The Project Gutenberg eBook, Anselme Adorne, by E. de la Coste


This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org





Title: Anselme Adorne
       Sire de Corthuy


Author: E. de la Coste



Release Date: January 13, 2010  [eBook #30949]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANSELME ADORNE***


E-text prepared by Hlne de Mink and the Project Gutenberg Online
Distributed Proofreading Team (http://www.pgdp.net) from page images
generously made available by the Google Books Library Project
(http://books.google.com/)



Note: Images of the original pages are available through
      the the Google Books Library Project. See
      http://books.google.com/books?vid=m_MoAAAAYAAJ&id


Note de transcription:

      Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
      corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas
      t harmonise. Les lettres entoures d'accolades, comme
      XV{me} par exemple, sont imprimes en exposant dans l'original.

      [i] La citation de Dante:

      combien est rude sentier le monter et le descendre par
      l'escalier d'autrui, et combien gote le sel, le pain de
      l'tranger!

      telle qu'elle se trouve ici semble avoir t tronque ou mal
      retranscrite. De notre temps, elle est souvent traduite ainsi:

      Et combien est amer, pour celui qui le gote,
      Le pain de l'tranger, et tout ce qu'il en cote
      De monter et descendre  l'escalier d'autrui...





ANSELME ADORNE,

SIRE DE CORTHUY.


BRUXELLES.--TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT.
Rue de Schaerbeek, 12.




ANSELME ADORNE,

SIRE DE CORTHUY,

PLERIN DE TERRE-SAINTE:

SA FAMILLE, SA VIE, SES VOYAGES ET SON TEMPS,

RCIT HISTORIQUE,

PAR M. E. DE LA COSTE.

Ce voyage mriterait d'tre publi.
(BARON J. DE ST-GNOIS, _les Voyageurs
Belges_.)







BRUXELLES,
CHARLES MUQUARDT, DITEUR,
Place Royale, 11.
MME MAISON A GAND ET LEIPZIG.

1855




INTRODUCTION.


Si le nom de Louis XI veille de sombres souvenirs, la priode
qu'embrasse la vie de ce prince n'en est pas moins l'une des plus
remarquables de l'histoire. Tandis que son esprit inquiet trouble les
dernires annes de Charles VII, ou que sa cruelle habilet fonde, en
France, le pouvoir royal, on voit la lutte des deux Roses, la grandeur
et la fin de la maison de Bourgogne, les Mdicis  Florence, la chte
de l'Empire grec et, autour de ce fait qui partage les temps, se
groupe toute une pliade de noms illustres: Constantin Dragozs,
Scanderbeg, Huniade, Hassan-al-Thouil, Mahomet II.

Contraste frappant avec notre ge! la puissance ottomane s'avance,
semant l'effroi par ses progrs; l'Europe, ligue pour l'arrter,
cherche des allis jusque dans l'islamisme, et c'est  peine si l'on
distingue la Moscovie qui se dgage, sous Iwan III, du joug tartare.
Cependant on observe le passage d'une grande poque  une autre: le
moyen ge dploie encore ses bannires, fait reluire ses armures dans
les combats et dans la lice; l'ardeur attidie des croisades jette ses
dernires tincelles; mais les bandes d'ordonnance prenant place
auprs des milices fodales, l'imprimerie arme des caractres
mobiles, Colomb, rvant  son entreprise, prparent une re nouvelle.

Voici un contemporain de Louis XI: ns  quelques mois de distance,
ils sont morts dans la mme anne. La vie du sire de Corthuy est un
fil qui conduit de pays en pays et d'vnement en vnement,  travers
des temps si pleins de mouvement et d'clat. Lui-mme il appartient 
trois contres qui n'eurent pas une faible part  ces agitations ou 
ce lustre. Il tient, par son origine,  l'Italie o sa famille jouait
un rle important,  la Flandre par la naissance,  l'cosse par
l'influence qu'exera sur la destine de ce Brugeois l'un des plus
attachants pisodes raconts par Walter Scott.

Jeune, il se signale dans les tournois, joute avec _Jaquet de Lalain_,
le bon chevalier, dont Georges Chastelain a clbr les _appertises
d'armes_, et enlve,  la pointe de la lance, le casque de Corneille
de Bourgogne. Dans l'ge mr, dvot et chevaleresque plerin, voyageur
curieux, diplomate accrdit auprs de diffrentes cours, il part pour
la Terre-Sainte: il parcourt l'Italie, touche aux grandes les de la
Mditerrane, visite la Barbarie, l'Arabie, la Syrie, la Grce, et
revient par le Tyrol, la Suisse et le Rhin. Il voit  Milan Galas, 
Rome Paul II,  Tunis et au Caire Hutmen ou Othman et Caet-Bei, le
dernier roi des Maures et le dernier soudan des Mameluks, dont le
rgne fut long et prospre. Son vaisseau cinglait en vue du
Ploponse, tandis que le fils d'Amurat, aprs un sige mmorable,
plantait le croissant sur les tours de l'antique Chalcis. A Rama, un
gnreux mir lui sauve la vie, ou du moins la libert. Il trouve dans
l'le de Chypre Lusignan prs d'pouser la fille adoptive de
Saint-Marc, la belle Catherine Cornaro;  Rhodes, le grand matre
Orsini, attendant, l'pe au poing, l'assaut du vainqueur de Byzance.
Aprs s'tre rencontr,  Venise, avec l'ambassadeur persan, il
confre, en Tyrol, avec Sigismond d'Autriche, si fatal  la puissance
de Bourgogne. Au retour, Charles le Tmraire l'envoie en ambassade
auprs de cet Hassan-al-Thouil ou Ussum-Cassan que Haller a choisi
pour hros d'une nouvelle Cyropdie.

Bien que, par une concidence assez singulire, Anselme Adorne joignt
aux fonctions diplomatiques que lui confiait le duc de Bourgogne, les
titres de baron d'cosse et de conseiller de Jacques III, on le voit
porter encore ceux de bourgmestre de Bruges, puis de capitaine de la
duchesse Marie. Mais tout change, pour lui, de face: la fortune qui
avait abandonn les deux souverains auxquels il dut surtout des
dignits et des honneurs, semble s'armer contre lui de tout ce qu'il
tenait d'elle: chapp, par dix fois, aux temptes, aux forbans, aux
Arabes, il rencontre des prils plus grands. S'il ne subit point dans
son pays les plus terribles consquences d'une raction populaire,
c'est pour trouver dans un autre, au milieu d'une aristocratie non
moins orageuse, une fin prmature et tragique.

Son nom se rattache aux traditions de Bruges, clbre alors par ses
splendeurs et de nobles souvenirs, ainsi qu' l'un des monuments que
l'on y montre aux trangers: c'est une petite glise construite par la
famille d'Adorne et qu'on nomme Jrusalem. Au centre s'lve le
mausole du voyageur; prs de l'glise, on voit encore l'antique
demeure o, pendant deux annes, il donna asile  une Stuart.

Les aventures de cet homme distingu, mais malheureux sur la fin de sa
carrire, ne sont gure connues que par une analyse de ses voyages,
dans l'ouvrage qui nous a fourni notre pigraphe, et de courtes
notices trop souvent inexactes. Le hasard, ou plutt la bienveillante
obligeance d'un savant bibliographe[1], de regrettable mmoire, mit,
il y a des annes, entre nos mains l'itinraire manuscrit d'Anselme,
crit en latin par son fils[2]. Nous en avions fait des extraits pour
notre usage; nous avons depuis consacr des heures qui auraient t
bien lentes, si elles fussent restes inoccupes,  traduire et 
coordonner ces extraits,  les complter par d'autres renseignements,
successivement recueillis, enfin  runir les uns et les autres sous
la forme d'un rcit que, sans rien ter  sa fidlit, nous avons
cherch  animer d'un peu de vie.

  [1] M. Van Praet, alors conservateur de la Bibliothque de la rue
  Richelieu,  Paris.

  [2] L'exemplaire qui nous a t confi par le savant Van Praet, et
  qu'il qualifiait d'unique, portait  la premire page, le titre
  suivant:

                      Anselmi Adurni
    Equitis hierosolymitani, ordinis scotici et cyprii
    Jacobi III Scotorum Regis et Caroli Burgundi ducis
    Consiliarii, Baronis in Corthuy et Tiletine, domini
                  in Ronsele et Ghentbrugge,
         Itinerarium hierosolymitanum et sinaicum
                           1470
         Joannes Adurnus V. Illustris F. conscripsit
         et Jacobo III Scotorum Regi dedicavit.

  Aprs l'pitre ddicatoire et la table, on lit un second titre
  ainsi conu:

  Iter hierosolymitanum et Montis Sinay Anselmi Adurni, institutum
  anno nostr salutis septuagesimo supra millesimum
  quadringentesimum, scriptore Joanne Adurno, Anselmi filio,
  itineris comite.

C'est une restauration d'une figure trouve sur un vieux tombeau, dont
nous n'avons fait que rapprocher les fragments et raviver les
contours, ou, si on l'aime mieux, ce sont les mmoires d'un chevalier
flamand qui vcut sous les rgnes de Philippe le Bon, de Charles le
Tmraire et de Marie de Bourgogne. Rdigs principalement sur pices
originales et indites, ou de vieilles chroniques, ils n'offriront
nanmoins, sans doute, rien de bien neuf ou de bien important quant
aux faits gnraux, qui ne sont ignors de personne; mais, du moins,
ils les rappelleront et pourront aider  la connaissance intime de
l'poque. On y trouvera quelques peintures d'usages et de moeurs,
certains dtails curieux ou bizarres, des scnes parfois mouvantes,
des donnes qui ne seront pas, nous l'esprons, sans utilit pour les
tudes historiques, cultives de nos jours avec tant d'ardeur, de
patience et de succs.

L'oeuvre  laquelle concourent,  l'envi, tant de savants
esprits, ressemble  ces tertres qu'un peuple en marche laissa jadis
sur son passage, et qu'on retrouve dans quelques contres: chaque
guerrier de la nation vidait, croit-on, son casque, plein de terre, au
lieu o le monument devait s'lever; le dernier des soldats y venait
jeter sa poigne de sable.




ANSELME ADORNE,

SIRE DE CORTHUY.

PREMIRE PARTIE.




I

Italie et Flandre.

  Les Adorne  Gnes et  Bruges.--Antoniotto.--Obizzo et Guy de
  Dampierre.--Bataille des perons.--L'tendard dchir.--Les comtes
  ou marquis de Flandre, princes par la clmence de Dieu.--Baudouin
  de Fer et Baudouin  la Hache.--_Les tats et les Trois
  Membres._--Les _Poorters_.--Les _Mtiers_.


Au temps o la croix de Saint-Georges et le lion de Saint-Marc se
disputaient l'empire de la Mditerrane et de l'Euxin, lorsque Gnes
commandait  la Corse, protgeait les rois de Chypre et les empereurs
grecs, et jetait ses colonies jusque sur les ctes de Crime,  la
tte des familles qui taient en possession de donner, dans cette cit
puissante, des chefs  l'tat, on nommait les Adorno. Ils taient,
dit l'historien des maisons clbres d'Italie, _en odeur_ de
principaut[3]. Le plus fameux d'entre eux fut cet Antoniotto
qui, de son trne ducal, convoqua la chevalerie  une sorte de
croisade, enleva aux Maures l'le de Gerbi, prs de la cte d'Afrique,
et assigea _le roi de Thune_, comme l'appelle Froissart, dans sa
capitale; entreprise  laquelle saint Louis avait succomb et qui
attendait Charles-Quint. S'il et t roi, dit encore Litta, ses
actions l'eussent immortalis.

  [3] Avevano fetore di principato.--Litta, Famiglie celebri.

A l'poque de l'expdition de saint Louis, arrivait  Gand, sous les
auspices, selon les uns, du comte de Flandre Guy de Dampierre, suivant
d'autres, de Robert de Bthune, fils du comte, revenant d'Orient, le
frre d'un aeul d'Antoniotto, Obizzo (Opice), dont un descendant
assistait, environ trois sicles aprs,  l'abdication de
Charles-Quint, parmi les bannerets de Flandre.

Cet Adorno, d'aprs d'anciens titres[4], fut en grande faveur auprs
de Guy; sa postrit, connue sous le nom d'_Adournes_ ou Adorne, ne
demeura pas  Gand; elle prit sa rsidence  Bruges o nous la
retrouverons plus tard.

  [4] Lettres de l'empereur Maximilien de 1511 et 1512. Selon un
  vieux manuscrit, Opice pousa Agns de Axpoele, fille d'un des
  chevaliers qui partagrent la captivit du comte.

C'tait l'ge hroque de la Flandre, comme de l'cosse et de la
Suisse; les journes des Eperons, de Bannock-Burn, de Morgarten,
tiennent dans un espace de cinq annes; mais la premire des trois fut
la plus surprenante, car les Flamands n'avaient ni le rempart des
Alpes, ni les dfils de la Caldonie.

Un gros d'intrpides artisans s'taient jets dans la mle
et en avaient rapport les dpouilles des chevaliers. A
Mons-en-Pevle, le sort fut plus indcis, la valeur plus brillante
peut-tre. Philippe le Bel en fut tmoin lui-mme; couvert  la hte
d'un manteau d'emprunt, il vit sa bannire dchire par ces mains
rudes et sanglantes.

Bruges avait donn le signal du mouvement, il faut le dire, par un
massacre: deux mots sauvaient ceux qui pouvaient les prononcer et
condamnaient le reste. Les Flamands combattaient pour leur langue,
leurs franchises, l'indpendance relative qu'admettait le systme
fodal et leur vieux comte captif et dpouill, ce mme Guy dont nous
venons de parler. Rien, dans les nombreux soulvements qui suivirent,
n'effaa l'clat guerrier de celui-ci.

Nous devons dire maintenant quelque chose de l'organisation politique
de la Flandre et des changements qu'elle subit vers ce temps.
Les premiers comtes ou marquis de Flandre, princes par la clmence
de Dieu, allis au sang de Charlemagne, rgissaient leur
_monarchie_--cette expression se rencontre dans de vieux crits--avec
l'aide et le concours des principaux du clerg et de la noblesse. La
race forte et puissante des Baudouin _de Fer_ et _ la Hache_, alla
finir sur le trne de Constantinople. Elle tait reprsente
maintenant par de faibles descendants en ligne fminine. La noblesse,
au milieu des agitations populaires, perdait chaque jour de son
influence. Gand, Bruges et Ypres,  l'apoge de leur merveilleuse
splendeur, rangeant sous leur bannire les milices des villes
secondaires et des chtellenies, se partageant, en quelque sorte, la
Flandre et prenant en main ses intrts, eurent place aux _tats_ et
les effacrent bientt, sous la clbre dnomination des _trois
membres_.

L tait dsormais la puissance. Plusieurs familles nobles, et mme
des plus distingues, vinrent l'y chercher, s'inscrivant parmi les
_Poorters_, ou appartenaient, ds l'origine des villes,  cet antique
noyau de la population. Aprs venaient les _mtiers_, renfermant les
principaux du commerce et de l'industrie, mais encadrant aussi la
partie la plus nombreuse et la plus mobile de la population,
dmocratie redoutable et principale force militaire.

Les _Poorters_ avaient des capitaines; les _mtiers_, leurs doyens.
Des chevins rendaient la justice; un conseil reprsentait la commune.
Le couronnement de l'difice tait form,  Bruges, de deux
bourgmestres annuels, chefs suprmes de la cit, intermdiaires entre
le prince et le peuple, mais souvent en butte  la colre de celui-ci,
dans ses mcontentements. Ces places n'en taient pas moins fort
releves et fort ambitionnes; on les vit remplies par des Ghistelles,
des Halewyn, des d'Ognies, qui taient des premiers en Flandre et
atteignirent un rang princier.

Les _trois membres_ s'entendaient sur la direction des affaires; nul
d'entre eux, cependant, n'tait li par les rsolutions des autres;
leur mutuelle indpendance tait un corollaire de leurs liberts.

La grandeur de ces institutions ne doit point faire illusion sur leurs
inconvnients; il s'en rencontre dans toutes les formes politiques.
Les lgislateurs, et mme le plus puissant de tous, qui est le temps,
n'ont sous la main qu'une toffe, et c'est l'homme. Ici il manquait
surtout l'unit. Il faut l'avouer, d'ailleurs, cette milice
ouvrire des grandes villes, pesant, du poids du nombre et de ses
armes, sur les rsolutions et jusque sur l'administration de la
justice et la conduite de la guerre, si elle apportait un contingent
puissant d'ardeur et d'nergie, devait amener aussi des rsultats
moins heureux, dont la suite de cet ouvrage offrira de tristes
exemples.




II

Les Artevelde.

  Les tisserands.--Les deux colonnes d'or de Bruges.--douard
  III.--La loi salique et la laine anglaise.--Jacques van
  Artevelde.--Louis de Male.--Les Chaperons-Blancs.--Philippe van
  Artevelde.--Beverhout.--Massacre des Brugeois.--La cour du
  Ruart.--Rosebecque.--Les trois Gantois.--Flandre au Lion!--Pierre
  Adorne, capitaine des Brugeois.--Le bourgmestre et le
  doge.--Naissance d'Anselme.


Qui pourrait passer devant les Artevelde et ne pas s'arrter un moment
 contempler ces grandes figures historiques? Nous devons cependant
ajouter, auparavant, quelques traits  l'esquisse que nous venons de
tracer.

Avec des intrts communs  toutes, les trois villes en avaient de
distincts et mme d'opposs, des prtentions ou des droits rivaux,
gards avec un soin jaloux. Leur industrie principale tait
celle du tissage de la laine, qui, dans certains degrs de la
fabrication, leur tait exclusivement rserve. Elle enrichissait
Ypres, elle dominait  Gand;  Bruges, elle tait balance par un
puissant commerce. C'taient l, selon l'expression d'un comte de
Flandre, les deux colonnes d'or de cette ville dont neas Sylvius,
Commines et de Thou ont clbr, comme  l'envi, l'opulence et la
beaut. Gand, de son ct, s'levant parmi les mandres de l'Escaut et
de la Lys, rclamait la suprmatie sur la navigation intrieure.

Trente ans environ aprs la bataille de Mons-en-Pevle, douard III
revendiquait le trne des Valois. Pour se crer un point d'appui en
Flandre, il arrte la sortie de la laine anglaise: c'tait la ruine
des tisserands; ce fut pour Jacques d'Artevelde, qui dtermina les
Gantois  s'unir aux Anglais, le fondement de sa puissance.

Elle rencontra  Bruges une opposition dont il triompha. Ses moyens se
sentaient de la rudesse du temps: ses adversaires avaient voulu le
poignarder;  son tour, il les perait de son pe, ou les faisait
lancer, par les fentres, sur les piques de ses partisans. Si sa main
tait prompte, sa parole tait loquente, sa politique habile et
hardie; ses manires parurent gales au rang auquel il s'leva.
Gouverne, sous son influence, par les _trois membres_, traitant, par
son entremise, avec l'Angleterre et la France, la Flandre eut un grand
poids dans la balance, vita les dsastres d'autres insurrections, et
obtint des avantages qu'elle et vainement attendus de son comte,
retenu par le lien fodal.

La fin d'Artevelde, pourtant, fut cruelle: le peuple le
massacra. Le comte tait mort  Crcy, sous la bannire des lis.
douard, survivant  son fils, le glorieux prince Noir, et  ses plus
vaillants capitaines, dpouill d'une partie de ses conqutes,
abandonn, pill,  son agonie, par sa matresse et ses serviteurs,
laissa la couronne d'Angleterre  un enfant qui ne devait point la
conserver.

Louis de Male, fils du dernier comte, put alors ressaisir le pouvoir
dont il ne restait qu'un nom, encore cher aux Flamands. Ceux-ci
continuaient, toutefois,  pencher pour les Anglais qu'il appelait,
lui, les meurtriers de son pre; mais la restitution promise de Lille,
Douai et Orchies, gagna la Flandre au mariage de l'hritire du comte
avec un fils du roi Jean. C'est la maison de Bourgogne qui se fonde.

Croyant sa puissance affermie, Louis s'abandonna sans contrainte  ses
plaisirs et  ses prodigalits. Ce fut,  la cour et dans toute la
Flandre, un dbordement de moeurs, qui, selon les vieux
chroniqueurs, devait armer la vengeance du ciel. Le comte sembla
l'appeler. N au chteau de Male, prs de Bruges, affectionnant le
sjour de cette cit brillante et polie, et la trouvant plus facile
que Gand  concourir  ses dpenses, il irrite les Gantois par sa
prfrence pour la ville rivale et les pousse  bout par la concession
d'un canal qui, ouvrant une communication directe entre la Lys et
Bruges, y et amen les bls de l'Artois, libres de droits d'tapes
envers Gand.

Les Gantois courent aux armes, dispersent les travailleurs et prennent
pour signe de ralliement le clbre chaperon blanc. La Flandre et
Bruges mme se partagent. Les nobles se rangeaient sous la bannire de
leur _naturel et droiturier seigneur_. A Bruges, on comptait, dans un
parti, les marchands, les armateurs, les pelletiers; dans l'autre, les
tisserands. Serrs de prs par les forces du comte, les Gantois se
souviennent du nom d'Artevelde; ils placent  leur tte son fils,
mari  une dame de la noble maison de Halewyn. Tir, malgr lui, de
la retraite, il parut n pour commander.

Au retour des confrences de Tournay, le Ruart[5] dclarant aux
Gantois qu'il ne leur reste que ces trois partis: ou de s'enfermer
dans les glises pour y attendre la mort, ou d'aller humblement crier
merci  leur seigneur, ou, enfin, de venir le chercher  Bruges pour
le combattre; ce peuple, affam et puis, abandonnant le choix 
Philippe d'Artevelde lui-mme; celui-ci, sortant  la tte de 5,000
braves, qui portaient chacun, brode sur une manche, cette pieuse
devise: _Dieu aide!_ annonant  ses compagnons, lorsqu'il leur
distribue les derniers vivres, qu'ils n'en doivent dsormais attendre
que de leur valeur, balayant devant lui d'imprudents adversaires
surpris au milieu d'une fte, et pntrant dans Bruges, sur leurs pas:
changez l quelques mots, vous diriez de l'histoire de Sparte!

  [5] _Rewaert_ ou _Ruwart_, gouverneur ou protecteur.

Cette victoire, dans laquelle Froissart loue la modration des
Gantois, n'en tait pas moins, pour Bruges, un pouvantable dsastre.
Le sang des mtiers hostiles aux tisserands coule par flots, ml au
sang patricien; les spultures manquaient aux cadavres; il fallut
creuser, exprs, de grandes fosses pour les y entasser. Ce n'tait
point assez de ces victimes et de nombreux otages pour assurer la
domination des vainqueurs; ils font tomber une partie des portes et
des murailles, marques et garants de l'indpendance communale. Bruges,
ville ouverte, n'tait plus un _membre_ de Flandre, c'tait la
conqute de Gand.

La Flandre s'unissait, mais sous de funbres auspices. L'Angleterre o
rgnait, de nom, le jeune Richard, ne tenait plus la France en chec.
Salu du titre de pre de la patrie, richement vtu d'carlate et
tenant cour de prince, le Ruart occupait une hauteur glissante, entre
la tombe de son pre et la sienne.

Alors,  la lueur de l'incendie des villes, on voit s'avancer une
arme toute brillante d'acier, d'armoiries, de bannires, au milieu
desquelles ondoyaient les plis de l'oriflamme: c'tait le duc de
Bourgogne avec le jeune Charles VI, son neveu, et toute la chevalerie
de France. Les Flamands auraient d garder leurs positions et s'y
retrancher; mais ils savaient mieux mourir qu'obir. Impuissant 
contenir leur imprudente ardeur, Artevelde tombe cras dans la mle.

Par un de ces enchanements bizarres qui djouent les calculs, le
triomphe de Philippe le Hardi inaugurait une puissance longtemps
rivale de la France. Un Gantois, comme les Artevelde, mais sorti du
vainqueur, devait achever de rompre le noeud fodal entre ce royaume
et la Flandre. Il devait dans Madrid, l'une des capitales de son
empire sur lequel, disait-on, le soleil ne se couchait point, faire
consacrer la limite que les Flamands tracrent pendant quatre
sicles, avec leur sang, de Bavichove[6]  Guinegate[7].

  [6] En 1071.

  [7] En 1479.

C'tait une triste victoire que celle de Rosebecque pour Louis de Male
qui la devait  des armes trangres. Pour les Brugeois, vaincus 
ct des Gantois, la dfaite tait presque une dlivrance; ils
relvent les tendards du comte sur leurs murailles mutiles. La
guerre n'tait point finie: Anglais, Bretons, ceux-ci, sauvages
auxiliaires de Louis de Male, ceux-l, allis de Gand ou croiss pour
le pape Urbain contre les Clmentistes, qu'ils s'obstinent  trouver
en Flandre, ravagent  l'envi cette terre glorieuse et dsole.

Parmi les capitaines qui conduisaient  la dfense des murs,  peine
rtablis et de nouveau menacs, l'lite de la population brugeoise, on
remarque un arrire-petit-fils d'Obizzo. C'tait Pierre Adorne,
personnage considrable  qui Philippe le Hardi confia la
surintendance de ses domaines en Flandre et en Artois, qui fut deux
fois bourgmestre de la commune et remplit les fonctions de premier
bourgmestre, l'anne mme o Antoniotto dirigeait contre Tunis une
flotte commande par son frre Raphal et portant, outre l'arme
gnoise, un corps de chevaliers et d'cuyers, sous la conduite du duc
de Bourbon (1388).

Parmi ces nobles _plerins_, plusieurs appartenaient  la Flandre[8];
en sorte que l'_emprise_ n'y eut pas peu de retentissement, et
l'clat qu'elle rpandait sur le nom d'Adorne tait partag par la
branche flamande. Aussi tenait-elle  honneur, comme on le voit dans
Sanderus, d'tre _ex prclara ducum Genuensium prosapia_, de
l'illustre maison des ducs[9] de Gnes.

  [8] Il y en avait aussi du Hainaut. Froissart nomme, parmi
  ceux-ci, trois cousins: messire Henri d'Antoin, le sire d'Hanrech
  ou Havret et Jehan, sire de Ligne, qui fut arm chevalier, dans
  l'expdition, par le sire d'Autoin. La premire enceinte de la
  place fut emporte d'assaut, et le roi de Tunis s'obligea 
  dlivrer les esclaves chrtiens,  payer les frais de la guerre et
   mettre un frein au brigandage de ses sujets. (V. Froissart et
  Folieta, historien gnois.)

  [9] Doges.

Un fils de Pierre Adorne et dont le prnom tait pareil, chevalier,
suivant le mme auteur, pousa lisabeth Braderickx, fille du seigneur
de Vive, d'une maison flamande, noble et ancienne. C'est de ce mariage
que naquit Anselme, le 8 dcembre 1424.




III

Jrusalem.

  L'hospice et l'glise.--Le Saint-Spulcre  Bruges.--Le
  double voyage d'Orient.--Eugne IV.--Le luxe des vieux
  temps.--L'ducation des faits.--Sige de Calais.--Politique
  de Philippe le Bon.


Si la famille d'Anselme tait videmment de celles qui penchaient pour
l'lment monarchique de nos vieilles institutions, elle ne laissait
pas d'tre populaire par ses services et le noble usage quelle fit de
sa fortune. Bruges lui dut des fondations utiles et l'glise dont nous
avons parl. Construite par l'aeul, le pre et un oncle de notre
voyageur,  l'imitation de celle du Saint-Spulcre de Jrusalem, elle
en retrace les parties principales. Elle est remarquable par
le globe teint de vermillon qui couronne sa tour flanque de deux
minces tourelles, sa disposition intrieure, ses belles verrires[10],
ses monuments funraires, et surtout par la reprsentation du divin
tombeau, que renferme l'une des tourelles.

  [10] Il est fcheux que, prcisment, celle qui reprsente Anselme
  Adorne se trouve maintenant cache.

Le pre d'Anselme, dans un voyage de Terre-Sainte, dont il revint avec
le titre de chevalier du Saint-Spulcre, plus considrable alors qu'il
ne fut depuis, avait pris lui-mme les dimensions du monument sacr
avec une exactitude extrme: il le pensait du moins. Voil pourtant
que, dans le cours des travaux, l'on se trouve arrt par un doute; on
ne sait trop quel dtail manquait ou laissait quelque incertitude.
C'tait, aprs tout, peu de chose; disons mieux, ce n'tait presque
rien. Pour Pierre Adorne c'tait beaucoup trop. Son parti est aussitt
pris; il embrasse et bnit son fils, qui demandait  le suivre, et le
voil de nouveau en route pour l'Orient. Aprs avoir brav une seconde
fois les fatigues, les flots, les outrages des infidles, il revient,
apportant comme un pieux trophe la mesure attendue pour terminer
l'ouvrage.

Ainsi le veut la tradition, et de graves tmoignages la confirment;
mais quand on n'y verrait qu'une de ces lgendes, qu'enfante la
potique imagination du peuple, elle attesterait encore le vif intrt
que les contemporains prenaient  ces travaux. Ce fut vers l'an 1435
qu'ils furent achevs. Une bulle du pape Eugne IV vint mettre le
sceau  la sainte entreprise, en rigeant en paroisse la Jrusalem
brugeoise, qui comprenait, outre l'glise, un hospice et le
manoir de famille. Tel tait le luxe des vieux temps: on ne craignait
pas de s'entourer des misres pour les secourir, et des srieuses
images de la religion et de la mort, car cette glise devait aussi
servir  la spulture des Adorne.

On trouve ailleurs des monuments de ce genre; mais peu importait aux
Brugeois. Il semblait que la tombe sacre, objet de tant de voeux,
de tant de gigantesques expditions, de tant de regrets, aperue
jusque-l dans un lointain mystrieux, ft transporte soudain dans
les murs de Bruges, ainsi qu'on montre ailleurs de saints difices
apports par la main des anges.

Chacun comprendra quelle part Anselme, alors dans sa douzime anne,
dut prendre  la publique motion. Les constructions qui proccupaient
si vivement sa famille, leur achvement, toutes les circonstances, en
un mot, qui s'y rattachaient, furent pour son enfance des vnements.
En mme temps, les rcits des voyages de son pre, de ses aventures,
de ses prils, enflammaient l'imagination du jeune homme; il brlait
ds lors d'embrasser, suivant l'expression de son itinraire, _d'un
regard ferme et tenace_, ces mers lointaines, tour  tour riantes ou
orageuses, ces contres habites par des peuples si diffrents de ceux
qu'il connaissait, ces lieux saints et clbres, ces rochers, ces
palmiers, ces monuments, dont la description le ravissait.

Les exemples et les discours de ceux qu'on doit respecter seront
toujours la principale partie de l'ducation. On ne ngligea point,
toutefois, d'initier Anselme  la connaissance de la langue et des
lettres latines et aux exercices chevaleresques fort en vogue  cette
poque. Ses progrs taient rapides, sans qu'il montrt pourtant la
prcocit, plus que merveilleuse, que lui prtent certains auteurs qui
ont trop peu consult les dates, comme nous le verrons bientt.

Au moment o Philippe le Bon,  force de gracieuses paroles, obtenait
l'aide des Flamands pour dloger de Calais les Anglais, leurs anciens
allis et nagure les siens, deux questions s'agitaient entre lui et
les Brugeois: l'une tait un vieux litige au sujet de l'cluse, poste
important pour lui, qu'ils revendiquaient comme leur port et une de
leurs villes subalternes; l'autre concernait le territoire appel _le
Franc_.

Philippe songeait  l'riger en quatrime _membre_; il se prtait
ainsi aux dsirs de la noblesse du Franc, ajoutait un lment nouveau
et plus flexible  la triade flamande, convertie en ttrarchie, et
divisait pour l'assouplir une de ces masses compactes et puissantes
dont l'clat le rendait fier, mais qu'il cherchait  rendre plus
maniables.

Telle fut la double origine d'un diffrend qui allait changer Bruges
en un sanglant thtre de confusion et de dsordre.




IV

Philippe le Bon et les Brugeois.

  Retour de Calais.--Irritation des milices brugeoises.--Elles
  enfoncent les portes de l'Ecluse.--Massacre de l'coutte.--Les
  larmes de Charles le Tmraire et celles d'Alexandre.--L'homme
  d'tat prcoce.--Les assembles du peuple.--Mort des
  Varssenaere.--Danger de Jacques Adorne.--Jacques et Pierre Adorne
  bourgmestres.--loge de Bruges.--Entre de Philippe le Bon.--Dbut
  d'Anselme.


Ce n'tait pas sans peine qu'on avait dtermin les milices brugeoises
au dpart. Lorsque le duc eut t contraint de lever le sige de
Calais, elles revinrent humilies et aigries encore par le mauvais
succs.

Aprs une expdition contre les Anglais qui dvastaient impunment le
pays, elles se prsentent devant l'Ecluse et en enfoncent les portes;
puis elles rentrent dans Bruges, s'emparent des clefs de la ville,
ainsi que de son artillerie, dont elles font d'effroyables dcharges.
L'coutte, officier du prince, charg de la police, tombe gorg. La
duchesse de Bourgogne, qui affectionnait le sjour de Bruges,
s'loigne avec un enfant qui criait et versait des larmes. C'taient
celles d'un autre Alexandre[11], par le sang qu'il devait faire couler
 son tour; il avait nom Charles: les Belges l'ont appel _le Hardi_,
et les trangers _le Tmraire_.

  [11] On se rappelle l'exclamation de Rousseau: Pleurs cruels! que
  de sang vous ftes rpandre!

Dans cette crise terrible, disent quelques auteurs, Anselme se
comporta avec tant de droiture, avec tant de prudence et de
circonspection, qu'il sut se concilier le respect et l'attachement du
peuple sans perdre les bonnes grces de son souverain. Magnifique
loge sans doute; mais ce qui le rend surprenant, c'est que ceci se
passait de 1436  1437. Ce grand citoyen, ce prudent homme d'tat
n'avait donc gure que douze ans. Laissons-lui son enfance, il aura
plus tard bien assez de la politique!

Le rle propre  son ge tait celui de spectateur curieux. S'il se
glissait  quelque croise de l'un des difices qui avaient vue sur la
place, un frappant spectacle s'offrait  ses yeux. Devant la sombre
masse des Halles, droit en face du Beffroi, deux drapeaux flottaient,
plants entre les pavs: sur l'un on distinguait le lion de Flandre;
sur l'autre, celui de Bruges. A gauche de cette bannire, paraissait
une belle troupe: c'taient les _Poorters_, avec leurs six capitaines
portant, chacun,  la main, le gonfanon de leur quartier. Les
_mtiers_, partags en huit groupes, taient rangs, partie du mme
ct, partie  droite de l'tendard de Flandre et tout le long de
l'entrept fameux[12] appel _Waterhalle_. C'taient, d'une part, les
_quatre mtiers_, ou la puissante industrie lainire les _bouchers_,
souvent mal d'accord avec eux, accompagns des poissonniers, le
_cuir_, l'_aiguille_: de l'autre, les _dix-sept mtiers_, le
_marteau_, les _boulangers_, les _courtiers_, modeste dnomination
sous laquelle on comprenait les reprsentants du commerce et de la
navigation, propres  la ville. Les marchands trangers n'avaient,
naturellement, point de part  ces assembles civiques.

  [12] Il a t remplac par un btiment qui fait aujourd'hui partie
  de l'htel du gouvernement provincial.

A l'extrmit du ct du march o taient placs les quatre groupes
de mtiers que nous avons nomms les premiers, on voyait les
arbaltriers, sous la belliqueuse enseigne du cleste chevalier saint
Georges. Les villes subalternes et les paroisses du Franc avaient
aussi leur place marque. Une couronne de roses rcompensait les
premiers arrivs: une colonne mobile de trois cents hommes,  la solde
de la ville, avait charge de rveiller le zle des retardataires.
Nanmoins, en ce moment, des vides se faisaient remarquer, car la
noblesse du Franc s'efforait d'empcher les habitants de se rendre
aux sommations des Brugeois.

Tous ces rangs taient hrisss de piques: de distance en distance, on
voyait des bannires dployes, laissant, dans leurs replis,
distinguer de saintes images, ou les emblmes dors d'un mtier, qui
brillaient au soleil, au bout d'une hampe peinte de couleur
clatante, ou couverte d'une riche toffe.

Ainsi dlibrait le peuple en diffrend avec son prince, l'un des plus
puissants de l'poque. Si, dans ces assembles, les nobles et les
notables figuraient parmi les _Poorters_ et s'ils exeraient un
certain ascendant d'habitude et de dfrence, leur autorit
faiblissait dans les temps d'orage. Le nombre et souvent la passion
prenaient alors le dessus. Ce n'tait donc pas seulement de la
curiosit qu'prouvait Anselme en contemplant ce spectacle:
rflchissant, comme il arrive, les impressions de sa classe et de sa
famille, il sentait un secret serrement de coeur qu'allaient
justifier des scnes cruelles.

Deux frres Varssenaere, dont l'un tait premier bourgmestre et
l'autre capitaine, furent massacrs; un oncle d'Anselme, Jacques
Adorne, qui exerait galement ces dernires fonctions et avait voulu
se jeter sur les meurtriers, ne fut soustrait qu'avec peine  un sort
pareil. Les Adorne quittrent Bruges, o il n'y avait plus pour eux de
sret.

Philippe, aprs avoir cherch  se rendre matre de cette ville par un
coup de main fatal au sire de l'Ile-Adam, et qui faillit l'tre au duc
lui-mme, russit mieux dans ses desseins en coupant les vivres aux
Brugeois. Jacques et Pierre Adorne furent alors successivement revtus
des fonctions de bourgmestre de la commune, que leur pre avait
exerces, aussi bien que celles de premier bourgmestre, et qui
devaient l'tre un jour par Anselme, comme si c'et t une partie de
l'hritage de famille.

Au retour de l'exil qu'il avait partag avec son oncle et son
pre, il s'tait retrouv dans les murs de Bruges avec transport, car
il aimait vivement la si douce province de Flandre, mais surtout sa
ville natale. Il n'est parl, dans son itinraire, qu'avec
enthousiasme de cette illustre cit, de cette noble ville. Tantt,
sa beaut, son urbanit, ses agrments infinis, son opulence et son
clat, l'abondance inoue de richesses qu'elle renferme, sont passs
sous silence parce que la renomme les fait assez connatre et que
l'auteur, en les vantant, serait suspect; tantt, c'est la ville la
plus polie du monde, ville vraiment digne de ce nom par l'urbanit
dont elle est pleine. La paix maintenant lui tait rendue, paix, il
est vrai, chrement achete; mais Bruges en recueillait du moins les
fruits: avec l'ordre, la prosprit renaissait. Les navires des
Osterlins[13], les grandes caraques gnoises et les galres de Venise
apportaient de nouveau,  l'mule de Londres et de Novogorod, les
fourrures du Nord, les riches tissus de l'Italie et les trsors de
l'Inde.

  [13] Ansates.

Aprs plusieurs annes d'absence, la cour de Bourgogne revint taler
sa magnificence  Bruges; ce fut en 1440 que Philippe le Bon y fit son
entre avec le duc d'Orlans qu'il venait de marier  une de ses
nices. Les magistrats, dans l'humble appareil rclam par les usages
du temps, pieds et tte nus, vtus de robes noires sans ceinture,
prsentent,  genoux, les clefs  leur redout seigneur, en lui
demandant merci. Il hsite, ou feint d'hsiter, et semble se rendre 
l'intercession de son hte illustre. Le peuple crie _nol_!
les fanfares clatent; le clerg psalmodiant des hymnes, les marchands
trangers, richement vtus de brocart ou de velours, escortent les
deux princes jusqu'au palais. Chaque nation qui commerait  Bruges
formait un corps brillant de cavaliers, ou marchait en bon ordre;
l'toffe et la couleur de la robe, des cussons ports devant les
rangs par des hrauts, distinguaient les diverses contres. Dans les
rues, ce n'taient qu'arcs de triomphe, chars ou chafauds chargs de
personnages de la mythologie ou de la Bible.

Ces pompes devaient charmer un jeune homme. Anselme Adorne vit surtout
avec joie les tournois par lesquels les chevaliers, arms de toute
pice et sur de hautes selles de guerre, clbrrent l'arrive du duc
de Bourgogne et du duc d'Orlans, ainsi que celle du comte de
Charolois, qui fit son entre quelques jours aprs, avec sa femme
encore enfant, fille de Charles VII. Bientt Anselme allait lui-mme
signaler son courage et son adresse dans ces jeux, l'image et l'cole
de la guerre.

Il parut  dix-sept ans dans la lice. Un si prcoce dbut, suivi
bientt de succs, annonce un heureux assemblage de hardiesse et de
sang-froid, de force et de souplesse, qui prsente  la pense l'image
d'un cavalier de bonne mine et qui n'tait point fait pour dplaire.




V

Un tournoi de l'Ours Blanc.

  La duchesse Isabelle et le comte de Charolois.--Les dames
  brugeoises dans leurs atours.--Le forestier arm chevalier
  sur le champ de bataille.--Que diable est-ce ceci?--La
  _Vespre_.--Louis de la Gruthuse.--Metteneye.--Jean Breydel.--Adam
  de Haveskerque.--Le tournoi.--Anselme gagne le cor.--Marguerite.--Le
  court roman.--Anselme Adorne Forestier.--Les acclamations et les
  cris de mort.


Comme les romanciers, mais sans rclamer leurs autres privilges, nous
ferons franchir au lecteur un espace de quelques annes et nous le
conduirons, un certain jour de l'an 1444, qui tait le 27 avril, sur
le march de Bruges.

Raconter l'histoire de ce _forum_ flamand, ce serait faire celle de la
ville. Nous avons vu le peuple s'y rassembler, sous les armes, pour
exercer son orageuse souverainet; nous verrons s'y dresser
l'chafaud: maintenant une fte y attirait les curieux dont les flots
presss dbouchaient de tous cts. Un espace entour de barrires,
que gardaient des valets et des hrauts, restait seul libre au milieu.
Les fentres et jusqu'aux toits des btiments taient pleins
de spectateurs. Les regards se tournaient tantt vers le
_Cranenburch_[14], o la duchesse vint prendre place avec son fils,
aux applaudissements de la foule, tantt vers une grande htellerie, 
l'enseigne de la _Lune_, qui contenait l'lite des dames brugeoises,
dans tout l'clat de leur beaut proverbiale et d'atours si riches,
qu'une reine jalouse les avait compares  autant de reines.

  [14] Maison sur la place.

Les douze croises gothiques de l'difice, ornes de draperies
flottantes, encadraient des groupes varis de jeunes femmes et de
demoiselles rivalisant entre elles d'lgance et de luxe. L, vous
eussiez aperu ces coiffures de velours en fer  cheval, ces belles
chevelures releves en tresses, ou nattes, ces voiles transparents et
lgers, ces robes serrant  la taille, de velours vert, ponceau ou de
quelque autre couleur clatante, ces corsages d'hermine, ces manteaux
de brocart rehauss d'or, qu'on retrouve dans les tableaux de
l'poque.

Parmi ces belles Brugeoises, l'une de celles pour lesquelles la
journe prparait le plus d'motions--et l'on verra bientt  quel
titre--portait le nom de Marguerite, alors fort en vogue, sans doute
parce qu'il dsigne une _perle_ ou une _fleur_. L'tymologie, cette
fois, n'tait point en guerre avec la ralit, comme il arrive
 quelques _Blanche_ et  plus d'une _Rose_. Marguerite avait les
qualits qui attirent et fixent l'affection: c'tait, au surplus, une
jeune orpheline, fille d'Olivier Van der Bank. Par sa mre, elle
tenait aux de Baenst et aux Utenhove, qui possdrent de beaux
domaines et ont fourni plusieurs chevaliers[15]. Quelques mois,
 peine, s'taient couls depuis qu'Anselme Adorne, g de moins de
vingt ans, l'avait conduite  l'autel.

  [15] Les de Baenst taient surtout richement possessionns en
  Zlande. On trouve ces deux noms dans la liste, publie par M.
  Gachart, des seigneurs flamands qui assistaient  l'abdication de
  Charles-Quint, et que nous allons transcrire; c'taient:

  Lamoral d'Egmont, prince de Gavre, comte d'Egmont, chevalier de
  l'ordre.

  Maximilien de Bourgogne, seigneur de Beveren, id.

  Charles, comte de Lalaing, seigneur d'Escornaix, id.

  Pierre, seigneur de Werchin, snchal de Hainaut, seigneur de
  Herzelles, id.

  Philippe de Montmorency, comte de Hornes, seigneur de Nevele.

  Maximilien de Melun, vicomte de Gand.

  Charles, seigneur de Trazegnies et de Tamise, chevalier.

  Maximilien Vilain, cuyer, seigneur de Rassenghien.

  Louis de Ghistelles, chevalier, seigneur de la Motte.

  Philippe de Liedekerke, chevalier, seigneur d'Eversbeke.

  Jacques de Claeroult, chevalier, seigneur de Puttem.

  Jacques de Thiennes, cuyer, seigneur de Castre.

  Thomas de Thiennes, cuyer, seigneur de Rumbeke.

  Charles Hannart, chevalier, seigneur de Liedekerke.

  Joseph de Baenst, chevalier, seigneur de Melissant.

  Jrme Adournes, chevalier, seigneur de Nieuwenhove.

  Franois de Halewin, chevalier, seigneur de Zweveghem.

  Jacques de Lalaing, cuyer, seigneur de la Monillerie et de
  Sandtberg.

  Josse, seigneur de Courtewille et de Vorst, cuyer.

  Ferry de Gros, cuyer, seigneur de Beaudemers.

  Franois Massier, cuyer, seigneur de Bussche.

  Charles Uutenhove, cuyer, seigneur de Sequedin.

  Pierre, seigneur du Bois, cuyer.

  Jacques de Eyeghem, cuyer, seigneur de Hembisze.

Ce qui attirait Marguerite et tout ce concours, c'tait le tournoi
annuel de la Socit de l'Ours-Blanc. Il ne se donnait point, 
Bruges, de fte qui excitt plus d'intrt. On trouve, dans les
chroniques, au milieu d'annotations relatives aux troubles, aux
guerres, aux plus grands vnements, le retour priodique de ces jeux,
soigneusement indiqu, en mme temps que les noms des vainqueurs. Des
prix taient offerts  ceux-ci: c'tait une lance, un cor, l'ours,
souvenir d'un vieux rcit et symbole de la Socit; on ajoutait
quelquefois un diamant.

Le combattant qui gagnait la lance prenait le titre de Forestier, en
mmoire d'anciens princes dont l'existence est conteste, mais qui
brillent dans les lgendes. Il prsidait au tournoi de l'anne
suivante; il soutenait son titre de primaut dans la lice et mme dans
les combats. C'est ainsi que prs de Guinegate, Louis de Baenst,
Forestier de Bruges, fut arm chevalier sur le champ de bataille.

Les tournois de l'Ours-Blanc remontent  l'anne 1320, poque voisine
des plus clatants faits d'armes des Brugeois; mais depuis, le malheur
des temps ayant interrompu ces chevaleresques exercices, ils furent
rtablis, en 1417, par une commune rsolution des magistrats, de la
noblesse et des plus notables habitants.

Les principaux seigneurs aimaient  y paratre, et mme les ducs de
Bourgogne. Maximilien d'Autriche y reut un si bon coup de lance,
d'un aeul de l'historien Despars, dont le casque figurait une
tte de dmon, que, ployant en arrire, le futur empereur s'cria:
_Que diable est-ce ceci!_

Deux jours avant la joute, un officier du Forestier, prcd d'un
hraut et accompagn des quatre plus jeunes membres de la Socit,
parcourait la ville, s'arrtant aux htels des dames les plus
distingues, pour les inviter  la fte. Le lendemain elles
assistaient  la _Vespre_: une collation leur tait offerte, et ainsi
runies, elles voyaient arriver les combattants trangers. Lorsque,
aprs s'tre prsents avec les formalits d'usage, ils s'taient
retirs, le Forestier montait  cheval avec ses compagnons, et allait,
en pompe, au bruit des instruments, souhaiter la bienvenue  ces
htes, chacun en leur logis, leur offrant courtoisement armures et
destriers.

Ces prliminaires avaient t remplis et le grand jour tait venu. Les
membres de la Socit de l'Ours-Blanc, qui devaient prendre part  la
lutte, se rassemblaient dans l'enceinte de l'abbaye d'Eechoute. Un
soudain mouvement de la foule annonce leur approche: couverts
d'armures brillantes et magnifiquement vtus d'toffe pareille, ils
s'avancent, monts chacun sur un de ces chevaux de bataille que
fournissait la Flandre, alors les plus renomms de l'univers; de
riches caparaons et des housses de soie, couvraient presque
entirement les robustes coursiers qui piaffaient et rongeaient le
frein.

Parmi les confrres de l'Ours-Blanc, on remarquait Louis de Bruges,
sire de la Gruthuse, qui fut prince de Steenhuse, comte de Wincester,
chevalier de la Toison d'or et, dont nous aurons plus d'une fois
l'occasion de parler; Pierre Metteneye ou de Mattine, aussi distingu
dans les armes que dans les tournois, qui porta la bannire de Bruges
 la bataille de Brusthem et fut chevalier, seigneur de Marque,
conseiller et chambellan du duc de Bourgogne; Jean Breydel qui devait
ajouter  l'clat d'un nom illustr, prs de deux sicles auparavant,
 la bataille des perons, par la valeur qu'il dploya lui-mme devant
Bude, sous l'hroque bannire de Huniade; enfin l'poux de
Marguerite,  son second dbut. Adam de Haveskerque tait du nombre
des combattants du dehors.

Tous avaient pris leur place, et l'on attendait impatiemment le
signal. Il est donn: les coursiers s'lancent! Qui ne retrouve, dans
sa pense, une image de ce spectacle? Ces hommes couverts de fer, qui
fondent l'un sur l'autre, ces montures puissantes, plus acharnes
qu'eux au combat, les naseaux fumants, la crinire hrisse, faisant
retentir le sol sous leurs pieds; ces nuages de poussire,  travers
laquelle tincellent l'or et l'acier; ces lances qui se brisent et
volent en clats: tout cela a t vingt fois dcrit. Parmi les
spectateurs, la curiosit, l'attention taient vives; quelquefois, un
cri s'levait de toutes les poitrines. Les dames, suivant des yeux les
cavaliers dans leurs courses rapides, laissaient voir sur leurs traits
mobiles les sentiments dont elles taient agites, les alternatives de
crainte et d'espoir. Sur le jeune front de Marguerite vous eussiez lu
toutes les phases du combat o Anselme tait engag. Enfin elle
respire: mille voix proclament les vainqueurs. Anselme avait gagn le
cor qu'il reut des mains de la duchesse; la lance chut 
Breydel; l'ours  d'Haveskerque.

Trois ans aprs, le futur baron de Corthuy conquit,  son tour, la
lance, aux acclamations de la foule, dont, sur cette mme place, les
cris de mort devaient, un jour, l'accueillir. Ah! si l'avenir nous
tait connu, sous quel poids nous marcherions courbs!




VI

Le bon chevalier.

  Banquet de l'htel de ville.--La lance conquise.--Isabelle
  de Portugal et le comte de Charolois  la maison de
  Jrusalem.--Combat.--Le sire de Ravesteyn.--Joute de l'tang de
  Male.--Prouesses et portrait de Jacques de Lalain, le bon
  chevalier.--Corneille de Bourgogne.--Le casque enlev.--Nouveau
  succs.--L'cu du Forestier.--Naissance de Jean Adorne.--Le
  parrain.--Andr Doria, prince de Melfi.--L'Arioste.--Les
  vingt-huit _alberghi_ de Gnes.--L'hospitalit.


Il fallait d'autres preuves pour montrer  tous que le jeune
Forestier tait digne de l'honneur qu'il avait conquis; mais d'abord
des festins devaient clbrer sa victoire: il n'est gure de solennit
o ils n'entrent pour quelque chose. Le premier fut donn le soir mme
par les magistrats,  l'htel de ville, lgant difice construit
sous les auspices de Louis de Male. Aprs le festin, on reconduisit
Anselme, en grande pompe,  son logis; devant lui marchait un hraut,
et il tenait  la main la lance, prix de sa prouesse, orne d'une
draperie aux couleurs du Forestier qu'il remplaait.

Le lendemain, il donna le banquet chez lui; la duchesse de Bourgogne,
son fils et tout ce que Bruges avait de plus grand, y assistaient.
Nous pourrions assez facilement dcrire les dressoirs, les entremets,
les _hanaps_: il y a, pour ces occasions, un mobilier o chacun est
libre de se pourvoir; mais nous craindrions de l'user. Il nous suffira
de dire qu'aprs avoir fait  ses illustres htes les honneurs de sa
table, Anselme revtit de nouveau ses armes et parut en lice avec cinq
cavaliers qui portaient, chacun, leurs couleurs sur leur cu. Ainsi
accompagn, il jouta contre Adolphe de Clves, sire de Ravesteyn et
quelques autres.

Le 1er mai fut signal par un combat plus remarquable encore par le
renom des chevaliers qui vinrent y rompre des lances. La lice tait
place prs de l'tang de Male. Le premier champion qui s'offrit fut
le mme Ravesteyn; puis parut un jeune seigneur qui ralisait l'idal
des romans de chevalerie. Choisi pour cuyer par le duc de Clves, il
n'avait pas tard  signaler sa vaillance et avait emport le nom et
le los pour le mieux faisant de tous ceux qui joutrent  l'encontre
de lui. Il avait parcouru la France, l'Espagne et le Portugal,
dfiant les plus experts en fait d'armes, non pour envie, haine, ne
malveillance d'aucun, mais pour exaulcer et augmenter le noble estat
de chevalerie et pour soi occuper. Sa chevelure blonde, ses yeux
bleus et riants, son teint frais et color, son menton sans barbe,
n'annonaient pas un si terrible combattant; mais la renomme, le
prcdant en tout lieu, proclamait le nom de Jacques de Lalain, le bon
chevalier!

Anselme, impatient de se mesurer avec lui, se montra digne d'un tel
adversaire; cependant, c'est surtout en joutant contre un troisime
concurrent qu'il se distingua: celui-ci portait l'cu fleurdelis de
Bourgogne, travers d'une barre. C'tait, au dire d'Olivier de la
Marche, l'un des plus gentilshommes d'armes et un vaillant, sage et
vritable capitaine. Pour dcrire cette rencontre, nous ne saurions
mieux faire que d'emprunter quelques lignes au biographe de Jacques de
Lalain, qui raconte de son hros une aventure semblable.

Corneille de Bourgogne, aurait dit Georges Chastelain dans son vieux
langage, voyant notre Forestier estre prt, baissa sa lance et,
autant que cheval peut courre, le laissa aller, et, d'autre part,
_Anselme_ frit son bon destrier de l'esperon, qui allait courant de
si grande force que la terre sur quoy il marchoit, alloit tout
tombissant: si s'acconsuivirent touts deux s lumires des heaumes, et
n'y eut celuy d'eux qui ne rompt sa lance, tant furent les coups
grands et dmsurez: mais celui que _Corneille de Bourgogne_ reut
d'_Anselme_ fut si merveilleux que, nettement, sans quelque blessure,
il lui osta et porta le heaume dehors la teste et demeura  chef nud
devant le hourt des dames, moult esbahy, comme celuy qui  grand peine
savoit ce qui lui estoit advenu.

On regarda comme un miracle que le btard de Bourgogne ne fut
pas mortellement atteint. Si, suivant Chastelain, _Jaquet de Lalain_
acquit un si grand bruit d'un coup semblable que partout hrauts
poursuivants, trompettes et plusieurs autres crioient _Lalain!_ 
haute voix, ce ne dut pas tre un mdiocre honneur pour le jeune
Adorne de reproduire ce coup clbre sous les yeux du bon
chevalier[16].

  [16] Chastelain ne fait pas mention de cette joute, mais elle est
  d'crite par Despars dont il n'y a aucun motif de suspecter le
  tmoignage.

La mme anne, il jouta encore  Bruxelles, o il fit admirer sa
prouesse, et  Lille o il demeura vainqueur. Un grand festin qu' son
retour il donna  la socit de l'Ours-Blanc, servit  clbrer ce
nouveau triomphe. Son temps d'exercice fut clos,  l'ordinaire, par le
retour de la fte de l'Ours-Blanc,  laquelle il prsida. Un mois
aprs, un hraut  cheval, prcd d'une bande de musique, se rendait
en pompe  l'htel de ville. Il y venait appendre, en souvenir du
jeune et vaillant Forestier, l'cu armori de trois bandes d'chiquier
en champ d'or, avec la pieuse devise qu'on voit rpte sur les
vitraux de Jrusalem:

    PARA TUTUM DEO.

On a dit des exercices guerriers dont nous venons d'entretenir le
lecteur, que c'tait trop pour un jeu et pas assez pour tout de bon;
ils l'emportaient cependant sur nos courses, parfois tout aussi
prilleuses, mais qui mettent en jeu des qualits moins releves; car
celles d'un cavalier habile, et mme tmraire, n'galent point, il
faut l'avouer, une hardiesse, une adresse et une vigueur peu
diffrentes de ce qu'exigeait le champ de bataille.

Anselme, nanmoins, satisfait d'avoir fait ses preuves, ne parut plus
que rarement dans la lice. D'autres soins l'occupaient; ceux de la
famille se multipliaient pour lui avec les annes. Dj, lorsqu'il
gagnait la lance, jeune poux, brillant champion, il tait pre. Ce
fut en effet le 16 aot 1444 qu'il reut dans ses bras son premier n,
qui devait tre le compagnon et l'historien de ses voyages. Pour
parrain, il choisit, entre tous, un Doria, tandis que dans le sicle
suivant, un Doria proscrivit jusqu'au nom d'Adorno.

Ceux qui ont lu l'Arioste se rappelleront ces beaux vers:

    Veggio che 'l premio che di ci riporta
    Non tien per se, ma fa alla patria darlo;
    Con preghi ottien, che in libert la metta
    Dove altri a se l'avri forse sojetta
    .......................................
    Questi ed ogn'altro che la patria tenta
    Di libera far serva, si arrossisca,
    Ne dove il nome d'Andrea Doria senta
    Di levar gli occhi, in viso d'uomo ardisca[17].

  [17] _Orl. fur._, canto XV.

Le prix de sa valeur, il ne le garde pas pour soi; il en fait jouir
sa patrie; il la fait mettre en libert, quand bien d'autres,  sa
place, l'eussent asservie. Qu' ce nom d'Andr Doria, quiconque, de
libre, voulut rendre son pays esclave, rougisse et n'ose plus lever
les yeux.

La libert dont Andr Doria dota Gnes tait une savante et singulire
combinaison d'lments aristocratiques de toute origine, rpartis
entre vingt-huit maisons (alberghi), parmi lesquelles les Doria ne
pouvaient tre oublis. Andr, lui-mme, cr par Charles-Quint prince
de Melfi, le fut plus encore dans sa patrie, par son mrite, ses
services  l'appui des Espagnols. Pour les Adorno, leur puissance mme
faisait leur ostracisme, qui, pourtant, ne dura pas; mais leur branche
alors la plus considrable, celle des comtes de Renda, demeura
trangre  Gnes.

Lors de la naissance de Jean Adorne, les relations des deux familles
taient bien diffrentes. Les Adorno et les Doria taient ensemble en
fort bons termes, et les derniers avaient, avec les Adorne de Flandre,
des rapports rciproques d'hospitalit; cette vertu antique, qui a
fort dclin depuis, eut le pas sur les liens du sang.




VII

Charles le Hardi.

  Gand et Constantinople.--Daniel Sersanders.--Mort de
  Corneille de Bourgogne et de Jacques de Lalain.--Le boucher
  Sneyssone.--Bataille de Gavre.--Mahomet II.--La croisade.--Pie
  II.--Louis XI et Charles le Tmraire.--Ligue du _Bien
  public_.--Bataille de Montlhry.--Les deux chartreux.--Dernier
  voyage de Pierre Adorne.--Position d'Anselme  la cour.--Mariage
  du duc de Bourgogne et de Marguerite d'York.--La duchesse de
  Norfolk.--Les entremets mouvants.--Le pas d'armes de l'arbre
  d'or.--Portrait et costume de Charles de Bourgogne.--L'trangre.


On trouverait ici une nouvelle lacune, que nous ne pourrions remplir
que par des dtails peu importants ou des conjectures, si nous
n'avions  planter  et l quelques jalons sur la route des
vnements.

Nous voyons, aux deux bouts de l'Europe, deux grandes villes
aux prises, chacune, avec un puissant adversaire: l'une, jeune, fire
de sa prosprit et de son exubrance de vie et de force; l'autre,
vaste, magnifique, mais courbe sous le poids des annes et qui
n'tait plus que l'ombre d'un grand nom, _nominis umbra_. Nous voulons
parler de Gand et de Constantinople.

Le sige de Calais, tumultueusement lev par les Gantois, avait
laiss, entre eux et Philippe le Bon, des ferments d'aigreur. C'tait
un feu qui,  Bruges, avait promptement clat;  Gand, il couvait
sous la cendre. Une demande d'impt alluma l'incendie. Daniel
Sersanders, d'une des quatre familles principales du patriciat
gantois[18], connue plus tard sous le titre de marquis de Luna, fut
accus d'avoir excit la rsistance de ses compatriotes et condamn au
bannissement. Il tenait de prs  Anselme Adorne dont il venait
d'pouser la soeur.

  [18] Les trois autres taient les Bette, marquis de Lede, les
  Triest et les Borlut, nom clbre par la part que prit l'un d'eux
   la bataille des perons.

Vainement Sersanders chercha-t-il, lui-mme,  calmer l'effervescence
populaire; la guerre clate, guerre fatale  de nobles coeurs.
Corneille de Bourgogne y prit, ainsi que Jacques de Lalain, et, dans
les rangs opposs, un adversaire digne de tous deux, ce vaillant
boucher de Gand, qui, bless aux jambes, combattait les genoux en
terre, dfendant toujours sa bannire, jusqu' ce qu'ils tombassent
ensemble, galement sanglants et dchirs.

