une erreur funeste  combattre, un usage
barbare  dtruire, une des plaies de la socit  gurir.

Qu'une opinion dont l'effet est de faire porter  l'innocence ce que la
peine du crime a de plus accablant soit injuste, c'est une vrit, ce
me semble, qui n'a pas besoin de preuve: mais ce point rsolu, la
question est dcide; si elle est injuste, elle n'est donc pas utile.

De toutes les maximes de la morale, la plus profonde, la plus sublime
peut-tre, et en mme temps la plus certaine est celle qui dit: que
rien n'est utile, que ce qui est honnte.

Les lois de l'tre suprme n'ont pas besoin d'autre sanction, que des
suites naturelles qu'il a lui-mme attaches  l'audace qui les
enfreint ou  la fidlit qui les respecte. La vertu produit le
bonheur, comme le soleil produit la lumire, tandis que le malheur sort
du crime, comme l'insecte impur nat du sein de la corruption.

Rien n'est utile que ce qui est honnte; cette maxime vraie en morale
ne l'est pas moins en politique: les hommes isols et les hommes runis
en corps de nations sont galement soumis  celte loi: la prosprit
des (15) socits politiques repose ncessairement sur la base immuable
de l'ordre, de la justice et de la sagesse: toute loi injuste, toute
institution cruelle qui offense le droit naturel, contrarie directement
leur but, qui est la conservation des droits de l'homme, le bonheur et
la tranquillit des citoyens.

Si les politiques paraissent avoir souvent mconnu ce principe, c'est
qu'en gnral les politiques ont beaucoup de mpris pour la morale,
c'est que la force, la tmrit, l'ignorance et l'ambition ont trop
souvent gouvern la terre.

Au reste si j'avais eu  dmontrer la vrit de la maxime que je viens
(16) d'exposer, par un exemple frappant, j'aurais choisi prcisment
celui que me fournit le prjug dont il est ici question.

Mais ici j'entends des voix s'lever en sa faveur; je crois rencontrer
ds le premier pas un sophisme accrdit, qui lui a donn un assez
grand nombre de partisans.

Il est, dit-on, salutaire au genre humain; il prvient une infinit de
crimes; il force les parents  veiller sur la conduite des parents; il
rend les familles garantes des membres qui les composent.

Des citoyens garants des crimes d'un autre citoyen! condamns 
l'infamie qu'un autre a mrite!... Eh! c'est prcisment ce monstre de
l'ordre social que j'attaque. C'est par des lois sages, c'est par le
maintien des moeurs plus puissantes que les lois, qu'il peut arrter le
crime; et non par des usages atroces toujours plus contraires au bien
de la socit que les dlits mmes qu'ils pourraient prvenir.

A la Chine on a imagin un moyen assez (17) frappant d'tablir cette
espce de garantie dont on nous vante les avantages. L, les lois
condamnent  mort les pres dont les enfants ont commis un crime
capital; que n'adoptons-nous cette loi? Cette ide nous fait frmir!...
et nous l'avons ralise. Ne nous prvalons pas de la circonstance que
nous n'avons pas t jusqu' ter la vie aux parents des coupables:
nous avons fait plus, mme dans nos propres principes, puisque nous
rougirions de mettre la vie mme en concurrence avec l'honneur.

Mais aprs tout ce prjug nous donne-t-il en effet le ddommagement
qu'on nous promet? Comment diminue-t-il le nombre des crimes? Est-ce de
la part de ceux qui sont capables de les commettre? Je n'ai pas l'ide
d'un homme assez sclrat pour fouler aux pieds les lois les plus
sacres, et cependant assez sensible, assez gnreux, assez dlicat
pour craindre d'imprimer  sa famille le dshonneur qu'il ne redoute
pas pour lui-mme. Le prjug produira-t-il plus d'effet de la part des
parents? Rendra-t-il les pres plus attentifs  l'ducation de leurs
enfants?

