Project Gutenberg's Maudit soit l'Amour, by Hermine Oudinot Lecomte Du Noy

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Title: Maudit soit l'Amour

Author: Hermine Oudinot Lecomte Du Noy

Release Date: December 4, 2010 [EBook #34564]

Language: French

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MAUDIT
SOIT L'AMOUR!

PAR L'AUTEUR DE

AMITI AMOUREUSE

CINQUANTE-HUITIME DITION

PARIS

CALMANN-LVY, DITEURS

3, RUE AUBER, 3

1921




A MON BIEN CHER MAITRE ET AMI

SULLY PRUDHOMME

_Ce livre est ddi._

H. L. N.




MAUDIT SOIT L'AMOUR!




PREMIRE PARTIE

    Les noeuds les plus solidement faits
    se dnouent d'eux-mmes parce que la
    corde s'use--tout s'en va, tout passe, l'eau
    coule et le coeur oublie. C'est une grande
    misre...

    GUSTAVE FLAUBERT




I


A M. JULES GOVERNEUR


3, rue Gay-Lussac, Paris.

Mon ami,

Je suis enfin installe et vous attends  Yerres, un de ces jours trs
prochains, demain, par exemple. Si vous prenez l'express de cinq heures,
vous avez toute chance de faire le voyage avec Guillaume de Tanis, Jean
Biroy, d'autres encore peut-tre. Je vous invite tous ce mme jour. Mais
je compte particulirement sur vous trois, mes chers fidles. Ne
m'crivez pas que ceci... que cela... vous retient  Paris. Le cher Abb
sait bien que c'est le premier embarquement qui cote  sa paresse.
Tante Rose, d'ailleurs, me charge de vous dire qu'elle a fait prparer
_avec amour_ les chambres du Pavillon, et l'amour de tante Rose mrite
le voyage! L'Abb trouvera  Montgeron la voiture des invalides et
pourra, si par grand hasard il est seul, rver tout  son aise au
despotisme tendre de son amie

MAGDA.

       *       *       *       *       *

Lorsque madame Leprince-Mirbel eut achev d'crire cette lettre, elle la
glissa dans une enveloppe, et, rassemblant d'autres lettres parses sur
son petit bureau, en relut avec soin les adresses.

--Voyons, n'en ai-je pas oubli? Jules Governeur, mon philosophe; Jean
Biroy, mon peintre; Guillaume de Tanis, mon romancier; Savines, mon
critique; d'Artigues, mon diplomate; Danaris et sa femme, celle-ci ma
chre amie; Barjols, mon dput; ils y sont bien tous. Bon. Maintenant
donnons ces lettres au docteur; il les jettera  la poste en allant
porter ses dpches.

Madame Leprince-Mirbel se leva. C'tait une femme de trente-six ans, de
tournure lgante. Une grce enveloppante manait de tous ses gestes;
elle possdait une allure aristocratique, un air grande dame qui ne
s'acquiert pas. D'une taille souple, fine, en harmonie avec des hanches
aux lignes du plus dlicieux contour, elle avait aussi un pied mince et
cambr, de belles mains, des mains ples comme une hostie, aux doigts
spirituels, retrousss et longs, qui suggraient l'envie de les saisir
et,  leur seul contact, donnaient la sensation troublante de possder
cette femme.

Tanis, en plaisantant, disait:

--Vos mains sont voluptueuses jusqu' l'inconvenance.

Ses yeux cerns paraissaient d'autant plus grands que le dessus des
paupires, estomp d'une teinte brune, ajoutait une trange profondeur
au regard de ses prunelles noires, brillantes comme deux agates dans le
blanc nacr de l'oeil. Ses cheveux blonds, lgers, soyeux, abondants
et onds, ressemblaient  une coule d'or.

Sans tre ni belle, ni jolie, madame Mirbel produisait sur les hommes
une impression ineffaable, tant la finesse satine de sa chair faisait
ressortir la dlicatesse de ses traits, tant son lgance accusait une
science admirable de la toilette, tant son attitude aristocratique, la
fiert exprime par certains de ses gestes, rvlaient la puret de
race et la noblesse d'me. Elle tait harmonieuse et captivante.

Quinze ans auparavant, sa tante, mademoiselle Rose de Presles, l'avait
marie au compositeur de musique Leprince-Mirbel, garon d'avenir et
presque aussi jeune qu'elle. L'union sembla d'abord heureuse.
Marie-Magdeleine de Presles, pleine de foi en son mari, pleine
d'enthousiasme pour son talent, vcut trois annes d'enchantement. Puis,
soudain, elle tomba de son ciel en s'apercevant que Mirbel la trompait
avec une vieille chanteuse qui lanait ses oeuvres.

Cette dcouverte se fit de la manire la plus banale. Magdeleine entra
un jour dans le cabinet de travail de son mari pour examiner, en son
absence, les preuves d'une partition qu'il corrigeait. En prenant les
feuillets de musique pars sur la table, afin de juger au piano des
changements que le matre apportait  son oeuvre, ses regards furent
attirs vers un papier ridiculement  la mode et chamarr d'une criture
invraisemblable forme de longs btons; machinalement, Magdeleine prit
cette lettre; mais ds les premires lignes elle tomba dfaillante sur
une chaise. Elle en continua la lecture avec de douloureuses
palpitations, les mains tremblantes, et,  moiti folle de chagrin,
arriva au bout de l'horrible prose,  la fois emphatique et grivoise, de
la vieille cabotine.

Madame Mirbel pleura alors comme savent pleurer les femmes quand elles
sont seules. Cette premire crise fut terrible; cette douleur initiale
qui la surprenait en pleine foi, en plein bonheur, lui brisa les nerfs.
Elle jeta avec rage les pages de musique sur la table, et, la lettre
fatale en main, courut trouver sa tante. Mademoiselle de Presles s'tait
rserv le rez-de-chausse de son htel dont elle avait abandonn les
autres appartements au jeune mnage.

La pauvre vieille fille fut atterre qu'on pt tromper son enfant pour
une crature. En plein dsarroi, elle ne sut quel conseil donner  sa
nice; celle-ci, la premire angoisse apaise, rsolut de lutter.
Soutenue par la fivre de la jalousie, elle s'interdit les reproches et
refoula les mots amers que lui suggrait l'excs de sa douleur. En une
divination gniale, pour contrebalancer ces honteuses amours, elle ne
montra pas la blessure de son coeur. Elle se fit coquette, tendre,
diverse, et reconquit Leprince-Mirbel, tant cette grce provocante tait
irrsistible.

Dans la crainte de compromettre son triomphe, elle entrana son mari en
Italie. Mais cette seconde lune de miel lui sembla bientt odieuse,
s'accomplissant au milieu des ruines de ses illusions, sans
l'enthousiasme de ses penses, de son me qu'elle sentait agoniser de la
blessure reue.

Un coeurement la prit d'avoir lutt pour reconqurir quoi, mon Dieu?
des caresses, vile monnaie de l'amour! Et la premire ivresse ne revint
pas plus pour elle que ne reviennent les prmices en toutes choses. La
douleur a son initiation; on peut s'y accoutumer, mais elle laboure en
vain le coeur; les blessures qu'elle y fait, au lieu de le fertiliser,
le strilisent.

Elle pensait: En m'abandonnant  mon mari, je l'ai tromp. Sans en
avoir conscience, j'ai pris une attitude indigne de moi. Pour ne pas
perdre les embrassements d'un tre que maintenant je mprise, qui n'a
rien vu de ce qu'autrefois je lui donnais de beau, de pur, je me suis
ravale au rle de fille. Toutes mes qualits de droiture sont les
cueils sur lesquels s'est brise cette nature vulgaire. Ah! comme je
lui en veux d'avoir ananti ma foi! J'ai cess de lui plaire parce que
j'tais nave et tendre; il s'est lass de ma candeur et s'est laiss
sduire par les honteuses manoeuvres d'une femme fltrie qui a couru
le monde, prise de tous les vices. Pourquoi n'ai-je pas eu la vision
nette de la bassesse o j'allais tomber en essayant de reprendre Henri 
cette femme odieuse?

Et il lui fallait pniblement conclure: C'est qu'au moment o j'ai reu
la blessure j'aimais encore, tandis que maintenant l'indiffrence me
prte toutes ses clarts.

A jamais due, humilie d'avoir subi le joug d'un si dplorable amour,
Magdeleine hta le retour.

Bientt aprs leur arrive  Paris, et malgr les serments faits  sa
jeune femme, Leprince-Mirbel s'adonna plus que jamais, sans honte et
sans frein, aux amours faciles,  ce point qu'il ne prenait plus la
peine de voiler sa conduite  Magdeleine, lui faisant parfois l'injure
d'amener dans sa maison, de lui prsenter, mme, l'objet de sa passion
prsente. Son inconscience, sur ce point, atteignait au cynisme. Les
yeux une fois dessills, Magdeleine perdit toute illusion: une  une,
ses croyances en son mari tombrent; elle le vit tel qu'il tait: un
tre lger, sans coeur ni sens moral, vindicatif et vaniteux jusqu'
la folie.

Mademoiselle Rose de Presles faillit mourir de chagrin quand elle
constata qu'elle avait perdu la vie de sa nice en la mariant 
Leprince-Mirbel. Reste fille aprs une douloureuse et pure aventure
d'amour, elle souffrit tant de sa situation fausse de vieille fille
qu'elle avait coutume de dire: Mieux vaut tre mal marie que de ne
l'tre pas. Maintenant elle se prenait  douter de la vrit de sa
formule.

Devant le malheur de Magda, son vieux coeur, qui semblait ne savoir
plus souffrir, se mit  saigner de nouveau. Affole, elle proposa la
sparation judiciaire; c'tait l'esclandre, la vrit mise sous les yeux
de tous.

Avec une grande sagesse, madame Leprince-Mirbel ne se laissa pas
influencer. Une explication dcisive eut lieu entre elle et son mari; il
dut s'incliner devant la volont de cette femme de vingt-trois ans et
accepter les conditions qu'elle lui imposait. Les cinquante mille francs
de rente que Magdeleine avait apports en dot, et qui permettaient au
jeune matre d'attendre le succs, la faisaient libre et indpendante
envers lui. Ils convinrent qu'ils resteraient unis aux yeux du monde,
mais que la sparation n'en existerait pas moins entre eux.

Depuis douze ans que ces vnements s'taient passs, Henry
Leprince-Mirbel avait acquis la clbrit, car son talent tait rel.
Tout en tant des trangers l'un pour l'autre, sa femme et lui vivaient
 Paris sous le mme toit, dans l'htel de la rue de Monceau. Ils
cachaient au public cette situation douloureuse  laquelle, seuls, les
amis intimes taient initis. Jamais Leprince-Mirbel ne sjournait 
Yerres; la campagne l'enthousiasmait pendant deux heures et
l'horripilait ensuite. Il lui fallait vivre dans un continuel tat de
surexcitation crbrale, entour d'admirateurs de son talent, pour
l'exalter et lui donner la rplique.

Or,  Yerres, dans cette vaste proprit de la Luzire, on faisait
_silence_, comme il disait plaisamment avec sa verve de gamin de Paris,
et cela n'tait pas pour satisfaire le besoin de mondanit et de succs
bruyants indispensables  sa nature.

Madame Mirbel au contraire, plus fine, plus dlicate, dtestait le
bruit; cette proprit tait donc devenue son sjour favori. Elle avait
su grouper autour d'elle un cercle restreint d'hommes d'une haute
valeur, et c'tait  la campagne qu'elle aimait le plus  s'en voir
entoure. Les cinquante ans de tante Rose lui semblaient un
porte-respect suffisant pour arrter la mdisance.

D'ailleurs, depuis la crise irrparable de sa vie, madame Mirbel s'tait
peu  peu retire du monde et professait le plus grand ddain pour les
calomnies que les jaloux pouvaient inventer sur elle.

Tout d'abord elle s'tait attach  jamais le docteur Fugeret, un savant
occup uniquement de science. Il l'avait connue jeune fille et l'aimait
comme son enfant, avec une pointe de tendresse particulire qui lui
faisait dire plaisamment: Ma chre Magda, je vous aime d'un amour  la
fois paternel et incestueux. Elle riait, tendait son front aux lvres
du vieil ami qui s'tait montr pour elle un vritable pre, au moment
de sa rupture avec son mari, et tous deux vivaient ainsi, une partie de
l'anne, dans le coeur  coeur d'une intimit dlicieuse.

A Yerres, au bord de la rivire qui longe la proprit de la Luzire, on
avait construit pour le docteur un vritable laboratoire; il y passait
les mois d't sans interrompre ses travaux. Puis, un  un, attirs par
le dlaissement de Magda, retenus par son charme, d'autres amis vinrent
se grouper. Le matre incontest de ce cnacle tait Guillaume de Tanis,
qu'elle appelait son romancier, son pote, pour lequel elle gardait une
srieuse prdilection; puis, venaient Fugeret, Jules Governeur le
critique, Jean Biroy le peintre et, au second plan, Savines le
chroniqueur, Danans, l'crivain plein de souplesse, le psychologue aim
des femmes.

Tous, plus ou moins, lui avaient fait la cour; tous l'aimaient
maintenant doucement, comme elle disait, ayant renonc  l'espoir de
la voir cder  leurs dclarations, et il ne restait de ce pass, entre
elle et eux, qu'un air d'amour qui rendait leur amiti charmante.

Magda n'aurait pu vivre sans ses amis; ils lui taient devenus
ncessaires, ils faisaient partie du factice bonheur qu'elle s'tait
cr. Les voir, les entendre, connatre leurs motions, leurs luttes,
leurs aspirations, leurs triomphes, cela lui semblait aussi utile que
l'air qu'elle respirait. Son esprit ouvert et subtil s'largissait au
souffle de leurs gnies divers. Elle tait,  trente-six ans, la femme
forte et fine  laquelle tout homme rve dans ses jours de dfaillance
et de doute. Pour ses amis, elle reprsentait le repos dans une
affection intelligente, solide, sre; le conseil tendre, indulgent et
doux, la soeur enfin; mais une soeur coquette un peu, avec des
coins d'me ferms qui les retenaient toujours intrigus et charms.
D'abord lgrement jaloux les uns des autres, Magda avait fini par
apaiser leurs susceptibilits; avec un grand art elle sut les faire
_s'aimer en elle_, et ce leur tait, maintenant, un plaisir absolu de se
retrouver ensemble. Entre ces hommes suprieurs, les conversations
prenaient un tour philosophique plein de verve, de trouvailles, leur
causant la joie particulire de hautes penses remues, une griserie
d'esprit, une saoulerie charmante de sensations intellectuelles. Ou
bien, anims d'une gaiet de collgiens en vacances, ils appliquaient
toutes leurs facults  organiser des parties de lawn-tennis, avec des
raquettes, des balles envoyes directement de Londres. Et, les caisses
arrives, tous ces grands hommes voulaient, dans leur zle, les dballer
eux-mmes. Aussi, bien souvent, tante Rose s'criait-elle:

--Vous n'tes que des enfants!

Mais, pour chacun, la suprme joie consistait  se trouver un moment
seul avec Magda. Celui  qui pareille aubaine chait, soit par hasard
soit qu'il l'et prpare avec un art machiavlique, en profitait pour
susciter entre elle et lui un secret, une confidence, un aveu, qui la
ft plus sienne qu'elle n'tait pour les autres. Cela mettait entre eux
une alliance morale et mystrieuse et, comme plus d'une douleur, plus
d'une blessure, surgissaient de la situation fausse de la jeune femme,
Magda aimait  s'pancher dans ce tte--tte. Ainsi, sans pense de
coquetterie, sans esprit d'intrigue, elle faisait d'instinct tout ce
qu'il fallait pour les retenir.

Elle vivait auprs d'eux et pourtant spare d'eux, aime et respecte,
avec toutes les illusions, toutes les douceurs de l'amour sans amour,
dans une grande dfiance de contacts nouveaux, partant calomnie par
ceux dont elle ne se laissait pas approcher.

Chacun de ses amis avait pour elle des clineries, des tendresses, des
jalousies qui lui faisaient voir que sa gracieuse individualit hantait
leur pense d'une faon constante. Elle leur avait donn des surnoms qui
les caractrisaient: Guillaume de Tanis tait _Le Matre_, Jules
Governeur _l'Abb_, le docteur Fugeret _Le Docteur_, Jean Biroy _Petite
Flamme_. Ces surnoms peignaient l'homme qu'ils dsignaient, taient
l'expression absolue de son tre moral. D'eux tous, elle conservait avec
soin une collection de lettres exquises, continuation des discussions
commences, rsum des penses effleures ensemble.

Son dsenchantement l'ayant libre de toute troite ide de morale,
elle se demandait souvent pourquoi aucun de ses amis ne l'avait
conquise. Elle connaissait dans le monde tant de femmes heureuses,
aimes, respectes de leurs maris, et qui pourtant les trompaient sans
scrupule! Une dfaillance lui et sembl permise,  elle qui s'imaginait
tre hors des lois mesquines du monde, elle, mconnue, trompe, dans le
plein rayonnement de sa droiture, de sa jeunesse, de sa beaut, et qui
en avait tant souffert!

Guillaume de Tanis, le premier, lui parla d'amour; mais depuis le
douloureux rveil provoqu par son mari, elle s'effrayait de l'amour.
Doue d'une imagination potique, une tendresse faite de respect, de
vnration, l'aurait peut-tre pousse dans les bras de Guillaume; mais
il tait, lui, un sceptique, un dsenchant; il ne voulait voir dans
l'amour autre chose que le rapide change de deux dsirs; il prtendait
qu'une amiti forte en dcoulait. Durant des mois, ce fut, entre eux,
une lutte amoureusement tendre; le but que Guillaume poursuivait se
drobait toujours devant l'inflexible droiture de Magda.

Madame Mirbel avait alors vingt-six ans; quand on est jeune, la faute
apparat honteuse, pleine de souillure morale, la vie n'ayant pas encore
broy toutes les croyances sous sa meule implacable. C'est ainsi que,
malgr une attirance certaine, Magda luttait contre son dsir, ne
prvoyant pas qu' entreprendre cette lutte, bientt la lassitude, le
hasard, qui sont au fond de toutes choses, anantiraient en elle la
volont d'aimer.

Elle crivait  Tanis, au lendemain d'une soire passe en tte--tte
avec lui et qui n'avait pas t sans un grand charme pour tous deux:

Mon ami, vous me demandiez, hier, pourquoi j'tais triste? Hlas! tout
simplement parce que je pensais: L'amour est absent. Lorsque la femme
n'est qu'un instrument de plaisir, elle devient une cause d'ennui et
d'amoindrissement. Il faut aimer, j'entends jusqu' la souffrance, pour
noyer, dans l'ivresse du sacrifice, le ct douloureux de la faute.
Croire que l'amour est uniquement l'change de deux fantaisies et le
contact de deux pidermes, c'est se tromper grossirement. Les grands
cris des potes, ceux qui vibrent  travers l'humanit et l'arrachent de
sa torpeur, ce sont des cris d'amour. Voyez comme nos aspirations
diffrent...

Mon pauvre ami, quelle triste amiti sera la ntre! Beaucoup plus
qu'amicale, beaucoup moins qu'amoureuse, juste ce qu'il faut pour
s'aiguiser le coeur et souffrir.

Et, lui, il rpondait:

Ma chre amie, nous parlerons ce soir de l'amour et je vous dirai, je
crois, des choses vraies; il ne faut point le confondre avec
l'exaltation sentimentale. L'amour moderne n'est,  mon sens, qu'un
gosme maladif. Les Grecs, plus artistes que nous, le comprenaient tout
autrement. Les Romains, nos pres latins, ignoraient notre dlire. Nos
ans du XVIIIe sicle ne le connurent pas davantage.

Puisque vous parlez des potes, je vous rpondrai qu'on n'en cite
qu'un, Dante, qui aima avec la frnsie que chantrent les autres. Mais
cet amour fut pour une enfant de douze ans qu'il n'avait vue qu'une
fois. L'amour srieux et vrai doit tre une affection profonde et sre,
tenace et _raisonnable_. Voil un mot qui vous indignera. Ce doit tre
une tendresse d'esprit et de corps qui fait se plaire ensemble deux
tres. C'est celui que j'ai pour vous. L'amour qui s'exalte jusqu'au
dlire n'est qu'une faiblesse.

GUILLAUME.

       *       *       *       *       *

Il lui crivait encore:

Mon amie, votre lettre me donne en mme temps beaucoup de tristesse et
beaucoup de joie. Beaucoup de tristesse parce que vous souffrez et
beaucoup de joie parce qu'elle me montre votre coeur.

Pourquoi ces tortures que votre esprit inquiet vous fait endurer?
Pourquoi ne pas croire que je vous aime puisque cela est et que je vous
le jure? Vous me trouvez calme et cela vous indigne. J'ai eu, mon amie,
bien des jours d'affliction; j'ai men de front de lourds chagrins et
j'ai appris  tre un rsign, bien qu'au fond je sois toujours un
rvolt contre les vnements. Croyez-vous que je n'aie pas souvent des
exasprations de cette impossibilit de vous convaincre? Mais je n'y
puis rien... Alors,  quoi serviraient les expressions dsoles et les
manifestations violentes?

Je saurai attendre puisqu'il faut attendre. Et je vous promets, en
attendant, d'tre fidle. Ceci vous paratra-t-il une preuve d'amour? Je
ne pourrais d'ailleurs, malgr les occasions possibles, faire autrement.
Je pense trop  vous pour songer mme un instant  une autre femme, pour
la dsirer mme  peine et la pouvoir effleurer d'une seule caresse.

M'aimerez-vous jamais?

Je baise respectueusement les dentelles de votre robe.

GUILLAUME.

       *       *       *       *       *

Ils avaient continu d'changer des lettres. Et voil qu' force de
dcouvrir toutes les dlicatesses du coeur de Magdeleine, Tanis, qui
au fond aimait les amours faciles, avait pris son parti de cette
rsistance. L'exaltation  laquelle ils s'taient laiss entraner un
moment, venant par la force des choses  tomber, il ne fut plus question
entre eux d'une chute possible. Ravis de se connatre et de s'estimer
si compltement, une amiti trs tendre les unissait maintenant sans
aucune pense de possession.

Guillaume parlait volontiers de ces jours passs, en disant:

--C'tait du temps que j'avais pour vous un grand amour...

A quoi Magdeleine, penchant finement sa tte, interrogeait:

--Vous ne m'aimez plus, Tanis?

--Je vous aime moins et mieux... Je vous respecte; vous tes la sainte
de mon coeur trs paen...

Ainsi, avec cet homme suprieur, elle essaya d'aimer, et leurs mutuels
efforts n'ayant eu pour rsultat qu'une camaraderie tendre, elle s'en
tint  cette moiti d'exprience, prserve  jamais par le souvenir de
ces joies morales partages.

Les dclarations de ses autres amis ne furent plus pour elle qu'un jeu.
Toujours Tanis les connut, comme si Magda se ft sentie lie  lui,
malgr tout, par cet amour indfinissable et qui n'avait pas abouti.
Elle aurait cru le tromper, en faire sa dupe, si elle ne les lui et
laiss deviner. Elle aurait craint qu'il ne la juget coquette et ne
mconnt son coeur, de mme qu'elle avouait aux autres l'avoir aim
moralement.

Cette grande franchise ne permit plus  aucun d'eux de lui faire
rellement la cour. O Tanis reconnaissait avoir chou, qui
n'chouerait? Mais, malgr tout, ils taient en coquetterie permanente
avec elle; une coquetterie fine, lgrement amoureuse, qui faisait
soupirer Jules Governeur d'une manire invocatoire si drlement triste:

--Princesse Magda, hlas! m'aimerez-vous _mieux_ jamais?

_Princesse_, ils l'appelaient ainsi, ayant dcompos son nom de
Leprince, pour viter de l'appeler madame, mot bien officiel, ou
Magdeleine, appellation trop familire; son lgance native, son allure
aristocratique lui valurent aussi ce baptme.

Magda riait de l'interrogation et rpondait  Governeur:

--Mon pauvre abb, dnichez cette pense-l de votre cervelle; je suis
une incomparable amie, je serais une dplorable matresse. Voyez: Tanis
lui-mme a prfr y renoncer!

Jean Biroy essaya galement de faire sa cour. Mais les annes
apportaient maintenant au coeur de Magda un scepticisme et une
exprience qui lui faisaient accepter ces hommages comme une entre
fatale  toute future amiti entre homme et femme. Elle recevait les
dclarations ainsi qu'une prface que tous croyaient devoir lui faire
lire, mais qui ne formait pas corps avec le roman affectueusement
fraternel qu'elle attendait d'eux.

Elle dit  Barjols et  Savines qu'on lui avait prsents  peu prs en
mme temps et qui, tous deux, glissaient sur la pente fatale:

--Savines, Barjols, aimez-moi bien vite, comme a fait Petite Flamme, et
que ce soit fini rapidement, afin que nous puissions commencer notre vie
de douce camaraderie.

Et comiquement, elle annonait aux autres les progrs du mal de
l'atteint, comme ils disaient.

--On ne voit plus Savines, Princesse, qu'est-ce qu'il devient?

--Pauvre Savines! il en est  la phase: Je ne veux plus la voir! Mais
j'espre que ce ne sera pas plus long que pour vous, Biroy... un mois,
il me semble?

--Non, non, Princesse, six semaines... Cristi! Elles valaient bien trois
mois, ces semaines-l! Enfin, vous n'avez pas voulu croire... C'est
gal, j'irai vous le chercher si vous le permettez... a lui fera du
bien; on est trs malheureux, vous savez, quand ou vous aime!

--Si malheureux que cela?

--Bien plus encore, madame... Ah! princesse, combien de nos coeurs
vous faudra-t-il cueillir en passant pour vous tresser un souvenir?

--Il me les faut tous... Mon amiti est une ogresse qui ne s'assouvit
que lorsque vous m'entourez.

Magdeleine vivait donc heureuse, repue de jouissances intellectuelles
qui donnaient le change aux besoins de son coeur et la laissaient
passer, calme, dans le coudoiement continuel de ces hommes.

Or, par cette belle fin d'un jour de printemps, ayant termin ses mots
d'invitation  tous, madame Leprince-Mirbel se leva et, ses lettres 
la main, sortit de la maison. Le parc immense, en bordure sur la rivire
d'Yerres, s'tend, bois et luxuriant de fleurs, jusqu'au viaduc du
chemin de fer.

Magda traversa la pelouse; sa silhouette lgante disparut bientt dans
les massifs de verdure, et elle arriva au laboratoire au moment o le
docteur s'apprtait  en sortir.

--Ah! vous voil, mignonne? Je quittais mes bestioles pour vous
rejoindre.

--Les avez-vous bien fait souffrir aujourd'hui, cruel?

--Mais non, mais non; j'ai seulement cousu les paupires  trois jeunes
chiens; rien du tout, comme vous voyez.

--Docteur, est-ce que les hommes ne nous considrent pas toutes un peu
comme de petites btes sur lesquelles ils exprimentent?

--Hum! peut-tre. Mais avouez que certaines d'entre vous savent
avantageusement renverser la proposition?

--C'est pour moi, cela?... mchant ami! Est-ce que j'inocule de force
l'amour  ceux qui m'approchent? Que puis-je faire s'ils s'prennent? Je
ne les tiens pas captifs, je ne leur couds pas les yeux, moi... je n'ai
mme qu'une pense quand ils m'aiment... C'est de les voir ne plus
m'aimer. Et dites si je ne fais pas tout pour y arriver?

--Magda, vous tes la plus adorable des femmes, j'ai tort de vous
taquiner. Jamais personne ne saura comme moi ce qu'il y a de bon en
vous...

Il avait pris son bras et marchait avec elle,  pas lents, le long de
l'alle ombrage qui borde la rivire. De temps en temps des petits
lapins passaient au loin, s'enfuyant dans les broussailles. Le soleil
qui baissait  l'horizon dardait obliquement ses rayons d'or, chauffant
encore la terre, tandis que les nuages, au-dessus de leurs ttes,
mettaient une fracheur reposante sur la feuille des hauts arbres
saturs de chaleur.

--Ma chre Magda, comme vous avez raison! Que toute cette vie, au fond,
est creuse! Vous avez pris, peut-tre, la meilleure part: vivre en
faisant abstraction de son corps, ne s'appliquer qu'au dveloppement et
aux jouissances de l'esprit sans s'inquiter des troubles que l'on
cause... Mais vous ne pouvez empcher qu' votre vue, auprs de vous, on
ne sente la tideur de votre prsence, cet ensorcellement bizarre que
vous exercez sur moi, sur tous, et qui nous laisse des empreintes si
trangement durables... Et cela avec rien, semble-t-il. Avec votre
silence, vos jolis gestes lents, votre manire d'couter, votre faon de
marcher, vous tenez nos coeurs dans les plis de votre robe; ah! la
dlicieuse crature que vous faites, mignonne, pareille  une divinit
sereine et indulgente aux pauvres humains! L'imbcile mari qui vous a
mconnue, torture; le niais qui ne sait pas le joyau de jeunesse et
d'esprit que vous tes! Vous me jugez parfois lger; eh bien, c'est
faux. Compliqu, dfiant des autres, de moi-mme surtout, cela est vrai;
mais lger, que non pas, et j'en donne pour preuve l'amiti profonde
voue  vous, ma gentille, et que je dfie bien le temps de draciner;
amiti faite d'amour perdu, de jalousie inconsciente, de remords,
d'envie, un mlange extravagant mais solide, solide comme du granit!

--Cher, cher ami!

--C'est idiot, pas vrai? pourtant c'est ainsi. En dpit de vous, en
dpit de moi, je vous aime. J'ai mme t le premier  vous aimer. Ah!
si je n'avais pas cinquante-deux ans!...

--Qu'est-ce que vous feriez?

--Ce que je ferais?... ce que je ferais?... Comme les autres, pardi! Je
serais amoureux et fou de la chre princesse Magda!

--Et vous ne l'tes pas?... un peu... rien qu'un peu?...

--Eh bien oui, l, je le suis... et c'est si bte... Et dire que nous en
sommes tous l autour de vous!

--Docteur, c'est toute ma joie, vos tendresses... cela me berce, me
console, endort mon chagrin, le regret de ma vie manque. Il est si bon
de se sentir aime par des hommes comme vous! Tenez, j'cris aux autres
que je les attends; vous finiriez par vous ennuyer tout seul entre moi
et tante Rose. Vous allez jeter mes lettres  la poste en portant vos
dpches, n'est-ce pas?

--a ne me ravit pas de les voir venir! Enfin, puisque vous le
voulez...

Ils taient arrivs non loin de la maison, vaste btiment  l'italienne;
une large terrasse formant un perron de cinq marches en longeait toute
la faade avec, au milieu, un portique soutenu par six colonnes.

Les appartements luxueux que l'on apercevait au travers des hautes
glaces sans tain des portes fentres, donnaient la sensation d'un palais
de conte de fes, endormi par un enchantement, car nul bruit ne montait
des sous-sols o les domestiques avaient ordre de respecter le silence
recueilli des matres.

Des paons, des faisans, circulaient librement devant la maison, y
voletaient; on n'entendait que des bruits d'ailes. Ils se perchaient sur
les chaises et les tables d'osier disperses le long de la terrasse, et
se dtachaient sur le ton cru de la muraille en des formes bizarres: les
uns en boule multicolore, la tte cache sous l'aile; les autres la
queue ouverte rayonnant en panache aurol autour du corps, hors de
proportion avec lui, et dont le plumage, aux tons merveilleux, chatoyait
sous les derniers rayons du soleil; leur immobilit achevait de donner
un air surnaturel aux choses ambiantes, tandis que l'ombre tombant des
arbres s'allongeait en tache sombre sur la pelouse verte et drue
parseme de buissons de lilas mauve.

Magda quitta le bras de Fugeret sur lequel elle s'appuyait, lui mit les
lettres dans la main et se dirigea vers la maison. Quand elle eut mont
les cinq marches, elle se tourna  demi et fit un geste d'adieu. Du
milieu de ce groupe d'oiseaux, dans le fouillis des dentelles blanches
de sa robe, elle mergeait, drape, longue et mince comme une statuette
de Tanagra... Le docteur en emporta dans les yeux un blouissement.

Au salon, tante Rose lisait les journaux. Avec ses cheveux blancs, son
nez retrouss, ses lvres rieuses, sa robe noire  bouquets, enfonce
dans sa bergre Louis XV, elle avait l'air d'une marquise de Lancret.
Voyant sa nice entrer, elle laissa choir le lorgnon de ses yeux et
s'exclama:

--Ton mari remporte des succs fous  Vienne, mon enfant. On l'a rappel
six fois sur la scne. Son _Roi des Huns_ est un triomphe. Il va tre
reu au Burg... Hein, qu'en dis-tu?

--J'en dis que cela m'est parfaitement indiffrent, tante. Un peu moins
de gloire autour de son nom, un peu plus de tendresse dans son coeur,
voil ce que j'aurais voulu trouver en lui.

--Oui, oui... et penser que c'est moi...

--Non, tante Rose, pas vous, mais les vnements qui ne sont pas
toujours plus sages que les hommes, quoi que vous en disiez. N'en
parlons plus... Je viens d'crire  mes fidles, j'espre donc en voir
arriver quelques-uns demain. Le pavillon est prt?

--Oui, mon enfant.

--Merci, tante, de songer  tout. Demain il faudra que le cocher
reprenne son service des trains avec le landau.

--Magda, sais-tu ce que l'on dit au village?

--Non. Et, de plus, cela m'est si gal!...

--Eh bien, on dit que tu n'aimes que la socit des hommes, et on
appelle ces messieurs tes hommes.

--a, c'est amusant... Mes hommes!... la formule est un peu brutale,
mais juste. Eh bien, tante, _mes hommes_ viendront probablement demain
et, comme je veux tre toute  eux si, par hasard, quelques-uns
s'avisent de prendre le train de trois heures, je vais faire aujourd'hui
mes deux dernires visites d'arrive: madame d'Istres et madame
Montmaur. Adieu, tante Rose.

Magda quitta le salon, monta dans sa chambre, et, s'tant coiffe d'un
grand chapeau, prit son ombrelle, ses longs gants de Saxe, puis
redescendit, lgre, le vaste escalier de pierre  double volution.
Elle se rendit jusqu' l'glise et eut vite atteint la proprit de
madame d'Istres.

C'tait une voisine aimable, adorant la jeunesse, et dont la maison
ouverte, hospitalire, regorgeait toujours de monde. On venait l jouer
au tennis, au cricket; c'tait un lieu de runions brillantes et
bruyantes; madame d'Istres avait trois filles, de seize, dix-neuf et
vingt et un ans, qui aimaient l'excentricit et les exercices violents.

