The Project Gutenberg EBook of Lettres  M. Panizzi - 3eme dition, Tome I, by 
Prosper Mrime

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Title: Lettres  M. Panizzi - 3eme dition, Tome I

Author: Prosper Mrime

Editor: Louis Fagan

Release Date: April 6, 2010 [EBook #31904]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES A PANIZZI--3EME ED., TOME I ***




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[Illustration]

PROSPER MRIME

LETTRES A M. PANIZZI
1850-1870

PUBLIES PAR
M. LOUIS FAGAN
DU CABINET DES ESTAMPES AU BRITISH MUSEUM


TOME PREMIER

TROISIME DITION


PARIS
CALMANN LVY, DITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
3, RUE AUBER, 3

1881




Droits de traduction et de reproduction rservs.




PRFACE


Stendhal avait fait copier, dans les archives du Vatican, plusieurs
manuscrits contenant l'analyse de procs clbres ou d'aventures
scandaleuses des petites cours d'Italie. La soeur de Stendhal, aprs la
mort de l'auteur de _la Chartreuse de Parme_, cherchait  vendre ces
manuscrits. Mrime s'adressa  M. Panizzi, qui tait alors conservateur
des imprims du British Museum, et lui crivit, le 31 dcembre 1850, la
premire des lettres contenues dans ces deux volumes.

Tel fut le point de dpart d'une correspondance qui ne devait tre
interrompue que par la mort de Mrime, et qui constitue une oeuvre de
la plus haute valeur et de l'intrt le plus puissant.

Au point de vue littraire, cela va sans dire: ces lettres sont de
Mrime; mais cette publication prsente un caractre particulier, un
caractre compltement inattendu; elle va rvler un nouveau Mrime, un
Mrime politique. La longue suite de ces lettres est, en somme, une
vritable histoire du second empire, crite par l'auteur de _Carmen_ et
de _Colomba_. Quel tmoin pourrait-on souhaiter plus brillant et mieux
renseign? Vivant dans l'troite intimit de l'empereur et de
l'impratrice, plac au premier rang pour tout voir et tout savoir,
Mrime rapportait fidlement  son ami Panizzi tout ce qu'il voyait et
tout ce qu'il savait. Et, comme il avait en son correspondant la plus
entire confiance, il lui disait aussi tout ce qu'il pensait. Voil
comment l'histoire de l'Empire venait se glisser, au jour le jour, sous
la plume de Mrime, dans l'abandon d'une affectueuse causerie, et voil
pourquoi ces deux volumes pourraient avoir pour titre: _le Second Empire
racont par Mrime_.

Mrime ne se bornait pas  crire l'histoire de son temps. Il y tait
ml trs troitement et trs activement. Il faisait lui-mme de
l'histoire. Ce sera la grande surprise, ce que nous pourrions appeler le
coup de thtre de cette publication.

Il est pour les souverains une tentation si forte, qu'ils y chappent
trs rarement. C'est un vrai plaisir de roi que de faire personnellement
de la politique extrieure, en dehors et  l'insu de son ministre des
affaires trangres et de ses ambassadeurs attitrs, quelquefois mme
contre ce ministre et contre ces ambassadeurs. On a lu le bel ouvrage de
M. le duc de Broglie, _le Secret du roi_, cette piquante et profonde
tude sur la diplomatie secrte de Louis XV. Eh bien, Napolon III
avait, lui aussi, un trs vif penchant pour la politique personnelle.
Son esprit tait sans cesse hant par ce rve de _refaire la carte de
l'Europe_, et l'on peut dire que l'empereur Napolon III a continu sur
le trne la conspiration ce que le prince Louis Bonaparte avait
commence dans l'exil.

Dans un rcent article de la _Revue des Deux Mondes_, M. Cherbuliez a
crayonn une esquisse trs fine et trs ressemblante de l'empereur
Napolon III.

C'tait, dit-il, un grand essayeur, un joueur tmraire et fantaisiste
qui ne proportionnait pas les chances du jeu  l'importance de l'enjeu.
Napolon III avait l'me aventureuse. Longtemps proscrit, il avait du
got pour les proscrits. Quelqu'un qui le connaissait bien avait dit de
lui: _Grattez le souverain, et vous trouverez le rfugi politique._

Panizzi tait prcisment un de ces proscrits pour lequel Napolon III
avait du got. Ces deux volumes contiennent de vritables dpches
diplomatiques de Mrime, o l'histoire ds maintenant peut rechercher
les secrtes penses et les secrtes esprances de la politique
impriale. Panizzi tait l'ami de M. Gladstone, et certaines lettres de
Mrime au directeur du British Museum taient, en ralit, des lettres
de Napolon III au chancelier de l'chiquier.

Mais cette correspondance n'est pas seulement une correspondance
politique. Mrime tait de l'cole de Stendhal. Le spectacle de la vie
humaine l'intressait et l'amusait par tous ses cts, graves et
plaisants, srieux et gais. Il ne hassait pas les histoires un peu
vives, et il les racontait avec un art dlicieux.

Nul n'a vu de plus prs que Mrime la cour du second empire. Il n'tait
pas seulement des grandes sries de Fontainebleau et de Compigne; il
tait des petits lundis des Tuileries et des petites sries de Biarritz.
Aussi la chronique mondaine de l'Empire tient-elle une place
considrable dans ces lettres, qui foisonnent en anecdotes hardies, trs
hardiment contes.

Cette correspondance abonde en dtails curieux et piquants sur la vie
intime de l'empereur et de l'impratrice. Mrime raconte  son ami
Panizzi les petites brouilles et les petites bouderies de mnage, les
petites querelles et les petites scnes de famille: C'est, par exemple,
le 15 novembre 1863,  Compigne, le jour de la fte de l'impratrice.
Le prince Napolon est assis  la droite de l'impratrice... L'empereur
lui dit de porter un toast et de faire un speech. Le prince fait la
grimace. Trs spirituellement l'impratrice s'empresse de dire: Je ne
tiens pas beaucoup au speech... Vous tes trs loquent, mais vos
discours me font un peu peur. Nouvelle sommation de l'empereur. Le
prince rpond: Je ne sais pas parler en public.--Alors, dit l'empereur,
vous ne voulez pas porter la sant de l'impratrice?--Si Votre Majest
le veut bien, je m'en dispenserai. Le prince Joachim Murat porte le
toast. On quitte la table un peu mu...

Cependant, dit Mrime, _l'hte_ et _l'htesse_ ont gard leur
sang-froid ordinaire, et l'impratrice a mme pris le bras du prince
pour passer au salon. Le prince est rest l fort isol, tout le monde
l'vitant et, lui, faisant une mine boudeuse et mchante qui le faisait
ressembler fort  Vitellius.

De cette scne extraordinaire, la lettre du 18 novembre fait le tableau
le plus anim, le plus vivant. Elle raconte ensuite et les alles et
venues du lendemain, et le _repltrage_, etc., etc. Toutes les lettres
dates de Compigne, de Fontainebleau, de Biarritz prsentent le mme
intrt et nous font pntrer au coeur mme de toutes les passions et de
toutes les ambitions qui s'agitaient autour de l'empereur. C'est, en
quelque sorte, la petite histoire de l'Empire, crite de main de
matre... Or petite et grande histoire se touchent, et se confondent
sans cesse, se tiennent par mille liens secrets et, l'une par l'autre,
se commentent, s'expliquent et se compltent.

Mrime, au fond, avait peu de got pour tous ces divertissements de
cour. Il trouve,  certaines heures, que ces ftes perptuelles ne vont
pas sans beaucoup de fatigue et sans un peu d'ennui. Il serait
volontiers de l'avis de lord Palmerston, qui disait que la vie serait
supportable sans les plaisirs. De Compigne, Mrime, dans ce mme mois
de novembre 1863, crit  Panizzi:

Nous vivons ici en grande occupation. Votre serviteur est directeur de
thtre, auteur et acteur. Il fait de plus des rvolutions dans les
beaux-arts et de la polmique avec l'Institut. Dans ses moments de
loisir, on lui donne des recherches  faire dans l'histoire romaine. Il
est, d'ailleurs, libre de faire ce qui lui plat depuis une heure du
matin jusqu' huit heures. Heureusement que mercredi je redeviens homme
libre.

Quelques annes plus tard,  Biarritz, il a un nouvel accs de rvolte:

Bien que je m'acquitte trs honorablement de mon mtier de courtisan,
dit-il, je me sens pris parfois d'ides  la Bright, et j'ai envie de
m'en aller vivre en homme libre dans quelque auberge au soleil.

Mais ce n'tait l que des boutades passagres. Mrime, en dfinitive,
retombait assez facilement sous le joug. Il tait si bien reu, si bien
trait par ceux qu'il appelait le matre et la matresse de la maison.
Et puis c'tait un grand curieux que Mrime. Il se trouvait l aux
premires loges pour assister  l'histoire de son temps, qui
l'intressait violemment. Mrime, qui s'tait fait une rputation
d'insensibilit et d'insouciance, tait, en somme, le moins insensible
et le moins insouciant des hommes.

Ces lettres vont montrer tout ce qu'il y avait d'ardeur et de passion
dans l'me de Mrime. A tel point que cette publication, qui va mettre
encore une fois tout le monde d'accord sur le talent et l'esprit de
Mrime, n'aura certainement pas la mme bonne fortune au point de vue
religieux et au point de vue politique. Mrime tait, en mme temps,
trs anticlrical et trs anti-rvolutionnaire. Absolu dans ses
opinions, Mrime les expose avec une extrme nettet, et avec une
extrme franchise, dans la pleine libert d'une correspondance
familire. Ces opinions appartiennent aujourd'hui  la libre discussion,
et, de cette libre discussion, la grande mmoire de Mrime n'a rien 
redouter.

Il eut, en effet, ce trs rare mrite d'tre, tout le long de sa vie,
parfaitement sincre et parfaitement dsintress. Plac  la source
mme des honneurs et des faveurs, Mrime n'avait aucune ambition; son
indiffrence tait gale pour le pouvoir et pour l'argent. Il lui et
t bien facile de s'enrichir; il ne s'enrichit pas; sa trs modeste
aisance, il la devait tout entire  sa plume. On verra dans ces lettres
que Mrime fut sur le point d'tre nomm secrtaire des commandements
de l'impratrice; mais il souhaitait de tout son coeur que le choix de
l'empereur ne tombt pas sur lui; et, quand il apprit qu'un autre avait
la place, il poussa un long soupir de soulagement. Mrime fut snateur;
et vraiment c'tait peu de chose pour l'auteur de tant de
chefs-d'oeuvre. Tout l'honneur tait pour le Snat.

A ct de cette absence d'ambition et de cette indiffrence pour
l'argent, Mrime eut une autre vertu peu commune chez ceux qui vivent
dans l'entourage des souverains. Un jour,--c'tait le 16 avril 1835,--M.
Thiers tait  la tribune de la Chambre des dputs. Il parlait de
Napolon Ier. Faisant allusion  la servilit des hommes du premier
empire, il disait:

--Savez-vous  quoi servait cette timidit devant l'empereur?  lui
faire ignorer ou mconnatre la vrit.

Le marchal Clauzel interrompit M. Thiers:

--J'en demande pardon  monsieur le ministre de l'intrieur, on pouvait
dire la vrit  l'empereur.

--Oui, rpondit spirituellement M. Thiers, quand on avait du courage;
mais, quand on est rduit  n'entendre la vrit que de la bouche de
ceux qui ont le courage de la dire, on l'entend de trs peu de monde.

Eh bien, Mrime tait de ce _trs peu de monde_. Il avait le courage de
dire la vrit. Lisez la lettre du 1er octobre 1863. L'impratrice
projetait un voyage en Espagne. Tout le monde blmait et redoutait ce
voyage... Mais tout le monde se taisait. C'est Mrime seul qui a le
courage de parler.

J'ai eu, dit-il, une bataille  soutenir contre l'impratrice. Vous
ne serez pas surpris quand je vous dirai que bien qu'elle ft un peu
irrite, elle n'a pas cess un instant d'tre bienveillante et bonne
pour moi, comme  son ordinaire. Mon attachement pour elle et le danger
trs rel de la chose m'ont donn hardiesse et franchise, et je lui ai
dbit trs nettement ma rtele, quelquefois avec plus de vivacit que
le respect ne l'exigeait. Elle a discut longuement, mais en avocat qui
soutient une mauvaise cause. Son grand argument tait qu'elle tait bien
libre de faire tout ce qu'un particulier peut faire. J'ai rpondu
qu'elle n'tait pas un particulier, qu'elle avait des charges et qu'elle
devait les supporter. Aprs une demi-heure de dispute trs anime, ayant
dit tout ce que j'avais sur le coeur, j'ai conclu qu'une grande
souveraine comme elle ne pouvait rien faire qui compromt et son mari et
son pays, et qu'elle devait se persuader qu'elle n'tait pas libre;
qu'un roi l'est moins que personne, et que c'tait pour cette raison que
j'avais refus toutes les couronnes qu'on m'avait offertes.

Voici l'anne terrible. L'Empire va s'crouler devant l'invasion.
Mrime est aux Tuileries un des fidles de la dernire heure. Aprs
avoir racont les ftes et les splendeurs des jours clatants, il
raconte les tristesses et les deuils des jours tragiques. Il faut bien
reconnatre que l'impratrice, dans cette crise suprme, montra beaucoup
de courage et de dignit.

Je ne sais rien de plus admirable, que l'impratrice, crit Mrime le
16 aot 1870; elle ne se dissimule rien, et cependant montre un calme
hroque, effort qu'elle pay chrement, j'en suis sr.

J'ai vu notre, htesse de Biarritz, dit-il le 22 aot; elle me fait
l'effet d'une sainte.

Et, dans sa lettre date du 4 septembre, il crit:

Je vais essayer d'aller aux Tuileries.

C'est presque le dernier mot de la dernire lettre date de Paris. Si
Mrime put aller jusqu'aux Tuileries, il n'y trouva pas celle qu'il
voulait voir. Il n'y avait plus d'impratrice.

En somme, Mrime--cette affirmation va paratre paradoxale, et elle
n'est cependant que l'expression de la stricte vrit,--Mrime n'a
jamais t trs bonapartiste. Le rgime imprial ne lui a jamais inspir
une grande confiance. L'Empire, en 1862, paraissait encore bien solide
et bien puissant... Eh bien, Mrime, le 31 mars 1862, crivait 
Panizzi: On souffre, on s'inquite. Et il ajoutait trs finement: On
aspire vers quelque chose qui ne soit ni le pass ni le prsent.

Le plus tendre et le plus respectueux dvouement pour l'impratrice, tel
tait le fond des opinions de Mrime. Eugnie de Tba avait deux ans
quand Mrime fut prsent  la comtesse de Montijo. Quelques annes
plus tard, un des amis de Mrime le rencontra rue de la Paix; il tenait
par la main une adorable petite fille de cinq ou six ans. Frapp de la
grce et de la gentillesse de cette enfant, l'ami de Mrime demanda qui
elle tait.

--C'est, rpondit-il, une petite Espagnole, la fille d'une de mes
amies... Je vais lui faire manger des gteaux.

Et Mrime entra chez un ptissier pour faire manger des gteaux  cette
petite fille, qui devait, vingt ans plus tard, devenir impratrice des
Franais et passer par de si clatantes et de si tragiques destines. La
tendresse que Mrime portait  cette enfant devint une fidle et
respectueuse affection qui jamais ne se ralentit ni ne se dmentit.

L'impratrice Eugnie quittait Paris le 4 septembre, et Mrime, six
semaines aprs, mourait  Cannes, chappant ainsi  toutes les douleurs
qui allaient dchirer les mes franaises. Il mourut pendant son
sommeil, et si doucement, qu'on l'aurait pu croire endormi.

La dernire lettre de ce recueil annonce  Panizzi qu'il ne verra plus
son ami. Cette lettre est crite par l'une de ces nobles femmes qui
avaient consacr leur existence  Mrime et qui, jusqu' la dernire
heure, l'entourrent des soins les plus dvous.

Nous croyons devoir faire suivre ces quelques explications d'une notice
de M. Louis Fagan sur l'homme minent qui recevait ces lettres et qui
les a prcieusement conserves, sentant bien qu'elles faisaient partie
de l'oeuvre de Mrime et qu'elles devaient, en fin de compte,
appartenir au public.

                                                                 XXX




PANIZZI

Antonio Panizzi naquit  Brescello, duch de Modne, le 16 septembre
1797; le Modenais faisait alors partie de la rpublique Cisalpine.
Panizzi passa sa jeunesse au lyce de Reggio; il suivit ensuite les
cours de l'universit de Parme. Reu docteur en droit en 1818, Panizzi
avait l'intention de se consacrer  l'tude de la jurisprudence. Mais,
ardemment patriote, il se jeta dans le mouvement rvolutionnaire qui
clata  Naples en 1820 et l'anne suivante en Pimont. Un des
conspirateurs, pris de lchet, le dnona aux autorits
rvolutionnaires comme un des chefs de l'insurrection. Panizzi fut
oblig de s'enfuir. On instruisit son procs, et il fut, par contumace,
condamn  la peine de mort et  la confiscation de ses biens.

Panizzi avait cru pouvoir trouver un asile  Lugano; mais, sur les
rclamations de l'Autriche, il dut quitter cette ville et partit pour
Genve. Il ne put y demeurer en paix. Les reprsentants de l'Autriche,
de la France et de la Sardaigne exigrent son expulsion du territoire
helvtique. Panizzi se rfugia en Angleterre.

Aprs un sjour de quelques mois  Londres, Panizzi, d'aprs les
conseils et avec la recommandation d'Ugo Foscolo, alla s'tablir 
Liverpool. Il y passa cinq annes, donnant des leons d'italien.

Lorsqu'en 1828 l'universit de Londres fut fonde sous les auspices de
lord Brougham, celui-ci offrit  Panizzi la chaire de langue et de
littrature italiennes. Panizzi accepta et vint s'tablir  Londres.

Le 27 avril 1831, il fut appel, en qualit de conservateur adjoint, au
dpartement des imprims du British Museum. Ds lors Panizzi put se
donner tout entier  sa passion pour les livres; il ne tarda pas  se
placer au premier rang parmi les grands bibliographes de l'Europe.

La bibliothque du British Museum tait,  cette poque, dans un tat
trs peu satisfaisant. Les sections littraires prsentaient de
nombreuses lacunes; le classement tait dfectueux; la bibliothque ne
recevait aucune subvention rgulire; tout tait sinon  faire, du moins
 refaire. En 1835-36, la Chambre des communes nomma un comit charg de
procder aune enqute sur la situation du British Museum. Panizzi fut
entendu. Il soumit au comit tout un plan de rforme et de
rorganisation de la bibliothque. Panizzi fut charg d'une mission 
l'tranger; il visita les grandes bibliothques de l'Europe, runit une
masse considrable de documents et,  son retour, dmontra clairement
quelles rformes taient indispensables.

L'enqute et la mission de Panizzi eurent de fconds rsultats. On se
mit srieusement  l'oeuvre; mais on sentait bien que ce qui manquait
surtout au dpartement des imprims, c'tait un directeur jeune, plein
de rsolution et de vigueur. Aussi, quand le conservateur se retira en
juin 1837, Panizzi fut-il choisi pour lui succder.

Les hautes capacits de Panizzi trouvrent leur emploi et la
bibliothque prit, trs rapidement, un merveilleux dveloppement. La
main d'un matre se fit sentir. Il y eut l un immense travail
d'organisation, d'installation, de surveillance. Panizzi voulait que la
bibliothque nationale ft digne du pays qui lui avait si gnreusement
offert asile et protection. Il consacra sa vie  cette grande tche.

Panizzi rencontra bien des difficults et bien des rsistances. Il se
heurta  des habitudes prises... On blmait la forme nouvelle du
catalogue, on critiquait les acquisitions de livres, et ceux qui
criaient le plus fort taient naturellement ceux qui n'entendaient
absolument rien  la question.

Un tel tat de choses amena la nomination d'une commission charge
d'examiner la constitution et l'administration du British Museum. L, en
champ clos, Panizzi tint brillamment tte  tous ses ennemis. Aprs un
dbat de dix-huit jours, la commission se pronona en faveur de Panizzi.
A partir de ce jour, aucune plainte ne se fit plus entendre. Tout le
monde rendit justice  Panizzi; son oeuvre ne fut plus conteste.

Cependant, s'enrichissant chaque jour, la bibliothque manquait d'air et
d'espace. Un grand nombre de projets furent proposs pour son
agrandissement. Le plan de Panizzi fut adopt; il tait de la plus
grande hardiesse et de la plus grande originalit. Panizzi, au centre
mme de la bibliothque, dans l'intrieur quadrangulaire du Museum,
leva une immense salle de travail pouvant contenir plus de trois cents
lecteurs. Le buste de Panizzi, excut par Marochetti, a t plac
au-dessus de la porte d'entre de la salle de lecture; ce n'est que le
juste tmoignage de la reconnaissance du dpartement des imprims.

Le 6 mai 1856, Panizzi fut nomm administrateur en chef du Muse
britannique, qui, sous son nergique et brillante direction, ne cessa de
grandir et de prosprer.

Panizzi fit connatre, en juillet 1866, son intention de prendre sa
retraite; le 27 du mme mois, le Parlement dlibra sur cette dmission.
M. Disraeli, aujourd'hui lord Beaconsfield, pronona l'loge de Panizzi
et la Chambre des communes lui accorda comme pension de retraite
l'intgralit de son traitement. Le 27 juillet 1869, Panizzi fut cr K.
C. B _chevalier de l'Ordre du Bain_, honneur qu'aucun Italien n'avait
encore obtenu.

Telle a t la carrire officielle de cet homme minent. Il mourut 
Londres, dans sa rsidence de Bloomsbury-Square, le 8 avril 1879. Bien
que strict et inflexible observateur de la discipline dans son
administration de la bibliothque, Panizzi tait bon et indulgent pour
ses subordonns. Quand il prit sa retraite, il reut d'unanimes
tmoignages, non pas seulement d'estime et d'admiration, mais aussi
d'affection et de reconnaissance.

LOUIS FAGAN.




LETTRES
A
M. PANIZZI




I


Paris, 31 dcembre 1850.

Mon cher Monsieur,

Il y a quelque temps, j'ai remis  un ami de M. Libri un mot pour vous
qui, je pense, ne vous est pas encore parvenu. Je vous demanderai la
permission de vous rpter, par la poste, mon humble requte. Voici en
quoi elle consiste:

Un de mes amis, M. Beyle, connu sous le pseudonyme de Stendhal dans la
littrature contemporaine, avait fait copier au Vatican, dans les
archives, quatorze volumes in-folio manuscrits, contenant l'analyse
d'un certain nombre de procs clbres ou d'aventures scandaleuses de la
cour papale et d'Italie. A l'poque o cette copie fut faite, il tait
difficile de pntrer dans les archives du Vatican. M. Beyle, qui tait
consul de France  Civita-Vecchia, avait obtenu, avec beaucoup de peine,
la permission de copier les susdits manuscrits. Ils forment quatorze
volumes in-folio, crits d'une belle main italienne, et sont en italien
ou en latin.

M. Beyle est mort, et sa soeur, qui est dans la misre, cherche  vendre
ces manuscrits. Le British Museum pourrait-il, voudrait-il s'en
accommoder? Quel prix en donnerait-il? Y a-t-il  Paris quelqu'un que
vous pourriez charger de les examiner?

Voil, mon cher Monsieur, ce que je vous ai mand par cette occasion
infidle. Je vous serais extrmement oblig de me rpondre un mot, si
cela vous est possible.

Agrez, mon cher Monsieur, l'expression de tous mes sentiments de haute
considration et d'amiti.




II


Paris, 4 juillet 1855.

Mon cher Monsieur,

Permettez-moi de vous prsenter mon ami, M. de Lagren, qui mne sa
fille voir Londres. Soyez assez bon pour lui faire montrer les bijoux
antiques et le fameux manuscrit de la _Grande Chartreuse_. M. de Lagren
a t un de mes meilleurs consolateurs dans les dsagrments que ce
manuscrit m'a causs, et je le recommande trs instamment  votre
obligeance.

Nous avons ici la moiti de l'Angleterre. Notre exposition, mal
commence, est devenue vraiment curieuse et vaut la peine qu'on fasse le
voyage. J'espre qu'elle vous tentera.

Adieu, mon cher Monsieur, veuillez agrer l'expression de tous mes
sentiments bien dvous.




III


Paris, 11 octobre 1857.

Cher monsieur Panizzi,

Je suis charm que vous ayez eu un beau temps pour passer ce bras de mer
si ennuyeux. Du reste, vous aviez trop peu mang pour qu'un gros temps
ft profitable aux poissons.

J'ai pass la soire avant-hier chez lady Holland. Nous avons tenu
beaucoup de mauvais propos sur Dieu, les rois et les hommes, notamment
contre vous.

M. Cousin, que vous connaissez sans doute, m'adresse une question 
laquelle je ne sais que rpondre. Il y a,  l'exposition de Manchester,
un portrait attribu  Mignard, celui de Julie d'Angennes, qui
appartient  lord Spencer. Or,  l'poque o le portrait _parat_ avoir
t fait, Mignard n'tait pas en France. Vous qui connaissez l'univers,
il ne se peut pas que vous ne connaissiez lord Spencer. Lorsqu'il vous
tombera sous la main, soyez assez bon pour lui demander ce qu'il sait
de l'origine de son portrait.

Tenez pour assur que l'impratrice n'est pas alle  Stuttgart afin de
montrer une attention particulire pour la reine Victoria. Ne croyez 
rien de ce qu'on peut vous dire sur le relchement de l'alliance.

Adieu, cher monsieur Panizzi. Sachez que j'ai accroch une petite
provision, de champagne sec. Vous devriez venir m'en dire votre avis aux
vacances de Nol.




IV


Cannes, 5 dcembre 1857.

Mon cher Panizzi,

J'ai quitt Paris il y a quelques jours pour chercher le soleil ici,
tout prs de l'Italie, et, selon mon usage, j'ai oubli cent choses que
j'aurais d faire avant mon dpart. La plus importante tait de vous
remercier de la lettre de lord Spencer, de la part de Cousin, et, de
plus, de vous importuner encore au sujet des matresses adores de ce
grand philosophe. Il ne rve  prsent qu' Julie d'Angennes, et voici
ce qu'il m'avait donn pour vous, o plutt pour lord Spencer. Il
voudrait rponse aux questions suivantes:

Dans le tableau que possde lord Spencer, Julie d'Angennes, duchesse de
Montausier, est-elle en buste ou jusqu' la ceinture? est-elle maigre,
ou a-t-elle de l'embonpoint? a-t-elle les cheveux noirs ou blonds, les
yeux noirs ou bleus? peut-on discerner si elle a une belle taille et si
elle est grande?

Si vous pouvez obtenir ce signalement avec l'exactitude d'un gendarme
autrichien (dont vous avez la robe de chambre), vous m'obligerez
infiniment de me l'envoyer ici, o je pense que M. Cousin ne tardera pas
 venir. Il se plaint fort de la poitrine; pourtant, ses passions pour
les belles mortes sont des moins fatigantes.

Adieu, mon cher Panizzi. Je suis un peu poussif, mais je me suis dj
assez agrablement remis par ce beau climat. Je voudrais que vous
pussiez en faire l'essai.




V


Paris, 25 janvier 1858.

Mon cher Panizzi,

Je voulais vous crire il y a longtemps, mais j'ai eu tant de
tribulations que le courage m'a manqu. C'est vous qui tes la cause de
tous mes tourments, en faisant votre diable de bibliothque qui empche
M. Fould de dormir. Il veut en avoir une aussi, et je m'crie comme
Mercutio: _A plague on both your houses!_

Depuis quelques jours, je prside la commission charge de porter la
lumire dans cette noire caverne. Nous avons envie de bien: faire; mais,
pour bien faire, il nous, faudrait, avoir des hommes et de l'argent. Je
ne sais o les trouver. Vous devriez bien venir nous organiser notre
affaire, et vous gurir de tous vos rhumes en mangeant ici de la soupe
grasse et du macaroni.

Mille remercments et excuses de toute la peine que vous avez prise pour
apprendre  Cousin la couleur des yeux et des cheveux de sa bien-aime.
Il attendra que le prsent lord Spencer puisse couter ses voeux, et un
amour comme le sien n'est pas si press qu'il ne puisse vivre encore
cinq ou six mois sans nouvel aliment.

Adieu, mon cher ami. On m'a jou hier le tour de me nommer rapporteur de
la commission de la Bibliothque. Si vous ne venez pas  Paris cet
hiver, il faudra que j'aille vous relancer  Londres et vous embter
d'une srie de _queries_ aussi longue que l'chelle de Jacob. Entre
nous, mon mtier est des plus dsagrables. J'ai  tourmenter des
confrres et des matres, et, ce qu'il y a de pis,  leur dire de temps
en temps qu'ils me font des contes  dormir debout. Que rsultera-il de
tout cela? Je n'en sais trop rien en ce qui concerne la Bibliothque;
mais, en ce qui me concerne personnellement, le plus sr est un
embtement immense.




VI


Paris, 12 mai 1858.

Mon cher Panizzi,

Je suis arriv hier dans mes foyers aprs un passage assez peu orageux
qui m'a permis de digrer tranquillement votre bon dner, et,  dix
heures, je djeunais solitairement en pensant  nos bons tte--tte du
British Museum. J'ai dormi merveilleusement cette nuit et je ne me
ressens plus du tout des cahots du chemin de fer, lequel a grand besoin
de rparations,  ce qu'il me semble.

Bien que je n'aie pas vu encore beaucoup de monde, je suis frapp de
l'ignorance totale o l'on est ici de l'tat de l'opinion en Angleterre.
J'ai trouv des gens qui me demandaient srieusement si je n'avais pas
t insult dans les rues de Londres. _Tutto il mondo  paese._ On me
demandait  Londres combien il y avait d'lecteurs en France.

Il parat que mon rapport n'est pas encore publi, et je ne serais pas
tonn qu'on ne l'escamott en douceur. Au reste, je n'ai pas encore vu
le ministre, et je ne sais que ce que m'a dit un de nos collgues de la
commission. Quoi qu'il arrive, je m'en lave les mains, et la fantaisie
d'ordre qu'a eue Son Excellence aura eu du moins ce rsultat de me faire
passer un mois trs heureux avec vous. Le reste est son affaire et je
m'en soucie peu.

Tout est ici fort tranquille, sauf un reste d'excitation contre la
perfide Albion,  qui les piciers ne pardonnent pas la bataille de
Waterloo et l'acquittement de votre habitu du _reading room_[1]. Le
Corps lgislatif a eu quelques petites vellits d'opposition, le sage
Snat a mme les siennes. Quand ce peuple-ci n'a rien  faire, il a
besoin de faire quelque malice. Les Franais sont comme les singes, qui,
dans l'oisivet, se mangent la queue.

      [Note 1: Bernard, impliqu dans l'affaire Orsini; son
      extradition fut refuse par l'Angleterre.]

Lord Cowley a dit ici, en bon lieu, que, plutt que de cder la place,
lord Derby dissoudrait la chambre. _Ci vedremo._

Malgr la sainte horreur que j'ai pour l'loquence, je regrette un peu
de ne pouvoir assister  la grande bataille qui va se donner. Il me
semble que le rsultat le plus infaillible sera force blessures trs
cuisantes  des vanits personnelles, spectacle trs divertissant pour
la galerie. Mais qui gagnera en considration dans ce dbat? Personne
assurment. Un grand mathmaticien pourrait peut-tre prdire, au train
dont vont les choses, en quelle anne l'Angleterre sera dmocrate, en
quelle autre elle vendra par mesure d'conomie les marbres de Phidias et
les livres colligs par M. Panizzi. Ce sera dans assez longtemps, je
pense; mais nos petits-enfants, surtout si nous ne nous pressons pas de
les faire, pourront bien voir tout cela.

Adieu, mon cher Panizzi; mille et mille remercments pour votre si
aimable et si bonne hospitalit.




VII


Paris, 16 mai 1858.

Mon cher Panizzi,

J'ai vu le marchal Vaillant, prsident de la commission de la
_correspondance de Napolon_, et je lui ai montr la note de mistress
Tennant. Il m'a dit que l'empereur dclarait les lettres apocryphes;
mais, comme je lui en avais dj dit le prix, j'ai lieu de souponner
que c'est ce prix de huit mille francs qui lui fait trouver les raisins
trop verts.

Je vais, la semaine prochaine,  Fontainebleau pour huit jours. J'aurai
sans doute occasion de causer avec l'empereur lui-mme, et de lui dire
mon opinion sur l'authenticit. Le malheur, c'est que l'exagration du
prix rend l'affaire trs difficile  conclure. On m'a dit ici que les
autographes de Napolon Ier ne se vendaient pas plus de cent ou cent
cinquante francs; il est vrai qu'on en trouve rarement d'aussi vifs de
passion et de style que ceux de mistress Tennant. Si vous la voyez, et
elle est bonne  voir, vous pourrez lui-dire qu'on est prvenu contre
ses lettres, mais que cette prvention sera dtruite par moi; alors
restera le prix, qui, si elle y persiste, rendra la ngociation inutile.

La nomination de Picard n'a pas fait beaucoup d'effet. Nous sommes
habitus  voir nommer  Paris, des dputs exagrs. Cependant, c'est
un mauvais symptme. Le nouveau ministre de l'intrieur est peu adroit,
et parat connatre assez mal les hommes et les choses.

Adieu, mon cher ami; je suis plus triste que je n'tais autrefois de
djeuner et de dner seul.




VIII


Paris, 7 juin 1853.

Mon cher Panizzi,

Les oreilles ont d vous corner, ces jours passs. Sa Majest la reine
des Pays-Bas et votre serviteur ont pass,  dire du mal de vous, tout
le temps d'une chasse au cerf, dans la fort de Fontainebleau. C'est une
trange femme, qui sait tout, qui parle bien de tout et qui serait la
perfection, si elle ne voulait pas paratre Franaise, ayant eu le
malheur de natre en Wurtemberg. Elle se fait vive  la manire des
Allemands, qui se jettent par la fentre pour avoir l'air dgag.

La reine est du moins trs aimable. Nous avons su sang et eau pour
amuser Sa Majest: bals, ftes champtres, charades, etc. Si vous ne me
trahissez pas, je vous avouerai que ma courtisannerie est alle jusqu'
lui faire de petits vers en manire de compliment, et que cependant, par
respect pour la vrit, je me suis born  la comparer  Vnus,
Minerve, etc. Comme les princes sont toujours ingrats, je n'y ai pas
mme gagn une bouteille de curaao ou un fromage de Hollande. Rien
qu'un rhume effroyable pour avoir eu l'insigne honneur d'tre tremp de
pluie  ct de Sa Majest.

L'autre jour, il y a eu  Fontainebleau une foire o l'impratrice est
alle acheter du pain d'pice. Le prince de Nassau, qui l'accompagnait,
a achet une blouse et une casquette sans qu'elle s'en apert et, dans
ce nouveau costume, il est venu lui parler. Elle ne l'a pas reconnu et a
pouss un grand cri; les gens de la suite sont accourus, et le quiproquo
a t traduit  Paris en une tentative d'assassinat. Tenez ma version
pour exacte.

Vous trouverez dans _le Constitutionnel_ d'aujourd'hui, 7 juin, un
article assez curieux sur les changes de livres faits par la
bibliothque d'Augsbourg, d'o rsulte qu'ils vendent les bons et
gardent les mauvais. Cela s'appelle se dfaire des doubles.

Adieu, mon cher ami; je pense aller faire un tour en Suisse. On ne vit
pas ici: il y a 33 degrs Raumur. Si je revenais par Venise, je vous
demanderais un mot pour quelque bon chrtien de ce pays que vous
connaissez srement.




IX


Berne, 7 juillet 1853.

Mon cher Panizzi,

Nous nous verrons sans doute, et nous remangerons ensemble du macaroni 
Recoaro, si cette partie du monde est aussi prs de Venise que vous le
dites, d'accord avec les gographes. Je pense tre  Venise dans les
premiers jours d'aot, selon la recommandation de lady Holland, dont je
me mfie un peu. Je me demande ce que doivent sentir les lagunes  cette
poque, et combien de cousins doivent les habiter. Les cousins ne m'ont
pas pargn, mme en ce pays de froidures. Ni la neige ni les montagnes
ne les arrtent. J'ai les mains plus paisses que des paules de mouton,
par suite de leurs piqres. Que sera-ce lorsque le soleil d'Italie leur
prtera une activit nouvelle!

Selon l'usage des Parisiens, je suis sans la moindre lettre et par
consquent sans nouvelles. Je suis sr que M. Rouland n'a pas encore
publi notre rapport. Notre travail aura eu ce rsultat admirable
d'achever la dsorganisation, dj si avance, de la Bibliothque.

Adieu, mon cher Panizzi; mille et mille amitis bien vraies.




X


Venise, 11 aot 1858.

Mon cher Panizzi,

Je suis ici depuis quelques jours, assez bien install, ayant vue sur le
Grand Canal; nourriture satisfaisante et bon appartement. Je vous donne
ces dtails parce que M. Brown dit que vous allez arriver ici, avec
votre amie, qui ne jure que par l'_immacolata_. Je suis ici avec deux
dames anglaises[2] (d'un ge respectable), anciennes amies de ma mre et
de moi, faisant trs bon mnage.

      [Note 2: Miss Lagden et mistress Ewers, par qui Mrime
      a t, jusqu' son dernier jour, entour d'attentions
      dlicates et de soins dvous.]

De toute faon, je vois que nous avons fait ce qu'on appelle de la
bouillie pour les chats: Le ministre s'est moqu de nous. On ne m'y
rattrappera plus. Je crois que Taschereau sera le directeur; mais il ne
faut rpondre de rien avec des gens qui tournent  tout vent. Une seule
bonne chose sera faite, c'est qu'on ne poussera pas plus loin la factie
du catalogue imprim, et que les employs de la Bibliothque ont une
augmentation de traitement. Ils ne me mangeront pas  mon retour.

Hier, nous avons eu une srnade trs belle. Nous avons badaud et pass
sous le Rialto au milieu de la bagarre. On devient aussi bte que les
natifs  ces _fonctions_, et j'aurais prfr voir ma gondole en pices
plutt que de reculer d'un pied.

Il me semble que le discours de l'empereur est trs bon. J'espre qu'il
sera bien pris en Angleterre. Ici, il fait bon effet auprs des
autorits, qui ont un peu peur de Sa Majest.

Adieu, mon cher Panizzi;  bientt! M. Brown a t on ne peut plus
aimable pour moi. C'est un Vnitien complet.




XI


Paris, 17 octobre 1858.

Mon cher Panizzi,

Il n'y a rien de si beau que la cathdrale de Sienne, si ce n'est celle
de Lucques, si ce n'est la vue depuis Savone jusqu' Frjus, le long de
la rivire de Gnes. Gtes excellents tout le long de la route, except
 Oneglia. Connaissez-vous la soupe aux cailles et au riz? Je pense
qu'on ne mange que cela en paradis.

Adieu, mon cher ami; mille tendresses  vos marbres et  vos bouquins.




XII


Cannes, 7 janvier 1859.

Mon cher Panizzi,

Je suis ici depuis quelques jours,  deux pas de votre chre Italie, en
face d'une mer magnifique et d'un soleil resplendissant. Il faut, je
suppose, une force d'imagination peu commune pour se reprsenter ce que
c'est que le soleil au 7 janvier, lorsqu'on est au British Museum.
Cependant, il fait ici un peu froid, et,  quatre heures, il faut
prendre un paletot. Nous y avons lord Brougham et toute sa famille. Il
est encore vert et actif, malgr ses quatre-vingt-deux ans, et va faire
 pied des visites dans les environs. En fait de clbrits, nous avons
encore M. de Tocqueville, qui est trs gravement malade, et qui, je le
crains, ne quittera ce pays-ci que pour un autre bien loign d'o
personne n'est revenu apporter des nouvelles.

Que dites-vous du compliment de bonne anne fait par l'empereur  M. de
Hbner? Selon ce qu'on m'crit, la version officielle est la seule
vraie, et il ne faut pas prendre celle du _Nord_ et d'autres journaux
trangers. Quelle que soit la phrase, elle montre que notre ami
Salvagnoli est un grand diplomate! Assurment on doit lui en faire les
honneurs  Florence. Bien que je me dispense de croire une grande partie
des bruits qui circulent, je trouve que la situation doit tre bien
tendue pour que Sa Majest ait jug ncessaire d'en avertir ainsi le
public dans une occasion o il tait si facile et si simple de ne rien
dire.

On m'crit, de bonne part, que l'tat de l'Italie est encore plus
bouillonnant que lorsque nous nous y trouvions ensemble. Mais  quoi
cela aboutira-t-il? Les Russes de l'ambassade,  Paris, ne parlaient de
l'Autriche qu'avec la tendresse qu'on lui porte  Milan et  Venise.
Malheureusement, je ne crois pas qu'en cas de rupture complte, ils
prennent franchement parti pour nous. Que feront les Anglais? _Hic jacet
lepus._ Ils sont probablement trop occups dans l'Inde et chez eux pour
se mler _d'abord_ de nos affaires; mais comment croire qu'ils
laisseraient leur bonne amie dans la dbine! Observez que la guerre,
pour l'Autriche, c'est un duel  mort. Une bataille perdue amne la
dislocation de la monarchie, et, par consquent, la recomposition de
l'quilibre europen. La partie est trop grosse pour que l'Angleterre
n'y intervienne pas, et, si elle est l'allie de l'Autriche, nous ne
nous y frotterons probablement pas; car alors notre position serait tout
aussi mauvaise que la sienne, abandonne  ses propres forces. Il y a
des chose si graves, qu'elles sont impossibles.

Adieu, mon cher ami. Mistress Ewers et miss Lagden, qui sont ici,
regrettent beaucoup de ne pas vous avoir. Elles se rappellent  votre
souvenir.




XIII


Paris, 12 mars 1859.

Mon cher Panizzi,

Me voici de retour  Paris depuis quelques jours et regrettant dj mon
soleil de Cannes, qui n'est pas moins beau que celui dont nous avons
senti la chaleur aux bords de l'Arno.

Que dites-vous de ce qui se passe? Lord Cowley vous a-t-il cont ses
conversations avec Sa Majest impriale et royale apostolique? Quant 
moi, je ne sais rien. On est  la paix depuis vingt-quatre heures, ce
qui rend trs probable que demain on sera belliqueux. Ce qu'il y a de
certain, c'est que les descendants de Brennus ne sont gure d'humeur 
prendre le Capitole, n'y et-il que leurs anciennes ennemies les oies
pour le garder. Louis-Philippe, pendant dix-huit ans, a prch  ce
peuple-ci le culte des intrts matriels, et notre vieux sang gaulois
s'est gt. On est d'une poltronnerie incroyable. Vous noterez que le
danger, malheureusement trs rel, celui d'une rvolution nouvelle, est
ce qui proccupe le moins. On ne pense qu' l'effet que la guerre peut
produire sur les fonds et les actions de chemins de fer. Il va sans dire
que la gloire et l'humanit, c'est  quoi personne ne songe.

L'empereur se montre assez touch de la lchet gnrale, et il nous dit
notre fait en termes assez crus, et, ma foi, nous le mritons bien.
L'arme heureusement est dans de tout autres dispositions. Tous les
officiers voudraient tre  l'avant-garde, pour tre des premiers  voir
les _donne_ et manger du macaroni. On dit que, du ct des Autrichiens,
il y a aussi beaucoup d'ardeur belliqueuse, et, ce qui est fcheux,
toute l'Allemagne reprend les colres de 1813, sauf peut-tre les
socialistes, qui sont des allis dont nous nous passerions parfaitement.
Je crois que l'empereur veut la guerre, mais il n'est pas press de la
faire.

Probablement il espre que cette paix arme, qui existe en ce moment,
ruinera l'Autriche et qu'il trouvera peut-tre les moyens de s'assurer
la neutralit de la Prusse et celle de l'Angleterre. C'est l le grand
point. Y parviendra-t-il? Notre mauvaise rputation de conqurants rend
notre position bien difficile. Nous ne pouvons nous dissimuler que nous
jouons bien gros jeu. Nos gnraux ne sont pas aussi forts que celui qui
commandait l'arme franaise en 1796. Cependant je ne crois pas qu'ils
en aient  combattre de suprieurs. Nos soldats valent bien mieux que
les Autrichiens; mais l'argent, mais l'Europe, mais les Italiens! Que
faire de Mazzini? Le fusiller, d'accord; mais que dire aux gens qui
voudraient triper le cardinal Antonelli ou le roi Bomba[3]? N'est-il
pas  craindre que, aprs le premier succs, nous n'ayons des allis qui
nous embarrassent au dernier point? Entre nous il me semble que deux
pots de terre vont se heurter, et il se pourrait bien que, dans quelque
temps, il ne restt que des tessons sur la place.

      [Note 3: Sobriquet sous lequel on dsignait le roi de
      Naples, Ferdinand II.]

Vos Anglais ont une mchante attitude. Lord Palmerston, qui voulait
mettre le feu aux poudres il y a quelques annes, a bien chang de
langage, et, jusqu'aux radicaux, je ne vois partout que mauvais
vouloir.

On fait ici sous main de grands prparatifs. On ramne d'Afrique les
vieux soldats, on a chang tout le matriel de l'artillerie, et l'on a
trois cents pices nouvelles atteles, avec lesquelles on emporte,
dit-on,  coup sr, la tte d'une mouche  trois kilomtres de distance.
Si l'on avait au moins l'ardeur qu'on avait au moment de la guerre
d'Orient, j'aurais quelque espoir; mais l'abattement de nos financiers
et la couardise des bourgeois sont un peu beaucoup effrayants.

Il va paratre en Belgique un charmant pamphlet d'About qui vous
divertira fort. Notre saint-pre le pape et son cardinal y sont arrangs
de main de matre. Cela s'appelle _la Question romaine_ et ressemble
beaucoup  un pamphlet de feu M. de Voltaire, auteur qui avait du bon.

Lorsque vous n'aurez rien  faire, dites-moi comment va la
dmocratisation de l'Angleterre. Malheureusement les ides de politique
gnreuse ne vont pas du mme train.

Adieu, mon cher Panizzi. Je crains fort que nous ne nous rencontrions
pas  Venise l'automne prochain. On m'annonce du vin de Schiraz. Je
crains que ce ne soit de la drogue.




XIV


Paris, 8 avril 1859.

Mon cher Panizzi,

Il me semble que les cartes se brouillent terriblement. Qu'en
dites-vous? Ici, le nez des boursiers s'allonge tous les jours
davantage, et, aujourd'hui, il y a eu une vraie panique.

L'empereur va partir pour Lyon, afin d'y passer, dit-on, une grande
revue. On forme les quatrimes bataillons et on ne dit plus un mot des
mouvements de troupes. Il est certain cependant qu'on fait venir d'Alger
les vieux durs  cuire. Tout cela est assez _ominous_.

Et du congrs, en savez-vous quelque chose? Il parat qu'en Italie,
c'est un mouvement d'enthousiasme gnral. Tous les jeunes gens en gants
jaunes se font soldats. Les vieux achtent de l'emprunt pimontais.
Qu'arrivera-t-il? Ce pays-ci est aussi rpugnant que possible  la
guerre, et sans doute c'est ce qui donne  l'Autriche sa prpotence
actuelle. Cela ne veut pas dire que, si l'on en vient aux coups de
canon, nous nous conduirons en lches. L'arme est trs belle, trs
allgre, trs confiante mme, quoique ses gnraux ne passent pas pour
des aigles. Mais le reste de la nation ne voit dans la guerre que la
perturbation du commerce, de l'industrie et du _dolce far niente_, sans
parler de la chance d'une nouvelle rvolution.

L'empereur, que j'ai vu l'autre jour, me parat de belle humeur; mais il
ne m'a pas fait confidence de ses projets. Tout ira bien, tant que
l'Angleterre ne se tournera pas contre nous. Dans mon opinion
personnelle (mais je suis le seul qui ai cette opinion-l), elle ne se
mlera pas activement de la querelle, tout en nous souhaitant un
_accidente_ lorsque nous aurons quelque succs. Il me semble que, si
j'tais homme d'tat anglais, je serais beaucoup plus franc. Suppos, ce
que je ne crois pas, que l'empereur ait des vues ambitieuses sur
l'Italie, le meilleur moyen de les contrecarrer et de les rendre
impossibles, n'est-ce pas de s'associer franchement  la France et au
Pimont?

Il est vident que, si l'Angleterre faisait cause commune avec nous,
l'Autriche et tous les _Franzsenfresser_ d'outre-Rhin rentreraient sous
terre, sans brler une amorce. Observez que la France, que la guerre
peut mettre en contact avec une rvolution, court de trs grands risques
pour la chance d'une reconnaissance, plus ou moins grande, laquelle peut
se traduire, un jour, par une demande de cder la Corse  l'_Italie
unie_. Au contraire, l'Angleterre n'a rien  redouter du contact avec la
rvolution. Peut-tre mme y attrapperait-elle un lopin assez beau,
comme la Sicile, par exemple, si l'anarchie se mettait dans la
Pninsule, si, au lieu de se coaliser, les Italiens, comme ils ont fait
souvent, se battaient entre eux.

Dans l'hypothse d'une lutte, que je ne crois pas probable; car, d'un
ct, il y aurait de l'argent et du crdit; de l'autre, ni argent ni
crdit. Tout le mal serait pour la France. Les armes se battraient et
l'Angleterre habillerait, armerait, nourrirait les Italiens, le tout 
leurs frais. Aprs la paix, la reconnaissance des Italiens se
partagerait entre leurs deux allis, ingalement, et toujours
l'Angleterre aurait la meilleure part. Nous aurions l'odieux d'avoir
viol quelques filles et bu beaucoup de vin d'Asti et de Pomino sans
payer. Les Anglais stipuleraient des avantages pour leurs cotons et
leurs fers.

Si je savais crire en anglais, je voudrais faire un pamphlet l-dessus,
car le thme est riche. Au lieu de s'occuper de l'Italie, il me semble
que John Bull patauge dans un trange gchis. On dirait que le
gouvernement parlementaire fait ce qu'il peut pour se discrditer. Point
de parlement, dans un moment o il faudrait l'avoir presque en
permanence; une administration qui peut tre renverse, au moment o les
affaires extrieures se trouveront le plus embrouilles; tout cela n'est
ni beau ni sens.

Ici, on se persuade que, si lord Palmerston revient, il nous fera la
guerre. Je n'en crois rien. Je crains, au contraire, que lord Derby ne
sache dire ni oui ni non, et qu'il ne parvienne qu' envenimer
l'affaire. Tchez de persuader  vos Anglais que nous n'avons pas la
moindre envie de faire des conqutes, que nous voudrions seulement qu'on
ne fit pas trop de bruit  notre porte. Vous voyez, tous les jours, que
les propritaires font mettre  l'amende les joueurs, d'orgue qui leur
cassent le tympan; c'est notre position.

Adieu, mon cher ami. J'ai vu que vous aviez dn l'autre jour chez M.
Gladstone. Beaucoup d'argenterie et de l'agneau, n'est-ce pas? J'aime
mieux les dners que nous avons faits tte  tte au Musum.




XV


Paris, 29 avril 1859.

Mon cher ami,

Nous sommes une drle de nation! Je vous crivais, il y a quinze jours,
qu'il n'y avait en France qu'un homme qui voult la guerre, et je crois
avoir dit la vrit.