Quand leur esprit pourrait se fixer sur les horribles images qu'il lui
prsenterait; quand la tendresse paternelle, si prompte  se flatter
pourrait penser srieusement qu'elle caresse peut-tre des monstres
capables de mriter un jour toute la rigueur des lois, cet trange
mobile serait au moins superflu; car il n'est pas un seul pre dont les
soins ne se proposent quelque chose de plus que d'empcher que ses
enfants n'expirent un jour sur un chafaud.

On m'objectera peut-tre que ce motif peut au moins engager les parents
 rclamer le secours de l'autorit contre les enfants pervers qui les
menacent d'un dshonneur prochain.

Mais, outre que la dernire classe des citoyens n'a pas les ressources
ncessaires pour se procurer ce remde violent, quand les pres se
dterminent-ils  en faire usage? lorsque le mal est devenu incurable;
lorsque la corruption de celui qui les rduit  l'employer est parvenue
 son dernier priode; lorsque les carts multiplis qu'ils connaissent
souvent les derniers, et qui ont dj mrit l'animadversion de la
justice les forcent  une dmarche cruelle, qui laisse toujours une
tache sur l'objet de leur tendresse.

Souvent mme,  peine l'auront-ils priv de la libert dont il abuse,
que sduits par l'espoir d'un changement (18) dont eux seuls peuvent se
flatter, ils obtiendront la rvocation de l'ordre fatal qu'ils avoient
sollicit. Le coupable dj corrompu avant sa dtention, aigri
peut-tre encore par le chtiment rentrera dans le sein de la socit
o il (19) rapportera des dispositions funestes  tous les crimes qui
peuvent la troubler.

Voil donc les avantages que nous procure le prjug dont je parle:
c'tait bien la peine d'tre injustes et barbares!

Mais d'ailleurs pour avoir au moins un prtexte de rendre le pre
responsable  ce point des actions de ses enfants, il faudrait lui
laisser tous les moyens ncessaires pour les diriger.

Les Chinois sont en cela plus consquents que nous: leurs lois leur
donnent un pouvoir sans bornes sur leurs familles; elles punissent,
dit-on, de n'en avoir pas us, mais nous qui avons presque entirement
soustrait  l'autorit paternelle la personne et les biens des enfants,
nous qui fixons  un ge si peu avanc le terme de leur indpendance,
comment imputerions-nous aux pres tant de fautes qu'ils ne peuvent
empcher?

Avant d'exercer contre eux cette odieuse rigueur rendons-leur du moins
tous les droits qui leur appartiennent; rtablissons ce tribunal
domestique que les anciens peuples regardaient avec raison comme la
sauvegarde des moeurs; ou plutt cette sage institution nous prouverait
bientt que pour diminuer le nombre des coupables, il n'est pas
ncessaire d'accabler (19) l'innocence (20) et d'outrager l'humanit.

Mais quand nous pourrions couvrir de quelque motif spcieux notre
injustice  l'gard des pres, comment pourrions-nous l'excuser envers
les autres parents des coupables? Quelle autorit le frre a-t-il pour
corriger le frre? Quelle puissance le fils exerce-t-il sur son pre?
Et la tendre, la timide, la vertueuse pouse, est-elle criminelle pour
n'avoir pas rprim les excs du matre, auquel la loi l'a soumise? De
quel droit portons-nous le dsespoir dans son coeur abattu? De quel
droit la forons-nous  cacher, comme un douloureux tmoignage de sa
honte, les pleurs mme que lui arrache l'excs de son infortune?

J'ai cherch vainement de quelle apparence d'utilit, on pouvait
colorer l'injustice du prjug que je combats; mais je suis moins
embarrass  dcouvrir les maux innombrables qu'il trane aprs lui.

Pour bien les apprcier, il faudrait pouvoir suspendre un moment
l'impression de l'habitude qui nous l'a rendu trop familier, et le
considrer en quelque sorte dans un point de vue plus loign.