Il y avait eu, de tout temps, sympathie entre les deux maisons,  cause
peut-tre de la vie si diffrente qu'on y menait. La fusion en formait
pour chacune d'elles un lment nouveau, non sans charme, surtout 
l'arrire-saison, alors que les journes courtes et les longues soires
deviennent facilement monotones.

Bien qu'on ft  peine aux premiers jours de mai, la maison tait dj
occupe par des familles amies. Trs loin sous les alles de tilleuls,
on entendait des rires et des voix jeunes.

Magda abrgea sa visite malgr les instances de madame d'Istres, puis,
reprenant sa course  travers les rues tortueuses et mal paves du
village, elle arriva bientt devant une proprit riveraine de l'Yerres,
appartenant  madame Montmaur, et qui faisait face  celle de
mademoiselle de Presles.

Le portier l'annona par trois coups de timbre, juste le temps de
traverser la cour. Un autre domestique apparut et, ouvrant  deux
vantaux la porte du vestibule, introduisit Magda dans une vaste pice
qui servait  la fois de salon et d'atelier.

Madame Montmaur tait veuve. Son caractre autoritaire n'ayant point
rencontr de rsistance chez son mari, leur union fut parfaitement calme
et parfaitement heureuse. Elle avait un fils, un grand beau garon, 
l'aspect recueilli, presque froid. Admirablement lev par cette mre,
petite femme nerveuse, sche,  la poigne de fer et qui n'admettait pas
qu' vingt-quatre ans il prt son envole et cesst de lui tre soumis
et obissant comme  dix ans, Philippe subissait, ainsi que son pre
l'avait subie, son autorit despotique.

Magda n'prouvait pas une grande sympathie pour madame Montmaur: la
rigidit de vie, la mdiocrit de bonheur dont avait su se contenter
cette femme,  qui l'esprit de domination tenait lieu de tout, lui
semblaient par antithse la critique de sa propre vie. Elle se sentait
juge par madame Montmaur, peut-tre svrement? tout au moins comme
une personne originale, indpendante, un peu excentrique et bizarre.

Puis, une chose choquait Magdeleine: elle ne pouvait comprendre cette
existence toute de politesse entre Philippe et sa mre; il lui semblait
que si elle avait eu un fils de cet ge, elle l'et abreuv de
tendresse, se faisant son amie, sa confidente. Elle aurait voulu qu'une
communion de pense les lit constamment, tandis que ce grand garon
devenait tout diffrent de lui-mme lorsque sa mre tait avec lui.

Avec des yeux bleu fonc pleins de douceur, hrits de son pre,
Philippe tait grand et aussi noir de cheveux qu'un Arabe; un nez un peu
fort, une bouche bien dessine, aux lvres rouges, le teint mat et une
peau dlicate, lui composaient une tte intressante, belle d'une beaut
nergique nullement dmentie par un corps d'athlte aux formes nerveuses
et sveltes, impeccables. Ce garon d'une force herculenne, avec des
muscles souples et rsistants comme l'acier, possdait dans ses
mouvements un charme particulier de grce et d'lgance.

Tout d'abord Magda l'avait cru un inutile, un esprit sinon creux, du
moins obstru, plein de prjugs mesquins. Un soir qu'il dnait seul
chez elle, madame Montmaur ayant t subitement indispose, elle eut la
rvlation d'un tre jusque-l cach et si diffrent de ce qu'il
paraissait, qu'elle l'couta bouche be parler littrature, art,
politique et morale.

Lorsque, le lendemain, elle fit part de ses impressions  ses amis, ils
la taquinrent.

--Chre Princesse, vous deviez dormir hier et vous aurez rv que vous
dcouvriez tout cela en lui, disait Tanis.

--Eh, eh! ajoutait le docteur Fugeret, Magda vient de faire comme moi:
elle croit avoir couv un oeuf de phnix: il en sortira un canard.

--Princesse, donnez-le moi, votre Philippe. Puisque vous vous intressez
 ce jouvenceau, je vais vous le dgourdir, foi de Jean Biroy!

--Mon amie, ils se moquent cruellement, les barbares. Mais, avant de
vous croire tout  fait, je voudrais savoir si le beau Philippe a os
parler sans l'autorisation pralable de madame sa mre? demandait
ironiquement Jules Governeur.

--Cher Matre, cher Docteur, chre Petite Flamme, cher Abb, vous tes
tous dans l'erreur. Je vous montrerai un Philippe nouveau, un Philippe
inconnu, indit; seulement pour cela il faut l'avoir sans sa mre qui
l'hypnotise. Or, je vais mettre la dernire pierre  la muraille de
principes qui s'lve entre madame Montmaur et moi, en invitant son
fils, seul,  dner. Fasse le ciel encore qu'elle lui permette de
venir!

Ainsi fut fait. Philippe, mis sans qu'il s'en doutt sur la sellette par
ces quatre esprits distingus, fut lui-mme, c'est--dire simple et
vrai. Il tala devant ces sceptiques une telle richesse d'impressions,
une telle gnrosit de sentiments, une telle franchise de nature, que
sa verve juvnile les conquit.

Aprs son dpart, ils avourent leur dfaite et son triomphe. Le Docteur
peignit d'un mot la situation:

--Je comprends la sympathie que ce garon inspire  notre chre
Princesse: ils doivent avoir des coins de coeur semblables; c'est par
l qu'elle l'aura dcouvert.

Ceci se passait  l'automne prcdent. L'hiver,  Paris, madame
Leprince-Mirbel ne vit Philippe que rarement, presque toujours en
compagnie de sa mre; il semblait l'viter. Magda pensa que la
conversation du dernier dner d'automne, de morale un peu libre,
pouvait l'avoir effarouch. Elle ne l'avait donc plus invit seul et,
depuis les mois de printemps, il n'tait pas revenu.

Une fois introduite au salon, Magda se dirigea vers un chevalet sur
lequel tait pose une tude. Elle la regardait, admirant certains
rendus lumineux  ct de notes navement maladroites et qui
dtonnaient, lorsque le bruit d'une porte la tira de sa contemplation;
Philippe entrait.

--Ah! bonjour, madame, dit-il. Pardonnez-moi de vous avoir fait
attendre; mais je croyais ma mre au salon et l'on vient de m'apprendre
qu'elle est sortie.

--Bonjour, Philippe... Savez-vous bien que ce n'est pas trs aimable ce
que vous me dites l!... Alors, si madame Montmaur et t chez elle,
vous ne veniez pas me dire bonjour?...

Au lieu de rpondre, Philippe baisa silencieusement la main que lui
tendait Magdeleine, puis s'cria:

--Mon Dieu, vous regardiez ma crote! Je suis honteux que vous l'ayez
vue... C'est horrible!... Vous qui vivez au milieu d'oeuvres d'art,
dtournez vite les yeux, madame.

--Mais ce n'est pas si mauvais que vous voulez bien le dire! Il y a, l,
un coin d'eau plein de profondeur transparente d'un effet trs vrai...
et puis la lumire se joue et irradie bien dans les feuillages... le
ciel est un peu lourd, par exemple; mais vos fleurs d'eau du premier
plan sont superbes et souplement jetes... C'est trs bien, je vous
assure, trs bien... trs bien...

Elle s'tait assise sur un pliant devant le chevalet, les mains appuyes
 la pomme de l'ombrelle qu'elle tenait droite devant elle, le menton
sur ses mains. Elle examinait l'tude avec conscience et pensait
rellement ce qu'elle disait.

Philippe, agenouill pour mettre sa vue au niveau de celle de Magda,
suivait des yeux, sur le tableau, ses critiques. Elle tourna vers lui la
tte en parlant. Leurs regards se lirent. Sentant tout  coup une gne
l'envahir, la jeune femme prit un ton enjou:

--Trs bien, monsieur, votre paysage; je vous dcerne un gros bon
point...

Puis, se levant, elle ajouta:

--Vous devriez montrer a  Biroy; il vous donnerait son avis qui vaut
mieux que le mien et des conseils, voire des trucs, comme ils disent.

--Biroy? vous aimez son talent, madame?

A son tour, Philippe s'tait lev.

--Mais oui, je l'aime...

--La facture en est un peu lche, pourtant; et puis il a aussi un peu
trop de trucs...

Elle fit un petit mouvement de tte, tonne et comme choque qu'on
attaqut le talent d'un de ses amis. Philippe dit:

--Oh! c'est vrai! Il est votre ami... je vous demande pardon, madame!

Une porte s'ouvrit. Madame Montmaur entra. Elle regarda alternativement
le visage de Magda et celui de Philippe, tout en rpandant un flux de
paroles aimablement sches. Madame Leprince-Mirbel,  qui n'chappa pas
cette nuance, se tourna vers Philippe. Il avait repris son expression
morne et froide de beau sphinx, elle ne put lire la pense qui lui avait
dict son: Il est votre ami, dit la minute prcdente.

La conversation roula, banale, sur quelques voisins et sur les nouvelles
transformations de la proprit:

--Oui, chre madame, mon fils m'a tellement tourmente que je me suis
dcide  lui faire construire un atelier au fond du jardin, au bord de
la rivire. Voil pourquoi vous y avez vu cet amas de pierres et de
briques. Mon salon me sera rendu: je n'en suis pas fche  cause de
l'odeur de l'essence... Ah! vous ne savez pas ce que c'est que d'avoir
un grand fils comme a! C'est un matre dans la maison maintenant, car
il a vingt-quatre ans!... Vous avez quelques annes de plus que lui,
n'est-ce pas, chre enfant?

--Quelques? Certes,--dit en riant Magdeleine,--j'en vais avoir
trente-six la semaine prochaine... et mme  ce propos, si vous voulez
bien venir dner jeudi avec nous pour fter ce triste anniversaire, vous
nous ferez grand plaisir, chre madame.

--J'accepte de tout coeur. Comme le temps passe! Le fait est que
Philippe avait quinze ans  peine lorsque nous avons achet cette
proprit. Vous en aviez vingt-sept. Mon Dieu! que vous tiez triste et
seule, alors... Marie si mal! Pauvre enfant! Heureusement vous vous
tes ressaisie et avez arrang votre vie...

--Que voulez-vous, il faut savoir tirer parti de son malheur... J'ai
arrang ma vie, comme vous dites, et le mieux que j'ai pu. Mais est-ce
cela le bonheur? je ne saurais vous le dire.

Magdeleine n'aimait pas ces interrogations voiles; elle se leva et
prenait cong, lorsque Philippe lui dit:

--Avez-vous des courses  faire au village, madame? sinon, vous pourriez
traverser le jardin et je vous passerais en barque chez vous?

--J'accepte; vous m'pargnerez ainsi la poussire de la route.

Elle serra la main de madame Montmaur et entra avec Philippe dans le
jardin.

Magda s'tait senti le coeur oppress tout  l'heure, pendant cette
conversation pleine de sous-entendus douloureux. Elle marchait
silencieuse, sans se proccuper de son compagnon. Cette femme qui la
connaissait depuis neuf ans, qui,  toute heure du jour, guettait sa vie
en plongeant de son jardin des regards indiscrets sur le parc de
mademoiselle de Presles, ne venait-elle pas de lui laisser entendre
qu'elle avait non pas un, mais des amants? Quelle mchancet polie sous
ses paroles! Pourquoi madame Montmaur la frquentait-elle, alors, si
elle la mprisait? O donc commenait et finissait cette morale du
monde? Et Philippe aussi la croyait sans doute la matresse de Fugeret,
de Tanis, de Biroy, de Governeur! Pourquoi pas de tous les hommes qui
venaient chez elle? Et tante Rose, que faisait-elle l dedans? Pauvre
tante qui avait ferm son coeur aprs la dsillusion d'un premier
amour...

--Pouah! fit-elle avec dgot, involontairement tout haut.

--Qu'avez-vous, madame?

--Rien... pardonnez-moi; j'ai aperu dans l'herbe un crapaud, et j'ai
ces btes en horreur...

--Il en faut, parat-il, dans la nature. Je suis comme vous pourtant;
ils me sont dsagrables  rencontrer.

On arrivait  la rivire. Philippe dtacha le petit canot d'acajou
qu'une chane de cuivre retenait  un pieu. Il y sauta, puis, l'ayant
approch des bords moussus de la rive o Magda se tenait droite, il lui
tendit la main. Elle la prit, enjamba, lgre, le bord de la barque et
s'assit. Leurs yeux encore une fois se croisrent, semblant vouloir
fouiller leurs penses.

Maintenant, Philippe ramait; les muscles de ses bras saillaient et
tendaient les manches de sa veste. Tous deux taient tristes, hants
inconsciemment par les paroles cruellement doucereuses de madame
Montmaur. Les rames, d'un mouvement rythmique, entraient dans l'eau,
semblaient la couper, lui faire une blessure, et ressortaient grenant,
au-dessus d'elle, les perles brillantes qu'elles y avaient puises.

Magda suivait des yeux ces choses; tout  coup, elle murmura:

--On dirait des pleurs...

Et sans s'apercevoir de la communion de penses non exprimes qui
l'unissait  Philippe dans une trange intuition de l'instinct, elle ne
s'tonna pas qu'il rpondt:

--Ah! comme un rien parfois ensanglante le coeur...

Ils taient arrivs au coude de la rivire qui forme un lac dans la
proprit de mademoiselle de Presles. En passant sous un pont rustique,
une liane de pervenches fleuries s'accrocha  l'ombrelle ouverte de la
jeune femme. Magda, se levant pour atterrir, ferma son ombrelle: la
fleur tomba dans l'embarcation que Philippe retenait prs du bord avec
sa rame.

Lorsque Magdeleine fut  terre, il se redressa, agita son chapeau et
dit: Adieu! Elle inclina lentement la tte et le regarda s'loigner de
la rive.

Ce soir-l, sans apparence d' propos, Magda interrogea ainsi le
Docteur:

--Pourquoi un tre infrieur  nous comme nature, comme sentiment, comme
pense, peut-il nous faire vibrer douloureusement? Pourquoi le moi
suprieur qu'on sent en soi s'impressionne-t-il, malgr le raisonnement,
du blme tacite de cet tre  qui nous dnions tout pouvoir non
seulement de nous juger, mais encore de nous comprendre?

Et le bon Fugeret en dclina les raisons et fit,  sa jolie amie, sous
la ple clart des lumires tamises par les grands abat-jour, dans le
salon Louis XV, un cours de philosophie sensationnelle, tandis que tante
Rose tricotait tranquillement des chaussons de laine pour ses petits
pauvres et que Philippe, seul dans sa chambre, serrait avec
recueillement les pervenches glisses de l'ombrelle de Magda.




II


Le lendemain, le pavillon des amis fut presque entirement occup; 
l'exception de Jules Governeur, tous ses fidles avaient accept
l'invitation de Magdeleine. Governeur lui envoya ce billet:

       *       *       *       *       *

Princesse exquise,

J'ai le chagrin de vous annoncer que je ne puis venir au cher ermitage
aujourd'hui. Ne comptez sur moi qu'aux alentours de cinq heures, demain,
car ce soir je dne chez d'honntes gens que je ne puis dcemment pas
quitter au dessert.

Demain, je vous apporterai un livre que je trouve trs bien. Je le
lirai  vos pieds et cet exercice me sera minemment agrable... si vous
le permettez.

Je baise, Princesse, le bout de vos doigts avec une pit croissante.

Dvotement  vous,

L'ABB.

       *       *       *       *       *

Ce billet et l'arrive de ses amis chassrent les nuages noirs qui,
depuis la veille, enveloppaient les penses de Magdeleine. Biroy et
Tanis s'taient rencontrs  la gare avec madame Danans, la seule femme
qui connt bien le grand coeur de madame Mirbel.

Marie-Anne Danans n'tait pas heureuse. En l'pousant, son mari avait
cru rencontrer en elle la mondaine inapaise qu'il et voulu voir
s'agiter autour de lui. Des heurts douloureux la blessrent; mais la
vie manque, perdue, calomnie de Magda, lui avait t un salutaire
exemple. Elle se tut, gardant pour elle ses douleurs et ses larmes,
cachant les dlicatesses de son me  son mari qui l'ignorait si
trangement et qualifiait de bourgeoises les aspirations de sa jeune et
saine nature.

Elle venait souvent passer des semaines  la Luzire. Son mari l'y
entranait, trouvant un grand plaisir  s'y rencontrer avec ses amis
Tanis, Biroy, Governeur, Fugeret, et  jouir du repos de cette
dlicieuse campagne qu'il pouvait quitter chaque matin pour aller
prendre l'air de Paris.

Marie-Anne avait sa chambre prs de celle de Magdeleine; aussi c'tait
entre elles, le soir, lorsque Paul Danans restait  Paris,
d'interminables causeries.

Le dner de premire arrive fut joyeux pour tous. Tante Rose avait
ordonn un menu succulent; les artistes sont volontiers gourmets; cette
bonne chre, ces vins fins, les prparrent  tre brillants. Vers onze
heures, lorsqu'ils se furent retirs pour gagner leur Pavillon sous la
conduite de Fugeret, madame Danans s'cria:

--Ah! Magda, comme la Marie de l'criture, tu as choisi la meilleure
part!

--Crois-tu, chrie? Hlas! j'arrive parfois  en douter, et je t'envie
et je t'admire, toi qui, dans la dception de ton coeur, as si bien
men ta vie.

--Je suis moins artiste que toi; mon vieux fond de nature auvergnate
n'aurait pas su attirer et retenir auprs de moi ces tres fantasques et
suprieurs qui t'entourent. O tu as pass intacte, j'aurais laiss mes
ailes... car je suis une vraie femme en chair et en os, et non une me,
un cher petit coeur comme toi. Hlas! dirai-je  mon tour, c'est par
cela seulement que je retiens mon Paul. Je l'ai tant aim avant notre
mariage et mme aprs!... J'aurais voulu avoir des enfants... me
l'attacher par plus d'un lien de chair, puisque c'est l notre mission
dans la vie. N'as-tu jamais dsir d'enfants, Magdeleine?

--Non, jamais. Je me fais l'effet d'une plante atrophie, une de ces
monstrueuses fleurs comme les orchides, froide, presque laide, sans
parfum, et que personne n'ose cueillir, la trouvant trop rare, un
edelweiss noir, s'il en pouvait exister.

--Les femmes sont ou mres ou amantes; peut-tre,  ton insu, serais-tu
une grande amoureuse?

--Le sais-je? et qui me le dira? Viens, sortons sur la terrasse, la nuit
est douce et belle... il me semble n'avoir jamais vu tant d'toiles.

Elles taient montes au premier tage et causaient dans la chambre de
Magda; celle-ci alla ouvrir la porte fentre donnant sur la terrasse.
Cette terrasse isole et qui s'avanait largement sur le jardin tait
son lieu de prdilection. Elle y avait des fauteuils d'osier, une table
surmonte d'une ombrelle immense et, bien souvent, elle demeurait l 
rver aprs le coucher du soleil.

--Et, parmi ces hommes qui t'entourent, nul n'a donc su te charmer?

--Si, l'un d'eux m'a bien trouble... Mais nous nous sommes trop crit.
Nous avons fini par ddoubler nos sensations  ce point que je prvoyais
les ngligences de sa tendresse et, lui, les coquetteries de la mienne.
Un beau soir, nous nous sommes regards en riant... Il n'y avait plus
entre nous que la prestidigitation de l'amour, sans amour. Ces mots
fatals: A quoi bon? sont sortis en mme temps de nos lvres, et nous
sommes rests amis. Hors la possession brutale, nous connaissions et
avions discut et analys tous les replis de nos coeurs. Nous
gouvernions notre amour, alors que c'tait lui qui aurait d nous
gouverner.

--Pauvre toi, pauvre Tanis!

--Oui, pauvres nous! Nous aurions pu nous aimer. N'avais-je pas le droit
d'aimer?

--Certes, Magda. Mais les autres?

--Les autres? Eh bien! ils m'ont tous crue, au commencement, la
matresse de Guillaume, et, un peu par tratrise, beaucoup par envie,
ils m'ont, en riant, fait la cour. Entre eux et moi, faisant abstraction
de l'attirance de tout homme vers toute femme, il faut en revenir  la
formule de Governeur: Princesse, pourquoi n'essayez-vous pas?...
Essayer l'amour! Cela, jamais, jamais, jamais!... Et puis, je n'ai pas
de curiosits; mon imagination, trs surexcitable, suffit  me donner la
perception nette de certaines choses extrmes, effleures  peine. Je me
suis maintes fois imagin ce que pourrait tre l'amour avec une femme
comme moi; j'ai rv de tendresses caressantes, d'agenouillements, de
prires. Lorsqu'un homme m'a dclar son amour, je ne sais quelle
rvolte s'est faite alors en moi; mon idal, toujours, m'avait
transporte plus haut, m'avait plus noblement mue. Je sentais une
sourde indignation contre l'amour rel, comme si j'allais tromper avec
lui mon rve... rien que le nant pourtant... Aucun n'a rpondu
jusqu'ici  mes aspirations... Je repoussais doucement leurs
dclarations, n'y sentant pas ce que j'aurais voulu y trouver: la
sincrit nave, navement exprime. Alors, je me suis raille moi-mme,
et eux avec moi; on ne me fait plus de dclarations, d'ailleurs; ces
hommes qui m'entourent, qui m'ont aime, se sont dit: Rien  faire. Et
nous vivons tranquilles, maintenant, cte  cte.

--Et malgr tout, comme tu restes sduisante, exhalant de ton tre moral
autant que de ton tre physique, un charme indfinissable, ils sont
demeurs tes amis... Oui, je comprends. Mais dis-moi alors par quel
prodige ils te sont fidles en amiti,  ce point que tu les as quand tu
veux?

--a, c'est bien plus simple que tu ne crois. D'abord, et avant tout, il
faut renverser la proposition: je ne les ai pas quand je veux, mais ils
m'ont quand ils veulent. Puis, pour des cerveaux comme les leurs,
comptes-tu pour rien de pouvoir se runir, discuter, heurter leurs
esprits, en faire jaillir des ides et se procurer ainsi un bonheur
rare?... Il est encore d'autres raisons de second plan et d'ordre plus
matriel; ici, n'ont-ils pas la vie luxueuse et confortable que presque
tous ambitionnent? Vois le dner de ce soir, chacun y trouvait son mets
favori, son vin prfr. Tante et moi nous sommes comme deux vieilles
gouvernantes occupes  flatter les gots et les manies de nos matres.
Demain, je te mnerai visiter leur Pavillon; alors, tu comprendras. Ils
ont une salle d'armes, un salon avec un jour d'atelier, une
bibliothque. Fugeret se lve avec le soleil: sa chambre en reoit les
premiers rayons. Tanis, qui se lve  midi, a sa chambre place au
soleil du midi. En commenant les soins par ces menus dtails, vois
jusqu'o ils peuvent s'tendre! Les fleurs, les cigares qu'ils prfrent
sont dans leur salon; dans leur salle  manger, des en-cas au got de
chacun; et, comme domestique, je fais coucher et demeurer auprs d'eux,
Franois, la perle de ma maison. L'autre jour, Biroy avait l'air
inquiet, mal  l'aise. Ma chre, j'en ai cherch le motif pendant
vingt-quatre heures et tout  coup cela m'a saut aux yeux: ses cheveux
commencent  blanchir;--il aura bientt quarante-huit ans,--le jour
clatant des baies du salon le gnait. J'ai donn l'ordre d'entourer le
fauteuil qu'il affectionne d'un haut paravent et de tenir les stores
baisss  moiti dans le coin qu'il s'est choisi. Regarde-le demain, il
est radieux! Bref, j'pie leurs moindres dsirs, je flatte leurs gots
et leur vanit... Aussi, comme ils m'aiment!... Tu souris? Je suis trs
srieuse, pourtant. Cela est le petit ct de leur grande nature... J'ai
fait, non par calcul, mais amoureusement, toutes ces choses pour mon
mari, et il ne m'en a pas moins abandonne... Et pour qui, grands dieux!

--Pauvre chre! Sais-tu bien que tu as le gnie de l'amiti?

--Je m'en vante; c'est peut-tre ma seule qualit.

Magdeleine s'tait leve et se promenait de long en large; elle s'arrta
un moment, s'accouda  la balustrade de pierre du balcon et resta
immobile dans une muette contemplation. Marie-Anne la rejoignit; elle
entoura de son bras la taille mince et flexible de son amie et lui mit
un baiser dans les cheveux. A ce moment, quoique nul souffle de vent ne
passt dans l'air, elles virent toutes deux remuer le feuillage d'un
massif,  gauche de la pelouse, du ct de la rivire. D'instinct, elles
se serrrent la main.

--Qu'est-ce que cela? interrogea  voix basse madame Danans.

--Le sais-je?

--Peut-tre un domestique ou un jardinier? Ou... un voleur?

--Tout est ferm en bas. Pourtant il faut voir. Va chercher mon revolver
qui est pos sur la chemine de ma chambre,  gauche... Ensuite tu
sonneras trois coups, tu teindras les lumires et avertiras Nicolas qui
va monter; c'est lui qui rpond  cette sonnerie.

--Je te laisse seule?

--Rien  craindre  cette hauteur et puis je guette; mes yeux sont
accoutums  l'obscurit; va, Mie-Anne!

Madame Danans s'loigna. Le buisson ne bougeait plus. Voyant s'teindre
les lumires derrire elle, madame Mirbel, un peu nerveuse, cria:

--Qui est l?--Rpondez, ou je tire!

Entendant la voix de son amie, Marie-Anne accourut et, tremblante, lui
donna le revolver. Le buisson s'agita faiblement d'abord, puis d'une
grande secousse. Alors Magdeleine leva son arme et fit feu.

Distinctement, on entendit courir sur le gravier de l'alle qui
frangeait d'arbres la rivire, puis un bruit d'eau, puis, plus rien.

Nicolas tait accouru; il proposa de poursuivre le braconnier, car il
croyait que c'en tait un; madame Mirbel ne le voulut pas.

--Il suffit de la panique que je lui ai donne, dit-elle. Au petit jour,
allez relever la trace des pas avec le jardinier, et nous avertirons la
gendarmerie.

Elle ajouta, une fois le domestique parti:

--Voil un bon incident pour animer la journe de nos grands hommes,
demain, et plus palpitant que leur paume ou leur escrime. Bonsoir,
chrie; si tu as peur, laisse la porte de ta chambre ouverte.

Comme Magdeleine l'avait prvu, la journe du lendemain fut mouvemente;
les traces laisses taient des pas d'homme, mais elles indiquaient une
chaussure bien faite. On fit une battue dans le parc sans rien
dcouvrir; on convint de veiller la nuit suivante. Enfin, cela occupa
trs fort tout le monde.

Dans l'aprs-midi, les trois filles de madame d'Istres vinrent faire une
partie de tennis. Le match tait commenc quand Philippe Montmaur
arriva. Il alla saluer madame Mirbel qui se reposait du jeu en causant
avec Tanis et Fugeret et resta un moment debout prs d'elle, sur le
sable fin, jaune et pais dont la terre battue du jeu tait entoure;
puis, appel pour quilibrer les forces, il quitta le groupe.

Sans songer  rien, la jeune femme avait les yeux fixs  terre. Elle
ressentit tout  coup un tressaillement nerveux et, se levant, pitina
un instant sur place, puis retomba comme lasse sur son fauteuil
rustique. Dans l'empreinte laisse sur le sable par le pied de Philippe,
Magda avait cru reconnatre la marque des pas relevs dans le parc. Cela
lui avait saut aux yeux dans une vision rapide. Maintenant que la trace
en tait brouille, il lui paraissait qu'elle s'tait trompe.
Avait-elle donc rv? Ses traits subitement se vieillirent d'une
expression lasse; Tanis s'en aperut et lui dit:

--Qu'avez-vous, dame jolie?

--Rien. Je me sens un peu fatigue.

--Voulez-vous mon bras pour rentrer?

--Non, non, restez; je vais chercher un flacon de sels et je reviens.

Elle disparut. Mais, au lieu de se diriger vers la maison, elle se
dissimula derrire un massif pour guetter l'impression que ferait sa
disparition sur Philippe.

La partie finie, les joueurs s'informrent de Magda; nul d'entre eux ne
parut inquiet. Quant  Philippe, il alla s'tendre nonchalamment sur
l'herbe et alluma une cigarette.

--Je me suis trompe,--se dit Magdeleine.--D'ailleurs, quel mobile et
pu le pousser  venir furtivement la nuit dans le parc?...
Marie-Anne?... Il sait qu'elle est la plus droite des natures et qu'elle
adore son mari... Moi?... Bah! je suis une vieille femme, pour cet
enfant! Ce n'tait pas lui.

Elle revint alors vers ses amis, du pas rythm qui rendait sa dmarche
si gracieuse.

Les jours succdrent aux jours sans rompre rien de la douce monotonie
des habitudes de la Luzire; on y vivait dans une atmosphre d'ides,
d'impressions rares, qui effaait vite tout souci des choses vulgaires.

Un soir que, aprs le dner, devisaient au salon Marie-Anne, Tanis,
Fugeret, Danans, Governeur, tante Rose et Magda, dans la porte fentre
laisse grande ouverte, apparut Philippe Montmaur.

Il avait pris l'habitude de venir ainsi maintenant;  peine
interrompait-on la conversation pour le recevoir; il devenait du cercle
intime. La frquence de ses rencontres avec ces hommes de valeur l'avait
dpouill de sa timidit de trs jeune homme. Bien qu'il s'apert, en
son grand bon sens, que son esprit tait moins pleinement dvelopp que
le leur, l'assiduit de ces relations lui avait permis de dcouvrir les
points faibles de certains d'entre eux. Peu  peu, avec une pntration
continue, il les jugea. Moins bloui que dans les premiers temps, il vit
les grands et les petits sentiments de ces mes d'artistes. Bien
souvent, au milieu d'une discussion, arm de sa croyance au bien, au
beau, de sa foi juvnile, il balayait, de quelques phrases, toute la
poussire d'or des paradoxes scintillants que se plaisaient  jeter, en
paroles clatantes, les amis de madame Leprince-Mirbel.

Jeune, en pleine explosion de sa force, sentant devant lui l'avenir, mot
immense  son ge et rempli de promesses, il leur donnait  tous
l'impression d'une nergie surabondante qui les charmait, eux, les
heurts, les meurtris, les dsillusionns.

Philippe tait leur jeunesse, elle revivait en lui et causait,  ces
irrconciliables de la destine, la sensation d'une oasis dans le dsert
de la vie. Sa conscience pure leur tait contagieuse, et comme c'taient
des tres puissants, partant justes, ils se prirent  aimer Montmaur de
tous leurs grands coeurs.

Lui, attir vers Magdeleine par l'obscur sentiment d'une douleur voile,
devinait que les vnements avaient froiss cette me. Ce quelque chose
de bris que l'on sentait parfois en elle, le charmait et l'intressait
comme un mystre. Puis aussi, lorsqu'elle tait toute vibrante, lorsque
les phrases sceptiques, amres, sortaient de ses lvres, lorsque ses
ironies s'exprimaient dans une fivre de paroles presque mchantes,
toute cette dualit le troublait, le ravissait et il ne distinguait pas,
le pauvre enfant, quelle Magda il aimait le plus: ou la Magda
spirituelle et mordante, ou l'autre, attendrie et douce, alanguie et
silencieuse qui lui semblait une femme-fleur.

Les motions qu'il ressentait auprs d'elle contenaient les enivrements
et les dsespoirs harmonieux d'un naissant amour. Il se plongeait
voluptueusement dans ces douleurs et dans ces joies. Il en aimait la
souffrance perdument et plaait son idole si haut dans son coeur
qu'il dsesprait de jamais pouvoir l'atteindre, de jamais oser lui
dire:

--Je vous aime...

Il s'tonnait aussi qu'elle ne s'apert pas de sa passion. Puis il
finit par comprendre que les hommages, les attentions tendres, presque
amoureuses, des amis de Magda, avaient pos un voile sur ses yeux.

Que faisait-il de plus qu'eux tous? Rien, moins que rien mme; grce 
eux, elle prouvait des joies d'intelligence et de vanit que jamais il
ne pourrait lui donner. Elle devait partir dans un mois pour les eaux
de Royat; ne venait-il pas d'entendre ces hommes lui demander comme une
grce la permission d'aller la distraire un peu de la banalit d'une vie
d'htel? A l'instant o il tait entr, Tanis disait:

--Donc, mon amie, c'est convenu: je pars avec vous; Governeur viendra
quelques jours aprs, puis Biroy; mais Fugeret et moi nous ferons vos
vingt-huit jours; nous devenons vos rservistes, Princesse.

Ces hommes de haute notorit, que l'on dsigne dans la foule comme les
sommits d'une nation, allaient l'entourer exclusivement, rgler leur
vie sur la sienne. Pourrait-il jamais lui donner de telles joies
d'orgueil? pouvait-il mme oser penser  elle?

Son grand amour lui apparaissait tout  coup si infime, qu'il se sentait
honteux de sa hardiesse et ne se consolait qu'en songeant qu'elle ne le
connatrait jamais. Il ignorait quelle perle rare il et pu lui offrir:
son coeur candide, ses esprances, sa foi en elle et toute la
puissance passionne de son tre, un compos d'ardeur et de calme, de
force et de jeunesse.

Il songeait douloureusement dans un coin obscur du salon, repaissant sa
vue des moindres gestes de la jeune femme. Elle tait, ce soir-l, vtue
d'une robe en crpe de Chine bleutre toute scintillante de perles
d'acier bleut; cela tombait comme une fine pluie brillante autour
d'elle et animait chacun de ses mouvements d'un bruit ressemblant au
cliquetis attnu d'une armure lgre. Deux grosses roses jaune ple,
alourdies et embaumes, flchissaient  sa ceinture.

--Il y a, cette nuit, une lune admirable, dit madame Danans, rompant le
silence. Ne veux-tu pas errer dans le clair-obscur des alles, Magda?

--Ce serait certainement dlicieux, Mie-Anne; mais comme je suis trs
lasse de notre promenade  cheval de cet aprs-midi, je demande la
permission de ne pas vous accompagner.

Ils se levrent tous et suivirent madame Danans, tandis que tante Rose
montait  sa chambre. Le bruit de leurs pas et de leurs voix lentement
s'loigna.

