The Project Gutenberg EBook of Partie carre, by Thophile Gautier

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Title: Partie carre

Author: Thophile Gautier

Release Date: November 11, 2010 [EBook #34285]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PARTIE CARRE ***




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PARTIE CARRE

_Il a t tir de cet ouvrage quinze exemplaires sur papier de
Hollande._




THOPHILE GAUTIER

PARTIE CARRE

PARIS

G. CHARPENTIER ET Cie, DITEURS

13, RUE DE GRENELLE, 13

1889




I


Une ple aurore de novembre encore mal veille se frottait les yeux
derrire une courtine de nuages gristres, et dj le digne htelier
Geordie se tenait debout sur le seuil de son auberge, les bras aussi
croiss que le permettait un abdomen plus que majestueux, qui tmoignait
on ne peut plus favorablement de la cuisine du _Lion rouge_.

Il avait l'air profondment tranquille d'un aubergiste qui, tant
unique, se sent matre de la situation et ne craint pas que les
voyageurs puissent lui chapper; car le _Lion rouge_ tait, en ce
temps-l, la seule htellerie de Folkstone.

Folkstone, au temps o se passait l'histoire que nous entreprenons de
raconter, n'tait qu'un petit village dont les maisons de briques jaunes
et de planches goudronnes s'chelonnaient un peu au hasard sur la pente
qui, de la montagne, descend  la mer.

La maison de Geordie tait une des plus belles, sinon la plus belle de
Folkstone. A l'angle du btiment, au bout d'une volute de fer lgamment
contourne, se balanait  la brise de mer le lion rouge dcoup en
tle, dont les vapeurs salines de l'Ocan ncessitaient de raviver
frquemment les couleurs, et qui, repeint depuis peu, flamboyait aussi
firement qu'un lion de _gueules_ sur champ d'or dans un manuel
hraldique.

Geordie rvait, mais les rves qu'il faisait n'avaient rien de potique.
Il supputait dans sa tte les bnfices du mois qui venait de s'couler,
et, comme ils dpassaient de quelques guines le gain des mois
prcdents, Geordie pensait que, si cette augmentation se soutenait, il
pourrait, dans peu de temps, acheter cette pice de terre dont il avait
si grande envie et qui faisait dans ses domaines un angle si
dsagrable.

Il en tait l de sa rverie, lorsqu'un individu de mine assez farouche,
plant devant lui depuis quelques minutes, mais que sa proccupation
l'empchait d'apercevoir, ne trouvant sans doute pas d'autre moyen de se
faire remarquer, lui appliqua sur le ventre une de ces tapes que les
hommes osseux et maigres se plaisent  donner aux hommes obses, par
ironie ou par vengeance.

Rvolt de cette familiarit de mauvais got, qui lui tait
particulirement dsagrable et qu'il supportait  peine de ses intimes
et de ses plus riches pratiques, Geordie fit un saut en arrire avec une
assez grande lgret pour un homme de sa corpulence; et, voyant son
agresseur couvert de vtements qui taient loin d'annoncer la richesse,
il fit ce calcul mental: Voil un drle qui consommera tout au plus une
tranche de boeuf avec une pinte de demi-bire et un verre de wiskey,
et qui est insolent comme un seigneur soupant d'une fine poularde
arrose de Clairet et de vin de Champagne. Je ne risque qu'un shilling
et quelques pence  lui dire son fait.

--Eh bien, animal, butor, bte brute, homme sans ducation! s'cria
Geordie aprs le raisonnement que nous venons de transcrire, est-ce
ainsi que l'on entre en conversation avec des gens comme il faut? Je ne
fais pas mes compliments  ceux qui vous ont lev.

--La, la, calmez-vous, gros homme! est-ce que je pouvais rester devant
vous fich en terre comme un pieu jusqu'au jugement dernier? J'avais
touss trois fois, je vous avais appel deux fois par votre nom, matre
Geordie, et vous ne bougiez non plus qu'un muid; il fallait bien que je
fisse sentir ma prsence, rpondit l'individu qui venait de frapper sur
la panse  la Falstaff du digne htelier, d'un ton railleur o ne
peraient nulle crainte et nul repentir.

--Vous pouviez vous faire apercevoir d'une faon plus dlicate, reprit
matre Geordie d'un ton indign encore, mais o la parole ferme et le
regard assur de l'inconnu glissaient dj une note plus timide.

--Allons, lphant hospitalier, dsobstruez votre seuil, si vous voulez
que je passe et que je pntre dans la salle de l'htel du _Lion rouge_,
le meilleur et le seul de Folkstone.

Matre Geordie, qui connaissait le coeur humain et l'aspect piteux que
donne  la physionomie la conscience d'une bourse vide, jugea, 
l'aplomb de l'inconnu,  la libert de ses manires, que, malgr ses
humbles vtements, il devait possder une certaine aisance et se faire
apporter une bouteille de vin de France ou tout au moins une rtie au
vin de Canarie, et, faisant le sacrifice temporaire de sa dignit, il
s'effaa de son mieux et laissa entrer son agresseur dans la maison.

La salle  manger du _Lion rouge_, qu'clairaient quatre de ces fentres
 chssis mus par des contre-poids, et appeles fentres  guillotine
depuis l'invention de ce philanthropique instrument, tait divise en
plusieurs compartiments de bois assez semblables  des cabinets
particuliers et rappelant la forme et la disposition des boxes d'curie;
car l'Anglais aime tant  tre isol, qu'il se sent mal  l'aise sous
les regards et qu'il faut lui crer une sparation, une espce de chez
lui, mme sur le terrain neutre d'une salle commune de taverne.

--Entre ces deux rangs de boxes, s'allongeait une alle poudre de fin
sablon jaune qui aboutissait  un comptoir triomphal de bois des les
incrust d'ornements de cuivre, sur lequel tincelaient des ranges de
mesures d'tain et de pots au couvercle de mtal poli, clair comme de
l'argent.

Une glace troite enferme dans un cadre de bois miroitait derrire le
comptoir, o,  la porte de la main de l'htesse, venaient s'ajuster
une multitude de robinets terminant des tuyaux qui correspondaient dans
la cave  autant de tonneaux de bire et de liquides d'espces
diffrentes.

Quelques gravures d'aprs Hogarth, entoures de noir, et reprsentant
les inconvnients d'un vice quelconque (celui de l'ivrognerie except),
compltaient la dcoration de cette partie de la salle, qui tait comme
l'autel et le sanctuaire de la maison.

Geordie se dirigea vers le comptoir, suivi de son hte, qui paraissait
mdiocrement bloui de ces magnificences, et lui posa, d'un ton auquel
l'habitude de flatter la pratique donnait une apparence obsquieuse
peut-tre plus marque qu'il ne l'aurait voulu, cette question
sacramentelle:

--Que faut-il servir  Votre Honneur?

--Une calche et quatre chevaux, rpondit l'homme de l'air le plus
tranquille et le plus dgag du monde.

A cette rplique incongrue, le matre du _Lion rouge_ prit une attitude
solennelle et souverainement mprisante; il se cambra, renversa la tte
en arrire, et dit:

--Monsieur, je n'aime pas plus les mauvaises plaisanteries que les
mauvais plaisants; vous m'avez dj frapp sur le ventre d'une faon que
je ne veux pas qualifier, mais pour laquelle les pithtes de familire
et d'indcente ne me paraissent pas trop fortes. Nonobstant ce procd
discourtois, je vous laisse pntrer dans cet htel du _Lion rouge_,
connu, j'ose le dire, du monde entier; je vous amne prs de ce
comptoir, qui distribue des boissons rafrachissantes, toniques ou
spiritueuses, au got des personnes; je vous demande avec politesse ce
qu'il faut servir  Votre Honneur, et vous me rpondez par des
fariboles, des billeveses. Une calche et quatre chevaux est une
phrase qui ne s'adapte nullement  ma question, et montre de votre part
une intention formelle de m'insulter.

--Ta ta, matre Geordie, comme vous dgoisez! Ne vous chauffez pas.
Tout  l'heure vous n'tiez que cramoisi, vous tes pass au violet et
vous allez devenir bleu; calmez-vous; je n'eus jamais l'intention
d'offenser un particulier aussi respectable que vous paraissez l'tre.
J'ai parl srieusement. J'ai, en effet, besoin d'une voiture, calche,
berline, landau, chaise de poste, il n'importe, pourvu qu'elle soit
solide et roule bien. Avec la voiture, il me faut des chevaux, et, comme
j'aime  aller vite, j'en demande quatre et des meilleurs, qui aient
mang l'avoine dans votre curie. Il n'y a l rien de bien tonnant.

Ce raisonnement parut assez plausible  matre Geordie; cependant les
vtements et la mine de son interlocuteur lui causaient encore une
mfiance que celui-ci devina sans doute; car il plongea sa main dans une
de ses poches et en tira une bourse assez rondelette qu'il fit sauter en
l'air et qui, en retombant, rendit un son mtallique o l'oreille
exerce de Geordie reconnut un accord parfait de guines, de souverains
et de demi-souverains, sans aucune dissonance de monnaie d'argent ou de
billon.

L'htelier, qui, jusque-l, ne s'tait pas dcouvert, ta son bonnet,
qu'il chiffonna pour se donner une contenance, car il tait assez
embarrass de la libert avec laquelle il avait dit son fait  un homme
dont la bourse tait aussi bien garnie. Mais qui et pu deviner ce
dtail, trs peu indiqu par un vtement de coupe vulgaire et d'toffe
commune?

--Contre combien de ces ronds jaunes changeriez-vous un de vos
carrosses? dit l'inconnu, que nous appellerons Jack ou John, pour la
commodit du rcit; car, tant Anglais, il devait porter l'un ou l'autre
de ces noms.

Et il tala, en demi-cercle, sur la table, un nombre assez considrable
de pices.

--Je pourrais vous vendre  bon compte la chaise  deux places; mais
elle a une roue casse, et il faudrait du temps pour la raccommoder; ou
bien encore le landau, si le ressort de derrire n'tait pas bris, dit
l'htellier en se frottant l'aile du nez avec le doigt, tandis que, de
l'autre main, il se tenait le coude; attitude que, de tous les temps,
les sculpteurs et les peintres ont donne  la perplexit mditative.

--Pourquoi, rpliqua Jack, au lieu de ces affreux tombereaux
dmantibuls, ne pas me proposer tout de suite votre berline vert-olive
double de drap de Lincoln, et qui a de si beaux stores de soie?

--Ma berline vert-olive, qui m'a cot si cher! s'cria Geordie effray
de l'normit de la proposition; y pensez-vous?

--J'y pense. Le prix n'est pas un obstacle; en vous la payant plus que
vous ne l'avez achete, vous consentiriez sans doute  vous en dfaire?

En disant ces mots, Jack, d'un air fort grand seigneur, laissa tomber
ngligemment  ct des autres pices une dizaine de guines, de manire
 fermer presque entirement le cercle d'or commenc.

--C'est un grand seigneur dguis se dit intrieurement l'htelier en
faisant un signe d'acquiescement  la phrase premptoire de Jack.

--Sans doute,  ces conditions-l, je pourrais consentir  m'en sparer,
continua-t-il  haute voix. Et quand Votre Honneur aura-t-elle besoin de
la berline?

--Sur-le-champ. Dites au postillon de s'habiller, et faites atteler le
plus promptement possible.

--Deux minutes pour sortir la voiture de la remise, dix minutes pour
harnacher les chevaux et les attacher au brancard, cela fait douze, et
trois  Little-John pour endosser sa veste, entrer dans ses bottes et
remettre une mche neuve  son fouet; total, quinze minutes; et vous
roulerez sur le chemin du plus joli train du monde.

--Quinze minutes, mais pas une de plus, dit Jack en tirant de son
gousset une grosse montre d'argent, ou, par minute de retard, j'applique
sur votre prcieux abdomen une de ces tapes qui vous mettent de si
mauvaise humeur.

Pour viter un semblable inconvnient, matre Geordie sortit
prcipitamment et donna les ordres ncessaires; puis il revint et
demanda  Jack, par une longue habitude de pousser  la consommation,
s'il ne prendrait pas quelque chose en attendant que la berline ft
attele.

--Son Honneur dsirerait-elle un verre de sherry ou de porto, ou de
punch  l'arack?

--Rien du tout, matre Geordie; ce n'est pas que je doute de
l'excellence de votre cave et de l'habilet de vos prparations.

--Est-ce que vous appartiendriez, par hasard,  une socit de
temprance? dit l'htelier surpris d'une telle sobrit.

--Je ne suis pas assez ivrogne pour cela, rpondit Jack en riant, et je
n'ai pas besoin des sermons du pre Matthews; mais j'ai fait serment de
ne rien prendre aujourd'hui.

--C'est quelque papiste sans doute, grommela Geordie, auquel un pareil
serment paraissait plus imprudent encore que celui de Jepht.

--Eh bien, j'avalerai du moins cette rasade  votre intention, ajouta
Geordie extrmement afflig  cette ide qu'il ne se buvait rien.

--Je puis regarder boire sans fausser ma promesse, dit Jack, et mme je
n'en ai que plus de mrite, puisque je rsiste  la tentation. Votre vin
a une si belle couleur!

--Un vrai rubis liquide, monsieur; et quel bouquet! les violettes du
printemps n'en ont pas un plus fin, dit l'htelier, emport par un
mouvement lyrique et portant son verre sous le nez de Jack.

Jack huma tout l'arome du vin par une aspiration profonde  laquelle
succda une expiration module en soupir.

On et cru qu'il allait cder  un vin dont il apprciait si bien le
mrite, et Geordie inclina le goulot de la bouteille sur le bord du
second verre; mais Jack tait un gaillard bien tremp et d'une volont
ferme. Il reprit possession de lui-mme en un clin d'oeil, et, portant
 la figure du tavernier la montre qui marquait quatorze minutes et
demie, il tendit sa large main dcoupe en clanche de mouton d'un air
de menace railleuse.

--Il y a encore trente secondes, cria Geordie d'une voix trangle et
tchant de changer en ligne concave la ligne convexe de sa panse, chose
difficile, pour ne pas dire impossible.

L'aiguille allait toucher la quinzime minute: dj l'impitoyable Jack
balanait sa main pour lui donner plus de vole, et Geordie dfendait
son embonpoint par des croisements de bras plus compliqus que ceux de
la Vnus pudique.

Par bonheur, le claquement de fouet de Little-John et le roulement de la
berline vert-olive qui sortait de la cour vint mettre fin  cette
situation embarrassante et pathtique. Jack laissa tomber sa main,
Geordie se redressa.

--J'avais dit quinze minutes, exclama Geordie avec l'enivrement de la
ponctualit satisfaite.

--Votre bedaine l'a chapp belle, dit Jack en montant dans la berline
et en s'asseyant sans la moindre dfrence sur les coussins de drap vert
de Lincoln.

--O allons-nous, matre? demanda le postillon.

--Sortons d'abord du village, et je vous dirai ensuite quelle route il
faut prendre, rpondit Jack, qui ne se souciait sans doute pas de faire
savoir  matre Geordie et aux quelques oisifs amasss pour assister au
dpart de la berline le vritable but de son voyage.

Quand on fut sorti du village, Little-John, se retournant vers la
berline, dit  Jack:

--Matre, faut-il prendre la route de Londres?

--Non pas, mon garon, rpondit Jack; vous allez me faire le plaisir de
longer la cte jusqu' ce que je vous dise de vous arrter.

Little-John, assez tonn, poussa ses chevaux dans cette direction sans
tmoigner cependant sa surprise; car matre Jack, quoiqu'il ft
factieux  ses heures, avait, il faut l'avouer, la mine en gnral
rbarbative et peu rassurante.

--Sans doute, se dit Little-John, il s'agit de l'enlvement de quelque
jeune demoiselle qui, d'un chteau ou d'un cottage voisin, fera semblant
de venir regarder la mer et dessiner les horizons, et qui ne fera qu'un
saut de terre dans la voiture. J'aime beaucoup les enlvements, car les
amoureux qui se sentent des parents ou des tuteurs aux trousses payent
en gnral fort bien; pourtant ce gaillard-ci n'a gure les apparences
d'un sducteur.

On suivit pendant quelques milles le rivage, sur lequel la mer droulant
ses volutes uniformes apportait et remportait avec un bruit sourd les
galets polis par cette lente usure.

Non loin d'une falaise blanchtre, assez escarpe et qui dominait
l'Ocan, Jack cria: Arrtez! sans qu'il y et aucune raison apparente
de faire halte, car bien loin  la ronde on n'apercevait ni maison, ni
ferme, ni manoir, ni chemin trac.

Jack descendit de voiture et se dirigea vers la falaise, qu'il gravit
avec la lgret d'un chat, d'un marin ou d'un contrebandier, s'aidant
des moindres asprits, s'accrochant aux touffes de fenouil et de
genvrier qui pendaient a et l comme des barbes au menton raboteux du
rocher; il eut bientt atteint le fate, suivi par les regards tonns
de Little-John, qui ne se serait jamais imagin qu'on pt arriver l
sans poulie et sans chelle.

Lorsque Jack atteignit la plate-forme, un individu couch par terre sur
le ventre, de manire  ce qu'on ne l'apert point d'en bas, et qui
tenait une longue-vue dirige vers la pleine mer, releva un peu la tte
et dit:

--Ah! c'est vous, Jack! La voiture est-elle prte?

--Oui, et attele de quatre bons chevaux.

--C'est bien. Le vaisseau est en vue; je l'ai reconnu  la flamme rouge
et jaune qui est le signal arrt entre nous.

En effet, on pouvait, mme  l'oeil nu, discerner  l'horizon, du ct
o la Manche s'vase dans l'Ocan, une petite voile blanche sur le
lapis-lazuli des eaux, semblable  une plume chappe de l'aile d'un
cygne.

--La brise le contrarie un peu dans ce moment-ci; mais, quand il aura
vent arrire, il filera sur l'eau comme une mouette, continua l'homme
couch, l'oeil appliqu  la longue-vue. Avec cela que le vent est
sud-ouest, un vent fait exprs comme si on l'avait achet  une
sorcire, enferm dans une outre.

S'allongeant  ct de son compagnon, Jack lui prit des mains la lunette
et se mit  regarder le vaisseau, qui mergeait des eaux graduellement
et dont on pouvait dj discerner le corps.

Quand il tomba dans l'aire du vent, des flocons de toile s'abattirent le
long des mts comme de blancs nuages.

--Ah! le voil qui brasse plus de toile en une minute que dix tisserands
de Spithfield n'en pourraient faire dans leur anne, dit Jack.

Ds que l'impulsion de l'air se fit sentir, le navire pencha un peu sur
le ct en inclinant gracieusement sa mture comme pour son salut; puis
il frissonna deux ou trois fois, et, redress par un coup de barre, il
reprit son aplomb, et une double frange d'cume argente fila
rapidement le long de ses flancs noirs.

--Quel joli navire! s'cria Jack, emport par son enthousiasme; c'est a
qui doit filer crnement!

Apparemment que les gens qui montaient le navire ne partageaient pas les
ides de Jack sur la vitesse de sa marche, car la voile de perroquet se
dplia, et un foc installa son triangle  ct des deux autres focs dj
tendus et gonfls par la brise.

--Regardez donc, Mackgill, dit Jack en passant la lunette  son
compagnon; il parat qu'ils ne veulent pas perdre un souffle; avec tout
ce chanvre dehors, le diable m'emporte s'il ne file pas quinze noeuds
 l'heure.

Pouss par une frache brise, le navire avanait si rapidement, qu'au
bout de quelques minutes, il n'y avait plus besoin de la lunette pour en
discerner les dtails.

--Ah a! ils sont donc enrags, ou le capitaine a bu un muid de punch,
s'crirent  la fois Jack et Mackgill, en voyant les bonnettes basses
s'allonger avec les boute-hors  ct des voiles, et tremper leur
extrmit dans la vague comme des ailes de goland.

--S'ils continuent, dit Mackgill, ils vont sortir de l'eau et voler en
l'air, ou chavirer la quille en dessus. Oh! le brave brick! il tient
bon; pas un mt ne flchit, pas un cordage ne craque, poursuivit-il avec
admiration. Jamais contrebandier ayant  ses trousses un btiment de
l'tat, jamais navire marchand charg d'or et de cochenille, pourchass
par un corsaire, ne dcampa d'un train pareil. On dirait qu'il y va de
leur vie; et pourtant je ne vois pas d'autre voile  l'horizon.

--Le capitaine Peppercul connat son affaire; et, s'il donne de l'peron
 son navire, c'est qu'il est press ou pay grassement; il ne
risquerait pas pour rien de se coiffer avec ses toiles et de boire un
coup  la grande tasse sale de l'Ocan. Il n'aime pas assez l'eau pour
cela, dit sentencieusement Jack, et ce n'est pas sans raison qu'on nous
a mis ici et qu'on m'a fait acheter une berline  ce damn Geordie.

--Dieu me pardonne, Jack, s'cria Mackgill, voil qu'on met les pommes
de girouette  tous les mts.

--Il n'y a plus maintenant sur _la Belle-Jenny_ de quoi se faire un
mouchoir de poche. Toute la toile est employe.

--Quoique, Dieu merci! je ne craigne pas l'eau,  l'extrieur du moins,
je prfre en ce moment avoir mis mes pieds sur ce roc que sur le pont
du capitaine Peppercul.

A ce surcrot de voiles, les mts se courbrent comme des arcs; le
taille-mer de la proue disparut presque entirement sous la pression du
vent, et une longue fuse d'eau cumeuse jaillit sur le pont comme ces
rubans de bois qui s'lancent par le trou d'un rabot vigoureusement
pouss.

--Toute la mture va tomber sur le bastingage, dit Mackgill intress au
plus haut point.

Rien ne bougea, et le navire, emport comme un tourbillon, arriva tout
prs de la falaise; et, dshabill en un clin d'oeil de la toile qui
le couvrait, il s'arrta, montrant  nu son grement fin et dli.

Un canot se dtacha des flancs de _la Belle-Jenny_, et en quelques coups
d'aviron amena  terre un homme qui paraissait en proie  la plus vive
impatience.

--Une demi-heure de retard, murmura-t-il en prenant terre et en
regardant sa montre. O est la voiture?

Jack, qui tait descendu ainsi que Mackgill, la fit avancer.

Quand le nouveau venu fut install dans la berline, John renouvela sa
question:

--Matre, o allons-nous?

--A Londres, et au vol! Il y aura trois guines pour toi.

La voiture partit comme la foudre; les roues flamboyaient comme celles
du char d'lie.

Rest seul avec Mackgill, Jack formula cet apophthegme ingnieux:

--Voil un particulier qui aime aller vite; il aurait t bien
malheureux s'il tait n tortue.




II


Little-John, enthousiasm au del de toute expression par la promesse
d'un pourboire de trois guines, fit excuter  son fouet une srie de
claquements, de ptarades et de dtonations  faire croire  un
engagement de mousqueterie entre deux armes, car Little-John tait un
virtuose en ce genre de musique.

Les chevaux, exasprs par le ptillement de cette fusillade, et aussi
par la mche du fouet, qui, dans ses arabesques vagabondes, leur
cinglait et leur piquait les oreilles, tiraient  plein collier et se
prcipitaient dans l'espace avec une ardeur furibonde. Les roues
tournaient si vite, qu'elles semblaient des disques pleins: les rayons
avaient disparu dans le flamboiement de la rapidit.

L'inconnu s'tait tabli  l'angle de la voiture avec l'immobile
rsignation et la fureur concentre d'une volont puissante rencontrant
des obstacles naturels et insurmontables, comme le temps et l'espace; sa
main, allonge sur son genou, tenait encadre dans sa paume une montre
dont il suivait les aiguilles d'un oeil inquiet; puis, jetant son
regard  travers la portire sur les bords de la route, il mesurait la
vitesse avec laquelle disparaissaient les arbres dans l'troit carreau.

--La demi-heure perdue sera bientt regagne si les chevaux soutiennent
ce train encore quelque temps, murmura le mystrieux personnage avec un
soupir de satisfaction.

Ce personnage si press d'arriver mrite bien qu'on en retrace la
physionomie en quelques coups de crayon.

Il tait jeune, et sa figure rgulire et froide, mais empreinte d'un
cachet de rflexion et de volont, accusait tout au plus vingt-six ou
vingt-sept ans. Tout le bas du masque, color par des couches
successives de hle, trahissait de nombreux voyages ou de longs sjours
dans l'Orient et les chaudes rgions du tropique, car ce teint rembruni
ne lui tait pas naturel; le front lgrement dcouvert, et floconn de
petites boucles de cheveux blonds trs fins, avait des blancheurs
satines, et, prserv des ardeurs du soleil par l'ombre du chapeau,
avait gard tout l'clat du sang septentrional.

Mme aprs l'examen que nous venons de faire, il et t difficile
d'assigner un rang quelconque ou une position sociale distincte 
l'individu assis sur les coussins de drap de Lincoln de la berline
vert-olive du matre Geordie, qui et pouss assurment les plus
douloureuses interjections  voir la manire dont Little-John menait ses
chevaux et sa voiture de prdilection.

Ce n'tait pas un militaire. Il n'avait pas cette roideur gourme, ce
port de tte et cet effacement d'paules qui fait reconnatre le fils de
Mars au premier coup d'oeil sous l'habit bourgeois. Ce n'tait pas non
plus un ministre. Sa physionomie, quoique grave et rflchie, n'avait
pas l'expression bate et l'amnit doucereuse qui sont propres aux gens
d'glise. Encore moins un ngociant. Son front blanc et pur n'tait ray
par aucune de ces rides pleines de chiffres et de calculs sur les
probabilits de la hausse ou de la baisse des sucres. Ce n'tait pas non
plus un dandy; mais on pouvait affirmer  coup sr, en le regardant,
qu'on avait devant les yeux un parfait _gentleman_.

Quel intrt si urgent le faisait galoper sur la route de Londres comme
si le salut de l'univers et dpendu d'une minute de retard; fuyait-il
ou poursuivait-il? C'est ce que nous ne saurions encore dcider.

Les chevaux commenaient  se fatiguer. Le frottement des harnais
faisait mousser et blanchir leur sueur en flocons d'cume; leur poitrail
se couvrait de bave argentine comme ceux des coursiers de la mer dans
les triomphes de Neptune ou de Galathe. De longs jets de fume souffls
par leurs naseaux et emports par le vent se confondaient avec la brume
ardente qui s'exhalait de leurs flancs pantelants. La voiture roulait
dans un nuage comme un char de divinit classique.

Malgr toute son envie de gagner les trois guines, Little-John sentit
cependant quelque scrupule de pousser ainsi des btes  outrance, et la
peur de les ramener fourbues  matre Geordie combattit quelques
instants le dsir bien naturel de mriter le glorieux pourboire. Et puis
Little-John tait Anglais, et son coeur de postillon commenait 
saigner en voyant Black, son cheval favori, haleter et ruisseler de
sueur. Un postillon franais n'et point eu de ces tendresses.

Aussi, pour mettre sa conscience  l'abri, Little-John se souleva un peu
sur sa selle, opra une demi-conversion du ct de la voiture, et dit
en appuyant la main sur la croupe du cheval qui le portait:

--L'intention de Sa Grce est-elle de crever les chevaux et d'en payer
le prix?

--Oui, rpliqua l'inconnu ainsi interpell.

--Trs bien! rpliqua Little-John. Les intentions de Sa Grce vont tre
remplies.

Et Little-John, se tassant dans ses bottes, s'assurant sur sa selle,
dtacha un furieux coup de manche de fouet  son porteur, qui fit un
soubresaut, et, retrouvant dans sa douleur un reste d'nergie, se
prcipita entranant le reste de l'attelage. Ce train dsespr se
soutint, grce  une crpitation perptuelle de coups de fouet qui
aurait dmanch un bras moins exerc que celui de Little-John.

L'oeil de l'inconnu tait toujours fix sur le cadran de sa montre, et
il ne faisait aucune attention aux jolis paysages doucement dors par
l'automne, aux charmants cottages qui se rvlaient le long de la route,
 travers les arbres claircis, dans l'intimit d'un dshabill matinal,
et se montrait insensible  tous les gracieux dtails de la nature
anglaise. Le pittoresque le proccupait assurment fort peu,--en ce
moment-l,--quoiqu'il ne part pas appartenir  la classe paisse des
philistins et des bourgeois. Une ide unique, persistante, le possdait:
celle d'arriver.

Grce  la nouvelle impulsion donne  la marche de l'attelage par
Little-John, rassur dsormais sur l'ventualit d'un accident, le
voyageur press parut respirer plus  l'aise, son front se rassrna, et
il remit la montre dans son gousset.

--Allons, dit-il  demi voix, j'arriverai  temps malgr le hasard
hostile qui, dans toute cette affaire, semblait prendre plaisir 
contrecarrer mes projets. Il ne sera pas dit que ma volont aura t
oblige de plier devant un obstacle humain. Mais quelle srie de
circonstances qu'on croirait combines  plaisir pour me retarder: le
vaisseau qui portait la premire lettre o l'on me donnait avis de la
chose qui m'intresse  ce point de me faire quitter l'Inde subitement,
rencontre, prs des les Maldives, des pirates javanais qui l'attaquent
et le dpouillent! ce n'est donc que par le second courrier que j'ai pu
connatre ce qu'il m'importait tant de savoir. Je nolise le btiment le
plus fin voilier que je puis trouver libre  Calcutta; une tempte
abominable me fait perdre huit jours dans le dtroit de Bab-el-Mandeb.

La moiti de mon quipage sort de l'embouchure du Gange emportant le
cholra bleu, et crve le plus mal  propos du monde. Au fond de la mer
Rouge, je trouve la peste, et l'isthme de Suez barr par toute sorte de
quarantaines. J'cris sur la bosse d'un chameau, au brave Mackgill une
lettre qui a d lui arriver dchiquete en barbe d'crevisse, parfume
de vinaigre et de fumigations aromatiques, tatoue de vingt couleurs
comme une peau de Carabe, et transmise avec une respectueuse terreur
par les pincettes de toutes les _sants_.

Au risque de me faire tirer des coups de fusil, je franchis les
obstacles des quarantaines, car la peste avait peur du cholra. trange
dlicatesse! Heureusement, j'ai trouv, flnant le long des ctes, non
loin d'Alexandrie, le brave capitaine Peppercul, homme sans prjugs
contagionistes, qui a bien voulu, moyennant une somme norme, me prendre
 son bord et m'emmener en Angleterre en vitant avec soin les ports 
lazaret.

Jamais je n'ai t plus nerveux que dans ce maudit voyage. Moi, si
calme d'ordinaire, j'tais comme une petite-matresse qui a ses vapeurs
parce que son mari lui refuse quelque chose de draisonnable. Enfin me
voil bientt au terme. Ma lettre, arrive un jour avant moi, a d
donner le temps de tout prparer: il est neuf heures; dans deux heures,
je serai  Londres.

Eh bien, postillon, dit-il comme pour rsumer son monologue en
baissant la glace, il me semble que nous faiblissons.

--Milord,  moins d'atteler les griffons dont parle l'criture, on de
conduire le char de feu d'lie, il n'est pas humainement possible
d'augmenter ce train: je dfie quelque postillon que ce soit, ft-il
pay six guines, d'extraire,  coups de fouet, une plus grande somme de
vitesse des jarrets de quatre pauvres btes, rpondit majestueusement
Little-John, en tournant un peu la tte.

Cependant, par une concession polie au dsir extravagant du voyageur,
Little-John, qui, dans ses relations avec le beau monde, avait acquis du
savoir-vivre, fit claquer son fouet deux ou trois fois; mais, comme il
l'avait bien prvu, ce stimulant tait devenu inutile, et la mche,
quoique adresse aux paules des chevaux, n'obtenait pas mme de leur
part un seul frmissement d'impatience ou de douleur.

Bientt le cheval qui ctoyait le porteur, et qui rlait comme un
soufflet de forge, se couvrit d'cume; son poil se hrissa, sa tte
s'encapuchonna, ses pieds perdirent le rythme du galop; incertain et
chancelant, il s'appuya et s'paula contre son compagnon de trait, puis
il s'abattit et tomba sur le flanc; l'attelage, lanc  fond, ne pouvant
s'arrter, le pauvre animal fut emport pondant un assez long espace de
temps, rayant de son corps la poussire du chemin. Little-John, ayant
matris ses chevaux, le tira violemment par la bride; lui appliqua les
plus nergiques coups de manche de fouet croyant seulement  une chute;
mais Black ne devait plus traner de voyageurs dans cette vie: ses
flancs, tremps comme si les eaux du ciel et les flots de la mer les
eussent lavs, palpitrent sous une suprme convulsion; il se releva
dans le dlire de la douleur et fit quelques pas en tirant la voiture
hors la droite ligne; il avait l'air de ces fantmes de chevaux mornes
et mutils qui se relvent du milieu des tas de cadavres sur les champs
de bataille abandonns.

Domins par l'ascendant et la terreur de la mort qui s'approchait et
qu'ils sentaient avec leur admirable instinct, les autres chevaux,
malgr les efforts de Little-John, qui leur dchirait la bouche,
suivaient les titubations de leur pauvre camarade en proie  la noire
ivresse de l'agonie.

Au moment o la voiture, compltement dvie, allait verser sur le
rebord de la route, Black roula  terre comme si des couteaux invisibles
lui eussent coup en mme temps les quatre jarrets; son grand oeil
effar se troubla, se couvrit d'une taie bleutre; un flot d'cume vint
mousser dans ses narines sanglantes, ses jambes s'allongrent et se
roidirent comme des pieux.

C'en tait fait de Black, un honnte cheval digne d'un meilleur sort!

Tout cela s'tait pass en moins de temps qu'il n'en a fallu pour
l'crire.

L'tranger sortit prcipitamment de la voiture: sa figure portait les
traces de la contrarit la plus violente.

--Il ne manquait plus que cela! dit-il avec un accent de fureur
concentre, en poussant du pied le cadavre de Black; cette misrable
rosse que voil aplatie par terre comme une dcoupure de papier noir ne
pouvait-elle pas vivre dix minutes de plus? Allons, vite, tons cette
charogne d'entre les traits; j'aperois l-bas la maison de la poste,
dpchons-nous de la gagner.

Et l'tranger donna  Little-John, qui avait mis pied  terre, un coup
de main qui annonait de sa part une connaissance profonde des choses de
l'curie. Il dfaisait les boucles sans hsiter, et se retrouvait 
merveille dans les complications des harnais embrouills par les efforts
dsesprs du pauvre Black. Le postillon, qui avait t d'abord
scandalis du peu de sensibilit de l'inconnu  l'endroit du cheval
mort, se sentit pntr pour lui d'une sincre admiration et lui accorda
son estime de palefrenier, la chose dont il tait le plus avare au
monde.

--Quel dommage que vous soyez un lord! dit-il  l'tranger; vous auriez
joliment gagn votre vie dans notre tat; mais peut-tre vaut-il mieux
pour vous tre lord. Pauvre Black! continua-t-il en lui tant la bride,
qui aurait dit ce matin que tu mangeais ta dernire mesure d'avoine? Ce
que c'est que de nous!

Telle fut l'oraison funbre de Black;  dfaut d'loquence, l'motion ne
manquait pas  l'orateur; une lueur humide brillait dans la prunelle de
Little-John, et, s'il n'et port  temps  ses paupires le revers us
de sa manche, une larme et peut-tre coul entre sa joue vergete par
le froid et son nez rougi par le vin.

L'me de Black, s'il survit quelque chose des animaux, dut tre
satisfaite et pardonner  Little-John les coups de lanire qu'il avait
pu appliquer injustement au corps qu'elle habitait; car il n'tait gure
prodigue de marques d'attendrissement, et c'tait bien le postillon le
plus stoque qui et jamais lustr le fond d'une culotte de peau de
basane sur le troussequin d'une selle.

--En route! s'cria l'tranger d'un ton brusque.

Little-John enfourcha de nouveau son porteur, et la voiture recommena
 rouler, non plus si vite, mais d'un train encore fort raisonnable.

Le relais fut atteint en quelques minutes, et l'inconnu, ayant plong sa
main dans sa poche, la retira pleine de guines qu'il versa  la hte
dans la main calleuse du postillon.

--Voil, dit-il, pour ton pourboire et pour ta bte.

Little-John, bloui commena une phrase de remercment d'une
construction si complique, qu'il fut forc de renoncer  la finir, et
s'cria brusquement au milieu de sa priode suspendue, comme pris d'une
inspiration subite, en s'adressant  un garon d'curie qui rdait
autour de la voiture:

--Eh! Smith, jette donc un seau d'eau sur les roues; elles sont
chauffes et pourraient prendre feu.

En effet, une fume lgre s'chappait des moyeux et prouvait que la
crainte exprime par Little-John n'avait rien de chimrique.

Le rustre dit en voyant flotter la vapeur autour des essieux:

--Tiens, c'est vrai: il faut, Little-John, que tu aies men d'un fier
train aujourd'hui; car, soit dit sans offenser, toi, ta voiture et ton
attelage, il y a longtemps que le feu n'a pris  tes roues. Le
particulier est donc gnreux?

--Comme un lord maire le jour de son installation; mais, s'il est
gnreux, il n'est gure endurant. Ainsi, dpche-toi.

Smith courut en toute hte plonger un seau dans une auge en pierre et
aspergea abondamment les moyeux. Pendant ce temps, les servants
d'curie, aussi prompts qu'habiles, avaient agraf  la voiture un
attelage plein d'impatience et de vigueur. Le postillon tait en selle,
et un courrier bien mont avait pris l'avance pour faire prparer les
relais; car Jack, plus expert aux choses de la mer qu' celles de la
terre, avait nglig cette prcaution.

La voiture de matre Geordie reprit sa course, comme emporte par des
hippogriffes.

En ramenant les chevaux, Little-John ne put s'empcher de s'arrter
quelques minutes devant le cadavre de Black tendu sur la grande route.

--Hlas! soupira le postillon, il avait trop d'ardeur, c'est ce qui l'a
fait mourir. Il tirait tout  lui seul. Vous ne mourrez pas comme a,
vous autres, tas de fainants et de clampins! ajouta-t-il en faisant
voltiger sa mche autour des croupes rebondies et pommeles des trois
survivants, qui rpondirent par quelques ruades  cette moralit; il n'y
a pas de danger que vous vous miniez le temprament.

Pour n'avoir plus  revenir  cet intressant Little-John, et pouvoir
suivre  notre aise notre inconnu dans sa course furibonde, disons que
ce garon, honnte et consciencieux  sa manire, donna  matre Geordie
la moiti de la somme qu'il avait reue de l'tranger pour la perte de
Black. Des postillons moins vertueux eussent pu garder les deux tiers
pour eux avec une vraisemblance suffisante.

Aucun incident remarquable ne signala les autres postes. La voiture de
matre Geordie roulait avec une vlocit toujours soutenue sur ces
admirables routes anglaises, unies comme une table et mieux soignes que
ne le sont chez nous les alles des parcs royaux.

Dj se balanait  l'horizon l'immense dais de vapeur toujours suspendu
sur la ville de Londres. La vue de cette brume fit plus de plaisir au
voyageur que l'aspect du plus splendide azur vnitien.

--Ah! voil la fume de la vieille chaudire du diable, dit l'tranger
en se frottant les mains d'un air de satisfaction profonde: nous
approchons!

Les cottages et les maisons, d'abord dissmins, commenaient  former
des masses plus compactes. Des bauches de rue venaient s'embrancher sur
la route. Les hautes chemines de briques des usines, pareilles  des
oblisques gyptiens, se dressaient au bord du ciel et dgorgaient
leurs flots noirs dans le brouillard gris. La flche pointue de
Trinity-Church, le clocher cras de Saint-Olave, la sombre tour de
Saint-Sauveur avec ses quatre aiguilles, se mlaient  cette fort de
tuyaux qu'elles dominaient de toute la supriorit d'une pense cleste
sur les choses et les intrts terrestres.

Plus loin, derrire ce premier plan dcoup en dents de scie par les
angles des difices, se distinguait vaguement,  travers la brume
bleutre flottant sur le fleuve et les espars compliqus des navires, la
silhouette de la tour de Londres et le dme gigantesque de Saint-Paul,
contrefaon britannique de Saint-Pierre de Rome, qui, lgrement estomp
par le brouillard, ne faisait pas trop mauvaise figure  l'horizon.

Soit que cet aspect lui ft familier, soit que la proccupation teignt
en lui la curiosit, l'inconnu ne jetait les yeux sur les objets
qu'encadrait successivement la vitre de la portire que pour se rendre
compte du chemin parcouru.

La voiture traversa le pont de Southwark, faisant autant de bruit avec
ses roues que le chariot sur le pont d'airain de Salmone, puis
s'engagea de l'autre ct du fleuve en remontant vers le Strand, dans
ce ddale de petites rues qui longent la Tamise, et s'arrta au bout
d'un de ces passages connus  Londres sous le nom de _lane_, dans les
environs de l'glise Sainte-Margareth.

L'tranger tira sa montre et parut dlivr d'un grand poids.

L'aiguille marquait onze heures.

Une distance de vingt lieues avait t franchie en trois heures.

Il jeta du ct de Sainte-Margareth un regard qui parut le satisfaire;
puis il s'enfona rsolment dans la petite ruelle, que l'ombre de
l'glise et la hauteur des maisons rendaient encore plus obscure.

A peine eut-il fait quelques pas dans le lane, qu'un individu sembla se
dtacher de la muraille o il se tenait coll, et avec laquelle se
confondait presque la couleur terne de ses vtements, et s'avana vers
l'inconnu.

--Vous venez de l-bas pour la chose en question? murmura-t-il, en
passant prs de lui.

--Oui, et je suis recommand par Mackgill, Jack et le capitaine
Peppercul, rpondit l'inconnu sur le mme ton.

--Suivez-moi: tout est prt.

Tous deux marchrent jusqu' une maison de mauvaise apparence, o leur
venue tait sans doute guette de l'intrieur, car la porte s'ouvrit
aussitt et se referma sans bruit.

Pendant que la voiture vert-olive de matre Geordie roulait sur la route
de Londres avec la foudroyante imptuosit que nous avons dcrite, _la
Belle-Jenny_ n'tait pas non plus reste oisive. Aprs avoir pris  son
bord Mackgill et le camarade Jack, elle avait continu sa route
allgrement pousse par une jolie brise; le rocher de Shakespeare
doubl, elle avait pass devant Deale et Dorons, et, suivant la ligne
des blanches falaises, remont jusqu' Ramsgate; puis, entrant dans
l'embouchure du fleuve, elle s'tait arrte  la hauteur de Gravesend,
 la tombe de la nuit, et avait jet l'ancre derrire une flottille de
charbonniers de Hull, dont les voiles noires eussent pu faire mourir de
chagrin le pre de Thse, et, l,  voir son air dbonnaire et
paisible, on et dit un honnte navire attendant l'heure de la mare
pour remonter au pont de Londres et dposer devant Custom-House la plus
lgitime cargaison de marchandises.

Pourtant la hauteur de ses deux mts, la largeur de ses vergues, la
coupe vide de sa coque, o la contenance avait t videmment
sacrifie  la lgret de la marche, donnaient  _la Belle-Jenny_,
malgr sa mine hypocrite, un air leste et fripon que n'ont pas les
btiments dont l'unique occupation est de transporter de la mlasse. En
revanche, aucun capitaine n'aurait pu montrer des papiers mieux en rgle
que ceux du capitaine Peppercul.




III


Bien que la maison devant laquelle nous avons conduit notre lecteur soit
d'une apparence mdiocrement engageante, nous esprons qu'il voudra
bien, sous notre conduite, devancer de quelques pas l'inconnu et son
guide, et y pntrer avec nous.

Au dehors, elle n'avait rien de particulirement repoussant et
paraissait  peu prs semblable aux autres maisons de la rue. Cependant
sa faade troite et comprime par les faades voisines, panouies plus
largement, avait un air de gne et de contrainte, comme un fripon en
bonne compagnie. Ses murailles de briques d'un jaune malsain
produisaient l'effet du teint aigre et blme d'un dbauch  ct des
faces rougeaudes et bien portantes des difices juxtaposs. Ce logis, de
peur d'tre borgne ou louche, s'tait fait aveugle. Toutes les fentres
taient fermes, et rien de la maison ne regardait dans la rue pour
viter la rciprocit.

Suivant l'usage de Londres, un petit foss garni de grilles la sparait
de la rue; la grille, toute couverte de cette imperceptible poussire de
charbon que tamise perptuellement le ciel anglais, tait noire comme la
balustrade qui entoure une tombe, et prouvait, de la part des matres ou
des locataires, une profonde incurie du confort et de la propret, si
toutefois cette maison tait ordinairement habite, car rien n'y
rvlait la prsence de l'homme. La chemine n'y dgorgeait pas de
fume, et le bouton de cuivre de la sonnette, tout couvert de poussire
et tout vert-de-gris, ne semblait pas avoir t touch de longtemps;
rien ne vivait sur ces murailles endormies, mornes et dlaves par la
pluie.

En tudiant un peu l'aspect extrieur de cette maison, dont la
devanture,  cause de son manque de largeur, ne pouvait admettre que
deux fentres de front et une chambre par tage, y compris la cage de
l'escalier, un observateur attentif et compris que cette faade n'tait
que le masque d'un autre difice situ  une grande distance de la rue,
et  qui elle servait pour ainsi dire de couloir; car les angles des
marches de pierre du perron, limes et arrondies au milieu,
tmoignaient d'un passage plus frquent que n'aurait pu le faire
supposer la mdiocrit du taudis.

En effet, la porte s'ouvrait sur un long corridor obscur, humide, o
circulait avec peine un air rarement renouvel, ftide et glacial: un
air de tombe, de cave ou de cachot; les parois de cet troit boyau
miroitaient  hauteur d'homme, par les ttonnements successifs des mains
grasses qui avaient cherch leur chemin dans son ombre. Le sol tait
couvert d'un enduit de boue gluant par places, calleux dans d'autres,
qui tmoignait du passage d'un grand nombre de semelles crottes. Au
bout de quelques pas, la lumire avare qui filtrait par les carreaux
jaunis de l'imposte s'teignait, et il fallait marcher assez longtemps
dans la nuit la plus profonde. Le corridor traversait probablement des
maonneries compactes et ne pouvait s'clairer mme par des jours de
souffrance; peut-tre mme, en de certains endroits, tait-il
compltement souterrain,  en juger du moins par l'eau qui suintait des
pierres.

L'homme qui et suivi ce couloir pour la premire fois et t bien vite
dsorient par les nombreux coudes qu'il faisait, et n'aurait pu en
deviner la direction.

L'inconnu, prcd du singulier personnage aux vtements couleur de
muraille, marchait de ce pas ferme mais prudent, o un pied ne quitte la
terre que quand l'autre est bien appuy: non qu'il pt redouter quelque
pige, quelque trappe  bascule, puisque le guide passait devant lui;
mais il ressentait cette apprhension vague qu'inspirent aux plus braves
l'obscurit et le froid sous une vote basse entre deux murailles
troites.

Par un mouvement instinctif, ses mains avaient cherch sous son manteau
si ses deux petits pistolets de poche taient bien  leur place.

A une assez grande distance au fond de l'ombre, quelques raies
rougetres commenaient  se dessiner, indiquant une chambre claire,
dont les lumires filtraient  travers les ais d'une porte mal jointe.

Le guide poussa un piaulement bizarre,--signe convenu de reconnaissance.

Un grincement de verrous se fit entendre  l'intrieur, et la porte,
s'entre-billant, laissa tomber subitement dans le noir passage un rouge
flot de clart.

Usant de nos privilges de romancier, nous pntrerons avant l'tranger
dans ce bouge trange o il semblait attendu, quoique,  vrai dire, il
ft impossible de deviner quelle espce de relations pouvaient exister
entre ce jeune homme  figure noble et pure et les htes bizarres de ce
taudis.

C'tait une chambre assez grande o le principal objet qui saist
d'abord les yeux tait une chemine de forme ancienne, o grsillait
dans une grille un feu trs vif de charbon de terre, dont les reflets
flamboyants illuminaient la pice; car il fallait compter pour rien ce
jour louche et douteux tombant d'une fentre dont les carreaux
infrieurs taient soigneusement barbouills de blanc d'Espagne, et qui
s'ouvrait sur un de ces puits sombres qu'on appelle des cours dans les
grandes villes; les deux vitres restes claires ne laissaient voir que
des auvents et des toits dsordonns de tuiles d'un ton criard, que des
tuyaux et des cages de planches noires, toutes les misres intrieures
d'une btisse ignoble et pauvre.

Les murailles, mises  nu par le frottement des paules, dans les
portions infrieures, conservaient dans le haut quelques traces d'une
peinture d'un ton rouge sombre comme du sang vieilli. Sur ce fond, les
habitus du lieu avaient, dans leurs moments d'attente ou de loisir,
sculpt, avec la pointe d'un clou ou d'un couteau, une foule de dessins
et d'arabesques du plus haut caprice, dont les linaments blancs
ressortaient comme les compositions des vases trusques, et dmontraient
un art non moins pur, non moins primitif.