Aujourd'hui, tenez le contraire pour vrai. L'instinct gaulois s'est
rveill. C'est maintenant un enthousiasme qui a son ct magnifique, et
aussi son ct effrayant. Le peuple accepte la guerre avec joie; il est
plein de confiance et d'entrain. Quant aux soldats, ils partent comme
pour le bal. Avant-hier, ils crivaient  la craie sur leurs wagons:
Trains de plaisir pour l'Italie et Vienne. Lorsqu'ils traversent les
rues pour aller aux embarcadres, on les couvre de fleurs, on leur porte
du vin, on les embrasse, on les adjure de tuer le plus d'Autrichiens
qu'ils pourront. Le rgiment des zouaves de la garde a reu son ordre de
dpart, il y a huit jours. Ils se sont cris: Voil la guerre, plus de
salle de police! et le rgiment a disparu pour deux jours. Il
s'agissait de dire adieu  toutes les cuisinires de sa connaissance. Au
moment du dpart, pas un homme n'a manqu, chacun avec un bouquet de
lilas au bout de son fusil.

Il y a dans cette gaiet franaise un lment de succs considrable.
Nos gens se croient srs de vaincre, et c'est beaucoup  la guerre.
L'accueil qu'on leur fait en Italie redouble leur ardeur. Ils se croient
des chevaliers errants allant combattre pour leur dame. Je tiens les
Autrichiens pour de trs braves soldats; mais chacun des ntres
s'imagine qu'il va devenir au moins colonel, et un Croate n'a pas de ces
ides-l. Le gnral Allard me jurait hier soir que nous avions dj
cent mille hommes au del des Alpes. Nous aurons sept cent mille hommes
sous les armes le 15 du mois prochain. Le 1er juin, toute l'artillerie
sera pourvue de nouveaux canons rays.

Enfin, bien que lents  prendre nos mesures, nous avons le talent de
bien faire en nous pressant, et, chaque jour, nous gagnons quelque
chose. Le gnral Mac-Mahon crit qu'il n'a jamais vu rception pareille
 celle qu'on lui a faite  Gnes. Il n'y a pas jusqu' un bataillon de
Kabyles qui n'ait t littralement couvert de fleurs par les dames. Je
pense que ces honntes musulmans aimeraient autant autre chose. Ce sont,
d'ailleurs, de rudes gaillards.

Hier soir, on annonait l'acceptation par l'Autriche de la mdiation
anglaise, _et la prise en considration_ par l'empereur. Je crois
nanmoins la guerre invitable. Quitter l'Italie maintenant est
impossible,  moins de grandes concessions de la part de l'Autriche.
Lord Cowley, avec qui j'ai dn hier chez M. Baring, tait impntrable;
mais il tait facile de voir qu'il ne croyait pas  la possibilit d'un
dnoment pacifique.

L'important, c'est d'tre uni, honnte et modr, de faire des
cartouches et pas de constitution. Tuer l'ours d'_ogni modo_ sans penser
 vendre sa peau et surtout  la partager. Si vous pouvez persuader aux
Italiens d'tre sages, tout ira bien, j'espre.

Notre pauvre impratrice a les yeux gros comme des oeufs; mais elle
parat pleine de rsolution et de dvouement. Elle dit adieu en pleurant
aux rgiments qui partent, qui la saluent de hourras frntiques; et les
boursiers mmes se sentent mus; j'en ai vu un qui pleurait en regardant
les gardes dfiler. Si l'Angleterre ne se mle pas trop tt de la
querelle, j'espre que nous aurons bientt, rendu possible une paix
avantageuse  l'Italie.

Les banquiers et les beaux messieurs dplorent toujours le funeste
entranement; mais la masse est pour la guerre. L'empereur est plus
populaire qu'il n'a jamais t. Un ouvrier disait: _Moustachu_ est le
plus fort; il a les papiers de son oncle.

Adieu, mon cher Panizzi. Prchez les Anglais. Empchez-les de croire 
l'ambition de l'empereur et persuadez-les que les Italiens sont _gente
de razon_, qui peuvent vivre sans Croates pour les morigner. Mille
amitis et compliments au Museum.




XVI


Paris, 10 mai 1859.

Mon cher Panizzi,

_Alea jacta est!_ L'empereur est parti aujourd'hui. Il a t conduit au
chemin de fer par une foule immense et des acclamations frntiques. Il
est maintenant plus populaire qu'il n'a jamais t. Je parle des masses,
car, bien entendu, les salons sont aussi mauvais Franais que possible.

Quelle trange fatalit poursuit les partis vaincus! Les orlanistes
font exactement les mmes fautes qu'ils ont tant reproches aux
lgitimistes. Voyez le duc de Chartres qui avait eu le bon sens de
rester en Pimont, o il tait officier: sa famille le rappelle[4]. Le
comte de Chambord, qui va dans les Pays-Bas, est plus raisonnable.

      [Note 4: Le duc de Chartres ne fut pas rappel par sa
      famille: il fit toute la guerre d'Italie.]

Avant la fin du mois, selon, toute apparence, il y aura bien des bras et
des ttes casss. Dieu veuille que nous nous en tirions  notre
honneur! Les Autrichiens, jusqu' prsent, nous ont servis  souhait.

Maintenant que tout le dsordre est rpar, vous pouvez dire aux
Anglais, qui nous reprochent d'tre agressifs, de quelle faon nous
tions prpars. Les premires divisions franaises sont arrives en
Italie sans canons et n'ayant que soixante cartouches par homme.
L'artillerie de l'ancien modle n'avait plus de projectiles, et les
canons rays du nouveau modle n'taient pas encore prts. Pour garder
le plus longtemps possible le monopole de ces canons, on en fabrique les
pices, ou, pour mieux dire, chaque pice passe dans trois ou quatre
ateliers spars, dont les ouvriers ne connaissent qu'un genre
d'opration. De cette mesure est rsulte, au premier moment, une
certaine confusion. Pourtant il a suffi de quelques jours de rpit pour
que tout s'arranget.

Nous avons actuellement en ligne quarante-cinq batteries de canons rays
dont on attend merveilles. On en expdie de nouvelles tous les jours.
J'ai vu une lettre du gnral Mac-Mahon  sa mre, o il lui dit qu'il
n'a jamais vu une arme mieux quipe et mieux dispose. Il y a
actuellement plus de cent vingt mille Franais en Italie. L'arme sarde
est de soixante-quinze mille hommes, dont cinquante mille excellents.

Si les Autrichiens, mieux aviss, eussent pouss leur pointe, ils
auraient pu craser les Pimontais avant que nous pussions venir  leur
secours. Cette bvue est d'un bon augure pour la campagne. Nos gens sont
remplis de confiance, l'ennemi semble inquiet. Il a beaucoup de malades
et un assez grand nombre de dserteurs.

Avez-vous vu la proclamation du gnral Giulay? Elle me parat telle que
nous pouvions la souhaiter. Peine de mort pour tout le monde. Si les
Lombards ont du sang dans les veines, le moment est venu de le montrer.
Il y a ici un nombre prodigieux d'enrlements volontaires, et l'emprunt
va  merveille. Je suis all hier au Trsor porter mon obole, et j'ai
trouv une queue formidable. En ma qualit de privilgi, je suis entr
dans un bureau spar et l'on m'a dit que les souscriptions dj reues
faisaient croire qu'au lieu de cinq cents millions, on aurait un
milliard ou quinze cents millions. Je pense que l'emprunt autrichien n'a
pas le mme succs.

L'Allemagne du Midi est toujours trs menaante. Les tudiants
s'enrlent et ne parlent que de marcher sur Paris. Vous avez vu que le
principicule de Nassau s'tait enrl dans l'arme autrichienne; mais ce
que vous ne savez peut-tre pas, c'est qu'il avait t combl
d'attentions par l'empereur, qu'il avait t de toutes les parties[5]
pendant plus d'un an, qu'on lui avait fait des cadeaux de toute espce,
et mme donn de l'argent, dont il avait grand besoin.

      [Note 5: Voir un passage de la lettre VIII o il est
      parl d'une aventure arrive  Fontainebleau, dont le prince
      de Nassau fut le hros.]

L'Angleterre commence,  ce qu'il me semble,  regarder la question avec
un peu moins de prvention. Je crois que Persigny sera utile pour
dmentir les mensonges du _Times_, et, s'il se peut, renouer l'alliance.
S'il ne russit pas, je crains bien que la guerre ne soit longue et que
tout le monde ne s'en mle  la fin. Si l'Angleterre se spare de nous,
tenez pour certain que nous verrons les Russes  Constantinople.

Adieu, mon cher Panizzi; nous sommes tous dans l'anxit. Si vous
trouvez un moment, donnez-moi de vos nouvelles.




XVII


Paris, 27 mai 1859.

Mon cher Panizzi,

Rien de nouveau du thtre de la guerre, si ce n'est les progrs de
Garibaldi, qui commence  courir les environs de Varse. J'envie les
motions pittoresques de ce gaillard-l.

Tous les rapports sur le combat de Montebello rendent hommage  la
bravoure de nos gens, qui se sont battus un contre trois et ont pris un
village fortifi! Mais l'empereur est furieux contre un de ses gnraux
qui a oubli le premier principe de la guerre, lequel est de marcher au
canon. Il y avait,  neuf kilomtres de Montebello, quatre mille chevaux
franais qui n'ont pas boug. Nul ordre n'est venu. S'ils fussent
arrivs  la fin de l'affaire, ils auraient ramass peut-tre tout le
corps du comte de Stadon. Au reste, la division du gnral Forey tait
la moins bonne de toutes; de plus, elle avait dtach ses grenadiers et
ses voltigeurs. Ce sera une autre affaire quand les Africains et la
garde s'en mleront.

L'esprit public est ici toujours bon. Les salons mme sont convenables.
Beaucoup de jeunes gens riches sont  l'arme, et les lgitimistes
disent que, quoi qu'il arrive, il faut dfendre le drapeau.

Je ne sais rien de la Prusse, sinon que la fureur des _Franzsenfresser_
y est trs grande. Le gouvernement semble plus raisonnable; mais ne
sera-t-il pas entran? Un Russe, M. de Tourgueneff, que je vous ai
prsent, l'anne passe,  ce fameux banquet, arrive de Moscou. Il dit
que les Allemands veulent avaler d'une bouche la France et la Russie 
la fois. Ils nous demandent l'Alsace, et aux Russes la Courlande et la
Livonie. Tourgueneff dit que tout le monde chez lui est sympathique  la
cause italienne, et que toute l'arme brle de se battre contre les
Autrichiens.

Que fait-on chez vous? Lord Palmerston va-t-il revenir? Je ne pense pas
que nous y gagnions beaucoup, mais nous n'y perdrons certainement pas.

Adieu, mon cher Panizzi. Miss Lagden et mistress Ewers, que j'ai vues
aujourd'hui, se rappellent  votre bon souvenir.




XVIII


Paris, 9 juin 1859.

Mon cher Panizzi,

Le marchal Vaillant, major gnral de l'arme, se venge, je crois, de
son successeur en lui faisant des niches. On n'a pas encore le bulletin
officiel de la bataille de Magenta, bien qu'on ait reu beaucoup de
lettres et les rapports de tous les chefs de corps. Cela fait trs
mauvais effet. Les Autrichiens nous ont attaqus avec la plus grande
partie de l'arme de Giulay, plus un corps dtach de Vrone sous
Clam-Gallas. Le ministre de la guerre atteste que nous n'avons pas plus
de trois mille hommes mis hors de combat, dont environ deux cent
cinquante manquants qu'on suppose prisonniers. Nos gens se jettent en
avant comme des fous,  la baonnette, et on vient de faire un ordre du
jour pour leur rappeler qu'ils ont des armes  feu pour s'en servir. La
grande disproportion des pertes entre les deux armes tient  notre
nouvelle artillerie, qui foudroie les secondes lignes formes en
colonnes, tandis qu'ils ne peuvent atteindre que notre premire ligne.
On nous dit que les Kabyles des tirailleurs d'Afrique ont t
admirables. Leur colonel leur a persuad que les Autrichiens taient
tous des juifs, et il ne se trompait peut-tre pas beaucoup. L'empereur
s'est fort expos. Maintenant que c'est fini, c'est trs bien; mais il
ne faudrait pas qu'il en prt l'habitude. La veille de la bataille, il
avait menac le roi de le mettre aux arrts s'il continuait  faire le
hussard.

Ellice m'crit que probablement le parti libral l'emportera et que lord
Palmerston sera ministre des affaires trangres, mais que l'Angleterre
n'en sera ni plus ni moins impartiale et neutre; qu'au contraire, lord
Palmerston tant suspect  la nation de partialit pour l'indpendance
de l'Italie, il serait peut-tre forc d'en faire moins que lord Derby
lui-mme. Je ne suis pas du tout de cet avis. Je suis convaincu qu'il
est trs important que, tout en restant neutre, le gouvernement anglais
se montre sympathique aux allis. Il empchera l'excs de zle des
subalternes qui se font Autrichiens pour plaire aux ministres.

Par exemple, lors du dbarquement de nos troupes  Gnes, un vaisseau de
guerre anglais s'est all mettre dans le port  une place qui ne lui
tait pas assigne et o il gnait le dbarquement. On a fait des
excuses de cette taquinerie; mais il pourrait se trouver telle
circonstance ou une insolence semblable ament des complications trs
fcheuses.

On s'attend qu'il y aura sous peu une explosion en Hongrie. Je ne sais
si ce sera bon ou mauvais. Comme il est vident que nous ne pouvons
redresser tous les torts, je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux que les
Magyares restassent tranquilles. Il est  craindre mme qu'un mouvement
de ce ct ne fasse peur  la Russie et ne diminue sa bonne volont, qui
nous serait bien ncessaire en cas de guerre gnrale.

Je suis bien fch de ce que vous me dites de ***. Mais quelle est sa
maladie? Je le croyais seulement plus vicieux qu'il n'appartient  un
homme de son ge et de sa carrire. On m'a mme montr son vice 
Florence, et il m'a sembl qu'il aurait besoin d'un adjoint.

Au sujet de ce que vous me dites de notre ambassadeur, tenez compte de
sa vivacit et de son opinion particulire. Cette opinion est,
d'ailleurs, celle de bien des gens qui entourent l'empereur, mais je ne
crois pas que ce soit celle de l'empereur lui-mme. Au reste, voyez ce
qui se passe. Jusqu' prsent, il suit son programme. Je crains que,
aprs la premire ivresse de la dlivrance, les Milanais ne fassent des
btises. Est-il vrai qu'on en fait  Florence et que les rouges y
prennent le dessus? S'ils russissaient, ils gcheraient toute la
besogne.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous remercie et vous serre la main. Quand
vous n'aurez rien  faire, je me recommande  vous et  votre encrier.




XIX


Paris, 30 juin 1859.

Mon cher Panizzi,

Vous me demandez une lettre sur la politique, mais ce n'est pas chose
facile. En ce qui nous concerne, l'opinion du peuple est excellente.
Jamais le gouvernement n'a t plus facile. Les rpublicains sont
convertis pour la plupart; mais les salons, les belles dames et les
beaux messieurs sont toujours fort mauvais. Ils tuent,  chaque
bataille, un grand nombre de gnraux qui se portent bien, ils annoncent
des malheurs  venir qui, grce  Dieu, ne se ralisent pas, etc., etc.
Les dvots, de leur ct, se remuent et dclament contre une guerre
impie. Le peuple ne leur en sait aucun gr. L'vque d'Orlans, M.
Dupanloup, est malade et prend des bains ou du lait en Suisse. Les
paysans de son diocse disent et croient qu'il s'est sauv en Autriche,
et qu'il a port  l'empereur Franois-Joseph cent cinquante mille
francs que l'empereur Napolon lui avait donns pour le rtablissement
de la flche de sa cathdrale.

Il me semble que nous nous y prenons mal avec la cour de Rome. Nous
avons un gnral dvot et un ambassadeur qui croit que la religion est
bien porte. Ni l'un ni l'autre ne sont propres  traiter avec un coquin
tel que le cardinal Antonelli. Il faudrait envoyer un Corse; vous savez
que Snque les accuse de _negare deos_. Jamais un Italien ne dira  un
de ses compatriotes les btises et les lieux communs sur la religion,
auxquels un Franais voltairien se laissera toujours prendre. Mon
procd avec le Saint-Sige consisterait  dire: Si Votre Saintet ne
nous seconde pas, je la plante-l et je la laisse assassiner par ses
sujets, quitte  la venger aprs et  la canoniser. D'ailleurs, je ne
lui demande que de ne pas gner le mouvement italien et de ne jamais
recevoir le ministre d'Autriche en audience particulire.

Les prparatifs de la Prusse proccupent toujours beaucoup les salons.
Les militaires disent que les Prussiens n'ont  nous envoyer qu'une
espce de garde nationale bien infrieure aux Autrichiens. Quant  la
Confdration, ils en font encore moins de cas. Vous aurez lu la lettre
de M. de Beust, en rponse  la circulaire de Gortchakoff. Elle est
spirituelle. Cela me semble une lettre de femme du monde insolente. Pour
que la Saxe se permette ainsi l'abus de l'pigramme, il faut qu'elle
sache la Russie bien hors d'tat d'agir. Sur ce point, je n'ai aucune
donne. Je sais seulement que les Russes se montrent trs irrits. Je
crois leurs finances en mauvais tat, et pour qu'ils prissent part  la
lutte, il faudrait que l'embrasement devnt gnral.

Il y a beaucoup de dserteurs parmi les Autrichiens, non seulement en
Italie, mais aussi sur les bords du Rhin, o ils ont des garnisons dans
des forteresses fdrales. Ce sont des Lombards et des Hongrois.
Plusieurs de ces gens disent que le peuple autrichien pur sang est las
de la guerre et du gouvernement. Ils annoncent qu'une rvolution est
imminente en Autriche. J'attacherais trs peu d'importance aux propos de
pareils hommes, si quelques rpublicains d'ici,  porte de savoir ce
qui se passe dans les socits secrtes de l'Allemagne, ne disaient la
mme chose. Un d'eux m'a offert de parier qu'avant un mois il y aurait
un mouvement  Vienne. Il est certain qu'en Prusse et dans toute la
Confdration, il y a beaucoup de _rouges_. L'ide d'armer dans ce
moment-ci la landwher plat beaucoup  ces messieurs, qui esprent
qu'elle se comporterait aussi spirituellement que la garde nationale 
Paris en 1848.

Je n'entends rien  la stratgie; mais toutes les lettres qui arrivent
de l'arme sont pleines d'loges pour la faon dont l'empereur mne les
choses. Gnraux et soldats sont pleins de confiance en lui. Le mal,
c'est qu'il s'expose beaucoup trop. Il tait  Magenta et  Solferino
entour de ses cent gardes, dont la taille et l'uniforme le montrent
d'une lieue. On lui a fait toutes les reprsentations possibles qui ont
produit le mme effet que si l'on et parl  une statue. On s'attend 
une attaque prochaine contre Venise. Je doute qu'on puisse forcer les
passes; mais les bateaux cuirasss raseront les forts du Lido et de
Malamocco. Je ne sais si cela suffira pour faire dguerpir les
Autrichiens. Les niais, qui ont quelquefois des ides pas trop
mauvaises, disent qu'il y aura un arrangement personnel entre les deux
empereurs, et que celui d'Autriche, pour passer sa mauvaise humeur,
insolentera la Prusse et se ddommagera de ses pertes aux dpens des
petits princes allemands. Ce serait assez drle.

Je ne crois pas du tout  ces projets belges dont vous me parlez. Nous
n'avons pas besoin de nous agrandir, et nous sommes assez forts pour
tre dj trop envis. Si, comme je l'espre, nous parvenons  dlivrer
l'Italie et  lui donner des gouvernements nationaux, nous pourrons
rentrer chez nous avec la satisfaction de gens qui ont bien travaill.
Le diable, c'est l'organisation de la fdration italienne. Qui aura les
Lgations? qui la Vntie? Mais ne vendons pas la peau de l'ours. En
attendant, on envoie en Italie une si grande quantit d'normes bombes,
que j'ai bien peur qu'on ne mette en cannelle l'glise de Saint-Znon et
les tombeaux de Scaliger. Pourvu que ces animaux d'Autrichiens ne
s'avisent pas de tenir dans Venise aprs la prise des forts. Je crois
que le palais des doges ne rsisterait pas  trois coups de canon. Et le
manuscrit de Saint-Marc!

Il parat que le prince Albert est Autrichien en diable. Croyez-vous que
cela fasse quelque chose  l'opinion des Anglais? Voil le _Times_ plus
qu' demi converti.

Adieu, mon cher Panizzi; mille compliments et amitis dvoues.




XX


Paris, 12 juillet 1859.

Mon cher Panizzi,

Comprenez-vous quelque chose  ce qui se passe? Ici, le peuple n'a pas
trop bien accueilli la paix. Il aime la guerre, il voulait achever
l'ennemi. Le bourgeois, au contraire, est dans le ravissement. Il est
certain que personne ne sait ce que veulent dire les bases du trait. Si
la Vntie reste avec le gouvernement autrichien _actuel_, la guerre n'a
pas produit un grand rsultat, puisque, l'Autriche tant admise dans la
confdration italienne, on lui donne le droit de s'ingrer dans les
affaires de la Pninsule, c'est--dire qu'on lui reconnat ses
prtentions d'avant la guerre. Un homme trs avant dans la confiance du
prince Jrme m'assure que la Vntie aura un gouvernement _spar_ et
une constitution approchant de celle du Pimont.

Autre nigme: Qu'est-ce qu'un prsident honoraire? Ordinairement une
vieille bte qui n'est propre  rien et  qui on donne un hochet. Cela
veut-il dire que le pape sera rogn dans son temporel? J'ai par devers
moi des motifs de le croire. Puis que fera-t-on de tous ces princes mis
 la porte par leurs sujets, ou fuyant leurs sujets? Il est vident que
nous ne les remettrons pas en possession, ni que _nous_ ne laisserons
pas l'Autriche les ramener. Alors que deviendra votre lgitime souverain
et celui de Salvagnoli[6]? Mon homme me dit que c'est l'affaire du
congrs: que les deux empereurs n'ont pas voulu s'occuper d'une affaire
qui ne les concerne pas personnellement.

      [Note 6: Le duc de Modne.]

Expliquez-moi encore l'article du _Times_ de lundi. Comme je ne crois
pas a la double vue, je suppose qu'il y a eu une communication de M. de
Persigny  lord John, et de lord John au _Times_. _Quid dicis?_ Voici,
en deux mots, le rsum des lettres que j'ai vues aprs Solferino.
Grande ardeur chez nous; grand dcouragement parmi les Autrichiens. Trs
peu d'enthousiasme parmi les Lombards, encore moins dans les duchs.
Les Pimontais assez mal vus  Milan; les Franais mcontents de la
tideur des Italiens, et encore plus de payer tout au poids de l'or. Les
officiers d'artillerie rpondaient de prendre Peschiera en huit jours et
Mantoue en quinze avec leurs canons rays.

L'empereur d'Autriche a dit  Fleury qu'ils avaient perdu quarante mille
hommes  Solferino. A Vienne, le mcontentement est si grand, que
l'empereur, parti pour s'y rendre, a d rebrousser chemin. On dit que la
vue du champ de bataille de Solferino a beaucoup frapp l'empereur (le
ntre), et qu'il a laiss voir qu'il ne voulait plus de la guerre. Un
autre motif qui a pu le dterminer, c'est la probabilit d'une
rvolution en Autriche, rvolution rouge, hongroise, bohme, croate.

Nos dvots sont monts sur leurs ergots et commencent  donner de
l'inquitude. Ils se dmnent comme des diables dans des bnitiers et
disent aux paysans qu'on fait la guerre  l'glise. J'ai toujours dit
qu'il fallait envoyer  Rome un ambassadeur corse qui dt  Antonelli,
avec l'loquence particulire  ces insulaires, qu'il ait  choisir
entre trois _S_. Savez-vous ce que cela veut dire  Sartne? _Stiletto,
schioppetto, strada._

Adieu, mon cher Panizzi. Je n'ai eu aucun ami tu; mais un pauvre diable
de domestique, que la conscription m'avait enlev, a reu  Solferino
une balle dans la jambe. Contez-moi ce qu'on dit en Angleterre et ce que
vous voulez faire cet t pendant vos vacances.




XXI


Paris, 15 juillet 1859.

Mon cher Panizzi,

Tout est encore obscur dans cette grande affaire et le demeurera quelque
temps encore, selon toute apparence. Il y a bien des choses fcheuses
dans ce qu'on sait du trait; mais ce n'est pas une raison pour jeter le
manche aprs la cogne et ne pas chercher  tirer parti de ce qu'il y a
de bon.

Il est trs difficile de concevoir quels ont t les motifs de
l'empereur pour terminer si vite et de cette faon. Voici ce que j'ai
appris, mais ce ne sont que des conjectures.

En premier lieu, la vue des champs de bataille, et surtout celui de
Solferino, lui a laiss une impression si pnible, que l'ide de
prolonger la guerre lui est apparue comme une espce de crime. Ceux qui
ont vu l'empereur de prs, croient que cette considration n'est pas la
moins puissante. Puis l'attitude de l'Allemagne. La proclamation de
l'empereur  l'arme semble indiquer qu'il regardait la prolongation de
la lutte en Italie comme devant amener la guerre sur le Rhin. La Russie
nous aurait-elle aids? Cela, est fort douteux. On ne peut mme savoir
si elle est en tat de le faire, et,  ne considrer la question qu'au
point de vue de ses avantages matriels, il faut avouer qu'elle n'aurait
pas eu un gain proportionn  sa mise au jeu.

Quant  l'enthousiasme des Italiens, voici des faits: il a fallu des
efforts surnaturels pour mettre en mouvement le corps toscan. A Milan;
depuis la bataille de Magenta, il n'y a eu que, deux cents engagements.
Le soir de la bataille de Solferino, il y a eu une panique cause par
une centaine de cavaliers autrichiens spars de leur gros, et qui sont
tombs, par hasard, au milieu d'une colonne de blesss et de bagages.
Cela n'a dur qu'un quart d'heure; mais dj les villages sur nos
derrires taient pavoiss de drapeaux autrichiens. Tout cela a
mcontent l'empereur, ainsi que l'arme, et lui a t l'espoir d'un
concours nergique, comme celui des Espagnols en 1809.

Le grand mouvement des dvots ici, et surtout dans l'ouest, a donn de
vritables inquitudes, ainsi que la prpotence de M. de Cavour, qui se
montrait trop dispos  tout avaler.

Je ne crois pas un mot de l'alliance des trois empereurs, encore moins
des intentions de l'empereur Napolon, contre l'Angleterre. La seule
chose qui me parat probable, c'est que, si la question d'Orient se
prcipite d'ici  quelques mois, la France ne donnera son concours qu'
bon escient, et probablement  des conditions avantageuses pour elle.
Tenez pour certain qu'on ne fera rien contre la Prusse, et qu'on ne lui
fera mme pas l'honneur de lui demander pourquoi elle a convoqu la
landwehr. On attend ici l'empereur, lundi ou mardi, et on est inquiet
de le savoir parmi des gens fort peu contents.

Je vais vous dire mes projets. Je resterai  Paris ou aux environs
jusqu'au commencement de septembre, puis j'irai en Espagne. Vous devriez
venir avec moi. Nous commencerions par visiter Bordeaux et par y goter
le vin du cru. Vous y feriez votre provision. Puis nous irions ensemble
 Madrid. Vous verriez les bibliothques. Nous irions  Tolde, o il y
a aussi de belles choses, et je vous reconduirais jusqu'au del des
Pyrnes, en octobre.

Adieu, mon cher Panizzi. Jusqu' preuve du contraire, je ne crois ni 
la guerre contre vous, ni  la domination du pape, qui, par parenthse,
ne veut pas de la prsidence.




XXII


Paris, 20 juillet 1859.

Mon cher Panizzi,

Je reviens de Saint-Cloud. Nous avons t reus en corps, c'est--dire
snateurs, dputs et conseillers d'tat, cent cinquante  peu prs.
Trente-cinq degrs au-dessus de zro, qui bientt se sont doubls je
crois par les bougies.

Vous verrez les discours dans le _Moniteur_. Celui de l'empereur, dit
avec un ton de grande franchise, a fait bon effet. Les raisons
stratgiques ne peuvent tre comprises que par de grands capitaines tels
que Thiers ou Cousin. Les raisons politiques sont contestables, mais
fort graves cependant. Je ne crois pas les Prussiens capables de passer
le Rhin et de venir goter de la mauvaise humeur de deux cent mille
hommes et faire l'trenne de quatre cents canons rays qui les
attendaient.

La rvolution me touche beaucoup plus. La Hongrie et la Bohme ne
tenaient plus qu' un fil, et les Polonais, qui sont en possession de
gter tout, pour se venger de l'indiffrence de l'Europe, avaient pris
une attitude qui devait nous priver de tout appui du ct de la Russie,
et peut-tre mme l'obliger  se dclarer contre nous.

Je crois, tout considr, que l'entreprise tait au-dessus de nos
forces. Il aurait fallu la faire avec le concours de l'Angleterre, comme
l'expdition de Crime. Peut-tre la chose tait-elle possible avec les
_whigs_; elle tait impossible avec les _tories_, et difficile de toute
faon avec un prince allemand, et un pays o l'on a peu de sympathie
pour les trangers et o le patriotisme est un peu beaucoup goste.

Nos gens reviennent furieux contre les Italiens. Ils disent que le
peuple est tout  fait _autrichien_. Le fait est que nous avions toutes
les peines du monde  tre renseigns sur les mouvements de l'ennemi,
tandis qu'il tait trs bien servi par les paysans. Il est trs vrai que
l'aristocratie a montr du dvouement et du patriotisme; mais c'est un
infiniment petit. J'ai une thorie: c'est que, pour qu'un peuple
s'insurge, il faut qu'il n'ait pas l'habitude de coucher dans un lit.
Voyez les Espagnols. Si la guerre se ft faite en Espagne, nous aurions
eu en un mois cinq cent mille recrues. Les Lombards sont trop civiliss,
et, de plus, tant d'annes de paix les ont rendus apathiques.

Un grand malheur a t d'avoir  Rome un niais. Il fallait un Corse ne
croyant pas  Dieu, qui effrayt Antonelli, qui embobelint le pape et
qui, _per fas et nefas_, l'obliget  se prononcer. Le second malheur a
t de donner le commandement de la flotte  un homme prudent, excellent
officier, qui n'a t prt  attaquer Venise que lorsqu'il n'tait plus
temps. Si l'on avait mis l l'amiral Penaud ou quelque autre casse-cou,
il aurait ras les forts du Lido et de Malamocco; et je ne doute pas
que, mme sans troupes de dbarquement, il n'et pris Venise, ce qui
aurait bien chang les choses.

Maintenant il est vident que Mazzini a beau jeu. Toutes les boutiques
de libraires  Milan exposent le portrait d'Orsini; on en fait de mme 
Turin. Je trouve cela bte et dangereux.

De l'ordre, au nom de Dieu, de l'ordre, ou tout est perdu!

Adieu, mon cher Panizzi; mille amitis et compliments.




XXIII


Paris, 25 juillet 1859

Mon cher Panizzi,

Notre saint-pre devient coulant,  ce qu'on assure, mais je n'en crois
rien. Jamais on n'a le dernier avec un prtre, on n'en vient  bout que
par le silence et la famine. Cela me fait bien regretter le succs de la
Saint-Barthlemy et l'abjuration de Henri IV. La machine est bien
vieille mais toujours puissante, et l'incrdulit mme de ce temps-ci
lui assure une grande dure, car que mettre  la place?

Je pourrais vous accabler sous le poids de centaines d'anecdotes sur le
peu de sympathie que nous avons trouv en Italie parmi le peuple. Je
vous en fais grce. Comment en serait-il autrement dans un pays gouvern
comme il l'a t? Je me rappelle encore mon tonnement, la premire fois
que je suis all en Espagne, de voir comment le gouvernement de ce grand
prince Ferdinand VII traitait les paysans et les grands seigneurs. Les
paysans l'adoraient et les autres le dtestaient. Chacun avait raison.
La canaille tait mnage et encourage dans ses mauvais instincts,
tandis que tout homme ayant un habit noir tait suspect et embt de
toutes les manires.

Adieu, mon cher Panizzi. Il n'y a plus un chat  Paris. On y brlait
hier. Aujourd'hui, un grand orage nous a un peu rafrachis.




XXIV


Paris, 12 aot 1859.

Mon cher ami,

Vous me paraissez amusant avec vos Autrichiens habills en Modenais.
Sachez que la chose ne se fait pas si facilement: c'est l'habit qui fait
le moine, et les soldats de tous les pays du monde n'aiment pas 
changer de costume, sachant bien qu'en se travestissant, ils perdent
cent pour cent de leur mrite. Puis la runion d'un corps de troupes
modenaises, ou soi-disant telles, amnerait des notes diplomatiques;
puis rien n'empcherait qu'on n'habillt des zouaves en gardes
nationaux; puis, enfin, jamais cela ne s'est fait. Les Autrichiens sont
convaincus, et, il faut bien le dire, on craint beaucoup ici que les
duchs et les lgations, abandonns  eux-mmes, ne fassent des sottises
et que la raction ne soit la consquence force de l'anarchie. Je suis
bien convaincu que, si les populations sont sages et que les Chambres ne
fassent pas trop de bruit, personne ne se mlera de vos affaires. Cela
n'empche pas sans doute d'acheter des fusils et d'apprendre l'exercice.
Faites comme disait Cromwell: _Trust in God and keep your powder dry._

Il me semble que ne pas se mler des arrangements est, de la part de
l'Angleterre, une grande btise. Que risque-t-elle en s'en mlant? De
s'attirer la mauvaise humeur de l'Autriche. Mais elle jouit dj de
toute sa haine! Il ne paratrait que le resserrement des noeuds de
l'alliance anglo-franaise soit la grande proccupation du moment, et,
d'ailleurs, suppos que la France vt avec peine l'Angleterre se mler
de la question italienne, elle n'aurait pas le mot  dire, puisque
l'Angleterre viendrait ostensiblement la seconder. Il est vrai que le
rsultat serait que nous autres Franais, nous aurions tir les marrons
du feu, et que, si le nord de l'Italie tait annex au Pimont et qu'il
devnt une puissance importante, au lieu d'un alli, nous aurions
bientt un rival.

Je joue les cartes de l'Angleterre en ce moment: si elle s'abstient,
elle se donne aux yeux de l'Europe les airs d'une puissance de second
ordre et perd toute influence en Italie. Comme je suis persuad que lord
Palmerston a trop d'esprit pour se rsigner  un rle de spectateur, je
ne doute pas qu'il n'y ait un congrs, et que ce congrs ne tourne, quoi
qu'il arrive, au profit de l'Italie. Si vous pouviez envoyer le cholra
au pape, vous nous tireriez une grosse pine du pied. Vous ne sauriez
croire les criailleries des dvots, trop puissants malheureusement en ce
pays.

Que faut-il penser de ce qui se passe dans l'Inde? Il me semble qu'il y
a beaucoup de gchis et qu'on y fait d'assez mauvaise besogne. Si
l'ordre ne se rtablit pas vite, l'incendie pourrait bien se rallumer.

Avez-vous des nouvelles de Salvagnoli? On me dit qu'il est ministre, des
cultes. Je fais le projet de lui crire depuis huit jours pour lui
demander un vch ou tout au moins un bon canonicat  Florence. Le
Ricasoli, qui est prsident du conseil, est-il celui qui nous
accompagnait dans nos courses nocturnes le long de l'Arno?

Adieu, mon cher. Panizzi; faites moi part de vos projets; quant  moi,
je n'en ai presque plus: car on me dit que probablement madame de
Montijo viendra ici, ce qui renverserait mon voyage en Espagne.




XXV


Cannes, 16 dcembre 1859.

Mon cher Panizzi,

Il y a un sicle que je n'ai de vos nouvelles. Depuis que nous ne nous
sommes vus, j'ai fait beaucoup de chemin. Je suis all d'abord  Madrid,
o il faisait un froid de chien. Puis, de l, en droite ligne 
Compigne, o il faisait encore plus froid, mais o du moins on avait du
feu et des chemines.

Le _matre de la maison_, qui en fait trs bien les honneurs et avec qui
l'on cause _de rebus omnibus et quibusdam aliis_, n'est pas
malheureusement trs facile  deviner. Je lui ai parl de vous et du
dsir que vous aviez de lui dire ce que vous aviez vu _des yeux de la
tte_, pour parler comme son oncle. Il a rpondu qu'il aurait t charm
de causer avec vous.

Il me serait impossible de vous citer un mot ou un fait qui prouve de sa
part une disposition pour ou contre la restauration des princes; mais
mon impression personnelle est qu'il s'en soucie trs peu au fond; que
sa seule proccupation est de conserver l'quilibre entre deux
rputations auxquelles il prtend galement: celle d'observateur des
anciens traits, et celle de protecteur du libre arbitre des peuples en
matire de gouvernement. Je suppose donc qu'il y aura dans le congrs
une grande conformit de vues, entre la France et l'Angleterre.

Lord Brougham, qui est ici, et qui, par parenthse, me parat bien
vieilli, me dit que la nomination de lord Woodhouse comme second
plnipotentiaire est excellente pour l'Italie. Le comte Walewski sera
l'un des ntres. Je ne sais qui sera le second. Walewski est fort port
vers le grand-duc de Toscane; mais, bien, entendu, il ne fera et ne dira
que ce que le matre voudra.

J'ai laiss l'Espagne dans un paroxysme de fureur contre l'Angleterre et
contre ses ministres, qui venaient de faire les plus grandes platitudes
en rponse aux impertinences de lord John Russell O'Donnell, pour
singer l'empereur Napolon III, voulait  toute force avoir une guerre.
Ds que les Anglais ont parl, il s'est imagin qu'ils pourraient et
oseraient l'empcher de passer le dtroit, et il s'est empress de faire
toutes les concessions qu'on lui demandait, mme celles qu'on ne lui
demandait pas. Tout le monde s'en est indign, et je crois qu'il aura
bien de la peine  conserver son portefeuille,  moins que la guerre ne
tourne si bien, qu' son retour d'Afrique, il n'ait plus comme Scipion
qu' monter au Capitole pour rendre grces aux dieux.

Vous aurez appris la mort de ce pauvre Charles. Lenormant. Il tait all
en Grce avec son fils. Peu de jours avant de quitter Athnes pour
revenir en France, le roi Othon a mis  sa disposition un petit cutter
dont il a voulu profiter pour faire une excursion dans le Ploponse
avant le dpart du bateau  vapeur. A pidaure, ils ont t pris par le
mauvais temps et mouills jusqu'aux os. Lenormant a travers un marais
ayant de l'eau jusqu'aux genoux et sans moyens de se scher ni de
changer. La fivre la pris et le mauvais temps continuant, il a fallu
essayer de gagner Athnes par terre. Dans ce trajet, sans mdecin, sans
lit, sans couverture, il a puis le peu de forces qui lui restaient et
il est mort deux jours aprs tre arriv. Probablement que, avec un peu
plus de prcautions et un manteau de caoutchouc, il serait encore de ce
monde.

Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous et pensez quelquefois  moi.




XXVI


Cannes, 26 dcembre 1859.

Mon cher Panizzi,

On pilogue beaucoup  Paris sur cette espce de condamnation porte
contre les Romains, condamns  perptuit  tre les domestiques du
pape.

_Primo_, je dirai qu'il arrive continuellement  la guerre qu'on
sacrifie un rgiment pour gagner une bataille, sans qu'on en fasse un
crime au gnral.

_Secundo_, quand les tats du saint-pre ne s'tendront pas plus loin
que la banlieue, les Romains, s'il en est qui aient des aspirations
politiques, pourront se trouver dans un pays constitutionnel, en
prenant un corricolo. En un mot, ces lamentations qu'on fait  prsent
sont semblables aux dclamations de ceux qui accusent la socit, parce
qu'elle condamne certains bipdes  tre vidangeurs.

Le passage le plus sujet  contestation est celui o l'on tablit que
vous et moi devons donner tant par an  notre saint-pre le pape. A mon
avis, on devrait nous laisser aux impulsions de notre gnrosit
naturelle. Nous ne manquerions pas de proportionner nos largesses aux
avantages que nous retirons de l'glise catholique et romaine. Aprs
tout, je crois que j'avais bien jug la figure du sphinx. Si les
puissances hrtiques ne se montrent pas plus zles pour l'glise que
les catholiques, la question sera bientt dcide.

Je suis venu ici pour chercher le beau temps; mais je ne sais o on peut
le trouver. Nous avons eu de la gele pendant trois jours, chose
inconnue depuis vingt ans dans ce pays. Les orangers ont souffert. Nos
jasmins et nos graniums, que nous cultivons ici dans de grands champs,
comme les navets en Angleterre, ont t fricasss. Tout cela ne nous a
pas empchs de faire de grandes promenades avec un beau soleil,
quelquefois trop chaud, de deux heures  quatre. Miss Lagden dit qu'elle
voudrait beaucoup vous avoir ici pour vous faire grimper nos montagnes.
Elle se chargerait de vous rendre la taille que vous aviez  vingt ans,
aprs un mois d'entranement. Si nous avions ici une cuisine digne de
vous, je vous engagerais srieusement  suivre son conseil; mais,
except le mouton, qui est excellent, nous sommes dans le dsert.

Notre petite colonie anglaise s'est enrichie, il y a peu de jours, du
marquis de Conyngham, et d'une fille  lui fort peu jolie, mais trs
grande. Nous avons en revanche des Russes assez aimables. Quant aux
natifs, ils nous sont absolument inconnus. Notre vie se passe  courir
les montagnes. Je n'ai plus du tout de maux d'estomac, et plus je vais,
plus je suis persuad que le soleil est un lment ncessaire  mon
existence.

Je ne sais rien de l'affaire Libri, que ce que vous savez dj sans,
doute: que le garde des sceaux a charg un magistrat d'tudier
l'affaire, et d'en faire un rapport d'aprs lequel on abandonnerait
l'accusation, le contumax se reprsentant. M. Libri consentait  cet
arrangement. Malheureusement, avant de quitter Paris, j'ai vu ce
magistrat, qui s'appelle Barbier. Il m'a paru le vrai portrait, pour la
lenteur, du barbier de Martial, qui travaillait avec tant de dextrit,
que la barbe avait le temps de pousser sur la joue qu'il venait de
raser, pendant qu'il rasait l'autre joue. Cependant cela ne peut durer
ternellement et son ministre a promis de lui enjoindre la diligence.

Adieu, mon cher Panizzi; je pense tre  Paris au commencement de mars,
pour notre session.




XXVII


Cannes, 10 janvier 1860.

Mon cher Panizzi,

Je ne comprends pas grand'chose  la retraite, plus ou moins volontaire,
de Walewski. Elle ne m'a pas trop surpris cependant. Il y avait
longtemps qu'il cherchait  laisser son portefeuille, mais avec
l'intention de prendre celui de M. Fould, qui n'avait aucune envie de le
lcher. Vous sentez bien qu'avec deux personnes  mains ouvertes telles
que l'empereur et l'impratrice, il faut un trsorier qui entende les
affaires, et, avec Walewski, l'empereur aurait t en banqueroute avant
peu.

Je suppose que Walewski, qui, n'est pas trs fort, et qui a affaire  un
homme qui ne s'explique gure, a cru qu'il pouvait donner cours  ses
sentiments catholiques et lgitimistes. Il a t longtemps en Toscane;
sa femme est de Florence, et il tait personnellement attach au
grand-duc. Trs probablement, il aura promis plus qu'il ne pouvait
tenir, et aura fini par se compromettre. Voil ma version, que je vous
donne pour ce qu'elle vaut. Au reste, il me semble que le sens politique
de la chose, si elle en a un, est plutt favorable qu'autrement aux
Italiens. Thouvenel est un homme beaucoup plus libral dans ses vues et
bien autrement nergique. D'ailleurs, vous savez, que _il tempo 
galant'uomo_. Attendre que le repentir vienne saisir les Romagnols et
les Toscans est une bonne chose, et j'aime mieux cela que de payer le
pape pour l'indemniser de la privation des saucissons de Bologne.
Lorsqu'il en viendra  demander ce qu'on lui a offert, on aura le droit
de lui rpondre, comme dans l'pigramme que vous m'avez dite: _-troppo
tardi_.

Les dvots en France se remuent de tte et de queue. C'est une rage et
un dsespoir qui sont bien amusants. Leur illusion sur les vritables
ides du pays est ce qu'il y a de plus trange et de plus ridicule. A
force de se dmener, ils feront ouvrir les yeux aux aveugles, et il
suffira de souffler sur eux pour les faire disparatre. Avez-vous lu le
pamphlet de l'vque d'Orlans qui veut rentrer dans les catacombes? Ce
qu'il y a de plus triste, c'est de voir que les orlanistes qui, pendant
dix-huit ans, ont prch pour la libert de conscience, font chorus
maintenant avec les sacristains de paroisse, disant que tout est perdu,
que l'glise est violente, etc.

L'Acadmie franaise, pousse par le philosophe Cousin et quelques
autres bonnes ttes, va nommer l'abb Lacordaire pour remplacer
Tocqueville. N'est-ce pas bien difiant, et cela ne donne-t-il pas une
belle ide de leur logique et de leur bon sens!

Adieu, mon cher Panizzi; on me charge de mille compliments pour vous.




XXVIII


Cannes, 29 janvier 1860.

Mon cher Panizzi,

J'ai lu la brochure de Villemain et j'en pense ce que vous en pensez. Il
a t vigoureusement trill par le _Times_ et par le _Daily News_, et
il le mrite bien. Aujourd'hui, pour comble de disgrce, on lui adresse
des compliments dans le _Journal de Rome_. A Paris, son pamphlet a fait
fiasco. Il y a je ne sais combien d'annes, le mme Villemain, alors
perscut par les jsuites, les menaait d'une _Histoire de Grgoire
VII_, laquelle est reste manuscrite. Quelqu'un qui la lui volerait et
l'imprimerait  prsent, lui jouerait un bon tour. Il est incroyable
combien les passions politiques rendent btes les gens d'esprit. Ce que
je crains, ce sont les arguments pointus comme ceux de Jacques Clment,
dans lesquels l'glise catholique a toujours excell.

On m'crit de Paris qu'il est srieusement question d'une invasion des
Napolitains en Romagne. Y croyez-vous? Ne serait-ce pas le signal d'une
rvolution  Naples?

Bien que le pape ne m'ait pas encore excommuni, j'attribue  sa colre
un rhumatisme  la hanche qui me fait souffrir depuis trois jours. Je
puis marcher, et mme assez loin, sans sentir de douleurs. Elles
deviennent trs vives du moment que je suis assis. Je dn  la manire
des Grecs, couch sur un canap, ce qui n'est pas commode pour manger du
macaroni. Grce au voisinage, nous avons ici du parmesan trs bon.

Lord Brougham nous a quitts pour aller dbiter son speech dans la
Chambre des lords. Je n'aurais pas fait trois cents lieues pour
l'entendre ni pour le prononcer. Quelle activit pour un jeune homme de
quatre-vingt-deux ans! Nous n'avons pas ici trop beau temps, mais nous
nous consolons en lisant, dans le journal, le temps que vous avez 
Londres. On nous parle d'un brouillard prodigieux. Ici, nous nous
plaignons lorsque nous n'avons pas quinze degrs Raumur.

Adieu, mon cher Panizzi; que l'_immacolata Vergine_ vous ait en sa
sainte garde!




XXIX


Cannes, 17 fvrier 1860.

Mon cher Panizzi,

C'est un drle de temps que celui o nous vivons. Il y a tous les jours
quelque petite surprise mnage aux oisifs. Que dites-vous du confrre
qu'on m'a donn  l'Acadmie franaise? Cousin  dit: Je vote pour
saint Pie IX. Thiers, Guizot, tous les burgraves ont vot pour
Lacordaire, se figurant que c'tait une protestation bien capable de
contre-balancer la bataille de Solferino. Comment les orlanistes
sont-ils si btes? Nous les avons connus autrefois bien diffrents. Ils
ne savent pas l'effet que produit leur absurde palinodie dans le public.
Pour le peuple, la conduite de l'empereur avec le pape est la seule qui
convienne  un souverain, et elle lui a donn une recrudescence de
popularit.

On parle beaucoup en ce moment d'une ptition au Snat rdige par Vitet
ou par Villemain, on n'a pu me dire lequel, et signe par cinquante ou
soixante noms consulaires, dans laquelle on demande la conservation des
tats du Saint-Sige. Tout tant possible aujourd'hui en fait
d'absurdit, je crois  celle-ci jusqu' preuve du contraire, et je me
fais une fte d'entendre la lecture de ce factum, qui, tant rdig par
cinquante gens d'esprit, doit tre des plus extravagants. J'ai vu, par
contre, la lettre de Salvagnoli  Sa Saintet pour la remercier de son
concordat, et la circulaire de Thouvenel. L'une et l'autre ont d vous
amuser, je pense.

En fait de cancans, on nous dit que Garibaldi a pous une fille qui
s'est trouve grosse de cinq mois le jour de la noce. Est-ce une
vengeance du pape, et quelque monsignor a-t-il pris soin de laver ainsi
les injures de l'glise? ou, comme cela est fort probable, est-ce tout
simplement un canard?

Que faut-il penser des vellits de conqute et d'intervention en faveur
du pape de la part du roi de Naples? Il parat que cela donne  Paris
une certaine inquitude; non pas, bien entendu, quant au rsultat, mais
la question est dj bien assez grosse pour qu'il ne soit pas dsirable
qu'elle prenne encore d'autres proportions. Si cela continue, on pourra
revoir le fameux souper de Venise, o Candide mangea avec une
demi-douzaine de rois dtrns. Les Espagnols,  qui leurs lauriers
d'Afrique montent la tte, prennent aussi des airs protecteurs 
l'endroit de notre saint-pre le pape, et prtendent lui envoyer une
arme pour l'aidera reconqurir les Romagnes. Tout cela n'est pas trs
dangereux.

Je ne crois pas davantage aux prparatifs belliqueux des Autrichiens
dans la Vntie. Le baron de Bunsen, que vous aurez assurment connu 
Londres, et qui est  Cannes depuis quelques mois, nous fait un fort
triste tableau de la situation de l'Autriche. Il dit qu'il n'y a pas une
seule province, la Bohme et le Tyrol compris, qui ne soit devenue aussi
_disloyal_ que la Hongrie, grce aux sottises du gouvernement et au
caractre entt et mchant du jeune empereur.

Je suis  Cannes jusqu' la fin du mois. Je serai  Paris du 1er au 5 de
mars. Ne nous ferez-vous pas une visite  Pques? Si vous aviez envie de
causer avec un certain personnage que vous savez, le moment ne serait
pas mal choisi; seulement je suppose que tout sera dcid alors.

Adieu, mon cher Panizzi; rappelez-moi au souvenir de nos amis de
Londres.




XXX


Paris, 25 mars 1860.