Magdeleine quitta le fauteuil sur lequel elle tait assise, s'tendit
sur un canap, bien confortablement blottie et soutenue par de nombreux
coussins. D'un geste gracieux, elle jeta sur ses pieds la trane de sa
robe; l'toffe soyeuse moula son corps dans un enroulement. Une petite
table tait l, couverte de livres nouvellement parus. Elle en prit un
et le parcourut. Autour de la lampe, des phalnes voletaient, se
posaient sur les dentelles de l'abat-jour, les agitaient de mouvements
courts et htifs, y secouant la poussire impalpable de leurs ailes. Un
tel parfum de fleurs embaumait l'air du soir, calme et repos, que
Magdeleine abandonna sa lecture; elle leva les yeux et poussa une
exclamation en apercevant Philippe debout, immobile, sur le seuil de la
porte.

--Quoi? dj revenus?... la promenade a t courte!

--La mienne, madame, non la leur, qu'ils continuent en ce moment.

--Quelle ide vous a pris de rentrer?

--Je ne sais pas... Eux, ils vous ont toute la journe, moi je viens
passer une heure auprs de vous; pourquoi les aurais-je accompagns
puisque vous ne deviez pas venir?

--Mais pour jouir de leur conversation, de la beaut de la nuit... que
sais-je?... N'est-il pas de votre ge, aussi bien que de celui de
Marie-Anne, d'aimer les clairs de lune?... C'est gal, je suis touche
de votre intention de vouloir me tenir compagnie. Allons, entrez, et
lisez-moi quelques pages de ce livre que Governeur nous a apport de
Paris.

Philippe alla vers elle et s'assit sur un sige bas,  ses pieds. Il
prit le livre, le tint quelques minutes sans l'ouvrir, semblant le
contempler.

--Pourquoi lire? Parlez encore, madame... J'aime tant le son de votre
voix!...

--Quel gamin vous tes!... il est quelconque, le son de ma voix, comme
vous dites pompeusement. Croirait-on que de pareils enfantillages
closent dans un cerveau qui parat si grave, si pondr, si sage?
Allons, soyez obissant, monsieur; lisez.

--J'obis.

Il ouvrit alors le livre au milieu, dans un beau ddain de l'ordre voulu
par l'auteur, sans se soucier de la page o la jeune femme avait arrt
sa lecture, et, se recueillant un moment, il lut.

C'tait une tude de femme, une longue description du charme, des
sductions de l'hrone du roman. Cela montait comme un hymne d'amour,
une ardente litanie, en progression passionne. Magda, les yeux mi-clos,
coutait, berce.

Lorsqu'il s'arrta, elle dit:

--Voil une numration trs intressante, mais bien invraisemblable;
une femme si trangement charmeuse peut-elle exister?

--Elle le peut; le tout est de savoir dcouvrir et apprcier sa haute
valeur.

--Vous connaissez des femmes qui, mme de loin, approchent de cette
idale perfection,  la fois si divine et si humaine?

Alors, avec l'humble et sublime lchet de l'amour, il murmura:

--C'est le portrait de celle que j'aime.

Il dit cela trs bas, d'une voix mue, la tte incline sur le livre
dont la couverture jaune ple paraissait lui brler les yeux.

Magda, tonne, se dressa  demi; Philippe tait si jeune! Elle n'avait
pas encore song qu'il pt aimer srieusement.

--Pauvre enfant! dit-elle.

Et elle le regarda. Le visage ple du jeune homme lui sembla encore plus
ple; ses paupires s'taient baisses, ses narines vibraient, ses
lvres bien dessines, fortes et rouges,  peine voiles par une fine
moustache noire, se contractaient douloureusement. Il lui apparut si
homme tout  coup, qu'elle s'tonna de ne l'avoir pas encore remarqu.
Elle se trouva gne subitement de l'abandon de sa pose, d'tre tendue
si prs de lui. Doucement, en un geste plein de grce pudique, elle posa
ses pieds par terre et se tint debout.

Il se leva, lui aussi, et secouant la torpeur qui l'avait une minute
envahi, alla s'asseoir au piano et chanta. Sa voix de baryton, chaude,
vibrante, emplit le salon d'une large harmonie. Magda s'en trouva
enveloppe comme d'une caresse. Frmissante, et dans une similitude
d'motions, il lui parut que cette vague confidence dtruisait la
rserve conventionnelle qui existait entre eux. Elle se sentait prs du
foyer de ce jeune coeur qui allait souffrir comme le sien avait
autrefois souffert. Elle s'avana vers Montmaur et, lui posant la main
sur l'paule:

--Philippe, je vous plains... Vous aimez... Comme vous allez souffrir,
mon enfant!

Sous la douceur de cette faible pression il frissonna, et, attirant 
lui la main caressante, il la baisa. Des larmes coulrent sur les doigts
fins et nerveux de Magda.

Ils restrent ainsi un moment mus. Elle entendit des pas s'approcher...
Dlicatement, dtachant sa main de la main de Philippe, elle matrisa
l'motion qui unissait les battements de leurs coeurs et dit dans un
sourire:

--Chut... on vient!... Que personne ne souponne votre cher secret!

En effet, tous, l'un aprs l'autre, rentraient. Le calme de la nuit
lumineuse les avait pntrs; ils semblaient s'couter vivre. Ils se
quittrent bientt, n'ayant pu, n'ayant voulu, ni les uns ni les autres,
secouer le charme de cette langueur.

Une des roses de la ceinture de Magda tait tombe sur les touches
blanches du piano; Philippe la prit et, cette nuit-l, son parfum
mourant embauma le coin secret du tiroir o il gardait, tendue sur un
morceau de moire ancienne, la branche de pervenches glisse de
l'ombrelle, dans la barque, le mois pass.




III


Lorsqu'elle fut remonte dans sa chambre, Magdeleine pensa  la
confidence que venait de lui faire Philippe. Qui donc tait cette femme
qu'il aimait? Peut-tre une des filles de madame d'Istres?... Alors,
d'o venait qu'il ft malheureux? Jeannine, l'ane, avait  peine vingt
et un ans, lui vingt-quatre; pourquoi ne l'pouserait-il pas?... Riche
plus qu'elle ne l'tait, cela ferait passer madame d'Istres sur la
roture du nom. Aimait-il Gate ou Nicole?... L'une avait dix-neuf ans,
l'autre seize. Magdeleine ne pouvait trouver d'obstacles  ces
mariages. Mais non, aucune de ces jeunes filles ne rpondait au portrait
si miraculeusement dcrit dans le livre et qui, en remuant toutes les
fibres du coeur de Philippe, l'avait pour ainsi dire forc d'en
rvler le secret.

Alors?... Une femme marie, sans doute; mais o pouvait-il la voir, la
rencontrer? Il ne quittait que bien rarement Yerres l't; s'il
voyageait, c'tait toujours en compagnie de sa mre. Ce remuement de
penses absorbait la jeune femme, lui devenait une obsession. Pour s'en
dlivrer, elle voulut lire quelques pages avant de s'endormir; songeant
 ce livre que, tout  l'heure, Philippe parcourait  ses pieds, elle
descendit pour le chercher. Un flambeau en main, elle ouvrit la porte du
salon et se dirigea, dans le noir profond, vers le boudoir. Tout  coup
elle se vit dans la glace d'un troit panneau allant jusqu' terre, et
se fit une impression trange. Dans son peignoir blanc qui flottait
autour de son corps mince, avec ses cheveux pars sur le dos et la
petite flamme vacillante de la bougie, elle avait l'air d'un fantme.
Elle s'avana vers la glace pour se mieux voir et, peut-tre nerve et
fatigue, il lui sembla que son visage avait vieilli: un pli soucieux
marquait son front; un cerne bleutre altrait ses yeux trop creuss;
elle se trouva laide.

--Je n'ai plus que mon sourire, pensa-t-elle. Lui seul est jeune encore,
peut-tre parce que mes dents sont blanches.

Elle s'loigna du miroir, prit le livre et remonta dans sa chambre.

Magda s'tendit et commena de lire; mais bientt elle parcourut
rapidement les pages, cherchant le chapitre o se trouvait la
description de cette femme dont le portrait moral avait si fort remu
Philippe. Elle eut beau feuilleter le volume, elle ne trouva rien; la
chose lui parut si bizarre que, s'obstinant, elle le reprit feuille 
feuille, et arriva  la fin sans avoir rien dcouvert.

--Voil qui est trange... murmura-t-elle. Quelle hallucination l'a
pouss?... Qui dictait ses paroles? Pourquoi s'tre ainsi moqu de
moi?... Est-ce que?... Mais oui! c'est moi, c'est moi que le pauvre
enfant aime... c'est bien un moi idal qu'il a dpeint... J'tais si
loin de croire que pareille chose pt arriver!... Mon Dieu, quelle
complication dans ma vie!

Elle chercha depuis quand cette pense avait pu hanter le cerveau de
Philippe et dcouvrit que cela tait impossible  fixer... Si
parfaitement impossible que le doute l'envahit; elle finit par conclure,
de trs bonne foi:

--Ce serait perdre le sens commun, tre folle, que de s'arrter  de
pareilles ides. Non... lui si jeune, toujours si discret, si correct,
ne songe pas  moi.

Elle s'endormit sur cette pense en se promettant d'tre froide avec
Philippe afin d'viter de nouvelles confidences, comme celle du soir
mme qui venait de si fort l'impressionner.

Le lendemain tait un dimanche.

Au fond du parc s'levait une petite chapelle o mademoiselle de
Presles, fort pieuse, avait obtenu qu'un prtre vnt dire la messe. Peu
d'amis taient convis  y assister. Le monument contenait en tout une
trentaine de prie-Dieu et de fauteuils, puis quelques bancs de chne
pour les serviteurs. Dans la petite tribune de l'orgue on avait rserv
quatre siges. C'est l que Magda venait se recueillir.

Comme toutes les personnes qui commencent rellement  vivre au coucher
du soleil, bien souvent elle n'aurait pas entendu la messe s'il lui et
fallu apparatre dj toute pare et correctement vtue  dix heures,
heure matinale pour une noctambule. Elle avait choisi ce coin surlev,
loin des profanes, o elle restait aprs la messe quand elle voulait
viter les conversations amicalement banales de la sortie. Elle venait
l dans ses robes de maison, flottantes et enroules de dentelles, les
bras nus cachs sous de longs gants. Parfois elle se mettait  l'orgue
et sa prire tait une longue srie de savantes harmonies qu'elle jouait
ou chantait tandis que le prtre, tout bas, psalmodiait.

Tanis aussi tait un admirable musicien. Il ne refusait jamais de monter
auprs d'elle et, tandis qu'il tenait l'orgue, la voix mlodieuse de
Magda emplissait la chapelle. Toutes ces choses faisaient que les messes
de la Luzire taient fort suivies et que bien des gens tenaient  grand
honneur d'en tre les rares fidles privilgis.

Or, ce dimanche-l, Magda, en se levant se dcouvrit au coeur une
telle paix, qu'elle se promit de chanter  la messe. Elle fit prier
Tanis de vouloir bien tenir l'orgue. Comme elle en donnait la
commission, sa femme de chambre vint lui dire que M. Leprince-Mirbel
tait arriv le matin de bonne heure.

--Monsieur a pris un bain, a djeun, puis est parti dans le parc en
donnant l'ordre de prvenir madame que monsieur verrait madame  la
chapelle  l'heure de la messe. Monsieur a bien recommand de ne pas
dranger madame.

--C'est bien, Pauline; alors qu'on ne demande rien  M. de Tanis.

Sa joie tombait tout  coup. Son mari tait l! Que s'tait-il donc
pass pour qu'il vnt la voir? De temps en temps elle oubliait si bien
qu'elle tait marie, tant il lui tait indiffrent...

Leprince-Mirbel aimait assez ces prises de possession, ne ft-ce que
pendant quelques heures, comme s'il voulait montrer  tous que lui seul
tait le matre de la maison. C'tait un homme faux et souple; il et
t ravi de dcouvrir quelques petites infamies dans la vie des autres,
pour contrebalancer les siennes et prendre sa revanche.

Magda, ce matin-l, se trouva particulirement choque de cette faon
d'agir. Peut-tre, pour la premire fois, regretta-t-elle de n'avoir pas
voulu une sparation judiciaire.

Mirbel, devant ses amis et ses relations, prenait une attitude qui
horripilait sa femme: au lieu de rester le mari indiffrent,
profondment goste et dtach qu'il tait, ayant presque pour elle la
haine conjugale, la plus horrible de toutes les haines, il affectait, 
ces retours imprvus, de l'enthousiasme pour l'exquise personne qu'il
semblait toutes les fois dcouvrir en elle: il s'extasiait sur sa
beaut, sur son charme, et lui faisait littralement la cour, lui
baisant les mains avec extase; enfin, toutes choses qui pussent faire
dire aux nafs, ignorant les dessous douloureux de la vie de Magda:

Quel trange malentendu a pu les diviser? madame Mirbel n'est pas
juste. De quelle respectueuse tendresse il l'entoure, comme il semble
l'admirer et l'aimer! Aprs tout, il supporte bien des choses que vous,
que moi, n'aimerions pas  supporter; c'est dcidment une femme un peu
fantasque. Mais lui, quel bon enfant, quel grand artiste! On doit
beaucoup pardonner aux grands hommes... Ils n'ont pas le cerveau
quilibr comme les ntres.

Ah! pauvret de vos cerveaux quilibrs, en effet, vous aveuglant sur
les pires souffrances du coeur! Gens rassis et vulgaires, vous tes
les enrgiments de toutes les banalits et vos coeurs ne battent qu'
l'abri du code; comment pourriez-vous comprendre les tres pour qui
cette sublime parole du Christ renferme toutes les aspirations: L'homme
ne vit pas seulement de pain...

Sans se rendre compte bien exactement de ce qu'elle prouvait, il parut
douloureux  Magda, ce matin-l, de voir son mari. Ses penses, si
doucement joyeuses tout  l'heure, se congelaient dans sa tte sous le
souffle de cette brutale ralit et semblaient y devenir des glaons.
Elle se dprenait de l'existence. Tous ses bons projets pour ce jour
s'en allaient  vau-l'eau.

Lentement, elle s'habilla.

Dix heures sonnaient, lorsque, par un effort de volont sur
l'envahissement de ces sensations pnibles, elle se dcida  descendre
et se dirigea vers la chapelle.

De l'alle solitaire o elle marchait, elle voyait de loin l'avenue des
hauts tilleuls peupls de gens se rendant  la messe.

Des jeunes filles prcdaient leurs mres de quelques pas et causaient
avec des jeunes gens. Magda pensait que le Devoir, cette convention
humaine qui varie selon les contres et selon les milieux, les saisirait
comme elle, un jour,  la gorge, quitte  les touffer. Les mres les
plus tendres, les plus dignes, les plus chastes, les pousseraient dans
les bras d'un homme entr'aperu dans le monde, dont personne ne
connatrait la nature intime et vraie. Ils prendraient l'un et l'autre
l'assiduit de leurs relations pour de l'amour, et sur ces bases
fragiles se fonderait une nouvelle famille. Ah, l'me trangre qu'on
lie  son me! Pourquoi, comment arrive-t-on  l'accepter? Magda se
souvenait d'amies  elle qui, le jour du mariage, la crmonie termine,
lui murmuraient, dans un affolement de tout l'tre: J'ai peur... j'ai
peur... je t'en supplie, ne me quitte pas... ne me laisse pas seule!

A ces souvenirs, une mlancolie sans nom faisait dissoudre son coeur
dans une immense piti d'elle-mme et des autres. Elle se sentait
navre.

Son mari l'attendait sur un banc, prs de la chapelle, causant avec
Tanis et Fugeret. Il se leva ds qu'il la vit, et, avec un empressement
voulu, se dirigea vers elle.

--Bonjour, Magdeleine!--dit-il en lui baisant la main.--Vous tes
ravissante, blouissante de jeunesse et de beaut, ma chre! Prenez mon
bras et montons  l'orgue ensemble. J'ai promis des flots d'harmonie 
tante Rose.

--Ne vous donnez pas cette peine, dit-elle en repoussant l'offre de son
bras; j'ai appris  marcher sans soutien... Me direz-vous, Henry, le
mobile qui vous a conduit jusqu'ici? Je n'imagine pas que vous vous
soyez tout  coup passionn pour la campagne ou que ce soit le plaisir
de tenir l'orgue de tante Rose qui vous ait amen?

--Et vous avez raison, madame,--interrompit Tanis, qui voulait faire
diversion.--Il s'agit d'un splendide voyage. Henry est appel en Russie
et voudrait vous emmener pour vous faire assister  toutes les ftes
qu'on lui rserve, vous prsenter  la cour, o il sera reu, et se
parer ainsi de votre gracieuse prsence.

--C'est pour cela que vous tes venu? dit Magda. En vrit, je ne vous
comprends plus... mais nous voici arrivs... nous en reparlerons tout 
l'heure.

Ils montrent l'escalier tournant qui conduisait  la tribune. Magda,
accable, s'agenouilla, voilant son visage de ses mains.

Henry s'tait mis  l'orgue, et, sous l'inspiration de son incontestable
talent, remplissait d'extase tous les coeurs.

Magdeleine songeait. Elle avait aperu brusquement le profil de Philippe
qui, plac contre une colonne, pouvait se tourner  demi sans tre
remarqu. Son regard enveloppait la jeune femme. Lentement, elle inclina
un peu la tte, et lui, aprs ce salut furtif, il regarda vers l'autel.
Elle ne voyait plus que sa nuque mergeant du col; la petite pointe
noire des cheveux coups ras faisait ressortir la blancheur mate de la
chair. Elle admirait la forme de cette tte si jeune dont les penses,
sans doute, se reportaient vers celle qu'il aimait et qu'elle craignait
d'tre malgr sa volont de n'y pas croire. Son coeur de femme, broy,
dup, ce n'tait pas cela qu'elle se sentait prte  offrir  Philippe,
mais tous les sentiments doux et tendres de maternit qui y
sommeillaient. Une prire d'affliction closait en son me, expirait sur
ses lvres:

--Seigneur, quelle joie prenez-vous donc  nous voir meurtris et
souffrants? quel crime avais-je commis pour que vous ayez permis que ma
vie ft ainsi brise? Ne voyez-vous pas nos pleurs, n'entendez-vous pas
nos cris? La mort n'est pas le chtiment; cette existence misrable que
nous tranons en fait une rcompense. Vous tes un Dieu terrifiant et
implacable; vous prenez nos mes et nos corps et les torturez sans merci
dans toutes les douleurs qui accablent la pauvre humanit! Si je
blasphme,  Dieu! pardonnez-moi; pntrez en mon tre et voyez de
quelle misre morale se composent tous les instants de ma vie...

Elle se sentait prte  pleurer. Elle carta les mains de son visage;
encore une fois le regard de Philippe l'enveloppa. Elle eut un frisson
et s'interrogea:

Serait-ce donc vraiment moi qu'il aime?

Mais pour la seconde fois elle se convainquit que non. Son ge, d'abord;
n'avait-elle pas douze ans de plus que lui... Puis, pourquoi ne le lui
et-il pas dit comme les autres? Les hommes n'ont point tant de
dlicatesse et laissent voir rapidement le dsir qui les pousse. De cela
elle tait sre par exprience; les plus fins agissent-ils autrement?

Cette pense pourtant l'effrayait. Elle qui, tout  l'heure, s'tait
dit: Quoi qu'il puisse arriver, je n'accompagnerai pas Mirbel en
Russie, se sentait prte  y aller maintenant, pour fuir cet amour s'il
s'adressait  elle.

Leprince-Mirbel,  ce moment, se pencha vers sa femme:

--Magdeleine, voulez-vous chanter mon _O Salutaris_?

mue outre mesure par les ides qu'elle venait de remuer, ne sachant
plus quel frein mettre au trouble qui l'assaillait, elle se rfugia dans
la sensation artistique qui lui tait offerte, et, se levant, de sa voix
pose, ample et frache, elle dit le chant pieux.

Les votes de l'glise semblrent vibrer et toutes les ttes se
retournrent. Elle n'en vit qu'une, pourtant, au milieu de toutes: une
tte de Christ brun, aux grands yeux noirs, profonds, qui la contemplait
avec une expression d'infinie douceur.

La messe s'acheva. Lentement, la chapelle se vidait. Leprince-Mirbel
quitta l'orgue et descendit. L'odeur de l'encens s'chappait par la
porte grande ouverte sous la tribune. De larges rais de soleil y
pntraient et baignaient les marches de l'autel; le silence se faisait
dans l'glise; le murmure des voix, dans le parc, allait s'loignant...

Magda secoua le recueillement qui l'envahissait et descendit  son tour
au jardin. Sur un banc madame Danans l'attendait, causant avec Tanis.

--Tu as chant merveilleusement, chrie, s'cria Marie-Anne en
l'apercevant; ton mari vient de le proclamer avec un enthousiasme...
amoureux!

--Brrr! Tais-toi, tu me fais frissonner! Ah! le personnage est malin; il
veut que j'aille en Russie avec lui et prpare l'entranement.

--Voulez-vous mon avis, princesse? dit Tanis. Eh bien, je me dfie de ce
voyage. Quelle mouche le pique de vouloir vous emmener? Il doit y avoir
l-dessous une jolie tratrise.

--Peut-tre... ma rsolution est de l'accompagner pourtant!

Marie-Anne et Tanis, d'un mme lan, se levrent et dirent:

--Ce n'est pas srieux?

--Mais si, trs srieux.

--Qui vous y pousse ou vous y entrane?

--Eh! le sais-je? Ne cherchez pas  comprendre mes raisons, mes amis,
sinon je rdite l'aphorisme clbre: Le coeur a ses raisons que la
raison ne comprend pas. Vous souriez, Tanis: je ne me reprends pas 
aimer mon mari, comme vous m'en avez souvent menace. J'ai besoin de
faire changer d'air  mes ides, j'ai besoin aussi que vous me
regrettiez un peu,--dit-elle en souriant.--C'est peut-tre une
coquetterie... Les coquetteries de coeur ne me sont-elles pas permises
avec vous? Enfin j'y suis dcide.

--Et tante Rose? interrogea madame Danans.

--Tante Rose se passera de moi pendant quelques semaines; cela la
reposera de sa fantasque, comme elle m'appelle souvent... Ah, quelle
fte au retour, mes amis! Consentez bien vite tous deux  ce dpart
pour que je n'aie aucun regret, sinon je ne vous aime plus!

Elle se mit entre eux et glissa ses bras sous les leurs, les rapprochant
ainsi d'elle en un geste de resserrement clin.

Marie-Anne et Tanis ne dirent plus rien contre son projet. Ils parlaient
d'autre chose en arrivant devant le perron.

Mademoiselle de Presles avait retenu  djeuner madame Montmaur et son
fils. Henry ayant entran les hommes  la salle de billard y commenait
une partie, faisant mille folies, des plaisanteries de rapin, des farces
de clown, qui amenaient des sourires sur les lvres de ces messieurs.

La cloche du djeuner sonna. Le repas fut anim, grce  Mirbel qui
raconta d'amusantes histoires de coulisses. Aprs le djeuner, chacun se
dispersa; alors Magdeleine retint son mari dans la bibliothque et lui
demanda pourquoi il dsirait l'emmener en Russie.

--Ma chre, uniquement pour ce que vous a dit Tanis. Vous avez toujours
dsir faire ce voyage; on va monter trois de mes oeuvres au grand
thtre de Saint-Ptersbourg; je sais les enthousiasmes, les rceptions,
les ftes qui m'y attendent, et c'est par simple courtoisie que je suis
venu vous demander de les partager. Et puis, je ne serais pas fch de
vous voir, une fois par hasard, participer  cette gloire dont vous
semblez faire fi... Un peu d'orgueil de ma part se mle  tout cela; je
veux que vous arriviez  apprcier l'artiste, peut-tre alors
arriverez-vous  excuser,  estimer l'homme.

--Cela jamais! dit-elle; vous avez mon admiration comme artiste, mais
mon mpris tout entier reste attach  l'homme.

--Vous tes dure, ma chre! vous oubliez que l'homme que vous mprisez
vous estime assez, lui, faisant une large part  vos entranements...
crbraux... pour n'avoir jamais dout de vous, malgr ce qu'on a pu lui
dire, et qu'il tolre son rle de mari bern... Ne vous rvoltez pas, je
vous prie!... La foule pense ainsi et ne se donne pas la peine
d'analyser la complexit et le fin des fins d'une nature comme la vtre.
Donc, qu'il ne soit plus question entre nous de mpris, car le mien
pourrait vous tre tout acquis en voyant, autour de vous, cette cour
d'amour.

--Ah! monsieur, taisez-vous!... vous n'avez ni coeur, ni loyaut!...
Cette situation, n'est-ce pas vous qui l'avez cre? et cette libert
que vous m'avez rendue pour vous faire plus libre,  quel prix l'ai-je
recouvre?

--Ma chre, si toutes les femmes quittaient leur mari pour cause
d'infidlits, mme souvent renouveles, il n'y aurait pas un mnage
uni dans le monde. Sur cela le premier devoir d'une femme est de fermer
les yeux.

--Oui, si le mari conserve le respect de sa femme. Mais ce n'est point
votre cas: les hommes comme vous sont des dissolvants... et puis il ne
s'agit pas des autres et de ce qu'ils peuvent penser, il s'agit de vous
et de moi... Au reste, votre dlicatesse ne saura jamais s'entendre avec
la mienne; j'accepte de vous accompagner, c'est l tout ce que vous
voulez, je pense? N'en parlons donc plus et continuons de vivre, l'un
envers l'autre, comme par le pass.

--Je vous remercie, Magdeleine...

--Ce n'est mme pas la peine. Il me plat de faire ce voyage et vous
entrez pour si peu dans ma dtermination que, vraiment, vous n'avez pas
 m'en remercier.

Leprince-Mirbel lui jeta un terrible regard de haine et sortit.

Magda en fut frappe; ce regard ne correspondait pas aux intentions
qu'il venait d'exprimer si doucereusement. Elle se demanda quel mobile
l'avait pouss  faire cette dmarche auprs d'elle. Un doute lui vint.
Certainement, ce n'tait pas l'unique dsir de lui faire partager ses
ovations et sa gloire... Quoi, alors?

Elle sortit de la bibliothque et, ne voyant personne dans les salons ni
sous la haute futaie  droite de la maison, elle se dirigea vers le
Pavillon. Arrive  la porte, elle frappa. Fugeret vint ouvrir. Ils
taient l tous les quatre, lui, Tanis, Governeur, Biroy, occups  se
dsoler du dpart prochain de leur chre Princesse.

--Vous arrivez bien, mignonne,--dit Fugeret en l'introduisant.--Nous
sommes navrs et avons besoin de vous pour nous remonter le moral. Henry
est venu nous annoncer triomphalement votre acquiescement  ce dpart;
puis il a pris le bras de Danans et tous deux s'en sont alls dans le
parc, nous laissant ici, o nous poussons plaintes sur plaintes  propos
de ce fou consentement.

--Eh bien, mes chers, quoique j'aie dit oui en toute sincrit, je ne
suis pas encore partie. Je souponne, dans le dsir de mon mari de
m'emmener en Russie, une intention que je cherche en vain, des dessous
que je veux claircir. Aussi, est-ce  vous que je m'adresse pour percer
ce mystre et vais-je vous rpter mot  mot la scne qui vient de se
jouer  la bibliothque entre Henry et moi.

Aprs qu'elle l'eut dite, sans oublier le regard haineux que son mari
lui avait jet en la quittant, Tanis se leva et, marchant de long en
large dans la vaste pice, reprit:

--Il y a, certes, quelque chose l-dessous, mais quoi? et sur quelle
piste se lancer? Mirbel se dfie de nous et le semblant d'amiti qu'il
nous tmoigne ne nous a jamais fait illusion. Nous l'effrayons mme un
peu, je crois. Donc, agissons vite et, discrtement, fouillons sa vie;
c'est le plus sr moyen d'arriver au but. Ce que nous allons
entreprendre l n'est ni avouable ni joli, mais Vous avant tout. Et
d'abord, comme il m'a invit  dner ce soir avec lui  Paris, j'irai,
bien que j'aie refus. Je vais rattraper habilement cela. Danans aussi
peut nous servir, lui qui reste toujours  Paris. Toi, Biroy, tu ne
perdras pas de vue le beau sire. Ma chre Princesse, soyez sans
inquitude: nous avons un mois devant nous; d'ici l, vous saurez  quoi
vous en tenir.

Magda leur serra tendrement les mains:

--Merci, mes amis... si je ne vous avais pas, que serait ma vie?...
Comme vous tes dvous et bons, comme je vous aime!

--En bloc! c'est a le malheur, le point noir de mon horizon!... Bon!...
vous souriez! ne me prendrez-vous donc jamais au srieux?

C'tait Jean Biroy qui parlait. Dans un dsespoir comique, il saisit son
paquet de pinceaux et les lana sur le sol, o ils s'parpillrent avec
un bruit sec qui se mla aux rires de tous.

Les nuages avaient disparu du front de leur Princesse; elle sortit avec
eux de l'atelier. Aprs avoir parcouru quelques alles du parc, ils se
divisrent, les uns allant  la recherche de Mirbel et de Danans, les
autres accompagnant Magda jusqu' la maison.




IV


Sous le coup de sa proccupation, madame Leprince-Mirbel ne songeait
plus au souci qui l'avait effleure  propos de Philippe. Quinze jours
s'taient passs depuis la visite d'Henry  la Luzire. Tanis y tait
peu venu, tout  sa poursuite du secret  dcouvrir.

Magda avait profit de l'absence de ses artistes pour inviter ses gens
du monde. Cette existence agite et vide, forcment distrayante,
l'obligea  quitter pour un temps sa manire de vivre en dedans, de
s'analyser, de s'tudier, comme il lui tait habituel. C'tait le
dernier jour de mondanit  outrance, Tanis et Biroy ayant crit qu'ils
avaient dcouvert une piste, qu'ils allaient l'approfondir et que, dans
deux ou trois jours, ils reviendraient  la Luzire reprendre leur bonne
vie d'tude et de causerie.

Bien que presque chaque jour Philippe Montmaur passt la soire avec
Fugeret et ces dames, il n'eut plus l'occasion de se trouver en
tte--tte avec Magda. Elle-mme, dans l'nervement o la tenait cette
recherche qu'elle avait ordonne, ne prtait plus grande attention aux
sentiments qui faisaient agir le jeune homme et le dominaient.

Philippe aimait pour la premire fois. Il aimait de cet amour qui grise
les hommes d'une ivresse d'me laissant loin derrire elle la seule
sensualit. Son coeur juvnile dcouvrait d'tranges jouissances dans
la contrainte qu'il s'imposait; il chrissait son martyre et s'abreuvait
des moindres joies jusqu' l'enivrement.

Aimer, c'est atteindre un certain degr de folie; l'amour, en dehors du
dsir brutal, donne une exaltation sentimentale qui ne se rencontre
gure que chez les tres jeunes. De trente  cinquante ans les hommes
ont acquis une exprience qui leur permet de discuter leurs actions.
Dans l'intrigue qu'ils nouent, ils cherchent  se mnager une commodit,
des avantages moraux; enfin, ils prvoient. Ils se font honneur de cette
prvoyance sans se douter qu'elle paralyse les plus vifs lans de
l'amour. Quelle femme ne s'en rvolterait, alors que son coeur s'ouvre
 cette force inconnue, si douce et si grande, alors que sa chair
veille aspire  des sensations violentes?

En amour, pour tre excusable des troubles que l'on cause, il faut
atteindre  une certaine extravagance; il faut s'anantir, s'abmer,
souffrir, adorer. Ces douloureux tats bouleversent dlicieusement;
c'est un mal qui n'a pas besoin de culture: il nat sans prparation
dans les ronces d'une terre abandonne aussi bien que parmi les fleurs
d'un sol fertile; c'est le mal suprme; il est craintif et cependant il
enhardit les mes; il verse les grces mystrieuses que l'imagination
lui demande, pare les tres et les choses: Qui aime sait, qui aime vit,
qui aime se dvoue, qui aime est heureux, et une goutte d'amour, mise
dans la balance avec tout l'univers, l'emporterait... Et c'est tant pis
si les hommes, poursuivant l'amour toute leur vie, ne l'obtiennent
jamais que d'une manire imparfaite qui fait saigner leur coeur.

Philippe passait par cette phase magique et le bouleversement qu'elle
lui causait l'empchait de hter les vnements d'un mot, d'un geste.
Vivant auprs de son idole il s'abmait dans ce chaste culte qui ravit
le coeur, le caresse, le console, le grandit. Son me adolescente
avait encore ces pudeurs qui font des jeunes hommes, des tres
d'lection dont l'esprit abonde en posies, en esprances, faibles
flicits pour les gens blass, mais qui reclent de vrais bonheurs pour
les natures simples.

Qu'importait que Philippe se dclart ou non? il possdait
l'irrsistible fluide; sans qu'il en et conscience, sa seule prsence
en imprgnait Magda. Pourquoi se ft-il servi du trsor des confidences
et et-il rvl sans pudeur la beaut de son invisible rve? Chacun des
jours couls ne lui devenait-il pas un prcieux auxiliaire? La seconde
jeunesse prte  fleurir en Magdeleine la lui livrait toute, car c'est
pour les femmes une closion dangereuse, et bien des vertus prouves y
succombent.

La jeune femme n'avait pas le sentiment de ce danger; peut-tre se
ft-elle inquite de Philippe s'il tait rest sans venir, mais elle le
sentait prs d'elle, en pense comme en action. Il semblait tre entr
dans sa vie et, cela, sans l'effort d'intelligence qu'elle avait d
faire pour y entraner ses autres amis. Tout s'tait pass entre elle et
lui par instinct, sans qu'une apparente volont y participt; fidle,
recueilli, presque froid, il tait l toujours, et si dtach de tout ce
qui n'tait pas sa pense secrte que c'tait, pour Magdeleine, un
enchantement de l'avoir auprs d'elle.

La veille du jour o Tanis devait apporter le rsultat de ses
recherches, Fugeret, tante Rose, madame Danans, Philippe et Magda
causaient assis sous la haute futaie, tant l'air tait chaud, tant la
nuit tait calme, et ils jouissaient de l'obscurit reposante.

--Philippe, disait Marie-Anne, vous n'avez pas chang depuis votre
enfance. Nous tions du mme ge et je me souviens que mon coeur de
petite fille fut conquis par vous un jour que nos amis, ne voulant pas
jouer avec un enfant mal vtu, vous avez pris sa dfense et remis  leur
place tous ces bambins ddaigneux. J'avais bien huit ou neuf ans. Vous
m'tes apparu comme un hros bienfaisant et m'avez littralement
extasie!