Le thme favori de ces artistes inconnus, celui qui se reproduisait le
plus frquemment  travers ces fantaisies ornementales, c'tait, il faut
l'avouer, un gibet orn de son fruit. Ce choix trahissait-il des
proccupations habituelles, ou ne venait-il que du joli effet produit
par les trois montants de la potence anglaise, runis  leur sommit par
des traverses de bois formant triangle, et dont la silhouette
pittoresque sduisait les dessinateurs? C'est une question dlicate 
rsoudre.--Ces reprsentations, quelque grossires qu'elles fussent, se
recommandaient par la fidlit et l'exactitude technique. Malgr la
barbarie du dessin et les monstrueuses licences anatomiques, les
mouvements et les attitudes des petits personnages suspendus offraient
cette vrit saisissante que l'art le plus avanc n'atteint pas
toujours; les noeuds coulants taient bien placs, et trahissaient des
spectateurs assidus du thtre de Tiburn.

Ces grotesques esquisses, traces avec une jovialit terrible, faisaient
rire et faisaient trembler. Plusieurs coupes, pures et lvations de la
prison de Newgate, alternaient avec cet aimable sujet, et,  dfaut de
correction architecturale, attestaient une grande connaissance et un vif
souvenir des lieux. Des ttes du profil le plus bizarre, tenant des
pipes entre leurs dents, y faisaient la grimace  des lions couronns et
autres btes apocalyptiques; des vaisseaux, plus fantastiques que ceux
de Della-Bella, s'y dandinaient sur des mers impossibles. Tout cela
tait trac  grands traits, et sans beaucoup de respect de la figure
voisine; des dates, des chiffres et des lettres d'une calligraphie
hasarde, compliquaient cet effroyable grimoire, o les seuls mots
lisibles taient: paresse, vice et crime.

L'ornementation de la salle n'avait cependant pas t laisse tout
entire  ces fantaisistes de rencontre; un art plus cultiv se faisait
sentir dans les pancartes graves sur bois et colories, reprsentant le
chandelier d'or aux sept branches mystiques, la chaste Suzanne et les
vieillards, le portrait de George III, le retour de l'Enfant prodigue,
les principales poses de la boxe, les exploits de Jack Sheppard et de
Jonathan Wild, ces Cid et ces Bernard de Carpio du romancero picaresque,
des combats de coqs et des _prises_ de bouledogues clbres, des courses
d'Epsom et de New-Market, etc., etc.

Une atmosphre chaude, touffante, charge de miasmes de charbon de
terre, de fume de tabac et de l'cre parfum du wiskey, flottait dans
cette chambre et prouvait, de la part de ceux qui la pouvaient soutenir
des nerfs olfactifs bien robustes.

Pourtant, les trois ou quatre individus qui s'y tenaient ne semblaient
pas en souffrir. Au contraire, une sensation de grossier bien-tre
panouissait leurs faces plombes et communes.

Ils portaient des habits noirs, des gilets de satin et des chapeaux
ronds; mais, avant d'arriver  eux, ces habits, partis peut-tre du beau
Brummel, avaient d accomplir bien des plerinages et subir bien des
msaventures. Ces vtements dlabrs, d'un drap jadis soyeux, d'une
coupe dont l'lgance se devinait encore, et qui, dans leur dgradation,
gardaient quelque chose du pli que leur avaient fait prendre leurs
premiers et fashionables possesseurs, formaient une caricature
tristement plaisante, un muet pome satirique plein de raillerie et de
drision.

Un seul d'entre eux ne portait pas ce costume mondainement misrable.
Une chemise de laine rouge, une cotte de toile goudronne, un chapeau de
cuir ayant pour jugulaire une ficelle, tel tait son habillement, celui
d'un simple matelot.

Une expression d'audace relevait ce que ses traits pouvaient avoir de
trivial et de dur, et, dans ses yeux d'un bleu clair et froid comme
celui des ocans polaires, brillait un rayon d'intelligence.

Les autres semblaient, du reste, lui parler avec une sorte de dfrence,
quoiqu'il ft accoud  la mme table et se verst des rasades du mme
pot de double bire.

--Eh bien, Saunders, dit l'un des hommes en habit noir au matelot en
vareuse rouge, l'heure approche o le gentleman pour qui nous devons
travailler va venir.

--Oui, rpondit laconiquement Saunders, qui s'occupait, tout en buvant,
 ptrir dans le creux de sa main un corps noirtre press entre deux
linges.

--Est-ce que vous le connaissez, Saunders, ce gentleman? continua
l'interlocuteur.

--Non, rpliqua Saunders, dcidment ami du style monosyllabique.

--Ah! ajouta, comme pour fermer la conversation, le personnage  l'habit
noir, en s'accoudant  la table d'un air mditatif.

Saunders se leva, et, se dirigeant du ct du foyer, prsenta  la
flamme la substance brune, qu'il tala sur le linge coup en forme de
masque.

--Est-ce que vous avez envie de vous dguiser et d'aller au bal masqu
avec la belle Nancy? reprit le parleur obstin.

--J'ai une dmangeaison furieuse, Noll, de te camper cette empltre sur
le museau et de te clore ainsi le bec, insupportable bavard! rpondit
Saunders avec un grognement aussi agrable que celui d'un ours blanc
agac sur une banquise par une gaffe de baleinier. Au lieu de me
questionner, va plutt lever la trappe, et appelle, pour savoir si les
autres sont arrivs.

Noll se dirigea vers un coin de la pice, dplaa une malle et quelques
paquets, saisi un anneau incrust dans le plancher, et souleva, avec
l'aide de son camarade Bob, une trappe assez lourde.

Lorsque la trappe s'ouvrit, une bouffe d'air froid et charg de vapeurs
d'eau s'engouffra dans la chambre.

Bob, roidissant ses bras, qui, bien que minces et dcharns, ne
manquaient pas de vigueur, soutint la trappe  demi entr'ouverte.

S'agenouillant sur le bord de la cavit, Noll plongea sa tte dans le
gouffre: le fond en tait si obscur, qu'on n'y pouvait rien dmler;
cependant la force et la fracheur du courant d'air ne permettaient pas
de penser que cette trappe ft l'ouverture d'une cave, et, en prtant
une oreille attentive, on et discern, dans le lointain, comme un
sourd clapotis d'eau.

--Je n'entends rien, dit Noll aprs quelques minutes d'auscultation; je
m'en vais faire le signal.

Et il poussa un cri modul et guttural qui rsonna dans les profondeurs
du souterrain, sans obtenir d'autre rponse que celle de l'cho.

--Au fait, dit Saunders, nous n'avons pas encore besoin d'eux, et il
n'est gure agrable de se morfondre sous cette vote noire.--Il fera
nuit de bonne heure aujourd'hui, continua-t-il mentalement, en jetant
les yeux vers les deux barreaux par o l'on et pu apercevoir le ciel,
si les flocons du brouillard, de plus en plus pais, ne l'avaient
compltement intercept. Tant mieux, notre besogne en sera plus
facile...--Bob, le chariot charg de marchandises qui doit obstruer le
bout de la ruelle, de peur qu'on ne nous drange pendant cette
opration, est-il prt  marcher?

--Oui, matre Saunders; Cuddy est  la tte de ses chevaux et vous fera
un embarras si compacte, qu'une belette ne pourrait s'introduire dans la
ruelle. Oh! le drle est adroit. A le voir ainsi fagot, on dirait qu'il
n'a fait autre chose de sa vie que de conduire des voitures; ce n'est
pourtant pas son mtier, rpondit Bob en riant et comme enchant de
cette factie. Vous travaillerez l comme dans un bois ou sur une plage
dserte.

--Vous avez trop d'esprit, Bob, rpondit Saunders; vous ne vivrez pas
jusqu' votre mort, prenez-y garde!

Pendant que ceci se passait dans la chambre historie des merveilleux
gribouillages que nous avons dcrits, une yole fine, lgre, taille en
poisson, et manoeuvre par quatre rameurs qu'on aurait cru anims par
un mcanisme, tant leurs mouvements s'opraient avec une prcision
mathmatique, remontait le cours de la Tamise sans paratre fatigue de
l'agitation des vagues et du remous de la mare. Les avirons
s'enfonaient dans l'eau sans en faire jaillir une goutte, s'ouvraient
et se fermaient avec la facilit d'un ventail de jolie femme.

Quoique la brume, qui s'paississait toujours, rendt la navigation
difficile et multiplit les chances d'abordage dans ces rues de navires
qui forment une ville maritime en avant du pont de Londres, la yole se
faufilait en frtillant entre les obstacles avec une adresse et une
lgret inoues. On et dit qu'elle portait  sa proue, tant tait
grande sa sensibilit divinatrice, ces tentacules qui font pressentir
les objets  de certains insectes et qui sont comme la vue du toucher.

Quand elle eut dpass le pont de Londres, dont les arches normes,
s'bauchant par de grandes masses noires sur le ciel gristre, formaient
un de ces effets  la Martynn que les Anglais appellent _babylonian_, et
qu'elle se trouva dans un bassin relativement plus libre, elle fila avec
une vlocit double. Elle et, comme une truite, remont une cluse de
moulin ou une cascade.

Bientt elle dpassa successivement les ponts de Southwark, de
Blackfriars, et, serrant la rive de plus prs, se mit  longer
Temple-Hall et Temple-Gardens; puis, rasant Somerset-House, elle se
glissa sous l'arche du pont de Waterloo la plus voisine de terre, se
rapprocha du bord, et vint s'engouffrer dans une arcade basse  demi
masque par les saillies des avant-corps au milieu desquels elle tait
pratique. Quelques bateaux chargs taient amarrs autour, et ce
btiment, fait de briques et de planches, autant qu'on pouvait le
dmler  travers le brouillard, avait l'air d'un magasin ou d'un
entrept de marchandises.

L'embarcation pntra sous cette vote basse, qui s'tendait beaucoup
plus qu'on n'aurait pu le croire d'abord; un coude soudain, fait  peu
de distance de l'orifice, en dissimulait habilement la profondeur.

Aprs quelques minutes d'une nage prudente, les nageurs sortirent leurs
avirons de l'eau, et l'un d'eux, cherchant  ttons un anneau scell
dans le mur, aprs l'avoir rencontr, y passa une corde et attacha la
yole; puis, les uns aprs les autres, ils sautrent sur la premire
marche,  moiti couverte d'eau, d'un escalier que leur habitude des
localits leur fit trouver sur-le-champ, malgr la nuit qui les
enveloppait.

Une grille qu'un des matelots ouvrit barrait le passage  cet endroit.

L'escalier, aprs une trentaine de marches, aboutissait  un plafond que
le premier des matelots heurta assez fort de la tte.

--Au diable la distraction! j'ai mal compt, et je me suis tromp d'une
marche en montant. Ma punition est une bosse au front; heureusement que
j'ai le crne plus dur qu'un bifteck  la taverne de l'_Artichaut
couronn_.

--Eh bien, Snuff, que vous arrive-t-il? qu'avez-vous  grommeler entre
vos dents, comme une vieille femme papiste qui grne son chapelet, au
lieu de cogner au plancher et de faire le signal? Croyez-vous que nous
nous amusions l, derrire vous, sur cet escalier plus roide qu'une
chelle de potence?

--Je vais frapper contre le plafond, et en mme temps pousser le cri.

Un coup sourd retentit dans le souterrain, bientt suivi d'un
piaulement aigre et prolong.

--Qui travaille l, sous le plancher? dit Saunders tressaillant  ce son
bien connu.

Et, frappant du talon sur la trappe:

--Paix l, vieille taupe! on y va! ajouta-t-il, parodiant  son usage le
mot d'Hamlet  l'Ombre; car Saunders avait vu rcemment, au thtre de
Drury-Lane, cette pice du vieux Shakespeare, qui avait fait une vive
impression sur sa nature rude mais potique.

La trappe s'ouvrit, et, rabattue sur ses charnires, laissa merger
successivement du gouffre humide quatre gaillards qui, s'ils n'avaient
pas l'air prcisment _convenable_, portaient du moins, sur leurs faces
rougies par les intempries de l'air, une expression d'astuce et
d'audace significative de qualits nergiques dpenses peut-tre en
dehors du cercle des choses permises.

--Y a-t-il encore du gin et du wiskey? s'cria le premier qui mit le
pied sur le plancher.

Et il courut aussitt  la table vrifier si quelques gouttes des
prcieuses liqueurs perlaient encore au fond des bouteilles.

--Oh! dit le second, quand Noll et Bob sont rests accouds face  face
un quart d'heure, spars par une bouteille, la pauvre petite se meurt
bientt de consomption.

--Allons, ne pleure pas, Snuff, rpondit Noll en tirant d'un coin une
bouteille pleine. Belzbuth se lcherait les lvres s'il ttait de cela.
C'est du vitriol pur, du feu liquide sans mlange de rien de fade. Es-tu
comme moi? plus je vais, plus je trouve le gin faible!

--C'est l vie, mon vieux: plus on va, plus on perd ses illusions. Nous
avons tous cru  la force du gin. Est-on simple quand on est jeune!
modula mlancoliquement Snuff, en versant une rasade philosophique de
_ruine bleue_.

Le conciliabule en tait l lorsque l'tranger et son guide, aprs avoir
fait le signal de reconnaissance, pntrrent dans la salle.

Il promena son regard clair sur ces estimables canailles, qui,
involontairement, baissrent les yeux,  l'exception de Saunders, dont
le visage paraissait un muffle parmi des museaux, une hure parmi des
groins. Il y avait en lui l'toffe d'un crime. Les autres n'taient
capables que de dlits. C'tait un pirate; ses camarades n'arrivaient
qu'au voleur.

L'tranger, avec cette dlicatesse des mes cultives, devina tout de
suite que le moins ignoble de la bande tait Saunders; d'un regard, il
en fit le chef, et ce fut  lui qu'il adressa la parole.

--Tout est-il dispos d'aprs le plan convenu? dit l'tranger d'un ton
impratif et calme.

--Oui, milord; nous n'attendons plus pour agir que le bon plaisir de
Votre Grce, rpondit Saunders poliment, mais sans basse obsquiosit.

--Bien; l'heure d'agir est arrive.

--Allons, dit Noll  Bob, va dire  Cuddy de s'engager dans la ruelle
avec sa voiture.

Bob sortit aprs avoir essay de donner avec sa manche use un peu de
lustre  son feutre sans poil; car, disait-il, il fallait toujours avoir
l'air d'un homme du monde.

Saunder disposa son masque de poix dans le fond de sa main paisse, et
s'apprta  sortir.

--L'homme avec lequel j'entrerai dans la ruelle en causant est celui
qu'il faut enlever, dit l'inconnu; mais surtout pas de violences; pas de
brutalits!

--Soyez tranquille, milord: le gentilhomme sera mani dlicatement,
comme une caisse o il y a crit: Fragile, rpondit Noll avec une
fatuit de contrebandier. Tous les hommes de la bande sortirent les uns
aprs les autres, pour ne pas donner de soupons, et se mirent  flner
le plus naturellement du monde dans ce lane dsert.

L'tranger se dirigea seul du ct de l'glise Sainte-Margareth.




IV


Usant des privilges du romancier, nous allons sauter, sans transition
aucune, du sombre bouge que nous venons de dcrire, dans une lgante
maison du West-End. Cet cart, loin de nous loigner de notre histoire,
nous y ramne. La scne est bien diffrente; mais nous n'avons pas
cherch le contraste.

Les femmes de miss Amabel Vyvyan venaient de mettre la dernire main 
sa toilette de marie, et Fanny, par surcrot de prcaution, fixait par
aine nouvelle pingle enfonce dans l'paisse torsade de cheveux bruns
enrouls derrire la tte d'Amabel, un long voile de dentelle
d'Angleterre, qui retombait en plis transparents sur la blanche
toilette nuptiale.

Mary et Susannah, les deux autres camristes, lorsqu'elles virent le
voile dfinitivement attach, prirent deux flambeaux qui brlaient sur
la table, et les tinrent levs pour que leur jeune matresse pt se
contempler  son aise dans la glace; car, bien qu'il ft prs de onze
heures du matin,  peine si un rayon livide de lumire pntrait 
travers les vitres et les rideaux; un de ces brouillards jaunes, pais,
suffocants, si communs  Londres, pesait sur la ville et continuait dans
le jour les ombres de la nuit.

La tte, qui, illumine de reflets soudains, se rflchit comme entoure
d'une aurole sur le fond sombre de la glace, tait d'une beaut  ne le
cder en rien aux plus pures crations de l'art grec.

Ce qui frappait surtout dans ce divin visage, c'tait une blancheur
lacte, marmorenne, blouissante, lumineuse pour ainsi dire, o les
traits se dessinaient avec la transparence et la finesse de ceux d'une
statue d'albtre oriental. Quoiqu'il soit dans l'habitude des jeunes
fiances prs de marcher  l'autel d'avoir les joues couvertes du voile
pais de la pudeur, celles d'Amabel taient  peine colores d'une
imperceptible teinte vermeille semblable  celle qui ravive le coeur
des roses blanches. Le sang d'azur de l'aristocratie veinait cette
chair dlicate, fleur de serre chaude que n'avait jamais fatigu le
soleil ni la pluie, fine pulpe compose de sucs exquis et de purs
lments o la rusticit plbienne n'avait pas un atome  revendiquer.

L'absence des soucis matriels, les recherches d'un luxe hrditaire, la
confortabilit parfaite de la vie, l'habitation de vastes appartements
et de chteaux aux grands parcs pleins d'ombrages et d'eaux vives,
jointes  la puret de la race, amnent souvent la beaut anglaise  une
perfection inimaginable. Le marbre vivant dans lequel sont sculpts ces
beaux corps n'a de rival dans aucun pays du monde, pour l'clat, la
finesse et la transparence du grain. Les carrires de Paros et de
Pentlique humain se trouvent dans l'antique Albion, ainsi nomme plutt
 cause de ses femmes que de ses falaises.

Amabel tait la plus blanche fille de ce nid de cygnes arrt au milieu
de l'Ocan.

Deux fins sourcils noirs rejoignaient leurs arcs  la racine d'un nez
qu'une lgre inflexion aquiline rendait plus noble que le nez grec,
sans lui rien ter de sa correction, et couronnaient des yeux aux
prunelles d'un brun intense et chaud nageant sur un cristallin d'une
limpidit bleutre; une bouche d'un pourpre vif clatait comme un
oeillet rouge au milieu de cette pleur, qu'elle rendait plus sensible
et plus frappante.

Le long des belles joues d'Amabel se droulaient deux molles spirales de
cheveux soyeux et lustrs dont elle corrigea le tour du bout du doigt.
Pour donner  sa toilette ce perfectionnement, elle mit en vidence une
main d'une forme charmante, troite, un peu longue, aux doigts effils
termins par des ongles polis, brillants comme le jade, et d'une puret
aristocratique irrprochable. De telles mains, le dsespoir des
duchesses de la finance, ne s'obtiennent que par des sicles de vie
lgante et se transmettent, comme les diamants, de gnration en
gnration.

Apparemment, Amabel se trouva bien, car un lger sourire releva les
coins de sa bouche srieuse, et, se tournant vers Fanny, elle lui dit
d'une voix harmonieuse comme de la musique:

--Fanny, vous vous tes surpasse aujourd'hui. Je ne suis vraiment pas
mal.

--Mademoiselle, car je peux dire encore mademoiselle, n'est gure
difficile  parer. Elle va si bien  ses robes!

--Flatteuse! Mais quelle heure est-il?

--Onze heures vont sonner, rpondit Fanny aprs avoir consult de
l'oeil une pendule incruste de burgau et pose sur un pidouche.

--Onze heures dj! et ma tante lady Eleanor Braybrooke qui n'arrive
pas!

--Il me semble, rpondit Fanny, que j'entends une voiture qui s'arrte
devant la porte. Ce doit tre lady Eleanor.

Un tonnerre de coups de marteau retentit au bas de la maison comme Fanny
achevait sa phrase, prsageant un personnage d'importance.

En effet, au bout de quelques minutes, un valet poudr et en bas de soie
annona, en soulevant la portire:

--Lady Eleanor Braybrooke!

Une femme majestueuse et raide, ayant atteint cet ge si difficile 
fixer, qu'on appelle poliment un certain ge, entra dans la chambre avec
une roideur automatique, sans faire onduler le moins du monde son
paisse robe de soie. On et dit que des rouages intrieurs la faisaient
mouvoir et qu'elle s'avanait au moyen de roulettes de cuivre, comme ces
poupes qu'un mcanisme cach fait circuler autour d'une table.

Le corselet dans lequel se moulaient ses charmes, dvelopps par
l'embonpoint de la quatrime jeunesse, et prserv d'un coup de lance
aussi bien qu'une armure de Milan, tant il tait bard de baleines, de
lames d'aciers et autres engins compressifs. Comment la brave dame
avait-elle pu s'introduire dans cette gaine, c'est un mystre de
toilette que nous respecterons; mais elle avait d subir une pression de
quarante atmosphres pour obtenir ce rsultat.

Son visage, large et carr, tait diapr de toutes les fleurs de la
couperose. Ses joues flambaient, son nez visait au charbon; son front
mme tait couleur de pralines. Cette physionomie incandescente
s'encadrait de cheveux d'un roux britannique frocement crps, et qui
ressemblaient plutt  des filaments de soie vgtale qu' des cheveux
humains. Ce visage et t des plus communs sans deux prunelles d'un
gris dur et froid comme l'acier, qui en relevaient la trivialit par
quelque chose de ddaigneux et d'impratif; ce regard la signait grande
dame, femme de _high life_, malgr la bourgeoise paisseur de ses formes
et l'enluminure de son teint.

Lady Eleanor Braybrooke tait veuve et servait de chaperon  miss Amabel
Vyvyan, sa nice, reste orpheline toute jeune, et matresse absolue
d'une assez grande fortune.

Dans la crmonie importante qui allait avoir lieu, lady Braybrooke
devait servir de mre  sa nice.

Miss Amabel, quoique la chose ne soit gure romanesque, pousait, sans
obstacle aucun, un jeune homme charmant, sir Benedict Arundell, qui
l'aimait et qu'elle aimait depuis bientt deux ans.

Sir Benedict Arundell tait jeune et beau, noble et riche; toutes les
convenances taient donc runies dans cette union, puisque la fiance
possdait les mmes qualits.

--Regardez donc, ma tante, quel affreux brouillard il fait, dit miss
Amabel en tournant ses beaux yeux vers la fentre.

--Au commencement de novembre, cela n'a rien d'tonnant dans la vieille
Angleterre, rpondit lady Eleanor.

--Sans doute; mais j'aurais dsir pour ce jour, le plus beau de ma vie,
un ciel d'azur, un gai soleil, des parfums de fleurs et des chants
d'oiseaux.

--Chre petite, avec une chambre bien tapisse, des bougies, un bon feu
dans la grille, un flacon de mille fleurs et un piano d'rard, on
remplace tout cela... Je ne m'occupe gure du temps qu'il fait, moi.

--Toujours positive, ma tante!

--Toujours potique, ma nice!

--Je voudrais que la nature s'associt davantage  nos impressions:
cette tristesse du ciel pse  mon me joyeuse.

--Enfant, si le bon Dieu,  ta requte, dchirait tout  coup les
voiles de la brume, la splendeur du soleil offenserait peut-tre comme
une ironie quelque coeur bless.

--C'est vrai, ma tante; mais je n'ai pu, ce matin, me dfendre de cette
impression nerveuse.

--Bah! sir Benedict Arundell aura bientt dissip cette mlancolie,
rpliqua lady Eleanor Braybrooke avec ce sourire quivoque et rid dont
les personnes d'ge ne sont pas assez mnagres.

Un roulement de voiture se fit entendre sous la fentre, et, bientt
aprs, sir Benedict Arundell parut.

Il tait mis avec cette simplicit correcte, cette perfection exquise et
n'attirant jamais l'oeil qui caractrisent le parfait gentleman, et
dont les Anglais possdent seuls le secret: il avait vit le ridicule
presque insurmontable de l'habit de noce, et cependant il n'y avait dans
son costume aucune infraction  la solennit de la circonstance.

Sir Benedict Arundell, suivant l'usage, ne portait ni barbe, ni
moustache, ni royale, ni aucun de ces ornements qui hrissent les
visages continentaux; seulement, sa figure lisse et polie tait entoure
de favoris chtains et passs au fer, qu'un artiste, amant du
pittoresque, et trouvs trop rguliers, mais qui eussent assurment
obtenu l'approbation de feu Brummel et du comte d'Orsay.

Il avait ces traits d'Atinos un peu allongs et refroidis que
prsentent assez frquemment les belles races d'Angleterre, et sa tte
semblait la copie de quelque dieu grec faite par Westmacott ou Chantrey.

On n'aurait pu rver un couple mieux assorti.

Le nuage qui couvrait le front d'Amabel se dissipa  l'aspect de son
fianc. Les yeux bleus de Benedict contenaient assez d'azur pour en
faire un ciel. Une joie pure illumina les traits charmants de la jeune
fille, qui tendit sa main aux lvres de Benedict.

Les yeux gris de lady Eleanor Braybrooke ptillrent  ce tableau, qui
rappelait sans doute une scne analogue o elle avait jou un rle, mais
dj enfonce dans un pass si lointain, qu'il fallait assurment une
excellente mmoire pour s'en souvenir.

--Voil pourtant comme nous tions, murmura lady Eleanor, ce brave sir
George-Alan Braybrooke et moi, il y a vingt ans,  peu prs!

Cet  peu prs tait assez nigmatique; mais lady Eleanor n'aimait pas 
formuler prcisment, mme  part soi, des dates qui auraient donn le
chiffre exact de son ge. Ce rapprochement intrieur ne pouvait tre
juste que pour la bonne dame; car, jeune, elle n'avait pas eu mme la
beaut du diable, et sir George-Alan Braybrooke, long, sec, roide,
osseux, avec son menton carr, son nez  la Wellington, et sa bouche en
estafilade, n'avait jamais ressembl, mme dans le temps de ses amours,
 l'lgant Benedict Arundell.

--Allons, mes enfants, reprit lady Eleanor, il est temps de partir; le
chapelain a dj d revtir son surplis, et les invits arrivent en
foule.

Elle monta dans sa voiture avec Amabel, et Benedict prit place dans la
sienne avec William Bautry, un de ses camarades.

Les cochers, poudrs, enrubans, orns d'normes bouquets, la face
carlate et cardinalise par de nombreuses libations pralables  la
sant des futurs poux et de leur descendance, ajustrent les guides
dans leurs mains avec un air de _maestria_ incomparable, clapprent de
la langue, touchrent leurs chevaux du bout de la mche, et le cortge
partit pour l'glise.

Le soleil avait fait d'inutiles efforts pour dissiper les vapeurs
rabattues par le vent d'ouest sur la ville de Londres, et son disque
pli et sans rayons faisait  peine deviner la place qu'il occupait dans
le ciel par une tache livide plus semblable  la face malade de la lune
qu'au visage tincelant de l'astre du jour. Les lanternes o le gaz
attard dardait encore ses jets versaient une lumire presque aussitt
touffe.

A quelque distance, les objets estomps se contournaient en formes
tranges et fantastiques, les voitures avaient l'air de lviathans et de
behemots, les passants incertains de gants et de fantmes, les
murailles sombres des difices prenaient des apparences de babels et de
lylacqs, et il fallait toute l'habitude des cochers pour ne pas se
perdre dans cet air opaque o mouraient les vibrations sonores, et qui
semblait avoir ouat les rues avec le duvet des nuages.

La chapelle o le mariage devait se clbrer tait Sainte-Margareth,
difice dans le style ogival normand, avec une tour carre, de puissants
contre-forts, une immense fentre quadrilobe; construction lugubre
d'aspect, aux murailles noires comme de l'bne, dont les nervures
laves par la pluie, avaient l'air, en tout temps, d'tre couvertes de
neige, assise au milieu d'un cimetire sans verdure et parsem de tombes
dont la forme, rappelant vaguement celle du cadavre, avait quelque chose
de sinistre et d'horrible; une grille que la poussire du charbon de
terre, tamise par les cent mille chemines de Londres, avait rendue
plus enfume que les soupiraux de l'enfer, entourait ce champ de repos
que l'agitation immdiate de la ville rendait encore plus morne.

La haute tour enfonait dans la brume sa couronne de clochetons
invisibles et semblait dcapite; le porche, fuligineux et sombre comme
la vote d'un four, ouvrant son arcade bante, avait l'air de la gueule
d'une orque ou de quelque autre bte dmesure soufflant de la fume par
les mchoires. Le brouillard, qui baignait l'arceau gigantesque,
produisait l'effet de l'haleine de ce monstre architectural.

Certes, sans tre superstitieux, un jeune couple pouvait,  l'aspect de
cette glise lugubre, concevoir quelques craintes pour son bonheur
futur. Le frisson vous tombait invinciblement sur les paules en
franchissant cette vote, plus obscure que celle de l'rbe, et qui ne
laissait trembloter au bout de sa profondeur aucun rayon de jour, aucune
toile d'esprance.

Assurment, il et t injuste de demander  une vieille et rigide
glise protestante  Londres,  la fin de septembre, un jour de
brouillard, l'aspect heureux et gai d'un temple antique droulant la
thorie de ses colonnes blondes sur l'azur d'un ciel athnien; mais, en
vrit, ce matin-l, Sainte-Magareth avait plus la mine d'une crypte
spulcrale bonne  recevoir les morts que d'une glise  bnir le
mariage de deux poux amoureux.

--Eh bien, disait dans la voiture sir William Bautry  son ami Benedict
Arundell, c'est donc vrai, tu te maries,  vingt-quatre ans,  la fleur
de l'ge, lorsqu'une si longue carrire de plaisirs et de fantaisies
tait encore ouverte devant toi!

--A vingt-quatre ans, tu l'as dit, cher William; le mariage est une
folie qu'on ne doit faire que jeune.

--Je suis assez de ton avis, et, d'ailleurs, Amabel justifie une
rsolution si prompte; mais, lorsque nous tions  l'universit de
Cambridge, il n'tait gure facile de prvoir que tu serais le premier
de notre joyeuse bande qui se laisserait prendre dans le traquenard de
l'hymen.

Pendant que sir William Bautry et sir Benedict Arundell s'entretenaient
ainsi en roulant vers l'glise de Sainte-Margareth, un homme sorti de la
rue adjacente se glissa sous le porche sombre, et se tint adoss contre
la muraille entre deux colonnettes, comme la statue de pierre d'un
saint.

Cet homme tait coiff d'un chapeau  larges bords enfonc jusqu'aux
yeux, et le pan d'un manteau de voyage rejet sur l'paule voilait le
bas de sa figure. Ce qu'on en pouvait distinguer annonait des traits
rguliers brunis par le soleil d'autres cieux.

Au bout de quelques minutes d'immobilit rveuse, il dgagea une main
des plis de son manteau, et, amenant une large montre plate  la porte
de sa vue, il se dit:

--C'est l'heure; ils vont bientt venir!

Et il replongea la montre dans la profondeur de son gousset.

A qui pouvait s'appliquer cette phrase, murmure avec un accent trange?

Les voitures, dtournant le coin d'une rue, arrivrent devant le porche
de l'glise.

Alors, l'homme que nos lecteurs ont dj reconnu pour le voyageur si
press rejeta son manteau en arrire, et parut s'affermir sur ses
talons, comme quelqu'un qui touche  un moment suprme.

Le marchepied s'abattit. Amabel, s'appuyant lgrement sur la main de
Benedict, allait descendre et pntrer sous le porche, lorsque
l'inconnu, ayant fait un profond salut  la fiance, toucha le bras
d'Arundell, qui se retourna vivement, tout tonn d'une semblable
interruption dans un tel moment; car, tournant le dos  l'glise, il
n'avait pas vu s'avancer l'homme au manteau.

--Sidney! s'cria Benedict revenu du premier tourdissement.

--Lui-mme! rpondit d'un ton grave l'homme ainsi nomm.

--Et moi qui vous accusais d'indiffrence. Venir ainsi des Indes pour
assister  mon mariage! C'est donc  cause de cela que vous n'avez pas
rpondu  mes lettres; vous vouliez me mnager cette surprise.

--Benedict, j'avais un mot  vous dire, et c'est pour ce mot que je suis
venu.

--Vous le direz plus tard. Tantt je vous prsenterai  ma femme, et, ma
foi! vous tes dj tout prsent. Lady Arundell, sir Arthur Sidney.

--Non, il faut que je vous parle sur-le-champ, seul  seul, ne ft-ce
qu'une minute.

Il y avait dans le regard de Sidney quelque chose de si ferme, dans sa
voix un accent si imprieux, que Benedict, hsitant et laissant tomber
la main d'Amabel, fit quelques pas du ct de son ami.

--Madame voudra bien pardonner mon insistance, dit Sidney en s'emparant
du bras de Benedict avec un sourire d'une grce affecte; je n'ai qu'une
phrase  dire.

Et il entrana Benedict jusqu' l'angle de l'glise,  l'entre de la
petite rue qui longe un des bas cts.

Amabel s'tait rassise  ct de sa tante, lady Eleanor Braybrooke, qui
grommelait entre ses dents contre cette absurde interruption.

--Je vous demande un peu si cela a le sens commun: tomber ainsi des
Indes pour intercepter un mari au seuil de l'glise! Le moment est bien
choisi pour dbiter des balivernes!

--Sir Arthur Sidney est un original qui ne fait rien comme les autres,
rpondit Amabel; Benedict m'a souvent parl de ses singularits.

--Est-ce qu'un homme bien n doit avoir des originaux pour amis!
rpliqua lady Braybrooke du ton le plus majestueusement ddaigneux.

Amabel sourit de l'indignation superbe de sa tante.

--Ce n'est pas moi, continua la douairire, qui de rouge tait devenue
cramoisie par les flots de colre qui lui montaient  la face, qui
aurais permis  sir George-Alan Braybrooke de me planter l au moment de
marcher  l'autel, ft-ce pour l'empire du monde... Mais il parat
qu'elle est longue, la phrase qu'avait  dire ce Sidney, que Dieu
confonde!

La rflexion de lady Braybrooke, Amabel l'avait dj faite; car elle
penchait sa tte couronne de fleurs virginales  la portire de la
voiture, pour voir si Benedict ne revenait pas.

Rien ne paraissait encore  l'angle de l'glise, le point le plus
loign ou le brouillard permt  la vue de s'tendre.

La position devenait singulire et ridicule. Amabel et lady Braybrooke,
aides par sir William Bautry, descendirent de voiture et s'abritrent
sous le porche. Sir William s'offrit pour aller avertir Benedict et
Sidney de l'inconvenance d'un pareil entretien prolong si longtemps.

Les invits firent cercle, dj tonns, autour de miss Amabel Vyvyan,
et l'engagrent  pntrer dans la nef. Les passants commenaient 
regarder avec surprise cette belle jeune fille vtue de blanc, cette
fiance sans poux, debout, sous cette vote sombre.

En pntrant dans l'glise, Amabel sentit tomber sur ses paules, 
peine abrites par un lger voile de dentelles, un froid humide et
claustral; il lui sembla tre enveloppe pour toujours par la fracheur
du couvent et du spulcre. Elle eut comme le pressentiment de passer de
la lumire dans l'ombre, du bruit dans le silence, de la vie dans la
mort. Elle crut entendre se briser dans sa poitrine le ressort de sa
destine.

William Bautry revint ple, constern, ne sachant quelle expression
donner  sa figure.

Il avait parcouru dans toute sa longueur la ruelle o taient entrs
Benedict et Sidney, fait le tour de l'glise, fouill les alentours...

Benedict et Sidney avaient disparu!




V


A peu prs  la mme heure o Amabel mettait la dernire main  sa
toilette, dans une autre maison de Londres, une autre jeune fille se
revtait aussi, mais lentement et comme  regret, de ses voiles blancs
de marie.

Elle tait belle, mais d'une pleur extrme; d'imperceptibles fibrilles
violettes marbraient ses paupires et accusaient des larmes rcemment
verses, dont le coin d'un mouchoir tremp dans l'eau frache n'avait pu
faire disparatre compltement les traces; sa bouche contracte essayait
vainement un sourire; les coins de ses lvres, remonts avec effort,
s'arquaient bientt douloureusement. Une respiration saccade et
pnible soulevait son corsage; et, quand la femme de chambre s'approcha
d'elle pour poser sur son front la couronne de fleurs d'oranger, une
lgre rougeur couvrit ses joues dcolores.

Miss dith Harley avait plutt l'air d'une victime que l'on pare pour le
sacrifice que d'une jeune vierge marchant  l'autel pour faire un libre
serment d'amour et de fidlit. Pourtant dith n'tait pas opprime par
des parents froces. Un pre barbare, une mre acaritre ne foraient
pas son choix. On ne mettait pas d'autorit sa main pure et fine dans
les griffes tordues par la goutte d'un vieillard obscne et monstrueux.
Celui qu'elle allait pouser tait un jeune homme, M. de Volmerange,
beau, charmant et d'excellente famille, qui runissait toutes les
conditions faites pour plaire aux parents les plus positifs et aux
jeunes filles les plus romanesques.

Elle avait mme paru accepter volontairement les soins de M. de
Volmerange, et, dans les entrevues qui avaient prcd l'arrangement de
leur mariage, souvent ses yeux se tournaient vers le jeune comte avec
une indfinissable expression de mlancolie et d'amour. Mais, en
gnral, la prsence de M. de Volmerange causait  dith un malaise et
une inquitude visibles seulement pour l'observateur, qui ne
s'accordaient pas avec certains regards pleins d'un feu trange pour une
jeune fille d'ailleurs si modeste en apparence.

Hassait-elle, aimait-elle M. de Volmerange? C'tait un mystre
difficile  pntrer. Si elle ne l'aimait pas, pourquoi l'pousait-elle?
Si elle l'aimait, pourquoi cette pleur, pourquoi ces larmes, pourquoi
cet abattement?

dith, enfant unique, adore de son pre et de sa mre, n'avait qu'un
mot  dire pour rompre cet hymen s'il lui dplaisait. Qui l'empchait de
dire ce mot? Tout autre mari propos par elle et t agr de lord
Harley et de sa femme, qui n'avaient d'autre but que le bonheur de leur
fille chrie, et qu'aucun prjug de caste n'et dcid  la contrarier
dans ses inclinations. Ils eussent accept mme un pote.

Quand les femmes d'dith se furent acquittes de leur service, rendu
plus long par l'inertie et la proccupation de la jeune fille, qui se
prtait  peine  leurs soins, elle leur fit signe qu'elle tait
fatigue et dsirait rester seule quelques instants.

Aussitt qu'elles se furent retires, un coup port discrtement avec le
doigt, et qu'on aurait pu prendre pour ce petit bruit que fait derrire
les tentures, en frappant la muraille de ses antennes, pour appeler sa
femelle, cet insecte vulgairement nomm l'horloge de la mort, crpita
dans l'angle de la chambre,  un endroit occup par une porte condamne.

En entendant ce bruit, qui devait tre un signal, dith tressaillit
comme si elle n'et pas t prvenue. Une vive expression d'anxit se
peignit sur sa figure, et elle se leva brusquement du fauteuil o elle
s'tait jete.

Un second coup un peu plus fort, mais pourtant retenu, rsonna au bout
de quelques minutes.

La jeune fille fit quelques pas chancelants vers la porte, et appuya ses
mains sur son coeur, dont les battements l'touffaient.

Un troisime coup, sec, imprieux, et o le dpit semblait l'emporter
sur la crainte d'tre entendu d'une autre personne qu'dith, annona
l'impatience du visiteur mystrieux.

La pauvre dith dplaa un petit meuble qui masquait  moiti la fausse
porte, et tira les verrous d'une main tremblante.

Une clef manoeuvre du dehors grina dans la serrure, et le battant
entre-bill et referm aussitt donna passage  un homme qui n'tait
pas M. de Volmerange.

Le personnage introduit d'une faon si singulire et si secrte chez une
jeune fille qui, dans quelques heures, devait tre la femme d'un autre,
avait une physionomie dont il et t difficile de trouver d'abord le
caractre. Son teint lgrement olivtre, d'un ton mat, faisait
ressortir deux yeux singulirement mobiles et dont l'expression tait
amortie  dessein; la bouche tait bien coupe; mais les lvres, minces
et serres, semblaient garder un secret, et la lvre infrieure,
frquemment mordue, indiquait des lans comprims et des soumissions
ncessaires acceptes par la volont, mais non par le sang. Le nez, trop
fin dans son arte, trop pointu malgr sa correction, donnait au reste
de la figure une expression d'astuce. C'tait une de ces ttes
auxquelles ou ne saurait reprocher aucun dfaut, que l'on est forc
d'avouer belles, et qui pourtant produisent un effet de rpulsion dont
on ne peut se rendre compte. Cette figure attirait et repoussait  la
fois par une espce de grce dangereuse et de charme inquitant. Les
couleurs qui brillent gaiement sur l'aile de l'oiseau prennent, sans
perdre de leur clat, sur la peau tachete du reptile, une nuance
malsaine et venimeuse qui fait qu'on admire et qu'on est effray.
L'homme  qui miss dith venait d'ouvrir cette porte condamne pour tous
tait joli comme une vipre et charmant comme un tigre. Lui assigner un
ge et t difficile. Son front lisse n'offrait aucune de ces rides,
aucun de ces plis au moyen desquels les dates s'crivent sur la face
humaine; il aurait paru sorti  peine de l'adolescence sans cette
froideur glaciale et cette absence de spontanit, signe d'une longue
dissimulation; ce n'tait pas un visage, c'tait un masque.

Son vtement tait noir et brun d'une teinte neutre, et, quoique soign
dans un parti pris d'lgance austre, n'attirait l'oeil par aucun
dtail visible et ne laissait dans la mmoire aucune trace.

Il y eut un moment de silence pnible; dith, embarrasse, semblait
attendre que l'inconnu prt la parole; mais celui-ci ne paraissait pas
dispos  lui viter cette peine. Son attitude tait respectueuse plutt
par habitude prise que par dfrence relle, et il laissait tomber
d'aplomb sur la jeune fille un regard de matre.

--Vous persistez donc, dit dith en faisant un effort sur elle-mme, 
vouloir que je sois la femme de M. de Volmerange?

--Ce n'est pas  prsent que je changerais d'avis; ce mariage est plus
que jamais ncessaire.

--Vous savez cependant qu'il est impossible.

--Si peu impossible, que, dans deux heures, il sera fait.

--coutez, Xavier, il en est temps encore; ne me forcez pas  commettre
un mensonge devant Dieu et les hommes; je puis me jeter aux pieds de
mes parents, leur avouer tout, obtenir mon pardon... et le vtre: mon
crime est grand, mais leur indulgence est sans bornes.

--Ne faites pas cela, je vous dmentirais.

--Si je prenais toute la faute sur moi?

--Je soutiendrais que j'ai toujours t un tranger pour vous.

--Cependant j'ai l des preuves qui pourraient vous confondre, s'cria
dith avec indignation en courant vers un petit coffret dont elle
souleva le double fond.

--Vous croyez! rpondit Xavier, dont un sourire ironique crispa les
lvres minces.

De ses mains convulsives, dith fouilla violemment le coffret, d'o elle
retira quelques papiers que la faon dont ils taient plis indiquait
avoir t des lettres.

Elle en dplia une feuille et la jeta  terre: elle tait blanche. Elle
en fit autant d'une seconde et d'une troisime.

Alors, elle laissa tomber le paquet, et ses bras dcourags
s'affaissrent le long de son corps.

Toute trace d'criture avait disparu! Les lettres taient redevenues de
simples feuilles de papier.

--Heureusement, votre encre, miss dith, tait de meilleure composition
que la mienne. Les menus caractres tracs par votre jolie main sont
encore parfaitement visibles sur les billets que vous avez daign
m'crire.

--Xavier, il y a dans tout ceci une nigme que je ne puis comprendre...
Je suis jeune, je suis belle; vous me l'avez dit sur plus de tons que le
serpent n'en prit pour sduire ve; l'unique faute de ma vie a t
commise pour vous. Seul, vous avez le droit de me trouver innocente; ma
fortune est considrable; le nom de ma famille compte parmi les plus
honorables de l'Angleterre et n'a jamais t tach que par moi. Cette
souillure inconnue, d'un mot vous la pouvez laver. Vous n'avez d'autres
ressources que celles que vous donne votre instruction, qui vous rend
digne d'un rang suprieur  celui que vous occupez. En m'pousant, vous
voyez un monde nouveau s'ouvrir devant vous; de l'ombre, vous passez 
la lumire; votre existence s'agrandit; vous pouvez dployer dans une
vaste sphre les talents que vous possdez. Ce qui tait chimre devient
dsir raisonnable. La politique et la diplomatie n'ont rien de trop haut
pour vous.

A mesure qu'dith parlait, la figure ple de Xavier se colorait, ses
yeux, qu'il ne pensait plus  voiler, jetaient des tincelles. Il
suivait en esprit la Jeune fille dans les rgions qu'elle lui montrait
comme pour le tenter et obtenir de l'ambition ce qu'elle n'avait pu
obtenir de l'amour; un moment mme, il saisit la main d'dith et la
serra avec force; mais ce mouvement d'enthousiasme n'eut pas de dure;
l'clair de ses yeux s'teignit, il ramena sur ses traits ce voile morne
qui drobait les mouvements de son me, et il reprit d'un ton glac:

--Vous pouserez, tout  l'heure, M. de Volmerange.

--Votre inconcevable refus ne peut avoir qu'une cause: alors, mon
malheur n'a plus de remde; peut-tre avez-vous dj une femme en
France?

--Non..., rpondit Xavier d'un ton singulier, ni en France ni ailleurs.
Je suis clibataire.

dith, qui jusque-l avait suppli, se releva, et, de l'air le plus
digne et le plus majestueux, dit au jeune homme:

--Ce n'est pas par passion pour vous que j'ai mis tant d'insistance dans
mes prires: j'ai t fascine, mais non sduite; vous avez produit sur
moi l'effet d'un philtre ou d'un poison, et je ne suis pas plus coupable
que si un breuvage m'et rendue folle. Je ne vous ai jamais aim, Dieu
merci! j'en suis fire, et ce m'est une consolation dans mon malheur.
Mes yeux, aveugls un moment, se sont bien vite dessills. Quand
j'entendis la vraie loquence du coeur, quand je vis briller la flamme
cleste dans un regard sincre, je compris aussitt que j'avais t la
proie et le jouet d'un dmon, et j'aimai M. de Volmerange autant que je
vous hais; je l'estimai autant que je vous mprise; oui, je l'aime
perdment, de toutes les puissances de mon corps et de mon me, ajouta
miss dith Harley avec une insistance cruelle en voyant verdir le visage
blme de Xavier, et je voulais lui pargner cette honte d'pouser une
fille souille par vous. Mais je lui dirai tout, il me pardonnera et me
vengera. Maintenant, monsieur, sortez, ou je sonne et je vous fais jeter
par la fentre! s'cria-t-elle d'un ton o clatait la rvolte de son
sang aristocratique.

En disant chaque mot, elle avanait un pas, et Xavier, comme foudroy
par les effluves d'indignation qui sortaient des yeux d'dith, reculait
en chancelant vers la porte, qu'elle referma violemment sur lui. Le
dernier regard du misrable fut celui d'un serpent qui sent entrer dans
son dos la griffe d'un lion.

Elle repoussa les verrous et remit le meuble en place, et le dernier pas
de Xavier rsonnait encore sur l'escalier que lord et lady Harley
entrrent dans la chambre.

La colre avait ramen les couleurs de la vie sur les joues d'dith, et
le feu de l'indignation, cach toute trace de pleurs dans ses yeux
brlants; le calme des rsolutions suprmes rassrnait son front.

Aussi, lady Harley, en attirant sa fille sur son coeur, lui dit-elle
d'une voix caressante:

--dith, mon enfant, je suis charme de te voir sortie de l'abattement
o tu tais plonge. Je craignais que ce mariage ne te dplt et qu'une
vaine crainte de revenir sur ta rsolution au dernier moment ne
t'engaget seule  l'accomplir. Je n'aurais pas voulu qu'une
considration mondaine compromt le bonheur de ta vie. Lord Harley, bien
qu'il trouve dans M. de Volmerange toutes les qualits qu'on peut
souhaiter d'un gendre, tait venu avec moi dans l'ide de t'engager  ne
pas former une union qui te trouble et t'agite  ce point. Au moment de
serrer avec ton respectable pre le lien qui nous rassemble, je
n'prouvai rien de pareil: une confiance inaltrable, une srnit
cleste, une joie calme et pntrante emplissaient mon me. Tel doit
tre le sentiment qui anime une jeune fille quand elle va s'unir  celui
qu'elle accompagnera jusqu'au tombeau et qu'elle retrouvera dans
l'ternit.

