Project Gutenberg's Les mystres du peuple,  Tome IV, by Eugne Sue

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Title: Les mystres du peuple,  Tome IV
       Histoire d'une famille de proltaires  travers les ges

Author: Eugne Sue

Release Date: April 14, 2010 [EBook #31983]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTRES DU PEUPLE,  TOME IV ***




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de France (BnF/Gallica)







LES
MYSTRES DU PEUPLE.

TOME IV.

Correspondance avec les Editeurs trangers.

L'diteur des _Mystres du Peuple_ offre aux diteurs trangers, de leur
donner des preuves de l'ouvrage, quinze jours avant l'apparition des
livraisons  Paris, moyennant 15 francs par feuille, et de leur fournir
des gravures tires sur beau papier, avec ou sans la lettre, au prix de
10 francs le cent.

                              -------

Travailleurs qui ont concouru  la publication du volume:

_Protes et Imprimeurs_: Richard Morris, Stanislas Dondey-Dupr, Nicolas
Mock, Jules Desmarest, Louis Dessoins, Michel Choque, Charles Mennecier,
Victor Peseux, tienne Bouchicot, Georges Masquin, Romain Sibillat,
Alphonse Perrve, Hy pre, Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lematre,
Auguste Mignot, Benjamin.

_Clicheurs_: Curmer et ses ouvriers.

_Fabricants de papiers_: Maubanc et ses ouvriers, Desgranges et ses
ouvriers.

_Artistes Dessinateurs_: Charpentier, Masson, Castelli.

_Artistes Graveurs_: Ottweit, Langlois, Lechard, Audibran, Roze,
Frilley, Hopwood, Massard, Masson.

_Planeurs d'asier_: Hran et ses ouvriers.

_Imprimeurs en taille-douce_: Drouart et ses ouvriers.

_Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d'Horlogers, de
Lampistes et d'ouvriers en Bronze_: Duchteau, Deschiens, Journeux,
Suireau, Lecas, Ducerf, Renardeux, etc., etc.

_Employs et correspondants de l'Administration_: Maubanc, Gavet,
Berthier, Henry, Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier,
Swinnens, Porcheron. Gavet fils, Dallet, Delaval. Renoux, Vincent,
Charpentier, Dally. Bertin, Sermet, Chalenton, Blot, Thomas, Gogain,
Philibert, Nachon, Lebel, Plunus, Grossette, Charles, Poncin, Vacheron,
Colin, Carillan, Constant, Fonteney, Boucher, Darris, Adolphe, Renoux,
Lyons, Letellier, Alexandre, Nadon, Normand, Rongelet, Bouvet, Auzurs,
Dailhaux, Lecerf, Bailly, Baptiste, Debray, Saunier, Tuloup, Richer,
Daran, Camus, Foucaud, Salmon, Strenl, Seran, Tetu, Sermet, Chauffour,
Caillaut, Fondary, C. de Poix, Bresch, Misery, Bride, Carron, Charles,
Celcis, Chartier, Lacoste, Dulac, Delaby, Kaufried, Chappuis, etc.,
etc., de Paris; Frand, Collier, Petit-Bertrand, Pri, Plantier,
Etchegorey, Giraudier, Gandin, Saar, Dath-Godard, Hourdequin, Weelen,
Bonniol, Alix, Mengelle, Pradel, Manlius Salles, Vergnes, Verl,
Sagnier, Samson, Ay, Falick, Jaulin, Fort-Mussat, Freund, Robert,
Carrire, Guy, Gilliard, Collet, Ch. Celles, Laurent, Castillon, Drevet,
Jourdan Moral, Bonnard, Legros, Genesley, Brjot, Ginon, Fraud,
Vandeuil, Chtonier, Bayard, Besson, Delcroix, Delon, Bruchet, Fournier,
Tronel, Binger, Molini, Bailly, Fort-Mussot, Laudet, Bonamici, Pillette,
Morel, Chaigneau, Goyet, Colin-Morard, Gerbaldi, Fruges, Raynaut,
Chatelin, etc., etc., des principales villes de France et de l'tranger.

La liste sera ultrieurement complte, ds que nos fabricants et nos
correspondants des dpartements, nous auront envoy les noms des
ouvriers et des employs qui concourent avec eux  la publication et 
la propagation de l'ouvrage.

_Le Directeur de l'Administration._

__________________________________________________________
Paris.--Typ. Dondey-Dupr, rue Saint-Louis, 46, au Marais.




LES

MYSTRES DU PEUPLE
ou
HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLTAIRES
 TRAVERS LES GES

PAR

EUGNE SUE.

Il n'est pas une rforme religieuse, politique ou sociale, que nos pres
n'aient t forcs de conqurir de sicle en sicle, au prix de leur
sang, par l'INSURRECTION.


TOME IV.


SPLENDIDE DITION

ILLUSTRE DE GRAVURES SUR ACIER.

ON S'ABONNE
 L'ADMINISTRATION DE LIBRAIRIE, RUE NOTRE-DAME DES VICTOIRES, 32

(PRS LA BOURSE).

PARIS.

1850




LES
MYSTRES DU PEUPLE
OU
HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLTAIRES
A TRAVERS LES GES.
______________________________________



LA GARDE DU POIGNARD.
KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.




PROLOGUE.

LES KORRIGANS.--395-529.


--La Bagaudie... qu'est-ce donc, grand-pre?

--Laisse-moi d'abord achever ce que je disais  notre ami le
porte-balle; cela, d'ailleurs, pourra t'instruire... Donc, mon aeul
Gildas m'a racont qu'il savait de son pre que, peu d'annes aprs la
mort de Victoria la Grande, il y avait eu, non pas en Bretagne, mais
dans les autres provinces, une premire _Bagaudie_[A]. La Gaule,
irrite de se voir de nouveau province romaine, par suite de la trahison
de Ttrik, et des impts crasants qu'elle payait au fisc, se souleva;
les rvolts s'appelrent des _Bagaudes_... Ils effrayrent tellement
l'empereur _Diocltien_, qu'il envoya une arme pour les combattre;
mais en mme temps il fit remise des impts, et accorda presque tout ce
que demandaient les Bagaudes... Il ne s'agit, voyez-vous, que de savoir
demander aux rois ou aux empereurs... Tendez le dos, ils chargent votre
bt  vous briser les reins; montrez les dents, ils vous dchargent...

--Bien dit, vieux pre... Demandez-leur les mains jointes, ils rient;
demandez-leur les poings levs, ils accordent... autre preuve que la
Bagaudie a du bon.

--Elle a tant de bon, que vers le milieu du dernier sicle, elle a
recommenc contre les Romains; cette fois elle s'est propage jusqu'ici,
au fond de notre Armorique; mais nous n'avons eu qu' parler, point 
agir. Le moment tait bien choisi; j'tais, si j'ai bonne mmoire, l'un
de ceux qui, accompagnant nos druides vnrs, se sont rendus  Vannes
auprs de la curie de cette ville, compose de magistrats et d'officiers
romains,  qui nous avons dit ceci: Vous nous gouvernez, nous, Gaulois
bretons, au nom de votre empereur; vous nous faites payer des impts
fort lourds,  nous, Gaulois, toujours au nom et surtout au profit de ce
mme empereur. Depuis longtemps nous trouvons cela trs-injuste et
trs-bte; nous jouissons, il est vrai, de nos liberts, de nos droits
de citoyens; mais le vieux reste de notre sujtion  Rome nous pse;
nous croyons l'heure venue de nous en affranchir. Les autres provinces
pensent ainsi, puisqu'elles se rebellent contre votre empereur... Donc,
il nous plat,  nous, Bretons, de redevenir compltement, indpendants
de Rome comme avant la conqute de Csar, comme au temps de Victoria la
Grande! Donc, curiales, exacteurs du fisc, allez-vous-en, pour Dieu,
allez-vous-en; la Bretagne gardera son argent et se gouvernera
elle-mme; elle est assez grande fille pour cela... Allez-vous-en donc
vite, il ne vous sera point fait de mal... Bon voyage, et ne revenez
plus, ou si vous revenez, vous nous trouverez debout, en armes, prts 
vous recevoir  coups d'pes, et au besoin  coups de faux et de
fourches... Les Romains ne tenaient plus garnison en ce pays; leurs
magistrats et leurs officiers, sans troupes pour les soutenir, sont
partis, et point ne sont revenus: la Bagaudie en Gaule et les Franks sur
le Rhin les occupaient assez. Cette seconde Bagaudie a eu, comme la
premire, de bons effets, encore meilleurs dans notre province que dans
les autres, car les vques, dj rallis aux Romains, sont parvenus 
rebter les autres peuples de la Gaule, moins lourdement pourtant que
par le pass; quant  nous, de l'Armorique bretonne, Rome n'a pas essay
de nous remettre sous le joug. Ds lors, selon nos antiques coutumes,
chaque tribu a choisi un chef, ces chefs ont nomm un chef des chefs qui
gouvernait la Bretagne; conserv s'il marchait droit, dpos s'il
marchait mal. Ainsi en est-il encore aujourd'hui, ainsi en sera-t-il
toujours, je l'espre, malgr le rgne de ces Franks maudits; car le
dernier Breton aura vcu avant que notre Armorique soit conquise par ces
barbares, ainsi que les autres provinces de la Gaule... Maintenant,
dis-tu, ami porte-balle, la Bagaudie renat contre les Franks? tant
mieux, ils ne jouiront pas du moins en paix de leur conqute, si les
nouveaux Bagaudes valent les anciens...

--Ils les valent, bon vieux pre, ils les valent, croyez-moi, je les ai
vus...

--Ces Bagaudes sont donc des troupes armes, nombreuses, dtermines?

--Karadeuk, mon favori, ne vous chauffez pas ainsi...

--Mchant enfant, il ne songe qu' ce qui est bataille, rvolte et
aventure!

Et la pauvre femme de dire tout bas  l'oreille du vieil Aram:

--Ce colporteur avait-il besoin de parler de ces choses devant mon fils?
Hlas! je vous l'ai dit, mon pre, un mauvais sort a conduit cet homme
chez nous...

--Le croyez-vous d'accord, chre Madaln, avec les Ds et les Korrigans?

--Je crois, mon pre, qu'un malheur menace cette maison... Oh! que je
voudrais tre  demain! que je voudrais tre  demain!

Et la mre alarme, de soupirer, tandis que le colporteur rpondait 
Karadeuk, suspendu aux lvres de cet tranger:

--Les nouveaux Bagaudes, mon hardi garon, sont ce qu'taient les
anciens: terribles aux oppresseurs et chers au peuple!

--Le peuple les aime?

--S'il les aime!... _Alian_ et _Aman_, les deux chefs de la premire
Bagaudie, supplicis, il y a prs de deux cents ans, dans un vieux
chteau romain, prs Paris, au confluent de la Seine et de la Marne,
Alian et Aman sont encore aujourd'hui regards par le peuple de ces
contres comme des martyrs!

--Ah! c'est un beau sort que le leur! Ces chefs de Bagaudes... encore
aims du peuple aprs deux cents ans! vous entendez, grand-pre?

--Oui, j'entends, et ta mre aussi... Vois comme tu l'attristes.

Mais le _mchant enfant_, comme disait la pauvre femme, courant dj en
pense la Bagaudie, reprenait, jetant des regards curieux et ardents sur
le colporteur:

--Vous avez vu des Bagaudes? taient-ils nombreux? avaient-ils dj
couru sur les Franks et sur les vques? y a-t-il longtemps que vous les
avez vus?

--Il y a trois semaines, en venant ici, je traversais l'Anjou... Un
jour, je m'tais tromp de route dans une fort, la nuit vient; aprs
avoir longtemps, longtemps march, m'garant de plus en plus au plus
profond des bois, j'aperois au loin une grande lueur qui sortait d'une
caverne: j'y cours, je trouve dans ce repaire une centaine de joyeux
Bagaudes, festoyant autour du feu avec leurs Bagaudines, car ils ont
souvent avec eux des femmes dtermines... Les autres nuits, ils avaient
fait, comme d'habitude, une guerre de partisans contre les seigneurs
franks, nos conqurants, attaquant leurs _burgs_, ainsi que ces barbares
appellent leurs chteaux, combattant avec furie, sans merci ni piti,
pillant les glises et les villas piscopales, ranonnant les vques,
pendant mme parfois les plus mchants de ces prtres, assommant et
dvalisant les collecteurs du fisc royal; mais donnant gnreusement au
pauvre monde ce qu'ils reprenaient aux riches prlats, aux comtes
franks, ces premiers pillards de la Gaule, et dlivrant les esclaves
qu'ils rencontraient enchanes par troupeaux... Ah! par Alian et Aman,
patrons des Bagaudes, c'est une belle et joyeuse vie que celle de ces
gais et vaillants compres!... Si je n'tais revenu en Bretagne pour y
voir encore une fois ma vieille mre, j'aurais avec eux couru un peu la
Bagaudie en Anjou!

--Et pour tre reu parmi ces intrpides, que faut-il faire?

--Il faut, mon brave garon, faire d'avance le sacrifice de sa peau,
tre robuste, agile, courageux, aimer les pauvres gens, jurer haine aux
comtes et aux vques franks, festoyer le jour, bagauder la nuit.

--Et o sont leurs repaires?

--Autant demander aux oiseaux de l'air o ils perchent, aux animaux des
bois o ils gtent? Hier, sur la montagne; demain, dans les bois; tantt
faisant dix lieues en une nuit, tantt restant huit jours dans son
repaire, le Bagaude ignore aujourd'hui o il sera demain...

--C'est donc un heureux hasard de les rencontrer?

--Heureux hasard pour les bonnes gens, mauvais hasard pour le comte,
l'vque, ou le collecteur du fisc royal!

--Et c'est en Anjou que vous avez rencontr cette Bagaudie?

--Oui, en Anjou... dans une fort  huit lieues environ d'Angers, o je
me rendais...

--Le voyez-vous, Karadeuk, mon favori?... Regardez-le donc... quels yeux
brillants, quelles joues enflammes; certes, si cette nuit il ne rve
par des petites Korrigans, il rvera de Bagaudie; ai-je tort, mon
enfant?

--Grand-pre, je dis, moi, que les Bretons et les Bagaudes sont et
seront les derniers Gaulois... Si je n'tais Breton, je voudrais courir
la Bagaudie contre les Franks et les vques...

--Et, m'est avis, mon petit-fils, que tu vas la courir une fois la tte
sur ton chevet; donc, bon rve de Bagaudie, je te souhaite, mon
favori... Va te coucher, il se fait tard, et tu inquites sans raison ta
pauvre mre.

Il y a trois jours, j'ai interrompu ce rcit.

Je l'crivais vers la fin de la journe o le colporteur, aprs la nuit
passe dans notre maison, avait continu son chemin. Lorsqu'au matin il
partit, la tempte s'tait calme. Je dis  Madaln, en lui montrant le
porte-balle, qui, dj loin, et au dtour del route, nous saluait une
dernire fois de la main:

--Eh bien, pauvre folle? pauvre mre alarme... les dieux en courroux
ont-ils frapp Karadeuk, mon favori, pour le punir de vouloir rencontrer
des Korrigans? O est le malheur que cet tranger devait attirer sur
notre maison?... La tempte est apaise, le ciel serein, la mer calme et
bleue... pourquoi votre front est-il toujours triste? Hier, Madaln,
vous disiez: Demain appartient  Dieu! Nous voici au lendemain d'hier,
qu'est-il advenu de fcheux?

--Vous avez raison, bon pre... mes pressentiments m'ont trompe;
pourtant je suis chagrine, et toujours je regrette que mon fils ait
ainsi parl des Korrigans.

--Tenez, le voici, notre Karadeuk, son limier en laisse, bissac au dos,
arc en main, flche au ct; est-il beau! est-il beau! a-t-il l'air
alerte et dtermin!

--O allez-vous, mon fils?

--Ma mre, hier vous m'avez dit: Nous manquons depuis deux jours de
venaison... Le temps est propice; je vais tcher d'abattre un daim dans
la fort de Karnak: la chasse peut tre longue, j'emporte des provisions
dans mon bissac.

--Non, Karadeuk, vous n'irez point aujourd'hui  la chasse, non, je ne
le veux pas...

--Pourquoi cela, ma mre?

--Que sais-je... Vous pouvez vous garer ou tomber dans une fondrire de
la fort...

--Ma mre, rassurez-vous, je connais les fondrires et tous les sentiers
de la fort.

--Non, non, vous n'irez pas  la chasse aujourd'hui.

--Bon grand-pre, intercdez pour moi...

--De grand coeur; car je me rjouis de manger un quartier de venaison;
mais promets-moi, mon petit-fils, de ne point aller du ct des
fontaines o l'on peut rencontrer des Korrigans...

--Je vous le jure, grand-pre!

--Allons, Madaln, laissez mon adroit archer partir pour la chasse; ne
me refusez pas cela... il vous jure de ne pas songer aux petites fes.

--Vous le voulez, mon pre? vous le voulez absolument?

--Je vous en prie; il a l'air si chagrin!

--Qu'il en soit selon votre dsir... C'est, hlas! contre mon gr.

--Un baiser, ma mre?

--Non, mchant enfant, laissez-moi...

--Un baiser, ma bonne mre; je vous en supplie...

--Madaln, voyez cette grosse larme dans ses yeux... Aurez-vous le
courage de ne pas l'embrasser?

--Tiens, cher enfant... j'tais plus prive que toi... Pars donc, mais
reviens vite...

--Encore un baiser, ma bonne mre... et adieu... et adieu...

--Karadeuk est parti, essuyant ses yeux; deux et trois fois il se
retourne pour regarder encore sa mre... et disparat... Le jour se
passe; mon favori ne revient pas: la chasse l'aura entran, la nuit le
ramnera... Je me mets  crire ce rcit, que la douleur a interrompu.
Le jour touchait  sa fin; soudain on entre dans ma chambre en criant:

--Mon pre! mon pre! un grand chagrin nous frappe!

--Hlas! hlas! mon pre... je disais bien que les Korrigans et
l'tranger seraient funestes  mon fils... Pourquoi vous ai-je cd?
pourquoi-ce matin l'ai-je laiss partir, mon Karadeuk bien-aim!...
C'est fait de lui... je ne le reverrai plus... pauvre femme que je suis!

--Qu'avez-vous, Madaln? qu'as-tu, Jocelyn? pourquoi cette pleur?
pourquoi ces larmes? qu'est-il arriv  mon Karadeuk?

--Lisez, mon pre, lisez ce petit parchemin, qu'Yvon, le bouvier, vient
de m'apporter...

--Ah! maudit! maudit soit ce colporteur avec sa Bagaudie; il a ensorcel
mon pauvre enfant... Les Korrigans sont cause de tout le mal...

Moi, pendant que mon fils et sa femme se dsolaient, j'ai lu ceci, de la
main de mon petit-fils:

Mon bon pre et ma bonne mre, lorsque vous lirez ceci, moi, votre fils
Karadeuk, je serai trs-loin de notre maison... J'ai dit  Yvon, le
bouvier, que j'ai rencontr ce matin aux champs, de ne vous remettre ce
parchemin qu' la nuit, afin d'avoir douze heures d'avance, et
d'chapper  vos recherches... Je vais courir la Bagaudie contre les
Franks et les vques... Le temps des _chef des cent valles_, des
Sacrovir, des Vindex, est pass; mais je ne resterai pas paisible au
fond de la Bretagne, seul pays libre de la Gaule, sans tcher de venger,
ne ft-ce que par la mort d'un des fils de Clovis, ce monstre couronn,
l'esclavage de notre bien-aime patrie!... Mon bon pre, ma bonne mre,
vous gardez auprs de vous mon frre an Kervan et ma soeur Roselyk;
soyez sans courroux contre moi... Et vous, grand-pre qui m'aimiez tant,
faites-moi pardonner, que mes chers parents ne maudissent pas leur fils.

KARADEUK.

Hlas! toutes les recherches ont t vaines pour retrouver ce malheureux
enfant.

J'avais commenc ce rcit parce que l'entretien du colporteur m'avait
frapp... Notre famille retire, j'avais encore longuement caus avec
cet tranger, parcourant en tous sens la Gaule depuis vingt ans, ayant
vu et observ beaucoup de choses; il m'avait donn le secret de ce
mystre:

_Comment notre peuple, qui jadis avait su s'affranchir du joug des
Romains si puissants, avait-il subi et subissait-il la conqute des
Franks, auxquels il est mille fois suprieur en courage et en
nombre..._

La rponse du colporteur, je voulais ici l'crire, parce que c'tait
chose vraie, et  mditer pour notre descendance, parce que cela ne
confirmait, hlas! que trop les prdictions de Victoria la Grande, qui
nous ont t transmises par notre aeul Scanvoch; mais le dpart de ce
malheureux enfant, la joie de ma vieillesse, m'a frapp au coeur. Je
n'ai pas en ce moment le courage de poursuivre ce rcit... Plus tard, si
quelque bonne nouvelle de mon favori Karadeuk me donne l'esprance de le
revoir, j'achverai cette criture... Hlas! en aurai-je jamais des
nouvelles? Pauvre enfant! partir seul  dix-sept ans pour courir la
Bagaudie!

Serait-il donc vrai que les dieux nous punissent de notre dsir de voir
les malins esprits? Hlas! hlas! je dis, ainsi que la pauvre mre, qui
va sans cesse comme une folle  la porte de la maison regarder au loin
si son fils ne revient pas:

Les dieux ont puni Karadeuk, mon favori, d'avoir voulu voir des
KORRIGANS!

Mon pre Aram est mort de chagrin peu de temps aprs le dpart de mon
second fils; il m'a lgu la chronique et les reliques de notre famille.

J'cris ceci dix ans aprs la mort de mon pre, sans avoir eu de
nouvelles de mon pauvre fils Karadeuk... Il a trouv sans doute la mort
dans la vie aventureuse de Bagaude... La Bretagne conserve son
indpendance, les Franks n'osent l'attaquer; les autres provinces de la
Gaule sont toujours esclaves sous la domination des vques et des fils
de Clovis; ceux-ci surpassent, dit-on, leur pre en frocit... Ils se
nomment _Thierry_, _Childebert_ et _Clotaire_; le quatrime,
_Chlodomir_, est mort, dit-on, cette anne...

J'ignore le temps qui me reste  vivre et les vnements qui
m'attendent; mais en ce jour-ci, je te lgue,  toi, mon fils an
Kervan, notre lgende de famille; je te la lgue cinq cent vingt-six ans
aprs que notre aeule Genevive a vu mourir Jsus de Nazareth.

Moi, Kervan, fils de Jocelyn, mort sept ans aprs m'avoir lgu cette
lgende, j'y joins les rcits suivants; ils m'ont t rapports ici dans
notre maison, prs Karnak, par _Ronan_, l'un des fils de mon frre
Karadeuk, qui s'en tait all, il y a longues annes, courir la
Bagaudie, l'an qui suivit la mort du roi Clovis... Ces rcits
contiennent les aventures de mon frre Karadeuk et de ses deux fils
_Loysyk_ et _Ronan_; ils ont t crits par Ronan dans la premire
ardeur de sa jeunesse sous une forme qui n'est point celle des autres
rcits de cette chronique.

La Bretagne, toujours paisible, se gouverne par les chefs qu'elle
choisit; les Franks n'ont pas os tenter d'y pntrer de nouveau... Mais
dans le rcit de mon neveu Ronan, notre descendance trouvera le secret
de ce mystre, que mon grand-pre Aram n'a pas eu le courage d'crire:

_Comment le peuple gaulois, qui jadis avait su s'affranchir du joug des
Romains si puissants, avait-il subi, subissait-il la conqute des
Franks, auxquels il est mille fois suprieur en nombre et en courage?_

Plaise aux dieux qu'il n'en soit pas un jour de la Bretagne comme des
autres provinces de la Gaule! plaise aux dieux que notre contre, la
seule libre aujourd'hui, ne tombe jamais sous la domination des Franks
et des vques de Rome, et que nos _druides chrtiens_ ou non chrtiens
continuent de nous inspirer!

FIN DU PROLOGUE.




L'AUTEUR
AUX ABONNS DES MYSTRES DU PEUPLE.


CHERS LECTEURS,

Il faut vous l'avouer, notre oeuvre n'est point du got des
gouvernements despotiques: en _Autriche_, en _Prusse_, en _Russie_, en
_Italie_, dans une partie de _l'Allemagne_, les MYSTRES DU PEUPLE sont
dfendus;  _Vienne_ mme, une ordonnance royale contre-signe
_Vindisgratz_ (un des bourreaux de la Hongrie), prohibe la lecture de
notre livre. Les prfets et gnraux de nos dpartements en tat de
sige font les _Vindisgratz_ au petit pied; ils mettent notre oeuvre 
l'index dans leurs circonscriptions militaires; ils vont plus loin: le
gnral qui commande  Lyon a fait saisir des ballots de livraisons des
_Mystres du Peuple_ que le roulage, muni d'une lettre de voiture
rgulire, transportait  Marseille. Dans les villes qui ne jouissent
pas des douceurs du rgime militaire, les libraires et les
correspondants de notre diteur ont t exposs aux poursuites, aux
tracasseries, aux dnis de justice les plus incroyables. Pourquoi cela?
Notre ouvrage a-t-il t incrimin par le procureur de la Rpublique?
Jamais. Contient-il quelque attaque directe ou indirecte  la RELIGION,
 la FAMILLE,  la PROPRIT? Vous en tes juges, chers lecteurs. En ce
qui touche la _religion_, j'ai exalt de toute la force de ma conviction
la cleste morale de _Jsus de Nazareth_, le divin sage; en ce qui
touche la _famille_, j'ai pris pour thme de nos rcits _l'histoire
d'une famille_, idalisant de mon mieux cet admirable et religieux
esprit familial, l'un des plus sublimes caractres de la race gauloise;
en ce qui touche la _proprit_, j'essaye de vous faire partager mon
horreur pour la conqute franque, sacre, lgitime par les vques;
conqute sanglante, monstrueuse, tablie par le pillage, la rapine et le
massacre; en un mot, l'une des plus abominables atteintes qui aient
jamais t portes _au droit de proprit_, de sorte que l'on peut, que
l'on doit dire de l'origine des possessions de la race conqurante,
rois, seigneurs ou vques: _La royaut_, C'EST LE VOL! _la proprit
fodale_, C'EST LE VOL! _la proprit ecclsiastique_, C'EST LE VOL!...
puisque royaut, biens fodaux, biens de l'glise, n'ont eu d'autre
origine que la conqute franque. Notre livre est-il immoral, malsain,
corrupteur? Jugez-en, chers lecteur, jugez-en. Nous avons voulu
populariser les grandes et hroques figures de notre vieille
nationalit gauloise et inspirer pour leur mmoire un filial et pieux
respect; nous ne prtendons pas crer une oeuvre minente, mais nous
croyons fermement crire un livre honnte, patriotique, sincre, dont la
lecture ne peut laisser au coeur que des sentiments gnreux et levs.
D'o vient donc cette perscution acharne contre _les Mystres du
Peuple_? C'est que notre livre est un livre _d'enseignement_; c'est que
ceux qui auront bien voulu le lire et se souvenir, garderont conscience
et connaissance des grands faits historiques, nationaux, patriotiques et
rvolutionnaires qui ont toujours pouvant les gouvernements; car
jusqu'ici tout gouvernement, tout pouvoir a tendu plus ou moins, lui et
ses fonctionnaires,  jouer le rle de _conqurant_ et  traiter le
peuple en race conquise. Qu'tait-ce donc, sous le dernier rgime, que
ces _deux cent mille privilgis_ gouvernant la France par leurs
dputs, sinon une manire de conqurants dominant _trente-cinq millions
d'hommes_ de par leur droit lectoral? Qu'est-ce que cette arme, ces
canons, en pleine paix, au milieu de la cit, au milieu de citoyens
dsarms, sinon l'un des vestiges de l'oppression brutale de la
conqute?... Aussi, le jour de l'avnement dfinitif de la _Rpublique
dmocratique_ effacera-t-il les dernires traces de ces _traditions
conqurantes_, et la France, sincrement, rellement gouverne par
elle-mme, sera seulement alors un pays libre.--Cela dit, passons.

Nous voici donc arrivs  l'une des plus douloureuses poques de notre
histoire. Les Franks, _appels_, _sollicits_ par les vques gaulois,
ont envahi et conquis la Gaule. Cette conqute, accomplie, nous l'avons
dit, par le pillage, l'incendie, le massacre; cette conqute, inique et
froce comme le vol et le meurtre, le clerg l'a dsire, choye,
caresse, lgitime, bnie, presque sanctifie dans la personne de
Clovis, roi de ces conqurants barbares, en le baptisant, dans la
basilique de Reims, _fils soumis de la sainte glise catholique,
apostolique et_ ROMAINE, par les mains de saint Rmi. Pourquoi les
prtres d'un Dieu d'amour et de charit ont-ils ainsi lgitim des
horreurs qui soulvent le coeur et rvoltent la conscience humaine?
Pourquoi ont-ils ainsi trahi et livr la Gaule, hbte, avilie, chtre
par eux  dessein et de longue main? Pourquoi l'ont-ils ainsi trahie et
livre, notre sainte patrie, elle, ses enfants, ses biens, son sol, son
drapeau, sa nationalit, son sang, au servage affreux de l'tranger?
Pourquoi? Trois des grands historiens qui rsument la science moderne,
quoique  des points de vue diffrents, vont nous l'apprendre.

..... Presque immdiatement aprs la conqute des Franks, les vques
et les chefs des grandes corporations ecclsiastiques, abbs, prieurs,
etc., _prirent place parmi les_ LEUDES[1] du roi _Clovis_.... Aucune
magistrature, aucun pouvoir n'a t en aucun temps le sujet de plus de
brigues et d'efforts que l'_piscopat_. La vacance d'un sige devenait
mme souvent un sujet de guerre: _Hilaire_, archevque d'Arles, carta
plusieurs vques contre toute rgle, et en ordonna d'autres _de la
manire la plus indcente_, malgr le voeu formel des habitants des
cits. Et comme ceux qui avaient t nomms de la sorte ne pouvaient se
faire recevoir de bonne grce par les citoyens qui ne les avaient pas
lus, ils rassemblaient des bandes de gens arms _et allaient assiger
la ville o ils avaient t nomms vques_..... On peut voir dans
l'dit d'Athalarik, roi des Visigoths, quelles mesures le lgislateur
civil dut prendre contre les candidats  l'piscopat. Nul code lectoral
ne s'est donn plus de peine pour empcher _la violence, la fraude et la
corruption_.

     [Footnote 1: Les _anstrustions_ et les _leudes_ taient les
     compagnons de guerre des rois et des chefs franks qu'ils
     choisissaient pour les commander, mais avec lesquels ils
     vivaient d'ailleurs sur le pied d'une galit presque
     parfaite. Les anstrustions ou leudes du roi sont devenus plus
     tard les grands vassaux.]

....... Loin de porter atteinte  la puissance du clerg,
_l'tablissement des Franks dans les Gaules ne servit qu' l'accrotre;
par les bnfices, les legs, les donations de tous genres, ils
acquraient des biens immenses et prenaient place parmi_ L'ARISTOCRATIE
DES CONQURANTS.

...... L fut le secret de la puissance du clerg. Il en pouvait faire,
_il en faisait chaque jour des usages coupables et qui devaient tre
funestes  l'avenir_:..... Souvent conduit, comme les Barbares, par des
intrts et des passions purement terrestres, _le clerg partagea avec
eux la richesse, le pouvoir,_ TOUTES LES DPOUILLES DE LA SOCIT, etc.,
etc. (Guizot, _Essais sur l'histoire de France._)

M. Guizot, en signalant aussi nergiquement et en dplorant la part
monstrueuse que le clerg se fit lors de la conqute et de
l'asservissement de la Gaule, ajoute que c'tait presque un mal
ncessaire en un temps dsastreux o il fallait chercher  opposer une
_puissance morale_  la domination sauvage et sanglante des conqurants.
Nous nous permettrons de ne pas partager l'opinion de l'illustre
historien, et nous dirons tout  l'heure en quelques mots les raisons de
notre dissidence.

A la tte des Franks se trouvait un jeune homme nomm _Hlode-Wig_
(Clovis), ambitieux, avare et cruel; les vques gaulois _le visitrent
et lui adressrent leurs messages;_ plusieurs se firent les
_complaisants domestiques de sa maison_, que dans leur langage romain
ils appelaient sa royale cour.....

...... Des courriers portrent rapidement au pape de Rome la nouvelle
du baptme du roi des Franks; _des lettres de flicitation et d'amiti
furent adresses de la ville ternelle  ce roi_ QUI COURBAIT LA TTE
SOUS LE JOUG DES VQUES..... Du moment o le Frank Clovis se fut
dclar le fils de l'glise et le _vassal de saint Pierre_, SA CONQUTE
S'AGRANDIT EN GAULE, etc...... Bientt les limites du royaume des Franks
furent recules vers le sud-est, et, _ l'instigation des vques_ qui
l'avaient converti, le nophyte (Clovis) entra  main arme chez les
Burgondes (accuss par le clerg d'tre hrtiques). Dans cette guerre
les Franks signalrent leur passage par la meurtre et par l'incendie, et
retournrent au nord de la Loire avec un immense butin; _le clerg
orthodoxe qualifiait cette expdition sanglante de pieuse, d'illustre,
de sainte entreprise pour la vraie foi._

_La trahison des prtres livra aux Franks_ les villes d'Auvergne qui ne
furent pas prises d'assaut; une multitude avide et sauvage se rpandit
jusqu'au pied des Pyrnes, dvastant la terre et tranant les hommes
esclaves deux  deux comme des chiens  la suite des chariots; _partout
o campait le chef frank victorieux, les vques orthodoxes assigeaient
sa tente. Germerius_, vque de Toulouse, qui resta vingt jours auprs
de lui, mangeant  la table du Frank, reut en prsent des croix d'or,
des calices, des patnes d'argent, des couronnes dores et des voiles de
pourpre, etc. (Augustin Thierry, _Histoire de la Conqute de
l'Angleterre par les Normands_.) M. Augustin Thierry ne voit pas, comme
M. Guizot, une sorte de ncessit _de salut public_ dans l'abominable
trahison, dans la hideuse complicit du clerg gaulois, lanant les
Barbares sur des populations inoffensives et chrtiennes (les Visigoths
taient chrtiens, mais n'admettaient pas la Trinit), et partageant
avec les pillards et les meurtriers les richesses des vaincus. M.
Augustin Thierry signale surtout ce fait capital: les flicitations du
pape de Rome  Clovis, aprs que le premier de nos rois de droit divin,
souill de tous les crimes, se ft _dclar le vassal du pape_, en
courbant le front devant saint Rmi, qui lui dit: _Baisse le front, fier
Sicambre!_ de ce moment, le pacte sanglant des rois et des papes, de
l'aristocratie et du clerg, tait conclu..... Quatorze sicles de
dsastres, de guerres civiles ou religieuses pour le pays, d'ignorance,
de honte, de misre, d'esclavage et de vasselage pour le peuple devaient
tre les consquences de cette alliance du pouvoir clrical et du
pouvoir royal.

La monarchie franque _s'tait surtout affermie par l'accord parfait du
clerg avec le souverain_, il s'_en est peu fallu que Clovis n'ait t
reconnu_ POUR SAINT, et qu'il n'ait t _honor  ce titre par
l'_GLISE, _aussi bien que l'est encore aujourd'hui son pouse_ SAINTE
CLOTILDE.  cette poque, les _bienfaits_ accords  l'glise taient un
meilleur titre pour gagner le ciel que les _bonnes actions._ La plupart
des vques des Gaules contemporains de Clovis furent _lis d'amiti_
avec ce prince, et sont rputs saints; on assure mme que saint Rmi
_fut son conseiller le plus habituel_..... Des conciles rglrent
l'usage des donations immenses faites par Clovis aux glises. Ils
dclarrent les biens-fonds du clerg exempts de toutes les taxes
publiques, inalinables, et le droit que l'glise avait acquis sur eux
imprescriptible. (Sismondi, _Histoire des Franais_, tome I.)

Les plus minents historiens sont d'accord sur ce fait: _Le clerg
gaulois a appel, sollicit, consacr la conqute franque et a partag
avec les conqurants les dpouilles de_ LA GAULE. Certes, dit M. Guizot,
ainsi que les crivains de son cole, la conduite du clerg tait
dplorable, funeste au prsent et  l'avenir; mais il fallait avant tout
opposer une _puissance morale_  la domination brutale des Barbares. La
divine mission du christianisme tait de civiliser, d'adoucir ces
sauvages conqurants. Soit. Admettons que de la trahison envers le
peuple, que d'une cupidit effrne, que d'une ambition impitoyable, il
puisse natre une _puissance morale_ quelconque, le devoir du clerg
tait donc de montrer  ces farouches conqurants que la force brutale
n'est rien; que la puissance morale est tout; que le fidle selon le
Christ est saint et grand par l'humilit, par la charit, par la
pauvret, par la chastet, par l'galit. Il fallait surtout prcher 
ces barbares que rien n'tait plus horrible, plus sacrilge que de tenir
son prochain en esclavage, Jsus de Nazareth ayant dit: _Les fers des
esclaves doivent tre briss._ Il fallait enfin, et par l'influence
divine dont il se disait dpositaire, et surtout par ses propres
exemples, que le clerg s'occupt sans relche de rendre les Franks
humbles, humains, charitables, sobres, chastes, dsintresss. Or, que
fait le clerg gaulois pour tablir cette puissance morale
civilisatrice? Des richesses ensanglantes, fruit du pillage et du
meurtre de ses concitoyens, il en demande sa part aux conqurants. Ces
esclaves, ses frres, il les reoit en don ou les achte, les exploite
et les garde en esclavage!... lui!... qui prtend agir et parler au nom
du Christ!... Oui... Jusqu'au huitime sicle le clerg a eu des
_esclaves_, comme il a eu des _serfs_ et des _vassaux_ jusqu'au
dix-huitime: il n'y a pas de cela soixante ans. Les crimes horribles
des conqurants, le clerg les absout moyennant finance, et les tolre
quand il ne les sanctifie. Lisez plutt saint Grgoire, vque de Tours,
le seul historien complet de la conqute.

Aprs une nomenclature des crimes innombrables du roi Clovis, l'vque
poursuit ainsi:

Aprs la mort de ces trois rois (qu'il fit tuer), Clovis recueillit
leurs royaumes et leurs trsors. Ayant fait prir encore plusieurs
autres rois et mme ses plus proches parents, dans la crainte qu'ils ne
lui enlevassent son royaume, il tendit son pouvoir sur toutes les
Gaules; cependant ayant un jour rassembl les siens, on rapporte qu'il
leur parla ainsi des parents qu'il avait lui-mme fait prir:

_Malheur  moi, qui suis rest comme un voyageur parmi des trangers,
et qui n'ai plus de parents qui puissent, en cas d'adversit, me prter
leur appui!--Ce n'tait pas qu'il s'affliget de leur mort_ (ajoute
Grgoire de Tours), _mais il parlait ainsi par ruse et pour dcouvrir
s'il lui restait encore quelqu'un  tuer (Si forte potuisset adhuc
aliquem reperire ut interficeret)._ Aprs ces vnements, Clovis mourut
 Paris, et fut enterr dans la basilique des saints aptres. (L. II,
p. 261.)

Cette scne atroce, o la ruse du sauvage le dispute  sa frocit,
inspire-t-elle au prtre chrtien une lgitime horreur? Va-t-il crier
anathme?... ou du moins gardera-t-il un silence presque criminel?...
coutons encore l'vque de Tours:

Le roi Clovis, qui _confessa l'Indivisible Trinit_, dompte les
Hrtiques, _par l'appui qu'elle lui prte_, et tend son royaume par
toutes les Gaules. (L. III, p. 255.)

Chaque jour, Dieu faisait ainsi tomber les ennemis de Clovis sous sa
main, et tendait son royaume, _parce qu'il marchait avec un coeur pur
devant lui, et faisait ce qui tait agrable aux yeux du Seigneur_. (L.
II, p. 255.)

De bonne foi, quelle _puissance morale_ et civilisatrice attendre d'un
clerg dont l'un des plus minents reprsentants s'exprime ainsi? d'un
clerg qui comptait parmi ses membres ce _saint Rmi_, le conseiller
habituel de ce monstre couronn, dont les forfaits rvoltent la nature?

Que voulez-vous? c'taient les moeurs du temps--disent certains
historiens...--Et puis, que pouvaient faire les vques contre cette
invasion barbare? Ne devaient-ils pas tcher de dominer les Franks par
l'ascendant de notre sainte religion, afin de leur reprendre, par la
persuasion, une partie des biens et des richesses qu'ils avaient conquis
 l'aide de la violence... Il fallait enfin civiliser ces barbares par
l'influence chrtienne.

Or, l'histoire apprend quelle fut l'influence civilisatrice de la
religion sur ces _fils de l'glise_ et sur leur descendance, dont les
crimes surpassrent encore ceux du fondateur de cette dynastie de
meurtriers, de fratricides et d'incestueux.

Les moeurs du temps! les moeurs du temps! rptent les historiens. Que
fait le temps  la morale des choses? Est-ce que le meurtre, l'inceste,
le fratricide, n'ont pas t rprouvs avec horreur, mme par
l'antiquit paenne? Et vous, prtres catholiques, cdant  votre
ambition et  votre cupidit traditionnelles, loin de tonner du haut de
votre chaire vanglique contre les crimes inous des conqurants de
votre pays, vous les sanctifiez, parce que ces froces barbares
confessent votre Trinit, votre Dieu et surtout enrichissent vos glises
en se laissant subalterniser par votre habituelle astuce!

Je me trompe, les vques qui enregistraient si benotement les crimes
des rois, dont ils taient grassement pays, avaient parfois de
vhmentes paroles de blme contre les puissants du monde. Grgoire de
Tours traite de _Nron_ Chilpric, un des fils de Clovis. Ce pauvre
Chilpric n'tait pourtant ni plus ni moins _Nron_ que ceux de sa race.
Mais,--dit l'vque de Tours,--ce Chilpric invectivait continuellement
contre les prtres du Seigneur, ne trouvant pas de texte plus fcond
pour ses drisions et ses perscutions que les vques des glises:
l'un, selon lui, tait lger; l'autre superbe; l'autre dbauch; l'autre
trop riche; il ne hassait rien tant que les glises. Il disait
ordinairement:--Voici que notre fisc est appauvri; nos richesses ont
pass aux glises.--Et en se plaignant ainsi, il annulait souvent des
donations faites au clerg.

On le voit, la tradition ultramontaine n'a pas vari: ambition effrne,
cupidit implacable...

Que pouvaient faire les vques contre l'invasion des Franks,
dites-vous? Ils devaient imiter le patriotique hrosme des Druides,
qu'ils ont fait prir jusqu'au dernier dans les supplices!... Oui, la
croix d'une main, l'tendard gaulois de l'autre, les vques, au lieu de
prcher une guerre de religion et de pillage contre les _ariens_,
devaient prcher la guerre nationale contre les Franks, la guerre de
l'indpendance, cette guerre sainte, trois fois sainte, du Peuple qui
dfend son foyer, sa famille, son pays et son Dieu!... Que pouvaient
faire les vques?... Appeler aux armes la vieille Gaule au nom de la
Patrie et de la Foi chrtienne menaces par les barbares!...

Oh! alors,  cette voix vritablement divine, les Peuples se soulevaient
en masse, et comme au jour de la sublime influence druidique, les
_Vercingtorix_, les _Marik_, les _Civilis_, les _Sacrovir_, les
_Vindex_, hros patriotes, auraient surgi du flot populaire; vieillards,
femmes, enfants, comme aux jours de l'invasion romaine, auraient march
 l'ennemi; lances, pes, fourches, faux, pierres, btons, tout et
servi d'armes. Les Barbares taient refouls hors des frontires;
l'indpendance de la Gaule sauve, la doctrine vanglique acclame de
nouveau, dans l'enthousiasme du plus saint des triomphes; celui d'un
Peuple libre triomphant de l'oppression trangre!... Alors des dbris
du monde paen et barbare s'levait pure, fire, radieuse, la socit
nouvelle ralisant enfin ce voeu suprme de Jsus: Libert! galit!
Fraternit!

Mais non, les vques ne l'ont pas voulu! Leur alliance sacrilge avec
les Franks a cot  nos pres esclaves, serfs ou vassaux, quatorze
sicles d'ignorance, de douleurs et de misres... Mais qu'importait aux
princes de l'glise catholique? Ils dominaient les Peuples par les rois,
savouraient l'orgueil de leur toute-puissance, riaient des sots qu'ils
pouvantaient, jouissaient des biens de la terre, en ne se plongeant que
trop souvent dans la dbauche, la crapule et les plus sanglants
excs!...

Est-ce exagration que de parler ainsi? Empruntons  Grgoire de Tours,
vque lui-mme, quelques portraits d'vques de son temps. L'vque
_Priscus_, qui avait succd  Sacerdos (vque de Lyon), d'accord avec
Suzanne, son pouse[2], se mit  perscuter et  faire prir plusieurs
de ceux qui avaient t dans la familiarit de son prdcesseur. Le tout
par malice et uniquement par jalousie de ce qu'ils lui avaient t
attachs; lui et sa femme se rpandaient en blasphmes contre le saint
nom de Dieu, et malgr la coutume observe depuis longtemps de ne
permettre l'entre de la maison piscopale  aucune femme, celle de
Priscus entrait dans sa chambre avec des jeunes filles. (Grgoire de
Tours, l. IV, p. 105.)

     [Footnote 2: Beaucoup de prtres s'taient maris avant
     d'tre appels  l'piscopat. On appelait leurs femmes
     _episcopa_ VCHESSES.]

Palladius, comte de la ville de Javols en Auvergne, disait  l'vque
_Parthnius_, qu'il accusait de sodomie:--O sont-ils tes maris, avec
lesquels tu vis dans le dsordre et l'infamie?

_Flix_, vque de Nantes, tait d'une jactance et d'une avidit
extrmes; mais je m'arrte pour ne pas lui ressembler. (Liv. V, p.
183.)

Les gens de Langres, aprs la mort de Sylvestre, demandrent un autre
vque; on leur donna _Pappol_, autrefois archidiacre d'Autun. Au
rapport de plusieurs, il commit beaucoup d'iniquits; mais nous n'en
dirons rien pour qu'on ne nous croie pas dtracteurs de nos frres.
(Liv. V, p. 189.)

...Le mari accusa vivement l'vque _Bertrand_.--Tu as enlev, dit-il,
ma femme et ses esclaves, et ce qui ne convient point  un vque, vous
vous livrez honteusement  l'adultre, toi avec mes servantes, elle avec
tes serviteurs.--Alors le roi, transport de colre, exigea de l'vque
la promesse de rendre la femme  son mari. (Liv. IX, p. 319, v. 3.)

La ville de Soissons avait pour vque _Droctigisill_, qui, par excs
de boisson, avait perdu la raison depuis quatre ans. (liv. IX, p. 359,
v. 3)

_Sunigsill_, livr  la torture, avoua qu'_gidius_, vque de Reims,
avait t complice de Rauking, dans le projet de tuer le roi Childebert
(la complicit fut prouve.) L'on trouva dans le trsor de cet vque,
des masses considrables d'or et d'argent, fruit de son iniquit. (P.
4, liv. X, p. 97.)

L'vch de Paris fut donn  un marchand nomm _Eusbe_, qui, pour
obtenir l'piscopat, fit de nombreux prsents. (T. IV, p. 113.)

_Berthcram_, vque de Bordeaux, et Pallado, vque de Sens, avaient
souvent tromp le roi par leurs fourberies. Dans la suite, _Pallado_ et
_Berthcram_ s'emportrent l'un contre l'autre et se reprochrent
mutuellement un grand nombre d'adultres et de fornications. Ils se
traitrent aussi de parjures. Cela donna  rire  plusieurs. (Liv.
VIII, p. 139.)

L'abb _Dagulf_ commettait  chaque instant des vols et des meurtres,
et se livrait  l'adultre avec une extrme dissolution. pris de
passion pour la femme de son voisin, il chercha tous les moyens
d'attirer cet homme dans son monastre pour le tuer. (Liv. VIII, p.
179, t. 3.)

_Badegesil_, vque du Mans, tait un homme trs-dur au peuple; qui
enlevait de force on pillait le bien d'autrui; il avait une femme nomme
_Magnatrude_, encore plus mchante et plus cruelle que lui, et qui par
de dtestables conseils, excitait sa cruaut naturelle, et le poussait 
commettre des crimes. Cette femme _coupa souvent  des hommes les
parties naturelles et la peau du ventre, et brla  des femmes avec des
lames rougies au feu les parties les plus secrtes de leurs corps._
(Liv. VIII, p. 231, tom. 3.)

Le neveu de l'vque, ayant fait mettre l'esclave  la torture, il
dvoila toute l'affaire:--J'ai reu, dit-il, pour commettre le crime
cent sous d'or de la reine Frdgonde, cinquante de l'vque
_Mlanthius_, et cinquante autres de l'archidiacre de la ville. (T. 3,
liv. VIII, p. 235.)

_Salone_ et _Sagittaire_ furent vques, le premier d'Embrun, le second
de Gap; mais une fois en possession de l'piscopat, ils commencrent 
se signaler avec une fureur insense, par des usurpations, des meurtres,
des adultres et d'autres excs; quittant la table au lever de l'aurore,
ils se couvraient de vtements moelleux et dormaient ensevelis dans le
vin et le sommeil jusqu' la troisime heure du jour. Ils ne se
faisaient pas faute de femmes pour se souiller avec elles. (Liv. V, p.
263.)

L'vque _Oconius_ tait adonn au vin outre mesure; il s'enivrait
souvent d'une manire si ignoble qu'il ne pouvait faire un pas. (Liv.
V, 313.)

Nous avons appris,--dit le concile de 589,--que les vques traitent
leurs paroisses non piscopalement, _mais cruellement_. Et tandis qu'il
a t crit: Ne dominez pas sur l'hritage du Seigneur, mais rendez-vous
les modles du troupeau, _ils accablent_ leurs diocses de _pertes_ et
d'_exactions_.

Un autre concile, tenu en 675, dit:

Il ne convient pas que ceux qui ont dj obtenu les degrs
ecclsiastiques, c'est--dire les prtres, soient sujets _ recevoir des
coups_, si ce n'est pour des choses graves; il ne convient pas que
chaque vque,  son gr et selon qu'il lui plat, _frappe de coups et
fasse souffrir ceux qui lui sont soumis_.

Un autre concile de 527:--Il nous est parvenu que certains vques
_s'emparent des choses donnes par les fidles aux paroisses_; de sorte
qu'il ne reste rien ou presque rien aux glises.

Le concile de 633 est non moins formel: Ces vques, ainsi que l'a
prouv une enqute, _accablent d'exactions leurs glises paroissiales,
et pendant qu'ils vivent eux-mmes avec un riche superflu_, il est
prouv qu'ils ont rduit presque  la ruine certaines basiliques.
Lorsque l'vque visite son diocse, qu'il ne soit  charge  personne
par la multitude de ses serviteurs, et que le nombre de ses voitures ne
soit pas plus de cinq.

M. Guizot, dans son admirable ouvrage: _Histoire de la civilisation en
France_, aprs avoir cit des preuves nombreuses, irrfragables de la
hideuse cupidit de l'piscopat et de son implacable ambition, ajoute:
En voil plus qu'il n'en faut sans doute pour prouver l'oppression et
la rsistance, le mal et la tentation d'y porter remde; la rsistance
choua, le remde fut inefficace; _le despotisme piscopal continua de
se dployer_; aussi au commencement du septime sicle, l'glise tait
tombe dans un _tat de dsordre presque gal  celui de la socit
civile_... Une foule d'vques _se livraient aux plus scandaleux excs_;
matres des _richesses toujours croissantes_ de l'glise, rangs au
nombre des grands propritaires, ils en adoptaient les intrts et les
moeurs; _ils faisaient contre leurs voisins des expditions de violence
et de brigandage_, etc., etc. (P. 396, v. 1.)

_Cautin_, devenu vque, se conduisit de manire  exciter l'excration
gnrale; il s'adonnait au vin outre mesure, et souvent il se plongeait
tellement dans l'ivresse, que quatre hommes avaient peine  l'emporter
de table. Il en devint pileptique; il tait en outre excessivement
livr  l'avarice, et quelle que ft la terre dont les limites
touchaient  la sienne, il se croyait mort s'il ne s'appropriait pas
quelque partie des biens de ses voisins, l'enlevant aux plus forts par
des procs et des querelles, l'arrachant aux plus faibles par la
violence. (L. IV, p. 29, v. 2.)

Dans son amour pour le bien d'autrui, l'vque _Cautin_ fit un autre
tour fort longuement racont par saint Grgoire. Il s'agissait d'un
prtre nomm _Anastase_, qui, par une charte de la reine Clotilde,
possdait une proprit; ce bien, l'vque Cautin le convoita; il le
demanda  Anastase; celui-ci refusa de se dpossder; l'vque l'attire
alors chez lui sous un prtexte, le renferme et lui signifie qu'il le
laissera mourir de faim s'il ne lui abandonne ses titres de proprit;
Anastase persiste dans ses refus; alors, dit Grgoire de Tours:

Anastase est remis  des gardiens et condamn par Cautin, s'il ne remet
les chartes,  mourir de faim; dans la basilique de saint Cassius,
martyr, tait une crypte antique et profonde; l se trouvait un vaste
tombeau de marbre de Paros, o avait t dpos le corps d'un grand
personnage dans le spulcre. Anastase (par l'ordre de Cautin) est
enseveli avec le mort; on met sur lui une pierre qui servait de
couvercle au sarcophage, et on place des gardes  l'entre du
souterrain.

Entre autres dtails que donne Grgoire de Tours sur cette torture
atroce, il cite celui-ci:

... Des os du mort,--c'est Anastase qui le racontait
ensuite,--s'exhalait une odeur pestilentielle, et il aspirait,
non-seulement par la bouche et par les narines, mais, si j'ose le dire,
par les oreilles mme cette atmosphre cadavreuse. (L. IV, p. 31.)

Au bout de quelques heures, Anastase put soulever la pierre du spulcre,
appela  son aide, et fut dlivr. Quant  l'vque Cautin, il songea 
d'autres tours, et conserva bel et bien son vch.

Certes, il y eut des vques purs de ces crimes abominables; mais les
plus purs de ces prtres achetaient, vendaient, exploitaient des
esclaves, crime inexpiable pour un prtre du Christ; aucune puissance
humaine, morale ou physique, ne pouvait les forcer  conserver leur
prochain en esclavage; mais les plus purs de ces prtres taient
enrichis des dpouilles ensanglantes de leurs concitoyens; mais les
plus purs de ces prtres se rendaient complices des conqurants pour
asservir la Gaule, leur patrie; mais le nombre de ces vques, moins
coupables que l'universalit de leurs confrres, tait bien minime.
Citons encore l'histoire:

La religion,--crivait saint Boniface au pape Zacharie,--est partout
foule aux pieds; les vchs sont _presque toujours donns_  des
laques avides de richesses, ou  _des prtres dbauchs et
prvaricateurs_ qui en jouissent selon le monde. J'ai trouv, parmi les
diacres, des hommes habitus ds l'enfance _ la dbauche,  l'adultre,
aux vices les plus infmes; ils ont dans leur lit, pendant la nuit,
quatre ou cinq concubines et mme davantage_; tout rcemment on a vu des
gens de cette espce monter ainsi de grade en grade jusqu'
l'_piscopat_... etc., etc.

Vous avez eu et vous aurez connaissance, chers lecteurs, des crimes et
des moeurs de ces rois franks, nos _premiers rois de droit divin_, ainsi
que disent les royalistes et les ultramontains: quant aux moeurs des
seigneurs ducs et des seigneurs comtes franks, leurs compagnons de
pillage, de viol et de massacre, nous emprunterons au hasard  Grgoire
de Tours quelques traits caractristiques des habitudes de nos doux
conqurants:

Le comte _Amal_ s'prit d'amour pour une jeune fille de condition
libre; quand vint la nuit, pris de vin, il envoya des serviteurs chargs
d'enlever la jeune fille et de l'amener dans son lit. Comme elle
rsistait, on la conduisit de force dans la demeure du comte, et comme
on lui donnait des soufflets, le sang coulait  flots de ses narines, et
le lit du comte en fut tout rempli; lui-mme la donna des coups de
poing, des soufflets et autres coups; puis il la prit dans ses bras et
s'endormit accabl par le sommeil. (L. IX, p. 331.)

Un autre de ces seigneurs franks, amis et complices des vques, le duc
_Runking_, tait plus inventif et plus recherch dans ses cruauts:

Si un esclave tenait devant lui un cierge allum, comme c'est l'usage
pendant son repas, il lui faisait mettre les jambes  nu et le forait
d'y serrer avec force le flambeau jusqu' ce qu'il ft teint; quand on
l'avait rallum, il faisait recommencer jusqu' ce que les jambes de
l'esclave fussent toutes brles. (L. V. p. 175.)

Une autre fois on lui demande de ne pas sparer deux de ses esclaves, un
jeune homme et une jeune fille qui s'aimaient:--Il le promet et les
fait enterrer tous deux vivants, disant: _Je ne manque pas au serment
que j'ai fait de ne pas les sparer_. (Id. l. V, p. 177.)

Je vais donc tcher, chers lecteurs, dans le rcit suivant, de retracer
 vos yeux cette funeste priode de notre histoire: _la conqute de la
Gaule par l'invasion franque, appele, soutenue par les vques_. Ce
rcit nous le ferons moins encore au point de vue de la fondation de la
royaut _de droit divin_ et de l'norme puissance de l'glise, qu'au
point de vue de l'asservissement, des douleurs, des misres du peuple.
Hlas! ce peuple gaulois que nous avons vu jadis sous l'influence
druidique, si fier, si vaillant, si intelligent, si patriote, si
impatient du joug de l'tranger, nous allons le retrouver dchu de ses
mles et patriotiques vertus des temps passs, hbt, craintif, soumis
devant les Franks et les vques; il n'a plus de Gaulois que le nom, et
ce nom, il ne le conservera pas longtemps. Aux lueurs divines de
l'vangile mancipateur, vers lesquelles ce peuple a d'abord couru
confiant et crdule  la voix des premiers aptres prchant l'galit,
la fraternit, la communaut, ont succd pour lui les menaantes
tnbres de l'obscurantisme, mettant le salut au prix de l'ignorance, de
l'asservissement et de la douleur. Le souffle mortel, cadavreux de
l'glise romaine, a glac ce noble peuple jusque dans la moelle des os,
refroidi son sang, arrt les battements de son coeur, autrefois
palpitant d'hrosme et d'enthousiasme,  ces mots sacrs: patrie et
libert. Cependant, pour quelque temps encore, l'antique patriotisme de
la vieille Gaule s'est rfugi dans un coin de ce vaste pays,
l'indomptable Bretagne, encore toute imbue de la foi druidique, si
troitement lie au sentiment d'indpendance et de nationalit, mais
rajeunie, vivifie par l'ide purement chrtienne et libratrice,
l'indomptable Bretagne avec _ses dolmens surmonts de la croix_, avec
ses vieux chnes _druidiques greffs de christianisme_, ainsi que l'ont
dit les historiens, rsiste seule, rsistera seule jusqu'au huitime
sicle, luttant contre la _Gaule_..... Que disons-nous! les conqurants
lui ont, hlas! vol jusqu' son nom! rsistera seule, luttant contre la
FRANCE _royale et catholique_. Ceci, comme toutes les leons de
l'histoire, porte en soi, un grave enseignement. L'glise de Rome a de
tout temps t fatale, mortelle  la libert des peuples; voyez mme 
cette heure, les tats purement catholiques ne sont-ils pas encore plus
ou moins asservis, la Pologne, la Hongrie, l'Irlande, l'Espagne? dites
quel est leur sort? Et cet abominable systme d'abrutissement
superstitieux et d'esclavage, le parti absolutiste et ultramontain rve
encore de nous l'imposer. N'avez-vous pas entendu  la tribune un
reprsentant de ce parti demander _une expdition de Rome  l'intrieur
de la France_? N'entendez-vous pas chaque jour les nombreux journaux de
ce parti rpter, selon le mot d'ordre des ennemis de la rvolution et
de la rpublique, _la socit menace_ n'a plus de salut que dans
l'antique monarchie de droit divin, soutenue par une religion d'tat
puissamment organise, et au besoin dfendue par une formidable arme
trangre. coutez les absolutistes ultramontains, que disent-ils tous
les jours? _Nous aimons mieux les Cosaques que la Rpublique._

Oui, le jsuite pour anantir l'me, le Cosaque pour garrotter le corps,
l'inquisiteur pour appliquer la torture ou la mort aux mcrants
rebelles, voil l'idal de ce parti qui n'a pas chang depuis quatorze
sicles, tel est son dsir, tel est son espoir dans sa ralit brutale.
Un de nos amis, causant un jour avec un des plus fougueux champions du
parti clrical, lui disait:

--Je vous crois fort peu patriote: cependant, avouez que vous ne
verriez pas sans honte une nouvelle invasion trangre occuper la
France... votre pays, puisque, aprs tout, vous tes Franais?...

--Je ne suis pas plus Franais qu'Anglais ou Allemand,--rpondit
l'ultramontain avec un clat de rire sardonique,--je suis citoyen des
tats de l'glise; mon souverain est  Rome, seule capitale du monde
catholique; quant  _votre_ France, je verrais sans dplaisir les
Cosaques chargs de la police en ce pays, ils n'entendent point le
franais, l'on ne pourrait les pervertir, comme l'on a malheureusement
perverti notre arme.

Voil donc le dernier mot du parti clrical et absolutiste: appeler de
tous ses voeux l'invasion des Cosaques, de mme qu'il y a quatorze
sicles, il appelait, par la voix des vques, l'invasion des Franks...

Qui sait? quelque nouveau _saint Remi_ rve peut-tre  cette heure,
sous sa cagoule, le baptme de l'hrtique Nicolas de Russie dans la
basilique de Notre-Dame de Paris, esprant dire  son tour  l'autocrate
du Nord: _Courbe la tte, fier Sicambre_... te voici catholique,
partageons-nous la France...

Nous allons donc tcher, chers lecteurs, de vous montrer _au vrai_ quel
a t le berceau de la monarchie de droit divin et de la terrible
puissance de l'glise catholique, apostolique et romaine.

                                               EUGNE SUE,
                                          Reprsentant du Peuple.

18 septembre 1850.




LA GARDE DU POIGNARD.

KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.

(DE 529 A 615.)

_... Je ne sais par quels prestiges diaboliques il faisait tout cela,
mais il sduisit ainsi une immense multitude de peuple, et il se mit 
piller et  dpouiller ceux qu'il trouvait sur son chemin, et 
distribuer leurs dpouilles  ceux qui n'avaient rien._

(Grgoire de Tours, _Histoire des Franks,_ v. IV, l. X, p. 111.)




CHAPITRE PREMIER.

Le chant des _Vagres_ et des _Bagaudes_.--Ronan et sa troupe.--La villa
piscopale.--L'vque Cautin.--Le comte Neroweg et l'ermite
laboureur.--Prix d'un fratricide.--La belle vchesse.--Le souterrain
des Thermes.--Les flammes de l'enfer.--L'attaque.--Odille, la petite
esclave.--Ronan le Vagre.--Le jugement.--Prenons aux seigneurs, donnons
au pauvre monde.--Dpart de la villa piscopale.


Au diable les Franks! vive la _Vagrerie_ et la vieille Gaule! c'est le
cri de tout bon _Vagre_[A]... Les Franks nous appellent _Hommes
errants, Loups, Ttes de loups_!... Soyons loups...

Mon pre courait la Bagaudie, moi je cours la Vagrerie; mais tous deux
 ce cri:--Au diable les Franks! et vive la vieille Gaule!...

ALIAN et AMAN, Bagaudes[B] en leur temps, comme nous Vagres en le
ntre, rvolts contre les Romains, comme nous contre les Franks...
Alian et Aman, supplicis il y a deux sicles et plus dans leur vieux
chteau, prs Paris, sont nos prophtes. Nous communions avec le vin,
les trsors et les femmes des seigneurs, vques ou riches Gaulois,
rallis  ces comtes,  ces ducs franks, entre qui leur roi Clovis, mort
il y a quarante ans, chef de larrons couronn, a partag notre vieille
Gaule, sa conqute. Les Franks nous ont pills, pillons!! incendis,
incendions!! ravags, ravageons!! massacrs, massacrons!... et vivons en
joie... _Loups! Ttes de loups! Hommes errants!_ VAGRES, que nous
sommes! Oui, vivons en loups, vivons en joie: l't, sous laverie
feuille; l'hiver, dans les chaudes cavernes!

Mort aux oppresseurs! libert aux esclaves! Prenons aux seigneurs!
donnons au pauvre monde!...

Quoi! cent tonneaux de vin dans le cellier du matre? et l'eau du
ruisseau pour l'esclave puis?

Quoi! cent manteaux dans le vestiaire? et des haillons pour l'esclave
grelottant?

Qui donc a plant la vigne? rcolt, foul le vin? l'esclave... Qui
donc doit boire le vin? l'esclave...

Qui donc a tondu les brebis? tiss la laine? ouvrag les manteaux?
l'esclave...

Qui donc doit porter le manteau? l'esclave...

Debout, pauvres opprims! debout! rvoltez-vous! voici venir vos bons
amis les Vagres!...

Six hommes unis sont plus forts que cent hommes diviss...
Unissons-nous: chacun pour tous, tous pour chacun!! Au diable les
Franks! Vive la Vagrerie et la vieille Gaule! c'est le cri de tout bon
Vagre...

Qui chantait ainsi? Ronan le Vagre... o chantait-il ainsi? sur une
route montueuse qui conduisait  la ville de Clermont, en Auvergne,
cette mle et belle Auvergne, terre des grands souvenirs: _Bituit_, qui
donnait pour repas du matin  sa meute de chiens de guerre, les lgions
romaines; le _chef des cent valles! Vindex!_ et tant d'autres hros de
la Gaule n'taient-ils pas enfants de l'Auvergne? de la mle et belle
Auvergne, aujourd'hui la proie de Clotaire, le plus froce des quatre
fils du froce Clovis, ce meurtrier chri des vques et de la sainte
glise de Rome?

Au chant de Ronan le Vagre, d'autres voix rpondaient en choeur. Ils
taient l par une douce nuit d't; ils taient l une trentaine de
Vagres, gais compres, rudes compagnons, vtus de toutes sortes de
faons, au gr des vestiaires des seigneurs franks et des vques; mais
arms jusqu'aux dents, et portant  leur bonnet, en signe de ralliement,
une branchette de chne vert.

Ils arrivent  un carrefour: une route  droite, une route  gauche...
Ronan fait halte; une voix s'lve, la voix de _Dent-de-Loup_... Quel
Titan! il a six pieds: le cercle d'une tonne ne lui servirait pas de
ceinture.

--Ronan, tu nous as dit: Frres, armez-vous, nous sommes arms... Prenez
quelques torches de paille, voici nos torches... Suivez-moi, nous te
suivons... Tu t'arrtes, nous nous arrtons...

--Dent-de-Loup, je rflchis... Donc, frres, rpondez: Quoi vaut mieux,
la femme d'un comte frank ou une vchesse?

--Une vchesse sent l'eau bnite, l'vque bnit... La femme d'un comte
sent le vin, son mari s'enivre...

--Dent-de-Loup, c'est le contraire: le prlat rus boit le vin et laisse
l'eau bnite au Frank stupide.

--Ronan a raison.

--Au diable l'eau bnite, et vive le vin!

--Oui, vive le vin de Clermont! dont _Luern_, le grand chef d'Auvergne
au temps jadis[C], faisait remplir des fosss, grands comme des tangs,
pour dsaltrer les guerriers de sa tribu.

--C'tait une coupe digne de toi, Dent-de-Loup... Mais, frres, rpondez
donc... Quoi vaut mieux? une vchesse ou la femme d'un comte?

--L'vchesse! l'vchesse!

--Non, la femme d'un comte!

--Frres, pour vous accorder, nous les prendrons toutes deux...

--Bien dit, Ronan...

--L'un de ces chemins conduit au BURG (chteau) du comte NEROWEG...
l'autre,  la villa piscopale de l'vque Cautin.

--Il faut enlever l'vchesse et la comtesse... il faut piller le burg
et la villa!

--Par o commencer? Allons-nous chez le prlat? allons-nous chez le
seigneur?... L'vque boit plus longtemps, il savoure en gourmet; le
comte boit davantage, il avale en ivrogne...

--Bien dit, Ronan...

--Donc,  cette heure de minuit, l'heure des Vagres, le comte Neroweg,
gonfl comme une outre, doit ronfler dans son lit;  ses cts, sa femme
ou sa concubine rve les yeux grands ouverts. L'vque Cautin, les
coudes sur la table, tte  tte avec une vieille cruche et l'un de ses
chambriers favoris, doit causer de gaudrioles...

--Allons d'abord chez le comte; il sera couch.

--Frres, allons d'abord chez l'vque, il sera lev... C'est plus gai
de surprendre un prlat qui boit qu'un seigneur qui ronfle.

--Bien dit, Ronan... Allons d'abord chez l'vque.

--Marchons... Moi, je connais la maison...

Qui parlait ainsi?... Un jeune et beau Vagre de vingt-cinq ans; on
l'appelait le _Veneur_... Il n'tait pas de plus fin archer, sa flche
allait o il voulait... Esclave forestier d'un duc frank, et surpris
avec une des femmes de son seigneur, il avait chapp  la mort par la
fuite, et depuis il courait la Vagrerie.

--Oui, moi je connais la maison piscopale,--reprit ce hardi garon.--Me
doutant qu'un jour ou l'autre nous irions communier avec les trsors de
l'vque, je suis all, en bon veneur, observer son repaire... et l,
j'ai vu la biche du saint homme... Quel corsage elle a!! Jamais
chevrette n'eut l'oeil plus noir et plus doux!

--Et la maison, Veneur, la maison, quelle figure a-t-elle?

--Mauvaise! Fentres leves, portes paisses, fortes murailles.

--Veneur,--reprit le joyeux Ronan,--nous arriverons au coeur de la
maison de l'vque sans passer ni par la porte, ni par la fentre, ni
par la muraille... de mme que tu arrives au coeur de ta matresse sans
passer par ses yeux... Allons, mes Vagres, la nuit sera bonne.

--Frres,  vous les trsors...  moi la belle vchesse! Le saint homme
l'appelle sa soeur[D]... le diable sait ce qui en est...

-- toi, Veneur, l'vchesse;  nous le pillage de la villa
piscopale... et vive la Vagrerie!

L'vque Cautin habitait, pendant l't, sa villa situe non loin de la
ville de Clermont, sige de son piscopat... Jardins magnifiques, eaux
cristallines, pais ombrages, frais gazons, gras pturages, moissons
dores, vignes empourpres, fort giboyeuse, tangs empoissonns,
tables bien garnies, entouraient le palais du saint homme; deux cents
_esclaves ecclsiastiques_, mles et femelles, cultivaient les biens de
l'glise, sans compter l'chanson, le cuisinier, le rtisseur, le
boucher, le boulanger, le baigneur, le raccommodeur de filets, le
cordonnier, le tailleur, le tourneur, le charpentier, le maon, le
veneur et les fileuses et lavandires[E], esclaves aussi, presque
toujours jeunes, souvent jolies. Chaque soir, l'une d'elles apportait 
l'vque Cautin, couch douillettement sur la plume, une coupe de vin
chaud trs-pic... Le matin, une autre jolie fille apportait, au rveil
du pieux homme, une coupe de lait crmeux... Voyez un peu ce bon aptre
d'humilit, de chastet, de pauvret!...

Quelle est donc cette belle grande femme, jeune encore, et faite comme
Diane chasseresse? Le cou et les bras nus, vtue d'une simple tunique de
lin, ses noirs cheveux  demi dnous, elle est accoude au balcon de
la terrasse de cette villa. Brlants et languissants  la fois, les yeux
de cette jeune femme tantt s'lvent vers le ciel toil, tantt
semblent sonder la profondeur de cette douce nuit d't, douce nuit qui
protge de son ombre l'approche des Vagres, se dirigeant,  pas de
loups, vers la demeure de l'vque. Cette femme, c'est _Fulvie_,
l'vchesse[F] de Cautin, marie  lui, alors que, simple tonsur, il
ne briguait pas encore l'piscopat... Depuis qu'il est prlat, il
l'appelle benotement _ma soeur_, selon les canons des conciles... et
l'vchesse reste en effet sa soeur; le saint homme, depuis son
piscopat, trouvant qu'une femme c'est trop... ou trop peu.

--Oh! malheur!--disait la belle vchesse,--malheur  ces nuits d't o
l'on est seule  respirer le parfum des fleurs,  couter dans la
feuille le murmure des brises nocturnes, pareilles au frissonnement des
baisers amoureux!... Oh! dans ma solitude, je la redoute cette nervante
chaleur des nuits d't; elle me pntre; elle circule en vain dans mes
veines!... J'ai vingt-huit ans... Voil douze ans que je suis marie...
et ces annes conjugales, je les ai comptes par mes larmes! Recluse 
la ville, recluse  la campagne par l'ordre de mon seigneur et mari,
l'vque Cautin... vivant dans mon gynce[G], au milieu de mes femmes
esclaves, dont ce luxurieux fait ses matresses, les conciles
l'obligeant, dit-il,  vivre chastement avec sa femme... telle est ma
vie... ma triste vie!... L'ge approche, et jamais, jamais, je n'ai
connu un seul jour d'amour et de libert... Amour! libert!
vieillirai-je donc sans vous connatre?

Et la belle vchesse se redressa, secoua sa noire chevelure au vent de
la nuit, frona ses noirs sourcils, et, d'un air de dfi, s'cria:

--Malheur aux maris violents et dbauchs... ils font les femmes
perdues!... Aime, respecte, traite, sinon en femme, du moins en soeur
par l'vque, j'aurais t chaste et douce... Ddaigne, humilie devant
les dernires esclaves de ma maison, je suis devenue emporte,
vindicative, et du haut de ma terrasse... souvent, le front rouge, je
suis d'un regard troubl les jeunes esclaves laboureurs allant aux
champs... J'ai battu de mes mains les concubines de mon mari... et
pourtant, pauvres malheureuses, elles ne cdent pas  l'amant qui prie,
mais au matre qui ordonne... Je les ai battues par colre, non par
jalousie; cet homme, avant de m'tre odieux, m'tait indiffrent... Je
l'aurais aim, cependant, s'il avait voulu... et comme il aurait voulu.
_Femme-soeur_ d'un vque... c'tait beau!... Que de bien  faire!...
que de larmes  scher!... Mais je n'ai sch que les miennes, puisque
bientt avilie... mprise... Non, non, assez pleur... assez gmi...
assez souffert! Assez rsist  ces tentations qui me dvorent... Je
fuirai cette maison, ne suis-je pas libre de moi-mme? Cet homme, qui
fut mon poux, ne m'a-t-il pas dit que nos liens charnels taient
briss? S'il me force  rester prs de lui, c'est pour jouir de mes
biens! Oui, je fuirai cette maison, duss-je tre prise et vendue comme
esclave!... Matre pour matre, que perdrai-je? Oh! du matin au soir
filer sa quenouille, ou aller  la chapelle, prier du coeur, non des
lvres, puisque les excs de ce prtre cruel et dbauch, parlant et
priant au nom du Seigneur, sans tre foudroy, ont tu en moi la foi!...
Vivre ainsi! est-ce vivre? Traner mes jours dans cette opulente villa,
tombeau dor, entour de verdure et de fleurs! est-ce vivre?... Non,
non; et, par les flancs de ma mre! je veux vivre, moi! Je veux sortir
de ce spulcre glac! Je veux le grand air, le grand soleil, l'espace!
Je veux mon jour d'amour et de libert... Oh! si je revoyais ce jeune
garon, qui, plusieurs fois dj, est pass de si grand matin au pied de
cette terrasse, o ds l'aube, aprs mes nuits de brlante insomnie, je
viens respirer la fracheur matinale!... Comme il me regardait d'un oeil
fier et amoureux! Quelle avenante et hardie figure sous son chaperon
rouge couvrant  demi ses noirs cheveux boucls! Quelle taille svelte et
robuste sous sa saie gauloise, serre  ses reins agiles par le
ceinturon de son couteau de chasse! Ce doit tre quelque esclave
forestier des environs... Esclave, esclave! Eh! qu'importe! Il est
jeune, beau, leste, amoureux! Les matresses de mon saint mari sont
esclaves aussi... Oh! n'aurai-je donc jamais aussi mon jour d'amour et
de libert!

Que fait l'vque pendant que son vchesse, rveuse, au balcon de sa
terrasse, regarde les toiles et jette ainsi au vent des nuits ses
regrets, ses soupirs et ses esprances endiables?... Le saint homme
boit et devise avec le comte Neroweg, cette nuit son hte; la salle du
festin, btie  la mode romaine (cette demeure avait appartenu l'autre
sicle  un prfet romain), est vaste, orne de colonnes de marbre,
enrichie de dorures et de peintures  fresque quelque peu endommages
par les coups de dents et les ruades des chevaux des Franks, ces
Barbares, lors de leur conqute de l'Auvergne, ayant fait une curie de
cette salle de festin; les vases d'or et d'argent sont tals sur des
buffets d'ivoire; le plancher est dall de riches mosaques agrables 
l'oeil; plus agrable encore est la large table charge de coupes et
d'amphores  demi pleines; les _leudes_, compagnons de guerre de
Neroweg, et ses gaux durant la paix[H], aprs avoir, selon l'usage,
soup  la mme table que le comte, sont alls jouer aux ds sous le
vestibule avec les clercs et les chambriers de l'vque.  et l sont
dposes, le long des murs, les armes grossires des leudes: boucliers
de bois, btons ferrs, _francisques_, ou haches  deux tranchants,
_haugons_, ou demi-piques garnies de crampons de fer. Sur le bouclier du
comte sont peintes en manire d'ornement trois _serres d'aigle_. Le
prlat, rest attabl avec son hte, le pousse  vider coupes sur
coupes; au bas bout de la table un ermite laboureur ne boit pas, ne
parle pas; parfois, il semble couter les deux buveurs; mais le plus
souvent il rve.

Et ce Frank? ce comte Neroweg? Quelle figure a-t-il? Il a l'encolure et
le fumet d'un sanglier en son printemps, et la figure d'un oiseau de
proie, avec son nez crochu et ses petits yeux renfoncs, tantt hbts,
tantt froces, ses cheveux rudes et fauves, rattachs au sommet de sa
tte par une courroie, retombant derrire son dos comme une crinire,
car depuis deux cents ans et plus, la coiffure de ces barbares n'a pas
chang[I]; son menton et ses joues sont rass, mais ses longues
moustaches rousses descendent jusque sur sa poitrine, couverte d'une
casaque de peau de daim, luisante de graisse, marbre de taches de vin;
sur ses chausses de grosse toile crasseuse se croisent de longues
bandelettes de cuir montant depuis ses gros souliers ferrs jusqu' ses
genoux; de son baudrier flottant il a retir sa lourde pe, place prs
de lui sur un sige  ct d'un gros bton de houx; tel est le convive
du prlat, tel est le comte Neroweg; l'un de ces nouveaux possesseurs de
la vieille terre des Gaules, de par le droit de pillage et de
massacre...

Et l'vque Cautin?... Oh! celui-ci ressemble  un gros et gras renard
en rut... Oeil lascif et matois, oreille rouge, nez mobile et pointu,
mains pelues... Vous le voyez d'ici, chafriolant sous sa fine robe de
soie violette... Et quel ventre! On dirait une outre sous l'toffe!

Et l'ermite laboureur? Oh! l'ermite laboureur? Respect  ce prtre,
selon le _jeune homme de Nazareth!_... Trente ans au plus... figure
ple,  la fois douce et ferme, barbe blonde, front dj chauve, longue
robe brune, d'toffe grossire,  et l raille par les ronces des
terres qu'il a dfriches; carrure rustique; mains robustes, le manche
de la houe et de la charrue les a rendues calleuses. Voil l'ermite!

L'vque verse encore un grand coup  boire au Frank, lui disant:

--Comte... je te le rpte... les vingt sous d'or, la prairie et la
petite esclave blonde, sinon, pas d'absolution!

--Absous-moi d'abord! patron?

--Tu rirais...

--vque, je reviendrai avec tous mes leudes mettre ta maison  sac; je
te ferai tendre sur un brasier ardent, et tu m'absoudras...

--Impie! sclrat blasphmateur! Pharaon! pourceau de luxure! rservoir
 vin! oses-tu parler ainsi, toi! fils de l'glise catholique et
apostolique?... Menacer ton vque!

--De gr ou de force, tu m'absoudras!

--Ah! le bestial! Tu veux donc aller au fin fond des enfers! bouillir
durant des sicles dans des cuves de poix ardente! tre lard  coups de
fourche par les dmons! Et quels dmons! Ttes de crapaud, corps de
bouc, avec des serpents pour queue, des trompes d'lphant pour bras...
et les pieds fourchus! archifourchus!

--Tu les as vus?--dit le comte Frank d'un air farouche et
craintif,--patron? tu les as vus, ces dmons?

--Si je les ai vus!!! Ils ont emport devant moi, dans une nue de
bitume et de soufre, le duc Rauking, qui avait, le sacrilge! donn un
coup de bton  l'vque Basile!

--Et ces diables l'ont emport, le duc Rauking?

--Au plus profond des entrailles de la terre, te dis-je!... Je les ai
compts; ils taient treize! Un grand dmon rouge les commandait en
personne, et voil ce qui t'attend... si je ne te donne pas
l'absolution.

--vque, tu dis peut-tre cela pour me faire peur et avoir mes vingt
sous d'or, mes belles prairies et ma petite esclave blonde?

Le prlat frappa sur un timbre, un de ses chambriers entra; le saint
homme lui dit quelques mots en latin en lui montrant de l'oeil le sol
dall de compartiments de mosaque. Le chambrier sortit; alors l'ermite
laboureur dit  l'vque aussi en latin:

--Ce que tu veux faire est une drision sacrilge!

--Ermite, tout n'est-il point permis  l'glise envers ces brutes
franques?

--La fourberie n'est jamais permise...

Cautin haussa les paules, et s'adressant au comte en langue germanique,
car le prlat parlait l'idime frank comme un Barbare:

--Es-tu chrtien et catholique? As-tu reu le baptme?

--L'vque Macaire, il y a vingt ans, m'a dit de me mettre tout nu dans
la grande auge de pierre de sa basilique, et puis il m'a jet de l'eau
sur la tte en marmottant des mots latins.

--Enfin, tu es catholique, puisque tu as communi au nom du Pre, du
Fils et du Saint-Esprit, trois personnes en une seule, qui est Dieu,
puisqu'il est seul, et que pourtant il est trois. En raison de quoi tu
dois me respecter et m'obir comme  ton pre en Christ!

--Patron, tu veux m'embrouiller par tes paroles. coute  ton tour:
notre grand roi Clovis,  la tte de ses braves leudes, a conquis et
asservi la Gaule. Mon pre, Gonthram Neroweg, tait l'un de ces
guerriers, et...

--Ton grand roi?... S'il a conquis la Gaule, n'est-ce pas aux vques
qu'il la doit, cette conqute? N'ont-ils pas facilit sa victoire en
ordonnant aux peuples de se soumettre? Ton grand roi Clovis! il n'et
jamais t qu'un chef de brigands, s'il n'et embrass la foi
catholique! Qu'est-ce qu'a fait saint Rmi lorsqu'il l'a oint du saint
chrme dans la basilique de Reims et l'a baptis fils _soumis_ de la
sainte glise? Il l'a fait agenouiller, ton grand roi Clovis, lui
disant: _Courbe la tte, fier Sicambre_! _Brle ce que tu as ador_...
_Adore ce que tu as brl!_... Ce qui signifiait: tu as pill... tu as
viol... tu as saccag... tu as massacr... mais surtout, l est le
pch, tu as pill les saints lieux; donc,  cette heure, humilie-toi!
courbe la tte devant le clerg... obis-lui, enrichis l'glise, et les
vques te feront reconnatre souverain de la Gaule; Clovis a suivi ce
conseil; il a donn d'immenses richesses  l'glise; aussi est-il all
tout droit jouir des dlices et des parfums du paradis.

--Patron, tu ne me laisses jamais parler...

--Va, je t'coute.

--Le grand roi Clovis a conquis la Gaule...

--Voil qui est nouveau. Ensuite?

--Quand vivait Thodorik, celui des fils du grand roi Clovis qui a eu
l'Auvergne parmi ses royaumes, il m'a donn ici de grands domaines,
terres, gens, btail et maisons, et m'a envoy pour le reprsenter dans
cette contre.

--Oui, il t'a fait en ce pays ce que vous appelez graff, et nous autres
_comte_. Tu prsides avec moi, chef vque de la cit, les curiales de
la ville de Clermont[J], beau prsident, sur ma parole! tu arrives 
demi ivre les jours de tribunal, et tu ronfles comme un sourd lorsque
nous avons  juger des causes...