Je suppose donc qu'un habitant de quelque contre lointaine, o nos
usages sont inconnus, aprs avoir voyag parmi nous, retourne vers ses
compatriotes et leur tienne ce discours:

J'ai vu des pays o rgne une coutume singulire; toutes les fois qu'un
criminel est condamn au supplice, il faut que plusieurs autres
citoyens soient dshonors: ce n'est pas qu'on leur reproche aucune
faute; ils peuvent tre justes, bienfaisants, gnreux; ils peuvent
possder mille talents et mille vertus; mais ils n'en sont pas moins
des gens infmes: avec l'innocence, ils ont encore les droits les plus
touchants  la commisration de leurs concitoyens; c'est, par exemple,
une famille dsole,  qui l'on arrache son chef et son appui, pour le
traner  l'chafaud: mais on juge qu'elle serait trop heureuse, si
elle n'avait que ce malheur  pleurer; on la dvoue elle-mme  un
opprobre ternel. (21) Les infortuns, avec toute la sensibilit d'une
me honnte, sont rduits  porter tout le poids de cette peine
horrible, que le sclrat peut seul soutenir. Ils n'osent plus lever
les yeux, de peur de lire le mpris sur le visage de tous ceux qui les
environnent; tous les tats les ddaignent; tous les corps les
repoussent; toutes les familles craignent de se souiller par leur
alliance; la socit entire les abandonne et les laisse dans une
solitude affreuse; la bienfaisance mme qui les soulage se dfend 
peine du sentiment superbe et cruel qui les outrage; l'amiti...
j'oubliais que l'amiti ne peut plus exister pour eux. Enfin leur
situation est si terrible qu'elle fait piti  ceux mme qui en sont
les auteurs; on les plaint... du mpris que l'on se sent pour eux; et
on continue de les fltrir; on plonge le couteau dans le coeur de ces
victimes innocentes; mais ce n'est pas sans tre un peu mu de leurs
cris.

A cet tonnant, mais fidle rcit, que diraient les peuples dont je
parle; ne croiraient-ils pas d'abord qu'un tel prjug ne peut rgner
que dans quelque contre sauvage? on aurait beau ajouter que les
peuples qui l'ont adopt sont d'ailleurs, justes, humains, clairs;
qu'ils ont des moeurs polies, des lois sages, des institutions
sublimes; qu'ils savent mieux qu'aucun autre respecter les droits de
l'humanit et connatre les principes du bonheur social; qu'ils ont
port les arts et les sciences  un degr de perfection inconnu au
reste de l'univers: ils ne voudraient jamais croire  des
contradictions si inconcevables; ignorant tous les avantages qui nous
ddommagent de ces restes de l'ancienne barbarie, ils nous
regarderaient peut-tre comme les plus malheureux des hommes; ils
s'applaudiraient de ne pas vivre dans des pays o l'innocence n'est
point en sret; o les citoyens sont sans cesse exposs aux dangers
affreux de perdre le plus prcieux de tous les biens par des vnements
qui leur sont trangers.

Tel est le premier inconvnient attach  cet absurde prjug; il est
fait pour nous effrayer. Nous regardons tout ce qui porte atteinte  la
stabilit de nos proprits, comme un coup funeste qui branle les
fondements de la flicit publique; quelle ide nous formerons-nous
donc d'un prjug qui soumet aux caprices du hasard l'honneur mme,
sans lequel tous les autres biens sont sans prix et la vie (22) n'est
qu'un supplice?

Nous rptons tous les jours cette maxime quitable, qu'il vaut mieux
pargner cent coupables que de sacrifier un seul innocent: et nous ne
punissons pas un coupable, sans perdre plusieurs innocents! la punition
d'un sclrat, disons-nous, n'est qu'un exemple pour d'autres
sclrats; mais le supplice d'un homme de bien est l'effroi de la
socit entire: et tous les jours nous donnons  la socit ce
spectacle horrible, qui doit porter la terreur dans l'me de chacun de
nous, puisque rien ne nous garantit que nous n'en serons jamais les
dplorables objets et qu'oppresseurs aujourd'hui, nous pouvons demain
tre opprims  notre tour.

Et quel tort pense-t-on que cause  l'Etat la fltrissure imprime 
tant de citoyens!