--Ma mre, rpondit dith en embrassant lady Harley, et vous, trs cher
et trs honor pre, je vous remercie avec une gratitude profonde de ce
que vous venez de dire, et je ne puis exprimer  quel point ces marques
d'intrt me touchent, mais vos inquitudes ne sont point fondes.
Rassurez-vous. Votre choix est le mien. Je trouve, comme vous, M. de
Volmerange parfaitement n, plein de sentiments nobles et gnreux,
d'une lgance accomplie et d'une grce parfaite. Je crois fermement
que, si un homme peut sur terre rendre une femme heureuse, c'est lui...

Ici, dith ne put tout  fait comprimer un soupir en dsaccord avec le
sens des paroles qu'elle profrait, et qui indiquait plutt un regret
qu'une esprance.

--J'aime M. de Volmerange..., continua dith; je puis le dire devant
vous, chers parents, et, au moment de marcher  l'autel, les larmes que
j'ai pu verser, les tristesses auxquelles je me suis laisse aller
n'taient que des mlancolies de petite fille nerveuse, o il n'y avait
de vritable que le chagrin de vous quitter.

--Tant mieux s'il en est ainsi, chre dith; j'avais craint qu'une
aversion secrte ne se cacht sous cette dfrence  nos volonts.

--Donnez-moi un baiser, mon pre, dit la jeune fille en prsentant son
front aux lvres du lord Harley, qui l'attira sur sa poitrine.

Puis elle saisit la main de se mre et se pencha dessus avec effusion.
Quelques sanglots touffs firent tressaillir son corps; mais,
lorsqu'elle se releva, sa figure avait repris son expression de calme.

On annona M. de Volmerange.

C'tait un jeune homme de vingt-cinq  vingt-six ans, dont la
physionomie charmante saisissait d'abord par un charme trange. Il tait
n  Chandernagor, d'un pre franais et d'une mre indienne, et
mlangeait en lui les qualits des deux races. Ses yeux, du bleu le plus
pur, taient entours de cils trs longs et trs noirs, et surmonts de
sourcils d'bne nettement dessins sur un front d'une pleur mate. Ce
contraste donnait  sa tte une grce singulire. Le regard bleu nageant
entre deux sombres franges avait une teinte triste et douce que la
fermet des tons voisins empchait de devenir fminine. Lorsqu'une
motion vive agitait M. de Volmerange, ses prunelles, ravives par les
teintes chaudes des paupires, semblaient s'illuminer et passaient du
saphir  la turquoise. Ce dsaccord du ton, tout agrable qu'il ft et
qu'un peintre coloriste et tudi avec amour, tait cause que cette
belle figure avait quelque chose de fatal, de mystrieux, de surnaturel
pour ainsi dire. Certains anges rveurs et sinistres d'Albert Durer ont
ce regard immense comme le ciel, profond comme la mer, ou toutes les
mlancolies semblent s'tre fondues dans une goutte d'eau d'azur. Bien
que la paix de l'me, la franchise et la bont respirassent sur cette
figure, aucun artiste ayant  peindre le bonheur ne l'aurait prise pour
modle.

M. de Volmerange tait grand, et, quoique svelte, annonait une force
plus qu'ordinaire. Malgr l'lgance patricienne de sa taille, la
largeur de sa poitrine et les muscles de ses bras, visibles mme sous le
drap de ses manches, dmontraient une vigueur d'athlte.

Cette nature robuste, assouplie par l'lgance et la parfaite tenue du
gentilhomme, avait une grce extrme, la grce de la force.

On partit pour l'glise...

Cette glise se trouvait tre celle de Sainte-Margareth, dans
Palace-Yard, et sous le porche de laquelle miss Amabel Vyvyan, ple
comme une statue d'albtre sur un tombeau, attendait son fianc.

Les voiles d'dith frlrent en passant l'paule d'Amabel.

Quant  Volmerange, tout entier  son bonheur, il ne jeta pas mme un
regard sur cette jeune fille inquite arrte au seuil du temple et
cherchant  percer le brouillard de sa vue.

Et cependant deux destines venaient de passer l'une  ct de l'autre.

Amabel ne fit pas la moindre attention  cet incident. Tout entire  la
pense de Benedict, aux angoisses de l'anxit,  l'embarras de cette
situation gnante, elle ne remarqua ni dith ni Volmerange; aucun
tressaillement ne les avertit.

Ceux-ci entrrent dans la noire glise, et la crmonie s'acheva au son
des rafales qui faisaient battre les portes et gmissaient dans les nefs
encombres d'ombres; le brouillard se rsolvait en pluie, et de larges
gouttes chasses par le vent cinglaient les vitres jaunes des grandes
vitrines protestantes.

Une lueur blafarde, teinte  chaque instant par les tourbillons de la
tempte clairait de reflets sinistres les fiancs, le prtre et les
assistants. Le surplis prenait des aspects de suaire et le ministre des
lividits de spectre ou de ncroman faisant une conjuration. Les gestes
sacrs ressemblaient  des signes cabalistiques; les poux inclins
paraissaient plutt prier sur des tombes que se pencher, heureux et
ravis, sous la bndiction nuptiale.

Prs de la porte au loin, on entrevoyait une ombre blanche entoure
d'habits noirs et qu'on et dit fixe au seuil de l'glise par une
puissance infernale, me malheureuse qu'un ange repousse du paradis.

Un sentiment de tristesse invincible s'tait empar de l'assistance:
une vague ide de malheur secouait ses ailes de chauve-souris sur tous
les fronts; un froid glacial, pntrant qui figeait la moelle dans les
os, froid de cave, de spulcre ou de prison, transissait les invits et
ajoutait  l'impression pnible. Les moins superstitieux, malgr leur
incrdulit, ne purent s'empcher de dire en eux-mmes: Voil un
mariage qui ne s'annonce gure bien; s'il est heureux, il faut avouer
que le bonheur a de tristes auspices.

Le seul qui ft insensible  toute impression extrieure, c'tait
Volmerange; il adorait dith, et le jour o il recevait sa main et-il
t plein de foudres et d'clairs, de nuages et de trombes, lui et paru
le plus pur et le plus serein. Qu'importent les nuages du ciel et les
brouillards de la terre, quand on a le soleil dans le coeur et l'azur
dans l'me!

Quand le couple sortit de l'glise, un homme d'un costume dlabr et
d'une mine humble, qu'on pouvait prendre pour un pauvre honteux ou un
solliciteur spculant sur le contentement qui porte un heureux  en
faire d'autres, tendit  M. de Volmerange une enveloppe cachete qui
paraissait contenir quelques papiers, une supplique probablement et des
certificats  l'appui.

Volmerange prit le pli d'une main distraite et le mit dans sa poche
sans regarder l'individu qui le lui tendait.

dith,  l'aspect de cet homme, tressaillit, mais ne fit aucune
observation.

Il tait crit l-haut que l'glise de Sainte-Margareth ne verrait, ce
jour-l, s'accomplir heureusement aucun mariage.

Benedict Arundell avait disparu.

Et, vers le milieu de la nuit, dans la chambre nuptiale de Volmerange et
d'dith, un gmissement profond et douloureux avait retenti  travers le
silence de la maison. Quelques domestiques l'avaient entendu; mais nul
n'avait os pntrer sans appel dans les mystres du thalamus. tait-ce
le cri de la pudeur effraye, la dernire rsistance de la vierge 
l'poux?

C'est ce que nul ne put rsoudre.

Seulement, le matin, comme aucun bruit ne se faisait entendre dans la
chambre, qu'aucun coup de sonnette ne retentissait et qu'il tait dj
plus de midi, on se hasarda  ouvrir la porte.

La chambre tait vide!




VI


Lady Eleanor Braybrooke, exaspre de rage, avait pris un teint
d'apoplectique  remplir d'esprance ses hritiers et collatraux, s'ils
avaient pu l'apercevoir dans ce moment-l. Elle pitinait sous ses jupes
et formait le plus parfait contraste avec la pleur et l'immobilit
d'Amabel: c'tait comme un charbon ardent  ct d'un flocon de neige,
et l'on pouvait s'tonner que le voisinage de ce teint allum ne ft pas
fondre cette blanche figure.

--C'est inconcevable, dit William Bautry; je ne puis pas mme former une
conjecture absurde sur cette disparition.

--Je trouve une raison, moi, rpondit la colrique lady Braybrooke:
Benedict Arundell est le dernier des misrables; mais nous ne pouvons
rester toujours ici plantes comme des statues. Retournons chez vous, ma
nice.

Et elle prit par le bras Amabel, qu'elle trana jusqu' sa voiture.

Quand elle se trouva seule avec sa tante, Amabel, jusque-l abme dans
une stupeur muette, fut saisie d'une crise nerveuse; ses jolis traits se
contractrent, des sanglots violents soulevrent sa poitrine, et, si
d'abondantes larmes n'eussent enfin jailli de ses yeux, sa douleur l'et
touffe.

--La perte de cinquante mille Arundell ne vaut pas une de ces perles qui
tombent de vos beaux yeux, chre petite! disait Eleanor en tchant de
calmer miss Vyvyan.--Je vous avais bien dit, ma nice, qu'un galant
homme ne quittait pas sa fiance  la porte d'une glise pour parler 
un ami. Ce n'est pas sir Alan Braybrooke qui et jamais commis une
improprit pareille. Quel peut tre ce Sidney? Le frre de quelque
crature que ce gueux d'Arundell avait sduite et qui attendait dans
quelque taverne voisine, son poupon sur les bras.

--Ma tante, Sidney n'avait pas de soeur; sir Benedict me l'a dit
plusieurs fois, rpondit Amabel  lady Braybrooke; votre supposition
tombe d'elle-mme. D'ailleurs, sir Benedict Arundell est incapable...

--Bah! bah! vous autres jeunes filles, vous avez toujours des excuses
pour ces beaux jeunes gens  favoris friss qui regardent la lune en
vous parlant le soir. Votre Benedict tait potique et pote. J'ai
toujours dtest ces caractres-l. Avec eux, l'on ne sait jamais sur
quel pied danser; ils vous ont des manires de voir incomprhensibles,
et une sorte de logique inverse qui leur fait prendre la rsolution 
laquelle personne ne peut s'attendre; ils se font des bonheurs absurdes
et se crent des malheurs chimriques. Ce qu'il faut dans le mariage,
c'est un esprit positif... Sir Alan Braybrooke...

--Mais, ma tante, s'il tait tomb victime de quelque guet-apens, si on
lui avait tendu quelque pige...

--Allons donc! un guet-apens  Londres, en plein jour,  vingt-cinq pas
d'une file de voitures, devant tout un monde de laquais et de policemen!

--Si Benedict n'est pas revenu, c'est qu'il est mort, rpondit Amabel en
touffant un soupir dans son mouchoir, que vint baigner un flot de
larmes.

Pendant quelques minutes, le corps de la jeune fille fut agit de
soubresauts convulsifs.

--Voyons, voyons, dit Eleanor inquite du dsespoir d'Amabel: de ce
qu'un fianc se fait attendre pour une raison plus ou moins mystrieuse,
il ne s'ensuit pas de l qu'il n'est plus de ce monde.

--Oh! j'en suis sre, je ne le reverrai plus. Mes pressentiments me le
disent: il est  jamais perdu pour moi.

--Chimres! billeveses! est-ce qu'il y a des pressentiments? Je n'en ai
pas, moi. Cela est bon en cosse, au pays de la seconde vue; mais, 
Londres, dans le West-End, on ne prvoit pas l'avenir.

--Cette glise avait un air si funbre! Un frisson mortel m'a saisie en
dpassant le seuil.

--Pur effet des sicles et du charbon de terre, simple fantasmagorie
gothique. Si vous vous tiez choisi l'glise neuve d'Hanover square,
imite du Parthnon et peinte en blanc, o tout le monde lgant se
marie, vous n'auriez pas prouv cet effet prophtique, et votre avenir
et cependant t le mme.

--Ah! ma tante, que vous avez une raison cruelle! Je le sens, une main
violente vient de raturer, sur le livre du destin, la page o tait
crite sa vie future et la mienne.

--Mais, au lieu d'aller chercher des explications surnaturelles,
duss-je affliger votre coeur, on pourrait trouver des motifs plus
plausibles; un autre amour...

--Y pensez-vous, ma tante! Oh! dans ce cas, je prfrerais qu'il ft
mort! Sir Benedict Arundell est incapable de mensonge et de trahison, sa
bouche dit ce que son coeur pense, et son coeur est d'accord avec
ses yeux. D'ailleurs, est-ce possible de tromper? et pourquoi l'eut-il
fait? N'a-t-il pas un grand nom? n'est-il pas aussi riche que moi, aussi
jeune?

--Aussi beau, dites-le;  vous deux, vous formiez un couple charmant,
ajouta en soupirant lady Eleanor Braybrooke, qui ne pouvait s'empcher
de reconnatre la justesse des raisonnements d'Amabel, et dont la colre
commenait  faire place  une inquitude vritable.

Elle comprit que ce qu'elle avait pris pour une improprit pourrait
bien tre un malheur, et, du violet, son teint retomba  la pourpre,
puis au cramoisi, et enfin au rouge, ce qui tait pour elle une pleur
relative.

Au bout de quelques minutes, la voiture s'arrta et miss Amabel Vyvyan
remonta seule, morne et dsespre, cet escalier qu'une heure auparavant
elle avait descendu la joie au coeur, le sourire sur les lvres, et le
bout de ses gants blancs dans la main du bien-aim.

La surprise de ses femmes fut extrme de la voir rentrer ainsi; mais
les exclamations de lady Braybrooke les eurent bientt mises au fait,
et, bien qu'avec l'extrme rserve de la domesticit anglaise elles ne
se permissent aucune question ni aucun commentaire sur le malheur qui
venait d'arriver  leur jeune matresse,  l'altration de leurs traits,
 la manire pleine de prcautions dont elles marchaient dans la
chambre, de peur d'importuner une si grande et si lgitime douleur, on
pouvait voir la part qu'elles y prenaient dans l'infriorit de leur
sphre.

Miss Amabel s'tait jete anantie sur un divan, en face de la glace
devant laquelle tout  l'heure elle avait mis la dernire main  sa
toilette nuptiale. Si les miroirs, malgr leur fidlit inconstante,
avaient le moindre sentiment des objets qu'ils refltent sans en garder
aucun, celui-ci et t tonn et touch de rflchir si ple, si
dfaite et si dsespre la tte qui se dessinait, quelques instants
auparavant, dans les profondeurs d'acier bruni, si blanche, si frache,
si rayonnante de bonheur et d'esprance.

Hlas! les jolies roses-th avaient perdu leurs nuances charmantes, et
c'est  peine si les lvres gardaient un reflet vermeil presque effac.
La beaut vivante tait devenue une beaut morte, et la statue anime de
la joie, l'ange de la mlancolie pleurant sur un tombeau.

Le bouquet nuptial et les parures de fiance que le vague regard
d'Amabel saisit au fond de la glace, dans leur blanche fracheur et leur
virginal clat, lui parurent une odieuse ironie, une drision cruelle.

--Dshabillez-moi, dit-elle  ses femmes. A quoi bon ces parures
mensongres? Je ne suis pas une fiance, mais une veuve: donnez-moi une
robe noire.

--Bon! s'cria lady Eleanor, voil encore une ide romanesque. Se mettre
en robe noire, c'est exorbitant: une robe de couleur brune et suffi,
car, aprs tout, vous n'tes pas marie. Vous vous compromettez, miss
Amabel; cela pourra vous nuire plus tard. Benedict n'est pas le seul
poux qu'il y ait au monde.

--Si, ma tante; pour moi, c'est le seul.

--Propos de jeune fille amoureuse. Aucune perte n'est irrparable; tout
se remplace, et un homme en vaut un autre; croyez-en ma vieille
exprience, dit en se rengorgeant lady Eleanor, qui, grce  ce qu'en
pareille matire le mot _exprience_ avait de flatteur, risqua
l'pithte _vieille_ pour donner plus de rondeur  la priode et
d'autorit  la maxime.

De son ct, le pauvre William Bautry, ne sachant se rendre compte d'un
vnement si bizarre, parcourait la rue pour la vingtime fois avec
cette obstination stupide que donne l'incomprhensible. Il croyait
trouver sir Benedict,  force d'alles et de venues; il entra 
plusieurs reprises dans les rares boutiques de la ruelle, et se fit
rpter  satit par les honntes habitants de denres des Indes
orientales et occidentales, par les hospitaliers propritaires des
oyster-houses et des dpts de spirit-wines, brandy et autres boissons
qui avoisinent ordinairement les poissonneries, qu'on n'avait vu passer
personne de semblable aux deux gentlemen dont il donnait la description.

Les policemen, interrogs, dirent n'avoir vu aucun promeneur, aucun
groupe  l'heure o sir Arundell avait disparu; que, d'ailleurs, le
brouillard qui rgnait en ce moment empchait de voir  plus de quatre
pas; mais que cependant, ils n'avaient pas entendu le moindre bruit, ni
cri, ni trpignement, ni le moindre symptme de lutte, et que le
gentilhomme  la recherche duquel on tait, s'tait  coup sr en all
de son plein gr.

O le chercher, dans une ville immense comme Londres, sans le moindre
indice qui pt guider les investigations qui eussent d, d'ailleurs,
s'arrter au seuil inviolable du foyer anglais, au cas o l'on et
souponn la retraite qui le cachait? C'tait de la folie. Sir William
Bautry alla cependant  la police, qui promit de s'occuper de la chose,
et rpandit  travers la ville une cinquantaine de limiers, qui se
promenrent par toute sorte de rues improbables, et revinrent le soir,
les semelles diminues d'une sensible paisseur, et crotts jusqu'au
collet, mais sans avoir trouv rien qui et le moindre rapport avec
Benedict ou Sidney.

Tout en se dirigeant  pied vers la maison de miss Amabel Vyvyan, car
l'agitation o il tait lui faisait prfrer la marche  la voiture, sir
William, dans un monologue que le flegme ordinaire des Anglais ne
l'empchait pas d'entremler de gestes qui eussent paru bizarres si, 
Londres, quelqu'un en regardait un autre, se posait une foule de
questions insolubles  l'endroit de l'vnement arriv le matin.

--Que diable! se disait sir William, nous avons beau mriter un peu la
rputation d'excentriques qu'on nous fait sur le continent, l'action de
mon ami Benedict dpasse toutes les bornes de l'originalit. Planter l,
sur le seuil d'une glise, la plus belle fille des trois royaumes, c'est
une action sauvage et dtestable. Benedict tait assurment amoureux fou
de miss Amabel; ce n'tait pas un caprice: depuis un an, il la voyait
presque tous les jours; il ne s'tait donc pas enthousiasm  la
lgre. Miss Amabel a l'me aussi charmante que le corps; elle est belle
au dedans comme au dehors. Qui peut avoir dsenchant si subiment
Benedict? A-t-il, au moment suprme, dcouvert quelque vice cach,
quelque cas rdhibitoire, pour parler la langue des maquignons?

Cependant, en allant  l'glise dans la voiture avec moi, il paraissait
radieux de bonheur, caressant des rves d'avenir et ne mditant pas le
moindre projet de fugue. Il avait l'air de prsenter sa tte de trs
bonne grce au joug de l'hymen, et personne n'aurait pu prvoir qu'il
allait secouer brusquement les oreilles et s'enfuir en hennissant comme
un poulain farouche. Il faut donc qu'au moment de la quitter, la vie de
garon se soit peinte  ses yeux sous de bien sduisantes couleurs, ou
ce Sidney lui a fait sur le compte de miss Amabel une de ces rvlations
terribles qui marquent comme un fer ronge et coupent comme une hache.
Mais qu'y a-t-il  dire sur cette vie pure, transparente, passe dans
une maison de cristal, et dont chaque heure en quelque sorte peut se
justifier, o la mdisance et la calomnie ne trouveraient pas l'ombre
d'un prtexte? Quelle froide extravagance lui aura propose ce Sidney?
un voyage au ple arctique, une chasse au tigre ou  la panthre noire
dans ses possessions de Java? Ce serait de la folie, et Benedict n'est
pas fou; et,  moins que Sidney ne l'ait escamot et mis dans sa poche
je n'y conois rien.

En ce moment, une ide lumineuse traversa la cervelle de sir William
Bautry.

--Si j'allais voir  l'htel que possde Sidney dans Pall-Mall, et qu'il
occupait avant de partir pour l'Inde?

Les fentres de l'htel taient fermes, et tout indiquait qu'il n'avait
pas t habit depuis longtemps.

William fit voltiger le marteau, et un domestique vint ouvrir aprs lui
avoir fait subir une attente assez longue.

Ce domestique, venu des parties les plus recules de l'htel, tmoigna,
 l'aspect de William Bautry, une surprise qui tmoignait combien
l'apparition d'un visiteur tait rare en ce logis dsert.

--Sir Arthur Sidney est-il chez lui maintenant? demanda  tout hasard
William Bautry.

--Oui, milord, probablement.

--En ce cas, faites-moi parvenir  lui; voici ma carte, dit William en
gagnant du terrain.

--Oh pas ici, mais  Calcutta, rue de l'lphant-Bleu, 25; c'tait
l'heure o il avait l'habitude de rentrer. Sir Arthur Sidney habite
l'Inde depuis deux ans.

--Et il n'est pas revenu?

--Pas que je sache, rpondit le domestique poussant toujours William du
ct de la porte.

--Je viens cependant de le voir dans une rue prs de l'glise
Sainte-Margareth.

--Milord aura t abus par une ressemblance; car sir Arthur, s'il tait
 Londres, nous aurait prvenus de son arrive, et serait trs
vraisemblablement descendu  son htel, rpondit le domestique d'un ton
de politesse ironique et en fermant au nez de William Bautry, qu'il
prenait videmment pour un aigrefin, le battant de la porte dont il
n'avait pas abandonn le bouton pendant la dure de ce colloque.

Reprenant son chemin, sir William se dit en lui-mme:

--Ou Sidney n'est rellement pas  Londres, ou ce drle  reu sa leon.
J'ai pourtant bien reconnu Arthur, et Benedict lui a parl en le
nommant. Si Benedict avait des dettes, je croirais qu'un recors s'est
grim  la ressemblance de sir Arthur afin de l'entraner  la prison
pour dettes. Aprs cela, je vais peut-tre le trouver chez miss Amabel,
expliquant son incartade de la manire la plus naturelle du monde.

Sir Benedict Arundell n'tait pas chez sa fiance,  qui lady
Braybrooke, voyant son morne dsespoir, tchait de prouver que rien
n'tait plus naturel que de disparatre au moment du mariage, et que sir
Alan Braybrooke, le plus galant des hommes, et au besoin hasard cette
factie de bon got.

Si Benedict ne reparaissait pas lui-mme, il et pu crire; mais nulle
lettre, nul billet, rien qui expliqut cette conduite trange!

Les recherches de la police avaient t infructueuses: le sort de
Benedict Arundell restait envelopp des tnbres les plus mystrieuses.
Croire  un assassinat, cela tait difficile, puisque Sidney, lev au
collge de Harrow avec Benedict, tait son ami de coeur et n'avait
aucun motif d'inimiti contre lui. A un enlvement,  une squestration;
dans quel but, pour quel motif? Une jalousie d'amant rebut? Mais Sidney
n'avait jamais vu miss Amabel et aucune rivalit ne pouvait exister
entre lui et Benedict.

Le soir venu, la pauvre fiance rentra dans cette chambre virginale
dont, le matin, elle croyait avoir franchi le seuil pour la dernire
fois. Ses femmes la dshabillrent et la placrent comme un corps inerte
dans ce joli nid blanc o avaient voltig tant de rves heureux,
secouant leurs ailes roses sur le front d'ivoire de la jeune fille.

Elle resta l dans la position o on l'avait mise, sa tte noye dans
ses cheveux, ruisselants comme les flots de l'urne d'un fleuve, sa joue
ple appuye sur son bras. On eut pu la croire morte, si de temps 
autre une larme n'et roul sur sa chair, comme une perle sur du marbre.

--Adieu, mon enfant, dit Eleanor Braybrooke voyant que sa nice gardait
un mutisme obstin; bon espoir.

Un imperceptible mouvement de dngation fit frissonner les paules
d'Amabel, dont la conviction tait irrvocablement forme, et qui
jugeait que Benedict, n'tant pas revenu sur-le-champ, ne reviendrait
jamais.

Amabel n'avait pas cru un seul instant  une perfidie de la part de
Benedict; elle se sentait aime de lui absent ou prsent, dans cette vie
ou dans l'autre; elle possdait la foi inbranlable du premier amour.

Elle pleura ainsi toute la nuit, silencieusement, jusqu' ce que le
sommeil pnible du matin vnt peser sur ses paupires meurtries; mais
ses rves taient aussi tristes que ses penses, car  plusieurs
reprises des larmes s'chapprent de ses yeux ferms.

C'est ainsi que se passa la premire nuit de noces de la jeune fille qui
avait d tre lady Arundell.

Lord Harley et sa femme, accabls de douleur, se livraient, de leur
ct, aux mmes recherches pour retrouver leur fille et leur gendre
perdus.

Le lit paraissait  peine foul. Les bougies des flambeaux s'taient
consumes paisiblement jusqu'aux bobches.

Sur le guridon, un papier froiss et brl  la flamme d'une des
bougies avait conserv sa forme, reprsente par des cendres noires.

A terre gisait une enveloppe de lettre  l'adresse du comte de
Volmerange, sans timbre de poste, et dont la suscription tait une
criture videmment contrefaite.

Lord Harley contemplait avidement cette ombre de lettre que le moindre
souffle faisait palpiter, et qui contenait peut-tre, irritant mystre,
le secret de la fuite d'dith et de Volmerange.

Il cherchait vainement  suivre, sur la mince pellicule carbonise, les
quelques traces de lettres que le feu n'avait pas fait disparatre; mais
autant et valu essayer de dchiffrer les hiroglyphes, et des
hiroglyphes frustes encore.

Le papier brl ne donna aucun renseignement, et pourtant il avait d
jouer un rle important et dcisif dans cette nuit fatale; le soin mme
qu'on avait mis  le dtruire tmoignait de sa valeur.

Une grande porte vitre donnant sur le jardin avait t ouverte, et le
sol des alles, inspect avec soin, montra quelques empreintes  peine
appuyes par un pied de femme petit et cambr; car l'orteil et le talon
se dessinaient seuls sur le sable humide. D'autres, plus grandes, plus
enfonces, s'y mlaient tumultueusement. Elles aboutissaient  une
terrasse qui terminait, en saut-de-loup, le jardin, du ct de la rue.

dith et Volmerange avaient d sortir par l. Du balcon au sol, la
distance tait de six  sept pieds. Comment l'avaient-ils franchie, et
quelle supposition pouvait-on faire sur cette fuite inconcevable? Deux
jeunes maris quitter la chambre nuptiale la premire nuit de leurs
noces, comme des coupables, sans laisser un mot d'explication; plonger
une mre et un pre dans le plus mortel dsespoir; n'tait-ce pas
affreux!

Lady Harley se rappelait l'air triste et proccup d'dith, les jours
qui avaient prcd son mariage, et supposait quelque passion
contrarie; mais dith n'avait-elle pas affirm que son coeur tait
libre, et Volmerange l'poux de son choix.

L'explication d'un enlvement, d'un crime tombait d'elle-mme. Aucune
empreinte de pas ne se dirigeait de la terrasse  la porte vitre,
chemin qu'eussent d prendre les malfaiteurs.

Le sol, dtremp par la tempte de la nuit, et gard leurs traces aussi
fidlement que celles d'dith et de Volmerange.

Un petit lambeau de mousseline, accroch au passage par une des griffes
de ces artichauts de fer qui hrissent le chaperon des murs qu'on veut
protger, indiquait l'endroit par o la jeune femme s'tait lance dans
la rue.

Malheureusement, le pav, souill de boue et couvert de flaques de
pluie, n'avait gard aucun vestige des fugitifs.

La tempte de la nuit avait rendu les rues dsertes de bonne heure, et
personne n'avait rien vu.

--Peut-tre, dit lord Harley, sont-ils alls  leur terre de Twickenham;
cependant Volmerange avait dit qu'il ne concevait rien  cette mode
d'enfouir son bonheur dans la caisse d'une chaise de poste et de faire
des postillons les confidents du plus pur amour. Envoyons un message 
Twickenham.

Le comte de Volmerange et sa femme n'avaient pas paru  leur chteau, et
l'intendant n'avait reu aucun ordre  cet gard.

Cette rponse plongea lord et lady Harley dans la plus profonde douleur;
pendant le voyage du messager, ils s'taient fait de si beaux
raisonnements pour prouver que leur fille tait alle  Twickenham! Ils
s'taient attachs  cette frle broussaille d'esprance avec des ongles
si dsesprs, que, lorsqu'elle leur vint aux mains, comme une touffe de
fenouil, ils roulrent dans un abme de malheur et crurent perdre leur
fille une seconde fois.

Les recherches les plus actives n'eurent aucun rsultat, et la
disparition des deux poux resta enveloppe des plus profondes tnbres.

La noire glise Sainte-Margareth avait bien ralis les tristes
pressentiments inspirs par son aspect glacial et funbre, et justifi
le got de lady Braybrooke pour le temple neuf d'Hanover square, en fait
de crmonies de mariage. Cette fois-l, ce n'tait pas  tort que la
bonne dame prtendait que les glises gothiques n'taient bonnes qu' se
faire enterrer.




VII


--Eh bien, Sidney, qu'aviez-vous de si important  me confier, dit
Benedict Arundell  son ami, en faisant quelques pas dans la ruelle
troite que l'ombre de l'glise et le brouillard rendaient noire comme
un corridor de l'enfer.

--Ce ne sera pas long, rpondit Sidney en prenant Benedict par le bras
et l'amenant  peu prs en face de la maison dcrite dans un des
chapitres prcdents, comme s'il ne se ft pas trouv assez loign du
gros de la noce pour dire son secret.

En ce moment, une charrette attele de quatre de ces chevaux normes que
l'on ne voit qu' Londres, et  qui leurs teintes grises et leurs
formes colossales donnaient des airs de jeunes lphants, s'engagea dans
la rue qu'elle remplissait presque d'un bout  l'autre. Le conducteur,
qui se tenait  la tte de ses chevaux, n'tait autre que l'ingnieux
Cuddy, ci-dessus mentionn.

Cette voiture, ainsi engage, formait une barricade mouvante qui barrait
exactement la rue. Elle n'et pas permis  Benedict de rtrograder, et
et empch les gens de venir  son secours.

Vu sa charge norme, la voiture marchait trs lentement et n'avait pas
encore dpass la troisime ou quatrime maison de la rue.

Saunders rasait le mur du ct de Benedict, et son bras, pendant le long
de sa cuisse, ballottait ce masque auquel Noll avait fait des allusions
anacrontiques en le supposant destin au joli visage de Nancy.

Quant  Noll, qui avait des prtentions  tre un homme du monde,
prtentions que justifiaient  ses yeux une pingle en argent constelle
de fausses turquoises et fiche dans un lambeau de satin noir,
reprsentant la harpe de la verte rin, et surtout une paire de gants
d'une couleur indescriptible, qui avaient pu tre blancs aux temps
fabuleux, mais dont les doigts dcousus laissaient passer des phalanges
rougies et des ongles bleus, il se dandinait gracieusement en mchant
un bout de cigare teint, et caressait l'os de sa jambe de hron du bout
d'une petite baguette  battre les habits simulant une cravache.

Bob, fidle  son caractre, pelait sur la devanture d'une taverne
borgne l'emphatique et trompeuse nomenclature des vins de France et des
liqueurs trangres: cette littrature lui paraissait suprieure 
toutes les posies de la terre. Shakespeare et Milton n'taient  ses
yeux que de bien mdiocres grimauds,  ct du peintre en lettres qui
avait crit cette triomphante liste, plus lyrique cent fois que les odes
de Pindare, un Grec que Bob et assurment mpris pour la strophe qui
commence ainsi:

    L'eau,  la vrit, est trs bonne.

Quand Sidney, suivi de Benedict, passa prs de Saunders, il lui fit un
imperceptible signe du coin de l'oeil.

Celui-ci comprit et se rapprocha de Benedict; Noll laissa tomber sa
baguette  terre et s'inclina, faisant semblant de la ramasser.--Bob,
qui en tait au cognac, au rack, au rhum et au tafia, s'arracha  son
enivrante lecture.--Cuddy quitta la tte de ses chevaux, qui
s'arrtrent pacifiquement, et fit quelques pas vers le groupe...

Au mme instant, Benedict reut au visage une espce de contusion molle
et sentit s'taler sur sa face un masque pais, tide et lourd, qui lui
enleva  la fois la vue, la respiration et la parole.

Un bras nerveux s'appuya sur ses reins comme une barre de fer; des mains
larges et osseuses, aux doigts fourmillants comme des pinces de crabe,
s'attachrent  ses jambes et leur firent quitter le sol.

Cela fut fait avec la promptitude de l'clair, et Benedict, dont les
bras taient maintenus par des tenailles de chair pour l'empcher de se
dbarrasser de son masque, se sentit entraner vers un but inconnu par
une force mystrieuse, comme dans ces horribles rves o Smarra vous
emporte sur sa croupe monstrueuse.

La porte de la maison dserte s'ouvrit comme par enchantement, et la
troupe s'engagea dans le couloir sombre, suivie de sir Arthur Sidney.

Quand on se fut assez enfonc dans l'troit boyau pour que le jour
venant de la rue ft compltement teint, Saunders fit cette judicieuse
rflexion qu'il n'tait pas ncessaire d'touffer ce gentleman, et
arracha avec beaucoup de dextrit le masque de poix qui couvrait la
figure de Benedict.

Celui-ci commenait  perdre connaissance, et les soubresauts furieux
qu'il faisait pour se dbarrasser avaient sensiblement molli. Une
angoisse inexprimable lui serrait la poitrine. Ses tempes sifflaient, sa
gorge se gonflait pour une aspiration impossible, les oreilles lui
tintaient avec violence, et ses yeux aveugls voyaient tourbillonner de
folles lueurs bleues, vertes et rouges.

Certes, l'air de ce couloir sombre, ftide et glacial, et en toute
autre circonstance, soulev le coeur de Benedict; mais jamais brise
alpestre, vierge de toute haleine humaine et charge de tous les baumes
des solitudes fleuries, ne fut respire  plus larges narines,  poumons
plus avides que cette atmosphre presque mphitique.

Cette gorge d'air corrompu, c'tait la vie que buvait Benedict. Son
immense bien-tre se traduisit par un soupir profond, et un Ah! mon
Dieu! prolong.

--Il parat, dit Noll en lui-mme, que le particulier commenait 
prouver le besoin de mettre le nez  la fentre, et quoique Bob
prtende que rien n'est meilleur qu'une lampe de brandy, si ce n'est
deux lampes de rack, je crois que le gentleman et prfr  tout une
simple gorge d'air.

Benedict, revenu au sentiment de sa situation, voulut rsister; mais
huit bras vigoureux le poussrent dans la chambre que nous avons
dcrite, et que les rameurs, redescendus dans leur barque par le passage
souterrain, avaient laisse vide.

La porte se ferma sur lui, et la clef grina aigrement dans la serrure.

Encore tout chancelant, Benedict s'affaissa sur un coffre et s'accouda
dans une attitude dsespre  la table encombre de verre et de pots,
restes de l'orgie de Noll et de Saunders.

Quelle transition trange! quel renversement subit de destine!

Il y avait quelques minutes  peine, sir Benedict Arundell se trouvait
dans une voiture luxueuse, en face d'une jeune fille adorable, bel ange
qui voulait bien descendre des cieux pour lui, entour d'amis et de
connaissances, au milieu de l'clat d'une assemble aristocratique
tellement haut place, que les chances humaines ne semblaient pas
pouvoir atteindre ceux qui la composaient; et maintenant, par une
perfidie inoue, un guet-apens atroce, il tait confin dans un horrible
bouge, o l'attendait sans doute une mort affreuse.

Benedict regardait d'un oeil morne,  la lueur fauve du feu de charbon
de terre qui s'teignait, ces murailles sanguinolentes, suant le crime
et le vice, o les gibets, les portraits d'assassins et de voleurs, les
scnes de meurtre et de dbauche gratigns en blanc, lgendes
obscnes, nigmatiques ou menaantes, dansaient une sarabande sinistre
aux reflets intermittents de la chemine.

L'lgance mme du costume de Benedict rendait encore le contraste plus
frappant. Ce gant blanc si parfum, si frais, appuy sur cette table de
bois grossier, raye de coups de couteau et luisante de graisse,
faisaient l'effet le plus pnible; un homme comme Benedict ne pouvait se
trouver dans un pareil endroit que par une combinaison monstrueuse et
sclrate.

Un peu revenu de l'tourdissement d'un coup si soudain, Benedict se
demanda quel but pouvait avoir cette trange squestration. Sir Arthur
Sidney avait-il voulu le livrer  des malfaiteurs,  des assassins
peut-tre? tait-ce une manire originale de le punir de ne pas avoir
attendu son arrive? avait-il provoqu cet enlvement, ou bien,
spectateur impuissant, tait-il all chercher du secours pour une lutte
ingale?--Il errait ainsi de conjectures en conjectures, sans pouvoir se
fixer. Puis il pensait avec dsespoir aux inquitudes mortelles, aux
transes affreuses de miss Amabel, lorsqu'elle ne verrait pas revenir
celui qu'elle avait choisi pour poux, et dont rien ne pourrait
expliquer la disparition. Cette ide le transportait de fureur; il
maudissait Sidney et tournait autour de la chambre avec l'obstination
machinale d'une bte fauve qui cherche une issue.

A plusieurs reprises, il essaya d'branler la porte; mais elle tenait
solidement sur ses vieux gonds rouills, et les coups les plus rudes de
Benedict s'amortissaient sur ses planches paisses.

La fentre, d'une hauteur inaccessible, tait en outre grille de
barreaux plats taills en scie, et tellement serrs, qu'un sylphe
n'aurait pu se glisser dans l'interstice sans se dchirer les ailes.

Dans l'espoir d'tre entendu de quelques-unes des maisons du voisinage,
dont les toits dcoups en angles bizarres apparaissaient vaguement dans
le carreau suprieur, sir Benedict Arundell se mit  pousser des cris de
toute la force de ses poumons; pour lancer des sons plus loin, il essaya
d'imiter les portements de voix des marins qui ont besoin de dominer la
tempte, et des montagnards qui s'appellent du bord d'un abme 
l'autre, spars par un torrent.

Mais la chambre tait sourde comme si elle et t matelasse. La voix
de Benedict n'veillait aucun cho, et lui revenait dans la gorge, comme
sur ces hautes cimes o l'air rarfi te leur vibration aux paroles.

Exaspr, Benedict passa du cri au hurlement, tant qu'une cume
sanglante vint mousser aux commissures de ses lvres; puis, honteux de
forcneries inutiles, il se laissa retomber de fatigue sur le banc.

Le charbon, presque entirement consum, ne lanait plus que de rares
lueurs. Une petite flamme violette courait, prs de s'envoler, sur les
monceaux de cendres; la nuit tombe avait rendu la fentre opaque, et
des ombres formidables s'entassaient dans les coins de la chambre, o
l'oeil de la peur et vu aisment s'agiter et grouiller des formes
monstrueuses.

A coup sr, Benedict tait brave; mais  la fureur et au dsespoir
d'tre spar de miss Amabel vint se joindre le sentiment de la
conservation personnelle, justement veill. Cette trange et tnbreuse
aventure tait bien faite pour inspirer des apprhensions au plus
courageux.

Enferm seul, sans armes, sans aucun moyen de dfense, dans une chambre
touffe et sourde, dont la porte en s'ouvrant allait peut-tre donner
passage  des assassins, Benedict se laissa aller  un dcouragement
profond. Une autre crainte encore plus terrible vint lui traverser
l'esprit: si les assassins ne venaient pas, si on allait l'abandonner
dans cette chambre hideuse, triviale oubliette  l'usage d'ignobles
meurtriers!

Cette ide de mourir l de faim ou de soif, comme un chien enrag, loin
du ciel et des hommes, se prsenta si vivement  son esprit, qu'une
sueur froide lui ruissela subitement des tempes. Un assassin debout sur
le seuil de la porte ouverte lui et paru un ange librateur, car c'et
t la mort rapide et sans torture, au lieu d'une agonie atroce, plus
affreuse encore que celle d'Ugolin.--Ugolin avait au moins ses sept fils
 manger.

Et il se mit  parcourir la chambre  grands pas, cherchant une issue,
sondant les murs; mais il n'existait dans la chambre aucune autre porte
que celle qu'il avait vainement essay d'branler, ou du moins elle
tait si habilement masque, qu'il n'y avait aucun moyen de la
dcouvrir; et encore, en supposant qu'il l'et dcouverte,  quoi cela
lui et-il servi? Elle tait sans doute ferme par quelque secret ou
quelque serrure complique, dont la clef avait d tre retire d'avance.

Dans le paroxysme de son dsespoir, Benedict maudissait Dieu et les
hommes; il leva le poing vers le plafond obscur,  dfaut de vote
cleste, et frappa violemment le plancher, ne pouvant conculquer plus
directement la face de la martre Cyble.

Le plancher rendit un son sourd et caverneux, car Benedict trpignait
prcisment sur la trappe dont nous avons parl.

Une joie immense envahit son coeur en entendant rsonner ainsi ses pas
sur le vide: l'espoir d'une vasion lui rendit sur-le-champ son nergie
et son sang-froid. Il s'agenouilla, et, ttant le plancher avec les
mains, il se mit  chercher en tous sens s'il ne trouverait pas quelque
anneau, quelque bouton ou ressort qui ft jouer la trappe.

Il rencontra bientt l'anneau, et, avec des effort inous, il parvint 
soulever la lourde planche.

L'air froid du souterrain lui fouetta la figure, et le gouffre lui
apparut vaguement, plus sombre que l'obscurit, et plus noir que la
nuit.

O pouvait conduire cette ouverture? tait-ce le commencement d'un
passage souterrain, ou bien un puits o l'on jetait le corps des
victimes? tait-ce le magasin de cadavres d'une compagnie de _burkeurs_?
allait-il trbucher sur des ossements amoncels ou sur les tables
garnies d'une morgue clandestine?

Un mdecin capricieux avait eu peut-tre la fantaisie anatomique de
dissquer un corps de gentleman, et de promener son scalpel dans les
fibres de l'aristocratie; et ses pourvoyeurs, ayant trouv Benedict un
sujet convenable, s'en taient empars pour le livrer, contre un nombre
suffisant de guines,  ce docteur dlicat.

Mais comment s'expliquer que Sidney, son ami d'enfance, son camarade de
coeur au collge d'Harrow, et jou un rle dans cette pouvantable
machination, et le plus horrible, celui du boeuf priv qui conduit le
taureau sauvage dans le cirque ou  l'abattoir?

En allongeant le bras, Benedict sentit le commencement d'un escalier,
et, comme tous les hommes de coeur, aiment mieux aller au-devant de la
mort que de l'attendre morne et stupide, il glissa son corps  travers
l'entrebillement de la trappe, qu'il n'avait pas pu renverser  cause
de son poids, et il commena  descendre les marches, faisant
arc-boutant de son bras, qui tremblait et qui flchissait presque; puis,
jugeant qu'il avait assez descendu pour que la trappe ne lui crast pas
le crne en se fermant, il abaissa la tte et retira sa main.

La trappe, abandonne  elle-mme, s'abattit avec un bruit lugubre,
comme le couvercle d'une bire qui retombe et se referme sur un mort.

L'cho obscur du souterrain rendit ce son encore plus sinistre et plus
lamentable.

Quelque intrpide que ft l'me de Benedict, il se sentit froid dans la
moelle des os et il se dit en lui-mme:

--Si l'oreille entend lorsque le corps est cousu dans son suaire, le son
de la terre roulant sur le cercueil ne doit pas tre plus triste et plus
lugubre. Peut-tre me suis-je enterr vivant et ce trou noir sera-t-il
mon caveau spulcral!

Et il continua  descendre les marches, posant les pieds avec
prcaution, les mains tendues devant lui.

--Pourvu que ce souterrain ait une issue, quand mme elle devrait
dboucher dans un cnacle de bandits, dans un sanhdrin de sorcires!
disait le pauvre Benedict regrettant presque la chambre rouge.

Du reste, dans ces opaques tnbres, nulle lueur, mme livide, nulle
toile, mme sanglante; aucune raie de lumire aux interstices des
blocs. Rien que la nuit dsesprante, paisse et froide.

Ce malheureux jeune homme semblait avoir pass de la premire  la
seconde pice de son tombeau.

Le vent, engouffr sous la vote humide, poussait de ces gmissements
qui ressemblent  des voix humaines, et par lesquels la nature, dans les
nuits d'ouragan, semble dplorer des pertes inconnues: lamentations
vagues, soupirs touffs, sanglots qu'on dirait chapps d'une poitrine
qui se brise, hurlements de victimes qu'oppresse le genou du meurtrier.
L'orgue de la tempte joua pour ce ple auditeur, ttonnant dans
l'ombre, toute sa symphonie de tristesse et d'pouvante.

A mesure qu'il descendait, les marches devenaient humides et glissantes,
et de fins nuages de bruine, chasss par le vent, lui arrivaient  la
figure.

Un pesant clapotis d'eau se faisait entendre  travers les rumeurs de la
rafale, et le dernier repli d'une vague lance plus loin que les autres
vint mouiller le pied de Benedict. Il en conclut que ce souterrain
aboutissait  la Tamise, et, comme en fait de nage, il et pu lutter
avec lord Byron ou Enkhead, il crut son vasion assure.

Effectivement, rien n'tait plus facile pour un nageur comme lui que de
gagner l'ouverture de la vote qui devait aboutir sur le fleuve, et de
l, remonter ou descendre vers la rive, selon le point o il se
trouverait.

Tout joyeux de cette esprance, il se croyait dj assis prs d'Amabel,
lui racontant cette aventure bizarre, et la priant de lui pardonner
l'inquitude bien involontaire qu'elle lui avait cause; avec cette
rapidit inoue qui caractrise la pense, le fluide le plus vloce
aprs ou mme avant l'lectricit, mille tableaux charmants se
succdrent dans sa tte pendant le court espace de temps qu'il mit 
franchir trois marches.--Il se vit  l'autel, pressant les doigts
dlicats de miss Vyvyan, puis sur le seuil de la chambre nuptiale, et,
par un tableau d'une intuition plus lointaine, dans sa maison de
Richmond; il tait debout  ct d'Amabel, sous la vranda du perron de
marbre, et regardait jouer avec un daim familier un bel enfant blond sur
le velours vert d'un boulingrin.

Ces beaux rves s'croulrent subitement et furent remplacs par toutes
les visions, par toutes les hallucinations du dsespoir.

La main tendue de Benedict avait rencontr une grille de fer.

Le chemin tait barr de ce ct-l, et de l'autre le retour tait
impossible. Les forces puises d'Arundell n'auraient pu suffire 
soulever cette lourde trappe.

--Que vous ai-je fait, mon Dieu, pour tre damn vivant, s'cria
douloureusement Benedict, et quel crime inconnu dois-je expier ici? O
Amabel! quelque tristes que soient les suppositions o vous vous livrez
sans doute maintenant sur mon sort, elles ne peuvent approcher de la
ralit. Et, par un dernier effort de cette esprance vivace qui ne
peut abandonner l'homme, et que le condamn garde encore le col engag
sous le couperet, Benedict secoua chacun des barreaux les uns aprs les
autres, essayant de les branler ou de les soulever; mais ils taient
scells d'une manire indracinable, et la rouille soudait leurs
sertissures.

Vingt fois, ayant rencontr la serrure dans ses ttonnements, le pauvre
Benedict se mit les doigts en sang pour en dmonter les vis ou en faire
jouer les ressorts.

Pendant qu'il se livrait  ce travail inutile, car la serrure massive et
complique et fait honneur  la porte d'un cachot de Newgate, une vague
l'enveloppa de sa caresse glaciale.

Benedict, transi, claquant des dents, ses vtements de noce imprgns
d'eau, remonta quelques marches pour se mettre  l'abri de l'atteinte
des flots, et s'assit sur un degr, comme une de ces sombres figures
accroupies dont le Dante Alighieri peuple les escaliers de ses enfers.

Il resta l ainsi, dans la morne rsignation de la brute accule, du
sauvage pris. Combien de temps? Une ternit ou une heure.--La
perception relle des choses lui chappait, et la roue de la folie
commenait  lui tourner dans la tte.

