The Project Gutenberg EBook of Nord-Sud, by Ren Bazin

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Title: Nord-Sud
       Amrique Angleterre Corse Spitzberg

Author: Ren Bazin

Release Date: December 20, 2010 [EBook #34708]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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   Note de transcription:
   Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
   corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t
   harmonise.


   REN BAZIN DE L'ACADMIE FRANAISE

   NORD-SUD

   AMRIQUE

   ANGLETERRE--CORSE--SPITZBERG


   PARIS CALMANN-LVY, DITEURS 3, RUE AUBER, 3




   NORD-SUD




   DU MME AUTEUR

   CALMANN-LVY, DITEURS

   Format grand in-18.

   UNE TACHE D'ENCRE (_Ouvrage couronn par l'Acadmie
     franaise_)                                               1 vol.
   LES NOBLLET                                                 1 --
   A L'AVENTURE (croquis italiens)                             1 --
   MA TANTE GIRON                                              1 --
   LA SARCELLE                                                 1 --
   SICILE (_Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise_)        1 --
   MADAME CORENTINE                                            1 --
   LES ITALIENS D'AUJOURD'HUI                                  1 --
   TERRE D'ESPAGNE                                             1 --
   EN PROVINCE                                                 1 --
   DE TOUTE SON AME                                            1 --
   LA TERRE QUI MEURT                                          1 --
   CROQUIS DE FRANCE ET D'ORIENT                               1 --
   LES OBERL                                                  1 --
   DONATIENNE                                                  1 --
   PAGES CHOISIES                                              1 --
   RCITS DE LA PLAINE ET DE LA MONTAGNE                       1 --
   LE GUIDE DE L'EMPEREUR                                      1 --
   CONTES DE BONNE PERRETTE                                    1 --
   L'ISOLE                                                    1 --
   QUESTIONS LITTRAIRES ET SOCIALES                           1 --
   LE BL QUI LVE                                             1 --
   MMOIRES D'UNE VIEILLE FILLE                                1 --
   LE MARIAGE DE MADEMOISELLE GIMEL, DACTYLOGRAPHE             1 --
   LA BARRIRE.                                                1 --
   DAVIDE BIROT                                               1 --

   DITION ILLUSTRE

   LES OBERL, un volume in-8 jsus, aquarelles et dessins de
     CHARLES SPINDLER.

   LIBRAIRE MILE-PAUL

   LE DUC DE NEMOURS                                           1 vol.

   LIBRAIRIE J. DE GIGORD

   LA DOUCE FRANCE                                             1 vol.




   REN BAZIN

   DE L'ACADMIE FRANAISE

   NORD-SUD

   AMRIQUE--ANGLETERRE

   CORSE--SPITZBERG

   PARIS
   CALMANN-LVY, DITEURS
   3, RUE AUBER, 3




_Il a t tir de cet ouvrage_

QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,

_tous numrots_.

Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous les pays.

Copyright, 1913, by CALMANN-LVY.




NORD-SUD




PAYSAGES D'AMRIQUE


_23 avril._--Promptement, la mer a t mauvaise. Toute la nuit, le
vent a pouss contre nous, droit sur l'avant, les longues barres de la
houle. J'entendais comme des cloches qui appelaient. taient-ce les
lames faisant sonner les tles? Je disais: Pas tout de suite, cloches
de l'office dernier! Vous ne dtruirez ni nous, ni cette _France_
magnifique  son premier voyage et que toutes les nations regardent.
Je crois bien que chacun a pens  la mort, chacun selon son ge, son
ducation et l'habitude de son coeur. Non qu'il y et danger: mais
nous nous sommes embarqus au lendemain du dsastre du _Titanic_, et
le plus durable cho de ces pauvres appels, il est l, chez nous, qui
succdons aux victimes sur la route[1].

  [1] La _France_, de la Compagnie Transatlantique, quittait Le Havre
  le 20 avril 1912; le 14,  dix heures du soir, au sud de
  Terre-Neuve, le _Titanic_, de la _White Star_, avait heurt un
  iceberg, et sombr, engloutissant 1,517 victimes.