--Eh bien, je suis rest le mme, Mie-Anne. Il ne me faut aucun dcor
pour juger apprcier, aimer. Je suis celui dont le coeur ne demande
qu'un coeur, et qui ne dsire ni parc  l'anglaise, ni opera seria,
ni musique de Mozart, ni tableau de Raphal, ni clipse de lune, ni mme
un clair de lune, ni scnes de roman, ni leur accomplissement, comme
dit Jean-Paul. Un grand luxe ne peut augmenter en rien l'infini d'un
sentiment pur et abstrait, si je l'prouve. Ces petites choses mondaines
s'anantissent dans une disproportion telle, tant donn mon tat d'me,
que je n'y prte aucune attention.

--Quoi, nulle vanit, nul orgueil de vous ou de vos amis?... interrogea
Magda.

--Nulle vanit? peut-tre! Je n'ai pas la vanit des choses extrieures,
j'ai celle de l'me. Je ne veux rien de banal pour mon coeur ni pour
mon esprit. Mais qu'importe que l'ami suprieur de mon choix monte en
omnibus ou en huit-ressorts? Si jamais je regrette qu'il aille en
omnibus, ce n'est que pour lui.

--Et l'ambition, jeune homme, cette sorte de vanit et d'orgueil runis,
qu'en faites-vous? s'cria Fugeret.

--L'ambition?... Avec notre vie humaine si misrablement courte, je ne
puis lui trouver sa raison d'tre. Dans notre sicle, on change de
grands hommes et de gnies avec une rapidit vertigineuse. La gloire de
l'homme clbre me fait piti. Je suis un sage, Docteur, grce peut-tre
aux quarante mille livres de rente de ma mre. Je n'ai qu'une ambition,
non point crbrale, celle-l, mais toute de coeur. Je voudrais que la
femme que j'aime st voir la grande simplicit de mon me et la
dlicatesse, la fidlit, la vnration, le respect avec lesquels je
l'aime. Cette ambition seule, entre toutes, est mon dsir, ma vanit,
mon orgueil... Je suis un sentimental, cher Docteur, non un intellectuel
comme vous autres.

--Bigre! mon garon, comme vous nous traitez! mais moi, j'ai aim... et
d'un amour des plus sublimes, s'il vous plat! Dfiez-vous, Philippe: la
raison a parfois la vue borne par une grande passion; c'est le bandeau
symbolique. Un jour, vous dcouvrirez que vous n'tiez ni ambitieux ni
vaniteux, que parce que vous aimiez, et vous deviendrez l'un et l'autre
alors que vous n'aimerez plus.

--Docteur, vous ne me persuaderez pas, je suis un simple... hlas! si
simple qu'il me manque l'art de persuader et d'exprimer ce qui se passe
en moi pour celle que j'aime. Me faudra-t-il abandonner l'espoir de la
convaincre? L'amour entre nous surgira peut-tre tout  coup
raisonnablement, mot terrifiant, mais qui doit vous expliquer que ce
sera l'lan secret, sage et fougueux de nos deux mes. Dans une minute
elles fusionneront  l'ardeur de dsirs exasprs, et cela sans que son
esprit fin et clair puisse y apporter aucune rsistance. J'attends,
fou d'angoisse, ce jour divin, sans savoir le hter d'une heure. Au
reste, une longue attente est presque une jouissance; cet amour est le
moteur de mes actions, et ma vie entire n'est qu'une srie
d'aspirations vers elle.

--Et vous croyez qu'elle ne voit pas que vous l'aimez, cette femme? dit
Marie-Anne.

--Ah! je n'ose vous rpondre... si elle m'entendait, ne me
trouverait-elle pas plein de lchet de montrer ainsi  nu mon coeur,
de ne pas rserver pour elle seule ces confidences?... Mais il est des
jours, des soirs, o je dsespre... Je souffre, je souffre comme un
enfant et j'ai besoin de pleurer...

Un sanglot s'trangla dans sa gorge; il se leva et partit sous l'alle
sombre. Tandis que le bruit de ses pas s'loignait, Marie-Anne pronona:

--Pauvre Philippe, comme il aime!

--Oui, murmura Magda, et l'amour est une joie douloureuse...

--Ah! c'est vivre, cela, s'exclama le Docteur. Avoir son ge et aimer
ainsi? mais je donnerais toute ma science et dix ans de ma vie pour
prendre sa place. Il devait tre bien beau en nous parlant tout 
l'heure, le matin!... Et dire que c'est peut-tre  la femme de chambre
de sa mre que ces mlopes s'adressent!

--Oh! Docteur! s'crirent, indignes, les deux femmes.

--Vous voil bien, mesdames! mais quand une femme de chambre est jolie,
elle est femme, pour nous, au mme titre que vous. Qu'est-ce qui lui
manque?... L'argent? on n'a qu' lui en donner... avec les meubles. La
conversation? On lui dit de se taire... Vous riez, mes belles dames; le
fait est que nous voil loin du sublime et idal amour de Philippe...
Cristi! Demain, je lui donne le conseil de se dclarer, et carrment.

--Vous aurez tort, cher, dit Magda. Sa folie est plus sage que votre
sagesse... L'amour qui se tait fait peut-tre plus de chemin que l'amour
qui parle. Le silence est loquent, et la joie d'aimer en secret a aussi
ses douceurs.

--Quelle amoureuse subtile vous auriez faite!

--Oui... mais je n'ai su tre qu'amie... Allons au salon, le th doit
tre servi.

Tous trois se dirigrent vers la maison; ils y retrouvrent Philippe.
Marie-Anne se mit au piano et joua une berceuse de Chopin, pendant que
Magda versait le th dans les tasses. Philippe s'approcha pour lui
aider; leurs mains involontairement se frlrent. Magda en eut une
secousse; Philippe murmura: Oh pardon! d'une voix encore mue des
confidences qu'il avait faites sous les aulnes.

Confus tous deux du remuement qui se produisait en leurs mes, ils
furent, elle effraye, lui heureux et troubl par l'loquence du geste
banal commis  leur insu, et du retentissement que mettait cet
effleurement en leur coeur.




V


Le lendemain, Tanis, Governeur, Biroy arrivrent. Les nouvelles
recueillies taient prcises. Leprince-Mirbel avait beaucoup pouss et
patronn quelques mois auparavant une jeune Espagnole d'un grand talent,
dont il tait l'amant, et qui venait, sur ses instances, d'tre engage
en Russie pour chanter les oeuvres qu'on lui demandait.

Mercds Dalmaros, qui appartenait  une honorable famille, tenait 
garder au moins les apparences d'une tenue irrprochable. Elle attachait
une grande importance  ce qu'on la traitt en fille du monde. Partir
pour la Russie seule avec sa mre et Leprince-Mirbel, c'tait, mme avec
un but artistique, prter  la mdisance. Puis, arrive  Ptersbourg,
comment empcher le compositeur, trs pris d'elle, de faire des
imprudences? Aussi, avec un calme parfait avait-elle dcid que madame
Leprince-Mirbel devait accompagner son mari. Le matre, oblig  une
tenue plus correcte, sa femme tant l, serait facilement dressable et
maniable. Mercds se voyait dj, sous ce double patronage, reue en
haut lieu et gardant une aurole favorable  ses projets d'avenir.

Avec une grande finesse, un grand art de comdienne, elle sut faire
accepter ce projet  Mirbel qui et t capable de bien d'autres petites
infamies pour satisfaire un moindre caprice. Il ne s'agissait plus que
d'obtenir de la jeune femme qu'elle accompagnt son mari.

Il tait donc venu  Yerres, puis tait rentr  Paris enchant de la
russite de son ambassade. Mercds eut une telle joie du succs de sa
combinaison que, perdant son habituelle prudence, elle parla plus qu'il
n'et fallu de ce voyage  trois, madame Dalmaros ne comptant que fort
peu, accompagnant sa fille  titre de porte-respect, mais sans en
imposer beaucoup  la galerie.

Les potins de coulisses sont les plus rapides d'entre tous les potins.
Ce mnage dsuni des Mirbel, remis  neuf par la matresse rgnante,
provoqua toutes sortes de quolibets d'un got douteux de la part de
mesdames les cantatrices, voire de mesdames du corps de ballet.

Tanis et Biroy, htes assidus des deux foyers, furent vite informs de
la combinaison Dalmaros. Pour mieux juger la chose et ne s'en pas tenir
aux seuls bruits qui couraient, ils se firent prsenter  la chanteuse
qui joua, pour eux, vis--vis du matre, la comdie de l'ingnue
calomnie. C'tait une superbe crature. Elle voulut les sduire et y
parvint  moiti. Mais un jour que Mirbel les avait emmens dner chez
madame Dalmaros, il feignit, vers minuit, de partir avec eux et
s'tendit plus longuement qu'il n'et fallu sur le Eh bien! chre
enfant, quand vous verrai-je? ce qui parut un peu louche aux amis de
Magda.

Ils se laissrent conduire par le compositeur jusqu' leur cercle.
Mirbel, les talons  peine tourns, fut habilement suivi par eux. Ils le
virent remonter avec prestesse le boulevard Malesherbes et arriver
furtivement au petit htel que la diva habitait dans une rue avoisinant
la place, y rentrer en matre, c'est -dire sans sonner, mais avec une
clef qu'il tira de sa poche.

La preuve tait faite. Ils dirent simplement ces choses  Magda.
Celle-ci ne se souciant pas de servir de paravent  la belle Mercds,
crivit  son mari qu'elle renonait au voyage projet, se sentant trop
souffrante pour l'entreprendre.

Mirbel cuma en lisant cette lettre. Il courut d'un bond chez Tanis qui,
prvoyant l'orage, avait eu l'esprit de rentrer  Paris avec ses amis.
Du mieux qu'ils purent ils calmrent le musicien, parlrent de la sant
trs dlicate de Magdeleine; mais l'autre rugissait:

--C'est honteux! Pour me jouer ce tour infme, croit-elle donc que
Mercds est ma matresse? Pauvre Mercds... Elle si pure, si
chaste!... pas un amant, mon cher!... pas un, vous m'entendez?... pauvre
belle chre enfant!

Puis, il courut  Yerres. Entre lui et Magda, une scne terrible eut
lieu et se termina par d'injurieuses menaces:

--Vous n'avez pas le droit,--hurlait-il, dans un paroxysme de rage,--de
souponner cette jeune fille... Elle est pure, je l'affirme... Mais
prenez-y garde et veillez sur vous-mme: si jamais je dcouvre la
moindre faute dans votre vie, la moindre, entendez-vous? la moindre...
Eh bien, je vous tue comme un chien, comme une bte malfaisante et hors
nature que vous tes! J'en ai assez d'tre continuellement humili et
bafou par vous! J'aspire  cette vengeance, je vous le jure!

Les regards fixes, pleins de folie, le visage congestionn, il s'avana
la main leve sur Magda; elle jeta un cri et Mirbel sortit en faisant
claquer la porte sans avoir accompli son acte de brutalit.

Magda, rvolutionne par cette horrible scne, en devint malade.
Marie-Anne, mue comme elle, ne pouvait croire que Leprince-Mirbel ft
l'homme grossier dont elle avait, de sa chambre, entendu les injures.

--Divorce, ma chrie, divorce. Certes, en principe, je ne suis pas pour
ce mode de libert reprise, mais devant la canaillerie de ce monsieur,
tu n'as que cela  faire.

--Hlas! le puis-je? Tante Rose en mourrait, ce serait un dshonneur
dans sa vie. Elle croit en Dieu avec son coeur. Jamais cette pense de
divorce ne pourra pntrer en elle. Quand j'ai rompu avec mon mari, elle
acceptait la sparation, la dsirait mme. Mais, en outre qu'il me
rpugne d'taler devant un tribunal, avec pices  l'appui, les plaies
secrtes de mon me, serait-ce une solution?... Qu'importent d'ailleurs
les menaces de mon mari! ma vie est si pure, quoi qu'on
die,--ajouta-t-elle en souriant,--qu'il peut me menacer sans que je
songe  trembler. Va, tout passe, et nous passons comme tout... Vivons
au jour le jour, sans nous tourmenter d'un avenir qui nous appartient si
peu.

Plus impressionne qu'elle ne l'avouait, elle s'isola quelques jours
dans sa chambre. Marie-Anne lui fit alors hter son dpart pour Royat.

Un des premiers jours de juillet, Magdeleine, encore mlancolique,
partit avec ses amis Tanis et Fugeret, ayant  peine revu Philippe qui,
navr de la savoir souffrante, activait lui-mme le dpart de son amie
en faisant ses courses  Paris, pour les prparatifs du voyage.

A peine installe au Grand-Htel, Magdeleine se mit  courir les
merveilleux environs de la gentille ville accroche aux flancs de la
montagne. Il y avait huit jours qu'elle prenait les eaux et en
ressentait dj l'effet bienfaisant, lorsque Marie-Anne Danans vint
habiter sa proprit de Fontana.

Attir par la prsence de Fugeret, de Tanis et de Governeur, celui-ci
arriv la veille, Danans avait consenti  venir y demeurer le mois que
durerait la cure de Magda. Ds le matin, il se rendait  Royat  cheval
et ne quittait plus les trois hommes. Sans en rien dire, Marie-Anne
souffrait de la constante dsertion de son mari. Cette souffrance fut
devine par Magda; un jour, elle lui dit:

--coute, chrie, je fais presque tout mon traitement le matin, 
l'exception d'un verre d'eau que je dois boire dans l'aprs-midi. Le
sjour  l'htel, bien que je m'isole de la foule et que nous dnions
tous dans une salle rserve, m'excde et m'ennuie. Peux-tu me recevoir
chez toi et y loger aussi ces messieurs? Alors nous bouclons nos malles
et l'invasion de ton _home_ a lieu ds demain, si tu veux? Pourvu qu'une
de tes voitures puisse me mener aux sources le matin, je te sacrifie le
verre d'eau de l'aprs-midi.

Marie-Anne, transporte de joie, serra Magda sur son coeur.

--Ah chre, que tu es bonne et dlicate! Tu me combles d'aise en me
proposant cela. Si, grce  toi, Paul pouvait arriver  aimer ma vieille
maison de famille! Je bnis ta pense. Il y a, dans notre grand manoir,
quatorze chambres disponibles, viens en choisir pour chacun et que ds
demain notre douce vie commence; tous les matins, en une demi-heure 
peine, la voiture te mnera  l'tablissement thermal, et rien ne sera
plus facile que d'y revenir l'aprs-midi pour ce verre d'eau 
reprendre. Comme tu me rends heureuse!

Le lendemain, en effet, le dmnagement eut lieu. Ces messieurs se
montrrent enchants d'un arrangement qui les soustrayait  la curiosit
provoque par leur notorit. Quant  Danans, il ne comprit rien  la
migration, mais remplit avec une grce parfaite ses devoirs de matre de
maison.

Chaque matin  neuf heures, Magda partait avec ceux d'entre eux qui
prenaient les eaux. Arrivs au parc, chacun se dispersait, qui pour la
douche, qui pour le bain. On se croisait ensuite aux buvettes et,  onze
heures et demie, aprs s'tre repos un moment en coutant le concert,
on remontait en voiture pour arriver vers midi, frais et dispos, 
Fontana o chacun prenait place  table dans la vaste salle, de
plain-pied avec le jardin.

La maison s'levait sur un large plateau, et les bois dont elle tait
environne dgringolaient la colline d'une faon pittoresque, jusque sur
la route descendant au vieux village de Royat. La Tiretaine, cette jolie
petite rivire cascadeuse, longeait la proprit. De la fentre de sa
chambre, Magda apercevait un ocan de sombre verdure et,  l'horizon,
les plaines immenses de la Limagne, semes de petits villages 
l'aspect blanc, tachets de toits en tuiles rouges. Au milieu, formant
un groupe serr, Clermont-Ferrand avec sa cathdrale dominait le paysage
et,  gauche, se dressait le Puy-de-Dme, tout vert, avec les jeunes
bois qui l'entourent comme d'une ceinture.

Magda jouissait de cette vue admirable; presque chaque jour aprs le
repas, elle montait pour faire la sieste. Enveloppe d'un peignoir,
tendue sur la chaise longue que sa femme de chambre plaait tout prs
d'une des fentres, elle rvait l, doucement alanguie, devant l'immense
et calme horizon.

Jamais elle ne s'est sentie si heureuse. Sa vie semble prendre  la
terre un peu de son recueillement. Aucun bruit humain ne lui arrive;
elle peut croire ces villages morts. Seuls, le chant des oiseaux et le
tapage du ruisseau chutant et butant contre les pierres et les rochers
qui l'enserrent, mettent un sentiment de vie vgtative autour de la
maison.

Elle reste ainsi des heures et des heures, une pense s'veillant de
temps en temps dans son esprit, sans enchanement, sans heurt, suscite
par l'inaperu des choses. Elle cherche  analyser ce qui ne lui semble
plus tre elle, mais bien un ddoublement de soi allant jusqu'
l'extriorit complte. Grise de subtilit, comme d'autres sont grises
d'ther ou de morphine, cette surexcitation crbrale l'amne 
rsoudre, dans le calme de la nature, de hauts problmes de sentiment.
Elle en arrive  mpriser la banalit des existences qui s'agitent
l-bas, dans les petites maisons blanches, aux toits rouges, immobiles
et immuables parmi la verdure des plaines baignant dans l'infini bleu du
ciel.

Elle songe que les actes les plus importants de la vie sont le plus
souvent dcids par un hasard; que c'est la coutume qui tient lieu de
frein aux instincts; elle pense comme Montaigne: Quelle vrit est-ce
que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au del?

Dans cet tat trs particulier, Magda n'tait plus susceptible d'tre
conquise par la force intellectuelle d'un tre; elle l'aurait su djouer
par des raisonnements pleins d'exprience philosophique; mais un amour
simple, humain, ne la trouverait-il pas sans dfense? Alors qu'elle
planait dans d'immatrielles sensations, ne serait-elle pas vaincue par
celui qui ne verrait en elle rien autre chose qu'une femme?

Sur ces entrefaites, un matin, au djeuner, madame Danans annona
l'arrive de madame Montmaur, de Philippe, ainsi que de madame de Nrans
et de sa jeune fille Christiane. Elle s'excusa auprs de ses htes de la
venue de ces deux dames qui allait rompre fatalement le grand charme de
leur intimit. Mais, leur dit-elle, je ne savais pas que vous viendriez
 Fontana et comme chaque anne je reois ces anciennes amies de ma
famille, il m'et t bien difficile de reprendre mon invitation.

Les excuses de l'aimable femme firent sourire ses amis. Ils convinrent
que chacun  tour de rle se dvouerait pour tenir compagnie  madame
Montmaur. Quant  madame de Nrans, sympathique  tous, son sjour 
Fontana avec sa fille, radieuse dans ses quinze ans, tait plutt un
lment de joie. Il fut dcid que le jour o l'on se sentirait las de
sagesse, on en appellerait au dvouement de madame de Nrans en la
prposant d'office  la garde de la svre madame Montmaur, tandis que
les autres se runiraient en cachette, dans le petit salon attenant  la
chambre de Magda, pour faire des dbauches de sophismes et d'analyse.

Madame Danans alla seule au-devant des voyageurs  la gare de Clermont.
Magdeleine, en entendant de sa chambre la voiture s'arrter devant le
perron, se hta de descendre. Elle trouva madame Montmaur froide envers
elle, mais Philippe lui sembla trangement mu.

--Vous tes encore ple, madame; votre traitement vous fatigue
peut-tre? interrogea-t-il en la voyant.

--Non, je me porte merveilleusement, au contraire. Je suis un peu de la
nature de ces femmes qui ont un corps de fer dans une enveloppe
d'apparence dlicate: fausse malade, fausse maigre, fausse belle! Je
suis le roseau de La Fontaine, flexible et rsistant. Ces eaux de Royat
sont exquises, d'ailleurs; vous verrez quelle joie c'est que le bain...

Mais subitement elle s'arrta, envahie d'une subtile pudeur, n'osant
rvler les sensations dlicates que lui procurait le bain. Ne
serait-ce pas veiller l'image de sa nudit que de parler de cette eau
qui court et bouillonne autour de son corps, le rend tout rose  fleur
d'piderme, et le recouvre de perles translucides comme celles dont le
champagne constelle les grains de raisin plongs dans une coupe?

Elle dit donc:

--Ce traitement est si dlicieux, si rconfortant que je me sens une
force  soulever des montagnes.

Tous sourirent de cette prsomption et ils projetrent une excursion
pour le lendemain, jusqu'au sommet du Puy de Dme.

Jamais, en effet, Magda n'avait eu tant de vigueur. Elle s'tait remise
 jouer au tennis avec une ardeur tonnante. Elle semblait redevenir
jeune fille et son visage reprenait des rondeurs enfantines.

En ralit la venue de madame Montmaur ne devait gner qu'une personne:
Magdeleine. Cette mre, guide par un sr instinct, ds quelle vit
natre l'amour de son fils, sentit la tranquillit de leur vie en commun
menace. Ce garon, si svrement lev, chappait  sa direction depuis
qu'un mystre planait entre elle et lui. Madame Montmaur en fut d'autant
plus trouble qu'elle perdait un terrain o jusqu'alors elle avait cru
ses droits en sret; toutefois elle se rendit compte que la volont de
madame Mirbel n'tait pour rien dans cette dpossession.

Depuis le jour o elle avait dcouvert le pourquoi des proccupations
anormales de son fils, la mre eut beau espionner Magda, elle n'aperut
nulle coquetterie, nulle provocation dans sa manire d'tre envers
Philippe.

Pour la premire fois, cette femme rsolue eut peur et fut prise d'une
srieuse inquitude pour les projets arrangs complaisamment dans sa
tte,  l'insu de Philippe et sans se soucier de ses aspirations. Elle
prit Magda en haine et pourtant elle trembla devant Philippe en
constatant qu'elle ne pouvait rien contre les effets de cette grande
mancipation par l'amour.

Les mres tendres abdiquent volontiers devant un fils devenu homme et
qu'elles sentent en quelque sorte leur tre suprieur, non, toutefois,
sans qu'une larme s'chappe de leurs yeux  l'ide de perdre si tt le
cher fruit dont vingt annes de patience, de tendresse, de dvouement,
ont fait leur chef-d'oeuvre humain; elles frmissent  l'ide qu'une
passion mauvaise pourra entraner une vie si bien prpare; elles ont la
secrte terreur de l'inconnue qui passe et peut,  jamais, ruiner tant
de nobles espoirs... Mais elles savent aussi trouver dans leur coeur
l'indulgente faiblesse qui leur fait tout comprendre et tout pardonner.

Madame Montmaur se sentit d'autant plus cruellement dsappointe, en
voyant madame Mirbel installe chez les Danans, qu'elle ne s'attendait
pas  cette rencontre. Elle avait compt sur la prsence de Christiane
de Nrans pour distraire Philippe et contrebalancer une influence
qu'elle jugeait nfaste; aussi sa dsillusion fut grande et, ds le
premier abord, elle ne put se matriser au point de dissimuler sa
froideur.

Philippe, avec une subtilit d'amoureux, ressentit vivement la svrit
de cet accueil. Dans la crainte que Magda ne s'apert de l'attitude
hostile de madame Montmaur et ne s'en blesst, il rsolut d'avoir un
entretien avec sa mre. Le soir mme, en l'accompagnant  sa chambre,
avec une nergie dont elle ne le croyait pas capable, il aborda
nettement le sujet:

--Ma chre mre, je tiens  vous demander de ne pas prendre des airs
aussi... pincs... lorsque les hasards de la conversation vous
entranent  parler avec madame Leprince-Mirbel...

--Est-ce une leon?

--Non, certes, tout au plus un simple conseil.

--Depuis quand une mre en reoit-elle de son fils?

--Mon Dieu, maman, ne vous perdez pas dans le fcheux ddale des gards
qu'on vous doit! Je vous demande une chose simple, accordez-la-moi
simplement et tout sera dit.

--En vrit, cette femme vous a dj transform; autrefois vous
n'eussiez pas os me parler ainsi.

--Ma mre, cette femme est mon amie. Je ne saurais souffrir que vous la
traitiez avec insolence.

--Vous qualifiez d'insolence le recul d'une honnte femme devant une...

--Ma mre!

--Eh! tes-vous le seul qui ignoriez sa vie? madame Mirbel fait parler
d'elle, elle a des...

--Taisez-vous, ma mre, taisez-vous!

Il s'tait dress si ple, qu'effraye elle se tut. Il reprit, anim
d'une sourde colre, en marchant, furieux,  travers la chambre:

--Madame Mirbel est une honnte femme, je vous l'affirme et cette
affirmation doit vous suffire. Pourquoi lui faire un crime de ce que je
l'aime?... oui, je l'avoue, je l'aime au point de lui sacrifier ma
vie... La chre crature ne s'en doute mme pas... Jamais, vous
entendez, jamais je ne lui ai parl de mon trouble, de mes souffrances,
prvoyant trop bien qu'elle rejetterait mon amour. Ma mre, sachez-le,
puisque, avec l'impudeur hardie des mres, vous n'avez pas su feindre
d'ignorer: une passion comme la mienne veut  tout prix sa libert. Si
vous ne vous sentez pas la force d'tre indiffrente envers madame
Mirbel,--notez que je ne vous demande que de l'indiffrence--vous me
perdrez  jamais. Rien au monde ne me retiendra auprs de vous.

--Plaisante menace! que deviendriez-vous sans moi?

--La part qui m'choit de la fortune de mon pre m'aidera  vivre, 
poursuivre mes tudes de peintre. Dornavant, je veux tre libre de mes
actes.

--Assez, mon fils!

Madame Montmaur jeta ces mots et, d'un geste imprieux, montra la porte
au rebelle.

Alarme d'une pareille rvolte, perdue  l'ide que Philippe pouvait
lui demander des comptes et l'abandonner, ayant tout  coup senti surgir
son propre caractre en celui de son fils, elle avait craint de
l'exasprer si la discussion se prolongeait et de crer entre eux une
situation irrmdiable.

Philippe s'enfuit sans se retourner, fier de cette premire
insoumission accepte, somme toute, assez pacifiquement, heureux
d'immoler le respect de la famille  la religion de l'amour.

Le lendemain, madame Montmaur se dit souffrante et ne descendit pas de
sa chambre. Philippe comprit que s'il s'attendrissait tout tait perdu;
il n'alla pas voir sa mre. Cette femme sentit alors qu'elle trouvait
son matre, et plia avec d'autant plus de souplesse que, trs avare, il
lui et t pnible de rendre ses comptes de tutelle; garder l'argent
c'tait, dans une certaine mesure, rester matresse de la situation.

Et puis, pendant cette journe de solitude, elle rflchit qu'aprs tout
cet amour tait peut-tre un mal pour un bien. Madame Mirbel riche,
estime, marie, oblige par son rang dans le monde  une grande
circonspection, et dont elle connaissait mieux que personne la
distinction et la dlicatesse, entranerait d'autant moins Philippe 
commettre des folies.

Cette mre vit tout  coup la faute o sa jalousie irraisonne l'avait
conduite. Il devint clair  son esprit que son fils ne pouvait mieux
choisir, aussi se rsolut-elle  fermer les yeux et, pour amener d'une
faon plausible une si prompte acceptation des vnements, elle taya
son volution sur la religion. Trs pieuse, d'une dvotion troite, elle
s'appuyait volontiers sur les lois de l'glise accommodes au gr de ses
besoins. Dans la circonstance, elle souriait perversement en songeant 
cette maxime du rvrend pre Lacordaire: On ne fait rien sans l'glise
et sans le temps. L'glise allait la tirer tout de suite d'une mauvaise
posture; le temps, son second auxiliaire,  intervalle plus long, lui
viendrait aussi srement en aide.

Le soir elle fit demander Philippe. Il arriva assez anxieux, craignant
les rsolutions que sa mre pouvait avoir prises, aussi bien celle de
lui donner la libert en se dcidant  lui rendre des comptes, que celle
de le maintenir dans une tutelle qui jusqu'alors lui avait facilit la
vie en le librant de toute proccupation d'argent. Malgr sa tentative
de rvolte, il n'tait pas de ces natures indpendantes, exaspres de
tous liens, ft-ce des liens de tendresse, et il fallait qu'on l'et
attaqu dans son amour pour l'amener  cette rbellion; il se l'tait
reproche toute la journe comme un crime, tant il resta boulevers
d'avoir os la manifester. Malgr ses remords,  l'heure prsente, quoi
que pt lui dire sa mre, quoiqu'il se rsignt  accepter, lutte ou
pardon, elle avait perdu d'autant plus de son influence qu'il devait
rencontrer dans Magda une tendresse, une indulgence quasi maternelles 
cause de la diffrence de leur ge.

Quand on est jeune on aime avec gosme; les ans mettent bien de
l'abngation au coeur et si les femmes trs jeunes exigent qu'on leur
rende un culte, les autres traitent en idole celui qui les aime.

L'explication fut courte entre la mre et le fils:

--Philippe, vous m'avez cruellement blesse hier...

--Ma mre, vous n'aviez aucun droit d'attaquer une femme irrprochable;
l'injustice me rvolte au point que j'ai perdu toute mesure, j'en
conviens, oubliant  qui je parlais et le respect que je vous dois; je
m'en excuse aujourd'hui.

--Je vous pardonne. La charit chrtienne m'a montr mon devoir, je ne
m'y droberai pas. Mais si vous aimez madame Mirbel, si vous la
respectez autant que vous le dites, ayez donc piti de cette me, ne la
perdez pas en l'entranant au crime de l'adultre... Philippe,
promettez-moi de ne pas faillir...

--Ma mre...

--Non, non, mon enfant, ne me dites plus jamais rien de ce coupable
amour, soyez discret! Si vous continuez d'aimer cette femme, aimez-la
purement, ne l'incitez pas  manquer  ses devoirs envers Dieu, envers
le monde,  abjurer la pudeur de son sexe. Vous pouvez, avec la grce de
Dieu, faire de cet amour une amiti, vous le devez, mon cher fils. Ne
fuyez donc pas madame Mirbel, mais efforcez-vous de transformer votre
coupable tendresse pour elle, et ne l'induisez pas au pch... Mon
Philippe, vois  quel point j'ai pardonn la faute que ton amour pour
cette pauvre femme t'a fait commettre envers moi: je vais prier,
implorer Dieu afin qu'il lui donne la force de te rsister!

Philippe accepta ingnument cette conclusion, dlivr du remords
d'avoir t violent, et surtout incapable de souponner sa mre d'une
telle astuce. Habitu  ces formules plus jsuitiques que vraiment
religieuses, pris au pige de cette dvote, il fut bien prs de sourire
de la navet de ses conseils qui tendaient  prouver  ce fils combien
la rigide bourgeoise souponnait peu ce qu'est l'amour au coeur d'un
homme.

Il n'y eut plus jamais, entre eux, d'autre explication;  partir de ce
jour, madame Montmaur fut d'une habilet rare dans ses relations avec
madame Mirbel. Personne ne remarqua avec quelle savante rouerie la mre
prude sut  point fermer les yeux, et Magdeleine, la seule intresse 
dcouvrir cette tactique, eut l'esprit trop dlicieusement distrait pour
s'en soucier.

Danans, proccup de divertir ses amis, installa pittoresquement un
tennis dans un plant de cerisiers. Il sacrifia quelques arbres et, 
l'ombre des autres, ceux de ses htes qui ne jouaient pas regardaient
les longues parties qui, presque chaque jour, s'organisaient soit entre
eux, soit avec quelques chtelains des villages environnants et mme des
baigneurs de Royat connus des uns ou des autres et qui trouvaient
toujours un accueil plein de cordialit chez les Danans. Les parties
taient parfois si animes, qu'un jour, en plein jeu, le peigne de Magda
tomba, et ses cheveux blond dor et onds roulrent en une masse
brillante sur ses paules. C'tait son tour d'avoir _le service_. Dans
sa fougue  dfendre la partie, elle cria: Philippe, ramassez mon
peigne, gardez-le, je peux jouer ainsi, je ne veux pas couper nos
chances!

Philippe le prit et le serra. En passant alternativement d'un carr dans
l'autre, comme il jouait prs du filet, il s'approchait des groupes
forms des deux cts du court par leurs amis, et entendait les propos
changs:

--La princesse est tonnante, disait Tanis; elle semble avoir vingt ans
sous ce grand chapeau, avec ses cheveux pars. Quelle exquise nature...
quelle vitalit, quelle grce et quelle souplesse de mouvements! Elle
joue comme si elle n'tait pas tout simplement le plus admirable cerveau
que je connaisse. Diversit, c'est sa devise et son charme. Elle est,
 quatre heures, une jeune fille, le soir, un philosophe.

La partie gagne, Magda alla vers un cerisier, loin des groupes, et
commena de relever ses cheveux, tandis que Philippe,  deux mains, du
bout des doigts, tenait devant elle sa petite glace en or.

--Hein?... quelle victoire, Philippe! battus, les forts! et par nous
deux encore! Aussi j'ai une chaleur et une soif! Donnez-moi des cerises,
dites?...

Il abandonna la glace et, d'un bond, ayant atteint une branche, il la
fit ployer jusque devant Magda qui en cueillit quelques bouquets. Au
moment o il allait lcher le branchage, elle s'cria: Oh! cette
belle-l encore! Et le rameau inclin jusqu' son visage, ses mains
tant pleines, elle tendit la bouche et prit le fruit brillant entre ses
dents. Mais le bras fatigu de Philippe laissa chapper la branche; la
cerise cueillie par les lvres de Magda, et qu'elle tenait  peine
emprisonne au bord de sa bouche, tomba par terre.

Philippe s'agenouilla, la ramassa sur l'herbe, puis, regardant la jeune
femme, lentement il mangea la cerise.

Magda, trouble, ne dit rien, craignant de rompre l'motion exquise,
pleine de jeunesse et de vie, qu'elle sentait en eux.

Le meilleur de l'amour n'est-il pas contenu dans ces puriles joies des
plus petites choses?

Elle s'imprgnait de Philippe chaque jour davantage, s'accoutumant  ses
furtives tendresses de gestes. Leurs frlements semblaient si naturels
qu'elle n'en ressentait qu'une vive douceur, sans apprhension ni
crainte. Dans le coeur rest libre de Magda, l'amour chaste de
Philippe s'tait doucement insinu et le remplissait tout entier.

Ce sjour en pleine nature devint pour eux une longue srie de joies
infinies, sans nom. Leurs motions eurent les enivrements de l'amour
sans en avoir les tourments, et comme l'infini est le domaine du
coeur, cet amour se dveloppa, satur de dlectables sensations, sans
vides et sans bornes, s'y panouit comme deux fleurs divines nes sous
le mme souffle,  la mme heure. Et Philippe et Magda auraient pu dire:
Une me est en mon me.