Les lgislateurs clairs se sont toujours montrs avares du sang mme
le (23) plus vil, lorsqu'ils ont pu le conserver  la patrie; ils n'ont
pas voulu lui ter les moindres avantages qu'elle pouvait tirer de la
punition (24) des criminels qui auraient viol ses lois. De l les
peines qui vouent aux travaux publics les auteurs de certains dlits:
nos lois mme ont adopt ces sages principes: et nos prjugs les
blessent ouvertement en rendant inutiles  l'Etat les citoyens
irrprochables qui ont le malheur de tenir  un coupable.

Si, au lieu de leur imputer les fautes de leurs proches, on leur
faisait un mrite de ne pas leur ressembler, la (25) condamnation de
ces derniers serait pour eux un aiguillon puissant qui les forcerait 
la faire oublier par leurs qualits personnelles; mais le prjug prive
 jamais la socit des services qu'ils pouvaient lui rendre. En leur
tant l'honneur, il les anantit; il les frappe d'une espce de mort
civile non moins funeste que celle que la loi donne au criminel qu'elle
condamne.

Plt au Ciel encore qu'ils ne fussent qu'inutiles et qu'ils ne
devinssent pas dangereux!

L'opprobre avilit les mes; celui que l'on condamne au mpris est forc
 devenir mprisable. De quel sentiment noble, de quelle action
gnreuse sera capable celui qui ne peut plus prtendre  l'estime de
ses semblables; priv sans retour des avantages attachs  la vertu, il
faudra qu'il cherche un ddommagement dans les jouissances du vice.

Si la honte lui a laiss quelque (26) ressort, craignons-le encore
davantage: son nergie se tournera en haine et en dsespoir; son me se
soulvera contre l'injustice atroce dont il est la victime; il
deviendra l'ennemi secret de la socit qui l'opprime: heureux s'il ne
finit pas par mriter la peine qu'il a d'abord injustement subie et si
les lois ne punissent pas un jour en lui des crimes auxquels la
barbarie de ses concitoyens l'aura conduit!

Il est vrai que souvent ces infortuns prennent le parti de fuir leur
pays et d'aller cacher leur honte dans des contres lointaines: mais
comptons-nous pour rien la perte de tant de citoyens que nous forons 
porter aux nations trangres leurs fortunes, leur industrie, leurs
talents et la haine de la patrie qui les a perscuts.

Ce prjug fatal semble fait pour tre le signal de la discorde: c'est
par lui qu'une barrire insurmontable s'lve tout  coup entre des
familles prtes  s'unir par une troite alliance; c'est par lui que le
ddain, le mpris, le deuil, le dsespoir succde  l'estime, 
l'amour,  la joie,  l'ivresse du bonheur; c'est lui qui arrachant
l'un  l'autre des amants dont l'hymen allait combler les voeux ordonne
 l'un de trahir sa foi, et condamne l'autre  l'impuissance de remplir
jamais un des devoirs les plus sacrs du citoyen.

C'est ce mme prjug qui allume tant de querelles funestes; le mpris
auquel il dvoue ses victime les expose sans cesse  des affronts
qu'elles ne souffrent pas toujours avec patience; la cause de leur
dshonneur est un des textes d'injures les plus familiers  la haine, 
l'insolence,  la brutalit, au faux honneur: de l les dissensions,
les rixes, et surtout les duels; c'est ainsi que ce prjug fournit un
aliment  cette frnsie, et (27) devient un des appuis d'une autre
mode (28) presqu'aussi funeste et aussi barbare que lui, et qu'il est
sans doute bien digne de protger.

Il produit encore un autre inconvnient, moins sensible peut-tre, mais
non moins rel: il affaiblit le nerf de l'autorit paternelle.

J'ai vu des enfants pervers s'apercevoir qu'ils tenaient dans leurs
mains la destine de leurs parents; se prvaloir de cet odieux avantage
(29), pour leur arracher d'injustes complaisances; forcer la faiblesse
de leurs pres  capituler, pour ainsi dire, avec eux,  oublier une
svrit ncessaire, par la crainte de les pousser  des excs qui
pouvaient dshonorer leur famille; et faire ainsi du prjug dont nous
parlons l'instrument de leurs passions et la sauvegarde de leur (30)
licence. Ces exemples ne sont que trop communs; ils ne demandent qu'un
oeil attentif, pour tre aperus.