Mon cher Panizzi,

Me voici  Paris depuis quelques jours, pendant lesquels il s'est pass
bien des choses. Il me semble assister  une grande reprsentation; si
grande, qu'on ne sait jamais si un acte n'est pas une pice tout
entire. Pourtant il est vident maintenant que Solferino n'est pas un
dnoment. On disait ce soir,  Paris, qu'il y avait eu,  Rome, une
meute trs grave, dans laquelle le peuple avait repouss les dragons
pontificaux. Il s'agissait de clbrer la fte ou la naissance de
Garibaldi. La dpche tlgraphique, que j'ai vue, ne disait pas un mot
du rle jou par la garnison franaise. Peut-tre, au fond, n'est-ce pas
grand chose que cette meute; mais tenez pour certain que toute l'Italie
du Sud sera rvolutionne d'ici  un an, si les Autrichiens ne font un
retour offensif, lequel,  vrai dire, me semble peu probable attendu le
prix des coups de canon et la raret du mtal prcieux dans la bourse de
Sa Majest impriale et royale apostolique.

Je viens de voir un homme arrivant de Venise. Il fait un tableau
effroyable de la situation de ce beau pays. Notre htel, le palais
Lordan, o nous avons fait d'assez bons dners, est ferm, faute
d'trangers pour le faire vivre. Il ne reste plus que Daniele, qui n'a
gure que quelques rares Amricains. On meurt de faim littralement.
Aprs avoir tir tout ce qu'il tait possible d'impts, on taxe
arbitrairement les propritaires  un impt forc. La belle-mre de M.
de Marcello, qui tait podestat de notre temps, crivait  son gendre
(lequel a trouv moyen de s'en aller  Corfou avec sa femme) qu'on lui
demandait cent mille francs, qu'elle n'avait pas un sou; qu'on allait
vendre ses meubles, puis ses terres; elle finissait en le priant de lui
envoyer mille francs pour pouvoir quitter Venise, laissant toute sa
fortune au pillage.

Les discours du Parlement au sujet de la Savoie ont produit ici un effet
diamtralement oppos  celui qu'on en attendait, c'est--dire de
rendre l'annexion populaire et invitable. La chose en elle-mme ne me
parat pas trop bonne; mais il me semble qu'il en rsulte ceci: c'est
que la France reconnat et admet l'annexion de la Toscane et des
Romagnes.

Pourriez-vous me dire ce que fait  Naples une escadre anglaise? A
Paris, on prtend que l'Angleterre veut s'annexer la Sicile; mais c'est
un gros morceau. Tout cela rappelle la fable du chien qui porte le dner
de son matre.

L'irritation des Allemands, surtout celle des petits tats, contre nous
est des plus grandes. Heureusement il leur manque trois choses assez
importantes pour exercer leur mauvais vouloir: des hommes, de l'argent
et du crdit.

Le nonce du pape  Paris, monseigneur Sacconi, vous le connaissez
peut-tre, tait menaant et furieux, il y a quelques jours. Il a dit
dans une maison qu'il dpendait de lui d'exciter la guerre civile en
France et de mettre en pices le trne de l'empereur. Un homme srieux
lui a dit qu'il s'exposait  la police correctionnelle. Depuis peu, il
est devenu beaucoup plus doux, ce qui me fait supposer que la cour
papale a lieu d'tre alarme.

Ici, il n'y a d'agitation religieuse que dans quelques salons. Vous ne
serez pas surpris que la plupart de nos amis orlanistes soient les
champions du pouvoir temporel de Sa Saintet. Il est difficile de faire
une plus lourde sottise; mais ils sont habitus  ne voir le monde que
dans trois ou quatre maisons de Paris. Tout ce qui s'est pass et se qui
se passe, en dehors de ces petites coteries, est pour eux non avenu.

J'ai trouv Villemain malade et horriblement chang. C'est le
succs-fiasco de sa brochure et les compliments du comte de Chambord qui
l'ont rendu malade.

Le neveu de M. Fould a pris un matre d'italien, homme  mine trs
respectable et fort rudit, qui lui fait lire le Dante. Quand il entre
chez son lve, au lieu de bonjour, il commence toujours par: _Accidente
al papa!_ Voil les sentiments qu'il inspire  ses ouailles. Il me
semble qu'il faut avoir la cervelle bien malade pour prtendre faire
durer un pareil tat de choses.

Nous aurons jeudi prochain, au Snat, une jolie petite discussion au
sujet d'une ptition de quatre mille Marseillais qui demandent la
conservation du pouvoir temporel du saint-pre. A propos, avez-vous eu
la patience de lire la circulaire d'Antonelli, et avez-vous remarqu
qu'il parle des vingt et une provinces composant les tats de l'glise?
Les cartes et l'almanach de Gotha n'en donnent que vingt; la vingt et
unime est Avignon.

Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien, et donnez-moi de vos
nouvelles.




XXXI


Paris, le 31 mars 1860.

Mon cher Panizzi,

Ne croyez pas que je pense le moins du monde  vous manquer de parole.
J'ai gard un trop bon souvenir de votre excellente hospitalit, de vos
vins de toute sorte et du _boiled beef_ de vos djeuners pour ne pas y
revenir ds que je pourrai. Mais notre session ne fait que commencer,
et, pendant mon absence, on m'a jou le tour de me nommer
vice-secrtaire, ce qui est une place fort semblable  celle d'une
cinquime roue d'un carrosse. Cependant cela me rend assez difficile de
prendre la clef des champs avant la fin de mai, poque o
vraisemblablement finira notre session. Enfin, d'une manire ou d'une
autre, vous me verrez arriver muni de longues dents et d'un gosier que
vous connaissez.

Vous savez que je ne suis pas fort enthousiaste de l'annexion de la
Savoie. Je trouve comme vous que l'affaire n'a pas t trs bien
conduite. Cela tient, je pense, d'abord  l'incertitude de la formation
du royaume d'Italie, et surtout aussi au changement de ministre des
affaires trangres, M. Walewski, comme vous savez, promettant au corps
diplomatique beaucoup plus qu'il n'tait autoris  le faire. Maintenant
l'annexion est invitable ou, pour mieux dire, elle est consomme.

Je trouve qu'il est parfaitement niais  l'Angleterre, qui en a fait
bien d'autres, de jeter les hauts cris  cette occasion,
particulirement lorsqu'elle annonce en mme temps son intention bien
arrte de n'y pas voir un _casus belli_. Bien plus, il est encore plus
niais de dire hautement qu'on a essay de trouver l un motif de former
une nouvelle coalition, et d'avouer qu'on n'a pu y russir. Lord John
Russell, avec sa phrase insolente et amphigourique, ressemble  M. de
Pourceaugnac, qui se vante d'avoir dit son fait au gentilhomme
prigourdin qui lui a donn un soufflet.

L'Angleterre recueille ce qu'elle a sem. Elle a observ une neutralit
d'abord malveillante contre nous et contre le Pimont, puis elle a
report sa malveillance contre l'Autriche, sans se joindre franchement 
nous. Aujourd'hui, elle se trouve repousse par l'Autriche et faiblement
accueillie par les Italiens. Depuis la Crime, elle a perdu beaucoup de
son prestige. Plus les industriels auront d'influence dans le Parlement,
plus la politique extrieure de l'Angleterre sera timide et incertaine,
et plus son rle sera diminu en Europe. Le rsultat de la grande colre
montre contre l'annexion a t de la rendre trs populaire ici. J'en
espre encore un autre, c'est l'engagement moral, sinon de fait, que
nous prenons, par l'annexion, de dfendre l'Italie contre un retour
offensif de l'Autriche.

Nous avons eu, jeudi dernier, une sance intressante au Snat, o
elles sont rares. Il s'agissait des ptitions demandant d'intervenir
pour soutenir le pouvoir temporel du pape. Nos cinq cardinaux et
quelques bons catholiques nous ont dit les platitudes les plus triviales
et les plus uses. A quoi Dupin a rpondu par un discours trs fort de
raisonnements et trs spirituel, peu lev, mais plein de verve
gauloise. Il a dit aux prlats que l'agitation dont ils parlaient tait
factice; qu'elle tait leur ouvrage, que les bons catholiques avaient
toujours distingu entre le spirituel et le temporel. Louis XIV, se
croyant insult par le pape, avait fait saisir le comtat Venaissin,
alors domaine de saint Pierre, sans qu'aucun vque et l'ide de
protester ou mme de s'apitoyer sur le saint-pre. Puis, il a expliqu
l'origine du serment que les papes prtent de ne pas laisser dmembrer
les tats de l'glise. Il ne s'agit pas du tout de les soustraire  ces
diminutions qui peuvent arriver  tous les gouvernements temporels. Ce
serment est le remde qu'on a trouv aux prodigalits des papes, qui
donnaient de toutes mains  leurs neveux ou  leurs btards lorsqu'ils
en avaient. Tout cela a t dit avec des mots semi-bouffons,
semi-terribles, qui emportaient la pice. Nous avons envoy les
ptitionnaires  tous les diables,  cent seize voix contre seize.

Les bons catholiques se cotisent ici. Le duc de Luynes envoie cent mille
francs au pape. De plus, Lamoricire va commander son arme. J'ai
demand  Malakoff ce qu'il en pensait:--Au premier coup de feu, ses
soldats f... le camp, et il sera pris. Ainsi soit-il!--Il faut convenir
que l'empereur a des ennemis bien malaviss.

Adieu, mon cher Panizzi. Tenez-vous en joie.




XXXII


Paris, 1er avril 1860.

Mon cher Panizzi,

Le discours de Dupin tait bien meilleur dit que lu. Maint passage a t
supprim _propter offensionem gentium_, et tout a t dit avec une verve
merveilleuse et des lazzi qui pour n'tre pas tous d'un, got trs pur,
n'en taient pas moins trs amusants. En sortant de la Chambre, je lui
ai dit sur l'escalier qu'il avait mitraill des gens qui n'avaient pas
mme pu tirer un coup de pistolet. Il m'a rpondu: Quand je brosse, je
frotte fort. Il me semble que les cardinaux se sont crus obligs de
parler  cause de leur habit, mais qu'ils ne se sont pas donn de peine.

Madame de _Lamoricierge_, comme vous l'appelez, dit  qui veut
l'entendre que son mari n'a pas d'engagements. Il veut voir ce que
c'est que l'arme pontificale, et, s'il croit qu'elle est organisable,
il l'organisera. Quant  faire des conqutes, il n'y songe pas. On
laisse mme croire que, dans le cas o il prendrait ce rle
d'organisateur, il commencerait par se pourvoir auprs du ministre de la
guerre. Si cela avait lieu, il me parat difficile que la permission lui
soit refuse, attendu que nous ne sommes pas en guerre avec le pape.

Ce qui me parat trs probable, c'est qu'il lui arrivera ce qui advint 
un trs brave colonel de la garde royale de ma connaissance. Il avait
refus de prter serment au gouvernement aprs 1830, et il offrit ses
services au pape d'alors, qui tait plus homme d'esprit que celui-ci. On
les accepta avec empressement. Il trouva les soldats bons et les
officiers dtestables. Il demanda qu'ils fussent remplacs. Aussitt
l'un se trouva le neveu d'un cardinal, un autre le btard de son
apothicaire, etc. Bref, aprs un mois d'essai, mon homme, contrecarr
sur tout, comprit qu'il n'y avait rien  faire, donna sa dmission et
revint en France planter ses choux. De la part de Lamoricire, aller 
Rome en ce moment est dj une lourde bvue et un honteux dmenti  son
pass.

Tenez pour certain qu'il n'est nullement question d'changer les
provinces rhnanes de la Prusse avec le Hanovre et la Saxe. Les
annexions ne se font pas si vite que cela. Je ne crois pas que personne
y songe pour le moment. Je ne comprends mme que deux cas (l'un et
l'autre peu prochains  mon avis) o pareil accroissement serait
possible. Le premier serait l'hypothse d'une rvolution en Allemagne,
laquelle mdiatiserait une partie des petits princes et des petits rois.
Cela arrivera probablement un jour, lorsque les Allemands se
rvolutionneront et trouveront qu'ils ont un tat-major trop coteux. Je
comprends que, alors, la Prusse et l'Autriche tant trs augmentes, la
France obtnt son lopin, si elle tait en mesure de le prendre. L'autre
cas est celui de la mort du malade de Constantinople. Si l'agonie se
prcipite, il est clair, que toutes les grandes puissances intresses
feront des offres  l'empereur. Tout cela est la bote au noir, comme on
dit en termes acadmiques.

Voici une nouvelle en pendant de l'annexion des provinces rhnanes, 
laquelle je ne crois pas davantage, c'est que l'Autriche consentirait 
cder la Vntie moyennant finances. Comme ce serait certainement une
chose trs raisonnable dans sa position politique, et financire
surtout, je suis bien convaincu que cela ne se fera pas.

Ce n'est pas l'intrt qui mne les hommes, c'est la passion, et
l'empereur Franois-Joseph a dj prouv, notamment par son concordat,
qu'il entendait trs mal ses vritables intrts.

De tous les cts il me revient que l'agitation dont parient les vques
n'existe que dans quelques salons de vieilles dvotes, ou de
fusionnistes aussi niais qu'elles. La masse ne se soucie nullement du
pape. Un de mes amis, propritaire dans la Vende, pays trs catholique,
a trouv que les paysans croyaient que la Savoie appartenait au pape,
et que l'empereur l'avait prise. Ils ajoutaient que c'tait bien fait.

A-t-on moul les marbres d'Halicarnasse, notamment les charmantes
amazones de la frise? Je suppose qu'on n'aurait pas d'objection  vendre
ces pltres au Muse de Paris. Je tourmente mon ministre pour les
acheter. Mais, avant tout, veuillez me dire si vous croyez la chose
faisable.

Adieu, mon cher Panizzi; mille compliments et amitis.




XXXIII


Paris, 25 avril 1860.

Mon cher Panizzi,

Vous ne me parlez pas de votre sant, d'o je conclus que vous tes
quitte de la grippe. Je n'en puis dire autant, et je tousse toujours
horriblement. Nous avons en outre  Paris une pidmie d'oreillons.
Savez-vous ce que c'est? C'est une douleur dans les glandes du cou et
les oreilles, que le saint-pre nous a envoye videmment avec son
excommunication.

Voici,  propos du saint-pre, un discours de Lamoricire au susdit:
Ayez d'abord des canons rays, ensuite rayez quelques-uns de vos
_canons_.

Lamoricire a pris pour aide de camp un Franais qui a t au service
d'Autriche, un M. de Pimodan, homme d'esprit qui a crit quelques
articles intressants dans la _Revue des Deux Mondes_ sur la guerre de
Hongrie. Il avait  Vienne la rputation d'tre un peu blagueur, mais
trs brave et intelligent. Vous jugez que le choix d'un Franais sortant
de l'arme autrichienne a t fort approuv en Italie. Il parat que le
cardinal Antonelli et Lamoricire sont  couteaux tirs. Vous devez
penser si l'arme papale gagnera  cette querelle. M. de la
Rochefoucauld-Bisaccia est de retour de Rome. Il avait offert au pape un
million,  une seule petite condition, c'est que le pape remettrait sur
leur trne toute les lgitimits dchues. Le pape l'a remerci. Il
trouve probablement qu'il a assez de chats  peigner comme cela.

J'ai vu une lettre de notre consul  Messine. Voici l'affaire. Le
gouvernement, apprenant qu'il y avait eu une meute  Palerme et qu'elle
avait t rprime, s'est afflig de n'en avoir pas une, et, pour avoir
sa part des rcompenses, il a commenc par mettre dehors les galriens
du bagne; puis il a lch aprs les troupes qui, toute la nuit, out
tiraill dans les rues, sans tuer les galriens qui, tant gens
d'esprit, se sont mis promptement  l'abri, mais en tuant quelques niais
qui regardaient aux fentres. Le chteau en mme temps a fait toute la
nuit un feu d'enfer, mais  poudre. Quelle canaille! Ne dites pas que
cela vient du consul de France, mais tenez la chose pour certaine.

Je suis trs fch de la fusillade d'Ortega, que je connaissais, mais il
est difficile de dire qu'il ne la mritait pas. Le mal, c'est qu'il a
t condamn par des gens qui avaient donn l'exemple de ce qu'il 
fait.

Hier, il y a eu un trs beau bal masqu  l'htel d'Albe, avec quantit
de trs jolies femmes et de trs beaux costumes. La fille de lord Cowley
est charmante.

Adieu, mon cher Panizzi. Mille amitis.




XXXIV


Paris, 30 avril 1860.

Mon cher Panizzi,

Je ne connais pas les rglements du Jardin des Plantes; je ne sais mme
pas s'il y a quelque chose de semblable; mais j'ai crit  mon confrre
M. Flourens pour les lui demander. Il y a deux ans, le ministre de
l'instruction publique, mcontent du gaspillage de l'administration du
Jardin des Plantes, nomma une commission pour tout rorganiser. Les
professeurs sont logs dans les btiments, et, quand ils n'ont pas une
famille trs nombreuse, on place dans les btiments les collections
d'histoire naturelle, un peu ple-mle,  ce qu'on prtend.

Le Jardin des Plantes est une rpublique. Les professeurs s'administrent
entre eux, dlibrent, et tour  tour sont _administrateurs_,
c'est--dire prsidents de l'assemble, correspondant en son nom avec le
ministre. Le ministre actuel a voulu les tirer de leur douce quitude,
savoir ce que devenaient les oeufs d'autruche et les lgumes et les
fruits. Ces messieurs ont t demander  l'empereur qu'on les laisst
tranquilles, et l'empereur, qui a beaucoup d'estime pour les savants, a
pri le ministre de s'occuper d'autre chose. En somme, le Musum
ressemble beaucoup aux collges d'Oxford et de Cambridge, _otium cum
dignitate_. J'oubliais de vous dire qu'il y a, au Musum du Jardin des
Plantes, une petite somme pour faire voyager des jeunes gens qui
ramassent des pierres, des plantes et des btes, pour en enrichir les
collections. De temps en temps, le Musum crie misre, et on lui donne
quelque petit supplment  son budget.

Calme plat en politique. Bien qu'il n'y ait pas encore de jour ni de
mois fix pour le dpart de Rome de la division Goyon, il est  peu prs
certain qu'elle n'achvera pas la prsente anne en Italie. On m'assure
que le gnral Lamoricire correspondait avec le ministre de la guerre
ici, pour des affaires de service. Il est toujours au mieux avec le
pape; et c'est entre Mrode et le saint-pre que se brasse la nouvelle
organisation.

Je vois ici des gens trs inquiets de la force de la minorit du
parlement italien. Lorsque le roi est entr  Florence, il a trouv sur
son passage des dputations de Romains, de Vnitiens et de Napolitains
avec des drapeaux et des harangues, et on prtend qu'il les a trop bien
reues.

On se tue fort agrablement en Autriche; mais il parat que, si tous les
voleurs prenaient ce parti violent, la dpopulation du pays serait
certaine. Tous les jours, on trouve de nouvelles voleries; mais ce qu'on
retrouve le moins, c'est l'argent vol. On prtend que l'empereur en est
trs affect et que cela est pour quelque chose dans sa rsolution de
faire des rformes librales. On m'assure qu'il est le moins loign de
tout son conseil de l'ide de vendre la Vntie.

Adieu, mon cher Panizzi; si vous avez besoin d'autres renseignements, je
suis tout  vos ordres.

_P.-S._ Comment crire  Salvagnoli? Quel titre a-t-il et o
demeure-t-il? Montemolin se montre dispos  reconnatre l'innocente
Isabelle. Les Bourbons ne sont plus hroques. Les rouges font des
progrs normes en Espagne; on s'attend  du tapage cet t.




XXXV


Paris, 3 mai 1860.

Mon cher Panizzi,

Vous aurez reu une lettre de moi qui rpond  une partie de vos
questions. Je viens de voir Flourens qui est pour la sparation des
collections d'histoire naturelle. Il m'a donn de nouveaux dtails sur
l'administration du Jardin des Plantes. Le grand dfaut,  son avis, est
que le professeur qui prside et signe les actes du conseil n'a aucun
pouvoir, et que chaque professeur est souverain absolu dans sa
collection. Il en rsulte plus d'un inconvnient grave. Par exemple, un
singe tant mort au Jardin des Plantes, M. Cuvier voulait voir s'il
avait treize ctes. M. de Blainville, professeur, ayant les singes sous
ses ordres, ne permit pas la vrification.

J'ai le malheur d'tre pour le moment secrtaire du Snat, ce qui
m'oblige d'une part  beaucoup d'exactitude, et de l'autre m'ennuie
horriblement. J'ai bien peur de ne pas tre libre avant la fin de la
session, c'est--dire au commencement de juin. Je n'ai gure de got
pour Carlsbad. Venez-vous-en plutt  Florence ou quelque part en
Italie, je serai votre homme. Si nous allions demander au saint-pre un
chapelet bnit?

Adieu, mon cher Panizzi; je vous quitte pour dpouiller un scrutin:
c'est une opration presque aussi divertissante que d'cosser des pois.




XXXVI


Paris, 11 mai 1860.

Mon cher Panizzi,

Je vous cris un mot  la hte. Je ne connais gure de savants: qui se
ressemble s'assemble. En outre, ils sont encore plus coquins que nous, 
l'Acadmie des sciences. Cependant, comme il y a des exceptions  tout,
je me suis adress  lie de Beaumont, secrtaire de l'Acadmie des
sciences, qui est un fort galant homme et dont la rputation est
europenne. Si vous dites son opinion devant la Chambre des communes,
modifiez-la quant  l'expression. Quant au fond, il pense, comme tous
les gens senss, que les crocodiles empaills doivent faire retraite
devant les marbres grecs et les manuscrits.

Je sais de bonne part que Lamoricire commence  en avoir assez du
service du saint-pre. La cour papale lui joue tous les petits tours
qu'un nouveau venu peut attendre. Le cardinal Antonelli a dit il y a peu
de jours  un Franais que Lamoricire tait un homme du plus sublime
mrite. Je lui ai parl de tous nos embarras, disait le cardinal; il
m'a tout expliqu, a trouv des remdes  tout, et sur chaque question
il avait quatre avis diffrents qu'il exposait si bien et dfendait par
de si bons arguments, que j'aurais t bien embarrass de choisir.

Il y a fort peu de Franais qui aient offert leurs services. La plupart
sont des jeunes gens de familles carlistes qui demandent  tre
colonels.

On donne pour certain que Garibaldi est parti pour la Sicile. Qu'y
pourra-t-il faire? c'est ce que personne ne sait; mais il parat que,
quoi qu'il arrive, M. de Cavour ne regrettera pas beaucoup son absence.

Adieu, mon cher Panizzi; je ferme ma lettre et je vais faire une visite
officielle.




XXXVII


Paris, 23 mai 1860.

Mon cher Panizzi,

Je savais que les Anglais taient gens d'imagination et enclins parfois
 prendre des vessies pour des lanternes; mais vous, cosmopolite et
_hombre de razon_, comme disent les Espagnols, vous me cassez bras et
jambes avec votre accusation de complicit avec Garibaldi! Mais, en mme
temps, vous me dites que l'empereur veut s'allier aux Russes pour faire
du mal  l'Angleterre en Orient.

Il me semble que les deux reproches ne vont pas bien ensemble. Si vous
accusiez un homme d'avoir voulu mettre le feu  votre bl, vous ne
commenceriez pas par dire qu'il a dbut par l'inonder. Pour moi, il me
parat assez vident qu'une nouvelle complication en Italie ne doit pas
laisser  la France une trop grande libert d'action en Orient, et
_vice versa_. Il faut choisir entre les deux crimes, et ne pas nous
charger des deux  la fois. Je crois pouvoir vous assurer que, pour ce
qui concerne l'Orient, M. de la Valette apporte les instructions les
plus pacifiques et qu'il n'y aura rien, de notre ct, pour prcipiter
une catastrophe, qui pourtant me parat invitable.

Quant  Garibaldi, il n'y a que _moi_, ici, qui m'intresse  son
expdition, et je crois qu'elle a dplu normment  l'empereur, qui se
disposait  vacuer Rome le mois prochain et qui se trouve bien empch
 prsent entre l'enclume et le marteau. Je ne crois pas davantage que
l'Angleterre ait aid  l'expdition, bien que les apparences et les
dpches tlgraphiques tendent  faire supposer le contraire.
L'expdition de Garibaldi me plat, parce que j'aime les romans et les
aventures. Au fond, il est assez triste qu'un hros de roman puisse
mettre l'Europe en feu. Remarquez que nous sommes en plein moyen ge.
Lorsque Tancrde et ses Normands s'embarqurent pour la Sicile, il n'y
avait pas de droit international en Europe. Maintenant on prtend qu'il
y en a un, et on le cite mme,  l'occasion de quelques arpents de
neige du Faucigny; _mais il demeure bien entendu que c'est la force qui
constitue le meilleur droit_. Si un Grec partait de Marseille pour
manciper les les Ioniennes; qui demandent  tre, annexes au royaume
de Grce, l'Angleterre jetterait les hauts cris; mais il y a un mois que
lord John disait en plein Parlement que la flotte anglaise croisait
devant la Sicile, pour tre utile  des gens opprims.

Le mal de la chose, c'est que, d'aprs tout ce que nous apprenons,
l'expdition de Garibaldi est partie malgr le gouvernement de
Victor-Emmanuel. Les socits secrtes sont beaucoup plus puissantes que
M. de Cavour. Or je crains qu'elles n'aient pas autant d'esprit, et que,
par dsir de trop avoir, elles ne nuisent fort une cause trs juste et
trs en bon train jusqu' prsent. Lorsqu'un peuple se soulve et met
son souverain  la porte, cela faisait autrefois un grand scandale. La
grande habitude qu'on en a prise a fait qu' prsent on accepte assez
facilement le fait accompli. Mais il est plus grave d'aller dlivrer le
voisin, et cela fait faire des rflexions  tout le monde. Lord Cowley
disait hier que toutes les chances semblaient contraires  Garibaldi.
Il y en a une  mon avis, c'est la qualit des troupes de Sa Majest
napolitaine, qui rend possible une dfaite et une dfection. Nous
verrons, d'ici  quelques jours.

La note russe a fait un grand effet aujourd'hui. Un congrs peut
difficilement remdier aux dernires coliques du _malade_. S'il a
survcu  l'empereur Nicolas, il n'a pas gagn de nouvelles forces. M.
Thouvenel me disait dernirement que ce qui rendait la question d'Orient
si difficile, c'est que les Turcs, dans l'tat de dcomposition o ils
se trouvent, recouvraient une autre socit chrtienne, non moins
pourrie. Reprsentez-vous, disait-il, plusieurs _caput mortuum_ les uns
sur les autres. Les Grecs et les Bulgares sont de plus grandes canailles
que les Turcs. Il faudrait commencer par tout exterminer et faire une
colonie d'honntes gens.

Je ne crois pas  une guerre entre la France et l'Angleterre pour les
affaires d'Orient. Le champ de bataille manque. Le malheur, c'est que
tous les fous s'entendent des deux cts du dtroit pour saisir toutes
les occasions d'changer des injures, et les hommes d'tat, ou
soi-disant tels, en disent aussi quelquefois _delle grosse_. Pourtant,
il y a de part et d'autre l'intrt de tout le monde, qui sera,
j'espre, plus puissant que l'envie de faire des phrases et de dire des
gros mots.

J'en reviens toujours  mes moutons. Depuis plusieurs mois, l'Angleterre
suit une politique de bascule qui me semble dtestable. Faute  elle de
s'tre dclare ds le commencement de la question italienne, nous avons
eu la guerre, puis aprs, une mauvaise paix. Qu'y a-t-elle gagn?
L'Autriche lui doit probablement la conservation de la Vntie: vous
savez quelle est sa reconnaissance. Ici, on l'accuse d'exciter le
dsordre en Italien. Ni en Allemagne, ni en Russie ni en France, elle
n'a d'allie, et je crois que c'est sa faute. Quand on affiche trop
publiquement la politique des intrts, on oblige tout le monde 
regarder au sien.

Adieu, mon cher Panizzi; mille amitis.




XXXVIII


Paris, 31 mai 1860.

Mon cher Panizzi,

Il n'y a rien de plus drle que les figures de la lgation napolitaine
ici. Ils ont eu la simplicit de croire  la premire dpche de leur
gouvernement annonant la dfaite de Garibaldi, malgr l'exprience
qu'ils auraient d avoir de sa vracit. On croit ici que toute l'le,
Messine excepte, est au pouvoir des insurgs.

Le prince Napolon, chez qui j'ai dn aujourd'hui (avec Senior), avait
une lettre qui racontait comment, de six mille Napolitains sortis de
Palerme, il en tait rentr quinze cents sans sacs et sans fusils, et ne
pouvant donner des nouvelles des quatre mille cinq cents autres. Il y
avait aussi  dner le duc de Grammont, qui va  Vichy pour des coliques
hpatiques.

Il donnait des renseignements assez curieux sur Rome. Lamoricire a
voulu visiter un magasin de voitures d'artillerie. Aprs avoir fait
grand bruit  la porte sans pouvoir trouver un concierge, ni un garde
quelconque, il allait la faire ouvrir par des sapeurs, quand un monsieur
s'est prsent avec une clef, et, en l'introduisant, lui a demand ce
qu'il y avait pour son service, et s'il avait besoin d'une voiture.
Aprs avoir jou quelque temps au propos interrompu, il s'est trouv
que, depuis longtemps, le dpt tait lou, les charriot vendus, et
qu'on faisait des _carretelle_[7] dans le magasin au lieu d'affts.
Ailleurs,  la place d'un magasin de fusils, il n'a trouv que des
toiles d'araigne, les fusils ayant t vendus trois pauls la pice
comme hors de service, par un bon catholique, qui cependant avait trouv
moyen de se les faire acheter trente pauls. Malgr tout cela,
Lamoricire a une vingtaine de mille hommes, dont douze mille environ
Suisses, Irlandais et Allemands qui sont tolrables.

      [Note 7: Sorte de voiture lgante.]

On prtendait que l'vacuation de Rome, qui tait ordonne, avait t
suspendue, depuis l'quipe d'Orbitello. Je crois pouvoir vous assurer
que le gouvernement dsire beaucoup retirer nos troupes, et qu'il n'y a
que la considration d'un danger probable et prochain pour le pape qui
puisse faire prolonger l'occupation. Vous me paraissez oublier trop que
nous sommes les fils ans de l'glise, et que nous devons mnager
environ trente millions de nos sujets qui nous rendraient responsables
d'une catastrophe. Si l'on n'tait assur d'avoir sa part de paradis en
restant au giron de l'glise, il serait beaucoup plus commode d'tre
protestant.

Je regarde la Sicile comme perdue pour le roi de Naples, et Naples mme
comme mdiocrement sr; mais je ne sais pas si cela profitera beaucoup 
l'Italie. Je crois que, avant de s'tendre de la sorte, il faudrait se
consolider, et les entreprises garibaldiques, surtout celle contre les
tats de l'glise, ne prouvent pas trop la force du gouvernement de
Victor-Emmanuel. Il est malheureusement certain que les socits
secrtes sont plus puissantes que Cavour. Tant qu'elles ne s'attaqueront
qu' la Sicile, il n'y  pas grand danger peut-tre. Mais, le jour o
quelque tte plus mauvaise que celle de Garibaldi s'avisera de faire une
pointe en Vntie, il pourra s'ensuivre de vilaines reprsailles.

Il me semble que la grande fureur de John Bull s'est un peu calme.
Croyez que, malgr les excitations des journaux et la jalousie qu'on a
des deux cts, personne ne se soucie de la guerre, et, quand mme on la
voudrait, le terrain manquerait pour se battre.

Les Turcs sont,  ce qu'il parat, en recrudescence de fanatisme. Ils
pillent fort les chrtiens et violent les chrtiennes. Je suis fort en
peine de savoir quel remde on peut y trouver. M. Thouvenel dit, avec
beaucoup de raison, je crois, que, si les Turcs sont de grandes
canailles, les Grecs et les Bulgares ne sont pas de moindres canailles.
C'est l la grande difficult: si on protge trs efficacement les
chrtiens, ils violeront les Turques, car dans ce pays-l on viole
toujours.

Ellice parat avoir renonc tout  fait  sa visite  Paris. Il me donne
des nouvelles politiques peu concluantes. Cependant il parat croire que
M. Gladstone sera rendu au grec[8], et que probablement lord John aura
aussi du loisir pour lucubrer un autre bill de rforme. Qui lui
succdera? Est-ce lord Clarendon, ou bien lord Palmerston lui-mme? si
vous savez quelque nouvelle, faites m'en part. Notre session ne marche
pas vite. Je crains qu'elle ne se prolonge fort dans le mois de juin, 
mon trs vif regret.

      [Note 8: M. Gladstone publia, l'anne suivante, une
      tude sur _Homre et l'ge homrique_.]

Adieu, mon cher Panizzi; tenez-vous en joie et en sant. Je suis un peu
mieux depuis que le soleil a reparu, mais j'ai toujours l'estomac fort
dtraqu.

_P.-S._ Le ministre de l'instruction publique fait une autre commission
des bibliothques dont il me fait prsident. Il s'agit d'aviser au
dmnagement et  l'emmnagement, ce n'est pas chose facile.




XXXIX


Fontainebleau, 15 juin 1860.

Mon cher Panizzi,

Je suis, depuis une dizaine de jours, en ftes et en festins, et, entre
les promenades, dans la fort et les navigations sur l'tang, on ne
trouve pas trop le temps d'crire  ses amis. Je rentre dans mon trou au
commencement de la semaine prochaine, jusqu' ce qu'il plaise au Snat
de clore sa session. J'espre bien qu'il me laissera encore le moyen de
passer quelques jours avec vous au British Museum.

L'expdition de Garibaldi est une des plus drles d'histoires que j'aie
jamais vues. Vingt mille hommes capitulant devant une poigne
d'aventuriers mal arms, c'est quelque chose d'tonnant, mme quand ces
vingt mille hommes sont des Napolitains.

Il est venu ici, il y a quelques jours, deux envoys du roi de Naples
pour parler au _matre de la maison_. Je ne sais quelle a t sa
rponse, car leur demande se devine; mais on ne leur a pas donn 
djeuner et ils sont repartis aprs leur audience, pas trop contents,
comme il semblait. Je ne doute pas que l'ruption de l'Etna ne se fasse
bientt sentir en terre ferme. Tout cela serait fort amusant si nous
tions partis de Rome; et, si Garibaldi avait diffr quinze jours, nous
serions partis, probablement sans esprit de retour. Nous sommes  Rome
un peu comme l'oiseau sur la branche, et je sais de bonne source que les
marchs pour le corps d'arme ne se font que pour huit jours, ce qui
indique la possibilit d'un dpart immdiat.

Sa Majest nous a quitts hier pour aller  Bade. Elle n'y devait voir
d'abord que le rgent de Prusse, mais le roi de Hanovre est survenu;
d'autres princes, plus ou moins petits viennent galement sans tre
appels, et,  ce que je crois, dans l'ide de pntrer ce qu'ils
supposent devoir s'arranger entre les deux principaux personnages. Les
gobe-mouches ne manquent pas d'annoncer qu'il s'agit d'un accord entre
la Prusse et la France, pour une nouvelle dlimitation de frontires. Je
n'en crois rien, et je parierais qu'il ne rsultera de l'entrevue que
des promesses rassurantes de paix et de tranquillit.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-moi de vos
nouvelles.




XL


Paris, 1er juillet 1860.

Mon cher Panizzi,

Les Bourbons finissent bien mal. Ils tombent dans la crotte. Celui de
Naples se convertit si tard, que je le considre comme plus qu' moiti
dgomm. C'est un grand danger pour l'Italie que cette rvolution trop
rapide. C'est bien coup, comme disait Catherine de Mdicis, il faut
coudre. Voil le grand point.

J'ai une peur horrible que la rvolution ne vienne frapper un de ces
matins  la porte de Rome. Tant qu'elle sera _dans la banlieue
seulement_, nos gens ne se mleront de rien; mais je crains bien qu'on
ne nous mette dans la triste ncessit de dfendre le pape. Cette
vieille idole est encore puissante ici, et je vois autour de moi de
vieux gnraux qui, sous Napolon Ier, ont viol des abbesses, lesquels
maintenant vont  confesse et envoient de l'argent au pre des fidles.
J'ai toujours eu mdiocre opinion de l'espce humaine, mais je l'ai
trouve presque toujours un peu plus bte que je ne me l'tais figure.

Lamoricire a fait, dit-on, des dettes normes, c'est--dire qu'il a
achet des souliers, des fusils, des gibernes, sous prtexte que ces
objets sont utiles aux soldats. L'argent manque. Antonelli l'accuse de
ruiner le pape. Lamoricire dit que Antonelli est un voleur. Le pape se
lamente et attend que l'_Immacolata_ vienne en personne mettre  la
raison ces gueux de libraux. Il n'y a de plus canaille, aprs le roi de
Naples, que Montemolin, dont la rtractation est,  ce qu'il parat,
bien authentique. C'est un argument bien fort pour le croisement des
races et le danger des alliances entre cousins. Nos lgitimistes sont
horriblement consterns.

Vous aurez pu voir qu'on m'a renomm prsident d'une commission pour les
changes des livres de bibliothque. Grce  la frocit que j'ai mise 
arrter les orateurs loquents, nous avons assez promptement termin la
besogne, et je suis occup  mettre au net les conclusions de la
commission.

Adieu, mon cher Panizzi. Je voudrais bien causer avec vous de toutes ces
choses et de bien d'autres encore.




XLI


Londres, 7 aot 1860.

Mon cher Panizzi,

Je profile de l'offre obligeante de sir Charles Mac Carthy pour vous
crire un mot, et vous apprendre mon arrive sans accident  Londres.
Ellice est arriv deux heures aprs moi, avec la vigueur d'un jeune
lion. Il s'en est all tout courant d'Arlington street, voter contre le
ministre, et, ce matin, il est enchant de s'tre trouv en minorit.
Ce sont des arcanes parlementaires o je n'entends rien. Il me semble
que le ministre, bien qu'il ait eu une majorit de trente-trois voix,
n'en est pas beaucoup plus fort. Mais il a les vacances en perspective
pour se fortifier.

Lord Shaftesbury, qui professe une grande dfiance pour Sa Majest
l'empereur des Franais, le souponne vhmentement d'en vouloir aux
Druses, parce que ces honntes gens sont bien disposs pour le
protestantisme, comme il rsulte d'une lettre d'un rvrend Amricain
qu'il a lue. Ce speech, que j'ai lu dans le _Times_, m'a mis de bonne
humeur pour la journe. J'ai compris qu'on ne pouvait pas avoir un si
grand nez sans que la judiciaire n'en souffrt un tant soit peu.

Adieu, mon cher Panizzi; je ne vous promets pas de bon boeuf sal 
Paris, mais j'ai crit  mademoiselle Lagden, qui sait tout, de me
dcouvrir de la mortadelle de Bologne.




XLII


Paris, 6 octobre, 1860.

Mon cher Panizzi,

Aussitt aprs votre dpart, je suis all en province mettre  fin une
aventure des plus chevaleresques et des plus originales, que je vous
conterai lorsque nous n'aurons rien de mieux  faire, en buvant le vin
de Bordeaux de M. Fould.

En attendant, vous saurez que je ne suis revenu de voyage que hier soir,
o j'ai trouv votre lettre. Je l'ai porte ce matin chez Son
Excellence. Je vois que les dispositions de lord Palmerston sont telles
que je me les reprsentais, c'est--dire le contraire de bienveillantes;
mais je ne me doutais pas qu'il _dt_ la moiti des choses
extraordinaires qu'il vous a dites. Dans l'expos de ses griefs, il y a
une bonne partie de faussets compltes, auxquelles il n'y a qu'un
dmenti formel  donner. Puis il y a des niaiseries que je ne me serais
jamais attendu  entendre dans la bouche d'un homme d'tat ou soi-disant
tel.

Par exemple, cette bonne btise que la France mdite une invasion en
Angleterre, parce que, dans des ports de mer, on exerce les soldats 
embarquer et dbarquer promptement. Il me semble que, lorsque, dans
l'espace de deux ans, on a eu cent cinquante mille hommes  dbarquer en
Italie, douze mille  dbarquer en Chine, six mille  dbarquer en
Syrie; lorsque, en outre, la plus importante de nos colonies, l'Algrie,
a une arme de cinquante mille hommes qui ne communique avec la France
que par mer, il me semble, dis-je, qu'il n'est pas inutile d'apprendre
aux soldats  entrer dans un vaisseau et  en sortir.

Quant aux armements, vous pouvez dire hardiment qu'il ne s'en fait
point. On donne des congs de semestre dans tous les rgiments, et, 
mon avis, _on a tort_, attendu l'tat des choses en Italie.

Les armements maritimes sont aussi faux que les prparatifs de l'arme
de terre. Si vous voulez lire la brochure que je vous ai porte, vous
verrez la vrit sur tout cela. Le pauvre Louis-Philippe avait laiss
dprir la flotte. De plus, on est dans une poque de rnovation et il
est ncessaire de transformer les btiments  voiles. Je conois que
l'Angleterre veuille avoir le monopole de la mer, et qu'elle y tienne;
mais elle l'aura toujours, attendu qu'elle dispose d'un bien plus grand
nombre de marins que toute autre puissance. Nous avons eu des escadres
d'lite qui, sous les ordres d'un chef excellent comme l'amiral Lalande,
auraient peut-tre battu une escadre anglaise; mais si, en gagnant une
bataille, nous perdions mille matelots et les Anglais dix mille, nous ne
pourrions rparer notre perte, tandis qu'en un mois l'Angleterre
trouverait dix mille autres matelots aussi bons.

Il me parat par trop bouffon de la part de lord Palmerston de dire que
l'Angleterre ne cherche pas et ne cherchera pas  former une coalition
contre la France, et d'ajouter aussitt que les puissances inquites
_will probably come to some understanding_!

Une autre assertion non moins extravagante, c'est de nous accuser
d'avoir encourag l'Espagne  faire la guerre au Maroc. J'tais en
Espagne au moment o cette guerre s'est faite, et, s'il y a  Madrid un
ministre anglais avec des yeux et des oreilles, il aurait pu dire que la
guerre a t faite par l'explosion du sentiment national, et que les
lettres de lord John Russell ont eu pour rsultat d'exalter ce sentiment
et d'exciter  la haine contre l'Angleterre.

Il n'est pas moins trange de prtendre que la France, qui a aid
l'Angleterre  retarder la destruction de l'empire Ottoman, pousse
maintenant  sa ruine. Vos ministres sont comme les malades qui ne
veulent pas que leur mdecin leur dise que leur tat est grave.
Ressusciter ou mme faire vivre longtemps la Turquie est impossible, et
il est insens de se quereller sur les remdes  lui donner, lorsqu'il
faudrait, au contraire, s'entendre sur la manire de l'enterrer.

Que la France ait de l'ambition, je ne le nie pas. C'est une ide ou
plutt un prjug national, qu'elle s'est amoindrie en perdant une
partie des conqutes de la Rvolution. Je crois que l'empereur ne
partage pas ce prjug; mais, en tout cas, dans l'hypothse qu'il
l'aurait, vous ne le supposez pas assez dpourvu de bon sens pour
risquer d'avoir toute l'Europe sur les bras, sur la chance d'ter cent
cinquante mille mes  la Bavire et autant  la Prusse? Ce que la
France gagnerait en tendue, elle le perdrait en homognit, et, tout
considr, elle s'affaiblirait au lieu de prendre des forces.

Ce qui me frappe surtout dans la politique anglaise de notre temps,
c'est sa petitesse. Elle n'agit ni pour des ides grandes, ni mme pour
des intrts. Elle n'a que des jalousies et se borne  prendre le
contre-pied des puissances qui excitent ses sentiments de jalousie. Le
rsultat est de diminuer son importance en Europe et de la rduire au
rle de puissance de second ordre. En mnageant la chvre et le chou
comme elle a fait, en observant la neutralit peu impartiale entre
l'Autriche et la France, elle n'a obtenu l'amiti ni de l'une ni de
l'autre. Y a-t-il quelque chose de plus misrable que sa politique 
Naples et en Vntie? Comment M. de Rechberg peut-il avoir la moindre
confiance en des gens qui encouragent Garibaldi et Kossuth, et qui ne
veulent pas l'affranchissement de la Vntie? Tout se fait en Angleterre
en vue de conserver des portefeuilles. On fait toutes les fautes
possibles pour conserver une trentaine de voix douteuses. On ne
s'inquite que du prsent et on ne songe pas  l'avenir. Il est certain
qu'il y a dans ce moment en Europe un malaise gnral qui amnera une
catastrophe et une grande modification de la carte. Des hommes vraiment
politiques, voyant le mal, chercheraient le remde. Vos ministres ne
pensent pas  la gurison du malade. Ils veulent conserver la maladie.
Cela est digne de vieillards qui n'ont que quelques annes devant eux;
mais je doute que les grands ministres du commencement de ce sicle
eussent pens et agi de la sorte.

Je viens d'un pays o l'on est trs dvot et o la catastrophe de
Lamoricire a fait une grande sensation. J'ai vu des gens fort piteux et
fort dcourags, mais nullement dangereux. Je vois que Garibaldi se
soumet et va reprendre sa charrue. Il fait bien. Son affaire est de se
battre, et il n'entend rien  organiser. Il parat que le gchis est
grand en Sicile et  Naples, et qu'il est parvenu  faire regretter le
gouvernement dchu.

Cependant il parat que tous les gens senss sont unanimes pour croire
que l'annexion est le seul moyen de rtablir un peu d'ordre pour le
moment. Je trouve qu'il y a de l'habilet dans les mnagements de M. de
Cavour pour Garibaldi; mais j'aurais voulu le voir un peu plus nergique
au sujet de Mazzini.

Je crains que les reproches de lord Palmerston, qui, entre nous, me
semblent dnoter peu de bonne foi, ne produisent pas un trs bon effet
sur l'empereur. M. Fould, que je n'ai pas rencontr ce matin, en sera,
je pense, trs irrit. Je lui ai laiss un mot en le priant de ne faire
aucun usage de cette lettre avant d'en avoir caus avec moi.

Vous pouvez, quand vous en trouverez l'occasion, assurer hautement que,
s'il y a eu en Irlande quelques menes contraires au gouvernement
anglais, elles sont l'oeuvre de nos catholiques, et que le gouvernement
de l'empereur n'y est pour rien absolument.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et ne m'oubliez pas auprs de
nos amis. J'espre aussi que le pape s'en ira un de ces jours.




XLIII


Paris, 11 octobre 1860.

Mon cher Panizzi,

Le marquis Vimercati, aide de camp du roi de. Sardaigne, est all 
Naples, comme vous savez, pour parler  Garibaldi. Il a trouv les
mazziniens discutant des plans pour l'assassinat de l'empereur. Il a
crit aussitt  Paris. Connaissez-vous quelque chose de plus absurde et
de plus atroce que ce parti mazziniste?

Hier, la Bourse a fort baiss sur le bruit que les Autrichiens avaient
notifi l'intention d'intervenir en faveur du roi de Naples. Je ne crois
pas la chose vraie en ce moment. Leur dtermination n'aura lieu qu'aprs
l'entrevue de Varsovie selon toute apparence. S'ils intervenaient en ce
moment, je crois qu'ils auraient toutes les chances de succs.

Ici, l'opinion est fort contraire  Victor-Emmanuel. D'une part,
l'orgueil national est froiss qu'un gnral pimontais ait battu un
Franais; de l'autre, l'agression des Pimontais, et le manifeste de M.
de Cavour ont paru scandaleux. Le prtexte allgu par M. de Cavour est,
en effet, un peu misrable, lorsque l'on voit Garibaldi enrler  Gnes
et ailleurs des volontaires anglais, hongrois et autres. Enfin les
rapports de Cialdini et de Persano ont souverainement dplu. On dit que
Lamoricire  envoy un cartel  Cialdini. C'tait la dernire btise
qu'il pt faire pour couronner son oeuvre.

Il parat, d'aprs des rapports que j'ai lieu de croire exacts, que
Garibaldi aurait t battu compltement sans l'intervention de quelques
bataillons rguliers pimontais. Il a beaucoup de bravoure et d'audace,
mais nul talent comme gnral. Les Autrichiens n'en feraient qu'une
bouche.

Le dsordre est grand  Naples, plus grand encore en Sicile. On dit que,
sur cent personnes, il y en a quatre-vingt-dix-huit qui voudraient la
monarchie constitutionnelle avec Ferdinand II, mais que tout le monde
est convaincu qu'il n'y a d'ordre possible et de scurit matrielle
qu'avec l'annexion.

Il y a une nouvelle grave aujourd'hui: des coups de fusil changs entre
des patrouilles autrichiennes et pimontaises au bord du Mincio. Il ne
faut pas leur fournir de prtextes, et j'ai bien peur qu'on ne leur en
donne que trop.

J'ai vu,  la campagne o je suis all, des mres et des tantes de
volontaires pontificaux qui se lamentaient. Il n'y avait pourtant pas de
quoi. Un jeune homme charmant et religieux avait t pris par les
Pimontais, et, chose inoue  la guerre, cinq minutes aprs sa prise,
il n'avait plus sa montre, que sa tante lui avait donne! J'ai consol
ces infortunes, en leur disant que c'tait l'habitude des soldats de
chercher  savoir l'heure qu'il est, et que, d'ailleurs, la victime en
irait d'autant plus droit en paradis, o les lus sont pourvus de
chronomtres de Brguet. Comment se porte le vtre?

M. Fould est parti prcipitamment pour Tarbes le jour mme o je lui
envoyais votre lettre. Madame Fould est fort malade, dangereusement, 
ce que je crains. Il revient cependant demain vendredi. Je le verrai et
je vous crirai lundi au sujet de votre conversation avec lord
Palmerston et, s'il fait ce que je dsire, il m'crira une lettre
ostensible.

Je persvre  croire que lord Palmerston a trop d'esprit pour croire ce
qu'il vous a dit des prparatifs de guerre, etc. Il n'y a de pires
sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Vos ministres trouvent leur
avantage  exciter les vieilles haines nationales. Au fond, leur grand
grief est que l'empereur soulve de grosses questions auxquelles ils ne
sont pas prpars. Ils l'accusent de les inventer. Senior et d'autres
bonnes ttes me soutenaient srieusement que l'empereur avait _invent_
les affaires d'Italie. Vous savez que toujours les malades dtestent les
mdecins qui leur disent la vrit sur leur mal.

Adieu, mon cher Panizzi; mille amitis et compliments.




XLIV


Paris, 15 octobre 1860.

Mon cher Panizzi,

Un mot  la hte.--M. Fould a montr votre lettre  _votre ami de
Saint-Cloud_. Votre ami a dit ce matin  M. Fould de me rpondre.
J'attends cette rponse et je vous l'enverrai aussitt. Vous pourrez
avoir _l'indiscrtion_ de laisser entendre que cette rponse est
d'autant plus intressante qu'elle a t inspire. _L'ami de
Saint-Cloud_ avait la lettre depuis dix jours, mais ne l'avait pas lue;
il n'est pas fort _lisard_; mais il parat que cela l'a intress, et,
en attendant, il m'a fait remercier de la communication, et vous aussi.

Le cur de Saint-Germain l'Auxerrois a dit  un de mes amis que la
sainte Vierge tait apparue  notre saint-pre le pape et lui avait dit
qu'elle avait besoin d'un martyr et qu'elle avait fait choix de lui,
pape. Aprs l'avoir remercie de ce choix, il a appris qu'il devait
parcourir la chrtient en mendiant, endurer beaucoup de tribulations,
etc., etc.; moyennant quoi, le catholicisme reverdirait. Tenez cette
apparition pour chose sre, la sainte Vierge est trs active cette
anne, et cela doit nous donner quelque espoir de nous retrouver cette
anne dans le Vatican. _Utinam._

Mille amitis. Ds que j'aurai la rponse, je vous l'enverrai. Le
courrier me presse.