Nul ne s'tait aperu de cette nouvelle tendresse qui closait sous les
pas de la jeune femme, tant chacun tait habitu  la traiter d'une
faon cline et aimante. Une seule fois, Tanis lui dit:

--Princesse, je ne vous ai jamais vue tre aussi femme; que se
passe-t-il qui vous change et, par instants, m'affole? Ah! Magda, si
vous aviez voulu...

Ce fut la seule remarque qui et pu mettre Magdeleine en garde contre le
nouveau sentiment qui l'envahissait, encore le pouvait-elle?

Sa vie continuait donc d'tre douce et tranquille. Marie-Anne, en habile
matresse de maison, savait, pour chacun, varier et multiplier les
distractions. Une chtelaine voisine lui aidait  renouveler les parties
en attirant aussi chez elle ses invits. Madame de Barjols avait sa
proprit  trois quarts d'heure  peine de Fontana. On y arrivait par
un chemin de montagne trac en plein bois. La route tait si jolie,
qu'on la faisait volontiers deux ou trois fois par semaine; son
lawn-tennis devint presque aussi suivi que celui de Fontana. Un jour
qu'on devait s'y runir, Magdeleine s'tant attarde  crire, avait
pri qu'on ne l'attendt pas pour partir.

Seule dans sa chambre, son courrier termin et craignant d'arriver trop
en retard, elle se hta de quitter sa robe de foulard pour revtir le
costume de flanelle et les souliers plats des joueurs de tennis. Fugeret
s'tait charg de sa raquette. Vive et rapide, elle descendit les
escaliers et resta tout tonne de voir le sol dtremp; une pluie
d'orage tait tombe sans qu'elle s'en apert.

--Je vis donc dans les nuages maintenant? comment n'ai-je rien vu ni
entendu?

Plus elle avanait dans le chemin sous bois, plus tout ruisselait d'eau.
Les mousses en taient gonfles. Chaque brin d'herbe ployait sous la
goutte de diamant irise par les rayons de soleil qui transperaient la
haute futaie. La pimprenelle parfumait l'air et, parfois, d'un arbre 
fruits sauvages encore sans feuilles, puis par tant d'eau, neigeaient
des ptales blanc ros sur la terre. Les cureuils sautaient dans les
branches hautes, les oiseaux chantaient. Magda jouissait de ces choses.
Elle sentait son coeur se dilater et et voulu prolonger sa promenade
solitaire.

En arrivant dans la proprit de madame de Barjols, surprise de ne voir
personne au tennis, elle se dirigea vers la maison et entra au salon,
cherchant des yeux les raquettes. Elles taient alignes sur la table,
prs d'une fentre.

--Personne? murmura Magda, et une flambe dans la chemine pour scher
les promeneurs au retour, sans doute... Mais o peuvent-ils donc tre
tous?

Elle s'avanait vers les raquettes, lorsque, en approchant, elle vit la
sienne couverte de merveilleuses roses-th. Prenant les fleurs dans ses
mains elle respira avec ivresse leur senteur pntrante. En se
retournant pour s'en aller, Philippe lui apparut, debout, au fond de la
pice.

--Ah! fit-elle, vous tiez l?

--Oui. Je vous attendais. Les autres ont prfr faire une promenade,
l'averse de tantt ayant rendu le sol du tennis impraticable. Je suis
rest pour vous prvenir et vous conduire vers eux...  moins que... Ah!
madame, madame, je vous en conjure, coutez-moi!

Alors, prenant ses mains, la forant de s'asseoir sur le canap prs du
feu, d'une voix basse, il dit son grand amour.

Elle coutait, tremblante; de temps en temps elle niait les choses qu'il
disait:

--Vous croyez m'aimer... C'est folie! Je suis plus ge que vous de
douze ans... Je suis vieille, Philippe, croyez-moi, c'est un caprice
d'enfant... Une fois de retour  Paris, vous n'y songerez plus.

Mais il ne l'coutait pas. Il racontait la tendresse que, depuis deux
ans, il prouvait pour elle; comment cela tait n en lui doucement, au
point qu'il ne voyait plus qu'elle au monde, et comme elle lui
paraissait fine, intelligente et belle...

--Vous m'avez form l'esprit et le coeur sans vous en douter. Je ne me
plais que l o vous tes. J'ai besoin de vous voir, de vous sentir prs
de moi pour tre heureux. Je ne suis pas digne de vous, pourtant, j'en
ai conscience. Qu'importent nos ges, qu'importe tout!... je vous aime,
madame, je vous adore... Le moindre de vos gestes m'emplit le coeur
d'amour... que faut-il dire pour vous convaincre... hlas, je suis un
enfant... Eh bien, lisez dans ces yeux d'enfant, lisez dans cette me
d'enfant, le grand amour de l'homme, et ne me laissez plus si
abominablement, si cruellement souffrir...

Il tait  genoux et lui entourait la taille de ses bras; son visage,
renvers en arrire, se montrait dans toute sa beaut d'homme rebelle 
la douleur d'aimer. Ple, les yeux cerns et comme noys de larmes, la
bouche crispe, les lvres entr'ouvertes et laissant voir la blancheur
des dents, tout haletant d'un dsir fou, il enserrait doucement Magda et
se soulevait insensiblement vers sa bouche.

Elle, le coeur battant, effare, folle d'une ivresse montante faite de
dsirs contenus, de tentation et de surprise, ferma les yeux, ne sachant
plus se dfendre, et laissa les lvres de Philippe se poser sur les
siennes.

Ce fut un long baiser qui les brisa tous deux.

Philippe, suffoquant d'motion  la ralisation de son rve, clata en
sanglots. S'arrachant de Magda, il roula sa tte sur les genoux de la
jeune femme et, enfoui dans les plis de sa robe, tout bas, il pleura.

Peut-tre Magdeleine aurait-elle eu la force de sortir triomphante de
cette crise aigu si elle s'tait termine dans une manifestation
diffrente. Le chagrin de ce jeune homme, ses pleurs que, dans leur
affolement  tous deux, elle ne songea pas  discuter, firent plus pour
lui que tous les savants propos qu'il aurait pu tenir.

D'un geste doux et lent, elle releva le visage de Philippe, lui mit sur
le front un long baiser plein de maternelle tendresse, et dit:

--Ne pleurez plus, Philippe... je vous aime!...

Il se redressa triomphant, et ne vit pas, dans l'attitude et le regard
mlancolique de son amie, la douloureuse et muette interrogation que
son coeur, son pauvre coeur meurtri dj et qui reprenait vie,
jetait dsesprment  l'avenir.

Magda s'tait jusqu'ici trouve si forte contre toute tentation! Certes,
elle avait vu des hommes  ses pieds; elle avait senti de rudes dsirs
l'effleurer; mais, impassible, elle tait reste rebelle  des passions
autrement loquentes que celle-ci. Sa force morale l'abandonnait.
L'ayant crue nergique pour la lutte, tout  coup elle la sentait
borne. Une cause extrieure invisible, matrielle peut-tre et qui
restait insaisissable  son raisonnement le plus serr, surpassait cette
force, infiniment. Elle souffrait et il lui paraissait dlicieux de
souffrir cette souffrance.

Philippe, assis auprs d'elle maintenant, l'ayant sentie conquise, en un
geste clin posa sa tte sur l'paule de son amie.

Le soir tait venu. Un grand calme pntrait du dehors jusqu' eux. Ni
l'un ni l'autre n'osait bouger, de peur de rompre le charme dont ils se
sentaient envahis.

Tout bas, comme un enfant interroge sa mre, Philippe murmurait, la
bouche sur le cou de Magda:

--Chrie, chrie adore, vous m'aimez, n'est-ce pas?

Et le rythme de son souffle emplissait Magda de frissons qui se
perdaient dans ses cheveux.

Des voix, lointaines encore, se firent entendre. La troupe joyeuse
revenait.

Ils se levrent rapidement, gns de se trouver dans l'obscurit,
honteux de leur attitude langoureuse de tout  l'heure.

Lui surtout, dans la peur d'une surprise, se redressa avec un
arrachement d'elle qui serra le coeur de la jeune femme. Ils
n'changrent ni un baiser, ni une treinte Philippe passa la main dans
ses cheveux pour leur redonner le pli habituel, lissa sa fine moustache
et, ayant ainsi secou l'motion, la tendresse ambiante qui les unissait
et semblait fondre en une leurs mes, il se trouva correct et prt 
recevoir ceux qui rentraient.

Magda, le coeur engourdi d'amour, incapable d'une force semblable, le
regardait surprise et triste. Elle eut l'intuition nette et rapide qu'il
en serait ainsi toute leur vie: une tendresse  heures spciales et, le
reste du temps, une froideur de maintien bien douloureuse  accepter et
qui ferait Philippe libre d'allures avec toutes,  l'exception d'elle.

Alors, la joie douce ressentie en cette minute suprme d'affolement
s'vapora, lui laissant au coeur un grand vide. Tout tait fini pour
elle... Elle ne se sentait pas capable de se reprendre; le baiser
qu'elle avait accept de Philippe et qu'elle lui avait rendu, la
faisait sienne irrmdiablement. Et dans cette dtresse d'me, que
Philippe ne vit ni ne comprit, des larmes coulrent, silencieuses, de
ses yeux.

De quelle blessure son coeur saignait-il?

Elle n'aurait su le dire, pourtant sa pense tait crase par ce court
dsespoir.

On entra. Ce fut un lger tumulte d'arrive, des allumettes craques
pour sortir de la demi-obscurit, des exclamations de les trouver l
tous deux, qui donnrent  madame Leprince-Mirbel le temps de se
remettre.

Et lorsque les lumires eurent t apportes, nul n'aurait pu voir que
deux vies venaient de se heurter, de s'accrocher, de se souder l'une 
l'autre, pour le partage des douleurs plus encore que pour celui des
joies.

Les conversations s'entre-croisrent. Devant tout ce monde, Philippe osa
se rapprocher de Magda. Elle s'tait leve et se tenait debout devant
la chemine, prsentant un de ses pieds  la chaleur du feu renaissant.
Elle tait charmante d'attitude et semblait recueillie.

La virulente jeunesse de Montmaur ne lui mettait pas au coeur les
langoureuses penses que ressentait son amie; plein d'amour, jouissant
de son triomphe, heureux  avoir envie de crier son bonheur  tous, il
s'approcha d'elle et, prenant le prtexte d'arranger le feu, il
s'agenouilla.

Pendant une minute, il tint le petit pied de Magda dans ses mains puis,
levant les yeux vers elle, il sourit et tendit amoureusement ses lvres
en forme de baiser.

Elle fut heureuse de cette prise de possession devant tous, et dcouvrit
avec tonnement la soumission tendre de son tre pour celui qu'elle
aimait et qui, bien involontairement, l'avait dj fait souffrir.

L'heure du dpart arriva. Une pluie fine tombait maintenant. Dehors,
grce aux nuages orageux, il faisait presque noir. La lune, dj leve,
jetait l'ombre nette des arbres sur le sable des alles, et des perles
de pluie scintillaient dans l'herbe des pelouses.

Deux voitures attendaient devant le perron. Marie-Anne monta dans la
premire, un landau, avec madame Montmaur, Tanis et Fugeret; elle
voulait y entraner Magda, mais Philippe, d'autorit, dclara qu'elle
prfrait la Victoria.

Ils laissrent donc passer cette premire voiture, et Magda s'engouffra
sous la capote baisse de la seconde.

Philippe, profitant de l'obscurit et sous le prtexte d'installer la
couverture sur les pieds de la jeune femme, chercha  l'treindre.
Magdeleine eut honte de cette caresse furtive et murmura:

--Non, cher!--d'une voix si harmonieuse que Philippe en fut remu
jusqu'aux moelles.

Il demanda:

--Puis-je me mettre entre vous et Paul Danans? je me ferai bien petit,
ou prfrez-vous que je rentre  pied par la fort, madame?

--Montez, dit Magda.

Paul arrivait auprs d'eux. Ils se blottirent tous trois dans la capote,
Philippe, ravi de sentir Magda si prs de lui, elle encore sous l'empire
d'une motion contenue qui l'anantissait.




DEUXIME PARTIE


Depuis l'change du baiser qui avait uni leurs vies, Magda ne cherchait
plus  lutter contre l'envahissement de cet amour. Dans un entranement
de folie, elle jouissait de la prsence de Philippe, des mots qu'il lui
disait, de la tendresse ardente qu'il lui tmoignait lorsqu'ils se
trouvaient un instant seuls. Elle ne songeait pas au dnouement de cette
situation. Tout entire au bonheur d'aimer, d'tre aime, elle entrait
dans la phase dlectable des dsirs encore chastes et des enivrements
qu'ils causent.

La vie lui paraissait bonne, tout lui devenait joie; elle s'panouissait
comme une fleur, et ses amis plus que jamais sous son charme, blouis de
cette transformation, n'en cherchaient pas la cause.

Elle n'tait plus seulement la charmante, mais l'affolante Magda. Elle
n'avait plus trente-six ans, mais vingt ans; son sang fluide courait
sous la pleur de sa chair et lui rendait l'clat de la jeunesse; ses
yeux semblaient mouills, attendris de dsirs rprims; elle devenait
belle de la beaut paenne, tentatrice, et comme elle avait une me
haute, le mlange de ces deux forces la rendait irrsistiblement
sduisante.

Marie-Anne lui disait:

--Qu'as-tu? Tu es si belle, si au-dessus de nous toutes, si charmante,
si enchanteresse, que j'en arrive  chercher tes ailes?

Magda s'tait dtourne et, tout bas, murmurait  Philippe:

--Vous tes mes ailes...

L'heure du bain lui tait particulirement agrable. Dans la petite
cabine, seule, alanguie et repose par cette eau qui courait tide
autour de son corps, la tte appuye sur le bord en marbre de la
baignoire, elle n'entendait que le son lointain de la musique du parc se
mlant aux gloussements de l'eau courante, et songeait  Philippe,  son
amour, sans craindre qu'un regard devint le secret de sa pense.

--Pourquoi l'aimer?... Pourquoi? Parce que... Oh! quelle douceur
d'aimer! Ai-je bien pu vivre avant cela? Je ne sais ce que j'tais... Je
ne retrouve rien en moi de la Magda d'autrefois. Tout ce que j'ai
souffert est oubli... J'aime... j'aime... mon coeur clate...
j'touffe d'une joie inconnue, immense, sublime... Et j'ai ni l'amour!
Mais il n'y a que cela au monde! sans amour il faut mourir.

Les vers de Mtastase lui revenaient  l'esprit:

    Sentirsi, oh Dei morir
    E non poter mai dir
    Morir mi sento!

Elle les transformait et murmurait: O Dieu! se sentir vivre et n'oser
dire: Je me sens vivre!

Les lans de leurs coeurs lui causaient une volupt secrte qu'elle
et voulu rvler au monde entier, dans un triomphe de son tre; hors
son amour, tout lui semblait nant. En un tel transport, l'ide de la
chute s'vanouissait, perdue dans un brouillard de tendresse.
D'ailleurs, chaste absolument, elle n'y songeait pas. Deux fois
Philippe, se trouvant seul avec elle, l'amena au sentiment de la ralit
brutale de l'amour; mais ces baisers drobs fondirent si bien leurs
deux mes, que cette ivresse les entrana hors de toute matrialit.
Philippe, d'ailleurs, tait un dlicat; il ne voulait pas compromettre
la sublimit de leurs joies par une solution htive. Quelques jours
restaient encore avant le retour  Yerres; il les considrait utiles 
leurs fianailles, craignant malgr lui que Magda ne se drobt.

Tout s'arrangea de telle sorte que Philippe fut oblig de quitter
Fontana avant Magdeleine. Il dut s'incliner devant la volont de madame
Montmaur. Puisque cette volont avait ploy devant la sienne, il ne
voulut pas rsister, craignant des reprsailles qui eussent pu veiller
les soupons de leurs amis et compromettre Magda.

L'heure des adieux approchait. Magda fut tonne de se sentir si lche
devant ce lger chagrin. Courir le bois  cheval avec Philippe, sentir
le frlement de son corps, se parer des roses donnes par lui, entendre
sa voix, couter vibrer son coeur, ces bonheurs qui n'taient rien et
qui taient tout, allaient donc lui tre ravis?

Elle ne sut pas rsister  la prire de Philippe, la veille de son
dpart, qui implorait d'entrer le soir chez elle pour convenir de ce
qu'ils dcideraient l'un et l'autre au sujet de leur future rencontre,
et se dire un adieu moins banal et moins froid que celui qu'ils se
devraient faire devant tous.

Lorsque Magda rentra dans sa chambre elle dut, pour ne pas veiller les
soupons de sa femme de chambre, se dvtir de sa robe du soir; mais,
prtextant des lettres  crire, elle demanda son peignoir, une longue
robe de crpe mauve, o la mousseline de soie mettait autour du col
ouvert et des manches courtes l'envolement de nuages transparents. Ses
mules passes aux pieds, le verrou de la porte laiss ouvert, elle alla
s'tendre sur sa chaise longue et attendit.

Enserr par la soie souple et mate, son corps gracile se dtachait
lgant dans la pnombre de la chambre. Sa tte blonde, pose sur un
coussin de velours vert ple, en recevait les reflets adoucis qui
donnaient  son visage des carnations bizarres. Toute enveloppe de
grce, elle avait l'air d'une Willis amoureuse attendant l'tre
surnaturel qui l'avait charme.

La jeune femme coutait les bruits de la maison s'apaiser; peu  peu le
silence se fit. Sa respiration courte lui sembla alors si bruyante
qu'elle essaya de l'attnuer en aspirant l'air  longs traits. Son corps
frissonnait d'une ardeur contenue qui la faisait plir. Enfin un bruit
imperceptible vint jusqu' elle, la porte s'ouvrit, Philippe parut.

En le voyant entrer, Magda s'tait redresse. Elle ouvrit lentement les
bras, Philippe vint s'y blottir et tomba  genoux.

D'abord ils ne parlrent pas; puis des mots sans suite expirrent sur
leurs lvres. Affol d'amour, gris du parfum de Magda, Philippe, prs
de s'vanouir sous l'intensit de son dsir, se tenait tout contre elle.
Peu  peu ils se calmrent et Magda, tout bas, murmura: Je vous aime!

Ses lvres effleuraient l'oreille du jeune homme; il tourna doucement la
tte et reut sur le front, sur les yeux, sur tout le visage, cette
caresse parle: Je vous aime...

Lorsque ces mouvements eurent amen les lvres de Philippe prs des
lvres de l'aime, ils restrent ainsi un long temps mlant leur
souffle, s'effleurant  peine, me contre me, coeur contre coeur,
dsir contre dsir.

Magda s'arracha la premire  cette ivresse; elle passa sa main sur les
cheveux coups court du jeune homme; leur frottement soyeux lui donna un
frmissement; elle pensa: Tout m'est caresse, venant de lui.

Ils convinrent de s'crire. Puis, Magdeleine promit de revenir  Yerres
huit jours aprs le dpart de Montmaur. Celui-ci, insinuant, demanda:

--Et aprs?

--Aprs?... Eh bien! nous nous verrons tous les jours  Yerres, vous
viendrez peindre des coins du parc pour que nous soyons de plus longues
heures ensemble.

--Et aprs?

--Aprs?... Nous passerons nos soires  lire,  faire de la musique, 
philosopher avec nos amis.

--Et aprs?...

--Aprs?... Mais je ne sais plus... et puis, monsieur est-ce  moi de le
dire?...

--Ah! chre, chre femme adore!... Aprs, un jour vous viendrez avec
moi, chez moi; vous y respirerez une telle atmosphre d'amour, vous y
sentirez tant de respect, tant de dvouement amass pour vous,
qu'aprs...

Mais  son tour il s'tait arrt. Finement, Magda interrogea:

--Aprs?

--Aprs?... Ah! je ne sais plus... je deviens fou! Eh puis, madame,
est-ce  moi de le dire?

Magda lui ferma la bouche avec sa main, qu'il baisa. Ils passrent ainsi
deux heures nervantes, brves, infinies, et se quittrent dans un
arrachement de tout l'tre, alanguis d'motion et de volupt.

Le matin, vers cinq heures, la voiture partit qui emportait  la gare de
Clermont, Philippe et sa mre; Magdeleine se leva, mit son peignoir
encore tout froiss des treintes de son ami, et se plaa au balcon pour
qu'il l'apert. La route passait au loin, devant les fentres.

Madame Montmaur tait dans le coup. Philippe, sur le sige, conduisait.
En apercevant Magda, il ta son chapeau et l'agita en signe d'adieu. La
voiture disparut au tournant du chemin. Magdeleine, tristement mue,
continua de regarder l'horizon. L'humidit de la nuit baignait encore
les feuilles des chtaigniers, et les hautes tiges noires des sapins
restaient enveloppes de brouillard; le jour tait blafard et triste.
Elle rentra dans sa chambre qui lui parut vaste, dsole; son chagrin la
reprit. Mais comme c'est un des miracles de l'amour de faire trouver des
joies aux souffrances qu'il impose, elle prouva un plaisir secret 
voir le sentiment de son existence n'tre plus qu'un sentiment
d'aspiration vers Philippe.

Les huit jours qui la sparaient de son ami lui auraient paru plus longs
s'il ne lui et crit tous les jours, d'autant qu'elle ne devait laisser
voir  personne qu'il manquait  sa vie. Ces lettres l'aidrent  garder
l'humeur charmante qu'on lui voyait les jours prcdents.

Dans la premire, date du lendemain de son arrive  Paris, Philippe
disait:

Hier, je n'ai pas voulu vous crire; j'tais trop malheureux, ma lettre
vous et attriste... Je ne cesse de vous voir  votre balcon, o vous
avez eu la bont de vous montrer pour que mes derniers regards
s'arrtassent sur votre tre bien-aim. Un serrement de coeur
m'touffait lorsque la maison a disparu derrire les arbres, sans que
j'aie pu vous dire encore adieu. Si vous saviez comme je vous aime et
combien je souffre, vous reviendriez vite. Par moments, je crois sentir
la brume d'or de vos cheveux effleurer mon visage, je crois contempler
votre tendre regard; j'tends les bras pour vous enlacer, ils se
referment  vide, la vision chrie s'vanouit et je reste seul, si seul!
Ce mot est terrible. Pour la premire fois il frappe mon oreille d'un
bruit douloureux, sans cho. C'est que je vous aime de toute mon me,
c'est que vous tes toute ma vie. Revenez, revenez, chre tant aime,
ne prolongez pas ce supplice...

Magda mit dans sa rponse toute son me, sa grande et douce me. Elle
coupa une longue boucle de ses cheveux et envoya ainsi un peu d'elle 
son ami.

Elle se dit, se souriant  elle-mme:

--Comme je suis vieux jeu... Oh, les ternels recommencements des mmes
choses banales et dlicieuses!

Philippe rpondit  cet envoi:

Merci, merci mille fois; je n'aurais jamais os vous demander de
dtacher un rayon de l'aurole d'or qui entoure votre tte, si chre 
mes yeux,  mon coeur. Je vous aime, Magdeleine, ma Magdeleine, et je
rage d'tre loin de vous. Mon impuissance  vous dpeindre mon amour tel
que je le sens, m'exaspre. Ne jugez pas mon me sur la gaucherie de mon
style, considrez mon coeur comme un pauvre muet trs dvou et qui
n'est qu' vous seule, n'a jamais t qu' vous. Si vous y pouviez voir,
vous trouveriez votre image, vous, rien que vous, toujours vous.

PHILIPPE.

       *       *       *       *       *

Non certes,--crivait Magdeleine  son tour,--votre coeur n'est pas
un pauvre muet, mon ami, mais bien au contraire un coeur trs
loquent, trs pur, un coeur auquel je crois et que je sens tout plein
de moi.

Mon Philippe, je vous aime. Je vous aime avec l'entranement, le
recueillement, l'ivresse d'un grand, d'un unique amour. Des joies
divines nous sont rserves; j'ai senti tout mon tre vibrer d'une
trange sorte sous la chaleur de vos baisers.

Vous m'avez fait oublier, par l'amour, les douleurs de ma vie. Cher, je
vous en conjure, que ce sentiment soit grave et fort; c'est sa dure
qui, seule,  mes propres yeux peut m'absoudre. Maintenant que vous
m'avez rvl cette chose ineffable, je ne pourrais vivre sans vous
aimer, sans tre aime de vous. Ce douloureux dpart m'a montr que, pas
plus que moi, vous n'tes libre. Il faut donc nous crer un bonheur
plein de rserves et de sacrifices; il faut que nous soyons heureux
malgr les empchements, malgr nos amis qui nous guettent, malgr le
monde et ses cruelles lois, malgr tous, malgr tout.

MAGDA.

       *       *       *       *       *

Les lettres de Philippe, empreintes d'une ardeur vivement ressentie et
navement exprime, faisaient tressaillir de joie le coeur de
Magdeleine. A certaines heures, pourtant, elle prouvait des remords.
N'aurait-elle pas d lutter contre l'envahissement de cette tendresse?
Elle s'effrayait de s'en voir imprgne tout entire, au point de n'tre
plus matresse des mouvements de son me. Au gr de sa passion elle
devenait le ftu de paille emport par une trombe; son habituelle
nergie faiblissait dans la tourmente des espoirs fous et des amres
dsesprances.

Et, malgr tout, consciente du peu de belles annes qui lui restaient 
vivre, cette femme bondissait vers le radieux hasard qui plaait un
amour si jeune et si passionn sous ses pas, et elle se donnait dans un
de ces lans magnifiques que, seuls, peuvent prodiguer les tres
d'exception, car la vie s'y brle.

Madame Mirbel persuada donc Tanis et Fugeret de hter leur retour, et
cinq jours aprs le dpart des Montmaur elle arrivait  Yerres. En
chemin, ses amis lui proposrent de l'y accompagner; mais elle exigea
qu'ils reprissent leur libert et qu'ils continuassent leur route vers
Paris, la laissant  la station de Brunoy.

Sa joie fut vive, au sortir du wagon, de voir Philippe qui l'attendait.
Une charrette tait l pour emporter les bagages; elle monta dans le
dog-car de son ami et, rapide, le cheval partit au grand trot.

Cette rentre  la Luzire par les bois, les routes dsertes, les ravit;
ils se retrouvaient plus tendrement unis que lorsqu'ils s'taient
quitts. Ils discutrent, dans la tranquillit d'un sentiment partag,
l'organisation de leur vie. Philippe appelait Magdeleine: Ma femme
bien-aime. Cela mit un souci au front de Magda qui soupira:

--Songez-vous  l'incomparable bonheur de nous aimer comme nous nous
aimons, mais loyalement et le front haut? Hlas! ce bonheur n'est point
fait pour nous.

--Qui sait, chrie?

--Mme si j'tais libre, n'ai-je pas douze ans de plus que vous, mon
beau Philippe?

--Ne dites pas cela! Vous tes jeune, merveilleusement jeune, tandis
que, grce  mes cheveux aile de corbeau, je parais plus g de cinq
ans. J'ai donc trente ans, la distance n'est plus si grande.

--Puisque vous m'aimez telle que je suis, je ne regrette rien; soyons
heureux, vous l'avril de ma vie, moi l'automne de la vtre, et jouissons
de l'heure prsente qui nous est si douce.

Leurs yeux plongeaient dans leurs yeux; ils en restaient extasis, avec
dans le coeur une joie innarrable.

Philippe avait lou  Paris un rez-de-chausse: un vestibule, un petit
salon prcdant une grande chambre et un cabinet de toilette. Il fit
tendre le tout de soie mauve, pour garder  jamais le souvenir de la
robe que portait Magda le soir de leurs premires intimes tendresses, la
nuit des adieux  Fontana.

Philippe expliqua ces choses gravement, en s'excusant, presque confus,
car il avait le respect de son idole.

Mais la jeunesse de Magdeleine prte  s'enfuir et qu'elle et voulu
prolonger depuis qu'elle aimait, la poussait  accepter la rapide
closion d'un amour sensuel; elle se serra clinement contre lui et,
tout bas, demanda:

--Quand verrai-je les folies faites par mon ami?

--Ah! que vous tes bonne, comme je vous aime. Magda, voulez-vous...
demain?

--Demain? c'est bien tt pour que j'aie le prtexte de me rendre 
Paris. Pauvre tante Rose! Je vais la tromper... j'en ai une honte
douloureuse... et pourtant le bonheur immense que je ressens d'tre
aime me fait tout oublier... Eh bien, voyons, nous sommes aujourd'hui
lundi... Voulez-vous jeudi?

--Pas mercredi, Magda?

--Oh! cher...

--Eh bien, non, non, jeudi... c'est convenu. Vous mettrez un peu
d'esprit dans la disposition des meubles... ce sera charmant; vous
verrez quel gentil coin... il y a un piano, nous ferons de la musique,
ce sera dlicieux, vous verrez, vous verrez!

Il parlait avec vivacit pour distraire Magdeleine que la pense de cet
arrangement brutal de leurs tendresses,  heures et jours dtermins,
avait tout  coup rendue songeuse.

C'est la douleur des mes dlicates ces joies prvues de l'adultre,
discutes par avance, prises htivement, avec une crainte affolante de
tout: d'tre malade le jour convenu, ou reconnue en entrant furtivement
sous une porte; de s'arracher des bras de l'aim et de se retrouver tout
 coup seule dans la foule de la rue, alors qu'il et t si bon de
rester encore ces instants-l ensemble, marchant unis dans la vie au
grand jour comme on est unis dans la vie secrte.

Magdeleine secoua sa tristesse, ne voulant voir que la joie d'tre
aime. La volubilit de la phrase dite par son ami lui avait montr
qu'il sentait la cause de cette tristesse. Ces comprhensions de penses
non exprimes centuplent l'amour des tres fins; c'est la pierre de
touche des coeurs pareils.

Ils arrivaient  la Luzire. Tante Rose avait fait une surprise qui
devait tre infiniment agrable  sa nice: les Montmaur dnaient chez
elle.

A peine descendue de voiture, madame Leprince-Mirbel monta dans sa
chambre. Depuis qu'elle aimait et qu'elle tait aime, elle mettait
encore plus de recherche dans l'arrangement de ses toilettes. Elle
reparut bientt vtue d'une robe d'un bleu si ple que ses yeux bleus en
semblaient foncs; si collante et si savamment unie qu'elle dessinait
toutes les rondeurs de son corps mince. Magda n'avait que l'ge de
Philippe dans cette toilette exquise de simplicit. Madame Montmaur et
mademoiselle de Presles ne purent retenir une exclamation en la voyant
entrer, tant elle tait charmante et jeune; quant  Philippe, il resta
ce qu'il tait toujours, froid en apparence, mais intrieurement bloui
et profondment mu.

Ces deux journes qui sparaient Magda de la visite au logis passrent
rapidement pour elle. A Yerres, elle voyait Philippe pendant de longues
heures, et ils purent, sous l'ombre des arbres sculaires du parc,
retrouver les chastes extases des journes et des soires de Fontana.

Jules Governeur, dj rinstall au pavillon, avait, ainsi que Jean
Biroy, replong Magdeleine dans le courant intellectuel dont elle
n'aurait su se passer. Cette vie double de l'esprit et du coeur lui
donnait un rayonnement que remarqurent ses amis.

Le jeudi, Biroy devant aller  Paris aprs le djeuner, Magdeleine
convint qu'ils partiraient ensemble, et s'arrangea pour que l'on crt
qu'elle dnerait avec lui et que tous deux reviendraient par le dernier
train.

Vers quatre heures, elle arriva  l'appartement dans une toilette
sombre, le visage voil. Philippe, qui guettait toutes les voitures
depuis une heure, se prcipita au-devant d'elle et la fit entrer avant
que personne ait pu l'apercevoir. Le coeur de Magda battait; mue,
ple, elle se dgagea des bras de Philippe et, presque sche et brusque
 force d'motion contenue, elle examina l'appartement. Lui, trs
troubl aussi, semblait froid. Ils parlrent de choses indiffrentes
comme si leur grand amour, tout  coup, tait mort.

Lentement pourtant, ils reprirent possession d'eux-mmes. Sur la
chemine du salon, des roses s'panouissaient dans des vases de
cristal. Le jour, tamis par des rideaux et des stores, arrivait trs
doux sur la tenture mauve. Ce n'tait pas le logis banal, lou en hte
pour des caresses de passage, mais l'appartement encore un peu nu d'un
jeune mnage, avec quelques menus et jolis bibelots qui semblaient des
prsents faits aux jeunes poux. Une lampe d'argent, trop petite pour le
couvert dj dress qu'elle devait clairer plus tard, tait sur une
table en un coin du salon.

De nombreux coussins juxtaposs, semblables de forme et de dimension 
ceux dont s'entourait Magdeleine chez elle, couvraient ple-mle le
canap. Cette attention gentille la fit sourire et brisa la gne entre
eux. Magda tendit la main  Philippe et dit en lui dsignant les
coussins:

--Ils sont les mmes, exactement, que les miens.

--Je crois bien, je les ai dessins un  un en cachette, dit Philippe,
souriant d'une manire un peu contrainte.

--Mais alors... personne, personne au monde ne doit entrer ici: cela
seul suffirait  me faire souponner.

--Quelles penses avez-vous, Magda? Ce logis est  vous, bien  vous,
nul ne saura qu'il existe et hors vous et moi jamais personne n'y
entrera, je le jure.

Philippe prit une des mains de la jeune femme dans les siennes; ils
taient debout l'un devant l'autre; Magda posa sa tte sur la poitrine
de son ami et murmura:

--Mon Philippe!

perdu, il la serra dans ses bras et lui mit d'ardents baisers sur les
cheveux.

Elle tomba assise sur le canap, et,  ses pieds, il osait maintenant
lui dire ses litanies d'amour.

L'ayant dbarrasse de son vtement, de son chapeau, il la dganta et
baisa ses mains; tout son bonheur tait revenu.

Il demanda:

--Continuez-vous l'inventaire de votre logis?

Elle se leva, Philippe la prit par la taille et ce fut ainsi, tendrement
enlacs, qu'ils pntrrent dans la chambre claire par les candlabres
de la chemine.

Les volets et les grands rideaux des fentres taient clos; partout se
rptait la mme tenture de soie mauve; mais les draperies du lit,
doubles d'une toffe japonaise  peine rose, brode d'oiseaux et de
branchages d'or, rompaient la monotonie de ce ton uniforme. pandues sur
le lit, des gerbes de fleurs ples s'panouissaient... c'tait une
jonche frache et immacule exhalant ses parfums.

Magda se serra contre Philippe dans un transport d'amour.

Lui, trop mu pour parler, la fit asseoir et la tint longtemps appuye
contre son coeur; ils taient retombs dans l'extase.

