The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle de la Seigliere, Volume I (of
2), by Jules Sandeau

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Title: Mademoiselle de la Seigliere, Volume I (of 2)

Author: Jules Sandeau

Release Date: December 19, 2010 [EBook #34692]

Language: French

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MADEMOISELLE DE LA SEIGLIRE

PAR

JULES SANDEAU

I

PARIS

MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS

1847




I


S'il arrive jamais qu'en traversant Poitiers, un de ces mille petits
accidents dont se compose la vie humaine vous oblige de sjourner tout
un jour en cette ville, o je suppose que vous n'avez ni parents, ni
amis, ni intrts qui vous appellent, vous serez pris infailliblement,
au bout d'une heure ou deux, de ce morne et profond ennui qui enveloppe
la province comme une atmosphre, et qu'on respire particulirement dans
la capitale du Poitou. Je ne sais gure, dans tout le royaume, que
Bourges o ce fluide invisible, mille fois plus funeste que le mistral
ou le sirocco, soit si pntrant, si subtil, et s'infiltre dans tout
votre tre d'une faon plus soudaine et plus imprvue. Encore, 
Bourges, avez-vous, pour conjurer le flau, le plerinage  l'une des
plus belles cathdrales qu'aient leves l'art et la foi catholiques; il
y a l de quoi dfrayer l'admiration durant une semaine et plus, sans
parler de l'htel de Jacques Coeur, autre merveille, o vous pouvez,
autre distraction, mditer  loisir sur l'ingratitude des rois. Enfin,
le long de ces rues dsertes o l'herbe crot entre les pavs, en face
de ces grands htels tristement recueillis au fond de leur cour
silencieuse, l'ennui revt bientt,  votre insu, un caractre de
mlancolie qui n'est pas sans charme. Bourges a la posie du clotre:
Poitiers est un tombeau. Si donc, malgr les voeux sincres que j'adresse
au ciel pour qu'il vous en garde, quelque gnie malfaisant, quelque
malencontreux hasard vous arrte en ces sombres murs, ce que vous aurez
de mieux  faire, sera de vous hter d'en sortir. La campagne est  deux
pas; les alentours, sans tre pittoresques, ont de riants et frais
aspects. Gagnez les bords du Clain. Le Clain est une petite rivire 
laquelle la Vienne cde l'honneur d'arroser les prairies du chef-lieu de
son dpartement. Le Clain n'en est pour cela ni plus turbulent ni plus
fier. gal en son humeur, modeste en son allure, c'est un honnte
ruisseau qui n'a pas l'air de se douter qu'il passe au pied d'une cour
royale, d'un vch et d'une prfecture. Si vous suivez le sentier, en
remontant le cours de l'eau, aprs deux heures de marche, vous
dcouvrirez un vallon dessin par l'largissement circulaire des deux
collines entre lesquelles le Clain a fait son lit. Imaginez deux
amphithtres de verdure, levs en face l'un de l'autre et spars par
la rivire qui les rflchit tous les deux. Un vieux pont aux arches
tapisses de mousses et de capillaires est jet entre les deux rives. En
cet endroit, le Clain, s'largissant avec les coteaux qui l'encaissent,
forme un bassin de belles ondes unies comme un miroir, et qu'on
prendrait en effet pour une glace d'une seule pice, jusqu'au barrage o
le cristal se brise et vole en poussire irise. Cependant,  votre
droite, firement assis sur le plateau de la colline, le chteau de La
Seiglire, vrai bijou de la renaissance, regarde onduler  ses pieds les
ombrages touffus de son parc, tandis qu' votre gauche, sur la rive
oppose,  demi cach par un massif de chnes, le petit castel de
Vaubert semble observer d'un air humble et souffrant la superbe attitude
de son opulent voisin. Ce coin de terre vous plaira, et si vous vous
tes laiss conter par avance le drame auquel cette valle paisible a
servi de thtre, peut-tre prouverez-vous, en la visitant, quelque
chose du charme mystrieux que nous prouvons  visiter les lieux
consacrs par l'histoire; peut-tre chercherez-vous sur ces pais gazons
des traces effaces; peut-tre irez-vous  pas lents et rveurs voquant
 et l des ombres et des souvenirs.

Unique hritier d'un nom destin  finir avec lui, le dernier marquis de
La Seiglire vivait royalement dans ses terres, chassant, menant grand
train, faisant du bien  ses paysans, sans prjudice de ses privilges,
quand tout d'un coup le sol tressaillit, et l'on entendit comme un
grondement sourd pareil au bruit de la mer que va soulever la tempte.
C'tait le prlude du grand orage qui allait branler le monde. Le
marquis de La Seiglire n'en fut point troubl et s'en mut  peine; il
tait de ces esprits tourdis et charmants qui n'ayant rien vu ni rien
compris de ce qui se passait autour d'eux, se laissrent surprendre par
le flot rvolutionnaire, comme des enfants par la mare montante. Soit
qu'il court le cerf dans ses bois de haute futaie, soit qu'assis
mollement sur les coussins de sa voiture, prs de sa jeune et belle
pouse, il se sentt entran au galop de ses chevaux,  l'ombre de ses
arbres, sur le sable de ses alles; soit qu'il runt  sa table
somptueuse les gentilshommes ses voisins, soit que du haut de son
balcon, il contemplt avec orgueil ses prs, ses champs de bl, ses
forts, ses fermes et ses troupeaux; de quelque point de vue qu'il
envisaget la question politique et sociale, l'ordre prsent lui
paraissait si parfaitement organis, qu'il n'admettait pas qu'on pt
s'occuper srieusement de mettre rien de mieux  la place. Toutefois,
moins par prudence que par ton, il fit partie de cette premire
migration, qui ne fut,  vrai dire, qu'une promenade d'agrment, un
voyage de mode et de fantaisie; il s'agissait de laisser passer le grain
et de donner au ciel le temps de se remettre au beau. Mais au lieu de se
dissiper, le grain menaa bientt de devenir une horrible tourmente, et
le ciel, loin de s'claircir, se chargea des nuages sanglants d'o
s'chappaient dj des clairs et des coups de foudre. Le marquis
commena d'entrevoir que les choses pourraient bien tre plus srieuses
et durer plus longtemps qu'il ne l'avait d'abord imagin. Il rentra
prcipitamment en France, recueillit  la hte ce qu'il put raliser de
son immense fortune, et s'empressa d'aller rejoindre sa femme qui
l'attendait sur les bords du Rhin. Ils se retirrent dans une petite
ville d'Allemagne, s'y installrent modestement, et vcurent dans une
mdiocrit peu dore: la marquise, pleine de grce, de rsignation et de
beaut touchante; le marquis, plein d'espoir et de confiance en
l'avenir, jusqu'au jour o il apprit coup sur coup qu'une poigne de
vauriens, sans pain ni chausses, n'avaient pas craint de battre les
armes de la bonne cause, et qu'un de ses fermiers, nomm Jean Stamply,
s'tait permis d'acheter et possdait, en bonne et lgitime proprit,
le parc et le chteau de La Seiglire.

Depuis qu'il existait des Stamply et des La Seiglire, il y avait
toujours eu des Stamply au service de ces derniers, si bien que la
famille Stamply pouvait se vanter  bon droit de dater d'aussi loin que
la famille de ses matres. C'tait une de ces races de serviteurs
dvous et fidles dont le type a disparu avec la grande proprit
seigneuriale. De simples gardes-chasse qu'ils avaient d'abord t de
pre en fils, les Stamply taient devenus fermiers, et peu  peu, 
force de travail et d'conomie, grce aussi aux bonts du chteau qui ne
leur fit point faute, ils avaient fini par se trouver  la tte d'un
certain avoir. On ne savait pas au juste  quoi se montait leur fortune,
mais on les disait plus riches qu'ils ne voulaient le laisser croire, et
nul ne fut surpris dans le pays, lorsqu'aprs le dcret de la Convention
qui dclara proprits nationales tous les biens territoriaux des
migrs, on vit le fermier Jean Stamply se faire adjuger aux enchres
l'habitation de ses anciens matres. Cela fait, il continua de vivre
dans sa ferme comme par le pass, actif, laborieux, se tenant  l'cart;
rachetant sans bruit,  vil prix, morceau par morceau, les terres dj
vendues ou demeures sous le squestre; runissant, rajustant chaque
anne quelques nouveaux dbris de la proprit dmembre; enfin, quand
la France se prit  respirer, et que le calme commena de renatre, par
un beau matin de printemps, il mit sa femme et son fils dans la cariole
d'osier qui lui servait habituellement de calche, puis, s'tant assis
sur le brancard, le fouet d'une main et les guides de l'autre, il alla
prendre possession du chteau qui tait comme la capitale de son petit
royaume.

Cette prise de possession fut moins triomphante et moins joyeuse qu'on
ne pourrait se plaire  le croire. En traversant ces vastes appartements
auxquels l'abandon avait imprim un caractre grave et solennel, sous
ces plafonds, sur ces parquets, entre ces lambris encore tout imprgns
du souvenir des anciens htes, Madame Stamply, qui n'tait,  tout
prendre, qu'une bonne fermire, se sentit singulirement trouble, et
lorsqu'elle se trouva devant le portrait de la marquise, qu'elle
reconnut aussitt  son frais et gracieux sourire, la brave femme n'y
tint plus. Stamply lui-mme ne put se dfendre d'une vive motion qu'il
ne chercha point  dissimuler.

--Tiens, Jean, dit la fermire en essuyant ses yeux, ne restons pas ici:
nos coeurs y seraient mal  l'aise. J'ai dj honte de notre fortune en
songeant que Madame la marquise souffre peut-tre de la misre; j'ai
beau me dire que cette fortune nous l'avons laborieusement gagne, j'en
prouve comme des remords. Ne te semble-t-il pas que ces portraits nous
observent d'un air irrit, et qu'ils vont prendre la parole?
Allons-nous-en. Ce chteau n'a pas t bti pour nous; nous y dormirions
d'un mauvais sommeil, et, crois-moi, c'est dj trop pour nous de ne
manquer de rien, tandis qu'il y a des La Seiglire dans la peine. Viens,
retournons  notre ferme. C'est l que ton pre est mort, c'est l
qu'est n ton fils; c'est l que nous avons vcu heureux. Continuons d'y
vivre simplement; les honntes gens nous en sauront gr, les envieux
nous respecteront, et Dieu, en voyant que nous jouissons de nos
richesses avec modestie, nous regardera sans colre et bnira nos champs
et notre enfant.

Ainsi parla la fermire, car elle avait le coeur haut plac, et, quoique
sans ducation premire, tait femme d'un sens droit et d'un jugement
sain. Voyant que son mari l'coutait d'un air pensif et paraissait prs
de cder, elle redoubla d'insistances; mais Stamply triompha bientt de
l'motion qu'il n'avait pu rprimer d'abord. Il avait reu quelque
instruction, s'tait frott aux ides nouvelles, et, bien qu'il gardt
pour le marquis de La Seiglire moins encore que pour la marquise un
reste de respect et mme de reconnaissance,  mesure qu'il s'tait
enrichi, les instincts de la proprit l'avaient gagn peu  peu et
avaient fini, dans les derniers temps, par l'envahir et par l'absorber.
D'ailleurs il avait un enfant, et les enfants sont toujours un
merveilleux prtexte pour encourager et pour lgitimer dans les familles
les excs de l'gosme et les abus de l'intrt personnel.

--Tout cela est bel et bon, dit-il  son tour; mais un chteau est fait
pour qu'on l'habite, et j'imagine que nous n'avons pas achet celui-ci
pour y parquer nos boeufs et nos moutons. Si nos matres ont quitt le
pays, ce n'est pas notre faute; ce n'est pas nous qui avons mis leurs
personnes hors la loi et leurs biens sous le squestre. Ces biens, nous
ne les avons pas drobs; nous ne les tenons que de notre travail et de
la nation. Il n'y a plus de matres; les titres sont abolis, tous les
Franais sont gaux et libres, et je ne sais pas pourquoi les Stamply
dormiraient ici moins bien que n'y dormaient les La Seiglire.

--Tais-toi, Stamply, tais-toi, s'cria la fermire; respecte le malheur,
n'outrage pas la famille qui de tout temps a nourri la tienne.

--Je n'outrage personne, reprit Stamply un peu confus; je dis seulement
que, lors mme que nous continuerions de vivre  la ferme, cela ne
changerait rien  la question; je ne vois gure ici que les rats qui
s'en trouveraient plus  l'aise. Nous ne sommes que des paysans, c'est
vrai: notre ducation et notre position sont en dsaccord, j'en
conviens; mais, si nous en souffrons, nous devons veiller  ce que notre
fils n'en souffre pas un jour; c'est notre devoir de l'lever en vue de
la position  laquelle notre fortune lui permettra de prtendre plus
tard. Seras-tu bien  plaindre, quand tu verras ce petit drle de
Bernard, l'pe au ct, avec deux paulettes  grains d'or? Et
toi-mme, je voudrais bien savoir, en fin de compte, pourquoi tu ne
deviendrais pas comme Madame la marquise, la providence de ces campagnes
et l'ornement de ce chteau.

--Pour n'avoir pas grandi dans un palais, notre fils n'en vaudra que
mieux, et Madame la marquise, en abandonnant sa demeure, n'y a pas
laiss le secret de sa grce et de sa beaut, rpliqua la bonne femme en
branlant la tte. Vois-tu, Stamply, ces gens-l avaient quelque chose
qui nous manquera toujours,  nous autres; on peut bien leur prendre
leurs domaines, mais ce quelque chose-l, on ne le leur prendra jamais.

--Eh bien! nous nous en passerons; qu'ils le gardent, et grand bien leur
fasse! Toujours est-il que nous sommes chez nous, et nous y resterons.

Ce qui fut dit fut fait. On touchait alors au printemps; c'tait le
premier du sicle. Le petit Bernard avait huit ans au plus; c'tait,
dans toute l'acception du mot, un franc polisson qui possdait  un
degr minent tous les agrments de son ge, bruyant, mutin, tapageur,
indisciplinable, s'attaquant  tous les drles du village, tour  tour
battant et battu, ne rentrant jamais au logis qu'avec une veste en
lambeaux ou quelque meurtrissure au visage. Stamply commena par donner
un prcepteur  cet aimable enfant; puis, se reposant sur un cuistre du
soin de lui former un homme, il se disposa  jouir paisiblement et sans
ostentation de la position qu'il s'tait faite par le concours simultan
de ses labeurs et des vnements. Malheureusement il tait crit l-haut
que sa vie ne devait plus tre qu'une longue suite, rarement
interrompue, de dboires, de tribulations et d'pouvantables douleurs.

D'abord le jeune Stamply se montra on ne peut plus rebelle aux bienfaits
de l'ducation: non qu'il manqut d'intelligence et d'aptitude, mais
c'tait une nature indomptable chez laquelle les instincts turbulents
touffaient ou contrariaient tous les autres. Il dcouragea
successivement la patience de trois prcepteurs qui, de guerre lasse,
lchrent la partie aprs y avoir perdu leur latin. Dcourag lui-mme,
le pre Stamply se dcida  placer son fils dans un des lyces de Paris,
esprant que l'loignement, le pain sec, les pensums et le rgime
militaire qui gouvernait alors les collges, viendraient  bout de ce
jeune ange. La sparation ne s'effectua pas sans dchirements. Tel que
nous le voyons, Bernard tait l'amour, l'orgueil et la joie de sa mre.
En le voyant partir, la bonne femme sentit son coeur prs de se briser,
et lorsqu' l'heure des adieux elle le pressa dans ses bras, elle eut
comme un pressentiment qu'elle ne le reverrait plus et qu'elle
l'embrassait pour la dernire fois.

C'est qu'en effet la pauvre mre ne devait plus revoir son enfant. Sa
sant s'tait sensiblement altre. Habitue aux travaux de la ferme,
l'oisivet la consumait. Le jour, elle errait, comme une me en peine,
dans ses appartements; la nuit, quand elle parvenait  s'endormir, elle
rvait qu'elle voyait la marquise de La Seiglire demandant l'aumne 
la porte de son chteau. Il n'y avait que Bernard qui jett autour
d'elle un peu de mouvement, de bruit et de gat. Lorsque la maison ne
retentit plus des clats de la voix joyeuse et que la fermire n'eut
plus l, sous la main, son petit Bernard pour l'tourdir et pour la
distraire, elle se sentit prise d'une sombre mlancolie, et ne tarda pas
 dprir. Son mari fut longtemps  s'en apercevoir. Il avait conserv
ses habitudes de travail et d'activit. Il restait rarement au gte,
tait sans cesse par monts et par vaux, visitait ses domaines, avait
l'oeil  tout, et se donnait parfois la satisfaction de tirer quelques
livres et quelques perdreaux sur ces terres o ses aeux avaient gard
le gibier seigneurial. Il finit pourtant par remarquer l'tat
languissant de l'humble et triste chtelaine.

--Qu'as-tu? lui disait-il parfois. N'es-tu pas une heureuse femme? Que
te faut-il? que te manque-t-il? Parle enfin, que dsires-tu?

--Hlas! rpondait-elle alors, il me manque notre modeste aisance
d'autrefois. Je voudrais, comme autrefois, traire nos vaches et battre
notre beurre; je voudrais faire la soupe pour nos bergers et nos garons
de ferme; je voudrais revoir mon petit Bernard; je voudrais apporter ici
chaque matin nos oeufs, notre crme et notre lait fumant. Tu te souviens,
Stamply, comme Madame la marquise l'aimait, notre crme! Qui sait,
pauvre chre me, si elle en a d'aussi bonne  prsent?

--Bah! bah! rpondait Stamply, la crme est bonne partout. Sois donc
sre que Madame la marquise ne manque de rien. Le marquis n'est point
parti les mains vides, et je jurerais qu'il a dans ses tiroirs plus de
bons louis d'or que nous n'avons, nous autres, de mchants cus de six
livres. S'il n'a pas emport dans son portefeuille son chteau, son parc
et ses terres, nous n'y pouvons rien; ce n'est pas  nous qu'on doit
s'en prendre. Il faut se faire une raison. Quant  ton petit Bernard, tu
le reverras; le drle n'est pas mort. Penses-tu qu'au lieu de l'envoyer
tudier et s'instruire, il et t plus raisonnable de le garder ici 
dnicher des oiseaux pendant l't, et, durant l'hiver,  se battre 
coup de boules de neige avec tous les va-nu-pieds du pays?

--C'est gal, Stamply, ce n'est pas ici notre place, et 'a t un
mauvais jour, le jour o nous avons quitt notre ferme.

 ces mots, qui revenaient sans cesse dans tous les discours de sa
femme, Stamply haussait les paules et se retirait avec humeur.
Cependant le mal empirait. Esprit faible, conscience timore, la pauvre
chtelaine en arriva bientt  se demander avec pouvante si son mari ne
l'avait pas trompe, si les choses s'taient accomplies aussi
honntement qu'il le disait, s'il tait vrai que toute cette fortune ft
lgitimement acquise et que le chteau n'et rien  reprocher  la
probit de la ferme. Grce  la proccupation continuelle, elle passa
promptement du doute  la conviction, du scrupule au remords. Ds-lors
elle se desscha dans l'ide que Stamply avait vol et dpossd
tratreusement ses matres. Ce devint en peu de temps une monomanie qui
ne lui laissa ni paix ni trve, et, malgr tous les efforts que tenta
son mari pour lui montrer qu'elle tait folle, cette folie ne fit
qu'augmenter. Ce fut au point que Stamply, qui pensa lui-mme en perdre
la tte, se vit oblig de l'enfermer et de veiller sur elle, car elle
allait partout rptant que son mari, elle et son fils n'taient qu'une
famille de gueux, de bandits et de spoliateurs. Elle mourut dans un tat
d'exaltation impossible  dcrire, croyant entendre la marchausse qui
accourait pour la saisir, et suppliant son mari de rendre aux La
Seiglire leur chteau et tous leurs domaines, trop heureux,
ajouta-t-elle en expirant, s'il pouvait  ce prix sauver sa tte de
l'chafaud et son me du feu ternel.

Matre Stamply n'tait pas prcisment un esprit fort. Sans parler de la
douleur qu'il en ressentit, la mort de sa femme le frappa d'une trange
sorte. Bien qu'il afficht volontiers un certain mpris de la classe
nobiliaire, il y avait toujours en lui un vieux fonds de vnration pour
les matres qu'il avait remplacs, et quoiqu'en interrogeant sa
conscience, il se juget irrprochable, il ne pouvait parfois s'empcher
d'tre troubl par leur souvenir. Toutefois, les impressions funbres
dissipes, il reprit son mme train de vie, et reporta vers son fils
absent toutes ses penses et toutes ses ambitions.

 seize ans, son ducation se trouvant acheve, Bernard revint au logis.
C'tait alors un beau jeune homme, grand, mince, lanc, au coeur
bouillant, aux regards de flamme, tout rempli des ardeurs de son ge,
qu'excitaient encore les belliqueuses influences d'une poque prise de
gloire et de combats. Jusqu'alors la vie du chteau n'avait gure
diffr de celle de la ferme. Au retour de Bernard, tout prit une face
nouvelle. tranger aux faits du pass, n'ayant qu'un vague souvenir des
La Seiglire, qu'une ide confuse des vnements qui l'avaient enrichi,
ce jeune homme pouvait jouir des bienfaits de sa position sans scrupule,
sans trouble et sans remords. Jeune, il avait tous les gots, tous les
instincts de la jeunesse. Il chassa, creva des chevaux, tonna le pays
par le luxe de ses quipages, et fit, comme on dit, sauter les cus
paternels, le tout  la plus grande satisfaction du digne Stamply, qui
ne se sentit pas d'aise de reconnatre chez son fils les manires d'un
grand seigneur. Tout tait pour le mieux, lorsqu'un matin Bernard alla
trouver son pre et lui tint ce langage:

--Pre, je t'aime et devrais m'estimer heureux de passer ma vie prs de
toi. Cependant je m'ennuie et n'aspire qu' te quitter. Que veux-tu?
J'ai dix-huit ans, et c'est une honte de tirer sa poudre aux lapereaux,
quand on pourrait la brler glorieusement pour le service de la France.
L'existence que je mne m'touffe et me tue. Toutes les nuits, je vois
l'empereur,  cheval,  la tte de ses bataillons, et je me rveille en
sursaut, croyant entendre le bruit du canon. L'heure est venue o mon
rve doit s'accomplir. Prfrerais-tu voir ma jeunesse se consumer dans
les vains plaisirs? Si tu m'aimes, tu dois vouloir tre fier de ta
tendresse. Ne pleure pas, souris plutt en songeant aux joies du retour.
Quelles joies, en effet! quelle ivresse! Je reviendrai colonel, je
suspendrai ma croix  ton chevet, et le soir, au coin du feu, je te
raconterai mes batailles.

Et le cruel partit. Ni les remontrances, ni les larmes, ni les prires
ne purent le retenir.  cette poque, ils taient tous ainsi. Bientt
ses lettres arrivrent comme de glorieux bulletins, toutes respirant
l'odeur de la poudre, toutes crites le lendemain d'un jour de combat.
Engag comme volontaire dans un rgiment de cavalerie, sous-officier
aprs la bataille d'Essling, officier un mois plus tard, aprs la
bataille de Wagram, o l'empereur l'avait remarqu, il allait  grands
pas, pouss par le dmon de la gloire. Il fut un de ceux qui prouvrent,
au dire de Puisaye, qu'une anne de pratique supple avantageusement
toutes les manoeuvres et tous les apprentissages d'esplanade. Chacune de
ses lettres tait un hymne  la guerre et au hros qui en tait le dieu.
Au commencement de l'anne 1811, son rgiment se trouvant  Paris,
Bernard profita d'un cong de quelques jours pour courir embrasser son
vieux pre. Qu'il tait charmant sous son uniforme de lieutenant de
hussards! Que le dolman bleu  tresses d'argent faisait ressortir avec
grce l'lgance de sa taille svelte et souple comme la tige d'un jeune
peuplier! Qu'il portait galamment sur l'paule la pelisse borde de
fourrures! Que sa brune moustache relevait firement sur sa lvre fine
et rose! Qu'il avait bon air avec son grand sabre, et quel joli bruit
le parquet rendait sous ses perons sonnants! Stamply ne se lassait pas
de le regarder avec un sentiment d'admiration nave, lui baisait les
mains et doutait que ce ft son enfant.

Comme le soleil  son couchant, l'astre imprial brillait de son plus
bel clat, lorsqu'un frisson mortel passa sur le coeur de la France. Une
arme de cinq cent mille hommes, dans laquelle la mre patrie comptait
deux cent soixante et dix mille de ses fils les plus forts et les plus
vaillants, venait de passer le Nimen pour aller frapper l'Angleterre au
sein glac de la Russie. Le rgiment de Bernard faisait partie de la
rserve de cavalerie commande par Murat. On reut au chteau une lettre
date de Wilna, puis une autre dans laquelle Bernard racontait qu'il
avait t fait chef d'escadron aprs l'affaire de Volontina, puis une
troisime, puis rien. Les jours, les semaines, les mois s'coulrent:
point de nouvelles! Seulement on apprit qu'une bataille, la plus
terrible qui se ft donne dans les temps modernes, avait t livre
dans les plaines de la Moscowa; la victoire avait cot vingt mille
hommes  l'arme franaise. Vingt mille hommes tus, et point de
lettres! L'empereur est  Moscou, mais point de lettres de Bernard.
Stamply espre encore; il se dit qu'il y a loin du chteau de La
Seiglire au Kremlin et qu'entre ces deux points le service des postes
ne saurait, surtout en temps de guerre, se faire trs rgulirement.
Mais des bruits sinistres circulent; bientt ces sourdes rumeurs se
changent en un cri d'pouvante, et la France en deuil compte avec
stupeur ce qui reste de ses lgions. Que se passait-il au chteau? Ce
qui se passait, hlas! dans tous les pauvres coeurs perdus qui
cherchaient un fils dans ces rangs claircis par le froid et par la
mitraille. Stamply s'tant dcid  s'adresser au ministre de la guerre
pour savoir  quoi s'en tenir sur la destine de Bernard, la rponse ne
se fit pas attendre: Bernard avait t tu  la bataille de la Moscowa.

La douleur ne tue pas: Stamply resta debout. Seulement il vieillit de
vingt ans en moins de quelques mois, et quelque temps on le vit plong
dans une espce de marasme approchant de l'imbcillit. On le
rencontrait, par le soleil ou par la pluie, errant  travers champs,
tte nue, le sourire sur les lvres, ce sourire vague et incertain, plus
triste et plus dchirant que les larmes. Lorsqu'il sortit de cet tat,
le bonhomme en vint peu  peu  remarquer une chose  laquelle son
esprit ne s'tait jamais arrt jusqu'alors: c'est qu'il n'avait autour
de lui ni amitis ni relations d'aucune sorte, et qu'il se trouvait dans
un isolement absolu; il crut mme entrevoir qu'il tait, dans la
contre, un objet de mpris et de rprobation gnrale. Et c'tait vrai
depuis longues annes. Tant qu'avait dur la terreur et que matre
Stamply tait rest modestement dans sa ferme, on ne s'tait gure
proccup, aux alentours, de sa fortune et de ses acquisitions
successives; mais quand des jours plus calmes eurent succd  ces temps
d'pouvante, et que le fermier se fut install publiquement dans le
chteau seigneurial, on commena d'ouvrir de grands yeux, et
lorsqu'enfin les blasons et les titres reparurent sur l'eau, comme des
dbris aprs la tourmente, il s'leva de toutes parts contre le
malheureux chtelain un formidable concert d'injures et de calomnies.
Que dit-on? que ne dit-on pas! Les uns, qu'il avait vol, ruin, chass,
dpossd ses matres; les autres, qu'il n'avait t que le secret agent
du marquis et de la marquise, et qu'abusant de leur confiance, il
refusait de rendre les domaines et le chteau qu'il avait rachets avec
l'argent des La Seiglire. Les bonnes mes qui, en 95, auraient t
enchantes de voir trancher le cou du marquis, se prirent  chanter ses
vertus et  pleurer sur son exil. Les sots et les mchants s'en
donnrent  coeur joie; aux yeux mme des honntes gens, la probit des
Stamply fut pour le moins chose quivoque. La triste fin de la bonne
fermire, les remords qu'elle avait laiss clater sur ses derniers
jours, donnaient du poids aux suppositions les plus outrageuses; le
train qu'avait men Bernard, pendant son sjour chez son pre, avait
achev d'exasprer l'envie. 'avait t,  Poitiers et aux environs, un
_tolle_ universel. Enfin il n'y eut pas jusqu' la mort de ce jeune
homme qui ne servt de prtexte  l'insulte: on y reconnut un effet de
la colre divine, une expiation mrite, trop douce au dire de
quelques-uns. Loin de plaindre Stamply, on l'accabla; loin de
s'attendrir sur son sort, on lui jeta le cadavre de son fils  la tte.