Le mouvement brugeois et le mouvement gantois furent, l'un et
l'autre, isols; s'ils eussent t combins, Philippe le Bon,
brouill avec l'Angleterre et toujours suspect au suzerain, et eu
fort  faire. Ce fut une rsistance locale, que le duc eut soin de ne
provoquer que successivement. Le peuple s'mut nanmoins chaque fois,
dans les deux villes; mais les magistrats et les principaux purent le
contenir, dans celle qui n'tait pas en cause. Une colonne gantoise se
prsentant devant Bruges, en trouva les portes fermes. Philippe dut
surtout ce rsultat, si important pour lui,  La Gruthuse, capitaine
de la ville, qui alla ensuite rejoindre l'arme ducale. Il faut lire,
dans le bel ouvrage de M. Kervyn de Lettenhove, le rcit de cette
lutte cruelle, termine par le dsastre de Gavre. L, 16,000 Gantois
jonchent le champ de bataille de leurs cadavres, ou en comblent
l'Escaut. Impuissants  faire triompher leur cause, ils l'entouraient
de leur mort, comme d'un dernier rempart qui tonnait encore la
victoire.

Vers ce temps, l'Europe, qui voyait sans beaucoup s'mouvoir les
progrs de la puissance ottomane, est tout  coup rveille par une
effroyable nouvelle. Il y avait eu autrefois un tat qu'on appelait un
_monde_[19], prserv par les Fabius, agrandi par les Scipions, chang
en empire par les Csars, et, tout ce qui en restait, tenait dans les
murs d'une ville, investie par Mahomet II,  la tte de 250,000
hommes. Il pntre dans la place; le dernier des Constantin tombe en
combattant; le croissant brille sur le dme de Sainte-Sophie et le
Turc a son sige en de du Bosphore[20]! On dit qu' ce lamentable
rcit, Nicolas V chancela, comme jadis Hli, sur le sige
pontifical, et qu'il mourut du coup dont elle l'avait frapp au
coeur.

  [19] Orbis romanus.

  [20] 1453.

L'motion fut grande dans la chrtient. La guerre sainte est prche;
Philippe s'y prpare: c'tait encore, dans l'opinion publique, la plus
glorieuse des entreprises. Elle excitait vivement les esprits; mais
elle ne remuait plus les mes dans leurs plus intimes profondeurs. Pie
II, de ses derniers regards, vit se dissiper cette croisade qu'il
avait en vain rchauffe du feu de son zle et de son loquence.

L'Occident avait d'autres soins. Louis XI tait mont sur le trne[21]
et la lutte s'engageait entre lui et l'hritier de Philippe le Bon.
Rapprochs par l'asile que Louis avait trouv, comme dauphin, dans les
tats de la maison de Bourgogne, Charles et lui avaient appris, ds
lors,  se har l'un l'autre. Aussi tait-il difficile de se montrer
plus diffrents par les qualits personnelles. Charles dploya celles
de l'homme de guerre, except la prudence. Il aimait en tout l'clat
et s'irritait contre les obstacles. Juste, accessible, capable de bons
sentiments, il outrait jusqu' ses vertus, et devenait cruel quand
l'orgueil et la colre l'emportaient. Louis savait montrer, 
l'occasion, du sang-froid et du courage; mais il n'envisageait que le
succs. Modeste dans son extrieur, rus, narquois, il semblait
accepter l'outrage, mrissait et savourait la vengeance. Indiscret
quelquefois, ou trop confiant dans sa propre finesse, il cdait 
propos, gagnait  tout prix ceux qui pouvaient le servir et attendait
son jour. Alors il agissait avec une vivacit qui allait
jusqu' la ptulance.

  [21] 1461.

Lorsqu'il commena  rgner, Philippe le Bon gouvernait encore.
Charles arrache son pre vieillissant  l'influence des Croy, le fait
entrer dans la ligue du _Bien public_, conduit en France une arme et
dbute,  Montlhry, par une victoire douteuse, mais que confirment
les rsultats; vritable mesure des succs militaires. (1465.)

Cette anne, Anselme perdit l'oncle dont nous avons parl, et il
portait encore le deuil de son pre. Pierre Adorne, devenu veuf,
s'tait retir dans la chartreuse du Val-de-Grce, prs de Bruges, que
cette famille contribua  orner. Il y trouvait un de ses fils. Ce dut
tre un assez touchant spectacle de voir le jeune homme accueillir le
vieillard au seuil de ce dernier asile, dont leur tombe,  tous deux,
ne serait qu'une continuation, ou plutt une heureuse dlivrance; car
ils ne voyaient dans la mort qu'une rayonnante immortalit. Au pre
venant chercher la paix du clotre, le fils en pouvait enseigner les
austrits. Pierre en donna  son tour l'exemple et partit pour son
dernier voyage, avec la foi et la pit qui lui avaient inspir les
deux autres.

Jusque vers ce temps, Anselme avait frquemment rempli des fonctions
civiques, surtout celles de capitaine de l'un des six quartiers de
Bruges. Son nom ne reparat plus ensuite dans les fastes communaux
pendant un laps de huit annes; il fallait que d'autres occupations
lui fussent survenues. Nous avons vu la mre du comte de Charolois,
Isabelle de Portugal, le traiter avec une faveur marque, et le jeune
prince associ  ces tmoignages de bienveillance et de distinction;
lorsque Charles prit en main les rnes des affaires et qu'ensuite il
succda  Philippe le Bon, en 1467, la carrire politique d'Adorne dut
s'en ressentir. Si le titre militaire qu'il portait sous la duchesse
Marie montre qu'il servit la maison de Bourgogne de son pe, les
ngociations diplomatiques dont il allait tre charg, l'accueil qui
l'attendait dans plusieurs cours, font voir qu'il occupait, ds 
prsent, un rang distingu  celle de Charles. Cette position lui
assignait une place dans les crmonies et les ftes auxquelles le
troisime mariage du duc donna lieu[22]. Ce prince pousait Marguerite
d'York, soeur d'douard IV, femme  l'me virile, rserve  un rle
politique important. Elle descendit  l'cluse, et le mariage se fit 
Dam, deux endroits aussi solitaires et aussi paisibles aujourd'hui,
qu'ils furent alors pleins de bruit, de foule et d'clat.

  [22] 1468.

Nous n'entreprendrons pas de dcrire ce concours de grands et de tant
d'autres chevaliers et nobles hommes, ces pompes, ces magnificences,
aprs Olivier de la Marche qui dans sa lettre  Gilles du Mas,
maistre d'htel de monsieur le duc de Bretaigne, a recueilly
grossement et ajoute-t-il avec trop de modestie, selon son lourd
entendement, ce qu'il a veu en cette dicte feste. Que pourrions-nous
dire de plus ou de mieux que lui, de l'entre de la duchesse  Bruges,
par la porte de Sainte-Croix, de sa noble personne vestue d'un drap
d'or blanc, en habit nuptial, des dames qui suivaient sa litire,
les unes sur de blanches haquenes, les autres dans de riches
chariots, et surtout de la duchesse de Nolfolck qui estoit une moult
belle dame d'Angleterre? Comment renfermer dans le cadre que nous
avons choisi, la vive peinture de ces banquets qui furent donns dans
une salle construite exprs, tendue d'une tapisserie toute d'or,
d'argent, de soie, o estoit compris l'avnement du mistre de la
Toison d'or; des trois entremets mouvants: la licorne charge d'un
lopard qui prsenta au duc une fleur de Marguerite; le lion portant
une bergre; le dromadaire enharnach  la manire sarrasinoise;
enfin du pas d'armes,[23] de l'arbre d'or, avec son nain, son gant
enchan, ses blasons, ses pavillons, ses emprises, ses grands coups?

  [23] Et non _passe d'armes_; ces expressions ont une signification
  toute diffrente.

Le duc se montra,  cette occasion, dans un appareil que nous allons
dcrire, aprs avoir donn une ide de sa personne. Ce prince n'avait
point hrit de la taille leve du fondateur de sa maison; mais il
tait, comme lui, robuste et membru. Le sang mridional de sa mre
paraissait  la noire chevelure qu'il tenait d'elle; il avait les yeux
bruns, le nez aquilin, le menton lgrement prominent. Il parut,
mont sur un cheval harnach de grosses sonnettes d'or, lui vestu
d'une longue robe d'orfaverie,  grandes manches ouvertes, la dicte
robe fourre de moult bonnes martres. C'est dans cet habillement
moult princial et riche qu'il se rendit, entour de ses chevaliers
et gentilshommes, de ses archers et de ses pages,  l'htel o il
devait assister  la joute. Les spectateurs ne formaient pas la
partie la moins anime du spectacle; tels taient leur nombre
et leur empressement, que non seulement le pourtour de la lice, mais
les maisons et les tours d'o l'on pouvait l'apercevoir, taient
encombrs de curieux.

L'entrevue de Pronne, l'expdition contre Lige, et le dsastre de
cette cit belliqueuse et infortune, sont des faits historiques que
nous ne pouvons qu'indiquer; nous avons  en raconter un bien moins
important, mais qui devait avoir une tout autre influence sur l'avenir
d'Anselme.

Certain jour de l'anne 1469, un long cortge s'arrte devant
Jrusalem: c'est ainsi qu'on nommait l'ensemble de btiments dont nous
avons dj parl plus haut. On voyait des cuyers, des serviteurs;
bientt on aperoit une jeune trangre dont les traits nobles et doux
portaient une empreinte de fatigue et de tristesse;  ses cts
paraissaient un vieillard et un chevalier, tous deux de mine haute et
fire.

Cette visite n'tait pas inattendue: Anselme et Marguerite avaient
revtu leurs habits de cour et s'empressent d'accueillir ces nobles
htes avec les gards dus  leur rang et  leur malheur. Pour trouver
l'explication de cet incident, il faut nous transporter dans une autre
contre o nous verrons bientt Anselme se rendre; c'est une poque
dans sa destine.




DEUXIME PARTIE.




I

Marie Stuart, comtesse d'Arran.

  L'cosse au XV{me} sicle.--Meurtre de Jacques Ier.--Excution
  de Douglas et de son frre.--Alain Stuart et Thomas Boyd.--Un
  comte de Douglas poignard par Jacques II.--Le roi tu devant
  Roxbourg.--Marie de Gueldre.--Minorit de Jacques III.--Kennedy,
  vque de St-Andr.--Ligue entre les Boyd et d'autres
  seigneurs.--Lord Boyd, grand justicier, s'empare de la personne du
  roi.--Thomas Boyd et Marie Stuart.--L'Ile d'Arran rige en
  comt.--Ambassade en Danemark.--Les Boyd cits au
  parlement.--Alexandre Boyd dcapit.--Lord Boyd, le comte et la
  comtesse d'Arran se rfugient  Bruges.


Il est fcheux que l'itinraire d'Anselme Adorne soit si sobre de
dtails sur les divers voyages qu'il fit en cosse: ce n'tait pas la
contre la moins curieuse ni la moins sauvage de celles qu'il visita:
quelques plaines souvent dvastes par les incursions des Anglais et
les querelles des grands; des montagnes, des les, o ne pntraient
ni le costume, ni les moeurs de la civilisation; un peuple guerrier et
mobile, des chefs puissants et ambitieux, mlange de grandeur,
d'astuce et de frocit; un sol, pour ainsi dire, min de haines,
d'embches, de trahisons: tel est, en quelques traits, le tableau que
l'auteur nous et laiss.

S'il et voulu y jeter des groupes de figures, il et pu montrer, sur
diffrents plans, Jacques Ier, assailli, dans son logis, par une
troupe de seigneurs et cruellement massacr sous les yeux de la reine;
Chricton, chancelier pendant le rgne suivant, attirant  la table de
Jacques II, encore enfant, le jeune comte de Douglas avec son frre,
et les faisant traner tous deux au supplice; Alain Stuart gorg,
pour une vieille querelle, par Thomas Boyd; celui-ci assailli par le
frre d'Alain et prissant dans une vraie bataille; un autre Douglas
poignard de la propre main du roi qu'il bravait, et achev par les
courtisans: pisodes dont la mmoire tait encore frache et qui
caractrisaient la contre, ses moeurs, sa situation politique.

Le trne relev par l'hroque Robert Bruce, s'tait ensuite comme
affaiss sous ses descendants; deux de ses successeurs avaient t
prisonniers des Anglais. Une branche cadette des Stuarts, issus de
Bruce par les femmes, avait usurp le pouvoir sur la branche ane de
cette maison. L'cosse, livre  l'anarchie fodale, tait devenue,
suivant l'expression d'un contemporain, une caverne de brigands, quand
Jacques Ier, sortant de la tour de Londres, prit en main le pouvoir
et l'affermit avec une vigueur qui allait jusqu' la barbarie. Comme
ce pre assassin, Jacques II, quand il fut en ge de rgner, lutta,
et mme, ainsi que nous l'avons vu, le poignard  la main, contre la
puissance des grands et travailla  affermir la sienne, ainsi qu'
amliorer le triste sort de la nation; mais il mourut, dans sa
trentime anne, devant Roxburg, atteint par un clat d'une pice
grossire d'artillerie qu'il voyait pointer[24].

  [24] En 1460.

Sa belle et courageuse veuve, Marie de Gueldre, releva, par sa
prsence et ses discours, la valeur des assigeants et emporta la
place. La couronne tombait, de nouveau, sur la tte d'un enfant,
Jacques III, prince faible, qu'on a svrement jug, parce qu'il
poursuivit l'oeuvre de son aeul et de son pre avec moins de
rsolution et d'nergie, et qu'il avait des gots trop retirs et trop
dlicats pour son rang, son pays et son temps.

Dans ses premires annes, l'cosse fut gouverne, en paix et avec
prudence, par l'vque de St-Andr, l'illustre Kennedy, alli au sang
royal, et l'un des hommes les plus pieux et les plus clairs du
temps. Son frre, principalement commis  la garde du roi, partagea ce
soin avec sire Alexandre Boyd, que recommandaient son habilet dans
les armes et d'autres qualits chevaleresques. La sant du prlat
dclinant, lord Kennedy songea  s'affermir dans sa position en
s'unissant avec Boyd et le grand chambellan, lord Fleming, par un de
ces traits trop frquents en cosse, par lesquels des seigneurs se
liguaient pour pousser ou maintenir l'un d'eux au pouvoir, renverser
un rival, ou mme rpandre son sang. Dans cet acte secret, on nomme
parmi les adhrents des contractants, lord Hamilton et Patric Graham,
dont nous parlerons plus bas. Graham, demi-frre de l'vque et son
successeur, tait dj titr de _Bisschop of Sanctander_[25], ce qui
fait prsumer que Kennedy, voyant approcher sa fin, avait rsign
cette dignit. Ce dernier mourut l'anne suivante (1466).

  [25] Il est singulier que cette remarque n'ait point t faite par
  Ch. Tytler qui a publi l'acte dont il s'agit.

Srs de ne pas rencontrer d'opposition srieuse de la part des lords
Fleming et Kennedy, mais comptant surtout sur leur propre audace, les
Boyd, dont le chef tait Robert, rcemment lev  la pairie et revtu
des fonctions de justicier, se prsentent  l'improviste, s'emparent
de la personne du roi, le conduisent  dimbourg, o ils assemblent le
parlement, et persuadent au jeune monarque de ratifier publiquement le
coup hardi qui faisait de lui, dsormais, un instrument de leur
grandeur.

Lord Boyd se fait nommer gouverneur du roi et des princes; ce n'tait
point assez pour son ambition. Il avait un fils dou de qualits fort
distingues; au tmoignage d'un Anglais contemporain, Thomas Boyd
tait non-seulement robuste, agile, excellent archer, mais noble dans
ses manires, bon, affable, gnreux. Robert sut lui mnager des
entrevues avec la soeur ane du roi, qui avait t auparavant
destine  l'hritier de la couronne d'Angleterre. Marie Stuart--elle
portait ce nom qu'une reine, du mme sang, devait rendre si
clbre--joignait galement, aux grces de sa personne, les qualits
de l'esprit et un coeur fait pour s'attacher vivement. Les deux
jeunes gens conurent une mutuelle affection. La puissance des Boyd
carta les obstacles, et Thomas devint l'heureux poux de la princesse
qui lui apporta, comme apanage, outre de nombreux domaines, l'le
d'Arran, rige  cette occasion en comt. Lord Boyd se fit encore
donner,  lui-mme, la place de grand chambellan, qui tait devenue
vacante et avait des attributions fiscales et lucratives.

Quelque temps aprs son mariage, le comte d'Arran partit, en
ambassade, pour Copenhague; il allait y terminer une ngociation
relative au mariage de Jacques III avec Marguerite, fille du roi
Christiern, union qui mettait fin  des diffrents entre la Norwge et
l'cosse, et assura  celle-ci la possession des Orcades et des les
Shetland. Cette ambassade, utile au royaume, parat avoir t funeste
aux Boyd. Les nobles voyaient avec jalousie tant d'honneurs, de
puissance, de richesses, s'accumuler dans une famille; parmi eux, lord
Hamilton devait tre d'autant plus bless du brillant mariage de
Thomas Boyd, qu'il avait espr, lui-mme, obtenir la main de la
princesse, sous le dernier rgne. Le chancelier Evandale, homme habile
et prudent, tait au fond peu flatt de se trouver rduit  un rle
tout  fait secondaire, et, enfin, Jacques III, avanant en ge,
commenait  se lasser d'une tutelle qui ne lui laissait que le titre
de roi. On profita de l'absence de son beau-frre, pour pousser le
jeune monarque  une rsolution que la prsence du comte et peut-tre
prvenue.

Jacques convoque le Parlement, le 22 avril 1469, et y fait citer les
Boyd. Robert, affrontant l'orage, comparat avec la fiert et
l'appareil d'un puissant vassal, escort de ses partisans et d'hommes
d'armes; mais la bannire royale est dploye contre lui: on
l'abandonne, il fuit et gagne l'Angleterre. Son frre, retenu par une
maladie, est arrt et prit sur l'chafaud. Lord Boyd et le comte
d'Arran sont condamns par coutumace et leurs biens confisqus.

Ainsi, en un moment s'tait croul tout cet difice de grandeur et de
puissance, si hardiment lev. Celui qui, pendant prs de trois ans,
avait t le matre du royaume, n'tait plus qu'un fugitif, et l'poux
de la princesse d'cosse, un proscrit comme lui! Rang, fortune,
pouvoir, le comte a tout perdu; mais Marie Stuart n'est point change:
elle revt un dguisement, elle quitte furtivement la cour de son
frre, elle se jette dans une barque et rejoint son mari sur le
vaisseau qui le portait, ou sur la terre trangre. Quelle entrevue et
qu'il serait difficile d'en exprimer l'amertume et le charme!

Avant mme que la mort tragique de sire Alexandre n'et mis le sceau 
leur infortune, lord Boyd, le comte et la comtesse arrivaient ensemble
 Bruges, y demander un asile au duc du Bourgogne[26]. C'tait l'usage
que de tels htes fussent logs chez les plus considrables d'entre
les habitants. C'est ainsi qu'Anselme Adorne reut  la maison
de Jrusalem les illustres exils avec toute leur suite.

  [26] History of Scotland from 1423 until 1542, by William
  Drummond. London, 1655.

  Rerum Scoticarum historia, auct. Georgio Buchanano. Amsterodami, 1643.

  Histoire d'cosse, par Robertson, traduite de l'anglais. Londres,
  1772.

  History of Scotland, by Patrick Fraser Tytler, Third Ed. Edinburg,
  1845, 3d vol.

  Tales of a Grand father by sir Walter Scott. Paris, 1828.

  Anselmi Adorni Itinerarium M. S.

  De ce dernier ouvrage il rsulte que les exils avaient dj pass
  deux ans  Bruges  une poque qu'il faut placer entre le 4 avril et
  le 4 octobre 1471.

Ils trouvrent, chez le gentilhomme brugeois, les prvenances les plus
obligeantes et les plus courtoises. Bientt charme de cet accueil et
des qualits de leur hte, la princesse obtint, du duc de Bourgogne,
qu'Anselme se rendit en cosse avec une mission relative  cet
incident. Telle est la tradition, et c'est aussi ce que l'on peut
conjecturer en le voyant, peu aprs, partir pour une contre o
l'attendaient les faveurs les plus marques et les dernires rigueurs
du sort.




II

Jacques III.

  Arrive  dimbourg.--Portrait de Jacques III.--Anselme cr baron
  de Corthuy, chevalier de St-Andr et conseiller du roi
  d'cosse.--Le chancelier Evandale.--Ngociation sans rsultat
  possible.--Le roi veut sparer sa soeur du comte
  d'Arran.--Rsistance de la princesse.


Arriv  dimbourg, Anselme ne tarda pas  tre prsent  Jacques
III. Il vit un beau jeune prince, g seulement de dix-sept ans: sa
taille tait leve et bien prise; il avait les cheveux noirs, le
teint brun et, avec la face alonge des Stuart, une physionomie douce
et intelligente. Il se plaisait au luxe des vtements, des armes, des
joyaux, et aimait avec passion l'architecture, la sculpture, la
musique. Ce got pour des arts ddaigns de ses farouches vassaux
devint plus tard une des causes de ses revers.

Anselme le partageait; il venait d'une ville renomme pour son cole
de peinture, d'une cour qui ne l'tait pas moins pour sa politesse et
sa magnificence. Entre cette cour et celle d'Edimbourg, les relations
politiques n'taient pas, il est vrai, bien intimes: les rois d'cosse
cherchaient, d'ordinaire, dans une troite alliance avec la France un
appui contre les intrigues et les entreprises des Anglais, et
s'taient montrs plus favorables  la maison de Lancastre qu'
l'autre Rose. Charles le Tmraire, au contraire, ligu avec douard
contre Louis XI, venait d'pouser Marguerite d'York; mais d'importants
rapports liaient, toutefois, l'une  l'autre l'cosse et la Flandre,
et Jacques, par sa mre, Marie de Gueldre, tenait de prs au puissant
duc de Bourgogne.

A ces divers motifs de sympathie ou d'gards se joignaient les
qualits personnelles de l'envoy et celle d'hte d'une princesse
d'cosse; sur ce point Jacques pensait en roi: il ne tarda pas  le
faire paratre. Son premier abord avait quelque chose de froid et de
contraint; mais le gentilhomme brugeois n'en reut pas moins, de lui,
l'accueil le plus gracieux et le plus honorable. Quelque temps aprs,
on vit douard IV, en remontant sur le trne d'Angleterre, nommer
comte de Wincester le sire de la Gruthuse, chez lequel il avait t
log  Bruges; Jacques, de son ct, voulut tmoigner sa royale
gratitude de l'asile que sa soeur avait trouv chez Anselme Adorne.

Celui ci est appel de nouveau auprs du roi. On peut se reprsenter,
dans une salle majestueuse du palais de Holy-Rood, le jeune
prince, vtu avec la magnificence qu'il affectionnait et environn de
ses frres, de ses principaux conseillers, d'une cour fire et
brillante. Anselme, un genou en terre, reut des mains de Jacques III
les perons, le baudrier, l'pe de chevalier. C'tait ainsi que,
vingt ans auparavant, lorsqu' l'occasion du mariage de Jacques II
avec la belle Marie de Gueldre, deux Lalain et le sire de Longueville
joutrent contre deux Douglas et un parent du lord des Iles, le roi,
voulant faire honneur aux champions, leur confra la chevalerie avant
le combat. Elle avait, en cosse, tant de prix, qu'on la considrait
comme une condition essentielle du sacre des souverains; en Flandre,
elle donnait droit au prfixe de _M'her_ ou _Mer_, rput si honorable
qu'il se plaait quelquefois mme devant le nom des princesses[27]. Les
femmes des chevaliers taient appeles dames, tandis que celles des
simples gentilshommes taient seulement demoiselles.

  [27] _Die eccellente cronike van Vlaenderen_ appelle Marie de
  Bourgogne _Mer joncfrauwe van Bourgoengien_.

Suivant l'intitul de l'itinraire et un manuscrit de famille, les
insignes que le nouveau chevalier reut de la main du roi,
comprenaient le collier de son ordre, qui tait celui de Saint-Andr,
ainsi qu'on le voit dans Lesley. Cet historien rapporte que Jacques V,
lorsque Charles-Quint, Henri VIII et Franois Ier lui eurent envoy,
l'un, la Toison d'or, l'autre, la jarretire, le troisime, l'ordre de
Saint-Michel, fit reprsenter au-dessus de la porte de son palais les
armoiries de ces trois monarques, avec les colliers de leurs ordres et
de celui de Saint-Andr, propre  l'cosse.

La bienveillance et la munificence du roi ne se bornrent point,
envers Anselme Adorne,  l'lever au rang de ses chevaliers; il lui
donna en mme temps l'investiture de la baronie de Corthuy, Corthvy ou
Cortwick,  laquelle l'intitul de l'itinraire joint celle de
Tiletine. Mais toutes ces faveurs, on ne le verra que trop, devaient
tre chrement payes. A la pompeuse crmonie assistait un hte non
invit, la fatalit des Stuart. Jacques III et ses deux frres
taient, tous trois, rservs  une mort violente, aussi bien que le
nouveau chevalier. Le duc d'Albany devait prir dans un tournoi, le
comte de Mar, en captivit; le roi, ainsi qu'Anselme, sous le poignard
d'un assassin, et les auteurs futurs de ce double attentat taient
rangs peut-tre autour d'eux.

Anselme Adorne fut aussi conseiller du roi d'cosse, circonstance
assez singulire, puisqu'il n'est pas moins avr qu'il servit
galement la maison de Bourgogne. Le systme fodal admettait ces
complications; nous ignorons, toutefois, si ce titre ne fut pas
simplement honorifique et s'il fut confr alors, ou dans une autre
occasion. On ne confondra pas ces marques de munificence royale avec
les faveurs trop lgrement prodigues, dans la suite, par Jacques
III. Ce n'est qu'environ huit annes aprs, quand il eut atteint sa
majorit de 25 ans, que, plus libre dans ses actions, il irrita les
esprits par la manire imprudente dont il plaait sa bienveillance.
Maintenant, il tait dirig par lord Evandale et d'autres sages
conseillers et entour de tout ce que l'cosse avait d'illustre.

Il est encore  remarquer,  l'honneur du nouveau baron de Corthuy,
que, plac dans une situation dlicate, entre la soeur et le
frre, il s'est conduit avec tant de loyaut et de prudence, qu'il
reut constamment des marques d'estime de tous deux. Si nanmoins,
comme il y a lieu de le croire, il avait charge d'aplanir les voies au
retour de la princesse, avec son mari, il dut bientt s'apercevoir de
l'inutilit de cette tentative. Le roi tait entour de ceux qui
avaient prpar la chute des Boyd, concouru  leur condamnation,
partag leurs dpouilles, et qui auraient eu  redouter leur
vengeance; il se souvenait, lui-mme, avec un sentiment pnible, de
l'espce de contrainte morale qu'ils avaient exerce sur lui, du soin
qu'ils avaient pris de le tenir loign des affaires. Il lui avait
fallu, sans doute, un violent effort pour se dcider  se soustraire 
leur ascendant et  renverser leur puissance; mais il n'avait point
fait ce pas pour reculer.

Le mariage de sa soeur, en particulier, arrang dans l'intrt de
cette famille, lorsqu'il tait trop jeune pour y donner un
consentement srieux, le blessait profondment. Il conservait de
rattachement pour Marie et la voyait,  regret, partager le sort d'un
proscrit; mais c'est en la dtachant de celui-ci qu'il voulait la
rendre  une position plus digne d'elle. Le baron de Corthuy ne put
obtenir d'autre rponse sur ce point, que de pressantes instances pour
que la princesse revnt orner la cour de son frre, en abandonnant
Thomas Boyd  sa mauvaise fortune.

Il n'tait point rare, en cosse, de voir casser le mariage des grands
sous divers prtextes; c'est ainsi que le duc d'Albany, frre du roi,
rpudia sa premire femme pour pouser, en France, une fille du comte
de la Tour d'Auvergne et entra bientt en ngociation, pour la
remplacer ventuellement par une princesse anglaise. Rien, pourtant,
ne pouvait tre alors plus loin de la pense de Marie que de rompre
ses noeuds; l'ide seule en et t, pour elle, plus douloureuse que
l'exil.

Nous verrons ailleurs l'issue de cette lutte entre le coeur d'une
femme et la volont d'un roi.




III

Le dpart.

  Nouvelles missions.--La conscration de la chevalerie.--Le Tasse
  et Alphonse d'Est.--Les compagnons de voyage.--Les adieux.--Les
  Visconti.--Franois Sforce.--La cogne du paysan.--Gabriel
  Adorno doge et vicaire imprial.--Usurpation violente de
  Dominique de Campo Fregoso.--Brillant gouvernement d'Antoniotto
  Adorno.--George, Raphal et Barnab Adorno, doges de
  Gnes.--Prosper Adorno et Paul Fregoso.--Attaque de Ren
  d'Anjou.--Gnes se soumet au duc de Milan.


De retour d'une ambassade dans laquelle l'ambassadeur avait t plus
got que l'objet de sa mission, le nouveau baron de Corthuy fut
pourtant jug l'avoir remplie de manire  mriter que le duc de
Bourgogne lui en confit d'autres. Ce fut  l'occasion d'une course
plus lointaine, objet des voeux et des rves de la jeunesse d'Anselme,
et  laquelle l'invitait encore la chevalerie qu'il venait de
recevoir.

Le voyage de Terre Sainte, en effet, tait une sorte de conscration
de cette dignit: les croisades avaient t des plerinages arms, la
visite aux lieux saints tait une croisade sans armes, une
exploration, une reconnaissance chez les infidles. La ddicace de
l'itinraire assigne formellement ce but au voyage qu'Anselme allait
entreprendre, et renvoie  Jacques III l'honneur de diriger
l'expdition que les notions ainsi recueillies devaient servir 
prparer. En ceci, notre chevalier usait, sans doute, de courtoisie,
comme le chantre de Godefroid de Bouillon, lorsqu'il offrait 
Alphonse d'Est le commandement sur terre et sur mer[28]; dans la
ralit c'tait plutt Charles de Bourgogne qui se proccupait des
affaires d'Orient. Le sire de Corthuy fut charg, par ce prince, de
diverses ngociations, et vraisemblablement aussi de recueillir des
donnes sur les forces et les dispositions de quelques tats
musulmans.

  [28] 'E ben ragion......
       Ch'a te lo scettro in terra, o se ti piace,
       L'alto imperio de' Mari a te conceda.

                      (_Gerusalemme lib._ C. 1.)

Anselme tait, d'ailleurs, stimul,  la fois, par un dsir curieux de
voir et de connatre et surtout par la dvotion particulire de sa
famille pour le divin tombeau. Le dpart fut fix au 19 fvrier 1470.
Le matin, la messe fut clbre sur l'autel, orn des emblmes du
sacrifice du Calvaire, devant lequel on voit le mausole du voyageur.
Parmi les assistants, on remarquait deux Flamands d'honorables
familles, Lambert Van de Walle et Pierre Rephinc (Reyphins), ainsi que
Jean Gausin. C'tait la suite du chevalier. L se trouvaient aussi
Antoine Franqueville, chapelain du duc de Bourgogne, le pre Odomaire,
moine de Furnes, et Daniel Colebrant, qui dsiraient galement faire
route avec lui. Heureux s'ils ne s'en taient point spars! Les sept
plerins de Palestine s'approchrent ensemble de la table sainte dans
un profond recueillement. La prsence des religieux du Val-de-Grce,
auxquels appartenait la surintendance de la chapelle, ajoutait encore
au caractre grave et imposant de la pieuse crmonie; lorsqu'elle fut
termine, ils accompagnrent Anselme jusqu'au seuil. Alors, se
tournant vers eux: Mes pres, leur dit-il, priez pour l'heureux
succs de notre voyage et pour ceux que je vais quitter.

Aprs avoir serr dans ses bras Marguerite, ses filles et ses fils, 
l'exception de l'an qu'il devait rencontrer chemin faisant, et pris
cong de ses htes, il monta  cheval, dans la cour du manoir, avec
ses compagnons. Il traversa, sans incident remarquable, l'Artois, la
Picardie, la Champagne, la Bourgogne et la Savoie, et arriva le 20
mars  Milan.

En ce moment, la Lombardie et la Ligurie obissaient au mme prince,
bien qu' des titres diffrents. Par un jeu singulier de la fortune,
ces deux riches fleurons, tombs de la couronne impriale, dans la
lutte du sacerdoce et de l'Empire, taient chus au petit-fils d'un
paysan de Cottignola.

A Milan, les Visconti s'taient saisis, au XIIIe sicle, du pouvoir,
par la faveur du parti gibelin. Revtus, par Adolphe de Nassau, du
titre de vicaire imprial, et par Wenceslas, de la dignit ducale, ils
avaient fini avec Philippe-Marie, dont la fille naturelle tait marie
 Franois Sforza, fils de Muzio, clbre condottiere.

A la mort du dernier duc, Sforce, qui se trouvait alors au service de
Venise, passe sous la bannire milanaise, y ramne la victoire; puis,
appuy par son arme, il se fait reconnatre pour successeur des
Visconti. C'tait maintenant son fils qui rgnait, et tous ces
vnements avaient trembl suspendus  une cogne que Muzio, dans sa
jeunesse, lana contre un arbre: Si elle tombe, se disait-il en
lui-mme, c'est que le sort me destine  demeurer au village; si elle
reste fixe dans le tronc, je me fais soldat! Sa main ferme avait,
sans doute, aid  l'oracle et mania bientt l'pe.

Tandis que les Visconti tablissaient leur autorit en Lombardie et
s'alliaient au sang des rois, Gnes fut gouverne par des capitaines,
puis par des doges perptuels, tablis, en 1339, pour satisfaire le
peuple qui rclamait une magistrature protectrice.

A chacune de ces formes politiques rpond une aristocratie galement
fonde sur ce qui fait la base relle de toute aristocratie:
l'exercice prolong et comme hrditaire du pouvoir. L'une se composa
principalement des Grimaldi et des Fieschi, des Doria et des Spinola,
chefs, ceux-l des Guelfes, ceux-ci des Gibelins; dans l'autre, aucune
famille n'gala les Adorno en puissance, si ce n'est peut-tre leurs
constants adversaires, les Campo-Fregoso.

Rgulirement parvenu  la premire dignit de l'tat, en 1363, et
revtu de celle de vicaire imprial, Gabriel Adorno fut renvers par
Dominique de Campo-Fregoso, le fer et la flamme  la main; mais
Fregoso ayant t dpos  son tour, un parent de Gabriel parvint
quelques annes aprs au trne ducal: c'tait cet Antoniotto, fameux
par son expdition contre les Maures, l'un des personnages les plus
brillants et les plus distingus de l'histoire du temps. Parmi ses
successeurs, on trouve son frre Georges, ses neveux Raphal et
Barnab, Prosper et un second Antoniotto, tous deux comtes de Renda,
celui-ci dernier doge perptuel de Gnes. Avec son gendre, Girolamo
Adorno, marquis de Pallaviccini et baron de Caprarica, l'un des hros
de Lpante, devait finir cette branche en Italie.

Prosper tait fils du doge Barnab et fut contemporain d'Anselme; sa
vie est pleine d'tranges vicissitudes. Quelquefois, pour mettre fin
aux dissensions intrieures ou parer  un danger pressant, les Gnois,
au lieu d'un doge, prenaient un souverain tranger pour seigneur, en
se rservant leurs liberts et une certaine indpendance. Gnes tait
ainsi tombe sous le protectorat de la France, lorsque, en 1461, un
soulvement clate. Les Adorno et les Fregoso, un moment d'accord, se
mettent  la tte du peuple. Les derniers avaient pour chef
l'archevque Paul Fregoso, prlat ambitieux, plus fait pour les armes
que pour l'glise. Voyant les Adorno appuys par toute la noblesse, il
dissimule ses desseins, et Prosper est lu doge sans opposition.

Bientt Ren d'Anjou vient attaquer Gnes avec une flotte qui portait
six mille hommes d'lite. Les assaillants sont repousss et taills en
pices par l'archevque uni au doge; mais, le mme jour, les partisans
des deux chefs se livrent une nouvelle bataille, et Prosper est forc
de s'loigner.

Au bout de quelque temps, cependant, la tyrannie de Paul Fregoso
devint si insupportable que Gnes, pour s'y soustraire, se soumit 
l'autorit de Franois Sforce, duc de Milan, qui transmit ce riche
hritage  son fils.

Prosper vivait, maintenant, retir dans ses terres; mais il se
trouvait pourtant  Milan au moment o le sire de Corthuy arriva dans
cette capitale; peut-tre cette rencontre avait-elle t concerte
entre eux.




IV

La Lombardie.

   Le comte de Renda.--Clmence Malaspina.--Galas.--La cour
   de Milan.--Chasse au lopard.--Milan la Peuple.--Les
   armuriers.--_Il Duomo._--Le Lazareth.--_I Promessi Sposi._--Le
   chteau.--Isgric et Thomas de Portinari.--Le Pre de la
   Patrie.--Pavie.--L'tudiant.--Les forts dtachs.--La statue de
   Thodoric.--La chsse de Saint-Augustin.--La tour de Botius.--Le
   pont de marbre.--La Chartreuse.--Voghera.


C'tait, pour le sire de Corthuy, une circonstance pleine d'intrt
que la prsence  Milan de Prosper Adorno. Venus, l'un des bords de la
mer du Nord, l'autre de ceux de la Mditerrane, ces deux hommes se
trouvaient amis et comme frres, sans s'tre vus jusque-l. L'aeul de
Prosper tait petit-neveu d'Obizzo; les moeurs et les ides du temps
rendaient de tels liens bien plus troits qu'ils ne le sont de nos
jours.

Descendu du trne ducal, Prosper n'en conservait pas moins, en Italie,
une haute position. Comte de Renda, dans le royaume de Naples,
seigneur d'Ovada et des deux Ronciglioni par investiture des ducs de
Milan, alli par son mariage et celui de sa fille  deux des plus
illustres maisons princires d'Italie, celles de Malespine et de
Final, toujours chef, quoique absent, d'un parti puissant dans sa
patrie, il et pu goter en paix _l'otium cum dignitate_, si vant des
anciens, s'il n'tait pas ordinaire de regretter l'autorit suprme
lorsqu'on en a t revtu. Il n'avait garde pourtant de faire paratre
un tel sentiment. Ce fut lui qui servit  notre chevalier
d'introducteur auprs de Galas, qu'il avait eu soin d'instruire des
relations de famille dont nous venons de parler.

Le trs-illustre duc, comme l'appelle l'_Itinraire_ de notre
voyageur, tait un modle achev de rapacit, de luxure et de
perfidie; mais il savait cacher ses vices sous l'clat d'une
magnificence royale, l'lgance et la dignit des manires,
l'loquence de la parole. Il reut le sire de Corthuy d'un visage
riant et l'entretint de la faon la plus gracieuse. Il lui prsenta sa
cour[29], ajoute le mme manuscrit, et lui accorda libre entre auprs
de sa personne, comme si le gentilhomme brugeois et t l'un de ses
officiers ou de ses chambellans. Plusieurs fois il le conduisit  ces
chasses curieuses dont parle un autre voyageur, et auxquelles on
employait des lopards; il voulut mme dfrayer entirement Anselme
pendant son sjour  Milan. Par un accueil si distingu, Galas,
ainsi que l'_Itinraire_ nous l'apprend, avait en vue de faire honneur
 la fois au roi d'cosse, au duc de Bourgogne et au nom d'Adorno. Il
ne tarda gure, nanmoins,  user, envers Prosper, de rigueur et de
perfidie; mais s'il y songeait dj en ce moment, c'tait un motif de
plus pour qu'il le comblt d'gards, ainsi que tout ce qui lui
appartenait.

  [29] _Curiam etiam Dmno Anselmo prsentavit._ Cette expression,
  d'une latinit barbare, n'offre pas un sens bien facile  saisir.

Anselme ne pouvait rencontrer des circonstances plus favorables 
l'accomplissement de la mission diplomatique que le duc de Bourgogne
lui avait confie; il s'acquitta de ce qui lui tait recommand dans
ses instructions, et c'est tout ce que nous en savons.

Lors de la ligue du _Bien public_, Sforce avait prt son appui 
Louis XI, et Galas s'tait alli  ce monarque en pousant Bonne de
Savoie; mais la duchesse de Savoie elle-mme, propre soeur du roi de
France, tait maintenant d'intelligence avec le duc de Bourgogne, qui,
sans doute, cherchait  attirer aussi le duc de Milan dans son
alliance.

La mission du baron de Corthuy devait avoir trait  ces relations
entre les deux cours ou  la ligue qui se formait contre les Turcs;
mais, adressant le rcit de son voyage au roi d'cosse, il ne pouvait
y rvler le secret de ngociations trangres au service de celui-ci.
Toute naturelle qu'elle est, cette rserve diplomatique est 
regretter pour l'histoire.

L'ex-doge ne se borna pas  produire son parent brugeois  la cour, il
lui servit encore de guide officieux dans Milan. Cette ville,
surnomme alors _la peuple_, n'tait point grande; mais elle avait de
vastes faubourgs. Ses rues fangeuses (elles ne furent paves que
quelque temps aprs) fourmillaient d'habitants. Les artisans, surtout,
y taient nombreux et l'on entendait de tous cts retentir sur
l'enclume les marteaux employs  faonner les armes de guerre, les
heaumes, les cuirasses, dont la fabrication formait, en ces lieux, la
principale industrie.

Anselme et Prosper allrent voir ensemble la belle cathdrale
gothique, en marbre blanc, qui, porte l'_Itinraire_, n'aurait
point sa pareille en Italie si elle tait acheve. (On sait qu'elle
ne l'est point encore.) Ils visitrent aussi la vieille basilique de
Saint-Ambroise, o, comme le rapporte un autre Pre avec des
circonstances intressantes[30], l'illustre prlat chappa  la
perscution d'une impratrice, et dont il osa barrer l'entre  un
empereur teint du sang de ses sujets; le fameux lazareth, construit
par Franois Sporza, auquel s'attache, pour notre gnration, le
souvenir de Mansoni, qui l'a dcrit dans ses _Promessi sposi_; enfin,
le chteau, lev galement par Sforce. Ce chteau en renfermait deux,
orns de tours, de figures diverses: un homme  cheval pouvait monter,
partout, jusqu'au sommet des btiments.

  [30] Saint Augustin, dans ses _Confessions_.

A l'exemple de la cour, plusieurs des principaux habitants firent fte
 notre Flamand. Don Isgric de Portinari, d'une honorable famille de
gonfaloniers, facteur de la maison de Mdicis auprs du duc de Milan,
lui offrit un magnifique festin. Ces facteurs menaient de front la
politique et le commerce. Un frre d'Isgric, don Thomas de Portinari,
fort li avec Anselme Adorne, exerait les mmes fonctions auprs de
la cour de Bourgogne. Ce fut lui qui fournit  Charles le Tmraire
les 100,000 florins qui furent donns  Sigismond d'Autriche sur le
nantissement du comt de Ferrette. L'_Itinraire_ qualifie Isgric de
facteur de Cme de Mdicis. Le _Pre de la Patrie_ tait mort
cependant, mais son grand nom couvrait la jeunesse de Laurent et
Julien, ses petits-fils.

Malgr l'accueil qu'il recevait  Milan, Anselme avait hte de partir.
Au bout de quatre jours, il se dirigea, par Benasco, vers Pavie; l,
sous le _statulum_, espce de scapulaire  longs plis qui distinguait
les lves des universits d'Italie, l'attendait, avec une bien vive
impatience, un jeune compagnon qui allait tre charg par lui de tenir
le journal de leur commun voyage et, au retour, d'en crire la
relation.

C'tait Jean, son fils an; aprs avoir pris ses degrs,  Paris,
dans la Facult des arts, c'est--dire des lettres, il avait tudi le
droit  l'universit de Pavie sous les matres les plus fameux,
pendant prs de cinq annes. Le lecteur trouvera en lui un jeune homme
d'un naturel heureux, d'un caractre facile, sensible aux beauts de
la nature, instruit pour son temps, ainsi que le montrent son got
pour les recherches etnographiques et ses citations des potes: nous
ne sommes pas sr qu'il n'y mle point parfois les inspirations de sa
muse. Point de voyageur moins vantard, plus naf mme, lorsqu'il ne
s'agit que de lui, et pourtant, dans sa relation, son dvouement
filial clate par quelques traits raconts avec une aimable
simplicit. Moins ambitieux qu'attach  sa famille, il dut passer
loin d'elle la plus grande partie de ses belles annes.

Il y avait bien longtemps dj qu'il en tait spar; on peut juger
de la joie qu'prouvrent le pre et le fils  se revoir! Jean en
ressentait une non moins vive d'tre associ au voyage du sire de
Corthuy, et il en exprime sa gratitude en prose et en vers:

Jamais, crivait-il, je n'oublierai un tel bienfait joint  tous
ceux dont m'a combl un si tendre pre, et je m'crie, dans un
transport de reconnaissance:

    Tant que battra mon coeur et quand la main cruelle
    Du sort aura bris la trame de mes jours,
    D'un si prcieux don, la mmoire immortelle,
          Dans mon me, vivra toujours[31].

  [31] Ipse dum vivam, et post dura fata sepultus,
          Serviet officio, spiritus ipse tuo.

Ces vers et leur traduction pourraient tre meilleurs; mais ils
expriment des sentiments qui valent mieux que de beaux vers.

On pense bien que Pavie et son universit ne sont pas oublies dans la
relation rdige par Jean Adorne: elle contient,  cet gard, des
dtails qui ne sont point sans intrt, mais qui ne peuvent entrer
dans le cadre que nous avons choisi. Nous nous bornerons  quelques
traits. La puret de l'air, l'abondance d'une eau frache et limpide,
la propret des rues, concouraient  faire de Pavie un sjour agrable
et sain. Son enceinte tait dfendue par des tours carres, bties en
brique; nos voyageurs jugrent qu'on les avait fait si hautes et si
massives autant pour contenir les habitants que pour aider  la
dfense. L'ide des forts dtachs, ou du moins le reproche qu'on leur
adressait, date, comme on voit, de loin.

On remarquait encore,  Pavie, la cathdrale, d'antique architecture.
Devant le portail, au centre d'un parvis carr, s'levait une statue
questre, en bronze, emporte jadis de Ravenne comme un trophe. L'on
supposait qu'elle reprsentait Thodoric, roi des Goths. L'glise du
monastre des Augustins, qui renfermait les restes du saint vque
d'Hippone et ceux de Botius, la tour o cet homme clbre fut enferm
par ordre de Thodoric et o il crivit le livre _de la consolation_,
attirrent aussi l'attention du sire de Corthuy, sous la conduite de
son fils; mais ils tombrent d'accord que les deux merveilles de Pavie
taient un pont de marbre fort long et couvert, jet sur le Tsin, et
un magnifique chteau construit par Galeas. Il est carr, avec une
tour  chaque face, est-il dit dans l'_Itinraire_. Un homme d'armes
peut parvenir,  cheval, jusqu'au sommet du btiment sans baisser sa
lance. En arrire du chteau, s'tend un vaste parc environn de
murailles et divis, par d'autres murs, en compartiments dont chacun
est rserv  une espce diffrente d'animaux sauvages et renferme un
bassin d'eau vive o ils viennent se dsaltrer. La plus belle
chartreuse que nous ayons vue, soit en Italie, soit ailleurs, s'lve
au milieu des ombrages de cette royale solitude.

Ce ne fut pas sans motion que Jean Adorne quitta Pavie, o il avait
pass cinq annes. Les professeurs et les lves de l'universit lui
firent un affectueux cortge jusqu' un mille de distance. L, sur les
bords du P, que le chevalier avait  franchir pour se rendre 
Gnes, son fils et les amis dont il se sparait, probablement pour
toujours, changrent leurs adieux.

Le soir du mme jour, aprs avoir travers Voghera, que le comte de
Verrina tenait en fief du duc de Milan, notre voyageur et ses
compagnons arrivrent  Tortone.




V

Gnes-la-Superbe.

  Tortone.--Souvenir de Frdric Barberousse.--Le chteau de
  Blaise d'Assereto.--L'pe d'Alphonse le Magnanime.--Bruges
  et Gnes.--Les montagnards de l'Apennin.--Saint Pierre
  d'Arena.--Les maisons de campagne.--Jacques Doria.--Ftes
  et banquets.--Dner de famille.--Les belles Vnitiennes.--Aspect
  de Gnes et de Damas.--Les mles.--Pourquoi Gnes est surnomme
  la _Superbe_.--Caractre des Gnois.--Les trois classes
  d'habitants.--Causes de la supriorit de la marine gnoise.--Une
  ngociation dlicate.--Les galres  vapeur.


Tortone avait un assez bon chteau. Sa cathdrale dressait son
campanille au sommet d'une montagne sur laquelle une partie de la
ville tait btie; le reste occupait la plaine et avait t construit
par les ordres du duc de Milan pour rparer les dsastres de guerres
de Lombardie, au temps de Frdric Barberousse.

Prs de Tortone coule la Scrivia. Anselme, aprs avoir pass cette
rivire, vint dner  Serravalle o, comme ce nom l'indique, se
resserrent les gorges de l'Apennin. Sur le sommet d'une montagne
voisine de ce village qui s'tendait en longueur au fond de la valle,
les tours crneles d'un chteau fort annonaient noblement aux deux
Adorne leur patrie d'origine, dont ils avaient atteint le territoire.
C'tait le chteau de Blaise d'Assereto  qui Serravalle fut donn par
la Rpublique pour prix de ses exploits.

Le plus brillant fut la victoire navale de Ponza, remporte par les
Gnois sur Alphonse Ier, roi d'Aragon. Le monarque lui-mme, forc de
rendre son pe, voulut la remettre  un Giustiniani, parce que le
titre de prince de Chio appartenait  cette maison gnoise.

De tels souvenirs ne trouvaient pas notre chevalier indiffrent. En
dpit des deux sicles qui s'taient couls depuis l'tablissement de
sa famille aux Pays-Bas, o elle s'tait compltement naturalise, il
associait encore, aussi bien que son fils, Gnes  Bruges et  la
Flandre dans ses affections. Ils confessent hautement leur attachement
pour la patrie de leur anctre Obizzo et ne savent mme si ce
sentiment ne les aveugle point dans les jugements qu'ils portent sur
Gnes.

De Serravalle jusqu' cette dernire ville, ce n'taient que villages
suspendus au penchant des montagnes ou s'tendant  leurs pieds.
L'aspect de quelques-uns annonait l'opulence; tous abondaient en
population. Nos voyageurs ne pouvaient se lasser d'admirer l'air
dispos et joyeux de ces montagnards, la beaut et la douceur de leurs
compagnes.

Parvenus  une longue rue borde de hautes et somptueuses maisons de
marbre, ils demandrent si c'tait l Gnes. On leur rpondit que ce
n'tait qu'un village appel Saint-Pierre d'Arena; il pouvait
cependant passer pour un faubourg, car une distance de trois milles
seulement le sparait de Gnes, et l'intervalle tait rempli par
quantit de maisons de campagne qu'on voyait s'lever de tous cts.

Ce n'tait pas un des moindres ornements de Gnes que ces riches et
riantes demeures, semes sur les montagnes qui l'environnent, dans un
rayon de 3  4 milles. On et moins dit des habitations de
particuliers que des palais et des chteaux. Tout autour s'tendaient
des jardins dlicieux, pleins de fruits que les Gnois dbitaient dans
tous les pays du monde, ou des vignobles cultivs avec un art
particulier. Ces maisons de plaisance excdaient en nombre celles que
nos voyageurs virent prs de Florence, dans la valle de l'Arno. Les
premires, runies, eussent form une ville plus grande que Gnes, et
lorsqu'on tait en mer et que l'on appercevait cet assemblage de
constructions o brillait un art merveilleux, on croyait contempler
une ville immense et magnifique.

Enfin Gnes s'offrit aux regards des deux Adorne, et ils se rjouirent
d'appartenir, par leurs anctres,  une si belle et si noble cit. En
arrivant, le baron de Corthuy envoya sa suite loger dans une
htellerie o furent galement placs ses chevaux; pour lui, il
descendit, avec son fils, chez Jacques Doria. Ce seigneur leur fit
l'accueil le plus cordial et s'acquitta noblement envers eux des
devoirs de l'hospitalit qui unissait les deux familles. Cette grande
maison de Doria, les Spinola, les d'Oliva, les Adorno, s'empressrent,
 l'envi,  fter nos Flamands. Paul Doria, parrain de Jean Adorno,
Ambroise Spinola et d'autres membres de cette illustre maison, Antoine
d'Oliva, plusieurs Adorno, leur offrirent de somptueux festins. Une
magnifique argenterie couvrait les dressoirs et les tables; mais l'un
des Adorno avait entour la sienne d'un plus gracieux ornement: toutes
les dames de sa maison s'y trouvaient runies, et pour la bienvenue de
cousins arrivs de si loin, elles rivalisaient d'atours aussi riches
qu'lgants. Cette politesse nous rappelle celle dont Jrme Adorno,
frre du second Antoniotto, fut l'objet,  son arrive  Venise, de la
part de Paul Jove. Le clbre crivain s'empressa de le prier  dner,
avec douze dames vnitiennes des plus renommes pour leur beaut.

Dominique Adorno, fils de celui qui avait donn au sire de Corthuy une
si aimable fte, et d'autres membres de la mme maison servirent de
guides  nos voyageurs. On les fit monter  la tour qui s'lve sur un
rocher,  l'entre du port. De l ils apercevaient Gnes s'tendant en
amphithtre sur le penchant de l'Apennin, le long du golfe que forme
en cet endroit la Mditerrane: Nous ne nous souvenons pas, dit leur
itinraire, d'avoir vu aucune ville, si ce n'est Damas en Syrie, qui,
du dehors, offre un plus agrable aspect.

Toute cette description de Gnes est un morceau curieux, plein de
dtails importants pour l'histoire. Nous devons nous borner  quelques
extraits:

Gnes a deux enceintes qui datent d'poques diffrentes. Cette ville
renferme beaucoup de maisons de marbre, avec des perrons de mme
matire et des portes de fer, ainsi que d'admirables glises. Il y a
dans chaque quartier une fontaine o l'eau est conduite par des
aqueducs construits avec art, pour se distribuer ensuite de tous cts
par des tuyaux.

Le port est vaste et profond: les immenses caraques gnoises,
semblables  des citadelles flottantes, peuvent s'y rassembler en
nombre presque infini et s'y placer jusque contre les mles qui les
protgent; forms d'arches nombreuses, ils offrent l'aspect de ponts
s'avanant dans les flots. On en compte trois, dont deux construits en
marbre et un en pierre. Le plus considrable est termin par un
difice en forme de portique, avec une tour qui fait face  celle dont
nous avons parl: toutes deux servent, la nuit, de fanaux aux
navigateurs qui entrent dans le port ou qui en sortent.

Si quelque chose dpare une si belle cit, c'est le peu de largeur et
de rgularit de ses rues; mais ce dfaut n'est pas sans avantage: une
semblable disposition des rues, jointe  celle des maisons, qui sont
comme autant de chteaux, rend Gnes la ville d'Italie la plus
difficile  dompter, parce qu'elle ne peut tre facilement _courue_ et
saccage par les gens de guerre. De l ce surnom de _Superbe_ qui veut
dire fire et intrpide.

La population de Gnes est presque innombrable. Les habitants
sont graves, modestes, rservs, mais prompts de la main et sans
peur  l'occasion. Ils sont diviss en trois classes. La premire
est celle des _Capellaires_ ou chefs de la cit, ainsi nomms parce
qu'ils ont accoutum d'tre les ducs de Gnes, les chefs et les
princes de l'tat. Il y en a de quatre maisons: les _Adorno_, les
_Campo-Fregoso_, les _Guarco_ et les _Montaldo_[32]. Aprs viennent
les nobles qui sont en grand nombre, mais parmi lesquels les
_Spinola_, les _Doria_, les _Fieschi_ et les _Grimaldi_ tiennent le
premier rang. La troisime classe comprend tout le peuple, fort
nombreux et trs-port aux sditions.

  [32] On verra plus bas un Fregoso qualifi de noble gnois. Les
  Adorno taient seigneurs de divers domaines, comtes de Renda,
  etc.; l'un d'eux tait dj dignitaire de l'ordre de St-Jean du
  temps du doge Gabriel. Ces familles taient nobles, mais,  un
  point de vue politique; elles formaient une classe distincte et
  dominante.

Dans un acte de Louis XII, notre voyageur est appel Anseaulme _de
Adornes_. En italien, on disait souvent _Adorni_ au lieu d'_Adorno_.
En Flandre, ce nom s'crivait _Adournes_. Nous avons suivi l'usage
moderne en employant les noms d'_Adorno_, _Adorne_.

Tous les habitants d'un mme lignage rsident dans une mme rue[33];
ils ont une glise commune, ainsi qu'une loge, c'est--dire une
galerie, o ils se runissent soit pour y converser, soit pour traiter
d'affaires.

  [33] Toute la rue Lomellini tait anciennement forme du palais de
  la maison d'Adorno (Litta).

La puissance des Gnois vient surtout de leur marine. Aucune nation
ne l'emporte sur eux en ce point: les ctes, appeles les deux
rivires, leur fournissent d'excellents matelots, sobres, adroits,
habitus  la mer ds l'enfance, tandis que la plupart des autres
peuples emploient sur leurs vaisseaux des mercenaires trangers, moins
prts  agir de concert dans le moment du danger, moins alertes,
moins expriments.

Ce point n'tait point indiffrent au baron de Corthuy; car, aprs
s'tre rendu  Rome et y avoir obtenu l'autorisation requise alors
pour visiter le pays des infidles, il comptait revenir s'embarquer 
Gnes et faire voile de l vers la Barbarie. Franqueville et les
autres qui s'taient joints au chevalier, sans tre proprement de sa
suite, s'effrayaient d'un aussi long circuit et se proposaient de
suivre la route ordinaire des plerins de Terre-Sainte, c'est--dire
de prendre place,  Venise, sur les galres qui en partaient tous les
ans pour cette destination, le jour de l'Ascension.

Ils regrettaient cependant vivement d'avoir  se sparer d'Anselme,
dont les qualits nobles et attachantes semblent avoir toujours
produit cet effet sur ses compagnons. Plus d'une fois ils avaient
port la conversation sur les avantages de la voie qu'ils allaient
suivre et les prils qui attendaient le chevalier dans celle 
laquelle il donnait la prfrence; voyant qu'ils ne parvenaient point
ainsi  branler sa rsolution, ils eurent recours  un autre moyen.
Ils allrent trouver le jeune tudiant de Pavie et le prirent avec
instance de faire valoir leurs raisons auprs de son pre. Jean eut
beau s'en dfendre; press, obsd par eux, il finit par promettre de
leur servir d'intermdiaire.

Il tait fort embarrass; car, au fond, il prfrait de beaucoup voir,
chemin faisant, la Corse, la Sardaigne, la Barbarie, la Sicile,
l'gypte. Cependant il fallait tenir parole. Son pre le voit venir 
lui, de l'air un peu gn d'un ambassadeur  son dbut: c'taient les
premires armes du jeune homme dans la diplomatie: Que veut dire
ceci? De quoi s'agit-il? A cette question Jean rpond par l'expos le
plus consciencieux des motifs qu'il tait charg de faire valoir en
faveur de la direction de Venise. Le chevalier, comme c'tait son
habitude, l'coutait avec bont. Quand le fils eut fini, le pre, tout
en exprimant des regrets, eut bientt expliqu qu'il ne pouvait
changer un plan mri et arrt dans sa pense. Les prils
l'effrayaient peu: il tait venu les chercher; ce sont eux qui forment
et instruisent les hommes[34].

  [34] Ut multarum rerum periculum, quo prudentiores sunt homines,
  sumeret. (Ddicace de l'_Itinraire_.)

--Ah! mon pre, s'crie aussitt l'tudiant de Pavie, dgag de ses
devoirs de ngociateur, que vous me comblez de joie! Plus notre
course embrassera de pays divers, plus je serai heureux de vous
accompagner!

Restait encore  choisir, pour le trajet, entre les grands vaisseaux
et les galres. Anselme consulta  cet gard les nobles Gnois qui lui
tmoignaient tant de bienveillance. En hiver, lui dirent-ils, les
galres sont prfrables; dans les gros temps, elles gagnent
facilement le port, tandis que les grands vaisseaux sont forcs de
tenir la pleine mer pour ne point se briser  la cte. En t, au
contraire, ceux-ci conviennent mieux, parce qu'ils offrent aux
passagers plus d'espace et de commodit. En consquence, le sire de
Corthuy retint sa place, pour lui et sa suite, sur une caraque du port
de quatorze mille canthares (quintaux), qui devait faire voile pour
Tunis dans les premiers jours de mai.

Jean, nanmoins, tmoigne quelque regret de cette dcision: il
n'tait point  l'abri du mal de mer. Sur les galres, dit-il, on
ressent moins le mouvement des vagues. Nous y sommes revenus: l'on
voyage de nos jours sur des galres dont les rames sont mues par le
feu et l'eau, deux ennemis dont le gnie de l'homme a fait deux
esclaves.




VI

De Gnes  Rome.

  La rivire du Levant.--Tableau de cette cte.--La maison du
  Bracco.--Les chtaigniers.--Ferramula.--Vins exquis.--La
  Spezzia.--Passage de la Magra.--Sarsana.--Antoniotto Adorno et
  Louis de Campo Fregoso.--Pise.--Les ponts de Bruges.--_Il
  duomo._--Images des villes sujettes.--Le baptistre.--La tour
  penche.--_Il Campo Santo._--Rome.


Le sire de Corthuy quitta Gnes le 6 avril, dans l'aprs-dne, et se
dirigea vers Pise par la rivire du Levant. On n'y trouvait point
alors ces excellentes routes sur lesquelles on est aujourd'hui si
lgrement emport; le chemin tait ingal et rocailleux. Les gros
chevaux de Flandre du chevalier et de sa suite gravissaient
pniblement des pentes si raides et si raboteuses. On arriva tard 
Recco.

Le lendemain, nos voyageurs, aprs avoir travers Rapallo, vinrent
dner  Chiavari, petite ville que son tribunal rendait florissante en
y attirant les marins de la cte et les habitants des montagnes. Ils
passrent ensuite par Sestri, sur le rivage de la Mditerrane.

Toute cette route est riche en dlicieux aspects. L, ce sont des
montagnes dont les flancs, changs en terrasses qui s'lvent par
tages, montrent aux yeux du voyageur la vigne, le figuier, le
citronnier, entremls dans une confusion charmante. Ici, l'on voit
des champs fertiles dont les cltures sont formes d'alos.
Quelquefois la vue plonge dans le creux de vallons tout plants de
ples oliviers au milieu desquels on distingue,  et l, des
habitations  demi caches parmi les arbres, ou des campanilles
champtres qui en dominent les ttes arrondies. Plus loin, on dcouvre
la cte profondment dcoupe, tantt s'enfonant en golfes, tantt
s'avanant en promontoires, et, sur quelques-uns de ceux-ci, les
blanches maisons d'un bourg se dessinant nettement sur le fond bleu de
la mer. En d'autres endroits, rflchissant l'clat du jour, elle
tale une surface blouissante qui parat s'tendre au del des bornes
de la vue. De temps en temps, on voit poindre au loin une voile qui se
penche sous le souffle du vent. S'il vient  frachir, poussant devant
lui les nuages, on voit cette mer, si riante et si belle, se rembrunir
tout  coup, comme le front d'une femme aime qui s'irrite, et des
bouillons d'cume parsment le sombre azur.