A un certain instant de calme relatif, il voulut savoir l'heure, se
souvenant qu'il avait une montre  rptition dans la poche de son
gilet; mais sa main, engourdie par le froid, pressa la dtente trop fort
ou maladroitement, et le ressort se rompit et rendit un son strident
sous l'or de la bote.

Le pauvre Benedict se trouvait comme ces prisonniers des mines de
Sibrie, qu'on fait dormir deux heures et puis travailler deux heures
alternativement, pour qu'ils ne puissent savoir ce qui leur reste de
temps  faire; car, bien qu'ils ne voient jamais le soleil, la division
du travail et du repos leur permettrait de compter.

Attendre la mort dans l'ombre, sans savoir l'heure, quel supplice! Satan
l'a oubli.

...On n'entendit plus bientt sous la vote que le bruit sourd de la
yole, qui, balance par la houle, frappait la berge du canal
souterrain.




VIII


Au bout d'un temps qui parut long comme une ternit  sir Arundell, et
qui, en ralit, ne dura gure qu'une heure, car le temps n'existe pas,
et le dsespoir ou l'ennui peuvent faire tenir un sicle dans une
minute, un bruit de pas rsonna sourdement sur la vote, et quelques
filets de lumire dessinrent la coupure de la trappe.

Bientt le pesant couvercle se souleva; un rayon livide et tremblant
tomba dans la moite obscurit, et par l'troite ouverture parut,  ct
d'une chandelle, la tte caractristique de Saunders, prsentant un de
ces effets rouge et jaune rpts  satit par Scalken.

Arundell remonta prcipitamment les marches, et, bien qu'il ft aussi
courageux que les preux chevaliers dont il descendait, ce ne fut pas
sans un vif sentiment de plaisir qu'il vit poindre  la vote la tte de
Saunders. Un chrubin cravat de ses ailes ne lui et pas sembl plus
agrable, et cependant Saunders n'avait rien de particulirement
cleste; mais Arundell prouva  son aspect la mme joie qu'un homme
enterr vivant qui voit lever la dalle de son tombeau et trouve le
hideux fossoyeur shakespearien un pur ange de lumire. Car, bien que les
hros de roman ne doivent tre accessibles  aucune faiblesse humaine,
except  l'amour, il est souverainement dsagrable de mourir de faim
et de froid en habit noir, en gants blancs et en bottes vernies, dans un
caveau glac, sur un escalier envahi par la mare, la propre nuit de ses
noces avec une des plus jolies hritires de Londres.

--Ou diable sera-t-il all? murmura Saunders avant qu'un rayon de sa
lumire et rencontr Arundell dans l'ombre. Je suis pourtant bien sr
d'avoir ferm la grille  double tour, et les barreaux sont assez
rapprochs les uns des autres pour que le plus mince gentleman, et-il
mis un corset de femme, ne puisse passer  travers. Cependant il doit
tre dans la chambre ou dans le caveau. Allons, descendons, et faisons
une visite complte.

A peine Saunders eut-il mis le pied sur la premire marche de
l'escalier, qu'il se trouva face  face avec Arundell, qui remontait
prcipitamment.

--Ah! vous voil, milord! dit le matelot d'un air de cordialit rude et
de visible contentement. Vous trouvez la seconde pice de votre
appartement un peu humide et froide, et vous regrettez la premire.

Et il soutint de sa main rugueuse le coude de sir Benedict Arundell, qui
chancelait sur le rebord de la trappe.

Benedict se laissa tomber sur le banc prs de la table. Saunders donna
quelques coups de pocket dans la masse  demi consume du charbon de
terre, et en fit jaillir quelques flammes violettes. Arundell, ranim
par l'air tide de la pice, et sr au moins de ne pas mourir sans
explication, trouva presque agrable cet horrible bouge, chamarr de
dessins bizarres et sinistres, et prouva un bien-tre relatif. La
figure de Saunders, quoique rude, n'avait rien de repoussant, et
Benedict essaya de lier conversation avec lui.

--Que signifie, dit Arundell, cet enlvement absurde? Veut-on me voler,
me faire signer des lettres de change, ou m'assassiner?

Saunders fit un geste de dngation et rpondit:

--Je crois plutt que, si Votre Seigneurie avait besoin d'argent on lui
en donnerait.

--Mais, alors, que veut-on de moi?

--Je l'ignore, mais rien qui soit nuisible  Votre Grce; car, au
contraire, les plus grands gards nous sont recommands, et vous serez
trait aussi douillettement qu'un ballot renfermant des pendules ou des
verres de Bohme.

--Et connaissez-vous l'homme prs de qui je marchais dans la ruelle, sir
Arthur Sidney?

--Je le voyais pour la premire fois, rpondit Saunders, dont les yeux
d'un bleu d'acier soutinrent imperturbablement le regard pntrant de
Benedict.

--Sidney ne serait donc pour rien dans cette infernale trame? se dit
Benedict, heureux de pouvoir carter un soupon qui pesait
douloureusement sur son me. Mais comment se fait-il qu'tant si prs de
moi, il ne m'ait pas port secours et n'ait pas cri  l'aide? reprit
aussitt le doute.--Quel motif vous a pouss  cette action violente,
continua Arundell, et qui pourrait tre svrement punie, si elle
parvenait  la connaissance des magistrats!

--J'ai suivi les ordres de ceux  qui je suis convenu d'obir, et, quant
 la justice...

Ici, Saunders fit un mouvement d'paules significatif, qui indiquait un
esprit des plus sceptiques  l'endroit de la perspicacit des policemen.

--Et ces gens  qui vous obissez dans ces entreprises hasardeuses,
quels sont-ils?

--Je vous dirais leurs noms qu'ils ne vous apprendraient rien; aucun
rapport n'a jamais exist entre eux et vous.

--Eh! mais savez-vous qui je suis?

--Non; je ne sais ni vos noms ni vos titres. Je vois seulement,  votre
physionomie noble,  vos petites mains,  la finesse du drap de vos
habits et de votre linge, que vous appartenez  la haute vie.

--Si vous m'ouvriez cette porte et me reconduisiez dans la rue, je suis
assez riche, fit Arundell, pour vous assurer une petite fortune qui vous
permettrait de vivre  votre manire dans le pays qui vous plairait le
mieux.

A cette proposition, les joues hles de Saunders se couvrirent d'un
rouge de brique, et le bleu de mer de ses yeux ples tincela dans son
masque devenu plus sombre; cependant il se remit vite et rpondit avec
calme:

--Quoique le mtier que je fais ne soit pas des plus dlicats, je n'ai
pas l'habitude de trahir ceux qui ont mis leur confiance en moi, mme
pour de mauvaises besognes. D'ailleurs, je voudrais  prix d'or vous
mettre en libert, que je ne le pourrais pas. La porte est ferme en
dehors, et je suis aussi prisonnier que vous.

Un temps de silence mutuel suivit cette rponse.

Puis Saunders, dont les joues avaient repris leurs couleurs naturelles,
alla ouvrir une armoire, pratique dans le mur, et en tira un grand
morceau de boeuf sal, un fragment de pain et une mesure de bire dans
un pot d'tain; il plaa le tout sur le coin de la table en face
d'Arundell, et lui dit d'un air respectueusement jovial:

--Milord, vous devez avoir djeun ce matin de bonne heure; je ne pense
pas que vous ayez fait de _luncheon_ et l'heure du dner est passe
depuis longtemps. Quelle que soit la contrarit que vous prouviez, la
nature ne perd pas ses droits, et, malgr l'affliction de votre coeur,
votre estomac ne serait peut-tre pas fch d'avaler un morceau.

En dpit de son dsespoir et de sa rage, Arundell, ou du moins la partie
la moins noble de lui--la bte, comme disait de Maistre,--reconnut la
justesse du raisonnement. Il s'approcha des mets servis par Saunders, et
se mit  manger d'un apptit dsol mais vif.

--La chair n'est pas dlicate, dit Saunders; cependant ce boeuf sal a
t coup dans la cuisse d'un des meilleurs lves du Lancashire, et
cette bire, plus noire que la poix, que couronne une cume blonde comme
de l'or, est du porter double, le meilleur qui se soit brass  Dublin
avec de l'orge et du houblon, et tel que l'on n'en trouverait pas de
meilleur dans la taverne la plus renomme de Londres.

Benedict reconnut implicitement la vrit des paroles de Saunders, en se
coupant plusieurs tranches du boeuf ainsi vant, et en vidant jusqu'
la dernire topaze le contenu de la mesure d'tain.




IX


A peine le frugal repas de sir Benedict Arundell tait-il achev, que la
trappe s'ouvrit, et que les quatre gaillards dont nous avons dj dcrit
l'entre par le souterrain dfilrent silencieusement du trou.

L'un d'eux changea avec Saunders quelques paroles dans une langue
bizarre, auxquelles Benedict ne put rien comprendre, et o les phrases
paraissaient composes d'un seul mot, comme les idiomes que l'on ne
possde pas. C'tait du galique ml, pour plus d'obscurit, d'un
certain nombre de mots d'argot.

Deux des nouveaux venus s'approchrent de la trappe, et Saunders,
s'avanant vers sir Benedict Arundell, lui dit:

--Si Votre Grce avait la complaisance de nous suivre, je crois que
l'heure de partir est arrive.

--De partir? s'cria Arundell en se reculant par un mouvement instinctif
 quelques pas de la trappe.

--J'espre, dit Saunders avec une insistance polie, que milord
comprendra qu'il vaut mieux venir avec nous sans rsistance. Nous sommes
cinq, tous vigoureux, tous bien arms, il n'y a pas de lutte possible.
Il faut que nous excutions les ordres qu'on nous a donns; au besoin,
nous emploierions la force, avec tous les mnagements imaginables, car
nous ne voulons vous faire aucun mal.

--Je vous suis, rpondit Arundell voyant bien qu'il n'y avait pas moyen
de faire autrement, et pensant,  part lui, qu'il aurait plus de chance
de s'chapper une fois dehors.

La petite troupe s'engloutit successivement dans la noire ouverture, o
Saunders disparut le dernier, conduisant Benedict momentanment rsign.

On descendit une vingtaine de marches, et l'on arriva  la grille qui
avait arrt les projets d'vasion d'Arundell.

L, Saunders dit au lord:

--Je vais tre oblig de vous billonner, ce qui me fcherait infiniment
 moins que vous me promettiez, sur votre parole d'honneur, de ne point
crier, de ne point appeler  l'aide; je ne voudrais pas vous museler
comme un veau qui pleure sa nourrice.

Comme en dfinitive le rsultat devait tre le mme, rendu muet par un
billon ou par sa parole, Arundell promit le silence.

--Je ne vous demande pas de ne pas essayer de vous chapper, cela me
regarde, dit Saunders en remettant le billon dans sa poche et en tirant
la clef qui devait ouvrir la grille.

Un des matelots approcha la lanterne, et la clef, introduite dans la
serrure rouille par l'humidit du lieu, et eu peine  faire jouer les
ressorts intrieurs, manie par une main moins vigoureuse que celle de
Saunders.

Elle fit les trois tours obligs, et la lourde grille, pousse par deux
matelots, grina sur ses gonds avec un bruit enrou.

Les matelots s'assirent sur leurs bancs et posrent leurs avirons sur
les bords de la yole, dans une symtrie parfaite, attendant le signal de
nage. Saunders s'assit au gouvernail ayant Benedict  son ct.

Au moment o la barque, cdant  l'impulsion des rames, se mettait en
mouvement, un rayon gar de la lanterne baucha vaguement vers la
poupe de la yole une sombre figure enveloppe d'un manteau rejet sur
l'paule et coiffe d'un chapeau rabattu sur les yeux; mais Saunders
teignit la lanterne et tout rentra dans l'ombre.

Au bout de quelques minutes, l'embarcation dboucha du sombre canal dans
les eaux de la Tamise.

Le brouillard, dchir par le vent, fuyait en lambeaux comme une toffe
que la tempte emporte, dans un ciel bas, cras et noir comme la vote
d'un tombeau qu'enfument les torches des visiteurs; cette coupole
sinistre o des veines moins sombres figuraient les lzardes, semblait
prs de s'crouler par immenses blocs sur la ville endormie, dont la
silhouette d'bne pose en scie de chaque ct du fleuve n'tait plus
pique que de rares tincelles de lumire.

C'tait une nuit horrible que cette nuit.

La Tamise roulait des vagues comme une mer; les amarres des bateaux se
tendaient avec des craquements pnibles comme ceux des nerfs d'un
patient tir sur un chevalet. Les embarcations s'entre-choquaient en
rendant des sons lugubres; et l'eau pesante retombait sur elle-mme avec
un soupir d'oppression et d'puisement, comme celui qui sort d'une
poitrine sur laquelle s'est assis le cauchemar. Le vent poussait des
plaintes semblables aux cris d'un enfant qu'gorgent des sorcires pour
leur oeuvre sans nom; et sur cet ensemble de bruits plaintifs,
indfinissables et sinistres, planait, comme un tonnerre sourd, la
rumeur lointaine des vagues regagnant leur gte.

Les difices qui longent le fleuve, magasins, entrepts, usines aux
longs oblisques panachs de flammes, dbarcadres aux larges rampes,
glises levant au-dessus des maisons leurs vieilles flches normandes
ou leurs campaniles d'imitation classique, perdaient dans l'ombre ce que
le jour peut y faire trouver de mesquin et prenaient des proportions
cyclopennes et colossales. Les toits devenaient des terrasses
orientales, les chemines des oblisques et des phares; l'enseigne
gigantesque en lettres dcoupes faisait l'effet de la balustrade troue
 jour d'un balcon arien; et le tout, sombre, immense, confus, semblait
une Ninive sur quoi passait le nuage de la colre de Dieu.--Un graveur 
la manire noire en et fait, avec quelques rayons de lumire livide,
une de ces effrayantes estampes bibliques o les Anglais excellent.

Sir Benedict Arundell, voyant la barque raser le bord d'assez prs, et
sentant moins serrs les doigts dont Saunders lui entourait le bras
comme d'un anneau de fer, crut pouvoir tromper la surveillance de son
gardien, et fit un soubresaut si brusque, que la yole en faillit
chavirer; il avait presque franchi le bord, ses pieds touchaient la
surface de l'eau, et quelques brasses  peine le sparaient du rivage;
mais la main vigoureuse de Saunders, l'enserrant comme une tenaille de
fer, le ramena  sa place, et, par une pese d'une force immense, le fit
rasseoir.

Pendant cet pisode rapide comme la pense, l'inconnu, immobile et
silencieux  la proue, s'tait lev, tendant les bras comme pour porter
secours  Saunders; les quatre rameurs n'taient pas de trop pour lutter
contre le tourbillonnement des ondes et maintenir la yole en quilibre.

Dans ce mouvement, les plis de son manteau s'taient drangs, et
Benedict avait cru reconnatre les traits de son ami Sidney. Mais
l'homme ramena le pan de son manteau sur son paule, de manire que le
pli suprieur lui cacht le nez. Les yeux taient ensevelis dans la
pnombre projete par les larges bords du chapeau, et l'identit du
personnage tait de nouveau devenue impntrable.

Cependant la tempte augmentait, le vent furieux semblait prendre des
filaments de pluie et les dcocher de son arc en sifflant comme des
flches glaces; une brume d'eau courait dans l'air, et l'cume des
vagues, arrache par lanires, s'parpillait phosphorescente  travers
l'obscurit. La houle tait si forte, qu'elle dpassait souvent le
bordage de la barque, et que les rameurs, les pieds appuys contre les
tasreaux, le corps renvers en arrire et pesant de tout leur poids sur
les avirons, avaient toute la peine du monde  maintenir l'esquif dans
sa direction.

Cache entre deux normes vagues, la yole passa inaperue devant le
bureau de police, dont le fanal rouge semblait  moiti endormi, comme
un oeil avin.

--Il vente  dcorner Satan! murmura Saunders.

Et, voyant que Benedict frissonnait sous son mince habit noir, il lui
jeta sur le dos un coin de caban grossier qu'il ramassa avec son pied au
fond de la barque.

--Il est certain, reprit-il, qu'avec un temps pareil, nous ne
rencontrerons pas beaucoup de canots flnant sur la Tamise. Nous sommes
favoriss par le temps, et mme un peu trop favoriss, ajouta-t-il en
recevant en plein dans la figure l'cume d'une vague qui dferlait.

Les passages des ponts taient surtout effrayants. L'eau s'engouffrait
sous les arches en sombres cataractes avec un bruit terrible et un
rejaillissement pouvantable; la rafale qui soufflait en sens inverse
contrariait, sans pouvoir l'arrter, la course furieuse des vagues
creuses en tourbillon et rendues folles par cette rsistance dans
l'troit passage des piles dont l'obstacle faisait refluer leurs masses.
Le vent mugissait, l'eau sifflait et grondait, et les chos humides des
arches rpercutaient ces bruits en les rendant plus effrayants encore.

La barque, dirige avec un tact miraculeux et une perspicacit presque
inconcevable  travers cette nuit profonde, enfilait juste au milieu de
l'arche la plus sre, et se prcipitait dans le gouffre comme une paille
emporte par la chute du Niagara ou le tourbillon du Malstrom; puis
elle ressortait de l'autre ct, pimpante, coquette et fire, et certes
elle en avait bien le droit.

Comme elle passait le pont de Blackfriars, une forme blanche venant d'en
haut traversa rapidement l'axe de l'arcade et vint tomber sur l'eau
comme une plume de cygne,  peu de distance de l'embarcation.

Ce flocon se dbattit, et deux bras de femme s'agitrent au-dessus d'une
jupe ballonne par la chute. Lorsque la barque, suivant son impulsion,
passa prs de ce ple fantme, flottant sur l'eau noire comme une elfe
ou une nixe des lgendes allemandes, deux mains dsespres
s'accrochrent au bordage avec une si grande force nerveuse, quoique
faibles et dlicates, que leurs ongles d'agate entrrent dans le bois
comme des griffes de fer.

Si quelqu'un dans la barque et eu l'ide de relever les yeux, et
surtout si la nuit et t moins opaque, on aurait pu entrevoir
vaguement une forme humaine penche au parapet du pont.

La yole s'inclina subitement de ce ct, embarqua une lame, et et
chavir si les rameurs ne se fussent ports immdiatement de l'autre.

Une tte effare et si ple qu'on pouvait la discerner, malgr
l'paisseur de la nuit, se montra sur le bord de la barque,  travers un
ruissellement de cheveux dtremps; ses deux prunelles dilates
luisaient comme des globes d'argent bruni, et de ses lvres violettes,
avec un accent inexprimable, jaillirent ces mots:

--Sauvez-moi! sauvez-moi!

--Que faire? dit Saunders. Si elle continue ainsi, elle va nous faire
tourner ou entraver notre marche; et pourtant ce serait dur de lui
couper les mains, car il n'y aurait pas d'autre moyen de la faire lcher
et de lui replonger la tte dans cette vilaine eau noire qui lui fait si
grand'peur.

--Ce serait un crime abominable, dit Benedict en saisissant les bras de
l'infortune et en s'efforant de l'attirer dans le bateau.

Tous les rameurs se jetrent  l'autre bord, et, comme l'homme
mystrieux plac  la poupe ne fit aucune observation, Saunders aida
Benedict dans l'opration du sauvetage; et bientt, passe par-dessus le
bord, la femme entra dans la barque, et s'assit ou plutt s'affaissa aux
pieds de Benedict.

La marche de la barque, un instant retarde par cet incident, fut
acclre pour regagner le temps perdu, et bientt on laissa en arrire
le pont de Londres, et la yole fila avec plus de rapidit que la flche
au milieu des ranges de navires, dont les espars se heurtaient avec un
cliquetis lugubre, et dont les poulies, tracasses par le vent,
piaulaient comme des oiseaux de nuit.

Le silence le plus profond rgnait dans la barque, les rameurs
semblaient retenir leur souffle, les rames garnies de linges entraient
dans l'eau muette, comme si elles se fussent baignes dans un
brouillard, et le seul bruit qu'on entendt, c'tait le claquement des
dents de la pauvre femme qui frissonnait dans ses vtements mouills.

On sortit enfin de la ville de navires dont les quartiers se groupent 
partir du pont de Londres jusqu' l'le des Chiens, et les rameurs
enfoncrent avec plus de vigueur et moins de prcaution leurs avirons
dans l'eau moins turbulente, car la fureur de l'orage s'tait un peu
abattue.

Certes, Benedict, qui avait tendu un pan du surtout que lui avait prt
Saunders sur les paules de la malheureuse jeune femme vtue seulement
de mousseline blanche, ne se doutait pas qu'il l'et dj vue une fois
dans la journe sous le porche de Sainte-Margareth, o la manche de son
habit avait effleur le voile de dentelles qui la couvrait; et
certainement la pauvre dith Harley--car c'tait elle--n'aurait pas cru
que l'homme aux pieds duquel, par cette nuit glace, elle se tordait en
sanglotant, tait l'heureux Benedict Arundell.

Un trange destin runissait dans cette barque frle, au milieu d'un
ouragan, le mari sans femme, la femme sans mari. Une combinaison
capricieuse, dsunissant les couples que tout semblait assortir, en
faisait un autre de leurs parties brises et disjointes.




X


La yole nagea encore quelque temps, jusqu' la hauteur de Gravesend, 
peu prs. La tempte s'tait un peu apaise, et le ciel, quoique
toujours menaant, laissait entrevoir quelques toiles dans le bleu noir
de la nuit,  travers les dchirures largies des nuages. Les vagues,
remues jusque dans leurs profondeurs, s'agitaient lourdement et
dferlaient en lames pesantes sur les berges du fleuve vas en bras de
mer; le vent grommelait en s'loignant, comme un chien hargneux et
poltron qui vient de recevoir un coup de pied.

Une coque noir, surmonte d'espars dlis comme des fils d'araigne,
sortit de l'eau, et se dessina vaguement dans l'obscurit.

C'tait _la Belle-Jenny_  l'ancre, et masque jusque-l par un coude du
fleuve. Tout semblait dormir  son bord: les coutilles taient
soigneusement fermes; pas une lumire, pas un mouvement, rien que le
cri des poulies fouettes par les derniers souffles de la rafale; ce
sommeil tait trop profond pour tre naturel. En effet, _la Belle-Jenny_
ne dormait que d'un oeil, car la yole ne fut pas plus tt dans ses
eaux, qu'une tte se leva au-dessus du bastingage, et, se penchant vers
le fleuve, murmura d'une voix basse mais distincte:

--Oh! l-bas, de la yole! oh! est-ce vous?

--Oui, rpondit sur le mme ton Saunders, et voici le mot de passe: Le
crabe marche de travers, mais il arrive.

--Sage maxime, ajouta Mackgill en se prsentant au sommet de l'chelle.

Le canot s'tait rang tout  fait sur le flanc de _la Belle-Jenny_, et
Saunders, tenant toujours d'une main le bras d'Arundell, et de l'autre
empoignant une des cordes de tire-veille, commena  gravir l'chelle
escarpe. Arundell eut un instant l'ide de se laisser tomber; mais la
main de Saunders l'treignait comme un tau, et, d'ailleurs, les autres
compagnons, montant immdiatement aprs lui, avaient les doigts  la
hauteur de ses talons, et l'eussent probablement retenu. Il et pu
aussi rouler dans le canot rest en bas.

Toute tentative d'vasion tait donc impossible; il continua son
ascension aussi lentement que s'il et mont les chelons de la potence,
car il sentait que chaque pas qu'il faisait l'loignait d'une immensit
de miss Amabel. Son transport, opr avec tant de prcaution et de
mystre sur un vaisseau qui semblait l'attendre, annonait un projet
mdit depuis longtemps; tous ces agents silencieux obissaient  une
volont dont le but restait impntrable pour lui. Que voulait-on faire
de sa personne? l'emmener dans une rgion lointaine, le retenir en otage
pour une ranon de ses parents et de ses amis? Aurait-il t la victime
 Londres d'une de ces troupes de trabucaires qui emmnent leurs
prisonniers dans la montagne, sauf  envoyer  la ville une oreille du
captif en manire de sommation?

--Et la femme, qu'en allons-nous faire? dit Saunders, qui tait rest
dans le canot, aprs avoir confi sir Benedict Arundell aux soins de
Jack et de Mackgill,  l'homme au manteau, toujours assis prs de la
poupe. La rejeter  l'eau aprs l'avoir sauve, ce serait dur.

--Qu'on la monte l-haut, rpondit brivement l'homme emboss dans sa
cape.

dith avait cout ce dialogue, o sa vie s'agitait, comme si la
question ne l'et pas regarde; elle tremblait convulsivement, et les
bourdonnements de la folie passaient dans sa tte traverse
d'blouissements fbriles; elle se laissa prendre et emporter comme un
enfant malade par sa nourrice.

Saunders, habitu  de plus lourds fardeaux, gravit l'chelle vacillante
avec la lgret d'un chat, et eut bientt dpos sur le pont miss
dith, qu'il adossa contre le mt, car elle se soutenait  peine, et ses
membres inertes, n'tant plus guids par aucune volont, flottaient
comme au hasard. L'homme au manteau ordonna  Saunders de la conduire
sous l'entrepont, dans un endroit d'o elle ne pt rien voir et o elle
ne pt pas tre vue.

L'ordre fut aussitt excut, et le pont de _la Belle-Jenny_, redevenu
dsert, ne rsonna bientt plus que sous les pas de l'homme au manteau,
qui se promenait sur le tillac, piant la direction du vent; car
Benedict avait aussitt t conduit dans la cabine d'arrire par Jack et
Mackgill, et soigneusement enferm dans sa nouvelle prison.

Sa cabine tait orne avec assez d'lgance; le lit, cach par de courts
rideaux de damas s'enfonait dans un cadre de bois des les. Un divan de
crin noir, une table suspendue de manire que son niveau ne ft pas
drang par le roulis, une petite lampe enclave au plafond en
formaient l'ameublement; mais la fentre,  laquelle Benedict courut
d'abord, tait faite d'un rond de verre dpoli joint avec une prcision
parfaite et d'une paisseur  ne laisser ni transparence ni espoir
d'vasion. La porte paraissait galement bien ferme.

Arundell, voyant que tout essai de fuite tait impossible, alla
s'asseoir dans l'angle du divan et resta l sans pense et sans rve,
subissant son sort avec la patience morne du sauvage ou de l'animal
captif: des suppositions, il tait las d'en faire; des projets, ils
taient inutiles. Perspicacit, intelligence, rsolution, rien ne
pouvait servir. Envelopp d'inextricables rseaux, par un ennemi
inconnu, pauvre mouche prise dans la toile d'une araigne mystrieuse,
il ne pouvait, en se dbattant, qu'enchevtrer ses ailes encore
davantage, et que faire redoubler les fils qui le retenaient. Jouet d'un
guet-apens horrible ou d'une trahison infme, il lui fallait attendre
son sort en silence. Fatigu des vnements et des motions de cette
journe terrible, malgr son dsir de rester veill pour observer les
choses qui allaient se passer, il sentait malgr lui ses paupires
s'appesantir. Quoique son esprit veillt son corps dormait.

Pendant ce temps, la brise avait saut, et le capitaine Peppercul, en
train de dguster  petites gorges un gallon plein de rhum pour se
prserver du brouillard humide, interrompit cette douce occupation, et,
sur l'avis de l'inconnu au manteau noir, qui avait observ les rhumbs du
vent avec la sagacit d'un homme expriment aux choses de la mer, monta
sur le pont en chancelant un peu. Comme le brouillard tait extrmement
humide ce soir-l, en mortel plein de prudence, il s'tait extrmement
prmuni. Mais le digne capitaine Peppercul n'tait pas un gaillard 
pricliter pour une mesure de spiritueux, et deux ou trois bouffes
d'air frais lui eurent bientt rendu tout son sang-froid.

--Capitaine, la mare nous favorise, le vent a chang, il faut mettre le
cap sur la pleine mer; notre expdition en Angleterre est finie, dit
l'homme au manteau en voyant paratre Peppercul.

--Entendre, c'est obir, rpondit celui-ci en parodiant  son insu la
formule du dvouement oriental; car l'homme au manteau paraissait lui
inspirer un respect mlang de crainte, quoique de sa nature le
capitaine Peppercul ne ft ni servile ni poltron.

L'ordre fut donn d'appareiller. Les barres d'anspect furent places
dans l'arbre du cabestan, et les matelot pesant dessus de toute la force
de leurs bras et de leur poitrine, commencrent leur mange circulaire
en poussant sur un rythme plaintif ce singulier gloussement compos de
la plainte du vent, du sanglot de la lame, du cri de la mouette, et dans
lequel l'inquitude de la nature semble se mler  l'effort humain.
L'ancre drapait, et dj, plusieurs tours de chane s'enroulaient au
tambour et mouillaient le pont de leur dgot.

A ces piaulements bizarres, aux pitinements rguliers qui les
accompagnaient, Benedict qui dj bauchait un rve plein de
catastrophes tranges et d'apparitions sinistres, vague image de ses
aventures de la journe, comprit qu'on levait l'ancre et qu'on allait
partir. Quoique ce dtail n'aggravt pas beaucoup sa situation et qu'il
lui ft, au fond, assez indiffrent d'tre captif dans une prison
immobile ou dans une prison voyageuse, il se sentit pris d'une
incommensurable tristesse: tre prisonnier en Angleterre, sur un sol
peupl de ses amis qui le cherchaient, vivre dans l'air que respirait
Amabel, c'tait encore une consolation; il ne pouvait plus compter sur
les efforts de ses parents et de ses connaissances pour le retrouver.
Comment suivre sa trace dans ce sillage qui se referme aussitt en
tourbillonnant? Amabel tait  jamais perdue pour lui!

Les cris singuliers continuaient toujours, et bientt l'ancre releve
fut attache aux amures; les matelots, grimps sur les huniers et sur
leurs vergues, dferlrent les voiles, qui s'ouvrirent  la brise en
palpitant avec bruit, comme des ailes d'oiseau de mer qui voudraient
s'envoler; mais, retenues par les coutes elles se creusrent,
s'arrondirent, et, donnant leur impulsion  _la Belle-Jenny_, la firent
gracieusement pencher dans son sillage.

Mackgill, debout prs de l'habitacle de la boussole, claire par une
lueur tremblotante, tenait la roue du gouvernail, et, guidant _la
Belle-Jenny_, aussi sensible  l'impulsion qu'un cheval  bouche
dlicate  l'action du mors et de la bride, il la redressait,
l'inflchissait, vitant les rencontres des navires et des barques, que
les approches du jour commenaient  faire sortir de leur torpeur et qui
se croisaient en tous sens sur le large fleuve.

Le matin commenait  se lever; des lignes de lumire blafarde
sillonnaient les pais bancs de nuages. Les feux rouges de
bateaux-phares plissaient sensiblement, teints par les lueurs du jour
naissant; les rives du fleuve,  peine visibles, reculaient  l'horizon,
et les eaux jaunes, bouillonnaient en larmes plus larges. L'approche de
la haute mer se faisait sentir, et _la Belle-Jenny_, berce par le
roulis, enfonait et relevait sa proue entoure d'un flot d'cume.

Benedict,  moiti assoupi, se tenait accoud sur son oreiller de crin
lorsqu'un craquement de la porte le rveilla tout  fait.

Le panneau glissa dans la rainure, et l'homme au manteau noir parut sur
le seuil de la cabine.

La chambre tait sombre, et Benedict ne put tout de suite distinguer les
traits de celui qui venait ainsi troubler sa solitude; l'ombre du grand
chapeau voilait encore sa figure, et les plis du manteau dissimulaient
sa taille.

Cependant l'intention du nouveau survenant ne parut pas tre de
prolonger plus longtemps son incognito, car il s'avana sous la petite
lampe qui brlait encore, jeta en arrire sa cape, ta son chapeau, et
dcouvrit aux regards surpris d'Arundell la tte de sir Arthur Sidney.

Arundell ne put retenir un cri de surprise.

Sir Arthur Sidney resta parfaitement calme en face de son ami, et comme
s'il ne se ft rien pass d'extraordinaire. Les rayons de la lampe,
jouant sur les luisants satins de son front lui faisaient, comme une
espce d'aurole. Son regard tait plein de calme, et ses traits
exprimaient la srnit la plus parfaite.

--Quoi! c'est vous, sir Arthur!

--Moi, revenu ce matin des Indes.

--Que signifie tout ceci, Arthur? s'cria Benedict ne pouvant plus
douter de l'identit de Sidney.

--Cela signifie, rpondit tranquillement Sidney, que je n'avais pas
donn mon consentement  ce mariage, et qu'il a bien fallu l'empcher.
Voil tout. Je vous demande pardon des moyens employs. Je n'en avais
pas d'autres, j'ai pris ceux-l.

--Quelle prtention trange! rpliqua Benedict, dcontenanc par la
simplicit froide de la rponse. tes-vous mon pre, mon oncle, mon
tuteur, pour vous arroger de tels droits sur moi?

--Je suis plus que tout cela, je suis votre ami, rpondit gravement
Sidney.

--Singulire faon de le montrer, que de dtruire le bonheur de ma vie
et de me plonger dans le plus affreux dsespoir!

--Le chagrin passera, dit Arthur; les peines des amoureux ne sont pas de
longue dure, le vent les emporte comme des plumes de mouette sur la
mer. D'ailleurs, vous ne vous apparteniez pas, continua-il en tirant de
sa poche un papier qu'il dploya devant Benedict.

Ce papier dj jauni semblait crit depuis longtemps, il tait cass 
ses plis. L'criture qu'il contenait avait d changer de couleur; les
caractres en taient rousstres, on et dit que, pour les tracer, le
sang avait servi d'encre.

A l'aspect de ce papier d'apparence cabalistique, et qui ne ressemblait
pas mal  la cdule d'un pacte avec le diable, sir Benedict Arundell
parut embarrass et garda le silence.

--Est-ce bien l votre signature? dit Sidney en tenant le papier  la
hauteur des yeux de Benedict.

--Oui, c'est bien mon nom et mon parafe, rpondit sir Benedict Arundell
d'un ton rsign.

--Avez-vous librement pos l votre nom de gentilhomme?

--Je ne puis dire qu'on m'ait forc, rpondit Arundell; oui, j'ai mis l
mon nom, plein d'enthousiasme et de foi.

--Et c'est un serment formidable que celui que renferme cette lettre.
Vous avez jur par tout ce qui peut lier sur cette terre o nous sommes,
par le Dieu qui cra les mondes, par le dmon qui les veut dtruire, par
le ciel et l'enfer, par l'honneur de votre pre et la vertu de votre
mre, par votre sang de gentilhomme, par votre me de chrtien, par
votre parole d'homme libre, par la mmoire des hros et des saints, sur
l'vangile et sur l'pe, et, au cas o notre religion ne serait qu'une
erreur, par le feu et l'eau, sources de la vie, par les forces secrtes
de la nature, par les toiles, mystrieuses rgulatrices des destines,
par Chronos et par Jupiter, par l'Achron et par le Styx, qui autrefois
liait les dieux. S'il est au monde une formule plus irrvocable, je
l'ignore; mais quand vous avez crit ces lignes, vous avez cherch tout
ce qu'il y a de plus redoutable et de plus sacr pour donner de la force
au serment que ce papier contient.

--C'est vrai, rpondit Arundell.

--J'avais besoin de vous, continua Sidney, et, en vertu des droits que
cet crit me donne, je suis venu vous chercher, puisque vous ne veniez
pas.

Benedict, comme accabl, baissa la tte et ne rpondit point.

--Lorsque vous serez plus calme, continua Sidney, je vous dirai ce que
j'attends de vous et ce que vous avez  faire.

Cela dit, sir Arthur se retira, fermant aprs lui le panneau 
coulisses, et _la Belle-Jenny_, pousse par un bon vent, entra dans la
pleine mer.




XI


Nous profiterons de ce que _la Belle-Jenny_ s'avance, pousse par un bon
vent, et file dix noeuds  l'heure pour faire dans notre rcit
quelques pas rtrogrades mais ncessaires. Nous devons expliquer comment
miss dith se trouvait au milieu de la Tamise par cette nuit de tempte,
prs d'tre engloutie sous les eaux au lieu d'tre dans l'ombre tide et
parfume de la chambre nuptiale, frmissante sous le baiser d'un poux
aim.

On se rappelle sans doute qu'un homme d'apparence misrable avait remis
au comte de Volmerange un pli cachet  la sortie de l'glise.

Ce pli, le comte, tout entier  d'autres soins, l'avait laiss dans sa
poche, sans l'ouvrir, se rservant d'en prendre connaissance plus tard
et l'avait oubli dans les motions de cette journe. Mais, le soir,
rest seul un instant, pendant que les femmes d'dith la dshabillaient
et lui passaient son peignoir de nuit, il sentit craquer ce papier dans
sa poche, et, par un mouvement machinal, il le dcacheta et le lut.

Au mme moment, on vint lui dire qu'il pouvait entrer dans la chambre
d'dith.--Il se leva tout d'une pice comme la statue du Commandeur
interpelle par Lenorello pour le souper de don Juan. Son poing crisp
froissait le papier fatal, une pleur mortelle couvrait son visage, o
luisaient dans un orbe ensanglant ses prunelles d'un bleu dur, et ses
talons tombaient pesamment sur le parquet comme des talons de marbre;
alourdi sous le poids d'un malheur crasant, il marquait ses pas comme
l'apparition sculpte.

dith, protge par l'ombre transparente des rideaux cachait  demi sa
tte dans son oreiller garni de dentelle. La craintive rougeur de la
vierge attendant l'poux ne colorait pas ses joues abandonnes par le
sang et d'une blancheur telle, qu'on pouvait  peine les distinguer de
la taie de batiste sur laquelle elles reposaient.

Elle flottait dans une perplexit terrible: la conscience de sa faute
l'agitait, et elle ne savait quelle rsolution prendre. Vingt fois
l'aveu tait venu sur le bord de ses lvres, sans pouvoir les franchir.
Rien n'amenait cette confidence trange. Cette liaison improbable,
rsultat d'une fascination presque surnaturelle, tait reste
profondment ignore: tout le monde autour d'dith avait une confiance
si sereine dans sa puret, que parfois elle-mme doutait de l'avoir
perdue. Aucune ouverture ne provoquait une pareille confidence: ses
rougeurs, ses pleurs, ses silences taient pris pour ces inquitudes
virginales qui tourmentent les jeunes filles aux approches de leur
mariage; l'amour mme lgitime a ses troubles, et les larmes sont 
l'ordre du jour dans les yeux des jeunes fiances.

Chaque jour elle se disait: Il faut que je parle, et le jour se
passait sans qu'elle et parl, les prparatifs s'avanaient sans
qu'elle ost s'y opposer, et la rvlation devenait de plus en plus
impossible. dith aimait Volmerange, et, bien que son caractre ft
d'une loyaut parfaite et que l'ombre d'une fausset lui rpugnt, elle
n'avait pas la force de porter elle-mme ce coup de hache  sa flicit.
Elle s'tait sentie lche devant ce malheur. Et, comme tous les gens
perdus qui comptent sur un incident impossible pour les tirer d'une
situation dsespre, elle avait laiss les choses aller; maintenant,
le moment terrible tait arriv, et, comme une colombe tapie  terre qui
entend bruire autour d'elle le vol circulaire de l'autour, elle
attendait, palpitante d'inquitude et de terreur. Il lui semblait alors
qu'elle aurait d tout dire, repousser Volmerange, ne pas accepter ce
bonheur dont elle n'tait pas digne. Mais il tait trop tard.

Il faut dire aussi, pour la justification d'dith, qu'elle tait
coupable, mais non dgrade; elle avait une de ces natures que le mal
peut atteindre et ne saurait pntrer, comme ces marbres que la boue
salit, mais ne tache pas, et qu'un flot du ciel fait paratre plus purs
et plus blancs que jamais. Sa chute n'avait que de nobles motifs. Xavier
avait jou prs d'dith la comdie du malheur; il s'tait prtendu
opprim, mconnu, forc de rester dans son humble sphre par les
invincibles prjugs de l'aristocratie, et avait soutenu que la fille de
lord Harley ne pouvait aimer qu'un lord, pair d'Angleterre,  la mode et
jouissant d'une immense fortune. Ces choses, dites simplement, d'un air
rsign et froid, avec des yeux brlant d'une passion contenue,
provoquaient la nature noble et chevaleresque d'dith  quelque folie de
dvouement consolateur.

Elle avait voulu jouer le rle de la Providence pour ce gnie obscur,
pour cet ange exil qui n'tait qu'un dmon; puis elle s'tait donne,
prenant de la piti pour de l'amour: la passion vraie de Volmerange lui
avait bientt fait sentir  quel point elle s'tait trompe; et,
d'ailleurs, Xavier sr de son triomphe, n'avait pas tard  se
dmasquer, et, loin de s'opposer, comme on aurait pu le croire, 
l'union d'dith et de Volmerange, il l'avait en quelque sorte exige de
celle-ci dans quelque dessein sinistre et tnbreux impossible 
comprendre. En outre, Volmerange tait si perdument amoureux d'dith,
qu'un semblable aveu et pu faire craindre pour sa raison. dith,
jusqu' un certain point, pouvait se croire encore digne d'tre aime
d'un homme d'honneur, et son silence n'tait pas une perfidie.

Quand Volmerange entra, dith comprit qu'elle tait perdue; le comte
s'approcha du lit avec une lenteur automatique et tendit le papier au
visage de la jeune fille perdue et pelotonne dans ses couvertures par
un mouvement de crainte instinctif.

--Dites, s'cria le comte d'une voix trangle et avec une espce de
rle strident, dites que l'assertion contenue dans cette lettre est
fausse, et je vous croirai, dt la lumire m'aveugler les yeux.

La pauvre dith, demi-folle de peur, s'tait redresse, et, l'oeil
hagard, les lvres tremblantes, les joues sans couleur, comme si on lui
et prsent la tte de Mduse, regardait le papier o flamboyait sa
condamnation de ce regard vide et terne de la dmence.

Dans le brusque mouvement qu'elle avait fait, le lien qui retenait ses
cheveux s'tait rompu, et ses boucles noires pleuvaient sur ses paules
et sur sa gorge, dont elles faisaient encore ressortir la blancheur
inanime.

Desdmone ne dut pas se dresser plus effraye et plus ple sous la
question sinistre du More de Venise; et bien que Volmerange n'et pas le
teint couleur de bistre, il n'en avait pas moins l'air terrible et
farouche.

Il y eut un moment de silence plein d'attente, d'angoisse et de terreur.

Au dehors, la tempte mugissait; des grains de pluie fouettaient les
vitres. Le vent semblait appuyer son genou sur la fentre et y faire des
peses comme pour entrer, curieux d'assister  cette scne nocturne. La
maison, battue par l'orage, tremblait sur ses fondements, les portes
craquaient dans leurs chambranles, des plaintes confuses couraient dans
les corridors; la lampe  demi baisse pour les mystres de la nuit
nuptiale, se ravivait par instants et jetait des clarts blafardes. Tout
augmentait l'pouvante de la situation.

La pendule sonna deux heures. Son timbre, d'ordinaire si clair, si
argentin, rsonnait lugubrement.

Volmerange se pencha sur le lit, grinant des dents, l'oeil plein
d'clairs, saisit le bras d'dith avec une brutalit imprieuse, et
ritra sa phrase d'un ton bref et fivreusement saccad. Une cume de
rage moussait  ses lvres, qu'il avait mordues si fort pendant la
minute de silence, que le sang en avait jailli.

La jeune fille, en voyant si prs d'elle ce visage dont la beaut
admirable ne pouvait s'effacer mme dans les contractions de la fureur
et rappelait la face d'un archange irrit, sentit ses forces
l'abandonner, le vertige de l'vanouissement passa sur ses yeux, et elle
aurait perdu connaissance si une violente secousse ne l'et fait revenir
 elle.

Il lui sembla que son bras, arrach, allait quitter son paule.
Volmerange l'avait jete  bas du lit.

Elle tait au milieu de la chambre; un second choc la fit tomber 
genoux.

--C'est bien, dit Volmerange, vous allez mourir.

Et il se mit  courir comme un forcen autour de la chambre, cherchant
quelque arme pour excuter sa menace.

--Oh! monsieur ne me faites pas de mal! murmura dith d'une voix
agonisante.

Volmerange cherchait toujours;--une chambre nuptiale n'est pas
ordinairement fournie de poignards, pistolets, casse-ttes et autres
instruments de destruction.

--Tonnerre et sang! grinait-il en tournant comme une bte fauve,
serai-je oblig de lui briser la cervelle  l'angle d'un meuble, de
l'trangler de mes mains, de lui ouvrir les veines avec mes ongles, de
l'touffer sous le matelas de mon lit de noces? Ah! ah! ce serait
charmant, continua-t-il avec un rire de dmence. Jolie scne! trs
dramatique, trs shakespearienne, en vrit!

Et il s'avana vers dith qui, toujours agenouille, les bras pendants,
les mains ouvertes, la tte penche sur sa poitrine, les cheveux
ruisselants, restait dans la position de la Madeleine de Canova. En
voyant se rapprocher ce furieux, mue par un suprme instinct de
conservation, la pauvre enfant se releva comme si elle et t pousse
par un ressort, courut  la porte de glace qui donnait sur le jardin,
l'ouvrit avec cette adresse machinale des somnambules ou des gens dans
une position dsespre, et s'lana, porte par les ailes de la peur,
dans les noires alles du jardin, suivie de Volmerange.

Elle ne sentait pas sous ses pieds dlicats et nus l'empreinte du
gravier et des coquillages; les branches, charges de pluie,
fouettaient son visage et ses paules nues, et semblaient vouloir la
retenir par les plis de son peignoir; le souffle ardent de Volmerange
haletait presque sur sa nuque, et plusieurs fois les mains du furieux
tendues l'avaient presque atteinte.

Elle arriva ainsi au parapet de la terrasse, qu'elle franchit, laissant
aux griffes de fer de l'artichaut de serrurerie pos l ce fragment de
mousseline, seul vestige laiss aux conjectures de lord et de lady
Harley.

Son mari fut presque aussitt qu'elle dans la rue, et la poursuite
continua.

Les forces commenaient  manquer  la pauvre dith. Ses genoux se
choquaient, ses artres sifflaient dans ses tempes, sa poitrine
haletait. Elle avait dj parcouru, dans cette course de biche traque,
une ou deux rues dsertes  cause de l'heure avance et de l'orage: et,
quand mme un passant attard se ft trouv l, il ne lui aurait pas
port secours, la prenant pour quelque fille de joie se sauvant aprs
une rixe de quelque orgie nocturne, ou poursuivie pour quelque vol.

Dans sa fuite, elle tait arrive prs de la Tamise, au bout du pont de
Blackfriars, qu'elle se mit  traverser d'un pas essouffl et ralenti.

A peu prs au milieu, au bout de ses forces et de son haleine, les
pieds meurtris, son peignoir de nuit souill de fange et coll  son
corps brlant et transi par les derniers pleurs de la tempte, elle
s'arrta et s'appuya contre le parapet, rsolue  ne pas disputer plus
longtemps sa vie  la fureur de Volmerange. Aprs tout, c'tait encore
une douceur de mourir par lui, puisqu'elle ne pouvait vivre pour lui.

Le comte, l'ayant rejointe, la saisit par les deux bras et lui dit:

--Jurez-moi que le contenu de la lettre est faux.

dith, qui avait repris, aprs avoir cd  ce mouvement de terreur
physique, toute sa dignit naturelle, rpondit:

--La lettre a dit vrai. Je ne sauverai pas ma vie par un mensonge.

Volmerange la souleva comme une plume, la balana quelques secondes hors
du parapet sur le gouffre noir.

L'eau invisible rugissait et tourbillonnait sous l'arche; jamais nuit
plus paisse n'avait pes sur la Tamise.

--Sombre abme, garde  toujours le secret du dshonneur de Volmerange!
dit le comte, le corps  moiti hors du pont.

Puis il ouvrit les mains...

Une plainte faible comme un soupir de colombe touffe fut la dernire
prire d'dith. Le vent poussa comme un long sanglot de dsespoir, et
un lger flocon blanc descendit dans la brume paisse, comme une plume
arrache de l'aile d'un cygne, et tomba dans le fleuve, sans que, de
cette hauteur, l'on pt entendre le bruit de sa chute, couvert par le
murmure de l'eau, le craquement des barques, les jrmiades de la
rafale, et tous ces mille bruits par lesquels se plaint la nature dans
une nuit de tempte.

--A l'autre, maintenant!... dit Volmerange en retournant sur ses pas. Il
faut que je le trouve, ft-il cach au fond du dernier cercle de
l'enfer.

Et il s'enfona dans le ddale des rues, d'un pas rapide et plein de
rsolution.