XLV


Paris, 10 octobre 1860.

Mon cher Panizzi,

Voici enfin la lettre de M. Fould, que je reois ce matin. J'aime mieux
vous l'envoyer telle quelle que de vous en faire un extrait. Avec cette
lettre, la vtre m'est revenue, et je l'ai lue avec autant de surprise
que la premire fois. Je ne puis m'empcher de rcapituler les griefs
prtendus:

I _D'avoir encourag les Espagnols  tirer vengeance des Marocains._ Si
vous connaissez les Espagnols, vous savez que le vrai moyen de les
empcher de faire quelque chose est de leur en faire donner le conseil
par un tranger. Non seulement la France ne s'est mle en rien de cette
affaire, mais encore elle n'y avait pas le moindre intrt. Il est
vident que, si une puissance europenne s'tablissait prs de
l'Algrie, ce serait un danger pour nos possessions d'Afrique. Bien que
les Espagnols ne soient pas fort redoutables, nous aimerions mieux avoir
pour voisins des Barbares que des gens civiliss. La majeure partie de
la population europenne de l'Algrie est espagnole: ce sont des
Mayorquins et des Valenciens, bons travailleurs. S'il y avait une
colonie espagnole en Afrique, nous perdrions ces gens-l.

II _La France n'a rien fait pour hter la chute de l'empire turc. Elle
en voit la ruine prochaine, mais se gardera bien de l'acclrer._ Je
vous ai dit dans le temps le mot de Thouvenel: L'empire turc est une
accumulation de fumiers superposs: fumier turc, fumier grec, fumier
bulgare. Une rvolution en ce pays ne peut mettre au jour qu'un fumier.

III Quant  l'envoi d'agents en Belgique et ailleurs pour prparer une
annexion, d'autres en Irlande, etc., pas un mot de vrai. De tous les
pays limitrophes, la Belgique serait le plus difficile  annexer.
Peut-tre des prtres catholiques ont-ils fait des sermons ridicules en
Irlande. Vous savez comme moi quel est l'attachement du clerg
catholique pour l'empereur, et vous ferez justice vous-mme de toutes
ces folles accusations.

IV Je ne sais rien des pamphlets prparant des annexions nouvelles. Une
des graves erreurs des journaux anglais est de s'imaginer qu'il n'y a
pas en France de libert de la presse. On imprime dans les journaux, et
surtout dans les livres, mille billeveses tous les jours. Les
orlanistes et les carlistes ont leurs organes, et ils vont trs loin.
Croyez que le gouvernement est tout  fait tranger  de pareilles
publications. Elles sont, d'ailleurs, si obscures, que je n'en ai jamais
entendu parler.

V Lisez le budget de la guerre, et vous verrez l'effectif de l'arme
notablement rduit. Allez sur une grande route, vous rencontrerez des
soldats allant en cong illimit. Je vous ai remis la brochure de
Cucheval-Clarigny; vous verrez ce qu'il faut penser de ces prtendus
armements. Entre vous et moi, je vous dirai qu'on dsarme beaucoup trop,
ce me semble; d'aprs ce qui se passe en Italie, je crois qu'il ne
serait pas mauvais de se tenir prt  toute ventualit.

VI L'exercice prescrit dans les ports de mer, pour apprendre aux
troupes  embarquer et  dbarquer, a t introduit lors de la guerre de
Crime. Tous les ans, on ramne en France dix ou douze mille hommes
d'Algrie, et on en envoie autant. S'il n'y a pas un exercice semblable
dans l'arme anglaise, cela ne prouve pas en faveur de ses chefs.

Je crois encore, cher Panizzi, que la grande cause de dsaccord entre la
France et l'Angleterre provient de ce que cette dernire se tient,
touchant les affaires de l'Europe, dans une politique expectante qui lui
est facile et qui est presque impossible pour nous. L'Angleterre s'est
contente de faire, des voeux pour le Pimont; nous nous sommes battus,
et, si nous ne l'avions pas fait, nous aurions commis une faute norme.
Si l'Angleterre, qui a, au fond, les mmes sympathies que nous pour la
cause italienne, et qui n'a pas les mmes risques  courir, au lieu de
se laisser aller  des sentiments de dfiance et de jalousie, voulait
nous seconder ouvertement, la paix du monde serait assure. Les Italiens
feraient eux-mmes leurs affaires, et peut-tre parviendrait-on 
obtenir de l'Autriche la cession de la Vntie.

Adieu, mon cher Panizzi; mille amitis et compliments.




XLVI


Paris, 16 octobre, au soir, 1860.

Mon cher Panizzi,

Je viens vous demander pardon d'une btise de mon domestique, que
j'avais charg d'affranchir un gros paquet que je vous envoyais ce
matin. J'apprends ce soir qu'il y a mis un timbre de quarante centimes,
videmment insuffisant. Si, comme il est probable, on refuse chez vous
les lettres non affranchies, mon paquet ira  tous les diables, et ce
serait dommage; car, outre un billet de moi, il y avait quatre pages de
M. Fould en rponse  la lettre que Sa Majest a vue. N'oubliez pas de
la faire rclamer et excusez la maladresse de mon imbcile.

Savez-vous que je commence  croire un peu  notre voyage  Rome?
Monseigneur Sacconi, le nonce, part demain. Il a fait mettre dans le
_Moniteur_, et il a dit  tout le monde, en prenant cong, qu'il
reviendrait sous peu de semaines, ce qui me fait croire qu'il ne
reviendra pas. Ce dpart, l'apparition de la sainte Vierge et le dsir
bien unanime de tous les dvots que le pape quitte Rome, me fait esprer
que nous nous reverrons au Vatican, chacun  la tte d'une troupe de
scribes juifs ou mahomtans.

Adieu, mon cher Panizzi; je suis dsol de l'accident arriv  cette
lettre, mais j'espre qu'elle ne sera pas perdue.




XLVII


Paris, 21 octobre 1860.

Mon cher Panizzi,

Je suis charm que ma lettre soit arrive  bon port; mais, si vous
tiez en France, vous seriez ruin par les ports de lettres.

Il me semble, d'aprs ce que vous me dites et ce que je vois, que la
France et l'Angleterre sont comme des gens maris qui se querellent,
mais qui ne peuvent se sparer. Tant mieux. M. Fould me parat du mme
sentiment que vous sur l'affaire de Viterbe. Il trouve que c'est une
grande sottise, qu'il rejette sur le grand gnral qui l'a faite. Mais
pourquoi employer un niais pareil? Je crois qu'on lui aura lav la tte,
mais ce n'est pas assez. Je vois par les journaux que la lettre  sir
James est fort blme. C'est une imprudence un peu forte.

Je doute toujours de la constance du saint-pre  demeurer  Rome. Tous
les grands hommes de l'ancien gouvernement, tous les carlistes d'ici
voudraient qu'il s'en allt. Vous savez qu'une des grandes fautes de la
politique moderne  courte vue, c'est d'agir contrairement  ce que
trouvent bon ceux qu'on regarde comme ses ennemis. Il suffit peut-tre
que les orlanistes et les lgitimistes aient montr le dsir que le
pape quittt Rome, pour que le gouvernement ait fait des efforts pour
qu'il y restt. A mon avis, il faudrait examiner d'abord de quel ct
est le sens commun, et je crois que, selon l'usage des partis battus,
qui cherchent les moyens extrmes, les gens qui conseillent l'exil au
pape croient, fort  tort, qu'il rsulterait de l une grande commotion.
Je crois que ce serait une tempte dans un verre d'eau. Les dvots et
les imbciles ne prendront pas les armes, et, quant aux
excommunications, elles donneraient plutt de la popularit qu'elles
n'en feraient perdre. Ce qui serait bien plus avantageux pour nous
serait de sortir de la position fausse o nous sommes et o nous pouvons
demeurer bien longtemps. Quant aux dvots, ils ne pourraient tre pires
qu'ils ne sont  prsent.

Un Russe fort bien instruit m'a expliqu l'entrevue de Varsovie d'une
faon que j'ai lieu de croire exacte, et qui s'accorde, d'ailleurs, avec
ce que je tiens de Fould. L'empereur d'Autriche, ou plutt M. de
Rechberg, s'applique depuis longtemps  tablir que la position de
l'Autriche vis--vis de la Hongrie et de l'Italie est exactement la mme
que celle de la Russie vis--vis de la Pologne. Gortchakoff rpond 
cela: Il y a dix ou douze Russes pour un Polonais, tandis qu'on ne sait
ce que c'est qu'un Autrichien. Il est en imperceptible minorit au
milieu de nationalits plus ou moins rebelles  son joug. Tant il y a
que c'est pour achever la dmonstration de cette thorie que
Franois-Joseph a demand une entrevue. La vanit de l'empereur
Alexandre en a t flatte; mais il n'est nullement dispos  accepter
le trait de garantie rciproque qu'on lui offre, d'autant plus qu'en
ce moment la Pologne est moins agite que jamais, et que la Hongrie
bouillonne d'une faon menaante. Il faut s'attendre que les Autrichiens
exploiteront l'entrevue pendant quelque temps et prtendront y avoir
gagn quelque chose.

On se plaint ici de ne rien comprendre  la politique de l'empereur.
Sous le gouvernement de Louis-Philippe, tout le monde tait assez vite
au fait de toutes les affaires, tandis que, maintenant qu'elles sont
dans la tte d'un muet, il est impossible d'en savoir ou mme d'en
deviner quelque chose. L'impatience est seulement dans les salons.

Le peuple ne s'occupe gure des affaires d'Italie, moins encore du pape
que du roi de Naples. Je ne crois pas qu'il dguerpisse de Gate si
facilement. On dit qu'il a montr quelque courage personnel, et, s'il
n'a pas peur d'une bombe, il peut demeurer longtemps dans son trou avec
la satisfaction de savoir qu'il est un grand embarras pour son
successeur. Nous trouvons que le successeur est bien lent  se dcider.
Il ne devrait pas perdre un moment pour ter  Garibaldi le moyen de
faire de nouvelles sottises. Il n'en a fait que trop jusqu' prsent.

Bien que le temps se remette un peu, je commence  songer srieusement 
mes quartiers d'hiver. On me dit qu'il y aura beaucoup de monde  Cannes
et  Nice cette anne.

Adieu, mon cher Panizzi; je m'ennuie beaucoup; depuis votre, dpart et
je ne sais que devenir le soir.




XLVIII


Paris, 23 octobre 1860.

Mon cher Panizzi,

Je reviens de Saint-Cloud, o j'ai djeun avec _Monsieur_ et _Madame_
et _leur garon_. Tous trs bien portants, _madame_ fort triste[9].

      [Note 9: La duchesse d'Albe, soeur de l'Impratrice,
      venait de mourir.]

Le _matre de la maison_ m'a charg de le rappeler  votre souvenir et
de vous remercier de ce que vous dites et faites. Il est trs content de
voir qu'il y a de l'amlioration dans les dispositions de vos amis
insulaires. Quant  ce qui lui avait attir leur mauvaise humeur, il
s'est dfendu avec la plus grande nergie d'avoir rien fait en actes ou
en pense pour la provoquer. Nous avons caus des affaires d'Italie,
qu'il trouve, comme tout le monde, bien embrouilles. Les circonstances
ont pu motiver des actes extraordinaires; mais ces actes sont tellement
contraires  tous les principes reus, qu'il est impossible de ne pas
les blmer.

Nous avons caus de la campagne de Lamoricire, et je lui ai cont des
anecdotes qui l'ont fait rire, entre autres les compliments malicieux de
Changarnier sur les manoeuvres admirables de son ancien collgue et ami,
si belles que lui Changarnier ne les comprend pas. Il me semble qu'au
fond il pense sur l'Italie comme vous et moi, mais qu'il a des
convenances  garder. Je lui ai parl trs audacieusement de
l'impatience o j'tais de faire des copies dans des archives. Cela l'a
diverti. Il ignorait compltement la mauvaise grce des archivistes 
l'gard des curieux d'tudes historiques.

Mon imbcile de domestique m'a quitt sans dire gare,  la suite d'une
querelle avec sa soeur. Je ne sais o en trouver un bon, aussi j'espre
n'en pas avoir un pire; d'ailleurs, cela serait difficile.

Adieu, mon cher Panizzi. Lisez _le Constitutionnel_ de demain. Il y
aura, dit-on, un article sur l'Italie qui aura de l'importance.




XLIX


Paris, mercredi 31 octobre 1860.

Mon cher Panizzi,

Je reviens de chez M. Fould. Il tait  la chasse. Je ne puis vous
donner d'explications au sujet de Gate, si tant est qu'il y en ait 
donner. Vous tes un peu partial dans la question. Je ne dis pas que Sa
Majest le roi ou l'ex-roi des Deux-Siciles ne soit pas un grand nigaud;
mais les formes employes  son gard passent un peu les bornes. La
saisie des rentes par Garibaldi est d'un exemple un peu trop dangereux.
Si l'on traitait avec lui comme avec une puissance rgulire, il n'y
aurait plus de scurit pour aucun tat, et je trouve qu'en tenant en
chec, comme l'on fait ici, les Autrichiens, on va aussi loin que
possible.

Pour nous tmoigner de la reconnaissance, les gens de Mazzini,  Naples,
discutent les moyens d'assassiner l'empereur. Un petit projet a t mis
en dlibration, d'envoyer un homme dguis en bless d'Italie, avec
capote militaire et une bquille. La bquille aurait t un fusil. C'est
Vimercati, aide de camp du roi, qui a prvenu le ministre de l'intrieur
 Paris.

Je vous rpte, sans pouvoir vous en donner l'assurance, que, dans mon
opinion, la non-reconnaissance du blocus de Gate a t convenue entre
les deux gouvernements de France et d'Angleterre, et, quant  la
prsence de vaisseaux franais devant Gate, c'est plutt pour donner 
Franois II la tentation d'un asile que pour lui offrir un secours
efficace.

Si je suis bien inform, et vous savez quelle est ma source, M. de
Metternich donne ici les assurances les plus positives de
non-intervention, et il a mis une grande chaleur  faire dmentir le
bruit de bourse d'un ultimatum adress au Pimont. Il faut qu'on soit
bien bas en Allemagne.

Tenez pour certain ce que je vais vous dire de Varsovie. L'empereur
Franois-Joseph a abord l'empereur Alexandre, avec cette phrase russe:
_Ya k'vam s' povinnoou golovoou_, c'est--dire _Ego ad te cum noxio
capite._ C'est la formule employe par un serf qui se prsente devant
son matre et qui s'attend  un chtiment. Cette attitude a rvolt tout
le monde et jusqu' l'empereur Alexandre. Il n'y a eu, d'ailleurs,
aucune dlibration politique, aucune rsolution. Tout s'est pass en
politesses, trs froides de la part d'Alexandre, et encore plus froides
de la part du Prussien. Gortchakof triomphe sur toute la ligne.

Je crois Henry Bulwer trop homme d'esprit pour dire le contraire de ce
que dit la Valette; mais il ne plat pas  vos ministres de croire ce
qui ne leur convient pas. Le fond de la question, c'est que tout se
dtraque. D'un ct, les Turcs conspirent contre le sultan, qu'ils
regardent comme une marionnette que les chrtiens font mouvoir; de
l'autre, les chrtiens prennent des airs insolents et excitent
l'indignation et le fanatisme des vieux musulmans. Aali pacha, dans sa
tourne, a t oblig d'emprunter plusieurs fois de l'argent, pour
continuer sa route. On doit  l'arme plus d'une anne de solde, et, en
gnral, les soldats n'ont d'autres rations que celles qu'ils volent.
Voil ce que disent tous les voyageurs qui reviennent de Constantinople
ou de la Roumlie. Dans l'Anatolie, vous savez ce qui se passe. Vous
avez lu la faon dont Fuad pacha a fait filer les Druses du Liban au
milieu des troupes turques charges de les cerner. Il est vrai, comme
dit lord Shaftesbury, que les Druses sont tout disposs  se faire
protestants; mais le pire de tout, c'est qu'il n'y a plus un sou dans le
trsor ottoman et que le sultan et son harem ont mang les revenus de
1861.

Le grand obstacle  une alliance efficace entre la France et
l'Angleterre, c'est la diffrence radicale qui existe dans la manire de
considrer les mmes faits. Ainsi on prtend, de votre ct du dtroit,
que la Turquie va bien. En 1858, on prtendait aussi que les affaires en
Italie n'avaient rien de pressant. Il est facile de comprendre que des
ministres dpendant d'une Chambre o ils n'ont qu'une majorit
incertaine, soient toujours pour le _statu quo_. Mais ce n'est pas ainsi
que se font les grandes affaires. Je crois que, si un trait d'alliance
avait lieu, il faudrait qu'il ft plutt propos par l'Angleterre que
par nous. C'est le seul moyen de russir. Si les conditions plaisent 
l'empereur, il ne fera pas une objection, tandis que vos ministres en
feront cent, quand mme ils seraient satisfaits.

Adieu, mon cher. Panizzi; mille amitis et compliments.




L


Paris, 3 novembre 1860.

Mon cher Panizzi,

Je dne ce soir avec M. Fould. Si j'apprends quelque chose, je vous
crirai aussitt. Je suis, en gnral, de votre avis sur ce qui se
passe, et, pour ma part, je trouve qu'en mnageant la chvre et le chou,
on ne fait rien de bon; d'un autre ct, il faut tenir compte des
difficults de toute espce qui s'opposent  ce qu'on suive une autre
politique. Avec des gens un peu tmraires, il est dangereux de trop
s'engager, et, ici, les gens tmraires sont remorqus par des fous. M.
de Cavour est le tmraire, et Garibaldi le fou.

On dit, mais je ne garantis rien, au sujet de ce qui s'est pass devant
Gate, que ce n'est pas  la flotte pimontaise qu'on a intim la
dfense de canonner le camp de Gate, mais  une expdition mystrieuse
du gnral Turr, Hongrois, expdi je ne sais o, par Garibaldi, de sa
propre autorit et sans consulter Victor-Emmanuel.

Quant  la conduite de l'Espagne  Turin, nous n'y sommes pour rien.
Donner un conseil  un Espagnol, c'est l'exciter  faire le contraire.
Quoi de plus naturel que la reine, dvote et parente du roi de Naples,
ait dsapprouv l'invasion des tats pontificaux et de Naples? Si vous
voyiez les lettres que m'crivent mes amis _trs libraux_ de Madrid,
vous verriez que le sentiment national est trs hostile aux Pimontais.
Ils s'emparent de ce que les Espagnols considrent encore jusqu' un
certain point comme des apanages espagnols. La France n'a donn aucun
conseil dans cette affaire.

Je regarde comme impossible une alliance entre la France et l'Angleterre
pour les affaires d'Italie. Ce ne serait ou qu'une lettre morte, ou bien
un engagement tellement grave, que ni l'une ni l'autre des deux
puissances ne pourrait prvoir jusqu'o elle serait entrane. Il ne
faut pas se dissimuler qu'une alliance semblable amnerait immdiatement
une agression des Italiens contre la Vntie, c'est--dire la guerre
contre l'Autriche et probablement contre l'Allemagne. La France et
l'Angleterre se poseraient en champions du principe des nationalits, et
ce serait mettre le feu  l'Europe. Il est vrai que l'Angleterre n'a pas
grand'chose  craindre. Son action consisterait  contenir par ses
vaisseaux les puissances continentales, c'est--dire qu'elle n'aurait 
peu prs rien  faire, tandis que la France aurait une grande guerre sur
les bras.

Je pense que, avec la scurit financire que donnerait une alliance que
je suppose sincre avec l'Angleterre, le succs ne serait pas douteux,
la Russie elle mme se mlt-elle de la lutte. Mais, une fois que nous
aurions culbut les Autrichiens et les Prussiens, dpens cinq cents
millions et vers le sang de cent mille hommes, serait-il possible de ne
pas chercher un ddommagement  tant de sacrifices? Vous verriez la
nation entire demander la rive gauche du Rhin, c'est--dire avoir
prcisment les vues ambitieuses qu'on prte  l'empereur et qui
alarment tant l'Angleterre. Vous conviendrez qu'elle n'aurait pas obtenu
un bien grand rsultat. Il me semble que la seule politique possible
aujourd'hui, c'est de temporiser, de tcher de calmer les ardeurs de
l'Italie et de lui donner le temps de se consolider et de s'organiser.

A mon avis, Garibaldi a compromis gravement la cause italienne, d'abord
par une agression qu'il est impossible de dfendre,  moins de dmentir
tous les principes du droit de l'Europe; puis en montrant au monde le
fantme de la Rvolution. Si, aprs la conqute de la Sicile, il s'en
ft tenu l, il aurait peut-tre compromis assez son gouvernement, mais
le mal ne serait pas aussi grand qu'il l'est aujourd'hui. Pour des gens
impartiaux, et surtout pour ceux qui ne connaissent pas parfaitement
l'Italie, ce qui se passe  Naples est le comble de l'abomination. On
prend les tats d'un prince qui se dfend et qui a encore une arme
fidle, au nom de qui les paysans s'insurgent. On fait des lections 
la sincrit desquelles personne ne croit. Enfin, et c'est le pire de
tout, on voit le parti rvolutionnaire dominer Cavour et
Victor-Emmanuel, et l'on craint, ou plutt on ne doute pas, que, dans un
temps peu loign, il ne le pousse  des extravagances.

La situation de la France est trs complique. Nous ne voulons pas qu'on
intervienne en Italie, mais nous ne pouvons admettre les principes poss
par Garibaldi. Nous ne voulons ni de la rvolution ni des Autrichiens.
Que faire? S'allier avec le Pimont, c'est se mettre  la suite de la
rvolution. Prtendre le dominer, c'est accepter le mtier de gendarme
et se mettre  la suite de l'Autriche.

Adieu, mon cher Panizzi; mille amitis.




LI


Paris, 4 novembre 1860.

Mon cher Panizzi,

Voici une lettre qui rpond  vos questions. Je vous dirai
confidentiellement qu'on n'a pas ici le moindre doute que, dans fort peu
de jours, Gate ne soit rendu et qu'on agit mme dans ce sens. Les
vaisseaux franais emporteront le roi o il voudra aller.

On vient de me dire d'une assez bonne source que lord John avait crit
ici afin que M. de Persigny assistt au banquet d'installation du lord
maire, o lui, lord John, devait dire quelques mots sur l'alliance dans
un sens agrable aux deux pays.

La Russie nous cajole fort. L'empereur Alexandre, ou plutt Gortchakof a
remis  l'empereur Franois-Joseph un mmorandum dans lequel il lui
conseille trs fortement de ne pas attaquer et de ne se mler en rien de
ce qui se passe en Italie. Dans le cas o il serait attaqu et que la
fortune des armes lui ft favorable, qu'il ne penst pas  reprendre la
Lombardie; que ce qu'il aurait de mieux  faire serait de demander
l'excution du trait de Zurich; surtout qu'il se gardt de montrer la
moindre vellit de revenir sur l'annexion de la Savoie et de Nice.
Kisselef, ici, est tout miel et tout sucre. Il est vident que la
situation de l'Orient nous vaut toutes ces avances, et que les agents
russes voient les choses sous un tout autre point de vue que Henry
Bulwer, si tant est que Bulwer les voie ainsi, ce dont je doute trs
fort.

Adieu, mon cher Panizzi. Je pars demain pour la campagne, o je resterai
cinq ou six jours; suite de l'aventure dont je vous ai parl.

_P.-S._ Vous avez vu la lettre de M. de Grammont. Il a demand l'preuve
du _Journal de Rome_, et, au lieu de supprimer les mots: _par la force_,
on avait mis: _en adversaire_. Il a rclam, et Antonelli a fini par
avouer que cette variante tait de la main mme de Sa Saintet. Comment
trouvez-vous cela?




LII


Paris, dimanche 11 novembre 1860.

Mon cher Panizzi,

J'ai vu ce matin M. Fould; il m'a dit, ce que je savais dj: c'est
qu'il ne vous accusait nullement. Ses reproches s'adressent  _vos_
interlocuteurs et non pas  vous. Tranquillisez-vous compltement sur ce
point.

On dit qu'il y a eu hier de bons discours au dner du lord maire. Ici,
l'on en parat satisfait.

On s'attend de moment en moment  l'vacuation de Gate par Franois.
Tout le monde le lui conseille; cependant, si j'tais  sa place, je
n'en bougerais pas et j'attendrais.

Il me semble qu'on ne comprend pas grand'chose  cette arme napolitaine
entrant sur les terres de l'glise et dsarme par les douaniers du
saint-pre. Qu'y a-t-il de vrai l dedans? O va Garibaldi? Que veut-il
faire pour passer gaiement son hiver? Je voudrais bien qu'il s'en prt 
la Hongrie, au lieu de se casser les dents sur la Vntie.

Sir John Bowring est ici, disant que rien n'est fini en Chine. Je sais
qu'il est tout naturellement port  trouver mauvais ce que fait son
successeur; mais, en cette occasion, il se peut fort bien qu'il ait
raison. Si ces Chinois ne sont pas des magots de porcelaine, rien qu'en
se pressant contre nous, ils nous craseraient. Ce n'est pas avec huit
ou dix mille hommes qu'on prend une ville comme Pkin. Suppos qu'ils
veuillent la paix, une grande difficult reste: c'est pour leur faire
payer les frais de l'expdition. O diable prendront-ils l'argent? Les
lettres de nos guerriers sont fort lugubres. Dans tous les villages o
ils arrivent, les femmes se tuent pour n'tre pas souilles par les
diables trangers. Voil la premire fois que cela leur arrive. Dans une
seule maison, o est entr un jeune lieutenant d'artillerie, parent d'un
ami  moi, cinq femmes s'taient coup la gorge avec des tessons de
porcelaine, et deux enfants avaient t noys dans des baquets d'eau.
Cela montre qu'il y a une grande diffrence entre savoir se battre et
savoir mourir.

Sait-on quelque chose de positif sur l'tat de la Sicile? Je crois vous
avoir dit l'anecdote du saint-pre et sa petite correction; au lieu de
par la force, que M. de Grammont n'avait pas mis, il voulait qu'on
substitut en adversaire, que Grammont n'avait pas crit davantage;
mais il fallait couvrir un peu l'excs de zle de monseigneur de Mrode.
Les ecclsiastiques sont tout pleins de ces petits mnagements
ingnieux.

J'tais all travailler  la seconde partie de mon roman. Je crois que
c'est la dernire. La fin ne vaut pas le commencement. Cependant il a
commenc par la fin. Comprenez si vous pouvez; quand je vous verrai, je
vous ferai rire _over a bottle of claret_.

Je pense me mettre en route pour Cannes jeudi prochain, si je ne crve
pas d'ici l d'un horrible rhume que j'ai gagn en chemin de fer,  ct
d'un homme trs froid, qui tait le baron de Hbner. Il n'a pas perdu
l'habitude des gasconnades diplomatiques et m'a dit que tout irait
merveilleusement en Hongrie. Le lendemain, le journal nous apprenait que
les palatins nouvellement nomms ne voulaient pas de la patente
autrichienne.

Voici une drle de nouvelle, entre vous et moi jusqu' ce que tout le
monde la sache. L'impratrice veut aller _incognito_  dimbourg, pour
se secouer un peu aprs la mort de sa soeur. Jugez ce qu'on va dire, et
tous les contes qui seront btis l-dessus.

On parle d'une grande querelle entre monseigneur de Mrode et M. de
Goyon. Goyon lui a dit qu'il regrettait qu'il et une robe. Mrode a
rpliqu qu'il le regrettait galement, car elle le privait d'avoir
l'innocente pe du gnral. Il est fort question du dpart prochain du
pape.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie. Il est
trs possible que nous nous revoyions cet hiver  Rome.




LIII


Cannes, 21 novembre 1860.

Mon cher Panizzi,

J'ai eu tant de tracas et tant d'affaires  rgler avant de quitter
Paris, que je n'ai pas trouv le temps de vous crire. Me voici install
 Cannes, o je vous cris la fentre ouverte, en face de la mer, calme
comme la _Serpentine river_, un peu contrari par le soleil qui me cuit
le dos. Bien que le pays ne soit pas des plus favorablement partags
sous le rapport des _harnais de gueule_, comme dit Rabelais, on y a de
bon poisson et des bcasses et du mouton dlicieux, outre que Marseille
nous fournit quelques provisions. Nous serions charms de vous tenir ici
pendant quelque temps et de vous faire maigrir par notre cuisine et des
promenades sur nos montagnes. J'ai trouv, en arrivant, miss Lagden et
mistress Ewers, qui ont dcouvert un logement trs agrable, o nous
avons une chambre pour les mes charitables qui nous visitent. Ces dames
se recommandent  votre bon souvenir et me chargent de tous leurs
compliments pour vous.

La poste vient de Londres  Cannes en deux jours et demi, ce qui est
sans doute un peu long pour le cas o vous auriez quelque communication
presse; mais, dans ce cas, pourquoi n'cririez-vous pas directement 
M. Fould ou bien  J. Pelletier? De toute manire, ce que vous auriez 
dire serait bientt sous les yeux de _votre ami de Saint-Cloud_. M.
Fould aime beaucoup qu'on lui crive, et il sait que vous le faites 
bonne intention et que vous pouvez faire grand bien  vos correspondants
des deux cts du canal.

Je ne sais rien ici que par les journaux. Je vois que le roi de Naples
tient toujours bon dans Gate. S'il a du coeur, comme il parat, cela
peut durer encore longtemps. Voil Garibaldi en villgiature. Je
voudrais qu'il y restt longtemps. Maintenant il est l'homme qui peut
faire le plus de mal  l'Italie. Si M. de Cavour a le pouvoir de le
faire tenir tranquille pendant un an ou deux, et en mme temps de
maintenir l'ordre dans les provinces annexes, la partie sera gagne.

Observez que la paix actuelle est ruineuse pour l'Autriche, que le
diplme de l'empereur, ou son protocole, je ne sais comment il
l'appelle, est un cancer au coeur de l'Autriche, dont elle crvera si on
lui laisse le temps de mrir. En ce moment, la Hongrie est mieux
dispose qu'elle ne l'a t depuis longtemps; mais, quand elle aura un
peu got du rgime constitutionnel, ne doutez pas qu'elle ne demande 
l'empereur des institutions de plus en plus librales, jusqu' ce
qu'elle lui propose finalement d'aller  tous les diables. Pour la
Bohme et les autres tats, vous verrez la mme comdie.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous quitte pour aller pcher en mer. Je ne
_pche_ plus sur terre.

_P.-S._ Si l'impratrice vient  Londres  son retour, je suppose que
vous aurez sa visite.




LIV


Cannes, 27 novembre 1860.

Mon cher Panizzi,

Je reois ce matin votre lettre du 23. Elle a mis quatre jours  venir,
et en quatre jours il s'est pass bien des choses. Je ne sais si vous
avez le mot de l'nigme  Londres. Ici, je n'y vois que du feu, et il
m'est impossible de me faire une ide des comment et des pourquoi. Je
savais que depuis longtemps on en voulait  notre ami, parce qu'il
tenait les cordons de la bourse plus serrs que ne le voulaient un grand
nombre de personnes qui aiment  puiser dedans.

Une belle dame qui voulait, pour son mari, la place de notre ami, a fini
par l'emporter. Cela me fait de la peine pour toute sorte de raisons.
D'abord pour la chose en elle-mme, qui est fcheuse, au point de vue
moral et politique; puis pour notre ami, qui,  ce qu'on m'crit de
Paris, en est fort triste; enfin pour vous et moi, que cela spare de
notre correspondant. Quant  ce dernier inconvnient, peut-tre y
trouverai-je un remde  mon retour  Paris.

Je suis de votre avis en ce qui touche les affaires d'Italie, mais pas
tout  fait par les mmes motifs. Je ne crois pas, comme vous, que ce
soit  notre conduite qu'il faille attribuer la raction dans le royaume
de Naples et l'agitation de la Sicile. Il et t fort extraordinaire
que les paysans de la Calabre et des Abruzzes devinssent tout d'un coup
constitutionnels. Mais je crois qu'il et t de bonne politique,
professant le principe de non-intervention, de laisser instrumenter les
Pimontais  leur guise, sauf  les blmer, sauf  les avertir mme
qu'ils entendaient mal le droit des gens.

Quant au pape, il y a longtemps qu' sa premire algarade contre nous,
je l'aurais laiss  Rome avec ses Suisses et leurs hallebardes.

Tout cela me semble comme  vous dplorable. Au reste, on m'crit de
Paris que cela va cesser et que l'empereur a crit une lettre 
Victor-Emmanuel, pour reprendre les anciennes relations; qu'ordre serait
donn  Goyon et  l'amiral Lebarbier de Tinan, de ne se mler plus du
sige de Gate. Je vous donne ces nouvelles comme des on dit, je suis
trop loin pour savoir ce qui se passe.

En ce qui touche  nos affaires intrieures, je ne comprends pas
davantage. Ces nouvelles concessions librales me paraissent des plus
tranges, et j'y vois un sujet d'inquitude pour l'avenir: aller
chercher dans l'arsenal des institutions constitutionnelles la
discussion de l'adresse pour la rtablir dans un gouvernement o,  vrai
dire, il n'y a pas de ministres responsables, cela me parat un
non-sens. Le rsultat ne peut tre que _verba_. Je voudrais pouvoir
ajouter _prtereoque nihil_, mais vous savez qu'en France, aprs les
mots, viennent les rvolutions.

Quelle sera la position de ces commissaires du gouvernement chargs de
soutenir une adresse qu'ils n'auront pas rdige? s'ils sont battus dans
la discussion, qu'en fera-t-on? les renverra-t-on du conseil d'tat? ou
renverra-t-on les ministres  portefeuille? cela rappelle le bon temps
o les princes avaient auprs d'eux un garon charg de recevoir le
fouet, lorsque Son Altesse l'avait mrit.

Adieu, mon cher Panizzi; ne m'oubliez pas, et donnez-moi de vos
nouvelles.




LV


Cannes, 2 dcembre 1860.

Mon cher Panizzi,

Je ne sais encore rien et ne comprends pas davantage. D'aprs quelques
renseignements qui viennent de bonne source, on pourrait croire qu'il
s'agit d'une exprience. D'une part, on aurait voulu ouvrir une soupape,
dans l'opinion qu'il _n'en sortirait rien_, et qu'on dsarmerait ainsi
l'opposition, qui, en effet, est un peu sotte en ce moment. De l'autre,
se voyant en prsence d'un mouvement catholique et lgitimiste assez
puissant, trs braillard, et plac jusque dans les antichambres de son
palais, Sa Majest voudrait chercher dans le pays un point d'appui et un
moyen de sortir de la position trs peu commode o elle se trouve en
Italie. Si le Corps lgislatif et le Snat lui disent, dans la rponse
au discours de la couronne, qu'ils sont pour le principe de
non-intervention, il est vident que cela lui donne le moyen de rappeler
Goyon et son monde, sans encourir une responsabilit qui n'est pas sans
prils.

Sur le premier point, je crois qu'on se trompe fort en croyant qu'il ne
sortira rien de la soupape. Au contraire, je suis persuad, avec vous,
qu'il peut en sortir des temptes, non pas tout de suite, mais dans un
moment donn. Il parat certain que, quant  prsent, le parti
orlaniste est fort abattu et dcourag. Quant aux affaires d'Italie, je
ne suis pas parfaitement rassur. Les prtres, les femmes et la mode
sont bien puissants. Je ne serais pas surpris que le pape ne trouvt des
dfenseurs, et que l'adresse ne dt tout le contraire de ce qu'on en
parat attendre. Je ne connais personne  Paris et en France qui ne soit
port  plaindre Pie IX et Franois II, et, quant  Victor-Emmanuel,
l'invasion de Naples lui a fait le plus grand tort, et la peur qu'il ne
nous engage dans une seconde campagne d'Italie proccupe tout le monde.
Peut-tre, au reste, cette crainte contribuera-t-elle  faire demander
la politique de non-intervention par les Chambres.

Je suis charm que vous ayez crit au docteur C..., ne doutez pas que
votre lettre n'ait t lue, et qu'elle n'ait produit son effet. C'est un
trs bon moyen de communication, et il est important que l'opinion de M.
Gladstone soit connue. Je pense que, sans rien garantir, vous pouvez lui
dire ce que je viens de vous mander, comme venant de bonne source. C'est
l'impression qu'a emporte de Compigne une trs bonne tte, froide, et
qui a pratiqu l'empereur assez longtemps pour le bien connatre. Ne
parlez pas de moi  ce grand commentateur d'Homre[10], du moins  cette
occasion. Vous remarquerez, d'ailleurs, que cela explique tout, et le
langage qu'on vous a tenu et ce que j'ai entendu de mon ct.

      [Note 10: M. Gladstone.]

Tenez pour trs certaines les dispositions papistes et lgitimistes de
tous les gens _de frac_, comme on dit en espagnol. Quant aux masses, je
crois qu'elles ont les sentiments absolument contraires; mais elles ne
parlent gure, tandis que les salons parlent beaucoup. En rsum, la
question me semble celle-ci: qui l'emportera, ou la crainte de nous
compromettre de nouveau dans une affaire qui ne nous intresse pas
nationalement, ou le sentiment pieux et anti-rvolutionnaire?

Si l'empereur tait bien second, je ne douterais pas de la rponse des
Chambres; mais parmi les ministres avec ou sans portefeuille, je ne vois
gure de gens ayant ce qu'il faut pour diriger une assemble
dlibrante, et,  moins que le _matre_ ne se charge lui-mme de
chambrer les dputs, ils se trouveront dans une incertitude complte et
ne sauront que dire, ni comment voter.

Adieu, mon cher Panizzi. Mille amitis.




LVI


Cannes, 11 dcembre 1860.

Mon cher Panizzi,

J'ai reu vos deux lettres du 7 et du 8, dont je vous remercie. Je me
rjouis de savoir que vous tes aussi bien avec _Madame_[11] qu'avec
_Monsieur_. Croyez que _Monsieur_ lui avait parl de vous, outre ce que
je lui avais dit de votre tablissement, et qu'elle n'a pas t fche
de vous voir, malgr la mdiocrit de votre catholicisme.

      [Note 11: L'impratrice, qui venait de voir M. Panizzi 
      Londres.]

Vous me paraissez, le savant commentateur d'Homre et vous, chercher
midi  quatorze heures. Vous ne vous reprsentez nullement l'opinion de
ce pays-ci. Elle est absolument contraire  celle de _l'ami du docteur
C._ sur les affaires italiennes.

Je ne suis pas de ceux qui approuvent cette opinion, bien entendu, mais
je la constate, parce qu'elle m'arrive de tous les cts. Il y a dans
l'esprit national un grain de chevalerie ou de folie, si vous l'aimez
mieux, qui lui fait prendre toujours parti pour les faibles contre les
forts. Voil le secret du changement dfavorable  la cause italienne.
Dans la division de Rome et dans l'escadre, il y a la plus grande
exaspration contre les Pimontais, due  de petites vexations,
violences, etc., insparables de la guerre sans doute, mais qu'on a
prises tout de travers.

Le concours des volontaires, race toujours peu aime des soldats
vritables, et les souvenirs de 1848, encore trs vifs et trs odieux 
notre arme, la rendent hostile  Victor-Emmanuel. Enfin, quoique
Lamoricire ne soit qu'un farceur, comme il est Franais, sa dfaite a
irrit l'orgueil national.

Quant aux bourgeois, l'alliance intime avec un peuple qui a Garibaldi
pour _chef effectif_, et qui annonce ouvertement la guerre pour le
printemps, cette alliance, dis-je, parat offrir la perspective de
dpenses considrables, de beaucoup de sang rpandu, et de
l'inoculation, plus dangereuse encore, des doctrines rvolutionnaires.
Si je suis bien inform, le Gouvernement a fait tous les efforts
possibles pour engager Franois II  ne pas prolonger une rsistance
inutile; mais ce garon a quelque _pluck in him_ et parat rsolu.
Cependant il succombera tt ou tard.

Je ne vous parle pas des sentiments catholiques, malheureusement trs
puissants en France, et qui ajoutent encore quelque chose  l'tat de
l'opinion. Je crois trs fermement que l'empereur cherche un appui dans
les Chambres, et qu'il dsire que le pays, par leurs organes, exprime
son opinion afin, d'un ct, de n'tre pas entran dans la guerre par
les frasques de Garibaldi, de l'autre, pour avoir une porte et sortir de
Rome. Si le Corps lgislatif lui dit qu'il est d'avis de ne prendre
aucune part aux affaires d'Italie et de n'intervenir en rien (et c'est
ce qui, selon toutes les probabilits, sera exprim dans l'adresse),
alors l'empereur pourra honorablement retirer ses troupes de Rome, et
regarder, les bras croiss ce qui se fera dans la Pninsule. Au fond,
c'est, je crois, ce qu'il y a de plus sage.

L'Angleterre fait des voeux qui ne lui cotent rien, mais n'enverra pas
un seul soldat, ni ne consentira jamais  bloquer Trieste et l'Elbe. Son
concours moral est quelque chose, mais nous prservera-t-il des
consquences d'une guerre avec toute l'Allemagne, et, ce qui est plus
grave, d'une guerre forcment rvolutionnaire?

Vous autres italiens, vous tes impatients. M. de Cavour aurait pu, en
trois ou quatre ans, arriver  faire bien ce qu'on  fait mal en six
mois, et  ne pas faire ce  quoi il sera entran au printemps.
Garibaldi est, au fond, l'instrument de Mazzini et le mauvais gnie de
l'Italie. Ce qui se passe  Naples prouve combien peu le pays tait
prpar pour un gouvernement constitutionnel. Il y a envoy tous les
tapageurs, qui trouvent leur compte  se battre contre des Napolitains,
au lieu d'avoir affaire aux Autrichiens; encore, ds que les Napolitains
ont montr quelque rsolution, tous ces messieurs se sont retirs et ont
laiss les Pimontais soutenir le choc. C'est toujours le systme
rvolutionnaire, qui met le feu au hasard, sans s'inquiter qui brlera.

J'ai reu une lettre de M. Fould. Il me parat un peu aigri et de
mauvaise humeur. Je crois qu'on a mis trs peu de procds dans
l'affaire.

On m'crit que les circulaires de Persigny font bon effet, mme chez les
opposants.

Que dites-vous de la Chine? Je crains bien qu'on n'y gagne pas un sou et
que tout se rduise  des porcelaines casses, et finalement  une
retraite de Moscou. Tout cet argent dpens fait ici trs mauvais effet.

Adieu, mon cher Panizzi. Je ne crois pas un mot de l'expdition de
Victor-Emmanuel contre Rome. Ce serait,  mon avis, la plus grande
folie, que Garibaldi lui-mme ne ferait pas.




LVII


Cannes, 16 dcembre 1860.

Mon cher Panizzi,

Newton m'crit de Rome de vous adresser, pour l'archevque de
Canterbury, un _testimonial_ en sa faveur. Je ne connais pas
l'archevque et j'ai pour tous les gens de sa robe le got que vous
savez. Voici cependant une lettre officielle dont vous ferez l'usage
qu'il vous plaira. Demandez  Sa Grandeur sa bndiction apostolique.
J'aimerais mieux une de ses vieilles bouteilles lgues par quelque
bonne dvote.

Vous tes presss, comme tous les migrs, et vous risquez de
compromettre tout par trop de hte. Croyez bien que votre plus grand
ennemi, c'est Garibaldi, ennemi d'autant plus dangereux qu'il a toutes
les qualits qu'il faut  un rvolutionnaire, mme celle d'tre niais et
de se faire l'instrument des plus dtestables coquins. Il y a dans
toutes les rvolutions de ces gens-l, et ce sont ceux-l qui font le
plus de mal.

Adieu, mon cher Panizzi. Je vous cris  la hte, les fentres ouvertes,
par un soleil radieux, tourment par les mouches. Je pars pour une
promenade en mer.




LVIII


Cannes, 9 janvier 1861.

Mon cher Panizzi,

Il me semble que tout va  la diable partout, en Italie,  Naples
surtout, et heureusement aussi en Autriche. Il y a longtemps que j'ai
renonc  deviner les nigmes politiques de ce temps-ci. Ce qui me fait
de la peine, c'est la disposition turbulente plutt que belliqueuse que
prend l'Italie. Je n'aime pas le discours de Victor-Emmanuel le 1er
janvier. Il a pris le dtestable style de mlodrame qu'il faut laisser 
Garibaldi. Il pouvait parfaitement se dispenser de parler du rachat de
la Vntie, ou, s'il en parlait, rien ne l'obligeait  faire une
conclusion. Je crains qu'au printemps on ne fasse _delle grosse_.

Votre ami ***, d'un autre ct, s'est mari tout  fait... On disait que
sa femme avait un petit dfaut de conformation, qui la rendait impropre
au mariage; mais il parat que ce n'tait pas grand'chose, car elle est
grosse. Pour une personne ayant des sentiments si levs, cette
situation tait fort pnible, aussi elle a men son imbcile  Varsovie,
o,  ce qu'il parat, on marie les gens sans se soucier beaucoup des
formalits. Il allait tre majeur dans deux du trois mois, mais il n'a
pas eu la patience d'attendre. Il n'a pas non plus employ le consul de
France pour lgaliser la crmonie, en sorte que cela fait deux
nullits. Mais, en matire de mariage, les magistrats sont assez
indulgents lorsque les choses sont faites et parfaites, et je crois que
l'affaire est  peu prs sans remde.

Qu'a dit monseigneur de Canterbury de ma lettre? A-t-il t surpris que
je lui aie crit? J'ai reu ce matin une lettre de Newton, qui me
remercie. Je ne sais pas encore si son affaire est faite, mais je pense
que, vous aidant, elle se fera.

Adieu, mon cher Panizzi; mille voeux pour votre anne 1861; qu'elle
vous soit lgre! Ne buvez pas tout le johannisberg avant que j'en aie
got _Cura ut valeas._




LIX


Cannes, 24 janvier 1861.

Mon cher Panizzi,

J'ai peur, en y rflchissant, de vous avoir induit en erreur, en vous
faisant croire qu'une de vos lettres s'tait perdue. Seulement, ayant
t bien longtemps sans y rpondre, je me serai imagin qu'il y avait
longtemps que vous ne m'aviez crit. Ce sont des suppositions fort
naturelles et du genre de celles que vous faites lorsque vous nous
attribuez les insurrections du royaume de Naples. De ce ct, j'espre
que vous tes content. L'amiral Persano a ses coudes franches;
cependant les militaires disent que, si les gens de Gate ne sont pas
des niais et des poltrons sublimes, ils peuvent tenir bien longtemps. En
mme temps, il y a cette chance qu'une bombe tombe sur la tte d'un
ministre allemand, ou espagnol, si bien qu'on pt lui dire:
Qu'alliez-vous faire dans cette galre? Je crois que cela pourrait
amener des complications.

Vous ai-je dit que j'avais reu une lettre de Salvagnoli trs
raisonnable et qui me promet que Garibaldi se tiendra ou sera tenu
tranquille? C'est, en effet, le plus dangereux ennemi de l'Italie en ce
moment, et tout dpend de ce qu'il fera. Je ne sais quelle impression
ses discours et ses lettres produisent en Italie. Ici, elles font rire
et douter de la cause. Il y a aussi des lettres de Mazzini bien
pitoyables,  mon avis. Tous ces messieurs ont le mme style emprunt
aux plus mauvais mlodrames.

J'ai eu, ces jours passs, une reprise assez vive et dsagrable de mes
douleurs d'estomac. Elle a eu cela de bon pourtant, que je ne me presse
pas de retourner  Paris. J'ai crit au prsident du Snat qu'il se
privt de ma prsence, et je compte attendre ici que le temps soit un
peu adouci. Je dis le temps de Paris, car ici nous sommes en plein t.
Pas un nuage au ciel, des fleurs de tous cts, et souvent, de midi 
trois heures, il fait trop chaud. Tout le monde, moi except, qui n'ai
jamais trop de soleil, sort avec un parasol blanc. Ellice, qui a pass
quelques jours avec nous  Cannes, veut s'y tablir pour l'hiver
prochain, et il dit que vous viendrez. Nous ferions, je vous assure, une
trs agrable colonie, et, avec un peu d'intrigue, nous parviendrions 
nous procurer du vin de Bordeaux estimable. J'en ai achet quelques
bouteilles, en passant  Marseille, qui me donnaient beaucoup de
satisfaction.

Avez-vous lu dans les journaux italiens comment les Vnitiens se tirent
des banknotes autrichiennes? On achte pour sept kreutzers en cuivre un
billet de dix kreuzers; avec ce billet, on achte un cigare de trois
kreutzers et le marchand, qui est oblig de prendre le papier au taux
lgal, rend sept kreutzers en cuivre; de la sorte on a un cigare pour
rien. Si vous avez la patience d'attendre la crise financire de
l'Autriche, votre affaire est faite, et vous n'aurez plus  vous battre
qu'entre vous; tandis que, si vous attaquez, vous lui donnez une chance
de salut, c'est de soutenir la guerre, comme Bonaparte l'a fait dans sa
premire campagne. D'un autre ct, quelque attachement que le Hongrois
ait pour sa nationalit magyare, croyez que la perspective de devenir
caporal ou de voler une paire de bottes le tiendra sous le drapeau et en
fera un ennemi redoutable. C'est ce que comprend trs bien _questo
coglione_ de Cavour, mais ce que ne comprendront pas les nouveaux
dputs, lus en grande partie sous la pression mazzinienne ou
garibaldique, ce qui ne vaut gure mieux.

J'attends avec grande impatience le discours du 4 fvrier; il nous en
apprendra probablement quelque chose. L'archevque de Paris veut donner
sa dmission de toutes ses places, aumneries, archevch, etc. C'est
pourtant un fort galant homme et trs tolrant; mais le pape lui rend la
vie trop dure et surtout les dvots qui le tourmentent. Jusqu' prsent,
on a russi  l'empcher ou du moins  l'obliger  diffrer. Jugez,
d'aprs celui-l, qui est le plus honnte de tous, de ce qu'est le
clerg de ce pays.

Adieu, mon cher Panizzi. Tenez-vous chaudement et ne sortez pas tant que
le froid durera.




LX


Cannes, 13 fvrier 1861.

Mon cher Panizzi,

Je quitte Cannes  la fin de la semaine. Mes ennemis m'ont jou le tour
de me nommer secrtaire du Snat, bien que j'eusse crit que j'tais
malade, ce qui n'tait pas un trop gros mensonge. Il faut que je vienne
faire mon mtier pour la discussion de l'adresse et mettre ma boule
noire pour notre saint-pre le pape. On me dit qu'elle ne sera pas de
trop.

J'attends Ellice  dner demain. Je lui mnage une surprise; c'est de le
faire dner avec M. Bellenden-Ker, qui est aussi un de vos amis et un de
vos grands admirateurs. Il dit que vous avez fait l'_impossible_; c'est,
tant tranger, d'imposer votre volont, _pour leur bien_, aux Anglais.
Donnons-nous tous rendez-vous ici l'anne prochaine pour gurir nos
rhumatismes et manger des _trilli di scoglio_. Ils ne sont nulle part
aussi bons qu' Cannes. J'ai un domestique qui a un peu tudi la
cuisine et qui sait la sauce qu'il faut  ces intressants animaux.