Nos Flamands admiraient ces tableaux varis et nouveaux. Le soir ils
arrivrent  Casa di Labracco (del ou dello Bracco), hameau form de
quelques pauvres cabanes o les chtaigniers des environs leur
fournirent le pain qu'ils mangrent  leur repas et la litire de
leurs chevaux.

Le 8, ils rencontrrent prs de Matarana une montagne escarpe dont il
fallait franchir les sept sommets, galement pres et sauvages. Un
petit village, plac au bas de la monte, annonait, par son nom de
_Ferra mula_, la prcaution qu'il fallait prendre avant de commencer
l'ascension. Nos Brugeois ne furent pas peu surpris d'apprendre qu'aux
pieds de ces montagnes, qui semblaient si arides, on recueillait des
vins clbres alors dans tout l'univers par leur douceur et leur
parfum.

Le chevalier dna ce jour-l  Borghetto et vint passer la nuit  la
Spezzia. Il esprait continuer sa route le lendemain matin; mais les
pluies qui rgnaient depuis quelques jours avaient tellement enfl la
_Magra_, qui spare la Ligurie de la Toscane, qu'il craignit d'abord
d'tre arrt au bord de cette rivire. Il la franchit nanmoins, dans
l'aprs-dne, sur une barque et traversa Sarsana, patrie de Nicolas V
dont nous avons racont la fin. Cette ville, annexe au duch de Gnes
par Antoniotto Adorno, avait t donne, par le duc de Milan,  Louis
de Campo Fregoso qui la vendit pour 37,000 florins  la Rpublique de
Florence. Anselme, aprs avoir pass par Massa et Lavanza, et couch 
Pietra Santa, arriva pour dner  Pise, o il donna deux jours de
repos  ses chevaux fatigus.

Nos voyageurs eurent ainsi le temps de parcourir la ville. L'Arno y
est large et profond; on le traversait sur plusieurs magnifiques ponts
de marbre, vots, dit l'_Itinraire_, _comme ceux de Bruges_.
Ils trouvrent les rues de Pise spacieuses et agrables, et les
maisons qui les bordaient leves et assez belles; mais c'est surtout
la cathdrale et le _Campo Santo_ qui attirrent leur attention.

Dans l'glise, ils remarqurent des chteaux en bois, artistement
sculpts et peints, suspendus aux votes de la nef. Ils reprsentaient
autant de villes, autrefois sujettes de Pise;  son tour, elle l'tait
devenue de Florence, et ce trophe d'une ancienne puissance n'tait
plus qu'un monument de l'instabilit des choses humaines.

Le chevalier et ses compagnons admirrent fort les colonnes de marbre
torses ou curieusement sculptes, et de diverses couleurs, qui ornent
extrieurement cette cathdrale, ainsi que ses portes de bronze et une
figure de la Vierge, en marbre blanc, qui en surmonte la faade
occidentale. Ils trouvrent le campanille fort agrable  voir; mais
l'_Itinraire_ ne parle pas de son inclinaison[35] qui probablement
n'tait point alors aussi apparente qu'aujourd'hui. Dans le
baptistre, ce qui les frappa, ce furent les fonts en porphire, la
statue de bronze dor de Saint-Jean et les pavs en mosaques o sont
reprsentes d'admirables histoires. Le _Campo Santo_ leur parut
semblable aux clotres d'Italie, forms d'une galerie qui entoure un
vaste prau. Tant d'histoires merveilleuses y sont peintes ou
sculptes, dit Jean Adorne dans l'_Itinraire_ de son pre, qu'il
nous et fallu des jours entiers pour voir en dtail tout ce que ces
lieux offrent de curieux. Le jeune crivain compare entre eux le
_Campo Santo_ de Pise et ceux de Paris, de Rome et de Jrusalem, qu'il
avait galement visits, et donne la palme au monument toscan.

  [35] Il est  la rigueur possible que nos extraits offrent  cet
  gard une lacune qui n'existerait pas dans le manuscrit.

Anselme quitta Pise le 12 avril aprs midi. Il alla rejoindre 
_Poggio Bonzi_, que l'_Itinraire_ appelle _Pungebuns_, la route
directe de la Lombardie vers Rome, passant par Sienne et Viterbe[36].
Enfin, le mercredi de la semaine sainte, 18 avril, il aperut 
l'horizon, parmi les ondulations du terrain, une longue ligne de
clochers et de grands difices... C'tait Rome!

  [36] Voici leur _Itinraire_:

  Santo Cascino (Cascina).
  Castel Florentio (Florentino).
  Ettage.
  Pungebuns (Poggio Bonzi).
  Sienne.
  Buon Convento.
  San Quirico.
  Recours (Ricorsi).
  Paglia.
  Aquapendente.
  San Lorenzo.
  Borchero (Bolsena).
  Montflascon (Montefiascone).
  Rousellon (Ronciglione).
  Sutri.
  Monterosi.
  Tourbacha (Baccano).




VII

Paul II.

  Rome ancienne et Rome moderne.--Charles-Quint et les
  Barberini.--L'audience du pape.--Pierre des Barbi.--Ligue contre
  les Turcs.--Borso d'Est.--Office du jeudi saint.--Les sept
  glises.--Le banquet.--Le cardinal de St-Marc.--Cortge du jour de
  Pques.--Le sire de Corthuy dlgu pour porter le dais.--Les
  grandeurs dchues et les ruines.--Les despotes de More.--La reine
  de Bosnie.--Alexandre Sforce.--Le snateur de Rome.--Anselme
  Scott.--Messe pontificale.--_Viva Papa Paolo!_--Deuxime
  audience.--Dpart.


La Rome qu'Anselme visita n'tait point celle que l'on voit
aujourd'hui. De la nouvelle glise de Saint-Pierre, la tribune seule
(l'abside) commenait  s'lever de quelques pieds au-dessus du sol.
Saint-Jean-de-Latran attendait son portique, le _Corso_ ses palais, le
Vatican Raphal; la _Trinit di Monti_ n'tait point commence; le
vieux Capitole portait dj l'glise de Sainte-Marie (_Ara Coeli_) et
le palais snatorial, construit par Boniface IX; mais il n'avait ni
ses degrs, ni ses colonnes, ni ses trophes. En un mot, la Rome de
Lon X et de Jules II n'tait pas encore venue se placer  ct de la
Rome antique.

Celle-ci, au contraire, avait moins subi l'outrage du temps, des
guerres et des architectes. L'artillerie de Charles-Quint et les
Barberini n'avaient point ht l'oeuvre des sicles, et des
restaurations ncessaires, mais cruelles, n'avaient encore ni tay de
murs neufs l'Arc de Titus ou l'Amphithtre Flave, ni arrach des
flancs du vieux gant les arbres et les buissons qui le ceignaient de
leur verdure.

Le baron de Corthuy et le jeune Adorne, tout plein encore de souvenirs
classiques, furent saisis d'admiration  la vue de ces ruines
colossales, de ces tonnants dbris d'difices crouls, qui font voir
assez quelle fut la splendeur dont ils ne sont que de faibles restes,
et remplissent l'me d'tonnement et de regrets.

Toutefois, ils avaient sous les yeux un spectacle plus merveilleux que
celui de l'ancienne grandeur romaine: un vieillard, assis sur ces
ruines, impuissant par les armes, faible comme prince, envoyant, au
loin, des ordres non moins respects que ceux qu'appuyaient autrefois
les lgions. Aussi nos voyageurs rptaient-ils avec un pote
chrtien:

    Rome, qui mis jadis les peuples sous ta loi,
    Ton empire est plus grand: tu rgnes par la foi[37].

  [37] Roma, caput fidei, mundi qu regna subegit,
       Nunc nostr summus religionis honos.

Ds le lendemain de son arrive, Anselme, accompagn de son fils, fut
admis auprs du souverain pontife, dont ils baisrent tous deux le
pied; mais aussitt que le chevalier se fut acquitt de ce pieux
devoir, le saint-pre lui tendit la main qu'il baisa galement[38]. Ce
pape tait Pierre des Barbi, de Venise, connu, depuis son avnement,
sous le nom de Paul II.

  [38] On dit maintenant embrasser. Nous n'avons jamais pu
  comprendre qu'on embrasst une main ou un pied; ce sont l de
  fausses dlicatesses qui n'ont pas une source bien pure.

Son premier soin fut de chercher  raliser le projet de guerre sacre
auquel Calixte III (Alphonse Borgia) et Pie II (neas Sylvius, de la
maison de Piccolomini) avaient vainement consacr leurs efforts. On
lui reproche de s'tre laiss distraire de cette vaste entreprise par
les intrts particuliers du saint-sige; mais les progrs toujours
croissants des Turcs, qui envahirent, en 1469, la Croatie et
assigeaient Ngrepont, vinrent remplir l'Italie d'effroi. Paul,
alors, s'appliqua  la pacifier et  la runir dans une ligue gnrale
qui fut, en effet, conclue par l'entremise de Borso d'Est, duc de
Modne et de Reggio, et publie le 23 dcembre 1470. Le pape
s'occupait galement  exciter  la dfense de la chrtient
l'Allemagne et son indolent empereur, Frdric III. Le roi d'Aragon et
le grand matre de Rhodes devaient s'unir aux confdrs, et, du fond
de la Perse, Hassan-al-Thouil ou Ussum Cassan tendait la main 
l'Occident.

Le duc de Bourgogne avait une part dans ces ngociations. Sa
politique, du reste, s'accordait assez avec celle du pontife, s'il
faut en juger par la conduite de celui-ci dans les affaires d'Espagne
et de Gueldre; Paul, en effet, djoua les plans de Louis XI par une
bulle qui reconnaissait les droits d'Isabelle au trne de Castille, et
concourut  armer Charles contre Adolphe de Gueldre qui avait dtrn
son pre.

Ces objets, et surtout les ngociations avec la Perse, ne furent pas
trangers, sans doute, aux entretiens qu'eut le souverain pontife avec
le baron de Corthuy. Paul II l'accueillit avec une distinction
particulire. Dans cette premire entrevue, Sa Saintet lui accorda,
pour lui-mme et sa famille, d'amples faveurs spirituelles. Elle lui
annona ensuite qu'elle voulait avoir avec lui un plus long entretien
et lui assigna,  cet effet, une seconde audience pour le jour de
Pques.

C'est le jeudi saint que la premire avait eu lieu; ce jour-l, le
baron et Jean Adorne assistrent aux offices clbrs par le pape, les
cardinaux, les archevques, les vques et tout le clerg. Ils virent
aussi le souverain pontife laver les pieds  douze pauvres, vtus de
blanc, et les servir  table, avec les cardinaux.

Le lendemain, nos Flamands visitrent les sept glises de Rome,
c'est--dire les quatre basiliques majeures: Saint-Jean-de-Latran,
Saint-Pierre-du-Vatican, Saint-Paul et Sainte-Marie-Majeure,
et les trois basiliques mineures, qui sont: Saint-Sbastien,
Sainte-Croix-en-Jrusalem et Saint-Laurent.

Le samedi saint, ils se rendirent,  cheval, au palais pontifical, o
Anselme entendit la messe clbre par le souverain pontife; aprs
quoi, le cardinal de Saint-Marc le conduisit, ainsi que son fils,  un
repas auquel Sa Saintet les avait fait inviter. Ce cardinal, porte
l'_Itinraire_ est fort aim du pape et  juste titre; car, outre
qu'il est galement de la maison de Barbi, c'est un prtre pieux et
d'une vie trs-sainte.

Le jour de Pques, Anselme se rendit de nouveau au palais pontifical;
il venait grossir le pompeux cortge de princes et de grands qui
devaient escorter le pape jusqu' Saint-Pierre. Comme ambassadeur du
duc de Bourgogne, il tait dlgu par ce prince pour porter le dais
de Sa Saintet; sept autres seigneurs lui taient associs dans cet
office.

Paul II tait g d'un peu plus de cinquante ans; mais il conservait
des traces de la noblesse et de la beaut qui avaient distingu ses
traits: il s'avanait majestueusement sous le dais, escort de
cardinaux, d'archevques, de prlats et d'autres personnages minents.
Ce qui, au point de vue historique, donnait surtout de l'intrt  ce
cortge, ce sont les grandeurs dchues qu'on y voyait runies, dbris
refouls dans la ville des ruines par le cimeterre de Mahomet II.

C'est ainsi qu'on remarquait l, selon l'_Itinraire_, les deux frres
du brave et malheureux Constantin, qui portaient le titre de Despotes
de More. Suivant plusieurs auteurs, l'an, Thomas Palologue, tait
mort en 1465, laissant deux fils et une fille, d'une grande beaut,
qui pousa un grand-duc de Russie. Pourtant, c'est un tmoignage _de
visu_ que celui de nos voyageurs. Prs de ces princes paraissait avec
son fils la reine de Bosnie, autre objet de controverse sous un autre
rapport; car, d'aprs une inscription donne par Ciacconius[39], elle
tait veuve de Thomas, roi de Bosnie, tandis que Sismondi la fait
veuve de l'infortun tienne que le sultan avait fait dcapiter ou,
selon d'autres, corcher vif, aprs l'avoir engag, par de perfides
promesses,  lui livrer ses forteresses. Le cortge comprenait encore
deux ducs allemands et Alexandre Sforce, oncle de Galas et seigneur
de Pesaro.

  [39] _Res Gest Pontificum_ Rom, 1677, t. III, p. 41.

  Nous ne faisons qu'indiquer ces questions dont la discussion nous
  conduirait trop loin.

Aprs avoir raffermi par la victoire de Troja le trne de Ferdinand,
roi de Naples, exerc la charge de lieutenant gnral de ce souverain,
puis de grand conntable du royaume, et port le titre de duc de Sora,
il tait maintenant gnral des troupes pontificales ou capitaine de
l'glise romaine. A ses cts marchait le snateur de Rome, de la
maison de Gonzague, fils de Jean-Franois II du nom, cr marquis de
Mantoue par l'empereur Sigismond; puis venaient don Louis de
Campo-Fregoso, noble Gnois, revtu  trois reprises de la dignit
ducale, mais forc autant de fois  descendre du trne, par sa propre
famille et sa faction, enfin les ambassadeurs de quantit de princes,
notamment celui du roi d'cosse. Ce seigneur portait un nom auquel, de
nos jours, les lettres ont prt plus d'clat que n'en peuvent donner
les dignits: il s'appelait Scott; son prnom tait Anselme.

A la messe, qui fut clbre par le pape, le chevalier brugeois fut
admis, avec tous ces personnages illustres,  la communion sous les
deux espces. Ils reurent, chacun, l'hostie des mains de Sa Saintet
qui leur fit ensuite prsenter le calice par un cardinal. Aprs avoir
bu le vin consacr, chacun donnait  ce prince de l'glise le baiser
de paix, sur la joue gauche. La messe termine, le souverain pontife
fut port sur le portique de Saint-Pierre, du haut duquel il bnit le
peuple assembl, aprs avoir fait proclamer une bulle d'indulgence. On
annona en mme temps que, dornavant, l'anne du jubil reviendrait
de vingt-cinq en vingt-cinq ans et qu'ainsi il aurait lieu en 1475. Le
peuple accueillit cette publication avec une grande joie et fit
retentir l'air du cri de: _Viva papa Paolo!_

Le pape retourna ensuite, avec son cortge, au palais. Arriv devant
la porte de sa chambre, il fit signe de la main  Anselme Adorne
d'approcher. Lorsque celui-ci eut obi, Paul II lui donna sa
bndiction et la permission de visiter les lieux saints et les terres
des infidles outre mer; puis, prenant un riche _agnus Dei_, tout
brillant de pierreries, il le passa de ses mains autour du cou du
chevalier.

La permission qu'Anselme venait d'obtenir, tait requise sous peine
d'excommunication. En 1302, Clment V avait mme interdit tout
commerce avec les infidles.

A peine nos voyageurs taient-ils arrivs  Rome, qu'il fallut songer
au dpart. La caraque gnoise sur laquelle ils avaient arrt leurs
places devait sous peu avoir complt sa cargaison, et alors au
premier vent favorable, ces navires mettaient  la voile sans attendre
les passagers. Tout retard, chaque _jour de planche_, comme on le dit
maintenant, et t pour les armateurs une perte trop considrable.

L'ambassadeur d'cosse, qui, pendant le sjour du baron de Corthuy 
Rome, s'tait montr pour lui plein de prvenances, avait aussi le
dessein de se rendre en Palestine et dsirait vivement accomplir avec
lui ce voyage; mais ayant encore quelques apprts  faire, il crut
pouvoir, sans inconvnient, diffrer son dpart de peu de jours. Le
chevalier ne voulant pas mettre au hasard l'excution de son plan,
quitta Rome avec sa suite, le lundi de Pques.

Une nombreuse troupe d'amis escorta les deux Adorne jusqu' trois
milles hors de Rome. L, on se spara, Anselme Scott, Franqueville,
Odomaire, ainsi que le sire de Corthuy et son fils, mlant  leurs
adieux le voeu de se retrouver dans leur voyage. Vains souhaits!
L'ambassadeur d'cosse, arriv  Gnes deux jours aprs le dpart de
la caraque, prit la route de Venise. Il monta, avec Franqueville,
Odomaire et Colebrant, sur les galres des plerins, o des gens de
tous pays, entasss dans un troit espace, s'infectaient mutuellement
de leur haleine. L, ils prirent le germe de l'affreuse contagion 
laquelle ils succombrent tous quatre.

Ainsi, la constance d'Anselme Adorne dans ses desseins et son mpris
pour les dangers lui pargnaient l'un des plus redoutables de ceux
auxquels son entreprise l'exposait en un temps o l'on tait loin de
voyager avec la facilit et la scurit qu'on rencontre, de nos
jours, dans des courses bien plus lointaines.




VIII

Corse et Sardaigne.

  La barque de Martino.--St-Pierre-_in-Gradus_.--L'agrafe et
  l'toile.--Porto Venere.--Le mal de mer.--Les provisions de
  voyage.--Relche force.--Conserves et drages.--La caraque
  d'Ingisberto.--Les Corses.--Jean de Rocca.--Bonifacio.--Le roi
  d'Aragon et la chane du port.--Jacques Benesia.--La
  Sardaigne.--Algeri.--Les belles juives.--Les doubles
  prunelles.--Les forbans.--Aristagno. L'le de Semolo.--Le cap de
  Carthage.--La Goulette.--Tlgraphie moresque.


En repassant par Pise, notre chevalier laissa ses chevaux  un
marchand de Florence, qu'il chargea de les vendre: ils taient
tellement harasss qu'en peu de jours, sur cinq, il en mourut trois.

Anselme loua,  Pise, une petite barque dont tout l'quipage se
composait du patron, nomm Martino, qui tait de Rappallo, avec un
jeune garon pour surcrot. Le chevalier se proposait de descendre
l'Arno et de suivre ensuite la cte jusqu' Gnes. Une tempte le
retint deux jours  Livourne. Pour mettre son temps  profit, il alla
voir,  deux milles de l, une grande et belle glise appele
Saint-Pierre-_in-Gradus_. Suivant la tradition, elle aurait t fonde
par le saint en personne, lorsqu'il vint d'Antioche avec ses
disciples, et consacre par saint Clment. On y remarquait une antique
image de la Vierge, peinte sur mur: la robe de la sainte se rattachait
sur la poitrine au moyen d'une agrafe semblable  une pierre
prcieuse de la grosseur d'une fve, et dont l'clat tait si vif
qu'on et cru en voir jaillir une tincelle aussi brillante qu'une
toile. Il n'est pas rare, en Italie, de voir des pierres prcieuses
orner d'anciennes peintures, et c'est sans doute ainsi que s'explique
ce passage de l'_Itinraire_.

Quoique la mer continut  tre bien agite, Anselme, craignant de
manquer l'occasion du dpart pour la Barbarie, se dcida  braver le
gros temps. Rien n'est charmant comme de voguer, dans un frle esquif,
sur la surface unie de la Mditerrane, observant la transparence de
son eau azure et les roches potiques de ses rives; mais la chose est
tout autre quand le flot bondit et fouette le voyageur de son cume.
Notre chevalier et ses compagnons ne laissrent pas de remarquer, sur
la cte qu'ils longeaient, diverses villes et divers ports, surtout
_Porto Venere_,  propos duquel l'_Itinraire_ cite, sur l'embouchure
de la Magra et l'ancien port de Luna, des vers de Lucain et de Perse;
mais c'est sans doute au retour qu'ils sont revenus en mmoire au
jeune crivain, car il avoue qu'il tait fort maltrait par le mal de
mer, et rien ne s'accorde moins avec la posie.

Les autres Flamands ne furent pas exempts de cette triste incommodit
(nous voulons parler du mal de mer), et il faut dire que peu de
personnes y chappent constamment et dans toute occasion. Les amples
provisions dont le prudent Martino s'tait muni pour ses passagers
seraient restes intactes, s'il n'y avait fait honneur lui-mme avec
son second. Arriv au point du jour  Rapallo, on fut forc d'y
chercher un abri; mais, enfin, aprs avoir encore relch  Recco, le
chevalier arriva  Gnes, le 2 mai, au bout de trois jours d'une
pnible navigation.

Pendant ce nouveau sjour dans sa patrie d'origine, le sire de Corthuy
continua  s'y voir combl de prvenances par les hommes les plus
distingus de Gnes. C'tait  qui enverrait pour son usage,  bord de
la caraque, l'un d'excellents vins, l'autre des conserves liquides,
bonnes contre le mal de mer, celui-ci de la drage et des confitures
sches, celui-l des bougies. Bref, de tout ce qui pouvait tre utile
 des navigateurs, ou mme seulement contribuer  rendre le trajet
plus agrable, rien ne fut oubli par leur prvoyante bont, honorable
 la fois pour eux et pour celui qui en faisait l'objet. Le vaisseau
tait, au surplus, muni de bombardes, d'arcs, de traits, de cottes de
mailles, de cuirasses, mont de 110 hommes et command par un brave
capitaine gnois, Louis Ingisberto. On verra que les moyens de dfense
qu'il avait prpars ne devaient pas tre inutiles.

Le 7 mai, tout tait prt pour le dpart. Aprs avoir pris cong des
nobles gnois dont ils avaient reu tant de marques de considration
et de bienveillance, Anselme et son fils montrent  bord avec la
petite suite du chevalier. C'tait une de ces belles soires dans
lesquelles la Mditerrane semble appeler les navigateurs. On dploya
les voiles, et au bruit des salves d'artillerie, au retentissement des
trompettes, le vaisseau quitta le port.

En cinglant vers Tunis, la caraque ctoya ces deux les places entre
l'Europe et l'Afrique comme les dbris d'une colossale jete, oeuvre
des Titans: la Corse et la Sardaigne. On ne prvoyait gure les
destines de la premire, ni que la France, s'emparant de ses pres
rivages, en recevrait des empereurs. Providence, ce sont l de tes
coups! Dsormais, ami ou ennemi, censeur ou admirateur passionn,
quiconque verra poindre  l'horizon ces montagnes, y lira un nom livr
 des jugements contraires, mais qui ne doit point prir.

Notre auteur, qui n'tait pas dans de tels secrets, parle assez
lgrement des habitants de cette le  jamais fameuse. C'est, dit-il,
un peuple fier, sauvage, indomptable, retraant, dans sa langue et ses
moeurs, les Romains dont il descend: ils y exilaient des criminels et
des malfaiteurs, et les Corses en imitent trop souvent les exemples.
Le sire de Corthuy vit dans cette le,  25 milles l'un de l'autre,
les ports de Calvi et de Simarca; prs de celui-ci s'levait, 
quelque distance de la mer, le chteau d'un Corse appel Sigas, qui,
avec la valeur et la frocit propres  sa nation, dominait au loin
sur des paysans et des marins rpandus dans les montagnes, qu'il tait
presque impossible de dompter. Plus loin, s'ouvrait le vaste golfe
d'Ajaccio, dont l'entre offre des rochers appels sanguinaires par
les marins. Il y a, ajoute l'_Itinraire_, plusieurs autres ports,
mal habits, avec des territoires et beaucoup de demeures rustiques
qui obissent  un Corse nomm Jean de Rocca, le plus insigne forban
qui infeste la mer.

Il faut se souvenir que nos deux voyageurs taient originaires de
Gnes et puisaient leurs renseignements et leurs inspirations  la
mme source. En ce temps, la Mditerrane et ses les appartenaient,
sauf quelques exceptions, aux nations maritimes de ses rives, telles
que les Catalans, sujets du roi d'Aragon, les Vnitiens, les Gnois.
Ceux-ci possdaient, en Corse, Bonifacio, la plus grande ville de
l'le, ceinte de bonnes murailles, avec une forte citadelle et un
excellent port.--Souvent, ajoute notre manuscrit, les princes
voisins se ligurent pour la leur arracher; mais tous leurs efforts
vinrent chouer contre la valeur gnoise.

L'_Itinraire_ en cite, avec complaisance, un exemple: Il y a environ
cinquante ans, le roi d'Aragon, Alphonse, fit le sige de Bonifacio,
par terre et par mer, avec des forces considrables. Les habitants, en
proie aux horreurs de la famine, implorent des secours  Gnes. On
leur envoie, en effet, sept grands vaisseaux chargs d'armes et de
vivres; mais lorsque l'escadre arrive  l'entre du port, elle la
trouve barre au moyen d'une forte chane de fer. L'amiral gnois, par
une inspiration hroque, prend le vent et revient, toutes voiles
dehors, donner contre la chane avec tant d'imptuosit qu'elle se
brise. Entr ainsi dans le port, il fora le roi d'Aragon  la
retraite. Nous vmes  Gnes un fragment de cette chane que l'on
conserve comme un monument et un trophe d'un exploit si merveilleux.

Ce fait, dont Sismondi ne parle pas, est confirm par Petrus Cyrneus
(_de Rebus corsicis_, lib. III). Selon lui, c'est Jacques Benesia qui
rompit la chane: l'amiral tait Jean de Campo-Fregoso, frre du doge
Thomas que le baron de Corthuy venait de rencontrer  Rome.

La Sardaigne parut  nos voyageurs fertile en froment, riche en btail
et en chevaux excellents, habite, enfin, par un peuple robuste, fier
et courageux; mais le vin, l'air et l'eau y taient galement
malsains. Aprs avoir long quelque temps la cte occidentale de
l'le, la caraque jeta l'ancre dans la rade d'Algeri,  cinq milles de
cette ville.

On mit  la mer une chaloupe, o nos Flamands s'empressrent de
descendre pour aller visiter Algeri. C'tait une petite ville, avec de
bonnes murailles, peuple principalement de Catalans qui s'adonnaient
 la pche du corail. Il y avait aussi beaucoup de juifs. Le chevalier
et son fils allrent voir le quartier de ceux-ci: il tait clos de
murs et muni de portes qui se fermaient chaque soir sur ses habitants.
Parmi eux, nos voyageurs aperurent quelques femmes dont la beaut les
frappa. Le maintien de ces filles d'Isral tait plein de noblesse et
de dcence, et l'clat de leurs charmes tait encore rehauss par un
costume aussi riche qu'lgant.

Il parat qu'en les contemplant, l'auteur de l'_Itinraire_ ne
craignait pas de rencontrer ces doubles prunelles dont on lui assura
que des femmes sardes taient pourvues, et qui, lorsqu'elles
s'irritaient, d'un regard pouvaient donner la mort. En rapportant
cette fable, Jean Adorne a soin d'avertir qu'il n'a vu aucune de ces
femmes, et il ajoute navement qu'il se souciait peu d'en voir.

Anselme, aprs avoir parcouru la ville, s'apprtait  rentrer dans la
chaloupe; mais il dcouvrit, entre le rivage et la caraque, une barque
pleine d'hommes arms qui semblait pier son retour. C'taient des
pirates qui taient entrs dans le port pour s'emparer de lui et de
ses compagnons. Pensant trouver protection auprs des magistrats, il
alla leur demander main-forte; ce fut en vain, ils ne voulaient pas se
commettre avec ces brigands. Notre chevalier ne savait  quel parti
s'arrter, quand d'autres embarcations paraissent.

Ingisberto avait aperu la sinistre barque; se doutant de l'embarras
des voyageurs, il avait mis  la mer deux grandes chaloupes, les avait
munies de bombardes et y avait fait descendre quatre-vingts hommes
bien arms. A l'approche de ce renfort, le sire de Corthuy quitte le
rivage. Le clairon donne, des deux parts, le signal du combat.
L'artillerie retentit au milieu de nuages de fume. Enfin, les forbans
sont mis en fuite, et nos Flamands remontent, comme en triomphe, sur
leur vaisseau.

La conduite d'Anselme Adorne pendant l'action, son sang-froid, son
courage, les flicitations mutuelles au retour, ses remercments au
capitaine, ses loges aux braves qui venaient de combattre, ce sont
l autant de circonstances sur lesquelles on pourrait s'tendre, mais
qu'il faudrait deviner. Le plus souvent, dans l'_Itinraire_ crit
sous ses yeux, il s'efface, il s'oublie, ou ne parat que pour
exprimer, en peu de mots, un sentiment de confiance et de gratitude
envers les puissances clestes. Un peu plus, chez lui, de
proccupation de soi-mme et de cette forfanterie qui fait rarement
dfaut aux voyageurs, nous et fourni des traits et des couleurs qui
auraient anim notre esquisse.

Anselme quitta avec joie ce port inhospitalier. Il vit ensuite, sur la
mme cte, Bosa, puis Aristagno, la plus grande ville de l'le, avec
un port trs-frquent: elle appartenait  un marquis puissant,
toujours en guerre avec le roi d'Aragon auquel obissait la Sardaigne.
C'tait sans doute un successeur de Hugues Bassi, juge d'Arbore, dont
il est question dans l'_histoire des Rpubliques italiennes_.

Aprs avoir pass devant la petite le montueuse de Semolo, o le roi
d'Aragon se proposait de construire un chteau pour tenir en bride les
barbaresques, la caraque arriva le 25 mai en vue du cap o fut
Carthage.

A l'est s'ouvre un golfe, spar par une langue de terre d'un lac avec
lequel il communique par un troit canal perc au travers de cette
digue et qu'on nomme _la Goulette_. C'est au fond du lac qu'a t
btie l'importante ville de Tunis, alors le sige principal de la
puissance arabe.

A l'entre du canal on voyait de vastes btiments, des chteaux et des
tours leves, construits par les Maures pour la dfense de l'Afrique.
Redoutant sans cesse quelque entreprise des chrtiens, ils tenaient
constamment en cet endroit une garnison d'au moins dix mille hommes,
qui faisait bonne garde. Ds qu'un navire entrait dans le golfe, un
signal rpt de chteau en chteau en portait rapidement la nouvelle
jusqu' Tunis.

La caraque d'Ingisberto ne manqua pas d'tre signale de la sorte.
Aussitt qu'elle eut jet l'ancre, Anselme Adorne se rendit  terre,
empress de faire connaissance avec ce monde nouveau qu'ouvrait devant
lui l'islamisme.




TROISIME PARTIE.




I

Hutmen ou Othman II.

  Le Fondaco des Gnois.--Conteurs et bateleurs.--L'arsenal.--_El
  Almoxarife major._--L'empire arabe.--Mahomet.--Les Ommiades et
  les Abassides.--Les Fatimites.--Les _Morabeth_ et les
  _Mohaweddin_.--Almanzor.--Abdul-Hedi et les Arabes.--La
  Casbah.--L'audience du roi maure.--Portrait d'Othman ou
  Hutmen.--Maison moresque.


A son arrive  Tunis, le baron de Corthuy alla loger, avec son fils
et sa suite, au Fontigue (Fondaco) des Gnois, situ, comme ceux des
Vnitiens, des Pisans, des Florentins et des Catalans, hors de la
ville, prs de la porte orientale. C'taient des espaces carrs, clos
de murs, n'ayant qu'une porte d'entre chacun, mais renfermant divers
btiments o les ngociants rsidaient et exeraient leur commerce.
Les _Fondachi_ des Vnitiens et des Gnois taient fort beaux; ils
avaient tous leur glise, et celle de Saint-Laurent, dans le Fondaco
de Gnes, excita l'admiration de nos voyageurs.

Prs de l tait une vaste plaine o ils furent frquemment tmoins
d'un spectacle curieux. Chaque jour, deux heures environ avant le
coucher du soleil, les habitants de Tunis se rendaient en foule en ce
lieu, les uns  pied, les autres  cheval, suivant la condition de
chacun. Bientt des groupes nombreux parsemaient l'esplanade. Au
milieu de quelques-uns l'on voyait un homme qui, debout et tenant  la
main une longue verge, racontait des histoires en les accompagnant de
gestes analogues au rcit. Les assistants exprimaient, par leur
attitude, l'attention et l'intrt avec lesquels ils coutaient, 
peu prs, dit l'_Itinraire_, comme on voit, dans nos glises, les
fidles assembls autour de la chaire, les yeux fixs sur le
prdicateur, recueillir avidement ses paroles. Dans d'autres
endroits, des chanteurs se faisaient entendre, et chacun tait escort
de deux hommes qui battaient des mains et recueillaient, dans leurs
babouches, places devant eux, les offrandes des auditeurs. Ailleurs
c'taient des musiciens; ils jouaient de la cornemuse et tiraient un
son sourd de grands tambours fort larges. Il y avait des danseurs qui,
moyennant une rtribution qu'ils payaient aux musiciens, se livraient,
au bruit des instruments,  toutes sortes de gambades et de
contorsions. On voyait encore des faiseurs de tours de force, experts
dans leur art; car les Maures y taient matres, comme  l'escrime, 
la natation, aux checs. Enfin, de jeunes garons, de dix  douze
ans, portaient en quilibre sur leur tte des cruches places l'une
sur l'autre, jusqu'au nombre de huit ou neuf.

Aux approches de la nuit, toute cette foule s'coulait pour revenir le
lendemain avec la mme affluence.

A l'extrmit de cette plaine se trouvaient l'arsenal des galres et
autres btiments de la marine royale. Il tait environn de murs, avec
deux portes, l'une du ct de la ville, l'autre donnant sur le lac.

Du Fondaco, les deux Adorne se rendirent chez le _saab_ (seigneur),
charg de la leve des droits de douane sur les marchandises
trangres. Quoique Del Marmol Carvajal, dans sa _Descripcion de
Africa_, n'attribue  ce dignitaire, qu'il appelle _el Almoxarife
major_, que le huitime rang dans les _officios principales de Corte_,
aucun des alcades ou officiers du roi n'avait, en ce temps-l plus de
crdit. Le droit d'un dixime qu'il prlevait, mettait dans les
coffres de son matre 170,000 doublons par an. Il avait, en outre, la
police des trangers.

Il passait pour user assez volontiers de ce pouvoir aux dpens de leur
bourse; mais notre chevalier tait si bien recommand qu'il ne
rencontra chez le saab que l'accueil le plus obligeant. Ce seigneur
fit montrer  nos voyageurs sa maison qui tait l'une des plus
somptueuses. Toutes celles des personnages considrables consistaient
en de grands difices quadrangulaires, construits en marbre blanc,
avec des toits en terrasse. Au centre tait une cour entoure d'une
galerie. Ces btiments prsentaient, au dehors, un aspect triste et
uniforme: tout le luxe d'architecture et de dcoration tait rserv
pour l'intrieur.

De chez le grand almoxarif, nos voyageurs furent conduits chez le roi
le plus puissant, le plus riche et le plus lev en dignit d'entre
les princes maures.

Son royaume, en effet, tait le plus important dbris, gouvern encore
par des Arabes, de l'empire qu'avait fond Mahomet, moins en
subjuguant leur foi qu'en enflammant leur ardeur guerrire en mme
temps que leurs sens. Ce n'tait pas la modeste et fconde semence
destine  devenir un grand arbre; ce fut une flamme qui s'tendit en
peu de temps, d'un ct, dans les profondeurs de l'Inde, de l'autre,
jusque dans la pninsule Ibrique. Une domination si vaste devait se
diviser; le signal en fut donn par la lutte entre deux dynasties qui
tenaient, l'une et l'autre,  la famille de Mahomet: les Ommiades et
les Abassides. A l'avnement de ceux-ci, un rejeton de l'autre branche
se rfugia en Afrique et de l en Espagne, o il fonda un tat
indpendant. Plusieurs chefs l'imitrent en Barbarie: la postrit de
l'un d'eux, Mahadi, qui se prtendait issu de Fatime, fille du
prophte, conquit l'gypte. Un gouverneur de Krouan s'empara
galement de la souverainet et prit Tunis pour capitale.

Deux sicles et demi plus tard, des rformateurs qui se faisaient
appeler saints (_Morabeth_) fondrent un empire dont Maroc fut le
sige et dont Tunis reconnut la suzerainet; mais aprs avoir tendu
leur domination sur l'Espagne, ils furent renverss par les
_Mohaweddin_[40], autres sectaires et fondateurs d'une dynastie
nouvelle. A celle-ci appartenait Almanzor qui transporta  Tunis le
sige de sa puissance; cette ville, sous l'un de ses successeurs,
tant tombe entre les mains des Arabes indpendants, un alcade du roi
maure, nomm Abdul-Hedi, parvint  leur faire abandonner leur proie en
leur payant tribut, et sa postrit rgna dans la ville qu'il avait
rachete.

  [40] Communment appels _Almoades_.

Le roi auquel Anselme Adorne allait tre prsent et que son
itinraire dsigne sous le nom d'Ottoman, tandis que Del Marmol
l'appelle Hutmen II, descendait d'Abdul-Hedi et fut l'un des monarques
les plus puissants et les plus sages de sa race.

Son autorit tait reconnue depuis le royaume de Tlemescen, qu'il
avait soumis cinq ans auparavant, jusque prs d'Alexandrie, o
commenaient les tats du soudan d'gypte. Il possdait l'le de
Gerbi, autrefois conquise par Antoniotto Adorno, mais retombe depuis
au pouvoir des Maures; elle avait 100,000 habitants et rapportait au
roi de Tunis 20,000 ducats par an. Les revenus de ce prince taient
valus  un million de doublons ou ducats.

Il habitait, pendant la plus grande partie de l'anne, un magnifique
chteau situ dans la partie occidentale de la ville, et appel, dans
l'_Itinraire_, _Casab_ (Casbah). C'est, sans doute, _le Bardo_ des
voyageurs modernes, que le prince de Pukler-Muscan dcrit comme une
petite ville entoure d'un carr de remparts levs dont les angles
sont flanqus de tours et d'ouvrages avancs. C'est l que le
chevalier brugeois fut admis  l'audience du monarque africain.

Ottoman[41] ou Hutmen tait d'une taille leve et d'une figure
noble. Son teint tait brun, sa barbe paisse; mais ses traits
n'avaient rien de dur: ils exprimaient la bont et l'intelligence. Il
coutait attentivement, parlait peu et avec sagesse.

  [41] Ou plutt Othman.

On disait qu'il observait scrupuleusement la loi de Mahomet et qu'il
rendait la justice avec une grande impartialit. Telle tait la
rgularit qui prsidait  la distribution de son temps, qu'il avait
assign un emploi  chaque jour de la semaine et ne s'cartait jamais
de cet ordre. Fils d'une Andalouse enleve  ses parents qui
habitaient Valence, il ne hassait point autant les chrtiens que la
plupart des gens de sa secte et de sa nation. Lui-mme, il avait une
pouse ne dans la religion chrtienne, outre les six cents concubines
qui peuplaient son srail.

Lorsque le roi eut congdi Anselme et Jean Adorne, ils furent
prsents  ses fils, famille qu'attendait une tragique destine; car
l'assassinat est la voie sanglante par laquelle deux petits-fils
d'Hutmen montrent successivement au trne, qu'il laissa  l'un de ses
fils.

Aprs leur visite au palais, nos voyageurs furent conduits, par ordre
du saab, dans toute la ville; peu d'trangers ont eu l'occasion de la
voir  cette poque avec autant de dtail.




II

Tunis.

  Bazars.--Mosques.--Les restes de sainte Oliva.--Le faubourg
  appel _Rabat_.--La garde chrtienne.--La ville des tombeaux.--Ce
  qui rend les femmes belles.--Le manchot, crivain public.--Le
  sauf-conduit.--Carthage.--Dangers de la pche.--Visite au camp
  arabe.--Ftes du Baram.--Peste et brigands.


Tunis avait une enceinte carre, de fortes murailles, avec six portes
et des tours fort rapproches l'une de l'autre. Autour de la ville
s'tendaient de vastes faubourgs qui, ne laissant point de vide entre
eux, lui donnaient en ralit une tendue bien plus grande.

Un lieu particulier tait assign  chaque mtier, et chaque sorte de
marchandise se vendait dans un march spcialement dsign  cet
effet. On portait le nombre des mosques  deux cent soixante, toutes
 peu prs de mme forme. Elles taient carres, laissant au milieu un
espace  ciel ouvert qu'entourait une galerie, avec un rang de
colonnes en dedans: de chaque mosque s'levait d'ordinaire une tour
haute et trs effile.

Les chrtiens ne pouvaient pntrer dans ces temples; mais ils se
racontaient que dans le principal on voyait encore une grande cloche
apporte dans les anciens temps, et qu'au sommet d'une autre mosque
plus petite, que nos voyageurs virent prs de l, on conservait les
restes de sainte Oliva. Les Maures, ajoutait-on, n'osaient y toucher,
car quelques-uns, s'y tant hasards, leur main impie s'tait 
l'instant dessche.

Voici maintenant d'autres dtails assez curieux: La partie de la ville
la plus agrable, la plus ouverte et o se trouvaient les plus belles
habitations, tait un faubourg qui s'tendait  l'ouest du palais. L,
sur la droite, non loin de la rsidence royale, plusieurs quartiers
environns de murs et munis de portes formaient un assemblage qu'on
appelait _Rabat_. Ils taient habits par des chrtiens: pour la
langue, l'aspect, les manires, vous eussiez dit des Maures;
transports dans le pays depuis longtemps, ils en avaient pris les
habitudes sans abandonner leur foi.

De grands privilges leur taient assurs. Leur glise avait cloches
et carillon. Ils ne payaient aucun tribut. Loin qu'on ost les
insulter, ils commandaient aux autres. Trois d'entre eux portaient le
titre d'alcades et avaient sous leur dpendance, non seulement
d'autres chrtiens, mais des bourgs et des villages habits par les
Maures.

Ces chrtiens, appels de _Rabat_, du lieu de leur rsidence,
composaient la garde du roi. On les voyait toujours rangs autour de
lui dans ses courses et ses expditions, et personne, pas mme ses
fils, n'avait un plus libre accs auprs de lui.

Pour se distinguer des musulmans, ils portaient, au lieu de turban, un
capuchon  la manire allemande. Leurs femmes avaient adopt en tout
le costume mauresque et assistaient aux ftes de la cour. Le roi,
trouvant en elles une modestie qui manquait, dans ce pays, au reste de
leur sexe, leur tmoignait des gards particuliers.

Ces chrtiens avaient t amens  Tunis par Jacob Almanzor;
Charles-Quint les y trouva. Tous le suivirent en Europe: Se passaron
todos a Europa y se derrimaron per muchas partes donde el Emperador le
dio algunos entretenimientos. (_Descripcion de Africa_, t. III, fol.
240 et seq.)

Il s'en fallait que les juifs fussent traits aussi favorablement
qu'eux: ils taient accabls d'impts, et on les et lapids s'ils
avaient os prendre le costume des Maures.

Au nord de Tunis s'lve une montagne que l'_Itinraire_ du chevalier
appelle _Sillogt_. En l'apercevant, il pensa d'abord dcouvrir prs de
la capitale de la Barbarie une autre cit considrable. Ce qui
produisait cette illusion, c'tait une multitude de tombeaux dont le
penchant de la montagne tait couvert. La ville en tait entoure;
mais c'tait de ce ct surtout que les Maures qui jouissaient de
quelque fortune faisaient construire des spultures en forme de petits
pavillons et ornes de coupoles.

Nos voyageurs, pendant leur sjour  Tunis, eurent l'occasion de
remarquer l'estime dans laquelle les habitants tiennent l'embonpoint
des femmes: C'est  ne pas y croire, dit Jean Adorne dans
l'_Itinraire_, mais nous l'avons vu de nos yeux: quand un Maure
prend femme, il la tient renferme dans une chambre pour la faire
convenablement engraisser. Ce rgime russit tellement 
quelques-unes, que c'est  grand'peine si,  leur sortie, elles
peuvent passer par la porte.

Un autre fait trange attira l'attention de nos Flamands: ils virent
un chrif, ou descendant de Mahomet, dont la profession tait d'crire
des placets pour tous ceux qui avaient besoin d'en adresser au roi:
or, cet infatigable crivain tait n sans mains et les bras mme lui
manquaient. Il faut supposer qu'il crivait avec le pied.

Le saab ne se borna point  fournir  Anselme et  ses compagnons les
moyens de voir librement Tunis, il lui procura encore un sauf conduit
du roi, qui, comme on le verra, leur fut  tous d'un grand secours; il
tait crit en langue mauresque sur un papier satin et conu en ces
termes:

    _Louange  Dieu!_

A nos alcades de terre et de mer, qui notre prsent haut mandement
verront, salut!

Faisons savoir qu'ils aient  respecter la Noblesse du chevalier
militaire du roi des cossais, Anselme Adorne de Flandre, arriv sur
le vaisseau de Louis Ingisberto;  l'honorer dans sa personne, ses
biens, ses actions et tout ce qui lui appartient, en sorte qu'on voie
l'effet de la prsente recommandation et que chacun s'efforce de lui
faire produire son fruit. Quiconque oserait en agir autrement, qu'il
songe  quels chtiments il s'expose. Salut  vous tous!

crit par haut commandement, le 5e jour du jubil de l'an 874.

Ce qui est crit ci-dessus est vrai; la main du roi l'a voulu.

Cette lettre fut crite par le chancelier et signe par Hutmen au
moyen d'un caractre trac  la plume, de sa main; mais on n'y apposa
point son sceau, la coutume des Maures diffrant en cela de celle des
princes chrtiens.

Muni d'un si prcieux document, le sire de Corthuy commena  visiter,
avec ses compagnons, les environs de Tunis.

Ils allrent admirer les dbris de Carthage et surtout les ruines du
gigantesque aqueduc qui conduisait  cette ville clbre l'eau douce
dont elle manquait. On se refuserait  croire, dit l'_Itinraire_,
que des hommes aient entrepris de tels travaux, si l'on ne voyait
encore aujourd'hui, sur une longueur de plus de trente milles, les
restes de ces murs levs, de ces arches colossales.

Un autre intrt, plus vulgaire, attirait encore nos Flamands sur
cette plage o chaque caillou est un fragment de l'antiquit: c'tait
le plaisir de la pche, qui pensa leur devenir fatal. Un jour qu'ils
s'y livraient en compagnie du patron de leur caraque, ils voient tout
 coup cingler vers eux,  force de rames, une barque pleine de
Maures arms jusqu'aux dents. Le pril tait grand, la rsistance
vaine: la perspective la plus riante qui se prsentt aux chrtiens
ainsi surpris  l'improviste, tait de ramer, le reste de leurs jours,
sur les galres des mcrants. Heureusement, un cavalier de la suite
du roi vient  passer sur le rivage. Le sire de Corthuy lui montre le
sauf-conduit. Le cavalier, qui devait tre un personnage considrable,
lit avec respect, ordonne aux Maures de se retirer, et la barque
s'loigne, laissant les chrtiens tonns de leur dlivrance, tant
tout cela s'tait pass rapidement.

Enhardi plutt que rebut par cette aventure, dont pourtant le
dnoment et pu tre bien diffrent, Anselme tendit ses excursions
jusque dans un rayon de vingt milles autour de Tunis. Il se hasarda
mme dans les campements des Arabes,  la solde du roi. Ce sont,
porte l'_Itinraire_, des hommes intrpides et d'excellents soldats;
mais, tout en recherchant et en achetant leur alliance, on redoute
leur mobilit et leur soif du pillage, en sorte qu'on se garde bien de
les admettre dans la ville. La politique du roi est de contenir les
Arabes les uns par les autres; s'ils s'unissaient, c'en serait fait de
sa puissance. C'est encore ainsi que se soutient aujourd'hui celle
des princes musulmans dans le nord de l'Afrique. Lorsqu'ils ont
repouss l'attaque de tribus hostiles, la grande affaire est de hter
le dpart des auxiliaires auxquels la victoire est due[42].

  [42] _Voyage  Tripoli_, par Maccarthy; Paris, 1819.

Dans l'intervalle des promenades curieuses auxquelles nos voyageurs
se livraient, leur bonne fortune voulut qu'ils pussent assister  une
grande fte des Maures, celle d'Abraham dans son camp, ou plutt du
Baram. Le roi y prsida en personne, et elle fut solennise avec
beaucoup de pompe et d'clat.

Le plan du sire de Corthuy tait, en quittant Tunis, de se rendre par
terre en gypte, afin de traverser toute la contre qui obissait 
Hutmen II; mais on lui reprsenta si vivement les dangers d'une
semblable entreprise, qu'il dut y renoncer. Le pays tait tellement
infest d'Arabes maraudeurs et d'autres brigands, que les Maures
eux-mmes n'osaient y voyager, et, pour surcrot, la peste tendait de
tous cts ses ravages. Ainsi, quoique  regret, il se dcida 
reprendre la mer, aprs un sjour de trois semaines  Tunis, pendant
lequel il avait vu ce que la Barbarie offrait de plus remarquable.




III

Les Turcs.

  Trois religions sur un vaisseau.--Susa.--Les regards
  dangereux.--Monastir.--Un miracle des _Morabeth_.--La
  barque change en rocher.--La flotte de saint Louis.--La
  Sicile.--Jugement sur les habitants.--Palerme.--Le palais.--Vpres
  Siciliennes.--Bourrasque.--Le _sancte parole_.--Malte.--La
  More.--Sige de Ngrepont.--Les Turcs sont plus prs qu'on ne
  pense.--Les janissaires.--L'le de Candie.--Les faucons.--Encore
  une tempte.--Dangers que courent les voyageurs.


La caraque d'Ingisberto ne se dirigeait point vers le Levant. Anselme
prit place sur un btiment plus considrable, command par Cme de
Negri, qui leva l'ancre le 17 juin.

Il y avait  bord une centaine de Maures, des deux sexes. Les uns
taient des marchands auxquels appartenait une partie de la cargaison,
d'autres des plerins qui se rendaient  la Mecque. Parmi ces Maures
tait un Grenadin qu'Anselme retrouva en gypte et prit pour
interprte; mais il n'eut gure  s'en louer. Le btiment portait
aussi des juifs. Trois cultes ennemis voguaient ainsi paisiblement
ensemble,  l'ombre du pavillon gnois, et trois jours fris taient
successivement solenniss sur le mme navire: le vendredi par les
musulmans, le samedi par les juifs, et le dimanche par les chrtiens.

Le vaisseau relchant  Susa, l'ancienne _Adrumetum_, selon Falbe, on
conduisit Anselme et ses compagnons hors des portes de la ville, voir
diverses ruines et notamment celles de sept grandes citernes
auxquelles ils trouvrent un aspect imposant. Dans la ville mme, on
leur montra des votes sous lesquelles les Gnois salaient le thon;
ils en avaient afferm la pche dans tout le royaume.

Dans cette excursion, nos Flamands ne furent pas peu surpris de voir
les femmes les regarder  visage dcouvert, tandis qu' l'approche
d'un Maure, elles se voilaient prcipitamment. Les Gnois tablis 
Suse attribuaient cette conduite diffrente  une cause bizarre que
nous rapportons ici  ce titre: ces femmes, prtendaient-ils,
craignaient que les regards des musulmans ne les rendissent mres, et
elles n'attribuaient pas tant de puissance aux yeux des chrtiens. Un
voyageur de la fin du dernier sicle[43] remarque que les Grecques
prenaient le voile des femmes turques lorsqu'elles allaient dans les
quartiers des musulmans. Les chrtiens n'attachant pas  l'usage du
voile les mmes ides de dcence que ceux-ci, les femmes de cette
partie de la Barbarie croyaient, sans doute, ne point blesser la
modestie en se laissant voir des premiers.

  [43] M. Guy, _Voyage littraire en Grce_, Paris 1783, t. Ier, p.
  79.

A dix milles de Suse, Anselme vit Monastir, petite ville en grande
vnration chez les Maures, parce qu'elle tait presque toute peuple
de saints (Morabeth). Prs des murs s'lvent deux rochers qui
attestent leur puissance.

Un jour entrrent dans le port deux barques pleines de pirates bien
arms. Dj les habitants s'attendaient  voir leurs richesses livres
au pillage, leurs femmes et leurs filles arraches de leurs bras, 
tomber eux-mmes sous le cimeterre ou  tre trans en captivit. Au
milieu de la consternation gnrale, les Morabeth paraissent; ils
s'avancent sans armes sur le rivage, ils tendent les mains vers les
barques. A l'instant celles-ci demeurent immobiles et se changent en
ces masses de pierre, dont la forme retrace encore celle des btiments
qu'elles ont remplacs.

Telle est la lgende  laquelle la configuration singulire de ces
rochers avait donn naissance. Suivant une description du prince de
Pkler Muscau, qui semble s'y rapporter, ils ont t percs, on ne
sait dans quel but, d'une foule de grottes et de passages qui les font
ressembler  des ruches. Il y a sur la cte d'gypte, prs
d'Alexandrie, des excavations de ce genre o les habitants du pays
viennent chercher la fracheur: peut-tre les grottes dont il est ici
question ont-elles t pratiques, jadis, pour le mme usage.

Poursuivant sa course, le vaisseau de Cme de Negri toucha encore 
cette le riante de Pantanalea ou Pantanaria, qui arrta la flotte de
saint Louis par le charme de ses jardins dlicieux.

Le sire de Corthuy fit voile ensuite pour la Sicile: on lui en
dpeignait les habitants sous des couleurs peu flatteuses. Les
insulaires, lui disait-on, ne valent jamais rien, mais les Siciliens
sont les pires. Anselme ne trouva pas qu'une accusation si gnrale
ft fonde: ayant abord  Palerme, il lia connaissance avec plusieurs
Siciliens qu'il trouva d'une probit, d'une dlicatesse au-dessus de
tout soupon, et qui joignaient  la noblesse des traits,  une taille
assez leve, la douceur des moeurs et l'agrment des manires.

C'est  Palerme que les anciens rois de Sicile, d'origine normande,
tenaient leur cour. L'on voit encore dans cette ancienne capitale
leurs tombeaux, ainsi que leurs ordonnances inscrites sur des colonnes
byzantines, en grec et en arabe; monument curieux du mlange des races
comme des vicissitudes politiques. Au temps o Anselme visita cette
ville, le palais n'tait dj plus habit que par un vice-roi. Comme
la Sardaigne conquise par Alphonse IV, comme Semolo, Pantanaria,
Malte, l'le appartenait aux rois d'Aragon. Elle s'tait donne 
Pierre III, lorsque des vpres sanglantes, vengeant le malheureux
Conradin, ou plutt punissant la licence des Franais, eurent sonn,
en Sicile, la fin de la courte domination de la maison d'Anjou. Le roi
actuel s'appelait Jean; il tait fils d'Alphonse V, surnomm le
Magnanime, l'un des plus brillants personnages de l'histoire du temps.

Prs de la Sicile, nos voyageurs prouvrent une affreuse tempte:
aprs les avoir fait tournoyer, par trois fois, autour de Pantanaria,
elle finit par les pousser en pleine mer. On n'apercevait plus la
cte; les marins ne savaient o l'on tait ni ce qu'on allait devenir.
Ils invoquaient tous les saints, et n'oubliaient, dans leurs voeux,
aucun des lieux accoutums de plerinage. Le soir, un chant religieux,
s'levant du navire, se mlait au bruit des flots et de l'orage:
c'tait un cantique que les matelots gnois entonnaient en choeur et
qu'ils appelaient _le sancte parole_[44].

  [44] _Sancte_, au lieu de _sante_; ce mot est ainsi crit dans le
  manuscrit.

On erra ainsi au hasard pendant six jours. Enfin la mer se calma.
Aprs avoir touch Malte, on passa en vue de la More que le lion de
St-Marc disputait encore au croissant.

Nous avons dj not le dmembrement de l'empire arabe sous les
Abassides. L'invasion des Mogols, conduite par Dschengis-Khan (roi des
rois), en complta la ruine: Houlakou, petit-fils du conqurant, foula
aux pieds de ses chevaux le dernier calife de Bagdad. Fuyant le joug
des vainqueurs, des Turcomans s'taient dirigs vers l'Asie Mineure.
Othman les rassembla, sut rallumer leur fanatisme et leur ardeur
guerrire, et fonda,  Pruse en Bythinie, un tat que ses successeurs
tendirent rapidement jusqu'aux bords du Danube.

branl, en 1402, par une nouvelle invasion de Tartares, que
conduisait Timur ou Tamerlan, il se raffermit sous Morad ou Amurat II,
et devint plus formidable que jamais sous son fils, Mahomet II, qui
mit fin  l'empire d'Orient par la prise de Constantinople,
en 1453.

Dix ans aprs, cependant, les Vnitiens, grce  la supriorit de
leur marine, avaient arrach aux Turcs la More et avaient coup
l'isthme par un retranchement; il ne fallait que le dfendre pour
conserver cette belle presqu'le aussi longtemps que Venise demeurait
matresse de la mer. Un lche gnral abandonna, avant mme qu'il ne
ft attaqu, le mur qui protgeait la More, pour chercher ceux d'une
forteresse derrire lesquels il se croyait plus en sret. Les
Vnitiens ne conservrent que quelques places dans le Ploponse,
outre plusieurs les qu'ils possdaient avant leur rcente invasion.

Parmi ces les, l'une des plus considrables tait celle de Ngrepont,
voisine de l'Attique et qui leur servait de place d'armes. Furieux du
dgt qu'ils portaient de l sur le territoire conquis par les Turcs,
Mahomet II jura de se venger. Sa volont cra une flotte. Lui-mme, il
vint en personne attaquer Ngrepont,  la tte d'une formidable arme,
en mme temps que ses vaisseaux couvraient la mer.

Pendant que le chevalier brugeois passait prs du thtre de ces
vnements, la croix flottait encore sur les murs de l'ancienne
Chalcis. Trois assauts furieux avaient t vaillamment repousss. Une
flotte puissante, que la rpublique avait rassemble  la hte, avait
forc l'Euripe. La brave garnison, qui n'avait d'alternative que la
victoire ou la mort, puisait une nergie nouvelle dans la vue de ces
vaisseaux librateurs.

    .... si qu fata aspera sinant!

Victor Pisani, Charles Zeno, Lazare Moncenigo, Franois Morosini, que
n'tiez-vous sur cette flotte!.... C'tait Nicolas Canale qui la
commandait.

Le moment tait plein d'motion pour la chrtient; on comprendra
facilement celle de nos voyageurs. Elle se rvle par la vivacit avec
laquelle la prise de Corinthe et le sige de Ngrepont sont raconts
dans l'_Itinraire_. Aprs avoir amrement dplor la perte du
Ploponse, Jean Adorne, qui exprimait autant les sentiments de son
pre que les siens, semble accuser la torpeur de l'Europe. Songeons,
dit-il, que par un bon vent un jour de navigation conduit du
promontoire de Tarente au Ploponse: les Turcs sont plus prs qu'on
ne pense! Qu'attendons-nous pour unir nos efforts afin de refouler ces
barbares avec une nergie gale  leur fureur?

La rflexion tait fort opportune et montrait une perspicacit qui
manquait  bien des hommes d'tat de l'poque: dix ans n'taient pas
couls, que les Turcs emportaient et saccageaient Otrante, au grand
effroi de l'Italie et  l'bahissement de tout le monde.

Ce qui peut surprendre aujourd'hui, c'est que les progrs des Turcs
taient dus, en grande partie,  leur discipline. Il y a surtout dans
leur arme, dit notre auteur, un corps spcial de vingt  trente
mille hommes exercs  tous les stratagmes de guerre. C'est dans
l'ombre et le silence qu'ils agissent souvent et portent les coups les
plus srs. Cette description doit se rapporter aux janissaires,
quoique, dans l'origine, ce corps, form par Amurat Ier de jeunes
captifs chrtiens, ne ft que de 12,000 hommes. Aprs avoir t la
force et les matres de l'tat, ces janissaires sont tombs, non sous
les balles de ses ennemis, mais sous les coups d'un sultan. Il a
dpos le turban; la Turquie fait contre-poids dans l'quilibre
europen, et les fils des croiss teignent de leur sang, pour la
dfense de ce chancelant empire, les promontoires de Crime.

Vers la pointe mridionale de la More est l'le de Sapienza, o les
vaisseaux venaient d'ordinaire se ravitailler et prendre un pilote.
Cme de Ngri crut pouvoir s'en dispenser, ce qui faillit avoir pour
nos voyageurs les consquences les plus fatales.

Le 12 juillet, ils touchrent  l'le de Candie; elle appartenait
encore aux Vnitiens, jusqu' ce que les infidles la leur vinssent
arracher. chue au marquis de Montferrat, lors du partage de l'empire
grec, aprs la prise de Constantinople par les Latins, elle avait t
cde par lui  la Rpublique. Cette le fournissait des cyprs pour
la construction des navires. La sauge y tait tellement abondante
qu'on en chauffait les fours. On y rcoltait encore d'excellents vins,
appels de _Malvoisie_, des bls et les plus beaux fruits. Outre
Candie, capitale de l'le, mais plus riche que grande, il y avait bon
nombre d'autres villes et de chteaux. La population, compose surtout
de Grecs et, en partie, de Vnitiens, tait considrable.

Au sud de l'le de Candie sont celles de Gosa et d'Antigosa, clbres
alors pour leurs faucons; les rois et les princes taient jaloux de
s'en fournir.