Entran par la rapidit du rcit, nous n'avons pas dit qu'un homme
qu'on aurait pu prendre pour une ombre porte se tenait coll  la
muraille de la maison du comte de Volmerange. Veillait-il l pour son
compte ou pour celui d'un autre? C'est ce que nous ne savons pas encore.
tait-ce un voleur, un amant ou un espion, un ennemi ou un ami?
Pressentait-il la catastrophe qui devait arriver, et avait-il voulu y
assister invisible tmoin? Toutes ces questions, nous ne sommes pas
encore  mme de les rsoudre. Ce que nous pouvons dire, c'est que le
rdeur nocturne vit dith sauter la terrasse du jardin, Volmerange la
poursuivre et la jeter dans la Tamise, sans intervenir dans cette scne
affreuse, dont il s'tait content d'tre le spectateur lointain et
silencieux. Quand Volmerange, sa vengeance accomplie, rentra dans le
coeur de la ville, l'ombre le suivit de loin, rglant son pas sur le
sien, de faon  ne pas le perdre de vue et ne pas en tre remarqu.

La tte perdue, le coeur plein de rage et de regrets, Volmerange
marcha ainsi jusqu' Regent's-Park, o, accabl de fatigue, de douleur
et de dsespoir, il se laissa tomber sur un banc, au pied d'un arbre,
dans l'tat le plus complet de prostration; ses ides l'abandonnaient et
sa tte vacillait sur ses paules; sa taille vigoureuse flchissait; il
tomba dans ce morne assoupissement par lequel la nature, lasse de
souffrir, se refuse aux tortures morales ou physiques.

Pendant qu'il sommeillait, l'ombre noire s'approcha de lui d'un pas si
lger, si furtif, si souple, qu'elle ne dplaait pas un grain de sable
et qu'elle ne courbait pas un brin de gazon; elle posa sur les genoux de
Volmerange un papier de forme bizarre et une enveloppe pleine de
lettres, puis se retira plus doucement encore et se cacha derrire les
arbres, avec lesquels elle se confondit bientt.

Quelque lger qu'eut t le mouvement, il rveilla Volmerange, qui vit
le papier et l'enveloppe poss si mystrieusement sur ses genoux, et
courut sous une lanterne.

L'enveloppe contenait des lettres d'dith prouvant sa faute. Le papier
tait ainsi conu:

Je jure de ne jamais disposer de moi, de ne m'engager dans aucun lien,
ceux du mariage et autres et de me tenir toujours libre pour la junte
suprme: je le jure par le Dieu qui cra les mondes, par le dmon qui
veut les dtruire, par le ciel et l'enfer, par l'honneur de mon pre et
la vertu de ma mre, par mon sang de gentilhomme, par mon me de
chrtien, par ma parole d'homme libre, par la mmoire des hros et des
saints, par l'vangile et par l'pe, et, au cas o notre religion ne
serait qu'une erreur, par le feu et par l'eau, sources de la vie, par
les forces secrtes de la nature, par les toiles, mystrieuses
rgulatrices des destines, par Chronos et par Jupiter, par l'Achron et
par le Styx qui autrefois liait les dieux.

    Sign de mon sang,

    VOLMERANGE.




XII


Aprs cette lecture, le comte, fou de douleur et de rage, se mit 
parcourir le parc en tous sens,  la recherche de l'tre mystrieux qui
avait, pendant son assoupissement, jet sur ses genoux les lettres
d'dith et la formule du pacte qui le liait  un pouvoir inconnu.

En vain il battit les alles, les contre-alles, les recoins de
bosquets, il ne put rien dcouvrir. Il est vrai que la nuit tait sombre
et que de vagues reflets de lanternes loignes le guidaient seuls dans
sa poursuite.

Las de cette course insense, il sortit du parc, et se dirigea sans trop
savoir o il allait, du ct de Primerose-Hill.

Les maisons s'claircissaient, les champs commenaient  se mler  la
ville, et bientt il se trouva dans la campagne, gravissant les
premires pentes de la colline.

Toutes ces marches et contre-marches avaient pris du temps, et l'aurore
tardive de novembre jetait de vagues lueurs dans le ciel, que jonchaient
de grands nuages ventrs, gigantesques cadavres rests sur le champ de
bataille de la tempte. Rien ne ressemblait moins  l'Aurore aux doigts
de rose d'Homre que ce sinistre lever du soleil britannique.

Il se laissa tomber au pied d'un arbre qui frissonnait  l'aigre brise
du matin, dj veuf de plus de la moiti de ses feuilles, et reprit dans
sa poche les lettres  moiti lacres d'dith, qu'il y avait plonges
par un mouvement machinal: tout en ne lui laissant aucun doute sur son
malheur, elles taient d'un style contraint, et la passion ne s'y
exprimait qu'avec des formes embarrasses; on et dit que la jeune femme
avait cd plutt  une fascination involontaire qu' une sympathie.

Cette lecture envenimait encore les plaies de Volmerange; mais il avait
besoin de la faire pour lgitimer sa vengeance  ses propres yeux; aprs
son action violente et terrible, un doute lui venait, non sur la
certitude de la faute, mais sur la lgitimit de la punition; cette
forme blanche, descendant  travers l'ombre vers le gouffre noir du
fleuve, lui passait toujours devant les yeux comme un remords visible.
Il se demandait s'il n'avait pas outrepass son droit d'poux et de
gentilhomme, en infligeant une mort affreuse  un tre jeune et charmant
 peine au seuil de la vie. Quelque coupable que ft dith, elle tait
tellement punie, qu'elle devenait innocente.

Qui lui et dit le matin que le soir il serait meurtrier, lui et
produit l'effet d'un fou; et cependant il venait d'immoler
impitoyablement une femme sans dfense, une femme dont il avait jur 
la face du ciel et des hommes d'tre le protecteur. La terrible
excution qu'il avait faite, bien que juste d'aprs les lois du point
d'honneur, l'pouvantait et lui apparaissait dans son horrible gravit;
et d'ailleurs, sa vengeance n'et-elle pas d commencer par le complice
d'dith? Cdant  la colre aveugle, il s'tait t, en tuant la
coupable, tout moyen de remonter  la source du crime. C'tait l'infme
sducteur dont il aurait d arracher le nom  dith et qu'il et eu
plaisir  torturer lentement et avec la plus ingnieuse barbarie, car
une mort prompte n'et pas assouvi sa vengeance.

Puis, songeant aux liens qui l'attachaient  l'association mystrieuse
dont nos lecteurs ont put voir la formule de serment, il s'indignait de
cette autorit revendique aprs plusieurs annes de silence, et, bien
que le serment ne lui et pas t extorqu il sentait son indpendance
se rvolter contre cette prtention de disposer de lui.--Il avait jur,
il est vrai, mais dans l'enthousiasme de la jeunesse, de mettre toute
ses forces et toute son intelligence au service de l'ide commune; mais
fallait-il pour cela abjurer les sentiments de son coeur, cesser
d'tre homme et devenir comme un bton dans la main cache?

Il lui semblait saisir une concidence trange entre le dshonneur
d'dith et ce rappel au serment prononc. N'avait-on pas voulu, par ce
coup terrible, le dtacher des choses humaines, et profiter de son
dsespoir pour le jeter  corps perdu dans les entreprises impossibles?

Il se rappelait une phrase prononce jadis par un des membres influents
de l'association: Dieu a mis la femme sur la terre, de peur que l'homme
ne ft de trop grandes choses. En lui dcouvrant l'indignit de celle
qu'il aimait, sans doute on avait pens le convaincre, sans rplique, de
la maxime de Shakespeare: Fragilit, c'est le nom de la femme, et le
faire renoncer pour toujours  ses trompeuses amorces.

--Oh! disait-il dans sa pense,  qui se fier dsormais, si le front
ment comme la bouche, si la candeur trompe, si la pudeur n'est qu'un
masque, si l'tincelle cleste n'est qu'un reflet de l'enfer, si le
coeur de la rose est plein de poison, si la couronne virginale ceint
des cheveux dnous par la dbauche... dith! dith! oh! je t'avais
confi sans crainte et sans dfiance l'honneur de mon antique maison;
j'aurais cru que tu aurais transmis pur le sang des vieux chevaliers et
le sang royal de l'Inde qui coule dans nos veines. Et cependant elle
m'aimait, j'en suis sr, s'cria-t-il en frappant violemment son genou
avec son poing; non, son doux regard disait vrai; sa voix avait l'accent
de l'amour sincre; il y a l-dessous quelque machination horrible. Mais
a-t-elle ni l'accusation une seule fois? a-t-elle prononc un mot pour
sa dfense? Elle est coupable... coupable... coupable..., continua-t-il
en rptant le mot avec l'insistance monotone des gens qui sentent leurs
ides s'chapper et qui raccrochent  la dernire syllabe prononce,
comme un rameau sauveur leur raison qui se noie.

Des larmes coulaient le long de ses joues une  une, silencieusement et
sans interruption; il ne pensait mme pas  les essuyer, et rptait
d'un air fou et comme un vague refrain de ballade:

--Elle est coupable, coupable, coupable!

Le jour s'tait lev tout  fait, et, des hauteurs de Primerose-Hill, la
vue s'tendait sur la ville de Londres, qui commenait  fumer comme une
chaudire en bullition: c'tait un spectacle plein de grandeur et de
magnificence. De larges tranes de brouillard bleutre indiquaient le
cours de la Tamise, et a et l s'lanaient de la brume les flches
pointues des glises indiques par un rayon de lumire oblique.

Les deux tours de Westminster bauchaient leurs masses noires presque en
ligne directe; le duc d'York posait, imperceptible poupe sur sa mince
colonne; puis,  gauche, le monument du feu levait vers le ciel ses
flammes de bronze dor, la Tour groupait sa botte de donjons, Saint-Paul
arrondissait sa coupole flanque de deux campaniles; l'ombre et le clair
jouaient sur ces vagues de maisons interrompues de loin en loin par
l'lot verdtre d'un parc ou d'un square avec une grandeur et une
majest dignes de l'Ocan; mais Volmerange, quoique ses yeux immobiles
parussent contempler ce panorama merveilleux avec la plus profonde
attention, ne voyait absolument rien: l'ombre ple d'dith lui
interceptait tout ce spectacle.

Sa fureur tait tombe, et il se trouvait dans un tel tat de
prostration, qu'un enfant et eu raison de lui en ce moment-l; toute
sa vitalit avait t puise dans cette projection immense; il s'tait
vid dans son crime. Il essaya de se lever, mais ses genoux se
drobaient sous lui, un nuage s'abaissa sur ses yeux; ses tempes se
couvrirent d'une sueur froide; il retomba au pied de son arbre.

Au mme instant passait sur la route un homme d'une apparence honnte et
d'une mise simple, mais qui n'excluait pas la confortabilit, une de ces
figures que l'on verrait mille fois sans les reconnatre, tant elles
savent porter habilement le masque et le domino de la foule.

L'homme s'approcha de Volmerange, qui, excd d'motion et de fatigue,
glac par l'air de la nuit tait prs de s'vanouir.

--Qu'avez-vous, monsieur? lui dit le passant d'un air d'intrt. Vous
tes bien ple et paraissez souffrir.

--Oh! rien, une faiblesse, un tourdissement passager, rpondit le comte
d'une voix presque teinte.

--Je bnis l'heureux hasard qui m'a fait passer par ici; je suis mdecin
et je rendais visite  une de mes pratiques de Primerose-Hill: j'ai ici
de quoi vous rconforter, dit l'homme en tirant de sa poche un petit
portefeuille assez semblable  la trousse des chirurgiens, et dont il
sortit un flacon qui paraissait contenir des sels.

--En effet, je ne me sens pas bien, murmura Volmerange en laissant
tomber sa tte.

L'officieux passant dboucha le flacon, d'o s'exhala une odeur
pntrante, et le mit sous le nez du malade. Mais la substance qu'il
renfermait ne produisit pas l'effet qu'on en et d attendre; au lieu de
sortir de son vanouissement, Volmerange semblait s'y plonger plus
avant, et les efforts qu'il avait faits pour aspirer l'odeur excitante
paraissaient avoir puis le peu de force qui lui restaient.

Le passant, qui s'tait intitul mdecin, bien qu'il vit la pamoison du
malade se prolonger, continuait  lui tenir sous les narines le flacon
qu'il et d retirer, voyant son effet inutile.

A la syncope paraissait avoir succd la lthargie. Volmerange, les bras
flottants, le tronc affaiss, la tte vacillante d'une paule  l'autre,
n'tait plus qu'une statue inerte.

--Prcieuse invention! murmura le bizarre mdecin, trs satisfait du
singulier rsultat de son assistance. Le voil dans un tat convenable;
il ne sait plus s'il est au ciel, sur terre ou en enfer; on peut le
prendre et l'emporter sans qu'il s'en aperoive plus qu'un ballot ou un
mort de huit jours. Il irait en Chine comme cela. Mais avisons s'il
passe quelque voiture o je puisse le loger.

Et il s'lana au milieu de la route, comme pour voir de plus loin.

Il n'eut pas besoin de rester longtemps  son poste d'observation. Une
voiture de place se dirigeant vers Londres d'un train inconnu aux
cochers de fiacre continentaux apparut avec un rayonnement et un
tonnerre de roues  l'horizon du chemin.

Le prtendu mdecin fit signe au cocher. La voiture tait vide, et
l'automdon fit approcher son char du tertre o gisait Volmerange.

--Aidez-moi, dit le faux mdecin,  mettre ce gentilhomme dans votre
voiture; il a trop bu  souper de vins d'Espagne et de France, et il
s'est endormi sous cet arbre dans sa petite promenade matinale. Je le
connais et vais le conduire chez lui.

Le cocher aida le passant  loger Volmerange dans le cab sans faire la
moindre observation, car le fait d'un gentilhomme ivre n'est pas assez
rare pour tonner. Seulement, le cocher, en remontant sur son sige,
soupira mlancoliquement en lui-mme  cette rflexion:

--Est-il heureux ce lord, d'tre gris de si bonne heure.

Cette axiome formul, il lana son cheval dans la direction indique par
l'homme qui lui avait dsign une maison situe le long d'un de ces
_roads_ qui succdent aux rues sur les confins de Londres.

Au bout de quelques minutes, la voiture s'arrta devant un mur dans
lequel tait coupe une petite porte verte dont le bouton de cuivre
reluisait comme l'or. Des arbres  moiti effeuills, qui dpassaient le
chaperon de la muraille, indiquaient qu'un jardin assez vaste sparait
la maison de la rue.

L'homme qui avait administr  M. de Volmerange le cordial  l'effet
stupfiant tira le bouton et sonna plusieurs fois, sparant ses coups
par des intervalles qui paraissaient avoir une signification rgle
d'avance.

Un domestique vint ouvrir; l'homme lui dit deux mots  l'oreille; le
domestique rentra dans la maison, et bientt reparut suivi de deux
compagnons  teint olivtre et  figure bizarre, qui prirent Volmerange
et l'emportrent dans un pavillon de forme ronde, formant au coin du
corps de logis une de ces tourelles assez frquentes dans l'architecture
anglaise.

Le cocher, largement pay, s'en alla, trouvant l'aventure toute simple;
il avait dans la nuit report chez eux ou ailleurs quatre ducs ou
marquis dans un tat pour le moins aussi problmatique que celui de
Volmerange.

L'homme au flacon, ayant achev sa mission, se retira aussi, aprs avoir
crit sur un carr de papier, qu'il dchira de son portefeuille,
quelques mots moiti en chiffres, moiti en caractres d'une langue
inconnue, qu'il remit au domestique qui tait venu ouvrir.

La maison dans laquelle on avait apport Volmerange avait un aspect
d'lgance et de richesse qui excluait toute ide de vol et de
guet-apens. Une vranda blanche et rose jetait son ombre dcoupe sur un
perron de marbre blanc; des glaces sans tain, et d'une seule pice,
poses au-dessus des chemines, laissaient transparatre d'normes vases
de la Chine remplis de fleura. La cage de cristal d'une serre immense
dans laquelle le salon paraissait se continuer, tenait sous cloche une
vraie fort vierge; les lataniers, les bambous, les tulipiers, les
jamroses, les lianes, les passiflores, les pamplemousses, les raquettes
s'y panouissaient avec une violence toute tropicale, brandissant les
dards, les coutelas, les griffes de leurs feuillages monstrueux et
froces, faisant clater leurs calices comme des bombes de parfums et de
couleurs, et palpiter les ptales de leurs fleurs comme les ailes des
papillons de Cachemyr.

Les deux laquais basans dposrent sur un divan Volmerange toujours
endormi, et se retirrent en silence, n'ayant pas l'air autrement
surpris de l'arrive de ce personnage, que sans doute ils voyaient pour
la premire fois.

Il y avait dj quelques minutes qu'il reposait, toujours sous
l'influence du narcotique, et personne ne paraissait.

La pice o il avait t dpos offrait, dans son ameublement d'une
simplicit lgante, quelques particularits qui eussent pu guider les
suppositions de l'observateur; une fine natte indienne recouvrait le
plancher, et sur la chemine se contournait une idole de la Trimourti
mystique reprsentant Brahma, Wishnou et Shiva; un bouclier de peau
d'lphant, un sabre courbe, un krick malais et deux javelines formaient
trophe le long de la muraille. Ces dtails caractristiques, et moins
bizarres  Londres que partout ailleurs, semblaient indiquer la demeure
d'un nabab enrichi  Calcutta ou d'un civilien haut employ de la
Compagnie des Indes.

Bientt une portire de brocart se souleva et donna passage  une figure
trange: c'tait un vieillard de haute taille, un peu courb, qui
s'avanait en s'appuyant sur un bton aussi blanc que l'ivoire; sa face
maigre, dessche et comme momifie, avait la teinte du cuir de Cordoue
ou du tabac de la Havane; de larges orbites de bistre cerclaient ses
yeux creux et brillants comme des yeux d'animal, et dont l'ge n'avait
pas amorti une seule tincelle; son nez, courb en bec d'aigle, tait
presque ossifi, et ses cartilages endurcis luisaient comme un os; ses
joues caves, sillonnes de rides profondes, adhraient aux mchoires, et
ses lvres bridaient sur des dents que l'usage du btel avait rendues
jaunes comme de l'or; les jointures des mains, presque pareilles 
celles des orangs-outangs, se plissaient transversalement comme le
cou-de-pied des bottes  la hussarde.

Une petite perruque rousse, de celles dites de chiendent, recouvrait
cette tte hle, brle et comme calcine par le soleil, couvant les
passions et le feu dvorant d'une ide fixe; sous le bord de cette
perruque scintillaient deux anneaux d'or mordant le lobe d'une oreille
semblable  un bout de vieux cuir.

A voir ce spectre jaune, pliss, feuillet comme un livre, si sec, que
ses jointures craquaient en marchant, comme celles des genoux de don
Pdre, on l'aurait cru, non pas centenaire, mais millenaire. Il accusait
un nombre d'annes fabuleux, et pourtant ses prunelles, seuls points
vivants dans sa face morte, tincelaient de jeunesse. Toute la vigueur
de ce corps ananti, et conserv sur terre par une volont puissante,
s'y tait rfugie.

Si Volmerange et pu secouer l'invincible torpeur qui l'accablait et le
retenait dans un sommeil hbt, il et frmi en voyant cet tre
fantastique glisser vers lui avec une allure de fantme, et il se serait
cru en proie aux pouvantements du cauchemar: malgr son large habit
noir, sa culotte et ses bas de soie que n'et pas dsavous un ministre
prt  monter en chaire, costume tout  fait contraire  l'emploi
d'apparition, le vieillard semblait arriver directement de l'autre
monde.

Aucun sentiment de malveillance ne paraissait cependant l'animer, et il
se dirigea du ct du divan d'un air aussi visiblement satisfait que le
permettaient son teint de pharaon empaill et les milliers de rides que
dessinait son sourire dans sa figure antdiluvienne.

Il tenait encore  la main le papier sur lequel l'homme, en remettant
Volmerange au domestique, avait griffonn quelques lignes en signes
mystrieux, et le contenu sans doute tait de nature  lui tre
agrable, car, en le relisant une dernire fois avant de le jeter au
feu, il dit a demi voix:

--Vraiment ce garon est trs intelligent; il faudra que j'avise 
rcompenser son zle.

Cela dit, il s'assit prs de Volmerange, attendant que l'effet du
narcotique se dissipt; mais, voyant que le jeune comte ne s'veillait
pas encore, il appela ses laquais basans et le fit dposer sur un lit
de repos dans une salle voisine.

Cette salle, orne et meuble avec une extrme magnificence, rappelait
les fabuleuses splendeurs des contes orientaux. Aucun palais
d'Haderabad ou de Bnars n'en contenait assurment un plus riche et
plus splendide.

De lgres colonnes de marbre blanc, entoures d'un cep de vigne, dont
les feuilles taient figures par des semences d'meraudes et les
grappes par des grenats, soutenaient un plafond fouill, cisel,
dcoup, cartel de mille caissons pleins de fleurs, d'toiles,
d'ornements fantastiques et touffus comme la vote d'une fort.

Sur les murailles courait une frise contenant les principaux mystres de
la thogonie indienne: on y voyait taill tout un monde de dieux 
trompe d'lphant,  bras de polype, tenant  la main des lotus, des
sceptres, des flaux; des monstres, moiti hommes, moiti animaux, aux
membres feuillus et contourns en arabesques, symboles mystrieux de
profondes pouces cosmogoniques. Malgr leur roideur hiratique et la
navet enfantine de leur excution, ces sculptures avaient une vie
trange, les complications de leurs enlacements les faisaient fourmiller
 l'oeil, et leur donnaient comme une espce de mouvement immobile.

De larges portires de damas broch d'or tombaient  plis puissants, et
remplissaient l'interstice des colonnes.

Un tapis, que ses dessins compliqus et ses palmettes de mille couleurs
faisaient ressembler  un chle de cachemire tissu pour les paules
d'une gante, couvrait le plancher de sa moelleuse paisseur.

Autour de la salle rgnait un divan bas, couvert d'une de ces toffes
merveilleuses o l'Inde semble attacher avec de la soie les nuances
brillantes de son ciel et de ses fleurs.

Un jour doux et laiteux, tamis par des vitres dpolies, versait  ces
magnificences asiatiques des lueurs vagues, estompes encore par un
imperceptible nuage de fume bleutre provenant des parfums brls sur
les cassolettes aux quatre coins de la salle, et donnait  cette salle,
dj surprenante par elle-mme, un aspect tout  fait ferique. Derrire
cette gaze vaporeuse, les ors, les grenats, les cristaux, les saillies
des sculptures, avaient des phosphorescences et des illuminations
subites de l'effet le plus bizarre. Un morceau de bas-relief fris par
la lumire semblait se mettre en marche, une colonne pivoter sur
elle-mme et se tordre en spirale, et, soit que les aromes des fleurs
exotiques, jaillissant des grands vases, eussent un effet vertigineux,
soit que les parfums des cassolettes continssent quelques-unes de ces
prparations enivrantes dont l'Inde a l'habitude et le secret, au bout
de quelques minutes tout prenait, dans cette salle fouille en pagode,
la physionomie indcise et changeante des objets entrevus dans le rve.

Le personnage bizarre dont nous avons tout  l'heure esquiss les traits
venait de reparatre aprs une courte absence, mais il tait dbarrass
de ses habits noirs et de sa dfroque europenne; un turban artistement
roul avait remplac sur son crne ras la perruque de chiendent; deux
lignes blanches faites avec de la poussire consacre rayaient son front
fauve; un anneau de brillants scintillait suspendu  sa cloison nasale;
une robe de mousseline descendait de ses paules  ses pieds avec des
plis droits auxquels le corps qu'ils recouvraient n'imprimait pas la
moindre inflexion, tant tait grande la maigreur du vieillard.

Cette tte cuivre entre ce gros turban et cette longue robe blanche
produisait le contraste le plus trange. Ces deux blancheurs avaient
rendu  ce masque bistr son obscurit indienne.

On et dit un dvot sortant de la caverne d'Elephanta ou de la pagode de
Jaggernaut, pour la solennit de la promenade du char aux roues
sanglantes.

Il se tenait debout  ct du lit de repos, piant le moment o, la
force de la drogue soporifique n'agissant plus, Volmerange se
rveillerait de son assoupissement.

Dj celui-ci avait  demi soulev ses paupires, et,  travers
l'interstice de ses cils, aperu vaguement les colonnes ariennes, le
plafond vertigineux de la salle, et le vieil Indien plant prs de lui
comme un fantme, le regardant avec ces yeux obstins dont vous
poursuivent les personnages des rves; mais il n'avait pas pris ce qu'il
voyait pour un retour  la vie relle, et il se croyait encore errant
dans les chimriques pays du sommeil. S'tre vanoui au pied d'un arbre
sur la colline de Primerose-Hill, et revenir  soi sur un divan de
cachemire, dans une salle du palais d'Aureng-Zeb, au fin fond de l'Inde,
 trois mille lieues de l'endroit o l'on a perdu connaissance, il y
aurait eu de quoi tonner un cerveau moins branl que celui de
Volmerange. Il restait donc immobile, ne sachant s'il veillait ou s'il
dormait, et cherchant a renouer le fil rompu de ses ides. Enfin, se
dcidant  ouvrir compltement les yeux, il promena autour de lui son
regard tonn et ne put pas, cette fois, se refuser  l'vidence.

L'endroit o il se trouvait, quoique trs fantastique, n'appartenait en
rien  l'architecture du rve: c'tait par la main des hommes et non par
celles des esprits qui peuplent le sommeil de merveilles impalpables,
que ces colonnes avaient t canneles, ces plafonds peints, ces
bas-reliefs fouills. Il ne reposait pas sur un banc de nuages, mais sur
un lit authentique. Il voyait bien l-bas une norme pivoine de la Chine
panouir sa touffe carlate, dans un pot de porcelaine du Japon. Les
parfums chatouillaient son nerf olfactif d'un arome bien rel. La figure
de l'Indien, quoique digne des pinceaux de la fantaisie nocturne,
prsentait des ombres et des clairs parfaitement apprciables, et se
modelait d'une faon toute positive. Il n'y avait pas moyen de douter.

Se soulevant sur le coude, Volmerange adressa au long fantme blanc la
question classique en pareil cas, et dit comme un hros de tragdie
sortant de son garement:

--O suis-je?

--Dans un lieu o vous tes le matre, rpondit l'Indien en s'inclinant
avec respect.

A ce moment, un frisson de clochettes se fit entendre derrire un
rideau; les anneaux grincrent sur leurs tringles, et un troisime
personnage pntra dans la salle.




XIII


Une jeune fille, d'une beaut inoue et revtue d'un riche costume
indien, fit son apparition dans la chambre; apparition est le mot, car
on l'et plutt prise pour une _apsara_ descendue de la cour d'Indra que
pour une simple mortelle.

Son teint, singulier dans nos ides europennes, avait l'clat de l'or;
cette nuance ambre, semblable  celle que le temps a donne aux chairs
peintes par Titien, n'empchait pas, pourtant, les roses de la fracheur
de s'panouir sur les joues de la jeune fille; ses yeux, coups en
amande et surmonts de sourcils si nets qu'on et pu les croire tracs
 l'encre de Chine, s'allongeaient vers les tempes, agrandis par une
ligne de surm partie des paupires franges d'un rideau de cils bleus;
les deux prunelles de ces yeux brillaient d'un clat velout et
semblaient deux toiles noires sur un ciel d'argent. Le nez mince,
finement coup, aux narines avives de rose, portait  sa racine un
lger tatouage fait avec la teinture de gorotchana, et,  sa cloison, un
anneau d'or toil de diamants, qui laissait scintiller  travers son
cercle des perles d'un orient parfait, serties dans un sourire vermeil
comme le fruit du jujubier. Ces diamants et ces perles, confondant leurs
clairs, donnaient  ce teint un peu fauve la lumire dont il et
peut-tre manqu sans cela. Les joues lisses, onctueuses comme l'ivoire,
s'unissaient au menton par des lignes d'une nettet idale. Le roi
Douchmanta lui-mme, ce Raphal indien, n'aurait pu reproduire avec son
gracieux pinceau toute la finesse de ces contours. Derrire les
oreilles, petites et bordes d'un ourlet de nacre comme un coquillage de
Ceylan, un tendre rameau de siricha, attach  un noeud de filigrane,
laissait pendre avec grce sur la joue dlicate de la jeune fille la
houppe soyeuse et parfume de ses fleurs. Ses cheveux, dont la raie
tait marque par une ligne de carmin, se divisaient en bandeaux pour se
runir sur la nuque en tresses mles de fils d'or, des plaques de
pierreries ressortaient sur ce fond d'un noir bleutre.

Sa gorge, contenue dans une troite brassire de soie cramoisie
surcharge de tant d'ornements, que l'toffe disparaissait presque,
tait spare par un noeud form de filaments de lotus, qui brillaient
comme des fils d'argent ou des rayons de lune tisss. Ses bras fins,
arrondis, flexibles comme des lianes, taient serrs prs de l'paule
par des bracelets en forme de serpents pareils  ceux du dieu Mahadeva,
et au poignet par un quintuple rang de perles. Ses mains d'une petitesse
enfantine, avaient la paume et les ongles teints en rouge, et des
anneaux de brillants scintillaient  leur phalanges; un cercle d'or
constell d'amthystes et de grenats emprisonnait sa taille souple, nue
du corset  la hanche, suivant la mode orientale, et fixait les plis
d'un pantalon d'toffe bariole qui, arrt aux chevilles laissait,
voir, jaillissant d'un amas de bracelets de perles et de cercles d'or
orns de petites clochettes, deux pieds mignons aux talons polis, aux
doigts chargs du bagues et colors en rose par le henn, comme les
joues d'une vierge qui rougit de pudeur. Une charpe nuance d'autant de
couleurs que l'arc-en-ciel ou la queue du paon qui sert de monture 
Saravasti, et dont les bouts passaient sous la ceinture d'or, jouait 
plis caressants autour de ce corps onduleux et mince comme une tige de
palmier. Sur la poitrine ruisselait, avec un frisson mtallique, une
cascade de colliers, perles de toutes couleurs, chanons bruissants,
boules dores, fleurs de lotus runies en chapelet, tout ce que la
coquetterie indienne peut inventer de splendide et de suave; des marques
mystrieuses faites avec la poudre de santal se dessinaient vaguement 
la base du cou parmi cet clat phosphorescent, et, pour que rien ne
manqut  la localit du costume, la jeune fille exhalait autour d'elle
un faible et dlicieux parfum d'ousira.

Ni Parvati, la femme de Mahadeva, ni Misrakesi, ni Menaca n'galaient en
beaut la jeune Indienne, qui s'avana vers Volmerange, ptrifi de
surprise, en faisant bruire dans sa marche ses colliers, ses bracelets
et les clochettes de ses chevilles.

La posie mystrieuse de l'Inde semblait personnifie dans cette belle
fille, clatante et sombre, dlicate et sauvage, luxueuse et nue,
faisant appel  toutes les ides et  tous les sens; aux ides par ses
tatouages et ses ornements symboliques; aux sons par sa beaut, son
clat et son parfum; l'or, les diamants, les perles, les fleurs
faisaient d'elle un foyer de rayons dont les moins vifs n'taient pas
ceux de ses prunelles.

Elle vint ainsi jusqu'au divan avec des ondulations alanguies pleines
d'une chaste volupt, appuyant un peu le talon comme Sacountala sur le
sable du sentier fleuri, et, quand elle fut parvenue en face de
Volmerange, elle s'agenouilla et se tint dans la mme attitude de
contemplation respectueuse que Laksmi admirant Wishnou couch dans sa
feuille de lotus, et flottant sur l'infini,  l'ombre de son dais de
serpents.

Malgr toutes les raisons qu'il avait de se croire veill, Volmerange
d penser qu'il tait le jouet de quelque hallucination prodigieuse. Il
y avait si peu de rapport entre les vnements de la nuit et ce qui se
passait, qu'on et pu s'imaginer  moins avoir la cervelle drange, et
cependant rien n'tait plus rel que l'tre charmant inclin  ses
pieds.

Cette scne faisait  Volmerange une impression profonde. Sa mre tait
Indienne et d'une de ces races royales dpossdes par les conqutes des
Anglais. Les gouttes de sang asiatique qui coulaient dans ses veines,
mles au sang glac du Nord, semblaient en ce moment couler plus
rapides et entraner dans leur cours la portion europenne. Ses
souvenirs d'enfance revenaient en foule: il voyait comme dans un mirage
s'lever  l'horizon les cimes neigeuses de l'Himalaya, les pagodes
arrondir leurs dmes, l'asoca panouir ses fleurs oranges, et le Malini
bercer dans ses eaux bleues des couples de cygnes en amour. Toute la
posie du pass renaissait dans cette rtrospection vocatrice.

L'architecture de la salle, les parfums de la madhavi, le costume du
vieil Indou, l'clat blouissant de la jeune fille, veillaient en lui
des rminiscences endormies: la figure mme de la belle crature
affaisse  ses genoux dans une attitude d'adoration amoureuse ne lui
tait pas compltement inconnue, quoiqu'il ft sr de la voir pour la
premire fois. O s'taient-ils rencontrs? dans le monde des rves, ou
dans quelque incarnation antrieure? C'est ce qu'il n'aurait su dire.
Pourtant un essaim confus de penses bourdonnait autour de sa tte, et
il lui semblait avoir vcu longtemps avec celle qu'il regardait depuis
quelques minutes  peine.

Le vieux fantme  figure jaune et  robe blanche paraissait avoir
compt sur cet effet, et il fixait avec une persistance trange ses yeux
flamboyants sur Volmerange, pour suivre ses mouvements intrieurs.

Apparemment, le comte ne manifesta pas assez vite ses motions au gr de
Dakcha (c'est ainsi que se nommait l'Indien), car il fit signe  la
jeune fille de prendre la parole.

--Cher seigneur, dit celle-ci, dans cet idiome indostani plein de
voyelles et doux comme de la musique, ne vous souvient-il plus de
Priyamvada?

Les sons de cette langue qu'il avait parle aux Indes ds son enfance et
qu'il avait nglige depuis qu'il habitait l'Europe ne prsentrent
d'abord  ses oreilles qu'un murmure mlodieusement rythm, et il lui
fallut un peu de temps pour en saisir le sens: il avait compris l'air
avant les paroles.

--Priyamvada? dit-il lentement et comme pour se donner le temps de se
ressouvenir, Priyamvada?... celle dont le langage a la douceur du
miel?... Non, je ne me la rappelle pas... Pourtant il me semble... Oui,
c'est cela; j'ai connu une enfant, une petite fille.

--Dix ans couls ont fait une jeune fille de l'enfant ne de la soeur
de votre mre.

--Ah! c'est toi  qui je donnais pour jouer de petits lphants
d'ivoire, des tigres de bois sculpt et des paons de terre cuite peints
de mille couleurs. Priyamvada, ma cousine au teint dor, j'avais un peu
oubli cette parent sauvage.

--Je ne l'ai pas oublie, moi, et j'honore en vous le dernier de cette
race de rois qui ont eu des dieux pour anctres et se sont assis sur
les nuages avant de s'asseoir sur des trnes...

--Quoique votre pre ft Europen, ajouta Dakcha, une seule goutte de ce
sang divin transmise par votre mre vous fait le fils de ces dynasties
qui vivaient et florissaient des sicles avant que votre froide Europe
ft sortie du chaos ou merge des eaux diluviales.

--Vous tes l'espoir de tout un peuple, ajouta Priyamvada de sa voix
musicale et caressante, avec un accent d'indicible flatterie.

--Moi, l'espoir de tout un peuple? Quelle trange folie! rpliqua
Volmerange.

--Oui, Priyamvada a dit la vrit, reprit Dakcha en s'inclinant et en
croisant sur sa poitrine osseuse ses mains dcharnes et noires comme
les pattes d'un singe; vous tes dsign par le ciel  de grands
destins. Touch des souffrances de mon pays, je me suis vou, pendant
trente ans, aux plus effroyables austrits pour obtenir sa grce des
dieux; n riche, j'ai vcu comme le plus pauvre paria; j'ai trait si
durement ce misrable corps, qu'il ressemble  ces momies dessches
depuis quarante sicles dans les syringes de l'gypte; car j'ai voulu
dtruire cette chair infirme pour que l'me dgage pt remonter  la
source des choses et lire dans la pense des dieux. Oh! j'ai bien
souffert, continua-t-il avec une exaltation croissante; et le don de
voir, je l'ai chrement pay. La pluie a fait ruisseler ses torrents
glacs et le soleil ses torrents de feu sur mon corps immobile, dans la
position la plus gnante. Mes ongles ont, en poussant, perc mes mains
fermes; brlant de soif, extnu de faim, hideux, souill de poussire,
n'ayant plus rien d'humain, je suis rest l, bien des ts, bien des
hivers, objet d'pouvante et de piti; les termites btissaient leur
cit  ct de moi; les oiseaux du ciel faisaient leur nid dans mes
cheveux hrisss en broussaille; les hippopotames cuirasss de fange
venaient se frotter  moi comme  un tronc d'arbre; le tigre aiguisait
ses griffes sur mes ctes, me prenant pour une roche; les enfants
cherchaient  m'arracher les yeux en les voyant luire comme des morceaux
de cristal dans ce tas de fange inerte. Le tonnerre m'est tomb une fois
dessus, sans pouvoir interrompre mes prires. Aussi Brahma, Wishnou et
Shiva ont-ils pris ma pnitence en considration, et la vnrable
Trimurti, lorsque, mon temps achev, je suis all la consulter dans les
cavernes d'Elephanta, a-t-elle daign me dire trois fois, par les
bouches de sa triple tte, le nom du sauveur prdestin.

En tenant cet trange discours, Dakcha semblait s'tre transfigur; sa
taille vote s'tait redresse, ses yeux tincelaient d'enthousiasme,
une lumire clairait sa face brune; ses rides avaient presque disparu,
et la jeunesse de l'me, amene  la surface, voilait momentanment la
dcrpitude du corps.

Volmerange, surpris, l'coutait avec une sorte d'effroi respectueux, et
Priyamvada, saisie d'admiration, prit le bord de la robe du saint homme
et la baisa religieusement: pour elle, Dakcha tait un _gourou_, un tre
divin. Quand elle se releva, ses yeux taient remplis de larmes, comme
deux calices de lotus emperls par la rose matinale.

Ce groupe tait d'un effet charmant. Cette jeune crature, aux
mouvements gracieux, aux formes arrondies, aux vtements somptueux,
formait un contraste comme cherch  plaisir avec ce vieillard sec,
anguleux et fauve; on et dit la personnification de la posie  ct de
la personnification du fanatisme.

Cette scne trange avait distrait le comte des vnements de la nuit;
tout ce qui s'tait pass dans la chambre nuptiale et sur le pont de
Blackfriars lui produisait l'effet d'un cauchemar fivreux chass par
les douces clarts du matin; il se demandait si lui, Volmerange, s'tait
bien rellement mari la veille et avait jet sa femme coupable dans la
Tamise. Cet avertissement, ces lettres, cet croulement de son bonheur,
cette catastrophe horrible, le laissaient presque incrdule, et il
restait l, rveur,  regarder Dakcha et Priyamvada.

Dakcha, revenu de son exaltation, rentrait peu  peu dans la vie relle
et perdait son air inspir; ce n'tait plus que le vieillard parchemin
dont nous avons trac plus haut le portrait. Le prophte avait disparu;
il ne restait plus que l'homme et l'homme dit au comte avec un sourire
obsquieux:

--Maintenant que Votre Seigneurie sait qu'elle est chez le mouni Dakcha,
de la secte des brahmanes, je puis me retirer. Des ablutions  faire,
pour me purifier des souillures qu'un saint mme ne peut viter dans ces
villes infidles, m'obligent  rentrer dans ma chambre oriente.
Priyamvada restera avec vous, et son entretien vous sera plus agrable
sans doute que celui d'un vieux brahme puis par la pnitence.

Aprs avoir dit ces mots, Dakcha laissa retomber l'paisse portire dont
il avait soulev le pli, et disparut.

Priyamvada, se groupant aux pieds de Volmerange avec la grce d'une
gazelle familire, lui prit la main, et, levant vers lui ses yeux
brillants sous leurs lignes de surmeh, lui dit d'une voix pleine de
roucoulements mlodieux:

--Qu'a donc mon gracieux seigneur? il semble triste et proccup; ne
serait-il pas heureux?

Un soupir fut la seule rponse de Volmerange.

--Oh! personne n'est heureux, continua Priyamvada, dans ce climat
maudit, sur cette terre ingrate o les fleurs ne peuvent clore
qu'emprisonnes sous verre avec un pole pour soleil, ou les femmes sont
ples comme la neige sur le sommet des montagnes et ne savent pas aimer.

Cette phrase, qui ravivait les blessures de Volmerange, lui fit faire un
soubresaut douloureux; ses yeux tincelrent.

La jeune Indienne, saisissant au vol cet clair de colre, comprit
qu'elle avait touch juste, et reprit de sa voix la plus douce:

--Une femme d'Europe aurait-elle caus quelque chagrin au descendant des
rois de la dynastie lunaire!

Volmerange ne rpondit pas, mais un profond sanglot souleva sa poitrine.

Fondant sa voix dans une intonation plus moelleuse encore, Priyamvada
continua, son interrogatoire:

--Est-il possible que mon seigneur, dont la beaut clatante surpasse
celle de Chandra lorsqu'il parcourt le ciel sur son char d'argent, n'a
pas t aim aussitt qu'il a daign abaisser son regard sur une simple
jeune fille, lui que les apsaras seraient heureuses de servir  genoux?

En prononant cette phrase, la jeune Indienne avait nou ses bras autour
du corps de Volmerange comme une jolie mlic en fleur qui s'lance au
tronc d'un amra; son charmant visage, rapproch de celui du comte,
semblait dire, par l'clair mouill des yeux et la grce compatissante
du sourire, combien son beau cousin d'Europe et t avec elle  l'abri
d'un semblable malheur.

Pour toute rponse, Volmerange pencha sa tte sur l'paule de
Priyamvada, qui bientt la sentit trempe de larmes.

--Eh quoi! dit Priyamvada en essuyant d'un chaste baiser les larmes aux
paupires de Volmerange, une de ces capricieuses femmes du Nord, plus
changeantes que les reflets de l'opale ou la peau du camlon,
aurait-elle tromp le gracieux seigneur, comme s'il pouvait avoir son
gal dans la nature, car un homme de la race des dieux ne pleure que
pour une trahison?

--Oui, Priyamvada, j'ai t trahi, indignement trahi! s'cria
Volmerange, ne pouvant plus contenir ce secret fatal.

--Et j'espre, rpondit Priyamvada du ton le plus tranquille, le plus
musical, que mon cher seigneur a tu la coupable?

--La Tamise a cach et puni sa faute.

--C'est un chtiment bien doux; dans mon pays, le pied de l'lphant se
ft pos sur cette poitrine menteuse et y et lentement cras le
coeur de la perfide; ou bien le tigre et dchir comme un voile de
gaze ce corps souill d'un autre amour,  moins que le matre n'et
prfr enfermer la criminelle dans un sac avec un nid de
cobras-capellos. Que ce souvenir s'efface de votre esprit comme un petit
nuage balay du ciel, comme un flocon d'cume qui se fond dans l'Ocan;
oubliez l'Europe et venez dans l'Inde, o les adorations vous attendent.
L, sous un climat de feu, on respire des brises charges d'enivrants
parfums; les fleurs gantes ouvrent leurs calices comme des urnes; le
lotus s'tale langoureusement sur les tirthas consacrs; dans les forts
et dans les prs croissent les cinq fleurs dont Cama, le dieu de
l'amour, arme les pointes de ses flches; le tchampaca, l'amra, le
kesara, le ketaca et le bilva, qui toutes allument au coeur un feu
diffrent, mais d'une ardeur gale; les chants plaintifs des cokilas et
des tchavatracas se rpondent d'une rive  l'autre; l, un regard
attache pour la vie; l, une femme aime au del du trpas, et sa flamme
ne peut s'teindre que dans les cendres du bcher: c'est l qu'il faut
vivre, c'est l qu'il faut mourir pour un unique amour. Oh! viens
l-bas, cher matre, et, dans les bras et sur le coeur de Priyamvada,
s'vanouira bientt, comme le songe d'une nuit d'hiver, ce long
cauchemar septentrional que tu as cru tre la vie!

L'Indienne, se croyant dj sans doute revenue dans sa patrie, attirait
Volmerange sur son sein, o frmissaient les colliers d'or, o les
perles s'entre-choquaient souleves par sa respiration saccade. Ainsi
envelopp, enlac par les caresses hardiment virginales de cet tre aux
passions naves et chastes comme la nature aux premiers jours de la
cration, Volmerange prouvait un trouble profond et sentait des vagues
de flamme lui passer sur le visage; son bras, sans qu'il en et la
conscience, se ferma de lui-mme sur la taille cambre de Priyamvada.

Un pli de la portire se drangea un peu, et laissa scintiller les yeux
mtalliques du vieux brahme.

Volmerange et Priyamvada taient trop occups d'eux-mmes pour y faire
attention.

--Bien! se dit Dakcha en contemplant le spectacle, il parat que
l'Europe et l'Inde se rconcilient, et que Priyamvada et Volmerange
veulent s'unir selon le mode gandharva, un mode trs respectable que
Manou admet parmi ses lois. Rien ne pouvait mieux servir mes projets.

Et il se retira aussi doucement que possible.

--Viendrez-vous avec moi dans le Pendjb? dit Priyamvada au comte, dont
les lvres venaient d'effleurer son front.

--Oui; mais il me reste un coupable  punir, rpondit Volmerange d'un
ton o tremblait la fureur.

--C'est juste, rpliqua la jeune fille; mais permettez  votre esclave
de s'tonner qu'un homme qui vous a offens ne soit pas encore ananti
par votre vengeance.

--Je ne le connais pas, j'ai eu la preuve du crime et j'ignore le
criminel. Un art infernal a ourdi cette trame. Aucun indice ne peut me
guider.

--coutez-moi, dit Priyamvada pensive; vous autres Europens, qui vous
fiez  vos sciences factices inventes d'hier, vous ne vivez plus dans
le commerce de la nature, vous avez bris les liens qui rattachent
l'homme aux puissances occultes de la cration. L'Inde est le pays des
traditions et des mystres, et l'on y sait encore plus d'un vieux secret
autrefois communiqu par les dieux qui confondrait d'tonnement vos
sages incrdules. Priyamvada n'est qu'une simple jeune fille que les
orgueilleuses ladies traiteraient comme une sauvage bonne  gayer une
soire; mais j'ai entendu plus d'une fois les brahmes, assis sur une
peau de gazelle entre les quatre rchauds mystiques, parler de ce qui
pouvait et de ce qui ne se pouvait pas. Eh bien, je vais vous faire
dcouvrir le coupable, ft-il cach  l'autre bout de la terre.




XIV


Priyamvada se leva et alla prendre dans un coin de la salle une petite
table de laque de Chine qu'elle apporta devant Volmerange, qui suivait
tous ses mouvements avec une curiosit inquite.

Une fleur de lotus rose, frachement panouie, trempait sa queue dans
une coupe de cristal pleine d'eau. Priyamvada prit la fleur et vida la
coupe sur la terre d'un vase du Japon; puis elle la posa sur la table
aprs l'avoir remplie d'une eau nouvellement puise dans une buire
curieusement cisele et ferme avec soin.

--Ceci, dit la jeune Indienne, est l'eau mystrieuse qui est descendue
du ciel sur la montagne Chimavontam, et coule du mufle de la vache
sacre conduite dans ses dtours par le pieux Bagireta; c'est l'eau
sainte du fleuve qu'on appelait autrefois Chlialoros, et que maintenant
on nomme le Gange. Je l'ai recueillie en me penchant de l'escalier de
marbre de la pagode de Bnars et avec les formalits voulues; elle a
donc toutes ses vertus divines, et le succs de notre exprience est
infaillible.

Le comte coutait Priyamvada de toute son attention sans se rendre
compte de ce qu'elle voulait faire.

Elle ouvrit diffrentes botes d'o elle tira des poudres qu'elle
disposa sur des brle-parfums de porcelaine aux quatre coins de la
table; de lgers nuages bleutres commencrent  s'lever en spirale et
 rpandre une odeur pntrante.

--Maintenant, dit Priyamvada  Volmerange, penchez votre visage sur
cette coupe et plongez votre regard dans l'eau qu'elle contient avec
toute la fixit dont vous serez capable, pendant que je vais prononcer
les paroles magiques et faire l'appel aux puissances mystrieuses.

Rien ne ressemblait moins aux sorcelleries ordinaires que cette scne;
point de caverne, point de taudis, point de crapaud familier, pas de
chat noir, pas de grimoire graisseux: une salle vaste et splendide, une
coupe d'eau claire, des parfums et une jeune fille charmante; il n'y
avait l rien de bien effrayant, et pourtant ce ne fut pas sans un
certain battement de coeur que Volmerange s'inclina sur la coupe.
L'inconnu alarme toujours un peu, sous quelque forme qu'il se prsente.