--Que veux-tu que je fasse, moi! je n'entends pas un mot de votre langue
latine; je m'endors, et, quand je m'veille, je juge comme tu me dis...

--C'est ce que tu peux faire de mieux; mais, encore une fois, o veux-tu
en venir avec tes divagations? Tu as eu la sacrilge audace de me
menacer de violences, moi, ton vque, ton pre en Christ! si je ne
t'absolvais de tes crimes. Je t'ai  mon tour menac d'un chtiment
cleste...  quoi tu me rponds en me parlant de Clovis et de ta charge
de comte. Qu'a de commun ceci avec la menace que je t'ai faite au nom du
Seigneur et qui s'accomplira peut-tre plus tt que tu ne le crois;
entends-tu, comte Neroweg?

--Je veux dire d'abord que le grand roi Clovis a commis un bien plus
grand nombre de crimes que moi, et qu'il jouit du paradis.

--Il en jouit, certes; mais  quel prix? Ignores-tu que saint Rmi qui
l'a baptis a t si richement dou par ce pieux roi, qu'il a pu acheter
un domaine en Champagne au prix de cinq mille livres pesant d'argent? Si
tu ignores ceci, moi je te l'apprends.

--Je voulais dire ensuite que si tu es vque, moi je suis comte ici, en
pays conquis par mon pe. Oui, je suis comte ici, au nom du roi que je
reprsente, et comme ton comte, je peux te forcer de m'absoudre;
apprends ceci  ton tour.

--Ah! tu blasphmes de nouveau,--et l'vque frappa du pied sous la
table,--ah! tu oses encore braver le courroux du Seigneur! toi...
souill de crimes excrables!

--Qu'est-ce que j'ai donc fait? J'ai tu... mon frre Ursio!

--Vraiment? et le meurtre de ta concubine Isanie? et le meurtre de ta
quatrime femme _Wisigarde_ que tu avais pouse, de mme que tu as
pous ta cinquime femme _Godgisle_... bien que ta premire et ta
seconde pouse soient encore vivantes? dis, comte, sont-ce l des
peccadilles?

--Ne m'as-tu pas absous de ces choses-l? Par _l'aigle terrible_, mon
glorieux aeul! il m'en a cot les cinq cents meilleurs arpents de ma
fort, trente-huit sous d'or, vingt esclaves, et cette superbe pelisse
de fourrures de martre du Nord, dans laquelle tu te prlassais cet
hiver, et que le grand Clovis avait donne  mon pre!

--De ces premiers crimes, tu es absous... c'est vrai; aussi tu serais
blanc comme l'agneau pascal sans ton abominable fratricide.

--Je n'ai pas tu Ursio par haine, moi; je l'ai tu pour avoir sa part
d'hritage.

--Et pourquoi aurais-tu tu ton frre, bestial? Pour le manger?

--Je te dis, moi, que le grand Clovis a tu aussi tous ses parents pour
avoir leur hritage, et qu'il jouit du paradis... J'y veux aller aussi,
moi qui ai moins tu que lui, et si tu ne me promets pas sur l'heure le
paradis sans me faire payer davantage, je te fais tirer  quatre chevaux
ou hacher par mes leudes!

--Et moi je te dis que si tu n'expies pas ton fratricide par un don 
mon glise, tu iras en enfer, toi, qui, comme Can, as tu ton frre.

--Oui, oui, patron, tu dis toujours cela pour mes cent arpents de
prairie, mes vingt sous d'or et ma petite esclave blonde.

--Je dis cela pour le salut de ton me, malheureux! Je dis cela pour
t'pargner les tortures de l'enfer dont la seule pense me fait
frissonner pour toi.

--Tu parles toujours de l'enfer... O est-il?

--O il est?

Et l'vque Cautin frappa encore du pied sur le sol.

--Tu demandes o il est, l'enfer?

--Il n'y en a pas...

--Il n'y a pas d'enfer! Seigneur, Seigneur! ayez piti de ce barbare.
Ouvrez-lui les yeux par un miracle... Comte, sens-tu cette odeur de
soufre?

--Je sens... une odeur trs-puante.

--Vois-tu cette fume qui sort  travers ces dalles?

--D'o vient cette fume?--s'cria Neroweg effray, en se levant de
table et se reculant de l'endroit du sol d'o sortait une vapeur noire
et paisse;--vque, quelle est cette magie?

--Seigneur, mon Dieu! vous avez entendu la voix de votre serviteur
indigne,--dit Cautin en joignant les mains et se mettant  genoux,--vous
voulez vous manifester aux yeux de ce barbare... Tu demandes o est
l'enfer? Regarde  tes pieds; vois ce gouffre, vois cette mer de flammes
prte  l'engloutir...

Et l'une des dalles de la mosaque s'enfonant sous le sol au moyen d'un
contrepoids, laissa bante une large ouverture d'o s'chapprent de
grands tourbillons de feu rpandant une forte odeur de soufre.

--La terre s'entr'ouvre,--s'cria le Frank livide de terreur,--du feu!
du feu! sous mes pieds.

--C'est le feu ternel,--dit l'vque en se redressant menaant, tandis
que le comte tombait  genoux cachant sa figure entre ses mains,--ah! tu
demandes o est l'enfer, impie, blasphmateur!

--Patron, mon bon patron, aie piti de moi!

--Entends-tu ces cris souterrains? Ce sont les dmons; ils viennent te
chercher. Entends-tu comme ils crient: _Neroweg, Neroweg! le fratricide!
Viens  nous! Can, tu es  nous!_

--Ces cris sont affreux... Mon bon pre en Christ, prie le Seigneur de
me pardonner!

--Ah! te voil  genoux, ple, perdu, les mains jointes, les yeux
ferms par l'pouvante... Demanderas-tu encore o est l'enfer?

--Non, non, vque, saint vque Cautin; absous-moi de la mort de mon
frre, tu auras ma prairie, mes vingt sous d'or...

--Et l'esclave?

--Et ma petite esclave blonde.

--J'ai l une charte de donation prpare... Tu vas faire venir un de
tes leudes comme tmoin. Mon tmoin  moi sera cet ermite, afin que la
donation soit en rgle et selon l'usage.

--Oui, oui, mais aie piti de moi... Si ces dnions allaient
m'emporter... Comme ils m'appellent! Renvoie-les! renvoie-les donc, mon
bon patron, qu'ils ne m'entranent pas en enfer, moi ton fils en Christ!

--Ils t'emporteraient si tu manquais  ta promesse.

--Je la tiendrai... Oh! je la tiendrai...

--Puisque tu ne doutes plus de la puissance du Seigneur,--reprit
l'vque en frappant de nouveau du pied sur le plancher,--relve-toi,
comte, ouvre les yeux, le gouffre de l'enfer est referm (la dalle en
remontant avait repris sa place). Ermite, apporte ce parchemin et ce
qu'il faut pour crire. Tu seras mon tmoin.

--Je ne serai pas tmoin de cette fourberie sacrilge,--rpondit en
latin l'ermite laboureur.--Je t'exposerais  la fureur de ce barbare en
lui dvoilant cette pillerie, il te tuerait, et je ne veux pas voir ton
sang couler... mais, prends garde, prends garde... tu domines par la
ruse et la terreur les seigneurs stupides et froces; moi je domine, par
l'amour que je leur porte, les opprims et ceux qui souffrent. Prends
garde; ceux-l sont nombreux.

--Voudrais-tu exciter une rbellion contre moi? Serais-tu capable
d'abuser du grand empire que tu possdes sur le populaire? toi que j'ai
accueilli ici comme un hte bien venu? sans savoir pourtant si ton
vque t'avait permis de sortir de son diocse[K].

--Demain, avant de continuer ma route, je te dirai ce que j'attends de
toi...

Cautin,  qui l'ermite laboureur imposait, frappa sur un timbre pendant
que le comte, toujours agenouill, tremblant de tous ses membres,
essuyait la sueur glace qui coulait de son front.  l'appel de
l'vque, le chambrier parut; le saint homme lui dit tout bas en latin:

--L'enfer a t trs-satisfaisant... Qu'on teigne le feu!

Et il ajouta tout haut:

--Commande  l'un des leudes du comte de venir ici... Tu
l'accompagneras.

Le chambrier sorti, l'vque s'adressant au Frank toujours agenouill:

--Tu as cru, et tu te repens... Relve-toi! Mais prends garde de manquer
 ta parole...

--Mon bon patron, je ne me relverai pas que tu ne m'aies promis une
chose...

--Quoi donc?

--J'ai peur de retourner cette nuit  mon burg; les dmons viendraient
peut-tre me prendre sur la route... Je suis pouvant... garde-moi
cette nuit  ta villa.

--Tu seras mon hte jusqu' demain; mais ta petite esclave, tu devais me
l'envoyer ds ton arrive... chez toi?

--Tu la veux cette nuit?... la petite esclave?

--Je l'ai promise  mon vchesse, autrefois ma femme selon la chair,
aujourd'hui ma soeur en Dieu. Elle a besoin d'une toute jeune fille pour
son service; je lui ai promis celle-ci... et plus tt elle l'aura, plus
tt elle sera contente.

--Ainsi, patron,--dit le comte en se grattant l'oreille,--tu la veux
absolument ce soir, la petite esclave?

--Oserais-tu maintenant te ddire?... Te crois-tu dj si loin de
l'enfer?

--Non, oh! non, patron... ne te fche pas; un de mes leudes va monter 
cheval; il ira chercher la petite esclave et la ramnera ici en
croupe...

La charte de donation, valide selon l'usage par l'inscription du
tmoignage du chambrier de l'vque et du leude, portait que Neroweg,
comte du roi d'Auvergne en la ville de Clermont, donnait en rmission de
ses pchs  l'glise, reprsente par Cautin, vque de cette ville,
cent arpents de prairie, vingt sous d'or, et une esclave filandire,
ge de quinze ans, nomme Odille. Aprs quoi l'vque, au nom du Pre,
du Fils et du Saint-Esprit, donna au comte frank l'absolution de son
fratricide et trois grands coups  boire pour le rconforter.

--Sigefrid,--dit le comte au leude en touffant un dernier soupir de
regret,--sois bon compagnon; va au burg; tu prendras en croupe la petite
Odille la filandire, et tu la rapporteras ici.

Les Vagres sont arrivs non loin de la villa piscopale.

--Ronan, les portes sont solides, les fentres leves, les murailles
paisses... Comment entrer chez l'vque?--dit le Veneur.

--Tu nous a promis de nous conduire au coeur de la maison... moi, j'irai
droit au coeur de l'vchesse.

--Frres, voyez-vous  quelques pas, au pied de la montagne, ce petit
btiment entour de colonnes?

--Nous le voyons... la nuit est claire.

--Ce btiment tait autrefois une salle de bains d'eaux thermales, dont
la source chaude venait de ces montagnes... De la villa o nous allons,
on se rendait  ces thermes par un long souterrain. L'vque a fait
dtourner la source, et le btiment il l'a chang en une chapelle
consacre au grand _Saint-Loup_... Or, mes bons Vagres, par le
souterrain nous entrerons au coeur de la villa piscopale sans trouer de
murailles, sans briser portes ou fentres... Si j'ai promis, ai-je tenu?

--Comme toujours, Ronan... tu as promis, tu as tenu.

On entre dans les anciens thermes changs en chapelle; il y fait noir,
trs-noir... Une voix sort de l'ombre:

--C'est toi, Ronan?

--Moi et les miens... Marche, Simon, bon serviteur de la villa
piscopale... marche, Simon, nous te suivons...

--Il faut attendre.

--Pourquoi?

--Le comte Neroweg est encore chez l'vque avec ses leudes.

--Tant mieux... un renard et un sanglier, la chasse sera belle!

--Le comte a dans la villa vingt-cinq leudes bien arms.

--Nous sommes trente... c'est quinze Vagres de trop pour une telle
attaque... Marche, Simon, nous te suivons.

--Le passage n'est pas encore libre.

--Pas libre? ce passage souterrain qui conduit d'ici dans la salle du
festin?...

--L'vque a fait prparer ce soir un miracle pour effrayer le comte
Frank et lui faire peur de l'enfer. Deux clercs ont apport, sous la
salle du festin, des bottes de paille, des fagots et du soufre... Ils
doivent ensuite y mettre le feu en poussant des cris endiabls et
souterrains... Aprs quoi, une des dalles de la mosaque s'abaissera
sous le sol, par un contrepoids, comme autrefois elle s'abaissait
lorsqu'on voulait passer par le souterrain qui conduit  ces thermes.

--Et le Frank stupide, croyant voir bante une des bouches de l'enfer,
fera au saint homme une donation jusqu'ici refuse?

--Tu as devin, Ronan; il faut donc attendre que le miracle soit jou;
le comte parti, la villa silencieuse, toi et les tiens, vous vous y
introduirez.

-- moi l'vchesse!

-- nous le coffre fort, les vases d'or et d'argent!  nous les sacs
gonfls de monnaie... et largesse, largesse au pauvre monde qui n'a pas
un denier!

-- nous le cellier, les outres pleines, les sacs de bl...  nous les
jambons, les viandes fumes! Largesse, largesse au pauvre monde qui a
faim!...

-- nous le vestiaire, les belles toffes, les chauds vtements, et
largesse, largesse au pauvre monde qui a froid...

--Et puis  feu et  sac la villa piscopale!

--Libert aux esclaves!

--Nous emmenons de pauvres filles qui nous suivront gaiement!

--Et vive le mariage en Vagrerie,--dit Ronan, puis il chanta ainsi:

Mon pre tait Bagaude, moi, je suis Vagre et n sous la verte
feuille, comme un oiseau de mai...

O est ma mre?

Je n'en sais rien...

Un Vagre n'a pas de femme: le poignard d'une main, la torche de
l'autre, il va de burg en villa piscopale enlever femmes ou concubines
 leur comte ou  leur vque, et emmne ces charmantes au fond des
bois...

Elles pleurent d'abord et rient ensuite... Le joyeux Vagre est
amoureux, et dans ses bras robustes ces belles chries oublient bientt
le cacochyme vque ou le duc hbt!...

--Vive le mariage en Vagrerie!

--Tu es en belle humeur, Ronan...

--Nous allons mettre  sac la maison d'un vque, vieux Simon!

--Tu seras pendu, brl, cartel...

--Ni plus ni moins qu'Aman et Alian, nos prophtes, Bagaudes en leur
temps comme nous Vagres en le ntre... Mais le pauvre monde dit: Bon
Alian! bon Aman!... puisse-t-il dire un jour: Bon Ronan!... je mourrai
content, vieux Simon...

--Toujours vivre au fond des bois...

--La verdure est si gaie!

--Au fond des cavernes...

--Il y fait chaud l'hiver, frais l't.

--Toujours l'oreille au guet, toujours par monts et par valles...
toujours errer sans feu ni lieu...

--Mais vivre toujours libres, vieux Simon... libres! libres! au lieu de
vivre esclaves sous le fouet d'un matre frank ou d'un vque! Viens
avec nous, Simon...

--Je suis trop vieux!

--Ne hais-tu pas ton seigneur, le saint homme Cautin?

--Autrefois j'tais jeune, riche, heureux; les Franks ont envahi la
Touraine, mon pays natal; ils ont gorg ma femme aprs l'avoir viole;
ils ont bris sur les murailles la tte de ma petite fille; ils ont
pill ma maison; ils m'ont vendu comme esclave, et de matre en matre,
je suis tomb entre les mains de Cautin... J'ai donc sujet d'excrer les
Franks; mais j'excre, s'il se peut, davantage encore les vques
gaulois, qui nous tiennent, nous Gaulois, en esclavage!

--Qui va l?--s'cria Ronan, en voyant au dehors, et dans l'ombre, une
forme humaine rampant  deux genoux, et s'approchant ainsi de la porte
de la chapelle.--Qui va l?

--Moi, Flibien, esclave ecclsiastique de notre saint vque.

--Pauvre homme, pourquoi marcher ainsi  genoux?

--C'est un voeu... Je viens ainsi de ma hutte  genoux... sur les
cailloux du chemin pour prier Loup, le grand Saint-Loup,  qui est
ddie cette chapelle. Je viens ainsi de nuit afin d'tre de retour ds
l'aube  l'heure du labeur, car ma hutte est loin d'ici...

--Frre, pourquoi t'infliger ce supplice  toi-mme? N'est-ce pas assez
dj de te lever avec le soleil, et le soir de te coucher sur ta paille,
bris de fatigue?

--Je viens  genoux prier Saint-Loup, le grand Saint-Loup, de demander
au Seigneur de longs et fortuns jours pour notre saint vque Cautin,
de qui je suis esclave laboureur.

--Ton matre! un saint?... ce fainant qui t'crase de travail, comme le
meunier sous sa meule crase le bl nourricier pour en tirer la
farine... Quoi! demander de longs jours pour ton matre, c'est demander
d'allonger la lanire du fouet des surveillants qui te rouent de coups
si tu bronches.

--Bnis soient leurs coups! Plus on souffre ici-bas, plus l'on est
heureux dans le paradis...

--Mais le bl que tu smes, ton vque le mange; le vin que tu foules,
il le boit; les habits que tu tisses, il s'en revt... te voici hve,
affam, presque nu sous tes haillons!...

--Je voudrais manger les excrments des porcs, boire leur urine, me
vtir d'pines, qui dchireraient ma peau jusqu'aux veines, mon bonheur
en serait plus grand dans le paradis...

--Dis-moi, pauvre frre... le Seigneur a cr le froment, le raisin, le
miel, les fruits, le lait, la douce toison des brebis... est-ce pour que
sa crature se nourrisse d'ordures et se vtisse d'pines? rponds, mon
pauvre frre?...

--Tu n'es qu'un impie!

--coute-moi sans colre... Voyons: pendant que du fond de ta misre, de
ta fange et de ton ignorance, tu aspires au paradis de l-haut! est-ce
que ton vque ne se fait pas, lui, en ce monde un paradis? est-ce que
seul il ne jouit pas des biens du crateur? Tu le sais, les greniers de
ton matre regorgent de pur froment; ses tables sont pleines de
troupeaux gras; ses viviers, de poissons; son cellier, de vins vieux;
ses volires, d'oiseaux dlicats; il chasse en fort la succulente
venaison; il chasse en plaine le fin gibier... aprs quoi il godaille,
ripaille, dit sa messe et courtise ta femme, ta fille ou ta soeur...

--Mensonge!... mon seigneur et vque ne peut faillir...

--Pauvre frre!... cela ne te rvolte pas, de voir les Franks matres
implacables de cette belle Auvergne, qu'ils nous ont larronne? de cette
riche Auvergne, o tes pres, aujourd'hui esclaves et dpouills de
leurs biens, vivaient jadis heureux et libres, cultivant les champs
paternels?

--Mon vque m'a command d'obir aux Franks et  leurs rois comme 
lui-mme... Puisque leurs rois sont fils soumis de l'glise, le mal
qu'ils nous font, l'esclavage qu'ils nous imposent, sont des preuves
que le Seigneur Dieu nous envoie, et il faut les bnir  coeur joie ces
preuves; plus elles nous sont cruelles, plus elles nous sont mritoires
pour notre salut...

--Mais, pauvre frre, ces preuves d'asservissement, de faim, de froid,
de labeur crasant, de misre affreuse, que, pour ton salut, te prche
ton vque,  son profit, est-ce qu'il les subit, lui, ces dures peines?
ne vit-il pas, comme nos conqurants, dans la fainantise, la mollesse
et l'abondance?

--Arrire... tu veux me tenter, Satan! laisse-moi prier... Je fermerai
les yeux, je boucherai mes oreilles. Saint vque Loup! grand
Saint-Loup! protgez-moi contre ce paen, qui outrage notre bon vque
Cautin!

--Pauvre crature! mchamment hbte, avilie, dgrade par les
prtres... c'est une tendre piti que tu m'inspires!--dit Ronan.

--Et voil pourtant ce que les vques ont fait de ce fier peuple
gaulois! lui, jadis l'orgueil du monde, il se courbe aujourd'hui, lche
et tremblant, devant une poigne de barbares!...

--Tu dis vrai, Ronan; presque tous les esclaves sont, comme ce
malheureux, tombs dans un lche hbtement... le mal gagne de jour en
jour... Ah! c'en est fait de la vieille Gaule... les Franks lui voleront
jusqu' son nom...

--S'il en est ainsi, moi, Ronan! par la torche de l'incendie! par l'pe
du massacre, par l'ivresse de l'orgie! je le jure! je le jure! tant
qu'il restera une femme, une tonne, un chteau, nous, Gaulois dshrits
de tout... jusqu' notre nom! nous danserons  travers les flammes, nous
boirons sur des ruines, nous ferons l'amour sur la cendre des palais et
des glises!...

Et Ronan se mit  chanter le refrain des Vagres:

Les Franks nous appellent _Hommes errants_, _Loups_, _Ttes de
loups_... Vivons en loups, vivons en joie... l't, sous la verte
feuille; l'hiver, dans les chaudes cavernes...

--Allons, Simon, le miracle de l'vque doit tre jou.

--Oui... d'ailleurs je marcherai seul  distance de vous dans le
souterrain... Si je vois de loin de la clart, je viendrai vous avertir.

--Mais cet esclave, qui est l marmottant  genoux ses patentres au
grand Saint-Loup?

--La foudre tomberait  ses pieds qu'il ne bougerait point... il s'en
ira comme il est venu... sur ses deux genoux.

--Allons, vieux Simon, plaignons ce pauvre homme, et surtout pendons
l'vque... Marche, Simon.

--Suis-moi, Ronan.

Et les Vagres, conduits par l'esclave ecclsiastique, disparurent dans
le souterrain qui, de ces anciens thermes, aboutissait  la villa
piscopale, tous chantant  demi-voix:

Le joyeux Vagre n'a pas de femme: le poignard d'une main, la torche de
l'autre, il va de burg en maison piscopale enlever les femmes des
comtes et des vques, et emmne ces charmantes au fond des bois...

Que faisaient donc le prlat et le comte, pendant que les Vagres
s'introduisaient dans le souterrain de la villa piscopale?... Ce qu'ils
faisaient?... ils buvaient coup sur coup; le leude du comte tait
retourn au burg chercher l'esclave... En l'attendant, l'vque Cautin,
chafriolant de possder enfin la jolie fille qu'il convoitait depuis
longtemps, s'tait remis  table. Neroweg, toujours tremblant et presque
ivre de vin et de frayeur, croyant l'enfer sous ses pieds, aurait voulu
quitter la salle du festin; il n'osait, se croyant protg par la sainte
prsence de l'vque contre les attaques du diable. En vain l'homme de
Dieu engageait son hte  vider encore une coupe, le comte repoussait la
coupe de sa main, roulant autour de lui ses petits yeux d'oiseau de
proie effar.

L'ermite laboureur, comme d'habitude, rvait ou observait en silence...

--Qu'as-tu donc?--dit l'vque au comte,--tu es triste, tu ne bois
plus... Tout  l'heure fratricide, tu es maintenant, de par mon
absolution, blanc comme neige... dride-toi donc; ta conscience
n'est-elle pas nette? rponds donc... M'aurais-tu cach quelque autre
crime?... le moment serait mal choisi... tu l'as vu, l'enfer n'est pas
loin...

--Tais-toi, patron... tais-toi... je me sens si faible, que je ne
porterais pas un chevreuil sur mes paules, moi qui porterais un
sanglier... N'abandonne pas ton fils en Christ! toi, qui peux conjurer
les dmons, je ne te quitterai pas d'ici au jour...

--Tu me quitteras pourtant tout  l'heure, lorsque la petite esclave
sera venue; il faudra que je la conduise au gynce de Fulvie, autrefois
ma femme selon la chair, aujourd'hui ma soeur en Dieu.

--Aussi vrai qu'un de mes aeux s'appelait l'_Aigle terrible_ en
Germanie, je ne te quitterai pas plus que ton ombre...

--Un des aeux de ce Neroweg se nommait l'_Aigle terrible_ en
Germanie... la rencontre est trange,--pensait l'ermite...--Ainsi nos
deux races ennemies, Franke et Gauloise, se sont rencontres, se
rencontrent... se rencontreront peut-tre encore  travers les ges...

--Bon patron,--dit Neroweg,--d'ici au jour, je ne te quitterai pas plus
que ton ombre.

--Comte, prends garde... ta terreur me prouve que ton me n'est pas
tranquille... avoue-le, tu ne m'as pas tout dit?

--Si, si, je t'ai tout dit.

--Dieu le veuille, pour le salut de ton me... Mais dride-toi donc...
tiens, parlons un peu de chasse... comme toi, je suis fin veneur; cette
conversation t'gayera... Et  propos de chasse, un reproche.

-- moi?

-- toi ou  tes esclaves forestiers... L'autre jour ils sont venus
lancer trois cerfs au milieu des bois de l'glise... tu sais, dans
l'enceinte touchant  ce bout de ta fort, spar du restant de tes
domaines par la rivire?

--Si mes esclaves forestiers ont lanc des cerfs chez toi, tes esclaves
en lanceront une autre fois chez moi: nos bois ne sont spars que par
une route.

--C'est dommage... notre limite  tous deux devrait tre la rivire.

--Il me faudrait pour cela t'abandonner les cinq cents arpents de bois
qui sont en del de la rivire.

--Est-ce que tu y tiens beaucoup  ce bout de fort? elle est bien
chtive en cet endroit-l...

--Chtive! il y a des chnes de vingt coudes, et c'est la partie la
plus giboyeuse de mes biens...

--Tu vantes ton domaine, c'est ton droit; mais, dans ton intrt mme,
tu serais mieux et plus srement limit, si tu l'tais par la rivire,
et si tu te dbarrassais de ces mauvais cinq cents arpents qui touchent
 mes terres..

--Pourquoi me parles-tu de mes bois? je n'ai plus d'absolution  te
demander... entends-tu, vque?

--Non... tu as tu une de tes femmes, une de tes concubines, et ton
frre Ursio... tu as expi ces crimes en douant l'glise: tu es
absous... Cependant... et cela me revient seulement maintenant 
l'esprit, cependant nous n'avons pas song  une chose...

-- laquelle, patron?

--Ta quatrime femme Wisigarde a pri par tes mains de mort violente;
elle n'a pas reu en mourant l'assistance d'un prtre... son me est en
peine, il se pourrait qu'elle vnt te tourmenter la nuit sous figure de
fantme effrayant, jusqu' ce que tu aies tir de peine cette pauvre
me...

--Comment la tirer de peine?

--Par des prires que dirait un prtre du Seigneur.

--Je ne suis pas prtre, moi!

--Mais je le suis, moi!

--Alors, patron, dis-les, ces prires, pour cette me en peine.

--Soit... Durant vingt ans, il sera dit  l'autel des prires pour l'me
de Wisigarde,  condition que tu m'abandonneras ce bout de fort, spar
de ton domaine par la rivire...

--Encore donner  ton glise... donner toujours... toujours donner!...

--Libre  toi de prfrer tre tourment la nuit par des fantmes
livides et sanglants...

Le Frank regarda l'vque d'un oeil dfiant et irrit; puis il reprit
avec un courroux concentr:

--Gaulois rapace, tu veux donc me prendre pice  pice la part de
conqutes que nos rois nous ont donne,  mon pre et  moi, en bnfice
hrditaire? Doter encore ton glise! je doterais plutt le diable!...

--Dote-le donc... le voici!!--dit une grosse voix qui semblait sortir
des entrailles de la terre.

Au son de cette voix, l'ermite se leva surpris, l'vque se renversa sur
le dossier de son sige, se signa brusquement; puis, rflchissant, il
dit en latin:

--C'est mon chambrier; il tait rest l-dessous... le tour est gai...
il vient  point...

Le comte, lui, frapp de terreur, se croyant poursuivi par le dmon en
personne, avait pouss un grand cri, s'enfuyant perdu de la salle du
festin, et manquant de renverser le leude, qui en ce moment entrait,
poussant devant lui une jeune fille, en disant:

--Voici la petite esclave, Odille, la filandire.

L'vque en rut oublia tout pour courir vers la pauvrette; mais au
moment o il s'lanant pour la saisir, une main vigoureuse, sortant par
l'ouverture de la dalle abaisse, arrta le prlat par un pan de sa robe
en lui criant:

--Luxurieux point ne seras, saint homme de Dieu!!

Lorsque l'vque se retourna inquiet de voir qui lui parlait ainsi, il
vit avec effroi Ronan  la tte de ses compagnons, qui, comme lui,
sortirent par l'issue du souterrain, en poussant des cris enrags...
Tous, par plaisante humeur, les joyeux garons, s'taient noirci la
figure avec les dbris charbonns des fagots destins  produire les
_flammes de l'enfer_ et  jouer le miracle.

 la vue de ces hommes noirs, sortant de dessous terre, et hurlant comme
des damns, le leude, qui avait amen la petite esclave, crut aussi
qu'ils venaient de l'enfer, et se prcipita sur les traces de Neroweg en
criant:

--Les dmons! les dmons!...

Le comte, de plus en plus pouvant, courut  l'curie, s'lana sur son
cheval, et  toute bride s'loigna de la villa piscopale; ses leudes
l'imitrent, sautrent sur leurs montures, abandonnant leurs armes dans
la salle du festin, et tous prirent la fuite en tumulte, rptant avec
pouvante:

--Les dmons! les dmons!...

La villa piscopale a t envahie par les Vagres depuis deux heures.

Qui dit donc une messe de nuit dans la chapelle de l'vque? les cierges
sont allums sur l'autel, ni plus ni moins que pour la fte de Pques;
ils clairent de leur vive lumire les premiers arceaux: le reste de la
chapelle est noy d'ombre, jusqu' la porte vote,  travers laquelle
on aperoit  et l une lueur rouge, comme celle d'un brasier qui
s'teint... Quel brasier? celui que formait les dbris embrass de la
villa piscopale...

La villa a donc t incendie par les Vagres? Certes; auraient-ils sans
cela emport des torches de paille?

Au milieu du choeur sont entasses ple-mle les richesses de l'vque:
vases d'or et d'argent, saints calices et coupes  boire, botes 
vangiles et plats  manger, patnes et bassins  rafrachir le vin;
gros sacs de peau ventrs, d'o ruissellent les sous d'or et d'argent;
riches toffes pourpres et bleues, n'attendant plus que la faon;
fourrures chaudes et rares, noires comme le corbeau, blanches comme la
colombe; et pour trophes, aux quatre coins de ce splendide monceau de
butin, les haches, les boucliers et les piques des leudes fuyards par
peur du diable: or, argent, acier, vives couleurs, tout brille,
fourmille et scintille de ces joyeux miroitements, particuliers aux gros
monceaux de prcieux butin, si plaisants  l'oeil d'un Vagre...

Ils sont donc l, les Vagres? ils sont donc dans la sainte chapelle de
la villa piscopale?

Oui, les voici runis dans ce lieu sacr dont ils ont fait leur
magasin...

Et que font-ils l?

Ma foi! ils font ce que font les Vagres aprs avoir bu, ravag, pill:
les uns ronflent et cuvent leur ivresse sur les marches de l'autel, les
autres, se balanant sur leurs jambes avines, se dlectent en regardant
amoureusement leur gros tas de butin, ces richesses, qu'ils vont semer
sur leur route, et qui feront tant d'heureux; car les Vagres de Ronan
surtout sont fidles  ces commandements... saints commandements en
Vagrerie:

Prenons aux riches, donnons aux pauvres... Vagre qui garde un sou pour
le lendemain n'est plus un Vagre, un _Loup_, une _Tte de loup_, un
_Homme errant_... Toujours il partage son butin de la veille entre les
pauvres gens pour avoir  piller de nouveau vques rengats! Franks
pillards et oppresseurs de la vieille Gaule!

Et ces autres Vagres, appuys debout aux fts des colonnes, ou assis sur
les marches de l'autel,  ct des ronfleurs, leurs regards sont aussi
fermes que leurs jambes, n'ont-ils donc point aussi got, ceux-l, aux
vins vieux de la villa piscopale?

Ceux-l ils en ont bu deux fois, dix fois plus que les autres (et Ronan
est de ce nombre); mais ce sont des Vagres aguerris, rudes compres,
qui vous vident une outre d'un trait, et marchent sans broncher sur une
poutre  travers l'incendie qu'ils ont allum dans le burg d'un Frank ou
dans la villa d'un vque... Et ces hommes,  tte rase, hves, vtus
de haillons, ces femmes? non moins misrables, mais dont quelques-unes
sont jolies, trs-jolies; les uns et les unes ont l'air aussi gai, aussi
avin que les Vagres, que sont-ils, ces hommes et ces femmes?

Ce sont des esclaves de l'glise, joyeux d'avoir leur jour de justice et
de vengeance... Mais d'autres esclaves en grand nombre ont fui dans les
champs, craignant de voir le feu du ciel tomber sur les Vagres, assez
sacrilges pour mettre  sac et  feu la maison de leur seigneur vque.

Que fait donc Ronan, se prlassant au banc piscopal, o il est assis,
revtu des habits sacerdotaux et coiff du bonnet de fourrure, que le
comte Neroweg a laiss dans la salle du festin en fuyant perdu? Quatre
Vagres assistent Ronan... tranges clercs! plaisants diacres! Parmi eux
se trouve Dent-de-Loup, ce gant, dont un cercle de tonne ne mesurerait
pas la ceinture.

--Frres, sommes-nous tous ici?

--Ronan, il ne manque que le Veneur; au plus fort de l'incendie, il a
couru  la porte de l'vchesse... et l'un des ntres l'a vu ensuite
traverser les flammes, courant vers le jardin, emportant dans ses bras
cette belle femme vanouie.

--Sans doute il la fait revenir  elle... Or, pendant qu'on ranime
l'vchesse, si nous jugions l'vque?...

--Bien dit, Ronan.

--Le saint homme a souvent jug du haut du tribunal de la curie, comme
vque et chef de la cit de Clermont, jugeons-le  son tour.

--Oui, oui, jugeons l'vque! jugeons l'vque!...

Et les esclaves de l'abbaye criaient plus fort que les Vagres:

--Jugeons l'vque!

--Qu'on l'amne!

Deux Vagres allrent qurir le saint homme de Dieu, jusqu'alors retenu
dans un couloir voisin. Il fut introduit garrott, ple et courrouc,
devant le tribunal de Ronan et de ses clercs en Vagrerie.

--Seigneur vque,--lui dit Ronan,--_votre charit_, _votre pit_,
_votre clarissime pudicit_ (afin d'employer les titres honorifiques que
vous vous accordez entre vous, saints hommes), _votre clarissime
pudicit_ voudra-t-elle nous dire comment tu t'appelles?

--Incendiaire! pillard! sacrilge!.. voil tes noms  toi... Je te damne
et t'excommunie, ainsi que ta bande, dans ce monde et dans l'autre, o
vous subirez pour vos forfaits les peines ternelles!

--Ta _clarissime charit_ rpond  ma question par des injures... Or,
puisque ta clarissime humilit refuse de dire ton nom, ton nom, le
voici: Tu t'appelles Cautin...

--Puisse mon nom te brler la langue!

--Pauvres esclaves de l'abbaye,--ajouta Ronan en s'adressant 
eux,--quels reproches faites-vous  votre vque?

--Il nous crase de travaux de l'aube au soir, et souvent la nuit.

--Pour nourriture, il nous donne une poigne de fves.

--Il nous laisse sous ces haillons, et dans nos huttes de boue
effondres la cabane des porcs nous fait envie.

--Nos moindres fautes sont punies du fouet.

--Nous autres, jeunes femmes du gynce de l'vchesse, il abuse de nous
par la menace... Quelle rsistance peut faire l'esclave? elle se soumet
en frissonnant... et pleure...

--J'ai dit ce que j'ai dit,--ajouta le vieux Simon, l'introducteur des
Vagres dans la villa.--Qu'un Frank nous asservisse et nous accable de
misres... conqurant, il use de sa force; mais que des vques, Gaulois
comme nous, se joignent  ce Frank pour nous asservir et partager avec
lui nos dpouilles... je l'ai dit et je le dis, c'est le crime des
prtres de l'glise catholique, apostolique et romaine, comme ils
s'appellent... Joug pour joug, j'aurais prfr celui de la Rome des
empereurs; c'tait une franche guerre: soldat contre soldat, pe contre
pe; mais j'ai horreur et dgot du joug de la Rome des papes, cette
glise qui nous opprime par la fourberie, par l'hbtement, et qui,
reniant la patrie, la libert, nos gloires passes, abrutit et chtre
notre virile race gauloise... Ah! nos anciens prtres, nos druides
vnrs, ne s'alliaient pas ainsi lchement aux Romains conqurants de
la Gaule... Non, non, le glaive d'une main, une branche de gui de
l'autre, donnant les premiers le signal de la sainte guerre contre
l'tranger, ils soulevaient les populations en armes avec ces deux seuls
mots: Patrie et libert!! Alors surgissaient du grand flot populaire: le
_chef des cent valles_! _Sacrovir!_ _Vindex!_ _Marik!_ _Civilis!_ et
Rome tremblait au Capitole... Mais o sont-ils nos druides vnrs? O
ils sont?... Allez au fond des forts, vous trouverez leurs os calcins
par le feu sous les ruines de leurs temples renverss par les prtres
catholiques. O ils sont, nos druides? demandez-le aux bourreaux des
cits gouvernes par les vques... Hlas! avec les druides, est morte
l'indpendance de la Gaule!... les vques et les Franks lui
larronneront jusqu' son nom!... Je vous l'ai dit, je vous l'ai dit...
Oh! ne me menace pas du poing, toi, mon seigneur, toi, mon vque... Ce
langage t'tonne dans la bouche d'un pauvre vieux esclave; mais cet
esclave, autrefois libre, autrefois riche, autrefois heureux, avant
d'tre ta chose, comme tes boeufs et tes porcs, cet esclave avait acquis
plus de science que tu n'en possderas jamais, prlat fainant, cupide
et luxurieux!! Rassure-toi, je ne te ravirai pas ta vengeance; je suis
trop vieux pour courir la Vagrerie... toi, ou ton successeur, vous me
trouverez sur les ruines de ta villa piscopale, le vieux Simon sera
pendu; mais son dernier mot sera: Maldiction sur les Franks
conqurants, maldiction sur les vques catholiques... et vive la
vieille Gaule!

--vque,--reprit Ronan,--ta clarissime vracit a-t-elle quelque chose
 rpondre aux accusations de tes esclaves et aux paroles du vieux
Simon?

--Ce sont eux, les sclrats maudits, les sacrilges, qui auront 
rpondre au terrible jour du jugement... Aprs quoi, ils grinceront des
dents pour l'ternit... ainsi que toi, vieux Simon, abominable
paen!... Quoi! tu oses glorifier dans ce saint lieu le nom abhorr des
druides, ces prtres de Mammon, qui sont au fin fond des enfers parmi
les mes que leur excrable idoltrie a perdues!

--Donc, vque, ta clarissime puret de conscience ne trouve rien autre
chose  expectorer que des injures, toujours des injures?

--Et fasse  l'instant le Seigneur que ces injures soient autant de
lames ardentes qui vous percent le ventre, maudits!

--Soit! que ta clarissime saintet nous rgale d'un miracle, dt-il nous
percer le ventre, en attendant ce prodige... Voici ce dont je t'accuse,
moi, Ronan: tu convoitais les biens d'un de tes prtres, nomm
_Anastase_, il a refus de te les abandonner, tu l'as par ruse attir
chez toi,  Clermont, puis tu l'as fait saisir, garrotter et enfermer
tout vivant dans un spulcre avec un mort en putrfaction[L]. Ta
clarissime charit ose-t-elle nier ceci?

--Plaisant concile que celui de ces sclrats pour m'interroger, moi,
vque!

--Tu ne nies pas? Poursuivons, ta clarissime pauvret dans sa rage
d'augmenter ses richesses en larronnant autrui, a imagin ce soir, sous
prtexte de miracle, un vrai tour de bandit: tu as effrontment
dpouill le comte Neroweg en l'pouvantant au nom du diable...
moyennant un fagot, deux bottes de paille, et un denier de soufre...
Cedit miracle, peu coteux, t'a beaucoup trop rapport... Dpouiller un
Frank, c'est justice en Vagrerie, nous n'en faisons point d'autres; mais
si les Vagres se gaudissent  piller nos conqurants, c'est pour convier
le pauvre monde au rgal de ces pilleries... Toi, tu voles le voleur
pour t'enrichir... ceci, en Vagrerie, est un trs-damnable pch...
Autre iniquit: tu as absous ce comte fratricide pour obtenir la
jouissance d'une jeune esclave, une enfant de quinze ans au plus, je
l'ai vue; or, en Vagrerie, cette luxure piscopale est encore un
trs-damnable pch... je dois en avertir ta clarissime pudicit.

Puis, s'adressant aux Vagres, Ronan ajouta:

--O est la petite esclave?

--Ici prs, dans un rduit; elle avait grand'frayeur de nous et de
l'incendie... nous l'avons doucement porte sur un matelas, elle est l,
pleurante.

--Amenez-la.

La jeune esclave fut amene.

Ronan disait vrai: lui donner quinze ans,  cette enfant, c'tait
peut-tre la vieillir... Ses blonds cheveux, spars en deux longues
tresses paisses, tombaient  ses pieds, nus comme ses bras et ses
paules: le leude brutal, en allant la qurir au burg, lui avait  peine
donn le temps de se vtir pour l'emporter sur son cheval. Aussi, en
prsence des Vagres, quelle frayeur suppliante se lisait dans les grands
yeux bleus de la pauvre petite crature, encore toute tremblante... Sa
course nocturne en croupe du guerrier frank, l'incendie de la villa
piscopale, l'aspect trange des Vagres... que de sujets d'effroi pour
elle! Ses joues avaient d autrefois tre rondes et roses; mais elles
taient devenues ples et creuses: cette figure enfantine, empreinte de
souffrance, faisait mal  voir... Ronan, malgr lui, ne la quittait pas
des yeux, aussi lorsque cette jeune esclave entra dans la chapelle, lui,
toujours joyeux, se sentit attrist, sa voix mme s'mut lorsqu'il lui
dit doucement:

--Ton nom, mon enfant?

--On m'appelle Odille.

--O es-tu ne?

--Loin d'ici... dans l'une des hautes valles du Mont-d'Or.

--Quel ge as-tu?

--Ma mre me disait ce printemps: Odille, voil quatorze ans que tu fais
la joie de ma vie.

--Comment es-tu devenue l'esclave du comte frank?

--Mon pre est mort jeune... j'habitais dans la montagne avec mon
grand-pre, mon frre et ma mre... Nous vivions du produit de notre
troupeau et nous filions la laine; nous n'avions jamais eu d'autre
chagrin que la mort de mon pre... Un jour, les Franks sont monts en
armes dans la montagne; ils ont pris notre troupeau, et nous ont dit:
Nous allons vous emmener au burg de notre comte pour repeupler ses
domaines en esclaves et en btail. Mon frre a voulu nous dfendre, les
Franks l'ont tu... Ils nous ont lies, ma mre et moi,  la mme corde;
ils nous ont pousses devant eux avec notre troupeau... Mon grand-pre a
demand  genoux la grce de nous suivre; les Franks lui ont dit: Tu es
trop vieux pour gagner ton pain comme esclave.--Mais, seul, je mourrai
de faim dans la montagne!--Meurs! lui ont-ils dit, et ils nous ont fait
marcher devant eux... Mon grand-pre nous suivait de loin en pleurant;
les Franks l'ont assomm  coups de pierres... Ils ont pris d'autres
esclaves, emmen d'autres troupeaux, tu d'autres gens dans la montagne
quand ils refusaient de les suivre. Ils ont ensuite parcouru la plaine;
ils y ont encore enlev du monde et des bestiaux. Nous tions cinquante
peut-tre, tant hommes que femmes et jeunes filles; les petits
enfants... les Franks les massacraient comme n'tant bons  rien. La
premire nuit, nous avons couch dans un bois; les Franks ont fait
violence aux femmes malgr leurs prires... J'ai entendu les sanglots de
ma mre... le soir, on m'avait spare d'elle...  moi, on ne m'a rien
fait: le chef de ces guerriers me gardait, a-t-il dit, pour le comte. Le
lendemain, nous nous sommes remis en marche, moi, toujours spare de ma
mre; on a encore tu des gens qui ne voulaient pas suivre... on a
encore pris des esclaves et des troupeaux... et puis on s'est remis en
route pour le burg. Avant d'y arriver, on a pass une seconde nuit dans
les bois. Le chef, qui me rservait pour le comte, me faisait coucher 
ct de son cheval... Au point du jour, nous avons continu notre route;
j'ai des yeux cherch ma mre... le Frank m'a dit: Elle est morte; deux
guerriers, en se la disputant cette nuit, l'ont tue. Moi, j'ai voulu
rester l pour y mourir; mais le chef m'a emporte sur son cheval, et
nous sommes arrivs sur le domaine du comte...

--Entends-tu, vque?--dit Ronan,--entends-tu, Gaulois? ce sont les
Franks, tes allis, qui, dans cette province et dans les autres,
massacrent les vieillards et les enfants comme bouches inutiles et
enlvent ainsi hommes et femmes de notre race, pour repeupler les terres
de la Gaule que leurs rois ont distribues  leurs guerriers en nous
dpouillant... Ce sont tes allis, tes amis, tes fils en Christ et en
Dieu, qui font cela... et tu ordonnes, sous peine de l'enfer, au pauvre
peuple d'obir  ces pillards,  ces ravisseurs,  ces meurtriers, qui
violentent et tuent les mres sous les yeux de leurs filles. Entends-tu
cela, vque gaulois?

--Les Franks respectent les biens de l'glise et les oints du
Seigneur,--s'cria l'vque Cautin,--ces biens, ces oints sacrs, sur
lesquels vous osez, maudits! porter vos mains impies.

--Continue,--dit Ronan  la petite esclave,--continue, pauvre enfant!

--Nous sommes arrivs au burg; le comte m'a fait conduire dans sa
chambre; il s'est jet sur moi, j'ai voulu lui rsister, il m'a donn
des coups de poings sur la figure, j'tais toute en sang[M]; la douleur
et l'effroi m'ont fait perdre connaissance, le seigneur comte a abus de
moi; depuis, j'ai t enferme avec les autres esclaves dans
l'appartement de sa femme _Godigisle_, bien douce femme pour un si
mchant homme; cette nuit, un des leudes est venu me prendre, m'a
emporte sur son cheval; il m'a conduite ici, me disant que je serais
l'esclave du seigneur vque.

--Cela t'effraye, pauvre enfant, d'tre esclave du seigneur vque?

--Ma mre et mes parents ont t tus; je suis esclave, je suis
avilie... tout m'est gal... J'ai essay de m'trangler avec mes
cheveux, mais j'ai eu peur... et pourtant je voudrais mourir.

--Elle a quinze ans... vque... et tu l'entends?

--Bnis le Seigneur, chre fille, bnis-le; plus tu souffriras ici-bas,
plus tu te fliciteras l-haut! C'est moi, ton pre en Dieu, qui t'en
donne l'assurance.

--Bien dit, vque. Donc, je le mettrai sur l'heure  mme de pouvoir te
singulirement fliciter l-haut,--reprit Ronan; puis s'adressant 
l'esclave dont il ne pouvait dtacher ses yeux attendris:

--Assieds-toi l, sur les marches de l'autel, petite Odille... Tu n'as
ici que des amis; ne dsespre pas encore.

L'enfant contempla le Vagre d'un air grandement surpris; il lui parlait
d'une voix douce; elle alla s'asseoir sur les marches de l'autel, et ne
regarda plus que Ronan, n'couta plus que les paroles de Ronan.

--Eh! le Veneur! le Veneur!--cria l'un de ces gais compagnons debout
prs d'une petite porte de la chapelle donnant sur les jardins de la
villa,--o vas-tu donc ainsi sous la feuille, ta belle vchesse au
bras? ne viendra-t-elle pas voir son honnte mari... ce renard pris au
pige, avant d'tre pendu?

--Mes bons seigneurs les Vagres,--dit la voix de l'vchesse dont on
distinguait  peine la forme svelte et blanche dans le pnombre de
l'arceau de la porte,--longtemps j'ai maudit, longtemps j'ai ha
celui-l qui fut mon mari... Je ne le hais plus, je ne le maudis plus;
le bonheur rend indulgente... Faites-lui grce comme je lui pardonne.
Lui-mme l'a dit: je n'tais plus sa femme... nos liens charnels ont t
briss... Il me gardait prs de lui pour jouir de mes biens... Qu'il en
jouisse... J'aurai du moins mon jour d'amour et de libert... Viens, mon
beau Vagre... et vive l'amour en Vagrerie!

--Sclrate impudique! j'avais pous une Olla... une Oliba... une
Messaline!

Mais Cautin criait, menaait en vain; l'vchesse continuait avec son
Vagre sa promenade sous la feuille des grands arbres de la villa,
tandis que Ronan disait au saint homme:

--Tu vas tre jug par ceux que tu as jugs. Pauvres esclaves de
l'glise, que ferons-nous de ce mchant et luxurieux papelard qui
enterre les vivants avec les morts?

--Qu'il soit pendu!

--Oui, oui! qu'il soit pendu!

--Il ne mourra qu'une fois; et notre vie  nous tait un long supplice.

--Sa vie  lui une longue jouissance!

--Qu'il soit pendu!

--Que penses-tu de l'ide de ces bonnes gens?  moi, Ronan, elle me
parat sense...

--Et moi, mes frres, je vous dirai, au nom de Jsus de Nazareth, l'ami
des affligs: pardon pour le coupable si sa repentance est sincre.

Qui parlait ainsi? L'ermite laboureur, jusqu'alors cach dans l'ombre
d'un des arceaux de la chapelle; soudain il parut aux yeux des Vagres et
des esclaves courroucs contre l'vque.

--L'ermite laboureur!--s'crirent les esclaves avec un touchant
respect,--l'ami des pauvres!

--Le consolateur de ceux qui pleurent!

--Que de fois, dans les champs, il a pris la houe d'un de nos
compagnons, puis de fatigue, achevant ainsi la tche du captif, pour
lui pargner les coups de fouet du gardien!

--Un jour, pendant que je paissais les brebis de l'vque, deux
s'taient gares. L'ermite laboureur a tant cherch, tant cherch,
qu'il me les a ramenes; sans lui, j'tais rou de coups au retour.

--Et nos petits enfants, si chtifs, si tristes, hlas!  cet ge o
l'on rit souvent, ils ont toujours un sourire pour l'ermite laboureur.

--Oh! ds qu'ils l'aperoivent, ils courent se pendre  sa robe!

--Aussi malheureux que nous, il aime  faire aux enfants de petits
prsents... doux prsents des pauvres gens, dit-il, et il leur donne
quelques fruits des bois... un rayon de miel sauvage... un oiseau tomb
de son nid...

--Aimez-vous... aimez-vous en frres, pauvres dshrits,--nous dit-il
sans cesse;--l'amour rend le travail moins rude.

--Esprez!--nous dit-il encore;--esprez! le rgne des oppresseurs
passera en ce monde, et pour eux sur cette terre, viendra l'heure d'un
chtiment terrible... alors les premiers seront les derniers et les
derniers seront les premiers.

--Jsus, l'ami des affligs, l'a dit: les fers des esclaves seront
briss... Espoir! pauvres opprims! Espoir!

--Unissez-vous... aimez-vous... soutenez-vous... fils d'un mme Dieu,
enfants d'une mme patrie!... Dsunis, vous ne pourrez rien; unis, vous
pourrez tout... Le jour de la dlivrance n'est peut-tre pas loign...
Amour, union, patience! attendez l'heure de l'affranchissement comme
l'attendaient nos pres.

--Oui, voil ce que chaque jour l'ermite nous dit...

--Et de mes paroles, frres, il faut vous souvenir en ce moment,--reprit
le moine laboureur.--Jsus l'a dit: malheur aux mes endurcies!
misricorde  qui se repent! Votre vque peut se repentir du mal qu'il
a fait.

--Moine insolent! tu oses m'accuser!

--Ce n'est pas moi qui t'accuse... c'est ta vie passe... expie-la par
le repentir, tu obtiendras misricorde...

--Je me repens d'une chose, infme rengat! c'est de ne pouvoir
t'assommer sur l'heure...

--Ermite, notre ami, tu entends ce saint homme... tu vois sa
repentance... qu'en faisons-nous, mes Vagres?

-- mort! celui qui enterre des vivants avec des cadavres!  mort!

--Mes frres, vous m'aimez...

--Nous t'aimons, brave ermite, autant que nous abhorrons l'vque
Cautin...

--Accordez-moi sa vie...

--Non, non...

--Tu l'as dit, ermite: malheur aux mes endurcies...

--Vois comme il se repent...  mort...  mort!

Et, furieux, ils se prcipitrent sur le prlat qui, dans son pouvante,
appela le moine  son aide; mais celui-ci, avant cet appel, avait
couvert l'vque de son corps en s'criant:

--Tuez-moi donc aussi, moi qui vous aime du plus profond de mon coeur et
vous console de mon mieux, pauvres esclaves, tuez-moi donc aussi, moi
qui ai pour vous plus de piti que de blme! Vagres errants au fond des
bois! car la juste haine de l'oppression franque, les terribles
iniquits du temps vous ont pousss  la rvolte... et si vous prenez
aux riches, c'est du moins pour donner aux pauvres... Non, non, vous ne
tuerez pas cet homme, vous n'tes pas des bourreaux! vous m'accorderez
sa vie!

--L'vque nous a trop fait souffrir. Oeil pour oeil, dent pour dent.

--Une lche vengeance effacera-t-elle vos souffrances passes? Quoi!
vous, dont les aeux tonnaient le monde par leur bravoure gnreuse...
vous allez massacrer de sang-froid un homme sans dfense? Seriez-vous
devenus lches? vous, fils des vaillants Gaulois des temps passs?

Vagres et esclaves restrent silencieux, et ne menacrent plus l'vque.

--Ermite, tu es l'ami des pauvres gens. Nous t'accordons la vie de cet
homme... mais il faut qu'il nous suive en Vagrerie.

--Bien dit, Ronan! et dans nos repos, il nous fera la cuisine; il est
gourmand comme un vque, foi de Dent-de-Loup! nous dnerons en prlats.

--vque, choisis! cuisinier ou pendu?

--Sacrilges! avoir pill, incendi ma villa piscopale, et me forcer
d'tre leur cuisinier! abomination de la dsolation!... Moine, tu les
entends, hlas! hlas!... et tu n'as pour eux ni maldiction ni
anathme... Est-ce ainsi que tu me dfends?... Ne m'as-tu sauv la vie
que pour jouir de mon abjection!

--Tais-toi! Jsus de Nazareth, dont la vie avait t aussi pure que la
tienne a t coupable; Jsus, dans le prtoire romain, au milieu des
soldats qui l'accablaient de railleries, de sanglants outrages, disait
seulement: _Pardonnez-leur, mon Dieu; ils ne savent ce qu'ils font_...

--Mais ils savent ce qu'ils font, ces impies, en me prenant pour
cuisinier... Et tu oses me conseiller de pardonner cette normit
sacrilge...

--Songe  ta vie passe... au lieu de te plaindre, tu remercieras le
ciel...

--Allons, mes Vagres,--dit Ronan,--allons, voici l'aube; emportons notre
butin dans les chariots de l'vque, et en route! Quel beau jour pour
les bonnes gens du voisinage! Mais, avant notre dpart, deux mots 
cette enfant.

Et s'avanant vers la petite esclave, qui, assise sur les marches de
l'autel, avait cout tout ceci fort tonne, presque sans quitter Ronan
des yeux, celui-ci lui dit avec bont:

--Pauvre enfant, sans pre ni mre, viens avec nous; ne crains rien...
la Vagrerie, c'est, vois-tu, le monde renvers: l'esclave et le pauvre
sont sacrs pour nous; notre haine est pour le riche conqurant... Cette
vie d'aventures et de dangers te fait-elle peur? l'ermite, notre ami,
quoiqu'il ait le grand dfaut d'empcher les vques Cautin d'tre
pendus, l'ermite, notre ami, te conduira chez une bonne me dans quelque
ville, seul endroit o l'on trouve aujourd'hui, en Gaule, un peu de
scurit, lorsque toutefois la ville n'est pas mise  feu,  sang et 
sac par l'un de nos rois franks, dignes fils et petit-fils du glorieux
Clovis, qui leur a laiss la Gaule en hritage, et qui sont autant qu'il
l'tait, curieux de se piller et de s'gorger entre frres et parents...

--Je te suivrai, Ronan... D'abord, tu m'as fait peur; mais quand tu
m'as parl, ton regard est devenu doux comme ta voix; je suis esclave et
orpheline,--ajouta-t-elle en pleurant;--que veux-tu que je fasse? o
veux-tu que j'aille, sinon avec le premier qui doucement me dit:
Viens...

--Viens donc, et sche tes larmes, petite Odille; on ne pleure gure en
Vagrerie... Tu monteras sur l'un des chariots de la villa, dans lequel
nos compagnons transportent, tu le vois, le butin, sans compter celui
qui est rest en dehors de la chapelle... Allons, prends mon bras, et
marchons, pauvre enfant...

Et voyant l'ermite s'approcher:

--Adieu, notre ami; tu as la vie d'un mchant vque sur la
conscience... que le Cautin te soit lger!

--Ronan, je t'accompagne.

--Tu viens avec nous courir la Vagrerie?

--Oui.

--Toi, ermite? toi, vritablement saint homme? toi, avec nous, _Hommes
errants_, _Loups_, _Ttes de loups_, diables de Vagres que nous sommes?

--Jsus l'a dit: Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais les
malades qui ont besoin de mdecins...

--Tu veux nous gurir de notre manie de pendre les mchants vques?

--J'ai dj commenc.

--Une fois n'est pas coutume.

--Nous verrons... vous avez encore d'autres plaies que je veux gurir,
j'espre vous voir faire mieux que des ruines...

--Moine, dis-tu vrai?--reprit Cautin  demi-voix.--Tu ne m'abandonneras
pas? tu me protgeras contre ces Philistins, contre ces Moabites?

--C'est mon devoir de rendre ces gens meilleurs.

--Meilleurs! ces sclrats?

--J'y tcherai...

--Meilleurs!... ces sacrilges, qui ont pill ma villa, mes belles
coupes, mes beaux vases, mon or et mon argent... Hlas! hlas! j'en
mourrai de dsespoir, aussi vrai que ces tigres ne deviendront jamais
des agneaux...

--L'criture n'a-t-elle pas dit: L'pe homicide sera change en serpe
pour monder la vigne en fleurs; la terre pacifique et fconde produira
ses fruits pour tous les hommes; le lion dormira prs du chevreau; le
loup, prs de la brebis; et un petit enfant les conduira tous. Ne
blasphme pas! le Crateur a fait la crature  son image; il l'a faite
bonne pour qu'elle soit heureuse: aveugles, misrables ou ignorants sont
les mchants... Gurissons leur ignorance, leur misre et leur
aveuglement... Bons ils deviendront, heureux ils rendront eux et les
autres.

--Bons? les hommes!--s'cria l'vque avec emportement,--et les femmes
sans doute aussi sont bonnes! celle qui fut la mienne entre autres?
vois-la plutt l-bas, cette monstrueuse impudique, avec sa jupe orange
et ses bas rouges brods d'argent... la vois-tu au bras de ce grand
bandit  cheveux noirs? L'infme! la sclrate!

--Tais-toi! Jsus n'avait que des paroles de misricorde pour Madeleine
la courtisane et pour la femme adultre, oserais-tu jeter la premire
pierre  cette femme qui fut la tienne?... Allons, viens... Tes genoux
tremblent... tu me fais piti... appuie-toi sur mon bras... tu vas
dfaillir...

--Hlas! o vont-ils me conduire, ces Vagres damns?

--Peu t'importe! amende-toi... repens-toi!...

--Mon Dieu! mon Dieu! et pas d'espoir d'tre dlivr en route! elles
sont si dsertes maintenant... personne ne voyage de peur des Vagres, ou
de ces bandes de Franks qui vont guerroyer les uns contre les autres,
piller les villes, enlever des esclaves! Ah! nous vivons dans de
terribles temps.

--Et ces temps! qui nous les a faits? sinon vous tous? nouveaux _princes
des prtres_! Ah! nos pres ont vu pendant des sicles la Gaule
paisible et florissante; mais elle tait libre alors!--reprit amrement
l'ermite.--La conqute, inique et sanglante, appele par vous, vques
gaulois, lgitime ces dplorables reprsailles.

--Nos pres taient de malheureux idoltres! et  cette heure ils
grincent des dents pour l'ternit!--s'cria Cautin,--tandis que nous
avons la vraie foi... aussi le Seigneur Dieu rserve-t-il
d'pouvantables chtiments pour les misrables qui osent insulter ses
prtres, ravir les biens de son glise... Tiens, moine, vois, vois si ce
n'est pas un spectacle  fendre le coeur!

Ce spectacle, qui fendait le coeur du saint homme, rjouissait fort le
coeur des Vagres... Le jour tait venu: quatre grands chariots de la
villa, attels chacun de deux paires de boeufs, s'loignaient lentement
des ruines fumantes de la maison piscopale, chargs de butin de toutes
sortes: vases d'or et d'argent, rideaux et tentures, matelas de plume et
sacs de bl, outres pleines et lingeries, jambons, venaison, poissons
fums, fruits confits, victuailles de toutes sortes, lourdes pices
d'toffe de lin, files par les esclaves filandires, coussins moelleux,
chaudes couvertures, souliers, manteaux, chaudrons de fer, bassins de
cuivre, pots d'tain, si chers  l'oeil des mnagres; il y avait de
tout dans ces chariots: les Vagres suivaient, chantant comme des merles
au lever de ce gai soleil de juin...  l'avant de l'un des chariots,
assise sur un coussin, la petite Odille, que l'vchesse, tendrement
appitoye, avait soigneusement revtue d'une de ses belles robes, il
faut le dire, un peu trop longue pour l'enfant; la petite Odille, non
plus craintive, mais trs-tonne, ouvrait bien grands ses jolis yeux
bleus, et, pour la premire fois depuis longtemps, respirait en libert
ce frais et bon air du matin, qui lui rappelait celui de ses montagnes,
d'o elle avait t enleve, pauvre enfant, pour tre jete jusqu' ce
jour dans le burg du comte; Ronan, de temps  autre, s'approche du char:

--Prends courage, Odille, tu t'habitueras avec nous; tu le verras, les
Vagres ne sont pas si loups que les mauvaises gens le disent.

Sur l'autre char, l'vchesse, pimpante sous ses colliers d'or et ses
plus beaux atours, que son amoureux Vagre a sauvs de l'incendie, tantt
lisse sa noire chevelure, en jetant un coup d'oeil sur un petit miroir
de poche; tantt attife son charpe, tantt gazouille, folle comme une
linotte sortant de cage. De ce jour d'amour et de libert tant rv,
elle jouit enfin, aprs avoir, dix ans et plus, vcu presque
prisonnire; elle semble merveille de ce voyage matinal  travers ces
belles montagnes de l'Auvergne, ombrages de sapins immenses, et d'o
bondissent des cascades bouillonnantes; elle parle, rit, chante, et
chante encore, lorgnant du coin de son oeil noir, l'amoureux Vagre,
lorsque, leste, et triomphant, il passe prs du chariot. Soudain,
regardant au loin, elle parat mue de piti, avise une amphore entoure
de jonc, place prs d'elle par la prvoyance du Veneur, la prend, et se
tournant vers l'arrire du char, o se trouvaient entasses plusieurs
femmes et filles esclaves, voulant de bon coeur, comme leur belle
matresse, courir un peu la Vagrerie, elle dit  l'une d'elles:

--Porte cette bouteille de vin pic  mon frre l'vque; le pauvre
homme aime  boire ce qu'il appelle son coup du rveil; mais ne lui dis
pas que ce vin vient de ma part, il le refuserait peut-tre.

La jeune fille rpond  l'vchesse par un signe d'intelligence, saute 
bas du char, et se met en qute de Cautin. La plupart des esclaves
ecclsiastiques, lors de l'incendie et du pillage de la villa, ont fui
dans les champs, craignant le feu du ciel s'ils se joignaient aux
Vagres; mais les autres, moins timors, accompagnent rsolument la
troupe de ces joyeux compres... Il faut les voir alertes, dispos comme
s'ils s'veillaient aprs une paisible nuit passe sous la feuille, le
jarret nerveux, malgr l'orgie nocturne, aller, venir, sautiller,
babiller, donner  et l des baisers aux femmes ou aux outres pleines,
mordre  belles dents un morceau de venaison piscopale ou un gteau de
fleur de froment.

--Qu'il fait bon en Vagrerie!

Derrire le dernier chariot, surveill par Dent-de-Loup et quelques
compagnons fermant la marche, Cautin, vque et cuisinier en Vagrerie,
habitu  se prlasser sur sa mule de voyage, ou  courir la fort sur
son vigoureux cheval de chasse, Cautin trouve la route raboteuse,
poudreuse et montueuse; il sue, il souffle, il tousse, il gmit, et
maugrant, trane sa lourde panse.

--Seigneur vque,--lui dit la jeune fille, porteuse de l'amphore
envoye par l'vchesse,--voici de bon vin pic; buvez, cela vous
donnera des forces pour la route.

--Donne, donne, ma fille!--s'cria Cautin en tendant ses mains
avides,--Dieu te saura gr de ton attachement pour ton malheureux pre
en Christ, oblig de boire  la drobe le vin de son propre cellier...

Et s'abouchant  l'amphore, il la pompa d'un trait; puis, la jetant vide
 ses pieds, il s'cria, regardant la jeune fille d'un oeil courrouc:

--Tu veux donc courir aussi la Vagrerie, diablesse?

--Oui, seigneur vque: j'ai vingt ans, et voici le premier jour de ma
vie o je peux dire: Je m'appartiens... je peux aller, venir, courir,
sauter, chanter, danser  mon gr...

--Tu t'appartiens, effronte! c'est  moi que tu appartiens; mais, Dieu
merci, tu seras reprise, soit par l'glise, soit par quelque chef
frank... et tu tomberas, je l'espre, en pire esclavage!

--J'aurai du moins connu la libert...

Et la jeune fille de s'lancer, sautant et chantant,  la poursuite d'un
papillon voletant sur la route.

La troupe des Vagres arriva prs de quelques huttes d'esclaves,
dpendantes des terres de l'glise, situes au bord de la route: de
petits enfants hves, chtifs, et compltement nus, faute de vtements,
se tranaient dans la poudre du chemin; leurs pres travaillaient aux
champs depuis l'aube; les mres, aussi maigres, aussi hves que leurs
enfants,  peine couvertes de quelques lambeaux de toile, taient au
seuil de ces tanires, filant leur quenouille au profit de l'vque,
accroupies sur une paille infecte; leurs longs cheveux hrisss,
emmls, tombant sur leur front et sur leurs paules osseuses; leurs
yeux caves, leurs joues creuses et tannes, leurs haillons sordides,
leur donnaient un aspect  la fois si repoussant, si douloureux, que
l'ermite laboureur, les montrant de loin  l'vque, lui dit:

-- voir ces infortunes, croirait-on que ce sont l des cratures de
Dieu?

--Rsignation, misre et douleur ici-bas, rcompenses ternelles
l-haut... sinon, peines effrayantes et ternelles,--s'crie
Cautin,--c'est la loi de l'glise, c'est la loi de Dieu!

--Tais-toi, blasphmateur, tu parles comme ces mdecins imposteurs qui
disent l'homme n pour la fivre, la peste, les ulcres, et non pour la
sant!

Les femmes et les enfants esclaves,  la vue de la troupe nombreuse et
bien arme, avaient eu peur et s'taient d'abord rfugis au fond de
leurs huttes, mais Ronan s'avanant cria:

--Pauvres femmes! pauvres enfants! ne craignez rien... nous sommes de
bons Vagres!

La Vagrerie faisait trembler les Franks et les vques, mais souvent les
pauvres gens la bnissaient; aussi femmes et enfants, d'abord rfugis,
craintifs au fond des tanires, en sortirent, et l'une des esclaves dit
 Ronan:

--Est-ce votre chemin que vous cherchez? nous vous servirons de guides.

--Craignez-vous les leudes des seigneurs?--dit une autre.--Il n'en est
point pass par ici depuis longtemps; vous pouvez marcher tranquilles.

--Femmes,--reprit Ronan,--vos enfants sont nus; vous et vos maris,
travaillant de l'aube au soir, vous tes  peine couverts de haillons,
vous couchez sur une paille pire que celle des porcheries, vous vivez de
fves pourries et d'eau saumtre.

--Hlas! c'est la vrit... bien misrable est notre vie.

--Et moi, Ronan le Vagre, je vous dis: voil du linge, des toffes, des
vtements, des couvertures, des matelas, des sacs de bl, des outres
pleines, des provisions de toute sorte. Donnez, mes Vagres... donne,
petite Odille,  ces bonnes gens... donne, belle vchesse en
Vagrerie... donnez  ces pauvres femmes,  ces enfants... donnez encore,
donnez toujours!

--Prenez... prenez, mes soeurs,--disait l'vchesse les yeux pleins de
douces larmes en aidant les Vagres  distribuer ce butin pris dans sa
maison et qu'elle ne regrettait pas.--Prenez, mes soeurs! Esclave comme
vous, plus que vous peut-tre, j'ai, sous ces rideaux, rv d'amour et
de libert; libre et amoureuse, je suis aujourd'hui! prenez mes
soeurs... prenez encore...

--Tenez... prenez, chres femmes, et que vos petits enfants ne vous
soient jamais ravis!--disait Odille aidant aussi  distribuer le butin.
Et elle essuyait ses yeux en disant:--Comme il est bon, Ronan le Vagre,
comme il est bon au pauvre monde!

--Soyez bnis... soyez bnis,--s'criaient ces pauvres cratures
pleurant de joie;--vaut mieux rencontrer un Vagre qu'un comte ou qu'un
vque.

Et c'tait plaisir de voir avec quelle ardeur ces hardis compagnons,
perchs sur les chariots, distribuaient ainsi ce qu'ils avaient pris au
mchant et cupide vque; c'tait plaisir de voir les figures toujours
tristes, toujours mornes, de ces femmes infortunes, s'panouir si
surprises, si heureuses  la vue de cette aubaine inattendue. Elles
regardaient bahies, ravies, cet amoncellement d'objets de toutes sortes
jusqu'alors presque inconnus  leur sauvage misre. Les enfants, plus
impatients, s'attelaient gaiement deux, trois, quatre  un matelas pour
le transporter dans une des masures, ou bien enlaant leurs petits bras
amaigris, s'opinitraient  soulever un gros rouleau d'toffe de lin;
mais voil que soudain une voix courrouce, menaante, vritable
trouble-fte, pouvante et glace ces pauvres gens.

--Malheur  vous! damnation sur vous! si vous osez toucher d'une main
sacrilge aux biens de l'glise... tremblez... tremblez! c'est pch
mortel... vous, vos maris, vos enfants, vous serez plongs dans les
flammes de l'enfer durant l'ternit...

C'tait l'vque Cautin accourant tout gter malgr les remontrances de
l'ermite laboureur.

--Oh! nous ne toucherons  rien de ce que l'on nous donne, notre
vque,--rpondaient les femmes et les enfants contrits et frissonnant
de tous leurs membres,--nous ne toucherons point, hlas!  ces biens de
l'glise.

--Mes Vagres,--dit Ronan,--pendez-moi l'vque... nous trouverons
ailleurs un cuisinier...

Dj l'on s'emparait du saint homme, alors plus ple, plus tremblant que
les plus ples et les plus tremblantes des pauvres femmes nagure si
joyeuses, lorsque le moine s'interposa et de nouveau dlivra Cautin.

--L'ermite!--s'crirent les esclaves,--l'ermite laboureur...

--Bni sois-tu, l'ami des affligs...

--Bni sois-tu, notre ami  nous autres petits enfants qui t'aimons
tant, car tu nous aimes...

Et toutes ces mains enfantines s'attachrent  la robe de l'ermite, qui
disait de sa voix douce et pntrante:

--Chres femmes, chers petits enfants, prenez ce qu'on vous donne,
prenez sans crainte... Jsus l'a dit: Malheur au riche, s'il ne partage
son pain avec qui a faim, son manteau avec qui a froid. Votre vque
voulait vous prouver: ces biens, il vous les donne...

--Bni sois-tu, saint vque!--dirent les femmes en levant leurs mains
reconnaissantes vers Cautin,--bni sois-tu, bon pre, pour tes gnreux
dons!

--Je ne donne rien!--s'cria Cautin;--on me contraint, on me larronne,
et vous brlerez ternellement en enfer, si vous coutez cet ermite
apostat!...

La plupart des femmes regardrent, indcises, Ronan, l'vque et
l'ermite; tour  tour elles approchaient et retiraient leurs mains de
ces objets si prcieux  leur misre; deux ou trois vieilles
s'loignrent cependant tout  fait de ces biens de l'glise, et se
jetrent  genoux en murmurant dans leur effroi:

--Saint vque Cautin! pardonne-nous d'avoir eu seulement la pense d'un
si grand pch...

--Ne craignez rien, mes soeurs,--reprit l'ermite,--votre vque, encore
une fois, vous prouve. Ces biens superflus, il vous les donne en frre;
il sait que le Seigneur, aimant galement ses cratures, ne veut pas que
celles-ci soient nues et frissonnantes... celles-l, suant sous le poids
inutile de vingt habits... celles-ci, affames... celles-l, repues...
Ne redoutez pour votre vque ni la faim ni le froid... voyez, sa robe
est neuve, son chaperon aussi, ses souliers aussi; que lui faut-il
davantage?...  lui seul pourrait-il vtir tous ces habits?  lui seul
vider toutes ces outres de vin?  lui seul, manger toutes ces
provisions?... Non, non... prenez, mes soeurs, prenez, chers petits
enfants... votre vque partage avec vous...

--Ne l'coutez pas!--s'cria Cautin,--car moi je vous dis...

--Toi, tu ne dis rien!--reprit Ronan en lui lanant un regard
terrible.--Si tu parles, je fais, malgr toi, ton salut en te
martyrisant sur l'heure...

Plusieurs des femmes, persuades par les paroles de l'ermite, et aussi
par l'pret de leur misre, commencrent  emporter diligemment dans
leurs cabanes,  l'aide de leurs enfants, les biens de l'glise: les
trois vieilles n'osrent y toucher, restant agenouilles, se frappant la
poitrine.

--Chres filles, persvrez dans votre sainte horreur du
sacrilge!--s'cria l'vque, malgr les menaces de Ronan,--et vous irez
en paradis entendre  perptuit les Sraphins jouer du thorbe devant
le Seigneur, en chantant ses louanges!

--Et moi, foi de Dent-de-Loup, je me ferais damner, rien que pour
chapper  ces sempiternels thorbes!

--Tais-toi, paen! et vous, persvrez, mes filles!--s'cria Cautin
d'une voix plus clatante encore.--Cet ermite, suppt du diable, vous
pousse  une pillerie sacrilge, qui vous mne droit aux enfers...

--Mes Vagres,--dit Ronan,--une corde, et que l'on accroche ce bavard
haut et court, puisque dcidment il veut tre pendu...

L'ermite arrta d'un geste la colre des Vagres, et dit:

--vque, reconnais-tu comme divines les paroles de Jsus de Nazareth?

--Apostat! Pharaon! tu te dvoiles  cette heure! tu avais endoss la
peau d'agneau... tu n'es qu'un loup ravisseur comme les autres... Je te
dfends de prononcer le nom de Notre-Seigneur Jsus-Christ!

--Jsus de Nazareth a dit ceci,--reprit l'ermite: --Si l'on vous prend
votre manteau, courez aprs celui qui vous l'a pris, et donnez-lui
encore votre tunique.--Que voulait dire Jsus par ces paroles? sinon
que trop souvent le vol avait pour cause la misre, et que de cette
misre il fallait avoir piti?... Abandonne donc volontairement ces
biens superflus, toi qui as fait serment de pauvret, de charit!

--Tais-toi, mchant ermite, qui oses contredire notre vque. Nous ne
pouvons toucher du doigt aux biens de l'glise,--s'cria une des trois
vieilles;--nous serions damnes...

--Oui, oui,--reprirent les deux autres.--Tais-toi, ermite.

--Pauvres cratures! plonges  dessein dans l'ignorance et
l'aveuglement,--leur dit Ronan.--Tenez-vous beaucoup  la vie de votre
vque?

--Pour lui nous souffririons mille morts!--rpondirent les trois
vieilles,--oui, mille morts!...

--Oh! pieuses femmes!--s'cria Cautin jubilant.--Quelle superbe part de
paradis vous aurez... Aussi, en attendant le jour de la vie ternelle,
je vous absous de tous vos pchs et vous bnis!

--O notre vque,--reprirent les vieilles, se frappant la
poitrine,--saint, trois fois saint parmi les saints!... grces te soient
rendues!...

--coutez-moi, pauvres brebis, qui prenez le boucher pour le
pasteur,--leur dit Ronan.--Si  l'instant vous ne profitez pas de ces
dons, nous pendons,  vos yeux, votre vque  cet arbre.

--Voici une corde,--dit Dent-de-Loup.

Et il la passa au cou de Cautin.

--Chres filles, emportez tout! prenez tout!--s'cria le prlat en se
dbattant.--Je vous adjure, je vous ordonne, moi, votre pre en Christ,
d'emporter ce butin sur l'heure!

Une des vieilles obit promptement; les deux autres restrent
agenouilles en disant:

--Tu veux nous prouver, grand vque!

--Mais ces paens vont me pendre...

--Un saint homme comme toi ne craint pas le martyre.

--Non, mes filles, je ne le crains pas... mais je me sens encore
indispensable au salut de mon troupeau... Emportez donc ce butin, vous
dis-je, sinon je vous damne! je vous excommunie, maudites vieilles! vous
rpondrez de ma mort devant le Seigneur au jour du jugement!...

--Saint vque, tu veux nous prouver jusqu' ta fin; tu nous a dit:
_Toucher aux biens de l'glise, c'est pch mortel_... Voudrais-tu nous
commander un pch mortel?

--Non, non,--reprit l'autre vieille en se frappant  grands coups la
poitrine,--tu ne veux pas nous commander un pch mortel... c'est le
martyre que tu veux...

--Et de l-haut tu nous bniras, Saint-Cautin, grand Saint-Cautin!
glorieux martyr!

--vque, tu entends ces pauvres vieilles? tu as sem, tu rcoltes...
Allons, mes Vagres, haut la corde!

L'ermite s'interposait encore, afin de protger le prlat, lorsque
quelques Vagres, monts sur les chariots, et regardant au loin,
s'crirent:

--Des leudes! des guerriers franks!...

--Ils sont sept ou huit  cheval, et conduisent plusieurs hommes
garrotts, des esclaves sans doute... Allons, mes Vagres, mort aux
leudes! libert aux esclaves!...

--Mort aux leudes! libert aux esclaves!...--crirent les Vagres en
courant aux armes.

--Les Franks! ils vont me reprendre et me reconduire au burg du
comte,--s'cria la petite Odille toute tremblante.--Ronan, ayez piti de
moi!

--Les leudes, te prendre, pauvre enfant! il n'en restera pas un seul
pour t'emporter.

--Ronan, pas d'imprudence,--reprit l'ermite;--ces cavaliers peuvent tre
les claireurs d'une troupe plus nombreuse. Dtache claireurs contre
claireurs, et garde ici le gros de ta troupe, retranch derrire les
chariots.

--Moine, tu as raison... Tu as donc fait la guerre?

--Un peu... de , de l, dans l'occasion, pour dfendre les faibles
contre les forts...

--Des guerriers franks!--s'cria Cautin en joignant les mains d'un air
triomphant,--des amis! des allis! je suis sauv...  moi, chers frres
en Christ!  moi, mes fils en Dieu!... dlivrez-moi des mains des
Philistins!  moi, mes...

Ronan ayant soudain tir la corde reste pendante au cou du saint homme,
l'interrompit net en serrant le noeud coulant.

--vque, pas de cris inutiles,--dit l'ermite;--et toi, Ronan, pas de
violence, je t'en prie... te cette corde du cou de cet homme.

--Soit; mais ce sera pour lui lier les mains, et s'il me rompt davantage
les oreilles, je l'assomme...

--Les cavaliers franks s'arrtent  la vue des chariots,--s'cria un
Vagre;--ils semblent se consulter.

--Notre conseil  nous ne sera point long. Ces Franks sont sept 
cheval, que six Vagres me suivent, et, foi de Ronan, il y aura tout 
l'heure en Gaule sept conqurants de moins!

--Nous voil six... marche.

Parmi les six Vagres tait le Veneur... L'vchesse, le voyant examiner
la monture de sa hache, sauta du chariot  terre, et, l'oeil brillant,
les narines gonfles, la joue en feu, retroussant la manche droite de sa
robe de soie, elle mit ainsi  nu, jusqu' l'paule, son beau bras,
aussi blanc que nerveux, et s'cria:

--Une pe! une pe!...

--Qu'en feras-tu, belle vchesse en Vagrerie?

--Je me battrai prs de mon Vagre! je me battrai... comme nos mres des
temps passs!

--Marchons, ma Vagredine! Si tes beaux bras sont aussi forts pour la
guerre que pour l'amour, malheur aux Franks!

Et l'vchesse, prenant virilement une pe, comme une Gauloise des
sicles passs, courut gaiement  l'ennemi au bras de son Vagre. En
passant devant l'vque elle lui dit:

--Pendant douze ans tu m'as fait maudire la vie... je vais peut-tre
mourir... je te pardonne...

--Tu me pardonnes, sclrate impudique! lorsque c'est toi qui devrais,
le front dans la poussire, me demander grce pour tes normits!

Cautin parlait encore que la Vagredine et le Vagre taient dj loin.

--Petite Odille, attends-moi; ces Franks tus, je reviens,--dit Ronan 
la jeune fille, qui, toute ple, le retenant de ses deux mains, le
regardait de ses grands yeux bleus pleins de larmes.--Ne tremble pas
ainsi... pauvre enfant!

--Ronan,--murmura-t-elle en treignant plus vivement encore le bras du
Vagre,--je n'ai plus ni pre ni mre; tu m'as dlivre du comte et de
l'vque, tu as bon coeur, tu es plein de compassion pour le pauvre
monde, tu me traites avec une douceur de frre; cette nuit, je t'ai vu
pour la premire fois, et pourtant il me semble qu'il y a dj
longtemps, longtemps que je te connais...

Puis elle saisit les deux mains du Vagre, les baisa et ajouta tout bas,
les lvres palpitantes:

--Et ces Franks, s'ils te tuaient?...

--S'ils me tuaient, petite Odille?...

Se retournant alors vers l'ermite, qu'il dsigna du regard  la jeune
fille, il ajouta:

--Si les Franks me tuent, ce bon moine laboureur veillera sur toi.

--Je te le promets, mon enfant; je te protgerai.

--Petite Odille,--reprit Ronan presque avec embarras, lui pourtant
d'ordinaire aussi timide... qu'on l'est en Vagrerie,--un baiser sur ton
front... ce sera le premier et le dernier peut-tre...

L'enfant pleurait en silence; elle tendit son front de quinze ans 
Ronan; il y posa ses lvres, et, l'pe haute, partit en courant... 
peine fut-il loign des chariots, que l'on entendit les cris des Vagres
attaquant les leudes. Odille,  ces cris, se jeta, sanglotante, perdue,
dans les bras de l'ermite, cachant sa figure dans son sein, et s'cria:

--Ils vont le tuer... ils vont le tuer...

--Courage, Franks... courage, mes fils en Dieu!--hurlait Cautin garrott
 la roue d'un chariot;--exterminez ces Moabites... et surtout
exterminez ma diablesse de femme, cette grande impudique  robe orange,
 charpe bleue et aux bas rouges brods d'argent... je vous la
signale... pas de merci pour cette Olliba! coupez-la en morceaux si vous
pouvez!

--vque, vque... tes paroles sont inhumaines... Rappelle-toi donc
toujours la misricorde de Jsus envers Madeleine et la femme
adultre,--dit l'ermite, tandis qu'Odille, la figure toujours cache
dans le sein de ce vrai disciple du jeune homme de Nazareth, murmurait:

--Ils vont tuer Ronan... ils vont le tuer...

--Me voici revenu... les Franks ne m'ont pas tu, petite Odille, et les
gens qu'ils emmenaient sont dlivrs.

Qui parlait ainsi? c'tait Ronan. Quoi? dj de retour? oui, les Vagres
font vite et bien. D'un bond, Odille fut dans les bras de son ami.

--J'en ai tu un... il allait tuer mon Vagre!--s'cria l'vchesse aussi
revenant... Et, jetant l son pe sanglante, le regard tincelant, le
sein demi-couvert par ses longues tresses noires, dsordonnes comme ses
vtements par l'action du combat, elle dit au Veneur:

--Es-tu content?

--Forts pour l'amour, forts pour la guerre, sont tes bras nus, ma
Vagredine!--rpondit le joyeux garon.--Maintenant, un coup  boire de
ta belle main!