Je suis en peine de ce qui va se passer pour la discussion de l'adresse.
Tous les jours, j'apprends des choses qui me renversent. Ce pays-ci a le
malheur d'tre profondment religieux. Vous autres, qui avez le bonheur
de vivre prs du vicaire de Jsus-Christ, vous savez ce que c'est. Nous
autres transalpins, nous nous le reprsentons comme Jsus-Christ
lui-mme. Un tas d'imbciles, dans notre Snat, vont faire des phrases
en sa faveur; un tas d'autres imbciles et cocus, vont voter pour lui 
l'instigation de leurs femmes. Quant  moi, qui ne suis point cocu, je
vais lui porter ma boule noire.

Je ne suis pas trop mcontent--je parle au point de vue franais--des
documents remis aux Chambres sur les affaires trangres. Je ne sais pas
si les Russes et les Allemands seront bien charms d'tre imprims tout
vifs avec leur mauvais franais.

Il me semble que, si les Pimontais ont le sens commun, ils mettront
leurs meilleures troupes et les plus sres sur le Mincio et lieux
circonvoisins, pour empcher les sottises de Garibaldi. Croyez que, si
l'on gagne un an, tout est sauv. Dans un an, l'arme impriale, royale
et apostolique n'aura plus ni souliers ni culottes au derrire. Dans un
an, le gouvernement autrichien aura la guerre civile; dans un an, il
sera dispos  vendre la Vntie  moiti prix.

Vous savez peut-tre assez de gographie pour ne pas ignorer que Cannes
est dans l'arrondissement de Grasse. Il y a  Grasse un prtre fort
zl, nomm le rvrend ***. Il y a trois ans, il persuada aux hritiers
d'un libraire de lui remettre les livrs de leur pre, et brla les
mauvais en crmonie sur la place de l'glise. J'eus le dsagrment
d'tre brl en compagnie de Thiers et de Mignet. Je trouvai l'invention
bonne, et j'aurais voulu que le pre *** et des imitateurs; car cela
aurait engag mon diteur  rimprimer pour alimenter le feu. Thiers
disait que c'tait un mauvais commencement, et que, des livres aux
auteurs, il n'y avait pas grande distance. Ce digne pre *** a des
ennuis en ce moment: il a t surpris en wagon dans les bras d'une
femme. La femme a prtendu, par pudeur, qu'on la violait; un gendarme
voltairien, qui tait  la portire a reu sa plainte, et le pre ***
est honor de la couronne du martyre. Priez pour lui!

Adieu, mon cher Panizzi. M. Ker me dit que M. Newton est nomm. Veuillez
le fliciter et en recevoir mes flicitations. Cela tient sans doute 
l'opinion que monseigneur de Canterbury a de ma pit.




LXI


Paris, 27 fvrier 1861.

Mon cher Panizzi,

Je suis  Paris depuis cinq jours, furieux d'tre venu; car le monde m'y
parat beaucoup plus bte que je ne l'avais laiss.

Vous me paraissez bien de votre pays avec les majorits que vous vous
promettez. Je crois qu'il y en aura encore une au Corps lgislatif, mais
au Snat cela est fort douteux. Il parat qu'il y a quarante-cinq
snateurs qui ont sign un amendement tendant  ce que le gouvernement
s'engage  dfendre  toujours le temporel du pape. Je ne regarde pas
comme absolument impossible que l'amendement soit adopt.

Le plus probable, c'est pourtant une rdaction nigmatique, ne disant ni
oui ni non, comme le projet d'adresse de notre prsident, si justement
nomm Troplong. Je n'ai jamais rien lu de si plat, de si insignifiant et
de plus mal crit. Cela et t bon tout au plus dans le beau temps du
rgime constitutionnel, o tout se faisait par compromis et _mezzo
termine_. Comme il s'agissait d'avoir une majorit forme de fractions
de partis, on s'tudiait  ne rien dire, de peur de diminuer cette
majorit en heurtant une des fractions. Aujourd'hui, l'empereur nous dit
de lui parler franchement et de lui faire connatre l'opinion du pays.
Sur quoi, on s'applique  composer la tartine la plus incolore, la plus
vide de sens qu'on puisse fabriquer. Il me semble que le Snat montre
son inutilit et sa nullit de la faon la plus claire.

Avez-vous lu la brochure de l'vque d'Orlans? Elle est trs violente
et trs habile. Elle cherche  prouver, et n'y russit pas trop mal, que
le Pimont n'a rien fait pour nous tmoigner sa reconnaissance; que M.
de Cavour nous a jous par-dessous la jambe et qu'il n'a tenu jamais
compte de nos reprsentations. Tout cela est dit avec beaucoup de verve,
de mchancet et de violence. Il passe en revue toutes les infractions
au droit des gens commises dans les Marches et dans le royaume de
Naples: les fusillades du gnral Pinelli, les proclamations de
Garibaldi, les bombes de Cialdini tires pendant qu'on traitait de la
reddition de Gate, et surtout les martyrs catholiques de Castelfidardo.

Tout cela fera, je crois, beaucoup de mal. Les salons ont fait ici au
roi de Naples une rputation d'hrosme, et on s'exposerait  passer
pour un grossier personnage si on se hasardait  dire qu'il n'a pas fait
grand'chose, et qu'il a commenc un peu tard. Les dames de la socit
souscrivent pour offrir  la reine un bouclier d'argent.

Il parat que ce malheureux roi a rcolt ce que son respectable pre
avait sem. Il n'avait voulu dans son arme que de la canaille, et il en
a port la peine. L'amiral Lebarbier de Tinan racontait, l'autre jour,
que le roi avait runi ses trois plus fidles gnraux et leur avait
fait part d'un projet de sortie pour le lendemain matin. Il fut convenu
qu'aucun ordre ne serait donn avant quatre heures du matin, afin
d'empcher toute indiscrtion. Tout fut rgl entre quatre. Une heure
aprs, les Pimontais taient instruits de tout et prenaient leurs
dispositions. Il parat que ce sont les artilleurs napolitains eux-mmes
qui ont mis le feu  leur poudrire, afin d'avoir plus tt fini.

Ce que vous me dites de l'Orient ne me surprend gure. Je crois que la
jalousie contre nous est telle en Angleterre, qu'on en perd la raison.
Que peut faire la France en Orient? Croit-on qu'elle cherche  fonder un
tablissement en Syrie, lorsqu'il lui en a tant cot pour en avoir un
en Algrie. Je me rappelle que, lorsque je parlai des massacres de Damas
 lord Palmerston, il me dit que les chrtiens avaient commenc. Et ce
brave homme, chez qui nous avons dn et qui est si dvot, a bien dit au
Parlement que les Druses taient trs disposs  devenir protestants, et
que les jsuites avaient excit les Maronites  les tourmenter. Tous
ceux qui connaissent l'Orient ne doutent pas que, d'ici  peu de temps,
il n'y ait en Asie un nouveau massacre dans de bien plus grandes
proportions.

Le dfaut de ce pays-ci, c'est d'avoir des sentiments chevaleresques et
d'y cder par premier mouvement. Les massacres de Syrie ont caus tant
d'horreur, que le gouvernement a t oblig de cder devant le mouvement
de l'opinion publique et d'envoyer des troupes. Il se trouve maintenant
que les chrtiens de Syrie sont les plus lches coquins du monde, qui se
sont laiss gorger par une poigne de bandits mal arms. Nous voil
emptrs  les protger de la mme manire que nous avons protg le
pape.

Adieu, mon cher Panizzi. M. Ellice ne dnera pas parlementairement
demain, mais frugalement chez moi. Si vous tiez  Paris, nous boirions
quelque chose de soign  cette occasion.




LXII


Paris, 28 fvrier, 5 heures 1/2, 1861.

Mon cher ami,

Je vous cris du Snat pendant la sance. Elle s'est ouverte par un
discours papiste de M. de la Rochejaquelein, trs violent, trs long,
passablement ennuyeux, injurieux pour le roi Victor-Emmanuel au point
que le prsident a t oblig de le tancer. Il m'a paru que tout le
monde tait trs fatigu, mais qu'en somme il y avait une sorte de
sympathie pour le pape et le roi de Naples.

Aprs M. de la Rochejaquelein est venu M. Heeckeren, celui qui a tu
Pouchkine. C'est un homme athltique, avec l'accent germanique, l'air
bourru mais fin, bonhomme trs rus. Je ne sais s'il avait fait son
discours, mais il l'a merveilleusement dit et avec une violence contenue
qui a fait impression. Le sens de son discours, en ce qui regarde
l'Italie, est que la France et l'empereur ont t constamment dups par
le Pimont. M. de Cavour, le roi Victor-Emmanuel et Garibaldi sont trois
ttes dans un bonnet. Il n'est pas mme certain que Mazzini ne soit ou
n'ait t un agent de ce triumvirat, o chacun avait sa tche et son
rle. Garibaldi faisant les coups de tte, Victor-Emmanuel les acceptant
pour les Italiens, et M. de Cavour les dsavouant vis--vis de l'Europe.
Toutes les expressions amres contre Cavour et Victor-Emmanuel ont t
assez bien reues. Il a fait valoir les contradictions entre le langage
du cabinet de Turin aprs et avant l'expdition de Garibaldi; les
promesses faites et mme crites, et fort peu tenues. On a cit une
lettre du roi  Garibaldi, o il lui dit que, s'il ne lui a pas envoy
des canons, c'est que lui Garibaldi les avait jugs inutiles. Heeckeren
a t encore plus fort au sujet de la conqute de Naples, o, dit-il,
les Pimontais ont mis plus souvent la main  la poche qu' l'pe. Il a
t fort applaudi. Encore plus, lorsqu'il a fait l'loge de Franois II,
qui, dit-il, lev par un prince, mauvais pre et mauvais roi, par une
mre mchante, entour de conseillers perfides, de gnraux lches et
tratres, avait trouv en lui-mme des inspirations nobles et
gnreuses. Il a dit que Franois tait sorti de Naples comme un enfant,
et de Gate devenu roi, homme et soldat.

Vous tes d'une dplorable partialit, mon cher ami. Je suis pour
Victor-Emmanuel et contre les Bourbons; mais il ne faut pas dire que
Franois soit rest dans une casemate. Il a t au feu comme tout le
monde. Il n'y a pas l quelque chose de bien extraordinaire. Mais parce
que les lgitimistes le reprsentent comme un Charles XII  Stralsund,
ce n'est pas une raison pour en faire un poltron.

Pietri parle en ce moment pour la politique de l'empereur en Italie,
mais on ne peut l'entendre. J'excite M. Dupin  parler, mais il dit
qu'il voudrait qu'on vacut Rome, et qu'il ne parlera pas. En somme,
cela se prsente mal. Je crains qu'on n'ajoute  l'adresse une phrase
papiste, et de la discussion il rsultera certainement une grande
aigreur entre le Pimont et nous, entre l'Angleterre et nous; car c'est
le thme favori de tous les orateurs que Cavour ne fait rien que par le
conseil de l'Angleterre.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous tiendrai au courant de nos affaires
snatoriales.




LXIII


Paris, du palais du Luxembourg, 1er mars  cinq heures et demie, 1861.

Mon cher ami,

Le prince Napolon a parl aujourd'hui et parle encore sur l'adresse
avec beaucoup de verve, de vhmence et d'esprit. Il casse les vitres
parfois, mais rpond victorieusement  toutes les platitudes des
papalins et des lgitimistes. Il a un grand succs, malgr la dfiance
qu'il inspire, malgr la peur du diable qui tient une grande partie de
mes collgues. Lisez son discours dans _le Moniteur_ de demain, il vous
fera grand plaisir. Voici sa thse: alliance anglaise, principes de 89,
unit de l'Italie. Il a parl de l'empereur avec respect et convenance,
mme amiti; de Victor-Emmanuel, en gendre bien lev et en ami de
l'Italie. Le mal, c'est qu'il a, selon son habitude de mettre les pieds
dans les plats, abomin les traits de 1815, et parl de l'Autriche et
de la Russie avec des expressions qui peuvent lui rendre difficiles 
l'avenir ses rapports avec les diplomates.

En somme, il a t trs loquent, trs vigoureux et trs hardi. Si la
moiti de ce qu'il a dit est autorise par l'empereur, nous allons
quitter Rome, et la papaut est en droute.

Maintenant, quel sera le vote du Snat? Si l'on votait  l'instant, je
crois que les papalins auraient le dessous; mais la discussion n'est pas
prs de finir, et il y a ici de bien grands imbciles.

Savez-vous, sur Gate, l'anecdote suivante? M. de Kleist, ministre de
Saxe, a eu tellement peur dans sa casemate, qu'il n'a pu y tenir. Il est
parvenu  gagner le patron d'une barque pour l'emporter, mais, depuis
son embarquement pendant le sige, personne n'en a plus eu de nouvelles.
On croit qu'il a t coul par quelque bombe maladroite. Tenez pour
certain ce que je vous ai dit des trahisons de Gate. S'il y avait eu
dans la place un gouverneur vigoureux et d'honntes gens pour officiers,
mme avec des soldats napolitains, le sige aurait dur six mois.

Adieu, mon cher Panizzi; vous ne me donnez pas des nouvelles de votre
rhumatisme.

_P.-S._ La conclusion du prince est de donner au pape le Vatican et le
quartier du Trastevere, avec l'avantage d'tre  deux pas du tombeau de
saint Pierre, et de laisser  Victor-Emmanuel le reste de Rome. Le mal,
c'est que cela nous gnerait pour nos recherches dans les archives.




LXIV


Paris, 6 mars 1861.

Mon cher Panizzi,

Je ne vous ai pas crit ces jours passs parce que nous n'avons rien
fait d'important. Cependant les oreilles ont d vous corner, car il a
t fort question de vous et du British Museum. J'ai fait un long speech
pour demander que les encouragements aux lettres fussent augments, et,
 cette occasion, j'ai dit ce qui se faisait chez vous. J'ai t cout
avec assez de faveur, et j'avais espoir de russir, lorsque ce double
vandale de Walewski, auquel ces augmentations auraient profit, s'est
lev pour dire qu'il les refusait. La surprise a t grande. La raison
probable de la sottise de Son Excellence a t que j'avais dit un mot 
l'loge de son prdcesseur.

Aujourd'hui, nous entamons le paragraphe X du projet d'adresse,
c'est--dire la question d'Italie. Il me semble que les papistes et les
anti-italiens auront sinon l'avantage, du moins une minorit trs
imposante. On vient, il y a un quart d'heure, de se compter. On avait
demand le changement d'une phrase. Il y avait dans le projet: Les
souvenirs amis de Solferino nous font esprer que l'Italie en tiendra
compte (des reprsentations de la France en faveur du pape). Au lieu de
_nous font esprer_, on a demand qu'on mt: _font un devoir 
l'Italie_, et, aprs une petite discussion, cette dernire rdaction a
t adopte. Tous les papistes ont vot, et aussi il est vrai un certain
nombre de niais, mais il me semble que c'est un bien mauvais signe.

_Trois heures et demie._--Casabianca, secrtaire de la commission de
l'adresse, vient de parler pour repousser l'amendement. Il a dit que
nous continuerions  occuper Rome, mais Rome seulement. Il a ajout que
l'amendement mettait le gouvernement de l'empereur en dfiance et en
suspicion (L-dessus, cris effroyables, longue interruption.), qu'il
gnait sa politique et l'embarrassait. La dernire partie du discours a
t pour faire une distinction entre Rome et sa banlieue, et _l'Ombrie_
et _les Marches_, o, suivant le rapporteur, il n'y a pas lieu
d'intervenir.

_Cinq heures et demie._--Barthe, autrefois carbonaro, a parl et parle
en faveur du temporel. Il parle avec habilet et a des traits. Toujours
la mme tactique, consistant  montrer la mauvaise foi du Pimont dans
ses relations avec les souverains d'Italie et la Fiance. Il a cit une
dpche pimontaise  l'occasion d'un faux bruit d'une invasion des
tats du Saint-Sige. Selon Barthe, ce serait de l'Angleterre que
viendrait l'ide de l'unit de l'Italie, et probablement c'est 
l'instigation de lord Palmerston que Dante aurait publi quelques
mchants vers dans ce sens, et Machiavel un chapitre du _Prince_. Le
Snat me parat approuver tout cela, qui dans la forme est bien dit.

Je ne pense pas qu'on vote aujourd'hui. Je ne vois pas bouger les
commissaires du gouvernement, qui devraient parler; car, hier, ils
annonaient qu'ils repoussaient l'amendement. Il est impossible qu'ils
ne parlent pas.

Adieu, mon cher Panizzi; toutes les btises que nous ferons ne nuiront
qu' nous. La grande question est de savoir ce que pense _notre ami de
Saint-Cloud_.

_P.-S._--On crie aux voix d'une manire horriblement ennuyeuse pour nous
gens du bureau. Baroche se lve et va parler. Je ferme ma lettre, car la
poste va partir.




LXV


Paris, 8 mars 1861.

Mon cher Panizzi,

Vous avez parfaitement devin le pourquoi du vote de Walewski. Il est
impossible d'tre plus bte. On m'avait cout avec assez de faveur,
bien que je ne fusse nullement prpar  parler; s'il n'avait rien dit,
probablement notre amendement aurait pass; mais il m'a t les voix de
vingt-cinq imbciles qui n'osent pas aller contre l'opinion d'un
ministre. Quand il a eu fini, il y a eu un clat de rire homrique, pour
se moquer de lui et de moi, sur qui tombait une tuile si inattendue.
J'ai dit au prsident,  ct de qui j'tais en ma qualit de
secrtaire, que je voyais bien qu'il tait impossible de faire boire un
ministre qui n'avait pas soif.

Vous ne pouvez vous figurer la rage des catholiques. La socit ici
n'est plus tenable. Hier, j'ai vu M. de Sgur d'Aguesseau, prt 
escalader notre bureau et faisant mine de vouloir argumenter  coups de
poing avec le prsident. Savez-vous pourquoi M. Barthe, qui d'ordinaire
est assez lourd, a t meilleur que de coutume dans son discours en
faveur de l'amendement, c'est qu'il avait consult une nymphe grie, et
cette nymphe n'est autre que notre ami Thiers. Ce soir, j'ai vu M.
Dumon, qui disait n'avoir jamais entendu d'argumentation plus serre, de
discours plus loquent que celui de M. Barthe.

Au fond, je cherche encore la dmonstration de deux points; aprs quoi,
je voterai pour le pape  perptuit: d'abord comment la possession
d'un temporel mdiocre rend meilleur le spirituel du pape? puis comment
vingt mille Franais assurent son indpendance?

Les Allemands, les Espagnols, les Italiens catholiques n'ont-ils pas le
droit de rclamer et de dire qu'il est notre prisonnier? Il est vrai
que, tout en tant gard par nous, il trouve moyen de nous faire du mal;
cela prouve que nous ne sommes pas faits pour le mtier de gelier, et
que nous ferions bien de ne pas nous en mler.

Adieu, mon cher Panizzi. Ce matin, nous avons port  Sa Majest notre
longue et filandreuse adresse. Elle n'a pas paru l'amuser grandement. Ce
qu'on dit des opinions papistes de l'impratrice est tout  fait faux.
Je le sais de bonne source.

_P.-S._ Avez-vous vu l'change de menaces entre Fergola et Cialdini? Je
n'aime pas cela. Il ne faut pas publier ces amnits qui sentent le
moyen ge.




LXVI


Paris, lundi 19 mars au soir 1861.

Mon cher Panizzi,

Je suis all jeudi  la rception des Tuileries. Sa Majest a fait
compliment  M. Casabianca de son discours et lui a dit qu'il tait
impossible d'exprimer en meilleurs termes des sentiments plus
franais.--A Heeckeren, qui tait auprs, il a dit: Je regrette de ne
pouvoir vous en dire autant.--A M. de Boissy: Je vois, monsieur le
marquis, que la chanson dit vrai: on revient toujours  ses premiers
amours.

Voil ses vengeances contre nos snateurs papistes. M. de Persigny a t
plus vif. Il a interpell M. Barthe et lui a reproch son discours en
termes assez vhments et pas trop parlementaires. La veille, il avait
engag Leverrier  aller faire de la politique dans ses toiles.

Il me semble que le rsultat de cette interminable adresse, c'est de
montrer trs videmment  l'empereur o sont ses amis et o sont ses
ennemis. Il est vident que les lgitimistes qu'il avait cru rallier,
les dvots qu'il avait trop encourags, l'abandonnent par peur du diable
ou de leurs femmes; et les parlementaires de Louis-Philippe, opposition
et ministriels, font cause commune avec les lgitimistes et les dvots.
L'opposition, dans tous les pays et surtout en France, prend le
contre-pied de tout ce que veut le gouvernement. Il s'ensuit que,
lorsque le gouvernement a raison, l'opposition se jette dans les folies,
tte baisse; c'est ce qu'elle fait en ce moment.

Je ne sais quand l'adresse[12] sera vote; probablement pas avant la
semaine sainte. N'est-ce pas se montrer bien digne de la libert, que
d'en faire un si bon usage, que deux mois se passent  parler, sans
s'occuper d'affaires!

      [Note 12: L'adresse du Corps lgislatif.]

Tout le monde, d'ailleurs, parat d'accord sur un point. C'est que le
_statu quo_ ne peut se prolonger. Les uns veulent une restauration
complte du saint-pre, les autres l'vacuation de Rome. Je crois que
tous les efforts de la politique du gouvernement tendent  ce que cette
vacuation soit demande par le pape lui-mme. On dit, et je tiens le
fait d'assez bonne source, que, dans le sacr collge, on a trouv
beaucoup d'appui. Nombre de cardinaux et Antonelli lui-mme, voyant que
le gouvernement papal s'en va  tous les diables, que l'argent et le
crdit manquent  la fois, cherchent  tirer leur pingle du jeu, et
accepteraient volontiers une existence assure, _otium cum dignitate_,
que leur offre M. de Cavour.

La seule difficult, c'est de persuader le pape, qui est inflexible et
entt comme une mule. Il a la persuasion qu'il est prdestin au
martyre, il s'y est rsign et il tient  aller en paradis par la route
la plus courte.

On disait, mais je doute un peu, qu'un colonel franais avait t
assassin  Rome par des soldats pontificaux. Les lgitimistes assurent
que l'on envoie  Rome une nouvelle division commande par le gnral
Trochu. Je crois la chose absolument fausse; ft-elle vraie, je croirais
encore que l'vacuation aura lieu, avant le milieu de mai.

Vous avez bien raison de redouter les affaires de Syrie. On y attache en
Angleterre une importance exagre; mais l'insistance  demander la fin
de l'occupation, la mfiance qu'on nous montre, le refus de se rendre 
l'vidence sur la situation de la Turquie, tout cela ne resserre pas
l'alliance et la compromet. La politique anglaise  l'gard de l'Orient
est  mon avis trs mauvaise; non seulement au point de vue de
l'humanit, mais encore au point de vue de la paix gnrale. Elle veut
ce qui est impossible, la conservation d'une situation dsespre.
L'accord complet de l'Angleterre et de la France sur la question
d'Orient pourrait seul amener un bon rsultat; mais il faudrait trancher
dans le vif comme pour la question d'Italie, et lord John ne conviendra
jamais que le sultan soit  l'agonie.

Adieu, mon cher Panizzi. J'ai reu le manuscrit de M. Ker. Portez-vous
bien et soignez-vous.




LXVII


Melle, samedi 30 mars 1861.

Mon cher Panizzi,

M. de Cavour est un habile homme assurment. Il conduit  merveille la
chambre nouvelle et vient d'escamoter une discussion trs embarrassante.

Ici, malheureusement, c'est le bon sens qui manque. Voyez: dans le Corps
lgislatif, il ne s'est trouv que cinq personnes pour soutenir la seule
proposition raisonnable, qui tait l'vacuation immdiate de Rome;
encore cette proposition, bien qu'manant de l'opposition la plus
avance, tait-elle accompagne d'un discours trs modr et mme
bienveillant pour l'empereur, car Jules Favre est le seul qui ait
rpondu carrment et noblement  l'insinuation trs perfide de M.
Keller. La grande majorit de la Chambre,  quoi il faut ajouter la
minorit qui soutient le pape envers et contre tous, a t pour la
continuation de l'occupation de Rome.

Je crois que, si l'on soumettait la question de Rome au suffrage
universel, elle serait dcide conformment aux conclusions de Favre,
mais je crains qu'il n'y ait pas une grande majorit. Si, au lieu du
suffrage universel, vous consultiez les gens comme il faut; les
gentlemen; _la gente de frac_, comme on dit en espagnol, l'immense
majorit serait de l'autre ct.

On s'imagine qu'vacuer dans ce moment, c'est faire acte de soumission 
l'Angleterre; c'est cder  une exigence du Pimont, contre lequel on
est de mauvaise humeur. J'entends les bourgeois: les uns par un
sentiment de jalousie contre un parvenu; les autres parce qu'ils
trouvent l'ambition de Victor-Emmanuel trop audacieuse; ceux-l, parce
qu'ils trouvent odieux l'invasion des Marches et du royaume de Naples;
ceux-l enfin, parce que de grands politiques leur ont dit qu'un tat
homogne de vingt-cinq millions d'hommes tait un voisinage fcheux.
Quelque bte que soit le pape, quelque mauvais vouloir qu'il montre
contre l'empereur, on se dit que c'est le chef de la catholicit, et que
l'abandonner en ce moment serait de la cruaut et de la faiblesse.
Savez-vous qu'il part encore maintenant, pour Rome, des volontaires
vendens et poitevins, pour servir dans les zouaves du saint-pre?
Croyez que sa cause est immensment protge par toutes les femmes
vieilles et beaucoup par les jeunes.

Je ne sais ce que fera l'empereur, mais le cas est des plus
embarrassants. Il ne s'agit de rien de moins que refaire
l'administration du catholicisme.

Le pape, perdant la majeure partie, sinon le tout de ses tats, il est
vident que le sacr collge doit tre remani, et que la proportion
d'Italiens en faisant partie doit tre fort diminue. D'un autre ct,
il faut pourvoir  nourrir la cour papale,  la loger, etc.

J'ai t frapp que personne dans la discussion n'ait prsent cet
argument: On dit que l'indpendance du pape est ncessaire; soit. Mais
comment vingt mille Franais voltairiens peuvent-ils l'assurer? Qui
rpond qu'il est indpendant aux Espagnols, aux Allemands, aux
Irlandais, etc.? S'il est _de facto_ indpendant puisqu'il contrecarre
les Franais, qui le protgent, cela prouve que ce sont des imbciles;
mais, en d'autres temps, ils ont dpouill un pape, l'ont pris, l'ont
emmen, l'ont tenu en chartre prive; qui nous dit qu'ils n'en feront
pas de mme un de ces jours?

Je continue  parier que l'on vacuera, et sous peu, mais ce qui en
rsultera pour ce gouvernement, je n'en sais rien; beaucoup de
difficults dans un sens et dans l'autre.

Adieu, mon cher Panizzi; vous aurez de mes nouvelles bientt.




LXVIII


Paris, 8 avril 1861.

Mon cher Panizzi,

Un mot  la hte, car je suis press: j'ai un travail pour le _matre_,
et il faut le lui remettre promptement.

J'ai trouv hier, chez M. Thiers, un Napolitain qui racontait que le
gnral Pinelli avait voulu engager le jeune roi  se montrer aux
soldats avant l'arrive de Garibaldi, mais que Sa Majest, plutt que de
courir le risque d'une revue, avait donn l'ordre qu'on la saignt.

On dit que Garibaldi est tout  fait dans la main de Mazzini. C'est 
mon avis ce qu'il y a de plus malheureux, mais j'espre que ce n'est pas
vrai.

Adieu, mon cher Panizzi. Avant-hier, j'ai din aux Tuileries. Nous
tions en trs petit comit. Point de personnages officiels, sinon M.
Fould,  qui il m'a sembl qu'on faisait beaucoup de caresses. Sa
Majest ne m'a pas parl du pape, mais beaucoup de Csar. Je lui fais
un petit travail sur la religion des Romains, et j'insiste sur
l'avantage qu'ils avaient de se dire la messe  soi-mme, au lieu de
payer un tranger pour cela.




LXIX


Paris, 14 avril 1861.

Mon cher Panizzi,

Ici, je vois des gens fort inquiets de l'tat de nos finances. Les gens
d'affaires demandent M. Fould  grands cris. Je crois qu'il a fait  son
matre des conditions un peu svres, et qu'il se passera quelque temps
avant qu'il s'y soumette. On dit aussi que les grandes maisons grecques
d'Angleterre, de France et de Turquie sont en mauvais tat et que la
banqueroute trs imminente de l'empire ottoman entranera la leur et
bien d'autres catastrophes. Il semble que les finances de l'Italie ne
sont pas non plus dans un bien bon tat.

Le pire, c'est que voil Garibaldi redevenu fou et prt  faire _delle
grosse_. Croyez-vous que Cavour et le Parlement soient en tat de lui
rsister? Bien des gens en doutent, et on annonce que la rupture sera
clatante avec accompagnement d'meutes. Qu'en pensez-vous?

Je crois vous avoir dit que, pour les volumes parus de la
_Correspondance de Napolon_, vous tes toujours  attendre la signature
de M. Walewski. Ce grand ministre est comme la mule du pape: il a ses
heures.

Avant-hier, le bruit s'tait rpandu que le pape tait mort. Il parat
certain qu'il n'est pas en trs bonne sant. Croyez-vous qu'on en ferait
un autre s'il venait  manquer? Il me semble que ce serait une bien
belle occasion pour quitter Rome, afin d'empcher l'Europe de dire que
le conclave a t violent par le gnral de Goyon. Mais le pape vivra
l'ge de Mathusalem!

L'affaire de Libri au Snat commence  faire scandale. Les magistrats
paraissent inquiets et de mauvaise humeur. Pourquoi ne purge-t-il pas
sa contumace? c'est ce qu'ils me disent tous. Je tche de gagner les
vieilles culottes de peau de l'Empire pour les faire voter pour nous.
Maintenant, ce qu'il y a de plus  craindre, c'est qu'on ne nous
lanterne et qu'on ne remette le rapport  la session prochaine. C'est le
procd ordinaire de la magistrature. Madame Libri a fait la conqute de
Barthe, et je ne dsespre pas que ce grand et loquent champion du pape
ne vienne en aide  notre ami, qu'il croit peut-tre aussi bon
catholique que lui.

Nous avons le matin un ciel gris et froid,  midi quelques rayons de
soleil, le soir un ciel clair et horriblement froid. L'hiver de Cannes
vaut dix fois mieux; il faut absolument que vous y veniez avec nous au
mois de dcembre.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et tenez-vous en joie, si cela
est possible dans ce temps de btises et d'iniquits.




LXX


Paris, 18 avril 1861.

Mon cher Panizzi,

J'avais t si occup toutes les matines, que je n'ai pu aller chez
Brguet, ou plutt y retourner avant aujourd'hui. Votre montre n'est
pas arrive entre les mains de Brguet. Son premier commis, qui s'est
rappel parfaitement votre personne et votre montre, m'a dit que selon
toute apparence, le drangement dont vous vous plaignez tenait  trs
peu de chose, et qu'il serait facile d'y remdier. Mais vous me
paraissez un peu jeune d'avoir confi votre montre  de nouveaux maris,
beaucoup plus occups de faire l'amour que de remplir les commissions de
leurs amis.

Je suis de votre avis sur la lettre du duc d'Aumale au prince Napolon.

On me parle d'une rponse imprime trs verte. En thse gnrale, quand
on a une maison de verre, il ne faut pas jeter de pierres aux autres. Il
y a dans cette brochure des choses qu'un bon ami aurait dconseilles au
duc d'Aumale. Par exemple, il n'y a pas un habitant de Paris qui n'ait
ri en lisant que Louis-Philippe n'avait jamais conspir. Plus loin, il
dit que c'est le roi qui avait organis l'arme, qui a fait les
campagnes de Crime et d'Italie. Nous avons tous vu l'arme de
Louis-Philippe en 1848 et son gnral Lamoricire. Ce que dit le duc
d'Aumale et mieux t dans la bouche du comte de Chambord, et il me
semble qu'en parlant comme il le fait de Victor-Emmanuel et du pape, il
commet une lourde faute politique et se met  la suite de la branche
ane, dont il devrait se tenir aussi loin que possible. Vous savez que
la brochure a t imprime  Versailles. On l'a dite le jour o le
ministre de l'intrieur dmnageait. Personne dans les bureaux; en
sorte qu'on a eu un jour pour vendre; et on a distribu trois ou quatre
mille exemplaires.

Vous faites trs bien de ne rien craindre de Garibaldi; mais, si M. de
Cavour, comme il l'a dit, n'a pas favoris l'expdition de Sicile, il se
peut qu'il ne favorise pas davantage celle contre la Vntie et que
pourtant elle ait lieu, malgr le gouvernement, comme celle de Sicile;
et, selon toute apparence, avec un succs bien diffrent.

Vous vous en prenez toujours  l'empereur de tout ce qui arrive et de
toutes les btises que font les Italiens. Il est vident que Naples
n'est nullement prpar pour un gouvernement comme celui qu'on veut lui
donner. Il n'y a ni fonctionnaires ni soldats; des voleurs partout, sur
les routes et dans toutes les administrations. Il n'est pas surprenant
qu'un pays ainsi prpar se trouve dans de trs mauvaises conditions de
tranquillit. Ajoutez  cela plusieurs semaines du gouvernement de
Garibaldi, auquel succdent des ttonnements plus ou moins maladroits.
Ne vous tonnez donc pas que, aprs tout cela, le dsordre rgne partout
dans le royaume de Naples. En Sicile, o l'action du roi de Naples est
bien plus difficile, l'agitation est presque aussi grande.

Vous ne devez pas ignorer que, depuis que le roi de Naples a voulu
s'arrter  Rome, les petits gards qu'on avait eus pour lui  la cour
des Tuileries out cess; que Goyon a t blm de lui avoir men des
officiers; que les dcorations qu'il a voulu donner ont t dfendues,
etc. Une fois faite la folie de rester  Rome et d'y permettre au pape
de gouverner  sa guise, il tait impossible d'en chasser le roi de
Naples.

Les Polonais font tant de btises, qu'ils vont obliger la Russie,
l'Autriche et la Prusse, qui se hassaient,  s'embrasser et  faire un
trait d'alliance contre les rvolutions. Autant en font les Hongrois;
malgr vos esprances, j'ai bien peur que Garibaldi n'ajoute encore 
la mesure.

Adieu, mon cher Panizzi. On nous annonce de grandes catastrophes
commerciales. Les maisons grecques de Smyrne, Marseille, Liverpool sont
ruines et vont tomber avec la banqueroute de l'empire ottoman. Je la
crois trs prochaine, et j'ai bien peur des consquences.




LXXI.


Ville-d'Avray, 21 avril 1861.

Mon cher Panizzi,

Je vous cris  la campagne, chez mademoiselle Brohan, o je suis all
djeuner avec une princesse du sang imprial. Mais quelle princesse et
quel sang!

Notre ami le prince Napolon n'en a pas beaucoup dans les veines, comme
l'impratrice le lui reprochait. Il dit qu'il ne se battra pas contre le
duc d'Aumale.

Je vous cris ce mot  la hte, je vous en dirai plus long demain ou
aprs.




LXXII


Paris, 2 mai 1861.

Mon cher Panizzi,

Je ne crois pas plus que vous que le prince Napolon manque de _pluck_;
mais, maintenant, vous ne le persuaderiez  personne, particulirement
aux militaires, et, s'il avait l'occasion de revoir une bataille, il
serait oblig de se risquer comme un caporal pour dsabuser les gens.
Son grand dfaut est un manque absolu de tact. Il ne fait rien  propos
et manque les plus belles occasions. Il a toujours t merveilleusement
servi par la fortune, et il semble avoir pris  tche de ne profiter
d'aucune de ses faveurs.

Dans cette occasion-ci, il parat que son premier mouvement a t bon.
Il avait demand que l'on ne poursuivit pas la brochure. On a rpondu
avec beaucoup de raison que cela n'tait pas possible; mais il n'y a pas
eu la moindre dlibration sur ce qu'il avait  faire  l'gard de
l'auteur. Seulement M. de Persigny, de son propre mouvement, est all
lui faire un sermon et lui remontrer qu'il n'tait pas politique de se
battre; plus tard, d'un _autre ct_, on lui a insinu qu'il lui serait
sinon politique, du moins trs utile, de dgainer. Alors sa camarilla a
trouv que le moment tait pass; que, dans des affaires de ce genre, on
n'tait pas reu  dlibrer, etc. Tout ce tas de conseils plus ou moins
intresss a fini par l'ennuyer, et la seule chose  laquelle il ait
fait attention, c'est qu'il tait trop tard pour prendre un parti, qu'en
consquence il n'y avait rien  faire. Les militaires sont furieux, et,
en temps de guerre, cela pourrait tre assez grave.

J'ai caus l'autre soir trs longuement avec Vimercati sur les affaires
de l'Italie mridionale. Il voit les choses en beau, dit qu'on exagre
beaucoup la situation de Naples, mais il ne cache pas qu'elle ne soit
grave.

J'admire beaucoup M. de Cavour, mais je me demande s'il n'a pas tort de
retarder toujours le combat entre Garibaldi et lui. L'vnement montrera
si oui ou si non. Je regarde ce combat comme absolument invitable et
cette fois, que Garibaldi venait avec un projet insens, c'tait
peut-tre le moment d'en finir avec lui.

Il parat parfaitement dcid que l'arme d'occupation de Syrie partira
 l'poque fixe, c'est--dire le 5 juin. Je crois que, trs peu de
temps aprs, les Turcs nous donneront raison en recommenant les
pilleries et les massacres; mais j'espre que nous laisserons faire dans
l'intrieur, en nous bornant  protger les chrtiens dans les ports.
Ces chrtiens d'Asie sont des drles si lches, qu'ils se laissent
battre par une poigne de coquins, lorsqu'ils pourraient se dfendre
avec succs. L'affaire deviendra vritablement grave lorsque l'opinion
publique en Russie obligera le gouvernement  prendre parti pour les
chrtiens grecs.

Vous ai-je cont l'histoire de Bixio et de son ours? Il tait  rder
dans les Pyrnes pour une affaire de chemin de fer, avec un ingnieur
de la compagnie. Dans un endroit trs dsert, il a entendu des cris
singuliers; il s'est approch, et finalement est entr dans un trou de
rochers d'o ces cris partaient; il y  trouv deux oursons qu'il a
emports. Il y avait cent  parier contre un qu'il trouverait la mre,
car c'tait en plein jour, et je vous laisse  penser la rception
qu'elle lui aurait faite. Il y avait encore la chance d'tre suivi  la
piste par la mre dsole et d'avoir une petite explication  coups de
griffes, mais Bixio a du bonheur.

Adieu, mon cher Panizzi. Vous ne me parlez pas de votre sant, j'en
conclus qu'elle est meilleure.




LXXIII


Paris, 11 mai 1861.

Mon cher Panizzi,

On m'a parl, en termes assez vagues, il est vrai, d'une mission 
Londres pendant l'exposition universelle. J'ai rpondu que je serais
volontiers membre du jury de l'exposition universelle, que cependant il
faudrait que je susse d'abord en quelle qualit et pour combien de
temps. En second lieu, je me suis rserv d'examiner quel effet une
semblable mission aurait sur ma petite bourse. Qu'est-ce qu'il en
coterait pour vivre un peu bien pendant trois mois dans le West-End,
dans la position que je dis?

Il parat que le prince Napolon serait le prsident du jury franais.
Je ne sais si c'est bien raisonnable, dans la position qu'il s'est faite
en ce pays-ci et probablement chez vous. Cela pourrait donner lieu 
d'assez drles de choses. Ne parlez pas de ce que je vous dis, d'abord
parce qu'il n'y a rien de dcid et que je serais bien aise de conserver
ma libert jusqu'au dernier moment. Dites-m'en votre avis _candide_, je
vous prie.

Il y a  l'exposition un portrait du pape qu'on a plac prcisment en
face de celui du prince Napolon. C'est une grosse tte, plus
intelligente que je ne la supposais, avec des yeux rouge fonc, trs
injects, et qui peuvent faire esprer un _accidente_, comme dnouement
probable.

Adieu, mon cher Panizzi. Je vous cris au milieu d'une sance du Snat.
Nous en aurons une intressante, lundi,  propos d'une ptition sur les
chrtiens de Syrie. Mauvaise affaire et dont il est, je crois,
impossible de sortir heureusement.




LXXIV


Paris, dimanche 19 mai 1861.

Mon cher Panizzi,

On est assez intrigu d'un duel qui devait avoir lieu hier, et qui avait
t remis  ce matin entre le prince Napolon et le prince Murat. Les
tmoins taient pour le second, Heeckeren, qui, depuis qu'il a tu
Pouchkine, est patent pour ces sortes d'affaires, l'autre le marchal
Magnan. La cause remontait au _speech_ du prince Napolon; cela s'tait
aigri peu  peu, et il y a eu de grosses paroles, puis dfi. Les tmoins
avaient remis hier l'affaire  aujourd'hui. Quand on remet ainsi la
solution entre deux personnages aussi considrables, il est probable que
la remise est indfinie. C'est encore une sotte chose et une suite de la
fatalit qui poursuit ce pauvre prince.

Vous aurez vu que je suis nomm membre de la commission impriale, mais
je pense que je ne serai pas oblig de rsider  Londres pendant toute
l'exposition. D'ailleurs, je serai probablement charg des beaux-arts;
or, comme les Anglais ne donnent ni mdailles, ni rcompenses, je doute
que nos artistes soient nombreux. Je ne sais pas mme s'il s'en
prsentera qu'on puisse envoyer  Londres.

M. Fould va en Angleterre mercredi avec lord Cowley pour quelques jours
seulement. Je pense que vous le rencontrerez. Il me parat assez bien
avec Sa Majest,  qui il tient toujours la drage haute, avec beaucoup
de raison, je crois. Son successeur est vraiment bien sot et bien bte.

Un de mes amis qui revient d'Italie m'a dit que dans une petite guerre
qui a eu lieu prs de Vicence dernirement, on avait fait manoeuvrer un
rgiment autrichien devant un rgiment de Trente. Quand on a excut les
feux, les Tyroliens ont mis des cailloux et des clous dans leurs fusils,
et il y a eu une trentaine d'Autrichiens tus ou estropis.

La dite de Hongrie, qui en est  se demander si le fou qui est  Prague
n'est pas l'empereur lgitime, me parat bien drle. Mais tout est drle
en ce monde depuis quelque temps. Il est vident que la question des
nationalits est  prsent ce qu'tait la rforme religieuse au XVIe
sicle, une grande et belle ide revtue de formes assez niaises.

Nous avons eu une sance du comit de l'exposition chez le prince, mais
ce n'tait que pour faire connaissance les uns avec les autres. Rien n'a
t fait encore. Je voudrais bien que vous fussiez membre du jury
anglais, malgr les capitulations de conscience que cela vous coterait.

Adieu, mon cher Panizzi. Tenez-vous en joie et sant.




LXXV


Paris, dimanche 9 juin 1861.

Mon cher Panizzi,

Un mot seulement. Je n'ai pas attendu votre lettre pour mettre dans le
discours que je lirai demain[13] une remarque svre sur le passage du
rapport Bonjean qui vous regarde. Vous le lirez mardi. Je suis trop
fatigu et trop press pour vous en dire davantage.

      [Note 13: A propos de la ptition de madame Libri.]

Je vous crirai en dtail de Fontainebleau, o je vais mardi. Libri fait
des folies. La mort de Cavour est le plus grand vnement et le plus
malheureux qui pt arriver. On ne parle pas d'autre chose.




LXXVI


Paris, 11 juin 1861.

Mon cher Panizzi,

M. Libri a fait toutes les btises imaginables. Il a bombard de ses
lettres amis et ennemis et les a tous mis en fureur. Au lieu de savoir
gr  M. Delangle de ce qu'il avait essay de faire, il a pris  tche
de lui susciter une mauvaise affaire, de le compromettre avec M. Guizot,
avec la magistrature et le Snat; et tout cela, pendant que j'avais bien
assez de la masse de haines accumules contre lui. Je me suis trouv,
grce  ses absurdes pamphlets,  peu prs seul dans le Snat. On m'a
cependant cout tranquillement et mme avec une sorte d'intrt. Les
jurisconsultes ne m'ont pas rpondu, ce me semble.

Le discours de M. de Royer a seulement scandalis les gens honorables,
qui l'ont fait taire. M. Fould lui a fait des reprsentations trs
nergiques et le prsident Troplong aussi; mais le petit magot avait la
joie d'un singe qui vient de casser une porcelaine. Cela m'a fait passer
une triste semaine.

Enfin c'est fini, et je pars dans une heure pour Fontainebleau, o je
vais passer huit jours probablement  parler de Csar  Auguste, et je
vous assure que j'ai besoin de penser un peu aux anciens pour oublier
les modernes.

La mort de M. de Cavour est un vnement immense. Je ne connais pas son
successeur, mais aurait-il toutes les qualits et tous les talents de
son prdcesseur, il n'a plus son prestige et ne pourrait faire ce que
M. de Cavour faisait, c'est--dire tenir les mazziniens dans le devoir
et demeurer cependant  la tte de la rvolution italienne.

Maintenant que M. de Cavour est mort, l'Angleterre aura-t-elle la mme
bienveillance pour la rvolution italienne? Ne craindra-t-elle pas, l
comme ailleurs, l'influence franaise? S'il en tait ainsi, je
craindrais que vous ne vissiez bientt l'Autriche reprendre son
ascendant. Il est en outre fort  craindre que les garibaldiens ou
plutt les mazziniens, dlivrs du seul homme qui les dominait, ne se
mettent  faire des extravagances, et alors tout est  recommencer ou
plutt tout est perdu.

Adieu, mon cher Panizzi. Si vous m'crivez, je resterai jusqu' dimanche
prochain  Fontainebleau, peut-tre mme davantage, cela dpendra de ce
que fera _mon hte_.




LXXVII.


Fontainebleau, 24 juin 1861.

Mon cher Panizzi,

Je suis encore ici pour une semaine; aprs y tre venu pour huit jours,
j'y serai rest prs d'un mois. C'est l'usage de la maison.

Je suis dans le lieu du monde o l'on parle le moins de politique, et je
ne sais rien de ce qui se passe. Je ne comprends gure les
entortillements du _Moniteur_ au sujet de la reconnaissance _de fait_
du royaume d'Italie, combine avec l'occupation indfinie de Rome par
l'arme franaise, et je crois que cela ne signifie absolument rien.

Je suis all l'autre jour avec Sa Majest voir les fouilles qu'on a fait
excuter autour d'Alise, pour savoir si cette ville tait l'_Alesia_ de
Csar. Nous avons trouv les fosss des lignes de contrevallation et de
circonvallation des Romains encore bien conservs. Le terrain est une
espce de conglomrat de gravier li par un ciment naturel, le tout trs
dur; si bien que les fosss, bien que combls aujourd'hui par les terres
boules, et par celles que les pluies y ont apportes, sont partout
reconnaissables  leurs talus dont les parements ont t bien conservs.

Nous avons trouv au fond d'un de ces fosss une belle pe romaine, et
une grande quantit de pointes de flches ou de lances en bronze; enfin
le plus curieux, une douzaine de ces chausse-trapes que Csar appelle
des _stimuli_ et qu'il avait jets en avant de ses retranchements pour
piquer les pieds de nos anctres.

J'ai reu ici une lettre de M. Ellice, qui me parat n'avoir rien perdu
de son entrain et qui me propose une tourne de jolies htesses et de
maisons de campagne. Je crains bien de ne pouvoir l'accompagner; en
outre, je n'aime pas trop  changer tous les jours d'htes et de
cuisine.

Adieu, mon cher Panizzi; rpondez-moi un mot ici avant samedi prochain,
mais _candidement_.




LXXVIII


Paris, 2 juillet 1861.

Mon cher Panizzi,

Je suis, depuis hier, de retour  Paris, fort las de ce long sjour  la
cour. Je n'ai pas les qualits du courtisan, et, bien que les matres du
chteau que je quitte soient les plus bienveillants et aimables de tous
les souverains, c'est avec un vif plaisir que je me suis assis devant
mon modeste dner.

On me charge de commissions assez difficiles pour l'exposition
universelle. Croyez-vous que je trouve encore lord Granville  Londres?
car c'est avec lui surtout que j'aurai  discuter la chose.

Je vous cris  la hte, et je garde pour nos djeuners prochains la
relation fidle de la grande rception des ambassadeurs siamois. Ils
ressemblent fort  des orangs-outangs, mais ils ont des toffes de
brocart merveilleuses.

Connaissez-vous le comte Arese, qui vient ici comme ambassadeur du roi
d'Italie? On dit que M. de la Valette, aujourd'hui  Constantinople,
sera envoy  Turin. C'est un homme d'esprit et dans les meilleures
dispositions pour l'Italie.

Adieu, mon cher Panizzi;  bientt, j'espre. Je vous crirai un mot
avant mon dpart, pour vous dire le jour de mon arrive.




LXXIX


Paris, 19 aot 1861.

Mon cher Panizzi,

Je crois assez  l'efficacit d'une cure de raisin, et si, aprs Ems,
vous avez une ordonnance _ad hoc_, nous pourrions faire ensemble un tour
 Bordeaux o, tout en mangeant les raisins du pays, vous pourriez
prendre des informations au sujet de la liqueur qu'on en extrait. Nous
ferions, en mme temps, une visite  la comtesse de Montijo, qui sera 
Biarritz; peut-tre  Leurs Majests, et incontestablement  M. Fould.

Il n'y avait plus personne  Londres quand j'y ai repass. J'ai trouv
le Museum en place. Newton m'a montr l'Apollon debout. Je l'ai trouv
trs beau. Brandis, qui l'avait admir couch, a dit qu'il n'avait
jamais rien vu de si laid. Newton en tait un peu mortifi. Je lui ai
dit que c'tait ce qu'on appelait en Allemagne du _Gemth_, c'est--dire
du charlatanisme et de la blague scientifique.

Voulez-vous, _tempore et occasione prlibatis_, vous charger d'une
ngociation? Vous savez que nous avons, en 1862, une exposition des
beaux-arts universelle  Londres. Nous y envoyons seulement les ouvrages
d'artistes vivants, ou morts depuis moins de dix ans. Nous n'en avons
pas beaucoup sous la main. M. le duc d'Aumale a un fort beau tableau de
Paul Delaroche, _la Mort du duc de Guise_. Croyez-vous qu'il voult
l'exposer? Il rendrait service  l'cole franaise,  la mmoire de Paul
Delaroche, et ferait plaisir  tout le monde. Il dterminerait
probablement de riches amateurs  suivre son exemple. Le tableau serait
expos avec le nom du propritaire sur le livret. Rgulirement, il
devrait tre envoy  la commission impriale avant d'tre envoy 
l'exposition de Londres, mais nous le dispenserions de ce voyage. Il
suffirait qu'il fit crire qu'il mettra le tableau  la disposition de
la commission franaise  Londres. On lui rpondrait qu'on accepte avec
reconnaissance. Voyez si vous voulez et pouvez vous charger de cette
ngociation. Je dsirerais que vous ne fissiez pas mention officielle de
mon nom; mais vous pourriez cependant dire au prince que vous avez pour
garant que l'offre serait accepte.