Ce n'est pas tout. Pour achever de peindre le prjug que je combats,
il me reste  prouver que s'il est le flau de l'innocence, il n'est
pas moins le protecteur du crime.

Attacher au sort d'un sclrat celui de plusieurs honntes gens,
qu'est-ce autre chose que fournir au premier mille moyens d'chapper 
la punition qu'il a mrite?

Tandis que le bon ordre demande son supplice, la commisration publique
sollicite sa grce en faveur des innocents dont il doit entraner la
perte. Chaque procs criminel qui menace l'honneur d'une famille
honnte fait natre, pour ainsi dire, une nouvelle conspiration contre
les lois; les parents effrays dploient tout leur crdit et toutes
leurs ressources pour leur drober la victime qu'elles doivent frapper;
leurs (31) efforts, seconds par la voix de l'humanit l'emportent
souvent sur l'intrt public: qui pourrait compter tous ceux qui ont
t enhardis au crime par le motif imprieux qui devai(32)t forcer une
famille puissante  leur assurer l'impunit? Qui pourrait compter tous
les criminels dont le pardon a t arrach  la clmence des princes
par les cris des infortuns qui devaient partager leur honte?

C'est ainsi que nos prjugs insenss nervent la vigueur des lois;
c'est ainsi qu' force d'tre cruels, nous nous tons presque le droit
d'tre justes.

Eh! celui dont nous parlons n'et-il d'autre inconvnient que
d'accoutumer les familles  solliciter des ordres suprieurs contre la
libert des particuliers, il n'en serait pas moins encore un des plus
terribles flaux de la socit: si quelques fois de justes craintes les
forcent  recourir  cette dangereuse ressource; combien de fois ce
prtexte n'est-il qu'un moyen de surprendre la religion des souverains?
Combien de fois ne (33) sert-il pas d'instrument aux vengeances
domestiques? Combien de fois la haine ou la cupidit d'un pre injuste,
d'une martre cruelle, d'un frre jaloux, d'une perfide pouse ne
sont-ils pas le seul crime des malheureux sur qui l'on cherche 
appesantir le bras de l'autorit!...

Je crois en avoir assez dit pour mettre tous les esprits  porte de
juger si le prjug dont je parle est plus nuisible qu'utile.

Mais que sert de le dnoncer  l'indignation publique? N'est-t-il pas
destin  triompher de tous les efforts de la raison? Peut-on esprer
de gurir jamais les hommes de ce mal invtr?

Ainsi raisonne le vulgaire; mais l'homme fait pour penser rejette ce
funeste prsage.

Les prjugs invincibles ne sont faits que pour les temps d'ignorance,
o l'homme courb sous le joug de l'habitude regarde toutes les
coutumes anciennes comme sacres, parce qu'il n'a ni la facult de les
apprcier, ni mme l'ide de les examiner: mais dans un sicle clair,
o tout est pes, jug, discut; o la voix de la raison et de
l'humanit retentit avec tant de force; o devenus plus sensibles et
plus dlicats en raison du progrs de nos connaissances, nous nous
appliquons sans cesse  diminuer le nombre de nos maux et  augmenter
nos jouissances, un usage atroce ne peut longtemps retarder sa ruine,
que lorsqu'il est protg par les passions des hommes, ou par le crdit
d'un trop grand nombre de citoyens intresss  le perptuer: mais le
prjug dont je parle n'est utile  personne; il est redoutable  tous;
la socit entire demande qu'il prisse.

N'en doutons pas. Le progrs des lumires, qui au moment o nous
sommes, l'a dj beaucoup affaibli suffirait seul pour amener cet
heureux vnement; mais (34) l'intrt de l'humanit m'invite,
Messieurs,  remplir vos vues bienfaisantes en cherchant les moyens de
l'acclrer.