--Boire  ma barbe ce vin qui fut le mien! courtiser devant moi cette
femme effronte qui fut la mienne!--murmura l'vque,--voil qui est
monstrueux! voil qui est le signe prcurseur des calamits effroyables
qui se rpandront sur la terre...

Trois des Vagres avaient t blesss: l'ermite les pansait avec tant de
dextrit, qu'on pouvait le croire mdecin; il se relevait pour aller de
l'un  l'autre des blesss, lorsqu'il vit s'avancer vers lui les gens
que les leudes emmenaient, et qui venaient d'tre dlivrs par les
hommes de Ronan. Ces malheureux, un instant auparavant prisonniers,
taient couverts de haillons; mais la joie de la dlivrance brillait sur
leurs traits. Convis par leurs librateurs  boire et  manger pour
rparer leurs forces, ils venaient s'acquitter et s'acquittrent au
mieux de ce soin, grce aux provisions de la villa piscopale. Pendant
qu'ils dgonflaient les outres et faisaient disparatre le pain et le
jambon, le moine dit  l'un d'eux, homme encore robuste, malgr sa barbe
et ses cheveux gris:

--Frres, qui tes-vous? d'o venez-vous?

--Nous sommes colons et esclaves, autrefois propritaires et laboureurs
des terres nouvelles que le fils de Clovis a ajoutes en _bnfices_[N]
aux _terres saliques_ ou terres _militaires_[O] que le comte frank
Neroweg tenait dj de son pre par le droit de la conqute.

--Ainsi le comte vous a dpouills de vos champs?

--Plt au ciel! bon ermite.

--Comment?

--Le comte nous les a laisss, au contraire; il y a mme ajout deux
cents arpents, le maudit! deux cents arpents appartenant  mon voisin
Frol, qui s'tait enfui de peur des Franks.

--On double ton bien, frre et tu te plains?

--Si je me plains!... Ignores-tu donc comment les choses se passent en
Gaule? Voici ce qu'autrefois m'a dit le comte: --Mon glorieux roi m'a
fait comte en ce pays, et m'a donn de plus  _bnfice_, qui deviendra,
je l'espre, hrditaire, comme mes terres militaires, ces domaines-ci,
avec leur btail, leurs maisons et leurs habitants... Tu cultiveras pour
moi les champs qui t'appartiennent; j'y ajouterai mme de nouveaux
gurets: tu deviens mon colon; tes laboureurs, mes esclaves, tous vous
travaillerez  mon profit et  celui de mes leudes; vous leur fournirez,
ainsi qu' moi, selon tous nos besoins; vous aiderez mes esclaves maons
et charpentiers  la btisse d'un nouveau burg que je veux  la mode
germanique: vaste, commode et suffisamment retranch au milieu d'un
ancien camp romain que j'ai remarqu; vos chevaux et vos boeufs, devenus
les miens, charrieront les pierres et les poutres trop lourdes pour tre
portes  dos d'homme. De plus, toi, mon colon, tu me payeras, pour ta
part, cent sous d'or par an, sur lesquels j'en donnerai dix en prsent
au roi lorsque chaque anne j'irai lui rendre hommage.--Cent sous d'or!
m'criai-je; mes terres et celles de mon voisin Frol ne rapportent pas
cette somme bon an mal an... comment veux-tu que je te la paye, et qu'en
outre je te nourrisse, toi, tes leudes, tes serviteurs, et que de plus
je vive, moi, ma famille et mes laboureurs, devenus tes esclaves?--
cela le comte m'a rpondu en me menaant de son bton:--J'aurai mes
cent sous d'or tous les ans... sinon je te fais couper les pieds et les
mains par mes leudes...

--Pauvre homme!--dit tristement l'ermite.--Et comme tant d'autres tu as
consenti  ce servage?

--Que faire? comment rsister au comte et  ses leudes? je n'avais
autour de moi que quelques laboureurs, et les prtres leur prchent la
soumission  nos conqurants, larrons sanguinaires qui, l'pe haute,
nous viennent dire: Les champs de vos pres, fconds par leur travail
et le vtre, sont  nous... et pour nous vous les cultiverez? Oui, que
faire? rsister? impossible... fuir? c'tait aller au-devant de
l'esclavage dans une autre province, puisque toutes sont envahies par
les Franks. Et puis, j'avais alors une jeune femme... la servitude ou la
vie errante m'effrayait plus encore pour elle que pour moi... enfin je
tenais  ce pays,  ces champs o j'tais n; il me semblait horrible de
les cultiver pour un autre, et pourtant je prfrais ne pas les
abandonner... Moi et mes laboureurs, devenus esclaves du comte, eux qui
trouvaient autrefois dans leur travail une existence heureuse et
paisible, nous nous sommes rsigns. Misre atroce! labeur incessant!
telle fut notre vie... Je parvenais,  force de travail, de privations,
 subvenir aux besoins de Neroweg et de ses leudes, et  faire produire
 mes terres soixante-dix  quatre-vingts sous d'or par anne... Deux
fois le comte me fit mettre  la torture pour me forcer  lui donner les
cent sous d'or qu'il voulait... Je ne possdais pas un denier au del de
ce que je lui remettais: j'en fus pour la torture, lui pour sa
cruaut...

--Et jamais,--dit Ronan,--il ne t'est venu  l'ide de choisir une belle
nuit noire pour mettre le feu au burg, et, aid de tes laboureurs, de
massacrer le comte et ses leudes?

--Mais, encore une fois, et les prtres? ne persuadent-ils pas aux
esclaves que plus leur sort est atroce, plus ils auront de part au
paradis? ne les menacent-ils pas de peines effroyables s'ils osent se
rvolter contre les Franks?... Je ne pouvais donc compter sur mes
compagnons d'esclavage, hbts par la peur du diable, et nervs par la
misre... puis, je te l'ai dit, j'avais de jeunes enfants, et leur mre,
accable de chagrin, tait trs maladive; enfin, cette anne, la pauvre
crature heureusement est morte. Mes fils taient devenus des hommes:
eux et moi, ainsi que quelques autres esclaves, las de souffrir, las de
travailler de l'aube au soir, pour le comte et ses leudes, nous avons
fui ses domaines... Nous tions alls nous rfugier sur les terres de
l'vque d'Issoire: c'tait quitter un servage pour un autre; mais nous
esprions que le prlat serait peut-tre moins mchant matre que le
comte. Celui-ci tenait  moi, qui avais tant d'annes durant fait rendre
 nos terres, et  son profit, tout ce qu'elles pouvaient produire.
Sachant notre refuge, il a fait monter quelques leudes  cheval, ils
sont venus nous rclamer  l'vque d'Issoire; celui-ci nous a rendus,
ses gens nous ont garrotts... Les leudes nous ramenaient pour nous
forcer  cultiver nos champs, ces bons Vagres ont tu les Franks, et
nous ont dlivrs... Aussi, par ma foi, Vagres nous serons, moi, mes
fils et ces esclaves que voil, si vous voulez de nous, braves coureurs
de nuit! Nous avons, nous aussi, de rudes souffrances  venger! vous
nous verrez  l'oeuvre contre les Franks et les vques...

--Oui, oui!--crirent ses compagnons,--mieux vaut  cette heure, en
Gaule, courir la Vagrerie que labourer le champ de nos pres sous le
bton d'un comte frank et de ses leudes.

--vque, vque!--dit Ronan au prlat, qui avait cout ceci,--voil ce
que tes allis, tes complices ont fait de notre vieille Gaule, jadis si
fconde! si glorieuse; mais par la torche de l'incendie! par le sang du
massacre! je le jure! viendra l'heure o prlats et seigneurs ne
rgneront plus que sur des ruines fumantes et des ossements blanchis...
Allons, nos nouveaux frres en Vagrerie, soyez, comme nous, Hommes
errants, Loups, Ttes de loups! Comme nous, vous vivrez en loups, et en
joie, l't, sous la verte feuille; l'hiver, dans les chaudes
cavernes... Debout, mes bons Vagres! debout, le soleil monte; nous avons
l, dans nos chariots, du butin  distribuer sur notre passage... En
route, petite Odille, en route, belle vchesse! pillons les seigneurs,
et largesse! largesse au pauvre monde! conservons seulement de quoi
faire cette nuit grand gala dans les gorges d'Allange, sous le dme des
vieux chnes!... En route! nous avons un vque pour cuisinier, nous
festoierons en princes... et demain, la dernire outre vide, en chasse,
mes Vagres! en chasse! tant qu'il restera en Gaule un burg de Franks et
une maison piscopale!...

Et la troupe se remit en marche au bruit du chant des Vagres... Lorsque,
au soleil couch, ils arrivrent aux gorges d'Allange, l'un de leurs
repaires, tout le butin emport de la villa piscopale avait t
distribu sur la route aux pauvres gens... il ne restait dans les
chariots que quelques matelas pour les femmes, les vases d'or et
d'argent pour boire le vin de l'vque, et des provisions suffisantes
pour le grand gala de la nuit... Les huit paires de boeufs des chariots
devaient tre le rti de ce festin gigantesque; car sur sa route la
troupe des Vagres s'tait encore recrute d'esclaves, d'artisans, de
laboureurs et de colons, tous rduits  la rage de la misre, sans
compter bon nombre de jolies filles, curieuses de courir un peu la
Vagrerie!




CHAPITRE II.

Un festin en Vagrerie.--Meurtres de Clotaire, nouveau roi d'Auvergne, et
miracles faits en sa faveur.--La ronde des Vagres.--Karadeuk le
Bagaude.--Loysik l'ermite.--Comment l'vque Cautin est miraculeusement
enlev au ciel par des Sraphins et comment il descend fort promptement
de l'empire.--Le comte Neroweg et ses leudes.--Attaque des gorges
d'Allange.


Quels beaux festins l'on festoie en Vagrerie! daims, cerfs, sangliers,
tus la veille par les Vagres dans la fort qui ombrage les gorges
d'Allange, ont t, comme les boeufs des chariots, dpecs et grills au
four... Quoi! un four en pleine fort? un four capable de contenir
boeufs, daims, cerfs et sangliers? Oui, le bon Dieu a creus pour les
bons Vagres plusieurs de ces fours dans les gorges profondes de
l'Allange, volcan teint comme les autres volcans de l'Auvergne...
N'est-ce point un vritable four que cette grotte cintre, profonde, o
un homme peut se tenir debout? donc, remplissez cette grotte de bois
sec, un ou deux chnes morts vous suffisent; mettez le feu  ce bcher;
il se consume, devient brasier: sol, parois, vote de lave, tout rougit
bientt, et l'on enfourne dans cette bouche ardente comme celle de
l'enfer, daims, cerfs, sangliers entiers et boeufs dpecs; aprs quoi
l'on referme l'ouverture de la grotte avec des pierres de lave sous une
montagne de cendre brlante chaude... quatre ou cinq heures aprs,
boeufs et venaison cuits  point, fumants, apptissants, sont servis sur
la table. Quoi! aussi des tables en Vagrerie? certes, et recouvertes du
plus fin tapis vert; quelle table? quel tapis? la pelouse d'une
clairire de la fort; et pour siges, encore la pelouse; pour tentures,
les grands chnes; pour ornements, les armes suspendues aux branches;
pour dme, le ciel toil; pour lampadaire, la lune en son plein; pour
parfums, la senteur nocturne des fleurs sauvages; pour musiciens, les
rossignols.

Plusieurs Vagres, placs en vedette sur la lisire de la fort, aux
abords des gorges d'Allange, veillent  ce que la troupe ne soit pas
surprise, dans le cas o, apprenant le sac et l'incendie de la villa,
les comtes et ducs franks du pays, craignant une attaque sur leurs
burgs, se seraient mis, avec leurs leudes,  la poursuite des Vagres.

L'vque Cautin, malgr son courroux, se surpassa comme cuisinier: la
faim lui tait venue en cuisinant pour les autres, de sorte que
chrtiennement il cuisina aussi pour sa large panse; on parla longtemps
en Vagrerie de certaine sauce, dont le saint homme remplit un grand
chaudron (chaudron piscopal emport de la villa), dans lequel chacun
trempait sa grillade de boeuf ou de venaison, sauce apptissante
compose de vieux vin et d'huile aromatise avec le thym et le serpolet
des bois; on la trouva dlectable, et l'vchesse, mordant de ses belles
dents blanches  la grillade de son Vagre, disait:

--Je ne m'tonne plus si celui qui fut mon mari se montrait si
implacable pour ses esclaves-cuisiniers, qu'il faisait fouailler au
moindre oubli... le seigneur vque cuisinait mieux qu'eux tous; il
pouvait se montrer difficile.

Deux convives prenaient peu de part au festin: l'ermite laboureur et la
jeune esclave, assise  ct de Ronan; celui-ci mangeait valeureusement,
mais le moine rvait en regardant le ciel, et la petite Odille rvait...
en regardant Ronan... Les vases d'or et d'argent, sacrs ou non,
circulaient de main en main; les outres se dgonflaient  mesure que le
ventre des buveurs gonflait: gais propos, clats de rire, baisers pris
et rendus entre Vagres et Vagredines, tout tait liesse et fous bats;
parfois, cependant, pour quelque fin minois, clatait une dispute entre
deux compagnons, ni plus ni moins que dans les anciens festins gaulois;
alors on dcrochait les pes des arbres, sans haine, mais par simple
outre-vaillance.

-- toi ce coup-ci...

-- toi celui-l...

--Frappe...

--Riposte...

--Je suis bless!

--Je suis mort!...

Le bless, on le pansait; le mort, on le couvrait de feuillage...
Honneur aux braves qui vont renatre ailleurs, et vivent les festins en
Vagrerie!! L'on entendait encore  et l des propos joyeux, tranges,
ou d'une gaiet sinistre; ces propos peignaient les choses, les hommes,
les misres de la Gaule conquise, mieux que ne le feront jamais les
lgendaires, si jamais ce sicle de fer trouve des lgendaires...

--Ah! le bon temps!--disait Dent-de-Loup en rongeant l'ivoire de son
second cuisseau de daim; ce garon prfrait le daim  toute autre
viande.--Ah! le bon temps que ce temps de dsordre! de pillage! de
batailles de grand'route! de sige de burgs et de maisons piscopales!
ah! le bon temps que nous font les rois franks!...

--Ronan l'a dit: Le feu est  la vieille Gaule... dansons, buvons sur
ses dcombres... et faisons l'amour dans la cendre des palais!...

--Oh! grand vque! oh! bni sois-tu, grand Saint-Rmi! qui, dans la
basilique de Reims, au milieu de l'encens et des fleurs, il y a
cinquante ans et plus, as baptis Clovis, fils soumis de l'glise de
Rome! Bni sois-tu, grand Saint-Rmi! tu as baptis l'esclavage, le
pillage, l'incendie, le viol et le massacre!...

--Et toi, saint vque de Tours, lorsque Clovis, ce royal meurtrier,
encens par tes diacres, est sorti de ta basilique, enrichie des dons
splendides de ce conqurant, de ta basilique o il venait de ceindre le
diadme d'or et de revtir la pourpre souveraine, cette pourpre, c'tait
le sang des derniers Gaulois valeureux! cette couronne, c'tait l'or de
la Gaule... et toi, grand saint vque! toi et ton clerg vous chantiez:
Hosanna! hosanna! devant ce pillard, ce massacreur de notre pauvre
patrie conquise!...

--O est-elle? o est-elle, la fire et virile Gaule du _chef des cent
valles_, des _Sacrovir_, des _Vindex_, des _Civilis_, des _Victoria_?

--Qui a hrit de la vaillance de la Gaule? les Vagres... Loups et Ttes
de loups! puisque eux seuls ils luttent contre les barbares...

--Et nous sommes traqus comme btes de fort...

--Mais qui s'y frotte est mordu; nous avons l'ongle aigu, la dent
tranchante...

--Et ils nous appellent des pillards...

--Des meurtriers...

--Des sacrilges...

--Frres, nous accuser ainsi, n'est-ce point manquer de respect  nos
glorieux et nouveaux matres, rois, ducs et comtes franks? nous les
imitons de notre mieux: ils tuent, nous tuons; ils pillent, nous
pillons; ils violent... non, nous ne violons pas, assez de jolies filles
nous arrivent en Vagrerie... voyez plutt ces gaies commres...

--Aussi vrai que je m'appelle Florence, aussi vrai que j'ai vingt ans,
la jambe fine et la taille cambre, j'aime mieux donner  un joyeux
Vagre ce que me ravirait un Frank ou un tonsur!...

--Moi aussi!

--Moi aussi!

--Mes soeurs, mes soeurs! sinistre est le temps o nous vivons!--dit
l'vchesse en droulant au vent de la nuit sa longue chevelure
noire.--Jours de sanglantes fureurs! jours de dbauche effrne: le
concubinage, l'adultre, l'inceste sur le trne et sur l'autel!... jours
d'ardent vertige, o l'on court au mal avec une joie farouche... Saintes
vertus de nos mres! chaste tendresse! fier et pudique amour! o vous
trouver aujourd'hui? est-ce chez la femme esclave, violente par les
matres de son corps?... Est-ce chez la femme libre? quand sous ses yeux
le foyer domestique devient un lupanar? Oh! mes soeurs, mes soeurs!
fermons les yeux, vivons vite et mourons jeunes... c'est le bel ge pour
mourir... Veux-tu mourir, mon Vagre?

--Quand, ma Vagredine?

--Demain, aux premiers rayons du soleil; demain,  l'heure o les
oiseaux s'veillent, dis, veux-tu mourir? ta main dans la mienne, nous
partirons ensemble pour ces mondes inconnus, o nos aeux, plutt que de
se quitter, s'en allaient vaillamment ensemble pour revivre ensemble!

--Es-tu dj si lasse d'amour, ma belle vchesse?

--Mon Vagre, craindrais-tu la mort?

--Je ne crains qu'une chose: la vie sans toi...

-- demain donc... la mort ensemble!

--Et vive l'amour jusqu' demain! En attendant, un beau baiser, ma
Vagredine?

Le Veneur prend le baiser, pendant que son voisin, grave comme un homme
entre deux vins, dit d'une voix magistrale:

--Frres, j'ai une ide...

--Ton ide, Symphorien, semble tre de vider compltement cette
amphore...

--Oui, d'abord... puis de vous dmontrer _logic_... _ priori_...

--Au diable le langage romain!

--Frres, pour tre Vagre l'on n'en est pas moins souvent fort vers
dans les belles lettres et la philosophie... J'enseignais la rhtorique
aux jeunes clercs de l'vque de Limoges; je fus mand, pour le mme
office, par l'vque de Tulle. En traversant les mont Jargeaux pour me
rendre d'une ville  l'autre, j'ai t pris dans ces montagnes par une
bande de mauvais Vagres, car il y a de bons et de mauvais Vagres.

--Comme il y a de laides femelles et de jolies femmes.

--Cesdits Vagres m'ont vendu  un marchand d'esclaves, lequel m'a
revendu  l'vque de...

--Au diable le rhtoricien... le voici voyageant par monts et par vaux!

--C'est souvent l'effet de la rhtorique de vous entraner ainsi 
travers les plaines de l'imagination... Mais je reviens  ce que je veux
vous prouver _logic_... c'est ceci: Que nous n'avons point  prendre
souci des leudes et bandes armes qui peuvent nous poursuivre, parce que
_logic_... le Seigneur Dieu fera un miracle en notre faveur pour nous
dbarrasser de nos ennemis.

--Un miracle en notre faveur...  nous, Vagres? Sommes-nous donc si bien
avec le ciel?

--Nous y sommes d'autant mieux, que nous agissons davantage en loups, en
vrais loups... Aussi, _logic_, le Seigneur nous dlivrera-t-il de nos
ennemis par des miracles... Et ce, je vais vous le prouver.

-- la preuve, docte Symphorien...  la preuve!

--M'y voici... Et d'abord, frres, dites-moi sous quelle royale griffe
est tombe cette belle terre d'Auvergne?

--Sous la griffe de Clotaire, le dernier et digne fils du glorieux roi
Clovis... puisque ayant rcemment pous la veuve de son petit-neveu
Thodebald, ce Clotaire possde un double droit sur la province
d'Auvergne... le voici donc, cette anne 558, seul roi de toute la Gaule
conquise.

--Or ce Clotaire est l'pouseur du genre humain... Qui n'a-t-il pas
pous? qui n'pousera-t-il pas? Les vques l'ont mari autant de fois
qu'il lui a plu, et du vivant de la plupart de ses femmes; ils l'ont
mari  _Gundioque_, femme de son propre frre; ils l'ont mari 
_Radegonde_,  _Ingonde_, et quinze jours aprs,  la soeur de celle-ci,
nomme _Aregonde_; ils l'ont mari  _Chemesne_,  bien d'autres encore,
et en dernier lieu  cette _Wultrade_, veuve de son petit-neveu
Thodebald; mais ce sont l des peccadilles...

--Docte et doctissime Symphorien, tu nous a promis de nous prouver
_logic_ que le Seigneur Dieu ferait des miracles en notre faveur... et
ta rhtorique nous parle de cet pouseur ternel...

--Ma rhtorique pose les principes... vous allez en voir tout  l'heure
les consquences... _ergo_, je pose cette autre prmisse, encore
ncessaire: que ce Clotaire a commis, entre plusieurs crimes, un forfait
devant lequel Clovis lui-mme et peut-tre recul... La chose se
passait  Paris, en 533, dans le vieux palais romain[3] habit par les
rois franks... Or, coutez...

     [Footnote 3: On voit encore aujourd'hui, _rue de la Harpe_,
     les thermes de ce palais parfaitement conservs; nous
     engageons nos lecteurs  visiter cette curieuse antiquit.]

--Nous coutons, docte Symphorien; il est doux d'entendre les louanges
de ses rois.

--Il y a donc environ vingt-cinq ans de cela... Clovis tait, depuis
longtemps, all droit au paradis, sur la foi des vques... aprs avoir
partag la Gaule entre ses quatre fils: _Thierri_, _Childebert_,
_Clodomir_ et ce _Clotaire_, aujourd'hui roi de toutes les provinces
conquises... Clodomir tant mort plus tard, laissa trois enfants; ils
furent recueillis par leur grand'mre, la veuve de Clovis, la vieille
reine Clotilde; elle faisait lever prs d'elle ses petits-fils,
attendant qu'ils fussent en ge d'hriter du royaume de leur pre. Un
jour qu'elle tait venue  Paris, Childebert, qui rsidait en cette
ville, envoya secrtement un affid  notre doux Clotaire pour lui dire
ceci: Clotilde, notre mre, garde auprs d'elle les enfants de notre
frre, et elle veut qu'ils aient son royaume... viens donc promptement 
Paris, afin que nous prenions ensemble conseil sur ce qu'il faut faire
d'eux: savoir s'ils auront les cheveux coups pour tre comme le reste
du peuple, ou si nous les tuerons, afin de partager entre nous le
royaume de leur pre, notre frre[A]...

--Voil qui commence tendrement.

--C'est la fraternit franque.

--Quel est le Vagre qui mditerait de tuer le fils de son propre frre?

--Il n'en est pas un...

--On nous appelle Loups, et les loups ne se dvorent pas entre eux...

--Et ces enfants, qu'ils voulaient gorger, docte Symphorien,
taient-ils jeunes?

--L'un avait dix ans, l'autre sept...

--Pauvres petites cratures... les tuer ainsi lchement!...

--Je poursuis mon rcit: Clotaire arrive  Paris, se concerte avec son
frre, et tous deux vont dire  la vieille reine Clotilde: Envoie-nous
tes petits-fils pour que nous les dclarions devant le peuple hritiers
du royaume de leur pre[B].

--Ah! ces rois franks, toujours aussi russ que froces! car c'tait un
leurre, n'est-ce pas, docte Symphorien?

--Tu vas voir...

La veuve de Clovis, toute joyeuse, envoya les petits-fils  leurs
oncles, en disant  ces enfants:--Je croirai n'avoir pas perdu mon fils,
votre pre, si je vous vois lui succder dans son royaume.--A peine
arrivs chez leurs oncles, les enfants sont arrts et spars de leurs
esclaves et de leurs gouverneurs. Aussitt, Clotaire et Childebert
envoient un missaire  leur mre; il portait d'une main des ciseaux, de
l'autre une pe nue; il dit  la vieille reine
Clotilde:--Trs-glorieuse reine, nos seigneurs tes fils dsirent
connatre ta volont  l'gard de tes petits-fils... veux-tu qu'ils
soient tondus (c'est--dire enferms dans un couvent) ou veux-tu qu'ils
soient gorgs?...--S'ils doivent renoncer au trne de leur
pre!--s'cria la vieille reine indigne,--j'aime mieux les voir morts
que tondus...--L'missaire revint dire aux deux rois:--Vous avez l'aveu
de la reine pour achever l'oeuvre commence...--Aussitt le roi Clotaire
prend le plus g par les bras, le jette contre terre, et lui enfonce un
couteau sous l'aisselle.

--Pauvre cher petit!--murmura Odille en fondant en larmes;--il a d
mourir en appelant sa mre...

--Le royal boucher qui le mettait ainsi  mort savait le bon endroit
pour enfoncer son couteau,--dit Ronan.--C'est ainsi qu'on tue les jeunes
torins... Continue, docte Symphorien.

--Aux cris de l'enfant, son petit frre se jette aux pieds de
Childebert, et s'attachant  lui de toutes ses forces, il s'crie:--Mon
oncle! mon bon oncle! viens  mon secours... fais que je ne sois pas tu
comme mon frre!--Childebert, un moment mu, dit  Clotaire:
--Accorde-moi la vie de cet enfant?--Mais Clotaire, furieux, lui
rpondit: --Ou repousse l'enfant de tes genoux, ou tu vas mourir  sa
place... C'est toi qui m'as mis dans cette affaire... et voil que tu
manques de parole?...

--Ce bon Clotaire avait raison,--dit Ronan:--comploter le meurtre de ces
enfants, et reculer devant leur sang, c'tait faire injure  la noble
race du glorieux Clovis; mais ce lche Childebert s'est, pour l'honneur
de sa royale famille, ravis, je l'espre, docte Symphorien?

--En pouvait-il tre autrement? Childebert repoussa l'enfant de ses
genoux, le jeta vers Clotaire, qui lui enfona, comme  l'autre, un
couteau sous l'aisselle et le tua... Les deux rois firent ensuite mettre
 mort les esclaves et les gouverneurs des deux enfants, dont ils se
partagrent le royaume[C].

--Et voil comme se fondent les monarchies bnies par nos vques,--dit
Ronan.--C'est beau, les royauts, n'est-ce pas, mes Vagres? Ah! par
Rita-Gar! ce saint Gaulois des temps passs, qui tissait sa saie de la
barbe des rois! le meilleur d'entre eux est bon  pendre; n'est-ce point
ton avis, notre ami?--ajouta-t-il en s'adressant  l'ermite laboureur,
qui, toujours silencieux et rveur, coutait.--Dis? N'est-ce point le
devoir de tout fils de la Gaule de courir sus  cette race de rois
maudits, comme on court sus  des btes enrages?

--Exterminer les btes enrages, c'est bien,--rpondit l'ermite,--les
empcher de devenir enrages, c'est mieux...

--Ermite, empcheras-tu un roi Frank de natre Frank?

--Il faut l'empcher d'abord de natre roi, duc, comte ou seigneur, et
de se croire ainsi matre des biens et de la vie du commun des gens...
Jsus de Nazareth l'a dit: --L'esclave est l'gal de son
seigneur...--de l'galit parmi les hommes, un jour natra leur
fraternit!

Puis l'ermite laboureur retomba dans sa rverie silencieuse.

--Deux fois dj j'ai suivi  la piste ce dernier roi d'Auvergne par
droit de pillage et de massacre,--dit Ronan;--je n'ai pu le joindre;
mais, par Rita-Gar! si le Clotaire me tombe sous la main, je le
raserai... mais si prs, si prs des paules, que sa tte ne repoussera
pas...

--Ronan, tu comptes sans les dmonstrations de ma rhtorique. J'ai pos
les prmisses, maintenant les consquences; or, _logic_, je vais te
prouver que tu ne pourras rien contre Clotaire... Le Seigneur Dieu le
protge...

--Ce doux oncle, qui tuait ses neveux  coups de couteau sous les
aisselles?

--Lui-mme... toute bonne action ne mrite-t-elle pas sa divine
rcompense?

--Certes...

--Or, le Seigneur Dieu, grce  l'intercession du grand Saint-Martin,
sigeant depuis longtemps au paradis, a fait un miracle en faveur de
notre doux oncle.

--En faveur de Clotaire? de ce tueur d'enfants?

--Oui, le Seigneur a fait un miracle en faveur de Clotaire, de ce tueur
d'enfants; or donc j'avais raison de dire que je prouverais _logic_ que
ce Dieu si paternellement miraculeux envers les sclrats fera
certainement quelque petit miracle en notre faveur,  nous, pauvres
Vagres...

--Dcidment nous avons eu tort de ne point pendre l'vque.

--Il sera toujours temps d'attirer ainsi sur nous l'attention du
Seigneur; mais d'abord conte-nous le miracle, doctissime Symphorien.

--C'tait en 537, environ quatre ans aprs que Childebert et Clotaire
avaient tu leurs neveux  coups de couteau... Nos deux fils de Clovis,
dignes de leur race, ne songeaient qu' se dpouiller et  s'gorger les
uns les autres; aussi, un moment unis, en tendres frres, pour le
meurtre de ces petits enfants (on n'a pas tous les jours de pareils
sujets de bon accord), Clotaire et Childebert se dclarent la guerre.
Theudebert, petit-fils de Clovis, se joignit  Childebert, et tous deux,
 la tte de leurs leudes, ravageant, pillant, comme d'habitude, les
contres qu'ils traversaient, marchent contre Clotaire. Ce doux oncle,
ne trouvant pas sa troupe assez nombreuse pour rsister aux forces de
son frre et de son neveu, refuse la bataille, et se retire dans la
fort de Brotonne, entre Rouen et la mer... Theudebert et Childebert
cernaient la fort, attendant la nuit, esprant prendre leur bien-aim
frre et oncle au trbuchet, et l'gorgeter gentillement... Attention,
Ronan, voici le miracle qui vient!

--Voyons-le venir, doctissime Symphorien.

--Childebert et Theudebert s'avanaient donc sans bruit  la tte de
leurs troupes... Le jour se lve... ils n'taient plus qu' deux  trois
cents pas de l'endroit o le doux Clotaire campait avec ses leudes...
lorsque soudain tombe du ciel une pouvantable pluie de pierres et de
feu... Les troupes de Childebert et de Theudebert sont crases par les
pierres et brles par le feu cleste...

--Et Clotaire?

--Oh! Clotaire, ce favori du Seigneur, grce au miracle que je dis,
voit,  trois cents pas de lui, la troupe de son frre anantie sous la
pluie de feu et de pierres, tandis qu'au-dessus de lui Clotaire, et de
son arme, le ciel aussi pur, aussi limpide, aussi serein, que la
conscience de ce doux oncle, est du plus riant azur: pas un souffle de
vent n'agite mme la cime des arbres de la fort, tandis que tout autour
de cet endroit privilgi, que le Seigneur couvre sans doute d'un pan
de sa robe, ce n'est que cataractes de feu, dluge de pierres, crasant
l'arme des ennemis du doux Clotaire[D].

--Et voil comment le Tout-Puissant vous rcompense d'avoir tu vos
neveux  coups de couteau.

--Le docte Symphorien a raison... D'aprs ceci, m'est avis qu'il
faudrait toujours avoir dans une troupe de Vagres sagement ordonne...
quelque parricide ou fratricide, en considration de quoi l'ternel
prendrait ses bons compagnons sous sa robe, et ferait, au besoin, tomber
du ciel, sur leurs ennemis, des torrents de feu et des cataractes de
pierres.

--Et remarquez surtout,--reprit Symphorien,--que dans le rcit de ce
miracle, il est dit que c'est le grand Saint-Martin lui-mme qui,
habitant le paradis, a pri le Seigneur de donner cette preuve de bonne
amiti au doux Clotaire; or, Saint-Martin n'intercdait ainsi auprs de
l'ternel qu' la fervente prire de la vieille reine Clotilde[E].

--Quoi! la grand'mre des deux pauvres petites victimes?--dit Odille en
joignant les mains.--Elle a os prier Dieu de faire un miracle en faveur
de son fils, le meurtrier de ses petits-fils,  elle?

--Que veux-tu, petite Odille? ces femmes franques sont si bonnes mres!

--Mon Vagre,--reprit l'vchesse avec un sourire amer en passant ses
doigts effils dans la chevelure boucle du jeune homme,--dis? ne
vaut-il pas mieux partir demain  l'aube pour aller revivre ailleurs,
que de rester dans cet pouvantable monde o nous sommes?

--Oui, horrible... horrible est ce monde...--s'cria l'ermite laboureur
avec une douleur et une indignation profondes.--Quoi! le nom de ce
prtendu Dieu de misricorde, d'amour et de justice... profan, souill
chaque jour par ses prtres... Quoi! ces forfaits dont s'pouvante la
nature, mis sous la protection divine!... O Jsus! Jsus de Nazareth!
toi, le plus divin des sages! tu prvoyais la vanit de ton cleste
vangile, quand, l'me attriste jusqu' la mort, dans ta veille
suprme, tu pleurais sur le prochain avenir du monde... Jsus!...
Jsus!... des sicles se passeront avant que ton jour soit venu!...

--Prends garde, notre ami!--dit Ronan,--ne parle pas haut... ce saint
homme d'vque, qui dort l-bas, gorg de vin et de viande, pourrait
t'excommunier, s'il t'entendait... Mais au diable la tristesse!... nous
sommes en un temps de damnations... vivons en damns!... vques et rois
donnent le branle, saint est le meurtre! saint est le pillage!...
Debout, mes Vagres! debout... vous, trois fois saints!!... que nos
saturnales couvrent la vieille Gaule... que cette terre de nos pres
soit le tombeau des Franks et le ntre... Les ruines de nos cits
dsertes diront aux sicles futurs: Ci gt un grand peuple!... Libre,
il fut l'orgueil de l'univers... Esclave des rois conqurants, hbt
par les vques, il eut honte de sa honte... et un jour il sut
disparatre du monde en entranant ses tyrans dans l'abme! Or donc,
mourons gaiement et longuement... Debout, Vagres et Vagredines! le
festin est fini... la lune brillante... chantons, dansons jusqu'au
jour... qu' nos chants endiabls le Frank tremble dans son burg!
l'vque tremble dans sa basilique! et qu'ils se disent pouvants:
Malheur  nous! malheur  nous demain! car cette nuit ils sont bien
gais en Vagrerie!

Et Vagres et Vagredines, criant, chantant, hurlant, commencrent une
folle ronde sur la pelouse de la fort aux ples clarts de la lune...

L'ermite laboureur avait cout en silence l'entretien des Vagres; assis
 ct de la petite Odille, il semblait la couvrir d'une protection
paternelle... L'enfant, son menton dans sa main, les yeux levs vers la
lune brillante, paraissait trangre  ce qui se passait autour d'elle.
Lorsque Ronan,  la fin du repas, eut donn  ses compagnons le signal
des chants et de la danse, ils s'taient loigns en tumulte du lieu du
festin pour courir se livrer  leur gaiet bachique et  leur danse
effrne au milieu d'une autre clairire, situe non loin de la pelouse
o ils venaient de festoyer... Ronan, se rapprochant alors de l'ermite
laboureur et de l'esclave, toujours assise son menton dans sa main, les
yeux levs vers le ciel, dit joyeusement:

--Veux-tu danser, petite Odille? La ronde est commence; elle durera
jusqu' l'aube...

La jeune fille secoua mlancoliquement la tte sans rpondre,
contemplant toujours le ciel.

--Odille, qu'as-tu  rver ainsi en regardant la lune?

--Le sommeil me gagne, et je songe au vieux bardit que ma mre me
chantait pour m'endormir quand j'tais petite.

--Quel est-il ce bardit?

--Oh! il est bien vieux, bien vieux... disait ma mre; on le chante en
Gaule depuis cinq ou six cents ans...

--Et il se nomme?

--Le bardit d'HNA, _la vierge de l'le de Sn_.

--Le bardit d'Hna!--s'crirent  la fois l'ermite et le Vagre en
tressaillant.

Puis ils se turent, pendant qu'Odille, tonne de leur silence et de
l'motion qui se peignait sur leur figure, les regardait en disant:

--Vous savez donc aussi le chant d'Hna?

--Chante-le toujours, mon enfant,--rpondit Ronan d'une voix altre...

La petite Odille, de plus en plus surprise, ne reconnaissait pas son
ami: le hardi et joyeux Vagre tait devenu pensif et grave.

--Oh! oui, mon enfant; dis-nous ce bardit avec ta douce voix de quinze
ans,--reprit l'ermite;--mais pas ici... Le tumulte de la danse et de
l'orgie de l-bas, quoique lointains, couvriraient ta voix.

--L'ermite a raison... Viens avec nous, petite Odille, sous ce grand
chne,  quelques pas d'ici... il est entour d'un tapis de mousse; tu
pourras t'y endormir mollement... je te couvrirai de mon manteau...

Du pied du chne o l'enfant alla s'asseoir, entre Ronan et son
compagnon, l'on n'entendait que le bruit loign de la folle ivresse des
Vagres et des Vagredines... La lune,  son dclin, jetant ses rayons
argents sous la sombre verdure des feuilles, clairait presque comme en
plein jour l'ermite, Ronan et la petite esclave, qui bientt, de sa voix
pure et encore enfantine, chanta ces premier mots du bardit:

_Elle tait jeune, elle tait belle, elle tait sainte, et s'appelait
Hna, Hna, la vierge de l'le de Sn..._

 ces paroles, l'ermite et le Vagre baissrent la tte, et sans que l'un
s'apert alors des larmes que versait l'autre, tous deux pleurrent...
Odille chanta le second verset; mais, brise par la fatigue de la nuit
et de la journe, cdant au rhythme mlancolique de ce bardit, qui si
souvent l'avait berce dans son enfance et endormie sur les genoux de sa
mre, la petite esclave ne chantait plus que d'une voix affaiblie,
tandis qu'au loin les Vagres entonnrent soudain en choeur, et d'un mle
accent, un autre vieux bardit de la Gaule... Aussi l'ermite et Ronan
tressaillirent de nouveau lorsque ces paroles arrivrent jusqu' eux,
sans couvrir tout  fait la voix d'Odille:

_--Coule, coule, sang du captif...--Tombe, tombe, rose
sanglante!--Germe, grandis, moisson vengeresse!..._

Les deux hommes semblrent frapps de ce rapprochement singulier: au
loin ce chant de rvolte, de guerre et de sang... prs d'eux, la voix
anglique de l'enfant, chantant Hna, une des plus douces gloires de la
Gaule armoricaine... Mais bientt Odille, cdant au sommeil, ne fit plus
que murmurer les paroles du bardit... puis elles devinrent
inintelligibles... Sa tte se pencha sur sa poitrine, et, adosse au
tronc de l'arbre, assise sur la mousse, elle s'endormit...

--Pauvre enfant!--dit Ronan en la couvrant soigneusement de son
manteau;--elle est accable de fatigue et de sommeil.

--Ronan,--reprit l'ermite en attachant sur son compagnon un regard
pntrant,--le chant d'Hna t'a fait pleurer...

--C'est vrai.

--Qui t'meut ainsi?

--Un souvenir de famille... si un Vagre, un Homme errant, un Loup a une
famille...

--Ce souvenir de famille, quel est-il?

--Cette douce Hna, dont parle le bardit, tait l'une de mes aeules...

--Comment le sais-tu?

--Autrefois, mon pre me l'a dit; il me contait dans mon enfance des
histoires des temps passs...

--Ton pre, o est-il  cette heure?

--Je ne sais... il courait la Vagrerie, il la court peut-tre encore, 
moins qu'il ne soit mort en bon Vagre... Je saurai cela quand lui et moi
nous nous retrouverons ailleurs qu'ici...

--O cela?

--Dans les mondes mystrieux que nul ne connat, que tous nous
connatrons... puisque tous nous irons y revivre...

--Tu as donc conserv la foi de tes anctres?

--Mon pre m'a appris  ne pas plus me soucier de mourir que de changer
de vtement... puisqu'on quitte ce monde-ci pour aller, corps et me,
renatre ailleurs... Persuad de cela, je fais, tu le vois, bon march
de ma peau... et de celles des Franks...

--Il y a-t-il longtemps que tu as t spar de ton pre?

--Brisons l... c'est triste, j'aime  tre en joyeuse humeur...
Cependant je me sens attir vers toi, et tu n'es pas gai...

--Nous vivons dans des temps o, pour tre gai, il faut avoir l'me
trs-forte ou trs-faible...

--Me crois-tu faible?

--Je te crois fort et faible  la fois... Mais ton pre...

--Tu tiens  parler de lui?

--Beaucoup...

--Soit... Eh bien, mon pre tait _Bagaude_ en sa jeunesse, et plus
tard, quand les Franks nous ont baptiss _Vagres_, Vagre il est devenu:
le nom tait chang, le mtier le mme...

--Et ta mre?

--En Vagrerie on connat peu sa mre; je n'ai jamais connu la mienne...
Du plus loin qu'il m'en souvient, je devais alors avoir sept ou huit
ans; j'accompagnais mon pre et la troupe dans ses courses, tantt en
Provence, tantt ici, en Auvergne: tais-je fatigu, mon pre ou l'un de
nos compagnons me portait sur son dos... J'ai ainsi grandi; nous avions
souvent des jours de repos forc... Parfois les comtes franks, exasprs
contre nous, se rassemblaient, eux et leurs leudes, pour nous donner la
chasse... Avertis de leurs mouvements par les pauvres habitants des
champs qui nous aimaient, nous nous retirions dans nos repaires
inaccessibles, et pendant quelques jours nous faisions les morts, tandis
que les Franks battaient la campagne sans rencontrer l'ombre d'un
Vagre... Durant ces jours de trve, au fond de quelque solitude, mon
pre, je te l'ai dit, me racontait des histoires du temps pass; j'ai
appris ainsi que notre famille tait originaire de Bretagne, o elle
vivait, o elle vit peut-tre encore libre et paisible  cette heure,
puisque jamais jusqu'ici les Franks n'ont pu entamer cette rude
province: son granit est trop dur, et ses Bretons sont comme le granit
de leurs rocs...

--Je sais le proverbe: _C'est un homme dur de l'Armorique_.

--Mon pre me l'a aussi souvent cit.

--Mais comment a-t-il quitt cette province paisible et libre encore
aujourd'hui, grce  son indomptable courage, que soutient toujours sa
foi druidique, rgnre par la morale vanglique?

--Mon pre avait dix-sept ans... un jour sa famille donna l'hospitalit
 un colporteur; celui-ci, courant la Gaule pour son mtier, raconta les
malheurs du pays, et parla de la vie aventureuse des Bagaudes... Mon
pre s'ennuyait de la vie des champs; il avait le coeur chaud, la tte
ardente, il avait suc au berceau la haine des Franks. Frapp des rcits
du colporteur, il trouva l'occasion belle pour guerroyer contre les
barbares en se joignant aux Bagaudes, quitta la maison paternelle et
alla retrouver le colporteur qui l'attendait  une lieue de l... Tous
deux, au bout de quelques jours de marche, gagnrent l'Anjou,
rencontrrent des Bagaudes... Jeune, robuste, hardi, mon pre tait de
bonne recrue; il se joignit  eux, et... vive la Bagaudie!... De
province en province, il est ainsi venu jusqu'en Auvergne, qu'il n'a
plus gure quitte... le pays tant propice au mtier, forts,
montagnes, rochers, cavernes, torrents, volcans teints; c'est une vraie
terre de Bagaudie, vraie terre de Vagrerie!...

--Comment as-tu t spar de ton pre?

--Il y a trois ans... Quelques _antrustions_ ou leudes du roi
percevaient en Auvergne la redevance du domaine royal; nombreux et bien
arms, ils ne voyageaient que de jour. Nous attendions la fin de leur
rcolte pour la rcolter  notre tour... Il s'arrtrent une nuit 
Sifour, petite ville ouverte... L'occasion tente mon pre; nous
marchons, croyant surprendre les Franks; ils taient sur leurs gardes...
Aprs un combat acharn, nous sommes poursuivis la lance dans les reins.
Au milieu de cette attaque nocturne, j'ai t spar de mon pre...
A-t-il t tu ou seulement bless et emmen prisonnier? je l'ignore;
tous mes efforts ont t vains pour connatre son sort... Depuis, mes
compagnons m'ont choisi pour chef... tu m'as demand mon histoire... la
voil; maintenant, tu me connais.

--Plus que tu ne le penses... Ton pre se nommait Karadeuk.

--D'o sais-tu cela?

--Le pre de ton pre se nommait Jocelyn... s'il vit encore en Bretagne
avec son fils an Kervan et sa fille Roselyk, il habite sa maison prs
des pierres sacres de Karnak...

--Qui t'a dit...

--L'un de tes aeux se nommait Joel, il tait BRENN de la tribu de
Karnak... Hna, la sainte du bardit, tait fille de Joel, dont la race
remonte jusqu'au BRENN gaulois, qui fit, il y a prs de huit cents ans,
payer ranon  Rome.

--Qui es-tu donc pour connatre ainsi ma famille?

--Ce chant d'esclaves rvolts contre les Romains: Coule, coule, sang
du captif! tombe, tombe, rose sanglante, a t recueilli par un de tes
aeux nomm Sylvest, livr aux btes froces dans le cirque d'Orange...
et ton pre t'a sans doute aussi appris un autre fier bardit, chant il
y a deux sicles et plus, lors d'une des grandes batailles du Rhin
contre les Franks, gagne par Victorin, fils de Victoria, la mre des
camps...

--Tu dis vrai... mon pre me l'a souvent chant ce bardit; il commence
ainsi:

_Ce matin nous disions: Combien sont-ils donc ces barbares? combien
sont-ils donc ces Franks?_

--Et il se termine ainsi,--reprit le moine laboureur:

_Ce soir nous disons: Combien taient-ils donc ces barbares? ce soir
nous disons: Combien donc taient-ils ces Franks?_--Scanvoch, un autre
de tes aeux, brav soldat et frre de lait de Victoria la Grande, a
recueilli ce chant de guerre...

--Oui, la Gaule, alors fire, libre, triomphante, avait refoul les
barbares de l'autre ct du Rhin, tandis qu'aujourd'hui... Tiens...
moine, ne parlons plus de ce glorieux pass... le prsent me semble plus
horrible encore... mon sang bouillonne, et je suis tent d'assommer cet
vque qui ronfle l... Ah! maudite soit  jamais la crdulit de nos
pres, mourants martyrs de cette religion nouvelle...

--Nos pres ont d croire aux paroles des premiers aptres, qui leur
prchaient l'amour, le pardon, la dlivrance, au nom du jeune matre de
Nazareth, que ton aeule Genevive a vu crucifier  Jrusalem...

--Mon aeule Genevive?... tu n'ignores rien de ce qui touche ma
famille... Mon pre seul a pu t'instruire de ce que tu sais... tu l'as
donc connu?

--Oui...

--Et o cela?

--N'as-tu pas remarqu que de temps  autre, lorsque vous reveniez au
coeur de l'Auvergne, ton pre s'absentait pendant plusieurs jours?

--C'est vrai... et le but de ces absences, je ne l'ai jamais su.

--Ton pre allait voir, prs de Tulle, une pauvre femme esclave,
attache aux terres de l'vque de cette cit... Cette esclave, il y a
au moins trente ans de cela, avait un jour trouv ton pre, alors chef
de Bagaudes, bless, presque mourant dans les buissons de la route: le
prenant en piti, elle l'aida  se traner dans la cabane o elle
logeait avec sa mre... Ton pre avait environ vingt ans... la jeune
fille  peu prs l'ge de cet enfant qui dort prs de nous... Tous deux
s'aimrent... Ton pre,  peine guerri de sa blessure, fut un jour
surpris dans la hutte de l'esclave par le rgisseur de l'vque, cet
agent considrant Karadeuk comme de bonne prise, voulut l'emmener
esclave  Tulle... Ton pre rsista, battit l'agent, et alla rejoindre
les Bagaudes.

--Et la jeune esclave?

--Elle devint mre... et mit au monde un fils...

--J'ai donc un frre?

--Tu as un frre...

--Le connais-tu? Qu'est-il devenu?

--Le fils d'un esclave nat esclave, et appartient au matre de sa
mre... Lorsque cet enfant, que ton pre nomma _Loysik_ en mmoire de sa
race bretonne, eut quatre ou cinq ans, l'vque de Tulle, lui
reconnaissant quelques qualits prcoces, le fit conduire au collge
piscopal, o il fut lev avec quelques autres jeunes esclaves destins
 entrer un jour dans l'glise comme clercs... De temps  autre,
Karadeuk, lorsque les Bagaudes passaient prs de Tulle, allait la nuit
voir la mre de son fils... celui-ci, prvenu par elle, trouvait
quelquefois le moyen de se rendre  la cabane; l, le pre et le fils
s'entretenaient longuement des choses et des hommes du temps pass, de
la Gaule, jadis glorieuse et libre; car ton pre, tu l'as dit,
conservait, par tradition de famille, un ardent et saint amour pour
notre patrie; il esprait faire battre le coeur de son fils  ces grands
souvenirs d'autrefois, l'exasprer contre les Franks, et l'emmener
courir avec lui la Vagrerie; mais Loysik, alors d'un caractre doux et
timide, redoutait cette vie aventureuse... Les annes se passrent...
ton frre, s'il et voulu, aurait pu, comme tant d'autres, faire son
chemin dans l'glise; mais au moment d'tre ordonn prtre il vit de si
prs l'hypocrisie, la cupidit, la luxure clricale, qu'il refusa la
prtrise en maudissant la sacrilge alliance du clerg gaulois et des
conqurants... Il quitta la maison piscopale, et alla rejoindre, sur
les frontires de la Provence, plusieurs ermites laboureurs; il avait
connu l'un d'eux  Tulle, o il s'tait arrt malade  l'hospice.

--Ces ermites avaient donc fond une espce de colonie?

--Plusieurs d'entre eux s'taient runis dans une profonde solitude pour
cultiver des terres dvastes et abandonnes depuis la conqute...
c'taient des hommes simples et bons, fidles aux souvenirs de la
vieille Gaule et aux prceptes de l'vangile, si odieusement fausss,
renis aujourd'hui par de nouveaux _princes des prtres_... Ces moines
vivaient dans le clibat, mais ne faisaient point de voeux; ils
restaient laques et n'avaient aucun caractre clrical[F]; c'est
seulement depuis quelques annes que la plupart des moines obtiennent
d'entrer dans l'glise; aussi, devenus prtres, perdent-ils de jour en
jour cette popularit, cette indpendance qui les rendaient si
redoutables aux vques[G]... Du temps dont je te parle, la vie de ces
ermites laboureurs tait paisible, laborieuse; ils vivaient en frres,
selon les prceptes de Jsus, cultivaient leurs terres en commun, et
aussi les dfendaient rudement en commun, si quelques bandes de Franks,
allant d'un burg  l'autre, s'avisaient de tenter, par malfaisance, de
ravager leurs champs...

--J'aime ces ermites,  la fois laboureurs et soldats, fidles aux
prceptes de Jsus,  l'amour de la vieille Gaule et  l'horreur des
Franks... Ces moines se battaient rudement, dis-tu... taient-ils donc
arms?

--Ils avaient des armes... et mieux que des armes...

--Que veux-tu dire?

--Tiens,--dit l'ermite en sortant de dessous sa robe une espce de petit
sabre ou de long poignard  poigne de fer,--remarque cette arme...
mais, je te le dis, sa force n'est pas dans sa lame.

--O est donc cette force?--demanda Ronan en examinant le
poignard.--L'arme semble pourtant bien trempe...

--Ce n'est point, te dis-je, par la lame qu'elle vaut, mais par les mots
gravs sur sa poigne.

--Je lis,--reprit Ronan,--je lis sur l'un des cts de la garde ce mot:
GHILDE, et sur l'autre, ces deux mots gaulois: AMINTIAIZ-COMMUNITEZ...
_amiti-communaut_... C'est sans doute la devise des ermites
laboureurs?

--Peut-tre...

--Mais ce mot GHILDE, que signifie-t-il? il n'est pas gaulois?

--Non, il est saxon...

--Ah! c'est un mot de la langue de ces pirates, qui descendant des mers
du Nord, en suivant les ctes, remontent souvent le cours de la Loire
pour ravager les pays riverains... Ce sont de terribles pillards, mais
d'intrpides marins!... Venir ainsi des mers lointaines, dans des canots
si frles, si lgers, qu'au besoin ils les portent sur leur dos; on dit
qu'ils ont remont plusieurs fois la Loire jusqu' Tours?

--Oui, puisque aujourd'hui la Gaule est en proie aux barbares du dedans
et du dehors.

--Mais ce mot saxon GHILDE, grav sur le fer, est-ce lui qui, selon tes
paroles, fait la force de cette arme?

--Oui... car ce mot peut oprer des prodiges...

--Explique-toi...

--L'un des moines laboureurs, avant de se runir  nous, habitait les
bords de la Loire... Enlev jeune, il y a de longues annes, lors d'une
descente des pirates en Touraine, il avait t emmen dans leur pays...
Pendant qu'il y sjournait, il observa que ces hommes du Nord trouvaient
une force immense dans des associations o chacun tait solidaire de
tous et tous de chacun... solidaires par la fraternit, par
l'assistance, par les biens, par les armes, par la vie, s'il le fallait.
Ces associations, que l'on croirait nes de la fraternit chrtienne,
taient pratiques dans ces contres plusieurs sicles avant la
naissance de Jsus, et se nommaient des GHILDE[H]. Plus tard, lorsque
ce captif des pirates, aprs leur avoir chapp, se joignit  nous
autres, ermites laboureurs...

--Pourquoi t'interrompre?

--Je ne peux t'en dire davantage... un serment m'oblige  me taire... ma
confiance m'entranerait trop loin...

--Soit, je dois respecter ton secret... Mais cette confiance que je
t'inspire, je l'prouve aussi pour toi... quoique trangers l'un 
l'autre... trangers? non... car tu connais comme moi-mme l'histoire de
ma famille... Mais, j'y songe... mon frre, tu me l'as dit, tait au
nombre de ces ermites laboureurs dont tu fais partie... Tu dois l'avoir
intimement connu; car lui seul a pu te donner sur les descendants de
Joel ces dtails, qu'il tenait sans doute de mon pre... Tu te tais?
pourquoi me regarder ainsi?... ton silence me trouble et m'meut malgr
moi... tes yeux se remplissent de larmes...

--Ronan... ton frre est n il y a trente ans... c'est mon ge...

--Que dis-tu?

--Ton frre s'appelle _Loysik_... c'est mon nom...

--Loysik! ce frre?...

--C'est moi...

--Joies du ciel!...

L'ermite et le Vagre restrent longtemps embrasss... Aprs leur premier
panchement de tendresse, Ronan dit  Loysik:

--Et notre pre?

--Comme toi, j'ignore son sort... ne dsesprons pas de le retrouver...
Ne t'ai-je pas retrouv, toi?

--Ton instinct fraternel t'a donc pouss  nous accompagner?

--Je ne t'ai reconnu pour mon frre qu' ton attendrissement caus par
le bardit d'Hna, une de tes aeules, m'as-tu dit. Alors, pour moi, plus
de doute, nous tions frres ou proches parents; le rcit de ta vie m'a
prouv que nous tions frres...

--Et pourquoi nous as-tu d'abord suivis en Vagrerie, toi, un
vritablement saint homme?

--Ne m'as-tu pas entendu rpondre  l'vque Cautin: Ce ne sont pas les
bien portants, mais les malades qui ont besoin de mdecin, a dit
Jsus...

--Me blmerais-tu d'tre Vagre, comme mon pre a t Bagaude?...

--coute-moi, Ronan... Comme toi, j'ai horreur de l'esclavage et de la
conqute, car depuis l'invasion franque, la Gaule jadis puissante et
fconde est couverte de ruines et de ronces: les propritaires, les
colons, les laboureurs, ont fui devant les barbares qui les rduisent 
la servitude ou  une misre affreuse; grand nombre de ces malheureux,
pousss  bout par le dsespoir, courent comme toi la Vagrerie; de rares
esclaves, mourants de faim, crass de travail, cultivent seuls, sous le
fouet, les biens de l'glise et des seigneurs franks... Les cits,
autrefois si riches, si florissantes par leur commerce, aujourd'hui
ruines, presque dpeuples, mais au moins dfendues par leurs
murailles, offrent plus de scurit  leurs habitants, et encore les
guerres civiles incessantes des fils de Clovis, toujours acharns  se
dpouiller entre eux, livrent parfois ces villes  l'incendie, au
pillage et au massacre... Pendant les trves,  peine les habitants
osent-ils sortir de leurs murs; les routes infestes de bandes
errantes, rendent les communications, les approvisionnements
impossibles... et trop souvent les horreurs de la famine ont dcim les
grandes cits...

--Oui, voil ce que la conqute a fait de la Gaule... Elle ne peut plus
tre libre... qu'elle disparaisse du monde, ensevelissant ses
conqurants sous ses ruines!

--Mon frre, cette Gaule que tu ravages avec autant d'acharnement que
ses conqurants, n'est-ce pas notre patrie bien-aime, notre mre?
Est-ce  nous, ses fils, de nous unir aux barbares pour l'accabler de
maux et de misres...

--Prfres-tu donc tendre le dos  un joug infme?

--Comme toi, je veux exterminer la barbarie des oppresseurs... comme
toi, je veux mettre un terme au lche hbtement des opprims; mais je
veux tuer la barbarie par la civilisation; l'ignorance par
l'enseignement; la misre par le travail; l'esclavage par notre hroque
sentiment de nationalit, hlas! presque teint en nous aujourd'hui,
mais si puissant chez nos pres, lorsque nos druides soulevaient les
populations en armes contre les Romains.

--Nos derniers druides, traqus par les vques, ont pri dans les
supplices!

--Mais la foi druidique n'est pas morte... non, non... les formes des
religions passent, mais leur divin principe reste ternel, parce qu'il
est divin..... Crois-moi, ravive, rgnre par la douce morale de
Jsus, ce grand sage, ce gnie sublime et tendre! la foi druidique revit
dans de nobles coeurs, elle a conserv sa croyance immuable 
l'immortalit des corps et des mes,  leur perptuelle renaissance dans
l'immensit des mondes toils, afin que par ces preuves, par ces vies
successives, les mchants deviennent meilleurs, et les bons meilleurs
encore... Oui, l'humanit, visible ou invisible, s'levant de sphre en
sphre dans son labeur ternel, dans son progrs continu, vers une
perfection infinie comme celle du Crateur... Telle est notre foi, 
nous druides chrtiens, qui pratiquons la doctrine vanglique dans
tout ce qu'elle a de tendre, de misricordieux, de librateur...

 ces mots de Loysik, une voix s'leva du milieu d'un fourr situ prs
du chne, et s'cria:

--Relaps! sacrilge! adorateur de Mammon! ermite du diable! tu seras
brl comme hrtique!...

C'tait la voix de l'vque Cautin... Ronan courait aux broussailles
pour assommer l'homme de Dieu, malgr les instances de Loysik, lorsque
du ct o les Vagres terminaient leur nuit d'orgie par des chants et
par des danses, ces cris retentirent:

--Alerte! nous sommes surpris... alerte, voici les leudes du comte
Neroweg!...

--Il est  leur tte!

--Alerte! les leudes du comte de Neroweg! Nos vedettes les ont aperus
de loin...

La petite Odille, rveille par le tumulte, et entendant les paroles des
Vagres, s'cria avec terreur, en se jetant au cou de Ronan:

--Le comte Neroweg! sauve-moi!

--Ne crains rien, pauvre enfant! c'est lui qui doit craindre.

Puis, s'adressant  Loysik, Ronan ajouta:

--Mon frre, le destin nous envoie un descendant de cette race de
Neroweg, que notre aeul Scanvoch a combattu, il y a deux sicles, sur
les bords du Rhin... Je veux tuer ce barbare, sa descendance ne sera pas
funeste  la ntre...

--Tue-moi aussi,--murmura Odille en se jetant aux genoux du Vagre et en
joignant les mains;--j'aime mieux mourir que de retomber aux mains du
comte...

Ronan, touch du dsespoir de l'enfant et ne pouvant prvoir l'issue du
combat, resta un moment pensif; puis, avisant, assez leve au-dessus de
sa tte, une grosse branche de chne, il s'lana d'un bond, la saisit 
son extrmit; puis, retombant sur le sol, il la ramena, la tenant d'une
main ferme, et la faisant plier.

--Loysik,--dit-il  l'ermite,--asseois Odille sur cette branche; en se
redressant elle enlvera cette pauvre enfant, qui pourra ainsi gagner la
feuille et s'y blottir jusqu' la fin du combat... Je vais rassembler
les Vagres... Bon courage, petite Odille... je reviendrai...

Et il courut vers ses compagnons, pendant que l'esclave, place sur la
branche par Loysik, disparaissait au milieu de l'paisse feuille en
tendant ses bras vers Ronan.

L'aube naissante clairait la fort, la cime des arbres se rougissait
des premiers feux du jour. Les Vagres, qui venaient d'annoncer
l'approche du comte Neroweg et de ses leudes, avaient pris,  travers le
fourr, un sentier impraticable aux chevaux des Franks, et beaucoup plus
court que le chemin que ceux-ci devaient suivre pour arriver  la
clairire. La plupart des Vagres, las de boire, de chanter et de danser,
s'taient endormis sur l'herbe peu de temps avant le lever du soleil;
rveills en sursaut, ils coururent aux armes: les esclaves, les colons,
les femmes, les propritaires ruins, qui s'taient joints  la
Vagrerie, commencrent, en apprenant l'arrive des leudes, les uns 
trembler, les autres  fuir au plus profond de la fort, tandis que bon
nombre, gardant au contraire une brave contenance, se munissaient en
hte, et faute de mieux, de gros btons noueux arrachs aux arbres...
Les Vagres comptaient parmi eux une douzaine d'excellents archers, les
autres taient arms de haches, de masses d'armes, de piques, d'pes,
ou de faux emmanches  revers. Aux premiers cris d'alarme, les hardis
compagnons s'taient runis autour de Ronan et de l'ermite... Fallait-il
combattre les leudes? fallait-il fuir devant eux? Peu voulaient fuir,
beaucoup voulaient combattre... et la belle vchesse, au bras de son
Vagre, criait plus haut que tous les autres:--Bataille!
bataille!--esprant peut-tre trouver ainsi la mort, aprs cette nuit
d'amour et de libert, qui semblait lui peser comme un remords.

Deux autres vedettes accoururent: cachs dans les taillis, ils avaient
pu compter,  peu prs, le nombre des leudes du comte; ils n'taient
gure qu'une vingtaine  cheval, bien quips, mais une centaine de gens
de pied, arms de piques et de btons, les accompagnaient; les uns
taient Franks, les autres appartenaient  la cit de Clermont, requise,
au nom du roi, par le comte Neroweg, d'envoyer des hommes  la poursuite
des Vagres; plusieurs esclaves de l'vque Cautin qui, par peur de
l'enfer, n'avaient pas voulu courir la Vagrerie aprs l'incendie de la
villa piscopale, augmentaient la troupe de Neroweg. La troupe de Ronan,
y compris les nouvelles recrues dcides  combattre, s'levait 
quatre-vingts hommes au plus.

Dans cette pineuse occurrence, on tint conseil en Vagrerie... Que
dcida-t-on? plus tard on le saura.

Depuis une demi-heure, l'arrive du comte et de ses leudes a t
annonce par les vedettes; les Vagres ont disparu; au milieu des
clairires o ils ont festoy durant la nuit, il ne reste que les dbris
du festin, des outres vides, des vases d'or et d'argent sems sur
l'herbe foule; prs de l sont les chariots emmens de la villa
piscopale, et plus loin les carcasses des boeufs prs d'un brasier
fumant encore... Profond est le silence de la fort... Bientt un
esclave de la villa, l'un des pieux guides des leudes, sort du fourr
dont la clairire est entoure; il s'avance d'un pas dfiant, prtant
l'oreille et regardant autour de lui, comme s'il redoutait quelque
embche; mais  la vue des dbris du festin, il fait un mouvement de
surprise et se retourne vivement; il allait sans doute appeler la troupe
qu'il prcdait de loin, lorsqu' l'aspect des vases d'or et d'argent,
disperss sur l'herbe, ce bon catholique rflchit, court au butin, se
saisit d'un calice d'or qu'il cache sous ses haillons; puis il appelle
les leudes  grands cris en disant:

--Par ici! par ici!...

On entend d'abord au loin, et se rapprochant de plus en plus, un grand
bruit dans les bois, les branches des taillis se brisent sous le
poitrail et sous le sabot des chevaux; des voix s'appellent et se
rpondent; enfin sort du fourr le comte Neroweg  cheval, et  la tte
de plusieurs de ses leudes; les autres, moins imptueux, ainsi que les
gens de pied le suivent de loin,  travers le taillis, et vont bientt
le rejoindre. Aux cris de l'esclave, Neroweg avait cru tomber sur la
troupe des Vagres; mais il ne vit personne dans la clairire, sinon
notre bon catholique qui accourait criant:

--Seigneur comte! les Vagres impies qui ont saccag la villa de notre
saint vque, se sont enfuis dans la fort.

Neroweg leva sa longue pe sur la tte de l'esclave, l'abattit sanglant
aux pieds de son cheval.

--Chien!--s'cria-t-il,--tu m'as tromp... tu t'entendais avec les
Vagres!...

L'esclave tomba mourant, et le vase d'or qu'il avait drob s'chappa de
dessous ses haillons.

-- moi le vase d'or,--s'cria le comte, et montrant le calice du bout
de son pe  un de ses hommes, qui le suivait  pied, ajouta:--Karl,
mets cela dans ton sac...

Ces pillards avaient toujours sur leurs talons quelques porteurs de
grands sacs, o ils enfouissaient le butin; mais au moment o Karl
s'apprtait  obir au comte, celui-ci aperut plus loin, tincelants
dans l'herbe aux rayons du soleil levant, les autres vases d'or et
d'argent, emports de la villa piscopale. Neroweg, faisant faire alors
un grand bond  son cheval, s'cria:

-- moi ces trsors... remplis ton sac, Karl... appelle Rigomer, qu'il
remplisse aussi le sien...  moi tous!...

--Non pas  toi seul... mais  nous!--s'crirent les leudes qui le
suivaient;-- nous aussi ces richesses... Ne sommes-nous pas tes
gaux?...

--gaux  la bataille... nous sommes gaux au partage du butin; n'oublie
pas ceci, Neroweg...

--Souviens-toi qu'au pillage de Soissons, le grand roi Clovis
lui-mme... n'osa pas disputer un vase d'or  l'un de ses guerriers.

-- nous donc ces trsors comme  toi... et faisons  l'instant le
partage...

Le comte n'osa pas rsister aux rclamations des leudes, car ces
guerriers, tout en reconnaissant un chef, traitaient toujours avec lui
de pair  pair. Aussi plusieurs de ces pillards descendirent de cheval,
convoitant des yeux les calices, les botes  vangiles, les patnes,
les coupes, les plats, les bassins et autres orfvreries d'or et
d'argent... Dj, se prcipitant, se heurtant, ils allongeaient les
mains vers ces richesses, lorsqu'une voix retentissante, qui semblait
venir du ciel, s'cria:

--Arrtez, sacrilges! Dieu vous entend... Dieu vous voit!... Si vous
osez porter une main impie sur les biens de l'glise, vous tes
damns...

 cette voix, d'en haut, le comte Neroweg plit, trembla de tous ses
membres, et tomba  genoux... Plusieurs leudes l'imitrent, frapps de
terreur.

--Tous  genoux, paens!--reprit la voix de plus en plus
menaante,--tous  genoux, maudits!...

Les derniers leudes qui restaient encore debout s'agenouillrent
perdus, ainsi que tous les gens de pied qui avaient rejoint les
cavaliers; cette foule effare courba le front, se frappa la poitrine en
murmurant:

--Miracle! miracle! c'est la voix du Seigneur Dieu!...

--Maintenant, grands pcheurs!--reprit la voix d'en haut d'un ton plus
terrible encore,--maintenant que vous vous tes courbs, frapps de
terreur sous l'oeil du Seigneur, venez au secours de votre...

La voix n'acheva pas... les rameaux d'un grand chne, auprs duquel
taient agenouills Neroweg et ses leudes, se brisrent  et l sous le
poids d'un gros corps dgringolant de branche en branche, et dont la
chute, ainsi amortie, fut si peu dangereuse, que ce gros corps, arrivant
 terre presque sur ses pieds, faillit craser le comte. Ce nouvel
incident, ajoutant  la terreur de Neroweg et  celle de la foule, tous
se jetrent la face contre terre en murmurant:

--Seigneur! Seigneur! ayez piti de nous dans votre colre!...

Qui tait tomb du fate de l'arbre?... l'vque Cautin... la voix d'en
haut, c'tait la sienne... Avant l'arrive des Franks, Ronan, le piquant
de la pointe de son pe, l'avait forc  grimper devant lui comme un
gros loir dans le branchage du chne, o il l'avait accompagn, le
laissant mme parler au nom du Seigneur, tant qu'il s'tait born 
pouvanter Neroweg et ses leudes; mais lorsque le saint homme voulut les
appeler  son aide, le Vagre le saisit  la gorge... ce brusque
mouvement fit choir Cautin de branche en branche presque sur le dos du
comte; mais l'homme de Dieu tait un rus compre, et quoiqu'un instant
tourdi de sa chute, il voulut profiter de la terreur des Franks et de
la foule, toujours agenouills la face contre terre, il se raffermit sur
ses jambes, puis il s'cria en gonflant ses joues et en frottant ses
larges reins endoloris par sa chute:

--Malheureux! implorez votre saint vque, qui redescend du ciel... sur
l'aile des archanges du Seigneur!...

--Miracle!--dit la foule, et chacun de baiser la terre en se frappant la
poitrine avec un redoublement de terreur.--Miracle!... miracle!...

--Saint vque Cautin, qui descendez du ciel... protgez-nous!

--Est-ce ta voix, patron?--murmura Neroweg toujours la face contre
terre, sans oser encore lever les yeux,--est-ce ta voix, saint vque,
ou est-ce un pige de Satan?

--C'est moi-mme... moi, ton vque... en douter serait un sacrilge!

--D'o viens-tu, bon patron?

--Ne te l'ai-je pas dit?... je descends du ciel... Le Seigneur, aprs le
sac de la villa piscopale, me voyant emmen par les Vagres,  jamais
damns! a envoy  mon secours des anges exterminateurs, revtus
d'armures d'hyacinthe, et arms d'pes flamboyantes; ils m'ont arrach
des mains des Philistins, m'ont pris sur leurs ailes d'azur et d'argent,
et m'ont emport vers le ciel, o, moi, serviteur indigne du Roi des
rois, j'ai eu la dlectation, la jubilation de contempler la face
resplendissante de l'ternel au milieu des chants des sraphins et des
parfums du paradis...

--Miracle!--rpta la foule tout d'une voix.--Miracle!...

--Notre saint vque a vu le Seigneur en face.

--Saint Cautin,--reprit Neroweg,--tu me protgeras, bon patron, mon cher
pre en Dieu!

--Oui, si tu te prosternes toujours devant les vques du Seigneur, et
si tu enrichis son glise... Il l'a dit... il te le rpte par ma
voix!...

--Je te ferai btir une chapelle en ce lieu, s'il le faut, saint vque,
pour glorifier ce grand miracle...

--Ce n'est point assez, m'a dit le Seigneur, qui dans sa toute-puissance
et omnipotence devinait ta pense... Non, ce n'est point assez... Voici
ses paroles sacres, coute-les bien, comte:

--Je t'coute, patron... je t'coute...

--Neroweg et ses leudes,--m'a dit le Seigneur,--ont fui lchement de la
villa piscopale lorsqu'elle a t attaque par les Vagres...

--J'ai cru que c'taient des diables sortant de l'enfer qui est sous ta
salle de festin, saint patron...

--C'taient en effet des diables; mais ils avaient pris figure de
Vagres... ce qu'ils ne font que trop souvent... Donc le Seigneur m'a dit
ceci de sa propre bouche:

--Je veux que le comte Neroweg fasse abandon du quart de ses biens 
l'vque de Clermont; qu'il fasse rebtir et orner richement la villa
piscopale, qu'il a si lchement laiss mettre  feu et  sac par des
diables, sous figure de Vagres... fantmes, que moi, le Seigneur Dieu,
j'avais envoys de mon enfer, au comte Neroweg, pour prouver s'il
aurait le courage de dfendre son pre en Christ, l'vque Cautin... Je
veux de plus que le comte Neroweg poursuive les Vagres  outrance, qu'il
les fasse prir dans les supplices, surtout leur chef, et un ermite
relaps, rengat, idoltre, qui accompagne ces damns... Je veux enfin
que le comte fasse brler  petit feu une Moabite, une sorcire, une
infernale diablesse, qui fut autrefois lie par le mariage  mon chaste
et bon serviteur l'vque Cautin, qui, depuis que je l'ai fait, par ma
grce, monter  l'piscopat, est une vritable rose de pudicit, un
vritable tigre de renoncement aux abominations de la chair... Que le
comte Neroweg accomplisse mesdites volonts,  ce prix seulement, je lui
remettrai ses pchs, et un jour je lui ouvrirai les portes de mon
ternel paradis... _Amen_... L-dessus, les sraphins ont brl des
parfums d'une odeur cleste, et jou un air de luth des plus
dlectables... aprs quoi le Seigneur a ordonn  ses archanges de me
rapporter doucement sur leurs ailes vers la terre... ce qu'ils viennent
d'accomplir... Voyez plutt l-haut, tout l-haut, mais il faut vous
hter... voyez tout l-haut... les derniers archanges s'envoler vers le
trne d'or de l'ternel en dployant leurs belles ailes d'azur et
d'argent!...

Neroweg et quelques-uns de ses leudes, allchs par le rcit de cette
vision, se relevrent, bants, sur leurs genoux, et levrent les yeux au
ciel pour jouir du miraculeux spectacle promis par l'vque; mais au
lieu des archanges aux ailes d'azur et d'argent, ils virent, par hasard,
deux Vagres chevelus et barbus, leurs arcs entre les dents, rampant
comme des couleuvres le long d'une grosse branche d'arbre, afin de
gagner un endroit d'o ils pourraient, en bons archers, viser srement
Neroweg et sa troupe...

--Trahison!--s'cria le comte en se dressant de toute sa hauteur, et
montrant la cime des arbres  ses leudes.--Trahison! les Vagres sont
l-haut cachs dans les arbres!...

--Miracle! double miracle!--s'cria l'vque inspir.--Les anges
exterminateurs avaient enlev dans les airs ces dmons sous figures de
Vagres, afin de les prcipiter de plus haut au fin fond des enfers, leur
demeure ternelle... Mais voici que ces dmons, en tombant du haut en
bas, se seront raccrochs  ces branches... Miracle! double miracle!...
Allons, mes chers fils, exterminez les Philistins!

 peine l'vque achevait-il ces mots, en se glissant sous l'un des
chariots, qu'une vole de flches, tire du haut des arbres par les
Vagres, cribla la troupe de Neroweg... Se voyant dcouverts, les hardis
garons n'hsitrent plus  combattre; les traits furent lancs si juste
par ces fins archers, que chaque flche trouva son carquois dans la
blessure qu'elle fit  l'ennemi.

-- toi, Neroweg,--dit du haut d'un arbre la voix de Ronan, le meilleur
archer de la Vagrerie,--un descendant de Scanvoch t'envoie ceci  toi,
descendant de l'_Aigle terrible_...

Malheureusement pour l'adresse de Ronan sa flche s'moussa sur le
casque de fer du comte, les Vagres jusqu'alors cachs dans les fourrs
en sortirent en poussant de grands cris, attaqurent intrpidement les
troupes de Neroweg, une furieuse mle s'engagea.

Et qui fut vainqueur dans ce combat? les Vagres ou les Franks?

Maldiction! presque tous les Vagres, aprs une lutte acharne, ont t
extermins, quelques-uns chapps au massacre, d'autres trop gravement
blesss pour fuir, restrent prisonniers de Neroweg... Ronan le Vagre
fut de ceux-l.

Et Loysik? et la petite Odille! et l'vchesse?

Aussi prisonniers... oui, tous ont t conduits au burg du comte frank,
tandis que Saint-Cautin, triomphant et remportant ses vases d'or et
d'argent, regagnait Clermont, suivi d'une foule pieuse criant partout
sur son passage:

--Gloire  notre saint vque! gloire au bienheureux Cautin... il a vu
l'ternel face  face!




CHAPITRE III.

Le burg du comte Neroweg.--L'Ergastule, o sont retenus prisonniers
Ronan le Vagre, Loysik, l'ermite laboureur, l'vchesse et Odille.--Vie
d'un seigneur frank et de ses leudes dans son chteau, vers le milieu du
sixime sicle (558).--Le festin.--Le _mhl_.--L'preuve des fers
brlants et de l'eau froide.--L'appartement des femmes.--Godgisle,
cinquime pouse du comte Neroweg.--Ce qu'elle apprend du meurtre de
Wisigarde, quatrime femme du comte.--L'enfer et le clerc.--Chram, fils
de Clotaire, roi de France, arrive au burg du comte.--Suite de Chram ou
_truste_ royale.--Leudes campagnards et _antrustions_ de cour.--Le _Lion
de Poitiers_.--_Imnachair et Spactachair._--Irrvrence de ces jeunes
seigneurs  l'endroit du bienheureux vque Cautin, qui confond ces
incrdules par un nouveau miracle.--But de la visite de Chram au comte
Neroweg.--Torture de Ronan et de Loysik destins  prir le lendemain
avec la belle vchesse et la petite Odille.--Le bateleur et son
ours.--Ce qu'il advient de la prsence de cet homme et de cet ours dans
le burg du comte.


Le burg du comte Neroweg, situ au milieu de l'emplacement d'un ancien
camp romain fortifi, est bti sur le plateau d'une colline qui domine
une immense fort; entre cette fort et le burg s'tendent de vastes
prairies, arroses par une large rivire; au del de la fort, les
hautes montagnes volcaniques de l'Auvergne s'tagent  l'horizon.
L'habitation seigneuriale, destine au comte et  ses leudes, est
construite  la mode germanique: au lieu de murailles, des poutres,
soigneusement quarries et relies entre elles, reposent sur de larges
assises de pierre; de loin en loin, pour consolider ces boiseries
paisses d'un pied, des pilastres maonns, appuys sur le soubassement,
montent jusqu'au toit, construit de bardeaux de chne et de planchettes
d'un pied carr superposes les unes aux autres; toiture aussi lgre
qu'impntrable  la pluie. Ce btiment, formant un carr long orn d'un
large portique de bois, s'appuie, de chaque ct, sur d'autres
constructions galement en charpente, recouvertes de chaume et destines
aux cuisines, aux celliers,  la buanderie,  la filanderie, aux
ateliers des esclaves tisseurs de laine, tailleurs, cordonniers ou
corroyeurs; l sont aussi les chenils, les curies, les perchoirs pour
les faucons, la porcherie, les tables, le pressoir, la brasserie et
d'immenses granges remplies de fourrage pour les chevaux et les
bestiaux. Dans le btiment seigneurial se trouvait le _gynce_
(appartement des femmes), rserv  Godgisle, cinquime pouse du
comte (la seconde et la troisime vivaient encore). Elle passait l
tristement ses jours, sortant rarement et filant sa quenouille au milieu
des esclaves femelles de la maison, occupes  divers travaux d'aiguille
et de tissage; une chapelle en bois, desservie par un clerc, commensal
du burg, attenait  ce gynce, sorte de lupanar dont le comte se
rservait seul l'entre. L, sous les yeux de sa femme, il choisissait,
aprs boire, ses nombreuses concubines; ses leudes, selon leurs
caprices, toujours obis, sous peine de coups de bton, s'accouplaient
avec les femmes esclaves du dehors.

La totalit de ces btiments, ainsi qu'un jardin et un vaste hippodrome,
entour d'arbres, destin aux exercices militaires des leudes et des
gens de guerre  pied, aussi libres et de race franque, est entoure
d'un foss de circonvallation, antique vestige de ce camp romain qui
date de la conqute de Csar. Les parapets ont t dgrads par les
sicles, mais ils offrent encore une bonne ligne de dfense; une seule
des quatre entres de cette enceinte fortifie, ouvertes, selon l'usage,
au nord, au midi,  l'est et  l'ouest, a t conserve: c'est celle du
midi; de ce ct, un pont volant, construit de madriers, est jet,
durant le jour, sur ce foss, pour le passage des pitons, des chariots
et des chevaux; mais chaque soir, pour plus de sret, car le comte est
ombrageux et dfiant, le pont est retir par le gardien. Ce foss
profond, rendu marcageux par les suintements et par la permanence des
eaux, est rempli d'un tel amoncellement de vase, que l'on s'y
engloutirait si l'on tentait de traverser ce bourbier. Non loin de
l'hippodrome et  une assez grande distance des btiments, mais en
dedans de l'enceinte fortifie, est bti en briques imprissables, comme
toutes les constructions romaines, un _ergastule_, sorte de cave
profonde destine, lors de la conqute romaine,  enfermer les esclaves
destins aux travaux du camp et des routes voisines; Ronan, Loysik,
l'ermite laboureur, la belle vchesse, la petite Odille et plusieurs
Vagres (morts, depuis leur captivit, des suites de leurs blessures),
ont t renferms, il y a un mois, dans cet ergastule, prison du burg,
ensuite du combat des gorges d'Allange, o la plupart des Vagres ont
pri, les autres ont fui dans la montagne.

La position de ce burg, le repaire du noble frank, n'est-elle pas bien
choisie?... Les antiques fortifications romaines mettent cette demeure 
l'abri d'un coup de main. Le seigneur comte veut-il chasser la bte
fauve? la fort est si voisine du burg, qu'aux premires nuits de
l'automne l'on entend au loin bramer les cerfs et les daims en rut;
veut-il chasser au vol? les plaines dont sa demeure est entoure offrent
aux faucons des niches de perdrix, et non loin de l, d'immenses tangs
servent de retraite aux hrons qui souvent, dans leur lutte arienne
avec le faucon, transpercent de leur bec effil l'oiseau chasseur; le
seigneur comte veut-il enfin pcher? ses nombreux tangs regorgent de
brochets, de carpes, de lamproies, et la truite au dos d'azur, la perche
aux nageoires de pourpre, sillonnent les ruisseaux d'eau vive.

Oh! seigneur comte Neroweg! qu'il est doux pour toi de jouir ainsi des
biens de cette terre conquise par tes rois, avec l'aide de l'pe de ton
pre et de ses leudes... Toi, comme tes pareils, les nouveaux matres de
ce sol fcond par les labeurs de notre race, vous vivez dans la paresse
et l'oisivet... Boire, manger, chasser, jouer aux ds avec tes leudes,
violenter nos femmes, nos soeurs, nos filles, et communier chaque
semaine en fin catholique, voil ta vie... voil la vie des Franks[A],
possesseurs de ces immenses domaines dont ils nous ont dpouills!...
Oh! comte Neroweg, qu'il fait bon d'habiter ce burg, bti par des
esclaves gaulois enlevs  leurs champs,  leur maison,  leur famille,
apportant  dos d'homme, sous le bton de tes gens de guerre, le bois
des forts, les roches de la montagne, le sable des rivires, la pierre
de chaux tire des entrailles de la terre; aprs quoi, ruisselants de
sueur, briss de fatigue, mourant de faim, recevant pour pitance
quelques poignes de fves, ils se couchaient sur la terre humide, 
peine abrits par un toit de branchages; ds l'aube, les morsures des
chiens rveillaient les paresseux... Oui, ces gardiens aux crocs aigus,
dresss par les Franks, accompagnaient les esclaves au travail, htaient
leur marche appesantie lorsqu'ils revenaient, courbs sous de lourds
fardeaux, et si, dans son dsespoir, le Gaulois tentait de fuir,
aussitt ces dogues intelligents les ramenaient au troupeau humain 
grands coups de dents, de mme que le chien du boucher ramne au bercail
un boeuf ou un blier rcalcitrant.

Et ces esclaves? appartenaient-ils tous  la classe des laboureurs et
des artisans, rudes hommes, rompus ds l'enfance aux durs labeurs? Non,
non... parmi ces captifs, les uns, habitus  l'aisance, souvent  la
richesse, avaient t, lors de la conqute franque ou des guerres
civiles des fils de Clovis entre eux, enlevs de leurs maisons de ville
ou des champs, eux, leurs femmes et leurs filles; celles-ci, envoyes au
logis des esclaves femelles pour les travaux fminins et les dbauches
du Frank; les hommes,  la btisse, au labour,  la porcherie, aux
ateliers; d'autres esclaves, jadis rhteurs, commerants, potes ou
trafiquants, avaient t pris sur les routes, lorsque runis en troupe
et croyant ainsi voyager plus srement, en ces temps de guerre, de
ravage et de pillage, ils allaient d'une ville  l'autre.