En se dirigeant vers Alexandrie, nos voyageurs prouvrent une
nouvelle tourmente, plus terrible que celle  laquelle ils avaient
chapp. Jamais ils n'avaient vu la Mditerrane s'agiter avec tant de
furie. La nuit vint ajouter  l'horreur de leur situation. On ne
savait  quelle distance l'on tait du port, et la cte d'Afrique
tant fort basse, on craignait d'y donner sans l'apercevoir. Si du
moins l'on s'tait pourvu d'un pilote habitu  ces parages! Il ne
restait d'autre parti  prendre que de courir,  l'aventure, des
bordes. Ainsi ballotts sur une mer bouleverse et mugissante, nos
Flamands conservaient peu d'espoir de salut. Jean Adorne avoue
franchement qu'une froide sueur l'inondait, tant ils voyaient de prs
la mort.




IV

Alexandrie.

  Entre prilleuse.--Tristes rjouissances.--La visite du bord et
  les messagers ails.--Sala-ed-din et Malek-el-Adel.--Le consul
  gnois Pierre de Persi.--Les anges et la tortue.--Aspect extrieur
  de la ville.--Ravages du roi de Chypre.--Citernes.--Aiguilles
  dites de Cloptre.--Colonne de Diocltien.--Les trois
  turbans.--Caravane de 20,000 chameaux.--La pomme du paradis
  terrestre--Disette.--Audience de l'mir.--Les Flamands rongs
  jusqu' la moelle.


Enfin le jour parat et vient clairer la cte d'gypte, mais la
tempte ne s'apaisait point. On dlibra s'il fallait gagner le large
ou tenter d'entrer dans le port d'Alexandrie; ce qui, par le gros
temps et  dfaut d'un pilote expriment, ne prsentait pas peu de
danger. La fortune seconde le courage! remarque notre auteur, et ce
fut, selon toute apparence, la rflexion du chevalier brugeois; elle
remporta sur de plus timides conseils.

Vers midi, le navire arrivait devant l'entre du port: ce n'tait
qu'une passe troite et peu profonde, seme d'cueils et de dbris.
Ceux-ci provenaient, disait on, d'antiques tours d'o jadis l'on
tendait une chane pour la dfense du port; ils taient si
considrables qu'ils formaient une petite le, et ce qui s'en laissait
voir  la surface n'tait pas le plus dangereux. Deux fois le navire
heurta aux rochers ou  ces ruines: la secousse fut telle que nos
Flamands en furent renverss, et il n'y avait personne  bord qui ne
crt le vaisseau bris.

Ce fut avec une joie bien vive qu'on vit paratre et s'approcher, 
force de rames, des chaloupes portant quelques matelots des caraques
gnoises qui se trouvaient dans le port. Ils montrent sur celle de
Cme de Negri pour aider  la diriger,  carguer les voiles,  tirer
les cordages,  jeter l'ancre. Aprs Dieu, ce fut  ces braves gens
que le sire de Corthuy et ses compagnons durent leur salut.

Le jour mme de son arrive, il apprit une triste nouvelle. Il y avait
 Alexandrie quelques vaisseaux turcs assez considrables; vers le
soir, on vit les infidles qui les montaient se livrer  de grandes
rjouissances: ils mlaient des cris de joie au son des trompettes et
au bruit de leur artillerie, et circulaient en triomphe, dans des
barques, pour narguer les chrtiens. Ces dmonstrations d'allgresse
avaient pour motif la prise de Ngrepont, dont les Turcs venaient
d'tre informs par un btiment trs-lger, pouss par un vent
favorable. L'vnement tait si rcent, qu'on fut tent de croire que
les puissances de l'enfer avaient aid  la clrit du message.

Le navire de Cme de Negri ne tarda pas  recevoir la visite de
quelques officiers de l'mir, gouverneur d'Alexandrie. Ils se firent
donner, par crit, le nom du capitaine et d'autres renseignements de
cette nature; ils attachrent ensuite des billets contenant ces
dtails sous les ailes de colombes qu'ils avaient apportes, et
donnrent la vole  ces messagers ariens. Aussitt on les voyait
s'lever et se diriger vers la maison de l'mir. Aprs avoir pris
connaissance du message, cet officier le faisait passer, de la mme
manire, au Soudan qui rsidait au Caire.

C'tait le souverain de l'gypte, ou plutt le chef des Mamelucks
auxquels obissait la contre. Les Fatimites, dont nous avons racont
l'tablissement, ayant t renverss par le fameux Sela-eddin
(Saladin), l'gypte avait t gouverne, aprs lui, par la postrit
de son frre Malek-el-Adel. Cette dynastie avait pour force principale
des esclaves achets pour le service militaire, qui finirent par
gorger leur matre et mirent l'un d'entre eux  sa place, l'an 1248.
Telle fut l'origine du singulier gouvernement auquel la terre des
Pharaons tait soumise quand Anselme y aborda.

Le chevalier, le lendemain de son arrive, envoya  terre les lettres
de recommandation que le snat de Gnes lui avait fait remettre pour
les ngociants gnois d'Alexandrie, et principalement pour le consul
Don Pierre de Persi. C'tait un vieillard circonspect et instruit, par
une longue exprience,  se mnager auprs des habitants du pays. Il
envoya un messager au baron de Corthuy pour l'inviter  venir loger au
fondaco des Gnois, en s'excusant sur sa position vis--vis du Soudan,
de ce qu'il ne pouvait se rendre  bord lui-mme; mais il offrait 
nos Flamands la plus gracieuse hospitalit.

Dans ces entrefaites, ceux-ci s'amusaient  voir les matelots gnois
jeter leurs filets prs du port; outre des poissons volants qu'on
appelait des anges, ils prirent une belle tortue dont l'caille
fournit un bouclier assez grand pour tout homme d'armes.

Du navire, la ville, entoure de magnifiques murailles, avec de belles
portes, et renfermant quantit de mosques dont les minarets
s'levaient dans les airs, prsentait un admirable aspect; mais au
dedans elle portait la trace des ravages qu'elle avait prouvs,
notamment encore peu d'annes auparavant, lorsqu'elle avait t
saccage par Pierre de Lusignan, roi de Chypre. Quelques quartiers
avaient t pargns, et l'on y voyait de belles maisons, entre autres
celle de l'mir. En gnral, pourtant, on tait peu difficile, en
gypte, en fait d'habitations. Il n'y avait gure que les mosques et
les palais des grands qui fussent construits en pierre; le reste
l'tait, d'ordinaire, en bois. Bien des gens mme se passaient de
demeure et couchaient devant la porte des maisons.

La ville d'Alexandrie a t presque entirement btie sur des citernes
destines  recevoir l'eau du Nil, dans les crues de ce fleuve, et 
la conserver. Nos voyageurs en admirrent surtout trois ou quatre
d'une grande profondeur et ornes de colonnes de marbre qui
supportaient de doubles votes. Prs de la maison de l'mir, on leur
montra une pierre fort leve, charge de caractres antiques qu'ils
ne pouvaient dchiffrer et semblable  l'aiguille qu'ils avaient vue 
Rome, prs de l'glise Saint-Pierre. C'tait, on le comprend, l'un des
oblisques connus sous le nom d'aiguilles de Cloptre, quoique bien
antrieurs  cette reine.

L'attention d'Anselme et de ses compagnons fut aussi appele par une
colonne colossale qu'ils allrent contempler hors des murs; on leur
dit qu' son sommet avaient t dposs les restes d'Alexandre. C'est
le monument que l'on dsigne sous le nom de _colonne de Pompe_, mais
qui en ralit fut lev par Posidonius, prfet d'Alexandrie, en
l'honneur de Diocltien.

Il y avait  Alexandrie des chrtiens schismatiques qui ne se
distinguaient des Maures que par la couleur de leur turban. Elle tait
bleue pour les premiers et jaune pour les juifs. Les Maures en
portaient de blancs; mais ils ne pouvaient paratre  cheval dans la
ville: c'tait un privilge rserv aux Mamelucks. Les Maures de
distinction montaient des mulets ou des nes, les plus grands, suivant
l'_Itinraire_, qui soient au monde. Le pre de Gramb ne vante pas
seulement leur taille, mais encore leur allure et leur intelligence.

Malgr sa dcadence et la tyrannie des Mamelucks, Alexandrie
continuait  tre, grce  sa position, l'un des principaux entrepts
du commerce d'Orient. Le baron de Corthuy y vit arriver une caravane
qui ne comptait pas moins de 20,000 chameaux. Un navire indien,
portant des piceries pour une valeur de 100,000 ducats, venait,  la
mme poque, d'entrer dans le port de Suez.

Nos voyageurs trouvrent  Alexandrie beaucoup d'autruches, d'oeufs de
ces oiseaux et de gazelles, ainsi que des fruits excellents, surtout
une sorte de banane d'une saveur chaude et d'un got dlicat, qui, en
quelque sens qu'on la coupe, prsente l'image d'une croix.
Quelques-uns en faisaient la pomme du paradis terrestre.

Les fruits, du reste, n'taient pas abondants: il rgnait en ce temps
 Alexandrie une grande disette de bl et de vivres de toute espce.
On tait rduit souvent  se nourrir de viande de chameau; nos
Flamands eux-mmes en mangrent  leur insu.

A cela prs, tout alla bien d'abord pour Anselme et ses compagnons.
Confondus avec les Gnois, ils n'taient pas plus inquits que
ceux-ci. Peu  peu cependant la nature et le but du voyage du
chevalier s'bruitent. L'mir en est inform et mande Anselme et son
fils devant lui.

Ils obissent  cet ordre. Le musulman alors leur signifie qu'ils ont
 se pourvoir d'un sauf-conduit, et en fixe le prix  une somme
exorbitante.

Le chevalier brugeois n'aimait pas  tre pressur, c'est un sentiment
naturel; mais, de plus, il fallait qu'il mnaget des ressources sur
lesquelles il avait comptes pour mener  bien son entreprise.
Seigneur, dit-il  l'mir, daignez considrer que si l'on nous
dpouille de la sorte, les moyens d'accomplir notre dessein nous
feront dfaut: que pourrions nous mieux faire alors que d'y renoncer
et de revenir sur nos pas?

--Ils parlent de fuir! s'crie le mcrant craignant qu'ils ne se
drobassent  ses rapines. Que les gardiens des portes veillent sur
eux et les empchent de sortir. Il fallut bien le satisfaire: encore,
si c'et t tout! Mais les officiers de l'mir,  l'exemple de leur
chef, rongeaient, dit l'_Itinraire_, nos Brugeois jusqu' la moelle.
A chaque instant c'tait quelque nouveau fonctionnaire demandant de
l'argent sous quelque nouveau prtexte, et quand ils avaient eu chacun
leur tour, arrivaient d'autres musulmans, sans aucun caractre public,
qui se donnaient pour des officiers de l'mir, afin d'avoir part au
butin. Tous regardaient les chrtiens comme des ennemis qu'il y aurait
eu conscience  ne point dpouiller.

Maudite ville! ou plutt maudite engeance! s'crie le jeune
Brugeois. Nous n'avions plus d'autre dsir que d'en tre bien loin,
et nous htmes de toutes nos forces le moment de notre dpart.




V

Le Nil.

  L'escorte.--Les jardins du Soudan.--Rosette.--Fouah.--Combat de
  bateliers.--Aventure de nuit.--Rencontre.--Pit filiale de Jean
  Adorne.--Excellence de l'eau du Nil.--Les Mamelucks prfrent le
  vin.--Beauts des rives du fleuve.--Navigation pnible.--Attaque
  des Arabes.--Les guides officieux.--Cani-Bey.--Les poissons gras.


Le sire de Corthuy quitta enfin Alexandrie le 2 aot, trois heures
avant le coucher du soleil. Lui, son fils, Van de Walle, Rephinc et
Gausin, taient monts, les uns sur des mules, les autres sur des
nes. Deux chameaux portaient les bagages et quelques provisions. Un
juif, nomm Isaac, suivait comme interprte, et un Mameluck devait
servir de guide jusqu'au Caire. Quatre autres Mamelucks,  cheval,
arms d'arcs et de flches, formaient l'escorte.

A la sortie de la ville, Anselme traversa les jardins du Soudan et y
prit, avec sa suite, quelque nourriture. Pour chapper aux Bdouins
qui infestaient les environs, on chevaucha ensuite, sans s'arrter,
toute la nuit et jusqu'au lendemain vers l'heure de midi, en suivant
presque toujours la cte forme d'une belle plage sablonneuse. Les
Mamelucks portaient souvent avec inquitude leurs regards vers la mer,
car les pirates taient autant  redouter que les Arabes.

On arriva nanmoins sans accident  Rosette, o le chevalier loua une
petite barque pour le transport de sept personnes seulement, son
escorte ne devant pas aller plus loin. Il remonta ainsi le Nil jusqu'
Fua ou Foga (Fouah), admirant la beaut du fleuve dont les rives,
ornes de bosquets dune verdure frache et brillante, et semes de
nombreux villages, offraient l'image de la richesse et de la
fertilit.

Lorsque, aprs avoir visit Fouah, il rentre dans sa barque, une scne
trange frappe ses regards. Des matelots inconnus viennent assaillir
les siens; les uns et les autres lvent d'assourdissantes clameurs;
ils luttent, ils s'agitent, ils s'efforcent de se prcipiter
mutuellement dans le fleuve. Enfin, au grand dplaisir du Chevalier,
la victoire demeure aux nouveaux venus. Poussant la barque loin de la
rive, ils se mettent aussitt  ramer. La nuit rgnait; l'interprte
gardait le silence; Anselme et ses compagnons ne savaient o on les
conduisait, ni ce qu'ils allaient devenir.

La lune se lve enfin, et,  sa clart, ils distinguent un gros
vaisseau vers lequel leur embarcation se dirigeait. Elle l'atteint;
les matelots s'emparent de leurs effets, qu'ils transportent sur ce
btiment et contraignent nos voyageurs  y monter. Pour cette fois,
ils se croyaient vendus et livrs. Quelle fut leur surprise, en
arrivant  bord, d'y retrouver les ngociants africains avec lesquels
ils avaient fait route sur la caraque de Cme de Negri! Ceux-ci
vinrent aussitt au-devant du chevalier, et lisant sur le visage des
Flamands l'inquitude qui les agitait: Ne craignez rien, leur
dirent-ils. Ces mariniers n'en veulent ni  votre libert, ni  vos
richesses. Ils prtendent seulement vous conduire au Caire, au mme
prix qu'auraient reu vos matelots; c'est un privilge qu'ils tiennent
du Soudan.

Malheureusement, le vaisseau tait dj tellement charg que c'est 
peine si nos voyageurs y trouvrent place. Il fallait d'ailleurs se
dranger pour le dernier d'entre les mcrants. Les deux Adorne se
trouvrent relgus, avec Lambert Van de Walle, dans un espace  peine
suffisant pour une seule personne, et aprs avoir chevauch toute la
nuit prcdente et ensuite, sous les rayons d'un soleil brlant, la
moiti de la journe, le chevalier brugeois ne pouvait encore goter
aucun repos. Jean souffrait plus de le voir dans cette situation que
de la gne de la sienne. Il avait aperu une chaloupe amarre au
vaisseau; rsolu de s'y retirer, quoiqu'elle ft, comme on va le voir,
en bien mauvais tat, il fait un signe  Van de Walle. Tous deux se
lvent doucement, abandonnent la place  Anselme et descendent dans la
chaloupe, o ils eurent de l'eau jusqu' la ceinture.

Ils n'en prouvrent pourtant aucun mauvais effet, non plus que de la
quantit d'eau du Nil dont ils tanchrent leur soif: l'_Itinraire_
en fait honneur aux vertus merveilleuses de cette eau. Un peu
trouble, y est-il dit, comme celle du Tibre, ds qu'on la laisse
reposer, elle devient claire comme du cristal... elle est nutritive,
digestive, si salubre qu'elle dtruit tout vice intrieur. Jean
Adorne termine cet loge par dclarer qu'il n'est pas de breuvage
qu'il prfre.

Ce n'tait point l'avis de quelques Mamelucks qui se trouvaient sur le
navire: durant la nuit, ils s'emparrent du vin de Malvoisie dont le
chevalier s'tait muni pour en faire usage lorsqu'il traverserait le
dsert. Nos voyageurs voulurent rclamer: Quelle audace, s'crient
en les menaant ces larrons hypocrites, d'oser transporter devant
nous du vin, pour en boire!

Ces contrarits taient adoucies par les gards que tmoignaient au
sire de Corthuy les Maures de distinction en compagnie desquels il
naviguait: les femmes surtout, avec la dlicatesse de sentiments et la
bont compatissante propres  leur sexe, cherchaient  encourager et 
consoler nos Flamands. Ils prouvaient, du reste, un plaisir toujours
nouveau  contempler les rives du fleuve, qui,  mesure qu'ils
avanaient, se couvraient de bourgades de plus en plus nombreuses et
plus considrables. Chacune avait un moulin servant  puiser l'eau du
Nil pour l'irrigation des terres voisines, et m par des boeufs dont
la beaut galait la grosseur.

Le troisime jour, le vaisseau faillit sombrer avec tout ce qu'il
portait, tant il tait charg et dlabr. Pour l'allger, on fit, 
plusieurs reprises, descendre les passagers  terre. Il leur fallut
mme suivre quelque temps le navire, marchant nu-pieds,  la manire
des Maures, sur une terre durcie par l'ardeur du soleil et pleine de
plantes pineuses, et sous un ciel brlant. Plusieurs, pour chapper 
ce supplice, entraient dans l'eau jusqu'aux aisselles.

Plus loin, le btiment fut attaqu par un parti d'Arabes: l'engagement
fut vif, et ce ne fut pas sans efforts qu'on parvint  les repousser.
Qu'aurait-ce donc t si le chevalier les avait rencontrs, dans sa
petite barque? Il admira comment la Providence lui faisait trouver son
salut dans un incident qu'il avait d'abord envisag sous un jour bien
diffrent.

Enfin le soir de cette journe aventureuse, qui tait le 7 aot, il
arriva au Caire, appel, dans son _Itinraire_, la nouvelle Babylone.
Il loua immdiatement des nes pour se rendre chez Cani-Bey, trucheman
du Soudan, chez qui il devait loger, car les Francs n'avaient point en
cette ville de fondaco. Chemin faisant, il rencontra trois Maures qui
l'abordrent poliment et lui firent comprendre qu'ils avaient charge
d'escorter les Francs ou Latins  leur arrive dans la ville, afin de
les mettre  l'abri des insultes du peuple. Cette attention dlicate,
dont il prvoyait le rsultat le plus certain, lui parut un peu
suspecte. En effet, ils mentaient, les drles! crit avec une
amusante vivacit l'tudiant de Pavie: c'tait encore l une
ingnieuse invention pour allger l'escarcelle des voyageurs.

Tel tait le mot d'ordre gnral; le Mameluck qui les avait
accompagns depuis Alexandrie et le juif Isaac en taient si pleins,
qu'ils coururent annoncer en ces termes au trucheman l'arrive de ses
htes: Voici! nous t'apportons des poissons bien gras; mange-les!

Ce message rendit le bon Cani-Bey tout joyeux; il accueillit les
Flamands avec une tendresse qui tmoignait du plaisir qu'il prendrait
 les dvorer. Ceux-ci se promirent cependant d'y mettre ordre, et il
dut se borner  les traiter en brebis qu'il avait  tondre de prs.




VI

Le Caire.

  Les truchemans.--Zam-Beg.--La femme de Cani-Bey.--Le dner
  maigre.--Visite  Naldarchos.--Ses inquitudes au sujet des
  progrs des Turcs.--Les habitants du Caire.--20,000 morts par jour
  en temps de peste.--Maisons des principaux de la ville.--Chameaux,
  nes et mulets.--Girafes.--Lions domestiques.--clairage. Le
  palais.--Les pyramides.--Matarieh.--Le baume.--Le sycomore.


Les truchemans taient, au Caire, une espce de magistrats chargs de
la police des trangers. Ils avaient toutefois mission de les protger
et de leur servir de guides et d'interprtes, et recevaient d'eux une
rtribution fixe d'ordinaire  5 sraphs, monnaie d'or qui rpondait
au ducat et valait 25 mdines d'argent[45].

  [45] La monnaie de cuivre se prenait au poids.

Outre Cani-Bey, il y avait encore trois truchemans, qui ne tardrent
pas  faire visite au chevalier. Heureusement, leur chef, nomm
Zam-Beg, connaissait la maison d'Adorne et en avait reu de bons
offices lorsque Raphal occupait le trne ducal. Il supplia Cani-Bey
de considrer nos Flamands non comme des Francs, mais comme ses amis
particuliers. Il se fit, de plus, un plaisir de leur faire voir ce que
le Caire offrait de remarquable et de leur fournir tous les
renseignements qu'ils pouvaient dsirer.

Ces services, pourtant, ne furent pas gratuits. Zam-Beg reut 20
ducats; Cani-Bey, de son ct, en exigea 7 ou 8, outre divers profits
qu'il savait se mnager. Du reste, il tmoignait  ses htes toutes
sortes d'gards. Sa maison tait gaye par une femme, jeune et belle,
qu'il avait et qui conversait librement avec eux.

Tout ce que les moeurs de ces chrtiens avaient, pour elle, d'trange,
la divertissait extrmement. Un vendredi, ils voulurent avoir du
poisson  leur repas. L'embarras tait d'expliquer leur dsir  la
gentille mnagre. Le jeune Adorne prit un papier et y traa, de son
mieux, la figure d'un poisson. Elle suivait des yeux, avec curiosit,
ce travail nouveau pour elle, et avant mme qu'il ne ft termin:
Samphora! s'cria-t-elle--c'tait le nom d'une esclave qui parut
aussitt et  qui elle ordonna d'aller acheter du poisson;--puis elle
s'empara du papier et elle le montrait  tout venant, surtout aux
amies qui lui rendaient visite, avec une joie et une admiration
naves.

Cani-Bey conduisit le baron de Corthuy et ses compagnons chez l'un des
principaux officiers du Soudan. C'tait une sorte de chancelier ou de
secrtaire, appel Naldarchos. Aprs leur avoir demand d'o ils
venaient et quel tait le but de leur voyage, il les questionna
minutieusement sur les progrs de la puissance du Grand Seigneur,
laissant percer,  cet gard, tout autant d'inquitude qu'on en
ressentait parmi les chrtiens. Naldarchos se fit ensuite prsenter
les lettres de l'mir d'Alexandrie pour s'assurer du payement du
tribut; puis il congdia nos voyageurs.

Tantt ils parcouraient la ville avec Zam-Beg, tantt ils s'y
hasardaient seuls, nu-pieds et pauvrement vtus du costume des
chrtiens d'Orient. Ce dguisement ne les mettait pas  l'abri des
insultes, ni mme des mauvais traitements; pourtant ils se trouvrent
plus en sret au Caire que dans le reste de l'gypte: le peuple leur
parut, en gnral, plus doux et plus humain que partout ailleurs dans
ce pays; mais il n'y avait gure plus  se fier aux chrtiens dits de
la ceinture, ou d'autres sectes spares de l'glise, qu'aux Maures.

Le Caire, suivant M. de Gramb, compte encore aujourd'hui environ cinq
cent mille habitants; c'tait alors l'une des villes les plus grandes,
les plus riches et les plus peuples du monde. Le sire de Corthuy
voulut savoir de Zam-Beg quelles taient son tendue et sa population.
Il y a vingt ans, rpondit-il, que je suis au service du Soudan, et
pendant tout ce temps je n'ai cess d'habiter cette ville; pourtant,
il m'arrive quelquefois de me trouver dans des quartiers qui me sont
tellement inconnus que, pour m'en retourner chez moi, il me faudrait
demander le chemin. Quant  la population, tout ce que j'en sais,
c'est que, l't dernier, la peste enlevait, par jour, de vingt 
vingt-deux mille personnes.

S'tant mis un jour en route deux heures avant le lever du soleil,
c'est  peine si vers midi nos voyageurs avaient travers le Caire
dans toute sa longueur; encore couraient-ils plutt qu'ils ne
marchaient,  ct du trucheman qui les accompagnait  cheval.

La ville tait presque aussi large que longue; pourtant, sa plus
grande dimension tait dans la direction du Nil, le long duquel elle
est btie. Sur la rive de ce fleuve s'levaient les plus belles
maisons; mais c'tait  l'intrieur surtout qu'elles taient riches et
ornes. Les murs taient revtus de marbre; les pavs offraient
d'admirables mosaques. Les salles basses n'taient claires que par
une ouverture circulaire dans la vote, et l'on y trouvait des bains
de marbre. Aux pices suprieures, il y avait des fentres en saillie,
garnies de treillis en bois, peints de diverses couleurs. C'est l
que, comme suspendus dans l'air, les habitants se reposaient, dans les
chaleurs de l't. Les maisons les plus somptueuses avaient mme des
espces de tours bties en bois et termines en terrasse, o l'on
allait prendre le frais.

La ville n'avait point d'enceinte; mais chaque quartier avait ses murs
et ses portes. Deux d'entre eux rappelrent  nos voyageurs le
Chtelet et le Petit-Port de Paris.

Les mosques taient fort nombreuses, ornes de marbre poli et
accompagnes de hautes tours au sommet desquelles brillait le
croissant.

Six  sept mille chameaux taient employs constamment  porter par
toute la ville l'eau du Nil, enferme dans des outres. Dans chaque
quartier, on trouvait des nes et des mulets, couverts de tapis et de
belles housses, que chacun pouvait louer. Les femmes les montaient 
califourchon, comme les hommes. Nos voyageurs virent au Caire des
girafes et plusieurs lions domestiques: ceux-ci se promenaient par les
rues sans qu'on y fit grande attention, tant la chose tait ordinaire.

La nuit, le Caire tait clair par des lampes qui brlaient devant
les maisons des principaux habitants et les boutiques des
apothicaires.

Le chteau tait bti sur un rocher peu lev. Renfermant le palais du
Soudan, qui tait magnifique  l'intrieur, et les quartiers des
Mamelucks attachs particulirement au service de ce souverain, il
prsentait l'aspect d'une petite ville.

Aprs avoir vu tout ce que le Caire offrait de plus remarquable, le
chevalier fit, avec ses compagnons, quelques excursions dans les
environs. Ils allrent d'abord visiter les ruines de Memphis, en face
du Caire, sur l'autre rive du Nil, vers le dsert qui spare l'gypte
de l'Afrique; mais ce qui, entre ces restes de l'antiquit, attira le
plus leur attention, ce furent des monuments de forme pyramidale,
parmi lesquels il y en a deux qui tonnent par leur hauteur, leur
masse et la dimension des pierres employes  leur construction. Il
s'agit, on le comprend, des pyramides de Giseh et spcialement de
celles de Chops et de Chephrem, hautes, l'une de 428 pieds 8 pouces,
l'autre de 398 pieds. On dit au sire de Corthuy que c'taient l les
greniers de Pharaon; mais il jugea, avec plus de raison, que les
pyramides devaient avoir servi de tombeaux. Des vers latins qui y
avaient t tracs, mais que le temps avait effacs en partie, le
confirmrent dans cette opinion.

Le 14 aot, nos Flamands, monts sur des nes et accompagns de leur
trucheman, allrent visiter un domaine du Soudan, nomm Matalea ou
Matarieh, l'ancienne Hliopolis. C'est, porte notre manuscrit, le
lieu o Joseph se rfugia avec la Vierge sainte et Jsus, et dans
l'endroit qu'ils ont habit crot le baume: il dcoule naturellement
des feuilles d'un arbuste grle et peu lev. Selon Breidenbach,
c'tait un endroit enchanteur, tout parfum de l'odeur des bananiers
et des fleurs, tout brillant de verdure et offrant  profusion les
plus beaux fruits. L s'levait un palais magnifique, des fentres
duquel on jouissait de la vue et des parfums de ces jardins dlicieux.
Ils renfermaient un sycomore, encore existant aujourd'hui, sous
l'ombrage duquel la sainte famille se reposa, suivant la tradition;
prs de cet arbre vnrable est une fontaine  laquelle on donne une
origine miraculeuse.

Peu d'annes aprs la visite que le sire de Corthuy et Breidenbach,
son contemporain, firent  Matarieh, les bananiers prirent, le palais
fut nglig, et quand Pierre Martyr le vit, il commenait  tomber en
ruines. Aujourd'hui, l'ancienne Hliopolis est un mauvais village o
l'on ne voit que des masures et des dbris.

Le chevalier se hta de retourner au Caire, o il devait tre tmoin,
le mme jour, d'une fte bien remarquable qui allait tre clbre
avec une pompe et une magnificence extraordinaires.




VII

Les Mamelucks.

  Les Soudans.--Le Calife du Caire.--Caiet-Bey.--Insolence des
  Mamelucks.--Leur caractre.--L'le de Rondah.--Le Mkias.--Portrait
  du Soudan.--Son cortge.--Costume des Mamelucks.--Signes de
  distinction parmi eux.--Gondole magnifique du Soudan.--Flottille
  de 1,200 barques.--Gnuflexions.--Collation.--Signal de couper
  la digue.


Le Soudan d'gypte, que nous allons voir paratre, passait encore pour
le plus grand des princes musulmans, quoique les progrs des Turcs
rendissent, de jour en jour, cette prminence plus douteuse. Il
avait, selon notre manuscrit, de trente  quarante mille Mamelucks
sous ses ordres. La Syrie lui obissait comme l'gypte et il
entretenait toujours  Alep une puissante arme pour la dfense de la
premire de ces provinces.

Il ne rgne point, est-il dit dans l'_Itinraire_ du baron de
Corthuy, par droit de naissance, mais  la manire des empereurs, par
lection et souvent par violence. Il est toujours pris parmi les
Mamelucks: le plus puissant d'entre eux est choisi, ou s'empare du
pouvoir. Ensuite il se fait reconnatre par le Calife, qui est comme
le pape des musulmans.

En effet, lors de l'invasion des Mogols sous Dscingis-Khan et ses
successeurs, les Mamelucks en avaient arrt le torrent, et ils
avaient accueilli un rejeton des Abassides qui porta au Caire l'ombre
du califat.

Le Soudan qui rgnait  l'poque du voyage d'Adorne et que Breidenbach
trouva encore sur le trne, s'appelait Caiet-Bey, surnomm, selon
Macrisi, auteur arabe, al Malek, al Aschraf, al Mahmudi, al Daheri. Ce
souverain avait t esclave de Bars-Bey.

Affranchi par le Soudan Malek-el-Daher, il fut choisi pour occuper la
mme place, l'an 872 de l'hgire (1467). Son rgne dura prs de trente
ans. A sa mort, son autorit se trouva si bien affermie qu'il la
laissa  son fils g seulement de 16 ans; mais bientt celui-ci fut
massacr, et le pouvoir passa de main en main, jusqu' ce que Canso,
l'un de ceux qui en furent successivement revtus, ligu avec
Schah-Ismal, souverain de la Perse, contre le sultan Slim, ayant t
vaincu prs d'Alep, en 1516, l'gypte devint une province de l'empire
ottoman.

L'_Itinraire_ donne des dtails curieux sur les Mamelucks au temps
de leur puissance.

Il gouvernent tout  leur volont. Les Maures leur obissent en
tremblant. Que de fois n'avons-nous pas vu cette soldatesque les
accabler de coups en pleine rue, soit pour ne pas avoir salu avec
assez de respect, soit pour d'autres motifs, et le plus souvent sans
motif! Ni leurs biens, ni leurs femmes ou leurs filles, ne sont 
l'abri de la convoitise des Mamelucks; ils sduisent facilement
celles-ci, car ce sont en gnral des hommes de belle taille et de
bonne mine. La plupart sont des rengats chrtiens, soit grecs, soit
russes, soit scytes, albanais ou esclavons.

Leur adresse  cheval est admirable. Souvent, dans leur galop rapide,
nous leur vmes ramasser  terre leurs flches. Jamais ils ne
paraissent dans la campagne sans leurs arcs, leurs traits, leur pe,
et aucun Maure ne peut se montrer avec de telles armes qu'avec leur
cong.

A une vie prive molle et voluptueuse, ils savent unir, au besoin,
une vie publique mle et guerrire. Pour le surplus, ils ne songent
qu' pressurer les Maures et les trangers. Leurs paroles et leurs
manires sont douces et flatteuses; mais leurs actions n'y rpondent
gure. Tous reoivent du Soudan une solde proportionne  leur rang.

Tels taient le monarque et les guerriers dont la prsence devait
ajouter  l'clat de la fte que nous allons dcrire.

Dans une le du Nil, en face du Caire (l'le de Rondah), s'levait un
vaste difice, semblable  un chteau, bti en partie sur la rive du
fleuve, en partie dans l'eau mme qui la baigne. L se voyait le
_Mkias_ ou _Nilomtre_, qu'un voyageur moderne dcrit comme une
colonne octogone d'un seul bloc de marbre d'un blanc jauntre, avec un
chapiteau dor d'ordre corinthien. Cette colonne est divise en
coudes d'gypte, et elle est place au milieu d'un puits ou bassin
carr dont le fond est de niveau avec le lit du Nil. Elle se trouvait
autrefois dans un temple de Srapis; les musulmans la renfermrent
dans une mosque aujourd'hui en ruines. Le puits dans lequel elle est
maintenant est recouvert d'un dme en bois charg de peinture.
L'difice dcrit dans notre _Itinraire_ devait tre une construction
plus solide et plus imposante.

Lorsque le Mkias indiquait que le Nil avait atteint le terme de sa
crue, c'tait l'usage que le Soudan ou son principal mir se rendit du
palais sur la rive du fleuve pour prsider  la crmonie dont nos
voyageurs furent tmoins. Cette anne le Soudan devait y assister en
personne, ce qui excitait encore l'empressement de la foule.

Elle affluait de la ville et des environs,  pied,  cheval, et dans
une multitude de barques dont le Nil tait couvert. Aprs quelques
moments d'attente, on vit paratre Caiet-Bey et sa brillante escorte.
Il s'avanait  cheval avec beaucoup de dignit. C'tait un homme de
haute stature et fort maigre. Quoique, parvenu seulement au trne
depuis trois ans, il ne ft pas d'un ge trs-avanc, une barbe
blanche lui descendait sur la poitrine. On le disait digne de son rang
par ses qualits personnelles et courageux comme un lion.

Ses mirs l'entouraient. Une troupe nombreuse de Mamelucks les suivait
en bon ordre; tous montaient de magnifiques chevaux dont le frein et
la selle resplendissaient d'or et d'argent. Tant de fiert brillait
sur les traits des cavaliers, que cette pompe ressemblait  un
triomphe.

La richesse ordinaire du costume des Mamelucks prtait au cortge son
clat. Ce costume, en effet, tait noble, imposant, magnifique.
C'tait principalement par la coiffure qu'il diffrait de celui des
Maures. Elle consistait en un chapeau lev et sans bords, d'une
toffe rouge  longs poils, autour duquel des bandelettes blanches
taient roules en turban. Selon Pierre Martyr, cependant, le rouge
tait remplac pour les Mameluks attachs au service particulier du
Soudan, par le vert et le noir.

Chez le Soudan, son premier mir, le chef des truchemans et quelques
autres des principaux officiers, les bandelettes dont nous avons
parl, formes d'une toffe fine et souple, taient disposes de
manire  prsenter un certain nombre de plis onduleux,  peu prs
comme si elles avaient t passes autour de chaque doigt d'une main
tendue en l'air. Le nombre de ces sortes de cornes indiquait le rang
de celui qui en tait orn. Le Soudan seul en pouvait porter sept.

Quand il fut arriv sur le bord du Nil, il descendit de cheval, ainsi
que ses principaux mirs, et ils entrrent dans une barque qui les
attendait. Au milieu, on voyait un pavillon dcouvert, en bois
admirablement sculpt et dor, dans lequel on avait tendu des tapis
de soie, orns de pierreries, pour servir de siges  l'ancien esclave
de Bars-Bey, aux mirs et aux seigneurs trangers qui pourraient
l'accompagner. La voile tait du plus beau drap d'or des Indes, les
cordages d'une matire non moins prcieuse, et curieusement
travaills, et tout le reste correspondait  cette magnificence.
D'autres barques lgantes, avec des voiles de soie, circulaient 
l'entour, portant les chefs des Mamelucks et les principaux habitants,
accompagns de leurs femmes. Il y avait, en tout, de 1,100  1,200
embarcations; plusieurs taient pleines de musiciens qui faisaient
retentir les rives des sons d'une musique barbare.

Toute la petite flotte vogua vers l'difice que nous avons dcrit.
Aprs qu'on eut constat que le Nil avait atteint la hauteur requise,
on fit les gnuflexions prescrites[46]. On s'inclina vers le fleuve
en signe de reconnaissance, dit l'_Itinraire_. Ensuite le Soudan et
ses principaux officiers firent la collation dans l'difice, au bruit
des instruments. Le repas fait, il rentra dans sa barque, et,
accompagn de toutes les autres, il suivit un bras du Nil travers par
une digue. Arriv  celle-ci, il s'inclina de nouveau; puis, d'un
mouchoir de toile trs-fine et d'une blancheur clatante, qu'il tenait
 la main, il donna le signal de couper la digue.

  [46] Sous la dynastie fatimite, le calife et le vizir faisaient
  chacun la prire et les gnuflexions. (_Relations de l'gypte_,
  par Abdallatif. Paris, 1810, aux notes.)

C'est de la sorte que, dans les courses de char, les magistrats
romains donnaient le signal du dpart, ainsi que le reprsente une
belle mosaque que nous avons vue  Lyon; mais ici la barrire
s'ouvrait  un fleuve dont les eaux allaient fertiliser l'gypte.
Comme l'Usong de Haller[47], le chevalier flamand dut trouver quelque
chose d'imposant dans l'acte par lequel un homme commandait au pays la
fcondit.

  [47] Usong, 1{stes} Buch, 31. Usong selbst fand etwas prgtiges in
  dem Befehle den ein Mensch gab das ein Reich fruchtbar werden
  sollte.

La crmonie termine, Caiet-Bey remonta  cheval et retourna en pompe
au palais, au milieu des acclamations du peuple.




QUATRIME PARTIE.




I

La Caravane.

  Question de vie et de mort.--Abdallah.--Laurendio.--Station de
  Birket-el-Hadji.--Le mont Goubb.--La mer Rouge.--Bateaux de
  bambou.--La fontaine de Mose.--Campement de l'mir d'El Tor.--Les
  voyageurs se joignent  son cortge.--Les Bdouins.--Proclamations de
  l'mir.--Image vnre par les musulmans.


Au Sina maintenant! La visite de ce mont fameux devait prcder celle
du Calvaire, comme la loi ancienne celle du Christ. Au moment
d'entreprendre un pareil voyage, il y avait, en ce temps, une question
de vie et de mort: c'tait le choix d'un guide. Fort heureusement pour
nos voyageurs, quelques infidlits commises, dans l'achat de leurs
provisions, par le Maure Abdallah qu'Anselme Adorne avait retenu pour
cet emploi, obligrent  le congdier. Il savait trop peu d'italien et
nos Flamands trop peu d'espagnol pour qu'ils pussent facilement
s'entendre mutuellement; son ignorance et sa mauvaise foi les eussent
exposs  prir misrablement dans le dsert.

La Providence leur envoya  sa place prcisment l'homme qu'il leur
fallait. Il se trouvait au Caire un gardien ou prieur du mont Sina,
qui avait auprs de lui son frre en qualit de procurateur du
monastre. C'tait un Grec de Candie, appel Lucas, mais qui, en
entrant au couvent, avait pris le nom de Laurendio: les Arabes lui
donnaient familirement celui de _Logo_. Il parlait l'italien et
l'arabe, et s'exprimait mme dans cette dernire langue avec une
facilit et une loquence qui, jointes  son adresse et  sa prudence,
devaient faire passer heureusement le sire de Corthuy et sa suite 
travers mille dangers. C'tait de plus un homme fidle, intgre,
expriment et connaissant parfaitement le pays et ses habitants. Le
prieur le cda  notre chevalier pour le conduire, moyennant une
rtribution convenue, au mont Sina et de l  Jrusalem.

Le sire de Corthuy quitta le Caire le 15 aot avec sa suite ordinaire,
Laurendio, trois Arabes et six chameaux chargs de bagages et de
provisions, telles que biscuits, fromage et autres victuailles qui
n'ont pas besoin de cuisson. Ces vivres taient destins non-seulement
 leur usage, mais  tre distribus aux Arabes qu'on rencontrerait,
afin de les contenter et de prvenir ainsi leurs embches.

Une semaine de repos avait fait oublier  nos voyageurs les fatigues
qu'ils avaient endures; mais nul, parmi eux, ne montrait plus
d'ardeur et de curiosit que le Chevalier. Le 16, on remplit les
outres  Birch[48]. A quelques milles de l, des Arabes  pied et 
cheval entourrent Anselme et sa petite troupe, demandant des sraphs
d'or; pourtant, ils se contentrent d'une assez modique ranon.

  [48] Birket-el-Hadji, premire station de la caravane de la
  Mecque, selon Burckardt.

Nos voyageurs traversrent, jusqu'au coucher du soleil, une plaine
sablonneuse; aprs une halte, s'tant remis en route  la clart de la
lune, ils atteignirent, le 17 au soir, la croupe d'une montagne
appele Goubb. Ils y passrent la nuit sur un plateau parsem
d'arbustes grles que les chameaux broutaient avec avidit. Les
moucres[49] n'osrent y allumer du feu, de peur de donner l'veil 
des Arabes qui avaient laiss en ce lieu l'empreinte de leurs pas.

  [49] Conducteurs de chameaux.

Vers le milieu de la nuit, on se remit en route, et, au lever de
l'aurore, nos voyageurs aperurent  leur droite la mer Rouge, tandis
qu' leur gauche s'levait le sommet du mont Goubb. Aprs avoir
ctoy cette mer pendant deux jours, ils virent le lieu o les enfants
d'Isral la franchirent  pied sec. Suivant l'_Itinraire_, elle peut
avoir en cet endroit cinq milles de largeur.

Dans cette partie de leur route, nos Flamands virent quelques petits
vaisseaux dans la construction et le grement desquels il n'entrait
aucune parcelle de fer. De grosses pierres tenaient lieu d'ancres. La
charpente tait forme de grands roseaux des Indes, assembls au
moyen de fils d'corce et enduits d'huile de poisson. Les voiles
taient faites de feuilles. Les grands vaisseaux indiens qui
naviguaient sur la mer Rouge, et dont quelques-uns portaient une
cargaison trois fois plus considrable que les plus fortes caraques de
Gnes, taient galement construits en bambous, avec des nattes pour
voiles.

Le baron de Corthuy s'arrta prs d'un difice qui renfermait trois
citernes. L'eau en tait noire et ftide; nanmoins les moucres et les
chameaux s'en abreuvrent avidement. Ce btiment tait habit par un
chef arabe charg par le Soudan de protger les voyageurs. Ceux-ci, en
retour, lui payaient un _gaphirage_[50] ou tribut. Il le fixait  sa
fantaisie pour les Francs, et n'pargna pas notre chevalier.

  [50] Caffar.

Dans la nuit, celui-ci arriva  la fontaine de Mose, appele dans
l'criture _Mara_: c'est celle dont le lgislateur des Hbreux rendit
les eaux douces en y plongeant un bois que Dieu lui indiqua[51]. Nos
voyageurs firent l une remarquable rencontre que Laurendio sut mettre
 profit pour rendre leur route plus sre.

  [51] _Exode_, cap. X, v. 23, 24, 25.

Non loin de la fontaine tait campe une caravane o l'on comptait
plus de 400 chameaux: c'tait le cortge d'un mir, rcemment nomm
gouverneur d'El Tor, ville situe au sud de la presqu'le o s'lve
le mont Sina; celle-ci est forme par les deux bras principaux qui
terminent la mer Rouge au septentrion. L'mir, dans sa route pour
prendre possession de son gouvernement, faisait halte en cet endroit.

Aux premires lueurs du jour, on entendit le clairon retentir devant
la tente de ce chef. En un instant tout s'agite et bientt la caravane
est en marche. Une troupe nombreuse d'hommes d'armes environnait
l'mir. Ses femmes et ses concubines raccompagnaient dans de belles
litires couvertes et portes  dos de chameau. De temps en temps des
musiciens faisaient retentir l'air du son des tambours, des fifres,
des clairons et d'autres instruments.

A la faveur des clarts douteuses de l'aube, le Chevalier et sa suite
s'taient mls  cette caravane; cependant, lorsque le jour brilla
dans tout son clat, l'mir s'aperut de l'augmentation de son
cortge. Ayant fait appeler Laurendio: Quels sont ces gens-l? lui
demanda-t-il.--De pauvres moines grecs de mon ordre, rpondit le
guide. L'mir se contenta de cette explication plus adroite que
sincre.

Chemin faisant, la caravane rencontra plusieurs partis d'Arabes. Peu
s'en fallut qu'une de leurs bandes n'en vnt aux mains avec les gens
de l'mir, et nul doute que si ces brigands avaient rencontr le
Chevalier brugeois, marchant isolment avec sa petite troupe, ils ne
l'eussent dpouill. Toutefois, la suite de l'mir n'tait gure mieux
dispose en faveur de ces chrtiens que les Bdouins eux-mmes. Nos
voyageurs taient livrs  de continuelles apprhensions et recevaient
des preuves nombreuses de mauvais vouloir.

On fit ainsi route tout le jour, et le soir on s'arrta dans une
plaine sablonneuse. Le vent soulevait des nuages d'une poudre fine
qui, retombant sur tous les objets, eut bientt entirement couvert
les effets du sire du Corthuy. La caravane quitta ce campement 
minuit; elle atteignit vers midi des montagnes de sable couvertes
d'arbustes et d'o coulait une eau assez limpide. Le soir on fit halte
dans une valle entoure de hautes montagnes. L, l'mir fit  cheval
le tour du camp. On portait devant lui des lanternes allumes, au bout
de longs btons, et un hraut qui le prcdait annonait,  haute
voix, que l'mir tant arriv  la limite de son territoire, punirait
quiconque se rendrait coupable de quelque crime.

Le lendemain, la caravane passa devant une caverne que tous les Arabes
allrent visiter avec une grande dvotion: on y voyait l'image,
grossirement sculpte, d'une jeune fille  laquelle un brutal
ravisseur avait t l'honneur et la vie, et qui tait ensevelie dans
ce lieu. C'est chose assez trange chez des musulmans, que cette
figure ainsi environne de leurs hommages.

Un peu plus loin, Laurendio avertit secrtement le sire de Corthuy et
ses compagnons qu'on tait arriv au point o leur route et celle de
l'mir se sparaient. En consquence, nos voyageurs ralentirent
insensiblement le pas, de manire  se laisser devancer par la
caravane, et lorsqu'ils la virent s'loigner, ils prirent, sans bruit,
le chemin qui devait les conduire  leur destination.




II

Le mont Sina.

  Dlicieuse valle.--Les Gerboas.--Opinion des Arabes
  sur la manire de tuer le gibier.--Montagne croule.--Inscriptions
  latines.--Monte prilleuse.--Adorne sauv par son fils.--Monastre
  de la Transfiguration.--glise.--Chsse de sainte Catherine.--Chapelle
  latine.--Puits de Mose.--Jardins des religieux.--Monts de Mose
  et de Sainte-Catherine.--Roche remarquable.--Trait entre les
  Caloyers et les Arabes.--Exigences de ceux-ci.--Souvenir de Laurendio.


Aprs une marche longue et pnible  travers des sables brlants, le
sire de Corthuy se trouva avec dlice dans une charmante valle seme
de buissons verdoyants et de quelques beaux arbres. On y voyait courir
des livres et des rats de couleur fauve et blanche, avec les jambes
de derrire fort longues. Hasselquist[52] et Clarke[53] dcrivent cet
animal qu'ils appellent _Gerboa_. Le second de ces auteurs admire la
hauteur des sauts d'un si petit quadrupde et la facult qu'il a de
changer de direction quand il est en l'air. Les Arabes qui
accompagnaient Anselme Adorne prirent un de ces rats et le mangrent
cru. Ils taient plus difficiles sur la manire de tuer un animal,
pour s'en nourrir, que sur celle de l'apprter. Un jour, avec le bton
qu'ils portent d'ordinaire  la main, et quelquefois derrire le cou
pour y reposer leurs bras, l'un d'eux avait abattu une perdrix; il la
remit  un de nos Flamands qui s'empressa de tordre le cou  l'oiseau.
A cette vue, les Arabes jetrent un cri d'horreur, et ds ce moment
ils ne voulurent plus prendre pour ces voyageurs ni perdrix, ni oiseau
d'aucune espce: ils prtendaient qu'on n'tt la vie d'un animal
qu'avec un couteau, et autant que possible vers l'heure de midi.

  [52] Voyage dans le Levant.

  [53] Voyage en Russie, en Tartarie et en Turquie.

Poursuivant sa route, Anselme arriva le soir prs d'une montagne qui
s'tait croule et avait jonch le sol de masses gigantesques de
rocher. Sur un de ces blocs, nos voyageurs aperurent des caractres
qu'on y avait tracs. Quelle fut leur joie en y lisant des paroles en
latin, cette langue commune de l'Occident et de la chrtient! A leur
tour ils gravrent leurs noms sur cette pierre.

Non loin de l, des sources nombreuses, sortant d'entre les rochers,
arrosaient un agrable bosquet de dattiers. C'est l'endroit dcrit
dans ce passage de l'criture: _Venerunt in Elim filii Israel, ubi_
_erant duodecim fontes aquarum et septuaginta palm_.[54]

  [54] _Exod._, cap. XV, v. 27.

Aprs avoir travers ensuite d'arides solitudes, le Chevalier
atteignit, le 24, des rochers escarps qu'il fallait gravir pour
arriver au couvent. La distance tait de huit  dix milles, le chemin
troit, glissant et bord de prcipices. C'est probablement le mme
que suivit M. de Gramb[55]. Tous les voyageurs mirent pied  terre, 
l'exception du Chevalier qui, se trouvant en ce moment atteint d'une
grave indisposition, demeura tendu dans une grande corbeille porte
par un chameau. Jean Adorne suivait, avec Gausin, observant d'un oeil
inquiet tantt les profondeurs qui bordaient la route, tantt les
mouvements de l'animal auquel un dpt si prcieux tait confi. Tout
 coup le chameau chancelle! Le jeune homme pousse un cri d'effroi, et
accourant en mme temps que Gausin, il a le bonheur d'empcher son
pre de rouler dans l'abme.

  [55] T. III, p. 180.

Enfin, aprs une pnible monte, nos voyageurs aperurent au pied du
mont Sina, dans une petite plaine environne de trois cts de
montagnes trs-leves, une enceinte carre de hautes et fortes
murailles; ils y pntrrent par trois portes de fer, laissant dehors
les Arabes qui les accompagnaient, et furent surpris de voir une sorte
de petite ville: c'tait le clbre monastre de la Transfiguration.

Aujourd'hui, l'on y entre par une lucarne leve de quarante pieds au
moins au-dessus du sol, au moyen d'une corde attache  une poulie.
La porte est mure et ne s'ouvre que pour le patriarche de
Constantinople[56].

  [56] _Voyez_ de Gramb, p. 190, 191.

Au milieu de l'enceinte s'lve l'glise btie en marbre et couverte
de plomb. Elle est divise en trois nefs par deux rangs de colonnes.
Le sire de Corthuy admira le poli et le travail du marbre dont elles
sont formes et l'clat des lampes qui clairaient l'intrieur de
l'glise. De sa partie occidentale, on le fit descendre par des degrs
de marbre dans un lieu voisin du choeur, o les restes de sainte
Catherine, transports l, du haut de la montagne sur laquelle ils
furent trouvs, reposaient dans une tombe de marbre blanc. Les
gardiens lui montrrent ces saints ossements avec une grande
solennit.

A peu de distance de ce sanctuaire, on lui indiqua la place o, lui
dit on, Mose vit le buisson ardent.

Il y avait encore dans le monastre deux chapelles grecques et une
pour les Latins. Sur l'autel de celle-ci tait ouvert le missel
romain; mais le pre de Gramb nous apprend que les catholiques en ont
t dpouills il y a un sicle et demi.

Suivant l'_Itinraire_, on montrait dans le monastre la fontaine que
Mose fit jaillir d'un rocher en le frappant de sa baguette: il semble
pourtant qu'il s'agissait plutt du puits auprs duquel Mose
rencontra les filles de Jthro.

Autour du couvent, ce ne sont que rochers arides et dserts;
cependant,  force de patience et d'industrie, les frres avaient
cr dans des vallons o se trouvaient des fontaines, quatre ou cinq
jardins qui produisaient toutes sortes de fruits.

Les montagnes qui entourent le couvent forment quatre chanes qui
s'tendent au loin, dit Jean Adorne dans l'_Itinraire_ de son pre.
Je pense que toutes font partie du Sina; mais parmi ces montagnes,
il y en a deux qui l'emportent en saintet et en clbrit: ce sont le
mont de Mose et celui de Sainte-Catherine. Le premier est peu loign
du couvent; on y monte par un bel escalier de marbre. Cet escalier
doit avoir t en grande partie dtruit, puisque, suivant la relation
du trappiste voyageur, la monte ne se compose, pour ainsi dire, que
de quartiers de porphyre feuillet et de fragments de roche aigus. A
moiti chemin est une chapelle qui rappelle le sjour du prophte lie
sur la sainte montagne. On voit au sommet les ruines de deux glises
et une mosque. Prs de l on montre l'ouverture de rocher o Dieu fit
placer Mose[57].

  [57] De Gramb, t. III, p. 207 et suiv.

Le mont de Sainte-Catherine, selon l'_Itinraire_, est  peu prs deux
fois plus lev que celui de Mose. Sa hauteur est de 8,452 pieds
au-dessus du niveau de la mer Rouge. On y voit un rocher sur lequel
est empreint, dit-on, le corps de la sainte qui y reposa pendant
plusieurs sicles[58].

  [58] _Ibid._ p. 215.

En s'avanant entre les montagnes, nos Flamands trouvrent, au milieu
d'une plaine, une roche norme que les fils d'Isral tranaient aprs
eux quand ils traversrent le dsert, sous la conduite de Mose, et
d'o jaillissaient douze fontaines. On en voit encore, porte notre
manuscrit, les marques et pour ainsi dire les cicatrices. En effet,
ce bloc de granit, suivant un voyageur philosophe, laisse voir  sa
surface verticale une rigole d'environ dix pouces de largeur sur trois
pouces et demi de profondeur, traverse par dix ou douze stries ou
dcoupures de dix ponces environ de profondeur, qu'a formes le sjour
de l'eau. Ce sont bien l les cicatrices remarques par Jean Adorne.

Il y avait dans le monastre, lorsqu'il le visita avec son pre,
environ quarante-quatre moines du rite grec, appels _Caloyers_. Entre
ceux-ci et les Arabes du voisinage, il existait une sorte de trait.
Chaque semaine les derniers recevaient du couvent un certain nombre de
pains, et ils devaient en revanche le respecter, eux-mmes et le
protger contre leurs compatriotes. Ces pains taient distribus par
une fentre leve et munie de barreaux de fer; mais les chefs taient
admis entre la premire et la seconde porte, et recevaient
non-seulement du pain, mais diffrents mets.

Tandis que le sire de Corthuy tait au monastre, une guerre sanglante
et acharne rgnait entre les Arabes: leurs principaux chefs y avaient
succomb, et ils taient tombs dans une complte anarchie. On les vit
bientt accourir en foule, tous se prtendant en droit d'exiger un
tribut du Chevalier. Il fallut contenter les plus considrables,
tantt par des prsents, tantt par des discours o Laurendio dploya,
avec le plus heureux succs, son loquence insinuante.

Au bout de huit jours passs au couvent, Anselme Adorne ordonna  ses
moucres de se prparer  prendre le chemin de Gazara. Cette annonce
souleva de leur part de vives objections. Ils avaient remarqu, sur le
sable, les traces rcentes du pas d'une troupe de 20 Bdouins: ils
pressrent donc le Chevalier d'attendre un moment plus favorable et de
diffrer son dpart; mais Anselme, mettant sa confiance en Dieu et
invoquant le secours de la sainte qu'on rvre en ces lieux, n'eut
point gard  ces remontrances. Son fils, avant de quitter les frres
Caloyers, en obtint du papier pour continuer son journal. Laurendio y
crivit en italien quelques lignes qui montraient combien il tait
vers dans cette langue, et que Jean Adorne conserva comme un prcieux
souvenir d'un homme auquel Anselme et ses compagnons eurent de si
vives obligations.




III

Les Arabes.

  Le guide brigand.--La tribu des Ben-Ety.--La prcaution
  singulire.--Prtentions des moucres.--Les bons Arabes.--Ils
  attaquent les voyageurs.--Gazara.--Le patriarche.--Beau site
  de Berseber.--La terre sainte.--Sa fertilit.--Mauvais
  gte.--Hbron.--Dpart de Laurendio.--Jrusalem.--Les
  croisades.--Godefroy de Bouillon.--Le Tasse.


Lorsque le Chevalier quitta le monastre du Sina, sa suite s'tait
grossie d'un personnage qui devait l'accompagner jusqu' Gazara:
c'tait un Arabe blanchi dans la ruse et le crime. Brigand des plus
insignes, il n'et pas manqu de dpouiller nos voyageurs s'il les
avait rencontrs dans le dsert; mais ces solitudes taient alors
infestes par la tribu des Ben-Ety, dont le signe distinctif tait
des bandelettes de toile qui enveloppaient leurs jambes. Pour se
mettre  couvert de leurs attaques, il fallait avoir, dans sa
compagnie, l'un d'entre eux, et c'est  ce titre que l'on s'tait
entendu avec le vieux bandit. Connaissant tous ceux de l'Arabie, ainsi
que leurs repaires et les routes qu'ils suivaient, il pouvait, mieux
que personne, aider  les viter. Ce nouveau guide usait d'une
singulire prcaution et qui, au premier abord, ne semblait pas bien
propre  inspirer la confiance: chaque soir, avant qu'on se coucht,
il appelait  haute voix, par noms et surnoms, toutes les familles et
les tribus d'Arabes, surtout les plus connues par leurs exploits
contre les passants. Il les suppliait, si elles taient caches dans
les montagnes, de venir visiter la petite caravane.

Voyez! semblait-t-il dire, nous vous connaissons, nous vous
appelons, nous sommes des vtres.

La crainte d'avoir affaire  ces brigands n'tait pas la seule
proccupation de nos voyageurs. Ils avaient continuellement  lutter
avec leurs propres moucres qui levaient,  chaque instant, des
prtentions contraires aux conventions faites avec eux au dpart.

Ds qu'on leur rsistait, ils menaaient d'abandonner les voyageurs.
C'tait surtout aux vivres qu'ils en voulaient: on tait forc de
partager avec eux des provisions qui n'taient que trop rduites par
les exigences des Arabes du dsert.

Pour ne pas tre dpouills pendant leur sommeil, voici l'ordre que
nos voyageurs observaient: plaant leurs bagages et leurs provisions
en un tas, ils se rangeaient  l'entour pour dormir, et leurs chameaux
formaient un cercle qui les environnait.

Ce fut huit jours aprs son dpart du monastre, que le sire de
Corthuy commena, de nouveau,  rencontrer des Arabes. Il tait occup
 terminer son repas: surviennent deux cavaliers arms de lances et
d'pes. Aprs avoir rd quelque temps autour des voyageurs, ils
s'loignent et vont rejoindre une bande d'une quinzaine d'Arabes dont
on apercevait de loin les tentes et les chameaux. Il fallait
ncessairement traverser le dfil qu'ils occupaient, ce qui ne
prsentait rien de bien rassurant; mais les moucres rptrent  nos
Flamands que c'taient de bons, de trs-bons Arabes.

On arrive prs de ces bons Arabes, et aussitt trois d'entre eux,
arms de longues lances, fondent sur Anselme et sa petite troupe,
tandis que d'autres l'enveloppent de toutes parts. Quelques-uns des
assaillants, tirant alors leurs pes, se prcipitent, avec de grands
cris, sur un chameau et en jettent  terre la selle et la charge.
Heureusement, il y avait parmi ces brigands un vieillard,  barbe
blanche, que Laurendio connaissait. Ce guide fidle fit si bien que,
gagn par ses discours et ses prsents, le vieil Arabe devint le
protecteur de nos Flamands.

Pourquoi, se dira-t-on peut-tre, dans tous ces prils que le
Chevalier rencontre chez les mcrants, ne lui voit-on pas tirer sa
bonne pe et pourfendre ceux qui osent l'attaquer? Don Quichotte,
sans doute, n'et pas manqu,  sa place, de le tenter et s'en serait
tir comme on sait; mais, au moins, il tait arm de pied en cap,
tandis que nos voyageurs taient rduits  cacher leur condition sous
l'extrieur le plus humble et le plus pacifique.

Enfin, ils arrivrent  Gaza que leur _Itinraire_ appelle aussi
Gazara. C'tait une ville de mdiocre tendue, qui avait quelques
belles mosques et de fortes tours, mais point de murailles. Dans le
lieu o logea le chevalier, se trouvait un patriarche avec qui il fut
heureux de lier connaissance: c'tait un homme minent et tout divin.

Anselme Adorne se joignit,  Gaza,  une caravane. Aprs avoir pass
par quelques bourgs et plusieurs villages, et travers divers
ruisseaux, il vit des montagnes assez leves et fort pittoresques,
ombrages d'oliviers, d'amandiers et d'autres arbres chargs de
fruits. Au sommet de l'une d'elles paraissait un bourg appel
Berseber[59], premier endroit qui, du ct du sud, appartienne  la
Terre Sainte.

  [59] Bersabe.

La terre promise a beaucoup plus d'tendue en longueur qu'en largeur.
En effet, de Dan  Berseber, qui est sa plus grande longueur du nord
au sud, il y a 140 milles; tandis que sa largeur d'orient en occident,
depuis les confins de Jrico jusqu' Jopp, n'est gure que de 40
milles. Ce n'est qu'une petite province; mais elle est la plus sainte,
la plus illustre et la plus fertile de la terre. Son sol produit
spontanment nombre de plantes que nous obtenons avec peine par la
culture, comme la sabine, la rue, les roses, le thym et bien
d'autres.

Ce passage, que nous empruntons  notre manuscrit, n'est pas le seul
o la fertilit de la Terre Sainte y soit vante. M. de Gramb ne la
retrouve que dans les endroits dblays de ronces et de pierres et
soumis  quelque culture. Il semble donc y avoir, dans l'tat de la
contre, une progression d'abandon et d'indigence qui s'explique par
les guerres, les dvastations, le despotisme, misrable partage de
cette terre autrefois bnie.