Tant que Bernard avait vcu, absorb dans sa joie et dans son orgueil
paternel, Stamply non-seulement n'avait pas remarqu l'espce de
rprobation qui pesait sur lui, mais encore ne s'tait pas dout des
propos calomnieux rpandus sur son compte. C'est ainsi que les choses se
passent assez communment: le monde se proccupe, s'agite, s'inquite et
crie, tandis que le plus souvent les tres auxquels s'adresse tout ce
bruit sont dans leur coin heureux et tranquilles, sans mme souponner
l'honneur que le monde leur fait. Mais, lorsqu'aprs la mort de son
fils, qui avait t tout son univers, Stamply jeta  et l un regard
dsol, ne rencontrant ni une main amie, ni un coeur affectueux, ni un
visage bienveillant, le pauvre homme finit par s'apercevoir qu'il y
avait autour de lui comme un cordon sanitaire. Ses paysans et ses
fermiers le hassaient, parce qu'il tait sorti de leurs rangs; les
gentilltres ses voisins se dtournaient en le voyant et ne lui
rendaient pas son salut. Enfin, sur les derniers temps, les petits
drles l'insultaient et lui lanaient des pierres quand il traversait le
village.--Tiens, se disaient-ils entre eux, voici ce vieux gueux de
Stamply qui a fait fortune en dpouillant ses matres!--Il passait, le
front baiss, les yeux pleins de larmes. Son esprit qui, sous le double
fardeau du chagrin et de l'ge, avait dj beaucoup baiss, acheva de
s'affaisser sous le sentiment du mpris public; sa conscience, qui
n'avait jamais t bien paisible, recommena de se troubler. Bref, dans
son chteau, au milieu de ses vastes domaines, il vcut seul, misrable
et proscrit.




II


Tout  l'heure je vous montrais du doigt le castel de Vaubert,  moiti
cach par un bouquet de chnes et regardant d'un air mlancolique la
faade orgueilleuse du chteau qui domine les deux rives du Clain. Le
castel de Vaubert n'a pas toujours eu l'humble aspect que nous lui
voyons aujourd'hui. Avant que la rvolution et pass par l, c'tait un
vaste chteau avec tours et bastions, pont-levis et fosss, crneaux et
plate-formes, vraie place forte qui crasait de sa masse imposante
l'architecture lgante et fleurie de son svelte et gracieux confrre.
Les domaines qui se pressaient  l'entour et constituaient de temps
immmorial la baronnie de Vaubert, ne le cdaient en rien, ni pour
l'tendue ni pour la richesse, aux proprits des La Seiglire. Qui
disait La Seiglire et Vaubert, disait les matres du pays.  part
quelques rivalits invitables entre voisins de si haut bord, les deux
maisons avaient toujours vcu dans une intimit  peu prs parfaite, que
dut resserrer, sur les derniers temps, l'apprhension du danger commun.
Toutes deux migrrent le mme jour, suivirent la mme route et
choisirent le mme coin de terre trangre pour y vivre plus rapproches
dans l'infortune qu'elles ne l'avaient t dans la prosprit; car,
runissant ce qu'elles avaient pu raliser de leur avoir, elles
s'tablirent sous le mme toit, en communaut de biens, d'esprances et
de regrets: plus de regrets que d'esprances, plus d'esprances que de
biens. Comme le marquis, M. de Vaubert avait sa femme, et de plus un
fils, encore enfant, destin  grandir dans l'exil.

Ces patriciens qu'on a tant calomnis, quand il tait si ais d'en
mdire, ont montr du moins en ces temps d'preuve, qu'ils savaient
supporter la mauvaise fortune comme s'ils n'avaient jamais connu la
bonne. Chez ces mes habitues au luxe et  la mollesse, chez ces
esprits lgers pour la plupart, frivoles et dissips, il s'est trouv,
aux jours du malheur, des ressources imprvues d'nergie, de courage et
de rsignation facile. Ainsi, la petite colonie dont nous parlons
s'installa gament dans sa pauvret et commena par y vivre avec une
aimable philosophie. La maison qu'elle occupait, au bout d'un faubourg
de la ville, se composait d'un corps de logis flanqu de deux pavillons:
l'un s'appelait le chteau de Vaubert, l'autre le chteau de La
Seiglire. Le jour, on se visitait, suivant les lois de l'tiquette: le
soir, on se retrouvait au salon commun. Chacun apportait  ces petites
runions sa politesse exquise et ses belles manires; madame de La
Seiglire et madame de Vaubert y ajoutaient le charme de leurs grces et
de leur beaut: l'une, dj prise de ce mlancolique dsintressement
propre aux tres destins  mourir avant l'ge; l'autre, nature moins
potique, esprit remuant, actif, aventureux, digne de briller sur un
plus vaste thtre, au milieu des intrigues qui s'ourdissaient alors
dans les salons de Vienne et de Coblentz. On se consolait par un bon
mot, on se vengeait par un sarcasme; on n'allait jamais jusqu' la
colre. Tant de philosophie reposait, il faut le dire, sur un grand
fonds d'illusions et sur une complte inintelligence des faits. En
gnral, c'tait un peu l le secret de ce courage, de cette nergie, de
cette facile rsignation que nous nous plaisions  reconnatre tout 
l'heure. On persistait  croire que le grand oeuvre qui se consommait
n'tait qu'une parade sanglante, joue par une bande d'assassins; on
s'attendait de mois en mois  voir la France chtie et remise dans le
droit chemin. La ruine de leurs esprances modifia singulirement les
esprits, et les amena forcment  une apprciation plus juste et plus
sense des vnements accomplis. Ds que ces enfants qui avaient jou
tourdiment  l'exil eurent compris que le jeu tait srieux, et que
l'exil les prenait au mot, plusieurs d'entre eux songrent srieusement
 rentrer en France, les uns pour se mler aux menes du parti
royaliste, qui commenait  s'agiter dans les sections de Paris; les
autres, pour essayer de recueillir, s'il tait encore temps, quelques
dbris de leur fortune. Le baron de Vaubert fut au nombre de ces
derniers. Jamais,  vrai dire, il ne s'tait montr trs chaleureux 
l'endroit de l'migration; sa femme l'y avait entran malgr lui; il
avait gard la conviction qu'il aurait pu, avec un peu d'adresse,
conserver sa tte et ses biens. Le marquis de La Seiglire, soit
fermet, soit enttement, ayant dclar qu'il ne rentrerait en France
qu'avec ses matres lgitimes, M. de Vaubert partit seul, se rservant
de revenir prs de sa femme et de son fils ou de les appeler prs de
lui, selon le rsultat de ses dmarches et la tournure des vnements.

M. de Vaubert trouva son chteau mutil, ses crneaux abattus, ses
fosss combls, ses cussons briss, ses terres morceles, ses
proprits vendues. C'tait un esprit assez positif, revenu des ides
chevaleresques, dont il ne se pardonnait point d'avoir t dupe un
instant. Rentr sous un faux nom, il obtint  la longue sa radiation de
la liste des migrs, et reprit son rang aussitt que les hautes classes
de la socit commencrent  se reconstituer. Il ne s'agissait plus que
de reprendre la baronnie; c'est vers ce but qu'il tourna toutes ses
facults.

Il n'est rien que l'adversit pour dvelopper dans le coeur de l'homme
les instincts industrieux dont l'ensemble compose ce mauvais gnie qu'on
appelle le gnie des affaires. Il est vrai d'ajouter que le moment tait
bien choisi. poque de ruine et de fondation, si les vieilles fortunes
croulaient comme des chteaux de cartes, les fortunes nouvelles
poussaient comme des champignons le lendemain d'une pluie d'orage. Il y
avait place pour toutes les ambitions: les parvenus encombraient le sol;
les particuliers s'enrichissaient d'un jour  l'autre au jeu des
spculations hasardeuses, et, au milieu de la prosprit individuelle,
il n'y avait,  proprement parler, que l'tat qui se trouvt dans le
dnment. M. de Vaubert se jeta dans les affaires avec l'audace
aventureuse des gens qui n'ont plus rien  perdre; sans se laisser
dcourager par la difficult de l'entreprise, il se proposa vaillamment
de reconqurir et de rdifier l'hritage qu'il avait reu de ses pres,
et qu'il avait  coeur de transmettre  son fils. Toutefois, des annes
s'coulrent avant que le succs couronnt ses efforts, et ce ne fut
gure qu'en 1810 qu'il put racheter ce qui restait de son manoir, en y
joignant quelques terres environnantes. Il en tait l de sa tche,
qu'il esprait mener  bonne fin, quand la mort le surprit, comme il
venait d'crire pour rappeler prs de lui sa femme et son fils, qu'il
n'avait pas revus depuis prs de quinze ans.

Pendant ce temps, que s'tait-il pass dans l'exil? Le marquis avait
vieilli; madame de Vaubert n'tait plus jeune; son fils Raoul avait
dix-huit ans; il y en avait dix que madame de La Seiglire tait morte
en donnant le jour  une fille qui s'appelait Hlne et promettait
d'tre belle comme l'avait t sa mre. La lettre de M. de Vaubert
dcida la baronne  partir sur-le-champ. La sparation fut douloureuse.
Malgr la diffrence de leurs ges, les deux enfants s'aimaient
tendrement. Madame de Vaubert et le marquis de La Seiglire taient lis
par l'habitude et par le malheur. D'aucuns ont prtendu mchamment
qu'ils s'taient consols mutuellement dans leur veuvage; ces sots
propos ne nous importent gure. Le fait est que, prs de se quitter, ils
se sentirent mus et troubls. C'taient de vieux amis. La baronne
insista pour emmener le marquis et sa fille, leur offrant de venir
continuer  Vaubert la vie qu'ils avaient mene sur la terre trangre,
et laissant percer l'espoir d'unir un jour Hlne et Raoul. Le marquis
ne dissimula pas qu'une pareille union comblerait ses voeux les plus
chers; plus d'une fois il en avait lui-mme caress secrtement le rve.
Il prit acte de la proposition de la baronne, et ds cet instant, les
deux enfants se trouvrent fiancs l'un  l'autre. Quant  l'offre de
retourner en France, et d'aller s'tablir  Vaubert, M. de La Seiglire,
quoiqu'il lui cott de se sparer de ses compagnons d'infortune, fit
entendre assez clairement qu'il la regardait comme inacceptable. Ses
ides, en vingt ans, n'avaient pas fait un pas. Il ne pardonnait pas 
M. de Vaubert d'avoir compromis son nom dans les fournitures des armes,
et n'tait pas homme  partager les bnfices d'une fortune rachete 
ce prix. Enfin, pour rien au monde il n'aurait consenti  voir de si
prs le vieux trne de France occup par un usurpateur, et les domaines
de la Seiglire possds par un de ses fermiers.  ses yeux, Bonaparte
et Stamply n'taient que deux spoliateurs qu'il mettait sur la mme
ligne; il appelait l'un le Stamply des Bourbons, l'autre le Napolon des
La Seiglire. Il tait curieux et plaisant  entendre sur ce sujet;
aimable esprit d'ailleurs, qu'on ne pouvait s'empcher d'aimer. Bref,
plein de confiance dans un avenir qui rintgrerait la monarchie et ses
serviteurs dans leurs biens, droits et privilges, il s'obstina  ne
vouloir remettre les pieds en France que lorsqu'on en aurait chass les
Stamply de toute sorte, les uns  coups de canne, et les autres  coups
de canon.

La rentre de madame de Vaubert fut tout un pome de dceptions
poignantes et d'amers dsenchantements. D'aprs la lettre de son mari,
qui n'abordait aucun dtail, et qui, jusqu'alors, avait toujours exagr
le succs de ses entreprises, la baronne s'tait imagin qu'elle allait
retrouver son chteau tel  peu prs qu'elle l'avait laiss, avec toutes
ses dpendances.  Poitiers, elle ne fut pas mdiocrement surprise de
n'y point voir, avec une voiture  ses armes, M. de Vaubert, qu'elle
avait eu soin de prvenir du jour de son arrive. Il y avait une bonne
raison pour que M. de Vaubert manqut au rendez-vous; mais la baronne ne
la souponnait pas. Comme elle avait hte de marcher sur ses terres,
elle prit le bras de son fils, et tous deux, ayant gagn les rives du
Clain, suivirent le sentier qui devait les conduire  Vaubert. Il
faudrait avoir pass vingt annes dans l'exil pour comprendre quelles
motions durent s'emparer du coeur de cette femme, lorsqu'elle aspira et
quelle reconnut au parfum l'air de ces campagnes au milieu desquelles
s'taient coules les belles annes de sa jeunesse. Son sein se gonfla
et ses yeux se remplirent de larmes. Disons-le  sa louange, ce n'tait
pas seulement le sentiment de la proprit retrouve qui la troublait
ainsi. Ces motions, elle les avait ressenties en touchant le sol de la
France; seulement,  cette heure, il s'y mlait naturellement une plus
douce ivresse, car s'il est juste de fltrir l'gosme des petites mes
qui bornent la patrie aux limites de leurs domaines, il est juste aussi
de reconnatre que le champ paternel et le toit hrditaire sont dans la
patrie commune comme une seconde patrie. Raoul, qui n'avait aucun
souvenir de ces lieux, ne partageait pas l'attendrissement de sa mre,
mais il sentait son jeune coeur tressaillir d'orgueil et de joie en
songeant que ce chteau, ces bois, ces fermes, ces prairies qu'il avait
tant de fois entrevus dans ses rves comme de fabuleux rivages, il les
tenait l sous sa main, et qu'il touchait enfin  cette seigneuriale
opulence dont on l'avait entretenu souvent, aprs laquelle il avait
soupir toujours.  mesure qu'ils avanaient, madame de Vaubert lui
montrait l'ocan de verdure qui se droulait devant eux, et disait avec
complaisance:--Tout ceci, mon fils, est  vous.--Elle jouissait des
transports de ce jeune homme, et se faisait surtout une fte de
l'introduire dans le gothique manoir des aeux, vraie forteresse au
dehors, au dedans vrai palais o respirait le luxe de dix gnrations.
Cependant elle s'tonnait de ne voir venir  sa rencontre ni M. de
Vaubert ni quelque dputation de fermiers et de jeunes paysannes
accourus pour fter son retour, et lui offrir des fleurs et des
hommages. Raoul lui-mme qui, pour avoir grandi au sein des privations,
ne s'tait pas moins lev selon les ides de sa race, que lui avaient
infodes de bonne heure les entretiens de sa mre et du marquis de La
Seiglire, Raoul s'merveillait tristement du peu d'empressement qui
l'accueillait sur son passage; mais, grand Dieu! quelle ne fut pas la
stupeur de la baronne, lorsqu'au dtour du sentier, elle dcouvrit ce
qui restait de sa garenne et de son chteau, et que Raoul, voyant sa
mre en douloureuse et muette observation, lui demanda quelle tait
cette masure qu'elle contemplait de la sorte. Elle refusa d'abord d'en
croire ses yeux; comme le soleil venait de se coucher, elle pensa
srieusement que c'tait un effet de crpuscule, et qu'elle tait le
jouet d'un mirage de nouvelle espce. Toutefois, elle acheva le trajet
d'un pas moins ferme et d'un coeur moins joyeux. Hlas! il n'tait que
trop vrai, la garenne avait disparu, il n'en restait qu'un bouquet de
chnes. Le chteau n'tait plus qu'un corps mutil qui cachait ses
blessures sous un linceul de lierre. Les fosss taient transforms en
jardins potagers; la chapelle n'existait plus; les tourelles avaient
disparu; la faade tombait en ruines. Et pas un serviteur sur le seuil
de la porte! pas un coup de fusil! pas un bouquet! pas une harangue! pas
d'autres cris que ceux des hirondelles qui volaient dans l'air bleu du
soir! partout, aux alentours, la solitude et le silence des tombeaux.
Madame de Vaubert continua d'avancer, et son fils rptait en la suivant
d'un air surpris:--O donc allons nous? o me conduisez-vous, ma
mre?--La baronne marchait en silence. Lorsqu'elle pntra dans ce nid
dvast, elle sentit ses jambes dfaillir et son coeur qui se mourait
dans sa poitrine. L'intrieur tait plus sombre encore et plus dvast
que ne le promettait le dehors. Les parquets taient pourris, les
lambris enlevs, enleves aussi les tentures de damas et de cuir de
Hollande; enlevs les tableaux, enlevs les meubles gothiques et les
meubles de la renaissance; salles vides, appartements dserts, murs nus
et dlabrs; seulement,  et l, aux plafonds quelques vestiges de
dorure; aux fentres, quelques lambeaux de soie oublis, dcolors par
l'humidit et rongs par les rats.--O sommes-nous, ici, ma mre?
demandait Raoul en promenant autour de lui un regard tonn. Madame de
Vaubert allait de chambre en chambre et ne rpondait pas. Enfin, aprs
avoir cherch vainement une me  travers ces dbris, elle trouva dans
la cuisine un vieux serviteur profondment endormi sous le manteau de la
chemine. Elle le secoua violemment par le bras, en s'criant 
plusieurs reprises d'une voix imprieuse et brve:--O est M. de
Vaubert?--M. de Vaubert, madame? rpondit le vieillard en se frottant
les yeux, il est au cimetire.--Vous tes fou, bonhomme, rpliqua
vivement la baronne qui n'avait plus la tte  elle. Que voulez-vous que
M. de Vaubert soit all faire au cimetire?--Madame, rpondit le vieux
serviteur, il y fait ce que je faisais tout  l'heure, il y dort d'un
profond sommeil.--Mort! s'cria la baronne.--Et enterr depuis un mois,
ajouta tranquillement le vieillard.--Au cri qu'elle jeta, le bonhomme
regarda attentivement et reconnut enfin madame de Vaubert, car il avait
t autrefois un des serviteurs de la maison; il en tait le seul 
prsent. L'ge et les infirmits l'avaient rendu  peu prs imbcile. Il
raconta comment M. le baron, au moment o il venait de racheter son
chteau et deux petites fermes qui composaient toutes ses proprits
foncires, tait mort sans avoir eu le temps de faire excuter les
rparations et embellissements qui devaient mettre le manoir en tat de
recevoir convenablement madame la baronne et son fils. Madame de Vaubert
tait atterre; Raoul ne revenait pas de ce qu'il voyait et de ce qu'il
entendait. Bris par la fatigue du voyage et par les motions du retour,
le jeune baron s'endormit sur une chaise de paille, et sa mre passa la
nuit dans le seul lit un peu propre qui se trouvt dans le logis.

Le lendemain, en sortant de sa chambre, Madame de Vaubert rencontra
Raoul qui se promenait mlancoliquement dans le chteau de ses anctres.
Ils se regardrent l'un l'autre sans changer une parole. Cependant la
baronne cherchait encore  s'abuser sur sa position; mais lorsqu'on eut
lev les scells et liquid la succession, soit que de son vivant M. de
Vaubert dissipt d'un ct ce qu'il gagnait de l'autre, soit qu'il
s'abust lui-mme sur le rsultat de ses oprations, sa femme et son
fils furent obligs de reconnatre qu'en ralit leur hritage se
bornait au chteau tel que nous le voyons aujourd'hui,  deux petites
fermes d'un mdiocre rapport, et  une somme de cinquante mille francs
que le baron avait dpose chez son notaire, quelques jours avant sa
mort. C'tait l le plus clair et le plus net de leur avoir. Ils
organisrent leur vie modestement, et le train qu'ils menrent dans leur
chtellenie ne diffra gure de celui qu'ils avaient men dans l'exil.

Madame de Vaubert tait rserve  d'autres dceptions non moins
cruelles.  mesure qu'elle vcut sur ce sol que le soc rvolutionnaire
avait remu de fond en comble et divis  l'infini,  mesure qu'elle
observa ce qui se passait dans cette France, grande alors, prospre et
comble de gloire,  mesure qu'elle tudia la constitution territoriale
du pays, et qu'elle vit la proprit nouvelle dj consacre par de
longues annes de jouissance, paisible, inattaquable, appuye sur le
droit commun, elle sentit tout le vide et tout le nant des illusions du
parti de l'migration; elle comprit qu'en mettant les choses au mieux,
la rentre des Bourbons dans leur royaume ne rintgrerait pas
ncessairement le marquis de la Seiglire dans ses domaines; elle jugea
que Napolon, au fate de la puissance, tait encore moins solidement
assis sur son trne que la fortune de matre Stamply sur le plateau de
sa colline, et qu'on pourrait chasser l'un  coup de canon, sans qu'il
ft permis pour cela de chasser l'autre  coups de canne. Ces rflexions
refroidirent peu  peu Madame de Vaubert  l'endroit du mariage projet
entre son fils et mademoiselle de La Seiglire. Prs de quitter le
marquis et sa fille, elle s'tait laiss entraner par l'attendrissement
des adieux;  distance, la froide raison ressaisit son empire. Raoul
tait beau, lgant, bien tourn, pauvre, mais de race noble s'il en
fut, car les Vaubert remontaient au premier baron chrtien. Dans une
poque de fusion et de ralliement, o pour complaire au chef de l'tat,
les parvenus de la veille cherchaient  blasonner leurs sacs et 
dcrasser leurs cus au frottement des vieux parchemins, Raoul pouvait
videmment prtendre  un riche mariage qui lui permettrait de relever
la fortune de sa famille. Ces ides se dvelopprent insensiblement, et
prirent, de jour en jour, dans l'esprit de la baronne, une forme plus
nette et plus arrte. Elle aimait tendrement son fils; elle souffrait
dans son amour tout autant que dans son orgueil de voir la destine de
ce beau jeune homme se consumer et se fltrir dans l'ennui de la
pauvret. Jeune encore elle-mme, mais pourtant  cet ge, avide de
bien-tre et de scurit, o les calculs de l'gosme ont dj remplac
les lans gnreux de l'me, on devine sans peine tout ce qui couvait
d'ambitions personnelles sous la sollicitude, trs sincre d'ailleurs,
de la mre pour son enfant.

Madame de Vaubert, qui s'tait d'abord tenue  l'cart, ne se mlant
qu' cette fraction de la noblesse qui s'obstinait  bouder dans son
coin, songeait donc srieusement  se rallier  la fortune de l'empire
et  chercher pour son fils quelque msalliance lucrative, quand soudain
on apprit que l'aigle impriale, frappe d'un coup mortel aux champs de
la Russie, ne tenait plus les foudres de la guerre que d'une serre 
demi brise. La baronne jugea prudent d'attendre et de voir, avant de
prendre aucun parti, de quel ct s'abattrait l'orage qu'on entendait
gronder  tous les points de l'horizon. Ce fut  cette poque, on doit
s'en souvenir, que Stamply reut la nouvelle de la mort de son fils. Le
bruit en parvint  madame de Vaubert, qui dcida charitablement que
c'tait une justice du ciel, et ne s'en proccupa point davantage. Elle
hassait ce Stamply pour son propre compte et pour le compte du marquis.
Elle ne parlait de lui qu'avec mpris, et les rcits exagrs qu'elle
faisait de la position de M. de La Seiglire et de sa fille n'avaient
pas peu contribu  dchaner sur la tte du pauvre diable toutes les
colres et toutes les maldictions du pays. Les choses en taient l,
lorsqu'un soir tout sembla devoir prendre bientt une face nouvelle.

Assise auprs d'une croise ouverte, madame de Vaubert paraissait
plonge dans une mditation profonde. Ce n'taient ni les harmonies ni
les images d'un beau soir d't qui la tenaient ainsi rveuse et
recueillie. Elle regardait avec un sentiment de tristesse et d'envie le
chteau de La Seiglire, dont les derniers rayons du soleil embrasaient
les fentres, et qui resplendissait dans toute sa gloire, avec ses
festons et ses arabesques, ses clochetons et ses campaniles, tandis que
les ombrages touffus du parc ondulaient  ses pieds au souffle caressant
des brises. Elle voyait en mme temps les riches fermes groupes 
l'entour, et dans l'amertume de son coeur, elle songeait que ce chteau,
ce parc et ces terres taient la proprit d'un rustre et d'un manant.
Raoul la surprit au milieu de ces rflexions. Il prit place auprs de sa
mre et demeura silencieux, comme elle,  regarder d'un air affaiss
l'tendue de paysage qu'encadrait la croise ouverte. Ce jeune homme
tait min depuis longtemps par une sombre mlancolie. N'ayant point
got  l'tude qui seule aurait pu charmer sa pauvret, il consumait son
nergie en regrets striles, en dsirs impuissants. Ce soir-l, dans une
promenade solitaire  travers champs, il avait rencontr une troupe
joyeuse de jeunes cavaliers qui s'en retournaient  la ville, en grand
quipage de chasse, au bruit des fanfares, escorts de leurs meutes et
de leurs piqueurs. Il n'avait, lui, ni piqueurs, ni meute, ni pur sang
limousin sur lequel il pt promener ses ennuis, et il tait rentr au
logis plus dcourag et plus sombre que d'habitude. Il s'accouda sur le
dos de sa chaise, appuya son front sur sa main, et madame de Vaubert vit
couler deux larmes sur les joues amaigries de son fils.

--Mon fils! mon enfant! mon Raoul! dit-elle en l'attirant sur son sein.

--Ah! ma mre! s'cria le jeune homme avec amertume, pourquoi m'avoir
tromp? pourquoi m'avoir berc d'un fol et vain espoir? pourquoi m'avoir
nourri, ds l'ge le plus tendre, de rves insenss? pourquoi m'avoir
fait entrevoir, du sein de la pauvret, les rives enchantes o je
devais n'aborder jamais? Que ne m'avez-vous lev dans l'amour de la
mdiocrit? que ne vous tes-vous tudie  borner mes dsirs et mes
ambitions? que ne m'avez-vous enseign de bonne heure l'humilit et la
rsignation qui convenaient  notre destine? Cela vous et t bien
facile!

 ces reproches mrits, madame de Vaubert ne rpondait qu'en baissant
la tte, quand des cris du dehors attirrent son attention. Elle se
leva, s'approcha du balcon, et reconnut, au bout du pont jet sur le
Clain, Stamply qu'une bande de petits drles poursuivaient  coups de
mottes de gazon. Le vieux proscrit, sans chercher  repousser les
hostilits, s'enfuyait aussi vite que le permettaient son ge et ses
souliers ferrs. Madame de Vaubert le suivit longtemps des yeux, puis
retomba dans sa rverie. Elle en sortit souriante et radieuse. Que
s'tait-il pass? qu'tait-il advenu? Moins que rien, une ide. Mais une
ide suffit  changer la face du monde.




III


 quelques jours de l, madame de Vaubert prit le bras de son fils, et,
sous prtexte d'une promenade aux environs, gagna la rive droite du
Clain. C'tait la premire fois, depuis son retour, qu'elle se dcidait
 toucher cette rive. En passant devant la grille du parc, elle s'arrta
quelques instants, et, comme si elle cdait  l'entranement des
souvenirs, elle ouvrit la porte et entra.

--Que faites-vous, ma mre? s'cria Raoul, qui s'tait vainement efforc
de la retenir sur le seuil; ne craignez-vous pas d'outrager le marquis
et sa fille en mettant le pied sur ces terres? N'est-ce point faillir du
mme coup au culte de l'amiti et  la religion du malheur? Enfin, avec
les sentiments de haine et de mpris que nous professons l'un et l'autre
contre le matre de ces lieux, vous semble-t-il que ce soit ici notre
place?

--Venez, venez, mon fils; ce n'est point outrager le marquis que de
chercher sous ces ombrages les souvenirs qu'il y a laisss. O vous
voyez une insulte au malheur, M. de La Seiglire ne verrait lui-mme
qu'un plerinage pieux. Venez, rpta-t-elle en s'appuyant doucement sur
le bras de Raoul; nous n'avons pas  redouter de fcheuses rencontres:
c'est l'heure o je vois, chaque jour, passer M. Stamply allant visiter
ses domaines. D'ailleurs, je dois vous avouer, mon fils, que je suis un
peu revenue de mes prventions, et que cet homme ne me parat mriter, 
bien prendre, ni la haine ni le mpris dont le pays se plat 
l'accabler. Je dirai mme qu'il y a dans cette destine proscrite et
malheureuse au sein de la prosprit quelque chose de touchant, et qui,
malgr moi, m'intresse.

--Quoi! ma mre, s'cria le jeune homme; un fermier qui a dpossd ses
seigneurs! un serviteur qui s'est enrichi de la dpouille de ses
matres! un misrable...