Cependant, aux flancs du bateau, ce matin, dans la poussire qui vole
au-dessus des collines d'eau ventres, un arc-en-ciel nous suit. Des
nuages passent et l'effacent. Il renat avec le soleil, et je regarde
ce petit arc, o vivent et voyagent les couleurs des jardins, dans
l'immensit bleue, d'un bleu de mtal, bleu terni par le vent. Le chef
tlgraphiste frappe  la porte de ma cabine. Il me tend une enveloppe
que je dchire. Je retire un papier pli en carr, je l'ouvre, je lis
d'abord les mots qui sont l pour moi seul, et, avant de remercier,
afin de cacher peut-tre mon motion, je continue de lire, je
parcours les lignes imprimes en tte de la feuille. Il y a ceci:
Radiotlgramme en provenance de Paris, reu du poste extra-puissant
de Poldhu (Angleterre), le 22 avril 1912,  11 heures du soir,
_France_ tant  1.000 milles de ce poste. Je venais d'apprendre, par
les deux mots qui suivaient, que tout allait bien dans ma maison de
Paris. O merveille! Visite de la pense matresse de sa route! On l'a
jete en l'air, cette pense; elle a pris son chemin, non le long d'un
fil, mais comme elle a voulu, libre  travers les espaces, et, comme
elle passait, les antennes du bateau l'ont saisie au vol, et on me
l'amne, vivante. Je vois, dans les mains de l'employ, un paquet
d'enveloppes grises, pareilles. J'tudie ce travailleur d'un nouveau
mtier. Il est Anglais, long, mlancolique, de visage creus, de
regard planant. couteur d'ocan! Il a si bien l'habitude d'couter,
l-haut, prs de la passerelle, coiff du casque et toute l'attention
tourne en dedans, qu'il a l'air d'un contemplatif. Je lui demande:

--Vous avez des navires en vue?

--En vue, non, mais dans le voisinage:  moins de cent milles, dans le
nord-ouest, un pcheur qui se rend sur les bancs. Nous causons.

Il avait, au del de l'horizon dsert, dans le champ d'action de
son appareil, un petit vapeur terre-neuvas, et, invisibles l'un pour
l'autre, les deux bateaux s'taient dit leur nom, et ils causaient.

Quelques heures plus tard, je rencontre ce mme chef tlgraphiste
auquel j'avais remis le texte d'une rponse. Avec sa gravit et sa
dfrence coutumires, il s'approche. Je comprends qu'il a une
communication d'ordre professionnel  me faire. Nous nous retirons 
l'cart, et nous changeons ces phrases:

--Monsieur, j'ai prfr,  cause de la distance, ne pas expdier 
terre votre radiotlgramme.

--Ah! tant pis!

--Mais je l'ai confi  un bateau qui est derrire nous.

--Et qui le transmettra?

--Qui l'a dj transmis.

--Comment le savez-vous?

--Monsieur, j'ai entendu le bateau qui relanait vos mots.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 24 avril._--Je suis rveill par la sirne, mais non celle
des anciens qui chantait. La ntre meugle. Nous sommes dans la brume.
Il fait chaud et blanc. Je cherche et ne trouve plus la douceur de
respirer, la bouche ouverte au vent du matin. Car le vent, dans ces
fourrures mouilles, perd sa force et son got. Je fais tout le tour
du navire, par le pont couvert. Quelques passagres, tendues sur
leurs fauteuils de toile, enveloppes dans des manteaux et des chles,
lvent la tte, et cherchent  voir si le jour a grandi. Mais le jour
n'a pas grandi. Il n'est aucune heure. Une toute jeune femme, malade,
nerve par ce crpuscule, et par le meuglement de la sirne, murmure:

--Ce Christophe Colomb! Quel besoin avait-il d'aller dcouvrir
l'Amrique?