A Bersabe, le sire de Corthuy fut log, pour la nuit, dans un grand
difice carr, muni d'paisses murailles. Ce btiment avait bonne
apparence et ressemblait  un chteau; mais il tait nu  l'intrieur:
ses murs tombaient en ruine; ses salles taient pleines de serpents et
d'autres reptiles venimeux. Le Chevalier alla coucher, avec son fils,
dans une galerie ouverte, attenante  l'difice; mais ils ne purent
fermer l'oeil:  chaque instant les habitants du bourg inventaient
quelque nouvelle mchancet pour troubler leur repos.

Le jour suivant, nos voyageurs virent Hbron, ville assez
considrable, orne de belles maisons de marbre et dont le site est
ravissant: ce ne sont  l'entour que collines fertiles et riantes,
entrecoupes de frais ruisseaux, et la douceur du climat concourt 
faire de ce lieu l'un des plus agrables du monde.

N'tant plus qu' peu de distance de Jrusalem, le Chevalier renvoya
ses Arabes et leurs chameaux et se spara de Laurendio. Cette suite,
qui devenait superflue, fut remplace par un Maure entirement
tranger aux langues de l'Occident, d'ailleurs homme honnte et droit,
dont Anselme n'eut qu' se louer.

Ce fut pourtant avec un sentiment pnible que notre voyageur vit
s'loigner l'habile et courageux Caloyer auquel l'_Itinraire_ rend ce
tmoignage: Si nous chappmes aux prils multiplis de notre route,
c'est  frre Laurendio que nous le devons.

Nos Flamands, maintenant, voyaient les montagnes s'lever et, au
milieu d'elles, s'ouvrir l'aride bassin dcrit par M. de Chateaubriand
dans _les Martyrs_; leurs yeux y cherchaient avidement et y aperurent
enfin cet amas vnr de masures et de ruines: Jrusalem!

A ce nom, que de souvenirs se pressent dans la pense! Les rois, le
temple, les prophtes; puis un gibet se dresse pour le Sauveur; puis
c'est Titus et ses lgions vengeresses; puis devant l'instrument du
supplice s'inclinent les empereurs! Omar leur enlve la ville sainte.
Rattache quelque temps de nouveau  l'empire d'Orient, elle est
reprise par les Fatimites. Les Turcs Seljoncides, de la Perse dont ils
s'taient rendus matres, s'tendent dans la Syrie et la Palestine.
Effrays des progrs de ces nouveaux conqurants, l'empereur grec
Michel Ducas et, aprs lui, Alexis Comnne, appellent le secours de
l'Occident. La croisade est prche et la foule mue s'crie: _Diex le
volt!_

La multitude qui marche en dsordre sous la bannire de Pierre
l'Hermite ou d'autres chefs, prit par milliers en Hongrie, en
Bulgarie, dans l'Asie Mineure, et lorsqu'une arme plus aguerrie eut
franchi le Bosphore, ces croiss, comme les soldats de Germanicus,
trouvrent sur leur passage les ossements de leurs devanciers.

Cette arme renfermait tout ce que la chevalerie eut jamais de plus
illustre. Nice est enleve aux Seljoncides. Baudouin, frre de
Godefroy de Bouillon, fonde  desse une principaut qui devient le
boulevard des chrtiens; ils surprennent Antioche, ils assigent
Jrusalem, dont le Soudan d'gypte venait de s'emparer. Lethalde et
Englebert de Tournay s'lancent les premiers dans la cit sainte.
Godefroy, proclam roi, garde 300 chevaliers pour la dfense d'une
conqute qui avait cot un million d'hommes  l'Occident (1098).

Au bout de moins d'un demi-sicle, une nouvelle puissance musulmane
menace les chrtiens amollis et diviss. Zengui, chef curde qui
prenait le titre d'Atta-Beck, (pre des rois), s'empare d'desse;
Noureddin, son fils, de Damas. Sala-Eddin, neveu d'un des gnraux de
celui-ci, remporte, en 1187, une victoire dcisive, fait prisonnier
Lusignan, l'un des successeurs de Godefroy, prend Ptolmas et
plusieurs autres villes de la terre sainte; Jrusalem mme tombe en
son pouvoir, et depuis, si l'on excepte l'quivoque apparition de
l'empereur Frdric II, les chrtiens qui voulaient rendre hommage au
tombeau sacr n'entrrent plus dans la capitale de la Jude qu'en
plerins, comme nos voyageurs.

Ceux-ci atteignaient enfin le but principal de leurs courses
prilleuses. Nous n'essayerons pas de dcrire les sentiments qui les
agitaient: ils l'ont t par un voyageur moderne[60] qui en tait
galement pntr, et, avant lui, dans les vers admirables o le Tasse
dpeint les guerriers chrtiens apercevant la cit sainte, se la
montrant les uns aux autres, la saluant de mille voix, puis se
prosternant dans la poussire avec des sanglots et des larmes.

  [60] Le pre de Gramb.




IV

Jrusalem.

  Monastre de Sion.--La peste.--Le temple de Salomon.--La mosque
  d'Omar, vue du mont des Oliviers.--L'glise du Saint-Spulcre.--Les
  gardiens du saint tombeau.--Fte de l'Exaltation de la
  Croix.--Office de diverses sectes.--Le jardin des Olives.--La valle
  de Josaphat.--Les grottes de Saint-Saba.--Les montagnes de
  Jude.--Jrico.--Le Jourdain.--La mer Morte.


En arrivant dans le monastre de Sion o il venait loger, le Chevalier
apprit que peu de jours auparavant, il tait mort de la peste, soit en
cet endroit, soit  Ramla et  Jaffa, non moins de 49 plerins, et,
parmi eux, les compagnons de voyage dont il s'tait spar  Rome.

A la douleur que lui causa cette triste nouvelle se joignait une
apprhension trop naturelle: il fallait passer une partie du jour et
reposer la nuit dans les lieux mmes o la contagion venait de frapper
une partie de ces victimes; l'air y tait, pour ainsi dire, encore
imprgn de leur haleine et comme ml  leur dernier soupir. Ces
remarques, Anselme Adorne les faisait sans doute; mais elles ne
changeaient point ses rsolutions. Rien n'tait plus loin de sa pense
que de quitter Jrusalem avant d'avoir vu les nombreux objets que
cette ville et ses environs offraient  sa dvotion et  sa curiosit.

Parmi eux, il faut compter les vestiges du temple de Salomon, sur le
mont Moriah: c'taient des murs gigantesques, indiquant parfaitement
par leur disposition celle du saint difice. Ils taient alors mieux
conservs qu'aujourd'hui, car le sultan Soliman parat avoir employ,
en 1534, une partie de ces dbris  la construction des murailles de
Jrusalem.

Sur l'emplacement de l'ancien temple, Omar fit lever la principale
mosque. Convertie en glise par les croiss, elle fut rendue  sa
premire destination par Saladin. Un ancien voyageur, Mandeville,
l'appelle pourtant encore _le temple du Seigneur_. L'oeuvre du
lieutenant de Mahomet semblait ainsi se confondre, dans les esprits,
avec celle du fils de David et participer  la vnration due  un tel
souvenir.

C'est, suivant un voyageur moderne, un assemblage de plusieurs
mosques et chapelles qui s'lvent au milieu d'une vaste enceinte;
mais, parmi ces constructions, la plus remarquable est un btiment
octogone, surmont d'un dme et renfermant une roche  laquelle se
rapportent diverses traditions.

Nos voyageurs ne pouvaient essayer de pntrer dans ces lieux
consacrs au culte musulman; ils durent se contenter d'une vue
lointaine et furtive. En face du mont Moriah s'lve le mont des
Oliviers, consacr par d'autres souvenirs. De l, l'oeil embrasse
toute la ville de Jrusalem; les vestiges aussi bien que l'emplacement
de l'ancien temple forment le premier plan de ce tableau imposant. Le
sire de Corthuy et ses compagnons, gravissant la sainte montagne aux
approches de la nuit, vers l'heure o les musulmans s'assemblent pour
la prire, dcouvrirent de l l'intrieur de la mosque d'Omar,  la
lueur d'une infinit de lampes qui l'clairaient.

Nous tant propos de raconter les aventures du voyageur brugeois
plutt que de dcrire, en dtail, tout ce qu'il a vu, nous devons
renoncer  numrer tous les lieux consacrs qu'il visita. Nous
croyons rendre meilleur service au lecteur en le renvoyant  l'ouvrage
de Mgr. Mislin sur _les Saints Lieux_, o ce sujet est trait avec
l'tendue qu'il rclame et que nous regrettons de ne pouvoir lui
donner. On pense bien qu'Anselme et son fils taient impatients,
surtout, de contempler l'glise, clbre dans toute la chrtient, qui
tait, pour leur famille, l'objet d'une vnration si particulire.
Voici l'ide qu'en donne leur relation.

Sous le nom d'glise du Saint-Spulcre, on comprend deux glises
runies sous un mme toit. Celle du Saint-Spulcre, proprement dite,
est vaste et de forme ronde. L'autre, celle du Golgotha, qui sert de
choeur  la premire, est oblongue et un peu plus basse.

Ce temple, qui renferme plusieurs lieux sanctifis par la passion du
Seigneur, est magnifiquement orn,  l'intrieur, de colonnes de
marbre; il a deux tours: l'une,  l'occident, btie en briques, est
carre et fort haute; l'autre est ronde, large et peu leve: celle-ci
est couverte en plomb.

Au milieu de la seconde glise est l'endroit o le corps de Jsus fut
dpos, lav et enduit de parfums. (La pierre de l'onction.) Prs de
l s'lve le Calvaire o l'on monte par deux escaliers.

Au centre de la premire glise est un petit difice quadrangulaire,
mais plus long que large: c'est le lieu de la spulture de notre
Seigneur. La tour ronde (coupole) s'lve prcisment au dessus.

En comparant les descriptions des lieux saints que prsentent divers
rcits de voyages faits au moyen ge, nous trouvons entre elles
beaucoup de ressemblance; il semblerait mme qu'elles eussent un type
commun dans quelque ouvrage usuel qui passait de main en main. On ne
doit gure s'attendre  y rencontrer l'expression vive, et pour ainsi
dire passionne, de l'motion que tout chrtien, et mme tout homme
qui pense, prouve  la vue de cette tombe, point de dpart d'une re
nouvelle de rgnration morale et de civilisation plus humaine et
plus pure que l'ancienne; mais alors la foi avait un empire si peu
contest, la religion tenait tant de place dans tous les actes de la
vie, qu'on ne songeait pas mme  rendre des sentiments si bien
compris de chacun.

L'entre de l'glise du Saint-Spulcre n'tait point libre; il
fallait, pour y pntrer, obtenir la permission du trucheman du Soudan
et payer un tribut d'environ 5 ducats par tte. Aujourd'hui, cette
permission s'accorde avec moins de difficult. Aprs de si grands
changements dans la situation politique de l'Orient, malgr la
dcadence de la puissance musulmane et l'ascendant de l'Europe, les
infidles sont pourtant encore les gardiens de la tombe du Christ. Ne
semblerait-il pas que cette main cache, qui, au tmoignage d'Ammien
Marcelin, repoussa la tentative de Julien pour rebtir le temple des
Juifs, ait aussi tantt djou, tantt paralys les efforts des
chrtiens pour ressaisir le principal monument de leur foi? Peut-tre
le fallait-il ainsi, pour laisser au saint tombeau la majest de la
distance et le mettre  l'abri d'outrages que lui pargnent ses
barbares geliers.

L'glise du Saint-Spulcre, nanmoins, s'ouvrait  tous les chrtiens
lors de certaines ftes solennelles. Le sire de Corthuy se trouvait 
Jrusalem quand on clbrait celle de l'Exaltation de la Croix. Il fut
tmoin, pendant la nuit, des offices des diverses sectes chrtiennes,
 chacune desquelles un emplacement dtermin est assign dans
l'glise du Saint-Spulcre. Il y avait des Grecs, tant Caloyers que
prtres sculiers: c'tait dans le choeur qu'ils clbraient le
service divin. Il y avait des Indiens ou Abyssins, des Jacobites, des
Armniens, des Gorgiens, des Syriens, des Nestoriens, enfin des
Latins, parmi lesquels on comprend les Maronites depuis qu'ils sont
rentrs dans le sein de l'glise romaine.

Ce passage et un autre que nous citerons, peuvent servir  claircir
la controverse qui s'est leve au sujet de ces chrtiens, disciples,
selon les uns, d'un _Maron_ qui suivait l'erreur des Monothlites,
tandis que d'autres soutiennent qu'ils n'ont jamais cess de
professer la religion catholique[61].

  [61] Voyez Bergeron, _Histoire des Tartans_, le P. de Gramb et
  _les Saints Lieux_ de Mgr Mislin.

A propos de ces diverses sectes, notre manuscrit entre dans quelques
dtails au sujet des peuples qu'on vient de nommer: Les chrtiens
syriens, y est-il dit forment le gros de la population de la terre
sainte. Ils sont, pour la plupart, doubles et sans foi comme les
Grecs; ils enferment leurs femmes comme les musulmans; ils clbrent
solennellement l'office divin le samedi et mangent, ce jour-l, de la
viande, comme les Juifs. Quant aux Gorgiens, ce sont des hommes
belliqueux et intrpides; leur valeur les a rendus redoutables aux
Sarrasins: entre les Gorgiens et les Armniens rgne une haine
implacable.

Nos voyageurs ne purent apercevoir qu' travers une fentre le lieu de
la spulture des rois de Jrusalem, dont les musulmans ont fait une
mosque.

Le mont des Oliviers, d'o le sire de Corthuy et ses compagnons
avaient aperu l'intrieur de la mosque d'Omar, les attirait de
nouveau  des titres plus puissants. On y contemple encore les
oliviers sous lesquels le Seigneur vint prier avec ses disciples.
Cette montagne, la plus haute des environs, est spare du mont Moriah
par la triste valle de Josaphat. L, porte notre manuscrit,
_coulait autrefois_ le torrent de Cdron. S'il s'exprime ainsi,
c'est que ce torrent est  sec. Dans cette valle, nos Flamands
virent un fort belle tour de marbre, peu leve, qu'Absalon fit
construire pour sa spulture. Aprs avoir fait mention du champ du
pottier, sur le penchant de la sainte montagne, l'_Itinraire_ ajoute:

A deux jets de baliste, est la caverne du Lion, dans laquelle furent
ensevelis dix mille martyrs, morts pour le nom de Jsus-Christ, au
temps de Chosros, roi de Perse. Prs de l ont t creuses, dans le
rocher, plusieurs grottes destines  servir de retraites ou
d'oratoires; l'aspect de ces lieux est aussi agrable que propre 
exciter un saint recueillement[62].

  [62] Il s'agit du site montagneux o est situ le monastre de
  Saint-Saba.

Le sire de Corthuy et ses compagnons allrent visiter,  quatre milles
de Jrusalem, la petite ville de Bethlem, dont ils trouvrent le site
non moins admirable que celui d'Hbron. Elle est entoure de valles
profondes, fertiles et dlicieuses, qui lui font des fortifications
naturelles et la rendent un des lieux les plus dlicieux de la terre.

A l'endroit o naquit le Sauveur, a t btie une belle et vaste
glise, consacre  la Vierge, et bien faite pour animer la pit des
fidles. Cette glise est couverte en plomb et richement orne de
marbres et de mosaques qui figurent la gnalogie du Christ. De
chaque ct de l'glise, on voit des colonnes de marbre poli que
quatre hommes peuvent  peine embrasser. Le pav est form de marbre
resplendissant. Nulle part en Terre Sainte nous ne vmes d'glise plus
riche ou d'une architecture plus lgante; il est fcheux, seulement,
que ses tours et ses murailles soient un peu dlabres.

Ainsi s'exprime Jean Adorne dans l'_Itinraire_ de son pre. Le
dlabrement qui commenait  se faire apercevoir alors, parat,
d'aprs des relations plus modernes, avoir fait depuis de grands
progrs.

En revenant de Bethlem, nos voyageurs parcoururent les montagnes de
Jude, qu'on rencontre  cinq milles de Jrusalem. Ils virent Bthanie
 quinze stades de cette ville, au pied de la montagne des Oliviers;
le mont de la Quarantaine; Jrico dont il ne restait plus qu'un petit
difice, probablement le chteau du gouverneur, tour carre,
aujourd'hui tombant en ruine; enfin le Jourdain qui coule  moins d'un
mille de l. En cet endroit, il n'est ni large ni profond, et son
fond est limoneux. Il nourrit d'excellents poissons; son eau est douce
et agrable. Monument des vengeances divines, la mer Morte appelait 
son tour leur attention. Aprs ces diverses excursions, il ne restait
plus au Chevalier qu' faire ses prparatifs de dpart. Bientt le
premier but d'un voyage si long et si prilleux, l'objet de tant de
voeux forms ds sa jeunesse, Jrusalem, ne devait plus tre pour lui
qu'un souvenir.




V

L'mir Fakhr-Eddin.

  Le guide Hlie et le muletier Abas.--Ramla.--Tumulte.--Les
  corsaires.--L'mir gnreux.--Interrogatoire.--Sage rponse du
  sire de Corthuy.--Nazareth.--La foire de Jefferkin.--Ce qu'on y
  vendait.--Les sauvages de Bruges.--La mer de Galile.--Saphet et
  les Templiers.--Le puits de la Samaritaine.--Caverne de
  Mouchic.--Hospitalit des Turcomans.--Tombeaux antiques de
  Sibiate.--Arrive  Damas.


Ce fut le 29 septembre que le sire de Corthuy quitta Jrusalem pour se
rendre  Damas et de l  Beyrouth. Quoique la route directe de Damas
ne passt point par Ramla, et malgr les ravages que la peste venait
d'y exercer, il voulut voir cette ville o l'on attendait d'ailleurs
une caravane  laquelle il comptait se joindre.

Deux moines qui allaient  Damas voyageaient dans sa compagnie; il
avait pour guide un chrtien de la ceinture, appel Hlie, et pour
chef de ses muletiers le nomm Abas qui devait le pourvoir de mules et
payer les pages sans nombre dont la route tait seme. L'accord
conclu  ce sujet avait t fait par crit, et le pre gardien du mont
de Sion, qui tait de Plaisance, en avait remis  Anselme une
expdition en langue italienne[63].

  [63] En voici la teneur:

  Dimanci li testimonij Acordo fato tra abasso mucaro con perigrini
  cuinque  sapere con Misser Anselmo Adurno, et suo filo Joanni et
  altri tri sui: et con dou fratri, el qual abasso promete a li
  predicti de verguer con loro con li sui muli et a sue fre
  perstamente da Hierusalem in Rama et de Rama fin Damasco. Et che
  li peregrini et fratri supradicti siano tegnuti a pagar in tuto al
  dicto Abasso li peregrini a 7 ducati per testa et fratri 6 
  ducati per testa et tute les spese che se ferano per la via in
  capharasi et in altri simile sia al conto del dicto abasso.

En approchant de Rama ou Ramla, nos voyageurs furent charms de
l'aspect de ce bourg, petit, mais agrable et orn de belles tours.
A peu de distance est Jaffa qui servait de port  Jrusalem. C'tait
l qu'abordaient les galres et autres vaisseaux qui portaient
d'ordinaire les plerins chrtiens. A leur arrive, ceux-ci taient
enregistrs et dposs dans un souterrain en ruine, jusqu' ce qu'on
ft convenu du tribut qu'ils avaient  payer.

Le Chevalier et sa suite furent logs  Ramla dans un grand btiment
acquis, ainsi que nous l'apprend Breidenbach, par Philippe le Bon pour
servir  hberger les plerins, et confi par ce prince aux frres du
mont de Sion. C'tait un bel difice; mais l'on y manquait de tout.

A peine nos voyageurs y taient-ils entrs, qu'ils virent, non sans
une juste inquitude, le peuple s'assembler, en tumulte, autour de ce
btiment. Cette agitation tait produite par les ravages qu'exeraient
sur la cte des pirates chrtiens monts sur deux galres; ils
capturaient les vaisseaux des Maures, enlevaient les habitants,
massacraient tout ce qui faisait rsistance. La population de Rama,
exaspre par ces violences, avait rsolu d'en tirer vengeance sur les
Francs que le hasard mettait  sa merci: Qu'ils meurent!
vocifraient les uns. Qu'on nous les livre! disaient les plus
humains; nous en ferons nos esclaves comme ces infidles le font de
nos compatriotes.

Dj ils s'apprtaient  mettre eux-mmes leurs menaces  excution,
lorsqu'un mouvement se fait dans la foule. Nos Flamands voient
paratre au milieu d'elle l'un des principaux seigneurs de la cour du
Soudan: c'tait l'mir Fakhr-Eddin ou Faccardin, comme l'appelaient
les Latins, nom rendu clbre par un chef des Druses, qui le porta
dans le sicle suivant. Ce dernier s'empara d'une partie de la
Palestine, dont il fut ensuite dpossd par Ibrahim, pacha du
Caire[64].

  [64] _Voyez_ d'Herbelot, _Bibliothque orientale_.

La similitude de noms autoriserait-elle  conjecturer que notre
Fakhr-Eddin fut le prdcesseur de l'autre? La singulire prtention
de cette famille d'tre issue de Godefroy de Bouillon concourrait
alors  expliquer l'appui aussi opportun qu'inattendu et les gards
dont le Chevalier fut l'objet de la part d'un ennemi de sa foi.
Convenons-en, pourtant, ce serait une hypothse leve sur une base
bien fragile; nous aimons mieux, et cela est plus juste, faire honneur
de ce qui va suivre au noble caractre et aux gnreuses sympathies de
l'mir.

Ds qu'il fut  porte de se faire entendre, imposant du geste le
silence et levant la voix: Arrtez, mes amis! s'cria-t il, ces
gens sont innocents; vous allez en juger vous-mmes: qu'on les amne
devant moi.

Cet ordre ayant t promptement excut:

--Que tardes-tu? dit-il au chevalier brugeois, Ignores-tu peut-tre
que deux bonnes galres se trouvent  peu de distance, toutes prtes 
te recevoir?

--Je me garderais bien de m'y prsenter, repartit sagement Anselme;
ceux qui les montent ne sont pas seulement tes ennemis, ils le sont
de tout le monde. Ce sont des brigands et des cumeurs de mer, qui
excitent en tout lieu l'horreur comme ils exercent partout le
pillage.

L'mir sembla ravi de cette rponse. Se tournant aussitt vers le
peuple: --De quoi, dit-il, ces pauvres gens sont-ils coupables? Ne le
voyez-vous pas? ils redoutent ces infmes corsaires autant que vous.
Ces paroles et l'autorit de celui qui les prononait, apaisrent le
tumulte, et la foule se dissipa.

Les galres dont le voisinage avait failli tre si fatal  Anselme
Adorne, ne laissrent pas de le forcer  changer quelque chose  son
plan. Il se vit contraint de s'loigner de la cte. Il fit route avec
son librateur qui tait accompagn de ses fils dj habitus 
manier les armes et de plusieurs Mamelucks dans leur brillant costume.
Cette belle troupe galopait joyeusement avec une insouciance
guerrire. On dna dans un petit bourg, dont le principal magistrat
s'empressa, suivant l'usage, d'accueillir et de rgaler de son mieux
l'mir. Pour nos voyageurs, ils se retirrent  l'cart, prs de leurs
mulets, pour s'asseoir  un modeste repas; mais bientt des serviteurs
vinrent leur apporter, de la part de Fakhr-Eddin, des mets de sa
table, qu'il leur envoyait.

Il en agit de mme le lendemain; et lorsqu'il se spara du sire de
Corthuy, voulant continuer encore  veiller  la sret de celui-ci,
il lui donna un de ses Mamelucks pour le recommander au premier chef
qu'il devait rencontrer sur sa route.

Aprs avoir travers Nazareth, simple groupe de cabanes parses, et
contempl l'aspect imposant du Thabor, notre Chevalier passa par le
bourg de Reyn[65], o la populace, non contente de l'avoir accabl
d'injures, le poursuivit lui et sa suite  coups de flches.
L'interprte Hlie ne songea qu' fuir; quant au Mameluck, il n'en est
plus parl: il avait sans doute accompli sa mission et cess
d'accompagner les voyageurs.

  [65] Raneh (Arena).

A Jefferkin, l'antique Capharnam, quatre  cinq mille Sarrasins
taient runis pour une grande foire: on y faisait beaucoup
d'affaires, surtout en hommes et en femmes, qui taient exposs en
vente, nus comme des animaux. Toute la multitude qui se trouvait
assemble l se mit  entourer Anselme et ses compagnons, et  les
considrer bouche bante comme s'ils eussent t quelques monstres
bizarres, quelques sauvages amens de pays inconnus. Heureusement,
l'attention de la foule tait tellement absorbe par ce spectacle,
qu'on laissa passer les chrtiens sans songer  les inquiter.

Le 11 octobre, ils atteignirent la mer de Galile ou de Tibriade,
traverse par le Jourdain dont ils virent l'entre et la sortie. Ce
lac, fort poissonneux, leur parut trs-agrable  voir et ils en
trouvrent l'eau excellente.

Au nord de la mer de Galile est la ville de Saphet avec un chteau
bti sur une montagne escarpe. Suivant notre manuscrit, c'tait la
meilleure forteresse de la terre sainte; mais les Templiers qui en
avaient la garde se la laissrent honteusement enlever par le
Soudan[66], au grand dtriment de la chrtient. Vertot vante, au
contraire, la valeur et la fidlit pour leur religion, dont les
Chevaliers du Temple auraient fait preuve lors du sige de Saphet.
Aprs une longue dfense, dit-il dans son _Histoire de l'ordre de
Malte_ (tome I, livre 3), le prieur du Temple, qui en tait
gouverneur, voyant tous ses ouvrages ruins, fut oblig de capituler.
Mieux et valu cependant, pour les dfenseurs de la place, prir sur
la brche; car ils n'eurent aprs que le choix entre l'apostasie et la
mort, que, suivant le mme historien, ils subirent hroquement.

  [66] En 1254.

Le soir, le baron de Corthuy atteignit Jebeheseph que son
_Itinraire_ dsigne comme l'antique Sichem ou Sicar; mais on
s'accorde  placer ce lieu o se trouve aujourd'hui Naplouse, que
notre voyageur avait dpasse avant de voir le Thabor, Nazareth et la
mer de Galile. Il est peu probable qu'il et ainsi rebrouss chemin.
Quoi qu'il en soit, il fut log prs de Jebeheseph, dans un fondaco
magnifiquement construit en marbre blanc. Devant la porte de
l'difice, on voyait un puits revtu de marbre et orn de sculptures,
qu'on disait tre celui de Jacob et de la Samaritaine. Les Flamands
taient empresss de le visiter; cependant ils ne purent le faire que
durant la nuit et en silence, car les musulmans qui avaient ce puits
en grande vnration, en dfendaient l'accs aux chrtiens.

Une route, prilleuse par les prcipices dont elle est borde,
conduisit Anselme et ses compagnons,  travers de pittoresques
valles,  Monchic, o il arriva vers l'heure de midi. Il fit halte,
hors de la ville, dans une vaste caverne assez semblable  celle du
mont Gargan prs de Manfredonia, dans la Pouille, mais plus
considrable: elle pouvait contenir mille cavaliers avec leurs
montures. C'est l, assurait on, que se cacha David et qu'il coupa un
pan de la robe de Sal[67].

  [67] Il s'agit probablement d'une des cavernes d'Arbela. Mgr
  Mislin place la rencontre de David et de Sal dans la caverne
  d'Obdullam ou Adullam prs d'Hbron.

On arriva le soir  Remich: deux mille Turcomans, chargs par le
Soudan de protger la contre contre les incursions des Arabes,
campaient en cet endroit. Nos Flamands trouvrent sous leurs tentes
la plus franche hospitalit: ces braves gens,  dfaut de mets plus
dlicats, leur offrirent du laitage et du pain frais, et ne voulurent
rien accepter en payement.

Les Turcomans ou Turcs, selon l'_Itinraire_, sont naturellement la
nation la plus humaine et la plus compatissante du monde. Ils ne
connaissent rien de plus agrable au ciel que d'accueillir un tranger
et de pourvoir  ses besoins. Aussi se disputent-ils entre eux cet
avantage: heureux qui peut approcher le premier du voyageur et le
conduire sous sa tente.

Le Chevalier et ses compagnons ne furent pas reus moins cordialement,
le lendemain, au village d'Albyre, chez des amis de leur muletier. On
les conduisit  une montagne voisine du village de Sibiate, qui leur
parut fort curieuse: c'tait une masse norme de rocher, semblable 
un grand difice. On y avait taill des chambres carres de la hauteur
d'un homme et avec un petit portique orn de quelques colonnes. Il
sortait du rocher une source limpide dont on pouvait puiser l'eau en
entrant dans ces chambres.

Enfin, le 16 octobre au matin, le sire de Corthuy arriva de si bonne
heure  Damas, qu'il se trouva devant le fontigue des Vnitiens avant
que la porte en ft ouverte.




VI

L'embarquement.

  M. de Lamartine.--Aspect de Damas.--Jardins.--Bassins.--Bazars.--
  Mosques.--Le pre Griffon d'Ypres.--Les Maronites.--Leur
  patriarche, franciscain.--La montagne Noire.--Beyrouth.--L'mir.--La
  caution.--Honorable scrupule.--Le dpart.


Personne n'a oubli l'admirable peinture de Damas, qu'on trouve dans
le voyage d'Orient du plus harmonieux des potes modernes. Jean Adorne
ne connaissait point cette magie du style qui rend les lieux prsents
au lecteur et leur prte mme quelquefois plus de charme qu'ils n'en
offrent aux regards. Nos voyageurs, cependant, savaient apprcier, un
beau site; ils furent enchants de l'aspect de Damas.

C'est une ville aussi belle et aussi opulente qu'elle est antique et
clbre. L'art pourtant contribue  ses agrments plus encore que la
nature. Les vergers et les jardins qui l'entourent de tous cts et
qui en rendent l'aspect si ravissant, doivent, en effet, leur belle
vgtation  une multitude de canaux qui y amnent incessamment des
eaux courantes. Il ne nous souvient pas d'avoir joui d'un coup d'oeil
plus enchanteur que celui de cette ville, vue des montagnes qui la
dominent. Ce n'est qu'un immense et dlicieux jardin, d'une admirable
verdure, du milieu de laquelle s'lvent,  et l, les tours des
mosques, quelques palais et d'antres difices.

On porte  6,000 le nombre des jardins qui environnent Damas. Des
bassins d'eau vive non-seulement y servent de bains, mais ils sont
assez vastes pour que l'on s'y puisse livrer au plaisir de la
natation. On tient aussi dans ces beaux lieux des oiseaux de diverses
sortes, dont les chants ne sont pas mme interrompus par l'hiver, en
de si doux climats.

Damas n'est pas moins propice au commerce qu' l'agrment de la vie.
Chaque mtier, chaque genre de ngoce a son bazar particulier: c'est
une place couverte, en t, de voiles qui la protgent contre l'ardeur
du soleil, et pleine de boutiques o, en gnral, l'on ne vend qu'une
sorte de marchandise: il en est d'autres, pourtant, o des objets de
diverses natures sont admis.

La ville abonde en mosques. La principale, qui surpasse toutes les
autres en beaut comme en grandeur, est de forme triangulaire et orne
de trois tours fort leves.

Ainsi s'exprime l'_Itinraire_ de notre chevalier.

Aprs s'tre repos dix jours  Damas, Anselme se rendit  Beyrouth,
qui est le port le plus voisin. Il y trouva un savant compatriote, le
pre Griffon, de Courtray, religieux franciscain, accompagn de deux
moines de son ordre. Il parlait avec facilit l'italien et l'arabe, et
avait crit dans la premire de ces langues une cosmographie d'Asie,
que Jean Adorne trouva si intressante qu'il se proposait de la
traduire en latin. Le pre Griffon avait ramen  l'glise romaine
plusieurs Maronites, entre autres leur patriarche. Nos voyageurs
virent ce dignitaire  Beyrouth, revtu de l'habit de Saint-Franois.

Les Maronites, est-il dit  cette occasion dans l'_Itinraire_,
habitent une partie du Liban appele la _Montagne Noire_, prs de
Tripoli. (On sait que Liban, au contraire, veut dire _blanc_.) Ils
possdent plusieurs riches bourgs ou villages, dont le principal est
Acora (peut-tre Antoura). Ce sont des hommes dtermins et
d'excellents archers. Les montagnes du Liban prsentent les plus
ravissants points de vue. De jolis difices s'lvent entre les cdres
et les cyprs; des ruisseaux bondissent du haut des rochers. La
population est nombreuse et les fruits abondants.

Le baron de Corthuy fut enchant de trouver  Beyrouth un bateau
vnitien de cent tonneaux, conduit par Stefano de Stefani, dj tout
charg et prt  mettre  la voile. Il se hta d'y retenir place pour
lui et les siens, heureux d'chapper enfin aux insultes et aux prils
qui taient le partage des chrtiens chez les infidles. Il semblait 
nos Flamands qu'un sicle se ft coul depuis qu'ils avaient mis le
pied sur le territoire de l'Islamisme. Toujours des inquitudes,
toujours la mort devant les yeux, nul moment de repos ni de scurit:
celui de respirer librement tait donc  la fin arriv!

Dj ils approchaient de la chaloupe qui devait les conduire  leur
navire, lorsque, en sortant de la ville, ils aperoivent l'mir qui en
avait le commandement, assis devant la porte, au milieu de ses
Mamelucks. A cette vue, un secret frmissement avertit les voyageurs
qu'ils n'taient pas encore au bout de leurs preuves. En effet,
l'mir, leur ayant command d'arrter, leur demande caution de ne
jamais lser la majest du Soudan, de parole, de conseil ou d'action,
et de ne rien entreprendre contre la sret du prince ou de l'tat.

C'tait plus que le Chevalier ne pouvait promettre. Rien, au
contraire, ne lui tenait plus  coeur que de concourir de tous ses
moyens  la dlivrance de la Terre-Sainte et  la destruction du
pouvoir de ses matres. Arrt par un honorable scrupule, Anselme
hsitait; heureusement, il fit rflexion qu'on ne lui demandait pas
d'engager sa parole, mais son argent, et que c'tait tout simplement
une dernire exaction qu'il fallait subir. Il paya donc, et les
Flamands, entrant dans la chaloupe, s'loignrent avec autant de joie,
dit notre manuscrit, que l'animal traqu par des chiens acharns,
lorsqu'enfin il leur a fait perdre la piste.

Le vent tait favorable, et le sire de Corthuy atteignit bientt l'le
de Chypre, o se prparaient de graves vnements.




VII

Jacques de Lusignan.

  L'le de Chypre.--Les Gnois et les Vnitiens.--Richard Coeur de
  Lion.--Guy de Lusignan.--La reine Charlotte.--Portrait du roi
  Jacques.--Anselme, chevalier du Glaive.--Ducs, comtes et barons
  _in partibus_.--Nicosie.--Port Salin.--Rcolte du sel.--Le couvent
  des chats.--Zuallart, compagnon de Philippe de Mrode.--Golfe de
  Satalie.--Un corsaire donne la chasse au chevalier brugeois.


L'le de Chypre est une des plus grandes de la Mditerrane; sa
position,  proximit de la Syrie et de l'Asie Mineure, la rend
importante pour le commerce et les armes. C'tait un royaume protg
par les Gnois, convoit par les Vnitiens, tantt en guerre avec le
Soudan d'gypte, tantt tributaire du chef des Mamelucks.

Conquis, en 1191, par Richard Coeur de Lion, il avait t cd par
lui  Guy de Lusignan, roi dtrn de Jrusalem[68]. Maintenant, les
descendants de Guy se disputaient son hritage. Son dernier rejeton en
ligne directe et lgitime, Jean ou Janus II, tant mort en 1458, le
trne appartenait  la fille de celui-ci, la princesse Charlotte,
marie d'abord  Jean de Portugal, puis  Louis de Savoie qui fut
couronn roi de Chypre, de Jrusalem et d'Armnie; mais Janus avait
laiss un fils naturel, nomm Jacques, qu'il destinait  l'archevch
de Nicosie. Travers, aprs la mort de son pre, dans ses prtentions
 cette dignit, Jacques porta plus haut ses vues. Il implora le
secours du Soudan d'gypte, et, avec l'aide des Mameluks, il s'empara
de la plus grande partie du royaume. C'est lui qui occupait le trne
quand le sire de Corthuy aborda  l'le de Chypre.

  [68] Guy avait d la couronne  sa femme Sibille, issue de
  Foulques d'Anjou, qui, lui-mme, tenait ses droits de son mariage
  avec la fille de Baudouin du Bourg, poux d'une nice de Godefroi
  de Bouillon.

Notre voyageur fut reu  la cour de ce souverain, que l'_Itinraire_
reprsente comme un prince brave et bien fait de sa personne. Dj
revtu de l'ordre d'cosse et admis  Jrusalem, avec les crmonies
d'usage, parmi les chevaliers du Saint-Spulcre, Anselme reut encore
l'ordre du Glaive de Chypre. Il est toutefois douteux s'il lui fut
confr alors par Jacques de Lusignan, ou dans une autre occasion, par
la soeur de celui-ci, que l'_Itinraire_ qualifie de reine lgitime.

Le parti de cette reine tait soutenu par Paul II et l'ordre de
Saint-Jean, ainsi que par les Gnois qui possdaient, dans l'le,
Famagouste et quelques autres places. Les Vnitiens, leurs rivaux,
firent pouser  Jacques, quelque temps aprs le passage d'Anselme
Adorne, la belle Catherine Cornaro, adopte par la Rpublique comme
fille de Saint-Marc (1471). Deux ans aprs, le roi mourut, laissant
Catherine enceinte d'un fils qui devait vivre prcisment assez pour
que les Vnitiens eussent le temps de s'emparer, dans l'le, de toute
l'autorit. La veuve de Jacques ne conserva, de sa qualit de reine,
que le titre et l'appareil.

L'_Itinraire_ comprend une notice assez tendue sur l'le de Chypre:
les passages suivants nous ont paru mriter d'tre transcrits:

Cette le passe pour la principale de toute la Mditerrane. Ses rois
sont appels trs-chrtiens comme ceux de France. Ils se sont rendus
autrefois redoutables  la Syrie et  l'gypte en y portant le ravage,
ainsi que l'attestent les ruines d'Alexandrie[69]. Ils prennent le
titre de rois de Jrusalem et crent les seigneurs de leur cour ducs,
comtes, barons de Tripoli, de Beyrouth, d'Acre, de Tyr et autres lieux
de Terre-Sainte, avec tout juste autant de pouvoir sur ces places et
leur territoire, qu'ils en conservent eux-mmes dans le royaume; en un
mot, ce sont des titres pompeux et rien de plus.

  [69] Vertot raconte cette expdition faite, en commun, par
  Branger grand matre de Rhodes, et le roi de Chypre. (_Hist. de
  l'ordre de Malte_, t. II, liv. 5.)

L'le est fort agrable; rien ne manquerait  ses avantages, n'tait
que l'air est pais et malsain pour ceux qui n'y sont point
accoutums. En t surtout, il rgne un vent dont les effets sont
aussi funestes que le sont,  Rome, ceux du vent qui vient de la mer.

Nicosie est la rsidence royale: cette ville tait fort grande, comme
on le voit par les ruines de beaucoup d'difices renverss. Elle est,
nanmoins, encore assez belle et assez florissante autour du palais du
roi. Son port est appel Salin. Il y a prs de l un lac dont les eaux
sont plus sales que celles de la mer. Chaque anne, au mois d'aot,
on dirait qu'une crote de glace vient couvrir la surface de ce lac.
On recueille cette concrtion, on l'tend sur le sol, et aprs qu'elle
a t sche au soleil, elle fournit un sel excellent.

L'_Itinraire_ rapporte encore, sur l'le de Chypre, un fait bizarre
racont galement, quoique avec des circonstances un peu diffrentes,
par Zuallart[70], d'aprs l'historien de l'le, frre tienne de
Lusignan:

Il y a dans cette le, porte notre manuscrit, un promontoire nomm
_Capo delle Gatte_, et prs de l un monastre appel le _Couvent des
Chats_. Les frres sont chargs, en effet, d'entretenir un millier de
ces animaux pour les employer  purger l'le de serpents. Cette
singulire arme marche, dans ses expditions, au son de la trompette
dont les accents belliqueux la dirigent, sonnant pour elle la charge
et la retraite.

  [70] Le compagnon de Philippe de Mrode.

Aprs que le vaisseau de Stefano eut quitt l'le de Chypre, un vent
imptueux, mais favorable, le poussa rapidement  travers le dangereux
golfe de Satalie. En poursuivant leur navigation, nos voyageurs
aperurent deux rochers qui marquaient la place o une ville
florissante, appele Carcana, s'tait, leur dit on, abme tout 
coup dans les flots avec toute sa population. Ils virent ensuite une
petite le avec un chteau fort, appel Ruben, qui appartenait au roi
de Naples. Au vent violent qui leur avait fait si promptement franchir
le golfe de Satalie, avait succd le calme. On aperut un gros
vaisseau de 1,200 tonneaux, au moins, qui manoeuvrait pour s'approcher
de celui sur lequel le Chevalier se trouvait. Le navire ennemi, car il
tait facile de voir qu'il tait mont par des mcrants, gagnait, de
moment en moment, sur la barque de Stefano. Il fallait une sorte de
miracle pour qu'elle chappt  cette poursuite; mais le vent se leva
de nouveau: le vnitien mit toutes voiles dehors. Bientt se
montrrent les tours qui dfendent l'entre du port de Rhodes, o
l'on ne tarda pas  jeter l'ancre.




VIII

Les chevaliers de Saint-Jean.

  L'le de Rhodes.--Les Hospitaliers.--Guillaume et Foulques de
  Villaret.--Jean-Baptiste Orsini.--Fausse alerte.--L'ambassade
  persane.--Description de la ville de Rhodes.--Les prtres
  grecs.--Festin donn par le grand matre.--Cercle de cinquante
  chevaliers.


L'le de Rhodes tait alors, comme le fut plus tard celle de Malte, un
poste avanc de la Chrtient, la place d'armes de ses plus hardis
champions. Il n'est point de phnomne historique plus merveilleux que
celui qu'offre cette espce de clotre guerrier, longtemps si
formidable  l'islamisme.

L'origine de l'ordre, on le sait, n'annonait pas de telles
destines: il commena par un hospice fond, en 1048,  Jrusalem,
pour les plerins; mais ceux qui le desservaient, aprs s'tre engags
par des voeux monastiques, comprirent dans leurs obligations celle de
porter les armes pour la dfense de la foi.

Les victoires de Saladin les ayant loigns de la sainte cit, ils
finirent par trouver un asile  Limisso, dans l'le de Chypre, et
rsolurent d'armer des vaisseaux pour escorter les plerins et
combattre sur mer les infidles.

Le grand matre, Guillaume de Villaret, voulant rendre l'ordre plus
indpendant, conut le projet de s'emparer de l'le de Rhodes, devenue
un repaire de brigands. Ce plan fut ralis, en 1310, par Foulques,
frre et successeur de Guillaume, qui eut bientt  soutenir une
attaque des Turcs, commands par Othman.

Ce fut, pendant deux sicles, un beau spectacle de voir cette poigne
de chevaliers, tantt faire face aux Mamelucks d'gypte, tantt lutter
avec la puissance ottomane qui, s'tendant de plus en plus, finit par
envelopper le sige de l'ordre de toutes parts.

Lorsque Mahomet II se fut rendu matre de Constantinople et eut cr
une marine, les chevaliers de Rhodes durent s'attendre  sa vengeance.

Tel tait l'tat des choses quand Jean-Baptiste Orsini ou des Ursins,
grand matre lorsqu'Anselme Adorne aborda  Rhodes, fut lev  cette
dignit, en 1467.

Anselme trouva l'le dans une situation fort critique. Peu fertile en
elle-mme, elle tait alors, en partie, inculte et abandonne. Les
laboureurs n'osaient se livrer  leurs travaux qu'autour des villes,
dans la crainte des incursions des Turcs qui ravageaient les champs,
pillaient les cabanes et enlevaient les habitants pour les rduire en
esclavage.

Le baron de Corthuy fut tmoin, lui-mme, des alarmes continuelles
dans lesquelles on vivait en ces lieux. Une nuit, au moment o le
calme est d'ordinaire le plus profond, Anselme est tout  coup
rveill par de confuses clameurs. Les rues se remplissent de monde;
on court aux armes: Voil les Turcs! criait-on, les gardiens des
tours ont signal toute une flotte de galres et de barques. Ce
n'tait qu'une fausse alerte. La flotte existait seulement dans
l'imagination de ceux qui veillaient sur les tours.

Le grand matre s'occupait de la dfense de l'le avec rsolution et
courage. Il ajouta aux fortifications de la ville de Rhodes et tailla
en pices un corps d'infanterie turque qui tait venu faire le dgt.
Il fit passer des secours aux Vnitiens, tout en cartant des
propositions qui eussent mis l'ordre dans la dpendance de cette
ambitieuse Rpublique. En mme temps, il entrait dans une ligue avec
elle, le pape, les rois d'Aragon et de Naples et les Florentins, et
recevait avec magnificence une nombreuse ambassade persane qui venait
de quitter Rhodes quand notre chevalier y dbarqua, et que celui-ci
rencontra ensuite  Venise.

Jean-Baptiste Orsini tait d'une illustre maison d'Italie,  laquelle
appartenait le prince de Tarente, oncle de la reine de Naples.
Quoiqu'il ne portt que le titre modeste de grand matre, est-il dit
dans notre manuscrit, on pouvait,  bon droit, le compter parmi les
princes: il en avait le rang, la pompe et le pouvoir. Il accueillit le
sire de Corthuy avec la noble bienveillance d'un souverain. Par son
ordre, nos voyageurs eurent constamment, dans la ville et dans l'le,
des chevaliers pour guides et pour escorte.

La description que l'_Itinraire_ donne de Rhodes tire un intrt
particulier de ce quelle en fait connatre l'tat, dix ans seulement
avant la mmorable dfense de l'le par le grand matre Pierre
d'Aubusson, successeur d'Orsini.

La ville tait petite, mais dfendue par d'paisses murailles
flanques de tours trs-fortes. Comme  chaque instant on s'attendait
 une attaque des Turcs, on voyait sur les murs des bombardes, des
amas de pierres destines  tre lances contre les assaillants et
d'autres armes propres  la dfense.

Le port se fermait au moyen d'une chane de fer attache, par les deux
bouts,  deux tours qui en dfendaient l'entre: celle de droite tait
appele tour du duc de Bourgogne, parce qu'elle avait t construite
aux frais de ce prince.

La ville avait trois enceintes: entre la plus avance et la seconde,
habitaient les artisans; derrire celle-ci, les frres de l'ordre;
enfin la muraille intrieure renfermait les btiments occups par le
grand matre, avec les gens de sa maison, et les chevaliers.

Le peuple tait principalement compos de Grecs. Leurs prtres, qui
pouvaient se marier, mais une fois seulement et  une vierge,
portaient des bonnets arrondis par le haut, d'o pendaient des
ornements semblables  des toles. Leurs rites diffraient, en beaucoup
de points, de ceux de l'glise romaine: c'est  peine s'ils en
reconnaissaient l'autorit. Outre les Grecs, il y avait  Rhodes des
gens de toute nation, et mme des Maures et des Turcs que probablement
on et fait sortir, en cas de sige.

Les rues taient assez larges[71], mais les maisons basses, avec des
toits en terrasse et des fentres ornes de colonnettes.

  [71] Eu gard aux usages d'Orient et relativement  celles
  d'autres villes de ces contres.

La veille du jour o le baron de Corthuy devait quitter Rhodes, le
grand matre Orsini lui donna un magnifique festin. Aucun hte,
quelqu'et t son rang, n'et pu tre trait avec plus d'clat et de
distinction. La table, dresse sous les votes de la grande salle du
palais, tait fort longue; cependant quatre convives seulement y
prirent place, outre le grand matre. Il tait assis au centre, avec
le chevalier brugeois  sa droite et,  sa gauche, son neveu le prieur
de Capoue. Aprs venaient, d'un ct, don Thomas Lomellino, son
trsorier, et, de l'autre, le jeune Adorne; mais des intervalles
sparaient les convives, en sorte que les deux derniers occupaient le
bas de la table. Elle fut servie avec magnificence. Si l'on veut avoir
une ide complette du tableau imposant qu'offrait ce banquet, il faut
encore se reprsenter, tout autour des convives, un cercle d'environ
cinquante chevaliers debout et couverts de leurs brillantes armures.
Peu de souverains dployaient un tel appareil, et il y en avait moins
encore qui eussent pu s'entourer d'un pareil rempart de nobles et
intrpides guerriers.

Ce fut peut-tre pendant le sjour du baron de Corthuy  Rhodes,
qu'un des fils qu'il avait laisss  Bruges, alors dans sa
dix-septime anne, fut reu dans l'ordre ou, comme on le disait
alors, dans la religion de Saint-Jean. Anselme quitta l'le sur un
navire biscayen de 500 tonneaux, arm en course par le grand matre et
qui portait le prieur de Capoue avec plusieurs chevaliers. Ce btiment
allait prendre une cargaison de froment dans la Pouille, dont le neveu
d'Orsini tait grand prieur; mais auparavant il devait traverser
l'Archipel et toucher  la Grce.




CINQUIME PARTIE.




I

La Grce.

  L'Archipel.--Le captif simien.--Le chteau de Saint-Pierre et ses
  gardiens.--Chio.--Le mastic.--Les Giustiniani et les
  Adorno.--Mthlin.--L'alun.--Trahison du commandant.--Modon.--Toits
  couverts de tuiles.--Le faux converti.--L'Albanie.--Scander-Beg.--
  L'Esclavonie.--Le hros hongrois.--Encore des temptes.--Le port
  de Brindes.


Voguant sur la mer seme des les riches et clbres dont se compose
l'Archipel, nos Flamands virent d'abord Simia, habite par une race
farouche et nergique. Lorsqu'un Simien tombait entre les mains des
Turcs, il tait rare qu'il ne parvint pas  s'chapper. Quoique l'le
soit spare de la terre ferme par un canal de 5  6 milles de large,
l'intrpide captif se jetait dans les flots et regagnait,  la nage,
le rivage de sa patrie.

Simia, piscopia, Saint-Nicolas de Charri et Lango appartenaient aux
chevaliers de Rhodes. Ils possdaient, dans la dernire de ces les,
quatre beaux chteaux, et prs de l, sur la terre ferme, celui de
Saint-Pierre, o cinquante d'entre eux, choisis parmi les plus jeunes
et les plus braves, tenaient garnison. Ces guerriers d'lite avaient
sous leurs ordres, outre cent hommes d'armes, des auxiliaires d'une
autre espce, mais d'un courage, d'une intelligence et d'une fidlit
 toute preuve: c'taient des chiens. Il y en avait de 14  15, d'une
taille et d'une force extraordinaires, et nombre de plus petits, sans
doute en qualit de troupe lgre. La tche des uns comme des autres
tait de faire la ronde autour de la forteresse, dans un rayon de 2 
3 milles. Rencontraient-ils un chrtien, leur frocit s'apaisait; ils
s'approchaient doucement, flattaient l'tranger et lui indiquaient, au
besoin, le chemin du chteau. Si, au contraire, un Turc s'offrait sur
leur passage, ils s'lanaient sur lui, le mettaient en pices, ou,
s'ils avaient affaire  une force suprieure, ils couraient vers la
forteresse en poussant des hurlements et des cris furieux qui
donnaient l'veil  ses dfenseurs.

Non loin du chteau de Saint-Pierre taient les ruines de l'antique
ville d'Halicarnasse.

Les les de l'Archipel tonnrent nos voyageurs par leur nombre: on
leur dit qu'il y en avait au moins trois mille. L'une des plus
importantes tait celle de Chio, non par son tendue, mais par la
production du mastic qu'elle fournissait abondamment et qu'on ne
recueillait point ailleurs. Le monopole de cette marchandise tait une
grande source de richesses pour les Gnois,  qui l'le avait t
cde par les empereurs grecs. Les habitants, pourtant, ayant rsist,
il avait fallu employer la force, et les chefs de l'expdition, parmi
lesquels se trouvait un Adorno, cousin du doge Gabriel, avaient
obtenu, en rcompense, des droits presque souverains. Les Giustiniani
qui prenaient le titre de princes de Chio, y dominaient, conjointement
avec les Adorno.

Les principaux habitants rsidaient dans le chteau d'une petite ville
que l'on appelait du mme nom que l'le.

Si Chio produisait le mastic, l'alun faisait la richesse de Mthelin,
qui rcemment encore appartenait  Franois Gattilusio, Gnois suivant
l'_Itinraire_, Grec suivant Vertot. Cette le venait de tomber entre
les mains des Turcs par la faiblesse ou la trahison d'un cousin de
Gattilusio,  qui il avait confi la dfense de sa capitale.

Aprs avoir travers l'Archipel, Anselme Adorne aborda  la cte du
Ploponse. Les Vnitiens y conservaient encore quelques places. De ce
nombre tait Modon, protg par sa position, ses paisses murailles et
ses tours, dont une surtout, remarquable par sa hauteur et sa masse,
aidait puissamment  la dfense. C'est dans ce port que relcha
d'abord le navire de nos voyageurs. Les toits des maisons de la ville
leur rappelrent la patrie, comme avaient fait les ponts de Pise: ils
taient couverts en tuiles, ainsi qu'on le voit souvent en Flandre.

Pendant leur sjour  Modon, un tragique dnoment vint terminer
l'aventure assez singulire que nous allons raconter.

Le long de la cte soumise aux Turcs, croisaient des galres
vnitiennes. Un cavalier maure parat, accourant vers le rivage d'un
galop si prcipit que sa monture ruisselait de sueur. Il s'arrte; il
s'lance  terre, et au mme moment, tirant sa dague, il tend son
cheval mort  ses pieds.

Chrtiens! s'crie-t-il alors en tendant les bras vers les
Vnitiens, je viens  vous; recevez-moi, votre foi sera la mienne.
On s'empresse, on l'accueille avec joie, on le conduit sur le
territoire de Venise.

Le musulman se fait instruire: il reoit le baptme; jamais nophyte
n'avait montr plus de zle ni plus de ferveur. Aussi la confiance
qu'il inspirait tait sans bornes. Il allait librement d'une contre 
l'autre, difiant les chrtiens par sa conduite exemplaire, et se
plaisait surtout  parcourir les provinces o flottait la bannire de
Saint-Marc.

Deux ans environ se passent ainsi. Cependant, on ne savait par quelle
fatalit, tous les plans des Vnitiens, le secret de tous leurs
prparatifs d'attaque ou de dfense, taient  point nomm connus des
infidles. Il devait y avoir un tratre. On aurait accus tout le
monde avant le nouveau converti; peu  peu nanmoins quelques
circonstances viennent veiller les soupons. On l'observe, on pie
ses dmarches. Enfin la vrit se dcouvre: toujours musulman dans le
coeur, il n'avait feint de changer de religion que pour mieux servir
la sienne et sa haine contre le nom chrtien.

Arrt  Modon, ce malheureux, dont la perfidie n'tait pas sans
mlange d'une sorte d'hrosme, fut jug et condamn. Il subit,  la
vue du chevalier et de ses compagnons, l'affreux supplice du pal, en
usage dans sa propre nation.

De Modon, le vaisseau du prieur fit voile vers Coron, ville plus
considrable et plus forte; ensuite il toucha  l'le de Corfou. De l
on pouvait apercevoir les sommets des monts de l'Albanie, province
peu tendue et peu fertile, dit l'_Itinraire_, habite par un
peuple fort mchant, qui a sa langue particulire. Les Albanais,
appels _Arnautes_ par les Turcs et _Skipatars_ dans leur langue, en
ont une, en effet, qui leur est propre, quoique mle de slave, de
latin, de grec et de turc[72].

  [72] _Voyez_ le Mithridates d'Adelung et Vater, 2{tes} Th. S. 792.

Cette contre venait d'tre illustre par le courage d'un hros. S'il
employa la ruse envers les perfides oppresseurs de sa famille et de sa
foi, nul ne montra plus que lui ce que peut l'nergie d'un seul homme.
Pris comme otage par Amurat II, Georges Castriot, surnomm par les
Turcs Scander-Beg, sut non-seulement s'chapper des mains du Sultan et
recouvrer les domaines de ses pres, mais tous les efforts de la
puissance ottomane vinrent chouer devant la ville de Croa et dans
les dfils gards par la valeur du glorieux champion de la
Chrtient. A sa mort, l'Albanie devint la proie des Turcs, 
l'exception d'Alessio et de Scutari qui appartenaient aux Vnitiens et
de Croa que Georges leur avait confie. Suivant l'_Itinraire_,
Scutari tait presque imprenable: toutes ces places, pourtant,
tombrent successivement au pouvoir des infidles.

De mme que nos voyageurs avaient aperu l'Albanie, de Corfou, ils
virent, aprs avoir quitt cette le, l'Esclavonie, du tillac de leur
vaisseau. L'_Itinraire_ en prend occasion pour s'occuper de cette
contre, dans laquelle il comprend toutes les vastes rgions qu'ont
peuples les Slaves, et mme la Hongrie o domine la race magyare. A
ce propos il rapporte d'un Hongrois un trait de dvouement qu'on nous
saura gr de transcrire.

Le roi de Hongrie conservait encore quelques petites villes en Bosnie.
Dans un assaut livr  l'une de celles-ci, un Turc de taille
colossale, une sorte de gant, renomm pour sa force extraordinaire,
avait escalad le mur. Dj il tait debout sur le sommet, appelant du
geste ses compagnons, et la cit menace n'avait en cet endroit qu'un
dfenseur, ou plutt elle n'en avait point, car il ne se trouvait l
qu'un pygme, un Hongrois de la plus chtive apparence. Mais un grand
coeur animait ce corps dbile. Il jette ses armes, il saisit dans ses
bras le Turc encore mal affermi et tous deux roulent ensemble,
galement meurtris et briss. Pendant ce temps, l'alarme est donne,
on accourt, on garnit le mur. Le Hongrois expire, mais la ville est
sauve!

Tandis qu'ils naviguaient sur l'Adriatique, nos voyageurs furent
encore plus ballotts par les vents qu'ils ne l'avaient t jusque-l.
Deux temptes, qu'ils essuyrent coup sur coup, furent tellement
violentes qu'il semblait, chaque fois, ne leur rester aucune chance
de salut. Ils atteignirent pourtant sans accident la cte d'Italie;
leur vaisseau entra le 24 novembre dans le port de l'antique ville de
Brindes[73],  l'extrmit mridionale de la Pninsule.

  [73] Selon Strabon, Brindes [Grec: Brentesion] existait dj
  et avait des princes particuliers lorsque Phalante conduisit une
  colonie lacdmonienne sur la cte o cette ville est situe.




II

Naples.

  Alphonse V et Ferdinand.--Herman Van La Loo.--Manfredonia.--Mainfroi
  et Conradin.--Le mont Gargano.--Grotte servant de choeur.--Point de
  vue.--Le prince de Salerne.--Aspect de Bnvent.--Naples.--Beaut des
  Napolitaines.--Le _Vico Capuano_ et le _Lido_.--Chteau-Neuf, chteau
  de l'OEuf et _Castello Capuano_.--Velitri.--La cloche.--Le droit de
  ptition chez les Turcs.--Le roi des Gueux.--Retour  Rome.--Les
  voyages d'autrefois et ceux d'aujourd'hui.


Brindes est situe dans la _terra di Otranto_ qui appartient au
royaume de Naples. Environ 30 ans avant le voyage d'Anselme Adorne, ce
royaume avait t enlev  la maison d'Anjou par Alphonse V, roi
d'Aragon. En mourant, il spara la couronne de Naples de celles qu'il
avait runies sur sa tte avant cette conqute, et laissa la premire
 son fils naturel, que le sire de Corthuy trouva sur le trne. Prince
avare et cruel, mais politique habile, Ferdinand maintint son autorit
avec vigueur pendant un long rgne, malgr ses difficults avec le
saint-sige, les tentatives de Jean, fils du roi Ren, qui prenait le
titre de duc de Calabre, les complots des barons napolitains et la
haine du peuple.

Plusieurs Gnois qui se trouvaient  Brindes pour affaires de
commerce, notamment l'un d'eux, nomm Picco, offrirent  notre
chevalier de somptueux festins. Il dna galement, avec son fils, chez
don Barthlemy Orsini, chez lequel ils furent conduits par le prieur
de Capoue.

Poursuivant dsormais leur route par terre, ils passrent par
Monopoli, Polignano, Malfeta, Tremi, Bari, Barletto, tous lieux situs
sur l'Adriatique. A Barletto, une surprise agrable les attendait: ils
y trouvrent un compatriote et mme un parent, Herman Van La Loo[74],
qui s'y tait mari et tabli, et qui s'empressa de leur offrir des
fruits et d'autres rafrachissements.

  [74] La terre de Leeuwerghem a appartenu  la famille de Laloo qui
  l'a porte dans celle de Lannoy.

De l, chevauchant sur la plage, le sire de Corthuy se rendit 
Manfredonia dont le nom rappelle celui de son fondateur, Manfrde ou
Mainfroi, fils naturel de Frdric II. Investi de la rgence pendant
la minorit de son neveu Conradin, il recouvra,  l'aide des Sarrasins
tablis  Lucera, les provinces appeles aujourd'hui les
Deux-Siciles, dont Innocent IV avait presque entirement dpouill sa
maison; mais, usurpateur du trne qu'il avait relev, il en fut
ensuite prcipit par Charles d'Anjou. Nous avons vu ailleurs[75]
comment celui-ci  son tour perdit la Sicile. Pierre III, qui la lui
enleva, avait pous Constance, fille de Manfrde.

  [75] 3e Partie, chap. 1er.

Manfredonia faisait un grand commerce de grains, qu'on y conservait
dans des silos. A quelque distance de cette ville s'lve le mont
Gargano, appel aussi mont de Saint-Ange, du nom d'une petite ville
qui y est btie. L'glise de celle-ci a pour choeur une grotte
naturelle: derrire l'autel jaillit une source abondante; au-dessus de
ce choeur surprenant croissaient des arbres d'une grosseur
extraordinaire. Comme le bois qu'ils formaient occupait le sommet de
la montagne, le chevalier et son fils jouirent sous leur ombrage du
coup d'oeil le plus ravissant: une immense tendue de pays s'offrait 
leur vue, en mme temps qu'elle errait au loin sur les flots de
l'Adriatique.