A peine dnrent-ils; une grande motion les treignait. Ils rentrrent
dans la chambre. Magda, surprise de son trouble, se sentit prte  se
moquer d'elle-mme et essaya vainement d'tre gaie. Ils avaient soif,
l'motion leur brlait la gorge.

Philippe, un instant, s'loigna pour aller chercher une coupe de
champagne. Pendant sa courte absence Magda s'tait leve; elle vint
jusqu' la psych, s'y regarda machinalement et se trouva laide. Son
costume noir faisait tache dans la douceur des tons effacs de la
tenture du logis. Tristement elle pensa:

Ceci reprsente bien ta situation, pauvre femme! Tu viens en deuil de
tes dsirs morts, de tes rves vanouis, en deuil des beauts de ton
corps, des trsors de ton coeur dj vieux, dans une maison pare pour
l'amour. Tu viens t'offrir  un tre plein d'esprance, de jeunesse et
de beaut; va, pauvre folle! Regarde ce deuil de ta robe, qui sera
peut-tre l'image de ta vie amoureuse!

Et des larmes coulrent sur ses joues.

Philippe rentra. En la voyant immobile et triste devant la glace, il
devina ses penses et, l'arrachant par un baiser  sa contemplation, il
dit:

--Chre, la robe que vous portez n'est point celle qui vous convient
ici. Il y a l un peignoir fait pour vous.

Il lui prsenta une longue robe de satin blanc garnie d'une dentelle
ancienne. Magda, extasie, s'tonna qu'il et ainsi, dans un gnie de
tendresse, pens  tout.

--Ma bien-aime, murmura Philippe, permettez-vous que je sois votre
femme de chambre?...

Elle n'eut pas la force de rpondre.

Alors, avec une habilet qu'elle ne s'expliquait pas, doucement il la
dvtit et lui passa la robe.

Magda, brise d'motion, se blottit contre Philippe. Chaque minute qui
s'coulait leur semblait contenir une dose d'ivresse capable de les
faire mourir de joie, et dans ce grand silence de leurs lvres ils
entendaient le bruit des battements de leur coeur...

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

Ce furent d'inoubliables heures. Il se trouva que Magda tait l'absolu
rve de Philippe, comme Philippe tait l'absolu rve de Magda; rien de
discord entre eux: ils taient l'un pour l'autre la chair de leur chair,
l'me de leur me.

Magda, au lieu du remords qu'elle s'attendait  ressentir, ne songeait 
rien, tant il y avait harmonie entre leurs deux tres. Pas un geste,
pas un mot, pas une pense, durant ces heures d'amour, n'avaient rompu
le charme dont tous deux s'taient sentis envelopps.

Philippe semblait encore plus heureux que Magda. Il avait dj tent
d'aimer, et jamais aucune femme ne lui avait donn une pareille
plnitude de sensations. Il trouvait en elle une pudeur, un abandon, une
passion qui centuplaient ses joies. Ils venaient de faire un mariage de
coeur, avec une telle conformit d'motions passionnelles que, par
rare exception, le fait se trouva plus merveilleux que l'ide, le
plaisir plus puissant que le dsir. Cette fois, la possession fortifia
l'amour. L'exaltation d'me de Magda absolvait sa chute. Tout l'art
d'aimer de Philippe procdait de son coeur, non de son cerveau. Des
baisers en fleurs taient sur leurs lvres, un dsir toujours renaissant
les treignait, leur sang semblait avoir rompu ses artres pour couler
en flux houleux  travers leur corps.

Ils s'veillrent inassouvis et leurs yeux, en plongeant dans leurs
yeux, eurent des blouissements de joie.

En s'apprtant pour partir, Magda fut surprise de se trouver trangement
belle Avec un culte paen pour son corps qui venait de se rvler si
puissamment sducteur, et qu'elle sentait avoir une part gale  celle
de son coeur dans la conqute de Philippe, elle rpandit des parfums
sur elle et s'en imprgna toute.

Surtout tonne de l'expression de ses yeux, elle songeait:

--L'amour m'a rendu la jeunesse.

Elle rentra au salon o l'attendait Philippe. Il avait group
quelques-unes des fleurs pandues sur le lit et les serrait dans un
petit meuble de forme frle.

--Ceci, Magda, est le tabernacle; ces fleurs s'y faneront et y
demeureront en souvenir de la chre nuit d'amour.

Il se retourna vers Magda, la vit transfigure; alors s'agenouillant 
ses pieds:

--Vous tes belle, ma bien-aime, si belle que je me trouve indigne de
vous. Ah! je vous aime... je vous aime et c'est pour la vie, je le sens.

Elle le releva, le baisa doucement au front et dit:

--Moi aussi, mon Philippe, je vous aime.

Le son de sa voix emplit de batitude le coeur du jeune homme; ils se
serrrent l'un contre l'autre et durent se faire violence pour
s'arracher  ces tendresses...

Dehors, le ciel tait sombre, sans lune, mais parsem d'toiles. Ils
marchrent quelque temps l'un auprs de l'autre avant de trouver une
voiture. Magdeleine y monta seule et rejoignit,  la gare, Biroy qui
l'attendait au dernier train. Ils gagnrent rapidement le quai,
montrent en wagon et ne virent point arriver, quelques instants plus
tard, Philippe qui, par prudence, ne les chercha pas.

Blottie en un coin du wagon, une fois le train en marche, Magdeleine
regarda dfiler les taches blanches que mettaient les maisons dans la
nuit. Elle songeait, dlicieusement oppresse, inquite un peu aussi:
tait-elle dans la pense de Philippe ce que Philippe tait dans la
sienne? Si elle avait eu l'exprience que donne  certaines femmes
l'habitude renouvele d'aimer, elle aurait su que son jeune amant lui
tait attach par les liens multiples de la chair et du coeur, de
l'esprit et de l'orgueil, de la beaut et de la vanit: un mlange
compliqu d'impressions morales et d'impressions sensuelles.

La vie, pour l'un et pour l'autre, en les effleurant de ses rudes coups
d'ailes, n'avait pas aigri leurs coeurs, dtruit leurs esprances par
des ressouvenirs trop douloureux. Philippe avait eu des matresses, mais
nulle, jamais, ne prit assez d'empire sur lui pour que son coeur
saignt de la rupture ou de l'abandon.

Ce lui fut donc, aussi bien que pour Magda, une existence de rve;
chaque jour ils se voyaient, passaient ensemble des heures, joie presque
aussi vive pour eux que leurs runions au logis, le l-bas o venait
aboutir leur tendresse renaissante. Magda vivait dans une surexcitation
joyeuse; elle acceptait tous les projets, toutes les combinaisons
qu'inventait son ami, ne dtruisait aucun de ses enthousiasmes par la
peur de sa rputation  sauvegarder, s'en remettant  lui pour veiller
sur son honneur.

Dans cette parfaite entente, aucune imprudence de geste ou de parole
n'tait commise. Lorsqu'ils voulaient tre seuls, un rendez-vous les
runissait au logis.

Mais bientt un besoin bizarre les entrana  commettre des imprudences:
vtue d'une robe que personne ne lui avait vu porter, enveloppe d'un
grand manteau, le visage dissimul sous un voile pais, Magda pouvait
presque impunment courir tous les thtres au bras de son ami; on n'et
point reconnu en elle la femme correcte qu'tait madame Leprince-Mirbel.

Ainsi, de temps en temps, ils secouaient la monotonie de leur existence
par quelque escapade; ils allaient au cabaret, commandaient un dner
drle, compos de mets bizarres qui leur plaisaient, sans aucun souci
d'un menu bien ordonn. Chacun prenait des choses diffrentes, et
c'taient alors des partages amusants, une vraie dnette coupe de
rires, de baisers envoys du bout des lvres dans l'espace, par-dessus
la table. Toute la jeunesse de Magda renaissait, s'panouissait avec
des gaiets de pensionnaire. A son esprit positif elle imposait pour un
temps silence. Elle voulait jouir de sa vie d'amoureuse et, dans
l'exubrance de l'enthousiasme qu'elle y mettait, elle croyait arriver 
s'affranchir de son douloureux esprit d'analyse. Comme grise par
l'amour jeune de Philippe et trouvant cette griserie dlicieuse, elle
appliquait tous ses soins  la prolonger.

Un soir qu'ils taient au thtre, cachs derrire les grillages d'une
baignoire, Philippe sortit  un entr'acte pour voir si personne, dans la
salle, ne les connaissait. Peu aprs il revint et dit  Magda que dans
une premire loge, presque au-dessus d'eux, se trouvait Leprince-Mirbel
avec mademoiselle Mercds.

Ce danger frl n'effraya pas Magda. La vengeance probable suscite par
la vanit offense de son mari, s'il venait  la dcouvrir seule avec
Philippe, effaait ses scrupules. Elle sourit, amuse de cette
concidence, avec un vague sentiment de satisfaction pour la revanche
qu'elle prenait enfin.




TROISIME PARTIE


Quatre annes s'coulrent ainsi, innarrablement bonnes pour Magda. Son
entourage, vaguement, devina un lment nouveau dans sa vie; mais comme,
avec un grand art, elle ne transforma aucune de ses habitudes, personne
ne chercha  dcouvrir quelles proccupations nouvelles, parfois,
l'assigeaient.

Pourtant la fivre d'aimer, l'exaltation o elle vcut pendant ces
quatre ans, lentement, tombrent. Elle avait t jeune autant que
Philippe, l'instinct l'ayant pousse et entrane, un instinct qui,
doucement, par la longue et toujours sre possession, s'effaait; elle
acqurait maintenant le sentiment rel de ce que, fatalement,
deviendrait sa vie par rapport  celle de Philippe. Il lui semblait
mieux voir la situation. Se reprenant  rflchir, elle se reprit 
souffrir. A quarante ans, pleine d'amour grandissant, redoutant la ride,
l'effroyable ride dont rien ne la prserverait et qui dtacherait d'elle
son amant, elle ne put demeurer insouciante et tranquille.

Si Montmaur retardait d'un jour leur rendez-vous, Magda en ressentait
une douleur poignante; son esprit tortur lui crait mille chimres.
Pourtant il n'y avait au fond de tout cela que des nuances d'me, d'une
me inquite et douloureuse.

La ligne de conduite  suivre lui chappait. Quand il s'agissait de
Philippe elle perdait toute puissance pour diriger sa vie. Sa grande
passion n'tait pas de la mme qualit ni de la mme intensit que celle
du jeune homme. Il l'aimait avec toute la jeunesse de son tre, elle
l'aimait avec toute l'inquitude du sien. Si, pendant un loignement de
quelques jours, elle recevait de Philippe une lettre un peu dtache et
froide, elle prouvait l'envie de lui crier une douloureuse rponse.

Quelle torture pour elle de faire, alors, large part  ce certain
contraire qui demeure en toute me humaine! Quel nant quand, le coeur
tout vibrant de doutes, il lui fallait crire une rponse calme, douce,
confiante.

Pour arriver  cette sagesse dans la passion, elle se rappelait les
sentiments exprims devant elle par ses amis, l'exaspration o les
mettaient des plaintes semblables  celles qu'elle aurait voulu faire,
venant des femmes qu'ils aimaient ou avaient aimes, et tout le
dsenchantement, toute la lassitude qu'ils ressentaient  cette pense:
Elle ne me croit pas et leur conclusion: A quoi bon, alors? lui
revenait  l'esprit.

Elle se souvenait encore des heures qu'ils venaient passer auprs
d'elle, l'indulgente amie, plutt que d'encourir les ennuis d'une soire
de rcriminations chez leurs matresses, et aussi des boutades de Tanis,
disant entre deux bouffes de cigare:

--On devrait faire un plan d'ducation enseignant aux femmes qu'il faut
tendre  s'aimer confortablement, et doser la passion comme un poison.

Alors, avec toute sa science d'amoureuse, elle composait une lettre
gaie, croyante, les larmes aux yeux, le coeur broy. Parfois, la
rponse arrivait telle qu'elle l'avait rve, telle qu'elle les aurait
voulues toutes, apportant de la joie pour chacune de ses heures, pendant
des jours. Mais quel supplice si la lettre ne contenait que de menus
faits juvniles sans saveur pour un esprit de son ge! Bien que Magda y
trouvt,  la fin, des formules d'amour, son coeur, son vieux coeur,
en demeurait angoiss.

L'exprience de la vie avait dtruit, sans qu'elle s'en apert, la
simplicit de ses sentiments. tre simple, avoir la foi, combien cela
tait difficile et torturant pour une exprimente comme elle! Ce
dtraquement moral, qui peut devenir une sduction pour un esprit mr,
est presque un pouvantail pour un jeune amant.

Il lui fallait donc avoir l'me double et agir sous le coup de cette
dualit que Dante a oublie dans son enfer: rester calme alors que son
coeur succombait d'inquitude, croire avec enthousiasme ce qui lui
semblait un leurre, tant elle en sentait l'invraisemblance et l'inanit,
et tout cela sans fausset ni mensonge, mais par charit pour Philippe,
par piti pour elle qui s'tait dit: La longue dure de notre amour
sera l'excuse de ma faute.

Elle devait arriver  cette dpravation d'intelligence pour rpondre au
coeur naf de son ami qui l'aimait si simplement, si absolument
peut-tre, qu'il lui donnait  peine la sensation d'tre aime, elle
dont le coeur tait brl et ravag d'amour.

Enfin, la flure fatale se produisit.

Un soir d'hiver, Magdeleine attendait Philippe dans le salon qui
prcdait sa chambre et lui semblait plus  elle que le salon de
rception du rez-de-chausse. Un luxe de fleurs l'enveloppait d'une
atmosphre parfume; cette solitude augmentait le recueillement de sa
pense tout occupe de Philippe. Chaque voiture qui passait devant
l'htel faisait battre son coeur; dans le silence de la nuit, elle les
entendait venir du bout de la rue. Combien de fois pensa-t-elle: C'est
lui! combien de fois son esprance fut-elle due? Le bruit sourd des
roues, le martellement du trot des chevaux sur le pav sonore,
emplissait d'abord faiblement son oreille, puis grandissait, et de
nouveau se perdait en s'enfuyant. D'abord abandonnant son livre, elle
s'tait leve pour les voir passer, fantmes noirs aux yeux brillants,
emportant dans leur course inconnue quelques vibrations de son coeur.
Puis, lasse  mourir et revenant s'asseoir sur le canap bas tout proche
de la chemine, elle s'inquitait. Pourquoi, lui ayant promis cette
soire, n'tait-il pas l? Pourquoi n'avait-il pas tlphon, envoy une
dpche? Une angoisse lui venait de cette attente. Elle regarda tout 
coup le th prpar sur une petite table, un tte--tte en argent
pareil  celui qu'ils avaient au logis, et une sensibilit nerveuse la
gagnant, elle pleura.

A ce moment, la porte du salon s'ouvrit; Magda se leva brusquement et
poussa une exclamation: Enfin! Mais elle retomba atterre: le docteur
Fugeret se trouvait devant elle.

--Ma pauvre amie,--murmura-t-il, confus, en
s'approchant--pardonnez-moi... je ne savais pas vous causer cette
motion; vous l'attendiez, n'est-ce pas? Ah! Magda, j'ai surpris votre
cher secret ces temps derniers en vous voyant triste si souvent... mais
ce secret est bien gard, mon enfant... et si j'en ai souffert, avouez
que je l'ai vaillamment dissimul.

Magda sanglotait; dans un geste d'abandon, elle appuya sa tte sur la
poitrine de Fugeret et se serra sur son coeur comme pour y puiser la
force de ragir.

--Mon ami, mon ami, pardonnez-moi... Docteur, j'ai t bien heureuse
pendant quatre ans... oui, bien heureuse. Mais maintenant quelles
tortures! Je souffre et toutes mes souffrances viennent de moi, manent
de moi seule, non de lui. Qu'ai-je  lui reprocher?... rien... rien que
des ngligences. Peut-tre mme les a-t-il toujours eues?... mais
pendant ces quatre ans j'ai t folle, ivre d'amour; puis tout  coup,
devant les annes venues, un doute terrible m'a prise... alors j'ai
analys chacun de ses actes par rapport  moi... Ah! c'est le
chtiment!... Docteur, un mot de foi, un mot de paix, qui donne  mon
cerveau,  mon coeur, la sensation bienfaisante d'une me qui me
comprenne mieux que moi-mme et me gurisse de moi!... Oui, oui, prenez
ma tte entre vos mains, c'est elle qui me torture, car mon coeur aime
simplement et il croit, lui!

--Mon enfant, j'aurais voulu vous voir continuer de vivre parmi nous
sans amour, parce que vous tes de ces tres d'une intelligence qui
domine tout instinct. Votre foi dans l'amour devait fatalement
s'teindre et vous laisser dsenchante. Je prvoyais les douleurs de
votre esprit reprenant le dessus sur ce principe sensuel qui tait en
vous,  votre insu, et que Philippe, seul, a eu le pouvoir d'veiller,
non  cause de son mrite transcendant, mais parce qu'il est le mle
jeune, pouss stupidement, peut-tre sublimement, par l'instinct, cet
imbcile instinct, notre matre  tous, qui fait que nous nous
accouplons comme des btes et perptuons ainsi une race abtardie,
dcadente, impuissante bientt, si les grands mouvements sociaux ne
viennent y mettre  temps bon ordre. Mais puisque vous voil dans ce
stupide engrenage, que le mal est fait, il faut en tirer parti. Tchez
d'accepter la situation sans rvolte de tout votre tre et prenez une
dcision. Voulez-vous rompre?

--Rompre? mais... mais... j'aime, docteur, j'aime Philippe par-dessus
tout...

--Et lui?

--Lui? Mais il m'aime aussi de toute son me.

--Alors quoi?

--Quoi?... rien! Et c'est bien cela qui est horrible. Je sens ma vie
mure, barre par mon mariage, par ma rputation que je dois garder
intacte aux yeux du monde. Cela m'entrave et fait que mon amant
m'chappe. Et puis je vieillis et il reste jeune, superbement jeune. Je
me sens jalouse, inquite, sans avoir une preuve contre lui; parfois, je
lis dans son attitude un brisement, un ennui, une accoutumance de moi
qui laisse son coeur et son esprit libres... Alors, j'apprhende
l'abandon prochain, fatal, et je sens que j'aime encore trop violemment
pour pouvoir l'accepter.

--Diable!... que faire? quel conseil vous donner? Voyons, mon enfant,
voulez-vous que, trs dlicatement, je sonde le coeur de Philippe?
S'il vous aime toujours comme autrefois, vous n'aurez aucune raison de
continuer  souffrir. Si au contraire... eh bien, il faudra aviser au
moyen de vous gurir, ma chre Princesse! Dans tous les cas, comptez sur
mon dvouement absolu.

--Merci, merci, mon ami... mais dites-moi, Tanis, Biroy, Governeur,
ont-ils comme vous surpris mon secret?

--Non; je suis sr que non. Vous oubliez qu'il entrait pour moiti au
moins d'amour paternel dans mon amour pour vous; cet amour-l m'a rvl
votre situation vis--vis de Philippe. C'est certainement le plus
clairvoyant des amours et aussi le plus srieux, le plus durable. Mon
enfant, reprenez courage, confiez-moi vos peines, elles vous accableront
moins, et mettez mon dvouement  toute preuve.

--Merci, mon ami. Ah! vous m'avez dj un peu console; je me sens moins
triste depuis que vous tes l, moins malheureuse. Prenons le th,
voulez-vous?

Elle se leva et prpara la chaude boisson. Calme, apaise, tout son
charme d'autrefois s'irradiait d'une grce de plus: la langoureuse
expression d'un coeur souffrant.

Cette soire s'acheva paisible; Magda reprit courage. Le matin,  son
rveil, une lettre d'excuses trs tendres de Philippe acheva de la
consoler; il lui demandait de le rejoindre au logis dans la journe.
Elle y alla; Philippe qui se sentait un peu coupable de sa dsertion de
la veille, fut plein de tendresse et d'amour, amour qu'il ressentait
d'ailleurs. Magda, malgr ses quarante ans, tait encore remplie de
sductions. Tandis que la pauvre tourmente se dbattait contre ses
doutes, contre ses frmissements avant-coureurs de la souffrance,
Philippe se disait que jamais il ne trouverait dans aucun coeur une si
dlicate entente de la tendresse. Il s'tonnait mme, tenant ce corps
souple et encore si jeune entre ses bras, d'avoir pu chercher 
s'affranchir de son joug. Il se demandait pourquoi il ne se laissait pas
tout simplement aller  cet amour dans lequel il trouvait des bonheurs
qu'aucune femme jusqu'ici, si jeune et si belle qu'elle ft, n'avait eu
le pouvoir de lui faire oublier. La parit de sentiments, de pense,
d'entente, qui tait entre elle et lui, nulle autre ne la lui donnerait.
Alors pourquoi la tromper, pourquoi?

Quelque chose qui n'tait pas encore l'indiffrence mais qui pourtant
n'tait plus l'amour s'insinuait en lui. Deux mes fines comme les leurs
taient seules aptes  sentir cette nuance qui transformait peu  peu
leur amour en habitude; encore ne le formulaient-ils ni l'un ni l'autre,
et dans tous ces sentiments trangement subtils, l'ge de Magda, ces
douze ans qui les sparaient, l'opinion du monde sur les unions mal
assorties, lentement creusaient un abme.

Et Philippe, malgr tout, ne pouvait se dtacher d'elle. Il
s'abandonnait volontairement  des griseries d'amours faciles, croyant
ainsi secouer l'enveloppante tendresse dans laquelle le tenait Magda;
mais chaque fois, il sortait coeur de ces dbauches, avec une grande
honte de lui, tout prt  en faire le cruel aveu  son amie, se sentant
si irrmdiablement uni  elle qu'il redevenait fidle pour un temps.

Puis, peu  peu, un travail occulte reprenait sa pense; les banalits
que le monde murmure s'emparaient de son esprit, il se disait:

Ma vie sera perdue, mon avenir sera gch; plus je retarde la rupture,
plus difficile elle deviendra. Magda, pourtant, est encore si
sduisante, si dlicieusement femme et d'un esprit si lev! Jamais je
n'ai rencontr ni ne rencontrerai un amour aussi vigilant, une
tendresse aussi dvoue... et puis si elle allait en mourir?

Avec la divination que donnent les souffrances du coeur, madame
Leprince-Mirbel comprit l'tat d'me de Philippe. Mais au lieu de
s'abandonner  ses angoisses, elle voulut lutter contre elles. Depuis
des annes elle ne recevait plus qu' de trs longs intervalles la foule
de ses relations mondaines; elle annona qu'elle allait donner une fte
et, au grand tonnement de son studieux cnacle, sembla prendre plaisir
 l'organiser. Pendant quinze jours, les prparatifs en amusrent
Philippe qui se dpensa en courses de toutes sortes, ce qui le ramenait
constamment auprs de Magda afin de prendre ses instructions ou lui
rendre compte de ses dmarches.

Elle vit l une mine  exploiter pour le retenir. Mais ces grands raots
ayant fini par la fatiguer et l'ennuyer, elle eut chaque vendredi des
runions intimes o n'taient admis que des hommes suprieurs. Ce furent
des soires exquises: les mondains coudoyaient les artistes, chacun
dpensait son esprit ou sa science; quelques femmes jeunes, jolies,
lgantes y mettaient une note gracieuse. En voyant combien ces runions
taient recherches, Philippe s'enorgueillit de Magda avec une fiert
juvnile qui emplit de joie le coeur de celle-ci. Bientt ses
rceptions ne lui suffirent plus, elle les fit prcder d'un dner. Elle
eut, pour occuper l'attention du monde, mille inventions charmantes, mit
 la mode le menu russe, le menu italien, le menu hongrois, le menu
grec, et fit venir des mets recherchs de chacun de ces pays. Le chef de
tante Rose se multiplia et lui fut mme disput.

Un soir, malgr tous ces raffinements, Philippe parut soucieux au sortir
de table; Fugeret, qui suivait cette lutte avec inquitude, ayant
surpris l'anxit de Magda, s'approcha d'elle et lui dit:

--Qu'avez-vous? Ce dner russe a t merveilleux et vous semblez
proccupe, pourtant?

--Ah! docteur, regardez-le... il a l'air ennuy, triste... je donnerais
mes cheveux pour qu'il ait seulement trouv le caf bon!

--Eh bien, cette fois vous vous garez, ma chre! il est jaloux, votre
beau Philippe, tout simplement.

--Jaloux, jaloux?... je meurs de joie... mais de qui, mon Dieu, de qui
peut-il tre jaloux?

--Du premier secrtaire de votre ambassadeur d'Espagne, ce jeune marquis
avec sa figure de Maure; ses yeux ne vous ont pas quitte une minute
tout le temps du dner et Marie-Anne Danans, sans malice, tout 
l'heure signala cet hypnotisme  Philippe. Son caf et t de la
chicore pure, il ne s'en serait pas aperu. Voyez comme il guette
l'Espagnol! Voulez-vous suivre mon conseil?... Allez vers la gerbe de
roses que vous a envoye Tanis et, sans avoir l'air de rien, dpiquez sa
carte qui est reste pingle sur les rubans, rapprochez-vous ensuite de
la chemine comme pour l'y jeter... je vous offre une discrtion si
Philippe ne quitte pas la conversation trs intressante de Biroy pour
vous rejoindre.

--Ah, docteur, quel petit moyen!

--Bah, chre enfant, tous les moyens sont bons pour garder un coeur
dont on ne peut se passer.

Magda hsita un instant, puis un sourire illumina son visage et, d'un
geste rsolu, elle rejeta sa tte en arrire et se dirigea lentement 
travers les groupes, la trane de sa robe en brocart d'argent frlant
lourdement le tapis, vers la gerbe embaume. Avec une dernire
hsitation involontaire, mais qui rendait sa dmarche encore plus
concluante pour un amoureux, elle dtacha la carte, la tint cache dans
sa main parmi les dentelles de son mouchoir et, sans oser regarder
Philippe, s'approcha de la chemine. Il y arriva en mme temps qu'elle.
La pauvre femme sentait son coeur battre  lui briser la poitrine;
elle rougit et regarda le jeune homme dont les yeux taient ardents,
presque durs. Il murmura:

--De qui sont ces fleurs?

--Quel air trange vous avez... elles m'ont t envoyes par Tanis...

--Ah?... Voulez-vous me donner cette carte?

Magda fit le geste de la jeter au feu, puis comme se ravisant, dit
froidement:

--La voici, monsieur.

A peine y eut-il jet les yeux que pris de honte pour l'action qu'il
venait de commettre, et, avec dans la voix un tremblement dont
tressaillit son amie:

--Pardon... pardon, Magda... mais je souffrais... je vous aime tant!

Leurs regards se rencontrrent, se fondirent; ils y lurent la mme
aspiration qui les treignait d'une ivresse semblable  celle des
premiers jours de leur amour, et restrent ainsi un moment, muets,
heureux.

Philippe demanda:

--Demain de bonne heure au logis, dites? je vous attendrai et, si vous
voulez, nous y djeunerons.

Magda rpondit oui de la tte, trop joyeusement mue pour parler; puis,
reprenant sa marche  travers le salon, elle rejoignit Fugeret qui
s'tait rfugi dans l'embrasure d'une fentre. Radieuse, elle murmura:

--C'est moi qui ai perdu, ami. Ah! je suis heureuse, bien heureuse
grce  vous... tenez, je lui tourne le dos, n'est-ce pas? eh bien, son
regard m'enveloppe, je le sens, il me brle de la tte aux pieds, j'en
frissonne...

--Princesse, princesse, vous avez de ces joies et elles ne vous rendent
pas plus sage pour supporter vos souffrances? Ah, mon enfant, de quoi
vous plaignez-vous? Mais aimer et tre aime comme cela pendant un mois
seulement et mourir aprs si l'on veut!

--Oui, mourir... mais vivre sans cela aprs avoir connu cela... c'est
plus douloureux que la mort...

Ils furent interrompus par Jules Governeur:

--Eh bien, vous avez des ides gaies, vous deux! C'est le caviar et les
truites de la Nva qui vous amnent  ces dissertations lugubres? J'ai
la digestion moins amre, moi!

--L'abb, dit Magda, ne vous moquez pas; nous parlions de choses du
coeur et comme vous n'avez pas de coeur...

--Pardon, pardon, dites que je n'en ai plus... J'en avais un, je vous
l'ai offert, madame, vous n'en avez eu nulle souciance; mais par esprit
conomique, sans doute, vous l'avez gard... et vous avez bien fait de
le garder; qu'est-ce que j'en ferais, je vous prie? Et il est si bien
chez vous! Mais alors, princesse exquise, princesse de pourpre et d'or,
soyez logique, quoique femme, et ne me reprochez pas de n'en point
avoir!

Magdeleine, souriante, lui prit le bras et ils allrent s'asseoir sur un
canap. Philippe quelques instants aprs s'installa derrire eux; elle
sentait son souffle l'effleurer, un nervement trs doux l'enivrait.

C'est ainsi que, de loin en loin, la chane des renaissantes volupts
les rivait de nouveau l'un  l'autre, et, tous deux, en s'arrachant 
l'engourdissement o ces heures d'infinie tendresse les plongeaient, se
contemplaient tonns, Magda, d'avoir dout de Philippe, Philippe,
d'avoir cherch l'amour loin de Magda.




QUATRIME PARTIE


Madame Leprince-Mirbel entra alors dans une phase de relative sagesse,
confiante en son pouvoir, sentant que jamais Philippe ne se dtacherait
d'elle.

Toutes ses facults furent appliques  varier  l'infini la flicit de
leurs deux vies, et, guide par son coeur, elle accomplit des
merveilles. Depuis la tenue de sa maison jusqu'au choix de ses relations
et la composition savante de ses toilettes, tout fut d'un art, d'une
science  blouir les plus raffins.

Grande, mince, sa taille, sa dmarche, lui donnaient une allure jeune.
Pour augmenter l'clat de ses yeux, pour tendre sa peau, o quelques
rides se dessinaient, elle prit chaque jour des gouttes d'arsenic.
L'exprience lui ayant dmontr qu'elle vieillirait plus vite en se
livrant  l'inquitude, elle essaya de la bannir de sa pense et
s'appliqua  n'tre ni trop aimante, ni trop dvoue, surtout point
exigeante. Elle voulut tre calme, malgr les tourments de son coeur,
pour demeurer belle. Luttant contre la vie qui dgradait chaque jour son
oeuvre, elle parvint  rester la sduisante, l'irrsistible Princesse
de ses amis.

Fugeret, avec un dvouement de coeur admirable, l'entretenait dans ses
ides de dfense contre les ravages du temps. Son amiti enthousiaste et
vaillante ranimait les efforts continus de Magda pour conserver son
amant.

Pourtant, quelque chose tait entre eux, Philippe en avait conscience.
Il n'aimait pas moins, il aimait autrement; c'tait un besoin de
clinerie, de tendresse presque filiale, qui l'attachait maintenant.
Magdeleine tait le refuge, l'amie consolante dont il n'aurait su se
passer.

Celle-ci plaait toute sa dignit, tout l'honneur chancelant de sa vie,
dans la dure de son amour. Rien ne la dtournait de ce but; elle
voulait surtout qu'il restt unique dans le coeur du jeune homme. Son
ineffable joie tait de se sentir haut place dans l'me de son ami. Sur
lui, elle concentrait tout son bonheur, toutes ses joies, toutes les
ressources de son esprit, et faisait de l'existence de Philippe une
suavit.

Toujours et fatalement, il retournait  elle. Parfois, pourtant, il se
rvoltait en lui-mme contre ce collage, terme de cruaut brutal et
vulgaire qui, seul, dpeint exactement ces situations. Alors, pour
secouer le joug, il voyageait. Mais constamment il revenait chercher
cette atmosphre spciale dont Magda l'entourait et hors de laquelle il
ne vivait pas bien, tant est grande, sur certains esprits, la force de
l'accoutumance.

Trs fine, Magda avait devin, senti, ces tentatives d'arrachement. Par
une volont puissante, elle cherchait  s'habituer  tre mal dans l'me
de Philippe. Elle en tait arrive  cette surexcitation crbrale qui
enfante des chimres et combat la relle souffrance.

Madame Mirbel mit en pratique cette maxime de Montaigne: Que pour le
proufit des hommes il est souvent besoing de les piper. Elle ne montra
plus ses vraies jalousies, sachant que tout grand sentiment douloureux
choque et blesse celui qui l'a fait natre. Avec une coquetterie voulue
qui la rendait charmante, elle simulait des scnes de jalousie  faux
et lorsque, flatt, Philippe souriait de cette inquitude qui
n'entravait pas sa libert, Magda se laissait persuader de l'innocence
de son amant et jouissait de la tendresse infinie qu'il mettait  la
convaincre.

Une grande sagesse l'induisait  s'attendre aux dsillusionnants
accueils qu'il pourrait faire  toutes les joies qu'elle lui prparait.
Depuis la robe dont elle se vtait parce qu'il en avait aim la nuance,
jusqu' l'arrangement de ses cheveux, la forme de ses souliers, la
dlicatesse du parfum qu'elle vaporisait sur elle et autour d'elle, tout
lui tait matire  le combler de soins et d'amour.

Lorsque, anxieuse, elle l'attendait  dner, elle pensait:

Il ne verra rien de ces choses faites pour lui, il entrera et
regrettera de n'tre pas ici ou l, ailleurs, assurment.

Et quand, arriv, Philippe jouissait de ce dcor et l'en flicitait,
elle se sentait heureuse. Elle savait que les impressions tiennent  un
rien chez un artiste, qu'un grain de sable, souvent, dtruit l'quilibre
de son humeur; il est malheureux, souffre et fait souffrir pour un
tabouret contre lequel il se heurte en entrant, pour une mouche qui se
pose obstinment sur le livre qu'il lit, pour un bruit discordant qu'il
peroit, car ses dsirs vont toujours au del de la ralit des choses.

Guide par sa passion, Magda arrivait donc  faire ce qui tait utile 
l'intrt de son amour. Elle lisait dans le coeur de Philippe,
devinait s'il avait l'me mue, si elle pouvait lui dire des mots
tendres, ou si, au contraire, elle devait rester silencieuse. Chaque
fait, se dressant dans sa vie par rapport  son ami, lui devenait un
sujet d'analyse et d'tude. Elle tait aux coutes de ses impressions 
lui, gaie s'il tait gai, triste s'il tait triste, et allait se
subtilisant de plus en plus.

Lorsque l'attitude de Montmaur le montrait confiant, subissant comme
autrefois son charme, Magda, rassure, lui donnait alors de si prcieux
enchantements, l'enlaait de volupts si diverses, qu'il restait des
jours, des mois, imprgn d'elle et repris tout entier par son amour.