Je me penche au-dessus de la mer. Quelle redoutable puissance, cette
poussire d'eau  qui le ciel appartient en ce moment! Comme elle
pse! Comme elle nous enserre et comme elle change toute chose!
L'norme voix de la vapeur est prisonnire, elle aussi, elle ne va pas
loin, on le devine, elle reste autour du bateau. Je me rappelle des
brumes pareilles, sur les ctes de Norvge. Mais des voix nombreuses
rpondaient  notre appel. Nous tions entre les les. On apercevait
tout  coup, dans les dchirures que les grandes meules de brouillard
ont entre elles, des profils d'les, la cime d'une fort, le sommet
d'une roche plate et un chien courant dessus. Ici, nous sommes dans le
dsert, ou  peu prs; rien ne rpond, pas mme la petite corne,
manoeuvre au pied, d'une golette de pche, partie de Perros ou de
Saint-Servan. La mer,--l'troite mer visible, sur qui le brouillard
s'appuie et glisse,--n'a plus de crte, ni d'aigrette d'cume; elle
est d'un vert ple, et sans cesse traverse,  toutes les profondeurs,
par de longs rubans d'eau jauntre, qui vont plus vite que les houles,
et qui sont pareilles  des algues fuyant le long du navire, et
pareilles  des btes. Je suis le mange inquitant de ces
lames-chattes, si longues, si souples. Souvent elles montrent la tte,
leurs yeux s'panouissent, leurs yeux qui sont tout, elles rient et
elles plongent aussitt. Je les ai vues aussi dans les nuits calmes,
mais en nombre moins grand. Ce sont les mmes. L'abme en est plein.
Nul ne peut dessiner la forme de ces yeux, mais leur regard va au
coeur, parce qu'il est charg de vie, et cruel affreusement. Comme
tout cela nous guette, nous cherche, nous menace et nous revient aprs
avoir fait un tour dans les grands fonds! Ces formes enlaces montent
de l'abme, clairent la mer de ce regard qui ne s'est pas tromp, et
qui nous a tous vus, et elles s'enfoncent un peu au del, comme si
elles se perdaient dans l'ombre blanche qui arrte tout, la lumire et
le son, tout ce qui nous ferait communiquer avec le monde.

Vers neuf heures, je fais une seconde ronde. Toute la mer est dpolie,
et l'air aussi, le blanc jaune de la brume, d'o filtrent un peu plus
de rayons non briss. Quand apercevrai-je la premire moucheture de
soleil? A force de guetter, j'ai vu mon gibier d'or. 'a t d'abord 
la pointe d'un mt. Vous n'tiez donc pas hautes, brumes qui nous
teniez en prison! Peu  peu, l'or du ciel, par des chemins secrets, a
gliss dans le brouillard. J'ai vu des sentiers de joie descendre dans
le gris. Ah! printemps de la mer, vous aussi, vous avez votre heure.
Sur les labours de l'ocan mes yeux ont retrouv le vert des jeunes
bls. Et je n'ai plus peur d'apercevoir, devant l'trave, l, port
sur nous, flottant, perdu, le long corps vtu de noir et la tte
coiffe de blanc d'une golette bretonne.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 25 avril._--Voici la terre d'Amrique. Le beau bateau tout neuf
a bien march. A midi et demi, en avant et  tribord, une terre
s'lve au-dessus des eaux limoneuses. Elle est plate et pareille  un
banc de sable o des enfants auraient bti des tours carres, une ici,
l'autre l, toutes sans toit. C'est Long Island. Nous suivons un
chenal que des dragues  vapeur ne cessent de dgager, rejetant en
dehors la boue de l'Hudson. Une caille, effare, rasant l'eau, file
vers la terre o je suis sr, maintenant, que toute la moisson est
drue et le nid des pies en chafaudage. Au loin dj, trs loin, dans
la brume fine, j'aperois le dessin de la baie de New-York et les
bateaux nombreux, qui viennent de toute la terre et vont  toute la
terre. Ils sont presque tous dans la demi-lumire, gris sur l'eau
jaune; leurs fumes, toutes ensemble, allonges dans le ciel, forment
un nuage pas plus gros qu'un trait de crayon. Un rayon de soleil
tombe sur une voile petite, qui devient comme un phare. L'tendue
magnifique est mesure par des points colors. Devant nous la cte
grandit. La couleur des rives commence  nous venir, traversant le
brouillard; je vois le vert des pentes gazonnes, des bois dont la
ramille est encore mal vtue, des villas en ligne sur les falaises. La
_France_ incline enfin pour entrer dans l'Hudson; nous doublons une
pointe qui nous cachait la ville, et,  grande distance dans la brume,
mais de face, nous voyons New-York. J'avais redout ce moment. Eh
bien! non: je suis sduit; la brume nous favorise. A travers ce voile
lumineux, les maisons  vingt et trente tages, coupes ras au sommet,
les campaniles, les clochers et les toits ordinaires de la pointe de
Brooklyn semblent plus troitement souds les uns aux autres; la base
est presque cache; les plans s'effacent; il reste une dentelure
irrgulire, une btisse trs haute, d'une richesse inusite de
mouvement, hrisse de minarets et d'aiguilles, et toute cette
industrie a l'air d'une cathdrale maigre et qu'on n'aurait pas faite
exprs. Le voile de brume se dchire, et ce ne sont plus que des
maisons de rapport, bties sur le modle des piles de planches,
auxquelles il faut laisser des jours, afin que l'air circule et que le
bois ne pourrisse pas. Mais tout le charme ne s'en va pas, parce qu'il
y a la couleur varie de ces faades, et leurs diverses lumires.
Quelques-unes sont d'un grenat fonc, d'autres jaunes. J'observe 
gauche la fuse magnifique d'un toit vert d'eau. La plus haute btisse
est blanche, d'un blanc de nacre avec campanile rose; elle mne le
regard jusqu'aux nuages tendus sur la ville. Nous nous arrtons, que
la sant monte  bord. Des journalistes croisent  tribord, sur un
remorqueur, attendant l'autorisation d'embarquer sur la _France_. Le
fort qui commande la rade a le pavillon  mi-mt, en signe de deuil,
car les journaux,--dj nous les lisons,--annoncent que plus de deux
cents cadavres de passagers du _Titanic_ viennent d'tre retrouvs,
flottant sur la mer. La sant apportait aussi les lettres. Parmi
celles que je n'attendais pas, et qui m'meuvent par leur me vivante,
l'une dit: Cher monsieur Ren Bazin, nous avons appris que vous
tiez  bord de la _France_, et cette nouvelle nous a combles de
joie. Nous sommes des religieuses chasses de France par la
perscution, nous aimons par devoir notre patrie d'adoption, mais nous
ne pouvons oublier l'autre! Tout ce qui nous vient d'elle nous fait
l'effet d'un rayon de soleil. Vous nous trouverez peut-tre
indiscrtes, d'oser vous crire; cependant, si vous deviniez le
plaisir que nous y trouvons, vous nous pardonneriez tout de suite.
Nous n'osons pas vous demander de nous faire une petite visite, bien
que nous ne soyons qu' quelques heures de New-York. Acceptez du moins
nos souhaits de bienvenue en Amrique... Vos compatriotes et vos bien
respectueusement dvoues in Xto. Hlas! j'ai reu plusieurs
invitations de cette sorte, toutes signes de noms franais, en
diverses villes des tats-Unis ou du Canada. Et je n'ai pas os
compter, de peur d'tre trop triste.