Anselme Adorne, cessant maintenant de suivre la cte de ce golfe, se
dirigea vers Naples par Troa et Bnvent. Il alla saluer, dans la
seconde de ces villes, un personnage remarquable de l'histoire du
temps, le prince de Salerne, qui s'y trouvait avec ses fils. Troa
tait un de ses domaines. Il tait revtu de la dignit de grand
amiral, et, suivant notre manuscrit, c'tait le premier du royaume
aprs le roi. Il accueillit le chevalier brugeois avec beaucoup de
bienveillance. Quelques annes aprs, Antoine de San-Severino, tel
tait le nom du prince, fut contraint de se rfugier en France, o il
concourut  pousser Charles VIII  la conqute de Naples.

En arrivant  Bnvent, lieu prs duquel s'est livre en 1266 la
bataille fameuse qui mit Charles d'Anjou sur le trne et conduisit le
jeune Conradin  l'chafaud, Anselme et son fils furent frapps de
l'aspect noble et imposant de cette antique cit de l'Abruzze[76].
Elle appartenait au saint-sige, comme Ponte-Corvo et Terracine: la
restitution de ces places avait t le prix de la reconnaissance de
Ferdinand par Pie II.

  [76] C'est l'impression que la vue de Bnvent produit sur les
  voyageurs. _Voyez_ Travels in Europe by Maria Starke, Paris, 1822,
  p. 253.

Le 21 dcembre, nos voyageurs entraient  Naples, qui, par la douceur
de son climat et les admirables aspects de son golfe, offre un si
dlicieux sjour. Le peuple les y frappa par sa beaut, les femmes
surtout. A leurs traits ravissants se joint une tournure charmante,
et leurs manires sont si agrables qu'on ne peut rien imaginer de
plus sduisant. Pour leur costume, il ressemble beaucoup  celui des
Catalanes. Ainsi s'exprime l'_Itinraire_ au sujet des Napolitaines.

Suivant le mme manuscrit, le _Vico Capuano_ et le _Lido_ taient les
plus beaux quartiers: plusieurs des maisons, dont ils se composaient,
pouvaient tre plutt appeles des palais. Naples tait dfendu par
trois chteaux trs forts. Le Chteau-Neuf, auquel Alphonse V avait
mis la dernire main, surpassait tout ce qu'on admirait ailleurs en ce
gnie, mme le chteau de Milan. Celui de l'oeuf[77] se faisait
remarquer alors, comme aujourd'hui, par sa position au milieu des
flots; enfin, un troisime, appel _Capuano_[78], servait de rsidence
au fils an du roi Ferdinand, Alphonse, duc de Calabre, mari 
Hippolyte-Marie, fille de Franois Sforce. Par cette alliance de
famille, le duc de Milan et Alphonse avaient voulu cimenter leur union
contre la maison d'Anjou, encore redoutable  l'Italie, grce  la
position qu'elle occupait en France. L'_Itinraire_ ne parle pas du
chteau de Saint-Elme qui domine la ville et fut converti en citadelle
par Charles-Quint: il avait probablement auparavant peu d'importance.

  [77] Ancienne villa de Lucullus.

  [78] Sans doute _Capo di Monte_.

Il n'est pas besoin de dire que, pendant les quinze jours environ que
le baron de Corthuy passa dans la capitale du royaume de Naples, il
prsenta ses hommages au roi Ferdinand et  la famille royale.

Le 4 janvier 1470, nos voyageurs quittrent cette ville pour se rendre
 Rome. Ils traversrent Aversa, Capoue, Mola, Gate, Fondi,
Terracine, Sermoneta et Velitri o quelques usages particuliers
attirrent leur attention.

Les magistrats du lieu occupaient un palais au sommet d'une montagne.
Devant la porte tait suspendue une cloche que chacun pouvait sonner
lorsqu'on venait demander justice. Aussitt paraissaient des officiers
qui recueillaient la plainte. Suivant notre manuscrit, la mme chose
se pratiquait en Turquie: une cloche semblable se trouvait devant le
palais du Grand Seigneur; permis au plus humble sujet de la mettre en
branle. Le Sultan,  ce bruit, envoyait querir le sonneur et lui
ordonnait d'exposer sa demande. On s'tonne de trouver un tel respect
pour ce que nous appelons le droit de ptition,  une telle poque et
jusque chez le Grand Turc. Le mme usage a exist en Chine[79]. Nos
Flamands admiraient un moyen si simple d'assurer une gale justice au
pauvre comme au riche, au plus lev en rang et au plus obscur. A
combien d'exactions et de sourdes manoeuvres, se disaient-ils entre
eux, n'est-il pas ainsi port remde!

  [79] _L'empire chinois_, par M. Hue, ancien missionnaire
  apostolique, 2me dit., Paris, 1854, t. 1, p. 390.

Une autre coutume de Velitri tait plus bizarre et fournit une
curieuse tymologie. Devant le mme palais, on dcouvrait un monument
carr de marbre blanc; en s'approchant, nos voyageurs furent surpris
d'apercevoir, sur l'une de ses faces, la figure d'une bouteille et,
sur une autre, l'image d'une cuelle, que l'on y avait sculptes. Un
peu plus haut, tait attache une chane de fer. On expliqua au
chevalier brugeois les privilges attachs  ce monument, ainsi que
son histoire. Quiconque s'asseyait l tait en droit dsormais de
paratre en tout lieu, l'cuelle et la bouteille  la ceinture; il
tait enrl dans le corps des Ribauds, dont Velitri s'honorait d'tre
la capitale et qui lui doivent le nom de _Blitres_.

Un monument, si rare dans son espce, avait t rig pour terniser
la mmoire du roi de tous les Gueux, qui furent, qui sont et qui
seront; de Nicolas, clbre non-seulement par son habilet et ses
succs, qui lui avaient fait amasser d'immenses richesses, mais par
sa bienfaisance vraiment royale, car il avait fond cinq hpitaux pour
ses nombreux sujets.

La bonne foi avec laquelle l'_Itinraire_ est crit dfend de traiter
ce rcit de fable; il n'en est pas moins fort trange.

Aprs avoir encore pass par Marino, l'un des domaines de l'illustre
maison de Colonna, le sire de Corthuy se trouva de retour, le 11
janvier 1471, dans la capitale du monde chrtien, qu'il avait quitte
le 23 avril de l'anne prcdente, ayant ainsi employ environ huit
mois et demi  visiter la Barbarie, l'gypte, une partie de l'Arabie,
la Terre-Sainte, la Grce, avec des fatigues et des dangers dont de
nos jours l'on ne peut se faire d'ide, car il n'y a plus maintenant
ni distances, ni flots, ni barbares: on voyage avec les ailes de la
vapeur et l'on est reu par des Turcs en redingote, humbles vassaux
de notre civilisation.




III

Florence et Ferrare.

  Le camrier du pape.--L'archevque d'Arles.--Les imprimeurs
  allemands.--Gots littraires du sire de Corthuy.--Universit de
  Sienne.--Florence-la-Belle.--Divers palais.--La libert et les
  Mdicis.--Bologne.--Jean de Bentivoglio.--Ferrare _l'aimable_.--Les
  Ferraraises  la fentre.--La maison d'Este.--Le palais de
  _Scimonoglio_ et celui de _Belfiore_.--Benvenuto Cellini.--Son remde
  contre le mauvais air.


Le sire de Corthuy apportait  Rome les informations les plus fraches
et les plus exactes sur la situation de l'Orient. Paul II l'accueillit
avec un nouvel intrt et tmoigna mme le dsir d'attacher  son
service Jean Adorne. Plac dans une telle position, avec ses talents
et ses connaissances, le jeune homme devait voir s'ouvrir devant lui
la carrire des lgations, des prlatures, du cardinalat. Flatt de
cette perspective brillante, Anselme accepta pour son fils l'offre du
souverain pontife. Il fut convenu que Jean reviendrait  Rome aprs
avoir accompagn son pre jusqu' Bruges, dont il tait depuis si
longtemps absent et qu'il dsirait ardemment revoir.

Le cardinal de Saint-Marc tmoigna au Chevalier sa bienveillance
accoutume. Anselme et son fils rencontrrent chez lui un savant
distingu: c'tait l'archevque d'Arles, appel  Rome par le pape
pour revoir et corriger des manuscrits d'auteurs anciens, que ce
pontife faisait imprimer par des ouvriers allemands rcemment arrivs
dans cette ville. On voit que Paul II encourageait les travaux
littraires, quoique Sismondi l'accuse d'avoir perscut ceux qui s'y
livraient.

Les deux Adorne trouvrent galement un accueil empress chez
plusieurs seigneurs et deux ngociants de Gnes: Clment de Ubenaldi
et Meliaduce.

Le sire de Corthuy n'tait plus oblig cette fois de rgler son sjour
sur les probabilits de dpart d'une caraque. Il passa dix-huit jours
 Rome et en visita avec soin les monuments. Lui et son fils
recherchaient surtout les inscriptions qui rappellent la mmoire des
hros et des grands hommes. L'archevque d'Arles, leur voyant ce got,
leur donna des vers en l'honneur de Cicron. Ces circonstances et
l'intimit qui s'tablit entre le docte prlat et le chevalier
brugeois, prouvent que celui-ci avait de l'instruction et le got des
lettres.

A son dpart, il fut de nouveau escort par une foule d'amis.
Quelques jours aprs il arrivait  Sienne, o florissaient une
universit et un collge, appel de la _Sapience_, fort lou dans
l'_Itinraire_. C'est l, ou bien  Prouse, y est-il dit, que je
placerais des jeunes gens qui seraient confis  mes soins, lorsqu'ils
auraient termin avec succs leurs premires tudes.

Nos voyageurs, en passant  Florence, trouvrent cette ville digne de
l'pithte de _belle_ que lui donnent les Italiens. Aucune autre ne
renfermait plus d'glises et de couvents. On y admirait encore la
rsidence particulire des Mdicis, dans la _Via Lata_, les demeures
de Jacques des Pazzi, de plusieurs autres membres de cette famille et
d'autres seigneurs, enfin trois palais publics.

L'un de ceux-ci, qui tait fort beau, tait occup par les neuf
magistrats appels prieurs. Un second servait au jugement des affaires
civiles. Le troisime tait celui du Podestat, qui prononait, tant
dans certaines causes civiles que dans les affaires criminelles.

Heureuse Florence, entre toutes les villes d'Italie! s'crie le
jeune Adorne, dans l'_Itinraire_. Malgr bien des agitations et des
vicissitudes, elle a gard avec peu d'altration ses institutions
primitives et conserve encore, sous l'autorit du saint-sige, son
antique libert.

Celle ci, nanmoins, tait fort menace: gouverne, dans l'origine,
par des familles gibelines, Florence l'avait t ensuite par une
aristocratie guelfe et populaire qui se divisa en deux factions. Celle
des _Blancs_ l'emporta. C'est ainsi que le Dante, qui appartenait 
celle des _Noirs_, apprit  connatre combien est rude sentier le
monter et le descendre par l'escalier d'autrui, et combien gote le
sel, le pain de l'tranger![i] (voir note de transcription au dbut
du fichier).

Les Abbizzi devinrent la principale des maisons dominantes, qui
s'appuyaient sur les _grands mtiers_. Des familles gibelines, les
_Ricci_, les _Medici_, pour gouverner  leur tour, cherchrent l'appui
des _petits mtiers_. Ainsi se fonda le pouvoir de Cme de Mdicis,
clbre par son immense fortune, sa magnificence et son got pour les
arts. Aprs lui, le pouvoir passa, mme sans titre d'autorit,  son
fils Pierre, mort en 1469, puis aux fils de celui-ci, Laurent et
Julien. L'anne o le baron de Corthuy traversa Florence, Laurent,
mari  Clarice Orsini, fille de Jacques, prince romain, reut avec
une magnificence royale le duc de Milan et sa femme Bonne de Savoie.
Tant de splendeurs annonaient  la Rpublique un matre plutt qu'un
citoyen.

Le sire de Corthuy ne cherchait point le chemin le plus court pour
retourner en Flandre. De Florence, il se rendit  Bologne, que l'on
appelait _la mre des tudes et la fontaine du droit_. Jean
Bentivoglio[80] avait, dans cette ville, la principale autorit; il
voulut que son palais ft montr  nos voyageurs dans toutes ses
parties, et leur offrit de son vin.

  [80] L'usage tait alors de franciser les noms trangers:
  l'_Itinraire_ dit: Jean de Bentevelze ou Bentivolio.

Ils virent ensuite Ferrare, qui leur plut beaucoup, surtout au jeune
auteur de l'_Itinraire_: Je ne sais, dit-il, si les Italiens ont
dcor cette ville d'un surnom comme Gnes, Florence et d'autres; pour
moi, je l'appellerais l'_aimable_. Le beau sexe y est d'humeur
agrable et douce, et  beaucoup de charmes il joint un enjouement qui
driderait le front le plus austre. C'est plaisir de voir ces jolies
Ferraraises  leurs fentres, le cou tendu et le visage riant, suivant
les trangers qui passent, d'un regard plein de douceur. Ce dessin,
trac d'aprs nature, a de la grce; joint aux portraits, si
soigneusement tracs, des montagnardes gnoises, des juives d'Algri,
des belles Napolitaines, il complte un _keepsake_ qu'on ne
s'attendrait gure  rencontrer dans les bagages d'un futur camrier.

Tout le monde sait qu' cette poque Ferrare obissait  la maison
d'Este, sans contredit la plus ancienne et la plus illustre de celles
qui ont fond en Italie des principauts. Elle remonte, selon Litta, 
Adalbert qui gouvernait la Lombardie et la Ligurie, et elle forma deux
branches principales dont l'une, allie aux Guelfes d'Allemagne, donna
des ducs  la Bavire, puis  la Saxe, et devint la tige de la maison
de Brunswick qui a occup le trne d'Angleterre et rgne en Hanovre.

L'autre branche, aprs avoir obtenu, en 1208, la seigneurie de
Ferrare, par l'influence du parti guelfe dont Azzo IV, marquis d'Este,
tait le chef dans la haute Italie, tablit plus solidement son
autorit, en 1240,  l'aide d'une arme de croiss du mme parti.

Nicolas III, marquis de Ferrare, Modne et Reggio, tant mort en 1441,
le gouvernement, avant de retourner  Hercule, l'an de ses fils
lgitimes, passa successivement  deux de ses enfants naturels:
Lionnel et......

    . . . . . . . . . . . . il primo duce,
    Fama della sua et, l'inclito Borso;
    Che siede in pace, e pi trionfo aduce
    Di quanti in altrui terre abbiano corso[81].

                 (ARIOSTO, _Orlando furioso_,
                 C. 3, st. XLV.)

  [81] Le premier duc de cette maison, l'illustre Borso, honneur de
  son temps, qui rgne en paix et conquiert ainsi plus de gloire que
  tous ceux qui ont port le ravage sur le territoire tranger.

L'Empereur, dont Modne et Reggio relevaient, les rigea en duch en
faveur de ce sage et illustre rejeton de la maison d'Este. Paul II en
fit de mme de Ferrare qui relevait du saint-sige, en rcompense des
efforts de Borso pour rtablir la paix de l'Italie et l'unir dans la
ligue contre les Turcs, publie le 22 dcembre 1470. L'investiture de
cette dignit fut confre  Borso, avec une pompe extraordinaire, le
jour de Pques, 14 avril 1471; mais le Duc ne devait pas jouir
longtemps de ces honneurs: il mourut le 10 aot suivant. Hercule, son
successeur, fut le bisaeul de cet Alphonse II que les vers et les
malheurs du Tasse ont immortalis.

L'_Itinraire_,  raison de la nouveaut du titre ducal dans la maison
d'Este, appelle Borso _le marquis ou duc_. Nos voyageurs admirrent le
palais qu'il avait fait reconstruire  neuf et que l'on appelait
_Scimonoglio_: c'tait le plus beau de la ville. Il y en avait encore
un, nomm _Belle-Flour_, suivant notre manuscrit, et situ hors de
la porte du Vieux-Chteau. C'est une des constructions du pre de
Borso: il btit  Ferrare les palais de Belriguardo et Consandolo et
celui de Santa-Maria Belfiore, auquel tait annex un couvent.

Autour de la ville rgnent des marais qui abondaient en gibier,
surtout en faisans; mais on ne pouvait leur donner la chasse, sous les
peines les plus graves. Le duc seul avait ce droit; sa cour en tait
si bien fournie que les domestiques mmes s'en rgalaient. Benvenuto
Cellini, lorsqu'il fut loge  Belfiore, se permettait quelques
incursions sur la chasse ducale. Il nous apprend qu'il abattait des
paons  la sourdine, _con certa polvere_, _sema far rumore_, et il en
trouvait la chair un excellent remde contre le mauvais air.




IV

Venise.

  Les murs de Padoue.--Venise.--Place et glise de Saint-Marc.--La
  Piazzetta.--Le comte de Carmagnola.--Le palais de la Rpublique.--Le
  sire de Corthuy assiste aux sances du snat.--Fondation et progrs de
  Venise.--Henri Dandolo et Marino Faliero.--Le meilleur
  gouvernement.--Les deux Foscari.--Inquisiteurs d'tat.--_La
  Prophtie._--Hospices pour les marins.--Azimamet.--Le carnaval.--La
  chartreuse de Montello.


Nos voyageurs, en traversant Padoue, qui avait une double enceinte,
remarqurent la largeur du mur intrieur; on y pouvait commodment
chevaucher. Bientt s'leva devant eux, du milieu des eaux, une vision
magique, Venise, la merveille de l'Italie, par sa position, ses lois,
sa puissance.

Ils y arrivrent le 18 fvrier. Trois objets surtout y excitrent
leur admiration: la place de Saint-Marc, le Trsor et l'Arsenal.

L'un des cts de la place, lit-on dans l'_Itinraire_, est form
par la petite mais inestimable glise de Saint Marc: on voit devant
ses portes les quatre chevaux dors, trophe de la victoire des
Vnitiens sur Constantinople. A gauche de l'glise s'lve le
magnifique palais de la Rpublique, et prs de l est une petite place
orne de deux colonnes.

C'est l que, trente-neuf ans auparavant, Carmagnola, gnral de la
Rpublique, avait eu la tte tranche, un billon dans la bouche.

Le palais, poursuit notre manuscrit, est habit par le duc ou doge
et renferme deux belles salles o sigent le conseil des nobles et le
conseil secret.

Le sire de Corthuy et son fils assistrent plusieurs fois aux sances
du premier, dans lequel, ainsi que le remarque Jean Adorne, rsidait
proprement la souverainet.

L'histoire de ce singulier tat ne pouvait manquer d'attirer leur
attention; leur _Itinraire_ en donne un rsum assez exact, mais qui
apprendrait peu de chose au lecteur.

Les lots des lagunes et quelques points de la cte, peupls de
fugitifs lors des invasions d'Alaric et d'Attila; cette colonie
naissante, qui dpendait de Padoue, force bientt, par les mmes
circonstances,  lire des magistrats particuliers, se donnant en 697
un chef avec le titre de doge, dans la personne d'Anafeste, crant
ensuite des matres de milice, puis rtablissant la dignit ducale:
ce sont l des faits que tout le monde connat.

Jusque-l, pourtant, c'est  peine si l'on peut dire que Venise
existt. Son vritable fondateur fut le doge Ange Participiato, qui en
810 fixa le sige de l'administration  Rialto, unit les les voisines
par des ponts, construisit une cathdrale et un palais.

La dcadence de l'empire d'Orient fut l'mancipation de Venise qui en
relevait. En 1203, elle aide  le renverser et en partage les lambeaux
avec les croiss. Le vieux doge aveugle, qui leur avait fait
reprendre, en passant, Zara, pour les Vnitiens, tait l'me de
l'expdition. Un sicle et demi aprs, l'un de ses successeurs, 
cheveux blancs, et vainqueur de Zara, comme lui, est dcapit, pour
haute trahison, sur les degrs du palais ducal.

Entre Dandolo et Faliero, d'importants changements s'taient oprs.
Le Grand Conseil substitu, en 1172,  l'assemble des magistrats
appels tribuns, s'tait attribu  lui-mme la dsignation des 12
lecteurs qui le choisissaient; il avait restreint ce choix aux
familles parmi lesquelles il avait t exerc prcdemment; enfin,
aprs s'tre complt jusqu'au nombre de 600 membres, il s'tait
dclar permanent et hrditaire. Pour comprimer les mcontents, on
cra le Conseil des Dix, rendu perptuel en 1335.

C'est par ces degrs que fut fond  Venise le gouvernement
aristocratique, le meilleur, selon notre manuscrit, aprs la
monarchie.

Ce jugement n'est pas facile  concilier avec celui que nous avons
rencontr dans le mme crit sur les institutions de Florence. Il ne
faut pas prendre ces diverses expressions dans un sens trop absolu.
Anselme et son fils ne pouvaient videmment louer  la fois le pouvoir
illimit d'un seul et une dmocratie sans contre-poids, tout en
prfrant  celle-ci l'aristocratie la plus complte. Peut-tre la
combinaison de ces trois lments, se balanant et se temprant
mutuellement, et-elle mieux rpondu  leur pense, comme elle se
rapprochait davantage des institutions de leur pays.

Plus l'aristocratie s'affermissait, plus le pouvoir ducal tait
restreint. Foscari, tandis qu'il en tait revtu, est rduit  voir,
sans oser se plaindre, son fils soumis  la torture et condamn 
l'exil. Pour adieu il ne put que lui dire: Va, mon fils, obis 
Venise et ne demande rien d'autre[82].

  [82] Jacopo va e ubbidisci a quello che vuole la terra e non
  cercar pi oltre.

Afin de se frayer un chemin au trne ducal, il avait t le promoteur
de guerres, quelquefois brillantes, toujours ruineuses. Voyant les
mcontentements soulevs, il offre d'abdiquer; on lui impose le
serment de garder le pouvoir, et ensuite le Conseil des Dix le dpose:
il meurt au son joyeux des cloches qui annonaient l'lection de son
successeur.

Treize ans  peine s'taient couls depuis ce rgne de tragique
mmoire, lorsque le sire de Corthuy vint  Venise. C'tait aussi alors
une institution encore rcente que celle des trois inquisiteurs
d'tat, ayant droit de vie et de mort, quand ils taient d'accord.
Singulire et redoutable prcaution de la classe dominante contre tous
et contre elle-mme!

Parmi les choses curieuses que le baron de Corthuy vit  Venise, son
_Itinraire_ fait mention d'un tableau plac dans l'glise de
Saint-Julien: on l'appelait _la Prophtie_; mais il et fallu le
dsigner plutt comme le rve d'un cerveau malade. Ce qui semble
inexplicable, c'est qu'une oeuvre semblable ft conserve dans un
pareil lieu. Elle reprsentait le souverain pontife et le Grand Turc,
tendant, comme  l'envi, la main pour s'emparer d'un crit; mais
l'infidle, plus prompt que son comptiteur, avait saisi le document,
et voici ce qu'on y lisait:

L'glise de Dieu sera rforme; elle obira  Dieu, comme au temps de
Pierre, mon vicaire. La porte de la foi s'ouvrira devant les nations,
et elles domineront les chrtiens en vertus.

Cette peinture tait fort ancienne et mme antrieure,  ce que l'on
prtendait,  l'poque o il avait commenc  tre question des Turcs:
de l ce nom de _la Prophtie_. Il y en a qui s'accomplissent sous nos
yeux et que nous remarquons  peine, ainsi que d'autres fort avres
dont on n'a que trop peu de souci: il faudrait un esprit bien mal fait
pour vouloir en trouver une ici. Peut-tre tait-ce une trace des
dmls de Venise avec le saint-sige, ou un bizarre cho de ce voeu
de rforme de l'glise, dans son chef et dans ses membres, qui aboutit
au concile de Trente, d'une part, et, de l'autre,  Luther et 
Calvin.

Venise, puissance maritime, renfermait divers hospices o l'on
recueillait les marins dans leur vieillesse. Nos Flamands applaudirent
fort  cette institution et la trouvrent aussi recommandable au point
de vue de la politique qu' celui de l'humanit.

Ce n'tait pas uniquement une curiosit de voyageur qui avait amen
le baron de Corthuy dans cette ville clbre; il y trouvait
l'ambassade de Perse, qu'il avait suivie de prs  Rhodes et qui en
tait arrive sur les galres de l'ordre.

Aprs la prise de Ngrepont, les Vnitiens avaient dpch Cetarino
Zeno  la cour de Perse; Hassan-al-Thouil, de son ct, leur avait
envoy quatre seigneurs, dont Azimamet[83] tait le plus considrable,
avec cent gentilshommes persans et une suite nombreuse. Il voulait
nouer des relations plus troites avec les puissances chrtiennes qui
se liguaient contre le Sultan, s'assurer de leurs dispositions et de
leurs forces, et se procurer des artilleurs et des fondeurs.

  [83] Hadji-Mehemet.

Rien ne devait tre plus utile au sire de Corthuy pour complter les
notions qu'il avait recueillies, en Orient, sur le souverain de la
Perse et ses vues, que cette rencontre avec les ambassadeurs de Hassan
ou Ussum Cassan et les rapports directs ou indirects qu'Anselme put
avoir avec eux. Aussi ne passa-t-il pas moins de dix-huit jours 
Venise.

Il est vrai qu'il y trouvait beaucoup d'amis et l'accueil le plus
obligeant parmi les principaux de la noblesse. Laurent Bembo, Jean de
Bragadini, Antoine Dottore, Laurent Contarini, lui offrirent de
magnifiques festins. C'tait le temps du carnaval, si brillant jadis 
Venise; les bals et les banquets publics, les repas chez les
particuliers, se succdaient sans interruption. Chaque jour avait ses
ftes auxquelles nos voyageurs prenaient part.

Au sortir de ces divertissements, un pieux devoir les appelait dans
une sainte retraite. Parti le 6 mars de Venise, le sire de Corthuy se
rendit le lendemain  Montello pour visiter prs de l une chartreuse,
appele _lo Bosco_, o l'un de ses frres reposait, aprs y avoir
port pendant deux annes l'habit de religieux. On ignore pourquoi cet
Adorne avait t chercher si loin un clotre dont il ne manquait pas
en Flandre, et ce qu'on trouve partout, une tombe.

De Montello, notre chevalier se dirigea vers Trente. Son projet tait
de traverser le Tyrol et de se rendre par Ble  Strasbourg; ensuite
de descendre le Rhin jusqu' Cologne: de l il comptait retourner 
Bruges, en passant par Aix-la-Chapelle, Maestricht et Anvers.




V

Le Rhin.

  Le Tyrol.--Mariaen.--Hlnora Stuart.--Mols.--Entretien de Sigismond
  d'Autriche avec le sire de Corthuy.--Ble.--Strasbourg.--La
  cathdrale.--Le chevalier Harartbach.--Les retres.--Les portes de
  Worms.--Le cours du Rhin.--Cologne.--Aix-la-Chapelle--L'anneau
  magique.--Maestricht.--Anvers.--Accueil que font les Brugeois 
  Anselme Adorne.


Ce qu'offre de plus remarquable la partie du voyage d'Anselme Adorne,
qui nous reste  raconter, c'est l'entrevue de celui-ci avec Sigismond
d'Autriche.

Issu de Rodolphe de Hapsbourg, ce prince avait pour aeul le valeureux
Leopold, tu  Sempach, et tait cousin de l'empereur Frdric III,
auquel, dit neas Sylvius, les princes allemands obissaient quand
ils le voulaient; ce qui arrivait rarement.

Cette branche avait pour apanage le Tyrol et quelques autres tats;
mais, selon notre manuscrit, Sigismond prenait, comme l'Empereur
rgnant, les titres de duc d'Autriche, de Styrie, de Carinthie et de
Carniole. Il eut de longs dmls avec les Suisses et y perdit le
Turgau. C'est pour subvenir aux frais de cette guerre, qu'il avait
rcemment engag au duc de Bourgogne le comt de Ferrette et plusieurs
villes d'Alsace et de Souabe.

Notre chevalier, aprs avoir pass par Trente et travers une belle
valle qu'arrose une large rivire, arriva  Marano ou Mariaen, petite
ville qui tait la capitale du Tyrol. Nanmoins ce n'tait pas l,
mais  Inspruck, que Sigismond faisait sa rsidence ordinaire.

A Brixen, Anselme Adorne rencontra la duchesse, qu'il alla saluer,
avec d'autant plus d'empressement qu'elle tenait  la maison royale
d'cosse. C'tait Hlnora Stuart, soeur de Jacques II.

Comme le chevalier approchait de Mols, appel aussi Sevenkirchen, il
aperut  l'entre de ce bourg une troupe nombreuse et brillante de
cavaliers. A leur tte tait Sigismond avec qui il eut un long
entretien.

Le duc protesta de sa bonne volont pour Charles le Tmraire. Je
viendrais moi-mme en personne lui amener du renfort, dit-il,
n'tait-ce d'un petit dml que j'ai avec certains montagnards.

L'_Itinraire_ les nomme _Angelini_: ils vivaient en commun au nombre
d'environ seize cents, habitant une valle resserre entre des rochers
et  laquelle on n'avait d'accs que par un dfil fort troit, ce qui
rendait cette peuplade trs-difficile  rduire.

Le 20 mars, nos voyageurs atteignirent la charmante ville de Ble,
dont les maisons sont bties avec autant d'lgance que de luxe. Le
lendemain ils passrent le Rhin en face de Strasbourg, sur un pont en
bois de plus de cent arches. Dans cette ville, ils ne manqurent pas
d'aller contempler la cathdrale, l'une des plus belles glises qu'ils
eussent vues. Ils admirrent surtout la flche, fort haute et orne de
diverses sculptures. Ils avaient vu des tours plus leves, mais
aucune qui leur part offrir un aspect plus agrable.

Le sire de Corthuy entra, pour descendre le Rhin, dans une barque
assez grande, puisqu'elle put contenir d'autres passagers, sa suite et
ses chevaux. Il s'y trouvait dj un homme d'un visage mle et ouvert,
accompagn d'une dame dont l'extrieur annonait un rang lev:
c'tait un chevalier strasbourgeois, nomm Hans Harartbach, qui
voyageait avec sa femme. Cette socit, outre qu'elle fut
trs-agrable  Anselme, lui fut encore d'un grand secours.

Le village d'Ingelsheim, o l'on s'arrta le soir, tait infest par
des retres qui y vivaient  discrtion et y commettaient toute sorte
de dsordres et de violences. Nul moyen de s'y procurer des vivres. En
revanche, tout tait  craindre de l'insolence de cette soldatesque.
Harartbach avait, heureusement, pris ses prcautions contre ces deux
inconvnients. Non-seulement il s'tait muni de provisions qu'il
partagea gament avec les Flamands, mais il avait fait venir, pour lui
servir d'escorte, des gens bien arms qui tinrent les retres en
respect.

Les deux chevaliers se sparrent avec des tmoignages rciproques de
considration, et le Brugeois poursuivit sa navigation; de Strasbourg
 Cologne, elle ne dura pas moins d'une semaine. Le 24 mars, il
comptait passer la nuit dans la petite mais forte ville de Worms;
mais, lorsqu'il y arriva, les portes taient fermes et elles ne
s'ouvraient plus  cette heure. On ne voyait  l'entour aucune
habitation: il fallut coucher  la belle toile. Par grce, on fit
passer  travers une lucarne un pain de mdiocre grandeur et quelque
peu de vivres pour le souper de nos voyageurs, ainsi que du pain pour
leurs chevaux.

Voil les seuls incidents de leur trajet sur le Rhin. Ils furent
charms de voir, sur ses bords, les chteaux et les villes, munis de
toits d'ardoises, ce qu'ils n'avaient pas rencontr dans le Midi.
L'_Itinraire_ fait aussi mention des montagnes entre lesquelles le
Rhin commence  couler prs d'Openheim, et qui, en dessous de Mayence,
prtent  son cours de si pittoresques aspects.

Le 28 mars, au lever du soleil, notre chevalier aborda  cette colonie
sainte (Cologne), si justement appele ainsi,  cause des martyrs qui
l'ont arrose de leur sang.

Pour se rendre  Aix-la-Chapelle, il fut oblig de se pourvoir d'une
escorte; elle fut change au village de Berchem et  Juliers, sans
doute  cause des diffrentes dominations qu'il traversait.

Dans la ville de Charlemagne, renomme, alors comme aujourd'hui, pour
ses bains naturels d'eau chaude, on expliqua  nos voyageurs la
fondation de l'glise de Notre-Dame, d'une manire qui leur parut un
peu difficile  croire; pourtant il en a t tenu note, sous toute
rserve, dans leur _Itinraire_.

Cette lgende y est raconte avec simplicit. Quoiqu'elle ait dj t
recueillie dans plus d'un ouvrage moderne, comme il y a quelques
diffrences dans les dtails, nous croyons qu'on nous saura gr de la
reproduire ici.

L'ANNEAU ENCHANT.

Charlemagne, cet empereur qui remplit l'univers du bruit de ses
exploits et du renom de sa sagesse, s'prit pourtant d'une
jouvencelle, et il l'aima si chrement que, la jeune fille tant
morte, il menait son corps en tout lieu avec lui. Il comprenait
lui-mme sa folie; mais, malgr son grand sens, il n'y pouvait trouver
remde.

Or, par grce divine, un saint homme le vint trouver et lui dit:
Sire! si vous tes captif en de tels liens et comme ivre d'amour,
c'est par malfice et sortilge. Un anneau enchant cause votre
frnsie. Il faut, vous armant de courage, le saisir sous la langue de
celle que vous aimez, toute morte qu'elle est, et le lui tirer de la
bouche. A l'instant mme le charme sera rompu.

Charles crut  la parole du solitaire, trouva l'anneau, et irrit des
maux qu'avait causs ce talisman, il le jeta vivement loin de lui.
L'anneau tomba dans un marcage. Mais admirez ce nouveau prodige!
L'ardeur dont avait brl l'Empereur ne fit que changer de nature et
d'objet; son coeur s'enflamma saintement pour le lieu qui reclait le
gage mystrieux, et il voulut qu'une glise s'y levt en l'honneur de
la mre de Dieu.

Ce fut le 31 mars que le sire de Corthuy arriva  Maestricht, ville
forte, dit son _Itinraire_, situe dans une agrable valle. Elle
appartient au duc de Bourgogne; mais la contre environnante dpend en
grande partie de la Cit Ligeoise, rcemment saccage et presque
dtruite par le Duc.--A Maestricht, dit encore notre auteur, le
peuple est gai et les femmes y sont jolies. On voit qu'en gnral
elles n'ont point  se plaindre du jeune Adorne; il ne les oublie
gure et leur rend volontiers justice.

Le sire de Corthuy passa ensuite par Anvers, l'une des plus belles
villes du Brabant, qui devait bientt enlever  Bruges la supriorit
commerciale. Comme il approchait de cette dernire ville, o l'annonce
de son arrive tait dj parvenue, il dcouvre sur la route une
troupe nombreuse et anime qui venait avec empressement au-devant de
lui; bientt il distingue des traits connus, il entend des voix
aimes, il se voit entour d'amis et d'autres concitoyens qui le
flicitent  l'envi. C'est avec ce cortge, au milieu des acclamations
joyeuses, qu'il descendit, le 4 avril,  la Maison de Jrusalem.

Nous ne dcrirons pas les transports avec lesquels Anselme,
Marguerite[84] et leurs enfants se virent de nouveau runis, la
douceur de leurs embrassements, les questions se pressant, de part et
d'autre, sur leurs lvres: un tel tableau se prsente de lui-mme 
l'esprit du lecteur. Chacun a rencontr, dans la vie, de ces haltes
heureuses qui semblent mettre un terme  nos travaux,  nos peines,
nous rendre enfin, et sans retour,  ce que nous aimons. Puis,
l'inconstance de notre esprit ou la mobilit des choses humaines nous
pousse de nouveau loin du port o nous venions d'aborder. Et-on pu se
figurer que notre voyageur n'avait encore travers que la moindre
partie des prils qui lui taient destins?

  [84] C'est  tort qu'on place sa mort en 1462; il rsulte de
  l'_Itinraire_ qu'elle vivait encore en 1471.




VI

douard IV  Bruges.

  Avnement et chute d'douard.--Warwick, le faiseur de rois.--La
  Gruthuse accueille douard fugitif.--Naissance d'un fils de la
  comtesse d'Arran.--L'Angleterre et l'cosse  Bruges.--Le duc de
  Bourgogne cit en parlement.--Il assige Amiens.--Trve.--Anselme
  Adorne conseiller et chambellan du duc.--douard remonte sur le
  trne.--Le grand prieur de Saint-Andr.--Dpart de la princesse.


Anselme, depuis son dpart pour la Terre-Sainte, avait t absent de
Bruges pendant un peu plus de 13 mois; dans l'intervalle, cette ville
avait de nouveau reu un fugitif de sang royal.

C'tait douard IV, de la maison d'York. Il avait d  l'appui du
puissant comte de Warwick la couronne d'Angleterre, qui, arrache 
Richard II, fils du fameux prince Noir, par son cousin de Lancastre,
tomba, en 1461, du front du faible Henri VI; mais ensuite le _Faiseur
de rois_[85], mcontent de celui qu'il venait de placer sur le trne,
avait russi  l'en faire descendre.

  [85] _Kingmaker_, surnom de Warwick.

douard, abandonn des siens, se jette dans un vaisseau hollandais.
Poursuivi par les Osterlins[86], il aborde au petit port d'Alkmaer,
dans le plus complet dnment. Louis de la Gruthuse tait gouverneur
de la Hollande; il accueille avec respect le prince dtrn,
beau-frre du duc de Bourgogne, lui donne plusieurs robes, le conduit
 la Haye et ensuite  Bruges.

  [86] Ansates.

douard fit son entre dans cette ville le 14 janvier 1470 (1471). On
voyait chevaucher  ct de lui celui qui devait faire prir ses fils
dans la Tour de Londres: Richard, duc de Glocester. Les deux frres
allrent loger  la Gruthuse: c'tait le nom de la vaste habitation du
seigneur brugeois, attenante  l'glise de Notre-Dame, et dans
laquelle le mont-de-pit est actuellement tabli.

La princesse Marie tait toujours  la Maison de Jrusalem: elle y
avait donn le jour  un fils qui fut baptis  Saint-Donat. La
duchesse de Bourgogne fut la marraine, Ravesteyn le parrain. On voit
que la noble fugitive tait traite par la cour avec tous les gards
dus  son rang.

L'Angleterre et l'cosse se retrouvaient  Bruges: un gendarme
d'douard et un cuyer du comte d'Arran pouvaient se reconnatre aux
cicatrices des coups qu'ils s'taient ports dans quelque _raid_ ou
quelque _foray_[87]. Un montagnard, envelopp dans son plaid, la
claymore au ct, la plume d'aigle sur sa toque, se rencontrait
peut-tre avec un groupe de soldats nouvellement enrls pour le
service du roi d'Angleterre. On distinguait ceux-ci  leurs belles
casaques neuves, donnes par la duchesse de Bourgogne, et portant, par
devant et par derrire, la rose blanche d'York.

  [87] Chevauche.

La chute d'douard servait  souhait la politique de Louis XI. Forc,
pour dissiper la ligue du Bien public,  des concessions sur
lesquelles il s'tait bien promis de revenir, envelopp  Pronne dans
les filets de sa propre politique, puis conduit  Lige pour assister
au sac d'une cit qu'il avait concouru  soulever, il attendait depuis
longtemps une revanche et la voyait enfin s'approcher.

Non-seulement il tait parvenu  dtacher son frre et le duc de
Bretagne de l'alliance du duc de Bourgogne, mais il avait nou des
intrigues jusque dans la famille de Charles et esprait voir clater
dans les tats de celui-ci une insurrection gnrale. Enhardi par ces
dispositions et par une ligue qu'il avait faite avec les Suisses, il
convoque  Tours un simulacre d'tats gnraux et y fait autoriser des
poursuites contre Charles en parlement. Le duc reut,  Gand, citation
par huissier  comparoir devant la cour. Le roi n'avait fait un tel
pas qu'avec la rsolution d'employer des moyens plus actifs: il fait
avancer ses troupes et se rend matre de plusieurs places.

Charles, quoique averti, s'tait laiss prendre au dpourvu; il
convoque l'arrire-ban de Flandre et de Hainaut et vient avec une
belle arme camper devant Amiens; puis, au bout de quelque temps, les
deux rivaux, s'apercevant que ce n'tait point encore le moment de se
porter un coup dcisif, traitent et concluent une trve.

C'est alors que le baron de Corthuy vint rendre compte au duc de ses
missions et de ses voyages, en compagnie, dit-on, du patriarche
d'Antioche; mais nous ne trouvons, dans l'_Itinraire_ de notre
voyageur, aucune trace de cette dernire circonstance. Le duc entendit
surtout avec intrt les informations qu'Anselme lui donna sur les
forces et les dispositions de divers princes musulmans, et notamment
d'Hassan-al-Thouil ou Ussum Cassan, et il parat que Charles conut
ds lors l'ide de donner au sire de Corthuy une part plus directe
dans les ngociations avec la Perse.

En attendant l'excution de ce projet, il nomma Anselme Adorne son
conseiller et son chambellan. Ainsi le raconte un vieux manuscrit
que nous trouvons parmi les papiers de famille. En effet, le
sire de Corthuy est qualifi, dans des actes officiels presque
contemporains[88], d'_illustre chevalier, conseiller et chambelan de
Charles de Bourgogne_. Il semble toutefois qu'il devait dj avoir ce
rang ou quelque autre quivalent lorsque Galeas le recevait  Milan
avec tant de distinction, _propter Burgundi ducem_, et lui donnait
les entres comme  ses propres officiers.

  [88] Lettres de l'empereur Maximilien et du jeune Charles-Quint,
  de 1511 et 1512.

A peine le duc de Bourgogne avait-il trait avec son royal
antagoniste, qu'il apprit les succs de son beau-frre en Angleterre:
douard y tait remont sur le trne et son pouvoir se trouvait
affermi par la mort de Warwick sur le champ de bataille et de Henri VI
dans la Tour de Londres.

Cet vnement, qui faisait regretter  Charles son empressement 
conclure, rendait, en mme temps, l'Angleterre un asile plus sr pour
les Boyd fatigus de l'exil et dsireux de se rapprocher de l'cosse,
dans l'espoir peut-tre que Jacques III se laisserait  la fin flchir
ou que d'autres circonstances leur permettraient de rentrer dans leur
patrie.

Un coup de la destine les avait rapprochs,  Bruges, d'douard et de
Glocester, et Marguerite d'York, lie avec la comtesse d'Arran, par le
rang de toutes deux, tait un intermdiaire naturel entre ces nobles
exils. Marie Stuart se flattait encore d'apaiser son frre; elle
tait mre et voulait du moins essayer de conserver un hritage  ses
enfants. Buchanan suppose que, par des lettres insidieuses, Jacques
III cherchait  persuader  la comtesse qu'en venant plaider elle-mme
sa cause, elle russirait mieux qu'elle ne l'avait fait, par
correspondance ou en employant des intermdiaires; mais cet auteur a
sem son rcit de tant de circonstances inventes  plaisir, qu'il n'a
droit qu' peu de confiance. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il y avait
en ce moment  Bruges un dignitaire cossais, le grand prieur de
Saint-Andr, qui, par ses discours et ses avis, put exercer de
l'influence sur les rsolutions des exils. Quoiqu'il en soit, une
priptie inattendue dans la destine de la comtesse d'Arran suivit,
au bout de quelques mois, le rtablissement de la maison d'York.

L'histoire de cette princesse a excit tant d'intrt en cosse et en
Angleterre, que les dates et les renseignements que notre _Itinraire_
fournit  ce sujet, et notamment sur l'incident qui nous occupe en ce
moment, en acquirent une importance relle. On voit Marie, aprs
avoir fui la cour de son frre pour suivre son poux et avoir sjourn
prs de deux ans  la Maison de Jrusalem, se dcider  retourner sans
lui en cosse; et ce qu'il y a de remarquable, c'est l'accord qui se
montre,  cet gard, entre elle et le comte, aussi bien que le pre de
celui-ci, qui, l'un et l'autre, devaient l'accompagner jusqu'en
Angleterre. La mme entente parat entre Jacques III et le duc de
Bourgogne; car ce fut probablement ce prince qui,  la demande de la
princesse et avec l'agration du roi, chargea le sire de Corthuy
d'escorter Marie Stuart. La femme du chevalier devait galement
accompagner la princesse, et ce qui prouve combien cette compagnie
tait du got de Marie Stuart, c'est que, spontanment et d'une faon
toute gracieuse, elle invita Jean Adorne  tre aussi du voyage.

D'un autre ct, le comte d'Arran eut, en Angleterre, une mission du
duc: il devait exciter douard contre Louis XI, alli de Jacques III;
ngociations qui ont pu concourir  l'invasion de l'cosse, dont nous
parlerons. Il semble donc que les Boyd, tout en s'associant  la
dmarche de Marie, comptaient assez peu, pour eux-mmes, sur le succs
de cette tentative et avaient d'autres vues.




VII

La sparation.

  Marie Stuart s'embarque au port de Calais.--Lord Boyd meurt 
  Alnwick.--Adieux du comte d'Arran et de Marie.--Le chteau de
  Kilmarnoc.--Annulation du mariage de Thomas Boyd avec la
  princesse.--Prsentation  la cour.--Le donjon de Corthuy.--La
  ddicace de l'_Itinraire_.--Fin de l'histoire de Thomas Boyd et de
  Marie Stuart.


Marie Stuart partit de Bruges avec lord Boyd, le comte d'Arran, le
baron et la dame de Corthuy, leur fils an et une nombreuse escorte,
et alla s'embarquer  Calais, le 4 octobre 1471. Voici comment Jean
Adorne, dans une notice autobiographique qu'il a place  la suite de
l'_Itinraire_ de son pre, dcrit ce dpart:

L mme,  Calais, sur le vaisseau prt  appareiller, je fis mes
adieux  mes parents, et je saluai la noble princesse qui, de sa
grce, m'avait invit  la suivre; mais je devais partir dans peu de
jours pour Rome. La chose tait rsolue et ainsi le voulait, sans
doute, ma destine.

Aprs avoir pris cong d'eux, je revins  Bruges assez triste, mais
supportant courageusement le chagrin que me causait ce prompt retour
en Italie, d'o je revenais. Il ne manquait pas d'amis qui me
conseillaient de rester, et des hommes puissants me promettaient leur
appui. Je partis nanmoins pour Rome, en compagnie du grand prieur de
Saint-Andr.

On voit que le jeune Adorne et prfr un voyage en cosse, sous les
auspices de Marie Stuart, et que, par un sentiment bien ordinaire
parmi sa nation, il n'allait chercher au loin, qu' regret, la
carrire que Paul II devait lui ouvrir.

Le sire de Corthuy dbarqua avec sa femme et leurs nobles htes en
Angleterre. Les Boyd s'y arrtrent. Robert, se rapprochant, tant
qu'il pouvait, de la frontire d'cosse, mourut peu aprs  Alnwick.
Anselme et Marguerite durent assister  une scne navrante: les adieux
du comte et de Marie. Leur route,  tous deux, se sparait; chacun
allait au-devant d'un avenir inconnu qui ne devait plus les runir.
Les images de leur bonheur pass, de leurs esprances dtruites,
venaient en foule assaillir leur pense, et, en mme temps, un nuage
froid et sombre semblait se placer entre eux. Quelle diffrence entre
cette entrevue et une autre, quoique mle aussi de douleurs, dans
laquelle, se revoyant aprs le coup qui les avait frapps, ils
s'taient jur mille fois de ne jamais se quitter!

Arrive  dimbourg, la princesse fut, dit-on, froidement reue par
son frre; on ajoute qu'il la confina dans le chteau de Kilmarnoc,
ancien domaine des Boyd; mais comme ils en taient dpossds, le
choix de ce sjour se comprend assez peu. Ce qui n'est pas douteux,
c'est que les supplications et les larmes de Marie n'eurent pas plus
de succs que n'en avaient eu les ngociations d'Anselme Adorne.
Jacques ne voulait ni rendre  Thomas Boyd, proscrit, dpouill,
ulcr, sa position, ni en laisser une  la princesse, qui ne
convenait pas  son rang et  sa naissance. Le mariage fut cass, on
ne sait sur quel fondement, mais probablement comme l'oeuvre de la
puissance usurpe des Boyd et manquant d'un consentement royal, libre
et rgulier.

En revenant en cosse, le sire de Corthuy trouvait le mariage du roi
accompli. La cour retentissait encore des magnificences qui avaient
t dployes pour clbrer cette union. Anselme vit la jeune reine,
belle, distingue et modeste. La prsentation de la dame de Corthuy,
la tourne qu'Adorne fit avec elle dans ses domaines, se devinent,
sans qu'on en trouve le rcit: on et aim  y rencontrer la peinture
d'un paysage d'cosse, domin par le vieux donjon de Corthuy, avec son
foss et sa double enceinte de murailles, ou surplombant, comme un nid
d'aigle, quelques roche presque inaccessible.

A dimbourg, Adorne avait un devoir  remplir: pendant les six mois
qu'il venait de passer  Bruges, il avait fait rdiger, sous ses yeux,
par son fils an, la relation de leur commun voyage. Elle est crite
en latin, mais d'un style familier, afin, comme le dit l'auteur, d'en
rendre la lecture plus facile. La narration, seme parfois, ainsi que
nous l'avons remarqu, de citations potiques, y est interrompue et
coupe par des dissertations qui rsument les observations
personnelles et les connaissances des deux voyageurs, relativement 
l'histoire,  la situation politique et aux moeurs des pays qu'ils ont
visits. Il rgne, en gnral, dans tout cet crit une simplicit et
un ton de bonne foi qui inspirent la confiance. Les descriptions qu'on
y rencontre tmoignent d'un esprit d'observation uni  beaucoup
d'exactitude, en mme temps que du sentiment des beauts de la nature.
On trouve aussi, en quelques endroits de ce manuscrit, des remarques
qui rvlent un got, assez rare alors, pour les tudes philologiques
et etnographiques.

L'ouvrage est prcd d'une ddicace adresse au roi d'cosse[89];
elle contient une analyse curieuse des principaux voyages qui avaient
prcd celui du sire de Corthuy. L'tudiant de Pavie y donne ensuite
carrire  son loquence classique, pour clbrer, d'une manire
hyperbolique, la grandeur et la puissance du jeune souverain qui avait
tmoign au pre de l'crivain tant de considration et de gratitude.

  [89] Elle a t publie par M. Le Glay.

Le baron de Corthuy remit lui-mme le manuscrit  Jacques III, qui dut
tre sensible  ce prsent. Ses gots n'taient que trop studieux, et
il parcourut sans doute avec avidit un ouvrage qui a vieilli par la
forme et une partie de la matire, aussi bien que par la langue dans
laquelle il est crit, mais qui prsentait alors ce qu'on savait de
plus certain et de plus neuf au sujet de contres qui ne cessaient
d'occuper l'attention gnrale.

C'est peut-tre lors de cette apparition  la cour de Holyrood,
qu'Anselme Adorne fut nomm conseiller du roi d'cosse, titre fort
honorable en ce temps, car l'tat n'tait pas conduit sans habilet ni
sans bonheur. Anselme et Marguerite, pourtant, ne tardrent gure 
retourner en Flandre, aprs avoir assist, il faut le supposer du
moins, aux rjouissances qui eurent lieu pour clbrer la naissance du
prince, depuis Jacques IV, rserv  devenir un jour, entre les mains
d'implacables ennemis, l'instrument de la ruine et de la mort de son
pre.

Nous achverons ici en quelques mots l'histoire du comte et de la
comtesse d'Arran. Le premier, comme nous l'avons dit, fut employ par
le duc de Bourgogne dans des ngociations; on ajoute qu'il le servit
de son pe. Il mourut dans l'exil, et Buchanan raconte que Charles
lui fit lever,  Anvers, un magnifique mausole avec une inscription
qui rappelait ses titres et ses exploits.

Nous devons dire que nous n'avons rencontr son nom ni parmi ceux des
principaux chefs employs par le duc de Bourgogne dans ses expditions
militaires, ni dans les pitaphes anciennes des glises d'Anvers ou
de Bruges[90]. Nous ajoutons cette dernire ville  l'autre, parce que
l'auteur que nous venons de citer, semble constamment les confondre
ensemble. D'autres crivains veulent que Thomas Boyd termina ses jours
en Italie, et dsenchantent le roman de ses amours avec Marie en
ajoutant qu'il prit de la main d'un poux outrag.

  [90] Nous possdons un recueil manuscrit des pitaphes anciennes
  de Bruges, o nous avons fait, en vain, des recherches pour y
  trouver, soit les noms de Boyd ou d'Arran, soit leur traduction
  latine. Il se publie aussi un recueil des pitaphes d'Anvers, o
  ces noms ne paraissent pas, que nous sachions.

S'il en fut ainsi, elle tait plus que quitte envers lui. Une
princesse, veuve ou spare de son mari, se trouvait en cosse, en
butte aux entreprises et aux outrages d'hommes audacieux, aussi peu
dlicats sur le choix des moyens que peu retenus dans leurs sauvages
passions. Le roi exigea que sa soeur acceptt un protecteur en donnant
sa main  lord Hamilton qu'elle avait d pouser autrefois. Parvenu
ainsi au but de son ambition, et cr  son tour comte d'Arran, il
devint le chef d'une maison puissante qui, sous le rgne d'une autre
Marie Stuart, clbre par sa beaut et ses malheurs, se trouva voisine
du trne chancelant de cette reine.

La comtesse d'Arran parat encore une fois dans l'histoire: ce n'est
plus la jeune compagne d'un banni, c'est une mre qui intercde pour
son fils, et ce n'tait point celui de Boyd. Ses pleurs, cette fois,
ne coulrent du moins pas en vain: Jacques Hamilton, comte d'Arran,
s'tait expos  la vengeance du duc d'Albany[91], qui exerait la
rgence pendant la minorit de Jacques V; Marie sut les rconcilier.

  [91] Fils du frre de Jacques III et par consquent neveu de la
  princesse.




VIII

L'ambassade de Perse.

  Mort de Marguerite.--Puissance du duc de Bourgogne.--Ses vues
  ambitieuses.--Sa participation aux affaires d'Orient.--Hassan al
  Thouil ou Ussum Cassan.--Le _Mouton Blanc_ et le _Mouton
  Noir_.--L'empereur de Trbisonde.--Hassan pouse Despona
  Comnne.--Ambassades vnitiennes.--Le patriarche d'Antioche.--Le sire
  de Corthuy part pour la Perse.--Hassan reoit les ambassadeurs du duc
  de Bourgogne, de Venise et du grand-duc de Moscovie.--Ses succs et
  ses revers.--Prise de Caffa par les Turcs.--Anselme Adorne est
  rappel.


Marguerite ne survcut pas longtemps au voyage d'cosse. Anselme eut 
la pleurer, aprs environ trente annes d'une heureuse union dont les
noeuds avaient encore t resserrs par la naissance de six fils et
d'autant de filles[92]. Celles-ci taient bien jeunes lorsqu'elles
perdirent leur mre, et c'est une tche difficile que de remplacer de
tels soins! Le sire de Corthuy cependant fut oblig, aprs y avoir
pourvu de son mieux, de s'loigner encore une fois pour remplir une
nouvelle mission de duc de Bourgogne.

  [92] M. Gaillard nomme seulement cinq fils et quatre filles. L'une
  d'elles, Marie, pousa Josse de Baenst, chevalier, seigneur de
  Gapinghe; une seconde, lisabeth, fut marie  Wulfart de
  Lichtervelde; une troisime fut fille d'honneur de la douairire
  de Glocester, mais nous ne savons trop quelle est la princesse
  qu'on a voulu dsigner ainsi.

Au milieu des nombreuses entreprises qui l'occupaient, ce prince
n'oubliait pas l'affaire de Perse.

Quoique la mort du duc de Guyenne lui et enlev un appui et qu'il et
combattu de nouveau en France avec des fortunes diverses et un succs
douteux, il semblait  l'apoge de sa puissance. A la faveur d'une
nouvelle trve, il se rend matre de la Gueldre qu'il avait acquise du
duc Arnout, tir par lui de la prison o le tenait un fils dnatur.
Ainsi se compltait successivement l'union des Pays-Bas sous la
domination du duc de Bourgogne. Lige et Utrecht subissaient son
protectorat. L'Artois, la Bourgogne, la Franche-Comt taient un
ancien patrimoine de cette maison. En Alsace, Charles avait reu en
nantissement, sinon acquis, le comt de Ferrette. Il convoitait la
Lorraine. Ren d'Anjou lui faisait esprer la Provence par testament.
Il attendait de l'Empereur la couronne royale. Par un trait avec
douard VI, il partageait la France. S'tendant dj en ide au del
des Alpes, il avait, dit Commines, de grandes fantaisies sur le
Milanais. Peut-tre le diadme de l'empire d'Orient brillait-il de
loin  ses yeux, comme plus tard  ceux d'un autre Valois[93]. Du
moins, le rle de champion de la Chrtient tenait place dans ses
rves de gloire et pouvait certes, en ce moment, tenter une noble
ambition.

  [93] Charles VIII.

O s'arrteraient les armes de Mahomet II? Nous avons vu leurs rapides
progrs. Plusieurs tats chrtiens taient envahis; l'Allemagne et
l'Italie taient menaces. C'tait comme une faveur inespre de la
Providence, que, dans de telles conjonctures, le Sultan trouvt un
rival dans un prince musulman qui allait le prendre  revers, tandis
que l'Europe s'apprterait  faire face au barbare conqurant.

Dj, en 1461, Philippe le Bon, qui prparait alors une expdition
contre les infidles, avait reu une ambassade envoye par des princes
de l'Orient, et l'un de ceux dont on lui promettait le concours tait
le roi de Perse[94]. Nous ne pensons pas nanmoins que ce fut celui
dont il tait maintenant question, appel Assembei par l'historien
Bizaro et plusieurs contemporains, Usong par Haller, et enfin
Assan-Beg, vulgairement nomm Housson-Cassan dans notre _Itinraire_.
Voici ce qu'on y lit  son sujet, et ce fut sans doute la substance
des entretiens que le sire de Corthuy eut avec le duc de Bourgogne sur
le prince musulman:

  [94] _Hist. de Fl._ par M. Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 47.

C'est surtout pour rsister aux frquentes attaques d'un si
redoutable voisin que le Soudan d'gypte entretient  Alep un corps
considrable de Mamelucks. Assan-Beg gale presque en puissance le
Grand-Turc. Il y a peu d'annes, il se rendit matre de la Perse et
vainquit, avec un grand carnage, Jansa, successeur du fameux Tamerlan.
La Chalde o fut Babylone, la Silicie, la Msopotamie, la Capadoce,
l'une et l'autre Perse, l'une et l'autre Armnie, la Mdie jusqu' la
Scythie ou Tartarie, lui obissent. Il a pous une fille[95] de
l'empereur de Trbisonde, et en consquence il a plusieurs fois
rclam ce pays, du Turc qui s'en est empar. Cette demande n'tant
point coute, il se prpare  la guerre. Il a mme envoy un
ambassadeur que nous vmes  Venise, tant  cette Rpublique qu'au
grand matre de Rhodes, pour contracter alliance et former une ligue.
Plaise au ciel que ce dessein s'accomplisse! C'est une voie qui
s'ouvre pour arrter les progrs du Turc et renverser sa puissance.

  [95] Une nice, voir ci-aprs.

Quoique ces renseignements appellent quelques rectifications, ils sont
exacts en gnral, et lorsque l'on considre avec quelle difficult
les informations taient alors obtenues, l'on doit reconnatre que le
sire de Corthuy n'avait rien nglig pour s'en procurer de sres et
avait mis soigneusement  profit les occasions qui s'en taient
prsentes  lui, soit dans le Levant, soit en Italie.

Suivant les orientalistes, le vritable nom du conqurant de la Perse
tait Hassan, et il fut surnomm le Grand, en arabe _Al Thouil_ ou
_Al Thawil_, en turc, _Uzum_, soit  raison de sa taille, soit  cause
de ses exploits et de sa puissance. De l le nom d'Ussum Cassan, sous
lequel il est le plus gnralement connu.

On lui trouvait une analogie de traits avec les Tartares, conqurants
de la Perse; cependant il appartenait  une dynastie de Turcomans,
dite du _Mouton Blanc_, qui gouvernait l'Armnie.

Ayant succd, en 1467,  son frre Ghangir, il dfit Ghan Schah,
sultan de la race du _Mouton Noir_, auquel il enleva les tats que ce
souverain ou ses prdcesseurs avaient conquis dans la Msopotamie, la
Chalde et la Perse. Il vainquit ensuite le sultan Abu-Sad, issu de
Tamerlan, et lui enleva le Khorassan et la Transoxane.

D'antique lignage, mais nouveau souverain, il crut ajouter  l'clat
de sa puissance en pousant Despona, nice d'un Comnne qui
gouvernait une partie de l'Asie Mineure avec le titre d'empereur de
Trbisonde, et cherchait, de son ct, un appui auprs de Hassan
contre les armes de Mahomet II.

Hassan, en vertu de cette alliance, ayant requis le Sultan d'loigner
ses forces de Trbisonde et de la Cappadoce, la guerre s'allume entre
eux. Les tats d'Italie, que la puissance ottomane menaait de fort
prs, sentent,  l'instant, le prix de cette diversion. Le pape et
Venise s'empressent d'exhorter Ussum Cassan  persvrer dans ses
desseins, et un change d'ambassadeurs s'tablit. Ce fut, de la part
des Vnitiens, d'abord Catarino Zeno, alli  la famille de la reine
Despona; ensuite, en 1471, Josaphat Barbaro, charg de reconduire
l'ambassade persane dont parle notre manuscrit, avec de riches
prsents, de l'artillerie, des artilleurs et des munitions de guerre.
En mme temps, une flotte combine, commande par Pierre Moncenigo, se
dirigeait vers les ctes de l'Asie Mineure et y remportait quelques
avantages; mais Barbaro, ne voyant pas jour  pntrer jusqu'auprs
d'Ussum Cassan avec les secours qu'envoyait la Rpublique, se jeta 
travers le pays, en compagnie d'Azimamet qui fut massacr en route, et
le Vnitien arriva,  grand'peine et presque seul,  Ecbatane, au mois
d'avril de l'anne 1474.

On attachait tant d'importance  ces relations, que, vers le mme
temps, un troisime envoy de Venise, aussi d'illustre famille,
Ambroise Contarini, se rendait en Perse, par la Pologne, la colonie
gnoise de Caffa et l'Armnie; Iwan III, qui rgnait en Russie et
avait affranchi cette contre du joug tartare, avait aussi confi une
mission semblable  un seigneur moscovite, dsign sous le nom de Marc
Ruffus.