Debout prs de la table, Friyamvada rcitait  demi voix, et dans une
langue inconnue  Volmerange, des formules d'incantation. La plus vive
ferveur paraissait l'animer; ses yeux se levaient au plafond, et leurs
prunelles, fuyant sous les paupires, ne laissaient plus voir que le
blanc nacr du cristallin. Sa gorge se gonflait, souleve par d'ardents
soupirs, et le feu de la prire glissait des teintes pourpres sous
l'ambre jaune de sa peau. Elle continua ainsi quelque temps, et,
revenant  un idiome intelligible, elle dit, comme s'adressant  des
tres visibles seulement pour elle:

--Allons, le Rouge et le Dor, faites votre devoir.

Volmerange, qui, jusque-l s'tait tenu pench sur la coupe sans y
dcouvrir autre chose que de l'eau claire, vit se rpandre tout  coup
dans sa limpidit un nuage laiteux, comme si une fume montait du fond.

--Le nuage a-t-il paru? demanda la jeune Indienne.

--Oui; on dirait qu'une main invisible a rpandu une essence dans cette
eau qui a blanchi tout  coup.

--C'est la main de l'Esprit qui trouble l'eau, rpondit Priyamvada du
ton le plus simple.

Le comte ne put s'empcher de relever la tte.

--Ne regardez pas hors de la table, s'cria Priyamvada d'un ton
suppliant; vous rompriez le charme.

Docile  l'injonction de sa brune cousine, Volmerange inclina de nouveau
le front.

--Que voyez-vous maintenant?

--Un cercle color se dessine au fond de la coupe.

--Rien qu'un seul?

--Oh! le voici qui se ddouble et brille nuanc de toutes les couleurs
du prisme.

--Deux, ce n'est pas assez, il en faut trois: un pour Brahma, un pour
Wishnou, un pour Shiva. Regardez bien attentivement; je vais rpter
l'incantation, dit Priyamvada en reprenant son attitude excentrique.

Le troisime cercle parut; d'abord indcis et dcolor, pareil  ces
ombres d'are-en-ciel qui se projettent  ct du vritable; bientt il
arrta ses contours et s'inscrivit radieux et brillant  ct des deux
autres.

--Il y a trois cercles  prsent, s'cria le comte, qui, malgr son
incrdulit europenne, ne pouvait s'empcher d'tre tonn de
l'apparition de ces trois anneaux flamboyants, qu'aucune raison physique
n'expliquait.

--Les anneaux y sont tous les trois, dit Priyamvada; le cadre est prt.
Esprits, amenez celui qu'on veut voir. En quelque partie du monde et en
quelque temps qu'il ait vcu, ft-ce avant Adam, qui est enterr dans
l'le de Serendib, forcez-le  paratre et  se trahir lui-mme, ombre
s'il est mort, portrait s'il est vivant.

Ces paroles, dites du ton le plus solennel, firent pencher plus
avidement Volmerange sur la coupe. Devait-il croire  l'efficacit des
incantations magiques de Priyamvada? Ses prjugs d'homme civilis se
rvoltaient  cette ide, et cependant les effets dj produits ne lui
permettaient gure d'tre incrdule. Son incertitude, en tout cas, ne
devait pas durer longtemps.

Au fond de la coupe, dans l'espace circonscrit par les trois anneaux
lumineux, Volmerange vit apparatre, dans les profondeurs d'un immense
lointain, un point qui s'approchait avec rapidit, se dessinant de plus
en plus nettement.

--Voyez-vous apparatre quelque chose? dit Priyamvada  Volmerange.

--Un homme dont je ne puis encore discerner les traits, s'avance vers
moi.

--Lorsque vous le verrez plus distinctement, tchez de bien graver ses
traits dans votre mmoire; car je ne puis deux fois dtacher un spectre
de la mme personne, ajouta la jeune Indienne d'un ton grave.

La figure voque prenait plus de prcision, bauche sous l'eau par un
pinceau mystrieux; un clair traversa la coupe, et Volmerange reconnut,
 n'en pouvoir douter, la tte ple et fine de Xavier.

Il poussa un cri d'tonnement et de rage; le nuage laiteux remplit de
nouveau la coupe, l'image se troubla et tout disparut.

--Dolfos! un des membres de notre junte, poursuivit Volmerange atterr.

Dolfos tait le vrai nom de Xavier, qui n'tait connu d'dith que sous
ce pseudonyme. Xavier, ou, pour mieux dire, Dolfos, ne pouvant prvoir
cette scne d'hydromancie, avait cru ajouter ainsi  l'obscurit dont il
avait envelopp sa tnbreuse intrigue.

Priyamvada, qui ne paraissait nullement surprise de ce rsultat
prodigieux, reversa l'eau du Gange dans le vase o elle l'avait puise.

--Maintenant, mon cher seigneur peut se venger s'il le veut, dit la
jeune fille; par mon art, je lui ai donn le signalement du coupable.

--coute, Priyamvada, rugit le comte en se redressant de toute sa
hauteur, je te suivrai dans l'Inde, je ferai tout ce que tu voudras; mon
coeur et mon bras t'appartiennent pour le service que tu viens de me
rendre. Maintenant, laisse-moi sortir d'ici; je suis tout  ma
vengeance.

--Va! rpondit Priyamvada, sois terrible comme Durga plongeant son
trident au coeur du vice, froce comme Narsingha, l'homme-lion,
dchirant les entrailles d'Hiranyacasipu.

Et elle prit la main du comte, qu'elle conduisit par diffrents dtours
jusqu' une porte qui donnait sur la rue.

Quand elle revint, Dakcha, qui avait suivi toute cette scne, cach
derrire le rideau, tait debout au milieu de la chambre, le coude
appuy sur le bras et le menton sur la paume de la main, dans une
attitude mditative. Au bout de quelques secondes, il dit  Priyamvada:

--Je pense, jeune fille, que tu as eu tort de laisser aller le cher
seigneur... S'il ne revenait pas?

--Il reviendra, rpondit l'Indienne en faisant luire, derrire l'anneau
de brillants de ses narines, un sourire plein de malice et de
coquetterie nave.

Lorsque Volmerange se trouva dans la rue, il crut avoir t le jouet
d'un rve. Devait-il ajouter foi  cette fantasmagorie, et Dolfos
tait-il vritablement le coupable? Un secret instinct lui disait oui,
quoiqu'il ne pt appuyer sa conviction d'aucun indice.

En supposant qu'il ft coupable, comment le lui prouver? La seule
crature qui et pu dire la vrit roulait vers la mer, du moins
Volmerange le croyait, emporte par les flots bourbeux de la Tamise; et,
d'ailleurs, o trouver Dolfos, qu'il n'avait pas vu depuis deux ou trois
ans, dont il ignorait compltement le genre de vie, car cette nature
froide et souterraine lui avait toujours t antipathique? Ils s'taient
rencontrs quelquefois et leurs rapports s'taient maintenus dans cette
politesse stricte qui touche  l'insulte. Quelques affaires de femmes,
o Dolfos, en rivalit avec Volmerange, n'avait pas eu le dessus,
semblaient avoir laiss dans l'me du premier une rancune profonde qu'il
cachait soigneusement, mais qui avait fait pulluler les vipres dans ce
coeur malsain.

Une autre incertitude torturait Volmerange. Dolfos avait peut-tre agi
d'aprs les ordres de la junte, et alors, appuy par cette puissante
association, il pourrait chapper au chtiment qu'il mritait; un
vaisseau l'emportait sans doute vers un pays inconnu et le drobait pour
toujours  ses recherches.

Il en tait l de ses raisonnements, lorsque tout  coup, par un de ces
hasards vrais dans la vie, invraisemblables dans les romans, Dolfos,
tournant un angle de rue, se rencontra face  face avec lui.

A l'aspect de Volmerange, Dolfos comprit qu'il savait tout: il eut peur
 la vue de ce visage livide o flamboyaient deux yeux pleins d'clairs,
et il se rejeta en arrire par un mouvement brusque; mais la main du
comte s'abattit sur son bras comme un crampon de fer et le fixa sur la
place.

--Dolfos, dit le comte, je sais tout, n'essaye pas de nier; tu
m'appartiens, suis-moi.

Le misrable tcha de se dbarrasser de l'treinte de cette main
nerveuse, mais il ne put y russir.

--Faut-il que je te soufflette en pleine rue, comme un lche, pour te
forcer  te battre? poursuivit Volmerange. J'ai le droit de
t'assassiner, et pourtant je risquerai ma vie contre la tienne, comme si
tu tais un homme d'honneur. Sduire une femme, cela se conoit, l'amour
excuse tout; mais la perdre dans un but de calcul et de haine, l'enfer
n'a rien de plus monstrueux et de plus abominable. Tu m'as fait
meurtrier, il faut que je te tue. Je te dois  l'ombre d'dith.

--Eh bien, oui, je vous suivrai, rpondit Dolfos; mais desserrez ces
doigts qui me brisent le poignet.

--Non, rpondit Volmerange, tu te sauverais.

Une voiture passa, le comte l'appela, et y fit monter devant lui Dolfos,
blme et tremblant.

--Menez nous, dit le comte,  ***.

C'tait une petite maison de campagne, un cottage que le comte possdait
aux environs de Richmond.

Le trajet, quoique rapide, parut long aux deux ennemis: Dolfos, rencogn
dans un angle de la voiture, semblait une hyne accule par un lion.
Volmerange le couvait d'un oeil sinistre et flamboyant; il tait calme
et Dolfos agit.

Enfin on arriva  la porte du cottage: un vieux serviteur tait charg
de la garde de cette maison, o le comte ne venait que rarement et
seulement pour faire avec ses amis quelque joyeuse partie de garons.

Ce cottage, espce de petite maison de Volmerange, tait dispos d'une
faon discrte: aucune vue ne plongeait dans son parc entour de hautes
palissades. Pas de voisinage importun: l'amour pouvait y pousser ses
soupirs, l'orgie y crier sa folle chanson, sans veiller l'attention de
personne; mais, par exemple, on aurait pu s'y gorger en toute scurit.
Avec des intentions voluptueuses, c'tait une grotte de Calypso; avec
des intentions sinistres, un antre de Cacus: qu'on nous pardonne cette
mythologie. Les intentions de Volmerange n'taient pas gaies, c'tait
donc un coupe-gorge.

Le jour commenait  baisser, et la chambre dans laquelle Volmerange
entra, poussant Dolfos, tait humide et froide comme l'antichambre d'un
tombeau; elle n'avait pas t ouverte depuis longtemps.

Dolfos se laissa tomber dans un fauteuil et s'appuya la tte sur une de
ses mains. Il tait profondment abattu. Quoique d'une imagination
audacieuse, il n'avait pas le courage physique. Le repentir lui venait
comme il vient aux lches lorsqu'ils sont dcouverts.--Quoiqu'il et
reu de la junte l'ordre de dtourner Volmerange d'dith, certes il
avait outrepass ses pouvoirs d'une faon odieuse; et fait dans cette
intrigue une part trop grande  sa haine particulire. Il prouvait ce
regret amer et sans compensation des sclrats qui n'ont pas russi.

--Daniel, allez-vous-en porter cette lettre  la ville, dit Volmerange,
aprs avoir pli un papier, au vieux gardien qu'il avait appel; c'est
trs press.

Le vieux serviteur partit, et, lorsque Volmerange eut entendu refermer
la porte d'entre, il dit  Dolfos:

--A nous deux, maintenant!

Et, dtachant d'un trophe d'armes suspendu au mur deux pes de
pareille longueur qu'il mit sous son bras, il se dirigea vers le jardin.
Livide comme un spectre, les dents serres, les yeux injects de sang,
Dolfos suivait Volmerange de ce pas machinal dont le patient suit le
bourreau. Il et voulu crier, mais la voix tarissait dans son gosier
aride, et, d'ailleurs, personne n'et entendu ses cris. Il lui prenait
l'envie de s'arrter, de se coucher par terre et d'opposer une
rsistance inerte; mais Volmerange l'et fait marcher avec sa main
puissante, comme le croc qui trane un cadavre aux gmonies. Il allait
donc, muet et stupide, lui si loquent et si retors, car il avait senti
tout de suite l'inutilit de la prire ou du mensonge.

En passant devant une resserre rustique, Volmerange y entra un instant,
et en ressortit avec une bche.

Ce dtail sinistre glaa Dolfos. Ils marchrent ainsi jusqu'au fond du
parc.

Arriv l, Volmerange s'arrta et dit:

--La place est bonne.

La place tait bonne, en effet: des arbres plus qu' moiti effeuills
par l'automne, et profilant leurs noirs squelettes sur les nuages
sanguinolents du soir, dessinaient  cet endroit comme une espce de
cirque fait exprs pour la lutte.

Le comte, dposant les deux pes hors de la porte de Dolfos, prit la
bche et traa sur le sable un paralllogramme de la longueur  peu prs
d'un homme couch; puis il se mit  creuser, rejetant la terre  droite
et  gauche.

Glac d'pouvante, Dolfos s'tait appuy contre un arbre, et, d'une voix
affaiblie, il dit  Volmerange;

--Que faites-vous, grand Dieu?

--Ce que je fais? rpondit Volmerange sans quitter sa besogne. Je creuse
votre fosse ou la mienne, selon les chances; le survivant enterrera
l'autre...

--Mais c'est horrible! rla Dolfos.

--Je ne trouve pas, continua Volmerange avec une ironie cruelle; nous
n'avons pas, que je pense, l'ide de nous faire seulement quelques
petites gratignures; cette manire est commode et dcente. Mais bchez
donc un peu  votre tour, ajouta-t-il en sortant de la fosse creuse 
moiti; il n'est pas juste que je me fatigue tout seul: faisons en
commun le lit o l'un de nous doit coucher.

Et il remit la bche aux mains de Dolfos.

Celui-ci, tout tremblant, donna au hasard cinq ou six coups qui
enlevrent  peine quelques mottes de terre.

--Allons, laissez-moi finir, dit Volmerange en reprenant l'outil; vous
qui tes si bon comdien, vous ne joueriez pas bien le rle du fossoyeur
dans _Hamlet_; vous bchez mal, mon matre.

La nuit tait presque tombe lorsque le comte eut termin son lugubre
travail.

--Allons, c'est assez pioch comme cela! Aux pes maintenant, dit le
comte en en jetant une  Dolfos et en gardant l'autre pour lui.

--Il ne fait plus clair, cria le misrable; allons-nous donc nous
gorger a ttons?

--On y voit toujours assez clair pour se tuer. Passer de la nuit  la
mort est une transition facile; si noir qu'il fasse, nous sentirons bien
toujours nos pes nous entrer dans le corps, dit le comte en portant
une botte terrible  Dolfos, qui poussa un gmissement.

--J'ai touch, dit le comte, la pointe de mon pe est mouille.

Dolfos, exaspr, se fendit  fond sur le comte.

Volmerange para le coup par une prompte retraite, et, liant son fer avec
celui de son adversaire, lui fit sauter l'pe des mains.

Se voyant perdu, Dolfos se jeta par terre, et, s'aplatissant comme un
tigre, saisit Volmerange par les jambes et le fit tomber.

Alors commena une lutte affreuse. Serr par l'treinte furieuse de
Dolfos, dont la lchet au dsespoir se tournait en rage de bte fauve,
Volmerange ne pouvait se servir de son pe. Il essaya bien d'abord de
la planter dans le dos de Dolfos, dt-il, en clouant son adversaire sur
lui, se traverser le coeur; mais il ne put y russir, le fer lui
chappa. De sa main devenue libre, il empoigna son ennemi  la gorge.

La chute des deux adversaires avait eu lieu prs de la fosse ouverte. En
se roulant par terre dans les soubresauts et les convulsions de ce
combat de cannibales, Volmerange et Dolfos arrivrent prs du trou bant
et y roulrent, sans se quitter, ple-mle avec la terre boule.

Seulement, Dolfos tait dessous. Les doigts de Volmerange s'incrustaient
dans ses chairs et l'tranglaient comme fait une garrotte espagnole.
L'cume montait aux lvres du misrable; un rle sourd grommelait dans
sa gorge, et ses membres se roidissaient... Mais bientt ces
tressaillements cessrent, et Volmerange, s'arrachant  l'treinte du
cadavre, s'lana sur le bord de la fosse et dit:

--Un mort qui s'est enterr lui-mme, on n'est pas plus complaisant que
cela!

Et, prenant la bche, il recouvrit en toute hte le corps du vaincu,
galisant la terre avec soin et pitinant sur la place pour faire
affaisser le sol nouvellement remu.

--Maintenant que ce compte est rgl, allons voir Priyamvada et quittons
cette vieille Europe, o je laisse deux cadavres!




XV


Nous avons quitt _la Belle-Jenny_ dbusquant de la Tamise et gagnant la
haute mer. Le but du voyage, le capitaine l'ignorait sans doute; car,
lorsque les grandes vagues du large commencrent  laver le bordage du
navire, il demanda respectueusement  Sidney, rveusement assis sur un
tas de cordages rouls:

--Matre, o donc allons-nous?

--Vous le saurez quand nous serons arrivs, cher capitaine Peppercul.

--Oh! je ne le demande pas par curiosit, reprit le capitaine; mais le
timonier est l qui attend pour pousser  droite ou  gauche la roue de
son gouvernail.

--C'est juste, rpliqua sir Arthur Sidney avec un lger sourire, sans
toutefois indiquer de destination.

--Le vent, continua Peppercul, a saut depuis hier, il fait un temps
superbe pour sortir de la Manche et entrer dans l'Ocan: si pourtant
vous avez affaire dans la Baltique ou prs du ple, en louvoyant et en
courant des bordes, on tchera d'arriver.

--Puisque le vent nous pousse hors de la Manche, dit Sidney avec un air
d'insouciance admirablement jou s'il n'tait pas vrai, laissons faire
le vent!

Le capitaine donna aussitt les ordres pour qu'on ft tomber _la
Belle-Jenny_ dans le lit de la brise. En un clin d'oeil les voiles
furent orientes, et le navire, pris en poupe par un souffle vif et
soutenu, s'avana rapidement entre deux crtes d'cume.

Voyant que Sidney gardait le silence, Peppercul ne jugea pas  propos de
faire d'effort pour soutenir la conversation et se retira
respectueusement  quelque distance.

Jack, l'ami de Mackgill, tait en train de faire une pissure  une
corde, lorsque Sidney l'appela.

--Faites monter dans ma cabine la femme que nous avons recueillie cette
nuit.

--Je vais l'apporter sur-le-champ  Sa Seigneurie, rpondit Jack en
plongeant par une coutille comme un diable d'opra qui disparat dans
le gouffre d'une trappe.

Pendant que Jack allait chercher dith couche dans un hamac sous les
profondeurs de l'entre-pont, Sidney, le front inclin par une
proccupation soucieuse, se dirigeait vers sa cabine pour s'y trouver en
mme temps que la jeune femme.

Ce ne fut pas cette ombre convulsive dont la blancheur perait les
tnbres qu'encadra la porte de la cabine en s'ouvrant, mais un jeune
homme mince et de taille moyenne, vtu d'une cotte et d'une chemise de
mousse: ses traits dlicats et fins se dessinaient dans un ovale d'une
pleur extrme; ses yeux marbrs luisaient fivreusement, et sa bouche,
abandonne des couleurs de la vie, tranchait  peine sur le ton du reste
de la peau. Une certaine confusion perait  travers sa tristesse, et,
lorsque Sidney leva les yeux vers lui, une lgre rougeur pommela ses
joues.

Un certain tonnement se peignit dans le regard de Sidney, qui attendait
une femme et voyait paratre un mousse. Mais Jack, qui marchait derrire
le prtendu jeune homme, comprit cette surprise et la fit cesser.

--Madame n'tait, lorsque nous l'avons tire de l'eau, vtue que d'un
simple peignoir de mousseline, et, comme nous n'avons pas ici un
assortiment de vtements de femme, j'ai mis  ct de son hamac cette
chemise de laine rouge et cette cotte goudronne. Voil pourquoi la
femme repche se trouve tre un joli mousse.

--C'est bien, Jack; laissez-nous, dit sir Arthur Sidney avec un signe
impratif.

Sidney, rest seul avec dith, fixa sur elle un oeil scrutateur aussi
perant que celui de l'aigle; ce n'tait pas un regard, c'tait comme un
jet lumineux qui semblait aller chercher,  travers le crne ou la
poitrine, l'ide dans la cervelle et le sentiment dans le coeur.

dith resta impassible pendant cet examen, qui lui fut sans doute
favorable, car, Sidney se leva avec la mme politesse respectueuse que
s'il et t dans un salon. Il lui prit la main par le bout des doigts,
et lui dit, en la conduisant vers le divan garni de coussins qui
occupait le coin de la cabine:

--Madame, daignez vous asseoir; vous paraissez faible et souffrante, et,
pour qui n'a pas le pied marin, il n'est pas facile de rester debout.

En effet, _la Belle-Jenny_, la bride sur le cou, faisait des foules
dans la mer comme un cheval fougueux, et le niveau du plancher se
dplaait  chaque instant.

Conduite par Sidney, dith se laissa tomber plutt qu'elle ne s'assit
sur le divan.

Il y eut un instant de silence que rompit Sidney de sa voix harmonieuse
et calme, rendue plus douce par un accent de piti.

--Je ne vous demanderai pas, madame, si c'est un crime ou un dsespoir
qui vous a prcipite dans la Tamise par cette affreuse nuit de tempte:
un miracle a fait passer  ct de vous une barque remplie de gens qui
se htaient dans l'ombre vers une oeuvre mystrieuse. Vous tes tombe
du ciel au milieu de leur secret; par le coup de thtre le plus
imprvu, vous avez djou les prcautions les mieux prises, et vous avez
vu ce que nul ne doit voir ni redire; un coup de rame vous rendait au
gouffre. Mes hommes n'attendaient qu'un signe.

--Oh! pourquoi ne l'avez-vous pas fait? interrompit dith, en portant
ses mains diaphanes  ses yeux rougis.

--Je ne l'ai pas fait, continua Sydney, car quelque chose a cri en moi,
et il m'a sembl que replonger dans la mort l'tre qu'un hasard
merveilleux rattachait  la vie, et t une barbarie froide, une espce
d'impit envers le destin. Mais, je ne dois pas vous le cacher, cette
existence que je vous ai rendue, il m'est interdit de vous en laisser la
libre disposition, au moins jusqu' l'achvement de la grande oeuvre
 laquelle je travaille: le vaisseau qui nous emporte ne doit s'arrter
que dans les mers les plus lointaines. Jusque-l, vous serez morte pour
tout le monde.

--Ne craignez rien, milord, je n'ai pas envie de ressusciter.

--Cet habit que vous avez pris, continua Sidney, vous le garderez
quelque temps. Plus tard, quand il faudra le quitter, je vous le dirai.
N'ayez aucune crainte. Malgr nos airs sinistres et tnbreux, nous
sommes d'honntes gens, nous tendons  un grand but.

Et, en disant ces mots, les yeux de Sydney resplendirent, son front
rayonna, ses traits s'illuminrent; mais bientt, comme honteux de cette
effusion, il reprit son regard tranquille et son attitude froide:

--Fiez-vous  ma loyaut, madame; je ne vous aurai pas retire de la
mort pour l'infamie, et, puisqu'un assassinat ou un suicide vous ont
jete au fleuve, il faut que vous en sortiez radieuse et rconcilie;
avec moi, les dangers seront glorieux, et, si vous succombez  la tche,
les sicles vous bniront.

--Oh! oui! rpondit dith, maintenant que tous les fils qui me liaient 
l'existence ont t briss, je sens que je ne puis vivre que pour le
dvouement; moi, mes jours sont finis, je n'ai plus de but ni d'espoir,
aucune raison d'tre: tout m'est impossible, mme la mort, puisque Dieu
m'a suspendue sur le gouffre sans m'y laisser enfoncer. Disposez de
votre servante, substituez votre volont  la mienne, mettez votre me
dans mon coeur vide, soyez ma pense; je m'abjure ds aujourd'hui,
j'oublie qui j'ai t, qui je suis; je dsapprendrai jusqu' mon nom; je
prendrai celui que vous m'imposerez; un fantme, cela se baptise comme
on veut; je me tiendrai debout, et j'irai jusqu'au jour o vous me
direz: Spectre, je n'ai plus besoin de toi, recouche-toi dans ta
tombe.

--Je t'accepte, dit Arthur Sidney d'un ton solennel et presque
religieux, toi qui te donnes sans rserve et te voues au but inconnu
avec ardeur et foi,  pauvre jeune me brise! Je te promets,  dfaut
de bonheur, au moins le repos.--Dsormais, vous habiterez cette petite
chambre  ct de ma cabine, et, aux yeux de l'quipage, qui ne vous a
pas vue dans vos habits de femme, vous passerez pour mon mousse.

dith fut installe dans un troit rduit, et son office, plus apparent
que rel, se bornait  chercher un livre pour Sidney ou  lui apporter
sa longue-vue; le reste du temps, appuye sur le bastingage ou perche
dans le trinquet de gabie, elle noyait ses regards dans les nuages
infinis, et contemplait l'Ocan, qui lui paraissait petit  ct de son
chagrin.

Le vaisseau fuyait toujours, enferm dans ce cercle d'airain que
l'horizon de la mer trace autour des navires. Le soleil se levait et se
couchait: les chevaux blancs secouaient leurs folles crinires; les
marsouins jouaient au triton et  la sirne dans le sillage; de temps 
autre, une bande gristre, borde d'cume, mergeait, loin, bien loin,
sur la gauche de _la Belle-Jenny_, avec l'apparence d'un banc de nuages
colors par un rayon; des albatros, berant leur sommeil avec leur vol,
planaient au-dessus des mts ou rasaient les vagues, une aile dans l'eau
et l'autre dans l'air;  mesure qu'on avanait, le ciel tait plus clair
et les brumes du nord restaient en arrire comme des coureurs
essouffls.

Mais bientt tout disparut: plus d'oiseaux, plus de silhouettes de ctes
lointaines; rien que la mer et le ciel avec leur grandeur monotone et
leur agitation strile. La chanson vnitienne, dans son admirable
mlancolie, dit qu'il est triste de s'en aller sur la mer sans amour.
C'est vrai et c'est beau; l'amour seul peut remplir l'infini! Mais sans
doute la barcarolle n'entendait pas un amour sans espoir et bris comme
celui d'dith pour Volmerange. Une grande tristesse envahit la pauvre
jeune femme; elle ne pouvait s'empcher de songer  la vie heureuse
qu'elle aurait pu mener, et pour laquelle Dieu et la socit l'avaient
faite, et qu'une complication d'intrigues sclrates lui rendait
impossible: elle pensait aussi  lord et  lady Harley, au dsespoir
affreux de ce noble pre et de cette respectable mre, et des larmes
coulaient silencieusement sur son beau et ple visage, larmes plus
amres que l'Ocan o elles tombaient.

Contradiction bizarre, mais qui n'tonnera pas les femmes, elle aimait
davantage Volmerange depuis cette nuit terrible: tant de violence
prouvait aussi tant de passion! Cette rigueur implacable lui plaisait;
plus d'indulgence et tmoign de la froideur: il faut bien aimer pour
se croire le droit de mort! Quelles esprances de bonheur Volmerange
avait-il donc fondes sur elle, qu'il n'avait pu en supporter la ruine?
que faisait-il maintenant, dsespr, bourrel de remords, forc de fuir
sans doute? Quel effet avait produit dans le monde cette catastrophe
sinistre et mystrieuse? Telles taient les questions toujours les mmes
et rsolues de cent manires que se posait dith, tandis que _la
Belle-Jenny_, tantt pousse par une brise carabine, tantt ramassant
dans ses toiles jusqu'au plus languissant souffle d'air, s'acheminait
vers son but mystrieux.

Benedict, de son ct, pensait beaucoup  miss Amabel, et toutes les
fois qu'il passait sur le pont  ct d'dith, ils se regardaient
tristement, et leurs chagrins se reconnaissaient.

Enfin on arriva en vue de Madre, et Sidney envoya un canot  la ville
pour renouveler ses provisions et acheter une garde-robe complte de
femme  dith. Robes, linge, chles, chapeaux, rien n'y manquait; on et
dit un trousseau de jeune marie. Cependant on ne lui fit pas quitter
ses habits de mousse.

Soit qu'il crt devoir se soumettre au serment rappel, soit que Sidney
l'et vritablement conquis  ses ides, Benedict ne s'tait plus
rvolt contre cet enlvement trange qui l'avait arrach au bonheur
d'une manire si soudaine, et il ne paraissait pas avoir conserv de
rancune contre son ami.

Ils restaient ensemble de longues journes dans la cabine, accouds  la
table suspendue, couverte de papiers et d'instruments de mathmatiques;
sir Arthur Sidney, aprs de longues mditations, traait sur une ardoise
des dessins compliqus remplis de chiffres algbriques et de lettres de
renvoi que Benedict recopiait au lavis en les purant et en leur donnant
toute la prcision dsirable; quelquefois, avant de les traduire sur le
papier, il faisait  Sidney des observations que celui-ci coutait avec
une attention profonde, et qui amenaient quelque changement dans le plan
primitif.

Bientt, du plan, les deux amis passrent  l'excution d'un modle
rduit. Ils taillaient gravement de petites pices de bois longues comme
le doigt, et dont il et t difficile de deviner la destination; quand
tout fut taill, Sidney runit avec beaucoup d'adresse les morceaux
spars et numrots que lui tendait Benedict, qui paraissait, lui
aussi, attacher un vif intrt  l'opration. De ce travail acharn d'un
mois, il rsulta un canot d'un pied de long, tout  fait pareil en
dehors  ceux qui composent ces flottilles que les enfants font flotter
sur les bassins des parcs ou des jardins royaux, mais au dedans rempli
de rouages, de tubes et de cloisons.

Ce rsultat, puril en apparence, sembla rjouir beaucoup les deux amis,
et Sidney poussa un soupir de satisfaction en posant la dernire
planchette.

--Je crois que nous avons russi, dit Sidney, autant qu'on peut tre sr
d'une chose par la thorie.

--Il faudra l'essayer, rpondit sir Benedict Arundell.

--Rien n'est plus facile, rpliqua Sidney en frappant un coup sur un
timbre plac prs de lui.

Suscit des profondeurs de la cambuse, o il tait en train de faire
avec un ami des tudes comparatives sur la force spcifique de l'arack
et du rhum, Jack apparut bientt sur le seuil de la porte et attendit,
en tournant son chapeau dans ses doigts, les ordres de sir Arthur
Sidney.

--Apporte-nous une baille pleine d'eau, dit Sidney  Jack, qui, surpris
de cet ordre bizarre, ne put s'empcher de se le faire rpter.

--Votre Honneur a bien dit une baille pleine d'eau?

--Oui. Qu'y a-t-il l qui t'tonne? rpliqua Sidney.

--Rien, milord; je croyais avoir mal entendu, rpondit Jack, et je cours
chercher l'objet demand.

Quelques minutes aprs, Jack reparu, portant avec son ami Mackgill une
cuve remplie, qui fut dlicatement pose  l'entre de la chambre.

Quand les deux matelots se furent retirs, Sidney prit dlicatement la
petite chaloupe et la posa sur l'eau avec le srieux d'un enfant qui
croit lancer un vaisseau de guerre dans une cuvette.

Chose singulire, le canot, au lieu de flotter, comme on devait s'y
attendre, s'enfona graduellement et s'engloutit sous l'eau de la
baille, ce qui parut charmer beaucoup Sidney et Benedict, bien
qu'ordinairement les barques ne soient pas faites pour sombrer. Sidney,
plein d'enthousiasme en remarquant que le petit canot n'allait pas
jusqu'au fond de la cuve, s'cria:

--Regardez, Benedict, comme il se maintient  cette profondeur; mes
calculs taient justes. Oh! maintenant, je suis sr de tout.

Et ses yeux brillrent, et sa narine se dilata enfle d'un souffle de
noble orgueil; mais bientt, reprenant son sang-froid habituel, il
releva sa manche, plongea son bras nu dans l'eau et en retira la petite
chaloupe, qu'il serra prcieusement aprs l'avoir fait goutter.

Le succs de cette opration parut aussi faire beaucoup de plaisir 
Benedict, et,  dater de ce jour, un rayon d'esprance gaya sa
tristesse. Quant  la pauvre dith, qui n'tait pas dans le secret du
canot, sa mlancolie s'tait tourne en rsignation morne. Comme nous
l'avons dit, elle n'avait gure d'autre distraction que le spectacle de
l'immensit.

Le voyage durait depuis prs de trois mois et ne semblait pas prs de
finir. Les Canaries, les les du cap Vert, avaient fui bien loin 
l'horizon; en passant  l'le de l'Ascension, Mackgill et Jack, envoys,
dans la chaloupe,  la grotte aux renseignements, trouvrent, dans la
bouteille suspendue  la vote, un papier roul et couvert de signes
nigmatiques, qu'ils portrent  sir Arthur Sidney.

Sir Arthur lut couramment ce grimoire effroyable, aprs avoir pos
dessus un papier dcoup en grille qu'il tira de son portefeuille, et
parut satisfait du contenu de la note hiroglyphique, car il dit 
Benedict.

--C'est bien; tout va comme je veux.

L'le de l'Ascension dpasse, au bout de quelques jours de navigation,
une espce de nuage gristre commena  sortir de la mer comme un flocon
de brume pomp par le soleil.

Bientt le nuage devint un peu plus opaque, et ses contours se
dessinrent plus nettement  l'horizon clair; avec la longue-vue, on
pouvait en discerner la silhouette.

Ce n'tait pas un nuage assurment.

C'tait la terre; c'tait une le; elle s'levait graduellement du sein
des eaux, ne montrant encore,  cause de la dclivit de la mer, que la
dcoupure de ses montagnes. Mais, bientt, on la vit tout entire,
immobile et sombre, au milieu de l'immensit, avec sa ple ceinture
d'cume.

D'normes rochers  pic de deux mille pieds de haut faisaient
surplomber leurs masses volcaniques sur la mer qui battait leur base et
se roulait, chevele et folle de colre, dans les anfractuosits
creuses par ses attaques: on et dit qu'elle avait conscience de ce
qu'elle faisait tant les flots revenaient  la charge avec acharnement.

Ces immenses masses granitiques, estompes  leur pied par un brouillard
d'cume, avaient la tte baigne de nuages mls de rayons. Leurs
escarpements gigantesques, leurs flancs dcharns, o la lave des
volcans refroidis traait des sillons pareils  des cicatrices de
blessures anciennes; leurs cimes effrites par les pluies torrentielles,
prsentaient un tableau d'une majest sauvage et sinistre: ils avaient
l'air grandiosement horrible.

Ces rochers paraissaient tombs l du ciel le jour de l'escalade des
gants; ils taient encore tout corns et tout brls des clats de la
foudre. Quelque chose de surhumain devait s'y passer, une vengeance
inoue, un supplice  rappeler les croix du Caucase, et l'on cherchait
involontairement sur quelque cime la silhouette colossale d'un Promthe
enchan.

Pour peu que la fantaisie et voulu s'y prter, une nue ouverte en
aile, qui palpitait au-dessus d'une crte vaguement brche en forme
humaine, figurait suffisamment le vautour.

En effet, un Promthe, aussi grand que l'autre, mugissait l, clou
depuis cinq ans par la Force et la Puissance, comme dans la tragdie
d'Eschyle.

Tout l'quipage tait sur le pont. Sir Arthur Sidney contemplait l'le
noire avec un regard indfinissable o il y avait de la honte, de la
douleur et de l'espoir. Muet, il serrait la main de Benedict, debout 
ct de lui et qui paraissait aussi pntr d'une vive motion. Le
capitaine Peppercul avait laiss  moiti vide un gallon plein de rhum,
ce qui tait pour lui le plus haut signe de perturbation morale.

L'ordre fut donn de jeter l'ancre en face de la ville dont les maisons
gristres se dessinaient au fond de la grande dchirure des montagnes
ouvertes  ce seul endroit, car partout elles entourent l'le comme une
ceinture de tours et de bastions.

dith, qui,  bord de _la Belle-Jenny_, avait vcu dans un isolement
parfait et ne s'tait nullement rendu compte de la marche du navire,
mue de curiosit  l'aspect de cette terre, s'approcha timidement de
sir Arthur Sidney, qui, ne pouvant dtacher ses regards du spectacle
offert  ses yeux, lui posa le bout des doigts sur le bras, car il ne
faisait aucune attention  elle, et lui dit d'une voix un peu
tremblante, car jamais elle ne lui adressait la parole la premire:

--Milord, comment s'appelle cette le?

--Cette le, rpondit sir Arthur Sidney en sortant de sa rverie et avec
un accent singulier, cette le s'appelle Sainte-Hlne!




XVI


--Sainte-Hlne! soupira dith, dont les yeux devinrent humides.

--Oui, rpondit Sidney en suivant avec intrt, sur la figure d'dith,
l'effet produit par ce mot magique.

--Oh! quel affreux sjour! continua dith en joignant les mains.

--N'est-ce pas, bien affreux? rpliqua sir Arthur Sidney, les yeux
toujours fixs sur dith.

--Ce serait une cruaut que de dporter l le crime!

--Et on y a dport le gnie! dit sir Benedict Arundell en se mlant 
la conversation.

--Quelle honte pour notre nation! poursuivit Sidney comme en lui-mme,
et absorb dans une rverie profonde. Mais... patience!...

Et il s'arrta comme s'il avait peur d'en trop dire; puis il reprit sa
physionomie impassible.

Seulement, au bout de quelques minutes de contemplation, il fit dire au
capitaine Peppercul qu'il et  mettre un canot  la mer, et rentra dans
la cabine avec dith et sir Benedict Arundell.

La conversation qu'ils eurent ensemble, la voici. Sidney prit la main
d'dith en prsence de Benedict et lui dit:

--Vous m'avez donn le pouvoir d'user de votre dvouement et de votre
intelligence pour le but que je poursuis; vous avez promis d'avoir en
moi la confiance la plus aveugle et de marcher les yeux ferms sur la
route o je vous poserai, dt-il y avoir un abme au bout.

--Je l'ai dit; ma vie vous appartient, rpondit la jeune femme.

--Bien! continua sir Arthur Sidney; il ne s'agit pas maintenant de
quelque chose de si grave. Le moment est venu de quitter ce costume de
mousse; allez dans votre chambre, o j'ai fait prparer tout ce qu'il
faut.

dith se leva et sortit.

Sir Arthur Sidney rest seul avec Benedict, se croisa, comme pour
contenir les mouvements de son coeur, les bras sur la poitrine; puis
il les ouvrit  son ami et lui dit:

--Frre, en cas que nous ne nous revoyions pas en ce monde,
embrassons-nous!

Benedict s'avana vers Sidney; et les deux amis se tinrent quelques
minutes les bras enlacs.

--Quand tout sera prt, dit Sidney en entranant Benedict prs du
sabord, tu couperas ce petit arbre qui se tord et s'chevle au vent sur
le sommet de cette roche noire; on le voit de loin en mer. Je vais aux
les de Tristan d'Acuna, ou sur la cte d'Afrique,  l'embouchure de la
rivire de Coanza; c'est plus prs, pour construire mon canot. Il me
faut deux mois. Dans deux mois, _la Belle-Jenny_ croisera dans ces
parages et nous frapperons le grand coup.

--Ah! l'histoire s'en tonnera, rpondit Benedict, et jamais...

Il allait en dire plus long lorsque dith entra.

Benedict et Sidney restrent comme surpris de sa beaut. Son costume
d'homme avait empch jusqu' ce jour les deux amis, absorbs, l'un par
une grande pense, l'autre par un grand chagrin, de remarquer  quel
point miss dith tait adorable et charmante.

Le temps coul avait, sinon apais, du moins adouci la douleur de la
jeune femme; de cette horrible catastrophe, il ne restait d'autre trace
qu'une pleur dlicate sur les joues, qu'une lgre teinte azure aux
tempes attendries, qui augmentaient encore l'lgance de cette charmante
figure, en y rendant en quelque sorte l'me visible.

Elle tait habille avec la simplicit la plus frache; une robe blanche
de mousseline des Indes parseme de petites fleurs  peine visibles
dessinait sa taille jeune et souple, et se massait sur les hanches 
plis abondants; un chapeau de fine paille de Manille garni de rubans
roses encadrait le dlicieux ovale de sa tte, et une chappe de Chine
se drapait sur ses paules.

Sous le regard d'admiration de Sidney et de Benedict, miss dith sentit
monter une faible rougeur  ses joues dcolores: la femme renaissait en
elle.

--Vous tes charmante ainsi, ne put s'empcher de dire Sidney;
maintenant, vous allez descendre  terre avec Benedict. Vous serez sa
soeur ou sa femme: sa femme vaut mieux, j'y pense, et c'est ce titre
que vous porterez. Vous prendrez une maison de ville  James-Town, et
une maison de campagne aussi prs de Longwood que possible; plus tard,
Benedict vous dira ce que vous aurez  faire.

--J'obirai, rpondit la jeune femme, un peu trouble par cette ide de
passer pour la femme de Benedict et de vivre seule, sous le mme toit,
avec un homme jeune et beau.

Puis, par une de ces humilits des mes pures, toujours injustes pour
elles-mmes, elle se dit qu'elle n'avait pas le droit de trouver cette
situation quivoque, et qu'aprs tout, la matresse de Xavier ne devait
pas avoir tant de scrupules.

--Allons, dit Sidney en prenant dith par la main et la conduisant  sir
Benedict Arundell, jeunes poux, il est temps de partir; le canot
attend, les rames pares.

Puis, souriant de ce sourire plein de srnit qui lui tait propre, il
dit  son ami:

--Avoue que, si je t'ai t une femme, je t'en rends une qui n'est pas
moins belle.

Benedict plit  cette phrase, peut-tre maladroite de Sidney; mais il
se contint, car il savait que rien n'tait plus loign de l pense
d'Arthur qu'une raillerie mme la plus innocente; et, regardant miss
dith, il ne put s'empcher de trouver qu'elle n'tait pas infrieure en
beaut  miss Amabel Vyvyan.

dith, sans en avoir la conscience bien distincte, prouvait un certain
plaisir  tre vtue avec les habits de son sexe. Ces blanches
draperies, ce fin chapeau de paille, ces noeuds de ruban l'gayaient
malgr elle. L'ide de dbarquer lui tait agrable. Une longue
traverse est si ennuyeuse, que la terre mme la plus aride et la plus
inhospitalire vous parat un sjour prfrable  celui du navire; et,
depuis trois mois, dith n'avait vu que le ciel et l'eau.

En se trouvant assise  l'arrire du canot,  ct de sir Benedict
Arundell, elle prouva comme un sentiment de bien-tre et de dlivrance,
et un rayon plus clair illumina sa belle figure ordinairement si
mlancolique.

La mer tait assez calme et le canot, pouss par six vigoureux avirons,
s'avanait rapidement du ct de la terre.

On aborda, et Benedict tendit la main  dith pour sauter hors du canot.
Jack et Saunders chargrent sur les paules de pauvres diables basans
et cuivrs les caisses que sir Arthur Sidney avait fait remplir de tous
les objets ncessaires  l'installation du jeune mnage.

Saunders eut bientt trouv par la ville une maison convenable o le
jeune couple, aprs avoir satisfait les autorits en leur montrant des
papiers parfaitement en rgle fournis par le prvoyant Sidney, s'tablit
sous le nom de M. et Mme Smith.

D'aprs la fable rpandue par Jack, Mme Smith, qui se rendait aux
Indes avec son mari pour y visiter de grandes proprits d'indigo et
d'opium qu'ils y possdaient, s'tait trouve extrmement fatigue par
la mer et avait demand un mois ou deux de repos sur la premire terre
habitable qu'on rencontrerait, avant de reprendre le voyage si pnible
pour elle.

Le soir mme, sir Arthur Sidney fit remettre  la voile, et _la
Belle-Jenny_ eut bientt disparu dans les profondeurs bleues de
l'horizon. Benedict, accoud  la fentre de son nouveau logement, qui
donnait sur la mer, suivit le btiment qui s'amoindrissait jusqu' ce
qu'il pt tre cach par l'aile d'une mouette.

La maison habite par les faux poux reproduisait une maison de Chersea
ou de Ramsgate, avec cette obstination particulire  la race anglaise,
que rien ne peut faire dvier, ni l'loignement ni le climat; les
murailles taient de cette brique jaune qui poursuit  Londres l'oeil
de l'tranger, et les distributions intrieures taient exactement les
mmes que si la maison et t btie dans Temple-Bar ou  ct de
Trinity-Church. La seule concession faite au climat consistait en une
marquise raye de bleu qui ombrageait la porte d'entre, et dans la
substitution des nattes des Philippines aux tapis de laine.

Dans le jardin aride et sec, une alle de tamarins dont les feuillages,
dcoups en fine dentelle vert-de-grise, tremblaient au moindre vent,
jetait un peu d'ombre sur le sable pulvrulent o languissaient quelques
pauvres fleurs altres  qui un jardinier malais prodiguait des soins
malheureux.

Ce fut une impression singulire pour sir Benedict Arundell et miss
dith lorsqu'ils se trouvrent seuls  table, placs conjugalement en
face l'un de l'autre et servis par un domestique silencieux. Cette
intimit soudaine, ne de la supposition de leur mariage et parfaitement
naturelle dans cette hypothse, les tonnait, les effrayait, et
peut-tre les charmait  leur insu.

La combinaison d'vnements bizarres qui avait amen cette situation
impossible ne s'tait peut-tre pas produite une fois depuis que la
terre accomplit sa rvolution autour du soleil, et encore n'en
connaissaient-ils pas toute l'tranget; car Arundell et miss dith
ignoraient qu'ils fussent, l'un un mari sans femme, l'autre une femme
sans mari. Benedict, dtourn par Sidney, n'tait point entr dans
l'glise de Sainte-Margareth, et sous le noir porche les deux blanches
fiances s'taient seules rencontres.

Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se trouvaient  deux mille lieues de
leur patrie, sur ce triste lot de Saint-Hlne, par suite de la froide
symtrie d'un plan mystrieux, obligs de vivre jour et nuit sous le
mme toit..., tous deux jeunes et beaux, et sans amour.

Le repas fini, ils visitrent la maison plus en dtail, et s'aperurent
qu'il n'y avait qu'une seule chambre  coucher. dith rougit dans sa
pudeur anglaise, et Benedict, arrt sur le seuil et comprenant
l'embarras de sa prtendue femme, dit:

--Je ferai accrocher un hamac pour moi dans la chambre d'en haut.

dith, rassure, sourit doucement et jeta son charpe sur le lit en
signe de prise de possession.

Ensuite ils descendirent au jardin, o ils se promenrent dans la longue
alle des tamarins avec cette volupt de gens, qui, depuis trois mois,
ont pour limite  leurs pas le tillac troit d'un navire. Le bras
d'dith s'appuyait sur celui d'Arundell, car elle chancelait,
dshabitue de la marche par cette longue traverse; et certes, c'et
t pour Amabel et Volmerange un spectacle incomprhensible que ce
couple parcourant cette alle solitaire avec un air d'intimit
conjugale.

Quelques jours se passrent de la sorte. dith tait convenue vis--vis
d'elle-mme de regarder Benedict comme un frre; Benedict, de son ct,
l'acceptait comme une soeur. Cependant un charme plus vif qu'ils ne
le croyaient les attirait l'un vers l'autre, et ils passaient presque
toujours leurs journes ensemble.

Ils finirent par se faire des confidences. Benedict raconta  dith son
amour pour Amabel, et la faon dont il en avait t spar; dith lui
apprit son mariage  la funbre glise de Sainte-Margareth.

--Quoi! cette voiture qui a crois la mienne devant le portail, c'tait
la vtre.

--Oui, rpondit la jeune femme.

--trange concidence: le mariage que tout semblait prparer n'a pu se
faire; ceux qui devaient tre unis sont spars, ceux qui devaient tre
spars sont unis; les couples se dfont et se reforment en dpit des
choix et des volonts: nous qui n'avons pas d'amour l'un pour l'autre,
car nos coeurs sont donns, nous voici dans la mme maison, seuls,
libres; et nous sommes  des milliers de lieues des tres que nous
chrissons et que nous ne reverrons peut-tre jamais.

--C'est vrai, rpondit la jeune femme rveuse: la destine a d'tranges
caprices.

Les faux poux avaient dsormais un de ces commodes sujets de
conversation o les inclinations naissantes trouvent les moyens de faire
ces aveux indirects que l'on peut confirmer ou rtracter suivant qu'ils
russissent. Benedict parlait d'Amabel et de sa beaut en termes qui, 
la rigueur, pouvaient s'appliquer aussi  dith. Il s'exhalait en
regrets et peignait sa passion avec les traits les plus vifs et les
couleurs les plus brlantes. La jeune femme, attentive, intresse au
plus haut point, coutait cette loquence passionne avec d'autant moins
de scrupule qu'elle ne s'adressait pas directement  elle.