Ce n'est point par des lois expresses qu'il faut combattre (35) l'abus
dont il est question; ce n'est point par l'autorit qu'il faut
l'attaquer: elle n'a point de prise sur l'opinion. De pareils moyens
loin de dtruire le prjug dont nous parlons ne feraient peut-tre que
le fortifier. Il a sa source dans l'honneur, comme je l'ai prouv; et
l'honneur loin de cder  la force se fait un devoir de la braver:
essentiellement libre et indpendant il n'obit qu'a ses propres lois;
il ne reconnat d'autre juge et d'autre matre que lui-mme.

Au reste nous n'avons pas besoin de changer tout le systme de notre
lgislation; de chercher le remde d'un mal particulier dans une
rvolution gnrale, souvent dangereuse: des moyens plus simples, plus
faciles, et peut-tre plus srs semblent s'offrir  nous.

Cependant, si je pouvais penser que l'opinion dont je parle ft
rellement propre  diminuer le nombre des crimes; si c'tait vraiment
ce motif, qui nous et dtermins  l'adopter et qui nous y retnt
attachs, je chercherais  la remplacer par quelque institution qui pt
nous procurer les mmes avantages: je proposerais par exemple,
d'tendre les bornes du pouvoir paternel; et de donner aux parents
toute l'autorit ncessaire pour rcompenser ou pour punir les vertus
ou les dsordres de leurs enfants: mais comme l'intrt des moeurs
n'est ici qu'un vain prtexte par lequel la prvention cherche
quelquefois  pallier notre injustice, je regarde le rtablissement de
la puissance paternelle,  la vrit, comme le frein le plus puissant
de la corruption, mais non comme un moyen d'anantir l'abus dont il
s'agit ici.

Mais je voudrais que l'on abroget certaines lois qui paraissent tendre
immdiatement  l'entretenir: il serait  souhaiter par exemple que les
biens d'un homme condamn au supplice cessassent d'tre soumis  la
confiscation: cette peine tombe moins sur le coupable que sur ses
hritiers; elle semble tre par elle-mme une espce de fltrissure
pour sa famille: dans le temps o elle aurait besoin de toute la
considration que le vulgaire attache  la richesse, pour affaiblir le
mpris auquel elle est expose, la confiscation ajoute encore  son
avilissement par la misre o elle la rduit.

Je voudrais aussi que la loi n'imprimt plus aucune espce de tache aux
btards; qu'elle ne part point punir en eux les faiblesses de leurs
pres en les cartant des dignits civiles et mme du ministre
ecclsiastique; je voudrais que l'on effat cette maxime du droit
canonique, que les inclinations perverses de ceux qui leur ont donn le
jour sont censes leur avoir t transmises avec le sang; qu'enfin l'on
abolt tous les usages qui peuvent familiariser les citoyens avec
l'ide qu'on peut quelquefois raisonnablement rendre un homme
responsable d'une faute qu'il n'a point commise.

Mais le caractre mme du prjug dont il est question semble nous
indiquer un autre moyen (36) galement simple, mais (37) encore plus
efficace pour l'affaiblir.

Nous voyons qu'il n'attache pas (38) la honte seulement au supplice,
mais  la forme mme du supplice; la roue, le gibet, comme je l'ai dj
observ, dshonore la famille de ceux qui prissent par ce genre de
peine, mais le fer qui tranche une tte coupable n'avilit point les
parents du criminel; peu s'en faut mme qu'il ne devienne un titre de
noblesse pour sa postrit.

Serait-il impossible de profiter de cette disposition des esprits;
d'tendre  toutes les classes de citoyens cette dernire forme de
punir les crimes?

Effaons une distinction injurieuse qui semble ajouter  l'humiliation
de ceux qui restent en but au prjug et faire retomber sur eux tout le
dshonneur dont les autres s'affranchissent:  la place d'une peine,
qui,  la honte insparable du supplice, joint encore un caractre
d'infamie qui lui est propre, tablissons une autre espce de peine 
laquelle l'imagination est accoutume d'attacher une sorte d'clat, et
dont elle spare l'ide du dshonneur des familles; peut-tre ce
changement indiffrent en lui-mme en amnera-t-il un trs avantageux
dans nos ides sur cet objet; peut-tre reconnatrons-nous par une
heureuse exprience, que dans ce qui tient  l'opinion surtout, les
remdes les plus simples sont souvent les plus salutaires.