--Misrable en effet, vous avez dit le mot, Raoul, rpliqua madame de
Vaubert en l'interrompant; si misrable, que je me repens  cette heure
d'avoir ml ma voix  celles qui l'accusent. Le ciel a trait cet
infortun avec assez de rigueur pour qu'il nous soit permis de lui
montrer un peu d'indulgence. Mais, mon fils, laissons l cet homme, ce
n'est pas de lui qu'il s'agit. Tenez, ajouta-t-elle en l'entranant dans
l'alle qui longe le bord de l'eau, je retrouve  chaque pas quelque
image de mes belles annes; je crois respirer l'me de madame de La
Seiglire dans tous ces parfums.

Ainsi causant, ils marchaient  pas lents, lorsqu'au dtour de l'alle
ils se trouvrent presque face  face avec Stamply, qui, de son ct, se
promenait solitairement dans son parc. Raoul fit un mouvement pour
s'loigner, mais la baronne le retint et s'avana vers le bonhomme, qui,
ne sachant  quoi attribuer l'honneur d'une pareille rencontre, se
confondait en salutations.

--Pardonnez, Monsieur, lui dit-elle avec grce, la libert que j'ai
prise de m'introduire ainsi dans votre proprit. Ces beaux ombrages me
rappellent tant et de si doux souvenirs, que je n'ai pu rsister plus
longtemps au dsir que j'avais de les visiter.

--Soyez remercie plutt que pardonne, Madame, rpondit le vieux
Stamply, qui tout d'abord avait reconnu madame de Vaubert. C'est le plus
grand honneur, c'est le seul, ajouta-t-il avec tristesse, qu'aient reu
ces lieux depuis que je les habite.

Puis, comme s'il comprenait que ce n'tait pas  lui que l'honneur
s'adressait, soit discrtion, soit humilit, le vieillard fit mine de
vouloir se retirer, aprs avoir invit ses htes  poursuivre leurs
excursions; mais madame de Vaubert l'interpellant avec bont:

--Pourquoi, Monsieur, nous quitter si tt? C'est vouloir nous donner 
penser que notre visite est indiscrte et que nous troublons votre
solitude. S'il en est autrement, restez; vous n'tes pas de trop entre
nous.

Confus de tant de prvenances, Stamply ne savait comment tmoigner sa
gratitude, et ne russissait qu' exprimer sa stupfaction. C'tait la
premire fois, non-seulement qu'il voyait chez lui des htes de cette
importance, mais encore qu'il s'entendait adresser quelques paroles
polies et bienveillantes. Et c'tait madame de Vaubert, la baronne de
Vaubert, la plus grande dame de la contre, l'amie des La Seiglire, qui
daignait le traiter ainsi, lui, Stamply, le vieux gueux, comme il savait
trop bien qu'on l'appelait dans le pays! Mais que devint-il, lorsqu'il
sentit  son bras le bras de madame la baronne, et que celle-ci lui dit
avec un doux sourire et d'un ton presque familier:--Allons, monsieur
Stamply, soyez mon cavalier et mon guide! Les pauvres mes rprouves,
mises par la calomnie au ban de l'opinion, connaissent seules tout le
prix d'un tmoignage inespr de sympathie et de bienveillance: quelque
lger qu'il soit, elles s'en saisissent avec transport et s'y appuient
avec un sentiment d'indicible reconnaissance; c'est le brin d'herbe que
la colombe jette  la fourmi qui se noie. En sentant  son bras le bras
de la baronne de Vaubert, Stamply fut pris d'une joie  peu prs
pareille  celle qu'prouva le lpreux de la cit d'Aost, lorsqu'il
sentit sa main serre par une main amie, et la fte aurait t complte,
si le bonhomme et t moins embarrass de son costume et de son
maintien. Il est trs vrai que sa personne contrastait trangement avec
celle de madame de Vaubert, qui, dans sa ruine, humiliait l'opulence de
son voisin par l'lgance de sa tenue et la grce de ses manires.

--Si j'avais pu penser qu'un si grand honneur me ft rserv, j'aurais
fait, ce matin, un peu de toilette, dit-il en regardant tristement ses
gros souliers  boucles de cuivre rougi, ses bas de laine bleue, son
gilet de futaine et sa culotte de velours de coton, lime jusqu' la
corde.

--Comment donc! s'cria la baronne; mais vous tes trs bien ainsi.
D'ailleurs, Monsieur, vous tes chez vous.

Ces mots--vous tes chez vous--allrent au coeur de Stamply, et
achevrent de le remplir d'une douce satisfaction. Vous tes chez vous!
ces mots si simples qu'il osait  peine, depuis longtemps, s'adresser 
lui-mme, tant la conscience qu'il avait du mpris public l'avait
cruellement branl dans le sentiment de sa propre estime, ces mots,
prononcs par madame de Vaubert, n'taient-ils pas un dmenti formel aux
commentaires injurieux des mchants? N'taient-ils pas, en effet, pour
cet homme, comme une rhabilitation clatante, comme une solennelle
conscration de ses droits et de sa fortune? Cependant le jeune de
Vaubert, dont la surprise tait pour le moins gale  celle de Stamply,
se tenait auprs de sa mre, froid, silencieux, hautain, ne sachant que
conclure ni qu'imaginer de la scne, pour le moins trange, qu'il voyait
se passer sous ses yeux.

Tout en marchant, tout en causant, ils arrivrent, par d'insensibles
dtours, devant la faade du chteau. Il faisait une journe brlante;
le ciel tait charg de nuages, il y avait prs d'une heure que madame
de Vaubert marchait sous des ombrages embrass que ne rafrachissait
aucune brise. Elle s'assit sur une des marches du perron, et passa son
mouchoir sur son front et sur son visage, tandis que Stamply se tenait
devant elle, immobile et roulant entre ses doigts les larges bords de
son chapeau de feutre qu'il n'avait pas cess de tenir  la main durant
toute la promenade.

--Madame la baronne mettrait le comble  ses bonts, dit-il enfin d'un
air suppliant, en daignant venir se reposer un instant chez moi. Je
serais d'autant plus touch d'une faveur si grande, que je m'en
reconnais moins digne.

--Ma mre, dit aussitt Raoul qui avait hte d'en finir avec cette
comdie dont il n'entrevoyait ni le but ni le sens; ma mre, un gros
orage se prpare; il nous reste  peine le temps, avant que la nue
crve, de regagner notre demeure.

--Eh bien! mon fils, laissons passer l'orage, rpondit madame de Vaubert
en se levant, et puisque notre aimable voisin nous offre une hospitalit
si cordiale, allons attendre sous son toit que le ciel nous permette de
regagner le ntre.

 ces mots, la figure de Stamply rayonna, et sa bouche s'panouit en un
sourire de batitude. Quel triomphe, en effet, pour lui, de recevoir
madame de Vaubert et de montrer ainsi  ses gens qui ne manqueraient pas
d'en instruire tout le pays, qu'il tait moins dconsidr que les
mchants ne se plaisaient  le dire et les sots  le croire! Leicester
recevant la reine lisabeth dans le chteau de Kenilworth ne fut ni plus
heureux ni plus fier qu'en cet instant matre Stamply, lorsqu'il vit la
baronne monter les degrs du perron et franchir le pas de sa porte.
Raoul suivit sa mre avec un mouvement d'humeur que celle-ci feignit de
ne pas remarquer, et que ne remarqua pas Stamply, tout absorb qu'il
tait dans sa joie et dans son bonheur. Lorsque, aprs avoir introduit
ses htes dans le salon, le bonhomme se fut esquiv pour veiller
lui-mme aux soins de l'hospitalit, Raoul, demeur seul avec sa mre,
allait enfin lui demander l'explication d'une nigme dont il s'puisait
vainement  chercher le mot depuis une heure; mais il en fut empch par
un autre sentiment de curiosit qui lui ferma la bouche et lui fit
ouvrir de grands yeux.

Quoiqu'on n'et rien chang  la disposition des appartements,
l'intrieur du chteau de La Seiglire ne rpondait plus  la
magnificence du dehors. Tout s'y ressentait de l'incurie et des
habitudes moins qu'aristocratiques, bourgeoises tout au plus, du nouveau
propritaire. Ajoutez que les vingt annes qui venaient de s'couler
n'avaient point rajeuni la fracheur des tentures. Ces lampas fans, ces
dorures noircies, ce luxe sans jeunesse, ces vestiges d'une splendeur o
la vie ne se rvlait plus, composaient l'intrieur le moins rjouissant
qui se puisse imaginer. C'tait beau et triste comme ces vastes salles
du palais de Versailles, qu'on admire en les traversant, mais o l'on
sent qu'on mourrait d'ennui, si l'on tait oblig de les habiter. Il n'y
avait que le salon o venaient d'tre introduits madame de Vaubert et
son fils qui et conserv, par une faveur toute spciale, la fracheur
et l'clat, la jeunesse et la vie. On et dit que madame de la Seiglire
l'animait encore de sa grce et de sa beaut. Bernard, de son vivant,
s'tait plu  l'orner et  l'embellir de tous les trsors que le marquis
n'avait pu emporter avec lui dans l'exil, et Stamply aprs le dpart et
mme aprs la mort de son fils, avait voulu, par religion pour sa
mmoire, que cette pice ft entretenue avec autant de soins que par le
pass, comme si Bernard devait y rentrer d'un instant  l'autre. Aussi
tout y respirait-il la splendeur des htes d'autrefois. Ce n'taient que
damas de Gnes, tapisseries en point de Beauvais, meubles de Boule
chargs d'objets d'art, cristaux tincelants, groupes en biscuit,
porcelaines de Saxe et de Svres, filets d'or courant au plafond,
bergeries de Watteau au-dessus des portes; il y avait l de quoi fournir
vingt pages de description  quelques-uns de ces esprits charmants qui
ont cr la posie de l'inventaire et se montrent moins proccups du
mobilier de l'me que de l'ameublement des maisons. Aprs avoir tout
observ avec une attention jalouse, aprs avoir reconnu et touch du
doigt tout ce qu'il n'avait vu jusqu'alors que dans ses rves dcevants,
Raoul s'approcha de la fentre et se prit  regarder d'un air sombre le
castel ruin de Vaubert, qui ne lui avait jamais paru si pauvre ni si
dsol qu' cette heure. Pendant ce temps, la baronne contemplait son
fils avec complaisance, souriante et sereine comme si elle tenait en son
pouvoir la baguette magique qui devait relever les tours de son chteau
et rendre  Raoul la fortune de ses anctres.

Stamply ne tarda pas  revenir, suivi de deux garons de ferme qui
portaient d'un air bahi des plateaux chargs de sirops, de crme, de
fraises et de vins d'Espagne. La foule des serviteurs, qui se composait
d'une cuisinire, d'un jardinier et d'une gardeuse de dindons, se
pressait dans l'antichambre et cherchait  voir, par la porte
entr'ouverte, madame la baronne et son fils. Depuis l'avnement de
Stamply, c'tait la premire fois que le chteau se trouvait  pareille
fte.

--Voil qui est du dernier got, dit madame de Vaubert avec son plus
aimable sourire; vous nous faites, Monsieur, une rception royale.

Stamply s'inclina, se troubla, balbutia; puis, apercevant les deux
garons de ferme, qui, aprs avoir dpos les plateaux sur le marbre
d'une console, s'taient assis chacun dans un fauteuil et s'y
prlassaient sans faon, il les prit par les paules et les poussa tous
deux hors du salon.

--Savez-vous, Monsieur, dit la baronne qui n'avait pu s'empcher de rire
 cette petite scne, savez-vous que vous mriteriez d'tre nomm
conservateur-gnral des chteaux de France? Celui-ci n'a rien perdu de
son ancienne splendeur; je crois mme que vous y avez ajout un nouvel
clat. D'autre part, on prtend que les domaines de La Seiglire ont
doubl de valeur sous votre administration. Vous tes,  ce compte, le
plus riche propritaire du pays.

--Hlas! madame la baronne, rpondit tristement le vieillard, Dieu et
les hommes me l'ont fait payer bien cher, cette prosprit qu'on
m'envie! Dieu m'a pris ma femme et mon enfant; les hommes m'ont charg
d'outrages. Le vieux Job tait moins malheureux sur son fumier que je ne
le suis au sein de la richesse. Vous avez un fils, Madame; consultez
votre joie, et vous comprendrez ma douleur.

--Je la comprends, Monsieur; votre fils, dit-on, tait un hros.

--Ah! madame, il tait ma vie! s'cria le vieillard en touffant ses
pleurs et ses sanglots.

--Les desseins de Dieu sont impntrables, dit Madame de Vaubert avec
mlancolie; quant au jugement des hommes, je crois, Monsieur, que vous
auriez tort de vous en trop proccuper. On vous a charg d'outrages,
dites-vous? Je l'ignorais; vous me l'avez appris. Qu'importe l'opinion
des sots? vous avez l'estime des honntes gens.

 ces mots, Stamply secoua la tte d'un air chagrin, en signe de
dngation.

--Vous vous calomniez, Monsieur, reprit vivement Madame de Vaubert.
Pensez-vous, par exemple, que je serais ici, si je ne vous estimais pas?
Je suis, ce me semble, assez intresse dans la question pour ne pas
tre suspecte de partialit en votre faveur. Amie des La Seiglire,
j'ai, quinze ans durant, partag leur exil; comme eux, j'ai vu mes biens
squestrs et vendus par la rpublique. La rpublique nous a dpouills;
elle a dispos de ce qui ne lui appartenait pas: que ce lui soit une
honte ternelle! Mais vous, acqureur de bonne foi, qui avez achet 
beaux deniers comptant, qui vous blme? qui vous accuse? L'adversit a
pu nous aigrir; elle n'a point touff dans nos coeurs le sentiment de la
justice. Ce n'est pas  vous qu'appartient notre haine. Que de fois
n'ai-je pas entendu le marquis et madame de La Seiglire se fliciter de
ce que leurs domaines taient chus du moins au plus probe de leurs
fermiers!

--Serait-il vrai, Madame? s'cria Stamply avec un mouvement de joie et
de surprise; madame la marquise et monsieur le marquis parleraient de
moi sans colre? J'aurais pens que je n'tais pour eux qu'un objet de
mpris et d'excration.

--Pourquoi donc cela, Monsieur? rpliqua la baronne en souriant. Je me
souviens que, quelques jours avant sa mort, la pauvre marquise me disait
encore...

--Madame la marquise est morte! s'cria Stamply avec un tonnement
douloureux.

--En donnant la vie  une fille belle aujourd'hui comme le fut sa mre.
Je vous disais donc, Monsieur, reprit madame de Vaubert, que, quelques
jours avant sa mort, la marquise me parlait de vous, de madame Stamply,
qu'elle apprciait et qu'elle aimait. Elle en parlait avec cette bont
touchante que vous n'aurez point oublie. Le marquis vint se mler 
l'entretien, et se plut  citer plusieurs traits de dvouement et de
fidlit qui honorent votre famille. Ce sont de nobles coeurs, ajouta
madame de La Seiglire, et, dans notre malheur, ce m'est presque une
consolation de penser que nos dpouilles sont tombes entre des mains si
pures et si honntes.

--Ma mre, dit Raoul, qui tait rest debout dans l'embrasure de la
fentre et qui souffrait visiblement d'entendre parler ainsi madame de
Vaubert, un coup de vent vient d'emporter l'orage; le ciel s'est
clairci; nous pourrions sans danger regagner notre gte.

La baronne se leva, et, se tournant vers Stamply:

--Je vous remercie, Monsieur, lui dit-elle, de votre bonne hospitalit
et me flicite du hasard qui m'a procur l'avantage de vous connatre.
Je fais des voeux sincres pour que nos relations ne se bornent pas 
cette premire entrevue. Il dpend de vous que ces voeux soient exaucs.
N'oubliez pas, rappelez-vous souvent que vous avez sur l'autre rive des
voisins qui s'estimeront toujours heureux de vous recevoir.

 ces mots, prononcs avec une grce qui en releva l'expression  un
point que nous ne saurions dire, madame de Vaubert se retira, appuye
sur le bras de son fils et reconduite par Stamply, qui ne quitta ses
htes qu' la grille du parc, aprs s'tre inclin jusqu' terre.

--Enfin, ma mre, s'cria le jeune homme, m'allez-vous donner
l'explication de ce que je viens de voir et d'entendre? Hier encore,
vous mprisiez, vous hassiez cet homme; jusqu' ce jour, vous n'aviez
parl de lui qu'en termes fltrissants: quelle rvolution trange s'est
opre tout  coup dans vos ides et dans vos sentiments?

--Mon Dieu! rien n'est plus simple, et je croyais dj vous l'avoir dit,
mon fils, rpliqua la baronne sans s'mouvoir. Au rebours de ce citoyen
d'Athnes qui condamna Aristide  l'ostracisme, parce qu'il tait las de
l'entendre appeler juste,  force d'entendre dire du mal de M. Stamply,
j'ai fini par en penser du bien. Si des prventions lgitimes, si ma
vieille amiti pour les La Seiglire, si l'ignorance des faits dans
laquelle j'ai vcu durant prs de vingt ans ont pu m'entraner  des
propos inconsidrs, depuis longtemps j'en avais des regrets; j'en ai
des remords  cette heure.

--Permis  vous, ma mre, repartit Raoul, d'en appeler de vos jugements
et de casser les arrts que vous avez rendus vous-mme; mais vous
n'aviez pas mission des La Seiglire d'absoudre en leur nom le dtenteur
de leurs domaines. Pensez-vous que le marquis vous pardonnt de l'avoir
pris, en cette occasion, pour complice de votre indulgence?

--Eh! mon fils, s'cria la baronne avec un mouvement d'impatience,
fallait-il porter le dernier coup  ce coeur dj si cruellement bless?
Ne devais-je entrer sous le toit hospitalier que pour m'y faire l'cho
des maldictions de l'exil? Suis-je coupable, suis-je criminelle pour
avoir essay de verser quelques gouttes de baume sur les plaies de cet
infortun? Ah! jeunesse, vous tes sans piti! Je ne sais si le marquis
me pardonnerait; mais je suis sre que du haut du ciel l'me de la
marquise me sourit et m'approuve.

La visite de Stamply ne se fit pas attendre. Il se prsenta, par une
aprs-midi, au chteau de Vaubert, dans le costume le plus galant qu'il
avait pu choisir dans sa garde-robe de fermier enrichi. Raoul tait
absent. N'tant point gne par la prsence de son fils, la baronne
reut son voisin avec toute sorte d'gards et de coquetteries; elle
l'amena doucement  parler de son fils, et parut s'intresser  tous ses
discours. On pense quelle satisfaction pour ce pauvre vieillard de
rencontrer un coeur bienveillant dans lequel il put librement pancher
ses regrets! Cependant il finit par remarquer le modeste ameublement du
salon o il se trouvait; en songeant  ce qu'avaient t autrefois,  ce
qu'taient aujourd'hui les Vaubert et les Stamply, il fut pris d'un
vague sentiment de pudeur et de confusion que les mes dlicates
n'auront pas de peine  comprendre. Comme pour ajouter  l'embarras de
son hte, la baronne raconta les dceptions de son retour, et comment,
en place de son chteau et de ses domaines, elle n'avait retrouv qu'un
pigeonnier et quelques mchants morceaux de terre; mais elle le fit avec
tant de grce et de gat, que Stamply, quoique susceptible et dfiant,
ne put en prendre aucun ombrage, et qu'au contraire il se sentit dlivr
d'un grand poids en voyant de quelle faon madame de Vaubert
s'accommodait  sa fortune.

--Je vous garde  dner, lui dit-elle; mon fils est all passer la
journe chez un de nos amis, et ne rentrera que ce soir; vous me
tiendrez compagnie. La solitude est triste  notre ge. Que voulez-vous?
ajouta-t-elle gament, en renouant le fil de la conversation brise;
chacun son tour, comme dit le proverbe. On assure que les rvolutions
ont leur bon ct; nous avons pay pour le croire. Nous ne nous
plaignons pas. Plt  Dieu seulement, ainsi que le rptait souvent ma
pauvre et bien aime marquise, plt  Dieu, Monsieur, que tous ceux qui
ont profit de nos dsastres fussent d'aussi honntes gens que vous! La
rsignation nous serait encore plus facile.

Dner en tte--tte avec la baronne de Vaubert ne fut pas seulement
pour Stamply le comble de l'honneur: ce fut aussi la plus douce joie
qu'il et gote depuis bien longtemps. C'est surtout  l'heure des
repas que l'isolement se fait cruellement sentir. C'tait l'heure de la
journe que Stamply redoutait le plus; lorsqu'il lui fallait s'asseoir 
table devant la place vide de Bernard, sa tristesse redoublait, et
souvent il lui arrivait, comme au roi de Thul, de boire ses larmes dans
son verre. Ce fut donc pour lui comme une fte improvise. Le festin
n'tait point somptueux; mais madame de Vaubert suppla le luxe du
service par le charme de son esprit. Elle entoura son convive de mille
petites attentions dlicates, le flatta, le choya, le gta comme un
enfant, sans avoir l'air de remarquer les gaucheries et les normits
qu'il disait et faisait en matire d'tiquette et de savoir-vivre. Il y
eut un instant o le vieillard tourna vers elle un regard dont nous
n'essaierons pas de rendre l'expression: rappelez-vous ce beau regard si
doux, si tendre, si reconnaissant que tourne le chien de chasse vers son
matre qui le caresse. Le bonhomme put croire qu'il n'tait plus seul au
monde et qu'il avait une famille.

 partir de ce jour, il s'tablit des rapports frquents entre les deux
chteaux. Madame de Vaubert,  force de prires et de remontrances,
amena peu  peu son fils  tolrer la prsence de Stamply et 
l'accueillir, sinon avec bienveillance, du moins sans trop de morgue et
de hauteur. En mme temps, elle tudia, pour les flatter, les gots et
les manies du vieillard. Elle en vint mme jusqu' s'initier aux petits
dtails de son intrieur et veilla avec une sollicitude toute maternelle
 ce que rien ne manqut au soin de son bien-tre. Stamply ne rsista
pas  tant de sductions: il s'y prit comme une mouche dans du miel. Son
coeur passa vite de la reconnaissance  l'affection, de l'affection 
l'habitude. La meilleure partie de ses journes s'coulait  Vaubert. Il
y dnait trois fois la semaine. Le matin, il s'y arrtait en allant
visiter ses champs; il y retournait le soir pour causer de Bernard, et
des affaires du jour, qui proccupaient vivement les esprits. Par les
soires sereines, madame de Vaubert lui prenait le bras, et tous deux
allaient se promener sur les bords du Clain. Qu'on tche de se
reprsenter l'ivresse du vieux Stamply tenant  son bras le bras d'une
baronne, causant familirement avec elle, et, le long de ces rives o on
l'avait parfois salu  coups de pierres, prenant sa part des coups de
chapeaux qui s'adressaient  sa compagne? Il est trs vrai qu'un reflet
de la considration qui entourait la noble dame avait rejailli jusque
sur lui. Si ses domestiques ne le volaient pas moins, ils le
respectaient davantage. Bref, il faudrait rajeunir la comparaison
suranne de l'oasis dans le dsert pour peindre en peu de mots ce que
fut dans la vie dsole de cet homme l'apparition enchante de la
baronne de Vaubert. Sa fin d'automne en reut comme un doux clat. Sa
sant se raffermit, son humeur s'gaya, son caractre aigri par le
chagrin, retrouva sa bont native. Il eut, comme on dit, son t de la
Saint-Martin; mais le plus grand bienfait qu'il retira de ces relations,
fut de recouvrer l'estime de lui-mme et de se sentir rhabilit  ses
propres yeux. Sa conscience trouble s'apaisa, et, fort d'une amiti si
belle, il releva la tte et porta gament sa fortune.

Bientt  ces salutaires influences madame de Vaubert en mla d'autres,
plus lentes et plus mystrieuses, que Stamply subit sans chercher  s'en
rendre compte. Aprs s'tre empar de la vie de cet homme, elle s'empara
de son esprit, qu'elle ptrit  son gr et faonna comme un bloc de
cire. Elle s'tudia et russit  effacer en lui jusqu'au dernier vestige
des ides rvolutionnaires. Elle sut,  force de subtilits, le
rconcilier avec le pass qui l'avait opprim et le brouiller avec les
principes qui l'avaient affranchi. Elle le ramena,  l'insu de lui-mme,
au point d'o il tait parti, et lui fit reprendre, sans qu'il s'en
doutt, la carapace de serf et de vassal sous laquelle ses pres avaient
vcu. En mme temps, le nom du marquis de La Seiglire et le nom de sa
fille revenaient dans tous ses discours, mais avec tant de rserve, que
Stamply ne songeait mme pas  s'en effaroucher. Il en arriva, sans
efforts,  s'attendrir sur la destine de cette jeune Hlne que madame
de Vaubert ne se lassait pas de lui reprsenter comme la vivante image
de sa mre. C'tait la mme grce, le mme charme et la mme bont.
Stamply convenait qu' ce compte mademoiselle de La Seiglire devait
tre un ange en effet. Il avait gard quelques prventions contre le
marquis; madame de Vaubert s'appliqua patiemment  touffer ce vieux
restant du levain de 95. L'adversit, disait-elle, est une rude cole 
laquelle on profite vite. Elle se flattait, pour sa part, d'y avoir
beaucoup appris et beaucoup oubli. M. de La Seiglire,  l'entendre,
tait devenu, dans l'migration, le plus parfait modle de toutes les
vertus, et ce marquis si fier s'honorerait  cette heure de serrer la
main de son ancien fermier et de l'appeler son ami. Stamply rpondait
que, le cas chant, ce lui serait un trs grand honneur.

Des mois s'coulrent ainsi dans une douce intimit  laquelle Raoul ne
se mla point; ce jeune homme tait triste et recherchait la solitude.
Or, tandis que ces vnements s'accomplissaient sans bruit dans la
valle du Clain, Waterloo venait de clore la grande pope de l'empire.
Le temps pressait; dans une lettre toute rcente, le marquis de La
Seiglire, convaincu plus que jamais que la chute de Napolon allait
ncessairement entraner celle de Stamply, et que le premier acte des
Bourbons, aprs leur rentre dfinitive en France, serait de rintgrer
tous les migrs dans la proprit de leurs domaines, rappelait
gnreusement  sa vieille amie la promesse qu'ils avaient change
d'unir un jour Hlne et Raoul. Madame de Vaubert jugea prudent de
pousser au dnouement de la petite comdie dont elle avait seule le
secret.

Ses relations avec le fermier chtelain taient, on peut le croire, un
grand sujet d'bahissement pour le pays. La mdisance et la calomnie
n'avaient point manqu  l'appel. On s'tonnait, on s'indignait de voir
qu'une amie des La Seiglire frayt avec l'homme qui les avait
dpossds. Le bruit courait qu'elle visait  se faire pouser par
Stamply. La noblesse criait  la trahison, et la roture au scandale.
Soit qu'elle ignort ce qui se disait, soit qu'elle ne s'en soucit pas
autrement, la baronne avait jusqu' prsent poursuivi son ide, sans
dtourner seulement la tte pour couter les cris de la foule, quand
tout  coup Stamply crut remarquer des symptmes de refroidissement dans
les tmoignages de cette amiti qui le faisait si heureux et si fier. Il
n'en ressentit d'abord qu'un sourd malaise qu'il ne s'expliqua pas;
mais, ces symptmes prenant de jour en jour un caractre plus dcid, il
commena de s'en alarmer srieusement. C'est qu'en effet madame de
Vaubert n'tait plus la mme, et quoiqu'elle s'effort de dissimuler le
changement qui s'oprait en elle, ce n'tait pas l'me susceptible et
tendre du pauvre Stamply qui pouvait s'y tromper. Il souffrit longtemps
en silence, et ce qu'il souffrit ne saurait se dire, car il avait tourn
de ce cot toutes ses facults aimantes; il avait mis dans cette
affection tout son coeur et sa vie tout entire. Longtemps le respect lui
ferma la bouche; mais un soir, ayant trouv madame de Vaubert plus
distraite, plus rserve, plus contrainte que d'habitude, il exprima son
inquitude d'une faon indiscrte peut-tre, touchante  coup sr.
Madame de Vaubert en parut touche, mais demeura impntrable.

--Madame, qu'y a-t-il? je pressens quelque grand malheur.

Madame de Vaubert rpondit  peine; seulement, lorsqu'il fut prs de se
retirer, elle lui prit les mains et les pressa entre les siennes avec
une effusion de tendresse qui ne fit qu'ajouter aux terreurs du
vieillard.