Que cette apparition est loin de rpondre aux descriptions qu'on
m'avait faites des gratte-ciel, et mon motion de ressembler  tous
les rires que j'ai entendus! J'ai voulu renouveler l'exprience, et
tudier, non plus de la mer, mais du milieu de ses rues, le paysage de
la grande ville. Avant le coucher du soleil, j'ai ouvert la fentre de
ma chambre, situe au 11e tage de l'htel Vanderbilt. Me suis-je
tromp? Mais non. Je domine toutes les terrasses de l'autre ct de
l'avenue, toutes les maisons qui s'lvent au del jusqu' l'East
River. Et je vois une tonnante, une superbe mosaque dcorative.
videmment, chacun des lments disparates dont elle est forme peut
tre discut. Mais ce champ de couleurs a une beaut grande. Je suis
sr que New-York est affreux sous la pluie. Mais le soleil du soir,
celui des rayons plus dors et des ombres plus longues, peintre,
sculpteur et grand costumier du monde, rajeunit les lignes des
toitures, les artes des balustrades et des chemines, et met en
magnificence tout ce qui a un clat, toute pierre et toute poussire.
Les premiers plans, jusqu'au bras de mer qui coupe en deux le paysage,
ont une violence de ton mridionale. Le grenat des briques et des
enduits domine. Au del de l'immense berge btie que j'aperois de ma
fentre, l'East River flambe d'un feu gris d'argent; elle est large,
moire, couture de rides brillantes par le passage des bateaux de
toute espce. Au del encore, la plaine btie s'enfonce dans
d'incroyables douceurs de mauve et d'or. Deux ponts gants limitent 
droite et  gauche ce vaste fragment de New-York qui appartient  nos
yeux. Et tout cela n'est pas remarquable par le dessin. Il y a peu de
formes belles, mais il y a une beaut singulire de couleur, dans ces
zones successives de lumire, clatantes d'abord, et peu  peu
attnues par les brumes du couchant.