Mais j'en vois un autre infiniment plus puissant, qui seul suffirait
pour extirper le mal et dont le succs me parait absolument infaillible.

Les souverains le tiennent dans leurs mains; pour anantir ce prjug
fatal(39), qui semble avoir pouss de si profondes racines, ils n'ont
pas besoin d'puiser leurs trsors, ni de dployer toute leur
puissance; il leur suffira de l'attaquer.

Que leur justice et leur humanit viennent au secours des malheureux
qui sont unis par le sang aux coupables condamns; qu'ils ne souffrent
pas que la route de la fortune et des honneurs leur soit ferme; qu'ils
ne ddaignent pas de les dcorer des marques de leur faveur, lorsqu'ils
les auront mrites par leurs services; ou plutt qu'ils saisissent
avec empressement toute occasion de les rcompenser; que, toutes choses
gales, ils leur accordent mme sur leurs concurrents une prfrence
qui n'a rien d'injuste; que des places, des distinctions, des titres
d'honneur, qu'un regard favorable, un mot flatteur annonce souvent au
public que le monarque oublie les fautes de leurs proches pour ne voir
que leur mrite personnel, qu'il mprise ce vil prjug qui ose
dgrader la vertu mme; bientt sa conduite sera la loi de tous ses
sujets.

Qui pourra demeurer l'esclave de cette absurde opinion, lorsqu'il verra
le prince se faire une gloire de la braver et un devoir de la dtruire?

Qui mprisera des hommes irrprochables, honors de son estime et de sa
bienveillance, dans des pays o la faveur est l'idole de tous les
sujets, o ceux qui l'obtiennent sont pour les autres des objets
d'admiration et d'envie; o le suffrage et les rcompenses du (40)
souverain sont regards comme le comble de la gloire et le terme de
l'ambition? J'ai fait voir que l'honneur est le principe du prjug
dont je parle; et ceux sur qui l'honneur a le plus d'empire sont ceux
qui attachent le plus de prix  l'clat des distinctions et au bonheur
de fixer l'attention du prince; quand (41) il opposera son exemple au
prjug, il (42) sera donc sr de le combattre avec des armes
invincibles.

Ah! plt an Ciel que ce faible ouvrage pt parvenir jusqu'au jeune
monarque qui nous gouverne! une ide utile  l'humanit ne lui serait
pas vainement prsente. Celui qui proscrivant un usage barbare
consacr par une jurisprudence ancienne a pargn aux accuss des
cruauts inutiles, est digne d'arracher des citoyens innocents 
l'ignominie qui doit tre rserve pour le crime. Dompter un prjug
atroce qui trane tant de maux aprs lui, serait un triomphe d'un
nouveau genre dont il ne partagerait la gloire avec aucun souverain, et
dont (43) l'clat ne serait point effac aux yeux de la postrit par
les grands vnements qui ont illustr son rgne.

Ce n'est pas tout. Cette ressource si prcieuse n'est pas la seule qui
nous reste, pour nous dlivrer de ce flau. Il en est une autre non
moins infaillible; et c'est vous-mmes, Messieurs, qui l'avez
dcouverte. En invitant les gens de lettres  frapper sur l'opinion
fatale qui fait l'objet de celle discussion vous avez donn  la
socit un gage assur de sa ruine.

Fixer l'attention du public sur un usage galement absurde et barbare
est un des moyens les plus certains de le dtruire. La raison et
l'loquence: voil les armes avec lesquelles il faut attaquer les
prjugs: leur succs n'est point douteux dans un sicle tel que le
ntre.