Oui, l'esclavage rendait ainsi frres en misre, en douleur, en
dsesprance le Gaulois riche, habitu aux loisirs, et le Gaulois
pauvre, rompu aux pnibles labeurs; oui, la femme aux mains blanches,
au teint dlicat, et la femme aux mains gerces par le travail, au teint
brl par le soleil, devenaient ainsi, par l'esclavage, soeurs de honte
et de dshonneur, jetes pleurantes, et, si elles rsistaient,
saignantes, dans la couche du seigneur frank.

Oh! nos pres!... oh! nos mres!... par tout ce que vous avez
souffert!... oh! nos frres et nos soeurs!... par tout ce que vous
souffrez!... oh! nos fils!... oh! nos filles!... par tout ce que vous
souffrirez encore!... oh! vous tous, par les larmes de vos yeux, par le
sang de votre corps, par le viol de votre chair, vous serez vengs!...
Vous serez vengs de ces Franks abhorrs!... dt cette vengeance
terrible, aussi implacable qu'elle est juste, frapper dans des sicles
la race de nos conqurants!...

Bien dit, mon Vagre!... Mais, fou rvolt, tu comptes sans les
vques!... Les entends-tu? les entends-tu?...

-- pieux vque, ma maison est pille, mon pre gorg, nous voici,
moi et les miens, rduits  l'esclavage!...

--Bnissez Dieu, mon fils, de vous envoyer de pareilles preuves!
bnissez Dieu!...

--Les Franks ont viol ma fille sur le corps de sa mre ventre!

--preuve! preuve!... bnissez Dieu!...

--Quoi! pas de vengeance contre ces Franks?... quoi! ne pas leur
demander oeil pour oeil, dent pour dent?...

--Non, mon fils; les Franks sont orthodoxes et confessent la sainte
Trinit, ils expient leurs crimes en enrichissant les glises et les
prtres du Seigneur, moyennant quoi nous remettons  ces fidles leurs
gros pchs... Bnissez donc les maux qu'ils vous font, mon fils; c'est
votre salut qu'ils font.

--J'couterai ta voix, saint vque, je bnirai les Franks, divins
instruments de mon salut, je chrirai les preuves qu'ils me font subir
par votre volont,  mon doux Seigneur! merci donc, Dieu souverainement
juste et bon! merci! faites, s'il vous plat, qu'il en soit ainsi de ma
descendance  travers les sicles! oui, faites, s'il vous plat, que ma
race, crase sous le joug des Franks, pleure, gmisse et saigne
toujours ainsi, d'ge en ge,  cette fin qu' force de maux, de
misres, de dsastres, elle gagne comme moi son paradis, selon que nous
le promettent vos prtres,  Dieu tout-puissant qui souriez d'un air si
paterne  mes tortures! grces vous soient  jamais rendues! _Amen._

 la bonne heure, mon orthodoxe, voil parler! Patrie, libert, honneur,
famille, race, vaillance, fiert, gloire d'autrefois, oublie tout,
oublie tout; fais mieux, crois-moi, arrache de ta poitrine ton coeur
gaulois; il pourrait, malgr toi, tressaillir encore  notre opprobre;
ouvre aussi tes quatre veines, quelques gouttes du valeureux sang de nos
pres pourraient y couler encore. Remplace ce sang vermeil et chaud par
l'eau glaciale du baptistre de tes vques, aprs quoi courbe le front,
tends le dos et marche sans broncher au paradis.

En attendant que tu y arrives au paradis, mon catholique, entrons dans
le burg de ton seigneur... Foi de Vagre! par la sueur et par le sang de
tes pres qui ont suint sur chaque poutre, sur chaque pierre de cette
btisse, c'est un commode, vaste et beau btiment que ce burg du
seigneur comte! douze poutres de chne, bien arrondies, supportent le
portique; il conduit  la salle du _Mhl_, ainsi que ces chefs barbares
appellent le tribunal o ils rendent leur justice seigneuriale[B],
salle immense, au fond de laquelle, sur une estrade, est lev le sige
du comte et le banc de ses leudes qui l'assistent. L, il tient son
mhl, o se jugent les dlits commis dans son domaine; dans un coin on
voit un rchaud, un chevalet et quelques tenailles; pas de bonne justice
sans torture et sans bourreau. Puis, l bas, vois, dans ce coin  fleur
de terre, une grande cuve remplie d'eau, et si profonde, qu'un homme s'y
pourrait noyer; non loin de la cuve sont neuf socs de charrue, poss sur
le sol. Qu'est-ce que cela, le sais-tu? mon saint homme en rsignation,
en soumission et en contrition? Cette cuve, ces socs de charrue, ce sont
les instruments de l'_preuve judiciaire_, ordonne par la loi
_salique_, loi des Franks, puisque la Gaule subit aujourd'hui la loi des
Franks.

Et cette porte de coeur de chne, paisse comme la paume de la main et
garnie de lames de fer, de clous normes? cette porte est celle du
trsor de ce noble seigneur; lui seul en a la clef. L, sont les grands
coffres, aussi bards de fer, o il renferme ses sous d'or et d'argent,
ses pierreries, ses vases prcieux, sacrs ou profanes, ses colliers,
ses bracelets, son pe de parade  poigne d'or, sa belle bride  frein
d'argent, et sa selle orne de plaques et d'triers de mme mtal, en un
mot, mon saint homme, tout ce qu'il a ranonn, larronn, chez ceux de
ta race, est rassembl dans le trsor du comte.

coute donc! entends-tu ces rires bruyants? ces cris avins dans la
pice voisine, spare de la salle du tribunal par de grands rideaux de
cuir tann et corroy dans le burg? On est fort gai l-dedans: dis un
_Oremus_, demande au ciel de longs et gracieux jours pour ton noble
seigneur Neroweg, sans oublier son patron le bienheureux vque Cautin,
le faiseur de miracles, et entrons dans la salle du festin.

La nuit est venue; voil, sur ma foi, de curieux candlabres de chair et
d'os; dix esclaves tanns, dcharns,  peine couverts de haillons, sont
rangs, cinq d'un ct de la table, cinq de l'autre, et immobiles comme
des statues, tiennent de gros flambeaux de cire allums[C], suffisant 
peine  clairer ces lieux; deux ranges de piliers de chne arrondis,
sorte de colonnade rustique, partagent cette salle en trois parties, la
coupant dans sa longueur et aboutissant d'un ct  la porte du mhl; et
de l'autre  la chambre  coucher du comte, laquelle communique au logis
de Godgisle et de ses femmes, de sorte qu'aprs boire le noble
reprsentant du bon roi Clotaire, en Auvergne, peut rendre la justice ou
jeter ses concubines sur sa couche.

Entre les deux ranges de piliers se trouve la table du comte et des
leudes ses pairs;  droite et  gauche en dehors des piliers, sont deux
autres tables, l'une rserve aux guerriers d'un rang infrieur, l'autre
aux principaux serviteurs du comte, son snchal, son marchal, son
chanson, son cuyer, ses chambellans et autres, car les seigneurs
singent de leur mieux la cour de leurs rois[D]. Dans les quatre coins
de la salle, jonche, selon la coutume, de feuilles vertes en t, de
paille en hiver, sont quatre grosses tonnes, deux d'hydromel, une de
cervoise et une de vin _herb_[E], vin d'Auvergne ml d'pices et
d'absinthe, boissons brasses ou foules par les esclaves du burg; le
long des boiseries sont suspendus les trophes de la vnerie du comte et
des armes de chasse ou de guerre; ttes de cerfs, de chevreuils et de
daims, garnies de leur ramure; ttes de buffles, d'ours et de sangliers,
munies de leurs dfenses ou de leurs crocs. Les chairs et les cuirs ont
t enlevs, il ne reste de ces ttes que leurs ossements blanchis;
pieux, piques, couteaux, trompes de chasse, filets de pche, chaperons
de fauconnerie, armes de guerre, lances, francisques, pes, hangons et
boucliers peints de couleurs tranchantes, sont aussi appendus aux
boiseries. Sur la table, vrai festin de Vagrerie, ce ne sont que
chevreuils et sangliers rtis tout entiers, montagnes de jambons de
porcs ou de venaison fume, avalanches de choux au vinaigre, mets
favoris des Franks, pices de boeuf, de mouton et de veau, engraisss
dans les tables du comte, menu gibier, volailles, carpes et brochets,
ceux-ci grands comme Lviathan, lgumes, fruits et fromages de la
fertile Auvergne; les cruches et les amphores, sans cesse remplies par
les sommeliers qui courent aux tonneaux dfoncs, sont sans cesse vides
par les Franks, dans des cornes de taureau sauvage, leur coupe
habituelle. La corne dont se sert Neroweg a d appartenir  un buffle
monstrueux, elle est noire et orne du haut en bas de cercles d'or et
d'argent. De temps  autre le seigneur comte fait un signe, et plusieurs
esclaves, placs  l'un des bouts de la salle, et portant les uns des
tambours, les autres des trompes de chasse, font une musique endiable,
peut-tre moins assourdissante et discordante que les cris et les rires
de ces pais Teutons, gloutons repus, et dj pour la plupart ivres 
demi.

De ce festin que dis-tu, mon orthodoxe? ces vins, ces venaisons, ces
poissons, ces boeufs, ces porcs, ces moutons, ce gibier, ces volailles,
ces lgumes, ces fruits, qui les a produits? La Gaule! le pays cultiv,
fcond, par ceux-l qui, affams au milieu de ces monceaux de
victuailles, servent de flambeaux vivants pour clairer le festin; par
ceux-l qui,  cette heure, au fond de masures de boue et de roseaux,
partagent, puiss de fatigue, leur maigre pitance avec leur famille,
non moins affame... Allons, mon saint homme, continue ton antienne!

O Dieu misricordieux! bni sois-tu de nous envoyer la disette,  nous
qui produisons l'abondance! bni sois-tu de faire ainsi dvorer  nos
yeux les produits de cette terre fertilise par le travail de nos pres!
bni sois-tu, quitable seigneur, voici que notre matre le conqurant
est repu, ses compagnons aussi, ses serviteurs aussi, ses chiens aussi,
tandis que nous, esclaves, la faim nous dvore! grces te soient donc
rendues,  Dieu rempli de justice et de bont! car notre faim est atroce
et nous mord les entrailles... Fais,  Seigneur! qu'il en soit ainsi
chaque jour, et plus vite et plus tt nous irons en paradis.

Voici donc les Franks repus, avins; rires, hoquets et dfis de boire,
de boire encore, de boire toujours, se croisent en tous sens; ils sont
trs-gais ces conqurants de la vieille Gaule; le seigneur comte est
surtout en belle humeur;  ct de lui sige son clerc, qui lui sert de
secrtaire, et dessert l'oratoire du burg; car, selon la nouvelle
coutume autorise par l'glise, les seigneurs franks peuvent avoir un
prtre et une chapelle dans leur maison[F]. Ce clerc a t plac prs
de Neroweg, par Cautin. Le prlat rus a dit au barbare stupide: Ce
clerc ne t'accordera pas la rmission des crimes que tu pourrais
commettre et ne te sauvera pas des griffes de Satan; moi seul, j'ai ce
pouvoir; mais la prsence continuelle d'un prtre, auprs de toi, rendra
plus difficiles les entreprises du dmon; cela te donnera le loisir, en
cas d'urgence diabolique, d'attendre ma venue sans risquer d'tre
emport en enfer.

La bruyante gaiet des leudes est  son comble; Neroweg veut parler, par
trois fois il frappe sur la table avec le manche de son long couteau
nomm _Scramasax_ par ces barbares; il s'en sert pour dpecer la viande
et le porte habituellement  sa ceinture: on fait silence, ou  peu
prs, le comte va parler; les coudes sur la table, il passe et repasse
entre le pouce et le premier doigt de sa main droite, sa longue
moustache rousse graisseuse et vineuse. Ce mouvement annonce toujours
chez lui quelque acte de cruaut sournoise; aussi les leudes,
connaissant leur comte, font d'avance et de confiance, ces pais
Teutons, entendre leur gros rire; Neroweg, sans mot dire, montre du
geste  ses convives l'un des esclaves qui tenaient immobiles les
luminaires du festin; ce pauvre vieux homme, rid, dcharn,  longue
barbe blanche comme ses cheveux, tait vtu d'une souquenille en
lambeaux qui laissait voir sa chair jaune et tanne comme du parchemin;
les quelques haillons qui lui servaient de caleon descendaient  peine
au-dessus de ses genoux osseux; ses jambes nues, grles, sillonnes de
cicatrices faites par les ronces, semblaient pouvoir  peine le
supporter; oblig de tenir, ainsi que ses compagnons, la torche de cire
 bras tendu, sous la menace d'tre martyris  coups de fouet, il
sentait son maigre bras s'engourdir, faillir et vaciller malgr lui.

S'adressant alors  ses leudes avec une hilarit cruelle, le comte,
dsignant du geste le vieil esclave, leur dit:

--Hi... hi... hi... nous allons rire. Vieux chien dent, pourquoi
tiens-tu si mal ton flambeau?

--Seigneur... je suis trs-g... mon bras se lasse malgr moi...

--Ainsi tu es fatigu?

--Hlas! oui, seigneur...

--Tu sais cependant que celui qui ne tient pas droit son flambeau est
rgal, hi... hi... de cinquante coups de fouet?

--Seigneur... la force me manque...

--Tu me l'assures?

--Oh! oui, seigneur... quelques moments de plus et le flambeau
s'chappait de mes doigts engourdis.

--Pauvre vieux... allons, teins ton flambeau...

--Grces vous soient rendues, seigneur.

--Un moment... que vas-tu faire?

--Souffler sur la mche du flambeau pour l'teindre...

--Oh! mais ce n'est point ainsi que je l'entends, moi... hi... hi...
hi...

Et Neroweg, caressant toujours sa moustache, jeta de nouveau sur ses
leudes un regard ironique et sournois.

--Seigneur, comment voulez-vous que j'teigne mon flambeau?

--Je veux que tu l'teignes entre tes genoux[G].

 cette plaisante ide du comte, les Franks applaudirent par des cris et
des rires sauvages; le vieux Gaulois trembla de tous ses membres,
regarda Neroweg d'un air suppliant et murmura:

--Seigneur... mes genoux sont nus et le flambeau est ardent.

--Eh! vieille brute... crois-tu que je t'ordonnerais d'teindre cette
torche entre tes genoux s'ils taient couverts de jambards de fer?

--Seigneur... mon bon seigneur... ce sera pour moi une grande douleur;
par piti ne m'imposez pas ce supplice!

--Bah! tes genoux, a n'est que des os! Hi... hi... hi...

Cette saillie du comte redoubla les joyeusets des leudes.

--Je n'ai que la peau et les os, c'est vrai,--rpondit le vieillard
tchant de rire aussi afin d'apitoyer son matre,--je suis
trs-chtif... pargnez-moi donc ce mal, s'il vous plat, mon bon
seigneur.

--coute... si tu n'teins pas  l'instant ce flambeau entre tes genoux,
je te fais saisir par mes hommes, et moi je t'teins la torche au fond
du gosier... choisis donc et sur l'heure.

Une nouvelle explosion d'hilarit prouva au vieux Gaulois qu'il n'avait
point  attendre merci des Franks. Il regarda en pleurant ses pauvres
jambes frles et flageolantes; puis, cdant  un dernier espoir, il dit
au clerc d'une voix suppliante:

--Mon bon pre en Dieu... au nom de la charit... intercdez pour moi
auprs de mon seigneur le comte.

--Seigneur, je vous demande grce pour ce vieux homme.

--Clerc! cet esclave m'appartient-il, oui ou non?

--Il vous appartient, noble seigneur.

--Puis-je disposer de mon esclave selon que je veux, et le chtier selon
qu'il me plat!

--Mon noble seigneur, c'est votre droit.

--Alors qu'il teigne vitement cette torche entre ses genoux, sinon je
jure, par le grand Saint-Martin, que je la lui teins dans le gosier...

--Mon bon pre en Dieu... intercdez encore pour moi...

--Mon cher fils... il faut avec rsignation accepter les maux que le
ciel nous envoie...

--Finiras-tu?--s'cria le comte en frappant sur la table avec le manche
de son grand couteau.--Assez de paroles... choisis: tes genoux ou ton
gosier pour teignoir... Tu hsites... allons, mes leudes,
saisissez-le...

--Non, non, mon seigneur... voici que j'obis...

Et ce fut une scne trs-comique pour les Franks... Foi de Vagre, il y
avait de quoi rire en effet: le pauvre vieux Gaulois, toujours pleurant,
approcha d'abord de ses genoux tremblotants la torche ardente; puis, 
la premire atteinte de la flamme, il retira soudain le flambeau; mais
le comte, qui, les deux mains sur son ventre gonfl de vin et de viande,
riait, ainsi que ses leudes, riait  crever, cessa de rire et donna sur
la table, d'un air terrible, un grand coup du manche de son couteau.
L'esclave, d'une main tremblante, rapprocha la torche de ses genoux
frissonnants, et voulut tout d'un coup en finir avec cette torture; il
carta un peu les jambes, puis il les serra par deux fois convulsivement
afin d'teindre la flamme entre ses genoux, ce  quoi il parvint sans
pouvoir retenir un grand cri de douleur; et si violente fut sa
souffrance que le vieillard tomba sur le dos, presque priv de
connaissance.

--a sent le chien grill,--dit le comte en dilatant les narines de son
nez d'oiseau de proie; et cette odeur de chair brle le mettant sans
doute en got, il s'cria, comme frapp d'une ide subite:--Mes
vaillants leudes, la prison du burg est bien garnie, ce me semble...
Nous avons, enchans dans l'ergastule, d'abord Ronan le Vagre et
l'ermite laboureur... tous deux maintenant  peu prs guris de leurs
blessures; la petite esclave blonde, non gurie celle-l, et toujours
quasi mourante, ce qui me prive,  mon grand regret, de la prendre dans
mon lit, car en la revoyant je la trouvais toujours avenante, malgr sa
pleur et sa blessure... Nous avons encore la belle vchesse, non
blesse, mais endiable... j'avais fort envie d'en faire ma concubine;
mais mon clerc m'a dit qu'avoir pour matresse une sorcire femme d'un
vque, c'tait dangereux pour mon salut...

--Oui, noble comte, les liaisons charnelles avec les dmoniaques sont
terribles pour notre salut, et en outre les liens sacrs qui attachaient
l'vchesse  son mari, devenu son frre en Dieu, avant qu'elle ft
possde du dmon, existent toujours; ce serait donc commettre un
adultre avec une sorcire, double et horrible crime que peuvent punir
les flammes ternelles!

--Assez, assez, mon clerc, ne parlons point ici de flammes ternelles,
dont la rtissure de ce vieux esclave donne un avant-got; d'ailleurs il
y a trop de femelles dans le gynce de ma femme Godgisle pour que je
songe  une vchesse sorcire.

--Mais, comte,--reprit un des leudes,--que veux-tu faire de ces Vagres
maudits, de cette petite Vagredine et de cette belle sorcire, amens
ici aprs le combat des gorges d'Allange?

--Ah! mes chers frres, l, vous avez vu mon protecteur, le bienheureux
vque Cautin, descendre du ciel sur les ailes des anges?

--Nous l'avons vu, clerc, nous l'avons vu... ou peu s'en faut.

--Et ce grand miracle nous a frapps tous d'admiration et de frayeur...

--Avez-vous remarqu, mes chers frres en Dieu, l'espce d'aurole dont
tait encore entoure la rayonnante face de mon protecteur,  sa
descente du paradis? quelques-uns l'ont vue et la disent blouissante...

--Moi et mon ami Sigivald, nous avons remarqu quelque chose
d'approchant.

--Mais, pour revenir  ces Vagres maudits, ils ont t, avec plusieurs
de leurs camarades, morts depuis dans l'ergastule, amens ici
prisonniers parce qu'ils taient trop gravement blesss pour supporter
le voyage de Clermont.

--Et c'est l qu'ils doivent tre bientt conduits pour y tre jugs,
torturs et supplicis; ils sont maintenant en tat de supporter voyage,
torture et supplice...

--Ah! que n'ont-ils mille membres  brler,  tenailler, pour expier la
mort de nos compagnons d'armes qu'ils ont tus dans ce combat des gorges
d'Allange et dans d'autres batailles!...

--Veux-tu donc, comte, qu'ils soient jugs ici et non  Clermont?

--Non, non... ils seront jugs  Clermont; l'vque Cautin, mon patron,
tient  avoir sa part du jugement; oh! _par l'Aigle terrible!_ mon
aeul, qui corchait vifs ses prisonniers, le Vagre, l'ermite rengat et
les deux sorcires seront vous  de terribles supplices; mais ce n'est
point d'eux qu'il s'agit ce soir... En vous parlant des prisonniers de
l'ergastule, mes bons leudes, je voulais dire que nous avons l un de
mes esclaves domestiques accus de larcin par l'esclave cuisinier:
celui-ci affirme le vol, l'autre le nie, qui des deux ment? Si, pour
connatre la vrit, nous nous amusions, avant de nous aller coucher, 
soumettre ces deux renardeaux  l'preuve de l'eau froide et des fers
ardents, selon notre loi des Franks-Saliens, loi qui rgit aujourd'hui
la Gaule, notre conqute?

--Tu as raison, comte... Aprs boire ce divertissement en vaut un autre.

--Noble seigneur, puisque tu parles de la loi salique, je te dirai que
j'ai reu, il y a quelques jours, un parchemin curieux, o est crit son
prambule en termes pleins de foi et d'orthodoxie.

--Alors, mon clerc, tu nous liras ceci au mlh, avant le jugement, ce
sera fort  propos; aprs quoi, selon l'usage, tu conjureras au nom du
Pre, du Fils et du Saint-Esprit, l'eau et le feu de manifester la
vrit par la volont de Notre-Seigneur Dieu...

--Glorieux comte...

--Que me veux-tu, clerc?

--Vous vous rappelez... car vous-mme m'avez instruit de votre pieuse
promesse... vous vous rappelez votre voeu de faire btir une magnifique
chapelle au lieu mme o s'est accomplie la miraculeuse et cleste
descente de notre bienheureux vque Cautin?

--On btira la chapelle, clerc, on la btira... Il n'y a pas d'ailleurs
beaucoup de temps de perdu... voil un mois  peine que j'ai fait ce
voeu... Vous tes toujours trs-hts, vous autres gens d'glise,
lorsqu'il s'agit de mettre  excution les voeux ou les donations; mon
patron l'vque m'a aussi plusieurs fois rappel ma promesse de
reconstruire sa villa piscopale... puisqu'il affirme que le Seigneur
Dieu lui a dit de sa divine et propre bouche, qu'il tenait fort  ce que
les ravages de ces Vagres endiabls fussent rpars par moi, et que cela
aiderait  mon salut...

--Douter des saintes paroles de notre bienheureux vque serait un grand
pch, noble comte; ce serait l une tentation du malin esprit...
dangereuse pour votre me.

--Clerc, ne parlons pas du diable... Je me souviens toujours de cette
pouvantable bouche de l'enfer qui s'est ouverte presque  mes pieds
chez l'vque Cautin... non, ne parlons pas du diable... je tiendrai
mes promesses: je rparerai la villa, je ferai btir la chapelle;
seulement il me faut le temps de trouver l'argent ncessaire  ces
grosses dpenses, car je ne veux point, moi, pour cela, dgarnir mes
coffres... Laisse-moi donc le loisir de ranonner mes colons; puis voici
bientt le temps du grand march aux esclaves qui se tient  Limoges, l
se rendent des achetants juifs que l'on dit cousus d'or... Je
m'embusquerai avec mes leudes en quelque bon endroit de passage vers la
frontire du Limousin pour y attendre la venue de cette juiverie... et
quand je devrais leur faire arracher les oreilles, les dents et les
yeux, il faudra bien qu'ils m'ouvrent leur bourse et me fournissent
ainsi de quoi btir la chapelle et rparer la villa piscopale.

--L'on ne saurait, noble comte, user mieux de l'or de ces meurtriers de
Notre-Seigneur Jsus-Christ qu'en employant leurs richesses 
l'accomplissement des oeuvres pies.

--Et maintenant, clerc, allons soumettre ces deux esclaves  l'preuve
de l'eau et du feu...

Le tribunal est assembl: le comte, sur son sige, prside ce _mhl_,
sept leudes l'assistent... Les esclaves porte-flambeau se tiennent
debout derrire les juges; le tribunal est vivement clair, le fond de
la salle, o se pressent les autres leudes et guerriers du burg, reste
dans une demi-obscurit, o se projettent  et l de rouges lueurs
sortant d'un grand rchaud, que le forgeron des curies attise et
souffle; dans ce brasier sont rougissants les neuf socs de charrue; en
face du fourneau, se trouve enfonce, au niveau du sol, la cuve immense
et remplie d'eau; au pied du tribunal, l'esclave accus de larcin est
garrott; il est tout jeune et regarde les juges avec effroi;
l'accusateur, homme d'un ge mr, contemple le tribunal avec une
confiante assurance. Autour de chacun de ces deux hommes sont, selon
l'usage, six autres esclaves _conjurateurs_, choisis par l'accusateur
et l'accus, pour affirmer par serment ce qu'ils croient la vrit[H].

--Jugeons! jugeons!--dit le comte avec un hoquet.--Toi, mon majordome,
redis  cet esclave de quoi le cuisinier l'accuse.

--Justin, esclave cuisinier de notre seigneur le comte, tait seul dans
la cuisine; sur la table se trouvait une petite cuelle d'argent,
servant  l'usage de dame Godgisle, noble pouse de notre matre.
Pierre, cet autre esclave, est entr dans la cuisine y apportant du
bois; aussitt aprs son dpart, Justin s'est aperu que l'cuelle avait
disparu; il est venu me dnoncer,  moi, majordome, le larcin dont il
accuse Pierre;  quoi je lui ai dit qu'il aurait, lui Justin, une
oreille coupe si l'cuelle ne se retrouvait point;  quoi il m'a
rpondu qu'il jurait par le salut de son me avoir dit vrai, et que le
larron tait cet esclave-ci.

--Et je le rpte encore, seigneur comte, si l'cuelle a t drobe,
elle n'a pu l'tre que par Pierre que voici... Je le jure sur mon
paradis! je suis innocent; mes conjurateurs sont prts  le jurer comme
moi sur leur salut.

--Oui, oui...--reprirent en choeur les six esclaves,--nous jurons que
Justin est innocent du larcin... nous le jurons sur notre salut...

--Tu entends, chien?--dit Neroweg en se retournant vers
Pierre.--Qu'as-tu  rpondre? qu'est devenue cette cuelle? Je la
connais bien, je l'avais rapporte du pillage de la ville d'Issoire,
lorsque nous avons conquis l'Auvergne... Rpondras-tu, chien?

--Seigneur, je n'ai pas vol l'cuelle, je ne l'ai pas mme vue sur la
table... mes conjurateurs sont prts aie jurer comme moi sur leur
salut...

--Oui, oui...--reprirent en choeur les conjurateurs de l'accus,--Pierre
est innocent; nous le jurons sur notre salut...

--Mon cher frre en Christ,--dit le clerc  l'accus,--songez-y, c'est
un gros pch que le vol, et c'est, un autre gros pch que le
mensonge... Prenez garde, le Tout-Puissant vous voit et vous entend...

--Mon bon pre, j'ai grand'peur du Tout-Puissant, je suis ses
commandements que tu nous enseignes, je souffre mes misres avec
rsignation, j'obis  mon matre, le seigneur comte, avec la soumission
que tu ordonnes pour gagner le paradis; mais, je te le jure, je n'ai pas
vol l'cuelle... La preuve, bon pre, c'est qu'on a fouill mes
haillons, et l'on a rien trouv sur moi.

--Ni sur moi!--reprit Justin,--ni sur moi non plus l'on n'a rien trouv.

--Mais, renardeaux que vous tes! les larrons habiles savent dissimuler
leur larcin!

--Seigneur comte, croyez-moi, je vous le jure par les peines ternelles,
je n'ai pas vol l'cuelle...

--Et moi, Justin, je soutiens que Pierre doit tre l'auteur du vol...
puisque je suis innocent...

--Justin affirme, Pierre nie, moi, Neroweg, j'ordonne que pour savoir le
vrai ils soient soumis, l'un  l'preuve de l'eau froide, l'autre 
l'preuve des fers brlants...

--Seigneur comte!

--Que veux-tu, clerc?

--Tu ordonnes que l'accusateur et l'accus soient tous deux soumis 
l'preuve?

--Oui...

--Mais si le jugement du Tout-Puissant prouve que l'accus est coupable,
l'accusateur ne sera-t-il pas ainsi dclar innocent? Alors  quoi bon
les soumettre tous deux  l'preuve?

--Clerc... et si l'accusateur et l'accus se sont entendus pour voler
mon cuelle? et si pour dtourner nos soupons ils s'accusent
mutuellement?... ne vois-tu pas que l'preuve dira si tous deux sont
innocents ou coupables, ou bien s'il y a un coupable et un innocent?

--Oui, oui,--crirent les leudes, se rjouissant d'avance  la pense de
ce spectacle,--la double preuve...

--Je ne redoute pas l'preuve, moi, je la demande!--dit Justin d'une
voix ferme.--Dieu rendra tmoignage de mon innocence...

--Moi aussi, je suis certain de mon innocence,--dit Pierre en
tremblant,--pourtant l'preuve m'pouvante...

--Ton compagnon, mon cher fils, te donne l'exemple d'une pieuse
confiance dans la justice divine, sachant que l'ternel ne fait
condamner que des coupables...

--Hlas! bon pre, si l'preuve tourne contre moi?

--Mon fils, c'est que tu auras vol l'cuelle.

--Non, non... sur le salut de mon me, je ne l'ai pas vole.

--Alors, mon fils, ne redoute rien du jugement de Dieu: sa justice est
infaillible...

--Ah! mon bon pre, quelle terrible et injuste loi!

--Ne parle pas ainsi, mon cher fils; cette loi est sainte, c'est la loi
salique, loi des Franks saliens, nos nobles conqurants; elle est place
sous l'invocation de Notre-Seigneur-Jsus-Christ... Pour t'en
convaincre, coute le prambule de cette loi au nom de laquelle on va
vous soumettre  l'preuve, accusateur et accus; tu reconnatras qu'une
pareille loi doit inspirer un pieux respect lorsqu'elle est prcde
d'une profession de foi si orthodoxe... coute bien, mon cher fils:
L'illustre nation des Franks, fonde par Dieu, forte dans la guerre,
profonde au conseil, d'une noble stature, d'une blancheur et d'une
beaut singulires, hardie, agile et rude au combat, s'est rcemment
convertie  la foi catholique qu'elle pratique pure de toute hrsie;
elle a cherch et a dict la loi salique par l'organe des plus anciens
de la nation qui la gouvernaient alors: le _gast_ de _Wiso_, le _gast_
de _Bodo_, le _gast_ de _Salo_, le _gast_ de _Wido_, habitant les lieux
appels _Salo-Heim_, _Bodo-Heim_, _Wido-Heim_, se runirent pendant
trois _mhls_, discutrent avec soin et adoptrent cette loi-ci.

Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur empire!
qu'il remplisse leurs chefs des clarts de sa grce! qu'il protge
l'arme, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur  ceux qui
les gouvernent, sous les auspices de notre seigneur Jsus-Christ.
Amen[I].--Or, je te le rpte, mon cher fils, une loi dont le
prambule s'exprime si pieusement, ne peut tre taxe d'iniquit...
Bnis-la donc, au contraire, puisqu'elle t'accorde la grce insigne de
voir ton innocence manifeste par la toute-puissance de l'ternel.

--Clerc, assez de paroles!--reprit le comte.--L'accus va subir
l'preuve de l'eau froide... L'on va, selon l'usage, attacher sa main
droite  son pied gauche et le jeter dans cette grande cuve la tte la
premire... S'il surnage, le jugement de Dieu le condamnera, il sera
reconnu coupable, et demain il subira la peine due  son larcin; s'il
reste au fond, le jugement de Dieu l'absoudra[J].

 un signe de Neroweg, plusieurs de ses hommes se jetrent sur l'esclave
gaulois, et, malgr sa rsistance, ses prires, ils lirent sa main
droite  son pied gauche.

--Hlas!--disait-il en gmissant,--quelle terrible loi, pourtant, mon
bon pre!... Quel sort est le mien! Si je reste au fond de la cuve, je
suis noy, quoique innocent! si je surnage, je suis condamn au supplice
des larrons!

--Le jugement de l'ternel, mon cher fils, ne saurait jamais s'garer.

Dj les Franks, levant l'esclave entre leurs bras, se prparaient  le
lancer dans la cuve, lorsque le clerc s'cria:

--Un moment! et la conscration de l'eau!

Puis allant vers l'esclave, qui ne cessait de gmir, il approcha de ses
lvres une croix d'argent qu'il portait au cou, et lui dit:

--Baise cette croix, mon cher fils.

Le jeune garon baisa pieusement le symbole de la mort de l'ami des
affligs, pendant que le clerc lui disait, selon la formule adopte par
l'glise:

--O toi qui vas subir le jugement de l'eau froide, je t'adjure, par
notre seigneur Jsus-Christ, par le Pre, le Fils et le Saint-Esprit,
par la Trinit insparable, par tous les anges, archanges, principauts,
puissances, dominations, vertus, trnes, chrubins et sraphins, si tu
es coupable, que la prsente eau te rejette sans qu'aucun malfice
puisse l'en empcher, et toi, seigneur Jsus-Christ, montre-nous de ta
majest un signe tel, que si cet homme a commis le crime, il soit
repouss par cette eau,  la louange et  la gloire de ton saint nom,
pour que tous reconnaissent que tu es le vrai Dieu!... Et toi, eau! eau
cre par le Pre tout-puissant pour les besoins de l'homme, je
t'adjure, au nom de l'indivisible Trinit qui a permis au peuple
d'Isral de te traverser  pied sec, je t'adjure, eau, de ne pas
recevoir ce corps s'il s'est allg du fardeau des bonnes oeuvres... Je
te donne ces ordres, eau, confiant dans la seule vertu de Dieu, au nom
duquel tu me dois obissance... Amen[K].

La conscration termine par le clerc, les Franks levrent au-dessus de
leur tte l'esclave gaulois, qui se dbattait en criant, et le lancrent
de toute leur force au milieu de la cuve,  la grande rise de
l'assistance.

--Hi! hi! hi!... Jamais loutre, sautant du creux d'un saule  la
poursuite d'une carpe, n'a fait un plus beau plongeon!--disait le bon
seigneur comte en se tenant les ctes tant il riait; l'assistance, riant
aussi  coeur joie, se pressait autour de la cuve, les uns et les autres
disant:

--Il surnagera!

--Il ne surnagera pas!

--Comme il bat l'eau!

--Et ces glou... glou... glou!...

--On dirait une bouteille qui s'emplit.

--Ah! le voici qui reparat!

--Non, il replonge!

Cependant l'esclave surnagea et parvint  rester un moment sur l'eau, la
figure crispe, livide, les cheveux ruisselants, les yeux hagards et
renverss, comme un homme qui, d'un effort dsespr, chappe  la
noyade; il agita au-dessus de l'eau la seule main qu'il et de libre, en
criant:

-- moi!... au secours!... je me noie!...

Cet innocent oubliait, dans son effroi, que cette vie qu'il demandait
tait rserve au cruel chtiment du larcin, dont il restait dsormais
convaincu de par le _jugement de Dieu_... Ce grand sclrat fut retir
demi-mort de la cuve; les Franks s'gayaient de plus en plus de ses
contorsions et de l'expression de sa figure bleutre et encore
pouvante... Il tomba, gmissant, sur le sol.

--Mon fils, mon fils, je vous l'avais dit,--reprit le prtre d'une voix
menaante,--c'est un grand pch que le larcin! c'est un grand pch que
le mensonge! et voici que vous les avez commis tous deux, ces pchs,
puisque le jugement sacr du seigneur Dieu, dans son infaillible et
divine vrit, vous dclare coupable.

--Va, misrable voleur!--lui dit un de ses conjurateurs avec ddain et
courroux, craignant sans doute d'tre, lui et ses compagnons, chtis
comme les complices de Pierre.--Tu nous avais jur de ton innocence,
nous t'avons cru et tu nous as tromps, le jugement de Dieu nous le
prouve!... Va, infme! je te mprise! je te hais!... Nous verrons avec
joie ton supplice!...

--Je suis innocent! je suis innocent!...

--Et le jugement de Dieu, blasphmateur!--s'cria Justin.--Tu veux nous
persuader que Dieu a menti!...

--Hlas! je n'ai pourtant pas vol l'cuelle!

--Tais-toi, impie!... L'preuve que je vais subir  mon tour, avec une
confiance aveugle dans la justice du Seigneur, moi, Justin, va une fois
de plus tmoigner de ton crime!

--Bien, bien, mon cher fils! Retirez-vous de ce misrable menteur,
larron et blasphmateur!... Votre innocence sera vitement reconnue,
votre pit aura sa rcompense.

--Oh! je le sais, mon bon pre! aussi l'preuve me semble lente  venir.

--Ce chien tant dclar coupable par le jugement de Notre-Seigneur
tout-puissant, subira la peine de son larcin: il aura l'oreille gauche
coupe. Maintenant, passons  l'preuve des fers ardents; car si le
premier tmoignage prouve la laronnerie de cet esclave, cela ne prouve
pas que l'autre soit innocent... Tous deux, je le rpte, peuvent s'tre
entendus pour voler mon cuelle.

--Oh! mon noble seigneur, je ne redoute rien,--s'cria Justin le
cuisinier, la figure rayonnante d'une cleste confiance.--Je bnis Dieu
de m'avoir rserv cette occasion de montrer une foi profonde dans notre
sainte religion catholique, et de triompher une seconde fois des
accusations des mchants... Mais, fidle  tes commandements, 
Seigneur, je triompherai avec humilit.

Pendant que ce bon croyant attendait impatiemment le nouveau triomphe de
son innocence, le clerc, selon l'usage, alla consacrer et conjurer les
fers au milieu du brasier, de mme qu'il avait conjur l'eau dans la
cuve.  ces fers ardents, il ordonna, au nom du Pre, du Fils et du
Saint-Esprit, de respecter la plante des pieds de l'esclave s'il tait
innocent, et de la lui brler jusqu'aux os s'il tait coupable.

La conjuration termine, les forgerons des curies retirrent,  l'aide
de fortes tenailles, les socs de charrue de la fournaise, les rangrent
tous les neuf  plat sur le sol,  deux ou trois pouces de distances les
uns des autres; on et dit un norme gril, d'une forme trange, rougi au
feu.

--Dpchons,--dit le comte,--que les socs ne refroidissent pas.

--Quelle danse ce renardeau va danser sur ces fers ardents, s'il s'est
entendu avec l'autre pour voler l'cuelle!

--Quel miracle pourtant va s'accomplir si le cuisinier est vraiment
innocent!--dit un autre leude avec une curiosit inquite.

--Marcher sur des socs rougis au feu sans se brler les pieds!... il n'y
a que le dieu des chrtiens pour pouvoir de pareilles choses. C'est un
grand dieu que le ntre!...

--Un incomparable dieu! Rigomer!

--Un incommensurable dieu, mes chers frres,--dit le clerc,--et de si
tonnants miracles ne sont qu'un jeu pour lui!...

Si grande tait la curiosit des Franks, que leur cruelle envie de voir
danser l'esclave sur des fers rougis au feu tait certainement combattue
par le dsir d'assister  un surprenant miracle.  peine le dernier des
socs fut-il dpos sur le sol, que Neroweg, de crainte de les voir
refroidir, dit prcipitamment  Justin:

--Vite... vite... marche l-dessus!...

--Va, mon cher fils, et ne crains rien!...

--Oh! je ne redoute rien, mon bon pre,--rpondit le cuisinier d'une
voix inspire;--puis, croisant ses bras sur sa poitrine, il s'cria
plein de ferveur:--Seigneur Dieu! tu lis dans les coeurs, tu as dj
tmoign de mon innocence... donne en faveur de ton pauvre serviteur une
nouvelle preuve de ta justice infaillible... Ordonne  ces fers ardents
d'tre aussi doux  mes pieds que si je foulais un tapis de verdure et
de fleurs.

--Dpche... dpche... Assez de paroles... les fers refroidissent...

--Qu'importe, seigneur comte!... ces fers ne sauraient jamais tre
brlants pour moi...

Et le Gaulois, le front rayonnant de srnit, le regard lev vers le
ciel, s'avana d'un pas ferme vers les coutres de charrue. Pendant le
court espace de temps qui s'coula jusqu'au moment o l'accus s'exposa
au jugement de Dieu, le comte, son clerc et l'assistance, domins par
l'imperturbable confiance de l'esclave, s'entre-regardrent, et Neroweg
dit  demi-voix aux leudes de son tribunal:

--Il faut que le cuisinier soit vraiment innocent du larcin.

--Va, mon fils en Dieu...--cria le clerc au moment o Justin levait le
pied pour le poser sur le premier des coutres,--la justice de l'ternel
est infaillible... Tu l'as dit, c'est un tapis de verdure et de fleurs
que tu vas fouler.

 peine eut-il pos le pied sur le fer ardent, que notre fervent
catholique poussa un cri terrible; la douleur fut si atroce que,
trbuchant, il tomba en avant sur les genoux et sur les mains. Roulant
ainsi au milieu des fers ardents, il se fit de nouvelles et profondes
brlures; puis, pour chapper  cette torture, il s'lana d'un bond
dsespr, en rugissant de souffrance, et alla tomber  dix pas de l,
auprs de son compagnon garrott.

--Vive l'infaillible jugement du Seigneur!--s'crirent les leudes,
frapps d'admiration.--Vive le Christ!

--Je le disais bien,--ajouta le comte,--ces deux larrons se sont
entendus pour voler mon cuelle... Demain ils auront tous deux l'oreille
coupe et seront mis  la torture jusqu' ce qu'ils aient avou o ils
ont cach leur larcin...

--Tais-toi, comte!...--s'cria Justin en rugissant de douleur et de
rage.--Les larrons, les pillards, c'est toi et tes hommes... J'aurais
vol l'cuelle, que je n'aurais fait que voler un voleur... mais je ne
l'ai pas vole... aussi vrai que je renie ce dieu menteur qui me
condamne.

--Malheureux!... blasphmer!... renier Dieu!... Moi, son serviteur, je
t'ordonne en son nom de...

--Tais-toi, prtre... tu ne me tromperas plus... Ta religion n'est que
mensonge et fourberie, puisque ton dieu tmoigne contre les innocents...
Oh! que je souffre!... que je souffre!...

--Ces souffrances sont les peines anticipes de l'enfer, o tu brleras
ternellement, larron sacrilge!... Dieu prouve ton crime, et tu as
l'audace de te rvolter contre son jugement!...

--Tais-toi, clerc... Non, ton dieu n'existe pas, ou s'il existe, il est
mchant et menteur, comme les imposteurs qui se disent ses prtres!...

--Sclrat!... tu veux donc attirer sur cette maison le courroux du
ciel! Ah! seigneur comte... je tremble des malheurs qui nous menacent si
cet audacieux impie continue ses blasphmes.

Neroweg n'avait pas attendu l'observation de son clerc pour s'pouvanter
des sacrilges paroles de l'esclave gaulois, et ple, tremblant, il
frmissait  cette pense qu'appel par les effrayants blasphmes du
condamn, le diable pouvait soudain paratre pour emporter ce sclrat,
et, par occasion, l'emporter peut-tre aussi, lui, Neroweg, pour
payement de quelque restant de compte infernal non rgl avec le
bienheureux vque Cautin; aussi le comte s'cria-t-il, frapp d'une
ide subite:

--Forgeron, tes tenailles sont encore dans le brasier et toutes
rouges?...

--Oui, seigneur comte.

--Ce maudit ne blasphmera plus et ne risquera pas ainsi d'attirer le
diable dans mon burg... Qu'on saisisse ce sacrilge et qu'on lui coupe
la langue avec le tranchant des tenailles... Dis, clerc, crois-tu le
Seigneur suffisamment apais par ce chtiment?... Crois-tu que le
diable, n'entendant plus ces effrayants blasphmes, n'aura plus occasion
de venir ici?

--Je crois, seigneur comte, qu'il n'y a pas de supplice assez terrible
pour ce maudit!... Nier Dieu et traiter ses ministres d'imposteurs!...

--Veux-tu, clerc, que je le fasse carteler pour conjurer plus srement
la prsence du dmon dans mon burg?...

--Le chtiment que tu lui infliges suffit... Ce damn sera ainsi puni
par l o il aura pch... Sa langue sclrate a blasphm; elle ne
blasphmera plus...

--Mais crois-tu ce chtiment suffisant?... Dis toute la vrit, clerc...
Cet esclave est mon meilleur cuisinier, mais je n'hsiterais  le faire
carteler si tu regardes cela comme ncessaire  cause du dmon?...

--Non, te dis-je, noble comte, ce chtiment suffira... Nous ne voulons
point d'ailleurs la mort du pcheur... En lui retranchant sa langue
blasphmatrice, les tenailles, du mme coup, feront la plaie et la
cicatriseront par la brlure.

--Si tu crois le chtiment suffisant, clerc, je le prfre, car cet
esclave est excellent; mais un cuisinier n'a pas besoin de sa langue
pour cuisiner.

L'esclave gaulois eut donc la langue tranche avec les tenailles rougies
au feu; aprs quoi, le comte, assez rassur sur la diabolique apparition
qu'il redoutait toujours, voulut nanmoins s'tourdir compltement sur
ses apprhensions en vidant plusieurs coupes. Il rentra donc dans la
salle du festin avec ses leudes, avant d'aller retrouver sa femme dans
son gynce, pour y passer la nuit.

Godgisle, pendant que son seigneur et matre Neroweg buvait encore
avec ses leudes, Godgisle, la cinquime femme du comte, retire, selon
la coutume, dans sa chambre, filait sa quenouille, au milieu de ses
esclaves,  la clart d'une lampe de cuivre. Godgisle, toute jeune
encore, tait dlicate et frle; elle avait le teint d'une blancheur de
cire, ses longs cheveux, d'un blond ple, tresss en nattes et  demi
couverts de son _obbon_ (ainsi que les Franks appellent cette sorte de
calotte d'toffe d'or et d'argent), tombaient sur ses paules nues,
ainsi que ses bras. Son tat de grossesse avance donnait  ses traits
doux et tristes une expression de souffrance. Godgisle portait le
costume des femmes franques de haute condition: une longue robe
dcollete,  manches ouvertes et flottantes, serre par une charpe 
sa taille, alors dforme; ses bras taient orns de bracelets d'or,
enrichis de pierreries, et autour de son cou s'arrondissait un large
collier d'or, piqu de rubis, nomm _murne_, du nom d'un poisson qui,
lorsqu'il est pris, se cintre, de sorte que sa tte touche  sa queue.
Une chose rendait ce costume trange; bien que Godgisle ft de frle
et petite taille, la riche robe dont elle tait vtue semblait faite
pour une femme trs-grande et trs-forte. Une vingtaine de jeunes
esclaves, misrablement habilles, assises  terre sur la feuille dont
le sol tait jonch, entouraient la femme du comte, sigeant sur un
escabel  bras, recouvert d'un tapis brod d'argent; plusieurs, parmi
les esclaves, taient jolies: les unes, ainsi que leur matresse,
filaient leur quenouille; d'autres s'occupaient de travaux d'aiguille;
parfois elles causaient entre elles  voix basse, en langue gauloise,
que leur matresse, d'origine franque, comprenait difficilement. L'une
d'elles, nomme _Morise_, belle jeune fille  cheveux noirs, vendue 
dix ans  un noble frank, parlait couramment l'idiome des conqurants,
et Godgisle s'entretenait de prfrence avec elle. En ce moment elle
lui disait d'une voix craintive, cessant de filer sa quenouille, qu'elle
tenait pose en travers sur ses genoux:

--Ainsi, Morise, tu l'as vu tuer?...

--Oui, madame... Elle portait ce jour-l cette mme robe verte,  fleurs
d'argent, que vous portez maintenant, et aussi le beau collier et les
riches bracelets que vous portez.

Godgisle frissonna et ne put s'empcher de jeter un regard effar sur
ses bracelets et sur sa robe, deux fois trop large pour elle.

--Et...  propos de quoi l'a-t-il tue, Morise?...

--Ce soir-l il avait bu encore plus que de coutume... il est entr ici,
o nous sommes, tout trbuchant... C'tait l'hiver... il y avait du feu
dans ce foyer.. Sa femme Wisigarde tait assise au coin de la
chemine... Le seigneur comte avait alors parmi nous pour favorite une
lavandire nomme _Martine_... Il se tenait ce soir-l, je vous l'ai
dit, madame,  peine sur ses jambes... Il se mit  dire  Martine:
Viens nous coucher... et toi, Wisigarde,--ajouta-t-il en s'adressant 
sa femme,--prends la lampe et claire-nous.

--C'tait pour Wisigarde beaucoup de honte.

--D'autant plus, madame, qu'elle avait le coeur fier, le caractre
imptueux... Elle nous battait  la journe, souvent nous mordait et non
moins souvent querellait violemment le seigneur comte.

--Quoi, Morise! elle osait le quereller?...

--Oh! rien ne l'intimidait celle-l!... rien!... Quand elle tait en
furie, elle rugissait et grinait des dents comme une lionne.

--Quelle terrible femme!...

--Enfin, madame, ce soir-l, au lieu d'obir  la fantaisie du seigneur
comte et de prendre la lampe pour le conduire jusqu' son lit, lui et
Martine, Wisigarde se mit  les injurier tous deux et  leur reprocher
leur dbauche.

--Lui, si colre! elle bravait la mort!... Je n'ai pas une goutte de
sang dans les veines!...

--Alors, madame, j'ai vu, comme je vous vois, les yeux du comte devenir
sanglants et l'cume blanchir ses lvres... Il s'est lanc sur sa
femme, lui a donn un coup de poing sur le visage, puis d'un coup de
pied dans le ventre il l'a renverse  terre... Elle, aussi furieuse que
lui, ne cessait de l'injurier et mme tchait de le mordre, lorsque,
aprs l'avoir jete  terre, il s'est mis  deux genoux sur sa
poitrine... Finalement, il lui a tant serr le cou entre ses deux
grosses mains, qu'elle est devenue violette, et il l'a trangle... et
puis aprs, il s'est en all coucher avec Martine.

--Morise, il m'en arrivera quelque jour autant.

Et Godgisle, frmissant de tout son corps, laissa tomber sa tte sur
sa poitrine, et sa quenouille  ses pieds.

--Oh! madame, il ne faut pas ainsi vous alarmer... Tant que vous serez
grosse vous n'aurez rien  craindre... le seigneur comte ne voudrait pas
tuer du mme coup sa femme et son enfant.

--Mais quand je l'aurai eu mis au monde, cet enfant? je serai tue comme
Wisigarde!

--Cela dpendra, madame, de l'humeur du seigneur comte... Peut-tre
aussi vous rpudiera-t-il et vous renverra chez vos parents, comme il a
renvoy ses autres femmes qu'il n'a pas trangles.

--Ah! Morise!... plt au ciel que monseigneur le comte me renvoyt dans
ma famille!... Pourquoi faut-il que Neroweg m'ait vue lors du voyage
qu'il a fait  Mayence!... Pourquoi le brin de paille qu'il a jet sur
ma poitrine, en me prenant pour femme, n'a-t-il pas t un poignard
acr!... Je serais morte du moins au milieu des miens...

--Quel brin de paille, madame?

--N'est-ce donc pas aussi l'usage en ce pays-ci, que l'homme, en
tmoignage de ce qu'il pouse une fille libre, lui prenne la main
droite, et, de la gauche, lui jette un brin de paille dans le sein[L]?

--Non, madame.

--Tel est l'usage en Germanie... Hlas! Morise, je te le rpte,
pourquoi ce brin de paille n'a-t-il pas t un poignard!... Je serais
morte sans agonie... Et maintenant que je sais le meurtre de Wisigarde,
ma vie ne sera plus qu'une agonie...

--Madame, il fallait refuser d'pouser le comte.

--Je n'ai pas os, Morise... Oh! il me tuera! il me tuera!...

--Pourquoi voulez-vous, madame, qu'il vous tue?... Vous ne soufflez mot,
quoi qu'il dise et fasse... Il abuse de nous autres esclaves, puisqu'il
est le matre... vous ne vous plaignez de rien, vous ne mettez jamais le
pied hors du gynce, sinon pour faire une promenade d'une heure le long
des fosss du burg... Encore une fois, madame, pourquoi voulez-vous
qu'il vous tue?...

--Quand il est ivre il ne raisonne pas.

--C'est vrai... il n'y a que ce danger.

--Mais ce danger est de tous les jours, puisque tous les jours il
s'enivre.

--Que faire  cela?...

--Ah! pourquoi suis-je venu en ce lointain pays des Gaules... o je suis
comme une trangre?...

Et aprs tre reste longtemps rveuse et de plus en plus attriste:

--Morise?

--Madame.

--Vous ne me hassez pas, vous autres?

--Non, madame; vous n'tes pas mchante comme Wisigarde... vous ne nous
battez pas et ne nous mordez jamais.

--Morise...

--Madame... Mais quoi! vous gardez le silence et vous voici rouge comme
braise, vous toujours si ple!...

--C'est que je n'ose te dire... Enfin, coute-moi, tu es... tu es...
l'une des favorites de monseigneur le comte...

--Il le faut bien... sinon de gr, du moins de force... Malgr ma
rpugnance, j'aime encore mieux partager son lit quand il l'ordonne, que
d'tre hache de coups de fouet ou d'aller tourner la meule du moulin...
et puis ainsi, je suis employe aux travaux de la maison; c'est un
mtier moins rude que d'tre esclave des champs... on a moins de mal et
la nourriture est moins mauvaise.

--Je sais... je sais... Aussi, je ne te blme pas, Morise; mais
rponds-moi sans mentir: lorsque tu es avec monseigneur le comte, tu ne
cherches pas  l'irriter contre moi?... Hlas! on a vu des esclaves
faire ainsi tuer leur matresse, et ensuite devenir les femmes de leur
seigneur.

--J'ai tant d'aversion pour lui, madame, que, je vous le jure, je ne
desserre les dents qu'afin de rpondre oui ou non s'il m'interroge...
D'ailleurs, comme le soir presque toujours il est ivre quand il m'emmne
d'ici, c'est  peine s'il me parle... Je n'ai donc ni le loisir ni
l'envie de lui dire du mal de vous.

--C'est bien vrai, Morise, c'est bien vrai?...

--Oh! oui, madame...

--Je voudrais te faire quelques petits prsents, mais monseigneur ne me
donne jamais d'argent; il le tient sous clef dans ses coffres, et pour
_morghen-gab_, prsent du matin que dans notre pays le mari fait  son
pouse, le comte m'a donn les vtements et les bijoux de sa quatrime
femme Wisigarde... Chaque jour il me demande  les voir, et il les
compte... Je n'ai donc rien  te donner, Morise, que ma bonne amiti, si
tu me promets de ne pas irriter monseigneur contre moi.

--Il faudrait que j'aie le coeur mchant pour agir ainsi.

--Ah! Morise!... je voudrais tre  ta place.

--Vous, la femme d'un comte, dsirer tre esclave!...

--Il ne te tuera pas, toi!...

--Bah! il me tuera comme une autre, si l'envie de me tuer lui prend...
et au moins vous, madame, en attendant, vous avez de belles robes, de
riches parures, des esclaves pour vous servir... et puis enfin, vous
tes libre.

--Je ne sors pas du burg.

--Parce que vous ne le voulez pas... Wisigarde montait  cheval et
chassait... Il fallait la voir sur sa haquene noire, avec sa robe de
pourpre, son faucon sur le poing!... Au moins, si elle est morte jeune,
elle n'a pas perdu son temps  se chagriner, celle-l... Au lieu que
vous, madame, vous filez votre quenouille, vous regardez le ciel par
votre fentre ou vous pleurez... quelle vie!

--Hlas! c'est que je pense toujours  mon pays,  mes parents qui sont
si loin... si loin de ce pays des Gaules, o je suis trangre.

--Wisigarde ne se donnait pas tant de chagrin... elle buvait et mangeait
presque autant que le comte.

--Il m'avait toujours dit,  moi et  mon pre, qu'elle tait morte par
accident... Ainsi, tu dis, Morise, que c'est l, l qu'il l'a tue?...

--Oui, madame... d'un coup de pied il l'a renverse ici, prs de ce
poteau... et puis alors...

--Qu'as-tu?

--Madame, madame... entendez-vous?

--Quoi donc?

--On marche dans la chambre du seigneur comte.

--Ah! c'est lui!...

--Oui, madame, c'est son pas.

--Oh! j'ai peur!... j'ai peur!...

C'tait Neroweg... Ses dernires libations faites pour s'tourdir sur sa
crainte du diable, l'avaient plong dans une ivresse  peu prs
complte; aussi, entra-t-il chez sa femme trbuchant sur ses jambes
avines.  l'aspect de leur matre, les esclaves se levrent craintives;
Godgisle tremblait si fort, qu'elle put  peine se soulever de dessus
son escabeau, tant elle se sentait faible. Le comte s'arrta un instant
au seuil de la porte, une main appuye  l'un des chambranles et
balanant lgrement son corps d'avant en arrire, tout en promenant sur
les esclaves intimides un regard demi-hbt, demi-luxurieux; enfin,
aprs un hoquet, il dit  la confidente de sa femme:

--Morise, viens...

Et regardant Godgisle, il ajouta:

--Tu es bien ple... tu as l'air troubl... Pourquoi es-tu si ple,
toi?...

La pauvre crature se souvenait sans doute que la nuit o il avait
trangl sa dernire femme, le comte avait dit aussi  une esclave:
_Viens!_ de sorte que les paroles de Neroweg, la troublant et
l'effrayant davantage encore, Godgisle ne put que murmurer presque
sans savoir ce qu'elle disait:

--Monseigneur!... monseigneur!...

--Quoi? qu'as-tu?... Rponds,--reprit brutalement le comte.

--Voudrais-tu te rvolter parce que j'ai dit  cet esclave: viens?...

--Non... oh! non!... monseigneur n'est-il pas ici le matre, et moi,
Godgisle, son humble servante?...

Et perdant tout  fait la tte, cette malheureuse dj se voyant
trangle comme Wisigarde, parce que celle-ci avait refus d'clairer
son mari et sa matresse jusqu' la couche conjugale, se hta de
balbutier:

--Et mme... si monseigneur le dsire... je vais l'clairer, avec cette
lampe, jusqu' son lit.

--Ah! madame!--lui dit tout bas Morise,--quelle mauvaise parole que
celle-l!... C'est rappeler au comte la cause du meurtre de son autre
femme.

Neroweg, aux paroles de Godgisle, tressaillit, s'avana brusquement
vers elle d'un air dfiant; puis, la saisissant par le bras:

--Pourquoi parles-tu de m'clairer avec cette lampe?

--Grce! monseigneur!... ne me tuez pas!...

Et elle tomba  genoux.

--Ne tuez pas votre servante comme vous avez tu Wisigarde!...

Soudain le comte devint aussi ple que sa femme, et s'cria, frapp
d'une terreur que redoublait son ivresse:

--Elle sait que j'ai tu Wisigarde!... elle me dit les mmes mots qui me
l'ont fait tuer!... C'est l'oeuvre du malin esprit!... Je m'en souviens,
l'vque Cautin m'a dit que Wisigarde tant morte sans l'assistance d'un
prtre, pouvait revenir la nuit me tourmenter sous forme de fantme!...
Elle va peut-tre m'apparatre cette nuit, puisque ma femme a prononc
ces mmes mots qui m'ont fait trangler l'autre! C'est un avertissement
du ciel ou de l'enfer!

Et s'adressant  Morise:

--Mon clerc! mon clerc!... cours le chercher!... Il priera prs de moi
toute la nuit... il ne me quittera pas... Le fantme de Wisigarde
n'osera pas approcher, un prtre tant l... Et puis cet esclave qui a
blasphm, il peut attirer le diable dans le burg!... Oh! j'ai eu tort
de ne pas faire couper en quartiers ce maudit cuisinier!... Non, ce
n'est pas assez d'avoir arrach la langue  ce sacrilge!

Son pouvante augmentant pendant que Morise courait chercher le clerc et
que Godgisle, demi-morte de frayeur et toujours agenouille,
s'adossait au poteau, se sentant dfaillir; le comte se jeta aussi 
genoux et s'cria, se frappant la poitrine:

--Seigneur Dieu! ayez piti d'un pauvre pcheur!... J'ai beaucoup pay 
mon patron, l'vque Cautin, pour la mort de mon frre et de ma femme
Wisigarde!... Je payerai beaucoup encore, afin que l'on prie pour
Wisigarde et que la nuit elle ne vienne pas me tourmenter sous forme de
fantme!... Ds demain je ferai btir la chapelle dans les gorges
d'Allange, en mmoire du miracle du bienheureux vque Cautin, mon
patron, et je ferai aussi rebtir sa villa... Seigneur! bon seigneur
Dieu! ayez piti d'un pauvre pcheur!... Dlivrez-moi cette nuit de la
prsence du diable et du fantme de ma femme Wisigarde!...

Et voil ce fervent catholique  genoux, hbt par la terreur et par
l'ivresse, se frappant avec furie la poitrine, attendant, plein d'une
anxit terrible, l'arrive de son clerc.

D'aprs cette journe d'un noble comte dans son burg, voyez qu'elle est
humaine, gnreuse, claire, cette race des conqurants de la vieille
Gaule! Quel tendre attachement ils ont pour leurs femmes! quel respect
pour les doux liens de la famille et pour la saintet du foyer
domestique!...  nos mres! viriles matrones vnres de nos aeux!
fires Gauloises d'autrefois qui sigiez  ct de vos poux dans ces
conseils solennels de l'tat, o l'on dcidait de la paix ou de la
guerre! mles et austres ducatrices! pouses chries, vaillantes
guerrires! vierges saintes! femmes empereurs!...  Margarid, Hna,
Mro, Loyse, Genevive, Elln, Sampso, Victoria la Grande,
rjouissez-vous! rjouissez-vous d'avoir quitt ce monde-ci pour les
mondes mystrieux o l'on va perptuellement revivre!... Rjouissez-vous
dans la fiert de votre coeur!... Quelle indignation! quelle honte!
quelle douleur pour vos mes de voir vos soeurs, quoique de races
diffrentes et ennemies; de voir des femmes, pouses de rois, de
seigneurs, de guerriers, traites, bonnes ou mchantes, avec autant de
mpris ou de frocit, par leurs matres barbares, que si elles taient
leurs esclaves[M]!

Oui, les voil ces Franks appels  la cure de la Gaule par leurs
complices, nos saints vques!... les voil, ces conqurants patrons,
choys, caresss, flatts, bnis par les prtres du jeune homme de
Nazareth, par tes prtres,  divin Christ! toi qui n'avais que des
paroles de tendre et adorable misricorde, mme pour la femme
adultre... mme pour la courtisane repentie!...

Mais, bah! renions la vieille Gaule! renions les mles et douces vertus
de nos mres!... Vivent nos conqurants! vivent leurs adultres, vive
leur concubinage! vive leur ivrognerie! vive leur rapine! vivent leurs
meurtres et surtout vivent nos vques!... Et comme le dit le dbut de
la loi des Franks saliens, nos conqurants:

Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur
puissance, qu'il remplisse leurs chefs des clarts de sa grce! qu'il
protge l'arme, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur 
ceux qui les gouvernent, sous les auspices de notre seigneur
Jsus-Christ!

Et moi, foi de Vagre converti, j'ajouterai  cette pieuse antienne
franque cette antienne non moins catholique, apostolique et romaine:

-- seigneur Dieu! grces vous soient rendues d'avoir, dans votre
toute-puissante volont, dans votre paternelle mansutude, envoy de
tels conqurants en Gaule! Quelle rare et sainte fortune pour notre
salut, qui ne se peut faire qu' force de honte, de lchet, de
bassesse, d'esclavage, de misre, de larmes et de sang!  Dieu bon,
trois fois, cent fois, mille fois bon, et toujours bon. Amen.

Seigneur comte! seigneur comte Neroweg! rveillez-vous!... Cette nuit
qui finit, au lieu de la passer entre les bras d'une de vos esclaves,
vous l'avez passe, de peur du diable,  genoux prs de votre clerc et
rptant, d'une lvre hbte, les prires que disait le saint homme,
tombant de sommeil; car aprs boire il et prfr son lit. Rassur par
les premires clarts de l'aube, heure close pour les dmons, vous vous
tes endormi sur votre couche, garnie de peaux d'ours, trophes de votre
chasse... Seigneur comte Neroweg, rveillez-vous donc!... Voici votre
roi, ou plutt l'un des cinq fils de votre bon roi Clotaire, vous savez?
ce doux prince qui tue les petits enfants  coups de couteau sous
l'aisselle?... Ce grand Clotaire est aujourd'hui seul roi de toute la
Gaule; les autres fils et petits-fils du pieux Clovis, qui saintement
repose dans la basilique des saints aptres,  Paris, sont tous morts!
Voici donc Chram le Btard, mais qu'importe! Chram, l'un des cinq fils
de Clotaire, et gouverneur de l'Auvergne pour son pre... Il vient,
faveur insigne, il vient avec ses trois favoris et bon nombre de leudes
et d'_antrustions_, ainsi que firement s'appellent ces protgs du
roi[N]... Rveillez-vous donc, seigneur comte! voici le roi Chram qui
vous vient visiter... La chevauche est brillante et nombreuse! Les
trois plus chers amis de Chram, encore plus chers amis du pillage, du
viol et du meurtre, accompagnent le royal personnage; ils s'appellent
_Imnachair_, _Spactachair_ et le _Lion de Poitiers_[O], ce Gaulois
rengat qui, comme tant d'autres de sa trempe, se sont, ainsi que les
vques, rallis aux Franks conqurants. Le Lion de Poitiers est nomm
de la sorte parce que, de mme que le lion carnassier, il aime la rapine
et le carnage.

Seigneur comte! seigneur comte Neroweg! rveillez-vous donc!... veillez
aussi votre femme Godgisle qui, toute la nuit, plore, frmissante,
a, lorsque ses yeux rougis de larmes se sont appesantis, rv de femmes
trangles!... Vite, vite, que Godgisle se pare des plus beaux bijoux
et des plus belles robes de votre quatrime pouse Wisigarde, dont vous
avez pay si grassement le meurtre  l'vque Cautin, votre bon
patron!... Vite, vite, seigneur comte, que Godgisle se pare de ses
plus riches atours! Chram peut la trouver  son gr ou au gr de ses
favoris... Gracieux roi! serviable roi! il n'est point d'entremetteur
plus accommodant: une fille ou une femme plat-elle, libre ou esclave, 
quelqu'un de ses amis, aussitt il leur donne un _diplme royal_ de par
lequel ils tranent la belle dans leur lit[P].

Vite, vite, seigneur comte, faites monter vos leudes  cheval et armer
vos gens de pied, et vous,  la tte de la bande, seigneur comte, revtu
de votre armure de parade larronne par vous lors du ravage du pays de
Touraine, portant  votre ct votre magnifique pe d'Espagne  poigne
d'or cisel, larronne par vous lors du pieux ravage du pays des
Visigoths, damns _Ariens_, maudits hrtiques contre lesquels les
vques catholiques vous ont lancs, torche en main, fer au poing, de
mme que vous lancez votre meute contre les btes fauves des bois...
Vite, vite, enfourchez votre grand cheval rouan, harnach de sa selle et
de sa bride de cuir rouge,  frein,  chanfrein et  triers d'argent,
larronne par vous lors de la conqute de l'Auvergne!... Vite, courez
au-devant de votre glorieux roi Chram,  la tte de vos cavaliers et de
vos gens de pied! Dj votre royal hte et sa suite, annoncs par l'un
de ses serviteurs, n'est plus qu' une petite distance de votre burg...
Seigneur comte, htez-vous de le conduire  votre maison seigneuriale!
htez-vous donc, seigneur comte! car point ne vous attendez  cette
dernire et heureuse nouvelle: Votre bon patron, le bienheureux vque
Cautin, accompagne le roi Chram.

--Maudite soit la venue de ce Chram!...--disait Neroweg.--Pour peu que
lui et ses hommes demeurent quelques jours en mon burg, ils vont boire
mon vin, manger toutes mes provisions et peut-tre me drober quelque
pice de ma vaisselle, qu'il me faudra, pour ce gala royal, sortir de
mes coffres. Ni moi ni mes compagnons nous n'aimons point ces leudes de
cour, qui ont toujours l'air de nous narguer, nous autres campagnards,
parce qu'ils hantent les palais et les villes.

Ainsi disait le comte Neroweg allant, suivi de ses guerriers,  la
rencontre du roi Chram, qui n'tait plus, ainsi que sa chevauche, qu'
deux portes de trait du foss dont tait ceint le burg.

Combien c'est beau, noble, glorieux, lumineux, un roi chevelu! surtout
quand il a des cheveux, une longue chevelure que le ciseau n'a jamais
touche, tant l'un des attributs des races royales franques.
Malheureusement, quoique jeune encore, le roi Chram, puis par
l'ivrognerie et la dbauche, tait presque chauve[Q], ce roi
chevelu!... Sa nuque et ses tempes taient seules garnies de mches
aussi claires que longues, car elles tombaient jusqu'au milieu de sa
poitrine et de son dos vot; sa longue dalmatique d'toffe pourpre,
fendue sur le ct,  la hauteur du genou, cachait  demi l'encolure et
la croupe de son cheval noir; des bandelettes de cuir dor, partant de
la chaussure, se croisaient sur ses chausses troites et montaient
jusqu' ses genoux; il appuyait ses souliers peronns sur des triers
dors; sa longue pe  poigne d'or et  fourreau de toile blanche[R],
tait suspendue  son baudrier, superbement brod; en guise de houssine
il tenait  la main une canne de bois prcieux,  pomme d'or cisel, sur
laquelle, lorsqu'il marchait, ce luxurieux puis s'appuyait; il avait
l'air sinistre; il devait ressembler  son royal pre, le tueur
d'enfants.  sa droite, cavalcadant aussi hardiment qu'un homme de
guerre, se tenait l'vque Cautin; il regardait de temps  autre Chram
en sournois, d'un air craintif et haineux, car s'il dtestait Chram,
celui-ci n'abhorrait pas moins le saint homme.  la gauche du prince
venait le Lion de Poitiers, ce sclrat endurci, qui, avec Imnachair et
Spatachair, marchant tous deux au second rang, formaient cette trinit
de perdition qui et perdu Chram s'il n'et t, ainsi que disent les
prtres, damn dans le ventre de sa mre. Insolence et luxure, ddain
railleur et froide cruaut, taient si profondment empreints sur les
traits du Lion de Poitiers, le Gaulois rengat, que sur les os de sa
face, cent ans aprs sa mort, on devra lire encore: luxure, insolence et
cruaut.

Ces trois seigneurs portaient, selon la mode franque, de riches tuniques
 manches courtes par-dessus leur justaucorps; des chausses troites et
des bottines de cuir prpar, avec le poil en dessus. Derrire Chram et
ses amis venaient son snchal, le comte de ses curies, son majordome,
son bouteillier et autres premiers officiers, car il avait une maison
royale. Aprs ces personnages s'avanait sa truste, forme de ses leudes
et antrustions arms en guerre; leurs casques orns de panaches, leurs
cuirasses, leurs jambards brillants et polis tincelaient aux rayons du
soleil; leurs chevaux fringants piaffaient sous leurs riches caparaons;
les banderolles de leurs lances flottaient au vent, et leurs boucliers
peints et dors se balanaient, suspendus  l'aron de leur selle.
Autant cette suite royale tait fringante, autant la troupe des leudes
du comte tait misrable, grotesque et pitrement arme; un assez grand
nombre de ses hommes portait des armures, mais incompltes et rouilles;
d'autres, seulement vtus de casaques de peaux de btes, coiffaient
militairement un casque bossu; d'autres, possesseurs d'une cuirasse,
avaient la tte couverte d'un bonnet de laine; les pes, non moins
rouilles que les cuirasses, taient, pour la plupart, veuves de leur
fourreau; souvent cet tui guerrier tait raccommod avec des ficelles,
et plus d'un bois de lance tortu sortait brut du taillis avec son
corce; la plupart des chevaux valaient, pour l'apparence, leurs
cavaliers. Le temps des labours n'tant pas encore venu, bon nombre des
compagnons de Neroweg, faute de chevaux de guerre, enfourchaient des
traneurs de charrue, brids avec des cordes. Aussi, foi de Vagre, rien
de plus rjouissant que de voir dj quels regards envieux et farouches
les leudes du comte jetaient sur la brillante suite de Chram et quels
regards insolents et moqueurs cette fire truste royale jetait sur la
troupe du comte, troupe sauvage et dpenaille. Derrire les gens de
guerre du prince venaient les pages, les serviteurs et les esclaves 
pied, conduisant des chariots attels de boeufs ou des chevaux
lourdement chargs, chevaux et chariots que les habitants du pays
travers par le roi et sa truste, taient forcs de fournir
gratuitement[S].

Le comte Neroweg s'avana seul,  cheval, vers son royal hte, qui,
arrtant aussi sa monture, dit  Neroweg:

--Comte, en allant de Clermont  Poitiers j'ai voulu m'arrter un ou
deux jours dans ton burg.

--Que ta _gloire_[T] soit la bienvenue dans mon domaine... Il est en
partie compos de terres _saliques_: je les tiens de mon pre, qui les
tenait autant de son pe que de la gnrosit de ton aeul Clovis...
C'est ton droit de loger, en voyage, chez les comtes et bnficiers du
roi; c'est pour eux un plaisir de t'accueillir.

--Comte,--dit insolemment le Lion de Poitiers,--ta femme vaut-elle la
peine qu'on la courtise?

--Mon favori qui te demande,  sa manire, si ta femme est belle,--dit
Chram en faisant signe au Gaulois rengat de se modrer,--mon favori, le
Lion de Poitiers est de sa nature fort plaisant.

--Alors, je rpondrai au Lion de Poitiers qu'il ne pourra, non plus que
toi, juger si ma femme est belle ou laide, car elle est enceinte et
malade et ne sortira point de chez elle...

--Si ta femme est enceinte,--reprit le lion,--de qui est l'enfant?...

--Comte, ne te fche pas de ces railleries... Je te l'ai dit, mon ami
est d'un naturel plaisant.

--Chram, je ne m'offenserai donc pas des railleries de ton favori...
Allons au burg.

--Marchons, comte.

L'on s'avance vers le burg et l'on cause.

--Comte, avoue  notre royal matre Chram qu'en tenant ta femme
renferme tu caches ton trsor de crainte qu'on te le prenne!...

--Mon favori Spatachair, qui te parle de la sorte, Neroweg, est aussi
d'un joyeux esprit.

--Roi, tu choisis des amis trs-gais, ce me semble.

--Neroweg, tu nous caches ta femme... c'est ton droit... Nous la
dnicherons... c'est le ntre... Pour un bon larron, il n'y a pas de
cachette.

--Chram, celui-ci est encore un de tes joyeux amis, sans doute?

--Oui, comte, et des plus joyeux... il se nomme Imnachair.

--Et moi, qui me nomme Neroweg, je demanderai au seigneur Imnachair ce
que fait le larron lorsqu'il a dnich la cachette qu'il cherche?

--Neroweg, ta femme te contera la chose quand nous aurons dnich cette
belle, car nous la dnicherons, aussi vrai que je suis le Lion de
Poitiers!

--Et moi, aussi vrai que je suis comte du roi en ce pays
d'Auvergne,--s'cria Neroweg,--je tuerais un lion comme un renardeau,
comme un chien, si le Lion se voulait donner dans ma demeure des airs de
lion!...

--Oh! oh! comte, tu parles rsolument! est-ce cette brillante arme qui
est sur tes talons qui te donne cette audace?--rpondit le favori du roi
en montrant du geste les leudes dpenaills de Neroweg.--Si cette bande
vaut ce qu'elle parat, nous sommes perdus!

Deux ou trois des leudes du comte qui s'taient peu  peu rapprochs,
ayant entendu les insolentes railleries des favoris de Chram,
murmurrent tout haut d'un air farouche:

--Nous n'aimons pas que l'on raille Neroweg!

--Les leudes d'un comte valent bien les leudes royaux!

--Le poli de l'acier ne fait pas sa trempe!

L'un des hommes de Chram se retourna vers ses compagnons, et leur dit en
riant, montrant du bout de sa lance les gens du comte en faisant
allusion  leur grossier quipement:

--Sont-ce l des esclaves de charrue dguiss en guerriers? ou des
guerriers dguiss en esclaves de charrue?

La truste royale rpondit  cette plaisanterie par de grands clats de
rire; dj de ct et d'autre on se regardait d'un air de dfi, lorsque
l'vque Cautin s'cria:

--Mes chers fils en Christ, moi, votre vque et pre spirituel, je vous
engage au calme et  la paix...

--Comte,--dit gaiement Chram  Neroweg,--dfie-toi de ce luxurieux et
hypocrite vque... Ne le laisse pas, ce bon aptre, donner seul  seul
les eulogies  ta femme; il lui donnerait les eulogies de la Vnus des
paens, tout saint homme qu'il est!

--Chram, je suis le serviteur du fils de notre glorieux roi Clotaire;
mais comme vque, j'ai droit  ton respect.

--Tu as raison, puisque aujourd'hui vous autres vques vous tes
presque aussi rois et surtout aussi riches que nous autres rois.

--Chram, tu parles de la puissance et de la richesse des vques en
Gaule... Oublies-tu donc que notre puissance est celle du seigneur Dieu,
et nos richesses le bien des pauvres?...

--Par la peau flasque de toutes les bourses que tu as dgonfles, grosse
belette qui suces le jaune des oeufs et ne laisses aux sots que la
coquille! tu dis cette fois la vrit... Oui, vos richesses sont le bien
des pauvres, ce bien vous l'avez mis dans votre sac!

--Glorieux roi, je t'ai accompagn jusqu'au burg de mon fils en Christ,
le comte Neroweg, pour accomplir l'acte de haute justice que tu sais,
mais non pour laisser railler imprudemment, en ma personne, notre sainte
religion catholique et apostolique.

--Et moi je maintiens que de jour en jour votre puissance et vos
richesses augmentent! J'ai deux filles de ma race, peut-tre
verront-elles le pouvoir royal s'amoindrir encore par vos usurpations,
vous vques, avec qui nous avons partag notre conqute; vous que nous
avons enrichis, vous de qui nous avons t les hommes d'armes!

--Nos hommes d'armes,  nous, hommes de paix! Tu te trompes,  roi! nos
seules armes sont nos prdications!...

--Et quand les peuples se moquent de vos prdications, comme ont fait
les Visigoths, ces ariens de Provence et du Languedoc, vous nous envoyez
extirper leur hrsie par le fer et par le feu!

--Et de cela gloire  Dieu!... Les pieux rois franks, dans ces guerres
contre les hrtiques, ont gagn un immense butin, fait triompher
l'orthodoxie et arrach des mes aux flammes ternelles, en les ramenant
au giron de la sainte glise.

Celui qui et assist  ce souper de la villa piscopale, o l'vque
avait convi Neroweg, n'aurait pas reconnu Cautin. Ce saint homme, tte
 tte avec le comte, stupide, brutal et aveugle croyant, ne recherchait
point la dignit dans son langage; mais en prsence de Chram, effront
railleur qu'il dtestait, il sentait le besoin d'imposer, par ses
paroles et par son attitude, le respect et la crainte, sinon au prince
et  ses favoris, aussi impudents que lui, du moins  leur suite,
beaucoup plus dvotieuse; puis, autre grave apprhension pour Cautin et
pour sa bourse, il craignait fort que l'audacieux exemple de Chram et de
ses amis ne vnt altrer la nave et fructueuse crdulit de Neroweg,
dont Cautin tirait un parti si profitable en cultivant et exploitant la
peur du diable dont tait possd son fils en Dieu. Du coin de l'oeil
l'vque voyait le comte sournoisement couter, d'un air  la fois
satisfait et effray, les insolentes railleries de Chram, se demandant
sans doute si lui, Neroweg, n'tait pas bien sot de croire  la
puissance miraculeuse de l'vque et de payer si cher les absolutions de
ce patron. Cautin, en homme habile, voulut frapper un grand coup.
Habitu  observer les signes prcurseurs des orages, si frquents et si
subits dans les pays de montagnes, il se servait, ainsi que tant
d'autres prtres, de ses connaissances atmosphriques pour pouvanter
les simples[U]; le prlat remarquait donc depuis quelque temps une nue
noire, qui d'abord  peine visible et forme sur la cime d'un pic 
l'extrme horizon, s'approchant rapidement, devait bientt s'tendre et
obscurcir le ciel et le soleil, encore radieux; aussi Cautin,  une
nouvelle insolence de Chram sur les fourberies piscopales, rpondit en
tchant de calculer et de mesurer la longueur de sa rplique sur la
marche de l'orageuse nue qui s'avanait:

--Ce n'est point  un serviteur indigne,  un humble ver de terre comme
moi de dfendre en ce moment l'glise du seigneur Dieu; il a sa grce et
ses miracles pour convaincre les incrdules, ses chtiments clestes
pour punir les impies; aussi, malheur  qui oserait ici,  la face de ce
soleil qui brille en ce moment sur nos ttes d'un si vif clat,--ajouta
l'vque d'une voix de plus en plus retentissante,--malheur  qui
oserait,  la face du Tout-Puissant qui nous voit, nous entend, nous
juge et nous chtie; malheur  qui oserait insulter  sa Divinit dans
la personne sacre de ses vques! oui, y a-t-il ici quelqu'un qui
l'ose?--continua Cautin d'une voix menaante;--y a-t-il ici quelqu'un,
roi, seigneur, guerrier ou esclave, qui ose outrager la majest divine?

--Il y a ici moi, le Lion de Poitiers, qui te dis ceci  toi, Cautin,
vque de Clermont: Tu vois bien cette houssine? je le la casserai sur
le dos, saint homme, si tu ne cesses de parler avec tant d'insolence.

Foi de Vagre, ce Lion de Poitiers, ce Gaulois rengat, avait parfois du
bon; mais ses hardies paroles firent frmir l'assistance, la truste
royale comme les leudes du comte... Il paraissait monstrueux  ces bons
catholiques de casser une houssine sur le dos d'un vque, et-il, 
l'instar de Cautin, enferm son prochain tout vivant dans le spulcre
d'un mort. Une stupeur profonde succda  la menace du Lion de Poitiers;
Chram lui-mme parut effray de l'audace de son favori... Cautin, d'un
coup d'oeil, vit tout cela; aussi s'cria-t-il, feignant une sainte
horreur en s'adressant au Lion, qui, d'un air de dfi, brandissait
toujours sa houssine:

--Malheureux impie, aie piti de toi-mme... le Seigneur Dieu a entendu
ton blasphme... Vois, le ciel s'obscurcit, le soleil se couvre de
tnbres! vois ces signes prcurseurs du courroux cleste!...  genoux,
chers fils!  genoux! votre pre en Dieu vous l'ordonne... Priez pour
apaiser le courroux de l'ternel soulev par un pouvantable
blasphme!...

Et Cautin descendit prcipitamment de cheval; mais il ne s'agenouilla
pas: debout et les mains leves vers le ciel, comme un prtre officiant
 l'autel, il semblait conjurer la colre cleste.

 la voix de l'vque, les esclaves et les serviteurs de Chram, effrays
des approches de cet orage inattendu, se jetrent  genoux; la plupart
des hommes de sa truste sautrent  bas de leurs montures, et
s'agenouillrent aussi, non moins pouvants que les autres,  la vue du
soleil presque subitement obscurci au moment o le Lion de Poitiers
avait menac l'vque de sa houssine... Neroweg, l'un des premiers 
genoux, se frappait la poitrine; mais Chram, ses favoris et quelques-uns
de ses antrustions restrent  cheval, semblant hsiter, par orgueil, 
obir aux ordres de l'vque... Alors celui-ci, d'un geste imprieux et
d'un accent menaant, s'cria:

-- genoux!  roi! Le roi n'est pas plus que l'esclave devant l'oeil du
Tout-Puissant... le roi, comme l'esclave, doit courber le front devant
l'ternel pour apaiser son courroux...  genoux donc,  roi!  genoux,
toi et tes favoris!...

--Oses-tu me commander,  moi?--s'cria Chram le visage ple de rage,
voyant la pieuse soumission de ses hommes aux ordres de l'vque.--Qui,
de toi ou de moi fils de roi, est ici le matre, prtre insolent?...