Le lendemain, Stamply se promenait dans son parc, encore tout agit de
la soire de la veille, lorsqu'on lui remit un billet de la part de
madame de Vaubert. Moins flatt qu'effray d'un si rare honneur, il
brisa le cachet d'une main mue, et lut ce qui suit  travers ses
larmes:

Vous pressentiez un grand malheur, vos pressentiments taient justes.
Si vous devez en souffrir autant que j'en souffre moi-mme, c'est un
grand malheur en effet. Il faut ne plus nous voir; c'est le monde qui le
veut ainsi. S'ils ne frappaient que moi, je braverais ses arrts avec
joie, mais je dois, en vue de mon fils, m'imposer des sacrifices que ne
m'aurait jamais arrachs l'opinion. Comprenez quelle ncessit nous
spare, et que ce vous soit une consolation de penser que votre coeur
n'en est pas plus profondment afflig que celui de votre affectionne,

/#
     Baronne de VAUBERT.
#/

Stamply ne comprit d'abord qu'une chose, c'est qu'il venait de perdre le
seul bonheur qu'il et ici-bas. Puis, en relisant cette lettre, il
sentit retomber sur lui toutes les maldictions et tous les outrages
dont l'amiti de madame de Vaubert avait si longtemps soulev le poids.
Il se vit replong plus avant que jamais dans le gouffre de la solitude;
il crut perdre Bernard une seconde fois. C'tait plus qu'une affection
qui se brisait pour lui; c'tait une habitude. Que ferait-il dsormais
de ses jours inoccups, de ses soires oisives? O porter son coeur et
ses pas? Plus de but; partout, autour de lui, l'abandon, le silence, les
steppes dsoles. Dans son dsespoir, il prit le chemin de Vaubert.

--Madame, s'cria-t-il en entrant dans le salon o la baronne tait
seule, Madame, que vous ai-je fait? en quoi ai-je pu dmriter de vous?
Pourquoi m'avoir tendu votre main, si vous deviez la retirer plus tard?
Pourquoi m'avoir appel, si vous deviez me chasser sans piti? Pourquoi
m'avoir tir de mes ennuis, si vous deviez m'y rejeter si tt?
Regardez-moi: je suis vieux, mes jours sont compts. Ne pouviez-vous
attendre encore un peu? je n'ai gure de temps  vivre.

Madame de Vaubert s'effora d'abord de l'apaiser, protestant de son
affection et lui prodiguant les mots les plus tendres. Lorsqu'elle le
vit plus calme, elle essaya de lui faire comprendre les motifs imprieux
auxquels elle avait d cder. Elle y mit en apparence une extrme
rserve et une exquise dlicatesse; mais en ralit chacune de ses
paroles entra comme la lame d'un poignard dans le coeur de Stamply. Un
reste d'orgueil le soutint et le ranima.

--Vous avez raison, Madame, dit-il en se levant; c'est moi qui suis un
insens. Je m'loigne sans me plaindre et sans murmurer. Seulement,
rappelez-vous, Madame, que je n'aurais point os solliciter l'honneur
que vous m'avez offert; rappelez-vous aussi que je ne vous ai pas
trompe, et que, ds notre premire entrevue, je vous ai dnonc
moi-mme les outrages et les calomnies que le monde avait amasss sur ma
tte.

 ces mots, il marcha rsolument vers la porte; mais, puis par
l'effort de dignit qu'il venait de faire, il tomba dans un fauteuil, et
laissa ses larmes couler.

En prsence d'une douleur si vraie, madame de Vaubert se sentit
sincrement mue.

--Mon ami, coutez-moi, dit-elle. Vous pensez bien que je ne me suis pas
rsigne sans effort  briser des relations qui faisaient ma joie autant
que la vtre. Je m'tais prise pour vous d'une tendre affection; je me
complaisais dans l'ide que j'tais peut-tre dans votre existence
quelque chose de bon et de consolant. De votre ct, vous m'aidiez 
supporter le poids d'une bien triste vie. Votre bont me charmait; votre
prsence distrayait mes ennuis. Jugez donc si je me suis dcide
volontiers  dchirer votre coeur et le mien. J'ai longtemps hsit;
enfin, j'ai cru devoir, par gard pour mon fils, donner satisfaction 
ce monde stupide et mchant auquel je n'aurais point sacrifi, s'il ne
se ft agi que de moi, un seul cheveu de votre tte. J'ai d le faire;
je l'ai fait.--Cependant, ajouta-t-elle aprs quelques instants de
rflexion silencieuse en fixant tout d'un coup sur Stamply un regard qui
le fit tressaillir, s'il tait un moyen de concilier les exigences de ma
position et le soin de vos flicits? s'il tait un moyen d'imposer
silence aux clameurs de la foule et d'assurer  votre vieillesse des
jours heureux, honors et paisibles?...

--Parlez, parlez, Madame, ce moyen, quel est-il? s'cria le vieillard
avec la joie du naufrag qui croit voir une voile blanchir  l'horizon.

--Mon ami, reprit Madame de Vaubert, j'ai mrement rflchi sur votre
destine. Aprs l'avoir envisage sous toutes ses faces et sous tous ses
aspects, je suis oblige de reconnatre qu'il n'en est pas de moins
digne d'envie, et que vous tes,  vrai dire, le plus infortun des
mortels. Vous aviez raison, le vieux Job sur son fumier tait moins 
plaindre que vous au sein de vos prosprits. Riche, vous n'avez pas
l'emploi de vos richesses. Les hommes ont lev entre eux et vous un mur
d'opprobre et d'ignominie. L'outrage, l'injure, le mpris public, voil
jusqu' prsent le plus clair de vos revenus. Vous ne teniez  la vie
sociale que par un lien; ce lien rompu, vous n'avez pas une me o vous
puissiez abriter la vtre. Je vois votre vieillesse livre  des soins
mercenaires. Vous n'aurez mme pas,  votre dernire heure, la
consolation de lguer  quelque tre aim cette fortune qui vous aura
cot si cher; il ne vous reste qu'un hritier, l'tat, de tous les
hritiers le moins intressant et le plus ingrat. Maintenant, il s'agit
de savoir s'il vous serait plus doux d'avoir une famille qui vous
chrirait comme un pre, de vieillir entour d'amour et de tendresse, de
n'entendre autour de vous qu'un concert de bndictions, de reposer vos
derniers regards sur les heureux que vous auriez faits, enfin de ne
laisser aprs vous qu'une mmoire chrie et vnre.

--Une famille...  moi! s'cria le vieillard d'une voix perdue. Moi,
Stamply, le vieux gueux, comme ils m'appellent, entour de tendresse et
d'amour!... des concerts de bndictions!.. ma mmoire chrie et
vnre!... Hlas! Madame, cette famille, o donc est-elle? Ma femme et
mon enfant sont au ciel, et je suis tout seul ici-bas.

--Cette famille, ingrat! rpliqua madame de Vaubert en souriant; vous en
avez dj la moiti sous la main.

Avec un peu de finesse ou de vanit, Stamply aurait pu croire que madame
de Vaubert sollicitait en cet instant l'occasion d'une msalliance; mais
le bonhomme n'tait ni fin ni vain, et, malgr l'intimit de ses
rapports avec la baronne, il n'avait jamais oubli quelle distance
sparait encore le paysan parvenu de la grande dame ruine. Il resta
donc bras tendus et bouche bante, hsitant, interdit, ne sachant
comment interprter les dernires paroles qu'il venait d'entendre.

--Vous est-il arriv, mon ami, reprit madame de Vaubert avec calme, de
vous demander quelle aurait t la gloire de Bonaparte, si, comprenant
sa mission divine, cet officier de fortune, aprs avoir cras les
factions, et replac les Bourbons sur le trne de leurs anctres?
Supposons un instant qu'au lieu de songer  fonder une dynastie, ce
Corse, aujourd'hui misrable et proscrit, charg d'opprobre, traqu et
musel comme une bte fauve, et mis son pe et son ambition au service
de nos princes lgitimes, quelle destine n'aurait pli devant la
destine de cet homme? Le monde, qui le maudit, le contemplerait avec
admiration; les rois qui ont jur sa perte se disputeraient l'honneur de
lui tendre la main, et vritablement empereur  partir du jour o il
aurait cess de l'tre, l'aurole qu'il porterait au front humilierait
l'clat du diadme.

--Et mon petit Bernard vivrait encore, ajouta Stamply en soupirant.

--Mon ami, s'cria madame de Vaubert, par quel trange oubli, par quel
fatal enchantement n'avons-nous pas compris, l'un et l'autre, que la
Providence avait plac sous votre main une destine  peu prs pareille,
et qu'il dpendait de vous de raliser un si beau rve?

 ces mots, Stamply commena de dresser les oreilles comme un livre qui
entend remuer autour de lui la pointe des bruyres.

--Ah! pour vous, du moins, il en est temps encore, poursuivit la baronne
avec entranement. Ce que cet homme n'a pas su faire, vous pouvez
l'accomplir dans la sphre moins haute o Dieu vous a plac. Consultez
votre coeur, descendez dans votre conscience, votre coeur est pur, votre
conscience intacte. Les hommes cependant en jugent autrement, et
vous-mme, irrprochable que vous tes, ne vous arrive-t-il jamais de
vous sentir inquiet et mal  l'aise, quand vous songez que le dernier
rejeton d'une famille qui combla de bienfaits la vtre languit,
dshrit, sur la terre trangre? Eh bien! vous pouvez d'un seul mot
lgitimer votre fortune, confondre l'envie, dsarmer l'opinion, changer
en applaudissements les outrages dont on vous accable, vous raffermir
dans votre propre estime, et donner au monde un de ces grands exemples
qui de loin en loin relvent l'humanit.

--Le vieux gueux ne porte pas si haut ses ambitions, Madame, rpondit
Stamply en hochant la tte; il n'a pas la prtention de donner des
exemples au monde; ce n'est pas  lui qu'appartient la tche de relever
l'humanit: de plus humbles soins le rclament. D'ailleurs, Madame, je
ne comprends pas bien...

--Si vous ne comprenez pas, tout est dit, rpliqua froidement madame de
Vaubert.

Stamply avait trop bien compris. Quoique fermier de naissance et paysan
d'origine, il n'tait, nous le rptons, ni fin, ni rus, ni mme bien
clairvoyant; mais il avait le coeur ombrageux, et chez lui la dfiance
pouvait au besoin suppler la ruse. Non-seulement il comprit o la
baronne voulait en venir, mais encore il crut entrevoir que c'tait l
le secret des avances qu'il avait reues.

--Je vous entends, Madame la baronne, dit-il enfin avec ce profond
sentiment de tristesse qu'prouvent les mes tendres, lorsqu'en creusant
l'affection qu'elles croyaient sincre et dsintresse, elles
dcouvrent, sous la premire couche, un abme sans fond d'gosme: je
crois seulement que vous faites erreur. Je n'ai pas  lgitimer ma
fortune, ma fortune tant lgitime; je ne la dois qu' mon travail.
Quant  mademoiselle de La Seiglire, il est trs vrai que je ne pense
jamais sans attendrissement  cette enfant qui, m'avez-vous dit, est la
vivante image de sa mre. Bien souvent j'ai t tent de lui faire
passer des secours; je l'ai voulu, et je n'ai point os.

--Vous auriez tort de l'oublier, il est des infortunes qui ne sauraient
accepter d'autres secours que les sympathies et les voeux qu'on forme
pour elles, rpondit madame de Vaubert avec dignit; mais laissez-moi
vous dire, ajouta-t-elle d'un ton plus affectueux, que vous ne m'avez
pas comprise. Je ne songeais qu' votre bonheur. Je raisonnais, non pas
en vue de vos devoirs, mais seulement en vue de vos flicits. Que
m'est-il chapp qui vous blesse ou qui vous offense? Le hasard me fait
vous rencontrer; votre destine m'intresse. Je sens que je vous suis
une consolation, je vous en aime davantage. Cependant il arrive qu'un
jour le monde envieux et jaloux nous spare. Mon coeur en gmit; le vtre
s'en alarme. Sur ces entrefaites, je me figure, follement peut-tre,
qu'en rappelant le marquis de La Seiglire et sa fille pour leur offrir
de partager une fortune dont vous n'avez que faire, vous assurez  vos
vieux ans le repos, la paix et l'honneur. L-dessus, mon imagination
s'exalte. Je vous vois entour d'affections et d'hommages; au lieu de se
briser, notre intimit se resserre; le monde qui vous proscrivait vous
recherche; les voix qui vous maudissaient vous bnissent; Dieu vous a
pris un fils ador, il vous rend une fille adorable.  ce tableau, je
m'meus et je me passionne; cette ide, je vous la soumets. Admettons
que j'ai fait un rve. Et puis soyez heureux. Je veux croire que je me
suis exagr le malheur de votre position. Vous vous referez  la
solitude; la nature est bonne, le monde n'est pas regrettable. Vous tes
riche; la fortune,  tout prendre, est une charmante chose: je souhaite
ardemment qu'elle vous tienne lieu du reste.

Cela dit, avec tant d'aisance et de naturel que le vieillard en fut tout
branl, madame de Vaubert se leva, et, sous prtexte d'une visite 
faire dans le voisinage, se retira, laissant Stamply seul et livr  ses
rflexions.

Ces rflexions furent moins que joyeuses. Stamply s'en alla,
mdiocrement charm d'une proposition qui ne l'aurait agr d'aucune
sorte, mme en supposant qu'elle et t faite uniquement en vue de son
bonheur. C'tait un vieux brave homme; nous n'avons pas dit que ce ft
un saint. Il y avait en lui, par exemple, une passion contre laquelle
avaient d se briser toutes les insinuations de madame de Vaubert. Il
n'est pas rare de rencontrer ainsi chez ces molles natures, taillables
et mallables  merci, un point dur, rsistant, infrangible, qu'aucun
effort ne saurait entamer; c'est l'anneau d'acier dans la chane d'or.
Stamply tait avare  sa manire; il avait la passion de la proprit.
Il l'aimait pour elle-mme, comme certains esprits aiment le pouvoir.
Tous ses revenus passaient en achats de terres, c'est ainsi qu'il en
tait arriv peu  peu, par empitements successifs,  reconstituer dans
son intgrit l'ancien domaine de La Seiglire. Il venait mme d'y
runir tout rcemment deux ou trois mtairies alines depuis plus d'un
sicle. N'avoir accompli ce grand oeuvre que pour en faire hommage 
monsieur le marquis, certes, le cas et t beau; mais Stamply n'avait
pas, ainsi qu'il l'avait dit lui-mme, la prtention de donner  ses
contemporains une si clatante leon d'abngation, de sacrifice et de
dsintressement. Il pensa que Madame de Vaubert en parlait trop  son
aise, et qu'avant de s'y dcider, la chose valait la peine qu'on y
regardt  deux fois. Il rentra chez lui, rsign  la perte d'une
amiti qui se mettait  si haut prix.

La rsignation lui fut d'abord aise. L'affection blesse,
l'amour-propre offens, la crainte d'avoir t pris pour dupe,
ranimrent en lui un reste de chaleur, de force et d'nergie. Tous ses
vieux instincts d'indpendance et d'galit se rveillrent et reprirent
un instant le dessus; mais cette espce de surexcitation s'teignit
bientt comme un feu de chaume. Il avait contract dans la frquentation
de madame de Vaubert l'habitude des entretiens familiers et des
panchements intimes. Rduit brusquement au silence, son coeur ne tarda
pas  se sentir atteint d'un mortel ennui. Il perdit en moins de
quelques jours cette paix intrieure et cette douce srnit qu'il avait
puises dans ses relations. Prive de son unique appui, sa conscience
recommena de dfaillir. La vanit se mit de la partie pour tourmenter
cette pauvre me. Son expulsion de Vaubert n'tait dj plus un mystre.
C'tait le bruit gnral que madame de Vaubert avait chass
ignominieusement le vieux gueux; on en faisait des gorges-chaudes.
Stamply aurait pu ignorer les sots discours qui se tenaient  ce propos;
mais un soir, en traversant le parc, il entendit ses serviteurs, qui, ne
le sachant pas si prs, s'entretenaient gaiement de sa msaventure. Ses
fermiers, vis--vis de qui, en des temps plus heureux, il s'tait par
d'une amiti illustre, affectaient de s'enqurir auprs de lui des
nouvelles de madame la baronne. S'il restait au logis, se promenant de
chambre en chambre d'un air accabl, ses gens venaient  lui d'un air
officieux et demandaient, tantt l'un, tantt l'autre, pourquoi leur
matre, pour s'gayer et se distraire, n'allait pas faire visite 
madame la baronne. S'il se dcidait  quitter la maison pour battre
tristement la campagne, la valetaille disait en manire de rflexion,
assez haut pourtant pour qu'il l'entendt: Voil notre matre qui va
passer une heure ou deux avec madame la baronne! Quoique d'humeur
endurante, il fut tent plus d'une fois de leur frotter les paules avec
son bton de cornouiller.

Ces mots, madame la baronne, rsonnaient sans cesse  son coeur et  ses
oreilles. La vue du chteau de Vaubert le plongeait dans des mlancolies
sans fin; il demeurait souvent de longues heures, silencieux, immobile,
 contempler l'den perdu et regrett. Cet amour mme de la proprit,
que nous venons de signaler, ne lui suffisait plus; madame de Vaubert
avait dvelopp en lui d'autres instincts, d'autres apptits, d'autres
besoins non moins imprieux. D'ailleurs, cet amour, le seul qui lui
restt ici-bas, tait empoisonn dans sa source. Il se rappelait avec
pouvante la misrable fin de l'excellente madame Stamply, ses
scrupules, ses terreurs, ses remords, les dernires paroles qu'elle
avait prononces avant d'expirer. Il y pensait le jour, il en rvait la
nuit; exalte par l'abandon, son imagination lui faisait un sommeil
peupl de lugubres images. C'tait tantt le spectre irrit de sa femme,
tantt l'ombre plore de madame de La Seiglire. Aprs une semaine ou
deux d'une existence ainsi torture, il se tourna, sans y songer, vers
l'ide que la baronne lui avait indique comme un port. Ce ne fut
d'abord qu'un point lumineux, scintillant dans la brume, au lointain
horizon. Insensiblement ce point s'largit, se rapprocha et rayonna
pareil  un phare.  force de l'examiner en tous sens, Stamply finit par
en saisir le ct potique et charmant. C'tait une me dfiante, mais
un esprit simple, honnte et crdule. Il se demanda si madame de Vaubert
ne lui avait pas en effet rvl le secret du bonheur. En admettant
qu'elle n'et raisonn qu'en vue du marquis de La Seiglire et de sa
fille, il fut oblig de convenir qu'en vue de lui-mme elle n'aurait pu
rien imaginer de mieux. La perspective des flicits qu'elle lui avait
fait entrevoir se dgagea peu  peu des nuages qui l'obscurcissaient, et
s'offrit  lui sous un jour enchant. Il se reprsenta son intrieur
embelli par la prsence d'une jeune et douce crature; il se vit
introduit, par la reconnaissance du marquis, dans le monde qui l'avait
repouss; il entendit un concert de louanges s'lever sur ses pas; il
crut voir madame de La Seiglire, la bonne madame Stamply et son petit
Bernard qui lui souriaient du haut des cieux. Toutefois la dfiance le
retenait encore sur la pente de ses bons sentiments.  quel titre
d'ailleurs le marquis et sa fille rentreraient-ils dans ce chteau et
dans ces domaines? Rsigner une fortune si laborieusement acquise, ne
serait-ce pas convenir qu'elle tait usurpe? Au lieu de confondre
l'envie, n'allait-il pas lui prter de nouvelles armes? Avant de prendre
aucun parti, Stamply se dcida  voir madame de Vaubert pour se
consulter avec elle; mais  peine eut-il touch quelques mots du sujet
qui l'amenait, qu'elle l'interrompit aussitt:

--Je souhaite, dit-elle, qu'il ne soit plus question de ceci entre nous.
Il est des choses qui ne se psent ni ne se discutent. Je vous le
rpte, je n'ai cherch, je n'ai voulu que votre bonheur. Il ne
s'agissait, dans ma pense, ni du marquis ni de sa fille: il ne
s'agissait que de vous,  ce point que, si mon ide vous et souri et
que le marquis s'y ft rsign, le bienfaiteur,  mon sens, ne serait
pas vous, mais bien lui. Gardez vos biens; nous n'en sommes point
jaloux. On dit que la pauvret est amre  ceux qui ont connu la
richesse. On se trompe, et c'est le contraire qu'il faut dire. Nous
avons connu la fortune, et la pauvret nous est chre.

L-dessus, aprs s'tre informe de la sant de son vieil ami et de
quelle faon il menait l'existence, madame de Vaubert lui donna poliment
 comprendre qu'il n'avait plus qu' se retirer, ce qu'il fit, trs
merveill de l'lvation des sentiments qu'il venait d'entendre
exprimer. Il s'accusa d'avoir calomni des intentions si dsintresses,
et, quoi qu'il trouvt un peu bien trange qu'en ceci le marquis dt
passer pour le bienfaiteur, et lui, Stamply, pour l'oblig, il alla, pas
plus tard que le lendemain, se livrer, pieds et poings lis,  la
discrtion de madame de Vaubert, qui n'en parut ni joyeuse ni bien
surprise. Elle tmoigna mme une vive rpugnance  s'entremettre de
cette affaire, dans la crainte qu'elle avait, disait-elle, d'offenser
les susceptibilits de ses amis. Stamply mit d'autant plus d'ardeur  la
chose que madame de Vaubert y montra moins d'empressement; et, s'il
pouvait tre plaisant de voir le coeur dup par l'esprit, la bonhomie
exploite par la ruse, c'et t une scne plaisante  coup sr que
celle o le bonhomme supplia la baronne, qui s'en dfendait,
d'intercder pour lui,  cette fin que le marquis daignt consentir 
rentrer dans un million de proprits.

--Qu'on aime un peu le vieux Stamply, disait-il; qu'il voie, sur la fin
de ses jours, des visages heureux lui sourire; qu'une main amie lui
ferme les yeux, qu'on donne une larme  sa mort; ici-bas et l-haut,
Stamply sera content.

On pense bien que madame de Vaubert finit par cder  de si touchantes
instances; mais ce qu'on ne saurait s'imaginer, c'est la joie qu'prouva
le vieil enfant aprs avoir prpar sa ruine. Il s'empara des mains de
la baronne, qu'il pressa sur son coeur avec un sentiment d'ineffable
reconnaissance:--Car c'est vous, lui dit-il d'une voix mue et les
larmes aux yeux, c'est vous, Madame, qui m'avez montr le chemin du
ciel.--Madame de Vaubert sentit que c'tait un meurtre de se jouer d'une
me si parfaite; mais, cette fois comme toujours, elle apaisa vite les
murmures de sa conscience en se disant que la destine de Stamply se
trouvait intresse au succs de cette entreprise, qu'elle ne s'y serait
pas prise autrement pour assurer le bonheur de cet homme, et qu'en
toutes choses la fin excusait les moyens. Il ne s'agissait plus que de
tromper l'orgueil du marquis, qu'elle savait trop bon gentilhomme pour
s'abaisser jamais  rien tenir de la main de son ancien fermier. La
baronne crivit ces trois mots:

Bourrel de remords, sans enfants, sans amis, sans famille, Jean
Stamply n'attend que votre retour pour vous restituer tous vos biens.
Venez donc. Pour prix de sa tardive probit, ce malheureux demande
seulement que nous l'aimions un peu; nous l'aimerons beaucoup.
Rappelez-vous le Barnais: Paris vaut bien une messe.

       *       *       *       *       *

Un mois aprs, le retour de M. de La Seiglire s'effectua simplement,
sans faste et sans bruit. Stamply le reut  la porte du parc et lui
prsenta tout d'abord, en guise de cls sur un plat d'argent, un acte de
donation rdig en termes touchants, et dans lequel le donateur, par un
sentiment d'exquise dlicatesse, s'humiliait devant le donataire.

--Monsieur le marquis, vous tes chez vous, lui dit-il.

La harangue tait courte; le marquis la trouva bien tourne. Il mit dans
sa poche l'acte qui le rintgrait dans la proprit de tous ses
domaines, embrassa Stamply, lui prit le bras, et, suivi de sa fille qui
marchait entre madame de Vaubert et Raoul, il rentra dans son chteau,
aussi jeune d'esprit qu'il en tait sorti, sans plus de faons que s'il
rentrait de la promenade.

Et maintenant, pour nous en tenir aux suppositions de madame de Vaubert,
si Napolon Bonaparte, rduisant la grandeur de son rle aux proportions
mesquines d'une probit bourgeoise, et consenti  n'tre que l'homme
d'affaires de la famille des Bourbons, aprs avoir relev, du bout de
son pe, la couronne de France, si, au lieu de la poser sur son front,
il l'et place sur la tte des descendants de saint Louis, il est 
croire qu' cette heure un chapitre de plus enrichirait le grand livre
des royales ingratitudes. Nous ne prtendons outrager ni la royaut ni
personne; nous ne nous en prenons qu' cette ingrate espce qui
s'appelle l'espce humaine. Sans aller chercher nos exemples si haut,
restons pour en juger sur les rives du Clain.




IV


D'abord tout alla bien, et les premiers mois ralisrent amplement
toutes les prdictions de bonheur qu'avait prodigues madame de Vaubert
 Stamply. Nous pouvons mme affirmer que la ralit dpassa de beaucoup
les esprances du vieillard. Le 25 aot,  l'occasion de la fte du roi,
M. de La Seiglire ayant runi quelques gentilshommes de la ville et des
environs, Stamply s'tait assis entre le marquis et sa fille; au
dessert, sa sant avait t porte avec enthousiasme immdiatement aprs
celle de Louis _le dsir_. Il dnait ainsi tous les jours  la table de
M. de La Seiglire, le plus souvent en compagnie de madame de Vaubert et
de son fils, car, de mme que dans l'exil, les deux maisons n'en
formaient qu'une seule  proprement parler. On recevait peu de monde;
les soires se passaient en famille. Stamply tait de toutes les
runions, honor comme un patriarche et caress comme un enfant. Le
marquis avait exig qu'il occupt le plus bel appartement du chteau.
Ses gens, qui le servaient  peine et ne le respectaient pas davantage,
s'taient vus remplacs par des serviteurs diligents et soumis qui
veillaient  ses besoins et prvenaient tous ses dsirs. On l'entourait
 l'envi de toutes les attentions si douces  la vieillesse; on prenait
ses ordres en toutes choses; on ne faisait rien sans le consulter.
Ajoutez  tant de sductions la prsence de mademoiselle de La
Seiglire; songez que ce n'tait,  dix lieues  la ronde, qu'un hymne
en l'honneur du plus honnte des fermiers.

Cependant quelques mois  peine s'taient couls que dj la vie du
chteau avait chang de face et d'allure. Aussi vert et alerte que s'il
avait vingt ans, M. de La Seiglire n'tait pas homme  se contenter
longtemps des joies du foyer et des dlices de l'intimit. Il avait
repris sa fortune comme un vtement de la veille, et ne se souvenait du
pass que comme d'une pluie d'orage. Vif, allgre, dispos, bien portant,
il s'tait conserv dans l'exil comme les primevres sous la neige. Les
vingt-cinq annes qui venaient de s'couler ne l'avaient pas vieilli
d'un jour. Il avait trouv le triple secret qui fait qu'on meurt jeune 
cent ans: l'gosme, l'tourderie du coeur, la frivolit de l'esprit; au
demeurant, le plus aimable et le plus charmant des marquis. Nul n'aurait
pu croire, au bout de quelques mois, qu'une rvolution avait pass par
l. On avait redor les plafonds et les lambris, renouvel les meubles
et les tentures, rtabli les chiffres et les cussons, lav, gratt,
effac partout la trace de l'invasion des barbares. Pour nous servir des
charitables expressions de madame de Vaubert, qui ne se gnait dj plus
pour en plaisanter, on avait nettoy les tables d'Augias. Ce ne furent
bientt que ftes et galas, rceptions et chasses royales. Du matin au
soir, souvent du soir au matin, les voitures armories se pressaient
dans la cour et dans les avenues. Le chteau de La Seiglire tait
devenu le salon de la noblesse du pays. Une arme de laquais et de
marmitons avait envahi les cuisines et les antichambres. Vingt chevaux
piaffaient dans les curies; les chenils regorgeaient de chiens; les
piqueurs donnaient du cor toute la journe. Stamply avait compt sur un
intrieur plus paisible, sur des moeurs plus simples, sur des gots plus
modestes; il n'tait pas au bout de ses dceptions.