Plus je rflchis et plus je suis convaincu que celui dont je parle ne
subsiste encore aujourd'hui que parce qu'il n'a pas encore t
approfondi; parce que l'esprit philosophique ne s'est pas encore port
particulirement sur cet objet; parce que le dfaut de rflexion  cet
gard a mme laiss dans un grand nombre d'esprits l'ide fausse et
absurde qu'il procure de prcieux avantages  la socit: mais si nos
habiles crivains avaient depuis longtemps accoutum le public 
envisager tout ce qu'il a de ridicule, d'injuste, d'atroce et de
funeste; croit-on qu'il aurait conserv tout son empire?

(44) Htez-vous de l'anantir,  vous sublimes gnies,  qui la nature
semble avoir (45) confi le noble emploi d'clairer vos semblables;
c'est  vous qu'il (46) est donn de commander  l'opinion. Et quand
votre empire ft-il aussi tendu, que dans ce sicle avide des
jouissances de l'esprit, o vos ouvrages devenus l'occupation et les
dlices d'une foule innombrable de citoyens vous donnent une si
prodigieuse influence sur les moeurs et sur les ides des peuples?
Combien de coutumes funestes? Combien de prjugs barbares n'avez-vous
pas dtruits, malgr les profondes racines qui semblaient devoir ter
l'espoir de les branler? Hlas! le gnie sait faire triompher l'erreur
mme, lorsqu'il s'abaisse  la protger: que ne pourrez-vous donc pas,
quand vous montrerez la vrit aux hommes; non pas la vrit austre,
effarouchant les passions, imposant des devoirs, demandant des
sacrifices: mais la vrit douce, touchante, rclamant les droits les
plus chers de l'humanit, secondant le voeu de toutes les mes
sensibles et trouvant tous les coeurs disposs  la recevoir? Quelle
rsistance prouverez-vous, quand vous attaquerez avec toutes les
forces du gnie un prjug odieux, dont on s'tonnera d'avoir t
l'esclave, (47) ds que vous l'aurez peint avec les couleurs qui lui
conviennent?

Grces immortelles soient donc rendues  la socit clbre, qui la
premire a donn l'exemple de diriger vers ce but les efforts et
l'mulation des hommes de lettres! cette ide aussi belle qu'elle est
neuve honore galement le coeur et l'esprit de ceux qui la composent:
elle lui (48) assure (49)  la fois la reconnaissance et l'admiration
du public.

J'ai tch, autant qu'il tait en moi, de seconder son zle pour le
bien de l'humanit! puisse un grand nombre de ceux qui ont couru avec
moi la mme carrire avoir combattu avec des armes plus victorieuses
l'abus funeste contre lequel nous nous sommes ligus! Si je n'obtiens
pas la couronne  laquelle j'ai os aspirer, mes travaux ne demeureront
pas tout  fait sans rcompense; je trouverai au fond de mon coeur un
autre prix assez flatteur, qu'aucun rival ne saurait m'enlever.

Quod genus hoc hominum; quaevet hunc tant barbara morem

Permittit patria?

VIRG. AENID.

De Robespierre, avocat en parlement demeurant  Arras.



Mots raturs dans le manuscrit original:



(1) dig

(2) au moins

(3) Quoique les bonnes et les mauvaises actions soient personnelles;
j'ai cr

(4) q

(5) ne dit-on

(6) les particuliers ayant

(7) Publius Manlius l'un de ses descendants

(8) dont

(9) s

(10) encore

(11) d

(12) af

(13) f

(14)  la

(15) Etats

(16) d'tab

(17) e

(18) impossi

(19) les

(20) ;

(21) Les malheu

(22) mme

(23) s

(24) mme

(25) p

(26) s

(27) qu'il est

(28) non mo

(29) s

(30) s

(31) cris, appuys

(32) en

(33) f

(34) le bien

(35) le prjug

(36) no

(37) peut-tre

(38) seulement

(39) e

(40) m

(41) cela

(42) est

(43) l'h

(44) C'est 

(45) donn

(46) app

(47) quand

(48) r

(49) la reco



      *      *      *      *      *      *      *      *      *      *








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Miscellaneous, by Maximilien Robespierre

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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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