Il est probable que le duc de Bourgogne concourait, au moins de ses
deniers, aux armements du souverain pontife et de l'ordre de
Saint-Jean contre les Turcs. Toujours est-il qu'il intervenait dans
cette affaire et dans les ngociations qui s'y rapportaient. Quoique
le pape et dj dpch en Perse, au nom de ce prince, et sans doute
de concert avec lui, Louis de Bologne, religieux revtu du titre de
patriarche d'Antioche. Le duc voulut, de son ct, choisir un
ambassadeur pour la mme destination, et ce fut le sire de Corthuy,
familiaris avec l'Orient par son voyage, dj au fait de cette
affaire importante, et runissant les conditions de sang-froid et de
courage que demandait une entreprise si difficile et si prilleuse.

Le chevalier partit de Bruges au mois de mars 1473 (vieux st.) avec
une suite nombreuse et brillante. Tandis qu'il luttait avec les
lenteurs et les difficults qu'avaient rencontres, avant lui, les
envoys vnitiens, le patriarche arriva au camp d'Ussum Cassan,
escort de cinq cavaliers. Le lendemain, il fut admis devant le roi.
Aprs qu'il eut dclin sa qualit et offert, en prsent,  Hassan,
quelques robes de brocart d'or, de soie carlate et de drap, il exposa
le sujet de sa mission et fit des offres de service au nom du duc de
Bourgogne. Au rapport de Contarini, prsent  l'audience, les
promesses du patriarche furent magnifiques; mais le monarque persan ne
parut pas les prendre fort au srieux. S'il n'entrait point dans cette
apprciation un peu de jalousie, on n'en comprendra que mieux que
Charles et song  se faire reprsenter en Perse par une ambassade
plus solennelle et qui rpondt davantage  la renomme du grand duc
d'Occident.

La rception fut suivie d'un dner auquel les ambassadeurs furent
invits. Le roi y montra son esprit en proposant des questions
auxquelles il rpondait lui-mme. C'tait un vieillard de haute
taille, sec et nerveux, d'une physionomie agrable et fort ami de la
magnificence. Dans une seconde audience qu'il donna  Contarini et au
patriarche,  Ecbatane, il leur ordonna de retourner chacun dans son
pays pour annoncer  son souverain qu'il ne tarderait pas lui-mme 
attaquer les Turcs. Enfin, le 17 juin, il donna aux ambassadeurs une
audience de cong. Aprs avoir distribu au patriarche et 
l'envoy d'Iwan quelques prsents, notamment un cimeterre et un
turban, que le moine reut comme le Moscovite, il leur expliqua les
motifs pour lesquels il n'entrait pas immdiatement en campagne avec
toutes ses forces. A ses cts se tenaient deux seigneurs persans qui
devaient se rendre en ambassade, l'un auprs de Charles, l'autre
auprs du prince russe.

Mais, ds lors, ces ngociations n'avaient plus d'objet rel. Vers le
temps o Barbaro quittait ses vaisseaux, Hassan s'tait avanc dans
l'Asie Mineure, avait vaincu les Turcs, puis dans une seconde bataille
fort conteste et fort sanglante, il avait vu son arme disperse par
l'artillerie ottomane. L'opinion, en Italie, fut qu'il avait t mal
second. Il tait d'autant moins dispos, maintenant,  reprendre
srieusement l'offensive contre les Turcs, que la rvolte de son fils
Ungermaumet lui donnait de grands embarras. C'est peut-tre pourquoi
il montrait tant d'impatience de voir partir les ambassadeurs.

Contarini ne regagna l'Italie qu'avec des peines et des prils sans
nombre. Barbaro, pour qui Ussum Cassan avait beaucoup de
bienveillance, demeura en Perse, dans l'espoir que le roi tenterait
quelque entreprise contre Mahomet II; mais il vit bien qu'Ussum
Cassan, aprs s'tre vaillamment mesur avec ce redoutable ennemi,
tait peu tent de renouveler l'preuve.

D'un autre ct, les progrs de la puissance ottomane rendaient les
communications de plus en plus difficiles entre l'Europe et la Perse.
Dans cette situation, le duc de Bourgogne n'avait rien de mieux 
faire que de rappeler son ambassadeur, en quelque endroit qu'il se
trouvt. Le sire de Corthuy revint donc en Flandre, o nous allons
bientt le voir entrer dans la priode la plus pnible de sa vie.




SIXIME PARTIE.




I

Jean Adorne.

  Mort de Paul II.--Barbe rase.--Les chansons de Robinette.--L'hospice
  de Saint-Julien.--Patric Graham, primat d'cosse.--Jean Adorne est
  attach  l'ambassade du cardinal Hugonet.--Mission  Naples.--Le
  btard de Bourgogne.--Tournoi.--Sige de Neus.--Trait de
  Pquigny.--Les tats gnraux de 1475.--Commissaires au renouvellement
  des Magistrats de Bruges.--Le sire de Corthuy est nomm bourgmestre.


Que devenait cependant Jean Adorne? Nous l'avons laiss reprenant 
regret la route d'Italie, moins touch de l'clat des dignits dont la
perspective s'ouvrait devant lui, que docile aux vues de son pre.
Avant d'arriver  Rome, il apprit un vnement bien fcheux pour la
ralisation de ses brillantes esprances: Paul II tait mort! Jean,
cependant, n'en poursuivit pas moins sa route. A dfaut du pape, il
comptait trouver un protecteur dans le cardinal de Saint-Marc; mais
celui-ci tait parti ou se disposait  partir pour une lgation.

Le jeune Adorne, comme il nous l'apprend lui-mme, arrivait  Rome, le
menton orn d'une barbe qu'il avait laisse crotre et soigneusement
entretenue pendant deux ans. Peut-tre l'usage tait-il de la porter
longue dans les fonctions auxquelles Paul II l'appelait, il se la fit
raser et alla passer quelque temps  Gnes, dans la socit des
parents et des amis qu'il y avait.

Il logeait chez un particulier nomme Julien Alamanni dont la femme
tait d'Amiens: c'tait pour le jeune homme presque un compatriote.
Robinette, tel tait le nom de la dame, tait vive, acorte et d'humeur
joyeuse. Pour le distraire de ses mcomptes, elle lui chantait des
chansons franaises qui le divertissaient fort.

videmment, il n'tait point venu en Italie pour cela. Il quitta Gnes
et revint  Rome, o il descendit  l'hospice de Saint-Julien: l se
trouvaient, en ce moment, quelque Franais, assez mauvais sujets, dont
il ne rechercha pas la connaissance. Une rencontre plus heureuse lui
tait rserve dans la capitale du monde chrtien. Un prlat cossais,
aussi distingu par sa pit que par sa naissance, attendait  Rome,
dans une sorte d'exil, le moment de pouvoir retourner dans sa patrie:
c'tait Patric Graham, dont nous avons dj parl.

Non-seulement le souverain pontife avait confirm le choix que le
chapitre avait fait de Graham pour l'vch de Saint-Andr, mais,  la
demande du prlat, il avait rig ce sige en archevch; et, cartant
les prtentions de l'archevque d'York  exercer une juridiction sur
l'cosse, il avait reconnu les droits de celui de Saint-Andr au titre
de primat du royaume; enfin il avait joint  cette dignit celle de
son lgat en cosse, avec la dlicate mission d'y corriger la
discipline.

Les Boyd n'taient point favorables, dit-on,  Graham; d'o il
faudrait conclure que, lorsqu'ils s'emparrent de la personne du roi
et du pouvoir, ils rompaient ainsi avec les Kennedy. Quoi qu'il en
soit, aprs la chute des Boyd, la cour n'en demeura pas moins
contraire au primat, et il n'osait revenir en cosse: les courtisans,
qui profitaient des abus, n'taient point presss de voir arriver un
rformateur. L'habile et intrigant Schevez, qui aspirait  remplacer
Graham, et s'tait empar de l'esprit du roi par son savoir et surtout
en flattant le got de Jacques pour l'astrologie, ne cessait de
susciter des obstacles au rival qu'il finit par supplanter.

Le vnrable prlat, pendant son sjour  Rome, admit auprs de lui
Jean Adorne et se l'attacha; c'tait une suite des relations de notre
chevalier avec l'cosse et un honorable tmoignage des sympathies que
ses qualits et sa conduite lui avaient mrites de la part de ce que
ce pays avait de plus lev et de plus respectable.

Le primat se disposait, en dpit des difficults qui l'attendaient, 
se rendre auprs de son troupeau, lorsqu'arriva Philibert Hugonet,
vque de Metz, frre du chancelier de Bourgogne. Il tait
spcialement charg d'obtenir un chapeau de cardinal pour le
protonotaire de Clugny. Une promotion eut lieu le jour de Nol de
l'anne 1473; Clugny n'y tait pas compris, c'tait l'ambassadeur. La
fureur du duc fut extrme. On adoucit pourtant l'esprit de ce prince
en lui reprsentant que le protonotaire rencontrait dans le sacr
collge une opposition qu'on n'esprait surmonter qu' la longue. Le
cardinal demeura en Italie, comme ambassadeur de Charles auprs du
souverain pontife et du roi de Naples; le pape lui donna de plus une
lgation dans les tats-Romains: il fut aussi lgat en Toscane.

Jean Adorne fut plac auprs de lui dans une position plus
diplomatique que d'glise, qui le rapprochait, non pas, il est vrai,
de sa patrie, mais du moins des affaires o elle tait mle. Il passa
plusieurs annes avec le cardinal,  Rome et dans les tats-Romains.

En 1475, il fut dpch  Naples, auprs du roi Ferdinand, avec des
lettres de crance qui portaient sur trois points ou articles. Il
avait aussi une mission pour Antoine, btard de Bourgogne, rcemment
lgitim par le pape, et que Charles le Tmraire avait envoy  la
cour de Naples.

Le prince bourguignon fut reu avec de grands honneurs dont Jean
Adorne fut tmoin;  cette occasion, celui-ci assista  un magnifique
tournoi auquel le duc de Calabre prit part en personne.

Le duc de Bourgogne, cependant, s'engageait de plus en plus dans de
vastes et prilleuses entreprises. En mme temps qu'il traitait avec
douard, qui devait aborder en France avec une arme, il profite
d'une querelle entre deux prtendants  l'vch de Cologne, pour
chercher  s'emparer de Neus. Il se met ainsi l'Empereur et
l'Allemagne  dos, et puise vainement ses ressources. Les Anglais
dbarquent  Calais, mais l'or de Louis XI les dsarme. Le trait de
Pquigny enlve au duc son alli le plus puissant.

Louis XI, outre son habilet et sa souplesse, avait un grand avantage:
il disposait librement des ressources des provinces qui lui
obissaient. Celles des Pays-Bas, les voyant charges d'impts et
tenues en grande crainte par les gens de guerre, n'taient pas tentes
de se mettre en mme position. Le duc s'irritait de cette diffrence.
Il ne cessait de demander aux tats de ses _pays de par de_ ou aux
villes de Flandre, des hommes, des vivres, de l'argent. Tantt il
rappelait  celles-ci leurs protestations de dvouement lors de son
avnement, les dangers que courait la Flandre et les sacrifices qu'il
s'imposait pour la dfendre; tantt il parlait en matre absolu et
semblait prt  recourir aux dernires extrmits. Tout en maintenant
avec fermet les privilges de la Flandre, les magistrats cherchaient
 dsarmer Charles par un langage respectueux et en lui accordant, du
moins, une partie de ses demandes[96].

  [96] Gachard, _Documents indits concernant l'hist. de la
  Belgique_ t. I, p. 216, 249, 259, 267.

Les Flamands, on le sait, aiment les impts aussi peu que peuple qui
soit au monde; ils ne prenaient qu'un faible intrt  des guerres o
la Flandre n'tait pas directement en jeu. Il existait de plus des
difficults quant au service des fiefs et, ce qui touchait davantage
le peuple, quant  la valeur des monnaies. De tout cela naissait une
irritation,  peine contenue, et qui s'adressait aux hommes mmes dont
les reprsentations et les dlais excitaient la colre du duc. On en
verra plus loin les suites.

Charles ne put obtenir des tats gnraux, assembls  Gand en 1475,
le sixime denier sur tous les biens: on lui refusa galement un
armement gnral qu'il demandait; mais les Quatre Membres de Flandre
lui accordrent pourtant d'importants subsides, dans lesquels, suivant
l'usage, chaque Membre avait  fournir son contingent. Celui de Bruges
tait toujours le plus fort.

C'est au commencement de septembre qu'avait lieu, chaque anne, dans
cette ville, le renouvellement du Magistrat: des commissaires nomms
par le duc y prsidaient. Ce furent, cette fois, Guy de Brimeu, sire
d'Humbercourt, comte de Meghem, Guillaume de Clugny et le prvt
d'Utrecht.

Le duc de Bourgogne, qui employait des Flamands en Hollande,
choisissait pour ses dlgus en Flandre des personnages trangers 
cette province. Une sorte de fusion monarchique s'oprait ainsi au
profit de son autorit. C'taient, du reste, trois de ses principaux
et plus affids conseillers, et l'on voit par l quelle importance il
attachait au choix qui allait avoir lieu. Il tomba sur le sire de
Corthuy pour les fonctions de bourgmestre de la commune, tandis que
celles de premier bourgmestre taient confres  Paul Van Overtveldt
ou Descamps, conseiller du duc, qui les avait dj plusieurs fois
remplies et avait exerc celles de bailli.

Nous avons dit ailleurs combien les premires dignits municipales
des grandes villes de Flandre taient ambitionnes et environnes de
considration; nanmoins, les funestes conjectures qui commenaient 
poindre  l'horizon et celles que nous venons d'indiquer, rendaient
alors ces honneurs peu enviables. Le plus sage, ou, du moins, le plus
heureux pour notre chevalier, et t de s'y drober; mais il n'tait
point fait pour l'inaction: il jugeait probablement qu'il y a plus de
prudence que d'honneur  s'loigner d'une cause lorsqu'on en voit
plir l'toile; il aimait sa ville natale et pouvait se flatter de lui
tre utile. En passant par des mains bienveillantes, le pouvoir
s'adoucit.




II

Une grand'mre.

  Nouveaux impts.--Mcontentement du peuple.--Conqute de la
  Lorraine.--L'ombre du conntable.--Dfaite du duc  Granson.--_Fortune
  lui tourne le dos._--Bataille de Morat.--Hemlink ou Memlink.--Mariage
  d'Arnout Adorne.--Agns Adorne.--Renouvellement des Magistrats.


L'administration qui venait d'achever son terme lguait  celle dont
notre chevalier faisait partie une tche fcheuse. Des subsides
avaient t vots, il fallait y pourvoir par des taxes nouvelles. On
prit du moins une prcaution qui pourrait sembler superflue, tant la
chose tait naturelle, mais qui devait prvenir sinon des abus, au
moins d'injustes soupons: il fut dcid que les particuliers chargs
de la recette ne pourraient tre de la Loi. Le peuple n'en trouva pas
moins l'impt peu de son got et clata en murmures.

C'tait un bien pour Bruges, beaucoup plus que pour le sire de
Corthuy,  qui le souvenir de cette motion a pu nuire, que les
fonctions de bourgmestre de la commune fussent alors exerces par un
homme qui pt faire servir son influence et la considration dont il
jouissait,  maintenir la tranquillit sans qu'il ft besoin de
recourir  des mesures svres. Le calme fut bientt rtabli et toute
l'attention se porta sur ce qui se passait au dehors.

Les vnements se pressaient ainsi que dans les dernires scnes d'un
drame. Un moment la fortune parat encore sourire au duc de Bourgogne
comme pour l'entraner plus srement  sa perte: une trve avec Louis
XI lui permet de se jeter sur la Lorraine et de s'en rendre matre.

Sur ces entrefaites, le conntable arrt  Mons, o il s'tait
rfugi, est livr au roi par ordre de Charles, qui devait partager
les dpouilles de Saint-Pol et recouvrer des places dont celui ci
s'tait empar. Voulant se mnager entre plus puissants que lui,
Saint-Pol avait leurr et du tout le monde; mais il tait l'hte de
Charles et un obstacle  l'ambition de son astucieux antagoniste.
Humbercourt et Hugonet, lorsque,  leur tour, ils montrent 
l'chafaud, ne virent-ils point cette ombre qui marchait devant eux et
leur faisait signe de la suivre?

Cependant la catastrophe se prparait: le duc, dans une expdition
contre les Suisses, est mis en droute par sa propre avant-garde qui,
en se repliant sur son arme, y jette la confusion. C'est alors que,
suivant une expression de son pitaphe, dont Napolon Ier se fit
rpter la lecture, _fortune lui tourna le dos_! Son camp, son
artillerie, sa vaisselle, ses joyaux, tombent aux mains de l'ennemi.
Cet chec fut bientt suivi, prs de Morat, d'une dfaite sanglante.

On peut juger quelle impression de telles nouvelles firent en Flandre,
et en particulier sur l'esprit de notre chevalier. Le bruit fut
d'abord que le duc tait mort. En effet, sa vie, on peut le dire,
tait finie; le reste ne fut plus que l'agonie de sa grandeur et de sa
fiert.

On place vers l'poque de ces dsastres l'arrive  Bruges d'un
artiste n dans cette ville, o l'on admire encore quelques uns de ses
chefs-d'oeuvre. Un peintre moderne a reprsent Anselme Adorne,
bourgmestre de Bruges, allant visiter l'atelier de Memlink ou Hemlink,
car si l'on est d'accord sur son talent, on ne l'est pas sur son
nom[97]. Nous ignorons si quelque tradition locale a fourni ce sujet,
et nous croyons plutt que l'on aura voulu unir ainsi deux souvenirs
chers aux Brugeois. L'pisode, s'il tait d'accord avec les dates,
n'aurait pourtant rien d'invraisemblable. Anselme aimait les lettres,
soeurs des arts; dans ses voyages, les peintures attiraient son
attention. Parmi celles de Memlink, quelques-unes ont reproduit les
traits de personnes qui appartenaient ou tenaient d'assez prs  la
famille du chevalier. Lui attribuer du got pour les arts qui
remplissaient ainsi de leur influence l'atmosphre o il vivait, et de
la prdilection pour les talents du peintre brugeois, n'tait point
dans ces circonstances une supposition force.

  [97] Le monogramme dont il signait ses oeuvres a t pris pour un
  H, tandis que de bons juges y voient un M.

Deux vnements domestiques qui intressaient notre chevalier, quoique
 des degrs diffrents, marqurent l'poque de sa magistrature. A ses
baronnies d'cosse et aux seigneuries de Vive et de Ronsele, que sa
famille possdait en Flandre, il joignit la terre de Ghendtbrugge qui
passa plus tard au plus jeune de ses fils. L'an, aprs Jean, pousa
vers le mme temps Agns de Nieuwenhove; elle appartenait  une
ancienne famille de chevaliers et porta la terre qui lui donnait son
nom et qui tait une des bannires de Flandre, dans la descendance du
sire de Corthuy. Cette union tait sous tous les rapports si bien
assortie, que lorsque Agns eut cess de vivre, Arnout Adorne, ne
trouvant plus rien qui l'attacht au monde, le quitta pour le clotre,
comme avait fait son aeul; hrdit remarquable d'austre pit,
lorsque dj la rformation frappait  la porte.

Ce mariage tait pour Anselme une grande joie au milieu des
inquitudes et des noirs pressentiments du moment; mais il eut lieu
sous de tristes auspices. La crmonie se fit le 7 janvier, entre les
fatales journes de Granson et de Morat. La nouvelle du premier
dsastre n'tait sans doute pas encore parvenue en Flandre, ou l'on
jugea plus sage de ne point diffrer, soit pour ne point jeter
l'alarme, soit en vue mme des incertitudes de l'avenir.

Vingt-trois ans plus tard, une jeune femme posait devant le grand
artiste brugeois; elle tait vtue d'une robe de brocart ou de drap
d'or, serrant  la taille, et presque entirement cache sous un
vtement plus ample de velours d'une pourpre fonce, doubl d'hermine
et  manches larges et pendantes. Ses mains, petites et blanches
taient ornes de joyaux, aussi bien que son cou. Elle portait en
outre une lourde chane d'orfvrerie. Sa tte tait couverte d'une
coiffe blanche et, par-dessus, d'une sorte de voile de velours noir
doubl d'une toffe de soie jaune, qui retombait sur ses paules. Ses
ajustements cachaient presque entirement sa poitrine et formaient, de
part et d'autre du peu qu'elle en laissait voir, une sorte de collet
de velours noir avec une bordure blanche comme en ont les rabats des
prtres. On n'apercevait point ses cheveux retrousss en arrire; mais
la transparence du teint, l'arc lgrement trac des sourcils, le bleu
clair des yeux, annonaient dans la dame qui se faisait peindre,
malgr son origine italienne, une blonde fille du Nord. Ses traits
avaient de la douceur, son maintien de la dignit; sa taille tait
svelte et bien prise.

C'est ainsi qu'Agns Adorne, seul fruit du mariage d'Arnout, a t
peinte par Memlink. Lorsque Anselme, pre de six fils, la prenait,
enfant, dans ses bras, il ne devait point se douter qu'il y tenait le
dernier espoir de sa race. Moins de trente ans aprs lui, celle-ci
tait prs de s'teindre. Les fils d'Agns[98] furent adopts dans la
maison d'Adorno par les comtes de Renda, et cet acte reut la sanction
souveraine. L'une des deux branches que forma la descendance de cette
dame et de son second mari prit en effet le nom d'Adorne: le soin
qu'on mettait  le perptuer tait un hommage  la mmoire encore
frache de notre voyageur.

[98] Son premier mariage contract lorsqu'elle n'avait que 13 ans
avait t strile; demeure veuve dans l'anne, c'est  peine si elle
avait t femme, quand elle donna sa main, dans l'glise de Jrusalem,
 un gentilhomme gnois nomme Don Andr della Costa.

Son anne d'exercice termine (septembre 1476), il fut remplac par un
autre chevalier de la maison de Halewyn. Un Nieuwenhove fut nomm
premier bourgmestre. C'est pendant leur magistrature que le dnoment
attendu pour Louis XI avec une fivreuse impatience, vint combler ses
voeux et tout remuer en Flandre.




III

Mort de Charles le Tmraire.

  Sige de Nancy.--Le comte de Campo Basso.--Ambassade
  cossaise.--Singulire prdiction.--Elle est confirme par
  l'vnement.--Le mauvais valet de chambre.--Rflexions.--Les tats des
  provinces s'assemblent.--Les mtiers de Gand.--Troubles  Bruges.--Le
  sire de Corthuy capitaine de la duchesse de Bourgogne.--Les trois
  chroniques.


Accabl de honte et de douleur, Charles, s'attachant nanmoins avec
une fatale persistance  ses entreprises, semblait jeter le dfi  la
destine. Avec une poigne de soldats mal arms, mal pays,
dcourags, malades, il poursuivait le sige de Nancy. Une sombre
figure marchait  ses cts, semblable  un esprit de tnbres, qui ne
devait le quitter qu'aprs l'avoir prcipit dans l'abme: c'tait le
comte de Campo Basso.

Sur ces entrefaites arrivait  Bruges une ambassade cossaise charge
d'exposer au duc de Bourgogne les dolances du commerce au sujet de
certaines mesures que ce prince avait prises. Plusieurs des
personnages les plus distingus de la ville s'empressrent de fter
ces trangers, et l'on pense bien que le sire de Corthuy ne fut point
des derniers. On pourrait placer chez lui le lieu d'une scne
singulire rapporte par Buchanan, si le rcit mme de cet auteur plus
lgant que fidle, n'tait vraisemblablement une fable. Voici ce
qu'il raconte: Dans un repas donn aux envoys cossais, un certain
docteur en mdecine, nomm Andr, qui se piquait d'astrologie, les
prenant  l'cart, leur dit mystrieusement: Ne vous pressez pas de
vous rendre au camp du duc de Bourgogne: dans trois jours vous
apprendrez sa mort. En effet, on sut bientt qu' la suite d'une
bagarre plutt que d'un combat, Charles avait t envelopp et
massacr le 5 janvier 1477.

Commines vit depuis,  Milan, un anneau o tait grave une pierre 
fusil et que le duc avait coutume de porter  son pourpoint: Celuy
qui le lui ta, dit l'historien, fut mauvais valet de chambre.

On douta de la mort du Tmraire; le peuple ne voulait point croire
que de cet homme puissant qui avait agit la terre, il n'y restait
plus qu'un cadavre nu, la face prise dans la glace d'un foss. C'est
ainsi qu'on le retrouva au bout de quelques jours.

L'pe qu'il avait porte, aprs Philippe le Bon, avait rivalis avec
le sceptre des Valois, soumis la Hollande et la Frise, le Luxembourg,
la Gueldre, cruellement rprim les Ligeois, dompt les communes
souleves, conduit et contenu les grands; maintenant elle tombait,
brise, aux mains d'une jeune orpheline aux prises avec les armes et
les intrigues de Louis XI: c'tait une rvolution.

Le 24 janvier, la duchesse, conjointement avec la veuve du Tmraire,
annonait le tragique vnement aux populations, en mme temps que
l'intention d'aviser, de concert avec les princes de son sang, ses
conseillers et les gens des Trois tats des pays de par de, qui
dans peu allaient s'assembler,  allger les charges des sujets,  les
traiter avec douceur et justice, et  rsister aux entreprises des
ennemis[99]. Il est triste de le dire: quand on est fort, on est peu
dispos  cder; quand on a cess de l'tre, les concessions
trahissent la faiblesse et ne dsarment gure ceux qui les obtiennent.

  [99] _Bulletins de la commission d'histoire de l'Acadmie royale
  de Belgique,_ t. VII, 1er _Bulletin_, p. 64.

Les princes allis  la maison de Bourgogne, les principaux seigneurs,
la noblesse, les tats gnraux de provinces, parmi lesquelles la
Flandre, le Brabant, la Hollande, le Hainaut, formaient chacune le
centre d'autant de groupes particuliers, se runissent autour de
Marie, dans les murs de Gand, sige, en ce moment, du gouvernement et
centre de l'action nationale. Le sire de Corthuy ne tarda pas  s'y
rendre, et pendant quelque temps il put y observer, comme  leur
source, des vnements qui ne devaient influer que trop sur sa
destine.

Commines a injustement raval les hommes, trangers jusque-l aux
affaires, qui dans cette crise furent amens  y prendre part. Si
pourtant l'on se reprsente clairement la situation au dehors et au
dedans, un ennemi aussi peu scrupuleux que puissant, pouss par la
haine et la vengeance plus encore que par la politique, le pouvoir
branl et chancelant, les tats de Bourgogne composs de deux parties
presque trangres l'une  l'autre, les provinces dites de par de
rcemment ou faiblement unies entre elles, chacune formant un tat
jaloux de ses droits et repoussant toute influence trangre  son
territoire; chez les grands, des vues, des intrts divers; des
institutions que d'autres pays enviaient, mais qui donnaient  la
multitude une action directe et, dans des moments semblables, presque
souveraine; la raction d'autant plus violente, que la compression
avait t plus forte; si, disons nous, l'on se fait une ide vive et
nette d'un tel tat de choses, on comprendra sans peine qu'il et
presque fallu un prodige pour qu'il n'en sortit rien que de juste, de
sage et de rgulier.

L'habitude d'obir survit quelque temps au pouvoir; les consquences
de la situation ne devaient se dvelopper que successivement. Bientt
pourtant un observateur attentif, dont le nom n'est point connu,
crivait silencieusement, dans des notes qui sont parvenues jusqu'
nous, que le _commun peuple_ tait matre. Ces mots, nous ne les
transcrivons point avec un sentiment de ddain: Lazare[100] tait du
commun peuple; mais Lazare ne gouvernait pas. L'infortun! il et
trouv des flatteurs.

  [100] Dans la saisissante parabole du mauvais riche.

Les mtiers de Gand s'arment et se font remettre en possession de
tous leurs privilges. A ce signal, les Brugeois demandent une lecture
solennelle de ceux de leur ville. Le premier bourgmestre s'y oppose
avec plus de fiert que de prudence; le peuple s'assemble en tumulte.
A la vue du flot qui dborde et gronde, Nieuwenhove se trouble et
court  Gand avertir la duchesse de se qui se passait.

Quelques jours aprs, on voyait entrer  Bruges, par la porte de
Sainte-Croix, une petite troupe de cavaliers. Anselme Adorne en
faisait partie, aussi bien que le sire de la Gruthuse, Jean, son fils,
seigneur de Spiere ou des Pierres, et Jean Breydel. La duchesse, afin
de rtablir l'ordre dans cette ville, l'avait place sous le
commandement des quatre capitaines que nous venons de nommer. Le reste
se composait de leur suite et de leur escorte.

Avant de faire connatre ce qu'ils firent et quelles en furent les
suites, nous devons dire quelque chose des sources o nous avons
principalement puis:

On trouve la relation des troubles de Bruges,  l'poque de
l'avnement de Marie de Bourgogne, dans la Chronique de Flandre
d'Antoine de Roovere, qui fait partie de l'ouvrage publi  Anvers en
1531, par Guillaume Vorsterman, sous le titre de: _die exellente
Cronike van Vlaenderen_, ainsi que dans la Chronique de Despars,
termine en 1562, et celle qui a t publie  Bruges en 1727, par
Andr Wyts.

De ces trois ouvrages, le premier retrace le plus directement les
impressions du moment et les souvenirs contemporains; mais souvent il
rend ceux-ci d'une manire un peu confuse, et ils ont besoin d'tre
dbrouills et claircis. L'auteur, qui tait dj mort quand on
imprimait son rcit, fut musicien et homme de lettres, ou, suivant
l'expression du temps, rhtoricien. Vorsterman vante beaucoup ses
talents. De Roovere n'en donne pourtant pas de grandes preuves par ses
acrostiches qu'il appelle des _incarnations_, ni par la forme de son
rcit: ses paragraphes commencent, d'ordinaire, par le mot _item_,
ainsi que les articles d'un compte ou d'un inventaire; mais personne
n'est plus au fait que lui de ce qui se passe dans les rues et sur le
march de Bruges, et les dtails qu'il donne sont prcieux pour
l'intelligence des faits et leur apprciation.

Nicolas Despars ou d'Espars, gentilhomme et _Poorter_ de Bruges,
bachelier en droit, est dj plus loign des vnements; il a pris
soin pourtant de comparer ensemble toutes les chroniques de Flandre,
soit imprimes, soit indites, crites en latin, en franais ou en
flamand, et les rsume avec gravit et droiture.

Andr Wyts, imprimeur de la ville, a ddi au comt de Lalaing,
commissaire imprial en Flandre, et aux Magistrats de Bruges un
travail sign seulement des lettres N. D. et F. R., qui comprend
l'analyse de tous les privilges de la province, des villes et
chtellenies, et le rcit de ce qui s'est pass en Flandre de 1346 
1482, tir, selon que l'annonce le titre, des crivains les plus
dignes de foi, de manuscrits et mmoires indits, notamment d'crits
contemporains des vnements, rdigs en langue flamande. On peut
supposer que l'ouvrage de Despars a t mis  contribution dans cette
compilation, et lorsqu'elle s'en carte, ce n'est souvent que pour
tomber dans quelque mprise.

Despars et les auteurs de la chronique dite par Wyts rsument,
acceptent ou rejettent, suivant l'opinion qu'ils se forment. Celle de
Despars, surtout, n'est point  ddaigner sans doute; mais De Roovere
raconte, quant au gouvernement de Marie de Bourgogne, ce dont il a pu
tre tmoin lui-mme, ou, du moins, ce dont la mmoire tait encore
frache au moment o il crivait.

C'est surtout en comparant et en pesant les tmoignages de ces auteurs
que nous avons pu nous rendre un compte exact des faits dont on va
lire le rcit[101].

  [101] Nous avons tent des recherches  la Bibliothque et aux
  Archives de Bruges, mais sans rsultat.




IV

Les capitaines de la duchesse.

  Objet de la mission des capitaines.--L'avenir de Bruges.--Le sire
  de la Gruthuse.--Jean de Bruges.--Jean Breydel et son
  escorte.--Transaction.--La Gruthuse au balcon de l'htel de
  ville.--Arrestation d'Hugonet et d'Humbercourt.--Excutions 
  Gand.--Troubles  Bruges.--On demande la mise en jugement des anciens
  magistrats.--Caractre de la justice communale dans les temps de
  troubles.--Les partis et leurs accusations.


La mission qui tait confie au sire de Corthuy, conjointement avec
les autres personnages que nous venons de nommer, n'tait pas moins
flatteuse que dlicate; elle tmoignait,  la fois, de l'estime que la
cour avait pour lui et de celle qu'il inspirait  ses concitoyens, car
il s'agissait de rtablir parmi eux l'ordre et le calme, non par des
mesures de rigueur auxquelles on ne pouvait mme songer, mais par la
conciliation et par l'ascendant de la sagesse et de la considration
personnelle.

Parvenue au sommet de ses prosprits, dont il ne reste plus qu'un
souvenir et la misre qu'elles laissent trop souvent aprs elles,
Bruges rencontrait une pente fatale et devait rapidement la descendre.
Il semblait que la nature et les vnements conspirassent ensemble sa
ruine. Le Zwyn[102] commenait  se fermer peu  peu  la navigation.
Les agitations politiques loignrent le commerce effray, et
lorsqu'il consentit  revenir, les avenues se fermaient devant lui.
Survint ensuite la rforme religieuse qui remua de nouveau le peuple
et troubla jusqu' la paix des tombeaux. La peste, enfin, se chargea
de mettre la population de niveau avec sa fortune rduite. Jamais
Bruges ne se releva.

  [102] Petit golfe qui amenait les vaisseaux au port de l'cluse.

Il n'tait donn de l'arrter dans cette voie, dont on ne dcouvrait
pas mme les abmes, ni au sire de Corthuy, ni aux autres dlgus de
la duchesse. C'est beaucoup, quelquefois, de pourvoir aux besoins les
plus pressants du moment, et telle tait la vritable tche des
capitaines. La chronique publie par Andr Wyts confond, ici, deux
qualits fort diffrentes dsignes galement par ce titre. Anselme
Adorne n'tait point, en ce moment, capitaine de quartier (Hoofdman),
non plus que les trois autres. C'taient des officiers de la maison de
Bourgogne, qui devaient se partager les importantes fonctions de
commandant ou gouverneur.

La Gruthuse les avait dj remplies  Bruges, ainsi que nous l'avons
vu plus haut, et avait beaucoup contribu  maintenir cette ville dans
l'obissance, lors du soulvement des Gantois contre Philippe le Bon.

Proprement, c'tait un Van der Aa, de la famille des seigneurs de
Grimberghe; il devait  des alliances le nom de Bruges et les titres
de sire de la Gruthuse et de prince de Steenhuse. douard IV l'avait
cr comte de Wincester. Il tait mari  une dame de la maison de
Borsle, fille du comte de Grand-Pr et d'une princesse d'cosse. Sa
naissance et les services signals qu'il avait rendus aux ducs de
Bourgogne lui avaient valu l'ordre de la Toison d'or, ainsi que la
lieutenance gnrale de Hollande, Zlande et Frise, que lui enlevaient
les circonstances prsentes; ses qualits taient dignes de son rang,
son caractre humain et affable: esprit sage et modr, il savait
s'accommoder aux temps.

Son fils est connu principalement pour sa participation  quelques
oprations militaires. Aprs la mort de la duchesse, ayant pris parti,
aussi bien que la Gruthuse lui-mme, contre Maximilien, il passa en
France quand ce prince l'eut emport et fut gouverneur de la Picardie
et chevalier de Saint-Michel.

Breydel, au contraire, s'attacha  la cause du duc d'Autriche et paya
son zle de sa tte. Nous avons parl de ses exploits contre les
infidles; il avait actuellement sous ses ordres des hommes d'armes
trangers qu'il s'tait attachs dans ses guerres lointaines, ou qui
formaient la force arme mise  la disposition des capitaines.

Ce n'tait pourtant ni cet appareil guerrier, ni leur valeur
personnelle qui eussent pu suffire  contenir une population de deux
cent mille mes, dans un moment o le pouvoir tait sans force et
l'tat en pril. Les capitaines s'appliqurent  calmer les esprits.
Le soir mme de leur arrive, la Gruthuse et ses compagnons eurent une
confrence avec les doyens; il s'agissait de s'entendre sur les
conditions auxquelles les mtiers consentiraient  dposer les armes.
Ceux-ci exigeaient l'abolition des nouveaux impts, l'annulation des
contre-lettres qu'on gardait au chteau de Lille, ainsi que des
conditions imposes par Philippe le Bon, en 1437, enfin le
rtablissement de tous les privilges. Celui de mettre en jugement les
magistrats et mme les officiers de la duchesse qui exeraient 
Bruges leurs fonctions, fut le point le plus contest: c'tait, en
effet, une arme bien dangereuse. On finit, cependant, par tout
accorder, et le sire de la Gruthuse s'employa vivement auprs de la
cour pour qu'elle ratifit ces concessions.

Le 7 mars, un beau drap d'or couvrait le balcon de l'htel de ville;
la Gruthuse, revtu des insignes de la Toison d'or, y parut entre
quatre religieux, savants en thologie; l, aprs avoir fait donner
lecture des actes dont on se plaignait, il les dchira de sa main, aux
acclamations de la foule qui jurait de vivre et de mourir avec la
jeune duchesse.

Tous les privilges de la ville furent ensuite soumis  l'inspection
des chefs de la bourgeoisie, ainsi que des doyens. De tout ceci,
ajoute la chronique, il revint au sire de la Gruthuse beaucoup
d'honneur et d'affection parmi le peuple.

On voit ici la Gruthuse sur le premier plan et les trois autres
capitaines rester dans l'ombre; peut-tre Breydel n'tait-il mme que
son lieutenant, et Jean de Bruges ne pouvait,  ct de son pre,
jouer qu'un rle secondaire. Le sire de Corthuy aurait eu ainsi, seul
entre les trois, une position indpendante; on ne saurait douter qu'il
n'inspirt  la duchesse et  son conseil une confiance particulire,
ce qui devait donner beaucoup de poids  son intervention. S'il parat
moins en vidence que la Gruthuse, tout n'en porte pas moins  croire
qu'il le seconda loyalement. Il voyait avec joie le calme rtabli par
leurs soins communs: ce fut encore un beau jour dans sa vie publique
et peut-tre le dernier. Bien souvent, il vient un temps o la
destine change de cours: tout allait au-devant de nous, tout
s'loigne ou s'assombrit. C'est moins un malheur, peut-tre, qu'un
signal et un bienveillant avertissement. Quand tout ce qui nous a
bloui, entran, charm, ne nous offre plus que mcomptes et
amertume; quand les noeuds qui nous lient  la vie se dtachent l'un
aprs l'autre, que toutes les clarts de la terre plissent ou
s'teignent, n'est-ce pas pour qu'on la quitte sans regret et que,
d'avance, l'on regarde plus haut?

La situation politique,  Bruges, comme dans le reste de la Flandre,
avait toujours pour pivot ce qui se passait  Gand. Un drame lugubre
s'y prparait: Hugonet et Humbercourt avaient  porter le poids de
leur faveur passe et, plus encore, de celle qu'ils conservaient en
secret. Malgr leurs dispositions favorables, Louis XI ne les trouvait
pas assez souples et voulait tout brouiller; par des indiscrtions
calcules, il les compromet adroitement. Le duc de Clves leur
devient hostile, en apprenant qu'ils voulaient le mariage du dauphin
avec la duchesse dont il ambitionnait la main pour son propre fils. Le
peuple de Gand avait peu besoin qu'on l'excitt contre ces trangers;
il les fait jeter en prison. Les mtiers s'arment de nouveau et font
arrter encore plusieurs personnages dont quelques-uns sont
immdiatement mis  la question et excuts.

C'est, dans le pays, un mouvement gnral. On voit accourir  Bruges
les gens du Franc qui lacrent ou livrent aux flammes les actes par
lesquels ce territoire avait t rig en quatrime Membre et tranent
leurs magistrats devant le bailli pour qu'il les fasse conduire au
Steen[103]. Peu aprs, les Brugeois font subir le mme sort  quelques
habitants, et prtendent qu'on y joigne encore tous ceux qui avaient
rempli dans les dernires annes les fonctions de bourgmestre ou de
trsorier de la ville, afin qu'ils eussent  rendre compte de leur
gestion.

  [103] Prison.

Le baron de Corthuy, qui venait de remplir une mission toute de
conciliation et de popularit, tait du nombre des magistrats que
cette mesure aurait atteints; les liberts qu'il avait concouru 
rendre  ses concitoyens, se tournaient ainsi contre lui. Ce n'est pas
qu'il y et eu quelque chose d'effrayant pour lui  rendre compte de
son administration devant des juges impartiaux et indpendants; mais
rien de redoutable, dans les moments d'motion populaire, comme cette
juridiction communale que nous allons voir  l'oeuvre. C'tait la
justice criminelle du temps, avec tous ses vices et l'intervention de
la multitude, avec tous ses entranements; point d'appel ni de sursis,
la torture ou sa menace, aucune des garanties qui de nos jours
protgent les biens, l'honneur et la vie du dernier des citoyens.

Lorsqu'on parcourt d'ailleurs les chroniques du temps, on aperoit
des partis en jeu, et l'on sait assez quelles sont leur quit et
leur modration. Selon les diffrentes phases de la politique,
on voit ceux qui partageaient la Flandre se poursuivre tour 
tour des plus dplorables accusations. Qui voudra croire que Jean
de Nieuwenhove[104], brave et renomm capitaine, l'un des hros de
Guinegate, o il fut arm chevalier, ait dtourn  son profit les
fonds destins  la solde des troupes; que Martin Lem ait machin la
mort de Barbesan; que le fond de la politique de la Gruthuse ait t
de dgager ses revenus en spculant sur les variations du tarif des
monnaies? Tout cela fut dit, accept, par un parti ou par l'autre, et
la postrit le rejette avec mpris.

  [104] Il tait frre d'Agns de Nieuwenhove, marie  Arnout
  Adorne et fils, ainsi qu'elle, de Nicolas de Nieuwenhove. Le
  bourgmestre s'appelait aussi Jean, mais il tait fils de Michel.

Le baron de Corthuy pouvait tre aussi en butte  la haine d'un parti
et en devait subir les consquences. Les choses toutefois,  Bruges,
n'en taient pas encore tout  fait l; le coup fut amorti: on
dtourna la fureur populaire sur le bourgmestre fugitif qu'elle ne
pouvait atteindre. Une prime fut promise  qui le livrerait.

La famille et les amis d'Anselme respiraient en voyant l'orage
s'loigner d'une tte vnre; mais il devait clater bientt avec
plus de furie.




V

Marie de Bourgogne.

  Tche pnible.--La gloire des nations.--Supplice d'Hugonet et
  d'Humbercourt.--Nobles larmes.--Adolphe de Gueldre et le duc de
  Clves.--Entre de la duchesse  Bruges.--Troubles.--Pillage.--L'chevin
  justifi et emprisonn.--Cris de mort.--Ambassade de l'empereur Frdric
  III.--Renouvellement des magistrats.--Une plaisanterie de Louis
  XI.--Les Gantois entrent en campagne.--Revue des milices
  brugeoises.--Les seize.--Digression.--Les deux dserteurs.


Ce n'est pas, nous l'avouons, sans avoir hsit quelque temps que nous
poursuivons notre tche: elle nous oblige  retracer avec dtail des
scnes pnibles d'agitation et de dsordre; mais tous les peuples,
toutes les formes de gouvernement, tous les tats de la socit ont
leur part d'erreurs et de fautes, et nous ne pensons pas que
l'historien ait charge de les couvrir d'un voile, ou, comme on l'a vu
ailleurs, d'un vernis sduisant. La gloire d'une nation dpend moins
du soin qu'on prendrait de pallier et de colorer ce qui a pu s'y
passer de moins digne d'loge, que des grands hommes qu'elle a
produits et des grandes choses qu'elle a faites. Aucun pays n'efface
sous ce double rapport les provinces belges, et la Flandre a sa belle
et noble part dans de tels souvenirs. Nous pouvons donc tre
tranquilles, et nous reprenons notre rcit.

Assez d'autres sans nous ont expos et discut les griefs auxquels les
deux anciens conseillers de la maison de Bourgogne, dtenus dans la
prison de Gand, taient en butte; ce dont nous nous proccupons
surtout, c'est de la relation que nous apercevons entre cette affaire
et l'ensemble de la situation.

L'histoire offre certains moments o toute une suite d'vnements est
comme suspendue  la vie d'un homme,  l'existence d'un enfant,  un
sige qui se poursuit,  un procs qui se juge. Ainsi en tait-il de
celui-ci. Hugonet et Humbercourt, l'homme d'tat et le capitaine,
devant le tribunal auquel la duchesse avait t contrainte de livrer
leur sort, c'tait le rgne de Charles qu'un arrt allait frapper, et
tout ce qui avait tenu  ce rgne en devait sentir le contre-coup. La
procdure semblait trop lente; le peuple s'agite; enfin l'arrt est
prononc: les deux proscrits montent l'un aprs l'autre sur le mme
chafaud, dont on prit soin de changer la dcoration, selon l'tat et
le rang de chacun.

Plus touche de leur danger que ne le sont souvent les grands du
malheur de ceux qui les servent, Marie avait tent d'arracher ces
victimes  la mort. Elle avait le doux clat de la jeunesse, la
majest du rang; son deuil triste et rcent, ses supplications, ses
larmes, leur impuissance, rendent cet incident l'un des plus mouvants
de nos annales.

Avec Hugonet et Humbercourt, elle dfendait la mmoire de son pre.
Adolphe de Gueldre s'tait saisi autrefois du sien,  un soir, comme
il se voulait aller coucher, et l'avait amen  cinq lieues
d'Allemagne,  pied, sans chausse, par un temps trs-froid, et le mit
au fond d'une tour, o il n'y avait de clart que par une bien petite
lucarne. Ce fils dont quelques circonstances semblent pourtant
attnuer les torts, sans pouvoir l'absoudre, tait l'un des
prtendants  la main de l'hritire de Bourgogne et cherchait un
point d'appui dans le peuple qu'il sduisait par des qualits
brillantes.

Pour son parti, la mort d'Hugonet et d'Humbercourt tait un triomphe.
Le duc de Clves y avait concouru en donnant les mains  la
condamnation de tous deux. Voulant carter un obstacle, il avait servi
un rival et prcipit le cours des vnements qu'il se flattait de
matriser. Il tente alors de rendre  la captivit Adolphe, l'idole de
la multitude, qui s'tait inscrit parmi les orfvres. Vain et dbile
essai! Le duc de Clves, chef du conseil, plac au sommet des
pouvoirs, choue contre les privilges d'un mtier et la faveur du
peuple; il s'loigne humili et vaincu. Sa dfaite devait donner au
mouvement une impulsion nouvelle. Sans comparer les causes, ni les
vnements, on songe involontairement aux Girondins prparant la
domination de leurs implacables adversaires.

Sur ces entrefaites, la duchesse de Bourgogne se rend  Bruges pour en
jurer les privilges. On la reoit avec les honneurs dus  son rang.
Archers et arbaltriers,  pied,  cheval, dfilaient en bon ordre, le
casque en tte, avec des casaques taillades qui laissaient dessous
briller leur armure. Les mtiers portaient des flambeaux. Les maisons
taient ornes de draperies blanches, de drap d'or, de riches tapis.
Des jeunes filles, couronnes de roses, vinrent offrir  Marie un
chapeau des mmes fleurs qu'elles lui prsentrent sur un plateau de
cristal. On voyait, sur des thtres, Mose sauv des eaux, le roi
Priam et la reine Panthsile, la jeune et belle Ara recevant la
bndiction de son pre. Une inscription qui accompagnait la dernire
reprsentation, renfermait cette allusion qui, en ce moment surtout,
dut toucher la princesse: _Nec fidem suam unquam mutavit ab eo_[105].

  [105] Jamais elle ne dtacha, de lui, sa foi.

Mais tandis qu'elle s'avanait dans une litire couverte de velours
noir, au milieu des dmonstrations de respect et de joie, un bruit se
rpandait, parmi la foule, que, par des sacrifices pour la dfense
commune, les magistrats du Franc avaient obtenu que ce territoire
demeurt spar de la ville. Le soir mme, les mtiers s'assemblent;
plusieurs chevins sont arrts; la maison du bourgmestre est livre
au pillage, arme trop ordinaire de nos discordes.

L'un des chevins demanda  se justifier: il monta dans une chaire,
sur la place, et donna des explications si claires et si prcises,
qu'il ne restait aucun doute sur son innocence. On ne l'en reconduisit
pas moins en prison, car il ne fallait point fcher le peuple: mais
les agitateurs n'taient pas satisfaits: ils voulaient du sang. Pour
qu'il ne fut point vers, les doyens, disaient-ils, s'taient fait
compter cent couronnes. Tue! tue! s'crient quelques voix. Tout
tait perdu sans le sang-froid du doyen des marchaux: A vos
bannires! crie t-il  son tour d'une voix retentissante: on se
range; on endosse le harnais; chacun brandit ses armes. Pour produire
ce tumulte, il avait suffi de trois ou quatre misrables.

C'est au milieu de ce dsordre qu'arrivrent  Bruges les ambassadeurs
qui venaient demander la main de Marie pour Maximilien d'Autriche,
fils de l'empereur Frdric III. Pendant que se traitait cette grande
affaire europenne autant que flamande, la duchesse put voir, des
croises d'une htellerie o elle se transporta, les mtiers rangs,
en armes, sur la place, les gens du Franc et des villes subalternes se
joignant  eux, et une dputation de Gand qui venait offrir aux
Brugeois le concours de cette allie puissante et redoutable.

Il fallait cder: aux concessions accueillies nagure avec tant
d'enthousiasme, Marie en ajouta de nouvelles et les confirma toutes
par ses serments.

Quoique les magistrats n'eussent pas fini leur temps d'exercice, ils
devaient tre renouvels au dbut d'un nouveau rgne, et ils le furent
selon les privilges qui venaient d'tre accords. Les sires de
Gaesbeck, Van der Gracht et d'Utkerque (Charles de Halewyn), tous
trois chevaliers, et le seigneur de Dadizeele, grand bailli de Gand,
procdrent  cette opration, de concert avec les chefs de la
bourgeoisie et des mtiers. On prit cinq chevins et autant de
conseillers parmi les _Poorters_, un chevin et un conseiller dans
chacun des huit autres Membres, c'est--dire des huit groupes que
formaient les mtiers. Les chevins lurent ensuite le premier
bourgmestre, et le conseil, le bourgmestre de la commune.

Cette combinaison offrait l'avantage de ne laisser aucun des lments
de la cit devenir tranger  la chose publique. Le gouvernement avait
une action par le choix des commissaires. La grande part, toutefois,
tait dvolue aux mtiers, et, en fait, la multitude avait la plus
forte, par sa masse, son ardeur, sa prsence sur la place publique,
ses armes qui la faisaient craindre, et dont on avait grand besoin.

Les tats de Marie taient envahis. Louis XI, tout en y fomentant des
divisions, prenait des villes, les serrant vivement, payant bien la
dfection et effrayant la fidlit par des supplices. C'est ainsi
qu'aprs avoir fait servir un bon souper aux dputs qu'Arras envoyait
 la duchesse, il leur fit couper la tte. Celle de l'un d'eux, qui
tait du parlement, fut expose, avec un beau chaperon fourr, sur le
march d'Hesdin, l o il prside, ajoutait, en goguenardant, le roi
qui aimait  raconter cette plaisante histoire.

Les Gantois entrent en campagne, sous la bannire que la jeune
duchesse, pour leur complaire, avait remise de ses mains  Adolphe de
Gueldre. Bruges,  son tour, se prpare  la guerre. Un corps sold,
ayant chaperon rouge et casaque pareille,  la croix de Bourgogne,
sort des portes. Les milices accourent sur le march pour y passer la
revue; mais une fatale pense nat ou est seme dans leurs rangs.
Elles dclarent qu'elles ne partiront point, que l'on n'ait mis en
jugement tous les bourgmestres et trsoriers de la ville, de 1472 
1475: ainsi, quatre premiers bourgmestres, autant de bourgmestres de
la commune, et huit trsoriers, en tout seize anciens magistrats. La
date de leurs fonctions suffisait aux poursuites; on saurait bien,
aprs, distinguer les innocents des coupables.

Le principe de cette mise en prvention, en bloc, tait si absolu,
qu'il enveloppait  la fois les hommes dont les opinions s'accordaient
le moins. A ct de Van Overtveldt, conseiller du dernier duc, de Jean
de Raenst, seigneur de Saint-Georges, de Barbesan, comme eux du parti
de la cour, on trouvait, parmi les seize, l'un des chefs du parti
contraire, Jean de Nieuwenhove, dont il vient d'tre parl. Il y avait
encore Martin Lem et Pierre Metteneye, dont la conduite politique
marque bien les vicissitudes du temps et l'incertitude qui rgnait
dans les esprits.

Ce fut  une poque postrieure  celle qui nous occupe en ce moment;
mais ces dtails sont curieux et caractristiques. Martin Lem fut
encore plusieurs fois premier bourgmestre; il se montrait entour
d'une escorte, en sorte que le peuple, en le voyant passer, s'criait:
Voil le petit comtin de Flandre! ou bien: Vive le comte Martin
sans Terre! Matre d'htel de Maximilien, il lui donne un magnifique
banquet en sa maison de Richebourg. Bientt les Trois Membres, en
lutte avec ce prince, confrent  Lem les fonctions de bailli; mais
aprs, dmissionn par eux, il va terminer ses jours dans l'exil.
Pour Metteneye, il tait fils du chevalier du mme nom, dont nous
avons parl, et fut lui-mme seigneur de Marque, Marquillies,
Poelvoorde, pannetier des ducs de Bourgogne et capitaine du chteau
d'Audenaerde. Lorsque Maximilien se trouvait  Bruges, dj presque 
demi captif, ce gentilhomme fut nomm coutte. Charles de Halewyn
tait grand bailli: tous deux taient agrables au peuple; mais
rduits,  mesure que les vnements se droulaient,  prter leur
ministre  des actes qui les compromettaient et leur rpugnaient, ils
annoncent une sortie contre l'ennemi, se font ouvrir une porte,
piquent des deux, et on les attend encore.

Tels taient quelques-uns des compagnons d'infortune de notre
voyageur. Les diffrences que nous venons de noter en tablissaient,
pour eux, dans le pril. Leur mise en jugement tait, au surplus,
demande, maintenant, sans distinction et d'une faon qui ne
permettait plus les hsitations ni les dlais.




VI

Le Steen.

  Caractre d'Anselme Adorne.--Vices de la procdure.--Les seize sont
  conduits en prison.--Barbesan mis  la torture.--On dresse l'chafaud
  sans attendre le jugement.--Vues secrtes des chevins.--Leurs
  dlais.--Les milices ne quittent pas la place.--On cherche les
  chevins qui se cachent.--Condamnation et mort de Barbesan.--Position
  dangereuse du sire de Corthuy.


Bien qu'on se livrt depuis quelque temps  un examen des comptes de
la ville pour s'assurer s'ils ne donnaient pas matire  reprendre, la
procdure, dans son ensemble, embrassant tous ceux qui avaient rempli
certaines fonctions pendant une certaine poque, ne drivait pas de
griefs positifs et personnels, mais d'une suspicion vague, entretenue
par l'effervescence populaire et qui la nourrissait. Rien ne dmontre
si, dans des cas spciaux, la suspicion tait fonde, ou dans quelle
mesure. On n'a pour se guider que des inductions, et il faut examiner
attentivement les circonstances soit gnrales, comme celles du temps,
la disposition des esprits, la rgularit de l'instruction,
l'indpendance des juges, soit particulires, comme la moralit de
l'accus.

Quant  Anselme Adorne, du moins, le lecteur a pu se faire de lui une
ide assez exacte. Du sang-froid, du courage, une pit sincre, une
vie pure, en un temps o la licence se cachait peu, un caractre loyal
et modr, un ensemble de qualits qui le faisaient chrir et vnrer
de sa famille et lui attiraient la considration, l'affection mme de
ceux qui avaient avec lui quelques rapports: tout cela se fait
apercevoir dans ce que nous avons eu  raconter de lui. En le voyant
envelopp, sans qu'aucune accusation et t formule au pralable
contre lui, dans des poursuites dont la marche fera ressortir de plus
en plus leur caractre injuste et violent, nous n'aurons pas de peine
 former notre opinion en ce qui le concerne.

Au moment o les milices s'assemblaient, il se prparait peut-tre
galement  prendre part  la guerre. Il se trouvait pourtant encore 
la Maison de Jrusalem, au milieu de ses enfants. Un de ses fils
n'avait alors que seize ans; les filles taient en dessous de cet ge:
ces jeunes ttes entourant le foyer auprs duquel il s'asseyait lui
mme, le front dj sem de quelques frimas, formaient la couronne de
son ge vieillissant.

Ce cercle aim, il faut le quitter; il faut se dgager de ces chres
treintes! Les suppts du bailli ont frapp  la porte qui s'ouvrit
autrefois pour la duchesse Isabelle, Charles de Bourgogne et Marie
Stuart. Anselme suit les agents de la justice; il est conduit au
_Steen_, lugubre sjour dont la Gruthuse devait, quelques annes
aprs, habiter  son tour les tristes rduits. Ce fut sur l'ordre de
Maximilien. Maintenant, c'tait le peuple qui commandait, ou plutt
cette partie active et ardente du peuple qui entranait le reste.

On tire d'abord de prison l'un des seize, qu'une vieille chronique
flamande dsigne seulement par ces mots: _un riche_: c'tait Barbesan.
On le tortura cruellement, et tandis que l'affaire s'instruisait de la
sorte, on entendait retentir les marteaux des charpentiers qui
dressaient pour lui l'chafaud en face du Beffroi. Une dposition
assez suspecte vint accabler le malheureux; il convint, lui mme, dans
les tourments, de tout ce qu'on voulut. C'tait l'ordinaire; mais ce
qu'il importe de remarquer, c'est la conduite des chevins qui
formaient le tribunal appel  le juger. Quoique choisis rcemment
sous la pression des vnements, ils n'avaient prt la main  ces
cruels prliminaires que pour satisfaire le peuple; aussi ne se
pressaient-ils point de prononcer l'arrt, esprant que ce qui s'tait
fait dj suffirait pour dterminer les milices  s'loigner. Les
mtiers pourtant demeuraient sur la place, rangs sous leurs
enseignes, et la nuit mme ne put les sparer: on voulait voir jouer
la hache; on s'tonnait que l'excution n'et point lieu.

Quelle position que celle de cet homme, de ce pre, attendu par le
bourreau, bris par la torture, qu'on ne voulait point condamner, mais
qu'on n'osait absoudre! Except dans les rangs tumultueux de la
foule, la crainte glaait les coeurs. Quelques-uns des principaux de
la ville taient menacs d'un sort pareil  celui de Barbesan.
L'honnte bourgeoisie, incertaine, intimide, se renfermait
prudemment, ou n'osait manifester sa pense. Les plus habiles
acceptaient les faits, quels qu'ils fussent. Plusieurs composaient
leur visage et rglaient leurs paroles suivant les gens qu'ils
rencontraient.

La Gruthuse n'hsita point  compromettre sa popularit pour tenter de
sauver un infortun; escort d'ecclsiastiques, ainsi que nous l'avons
vu paratre au balcon de l'htel de ville, il vient supplier le peuple
d'pargner cette victime. Les marchands trangers exeraient une haute
influence par le rang de quelques-uns d'entre eux, leurs richesses, la
part qu'ils avaient  la merveilleuse prosprit de Bruges; la
neutralit de leur position les appelait assez souvent  l'office de
mdiateurs:  leur tour, ils viennent intercder en faveur de
l'accus. Bientt un plus touchant spectacle s'offre aux regards: on
voit s'avancer, craintives et tout en larmes, deux douces petites
innocentes: c'taient ses filles. S'agenouillant l'une prs de
l'autre, devant le peuple: Grce pour sa vie! disent-elles d'une
voix enfantine, entrecoupe de sanglots; prenez tout son bien: qu'il
ne nous reste rien sur la terre; si notre bon pre vit, nous serons
bien contentes! Un tel silence rgnait, depuis qu'on les avait vues
paratre, que cette prire fut entendue de tous: les pleurs coulaient;
un murmure favorable, mais faible, commenait  circuler: soudain des
voix rudes le dominent et l'touffent. Justice! crient celles-ci;
il nous faut justice, nous ne nous payons point de paroles.

On ne voyait pas cependant procder au supplice, et le jour
s'avanait, quand ce cri sort de la foule: Amis! voulez-vous que tout
aille bien, demeurons unis et suivez-moi! On applaudit. L'homme qui
avait dit ces mots prend  la main une bannire et s'lance vers
l'htel de ville; tous se prcipitent sur ses pas, emportant les
enseignes des mtiers, et, avec une telle furie, qu'ils se culbutaient
les uns les autres. Ils s'taient munis de coulevrines toutes charges
et prtes  faire feu.

Quand ils furent arrivs  l'htel de ville, les chevins avaient
disparu: on les cherche; on fouille jusqu'aux clotres, pour trouver
ces juges contumax. Le peuple n'en veut point  leur vie,
proclame-t-on; mais il faut justice sur l'heure, ou l'on va voir de
grands dsastres. N'osant rsister plus longtemps, ils sortent de
leurs cachettes; ils s'assemblent: le jugement attendu tombe de leur
bouche, et la tte de Barbesan a bondi sur l'chafaud.

Il tait huit heures du soir, et l'on tait au milieu du mois de mai,
en sorte que cette scne lugubre se terminait vers la tombe de la
nuit. Bientt, dans le demi-jour du crpuscule brillent des torches
que portait une double file de religieux; ils conduisirent le cadavre
 Saint-Jacques, o il fut inhum.

C'tait devant ces juges, ce peuple, dans ces fatales circonstances,
qu'Anselme Adorne aurait  comparatre. La prison o il attendait son
sort tait un reste d'un ancien palais des comtes de Flandre; elle
tait proche de l'htel de ville, o la foule tait accourue pour y
chercher les chevins. Le bruit, les cris de mort taient venus
frapper l'oreille du chevalier. Il avait pu saisir de loin le murmure
confus du flot vivant qui inondait la place et, peut-tre, quelque
sourd retentissement du coup fatal.