Dans la premire ivresse du retour, on avait trouv tout charmant en
lui, son costume, ses gestes, son langage, jusqu' ses gilets de
futaine. Le marquis et madame de Vaubert l'appelaient hautement leur
vieil ami, gros comme le bras. On ne se lassait pas de l'entendre, on
s'extasiait  tout ce qu'il disait. C'tait l'esprit gaulois dans sa
fleur, un coeur biblique, une me patriarcale. Quand le train du chteau
eut pris un cours brillant et rgulier, on commena de remarquer qu'il
faisait ombre et tache au tableau. On ne s'en expliqua pas tout d'abord;
longtemps encore ce ne fut entre le marquis et madame de Vaubert que le
bon, le cher, l'excellent monsieur Stamply: seulement, de temps  autre,
ils y mlaient quelques restrictions. De dtours en dtours, de
restrictions en restrictions, ils furent amens  se dclarer
mutuellement que cet esprit gaulois tait un rustre et ce coeur biblique
un bouvier. On souffrit de ses familiarits, aprs les avoir
encourages; ce qui passait, quelques mois auparavant, pour la bonhomie
d'un patriarche ne fut plus dsormais que la grossiret d'un manant.
Tant qu'on s'tait born au cercle de la famille, on avait pu s'y
rsigner; mais au milieu du luxe et des splendeurs de la vie
aristocratique, force fut bien de reconnatre que le brave homme n'tait
plus acceptable. Ce que le marquis et la baronne ne s'avourent pas l'un
 l'autre, ce dont ils se gardrent bien tous deux de convenir vis--vis
d'eux-mmes, c'est qu'ils lui devaient trop pour l'aimer. Pareille 
cette fleur alpestre qui crot sur les cimes et qui meurt dans les
basses rgions, la reconnaissance ne fleurit que dans les natures
leves. Elle est aussi pareille  cette liqueur d'Orient, qui ne se
garde que dans des vases d'or: elle parfume les grandes mes et s'aigrit
dans les petites. La prsence de Stamply rappelait au marquis des
obligations importunes; la baronne lui en voulait secrtement du rle
qu'elle avait jou prs de lui. On s'appliqua donc  l'conduire, avec
tous les gards et tous les mnagements  l'usage des gens comme il
faut. Sous prtexte que l'appartement qu'il occupait au sein du chteau
tait expos aux bises du nord, on le relgua dans le corps le plus
isol du logis. Un jour, ayant observ, avec une affectueuse
sollicitude, que les ftes bruyantes et les repas somptueux n'taient ni
de son got ni de son ge, que ses habitudes et son estomac pourraient
en souffrir, le marquis le supplia de ne point se faire violence, et
dcida qu' l'avenir on le servirait  part. Vainement Stamply s'en
dfendit, protestant qu'il s'accommodait trs volontiers de l'ordinaire
de M. le marquis; celui-ci n'en voulut rien croire et dclara qu'il ne
consentirait jamais  ce que son vieil ami se gnt pour tre agrable 
ses htes.--Vous tes chez vous, lui dit-il; faites comme chez vous,
vivez  votre guise. On ne change pas  votre ge.--Si bien que Stamply
dut finir par prendre, comme un chartreux, ses repas dans sa chambre. Le
reste  l'avenant. On en arriva, par d'insensibles transitions,  le
traiter avec une politesse exagre; le marquis le tint  distance 
force d'gards; madame de Vaubert l'obligea  battre en retraite sous le
feu crois des grands airs et des belles manires. Aussitt qu'il
apparaissait avec ses souliers ferrs, ses bas de laine bleue et sa
culotte de flanelle, on affectait de mettre la conversation sur un ton
de cour: ne sachant quelle contenance tenir, Stamply se retirait confus,
humili et l'oreille basse. Ainsi le mur de boue qui l'avait longtemps
spar du monde se changea doucement en une glace de cristal, barrire
transparente, mais infranchissable autant que la premire; seulement le
bonhomme eut la satisfaction de voir  travers s'en aller en fuses de
toutes les couleurs les revenus de ce beau domaine qu'il avait
reconstitu au prix de vingt-cinq annes de travail et de privations. Le
soir, aprs son repas solitaire, en passant sous les fentres du
chteau, il entendait les clats joyeux des conversations mles au
bruit des cristaux et des porcelaines. Le jour, errant, triste et seul,
sur ces terres qu'il avait tant aimes et qui ne le reconnaissaient plus
pour matre, il voyait au loin les chevaux, les quipages, les meutes et
les piqueurs battre la plaine et s'enfoncer dans les bois, au son des
fanfares. La nuit, interrompu souvent dans son sommeil, il se dressait
sur son sant pour couter le tumulte du bal; c'tait lui qui payait les
violons. D'ailleurs, il ne manquait de rien. Sa table tait abondamment
servie; une fois la semaine le marquis envoyait prendre de ses
nouvelles, et quand madame de Vaubert le rencontrait sur son chemin,
elle le saluait d'un geste amical et charmant.

Au bout d'un an, il n'tait pas plus question de Stamply que s'il
n'existait pas, que s'il n'et jamais exist. Au bruit qui s'tait fait
un instant autour de lui avaient succd le silence et l'oubli. On ne se
souvenait mme plus qu'il et jamais possd ce chteau, ce parc et ces
terres. Aprs l'avoir accueilli, caress, ft comme un chien fidle, le
monde avait fini par le traiter comme un chien crott. Le malheureux ne
jouissait mme pas de cette considration qui avait t le rve de toute
sa vie. On croyait ou l'on feignait de croire qu'en rappelant les La
Seiglire, il n'avait fait que cder aux cris de l'opinion. On mettait
l'acte de sa gnrosit sur le compte d'une probit force, trop tardive
pour qu'on pt lui en savoir gr. Enfin ses anciens fermiers, tout fiers
d'tre redevenus la chose d'un grand seigneur, se vengeaient, par le
plus clatant mpris, d'avoir vcu sous le gouvernement fraternel d'un
paysan comme eux. Tout cela s'tait accompli graduellement, sans
dchirement, sans secousse, presque sans calcul: cours naturel des
choses d'ici-bas. Stamply lui-mme fut longtemps  comprendre ce qui se
passait autour de lui. Lorsqu'enfin ses yeux se dessillrent et qu'il
vit clair dans sa destine, il ne se plaignit pas: un ange veillait 
ses cts, qui le regardait en souriant.

Mademoiselle de La Seiglire tenait de sa mre qu'elle n'avait jamais
connue, et de la pauvret au sein de laquelle elle avait grandi, un
caractre silencieux, un esprit rflchi, un coeur grave. Par un
contraste assez commun dans les familles, elle s'tait dveloppe en
sens inverse des exemples qu'elle avait reus, sans rien garder de son
pre, qu'elle aimait d'ailleurs passionnment, et qui la chrissait de
mme; seulement, l'amour d'Hlne avait quelque chose de protecteur et
d'adorablement maternel, tandis que celui du marquis se ressentait de
toutes les purilits du jeune ge. leve dans la solitude,
mademoiselle de La Seiglire n'tait elle-mme qu'un enfant srieux. Sa
mre lui avait transmis, avec le pur sang des aeux, cette royale beaut
qui se plat, comme les lis et comme les cygnes,  l'ombre des chteaux,
au fond des parcs solitaires. Grande, mince, lance, un peu frle, elle
avait la grce ondoyante et flexible d'une tige en fleur balance par le
vent. Ses cheveux taient blonds comme l'or des pis, et, par un rare
privilge, ses yeux brillaient, sous leurs sourcils bruns, comme deux
toiles d'bne, sur l'albtre de son visage, dont ils rehaussaient
l'expression sans en altrer l'anglique placidit. La dmarche lente,
le regard triste et doux, calme, sereine et demi-souriante, un pote
aurait pu la prendre pour un de ces beaux anges rveurs chargs de
recueillir et de porter au ciel les soupirs de la terre, ou bien encore
pour une de ces blanches apparitions qui glissent sur le bord des lacs,
dans la brume argente des nuits. Ne sachant rien de la vie ni du monde
que ce que son pre lui en avait appris, elle avait assist sans joie au
brusque changement qui s'tait opr dans son existence. La patrie, pour
elle, tait le coin de terre o elle tait ne, o sa mre tait morte.
La France, qu'elle ne connaissait que par les malheurs de sa famille et
par les rcits qui s'en faisaient dans l'migration, ne l'avait jamais
attire; l'opulence ne lui souriait pas davantage. Loin de puiser, comme
Raoul, dans les entretiens du marquis, l'orgueil et l'esprit de sa race,
elle en avait retir de bonne heure l'amour de l'humble condition o le
destin l'avait fait natre. Jamais ses rves ni ses ambitions n'taient
alls au-del du petit jardin qu'elle cultivait elle-mme; jamais le
marquis de La Seiglire n'avait pu russir  veiller dans ce jeune sein
un dsir non plus qu'un regret. Elle souriait doucement  tout ce qu'il
disait; s'il venait  parler des biens perdus avec trop d'amertume, elle
l'entranait dans son jardin, lui montrait les fleurs de ses
plate-bandes, et demandait s'il en tait en France de plus fraches et
de plus belles. Aussi, le jour du dpart, avait-elle dvor ses pleurs;
le fait est que, ce jour-l, l'exil avait commenc pour elle. En
touchant le sol de la France, ce sol tourment qu'elle n'avait jamais
entrevu de loin que comme une mer orageuse, Hlne s'tait mal dfendue
d'un sentiment de tristesse et d'effroi; en pntrant sous le toit
hrditaire, elle avait senti son coeur se serrer et ses yeux se mouiller
de larmes qui n'taient pas des larmes de bonheur. Toutefois, ces
premires impressions dissipes, mademoiselle de La Seiglire s'tait
acclimate sans efforts dans sa nouvelle position. Il est des natures de
choix que la fortune ne surprend jamais, et qui, portant avec la mme
aisance les destines les pins contraires, se trouvent toujours et sans
y songer au niveau de leurs prosprits. Tout en ayant conserv sa grce
et sa simplicit natives, cette jeune et belle figure s'encadrait si
naturellement dans le luxe de ses anctres, elle paraissait elle-mme si
peu tonne de s'y voir, que nul, en l'observant, n'aurait pu supposer
qu'elle ft ne dans un autre berceau, ni qu'elle et grandi dans une
autre atmosphre. Elle continua d'aimer Raoul, comme par le pass, d'une
tendresse fraternelle, sans souponner qu'il existt un sentiment plus
profond ou plus exalt que celui qu'elle prouvait pour ce jeune homme.
Elle ne savait rien de l'amour; le peu de livres qu'elle avait lus
taient moins faits pour veiller que pour endormir une jeune
imagination. Les personnages que les rcits de son pre lui avaient
reprsents de tout temps comme des types de distinction, de grce et
d'lgance, ressemblaient tous plus ou moins  M. de Vaubert, qui,
parfaitement nul et distingu d'ailleurs, se trouvait ainsi ne
contrarier en rien les ides qu'Hlne pouvait se former d'un poux. Ils
avaient, elle et lui, jou sur le mme seuil et grandi sous le mme
toit. Madame de La Seiglire avait berc l'enfance de Raoul; madame de
Vaubert avait servi de mre  Hlne. Ils taient beaux tous deux, tous
deux  la fleur de leurs ans. La perspective d'tre unis un jour n'avait
rien qui pt raisonnablement les effrayer beaucoup l'un et l'autre. Ils
s'aimrent de cette affection compasse assez commune entre amants
fiancs avant l'ge et avant l'amour. Le mariage est un but auquel il
est bon d'arriver, mais qu'il faut se garder de voir de trop loin, sous
peine de supprimer tous les agrments de la route. trangre  tous les
actes aussi bien qu' tous les intrts de la vie positive, droite de
coeur, mais n'ayant sur toutes choses que des notions confuses, fausses
ou incompltes, entretenue, ds l'ge le plus tendre, dans l'ide que sa
famille avait t dpossde par un de ses fermiers, Hlne croyait
ingnument que Stamply n'avait fait que restituer le bien de ses
matres; mais, quoiqu'elle penst ne rien devoir  sa gnrosit, elle
s'tait prise, ds les premiers jours,  sourire  ce doux vieillard,
qui ne se lassait pas de la considrer avec un sentiment de respect et
d'adoration, comme s'il et compris dj que, de toutes les affections
qui l'entouraient, celle de cette belle enfant tait la seule qui ft
vraie, nave et sincre.

En effet, mademoiselle de La Seiglire ralisa, sans s'en douter, toutes
les promesses de madame de Vaubert; elle acquitta, sans le savoir,
toutes les dettes du marquis.  mesure qu'on s'tait loign de Stamply,
Hlne s'tait sentie de plus en plus attire vers lui; isole elle-mme
au milieu du bruit et de la foule, de mystrieuses sympathies avaient d
bientt s'tablir entre ces deux mes, dont le monde repoussait l'une et
dont l'autre repoussait le monde. Cette aimable fille devint, pour ainsi
dire, l'Antigone de ce nouvel OEdipe, la Cordelia de ce nouveau roi Lear.
Elle gaya ses ennuis et peupla son isolement. Elle fut comme une perle
au fond de sa coupe amre, comme une toile dans sa nuit sombre, comme
une fleur sur ses rameaux fltris. Ce qu'il y eut de plus trange, c'est
que, n'ayant cd d'abord qu' un sentiment d'adorable piti, elle finit
par trouver auprs de ce vieux compagnon plus d'aliments pour son coeur
et pour son esprit qu'elle n'en rencontrait dans la socit sonore et
vide, brillante et frivole, au milieu de laquelle s'coulaient ses
jours. Chose trange en effet, ce fut ce pauvre vieillard qui imprima le
premier mouvement et donna le premier veil  cette jeune intelligence.
Le matin, quand tout dormait au chteau, le soir, quand les flambeaux
s'allumaient pour la fte, Hlne s'chappait avec lui, soit dans le
parc, soit  travers champs, et, dans les longs entretiens qu'ils
avaient ensemble, Stamply racontait les grandes choses que la rpublique
et l'empire avaient faites. Hlne coutait avec tonnement et curiosit
ces rcits nafs, qui ne ressemblaient  rien de ce qu'elle avait
entendu jusqu'alors. Parfois Stamply lui donnait  lire les lettres de
Bernard, seul trsor qu'il et conserv. En les lisant, Hlne
s'exaltait comme un jeune coursier qui se rveille au bruit des
clairons. D'autres fois, il lui parlait de sa mre, de cette belle et
bien-aime marquise dont il avait gard le vivant souvenir. Son langage
tait simple, et souvent Hlne sentait ses yeux mouills en l'coutant.
Puis il parlait de Bernard, car c'tait toujours  ce cher mort qu'on
devait revenir. Il disait son enfance turbulente, sa jeunesse imptueuse
et son hroque trpas. Les mes de colombe aiment les coeurs de lion;
Hlne se plaisait  tous ces discours, et ne parlait elle-mme de ce
jeune homme que comme d'un ami qui n'est plus. Ils allaient ainsi
causant l'un et l'autre, et ce qui montre combien ce vieux Stamply tait
une bonne et charmante nature, c'est que, dans ces frquents entretiens,
il ne se permit jamais une plainte contre les ingrats qui l'avaient
dlaiss, et qu'Hlne put continuer de croire qu'en se dpouillant, il
n'avait fait qu'accomplir un acte rigoureux de conscience et de probit.
Peut-tre aussi lui tait-il doux de se sentir aim pour lui-mme. Il
savait que mademoiselle de La Seiglire tait destine  Raoul; il
n'ignorait pas que le voeu de leurs parents les avait fiancs de tout
temps l'un  l'autre; il tenait entre ses mains le fil qui avait dirig
madame de Vaubert; il comprenait et savait tout enfin. S'il se plaignit
dans son propre coeur, il n'en laissa rien voir  sa jeune amie; il lui
cacha, comme une plaie honteuse, le spectacle fltrissant des humaines
ingratitudes. Lorsqu'Hlne s'affligeait de l'existence retire qu'il
menait:--Que voulez-vous? disait-il avec mlancolie; le monde n'est pas
fait pour le vieux Stamply, ni le vieux Stamply pour le monde. Puisque
M. le marquis a la bont de me laisser vivre dans mon coin, j'en
profite. J'ai toujours aim le silence et la solitude; M. le marquis a
bien senti qu'on ne se rforme point  mon ge... Aimable enfant,
ajoutait-il, votre prsence et vos doux sourires, voil mes ftes, 
moi! Jamais le vieux Stamply n'en avait rv de si belles.

Sur les derniers temps, il voulut visiter une dernire fois la ferme o
son pre tait mort, o son fils tait n, o il avait, lui, laiss le
bonheur en partant. Bris dj par la maladie, depuis longtemps courb
sous le chagrin, il s'y rendit seul, appuy sur son bton de
cornouiller. La ferme tait dserte; tout le monde travaillait aux
champs. Aprs avoir pntr dans la maison rustique, o rien n'tait
chang, aprs avoir reconnu le bahut de chne, le lit en forme de buffet
avec ses courtines et ses rideaux de serge verte, l'image de la Vierge
devant laquelle il avait vu, dix annes durant, sa femme prier soir et
matin, aprs avoir respir le bon parfum du lait dans les jattes et du
pain frais empil sur la planche, il alla s'asseoir dans la cour, sur un
banc de pierre. Il faisait une tide soire d't. On entendait dans le
lointain la chanson des faneuses, les aboiements des chiens et les
mugissements des bestiaux. L'air tait tout imprgn de la senteur des
foins. En face de Stamply, sur la mousse du toit, pitinaient une bande
de pigeons roucouleurs.--Ma pauvre femme avait raison, s'cria le
vieillard en s'arrachant  ce tableau des joies perdues, 'a t un
mauvais jour, le jour o nous avons quitt notre ferme!

Charg d'annes moins que de tristesse, il mourut deux ans aprs le
retour du marquis, sans autre assistance que celle de mademoiselle de La
Seiglire qui lui ferma les yeux. Prs d'expirer, il se tourna vers elle
et lui remit les lettres de son fils: Prenez-les, dit-il, c'est tout ce
qu'on m'a laiss, c'est tout ce qui me reste  donner. Il s'teignit
sans regrets de la vie, et tout joyeux d'aller retrouver sa femme et son
petit Bernard.

Sa mort ne laissa de vide que dans sa chambre et dans le coeur d'Hlne.
Au chteau, on en parla durant trois jours.--Ce pauvre Stamply! disait
le marquis;  tout prendre, c'tait un brave homme.--Bien ennuyeux,
soupirait madame de Vaubert.--Bien mal appris, ajoutait Raoul.--Bien
excellent, murmurait Hlne. Ce fut l toute son oraison funbre; Hlne
seule acquitta le tribut de larmes qu'on avait promis  sa tombe. Il est
bon pourtant d'ajouter que la fin du vieux gueux souleva dans le pays
l'indignation d'un parti qui commenait de poindre  l'horizon
politique, comme on disait alors lgamment. Hypocrite, envieux, surtout
moins libral que son nom ne semblait l'annoncer, ce parti qui se
composait, en province, d'avocats bavards et mdiocres, de bourgeois
importants et rogues, fit un hros de Stamply mort, aprs l'avoir
outrag vivant. Ce n'tait pas qu'on se soucit de lui le moins du
monde; mais on dtestait la noblesse. On le mit sur un pidestal, on lui
dcerna les palmes du martyre, sans se douter  quel point le pauvre
homme les avait mrites. Bref, on accusa hautement madame de Vaubert de
captation, et le marquis d'ingratitude; et c'est ainsi qu'une fois, par
hasard, ces petites passions et ces petites haines rencontrrent, sans
la chercher peut-tre, la vrit sur leur chemin.

Cependant on touchait  l'poque fixe pour le mariage d'Hlne et de
Raoul. Cette poque, encore trop loigne au gr de M. de Vaubert,
mademoiselle de La Seiglire ne la souhaitait ni ne la redoutait: elle
la voyait approcher sans impatience, mais aussi sans effroi. Quoi qu'il
en cote, on peut mme affirmer qu'elle en ressentait moins de tristesse
que de joie. Ses entretiens avec Stamply, la lecture des lettres de
Bernard, qu'elle s'tait surprise plus d'une fois  relire aprs la mort
de son vieux camarade, l'avaient bien amene  de vagues comparaisons
qui n'taient pas prcisment  l'avantage de notre jeune baron; mais
tout cela tait trop confus dans son coeur et dans son esprit pour
qu'elle chercht  s'en rendre compte. C'tait d'ailleurs une me trop
loyale pour entrevoir seulement l'ide qu'on pt revenir sur un
engagement pris, sur une parole donne. Fiance de Raoul,  partir du
jour o elle avait compris le sens et la porte de ce mot, la noble
fille s'tait regarde comme une pouse devant Dieu. Enfin, ce mariage
agrait au marquis; Raoul cachait sa nullit sous un fin vernis de grce
et d'lgance; il ne manquait ni des sductions de son ge ni des
qualits chevaleresques de sa race, et, pour tout dire, madame de
Vaubert, qui veillait au grain, ne manquait jamais, dans l'occasion, de
lui prter l'esprit qu'il n'avait pas. Tout allait pour le mieux, rien
ne semblait devoir troubler le cours de ces prosprits, lorsqu'un
vnement inattendu vint se jeter  la traverse.

On clbrait du mme coup au chteau la fte du roi, le troisime
anniversaire de la rentre du marquis dans ses terres, et les
fianailles de Raoul et d'Hlne. Cette triple solennit avait attir
toute la haute noblesse de la ville et des alentours.  la nuit
tombante, le chteau et le parc s'illuminrent, un feu d'artifice fut
tir sur le plateau de la colline; puis le bal s'ouvrit dans les salons,
tandis qu'au dehors villageois et villageoises sautaient sous la rame,
au son de la cornemuse. Madame de Vaubert, qui touchait au but de ses
ambitions, ne cherchait pas  dissimuler la satisfaction qu'elle
prouvait. La seule prsence de mademoiselle de La Seiglire justifiait
suffisamment l'orgueil et le bonheur qui rayonnaient, comme une double
aurole, sur le front de Raoul. Quant au marquis, il ne se sentait pas
de joie. Chaque fois qu'il se mettait au balcon, ses vassaux faisaient
retentir l'air des cris de _vive notre matre! vive notre seigneur!_
mille fois rpts avec un enthousiasme qui prenait sa source dans le
coeur de ces braves gens et dans les caves du chteau. Stamply tait mort
depuis quelques mois; qui songeait  lui? personne, si ce n'est Hlne
qui l'avait sincrement aim, et qui gardait pieusement sa mmoire. Ce
soir-l, mademoiselle de La Seiglire tait distraite, rveuse,
proccupe. Pourquoi? elle-mme n'aurait pu le dire. Elle aimait son
fianc, du moins elle croyait l'aimer. Elle avait grce et beaut, amour
et jeunesse, noblesse et fortune: tout n'tait autour d'elle que doux
regards et frais sourires; la vie ne semblait lui promettre que caresses
et enchantements. Pourquoi ce jeune sein oppress et ces beaux yeux
voils de tristesse? Organisation fine et dlie, nature dlicate et
nerveuse, comme les fleurs  l'approche de l'orage, frissonnait-elle
sous le pressentiment de sa destine?

Ce mme soir, un cavalier,  qui nul ne songeait, suivait la rive droite
du Clain. Arriv  Poitiers depuis moins d'une heure, il n'avait pris
que le temps de se faire seller un cheval, et il tait parti au galop,
en remontant le cours de la rivire. La nuit tait noire, sans lune et
sans toiles. Au dtour du sentier, en dcouvrant le chteau de La
Seiglire, dont la faade illumine courait en lignes tincelantes sur
le fond assombri du ciel, il arrta court son cheval sous la brusque
pression du mors. En cet instant, une gerbe de feu sillonna l'horizon,
s'panouit dans les nuages et tomba en pluie d'or, d'amthistes et
d'meraudes sur les tours et les campaniles. Comme un voyageur hsitant
qui ne reconnat plus son chemin, le cavalier promena autour de lui un
regard inquiet; puis, sr de ne s'tre pas tromp, il rendit la bride et
continua sa route. Il mit pied  terre  la porte du parc, et, laissant
sa monture  la grille, il entra juste au moment o la foule champtre,
dans un paroxysme d'enthousiasme et d'amour, mlait les cris de _vive le
roi!_  ceux de _vive le marquis!_ Toutes les fentres taient encadres
de feuillage et dcores de transparents; le plus remarquable,
chef-d'oeuvre d'un artiste du cru, offrait aux yeux ravis l'auguste tte
de Louis XVIII, sur laquelle deux divinits allgoriques courbaient des
branches d'olivier. Au pied du perron, la musique d'un rgiment en
garnison  Poitiers jouait  pleins poumons l'air national de _Vive
Henri-Quatre_. Doutant s'il tait veill, observant tout et ne
comprenant rien, impatient de savoir, tremblant d'interroger, l'tranger
se perdit dans la fte sans tre remarqu de personne. Aprs avoir
longtemps err, comme une ombre, autour des groupes, en passant contre
une des tables qu'on avait dresses dans les alles, il entendit
quelques mots qui attirrent son attention. S'tant assis au bout d'un
banc, non loin de deux anciens du pays qui, tout en buvant le vin du
chteau, s'entretenaient, d'un ton goguenard, du retour des La Seiglire
et de la mort du vieux Stamply, il s'accouda sur la table, et, le front
appuy sur ses deux mains, il demeura longtemps ainsi.

Lorsqu'il s'loigna, le parc tait dsert, le chteau silencieux, les
derniers lampions achevaient de s'teindre, et les coqs veillaient le
jour.




V


 deux jours de l, dans l'embrasure d'une fentre ouverte, devant un
joli guridon de porcelaine de vieux Svres charg de cristaux, de
vermeil et des dbris d'un djener mignon, M. de La Seiglire, couch
plutt qu'assis dans un fauteuil  dos mobile et  fond lastique,
jouissait, en toilette de matin, de cet tat de bien-tre et de
batitude que procurent  coup sr un gosme florissant, une sant
robuste, une fortune bien assise, un caractre heureux et une facile
digestion. Il s'tait rveill en belle humeur, et ne s'tait jamais
senti si dispos. Envelopp d'une robe de chambre de soie  grands
ramages, le menton frais ras, l'oeil vif, la bouche rose encore et
souriante, le linge blouissant, la jambe fine, le mollet rebondi, la
main blanche et potele,  demi-cache sous une manchette de
valenciennes et jouant avec une tabatire d'or enrichie d'un portrait de
femme, qui ne semblait pas tre celui de la marquise, le tout exhalant
un doux parfum d'iris et de poudre  la marchale, il tait l, ne
pensant  rien, respirant avec dlices la verte senteur de ses bois,
dont l'automne commenait  rouiller la cime, et suivant d'un regard
distrait ses chevaux couverts de housses qu'on ramenait de la promenade,
lorsqu'il aperut, sur le pont du Clain, madame de Vaubert, qui
paraissait s'avancer dans la direction du chteau. Il se leva, tendit le
jarret, s'examina des pieds  la tte, secoua du bout des doigts les
grains de tabac parpills sur son jabot de point d'Angleterre, puis,
s'tant pench sur le balcon, il regarda venir l'aimable visiteuse. Un
esprit tant soit peu observateur aurait reconnu dans la sortie matinale
de madame de Vaubert, moins encore que dans sa dsinvolture, l'indice
certain d'un coeur violemment agit; mais le marquis n'y prit point
garde. Lorsqu'elle entra, il lui baisa galamment la main, sans remarquer
seulement l'altration de ses traits et la pleur de son visage.

--Madame la baronne, lui dit-il, vous tes tous les jours plus jeune et
plus charmante. Au train dont vous allez, encore quelques mois, et vous
aurez vingt ans.

--Marquis, rpliqua madame de Vaubert d'une voix brve, ce n'est point
de cela qu'il s'agit. Parlons srieusement, la chose en vaut la peine.
Marquis, tout est perdu! tout, vous dis-je; la foudre est tombe sur nos
ttes.

--La foudre! s'cria le marquis en montrant le ciel, qui brillait de
l'azur le plus pur et du plus vif clat.

--Oui, dit madame de Vaubert; supposez que la foudre, clatant dans ce
ciel sans nuages, rduise en poudre votre chteau, brle vos fermes et
consume vos moissons sur pied: vous ne supposerez rien de si
invraisemblable que le coup qui vient de vous frapper. Aprs avoir
chapp  la tempte, vous tes menac de sombrer au port.

M. de La Seiglire plit. Lorsqu'ils furent assis l'un et l'autre:

--Croyez-vous aux revenants? demanda froidement la baronne.

--Eh! Madame!... fit le marquis.