Elle devenait alors ncessaire  sa vie, et cela aurait t un
arrachement de tout son tre si,  ce moment, il lui et fallu la
perdre. Il avait des remords de la tromper, et pourtant il la trompait.
Pourquoi cette misrable obligation du mensonge? Comment lui expliquer
qu'il l'aimait, qu'il n'aimait qu'elle, uniquement elle, mais que
d'autres curiosits lui taient venues? Un apptit insatisfait d'une
multitude de sensations et de jouissances le poussait, l'entranait
malgr lui. Quelles raisons et-il pu donner  Magda de cet tat d'me?
Aucune... et cela le dsesprait.

Il prouvait le besoin d'une vie amoureuse plus active: emmener sa
matresse souper avec des camarades, s'en parer devant eux, cela tait
agrable  Philippe. Tant que sa grande jeunesse l'avait laiss craintif
de cette existence libre au grand jour, toute de ftes, Magda avait t
pour lui la matresse rve. Maintenant, il lui devenait pnible de la
quitter  l'instant mme o il aurait voulu lui faire vivre sa vie. Ces
heures d'amour choisies par avance, dont le moindre motif, une visite,
un malaise, empchaient la ralisation, l'obligation de se runir dans
le jour pour ne pas veiller les soupons de leur entourage, tout cela
l'nervait. Bien des fois, tendu aux pieds de son amie, il lui avait
demand:

--Magda, restez! il sera temps de nous quitter demain...

La pauvre femme souffrait de ces sparations plus encore que lui
peut-tre. Les motifs qui les obligeaient  se mettre en garde contre
les curiosits ou les mdisances possibles, devenaient,  la longue, une
cause de refroidissement entre eux.

Un jour, elle dit:

--Nous avons l'air d'tre condamns  l'amour!

Et des larmes perlrent, au bord de ses yeux.

Certains soirs o, chez Magdeleine, rests seuls dans le salon, ils
causaient, les pieds sur les chenets, changeant leurs penses dans
l'intimit du tte--tte, envelopps d'une mme alanguissante et
parfaite entente d'esprit et de coeur, et qu'il leur et t
infiniment doux de prolonger ces heures jusqu' l'closion de tendresses
inconsciemment convoites, il fallait cependant que Philippe
s'loignt, emportant le trouble d'un dsir veill par Magda et qu'il
allait peut-tre reporter  une autre.

Qu'importe demain? L'heure ajourne pourrait-elle reparatre telle
qu'ils la laissaient? Demain?... hlas... les sensations se dissipent,
s'effacent, se perdent et ne renaissent jamais semblables. Qu'importe
l'an, le mois, le jour, l'heure? C'est la minute, l'unique minute, celle
qui dtient le bonheur, qu'il faut savoir vivre, qu'il faut avoir le
courage de saisir, o qu'elle se prsente, en dt-on mourir.

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

Insensiblement, Philippe s'tait donc laiss entraner; la pense que
Magda, seule, possdait son coeur, calmait ses remords. D'abord, il
avait pass des heures charmantes avec des femmes de rencontre, puis peu
 peu il s'tait lass de leur ignorance, de leur sottise ou de leur
cabotinisme, des prtentions et de la vanit de celles d'entre elles qui
taient instruites ou intelligentes. Il cherchait autre chose,
s'coeurait des sourires qui se paient et revenait toujours 
Magdeleine, un peu navr et honteux de constater que sa vieille
matresse, dont il ne pouvait s'empcher de se sentir las de temps en
temps, restait malgr tout la dispensatrice de cette rare et
merveilleuse plnitude de sensations: l'ivresse des sens jointe 
l'ivresse de l'me.

En toute sincrit il lui disait:

--Vous tes en moi comme mon sang; rien ne peut m'arracher de vous.

Magda, victime de son inextinguible tendresse, fut longtemps sans
dcouvrir le grand dtachement d'elle qui s'oprait en Philippe.
Aveugle par sa foi, sans se dfier de lui,  l'exemple des mres elle
voyait mal ces transformations morales, et ne s'apercevait pas que son
amour, qui, pendant un temps, avait garanti de toute corruption l'me du
jeune homme, devenait impuissant  le dtourner des curiosits
inhrentes  son ge, curiosits d'abord insatisfaites ou endormies,
dont elle avait retard l'closion. Mais l'enfant s'tait fait homme,
et, de cet esprit pur, occup seulement de son amour et de son art,
surgissait tout  coup l'tre repris par la vie, ramen  ses gosmes,
au souci de son avenir, ambitieux de fortune et d'honneurs,
proccupations qui, lentement, tuent toutes les probits, tous les lans
gnreux.

Il tait devenu celui dont le coeur demande plus qu'un coeur et ses
dsirs se multipliaient. La pauvre femme commenait  cruellement
souffrir. L'ide d'un partage possible la faisait tressaillir de dgot,
elle n'y voulait pas croire, elle n'y croyait pas; et pourtant Philippe
lui chappait. Elle se persuada, alors, qu'il n'tait occup que de son
avenir, de son travail, et se fit ambitieuse pour lui, attirant chez
elle les matres peintres, les choyant, s'intressant  leurs oeuvres.
Avec un soin infatigable, une proccupation constante du bonheur de son
amant, avec une finesse, une intelligence, un gnie maternels, elle le
poussa  l'tude. Elle fit faire discrtement et par les pairs de
Philippe, du bruit autour de son nom, prparant ainsi sa clbrit.
Parfois, il venait lui redire tel propos tenu  son sujet par tel chef
d'cole, et Magda y retrouvait l'expression de la pense suscite par
elle. Avec une ruse charmante, elle s'extasiait, ravie vraiment de
sentir son amour servir de marchepied  Philippe pour son avenir.

Il exposa, il vendit mme. En dehors de son talent trs rel, il fut
bien lanc. Le public s'accoutuma  son nom, et bientt il se vit
class parmi les jeunes arrivs,  la suite d'un Salon o il avait
prsent un trs beau portrait de sa mre.

Magda triomphait en lui, il tait son oeuvre d'amour. Mais le succs
de son ami devint pour elle une source de douleur. Philippe, recherch,
attir, courtis, lui appartenait moins. Pour le voir plus souvent, elle
alla dans le monde. Presque chaque jour, le jeune homme arrivait chez
elle, le soir, vers dix heures, causait, prenait le th, la quittait,
puis la rejoignait soit en soire, soit au bal. Ces minutes, pendant
lesquelles Magda le contemplait prise de tout lui, le trouvait beau, le
sentant bien  elle, la ravissaient.

Une nuit qu'en toilette pour le bal ils attendaient l'heure de se
quitter et l'heure de se rejoindre, Magda eut une joie dlirante en
entendant Philippe dire:

--Que vous tes belle, ce soir! Je ne veux pas que d'autres vous
voient... si nous n'allions pas  cette fte?

Afin de ne pas laisser voir son bonheur elle rpondit coquettement:

--Pourquoi? si je suis belle, c'est l'instant de me montrer. Partons
vite au contraire.

--Non, je vous veux  moi seul, pour moi seul. Allons l-bas, dites,
Magda?

Elle fit quelques faibles objections, car elle avait l'art de se faire
dsirer toujours, de ne pas saisir le caprice au vol afin qu'il devnt
plus qu'un caprice, mais ce fut juste le temps voulu pour donner  leur
escapade le charme d'un plaisir ardemment attendu.

S'enveloppant de sa longue pelisse double de chinchilla, elle la serra
frileusement contre elle, et sembla toute juvnile et dlicatement mince
dans les reflets ples et chatoyants de cette sortie de bal. Le trajet,
dans le coup de cercle de Philippe, lui parut un enchantement; il
l'avait prise dans ses bras et la tenait blottie sur son coeur.

Ces recrudescences de tendresse plongeaient Magda plus avant dans ses
illusions, qu'elle maintenait contre tous les sages conseils de sa
raison. Elle avait alors quarante-six ans. Bien qu'en ralit elle ne
part pas son ge, elle tait trop intelligente pour ne pas voir toutes
les imperceptibles fltrissures qui, lentement, la faisaient vieille.

A trente-quatre ans, un homme est superbement jeune. La diffrence d'ge
entre Philippe et elle s'accentuait et lui devenait terrible 
supporter. Un jour, tante Rose ayant  lui parler entra chez elle au
moment o, aide de sa femme de chambre, elle achevait les infinis soins
de toilette qu'elle avait coutume de prendre.

--Mais, Magdeleine,--s'cria tout  coup sa tante,--tu es folle de ton
corps! ce n'est pas aux pieds du Christ que tu rpandrais les parfums,
mais sur toi-mme.

Folle, oui, elle l'tait... mais de lui, de son bien-aim Philippe.

Elle se sentait si heureuse lorsqu'il aimait son parfum, lorsqu'il
s'apercevait qu'une robe, un chapeau lui seyaient bien; et pourtant cela
lui dmontrait cruellement la diffrence de leur amour. Elle l'aimait,
lui, en dehors de toutes recherches de coquetterie, elle aurait accept
qu'il ft considr comme tant sans talent et laid, et que personne,
hors elle, ne s'apert de sa valeur morale, de sa beaut physique. Elle
l'aimait en dehors de toutes conventions, de toutes lois sociales et
humaines, avec un dvouement absolu, une entire abngation, puisque,
ignor, il et t plus  elle, et que malgr cela elle employait tout
son gnie de femme, toutes ses influences, toutes les sductions de sa
vie luxueuse,  le pousser vers la fortune et la gloire.

Magda demeura dans cette phase sinon heureuse, du moins supportable,
pendant trois ans. Sans que rien semblt chang dans l'attitude de
Montmaur, ses quarante-neuf ans la faisaient anxieuse de l'avenir. Un
chagrin la hantait; elle avait des tristesses accablantes. Il lui
semblait voir flotter dans l'air, autour d'elle, l'implacable sentence:
Tu vieillis! Elle tudiait chacune de ses rides, les moindres
fltrissures de sa chair.

Un soir qu'ils devaient se rejoindre dans un bal donn par madame de
Nrans, Magda se sentit dcourage. Les nombreuses lumires de son
cabinet de toilette, le jeu savant des glaces, lui montraient un visage
si douloureux qu'elle dsespra d'y amener l'clat factice que sa
volont conqurait encore sur lui parfois. Tout prs du miroir, elle
regardait son front que deux rides creusaient, elle comptait les plis
lgers des commissures de ses yeux; l'air las rpandu sur son visage la
vieillissait peut-tre plus encore que les rides; mais la pense de voir
Philippe l'emporta sur ces dcevantes investigations. Usant d'artifices,
avec un art surprenant, elle se fit le visage; l'oeil, allong par un
peu de noir bleut, se dtacha brillant sur le ton mat de la poudre de
riz habilement tendue sur la peau. Pour dissimuler les rides du front,
elle bouriffa ses cheveux en une masse vaporeuse et sortit de ce
travail si dlicieusement frache que sa femme de chambre s'en extasia.

Lorsque, prte  partir, madame Mirbel se regarda, elle sourit: ses
paules, ses bras, qui taient rests beaux, compltaient l'illusion de
cette jeunesse factice. Ses lvres rougies donnaient de l'clat  ses
dents; ayant la volont d'tre belle, elle l'tait.

En entrant au bal, elle aperut Philippe qui valsait. Quand il passa
devant elle tenant enlace une jeune fille, son supplice recommena;
une jalousie terrible lui treignit le coeur; ce couple si jeune la
faisait se trouver si vieille! Que lui importaient les loges recueillis
 l'instant sur son passage? Sa vie se disjoignait de la vie de Philippe
de toute la diffrence de leur ge. Sans songer que l'amour du jeune
homme s'adressait  son coeur,  sa grande valeur morale et
intellectuelle, au prix de son esprit elle et voulu avoir vingt ans
avec les gaucheries, les navets des petits tres tournoyants qui se
remuaient devant elle, d'o les rires partaient comme des fuses, sans
motif, pour un rien: une lame d'ventail brise, une chaise bouscule,
une fleur tombe d'un corsage. Ces choses et bien d'autres encore
n'eussent pas mis un sourire sur ses lvres,  elle! Ces fillettes,
qu'elle aurait voulu ddaigner, lui paraissaient sduisantes et, malgr
sa droiture, une sourde convoitise les lui faisait envier, si fraches
entre les bras de leurs valseurs.

Elle alla se dissimuler dans un petit salon presque obscur, spar de la
salle de danse par une simple draperie. Governeur et Tanis, rencontrs
l, l'y suivirent. Leur amusante conversation dissipa pour un temps sa
tristesse, mais ils la quittrent. Se renversant alors dans un fauteuil,
elle songea, la pense berce par le rythme des danses. Une voix de tte
dont elle ne connaissait pas le timbre, la tira de sa rverie en
prononant son nom.

--Tiens, o est donc madame Leprince-Mirbel?

--Elle a d quitter ce salon...

Cette fois, Magda reconnut la voix de Philippe. Ils se reposaient un
moment lui et sa danseuse, avant de se mler aux autres couples. Magda
prta involontairement l'oreille et entendit la jeune fille demander:

--Cette disparition ne vous inquite pas plus, monsieur?

--Pourquoi m'inquiterait-elle, mademoiselle?

--Je ne sais pas, moi... mes amies d'Istres m'ont dit que vous tiez un
grand ami de cette dame.

--Oui, un grand ami bien humble parmi tous les grands amis qui
l'entourent.

--Bien humble, mais bien cher... les d'Istres m'ont encore dit qu'elle
vous aime beaucoup... oh! comme un fils, par exemple, ajouta-t-elle en
voyant l'imperceptible mouvement qu'avait fait malgr lui Philippe, car
elle est bien plus ge que vous, n'est-ce pas?

--A peine de quelques annes, mademoiselle...

--Ah?... je la croyais plus vieille... on dit qu'elle est trs
sduisante, qu'elle a beaucoup de charme; les femmes ne l'aiment pas,
vous savez, parce que les hommes chantent ses louanges... Moi, je la
trouve trs bien... oh! on sent qu'elle lutte... Ainsi, les dentelles,
le tulle dont elle s'enveloppe toujours, sont d'un art!... c'est drle
que presque tous les jeunes hommes aiment les vieilles femmes!

--Les hommes, mademoiselle, n'aiment pas la vieille femme en aimant
madame Leprince-Mirbel; ils aiment un esprit lev, un coeur, une me,
au-dessus de tous et de toutes, un tre dou d'une intelligence si
suprieure que je renonce  vous la dpeindre, votre jeunesse un peu...
inexprimente ne saurait me comprendre.

--Vous me croyez donc bien sotte, monsieur?

--Sotte, que non pas! quoique la sottise soit,  tout prendre, meilleure
 rencontrer que la malveillance.

--Vous me trouvez mchante, alors?

--Mon Dieu, mademoiselle, puisque vous m'avez fait l'honneur de me
confier vos petites apprciations, je veux bien vous dire que je ne vous
trouve ni mchante ni... rien enfin, seulement jeune... trs jeune. La
jeunesse devrait tre nave et bonne... la vtre est peut-tre un peu
avance pour son ge. Mditez ceci, mademoiselle: il faut tre une
grande personne trs experte pour jouer impunment avec le feu... car il
brle.

Sa voix avait pris un ton dur; ils s'loignrent.

Magda se leva et ayant, d'une main un peu tremblante, cart lgrement
la tenture, vit Philippe reconduire la jeune fille  sa place. La
pauvrette paraissait toute confuse; c'est  peine si elle rpondit au
profond salut que lui fit son danseur en la quittant.

Tout ce que le monde cache de haine sourde, de jalousie basse, de
mchancet hypocrite, surgissait tout  coup aux yeux de Magda. Ainsi
flagelle par les propos de cette enfant, certainement inconsciente du
mal qu'elle venait de faire, la pauvre femme, le coeur dfaillant,
aurait voulu fuir; elle avait chaud et des frissons la secouaient.

La misre de sa vie lui apparut. Aimer et vieillir, n'est-ce pas un
supplice toujours renaissant? elle sentait qu'il lui fallait se dtacher
de cette pense pour viter la fatigue et la ruine complte de son
corps, et, par une concidence douloureuse, tout l'y ramenait ds
qu'elle tentait d'y chapper.

Rentre dans son htel, elle passa la nuit  remuer ces tristesses et ne
put s'endormir qu' l'aide de l'ther. Avant que le sommeil vnt, dans
la demi-hallucination de cette subtile ivresse qui donne la conception
de problmes facilement rsolus, elle se demanda pourquoi elle
persistait  aimer. Puisque son corps se fltrissait, il fallait s'en
dpouiller, ne le compter pour rien, ne donner  Philippe que la puret
d'une tendresse d'me. Rien ne la ferait plus souffrir alors. Philippe
serait vraiment et chastement la joie de sa vie. Elle s'endormit ayant
pris la rsolution de se conformer  cette ligne de conduite.

Le matin au rveil, elle retrouva une  une ses penses de la nuit et
fut tonne du calme relatif o elles la laissaient. Oui, elle se
dtacherait de Philippe, ne voulant pas qu'il la prcdt dans ce
renoncement. Cette jeune fille, en critiquant son ge, lui avait donn
la peur horrible d'un dgot possible venant de son amant. Ne lui
faudrait-il pas, tt ou tard, renoncer  ses caresses? Il tait donc de
toute habilet d'aller au-devant de cette phase et, avec toute la grce,
toutes les sductions encore en son pouvoir, de transformer leur amour
en amiti.

Cela lui dchirait le coeur, mais cette abngation tant la seule
manire de conserver Philippe, Magdeleine s'y rsolut.

Toute sa journe se passa,  mditer,  retourner en tous sens ce
douloureux projet.

On tait au printemps, cette jolie saison frache et ensoleille, qui
nous fait vivre dans des contrastes charmants de fleurs cueillies en
pleins parterres et transportes au salon, o le feu adoucit l'pret de
l'atmosphre.

Vers cinq heures, madame Mirbel monta dans sa victoria et donna l'ordre
d'aller au Bois. Il avait plu la veille; les arbres d'un vert cru
presque uniforme, lavs de la moindre poussire, ne prsentaient pas ces
aspects divers de tons jaunes et mourants qu'ils revtent  l'automne
comme un manteau de mlancolie; la nature tait jeune, uniformment
jeune. Magdeleine dans une sorte de fantasmagorie voyait dfiler la
longue srie des voitures. Quelques saluts changs lui firent dsirer
d'tre hors de cette foule; elle jeta l'ordre au cocher de la conduire
dans les alles dsertes qui avoisinent les lacs et Auteuil. Le
bercement de la voiture engourdit sa pense, la dtacha des choses
ambiantes dans un envolement lointain.

En proie  une exaltation trange donnant  son esprit une lucidit qui
lui permettait d'embrasser toute sa vie passe, de revivre toutes les
joies, toutes les esprances, toutes les douleurs dj vcues, elle
devint non plus actrice, mais spectatrice de ces vnements. Elle fut le
juge sage et dsol du nant qu'avaient amen l'un aprs l'autre les
battements de son coeur. Ses souvenirs d'enfance lui apparaissaient;
ce temps tait la priode la meilleure qu'elle et connue. Elle se
revoyait petite fille, dans le parc de la Luzire, avec ses fleurs, ses
arbustes qu'elle instruisait, leur apprenant ses leons; elle leur
parlait, les aimait, ils lui semblaient des tres pensants et souffrants
comme elle. Pendant bien des annes elle n'avait pu cueillir une rose ou
une branche de lilas sans avoir peur de blesser la plante, vaguement
craintive d'y voir couler du sang comme d'une blessure humaine. Les
massifs fleuris, dans le frlement doux et frais de leur feuillage, lui
avaient, les premiers, donn la sensation d'une caresse. Quand l'automne
les dpouillait de leurs feuilles, son me d'enfant dlicate et nerveuse
s'en effrayait comme d'une maladie ou d'une mort. Pour ne pas les perdre
tout entiers jusqu'au printemps prochain, chaque anne elle recueillait
dans un album la premire et la dernire feuille de ses arbres. Et
Magdeleine revoyait jusqu'aux inscriptions de l'criture un peu
tremble, grosse, irrgulire et ronde, de sa main d'enfant: Mon lilas
blanc de l'alle des mauves. La date suivait, et cela lui semblait, en
ce temps-l, des reliques aussi sacres que celles des mres conservant
les premiers longs cheveux de leurs enfants.

Puis, en grandissant, d'autres joies succdrent  ces mystrieuses
tendresses,  ce temps bni o elle jouait avec les fleurs. L'exaltation
pieuse de sa premire communion la faisait tressaillir, lui prouvant
ainsi, aprs tant d'annes, que son cerveau vibrait encore  la posie
de la Foi.

Qu'importe alors la sagesse des penses? Qu'importe de chercher 
connatre les causes par leurs effets? Qu'importent les conclusions
sceptiques et dsenchantes qui en rsultent? Magdeleine se souvenait de
la froideur, des mystres, des replis dcevants de certaines mes et se
sentait prte  pleurer sur le nant de tout, comme, enfant, elle
pleurait sur les dernires feuilles brusquement emportes par le vent.

Se mettre au-dessus des vnements, accepter la relativit des joies de
la vie,  commencer par celles de l'amour, s'efforcer de n'en pas
souffrir, son esprit lui dictait cette philosophie pour son bonheur
propre autant que pour celui de Philippe... mais son coeur, son lche
coeur, se rvoltait: l'ide qu'une autre femme prendrait sa place
auprs de l'aim, l'anantissait.

Et elle tait malade de ses penses comme on est malade de son corps...
et l'ide du repos par la mort pntrait lentement en son cerveau.

Le Bois, peu  peu, devenait dsert. Descendue de voiture, et assez
loigne de la route, Magdeleine jouissait d'un calme grandissant. Le
soleil, tout rouge comme un globe enflamm, s'apercevait trs bas dans
le ciel au travers du feuillage qu'il dorait d'un ton chaud succdant
au vert clatant du plein jour. Les oiseaux s'taient tus, le vent
s'apaisait, un silence profond montait de la terre. Un peu rconforte
par cette paix de la nature, Magda marchait parmi les herbes hautes qui
fouettaient avec un bruissement monotone et sec le bas de sa robe
soyeuse; elle allait droit devant elle, plonge dans la mlancolie de
ses penses. C'tait l'heure langoureuse qui enveloppe les bois  la
tombe du jour, l'heure pleine d'harmonieux murmures. Une singulire
vigueur animait maintenant Magda. Au milieu de ce silence relatif son
me se tranquillisait. Oui, elle serait l'amie indulgente; dans un lan
d'abngation misrable et sublime, elle se promettait de fermer les yeux
sur les carts ventuels de Philippe, de l'aimer dsormais
maternellement. Son coeur s'ouvrait  ce sacrifice comme il s'tait
ouvert  la vie d'amour que lui avait rvle son amant. Il
s'panouissait, dployait ses ailes, volait vers la souffrance avec
l'enthousiasme et la magie du martyre.

La pauvre femme croyait ses rsolutions des faits accomplis.

Pour la premire fois elle formula:

--Quel bonheur d'tre riche! ne voulant pas voir la douloureuse
bassesse de pense qui lui faisait sentir que son luxe la protgeait,
dans la lutte qu'elle entreprenait de vouloir garder Philippe en n'tant
plus pour lui qu'une amie.




CINQUIME PARTIE


C'est une chose cruelle entre toutes de se voir oblig de renoncer 
l'tre sur lequel on a plac toutes ses esprances. Magdeleine essaya
bien de reprendre une existence active, n'ayant plus seulement Philippe
pour but unique de ses actions; mais cela lui fit dcouvrir que sa vie
ne lui appartenait plus, qu'elle n'tait que le reflet de celle de son
ami, que tous ses sentiments se rapportaient  lui, tristes s'il tait
triste, gais s'ils tait gai. Elle vcut alors machinalement; son
coeur devint fertile en souffrances, surtout lorsqu'elle vit le jeune
homme accepter sans rvolte la situation nouvelle, comme si lui-mme
passait par la mme crise. C'tait tacitement avouer que l'amour, entre
eux, tait mort.

Magda s'aperut avec honte et terreur que depuis deux ans dj, c'tait
presque toujours elle qui suscitait avec une dlicate habilet leurs
rendez-vous au logis. Fouillant sa mmoire, mettant son coeur  la
torture, elle se retrouvait provoquant ces rencontres, non Philippe.

Comment n'avait-elle pas senti cela plus tt? C'est que Philippe, en
vrit, ne la dsirait plus peut-tre, mais aimait sa tendresse
prvoyante; qu'il tait distrait d'elle, mais non dtach. La honte de
cette situation dont elle s'accablait devenait la preuve de son charme
qui demeurait par del sa jeunesse.

Alors commena une vie de dsenchantement: les jours, les heures
succdaient aux jours, aux heures, sans apporter de consolation  la
pauvre crature; il ne s'agissait plus de s'tourdir du mourant amour de
son amant, mais bien d'elle-mme, des souffrances qu'elle se crait.

Il y avait deux mois que Magda avait pris sa rsolution quand, un soir,
Philippe lui dit:

--Chre, n'oubliez-vous pas un peu le chemin du logis?

Elle eut le coeur transport d'une joie folle et il lui fallut se
contraindre jusqu' manquer de souffle, tant son effort fut violent,
pour ne pas se jeter au cou de Philippe.

Elle murmura, la voix tremblante:

--Bah! tant que cela, croyez-vous? Mon cher, cher Philippe, il me semble
que notre amour a t si grand qu'il importe peu maintenant, ce dtail
de nos runions l-bas...

--Dtail? Mon aime en parle  son aise! Ce n'est un dtail que pour
ceux qui n'aiment pas. Pouvez-vous venir demain?

Magda tait tonne qu'il ne se ft pas aperu de sa nouvelle attitude;
comme il fallait qu'il l'aimt moins maintenant! Elle eut pourtant le
courage de dire tranquillement:

--Non, pas demain, je sors tout le jour avec tante Rose.

--Aprs-demain, alors?

--Non plus; cette fois, j'ai promis de faire des visites, puis un tour
au Bois avec Marie-Anne.

--Ah! voil bien des contretemps, voulez-vous...

Elle posa sa main dlicatement sur les lvres du jeune homme, n'en
pouvant plus du dsir de dire oui, de prendre rendez-vous et, cela, pour
rien au monde, elle ne le voulait.

Tandis que Philippe lui baisait la main, elle balbutia:

--D'ailleurs, je vous verrai ces deux jours, nous en reparlerons; je
n'aime pas les projets  long terme.

Philippe n'insista plus. Il ne s'apercevait pas des efforts tents par
Magdeleine pour se dtacher de lui; sa vie d'art et de mondanit tait
trop absorbante pour qu'il ne ft pas fatalement distrait de cette
proccupation. Et puis lorsque du, triste, il avait besoin de se
rfugier dans la tendresse d'un coeur, Magda n'tait-elle pas l,
toujours? la foi qu'elle avait en lui rendait le courage  Philippe,
chassait ses dfaillances; entr chez elle dmoralis, il en sortait
vaillant. Son amour pour madame Mirbel n'tait plus autre chose qu'une
succession de besoins dlicats, de cette indulgence maternelle qu'il
n'avait jamais trouve chez sa mre, et rien ne l'attachait plus  son
amie que l'unique ncessit de cette tendresse impose si doucement par
l'amour.

Madame Mirbel essaya de faire sa vie hors de Philippe; mais elle s'agita
sans se distraire, ayant vcu trop occupe de son sourire, de sa parole,
pour trouver le moindre intrt  ce qui n'tait pas lui.

L'ide sera toujours plus violente que le fait, le dsir plus grand que
le plaisir, plus puissant aussi puisqu'il l'engendre. La pauvre femme
s'aperut vite que rien, except son amour, ne l'intressait.

Fugeret assistait, inquiet,  cet arrachement du coeur de son amie;
souvent il l'interrogeait:

--Eh bien, a va?... Vous sortez beaucoup, vous tes trs mondaine? vous
faites bien, il faut ragir, vous amuser...

--Oui, oui, rpondait-elle tristement, je m'amuse beaucoup  voir
combien de temps je vivrai de cette vie avant d'en mourir.

Cette situation de son coeur imprima quelque chose de grandiose  son
esprit. On ne la vit bientt plus nulle part; elle vcut dans une sorte
de retraite, attendant les visites de Philippe comme seule et suprme
distraction.

Devant l'effondrement de son existence amoureuse, elle se demandait
quels scrupules purils l'avaient empche d'tre plus  lui, toute 
lui, autrefois, alors qu'il l'aimait si violemment, dans ce temps
lointain o c'tait elle qui espaait leurs rencontres... Ah, revivre
ces heures-l!

Elle considrait maintenant son amour comme la vraie, la seule raison
qu'elle avait eue d'exister. Puis, par un ressaut de son esprit, elle
rejetait au loin sa chimre, et l'aride formule: Rien n'est, de
nouveau la hantait, portant le dsarroi jusque dans sa vie physique.
Combien, cependant il lui tait cher, ce lointain pass! Elle dcouvrait
que toute la sentimentalit dont elle s'tait sentie envahie au dbut de
sa passion, avait encore t la meilleure chose qui ft survenue en sa
vie. Oui, l'amour avait t le soleil de son me; son misrable coeur
se trouvait maintenant en lutte avec ses sages et forts raisonnements et
restait le vainqueur. Pouvait-elle dire vainqueur? Non... mais tout
tortur, tout pantelant qu'il ft, c'tait lui encore qui l'emportait
sur les meilleurs arguments.

--Je souffre... j'aime... et je ne compte plus, je suis vieille,
vieille!

Elle ne pouvait secouer l'accablement o la plongeait cette triste
vidence.

En un besoin de consolation elle se disait: L'amour n'existe pas, c'est
un instinct qui tient une place indcise entre les besoins du coeur et
les besoins du corps... J'aime, pourtant, et rien ne me gurira; cet
amour est en moi comme les fibres de ma chair, comme la moelle de mes
os; je perds mon individualit, je ne suis rien autre chose qu'amante.
L'existence courante et banale ne m'entrane plus, je la subis et j'en
souffre. Que m'importe d'tre une femme renomme pour mon esprit, mon
lgance, mes ftes? C'est pour le monde, c'est pour sa joie propre que
je suis cela, non pour moi. Que font ces choses  mon bonheur? rien.
J'arrive  rester des jours entiers sans percevoir la minute qui me fera
vibrer et me donnera la force de supporter les jours qui doivent suivre.
Il me semble que ma tte, mon coeur, mon me, manquent d'aliment. Oui,
rien n'est, hors lui, hors mon Philippe. Il est des femmes qui sont 
la fois et toutes les heures de leur vie, pouses, mres, amantes,
femmes du monde. Moi j'ai une pense unique, un but unique, rien ne
m'en peut gurir, sauf la mort... la mort?

Et, douloureuse, elle allait ainsi se torturant sans arriver  une
conclusion pratique, et ce long martyre qu'elle ne cessait d'voquer la
faisait souffrir et changer effroyablement. Il et fallu lui faire subir
l'exrse: arracher son coeur, nuisible au calme de sa vie.

Un soir, Magda et Philippe convinrent d'aller entendre le lendemain,
seuls dans la loge de mademoiselle de Presles, un opra nouveau qu'ils
avaient jusque-l cout distraitement. Ils aimaient ces recherches de
sensations artistiques: rester silencieux au fond de la loge, lui,
tendu sur l'troit canap du salon, elle, assise sur un fauteuil auprs
de lui.

Madame Mirbel arriva de bonne heure  l'Opra, afin de ne rencontrer
personne de ses relations sous le portique ou dans l'escalier. Elle
esprait trouver Philippe dj install dans la loge. Dissimule par le
rideau de sparation, lentement elle se dvtit de sa pelisse. Le
premier acte s'acheva sans que Philippe part. Inquite, angoisse, la
pauvre femme n'entendit pas une note du second acte, les yeux fixs sur
la porte qu'elle s'attendait toujours  voir ouvrir; mais, l'acte fini,
Philippe ne vint pas.

Les penses les plus navrantes hantrent alors le cerveau de Magda,
puis, dans un ressaut brusque lui treignant le coeur, elle supposa
qu'il avait oubli leur rendez-vous ou prfr quelque partie de plaisir
avec des amis. Ainsi, mme leurs rencontres pour les seules jouissances
de l'esprit lui chappaient...

Les actes, les entr'actes se passrent sans que Philippe entrt.
Dsempare, lasse  crier, Magdeleine ne voyait, n'entendait plus rien;
un vide douloureux se faisait en son cerveau; elle avait  peine
conscience du lieu o elle tait.

Elle fut tire de cette sorte de lthargie en entendant prononcer son
nom par une voix d'homme dans la loge voisine.

--Il est rare que la loge de mademoiselle de Presles reste ainsi vide;
lorsque ces dames ne l'occupent pas elles l'offrent  des amis.

--Dis donc, a dure toujours la liaison de madame Mirbel avec Montmaur?

--Mais oui. Sans vouloir tre mchant, c'est mme assez drle de voir ce
jeune homme aux trousses de cette vieille femme.

--Pas si vieille, reprit une troisime voix. Et encore rudement
sduisante!

--Eh bien, qu'est-ce qu'il te faut? Elle a au moins cinquante ans.

--Jamais, tu exagres!

--Bah! laissez donc, Montmaur y trouve son profit.

--Oh! oh! c'est raide ce que vous dites l!

--Entre nous, je ne crois pas que ce soit avec ce que lui rapporte sa
peinture qu'il puisse avoir des chevaux aussi beaux que les siens.

--Mon cher, il a une fortune personnelle trs officielle...

--Et puis celle de madame Mirbel, a fait deux fortunes!

--Quels potiniers vous tes, s'exclama la voix bienveillante; puisque je
vous dis que Montmaur a au moins quarante mille livres de rente, sans
compter sa peinture; et, vous le savez, il vend beaucoup; il a du
talent!

--Ne le dfends donc pas parce qu'il est de ton club, mon vieux! Cette
chose-l n'arrive pas seulement  lui. Et puis, je ne saurais lui en
vouloir: quand l'un d'entre nous est sans le sou et qu'il pouse une
femme riche, n'est-ce pas  peu prs la mme chose? Seulement je
constate que la commre est un peu mre!...

Les rires discrets, puis les voix s'teignirent.

Madame Mirbel accable, dfaillante, crut touffer. Elle s'effondra sur
le divan et tout bas sanglota.

--Mon amour le dshonore, pensait-elle; parce que je l'ai aim quand
j'tais jeune et belle, je n'ai mme plus le droit d'tre son amie.
Pauvre cher Philippe, pauvre noble enfant, je le dshonore, je le
dshonore!...