Adieu, mon cher Panizzi. Je suis fort occup et tracass par cette
exposition; je suis repris par mes touffements.




LXXX


Paris, 30 aot 1861.

Mon cher Panizzi,

Le journal nous donne aujourd'hui une bonne circulaire de Ricasoli sur
les affaires de Naples. Le mal, c'est que ce n'est pas par des moyens
constitutionnels qu'on peut faire cesser cet tat de choses. Il n'y a eu
dans le royaume de Naples qu'un temps d'ordre parfait; c'est quand le
gnral Manhs faisait fusiller tous les gens de mauvaise mine qui
n'avaient pas fait leur barbe; mais je ne sais pas trop comment on
prendrait aujourd'hui ces mesures nergiques.

Alexandre Dumas, qui est un grand blagueur, conte des choses curieuses
de l'tat de Naples. Il dit qu'il y a une association de voleurs tablie
sur des bases larges, qu'on appelle _la Camorra_, et dont tous les
affilis s'aident entre eux contre la socit des honntes gens. Un
article du rglement est que, lorsqu'un tranger prisonnier refuse de
payer sa bienvenue aux camorristes, et se bat avec eux  coups de
couteau, s'il est vainqueur, la socit Camorra lui fait une pension.
Cela rappelle les beaux temps de la Grce.

Il n'y a personne ici, en sorte qu'on ne fait mme pas de nouvelles.
Cependant, par quelques mots chapps  un des infortuns ministres qui
sont de garde ici, je ne serais pas surpris que la question de
l'vacuation de Rome mrit rapidement. Pourvu que cela n'amne pas une
attaque contre la Vntie, ce serait au mieux.

Je n'ai pas encore de projets bien arrts. Il faut que j'aille, dans le
courant de septembre, voir M. Fould  Tarbes, et madame de Montijo 
Biarritz. J'ai, ici, en train, un petit travail pour _le matre_, que je
voudrais lui porter, afin de faire d'une pierre deux coups; mais je
n'avance pas comme je voudrais et j'en ai encore pour quelques jours.
D'un autre ct, je n'ai pas de nouvelles de madame de Montijo. Je la
crois  Biarritz ou en route pour y aller, et la dure de son sjour en
France aura une influence capitale sur mes projets pour le mois
prochain.

Adieu, mon cher Panizzi; mille amitis et compliments. Miss Lagden et
mistress Ewers se rappellent  votre souvenir.




LXXXI


Paris, 3 septembre 1861.

Mon cher Panizzi,

Je crois que la nomination de la Valette, combine avec celle de
Benedetti, est un acheminement  la consommation que vous dsirez. Ces
deux bons catholiques sont, je crois, trs propres  persuader  notre
saint-pre que son royaume n'est plus de ce monde. Peut-tre aura-t-il
de la peine  le croire; mais il faudra qu'il s'y rsigne, et qu'il
fasse beau c.., comme disait le gnral Beurnonville  un prince du Rhin
qu'on voulait mdiatiser.

J'ai eu des nouvelles de Constantinople, o l'on se moque beaucoup des
histoires qu'on a faites de la chastet du sultan, et de son got pour
l'eau pure. L'un est aussi vrai que l'autre; mais son grand got pour le
moment, c'est pour les poules. Il vient de commander un poulailler de
cinq cent mille francs pour lever ses volailles. Voil comme il entend
l'conomie! Croyez que nous aurons, d'ici  peu de temps, des choses
srieuses en Orient, qui donneront un cruel dmenti  lord Palmerston,
lequel veut absolument que l'empire turc se tienne debout tant qu'il
vivra. Je crois la Porte beaucoup plus prs de sa fin que mylord.

Adieu, mon cher Panizzi. Dites-moi ce que vous devenez. Je ne suis pas
surpris que les eaux d'Ems ne vous aient pas immdiatement soulag.
Vous savez qu'on n'en ressent les effets que quelques semaines aprs.




LXXXII


Paris, 8 septembre 1861.

Mon cher Panizzi,

Je viens de recevoir un tlgramme de Biarritz. On me dit que, quand j'y
viendrai, il y aura une chambre pour moi. Cela me jette dans un certain
embarras. J'ai rpondu que j'tais aux ordres de Leurs Majests; que,
lorsqu'on m'crirait de venir, je viendrais; que cependant je prfrais
attendre quelques jours encore, afin d'avoir fini la tartine destine au
_matre de la maison_.

On nous dit tantt blanc tantt noir des affaires de Naples. Les agents
du saint-pre ici ont honte,  ce qu'il parat, des dfenseurs de
l'autel et du trne qu'ils ont dans les Calabres: car ils dmentent
nergiquement toute participation aux mouvements de Chiavone et
consorts. Comment expliquez-vous le discours de l'archevque hongrois?
De temps en temps, j'espre qu'un schisme va se dclarer. Faites donc
une glise ambroisienne et procurez-moi une place de chanoine quelque
part o il y ait des religieuses.

Je crains que le tableau dont je vous avais pri de parler au duc
d'Aumale ne soit plus ancien qu'il ne faut; cependant, je ne doute pas
qu'il ne ft accept s'il tait offert. Lorsque vous le rencontrerez,
vous pourriez lui parler de l'exposition en gnral, du petit nombre de
bonnes choses qu'on peut y mettre, et, si vous le voyiez dispos 
prter ce qu'il a, vous lui diriez que la commission accepterait avec
reconnaissance, que tout se traiterait comme il voudrait. Vous pouvez
encore ajouter que M. Duchatel a promis de prter _la Source_ de M.
Ingres.

Un de mes amis, venant de Vienne, me dit que les affaires y sont graves.
On a mauvaise opinion de l'avenir et presque pire du prsent. On dit
l'empereur trs born, trs entt, et absolument dans les mains de sa
mre, laquelle est dans celles des jsuites. Les Hongrois sont
absolument hors d'tat de rien faire; mais ils ne payent pas et ils
parviennent, en se ruinant,  ruiner leur ennemi. Il y a un systme
d'incendies organis: on met le feu aux fermes et aux maisons de
quiconque paye l'impt sans avoir de garnisaires. L'archevque a demand
qu'on lui en envoyt.

Adieu, mon cher ami. Que faites-vous? Je ne partirai pas sans vous
crire o je vais.




LXXXIII


Biarritz, 15 septembre 1861.

Mon cher Panizzi,

J'ai reu, mardi dernier, une dpche tlgraphique conue en ces
termes: Venez sans culottes! Je suis parti le soir mme, et, depuis
mercredi, je suis l'hte de Leurs Majests. C'est une petite villa trs
jolie, un peu trop prs peut-tre de la mer, qui se permet de faire trop
de tapage pour mon got particulier. Il n'y a que trs peu de monde, et
j'y suis le seul tranger  la maison. Depuis mon arrive, on m'a tenu
tellement en courses ou en travail (vous savez quel travail), que je
n'ai pas encore pu vous donner de mes nouvelles.

Hier, nous avons fait une assez longue excursion qui n'a pas trop bien
russi, car nous sommes revenus tous tremps comme des soupes. Nous
sommes alls voir une terre trs grande que l'empereur a donne  M.
Walewski dans les Landes. Ce sera trs beau, dit-on, quand ce sera
arrang. Prsentement, il y a tout  faire, jusqu' de la terre 
trouver, car il n'y a encore que des marais.

L'autre jour, on a fait prendre au prince imprial son premier bain de
mer, et trs maladroitement, suivant moi, on l'a jet dans l'eau la tte
la premire, en sorte qu'il a eu grand'peur. On lui en a fait des
reproches, et on lui a demand pourquoi, lui qui ne sourcillait pas
devant un canon charg, il avait peur de la mer. Il a rpondu sans tre
souffl: C'est que je commande au canon, et que je ne commande pas  la
mer. Cela m'a paru assez philosophique pour un prince qui n'a pas
encore six ans.

Biarritz est plein de monde de tous les pays. Il y a force dames de tout
rang et de toute vertu, toutes avec les toilettes les plus
extraordinaires qu'on puisse imaginer. La plage ressemble  un bal de
carnaval.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite sant et prosprit.

LXXXIV

Biarritz, 28 septembre 1861.

Mon cher Panizzi,

La Valette, me dit-on, n'est pas encore parti. La conversation qu'il
aura avec Sa Majest avant de se mettre en route serait curieuse 
couter, et je voudrais tre une petite souris pour les entendre.

Je vous ai dit plus d'une fois que je croyais l'empereur aussi attach
au pape que vous et moi. La diffrence entre nous, c'est qu'il a charge
d'mes. Il s'agit pour lui de se convaincre de la disposition relle de
la France et de l'Europe. Je crois que le sentiment catholique s'est
affaibli en France depuis la bataille de Castelfidardo. Cependant croyez
qu'il est toujours trs fort; nous ne pouvons nous dbarrasser comme les
Anglais des chimres chevaleresques en prsence des intrts. Les
Anglais tolrent les insolences des Yankees en considration du coton.
On ne pourrait obtenir cela des Franais. Un vieillard sans puissance
et quinteux, fait piti. Il serait plus facile de lui faire la guerre
s'il tait souverain d'un grand pays. Pensez, en outre,  l'influence
norme des curs et des femmes, qui sont toutes papistes. Voyez combien
il est ncessaire de mnager la chvre et le chou, et prenez patience,
si on ne se dcide pas aussi vite que vous le dsirez.

Adieu. Comment vont vos genoux et vos poignets?




LXXXV


Paris, 14 octobre 1861.

Mon cher Panizzi,

Je suis arriv hier  Paris avec M. Fould. Voici votre lettre. Les
conditions du duc sont parfaitement justes. Vous vous souvenez que je
vous avais dit que son nom serait sur le livret. Quant au soleil et au
vernis, bien que le premier de ces deux articles soit peu  craindre en
Angleterre, notre surveillant y mettra bon ordre. Mais je ne sais de
quel tableau le duc veut parler. Il ne dit que le nom de l'auteur, et
point le sujet. Vous connaissez la condition pour l'exposition, artistes
vivants ou morts depuis moins de dix ans, Paul Delaroche est mort en
1857 ou 1856.

On est ici dans un tat de crise qui, dans un autre pays, n'aurait rien
d'effrayant, mais qui, avec des imaginations niaises comme on en a ici,
pourrait devenir trs grave. _Mon hte de Biarritz_ en est un peu alarm
et commence  voir avec inquitude que le tas de niais qu'il a autour de
lui a laiss faire bien des btises. D'ailleurs, entre _l'hte et
l'htesse_, particulirement en ce qui touche au spirituel, il y a
toujours de graves dissidences qui compliquent la situation.

On commence  demander assez hautement qu'on en finisse avec la question
de Rome. Un bruit s'est rpandu qui, je crois, n'est qu'une invention
pour autoriser  attendre sans rien faire: c'est que notre saint-pre
allait bientt mourir. Naturellement, on dit que l'on peut ajourner
toute solution jusqu' son successeur; trs bonne occasion pour ne rien
faire du tout.

Bref, il y a ici de grandes inquitudes: mauvaise rcolte en bls,
guerre d'Amrique, trait de commerce avec l'Angleterre et la Belgique
qui met en souffrance un certain nombre d'industries. Tout cela ne
prsage gure un bon hiver. M. Fould va, je crois, recevoir des
propositions, l'opinion publique le dsignant pour prendre en main la
pole. Il a ses conditions, auxquelles il fera bien de se tenir.

Adieu, mon cher Panizzi. M. Fould a beaucoup regrett que vous ne soyez
pas venu. Il vous aurait fait manger des ortolans sublimes. Je ne trouve
pas de mot pour exprimer ce qu'est un ortolan gras et frais. Cela vaut
mieux que toutes les hanches possibles, fussent-elles revtues de
crinoline.




LXXXVI


Paris, 23 octobre 1861.

Mon cher Panizzi,

Voulez-vous une histoire assez bonne du sjour du roi de Prusse 
Compigne, o il n'est pas question du roi de Prusse?

On tait all au chteau de Pierrefonds, chteau gothique comme vous
savez. Madame *** tait dans un groupe de dix ou douze personnes parmi
lesquelles le marchal X... Elle demanda ce que c'tait qu'un grand
lzard sculpt qui sortait du toit. On lui rpondit que c'tait une,
gargouille. Qu'est-ce qu'une gargouille?--C'est un conduit pour rejeter
les eaux du toit.--Comment! tant de sculptures pour un conduit? Mais ce
conduit-l doit coter bien cher?--J'en sais de plus chers, dit  haute
et intelligible voix le marchal X... Je tiens le fait de deux tmoins
srs.

Politiquement, cela veut dire que la dame ne vaut plus grand'chose
auprs de qui vous savez, et j'en avais dj fait la remarque. Je ne
pense pas pourtant, comme tout le monde le croit ici, que notre ami
Fould rentre au ministre. On a peur de lui; on lui garde une dent, je
ne sais pourquoi. En attendant, les gens de finances se lamentent, et
font des prdictions sinistres.

Vous aurez vu la circulaire relative  la socit de Saint-Vincent de
Paul. Je crois qu'on aurait d la faire il y a longtemps. Le moment
peut-tre n'est pas trs bien choisi; mais, aprs tout, il y avait un
danger rel  cette association clricale, qui avait dj pris une
extension immense. Le Midi en est empest.

Je viens de voir Sobolewski revenant d'Italie. Il trouve que les
fonctionnaires pimontais ne sont pas trs adroits et que l'unification
n'est pas trop avance. Il n'a vu que le Nord. A ma grande surprise, il
dit que c'est  Florence que les changements lui avaient paru avoir le
plus de succs. L'ordre tant odieux aux gens des Marches, ils se
plaignent des gendarmes et des prfets, qui ont toujours les lois et les
dcrets  la bouche, tandis que, sous le gouvernement du saint-pre,
quand on avait un _fratone_ dans sa manche, on faisait  peu prs ce
qu'on voulait.

Je crois que le pape a eu l'art de persuader ici qu'il va mourir, en
sorte qu' toutes les propositions raisonnables, on rpond: Attendons.
Puis, autre btise: on se persuade que, lui mort, on ferait nommer un
monseigneur Marini dont on attend monts et merveilles! Tout cela est
fort triste.

Adieu, mon cher Panizzi; soignez-vous, ne buvez ni ne mangez, que comme
je fais quand je ne dne pas chez vous; vous vous porterez bien.




LXXXVII


Paris, 17 novembre 1861.

Mon cher Panizzi,

J'ai longuement caus, l'autre jour, avec M. de la Valette, qui va
partir pour Rome la semaine prochaine. Je crois que vous auriez t
satisfait. Le chevalier Nigra, avec qui j'ai dn avant-hier au
Palais-Royal, me parat trs content du choix de l'ambassadeur. Il me
semble avoir toutes les qualits dsirables pour traiter avec des
ecclsiastiques. Une orthodoxie gale  la vtre, et des dispositions 
donner aux cardinaux toute la confiance que leur habit inspire  un bon
catholique comme vous et moi. Malheureusement, je ne vois ni dans les
Chambres ni dans le public la rsolution qu'il faudrait pour lui rendre
sa tche facile.

Le prince m'a beaucoup demand de vos nouvelles. Il y avait  dner M.
Nigra; Ratazzi, qui ne dit pas grand'chose et qui n'a pas trop l'air
d'en penser beaucoup plus; le prince de San-Cataldo et sa femme, qui
est, je crois, Polonaise. Je m'tonnais, pendant tout le dner, de lui
trouver l'air si peu sicilien.

J'ai dn hier chez le duc Pasquier, qui a quatre-vingt-quinze ou
quatre-vingt-seize ans. Il nous a racont toute l'histoire du mariage de
Napolon Ier, d'une manire charmante; c'tait  crire sous sa dicte
d'un bout  l'autre du rcit, qui a dur plus de vingt minutes. Si les
vieillards ne devenaient ni sourds ni aveugles, ce serait vraiment assez
agrable de vieillir.

Adieu, mon cher Panizzi. Faites-moi le plaisir de dire  M. Newton qu'il
y a, dans le vestibule de la villa Albani,  Rome, un Apollon exactement
semblable  celui que j'ai vu dans les marbres de Cyrne. Mme
dimension, mme attitude, mme draperie; seulement il est plus mutil.
Il y en a un pltre au palais de l'Industrie. Cela prouve que ces deux
marbres, le vtre et celui de Rome, sont des copies d'un original fameux
qui est  trouver.




LXXXVIII


Paris, 4 novembre 1861.

Mon cher Panizzi,

Le chevalier Nigra va demain  Compigne passer huit jours,  ce qu'on
me dit; M. Fould aussi. Il est trs possible qu'il en revienne avec un
portefeuille. Je le dsire, non pour lui, mais pour nos finances, qui en
ont besoin.

Je ne crois pas du tout  la guerre, si les Italiens ne font pas de
sottises. L'Autriche n'a pas de quoi acheter des souliers  ses soldats,
et nous n'en avons gure davantage.

Adieu, mon cher Panizzi, crivez-moi avant que j'aille  Compigne.




LXXXIX


Compigne, 16 novembre 1861.

Mon cher Panizzi,

Je suis ici depuis huit jours et j'ai assist  la petite comdie
ministrielle qui s'est joue. Elle s'est termine comme vous avez vu.
Notre ami est entr par une trs bonne porte. Je l'aurais dsire plus
large pour lui, mais il ne se peut rien de plus honorable que la lettre
de l'empereur. Il a t galement trs bien trait par l'impratrice, et
les prventions qu'il a pu craindre autrefois paraissent tout  fait
dissipes  prsent. Cependant il est vident qu'il entre dans un
cabinet o il a des ennemis trs acharns, sinon trs dangereux, et je
prvois sous peu des batailles  livrer. X. parat un peu corn. Ce
qu'il dit ici de btises aux uns et aux autres n'est pas croyable. C'est
la mdiocrit ou plutt la nullit personnifie, accompagne d'une
vanit purile  laquelle il faut des _fiocchi_ continuels.

La mort du roi de Portugal est venue rompre toutes nos ftes. Celle de
l'impratrice, entre autres, est renvoye au 22, lorsque le deuil sera
dans sa seconde phase. Les bouquets ont t contremands. Cependant M.
Nigra m'en a envoy un norme que j'ai fait remettre  Sa Majest sans
lui dire de quelle part. Mais on a reconnu le masque, car il avait eu
soin d'y mettre une profusion de rubans aux couleurs italiennes.

Nous avions ici quatre highlanders sans la moindre culotte: le duc
d'Athole, lord Murray, lord Dunmore et lord Tullybardine. Hier, ils ont
dans des _reels_ avec leurs _pipers_. Ils sont fort bons diables, et
ont l'air de s'amuser. Ce n'est pas le cas pour tout le monde.

Si vous aviez entendu, il y a deux jours, l'empereur parler des affaires
d'Italie, vous auriez t assez content. Nigra, qui a pass les huit
premiers jours du mois  Compigne, m'a paru trs reconnaissant de
l'accueil qui lui a t fait. Cela ne veut pas dire qu'on quitte Rome;
mais je crois que la question fait des progrs.

On descend pour djeuner. Je n'ai que le temps de vous dire adieu.




XC


Paris, 8 dcembre 1861.

Mon cher Panizzi,

Depuis mon retour de Compigne, je suis, de deux heures jusqu' six, en
commission pour le snatus-consulte de M. Fould. Il m'avait pri
d'intriguer pour en tre et j'ai bravement vot pour moi dans mon
bureau. J'ai failli avoir l'unanimit, ce qui aurait t fcheux pour ma
modestie. Nous sommes l  faire de l'loquence,  fendre des cheveux en
quatre,  chercher midi  quatorze heures, et, en attendant, le temps
passe et nous n'avanons pas. Je crains que nous n'en ayons encore pour
une douzaine de jours.

Pendant que nous nous exterminons pour la chose publique, il fait 
Cannes,  ce qu'on m'crit, le plus beau temps du monde. Cousin est
tabli  deux pas de chez moi. Il y a grande et nombreuse compagnie;
tous les jours arrivent des gens qu'on met  la porte faute de logement.

J'ai dn hier avec Bixio, qui demandait de vos nouvelles. Il venait de
recevoir une lettre de son fils, qui venait d'assister  sa premire
affaire, et qui l'avait prise avec le plaisir que l'on trouve aux balles
dans sa famille. Il dit que c'est comme le premier baiser d'une femme.
Ils ont tu une douzaine de bourboniens et en ont fusill autant; ce qui
est moins drle que de les tuer en combattant. Il prtend que Borges a
t fusill il y a longtemps, mais qu'on en a un autre pour le
remplacer. Les chefs qui courent les montagnes de la Basilicate
paraissent des gens trs nergiques et intelligents; mais leurs soldats
sont d'atroces canailles. Voil le rsum du jeune Bixio.

Adieu, mon cher Panizzi; dites-moi ce que vous devenez et si nous
partirons ensemble.




XCI


Cannes, 31 dcembre 1861.

Mon cher Panizzi,

Si M. Fould remet nos finances en bon ordre, il est probable que,
pendant quelque temps, nous serons dans la plus belle position politique
o la France ait t. Malheureusement tout dpend de la vie et de la
sant d'un seul homme. J'attends beaucoup de l'excellente mesure qu'il a
prise et que _notre ami_ a provoque. Il s'est trs sagement li les
mains, se sentant entour de gens disposs  lui tendre les leurs en
toute occasion. M. Fould a notablement augment le nombre de ses
ennemis, mais il n'en a cure. Je le crois trs solide pour le prsent,
parce qu'il est ncessaire. Plus tard, cela deviendra grave. Vous avez
d tre content de son discours au Snat. C'est du langage vraiment
parlementaire et d'un homme d'affaires. On est trs peu habitu  ce
style dans notre Luxembourg, o,  tout propos, on rpte Magenta et
Solferino.

On prtend que l'adresse sera l'occasion d'un dbat trs vif. Le prince
Napolon fera un autre discours. Je compte me priver de tout cela, et ne
revenir  Paris qu'aprs les grands froids passs.

Adieu, mon cher ami; je vous souhaite sant et prosprit pour 1862 et
la fin du sicle.




XCII


Cannes, 3 fvrier 1862.

Mon cher Panizzi,

Je ne sais quel sera le projet d'adresse du Snat. D'aprs la
composition de la commission, il n'est pas facile de le deviner. Il n'y
a pas de papistes dclars; seulement des gens qui voudraient mnager la
chvre et le chou. La publication de la correspondance de M. de la
Valette avec M. Thouvenel et le cardinal Antonelli est, ce me semble, un
assez bon symptme. Il est vident qu'on a voulu donner une preuve
matrielle de l'enttement de la cour romaine. Je vois un autre symptme
dans la mention faite, dans le rapport de M. Fould et dans d'autres
documents, de la dpense que cote l'entretien d'un corps d'arme 
Rome. Je ne doute pas que l'intention de l'empereur ne soit de le
retirer le plus tt qu'il pourra.

Maintenant le point le plus difficile, c'est la situation de Rome. Ds
que nous serons sortis, il est fort  croire qu'on voudra pendre
Antonelli. Si vous gardiez du loup un mouton obstin, vous ne seriez
peut-tre pas entirement  l'abri de tout reproche, le jour o, aprs
avoir bien admonest ledit mouton, lui avoir reprsent ce qu'il avait 
faire pour tre tranquille et n'avoir rien  craindre, vous vous en
iriez avec l'assurance qu'il sera croqu par sa faute. Ou, si la
comparaison du mouton ne vous semble pas assez respectueuse quand il
s'agit de la sainte glise romaine, prenez un fou qui a la monomanie du
suicide. C'est le cas de ces messieurs. L'empereur craint la
responsabilit du mdecin quand son malade s'est jet par la fentre.

Adieu, mon cher Panizzi. Vous paraissiez croire, il y a quelque temps, 
une aggression de l'Autriche. Je ne la crois pas possible dans la
situation politique et financire o elle se trouve. Les blagues de
Benedek ne prouvent rien. Il faut de l'argent pour mettre une arme en
mouvement; seulement, il est  croire que les Autrichiens ne seraient
peut-tre pas fchs d'tre attaqus. Si le Parlement italien conserve
du calme, il tera cette esprance au cabinet de Vienne. La guerre la
plus sre que vous puissiez faire  l'Autriche, c'est de la laisser se
consumer en prparatifs inutiles et ruineux.




XCIV


Cannes, 10 mars 1862.

Mon cher Panizzi,

Je reviens d'une excursion dans nos montagnes[14]. A deux mille pieds
au-dessus du niveau de la mer, nous avions chaud et les orangers ont
des fruits mangeables. Il y crot des asperges sauvages dont nous nous
rgalions et qui me rappelaient l'Italie. Les aimez-vous? on les adore
ou on les dteste.

      [Note 14: A Saint-Csaire, chez le docteur Maure.]

Notre discussion de l'adresse a d vous intresser. Bien que nos gens
soient des vieillards trs goutteux, trs clopps pour la plupart, ils
ont montr une ardeur toute juvnile  crier et  faire tapage. Nous
autres gens senss et philosophes, nous ne pouvons pas nous figurer ce
que deviennent de vieux gnraux en pouvoir de femmes. La peur du diable
les prend, et, par suite, l'amour de notre saint-pre le pape, dont le
diable est le gendarme ou le premier ministre, si vous voulez.

On m'crit que c'est encore bien pis dans les salons de Paris. On vous
appelle un homme sans moeurs si vous doutez que le pape ne soit un saint
martyr et M. de Goyon un tison d'enfer crucifiant le vicaire de
Jsus-Christ. Par contre, il ne parat pas que le reste du public se
montre trs enclin,  cette mode de dvotion. On m'a crit que les
tudiants font du tapage, que les ouvriers disent de mauvais propos aux
prtres, enfin qu'il y a une agitation assez mauvaise des deux cts.

La discussion de l'adresse dans le Snat me semble au fond assez bonne.
M. Billault a us du dernier argument, qui,  parler franchement, est le
seul bon, au point de vue franais. C'est lorsqu'il a dit qu'aprs avoir
occup Rome, nous serions mal reus  vouloir empcher un autre de
l'occuper. Or, cet autre, ce sont les Autrichiens, que le pape appelle
de tous ses voeux. Nous ne sommes pas en position d'entamer une guerre
qui pourrait devenir gnrale. Cependant,  la manire dont il a parl
de l'obstination de la cour de Rome, il y a lieu d'esprer que le
gouvernement franais comprend la ncessit d'en finir.

Ici, on est, ce me semble, assez effray du changement du ministre
italien. Je ne parle que par l'impression que me donnent les journaux et
le peu de lettres que je reois. On ne croyait pas que M. Ricasoli ft
bien dispos pour la France, on le regardait mme comme dcidment
hostile  l'empereur; mais, en mme temps, il avait la rputation d'tre
trs franchement contraire au parti du mouvement qui est le plus
dangereux et pour vous et pour nous. J'ai rencontr plusieurs fois M.
Ratazzi  Paris. Il ne paye pas de mine; il a l'air timide et
embarrass; cela tient peut-tre  ce qu'il ne parle pas le franais
trs facilement. Il a fait, d'ailleurs, un bon discours dans un dner
qu'on lui a donn ici.

Adieu, mon cher Panizzi; miss Lagden et mistress Ewers me chargent pour
vous de mille amitis et compliments.




XCV


Cannes, 22 mars 1862.

Mon cher Panizzi,

Votre lettre, qui a d se croiser avec la mienne, et qui m'a t
adresse  Paris, je ne sais par qui, portait cette suscription: 
_Kenn-Vard_. Cependant, elle est arrive  Cannes (Alpes-Maritimes). Ce
qui fait grand honneur  l'administration des postes.

M. Fould m'a fait nommer membre du jury international pour les faences
et porcelaines. Il en rsulte que je serai  Londres le 1er mai, sinon
plus tt. Je n'ai pas besoin de vous dire que je m'arrangerais
merveilleusement de votre hospitalit, qui m'est dj si connue; mais je
ne sais pas encore bien de quelle faon je dois tre  Londres et pour
combien de temps. Non pas que je craigne que vous n'abusiez de votre
position pour me faire voter en faveur de votre fabricant de pots de
chambre; mais, d'une part, si la chose durait longtemps, je ne voudrais
pas vous embarrasser; de l'autre, je ne sais pas s'il n'y a pas un htel
pour les infortuns dans ma position. Enfin nous verrons. Quand je serai
 Paris, j'en saurai plus long et je vous dirai tous mes projets.

Je quitte Cannes mardi prochain, dsol de laisser des champs couverts
de violettes et d'anmones pour les boues de Paris.

Je suis sans nouvelles ici. Il me semble qu'il y a de l'agitation 
Paris, ce  quoi la discussion de l'adresse n'a pas peu contribu. On
nous a rendu des institutions parlementaires ce qu'il y a de plus
inutile, sinon de plus nuisible. Cependant cela peut avoir un bon effet,
celui de prouver  l'Europe que la parole est assez libre dans nos
assembles politiques.

Il me semble qu'il rsulte de la discussion du paragraphe relatif aux
affaires de Rome, que tout le monde s'accorde  dcerner au gouvernement
du saint-pre un brevet d'incapacit et de sottise. C'est quelque chose
mais pas encore assez. Je compte beaucoup, pour terminer la question,
sur l'emploi du vinaigre, dont nos prtres font un si grand usage.

Mais qu'arriverait-il si, au lieu de dpenser quinze ou vingt millions
par an  tenir garnison  Rome, on en dpensait cinq ou six  acheter
les consciences du sacr collge? Je me suis toujours laiss dire que la
simonie tait pratique  Rome sur une grande chelle. Le duc de Modne,
votre lgitime souverain, obtenait ce qu'il voulait avec une douzaine de
_zampetti_.

Cousin a quitt Cannes hier. Il est guri de son mal de gorge, mais le
sang qui le tourmente s'est jet dans ses jambes. Il a des varices qui
l'inquitent, et il va  Montpellier pour se faire faire des caleons en
gutta-percha. Je l'ai trouv trs raisonnable, mais les lettres de ses
amis les burgraves, qu'il me montrait de temps en temps, ne le sont
gure. Ce sont des fous qui ne pensent qu' dtruire, sans examiner si
l'difice ne leur tomberait pas sur la tte.

M. Fould dans une de ses dernires lettres me demandait de vos
nouvelles; sa conversion de la rente a eu plein succs, mais il a contre
lui une masse d'ennemis dont les plus dangereux ne sont pas les
dclars. Cependant il me parat avoir bon courage, et bonne disposition
de mordre qui le mordra.

Adieu, mon Cher Panizzi; mille amitis  nos amis. Jeudi ou vendredi
prochain, je serai  Paris, et vous aurez bientt communication de mes
plans.




XCVI


Paris, 31 mars 1862.

Mon cher Panizzi,

Il y a certainement beaucoup d'agitation sourde  Paris et ailleurs;
mais les choses sont loin d'en tre au point o Duvergier de Hauranne et
autres grands politiques les voient. On souffre de la crise montaire,
de la crise alimentaire, de la crise religieuse. Les orlanistes et les
lgitimistes se donnent beaucoup de mouvement pour faire tomber la
vote sur leurs ttes. Bien qu'ils soient experts en cette manoeuvre,
elle me parat encore solide; mais il est certain que ni les ministres
ni les Chambres ne plaisent au public. On aspire vers quelque chose qui
ne soit ni le pass ni le prsent.

Le prestige de l'empereur n'a pas diminu dans les masses; et les
classes qui se disent intelligentes aboutiront, je crois, avec tous
leurs efforts,  donner  son gouvernement une tendance plus
dmocratique. Je ne suis pas de ceux qui s'en rjouiront, mais je ne
vois pas trop comment il pourrait en tre autrement. La passion est si
aveugle, que les parlementaires et les aristocrates, qui pourraient
empcher la balance de pencher d'un ct, la prcipitent au contraire.
Malgr le got furieux qu'on a pour l'argent aujourd'hui, il y a une
foule de gens qui, au risque de compromettre leur fortune, mettent des
btons dans les roues de M. Fould.

La grande nouvelle est le retour de la Valette. Il parat qu'il est venu
dire ici qu'il tait impossible de vivre  Rome avec Goyon, et qu'il
fallait en retirer ou lui, la Valette, ou bien l'autre. Ce soir, on
disait que le marchal Niel allait remplacer l'un et l'autre et tre 
la fois ambassadeur et commandant du corps d'arme. Ce serait une
singularit qu'un ambassadeur avec une arme; mais, enfin, cela vaudrait
mieux que ce qui existe et ce qui a trop dur.

Un officier franais qui revient d'Italie me dit que la fusion des
volontaires avec l'arme rgulire est trs malheureuse et qu'il en
rsultera un affaiblissement notable pour l'arme italienne. Nos armes
rpublicaines d'autrefois ne se sont pas trop mal trouves de semblables
mesures; mais, ici, ce qui me parat grave, c'est la force que cela va
donner au parti progressiste, aux impatients qui peuvent tout perdre. Ce
temps-ci devrait pourtant conseiller la patience.

L'Allemagne, avec ses princes imbciles, se dtraque davantage de jour
en jour. Le roi de Prusse me parat avoir des vellits d'imiter Charles
X, et il pourrait bien avoir le mme sort. Il se trouve dans une
singulire position, pouvant se mettre  la tte d'une rvolution o il
a tout  gagner, ou bien d'une contre-rvolution o il a tout  perdre.

Adieu, mon cher Panizzi. Je pense que je dois tre  Londres pour le 1er
mai. Je crains que vous n'ayez de moi plus que vous n'en voudrez.




XCVII


Paris, 9 avril 1862.

Mon cher Panizzi,

On est toujours ici dans la sotte situation dont je vous ai parl il y a
quelques jours. Tout le monde voit le mal et fait des prdictions
sinistres; on dit  Sa Majest o le bt blesse, et il ne parat pas
prs de prendre une rsolution.

En attendant, l'anarchie fait des progrs. Les prtres imaginent tous
les jours quelque sottise nouvelle. L'archevque de Toulouse veut
clbrer par une grande fte l'anniversaire d'une conspiration huguenote
 Toulouse, et a annonc une fte solennelle en commmoration d'un petit
massacre qui eut lieu en 1562. Il y a de quoi exciter une meute 
Toulouse, o il y a des rouges et des blancs, galement mauvaises
ttes.

J'ai dn hier avec trois ministres, tous les trois dsols et
dsesprant de se faire couter. Un d'eux, et c'est le plus loquent de
la bande, m'a pris  part pour me prier de parler au matre et de lui
dire l'tat des choses. Comment voulez-vous qu'on m'coute, lui ai-je
dit, moi, qui n'ai pas qualit pour tre cout?--C'est prcisment 
cause de cela, m'a-t-il rpondu, que peut-tre on vous coutera.

Les papistes du ministre, et il y en a plusieurs que bien vous
connaissez, lui montrent la rvolution dchane et lui disent qu'il n'y
a de salut que dans les bras des prtres et des blancs. On prte ce mot
 une grande dame, mais je n'y crois pas: Je n'aime ni les blancs ni
les rouges, mais plutt les blancs que les rouges! Si cela continue,
elle verra ce que peuvent les blancs et ce qu'ils feront pour la
dfendre.

On disait hier au soir que M. de la Valette allait retourner  Rome et
que Goyon serait rappel. Ce serait une bonne chose, mais il y a dj
longtemps qu'on nous promet cela, et toujours nous attendons. J'ai des
nouvelles d'Italie de source que je crois trs bonne. On me dit qu'
Naples l'immense majorit est pour l'unit italienne, que les bandes
sont trs peu nombreuses, trs peu dangereuses, et que le personnel ne
se compose que de voleurs. En Sicile, le dsordre est plus grave; on
pille et on vole partout avec impunit. Impossible d'avoir des recrues
pour l'arme.

Au sujet de la tourne triomphale de Garibaldi, on prtend que les
journaux ont fort exagr l'effet qu'il a produit. On est all le voir
et l'entendre comme on va  un opra nouveau. Personne n'attache grande
importance  ce qu'il dit ni  ce qu'il fait. C'est une bte curieuse.
Le mal,  mon avis, c'est qu'il y a tant de btes prtes  suivre celle
qui va brouter sur le bord d'un prcipice!

Pensez aux commissions que vous aurez  me donner. Selon mon usage, je
viendrai sans habits et je puis vous apporter ce que vous dsirerez;
j'espre, d'ailleurs, que vous n'avez pas besoin d'un piano a queue.

On joue un mlodrame[15] samedi prochain et l'on s'attend  un tapage
horrible; car, maintenant, c'est au spectacle qu'on fait de
l'opposition.

Adieu, mon cher Panizzi; quand vous vous ennuyez o vous tes,
rflchissez que vous tes dans le seul pays ou on peut tre sr de son
lendemain.

      [Note 15: _Les Volontaires de 1814_, par Victor Sjour,
      dont la premire reprsentation n'eut lieu au thtre de la
      Porte-Saint-Martin que le mardi, 22 avril 1862.]




XCVIII


Paris, 18 avril 1862.

Mon cher Panizzi,

Que vous dirai-je de la politique? L'anarchie est toujours en nos
conseils. On a cru un instant qu'on allait changer quelques ministres,
puis rien ne s'est fait. Il est vident pourtant que les choses ne
peuvent pas demeurer longtemps _in statu quo_, et il faudra bien que la
balance penche d'un ct ou de l'autre.

Lord Palmerston n'a pas fait avancer la question de l'vacuation par son
discours de l'autre jour. tait-ce de sa part tourderie naturelle  un
jeune ministre comme lui; mauvais vouloir pour nous, ou dsir de
popularit? je n'en sais rien; mais je regarde son discours comme un
embarras de plus dans une affaire o il y en a dj tant.

Il parat que Ratazzi offre maintenant de garantir au pape la possession
des tats qu'il conserve  prsent, et qu'il prendrait l'engagement de
les faire respecter. Mais comment empcher les Italiens de Rome de
mettre  la porte le saint-pre s'il n'y a plus qu'eux pour le garder?
Le voyage de Garibaldi, et surtout ce qu'il a dit au sujet de Mazzini, a
fait ici un trs mauvais effet. C'est un personnage dans le genre de la
Fayette, que ses bonnes qualits, mles  la faiblesse de son
caractre, rendaient trs dangereux. On me dit que ces ovations qu'il
reoit partout ne prouvent pas qu'il ait une grande influence; qu'on
honore en lui son dvouement et son dsintressement sans adopter sa
politique. Cela est possible; mais, ici, on s'effraye facilement de tout
ce qui ressemble  de l'agitation rvolutionnaire, et, par peur du
rouge, on en est venu  proscrire le rose.

On ne sait rien encore sur ce qui se fera pour l'ambassade de Rome. La
Valette parat bien dcid  n'y pas retourner s'il doit y retrouver
Goyon. Les paris sont ouverts pour l'un et pour l'autre. Ce qui me
parat le plus probable, c'est qu'on enverra  Rome quelque gnral qui
runira les fonctions diplomatiques et le commandement militaire. Encore
une cote mal taille!

Adieu, mon cher Panizzi. J'espre que votre rhume vous aura quitt.




XCIX


Paris, 23 avril 1862.

Mon cher Panizzi,

On nous parle beaucoup de la confusion qui rgne dans la commission
anglaise de l'exposition. Il n'y en a pas moins dans notre commission
franaise, si bien que je ne sais pas encore quel est mon destin. Les
uns me disent que je suis prsident d'une classe, les autres, simple
membre. Je me soucie autant de l'un que de l'autre, pour l'honneur et le
profit; la grande question, c'est de savoir quand je dois tre 
Londres. De toute faon, j'y serai trs prochainement; mais je vous
prviendrai toujours deux jours d'avance.

Ce que je vous disais de l'offre faite par le gouvernement italien, je
l'ai entendu dire hautement  Vimercati chez le prince Napolon, et il
le donnait comme la pense du comte de Cavour. Il n'y a qu'un
inconvnient  cette combinaison, c'est la difficult de l'excution.
Comment empcher les descendants de Rmus, _magnanimi Remi nepotes_, de
_sbudellare_ Autonelli?

Je persiste  trouver que le discours de lord Palmerston est peu
politique, suppos que son dsir soit que nous vacuions, avec les
dispositions de jalousie qui existent dans les deux pays; il n'y a pas
de pire moyen d'obtenir quelque chose que d'avoir l'air de l'exiger.
Assurment l'empereur et les gens qui raisonnent savent les obligations
des entranements d'un ministre devant une Chambre; mais le gros public
n'y comprend rien, et l'amour-propre national, s'en mlant, cre un
embarras de plus.

J'en aurai long  vous conter sur les ntres, quand je serai au British
Museum. Le pire, c'est qu'il faudrait, pour en sortir, un peu d'nergie,
et, malheureusement, je crains qu'elle ne fasse dfaut.

Adieu mon cher Panizzi; vous savez que Viollet-Leduc est charg des
rparations du chteau de Pierrefonds et d'autres travaux pour
l'empereur. Cela pos, je vous demanderai pourquoi un architecte est
ncessaire pour le mariage de notre amie la charmante veuve, qui va
pouser le duc de R...? _Rponse:_ parce qu'elle aura besoin de
Viollet-Leduc (ou de violer le duc). Il passe, en effet, parmi les
jeunes gens de son ge, pour tre mdiocre entre deux draps.




XCIX


Paris, 26 avril 1862.

Mon cher Panizzi,

La reine de Hollande est ici, et il faut que je lui fasse ma cour. Je
suis invit aux Tuileries et  l'ambassade d'Angleterre. Enfin ma
vieille cuisinire est malade et j'ai des tracas par-dessus les
oreilles. D'ailleurs, il parat que rien n'est prt  Londres et que le
jury ne se runira pas avant le 7 de mai.

La Valette part lundi pour Rome. Il parat certain que Goyon s'en
revient. La Valette semble satisfait et dit qu'enfin il a une mission.

Je vous cris  la hte. Je dors sur tous les draps possibles. Je ne
demande qu'une chose, c'est que vous ne me fassiez ni boire ni manger.
Je n'ai plus ni tte ni estomac.




C


Paris, 2 juillet 1862.

Mon cher Panizzi,

Si j'avais la moindre tincelle de posie, c'est en vers que je vous
crirais, pour vous dcrire l'affreuse mer que j'ai traverse hier sur
_the Queen Victoria_, laquelle secoue son homme mieux que n'a jamais pu
faire l'impratrice Messaline. J'ai souffert le martyre, et, pendant que
je remplissais une cuvette place entre mes mains, la mer entrait par le
collet de mon habit et me mouillait le derrire, s'il est permis de
s'exprimer ainsi. J'ai trouv mon dner prt, mais j'avais et j'ai
encore l'estomac trop brouill pour manger. Il me semblait mme que mon
lit dansait sur la vague.

Je vous cris du Snat, en attendant qu'on nous renvoie dans nos foyers,
car c'est notre dernire sance. Je trouve tout le monde assez proccup
du Mexique, de la rcolte qui inspire des inquitudes et des lections
qui auront lieu cette anne. On est assez svre, ce me semble, pour
l'impratrice,  qui on attribue l'expdition du Mexique.

De Rome, je n'ai rien appris. Le pape, qui donnait des esprances de
passer dans une meilleure vie, parat tout  fait remis et plus entt
que jamais.

L'empereur va partir pour l'Auvergne, o il pourra, chemin faisant,
tter un peu le pouls aux populations.

Le pauvre Landresse, le bibliothcaire de l'Institut que vous
connaissiez, a t enterr avant-hier. Il est impossible d'tre absent
deux mois sans perdre quelqu'un de ses amis. Le chancelier Pasquier est
toujours bien malade; on dit qu'il ne passera pas la semaine. Il a un
catarrhe et quatre-vingt-dix-sept ans.

J'ai voyag avec Walewski, avec lequel j'ai jou un duo de cuvette; avec
le comte Branicki, qui n'a fait que manger pendant la traverse. C'est
un coeur et un estomac cosaque, qui digrerait du lion et du chameau.

Adieu, mon cher Panizzi; tenez-vous en joie, et faites-vous le moins de
mauvais sang possible au sujet des hommes et des choses.




CI


Paris, 11 juillet 1862.

Mon cher Panizzi,

Je donne demain  dner  Saint-Germain, au docteur Maure,  Cousin et
Mignet,  miss Lagden et mistress Ewers. Nous boirons  votre sant.
Prcisment le prince Napolon s'est avis de m'inviter ce jour-l. Je
suis all faire mes excuses  son chambellan, qui m'a promis d'arranger
l'affaire.

Le duch de Morny ne me parat pas faire un trs bon effet. Ce pays-ci
est trop dmocratique pour ces faons-l. Je croyais que Morny tait
trop peu potique pour faire cas d'un titre tout sec.

L'empereur est admirablement reu dans son petit voyage. Il a parl bien
 l'archevque de Bourges.

Il y a quelques jours, la princesse Mathilde avait eu l'imprudence
d'aller  la messe  Saint-Gratien, o elle a une maison de campagne. Le
cur s'est avis de faire une prire improvise, pour que le bon Dieu
ouvrt les yeux des grands de la terre, et leur inspirt de ne plus
perscuter le vicaire de Jsus-Christ. La princesse s'est leve
furieuse, et est sortie de l'glise sur-le-champ. Le bon, c'est que
toute l'assistance l'a suivie et le cur est rest tout seul avec son
bedeau.

Adieu; portez-vous bien et accoutumez-vous  supporter sans motion la
vue de vos beaux arbres et de votre parc.




CII


Paris, 18 juillet 1862.

Mon cher Panizzi,

Je suis en grand ennui et tracas. Ma pauvre cuisinire est morte hier
chez moi.

Je ne crois pas du tout  la paralysie dont vous me parlez, mais 
quelque raison secrte et capitale que vous pouvez avoir pour ne pas
vous arrter  Paris. Vous ferez, au reste, comme bon vous l'entendrez.
Vous n'tes nullement de temprament  avoir cette maladie que vous
dites. Seulement, ainsi que je vous en ai averti bien des fois, vous ne
faites pas assez d'exercice et vous vivez trop bien. Il vous sera bon de
marcher un peu dans les montagnes, et, lorsque vous vous serez bien
fatigu, je vous permettrai de manger des ortolans, s'il y en a. Il
m'est absolument indiffrent d'aller  Bagnres par Bordeaux ou par
Lyon. La seule chose que je vous demanderai, sera un cong de huit jours
pour une expdition mystrieuse, s'il y a lieu de l'entreprendre. Quand
elle pourra se faire, je ne le sais pas encore.

Un de mes amis de Cannes est  Paris en ce moment. Il revient d'Italie.
Il a vu l'entre de Victor-Emmanuel  Naples et dit qu'il n'a jamais vu
enthousiasme pareil. Cela a produit un trs grand effet  Rome, o l'on
avait prdit tout le contraire. Les propos de Garibaldi en Sicile sont
bien fcheux. Cependant, les journaux, ici, les prennent plus doucement
que je ne m'y serais attendu.

L'affaire du Mexique proccupe toujours beaucoup. On se plaint fort de
la faiblesse de caractre du gnral et surtout de la coquinerie de nos
allis, les Mexicains de Marquez. Ce sont eux qui ont pill un de nos
convois. Dans ce pays, tout le monde est voleur, et il n'y a que
quelques grands hommes qui sont assassins. Notre petite arme est en
assez bonne sant sur le plateau; mais la garnison de la Vera-Cruz
souffre horriblement de la fivre jaune.

Adieu, mon cher ami. A bientt, j'espre. N'enviez pas le dner que nous
avons fait avec le docteur Maure et le professeur Cousin. Ce jour-l, il
pleuvait des hallebardes. Prenant en considration les poitrines de
Cousin et de miss Lagden, j'ai envoy une circulaire pour changer le
lieu du rendez-vous, et je les ai ajourns chez Vry au Palais-Royal. Or
il s'est trouv, ce que j'ignorais, que Vry est retir des affaires. A
sa place est un autre restaurant. Je m'y suis tabli avec mes deux dames
et j'ai command le dner. Heureusement, il y avait une fentre sur la
galerie, par laquelle j'ai fait le guet. Mes convives cherchaient Vry
et ne le trouvaient pas. Je suis parvenu cependant  les ramener un 
un,  l'exception de Barthlemy-Saint-Hilaire, qui n'avait pas reu ma
lettre et qui s'en tait all bravement  Saint-Germain. Nous avons fait
un trs mauvais dner, mais assez gai pourtant.




CIII


Paris, 20 juillet 1862.

Mon cher Panizzi,

Je reois ce matin votre lettre d'hier. C'est un des avantages de
l'irrligion d'avoir des lettres le dimanche.

Je voudrais bien vous laisser en route pour quelques jours, mais je ne
sais encore rien de ce que je ferai; je ne sais pas mme si je ferai
cette mystrieuse expdition dont je vous ai parl. Vous ne m'avez pas
dit si vous voulez vous arrter en route. Nous avons Tours, Poitiers,
Angoulme et Bordeaux. Pour les amateurs de monuments, toutes ces
villes-l ont leur mrite, Poitiers surtout.

Le prince Napolon est enchant d'avoir un garon. La princesse est trs
bien. Elle a l'air d'tre prte  recommencer.

Adieu, mon cher Panizzi. Je suppose que Londres commence fort  se
dpeupler et qu'il n'y a plus d'autre dame aux pieds de qui vous
puissiez me mettre.




CIV


Paris, 29 juillet 1862.

Mon cher Panizzi,

On croit que les actions de notre ami Fould sont en hausse. Des gens qui
lui taient trs hostiles lui font la cour maintenant. Joignez  ce
symptme que madame *** parat tre fort en baisse. Il est certain que
par un temps aussi chaud, il faudrait avoir le diable au corps pour en
vouloir, sans parler des quarante et quelques printemps.

Adieu, mon cher Panizzi. Si vous vouliez faire une pointe  Madrid, on y
va maintenant en vingt-huit heures de Bayonne. Mais il n'y a plus
personne: 30 degrs Raumur; pas de taureaux ni de bibliothque.




CV


Paris, 31 juillet 1862.

Mon cher Panizzi,

J'ai dn hier  Saint-Cloud. La matresse de la maison m'a dit qu'elle
dsirait beaucoup vous voir et que je devais vous amener dner chez
elle,  moins que cela ne vous plt pas, et qu'elle serait bien aise de
vous remercier encore une fois de toutes les attentions que vous avez
eues pour elle au British Museum. On dne  sept heures, en cravate
noire. Il n'y a personne que sa mre et les gens de la maison. C'est 
vous de voir si vous voulez y aller mercredi. Nous partirions le jeudi
suivant. Je vous conte la chose telle quelle, sans chercher le moins du
monde  vous influencer. Il se pourrait que vous eussiez quelque chose
de bon  lui dire. D'un autre ct, je ne comprends pas plus aujourd'hui
que hier votre grande presse de vous voir en rase campagne. L'heure de
voiture entre Paris et Saint-Cloud est favorable  la digestion. Si vous
me rpondez oui avant dimanche, c'est--dire si vous m'crivez demain en
recevant ma lettre, ou mme si vous m'crivez samedi, je redne
dimanche, et je lui rendrai votre rponse.

Je ne crois pas un mot de toutes les histoires de brigands et de
dbarquements faits sous les yeux de la Valette. Il n'est pas homme 
laisser faire sans rien dire.

Adieu, mon cher ami; portez-vous bien et venez nous voir le plus tt que
vous pourrez.




CVI


Biarritz, 29 septembre 1862.