--C'est que, si vous n'y croyez pas, vous avez tort, poursuivit madame
de Vaubert. Le fils Stamply, ce Bernard dont son pre nous a tant de
fois tourdi les oreilles, ce hros mort et enterr depuis six ans sous
les glaces de la Russie...

--Eh bien? demanda M. de La Seiglire.

--Eh bien! reprit la baronne, on l'a vu hier dans le pays, on l'a vu en
chair et en os, on l'a vu, ce qui s'appelle vu, et on lui a parl, et
c'est lui, c'est bien lui, c'est Bernard, Bernard Stamply, le fils de
votre ancien fermier; il existe, il vit; le drle n'est pas mort.

--Qu'est-ce que a me fait? dit le marquis d'un ton dgag et de l'air 
la fois surpris et charm d'un homme qui, s'tant attendu  recevoir un
arolithe sur la tte, reoit sur le bout du nez une plume dtache de
l'aile d'une msange.

--Comment! ce que cela vous fait? s'cria madame de Vaubert. Le fils
Stamply n'est pas mort, il est de retour au pays, on a constat son
identit, et vous demandez ce que cela vous fait!

--Mais sans doute, rpondit M. de La Seiglire avec un naf tonnement.
Si ce garon a des raisons d'aimer la vie, tant mieux pour lui qu'il ne
soit pas en terre. Je prtends le voir; pourquoi ne s'est-il pas dj
prsent?

--Soyez calme, dit la baronne, il se prsentera.

--Qu'il vienne! s'cria le marquis; on le recevra; on aura soin de lui;
au besoin, on lui fera un sort. Je n'ai pas oubli la dlicatesse des
procds du pre. Le vieux Stamply a fait son devoir;  mon tour, je
ferai le mien. C'est une justice que le gars se ressente de la fortune
que m'a rendue le papa. Je ne suis pas ingrat; il ne sera pas dit qu'un
La Seiglire a laiss dans la peine le fils d'un serviteur fidle. Qu'on
m'amne Bernard; s'il hsite, qu'on le rassure; il aura ce qu'il
demandera.

--Et s'il demande tout? dit la baronne.

 ces mots, M. de La Seiglire tressaillit et se tourna vers elle d'un
air effar.

--Avez-vous lu un livre qui s'appelle le Code? demanda tranquillement
madame de Vaubert.

--Jamais, rpondit le marquis avec orgueil.

--Je l'ai parcouru ce matin  votre intention. Hier encore, je n'tais
pas plus avance que vous; pour vous, je me suis faite clerc de
procureur. C'est un livre de style assez sec, trs got d'ailleurs
lorsqu'il consacre nos droits, mais peu estim quand il contrarie nos
prtentions. Je doute, par exemple, que vous en aimiez beaucoup le
chapitre des donations entre vifs. Lisez-le cependant, je le recommande
 vos mditations.

--Madame la baronne, s'cria M. de La Seiglire en se levant avec un
lger mouvement d'impatience, me direz-vous ce que tout cela signifie?

--Monsieur le marquis, rpondit madame de Vaubert en se levant de son
ct avec la gravit d'un docteur, cela signifie que toute donation 
titre gratuit est rvoque de plein droit pour cause de survenance
d'enfant lgitime, mme posthume, du donateur; cela signifie que Jean
Stamply, du vivant de son fils, n'aurait pu disposer en votre faveur que
de la moiti de ses biens, et que, n'ayant dispos du tout que dans
l'hypothse que son fils tait mort, ces dispositions se trouvent
ananties; enfin, cela, signifie que vous n'tes plus chez vous, que
Bernard va vous faire assigner en restitution de titres, et qu'au
premier jour, arm d'un jugement en bonne forme, ce garon,  qui vous
parliez de faire un sort, vous sommera de dguerpir et vous mettra
poliment  la porte. Comprenez-vous maintenant?

M. de La Seiglire fut atterr; mais telle tait son adorable ignorance
des choses de la vie, qu'il passa vite de l'tonnement et de la stupeur
 l'exaspration et  la rvolte.

--Je ne me soucie pas mal de votre Code et de vos donations entre vifs,
s'cria-t-il avec l'emportement d'un enfant mutin. Est-ce que j'entends
rien  tout cela, moi? Est-ce que tout cela me regarde? Ce que je sais,
c'est que je suis chez moi. Que parlez-vous d'ailleurs de donation! On
me restitue ce qu'on m'a drob, on me rend les biens qu'on m'a pris, et
cela s'appelle une donation! le mot est joli. Un La Seiglire acceptant
une donation! la chose est plaisante! Comme si les La Seiglire avaient
jamais rien accept d'une autre main que la main de Dieu! Comment,
ventre-saint-gris! je suis chez moi, heureux, paisible, et, parce qu'un
vaurien qu'on croyait mort se permet de vivre, je devrai lui compter la
fortune que m'avait vole monsieur son pre! C'est le Code qui le veut
ainsi! Mais ce sont donc des cannibales qui l'ont rdig, votre code,
qui se dit civil, je crois, l'impertinent! Un code d'usurpateur, qui
consacre de pre en fils la rapine et le brigandage! En un mot, le code
Napolon! Je reconnais l M. de Buonaparte. Il a pens  son louveteau:
c'est d'un bon pre et d'un loup prvoyant.

Il parla longtemps sur ce ton, sans suite, sans liaison, au hasard,
marchant  grands pas, frappant du pied le parquet, se drapant d'une
faon tragi-comique avec les pans de sa robe de chambre, et rptant 
chaque instant d'une voix touffe par la colre: une donation! une
donation! Madame de Vaubert eut bien de la peine  l'apaiser et  lui
faire comprendre ce qui s'tait pass plus d'un quart de sicle
auparavant et ce qui se passait  cette heure. Elle avait jusqu'alors
respect ses illusions; mais cette fois la gravit de la situation ne
permettait plus de mnagements. Elle arracha brutalement le bandeau qui
lui voilait les yeux, et vainement le pauvre marquis se raidit, se
dbattit, et, comme un aveugle rendu subitement  la lumire des deux,
ferma douloureusement les paupires; madame de Vaubert le dompta, et, le
forant  regarder en face le soleil de l'vidence, elle l'inonda de
toutes parts d'une impitoyable clart.  voir les bahissements de M. de
La Seiglire coutant l'impartial rsum de l'histoire de ces derniers
temps, on et dit qu'aprs s'tre endormi sur les bords du Clain, il se
rveillait en Chine, au milieu d'un groupe de bonzes, et dguis
lui-mme en mandarin. Les faits rtablis et le pass nettement dessin:

--Maintenant, ajouta la baronne avec fermet, il s'agit de rsoudre la
question de l'avenir. Le cas est prilleux; mais il n'est si mauvais pas
dont on ne se puisse tirer avec un peu d'adresse et beaucoup de
sang-froid. Voyons, marquis: nul doute que ce Bernard ne se prsente
d'un instant  l'autre, non pas en solliciteur, comme vous l'avez espr
d'abord, mais en matre, le front haut, la parole haute. Il ne manque
pas de gens qui l'auront instruit de ses droits et qui lui fourniront,
au besoin, le moyen de les soutenir. Supposez qu'il arrive; comment
l'allez-vous recevoir?

--Qu'il aille  tous les diables! s'cria le marquis en clatant comme
une bombe dont on croyait la mche teinte.

--Pourtant, s'il se prsente?...

--S'il l'osait, Madame la baronne, je me souviendrais qu'il n'est pas
gentilhomme, et, plus heureux que Louis XIV, je n'aurais pas  jeter,
comme lui, ma canne par la fentre.

--Vous tes fou, marquis.

--S'il faut plaider, eh bien! nous plaiderons.

--Marquis, vous tes un enfant.

--J'aurai pour moi le roi.

--La loi sera pour lui.

--J'y mangerai mon dernier champ, plutt que de lui laisser un brin
d'herbe.

--Marquis, vous ne plaiderez pas. Plaider! y songez-vous? mler votre
nom  des dbats scandaleux! vous commettre avec la justice! et cela
pour en arriver  des conclusions prvues, infaillibles, invitables!
Nous avons des ennemis; vous ne leurs donnerez pas cette joie. Vous avez
un blason; vous ne lui ferez pas cette injure.

--Mais, pour Dieu! Madame la baronne, que faire? que dcider? que
devenir? quel parti prendre? s'cria le marquis aux abois.

--Je vais vous le dire, rpliqua madame de Vaubert avec assurance.
Savez-vous l'histoire d'un colimaon qui s'introduisit un jour
tourdiment dans une ruche? Les abeilles l'emptrent de miel et de
cire; puis, lorsqu'elles l'eurent ainsi emprisonn dans sa coquille,
elles roulrent cet hte incommode et le poussrent hors de leur maison.
Marquis, c'est ainsi qu'il faut nous y prendre. Ce Bernard est sans
doute un rustre comme l'tait son pre: aux grces de son origine il
doit joindre la brutalit du soldat et l'emportement du jeune homme.
Enduisons-le de cire et de miel; engluons-le des pieds  la tte. Si
vous l'irritez, tout est perdu; mnageons-le, voyons-le venir. Il
arrivera comme un boulet de canon qui s'attend  rebondir contre un mur
de granit ou d'airain; qu'il s'enfonce et s'amortisse dans une balle de
coton. Ne le heurtez pas; gardez-vous surtout de discuter vos droits ou
les siens. Dfiez-vous de votre sang; vous tes bien jeune encore! Loin
de les contrarier, flattez ses opinions; humiliez, s'il est ncessaire,
la victoire devant la dfaite. L'essentiel d'abord est de l'amener
doucement  s'installer comme un hte dans ce chteau. Cela fait, vous
gagnez du temps; le temps et moi, nous ferons le reste.

--Ah ! madame la baronne, quel rle allons-nous jouer ici? demanda
firement le vieux gentilhomme.

--Un grand rle, Monsieur, un grand rle! rpondit la baronne encore
plus firement. Nous allons combattre pour nos principes, pour nos
autels et pour nos foyers; nous allons lutter pour le droit contre
l'usurpation; nous allons dfendre la lgitimit contre les exactions
d'une lgalit odieuse et tyrannique; nous allons disputer nos derniers
boulevards aux envahissements d'une bourgeoisie basse et jalouse, qui
nous hait et veut notre ruine. Si nous tions aux beaux temps de la
chevalerie, je vous dirais de monter  cheval, d'entrer en lice, de
combattre  armes courtoises, ou bien encore, enferms dans votre
chteau comme dans un fort, vous, nous, nos gens et nos vassaux, plutt
que d'en sortir vivants, nous nous ferions tuer sur la brche.
Malheureusement ce n'est pas d'aujourd'hui que les avocats ont remplac
les champions, et les huissiers les hrauts d'armes; et puisque nous
vivons dans un temps o l'on a substitu plus que jamais le palais de
justice au champ-clos, les subtilits de la loi aux inspirations du
courage, force est bien aux plus nobles et aux plus vaillants d'user de
la ruse en guise d'pe, de l'esprit  dfaut de lance. Que voulons-nous
d'ailleurs? Il n'est pas question de rduire ce garon  la mendicit.
Vous serez gnreux, vous ferez bien les choses; mais en bonne
conscience, un pauvre diable qui vient de passer six annes dans la
neige, a-t-il absolument besoin, pour se sentir mollement couch, d'tre
tendu tout de son long sur un million de proprits?  prsent, cher
marquis, si vous avez encore des scrupules, qu' cela ne tienne; tout
cas de conscience est respectable. Allez trouver M. Bernard; passez lui,
comme une bague au doigt, vos domaines. Pendant que vous y serez,
pourquoi ne joindriez-vous pas  ce petit cadeau vos parchemins et
armoiries? J'ai vu, ce matin, Hlne, belle, radieuse, confiante en la
destine;  son retour, elle apprendra qu'elle est ruine de fond en
comble, et qu'il ne lui reste plus que l'humble castel de Vaubert. Nous
irons y vivre modestement, comme autrefois nous avons vcu dans l'exil.
Au lieu de s'unir dans l'opulence, nos enfants se marieront dans la
pauvret. Nous serons la fable du pays. Plus tard, nous ferons de nos
petits-fils des hobereaux, et nous vendrons nos petites-filles  la
vanit de quelques manants enrichis. Cette perspective n'a rien
d'alarmant: sans compter la satisfaction d'avoir incessamment sous les
yeux le chteau de La Seiglire, les ombrages de ce beau parc, et M.
Bernard chassant, vivant en liesse, menant grand train sur ses terres.

--Savez-vous, baronne, s'cria M. de La Seiglire, que vous avez le
gnie d'une Mdicis?

--Ingrat, j'ai le gnie du coeur, rpondit madame de Vaubert en souriant.
Qu'est-ce que je veux? qu'est-ce que je demande? le bonheur des tres
que j'aime. Pour moi, je n'ai pas d'ambition. Pensez-vous que je
m'effraie srieusement, pour ma part,  l'ide de vivre avec vous, en
famille, dans mon petit manoir? Eh! mon Dieu, je suis faite depuis
longtemps  la pauvret; mon Raoul n'a jamais rv la fortune. Mais
vous, votre belle Hlne, mais les enfants qui natront d'une union
charmante, voil, marquis, voil ce qui m'effraie!

Ils en taient l de ce long entretien, lorsqu'un laquais annona qu'un
inconnu, qui refusait de se nommer, demandait  parler  M. le marquis.

--C'est notre homme, dit la baronne.

--Faites entrer, dit le marquis.

--Songez bien, s'empressa d'ajouter madame de Vaubert, que tout le
succs de l'entreprise dpend de cette premire entrevue.

Le parquet du corridor retentit sous un talon brusque, ferme et sonore,
et presque aussitt le personnage qu'on venait d'annoncer entra
militairement, bott, peronn, le chapeau et la cravache au poing.
Quoiqu'videmment fltri par la fatigue et par la souffrance, c'tait un
homme qui paraissait avoir trente ans au plus. Le front dcouvert,
effleur dj par des rides prcoces, les joues amaigries, l'oeil enfonc
dans son orbite, la bouche mince et ple, ombrage d'une moustache
paisse et brune, l'air franc et dcid, l'attitude fire et mme un peu
hautaine, il avait une de ces figures qui passent pour laides aux yeux
du monde, mais que les artistes ont en gnral la faiblesse de trouver
belles. Une redingote bleue, boutonne jusqu'au col, pressait sa taille
lance, droite et souple.  peine entr dans ce salon qu'il sembla
reconnatre, son regard s'amollit, et son coeur parut se troubler; mais
s'tant remis promptement d'une motion involontaire, il s'inclina
lgrement  quelques pas de la baronne, puis interpellant le marquis:

--C'est  monsieur de La Seiglire que j'ai l'honneur de parler?
demanda-t-il avec une politesse glace et d'une voix qui se ressentait
encore de l'habitude du commandement.

--Vous l'avez dit, Monsieur.  mon tour, puis-je savoir....

--Dans un instant, Monsieur, rpliqua froidement le jeune homme; si,
comme je le suppose, c'est  madame de Vaubert que j'ai l'honneur de
m'adresser, Madame, veuillez rester, ajouta-t-il, vous n'tes pas de
trop entre nous.

Un clair de joie passa dans les yeux ce madame de Vaubert, compltement
rassure sur le gain d'une bataille dont elle avait dress le plan et
qu'elle allait pouvoir diriger. De son ct, M. de La Seiglire respira
plus  l'aise, en sentant qu'il allait manoeuvrer sous les ordres d'un si
grand capitaine.

--Monsieur, veuillez vous asseoir, dit-il en s'asseyant lui-mme
presqu'en face de la baronne.

Le jeune homme prit le sige que lui indiquait le marquis et s'y
installa assez cavalirement; puis il se fit entre ces trois personnages
un moment de ce silence solennel qui prcde les engagements dcisifs,
quand deux armes sont en prsence. Le marquis ouvrit sa bote d'or, y
plongea le pouce et l'index et se bourra le nez d'une prise de tabac
d'Espagne, lentement et  petits coups, avec une grce toute spciale,
entirement perdue de nos jours.

--Monsieur, dit-il, je vous coute.

Aprs quelques secondes de recueillement, l'tranger s'accouda sur le
bras du fauteuil dans lequel il tait assis, du ct du vieux
gentilhomme.

--Monsieur le marquis, dit-il en levant la voix avec autorit, voil
bientt trente ans, de grandes choses allaient s'accomplir. La France
tait dans l'attente. Tous les regards se tournaient avec anxit vers
l'orient que blanchissait une nouvelle aurore; il courait dans l'air de
sourdes rumeurs qui remplissaient les mes de joie ou d'pouvante,
d'esprance ou de stupeur. Il parat que vous n'tiez pas, monsieur, au
nombre de ceux qui espraient alors et se rjouissaient, car vous ftes
un des premiers qui abandonnrent la patrie menace pour fuir 
l'tranger. La patrie vous rappela, c'tait son devoir; vous ftes sourd
 son appel, c'tait sans doute votre bon plaisir; elle confisqua vos
biens, c'tait son droit.

 ces mots, le marquis, oubliant dj le rle qu'il avait tacitement
accept, bondit sur son sige comme un chamois bless; un regard de
madame de Vaubert le contint.

--Ces biens, devenus la proprit de la nation, proprit lgale et
lgitime, un de vos fermiers les acheta du prix de ses sueurs, et
lorsqu'il eut bien travaill, lorsqu'au bout de vingt-cinq annes de
fatigues et de labeurs, il eut recousu, pour ainsi dire, lambeaux par
lambeaux, le domaine de vos anctres, tandis que vous, les bras croiss,
vous tiez occup l-bas  ne rien faire, si ce n'est des voeux hostiles
 la gloire et  la grandeur de la France, il s'en dpouilla comme d'un
manteau et vous le mit sur les paules.

--Ventre-saint-gris! monsieur... s'cria le marquis, ne se connaissant
plus.

Un second regard de madame de Vaubert l'arrta court et le cloua muet
sur place.

--Par quel enchantement cet homme, qui ne vous devait rien et ne vous
aimait pas, se porta-t-il envers vous  un tel excs de gnrosit,
d'amour et d'enthousiasme? Comment se dcida-t-il  rsigner entre vos
mains cette sainte proprit du travail, la seule que Dieu reconnaisse
et bnisse? Peut-tre pourriez-vous me l'apprendre. Ce que je puis, moi,
vous affirmer, c'est que, du vivant de son fils, cet homme ne se
souciait mme pas de savoir si vous existiez. Toujours est-il qu'il
mourut, sans s'tre rserv seulement un coin de terre pour son dernier
sommeil, vous laissant paisible possesseur d'une fortune qui ne vous
avait cot d'autre peine que d'ouvrir la main pour la recevoir.

Le marquis allait rpliquer, quand la baronne lui coupa, ou, pour mieux
dire, lui souffla la parole.

--Puisque vous m'avez permis d'assister  cet entretien, dit-elle de sa
plus douce voix, avec un ton d'exquise urbanit, souffrez, monsieur, que
j'y prenne part. Je n'essaierai point de relever ce que quelques-unes de
vos expressions ont eu pour nous de cruel et de blessant. Vous tes
jeune; cette nouvelle aurore dont vous parlez, si vous l'aviez vue
poindre, vous sauriez, comme nous, que ce fut une aurore de sang. Quant
aux reproches que vous nous adressez d'avoir dsert le sol de la France
et d'tre demeurs sourds  l'appel de la patrie, il nous est permis
d'en sourire. Si l'on venait vous dire que ce chteau menace ruine, si
ce parquet tremblait sous vos pieds, et que ce plafond, prs de
s'effondrer, crit et craqut sur nos ttes, resteriez-vous assis
tranquillement dans ce fauteuil? Si le bourreau, la hache derrire le
dos, vous appelait d'une voix pateline, vous empresseriez-vous
d'accourir? Laissons-l ces enfantillages. Encore un mot pourtant. Vous
nous accusez d'avoir form, au fond de l'exil, des voeux hostiles  la
gloire et  la grandeur du pays. C'est une erreur, monsieur. Nous nous
voyons pour la premire fois; nous ne savons ni qui vous tes ni quel
intrt vous amne; seulement nous sentons que vous ne nous tes pas
ami, et la distinction de votre personne nous fait une loi de chercher 
forcer votre estime,  dfaut de vos sympathies. Croyez qu'il s'est
rencontr dans ces rangs de l'migration, trop calomnis peut-tre, de
nobles coeurs, demeurs franais sur la terre trangre. Vainement la
patrie nous avait rejets de son sein; nous l'avions emporte dans le
notre. Demandez au marquis si nos voeux l'ont suivie, cette patrie
ingrate et chre, dans toutes ses campagnes et sur tous ses champs de
bataille? qu'il vous dise s'il est un de ses triomphes qui n'ait veill
d'orgueilleux chos dans nos mes? Rocroi n'exclut point Austerlitz;
Bouvines et Marengo sont soeurs. Ce n'est pas le mme drapeau; mais c'est
toujours la France victorieuse.

--Trs bien, trs bien, dit le marquis en ouvrant sa tabatire.

Et, tout en portant  son nez une pince de poudre brune:--Dcidment,
ajouta-t-il mentalement, la baronne a le diable au corps.

--Et maintenant, reprit madame de Vaubert, ce petit compte une fois
rgl, si vous n'tes venu que pour nous rappeler ce que l'on doit ici 
la mmoire du meilleur des hommes, si c'est  cela seulement que se
borne votre mission, j'ajouterai, Monsieur, que c'est sans doute une
noble tche, mais que, nos dettes tant payes, vous avez pris une peine
inutile. Enfin, si vous tenez  savoir par quel enchantement M. Stamply
s'est dcid  rintgrer dans ce domaine une famille qui de tout temps
avait combl ses pres de bonts, je vous dirai qu'il n'a fait qu'obir
aux pieux instincts de sa belle me. Vous affirmez que, du vivant de son
fils, M. Stamply ne se souciait mme pas de savoir si cette famille
existait; je crois, Monsieur, que vous calomniez sa mmoire. Si son fils
revenait parmi nous...

--Si son fils revenait parmi vous! s'cria l'tranger, en retenant un
mouvement de sombre colre. Supposons qu'il revienne en effet; supposons
que ce jeune homme n'ait pas t tu, comme on l'a cru, comme on le
croit encore; supposons que, laiss pour mort sur un champ de bataille,
ramass vivant par l'arme ennemie, il se soit vu tran de steppe en
steppe jusqu'au fond de la Sibrie. Aprs six ans d'une horrible
captivit, sur un sol de glace et sous un ciel de fer, libre enfin, il
va revoir sa patrie et son vieux pre, qui ne l'attend plus. Il part, il
traverse  pied les plaines dsoles, mendiant gaiement son pain sur sa
route, car la France est au bout, et dj, mirage enchant, il croit
apercevoir le toit paternel fumant au lointain horizon. Il arrive; son
vieux pre est mort, son hritage est envahi, il n'a plus, ni toit ni
foyer. Que fait-il? Il s'informe, et bientt il apprend qu'on a profit
de son loignement pour capter l'affection d'un pauvre vieillard crdule
et sans dfense; il apprend qu'aprs l'avoir amen,  force de ruses, 
se dpossder, on a pay ses bienfaits de la plus noire ingratitude; il
apprend enfin que son pre est mort, plus seul, plus triste et plus
abandonn qu'il n'avait vcu. Que fera-t-il alors? Ce ne sont toujours
que des suppositions. Il ira trouver les auteurs de ces basses manoeuvres
et de ces lches machinations; il leur dira: C'est moi, moi que vous
croyiez mort, moi le fils de l'homme que vous avez abus, dpouill,
trahi, laiss mourir d'ennui et de chagrin, c'est moi, Bernard Stamply!
Eux, que rpondraient-ils? Je vous le demande, monsieur le marquis; je
vous le demande, madame la baronne?

--Ce qu'ils rpondraient! s'cria M. de La Seiglire, qui, ayant trop ou
trop peu prsum de lui-mme en acceptant le rle que lui avait confi
madame de Vaubert, venait de sentir tout son sang de patricien lui
monter indign  la face, vous demandez ce qu'ils rpondraient!...
ajouta-t-il d'une voix trangle par l'orgueil et par le courroux.

--Quoi de plus simple, Monsieur? dit madame de Vaubert avec une navet
charmante. Ils lui diraient:--Est-ce vous, jeune ami que nous avons aim
sans vous connatre, que nous avons pleur comme si nous vous avions
connu? Que bni soit Dieu qui nous rend le fils pour nous consoler de la
perte du pre! Venez vivre au milieu de nous, venez vous reposer au sein
de nos tendresses des souffrances de la captivit, venez prendre dans
notre intimit la place que votre pre y occupa trop peu de temps,
hlas! enfin venez juger par vous-mme de quelle faon nous pratiquons
l'oubli des bienfaits. Confondons nos droits, ne formons qu'une mme
famille, et que la calomnie, en voyant l'union de nos mes, soit rduite
au silence et respecte notre bonheur.--Voil, Monsieur, ce que
rpondraient les auteurs de ces basses manoeuvres et de ces lches
trahisons; mais, dites, monsieur, parlez, ajouta madame de Vaubert avec
motion: ne comprenez-vous pas qu'en pensant nous effrayer peut-tre,
vous avez veill en nous presqu'un espoir? Ce jeune ami que nous avons
pleur...

--Il vit, rpondit l'tranger, et je souhaite pour vous que ce jeune ami
ne vous cote pas plus de larmes que le bruit de sa mort ne vous en a
fait verser.

--O est-il? que fait-il? qu'attend-il? pourquoi ne vient-il pas?
demanda coup sur coup la baronne.

--Il est devant vous, rpondit simplement Bernard.

--Vous, Monsieur, vous! s'cria madame de Vaubert avec une explosion de
joie et de surprise qui n'aurait pas t mieux joue, s'il se ft agi de
la rsurrection de Raoul. En effet, ajouta-t-elle en attachant sur lui
un regard attendri, ce sont tous les traits de son pre; c'en est
surtout l'air franc, loyal et bon.--Marquis, vous le voyez, c'est bien
le fils de notre vieil ami.

--Monsieur, dit  son tour M. de La Seiglire, fascin par le regard de
la baronne moins encore que par l'abme entr'ouvert sous ses pieds, mais
trop fier encore et trop gentilhomme pour s'abaisser  feindre des
transports qu'il n'prouvait pas;--lorsqu'aprs vingt-cinq ans d'exil je
rentrai dans le domaine de mes aeux, monsieur votre pre, qui tait un
brave homme, me reut  la porte du parc et me tint ce simple discours:
Monsieur le marquis, vous tes chez vous. Je ne vous vu dirai pas
davantage, vous tes chez vous, monsieur Bernard. Veuillez donc regarder
cette maison comme vtre; je ne dois pas souffrir, je ne souffrirai pas
que vous en habitiez une autre. Vous tes arriv avec des intentions
hostiles, je ne dsespre pas de vous ramener bientt  des sentiments
meilleurs. Commenons par nous connatre, peut-tre finirons-nous par
nous aimer. La chose me sera facile; si vous n'y russissez pas, il ne
sera jamais trop tard pour entrer en accommodement, et vous me trouverez
toujours dispos  prendre avec vous les arrangements qui pourront vous
tre agrables.

--Monsieur, rpondit Bernard avec hauteur, je ne veux ni vous connatre
ni vous aimer. Entre vous et moi il n'y a rien de commun, rien de commun
ne saurait exister. Nous ne servons pas le mme Dieu; nous ne desservons
pas le mme autel. Vous hassez ce que j'adore, et j'adore ce que vous
hassez. Je hais votre parti, votre caste, vos opinions; je vous hais,
vous, personnellement. Nous dormirions mal sous le mme toit. Vous serez
toujours dispos, dites-vous,  prendre avec moi les arrangements qui
pourront m'agrer; je n'attends rien de votre bont, n'attendez rien de
la mienne. Je ne sais qu'un arrangement possible entre nous: c'est celui
qu'a prvu la loi. Vous n'tes ici qu' titre de donataire. Le donateur
n'ayant dispos de ses biens qu'avec la conviction que son fils tait
mort, l'acte de donation en fait foi,--puisque je vis, vous n'tes plus
chez vous, je suis ici chez moi.

--_That is the question_, fredonna M. de la Seiglire, rsumant ainsi en
trois mots tout ce qu'il savait de Shakspeare.

--Ah! s'cria madame de Vaubert avec la tristesse d'une esprance due;
vous n'tes pas Bernard; vous n'tes pas le fils de notre vieil ami!