Elle haletait, le visage enfoui dans son mouchoir.

L'affront que ces jeunes hommes lui avaient inflig tait peu de chose,
mais toucher  Philippe, le salir si abominablement, cela, elle ne le
pouvait supporter. O donc tait la justice du monde qui ne voyait pas
quels liens purs, maintenant, les unissaient?

Elle se disait: Je me suis dvoue  lui, je lui ai donn mon me, mon
esprit, mon corps, toutes les tendresses de mon coeur et jusqu' ma
rputation. Quel sacrifice faut-il faire encore pour avoir le droit de
rester son amie? Quelle morale guide la foule cruelle? On nous
absoudrait si notre amour avait t un caprice, on nous accable parce
qu'il a rsist au temps. Ah, jeunesse sans piti! je suis la vieille
matresse... Quelle honte... Et ces hommes, ne sachant rien des bonheurs
que nos coeurs ont eus l'un par l'autre ni de quelles sollicitudes
j'ai envelopp sa vie, me mprisent et me condamnent, moi qui ai
peut-tre aid au dveloppement de son talent qu'ils admirent!

Un juste orgueil lui venait  cette ide et, la tte appuye et roulante
contre la paroi de la loge, elle gmissait:

--Les cruels! Les cruels! S'ils savaient quel coeur ils profanent!

Magdeleine secoua enfin sa torpeur et, pendant le dernier acte,
profitant du dsert des couloirs, elle s'enfuit, son pauvre visage
meurtri de larmes dissimul par les dentelles de sa mantille.

Le roulement sourd de son coup l'engourdit, laissant pour un instant
son cerveau sans penses; mais, rentre dans sa chambre, de nouveau elle
pleura. Elle allait songer  perte de vue  cet incident douloureux,
lorsqu'elle aperut sur la chemine une lettre de Philippe. Prise de
remords avant mme de savoir ce que l'enveloppe contenait, elle l'ouvrit
htivement. Philippe s'excusait de ne pouvoir l'accompagner  l'Opra,
malade qu'il tait d'une violente nvralgie. Clinement il regrettait
qu'elle ne pt venir le soigner, le gurir. L'adieu en tait si
doucement tendre que la pauvre femme clata en sanglots, baisant mille
fois les mots qui lui rendaient le courage, en lui montrant sa raison
d'tre dans la vie.

Maintenant toutes sortes de sensations flottaient autour d'elle, de
tristes, de consolantes; elle ne voulait plus s'inquiter, mais songer
uniquement  Philippe, et elle s'endormit dans cette rsolution.

Le lendemain, elle s'veilla tard et brise. Mademoiselle de Presles
tant partie depuis quelques jours pour faire une retraite au couvent
des Ursulines, madame Mirbel ne voulut pas rester inactive, absorbe
dans ses rveries, et rsolut de faire un plerinage au logis.

Depuis des mois elle n'y tait alle. Ils avaient tous deux gard le
culte de leur home et de temps en temps s'y runissaient pour causer
librement en toute intimit de coeur. Jamais Magda ne s'y tait
trouve seule, mais, aprs son moi de la veille et ne voulant pas en
parler  Philippe, cette visite lui parut ncessaire pour recouvrer la
paix de son esprit. Elle allait chercher, dans ces tmoins muets d'un
pass d'amour, la force de ragir contre tous les endolorissements de
son coeur.

Jamais elle n'avait eu la clef du logis; Philippe s'y trouvait toujours
le premier pour l'introduire; cela ne la fit pas renoncer  son projet;
arrive  la porte derrire laquelle elle comptait retrouver le calme,
presque la joie de vivre, comme elle s'apprtait  donner au concierge
de vagues explications, il la reconnut et lui ouvrit.

Les volets ferms,  travers lesquels venaient buter des rais de soleil,
mettaient un jour doux et vague de chapelle sur tous les objets.
Magdeleine s'assit sur le divan. Elle revivait sa premire entre, tous
les souvenirs des heures divines qu'elle avait passes l. Oui, cela la
calmait; oui, oui, elle avait t aime, elle avait aim! Qu'importait
donc sa souffrance?... ici, il s'tait tant de fois agenouill; l, tant
de fois il avait proclam, de sa voix chaude et grave, les beauts de
son me, les beauts de son corps et subi le charme de son esprit...
Elle l'avait envelopp d'amour comme une mre enveloppe de caresses
lgres le nouveau-n. Elle ne pouvait se lasser de respirer  longs
traits l'air de ce salon o, ensemble, ils avaient respir.

Une ivresse lui vint au souvenir de ces joies; elle se trouva ingrate,
et rpta tout bas ce nom qui tait le principe mme de sa vie:

--Philippe... Philippe... mon Philippe!

Elle se leva, entra dans la chambre, voulut revoir et toucher son
peignoir de soie blanche, remplac souvent, mais toujours refait
semblable au premier. En ouvrant l'armoire o elle avait coutume de le
prendre elle ne le trouva pas; inquite de cette disparition, elle
chercha dans le cabinet de toilette et l'y dcouvrit, affal sur une
chaise. Le vtement avait l'aspect vide, mort. Magda le ramassa et,
soigneusement, s'apprtait  le remettre en place lorsqu'elle aperut un
long bout de point de Venise, arrach. Elle chercha dans sa mmoire la
dernire fois qu'elle l'avait port, ne se souvenant pas de l'avoir
dchir jamais; cela d'ailleurs remontait si loin qu'une vague tristesse
l'envahit. Htivement elle rangea la robe. Sa joie faite de souvenirs,
et si douce tout  l'heure, s'vanouit. Elle voulut secouer cette
mlancolie et retourna au salon. Elle allait ouvrir le piano quand elle
aperut une feuille de papier; elle la prit, la tourna machinalement
entre ses doigts et y dcouvrit une petite tiquette bleue, glace, avec
en lettres d'or le nom d'un fleuriste  la mode.

Des fleurs avaient t apportes l, non pour elle! Comme elle
froissait le papier un ptale de rose tomba, encore frais,  ses pieds.

Un grand frisson la secoua toute; cette fois elle atteignait au
paroxysme de la douleur.

Nettement, son cerveau reconstitua ce qui s'tait pass: une autre tait
venue... Peut-tre mme la veille au soir, quand, anxieuse, elle
attendait Philippe  l'Opra... On avait profan sa robe, cette
blancheur nuptiale qu'elle ne revoyait jamais sans une sensation fine de
bonheur cach. Et Philippe avait permis ces choses!... il avait pu voir
une femme vtue de sa robe  elle?...

Ah! l'horrible fin de tout!

Qu'il la trompt, elle y tait rsigne. Depuis longtemps dj, elle
touffait dans son coeur toute jalousie basse... mais cela, mais
cela?... Un grand dgot la prit; pas une larme ne coulait de ses yeux;
on l'et tue sur place plutt que de la faire se lever du fauteuil o
elle tait cloue, comme paralyse par la douleur.

Une sueur froide perla sur son front, elle s'vanouit.

       *       *       *       *       *

Lorsque Magda revint  soi, elle ne sentit plus qu'une grande lassitude
et un besoin de s'enfuir; elle eut pourtant le courage d'ouvrir le petit
meuble o les fleurs de sa premire nuit d'amour avaient t pieusement
enfermes par Philippe. Quelles profanations avaient-elles subies
aussi?... Non, on les avait sans doute oublies, elles taient encore
l, jaunies, sches par le temps. Magda voulut les reprendre, elles se
cassrent, s'effritrent entre ses doigts avec un bruit sec. La pauvre
femme eut un sourire amer et dit: Vous me ressemblez, pauvres fleurs
vieilles et fltries!

Quand elle se retrouva dans la rue, Magda n'eut plus qu'une pense:
rentrer en hte. Elle avisa un fiacre, y monta ahurie, ayant  peine la
force de dire son adresse au cocher. Enfin, elle arriva  l'htel, paya
cette course avec une pice d'or dont elle n'attendit pas la monnaie,
et, comme en tat de somnambulisme, elle souleva le heurtoir de la porte
cochre, entra, gagna sa chambre. L, n'en pouvant plus, elle
s'affaissa.

Alors, elle s'aperut que son courageux renoncement avait t un
dcevant sacrifice, une longue agonie, et elle appela la mort.

Peu aprs pourtant, avec courage, elle tcha de secouer ses penses, de
se reprendre, de raisonner cette nouvelle crise; mais le sentiment de
douleur qui l'absorbait tait plus puissant que toutes les combinaisons
de son cerveau, elle ne pouvait s'en affranchir.

Le nant de ce pourquoi elle souffrait lui apparaissait avec vidence.
Elle se disait: Malgr tout, je souffre, et ne pouvait s'arracher 
cette souffrance.

Elle se sentait plus haute et meilleure, dtache de la vie, emporte
par un effort puissant vers l'idal. A cette minute, si elle avait eu la
foi religieuse, elle aurait cru  une inspiration divine,  quelque muet
appel de Dieu. Elle jugeait la vie, sa vie  elle, non pas svrement,
mais, ce qui est pire, justement, et restait effraye du vide qu'elle y
dcouvrait. Lentement se dressaient dans ses souvenirs mille blessures
reues, des riens qui lui montraient que Philippe, depuis longtemps,
avait cess de l'aimer. Elle semblait lire dans l'me absente de son
amant... Il ne l'aimait plus... ces mots-l rsumaient la dtresse de
Magda.

Poussant les choses  l'extrme, elle se demandait mme si les
demi-confidences de Philippe  ses amis de club ne lui avaient pas valu
l'injure de la veille  l'Opra. Mais alors, qu'tait ce semblant
d'affection, de soins tendres qu'il lui prodiguait encore?... Une
charit d'amour? douloureuse honte! L'ide d'une tyrannie morale,
involontairement impose par elle  son amant, surgit de son esprit:

--Je l'aime, il doit m'aimer, voil donc le bandeau qui m'aveuglait!

Pour Philippe, son amour tait-il autre chose qu'une succession de
besoins ns d'une tendresse continue? Le mal dont elle agonisait en
remuant ces penses la faisait se rsoudre  une ide d'arrachement
brutal,  la mort.

Un foudroyant chagrin l'envahit; elle se sentit tout  coup terrasse.
Elle songea  cette cause mdiocre qui venait de dcider de son sort, 
ces commrages murmurs par des indiffrents, entendus par hasard et
dont les effets se rvlaient effroyables.

Elle se souvint du dsenchantement de sa visite chez Philippe, plus
cruel encore. Si un vnement futile l'avait empche d'aller la veille
au thtre, elle n'aurait pas eu l'ide de se rendre au logis pour y
retremper son courage, et n'et pas vu de ses yeux, touch de ses mains,
la preuve flagrante du peu de respect de son amant pour leur tendresse
passe. Sa vie tait perdue, finie, elle le sentait, et dans son
exaltation en arrivait  prouver un sentiment de dgot pour la
faiblesse de Philippe, laquelle, sans amour, le ramenait  ses pieds de
vieille femme. Elle ne voyait plus que le mensonge de leur pauvre et
grand amour, la fausset de leurs plaisirs et de leurs joies anciennes.

Pouvait-il se faire que, aveugle, elle n'et pas compris plus tt
combien Philippe tait rassasi d'elle? tre chaste ou tre fille,
voil le dilemme. Ces deux tats lui semblaient la seule raison d'tre
des femmes, le terme moyen ne pouvant exister: dupes dans le mariage,
dupes dans le bonheur qu'elles essaient de se tailler hors du droit
chemin, voil le sort des honntes femmes.

Cinq heures sonnaient: Magdeleine se leva, alluma les bougies de sa
psych et fut effraye de se voir ainsi dfigure par la douleur. Elle
n'avait plus quarante-neuf ans, mais soixante. Ses traits s'taient
creuss sous l'pret de la souffrance; ses yeux semblaient enfoncs,
les coins de sa bouche tombaient, des plis creusaient ses joues, et la
malheureuse femme sentait une sueur froide la couvrir. Elle murmura:

--C'est fini!

Oui, tout tait fini pour elle; son coeur, son esprit, anims par son
amour, accoutums  un noble emploi de leurs sensations, ne pourraient
s'astreindre  pratiquer la vie banale des femmes de sa condition.
Puisqu'elle existait par Philippe et pour Philippe uniquement, puisque
les vnements, les mouvements de sa vie n'avaient que lui pour objet et
pour but, puisqu'il tait sa seule raison d'tre, oui, tout tait fini.
Ravage d'amour et de dsillusion, il fallait mourir: c'tait la
dlivrance, l'ternel repos.

Magdeleine s'tonna de l'gosme soudain qui lui faisait compter pour
rien la douleur qu'prouverait sa tante; mais sa tante tait pieuse,
elle rapportait tout  Dieu,  la volont de Dieu, et sa foi ardente la
consolait de tout.

Par une combinaison trange de son esprit, Magda qui voulait mourir pour
le bien de son amant autant que pour se soustraire  sa propre misre
morale, qui voulait, par sa disparition, pargner  Philippe les soucis,
les hontes, les mensonges, dans lesquels il allait tomber, ne songea pas
un instant que ce suicide pouvait planer sur la vie du jeune homme comme
un remords. Peut-tre mme la pense inconsciente du chagrin qu'il en
ressentirait lui devenait-elle l'infime consolation de son sacrifice. Et
rsolue, elle marcha  la mort.

Dans l'absence de mademoiselle de Presles, absence si favorable  ses
projets, Magda vit une complicit du hasard; elle voulut choisir le
moyen le plus pratique de se tuer srement et vite.

Absorber du chloroforme?... Avant d'en respirer assez pour mourir, elle
serait endormie. Alors, qu'imaginer, pour que,  l'instant o le sommeil
l'envahirait, les linges, sous lesquels son visage serait cach, fussent
rimprgns du liquide mortel?

Se noyer?... elle nageait admirablement. L'instinct de la conservation
ne serait-il pas plus fort que sa volont? Puis, l'ide de la Morgue, o
elle serait transporte, la pauvret cynique du dcor et la nudit du
cadavre, rvoltaient ses lgances et sa pudeur.

Le revolver?... Oui; un coup et c'tait fait.

Elle alla rsolument vers le meuble o l'arme tait enferme. En passant
devant la glace elle demeura surprise de l'aspect hagard de son visage.
Elle se regarda avidement, non plus comme tout  l'heure mais dans
l'ensemble, comme si, pour la premire fois, elle se voyait. Son chapeau
de jais noir pos sur l'embroussaillement de ses cheveux blonds,
demeurs si beaux avec leurs reflets soyeux de coule d'or, tait tout
de travers. Dans sa proccupation, elle n'avait pas mme pens 
l'enlever. Son regard fixe, sa bouche douloureusement crispe, sa
pleur, tout en elle lui parut odieux et ridicule. Alors elle ta son
chapeau, reconquit l'expression de ses yeux et, se regardant de nouveau,
ne vit plus que la trace des ravages manant de son coeur dsespr.

Elle prit le revolver, posa le canon sur sa tempe. Le froid de l'acier
la fit tressaillir; sa main tremblait. Elle essaya de reprendre du
calme, revint devant la glace... mais le tremblement persistait,
s'accentuait mme, devenu maladif, nerveux.

--Je veux mourir, pourtant, dit-elle.

Elle se sentait secoue si violemment par ce malaise qu'elle s'tendit
sur la chaise longue; lentement elle se calma. Ses ides d'abord
bourdonnantes et affoles s'apaisrent. Elle fut tonne que sa pense
de suicide loignt jusqu'au souvenir de Philippe. Il lui apparut trs
loin, non plus comme la raison mme de sa mort, mais  peine simple
cause dterminante. Doucement une paix l'envahit; elle prouva une
tranquillit enivrante. L'ide de mourir n'tait plus le rsultat d'une
douleur exacerbe, mais la pense rflchie d'un tre qui aspire  la
suprme dlivrance. Elle retrouvait en cet instant toute la philosophie
de sa nature; elle estimait son roman  sa juste valeur, c'est--dire le
nant qu'il avait t et le nant o il la ramenait. Qu'tait cette
humanit? rien. Qu'importent ses progrs, o mnent-ils? Quelle sotte et
inutile comdie nous jouons dans l'univers!

Et elle refoulait par ses raisonnements cet instinct qui, tout 
l'heure, la faisait trembler devant l'inconnu de l'ternit.

Magdeleine, apaise maintenant, se leva, reprit son arme et se plaa
devant la glace. Sa main se remit  trembler et encore une fois elle
s'exaspra devant la lchet de la bte vivante, tenant  cette vie que
son esprit repoussait. Quitte  se manquer, elle approchait de sa tempe
le canon du revolver, quand tout  coup une pense l'arrta... elle
venait de songer que son mari pouvait la tuer; il ne la manquerait pas,
lui! Ne l'en avait-il pas menace souvent si jamais il apprenait qu'elle
le trompt? et cela non par amour, car l'amour pardonne, mais par
vanit, par vengeance. Plus d'une fois elle avait senti surgir entre eux
ce sentiment de haine profonde.

Tout un plan germa, rapide, dans sa tte. Elle regarda la pendule,
tonne qu'il ne ft encore que sept heures. Elle s'assit  sa table et,
arrachant une page d'un large cahier de notes, elle crivit de la main
gauche une lettre anonyme  son mari. Elle disait que profitant de
l'absence de mademoiselle de Presles, madame Mirbel faisait venir son
amant chez elle, ce soir mme  onze heures. Le mari bafou pourrait les
surprendre  moins qu'il ne prfrt subir les railleries de ses amis et
continuer de jouer le rle ridicule que sa femme lui assignait dans la
vie.

Magda plia la lettre, la mit sous enveloppe, jeta un vtement sur ses
paules et descendit dans la rue. Puis, arrtant un fiacre, elle fit
porter la lettre par le cocher  l'appartement de garon qu'occupait
Leprince-Mirbel, rue des Mathurins, depuis la scne qu'ils avaient eue
au sujet du voyage de Russie.

Elle rentra et de nouveau s'enferma dans sa chambre. Elle ne doutait
plus de sa mort maintenant. Un grand calme succdait  la surexcitation
de tout  l'heure. Elle n'accusait plus Philippe; mme une tendresse
allait de son coeur vers lui; il lui avait donn de si ineffables
joies! De cela seul elle voulait se souvenir. Elle dcouvrait que ses
qualits d'excessive sensibilit avaient t ses ennemies. Elle aurait
d vivre en cet amour banalement, au jour le jour, sans rien chercher ni
prvoir et sans souffrir, au lieu de porter tous ses sentiments 
l'extrme.

Un coup frapp  la porte la tira de sa rverie; le matre d'htel
venait annoncer que le dner tait servi. Magda avait si pleinement
renonc  l'existence qu'elle fut toute surprise de ce rappel aux actes
accoutums. Elle pensa:

--Ah! oui, il faut dner...

La fixit des actions dans les heures l'tonna. Sous la tension
douloureuse de son esprit, la rgularit des besoins de la vie lui
sembla chose purile.

Elle descendit pourtant  la salle  manger afin de n'veiller aucun
soupon dans l'esprit de ses gens. En entrant, elle fut surprise de
l'aspect luxueux de la vaste pice; les flambeaux, sur la table,
faisaient briller et tinceler les argents et les ors des objets du
service.

Elle marchait maintenant comme dans un rve, surexcite par cette ide:
Dans quatre heures, cinq au plus, je serai morte. Elle s'tonnait que
rien ne transpirt de ses penses, de son attitude, qui ft deviner aux
gens de service le drame de son coeur. Elle et voulu sentir sa fivre
d'attente se communiquer aux objets qui l'entouraient. Elle touchait
son verre de cristal grav aux armes de mademoiselle de Presles, avec
l'cusson en losange ainsi qu'il se fait pour les vieilles filles, et
songeait:

--Demain, tout  l'heure, je serai morte et ce cristal si fin, si
fragile, demeurera... demain, il y aura encore de la sve, de la beaut,
de l'clat dans les fleurs de cette corbeille et je serai morte...
dfigure peut-tre?... srement morte!

Magda s'motionnait sur elle-mme, ne voyait plus qu'elle dans sa vie si
courte, prise d'un gosme bizarre, prte  se dire: Je vais me
perdre!

Sa gorge se serrait, elle ne pouvait manger et ne prenait pas une
parcelle de nourriture sans tre oblige de boire quelques gorges
d'eau. Sa vie d'amour si douloureuse avait durci son coeur contre les
autres, mais non contre elle-mme. Se prparant  mourir, elle se
plaignait, et restait surprise des mesquines raisons qui la poussaient
au suicide; et pourtant, cette petitesse des choses humaines lui faisait
plus fermement souhaiter la mort.

Quel chaos, quelle sagesse, quelle folie taient en elle? elle
s'tonnait seulement de sa persistance dans la volont de mourir:

--Je meurs parce que j'ai cherch le bonheur par l'amour: l'amour dans
le mariage o une premire dception a failli me briser, puis l'amour
hors du mariage, et, de cette nouvelle dception, je vais mourir...
Maudit soit le coeur!...

L'erreur d'aimer lui apparut alors comme un mystre cruel. Elle
dcouvrait la drision qui l'avait pousse  exiger de son esprit une
raison de cette dsillusion immense: o, par deux fois, elle croyait
trouver la vie, pourquoi trouvait-elle la mort?

Elle se leva. Le domestique, derrire elle, loigna sa chaise; elle
suivit avec intrt ce lent mouvement, et pensa:

Je ne m'assirai plus  cette table.

En se retournant, ses yeux surprirent le regard inquiet du vieux
serviteur. Magda voulut qu'il conservt le souvenir d'une dernire bonne
parole, et dit:

--Merci, mon bon Franois, merci.

Sa voix, qu'elle rentendait depuis des heures de silence et d'angoisse,
lui parut change, douce, basse et pourtant si bourdonnante, que ses
oreilles furent remplies d'une sonorit inaccoutume. Le silence lui
sembla ensuite plus profond. Le domestique, inquiet de la voir si
triste, si absorbe, hocha lentement la tte tandis qu'elle passait
devant lui.

Magda remonta dans sa chambre. Neuf heures sonnrent... Comme le temps
lui paraissait long! Elle rangea autour d'elle; puis, ayant dfait son
lit dans un dsordre voulu, elle s'y jeta tout habille, le coeur
bris d'moi, fascine, tourdie par cette pense: Je vais mourir.

Songeant tout  coup qu'il fallait se prparer  cette mort et donner
quelque vraisemblance au prtexte dont elle s'tait servi en crivant 
son mari, elle passa dans son cabinet de toilette, se dvtit, plia ses
vtements, s'enveloppa d'un peignoir de nuit en batiste si fine que sa
chair apparaissait en transparence; puis, ayant droul ses cheveux,
cette dernire beaut de la femme, elle se dirigea vers la glace, et,
aprs les avoir brosss et parfums, s'armant de ciseaux, elle les
empoigna prs de la nuque et commena de les couper.

L'acier mordait mal l'paisse torsade; Magda s'acharnait. Le bruit
soyeux que les cheveux rendaient, cdant  la morsure des ciseaux, se
rythmait sous l'effort de ses doigts. Enfin, la masse lui resta dans la
main et, au dernier coup de ciseau, s'panouit en gerbe d'or et la
recouvrit sous une torsion qui sembla le spasme de mort de sa belle
chevelure.

Magda dit:

Je commence  mourir.

Elle dtacha un des longs rubans de satin ple qui nouaient son peignoir
et lia cette superbe dpouille. Puis, ayant mis le tout dans un carton
qu'elle ficela et cacheta, elle crivit l'adresse de Philippe Montmaur.
Alors, s'tant assise devant le petit bureau d'o si souvent taient
partis de tendres billets pour son ami, les yeux voils de larmes, elle
lui envoya cet adieu:

Mon bien-aim, volontairement je vais mourir. Cher, vous m'avez donn
des joies inoubliables, des ftes pour mon coeur et mon esprit.
Cependant me voici bientt si vieille que, par dignit pour vous, pour
moi, pour notre amour, il faut me dtacher de vous. Je vous aime trop
ardemment, mon Philippe, et ne pourrais me rsigner  cette sparation
sans la rendre irrmdiable, ternelle. Triste et faible coeur qui ne
sait pas vieillir! J'ai pourtant bien essay de me sparer de vous;
ai-je jamais murmur lorsque vous-mme, mon cher bien-aim cherchiez 
secouer cet trange joug de nos chairs et de nos mes, en espaant vos
visites, en voyageant? Ne me reveniez-vous pas toujours sinon aussi
fidle, du moins aussi pris? Comme je pardonne  celles qui vous
dtournaient de moi si peu et si mal! Je suis pour vous l'unique, comme
vous tes pour moi l'unique; quoi que nous essayions, rien ne nous
arrachera l'un de l'autre; aprs chaque tentative de sparation, ne
restons-nous pas plus troitement unis? Nous avons rencontr l'amour
fort comme la mort dont parle l'criture. Mon Philippe, bientt il ne
restera du moi que j'ai t qu'un moi misrable et dcrpit qui, au yeux
du monde, compromettrait la puret de votre vie.

Je vous aime, Philippe, je vous aime pour votre bonheur, non pour le
mien, et je vous sais le mme dvouement envers moi. Mais notre amour
s'avilirait dans une plus longue dure: Je deviens vieille... Songez 
la douleur que ce mot renferme!

Ne vous tonnez pas, mon doux aim, de la disparition des fleurs
sches qui, lentement, se sont fltries sur notre lit le premier soir
o je suis devenue votre femme; je les ai reprises tantt et veux qu'on
les ensevelisse avec moi.

Veillez aussi, avec Marie-Anne,  ce que l'on me revte, dans mon
cercueil, du peignoir mauve que je portais  Fontana et au travers
duquel j'ai ressenti vos premires timides treintes.

Je vous envoie mes cheveux cette mousse soyeuse, cette coule d'or,
comme vous disiez et que vos mains, que vos lvres, ont si souvent fait
tressaillir. C'est de moi ce qui reste de jeune et de beau. Ne pleurez
pas sur eux en souvenir de celle qui vous les donne. Votre amour lui a
caus des bonheurs surhumains. Que cette pense vous soit une
consolation et apaise votre douleur, mon cher, cher bien-aim.

Adieu... Hlas, je ne saurais sans motion quitter ce papier que vous
toucherez, que vous lirez, et o je puis encore vous dire: Je vous
aime. Adieu, adieu mon Philippe. Je baise vos lvres et je meurs de
tendresse dans une dernire ardente treinte.

MAGDA.

       *       *       *       *       *

Aprs avoir crit cette lettre, Magda sonna, enveloppa sa tte d'une
dentelle afin que la femme de chambre ne la vt point dpouille de ses
cheveux, et alla l'attendre dans le petit salon qui prcdait sa
chambre. Quand la servante fut venue:

--J'ai une violente nvralgie ce soir, Pauline, je vais me jeter sur mon
lit. Je vous donne cong... Vous pouvez passer la soire chez votre
soeur; mais auparavant, portez ce carton et cette lettre chez M.
Montmaur... Dites aussi  tous les gens qu'ils ont leur soire libre,
mais qu'on tienne les portes ouvertes et que le portier laisse monter M.
Mirbel. Il m'a crit qu'il viendrait me parler ce soir vers onze heures.

Magdeleine savait Philippe  une premire en compagnie de Jean Biroy
et de Tanis. Il devait, au sortir de la reprsentation, aller au bal
chez madame d'Istres o ils avaient projet de se retrouver. Oui, elle
se souvenait d'avoir, avant-hier, dans la journe--lointain pass pour
elle--combin leur runion vers une heure du matin chez les d'Istres.
Qu'tait-il donc survenu pour interrompre le cours de sa rsignation, de
ses renoncements?... Rien: une conversation surprise, une retraite
profane, un bout de dentelle dchire, un papier vide des fleurs qu'il
avait contenues et qui ne furent pas apportes pour elle.

Sa misre morale amenait son dsespoir; la mort allait effacer l'erreur
de sa vie.

Magda, les ordres donns, rentra dans sa chambre, rejeta les dentelles
dont elle s'tait enveloppe et, assise au coin du feu, attendit.

Les heures lui paraissaient sans fin. Elle ne pensait plus, elle tait
lasse, la tte vide, avec des ides courtes, vagues, s'entre-croisant,
se donnant la chasse dans une confusion monstre; elle n'avait plus
d'nergie, elle attendait la mort.

Onze heures sonnrent; elle se redressa, nerveuse, haletante. Il ne
s'agissait plus d'attendre passive, rsigne. C'tait elle qui avait
command sa mort en exasprant l'amour-propre de son mari. Effraye
d'avoir si peu pens  la mise en scne de son appartement, dans une
hte fbrile elle courut pousser les verrous des portes, et fermer
solidement celle qui donnait sur le couloir; puis, ferma aussi  clef la
porte  deux vantaux qui s'ouvrait du petit salon dans sa chambre, mais
en ayant soin de baisser l'armature de fer du haut et de lever celle du
bas de faon que, sous une forte secousse, elle pt cder. En effet, il
tait  prvoir que Leprince-Mirbel s'tant heurt inutilement  la
porte du couloir, courrait, exaspr,  celle du salon pour surprendre
sa femme avec son amant.

Magda jeta au hasard ses jupons soyeux sur la chaise longue et mit du
dsordre dans la chambre, laissant traner sur le tapis la courte-pointe
du lit, heurtant du poing les oreillers qui prirent des poses effares
dans leur fouillis de guipure. Ces prparatifs achevs, n'en pouvant
plus d'angoisse, elle attendit.

Les bruits de la rue s'apaisaient; quelques voitures passrent, mais
aucune ne s'arrta.

Magda s'effraya alors de la possibilit que son mari ne vnt pas, qu'il
n'et point reu la lettre ou qu'il ddaignt de se venger.

Quel sentiment pouvait armer sa main? l'amour?... mais depuis si
longtemps il ne l'aimait plus!... la haine?... Elle en ressentait si peu
pour lui qu'elle l'avait dcharg de la justice humaine en s'accusant de
sa mort dans une lettre,  lui adresse, qu'elle venait de poser sur la
chemine.

Elle fut atterre de dcouvrir que seuls, le respect humain, la vanit
blesse, l'orgueil, pouvaient entraner cet homme jusqu' l'assassinat.
Sa mort dpendait de cet imperceptible point de folie humaine.

Dans cette attente, une exaspration la prenait et elle n'tait plus
dfaillante. Absorbe par le dsir croissant d'en finir, elle ne tenait
plus en place. Prise d'une rage contre l'homme qui retardait sa
dlivrance, elle criait, tendue sur son lit, la tte enfouie dans les
oreillers:

--Le lche, le lche, il ne viendra pas; non, non. Ah, je veux mourir,
je veux mourir!

Sa voix s'entrecoupait de sanglots haletants et sans larmes, touffs
comme une plainte d'amour.

Tout  coup elle entendit des pas prcipits, la serrure grina... la
porte qui donnait sur le couloir fut branle violemment et, du dehors,
la voix de Leprince-Mirbel cria, terrible:

--Ouvrez, Magdeleine, ouvrez... je vous l'ordonne... mais ouvrez donc!

Elle se dressa, ple, et murmura: Enfin! bien que son coeur se prt
 battre  lui faire perdre le souffle.

Mirbel s'acharnait  la porte... Magdeleine, rapidement, se leva, ferma
brusquement le cabinet de toilette; ce bruit redoubla l'exaspration de
son mari; il hurla:

--Ah! il s'enfuit, le misrable!

Puis un silence se fit.

Magda comprit que son mari, suivant de point en point la tactique
qu'elle avait prvue, se dirigeait vers le salon. Alors, il se passa en
elle quelque chose de bizarre: prise d'une peur instinctive, prte 
dfaillir, elle courut s'enfermer dans le cabinet de toilette.

La porte donnant sur le salon retentit de coups prcipits, et dans un
choc, cda. A ce bruit qu'elle guettait, Magda retrouva sa force de
volont. Elle sortit du cabinet de toilette et se trouva en face de
Mirbel qui, voyant comme dans un clair le dsordre de la chambre, sa
femme en robe de nuit froisse, ouverte sur la poitrine, le visage
dfait, avec l'trange aspect que lui donnaient ses cheveux coups;
convaincu de sa trahison, l'ayant vue refermer rapidement la porte et
sembler en vouloir dfendre l'entre en la couvrant de son corps, les
bras tendus, Mirbel, fou de rage, tira sur elle presque  bout portant
deux coups de revolver. Des gouttes de sang perlrent sous le sein
gauche de Magda et tachrent la valencienne et la batiste de son
peignoir. Elle fit quelques pas, s'affaissa  genoux sans un cri. Son
corps mince et souple tomba, inerte, sur la fourrure blanche de la
descente de lit.

Elle tait morte.

Mirbel se prcipita dans le cabinet de toilette  la recherche de
l'amant et resta atterr devant l'ordre qui y rgnait, faisant contraste
avec le dsordre de la chambre. Nulle possibilit ni trace d'vasion.
Les triples rideaux de soie des fentres avaient, en leurs plis,
l'immobilit rigide et chaste d'une nappe d'autel; nulle porte, nul
recoin pour s'enfuir ou se cacher. Terrifi, il rentra dans la chambre.
Ses yeux hagards,  force d'interroger les objets, aperurent une grande
enveloppe sur la chemine avec cette suscription:

A monsieur Leprince-Mirbel.

Il se prcipita; ses mains tremblaient. Il brisa le cachet et lut:

Ne vous accusez pas de ma mort, je me suis tue volontairement,
dgote de la vie, n'ayant plus la force ni le courage de la subir.
C'est moi qui vous ai crit la lettre qui arma votre main.
Pardonnez-moi, comme je vous pardonne, le mal que nos natures si
diffrentes se sont fait, et vivez sans remords: vous n'tes pour rien
dans la suprme dtermination que j'ai prise.

MAGDELEINE.

       *       *       *       *       *

Leprince-Mirbel resta un temps les yeux fixs sur la lettre,
reconstituant les pripties de ce drame. Puis, ayant vaguement compris,
il s'approcha de Magdeleine, la souleva avec effort, la posa doucement
sur le lit et la contempla. Le sang qui fluait en mince filet des lvres
de la morte, immobilises comme dans un sourire, s'chappa tout  coup
avec plus d'abondance. Mirbel voulut l'tancher; ce geste l'ayant mis en
contact avec la chair tide de sa femme, il se jeta en sanglotant sur le
lit o, ple, redevenue jeune et belle dans le calme de la mort, Magda
semblait dormir.


FIN


PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--128-1-21.--(Encre Lorilleux).





End of the Project Gutenberg EBook of Maudit soit l'Amour, by 
Hermine Oudinot Lecomte Du Noy

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAUDIT SOIT L'AMOUR ***

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