Elle y rpondait par des protestations d'amour pour Volmerange, dont
elle reconnaissait avoir justement mrit la colre, ayant manqu de
franchise avec lui. Dans ces entretiens ambigus, chacun montrait sa
sensibilit, sa tendresse, sa puissance de dvouement, et dployait sans
crainte tous les trsors de son me. A l'abri des noms d'Amabel et de
Volmerange, ils se livraient  des subtilits de mtaphysique amoureuse.
Leur passion inconnue d'eux-mmes, et cache par ce masque, usait de la
libert du bal travesti. Insensiblement, dith prenait la place d'Amabel
et Benedict celle de Volmerange.

Ils n'avaient pas, il est juste de le dire, la conscience de cette
substitution, et s'abandonnaient d'autant plus volontiers au charme qui
les entranait l'un vers l'autre qu'ils le jugeaient sans danger et se
croyaient srs de ne pas s'aimer: vous auriez demand  Benedict s'il
aimait toujours autant miss Amabel, il aurait rpondu: Oui! dans toute
la sincrit de son coeur. dith, interpelle, aurait jur galement
que sa passion pour Volmerange n'tait diminue en rien.

Quelques semaines s'coulrent comme par enchantement.--Avant de se
quitter le soir, ils se donnaient fraternellement la main, et cependant
chacun rentrait dans sa chambre avec un soupir et une espce de
tristesse indfinissable. Une fois, Benedict dit en riant  miss dith:

--Madame Smith, je rclame mes droits d'poux, et dsire vous donner un
baiser sur le front.

La jeune femme se pencha sans rien dire, et prsenta sa tte soumise aux
lvres de Benedict; le baiser porta moiti sur la peau satine de son
front, moiti sur ses cheveux soyeux et parfums.

Puis, par un mouvement de biche effarouche, elle rentra brusquement
dans sa chambre dont elle ferma la porte.

Cette nuit-l, Benedict dormit assez mal.

Tout cela n'empchait pas les instructions de sir Sidney d'tre suivies
 la lettre. Une maison de campagne, aussi voisine que le permettait la
surveillance anglaise de l'habitation de l'illustre prisonnier, avait
t loue, et la prtendue Mme Smith s'y retira, prtextant que
l'air lui manquait dans cette troite rsidence de James-Town.

Benedict resta  la ville quelques jours, s'occupant en apparence
d'affaires de commerce.

dith, comme Benedict le lui avait recommand, accompagne d'une
servante multresse, faisait chaque jour  la mme heure une promenade
qu'elle poussait aussi prs que possible de Longwood.

--Ne manquez pas surtout d'avoir  la main ou sur votre chapeau de
paille un bouquet de violettes, lui avait dit Benedict en la quittant.

Et, comme le jardin de la maison de campagne en contenait une
plate-bande, rien n'tait plus facile  suivre que cet ordre.

Pendant plusieurs jours, la promenade d'dith, fut inutile. Le
prisonnier, malade, affaibli, ne sortait plus.

Impatient de savoir le rsultat des courses d'dith, et peut-tre aussi
pouss par un autre motif, sir Benedict Arundell tait venu la rejoindre
 la campagne, et, chaque fois qu'elle rentrait de sa promenade, il
l'interrogeait ardemment; mais la rponse tait toujours la mme.

--Je n'ai rien vu que les aigles planant dans l'air, et les albatros
coupant l'eau avec leur aile.

Enfin, un jour, au dtour du chemin, dith se trouva face  face avec le
captif imprial, qui semblait marcher avec peine, suivi  distance de
ses fidles, et gard de loin par des sentinelles rouges. Une pleur de
marbre couvrait ses traits amaigris et qui, sculpts par la douleur,
avaient repris les belles lignes de leur jeunesse.

Il regarda dith, et, souriant avec cette grce ineffable  qui rien ne
rsistait, il fit deux ou trois pas vers elle et la salua.

En prsence de ce dieu tomb, dith, qui, devant l'empereur rayonnant et
fulgurant, et peut-tre conserv son nergie, se troubla, plit, et fut
presque sur le point de se trouver mal.

Le hros s'avana vers elle et lui dit d'une voix grave et douce, comme
un Olympien qui parlerait  un mortel:

--Madame, rassurez-vous.

Et, remarquant le bouquet de violettes qu'elle tenait  la main:

--Il y a longtemps que je n'en ai vu de si fraches.

Par un mouvement machinal, dith s'inclina et les lui tendit.

--Elles sentent bon, mais moins bon que celles de France, dit le Csar
en rendant les fleurs  la jeune femme aprs les avoir respires.

Puis il salua avec une noblesse majestueuse et reprit sa route.

blouie de cette vision impriale, dith revint  la maison de campagne;
et,  l'interrogation de Benedict, elle rpondit:

--Enfin, je l'ai vu!

--Qu'a-t-il dit? Rptez-le syllabe pour syllabe.

--Il a dit que ces violettes sentaient bon, mais sentaient moins bon que
celles de France. Voil tout.

Benedict plit un peu, tant l'motion que cette phrase si simple lui
causa tait grande.

Sans faire d'observation, il prit une lunette d'approche, une hache et
se dirigea vers la roche o l'arbre dsign par sir Arthur Sidney
tordait sa silhouette bizarre.

Il regarda avec sa lunette.

Un petit point blanc imperceptible--tait-ce une mouette ou un flocon
d'cume?--piquait seul l'immensit bleue de l'Ocan.

--C'est bien, dit Benedict.

Et il porta la hache dans le pied de l'arbre.

En deux ou trois coups, le tronc fut tranch, et l'arbre roula du haut
du rocher jusque dans la mer avec un son lugubre et sourd.




XVII


A peu prs en mme temps que ceci se passait  Sainte-Hlne, dans
l'Inde, par une nuit sans lune,  quelque distance d'Arungabad, des
ombres silencieuses se glissaient  travers les roseaux et les djengles,
le long du Godaveri, vers une vieille pagode  demi ruine.

C'tait un temple de Shiva abandonn depuis la conqute anglaise; la
nature, enhardie par la solitude, commenait  reprendre ses droits sur
l'oeuvre de la main humaine; la poussire, entasse dans le creux des
sculptures et mouille par la pluie, avait prpar du terreau pour
toutes les graines charries par le vent; les plantes paritaires
s'taient accroches aux parois grenues avec leur cheveux, leurs
vrilles et leurs ongles; des racines d'arbrisseaux, introduisant leurs
pinces dans l'interstice des pierres, avaient lentement disjoint les
blocs. Les mangliers, favoriss par l'humidit, multipliaient  l'entour
leurs arcades de feuillage. La verdure si vivace, si touffue et si
luxuriante de l'Inde, noyait peu  peu le monument et faisait de la
pyramide une colline.

Vaguement entrevue dans l'ombre avec son profil brch et sa chevelure
de broussailles, la pagode ruine avait un aspect formidable et
monstrueux: ce temple du dieu de la destruction, dtruit lui-mme,
disait dans son silence des choses loquemment sinistres.

La porte principale, ferme par des palissades de madriers, des
boulements et des vgtations inextricablement entortilles, devait
faire croire que l'difice tait dsert. Cependant des lueurs errantes
paraissaient quelquefois aux ouvertures  demi obstrues, et semblaient
annoncer des mouvements intrieurs. En effet, les ombres dont nous avons
parl se dirigeaient vers un point de la muraille, et l
s'engloutissaient en rampant. Une norme pierre dplace leur donnait
passage, et, par des couloirs inconnus pratiqus dans l'paisseur des
murs, elles entraient dans le centre de la pagode.

Au fond d'une vaste salle soutenue par des colonnes trapues, cercles de
bracelets de granit, et portant, comme des femmes, de triples rangs de
perles sculptes, et coiffes, pour chapiteaux, de quatre ttes
d'lphant, s'levait, dans une niche encadre d'une riche bordure
d'arabesques, la statue du dieu Shiva, idole trs ancienne que ses
formes archaques rendaient encore plus terrible. Sa figure respirait la
colre et la vengeance. Deux de ses quatre bras agitaient le fouet et le
trident, et un collier de ttes de morts lui descendait sur la poitrine.
A ct de lui, Durga, sa hideuse pouse, roulait ses yeux louches,
faisait grincer ses dents d'hippopotame, crispait ses mains griffues,
et, tordant son corps ceint de serpents, crasait le monstre de
Mahishasura, qui tchait de l'envelopper dans ses immondes replis.

Encastres dans les murailles, grimaaient une foule d'images
effroyables symbolisant la lutte ou la destruction.--Ici, le monstrueux
Mana-Pralaya,  la tte bestiale, avalait une ville dans sa gueule
norme; l, Arddha-Nari, avec son chapelet de crnes et de chanes,
agitait frocement son glaive; plus loin, Maha-Kali tenait une tte
coupe  chacune de ses quatre mains; Mahadeva,  qui un fleuve sort du
cerveau et dont les bracelets sont faits de vipres, luttait avec le
difforme Tripurasura; Garuda faisait palpiter ses ailes, aiguisait son
bec de perroquet et ses serres d'aigle.

C'tait tout ce que permettait de distinguer la lampe suspendue devant
la statue de Shiva; dans les profondeurs de la salle, baignes d'une
ombre rougetre, l'oeil ne pouvait, hors du cercle lumineux, saisir
que des formes vagues, des enlacements inintelligibles, un mlange
affreux de bras, de jambes, de ttes de dragon et de monstres de toute
espce.

Dans le disque clair se tenaient accroupis sur des peaux de tigre ou
de gazelle des tres bizarres et fantastiques; leurs sourcils blancs et
leur barbe blanche faisaient ressortir la couleur fonce de leur teint.
Le cordon brahminique qui pendait  leur cou indiquait leur caste;
quelques-uns, plus austres, le portaient en peau de serpent; tous
taient d'une maigreur asctique:  travers l'ouverture de leur tunique,
on apercevait leur poitrine sche et leurs ctes aussi accuses que
celles d'un squelette. Ils restaient l immobiles, marmottant des
prires, et paraissaient attendre avec le flegme indou quelqu'un
d'important qui n'tait pas encore arriv.

Derrire eux se massait une foule confuse et cuivre, dont les premiers
rangs seuls taient visibles, bauchs qu'ils taient par les rayons
rougetres de la lampe; le reste se perdait,  quelques pas, dans
l'ombre dont il avait la couleur; d'instant en instant, une ombre
nouvelle venait se fondre silencieusement dans les groupes.

Enfin un mouvement se fit: la foule ouvrit ses rangs, et bientt
parurent, dans l'endroit o tombaient les plus vifs rayons de la lampe,
trois personnages nouveaux dont l'arrive fut salue par un murmure de
satisfaction.

L'un, tait un vieux brahmine sec et jaune comme une momie,  la mine
inspire et aux yeux flamboyants, couvert d'une robe de mousseline qui
lui tranait sur les talons.

L'autre tait une jeune fille, aussi belle que Sacountala ou
Wasatensena; un voile transparent cachait  demi son riche costume, dont
on voyait sous la gaze ptiller les broderies et les paillettes. En
marchant, ses colliers, les anneaux de ses bras et de ses jambes
rendaient un son mtallique.

Quant au troisime, c'tait un beau jeune homme, au teint plus clair que
celui de la jeune fille, et dont les yeux offraient la particularit
d'avoir des prunelles d'un bleu sombre.

Il portait le costume des guerriers mahrattes, mais beaucoup plus riche
et plus orn; une cotte de mailles d'acier dfendait sa poitrine et
descendait jusqu'au bord de sa tunique jaune; de larges pantalons rouges
arrts aux chevilles par une coulisse, un turban de mousseline enroul
sur une calotte de fer compltaient son habillement.

Quelques cercles d'or jouaient  son poignet, un sabre courbe, au
fourreau de velours, tout constell d'or et de pierreries, pendait  son
ct. Sur son bras gauche s'ajustait un bouclier de cuir d'hippopotame,
bossel de boules de mtal. Sa main droite s'appuyait sur un long fusil
incrust de nacre, de burgau et d'argent.

Le vieux brahmine tait, comme vous l'avez sans doute devin, le Dakcha
dont nous avons fait la connaissance  Londres.

La jeune fille ressemblait  s'y mprendre  Priyamvada, et, quant au
guerrier habill en Mahratte, ses traits et ses yeux bleus le dsignent,
malgr son dguisement, pour le comte de Volmerange; en Europe, membre
de plusieurs clubs; dans l'Inde descendant des rois de la dynastie
lunaire.

Dakcha s'avana vers les trois plus maigres et plus desschs brahmines,
et prenant par la main Volmerange, il le mena sous la lampe dont la
lueur lui faisait une espce de nimbe et le prsenta aux personnages qui
paraissaient les plus influents de l'assemble.

--Il a l'air d'un Pradjati, murmura l'assistance enchante de la bonne
mine de Volmerange, d'une des dix premires cratures sorties des mains
de Brahma.

Volmerange tait, en effet, trs beau, avec ce costume singulier et
pittoresque.

--Sarngarava, Saradouata, et vous, Canoua, dit le vieux brahme, je vous
amne celui dont je vous ai parl, le descendant des Douchmanta et des
Baratha; lui seul, les dieux touchs de ma longue pnitence me l'ont
rvl, lui seul peut faire renatre l'antique splendeur de notre pays;
il chassera les Anglais, ces grossiers barbares qui profanent l'eau du
Gange, parlent aux parias, empchent les veuves de se brler comme la
dcence l'exige, font de leur ventre le tombeau de la vie, et,
monstruosit qui crie vengeance, impit abominable, osent se repatre
de la chair sacre du boeuf et de la vache.

A ce dernier trait, un frisson d'horreur circula dans l'assemble. Les
bhrames levrent les yeux au plafond, et un choeur sourd
d'imprcations grommela dans les noires profondeurs de la pagode. Les
dieux de granit, mal clairs par le reflet vacillant de la lampe
parurent froncer le sourcil et s'agiter sur leur base.

--Tout est-il prt pour le soulvement? continua Dakcha; a-t-on runi
les armes, les chevaux et les lphants?

--Les salles souterraines de la pagode, dont nul ne connat l'existence
hors notre collge sacr, sont pleines de fusils, de lances et de
flches. Des chefs mahrattes qui ne sont pas si bien dompts que les
barbares d'Europe le croient, nous ont fourni des chevaux; cinquante
lphants de guerre, parqus au milieu d'une fort impntrable pour qui
n'en sait pas les dtours, n'attendent que le signal, garnis de leurs
tours et de leurs cornacs, rpondit Sarngarava; la province se soulvera
comme un seul homme.

--O vnrable Trimurti, Wishnou, Brahma, Shiva, sois remercie, toi qui
m'as permis de vivre jusqu' ce jour tout vieux et tout cass que je
suis! dit Dakcha, dont les mains sches tremblaient de plaisir. Oui,
nous russirons, j'en ai la certitude; nous serons aids dans notre
entreprise par les puissances clestes. Brahma me montre l'avenir: le
dieu de la guerre, dans son dernier avatar, a pris la forme humaine, et
il va venir  notre secours du ct de l'Occident, mont sur un aigle
divin beaucoup plus grand et plus fort que l'oiseau Garuda, qui tient la
foudre dans ses serres et de son bec d'acier achve les bataillons qu'a
renverss le vent de ses ailes. Ce dieu tirera sept flches sur les
Anglais, qui fuiront pouvants, et nous deviendrons matre des sept
douipas dont se compose le monde, comme on le voit au saint livre des
Pouranas.

Cette proraison bizarre, dite avec un accent de conviction profonde,
produisit beaucoup d'effet sur l'assemble. Priyamvada, surtout, tait
enchante, et croyait dj voir arriver l'oiseau merveilleux portant le
hros assis entre ses ailes.

--Barahta, nous te replacerons sur le trne de tes anctres, dit
Saradouata; jure de combattre avec nous jusqu'au dernier soupir, et, si
tu russis, d'empcher partout le meurtre des animaux sacrs!

--Je le jure! rpondit en indostani Volmerange.

--C'est bien, dit le brahme Sarngarava. Peuple, coutez! Celui-ci est
Barahta, qui descend de Douchmanta, le roi trs glorieux et trs
clbre, le dominateur et le dompteur, qui vivait familirement avec
Aditi et Casyapa; dvouez-vous  lui, suivez-le, et obissez-lui jusqu'
la mort. Si vous succombez dans les entreprises qu'il vous ordonnera,
vous retournerez doucement dans le Pantchatouam. Les lments
reprendront sans vous faire souffrir les parcelles qui vous composent,
et, aprs s'tre pure dans des corps charmants, votre me, juge digne
du Moucti, s'absorbera dans la Divinit. Maintenant, dispersez-vous et
trouvez-vous aujourd'hui  l'endroit marqu.

La foule s'coula comme par enchantement. Les brahmes rentrrent dans
les murailles par des passages secrets, et il ne resta plus dans la
salle que Dakcha, Priyamvada et Volmerange.

--Voulez-vous passer le reste de la nuit ici? dit le vieux brahme 
Volmerange, ou prfrez-vous vous remettre en route pour le camp de la
montagne?

--Partons, rpondit Volmerange. Cette vieille cave, avec tous ces
monstres qui font la grimace, n'a rien de confortable. Donne-moi la
main, Priyamvada, car le diable m'emporte si je suis capable de faire un
pas sans trbucher dans tous ces noirs dtours.

Aprs avoir circul quelque temps  ttons dans un labyrinthe de
passages et de couloirs que Priyamvada et le vieux brahme paraissaient
connatre de longue main, ils arrivrent  l'ouverture, et ce ne fut pas
sans une secrte satisfaction que Volmerange se retrouva en plein air.
La pice qui venait de se jouer, srieuse pour les autres, ridicule pour
lui, l'avait ennuy: il avait peine  se regarder consciencieusement
comme un prince de la dynastie lunaire, et, sans Priyamvada, sa belle
amie au teint dor, il aurait trs volontiers renonc  son trne.

L'lphant qui avait apport nos trois personnages attendait
patiemment, gard par son cornac, attirant avec sa trompe quelques
feuillages qu'il envoyait dans sa bouche avec nonchalance, plutt pour
s'occuper que pour se nourrir.

En entendant les pas du matre, avec cette intelligence des animaux de
sa race, il ploya ses jambes fortes comme des colonnes et s'agenouilla
complaisamment.

Priyamvada et Dakcha grimprent sur les paules de la bte colossale
avec l'aisance de gens  qui une semblable monture est familire.
Volmerange s'en tira moins habilement, et il fallut que la jeune
Indienne lui tendt la main pour l'aider. Dans son ducation de
sportsman, d'ailleurs parfaite, notre hros n'avait pas pens  cette
varit d'quitation.

Le cornac, accroupi sur le crne de l'norme animal, le toucha de sa
pointe de fer, et l'lphant prit cette espce de trot rythm ou d'amble
dont la lourdeur balance lasserait la rapidit du cheval.

De temps  autre, il tendait sa trompe et brisait une liane ou une
branche qui et gn le passage, ou bien, si le chemin tait trop
troit, il appuyait sa forte paule contre le tronc d'arbre qui
l'obstruait et frayait la route; d'autres fois, il couchait sous ses
pieds les bambous, qui cassaient avec un bruit sec ou ployaient comme
l'herbe.

Priyamvada, couche dans le palanquin pos sur le dos de l'animal,
s'tait assoupie sur la poitrine de Volmerange, beaucoup plus grand
qu'elle, comme ces mignonnes statues de desse que les dieux tiennent
dans leurs bras: comme Parvati sur le sein de Mahadeva, Lakshmi sur
celui de Wishnou et Sarawasti contre le coeur de Brahma. Volmerange
restait immobile de peu de troubler la belle enfant, et regardait
l'trange paysage qui se massait obscurment devant lui et prenait dans
l'ombre des formes encore plus bizarres. Des caroubiers, des figuiers,
des banians, des boababs contemporains de la cration, des mangliers,
des palmiers enchevtraient leurs branches  travers lesquelles, comme
sous une noire dcoupure, scintillait subitement quelque toile ou
quelque morceau du ciel nocturne.

Assis  ct du cornac, Dakcha marmottait dvotement quelque oraison
pour le succs de l'entreprise.

Des lueurs rougetres, au bout de deux heures de marche, commencrent 
briller dans les entre-colonnements des troncs d'arbre.

On approchait du camp, o dj s'taient runis les premiers rvolts;
les sentinelles, entendant le froissis des feuilles et des branches
repousses par l'lphant qui portait la triade de Volmerange, de Dakcha
et de Priyamvada, vinrent reconnatre, et nos hros pntrrent dans le
centre du campement.

C'tait un spectacle des plus singuliers,  vous reporter au temps des
guerres de Darius et d'Alexandre.

Un grand feu, entretenu par des broussailles, des branches et des arbres
briss, rpandait dans les votes feuillues de la fort une clart
fantasmagorique.

Autour du feu, rangs en cercle, cinquante lphants, clairs
pittoresquement en dessous, se tenaient immobiles, graves et pensifs
comme Ganesa, le dieu de la sagesse. A peine s'ils faisaient frissonner
les plis de leurs larges oreilles, et, si de temps  autre leur trompe
inquite, subodorant dans le lointain quelque tigre en maraude ou
quelque ennemi cherchant  se glisser dans le bois, ne se ft releve
vers le ciel, on et pu les croire sculpts dans le granit comme ceux
qui ornent les pagodes. Leurs dos taient chargs de tours et leurs
dfenses armes de cercles de fer pour ne pas se rompre dans les chocs.

Plus loin se groupaient les Mahrattes et les autres Indiens couchs 
ct de leurs chevaux et prs de leurs armes suspendues aux autres
arbres.

Volmerange et les deux amis n'taient pas encore descendus de leur haute
monture, qu'un cri plaintif se fit entendre, cri auquel succda une
immense clameur. Les lphants s'agenouillrent d'eux-mmes pour
recevoir leurs matres, les Mahrattes s'lancrent sur leurs chevaux.
Tout le monde courut aux armes, empoignant au hasard, qui un mousquet,
qui une lance, qui un arc.

Les dtonations crpitrent  droite et  gauche; les avant-postes,
effrays, se replirent sur le gros de la troupe, et quelques cipayes,
appuys de soldats rouges parurent courant d'un arbre  l'autre pour
s'abriter et viser  coup sr.

Les lphants, pousss par les cornacs, s'lancrent dans tous les sens,
renversant les arbres, et foulant aux pieds les ennemis qu'ils
rencontraient. Les Anglais (car c'taient eux), qu'un tratre avait
prvenus des plans de Dakcha et du lieu de runion des rvolts,
arrivaient de toutes parts et enveloppaient le camp.

Bientt le combat fut concentr dans l'espce de carrefour o brillait
le grand feu dont nous avons parl, et le centre de la mle devint
l'endroit o se trouvaient Volmerange, Dakcha et Priyamvada; 
l'acharnement avec lequel ce point tait disput, les assaillants
avaient compris que c'tait l que devaient tre les personnages les
plus importants. Huit ou dix Mahrattes, grimps sur l'lphant de
Volmerange, faisaient un feu continu. Volmerange lui-mme, aid par
Priyamvada, qui rechargeait son fusil, abattait un Anglais  chaque
coup. Sa vaillante monture, prenant part au combat, poussait des cris
furieux, saisissant tantt un homme, tantt un cheval avec sa trompe, et
les jetait en l'air, ou bien, se penchant un peu, crasait un peloton
ennemi sur la paroi d'un rocher. Les balles ptillaient sur son cuir,
comme les grains de grle et n'avaient d'autre rsultat que de lui faire
saigner les oreilles, comme si des mouches l'importunaient.

Quant  Dakcha, il tenait  la main une touffe de la sainte plante cousa
qu'il froissait entre ses doigts en murmurant l'ineffable monosyllabe
_om_.

La confusion devenait inexprimable, les mousquets dtonnaient, les
flches sifflaient, les chevaux hennissaient, les lphants vagissaient
et glapissaient, les blesss se plaignaient; la fume, concentre par la
vote du feuillage, flottait en nuages lourds sur les combattants.

Un gros d'Anglais, plus braves et plus rsolus que les autres, essayait
opinitrment de l'lphant de Volmerange; mais la bte intelligente,
accule  un monstrueux boabab, se servait de sa trompe comme d'un
flau, et les renversait demi-morts des coups formidables qu'elle leur
assnait sur la tte; ceux qui chappaient  la trompe n'vitaient pas
les balles de Volmerange ou de ses Mahrattes.

Cette lutte ne pouvait durer longtemps. Priyamvada, qui rechargeait les
fusils de Volmerange, fut atteinte dans la poitrine; elle ne poussa pas
un seul cri; mais une cume rose monta  ses lvres et signa son dernier
baiser sur la main de Volmerange, qu'elle prit, et eut la force de
porter  sa bouche, aprs lui avoir tendu son second mousquet charg.

Le coup de Volmerange partit et tua roide l'Anglais qui avait vis la
pauvre Priyamvada.

Trois des cinq Mahrattes qui s'taient placs  ct du jeune descendant
de Douchmanta avaient gliss  terre du haut de leur forteresse
mouvante, tus ou mortellement blesss.

N'ayant plus de poudre, Volmerange hachait  coups de sabre le crne des
soldats et des cipayes qui s'accrochaient aux oreilles de l'lphant ou
appuyaient le pied sur ses dfenses pour monter  l'assaut de sa tour.

Enfin un cipaye, rampant sur le ventre, parvint derrire la courageuse
bte, et, avec un sabre affil comme un damas, lui coupa le jarret;
l'lphant s'affaissa sur le train de derrire, poussa un formidable
hurlement, cassa d'un coup de queue, les reins du cipaye, essaya de se
relever et tomba sur le flanc.

Le corps de Priyamvada fut lanc hors du palanquin sur un tas de
cadavres, ainsi que celui de Dakcha, qui, par un hasard miraculeux,
n'avait reu aucune blessure. Volmerange s'tait laiss glisser derrire
un arbre dont il avait pris une branche pour se soutenir dans sa chute.

Un cheval sans matre passa par l, il lui sauta sur le dos et lui mit
les talons sur le ventre. Le cheval, qui tait de la race de Nedji,
partit comme un trait.

Dakcha n'avait pas lch sa touffe de cousa, et se dit en reprenant son
attitude:

--Cette affaire a manqu parce que j'ai t trop sensuel; j'aurais d me
mettre cinq pointes de fer dans le dos au lieu de trois; cinq est un
nombre plus mystrieux.

L'lphant, qui n'tait pas mort, bien que tomb sur le flanc, chercha
au loin avec sa trompe le corps de sa jeune matresse et le replaa
pieusement sur sa housse de velours; aprs quoi il expira; car un soldat
de la Compagnie lui avait enfonc sa baonnette dans la cervelle au
dfaut du crne.




XVIII


Le petit point blanc observ par Benedict et qui piquait de son
imperceptible paillette argente le grand manteau vert de l'Ocan tait
bien, en effet, _la Belle-Jenny_, arrive  son rendez-vous avec une
ponctualit admirable.

Dj, depuis deux ou trois jours, elle courait des bordes pour se
maintenir  la hauteur de l'le, assez loigne pour ne pas attirer
l'attention, assez rapproche pour tre aperue avec une forte lunette
par quelqu'un averti de sa prsence dans les eaux de Sainte-Hlne.

Vingt fois par heure sir Arthur Sidney montait sur le pont et braquait
sa longue-vue dans la direction de la roche noire.

L'arbre rabrougri dessinait toujours son maigre squelette sur le fond du
ciel.

--Il est encore l disait tout bas Sidney en laissant tomber sa lunette
avec dcouragement.

Quelques minutes aprs, il interrogeait encore l'horizon.

Sur le sommet de la roche, l'arbre persistait dans son opinitre
silhouette.

--Hlas! se disait Sidney, sans doute la phrase convenue n'a pu tre
change, et cette entreprise, mene avec tant de soin et de prudence,
va chouer au moment de la russite.

Et, par un mouvement d'impatience fbrile, il se promenait  grands pas
sur le tillac.

Il monta sur la dunette et regarda une dernire fois.

La cime de la roche dcoupait son arte anguleuse et chauve dans la
clart du ciel; l'arbre n'tait plus  sa place!

Cette circonstance si simple, qui, pour Sidney, rpondait  un monde
d'ides et de projets, lui fit une telle impression, malgr son
sang-froid et sa fermet d'me, qu'il fut oblig de s'appuyer sur le
bordage: une pleur mortelle couvrit sa belle figure; mais bientt il se
remit et descendit dans sa cabine d'un pas ferme.

L, il crivit sur une feuille d'pais parchemin comme une espce de
testament qu'il enferma dans une forte bouteille de verre; cela fait, il
cacheta la bouteille avec une capsule de plomb et la mit dans le canot
qu'il avait fait construire sur la cte d'Afrique par le charpentier du
navire, d'aprs le petit modle dont nous avons parl.

Lorsque la nuit fut venue, il ordonna de mettre le canot  la mer.

Saunders et Jack prirent chacun un aviron; Sidney se mit au gouvernail,
et l'embarcation se dirigea du ct de l'le.

Parvenus  une distance o les vigies auraient pu apercevoir le canot,
Sidney, Saunders et Jack rentrrent dans une petite chambre pratique
sous le pont; car ce canot, d'une construction toute particulire, tait
pont.

L'coutille ferme soigneusement, Sidney poussa un bouton, et le canot
commena  s'enfoncer et descendit, jusqu' ce que l'eau se refermt sur
lui en formant un remous. Des espces de nageoires mues de l'intrieur
remplaaient les rames et donnaient l'impulsion  cette embarcation
sous-marine, que des plaques de verre places prs de la proue
permettaient de diriger.

Un tuyau de cuir aboutissant  une boue flottante, qui ressemblait 
s'y mprendre  un de ces dbris que charrient les vagues, renouvelait
l'air dans l'troite cabine; un compartiment que l'on submergeait ou que
l'on vidait  volont au moyen d'une pompe faisait l'effet de la vessie
gazeuse du poisson, et donnait la facilit de descendre ou de se
maintenir  la mme hauteur.

Quand ils furent dans l'ombre projete par les hautes falaises qui
cerclent l'le, ce qu'ils comprirent  la teinte plus rembrunie de la
mer, nos navigateurs revinrent  la surface: le canot  moiti submerg
et dont les vagues lavaient le pont et pu tre pris, si on l'et
aperu, pour une jeune baleine ou un requin voyageant  fleur d'eau.

Ils approchrent ainsi de la roche au pied de laquelle les lames
jouaient encore avec la carcasse effeuille de l'arbre coup par
Benedict, l'amenant au large, la rejetant  la rive avec mille jeux
d'cume.

Sidney sortit avec prcaution de l'coutille, sauta  terre sur une
mince plage sablonneuse, et, s'accrochant  quelques asprits du roc,
il gagna une plate-forme  plusieurs toises au-dessus du niveau des plus
hautes vagues, et s'assit, prtant l'oreille au moindre bruit.

Pendant quelques minutes, il n'entendit rien que la respiration de
l'Ocan soupirant sa plainte profonde, et les battements d'ailes des
oiseaux de mer, inquiets de la prsence nocturne d'un homme dans cette
pre solitude. Bientt quelques cailloux, dtachs de la portion
suprieure de la roche, roulrent en rebondissant sur la pente rapide et
tombrent dans l'eau.

Une forme noire, profitant des touffes de broussailles semes  et l
et des anfractuosits du granit, descendait avec prcaution la paroi
presque verticale et se dirigeait vers Sidney.

Bien que ce rendez-vous ft convenu depuis longtemps, de peur d'une de
ces trahisons invraisemblables qui arrivent toujours dans ces sortes
d'entreprises, sir Arthur Sidney arma dans ses poches deux petits
pistolets dont le chien rendit un craquement sec qui arrta la forme
noire dans sa descente.

--Le crabe marche de travers, mais il arrive, dit une voix basse mais
distincte.

--Ah! c'est vous, Benedict, reprit sur le mme ton sir Arthur Sidney.

--C'est moi, rpondit Benedict en s'asseyant  ct d'Arthur Sidney.

--Eh bien? dit Sidney d'un ton o palpitaient  la fois mille
interrogations.

--A l'aspect du bouquet de violettes, il a prononc la phrase convenue.

--Bon! Alors, nous allons agir.

--Ce n'est pas tout: le soir mme, un billet crit dans le chiffre dont
lui, vous et moi possdons seuls la clef, a t lanc par une main
inconnue dans la chambre d'dith. Ce billet contenait ces mots: Csar
est trop souffrant pour se risquer dans cette entreprise, et la remet
aux premiers jours du mois prochain, la nuit du 4 au 5.

--Encore vingt jours d'attente! s'cria sir Arthur Sidney; mais il ne
sait donc pas que cet air est mortel, et qu'ici Promthe n'aurait pas
besoin de vautour pour lui ronger le foie? Mais tes-vous sr du billet?
Nous marchons environns de tant de piges!

--Je l'ai apport. Vous l'examinerez, dit sir Benedict Arundell en
tendant  son ami un papier pli en quatre.

--Adieu, Benedict! Dans vingt jours, je serai ici, dit Sidney; je
regagne mon bateau sous-marin et vais courir quelques bordes avec _la
Belle-Jenny_. Dans vingt jours, l'Angleterre sera lave de la tache
d'Hudson Lowe.

Benedict remonta vers le sommet de la falaise, Sidney descendit vers la
plage, o le canot  demi merg l'attendait; et, sur ce roc, redevenu
dsert, la mer continua  jouer avec l'arbre qu'elle dchiquetait.

Au jour marqu, _la Belle-Jenny_ reparut  l'horizon; mais le ciel tait
sombre et menaant. D'immenses nuages noirs se dployaient comme des
draperies funbres; l'Ocan, remu jusque dans ses profondeurs, se
soulevait et poussait des sanglots, et dans le vent semblaient gmir les
strophes de dsolation d'un choeur invisible; on et dit que les trois
mille ocanides venaient pleurer sur le titan!

Sainte-Hlne, au milieu de l'cume qui fumait autour d'elle comme les
trpieds autour d'un catafalque, avait l'air plus lugubre encore que
d'habitude. L'orage lui mettait au front un sinistre diadme d'clairs.

Dj des signes avaient eu lieu dans le ciel comme  la mort de
Jules-Csar et de Jsus-Christ. Une comte sanglante avait tran sa
queue au-dessus de l'le maudite, et les nuages, incendis par les
fournaises du couchant, prenaient l'aspect de grands aigles agitant dans
la flamme leur envergure gigantesque. Mais jamais la nature,
ordinairement si impassible, n'avait paru si palpitante, si effare, si
hors d'elle-mme que ce soir-l.

L'Ocan envoyait au ciel ses larmes amres, le ciel pleurait avec ses
cataclysmes, et la tempte rsumait dans sa grande voix le cri de
dsespoir de toute l'humanit.

Quelque intrpide qu'il ft, sir Arthur Sidney sa sentit troubl et
dcourag devant cette formidable tristesse des lments. Que se
passait-il donc pour mettre ainsi la nature en deuil? quelle grande me
prs de s'envoler en emportant avec elle la pense du monde, quel Dieu
en criant sur sa croix le _Lamma Sabacthani_ des suprmes convulsions,
causaient cette immense ululation du vent et des flots? Il tremblait de
se rpondre, et, en entrant dans le canot, il tait ple comme un
marbre, ses tempes ruisselaient de sueur froide, ses dents claquaient,
et ce n'tait certes pas le danger matriel qui le proccupait.

Le canot, hermtiquement ferm, s'enfonait dans les abmes des vagues,
remontait sur leur crte, et s'avanait, tantt plongeant, tantt
nageant, vers le rocher o avait eu lieu la dernire entrevue de
Benedict et de Sidney. Une embarcation ouverte et t infailliblement
submerge.

La difficult tait de ne pas se briser contre la muraille de granit et
d'atterrir juste sur la petite plage sablonneuse: Sidney et ses deux
matelots faisaient les efforts les plus prodigieux. L'air commenait 
leur manquer, malgr la prcaution du tuyau; leurs poumons se gonflaient
dans leur poitrine, cherchant le fluide vital. Leur lampe plissait et
grsillait pniblement. Jack et Saunders agitaient d'un poignet lass
les manivelles des palettes, et Sidney pompait activement pour ramener
la barque  la surface.

Les vagues dferlaient contre la ceinture de roches de la cte avec un
fracas effrayant et pesaient lourdement contre les parois du canot
qu'elles roulaient dans leurs volutes.

--Allons, se dit Sidney en lui-mme, nous sommes perdus!

Et il regarda ses deux compagnons aux dernires scintillations de la
lampe.

Il lut la mme pense sur leur mle visage.

--Milord, dit Jack, il est tout de mme dsagrable d'tre noy comme
des rats dans une souricire; mais, quand la bire est tire, il faut la
boire.

Saunders acquiesa d'un signe de tte  cette ide dlicate.

Un mouvement de rage saisit Sidney. Prir aussi misrablement  cause
d'une tempte stupide, au moment d'accomplir ce plan auquel il avait
tout sacrifi! Il se passa en lui une de ces rvoltes forcenes de
l'intelligence contre la force brutale, de l'me contre l'lment, et il
pronona dans son coeur un de ces blasphmes que les gants durent
rugir sous la foudre.

La lampe s'teignit.

Jack et Saunders dirent:

--Bonne nuit! la chandelle est souffle.

Le canot talonna fortement, et Sidney, s'lanant au panneau
d'coutille, fit entrer, avec une lame d'eau, une bouffe d'air. La
quille s'tait engrave dans le sable, et, comme les saillies du rocher
rompaient la vague, l'eau tait moins turbulente  cet endroit
qu'ailleurs. Sidney put sauter  terre avec un bout de corde et attacha
le canot  un norme bloc de granit tomb l par suite de quelque
boulement. Jack et Saunders eurent bientt imit Sidney, et ils
montrent tous les trois sur la plate-forme o Benedict tait venu
trouver son ami  la dernire visite.

L, ils n'avaient pas  redouter d'tre emports au large par la
retraite de la houle; la tempte ne pouvait leur envoyer que l'insulte
de son cume.

Ils restrent deux heures sur le rocher, ruisselants, blouis d'clairs,
tremps par la brume sale que le vent arrache aux flots en tumulte,
Jack et Saunders, avec l'impassibilit dvoue de dogues attendant les
ordres du matre, sir Arthur Sidney nerveux, tremblant, presque
convulsif, comptant chaque minute comme une ternit, se mordant les
lvres, se labourant la poitrine avec les ongles pour se faire prendre
patience.

La nuit s'avanait, la tempte s'apaisait peu  peu. La mer fatigue
laissait retomber ses larmes.

--Que font-ils donc? murmura Sidney. Le jour va paratre bientt.

En effet, l'aurore raya le bas du ciel d'une barre de lumire blafarde,
qui le soleil sanguinolent montra, au-dessus des flots montueux et
frmissant encore des colres de la nuit, son disque chancr par la
ligne onduleuse de l'horizon.

_La Belle Jenny_ se balanait dans le lointain.

Il faisait jour et l'empereur n'tait pas venu.




XIX


--Et Benedict qui me laisse sans nouvelles! Que peut-il donc tre
arriv? Quel obstacle imprvu a fait manquer notre plan si bien
concert? se disait sir Arthur en arpentant l'troite plate-forme pour
rchauffer ses membres glacs par la fracheur de la nuit. Oh! mon Dieu!
vivre si longtemps d'une ide, d'une esprance, s'y consacrer avec le
dvouement le plus absolu, l'abngation la plus entire, renoncer pour
elle  l'amour,  la famille,  l'amiti! pour alimenter sa flamme, lui
offrir en holocauste tous les sentiments humains, lui faire le sacrifice
de son gnie, mettre  son service la puissance d'une volont
inflexible, des forces qui renverseraient le monde, et puis, au moment
de la ralisation, tre misrablement empch par je ne sais quel
obstacle imbcile: hier une tempte absurde, ce matin un incident niais
que je ne connais pas, une clef qui ne s'ajuste pas  la serrure, un
soldat sduit  qui il vient des scrupules aprs avoir touch l'argent
et qui veut le double, moins que cela peut-tre, car nul ne peut prvoir
les mille rsistances btes des choses aux ides et de la matire 
l'esprit.

Tout en dbitant ce monologue intrieur, Sidney gesticulait fbrilement.
Tout  coup, il s'arrta, croisa les bras sur sa poitrine et resta
quelques instants dans une attitude de rverie profonde.

--Si le hasard avait une volont! Oh! reprit-il aprs une pause, la
mienne la vaincra.

Pendant que Sidney se livrait  ses penses, Jack et Saunders,
personnages beaucoup moins rveurs, faisaient passer leur chique de leur
joue droite  leur joue gauche et rciproquement, et regardaient la mer
de cet oeil attentif et distrait en apparence avec lequel le matelot
ne peut s'empcher d'observer, mme lorsqu'il est  l'abri de ses
atteintes, l'lment dont sa vie dpend.

La tempte s'tait calme, et le canot, la proue ensable et maintenu
par le cble, n'tait plus soulev du ct de la poupe que par des
ondulations assoupies.

--Allons, Saunders, grimpe le long de cette roche et mets-toi en vigie
l-haut. Toi, Jack, entre dans le canot et pompe l'eau qui peut avoir
pntr dans la cabine.

Les deux matelots se sparrent pour excuter les ordres de Sidney. L'un
monta et l'autre descendit.

L'ide qu'un homme et pu se hisser au sommet de cet escarpement et
d'abord paru absurde; mais, en y regardant de plus prs, la roche tait
moins verticale qu'elle ne le paraissait d'abord. Des pentes formaient
rampe, des repos semblaient avoir t mnags par la main industrieuse
de la nature. Aux endroits les moins accessibles, des broussailles, des
ronces ou des filaments de plantes offraient des points d'appui. Aussi
Saunders eut-il bien vite opr son ascension; mais la campagne tait
dserte au loin, et il fit signe  Sidney qu'il ne dcouvrait rien.

Jack eut bien vite vid le canot, qui n'avait pas souffert d'avaries,
malgr les rudes secousses de la veille.

Si l'empereur venait, rien encore n'tait perdu.

Mais la journe se passa sans que personne part; ce que souffrit Sidney
pendant ces mortelles heures d'attente, nul ne peut l'exprimer. Vers le
milieu de la journe, il se dit:

--Ce sera pour ce soir; sans doute la tempte d'hier aura fait penser
que je ne viendrais pas. Le vent tait si fort et la mer si affreuse!
C'est cela! il faut que je sois bien stupide de n'avoir pas d'abord
pens  cette raison: en effet, il n'y avait qu'un fou comme moi qui pt
se risquer par un temps pareil.

Cette ide le soutint jusqu'au soir. Il reprit mme assez de calme pour
manger un peu de biscuit et avaler une gorge de rhum, que Jack tira
pour lui de la cabine du canot.

Saunders n'avait rien aperu du haut de son observatoire. _La
Belle-Jenny_, inquite de ne pas voir rentrer le canot, s'tait
rapproche de l'le peut-tre plus que la prudence ne le permettait et
courait des bordes en faisant des signaux.

--Quoique je sois en proie  la plus poignante inquitude, pensait
Sidney, Benedict a bien fait de ne pas venir m'apprendre la cause de ce
retard; ces alles et venues auraient pu exciter les soupons; la
surveillance est si active dans cette le damne! La moindre imprudence
et compromis cette occasion suprme.

La journe, s'coula dans ces alternatives pour Sidney, avec des transes
et des angoisses si vives, que les mches de cheveux de ses tempes en
devinrent blanches.

Le soir arriva et le soleil s'enfona degr par degr  l'autre bout de
la mer, aprs avoir travers plusieurs tages de nues comme une bombe
crve les planchers d'un difice. La sanglante trane de ses reflets
s'allongea sur le fourmillement lumineux des flots, puis s'teignit, et
la nuit tomba avec cette rapidit particulire aux rgions tropicales.

Ces heures noires semblrent  Sidney plus longues que des milliers
d'ternits, et il faut renoncer  peindre une nuit pareille; l'attente,
l'inquitude, la rage, le dsespoir, les suppositions les plus opposes
prirent pour champ de bataille l'me du malheureux Sidney et y
trpignrent jusqu'au matin en luttant ensemble.

Une ide traversa le coeur de Sidney, et il se sentit froid dans sa
poitrine comme au contact d'une lame de poignard.

--L'empereur se serait-il dfi de moi? s'cria-t-il. C'est juste, je
suis Anglais, poursuivit-il avec un rire amer et qui touchait presque 
la folie. Ou serait-il plus malade?

Et, sans prendre aucune prcaution, au risque de couler dix fois dans la
mer, des pieds, des mains se suspendant aux saillies et aux
broussailles, enfonant ses ongles dans les parois lisses, il parvint en
quelques minutes au fate du rocher, et, de l, se mit  courir dans la
direction de Longwood.

Les alentours de la rsidence prsentaient un aspect inaccoutum. La
tempte de la nuit prcdente avait arrach et bris tous les arbres,
qui gisaient le feuillage souill et les racines en l'air. Je ne sais
quoi de sombre, de solennel et d'irrparable planait sur l'humble
difice, autour duquel se manifestait une activit discrte, une
silencieuse agitation.

Les sentinelles, appuyes sur leur mousquet, n'envoyaient plus de
qui-vive, et semblaient s'tre relches de leur surveillance. Immobiles
 leur place, elles accomplissaient nonchalamment un devoir inutile,
plutt par obissance  la consigne militaire que par ncessit.

Des officiers passrent prs d'elles et ne leur reprochrent pas leur
ngligence. Des habitants de l'le allaient et venaient sans tre
empchs, et Sidney put franchir la ligne de surveillance, et personne
ne prit garde  lui.

Il approcha de Longwood; des hommes et des femmes, suspendant leurs pas,
parlant  demi voix, l'air constern, entraient dans l'habitation et en
ressortaient au bout de quelques minutes, plus ples qu'auparavant et
les yeux rougis.

Sir Arthur Sidney, le coeur serr d'affreux pressentiments, les jambes
chancelantes, s'appuyant au mur de la main, vacillant et comme ivre du
vin de sa douleur, suivit le flot de la foule sans trop savoir ce qu'il
faisait.

Aprs quelques dtours, un spectacle d'une majest navrante s'offrit 
ses yeux.

Couch dans son manteau de guerre plutt comme un soldat qui se repose
pour la victoire du lendemain que comme un corps acquitt de la vie,
Napolon, tendu sur son lit de parade, revtu de l'uniforme des
chasseurs de la garde, la poitrine couverte de dcorations et de plaques
tincelantes, sa bonne pe allonge prs de son flanc en amie fidle,
faisait son premier rve d'ternit. Une singulire expression de
srnit et de dlivrance planait sur son masque de marbre ple, que les
convulsions de l'agonie avaient respect. Tout ce que l'ivresse du
triomphe ou la douleur du revers, les fatigues de la pense ou de la
souffrance peuvent laisser de traces matrielles ou misrables sur le
visage humain, s'tait vanoui.

Ce n'tait plus le cadavre d'un homme, mais la statue d'un dieu:
l'enveloppe terrestre touche par la mort laissait transparatre la
portion cleste; le cachot tait devenu un temple et la chambre funbre
un Olympe. Christ sur sa croix, Promthe sur son roc, n'eurent pas une
tte plus noble et plus belle.

Grande me impriale, oh! qu'avez-vous vu pendant ces premires heures
de votre immortalit? Qui osa venir  votre rencontre pour vous mener 
Dieu! Alexandre, Charlemagne, Jules-Csar, votre bien-aim Lannes, qui
n'invoquait que vous en mourant, ou encore votre cher Duroc, ou bien
quelque pauvre grenadier obscur de votre vieille garde, qui a trouv son
sang bien pay en voyant que vous saviez son nom?

A cette vue, Sidney eut un blouissement, les ailes du vertige battirent
 grand bruit dans sa tte. Il fit quelques pas en chancelant, et,
tombant  genoux  ct du lit de parade, il baisa cette main glace qui
avait tenu le sceptre du monde;--on le laissa faire, les baisers ne
ressuscitent pas;--seulement, comme il restait un peu trop longtemps
abm dans sa douleur, on le poussa avec la crosse d'un fusil pour qu'il
ft place  d'autres.

Il sortit livide, ananti, pouvant  peine se traner, plus semblable 
un fantme qu' un homme, vieilli de vingt ans en une minute; ses yeux
hagards erraient autour de lui, tantt vagues, tantt se fixant sur un
objet insignifiant avec une opinitret purile. L'empereur mort, Sidney
s'tonnait d'tre encore vivant. Il trouvait trange que le soleil
clairt encore, que les montagnes n'eussent pas chang leurs formes,
et que la nature continut son oeuvre! Quant  lui, il tait faible
comme aprs une longue maladie, le jour lui faisait baisser les
paupires, l'air l'tourdissait. Ses facults, tendues depuis si
longtemps vers le mme but, s'taient brises subitement; cette volont
si ferme, si puissante, n'avait plus de nord et palpitait comme une
boussole affole; un immense croulement s'tait fait en lui.