--Madame la baronne, rpliqua brusquement le jeune homme, je ne suis
qu'un soldat. Ma jeunesse a commenc dans les camps; elle a fini chez
les barbares, au milieu des steppes arides. Les champs de bataille et
les huttes glaces du Nord, tels ont t jusqu' prsent les salons que
j'ai frquents. Je ne sais rien du monde; voil deux jours, je n'en
souponnais mme pas les dtours et les perfidies. Je crois
naturellement, sans effort,  l'honneur,  la franchise, au dvoment, 
la loyaut,  tous les grands et beaux instincts de l'me. Eh bien!
quoiqu' cette heure encore mon coeur indign s'efforce de douter que la
ruse, l'astuce et la duplicit puissent tre pousses si loin, je ne
crois pas, Madame,  votre sincrit.

--Eh! Monsieur, s'cria madame de Vaubert, vous n'tes pas le premier
noble coeur qui ait cd aux suggestions des mchants et dont la calomnie
ait fltri les saintes croyances; mais encore, avant de se dcider  la
haine, faudrait-il s'assurer qu'on ne doit pas, qu'on ne peut pas aimer.

--Tenez, Madame, dit Bernard pour en finir, vous devriez comprendre que
plus vous dploierez d'habilet, moins vous russirez  me convaincre.
Je conois maintenant que mon pauvre pre se soit laiss prendre  tant
de sductions; il y a eu des instants o vous m'avez fait peur.

--C'est bien de l'honneur pour moi, s'cria madame de Vaubert en riant;
vous n'en avez jamais tant dit des boulets ennemis et des baonnettes
trangres.

--Oui, oui, ajouta le marquis, on sait que vous tes un hros.

--Engag volontaire  dix-huit ans, dit la baronne.

--Lieutenant de hussards  dix-neuf, dit le marquis.

--Chef d'escadron trois ans plus tard.

--Remarqu par l'empereur  Wagram.

--Dcor de la main du grand homme aprs l'affaire de Volontina, s'cria
madame de Vaubert.

--Ah! il n'y a pas  dire, ajouta le marquis en enfonant rsolument ses
mains dans les goussets de sa culotte; il faut reconnatre que c'taient
des gaillards.

--Brisons l, dit Bernard, un instant interdit. Monsieur le marquis, je
vous donne huit jours pour vacuer la place. Je veux esprer, pour votre
rputation de gentilhomme, que vous ne me mettrez pas dans la pnible
ncessit de recourir  l'intervention de la justice.

--Eh bien! moi, j'aime ce garon! s'cria franchement le marquis,
emport malgr lui par son aimable et lger caractre, sans tre retenu
cette fois par madame de Vaubert, qui, comprenant qu'il allait au but,
lcha la bride, et lui permit de caracoler en libert; eh bien!
ventre-saint-gris! ce garon me plat. Madame la baronne, je vous jure
qu'il est charmant. Jeune homme, vous resterez ici. Nous nous harons,
nous nous excrerons, nous plaiderons, nous ferons le diable  quatre;
mais, vive Dieu! nous ne nous quitterons pas. Vous savez l'histoire de
ces deux frgates ennemies qui se rencontrrent en plein ocan? L'une
manquait de poudre; l'autre lui en donna, et toutes deux, aprs s'tre
canonnes pendant deux heures, se coulrent bas l'une l'autre. Ainsi
ferons-nous. Vous arrivez de Sibrie; je prsume qu'en vous laissant
partir, les Tartares, de peur d'alourdir votre pas et de retarder votre
marche, ne vous ont point charg de roubles. Vous manquez de poudre, je
vous en donnerai. Je vous promets de l'agrment. Tandis que nos avous,
nos avocats et nos huissiers s'enverront, pour nous, des bombes et des
obus, nous chasserons le renard, nous vivrons en joie et nous boirons le
vin de nos caves. Je serai chez vous, et vous serez chez moi. Comme il
n'est pas de procs bien men qui ne puisse durer vingt ans, nous aurons
le loisir de nous connatre et de nous apprcier; nous en viendrons
peut-tre  nous aimer, et le jour o nous dcouvrirons que notre
chteau, notre parc, nos bois, nos champs, nos prs, nos fermes et nos
mtairies auront pass en frais de justice, ce jour-l, qui sait? nous
nous embrasserons.

--Monsieur le marquis, rpondit Bernard qui n'avait pu s'empcher de
sourire, je vois avec plaisir que vous prenez gament les choses; de
votre ct, trouvez bon que je les traite plus srieusement. Il n'est
pas un coin de ces terres que mon pre n'ait arros de ses sueurs et
aussi de ses larmes; il ne convient pas que j'en fasse le thtre d'une
comdie.

 ces mots, aprs avoir salu froidement, il se dirigea vers la porte.
Le marquis fit un geste de dsespoir rsign, et madame de Vaubert
poussa dans son coeur un rugissement de lionne qui vient de laisser
chapper sa proie. Bernard et emport le domaine de La Seiglire dans
ses poches, que ces deux visages n'auraient pas exprim plus de
consternation. Encore un pas, et tout tait dit, lorsqu'au moment o
Bernard allait ouvrir la porte du salon, cette porte s'ouvrit
d'elle-mme, et mademoiselle de La Seiglire entra.




VI


Mademoiselle de La Seiglire entra, simplement vtue, mais royalement
pare de sa blonde et blanche beaut. Opulemment tordus derrire la
tte, ses cheveux encadraient de nattes et de tresses d'or son visage,
que coloraient encore l'animation de la marche et les chauds baisers du
soleil. Ses yeux noirs brillaient de cette douce flamme, rayonnement des
mes virginales, qui claire et ne brle pas. Une ceinture bleue, 
bouts flottants, rassemblait et serrait autour de sa taille les mille
plis d'une robe de mousseline qui enveloppait tout entier son corps
lgant et flexible. Un brodequin de coutil vert faisait ressortir la
cambrure aristocratique de son pied mince, troit et long. Un bouquet de
fleurs des champs dcorait son jeune corsage. Aprs avoir jet
ngligemment sur un fauteuil son chapeau de paille d'Italie, son
ombrelle de moire grise, et une touffe de bruyres roses qu'elle venait
de cueillir dans une promenade sur la pente des coteaux voisins, elle
courut, svelte et lgre,  son pre d'abord, qu'elle n'avait pas vu de
la journe, puis  madame de Vaubert, qui l'embrassa avec effusion. Ce
ne fut qu'au bout de quelques instants, en s'chappant des bras de la
baronne, qu'Hlne s'aperut de la prsence d'un tranger. Soit
embarras, soit curiosit, soit surprise de l'me et des sens, Bernard
s'tait arrt prs de la porte, devant l'apparition de cette suave
crature, et il tait l, debout, immobile, en muette contemplation, se
demandant sans doute depuis quand les gazelles vivaient fraternellement
avec les renards, et les colombes avec les vautours. Le regard est
prompt comme l'clair; la pense est plus rapide encore. En moins d'une
seconde, madame de Vaubert eut tout vu, tout compris: sa figure
s'claircit, son front s'illumina.

--Tu ne reconnais pas monsieur? demanda le marquis  sa fille.

Aprs avoir examin Bernard d'un regard inquiet et curieux, Hlne ne
rpondit que par un mouvement de sa blonde tte.

--C'est pourtant un de tes amis, ajouta le vieux gentilhomme.

Sur un geste de son pre, demi-trouble, demi-souriante, mademoiselle de
La Seiglire s'avana vers Bernard. Quand cet homme, qui n'avait eu
jusqu' prsent aucune rvlation de la grce et de la beaut, et dont
la jeunesse, ainsi qu'il l'avait dit lui-mme, s'tait coule dans les
camps et chez les barbares, vit venir  lui cette belle et gracieuse
enfant, la candeur au front et le sourire sur les lvres, lui qui vingt
fois avait vu la mort sans plir, il sentit son coeur dfaillir, et ses
tempes se mouillrent d'une sueur froide.

--Mademoiselle, dit-il d'une voix altre, vous me voyez pour la
premire fois. Cependant, si vous avez connu un infortun qui s'appela
Stamply sur la terre, je ne vous suis pas tout  fait tranger, car vous
avez connu mon pre.

 ces mots, Hlne attacha sur lui deux grands yeux de biche effare;
puis elle regarda tour  tour le marquis et madame de Vaubert, qui
contemplaient cette scne d'un air attendri.

--C'est le petit Bernard, dit le marquis.

--Oui, chre enfant, ajouta la baronne, c'est le fils du bon M. Stamply.

--Monsieur, dit enfin mademoiselle de La Seiglire avec motion, mon
pre a eu raison de me demander si je vous reconnaissais. J'ai tant de
fois entendu parler de vous, qu'il me semble  prsent que j'aurais d
vous reconnatre en effet. Vous vivez! c'est une joie pour nous; voyez,
j'en suis toute tremblante. Et pourtant, joyeuse que je suis, je ne puis
penser sans tristesse  votre pre, qui a quitt ce monde avec l'espoir
de vous retrouver dans l'autre; le ciel a donc aussi ses douleurs et ses
dceptions. Oui, mon pre a dit vrai, vous tes de mes amis. Vous le
voulez, monsieur? M. Stamply m'aimait et je l'aimais aussi. Il tait mon
vieux compagnon. Avec lui, je parlais de vous; avec vous, je parlerai de
lui.--Mon pre, a-t-on fait prparer l'appartement de M. Bernard?--car
vous tes ici chez vous.

--Ah bien! oui, s'cria le marquis! un enrag qui aimerait mieux s'aller
loger sous le pont du Clain que d'habiter et de vivre au milieu de nous!

--Ainsi, monsieur, reprit Hlne d'un ton de doux reproche, lorsque je
suis entre, vous vous loigniez! vous partiez! vous nous fuyiez!
Heureusement, c'est impossible.

--Impossible! s'cria le marquis; on voit bien que tu ne sais pas d'o
il vient. Tel que tu le vois, monsieur arrive de Sibrie. La
frquentation des Kalmouks l'a rendu difficile sur la qualit de ses
relations et sur le choix de ses amitis. Cela se conoit, il ne faut
pas lui en vouloir. Et puis, il nous hait, ce garon; ce n'est pas sa
faute. Pourquoi nous hait-il? Il n'en sait rien, ni moi non plus; mais
il nous hait, c'est plus fort que lui. On n'est pas matre de ses
sentiments.

--Vous nous hassez, monsieur! J'aimais votre pre, vous hassez le
mien! Vous me hassez, moi! Que vous avons-nous fait? demanda
mademoiselle de La Seiglire d'une voix qui et amolli un coeur d'airain
et dsarm le courroux d'un Scythe. Monsieur, nous n'avons pas mrit
votre haine.

--Qu'est-ce que cela fait, dit le marquis, si c'est son got de nous
har? Tous les gots sont dans la nature. Il prtend que ce parquet lui
brle les pieds, et qu'il lui serait impossible de fermer l'oeil sous ce
toit. Voil ce que c'est que d'avoir dormi sur des peaux de rennes et
vcu dans six pieds de neige. Rien ne vous flatte plus, et tout parat
terne et dsenchant.

Par une intuition rapide, Hlne crut comprendre ce qui se passait dans
le coeur et dans l'esprit de ce jeune homme. Elle comprit qu'en
restituant les biens de ses matres, le vieux Stamply avait dpouill
son fils, et que celui-ci, victime de la probit de son pre, refusait
par orgueil d'en recevoir le prix. Ds-lors, par dlicatesse autant que
par devoir, elle redoubla de grce et d'insistance, jusqu' se dpartir
de sa rserve habituelle, pour lui faire oublier tout ce que sa position
comportait de pnible, de difficile et de prilleux.

--Monsieur, reprit-elle d'un ton d'autorit caressante, vous ne partirez
pas. Puisque vous refusez d'tre notre hte, vous serez notre
prisonnier. Comment avez-vous pu seulement aborder l'ide que nous vous
permettrions de vivre autre part qu'au milieu de nous? Que penserait le
monde? que diraient nos amis? Vous ne voudriez pas du mme coup affliger
nos coeurs et porter atteinte  notre renomme. Songez donc, monsieur,
qu'il ne s'agit ici ni d'hospitalit  offrir ni d'hospitalit 
recevoir. Nous devons trop  votre pre, ajouta l'aimable fille qui n'en
savait rien, mais qui, croyant entrevoir que Bernard hsitait par
fiert, voulait mnager ses susceptibilits et faire, pour ainsi dire,
un pont d'or  son orgueil,--nous devons trop  votre pre pour que vous
puissiez nous devoir quelque chose. Nous n'avons rien  vous donner; il
ne nous reste qu' rendre d'une main ce que nous avons reu de l'autre.
Vous accepterez, pour ne pas nous humilier.

--Accepter, lui! s'cria le marquis; il s'en gardera, par Dieu, bien.
Nous humilier, c'est ce qu'il veut. Tu ne le connais pas: il aimerait
mieux se couper le poignet que de mettre sa main dans la ntre.

La jeune fille dganta sa main droite et la tendit loyalement  Bernard.

--Est-ce vrai, monsieur? lui dit-elle.

En sentant entre ses doigts brunis par les travaux de la guerre et
durcis par les labeurs de la captivit cette peau moite, fine et
satine, Bernard plit et tressaillit. Ses yeux se voilrent, ses jambes
se drobrent sous lui. Il voulut parler; sa voix expira sur ses lvres.

--Vous nous hassez? dit Hlne; c'est une raison de plus pour que vous
restiez. Il nous importe surtout que vous ne nous hassiez pas; il y va
de notre gloire et de notre honneur. Souffrez d'abord que nous tchions
de vous apprendre  nous connatre. Quand nous y aurons russi, alors,
monsieur, vous partirez si vous vous en sentez le courage; mais d'ici
l, je vous le rpte, vous tes en notre pouvoir. Vous avez t six ans
le prisonnier des Russes; vous pouvez bien tre un peu le ntre. C'est
donc une perspective si effrayante que celle de se sentir aim? Au nom
de votre pre, qui m'appelait parfois son enfant, vous resterez, je le
veux, je l'exige; au besoin, je vous en prie.

--Elle est charmante! s'cria madame de Vaubert avec attendrissement.

Elle ajouta tout bas:

--Il est perdu!

Et c'tait vrai, Bernard tait perdu. L'histoire de ses variations peut
se rsumer aisment. Ulcr par le malheur, justement irrit par les
poignantes dceptions du retour, exaspr par la rumeur publique,
brlant de toutes les passions et de toutes les ardeurs politiques du
temps, hassant d'instinct la noblesse, impatient de venger son pre, il
se prsente au chteau de La Seiglire, sa haine appuye sur son droit,
le coeur et la tte remplis d'orages et de temptes, s'attendant 
rencontrer une rsistance orgueilleuse, pressentant des prtentions
altires, des prjugs hautains, une morgue insolente, et se prparant 
broyer tout cela sous l'ouragan de sa colre. Tout d'abord, il manque
son effet; sa haine avorte, sa colre choue. L'ouragan qui voulait des
chnes  briser ne courbe que des roseaux et va se perdre dans les
hautes herbes; la foudre qui comptait bondir de roc en roc et d'cho en
cho s'teint sans bruit dans la valle, o elle n'veille que de suaves
mlodies. Bernard cherche des ennemis, il ne trouve que des flatteurs.
Il essaie encore de loin en loin de lcher quelques bordes; on lui
renvoie ses boulets changs en sucre. Toutefois, chappant aux
enchantements d'une Armide mrite, il va se retirer aprs avoir
signifi sa volont inexorable, lorsqu'apparat une autre enchanteresse,
d'autant plus sduisante, qu'elle ne songe pas  sduire. Puissance
irrsistible, charme ternel et toujours vainqueur, loquence divine de
la jeunesse et de la beaut! Elle n'a fait que paratre, Bernard est
branl. Elle a souri, Bernard est dsarm. C'est une enfant que Dieu
doit contempler avec amour. Son front respire la candeur, sa bouche la
sincrit; au fond de son regard limpide, on peut voir son me panouie
comme une belle fleur sous la transparence des eaux. Jamais le mensonge
n'a fltri ces lvres, jamais la ruse n'a fauss le rayon de ces yeux.
Elle parle, et, sans le savoir, l'ange se fait complice du dmon. Elle
ne dit rien, non-seulement qui contrarie, mais encore qui ne confirme ce
qui s'est dit prcdemment; il n'est pas une parole d'Hlne qui ne
vienne  l'appui d'une parole de madame de Vaubert. La vrit a des
accents vainqueurs que l'me la plus dfiante ne saurait mconnatre.
C'est la vrit, c'est bien elle qui parle par la voix d'Hlne;
cependant, si Hlne est sincre, madame de Vaubert est sincre, elle
aussi? Bernard hsite. Si c'taient l pourtant de nobles coeurs
calomnis par l'envie? S'il avait plu  son pre d'acheter au prix de
toute sa fortune quelques annes de joie, de paix et de bonheur, est-ce
Bernard qui oserait s'en plaindre? Oserait-il rvoquer un don volontaire
et spontan, lgitim par la reconnaissance? Chasserait-il
impitoyablement les tres auxquels son pre aurait d de vivre entour
de soins et de s'teindre entre des bras amis? Il en tait l de ces
rflexions, moins nettes pourtant dans son esprit, moins arrtes et
moins prcises que nous ne venons de les exprimer, quand madame de
Vaubert, qui s'tait approche de lui, profita d'un instant o
mademoiselle de La Seiglire changeait quelques paroles avec le
marquis, pour lui dire:

--Eh bien! Monsieur,  prsent vous les connaissez tous, les auteurs de
ces lches manoeuvres que vous signaliez tout  l'heure. Que
n'accablez-vous aussi cette enfant de vos mpris et de vos colres? Vous
voyez bien qu'elle a tremp dans le complot infme, et qu'aprs avoir
travaill  la ruine de votre pre, elle s'est entendue avec nous pour
le laisser mourir de chagrin.

 ces paroles de madame de Vaubert, Bernard frissonna, comme s'il
sentait un serpent s'enrouler autour de ses jambes; mais presque
aussitt mademoiselle de La Seiglire revenant  lui:

--Monsieur, dit-elle, la mort de votre pre m'a laiss vis--vis de vous
des devoirs srieux  remplir. Je l'ai assist  son heure suprme; j'ai
reu ses derniers adieux, j'ai recueilli son dernier soupir. C'est comme
un dpt sacr qui doit passer de mon coeur dans le vtre. Venez,
peut-tre vous sera-t-il doux d'entendre parler de celui qui n'est plus,
le long de ces alles qu'il aimait et qui sont encore toutes remplies de
son image.

Ainsi parlant, mademoiselle de La Seiglire avait appuy sa main sur le
bras de Bernard, qu'elle emmena comme un enfant. Lorsqu'ils se furent
loigns, le marquis se jeta dans un fauteuil, et, libre enfin de toute
contrainte, il laissa dborder les flots de colre et d'indignation qui
l'touffaient depuis plus d'une heure. Il y avait en lui deux sentiments
ennemis, qui se combattaient avec acharnement, tour  tour vaincus et
vainqueurs, l'gosme et l'orgueil de la race. Dcidment l'gosme
tait le plus fort; mais il ne pouvait triompher sans que l'orgueil
vaincu ne pousst aussitt des cris de blaireau pris au pige. En
prsence de Bernard, l'gosme l'avait emport; Bernard parti, l'orgueil
irrit s'arracha violemment aux treintes de son rival et reprit
bravement le dessus. Il y eut encore une scne de rvoltes et
d'emportements qui fut tout ce qu'il est possible d'imaginer en ce genre
de plus puril et de plus charmant: qu'on se reprsente la grce
ptulante d'un poulain chapp, franchissant haies et barrires, et
bondissant sur les vertes pelouses. Ce ne fut pas sans de nouveaux
efforts que madame de Vaubert parvint  le ressaisir,  le ramener et 
le maintenir dans le vrai de la situation.

--Voyons, marquis, dit-elle aprs l'avoir longtemps cout avec une
piti souriante, cessons ces enfantillages. Vous aurez beau vous
mutiner, vous ne changerez rien aux faits accomplis. Ce qui est fait est
fait.  vouloir le contraire, Dieu lui-mme perdrait sa puissance.

--Comment! s'cria le marquis; un drle dont le pre a labour mes
champs et dont j'ai vu la mre apporter ici, chaque matin, pendant dix
ans, le lait de ses vaches, viendra m'insulter chez moi, et je n'y
pourrai rien! Non-seulement je ne le ferai pas jeter  la porte par mes
laquais, mais encore je devrai l'hberger, le fter, lui sourire et lui
mettre ma fille au bras! Un va-nu-pieds qui trente ans plus tt se ft
estim trop heureux de panser mes chevaux et de les conduire 
l'abreuvoir! Avez-vous entendu avec quelle emphase ce fils de bouvier a
parl des sueurs de son pre? Quand ils ont dit cela, ils ont tout dit.
La sueur du peuple! la sueur de leurs pres! Les impertinents et les
sots! Comme si leurs pres avaient invent la sueur et le travail!
S'imaginent-ils donc que nos pres ne suaient pas, eux aussi?
Pensent-ils qu'on suait moins sous le haubert que sous le sarrau? Cela
m'indigne, madame la baronne, de voir les prtentions de cette canaille
qui se figure qu'elle seule travaille et souffre, tandis que les grandes
familles n'ont qu' ouvrir les deux mains pour prendre des chteaux et
des terres. Et comment trouvez-vous ce hussard qui vient revendiquer un
million de proprits, sous prtexte que son pre a su? Voil les gens
qui nous reprochent l'orgueil et la vanit des anctres! Celui-ci
rclame insolemment le prix de la sueur de son pre, puis il s'tonnera
que je tienne au prix du sang de vingt de mes aeux!

--Eh! mon Dieu, marquis, vous avez cent fois raison, rpliqua madame de
Vaubert. Vous avez pour vous le droit; qui le nie et qui le conteste?
Malheureusement ce hussard a pour lui la loi, la loi mesquine, taquine,
hargneuse, bourgeoise en un mot. Encore une fois, vous n'tes plus chez
vous, et ce drle est ici chez lui; c'est l ce qu'il vous faut
comprendre.

--Eh bien! madame la baronne, s'cria M. de La Seiglire, s'il en est
ainsi, mieux vaut la ruine que la honte, mieux vaut abdiquer sa fortune
que son honneur. L'exil ne m'effraie pas; j'en connais le chemin. Je
partirai, je m'expatrierai une dernire fois. Je perdrai mes biens, mais
je garderai mon nom sans tache. Ma vengeance est toute prte: il n'y
aura plus de La Seiglire en France!

--Eh! mon pauvre marquis, la France s'en passera.

--Ventre-saint-gris, madame la baronne! s'cria le marquis rouge comme
un coquelicot. Savez-vous ce que dit un jour  son petit lever le roi
Louis XIV, en apercevant mon trisaeul au milieu des gentilshommes de sa
cour? Marquis de La Seiglire, dit le roi Louis en lui frappant
affectueusement sur l'paule...

--Marquis de La Seiglire, je vous dis, moi, que vous ne partirez pas,
s'cria madame de Vaubert avec fermet. Vous ne faillirez point du mme
coup  ce que vous devez  vos aeux,  ce que vous devez  votre fille,
 ce que vous vous devez  vous-mme. Vous n'abandonnerez pas lchement
l'hritage de vos anctres. Vous resterez, prcisment parce qu'il y va
de votre honneur. D'ailleurs on ne s'exile plus  notre ge. C'tait bon
dans la jeunesse, alors que nous avions devant nous l'avenir et un long
espoir. Et pourquoi donc partir? ajouta-t-elle d'un air belliqueux.
Depuis quand attend-on, pour lever le sige, que la place soit prs de
se rendre? Depuis quand bat-on en retraite, quand on est sr de la
victoire? Depuis quand quitte-t-on la partie, lorsqu'on est prs de la
gagner? Nous triomphons, ne le sentez-vous pas? Que ce Bernard passe
seulement la nuit au chteau, et demain je rponds du reste.

En cet instant, la baronne, qui se tenait dans l'embrasure d'une
fentre, aperut dans la valle du Clain son fils, qui se dirigeait vers
la porte du parc. Laissant le marquis  ses rflexions, elle s'chappa
plus lgre qu'un faon, arrta Raoul  la grille, le ramena au castel de
Vaubert, et trouva un prtexte plausible pour l'envoyer de l dner et
passer la soire dans un chteau voisin.

       *       *       *       *       *

Cependant Hlne et Bernard allaient  pas lents, la jeune fille
suspendue au bras du jeune homme, lui timide et tremblant, elle
redoublant de sduction et de grce. Grce nave, sduction facile! Elle
racontait avec une simplicit touchante l'histoire des deux dernires
annes que le vieux Stamply avait passes sur la terre. Elle disait
comment ils en taient venus  se connatre l'un l'autre et  s'aimer,
leurs promenades, leurs excursions, leurs mutuelles confidences, et
aussi quelle place avait tenue Bernard dans leurs entretiens. Bernard
coutait en silence et charm, et, tout en coutant, il sentait  son
bras le corps souple et lger d'Hlne, il regardait ses deux pieds qui
marchaient  l'unisson des siens, il respirait son haleine plus suave
que les parfums d'automne, il entendait le frlement de sa robe plus
doux que le bruit du vent dans la feuille. Dj il subissait des
influences amollissantes; pareille  ces tiges lances le long
desquelles la foudre s'chappe et s'coule, Hlne lui drobait le
fluide orageux de sa haine et de sa colre. Vainement essayait-il encore
de se raidir et de se dbattre; semblable lui-mme  ce chevalier dont
on avait dviss l'armure, il sentait tomber  chaque pas quelque dbris
de ses rancunes et de ses prventions. Tout en causant, ils avaient
rabattu sur le chteau. Le jour baissait; le soleil  son dclin
allongeait dmesurment l'ombre des peupliers et des chnes. Arriv au
pied du perron, Bernard se disposait  prendre cong de mademoiselle de
La Seiglire, quand celle-ci, sans quitter le bras du jeune homme,
l'entrana doucement dans le salon o madame de Vaubert avait dj
rejoint le marquis, tant elle apprhendait de l'abandonner  ses seules
inspirations.

--Vous tes mu, Monsieur, dit-elle aussitt en s'adressant  Bernard;
comment pourrait-il en tre autrement? Ce parc fut, pour ainsi dire, le
nid de vos belles annes. Enfant, vous avez jou sur ces gazons; c'est
sous ces ombrages que sont clos vos premiers rves de jeunesse et de
gloire. Aussi votre excellent pre en avait-il fait, sur les derniers
temps, sa promenade de prdilection, comme si, au dtour de chaque
alle, il s'attendait  vous voir apparatre.

--Je le vois encore, dit le marquis, passer le long des boulingrins;
avec ses cheveux blancs, ses bas de laine bleue, son gilet de futaine et
sa culotte de velours, on l'aurait pris pour un patriarche.

--C'tait bien un patriarche en effet, ajouta madame de Vaubert avec
onction.

--Ma foi! s'cria le marquis, patriarche ou non, c'tait un brave homme.

--Si bon! si simple! si charmant! reprit madame de Vaubert.

--Et point sot! s'cria le marquis. Avec son air bonhomme, il avait une
manire de tourner les choses qui surprenait les gens.

--Aussitt qu'il paraissait, on s'empressait autour de lui, on faisait
cercle pour l'entendre.

--C'tait un philosophe. On se demandait, en l'coutant, o il prenait
les choses qu'il disait.

--Il les prenait dans sa belle me, ajouta madame de Vaubert.

--Et quelle gaillarde humeur! s'cria le marquis, emport, malgr lui,
par le courant; toujours gai! toujours content! toujours le petit mot
pour rire!

--Oui, dit madame de Vaubert, il avait retrouv au milieu de nous son
humeur souriante, sa gat naturelle et les vertes saillies d'un heureux
caractre. Longtemps altres par la rouille de l'isolement, toutes ses
aimables qualits avaient repris, dans une douce intimit, leur clat
primitif et leur fracheur native. Il ne se lassait pas de rpter que
nous l'avions rajeuni de trente ans. Dans son langage naf et figur, il
se comparait  un vieux tronc ombrag de pousses nouvelles.

--Il est bien vrai que c'tait une douce nature qu'on ne pouvait
connatre sans l'aimer, dit  son tour Hlne, qui, supposant  son pre
et  la baronne les dlicatesses de son coeur et de son esprit,
s'expliquait ainsi leur empressement autour de Bernard.

--Ah! dame, reprit la baronne, il adorait son empereur. On n'et pas t
bien venu  le contrarier sur ce point. Quelle chaleur, quel
enthousiasme, toutes les fois qu'il parlait du grand homme! Il en
parlait souvent, et nous nous plaisions  l'couter.