Mon cher Panizzi,

J'espre que vous avez fait un bon voyage et que vous n'avez pas eu trop
de regrets de votre expdition de la Rune[16]. Il n'a t question que
de vous  la ville. L'impratrice me charge de vous dire combien elle a
regrett de ne pas vous voir hier matin; mais elle tait si fatigue,
qu'elle n'a jamais eu la force de quitter son lit. M. de Varaigne
croyait que vous ne partiez qu' deux heures, et s'excuse de n'avoir pas
t vous serrer la main au moment o vous montiez en voiture. J'ai aussi
des excuses  vous faire: je suis descendu sur la terrasse, mal ras et
mdiocrement culott, juste pour voir votre voiture trottant en _high
style_ le long de l'avenue. Nous attendons de vos nouvelles avec
impatience. Sachez que vous avez ici la plus grande popularit parmi les
grands et les petits.

      [Note 16: Site aux environs de Biarritz, L'impratrice
      voyageait parfois sous le nom de comtesse de la Rune; c'est
      sous ce pseudonyme que Mrime lui a ddi sa nouvelle _la
      Chambre bleue_.]

Hier au soir, il y a eu une bataille en rgle entre Sa Majest et moi,
simplement _de questione romana_. L'affaire a t engage avant que
j'aie eu le temps de me reconnatre et de l'viter. Elle parlait avec
une grande vivacit, mais sans colre. Il me semble que j'ai t aussi
ferme que possible mais me maintenant trs calme sans rien mnager. On
m'a dit que j'avais t convenable.

Point d'honneur; dsir de montrer  M. Keller et  pareille espce qu'on
n'a pas peur; dsir de montrer  l'Angleterre qu'on ne fait rien sous la
pression d'une menace; inquitude de donner aux rouges une occasion;
voil ses arguments.

J'ai dit qu'on ne devait pas plus cder  des menaces qu' des prires
et des cajoleries hypocrites; qu'il ne fallait jamais prendre le
contre-pied de la politique de ses ennemis; que _in medio virtus_; qu'il
y avait plus de courage  mpriser des calomnies qu' se jeter dans
l'embarras pour les rfuter; enfin qu'on avait charge d'mes, qu'on
tait responsable d'une dynastie et d'un grand pays et que la politique
de sentiment ne valait pas mieux que la politique dite ( tort)
machiavlique.

La discussion a fini par l'puisement des gosiers, et il y a eu un grand
silence de huit  dix minutes; aprs quoi, il m'a sembl qu'elle tait
plus prvenante pour moi qu' l'ordinaire; videmment pour me montrer
qu'elle n'tait pas fche. Elle a mme demand  madame de Rayneval si
elle croyait que je n'avais pas t bless. Vous la reconnaissez  ce
trait. En un mot, c'est avec la vivacit de son caractre et avec ses
prjugs particuliers, par les mmes considrations que votre _auguste
hte_, qu'elle envisage toute l'affaire.

Je crois que, si les ministres anglais veulent sincrement l'vacuation
de Rome, ils ne l'obtiendront qu'en mnageant des susceptibilits
gnreuses et, par cela mme, plus difficiles  effacer. Vous avez vu ce
que peu d'trangers ont vu, _leur intrieur_, et vous en savez sur leur
caractre plus que tous les ministres de l'Europe. Vous pouvez faire
beaucoup de bien, je crois, en disant vos impressions. Je ne doute pas
qu' part celle que vous a laisse la montagne de la Rune, elles ne
soient excellentes.

Ce matin, j'avais dcoup un masque en papier pour le prince imprial.
Il est entr dans le salon aprs le djeuner, en disant: Je suis
monsieur Panizzi qui revient.

Nous avons tous plus ou moins des inquitudes dans les mollets. Un des
chevaux est rest malade  Sarre. Ce n'est pas le _vtre_, mais un de
ceux de Sa Majest. Les marins de Saint-Jean de Luz sont venus rendre
visite  l'empereur hier. Cela faisait trs bon effet de la terrasse.
Il y avait une flotte de vingt bateaux. Vous pouvez penser que cela a
fini par un fameux pourboire.

Ce soir, il y a bal. Nous avons fort admir deux Circassiennes arrivant
du Caucase, avec des yeux de gazelle et des cheveux tombant en tresses
dfaites sur de blanches paules; trs agrable mlange de civilisation
et de sauvagerie, promettant de fameux profits pour le consommateur.

Bonsoir; portez-vous bien et recevez les compliments et les regrets de
tous les habitants de la villa.




CVII


Paris, 9 octobre 1862.

(Trs confidentielle.)

Mon cher Panizzi,

Un mot  la hte. Nous sommes partis  huit heures et demie de la villa
Eugnie hier, et arrivs  Paris  minuit un quart. Nous avons pass
assez mlancoliquement les derniers jours. Quatorze personnes, dont
Leurs Majests, ont eu des maux d'estomac, coliques et vomissements la
mme nuit,  la mme heure. Votre serviteur a t des plus maltraits.
Hier, tout le monde allait bien, sauf l'impratrice et Pitri, qui
souffraient encore un peu.

Il est question d'un grand remue-mnage ministriel. Un de nos amis m'a
dit ce matin que, si ce changement avait pour objet de mettre de
l'homognit dans le cabinet, il y applaudirait de tous ses efforts;
mais que, si, comme il le craignait, il en rsultait le renforcement du
parti clrical, il se proposait de rendre son portefeuille. Je
l'approuve compltement pour lui, car il a remis la barque  l'eau et la
laisse dans un tat excellent. Tous ces hauts et ces bas sont
dplorables. Je me prends quelquefois  penser que c'est dans l'espoir
d'arriver au bien qu'il commence par le pire. Trs mauvais systme.

L'impratrice me charge de vous remercier de votre lettre, qui lui a
fait grand plaisir. Mesdames de Rayneval et de la Poze, M. de Varaigne
et _tutti quanti_ vous disent mille amitis.

J'ai copi votre lettre pour qu'elle ft lue plus facilement et aussi
pour substituer l'empereur  Csar, qui aurait pu tre pris pour une
ironie.

Je vous crirai demain plus au long au sujet de la conversation de
Broadland[17]. Le courrier me presse.

      [Note 17: Maison de campagne de lord Palmerston.]




CVIII


Paris, 11 octobre 1862.

Mon cher Panizzi,

L'indisposition dont je vous ai parl n'a pas eu de suites. Je crois
comme vous que nous avons mang du vert-de-gris. Les cuisiniers jurent
leurs grands dieux qu'il n'y en avait pas; mais les symptmes de notre
indisposition me semblent concluants. Pour ma part, je suis parfaitement
bien, aussi bien que votre cheval, qui, quoi que vous puissiez dire, est
un animal vigoureux.

Vous savez quelle est mon opinion sur la question romaine; mais je ne
puis m'empcher d'tre surpris qu'un homme aussi fin et aussi pntrant
que lord Palmerston ne connaisse pas mieux les hommes et les choses du
continent. C'est le dfaut de tous les Anglais. Leur politique est
fonde sur l'intrt du pays, et ils se soucient peu d'tre _logiques_.
Par exemple, ils trouvent trs bien que les Romains veuillent un autre
gouvernement que celui du pape, et trs mal que les Ioniens en demandent
un autre que le leur. Il est de leur intrt que l'Italie soit libre et
unie, ils ne veulent pas lcher les sept les, et trouvent le
gouvernement du sultan excellent. Je me rappelle encore le beau
sang-froid de lord Palmerston, qui, il y a quelques annes, me disait
que les Druses taient les plus honntes gens du monde. Malheureusement,
sur le continent, et surtout chez nous, on ne se gouverne pas par le
principe de l'intrt du pays.

L'empereur le disait fort justement: La France fait la guerre pour des
ides. Pour ma part, j'en suis bien fch, mais on ne refait pas le
caractre d'une nation. Bien que voltairienne, il est plus que douteux
que la France vt avec plaisir, et mme de sang-froid, culbuter ce vieil
imbcile dont elle se moque aujourd'hui.

Je suppose qu'il n'y ait  Rome qu'une force insuffisante pour empcher
une meute; que cette meute et lieu et que nos gens fussent
maltraits, vous verriez toute la nation prendre feu comme pour cette
affaire stupide du Mexique. Les Mexicains ont eu la btise de ne pas se
laisser battre par une poigne de Franais; et maintenant il n'y a pas
un homme en France qui ost dire qu'il vaudrait mieux traiter avec
Juarez que de lui envoyer des coups de canon qui cotent fort cher.

Croyez qu'il est difficile de retirer toutes nos troupes de Rome; mais
cela vaudrait cent fois mieux que de n'y laisser que deux ou trois
bataillons. Le premier parti est possible et j'espre qu'il prvaudra;
mais le second est ce qu'il y a de plus dangereux. Considrez encore que
les fous de Rome peuvent fort bien demander aux Autrichiens de remplacer
les Franais, et que nous n'aurions pas de trop bons arguments  leur
opposer. Si l'Angleterre tait dispose  nous seconder dans le cas
d'une nouvelle rupture avec l'Autriche, ce ne serait que demi-mal; et
l'Autriche, selon toute apparence, ne bougerait pas; mais lord Russell
n'a-t-il pas dit que la Vntie devait appartenir  l'Autriche?

_Votre belle htesse_ me disait: Pourquoi les Italiens, au lieu de
prendre Rome, ne prennent-ils pas la Vntie, qui a encore plus 
souffrir que les Romains? Je sais ce qu'il y a  rpondre; mais c'est
un argument populaire et qui frappe les masses. Enfin songez qu'il y a
en France trente-quatre millions de catholiques assez _coglioni_ pour
tenir, sans jamais tre alls  la messe,  ce qu'on chante du latin 
leur enterrement.

La Valette se loue fort de Montebello, qui, arriv papiste, s'est
converti promptement, voyant  quelles canailles il avait affaire. Ds
qu'il y a quelque disposition  l'orage, il enferme les soldats du pape,
met la clef dans sa poche, et tout se passe en douceur.

Il se brasse en ce moment quelque chose pour la reconnaissance des tats
du Sud. Je ne doute pas que la France et l'Angleterre ne soient tout 
fait d'accord, et je m'en rjouis, parce que c'est un lien de plus pour
leur alliance.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et triomphez d'avoir t
proclam le plus solide cuyer des montagnes.




CXI


Paris, 15 octobre 1862.

Mon cher Panizzi,

Avant-hier soir,  ma grande surprise, j'ai reu une lettre autographe
de _votre hte_, lequel m'accusait rception de votre lettre. Il me dit
_litteratim_:

      Il y aurait bien des choses  rpondre, mais je me borne 
      dire que, lorsqu'un souverain est responsable de ses actes,
      il doit plus que tout autre rester fidle  ses engagements
      et ne pas abandonner son alli qui a compt sur lui.

Cadmus serait embarrass. Malheureusement, le craquement ministriel a
commenc hier matin. Thouvenel et Persigny ont t remercis. Voil qui
est fait. Maintenant, ce qui est  faire, c'est de les remplacer et d'en
remplacer d'autres encore. Fould, Rouher et Baroche ne veulent pas
rester dans un cabinet dont Walewski serait le chef apparent. Billaut
est  la campagne, faisant le mort, dit-on; mais il est probable que,
s'il y avait une conversion complte, il ne pourrait pas dcemment
chanter la palinodie au Snat et au Corps lgislatif.

On dit  Fould: Rien n'est et ne sera chang  la politique; on y
ajoute des compliments, on laisse mme entendre que, si on recule, c'est
pour mieux sauter. Il rpond qu'il n'a pas envie de rester avec des
collgues pour lesquels il n'a pas de sympathie, qui nagure lui ont
jou de mauvais tours; qu'il ne veut pas avoir l'air de s'associer  une
politique qu' tort ou  raison, on croira oppose  celle qu'il
soutenait, etc., etc., etc. Votre _hte_ et votre _htesse_ semblent
dtermins  faire les plus grands efforts pour le retenir jusqu'
prsent, et il parat dcid.

L'ami d'Antonio[18] a t hier dner  Saint-Cloud, o il a trouv la
matresse de la maison encore souffrante du vert-de-gris, peut-tre
encore plus de la crise actuelle. Il a fait vos commissions 
_monsieur_,  _madame_ et au _petit_, qui a demand de vos nouvelles,
comme papa et maman. On a t on ne peut plus gracieux pour l'ami
d'Antonio, mais on n'a parl que d'histoire ancienne.

      [Note 18: L'ami d'Antonio (Panizzi), c'est--dire
      Mrime lui-mme.]

Quand on s'est retir, la matresse de la maison a couru aprs lui et
l'a charg de dire  Fould de venir lui parler, et de ne rien faire sans
lui parler. Je crains un peu pour Fould des sductions de ce genre. Je
vais aller aux nouvelles, et je ne fermerai ma lettre qu'aprs avoir vu
Fould ou Persigny.

Au milieu de tout ce tracas, il serait fort hasardeux de faire des
prdictions; mais, comme je ne suis pas encore infaillible, vous n'tes
pas forc d'y croire. Je suis convaincu (ce que je ne pourrais vous
expliquer que si j'tais au British Museum avec votre table entre nous),
je suis convaincu que les intentions, telles qu'on vous les exposait il
y a quinze jours, ne sont pas changes; qu'on prend un chemin de
traverse; mais  mon avis ce chemin est trs dangereux. S'il n'y a pas
d'embourbement, la conclusion sera peut-tre plus prompte et dans le
sens que nous dsirons. Mais cela n'est pas une raison pour que les
cochers s'y engagent, voyant trs clairement les fondrires et fort
obscurment le but qu'on veut atteindre. Je regarde encore comme
possible un raccommodage gnral; mais ce qui est certain, c'est que le
cabinet Walewski ne peut durer.

On prtend que la reine de Naples est entre dans un couvent et demande
la rsolution de son mariage, qui n'aurait jamais t _consomm_,
dit-elle. Toutes ces vieilles dynasties finissent par l'impuissance. A
quoi sert de descendre de Henri IV?

Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons le projet d'aller vendredi manger
une bouille-abaisse  Marseille, et d'installer _inter pocula_, les
bateaux de l'Indo-Chine.

_P. S._ Tout est rarrang, ou plutt il y a suspension dans la crise.
Thouvenel seul s'en va. Persigny reste et tous les autres. Cela me
semble une triste combinaison; c'est remettre  six semaines ou un mois
une bataille dcisive, avec moins de chances de la gagner.--C'est Drouyn
de Lhuys qui remplace Thouvenel. C'est du gchis lgitimiste et
papalin!




CX


Paris, 15 octobre 1862.

Mon cher Panizzi,

Ce matin, M. Fould est all voir notre _hte_ et notre _htesse_, et
leur a dit tout ce qu'il avait sur le coeur. _Monsieur_ disait qu'il ne
voulait rien changer  sa manire de faire, qu'il n'y avait pas lieu de
le quitter, et qu'avant trois mois il aurait men  bonne fin la
question embarrassante. Il se plaignait qu'on l'abandonnt et qu'on
n'et pas confiance en lui.

D'ailleurs, _madame_ et _lui_ n'ont rien pargn pour retenir les trois
qui voulaient partir. De son ct, Walewski avait embouch la trompette
et avait annonc qu'il allait mettre au _Moniteur_ un petit entre-filet
qui promettrait  notre saint-pre Rome et la protection impriale 
toujours. Aprs d'assez longs dbats, pendant lesquels il y a eu de
dures vrits dites, on s'est mis  capituler. Des trois qui voulaient
s'en aller, il y en avait deux, Rouher et Baroche, qui ne demandaient
qu' rester. On leur a prsent cette combinaison, qu'il n'y aurait que
Thouvenel remplac, et que Persigny resterait, que rien ne serait chang
 la politique et qu'on serait amis comme devant.

Sur cette belle invention, la paix s'est faite. Nous avons cherch noise
 notre ami  cette occasion. Il se dfend en disant qu'en restant il
empche un grand mal; que, s'il ne renverse pas ses ennemis, du moins il
les empche de gagner la bataille.

Le ct bouffon, c'est de voir qu'on renvoie un homme d'esprit pour le
remplacer par un pdant; un homme dvou  la dynastie par un
lgitimiste qui, il y a quelques annes, renvoyait le brevet de snateur
avec ddain. Le plus drle encore, c'est que MM. Fould, Rouher et
Baroche insistent pour conserver Persigny, dont ils ont mille fois
demand le changement, et qu'ils ne veulent aujourd'hui garder qu'afin
de ne pas paratre tout  fait opprims.

Je crois que l'effet produit sera dtestable. Tout le monde perd en
considration; de tous les cts, il y a faiblesse. Notre aimable
_htesse_ se fait un tort immense et se livre  des gens qui la
trahiraient demain, ou qui la conduiraient dans un prcipice. Tout cela
est parfaitement bte et triste. Nous allons voir comment Drouyn de
Lhuys va dbuter. Il n'est pas impossible que la bataille recommence
sous trs peu de jours.

Adieu; je n'ai pas eu le temps de venir crire cela avant le courrier.




CXI


Marseille, 19 octobre 1862.

Mon cher Panizzi,

Tout ce que vous dites est parfaitement vrai, et le grand malheur de
l'affaire, c'est que personne n'y gagne, au contraire tout le monde s'y
amoindrit, depuis le directeur du spectacle jusqu'aux acteurs.

Outre les considrations que je vous ai dites et qui ont influ sur la
dtermination de M. Fould, il y en a encore d'autres assez importantes.
Le commerce et les gens d'affaires, qui ont grande confiance en lui,
l'ont suppli de rester, protestant que sa retraite causerait des
catastrophes terribles. D'autre part, il tait  craindre que ses
collgues, qui l'avaient soutenu jusqu' un certain point, ne le
lchassent lorsqu'une transaction quelconque aurait t propose.

Ici, cette priptie a paru encore plus extraordinaire qu' Paris, parce
qu'on ne savait rien des disputes qui l'ont prcde, et l'effet a t
des plus mauvais. Ce qui me fche le plus, c'est qu'on en rend
responsable notre aimable _htesse_, et je ne doute pas qu'on ne lui
attribue dornavant tout le mal et toutes les fautes qui se feront.

M. de Persigny, qui est parfois loquent et toujours passionn, a dit
les choses les plus fortes  cette occasion. Vous vous laissez
gouverner comme moi par votre femme; moi, je ne compromets que ma
fortune et je la sacrifie pour avoir la paix, tandis que vous, vous
sacrifiez vos intrts, ceux de votre fils et le pays tout entier. Vous
faites croire que vous avez abdiqu, vous perdez votre prestige et vous
dcouragez tous les amis qui vous restent et qui vous servent
fidlement. On dit que cette sortie n'a pas t mal reue et qu'elle a
fait une assez grande impression.

Dans cette ville-ci, je trouve beaucoup de mcontentement, et tout le
monde me dit que, si les lections se faisaient cette anne, elles ne
seraient pas bonnes. Je crois fermement que plus on tardera, plus on
risquera que la question clricale ne soit le _schibboleth_ demand aux
candidats. La chose est assez grave pour qu'on y fasse attention.

J'ai dn jeudi avec Nigra. Il ne semblait ni dcourag ni proccup.
Peut-tre est-ce contenance diplomatique. Je ne serais pas surpris,
d'ailleurs, qu'il et reu de bon lieu quelques paroles rassurantes.
Lisez l'article du _Constitutionnel_ d'hier samedi. Il me parat d'une
plume assez bonne et diffrente de la plume ordinaire.

C'tait hier l'inauguration des docks de Marseille, et, aujourd'hui,
nous allons voir partir le premier bateau des Messageries, qui va en
Chine. M. Fould a bien parl et a t trs bien reu. Le dner tait
bon, quoique nous fussions environ trois cents  le manger, ce qui est
bien du monde pour un dner. La grande merveille, c'est que tout avait
t cuisin par le personnel de la compagnie et servi dans leur
argenterie. Marseille est tout en fte. On y gagne un argent prodigieux.

Adieu, mon cher Panizzi. J'ai reu une lettre d'Ellice, toujours au
milieu d'un essaim de beauts. Je lui ai cont vos exploits et vos
succs dans les Pyrnes et sur un terrain qui passe pour tre encore
plus glissant que les montagnes. Il prtend que vous tes devenu tout 
fait courtisan.




CXII


Paris, 28 octobre 1862.

Mon cher Panizzi,

Vous avez raison dans tout ce que vous dites au sujet de M. Fould. Je
crois qu'il s'aperoit lui-mme  prsent qu'il a pris le plus mauvais
parti. D'un autre ct, on ne lui en sait pas le moindre gr; au
contraire, on se souvient et on se souviendra de l'envie qu'il a eue de
planter l tout, et je ne doute pas qu'un de ces jours, prcisment
quand il n'y pensera plus et qu'il sera plus dispos que jamais 
rester, on ne lui donne son cong. D'un autre ct, il ne faut pas se
dissimuler qu'en restant, lui et les autres, ils ont empch leurs
adversaires d'en faire  leur tte. Aprs ce combat, il n'y a pas eu de
vainqueurs. Walewski et sa clique se plaignent d'avoir t trahis au
plus beau moment et d'tre rduits  l'impuissance.

Le grand _auteur_ de tout cela n'a pas fait moins fiasco que les autres.
Il avait un plan et a t oblig de le remettre dans son carton. Reste 
savoir si ce n'est pas une raison de plus d'en vouloir  ceux qui ont
fait chouer la combinaison projete. Eu attendant, c'est le _statu
quo_.

Le prince de Latour d'Auvergne n'est nullement papalin, et n'a accept
qu'aprs avoir fait ses conditions, c'est--dire que rien de ses
anciennes possessions ne serait rendu au saint-pre; qu'il ne serait
fait aucune tentative de contre-rvolution, et, par contre, qu'il ne
serait pas charg de donner cong au locataire du Vatican. Voil ce que
disait le prince de Latour d'Auvergne avant de partir pour Berlin.

On croit que Garibaldi est perdu et que la seule question est de savoir
s'il mourra avec sa jambe ou si on la lui coupera avant sa mort. Tout
cela fait beaucoup d'honneur  ce Partridge et aux trente ou quarante
mdecins ou apothicaires qui se sont abattus sur le bless comme des
corbeaux sur un cadavre.

L'affaire de Grce fait ici beaucoup de sensation, non qu'on s'intresse
beaucoup au roi Othon ou  son petit peuple, mais c'est un premier
craquement dans le btiment oriental que lord Palmerston croit si
solide. Ici, on a remarqu le langage des journaux anglais, qui tout
d'abord, avant qu'on ait rien su des causes de la rvolution, ont pris
parti pour elle. Ils sont fidles  la thorie fort sage de l'intrt
national, et il est vident que les les Ioniennes  cot d'une Grce
libre sont difficiles  gouverner.

D'un autre ct, il va devenir fort embarrassant de donner un successeur
 cet affreux Bavarois qu'on a mis  la porte. Les Grecs, autant que
j'en puis juger par ceux que je connais ici, voudraient le duc de
Leuchtenberg, c'est--dire le protectorat russe. On parle aussi d'un
prince pimontais, mais il n'y en a pas de trop pour l'Italie. Je ne
serais pas surpris si cette affaire prenait bientt des proportions
considrables.

On nous promet pour le mois prochain un procs trs curieux  Poitiers.
Il s'agit d'une sparation de corps. On entendra un rvrend pre
jsuite qui donnait des consultations  la femme sur l'attitude ou les
attitudes qu'elle devait prendre dans l'exercice de ses devoirs
conjugaux. Il y a, m'a dit le juge instructeur, qui m'a offert une place
dans la cour, un mlange trs agrable de religion et de luxure dans
toute l'affaire. Berryer et Jules Favre doivent plaider.

Adieu, mon cher Panizzi. Il fait ici trs beau, mais froid.




CXIII


Paris, 31 octobre 1862.

Mon cher Panizzi,

Toutes vos lettres me sont arrives  bon port. Lorsque vous m'avez
parl du dner que vous donniez au commentateur d'Homre, je n'avais
aucun moyen d'en parler  nos amis. D'ailleurs, il est vident qu'on est
trs peu communicatif en ce moment. Je crois vous l'avoir dit:
l'affaire que l'on voulait arranger par ce remue-mnage a manqu par
l'opposition que nos amis y ont apporte. Csar avait-il son plan? Cela
est probable. Ce plan a manqu, et le rsultat a t un dsappointement
pour tout le monde.

La grande difficult serait de faire comprendre  vos amis de Piccadilly
et de Carlton Terrace[19] qui, fort judicieusement, prennent l'intrt
pour base de leur systme, que, du ct de Csar, le sentiment joue un
rle si grand et si extraordinaire. D'un autre ct, on juge tout aussi
mal. On veut voir partout des malices et des combinaisons tnbreuses.
On se croit rciproquement plus mauvais qu'on n'est en ralit. Il n'y a
pas moyen de s'entendre.

      [Note 19: Lord Palmerston et M. Gladstone.]

Quant  M. Fould, en y songeant bien, il lui tait difficile de faire
autrement qu'il n'a fait. Cela ne veut pas dire qu'il a eu raison;
seulement, lorsqu'il avait repris sa position, il a eu tort de ne pas
insister davantage pour qu'on le dbarrasst des intrigants et des
drlesses qui pouvaient lui nuire. Aujourd'hui, laissant sa casserole
sur le feu, il aurait eu l'air d'avoir renonc  l'espoir de faire un
bon ragot. Puis ses collgues n'taient pas trop presss de le suivre.
Enfin, tout le monde des gens d'affaires tait prt  lui jeter la
pierre et  l'accuser personnellement de toutes les consquences. Je
crains, ainsi que vous, que bientt il n'ait  se repentir d'avoir cd
 toutes ces considrations; mais, d'ici  quelque temps du moins, on a
trop besoin de lui pour le _kick out_.

Adieu, mon cher Panizzi. Je vous cris fort  la hte. On m'a fait
perdre du temps et voici l'heure de la poste.




CXVI


Paris, 18 novembre 1862.

Mon cher Panizzi,

Je suis arriv depuis cinq minutes, et, pendant tout le temps que j'ai
pass  Compigne, je n'ai pas eu une minute. Ce n'est pas comme 
Biarritz. On est pris du matin au soir. Ajoutez  cela que j'ai eu deux
rles  apprendre en trs peu de temps et des rptitions soir et matin.
Tout s'est, d'ailleurs, fort bien pass.

L'impratrice s'est montre trs aimable pour le chevalier Nigra et pour
un attach nomm Alberti qui lui donnait des leons d'italien.

On a chass, dans et jou la comdie. C'est M. de Morny qui avait fait
les deux pices joues devant Leurs Majests. La seconde tait un
impromptu command par l'empereur, qui en avait donn lui-mme le sujet.
Cela s'appelle _la Corde sensible_.

Il y avait un point assez dlicat: c'tait de faire des pigrammes sur
les gens prsents,  commencer par Leurs Majests. Tout cela entreml
de calembours et de lazzis de toute sorte. M. de Morny, qui tait en
scne avec moi, tait un peu mu. Pour moi, connaissant de longue main
la dbonnairet de nos htes, je n'avais pas la moindre inquitude de
succs.

M. de Morny a commenc par faire les honneurs de lui-mme. Ensuite nous
avons pass  lord Hertford qui, en entendant son nom, a eu une peur de
chien. Il a t trs heureux de trouver que tout se bornait  un
calembour. Il a une maison de campagne du bois de Boulogne qui s'appelle
Bagatelle, et je demandais  M. de Morny s'il tait vrai que ce
seigneur anglais si riche ne s'occupt que de _bagatelles_? Puis est
venu le tour de l'empereur, que nous avons impitoyablement raill sur
son got pour les antiquits romaines. Enfin est venu le tour de
l'impratrice, pour sa passion de meubler et d'arranger les appartements
de manire  ce qu'on ne puisse s'y remuer.

Nous avons eu un grand succs de rire et nous nous sommes assez amuss,
nous autres acteurs, de la peur que nous faisions. On a voulu me
retenir, mais je me suis dfendu, et,  la fin de la semaine, je
partirai pour Cannes, o se trouvent dj mademoiselle Lagden et sa
soeur. Vous devriez bien y venir respirer le parfum de nos fleurs.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. Je suis aussi fatigu de mes
dix jours de cour que si je descendais de la Rune.




CXV


Cannes, 30 novembre 1862.

Mon cher Panizzi,

Lord Brougham est arriv depuis trois jours en tat de conservation
assez extraordinaire pour un jeune homme de quatre-vingts ans. Le
professeur Cousin est tabli, depuis quinze jours, dans son ermitage, et
il m'a paru rajeuni. Il est vrai qu'il va tous les dimanches  la messe,
ce qui fait beaucoup de bien au corps et  l'me.

En quittant Compigne, j'ai t pris de douleurs d'estomac et de spasmes
trs douloureux. J'ai consult la facult. Je ne sais si l'on m'a
flatt, mais le verdict de mon Esculape n'a pas t aussi mauvais que je
l'aurais craint. Je croyais avoir quelque fcheuse affaire au coeur ou
dans ces parages. On m'a dclar atteint et convaincu d'_emphysme_:
c'est--dire que mes poumons fonctionnent comme les vieux soufflets. De
plus, j'ai un rhumatisme des muscles intercostaux. On ne peut rien faire
pour rparer les premires avaries, mais le rhumatisme peut gurir. On
me dit d'aller  Aix ou dans les Pyrnes prendre des eaux sulfureuses.
Enfin on me garantit encore cet hiver, ce qui me semblait fort hardi, il
y a quelques jours. Je me trouve, d'ailleurs, bien du changement de
climat. Il pleut depuis deux jours, et cependant il fait chaud comme en
t.

Les Anglais que j'ai vus disent tous qu'on ne veut pas du trne de Grce
pour le prince Alfred. Cependant sa candidature fait des progrs. Je
pense que lord Palmerston, qui croit que la Turquie est en progrs et
qu'elle peut se conserver en Europe, refusera le trne brlant, ou bien
il sera oblig de changer son style et sa politique en Orient. De toute
faon, j'espre que nous ne nous mlerons en rien de cette affaire.

Je ne sais pas encore comment aura fini la discussion dans le parlement
italien. Quand j'ai quitt Paris, il me semblait que Ratazzi avait
l'avantage. Croyez-vous que Garibaldi, maintenant que sa balle est
sortie, recommence sa chasse au pape? Des gens qui viennent de Naples
disent que le pays ne va gure bien. Si vous y allez, prchez-leur la
patience et faites un beau commentaire sur ce texte: que Paris n'a pas
t bti en un jour.

Vous savez que je disais  notre _hte_ de Biarritz que les lgitimistes
montreraient le bout de l'oreille dans les prochaines lections. En
effet, presque partout ils se remuent et se coalisent avec les rouges.
J'espre que cela ne russira pas, mais que cela montrera  notre hte
susdit de quel ct il doit chercher ses amis.

M. Fould est  Compigne depuis avant-hier. Il m'a crit par le
tlgraphe que Leurs Majests voulaient avoir de mes nouvelles. Vous
a-t-on crit par le _Times_? Comme on fait l beaucoup de projets qu'on
n'excute pas, il se peut bien que celui-ci ait eu le sort de tant
d'autres.

Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi de vos nouvelles ici et de celles de
vos amis.




CXVI


Cannes, 6 dcembre 1862.

Mon cher Panizzi,

Je suis en peine des lections. D'aprs ce que je vois, je crains que
les prtres ne nous taillent des croupires. Le pouvoir de ces gens-l
est grand. Ils disposent de la moiti et de la plus belle du genre
humain, et cette moiti mne l'autre. Dans quelques dpartements, les
clricaux font mnage avec les rouges, et presque partout ils exercent
une influence considrable.

Ellice m'crit qu'il passera par Cannes vers le 25 et qu'il viendra me
demander  dner. Il m'annonce des faisans. Faites en sorte qu'il ne les
oublie pas, si vous le voyez avant son dpart.

Adieu; je suis horriblement press et n'ai que le temps de vous
souhaiter sant, joie et prosprit.




CXVII


Cannes, 13 dcembre 1862.

Mon cher Panizzi,

Je suis sans nouvelles d'Ellice et des faisans. Je crois le _bear_ 
_Bowood_; mais je ne l'attends gure qu' la fin de l'anne. Je sais
qu'il ne se presse pas quand il est dans de bons quartiers, et il m'a
dit qu'il comptait passer quelques jours chez M. Duchtel, qui lui fera
boire du vin du cru, lequel, pour arrter les voyageurs, est bien
suprieur,  mon avis, au chant des sirnes.

Nous avons ici un temps merveilleux, mme pour le pays. Depuis dix
heures jusqu' la nuit, on est en plein t, et, comme il y a eu
quelques jours de grande pluie, tout est vert et florissant. Je dsire
que vous ayez  Naples un temps pareil. Il ne peut pas tre plus beau.
J'ai envoy l'autre jour  l'impratrice une patate venue en pleine
terre  Cannes, qui pse cinq kilogrammes trois cents grammes. Que
dites-vous de ce sol et de ce climat? Je ne crois pas qu'on ait quelque
chose de semblable  Malaga.

J'ai eu des nouvelles de la comtesse de Montijo, qui me demande comment
vous vous portez. Elle est rinstalle  Madrid sans rhume. Elle
m'annonce une session assez chaude. Je crois pourtant que O'Donnell
conservera la position.

Je vois qu'en Italie on a fait un ministre anti-franais. Cela n'est
pas trop habile. Au reste, je crois assez au bon sens des Italiens, et
j'espre que les nouveaux venus ne donneront pas une nouvelle
reprsentation des fredaines garibaldiques. Cet infortun Garibaldi
crit des lettres inconcevables. Avez-vous lu celle qu'il crit 
Nlaton? _He out herods Herod._

L'empereur a eu un succs vritable, l'autre jour,  l'ouverture du
boulevard du Prince-Eugne. Son discours, qui tait fort adroit, a
produit grand effet. Les ouvriers du faubourg Saint-Antoine lui savent
gr d'avoir nomm, d'aprs un simple ouvrier, devenu par son talent un
riche fabricant, un des nouveaux boulevards. Je ne sais o il se
renseigne pour si bien comprendre les instincts du peuple. Je voudrais
qu'il satisft galement un autre dsir de la nation franaise en tenant
un peu mieux en bride ses vques et son clerg.

Quand vous serez  Naples, vous me direz candidement quelle est la
situation. Je vous promets, si vous le dsirez, de tenir vos
renseignements sous le boisseau. Je reois de ce pays des rapports si
contradictoires, que je ne puis m'empcher de croire qu'il y rgne une
grande diversit d'opinions, ou plutt qu'il y a deux partis bien
dessins, trs forts l'un et l'autre et difficilement rconciliables. Le
mal, c'est que la plupart de nos diplomates qui ont t  Naples sont,
par leurs relations sans doute, trs attachs au parti bourbonien.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite une belle traverse. J'ai eu
hier la visite du roi Louis de Bavire. C'est un bon diable, trs
vicieux et spirituel.




CXVIII


Cannes, 3 janvier 1863.

Mon cher Panizzi,

Ellice m'a apport des journaux amricains trs curieux, qui contiennent
une relation de la bataille de Fredericksburg. C'est une horrible
boucherie sans le moindre rsultat. Il y a de part et d'autre de trs
bons soldats, mais pas de gnraux. Cela continuera probablement encore
cette anne et le destin des chats de Kilkenny est le seul augure qu'on
puisse tirer pour l'avenir de ce pays.

Je suis impatient de savoir comment vous avez trouv Naples et ce que
vous pensez du prsent, du pass et du futur. Mon journal me dit que
Garibaldi doit aller prochainement  Naples. Croyez que ce roi des niais
n'a pas encore dit son dernier mot, et qu'il y a encore des btises dans
son sac.

Ici, depuis que la question du Mexique a pris des proportions
inquitantes, on ne se proccupe plus tant de la question italienne.
Nous la verrons cependant reparatre lors de la discussion de l'adresse.
Si je suis assez bien, comme je l'espre, je compte aller  Paris pour
l'ouverture des dbats, c'est--dire vers le 20 de ce mois. Je
reviendrai ensuite ici pour y passer les mauvais temps du mois de
fvrier et du commencement de mars. Dcidment je veux vendre cher ma
peau, et me dfendre contre le froid et la vieillesse aussi longtemps
que je le pourrai.

Votre ami le prince imprial a t trs souffrant d'un gros rhume; il
est  prsent parfaitement remis.

Comment vous trouvez-vous du climat de Naples? Je pense avec envie aux
macaronis que vous mangez, aux _trigli di noglio_ et autres productions
du pays qui, au palais de lady Holland, doivent tre fort embellies par
l'art. N'oubliez pas de m'acheter une main de corail pour me prserver
de la jettature, et de garder note du prix.

Rothschild, comme vous avez pu voir, a donn  l'empereur une chasse et
un djeuner magnifiques dans son chteau de Ferrires. On dit que,
lorsque l'empereur est reparti pour Paris, Rothschild lui a dit, avec
l'accent et le franais germanique que vous lui connaissez: Sire, mes
enfants et moi, nous n'oublierons jamais cette journe. _Le_ mmoire
nous en sera cher.

J'ai vu ce matin lord Brougham, qui me semble bien vieilli et cass. On
dit qu'il crit ses mmoires, lesquels seront longs et peut-tre pas
trop vridiques.

Adieu, mon cher Panizzi; sant, joie et prosprit en cette prsente
anne comme dans les suivantes.




CXXI


Cannes, 16 janvier 1863.

Mon cher Panizzi,

Je vous ai demand des considrations politiques sur l'Italie
mridionale, mais ce n'est pas une raison pour ne pas me donner des
nouvelles des fouilles de Pompi et d'ailleurs. Si quelque mmoire trs
curieux  ce sujet venait  paratre, et qu'il ne vous surcharget pas
trop, pensez  le rapporter  votre fal. Je me recommande galement 
vous pour une petite bote de bonbons  la cannelle.

Adieu, mon cher ami; je vous envie la vue du Vsuve et le dner que vous
venez de faire. Ellice est  Nice, guri, fort comme un lion. Il viendra
faire mon oraison funbre.




CXXI


Cannes, 3 fvrier 1863.

Mon cher Panizzi,

Mille remerciements pour le rapport de M. Settembrini sur les moulages
de Pompi. C'est un peu potique et pas assez prcis; mais le
renseignement que vous m'avez donn sur la faon dont les Romains se
rasaient, vaut toute la description du journal.

Je ne puis vous parler politique  une si grande distance des lumires.
Je n'admets pas ce que vous me dites de l'influence exerce sur l'Italie
par l'occupation de Rome, quelque oppos que je sois, comme vous savez,
 la chose. Le brigandage est facile dans un pays o il y a de
mauvaises routes, o les centres de population sont trs loigns, o
enfin il y a des lois qui empchent de procder comme faisait le gnral
Mans, qui, en un an, avait fusill tant de coquins et tant de
soi-disant coquins, qu'il n'est plus rest que des gens aussi vertueux
qu'on en voit dans les romans. Sous cette administration
philanthropique, on pouvait se promener avec de l'or plein ses poches de
Naples  Tarente. On effrayait les pauvres diables qui craignaient
d'tre fusills, si on venait  perdre cet or.

Ce systme appartient au premier empire et  celui de Nicolas, et n'est
plus applicable maintenant. Mais voici ce que j'ai vu faire par une
bonne administration. Aucun pays n'est plus convenable aux brigands que
l'Espagne. Il y en avait eu sous tous les rgimes. Le duc de la Ahumada
a t charg d'organiser la gendarmerie. Il a si bien fait, qu'au bout
d'un an il n'y a plus eu un brigand en Espagne. Le gendarme espagnol est
aussi actif, aussi solide, et plus dsintress, que le policeman de
Londres, qui reoit une couronne avec reconnaissance. Le gendarme
espagnol serait chass du corps s'il acceptait une rmunration, et
j'en ai vu qui refusaient des cigares de votre serviteur. Vous n'aurez
plus de brigands dans le sud de l'Italie, lorsque vous aurez une bonne
administration. Pour cela, il ne faudrait pas changer trop souvent de
ministres.

On est trs inquiet du Mexique, et chaque jour fait regretter davantage
cette expdition. Il se fait tant de btises en Allemagne, que quelqu'un
qui aurait les millions et les milliers de soldats du Mexique, pourrait
joliment pcher en eau trouble.

Je ne comprends pas et je dplore la campagne de lord Russell en faveur
des Polonais, campagne dans laquelle il veut nous entraner, et nous a
probablement entrans. Je tiens pour vrai un proverbe russe qui dit que
le bon Dieu a pris ce que vous savez d'un ciron mle pour faire la
cervelle de tous les Polonais.

Adieu, mon cher Panizzi. Portez-vous bien et donnez-moi de vos
nouvelles.




CXXII


Cannes, 5 fvrier 1863.

Mon cher Panizzi,

J'ai reu votre lettre et je suis bien fch de vous savoir toujours
souffrant de rhumatismes. Si le beau climat de Naples n'y peut rien,
vous devriez essayer de la gymnastique. Payez un homme pour lui donner
des coups de poing, cela vous dgourdira les bras, et, au bout d'une
semaine, vous verrez qu'il vous demandera un supplment. J'avais une
douleur dans l'paule gauche qui a disparu au moyen de l'_archery_.

Vous aurez appris la mort de lord Lansdowne. C'est le dernier des grands
seigneurs que j'ai connus. Il n'y a pas eu d'homme plus heureux au
monde, du moins en apparence, si la considration gnrale fait quelque
chose au bonheur. Lord Brougham ici en est trs affect. C'est
d'ailleurs un avertissement, et je crois qu'il tait l'an de lord
Lansdowne.

Ellice est-il ou n'est-il pas lord Glengurry? On dit non  prsent. Je
lui ai crit il y a quelques jours, au _Right honorable_ tout bonnement,
et je n'ai pas de rponse. Je sais qu'il a refus d'tre lord de je ne
sais quoi, il y a quelques annes. Au reste, comme disait M.
Royer-Collard  M. Pasquier lorsqu'il fut fait duc, cela ne le diminue
pas.

Que dites-vous de cette norme brioche de notre ami Odo Russell, double
de celle de son oncle? Reprsentez-vous les rires homriques du sacr
collge. A quoi sert-il d'avoir de l'esprit? N'avez-vous pas remarqu
que les Anglais, et les gens du Nord en gnral, ne comprennent pas du
tout la plaisanterie des gens du Midi? Le frre de Meyerbeer, qui tait
Prussien et pote, se figurait toujours que je me moquais de lui, et, si
je lui offrais des pinards  dner, il me disait: pargnez-moi. Cette
offre faite au pape par lord Russell, et sa note sur les affaires de
Schleswig sont de lourdes charges pour un ministre des affaires
trangres, et je crois que lord Derby les lui fera cruellement expier.

J'ai laiss voter l'adresse, _nemine contradicente_. M. Billaut s'en est
tir assez bien. Tout le monde attend quelque chose. Je suis intimement
convaincu qu'il n'arrivera rien. Les rformes du pape sont une factie 
laquelle personne ne croit; mais les mesures qu'il prendra auront pour
effet de montrer la corde, comme on dit. Il est impossible qu'il puisse
entretenir son tat-major sans l'employer  mal faire, et il n'y a point
de pape sans tat-major. _Ergo!_ Tout cela est pour l'anne prochaine.
La grande affaire est que, d'ici l, les affaires en Italie aillent
tranquillement et que Garibaldi ne fasse pas des siennes.

Les orlanistes, les rouges et les carlistes se donnent beaucoup de
mouvement pour les prochaines lections, et presque partout les trois
partis se coalisent. Cela ne fait honneur  aucun d'eux. Je crains un
peu le rsultat. Notre ami le docteur Maure est candidat ici, agr par
le gouvernement, grce  M. Fould et  votre serviteur; mais tous les
calotins sont dchans contre lui et inventent chaque jour quelque
petite noirceur.

Adieu, mon cher Panizzi. Avez-vous entendu parler de la saisie d'un
livre du duc d'Aumale sur la maison de Cond? Je n'y comprends rien et
cela m'afflige.




CXXIII


Cannes, 11 fvrier 1863.

Mon cher Panizzi,

Le docteur Maure m'a conseill de rester ici m'assurant que, si j'allais
me fourrer en cet tat dans les boues et les brouillards de Paris, je
deviendrais srieusement malade. J'ai donc pris mon parti trs
facilement et d'autant plus qu'on m'crivait que la discussion de
l'adresse ne donnerait lieu  aucun incident. En effet, tout a t bcl
sans conteste. Le prince Napolon a, je crois, mal fait de voter contre.
Il et mieux valu ne pas voter du tout; mais il ne sait pas rsister au
plaisir de faire une malice. Il est toujours prt a faire des sottises
et il ne manque pas de gens qui les lui conseillent. Son discours, lors
de la distribution des rcompenses aux industriels, avait t habile, il
aurait d en rester l.

Je reois ce matin une lettre d'un de mes amis qui revient de Sicile. Il
dit le pays trs agit et trs mal dispos. Les routes sont peu sres,
mais plutt par suite de l'insuffisance des moyens de rpression contre
les voleurs que par excitation politique.

Lord Russell ne se tire pas trop mal de la bvue de son neveu, qui a
pris pour argent comptant une plaisanterie du pape.

Les prtres font tous les jours des progrs. Je pense aller  Paris vers
le 20 pour une dizaine de jours. Cousin est toujours ici se portant 
merveille. Je vais voir Ellice demain. Il n'est pas et ne veut pas tre
lord Glengurry. Il dit qu'il veut vivre et mourir comme il a vcu, _a
citizen of the world_.

Adieu, mon cher Panizzi; tchez de secouer vos rhumatismes et de faire
provision de sant pour les rigueurs du printemps.




CXXIV


Paris, 21 mars 1863.

Mon cher Panizzi,

Merci de votre lettre. Il me semble que vous voyez les choses en noir.
Du dsordre me parat probable  Naples, mais je ne crois pas  une
rvolution, ni mme  des mouvements srieux. Le grand malheur de
l'Italie, si je suis bien inform, est que, depuis longtemps, les gens
honntes et clairs ont t ou se sont tenus tout  fait carts des
affaires. Il en rsulte qu'on ne trouve personne pour les faire. Prendre
des Pimontais est le moyen d'exciter la jalousie des autres Italiens,
et donner des administrateurs du pays  chaque province est le moyen que
rien ne marche et qu'on fasse des btises. Il faut du temps et de la
patience.

Je viens d'assister aux dernires sances du Snat, sances assez
orageuses, grce au prince Napolon. Rien de plus loquent, de plus
incisif et de plus spirituel que son discours, mais en mme temps rien
de moins politique et de moins princier. Il a une absence de tact
incroyable dans un homme d'esprit. Le rsultat a t de faire perdre aux
Polonais une quarantaine de voix. Je ne sais pas,  la vrit, si son
but, en prenant la parole, tait d'tre utile aux Polonais. C'est un
homme blas qui cherche  s'amuser. Il pense  l'effet qu'il produira,
et tout est dit. De ses clients, il s'en soucie fort peu. Tant il y a
que nous avons blackboul la ptition des catholiques et des
acadmiciens.

La question polonaise d'ailleurs fait grand bruit, du moins  Paris, car
en province personne ne s'en occupe. Selon l'usage, cette question a
rejet toutes les autres sur le dernier plan. On ne pense plus ni 
l'Amrique ni  l'Italie. Tous les journaux sont pourvus de nouvelles
venant de Posen ou de Cracovie, toutes d'origine polonaise et qui sont,
en gnral, des mensonges. Cependant il est certain qu'il y a un
mouvement national trs nergique. Quant au nombre des insurgs, il
n'est pas considrable, et ils se tiennent sur les frontires de
Galicie,  la lisire des forts, afin de se mnager une retraite. Ce
qui est assez trange, c'est qu' Cracovie il y a un bureau public
d'enrlement, avec drapeaux polonais et affiches majuscules,  quelques
pas d'une sentinelle autrichienne. Vous savez que l'Autriche ne craint
pas d'insurrection de ce ct. Les paysans galiciens sont grecs; les
gentilshommes sont catholiques. L'Autriche  fait du bien aux paysans,
et, en 1846, lorsque les gentilshommes ont voulu remuer, elle a lch
sur eux les paysans, qui les ont massacrs. C'est toujours le magnifique
exemple d'ingratitude que le prince Flix Schwartzenberg annonait aprs
la campagne de Hongrie.

Vous aurez vu que, aprs un long entretien avec l'empereur, M. de
Metternich est parti pour Vienne, d'o il revient la semaine prochaine.
Personne ne sait de quelles propositions il est porteur, et, par
consquent, chacun donne ses suppositions comme les tenant de bonne
source. Apprenez que l'Autriche va nous cder la Vntie, qu'elle envoie
quatre cent mille hommes en Pologne, pendant que nous donnerons une
racle aux Prussiens; nous prendrons les provinces rhnanes et nous
donnerons  l'Autriche la Silsie, la Serbie, je ne sais quoi encore.
Nous ferons un royaume de Pologne et on le jouera aux ds. Voil ce qui
se dit de plus sens pour le moment. La seule chose qui me semble
probable, c'est un rapprochement entre l'Autriche et nous. Ce que cela
peut amener, je n'en sais absolument rien.

On est mcontent ici de ce que fait, ou plutt ne fait pas, le gnral
Forey au Mexique. On annonce ce soir que le paquebot qui apporte les
nouvelles tait en vue ce matin; ainsi on aura des lettres demain.

J'ai dn mardi avec nos htes de Biarritz, tous les deux en parfaite
sant. Votre jeune ami, qui vient d'avoir sept ans le 16 de ce mois, a
pass sa premire revue et a manoeuvr trs bien avec les enfants de
troupe. On a demand pour lui le grade de sergent, mais on a rpondu
qu'il n'avait pas encore le temps de service exig par les rglements.
Il n'a plus de _kilt_, mais des _knicker-bockers_ qui lui vont 
merveille. Il est toujours trs gentil et commence  bien tudier.

Adieu, portez-vous bien. N'oubliez pas de m'apporter une corne contre la
_jettatura_.




CXXV


Paris, 5 mai 1863.

Mon cher Panizzi,

Je suis all hier aux Tuileries. L'impratrice m'a demand de vos
nouvelles et pourquoi, passant par Paris, vous n'aviez pas djeun avec
elle? Nigra et les attachs de la lgation italienne paraissent en
grande faveur, faveur toute personnelle, bien entendu. Hier, ou plutt
aujourd'hui, l'impratrice a retenu autour d'elle huit ou dix personnes,
dont Nigra et deux attachs. On ne nous a lchs qu' deux heures un
quart.

On reoit  l'instant la nouvelle que Puebla a capitul aprs deux
combats dans lesquels les Mexicains ont t compltement battus.

Rien de nouveau de la Pologne, si ce n'est la publication dans _le
Moniteur_ de deux rponses russes. Celle qui nous concerne est trs
douce. Il me semble que, si j'tais  la place d'Alexandre, je
rpondrais d'une autre encre.

Les lections, je le crains, se feront  la diable.

Adieu, mon cher Panizzi. Je suis toujours souffreteux, respirant mal et
de mauvaise humeur.




CXXVI


Paris, 11 mai 1863.

Mon cher Panizzi,

Vous ai-je cont l'histoire du gnral X... et de sa femme, qui est une
puritaine renforce? Elle a fait arranger son htel  ***, o il
commande une division. Dans toutes les pices, elle a fait mettre des
inscriptions tires des critures; et, dans la chambre  coucher, il n'y
en a qu'une, notez-le bien,  la manire anglaise; on lit en lettres
d'or: Faites le bien tous les jours.--Il a un peu perdu la tte de
_vanagloria_, comme disent les Espagnols. Il donne lui-mme le bras  la
gnrale comme l'empereur  l'impratrice, ce qui semble un peu drle.
Il disait  madame de Z..., la fille du gnral qui commandait  ***
avant lui: Comment votre pre pouvait-il habiter une baraque comme
celle qu'il occupait? Moi, je n'oserais pas loger ainsi mon aide de
camp.--Oh! gnral, mon pre tait un vieux soldat, et il tait trop
grand seigneur pour faire attention  ces choses-l.