Un superbe clat de tonnerre ferma la bouche de Chram et servit 
souhait la fourberie de Cautin, qui reprit:

-- genoux, roi!... n'entends-tu pas la foudre du ciel, cette voix
grondante du Tout-Puissant irrit?... Veux-tu attirer sur nous tous une
pluie de feu?  Seigneur Dieu, ayez piti de nous! loignez de nous ces
cataractes de lave ardente que, dans votre colre contre les impies,
vous allez faire pleuvoir sur eux, et peut-tre aussi sur nous, pauvres
pcheurs... car les plus purs ne peuvent se dire irrprochables devant
votre majest,  Seigneur! mais du moins nous sommes humbles et
repentants... Ayez piti de nous,  Tout-Puissant!...

Plusieurs nouveaux coups de tonnerre, accompagns d'clairs
blouissants, portrent  son comble l'pouvante de la suite de Chram;
lui-mme, malgr son audace et sa superbe, ressentit quelque crainte;
cependant son orgueil rpugnait encore  se soumettre aux ordres de
l'vque, lorsque des murmures, d'abord sourds, puis menaants,
s'levrent parmi sa truste et ses esclaves.

-- genoux, notre roi...  genoux!...

--Nous ne voulons pas, si petits que nous sommes, tre brls par le feu
du ciel  cause de ton impit et de celle de tes favoris.

-- genoux, notre roi...  genoux!... Obis  la parole du saint
vque... c'est le Seigneur qui nous parle par sa bouche...

-- genoux, roi...  genoux!...

Chram cda... il craignit l'irritation de son entourage, et surtout de
donner un exemple public de rbellion contre les vques, dont la
toute-puissance abrutissante venait si bien en aide  la conqute.
Chram, maugrant et blasphmant entre ses dents, descendit donc de
cheval, faisant signe  ses deux favoris, Imnachair et Spatachair, qui
lui obirent, de l'imiter et de se mettre, comme lui,  genoux.

Seul,  cheval, et dominant cette foule craintive agenouille, le Lion
de Poitiers, le front intrpide, la lvre sardonique, bravait les
roulements du tonnerre qui redoublait de fracas.

-- genoux!--crirent les voix de plus en plus irrites,-- genoux, le
Lion de Poitiers!...

--Notre roi Chram s'agenouille, et cet impie, cause de tout le mal par
ses menaces sacrilges  l'gard du saint vque, refuse seul d'obir...

--Ce blasphmateur va attirer sur nous un dluge de bitume et de feu...

--Mes fils, mes chers fils!--s'cria Cautin, seul debout, comme le Lion
de Poitiers tait seul  cheval,--prparons-nous  la mort! un seul
grain d'ivraie suffit  corrompre un muid de froment... un seul pcheur
endurci va peut-tre causer notre mort,  nous autres justes...
Rsignons-nous, mes chers fils... que la volont de Dieu soit faite...
peut-tre nous ouvrira-t-il son saint paradis!

La foule pouvante fit entendre des cris de plus en plus courroucs
contre le Lion de Poitiers; et Neroweg, qui gardait rancune  cet
insolent de ses impudiques plaisanteries sur Godgisle, se leva  demi,
tira son pe, et s'cria:

-- mort l'impie! son sang apaisera la colre de l'ternel!...

--Oui, oui...  mort!--crirent une foule de voix furieuses,  peine
domines par les retentissements de la foudre, rendus plus formidables
encore par l'cho des montagnes.

Le ciel semblait vritablement en feu, tant les clairs se succdaient,
rapides, enflamms, blouissants... Les plus braves tremblaient, le roi
Chram lui-mme regrettait d'avoir raill l'vque... Aussi, voyant le
Lion de Poitiers, toujours imperturbable, rpondre par un geste de
ddain aux menaces de Neroweg et aux cris furieux de la foule, il dit 
son favori:

--Descends de cheval et agenouille-toi... sinon, je te laisse
massacrer... Jamais je n'ai vu pareil orage!... Tu as eu tort de menacer
l'vque de ta houssine, et moi de le railler... le feu du ciel va
peut-tre tomber sur nous...

Le Lion de Poitiers rugit de rage; mais, prvoyant le sort qu'une plus
longue rsistance lui devait attirer, il cda, en grinant des dents,
aux ordres de Chram, descendit de cheval aprs une dernire hsitation,
et tomba  genoux en montrant le poing  Cautin... Alors l'vque,
jusque-l toujours debout au-dessus de cette foule frappe de terreur et
de respect, jeta un regard de triomphant orgueil sur Chram, ses favoris,
ses leudes, ses serviteurs, ses esclaves, tous agenouills, et se dit,
savourant sa victoire:

--Oui, roi, les vques sont plus rois que toi! car te voici  mes
pieds, le front dans la poussire...

Puis il s'agenouilla lentement en s'criant d'une voix clatante:

--Gloire  toi. Seigneur! gloire  toi!... L'impie rebelle, saisi d'une
sainte terreur, abaisse son front superbe... Le lion dvorant est
devenu, devant ta majest divine, plus craintif que l'agneau... Apaise
ta juste colre,  Seigneur! aie piti de nous tous, agenouills ici
devant toi... dissipe les tnbres qui obscurcissent le ciel... loigne
la nue de feu que l'endurcissement d'un pcheur avait attire sur nos
ttes... daigne ainsi manifester,  Tout-Puissant! que la voix de ton
serviteur indigne, l'vque Cautin, est monte jusqu' toi... jusqu'
toi, qui, grce  un ineffable miracle, as dernirement permis  ton
_oint_ de contempler ta face blouissante au milieu de tes sraphins et
de tes anges et archanges!...

Le prlat dit encore beaucoup d'admirables choses, mesurant et graduant
ses actions de grces et de merci sur l'apaisement progressif de
l'orage, de mme qu' son approche il avait gradu ses paroles
menaantes; aussi l'habile homme termina-t-il son discours aux sourds
roulements d'un tonnerre lointain: derniers grondements, disait-il, de
la voix courrouce de l'ternel enfin calm dans sa colre... Aprs
quoi, le ciel s'claircit, les nuages se dissiprent, le soleil de juin
rayonna de tout son clat, et la truste royale, aussi rassrne que le
ciel, se mit en marche vers le burg, chantant  pleine poitrine:

--Gloire! gloire ternelle au Seigneur!...

--Gloire! gloire  notre bienheureux vque!...

--Il a dtourn de nous, par un miracle, le feu du ciel...

--L'impie a courb son front rebelle...

--Gloire! gloire au Seigneur!...

Pendant que les esclaves de Chram conduisaient les chevaux  l'curie,
que d'autres plaaient, sous une vaste grange  demi remplie de
fourrage, les chariots et les bts, encore chargs de leurs fardeaux,
ses leudes buvaient et mangeaient en hommes qui voyagent depuis l'aube.
Chram ayant, ainsi que ses favoris, fait honneur au repas du comte, lui
dit:

--Mne-moi dans un endroit o nous puissions parler en secret. Tu dois
avoir une chambre o tu gardes tes trsors? allons-y...

Neroweg se gratta l'oreille sans rpondre; se souciant peu sans doute
d'introduire dans ce sanctuaire le fils de son roi. Chram, voyant
l'hsitation du comte, reprit:

--S'il y a dans ton burg un endroit plus retir que ta chambre aux
trsors, peu m'importe... Allons chez ta femme si tu veux.

--Non... non... viens dans ma chambre aux trsors... Permets seulement
que je donne quelques ordres afin que tes gens ne manquent de rien.

Neroweg, tirant alors  l'cart l'un de ses leudes, lui dit:

--Bertefred et toi, Ansowald, bien arms tous deux, vous resterez  la
porte du rduit o je vais entrer avec ce Chram... Tenez-vous prts 
accourir  mon premier appel.

--Que crains-tu?

--La race du glorieux Clovis a beaucoup de got pour le bien d'autrui,
et quoique mes coffres soient ferms  triple serrure et bards de fer,
j'aime autant  vous savoir, toi et Bertefred, derrire la porte.

--Nous y serons.

--Dis, de plus,  Rigomer et  Bertchram de se tenir, arms aussi,  la
porte du gynce; qu'ils frappent sans merci ceux qui tenteraient de
s'introduire auprs de Godgisle, et appellent  l'aide... Je me dfie
du Lion de Poitiers, audacieux sacrilge qui ce matin a os braver le
feu du ciel, attir sur nous par ses impits... Les deux autres favoris
de Chram ne me semblent ni moins paens ni moins luxurieux que ce lion
farouche; je les crois,  eux trois, capables de tout... comme leur
royal matre... As-tu compt le nombre des gens arms qui accompagnent
ce Chram?

--Il n'a amen ici que la moiti de ses leudes... de ses antrustions,
comme s'appellent ces hautains qui semblent nous ddaigner, nous autres,
parce qu'ils sont les _fidles_ du fils d'un roi... Ne les valons-nous
pas?... quoique leur peau soit tarife  six cents sous d'or de
_Wirgelt_ et la ntre  deux cents sous seulement[V].

--Tout  l'heure,--ajouta Bertchram,--ils avaient l'air de manger du
bout des dents et de regarder au fond des pots, pour s'assurer s'ils
taient propres... Ils se moquaient de notre vaisselle de terre et
d'tain...

--Oui, oui... pour que je sorte ma vaisselle d'or et d'argent, afin de
m'en drober quelque pice.

--Tiens, Neroweg, il pourra couler du sang d'ici  ce soir, si ces
insolents nous continuent leurs ddains.

--Heureusement nous tes leudes, les hommes de pied et les esclaves que
l'on pourrait armer, nous sommes aussi nombreux que les hommes de Chram.

--Allons, allons, mes bons compagnons, ne vous chauffez pas, chers
amis... Si l'on se querelle  table on cassera la vaisselle, et il me
faudra la remplacer.

--Neroweg, l'honneur passe avant la vaisselle.

--Certainement; mais il est inutile de provoquer les disputes...
Tenez-vous seulement sur vos gardes, et que l'on veille  la porte du
gynce.

--Ce que tu demandes sera fait.

Quelques instants aprs, le roi Chram et le comte se trouvaient seuls
dans la chambre des trsors.

--Comte, quelle est la valeur des richesses renfermes dans ces coffres?

--Oh! ils contiennent peu de chose, trs-peu de chose... Ils sont fort
grands, parce que, ainsi que nous disons en Germanie: Il est toujours
bon de se prcautionner d'un grand pot et d'un grand coffre... mais ils
sont presque vides...

--Tant pis, comte... Je voulais doubler, tripler, quadrupler peut-tre
la valeur qu'ils renferment.

--Tu veux railler?

--Comte, je dsire augmenter au del de tes esprances ta puissance et
tes richesses... Je te le jure par l'indivisible Trinit!

--Alors je te crois, car aprs le miracle de ce matin tu n'oserais, en
te jouant d'un serment si redoutable, risquer d'attirer sur ma maison le
feu du ciel... Mais pourquoi dsires-tu me rendre si puissant et si
riche?...

--Parce qu' cela, moi, j'ai intrt.

--Tu me persuades.

--Veux-tu avoir des domaines gaux  ceux du fils du roi?

--Je le voudrais.

--Veux-tu avoir, au lieu de ces coffres  moiti vides, dis-tu, cent
coffres regorgeant d'or, de pierreries, de vases, de coupes, de patres,
de bassins, d'armures, d'toffes prcieuses?

--Je le voudrais, certes, oh! je le voudrais!

--Au lieu d'tre comte d'une ville de l'Auvergne, veux-tu gouverner
toute une province, tre enfin aussi riche et aussi puissant que tu peux
le dsirer?

--Tu me jures, par l'indivisible Trinit, que tu parles srieusement?

--Je te le jure!

--Tu me le jures aussi par le grand Saint-Martin,  qui j'ai une
dvotion particulire?

--Je te jure, aussi, comte, par le grand Saint-Martin, que mes offres
sont trs-srieuses.

--Alors, explique-toi.

--Mon pre Clotaire,  cette heure, guerroie hors de la Gaule contre les
Saxons... Je veux profiter de cela pour me faire roi  la place de mon
pre... Plusieurs ducs et comtes des contres voisines sont entrs dans
mon projet... Seras-tu pour ou contre moi?

--Et tes frres _Charibert_, _Gontran_, _Chilperik_ et _Sigibert_? ils
ne te laisseront pas le royaume de ton pre  toi tout seul?

--Je ferai tuer mes frres...

--Par qui?

--Tu le sauras plus tard.

--Chram, ce sont l, vois-tu, de ces choses qu'il faut accomplir
soi-mme... pour tre assur qu'elles russissent...

--Tu dis cela, comte,  cause de ton frre Ursio tu de ta main...

--Notre grand roi Clovis, ton aeul, et ses fils ne se sont-ils pas
toujours ainsi eux-mmes, et selon leur besoin, dfaits de leurs plus
proches parents? D'ailleurs je peux parler sans crainte du meurtre
d'Ursio... moi, j'en suis absous... j'ai pay...

--Tu as gard l'hritage?

--J'en ai abandonn au moins un quart  l'glise et  mon patron,
l'vque Cautin, pour racheter le meurtre...

--Tu y gagnes toujours les trois quarts de l'hritage.

--Tiens! si je n'avais pas d gagner  la mort d'Ursio, je ne l'aurais
pas tu... je ne lui en voulais pas...

--Et moi, je n'en veux pas non plus  mes frres... seulement je dsire
tre seul roi de toute la Gaule... Ainsi, comte, rponds, veux-tu
t'engager, par serment sacr,  combattre pour moi  la tte de tes
hommes? je m'engagerais, par un serment pareil,  te faire duc d'une
province  ton choix et  t'abandonner les biens, les trsors, les
esclaves, les domaines du plus riche des seigneurs qui auront tenu pour
mon pre contre moi...

--Enfin, roi, tu veux que je te promette, en mon nom et en celui de mes
leudes et de mes hommes, que nous _obirons  ta bouche_, ainsi que nous
disons en Germanie?

--Oui, telle est ma demande.

--Mais ton pre? mais ton pre?...

--Dj sa truste, avant la guerre contre les Saxons, a failli le
massacrer... sais-tu cela?

--Le bruit en est venu jusqu'ici.

--Mon projet est donc de faire tuer mes frres, de dire que mon pre est
mort pendant sa guerre contre les Saxons, et de me faire roi de la Gaule
 sa place[X]...

--Mais lorsqu'il reviendra de Saxe avec son arme?

--Je le combattrai, et je le tuerai si je peux... N'a-t-il pas tu ses
neveux et pill les trsors de son frre Clodomir?...

--Je ne te blme point en ceci... je pense  ce qui peut m'advenir, 
moi...

-- toi, comte?

--Si dans ta guerre contre ton pre tu as le dessous, et que je m'en
sois ml, de cette guerre... il m'arrivera malheur... Je serai
dpouill comme tratre des terres que je tiens  _bnfices_; il ne me
restera que mes terres SALIQUES...

--Voudrais-tu gagner sans risquer d'enjeu?

--Je prfrerais cela de beaucoup... Mais coute, Chram; que les comtes
et ducs du Poitou, du Limousin, de l'Anjou, prennent parti avec toi
contre ton pre, alors moi et mes hommes nous _obirons  ta bouche_...
mais je ne me dclarerai pour ta cause que lorsque les autres se seront
ouvertement dclars en armes les premiers...

--Tu veux jouer  coup sr?

--Oui, je veux risquer peu pour gagner beaucoup...

--Soit... alors changeons nos serments.

--Attends, roi...

--Que vas-tu faire? pourquoi ouvrir ce coffre?... Laisse donc du moins
le couvercle relev, que je voie tes trsors...

--Je t'assure qu'il n'y a presque rien l dedans, et le peu qu'il y a
craint fort la poussire.

--Par ma chevelure royale! je n'ai de ma vie vu plus magnifique bote 
vangile que celle que tu viens de tirer de ce coffre... ce n'est qu'or,
rubis, perles et escarboucles... O as-tu pill cela?

--Dans une villa de Touraine: le cahier d'vangile qui est dedans est
tout crit en lettres d'or...

--C'est la bote qui est superbe... j'en suis bloui...

--Roi, nous allons nous engager par serment sur cet vangile  tenir nos
promesses...

--J'y consens... Or donc, sur les saints vangiles que voici, moi,
Chram, fils de Clotaire, je jure, au nom de l'indivisible Trinit et du
grand Saint-Martin, je jure, selon la formule consacre en Germanie,
que si toi, Neroweg, comte de la ville de Clermont en Auvergne, toi et
tes leudes, qui regardiez autrefois du ct du roi mon pre, vous voulez
maintenant vous tourner vers moi, Chram, me proposant de m'tablir roi
sur vous, et que je m'y tablisse, je te ferai duc d'une grande province
 ton choix, et te donnerai les domaines, maisons, esclaves et trsors
du plus riche des seigneurs qui auront tenu pour mon pre contre moi...

--Et moi, Neroweg, comte de la ville de Clermont en Auvergne, je jure
sur les vangiles que voici, je jure, au nom de l'indivisible Trinit et
du grand Saint-Martin, que si les comtes et ducs du Poitou, du Limousin
et de l'Anjou, au lieu de regarder comme autrefois du ct de ton pre,
se tournent ouvertement vers toi, et en armes, te proposant de t'tablir
roi sur eux, je me tournerai aussi vers toi, Chram, moi et mes hommes,
pour que tu t'tablisses roi sur nous. Que je sois vou aux peines
ternelles, moi, Neroweg, si je manque  mon serment!...

--Que je sois vou aux peines ternelles, moi, Chram, si je manque  mon
serment!...

--C'est jur...

--C'est jur...

--Maintenant, comte, laisse-moi examiner de plus prs cette magnifique
bote  vangile...

--Excuse-moi... cette bote craint terriblement la poussire...

--Comte, je n'ai vu personne de comparable  toi pour ouvrir et fermer
prestement un coffre...

--C'est toujours afin que la poussire n'y entre point.

-- cette heure, autre chose... Notre serment nous lie, je peux te
parler sans dtour... Il faut d'abord que je fasse mourir mes quatre
frres, Gontran, Sigibert, Chilperik et Charibert.

--Le glorieux Clovis, ton aeul, procdait toujours de cette faon
lorsqu'il jugeait bon de joindre  ses possessions un royaume ou un
hritage; il prfrait tuer d'abord... et prendre ensuite.

--Mon pre Clotaire aussi professait cette opinion; il commenait par
tuer les enfants de son frre Clodomir, afin de s'emparer ensuite de
leur hritage.

--D'autres, comme ton oncle Thodorik, prenaient d'abord et tuaient
ensuite... C'tait mal avis... on dpouille plus facilement un mort
qu'un vivant...

--Comte, tu as la sagesse de Salomon; mais moi, je ne peux pas tuer mes
frres moi-mme...

--Tu ne peux pas... et pourquoi ne peux-tu pas?

--Deux d'entre eux sont trs-vigoureux; moi, je suis faible et us; et
puis ils ne me feraient pas l'occasion de bonne grce; ils se dfient de
moi.

--Il est vrai que mon frre Ursio n'avait pas de moi la moindre
dfiance... Il tait si jeune encore!

--J'ai dj trois hommes dtermins  ces meurtres: ce sont des hommes
sur qui je peux compter... il m'en faut un quatrime.

--O le trouver?

--Ici...

--Dans mon burg?

--Oui, peut-tre...

--Explique-toi...

--Sais-tu pourquoi l'vque Cautin, qui ne m'aime gure, m'accompagne?

--Je l'ignore...

--C'est que l'vque a grand'hte de juger, de condamner et de voir
supplicier les Vagres et leurs complices, qui sont prisonniers dans
l'ergastule de ce burg... et de voir surtout rtir l'vchesse comme
sorcire...

--Je ne te comprends pas, Chram. Ces sclrats et les deux femmes, leurs
complices, doivent tre, lorsqu'ils seront guris, et ils le sont,
conduits  Clermont pour y tre jugs par la curie.

--D'aprs des bruits trs croyables, qui nous sont parvenus, l'vque
craint, non sans raison, que la populace de Clermont ne se soulve pour
dlivrer ces bandits lorsqu'ils arriveront dans la cit; les noms de
l'ermite laboureur et de Ronan le Vagre sont chers  la race esclave et
vagabonde; elle se pourrait rvolter pour arracher ces maudits au
supplice... tandis qu'ici, dans le burg, il n'y a rien  craindre de
pareil.

--Cette rebellion peut tre  redouter, en effet, de la populace de
Clermont.

--J'ai donc promis  l'vque Cautin que si tu y consentais, moi, Chram,
roi pour mon pre en Auvergne (en attendant que je sois roi par moi-mme
de toute la Gaule), j'ordonnerais que ces criminels soient jugs,
condamns et supplicis ici dans ton burg, devant ton mhl justicier...

--Si mon bon patron l'vque Cautin est de cet avis, je le partage...
Autant que lui je me promets de jouir de ce supplice... et je donnerais,
je crois, vingt sous d'or, plutt que de voir ces sclrats chapper 
la mort, ce qui pourrait arriver, si la vile populace de Clermont se
soulevait en leur faveur... Mais quel rapport ceci a-t-il avec le
meurtre de tes frres?

--Tu m'as dit que ce Ronan le Vagre tait guri de ses blessures?

--Oui.

--C'est un homme rsolu?

--Un dmon... Le diable prend souvent la figure de ce Vagre, m'a dit mon
patron.

--Crois-tu que si l'on disait  ce dmon, aprs qu'il aura t condamn
 un supplice terrible: Tu auras ta grce,  la condition d'aller tuer
ensuite quelqu'un... et le meurtre accompli, vingt sous d'or de
profit... il refuserait cette offre? Dis, quel Vagre la refuserait?...

--Chram, cet endiabl Ronan et sa bande ont tu neuf de mes plus
vaillants leudes; ils ont pill, incendi la villa de l'vque, et il
faut que je la reconstruise  mes frais, selon que l'a dit l'ternel de
sa propre bouche... Or, aussi vrai que le grand Saint-Martin est au
paradis, ce Vagre n'chappera pas au supplice d  ses crimes!...

--Qui te dit le contraire?

--Tu parles de lui faire grce pour...

--Mais, peu clairvoyant Neroweg, le meurtre accompli, au lieu de compter
au Vagre vingt sous d'or... on lui compte cent coups de barre de fer sur
les membres, aprs quoi on l'cartelle ou on le coupe en quartiers...
Ah! cela te fait rire...

--Hi... hi!... oui, cela me rappelle les baudriers et les colliers de
faux or, dont ton aeul, le grand Clovis, paya un jour ses complices,
hi... hi... lors du meurtre des deux Ragnacaire, hi, hi... Ce Vagre
croira recevoir vingt sous d'or, et il recevra cent coups de barre de
fer... hi! hi!...

--Les hommes dtermins sont rares; si ce Vagre mne l'affaire  bonne
fin pour sa part, avant huit jours mes quatre frres sont tus... et
leur mort assure la russite de mes projets... Ton intrt comme le mien
est de nous servir de ce Vagre...

--Mais l'vque, qui exprs vient ici pour jouir du supplice de ce
bandit; l'vque, qui ne sait pas nos projets, ne consentira pas 
accorder la grce de ce Ronan.

--Cautin se consolera de la fuite du Vagre en voyant rtir l'vchesse,
et supplicier l'ermite laboureur, qu'il excre non moins que le Vagre...

--Et si le Vagre promet de tuer et qu'il ne tue pas?

--Et les vingt sous d'or qu'il croira recevoir aprs le meurtre?...

--C'est juste... mais sa fuite, comment la favoriser?

--Tu peux assembler ton mhl dans deux heures?

--Oui.

--Le jugement et la condamnation aujourd'hui, le supplice demain...
d'ici  demain il nous reste la nuit... Pendant le sommeil de l'vque
tu feras sortir le Vagre de l'ergastule; on le conduira prs de
Spatachair, mon favori... le reste me regarde... et demain nous dirons 
l'vque: Le Vagre s'est enfui...

--Hi... hi!...

--De quoi ris-tu?

--Ce Vagre, qui croira recevoir vingt sous d'or, et il recevra... hi!
hi!... cent coups de barre de fer sur les membres, aprs quoi il sera
cartel... hi! hi! hi!...

--Tu le vois, comte, ta vengeance n'y perdra rien, et nos projets seront
assurs; car si je ne trouvais pas au plus tt un quatrime homme
dtermin comme ce Vagre, il me resterait toujours un frre, et un
frre, aussi bien que quatre, peut prtendre au royaume de mon pre...
Rponds, sommes-nous d'accord pour la fuite du Vagre?

--Oui, oui... et puis cette ide des cent coups de barre de fer... hi!
hi! hi!...

--Ainsi ton mhl sera dans deux heures assembl?

--Dans deux heures il le sera.

--Adieu, Neroweg, comte de la ville de Clermont... mais au revoir, duc
de Touraine ou d'Anjou et l'un des plus riches, des plus puissants parmi
les seigneurs franks, fait tel par l'amiti de Chram, roi de toute la
Gaule!...

Le soleil baisse, la nuit s'approche: un homme  barbe et  cheveux
gris, g de cinquante-huit  soixante ans, mais aussi alerte et
vigoureux que dans la maturit de l'ge, portant la saie gauloise, un
bissac sur ses paules, bonnet de fourrure et chaussures poudreuses,
vient de la fort; il s'avance sur la route qui conduit au burg du comte
Neroweg. Cet homme  barbe grise semble tre un de ces bateleurs qui,
dans les villes et les villages, montrent des animaux. Sur son dos, il a
une cage o est enferm un singe, et, au moyen d'une longue et forte
chane de fer, il conduit un ours de belle taille, qui parat d'ailleurs
un paisible compagnon de route; il suit son matre aussi docilement
qu'un chien. Le bateleur s'arrte un instant au sommet de ce chemin
montueux, d'o l'on dcouvre la plaine et la colline o est bti le
burg;  ce moment, deux esclaves  tte rase, courbs sous le poids
d'un lourd fardeau, suspendu  une rame de bateau, dont chaque extrmit
repose sur l'une de leurs paules, s'avancent par un sentier, qui, 
quelques pas de l, coupe et rejoint la route suivie par le bateleur; il
hte alors le pas afin de rejoindre les esclaves; mais ceux-ci, peu
rassurs sans doute  la vue de l'ours qui suit son matre, s'arrtent
court.

--Mes amis, n'ayez pas peur, mon ours n'est point mchant; il est fort
apprivois.

L'appelant alors tout en raccourcissant sa chane:

--Viens ici prs de moi, Mont-Dore!

 cet ordre, l'ours rpondit en s'approchant et s'asseyant modestement
sur son train de derrire; puis il leva d'un air soumis la tte vers son
matre, qui, debout devant lui, le cachait  demi aux esclaves...
Ceux-ci, rassurs, reprirent leur marche et firent quelques pas au
devant du bateleur, demeurant cependant, par prudence,  une certaine
distance de lui et de son ours.

--Mes amis, quelle est cette grande demeure que l'on voit l-bas,
enceinte d'un foss?

--C'est le burg du comte Neroweg, notre matre.

--Est-il au burg, aujourd'hui?

--Il y est en grande et royale compagnie.

--En royale compagnie?

--Chram, le fils du roi des Franks, y est arriv ce matin avec sa
truste; nous venons de l'tang pcher cette charge de poissons pour le
souper de ce soir.

--Aussi vrai que j'ai la barbe grise, voil une bonne aubaine pour un
pauvre homme comme moi... je pourrai divertir ces nobles seigneurs en
leur montrant mon ours et mon singe... Croyez-vous, mes enfants, qu'on
me laissera entrer au burg?

--Oh! nous ne savons... aucun tranger ne passe ordinairement le foss
du burg sans l'ordre du seigneur comte; il est trs-dfiant, et le pont
gard durant le jour est retir chaque soir.

--Cependant, cet hiver, il est aussi venu un montreur de btes, et le
seigneur comte s'est amus  les voir.

--Alors, il ne refusera pas ce soir d'offrir un pareil divertissement 
son royal hte...

--Il se peut... En ce cas l'amusement de ce soir aidera ces seigneurs 
attendre l'amusement de demain.

--Lequel?

--Le supplice des quatre condamns d'aujourd'hui: Ronan le Vagre,
l'ermite laboureur, moine rengat en Vagrerie; une petite esclave, leur
complice, et l'vchesse, une damne sorcire, autrefois la femme de
notre bienheureux vque Cautin.

--Ah! l'on a pris des Vagres par ici, mes amis?... Et ils ont t
condamns aujourd'hui?

--Le mhl s'est assembl tantt, le fils du roi et notre saint vque y
assistaient... Ronan le Vagre et l'ermite ont t d'abord mis  la
torture...

--Ils refusaient donc d'avouer qu'ils avaient couru la Vagrerie?

--Non... Ronan le maudit s'en vantait, au contraire.

--Alors, pourquoi la torture?

--C'est ce que disait le fils du roi; il ne voulait pas la torture pour
Ronan le Vagre; il s'y opposait de toutes ses forces.

--Mais notre saint vque a prtendu qu'une vrit arrache par la
torture tait plus certaine, puisque c'tait comme le jugement de
Dieu... Alors personne n'a os aller contre la volont du saint homme.

--Aussi l'on a plong, par son ordre, les pieds du Vagre et de l'ermite
dans l'huile bouillante... et ils ont avou une seconde fois.

--Puis on a t oblig de les porter dans l'ergastule, car ils ne
pouvaient plus marcher.

--Et demain on les transportera sur le lieu du supplice, qui sera,
dit-on, terrible!... mais jamais assez terrible pour expier les crimes
de Ronan le Vagre...

--Qu'a-t-il donc fait, mes amis?

--N'a-t-il pas, le sacrilge!  la tte de sa bande, incendi, pill la
villa piscopale de notre bienheureux vque Cautin...

--Comment, mes amis, Ronan le Vagre... cet impie aurait os commettre un
pareil crime? Et les femmes, est-ce qu'on les a aussi mises  la
torture?

--La petite esclave Vagredine est encore quasi mourante d'une blessure
qu'elle s'est faite en voulant se tuer, lorsqu'elle a vu les Vagres
extermins.

--Quant  l'vchesse, on allait commencer sa torture, lorsque notre
saint vque a dit: Il faut se donner garde d'affaiblir la sorcire,
peut-tre elle ne rsisterait pas  la douleur, et il vaut mieux qu'elle
reste en pleine sant, afin qu'elle ne perde rien des tourments de
demain.

--Votre vque est trs-judicieux, mes amis... et o ces sclrats
attendent-ils la mort?

--Dans le souterrain du burg.

--Toute fuite leur est, j'espre, impossible,  ces damns?

--D'abord Ronan le Vagre et l'ermite laboureur seraient libres, qu'ils
ne pourraient faire un pas  cause des suites de leur torture.

--J'oubliais cela, mes amis.

--Et puis, l'ergastule est construit en briques et en ciment romain
aussi dur que roche; cette cave est ferme par une grille de fer 
barreaux gros comme le bras, et toujours garde par une troupe d'hommes
arms.

--Grce  Dieu, il n'est pas possible, mes amis, que ces maudits
chappent  leur supplice... Je vois que vous n'tes pas de ces mauvais
esclaves, assez nombreux, dit-on, qui prennent parti pour les Vagres.

--Les Vagres sont des dmons, nous voudrions les voir torturer jusqu'au
dernier; ce sont les ennemis des vques, nos bons pres, et des Franks,
nos seigneurs.

--Votre matre est donc humain pour vous?

--Il est d'autant meilleur matre, nous a dit son clerc, qu'il nous fait
plus souffrir, puisque la souffrance ici-bas nous assure le paradis...

--Vous ne pouvez, mes enfants, manquer de faire ainsi votre salut...
J'espre que tous vos compagnons du burg sont, comme vous, rsigns 
leur sort?

--Il est des impies partout... Plusieurs d'entre nous iraient, s'ils
pouvaient, courir la Vagrerie; ils ne respectent pas nos saints vques,
hassent nos seigneurs les Franks, et se rvoltent d'tre en esclavage;
mais nous les dnonons au clerc de notre comte, et quand nous pouvons,
nous les faisons cruellement chtier, en attendant pour eux l'enfer
ternel!...

--Vous tes, je le vois, des compagnons vraiment chrtiens, et ces
mauvais esclaves-l ne sont pas, je l'espre, en grand nombre parmi
vous, au burg?

--Oh! non... ils sont quinze ou vingt peut-tre, sur cent que nous
sommes pour le service de la maison; car le comte, notre seigneur, a
plus de quatre mille colons et esclaves laboureurs sur ses domaines.

--Allons, mes enfants, il me semble que cela me porterait bonheur, 
moi, pauvre homme, de passer quelques heures dans une maison ainsi
peuple d'esclaves selon Dieu... Et puisque vous me prcdez au burg,
annoncez ma venue au majordome du comte... Si ce noble seigneur veut se
divertir de mon ours, il fera donner des ordres pour que je puisse
pntrer dans l'enceinte.

--Nous allons annoncer ta venue, bateleur... le majordome dcidera...

Et les esclaves qui, ruisselants de sueur, avaient un instant dpos
leur filet de pche, rempli de gros poissons d'tang que l'on voyait
frtiller encore  travers les mailles, reprirent leur pesant fardeau et
se dirigrent vers le burg. Lorsqu'ils eurent disparu, l'ours se dressa
sur ses pattes de derrire, jeta sa tte  ses pieds, et s'cria:

--Sang et massacre! ils brleront demain ma belle vchesse!... Et
Ronan! notre brave Ronan! supplici aussi!... Souffrirons-nous cela,
vieux Karadeuk?

--Je vengerai mes fils... ou je mourrai prs d'eux!...  Loysik! 
Ronan! torturs... torturs!... et demain, la mort!...

--Aussi vrai que le souvenir de l'vchesse me brle le coeur! la
torture d'aujourd'hui, le supplice de demain, l'arrive de ce Chram avec
ses gens de guerre!... tout cela bouleverse nos projets... Au lieu
d'tre conduits et jugs  Clermont dans quelques jours, Ronan et
l'vchesse seront mis  mort demain matin dans ce burg... au lieu
d'tre ingambes et guris de leurs blessures, Ronan et son frre sont
impotents; les leudes de Chram, runis  ceux du comte et  ses gens de
pied, forment une garnison de plus de trois cents hommes de guerre, ils
occupent ce burg... et pour enlever Ronan et Loysik, incapables de
marcher, la petite esclave, quasi mourante, et ma belle vchesse,
combien sommes-nous? toi et moi... Tiens, vieux Karadeuk, si je sais
comment nous sortirons de ce gupier, je veux devenir vritablement
ours, et non plus ours des kalendes de janvier[Y], ainsi que je le suis
 cette heure... Ah! celui-l qui m'et dit, lorsque dguis, comme tant
d'autres, en bestial, je ftais les saturnales de la nuit de janvier...
celui-l qui m'et dit: Mon joyeux garon, tu fteras les kalendes
d'hiver en plein t, j'aurais rpondu: Va, bonhomme, ce jour-l il fera
chaud... et j'aurais dit vrai... car je serais plus au frais dans un
four brlant que sous cette peau!... La rage et la chaleur me mettent en
eau... Tu restes muet, mon vieux Vagre...  quoi penses-tu?

-- mes fils... Que faire... que faire?...

--Meilleur je suis pour l'action que pour le conseil, en ce moment
surtout, car la fureur me rend fou! Pauvre et vaillante femme! demain,
brle!... Ah! pourquoi faut-il que j'aie t spar d'elle dans les
gorges d'Allange durant ce combat, engag par nos archers du haut des
chnes, contre les gens du comte... Pauvre... pauvre femme! je l'ai crue
morte ou prisonnire... Notre droute tait complte, impossible  moi
de m'assurer du sort de ma matresse, trop heureux de pouvoir, avec
quelques-uns des ntres, chapps au massacre, m'enfoncer au plus
profond de la fort, nous donnant rendez-vous dans les rochers du pic du
_Mont-Dore_, un de nos anciens repaires... Enfin, nous nous sommes, au
bout de quelques jours, retrouvs l une douzaine de notre bande, et
bientt nous t'avons vu arriver aussi, en compagnie de deux esclaves
fuyards; toi, mon vieux Vagre, perdu pour nous depuis plus de trois
ans... Alors, tu nous a renseigns sur le sort de tes fils, de la petite
esclave et de l'vchesse... C'est trange, ce que je ressens pour cette
vaillante femme! son souvenir ne me quitte pas... mon coeur se brise de
chagrin en la sachant aux mains du comte et de l'vque; il n'est pas en
Vagrerie de Vagre plus Vagre que moi pour la vie d'aventure, et pourtant
je ne sais quel hasard nous jetterait, l'vchesse et moi, dans un coin
de terre ignor, que l, je vivrais, je crois, prs d'elle, dix ans,
vingt ans, cent ans!... Tu me prends pour un fou, vieux Karadeuk? ou
mieux, pour un oison, car je deviens pleurard, et je m'hbte!... Au
diable le chagrin! il faut agir!...

--Oh! mes fils! mes fils!...

--S'il ne fallait pour les sauver, eux et l'vchesse, que donner ma
peau... pas celle-ci, la vraie, je la donnerais, foi de Vagre! car, tu
le sais, lorsque tu nous as cont ton projet, et que le personnage de
l'ours a t propos  un garon de bon vouloir, je me suis offert, vous
disant qu'autrefois,  Beziers, j'tais d'autant plus forcen pour les
dguisements des kalendes, que les prtres les dfendaient[Z], et que
dans ces saturnales je figurais surtout l'ours  s'y mprendre; je fus
tout d'une voix acclam ours en Vagrerie, et... mais tu trouves
peut-tre que je parle beaucoup?... Que veux-tu? cela m'tourdit... car
lorsque je reste muet et songeur... mon coeur se navre, et je deviens
stupide!...

--Loysik! Ronan! supplicis demain... non, non... ciel et terre! non!...

--Quoi qu'il faille faire pour sauver tes fils, la petite Odille et
l'vchesse, je te suivrai jusqu'au bout. Donc, lorsqu'il fut convenu
que tu serais le bateleur et moi l'ours, il fallut trouver un ours de
belle taille, assez obligeant pour me prter sa tte, son justaucorps et
ses chausses. J'ai emport ma hache, mon couteau, et j'ai gravi les
cimes du Mont-Dore...  bon veneur, bonne chance; presque aussitt je
rencontre un compre de ma taille; me prenant srement pour un ami, il
accourt  moi les bras ouverts... et la gueule aussi. Craignant de gter
son bel habit  coups de hache, je lui plante mon couteau sous
l'aisselle, au bon endroit que savait trouver le roi Clotaire lorsqu'il
tuait ses petits-neveux... Aprs quoi, j'ai soigneusement dshabill mon
obligeant ami; son justaucorps et ses chausses semblaient, foi de Vagre,
taills pour moi; je vous ai rejoints dans notre repaire, et nous voici
redescendus dans le plat pays, dtermins  tout pour sauver tes deux
fils, la petite esclave et mon vchesse... Rsumons-nous donc, car le
calme me revient... Que faire? Nous avions song  nous introduire dans
la ville de Clermont pendant la nuit qui devait prcder le jour du
supplice, presque certains de soulever une partie des esclaves et du
peuple ami des Vagres...  ce projet, il faut renoncer, ainsi qu'
l'ide de nous embusquer sur la route pour attaquer l'escorte qui aurait
conduit les prisonniers  Clermont... C'tait pour tcher de nous
renseigner sur le moment de leur dpart et sur leur route, que nous
devions tenter de nous introduire dans le burg, toi et moi, sous notre
dguisement, tandis que dix de nos compagnons nous attendraient cachs 
la lisire de la fort; ils y sont, prts  se rendre avec nous 
Clermont ou sur la route, ou mme  s'approcher cette nuit des fosss
du burg, si nous donnons  ces bons Vagres le signal convenu... Ce qui
s'est pass aujourd'hui, le supplice de demain, le grand nombre d'hommes
de guerre rassembls au burg ruinent tous nos projets... que faire?...
Voici longtemps que tu rflchis, mon vieux Vagre... as-tu dcid
quelque chose?

--Oui, viens...

--Au burg? mais il fait jour encore...

--La nuit sera noire avant notre arrive.

--Quel est ton projet?

--Je te le dirai en route; le temps presse; viens, viens...

--Marchons... Ah! j'oubliais... et la casaque?

--Quelle casaque?

--Celle que par semblant de bouffonnerie je dois endosser... La mesure
est prudente; le capuchon rabattu dissimulera ce qu'il y a de dfectueux
dans la jointure de la fourrure de mon cou  celle de ma tte; ce
capuchon cachera aussi  demi ma figure d'ours, car ces Franks seront
peut-tre plus clairvoyants que ces deux esclaves hbts...

Pendant que l'amant de l'vchesse parlait ainsi, Karadeuk avait tir de
son bissac une casaque roule: le faux ours l'endossa; elle tranait
jusqu'aux pattes de derrire, et le capuchon,  demi rabattu sur les
yeux, ne laissait voir que le museau; les larges manches tombaient
presque jusqu'au bout des pattes griffues; la noire fourrure du corps et
des cuisses, dcouverte par l'cartement des deux pans du vtement,
paraissait tout entire. Rien de plus grotesque que cet ours ainsi
costum; il devait, foi de Vagre, donner fort  rire, aprs boire, aux
htes du comte Neroweg.

--Laisse-moi maintenant, Karadeuk, cacher mon poignard dans un des plis
de la casaque... et tiens, c'est justement ce couteau saxon qu'en fuyant
des gorges d'Allange j'ai ramass sur le champ de bataille... Vois, sur
la garde de cette arme, ces deux mots gaulois gravs sur le fer:
_Amiti_, _communaut_... _Amiti_, c'est un bon prsage... L'amiti,
comme l'amour, me conduit au burg... Sang et massacre! dlivrer du mme
coup son ami, sa matresse!...

--Viens, viens...  Ronan! Loysik! je vous sauverai tous deux... ou nous
mourrons tous trois!...

Lorsqu'il y a cinq sicles et plus, les Romains possdaient la Gaule
conquise, mais non soumise, ils construisaient solidement les
ergastules, o la nuit ils renfermaient les esclaves gaulois enchans;
voyez plutt ce souterrain, antique dpendance du camp romain; la brique
et le ciment sont encore tellement lis entre eux, qu'ils forment un
seul corps plus dur que le marbre: des hommes munis de leviers, de
masses, de ciseaux de fer, et travaillant de l'aube au soir,
parviendraient  peine  pratiquer une ouverture dans les parois de
cette prison; la vote, basse et cintre, est ferme par d'normes
barreaux de fer... Au dehors veillent un assez grand nombre de Franks
arms de haches: les uns debout, les autres assis ou couchs sur la
terre; de temps  autre ils jettent un regard d'envie du ct du burg,
situ  cinq cents pas de l; mais le btiment principal est cach  la
vue des Franks par la saillie des granges et des curies, bties en
retour du logis seigneurial, o ces constructions s'appuient.

Pourquoi ces gardiens des prisonniers jettent-ils, du ct du burg, des
regards d'envie? parce que arrivent jusqu' eux,  travers les fentres
ouvertes, les cris des buveurs avins, et, par intervalle, le bruit des
tambours et des cornets de chasse; car l'on festoie chez le comte
Neroweg, qui ce soir-l, de son mieux, fte Chram, son royal hte.

Une lampe de fer, abrite par la saillie du cintre de l'antique
ergastule, claire les abords du souterrain et en dedans son entre.

Des pas se font entendre... un leude parat suivi de plusieurs esclaves,
portant des paniers et des craches.

--Enfants! voil de la cervoise, du vin, de la venaison, du pain de pur
froment. Mangez, buvez, tous doivent tre ici, aujourd'hui, en liesse...
le fils du roi visite notre burg!

--Vive Sigefrid! vive le vin, la cervoise et la venaison qu'il
apporte!...

--Mais veillez sur les prisonniers... que pas un de vous ne bouge
d'ici!...

--Oh! ces chiens ne remuent pas plus l dedans que s'ils taient
endormis pour jamais sous la terre froide, o ils seront demain... Ne
crains donc rien, Sigefrid.

--Hormis le seigneur roi, le seigneur vque ou Neroweg, quiconque
approcherait de cette grille pour parler aux condamns...

--Tomberait sous nos haches, Sigefrid; elles sont pesantes et
tranchantes...

--Au moindre vnement, qu'un son de trompe donne l'alarme au burg... et
en un instant nous sommes ici.

--Bonnes prcautions, Sigefrid, mais inutiles. Le pont est retir, de
plus, la bourbe des fosss est si profonde, qu'un homme qui tenterait le
passage disparatrait dans la vase... Enfin, il n'y a pas d'trangers
dans le burg; nous sommes ici, en comptant la truste du roi, plus de
trois cents hommes arms... qui donc tenterait de dlivrer ces chiens de
prisonniers? ne sont-ils pas, d'ailleurs, aussi incapables de marcher
qu'un livre  qui on a cass les quatre pattes?... Encore une fois,
Sigefrid, les prcautions sont bonnes  prendre, nous les prendrons,
mais elles seront vaines...

--Veillez toujours soigneusement jusqu' demain, jour du supplice de ces
maudits; ce n'est pour vous qu'une nuit  passer.

--Et nous la passerons joyeusement  boire et  chanter!

--Ainsi, l'on est gai dans la salle du festin, Sigefrid?

--Le soleil de mai pompe moins avidement la rose que nos buveurs les
tonneaux pleins; des montagnes de victuailles disparaissent dans les
abmes des ventres... dj l'on ne parle plus, l'on crie; tout 
l'heure on ne criera plus, on hurlera! Les leudes de Chram faisaient
d'abord la petite bouche, mais  cette heure ils l'ouvrent jusqu'aux
oreilles pour rire, boire et manger... Ce sont, aprs tout, de bons et
gais compagnons; un peu de jalousie de notre part nous avait irrits
contre eux; cette rivalit s'est noye dans le vin, et tout  l'heure,
dans son ivresse, le vieux Bertefred, poussant de monstrueux hoquets,
embrassait, en pleurant comme un veau, un des brillants et jeunes
guerriers de la suite royale, et l'appelait son fils mignon.

--Ah! ah! ah!... la bonne scne...

--Enfin, pour complter la fte, on dit qu'on vient d'introduire dans le
burg un bateleur qui montre un ours et un singe. Neroweg a propos ce
divertissement au roi Chram, et le majordome vient de donner l'ordre de
faire entrer l'homme et les btes dans la salle du festin; on est all
les qurir, aux trpignements de joie des convives. Je me hte de
retourner  la maison pour avoir ma part de l'amusement...

--Heureux Sigefrid! il va voir l'ours et le singe!

--Enfants, je vous le promets, lorsque le roi se sera diverti de ce
bateleur, je demanderai au comte qu'on vous envoie de ce ct l'homme et
ses btes...

--Sigefrid, tu es un bon compagnon!

--Et surtout... veillez bien sur les prisonniers!...

--Sois tranquille, et bois tranquille... Maintenant,  nous le vin, la
cervoise, la venaison! En attendant l'homme, l'ours et le singe, vidons
les pots  la sant du bon roi Chram et de Neroweg!

La lampe de fer, accroche sous la saillie du cintre de l'antique
ergastule, clairait ses abords et les groupes de Franks, qui
mangeaient, riaient, buvaient au dehors; cette lampe clairant aussi
l'entre du souterrain, ferm par des barreaux de fer, jetait sa
rougetre et vacillante lumire sur les prisonniers gaulois, runis non
loin de l'ouverture de cette prison, dont la profondeur restait pleine
de tnbres.

Prs de la grille de l'ergastule, la petite Odille, couche sur la
terre, les mains croises sur son sein de quinze ans, comme une morte
que l'on va ensevelir, avait aussi la pleur d'une morte; assise prs
d'elle, l'vchesse, toujours belle, quoique plie et amaigrie,
soutenait, sur ses genoux, la tte de l'enfant, et la contemplait avec
des yeux de mre... Ronan, les jambes enveloppes de chiffons, les mains
charges de menottes de fer, incapable de se tenir debout ou agenouill,
est assis non loin des deux femmes, le dos appuy aux parois du
souterrain; il jette sur Odille un regard non moins appitoy que celui
de l'vchesse; l'ermite laboureur, garrott comme son frre, dont il a
partag la torture, se tient assis prs de lui, et semble mu des soins
que prodigue l'vchesse  la petite esclave, qui semble expirante.

--Meurs, petite Odille!--disait Ronan,--meurs, mon enfant... tu serais
brle vive, mieux vaut mourir de la blessure que tu t'es faite d'une
vaillante mais trop faible main, lorsqu'il y a un mois tu m'as cru tu!

--Pauvre petite! l'motion de cette journe a puis ses forces...
Voyez, Loysik, voyez, Ronan, son visage devient, hlas! de plus en plus
livide!

--Bnissons cette pleur livide, belle vchesse; elle annonce une mort
prochaine... cette mort sauvera la pauvre enfant des douleurs du
supplice; sa blessure ne l'a-t-elle pas dj sauve des nouvelles
brutalits du comte et de la torture d'aujourd'hui?... Meurs, meurs
donc, petite Odille, nous revivrons ailleurs! Libre, j'aurais fait de
toi, pour toujours, ma femme en Vagrerie, si tu l'avais voulu; car dj
je t'aimais tendrement pour ta douceur, pour ta beaut, pour le malheur
et la honte qui t'avaient frappe si jeune, enfant innocente encore
aprs ton dshonneur!... Meurs donc, petite Odille... Aussi vrai que moi
et mon frre Loysik nous serons supplicis demain, je redoute moins ce
supplice que de te voir brle vive, puisque je serai mis  mort le
dernier!... Oh! si je n'avais les jambes en lambeaux, je me tranerais
jusqu' toi; oh! si je n'avais les mains enchanes, je t'toufferais
d'une main prvoyante, de mme que nos mres, les viriles Gauloises
d'autrefois, tuaient leurs enfants pour les soustraire  l'esclavage!
Belle vchesse! toi dont les bras sont libres, ne pourrais-tu trangler
doucement cette chre enfant? Le lger souffle de vie qui la soutient 
peine serait si vite teint!

--J'y ai dj song... Ronan, et je n'ose...

--Mais si par hasard elle survit, son sort sera le tien... coutez bien:
vous serez d'abord mises nues devant cette bande de Franks! et par eux
fouettes de houssines!

--Tais-toi... Ronan... tais-toi, le rouge me monte au front!... Pour
moi, femme, l est le pire du supplice...

--Ton mari l'vque le savait... comme il savait que la torture
d'aujourd'hui te ferait perdre une partie de tes forces ncessaires pour
endurer le supplice de demain; aussi t'a-t-il benotement pargne
tantt... vous serez ensuite mises chacune sur un pal aigu. C'est encore
ton mari l'vque qui doit avoir imagin ceci... lui, qui jadis inventa
d'enfermer un vivant dans un spulcre avec un mort en putrfaction...
Ah! j'oubliais... avant le supplice du pal, on vous arrachera le bout
des seins avec des tenailles ardentes; ce raffinement sent son roi Chram
d'une lieue. Enfin, vous serez jetes dans le bcher encore un peu
vivantes... La torture est, tu le vois, finement gradue! et tu ne veux
pas, toi qui le peux, y soustraire cette douce enfant?... Ah! tu te
dcides enfin!... tes mains s'approchent du cou de la petite Odille...
Allons, pas de faiblesse! souviens-toi de nos mres... mettant  mort
les enfants qu'elles chrissaient... Mais quoi! tu hsites!... tes mains
retombent!... tu pleures!...

--Je n'ose pas... je n'ose pas...

--Lche coeur!!!

--Moi! lche?... non... si elle tait ma fille... je la tuerais...

--C'est juste, Odille est pour toi une trangre... tu ne peux l'aimer
assez pour te rsoudre  la tuer; il faut, n'est-ce pas, Loysik,
pardonner  l'vchesse ce manque de tendresse?... Aprs tout, elle
n'est pas la mre de cette enfant!

 ce moment la petite esclave fait un mouvement, pousse un lger soupir,
sa tte se soulve  demi, ses yeux s'ouvrent, cherchent tout, d'abord
Ronan... s'arrtent sur lui, et au bout de quelques instants elle dit
d'une voix faible:

--Ronan... la nuit est-elle dj passe, que voici le jour?

--Ce n'est pas le jour, mon enfant, c'est la clart de la lampe qui
brle au dehors; tes forces semblent puises? tu t'tais assoupie?

--Je faisais un rve doux et triste... ma mre me berait sur ses genoux
en me chantant le bardit d'Hna; et puis elle me disait en pleurant:
Odille, c'est toi, c'est toi que l'on va brler... Alors je me suis
veille, j'ai cru que c'tait dj le jour... Ah! Ronan! que c'est
long, d'ici  demain! et ce supplice! ce supplice! comme il durera... 
moins que la douleur soit trop forte, alors je mourrai tout de suite...

--Et tu ne regretteras pas la vie?

--Ronan, j'ai voulu me tuer quand je vous ai cru mort... vous tes
condamn comme nous, je n'ai plus ni pre ni mre! qui regretterais-je
ici? Puisque l'on va revivre ailleurs auprs de ceux que l'on a aims,
nous nous retrouverons bientt tous ensemble, vous et ma famille.

--Et quelle haine! dis, petite Odille? quelle haine contre ceux qui
t'ont condamne  mourir ainsi?

--Oui, Ronan... je les hais parce qu'ils sont injustes et mchants; ils
me font mourir... et je n'ai, moi, jamais fait de mal  personne...

--Et si cela tait en votre pouvoir, mon enfant, leur rendriez-vous le
mal qu'ils vous font?

--Seulement pour me venger?... si j'tais par hasard dlivre? frre
Loysik?

--Oui, seulement pour vous venger!

--Non... je ne me sens pas de mchancet au coeur...

--Et si l'on vous disait: la torture et la mort seront subies par eux ou
par vous... choisissez...

--Que voulez-vous, frre Loysik... ils sont mchants et injustes, je
prfrerais ma vie  la leur; mais si l'on me disait: --Odille, voici
Ronan, voici dame Fulvie... voici frre Loysik, qui n'ont eu pour toi
que de douces paroles, que de tendres soins, il faut que toi ou eux
soient supplicis, choisis.--Oh! comme je rpondrais vite:
Prenez-moi... prenez-moi, et qu'ils soient sauvs! ils ont t si doux
pour moi! ils sont si bons au pauvre monde!

--Petite Odille, si l'on te disait: Chris ces mchantes gens qui vont
te faire mourir... oui, que tes dernires paroles pour eux soient
tendres comme l'adieu que tu aurais fait  ta mre adore?

--Vous vous moquez, Ronan! Aimer comme ma mre, ces Franks qui ont fait
tant de mal  moi et aux autres! je ne saurais... je ne pourrais ainsi
aimer injustement...

--Et si l'on te disait: Chaque torture que tu vas ressentir te sera
paye l-haut en ternelle flicit.

--O? l-haut?... Par qui paye, Ronan?

--Par un Dieu... par un Dieu tout-puissant, qui peut ce qu'il veut... et
qui met la flicit ternelle au prix des souffrances de ses cratures!

--Si ce Dieu peut ce qu'il veut, Ronan, pourquoi n'empche-t-il pas mon
supplice puisque je ne l'ai pas mrit? S'il peut ce qu'il veut,
pourquoi met-il au prix de cruelles souffrances cette ternelle flicit
que je ne recherchais pas, ne demandant qu' vivre dans la paix et
l'innocence?...

--Oh! nave et douce enfant!  qui ne saurait mourir, tu
l'apprendrais,--s'cria l'ermite laboureur.--Tu hais justement les
mchants qui te condamnent, tu ne leur accordes pas un pardon inique et
imbcile; mais libre... tu ne leur rendrais pas le mal pour le mal! tu
prfrerais ton innocente vie  leur vie souille de crimes; mais tu
saurais mourir pour ceux qui t'ont aime!... tu ne vois pas dans la mort
par le supplice je ne sais quel march avec un Dieu tout-puissant, qui,
pour quelques heures de torture que des barbares t'imposent, te
donnerait une ternit de bonheur! tu prvois la douleur parce que tu
t'attends  souffrir dans ta chair! mais l'approche du supplice ne
t'inspire pas une lche pouvante! Non, non; dans ta grandeur nave tu
te rsignes doucement, attendant l'heure d'aller revivre auprs de ceux
qui t'aimaient.

--Cette enfant a plus de raison et plus de courage que moi qui serais sa
mre! Loysik dit vrai, j'apprendrai d'elle  mourir.

--Foi de Vagre! qu'est-ce que la mort, belle vchesse? changer de
vtements et de logis. Le supplice? deux ou trois heures de souffrance,
dont le terme plus ou moins rapproch est du moins certain... Sais-tu,
Loysik, ce qui seulement me chagrine  cette heure? c'est de quitter ce
monde-ci, laissant notre Gaule bien-aime...  jamais soumise aux Franks
et aux vques!

--Notre Gaule bien-aime,  jamais soumise aux Franks et aux vques!
non, non, frre... les sicles sont des sicles pour l'homme... ils sont
 peine des heures pour l'humanit dans sa marche ternelle!... Ce monde
o nous vivons nous semble grand... Qu'est-il? roulant confondu parmi
ces milliers de mondes toiles, qui,  cette heure de la nuit, brillent
 nos yeux dans l'immensit des cieux! mondes mystrieux o nous allons
successivement revivre, me et corps, jusqu' l'infini!... Tiens, mon
frre, lors de la conqute de Csar, nos aeux esclaves, enchans il y
a des sicles dans cet ergastule o nous sommes, ont peut-tre aussi dit
comme toi avec dsespoir:--Notre Gaule bien-aime est  jamais soumise
 la conqute trangre... Et pourtant...

--Et pourtant deux sicles et demi ne s'taient pas couls qu' force
d'hroques insurrections contre les Romains, la Gaule avait pas  pas,
au prix du sang de nos pres, reconquis ses droits, ses liberts, son
indpendance! lors de l're glorieuse de Victoria la Grande! Tu dis
vrai, Loysik, tu dis vrai.

--Et la vision prophtique de cette femme auguste? cette vision que nous
a transmise dans ses rcits notre aeul Scanvoch, et que notre pre nous
a si souvent raconte? te la rappelles-tu?

--Oui, dans cette vision, Victoria voyait la Gaule esclave, puise,
saignante,  genoux, crase de fardeau, se tranant sous le fouet des
rois franks et des vques!

--Mais la fin? la fin de cette vision de Victoria la Grande?

--Oh... splendide! rayonnante! la Gaule libre, fire, glorieuse, foulant
d'un pied superbe son collier d'esclavage, la couronne des rois et celle
des papes de Rome, la Gaule tenait d'une main une gerbe de fruits et de
fleurs, de l'autre un tendard surmont du coq gaulois!

--Eh! que crains-tu donc alors? songe au pass! vois-y la Gaule, courbe
d'abord sous la conqute romaine, se relever, par le courage de ses
enfants, libre et redoutable!... Que le pass te donne foi dans
l'avenir!... Cet avenir est lointain peut-tre! que nous importe le
temps  nous, qui, en ce moment suprme, n'avons plus  mesurer d'ici 
demain que les dernires heures de notre vie... Oh! mon frre, j'ai une
foi profonde... invincible dans le rveil et l'affranchissement de la
Gaule!... Je te l'ai dit, les sicles sont des sicles pour l'homme; ils
sont  peine des heures, des instants, pour l'humanit dans sa marche
ternelle!

--Loysik... tu me rassures... tu raffermis ma croyance... oui, je
quitterai ce monde les yeux fixs sur cette vision radieuse de la Gaule
renaissante!... Un dernier chagrin me reste... l'incertitude o nous
sommes du sort de notre pre!

--S'il survit, puisse-t-il ignorer notre fin, Ronan! il nous aimait
tendrement... c'tait un grand coeur! En temps de guerre nationale, 
la tte d'une province souleve en armes, il et peut-tre t un hros
comme le _chef des cent valles_, son idole!...  la tte d'une bande de
rvolts... notre pre n'a pu tre qu'un intrpide chef de Bagaudes ou
de Vagres... Tu sais, mon frre, mon loignement pour ces terribles
reprsailles... si lgitimes qu'elles soient... elles ne laissent aprs
elles que ruines et dsastres... Mais du moins notre pre a toujours
veng les opprims... les souffrants, et jamais sa vengeance n'a atteint
que les mchants...

--Va, Loysik, en ces temps d'pouvantable iniquit la Vagrerie accomplit
une mission divine!... Les puissants du monde crasent les faibles!...
la Vagrerie frappe les puissants... Qui donc les punirait sans nous, ces
puissants? Leurs remords! ils payent, et le clerg les absout de leurs
crimes! Leurs victimes! elles n'osent dans leur hbtement catholique se
rebeller contre leurs bourreaux! Non, non, il faut par des exemples
terrifier nos matres!... Insensibles  la prire, ils cderont 
l'pouvante! Oh! mes Vagres! mes bons Vagres, o tes-vous! o
tes-vous! pour cent Vagres tus... la Vagrerie, je le sais, n'est pas
morte... mais o sont-ils, mes braves compagnons! o sont-ils!

--S'ils vous savaient ici, Ronan, ils tenteraient tout pour vous
dlivrer... ils vous aiment tant...

--Quelques-uns d'entre eux peut-tre, petite Odille, ont survcu au
combat des gorges d'Allange; si, comme on le disait, on nous avait
conduits  Clermont, nous aurions eu, soit en route, soit dans la ville,
quelque chance d'tre dlivrs par mes compagnons; mais ici dans ce
burg, il ne faut pas rver dlivrance, chre enfant... je dis rver, car
voici tes paupires qui de nouveau s'appesantissent...

--C'est vrai, Ronan... est-ce faiblesse... ou sommeil... je ne sais, mes
yeux se ferment malgr moi... Oh! je voudrais dormir jusqu' demain...

--Berce-la sur tes genoux, belle vchesse, berce-la... comme sa mre
la berait autrefois... et qu'elle s'endorme pour ne plus se
rveiller!...

--Dors, pauvre petite... dors sur mes genoux... En te voyant souffrir si
douce et si jeune... toi, d'un ge  tre ma fille... j'ai compris les
douleurs maternelles... Ah! moi aussi, j'aurais t, si le sort l'avait
voulu, mre vaillante, pouse dvoue...

Et aprs un long silence pendant lequel la petite esclave s'endormit
tout  fait, Fulvie ajouta:

--Et vous ne savez pas, Ronan... si le veneur a t tu?

--Le dernier moment o je l'ai vu, belle vchesse, il ajustait du haut
d'un chne... quelque leude  la porte de sa flche... Est-il  cette
heure mort ou vivant? je l'ignore...

--Ah! si j'avais longtemps  vivre, je regretterais toujours que le
combat nous ait empchs, le veneur et moi, de mourir ensemble, selon
notre promesse change durant cette nuit de folle ivresse... Quand je
pense  cette nuit... c'est pour moi comme le souvenir d'un songe  la
fois brlant et honteux... vous devez me mpriser beaucoup... Loysik! et
je vous l'avoue, si rsolue que je sois  la mort... il me sera cruel
d'emporter vos mpris.

--Fulvie! libre aujourd'hui, retrouvant le veneur libre aussi... et vous
disant: sois ma femme devant Dieu! que rpondriez-vous en toute
sincrit?

--Je rpondrais: Je serai pouse dvoue, mre vaillante!... oh! oui...
croyez-moi, Loysik... j'agirais comme je dis... je le sais... je le
sens... Cet homme  qui je me suis donne dans cette nuit d'incendie et
d'pouvante, aprs qu'il m'eut arrache aux flammes, cet homme, je
l'aimais dj pour sa grce et sa beaut, ainsi que je l'ai aim ensuite
pour son courage et son gnreux coeur.

--Je vous crois, Fulvie... Comment alors, en ce moment suprme,
pourrais-je vous mpriser?... ne rpareriez-vous pas, si vous le
pouviez, votre garement d'un jour par toute une vie honnte et
dvoue?

--Mais, Loysik, cet homme a t mon amant...

--Si votre mari l'vque s'tait autrefois montr pour vous plein de
tendresse, et plus tard rempli de fraternelle affection, eussiez-vous
cd  l'entranement que vous regrettez?

--Jamais!

--Et pourtant de cet homme si mchant, si ddaigneux  votre gard, vous
avez eu piti! oui, lorsqu'il tait au pouvoir des Vagres, vous avez t
pour lui compatissante; allez, Fulvie, Jsus de Nazareth, dans sa tendre
et sage misricorde, a remis leurs pchs  la _femme adultre_ et 
_Madeleine_, parce qu'elles se repentaient et avaient beaucoup aim...
Comment, moi, vous mpriserais-je?

--Merci, Loysik, de me parler ainsi... Maintenant je ne craindrai plus
de rencontrer vos yeux, et si demain mon courage dfaille... c'est 
votre regard affectueux et serein que je demanderai force et vaillance!

--Frre,--dit Ronan,--ils sont bien gais l-bas! dans le burg!...
Entends-tu leurs clameurs lointaines? Ah! par les os de notre aeul
Sylvest, ils taient aussi bien gais ces jeunes et brillants seigneurs
romains qui, couronns de fleurs, riaient, insoucieux et cruels, au
balcon dor du cirque, pendant que leurs esclaves, vous aux btes
froces, attendaient la mort sous les sombres votes de l'amphithtre,
comme cette nuit nous attendons la mort dans ce souterrain... Oui... ils
taient aussi fort gais, ces seigneurs romains! mais du fond de leurs
tnbres les esclaves gaulois, secouant leurs chanes en cadence,
chantaient ces paroles prophtiques:

--_Coule, coule, sang du captif!_--_tombe, tombe, rose
sanglante!_--_germe, grandis, moisson vengeresse!_...--_A toi, faucheur,
 toi, la voil mre!_--_aiguise ta faux!_ _aiguise, aiguise ta
faux!_...

Neroweg ftait de son mieux Chram, son royal hte; il avait d'abord
hsit  sortir de ses coffres sa vaisselle d'or et d'argent, fruit de
ses rapines; il craignait d'exciter la convoitise de Chram et de ses
favoris, redoutant quelque vol sournois de la part de ceux-ci, ou de la
part de leur matre, quelque demande cupide; mais cdant  sa vanit de
barbare, le comte ne put rsister au dsir d'taler ses richesses aux
yeux de ses htes; il exhuma donc de ses coffres ses grandes amphores,
ses vases  boire, ses bassins profonds et ses larges plats, le tout en
or ou en argent massif, et de formes grecque, romaine ou gauloise,
formes varies comme les pilleries dont provenait cette vaisselle. Il y
avait encore des coupes de jaspe, de porphyre et d'onyx, enrichies de
pierreries; des patres, sortes de cuvettes en bois rare, ornes de
cercles d'or, incrustes d'escarboucles. Mais de ces objets prcieux les
htes du comte ne devaient point se servir; ces trsors, entasss sans
ordre et comme un tas de butin au milieu de la table immense, devaient
seulement rjouir ou faire tinceler d'envie les regards des invits qui
ne pouvaient d'ailleurs, vu la distance o ils se trouvaient de ces
belles choses, rien drober. Seuls, le roi Chram et l'vque Cautin,
devant lesquels le comte avait fait taler en guise de nappe un morceau
d'toffe pourpre, broche d'or et d'argent, pareil  celui dont taient
momentanment recouverts leurs siges; seuls, le roi Chram et l'vque
se servaient chacun pour boire d'une grande coupe de jaspe, enrichie de
pierreries, ils mangeaient dans un large plat d'or massif, o on leur
servait les mets; les autres convives avaient devant eux des plats et
des pots  boire, en bois, en tain, en terre ou en cuivre tam. Le
comte, pour faire par son costume honneur au fils de ce roi qu'il
songeait  trahir, avait endoss par-dessus son buffle gras et ses
chausses crasseuses, une ancienne dalmatique de drap d'argent, brode
d'abeilles d'or, prsent fait  son pre par le glorieux roi Clovis. Il
faut le dire, le vif dsir de s'approprier cette superbe dalmatique,
tombe lors du partage de la succession paternelle dans le lot d'Ursio,
frre de Neroweg, avait quelque peu pouss le comte  ce fratricide
expi moyennant de riches donations  l'glise et  l'vque Cautin.
Neroweg portait en outre deux lourds et longs colliers d'or, auxquels
il avait ingnieusement ajust, de maille en maille, des boucles
d'oreilles de femme, ruisselantes de pierreries; un paon n'et pas t
plus fier de son plumage que l'tait, sous sa dalmatique et ses bijoux
vols, ce seigneur frank, au menton rose, aux longues moustaches rousses
et  la chevelure fauve retrousse et rattache au sommet de la tte par
un bracelet d'or couvert de rubis (autre invention de parure du seigneur
comte), d'o cette rude et inculte crinire retombait derrire son cou
comme la queue d'un cheval rouge.

L'aspect de la salle tait  l'avenant, mlange de luxe, de barbarie et
de malpropret sordide; autour de cette table de bois grossier,
seulement recouverte d'un morceau de riche toffe  la place occupe par
Chram et par l'vque, et orne en son milieu d'un monceau de vaisselle
prcieuse; autour de cette table, circulaient des esclaves en guenilles,
sous la surveillance du snchal, du majordome, du sommelier et autres
principaux serviteurs du comte, vtus de casaques de peau de bte, en
toute saison, et sales autant que barbus, hrisss et dpenaills. Le
nombre d'esclaves, portant des flambeaux de cire destins  clairer le
festin, avait t doubl, et aussi doubl, tripl, quadrupl, le nombre
des tonneaux dresss dans les encoignures de la salle;  chaque angle,
on voyait trois ou quatre grosses tonnes superposes, l'on et dit
autant de colonnes trapues; les sommeliers pour mettre en perce le
tonneau le plus lev, et y remplir les pots  boire se servaient d'une
chelle, mais depuis longtemps les tonnes suprieures taient vides; le
vieux vin de Clermont, qu'elles avaient contenu, gayait et chauffait
de plus en plus les convives.

L'vque Cautin, cdant  son penchant naturel pour la buvaille et la
ripaille, voyant par avance Ronan le Vagre, l'ermite laboureur et la
belle vchesse supplicis le lendemain, le bon Cautin ne se sentait
point d'aise, il buvait et rebuvait, chafriolait et discourait,
agressif, moqueur, insolent comme un compre qui, avant le repas du
matin, avait dj opr son petit miracle; le saint homme n'osait,
malgr son aversion pour Chram, s'attaquer  lui, moins encore au _Lion
de Poitiers_; le Gaulois rengat rancuneux en diable  l'endroit du
miracle matinal, avait plus tard dit  l'homme de Dieu, en lui lanant
de vritables regards de lion courrouc: Tu m'as forc de descendre de
cheval et de m'agenouiller devant toi, je me vengerai, j'attends mon
heure. La victime des railleries sardoniques de l'vque tait Neroweg,
assez habituellement stupide et sans rplique.

--Comte,--lui disait Cautin,--ton hospitalit part du coeur, j'en suis
certain; mais ton repas est excrable en son abondance... ce ne sont que
viandes et poissons bouillis ou grills, servis  profusion et sans
recherche... vrai festin de barbare vivant de son troupeau, de sa chasse
et de sa pche; on ne trouve ici aucun accommodement dlicat et
sollicitant la faim; on est repu, voil tout, c'est pitoyable! j'en
prends  tmoin sa gloire le roi Chram.

--Notre hte et ami Neroweg fait de son mieux,--dit Chram, qui, pour ses
projets dj drangs par la torture de Ronan le Vagre, voulait se
mnager le comte.--Devant la cordiale hospitalit de Neroweg je songe
peu au festin.

--Moi, j'y songe, glorieux roi, parce que j'ai dj festin ici et que
je compte y festiner encore,--reprit l'vque.--Cent fois je l'ai dit au
comte; il a de dtestables cuisiniers... il est avaricieux... et ne sait
point mettre le prix aux choses... Voyons, Neroweg, combien t'a cot
l'esclave chef de tes cuisiniers?

--Il ne m'a rien cot du tout... mes leudes, en revenant de Clermont,
l'ont trouv sur la route; ils l'ont pris et amen ici garrott! mais
hier il a eu les pieds brls par l'preuve du jugement de Dieu, et
ensuite la langue coupe pour ses blasphmes; il a d s'en ressentir
aujourd'hui et se faire aider par d'autres esclaves moins habiles que
lui pour prparer ce festin.

--Je comprends,  la rigueur, qu'ayant eu la langue coupe, il n'ait pu
goter ses sauces, mais ce n'en est pas moins un pitoyable cuisinier...
cela ne m'tonne pas, un cuisinier ramass par hasard sur le grand
chemin... qu'attendre d'un pareil rebut! quand je pense que le mien, qui
n'est point parfait, m'a cot cent sous d'or... c'est vraiment une
peste que de mauvais cuisiniers; ils gtent les meilleures choses...
ainsi par exemple: voici des grues... des grues! gibier succulent,
esculent par excellence lorsqu'il est congrment accommod... or,
comment cet ne de cuisinier nous les sert-il, ces grues? bouillies 
l'eau! des grues bouillies  l'eau!

--Allons, patron, calme-toi, une autre fois on les fera rtir...

--Rtir!... mais malheureux comte, c'est encore plus criminel! des grues
rties!...

--Ni bouillies, ni rties, comment donc faire alors?...

--Veux-tu le savoir?

--Oui...

--coutez ici, majordome, et vous donnerez cette recette au cuisinier,
si tant est qu'il soit capable et digne de l'excuter...

--Oh! saint vque! le fouet aidant... il faudra bien que le cuisinier
excute la recette.

--Or donc, majordome, cette recette, la voici; je dclare humblement et
vridiquement que je ne suis point l'auteur de cette manire
d'accommoder les grues; je l'ai lue et apprise dans les crits
d'_Apicius_, clbre gourmet romain, mort, hlas! il y a de longues
annes, mais son gnie vivra tant que vivront les grues!...

--Voyons, patron... voyons ta recette...

--Or donc: vous lavez et parez votre grue, et la mettez dans une marmite
de terre avec de l'eau, du sel et de l'_anet_...

--Eh bien! c'est ce qu'a fait le cuisinier; il a fait bouillir la grue
avec de l'eau et du sel...

--Mais laisse-moi donc achever! barbare, et tu verras que cet ne
paresseux s'est arrt au commencement du chemin, au lieu de le
poursuivre jusqu'au bout... Donc, vous laissez rduire de moiti l'eau
o a commenc de cuire votre grue, puis vous la mettez ensuite (la grue)
dans un chaudron avec de l'huile d'olive, du bouillon, un bouquet
d'_origan_ et de _coriandre_; quand votre grue sera sur le point d'tre
cuite, ajoutez-y du vin, mlang de miel et de _livche_, quelque peu de
_cumin_, un scrupule de _benjoin_, un atome de _re_ et un peu de
_carvi_ broy dans le vinaigre; usez ensuite d'amidon pour paissir
honntement votre sauce; elle doit tre alors d'un joli brun dor; vous
la versez sur votre grue aprs avoir gracieusement plac le volatile au
milieu d'un grand plat, le col gentiment arrondi et tenant dans son bec
un bouquet de fenouil vert[AA]. Maintenant je le demande  sa gloire le
roi Chram; je le demande  nos clarissimes convives... y a-t-il le
moindre rapport entre une grue ainsi accommode et cette chose sans
forme, sans couleur, sans saveur, qui semble noye dans ce bassin d'eau
grasse?

--Si Dieu le Pre avait besoin d'un cuisinier il te choisirait, sensuel
vque,--dit le Lion de Poitiers,--tu ne drogerais pas  cuisiner au
paradis.

 cette impit le saint homme ft la grimace, se souvenant sans doute
d'avoir cuisin, non point en paradis, mais en Vagrerie; il remplit la
coupe et la vida d'un trait, en regardant de travers le favori du roi
Chram.

--Allons, comte Neroweg,--dit Spatachair,-- tout pch misricorde, une
autre fois tu nous donneras un festin plus dlicat... et ta femme, dont
tu ne seras pas toujours jaloux, et pour cause, prsidera le banquet.

--Et foi de Lion de Poitiers, je ne lui serrerai pas trop fort les
genoux sous la table.

--Lors de ce festin-l, Neroweg,--ajouta Imnachair, malgr les vains
coups d'oeil de Chram pour mettre un terme  l'insolence de ses
favoris,--lors de ce festin-l tu ne nous feras pas comme aujourd'hui
manger et boire dans le cuivre et dans l'tain, tandis que tu tales 
nos yeux blouis ta vaisselle d'or et d'argent au milieu de la table...
hors de notre porte... ne dirait-on pas que tu nous prends pour des
larrons?

--Neroweg offre l'hospitalit comme il lui convient,--reprit d'un air
sourdement courrouc Sigefrid, un des leudes du comte;--ceux qui mangent
la viande et boivent le vin d'ici... sont mal venus  se plaindre des
pots et des plats...

--Nous reproche-t-on,  nous hommes du roi, ce que nous buvons et
mangeons dans ce burg?

--Ce serait un audacieux reproche, car j'tais rassasi, moi, avant
d'avoir touch  ces grossires montagnes de victuailles!

--Et de plus ce serait une insulte,--s'cria un autre des convives.--Or
d'insulte, nous n'en souffrirons pas... nous sommes ce que nous
sommes... nous autres de la truste royale!

--Vous croyez-vous donc au-dessus de nous, parce que nous sommes leudes
d'un comte? Nous pourrions alors mesurer la distance qui nous spare...
en mesurant la longueur de nos pes.

--Ce ne sont pas les pes qu'il faut mesurer... c'est le coeur...

--Ainsi, nous, _fidles_ de Neroweg, nous avons le coeur moins grand que
le vtre... Est-ce un dfi?

--Dfi, si vous voulez, pais rustiques...

--L'pais rustique vaut mieux que le guerrier de cour effmin! Vous
allez le voir tout  l'heure si vous voulez...

--Donc, nous verrons cela... Six contre six... ou plus, s'il vous
convient...

--Cela nous convient!...

Cette altercation, commence  l'un des bouts de la table, entre ces
Franks avins, n'avait pas dbut sur un ton trs-lev; mais elle finit
avec un tel clat d'emportement, que Chram, l'vque et le comte
s'empressrent de s'interposer, afin de ramener la paix entre les
convives; ceux-ci, fort anims par le vin, l'orgueil et l'envie,
s'apaisrent d'assez mauvaise grce, en changeant des coups d'oeil
encore provocants et farouches.

Karadeuk et son ours, prcds du majordome, se trouvaient au seuil de
la salle du festin lors de cette dispute promptement calme. Le
majordome, s'tant approch de son matre, lui dit:

--Seigneur comte?

--Que veux-tu?

--Le bateleur, son ours et son singe sont l.

--Quoi, comte, tu as ici des ours?

--Chram, c'est un bateleur voyageant avec ses btes... J'ai pens que
peut-tre ce divertissement te plairait aprs le festin, j'ai ordonn
d'amener cet homme.

--Qu'il vienne, comte, qu'il vienne... Tu nous donnes un rgal vraiment
royal!

La nouvelle de ce divertissement, accueillie avec joie par tous les
Franks, leur fit oublier leur querelle et leurs dfis changs: les uns
se levrent, d'autres montrent sur leurs bancs pour voir des premiers
entrer l'homme, l'ours et le singe. Lorsque Karadeuk parut enfin, des
clats de rire germaniques retentirent d'une force  branler la salle,
non que l'aspect du vieux Vagre ft rjouissant; mais rien ne se pouvait
imaginer de plus grotesque que l'amant de l'vchesse sous la peau de
l'ours; il s'avanait pesamment, vtu de sa casaque  capuchon rabattu,
et semblait bloui de la lumire des torches, quoique ces vingt
flambeaux ne jetassent qu'une clart vacillante et douteuse dans cette
salle immense. Grce  cette lumire peu clatante, et  l'ample casaque
dont le Vagre tait  demi envelopp, son apparence _ursine_ tait
parfaite. De plus, afin d'loigner les curieux, Karadeuk, raccourcissant
ds son entre la chane dont il conduisait l'animal, s'cria:

--Seigneurs, n'approchez pas  la porte de la dent de cet ours, il est
sournois et froce...

--Bateleur, veille sur ta bte; si elle avait le malheur de blesser
quelqu'un ici, je la ferais couper en quatre quartiers, et tu recevrais
pour ta part cinquante coups de fouet sur l'chine!

--Seigneur comte, ayez piti de moi, pauvre vieux homme, je n'ai que mes
animaux pour gagner ma vie... j'ai suppli vos nobles et nobilissimes
htes de ne point trop s'approcher de mon ours...

--Avance, avance, que je le voie de prs, ce plaisant compagnon; il
n'osera point, je suppose, me griffer, moi, le fils du roi Clotaire...

--Oh! trs-glorieux prince!--dit Karadeuk du ton le plus
respectueux,--ces malheureux animaux privs d'intelligence ne peuvent
point distinguer entre les seigneurs du monde et les humbles!

--Avance, avance, plus prs encore...

--Trs-glorieux roi, prenez garde... il y aurait moins de danger 
considrer de prs le singe... je peux le tirer de sa cage.

--Oh! des singes... je suis peu curieux de cette maligne engeance,
puisque j'ai des pages... Ah! ah! ah! le rjouissant compre, avec sa
casaque... vois donc, Imnachair, comme il a l'air pantois et grognon...
il ressemble au Lion de Poitiers en robe du matin, lorsque ce digne ami
a pass une nuit sans s'enivrer ou sans violenter de femme...

--Que veux-tu, Chram? je regarde comme perdues toutes les nuits que je
n'emploie pas...  ton exemple.

--Lion, tu es injuste... je suis devenu temprant et chaste.

--Par puisement...  roi pudique!  roi sobre!

--Plains-moi donc alors, au lieu de m'accuser... Ah , bateleur, que
fait ton ours? est-il savant?

--Si vous l'ordonnez, glorieux roi, cet animal va se mettre  cheval sur
mon bton, et moi le tenant toujours  la chane, il fera ainsi,
galopant avec grce, le tour de la salle.

--Voyons d'abord ceci...

--Attention, Mont-Dore!

--Comment l'appelles-tu?

--Mont-Dore, glorieux roi... je l'ai ainsi nomm, parce que je l'ai pris
tout jeune sur l'un des pics du Mont-Dore...

--Je ne m'tonne plus si ton ours est froce; il est n dans l'un des
plus fameux repaires de ces Vagres maudits! de ces hommes errants,
loups, ttes de loups, qui ne hantent que les rochers, les bois et les
cavernes! Mais, aussi vrai que nous avons fait torturer ce matin un de
ces Vagres, nous les exterminerons tous comme Neroweg a extermin
l'autre jour cette bande rfugie dans les gorges d'Allange!

--Des Vagres, glorieux roi! que le Tout-Puissant nous dlivre de ces
maudits! qu'il me fasse la grce de n'en jamais rencontrer que clous 
un gibet, comme le seul et le dernier que j'ai vu, je l'espre, car
c'est l une terrible vision!...

--Et o l'as-tu vu, ce Vagre, au gibet?

--Vers les frontires du Limousin; on avait crit sur la potence:
_Celui-ci est_ KARADEUK _le Vagre_... _Ainsi seront traits ses
pareils!_

--Karadeuk! ce vieux bandit... qui, avec sa bande endiable, a si
longtemps ravag l'Auvergne et le Limousin!...

--Pillant les burgs et les maisons piscopales! massacrant les Franks!
soulevant les esclaves!...

--Digne exemple, suivi par la bande de Ronan, cet autre chien enrag qui
sera supplici demain...

--On serait ainsi enfin dlivr de ce Karadeuk; on le croyait courant
ailleurs la Vagrerie; mais on redoutait son retour.

--O glorieux roi! il ne reviendra pas...  moins que ce sclrat ne
descende de son gibet... et c'est peu probable; car lorsque je l'y ai vu
accroch, son cadavre tait  demi dchiquet par les corbeaux, et il
avait les mains et les pieds coups...

--Es-tu certain d'avoir lu le nom de Karadeuk sur la potence?... Ce
serait vritablement une grande dlivrance pour le pays...

--Glorieux roi, ce nom, qui n'est pas un nom de nos contres, m'a
frapp; voil pourquoi je l'ai retenu.

--C'est un nom breton,--dit l'vque Cautin,--un nom de ce pays
hrtique et damn qui,  cette heure, s'opinitre  braver l'autorit,
les ordres de nos conciles. Ah! Chram, les rois franks n'auront-ils donc
jamais le pouvoir ou la volont de rduire  l'obissance cette sauvage
Armorique? ce foyer d'idoltrie druidique, la seule province de la Gaule
qui ait, jusqu'aujourd'hui, pu rsister aux armes du pieux roi Clovis,
ton aeul, et de ses dignes fils et petits fils.

--vque, tu en parles fort  ton aise... Plusieurs fois Clovis et les
rois franks, mes anctres, ont envoy leurs meilleurs guerriers  la
conqute de cette terre maudite, et toujours nos troupes ont t
ananties au milieu des marais, des rochers et des forts de
l'Armorique... Non, ce ne sont pas des hommes, ces Bretons
indomptables!... ce sont des dmons!... Ah! si toutes les Gaules avaient
t peuples de cette race infernale, rebelle  l'glise catholique, 
cette heure, la plus grande partie de la Gaule ne serait pas en notre
pouvoir! Mais, qu'as-tu donc, bateleur?

--Moi, glorieux roi?

--Une larme a coul sur ta barbe grise...

--S'il n'en a coul qu'une, c'est que les yeux des vieillards sont
avares de larmes...