--Oui, oui, dit le marquis, il en parlait souvent; on peut mme affirmer
qu'il en parlait trs souvent. Que voulez-vous? ajouta-t-il, foudroy
par un regard de madame de Vaubert et se reprenant aussitt; a lui
faisait plaisir,  ce bonhomme, et c'tait tout profit pour nous. Vive
Dieu! Monsieur, monsieur votre pre peut se flatter l-haut de nous
avoir procur ici-bas de bien agrables moments.

La conversation en tait l, sans que Bernard et pu placer un mot,
lorsqu'un laquais vint annoncer que M. le marquis tait servi. M. de La
Seiglire offrit son bras  la baronne, Hlne prit le bras du jeune
homme, et tous quatre passrent dans la salle  manger. Cela s'tait
fait si promptement et si naturellement, que Bernard ne comprit ce dont
il s'agissait qu'en se voyant, comme par enchantement, assis auprs
d'Hlne,  la table du gentilhomme. Le marquis ne l'avait mme pas
invit, et Bernard et t depuis six mois l'hte et le commensal du
logis, que les choses n'auraient pu se passer sans moins de faon ni de
crmonie. Il voulut se lever et s'enfuir; mais la jeune fille lui dit:

--Ce fut longtemps la place de votre pre; ce sera dsormais la vtre.

--Rien n'est chang ici, ajouta le marquis; il n'y a qu'un enfant de
plus dans la maison.

--Touchant accord! charmante runion! murmura madame de Vaubert.

Ne sachant s'il veillait o s'il tait le jouet d'un songe, Bernard
dploya brusquement sa serviette, et resta riv sur sa chaise.

       *       *       *       *       *

Ds le premier service, le marquis et la baronne entamrent l'entretien
sans avoir l'air de s'apercevoir de la prsence d'un convive de plus,
absolument comme si Bernard n'et pas t l, ou plutt comme si, de
tout temps, il et fait partie de la famille. Bernard tait silencieux,
ne buvait que du bout des lvres et touchait  peine aux mets qu'on lui
servait. On ne le sollicita point; on feignit mme de ne pas remarquer
son attitude sombre, pensive et rserve. Ainsi qu'il arrive au dbut de
tous les repas, la conversation roula d'abord sur des objets
indiffrents: quelques mots changs  et l, point d'allusion  la
situation prsente, tout au plus, de temps  autre, un hommage indirect
 la mmoire du bon M. Stamply. De banalits en vulgarits, on en vint
naturellement  parler de la politique du jour.  certains mots qui
chapprent au marquis, Bernard commena de dresser les oreilles:
quelques traits partirent de droite et de gauche; bref, la discussion
s'engagea. Madame de Vaubert en saisit aussitt les rnes, et jamais
automdon conduisant un quadrige et faisant voler la poussire olympique
ne dploya autant de dextrit qu'en cette occasion la baronne. Le
terrain tait difficile, creus d'abmes, hriss d'asprits, travers
d'chaliers et d'ornires; du premier bond, le marquis courait risque de
s'y rompre le cou. Elle en sut faire une route aussi droite, unie et
sable que l'avenue d'un chteau royal; elle tourna tous les obstacles,
contint la fougue tourdie du marquis, aiguillonna Bernard sans
l'irriter, les lana l'un et l'autre tour  tour au trot, au galop, au
pas relev; puis, aprs les avoir fait manoeuvrer, pirouetter, se cabrer
et caracoler, de faon toutefois  laisser  Bernard les honneurs de la
joute, elle rassembla les guides, serra le double mors, et les ramena
tous deux fraternellement au point d'o ils taient partis.
Insensiblement Bernard avait pris got au jeu. chauff par cet
exercice, entran malgr lui par la bonne humeur du marquis, il montra
moins de raideur et plus d'abandon, et lorsqu'au dessert le gentilhomme
dit en lui versant  boire:

--Monsieur, voici d'un petit vin que monsieur votre pre ne mprisait
pas; je prtends que nous vidions nos verres  sa mmoire et  votre
heureux retour.

Machinalement Bernard leva son verre et toucha celui du marquis.

       *       *       *       *       *

Le repas achev, on se leva de table pour aller faire un tour de parc.
La soire tait belle. Hlne et Bernard marchaient l'un prs de
l'autre, prcds du marquis et de la baronne qui causaient entre eux,
et dont la voix se perdait dans le bruit de l'eau et dans le murmure du
feuillage. L'un et l'autre taient silencieux et comme absorbs par le
bruissement des feuilles dessches que leurs pieds soulevaient en
marchant. Quand le marquis et sa compagne disparaissaient au tournant
d'une alle, les deux jeunes gens pouvaient croire un instant qu'ils
erraient seuls dans le parc dsert,  la sombre clart des toiles. Plus
pure et plus sereine que l'azur du ciel qui tincelait au-dessus de
leurs ttes, mademoiselle de La Seiglire ne ressentait aucun moi, et
continuait d'aller d'un pas lent, rveur et distrait, tandis que
Bernard, plus ple que la lune qui se montrait derrire les aulnes, plus
tremblant que les brins d'herbe qu'agitait le vent de la nuit,
s'enivrait,  son insu, du premier trouble de son coeur. De retour au
salon, la conversation reprit son cours autour d'un de ces feux clairs
qui gaient les soires d'automne. Le sarment ptillait dans l'tre, et
les brises imprgnes de la senteur des bois lutinaient follement les
rideaux de la fentre ouverte. Commodment assis dans un fauteuil
moelleux, non loin d'Hlne, qui s'occupait  la lueur d'une lampe, d'un
ouvrage de tapisserie, Bernard subissait, sans chercher  s'en rendre
compte, le charme de cet intrieur de famille. De temps en temps, le
marquis se levait, puis venait se rasseoir aprs avoir bais sa fille au
front. D'autres fois, c'tait l'aimable enfant qui regardait son pre
avec amour. Bernard s'oubliait au tableau de ces chastes joies.
Cependant on voulut savoir l'histoire de sa captivit; M. de la
Seiglire et sa fille joignirent leurs instances  celles de la baronne.
Il est doux de parler de soi et de raconter les maux qu'on a soufferts,
surtout quand on a bien dn, et qu'on suspend, pour ainsi dire,  ses
lvres quelque Didon ou quelque Desdmone palpitante, curieuse, le
regard mu et le sein agit. Bernard donna d'autant plus aisment dans
le pige, qu'Hlne y jouait, sans s'en douter, le rle de l'alouette
captive charge d'attirer la gent emplume dans les lacets de
l'oiseleur. Il raconta d'abord l'affaire de la Moscowa. Il indiqua 
grands traits le plan des lieux, les mouvements du terrain, la
disposition respective des deux armes, puis il engagea la bataille. Il
avait commenc sur un ton grave et simple; exalt par ses souvenirs,
emport par sa propre parole comme par des ailes de flamme, ses yeux
s'animrent peu  peu, et sa voix retentit bientt comme un clairon. On
respira l'odeur de la poudre, on entendit le sifflement des balles, on
vit les bataillons s'branler et se ruer  travers la mitraille,
jusqu'au moment o, frapp lui-mme en tte de son escadron, il tomba
sans vie sous les pieds des chevaux, sur le sol jonch de cadavres.
Ainsi parlant, il tait beau; mademoiselle de la Seiglire avait laiss
chapper son aiguille, et, le col tendu, sans haleine, elle coutait et
contemplait Bernard avec un sentiment de nave admiration.

--C'est un pote qui chante les exploits d'un hros! s'cria madame de
Vaubert avec enthousiasme.

--Monsieur, ajouta le marquis, vous pouvez vous flatter d'avoir vu la
mort de prs. Quelle bataille! j'en rverai la nuit. Il parat que vous
n'y allez pas de main morte; mais aussi, que diable votre empereur
allait-il faire dans cette maudite Russie?

--Il avait son ide, rpliqua firement Bernard; cela ne nous regarde
pas.

Ensuite, il dit de quelle faon il s'tait rveill prisonnier, et
comment de prisonnier il tait devenu esclave. Il raconta simplement,
sans emphase et sans exagration, son sjour au fond de la Sibrie, six
annes de servitude au milieu de peuplades sauvages, plus cruelles
encore et plus impitoyables que leur ciel et que leur climat; tout ce
qu'il avait endur, la faim, le froid, les durs travaux, les traitements
barbares, il dit tout, et plus d'une fois, pendant ce funeste rcit, une
larme furtive glissa sous les paupires d'Hlne, brilla, comme une
goutte de rose,  ses cils abaisss, et roula en perle liquide sur
l'ouvrage de tapisserie que la jeune fille avait repris sans doute pour
cacher son motion.

--Noble jeune homme! dit madame de Vaubert en portant son mouchoir  ses
yeux, tait-ce l le prix rserv  votre hroque courage?

--Ventre-saint-gris! Monsieur, dit le marquis, vous devez tre cribl de
rhumatismes.

--Ainsi toute gloire s'expie! reprit la baronne avec mlancolie; ainsi,
trop souvent, les branches de laurier se changent en palmes du martyre.
Pauvre jeune ami, que vous avez souffert! ajouta-t-elle en lui pressant
la main par un mouvement de vive sympathie.

--Monsieur, dit le marquis, je vous prdis que, sur vos vieux jours,
vous serez mang de gouttes.

--Aprs tant de traverses et de misres, qu'il doit tre doux, s'cria
madame de Vaubert, de se reposer au sein d'une famille empresse,
entour de visages amis, appuy sur des coeurs fidles! Heureux l'exil
qui, de retour sur le sol natal, ne trouve pas sa cour silencieuse, sa
maison vide et son foyer froid et solitaire!

--Une goutte de Sibrie! s'cria le marquis en se frottant le mollet; en
voici une qui, pour ne venir que du fond de l'Allemagne, a dj bien son
prix. Monsieur, je vous plains. Une goutte de Sibrie! vous n'en avez
pas fini avec les Cosaques.

Les dernires paroles de madame de Vaubert avaient rappel brusquement
le jeune homme aux exigences de sa position. Onze heures venaient de
sonner  la pendule d'caille incruste de cuivre qui ornait le marbre
de la chemine. Honteux de ses faiblesses, Bernard se leva, et, cette
fois enfin, il allait se retirer, ne sachant plus que rsoudre, mais
comprenant encore, au milieu de ses incertitudes, que ce n'tait point
l sa place, quand, le marquis ayant tir un ruban de moire qui pendait
le long de la glace, la porte du salon s'ouvrit, et un valet parut sur
le seuil, arm d'un flambeau  deux branches charges de bougies
allumes.

--Germain, dit le marquis, conduisez monsieur dans ses appartements. Ce
sont les appartements, ajouta-t-il en s'adressant  Bernard, qu'occupa
longtemps monsieur votre pre.

--C'est vraiment mal  nous, Monsieur, s'cria madame de Vaubert,
d'avoir si longtemps prolong votre veille. Nous aurions d nous
rappeler que vous avez besoin de repos; mais nous tions si heureux de
vous voir et si ravis de vous entendre! Pardonnez une indiscrtion qui
n'a d'autre excuse que le charme de vos rcits.

--Dormez bien, Monsieur, dit le marquis; dix heures de sommeil vous
remettront de vos fatigues. Demain, au saut du lit, nous irons battre
nos bruyres et tirer quelques lapereaux. Vous devez aimer la chasse:
elle est l'image de la guerre.

--Monsieur, dit mademoiselle de La Seiglire encore toute tremblante,
n'oubliez pas que vous tes chez vous d'abord, puis chez des amis qui se
feront une joie autant qu'un devoir de gurir votre coeur, et d'effacer
en lui jusqu'au souvenir de tant de mauvais jours. Mon pre essaiera de
vous rendre l'affection de celui que vous avez perdu, et moi, si vous le
voulez, je serai pour vous une soeur.

--Si vous aimez la chasse, s'cria le marquis, je vous en promets de
royales.

--D'impriales mme, dit la baronne en l'interrompant.

--Oui, reprit le marquis, d'impriales. Chasse  pied! chasse  courre!
chasse au lvrier! chasse aux chiens courants! Vive Dieu! si vous
traitez les renards comme les Autrichiens, et les sangliers comme les
Russes, je plains les htes de nos bois.

--J'espre bien, Monsieur, ajouta madame de Vaubert, avoir le plaisir de
vous recevoir souvent dans mon petit manoir. Votre digne pre, qui
m'honorait de son amiti, se plaisait  ma table et  mon foyer. Venez
parler de lui  cette mme place o tant de fois il a parl de vous.

--Allons, Monsieur Bernard, bonsoir et bonne nuit! dit le marquis en le
saluant de la main; que monsieur votre pre vous envoie de l-haut de
doux rves!

--Adieu! Monsieur Bernard, reprit la baronne avec un affectueux sourire;
endormez-vous dans la pense que vous n'tes plus seul au monde.

-- demain, Monsieur Bernard, dit  son tour Hlne; c'est le mot que
votre excellent pre et moi nous changions le soir en nous quittant.

bloui, tourdi, entran, fascin, enlac, pris par tous les bouts,
Bernard fit un geste qui voulait dire:  la grce de Dieu! puis, aprs
s'tre inclin respectueusement devant mademoiselle de La Seiglire, il
sortit, prcd de Germain qui le conduisit dans l'appartement le plus
riche et le plus somptueux du chteau. C'tait en effet celui que le
pauvre vieux gueux avait quelque temps habit avant qu'on l'et relgu
comme un lpreux dans la partie la plus retire et la plus isole du
logis; seulement, on l'avait depuis lors singulirement embelli, et, ce
jour mme, on s'tait empress de l'approprier  la circonstance. Quand
Bernard entra, la flamme joyeuse du foyer faisait tinceler les moulures
dores du plafond et les baguettes de cuivre qui bordaient et
encadraient la tenture de velours vert-sombre. Un tapis d'Aubusson
jonchait le parquet de fleurs si fraches et si brillantes, qu'on les
et dites cueillies nouvellement dans les prairies d'alentour et semes
l par la main d'une fe bienveillante. Bernard, qui depuis dix ans
n'avait dormi que sur des lits de camp, sur la neige, sur des peaux de
loup, et dans des draps d'auberge, ne put se dfendre d'un sentiment de
joie indicible en apercevant, sous l'dredon amoncel, la toile blanche
et fine d'un lit qui s'levait, comme le trne du sommeil, au fond d'une
alcve, rduit mystrieux form de draperies pareilles  la tenture.
Toutes les recherches du luxe, toutes les lgances, toutes les
commodits de la vie, taient runies autour de lui et semblaient lui
sourire. Une sollicitude ingnieuse avait tout prvu, tout calcul, tout
devin. L'hospitalit a des dlicatesses qui chappent rarement  la
pauvret, mais qu'on ne trouve pas toujours chez les htes les plus
magnifiques; rien ne manquait  celle-ci, ni l'esprit, ni la grce, ni
la coquetterie, plus rares que la munificence. Quand Germain se fut
retir aprs avoir tout prpar pour le coucher de son nouveau matre,
Bernard prouva un plaisir d'enfant  examiner et  toucher les mille
petits objets de toilette dont il avait oubli l'usage. Nous n'oserions
dire, par exemple, dans quels ravissements le plongrent la vue des
flacons d'eau de Portugal et la senteur des savons parfums. Il faut
avoir pass six ans chez les Tartares pour comprendre ces purilits. De
chaque ct de la glace,  demi-cachs par des touffes d'asters, de
dahlias et de chrysanthmes panouis dans des vases pansus du Japon,
reluisaient des poignards, des pistolets damasquins, diamants et bijoux
des guerriers. Sur un coin de la chemine, une coupe d'un travail
prcieux regorgeait de pices d'or, comme oublies l par mgarde.
Bernard ne s'arrta ni devant l'or, ni devant les fleurs, ni mme devant
les armes. En rdant autour de la chambre, il tomba en extase devant un
plateau de vermeil, charg de cigares que madame de Vaubert avait envoy
chercher  la ville, chez un vieil armateur de ses amis: attention
hospitalire qui n'aurait aujourd'hui rien que de simple et de banal,
mais qui pouvait passer alors pour un trait d'audace et de gnie. Il en
prit un, l'alluma  la flamme d'une bougie, puis, tendu mollement dans
une bergre, envelopp d'une robe de cachemire, les pieds dans des
babouches turques, il pensa d'abord  son pre,  l'tranget de sa
destine,  la tournure imprvue qu'avaient prise en ce jour les
vnements, au parti qu'il lui restait  choisir. Bris par la fatigue,
le front brlant, la paupire alourdie, bientt ses ides se troublrent
et se confondirent. Dans cet tat d'assoupissement, qu'on pourrait
appeler le crpuscule de l'intelligence, il crut voir la fume de son
cigare s'animer et former au-dessus de sa tte des groupes fantastiques.
C'taient tantt son vieux pre et sa vieille mre qui montaient au
ciel, assis sur un nuage; tantt son empereur, debout sur un rocher, les
bras croiss sur sa poitrine; tantt la baronne et le marquis se tenant
par la main et dansant une sarabande; tantt et plus souvent, une figure
svelte et gracieuse qui se penchait vers lui et le regardait en
souriant. Son cigare achev, il se jeta au lit, se roula dans la plume,
et s'endormit d'un profond sommeil.

Soit lassitude, soit besoin de recueillement, mademoiselle de La
Seiglire avait quitt le salon presque en mme temps que Bernard.
Demeurs seuls au coin du feu, la baronne et le marquis se regardrent
un instant l'un l'autre en silence.

--Eh bien! marquis, dit enfin la baronne; il est gentil, le petit
Bernard! Le pre sentait l'table et le fils sent le corps-de-garde.

--Le malheureux! s'cria le marquis arriv au dernier paroxysme de
l'exaspration; j'ai cru qu'il n'en finirait pas avec sa bataille de la
Moscowa. La bataille de la Moscowa! ne voil-t-il pas une belle affaire?
Qu'est-ce que c'est que a? qui connat a? qui parle de a? Je n'ai
jamais fait la guerre; mais si je la faisais jamais... par l'pe de mes
aeux! madame la baronne, ce serait une autre paire de manches. Tout le
monde y passerait; je ne voudrais mme pas qu'il en revnt un invalide.
La bataille de la Moscowa! Et ce faquin qui se donne des airs d'un Csar
et d'un Alexandre! Les voil pourtant, ces hros! voil ces fameuses
rencontres dont M. de Buonaparte a fait si grand bruit, et que les
ennemis de la monarchie font encore sonner si haut! Il se trouve qu'en
rsum c'taient de petits exercices hyginiques et sanitaires; les
morts se ramassaient eux-mmes, et les tus ne s'en portent que mieux.
Vive Dieu! quand nous nous en mlons, nous autres, les choses se passent
autrement; quand un gentilhomme tombe, c'est pour ne plus se relever.
Mais ne ft-on qu'un manant, ne ft-on qu'un vilain, ne ft-on qu'un
Stamply, lorsqu'on s'est fait tuer pour le service de la France, que
diable! c'est le moins qu'on ne vienne pas soi-mme le raconter aux
gens. S'il avait seulement pour deux sous de coeur, ce garnement
rougirait de se sentir en vie, et il s'irait jeter, tte baisse, dans
la rivire.

--Que voulez-vous, marquis, a ne sait pas vivre, dit madame de Vaubert
en souriant.

--Qu'il vive donc, mais qu'il se cache! Cache ta vie, a dit le Sage.
S'il aimait la gloire, comme il le prtend, n'aurait-il pas prfr
continuer de passer pour mort au champ d'honneur, plutt que de venir
ici traner ses gutres, sa honte et sa misre? Que ne restait-il en
Sibrie? Il tait bien l-bas; il y avait ses habitudes. Ce douillet se
plaint du climat: ne dirait-on pas qu'il est n dans la ouate et qu'il a
grandi en serre-chaude? Les Cosaques sont de braves gens, de moeurs
douces et hospitalires. Il les appelle des barbares. Obligez donc ces
va-nu-pieds! sauvez-leur la vie! recueillez-les chez vous! faites-leur
un sort agrable! Voil la reconnaissance que vous en retirez: ils vous
traitent de cannibales. Je jurerais, quoi qu'il en dise, qu'il tait l
comme un coq-en-pte; mais ces vauriens ne savent se tenir nulle part.
Et puis a vient vous parler de patrie, de libert, de sol natal, de
toit paternel qui fume  l'horizon! grands mots qu'ils mettent en avant
pour justifier leurs dsordres et pour voiler leur inconduite.

--La patrie, la libert, le toit paternel, le tout assaisonn d'un
million d'hritage; il faut pourtant convenir, ajouta madame de Vaubert,
que, sans tre prcisment un sacripant, on peut quitter pour moins les
bords fleuris du Don et l'intimit des Baskires.

--Un hritage d'un million! s'cria le marquis: o diable voulez-vous
qu'il le prenne?

--Dans votre poche, rpliqua la baronne dcourage d'avoir toujours 
courir aprs lui pour le ramener forcment dans le cercle de la
question.

--Ah ! s'cria M. de La Seiglire, mais c'est donc un homme dangereux,
ce Bernard! S'il me pousse  bout, madame la baronne, on ne sait pas de
quoi je suis capable: je le tranerai devant les tribunaux.

--Bien! dit la baronne, vous lui viterez ainsi l'ennui de vous y
traner lui-mme. De grce, marquis, ne recommenons pas. La ralit
vous enveloppe et vous presse de toutes parts. Puisque vous ne pouvez
pas lui chapper, osez la regarder en face. Qu'a-t-elle donc  cette
heure qui puisse tant vous effrayer? Le Bernard est en cage; le lion est
musel; vous tenez votre proie.

--Elle est jolie, ma proie... Pour Dieu! dites-moi, je vous prie, ce que
vous voulez que j'en fasse?

--Le temps vous l'apprendra. Ce matin, il s'agissait d'installer
l'ennemi dans la place: c'est fait. Il s'agit maintenant de l'en
expulser: a se fera.

--En attendant, dit le marquis, nous allons en manger, de la Sibrie, de
la mitraille et de la Moscowa! Nous allons en avaler, des lames de sabre
fricasses dans la neige et des biscayens accommods aux frimats! Et
puis, Madame la baronne, ne vous parat-il pas que je joue ici un vilain
rle et un rle de vilain? Ventre-saint-gris! je jure comme Henri IV,
mais il me semble que je vais m'y prendre autrement que le Barnais pour
reconqurir mon royaume.

--Croyez-vous donc, rpliqua madame de Vaubert, que le courage ne
procde qu' coups d'arquebuse, et que les grandes actions ne
s'accomplissent qu' la pointe du glaive? Si la France n'a pas t
divise en ces derniers temps, partage et tire au sort comme les
vtements du Christ,  qui le doit-elle? En habit brod, en escarpins et
en bas de soie, la jambe droite appuye sur la gauche et la main passe
dans le jabot de sa chemise, M. de Talleyrand a plus fait pour la France
que toute cette racaille en culotte de peau qui s'appelait la vieille
garde, et qui n'a su rien garder. Pensez-vous, par exemple, n'avoir pas
dploy, en ce jour qui s'achve, cent fois plus de gnie que n'en
montra le Barnais  la bataille d'Ivry? Secouer son panache blanc en
guise de drapeau, frapper d'estoc et de taille, joncher le sol de morts
et de mourants, ne voil-t-il pas quelque chose de bien difficile! Ce
qui est vraiment glorieux, c'est de triompher sur ce champ de bataille
qui s'appelle la vie. Souffrez qu' ce propos je vous adresse mes
compliments. Vous avez eu le sang-froid d'un hros, l'esprit d'un dmon
et la grce d'un ange. Tenez, Marquis, passez-moi le mot, vous avez t
adorable.

--Il est certain, dit le marquis en passant sa jambe droite sur la
gauche et en jouant du bout des doigts avec son jabot de dentelle, il
est certain que ce malheureux n'y a vu que du feu.

--Ah! Marquis, comme vous l'avez assoupli! D'un gantelet de fer vous
avez fait un gant de peau de Sude. Je vous savais brave et vaillant;
mais je dois avouer que j'tais loin de vous souponner dans l'esprit
une si merveilleuse souplesse. Il est beau d'tre le chne et de savoir
plier comme le roseau. Marquis de La Seiglire, le prince de Bnvent a
pris votre place au congrs de Vienne.

--Vous croyez, baronne? demanda M. de La Seiglire en se caressant le
menton.

--D'un coup de pouce, vous auriez courb l'arc de Nemrod, dit en
souriant madame de Vaubert. Vous apprivoiseriez des tigres et vous
amneriez des panthres  venir vous manger dans la main.

--Que voulez-vous? c'est l'histoire de toutes ces petites gens. De loin,
a ne parle que de nous dvorer; que nous daignions leur sourire, a
tombe et a rampe  nos pieds. C'est gal, madame la baronne, je ne suis
point encore d'ge  jouer le rle de don Digue, et si ce drle tait
gentilhomme, je me souviendrais encore des leons de Saint-George.

--Marquis, rpliqua firement madame de Vaubert, si ce drle tait
gentilhomme, et que vous fussiez don Digue, vous n'auriez pas loin 
aller pour rencontrer Rodrigue.

En ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et Raoul entra, gant, fris,
tir  quatre pingles, la paupire clignotante, la bouche panouie, le
visage frais et ros, aussi irrprochable des pieds  la tte que s'il
sortait d'une bonbonnire. Il venait chercher sa mre pour la ramener 
Vaubert, et sans doute aussi dans l'espoir de faire sa cour 
mademoiselle de La Seiglire, qu'il n'avait pas vue depuis la veille. 
l'apparition de ce beau jeune homme, le marquis et la baronne arrtrent
sur lui avec complaisance leurs regards rafrachis et charms: ce fut
pour eux comme l'entre d'un pur sang limousin dans un hippodrome,
encore tout souill par l'intrusion d'un mulet normand. Il tait tard;
la journe touchait  sa fin; les deux aiguilles de la pendule taient
prs de se joindre sur l'mail de la douzime heure. Aprs avoir tendu
sa main au marquis, madame de Vaubert se retira, appuye sur le bras de
son fils, qu'elle se rserva d'instruire en temps et lieu des vnements
 jamais mmorables qui venaient de remplir ce grand jour.

Une heure aprs, tout reposait sur les deux bords du Clain. M. de La
Seiglire, qui s'tait endormi sur le coup des motions violentes qu'il
venait d'essuyer, rvait qu'une innombrable quantit de hussards, tous
tus  la bataille de la Moscowa, se partageaient silencieusement ses
domaines, et qu'il les voyait s'enfuir au galop, emportant chacun son
lot sur la croupe de son cheval, qui un champ, qui un pr, qui une
ferme; Bernard galoppait en avant avec le parc dans sa valise et le
chteau dans un de ses arons. N'ayant plus sous les pieds un seul
morceau de terre, le marquis perdu se sentait rouler dans l'espace,
comme une comte, et cherchait vainement  se raccrocher aux toiles.
Madame de Vaubert rvait de son ct, et son rve ressemblait fort  un
apologue bien connu. Elle voyait une jeune et belle crature, assise sur
une fine pelouse, avec un lion norme amoureusement couch auprs
d'elle, une patte sur ses genoux, tandis qu'une troupe de valets, arms
de fourches et de btons, observait ce qui se passait, cache derrire
un massif de chnes. La jeune fille soutenait d'une main la patte au
fauve pelage, et de l'autre, avec une paire de ciseaux, elle rognait les
griffes, qui s'allongeaient docilement sous le velours. Quand chaque
patte avait subi la mme opration, la belle enfant tirait de sa poche
une lime au manche d'ivoire, et, prenant entre ses bras la tte  la
blonde crinire, elle relevait d'une main dlicate les paisses et
lourdes babines, de l'autre elle limait gentiment une double range de
dents formidables. Si parfois le patient poussait un rugissement sourd,
elle l'apaisait aussitt en le flattant du geste et de la voix. Cette
seconde opration acheve, quand le lion n'avait plus ni crocs ni
ongles, la jeune fille se levait, et les valets, sortant de leur
cachette, couraient  la bte, qui dtalait sans rsister, la queue
serre et l'oreille basse. Bernard rvait lui, qu'au milieu d'un champ
de neige, sous un ciel de glace bleutre, il voyait tout d'un coup
surgir un beau lis qui parfumait l'air; mais, comme il s'approchait pour
le cueillir, la royale fleur se changeait en une fe aux yeux d'bne et
aux cheveux d'or, qui l'enlevait  travers les nuages, et le dposait
sur des rives charmantes o rgnait un printemps ternel. Enfin, Raoul
rvait qu'il tait au soir de ses noces, et, au moment d'ouvrir le bal
avec la jeune baronne de Vaubert, il dcouvrait avec stupeur qu'il avait
mis sa cravate  l'envers.

FIN DU PREMIER VOLUME.





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(of 2), by Jules Sandeau

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electronic work or group of works on different terms than are set
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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