Son corps, par un vague ressouvenir, le mena vers la maison de campagne
d'dith; il poussa la barrire du jardin, entra dans le parloir et
s'affaissa sur une chaise sans dire une seule parole. dith, dont une
robe noire faisait encore ressortir la pleur, s'avana vers lui
silencieusement et lui prit la main.

A ce tmoignage de sympathie, les larmes de Sidney, qui ne demandaient
qu' jaillir, se firent jour avec imptuosit  travers les doigts de la
main reste libre, dont il s'tait couvert les yeux. Benedict entra dans
ce moment et expliqua  Sidney comment il ne s'tait pas trouv au
rendez-vous: il avait t interrog et retenu  cause des soupons
veills par ses dmarches. La mort de l'empereur et l'absence de toutes
preuves l'avaient fait relcher aussitt.

Ces explications, Sidney ne les coutait gure. Elles n'avaient
dsormais plus de but.

Il resta encore deux jours dans l'le, et, voulant se rassasier de sa
douleur jusqu'au bout, il suivit le cortge funbre dans la valle du
Fermain, o descend du pic de Diane ce ruisseau qui plaisait 
l'empereur et o s'inclinent les saules dont les feuilles sacres se
sont parpilles depuis sur l'univers. Il regarda les soldats anglais
porter le cercueil sur leurs paules, il le vit descendre dans la fosse
maonne, et ne se retira que lorsque la pierre troite et longue se fut
abaisse sur la noire ouverture.

Par tous ces dtails funbres, attentivement suivis, il voulait se
convaincre de la ralit de son malheur: il avait peur de croire, dans
quelque temps, que l'empereur n'tait pas mort; il sentait dj cette
chimre lui natre dans l'esprit, bien qu'il l'et vu mort sur son lit
de parade et qu'il et touch sa main glace; il voulait avoir  opposer
 son rve l'image des funrailles et du tombeau.

Comme il remontait la colline du ct d'Hutsgate, il se retourna une
dernire fois pour voir, sous le ple ombrage des saules, la pierre
neuve et blanche, et dit:

--Mon me est enterre avec ce corps.

Au mme moment, un homme vtu de deuil et parlant anglais avec l'accent
de France tendit un papier  Sidney et lui dit:

--De la part de celui qui n'est plus, prenez ceci.

Sidney ouvrit l'enveloppe cachete de noir.

Elle contenait une petite mche de cheveux soyeux et fins, et un billet
o taient crits ces mots:

Consolez-vous, nul ne peut prvaloir contre Dieu.

    N.

Quand Sidney releva les yeux, l'homme qui lui avait remis le papier
avait disparu.

Sir Arthur Sidney s'assit sur le revers de la colline et tomba dans une
rverie profonde. Quand il se releva, sa figure avait repris une
expression plus calme; un changement s'tait opr dans son esprit. Il
retourna chez Benedict et lui dit:

--Pardon,  toi que j'ai dtourn du bonheur pour t'associer  mon
oeuvre chimrique! je te rends ton serment.

Et il tira de son portefeuille la feuille jaunie, qu'il dchira et jeta
aux pieds de Benedict.

--Retourne en Europe, tu es libre, aucun lien ne te rattache plus 
notre association mystrieuse. Suis la pente de ton coeur, sois
heureux! Ne cherche pas  raturer le livre du destin; d'autres mains que
les ntres tiennent les fils des vnements, et peut-tre ce qui nous
parat injuste est-il l'quit suprme! Quant  moi, le char de ma vie
est sorti de son ornire et ne peut plus y rentrer: je n'tais bon qu'
une chose. Cette chose est manque, c'est fini: que l'on m'enterre
aujourd'hui ou aprs-demain ou plus tard, peu importe, je suis mort.
Ide, sentiment, volont, tout a fui, tout s'est vapor. Maintenant,
bonne dith, tchez de vous trouver un motif de vivre... Peut-tre
est-il dj trouv?

Ici, sir Arthur Sidney regarda fixement dith, qui ne pt s'empcher de
rougir un peu.

--Aimez quelqu'un ou quelque chose, un homme, un enfant, un chien, une
espce de fleurs, mais jamais une ide, c'est trop dangereux.

Ces paroles prononces, Sidney serra les mains de son ami et reprit le
chemin de la roche noire, o Saunders et Jack, qui avaient us leur
provision de tabac, commenaient  s'ennuyer beaucoup.

Arundell et miss dith, rests seuls dans l'le, ne pressrent pas leur
dpart autant qu'on aurait pu le croire d'abord, bien que Sainte-Hlne
soit un sjour maussade. dith, jete  la mer par son mari, n'avait pas
grande hte de retourner en Europe; Benedict, quoiqu'il se prtendt et
se crt toujours extrmement amoureux d'Amabel, ne s'ennuyait nullement
dans ce cottage, qu'un marchand de la Cit et trouv inconfortable,
mais qu'clairait la prsence d'dith. La jeune femme s'tonnait de son
ct de penser si peu  Volmerange, et tous deux faisaient des efforts
incroyables pour retenir dans leur coeur ces amours qui s'chappaient.

Dj Benedict ne retrouvait plus dans sa mmoire les traits charmants de
sa belle fiance; il s'y mlait toujours quelque chose d'dith; tantt
le doux regard voil, tantt le sourire tendre et mlancolique: ces deux
images finirent par s'embrouiller tout  fait. Il en tait de mme pour
dith. Dans ses rveries, quand elle voquait Volmerange, c'tait bien
souvent Benedict qui paraissait. Au bout de quelque temps mme,
Volmerange se refusa compltement  l'appel: dith commenait  trouver
qu'un mari qui noyait sa femme aussi sommairement n'tait peut-tre pas
l'idal des poux.

Cela n'empchait pas les deux jeunes gens de se promettre, dans leur
conversation, une grande joie de leur retour  Londres, o Benedict
finirait d'pouser Amabel, et miss dith, suffisamment punie, se
rconcilierait avec son terrible mari.

Ces entretiens, commencs gaiement, finissaient en gnral d'une manire
assez mlancolique. Benedict trouvait dsagrable l'ide d'dith
retournant chez Volmerange; dith tait mdiocrement charme en pensant
au bonheur qui attendait son ami prs de miss Vyvyan.

Telles taient les penses qui occupaient le jeune couple 
Sainte-Hlne, et,  deux pas de la maison, le saule pleurait sur la
plus grande tombe du monde, si toutefois il y a une diffrence entre les
tombeaux.

Cette nuance de sentiment les occupait bien plus que le contre-coup de
cette mort sur les destines de la terre, et mme, lorsque, le soir ils
allaient  la valle du Fermain contempler la tombe du titan, couter le
ruisseau bruire  l'angle de la pierre funbre et voir le vent emporter
les feuilles ples de l'arbre mlancolique, c'tait  eux-mmes qu'ils
songeaient. Une boucle de cheveux se droulant sur le col d'dith, en
faisant ressortir par son vigoureux ton chtain la pleur rose de sa
joue, distrayait Benedict des vastes penses que doit inspirer la tombe
du plus illustre des capitaines, et le regard admiratif de Benedict
schait promptement dans les beaux yeux d'dith les larmes qu'y faisait
natre le souvenir du grand captif.

Ils avaient d'abord pens  crire en Angleterre pour prvenir de leur
retour; mais ils se ravisrent et se dirent qu'il valait mieux tomber
inopinment au milieu de la douleur gnrale. C'tait une exprience
philosophique  faire: on jugerait ainsi de la force et de la sincrit
des regrets. On verrait si la place laisse vide tait dj remplie, ou
si la fidlit avait t garde en Europe comme en Afrique: Amabel
devait tre en pleurs, Volmerange dvor de remords. Cependant, s'il
n'en tait pas ainsi! si miss Vyvyan, choque de l'inexplicable
disparition de Benedict, lui avait retir son coeur! et si Volmerange
n'prouvait pas le moindre regret d'avoir laiss choir sa femme dans la
Tamise! Quel parti prendre? Nos deux innocents tartuffes n'osaient pas
convenir, dans leur for intrieur, qu'ils en seraient enchants, et que
le parti  prendre serait de continuer  s'aimer en se l'avouant, comme
ils l'avaient fait depuis deux mois sans se l'avouer.

Ils laissrent passer un ou deux vaisseaux allant de Calcutta  Londres,
et enfin ils se dcidrent  monter sur le troisime, fin voilier, en
bois de teck, doubl, clou et chevill en cuivre, qui les mit en six
semaines  Cadix, d'o ils continurent leur voyage par terre, visitant
l'Andalousie, Sville, Grenade, Cordoue, sous cette commode dnomination
de M. et Mme Smith. Tout le monde les croyait maris. Quelques
mauvaises langues, en les voyant si unis, prtendaient que c'taient
deux jeunes amants qui promenaient la lune de miel de leur bonheur.
Leurs oreillers seuls savaient la vrit; ils taient perdument
amoureux, et l'ange de la pudeur et pu assister  leur vie. Seulement,
ils ne se dpchaient gure de revenir, et, de mosque en cathdrale,
d'alcazar en palais, de tertulia en course de taureaux, ils mirent
quatre mois  traverser l'Espagne, et arrivrent  Paris juste pour la
saison d'hiver. Quand ils n'eurent plus de prtextes plausibles  se
donner pour tarder encore, comme ils taient trs consciencieux, un soir
ils se dirent: Ne serait-il pas temps d'aller  Londres et de voir si
nous sommes aims et pardonns, ou remplacs et maudits?

L'ide de revoir ce qu'ils prtendaient aimer le mieux au monde les
rendit si tristes, qu'ils se sentirent prs de fondre en larmes et de se
jeter dans les bras l'un de l'autre pour ne plus se quitter. Mais la
position devenait embarrassante, et sir Benedict Arundell ne pouvait
plus toujours s'appeler M. Smith et lady dith Harley, comtesse de
Volmerange, Mme Smith, nom tout  fait prosaque et vulgaire.

Le lendemain, ils demandrent des chevaux de poste pour Calais, et,
quelques heures aprs, ils attendaient sur la jete le dpart du
paquebot.




XX


Le cheval accroch au passage par Volmerange tait de noble race et
lger comme le vent; en quelques minutes, il emporta son cavalier hors
du centre de la bataille, ou plutt de la boucherie, car ce n'tait plus
qu'un massacre confus d'lphants, de chevaux et d'hommes. La droute
tait complte.

Pendant quelque temps, Volmerange entendit hurler les lphants dans le
lointain, et vit, sur le terrain rougi par les reflets du bois incendi,
galoper devant lui l'ombre de son cheval comme un monstre
fantasmagorique qu'il aurait poursuivi; le cheval lui-mme s'irritait de
cette ombre difforme, s'lanait avec fureur et penchait la tte pour
la saisir aux dents.

Peu  peu les fuyards qui, dans les premiers lans de la course de
Volmerange, galopaient  ses cts, taient rests en arrire: le cri
des lphants ne se faisait plus entendre, et la nuit avait repris sa
couleur bleutre. Volmerange courait toujours  fond de train le long du
Godaveri. Son cheval, avec un instinct merveilleux, vitait les
fondrires, sautait par-dessus les troncs d'arbres renverss, devinait
les terrains peu solides, et cela, sans ralentir aucunement sa rapidit.

Aprs avoir mis cinq ou six lieues entre le champ de bataille et lui,
Volmerange diminua le train de sa monture, et, guid par une lumire qui
brillait au bord du fleuve, il arriva  la cabane d'un pcheur occup 
raccommoder ses filets, et qui se prosterna devant lui aprs l'avoir
aid  descendre de cheval.

Un banc recouvert de saptaparna s'adossait  la hutte; le comte s'y
assit, et, s'adressant au pcheur en idiome indostani, il lui demanda
s'il ne pourrait lui donner d'autres vtements et lui procurer une
barque pour descendre le fleuve.

--Je le puis, rpondit le pcheur, qui avait reconnu sa qualit  ses
insignes; mais Votre Seigneurie ne voudra peut-tre pas revtir l'humble
habit d'un pauvre Indien de la dernire caste, d'un misrable soudra
qui n'est pas digne de balayer avec son front la poussire de votre
chemin.

--Plus l'habit sera misrable, plus il me convient dit Volmerange en
entrant dans la cabane.

Aid par le pcheur, il se dbarrassa de son costume guerrier et revtit
le modeste sayon, sous lequel il et t difficile de reconnatre le
brillant chef de l'insurrection. Le pcheur, par surcrot de prudence,
lui conseilla de se brunir la figure et les mains avec du jus de
coloquinte, car son teint un peu blanc aurait pu le trahir.

Ces prcautions prises, le pcheur dtacha sa barque, et le cheval, qui
s'tait avanc jusqu'au bord de l'eau, voyant qu'on n'avait plus besoin
de lui, s'lana, aprs avoir hum l'air bruyamment, du ct de la
colline o se trouvait sans doute son pturage.

Nous ne suivrons pas jour par jour Volmerange dans sa navigation, qui
fut longue; bornons-nous  dire qu'il regagna heureusement la cte, et,
aprs avoir rcompens le pcheur avec une des pierres prcieuses qui
ornaient la poigne de son sabre, il monta sur un vaisseau franais qui
naviguait dans le golfe du Bengale et s'tait arrt  l'embouchure du
fleuve pour faire de l'eau.

Comme il revenait seul, ou tout au plus accompagn par le souvenir de
deux femmes mortes, dith noye par lui et Priyamvada tue  ses cts
par une balle, il ne mit pas,  beaucoup prs, quoique la distance ft
grande, le mme temps  revenir en Europe qu'dith et sir Benedict
Arundell.

Une force secrte le ramenait malgr lui  Londres, d'o tant de raisons
auraient d l'loigner. Peut-tre obissait-il  ce magntisme singulier
que les hommes ressentent comme les animaux, et qui les fait revenir au
mme endroit aprs chaque violente attaque de la destine qui les en a
fait sortir, comme des taureaux dans la place, qui retournent toujours 
leur _querencia_ jusqu' ce qu'ils meurent.

La fin malheureuse de Priyamvada, quoique, dans le tumulte des
vnements, il n'et pas eu le temps de la pleurer comme elle le
mritait, avait beaucoup frapp le comte. Il se voyait comme circonvenu
par une espce de noire fatalit, et se rsolut  vivre solitairement,
de peur de porter malheur  ceux qu'il aimerait.

Il vivait donc isol, ne sortant que le soir, ou n'allant que dans les
endroits dserts, non qu'il et besoin de se cacher, car, avant de
partir pour l'Inde, il avait envoy  lord et lady Harley les lettres
d'dith, avec ces mots au bas: _Justice est faite_. Cette fable avait
t rpandue par la famille que la jeune femme, emmene en Italie par
le comte pour savourer incognito les joies de la lune de miel, tait
morte  Naples, d'une fivre gagne dans les marais Pontins.

Cela n'avait rien de prcisment invraisemblable, et le monde, qui ne
s'occupe pas beaucoup de ceux qu'il ne voit pas, s'tait content de
cette raison spcieuse, que la douleur de lord et de lady Harley rendait
d'ailleurs trs croyable.

Un soir, le comte de Volmerange se promenait dans la partie la plus
dserte d'Hyde-Park.

Une jeune femme, suivie  quelque distance d'un domestique en livre et
dont la mise lgante et riche annonait une personne appartenant  la
plus haute aristocratie, marchait d'un pas lger le long de la pice
d'eau qui s'tend dans cet endroit solitaire du parc o ne passent
ordinairement que les amoureux, les potes et les mlancoliques, et
quelquefois aussi les voleurs; car un homme de fort mauvaise mine,
sortant tout  coup d'un massif d'arbres, s'lana vers elle, et,
saisissant son chle, que retenait une forte pingle de pierreries, fit
des efforts pour arracher ce riche tissu.

Le domestique accourut; mais un coup de poing appliqu en pleine face,
d'aprs les plus saines rgles de la boxe, l'envoya rouler  quatre
pas, le nez saignant et la bouche meurtrie.

Le voleur tirait toujours le chle  lui et la jeune femme, presque
trangle, pouvait  peine appeler au secours par de faibles cris
touffs dans sa gorge.

Arriv au dtour de l'alle, Volmerange vit le groupe aux prises, et,
d'un bond tombant au milieu de l'aventure, rtablit l'quilibre par un
coup de canne en travers qui coupa la figure du voleur comme un coup de
sabre, et le fit s'enfuir, hurlant de douleur malgr l'intrt qu'il
avait  se taire.

La jeune femme avait prouv une frayeur si vive, qu'elle chancelait sur
ses jambes et que Volmerange fut oblig d'abandonner la poursuite du
larron pour le soin de la soutenir.

Lorsqu'elle fut un peu revenue  elle, Volmerange allait se retirer
aprs avoir salu gravement; mais la jeune femme, tendant la main,
l'arrta dans son mouvement de retraite et lui dit d'une voix timide et
suppliante:

--Oh! monsieur, soyez chevaleresque jusqu'au bout, et daignez me
reconduire  ma voiture. Mon pauvre garde du corps Daniel est en assez
piteux tat, et je crains que, me voyant seule de nouveau, les
malfaiteurs ne reviennent  la charge.

Il n'y avait gure moyen de dire non  une demande formule ainsi; et,
bien que Volmerange se ft bien promis de ne plus s'occuper dsormais
d'aucune femme, il ne put s'empcher d'offrir assez gracieusement, pour
un misanthrope qui s'tait propos de dpasser les sauvageries de Timon
d'Athnes, le bras qu'on lui demandait avec une instance que la frayeur
rendait presque caressante.

La voiture stationnait  un endroit assez loign du parc, en sorte que
le trajet  parcourir pour la rejoindre donna aux deux personnes, si
brusquement mises en rapport, le moyen de faire une espce de
connaissance.

Une femme avec qui vous avez fait deux cents pas, la sentant sur votre
bras, palpitante d'une forte motion, appuyant sa main parce que ses
pieds tremblent, n'est plus une inconnue pour vous.

Aussi Volmerange, qui avait eu le temps de remarquer la beaut de la
jeune femme et de deviner son esprit aux quelques phrases changes
pendant la route, ralentit involontairement le pas, lorsqu'il vit,
arrte prs d'une des portes du parc, la voiture tincelante de vernis
et splendidement armorie au marchepied de laquelle on devait se
quitter.

--Me refuseriez-vous cette grce, dit-elle, aprs s'tre installe dans
sa bote de satin, et avant que le valet de pied et referm la
portire, de savoir le nom de mon librateur? Je suis miss Amabel
Vyvyan.

--Et moi, je me nomme le comte de Volmerange, rpondit-il en faisant une
profonde inclination.

Miss Amabel Vyvyan, car c'tait elle, faisait tous les jours,  la mode
des jeunes Anglaises, une promenade  pied dans cette portion du parc,
et, quoique cet vnement et d la dgoter de ses excursions
pdestres, elle revint le lendemain  l'heure accoutume.

Peut-tre avait-elle un vague pressentiment que la protection, en cas
d'accident, ne lui manquerait pas, car elle prit la mme alle que la
veille, et longea comme d'habitude la _Serpentine river_. Sans bien s'en
rendre compte, elle voulait donner une rcompense dlicate au courage de
Volmerange, et cette rcompense, c'tait de lui fournir l'occasion de la
voir encore une fois.

Probablement, de son ct, Volmerange eut l'ide que miss Amabel Vyvyan
n'tait pas en sret, malgr le laquais qui la suivait de loin, dans
cette partie de Hyde-Park, car il vint se promener le lendemain  cet
endroit juste  la mme heure.

Ni l'un ni l'autre ne parurent tonns de se revoir, et ils causrent
quelque temps ensemble, peut-tre quelques minutes de plus que les
strictes convenances ne le permettaient, et Volmerange, de crainte de
mauvaise rencontre, reconduisit miss Amabel jusqu' sa voiture.

Au bout de quelque temps, le comte fut prsent dans les rgles  lady
Eleanor Braybrooke, qui le trouva charmant et le vit avec plaisir faire
chez elle de frquentes et longues visites; car la positive lady
trouvait que miss Amabel poussait trop loin la fidlit  son veuvage
imaginaire.

Ce que nous avons  dire blesse la potique des romans qui n'admet qu'un
amour unique, ternel, mais ceci n'est pas un roman; miss Amabel Vyvyan,
qui avait sincrement cru que, Benedict disparu ou mort, elle ne
pourrait jamais aimer personne, fut toute surprise lorsqu'elle sentit
battre ce coeur qu'elle pensait  tout jamais teint sous la cendre
d'une premire dception. Le nom du comte de Volmerange annonc par le
valet de chambre avait toujours le privilge de faire monter un peu de
rose aux joues de camlia de miss Amabel.

Le soir, lorsque, aprs deux ou trois heures de charmante causerie avec
Volmerange, elle noyait sa tte dans son oreiller de point d'Angleterre,
et se livrait  ce petit examen de conscience que fait avant de
s'endormir toute jolie femme sur les coquetteries de la journe, elle
trouvait qu'elle avait rpondu par un regard indulgent  une oeillade
ardente, dissert trop longtemps sur des points de mtaphysique
amoureuse, et pas retir assez vite ses doigts de la poigne de main
d'adieu. Lorsqu'elle tait tout  fait endormie, ses rves tait hants
plutt par l'image de Volmerange que par celle de Benedict.

Les deux couples de Sainte-Margareth avaient fait un chass crois
physique et moral, et, par une espce de symtrie bizarre, lorsque
Benedict aimait dith, miss Amabel Vyvyan aimait Volmerange, qui le lui
rendait. Le hasard, dans ces combinaisons renverses, semblait se faire
un jeu de contrarier la volont humaine. Aucune union projete ne
s'tait accomplie, nul serment jur n'avait t tenu.

Les caractres, en apparence faits pour s'entendre, s'taient pris de
leurs contraires. Au plan rationnel de ces existences, un pouvoir
inconnu avait substitu un scnario fantasque, extravagant, dcousu;
l'unit de lieu et d'action avait t viole par ce grand romantique qui
arrange les drames humains, et qu'on nomme l'imprvu.

Lady Braybrooke, qui avait  coeur de voir Amabel marie, aprs ce
qu'elle appelait l'affront de Benedict, ne cessait de vanter Volmerange
 sa nice; ces loges taient naturellement accompagns d'anathmes
contre le premier fianc. Rien de formel n'avait encore t prononc, et
cependant les coeurs s'taient entendus. Volmerange tait soupirant en
pied; il donnait le bras  lady Eleanor Braybrooke, et, lorsque la tante
et la nice allaient au thtre, il avait toujours une place au fond de
la loge derrire miss Amabel; et, il faut l'avouer, les plus belles
dcorations, les scnes les plus pathtiques avaient beaucoup de peine 
faire lever ses yeux, occups  suivre les lignes onduleuses du col
d'Amabel et de ses blanches paules; aussi, quoi qu'il allt souvent au
thtre, personne n'tait moins au fait du rpertoire, et lady Eleanor
Braybrooke s'tonnait quelquefois qu'un jeune homme si intelligent
profitt si peu des belles choses qu'il paraissait couter avec tant
d'attention.

Amabel avait bien, de temps  autre, de vagues apprhensions que
Benedict ne repart subitement et ne vint lui reprocher sa trahison; car
aucune femme n'admet qu'on puisse lui tre infidle, bien qu'elle ne
manque jamais d'excellentes raisons pour justifier de son ct une
pareille faute; mais les mois passaient, et l'obscurit la plus profonde
planait toujours sur la mystrieuse disparition de Benedict. La jeune
femme s'tait donc rassure peu  peu  l'endroit de cette revendication
posthume, et commenait  aimer Volmerange sans trop d'pouvante.
Celui-ci avait oubli tout  fait dith et mme Priyamvada.

Ses aventures avec cette dernire lui produisaient l'effet d'une
hallucination d'opium. Ce teint dor, ces yeux peints, ces colliers de
perles, ces parfums exotiques, ces promenades  dos d'lphant, ces
rendez-vous dans les pagodes, ces batailles  travers les forts barres
de lianes, toutes ces scnes tranges semblaient au comte des souvenirs
qui n'appartenaient pas  la ralit.

Si Priyamvada et vcu, toute charmante qu'elle tait, elle et
certainement embarrass Volmerange. Qu'et-on dit, au bal d'Almack,
d'une femme qui avait des boucles d'oreilles dans le nez et un tatouage
de garotchana sur le front?

Cependant le comte ne pouvait s'empcher d'prouver un sentiment de
tristesse en pensant  la beaut parfaite,  l'amour ardent et au
dvouement sans bornes de la pauvre Indienne: ces qualits, quoiqu'un
peu excentriques et choquantes, valaient bien un regret.

Pendant toutes ces alternatives, miss dith et sir Benedict Arundell,
que nous avons laisss sur la jete de Calais, s'taient embarqus et
taient arrivs en Angleterre.

Avant d'entrer dans Londres, ils s'taient spars, et avaient pris
chacun une maison dans un square retir de Londres. La fiction du
mariage de M. et Mme Smith ne pouvait tre soutenue plus longtemps,
et, d'ailleurs, miss dith Harley n'tait-elle pas comtesse de
Volmerange, et sir Benedict Arundell l'poux de miss Amabel Vyvyan, ou
peu s'en faut? Ne venaient-ils pas de Sainte-Hlne avec l'ide de
rentrer dans le giron conjugal? Ne fallait-il pas aussi pousser jusqu'au
bout l'preuve philosophique?

Volmerange avait reu un billet d'Amabel, qui lui demandait de venir la
prendre avec sa tante, pour aller au concert de la princesse ***. Il
tait tout habill et prt  partir, lorsque son valet de chambre vint
lui dire qu'une femme voile demandait  parler  Sa Seigneurie.

--Une femme voile! quelle singulire visite  pareille heure! Il y a
pourtant longtemps que je ne hante plus les coulisses de Drury-Lane, et
nous ne sommes pas dans la saison de l'Opra. Qui diable cela peut-il
tre? Une mre  principes qui vient me proposer sa fille pour
demoiselle de compagnie?

--Milord, que rpondrai-je  cette dame? dit le valet de chambre en
insistant pour avoir une rponse.

--Dites-lui qu'elle crive son nom et ce qu'elle demande sur sa carte.

--C'est ce que j'ai eu l'honneur de lui dire, rpondit le valet; mais
elle a prtendu qu'elle dsirait ne pas se nommer et ne voulait parler
qu' vous-mme.

--Est-elle jeune ou vieille, laide ou jolie? demanda le comte par excs
de prcaution.

--Milord, autant qu'on peut juger de la beaut d'une femme voile, elle
est jolie, et,  la souplesse de sa dmarche, on peut juger qu'elle est
jeune.

Le comte jeta les yeux sur la pendule et vit qu'il pouvait disposer,
d'une demi-heure avant de se rendre chez Amabel, et il dit au valet de
chambre d'introduire la dame mystrieuse.

Cette visite singulire, cette insistance  ne pas se nommer, ce voile
soigneusement rabattu, tout cela avait une tournure romanesque faite
pour sduire l'imagination assez vive du comte. Cependant il prouvait
malgr lui une espce de terreur vague et de frisson involontaire;--il
se vit par hasard dans une glace et se trouva ple.

La pice o le comte se tenait tait vaste, d'un luxe svre, claire
par une seule lampe dont la lumire, concentre sur un seul point,
laissait le reste de la chambre dans l'ombre. Il pleuvait, et la pluie
battait les vitres avec un tintement qui rappelait une certaine nuit de
tempte...

Une attente anxieuse contrastant avec la lgret de ses rponses au
valet de chambre poignait le coeur de Volmerange; et, lorsque la porte
s'ouvrit pour donner passage  l'inconnue, le lger craquement des gonds
lui fit faire un soubresaut nerveux.

L'ombre baignait la porte: le comte ne put d'abord bien distinguer la
femme qui venait d'entrer.

Avec la politesse d'un gentleman qu'il tait, il fit trois pas au-devant
d'elle.

La lumire de la lampe clairait alors en plein la nouvelle venue.

Le valet de chambre avait bien jug: ce n'tait pas une laideur, mais
bien un secret ou une pudeur que recouvrait le voile.

La beaut traversait confusment le tissu, comme un feu qui brille
derrire une toile mtallique. On ne la voyait pas, mais on la sentait
belle.

Elle tait vtue d'une longue robe blanche, qui s'arrangeait  petits
plis fins et frips comme ceux des draperies de Phidias, et sur laquelle
tranchaient, avec une grce coquette et funbre, les rseaux noirs des
dentelles de la mantille.

--Madame, dit Volmerange, ne relverez-vous pas ce voile? Puisque vous
avez la confiance de venir chez moi  cette heure, ces prcautions sont
inutiles; votre secret ne court aucun danger; vous me cachez votre nom,
laissez-moi voir au moins, votre figure.

--Vous le voulez? rpondit l'inconnue d'une voix douce et pntrante.

Cette voix _connue_ fit courir un frisson dans les cheveux de
Volmerange.

La dame, d'une main blanche, fluette, et dont la forme rveillait mille
souvenirs dans la mmoire du comte, commena  remonter lentement les
plis noirs de la dentelle.

D'abord apparut un menton charmant marqu d'un petit signe qui remplit
Volmerange de trouble, puis une bouche d'un rose vivace qui porta sa
terreur au plus haut point, et ensuite un nez grec et d'adorables yeux
bruns qui le rendirent fou d'pouvante.

Tenant ainsi son voile relev au-dessus de sa tte avec sa belle main de
marbre, dans une attitude digne d'une statue antique, elle s'offrait
placidement aux regards gars de Volmerange, qui s'tait recul de
trois pas et tremblait comme la feuille.

--Oh! rla-t-il d'une voix sourde, qui tes-vous donc?

--Je suis lady dith, comtesse de Volmerange.

--Non, tu mens; tu es un spectre! ta robe doit tre mouille, tu sors de
la Tamise; va-t'en! laisse-moi! Je t'ai noye, tu le sais bien, comme
j'en avais le droit. Ah! ah! quelle trange aventure! est-ce que Dolfos
va revenir aussi? Ce serait trs drle! dit le comte en clatant de
rire.

Il tait fou.




XXI


Miss Amabel, en toilette de bal, regardait dans une glace l'effet
produit par une branche de bruyre du Cap, coquettement pose sur ses
beaux cheveux. Jamais elle n'avait t plus jolie.

L'attente de l'tre aim allumait dans sa beaut une clart intrieure
qui la rendait rayonnante. Il est si doux, dans ces instants-l, de se
sentir belle et d'augmenter l'amour par l'admiration.

Blanche, rose, clatante, avec sa robe qui semblait taille dans les
ptales d'une fleur, et sa tunique de gaze, plus frle et plus
transparente que les ailes des lilullules, rattache par des bouquets
pareils  ceux de sa coiffure, elle avait l'air d'une sylphide qui se
passait le caprice d'aller en soire.

La femme de chambre, ayant accompli son office, se retira.

Amabel reste seule, car lady Eleanor Braybrooke, ayant beaucoup 
rparer dans l'difice de ses charmes, demeurait bien plus de temps que
sa nice entre les mains de ses femmes, prouva cette espce de
dsoeuvrement qui s'empare des personnes habilles trop tt pour une
fte.

Elle avait crit  Volmerange de venir  neuf heures, il en tait huit 
peine; c'tait donc une heure d'inaction et d'immobilit, car en se
livrant  quelque occupation elle et pu compromettre la fracheur de sa
toilette.

Pour passer le temps, elle prit un livre et lut distraitement quelques
pages; puis elle ouvrit le piano et fit jaillir quelques fuses de
gammes en rasant de son ongle tincelant l'ivoire poli du clavier; mais
le ptillement des notes et la vibration des cordes la rendaient
nerveuse. Elle ferma le piano et se leva.

Un de ses bracelets trop larges lui glissait sur la main et la gnait.
Elle prit son coffre  bijoux pour en choisir un autre; en remettant le
coffre  sa place, ses yeux tombrent sur la cassette o taient
renfermes les lettres que lui avait crites Benedict au temps de leurs
amours.

Ce jour-l se trouvait tre prcisment l'anniversaire du mariage si
bizarrement interrompu  l'glise de Sainte-Margareth.

Cette date, qui revint  la mmoire de miss Amabel  la vue de la
cassette la fit soupirer, et, l'esprit m d'une fantaisie mlancolique,
elle tira une lettre de la liasse, et debout prs de la chemine, car
ses paules dcolletes et ses bras nus la rendaient frileuse, elle se
mit  lire.

Chre Amabel, disait la lettre crite pendant une courte absence,
comment vais-je vivre ces trois jours qu'il me faut passer loin de vous,
moi qui suis accoutum  votre douce prsence, moi qui vois tous les
soirs briller votre me dans vos yeux et votre esprit sur votre sourire?
La seule chose qui puisse me faire supporter cette sparation est l'ide
que bientt rien ne pourra plus nous dsunir, et que nos existences
couleront comme deux flots qui se confondent.

Cette lecture plongea miss Amabel dans une rverie profonde.

--A quoi bon garder, se dit-elle, ces tmoignages d'une passion
menteuse?

Et elle jeta la lettre au feu.

Elle en prit une seconde qu'elle lut, et qu'elle envoya rejoindre la
premire dans l'ardent foyer: elle remonta ainsi, lettre par lettre,
tout le cours de cet amour vanoui. A mesure qu'elle avait respir le
vague parfum de souvenir enferm dans les plis du vlin, elle rendait 
la flamme ces dbris d'un temps qui n'existait plus.

--Neuf heures, dit-elle en jetant la dernire lettre de la cassette; et
Volmerange qui ne vient pas!

Le papier, aprs s'tre allum sur les charbons, avait, par suite d'un
croulement de braises, roul  terre devant la chemine.

Prs de s'teindre, mais ravive sans doute par quelque souffle, la
lettre, plus qu' demi consume, lana un jet bleu; la flamme prs
d'expirer, cherchant un aliment, mordit le bord de la robe de gaze
d'Amabel, et monta en serpentant dans les plis de l'toffe lgre.

Amabel se vit tout  coup entoure d'une clart flamboyante et d'une
atmosphre embrase; elle courut au cordon de la sonnette; mais, folle
d'pouvante et de douleur, elle le cherchait  gauche tandis qu'il tait
 droite, et la flamme, excite par ces mouvements, l'enveloppait
victorieuse et triomphante.

La pauvre enfant se roulait par terre pour teindre le feu, et tchait
d'arracher ses vtements en poussant des cris.

Au mme moment, la porte s'ouvrait et le domestique annona:

--Sir Benedict Arundell!

--Sauvez-moi! sauvez-moi! cria du milieu de la flamme la malheureuse
Amabel.

Benedict et le domestique se prcipitrent; mais il tait trop tard, et,
dans le dlire d'une agonie horrible, elle fixait ses yeux effars sur
son ancien fianc et murmurait  travers son rle:

--Benedict ici! Oh! je suis trop punie!

Le domestique, pouvant, hors de lui, s'lana pour aller chercher du
secours, un mdecin, de l'eau, tandis que Benedict tchait d'touffer le
feu qui brlait encore les vtements de dessous d'Amabel sous un tapis
arrach d'une table.

Quand le secours arriva, Amabel venait d'expirer.

Benedict perdu se sauva, ne pouvant supporter cet affreux spectacle, et
personne, dans cette catastrophe, ne fit attention  sa venue et  sa
sortie.

Quelques jours aprs, on remit  lady Eleanor Braybrooke quelques
lettres  demi brles ramasses sur le plancher, qui expliqurent la
cause de cet affreux vnement. Lady Braybrooke,  travers ses larmes,
dchiffra les quelques lignes mutiles qui restaient, et comprit que
ces fragments de papier, cause de l'accident, taient des lettres
d'amour de Benedict, dcouverte qui augmenta encore la haine que la
bonne dame lui avait voue.

Bizarre concidence, fatalit inexplicable! Les lettres d'amour de
Benedict avaient repris Amabel au moment o elle en attendait un autre.
Une me superstitieuse et pu voir l un chtiment. Mais le chtiment de
quoi? de l'innocence sans doute?  moins que l'innocence ne paye la
ranon du crime, par une loi de rversibilit dont la raison nous
chappe.

Les deux visites de Benedict et de miss dith n'avaient pas eu un
rsultat heureux et leur exprience avait tourn comme la plupart des
expriences philosophiques.

Arriv au terme de cette histoire, ou, pour mieux dire, de l'pisode que
nous en pouvions raconter, nous sentons le besoin d'lucider par
quelques explications gnrales les portions de ce rcit qui, sans cela,
resteraient peut-tre obscures.

Dans les dernires annes de l'Empire, des amitis contractes au
collge, des relations noues dans le monde ou ailleurs, des gots
pareils pour les travaux et les plaisirs, une certaine conformit
audacieuse de pense, des coups de fortune bizarres avaient runi en
Angleterre des hommes de divers pays, de divers rangs, mais tous
esprits suprieurs, volonts bien trempes et remarquables chacun dans
leur genre.

Une sorte de franc-maonnerie involontaire n'avait pas tard  s'tablir
entre eux: ils se reconnaissaient dans le monde et se disaient dans
l'embrasure d'une fentre de ces mots rapides qui rsument tout et
contiennent une philosophie dans un sourire imperceptible, dans un lger
haussement d'paules. Beaucoup parmi eux taient riches, d'autres
puissants; ceux-ci possdaient l'audace, ceux-l l'habilet;
quelques-uns taient grands potes ou profonds politiques.

Les amusements ordinaires d'un club, le vin, les cartes, les chevaux et
les femmes ne pouvaient suffire  des gens pareils, blass sur les
motions de l'orgie et du jeu, et dont plusieurs auraient pu montrer des
listes de noms plus longues et mieux choisies que celles de don Juan.
Ils cherchrent donc un but  leur activit, et voici ce qu'ils
trouvrent: la victoire de la Volont sur le Destin.

Constitus en une espce de tribunal secret, ils citrent  leur barre
l'histoire contemporaine, se donnant pour mission de casser ses arrts
lorsqu'ils n'taient pas jugs justes. En un mot, ils voulurent refaire
les vnements et corriger la Providence.

Ces joueurs intrpides, plus hardis que les gants et les titans de la
Fable, essayrent de regagner contre Dieu les parties perdues sur le
tapis vert du monde, et s'engagrent par des serments les plus
formidables  s'entr'aider dans ces entreprises.

Le soulvement de l'Inde, le rtablissement de Napolon sur un trne
plus lev, l'affranchissement de l'Espagne, la dlivrance de la Grce,
o plus tard Byron, qui faisait partie de cette junte, trouva la mort,
tels taient les plans que ces hommes s'taient tracs.

Les divers mouvements et rvoltes qui eurent lieu vers ces temps-l
taient leur ouvrage. Ils avaient guid les Mahrattes contre les
Anglais, agit la Pninsule, prpar l'insurrection de Grce, et tent
d'enlever l'empereur,  qui un empire oriental rv dans sa jeunesse
avait t prpar dans l'Inde, d'o il serait revenu en Europe en
suivant  rebours le chemin d'Alexandre.

Ces grands esprits, ces volonts inflexibles, qui remaniaient la carte
de l'univers et voulaient faire subir leurs ordres au hasard, n'avaient
cependant pas russi dans leurs combinaisons. Arrivs au bout de toutes
les voies, ils avaient t renverss par ce petit souffle qui n'est
peut-tre autre chose que l'esprit de Dieu.

Tous leurs laborieux entassements s'taient crouls on ne sait
pourquoi. Malgr tous leurs efforts, les fatalits inexplicables
continuaient leur marche aveugle. Le destin maintenait ses dcisions.

Ce qui leur paraissait le bon droit essuyait des dfaites, ce qui leur
semblait injuste triomphait: le gnie se tordait toujours sur la croix
et la mdiocrit florissait sous sa couronne d'or. Un obstacle imprvu,
une trahison, une mort inopportune ou quelque autre obstacle djouaient
leurs mesures au moment o elles allaient russir. Ils essayaient de
remonter le cours des choses et se sentaient, malgr leurs prodigieux
efforts, emports par le courant invincible.

La plupart s'acharnaient avec cette fureur du joueur malheureux, avec ce
dlire de l'orgueil aux prises avec l'impossible. Insenss, ils jetaient
une poigne de poussire contre le ciel, et, comme Xerxs, eussent
volontiers fait donner le fouet  la mer. D'autres, plus forts, en
taient arrivs  souponner ce que, faute d'autre mot, nous appellerons
les mathmatiques du hasard; ils pressentaient que les vnements
taient dtermins par une gravitation dont la loi restait  trouver
pour un Newton de l'avenir, et, s'ils le contrariaient, c'tait par une
curiosit d'exprimentateur; ils agitaient le monde comme un physicien
remue un verre pour mler les liquides et les voir ensuite reprendre
leur place selon leur pesanteur spcifique.

Sir Arthur Sidney, Benedict Arundell, le comte de Volmerange, Dolfos et
Dakcha appartenaient  cette puissante association. Sidney et Dakcha,
membres du cycle suprieur, avaient le droit de choisir parmi leurs
frres ceux qu'ils jugeaient ncessaires  l'excution de leurs projets.
Benedict et Volmerange, qui, malgr leur serment, avaient dispos de
leur personne, avaient t ramens au devoir de la manire qu'on a pu
lire dans ce rcit. Toutes ces existences troubles ou perdues, ces
sacrifices d'argent, de courage et de gnie n'avaient eu aucun rsultat:
le joueur invisible avait toujours gagn.

Le peu que nous venons de dire suffira pour faire comprendre le but et
les moyens de cette association, espce de Sainte-Vehme, philosophique
qui dploya une nergie inoue et des ressources immenses pour
substituer dans l'histoire la volont humaine  la volont divine.

Ces hommes peu religieux et qui ne croyaient qu' la force et au gnie
avaient pris la Providence pour le hasard et, tant la plume des mains
de Dieu, avaient tent d'crire  sa place sur le volume ternel.

Maintenant comme c'est l'usage  la fin d'un rcit, il ne nous reste
plus qu' fixer le sort du peu de personnages qui survivent aux
violences de notre action.

Volmerange voit toujours devant lui l'ombre blanche d'dith, et reste
accroupi de terreur dans l'angle de son cabanon de Bedlam, s'loignant
autant qu'il peut du spectre que son imagination gare lui montre 
l'autre bout de la chambre.

Quant  miss dith et  sir Benedict Arundell, des voyageurs anglais qui
se rendaient  Smyrne et visitaient les les de la mer Ionienne
prtendent avoir vu  Rhodes, dans un charmant palais de marbre bti
sous la domination des chevaliers et ml de fragments antiques, un
jeune couple d'une srnit grave et douce, qui faisait supposer autant
de bonheur que peut en permettre une vie prouve par des chagrins et
des vicissitudes diverses. Bien qu'ils ne fussent connus que sous le nom
de M. et Mme Smith, ils paraissaient appartenir  un rang plus haut
que cet humble nom ne l'indiquait. Ils n'vitaient ni ne cherchaient
leurs compatriotes. Cependant ils prfraient tre seuls, ce qui
indiquait qu'ils taient heureux.

Sidney ne reparut plus et ne donna jamais de ses nouvelles. tait-il
mort? avait-il enfoui dans quelque solitude le dsespoir d'avoir manqu
l'entreprise, but de sa vie pendant cinq ans? C'est ce que l'on n'a
jamais pu savoir.

Seulement quelques annes plus tard, un navire qui revenait des Indes,
et que la tempte avait pouss sur les les de Tristan-d'Acunha,
dbarqua sur un lot du groupe quelques matelots, pour prendre des
tortues et dnicher des oeufs d'oiseau de mer, pour varier un peu les
provisions sales; un d'eux heurta sur le sable une espce de masse
couverte de petits coquillages qui ressemblait grossirement  une
bouteille.

Enchant de sa trouvaille, le matelot, croyant avoir mis la main sur
quelque bouteille de rhum, dgagea l'objet de sa crote de terre et de
madrpores, fit sauter la capsule de plomb, et ne trouva, au lieu de la
liqueur dsire, qu'un morceau de parchemin qu'il remit  son capitaine
avec une fidlit qu'il n'et pas eue pour le spiritueux. Le capitaine
ouvrit le parchemin pli en quatre et fut trs surpris d'y lire ce qui
suit:

       *       *       *       *       *

Au moment d'accomplir l'entreprise la plus hardie et la plus trange
qu'un homme ait jamais tente, moi, sir Arthur Sidney, l'esprit
tranquille et la main ferme, sachant que ces vagues sous lesquelles je
vais plonger peuvent m'engloutir, j'cris, pour que mon secret ne meure
pas tout entier avec moi, ces lignes qui seront peut-tre lues plus tard
si je pris dans mon voyage sous-marin.

Anglais, j'ai t profondment humili de la trahison faite par
l'Angleterre au grand empereur. Fils respectueux, j'ai voulu laver cette
tache  l'honneur de ma mre et lui pargner devant la postrit la
honte d'avoir assassin son hte; je me suis mis en tte de dchirer
cette page de l'histoire de mon pays, j'ai voulu qu'on dt:
L'Angleterre l'avait fait prisonnier, un Anglais l'a dlivr et a tenu
tout seul la parole de sa nation.

J'essaye d'empcher ma patrie, que j'aime, de commettre un dicide qui
la rendra l'objet de l'excration du monde, comme le meurtre de Jsus a
fait les Juifs abominables sur toute la terre. A cette ide j'ai
sacrifi ma vie, car quel but peut-on se proposer qui soit plus grand,
plus saint que la gloire de la famille humaine dont on fait partie?
Demain, Promthe, dtach de sa croix, voguera sur un vaisseau qui
l'attend et va le mener vers un nouvel empire et des destines plus
vastes peut-tre que celles qui ont tonn le monde, ou bien Dieu aura
jug si j'empite sur les attributions de la Providence.

    Ce 4 mai 1821, en vue de Sainte-Hlne.

       *       *       *       *       *

Le capitaine resta rveur devant ce parchemin, regardant ces caractres
dont l'encre avait jauni. Il relut plusieurs fois cette lettre, si
longtemps ballotte dans la prison de verre, choue ensuite sur un lot
dsert, et probablement la seule trace qui restt d'une noble ide,
d'une forte rsolution et d'un grand courage; en cherchant dans ses
souvenirs, il se rappela avoir vu quelquefois sir Arthur Sidney, soit 
Londres, soit  Calcutta.

Quand le navire passa devant Sainte-Hlne, le capitaine salua de loin
la tombe du grand homme et se dit:

--Dieu n'a pas donn raison  Sidney, puisque l'empereur dort sous le
saule et que j'ai cette lettre dans mon portefeuille. Sir Arthur doit
tre noy; c'est fcheux, car je lui aurais donn une poigne de main
franche et loyale, et j'aurais aim l'avoir assis en face de moi de
l'autre ct d'une table dans la cabine de _la Belle-Jenny_.

_La Belle-Jenny_, car c'tait elle, avait t vendue  un marchand de
Calcutta par le capitaine Peppercul,  qui Sidney avait dit, s'il ne
reparaissait pas au bout de cinq jours, de disposer du navire  son gr,
et, par un hasard singulier, c'tait elle qui avait recueilli le
testament de son ancien matre.

Maintenant, disons ce que nous avons pu apprendre de Dakcha. Aprs avoir
trouv le corps de Priyamvada prs de celui de l'lphant, il l'enterra
en observant exactement tous les rites. Il reprit le cours de ses
austrits: il a invent une position effroyablement gnante et qui doit
faire le plus grand plaisir aux trinits, aux quadrinits et aux
quinquinits de l'Olympe indou. Il ne dsespre pas encore du
rtablissement de la dynastie lunaire, et attend toujours Volmerange.
Ses doigts desschs froissent plus activement que jamais l'herbe cousa,
et ses lvres noires marmottent, avec une dlirante expression de pit,
l'ineffable monosyllabe qui renferme tout, et autre chose.

Selon l'ide qu'il a eue pendant la bataille, ce n'est plus avec trois
crochets passs sous les muscles du dos qu'il se fait donner
l'estrapade, c'est avec cinq. Grce  cet ingnieux raffinement de
pnitence, il pense que les Anglais seront chasss de l'Inde et qu'il
obtiendra du ciel la faveur de mourir en tenant la queue d'une vache,
opinion qui ne l'empche pas d'tre un trs profond philosophe, un
diplomate impntrable, un politique de premire force, de soulever
sourdement des provinces, de creuser des tages d'intrigues
souterraines, tout en restant assis sur sa peau de gazelle entre quatre
rchauds, et de donner beaucoup de tablature  l'administration de la
Compagnie des Indes.


FIN


_La Presse_, 20 septembre-15 octobre 1848.

Tours.--Imp. E. Mazereau.





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