--Et pourquoi aurais-tu pleur davantage?

--O roi! j'aurais pleur toutes les larmes de mon corps sur ces Bretons,
Gaulois comme moi, que leur dtestable idoltrie druidique voue aux
flammes ternelles, comme le disait le saint vque: malheureux
aveugles, qui ferment les yeux  la divine lumire de la foi! malheureux
rebelles, qui osent tourner leurs armes contre nos bons seigneurs et
matres, les rois franks,  qui nos bienheureux vques nous ordonnent
d'obir au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit... O prince! je vous
le rpte, si les yeux d'un vieillard taient moins avares de larmes,
elles couleraient  flots sur l'garement de ces malheureux!...

--Bateleur! tu es un pieux homme,--dit Cautin,--agenouille-toi et baise
ma main...

--Saint vque! bnie soit la prcieuse faveur que vous m'accordez...
que je la rebaise encore, cette main sacre.

--Relve-toi et aie confiance dans le Seigneur et dans la sainte
Trinit; ces damns Bretons, idoltres et rebelles, ne sauraient
longtemps chapper aux chtiments clestes et terrestres qui les
attendent.

--Oh non! et aussi vrai que les ciseaux n'ont jamais touch ma
chevelure, moi, Chram, fils de Clotaire, roi de France... je n'aurai ni
cesse ni trve tant que ces dmons armoricains ne seront pas crass
dans leur sang! depuis trop longtemps ils bravent nos armes!...

--Que le Tout-Puissant entende tes voeux, grand prince! et qu'il
m'accorde,  moi pauvre vieux homme, assez de jours pour assister  la
soumission de cette Bretagne si longtemps indompte!

--Et maintenant, bateleur,  ton ours, car nous l'oublions trop, ce
compre, n dans l'un des repaires de ces Vagres maudits!...

--Quoi d'tonnant? Glorieux roi, ces maudits ne sont-ils pas loups? ours
et loups n'ont-ils pas la mme tanire?... Allons, _Mont-Dore_, debout,
debout, mon garon, montrez votre savoir-faire au saint vque, ici
prsent,  l'illustre roi Chram, au clarissime comte et  la noble
assistance... Prenez ce bton... ce sera votre monture, donc  cheval et
galopez autour de cette table de votre meilleure grce... et de votre
air le moins lourdaud... Allons, Mont-Dore...  cheval... ce coursier-l
ne vous emportera point malgr vous... place... place, s'il vous plat,
nobles seigneurs!... et surtout ne vous approchez pas trop... allons,
Mont-Dore, au galop, mon hardi cavalier!

L'amant de la belle vchesse se mit  califourchon sur le bton qu'il
prit entre ses pattes de devant, et, toujours conduit  la chane par
Karadeuk, il commena de chevaucher avec une grotesque lourdeur autour
de la salle, au milieu des rires bruyants de l'assistance.

Le vieux Vagre le guidait, se disant:

--Tout  l'heure j'ai failli me trahir en entendant ce roi frank parler
du courage de notre race bretonne, mon coeur battait d'orgueil  briser
ma poitrine... et puis je pensais  mon bon vieux aeul Aram, qui jadis
m'appelait son favori! Je pensais  mon pre _Jocelyn_,  ma mre
_Madaln_... morts sans doute au pays que j'ai quitt depuis quarante
ans et plus... et o vivent peut-tre encore mon frre _Kervan_ et ma
tant douce soeur _Roselyk_... Alors, malgr moi les larmes me sont
venues aux yeux...  mes fils!  Ronan! Loysik! me voici prs de vous...
Mais comment faire pour vous sauver! Hsus! Hsus! inspire-moi!...

Le veneur chevauchait toujours  califourchon sur son bton; encourag
par le joyeux accueil des Franks; se souvenant de ses succs d'autrefois
lors des nuits des kalendes de janvier, il se livrait  de monstrueuses
gambades qui dlectaient ces pais Teutons et portaient leur hilarit
jusqu' la pamoison; le comte surtout, les deux mains sur son ventre,
riait, riait  faire crever sa belle dalmatique de drap d'argent.
Soudain, sans s'interrompre de rire, il dit  Chram:

--Roi, veux-tu te divertir davantage encore? Hi... hi...

--Achve, comte... Te voil rouge  touffer... tu souffles comme un
boeuf...

--C'est que... mon projet... hi... hi...

--Quel projet?

--J'ai, pour chasser le loup et le sanglier, des limiers normes et
trs-froces... Nous allons enchaner l'ours  l'un des poteaux de cette
salle... hi... hi...

--Et lancer contre lui quelques-uns de tes chiens?...

--Oui, Chram... hi... hi...

--Vive le comte Neroweg! Si je suis fils de roi, il est, lui, le roi des
ides plaisantes... vite, vite, des chiens! plus ils seront mordants et
froces, plus le divertissement sera complet.

--Oui, oui,--crirent les Franks avec des trpignements joyeux,--les
chiens... les chiens...

--Eh! mon veneur Gondulf! vite, mon veneur Gondulf!...

--Seigneur comte, me voici...

--Amne ici _Mirff_ et _Morff_... s'ils laissent  l'ours un lambeau de
peau et de chair sur les os, je veux, hi... hi... que cette coupe de vin
me serve de poison.

--Seigneur, je cours au chenil; je reviens  l'instant avec Mirff et
avec Morff.

En entendant la proposition du comte, universellement reue avec
acclamations, l'amant de l'vchesse, qui, fidle  son rle, s'en
allait toujours chevauchant sur son bton autour de la table, avait
soudain interrompu ses gambades, tout prt  exprimer par des gestes
compromettants son refus de s'offrir aux crocs de Mirff et de Morff;
heureusement Karadeuk, grce  une lgre secousse donne  la chane,
rappela le Vagre  la prudence, et celui-ci continua ses gambades de
l'air le plus indiffrent du monde; mais bientt son conducteur, le
tenant toujours enchan, se jeta suppliant aux pieds de Neroweg, lui
disant:

--Seigneur comte, clarissime seigneur!...

--Que veux-tu?

--Mon ours est mon gagne-pain... vous allez le faire trangler...

--Et moi, hi... hi... est-ce que je ne m'expose pas  voir... les deux
meilleurs chiens de ma meute dchirs...  coups de griffes... puisque
tu dis ton ours froce?

--Seigneur, vos chiens ne vous font pas vivre! et mon ours est mon
gagne-pain...

--Oserais-tu rsister  ma volont?

-- grand prince!--reprit Karadeuk toujours agenouill en se tournant
vers Chram,--un pauvre vieillard s'adresse  votre gloire; un mot de
vous  ce clarissime seigneur, qui vous respecte comme fils de son roi,
et il renonce  son projet... Je vous le jure par mon salut! les autres
tours de mon ours vous divertiront cent fois davantage que ce combat
sanglant qui va me priver de mon gagne-pain...

--Allons, relve-toi... je ne t'empcherai pas de gagner ton pain...

--Grces vous soient rendues, grand roi! mon ours est sauv.

Les paroles de Chram soulevrent de violents murmures parmi les leudes
du comte; non-seulement ils se voyaient privs d'un spectacle
rjouissant pour eux, mais ils se croyaient de nouveau rabaisss dans la
personne de leur patron.

--Chram n'est pas roi dans ce burg, dis-lui donc cela, Neroweg,--s'cria
Sigefrid, l'un des provocateurs de la dispute  peine touffe au moment
de l'entre de Karadeuk et de son ours.--Non, le roi Chram ne peut, par
caprice, nous priver d'un divertissement qu'il te plat de nous donner,
Neroweg, et dont il nous plat de jouir.

--Non, non,--ajoutrent  haute voix les autres guerriers du
comte,--nous voulons voir trangler l'ours... Les chiens! les chiens!...
Neroweg seul ordonne ici...

--Oui, et au diable le roi!--s'cria Sigefrid,--au diable Chram, s'il
s'oppose  nos plaisirs!

--Il n'y a que des brutes campagnardes qui envoient au diable leur
hte... lorsqu'il est fils de leur roi,--reprit le Lion de Poitiers d'un
air menaant.--Sont-ce l les exemples de courtoisie que tu donnes  tes
hommes? Neroweg, je le crois en voyant ton majordome se hter  cette
heure,  peine le festin termin, d'emporter ta vaisselle d'or et
d'argent, de peur sans doute que nous la drobions?

--Mes fils! mes chers fils en Christ! allez-vous recommencer 
quereller? La paix, mes fils... au nom du ciel paix entre vous!

--vque, tu as raison de prcher la paix; mais ces braves leudes, qui
me croient oppos  leur divertissement, ne m'ont pas compris; je t'ai
dit, bateleur, que je ne voulais pas te priver de ton gagne-pain.

--Grces donc vous soient rendues, roi.

--Un instant, combien vaut ton ours?

--Il est pour moi sans prix.

--Quel que soit son prix, je te le payerai s'il est trangl.

Cet accommodement, accueilli par les acclamations des Franks, apaisa la
nouvelle querelle prs de s'engager entre eux; mais Karadeuk, toujours 
genoux, s'cria:

--Grand roi, aucun prix ne remplacerait pour moi mon ours; de grce
renoncez  votre projet.

--Les chiens... ah! voici les chiens...

--De ma vie je n'ai vu pareils molosses!--dit Chram.--Comte, si toute ta
meute est ainsi appareille, elle peut rivaliser avec la mienne, que je
croyais, foi de roi, sans gale!

--Quels reins! quelles pattes normes! Hein, Chram? ah! si tu entendais
leur voix! les beuglements d'un taureau sont comme le chant du rossignol
auprs de leurs aboiements quand ils sont aux trousses d'un loup ou d'un
sanglier!

--Je gage que l'un d'eux suffit  trangler l'ours, aussi vrai que je
m'appelle Spatachair.

--Allons, l'ours  un poteau, bateleur! et commenons... je te l'ai dit,
si ta bte est trangle, je la paye.

--Illustre roi, ayez piti d'un pauvre homme.

--Assez, assez... enchanez l'ours au poteau, et finissons...

--Seigneur vque, au nom de votre main bnie, que vous m'avez donne 
baiser, soyez charitable envers ce pauvre animal...

--Est-il donc un chrtien pour que je lui sois charitable? Ah! bateleur!
bateleur! si tu ne t'tais montr un pieux homme, je prendrais cette
prire pour un outrage...

Insister plus longtemps, c'tait tout perdre. Karadeuk le comprit, et
s'adressant de nouveau  Chram:

--Glorieux roi, que votre volont soit faite; permettez-moi seulement un
dernier mot.

--Hte-toi...

--Ce spectacle ne sera qu'une boucherie, mon ours tant enchan ne
pourra se dfendre.

--Veux-tu pas, vieil idiot, qu'on le dchane pour qu'il nous dvore...

--Non, roi, mais si vous dsirez un divertissement qui dure quelque
temps, du moins galisez les forces; permettez-moi d'armer mon ours de
ce bton!

--N'a-t-il pas ses ongles?

--Pour plus de prudence, je les lui ai lims... Voyez plutt comme ils
sont mousss...

--Je te crois sur parole... Soit, il aura pour arme un bton... et tu
crois qu'il saura s'en servir?

--Hlas! la peur d'tre dvor le forcera bien de se dfendre comme il
pourra, et de votre vie vous n'aurez vu pareil spectacle...

--Et toi, Neroweg?--dit Sigefrid, plus qu'aucun autre leude chatouilleux
sur la dignit du comte,--accordes-tu que l'ours ait un bton? car
enfin, seul, tu as le droit de dire ici: Je veux.

--Oui, oui, j'accorde le bton... je trouve, hi, hi, hi... que cet ours
btonnant contre des chiens sera un spectacle rjouissant... pourtant
j'aurais fort aim, hi, hi, hi,  voir trangler l'animal par Mirff et
par Morff; mais cela aurait fini trop tt. Allons, esclaves sonneurs de
trompe; et vous, esclaves batteurs de tambour, sonnez et tambourinez 
tout rompre, ou je ferai tambouriner sur votre chine! et vous, esclaves
porte-flambeaux, approchez-vous tous du cercle que l'on va former! Haut
vos torches, afin d'clairer le combat... Allons, battez, tambours!
sonnez, trompes de chasse! pour exciter les chiens.

--Au poteau, l'ours, au poteau!

Karadeuk conduisit l'amant de l'vchesse  l'une des extrmits de la
salle, l'enchana  l'une des poutres de la colonnade, et lui remettant
le gros bton noueux sur lequel il avait chevauch, il lui dit:

--Allons, mon pauvre Mont-Dore, courage, dfends-toi de ton mieux,
puisque tel est le divertissement de ces nobles seigneurs.

Un grand cercle se forma, clair par les esclaves porte-flambeaux. Au
premier rang se trouvaient le roi Chram et ses favoris, le comte,
l'vque et plusieurs leudes; les autres assistants montrent sur la
table... Au centre du cercle, le Vagre-ours, revtu de sa casaque, qu'on
lui avait heureusement laisse, conservait un sang-froid intrpide; il
s'tait navement assis sur son train de derrire, comme un ours qui ne
s'attend point  mal, tenant nonchalamment son bton entre ses pattes de
devant, et le quittant parfois pour se gratter prestement avec des
mouvements d'un gracieux et naturel abandon. Soudain les trompes de
chasse, les tambours redoublrent leur vacarme assourdissant; Gondulf,
le veneur du comte, entra dans le cercle, tenant en laisse deux limiers
monstrueux; de leur cou norme tombait, jusque sur leur large poitrail,
un fanon pareil  celui des taureaux; leurs yeux, caves, sanglants,
taient  demi cachs par leurs longues oreilles pendantes; le noir, le
fauve et le blanc nuanaient leur poil rude, qui se hrissa droit sur
leur dos lorsqu'ils aperurent l'ours; faisant entendre alors des
aboiements formidables, d'un lan furieux ils brisrent la laisse que
Gondulf tenait encore, et en deux bonds ils se prcipitrent sur l'amant
de l'vchesse.

--Hardi, _Mirff_! hardi, _Morff_!--cria le comte en battant des
mains,--hardi!  la cure, mes farouches! ne lui laissez pas un morceau
de chair sur les os!...

-- moins d'un prodige de force et d'adresse, mon compagnon va tre mis
en pices, notre ruse dcouverte, et la dernire chance de salut pour
mes fils perdue... Alors je poignarde le comte et le roi!--se dit
Karadeuk, et en pensant cela, il cherchait sous sa saie le manche de son
poignard, et le tint serr dans sa main, prt  agir.

Le Vagre-ours,  l'aspect des chiens, continua son rle avec prsence
d'esprit, bravoure et dextrit; il fit un mouvement de surprise; puis
s'acculant au poteau, il s'apprta, le bton haut,  repousser l'attaque
des chiens: au moment o Mirff s'lanait le premier pour le saisir au
ventre, le Veneur lui assna sur la tte un si furieux coup de bton,
qu'il se brisa en trois morceaux, et Mirff tomba comme foudroy en
poussant un hurlement terrible.

--Maldiction!--s'cria le comte,--un limier qui m'avait cot trois
sous d'or (BB)! Oh l! que l'on m'ventre cet ours enrag  coups
d'pieu!

Les imprcations du comte furent couvertes par les acclamations
frntiques des assistants, qui, plus dsintresss que Neroweg dans le
combat, applaudissaient la vaillance de l'ours, et attendaient avec une
curieuse anxit l'issue de la lutte. Le Vagre-ours, dsarm, tait aux
prises, corps  corps, avec l'autre molosse, qui, au moment o le bton
s'tait bris, avait, de ses crocs formidables, saisi son adversaire 
la cuisse, le renversant sous ce choc imptueux. Le sang du compagnon de
Karadeuk coulait avec abondance et rougissait le sol et la feuille dont
il tait jonch. L'ours et le chien roulrent deux fois sur eux-mmes;
alors, pesant de tout le poids de son corps sur son ennemi, qui, comme
_Deber-Trud_, ne dmordait pas, le Vagre l'touffa d'abord  demi, puis
l'acheva en lui serrant si violemment la gorge entre ses mains
vigoureuses, qu'il l'trangla. Pendant cette lutte doublement terrible,
car non-seulement la morsure du molosse avait travers la cuisse du
Vagre et lui causait une douleur atroce, mais il risquait d'tre
massacr, ainsi que Karadeuk, s'il se trahissait, l'amant de
l'vchesse, fidle  son rle _ursin_, ne poussa d'autre cri que
quelques sourds grognements; puis, le combat termin, le digne animal
s'accroupit au pied du poteau, entre les cadavres des deux chiens et
ramass sur lui-mme, la tte entre ses pattes, il parut lcher sa plaie
saignante, tandis que Chram, ses favoris et plusieurs leudes du comte
acclamaient  grands cris le triomphe de l'ours.

--Hlas! hlas!--murmurait le vieux Karadeuk en se rapprochant de son
compagnon,--mon ours est bless mortellement peut-tre... J'ai perdu mon
gagne-pain.

--Des pieux! des haches!--criait le comte cumant de fureur,--que l'on
achve ce froce animal, qui vient de tuer Mirff et Morff, les deux
meilleurs chiens de ma meute... Par l'_aigle terrible_! mon aeul, que
cet ours damn soit mis en morceaux  l'instant mme... M'entends-tu,
Gondulf?--ajouta-t-il en s'adressant  son veneur en trpignant de
rage;--prends un de ces pieux de chasse accrochs  la muraille... et 
mort l'ours,  mort!...

Gondulf courut s'armer d'un pieu, tandis que Karadeuk, tendant les
mains vers Chram, s'criait:

--Grand roi! mon seul espoir est en toi... Je te demande merci, je me
mets sous ta protection et sous celle de ta suite royale, redoutable et
invincible  la guerre! Oh! valeureux guerriers! aussi terribles au
combat que gnreux aprs la victoire, vous ne voudrez pas la mort de ce
pauvre animal, qui, vainqueur, mais bless dans la lutte, s'est battu
sans tratrise... Non, non,  l'exemple de votre glorieux roi, votre
honneur courtois et raffin s'indignerait d'une brutale lchet, mme
commise  l'gard d'un pauvre animal... Oh! guerriers, non moins
brillants par l'armure et la grce militaire que foudroyants par la
valeur... je me mets  merci sous la protection de votre roi... il
demandera la vie de l'ours au seigneur comte, qui ne peut rien refuser 
de si nobles htes que vous!

Le Frank est vaniteux; son orgueil se plat aux louanges les plus
exagres. Karadeuk le savait, il esprait aussi en s'adressant
seulement  la truste royale raviver entre elle et les leudes du comte
les dernires querelles  peine calmes. Ses paroles furent
favorablement accueillies par les guerriers de Chram; et celui-ci,
s'approchant de Neroweg, lui dit:

--Comte, nous tous ici, tes htes, nous te demandons la grce de ce
courageux animal, et cela au nom de notre vieille coutume germanique,
selon laquelle, tu le sais, la demande d'un hte est toujours accorde.

--Roi, quoi qu'en dise la coutume, je vengerai la mort de Mirff et de
Morff, qui  eux deux me cotaient six sous d'or... Gondulf, des pieux,
des haches, que cet ours soit mis en quartiers sur l'heure!...

--Comte, ce pauvre bateleur s'est mis  ma merci... je ne peux
l'abandonner.

--Chram, que tu protges ou non ce vieux bandit, je vengerai la mort de
Mirff et de Morff...

--coute, Neroweg, j'ai une meute qui vaut la tienne... tu l'as vue
chasser dans la fort de Margevol... tu enverras ton veneur  ma villa;
il choisira six de mes plus beaux chiens pour remplacer ceux que tu
regrettes...

--Je n'ai que faire de tes chiens... j'ai dit que je vengerais la mort
de Mirff et de Morff!--s'cria le comte en grinant des dents de
fureur;--je vengerai la mort de Mirff et de Morff! Gondulf, aux pieux!
aux pieux!...

--Sauvage campagnard! tu manques  tous les devoirs de l'hospitalit en
refusant la demande du fils de ton roi,--dit le Lion de Poitiers 
Neroweg,--de mme que tu nous as outrags, nous, tes htes, en empchant
ta femme d'assister au festin et en faisant enlever ta vaisselle avant
la fin du repas... Tu es donc plus ours que cet ours, que tu ne tueras
pas... je te le dfends... car le bateleur s'est mis sous la protection
de Chram et de nous autres, ses hommes...

--Compagnons!--s'cria Sigefrid,--laisserons-nous insulter plus
longtemps celui dont nous sommes les compagnons et les _fidles_?

--Les entendez-vous, ces brutes rustiques?--dit l'un des guerriers de
Chram.--Les voici encore  aboyer sans oser mordre.

--Moi, Neroweg, roi dans mon burg, comme le roi dans son royaume, je
tuerai cet ours! et si tu dis un mot de plus, toi qu'on appelle _Lion_,
je t'abats  mes pieds, effront renard de palais!...

--Une injure!  moi... sanglier boueux!--s'cria le Gaulois rengat,
ple de colre, en tirant son pe d'une main et de l'autre saisissant
le comte au collet de sa dalmatique.--Tu veux donc que ta gorge serve de
fourreau  cette lame?...

--Ah! double larron! tu veux m'arracher mes colliers d'or!--s'cria
Neroweg, ne pensant qu' dfendre ses bijoux, et croyant, au geste de
son adversaire, que celui-ci le voulait voler.--J'ai donc eu raison de
mettre ma vaisselle  l'abri de vos griffes  tous...

--Ainsi, nous sommes tous des larrons... Aux pes! hommes de la truste
royale! aux armes! vengeons notre honneur! charpons ces rustauds!...

--Ah! chiens btards!--cria Neroweg, spar du Lion de Poitiers par
Sigefrid, qui s'tait jet entre eux,--vous parlez d'pes... en voici
une, et de bonne trempe; tu vas l'prouver, luxurieux blasphmateur, toi
qui n'as du lion que le nom...  moi, mes leudes! on a port la main sur
votre compagnon de guerre!...

--Neroweg!--s'cria Chram en s'interposant encore; car son favori,
dbarrass de Sigefrid, revenait l'pe haute vers le comte.--tes-vous
fous de vous quereller ainsi?... Lion, je t'ordonne de renganer cette
pe...

--Oh! bni sois-tu, grand Saint-Martin! de me donner l'occasion de
chtier ce sacrilge, qui a eu l'audace de lever sa houssine sur mon
saint patron l'vque, et qui, depuis son entre dans le burg, ne cesse
de me railler!--s'cria le comte, sourd aux paroles de Chram, et tchant
de rejoindre son adversaire dont il venait encore d'tre spar au
milieu du tumulte croissant.

--Enfants! dfendons Neroweg!--s'cria Sigefrid;--l'occasion est bonne
pour montrer enfin  ces fanfarons que nos vieilles pes rouilles
valent mieux que leurs pes de parade. Aux armes! aux armes!...

--Et nous aussi, aux armes! Finissons-en avec ces dogues de basse-cour!

--Ils se croient forts parce qu'ils sont dans leur niche.

--Dfendons le favori du roi Chram, notre roi!

--Mes chers fils en Dieu!--criait l'vque, tchant de dominer le
tumulte et le vacarme croissant  chaque instant,--je vous ordonne de
remettre vos glaives dans le fourreau! c'est affliger le Seigneur que de
combattre pour de futiles querelles...

--Mes amis!--criait de son ct Chram, sans pouvoir tre entendu,--c'est
folie, stupidit, de s'entr'gorger ainsi... Imnachair! Spatachair!
mettez donc le hol... apaisez nos hommes... et toi, Neroweg, calme les
tiens au lieu de les exciter.

Vaines paroles... Et d'ailleurs Neroweg ne les pouvait entendre... Un
flot de la foule tumultueuse l'avait loign de nouveau du Lion de
Poitiers, qu'il appelait et cherchait avec des cris de rage. Les
guerriers de Chram et ceux du comte, aprs s'tre injuris, provoqus,
menacs, de la voix et du geste, se rapprochant de plus en plus les uns
des autres, se joignirent... Au premier coup port, la mle s'engagea
insense, furieuse, ivre, et d'autant plus terrible, que les esclaves,
porteurs des flambeaux, qui seuls clairaient la salle, craignant d'tre
tus dans la bagarre, se sauvrent au moment du combat, les uns, jetant
 leurs pieds leurs torches, qui s'teignirent sur le sol; les autres,
fuyant au dehors, perdus, tenant  la main leurs flambeaux allums...
Au bout de peu d'instants, la salle du festin tant prive de ces
vivants luminaires, la lutte continua au milieu des tnbres avec un
aveugle acharnement.

Et Karadeuk? et l'amant de la belle vchesse? taient-ils donc rests
au milieu de cette tuerie, eux? Oh! non point! mieux avis l'on est en
Vagrerie... Le vieux Karadeuk, aprs avoir habilement jet son brandon
de discorde entre la truste royale et les leudes du comte, vit bientt
se rallumer la rivalit courrouce de ces barbares, dj deux fois 
peine apaise; de sorte qu'ils l'oublirent bientt, lui et son ours.
Aussi, lorsque tous les coeurs furent enflamms de fureur, le tumulte
arrivant  son comble, le vieux Vagre dit tout bas  son compagnon:

--Ta blessure t'empche-t-elle de marcher et d'agir?

--Non.

--As-tu ton poignard?

--Oui, dans un pli de ma casaque.

--Ne me quitte pas de l'oeil et imite-moi.

A ce moment la mle s'engageait... Dj plusieurs des porte-flambeaux
laissaient, par leur fuite ou par l'abandon de leurs torches, la salle
du festin dans une obscurit presque complte. Karadeuk, suivi du
Veneur, se jeta sous la table massive branle, mais non renverse
durant le combat, car elle tait, contre l'usage habituel des Franks,
fixe dans le sol. Ainsi, un moment  l'abri, le vieux Vagre dboucla le
collier de l'amant de l'vchesse; puis, tous deux, continuant de ramper
sous la table, guids par la dernire lueur de quelques torches  demi
teintes sur le sol, se dirigrent vers une des portes de la salle du
festin, porte que le flot des combattants laissait libre, et
s'lancrent au dehors. Presque aussitt ils se trouvrent en face de
deux esclaves, qui, ayant fui par une autre issue, couraient perdus,
leurs torches  la main. Chacun des Vagres prend un esclave  la gorge
et lui met un poignard sur la poitrine.

--teins ta torche,--dit Karadeuk,--et conduis-moi  l'ergastule, ou tu
es mort...

--Donne-moi ta torche,--dit l'amant de l'vchesse,--et conduis-moi aux
granges, ou tu es mort...

Les esclaves obissent, les deux Vagres se sparent: l'un court aux
granges, l'autre  l'ergastule.

Les prisonniers de l'ergastule se sont, autant que possible, rapprochs
des barreaux; la petite Odille, endormie sur les genoux de l'vchesse,
s'est en sursaut rveille, disant:

--Ronan, qu'y a-t-il donc? vient-on dj nous chercher pour le supplice?

--Non, petite Odille; nous sommes  peine  la moiti de la nuit. Mais
je ne sais ce qui se passe au burg; tous les Franks qui nous gardaient
ont abandonn les dehors de notre prison pour accompagner un des leurs,
qui est venu les chercher; puis, tous sont partis en courant et en
agitant leurs armes.

--Ronan, mon frre, prte l'oreille dans la direction de la maison
seigneuriale... il me semble entendre un bruit trange...

--Silence! faisons silence...

--Ce sont des cris tumultueux... l'on dirait qu'on entend le choc des
armes...

--Loysik! les dbris de ma troupe, joints  d'autres Vagres,
attaqueraient-ils le burg?...  mon frre! dlivrance!... libert!...
vengeance!...

--Voyez-vous, Ronan, je ne me trompais pas... vos Vagres, qui vous
aiment tant, viennent vous dlivrer.

--Folle esprance, comme en ont seuls les prisonniers, pauvre enfant! Et
puis, il faudrait donc que ces braves compagnons m'emportassent, moi et
mon frre, sur leurs paules... nous ne saurions faire un pas.

--Le feu! le feu!...

--Le feu est au burg!

--Voyez-vous cette grande lueur? elle monte vers le ciel!

--Incendie et bataille! ce sont mes Vagres!

--Le feu! encore le feu! l-bas... plus loin!...

--L'incendie doit tre aux deux bouts des btiments.

--Le tumulte augmente... Entendez-vous crier: au feu!... au feu!...

--L'embrasement grandit... voyez, voyez... devant notre souterrain; il
fait maintenant clair comme en plein jour...

--Quelles flammes!... elles s'lancent maintenant par-dessus les
arbres...

--Un homme accourt...

--Mon pre!...

--Loysik! Ronan!  mes fils!

--Vous, mon pre... ici...

--Cette grille, comment s'ouvre-t-elle?

--De votre ct... une grosse serrure...

--La clef, la clef!...

--Les Franks l'auront emporte...

--Malheur! cette grille est norme!... Ronan, Loysik! vous tous qui tes
l, joignez-vous  moi pour forcer ces barreaux...

--Nous ne pouvons bouger, mon pre... la torture nous a briss!

--Oh! des forces! des forces!... Voir l mes deux fils!... il faut les
sauver pourtant...

--Mon pre, tu n'branleras jamais cette grille!... donne-nous ta main 
travers les barreaux, que nous la baisions, et ne songe plus qu'
fuir... du moins nous t'aurons revu...

--Quelqu'un accourt!

--Un ours!

-- moi, Veneur!  moi, mon hardi garon!... dlivrons mes fils!...

--Ma belle vchesse, es-tu l? voici ma tte  bas... me reconnais-tu?

--Mon Vagre, c'est toi! oh! tu m'aimes!...

--Un baiser  travers la grille? il doublera mes forces, mon adore.

--Tiens... tiens... et sauve cette enfant! sauve-nous!...

--Tes lvres ont press les miennes... Maintenant, mon vchesse, je
porterais le monde sur mes paules...  nous deux, Karadeuk...
renversons cette grille!

--Veneur, vous tes tous deux seuls ici, toi et mon pre?

--Tous deux seuls, Ronan...

Et joignant ses efforts  ceux du vieux Vagre pour renverser la grille,
le veneur ajouta:

--J'ai mis le feu aux quatre coins du burg: tables, curies, granges,
tout flambe  plaisir!... La maison du comte, pleine de Franks qui
s'gorgent, et btie en charpente, commence  brler au milieu de cet
incendie, comme un fagot dans un four ardent... Maldiction! impossible
d'branler cette grille!... Il faudrait des leviers...

--Sauve-toi, mon Vagre! je mourrai avec la douce pense de ton amour...
Oh! dites, Loysik, d'un pareil amour ai-je encore  rougir?

--Fuyez, mon pre!

--Sauve-toi, brave Veneur... tu t'es montr bon Vagre jusqu' la fin...
Moi, Ronan, je te le dis: Sauve-toi...

-- mes fils! avant de tomber sous la hache des Franks, je mourrai de
rage de ne pouvoir vous dlivrer...

--Mon Vagre, tu veux donc que les Franks te massacrent l devant moi!...

--Belle vchesse, je te serrerai dans mes bras  travers la grille, et
je ne saurai pas seulement si ces Franks me tuent...

--Dis, mon Vagre, en ce moment suprme, tu me prends pour ta femme
devant Dieu?

--Oui, devant Dieu, devant les hommes, devant les dbris du monde et du
ciel... s'ils croulaient! je mourrai l,  tes pieds, radieux de mourir
l!...

--Loysik, vous l'entendez?

--Fulvie, cet amour est maintenant sacr...

-- Loysik! merci de vos paroles... je suis heureuse!

--Mais cette clef, cette clef... elle est cache quelque part
peut-tre...  mes fils!...

--Foi de Veneur, cela brle comme un feu de paille... Oh! si de loin nos
bons Vagres pouvaient voir  temps cet incendie, notre signal convenu...

--Vous n'tes pas seuls?

--Une douzaine des ntres, bien arms, doivent tre  la lisire de la
fort, ou rder, en vrais loups, autour des fosss.

--Malheur! ces fosss sont infranchissables!

--Allons, un dernier effort, vieux Karadeuk; les Franks qui gardaient
l'ergastule ne pensent maintenant qu' teindre le feu, creusons la
terre sous la grille avec nos poignards, avec nos ongles.

--Les Franks!... les voil... ils reviennent, ils accourent...

--On voit l-bas briller leurs armes aux lueurs du feu.

--Mon pre, plus d'espoir! vous tes perdu!

--Sang et mort! perdu... et nous l, briss, incapables de vous
dfendre!

--Mon Vagre, une dernire fois, je t'en conjure! sauve-toi... Tu
refuses... viens donc l, tout prs, entre mes bras... passe les tiens 
travers cette grille... viens, mon poux... Ah! maintenant que nos mes
s'exhalent dans un dernier baiser!...

Une vingtaine d'hommes de pied et quelques leudes accouraient en armes
vers l'ergastule; un des leudes disait:

--Une partie de ces chiens d'esclaves profite de l'incendie pour se
rvolter; ils parlent de venir dlivrer ce chef des Vagres et les
prisonniers... Vite, vite, mettons-les tous  mort... ensuite nous
exterminerons les esclaves... La clef de la grille, la clef?...

--La voil...

Au moment o Sigefrid prenait la clef, il aperut Karadeuk et s'cria:

--Le bateleur ici! Que fais-tu l, vieux vagabond?

--Noble leude, mon ours, effray par le feu, m'avait chapp; je cours
aprs lui... Il est, je crois, tapis l, prs la grille, dans un coin...
Hlas! quel malheur que cet incendie!

--Sigefrid, la grille est ouverte,--dit un des Franks.--Commenons-nous
par tuer les hommes ou les femmes?

--Moi, je commence par tuer les hommes!--s'cria Karadeuk en plantant
son poignard au milieu de la poitrine de Sigefrid, duquel il s'tait
rapproch tout en lui rpondant, et qui, la grille ouverte, entrait la
hache  la main dans l'ergastule: le vieux Vagre s'y lana pour mourir,
s'il le fallait, auprs de ses deux fils.

--Que dis-tu de ma griffe?--dit  son tour le Veneur en poignardant un
autre Frank, et courant  l'vchesse.

--Vagrerie! Vagrerie!...-- nous, bons esclaves!...-- nous,
rvoltez-vous!...--Crirent des voix tumultueuses et lointaines qui
venaient non du ct des btiments en feu, mais de l'espace qui sparait
l'ergastule du foss d'enceinte. Puis, se rapprochant de plus en plus,
les voix rptrent:--Vagrerie! Vagrerie!...--Mort aux Franks!--Libert
aux esclaves!--Vive la vieille Gaule!

--Les Vagres!--s'crirent les Franks abasourdis, stupfaits de la mort
des deux leudes.--Les Vagres!... ils sortent donc de l'enfer!...

-- moi!--cria Ronan d'une voix tonnante,-- moi, mes Vagres!...

C'taient notre douzaine de bons Vagres, qui, attirs par les clarts de
l'incendie, signal convenu, avaient travers le foss; mais comment? Ce
foss n'tait-il point rempli d'une vase tellement profonde, qu'un homme
devait s'y engloutir s'il tentait de le traverser? Certes; mais nos bons
Vagres, depuis la tombe de la nuit, rdant l comme des loups autour
d'une bergerie, l'avaient sond, ce foss; aprs quoi, ces judicieux
garons allrent abattre  coups de hache, non loin de l, deux grands
frnes droits comme des flches, les dpouillrent ensuite de leurs
branches flexibles, dont ils lirent solidement les deux troncs d'arbres
bout  bout. Jetant alors sur la largeur du foss, non loin de
l'ergastule, ce long et frle madrier, lestes, adroits comme des chats,
ils avaient, l'un aprs l'autre, ramp sur ces troncs arbres, afin
d'atteindre le revers de l'enceinte. Deux Vagres, dans cet arien et
prilleux passage, tombrent et disparurent au fond de la vase:
c'taient le gros _Dent-de-Loup_ et _Florent_ le rhteur... Que leurs
noms vivent et soient bnis et redits en Vagrerie... Leurs compagnons,
arrivant de l'autre ct du foss, rencontrrent, courant  l'ergastule
pour dlivrer les prisonniers, une trentaine d'esclaves rvolts, arms
de btons, de fourches et de faux. Les Vagres se joignirent  eux, 
l'exception des gens de pied et des leudes. Revenus  la prison pour
mettre  mort les condamns, les guerriers de Chram et ceux de Neroweg,
aprs s'tre battus au milieu des tnbres dans la salle du festin,
oubliant leur querelle, et laissant les morts et les blesss sur le lieu
du combat, ne songrent qu' courir au feu: les hommes du comte, pour
teindre l'incendie; les hommes de Chram, pour sauver les chevaux ou
les bagages de leur matre, et les retirer des curies  demi
embrases... Les Franks, accourus  l'ergastule, taient une vingtaine
au plus; ils furent entours et massacrs par les Vagres de Ronan et par
les esclaves, aprs une rsistance enrage. Pas un des Franks n'chappa,
non, pas un! c'tait urgent et prudent: un seul de ces conqurants de la
vieille Gaule aurait pu aller,  cinq cents pas de l, avertir les
leudes de ce qui se passait  la prison... Deux esclaves chargrent
Ronan sur leurs paules, deux autres enlevrent Loysik, et,  la demande
de son vchesse, le Veneur emporta dans ses bras vigoureux, comme on
emporte un enfant au berceau, la petite Odille, trop faible pour pouvoir
marcher. Le vieux Karadeuk suivait ses deux fils qu'il couvait des yeux.

Cette lutte triomphante, aux abords de l'ergastule, s'tait passe en
moins de temps qu'il n'en faut pour la dcrire; mais il restait fort 
faire pour sortir de l'enceinte du burg. Il fallait gagner le pont,
seule issue praticable  cause de Ronan, de Loysik et d'Odille,
incapables de marcher. Pour atteindre le pont, on devait, aprs avoir
pendant assez longtemps suivi le revers de l'enceinte sous les arbres de
l'hippodrome, on devait traverser le terrain compltement dcouvert qui
s'tendait en face des btiments en feu. Le vieux Karadeuk, sage, froid
et prudent au conseil, fit faire halte  sa troupe sous les arbres o
elle se trouvait alors  l'abri de tout regard ennemi, et il dit:

--Quitter le burg en bande, ce serait nous faire tuer jusqu'au dernier.
Une partie des Franks, dans leur fureur, abandonnerait l'incendie pour
nous exterminer; donc, en arrivant sur le terrain dcouvert qu'il nous
faut parcourir, sparons-nous, et jetons-nous hardiment au milieu des
Franks effars, occups  transporter ce qu'ils peuvent arracher aux
flammes... Mlons-nous  cette foule pouvante, paraissons aussi
occups de quelque sauvetage, allant, venant, courant, nous sortirons de
ce dangereux passage, et nous gagnerons isolment le pont, notre
rendez-vous gnral...

--Mais, mon pre, moi et Loysik, ports par ces bons esclaves, comment
viter que l'on nous remarque?

--Peu importe qu'on vous remarque; ces esclaves sembleront transporter
deux hommes blesss par les dcombres de l'incendie; vous cacherez
seulement vos visages entre vos mains, et vous gmirez de votre mieux.
Quant au Veneur, qui a prudemment dpouill sa peau d'ours, il
traversera la foule en courant, tenant la petite esclave entre ses bras,
comme s'il venait d'arracher du milieu des flammes une jeune fille du
gynce; l'vchesse va s'envelopper dans la casaque du Veneur, et au
milieu du tumulte elle pourra passer inaperue... Tout ceci est-il
entendu, accept?

--Oui, Karadeuk.

--Maintenant, mes bons Vagres, continuons notre marche jusqu'au bout de
l'hippodrome; l, nous nous sparons... Notre rendez-vous est au
pont!...

Les sages avis du pre de Loysik et de Ronan furent de point en point
excuts.

Foi de Vagre et de Gaulois conquis, c'tait un fier spectacle que ce
vaste burg frank, dvor par les flammes!  chaque instant les toits de
chaume des tables et des granges s'effondraient avec fracas, en lanant
vers le ciel toil d'immenses gerbes de flammes et d'tincelles; le
vent du nord, frais et vif, poussait vers le sud les crtes de ses
grandes vagues de feu, ondoyant comme une mer au-dessus des btiments 
demi crouls. Au moment o Ronan, port par les deux esclaves, passait
devant la maison seigneuriale, construite presque entirement en
charpente et recouverte de planchettes de chne, il vit la toiture
embrase, soutenue jusqu'alors par quelques grosses poutres carbonises,
s'abmer avec le retentissement du tonnerre au milieu des assises et des
pilastres de pierre volcanique, rests seuls debout, ainsi que quelques
normes poutres noires et fumantes, se profilant sur un rideau de feu.
Aux lueurs de cette fournaise, on voyait briller les casques et les
cuirasses des leudes de Chram, courant  et l, ainsi que les gens de
Neroweg, et s'efforant de faire sortir des curies embrases, les
chevaux et les mulets, chargs  la hte; des hommes du comte, non moins
effars, apportaient sur leurs paules, et jetaient loin du feu les
objets qu'ils avaient pu arracher aux flammes, et retournaient aux
btiments, afin de disputer d'autres dbris  l'incendie. De bons
esclaves, implorant le ciel, poussaient  grand'peine devant eux le
btail effarouch, ou tiraient en vain par le licou les chevaux cabrs
d'pouvante; les plus dvots de ces captifs s'agenouillaient perdus, se
frappant la poitrine, et suppliaient le bienheureux vque Cautin, que
l'on ne voyait pas, de mettre un terme au dsastre par un nouveau
miracle.

Quel tumulte infernal!... qu'il est doux  l'oreille d'un Gaulois qui se
venge du froce conqurant de son pays, d'un Gaulois qui se venge de
l'implacable ennemi de sa race! Par les os de nos pres! la belle
musique! hennissement des chevaux, beuglements des bestiaux,
imprcations des Franks, cris des blesss que les dcombres enflamms
brlaient ou crasaient en croulant! Et quelle belle lumire clairait
ce tableau! lumire rouge, flamboyante, mais moins flamboyante encore
que celle de cet immense incendie qui clairait, il y a des sicles, la
marche de l'aeul de Ronan, _Albinik le marin_, allant, avec sa femme
_Mro_, de Vannes  Paimbeuf braver Csar dans son camp... Oui...
qu'est-ce que le maigre incendie de ce burg frank, auprs de cet
embrasement de vingt lieues, de cet ocan de flammes, couvrant soudain
ces contres, la veille si florissantes, si fcondes, si populeuses, et
ne laissant aprs lui que dbris fumants et solitude dsole! 
libert! que tu cotes de larmes, de dsastres et de sang! disaient nos
pres, ces fiers Gaulois des temps passs, en portant la torche au
milieu de leurs villes, de leurs bourgs et de leurs villages... 
libert! libert sainte!... nous nous ensevelirons avec toi sous les
ruines fumantes de la Gaule; mais nous n'aurons pas vcu esclaves... et
le pied d'un conqurant abhorr ne foulera que des cendres dans ces
contres dvastes!

O nos pres! hroques martyrs de l'indpendance! vous n'auriez pas,
comme nous, Gaulois dgnrs, lchement subi le joug de ces Franks,
dont  peine nous brlons, comme aujourd'hui, quelques burgs... Cela est
peu; mais leurs complices seront frapps de terreur!... Ils parlent
d'enfer, ces pieux hommes! la Vagrerie sera sur terre leur enfer; les
flammes, les grincements de dents n'y manqueront pas... Non, non! foi de
Vagre! il est encore en Gaule quelques vaillants hommes, ennemis
acharns de l'tranger! ceux-l, poursuivis, traqus, supplicis, on les
appelle _Hommes errants_, _Loups_, _Ttes-de-loup_... Mais ces loups,
entre loups, se chrissent comme frres; car voici les deux fils du
vieux Karadeuk, toujours ports sur les paules des esclaves, comme la
petite Odille entre les bras du Veneur, qui passent, ainsi que plusieurs
Vagres et esclaves rvolts, le pont jet sur le foss, aprs avoir
heureusement travers, en s'y mlant, la foule des Franks fourmillant
autour de l'incendie. Le gardien du pont ayant cri  l'aide, on l'a
envoy, la tte la premire, sonder la profondeur du foss, et il a
disparu dans la bourbe.

--Vite, passez tous! passez vite,--dit le vieux Karadeuk qui n'oublie
rien.--Sommes-nous tous hors de l'enceinte du burg?

--Oui, tous! tous!

--Maintenant, tirons  nous ce pont; j'ai fait briser les chanes qui
l'attachaient de l'autre ct de l'enceinte; s'il prend envie aux Franks
de nous poursuivre, nous aurons sur eux une grande avance; trouver de
quoi construire un pont au milieu du tumulte et de l'pouvante o ils
sont  cette heure, n'est point facile. Une fois en pleine fort, au
diable les Franks! Vive la Vagrerie et la vieille Gaule!...

--Bien dit, Karadeuk, voici le pont de notre ct.

-- mes fils! enfin sauvs!... Ronan, Loysik!... encore un embrassement,
mes enfants.

--Par la joie sainte de ce pre et de ses deux fils, belle vchesse! tu
es ma femme... je ne te quitterai qu' la mort!

--Loysik, vous me disiez cette nuit dans la prison: Fulvie, libre
aujourd'hui, retrouvant le Veneur libre aussi, et vous offrant d'tre sa
femme que rpondriez-vous? Libre  cette heure, je te dis  toi, mon
poux,--ajouta l'vchesse en se retournant vers le Vagre:--Je serai
femme dvoue, mre vaillante, tu peux me croire...

--Et toi, petite Odille, toi, qui n'as plus ni pre ni mre, veux-tu de
moi pour mari, pauvre enfant, si tu survis  ta blessure?

--Ronan, je serais morte, que l'espoir d'tre votre femme  vous, si bon
au pauvre monde, me ferait, il me semble, sortir du tombeau!...

Les Vagres et les esclaves rvolts se dirigent en hte vers la fort,
Loysik et Ronan toujours ports sur les paules de leurs compagnons. La
petite Odille se prtend gurie de sa blessure depuis que Ronan, son
ami, lui a promis de la prendre pour femme; elle se sent, dit-elle, de
force  marcher; mais l'vchesse n'y consent pas, et son Vagre,
n'abandonnant pas son lger fardeau, continue de marcher prs de
Fulvie... Au bout de quelques pas, il entend deux Vagres et deux
esclaves qui le suivaient  quelques pas, dire en soufflant et
maugrant:

--Comme il est lourd, comme il est lourd...

--Si ce sanglier est trop pesant, relayez-vous pour le porter... Ah! ce
n'est pas un lger et joli fardeau comme toi, Odille... passe ton petit
bras autour de mon cou, tu seras ainsi plus  ton aise.

--De quel sanglier parles-tu donc, Veneur?

--Je parle, Ronan, de la part du butin de ton pre, le vieux Karadeuk...

--Quel butin?... Mais, par le diable! c'est un homme que nos compagnons
portent l...

--Oui... c'est un homme billonn, garrott... Nos camarades en ont leur
charge; il se fait lourd...

--Et cet homme, dis, Veneur, quel est-il?

--Rjouis-toi, Ronan, c'est le comte!...

--Neroweg!

--Lui-mme... dextrement enlev tout  l'heure au milieu de ses leudes,
par ton pre et deux de nos camarades!

--Neroweg! en notre pouvoir...  nous, Karadeuk, Ronan et Loysik,
descendants de Scanvoch! Ciel et terre! est-ce possible?... Le comte
Neroweg enlev... je n'y puis croire!...

--Eh! vieux Karadeuk! viens donc de ce ct... Ronan ne peut croire
encore  l'enlvement du sanglier frank...

--Oui, mon fils; cet homme dont la tte est enveloppe d'une casaque,
c'est Neroweg... c'est ma part du butin...

--C'est la tienne, Karadeuk... mais seulement nous te demandons, nous,
anciens esclaves du comte, nous te demandons ses os et sa peau...

--Quel dommage de n'avoir pas aussi l'vque... la fte serait
complte...

--L'vque Cautin est mort!...

--Belle vchesse, tu serais veuve, si je n'tais ton mari.

--Cautin m'a fait beaucoup souffrir; mais, aussi vrai que je t'aime, mon
Vagre, mon seul dsir,  cette heure, est que sa mort n'ait pas t
cruelle...

--Le Lion de Poitiers l'a tu.

--Mon pre... cet vque damn, vous l'avez vu mourir?

--Oui... frapp d'un coup d'pe, par le Lion de Poitiers... L'vque
fuyait l'un des btiments incendis; le Lion de Poitiers le rencontrant
face  face, lui a dit: Tu m'as forc de m'agenouiller devant toi,
orgueilleux prlat... Je t'ai promis de me venger... je me venge...
Meurs...

--Sa fin est trop douce pour sa vie... Au diable l'vque Cautin! il
n'enterrera plus de vivants avec les morts... Et le comte, comment vous
en tes-vous empar, mon pre?

--Je vous suivais de l'oeil, toi et Loysik, ports par nos Vagres
criant: Place! place  des blesss que nous venons de retirer de
dessous les dcombres! Tout en me mlant, ainsi que trois des ntres, 
la foule perdue, je me rapprochais peu  peu du pont; soudain, de loin,
je vois accourir le comte, seul, et portant  grand'peine, entre ses
bras, plusieurs gros sacs de peau remplis sans doute d'or ou d'argent,
se dirigeant vers une citerne abandonne. Neroweg tait seul, et en ce
moment assez loign du lieu de l'incendie; la pense me vient de
m'emparer de lui; moi et deux des ntres nous nous glissons en rampant
derrire des abrisseaux qui ombrageaient la citerne, au fond de laquelle
le comte venait de jeter plusieurs de ses sacs, craignant sans doute
qu' travers le tumulte ils lui fussent vols, il comptait les retrouver
plus tard dans cette cachette; nous tombons trois sur lui 
l'improviste, il est terrass, je lui mets les genoux sur la poitrine et
la main sur la bouche pour l'empcher de crier  l'aide... un des ntres
se dpouille de sa casaque, en enveloppe la tte de Neroweg, les autres
lui lient les mains et les pieds avec leur ceinture, aprs quoi nos
Vagres ayant ramass les sacs restants, nous enlevons le seigneur
comte... Le pont tait voisin... et voici ma capture... ma part du butin
 moi...

--Elle est lourde; aurons-nous loin encore  la porter, Karadeuk?

--On ne peut plus d'ici entendre au burg les cris du comte...
dbarrassez-le de la casaque qui lui enveloppe la tte.

--C'est fait.

--Comte Neroweg, tes mains resteront garrottes, mais tes jambes seront
libres... Veux-tu marcher jusqu' la lisire de la fort? sinon l'on t'y
portera comme on t'a port jusqu'ici!...

--Vous allez m'gorger l!

--Veux-tu nous suivre, oui ou non?

--Marchons, bateleur maudit! vous verrez qu'un noble frank va d'un pas
ferme  la mort! chiens gaulois, race d'esclaves!

On arrive  la lisire de la fort, alors que l'aube naissait; elle est
htive au mois de juin; au loin, l'on aperoit, luttant contre les
premires clarts du jour, une lueur immense; ce sont les ruines du burg
encore embrases.

Ronan et l'ermite laboureur sont dposs sur l'herbe; la petite Odille
est assise  leurs cts. L'vchesse s'agenouille prs de l'enfant pour
visiter sa blessure; les Vagres et les esclaves rvolts se rangent en
cercle; le comte, toujours garrott, l'air farouche, rsolu, car ces
barbares, froces pillards et lches dans leur vengeance, ont une
bravoure sauvage, c'est  leurs ennemis de le dire; il jette sur les
Vagres un regard intrpide; le vieux Karadeuk, vigoureux encore, semble
rajeuni de vingt ans; la joie d'avoir sauv ses fils et de tenir en son
pouvoir un Neroweg, semble lui donner une vie nouvelle; son regard
brille, sa joue est enflamme, il contemple le comte d'un oeil avide.

--Nous allons tre vengs,--dit Ronan,--tu vas tre venge, petite
Odille.

--Ronan, je ne demande pas pour moi de vengeance; dans la prison je
disais au bon ermite laboureur: Si je redevenais libre, je ne rendrais
pas le mal pour le mal: n'est-ce pas, Loysik?

--Oui, douce enfant... douce comme le pardon; mais ne craignez rien,
notre pre ne tuera pas cet homme dsarm.

--Il ne le tuera pas, mon frre? Si, de par le diable! notre pre tuera
ce Frank, aussi vrai qu'il nous a fait mettre tous deux  la torture,
qu'il a accabl de coups cette enfant de quinze ans avant de la
violenter... Sang et massacre! pas de piti!

--Non, Ronan, notre pre ne tuera pas un homme sans dfense.

--Vous tardez beaucoup  m'gorger, chiens gaulois! qu'attendez-vous
donc? Et toi, bateleur, chef de ces bandits! qu'as-tu  me regarder
ainsi en silence?

--C'est qu'en te regardant ainsi, Neroweg, je songe au pass... je me
souviens...

--De quoi te souviens-tu?

--De ton aeul...

--Quel aeul? mes aeux sont nombreux.

--Neroweg, l'_Aigle terrible_...

--Oh! c'tait un grand chef...--reprit le Frank avec un accent d'orgueil
farouche,--c'tait un grand roi, un des plus vaillants guerriers de ma
race vaillante! son nom est encore glorifi en Germanie!... Puisse ma
honte  moi, prisonnier de votre bande d'esclaves rvolts, tre enfouie
au fond de ma fosse... si vous me creusez une fosse...

--coute: il y a de cela plus de trois sicles; ton aeul tait chef
d'une des hordes franques, rassembles de l'autre ct du Rhin, et qui
alors menaaient la Gaule...

--Et nous l'avons conquise, cette Gaule! elle est notre terre
aujourd'hui, et vous... vous tes nos esclaves... race btarde!...

--coute encore: mon aeul, soldat obscur, se nommait Scanvoch.

--Par ma chevelure! ces misrables savent les noms de leurs anctres
ainsi que nous les savons, nous autres de race illustre! Mirff et Morff,
mes deux limiers, que cet autre bandit dguis en ours a mis  mort,
Mirff et Morff connaissent leurs anctres, si tu connais les tiens!

--Mon aeul Scanvoch fut lchement mis  la torture par l'_Aigle
terrible_, la veille d'une grande bataille du Rhin; le matin de ce
combat, les soldats gaulois chantaient:

_Combien sont-ils, ces Franks?... combien sont-ils donc, ces
barbares?_

Le soir ils chantaient aprs leur victoire:

_Combien taient-ils, ces Franks? combien taient-ils donc ces
barbares?..._

--Si cette fois les lches Gaulois ont vaincu les Franks valeureux, ce
fut par trahison...

--Donc, lors de cette grande bataille du Rhin, Scanvoch s'est battu
contre ton aeul. Ce fut, vois-tu, une lutte acharne, non-seulement un
combat de soldat  soldat, mais un combat de deux races fatalement
ennemies! Scanvoch pressentait que la descendance de Neroweg serait
funeste  la ntre, et il voulait pour cela le tuer... Le sort des armes
en a autrement dcid. Les pressentiments de mon aeul ne l'ont pas
tromp... Voici la seconde fois que nos deux familles se rencontrent 
travers les ges... Tu as fait torturer mes deux fils; tu devais
aujourd'hui les livrer au supplice...

--Assez, chien!... Et pour empcher ma noble race de mettre, dans
l'avenir, le pied sur la gorge  ta race asservie, tu veux me tuer?

--Je veux te tuer... Ton frre a pri de ta main fratricide; ta famille
sera teinte en toi!...

Un clair de joie sinistre illumina les yeux du Frank; il rpondit:

--Tue-moi...

--tez-lui ses liens...

--C'est fait, Karadeuk; mais nous le tenons, et nos mains valent les
liens qui le garrottaient.

--Je propose, moi, qu'il soit, avant sa mort, mis  la torture, ainsi
qu'il nous y faisait mettre au burg, nous autres esclaves...

--Oui, oui...  la torture!  la torture!...

--Et aprs, coup en quatre quartiers.

--Hach  coups de hache!

--Mes Vagres! cet homme est  moi... c'est ma part du butin!

--Il est  toi, vieux Karadeuk...

--Laissez-le libre.

--Tu le veux?

--Laissez-le libre; mais formez autour de lui un cercle qu'il ne puisse
franchir...

--Voici un cercle de pointes d'pes, de fer, de piques et de tranchants
de faux qu'il ne franchira pas...

--Un prtre!--s'cria soudain le comte avec un accent d'angoisse
mortelle,--un prtre! je ne veux pas mourir sans un prtre! j'irais en
enfer... Toi qui es assis l-bas, ermite laboureur, le saint vque
Cautin, mon patron, te traitait de rengat; mais enfin comme moine tu es
toujours un peu prtre, toi... veux-tu m'assister? et me promettre que
je n'irai pas en enfer, mais en paradis?... Ces chiens, tes compagnons,
m'ont vol mes colliers d'or et les sacs que je n'avais pas jets dans
la citerne; il ne me reste que cet anneau d'or... je te le donne... mais
promets-moi, sur ton salut, le paradis...

--Mon pre!--s'cria Loysik,--mon pre! vous ne tuerez pas ainsi cet
homme...

--Je ne vous demande pas grce de la vie, chiens d'esclaves! je saurai
mourir; mais je ne veux pas aller en enfer, moi!  mon bon patron!
bienheureux vque Cautin, o es-tu? o es-tu? Fais un nouveau
miracle... envoie-moi un prtre!...

--En attendant le miracle, comte Neroweg, prends cette hache.

--Quoi, Karadeuk, tu l'armes?

--Prends cette hache, comte Neroweg; j'ai la mienne, dfends-toi.

--Mon pre! il est fort comme un taureau sauvage; il est jeune encore et
vous tes vieux!

--Mon pre! au nom de vos deux fils que vous avez sauvs, renoncez  ce
combat...

--Mes enfants, ne craignez rien; cette hache ne pse pas  mon bras...
J'ai foi dans mon courage; j'teindrai en ce Frank la race des Neroweg.

--Oh! tre l, incapable de bouger... ne pouvoir me battre  ta place, 
mon pre!

--Mes fils, c'est aux vieux  mourir... aux jeunes de vivre... Neroweg,
dfends-toi...

--Moi, de race illustre, me battre contre un gueux! un Vagre! un esclave
rvolt! non...

--Tu refuses?...

--Oui, chien btard... gorge-moi si tu veux...

--Mes Vagres, qu'on le saisisse, et tondez-le comme un esclave: le
tranchant d'un poignard vaudra, pour ceci, les ciseaux.

--Moi, tondu comme un vil esclave! moi, Neroweg, subir un tel outrage!
moi, tondu!...

--La femme de ton glorieux roi Clovis aimait mieux voir ses petits-fils
morts que tondus... je sais cela... Oui, vous autres nobles Franks, vous
tenez, comme vos rois chevelus,  votre chevelure, signe d'antique et
illustre race; donc, Neroweg, dfends-toi, ou tu seras tondu...

--Moi, tondu!... Cette hache! cette hache!...

--La voici, comte... Et vous, mes bons Vagres, largissez le cercle!...

--Ermite laboureur, veux-tu me promettre, si ce combat me met en danger
de mort, de m'envoyer en paradis? je te donnerai mon anneau...

--Si tu es en danger mortel, Neroweg, je te dirai des paroles qui te
feront, je l'espre, envisager fermement la mort.

--Ce n'est pas la mort que je crains, chien! c'est le paradis que je
veux...

--Crois-nous, Karadeuk, ce lche a moins peur de l'enfer que de ta
hache... Coupons-lui cette crinire, qui ressemble  la queue d'un
cheval de montagne... Allons, tondons le comte... le seigneur frank sera
tondu...

Neroweg, furieux, se prcipita sur le vieux Vagre, le combat s'engagea,
terrible, acharn. Loysik, Ronan, l'vchesse et la petite Odille,
ples, tremblants, suivaient la lutte d'un oeil alarm; elle ne fut pas
longue, la lutte... Le vieux Vagre l'avait dit, la hache ne pesait point
 son bras vigoureux, mais elle pesa fort au front de Neroweg, qui,
sanglant, roula sur l'herbe, frapp d'un coup mortel...

--Meurs donc!--s'cria Karadeuk avec une joie triomphante;--la race de
l'_Aigle terrible_ ne poursuivra plus la race de Joel... Meurs donc,
comte Neroweg!

--Hi! hi!... j'ai un fils de ma seconde femme  Soissons... et ma femme
Godgisle est enceinte, chien gaulois!--murmura le Frank avec un clat
de rire sardonique.--Ma race n'est pas teinte... j'espre qu'elle
retrouvera plus d'une fois la tienne pour l'craser...

Puis il ajouta d'une voix affaiblie, pouvante:

--Ermite laboureur, donne-moi le paradis... bon patron, vque Cautin,
aie piti de moi... Oh! l'enfer! l'enfer! les diables!... j'ai peur...
l'enfer!...

Et Neroweg expira, la face contracte par une terreur diabolique. Son
dernier regard s'arrta sur les ruines de son burg fumant au loin sur la
colline.

Les leudes du comte s'apercevant de sa disparition, durent le croire
enseveli sous les dcombres du burg, ou enlev... S'ils l'ont cherch au
dehors, ces fidles, ils auront trouv le corps du comte vers la lisire
de la fort, mort, la tte fendue d'un coup de hache, tendu au pied
d'un arbre dont on avait enlev la premire corce et sur lequel taient
ces mots tracs avec la pointe d'un poignard:

_Karadeuk le_ VAGRE, _descendant du Gaulois Joel, le brenn de la tribu
de Karnak, a tu ce_ COMTE _frank, descendant de Neroweg l'Aigle
terrible... Vive la vieille Gaule!_...

Ici finit le rcit de RONAN LE VAGRE, fils de KARADEUK LE BAGAUDE,
Karadeuk, mon frre  moi, Kervan, fils an de Jocelyn, et petit-fils
d'Aram.  cette histoire, j'ai ajout les lignes suivantes, ce soir,
jour du dpart de mon neveu Ronan, qui retourne prs des siens, en
Bourgogne, aprs deux jours passs dans notre maison, toujours situe
non loin des pierres sacres de la fort de Karnak. Mon neveu Ronan
m'ayant confi ses penses durant son sjour ici, j'ai pu, en ce qui le
touche, crire, ainsi qu'il aurait crit lui-mme.

 propos de la forme nouvelle adopte par lui dans ses rcits, Ronan m'a
dit, non sans raison:

--Le voeu de notre aeul Joel, en demandant  ceux de sa descendance
d'ajouter tour  tour  notre lgende l'histoire de leur vie, a t de
perptuer d'ge en ge dans notre famille l'amour de la Gaule et la
haine de la domination trangre. Nos aeux, jusqu'ici, ont racont
leurs aventures sous forme de mmoires; moi, j'ai agi diffremment; mais
la mme pense patriotique qui inspirait nos aeux m'a inspir; tous les
faits cits par moi sont vrais, et les scnes auxquelles je n'ai pas
assist m'ont t racontes par des gens qui ont t acteurs dans ces
vnements. Il en a t ainsi, entre autres faits, de l'entrevue secrte
de Neroweg et de Chram au burg du comte, dans la chambre des trsors.
Chram rapporta cet entretien  Spatachair, l'un de ses favoris; un
esclave entendit ce rcit; et plus tard, aprs l'incendie du burg, cet
esclave s'tant joint  nous pour courir la Vagrerie jusqu'en Bourgogne,
c'est de lui que j'ai tenu ces dtails. Peu importe donc la forme de ces
lgendes, pourvu que le fond soit vrai; il nous faut, avant tout, donner
 notre descendance un tableau trs-rel des temps o chacune de nos
gnrations a vcu et vivra, le tout dit avec sincrit. Ces
enseignements, transmis de sicle en sicle  notre race, rempliront
ainsi le voeu suprme de notre aeul Joel.

Moi, Kervan, je dis comme mon neveu Ronan le Vagre: Peu importe la forme
de ces rcits, pourvu qu'ils reproduisent fidlement les temps o nous
vivons. Je complterai donc, ainsi qu'il suit, et jusqu' aujourd'hui,
l'histoire de mon frre Karadeuk et de ses deux fils, Ronan et Loysik.




CHAPITRE IV.

Ronan le Vagre revient en Bretagne accomplir le dernier voeu de son pre
Karadeuk.--Il retrouve Kervan, frre de son pre.--Ce qui est advenu 
Ronan le Vagre, avant et durant son voyage.


Deux ans se sont couls depuis la mort du comte Neroweg... On est en
hiver: le vent siffle, la neige tombe. Par une nuit pareille, il y a de
cela prs de cinquante ans, Karadeuk, petit-fils du vieil Aram, avait
quitt la maison de son pre o se passe ce rcit, pour aller courir la
Bagaudie, sduit par les rcits du colporteur.

Le vieil Aram est mort depuis trs-longtemps, regrettant jusqu' la fin
Karadeuk, son favori; Jocelyn et Madaln, pre et mre de Karadeuk, sont
aussi morts; son frre an, Kervan, et sa douce soeur Roselyk, sont
encore vivants, et habitent la maison situe prs des pierres sacres de
Karnak. Kervan a soixante-huit ans passs; il s'est mari dj vieux:
son fils, g de quinze ans, s'appelle _Yvon_; la blonde Roselyk, soeur
de Kervan, est presque aussi ge que lui: ses cheveux sont devenus
blancs; elle est reste fille et demeure avec son frre Kervan et sa
femme _Martha_.

Le soir est venu, le vent souffle au dehors, la neige tombe.

Kervan, sa soeur, sa femme, son fils et plusieurs de leurs parents, qui
cultivent avec eux les mmes champs que cultivait, il y a plus de six
cents ans, Joel et sa famille, sont occups, autour du foyer, aux
travaux de la veille.  une violente raffale de vent, Kervan dit  sa
soeur:

--Bonne Roselyk, c'est par une nuit semblable, qu'il y a beaucoup
d'annes, ce colporteur maudit... te souviens-tu?

--Hlas! oui... et le lendemain notre pauvre frre Karadeuk nous
quittait pour jamais... Sa disparition a caus tant de chagrin  notre
bon grand-pre Aram, qu'il est mort en pleurant son petit-fils... Peu
de temps aprs, nous avons perdu notre mre Madaln, devenue presque
folle de douleur... Seul, notre pre Jocelyn a rsist plus longtemps au
chagrin... Ah! notre frre Karadeuk n'a t que trop puni de son dsir
de voir des _Korrigans_.

--Les Korrigans? tante Roselyk,--reprit Yvon, fils de Kervan,--ces
petites fes d'autrefois, dont le vieux Gildas, le tondeur de brebis,
parle souvent? On ne les voit plus depuis longues annes dans le pays,
les Korrigans, non plus que les _Ds_, autres petits nains.

--Heureusement, mon enfant, le pays est dbarrass de ces gnies
malfaisants... Sans eux, ton oncle Karadeuk serait peut-tre  cette
heure avec nous  la veille...

--Et jamais, mon pre, vous n'avez eu de nouvelles de lui?

--Jamais, mon fils! il est mort sans doute au milieu de ces guerres
civiles, de ces dsastres, qui continuent de dchirer la vieille Gaule,
sous le rgne des descendants de Clovis.

--Puisse notre Bretagne ignorer longtemps ces maux dont souffrent si
cruellement les autres provinces!

--Notre vieille Armorique a su jusqu'ici conserver son indpendance, et
repousser l'invasion des Franks, pourquoi faiblirions-nous  l'avenir?
Nos chefs de tribus, choisis par nous, sont vaillants... le chef des
chefs, choisi par eux, le vieux _Kano_, qui veille sur nos frontires,
est aussi intrpide qu'expriment... n'a-t-il pas dj repouss
victorieusement les attaques des Franks?

--Et trois fois dj tu as t appel aux armes, Kervan, nous laissant,
moi, ta femme, Roselyk, ta soeur, et Yvon, ton fils, dans des angoisses
mortelles...

--Allons, allons, pauvres Gauloises dgnres, ne parlez point ainsi;
songez  nos lgendes de famille... Dites, _Margarid_, femme de Joel;
_Mro_, femme d'Albinik le marin; _Elln_, femme de Scanvoch,
avaient-elles de ces faiblesses, lorsque leurs poux allaient combattre
pour la libert de la Gaule?

--Hlas! non; car Margarid et Mro ont, comme leurs poux, trouv la
mort dans les batailles...

--Tandis que moi, je n'ai t bless qu'une fois, en combattant ces
Franks maudits, que nous avons extermins sur nos frontires.

--Oublies-tu, mon frre, le danger que tu as couru aux dernires
vendanges? tranges vendanges! que l'on va faire l'pe au ct, la
hache  la main!

--Quoi! une partie de plaisir... sortir gaiement de nos frontires pour
aller en armes vendanger la vigne que les Franks font cultiver par leurs
esclaves vers le pays de Nantes[A]... Par la barbe du bon Joel! il
aurait bien ri de voir notre troupe repasser nos frontires, escortant
gaiement nos grands chariots remplis de raisins vermeils! Quel joyeux
coup d'oeil! les pampres verts ornaient les jougs de nos boeufs, les
brides de nos chevaux, et jusqu'aux fers de nos lances; puis, tous en
choeur nous chantions ce bardit:

_--Les Franks ne le boiront pas, ce vin de la vieille Gaule... non, les
Franks ne le boiront pas!...--Nous vendangeons l'pe d'une main, la
serpe de l'autre.--Nos chars de guerre sont des pressoirs roulants.--Ce
n'est pas le sang qui rougit leurs essieux, c'est le jus empourpr du
raisin.--Non, les Franks ne le boiront pas, ce vin de la vieille
Gaule... non, les Franks ne le boiront pas!..._

--Mon pre, j'aurai seize ans  la prochaine vendange au pays de
Nantes... vous m'emmnerez avec vous?

--Tais-toi, Yvon, ne fais pas de semblables voeux; cela m'effraye, mon
enfant.

--Roselyk, entends-tu ma femme? Ne croirait-on pas entendre notre pauvre
mre dire  notre frre Karadeuk, en le grondant de son dsir de voir
les Korrigans: Taisez-vous, mchant enfant, vous m'effrayez...

--Hlas! mon frre, le coeur de toutes les mres se ressemble.

--Mon pre, j'entends des pas au dehors... je suis certain que c'est le
vieux Gildas; il m'avait promis de venir  la veille, de nous apprendre
un nouveau bardit qu'un tailleur ambulant lui a chant. Justement, c'est
lui... Bonsoir, vieux Gildas.

--Bonsoir, mon enfant; bonsoir  vous tous.

--Ferme la porte, vieux Gildas; la bise est froide.

--Kervan, je ne suis pas seul.

--Avec qui es-tu donc?

--Un tranger m'accompagne; il a frapp  ma demeure et m'a demand le
logis de Kervan, fils de Jocelyn. Ce voyageur vient de Vannes, et de
plus loin encore.

--Pourquoi n'entre-t-il pas?

--Il secoue dehors les frimas dont il est couvert.

--Mon Dieu, Gildas, cet homme serait-il un colporteur?

--Roselyk, Roselyk, entends-tu encore ma femme?... Ah! tu as raison: les
coeurs des mres sont tous pareils...

--Non, Martha; ce jeune homme ne m'a point paru tre un colporteur; 
son air rsolu, on le prendrait plutt pour un soldat; il porte un long
poignard  son ct... tenez, le voici.

--Approche, voyageur; tu as demand la demeure de Kervan, fils de
Jocelyn? Kervan, c'est moi...

--Salut donc  toi et aux tiens, Kervan... Mais qu'as-tu  me regarder
ainsi en silence? d'o vient le trouble o je te vois?

--Roselyk, regarde donc ce jeune homme... remarque son front, ses yeux,
l'air de sa figure...

--Ah! mon frre! il est d'tranges ressemblances... On croirait voir,
vieux de quelques annes de plus, notre pauvre frre Karadeuk, lorsqu'il
a quitt cette maison.

--Roselyk, cet tranger porte la main  ses yeux; il pleure... Dis,
jeune homme, tu es le fils de Karadeuk?

Pour toute rponse, Ronan le Vagre se jeta au cou du frre de son pre,
et il embrassa non moins tendrement Martha, Roselyk et Yvon... Les
larmes sches, la premire motion apaise, les premiers mots qui
partirent du coeur et des lvres de Roselyk et de Kervan furent ceux-ci:

--Et notre frre?

--Et Karadeuk?

 cette question, Ronan le Vagre est rest muet; il a baiss la tte,
et, de nouveau, ses yeux se sont remplis de larmes... larmes cette fois
amres...

Un grand silence se fit parmi ces descendants de la race de Joel; les
larmes coulrent de nouveau, non moins amres que celles de Ronan le
Vagre.

Kervan, le premier, reprit la parole, et dit  son neveu:

--Y a-t-il longtemps que mon frre est mort?

--Il y a trois mois...

--Et sa fin a-t-elle t douce? s'est-il souvenu de moi et de Roselyk,
qui l'aimions tant?

--Ses dernires paroles ont t celles-ci: Je meurs sans avoir pu
accomplir, pour ma part, le devoir impos par notre aeul Joel  sa
descendance... Promets-moi, mon fils, Ronan, toi qui sais ma vie et
celle de ton frre Loysik, de remplir ce devoir  ma place, et d'crire,
sans cacher le bien et le mal, ce que tous trois nous avons fait... Ce
rcit termin, promets-moi de te rendre, si tu le peux, au berceau de
notre famille, prs des pierres sacres de Karnak... Je ne peux esprer
que mon pre Jocelyn et ma mre Madaln vivent encore; s'ils sont morts,
comme je le crains, tu remettras cet crit, soit  mon bon frre Kervan,
s'il a survcu  mes vieux parents, soit au fils an de mon frre.
S'il tait mort sans laisser de postrit, ses hritiers ou ceux de sa
femme dposeront entre tes mains, selon le voeu de notre aeul Joel, la
lgende et les reliques de notre famille, et tu les transmettras  ta
descendance. Si, au contraire, mon bon frre Kervan et ma douce soeur
Roselyk m'ont survcu, dis-leur que je meurs en prononant leurs noms
toujours chers  mon coeur...

--Telles ont t les dernires paroles de mon pre Karadeuk.

--Et ce rcit de la vie de mon frre et de la tienne?

--Le voici,--rpondit Ronan en dbouclant son sac de voyage.

Et il en tira un rouleau de parchemin qu'il remit  Kervan. Celui-ci
prit cet crit avec motion, tandis que, tant de sa ceinture ce long
poignard  manche de fer qu'avait port Loysik, puis le Veneur, et sur
la garde duquel on voyait grav le mot saxon: _Ghilde_, et les deux mots
gaulois: _Amiti_, _communaut_, Ronan donna cette arme  son oncle, et
lui dit:

--Le dsir de mon pre est que vous joigniez ce poignard aux reliques de
notre famille. Lorsque vous aurez lu ce rcit, lorsque je vous aurai
racont quelques vnements qui le compltent, vous reconnatrez que
cette arme peut tenir sa place parmi les objets que nos aeux nous ont
lgus... pieuses reliques que je contemplerai avec respect. La veille
commence... aprs demain matin il me faudra vous quitter.

--Quoi! si tt?

--Vous saurez la cause de mon prompt dpart. Je vous prie donc de lire,
ds ce soir, ce rcit que je vous apporte; demain je vous raconterai ce
que je n'ai pas eu le loisir d'crire, l'heure de mon voyage en Bretagne
ayant t hte malgr moi... Pendant que vous lirez ceci, je dsirerais
vivement connatre la lgende de notre famille, dont mon pre m'a
souvent racont les principaux faits.

--Viens,--dit Kervan en prenant une lampe.

Ronan le suivit... Tous deux entrrent dans une des chambres de la
maison. Sur une table tait dpos le coffret de fer, autrefois donn 
Scanvoch par Victoria la Grande. Kervan tira de ce coffret la _faucille
d'or_ d'Hna, la vierge de l'le de Sn; la _clochette d'airain_,
laisse par Guilhern; le _collier de fer_ de Sylvest; la _croix
d'argent_ de Genevive; l'_alouette de casque_ de Victoria la Grande;
puis il dposa ces objets auprs du _poignard_ de Loysik. Kervan prit
aussi dans le coffret les diffrents parchemins composant la chronique
de la descendance de Joel.

Ces reliques, datant d'un temps si lointain dj, Ronan les contemplait
avec une profonde et silencieuse motion. Kervan, voyant son neveu
plong dans ce pieux recueillement, le laissa, et alla rejoindre sa
famille, non moins impatiente que lui de connatre l'histoire de
Karadeuk le Bagaude, de Ronan le Vagre, et de son frre Loysik, l'ermite
laboureur.

Le Vagre resta seul... Cette longue nuit d'hiver s'coula durant qu'il
lisait les lgendes de sa race... La lumire de sa lampe luttait contre
les premires clarts de l'aube lorsque Ronan termina sa lecture. Ds
que le jour fut tout  fait venu, le descendant de Joel chercha au loin
des yeux,  travers la fentre, les rochers de l'le de Sn, le jadis
si fameuse par son collge de druidesses, o Hna avait pass les
premires annes de sa vie, termine par un sacrifice hroque. Bientt
Ronan vit les rochers de l'le se dessiner confusment  travers la
brume de la mer; alors il jeta de nouveau un regard respectueux et
attendri sur la petite _faucille d'or_, dj noircie par les sicles, et
qu'Hna, la douce vierge, portait, il y avait de cela plus de six cents
ans; puis il sortit de la maison.

Kervan et sa femme avaient, de leur ct, prolong leur lecture presque
jusqu' l'aube; et, contre leur habitude, ils ne s'taient pas levs
avec le jour. Ronan, encore sous l'impression de l'histoire de sa
famille, alla visiter les abords de la maison:  chaque pas, il y trouva
le souvenir de ses anctres; elle verdoyait toujours, la vaste prairie
o son aeul Joel et ses fils, Guilhern et Mikal, se livraient aux
mles exercices militaires de la _marhek-adroad_; il coulait toujours,
le ruisseau d'eau vive, au bord duquel Sylvest et Siomara avaient, dans
leurs jeux enfantins, lev une petite cabane pour se mettre  l'abri de
la chaleur du jour. Ronan cherchait au bord de ce ruisseau la place des
deux vieux saules, o plus tard, lors de la conqute de Csar, Sylvest
et son pre Guilhern, ayant en vain tch d'chapper  l'esclavage du
centurion boiteux, alors propritaire de leurs champs paternels, furent
livrs, par le Romain,  l'horrible supplice _des fourmis_! arbres
sculaires, qui vgtaient encore quelque peu lors du retour de Scanvoch
et de son fils Al-Guen au berceau de leur famille...

L'motion de Ronan le Vagre fut  la fois douce et triste. Absorb dans
sa profonde mditation sur le pass, peu  peu il lui sembla voir, au
milieu de la brume qui voilait  demi le rivage de la vieille Armorique,
apparatre les touchantes ou mles figures de la lgende de son obscure
mais antique famille gauloise. _Le brenn_ (Brennus), vainqueur de
l'Italie aux premiers sicles de la puissance de Rome; Joel, Margarid,
Hna, Guilhern, Mikal, Albinik le marin et sa femme Mro, Sylvest
l'esclave, Siomara la courtisane; Genevive, tmoin de la mort du jeune
homme de Nazareth; Scanvoch, et enfin Karadeuk le Bagaude... Dans cette
vision trange, plus l'poque  laquelle appartenaient ces diffrents
personnages s'loignait du temps prsent pour s'enfoncer dans la
profondeur des ges, plus ils semblaient grandir... de sorte que les
ples fantmes de la gnration de Joel, qui dominaient ceux de sa
descendance, taient  leur tour domins par l'imposante figure du
_brenn_ victorieux, qui jadis jeta firement son pe gauloise dans la
balance o se pesait la ranon de Rome et de l'Italie...

--Ah! combien de nos gnrations se succderont encore avant que la
radieuse vision de Victoria la Grande se soit ralise!--pensait Ronan
avec un accablement mlancolique.-- Brennus! vaillant guerrier, le plus
anciens des aeux dont notre famille ait gard la mmoire!...  Joel!
combien de temps votre descendance doit-elle souffrir encore avant que
la Gaule se soit releve, libre, fire et  jamais dlivre du joug des
rois franks et des pontifes de Rome... Que de sueurs! que de larmes! que
de sang doit verser encore votre race,  Brennus!  Joel! avant
l'avnement de ce glorieux jour de bonheur et de libert!

Le Vagre fut tir de sa rverie par la voix du frre de son pre.

--Ronan,--dit Kervan,--la gele a durci la terre, les troupeaux ne
peuvent sortir des tables; nous avons  cribler le grain  la maison...
viens, rentrons; pendant notre travail tu nous diras les vnements qui
compltent ton rcit. Aprs ton dpart, je te promets de transcrire
fidlement la suite de l'histoire de ta vie.

Ronan et la famille de Kervan sont rassembls dans la grande salle de la
mtairie; aprs le repas du matin les femmes filent leur quenouille ou
s'occupent des soins domestiques; les hommes criblent le grain qu'ils
tirent de grands sacs et qu'ils reversent dans d'autres. Des troncs
d'orme et de chne brlent dans l'immense foyer, car au dehors vive est
la froidure; Ronan va parler; on fait silence, et chacun tout en
s'occupant de ses travaux jette de temps  autre un regard curieux sur
le Vagre, fils du Bagaude.

--Mon oncle,--dit Ronan,--vous avez lu ce rcit?

--Nous tous qui sommes ici nous l'avons entendu...

--Et que pensez-vous maintenant des Bagaudes et des Vagres?

--Je pense, ainsi que ton frre Loysik, que ces reprsailles contre les
horreurs de la conqute franque, reprsailles lgitimes par la conqute
elle-mme, taient malheureusement striles et dsastreuses comme l'est
la vengeance si juste qu'elle soit; cependant, je crois, je sens qu'il
fallait frapper de terreur ces froces conqurants! sur eux seuls doit
retomber tant de sang vers...

--Implacable et lgitime a t notre vengeance, mais non pas strile,
Loysik l'a proclam lui-mme; rappelez-vous ces paroles de votre
grand-pre Aram,  propos de la Bagaudie, je les ai lues cette nuit,
Kervan; elles taient, elles sont, elles seront ternellement justes:
--L'insurrection a toujours du bon... car on y gagne toujours quelque
chose. Qu'un peuple conquis ou opprim implore ses matres, au nom de la
justice, au nom de l'humanit, ses matres se rient de lui; qu'il se
rvolte... ils tremblent et accordent  la terreur ce qu'ils avaient
refus au bon droit. Aram disait vrai. N'est-ce pas aux grandes
insurrections de la Bagaudie que l'Armorique a d son complet
affranchissement de la domination des empereurs, lorsque, bien
qu'allge des charges crasantes contre lesquelles la Bagaudie avait
protest par les armes, les autres contres de la Gaule taient
redevenues provinces romaines aprs l're glorieuse et libre de Victoria
la Grande!

--C'est la vrit, Ronan... mais en quoi votre Vagrerie a-t-elle t
pour vous aussi fructueuse que la Bagaudie? Et mon pauvre frre Karadeuk
comment est-il mort?

--Pour rpondre  vos questions, Kervan, il me faut d'abord vous
apprendre ce qui s'est pass aprs l'incendie du burg du comte Neroweg.

--Nous t'coutons...

--Le succs de notre attaque terrifia d'abord les Franks et les vques
de la contre; ceux des esclaves qui n'taient pas hbts par les
prtres, les colons pressurs par les seigneurs, enfin les hommes de
coeur qui sentaient encore couler dans leurs veines quelques gouttes de
sang gaulois, reprirent quelque espoir; notre bande, dont mon pre
conserva le commandement, devint considrable; on vit alors des prlats
et des seigneurs franks, pouvants par la Vagrerie, amliorer un peu le
sort de leurs esclaves, pressurer moins leurs colons; foi de Vagre! mon
oncle... la terreur faisait battre d'une charit passagre tous ces
coeurs jusqu'alors endurcis...

--Et ton frre Loysik?

--Fidle  ce principe de Jsus de Nazareth: que ce sont surtout les
malades qui ont besoin de mdecins, il ne nous quittait pas, il eut
bientt sur notre troupe l'ascendant qu'il savait prendre sur les hommes
les plus endiabls; sa bont, son courage, son loquence, son amour de
la Gaule, son horreur de la conqute franque, lui acquirent bientt tous
les coeurs, souvent il empcha des dsastres inutiles ou de sanglantes
reprsailles. Lorsque ainsi que moi il fut guri des suites de notre
torture, il nous quitta pendant quelque temps et nous demanda, sans nous
dire ses motifs, de nous rapprocher des confins de la Bourgogne; il
devait nous rejoindre aux environs de Marcigny, ville situe  l'extrme
frontire de cette province, il avait obtenu de nous, non sans peine, de
ne plus incendier les burgs et les villas piscopales; mais le pillage
allait toujours au profit du pauvre monde, et nous faisions bonne
justice des seigneurs franks, dont les cruauts taient avres.

--Et les Franks ne se sont pas arms contre vous?