Sa conscience, du moins, tait tranquille. Le banal et odieux soupon
d'avoir fait tort aux finances de la ville, qui excitait surtout la
colre du peuple, ne pouvait l'atteindre; en qualit de bourgmestre de
la commune, il n'avait pas mme eu maniement de deniers: c'est Despars
qui en fait la remarque. Mais il avait eu part  la faveur de Charles;
Humbercourt et le chancelier prisaient sa personne et ses services.
Qu'attendre d'une multitude ivre de sa puissance et sourdement
excite, de juges effrays qui s'taient cachs pour ne point
condamner Barbesan et l'avaient ensuite livr au bourreau?




VII

Le jugement.

  Le peuple va chercher le banc de torture.--Interrogatoire de Van
  Overtveldt.--Le seigneur de Saint-Georges et le baron de Corthuy sont
  conduits aux Halles.--Aspect du tribunal.--Intervention
  inattendue.--Messes solennelles.--Jugement de Van Overtveldt et de de
  Baenst.--Ce qui est rsolu pour Anselme Adorne.--Caractre de cette
  dcision.--Motifs de consolation du chevalier.--Les autres dtenus mis
   composition.--Les milices sortent sous la conduite de Ghistelles et
  de Metteneye.--Prise du chteau de Chin.--Mort d'Adolphe de
  Gueldre.--Le camp brugeois.--_Nous sommes trahis!_--Rflexions.


Cette tte jete  la fureur populaire l'avait-elle du moins assouvie?
Hlas! il n'en tait rien. Le jour suivant, qui tait un dimanche,
s'annonait sous des auspices sombres et menaants. Ds le matin, la
foule court, avec d'effrayantes clameurs, chercher les instruments de
torture et les porte aux Halles: il y aurait ainsi moins de chemin de
la question au supplice! Il fallait, disait-on, _expdier_ encore
quelques-uns des dtenus.

Le conseiller van Overtveldt subit d'abord un long et svre
interrogatoire qui prit la plus grande partie de la journe. Sur le
soir, on vint prendre au _Steen_ le seigneur de Saint-Georges,
chevalier, de la puissante maison des de Baenst; mais rien ne parat
avoir fait une sensation plus profonde sur les spectateurs que de voir
conduire avec lui, devant le tribunal, messire Anselme Adorne, sire de
Corthuy en cosse, ainsi qu'on appelait, avec une sorte d'emphase,
notre voyageur.

Il fallait traverser la place, o l'on ne distinguait dj plus
qu'imparfaitement les objets: au centre, l'chafaud se dressait sombre
et morne; tout autour, c'tait une masse ondoyante, un fourmillement
confus;  et l le fer d'une pique tincelant dans l'ombre; au fond,
les Halles se dessinant sur les dernires clarts du ciel que
cherchent volontiers les regards en de tels moments. Vers la tour du
Beffroi, on remarquait, dans cette masse obscure, quelques vides
lumineux.

C'taient les croises de la salle o sigeaient les juges. Des lampes
et des torches y promenaient leurs lueurs sur les votes noircies,
faisaient reluire les ferrures du chevalet, des tenailles, et
illuminaient le visage ple des chevins. Prs de ceux-ci on
remarquait les _Hoofdmannen_ et les doyens, placs l comme pour les
surveiller et rpondre au peuple de leur docilit.

L'heure, le lieu, ces apprts, cet auditoire, le sang qui fumait
encore: tout, il le faut avouer, tait fait pour tonner les courages.
Van Overtveldt et de Baents, jugeant toute dfense vaine, firent,
comme nagure Barbesan, on ne sait quels aveux. Le baron de Corthuy
n'en avait point  faire; calme, ainsi qu' Rama, il attendait que la
vrit se fit jour. Mais o tait le gnreux Fakhr-eddin pour la
faire clater et l'arracher lui-mme au pril?

La Gruthuse et sans doute essay de jouer ce noble rle, si
l'impuissance de son intervention n'avait dj trop paru. Le secours
devait venir encore cette fois du ct o on l'attendait le moins. En
voyant des hommes de ce rang en une telle dtresse, leur vie mme ne
tenant plus qu' un fil, les doyens se sentirent mus; des larmes
coulent de leurs yeux. Non! s'crient-ils, vous ne prirez point!
Dieu aidant, nous flchirons ces barbares gens de mtiers. Au milieu
de scnes auxquelles tous les pays ont servi, parfois, de thtre, on
aime  rencontrer, dans les chefs du peuple, travaills peut-tre
eux-mmes par les ressentiments, les prventions qui l'agitaient,
cette sensibilit courageuse. C'est l que se montre vraiment le
caractre de la nation: vous diriez de ces murs antiques qu'aux lieux
bouleverss par un volcan, on retrouve sous la lave.

La nuit tant dj fort avance, le prononc fut remis au jour qui
allait bientt paratre. Les honntes doyens ne perdirent pas un
instant pour se rpandre parmi le peuple, confrer avec les principaux
des mtiers, tout tenter, en un mot, pour apaiser la multitude. Ce
qu'il y avait, dans Bruges, de plus respectable secondait leurs
efforts, ou en attendait avec anxit le rsultat. Il semblait que la
ville ft menace de quelque grande catastrophe. On eut recours au
pouvoir et  l'appareil de la religion: ds le matin, les cloches et
le carillon retentissent dans les airs; l'orgue branle les votes des
glises; les chants sacrs s'lvent vers le ciel, afin d'obtenir de
sa clmence qu'il clairt les juges et fit descendre la paix sur les
esprits troubls.

Tant d'efforts et de voeux ne devaient pas demeurer inutiles: le
tribunal, voyant les choses ainsi disposes, s'enhardit jusqu'
laisser la vie aux trois accuss, mais pour Van Overtveldt et de
Baenst,  des conditions presque aussi dures que la mort: la
confiscation gnrale, la rclusion perptuelle dans un couvent,
enfin, l'amende honorable, dans le plus humiliant appareil; grande et
lourde pnitence, dit l'_eccellente Cronike_, pour de si hauts et si
puissants seigneurs!

Ainsi avaient paru les magistrats de Gand devant Charles de Bourgogne,
 son orgueilleux triomphe; les rles maintenant taient changs: le
_commun peuple_ tait matre et rclamait les mmes hommages. Il
fallait que les dignits communales eussent bien de quoi tenter
l'ambition, pour que des hommes considrables s'exposassent, en les
acceptant,  donner de semblables spectacles. Paul Van Overtveldt et
Jean de Baenst n'avaient point mrit cet indigne traitement. Rien, du
moins, n'autorise  l'affirmer. On n'aperoit clairement qu'une chose:
c'est que les juges n'taient point libres. Ils voulaient frapper les
esprits et contenter une foule menaante. Except la triste crmonie,
ranon d'un sang qui avait t prs de couler, l'arrt n'tait gure
destin  tre excut: c'tait un de ces jugements que les vnements
dictent ou effacent, dans leur mobilit.

Si l'on inclinait, nanmoins,  douter que Van Overtveldt et de Baenst
fussent tout  fait  l'abri des reproches, il faudrait avouer que ce
serait sans preuve, et le doute mme doit profiter aux accuss. Quant
au sire de Corthuy, ce n'est point un doute qui parle en sa faveur:
les griefs contre lui taient sans porte, rien n'tait venu les
confirmer; ses fonctions n'y donnaient point de prise, sa vie le
dfendait, et il avait fallu un de ces revirements qu'amnent les
rvolutions, pour que du rle de pacificateur il descendit soudain 
celui de prvenu. Lui, du moins, obtiendra-t-il la rparation d'une
justice clatante? La rponse s'offre malheureusement d'elle-mme.
C'tait le samedi que les juges, tremblant pour leur propre vie,
avaient sign, malgr eux, un arrt de mort; le dimanche, sans
l'humanit et le courage des doyens, d'autres victimes eussent t
frappes, et l'on n'tait encore qu'au lundi! Le tribunal se tira
d'embarras par une formule vasive[106], constatant implicitement que
rien n'tait acquis au procs  charge du noble accus; mais par une
inconsquence que les circonstances n'expliquent que trop, il lui
fermait nanmoins,  tout hasard, l'accs aux dignits communales;
ostracisme politique que les circonstances prononaient assez et qui
devait durer autant qu'elles. Quelques-uns veulent, mais les
tmoignages varient et le fait est douteux, que pour obtenir du
peuple, qui tait le vritable juge, la sanction de cet acquittement
timide et dguis, Anselme dut se prsenter, en robe de deuil, devant
lui.

  [106] _Si l'on venait  trouver_ qu'il et en faon quelconque
  tir induement avantage du bien de la ville, il serait tenu 
  rparer le tort au quadruple.

Quoiqu'il en soit de cette circonstance qui importe peu dans une telle
procdure, l'arrt et t trop doux pour un coupable; l'innocence en
tait accable. Plus le baron de Corthuy trouvait dans son me de
droiture, d'intgrit, d'attachement  son pays et  sa ville natale,
plus il se sentait abreuv d'amertume. Heureusement, il lui restait
des consolations puissantes. C'est un beau spectacle, a dit un sage,
que celui de l'homme de bien aux prises avec l'adversit. Anselme
avait lu Snque: pourtant il n'y songeait gure en ce moment; mais
peut-tre, lorsqu'il quittait la place, ses regards,  l'angle d'une
rue, derrire une lampe fumeuse, rencontrrent-ils un de ces tableaux
o quelque artiste populaire avait figur un captif, le front saignant
des pines tresses autour de sa tte, les paules couvertes d'un
manteau drisoire, avec cette inscription au-dessous de l'oeuvre:
_Voil l'homme!_ En cartant ces symboles, a-t-on song  ceux qui
souffrent?

La hache n'avait frapp,  Bruges, qu'une victime; nanmoins la
rigueur affecte des derniers arrts et le rang de ceux qu'ils
atteignaient, avaient fait une vive impression: les milices
consentirent au dpart. Parmi les autres dtenus, plusieurs furent mis
 composition, avec interdiction des fonctions communales; mais,
l'motion passe, ce fut lettre morte: ceux qu'on accusait d'avoir t
les instigateurs des poursuites, et le bourgmestre qui prsidait les
chevins lorsque cette affaire avait t porte devant ceux-ci,
furent,  leur tour, inquits et ranonns. C'tait une autre
raction en sens contraire, qui eut galement son temps. Le malheureux
Barbesan n'en tait pas moins frapp et attendait au tribunal suprme
ses accusateurs et ses juges.

Les Brugeois allrent se joindre aux Gantois, sous la conduite d'un
noble et brave chevalier, Jacques de Ghistelles, qui devait aussi, un
jour, monter  l'chafaud, sur le march de Bruges, et de Pierre
Metteneye, qui venait d'tre compris dans la procdure. L'un portait
l'tendard de Flandre, l'autre celui de la ville. La prise du chteau
de Chin signala d abord l'expdition; on se prparait  assiger
Tournay, o Louis XI avait jet des forces, quand tout  coup l'ennemi
sort des portes. Adolphe de Gueldre, envelopp et ddaignant de fuir,
meurt en combattant. Privs de leur commandant, les Gantois se
retirent. Ceux de Bruges restent seuls: sourds aux conseils de leurs
chefs, ils ngligeaient toutes les prcautions. Le dsordre tait dans
leur camp qui avait l'air d'une foire. Quelques-uns y avaient fait
venir chacun leur femme et, ajoute le chroniqueur, leurs matelas. Il y
avait plusieurs d'entre eux qui tiraient une solde de 12 gros. On les
entendait chanter en choquant leurs verres:

    Douze gros et casaque neuve:
    Dieu nous prserve de la paix!

Au milieu de ces passe-temps, la cavalerie franaise, les chargeant 
l'improviste, en fit un grand carnage. Le bailli de Bruges, Jacques de
Halewyn, et le capitaine des chaperons rouges furent faits
prisonniers, avec beaucoup de gens de mtiers et de menu peuple. Le
reste, laissant bannires, artillerie, tentes et bagages, revint en
dsordre, au cri de: _Nous sommes trahis!_

On rassembla  Bruges de nouvelles forces; mais Ghistelles refusa de
les commander, jurant par sa chevalerie qu'il n'entrerait plus en
campagne avec des soldats si mal disciplins.

On souffre d'avoir  raconter ces faits qui s'enchanent  ceux dont
nous nous occupons plus spcialement: tumultes, pillages, jugements
sans libert, guerre sans gloire; tristes tableaux, effets d'une mme
cause! Il ne manquait certes, en Flandre, ni talents, ni valeur, ni
patriotisme; il manquait cette force mystrieuse qui enfante l'ordre
et l'unit. Les mmes hommes que nous venons de voir paratre dans ces
dplorables scnes allaient se montrer des hros.




VIII

Blangy.

  Harangue de Maximilien.--Il arme des chevaliers.--Les _Pater_ et
  les _Av_.--Bataille perdue et regagne.--La Gruthuse
  prisonnier.--Retour de Jean Adorne.--Mort de Galas.--Prosper
  Adorno remonte sur le trne ducal.--Il se sauve  la
  nage.--Caractre de Maximilien.--Mort de Marie et fin de la maison
  de Bourgogne.--Rgence conteste.--Les colonnes d'or
  renverses.--Adieux suprmes.


Deux ans s'taient couls, et l'honneur des armes flamandes s'tait
dj relev par plus d'une glorieuse revanche. Marie de Bourgogne
avait pous le jeune duc d'Autriche. En djouant les ambitions, ce
mariage avait calm, pour un temps, les partis: le pays s'unissait
avec enthousiasme sous les mmes tendards.

A la tte de 22,000 hommes, Maximilien vint mettre le sige devant
Terouane. Une arme ennemie s'avance pour dgager la place. Les
Flamands prennent position sur les hauteurs de Guinegate, prs de
Vieuxville et de Blangy.

Le soleil d'aot, qui montait glorieusement  l'horizon, brillait sur
la longue ligne de casques et de piques de nos milices. Le noble duc
Maximilien, raconte une chronique flamande, range tout son monde en
bonne ordonnance et adresse aux soldats quelques mots faits pour
enflammer leur courage. Flamands, renomms dans l'histoire, leur
dit-il, soyez braves et sans peur, comme de fidles enfants; je vous
serai bon et loyal seigneur, tant que je vivrai. Alors il descend de
cheval et arme plusieurs chevaliers[107]; puis il ordonne que chaque
combattant, mettant les deux genoux en terre, dise cinq _Pater_ et
cinq _Av_: cela fait, il remonte  cheval et recommande aux Flamands
de marcher les rangs serrs et les piques en avant.

  [107] Selon Despars, ce fut aprs la bataille.

La victoire parut un moment prs de leur chapper; mais enfin elle
leur demeura. Le principal honneur en revint aux piquiers flamands, et
Maximilien lui-mme recueillit, dans cette journe, beaucoup de
gloire.

Aprs la bataille, lorsque ces braves se furent un peu rconforts en
prenant quelques rafrachissements, le duc revint gament auprs
d'eux, les remerciant avec une vive effusion de reconnaissance. Il les
pria de s'agenouiller de nouveau et de dire encore cinq _Pater_ et
cinq _Av_ en l'honneur de Dieu qui leur avait donn la victoire.
Tous le firent de grand coeur, et lui-mme avec eux. Nous aimons ces
nafs dtails qui sont peut-tre au-dessous de la majest de
l'histoire, mais qui peignent les temps et en rvlent l'esprit.

La Gruthuse avait t fait prisonnier dans l'action. Le sire de
Corthuy, que nous avons vu remplir avec lui les fonctions de
capitaine, combattait-il  ses cts et partagea-t-il son sort?
Toujours est-il qu'il tait absent de Bruges lorsque son fils an y
arriva, de retour d'Italie, le 21 avril 1480.

Jean alla loger chez son frre Arnout, et ne rentra  la maison
paternelle que quelques mois aprs, sans doute parce qu'alors Anselme
y tait revenu.

Les moyens de communication et de publicit taient encore bien
imparfaits. Le baron de Corthuy savait probablement cependant que son
parent italien, si plein,  Milan, de prvenances pour lui, avait t
arrt, par ordre de Galas, et enferm au chteau de Crmone. Anselme
se rjouit en apprenant qu'aprs que le duc fut tomb sous les
poignards des conjurs, le comte de Renda avait non-seulement t
remis en libert, mais que la rgente l'avait plac  la tte du
gouvernement de Gnes. Lorsque ensuite Jean Adorne raconta encore 
son pre comment Prosper, devenu de nouveau suspect  la cour de Milan
et cdant aux instances du roi de Naples, avait repris le titre ducal;
comment, mal servi par la svrit qu'il dploya lui-mme contre ses
ennemis, trahi par l'pe vnale d'Obietto Fieschi, faiblement second
par Ferdinand, il s'tait vu rduit  gagner,  la nage, une galre
aragonaise, Anselme dut se rappeler la devise des Adorno et des
grandeurs humaines: _Tout passe[108]!_

  [108] La devise des Adorno n'tait pas la mme que celle de la
  branche flamande; c'tait: _Omnia prtereunt._

Ces tranges vicissitudes, ces pripties rapides, furent entre le
pre et le fils un frquent sujet d'entretien; mais les affaires de
leur propre pays attiraient encore,  plus juste titre, leur
attention.

La situation de la Flandre ne rpondait pas aux brillantes esprances
que Maximilien avait donnes  son dbut. Ce n'est point qu'il manqut
de qualits dignes d'un prince et faites pour le relever. D'illustre
race, jeune, de bonne mine, brave, ami des lettres, qu'il cultivait
lui-mme, et des sciences, qui lui durent beaucoup en Allemagne, il
avait, dans l'esprit et l'imagination, du pote et du chevalier, mais
trop peu de suite dans les ides et jamais d'argent dans ses coffres.
Les _Trois Membres_ se montraient mal disposs  les remplir; la
guerre avec Louis XI, quelquefois interrompue par des trves, ou
reprise avec des chances diverses, fatiguait la Flandre. Deux partis
s'y disputaient la prpondrance: l'un, qui avait pris le dessus aprs
la mort de Charles le Hardi et dfendait les concessions obtenues ou
arraches alors, avait son sige principal  Gand; l'autre, qui
voulait fortifier l'autorit du prince, dominait  Bruges. Les
rivalits allaient au point que Jean de Dadizeele, grand bailli de
Gand, que nous avons galement nomm plus haut, fut lchement
assassin,  l'instigation de Josse de Lalain.

On est heureux de vivre en un temps o les passions sont mieux
contenues et o rgnent les lois, l'ordre et la justice. Il faut en
convenir pourtant, la courte priode dont nous parlons ici ne pouvait
faire regretter aux hommes paisibles la domination tumultueuse et
sanglante des mtiers. Ces jours allaient revenir.

La duchesse Marie portait, dans les exercices de corps, quelque chose
de l'ardeur que son pre dployait  la guerre. L'hiver, elle glissait
sur la glace. En tout temps, elle lanait imptueusement son cheval,
peu soucieuse du pril ou des obstacles. Un jour qu'elle chassait au
faucon, sa monture se renverse sur elle; une blessure qu'elle cache
s'envenime: elle meurt  l'ge de 25 ans, le 28 mars 1482[109].

  [109] La mme anne, mourut Marguerite d'Anjou, et l'anne
  d'aprs, Louis XI et douard IV.

Ainsi finissait, un sicle aprs la journe de Rosebecque, la
puissante maison de Bourgogne, et une suite de combats entre les
princes de cette race et les grandes communes avait comme jalonn
l'intervalle. Chose trange! au sortir de ces luttes entre deux causes
qui employaient, l'une et l'autre, les armes et les supplices, le nom
de Bourgogne conserva dans nos contres un caractre de grandeur
imposante qui lui faisait une sorte de popularit.

L'tendard symbolique de cette maison semblait un drapeau national;
nous l'avons vue, nous-mme, plus d'une fois se dployer dans les
runions et les jeux des villageois, dpositaires des traditions qui
s'effacent et dont ils ne pourraient expliquer l'origine. Quand la
dernire trace de ces impressions aura disparu avec la dernire de ces
vieilles bannires, l'histoire, tout en notant l'altire ambition et
les reprsailles cruelles de nos princes de la dynastie de Valois,
n'en constatera pas moins que c'est autour de la croix de Bourgogne
que les provinces belges formrent, au quinzime sicle, leur
brillante constellation.

Par le mariage de Marie avec Maximilien, l'oeuvre des ducs de
Bourgogne passait  la maison d'Autriche, dont le nom,  ct de celui
d'un Philippe II, rappelle pour les armes, les arts et la paix, ceux
de Charles-Quint, d'Albert et d'Isabelle et de Marie-Thrse.
Malheureusement, Maximilien n'avait pas montr assez de sagesse et de
modration pour que son autorit ft accepte sans lutte pendant la
minorit de son fils. La Flandre eut la paix avec la France, mais elle
eut  la fois, dans son propre sein, la guerre trangre et la guerre
civile. Il n'est point dans nos annales de plus triste poque: la
licence des corps arms et l'effervescence de la multitude, les
vengeances rpondant aux vengeances, de toutes parts, les ravages, les
divisions, les supplices, laissent au moins douter si la rgence
inconteste de Maximilien et pu tre plus funeste. Bruges reut le
coup fatal, et aprs les convulsions de l'agonie, tomba puise et
pantelante sur les tronons de ses colonnes d'or.

Le sire de Corthuy ne fut pas tmoin de ces maux que Jean son fils,
dans les notes qu'il a laisses, appelle tantt un chtiment du ciel,
tantt des inventions de l'enfer[110]. Le pre tait retourn en
cosse, o nous allons bientt le suivre. Quand il embrassa ses
enfants au dpart, quelque secret avertissement ne vint-il point
obscurcir son front? Ne le vit-on pas jeter sur tout ce qui
l'environnait un plus long regard que de coutume, comme si c'tait
pour la dernire fois et qu'il voult, du moins, emporter cette chre
empreinte dans sa pense? De telles proccupations, on le verra
bientt, n'eussent t que trop naturelles.

  [110] ... Propter seditionem, heu! iniquam, qu in patria erat ob
  peccata nostra, ibi Gandavum ubi erat statuum congregatio, ut
  inceptis seditionibus et diabolicis inventionibus finis salubris
  imponeretur.

  Jean Adorne n'tait point personnellement en cause dans cette
  commotion, et il avait des parents et des amis dans les deux
  partis: il exprime l'opinion des hommes paisibles qui voyaient
  avec douleur les malheurs de leur ville et de leur pays.




IX

La dernire traverse.

  Jacques III  25 ans.--Favoris et artistes.--L'architecte Cochran
  et le musicien Rogiers.--Le duc d'Albany et le comte de Mar.--Mort
  du second.--Prparatifs de guerre.--Honteux trait du duc
  d'Albany.--Jacques convoque ses vassaux.--Conspiration de
  Lauder.--_Bell-the-Cat._--Massacre des favoris du roi.--Il
  est dtenu au chteau d'dinbourg.--Glocester envahit
  l'cosse.--Albany lieutenant-gnral.--Sa condamnation.--Arrive
  du sire de Corthuy.--Conduite quivoque du comte de
  Huntley.--Fatal dnoment.--Conclusion.


Lorsque Anselme Adorne avait paru, pour la premire fois,  la cour
d'dimbourg, il n'y venait point chercher fortune. Sa position dans
son pays et la perspective qui s'y offrait  lui, pouvaient suffire 
son ambition. S'il rencontra en cosse des honneurs et des dignits,
c'tait une marque de royale gratitude pour l'hospitalit que
trouvait chez lui une Stuart.

Nous ne l'avons vu faire, dans ce royaume, que de courtes apparitions,
l'une avant, l'autre aprs son voyage d'Orient, et les dates,  cet
gard, sont prcises; nous l'apercevons, ensuite, en route vers la
Perse; puis nous le retrouvons en Flandre, revtu de fonctions
publiques, et envelopp, quelque temps aprs, dans les poursuites
diriges contre d'anciens magistrats; enfin, nous avons tout lieu de
croire qu'il se rencontra avec son fils  la Maison de Jrusalem,
depuis le retour de celui-ci. Il n'est donc pas  supposer qu'il et
pris jusqu'ici une part active au maniement des affaires, en cosse.
Le moment tait pourtant arriv o il allait devenir victime de la
direction qu'elles avaient reue pendant sa longue absence, ou de
l'tat voisin de l'anarchie dans lequel cette contre se trouvait
plonge.

Pour un roi d'cosse et pour un roi mineur, Jacques III avait eu
d'abord,  tout prendre, un rgne paisible, aux dbuts duquel l'cosse
devait mme Roxbourg, Berwick et la possession inconteste des Orcades
et des les Shetland; mais lorsqu'il eut atteint l'ge de 25 ans, qui
lui donnait la plnitude de son autorit, diverses causes concoururent
 la miner et amenrent, enfin, de plus dplorables vnements.

Rien n'tait pourtant chang aux rouages principaux du gouvernement:
lord Evandale conservait les fonctions de chancelier; les vques, 
qui leur influence et leurs lumires donnaient une grande part aux
affaires, continuaient  tre consults; mais le roi, au lieu de
dominer les grands, comme son pre et son aeul, par une indomptable
nergie, ou de les captiver et de les entraner, comme son fils sut le
faire aprs lui, les laissa se retirer dans leurs donjons et leurs
forteresses, o ils vivaient plus en souverains qu'en sujets, et admit
dans sa familiarit, outre quelques gentilshommes  qui, pour faire
souche de grandes maisons, il manqua un protecteur plus heureux,
Cochran, architecte minent, Rogiers, qui fonda en cosse une cole
renomme de musiciens, et d'autres artistes moins connus. Ces habitus
du palais ne pouvaient manquer d'obtenir du crdit et souvent d'en
abuser[111].

  [111] Nous devons beaucoup, pour les faits rsums dans ce
  chapitre,  M. Tyller (_History of Scotland_), que nous avons
  pourtant eu soin de comparer avec divers autres historiens de
  l'cosse.

La conduite du roi tait surtout peu sage dans un pays o l'on
n'estimait que les armes: elle poussa jusqu' la fureur l'irritation
des grands, qui se voyaient ddaigns; les deux frres du roi, plus
mles et plus rsolus que lui, devinrent le point de ralliement de
tous les mcontents.

Tous deux furent arrts. Le duc d'Albany s'vada; le comte de Mar,
accus d'avoir confr avec de prtendues magiciennes sur les moyens
d'abrger les jours du roi, prit durant sa captivit. Selon les
historiens hostiles  Jacques, ce fut par son ordre; d'autres, qui
regardent cette mort comme accidentelle, s'appuient, en particulier,
sur ce qu'elle ne lui fut point reproche par ceux qui tramaient sa
perte.

L'influence de Cochran ne fit que grandir. L'administration des
domaines confisqus sur le comte de Mar passa entre les mains de cet
homme ambitieux et habile; Jacques lui donna mme la direction de son
artillerie. Les cossais, pour la plupart, s'y entendaient mal, et
l'on vit, jusqu'en Italie, o l'art militaire tait plus avanc, un
illustre architecte diriger la dfense de Florence[112].

  [112] Michel Ange.

C'tait, du moins, pour la tranquillit intrieure du royaume, une
circonstance heureuse, que la paix avec les Anglais: elle avait mme
t cimente par des arrangements matrimoniaux, depuis que Louis XI
avait trait avec douard IV et qu'ils taient convenus, entre eux, du
mariage du dauphin avec la fille du roi d'Angleterre; mais Louis ayant
rompu ses engagements, pour un autre projet qui n'eut pas plus de
rsultat, celui d'une union entre l'hritier de la couronne de France
et Marguerite, fille de Maximilien d'Autriche et de Marie de
Bourgogne, et voulant occuper douard chez lui, afin qu'il ne tentt
rien contre la France, pousse Jacques  armer contre l'Angleterre. Ce
roi fidle  une politique qui fut presque toujours celle des
monarques de sa race, cde  ces conseils intresss qui allaient lui
devenir bien funestes.

Entre douard, menac d'une invasion et qui en mditait une lui mme,
Albany[113] ambitieux et fugitif, des grands irrits et fatigus du
repos, il s'ouvrit de tnbreuses ngociations. Le duc s'engage 
faire hommage au roi d'Angleterre de la couronne qu'il voulait
arracher  son frre et promet, pour prix du concours des ennemis de
son pays, de leur abandonner des places importantes et de riches
territoires. En signant ce honteux trait[114], il prenait d'avance le
titre de roi, dont il se montrait bien peu digne, quoique le
traitement qu'il avait prouv, ainsi que le comte de Mar, offre
quelque attnuation de sa conduite.

  [113] Nous conservons partout le mot original sans le traduire,
  parce qu'en le remplaant par celui d'Albanie, comme l'a fait le
  traducteur de Robertson, on donne lieu  une certaine confusion
  que nous avons voulu viter.

  [114] 10 juin 1482.

Jacques III convoque les milices fodales, sous la bannire de leurs
chefs. C'tait runir bien des mcontents et rapprocher des
conspirateurs. La chert des denres, une monnaie de bas aloi, dont
l'mission tait attribue aux avis de Cochran, les richesses que
celui-ci devait  la libralit du roi, la pompe qu'il affectait, son
orgueil, exaspraient les esprits. Plusieurs seigneurs, notamment le
comte de Huntley, dont nous n'aurons que trop occasion de parler
encore, le comte de Lennox et le comte d'Angus, surnomm depuis _Bell
the Cat_, parce qu'il s'tait cri que ce serait lui qui attacherait
le grelot, s'unissent dans l'glise de Lauder, par une conjuration
nocturne, assez semblable aux contrats sanglants qui prparrent les
meurtres de David Riccio, secrtaire de Marie Stuart, et de Darnley,
poux de cette reine. Ils s'emparent de Cochran, pntrent en armes
auprs du roi, se saisissent de tous ceux qui se trouvent autour de
lui et les font gorger  l'exception du jeune Ramsay, cr depuis
comte de Bothwell, qui avait couru se rfugier dans les bras de
Jacques. Aprs cette excution sauvage, ils renferment le roi lui-mme
dans le chteau d'dimbourg[115] et laissent l'arme se dbander,
ouvrant ainsi leur pays aux Anglais, conduits par Glocester, et au
duc d'Albany qui s'empare du pouvoir, sans oser cependant porter la
main sur la couronne, objet de ses convoitises.

  [115] 22 juillet 1482.

Jacques conservait des partisans, et l'histoire d'cosse, plus
qu'aucune autre, offre de singuliers retours. Le pouvoir des rois y
avait,  la fois, une incroyable faiblesse et une immense porte;
disposant des fiefs et des principaux offices, ils levaient ou
ruinaient, en un moment, les familles, excitaient la crainte et
l'ambition, trouvaient des parlements dociles au plus fort; mais
venait-on  s'emparer par un coup de main de la personne du souverain,
ou  former contre lui une ligue redoutable, il n'tait plus qu'un
instrument passif, ou un ennemi public, jusqu' ce qu'une nouvelle
priptie lui rendt la libert ou la prpondrance.

Aprs le dpart de Glocester, une rconciliation apparente rapprocha
le roi captif et son frre qui ne se trouvait point assez affermi.
Jacques sortit de prison, mais non de la tutelle du duc d'Albany.
Celui-ci, combl d'loges, qu'il dictait lui-mme, pour la gnrosit
de sa conduite, se fit donner le titre de lieutenant gnral du
royaume, le comt de Mar et d'autres domaines. Tout en feignant
d'armer contre les Anglais, il se ligue de nouveau, en secret, avec
eux. Soit, alors, qu'il craignt quelque tentative du parti royaliste,
ou qu'il voult en finir, il accuse hautement son frre de conspirer
pour l'empoisonner, cherche  mettre la main sur lui, manque ce coup,
et dans une assemble du parlement, tenue  la fin de l'anne 1482, il
est dpouill de son office. Ses principaux partisans, le sont
galement de leurs fonctions et de leurs dignits.

Lorsqu'Albany avait pris en main le pouvoir, lord Evandale avait perdu
la place de chancelier; le duc d'Argyle et d'autres seigneurs
s'taient rfugis prcipitamment dans leurs terres. Il se peut que,
dans cette commotion, les intrts du sire de Corthuy eussent t
compromis. La tournure que prenaient les affaires, en Flandre, n'tait
point faite pour l'y retenir; instruit de la dtresse o se trouvait
Jacques III, qui l'avait fait chevalier et combl de tmoignages de
haute bienveillance, il dut naturellement se joindre  ceux qui
aspiraient  tirer ce malheureux prince d'une position si triste et 
rtablir son autorit.

Tels furent, sans doute, les motifs qui dterminrent Anselme  se
rendre en cosse, au milieu de tant de misres, de complots, de
dangers. Lorsque Jacques eut recouvr le pouvoir, ceux qui, teints du
sang de ses conseillers, l'avaient tenu captif lui-mme, ne pouvaient
gure revenir  lui franchement, ni savoir beaucoup de gr  ses plus
dvous serviteurs. La faveur du roi et la qualit d'tranger taient,
pour le sire de Corthuy, un double titre  leurs ombrages.

Parmi les acteurs principaux du sombre drame de Lauder, qui depuis
s'taient rapprochs, au moins extrieurement, du souverain, si
cruellement trait dans ses favoris, nous retrouvons le comte de
Huntley (Alexandre de Seton Gordon). Le roi lui confia les fonctions
de justicier dans le nord de l'cosse. Plus tard, on le vit se ranger
sous la bannire royale, lors de la rbellion qui mit fin au rgne et
 la vie de Jacques, intervenir entre les partis comme conciliateur,
commander  l'avant-garde et se replier, avec prcipitation et en
dsordre, enfin, lorsque l'insurrection eut triomph, garder son rang
et son influence, comme s'il et t du nombre des vainqueurs.

Quelle qu'en ft plus particulirement la cause, le comte parat
n'avoir pas vu de bon oeil la prsence du sire de Corthuy  la cour.
De tels sentiments taient bien redoutables en cosse, de la part d'un
homme puissant qui avait montr dj qu'il ne reculait pas devant les
moyens les plus violents. Tout  coup, une sinistre nouvelle parvient
 Bruges. On apprend que, le 25 janvier 1483 (1482 vieux style),
Anselme Adorne avait t fort tratreusement conduit de vie  trpas
par _Sander Gardin_; c'est ainsi que le nom d'Alexandre Gordon est
dfigur dans nos chroniques. Elles ajoutent qu'en sa vie il avait
bien dpch trente personnes par de semblables moyens et qu'il finit
nanmoins tranquillement dans son lit, ce qui crie vengeance au ciel.
Ces dernires paroles, qu'elles fissent allusion au massacre de
Lauder, antrieur seulement d'une demi-anne, ou  d'autres faits
moins connus, attestent, par leur vivacit, les regrets douloureux et
indigns qu'excita une mort si cruelle, dont les dtails demeurent
couverts d'un voile mystrieux et lugubre; seulement, quand on examine
avec attention, sur le mausole du sire de Corthuy, la figure qui le
reprsente, on y aperoit vers le sein droit une large ouverture,
souvenir, sans doute, de l'empreinte qu'un poignard ou une dague avait
laisse sur la poitrine du chevalier brugeois.

Il expirait  un ge encore peu avanc[116], loin de ses enfants et
de la si douce province de Flandre. Ses restes, du moins, y furent
rapports; on les dposa auprs de ceux de Marguerite dans l'glise de
Jrusalem. C'est l que, attendant un jugement plus imposant que ceux
des hommes[117], le pieux voyageur se repose des fatigues, des
traverses, des joies, des amertumes de sa vie agite.

  [116] 58 ans.

  [117] _Expectans judicium_, expression d'anciennes pitaphes.


FIN.




TABLE DES MATIRES.


                                                                  Pages.

  Introduction                                                         5


  PREMIRE PARTIE.


  I

  ITALIE ET FLANDRE.

  Les Adorne  Gnes et  Bruges.--Antoniotto.--Obizzo et Guy de
    Dampierre.--Bataille des perons.--L'tendard dchir.--Les
    comtes ou marquis de Flandre, princes par la clmence de
    Dieu.--Baudouin de Fer et Baudouin  la Hache.--_Les tats
    et les Trois Membres._--Les _Poorters_.--Les _Mtiers_.           13


  II

  LES ARTEVELDE.

  Les tisserands.--Les deux colonnes d'or de Bruges.--douard
    III.--La loi salique et la laine anglaise.--Jacques van
    Artevelde.--Louis de Male.--Les Chaperons-Blancs.--Philippe
    van Artevelde.--Beverhout.--Massacre des Brugeois.--La cour
    du Ruart.--Rosebecque.--Les trois Gantois.--Flandre au
    Lion!--Pierre Adorne, capitaine des Brugeois.--Le bourgmestre
    et le doge.--Naissance d'Anselme.                                 19


  III

  JRUSALEM.

  L'hospice et l'glise.--Le Saint-Spulcre  Bruges.--Le
    double voyage d'Orient.--Eugne IV.--Le luxe des vieux
    temps.--L'ducation des faits.--Sige de Calais.--Politique
    de Philippe le Bon.                                               27


  IV

  PHILIPPE LE BON ET LES BRUGEOIS.

  Retour de Calais.--Irritation des milices brugeoises.--Elles
    enfoncent les portes de l'Ecluse.--Massacre de l'coutte.--Les
    larmes de Charles le Tmraire et celles d'Alexandre.--L'homme
    d'tat prcoce.--Les assembles du peuple.--Mort des
    Varssenaere.--Danger de Jacques Adorne.--Jacques et Pierre
    Adorne bourgmestres.--loge de Bruges.--Entre de Philippe
    le Bon.--Dbut d'Anselme.                                         31


  V

  UN TOURNOI DE L'OURS BLANC.

    La duchesse Isabelle et le comte de Charolois.--Les dames
    brugeoises dans leurs atours.--Le forestier arm chevalier
    sur le champ de bataille.--Que diable est-ce ceci?--La
    _Vespre_.--Louis de la Gruthuse.--Metteneye.--Jean
    Breydel.--Adam de Haveskerque.--Le tournoi.--Anselme
    gagne le cor.--Marguerite.--Le court roman.--Anselme
    Adorne forestier.--Les acclamations et les cris de mort.          37


  VI

  LE BON CHEVALIER.

  Banquet de l'htel de ville.--La lance conquise.--Isabelle
    de Portugal et le comte de Charolois  la maison de
    Jrusalem.--Combat.--Le sire de Ravesteyn.--Joute de l'tang
    de Male.--Prouesses et portrait de Jacques de Lalain, le bon
    chevalier.--Corneille de Bourgogne.--Le casque enlev.--Nouveau
    succs.--L'cu du forestier.--Naissance de Jean Adorne.--Le
    parrain.--Andr Doria, prince de Melfi.--L'Arioste.--Les
    vingt-huit _alberghi_ de Gnes.--L'hospitalit.                   45


  VII

  CHARLES LE HARDI.

  Gand et Constantinople.--Daniel Sersanders.--Mort de
    Corneille de Bourgogne et de Jacques de Lalain.--Le boucher
    Sneyssone.--Bataille de Gavre.--Mahomet II.--La croisade.--Pie
    II.--Louis XI et Charles le Tmraire.--Ligue du _Bien
    public_.--Bataille de Montlhry.--Les deux chartreux.--Dernier
    voyage de Pierre Adorne.--Position d'Anselme  la cour.--Mariage
    du duc de Bourgogne et de Marguerite d'York.--La duchesse
    de Norfolk.--Les entremets mouvants.--Le pas d'armes
    de l'arbre d'or.--Portrait et costume de Charles de
    Bourgogne.--L'trangre.                                          51


  DEUXIME PARTIE.


  I

  MARIE STUART, COMTESSE D'ARRAN.

  L'cosse au XV{me} sicle.--Meurtre de Jacques Ier.--Excution
    de Douglas et de son frre.--Alain Stuart et Thomas Boyd.--Un
    comte de Douglas poignard par Jacques II.--Le roi tu devant
    Roxbourg.--Marie de Gueldre.--Minorit de Jacques III.--Kennedy,
    vque de St-Andr.--Ligue entre les Boyd et d'autres
    seigneurs.--Lord Boyd, grand justicier, s'empare de la
    personne du roi.--Thomas Boyd et Marie Stuart.--L'le d'Arran
    rige en comt.--Ambassade en Danemark.--Les Boyd cits au
    parlement.--Alexandre Boyd dcapit.--Lord Boyd, le comte et
    la comtesse d'Arran se rfugient  Bruges.                        61


  II

  JACQUES III.

  Arrive  dimbourg.--Portrait de Jacques III.--Anselme cr
    baron de Corthuy, chevalier de St-Andr et conseiller du
    roi d'cosse.--Le chancelier Evandale.--Ngociation sans
    rsultat possible.--Le roi veut sparer sa soeur du comte
    d'Arran.--Rsistance de la princesse.                             69


  III

  LE DPART.

  Nouvelles missions.--La conscration de la chevalerie.--Le
    Tasse et Alphonse d'Est.--Les compagnons de voyage.--Les
    adieux.--Les Visconti.--Franois Sforce.--La cogne du
    paysan.--Gabriel Adorno doge et vicaire imprial.--Usurpation
    violente de Dominique de Campo Fregoso.--Brillant gouvernement
    d'Antoniotto Adorno.--George, Raphal et Barnab Adorno,
    doges de Gnes.--Prosper Adorno et Paul Fregoso.--Attaque
    de Ren d'Anjou.--Gnes se soumet au duc de Milan.                73


  IV

  LA LOMDARDIE.

  Le comte de Renda.--Clmence Malaspina.--Galas.--La cour
    de Milan.--Chasse au lopard.--Milan la Peuple.--Les
    armuriers.--_Il Duomo._--Le Lazareth.--_I Promessi Sposi._--Le
    chteau.--Isgric et Thomas de Portinari.--Le Pre de la
    Patrie.--Pavie.--L'tudiant.--Les forts dtachs.--La statue
    de Thodoric.--La chsse de saint Augustin.--La tour de
    Botius.--Le pont de marbre.--La Chartreuse.--Voghera.            81


  V

  GNES-LA-SUPERBE.

  Tortone.--Souvenir de Frdric Barberousse.--Le chteau de
    Blaise d'Assereto.--L'pe d'Alphonse le Magnanime--Bruges
    et Gnes.--Les montagnards de l'Apennin.--Saint Pierre
    d'Arena.--Les maisons de campagne.--Jacques Doria.--Ftes
    et banquets.--Dner de famille.--Les belles Vnitiennes.--Aspect
    de Gnes et de Damas.--Les mles.--Pourquoi Gnes est
    surnomme la _Superbe_.--Caractre des Gnois.--Les trois
    classes d'habitants.--Causes de la supriorit de la marine
    gnoise.--Une ngociation dlicate.--Les galres  vapeur.        89


  VI

  DE GNES A ROME.

  La rivire du Levant.--Tableau de cette cte.--La maison
    du Bracco.--Les chtaigniers.--Ferramula.--Vins exquis.--La
    Spezzia.--Passage de la Magra.--Sarsana.--Antoniotto Adorno
    et Louis de Campo Fregoso.--Pise.--Les ponts de Bruges.--_Il
    Duomo._--Images des villes sujettes.--Le baptistre.--La tour
    penche.--_Il Campo Santo._--Rome.                                99


  VII

  PAUL II.

  Rome ancienne et Rome moderne.--Charles-Quint et les
    Barberini.--L'audience du pape.--Pierre des Barbi.--Ligue
    contre les Turcs.--Borso d'Est.--Office du jeudi saint.--Les
    sept glises.--Le banquet.--Le cardinal de St-Marc.--Cortge
    du jour de Pques.--Le sire de Corthuy dlgu pour porter
    le dais.--Les grandeurs dchues et les ruines.--Les despotes
    de More.--La reine de Bosnie.--Alexandre Sforce.--Le snateur
    de Rome.--Anselme Scott.--Messe pontificale.--_Viva Papa
    Paolo!_--Deuxime audience.--Dpart.                             105


  VIII

  CORSE ET SARDAIGNE.

  La barque de Martino.--St-Pierre-_in-Gradus_.--L'agrafe et
    l'toile.--Porto Venere.--Le mal de mer.--Les provisions de
    voyage.--Relche force.--Conserves et drages.--La caraque
    d'Ingisberto.--Les Corses.--Jean de Rocca.--Bonifacio.--Le
    roi d'Aragon et la chane du port.--Jacques Benesia.--La
    Sardaigne.--Algeri.--Les belles juives.--Les doubles
    prunelles.--Les forbans.--Aristagno. L'le de Semolo.--Le
    cap de Carthage.--La Goulette.--Tlgraphie moresque.            113


  TROISIME PARTIE.


  I

  HUTMEN OU OTHMAN II.

  Le Fondaco des Gnois.--Conteurs et bateleurs.--L'arsenal.--_El
    Almoxarife major._--L'empire arabe.--Mahomet.--Les Ommiades
    et les Abassides.--Les Fatimites.--Les _Morabeth_ et les
    _Mohaweddin_.--Almanzor.--Abdul-Hedi et les Arabes.--La
    Casbah.--L'audience du roi maure.--Portrait d'Othman ou
    Hutmen.--Maison moresque.                                        125


  II

  TUNIS.

  Bazars.--Mosques.--Les restes de sainte Oliva.--Le faubourg
    appel _Rabat_.--La garde chrtienne.--La ville des
    tombeaux.--Ce qui rend les femmes belles.--Le manchot,
    crivain public.--Le sauf-conduit.--Carthage.--Dangers
    de la pche.--Visite au camp arabe.--Ftes du Baram.--Peste
    et brigands.                                                     131


  III

  LES TURCS.

  Trois religions sur un vaisseau.--Susa.--Les regards
    dangereux.--Monastir.--Un miracle des _Morabeth_.--La
    barque change en rocher.--La flotte de saint Louis.--La
    Sicile.--Jugement sur les habitants.--Palerme.--Le
    palais.--Vpres Siciliennes.--Bourrasque.--Le _sancte
    parole_.--Malte.--La More.--Sige de Ngrepont.--Les Turcs
    sont plus prs qu'on ne pense.--Les janissaires.--L'le
    de Candie.--Les faucons.--Encore une tempte.--Dangers que
    courent les voyageurs.                                           139


  IV

  ALEXANDRIE.

  Entre prilleuse.--Tristes rjouissances.--La visite du bord
    et les messagers ails.--Sala-ed-din et Malek-el-Adel.--Le consul
    gnois Pierre de Persi.--Les anges et la tortue.--Aspect extrieur
    de la ville.--Ravages du roi de Chypre.--Citernes.--Aiguilles
    dites de Cloptre.--Colonne de Diocltien.--Les trois
    turbans.--Caravane de 20,000 chameaux.--La pomme du paradis
    terrestre.--Disette.--Audience de l'mir.--Les Flamands rongs
    jusqu' la moelle.                                               149


  V

  LE NIL.

  L'escorte.--Les jardins du Soudan.--Rosette.--Fouah.--Combat de
    bateliers.--Aventure de nuit.--Rencontre.--Pit filiale de Jean
    Adorne.--Excellence de l'eau du Nil.--Les Mameluks prfrent le
    vin.--Beauts des rives du fleuve.--Navigation pnible.--Attaque
    des Arabes.--Les guides officieux.--Cani-Bey.--Les poissons
    gras.                                                            156


  VI

  LE CAIRE.

  Les truchemans.--Zam-Beg.--La femme de Cani-Bey.--Le dner
    maigre.--Visite  Naldarchos.--Ses inquitudes au sujet des
    progrs des Turcs.--Les habitants du Caire.--20,000 morts par jour
    en temps de peste.--Maisons des principaux de la ville.--Chameaux,
    nes et mulets.--Girafes.--Lions domestiques.--clairage.--Le
    palais.--Les pyramides.--Matarieh.--Le baume.--Le sycomore.      163


  VII

  LES MAMELUKS.

  Les Soudans.--Le Calife du Caire.--Caiet-Bey.--Insolence des
    Mameluks.--Leur caractre.--L'le de Rondah.--Le Mkias.--Portrait
    du Soudan.--Son cortge.--Costume des Mameluks.--Signes de
    distinction parmi eux.--Gondole magnifique du Soudan.--Flottille
    de 1,200 barques.--Gnuflexions.--Collation.--Signal de couper
    la digue.                                                        171


  QUATRIME PARTIE.


  I

  LA CARAVANE.

  Question de vie et de mort.--Abdallah.--Laurendio.--Station
    de Birket-el-Hadji.--Le mont Goubb.--La mer Rouge.--Bateaux
    de bambou.--La fontaine de Mose.--Campement de l'mir
    d'El Tor.--Les voyageurs se joignent  son cortge.--Les
    Bdouins.--Proclamations de l'mir.--Image vnre par
    les musulmans.                                                   181


  II

  LE MONT SINAI.

  Dlicieuse valle.--Les Gerboas.--Opinion des Arabes sur la
    manire de tuer le gibier.--Montagne croule.--Inscriptions
    latines.--Monte prilleuse.--Adorne sauv par son
    fils.--Monastre de la Transfiguration.--glise.--Chsse de
    sainte Catherine.--Chapelle latine.--Puits de Mose.--Jardins
    des religieux.--Monts de Mose et de Sainte-Catherine.--Roche
    remarquable.--Trait entre les Caloyers et les Arabes.--Exigences
    de ceux-ci.--Souvenir de Laurendio.                              187


  III

  LES ARABES.

  Le guide brigand.--La tribu des Ben-Ety.--La prcaution
    singulire.--Prtentions des moucres.--Les bons Arabes.--Ils
    attaquent les voyageurs.--Gazara.--Le patriarche.--Beau site
    de Berseber.--La Terre-Sainte.--Sa fertilit.--Mauvais
    gte.--Hbron.--Dpart de Laurendio.--Jrusalem.--Les
    croisades.--Godefroy de Bouillon.--Le Tasse.                     195


  IV

  JRUSALEM.

  Monastre de Sion.--La peste.--Le temple de Salomon.--La
    mosque d'Omar, vue du mont des Oliviers.--L'glise du
    Saint-Spulcre.--Les gardiens du saint tombeau.--Fte de
    l'Exaltation de la Croix.--Office des diverses sectes.--Le
    jardin des Olives.--La valle de Josaphat.--Les grottes
    de Saint-Saba.--Les montagnes de Jude.--Jrico.--Le
    Jourdain.--La mer Morte.                                         203


  V

  L'MIR FAKHR-EDDIN.

  Le guide Hlie et le muletier Abas.--Ramla.--Tumulte.--Les
    corsaires.--L'mir gnreux.--Interrogatoire.--Sage
    rponse du sire de Corthuy.--Nazareth.--La foire de
    Jefferkin.--Ce qu'on y vendait.--Les sauvages de Bruges.--La
    mer de Galile.--Saphet et les Templiers.--Le puits de la
    Samaritaine.--Caverne de Mouchic.--Hospitalit des
    Turcomans.--Tombeaux antique de Sibiate.--Arrive  Damas.       211


  VI

  L'EMBARQUEMENT.

  M. de Lamartine.--Aspect de Damas.--Jardins.--Bassins.--
    Bazars.--Mosques.--Le pre Griffon d'Ypres.--Les
    Maronites.--Leur patriarche, franciscain.--La montagne
    Noire.--Beyrouth.--L'mir.--La caution.--Honorable scrupule.--Le
    dpart.                                                          219


  VII

  JACQUES DE LUSIGNAN.

  L'le de Chypre.--Les Gnois et les Vnitiens.--Richard Coeur
    de Lion.--Guy de Lusignan.--La reine Charlotte.--Portrait du
    roi Jacques.--Anselme, chevalier du Glaive.--Ducs, comtes et
    barons _in partibus_.--Nicosie.--Port Salin.--Rcolte du
    sel.--Le couvent des Chats.--Zuallart, compagnon de Philippe
    de Mrode.--Golfe de Satalie.--Un corsaire donne la chasse
    au chevalier brugeois.                                           223


  VIII

  LES CHEVALIERS DE SAINT-JEAN.

  L'le de Rhodes.--Les Hospitaliers.--Guillaume et Foulques de
    Villaret.--Jean-Baptiste Orsini.--Fausse alerte.--L'ambassade
    persane.--Description de la ville de Rhodes.--Les prtres
    grecs.--Festin donn par le grand matre.--Cercle de cinquante
    chevaliers.                                                      229


  CINQUIME PARTIE.


  I

  LA GRCE.

  L'Archipel.--Le captif simien.--Le chteau de Saint-Pierre
    et ses gardiens.--Chio.--Le mastic.--Les Giustiniani
    et les Adorno.--Mthlin.--L'alun.--Trahison du
    commandant.--Modon.--Toits couverts de tuiles.--Le faux
    converti.--L'Albanie.--Scander-Beg.--L'Esclavonie.--Le
    hros hongrois.--Encore des temptes.--Le port de Brindes.       237


  II

  NAPLES.

  Alphonse V et Ferdinand.--Herman Van La Loo.--Manfredonia.--
    Mainfroi et Conradin.--Le mont Gargano.--Grotte servant
    de choeur.--Point de vue.--Le prince de Salerne.--Aspect
    de Bnvent.--Naples.--Beaut des Napolitaines.--Le _Vico
    Capuano_ et le _Lido_.--Chteau-Neuf, chteau de l'OEuf et
    _Castello Capuano_.--Velitri.--La cloche.--Le droit de
    ptition chez les Turcs.--Le roi des Gueux.--Retour 
    Rome.--Les voyages d'autrefois et ceux d'aujourd'hui.            245


  III

  FLORENCE ET FERRARE.

  Le camrier du pape.--L'archevque d'Arles.--Les
    imprimeurs allemands.--Gots littraires du sire de
    Corthuy.--Universit de Sienne.--Florence-la-Belle.--Divers
    palais.--La libert et les Mdicis.--Bologne.--Jean de
    Bentivoglio.--Ferrare _l'Aimable_.--Les Ferraraises  la
    fentre.--La maison d'Este.--Le palais de _Scimonoglio_ et
    celui de _Belfiore_.--Benvenuto Cellini.--Son remde contre
    le mauvais air.                                                  253


  IV.

  VENISE.

  Les murs de Padoue.--Venise.--Place et glise de Saint-Marc.--La
    Piazzetta.--Le comte de Carmagnola.--Le palais de la
    Rpublique.--Le sire de Corthuy assiste aux sances du
    snat.--Fondation et progrs de Venise.--Henri Dandolo et
    Marino Faliero.--Le meilleur gouvernement.--Les deux
    Foscari.--Inquisiteurs d'tat.--_La Prophtie._--Hospices
    pour les marins.--Azimamet.--Le carnaval.--La chartreuse de
    Montello.                                                        261


  V

  LE RHIN.

  Le Tyrol.--Mariaen.--Hlnora Stuart.--Mols.--Entretien de
    Sigismond d'Autriche avec le sire de Corthuy.--Ble.--
    Strasbourg.--La cathdrale.--Le chevalier Harartbach.--Les
    reitres.--Les portes de Worms.--Le cours du Rhin.--Cologne.--
    Aix-la-Chapelle.--L'anneau magique.--Maestricht.--Anvers.--Accueil
    que font les Brugeois  Anselme Adorne.                          269


  VI

  DOUARD IV, A BRUGES.

  Avnement et chute d'douard.--Warwick, le faiseur de
    rois.--La Gruthuse accueille douard fugitif.--Naissance
    d'un fils de la comtesse d'Arran.--L'Angleterre et
    l'cosse  Bruges.--Le duc de Bourgogne cit en
    parlement.--Il assige Amiens.--Trve.--Anselme Adorne
    conseiller et chambellan du duc.--douard remonte sur le
    trne.--Le grand prieur de Saint-Andr.--Dpart de la
    princesse.                                                       277


  VII

  LA SPARATION.

  Marie Stuart s'embarque au port de Calais.--Lord Boyd
    meurt  Alnwick.--Adieux du comte d'Arran et de Marie.--Le
    chteau de Kilmarnoc.--Annulation du mariage de Thomas
    Boyd avec la princesse.--Prsentation  la cour.--Le
    donjon de Corthuy.--La ddicace de l'_Itinraire_.--Fin de
    l'histoire de Thomas Boyd et de Marie Stuart.                    283


  VIII

  L'AMBASSADE DE PERSE.

  Mort de Marguerite.--Puissance du duc de Bourgogne.--Ses
    vues ambitieuses.--Sa participation aux affaires
    d'Orient.--Hassan al Thouil ou Ussum Cassan.--Le
    _Mouton Blanc_ et le _Mouton Noir_.--L'empereur de
    Trbisonde.--Hassan pouse Despona Comnne.--Ambassades
    vnitiennes.--Le patriarche d'Antioche.--Le sire de
    Corthuy part pour la Perse.--Hassan reoit les
    ambassadeurs du duc de Bourgogne, de Venise et du
    grand-duc de Moscovie.--Ses succs et ses revers.--Prise
    de Caffa par les Turcs.--Anselme Adorne est rappel.             289


  SIXIME PARTIE.


  I

  JEAN ADORNE.

  Mort de Paul II.--Barbe rase.--Les chansons de
    Robinette.--L'hospice de Saint-Julien.--Patric Graham,
    primat d'cosse.--Jean Adorne est attach  l'ambassade
    du cardinal Hugonet.--Mission  Naples.--Le btard de
    Bourgogne.--Tournoi.--Sige de Neus.--Trait de
    Pquigny.--Les tats gnraux de 1475.--Commissaires au
    renouvellement des Magistrats de Bruges.--Le sire de
    Corthuy est nomm bourgmestre.                                   301


  II

  UNE GRAND'MRE.

  Nouveaux impts.--Mcontentement du peuple.--Conqute de
    la Lorraine.--L'ombre du conntable.--Dfaite du duc 
    Granson.--_Fortune lui tourne le dos._--Bataille de
    Morat.--Hemlink ou Memlink.--Mariage d'Arnout
    Adorne.--Agns Adorne.--Renouvellement des Magistrats.           309


  III

  MORT DE CHARLES LE TMRAIRE.

  Sige de Nancy.--Le comte de Campo Basso.--Ambassade
    cossaise.--Singulire prdiction.--Elle est
    confirme par l'vnement.--Le mauvais valet de
    chambre.--Rflexions.--Les tats des provinces
    s'assemblent.--Les mtiers de Gand.--Troubles 
    Bruges.--Le sire de Corthuy capitaine de la duchesse
    de Bourgogne.--Les trois chroniques.                             315


  IV

  LES CAPITAINES DE LA DUCHESSE.

  Objet de la mission des capitaines.--L'avenir de
    Bruges.--Le sire de la Gruthuse.--Jean de Bruges.--Jean
    Breydel et son escorte.--Transaction.--La Gruthuse au
    balcon de l'htel de ville.--Arrestation d'Hugonet et
    d'Humbercourt.--Excutions  Gand.--Troubles  Bruges.--On
    demande la mise en jugement des anciens
    magistrats.--Caractre de la justice communale dans les
    temps de troubles.--Les partis et leurs accusations.             323


  V

  MARIE DE BOURGOGNE.

  Tche pnible.--La gloire des nations.--Supplice
    d'Hugonet et d'Humbercourt.--Nobles larmes.--Adolphe
    de Gueldre et le duc de Clves.--Entre de la duchesse
     Bruges.--Troubles.--Pillage.--L'chevin justifi et
    emprisonn.--Cris de mort.--Ambassade de l'empereur
    Frdric III.--Renouvellement des magistrats.--Une
    plaisanterie de Louis XI.--Les Gantois entrent en
    campagne.--Revue des milices brugeoises.--Les
    seize.--Digression.--Les deux dserteurs.                        331


  VI

  LE STEEN

  Caractre d'Anselme Adorne.--Vices de la procdure.--Les
    seize sont conduits en prison.--Barbesan mis  la
    torture.--On dresse l'chafaud sans attendre le
    jugement.--Vues secrtes des chevins. Leurs dlais.--Les
    milices ne quittent pas la place.--On cherche les chevins
    qui se cachent.--Condamnation et mort de
    Barbesan.--Position dangereuse du sire de Corthuy.               339


  VII

  LE JUGEMENT.

  Le peuple va chercher le banc de torture.--Interrogatoire
    de Van Overtveldt.--Le seigneur de Saint-Georges et le
    baron de Corthuy sont conduits aux Halles.--Aspect du
    tribunal.--Intervention inattendue.--Messes
    solennelles.--Jugement de Van Overtveldt et de Baenst.--Ce
    qui est rsolu pour Anselme Adorne.--Caractre de cette
    dcision.--Motifs de consolation du chevalier.--Les autres
    dtenus mis  composition.--Les milices sortent sous la
    conduite de Ghistelles et de Metteneye.--Prise du chteau
    de Chin.--Mort d'Adolphe de Gueldre.--Le camp
    brugeois.--_Nous sommes trahis!_--Rflexions.                    345


  VIII

  BLANGY.

  Harangue de Maximilien.--Il arme des chevaliers.--Les
    _Pater_ et les _Av_.--Bataille perdue et regagne.--La
    Gruthuse prisonnier.--Retour de Jean Adorne.--Mort de
    Galas.--Prosper Adorno remonte sur le trne ducal.--Il se
    sauve  la nage.--Caractre de Maximilien--Mort de Marie
    et fin de la maison de Bourgogne.--Rgence conteste.--Les
    colonnes d'or renverses.--Adieux suprmes.                      353


  IX

  LA DERNIRE TRAVERSE.

  Jacques III  25 ans.--Favoris et artistes.--L'architecte
    Cochran et le musicien Rogiers.--Le duc d'Albany et
    le comte de Mar.--Mort du second.--Prparatifs de
    guerre.--Honteux trait du duc d'Albany.--Jacques
    convoque ses vassaux.--Conspiration de Lauder.--
    _Bell-the-Cat._--Massacre des favoris du roi.--Il
    est dtenu au chteau d'dinbourg.--Glocester envahit
    l'cosse.--Albany lieutenant-gnral.--Sa condamnation.--Arrive
    du sire de Corthuy.--Conduite quivoque du comte de
    Huntley.--Fatal dnoment.--Conclusion.                          361


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.




      *      *      *      *      *      *




ERRATA.


   Page 46, ligne 15, au lieu de: cinq cavaliers qui portaient,
   chacun, _leurs couleurs_ sur leur cu
   LISEZ: _ses couleurs_.

   Page 168, lignes 19 et 30, au lieu de: _bananiers_
   LISEZ: _baumiers_.

   Page 343, ligne 13, au lieu de: pour trouver ces juges _contumax_
   LISEZ: _contumaces_.



***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANSELME ADORNE***


******* This file should be named 30949-8.txt or 30949-8.zip *******


This and all associated files of various formats will be found in:
http://www.gutenberg.org/dirs/3/0/9/4/30949



Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://www.gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://www.gutenberg.org/about/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://www.gutenberg.org/fundraising/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:
http://www.gutenberg.org/fundraising/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