L'impratrice est trs enrhume pour tre alle  Fontainebleau essayer
une gondole vnitienne sur le lac. Je ne m'explique pas trop comment
elle peut entrer sous la _felce_ avec la crinoline, ni comment on
manoeuvre la gondole, si l'on n'a pas apport en mme temps des
gondoliers vnitiens.

Je vous ai racont l'anne passe une aventure fort trange avec une
dame inconnue dont j'ai fait cependant la connaissance. Cela m'en a
attir une autre dix fois plus extraordinaire et qui me donne une ide
bien avantageuse de notre poque. L'espace me manque pour vous conter la
chose et, d'ailleurs, ma moralit en souffrirait trop. Le fond de la
question est que les jeunes gens n'aiment plus que les lorettes, de
sorte que les femmes honntes sont obliges de recourir aux vieillards.
C'est une personne fort bien d'esprit et de corps, folle,  ce que je
crois.

Adieu, mon cher Panizzi; mille amitis et compliments.




CXXVII


Paris, 21 mai 1863.

Mon cher Panizzi,

J'ai revu mon _incognita_, toujours fort brlante, et je ne sais plus
qu'en penser. Je lui ai promis de ne pas chercher  savoir qui elle est,
et, dans le fond, cela m'importe fort peu. Les conjectures que j'avais
faites se sont trouves tout  fait mal fondes, en sorte que je n'y
comprends plus rien du tout. Elle a de l'esprit, elle est trs gaie et
folle. Elle m'a dit qu'elle est Italienne, et, en effet, elle parle
l'italien trs facilement, et,  ce qu'il me semble, sans accent. Elle
en a en parlant franais, mais pas l'accent italien. Comme ce sicle de
fer est drle! Je crois que, vous et moi except, tout le monde est fou.

Il y a ici beaucoup d'excitation pour les lections. M. de Persigny
ressemble  un cocher qui tire sur les rnes et donne des coups de fouet
 tort et  travers. Sa lettre sur la candidature de Thiers a fait
mauvais effet parmi les gens comme il faut; mais on m'assure qu'elle en
a produit un tout autre sur les piciers, qui forment la masse des
lecteurs.

Notre ami du faubourg Saint-Honor est all travailler l'lection de son
fils, et manque un terrible djeuner chez Ragelle. Il est parti plus _in
spirits_ que lorsque vous l'avez vu. Personne ne doute qu'aprs les
lections il n'y ait un remaniement ministriel considrable, et,
jusqu' prsent, l'apparence est que la couleur politique  laquelle
appartient notre ami sera renforce. Comme la chose dpend en dernire
analyse de la volont de quelqu'un dont on ne sait jamais la pense,
tout est encore fort incertain, sinon le changement.

On s'occupe toujours beaucoup, et  mon avis trop, des affaires de
Pologne. Heureusement, jusqu' prsent, et j'espre que cela continuera,
on s'en occupe diplomatiquement, et de concert avec l'Angleterre et
l'Autriche. Il faut que la guerre de Crime ait bless la Russie plus
fortement qu'on ne pensait, pour qu'elle n'en ait pas encore fini avec
cette rvolte qui, mme en tenant compte des exagrations des journaux,
parat s'tendre et s'envenimer tous les jours.

Il y a maintenant  Paris un escadron de spahis qui accompagne
quelquefois le prince imprial. Au milieu de ces gens noirs avec leur
costume trange, faisant la fantasia autour de lui, il a l'air d'un de
ces princes des _Mille et une Nuits_ enlevs par des magiciens. Il a t
trs enrhum dernirement, mais va trs bien  prsent. On dit qu'il
commence  travailler. Son prcepteur est un homme intelligent, dit-on,
et pas clrical. On ne lui donnera pas de gouverneur comme il semble.
Je mourais de peur que ce ne ft un vque. Il avait t question du
marchal Vaillant, qui avait ses inconvnients aussi, quoique pas de ce
ct-l.

Adieu, mon cher Panizzi; rappelez-moi au souvenir du British Museum.




CXXVIII


Paris, 1er juin 1863.

Mon cher Panizzi,

Nous sommes ici dans le fort de la fivre lectorale. Je ne sais pas
encore ce qui sortira de l'urne, mais trs probablement l'opposition
anti-dynastique sera renforce trs notablement. On croit que Thiers
sera nomm  Paris, grce aux lettres furieuses de Persigny.

Si le gouvernement fait des folies, l'opposition en fait de son ct.
Les rouges et les blancs s'allient sans la moindre vergogne. Le duc de
Broglie reoit chez lui Carnot, le ministre de l'instruction publique de
1848, qui signait les factums de madame Sand. Cela effraye un peu les
piciers, qui se souviennent du peu de poivre qu'on achetait alors;
mais le bourgeois de Paris a toujours du got pour l'opposition.
J'espre que notre ami le docteur Maure sera lu, malgr son prfet,
dans les Alpes-Maritimes. Le fils de M. Fould le sera sans la moindre
difficult  Tarbes, et douard Fould dans son dpartement, o ses bons
dners lui ont gagn le coeur de tous les curs.

On est toujours fort inquiet des affaires de Pologne, plus encore que de
celles du Mexique, qui cependant n'avancent gure. Mais  quelque chose
malheur est bon. Le Mexique arrtera sans doute les vellits
polonaises. Il est impossible de dire plus de mensonges que tous les
journaux n'en dbitent sur ce sujet.

Les interpellations de M. Grgory et les rponses de M. Layard au sujet
de l'Orient m'ont amus. Lord Palmerston n'en dmordra pas, et, aprs
l'Angleterre, il n'y a pas  ses yeux de pays mieux administr que la
Turquie.

Adieu, mon cher Panizzi. Je ne sais rien de nouveau sur l'_incognita_,
et je ne me mets pas en frais, d'espionnage. Elle me promet une visite
pour aujourd'hui.




CXXIX


Paris, 16 juin 1863.

Mon cher Panizzi,

Vous aurez vu le rsultat de nos dernires lections, o l'opposition a
russi assez notablement. C'est un enseignement dont je ne sais pas trop
si l'on profitera. Ici, le cri gnral est qu'il faut changer de
ministre, ou du moins modifier considrablement le ministre actuel.
Bien que l'opposition, en dernire analyse, ne consiste que dans
vingt-cinq voix, elle a une puissance norme dans un pays o tout le
monde aime  critiquer. Il faudra de toute faon compter avec elle,
autrement on lui donnerait trop d'avantages. Si on jugeait les
changements probables par ce qu'on dsire et par ce qui serait agrable
au plus grand nombre, les dpensiers et les courtisans seraient exclus
du cabinet et remplacs par des hommes d'affaires. Mais le matre n'aime
pas les visages nouveaux et n'admet pas trop, je le crains, qu'il y ait
des hommes ncessaires. Cependant M. Billaut a, depuis quelque temps,
de frquentes conversations avec lui et parat le conseiller dans ce
sens.

Notre ami du faubourg Saint-Honor me semble plus content et plus calme.
Je sais, d'autre part, que M. Walewski, qui d'abord avait pris des airs
triomphants, est maintenant un peu corn et inquiet. Cependant rien
n'est encore fait, et la situation peut durer encore longtemps; on ne
parat pas dispos  runir la Chambre tout de suite pour la
vrification des pouvoirs. C'est en novembre,  ce qu'il parat, que la
convocation aura lieu, ce qui me semble assez mauvais; car d'un ct, il
pourrait arriver tel vnement qui exiget une runion immdiate, et
cependant il faudrait encore perdre quinze jours  la vrification des
pouvoirs. D'un autre ct, aprs la faon dont les lections ont t
menes par les prfets, il faut s'attendre  plus d'un scandale, et il
vaudrait mieux,  mon avis, confondre tout cela avec l'excitation
lectorale, que de laisser reposer les gens pour les rveiller et les
exciter de nouveau. Machiavel, qui est toujours le prince des
politiques, dit quelque part: _Debbono farsi tutte le crudelt in un
tratto._ A la place de _crudelt_, qui n'est plus de ce temps-ci,
mettez un mot plus convenable, le principe reste toujours le mme.

M. Thiers annonce l'intention d'tre trs modr. Je le crois, au fond,
un peu embarrass de son entourage. Il ne peut pas se dissimuler qu'il
est seul  la Chambre et que la queue plus ou moins rouge qui se
ralliera  lui dans certaines occasions ne lui veut aucun bien. Il est
partag entre l'irritation trs-juste que lui donnent les circulaires de
Persigny, et l'inquitude que lui inspire le parti rouge. Je crois que,
avec un autre ministre, il serait possible de l'amener, non pas 
devenir le dfenseur du gouvernement, mais  tre un critique
bienveillant et utile dans l'occasion.

Voici une petite histoire assez-drle: Prvost-Paradol, des _Dbats_,
avait achet un cheval arabe d'un officier de spahis. La premire fois
qu'ils le monte, il va au bois de Boulogne. Le prince imprial vient 
passer avec son escorte de spahis. Aussitt, le cheval se met avec eux,
et, bon gr; mal gr, emmne M. Paradol jusque dans la cour des
Tuileries.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et crivez-moi.




CXXX


Fontainebleau, 25 juin au soir 1863.

Mon cher Panizzi,

Vous aurez vu que nous avons fait un ministre. Je crois que tout est
pour le mieux. Les nouveaux venus peut-tre n'ont pas assez de
notorit; mais le cabinet gagne cent pour cent en se dfaisant de
quelques-uns de ses membres. On peut dire que le dernier changement
donne raison aux gens d'esprit. Les fous et les btes de moins, c'est
une bonne chose.

Nous passons ici le temps trs gaiement et en trs bonne compagnie,
presque aussi agrablement qu' Biarritz, _breeches excepted_. Il n'y a
pas de montagnes de la Rune, et nous faisons des promenades charmantes
dans des bois magnifiques. IL y a devant le palais un grand tang que
nous appelons honorablement le Lac. Il y a toute sorte de petites
embarcations, un caque de Constantinople avec un cakdji et une
gondole vnitienne _quite in style_ avec son gondolier. Cette gondole a
pris la parole, l'autre soir, et a dit, par l'entremise de Nigra,
d'assez jolis vers  Sa Majest. En voici la fin:

        Donna se acaro sull' placido
        Tuo lago, a quando a quando
        Teco verr solando
        Il muto Imperator,
        Digli che in riva all' Adria
        Povera, ignuda, esangue,
        Geme Venezia e langue
        Ma vive--e aspetta ancor!

Je crains qu'on n'ait rpondu: _Aspetti._ Cependant Nigra est trs
festoy ici. Il y a un autre Italien, compatriote  vous, je crois, un
comte Sormani, qui est bon garon et homme d'esprit. Il est de Modne,
je crois, et aussi dvou  ses ducs lgitimes que vous pouvez l'tre.
Avec M. Billaut, qui est homme du monde et trs aimable, c'est le seul
personnage officiel du sjour et cela ne le gte pas.

Nous avons vu des figures assez drles pendant la crise ministrielle.
C'est amusant d'tre aux premires loges et d'assister  la comdie
quand on n'est pas acteur, et qu'on n'a pas la prtention d'y jouer un
rle. Je n'ai pas revu M. Fould depuis mon dpart de Paris; mais on me
dit qu'il est trs content.

J'ai vu M. Thiers, que j'ai trouv fort sage et moins irrit que je ne
l'aurais cru. A vrai dire, il aurait tort de l'tre, car c'est aux
colres de M. de Persigny qu'il doit sa nomination. Il m'a parl en trs
bons termes de l'empereur et parat dtermine  se sparer de
l'opposition. Je crois qu'il cherche une position intermdiaire. Il
voudrait qu'on ft un pas en avant; mais il croit que ce pas
consoliderait la dynastie. _Hic jacet lepus._ Mais, enfin, je crois que
ce n'est pas une mauvaise chose qu'un homme comme lui, acceptant
franchement le gouvernement de l'empereur et voulant amliorer au lieu
de renverser, chose rare dans les oppositions franaises. Je ne doute
pas qu'un de ces jours nous ne le voyions ici.

Les affaires de Pologne continuent  donner beaucoup d'inquitude. Je ne
trouve pas que le jeu qu'on joue en Angleterre soit trs loyal. Il
rappelle trop l'histoire des marrons tirs du feu par la patte du chat.
Tout le bruit qu'on fait au Parlement des violences des Russes, on
aurait pu le faire avec autant de raison  Saint-Ptersbourg, lors de la
rvolte des cipayes dans l'Inde. Personne ne trouvait  redire lorsque
le capitaine Hodgton tuait de sa main les deux fils du Grand Mogol,
coupables d'avoir eu des sujets qui avaient viol des Anglaises (car ces
Indiens ont de mauvaises manires) et l'on jette feu et flammes lorsque
les Russes pendent des officiers qui ont quitt leur rgiment pour
prendre parti parmi les insurgs. Nous faisons trs justement fusiller 
Puebla des Franais que nous avons attraps.

Adieu, mon cher Panizzi. L'_incognita_ m'crit des lettres italiennes
toujours brlantes.




CXXXI


Paris, dimanche 12 juillet 1863.

Mon cher Panizzi,

Je devais dner avec Sa Majest hier, et je comptais lui remettre votre
lettre; mais, au moment de monter en voiture pour Saint-Cloud, est
arriv un de ses cuyers m'annoncer que le dner tait remis, attendu
que le duc de X... venait d'avoir une attaque, on ne sait pas bien de
quoi, et qu'il tait encore sans connaissance. Il y a deux divinits
paennes qui peuvent tre accuses du fait, pour lesquelles il avait
trop de penchants! On nous a remis  demain, pour le cas o l'accident
ne finirait pas mal. Je vais envoyer savoir de ses nouvelles dans
l'aprs-midi. S'il allait plus mal, ou s'il mourait _salute a noi_,
j'enverrais votre lettre qui me parat excellente.

Je ne vois pas encore bien clair dans l'avenir. Cependant je crois bien
que vous me verrez apparatre vers le 20 de ce mois. Vous savez que je
ne tiens pas beaucoup au monde et que je viens  Londres pour _vous_
voir. Quant aux dners, les vtres me plaisent beaucoup mieux que ceux
des aristocrates du West-End. L'exemple du duc de X... est l pour
prouver que les jeunes gens de notre ge doivent se contenter d'un
bifteck.

On vient de recevoir la nouvelle de la prise de Mexico. Ce serait
excellent si cela finissait tout; mais c'est un autre ordre de
difficults qui commence. Csar et M. Fould sont jusqu' prsent les
seules personnes,  ma connaissance, qui pensent que l'affaire pourra
devenir profitable  ce pays-ci.

On attend avec grande impatience et un peu d'inquitude des nouvelles de
Russie. La plupart croient que la rponse de Gortchakof sera trs polie,
et mme qu'il acceptera la proposition de l'Autriche, sinon les ntres,
qui paraissent les mmes que celles de l'Angleterre. Mais les Polonais
n'en voudront pas, pas plus que de l'armistice timidement prsent par
lord Russell. Alors quelle sera la consquence? de laisser carte blanche
 la Russie. Si on n'et pas encourag les Polonais, il est probable que
l'insurrection serait dj termine. On se demande encore comment on
traiterait avec le gouvernement national, qui ressemble fort au
gouvernement des francs juges ou des inquisiteurs de l'tat de Venise.
Je pense que lord Russell ne sera pas embarrass pour les dcouvrir, car
il a le grand pontife Hertzen sous la main.

Je viens de voir une lettre de Thiers. Il a t reu merveilleusement
par l'aristocratie de Vienne. L'empereur l'a consult sur la politique,
et il a modestement rpondu qu'il ne pouvait qu'admirer M. de
Schmerling. Il parat, d'ailleurs, trs frapp du mouvement _libral_ de
l'Autriche et de la rsignation des grands seigneurs  l'accepter. Il
parat bien rsolu  ne pas faire ici d'opposition tracassire; et mme
 se sparer trs franchement des rouges ses collgues de Paris. Mais,
_entre dicho y hecho, hay gran trecho_.

Adieu, mon cher Panizzi;  bientt, j'espre. Mille amitis et
compliments.




CXXXII


Paris, 16 juillet 1863.

Mon cher Panizzi,

Voil le pauvre duc de X... qui paye cher ses amusements trop tardifs.
Il parat qu'aprs avoir bien dn et avoir bu beaucoup d'eau-de-vie, il
est all dans un bal champtre, d'o il est revenu pour souper, en
compagnie de deux gueuses, et c'est en sortant de la Maison dore, aprs
un souper trs prolong, qu'il est tomb sur le trottoir  demi
paralys. Je ne crois pas qu'il ait retrouv sa connaissance.

J'ai dn avant-hier chez madame Fould, qui m'a donn des nouvelles de
Vichy. Son mari tait, en apparence, en grande faveur auprs de Sa
Majest. On est content, en gnral, du nouveau ministre. Le ministre
de l'instruction publique a commenc par quelques mesures trs
anti-jsuitiques qui ont fait un trs bon effet.

Je ne suis pas content de la note de lord Russell ni de son discours sur
la Pologne. La note est bien mdiocre de forme, surtout si on la compare
 celle de Drouyn de Lhuys et  celle de M. de Rechberg. Il y a une
grande navet au sujet de l'armistice, navet dont, au reste, nous
avons  supporter notre part. On demande un armistice; mais comment un
armistice peut-il exister sans frontires dfinies? Et le moyen de
dterminer une frontire dans un pays o les insurgs n'ont pas une
ville, peut-tre pas un village; o il n'y a pas une lieue de terrain
occup par eux, mais o il y a, dans chaque fort, une troupe de cent 
deux cents hommes? Quelle rponse on prpare au prince Gortchakof!
Ajoutez  cela l'assurance donne au Parlement qu'on ne fera pas la
guerre  la Russie, quand mme elle rpondrait par la ngative aux six
propositions. Il me semble que rien de plus imprudent, ni de plus timide
 la fois, n'avait encore t sign par un ministre des affaires
trangres. Comme tout cela montre bien l'normit de la puissance de la
presse, qui fait faire tant de btises aux gens les plus senss!

Adieu, mon cher Panizzi; je vous crirai bientt, et ce sera j'espre
pour vous dire le jour de mon arrive.




CXXXIII


Paris, 21 aot 1863.

Mon cher Panizzi,

Je suis arriv hier soir  bon port dans mon domicile, non sans avoir
offert un petit sacrifice  Neptune, moins  cause de sa fureur que par
la prsence de cent cinquante vieilles femmes qui remplissaient des
cuvettes  l'envi.

Je n'ai pu aller aujourd'hui  Saint-Cloud. J'irai demain, je pense, et
je vous crirai au commencement de la semaine prochaine.

Il parat dcid que nous aurons une session en novembre, non pas
seulement pour la vrification des pouvoirs, mais pour faire des lois.
Le peu de gens que j'ai vus ne croient pas  la guerre, et on m'assure
que l'enthousiasme polonais se refroidit tous les jours.

L'archiduc Maximilien a crit  l'empereur une lettre de huit pages pour
lui faire ses remerciements. Il accepte et on dit que ce n'est ni la
reconnaissance ni l'loquence qui manquent  cette ptre. On assure que
nos affaires au Mexique vont bien. On a charg un colonel Dupin de
poursuivre les gurillas mexicaines-juaristes avec des spahis d'Afrique
et des contre-guerillas mexicaines. Il a dbut comme il faut commencer
avec cette canaille, par pendre et fusiller tout ce qu'il attrapait. Les
gens du pays out trouv cela trs bon et nous servent d'espions avec
empressement. On croit que quelques mois de chasse suffiront pour rendre
le pays parfaitement sr. _Utinam._

Ici,  la Chambre, on s'attend que l'opposition fera le diable  quatre
et donnera beaucoup d'embarras. Je compte voir Thiers ces jours-ci.

L'empereur et le prince imprial sont au camp de Chlons  faire de
grandes manoeuvres.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. Je suis triste de vous avoir
quitt, et me console en pensant que c'est pour peu de jours.




CXXXIV


Paris, 23 aot 1863.

Mon cher Panizzi,

Je suis all hier  Saint-Cloud, o j'ai trouv tout le monde en trs
bonne sant; je ne parle pas des militaires grands et petits qui sont au
camp. On vous remercie beaucoup des photographies, qui ont paru faire
grand plaisir.

_On_ allait vous crire; mais, comme c'est une opration qui cote
beaucoup  cette petite main, on me charge de la lui pargner. On
m'ordonne donc de vous demander quand vous venez. On part le 31 de ce
mois. Voulez-vous partir avec elle? _Monsieur_ ne revient  Paris que le
27. Il en partira le 4 septembre. De toute faon, on compte sur votre
prsence, vous laissant absolument matre de dcider le jour. Seulement
ne tardez pas  rpondre. Je suis  votre disposition tout  fait. Je
fais une seule, non _objection_, mais _observation_. Si nous partons le
31, il n'est pas clair que nous puissions nous en aller avant la fin du
mois. Dcidez.

Point de guerre cette anne. Cela est vident. On est bien catholique.
Le fils cependant me donne des esprances. Son prcepteur lui a cont un
vieux roman dont le dnouement a eu lieu sous Tibre, et lui a demand
si les juifs n'taient pas d'abominables gredins d'avoir fait ce tour 
Notre-Seigneur. Le petit a dit: Mais pourquoi s'est-il laiss faire
puisqu'il tait tout-puissant?. Je ne sais pas ce que le prcepteur a
dit. Tchez de trouver une bonne rponse.

Adieu,  bientt. Rpondez-moi et dcidez pour vous sans arrire-pense,
ni considrations de crmonie. Vous avez des affaires et vous pouvez et
devez les faire passer avant tout.




CXXXV


Biarritz, 27 septembre 1863.

Mon cher Panizzi,

Un mot trs  la hte, car je vais  la messe. L'impratrice est trs
souffrante d'un mal de gorge commenc vous savez o et continu dans une
promenade en bateau sur la Nive. L'empereur est aussi un peu enrhum et
le prince imprial a t trs souffrant hier de vomissements. Ce matin,
il est  peu prs compltement remis.

Nous avons eu un trs agrable voyage de Tarbes  Pau et  Biarritz. Vos
commissions ont t fidlement remplies et aussitt que possible.

Adieu. Je suis charg pour vous de tous les compliments et tendresses
des dames et des messieurs,  commencer par deux augustes
personnages[20].

      [Note 20: A cette lettre taient ajouts ces quelques
      mots de la main de l'impratrice:

      Je veux vous dire, mon cher M. Panizzi, tout le regret que
      j'ai de ne plus vous avoir parmi nous. Je vous demande de
      vouloir bien me conserver un de vos bons et meilleurs
      souvenirs.

      Votre allie politique.

      EUGNIE.]




CXXXVI

Biarritz, 1er octobre 1863.

Mon cher Panizzi,

Les rhumes dont je vous ai effray vont  peu prs bien, _ma questo 
nulla_.

Le diable qui prside  nos affaires a envoy dans nos parages le yacht
imprial _l'Aigle_, et nous a suggr l'envie de faire un voyage de
circumnavigation autour de la pninsule ibrique. On doit embarquer
quantit de cocods, aller d'abord  Lisbonne voir si la reine de
Portugal est bien accouche, puis visiter Cadix, Sville, Malaga et
Grenade, et s'en revenir par Marseille.

En Portugal, il n'y a gure d'autre inconvnient que l'inopportunit de
la visite; mais, en Andalousie, les choses deviennent plus graves:
quantit de cousins; le duc de Montpensier  San-Lucar ou  Sville; les
lections espagnoles; une jeune personne  marier plus ou moins
recommande aux prtendants par l'entourage de cocods et d'officiers de
marine.

Cortina, l'ancien ministre des finances  Madrid, que j'ai rencontr 
Bayonne, me disait que l'arrive de Sa Majest en Andalousie pouvait
tre l'occasion de trs graves dsordres. Elle sera reue, suivant lui,
ou bien ou mal, mais de toute faon d'une manire scandaleuse et
dangereuse. Il craint que les progressistes, qui sont gens  faire
flche de tout bois, ne profitent de cela pour faire quelque ovation
aussi embarrassante pour celle qui en sera l'objet que pour le
gouvernement espagnol.

Enfin, et c'est le plus grave, la presse est libre en Espagne, et
l'arrive et le cortge peuvent fournir aux journalistes le sujet de
bien des malices et insolences, d'autant plus que Sa Majest catholique
et le duc de Montpensier ne manqueront pas de les exciter sous main.

Je me suis trouv d'accord avec tout le monde ici pour dplorer ce
projet malencontreux, mais  peu prs seul pour parler. Cependant j'ai
dtermin Mocquart  parler  l'empereur. Comme il m'a cit et que
l'empereur m'a cit, j'ai eu sur-le-champ une bataille  soutenir contre
l'impratrice.

Vous ne serez pas surpris quand je vous dirai que, bien qu'elle ft un
peu irrite, elle n'a pas cess un instant d'tre bienveillante et bonne
pour moi  son ordinaire. Mon attachement pour elle, et le danger trs
rel de la chose, m'ont donn hardiesse et franchise, et je lui ai
dbit trs nettement ma rtele, quelquefois avec plus de vivacit que
le respect ne l'exigeait. Elle a discut loyalement, mais en avocat qui
soutient une mauvaise cause. Son grand argument tait qu'elle tait bien
libre de faire tout ce qu'un particulier peut faire. J'ai rpondu
qu'elle n'tait pas un particulier, qu'elle avait des charges et qu'elle
devait les supporter. Aprs une demi-heure de dispute trs anime, ayant
dit tout ce que j'avais sur le coeur, j'ai conclu en lui disant qu'une
grande souveraine comme elle ne pouvait rien faire qui compromt et son
mari et son pays; et qu'elle devait se persuader qu'elle n'tait pas
libre; qu'un roi l'tait moins que personne, et que c'tait pour cette
raison que j'avais refus toutes les couronnes qu'on m'avait offertes.
Elle s'est mise  rire, m'a dit que j'tais une bte; mais il m'a paru
cependant que mon discours l'avait branle et lui laissait quelques
inquitudes.

Comme elle ne sait pas cder, le voyage est rsolu. On devait partir ce
matin, mais la mer est furieuse. Impossible de gagner _Passages_, o
attend _l'Aigle_. Je dsire et j'espre un peu que le voyage se borne 
quelques jours passs  Lisbonne. La mer, l'quinoxe, etc., peuvent
modifier beaucoup les rsolutions.

Adieu, mon cher Panizzi, portez-vous bien et donnez-moi de vos
nouvelles. Ne parlez  personne du voyage, qui malheureusement ne sera
bientt plus un secret.




CXXXVII


Paris, 8 octobre 1863.

Mon cher Panizzi,

Je trouve ici qu'on ne s'occupe pas trop du voyage de l'impratrice, ce
qui me fait grand plaisir. Elle est arrive  Lisbonne en bonne sant et
assez vite. Aujourd'hui, elle doit tre  Cadix. C'est malheureusement
l que les embarras commencent. Il parat qu'elle n'a fait que paratre
et disparatre en Portugal. On avait prvenu le roi, mais il n'y a pas
eu d'entre ni de _fiocchi_. D'un autre ct, elle envoie de Lisbonne 
Madrid de Caux avec une lettre pour la reine, en sorte que la mauvaise
humeur de Sa Majest catholique soit conjure autant que possible.

Je viens de djeuner avec M. Fould, que j'ai trouv assez gaillard et
moins furieux qu'on ne le pouvait craindre de la part d'un homme qu'on
arrache aux ortolans de Tarbes pour le relancer dans la politique et les
finances. Il est trs content de son matre et croit au maintien de la
paix, du moins tant que ses allis ne voudront pas la guerre.

J'ai trouv ici un Portugais, homme assez riche, qui s'ennuie et qui a
le got des coups de fusil. Il est all en tirer au Maroc avec
O'Donnell, puis en Pologne, d'o il revient aprs avoir t deux fois
pris par les Russes, dont il se loue assez, car on s'est born  le
renvoyer par la frontire la plus proche. Il dit qu'il n'y a pas un mot
de vrai dans les bulletins polonais, et qu'il a pass son temps  tre
battu et  s'enfuir. Il n'a pas grande ide ni du patriotisme ni des
ressources du pays.

La phrase de lord Palmerston que vous m'envoyez est jolie; mais c'est
le mot d'un vieillard qui n'espre plus rien, et qui ne demande plus
qu' mourir tranquille. Ce n'est pas, ce me semble, le langage du
premier ministre d'un grand pays.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous souhaite sant et prosprit. Il fait
un temps digne de Londres, quoique pas trop froid.




CXXXVIII


Cannes, 20 octobre 1863.

Mon cher Panizzi,

J'ai pens faire une fcheuse exprience des conomies ralises par les
compagnies de chemins de fer, qui, pour ne pas retarder un train, le
font passer sur des traverses non cales ni consolides. Nous avons eu
un accident entre Avignon et Marseille qui aurait pu tre assez grave.
Tout s'est born pourtant  un wagon renvers, celui de l'administration
des postes, dont les employs out t tous un peu contusionns. La
diligence o j'tais s'est arrte au bord d'un talus d'une vingtaine
de pieds. J'tais dans un coup avec un cur, et il y avait derrire
trois capucins. Cela explique l'accident. Il ne faut pas s'embarquer en
si mauvaise compagnie.

J'ai reu des nouvelles de nos amis embarqus sur _l'Aigle_. Un mot de
madame de Lourmel et une dpche tlgraphique de la comtesse de
_Pierrefonds_ (_sic_), date de Cadix 18, et ainsi conue: Je pars de
Cadix en trs bonne sant. Tout s'est bien pass. Expliquez comme vous
pourrez le journal qui dit qu'elle est arrive  Valence le 17 et partie
pour Madrid.

La mort de Billaut est un coup funeste pour la russite de la session
qui va s'ouvrir. C'tait assurment le plus habile et le plus propre 
lutter avec avantage contre les orateurs de l'opposition, mme les plus
brillants. Ce n'tait pas un homme d'tat, mais c'tait un instrument
merveilleux entre les mains d'un homme d'tat. Je ne vois que Rouher qui
puisse lui succder, non le remplacer.

J'ai, d'ailleurs, d'assez bonnes nouvelles de Thiers. Il est toujours
sage et promet de continuer  l'tre. Tiendra-t-il parole, cela est
crit dans les tablettes de Jupiter. Cousin, qui tait un excellent
conseiller, va venir ici et ne pourra plus le contrler ni combattre
l'influence fcheuse d'un certain nombre de belles dames orlanistes
dont notre ami estime les sourires  un trs haut prix.

Adieu, mon cher ami; j'espre que vous tes en bonne sant et que vous
ne regrettez pas trop le ciel des Pyrnes. J'touffe de chaleur. Pas un
nuage au ciel. La mer est comme une glace.




CXXXIX


Cannes, 27 octobre 1863.

Mon cher Panizzi,

Les motifs qu'on donne chez vous au voyage sont parfaitement ridicules.
Il y a des gens qui ne croient pas qu'on boive jamais un verre de vin de
Bordeaux sans quelque but politique. Du reste, la rception a t trs
belle et tout s'est pass pour le mieux. Dans quelque temps, j'aurai des
dtails dont je vous ferai part s'ils en valent la peine.

Hier, nous avons eu la visite de Cousin arrivant de Paris et voyant les
choses trs en noir. Il croit, et je crains qu'il n'ait raison, que
toutes les belles promesses de Thiers ne tiendront pas. C'est un autre
orgueil, et des plus grands. Il ne s'agit plus d'tre chef du cabinet:
il faut tre prsident ou Dieu sait quoi. En attendant, il dbute par ce
qui me semble une impertinence et une faute. Il n'ira pas  la sance
d'ouverture. Les nouveaux lus snateurs et dputs doivent y prter
serment. Croit-il que le serment prt  la Chambre et devant le
prsident oblige moins que s'il tait prt devant Sa Majest. Il dit
que ce qu'il en fait, c'est pour se mettre bien avec l'opposition, afin
de donner plus d'autorit  sa parole lorsqu'il lui prchera la
modration.

Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons toujours un temps magnifique. Hier,
on nous a donn un gros bouquet de lilas; c'est la seconde cueillette de
cette anne. Nous mangeons des pois et, si la chaleur durait, nous
aurions probablement bientt des fruits de l'anne prochaine.




CXL


Paris, 9 novembre 1863.

Mon cher Panizzi,

L'histoire de lord Palmerston m'a mis en belle humeur pendant trois
jours. Il parat, par une lettre d'avocat, que la partie lse ne veut
pas entendre  un arrangement; et qu'il y aura procs. Que ce pauvre
Ellice aurait ri avec nous s'il tait encore de ce ct de l'Achron.
Lady Palmerston, qui est une femme d'esprit, doit au fond se soucier
trs peu de l'infidlit; mais le scandale,  cet ge, est plus grave,
et la reine doit faire une grise mine  son premier ministre. En France,
un homme d'tat ne rsisterait pas probablement  ce flot de ridicule.
Je ne sais pas comment la chose sera prise en Angleterre. Du reste, si
l'on fait une souscription pour lever une statue  lord Palmerston,
inscrivez mon nom aprs le vtre. Je crains qu'on ne nous en lve pas
de semblables.

Il parat que le discours de l'empereur a plu gnralement. Il est fort
habile, et, quoique la runion d'un congrs europen soit une chose
pratiquement bien difficile  raliser, il met tous les souverains dans
un grand embarras, et les souverains qui refuseront seront mal nots par
leurs peuples. C'tait la seule partie vulnrable qu'il a touche dans
les notes du prince Gortchakof. Le discours de M. de Morny a galement
fait un bon effet par son ton conciliant et comme il faut. En somme, la
session, qui semblait devoir, s'ouvrir sous de trs mauvais auspices,
pourra bien tre meilleure qu'on ne l'avait prvu. Je vais voir M. Fould
et entendre probablement son rapport, qui, dit-on, est rassurant.

Adieu, mon cher Panizzi; tenez-vous en joie et sant s'il est possible.
Rappelez-moi au souvenir de nos amis.




CXLI


Compigne, 18 novembre 1863.

Mon cher Panizzi,

J'ai prsent vos hommages  Leurs Majests, et en particulier 
l'impratrice pour le jour de sa fte, le 15, dont vous ne vous tiez
pas seulement dout, paen que vous tes!

Tout s'est trs bien pass, c'est--dire _exceptis excipiendis_. Au feu
d'artifice, une femme qui voulait le voir de trop prs et qui avait
franchi le cordon sanitaire a t tue tout raide par une fuse qui l'a
frappe  l'oeil. Nous avons jou une charade un peu leste, mais qui a
t bien prise et qui a fait rire.

Puis, au dner, le 15, votre ami le prince Napolon, toujours gracieux,
n'a pas voulu porter la sant de l'impratrice. Il tait assis  sa
droite, _pro consuetudine_, et l'empereur lui a dit de porter un toast
et de faire un speech. Il a fait la grimace. De son ct, l'impratrice
lui a dit: Je ne tiens pas beaucoup au speech. Vous tes trs loquent,
mais vos discours me font un peu peur quelquefois. A une seconde
sommation de l'empereur, il a rpondu: Je ne sais pas parler en
public. On s'tait lev, tout le monde attendait sans trop comprendre
ce qui se passait au milieu de la table. Enfin Sa Majest a dit: Vous
ne voulez pas porter la sant de l'impratrice?--Si Votre Majest veut
bien m'excuser, je m'en dispenserai. Le prince Joachim alors a port
le toast, et on a quitt la table un peu mu.

Cette frasque a sembl assez forte pour le faire prier d'aller voir au
Palais-Royal si Leurs Majests y taient; cependant l'_hte_ et
l'_htesse_ ont gard leur sang-froid ordinaire, et l'impratrice a mme
pris son-bras pour passer au salon. Le prince est rest l fort isol,
tout le monde l'vitant; lui, faisant une mine boudeuse et mchante qui
le faisait ressembler fort  Vitellius.

Le matin, il y a eu beaucoup d'alles et de venues dont le rsultat
parat avoir t un repltrage. Jamais je n'ai vu homme plus mal
gracieux. Quant  moi, je n'aurais pas souffert pareille incartade; mais
vous connaissez la longanimit de l'empereur; il le regarde comme un
enfant et lui passe ses mauvaises humeurs. Je trouve fort triste, au
fond, que, dans un temps comme celui-ci, les Bonaparte ne se serrent pas
tous autour du chef de leur maison. Le prince, qui a parfois, je
suppose, des vellits de jouer un rle politique, se fait dtester par
ses mauvaises manires. Il flatte les rouges et s'imagine peut-tre que,
dans une rvolution, il serait pargn. L'histoire du duc d'Orlans est
l pour lui apprendre quel serait son sort si la Rpublique
s'tablissait jamais dans ce pays.

Je reste ici, encore une huitaine de jours. Aujourd'hui arrivent les
Allemands, M. de Metternich et le ministre de Prusse, le comte de Goltz,
tous gens peu amusants. Peut-tre que la mort du roi de Danemark nous
privera des belles toilettes et des valses de ces dames.

Je pense tre de retour  Paris pour le milieu de la semaine prochaine.
J'y resterai jusqu'aprs la discussion de l'adresse; puis j'irai
attendre  Cannes la fin de l'hiver. Viendrez-vous nous y voir?

Adieu, mon cher Panizzi; tenez-vous en joie et recommandez-moi  nos
amis.




CXLII


Compigne, 22 novembre 1863.

Mon cher Panizzi,

Nous vivons ici en grandes occupations. Votre serviteur est directeur de
thtre, auteur et acteur. Il fait de plus des rvolutions dans les
beaux-arts et de la polmique avec l'institut. Dans ses moments de
loisir, on lui donne des recherches  faire sur l'histoire romaine. Il
est, d'ailleurs, libre de faire ce qui lui plat depuis une heure du
matin jusqu' huit heures. Heureusement que, mercredi, je redeviens
homme libre.

La rponse de l'Autriche est arrive, trs amicale; acceptant en
principe, mais demandant des renseignements. M. de Goltz, qui est ici, a
apport, je crois, une lettre semblable du roi de Prusse. En somme, je
pense qu'il y aura bien des protocoles, mais qu'il y aura un congrs. Je
doute qu'il fasse grand'chose, mais il aura empch la guerre, ce qui
est un grand point.

Adieu; portez-vous bien et donnez de vos nouvelles.




CXLIII


Paris, 7 dcembre 1863.

Mon cher Panizzi,

Il semble que Csar n'a pas trop mal vu la lettre de lord Russell. C'est
pour l'Angleterre un parti pris de devenir une puissance de second
ordre; du moins elle fait le plongeon toutes les fois qu'on l'invite 
faire acte de puissance du premier ordre. C'est son affaire, et,  un
certain point de vue, je trouve qu'elle a raison et que nous avons tort.
Mais, d'un autre ct, trouvez-vous bien l'excessive hte de son refus,
et les termes employs par lord Russell? On n'est pas habitu de sa part
 la politesse, mais on aurait voulu qu'il prt la peine de lire la
lettre de l'empereur. Tandis que toutes les puissances de l'Europe se
bornent  demander qu'on spcifie les questions  traiter, il rpond
qu'il est impossible de s'entendre, et que ce n'est pas la peine de
commencer. Observez que, nagure encore, il se plaignait de la grandeur
des armements de la France, qui obligeait toute l'Europe  l'imiter. Or
l'empereur, dans sa lettre, dit que la question du dsarmement gnral
doit occuper le congrs. Suppos que toutes les puissances refusassent
de traiter les affaires qui agitent en ce moment l'Europe, qu'elles
voulussent qu'on en restt sur l'_uti possidetis_, et qu'on se bornt 
reproduire les articles non abrogs des traits de 1815, en leur donnant
une sanction nouvelle, la question du dsarmement pourrait cependant
tre traite sans difficult. Si chaque puissance prenait vis--vis des
autres l'engagement de rduire son tat militaire  ses besoins
personnels, ne serait-ce pas un grand avantage pour toute l'Europe?
C'est  quoi lord Russell ne rpond mme pas.

L'impression de sa lettre a t trs mauvaise ici, de quoi sans doute il
se soucie trs peu. Ce qui parat certain, c'est que, suppos, ce qui
est probable, que l'insurrection polonaise soit anantie au printemps
prochain et que l'empereur Alexandre fasse preuve de quelque humanit ou
de quelque politique  l'gard de ses sujets polonais, il y aura un
rapprochement entre la France et la Russie, dont l'Angleterre pourra
craindre un jour les effets, si nous ne sommes pas en pleine anarchie
lorsque la question d'Orient clatera.

La discussion des pouvoirs de la Chambre a montr  nu le suffrage
universel. Le gouvernement n'a pas t justifi, et l'opposition a t
convaincue d'avoir fait usage des mmes moyens de corruption et
d'intimidation. Maintenant que les candidats ont  faire la cour  la
canaille, ils sont obligs d'employer des agents ignobles, qui font
toutes les turpitudes imaginables. Il est fcheux qu'on ait mis cela au
grand jour. En Angleterre o la matire lectorale est beaucoup plus
leve, on a grand soin de passer l'ponge sur toutes les saloperies de
cette nature.

Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien. Que devient le procs de lord
Palmerston? On dit que, ayant demand conseil l-dessus  Thiers, Thiers
lui a rpondu: Faites la vrification des pouvoirs.




CXLIV


Cannes, 30 dcembre 1863.

Mon cher Panizzi,

Depuis que je suis ici, je ne sais plus rien de la politique que par
Cousin, qui a des correspondants parmi les grands hommes d'tat, et par
quelques mois que M. Fould m'envoie de temps en temps.

La discussion de l'emprunt a t meilleure que je ne l'aurais espre.
M. Thiers a t convenable. Entre nous, il me semble qu'il n'a rien
appris ni rien oubli, comme vos amis les Bourbons. Il avait besoin de
parler et a parl sur la pointe d'une aiguille. Il a trait la Chambre
avec des airs de supriorit qui n'ont pas plu beaucoup, et il n'est pas
arriv  un autre rsultat qu' prouver qu'il ne dirigeait pas
l'opposition, et qu'elle n'avait gure de confiance en lui. Il prendra
peut-tre sa revanche sur la question du Mexique, qui est un bien
meilleur champ de bataille pour l'opposition. Je ne sais pas trop
comment M. Rouher et M. Chaix d'Est-Ange se tireront de ce mauvais pas.

On annonce de mauvaises nouvelles d'Italie et de Hongrie. Le parti
rouge, qui est de tous les pays, comme le parti clrical, et qui dans
toute l'Europe agit avec un diabolique concert, se remue terriblement et
promet pour le printemps prochain une explosion gnrale. Vous avez vu
la proclamation de Kossuth. Je ne sais pas si le gouvernement d'Italie
est assez fort pour empcher les volontaires et Garibaldi de recommencer
quelque autre sottise. Il est fort  craindre qu'il ne soit pas trop
prpar pour s'y opposer. Ce qui est certain, c'est que les rouges et
les clricaux; ces deux ennemis du sens commun et de l'humanit, sont
les uns et les autres pleins de confiance et annoncent de grands
vnements pour l'anne qui va commencer aprs-demain. Je ne crois pas
au succs des uns ni des autres, mais je crois  un gchis terrible,
funeste pour tout le monde et pour nous plus que pour personne.

On parlait  Paris ces jours derniers de changements ministriels, entre
autres de celui de Drouyn de Lhuys. Je n'y crois pas trop, bien que
persuad qu'il serait fort  dsirer que nous fussions dbarrasss de ce
faiseur de phrases qui n'a pas une ide  lui, et qui, mme en matire
de phrases, est fort au-dessous du prince Gortchakof.

Lord Brougham est ici, bien faible, chancelant sur ses jambes, mais
toujours _busy body_, curieux de tout savoir et passablement
gobe-mouche. Il est devenu fort dvot. Cela donne de l'esprance pour
vous et moi quand nous aurons quatre-vingt-cinq ans.

J'ai consult, avant de quitter Paris, le plus habile mdecin pour
l'asthme. Il m'a ordonn un traitement que je vais suivre et il me
promet une gurison complte si je l'observe exactement. C'est de
l'arsenic qu'il s'agit d'avaler. Cela fait grand bien aux moutons, aux
chevaux et aux Tyroliens; mais c'est une question de savoir si mon
estomac est comme celui des quadrupdes et bipdes  qui l'arsenic
russit. Enfin il faut essayer.

Adieu, mon cher Panizzi; finissez bien cette anne, commencez bien
l'autre, et suivez le prcepte philosophique _recte agere et ltari_ que
le pre Dubois, le mdecin de Napolon Ier, traduisait par faire son
affaire et se f..... du reste.

FIN DU PREMIER VOLUME




                                   TABLE

                                    1850

                                                          Pages

        I.           Paris              31 _dcembre_         1

                                    1855

        II.          Paris               4 _juillet_          3

                                    1857

        III.         Paris              11 _octobre_          4
        IV.          Cannes              5 _dcembre_         5

                                    1858

        V.           Paris              25 _janvier_          7
        VI.           --                12 _mai_              8
        VII.          --                16  --               11
        VIII.        Paris               7 _juin_            13
        IX.          Berne               7 _juillet_         15
        X.           Venise             11 _aot_            16
        XI.          Paris              17 _octobre_         18

                                    1859

        XII.         Cannes              7 _janvier_         18
        XIII.        Paris              12 _mars_            21
        XIV.          --                 8 _avril_           25
        XV.           --                29  --               29
        XVI.          --                10 _mai_             33
        XVII.         --                27  --               37
        XVIII.        --                   _juin_            39
        XIX.          --                30  --               42
        XX.           --                12 _juillet_         48
        XXI.          --                15  --               51
        XXII.         --                20  --               54
        XXIII.        --                25  --               57
        XXIV.         --                12 _aot_            59
        XXV.         Cannes             16 _dcembre_        62
        XXVI.         --                26  --               65

                                    1860

        XXVII.       Cannes             10 _janvier_         68
        XXVIII.       --                29  --               71
        XXIX.         --                17 _fvrier_         73
        XXX.         Paris              25 _mars_            76
        XXXI.         --                31  --               80
        XXXII.       Paris             1er _avril_           81
        XXXIII.       --                25  --               88
        XXXIV.        --                30  --               91
        XXXV.         --                 3 _mai_             94
        XXXVI.        --                11  --               95
        XXXVII.       --                23  --               97
        XXXVIII.      --                31  --              102
        XXXIV.       Fontainebleau      15 _juin_           106
        XL.          Paris             1er _juillet_        108
        XLI.         Londres             7 _aot_           110
        XLII.        Paris               6 _octobre_        112
        XLIII.        --                11  --              119
        XLIV.         --                15  --              122
        XLV.          --                16  --              124
        XLVI.         --                16  --              128
        XLVII.        --                21  --              129
        XLVIII.       --                23  --              133
        XLIX.         --                31  --              135
        L.            --                 3 _novembre_       139
        LI.           --                 4  --              143
        LII.          --                11  --              145
        LIII.        Cannes             21  --              149
        LIV.          --                27  --              152
        LV.           --                 2 _dcembre_       155
        LVI.          --                11  --              158
        LVII.         --                16  --              163

        1861

        LVIII.       Cannes              9 _janvier_        164
        LIX.          --                24  --              166
        LX.           --                13 _fvrier_        170
        LXI.         Paris              27  --              173
        LXII.         --                28  --              178
        LXIII.        --               1er _mars_           181
        LXIV.         --                 6  --              183
        LXV.          --                 8  --              186
        LXVI.         --                19  --              189
        LXVII.       Melle              30 _mars_           192
        LXVIII.      Paris               8 _avril_          196
        LXIX.         --                14  --              197
        LXX.          --                18  --              199
        LXXI.        Ville-d'Avray      21  --              203
        LXXII.       Paris               2 _mai_            204
        LXXIII.       --                11  --              207
        LXXIV.        --                19  --              209
        LXXV.         --                 9 _juin_           211
        LXXVI.        --                11  --              212
        LXXVII.      Fontainebleau      24  --              214
        LXXVIII.     Paris               2 _juillet_        216
        LXXIXI.       --                19 _aot_           217
        LXXX.        Paris              30  --              219
        LXXXI.        --                 3 _septembre_      221
        LXXXII.       --                 8  --              223
        LXXXIII.     Biarritz           15  --              225
        LXXXIV.      Biarritz           28 _septembre_      227
        LXXXV.       Paris              14 _octobre_        228
        LXXXVI.       --                23  --              230
        LXXXVII.      --                17 _novembre_       233
        LXXXVIII.     --                 4  --              235
        LXXXIX.      Compigne          16  --              235
        XC.          Paris               8 _dcembre_       237
        XCI.         Cannes             31  --              239

                                    1862

        XCII.        Cannes              3 _fvrier_        240
        XCIII.        --                10 _mars_           242
        XCIV.         --                22  --              245
        XCV.         Paris              31  --              248
        XCVI.         --                 9 _avril_          251
        XCVII.        --                18  --              254
        XCVIII.       --                23  --              256
        XCIX.         --                26  --              258
        C.            --                 2 _juillet_        259
        CI.           --                11  --              261
        CII.          --                18  --              262
        CIII.         --                20  --              265
        CIV.          --                29  --              266
        CV.           --                31  --              267
        CVI.         Biarritz           29 _septembre_      268
        CVII.        Paris               9 _octobre_        272
        CVIII.        --                11  --              274
        CIX.         Paris              15 _octobre_        278
        CX.           --                15  --              282
        CXI.         Marseille          19  --              284
        CXII.        Paris              28  --              287
        CXIII.        --                31  --              290
        CXIV.         --                18 _novembre_       292
        CXV.         Cannes             30  --              294
        CXVI.         --                 6 _dcembre_       297
        CXVII.        --                13  --              298

                                    1863

        CXVIII.      Cannes              3 _janvier_        301
        CXIX.         --                16  --              303
        CXXI.         --                 3 _fvrier_        304
        CXXII.        --                 5  --              307
        CXXIII.       --                11  --              310
        CXXIV.       Paris              21 _mars_           311
        CXXV.         --                 5 _mai_            315
        CXXVI.        --                11  --              316
        CXXVII.       --                21  --              318
        CXXVIII.      --               1er _juin_           321
        CXXIX.        --                16  --              323
        CXXX.        Fontainebleau      25  --              326
        CXXXI.       Paris              12 _juillet_        329
        CXXXII.       --                16  --              332
        CXXXIII.      --                21 _aot_           334
        CXXXIV.       --                23  --              336
        CXXXV.       Biarritz           27 _septembre_      338
        CXXXVI.      Biarritz          1er _octobre_        339
        CXXXVII.     Paris               8  --              342
        CXXXVIII.    Cannes             20  --              344
        CXXXIX.      Cannes             27  --              346
        CXL.         Paris               9 _novembre_       348
        CXLI.        Compigne          18  --              349
        CXLII.        --                22  --              352
        CXLIII.      Paris               7 _dcembre_       353
        CXLIV.       Cannes             30  --              356


FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME



615-80.--CORBEIL. Typ. et str. J. CRT.






End of the Project Gutenberg EBook of Lettres  M. Panizzi - 3eme dition,
Tome I, by Prosper Mrime

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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