--Le roi Clotaire ordonna une leve d'hommes, mais les seigneurs
bnficiers craignirent en se sparant de leurs leudes de laisser leurs
burgs dsarms  la merci des esclaves, ou livrs sans dfense aux
attaques de notre troupe; ils n'envoyrent que peu de gens  la leve,
aussi, par deux fois, nous avons rudement combattu et battu les Franks;
mais, selon le dsir de Loysik, nous nous rapprochions toujours des
frontires de la Bourgogne...

--Et la petite Odille, Ronan?

--Je l'avais prise pour femme... la chre enfant ne me quittait pas,
aussi douce que vaillante, aussi dvoue que tendre.

--Pauvre petite... et l'vchesse qui nous a intresss malgr son
garement?

--Fulvie tait pour le veneur ce qu'Odille tait pour moi.

--Et ce roi Chram qui rvait le parricide a-t-il excut ses projets de
rvolte contre son pre Clotaire? cet autre monstre qui tuait les
enfants de son frre  coups de couteau!

--Kervan, il y a trois jours en me rendant ici... j'ai retrouv Chram et
son pre sur les frontires de notre Armorique.

--Le pre et le fils sur nos frontires?

--Oui, et ils se sont montrs dignes l'un de l'autre... Ah! Kervan! j'ai
ds mon enfance couru la Vagrerie... j'ai dans ma vie assist  de
terribles spectacles... mais, foi de Vagre, je n'ai jamais prouv une
pareille pouvante... et d'horreur encore je frissonne quand je songe 
ce qui, sous mes yeux, s'est pass lors de la rencontre de Chram et de
son pre.

--Je te crois, Ronan, car te voici tout ple  ce souvenir.

--Horrible... horrible... mais je viendrai tout  l'heure  ce rcit;
fidles  notre promesse envers Loysik, nous nous rapprochions des
confins de la Bourgogne. Cette contre, l'une des premires conquises
avant Clovis par d'autres barbares venus de Germanie, et appels
_Burgondes_, tait aussi pleine des hroques souvenirs de la vieille
Gaule!  la voix de Vercingtorix, _le chef des cent valles_, les
populations s'taient souleves en armes contre les Romains, _Epidorix_,
_Convictolitan_, _Lictavic_, et d'autres patriotes de cette province,
avaient rejoint avec leurs tribus _le chef des cent valles_, jaloux de
combattre avec lui pour la libert des Gaules.

--Et cette contre autrefois si vaillante... a subi le sort commun!

--L comme ailleurs, Kervan, les vques avaient hbt ces populations
jadis si viriles.

--Oui, tandis que dans notre Armorique les druides chrtiens ou non
chrtiens nous prchent encore l'amour de la patrie, la haine de
l'tranger.

--Aussi la Bretagne est jusqu'ici reste libre; il n'en fut pas ainsi de
la malheureuse province dont je vous parle; ds 355, son peuple avait
dgnr, deux chefs de hordes, _Westralph_ et _Chnodomar_, avaient
envahi cette contre; d'autres barbares, les Burgondes, venus des
environs de Mayence, chassrent  leur tour ces premiers envahisseurs et
s'tablirent en ce pays vers l'anne 416. Ces Burgondes, qui ont donn
leur nom  cette province, taient des peuples pasteurs, moins froces
que les autres tribus de Germanie. Le plus grand nombre des habitants
gaulois de ce pays avaient t massacrs ou emmens en esclavage lors de
la premire conqute de 355. La race de ceux qui en petit nombre
survcurent, asservie par les Burgondes, ne fut pas aussi misrable que
celles de la majorit des provinces conquises; les rois _Gondiok_,
_Gondebaud_ et son fils _Sigismond_, rgnrent tour  tour sur ce pays
jusqu'en 534;  cette poque, Childebert et Clotaire, fils de Clovis,
attaquant ces rois burgondes, comme eux de race germaine, ravagrent de
nouveau ce pays, asservirent galement et la race burgonde et la race
gauloise, et ajoutrent ce territoire aux autres possessions de la
royaut franque.

--Que de ruines! que de massacres! que d'esclavage!... Heureux sont nos
pres des sicles passs... ils vivent ailleurs qu'en ce triste
monde!...

--C'est un terrible temps! mais, foi de Vagre, nous l'avons rendu
terrible aussi pour bon nombre de nos conqurants... Je vous l'ai dit,
selon notre promesse faite  Loysik, nous nous tions rapprochs des
confins de la Bourgogne... Nous arrivmes prs de Marcigny au
commencement de l'automne; dans ces climats fortuns cette saison est
aussi douce que l't. Le soleil baissait, nous avions march toute la
journe, traversant des contres jadis fcondes autant que peuples, et
alors incultes, presque dsertes. Quelques esclaves se joignirent 
nous, d'autres se rfugirent dans la cit de Marcigny et y jetrent
l'alarme. Nous attendions toujours le retour de Loysik; pour plus de
prudence, nous avions camp sur une colline boise, d'o l'on dominait
au loin la ville,  peine dfendue par des murailles en ruines... Vers
la fin du jour, nous vmes arriver mon frre; il accourait, instruit de
notre venue par les esclaves fugitifs. Il me semble encore le voir,
gravissant la colline d'un pas prcipit, ses traits rayonnaient de
bonheur; aprs avoir rpondu aux tmoignages d'affection dont nous
l'entourions  l'envi, Loysik fit signe qu'il voulait parler; il gravit
un monticule ombrag d'une chtaigneraie sculaire: la foule s'assembla
autour de lui;  ses pieds s'assirent un grand nombre de femmes qui
couraient avec nous la Vagrerie. Au premier rang parmi elles se
trouvaient Odille et l'vchesse. Loysik portait ce jour-l une robe de
grosse laine blanche; un rayon du soleil couchant, traversant les
chtaigniers, semblait entourer d'une aurole dore sa grave et douce
figure encadre de ses longs cheveux, spars sur son front un peu
chauve, et blonds comme sa barbe lgre. Je ne sais pourquoi me vint
alors  la pense le souvenir du jeune homme de Nazareth, prchant sur
la montagne la foule vagabonde dont il tait toujours suivi... Un grand
silence se fit dans notre troupe; Loysik nous dit ces paroles, que
bientt aprs j'ai crites sur ce parchemin que voici, afin de ne pas
les oublier:

--Mes amis, mes frres, vous tous qui m'entendez, je reviens au milieu
de vous avec la _bonne nouvelle_...coutez-moi: jusqu'ici vous avez, par
de terribles reprsailles, rendu aux Franks et aux vques le mal pour
le mal: les mchants l'ont voulu, la violence a appel la violence!
l'oppression, la rvolte; l'iniquit, la vengeance! Elles se sont
ralises, ces menaantes paroles de Jsus: _Qui frappera de l'pe
prira par l'pe!--Malheur  vous qui retenez votre prochain en
esclavage!--Malheur  vous, riches au coeur impitoyable!_ Aux pauvres
qui manquaient du ncessaire, vous avez distribu les biens de ces
conqurants pillards ou de ces nouveaux _princes des prtres, race de
serpents et de vipres, qui_, selon le Christ, _dvore le bien des
pauvres.--Affreux hypocrites qui jurent par l'or de l'autel et non par
la saintet du temple..._ Beaucoup d'hommes endurcis, frapps par vous
de terreur, ont ds lors montr quelque charit... Vous avez enfin fait
justice; mais, hlas! justice aventureuse, implacable, comme nos temps
implacables! temps de tyrannie et de guerre civile, d'esclavage et de
rvolte, de misre atroce et de criminelle opulence! effrayants
dsastres qui ont jet les peuples hors de toutes les voies humaines.
L'ternelle notion du juste et de l'injuste, du bien et du mal,
s'obscurcit dans les esprits: les uns, hbts par l'pouvante et
l'ignorance, subissent des maux inous avec une rsignation dgradante,
impie! les autres, se jetant comme vous dans une rvolte lgitime, mais
impuissante parce qu'elle est partielle, sont en proie  je ne sais quel
vertige furieux, sanglant, et mlent les actes les plus gnreux aux
actes les plus dplorables... Votre vengeance est lgitime, et elle
engendre fatalement d'incalculables malheurs! Aujourd'hui, frapps par
vous de terreur, quelques coeurs, jusqu'alors impitoyables, se montrent
moins cruels envers leurs esclaves; mais demain? demain... vous serez
loin et les bourreaux redoubleront de cruaut... Vous incendiez les
demeures de ces conqurants barbares tablis en Gaule par le massacre et
le pillage; mais ces demeures croules dans les flammes, qui les
rebtira? nos frres esclaves! Vous partagez entre eux les dpouilles
des seigneurs et des prlats enrichis par la rapine, l'exaction, la
simonie; mais ces ressources prcaires, dites, combien durent-elles pour
nos frres esclaves? quelques jours  peine; puis la misre psera plus
atroce encore sur ces malheureux! Ces coffres vids par vous,
charitablement je le sais, qui devra les remplir? nos frres esclaves,
par de nouveaux et crasants labeurs! Et que de larmes! que de sang
vers! que de ruines!...

--Oui, des larmes! des ruines! du sang!--crirent plusieurs voix.--Nos
conqurants ne l'ont-ils pas fait couler  flots, le sang de notre
race!... Prisse le monde, et nous avec lui, et avec nous l'iniquit qui
nous dvore!...

--Prisse l'iniquit! oui, prisse l'esclavage! oui, prissent la
misre, l'ignorance!... Oui, oui! demandez  Ronan, mon frre, je ne lui
disais pas un jour: Comme toi, j'ai horreur de la conqute barbare;
comme toi, j'ai horreur de l'asservissement; comme toi, j'ai horreur de
l'ignorance funeste o de faux prtres de Jsus tiennent leurs
semblables; comme toi, j'ai horreur de la dgradation de notre Gaule
bien-aime... Mais pour vaincre  jamais la barbarie, l'ignorance, la
misre, l'esclavage, il faut les combattre, le moment venu, par la
civilisation, par le savoir, par la vertu, par le travail, par le rveil
de l'antique patriotisme gaulois, non pas mort, mais engourdi au fond de
tant de coeurs!

--Ermite notre ami, comment pouvons-nous combattre nos ennemis
autrement que par les armes? Le pouvons-nous, hommes errants, loups que
nous sommes?

--Je vous l'ai dit: vos reprsailles sont lgitimes; la violence
appelle la violence! l'oppression, la rvolte! mais la rvolte, rendue
toujours ncessaire par l'aveugle iniquit des oppresseurs, n'est qu'un
moyen terrible d'atteindre  ce but divin: le bonheur de l'humanit...
La rvolte dblaye le terrain, le travail, la vertu, la libert le
fcondent. Et pourtant, croyez-moi, mes amis, mes frres, croyez-moi!
l'heure redoutable et sainte des grands soulvements populaires n'a pas
encore sonn... Notre gnration, comme celles qui l'ont prcde, a t
faonne par l'glise  subir les horreurs de la conqute avec une
rsignation impie, oui, impie! oui, sacrilge! Quoi! la rapine, le
massacre, la tyrannie trangre dsolent, ravagent, oppriment notre
pays! quoi! nos conqurants et leurs complices effrayent le monde de
leurs forfaits! quoi! voir nos pres, nos mres, nos femmes, nos soeurs,
nos enfants, subir les hontes, les tortures de l'esclavage, et au nom de
l'ternelle justice humaine et divine, ne pas protester par la rvolte
contre ces iniquits pouvantables! Ah! cette soumission, plus
criminelle encore qu'imbcile, outrage le ciel et les hommes... Mais, je
vous l'ai dit, mes amis, pour que cette rvolte porte ses fruits, il
faut que, comme nos puissantes insurrections des temps passs, elle soit
gnrale, et elle ne peut, elle ne pourra l'tre ni aujourd'hui, ni
demain... En doutez-vous? Voyez le petit nombre d'esclaves qui rpondent
 votre appel de libert... Croyez-moi, je vous le rpte... non, elle
n'a pas sonn, l'heure redoutable et sainte des grands soulvements
populaires... Cette heure, vous la devancez d'un sicle, et plus
peut-tre... Aussi, malgr votre courage, malgr vos succs rcents,
tt ou tard vous serez anantis, et, comme nos conqurants abhorrs,
vous n'aurez laiss aprs vous que des ruines! Suivez au contraire mes
avis, et vos frres trouveront dans votre exemple un utile enseignement
pour l'avenir!

--Explique-toi, ermite laboureur, explique-toi, notre ami.

--Dites, mes amis, qui vous a faits Vagres, vous, hommes de toutes
conditions avant d'tre rduits en servitude? oui, qui vous a jets dans
la rvolte? N'est-ce pas la spoliation, la misre, la haine de
l'esclavage et des malheurs affreux dont nous sommes victimes depuis la
conqute franque?

--Oui, oui, voil pourquoi nous courons la Vagrerie.

--Mais si l'on vous disait: Renoncez  votre vie errante, et votre
travail vous assurera largement les ncessits de la vie; votre courage
garantira votre repos et votre libert... Vous qui regrettez ou dsirez
la paix du foyer, les joies de la famille, vous aurez ces pures et
douces jouissances... Vous qui prfrez l'austre isolement du clibat,
vous suivrez votre got, et vous vivrez heureux, tranquilles.

--Ermite notre ami, ces promesses sont-elles ralisables? Tu n'es pas
de ces fourbes qui prtendent, ainsi que les fourbes vques, possder
le don des miracles...

--Ah! s'ils l'eussent voulu! les vques eussent chaque jour, et sans
fourberie, accompli de pareils miracles au nom de la fraternit humaine
prche par Jsus... Oui, s'ils avaient agi par justice et par humanit,
ainsi que vient d'agir par terreur l'vque de Chlons, une voie
d'mancipation pacifique et vritablement chrtienne s'ouvrait pour la
Gaule...

--Et qu'a-t-il donc fait l'vque de Chlons?

--Aprs m'tre spar de vous, je suis all dans cette petite ville de
Marcigny, qui dpend du diocse de Chlons; c'est l que l'vque a sa
villa o il habite l't... Ce n'est pas un mchant homme, quoiqu'il
commette, ainsi que les autres prlats, le crime affreux pour un prtre
du Christ de retenir ses frres en esclavage; ses jours se sont
couls, jusqu'ici, selon ses dsirs, dans le calme, la fainantise et
l'opulence; il est d'ailleurs grand ami du roi Clotaire. Depuis
longtemps je connais cet vque; ma vie, contraire  la sienne, lui
impose; il a foi  ma parole, il la sait sincre... Je suis donc all le
trouver, cet vque, et je lui ai dit ceci:

--As-tu entendu parler des Vagres d'Auvergne?--Hlas! oui... car ils
commettent d'effrayants ravages en ce pays-l; mais, grce  Dieu, la
Vagrerie n'est point venue jusqu'en Bourgogne.--vque, elle s'en
approche  grands pas; avant quinze jours les Vagres seront aux
frontires de ton diocse.--Alors, malheur, malheur  nous, moine! ils
ont, dit-on, deux fois battu les leudes envoys contre eux... Hlas!
hlas! si la Vagrerie approche, qu'allons-nous devenir? mon diocse va
tre ravag, mon trsor pill, mon beau palais de Chlons saccag, ma
riante villa incendie... comme celle de l'vque Cautin... Moine, c'est
une grande dsolation!... Que faire, mon Dieu!... que faire!...--vque,
la valle de Charolles est situe dans ton diocse?--Oui, elle
appartient au glorieux roi Clotaire, comme toutes les terres de la Gaule
qui n'ont pas t distribues en bnfices, soit par lui, soit par son
pre Clovis, aux chefs des leudes ou  l'glise.--Tu es l'ami du roi
Clotaire?--Ce grand prince me tmoigne beaucoup de bonne volont: je lui
ai remis plusieurs de ses pchs...--Demande-lui pour moi la donation de
la valle de Charolles; j'y fonderai une communaut de moines
laboureurs; autour de ce monastre se fondera une colonie laque; une
partie des terres sera rserve aux moines laboureurs, l'autre,
abandonne  la colonie; mais je veux cette donation absolue,
hrditaire, exempte de toutes charges et redevances... Les colons
seront reconnus, de droit et de fait, hommes libres, eux et leur
descendance... Obtiens, et tu le peux, cette donation de ton ami le roi
Clotaire, et la troupe de Vagres qui t'pouvante devient, par la
possession de ce territoire, un tablissement d'hommes de paix et de
travail... Choisis donc, pour ton diocse, entre les dsastres de la
Vagrerie ou les fconds labeurs d'une colonie d'hommes libres...--Je
connaissais, mes amis, le caractre de l'vque Florent: son choix ne
pouvait tre douteux. Il eut cependant quelque vellit de demander la
donation pour lui-mme; mais il apprit le mme jour, par des voyageurs,
que les Vagres s'approchaient de plus en plus des frontires de
Bourgogne. Il dpcha un messager au roi Clotaire, alors  Bourges, lui
crivit une lettre pressante en ma faveur... Hier, ce messager a
rapport  l'vque de Chlons cette donation accorde ainsi qu'il suit,
par une charte, selon la formule ordinaire:

CLOTAIRE, guerrier illustre, roi des Franks... L'office et le devoir
d'un roi est de venir en aide aux serviteurs de Dieu et d'accueillir
favorablement leurs demandes. D'autre part, comme nous ne demeurons que
peu de temps en cette vie, il importe d'amasser au plus vite des
richesses pour l'ternit. Ces richesses, nous pouvons les acqurir
facilement au moyen de largesses accordes aux vques et  l'glise.
C'est pourquoi nous accueillons la demande de notre vnrable pre en
Christ, Florent, vque de Chlons-sur-Sane, et faisons savoir  tous
nos _fidles_ prsents et futurs qu'un certain moine, nomm _Loysik_,
nous a demand, par l'entremise dudit Florent, notre vnrable pre en
Christ et ami, une terre o il pt habiter librement, prier et implorer
pour nous la misricorde divine; il a ajout qu'il tait suivi d'un
grand nombre d'hommes qu'il voulait retirer des dsordres et des misres
du sicle; ces hommes ont promis de se fixer auprs de lui, et de se
livrer  une vie paisible et laborieuse; pour nous, considrant que la
demande du moine est sage; parce que nous croyons, d'ailleurs, que, si
nous l'accueillons favorablement, nous ferons une chose agrable  Dieu
et mritoire pour la rmission de nos pchs, nous accordons  ce moine
la possession de la valle de Charolles, situe dans le diocse de
Chlons, borne au nord par les rochers dits _Roches-Balues_; au midi
par la rivire de Charolles, dont une branche traverse ladite valle; 
l'ouest par le ravin appel _Ravin d'Epidorix_;  l'est, par la lisire
des bois dits _Bois aux Chvres_, touchant aux terres de l'glise de
Marcigny. Nous concdons  ce moine Loysik tout ce qu'il rencontrera sur
lesdites terres, esclaves, animaux domestiques, constructions, vignes,
champs cultivs, prairies et bois; il usera de tout librement et pourra,
sans que nul ait droit d'y mettre empchement, labourer, planter, btir:
nous l'exemptons, lui et ceux qui s'tabliront avec lui dans la valle
de Charolles, de tout ce qui est d  notre fisc. Nous dfendons  tous
nos leudes, vques, ducs, comtes et autres, d'exiger pour eux et pour
leur suite, ni argent, ni prsent, ni logement, ni redevance de ce moine
Loysik, ni de ceux qui s'tabliront sur le territoire que nous lui avons
accord, les tenant et reconnaissant pour hommes libres. Que nul ne soit
assez audacieux pour enfreindre nos commandements, nous voulons que ce
moine Loysik, ses compagnons et leurs successeurs vivent libres et
tranquilles sous notre protection. Et pour que le prsent acte ait plus
de force, nous avons voulu qu'il ft sign de notre main et scell de
notre sceau.

CLOTAIRE[B].

L'vque, en me remettant cette charte, m'a dit:

--Je me suis bien gard de mander  notre glorieux roi Clotaire qu'il
s'agissait des Vagres. Il aurait par orgueil et vengeance refus la
donation; mais quand il saura que, grce  elle, cette province n'a plus
 craindre ces hommes dtermins, que l'on finirait toujours par
craser, mais au prix de nouveaux dsastres, il ne regrettera pas sa
concession. Maintenant, moine, j'ai foi  ta parole, je sais qu'on y
doit compter, fais que pour mon repos la Vagrerie ne dsole pas mon
diocse.

L'vque me parlait ainsi tantt, lorsque quelques esclaves fugitifs
sont venus annoncer l'approche de votre troupe; le prlat m'a dit alors
d'une voix suppliante:--Loysik, cours  la rencontre de ces Vagres,
annonce-leur cette donation, apaise-les, dis-leur que si la rcolte
prsente encore sur pied ne suffit pas comme je le crois  leurs
besoins, en attendant celle de l'an prochain, je leur enverrai du bl,
du vin, des bestiaux; mes esclaves charpentiers les aideront 
construire des maisons de bois avec les arbres de la fort, en attendant
qu'ils aient pu se btir des demeures de pierres, et  ces btisses mes
esclaves de tous mtiers s'emploieront encore... va, cours, moine, je
ferai tous les sacrifices possibles pour vivre en bonne intelligence
avec de si redoutables voisins...

 cette heure, mes amis, mes frres, vous le voyez, de vous il dpend
de vivre laborieux, paisibles, heureux et aussi libres qu'on peut l'tre
sous la domination franque! Ceux d'entre vous qui voudront entrer avec
moi dans notre communaut de laboureurs y entreront; ceux qui, prfrant
la vie de famille, voudront s'unir  une femme de leur choix, recevront
de moi des terres hrditaires et fonderont la colonie... J'ai
soigneusement visit la valle... une rivire poissonneuse traverse ses
vastes prairies, des bois sculaires l'ombragent, ce qui est cultiv par
les esclaves du fisc royal en vigne et en bl est florissant; les
bestiaux sont nombreux. Ai-je besoin de vous le dire, mes frres, que
ces pauvres esclaves transports ou ns en ce pays, et que dans sa
gnrosit sacrilge ce roi Clotaire me donne... ple-mle avec le
btail... seront affranchis par nous. Nous ne sommes pas des vques
pour garder ainsi notre prochain en esclavage et l'exploiter  notre
profit; ces esclaves redeviendront comme nous des hommes libres, les
terres qu'ils ont jusqu'ici cultives pour le fisc du roi leur
appartiendront dsormais  titre hrditaire. La valle est immense, et
fussions-nous trois fois plus nombreux, la fertilit de son sol
suffirait  nos besoins; ces terres que le roi Clotaire nous restitue, 
nous Gaulois, sous forme de don, ont t violemment conquises il y a
plus de deux sicles par des tribus barbares, puis envahies par les
Burgondes, puis enfin reconquises sur ceux-ci par les Franks; ces terres
sont en partie incultes, la race de ceux qui les possdaient il y a deux
cent cinquante ans et plus avant la premire invasion barbare est,
hlas! depuis longtemps teinte; massacres lors de ces conqutes
successives, emmenes au loin en captivit ou mortes  la peine en
cultivant pour autrui les champs paternels, les premires populations
ont disparu, les esclaves habitant aujourd'hui cette valle descendent
de ceux qui y ont t transports pour la repeupler aprs la conqute de
Clovis. En occupant cette portion du sol de la Gaule, nous, Gaulois,
nous ne dpossdons personne de notre race; mais ce territoire, il
faudra savoir au besoin le dfendre: en ces temps de guerre civile, les
donations, quoique perptuelles, souvent ne sont pas respectes par les
hritiers des rois ou par les seigneurs et les vques voisins. Nous
serons donc prts  repousser la force par la force. La valle est
garantie au nord par des rochers presque inaccessibles, au midi par une
rivire profonde,  l'ouest par des ravins escarps,  gauche par des
bois pais; il nous sera facile de nous fortifier dans cette possession
et d'y maintenir nos droits... si le nombre nous crase, nous mourrons
du moins en hommes libres. Un mot encore, mes amis, je vous l'ai dit,
les faits vous le prouvent et vous le prouveront, l'heure des grands
soulvements populaires n'a pas encore sonn, ne sonnera pas de
longtemps peut-tre; mais une heureuse chance a servi votre rvolte
isole, sachez en profiter. Gaulois rduits en servitude, vous aviez
pris les armes... mais vous renoncez  de terribles reprsailles du jour
o vous rentrez en possession du sol et de la libert... de ce jour,
vous, hommes de rvolte, de dsordre, de bataille, vous devenez hommes
de paix, de travail et de famille... esclaves violemment dpouills de
vos droits, vous portiez partout le ravage, hommes libres, possdant la
terre et la fcondant par votre travail, vous rpandez autour de vous
l'abondance et la richesse... Ah! croyez-moi, cet enseignement sera
fcond pour l'avenir; oui, malgr la torpeur effrayante o sont plonges
les populations qui nous entourent, tt ou tard vous voyant vivre
paisibles, laborieux, elles se diront:--Si le peuple des Gaules, au lieu
de subir l'esclavage avec une lche rsignation, avait, comme les
habitants de cette colonie, su se faire craindre et reconqurir ce que
la violence lui avait ravi, il serait aujourd'hui heureux et libre!
Comptons-nous donc, pauvres esclaves que nous sommes! comptons les
Franks... et debout! mais tous ensemble... isolment nous serions
crass... oui, debout... debout tous ensemble! courons tous aux armes!
et  nous aussi notre jour viendra!--Amis, croyez-moi, de proche en
proche ces ides germeront, grandiront, et l'heure arrivera, lointaine
encore, je le sais, mais invitable comme la justice de Dieu, o le
peuple des Gaules, se levant tout entier contre l'oppression des rois et
de l'glise, ressaisira les droits sacrs dont l'a dpouill la
conqute! alors, oh! alors, pour tous, paix, travail, bonheur et
libert!

--Ronan,--dit Kervan aprs avoir, ainsi que sa famille, attentivement
cout le Vagre,--Loysik parlait avec une grande sagesse... Ses conseils
ont-ils t suivis par tes compagnons?

--Oui... le plus grand nombre des Vagres acceptrent l'offre de Loysik:
quelques-uns continurent leur vie aventureuse; mais ils promirent 
Loysik de ne pas entrer en Bourgogne... et depuis, nous n'avons plus
entendu parler d'eux; car, ainsi que le disait mon frre, le temps des
grands soulvements populaires n'est pas encore venu, il faut le
reconnatre avec regret, avec douleur... Parmi ceux qui peuplent
aujourd'hui la valle de Charolles, plusieurs, prfrant le clibat, ont
adopt la rgle des moines laboureurs, sous la direction de Loysik; mais
la majorit de nos compagnons, formant la colonie laque tablie autour
du monastre, se sont maris, soit  des femmes qui couraient avec nous
la Vagrerie, soit aux filles des colons voisins... J'ai pous la petite
Odille et le Veneur l'vchesse; les artisans, que l'esclavage et la
misre avaient conduits en Vagrerie, reprirent leurs anciens mtiers, et
travaillrent pour la colonie; d'autres se livrrent  la culture des
terres, des vignes,  l'levage des bestiaux. Je suis devenu bon
laboureur, et ma petite Odille, habitue ds son enfance  soigner les
troupeaux dans les montagnes o elle est ne, s'occupe des mmes soins;
l'vchesse file sa quenouille, tisse la toile, en digne mnagre, et
dirige l'hospice ouvert pour les femmes malades; de mme que Loysik
dirige l'hospice des hommes, fond par lui dans son monastre; il est
aussi l'arbitre souverain des rares dmls qui s'lvent entre nous;
car je vous le dirai, Kervan, et vous me croirez, au bout de six mois de
sjour dans cette fertile valle de Charolles, nous, jadis Vagres
errants et indompts, nous tions devenus, selon le voeu de mon frre,
des hommes de paix, de travail et de famille.

--Ah! Ronan! Loysik disait vrai: puisque les vques n'ont pas os,
comme nos druides vnrs, prcher la guerre sainte contre les Franks,
pourquoi n'ont-ils pas chrtiennement agi comme ton frre? Oui... ces
terres immenses, peuples d'esclaves et de btail, que l'glise obtient
si facilement de la crdulit des rois et des seigneurs franks, pourquoi
ne les a-t-elle pas restitues  ceux qui les possdaient autrefois? ou
bien si le massacre de la conqute laissait ces terres sans possesseurs,
pourquoi l'glise ne les a-t-elle pas distribues aux esclaves qui les
cultivaient et qu'elle aurait affranchis, au lieu de les garder en
servitude, exploitant ainsi terres et gens  son profit... Redevenus
libres et citoyens, rattachs au sol de la patrie par les mille liens de
la famille, par la possession d'un sol fcond par leur travail, ces
anciens esclaves rgnrs, formant alors la population la plus
considrable de la Gaule, devaient, dans un temps prochain, absorber ou
chasser cette poigne de barbares qui l'oppriment et reconqurir son
indpendance... Oh! oui, oui... si ce que ton frre a accompli dans la
valle de Charolles, tous les vques l'avaient accompli dans les
immenses domaines de l'glise, peupls d'esclaves, la Gaule,
aujourd'hui, serait prospre, glorieuse et libre!

--Cela est certain, Kervan; mais les vques ne l'ont pas voulu. Ces
terres conquises par leur fourberie, ils les ont, vous l'avez dit,
conserves, exploites  leur profit, grce au labeur crasant de leurs
frres, qu'ils retiennent, ces doux aptres de charit, dans le plus dur
esclavage... Le mal que font les vques, ils le font volontairement,
amoureusement; ces terres, ces esclaves, dons pieux de la crdulit de
nos conqurants, quelle puissance humaine pouvait forcer l'glise  les
garder? qui l'empchait, qui l'empche d'affranchir ces pauvres captifs?
qui l'en empche?... Ah! c'est l'ambition implacable, c'est la cupidit
effrne de ces nouveaux _princes des prtres!_... Ils rgnent absolus,
redouts sur un peuple crdule et craintif; ils jouissent du fruit de
ses sueurs dans une opulente oisivet... et ils n'auraient t que
simples citoyens au milieu d'un peuple libre, intelligent, pntr de
ses droits, et n'entendant travailler qu'au profit de sa famille...
Alors, ces richesses si chres  la fainantise,  l'orgueil, aux excs
du clerg, il lui et fallu les acqurir par le travail... Aussi, honte,
excration  ces princes des prtres de l'glise de Rome!... Aussi,
malheur  notre vieille Armorique, si jamais la foi de nos pres
s'teint en elle!... Croyez-moi, Kervan, du jour o la Bretagne subira
le joug catholique, elle subira le joug de la royaut franque!...

--Fasse le ciel que ces cruelles apprhensions ne se ralisent jamais,
Ronan! cartons ces tristes penses, parlons de la vie paisible et
laborieuse de la colonie de la valle de Charolles.

--Oui, l nous avons jusqu'ici vcu heureux, cultivant nos champs en
commun, et partageant en frres les fruits de notre travail commun,
selon ces mots gravs sur la garde du poignard que je vous ai apport:
_Amiti, communaut!_

--Mais cet autre mot que j'y ai lu, ce mot _Ghilde_, que signifie-t-il?

--C'est un mot saxon; il signifie association, confrrie, parce qu'en ce
pays du Nord, d'aprs une coutume dont l'origine se perd dans la nuit
des temps, tous ceux qui font partie d'une _ghilde_ se jurent en secret,
par serment mystrieux et sacr: Amiti, appui, solidarit en toutes
choses... La maison de l'un des associs brle-t-elle, tous les autres
l'aident  la reconstruire; sa rcolte est-elle dtruite par la grle ou
par l'orage, tous les associs, se cotisant, l'indemnisent de ce
dommage; il en est de mme si son vaisseau prit dans un naufrage...
Craint-on de partir seul pour un long voyage, un, deux ou plusieurs
associs vous accompagnent; quelqu'un de la ghilde est-il victime d'une
iniquit, tous prennent parti pour lui, afin d'obtenir justice; est-il
outrag, tous se joignent  l'offens pour l'aider  obtenir rparation
ou vengeance[C]... Ce qu'il y a de fcond dans ce principe de
fraternelle solidarit, notre communaut l'a mis en pratique. L nous
disons comme autrefois en Vagrerie: Tous pour chacun, chacun pour
tous...

--Et mon frre Karadeuk a-t-il du moins joui de cette vie paisible et
fortune, aprs tant d'aventures?

--Oui... jusqu'au jour de sa mort il a vcu heureux dans notre maison,
auprs d'Odille et de moi... il a pu bnir mon premier-n...

--Quelle a t la cause de la mort de mon frre?

--Vous avez vu, Kervan, dans ces rcits, quel homme tait ce Chram, fils
du roi Clotaire?

--Oui, c'tait le digne fils d'un tel pre...

--Ses projets de rvolte ayant chou en Poitou et en Auvergne, il s'est
dernirement jet en Bourgogne,  la tte de quelques troupes, pour
soulever ce pays contre son pre; les comtes et les ducs de Clotaire, en
ce pays, crurent de leur intrt de combattre Chram dans cette nouvelle
guerre civile; nanmoins il ravagea une partie de ce malheureux pays.
Une des bandes de Chram arriva prs de notre valle; mon pre et Loysik,
prvoyant les ventualits de ces temps de troubles, nous avaient fait
fortifier, au moyen de fosss et d'abattis d'arbres, les points de la
valle qui n'taient pas dfendus, soit par la rivire, soit par des
ravins presque inaccessibles; nos colons et les hommes de la communaut
occupaient ces positions tour  tour et en armes, depuis l'invasion du
fils de Clotaire en Bourgogne. Mon pre commandait un de ces postes
avancs lorsque les guerriers de Chram s'approchrent de notre valle
pour la ravager.

--Sans doute il y eut un combat, et mon pauvre frre Karadeuk...

--Fut mortellement bless en repoussant les Franks  la tte de nos
hommes... Mon pre mourut aprs avoir prononc les paroles que je vous
ai dites. Durant ce combat, il portait ce poignard saxon appartenant 
Loysik, et ramass par le Veneur lors de l'attaque des gorges d'Allange;
celui-ci l'avait rendu  mon frre aprs notre fuite du burg de
Neroweg... Loysik donna plus tard cette arme  mon pre; il la portait
le jour o il fut mortellement bless... Il m'a pri de vous l'apporter
et de la joindre aux reliques de notre famille.

--La mort de mon frre a t vaillante comme sa vie... Maudit soit ce
Chram, fils de Clotaire! S'il n'et pas ravag la Bourgogne, mon frre
Karadeuk vivrait peut-tre encore!

--Je dis comme vous, Kervan, maudit soit ce Chram! Du moins il a trouv
aux frontires de notre Bretagne la juste punition de ses crimes...

--Tu veux parler de cette aventure qui t'a frapp d'une telle pouvante,
que tout  l'heure tu plissais encore  ce souvenir?

--Ah! Kervan! l'on dirait que ces rois franks et leur race sont
prdestins  devenir l'horreur du monde!... coutez, coutez... mon
pre mourant me fit donc promettre de me rendre ici, au berceau de notre
famille. Aprs avoir crit le rcit que je vous ai remis... je n'ai pu
le complter; voici pourquoi: En ces temps dsastreux, rien de plus
difficile, de plus prilleux, que d'entreprendre un long voyage; on
risque  chaque pas d'tre enlev en route et emmen captif par les
bandes armes des ducs, des comtes, des seigneurs franks ou des vques
qui guerroyent de province  province, de diocse  diocse, de domaine
 domaine, se pillant les uns les autres ou envahissant rciproquement
leur territoire, afin d'agrandir leurs possessions; aussi tous ceux qui
sont forcs de voyager ne s'aventurent jamais hors des cits sans se
runir en assez grand nombre pour pouvoir repousser l'attaque des bandes
armes que l'on rencontre continuellement. J'appris qu'une compagnie de
voyageurs devaient partir de la ville de Marcigny pour se rendre 
Moulins; c'tait mon chemin; voulant profiter de cette occasion, je
quittai la valle avant d'avoir achev le rcit que je vous ai remis;
nous partmes de Marcigny environ trois cents personnes, hommes, femmes,
enfants, les uns  pied, les autres  cheval ou en chariot, pour aller
d'abord  Moulins; de cette ville d'autres voyageurs devaient partir
pour Bourges; de cette dernire cit j'esprais trouver de pareilles
compagnies pour gagner Tours, puis poursuivre ainsi ma route jusqu' nos
frontires, par Saumur et par Nantes. Pendant mon voyage de Marcigny 
Tours, les voyageurs avec qui je cheminai eurent souvent  combattre
contre des bandes armes; je fus lgrement bless dans l'une de ces
attaques; plusieurs de mes compagnons furent tus, d'autres, faits
prisonniers, furent emmens eux et leurs familles en esclavage; moi,
ainsi que bon nombre de mes compagnons, nous emes le bonheur d'arriver
 Tours.

--Dans quel temps nous vivons! Voyager en un pays ennemi ne serait pas
plus dangereux!

--Ah! Kervan... si vous voyiez les ravages de la conqute! ravages
toujours naissants! partout des ruines anciennes et nouvelles; nos
anciennes chausses si larges, si soigneusement entretenues avec leurs
relais de poste et leurs auberges, partout abandonnes ne sont plus que
dcombres... les communications, jadis si faciles sur tous les points de
la Gaule, sont maintenant interrompues; les vques, matres absolus
dans leur diocse, empirent encore s'ils le peuvent cet tat de choses,
voulant surtout isoler les populations entre elles afin de les dominer
plus srement. Ici les routes sont coupes parce qu'elles passent sur le
domaine d'un seigneur frank ou d'une abbaye; ailleurs les ponts ont t
dtruits par quelque bande arme afin d'assurer sa retraite; aussi
tions-nous forcs  des dtours incroyables pour arriver au terme de
notre voyage; souvent nous passions plusieurs nuits dans les champs;
parfois encore il nous fallait abattre les arbres voisins des rivires
afin de construire des radeaux o nous nous aventurions, n'ayant que ce
moyen de traverser les fleuves; foi de Vagre, ce n'tait pas autrement
en Vagrerie.

--Pauvre pays! pauvre Gaule!

--En arrivant  Tours, j'appris que le roi Clotaire rassemblait l des
troupes pour marcher en personne contre son fils Chram qui, ravageant
tout sur son passage, venait de traverser la Touraine, se dirigeant,
disait-on, vers les frontires de la Bretagne. L'occasion me parut bonne
pour achever ma route en sret; je suivis les troupes royales,
composes des leudes et des hommes de guerre que les seigneurs franks,
possesseurs de bnfices, devaient, sur sa demande, amener  leur roi;
des colons enrls de force augmentaient cette arme, elle se mit en
marche, je l'accompagnai; des troupes ennemies n'eurent pas t plus
dsastreuses que les troupes du roi Clotaire pour les populations. Les
Franks arrivaient-ils dans une cit, ils chassaient les habitants de
leurs maisons et s'y tablissaient en matres; durant leur sjour les
provisions taient consommes, gaspilles; puis lors de leur dpart les
Franks dvalisaient la maison; chacun d'eux pillant  sa guise; les
hommes, s'ils disaient mot, taient battus, souvent tus, les femmes et
les filles violentes, puis l'arme du glorieux roi Clotaire reprenait
sa marche.

--Tu as raison, Ronan, la Vagrerie tait moins terrible!

--Clotaire et sa _truste_ rejoignirent les troupes  Nantes; c'est l
que, pour la premire fois, je le vis un soir, ce monstre qui tuait les
fils de son frre  coups de couteau; oui, c'est l que je le vis ce
lche meurtrier en faveur de qui le Dieu des catholiques faisait des
miracles, grce  l'intercession du bienheureux Saint-Martin!

--Tu l'as vu ce Clotaire?... quelle figure avait-il?

--Ce soir-l il portait une longue dalmatique d'un rouge de sang, brode
d'or, et par-dessus ce riche vtement une casaque de fourrure avec un
capuchon aussi de fourrure  demi rabaiss sur son front; ses yeux
flamboyaient dans l'ombre de cette coiffure comme ceux d'un chat
sauvage; le visage cadavereux de ce roi chevelu tait entour de longues
mches de cheveux gris tombant presque jusqu' sa ceinture; l'expression
de ses traits tait froidement froce; il montait un grand cheval de
guerre tout noir et caparaonn de rouge;  sa gauche chevauchait son
conntable,  sa droite l'vque de Nantes. Je vous le jure, Kervan,
l'aspect de cet homme enflamma mon coeur de tant de haine que sans mon
ardent dsir de revoir Odille et mon fils, j'aurais, je crois, accompli
ce voeu de mon pre Karadeuk, lorsqu'il y a plus de cinquante ans, il
disait dans cette salle o nous sommes: N'est-il donc pas un homme en
Gaule pour planter un poignard dans le coeur de l'un des fils de ce
monstre de Clovis?... Mais lorsque le lendemain soir j'ai vu ce que
j'ai vu...

--Voici que tu plis encore  ce souvenir, Ronan.

--Oui, ce souvenir me poursuit; aussi je ne regrette plus de n'avoir pas
tu ce Clotaire... coutez, Kervan... et ainsi que moi tout  l'heure
vous plirez. Chram, n'ayant plus avec lui que peu de troupes, avait fui
devant les forces suprieures de son pre... esprant entrer en
Bretagne, mais il trouva les frontires gardes par _Kanao_.

--Et bien gardes... Kanao est l'un des plus vaillants guerriers de
l'Armorique.

--Chram, accompagn de son digne ami Spatachair (le Lion de Poitiers, ce
Gaulois rengat, dont j'ai parl dans mes rcits, tait mort fou depuis
peu), Chram, accompagn de Spatachair, se rendit prs de Kanao, et lui
proposa de joindre ses troupes bretonnes  celle des Franks pour
combattre Clotaire, son pre, et le tuer, s'il pouvait, --Je suis
toujours fort aise de voir des Franks s'entr'gorger,--rpondit Kanao 
Chram;--cependant l'horreur que m'inspirent tes projets parricides est
telle, quoique ton pre soit un monstre de ton espce, que je ne veux
aucune alliance avec toi; mes troupes me suffiront pour combattre
Clotaire, s'il veut envahir nos frontires, que pas un guerrier frank
n'a franchies jusqu'ici. Chram, assur du moins de la neutralit de
Kanao, mais accul aux confins de l'Armorique, comme un loup dans sa
tanire, se prpara pour le lendemain  un combat dsespr, ayant
d'ailleurs, ainsi que je l'ai su plus tard, la prcaution de s'assurer
d'un vaisseau, qui devait l'attendre prs du petit port du Croisik, afin
de s'embarquer l, si le sort de la bataille lui tait contraire!

--Fils contre pre... guerre parricide!

--J'tais arriv sain et sauf jusqu'aux limites de la Bretagne; le
rsultat du combat m'importait peu, pourvu qu'il y et beaucoup de
Franks extermins de part et d'autre; mon seul but tait de me rendre
ici. Le hasard me fit rencontrer prs de Nantes deux Bretons de Vannes,
qui, lors de la joyeuse vendange  main arme, que vos tribus sont
alles faire cet automne, avaient t blesss; ils s'taient tenus
cachs jusqu' leur gurison dans la hutte d'un esclave... Ces deux
Armoricains voulaient revenir  Vannes; de cette ville aux pierres
sacres de Karnak, la distance n'est pas trs-longue. Nous partmes tous
trois, avant le lever du soleil, le matin du combat que Clotaire devait
livrer  son fils... Pour abrger le chemin, et ne pas nous trouver
envelopps dans la mle, nous avons gagn le bord de la mer, afin de
nous diriger vers la baie du Morbihan... D'ailleurs, je vous l'avoue,
Kervan, j'prouvais le pieux dsir de contempler ces lieux tmoins, il y
a plus de six sicles, de la grande bataille de Vannes,  la fois donne
sur terre et sur mer; bataille sanglante, o notre aeul Joel et ses
fils avaient si vaillamment lutt contre l'arme de Csar. C'tait aussi
dans cette baie qu'Albinik le marin et sa femme Mro, de retour du camp
romain, matres, comme pilotes, de la destine de la flotte ennemie, et
pouvant ainsi la perdre sur des rcifs, l'avaient conduite au port, afin
de la combattre loyalement, au lieu de la dtruire par une lche
tratrise, fidles  cet antique proverbe armoricain: _Jamais Breton ne
fit trahison_.

--Oui, ce fut lors de cette grande bataille de Vannes que notre aeul
Guilhern emporta sur son cheval Csar tout arm. Bataille terrible, o
se dcida le sort de la Gaule... La victoire fut hroquement dispute
par nos pres; ils furent vaincus, mais avec gloire!

--Ah! Kervan! ces temps hroques sont loin de nous; aussi, je vous l'ai
dit, j'prouvais un pieux dsir de parcourir ce champ de bataille, et
d'arriver sur la cte d'o l'on dcouvre  la fois la baie du Morbihan
et la vaste plaine de Vannes. Nous avions march une grande partie de la
journe; nous longions la cte, aux environs du port du Croisik, lorsque
nous apercevons une cabane de pcheur adosse  des rochers; nous nous y
rendions pour y prendre un peu de repos, lorsqu' ma grande surprise, je
vois, aux abords de cette hutte, plusieurs mules de voyage pesamment
charges, et des chevaux richement caparaonns, gards par plusieurs
esclaves; trois de ces montures, dont une petite haquene, portaient des
selles de femmes.

--Singulire rencontre en ce pays solitaire... Et  qui appartenaient
ces chevaux?

-- Chram... Sa femme et ses deux filles se trouvaient dans cette
cabane... Une barque tait amarre au rivage, et  trois portes de
trait, un vaisseau lger se tenait prt  mettre sous voile.

--Tu m'as parl des moyens de fuite que le fils de Clotaire s'tait
mnags en cas de fuite? Ce vaisseau l'attendait sans doute, lui et sa
famille?

--Oui, ce vaisseau l'attendait... Mes deux compagnons et moi, nous
hsitions  entrer dans cette cabane, lorsque la porte s'ouvrit, et au
seuil apparut une jeune femme richement vtue: deux petites filles
l'accompagnaient; l'une, de cinq ou six ans, se tenait aux pans de la
robe de sa mre; celle-ci donnait la main  l'autre enfant, ge
d'environ douze ans... La jeune femme paraissait profondment abattue:
ses yeux taient noys de larmes; derrire elle je reconnus l'un des
trois favoris de Chram, Imnachair; il assistait  la torture que l'on
m'avait fait subir dans le burg du comte Neroweg.

--Cette femme, ces enfants, c'tait la famille de Chram?... Il me parat
toujours trange que de pareils monstres aient une famille.

--Je faisais la mme rflexion que vous, Kervan, lorsque cette jeune
femme, remarquant sur nos paules nos sacs de voyage, nous dit avec
anxit:

Est-ce que vous venez des environs de Nantes?

Oui, madame.

Avez-vous des nouvelles de la bataille?

Non...

--Alors, se retournant vers Imnachair, la jeune femme reprit avec un
redoublement d'anxit:

Est-ce un bien, est-ce un mal, que l'ignorance de ces voyageurs?

--Puis elle ajouta, pleurant et se baissant, afin d'embrasser ses deux
petites filles:

Mes enfants! mes pauvres enfants!...

--Soudain, un des esclaves, sans doute plac en vedette sur les rochers,
accourut en criant:

Des cavaliers!... On voit au loin, dans un nuage de poussire, une
troupe de cavaliers arms accourir bride abattue...

Mort et furie!--dit Imnachair en plissant,--c'est Chram... La bataille
est perdue!...

-- ces mots la pauvre jeune femme se jeta  genoux, serra ses deux
petites filles contre son sein, et je n'entendis plus que les sanglots
et les gmissements de la mre et des enfants.

Vite, vite, au bateau!--s'cria Imnachair.--Esclaves, dchargez les
mules, transportez dans la barque les caisses qu'elles portent; et vous,
madame, tenez-vous prte  partir: ces pleurs sont inutiles.

-- ce moment on entendit au loin le galop prcipit des chevaux, le
choc des armures et des cris confus et furieux.

C'est mon mari!--s'cria la femme de Chram en blmissant; --mais son
pre est  sa poursuite... Entendez-vous ces cris de mort? Oh! il est
perdu!...

--Imnachair prta l'oreille... une bouffe de vent nous apporta ces
cris:

Tue! tue!...

 mort!  mort!...

C'est la voix du roi Clotaire!--s'cria Imnachair.--Fuyez, madame, vous
et vos enfants... Courons au bateau... et force de rames... Dans un
instant il sera trop tard...,

Fuir... sans mon mari... jamais!--reprit la jeune femme en serrant
convulsivement ses deux enfants contre son sein.--Ce n'est pas
maintenant que j'abandonnerai Chram...

--Les cris: Tue! tue! devenaient de plus en plus distincts; ceux qui les
poussaient ne devaient plus tre qu' trois ou quatre cents pas...

Malheureuse folle, une dernire fois, venez-vous?--dit Imnachair en la
saisissant par le bras,--venez-vous?

Non,--dit-elle:--non...

Vous connaissez Clotaire... et vous voulez l'attendre!--s'cria
Imnachair avec pouvante; puis il disparut.

--Moi et mes deux compagnons, peu soucieux de la rencontre de Clotaire
et de sa truste, nous n'emes que le temps de courir aux rochers dont
tait bord le rivage, et de nous blottir entre ces immenses blocs de
granit. De l'endroit o j'tais cach, je dcouvrais la cabane et la
mer. Au bout de quelques instants je vis la barque charge des caisses
enleves du bt des mules, et contenant sans doute les trsors de Chram,
faire force de rames pour gagner le lger btiment  voiles.

--Et cette malheureuse femme? et ses deux enfants?

--Imnachair les abandonnait... Assis  la proue, il tenait le
gouvernail: les esclaves, entasss dans la barque, accompagnaient la
fuite du favori de Chram.

--Le ciel serait injuste si de tels hommes trouvaient des amis
dvous... Ce misrable livrait sans doute Chram  une mort mrite;
mais cette femme, mais ces deux petites filles?

--coutez, Kervan, coutez... Je vous l'ai dit, de ma cachette je
dcouvrais la mer, la hutte et ses abords. Malgr mon loignement du
lieu de la scne horrible que je vais vous raconter, je pouvais entendre
distinctement la voix des Franks, qui, de plus en plus, approchaient.
Presque au mme instant o Imnachair quittait le rivage, je vis l'pouse
de Chram faire quelques pas, entranant ses deux enfants aprs elle;
puis, n'ayant pas la force de faire un pas de plus, elle tomba sur ses
genoux, ainsi que ses deux petites filles, tendant les mains d'un air
suppliant et pouvant... Alors, Chram, tte nue, livide, son armure en
dsordre, et qui venait sans doute de sauter  bas de son cheval, parut
aux abords de la hutte, marchant  reculons et l'pe  la main, tchant
de parer les coups que lui portaient trois guerriers... Soudain
j'entendis la voix retentissante du roi Clotaire, et ces paroles
arrivrent jusqu' moi:

Seigneur, regarde-moi du haut du ciel! et juge ma cause, car je suis
indignement outrag par mon fils!... Vois, et juge-nous avec
quit,--ajouta ce tueur d'enfants si fervent catholique,--et que ton
jugement soit celui que tu prononas entre Absalon et son pre
David[D].

Clotaire achevait ces paroles lorsqu'il parut  mes yeux aux abords de
la cabane; s'adressant alors  ses antrustions qui continuaient de
charger Chram dont le sang coulait, il s'cria:

Ne le tuez pas!... je veux l'avoir vivant!

Les guerriers abaissrent leurs pes. Chram, dont le visage ruisselait
de sang, fit deux ou trois pas en chancelant, puis il tomba dans les
bras de sa femme, qui, s'lanant vers lui, l'treignit convulsivement;
ses deux petites filles, toujours agenouilles, tendaient leurs bras
vers Clotaire, qui venait de descendre de son cheval blanchi d'cume; il
tenait  la main sa longue pe; ses guerriers formrent un cercle
autour de Chram et de sa famille; Clotaire alors remit son pe au
fourreau, croisa ses bras sur sa poitrine et contempla son fils en
silence pendant quelques instants; Chram, aprs avoir implor son pre
les mains jointes, courba son front sanglant jusque sur le sol; sa femme
et ses deux enfants poussaient des sanglots suppliants; Clotaire,
toujours immobile comme un spectre, les regardait; enfin, il dit tout
bas quelques mots  l'un des hommes de sa suite; aussitt Chram, sa
femme, ses deux petites filles, furent garrotts malgr leur rsistance
dsespre, puis entrans dans la hutte; leurs cris perants
parvenaient jusqu' moi; au bout de quelques instants, les guerriers de
Clotaire sortirent de la cabane, dont ils fermrent la porte en
disant:--Nous les avons attachs sur un banc[E].--L'un d'eux tenait un
tison enflamm pris sans doute au foyer. Le roi se plaa debout auprs
de la cabane, il semblait prter l'oreille avec une satisfaction froce
aux cris des victimes que, moi, je n'entendais plus.

--Mais quel supplice ce monstre rservait-il donc  son fils...  sa
femme...  ses deux enfants?

--coutez encore, Kervan. La cabane tait construite de poutres jointes
les unes aux autres, et recouverte d'une toiture de roseaux; je vis
bientt des hommes de la suite du roi, apporter des bottes de joncs
marins et de bruyres dessches par l'hiver, puis les amonceler autour
de la hutte jusqu' la hauteur du toit...

--Je devine... Ah! Ronan... cela est horrible...

--Lorsque ces matires inflammables furent amonceles autour de la
cabane, Clotaire fit un signe... l'un de ses guerriers approcha des
roseaux le tison embras, l'aviva de son souffle, la flamme brilla, les
joncs et les bruyres s'allumrent... d'autres guerriers, se faonnant
des torches avec des roseaux enflamms, mirent le feu en plusieurs
autres endroits, et bientt la cabane disparut au milieu d'un immense
tourbillon de flammes... Les cris des malheureux qui allaient prir de
cette mort atroce devinrent alors si affreux, qu'ils arrivrent jusqu'
moi; quoique la porte de la hutte ft close, je dtournai la tte par un
mouvement d'horreur invincible; jetant par hasard les yeux vers la haute
mer, je vis au loin le lger vaisseau  voiles qui emportait Imnachair
et les trsors de Chram disparatre  l'horizon...

--Ce Chram ne mrite pas de piti... mais cette jeune femme... mais ces
deux petites filles... ainsi brles vives... Ah! Ronan... tu l'as dit:
cette race de Clovis semble fatalement ne... pour pouvanter le
monde...

--La flamme devint tellement intense que le roi Clotaire et sa suite,
obligs de reculer devant l'ardeur de cet immense brasier, disparurent 
mes yeux, je ne vis plus que la cabane en flammes; les cris des victimes
avaient cess, le toit s'effondra avec fracas, et au bout de quelques
instants un norme monceau de cendres et de dbris brlants avait
remplac la cabane. Le roi Clotaire reparut alors, il fit un geste;
plusieurs guerriers,  l'aide de leurs longues lances, cartant la
cendre et les charbons du brasier  demi teint, dcouvrirent  ma vue
d'informes dbris humains  demi consums... c'taient les restes de
Chram, de sa femme et de ses petites filles; ces dbris humains,
Clotaire les contempla longtemps en silence. Puis la nuit venue, on lui
amena son grand cheval noir; il l'enfourcha et disparut avec sa
suite[F]. Vous le voyez, Kervan! ce glorieux roi Clotaire, protg par
les miracles du Dieu des catholiques, couronnait sa vie en faisant
brler vifs son fils, sa femme et ses deux enfants, invoquant pieusement
le souvenir de David et d'Absalon!

--Il y a, Ronan, des hasards tranges; je me rappelle avoir lu dans ton
rcit que lorsque mon frre Karadeuk se fut introduit dans le burg du
comte Neroweg, esprant te dlivrer, toi et Loysik, ce Chram dit 
Karadeuk:--qu'il jurait sa foi de roi de soumettre cette maudite
Bretagne indompte  la domination franque!...--et c'est sur les
frontires de notre vieille Armorique, toujours indpendante, que lui et
sa famille innocente ont trouv une mort horrible... Mais du moins cette
infme postrit de Clovis est-elle teinte par le meurtre de Chram, son
petit-fils? Est-ce que pour le malheur de la Gaule il resterait d'autres
fils  Clotaire?

--En cette anne 560 o nous sommes, Clotaire a encore quatre fils
nomms _Caribert_, _Gontran_, _Sigebert_ et _Chilperik_... ce dernier
surtout, ce Chilperik, parat, dit-on, avoir hrit de la frocit de
son pre Clotaire et de son aeul Clovis, ce premier conqurant de la
Gaule, dont le colporteur, il y a prs de cinquante ans, dans cette mme
maison, Kervan, vous a racont la mort et les crimes!

--Quatre fils!... ce Clotaire laissera quatre fils aprs lui!... Ah!
Ronan! malheur... malheur  la Gaule...

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Le lendemain du jour o Ronan, fils de mon frre, eut cet entretien avec
moi, Kervan, il nous a quitts, ses dernires paroles ont t celles-ci:

--Kervan, je quitte cette maison, heureux d'avoir accompli le dernier
dsir de mon pre et le voeu de notre aeul Joel, je suis heureux et
fier de ce voyage au berceau de notre famille; oui, ici, dans ce coin de
la vieille Armorique, aujourd'hui seule terre libre de la Gaule,
j'aurai, en mditant de nouveau sur le pass, retremp ma foi  la
dlivrance de notre pays... dlivrance lointaine, je le sais, car Loysik
l'a dit: les sicles sont des instants pour la marche de l'humanit.

Ronan le Vagre est donc parti ds l'aube pour retourner dans la valle
de Charolles, aprs avoir accompli le dernier voeu de son pre et aussi
celui de notre anctre Joel, le brenn de la tribu de Karnak, en joignant
le rcit prcdent  notre lgende. Ronan m'a promis, dans le cas o il
lui arriverait quelque vnement important, de m'en instruire s'il
trouvait un voyageur qui se rendt en Bretagne; ce rcit, il
l'adresserait soit  moi, soit  toi, mon fils an, Yvon, si  cette
poque j'avais quitt ce monde.

Puisse Ronan, le fils de mon frre, arriver sain et sauf dans la valle
de Charolles et y retrouver sa famille heureuse et tranquille, ainsi
qu'il l'a laisse!

Si avant ma mort je n'ai rien  ajouter  notre chronique, moi Kervan,
je te lgue,  toi mon fils Yvon, ces parchemins et nos reliques de
famille.

Moi, Yvon, fils de Kervan, petit-fils de Jocelyn, j'inscris ici
trs-tristement la mort de mon pre: il est all revivre dans les mondes
inconnus, vers la fin de ce mois de juin 561.--Nous avons appris par des
voyageurs qu'en cette mme anne est mort  Compigne le roi Clotaire,
dans la cinquante et unime anne de son rgne; il a t enterr dans la
basilique de _Saint-Mdard_,  Soissons, glise magnifique qu'il avait
fait construire. Les vques ont chant les louanges de ce monstre
couronn comme ils avaient chant celles de son pre Clovis.

Clotaire laisse quatre fils: CARIBERT, _roi de Paris_; GONTRAN, _roi
d'Orlans_; SIGEBERT, _roi d'Austrasie_, contres qui avoisinent le Rhin
et s'tendent aussi vers le nord-est de la Gaule; CHILPERIK rside 
Soissons et rgne en _Neustrie_, territoire qui comprend la plus grande
partie des provinces nord-ouest de la Gaule; ce CHILPERIK, ainsi que
nous l'avait dit Ronan, le neveu de mon pre, annonce devoir tre le
plus cruel des quatre fils de Clotaire.

Je n'ai pas reu de nouvelles de Ronan; puisse-t-il vivre toujours en
paix dans la valle de Charolles, de mme que nous vivons ici! car la
Bretagne n'a pas encore subi le joug des Franks, fasse Hsus qu'elle ne
le subisse jamais!




KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.

PILOGUE.

LE MONASTRE DE CHAROLLES
ET
LE PALAIS DE LA REINE BRUNEHAUT.

560-615.




CHAPITRE PREMIER.

La valle de Charolles.--L'anniversaire.--Le monastre.--Une communaut
laque et une colonie libre au septime sicle.--Condition des moines et
des colons.--Le bac.--L'archidiacre Salvien et Gondowald, chambellan de
la reine Brunehaut.--La fte.--Les vieux Vagres.--Les
prisonniers.--Dpart de Loysik pour le chteau de la reine Brunehaut.


Cinquante ans environ se sont couls depuis que Clotaire a fait brler
vifs son fils Chram, sa femme et ses deux filles. Oublions le spectacle
dsolant que la Gaule conquise continue d'offrir sous la descendance de
Clovis depuis un demi-sicle, pour reposer nos regards sur la valle de
Charolles... Ah! c'est qu'aussi les pres des heureux habitants de ce
coin de terre n'ont pas lchement courb le front sous le joug des
Franks et des vques; non, non... ils ont prouv que le vieux sang
gaulois coulait encore dans leurs veines; aussi, voyez le paisible
tableau de leur flicit! voyez, bties  mi-cte du versant de la
valle, ces jolies maisons,  demi voiles sous les vignes qui tapissent
les murailles, vieux ceps dont le soleil d'automne a rougi les feuilles
et dor les grappes. Chacune de ces maisons est entoure d'un jardinet
fleuri, ombrag d'un bouquet d'arbres... jamais la vue ne s'est repose
sur un plus riant village... Un village? non, c'est plutt un bourg, un
gros bourg; il y a au moins six  sept cents maisons dissmines sur
cette colline, sans compter ces vastes btiments couverts de chaume,
situs au milieu des prairies basses, arroses par la fconde rivire
qui prend sa source au nord de la valle, la traverse et la borne au
plus lointain horizon, en se divisant en deux bras; l'un se dirige vers
l'Orient, l'autre vers l'Occident, aprs avoir baign dans son cours le
pied d'un bois de chnes sculaires, dont la cime laisse apercevoir les
toits d'un grand btiment de pierres, surmont d'une croix de fer.

Non, jamais terre promise n'a t mieux dispose pour les productions
d'un sol fcond par le travail:  mi-cte, les vignes empourpres;
au-dessus du vignoble, les terres de labour, o brle en quelques
endroits le chaume des seigles et des bls de la dernire rcolte; ces
fertiles gurets s'tendent jusqu' la lisire des bois qui couronnent
les hauteurs, entre lesquelles cette immense valle est encaisse;
au-dessous des coteaux commencent les prairies arroses par la rivire;
de nombreux troupeaux de brebis et de gnisses paissent ses gras
pturages; on entend tinter les clochettes des matres bliers et des
taureaux.  et l, pendant que des charrues atteles de boeufs creusent
lentement une partie du sol dont les chaumes ont t brls la veille,
des chariots  quatre roues, remplis de raisins, descendent les pentes
escarpes du vignoble, et se dirigent vers le pressoir commun, situ,
ainsi que les tables, les bergeries et les porcheries communes, dans
les btiments avoisinant la rivire. Sur sa rive sont tablis diffrents
ouvroirs; celui des lavandires et des filandires, o se prpare le
chanvre, et o se lave la toison des brebis, plus tard convertie en
chauds vtements; l encore sont les tanneries, les forges, les moulins
aux meules normes; tout est dans cette valle, paix, scurit,
contentement, travail: le bruit du battoir des lavandires et des
corroyeurs, le choc du marteau des forgerons, les cris joyeux des
vendangeurs, le chant cadenc des laboureurs, qui marquent l'gale et
lente allure de leurs boeufs, la flte rustique des bergers; tous ces
bruits, jusqu'au bourdonnement des essaims d'abeilles, autres
infatigables travailleuses, qui se htent de recueillir le suc des
dernires fleurs d'automne; tous ces bruits si divers, des plus
lointains, des plus vagues, aux plus retentissants, se fondent en une
seule harmonie  la fois douce et imposante: c'est la voix du travail et
du bonheur, s'levant vers le ciel comme une ternelle action de grce.

Que se passe-t-il donc dans cette maison btie comme les autres, mais
qui, plus rapproche de la crte de la colline, occupe le point
culminant du village, et domine au loin la valle? Les habitants de
cette demeure, pars d'habits de fte, vont et viennent du dedans au
dehors; ils amoncellent  une assez grande distance de la porte une
espce de bcher de sarments de vigne; des jeunes filles, des enfants,
apportent joyeusement leurs brasses de bois sec, puis repartent en
courant chercher d'autres combustibles. Une bonne petite vieille, aux
cheveux d'un blanc d'argent, mignonne, proprette et encore alerte pour
son grand ge, surveille la confection du bcher. Comme toutes les
bonnes vieilles, elle bougonne et sermonne, non mchamment, mais
gaiement... coutez plutt:

--Ah! ces jeunes filles, ces jeunes filles! toujours folles! htez-vous
donc, au lieu de rire; ce bcher n'est point encore assez haut. C'tait
vraiment bien la peine de vous lever ds l'aube afin d'avoir termin vos
travaux accoutums avant vos compagnes, pour foltrer ainsi, au lieu
d'achever promptement ce bcher... Tenez, je suis certaine que dj du
fond de la valle plus d'un regard impatient se sera tourn par ici, et
que plus d'une voix aura dit: Mais que font-ils donc l-bas, qu'ils ne
nous donnent point le signal? est-ce qu'ils dorment comme loirs en
hiver? Voici pourtant  quels terribles soupons vous nous exposez,
sempiternelles rieuses!... c'est de votre ge, je le sais, et ne devrais
peut-tre point vous le dire; mais enfin les jours sont courts en cette
saison d'automne, et avant que nos bonnes gens aient eu le temps de
rentrer les troupeaux des champs, les boeufs du labour, les chariots des
vendanges, et de vtir leurs habits de fte, le soleil sera couch, de
sorte que l'on n'arrivera au monastre qu' la pleine nuit, tandis que
la communaut nous attend avant le coucher du soleil.

--Encore quelques brasses de sarment, dame _Odille_, et il n'y aura
plus qu' y mettre le feu,--rpondit une belle jeune fille de seize ans,
aux yeux bleus et aux cheveux noirs;--c'est moi qui me charge d'allumer
le bcher... vous verrez mon courage!

--Oh! combien ta grand'mre, ma vieille amie _l'vchesse_, a raison de
dire que tu ne doutes de rien, toi, Fulvie.

--Bonne grand'mre! elle est comme vous, dame Odille, ses gronderies
sont des tendresses; elle aime tout ce qui est jeune et gai...

--C'est sans doute afin de la satisfaire, et moi aussi, que tu es folle?

--Oui, dame Odille; car il m'en cote beaucoup, mais beaucoup d'tre
gaie... Hlas! hlas!...

Et de rire de tout coeur  chaque _hlas_! mais si drlement, que la
bonne petite vieille de faire chorus avec la rieuse; puis elle lui dit:

--Aussi vrai que voil la cinquantime fois que nous ftons
l'anniversaire de notre tablissement dans la valle de Charolles, je
n'ai jamais vu fille d'un caractre plus heureux que le tien.

--Cinquante ans! comme c'est long pourtant, dame Odille... il me semble
que je ne pourrai jamais avoir cinquante ans!

--Cela parat ainsi lorsque l'on a, comme toi, ce bel ge de seize ans;
mais pour moi, vois-tu, Fulvie, ces cinquante ans de calme et de bonheur
ont pass comme un songe... sauf la mchante anne o j'ai vu mourir le
pre de Ronan... et o j'ai perdu mon premier-n.

--Tenez, dame Odille, voil vos consolations qui reviennent des champs.

Ces _consolations_, c'tait Ronan et son second fils _Grgor_, homme
d'un ge dj mr, accompagn de ses deux enfants: _Guenek_, beau garon
de vingt ans, et _Asilyk_, jolie fille de dix-huit ans. Ronan le Vagre,
malgr sa barbe et ses cheveux blancs, malgr ses soixante-quinze ans,
tait encore alerte, vigoureux, et, comme toujours, de bonne humeur.

--Bonsoir,--dit-il  sa femme en l'embrassant,--bonsoir, petite Odille.

Puis ce fut le tour de Grgor et de ses deux enfants  embrasser Odille
en disant:

--Bonsoir, ma chre mre.

--Bonsoir, bonne grand'mre.

--Les entendez-vous tous?--reprit la compagne de Ronan avec ce rire si
doux chez les vieillards,--les entendez-vous? pour ces deux-ci je suis
mre-grand, et pour celui-ci, je suis: petite Odille...

--Quand tu auras cent ans, et tu les auras, foi de Ronan! je
t'appellerai encore et toujours _petite Odille_... de mme que ces vieux
amis que voici, je les appellerai toujours le _Veneur_ et _l'vchesse_.

Le Veneur et sa femme venaient en effet rejoindre Ronan, tous deux aussi
blanchis par les annes, mais rayonnants de bonheur et de sant.

--Oh! oh! comme te voil dj beau, mon vieux compagnon, avec ta saie
neuve et ton bonnet brod... Et vous, belle vchesse, que vous voil
brave aussi...

--Ronan, foi de vieux Vagre!--dit le Veneur,--je l'aime encore autant,
ma Fulvie! ainsi vtue en matrone, avec sa robe brune et sa coiffe
blanche comme ses cheveux, qu'autrefois avec sa jupe orange, son charpe
bleue, ses colliers d'or et ses bas rouges brods d'argent... te
souviens-tu, Ronan? te souviens-tu?

--Odille, si mon mari et le vtre commencent  parler du temps pass,
nous n'arriverons pas au monastre avant la nuit, et Loysik nous attend.

--Belle et judicieuse vchesse, vous serez coute,--reprit gaiement
Ronan.--Viens, Grgor; venez, mes enfants; allons quitter nos habits de
travail; htons-nous, car nous serons plus vite auprs de mon bon frre
Loysik.

Bientt, Fulvie, petite-fille de l'vchesse, tenant  la main un
brandon allum, sortit de la maison avec plusieurs de ses compagnes, et
mit le feu au bcher... Les cris joyeux des jeunes filles et des enfants
salurent la grande colonne de flamme claire et brillante qui monta vers
le ciel.  ce signal, les habitants de la valle, encore occups aux
travaux des champs, regagnrent leurs maisons, et une heure aprs, tous
runis, hommes, femmes, enfants, vieillards, se rendaient gaiement par
bandes au monastre de Charolles.

La communaut de Charolles est un grand btiment de pierres, solide,
mais sans ornement; il contient, en outre des cellules des moines, les
btiments de l'exploitation agricole, une chapelle, un hospice pour les
malades de la valle, une cole pour les enfants. Ces frres laboureurs,
depuis cinquante ans, ont toujours lu Loysik pour suprieur; ils sont,
chose rare pour le temps, rests laques, Loysik les ayant toujours
engags  ne se point lier imprudemment par des voeux ternels, et  ne
se point confondre avec le clerg, les vques tant trs dsireux de
dominer temporellement les monastres, afin d'exploiter les travaux des
moines, et de les rduire  une sorte de servage ecclsiastique, la vie
de ces moines laborieux, paisibles, et vritablement chrtiens,
contrastant avec la dissolution, la fainantise et la cupidit des
vques, portait ombrage  ceux-ci. Les moines de la communaut de
Charolles avaient jusqu'alors vcu sous une rgle consentie en commun,
et rigoureusement observe. La discipline de l'ordre de _Saint-Benot_,
adopte dans un grand nombre de monastres de la Gaule, avait paru 
Loysik, en raison de certains statuts, anantir ou dgrader la
conscience, la raison, la dignit humaine. Ainsi, le suprieur
ordonnait-il  un moine d'accomplir une chose _matriellement
impossible_, le moine, aprs avoir fait humblement observer  son chef
l'impossibilit de l'acte que l'on exigeait de lui, devait cependant
obir[A]. Un autre statut disait formellement:--qu'il n'tait pas mme
permis  un moine d'avoir en sa propre puissance _son corps_ et _sa
volont_[B].--Enfin, il tait formellement interdit _ un moine d'en
dfendre_, _d'en protger un autre_, _fussent-ils unis par les liens du
sang_[C].--Ce renoncement volontaire aux sentiments les plus tendres et
les plus levs; cette abngation de sa conscience et de la raison
humaine, pousse jusqu' l'imbcillit; cette obissance passive, qui
fait de l'homme une machine inerte, une sorte de _cadavre_, avait paru
par trop catholique  Loysik pour qu'il ne combattt pas l'envahissement
de la rgle de Saint-Benot, malheureusement alors presque gnralement
adopte en Gaule.

Loysik dirigeait les travaux de la communaut, auxquels il avait
particip jusqu' ce que le grand ge et affaibli ses forces; il
soignait les malades, enseignait les enfants des habitants de la valle,
assist de plusieurs frres; le soir, aprs les rudes labeurs de la
journe, il runissait la communaut, l't, sous les arceaux de la
galerie qui entourait la cour intrieure du clotre; l'hiver, dans le
rfectoire; l, fidle  la tradition de sa famille, il racontait  ses
frres les gloires de l'ancienne Gaule, les actions des vaillants hros
des temps passs, entretenant ainsi dans tous les coeurs le culte sacr
de la patrie, combattant le dcouragement qui souvent s'emparait des
mes les plus fermes  l'aspect de la conqute franque se prolongeant au
milieu des ruines et des dsastres du pays.

La communaut vivait ainsi laborieuse et paisible, depuis de longues
annes, sous la direction de Loysik; rarement il avait besoin de
rappeler ses frres au bon accord. Quelques ferments de troubles
passagers, et bientt touffs par l'ascendant du vieux moine laboureur,
s'taient cependant parfois manifests, voici comment: La communaut de
Charolles, quoique absolument libre et indpendante en ce qui touchait
sa rgle intrieure: l'lection de son suprieur, la disposition des
fruits du sol cultiv par elle, tait nanmoins soumise  la juridiction
de l'vque du diocse; de plus, il avait le droit d'tablir dans le
monastre les prtres de son choix pour y dire la messe, donner la
communion, les sacrements, et desservir la chapelle du monastre, aussi
destine aux habitants de la valle de Charolles. Loysik s'tait soumis
 cette ncessit du temps afin d'assurer le repos de ses frres et des
habitants de la valle; mais ainsi introduits au sein de la communaut
laque, ces prtres, cratures des vques de Chlons-sur-Sane, avaient
plus d'une fois tent de semer la division entre les moines laboureurs,
disant  ceux-ci, qu'ils ne donnaient pas assez de temps  la prire,
engageant ceux-l  entrer dans l'glise et  devenir moines
ecclsiastiques, afin de participer  la puissance du clerg. Plus d'une
fois ces tentatives d'embauchage arrivrent aux oreilles de Loysik, qui
dit fermement  ces catholiques artisans de troubles:

--Qui travaille prie... Jsus de Nazareth blme fort _ces fainants
qui, ne touchant pas du doigt aux plus lourds fardeaux, en chargent,
sous prtexte de longues prires, les paules de leurs frres_. Nous ne
voulons pas ici d'oisifs... nous sommes tous frres et fils d'un mme
Dieu: moines laques ou ecclsiastiques se valent lorsqu'ils vivent
chrtiennement; que les uns, ayant vaillamment concouru aux travaux de
la communaut, prfrent employer  la prire les loisirs indispensables
 l'homme aprs le labeur, libre  eux; de mme que dans notre
communaut il nous plat d'employer nos loisirs  la culture des fleurs,
 la lecture,  la conversation entre amis,  la pche,  la promenade,
au chant,  la peinture des manuscrits, aux mtiers d'agrment, et de
temps  autre  l'exercice des armes, puisque nous vivons dans un temps
o il faut souvent repousser la force par la force, et dfendre sa vie
et celle des siens contre la violence. Ainsi,  nos yeux, celui qui
aprs le travail se rcre honntement, est aussi mritant que celui qui
emploie ses loisirs  prier... Les fainants seuls sont des impies!...

Loysik tait si gnralement vnr, la communaut si heureuse, que les
prtres trangers ne parvinrent pas  troubler ce bon accord; puis enfin
Loysik possdait le sol et les btiments du monastre en vertu d'une
charte authentique concde par Clotaire. Les prlats de Chlons se
voyaient forcs, malgr leur habitude d'envahissement, de respecter les
droits de Loysik, tchant d'arriver  leurs fins par des moyens
astucieux.

C'tait donc fte, ce jour-l, dans la colonie et dans la communaut de
Charolles. Les moines laboureurs songeaient  recevoir de leur mieux
leurs amis de la valle qui venaient, selon l'usage adopt depuis un
demi-sicle, remercier Loysik de l'heureuse vie que lui devait cette
descendance de Vagres, braves diables convertis par la parole du moine
laboureur. Une fois seulement chaque anne tait enfreinte la rgle qui,
librement consentie par la communaut, interdisait aux femmes l'entre
du monastre. Les moines prparaient donc de longues tables partout o
elles pouvaient tenir: dans le rfectoire, dans les salles o ils
travaillaient  diffrents mtiers manuels, sous les galeries couvertes
dont tait entoure la cour intrieure, et jusque dans cette cour
elle-mme, abrite, pour cette solennit, au moyen de pices de lin
tendues sur des cordes, enfin l'on voyait des tables jusque dans la
salle d'armes. Quoi! un arsenal dans un monastre?... Oui, l avaient
t dposes les armes des Vagres fondateurs de la colonie et de la
communaut. Or, de cette mesure conseille par Loysik, moines,
laboureurs et colons s'taient bien trouvs lors de l'attaque de la
valle par les troupes de Chram... Quoiqu'une pareille occurrence ne se
ft point renouvele depuis, l'arsenal avait t soigneusement
entretenu et augment. Deux fois par mois, dans le village ainsi que
dans la communaut, l'on s'exerait au maniement des armes, exercice
salubre au corps et toujours utile en ces temps de terribles violences,
disait Loysik.

Donc, les moines laboureurs dressaient des tables de tous cts; sur ces
tables, ils plaaient avec un innocent orgueil les fruits de leurs
travaux, beau pain de froment de leurs terres, vin gnreux de leur
vignoble, quartiers de boeufs et de moutons de leurs tables, fruits et
lgumes de leurs jardins, laitage de leurs troupeaux, miel de leurs
ruches. Cette abondance, ils la devaient  leur rude labeur quotidien;
ils en jouissaient, quoi de plus lgitime? et c'tait encore une
lgitime satisfaction pour les moines laboureurs de montrer  leurs
vieux amis de la valle qu'ils taient non moins qu'eux bons laboureurs,
fins vignerons, habiles jardiniers, soigneux pasteurs.

Parfois il arrivait aussi (le diable est si malin) qu' l'un de ces
anniversaires o les femmes et les jeunes filles pouvaient entrer dans
l'intrieur du monastre, quelque moine laboureur, s'apercevant 
l'impression que lui causait une belle jeune fille qu'il s'tait trop
prmaturment pris de l'austre libert du clibat, ouvrait son coeur 
Loysik; celui-ci exigeait trois mois de rflexion de la part du frre,
et s'il persistait dans sa vocation conjugale, on voyait bientt Loysik,
appuy sur son bton, gagner le village; l, il s'entretenait avec les
parents de la jeune fille de la convenance du mariage, et presque
toujours, quelques mois aprs, la colonie comptait un mnage de plus, la
communaut un frre de moins, et Loysik de dire, en manire de moralit:
Voici qui prouve la dangereuse imprudence des voeux ternels.

Les prparatifs de rception taient depuis longtemps achevs dans
l'intrieur du monastre, le soleil se couchait lorsque les moines
laboureurs entendirent un grand bruit au dehors; la colonie tout entire
arrivait. En tte de la foule marchent Ronan et le Veneur, Odille et
l'vchesse; ce sont les quatre plus anciens habitants de la valle;
quelques vieux Vagres, un peu moins gs, viennent ensuite; puis les
enfants, petits-enfants et arrire-petits-enfants de cette Vagrerie
jadis si dsordonne, si redoutable.

Loysik, averti de l'approche de ses amis, s'est, pour les recevoir,
avanc  la porte de l'enceinte du monastre; il porte, de mme que tous
les frres de la communaut, une robe de grosse laine brune, assujettie
aux reins par une ceinture de cuir. Son front est devenu compltement
chauve, sa longue barbe, d'un blanc de neige, tombe sur sa poitrine; sa
taille est encore droite, sa dmarche alerte, quoiqu'il ait
quatre-vingts ans passs; ses mains vnrables sont seulement agites
d'un lger tremblement. La foule s'arrte, Ronan s'approche et dit:

--Loysik, il y a aujourd'hui cinquante et un ans qu'une troupe de Vagres
dtermins t'attendait sur les confins de la Bourgogne; tu es venu 
nous, tu nous as fait entendre de sages paroles, tu nous as prch les
mles vertus du travail et du foyer domestique, puis tu nous as mis 
mme de pratiquer ces vertus en offrant  notre troupe la libre
jouissance de cette valle... Un an aprs, il y a cinquante ans de cela,
notre colonie naissante ftait le premier anniversaire de son
tablissement en ce pays; aujourd'hui nous venons, nous, nos enfants et
les enfants de nos enfants, te dire une fois de plus, par ma voix:
ternelle reconnaissance et amiti  Loysik!

--Oui, oui,--cria la foule,--reconnaissance ternelle  Loysik, notre
ami, notre bon pre!...

Le vieux moine laboureur fut trs-mu; de douces larmes coulrent de ses
yeux, il fit signe qu'il voulait parler, et il dit, au milieu d'un grand
silence:

--Mes amis, mes frres, vous qui viviez il y a cinquante ans, et vous
autres qui n'avez connu ces terribles temps que par les rcits de vos
pres, ma joie est grande en ce jour... Les fondateurs de cette colonie,
aprs s'tre fait craindre, ont su se faire aimer et respecter en se
montrant hommes de labeur, de paix et de famille... Un heureux hasard a
voulu qu'au milieu des dsastres et des guerres civiles qui depuis tant
d'annes continuent de dsoler notre patrie, la Bourgogne ait t  peu
prs jusqu'ici prserve de ces malheurs, fruits d'une conqute
sanglante; nous autres, grce  la donation que nous avons su obtenir,
nous vivons ici paisibles et libres; mais, hlas! dans les autres
parties de cette province et de la Gaule, nos frres subissent toujours
les douleurs de l'esclavage; ceux-l, vous ne les avez pas oublis; non,
non... Vous vous tes souvenus de ces paroles de Jsus: _Les fers des
esclaves doivent tre briss_! Et en attendant le jour encore lointain
de l'affranchissement de tous, vos pargnes et celles de la communaut
nous ont encore permis, cette anne, de racheter quelques pauvres
familles... Il nous reste des terres  leur distribuer... En attendant
que nous leur ayons construit des maisons, que ces esclaves d'hier,
hommes libres aujourd'hui, trouvent chez nous des frres et des htes...
Tenez, les voil... Aimez-les comme nous nous aimons entre nous... Ce
sont aussi des fils de la vieille Gaule, dshrits comme nous l'tions
il y a cinquante ans!

 peine Loysik avait-il prononc ces paroles, que plusieurs familles,
hommes, femmes, enfants, vieillards, sortirent du monastre, pleurant de
joie. Ce fut, parmi les colons,  qui offrirait son foyer, ses soins 
ces nouveaux venus. Il fallut l'intervention de Loysik, toujours
coute, pour calmer cette tendre et ardente rivalit d'offres de
services; il rpartit, selon sa sagesse habituelle, les futurs colons
dans certaines maisons; l'on parla bien, il est vrai, mais tout bas, de
la partialit du vieux moine; on l'accusait d'avoir iniquement favoris
Ronan et son ami le Veneur, la bonne vieille petite Odille ayant obtenu
pour sa part une jeune femme et ses deux enfants, et l'vchesse tout un
mnage, le mari, la femme et trois garonnets!... Ce que c'est pourtant
que la faveur!...

Chaque anne, Loysik, peu de temps avant cette fte anniversaire,
partait sa pochette bien garnie d'argent; cette somme, fruit des
pargnes de la communaut, ainsi que des dons volontaires des habitants
de la colonie, tait destine au rachat de bon nombre d'esclaves.
Quelques moines laboureurs rsolus et bien arms accompagnaient Loysik 
Chlons-sur-Sane o, vers le commencement de l'automne, se tenait un
grand march de chair gauloise, sous la prsidence du comte et de
l'vque de cette cit, capitale de la Bourgogne. De la place du march
se voyait le splendide chteau de la reine Brunehaut. Loysik rachetait
des esclaves jusqu' ce que sa pochette ft vide, regrettant que les
esclaves de l'glise fussent d'un chiffre trop lev pour sa bourse, les
vques les vendant toujours _deux fois plus cher_ que les autres, pour
ne point avilir sans doute leur marchandise en la livrant  trop bas
prix; parfois aussi, grce  la persuasion pntrante de sa parole,
Loysik obtenait d'un seigneur frank, moins barbare que ses compagnons,
le don de quelques esclaves, et augmentait ainsi le nombre des nouveaux
colons qui, en touchant le sol de la valle de Charolles, trouvaient
l'accueil que l'on a vu, et ensuite, travail et bien-tre.

Aprs la _distribution_ des nouveaux affranchis aux habitants de la
valle (Loysik s'tait fait la part du lion en hbergeant bon nombre
d'hommes au monastre), moines laboureurs et colons se mettent  table.
Quel festin!...

--Nos festins en Vagrerie n'taient rien auprs de ceux-l,--dit
Ronan.--Est-ce vrai, vieux Veneur?...

--Te souviens-tu, entre autres, de ce fameux gala dans notre repaire des
gorges d'Allange?

--O l'vque Cautin cuisina pour nous? aprs quoi il fut ravi au ciel
et en descendit trs-promptement.

--Odille, vous souvenez-vous de cette nuit trange, o pour la premire
fois je vous ai vue, lors de l'incendie de la villa de mon mari
l'vque?

--Certes, Fulvie, je m'en souviens; et aussi de ces largesses que de
leur butin les Vagres faisaient au pauvre monde.

--Loysik, c'est durant cette nuit-l, que pour la premire fois j'ai su
que nous tions frres.

--Ah! Ronan! quelle bravoure que celle de notre pre Karadeuk,
parvenant, avec notre vieil ami le Veneur,  nous tirer de l'ergastule
du burg de ce comte Neroweg!

Te souviens-tu? Vous souvenez-vous? une fois sur ce sujet l'entretien de
vieux amis attabls devint intarissable. Ainsi causaient du vieux temps
Ronan, Loysik, le Veneur, Odille, l'vchesse, placs  table  ct les
uns des autres, pendant que de convives, plus jeunes, s'jouissaient et
parlaient du temps prsent. De sorte que ce soir-l l'on tait en grande
joie au monastre de Charolles.

Au milieu du festin, un moine laboureur dit  l'un de ses compagnons:

--O sont donc nos deux prtres, Placide et Flibien?

--Ces pieux hommes ont trouv la fte trop profane pour eux.

--Comment cela?

--Tu sais que par ordre de Loysik, deux veilleurs sont chaque nuit de
garde  la logette de l'embarcadre du bac...

--Oui.

--Placide et Flibien ont offert  deux de nous qui devaient  leur tour
veiller cette nuit dans la logette de les y remplacer, afin de laisser
nos frres jouir de la fte.

--Quelles bonnes mes, que ces tonsurs!

La rivire, qui prenait sa source dans la valle de Charolles, la
traversait dans toute sa longueur; puis, se partageant en deux bras,
servait de limites et de dfense naturelle au territoire de la colonie.
Par prudence, Loysik faisait ramener chaque soir et amarrer sur la rive
de la valle un bac, seul moyen de communication avec les terres qui
s'tendaient de l'autre ct du cours d'eau, et appartenaient au diocse
de Chlons. Une logette o veillaient  tour de rle deux frres de la
communaut, tait construite prs de l'embarcadre de ce bac.

La lune en son plein se rflchissait dans l'eau limpide de la rivire,
fort large en cet endroit, les deux prtres qui s'taient
fraternellement offerts  remplacer les moines comme veilleurs, allaient
et venaient d'un air inquiet  quelques pas de la logette.

--Placide, tu ne vois rien? tu n'entends rien?

--Rien...

--Voil pourtant la lune dj haute... il doit tre prs de minuit, et
personne ne parat...

--Ne perdons pas espoir... le retard n'est pas encore considrable.

--S'ils nous manquaient de parole, ce serait dsolant; nous ne
trouverions pas de longtemps un pareille occasion d'tre, comme ce soir,
chargs de la garde du bac, grce  l'orgie de cette nuit.

--Et c'est surtout pendant cette nuit d'orgie qu'il est ncessaire de
surprendre les moines.

--Et pourtant personne encore...

--coute... coute...

--Tu entends quelque chose?

--Je me suis tromp... c'est le bruissement de la rivire sur les
cailloux du rivage.

--L'vque de Chlons, notre protecteur, aura renonc  son projet.

--Impossible... il avait obtenu l'assentiment de la reine Brunehaut.

--La reine Brunehaut aura peut-tre craint de se mler de cette affaire
ecclsiastique.

--Elle! cette femme redoutable et implacable, craindre quelque chose?...
elle, craindre un vieux moine de quatre-vingts ans?...

--coute... coute... cette fois je ne me trompe pas... Vois-tu l-bas,
sur l'autre rive, ces points brillants?

--Oui... c'est le reflet de la lune sur l'armure des guerriers.

--Ce sont eux! ce sont eux!... Entends-tu ces trois appels de trompe?

--C'est le signal convenu... vite, vite... dtachons le bac et passons 
l'autre bord...

Les amarres du bac sont dtaches et il est manoeuvr par Placide et
Flibien, au moyen de longues perches; il touche  l'autre rive... L,
mont sur une mule, se trouve un homme de grande taille, vtu d'une robe
noire: sa figure est imprieuse et dure;  ct de lui est un chef frank
 cheval, escort d'une vingtaine de cavaliers revtus d'armures de fer:
un chariot rempli de bagage, tran par quatre boeufs et suivi de
plusieurs esclaves  pieds, arrive aussi sur la rive.

--Vnrable archidiacre,--dit Placide  l'homme  la robe noire,--nous
commencions  dsesprer de votre venue; mais vous arrivez encore 
temps... l'orgie,  cette heure, doit tre complte; toute la colonie,
hommes, femmes, jeunes filles, est assemble au monastre, et Dieu sait
les abominations qui se passent en ce lieu sous les yeux de Loysik, qui
provoque ces horreurs sacrilges!

--Ces horreurs vont avoir leur terme et leur chtiment, mes fils. Mais,
dites-moi, peut-on, sans danger, embarquer les chevaux de ces guerriers
et le chariot qui porte mes bagages?

--Vnrable archidiacre, cette cavalerie est nombreuse; il faudrait au
moins trois ou quatre voyages.

--Gondowald,--dit l'archidiacre au chef frank,--si nous laissions
provisoirement sur ce bord vos chevaux, ma mule et mon chariot? nous
nous rendrions tout d'abord au monastre; vos cavaliers nous
accompagneraient  pied.

--Qu'ils soient  pied ou  cheval, ils suffiront  assurer l'excution
des ordres de ma glorieuse reine Brunehaut, et  housser du manche de
nos lances ces moines et cette plbe rustique si elle bronche...

--Vnrable archidiacre, nous qui savons de quoi sont capables les
moines et les habitants de la valle, nous estimons qu'en cas de
rbellion de leur part aux ordres de notre saint vque de Chlons,
vingt guerriers... c'est fort peu.

Gondowald toisa le prtre d'un regard ddaigneux, et ne rpondit mme
pas  l'observation.

--Je ne partage pas vos craintes, mes chers fils, et j'ai de bonnes
raisons pour cela,--reprit l'archidiacre d'un air hautain.--Nous voici
tous embarqus... maintenant, au large le bac!

Bientt dbarqurent sur la rive de la valle, l'archidiacre, Gondowald,
chambellan de Brunehaut, et les vingt guerriers de la reine, casqus,
cuirasss, arms de lances et d'pes; ils portaient en sautoir leurs
boucliers peints et dors.

--Y a-t-il un long trajet d'ici au monastre?--demanda l'archidiacre en
posant le pied sur le rivage.

--Non, mon pre... il y a tout au plus pour une demi-heure de route.

--Marchez devant, mes chers fils... nous vous suivons.

--Ah! mon pre! les impies de cette communaut ignorent  cette heure
que le chtiment du ciel est suspendu sur leur tte!

--Htez le pas, mes fils... bientt justice sera faite...

--Hermanfred,--dit le chef des guerriers en se retournant vers l'un des
hommes de sa troupe,--as-tu le trousseau de cordes et les menottes de
fer?

--Oui, seigneur Gondowald.

Au monastre, le festin continuait: partout rgnait une douce
cordialit.  la table o se trouvaient Loysik, Ronan, le Veneur et leur
famille, l'entretien continuait, vif, anim; l'on parlait en ce moment
des terribles choses qui se passaient, dit-on, dans le sombre palais de
la reine Brunehaut. Les heureux habitants de la valle coutaient ces
sinistres rcits avec cette curiosit avide, inquite et souvent
frissonnante, que souvent l'on prouve  la veille, lorsqu'au coin d'un
foyer paisible l'on entend raconter quelque histoire pouvantable:
heureux, humble et ignor, l'on est certain de ne jamais tre jet au
milieu d'aventures effrayantes comme celles dont la narration vous fait
frmir, pourtant l'on craint et l'on dsire  la fois la continuation du
rcit.

--Tenez,--disait Ronan,--afin de dmler ce chaos sanglant, puisque nous
parlons de ce monstre femelle, qui a nom Brunehaut, et qui rgne  cette
heure en Bourgogne, rappelons les faits en deux mots: Clotaire, aprs
avoir fait brler vifs Chram, son fils, sa femme et leurs deux petites
filles, est mort depuis cinquante-trois ans, n'est-ce pas?

--Oui, mon pre,--reprit Grgor,--puisque nous sommes en l'anne 613.

--Ce Clotaire avait laiss quatre fils: _Charibert_ rgnait  Paris,
_Gontran_ tait roi d'Orlans et de Bourges; _Sigebert_, roi d'Ostrasie,
rsidait  Metz, et _Chilprik_, roi de Neustrie, occupait la demeure
royale de Soissons, puisque nos conqurants ont appel Neustrie et
Ostrasie les provinces du nord et de l'est de la Gaule.

--Chilprik?--reprit le fils de Ronan,--Chilprik, ce Nron de la Gaule,
qui, dit-on, terminait ainsi l'un de ses dits: _Que celui qui
n'obirait pas  cette loi ait les_ YEUX ARRACHS!

--C'est seulement de celui-l seul et de son frre Sigebert que nous
nous occupons... Laissons de ct ses deux autres frres, Charibert et
Gontran, tous deux morts sans enfants: le premier en 566, le second en
593; ils se sont montrs les dignes descendants de Clovis, mais il ne
s'agit pas d'eux dans ce rcit.

--Mon pre, l'effrayante histoire qui nous intresse est celle de
Brunehaut et de Frdgonde, puisque ces deux noms, dsormais
insparables, sont accols dans le sang...

--J'arrive  l'histoire de ces deux monstres et de leurs poux Chilprik
et Sigebert, car ces louves ont leurs loups, et qui pis est, pour la
Gaule, leurs louveteaux... Donc, ce Chilprik, quoique mari  Andowre,
avait, parmi ses nombreuses concubines, une esclave franque d'une beaut
blouissante, et doue, dit-on, d'un charme de sduction irrsistible;
elle se nommait _Frdgonde_... Il en devint si pris, que pour jouir
plus librement encore de la possession de cette esclave, il rpudia sa
femme Andowre, qui mourut plus tard en un couvent; mais bientt las de
Frdgonde, il fut jaloux d'imiter son frre: Sigebert, qui s'tait
mari  une princesse de sang royal, nomme Brunehaut, fille
d'Athanagild, roi de race germanique comme les Franks, et dont les aeux
avaient conquis l'Espagne comme Clovis la Gaule. Chilprik demanda donc
et obtint la main de la soeur de Brunehaut, nomme Galeswinthe... L'on
ne pouvait voir, disait-on, une figure plus touchante que celle de cette
jeune princesse, et la bont de son coeur galait l'anglique douceur de
ses traits. Lorsqu'il lui fallut quitter l'Espagne pour venir en Gaule
pouser Chilprik, la malheureuse crature eut des pressentiments de
mort... ces pressentiments ne la trompaient pas... Aprs six ans de
mariage, elle tait trangle dans son lit par son poux Chilprik[D].

--Comme Wisigarde, quatrime femme de Neroweg, avait t trangle par
ce comte frank, dont la race existe encore, dit-on, en Auvergne... Rois
et seigneurs franks ont les mmes moeurs... c'est de race...

--Infortune Galeswinthe!... Et pourquoi tant de frocit de la part de
son mari Chilprik?

--Un moment apaise, la passion de Chilprik pour son esclave Frdgonde
s'tait rveille plus ardente que jamais, et il avait trangl sa femme
afin d'pouser sa concubine... Voici donc Frdgonde marie  Chilprik
aprs le meurtre de Galeswinthe, et devenue l'une des reines de la
Gaule. Il est d'tranges contrastes dans les familles: Galeswinthe tait
un ange, Brunehaut, sa soeur, marie  Sigebert, tait une crature
infernale; d'une rare beaut, d'un caractre de fer, vindicative jusqu'
la frocit, d'une ambition impitoyable et d'une intelligence qui et
t du gnie, si elle n'et appliqu ses facults extraordinaires aux
forfaits les plus inous... Brunehaut devait pouvanter le monde...
D'abord elle voulut venger la mort de sa soeur Galeswinthe, trangle
par Chilprik  l'instigation de Frdgonde... Alors, entre ces deux
femmes, mortelles ennemies, et dont chacune rgnait avec son mari sur
une partie de la Gaule, commena une lutte effrayante: le poison, le
poignard, l'incendie, la guerre civile, le massacre, les combats des
pres contre les fils, des frres contre des frres; tels furent les
moyens qu'elles employrent l'une contre l'autre. Les populations
gauloises n'chapprent pas  cette rage de destruction: toutes les
provinces soumises  Sigebert et  Brunehaut furent impitoyablement
ravages par Chilprik, et les possessions de celui-ci furent  leur
tour dvastes par Sigebert. Ces deux frres, ainsi pousss par la furie
de leurs femmes, combattirent l'un contre l'autre jusqu'au jour o ils
furent tous deux assassins.

--Ah! si le sang gaulois n'avait coul  torrents, si ces dsastres
affreux n'avaient cras de nouveau notre malheureux pays, je verrais un
chtiment cleste dans la lutte de ces deux femmes, dcimant ainsi les
familles o elles sont entres,--dit Loysik;--mais, hlas! que de maux,
que de misres atroces ces haines royales font peser sur les peuples...

--Et ces deux monstres trouvaient des instruments pour servir leurs
vengeances?

--Les meurtres qu'elle ne commettaient pas elles-mmes par le poison,
elles les faisaient accomplir par le poignard... Frdgonde, dont la
dpravation dpassait celle de la Messaline antique, s'entourait de
jeunes pages; elle les enivrait de volupts terribles, troublait leur
raison par des philtres qu'elle composait; ils entraient bientt dans
une sorte de frnsie, et elle les lanait alors sur les victimes qu'ils
devaient frapper... C'est ainsi qu'elle fit poignarder le roi Sigebert,
mari de Brunehaut, et empoisonner leur fils Childebert... C'est ainsi,
dit-on, qu'elle a fait tuer,  coups de couteau, son mari Chilprik...

--Quoi! Frdgonde n'pargna pas mme son poux?

--Les uns lui attribuent ce meurtre, d'autres en accusent Brunehaut...
les deux crimes sont probables: toutes deux avaient intrt  le
commettre: par la mort de Chilprik, Brunehaut vengeait sa soeur
Galeswinthe, trangle par ce roi; Frdgonde, en le faisant assassiner,
se vengeait de ce qu'il avait surpris, la veille de sa mort, l'un des
innombrables adultres de cette Messaline, tire de l'esclavage pour
monter au trne...

--Et elle? mon pre, a-t-elle subi la peine due  tant de forfaits?

--La reine Frdgonde est morte paisiblement dans son lit en 597, ge
de cinquante-cinq ans, bnie et enterre par les prtres dans la
basilique de Saint-Germain-des-Prs,  Paris, aprs avoir commis des
crimes sans nombre... Du reste, Frdgonde a _longtemps et heureusement
et habilement rgn_, comme disent les infmes et dvots pangyristes de
ces monstres couronns... Oui,  sa mort elle a laiss  son fils
Clotaire le jeune son royaume intact, et les bndictions du clerg
l'ont accompagne dans sa tombe, cette glorieuse reine, car elle tait,
pour les prtres, prodigue du bien d'autrui.

Un frmissement d'horreur circula parmi les auditeurs de ce rcit; ces
moeurs royales contrastaient d'une manire si effrayante avec les moeurs
des habitants de la colonie, que ces bonnes gens croyaient entendre
raconter quelque songe pouvantable clos dans le dlire de la fivre.

Grgor reprit:

--Ce Clotaire le jeune, fils de Frdgonde et de Chilprik, se trouve
tre ainsi le petit-fils de Clotaire, le tueur d'enfants, et
l'arrire-petit-fils de Clovis?

--Oui... et comme il se montre digne de sa race, vous voyez, mes
enfants, quelle re de nouveaux crimes va s'ouvrir; car sa mre
Frdgonde lui a lgu l'implacable haine dont elle poursuivait
Brunehaut... et ce duel  mort va continuer entre celle-ci et le fils de
sa mortelle ennemie...

--Hlas! que de dsastres vont encore dchirer la Gaule durant cette
lutte sanglante...

--Oh! elle sera terrible... terrible... car les crimes de Frdgonde
plissent auprs de ceux de Brunehaut, notre reine aujourd'hui,  nous,
habitants de la Bourgogne.

--Mon pre, est-ce possible? Brunehaut plus criminelle que Frdgonde?

--Ronan,--dit Odille en portant ses deux mains  son front,--ce chaos de
meurtres, accomplis dans une mme famille, donne le vertige... L'esprit
se trouble et se lasse  suivre le fil sanglant qui seul peut vous
conduire au milieu de ce ddale de crimes sans nom. Grand Dieu! dans
quel temps nous vivons!... Que verront donc nos enfants?

-- moins que les dmons ne sortent de l'enfer, petite Odille, nos
enfants ne pourront rien voir qui surpasse ce que nous voyons; car, je
vous l'ai dit, les crimes de Frdgonde ne sont rien auprs de ceux de
Brunehaut... Et si vous saviez ce qui se passe  cette heure dans le
splendide chteau de Chlons-sur-Sane, o cette vieille reine, fille,
femme et mre de rois, tient en sa dpendance ses
arrire-petits-enfants... Mais non... je n'ose... mes lvres se refusent
 raconter ces choses sans nom.

--Ronan a raison. Il se passe aujourd'hui dans le chteau de la reine
Brunehaut des horreurs qui dpassent les bornes de l'imagination
humaine,--reprit Loysik en frmissant; puis s'adressant  Ronan:--Mon
frre, par respect pour nos jeunes familles, par respect pour l'humanit
tout entire, n'achve pas...

--C'est juste, Loysik; il y a quelque chose d'pouvantable  penser que
la reine Brunehaut est une crature de Dieu comme nous, et que comme
nous... elle appartient  l'espce humaine...

--Frre Loysik, frre Loysik,--accourut dire un des moines
laboureurs,--on a frapp  la porte extrieure du monastre... une voix
m'a rpondu que c'tait un message de l'vque de Chlons et de la reine
Brunehaut.

Ce nom, en un pareil moment, causa un profond tonnement et une sorte de
crainte vague.

--Un message de l'vque et de la reine?--reprit Loysik en se levant et
se dirigeant vers la porte extrieure du monastre,--cela est trange!
Le bac est amarr chaque soir de ce ct-ci de la rive, et les veilleurs
ont l'ordre absolu de ne pas traverser la rivire durant la nuit; sans
doute ce messager aura pris une barque  _Noisan_ pour remonter la
rivire.

En parlant ainsi, le suprieur de la communaut s'tait approch de la
porte massive et verrouille en dedans; plusieurs moines, portant des
flambeaux, suivaient le suprieur; Ronan, le Veneur et un grand nombre
de colons et de frres accompagnaient aussi Loysik; il fit un signe, la
lourde porte roula sur ses gonds, et l'on vit au dehors, clairs par la
lune, l'archidiacre et Gondowald, le chambellan de Brunehaut; derrire
eux taient rangs en haie les hommes de guerre, casqus, cuirasss,
boucliers au bras, lance  la main, pe au ct.

--Il y a l une trahison,--dit  demi-voix Loysik, se retournant vers
Ronan; puis s'adressant  l'un des moines:--Qui donc, cette nuit, est de
guet  la logette du bac?

--Nos deux prtres... Ils ont offert  nos frres de les remplacer pour
cette nuit de fte.

--Je devine tout,--rpondit Loysik avec amertume;--puis s'adressant 
l'archidiacre qui, ainsi que Gondowald, s'tait arrt au seuil de la
grande porte, tandis que leur escorte restait au dehors, il dit au
guerrier et au prtre:

--Qui tes-vous? que voulez-vous?

--Je me nomme Salvien, archidiacre de l'glise de Chlons et neveu du
vnrable Sidoine, vque de ce diocse... Je t'apporte les ordres de
ton chef spirituel.

--Et moi Gondowald, chambellan de notre glorieuse et illustre reine
Brunehaut, je suis charg par elle de prter mon aide et celle de mes
hommes  l'envoy de l'vque.

--Voici une lettre de mon oncle,--reprit l'archidiacre en prsentant ce
parchemin  Loysik.--Prends-en connaissance  l'instant.

--Mes yeux sont affaiblis par les annes, un de nos frres va faire tout
haut cette lecture pour moi.

--Il se peut qu'il y ait dans cette lettre des choses secrtes,--dit
l'archidiacre;--je t'engage  la faire lire  voix basse.

--Nous n'avons point ici de secret les uns pour les autres... Lis tout
haut, mon frre.

Et Loysik remit la missive  l'un des membres de la communaut, qui
excuta l'ordre de son suprieur.

Cette lettre portait en substance que Sidoine, vque de Chlons,
instituait l'archidiacre Salvien comme abb du monastre de Charolles,
voulant ainsi mettre terme aux scandales et normits qui depuis tant
d'annes affligeaient la chrtient par l'exemple de cette communaut;
elle devrait tre  l'avenir rigoureusement soumise  la rgle de saint
Benot, ainsi que l'taient alors presque tous les monastres de la
Gaule. Les moines laques qui mriteraient cette faveur par leur vertu
et par leur humble soumission aux ordres de leur nouvel abb
obtiendraient la faveur toute chrtienne d'entrer dans la clricature et
de devenir moines de l'glise romaine. De plus, en vertu du canon 7 du
concile d'Orlans, tenu deux annes auparavant (l'anne 611), qui
ordonnait que les domaines, terres, vignes, esclaves, pcules qui
seraient donns aux paroisses demeurassent en la puissance de l'vque,
tous les biens du monastre et de la colonie formant,  bien dire, la
paroisse de Charolles, devaient,  l'avenir, demeurer en la puissance de
l'vque de Chlons, qui commettait son neveu l'archidiacre Salvien  la
direction de ces biens. Le prlat terminait la missive en ordonnant 
son cher fils en Christ, Loysik, de se rendre sur l'heure en la cit de
Chlons pour y entendre le blme de son vque et pre spirituel, et y
subir humblement la pnitence ou chtiment qu'il pourrait lui infliger.
Enfin, comme il se pouvait faire que le frre Loysik, par une suggestion
diabolique, commt l'normit de mpriser les ordres de son pre
spirituel, le noble Gondowald, chambellan de la glorieuse reine
Brunehaut, tait charg par cette illustrissime et excellentissime
princesse de faire excuter, au besoin, par la force, les ordres de
l'vque de Chlons.

Le moine laboureur achevait  peine la lecture de cette missive que
Gondowald ajouta d'un air hautain et menaant:

--Oui, moi, chambellan de la glorieuse reine Brunehaut, notre
trs-excellente et trs-redoutable matresse, je suis charg par elle de
te dire  toi, moine, que si toi et les tiens vous aviez l'audace de
dsobir aux ordres de l'vque, ainsi que cela pourrait arriver,
d'aprs les insolents murmures que je viens d'entendre, je vous fais
attacher, toi et les plus rcalcitrants,  la queue des chevaux de mes
cavaliers, et je vous conduis ainsi  Chlons, htant votre marche 
coups de bois de lance.

Vingt fois en effet la lecture de la missive de l'vque avait t
interrompue par les murmures indigns de la foule: moines laboureurs ou
colons; il fallut l'imposante autorit de Loysik pour obtenir des
assistants exasprs assez de silence pour que la lecture de la missive
piscopale pt se terminer; mais lorsque le frank Gondowald eut
prononc, d'un air de dfi, ses insolentes menaces, la foule y rpondit
par une explosion de cris furieux mls de ddaigneuses railleries.

Ronan, le Veneur et quelques vieux Vagres n'avaient pas t des derniers
 se rvolter contre les prtentions spoliatrices de l'vque de
Chlons, qui voulait simplement s'approprier les biens des moines
laboureurs et des colons, au mpris de tout droit. Quoique blanchis par
l'ge, les Vagres avaient senti bouillonner leur vieux sang batailleur.
Ronan, toujours homme d'action, se souvenant de son ancien mtier, avait
dit tout bas au Veneur:

--Prends vingt hommes rsolus, ils trouveront des armes dans l'arsenal,
et cours au bac, afin de couper la retraite  ces Franks... Je me charge
de ce qu'il reste  faire ici, car, foi de Vagre... je me sens rajeuni
de cinquante ans!

--Et moi donc, Ronan, pendant la lecture de la lettre de cet insolent
vque, et surtout lorsqu'a parl le valet de cette reine infme, vingt
fois j'ai cherch une pe  mon ct.

--Rassemble nos hommes au milieu de ce tumulte, sans tre remarqu, je
vais faire ainsi de mon ct; l'arsenal contient suffisamment d'armes
pour nous armer tous...

Et les deux vieux Vagres allrent de ci, de l, disant un mot 
l'oreille de certains colons ou moines, qui disparurent successivement
au milieu du tumulte croissant, que dominait  peine la voix ferme et
sonore de Loysik, rpondant  l'archidiacre:

--L'vque de Chlons n'a pas droit d'imposer  cette communaut une
rgle particulire ou un abb; nous choisissons librement nos chefs, de
mme que nous consentons la rgle que nous voulons suivre, pourvu
qu'elle soit chrtienne; tel est le droit antrieur et originel qui a
prsid  l'tablissement de tous les monastres de la Gaule; les
vques n'ont sur nous que la juridiction spirituelle qu'ils exercent
sur les autres laques; nous sommes ici matres de nos biens et de nos
personnes, en vertu d'une charte du feu roi Clotaire, qui dfend
formellement  ses ducs, comtes ou vques, de nous inquiter. Tu parles
de conciles, moi aussi je les ai lus; il y a de tout dans les conciles,
le mal et le bien, le juste et l'injuste; or, ma mmoire ne faiblit pas
encore, et voici ce que dit fort justement cette fois le concile de 611:

_Nous avons appris que certains vques tablissent injustement abbs
dans certains monastres, quelques-uns de leurs parents ou de leurs
favoris et leur procurent des avantages iniques, afin de se faire donner
par la violence tout ce que peut ravir au monastre l'exacteur qu'ils y
ont envoy._

L'archidiacre se mordit les lvres, et une hue prolonge couvrit sa
voix lorsqu'il voulut rpondre.

--Ce concile ne tiendrait pas ce langage, qui est celui de la
justice,--reprit Loysik,--que je ne reconnais  aucun concile,  aucun
prlat,  aucun roi, le droit de dpossder des gens honntes et
laborieux des terres et de la libert qu'ils tiennent avant tout de leur
droit naturel.

--Je te dis, moi, que ton monastre est une nouvelle Babylone, une
moderne Gomorrhe!--s'cria l'archidiacre;--l'vque de Chlons en avait
t prvenu, j'ai voulu voir par moi-mme et j'ai vu... Et je vois des
femmes, des jeunes filles dans ce saint lieu, qui devrait tre consacr
aux austrits,  la prire et  la retraite. Je vois tous les ferments
d'une immonde orgie, qui devait sans doute se prolonger jusqu'au jour,
au milieu de monstrueuses dbauches, o la promiscuit de la chair des
hommes et des femmes va...

--Assez!--s'cria Loysik indign;--je te dfends, moi, chef de cette
communaut, je te dfends de souiller davantage les oreilles de ces
pouses, de ces jeunes filles rassembles ici avec leur famille, pour
clbrer paisiblement l'anniversaire de notre tablissement dans cette
terre libre, qui restera libre comme ceux qui l'habitent!

--Archidiacre, c'est trop de paroles!--s'cria Gondowald;-- quoi bon
raisonner avec ces chiens... n'as-tu pas l mes hommes pour te faire
obir?

--Je veux tenter un dernier effort pour ouvrir les yeux de ces
malheureux aveugls,--rpondit l'archidiacre;--cet indigne Loysik les
tient sous son obsession diabolique... Oui, vous tous qui m'entendez,
tremblez si vous rsistez aux ordres de votre vque!

--Salvien,--dit Loysik,--ces paroles sont vaines, tes menaces seront
impuissantes devant notre ferme rsolution de maintenir la justice de
nos droits; nous te repoussons comme abb de ce monastre; ces moines
laboureurs et les habitants de celle colonie ne doivent compte de leurs
biens  personne... Ce dbat inutile est affligeant, mettons-y fin; la
porte de ce monastre est ouverte  ceux qui s'y prsentent en amis,
mais elle se ferme devant ceux qui s'y prsentent en ennemis et en
matres, au nom de prtentions d'une folle iniquit... Donc, retire-toi
d'ici...

--Oui, oui, va-t'en d'ici, archidiacre du diable!--dirent plusieurs
voix,--ne trouble pas plus longtemps notre fte! tu pourrais t'en
repentir.

--Une rbellion! des menaces!--s'cria
l'archidiacre.--Gondowald,--ajouta le prtre en s'effaant, pour laisser
pntrer dans l'intrieur de la cour le chef des guerriers franks,--vous
savez les ordres de la reine...

--Et sans tes lenteurs, ces ordres depuis longtemps seraient excuts! A
moi, mes guerriers... garrottez ce vieux moine, et exterminez cette
plbe si elle bronche!

--A moi, mes enfants! assommez ces Franks! et vive la vieille Gaule!

Qui parlait ainsi? le vieux Ronan, suivi d'une trentaine de colons et de
moines laboureurs, hommes rsolus, vigoureux et parfaitement arms de
lances, de haches et d'pes. Ces bonnes gens, sortant sans bruit de
l'enceinte du monastre par la cour des tables, avaient, sous les
ordres de Ronan, fait le tour des btiments extrieurs jusqu' l'angle
du mur de clture; l, ils s'taient tenus cois et embusqus, jusqu'au
moment o Gondowald avait appel  lui ses guerriers. Alors sortant de
leur embuscade, les gens de Ronan s'taient  l'improviste prcipits
sur les Franks. Au mme instant, Grgor, accompagn d'une troupe
dtermine, non moins nombreuse et bien arme que celle de son pre,
sortait des btiments intrieurs du monastre, se faisait jour  travers
la foule, dont tait remplie la cour, et s'avanait en bon ordre.
L'archidiacre, Gondowald et leur escorte de vingt guerriers se
trouvrent ainsi envelopps par une soixantaine d'hommes rsolus, et il
faut leur rendre cette justice, anims d'intentions trs-malveillantes
pour la peau des Franks. Ceux-ci, pressentant ces dispositions, ne
songrent pas  rsister srieusement, aprs un lger engagement ils se
rendirent. Cependant, Gondowald ayant, dans un premier mouvement de
surprise et de rage, lev son pe sur Loysik et bless un des moines,
qui avait couvert le vieillard de son corps, Gondowald, quoique
chambellan de sa glorieuse reine Brunehaut, fut terrass, rou de coups
et vit ses hommes dsarms, aprs leur rsistance inutile, qui leur
valut force horions appliqus par des mains gauloises et fort rustiques.
Mais, grce  l'intervention de Loysik, il ne coula, dans cette rapide
mle, d'autre sang que celui du moine lgrement bless par Gondowald;
ce noble chambellan fut, par prcaution, solidement garrott au moyen
des menottes et du trousseau de cordes dont il s'tait muni 
l'intention de Loysik, avec une prvoyance dont le vieux Ronan lui sut
gr.

--Au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit, je vous excommunie
tous!--s'cria l'archidiacre blme de fureur.--Anathme  celui qui
oserait porter une main sacrilge sur moi, prtre et oint du Seigneur!

--Ne me tente pas, crois-moi, _oint_ que tu es! car tout vieux que je
suis, foi d'ancien Vagre, j'ai terriblement envie de mriter ton
excommunication, en appliquant sur ton chine sacre une vole de coups
de fourreau d'pe!

--Ronan, Ronan! pas de violence,--dit Loysik;--ces trangers sont venus
ici en ennemis, ils ont vers le sang les premiers; vous les avez
dsarms, c'tait justice...

--Et leurs armes enrichiront notre arsenal,--dit Ronan.--Allons,
enfants, rcoltez-moi cette bonne moisson de fer... Par ma foi, nous
serons arms comme des guerriers royaux!

--Que ces soldats et leur chef soient conduits dans une des salles du
monastre,--ajouta Loysik;--ils y seront enferms, des moines arms
veilleront  la porte et aux fentres.

--Oser me retenir prisonnier, moi! officier de la maison de la reine
Brunehaut!--s'cria Gondowald en grinant des dents et se dbattant
dans ses liens.--Oh! tout ton sang ne payera pas cette audace, moine
insolent! Ma redoute matresse me vengera!

--La reine Brunehaut a agi contrairement  tous les droits,  toute
justice, en envoyant ici des hommes de guerre prter main-forte au
message de l'vque de Chlons, lors mme que sa prtention et t
aussi quitable qu'elle est inique,--rpondit Loysik; puis s'adressant 
ses moines:--Emmenez ces hommes, et surtout qu'il ne leur soit point
fait de mal; s'ils ont besoin de provisions, qu'on leur en donne...

Les moines emmenrent les guerriers franks, et leur chef qu'il fallut
traner de force, tant cet enrag tait furieux. Ceci fait, Loysik dit 
l'archidiacre, pantois, colre et sournois comme un renard pris au
pige:

--Salvien, je dois avant tout assurer le repos de cette colonie et de
cette communaut; je suis donc oblig d'ordonner que tu restes
prisonnier dans ce monastre...

--Moi?... moi aussi... tu oses...

--Ne redoute rien, tu seras trait avec gard, tu auras pour prison
l'enceinte du monastre... Dans trois ou quatre jours au plus tard...
lors de mon retour, tu seras libre.

Lorsque l'archidiacre eut disparu, Ronan dit  Loysik:

--Frre, tu as parl  cet homme de ton retour? tu pars donc?

-- l'instant mme... Je vais  Chlons... Je verrai l'vque, je verrai
la reine.

--Que dis-tu, Loysik!--s'cria Ronan avec une anxit douloureuse,--tu
nous quittes, tu vas affronter Brunehaut; mais ce nom dit tout:
Vengeance implacable. Loysik, c'est courir  ta perte!...

Les moines laboureurs et les colons, partageant l'inquitude de Ronan,
se livrrent aux supplications les plus tendres, les plus pressantes,
afin de dtourner Loysik de son projet tmraire: le vieux moine fut
inbranlable; et, pendant que l'un des frres qui devait l'accompagner
faisait  la hte quelques prparatifs de voyage, il se rendit dans sa
cellule pour y prendre la charte du roi Clotaire. Ronan et sa famille
accompagnrent Loysik, il leur dit tristement:

--Notre position est pleine de prils: il s'agit non-seulement du sort
de ce monastre, mais de celui de la colonie tout entire. Vous avez eu
facilement raison d'une vingtaine de guerriers; mais, songer  rsister
par la force  l'immense et terrible pouvoir de Brunehaut, c'est vouloir
le ravage de cette valle, le massacre ou l'esclavage de ses
habitants... Cette charte de Clotaire confirme notre droit; mais
qu'est-ce que le droit pour Brunehaut!

--Alors, mon frre, que vas-tu faire  Chlons dans l'antre de cette
louve...

--Tenter d'obtenir justice.

--Obtenir justice!... Mais, tu l'as dit, qu'est-ce que le droit pour
Brunehaut?...

--Elle se joue du droit comme de la vie des hommes, je le sais; pourtant
j'ai quelque espoir... Je dsire que vous gardiez ici l'archidiacre et
ses guerriers prisonniers... d'abord parce que, dans leur fureur, ils
m'auraient sans doute rejoint et tu en route; or je tiens  vivre pour
mener  bonne fin ce que j'entreprends aujourd'hui; puis, au lieu de me
laisser prvenir par l'archidiacre et le chambellan, je prfre
instruire moi-mme l'vque et la reine Brunehaut des motifs de notre
rsistance.

--Mon frre, si cette justice que tu vas tenter d'obtenir au pril de ta
vie tu ne l'obtiens pas? si cette reine implacable te fait gorger...
comme elle a fait gorger tant d'autres victimes?...

--Alors, mon frre, l'acte d'iniquit s'accomplira. Alors, si l'on veut
non-seulement soumettre vos biens, vos personnes  la tyrannie et aux
exactions de l'glise, mais encore vous ravir, par la violence, le sol
et la libert que vous avez reconquis et qu'une charte a garantie, alors
vous aurez  prendre une rsolution suprme... oui; alors, croyez-moi,
rassemblez un conseil solennel, ainsi que faisaient autrefois nos pres
lorsque le salut de la patrie tait menac... Qu' ce conseil les mres
et les pouses prennent place, selon l'antique coutume gauloise; car
l'on dcidera du sort de leurs maris et de leurs enfants... L, vous
aviserez avec calme, sagesse et rsolution, sur ces trois alternatives,
les seules, hlas! qui vous resteront:--devrez-vous subir les
prtentions de l'vque de Chlons, et accepter un servage dguis qui
changera bientt notre libre valle en un domaine de l'glise exploit 
son profit;--devrez-vous vous rsigner si la reine, foulant aux pieds
tous les droits, dchire la charte de Clotaire et dclare notre valle:
_domaine du fisc royal_, ce qui sera pour vous la spoliation, la misre,
l'esclavage et la honte;--ou bien enfin, devrez-vous, forts de votre bon
droit, mais certains d'tre crass, protester contre l'iniquit royale
ou piscopale par une dfense hroque, et vous ensevelir, vous et vos
familles, sous les ruines de vos maisons[E]?

--Oui... oui... tous, hommes, femmes, enfants, plutt que de redevenir
esclaves, nous saurons combattre ou mourir comme nos aeux, Loysik! Et
ce sanglant enseignement fera peut-tre sortir les populations voisines
de leur lche torpeur... Mais, frre... frre... te voir partir seul...
pour affronter un pril que je ne peux partager!...

--Allons, Ronan, pas de faiblesse, je ne te reconnais plus... Que ds
cette nuit tous les postes fortifis de la valle soient occups comme
il y a cinquante ans, lors de l'invasion de Chram en Bourgogne; ta
vieille exprience militaire et celle du Veneur seront d'un grand
secours ici; il n'y a d'ailleurs aucune attaque  redouter pendant
quatre ou cinq jours; car il m'en faut deux pour me rendre  Chlons, et
un laps de temps pareil est ncessaire aux troupes de la reine pour se
rendre ici, dans le cas o elle voudrait recourir  la violence.
Jusqu'au moment de mon arrive  Chlons, l'vque et Brunehaut
ignoreront si leurs ordres ont t ou non excuts, puisque le diacre et
le chambellan restent ici prisonniers.

--Et au besoin ils serviront d'otages.

--C'est le droit de la guerre... Si cet vque insens, si cette reine
implacable veulent la guerre! il faut aussi garder prisonniers les deux
prtres qui ont par trahison amen ici l'archidiacre.

--Misrables tratres!... J'ai entendu tes moines parler de la leon
qu'ils se rservent de leur donner...  grands coups de houssine...

--Je dfends formellement toute violence  l'gard de ces deux
prtres!--dit Loysik d'une voix svre, en s'adressant  deux moines
laboureurs qui taient alors dans sa cellule.--Ces clercs sont les
cratures de l'vque, ils auront obi  ses ordres; aussi, je vous le
rpte, pas de violences, mes enfants.

--Bon pre Loysik, puisque vous l'ordonnez, il ne sera fait aucun mal 
ces tratres.

Les adieux que les habitants de la colonie et des membres de la
communaut adressrent  Loysik furent navrants; bien des larmes
coulrent, bien des mains enfantines s'attachrent  la robe du vieux
moine; mais ces tendres supplications furent vaines, il partit
accompagn jusqu'au bac par Ronan et sa famille: l se trouva le Veneur,
charg de couper la retraite aux Franks. En occupant ce poste avec ses
hommes, il avait aperu, de l'autre ct de la rivire, les esclaves
gardant les chevaux des guerriers et les bagages de l'archidiacre. Le
Veneur crut prudent de s'emparer de ces hommes et de ces btes; il
laissa, prs de la logette du guet, la moiti de ses compagnons, et, 
la tte des autres, il traversa la rivire dans le bac. Les esclaves ne
firent aucune rsistance, et, en deux voyages, chevaux, gens et chariots
furent amens sur l'autre bord. Loysik approuva la manoeuvre du Veneur;
car les esclaves, ne voyant pas revenir Gondowald et l'archidiacre,
auraient pu retourner  Chlons donner l'alarme, et il importait au
vieux moine, pour ses projets, de tenir secret ce qui s'tait pass au
monastre. Loysik, vu son grand ge et les longueurs de la route, crut
pouvoir user de la mule de l'archidiacre pour ce voyage; elle fut donc
rembarque sur le bac, que Ronan et son fils Grgor voulurent conduire
eux-mmes jusqu' l'autre rive, afin de rester quelques moments de plus
avec Loysik. L'embarcation toucha terre; le vieux moine laboureur
embrassa une dernire fois Ronan et son fils, monta sur la mule, et,
accompagn d'un jeune frre de la communaut qui le suivait  pied, il
prit la route de Chlons, sjour de la reine Brunehaut.

Cette lettre devait tre place avant l'pisode de la _Crosse
abbatiale_, qui fait partie du cinquime volume, et qui suit _Ronan le
Vagre_; nous donnons cette lettre  la fin de ce volume, afin de ne pas
interrompre le rcit dans le cinquime volume.




L'AUTEUR
AUX ABONNS DES MYSTRES DU PEUPLE.


Chers lecteurs,

Nous avons cru devoir donner de longs dveloppements  l'pisode de
_Ronan le Vagre_, ce rcit vous retraait la conqute de la Gaule, notre
mre patrie, l'un des faits les plus capitaux de l'histoire des sicles
passs, puisque les partisans de la royaut du droit divin et les
ultramontains revendiquent encore aujourd'hui pour leurs _rois_ et pour
leur _foi_, cette sanglante et inique origine. Dernirement encore, 
l'Assemble nationale, (sance du 15 janvier 1851), n'avons-nous pas
entendu le plus loquent dfenseur du parti lgitimiste prononcer ces
paroles  propos de HENRI V: _En rentrant en France il ne peut tre que
le premier des Franais... le ROI... de ce pays que ses aeux ont
CONQUIS....._--Quelques jours auparavant, lors de la discussion du
projet de loi sur l'observance force du dimanche, n'avons-nous pas
entendu M. Montalembert invoquer LA FOI DE CLOVIS! La foi de Clovis!
jugez, chers lecteurs, vous qui connaissez Clovis, sa foi et les actes
de ce fervent catholique.

Telle est donc, de l'aveu mme des partisans du droit divin, l'origine
de ce droit: _la conqute_, c'est--dire, _la violence_, _la
spoliation_, _le massacre_... Certes, nous ne prtendons point que les
lgitimistes d'aujourd'hui soient des hommes de violence, de spoliation,
de massacre; mais l'inexorable fatalit des faits, l'histoire en un mot,
prouve  chacune de ses pages l'abominable et oppressive iniquit de ce
prtendu droit divin, alors consacr par l'odieuse complicit de
l'glise catholique. Puis vous aurez remarqu, chers lecteurs, la part
que le clerg gaulois  prise  cette conqute, dont il a partag les
dpouilles ensanglantes.

Nous tudierons dans les rcits suivants les consquences de cette
_conqute_, le sort des peuples toujours rduits aux douleurs et aux
misres de l'esclavage, les dsastres de la Gaule incessamment dchire
par les guerres civiles ou ravage par les invasions des Arabes au
huitime sicle, et des Normands au neuvime et au dixime... Oui, des
Arabes, car, chose trange, _Abd-el-Kader_, cet intrpide et dernier
dfenseur de la nationalit arabe (car tout en rendant un juste hommage
 l'admirable bravoure de notre arme, n'oublions pas que lui aussi,
comme les Gaulois du vieux temps, combattait pour son foyer, pour sa
religion, pour sa patrie...) tandis que Abd-el-Kader est aujourd'hui
prisonnier au chteau de Blois, il y a onze sicles les anctres de cet
mir, alors matres de presque tout le midi de la Gaule, o ils
s'tablirent durant de longues annes, poussrent leurs excursions
guerrires jusqu' _Bordeaux_, jusqu' _Tours_, jusqu' _Poitiers_,
jusqu' _Blois_...  _Blois_ o  cette heure Abd-el-Kader, par un
trange revirement du sort des nations, semble expier la conqute de ses
anctres, matres en ces temps-l d'une partie de notre sol, comme nous
sommes aujourd'hui matres de l'Afrique.

Vous allez enfin, chers lecteurs, dans l'pisode de la _Crosse
abbatiale_, assister  des scnes tranges qui se passent au milieu d'un
couvent de femmes. Ces trangets, je dois les justifier par quelques
citations relatives  de semblables scnes rapportes par les
chroniqueurs contemporains.

.....Chrodielde et plusieurs de ses religieuses retournrent  Poitiers
et se mirent en sret dans la basilique de Saint-Hilaire, runissant
autour d'elles des voleurs, des meurtriers, des adultres, des criminels
de toute espce, car elles se prparaient  combattre...

..... Les scandales que le diable avait fait natre dans le monastre
de Poitiers devenaient de plus en plus dplorables... On accusait
l'abbesse d'ouvrir les bains du monastre  des hommes, d'avoir
continuellement autour d'elle des jeunes gens habills en femmes, etc.,
etc. (Grgoire, vque de Tours, liv. IX, X et suivants.)

Un autre vque, nomm _Venance Fortunat_, crivait  deux religieuses
les vers suivants pour rendre hommage aux repas succulents qu'elles lui
prparaient de leurs mains chries:

.....Au milieu des dlices varies, lorsque tout flattait mon got, je
dormais et je mangeais tour  tour, j'ouvrais la bouche, je fermais les
yeux, toutes les sauces tentaient mon apptit; croyez-le bien, _mes
chries_, j'avais l'esprit troubl, il m'et t difficile de m'exprimer
librement; ni mes doigts ni ma plume ne pouvaient tracer des vers:
l'ivresse de ma muse avait rendu mes mains incertaines, car je ne suis
pas  l'_abri des accidents qui menacent le commun des buveurs_; la
table mme me semblait nager dans le vin, etc. (_Posies de_ VENANCE
FORTUNAT, liv. VII, p. 24.)

Un dernier mot de gratitude, chers lecteurs, pour vous remercier de
votre intrt constant pour cette oeuvre, que les prtentions
monarchiques et clricales, coalises contre la rpublique dmocratique
et sociale, rendent presque de circonstance.

Paris, 20 janvier 1851.

EUGNE SUE,
Reprsentant du peuple pour le dpartement de la Seine.




NOTES.

LA GARDE DE POIGNARD.

PROLOGUE.

[Footnote A: M. Amde Thierry, dans son _Histoire de la Gaule sous
l'administration romaine_, t. II, p. 474, nous donne les dtails
suivants sur les origines des _Bagaudes_ et de la _Bagaudie_: Pressurs
par les propritaires que pressuraient  leur tour les agents du fisc,
les paysans (_gaulois_) avaient quitt par troupes leurs chaumires pour
mendier un pain qu'on ne pouvait pas leur donner. Rebuts partout et
chasss par les milices des villes, ils se faisaient bandits ou
_Bagaudes_, mot gaulois quivalant au premier; ils allaient en
_Bagaudie_, suivant l'expression consacre. On vit dans des cantons
entiers les colons se runir, tuer et manger leur btail, et, monts sur
leurs chevaux de labour, arms de leurs instruments de culture, fondre
sur les campagnes comme une tempte. Rien n'chappait  ces bandes
affames qui laissaient, aprs leur passage, strile et nue, la terre
que leurs sueurs devaient fconder. Les champs ravags, ils passaient
aux villes, dont une populace, amie du pillage et non moins misrable,
leur ouvrait souvent les portes. Cette misre tait si gnrale en
Gaule, il y avait l tant d'habitudes de dsordre, tant d'instincts
violents, qu'en peu de mois les Bagaudes formrent une arme qui
s'organisa et confra  ses deux principaux chefs les titres de Csar et
d'Auguste. Ces singuliers _Csars_, qui avaient pour peuple des voleurs,
pour empire la terre qu'ils dvastaient, pour pallium des haillons, et
pour palais les forts et la vote du ciel, se nommaient lian et Amand.
Ils ne rsistrent pas  l'orgueil de se faire frapper des mdailles
dont quelques-unes nous sont restes. L'une d'elles prsente la tte
radie d'Amandus, empereur, Csar, Auguste, pieux et heureux, avec ce
mot au revers: _Esprance_.

lius et Amandus (Alian et Amand) concentrrent leurs forces aux
environs de Paris, un peu au-dessus du confluent de la Seine avec la
Marne. Ils avaient l, pour place d'armes, un chteau d'un abord presque
inaccessible et qui, suivant la tradition, avait t bti et fortifi
par Jules Csar. De ce point ils lanaient leurs bandes non-seulement
sur les campagnes, mais encore sur les villes les plus populeuses; c'est
ainsi qu'ils se jetrent sur Autun. Aprs leur apparition il ne resta de
cette belle cit, l'un des centres de la civilisation romaine, qu'un
monceau de ruines. L'insurrection gauloise devint si grave que le
nouveau chef de l'empire crut ncessaire d'envoyer dans la Gaule son
collgue Maximien. Celui-ci n'avait point le gnie politique de
Diocltien, mais c'tait un brave soldat et un gnral habile; il vint
facilement  bout des troupes indisciplines d'lianus et d'Amandus. Il
les fora enfin dans leur chteau qu'il dtruisit. Ce fut en cet endroit
que s'leva plus tard l'Abbaye de Saint-Maur des Fosss. Ainsi fut
rprime et vaincue la premire _Bagaudie_. De la seconde Bagaudie date
l'affranchissement de la Bretagne.

On voit reparatre les _Bagaudes_  la fin du rgne de Valentinien Ier.
Cette fois, ils n'essayent point de se runir en une grande arme: ils
se cachent dans les bois, par petites troupes; c'est de l qu'ils
s'lancent pour chercher le pain qui leur manque, ou pour se venger des
magistrats romains, leurs oppresseurs. Valentinien ordonna contre eux
d'actives poursuites: on parvint encore  les faire disparatre. Tous
ceux qui tombrent aux mains des soldats impriaux prirent dans les
plus affreux supplices. Le peuple devait les honorer plus tard comme des
_saints_ et des _martyrs_.

Enfin, il y eut encore une insurrection des _Bagaudes_ au commencement
du cinquime sicle. Ce fut au moment de la grande invasion quand les
Alains, les Suves, les Burgondes et les Vandales, aprs avoir forc la
barrire du Rhin, se jetrent sur la Gaule et portrent la dvastation
dans ses plus belles provinces. Cette insurrection de _Bagaudes_, sur
laquelle nous n'avons point de dtail, est la dernire dont les
documents anciens fassent mention. Il n'y eut, plus tard, dans les
campagnes, que des soulvements partiels qui ne rappellent en rien
l'ancienne _Bagaudie_. Le nom mme de _Bagaude_ disparut peu  peu:  la
fin du cinquime sicle, on se servait dj de mots germaniques pour
dsigner non point seulement les Barbares, mais encore les Gallo-Romains
qui, runis par troupes, pillaient et ravageaient les terres qui avaient
appartenu autrefois  l'Empire.]


CHAPITRE PREMIER.

[Footnote A: Le nom de _Warg_ qui signifie _toup_, _tte de loup_,
tait donn, dans l'ancienne Germanie, au _banni_, au _proscrit_. Le
vagabond qui errait sans feu ni lieu, quoique non proscrit, tait appel
dans les lois germaniques _wargangus_. On appelait parfois _vargus_ ou
_wagre_ l'exil.

Voyez J. Grimm et M. Michelet qui a reproduit les recherches du savant
Allemand dans l'ouvrage intitul les _Origines du droit franais_.

Plusieurs textes anciens prouvent que ds le commencement des invasions
franques, on appelait, dans les Gaules, WARGR, WAGRE, WARGES, _ttes de
loup_, _proscrits_, _exils_, tous ceux qui se livraient au vagabondage
ou  une vie de dsordre. Dj, du temps de Sidoine Apollinaire, avant
la fin du cinquime sicle, on appliquait les noms germaniques de
_warger_, _warges_, mme aux Gaulois, propritaires dpossds ou
esclaves fugitifs, qui se runissaient par bandes  l'imitation des
_Bagaudes_, pour se livrer, en armes, au pillage et  la dvastation. Il
nous suffira de citer ici un passage d'une lettre de Sidoine
Apollinaire. L'vque des Arvernes intercde auprs de son ami S. Loup,
pour une femme qui a t enleve et vendue sur un march d'esclaves,
dit-il, par des brigands originaires du pays qu'on appelle _Warges_...
_Unam feminam... quam forte_ WARGORUM, _hoc enim nomine indigenas
latrunculos nuncupant, superventus abstraxerat_... _pist._ VI, 4.

Ce passage nous dispense d'une plus longue dissertation.]

[Footnote B: Voir la note A sur les Bagaudes.]

[Footnote C: _Histoire d'Auvergne_, t. I, p. 129.]

[Footnote D: Les vques maris avant l'piscopat continuaient souvent
de vivre avec leurs femmes, auxquelles ils donnaient le nom de soeur.]

[Footnote E: Nous empruntons  un mmoire indit de notre savant et
excellent ami Janowski (mmoire couronn par l'Institut), la
nomenclature suivante des diverses fonctions des esclaves dpendants
d'une villa: _arator_, _venitor_, bubulus, _porcarius_, _caprarius_,
_taber-ferrarius_, _aurifices_, _argentarius_, _sutor_, _tornator_,
_carpentarius_, _scutator_, _accipitores_; (les esclaves qui faisaient
la cervoise, le cidre, la poire): _qui facient cervisiam pomaticum_,
_pistor_, _retiator_, _venator_, _molinarines_, _forestarius_,
_majordomus_, _infestor_; (celui qui apporte les plats sur la table):
_scautio_, _marescalcus_, _strator_, _seneschalus_.]

[Footnote F: Les femmes des vques maris s'appelaient _vchesses_.]

[Footnote G: On appelait gynce l'appartement des femmes.

Le gynce tait un atelier dans lequel se confectionnaient les
vtements destins  toute la famille. Outre les ouvrages excuts dans
cet atelier, au profit du matre, on y en faisait d'autres pour
l'entretien et le service des femmes qui les habitaient. Les femmes des
seigneurs ou les matresses de maison ne prsidaient pas toutes aux
travaux de leurs gynces, car le concile de Nantes en accuse plusieurs
de braver les lois divines et humaines en frquentant sans cesse les
assembles et les assises publiques, au lieu de rester au milieu des
femmes de leurs gynces pour disserter sur leurs lainages, les tissus
et autres ouvrages de leur sexe.]

[Footnote H: Les _leudes_ taient les compagnons de guerre du chef
frank, que chaque bande choisissait pour son chef; ils lui juraient
fidlit (en germain _treue_, _trust_); on les appelait _leudes_,
_fidles_ ou _antrustions_; mais cette dernire appellation tait plus
spcialement consacre aux compagnons de guerre du roi.

Lors de la conqute, Clovis ou ses successeurs, aprs s'tre rserv la
part du lion dans la spoliation du sol de la Gaule, distriburent, sous
le titre de _bnfices_, une partie des terres aux chefs de bandes,
leurs compagnons de guerre. M. Guizot, dans son _Histoire de la
civilisation en France_ (t. I, p. 249), dpeint avec autant de sagacit
que de savoir l'tablissement territorial d'un chef de leudes en Gaule:

... Lorsqu'une bande arrivait quelque part et prenait possession des
terres, ne croyez pas que cette occupation et lieu systmatiquement, ni
qu'on divist le territoire par lots, et que chaque guerrier en ret un
selon son importance et son rang; le chef de la bande, ou les diffrents
chefs qui s'taient runis, _s'appropriaient_ de vastes domaines; la
plupart des guerriers qui les avaient suivis continuaient de vivre
autour d'eux  la mme table, sans proprit qui leur appartnt
spcialement... La vie commune, _le jeu_, _la chasse_, _les banquets_,
c'taient l leurs plaisirs de barbares; comment se seraient-ils
rsigns  s'isoler? l'isolement n'est supportable qu' la condition du
travail; or, ces barbares taient essentiellement oisifs, ils avaient
donc besoin de vivre ensemble, et beaucoup de leudes restrent auprs de
leur chef, menant sur ses domaines  peu prs la mme vie qu'ils
menaient auparavant  sa suite; aussi naquit plus tard entre eux une
prodigieuse ingalit; il ne s'agit plus de quelque diversit
personnelle de force, de courage, ou d'une part plus ou moins
considrable en terres, en bestiaux, en esclaves, en meubles prcieux;
le chef, devenu grand propritaire, disposa de beaucoup de moyens de
pouvoir, et les autres taient toujours de simples guerriers.

Nanmoins, le besoin de conserver auprs d'eux ces guerriers pour la
ncessit d'une dfense commune, poussait les chefs  augmenter sans
cesse le nombre de leurs leudes; les rois Gontran et Childebert
stipulent en 587: Qu'ils ne chercheront pas rciproquement  se
dbaucher leurs leudes, et qu'ils ne conserveront pas  leur service
ceux qui auraient abandonn l'un d'entre eux. (Grgoire de Tours, liv.
IX, ch. XX.)]

[Footnote I: Voir Thierry, _Lettres sur l'Hist. de France_, p. 77.]

[Footnote J: Au commencement de ce sicle, o l'administration romaine
importe en Gaule subsista encore pendant quelques annes malgr
l'invasion des Franks, la classe des _curiales_ comprenait tous les
citoyens habitants des villes, qu'ils y fussent ns ou qu'ils fussent
venus s'y tablir, et possdant une certaine fortune territoriale. Les
_curiales_ avaient pour fonctions: 1 d'administrer les affaires de la
ville, ses dpenses et ses revenus; dans cette double situation, les
curiales rpondaient non-seulement de leur gestion individuelle, mais
des besoins de la ville, auxquels ils taient forcs de pourvoir
eux-mmes, en cas d'insuffisance des revenus municipaux; 2 de percevoir
les impts publics sous la responsabilit de leurs biens propres en cas
de non-recouvrement; 3 nul curiale ne pouvait vendre, sans la
permission du gouverneur de la province, la proprit qui le rendait
curiale, ni s'absenter de la ville; sinon, et dans le cas o ils ne
revenaient plus, leurs biens taient confisqus au profit de la cit.

Les fonctions de curiales entranaient des charges et une responsabilit
trs grandes; le corps entier du clerg, depuis le simple clerc jusqu'
l'archevque, s'en taient exempts, mais ils les prsidaient
conjointement avec le prfet de la ville, sous les Romains et avec le
comte, pendant les premiers temps de la conqute franque. (Voir _Code
Thodosien_, liv. VI, tit. XXII; liv. II, _Thorie des lois politiques
de la France_; liv. I, _Preuves_, p. 544, cits par M. Guizot; _Essais
sur l'Histoire de France_, p. 19.)]

[Footnote K: Ainsi que nous l'tablirons dans l'une des notes
suivantes, les vques runis en concile tendaient de plus en plus 
dominer les moines laques et  les absorber dans l'glise; ainsi le
concile d'Orlans (553) dcrte: Qu'il ne soit point permis aux moines
d'errer loin de leur monastre, sans la permission de l'vque du
diocse.]

[Footnote: L et M: Voir dans la lettre prcdente l'pisode de
KARADEUK _le Bagaude_ et RONAN _le Vagre_, le passage relatif 
l'abominable brutalit d'un seigneur Frank, textuellement extrait de
saint Grgoire, vque de Tours, ainsi que la frocit de l'vque
Cautin, enfermant un vivant avec un mort en putrfaction.]

[Footnote N: La portion du sol que Clovis et ses descendants
accordrent aux chefs de bandes et  leurs leudes qui l'avaient suivi
dans la conqute de la Gaule s'appelait un _bnfice_. Il existait des
terres donnes  bnfices de plusieurs sortes: 1 des bnfices qui
pouvaient tre arbitrairement rvoqus par le donateur; 2 des bnfices
temporaires; 3 des bnfices concds  vie; 4 des bnfices
hrditaires. Les obligations des _bnficiers_, soit temporaires, soit
viagers, soit hrditaires, demeurrent longtemps exprimes par le mot
vague de _fidlit_. _Fidlit_ qui se rsumait gnralement par ces
obligations: 1 les dons d'argent que le bnficier faisait au roi, soit
 l'poque o il convoquait ses _fidles_ au Champ-de-Mars, soit
lorsqu'il venait passer quelque temps dans la province o tait situ le
bnfice (_Annal. Hildesh. a. 750; ap. Leibnitz Script. Rer. Brunswik;
ap. Guizot, Des institutions politiques en France, du cinquime au
dixime sicle_, p. 66); 2 la fourniture des denres, moyens de
transport, logement, etc.,  fournir, soit aux envoys du roi, soit aux
envoys trangers qui traversaient la contre se rendant vers le roi; 3
l'obligation du service militaire; en d'autres termes, l'obligation de
suivre le roi  de nouvelles expditions guerrires. Expditions qui
avaient pour but l'envahissement de nouvelles terres ou le pillage;
ainsi Thodorik, petit-fils de Clovis, dit  ses leudes:

Suivez-moi en Auvergne, je vous conduirai dans ce pays, o vous
prendrez de l'or et de l'argent autant que vous en pourrez dsirer; o
vous trouverez en abondance du btail, des esclaves, des vtements.
Thodorik se prpara donc  passer en Auvergne, promettant de nouveau 
ses guerriers qu'ils transporteraient dans leur pays tout le butin et
aussi les hommes. (Grgoire de Tours, liv. III, ch. II.)]

[Footnote O: On appelait terre _salique_ ou _militaire_, la portion du
sol dont un chef de bande s'tait empar par la force, ou avait reu en
partage au moment de la conqute; ces terres n'taient soumises  aucune
redevance honorifique ou matrielle envers le roi; c'tait la part du
butin du guerrier frank, il ne la tenait, disait-il, que de son pe.
Ainsi, un chef pouvait possder  la fois des terres saliques qui ne
relevaient que de lui, et des terres bnficiaires, temporaires,  vie
ou hrditaires, qu'il devait  la gnrosit royale, et qui devenaient,
en raison mme de ce don, plus o moins tributaires de la royaut.]


CHAPITRE II.

[Footnote: A, B, C, D, E: Le rcit du meurtre des enfants de
Clodomir, par Clotaire et son frre, ainsi que le miracle opr par
l'intercession de saint Martin  la prire de la reine Clotilde, sont
_textuellement_ extraits de Saint-Grgoire, vque de Tours, dj cit.
(_Histoire ecclsiastique des Franks_, t. I, liv. II et III, ch. XVI,
XVIII et suivants.)]

[Footnote: F, G: Il ne faut pas croire (dit M. Guizot dans son
_Histoire de la civilisation en France_, vol. I, p. 398), que les moines
aient toujours t des ecclsiastiques, qu'ils aient fait
essentiellement partie du clerg... Non-seulement on regarde les moines
comme des ecclsiastiques, mais l'on est tent de les regarder comme les
plus ecclsiastiques de tous; c'est l une impression pleine d'erreurs;
 leur origine et au moins pendant deux sicles, les moines n'ont pas
t des ecclsiastiques, mais de _purs laques_ runis sans doute par
une croyance religieuse, mais trangers au clerg proprement dit. Les
premiers moines ou _asctes_ se retirrent loin du monde et allrent
vivre dans les bois ou la solitude; puis vinrent les _ermites_, les
_anachortes_, c'est le second degr de la vie monastique; plus tard les
ermites se rapprochrent, habitrent et travaillrent en commun,
formrent les premires communauts et btirent des monastres, de l le
nom de _moines_... Beaucoup de moines laques remuaient le peuple par
leurs prdications ou l'difiaient par le spectacle de leur vie; de jour
en jour on les prenait en plus grande admiration, en respect; l'ide
s'tablissait que c'tait l la perfection de la conduite chrtienne; on
les proposait pour _modles au clerg_, et pourtant c'taient des
laques, conservant une grande libert, ne faisant point de voeux, ne
contractant point d'engagements religieux; toujours distincts du clerg,
souvent mme attentifs  s'en sparer. (_Hist. de la civil._, vol. I,
p. 413.)

Ce passage de Cassien (_De instit. Cnob._ IX, 17) au moyen suivant,
pour ordonner prtre un moine nomm _Paulinien_ qui refusait cet
honneur:

... Pendant que l'on clbrait la messe dans l'glise d'un village qui
est prs du monastre,  son insu et lorsqu'il ne s'y attendait
aucunement, nous avons fait saisir Paulinien par plusieurs diacres; nous
lui avons fait tenir la bouche, de peur que, voulant s'chapper, il nous
adjurt par le nom du Christ; nous l'avons d'abord ordonn diacre, et
nous l'avons somm d'en remplir l'office au nom de la crainte qu'il
avait de Dieu; Paulinien rsistait fortement, soutenant qu'il tait
indigne, et nous avons eu beaucoup de peine  le persuader de remplir
l'office, en lui allguant les ordres de Dieu.

Voici donc Paulinien diacre, quoi qu'il en et, oblig de remplir bon
gr mal gr son office; mais ce n'tait que le premier grade de la
prtrise, il fallait l'ordonner prtre, ce  quoi saint piphanie
procda de la sorte:

... Lorsque Paulinien a eu rempli les fonctions de diacre dans le saint
sacrifice, nous lui avons de nouveau fait tenir les membres et la bouche
avec une extrme difficult, afin de pouvoir l'ordonner prtre; et au
moyen des mmes raisons que nous lui avions dj fait valoir, nous
l'avons enfin dcid  siger au rang des prtres. (Saint piphane,
_Lettre  Jean_, vque de Jrusalem, liv. II, p. 312.) donne une
singulire preuve de l'antagonisme qui exista si longtemps entre les
moines laques et les vques:

C'est l'ancien avis des Pres, avis qui persiste toujours, qu'un moine
doit  tout prix fuir les femmes et les _vques_, car ni les femmes ni
les vques ne permettent au moine qu'ils ont une fois engag dans leur
familiarit, de se reposer en paix dans sa cellule, et d'attacher ses
yeux sur la doctrine pure et cleste en contemplant les choses saintes.

Si beaucoup de moines, sduits par les promesses des vques, qui
redoutaient leur influence et leur popularit, entraient dans le corps
du clerg, beaucoup d'autres refusrent longtemps et si obstinment
qu'un vque de Chypre, saint piphane, eut recours.]

[Footnote H: Voir divers textes de _Ghildes Saxonnes_, dans les pices
justificatives relatives aux considrations sur l'_Histoire de France_
(introduction aux rcits _des temps mrovingiens_, par Augustin Thierry,
vol. I, p. 1).]


CHAPITRE III.

[Footnote A: Voir la note H (chap. I) sur l'tablissement et la vie du
chef de bande et de ses leudes sur la terre conquise.]

[Footnote B: ... Le propritaire d'un grand domaine, entour de ses
compagnons qui continuaient de vivre auprs de lui, des colons et des
esclaves qui cultivaient ses terres, leur rendait la justice en qualit
de chef de cette petite socit; lui aussi tenait dans son domaine une
sorte de mhl o les causes taient juges, tantt par lui seul, tantt
avec le concours de ses hommes libres. (Guizot, _Des Institutions
politiques de la France_, p. 179, cit.; Hulmann, _Histoire de l'origine
des ordres_, p. 16-18.)]

[Footnote C: Voir la lettre prcdant l'pisode de Rouan, le fait cit
par Grgoire de Tours y est rapport.]

[Footnote D: Les grands propritaires tenaient aussi une cour 
l'instar des rois et pouvaient donner  leurs fidles des charges de
snchal, de marchal, d'chanson, de chambellan. (_Lex alam._, tit.
LXXIX; Hulmann, _et tous les monuments du temps_, ap. Guizot,
_Institutions politiques_, p. 144.)]

[Footnote E: _Histoire des Moeurs et de la vie prive des Franais_,
par MILE DE LA BDOLLIRE, v. I, p. 219. (Nous ne saurions trop
recommander  nos lecteurs cet excellent livre o la science est jointe
 un vif et piquant intrt; nous esprons que l'auteur achvera une
oeuvre si utile, car trois volumes seulement ont paru.)]

[Footnote F: Ds l'anne 506 les conciles permettaient l'tablissement
de chapeles ou d'oratoires particuliers.

... Si quelqu'un veut avoir sur ses terres un oratoire autre que
l'glise de la paroisse, nous permettons et trouvons bon que dans les
ftes ordinaires on y fasse dire des messes pour la commodit des
siens. (Concile d'Agde, 506.)]

[Footnote G: Voir la lettre  laquelle renvoie la note C.]

[Footnote H: ... Lorsque l'accusateur, sur l'assignation de l'accus,
paraissait devant le mhl, devant les juges, n'importe lesquels, comtes,
rachimburgs, ahrimans, la culpabilit s'tablissait de diverses
manires; le recours au jugement de Dieu, par preuve de l'eau
bouillante, des fers chauds, etc., l'accus arrivait suivi de ses
_conjurateurs_ qui venaient jurer qu'il n'avait pas fait ce qu'on lui
imputait, l'offens avait aussi les siens. (_Institutions politiques_,
Grab, t. VII.)]

[Footnote I: Selon plusieurs rudits ce prambule de la loi salique
aurait t rdig en Germanie au del du Rhin, avant la conqute de la
Gaule par les Franks.]

[Footnote J: Voir le Recueil de M. PARDESSUS contenant les anciennes
rdactions de la _loi salique_, vol. I, p. 414.]

[Footnote K: _Loi salique_, t. XLV et suivants.]

[Footnote L: ... Le lendemain  son lever, Galeswinthe reut le
morganegiba (prsent du matin) avec les crmonies prescrites par les
coutumes germaniques... En prsence de tmoins choisis, Hilperik prit
dans sa main droite la main de sa nouvelle pouse, et de l'autre il jeta
sur elle un brin de paille, etc., etc. (Augustin Thierry, _Rcits
mrovingiens_, t. I, p. 354.)]

[Footnote M: Voir les citations sur les _Institutions politiques et
moeurs des Franks_, vol. VII, tit. LXI.]

[Footnote N: On ne doit pas confondre avec les leudes ni avec les
fidles les antrustions, qui sont les personnes de toutes conditions
places sous la protection particulire et immdiate du roi. Le mot
_antrustio_ signifie _qui est in truste_, et le radical _trustis_ rpond
 l'anglais _trust_, en franais _assurance_, ainsi qu' l'allemand
_trost_, qui veut dire _consolation_, _aide_, _protection_. De sorte que
par _antrustio_, ou par cette expression aussi souvent usite, _qui est
in truste dominic_, _regali_ ou _rgis_, on doit entendre un protg du
roi. Les antrustions du roi sont d'ailleurs les seuls dont il soit fait
mention. Tous les antrustions taient des fidles, mais les fidles
n'taient pas tous des antrustions. Marculf nous a donn la formule de
l'acte par lequel le roi reoit un de ses fidles au nombre des
antrustions. Cette formule, intitule: _De l'antrustion du Roi_, a trop
d'importance pour qu'on nglige de la reproduire ici. Elle peut se
traduire de la manire suivante: Il est juste que ceux qui nous
promettent une foi inviolable soient placs sous notre protection. Et
comme N., notre fidle, par la faveur divine, est venu ici, dans notre
palais, avec ses hommes libres, _arimannia sua_, et nous a jur, avec
eux, en nos mains, assistance, _trustem_ et fidlit, nous dcrtons et
ordonnons par le prsent prcepte, que ledit N. soit dsormais compt au
nombre des antrustions. Que celui donc qui aura l'audace de le tuer,
sache qu'il sera condamn  payer 600 sous d'or pour son wirgelt. Dans
cette formule, le mot _arimannia_ signifie, non pas proprement les
hommes libres vivant dans la dpendance du rcipiendaire, mais les
hommes libres venus pour prter serment avec lui, c'est--dire ses
conjurateurs.

L'antrustion jouissant, sous la protection royale, d'un wirgelt trois
fois plus fort que celui du simple homme libre, avait pour sa sret
personnelle trois fois plus de garantie que ce dernier. Cet avantage
d'une composition triple lui tait assur non-seulement pour le cas de
meurtre, mais encore pour toute espce d'attentat ou d'injure contre sa
personne. Les causes des antrustions taient dfres, en dernier
ressort, au tribunal du roi; mais il leur tait interdit de porter
tmoignage les uns contre les autres.

Ce n'taient pas les seuls hommes libres, c'taient aussi des personnes
plus ou moins engages dans la dpendance d'autrui, que le roi prenait
sous sa protection spciale. Des femmes mmes y taient admises.
(Gurard, _Polyptique d'Irminon_.)]

[Footnote O: ... Car auprs de Chram tait aussi un certain _Lion de
Poitiers_, violent aiguillon pour le pousser  tous les excs; bien
digne de son nom, il dployait la cruaut d'un _lion_ pour satisfaire 
tous ses dsirs; on prtend qu'un jour il osa dire que saint Martin et
saint Martial, les confesseurs du Seigneur, n'avaient rien laiss au
fisc qui vaille, etc. (Grgoire de Tours, _Histoire des Franks_, liv.
IV, chap. XVI.)]

[Footnote P: _Imnachair_ et _Spatachair_ taient les premiers affids
du roi Chram; un jour il leur dit: Allez et arrachez par force de
l'glise Firmin et Csarie, sa belle-mre. Chram rsidait  Clermont,
runissant des personnes de vile condition, et dans la fougue de la
jeunesse il les adoptait exclusivement pour amis et conseillers, leur
livrait des filles de nobles et _donnait mme des diplmes pour les
faire enlever de force_.... L'vque Cautin sortit un jour de la ville
vivement afflig, craignant d'prouver en route quelque accident, car le
roi Chram lui faisait aussi des menaces. (Grgoire de Tours, _Histoire
des Franks_, liv. IV, chap. XIII.)]

[Footnote Q: Cependant Chram commettait toutes sortes de violences en
Auvergne, et tait toujours l'ennemi dclar de l'vque Cautin. En ce
temps, Chram fut dangereusement malade, et ses cheveux tombrent par
suite d'une fivre violente. (Grgoire de Tours, liv. IV, chap. XVI.)]

[Footnote R: _Vie prive des Franais_, par E. de la Bdollire.]

[Footnote S: Des chevaux, des mules, des boeufs et divers genres de
voitures, entretenus aux frais du fisc, faisaient le service ordinaire
pour le transport des officiers et des messages publics, et en gnral
de tout ce qui tait expdi au nom du roi. Mais au dfaut ou dans
l'insuffisance de moyens ordinaires, les particuliers taient requis,
pour y suppler, de fournir leurs animaux, tant de trait que de somme.
Les voitures devaient tre atteles de deux paires de boeufs, et la
charge d'une voiture ne pouvait excder quinze cents livres romaines.
C'tait cette espce de transport public extraordinaire, mis  la charge
des particuliers, qu'on dsignait sous le nom d'_angarie_, lorsqu'il se
faisait sur les grandes routes, et sous celui de _parangarie_ s'il avait
lieu par d'autres voies.

Les charrois ou angaries se faisaient quelquefois pour des lieux assez
loigns; or, la loi des Bavarois porte que les colons et les serfs
feront les angaries avec leurs voitures pour cinquante lieues de
distance, mais qu'ils ne seront pas obligs d'aller plus loin. Cette
limitation montre elle-mme combien cette espce de service tait
onreux. Les officiers publics l'aggravaient encore en abusant,  cet
gard, de leur autorit, et mme en exigeant pour leur propre compte des
angaries qui ne leur taient pas dues. Aussi trouvons-nous dans les lois
des dispositions contre cet abus: Que le comte, le vicaire et
l'intendant, dit la loi des Visigoths, se gardent bien d'aggraver  leur
profit la condition des peuples, par des indictions, des exactions, des
travaux et des angaries. (Gurard, _Polyptique d'Irminon_.)]

[Footnote T: Sa gloire le roi Chram. (Grgoire de Tours, liv. IV, chap.
XIX.)]

[Footnote U: Il faudrait nombrer vingt miracles pareils cits dans
Grgoire de Tours, miracles effectus grce  une connaissance locale de
l'tat atmosphrique.]

[Footnote V: Gurard (_Polyptique de l'abb Irminon_), du tarif compar
de la _composition_ des _antrustions_ et des _leudes_, t. I, p. 346.]

[Footnote X: Chram quittant Clermont vint  Poitiers; tandis qu'il y
rsidait avec toute la puissance d'un matre sduit par les conseils
d'un mchant, il songeait  ourdir un complot contre son pre... Chram
retourna dans le Limousin et rduisit sous sa domination cette partie du
royaume de son pre... Plus tard le rus Chram fit annoncer  ses
frres, par un tranger, la mort de son pre... Chram s'avana avec son
arme jusqu' Chlons-sur-Sane, ravageant tout sur son passage, etc.
(Grgoire de Tours, _Histoire des Franks_, liv. IV, chap. XVI.)]

[Footnote: Y et Z: La fte des _Kalendes_ (_Kalend_, _festum
Kalendarum_) avait lieu au renouvellement de l'anne, aux _Kalendes_ de
janvier. Cette fte, d'origine paenne, fut conserve par les chrtiens.
On s'y livrait, avec une sorte de fureur, aux danses les plus obscnes:
on y paraissait, en outre, ce qui tait de nature  provoquer bien des
excs, sous les dguisements les plus tranges. Les uns avaient des
habits de femme, les autres taient couvers du peaux de btes. L'glise
essaya de rprimer les dsordres des _Kalendes_: elle alla jusqu'
vouloir substituer  la fte annuelle des jenes et des prires. Elle ne
russit pas. (_Voyez_ les textes accumuls dans Ducange.) Il y a plus:
les laques ayant peu  peu cess de prendre part aux rjouissances du
renouvellement de l'anne, les vques, les abbs, les prtres,
recueillirent, dans le sanctuaire, les traditions du paganisme et
souvent ils clbrrent dans leurs cathdrales ou leurs clotres, en y
mlant les jeux les plus burlesques et les plus immoraux, la fte des
_Kalendes_. Seulement, cette fte avait chang de nom: elle tait
devenue la fte des _Innocents_ ou des _Fous_. Elle tomba en dsutude 
l'approche des temps modernes; elle ne devait pas survivre  la barbarie
du moyen ge.

Voyez Ducange, _ad verbum_ KALEND, Ed. Henschel.]

[Footnote AA: _Vie prive des Franais_, par mile de la Bdollire,
vol. I, p. 249.]


CHAPITRE IV.

[Footnote A: Grgoire de Tours, _Histoire des Franks_, liv. IV, ch.
XVII. On y trouvera les dtails de cette curieuse vendange arme.]

[Footnote B: Recueil de Marculf.]

[Footnote C: Voir la note sur les Ghildes.]

[Footnote: D, E, F: Le roi Clotaire marchait comme un nouveau David
allant combattre son fils Absalon, il s'criait:--Seigneur, regarde-moi
du haut du ciel et juge ma cause, car je suis indignement outrag par
mon fils; vois et juge-nous avec quit et que ton jugement soit celui
que tu prononas entre Absalon et son pre David.--On combattit des deux
cts avec acharnement, Chram prit la fuite, il avait sur mer un
vaisseau tout prpar; mais tandis qu'il voulait mettre en sret sa
femme et ses filles, il fut surpris, saisi et enchan. Le roi Clotaire
ordonna qu'il ft brl avec sa femme et ses filles; on les enferma dans
la cabane d'un pauvre, et Chram, tendu sur un banc, fut trangl avec
un mouchoir; ensuite on mit le feu  la cabane, et ainsi sa femme et ses
filles prirent avec lui. (Grgoire de Tours, _Histoire des Franks_,
liv. IV, chap. XX.)]


PILOGUE.

LE MONASTERE DE CHAROLLES
ET LE PALAIS DE LA REINE BRUNEHAUT.

CHAPITRE PREMIER.

[Footnote: A, B: Ch. LXVIII, _De obedientia et humilitate_, rgle de
SAINT-BENOT.]

[Footnote C: Ch. LXIX, _Que dans le monastre, nul n'ose en dfendre un
autre_, rgle de SAINT-BENOT.]

[Footnote D: Sismondi, _Histoire des Franais_.]

[Footnote E: ... Les moines sentirent la ncessit de recourir 
quelque autre moyen; ils rsistrent ouvertement aux vques, ils
refusrent d'obir  ses injonctions, de le recevoir dans le monastre;
plus d'une fois _ils repoussrent  main arme ses envoys_.... On
traita; les moines promirent de rentrer dans l'ordre, de faire quelques
prsents  l'vque s'il voulait s'engager  respecter dsormais le
monastre,  ne point piller leurs biens,  les laisser jouir en paix de
leurs droits; l'vque y consentit et donna au monastre une charte...
Ces chartes devinrent si frquentes (en raison des frquentes agressions
des vques et des insurrections des moines), que l'on trouve la
rdaction officielle de ces chartes dans les formules de _Marculf_.

... Quand nous arriverons  l'histoire des communes, vous verrez que
les chartes qu'elles arrachrent  leurs seigneurs semblent avoir t
calques sur ce modle (ces chartes arraches aux vques par
l'insurrection des moines). (Guizot, _Histoire de la Civilisation_, t.
I, p. 446-447.)]

FIN DES NOTES DU QUATRIME VOLUME.




TABLE DU QUATRIME VOLUME.

LA GARDE DU POIGNARD. KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE
VAGRE.--Prologue.--Les Korrigans. (395-529).

L'auteur aux abonns des _Mystres du Peuple_.

CHAPITRE PREMIER. (De 529  615.) Le chant des _Vagres_ et des
_Bagaudes_.--Ronan et sa troupe.--La villa piscopale.--L'vque
Cautin.--Le comte Neroweg et l'ermite laboureur.--Prix d'un
fratricide.--La belle vchesse.--Le souterrain des Thermes.--Les
flammes de l'enfer.--L'attaque.--Odille, la petite esclave.--Ronan le
Vagre.--Le jugement.--Prenons aux seigneurs, donnons au pauvre
monde.--Dpart de la villa piscopale.

CHAP. II. Un festin en Vagrerie.--Meurtres de Clotaire, nouveau roi
d'Auvergne, et miracles faits en sa faveur.--La ronde des
Vagres.--Karadeuk le Bagaude.--Loysik l'ermite.--Comment l'vque Cautin
est miraculeusement enlev au ciel par des Sraphins et comment il
descend fort promptement de l'empire.--Le comte Neroweg et ses
leudes.--Attaques des gorges d'Allange.

CHAP. III. Le burg du comte Neroweg.--L'Ergastule, o sont retenus
prisonniers Ronan le Vagre, Loysik, l'ermite laboureur, l'vchesse et
Odille.--Vie d'un seigneur frank et de ses leudes dans son chteau, vers
le milieu du sixime sicle (558).--Le festin.--Le _mhl_.--L'preuve
des fers brlants et de l'eau froide.--L'appartement des
femmes.--Godgisle, cinquime pouse du comte Neroweg.--Ce qu'elle
apprend du meurtre de Wisigarde, quatrime femme du comte.--L'enfer et
le clerc.--Chram, fils de Clotaire, roi de France, arrive au burg du
comte.--Suite de Chram ou _truste_ royale.--Leudes campagnards et
_antrustions_ de cour.--Le _Lion de Poitiers_.--_Imnachair_ et
_Spatachair_.--Irrvrence de ces jeunes seigneurs  l'endroit du
bienheureux vque Cautin, qui confond ces incrdules par un nouveau
miracle.--But de la visite de Chram au comte Neroweg.--Torture de Ronan
et de Loysik destins  prir le lendemain avec la belle vchesse et la
petite Odille.--Le bateleur et son ours.--Ce qu'il advient de la
prsence de cet homme et de cet ours dans le burg du comte.

CHAP. IV. Ronan le Vagre revient en Bretagne accomplir le dernier voeu
de son pre Karadeuk.--Il retrouve Kervan, frre de son pre.--Ce qui
est advenu  Ronan le Vagre, avant et durant son voyage.

KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.--PILOGUE.--LE MONASTRE DE
CHAROLLES ET LE PALAIS DE LA REINE BRUNEHAUT (560-615). CHAPITRE
PREMIER. La valle de Charolles.--L'anniversaire.--Le monastre.--Une
communaut laque et une colonie libre au septime sicle.--Condition
des moines et des colons.--Le bac.--L'archidiacre Salvien et Gondowald,
chambellan de la reine Brunehaut.--La fte.--Les vieux Vagres.--Les
prisonniers.--Dpart de Loysik pour le chteau de la reine Brunehaut.

L'auteur aux abonns. 305

Notes.

FIN DE LA TABLE DU QUATRIME VOLUME.




Paris.--Imprimerie de madame veuve Dondey-Dupr, rue Saint-Louis, 46, au
Marais.



[Illustration: Les Vagres. Mort aux Oppresseurs. Libert aux Esclaves.]

[Illustration: La petite Odille.]

[Illustration: L'Ermite laboureur.]

[Illustration: L'Epreuve des fers rouges.]

[Illustration: Le Gynece d'un seigneur frank.]

[Illustration: Karadeuk le Bagaude.]

[Illustration: La Plaine embrase.]

[Illustration: La mort du roi Chram et de sa famille.]








End of Project Gutenberg's Les mystres du peuple,  Tome IV, by Eugne Sue

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people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