La nuit est venue. Un autre dcor succde  celui du jour. Toutes les
rues, des milliers de rues que je ne souponnais pas, divisent en se
croisant le double espace des ombres d'avant la rivire et des ombres
d'aprs. Ni la tristesse, ni avec elle la grande paix des tnbres
n'ont pu s'emparer de la ville. La joie des grands feux de bois,
l'tincelle, est partout. Les deux ponts mirent leurs puissantes
lanternes dans les eaux, sur lesquelles mille fanaux de barques et de
navires tremblent et s'avancent. A l'extrme horizon, sur la terre,
dans la nuit, je dcouvre des lueurs minuscules qui sont des groupes
de lampes lectriques, comme dans le ciel des toiles toutes menues.
Et le nombre est si prodigieux de ces lumires, l'illumination est si
puissante que le grand voile, toujours flottant sur les villes, est
clair au-dessus de l'East River, clair au-dessus des quartiers qui
sont au del, mais non d'une seule teinte, comme est la vapeur rouge
au-dessus de notre Paris. Par endroits, en beaucoup de ces avenues, de
ces rues et de ces carrefours tendus devant moi, les lampes sont
bleues, ou oranges, ou d'un or trs ple, et je ne puis dire la
douceur de ces lots d'une clart de jour, d'une clart matinale, dans
la nappe couleur de nacre tendue entre la ville et la nuit.

Mais que d'hommes doivent souffrir et mourir pour que New-York soit
ainsi pare!

       *       *       *       *       *

_Washington, 29 avril._--Un de ces hommes qui excellent  tout mettre
en formules, et qui se donnent  bon compte une rputation
d'originalit, m'avait dit: Ils gchent tout, la campagne d'abord;
elle est cultive quelquefois. J'allais avoir l'occasion de juger ce
jugement. Nous partions, hier, de New-York pour Washington, o la
Dlgation doit tre reue par le Prsident. Le pays est d'abord
marcageux. La ligne des rails passe au milieu de bois inonds,
futaies abandonnes, o la gele et le vent bcheronnent seuls,
cassant par la moiti des baliveaux de chne qui tendent leur perchoir
mort aux aigles de passage. Beaucoup de bouleaux, signes d'un sol
mdiocre, quelques htres, et des pturages sauvages, o les plantes 
larges feuilles, les roseaux et des buissons crpus font des les
nombreuses et d'un sombre vert parmi l'herbe nouvelle. Le vent tait
brutal, le vent de fin d'hiver qui secoue et droule les bourgeons. 
et l, des essais, non pas de culture, mais de villgiature: deux,
quatre, dix villas poses dans une clairire sche, et qui ne
diminuaient point l'impression de solitude, et n'veillaient pas mme
dans l'esprit le dsir prompt  s'chapper, prompt  revenir: Si
j'habitais ici! Non, pas mme un dimanche. J'tais las de regarder
ces tendues sans mouvement, qui n'ont ni pass, ni avenir,
semble-t-il, et qui ne sont que des dserts, et des filtres pour
l'air et pour l'eau. Mais,  une heure environ de New-York, voici que
la terre se met  onduler, d'un beau mouvement de houle atlantique,
rgulier et large d'paule. Les forts s'loignent jusqu' ressembler
 de l'herbe au sommet des dernires collines. Partout des pentes
laboures, des froments jeunes, des avoines, champs que rien ne spare
l'un de l'autre, ni haie, ni barricade, et que dessinent seulement la
couleur et l'humeur des pis. Au milieu, bien situes, de grandes
maisons de ferme, bties en planches, peintes en clair, et, tout prs,
des granges goudronnes comme une coque de navire. Autant qu'il est
possible de juger, quand on passe  quatre-vingts kilomtres 
l'heure, les paysans ou plus exactement les entrepreneurs de ces
vastes cultures sont des gens entendus. Puis la fort reparat, le
train traverse un pont au-dessus d'une rivire; une ville toute en
usines, en fume, en tapage, enlaidit la rive droite d'un estuaire
vaseux. Elle est dj oublie. Toutes les fentres du wagon reoivent
une lumire plus ardente:  gauche, aussi loin que les yeux peuvent
voir, il y a des eaux qui emplissent l'horizon.

Ce n'est pas la mer, et, si je ne le savais pas, je le devinerais aux
rides du courant, aux sables qu'il entrane et aux moires panouies.
Le vent non plus n'est pas marin. Il n'a pas le got du sel, ni la
jeunesse de ce qui n'a pas touch la terre. Mais ces larges eaux ne
ressemblent point  celles d'Europe,  celles du moins qui me sont
familires. Elles me rappellent seulement les fleuves dbords. On ne
les voit point domines par des caps, ou des collines, et les courbes
des terres qui limitent leur cours, et les pointes de forts qui s'y
enfoncent, n'tant point d'un sol lev au-dessus des eaux, semblent
nager sur elles, et y mirer leurs arbres sans racine et sans herbe 
leurs pieds. Ces grands fleuves enfls de lacs sont rpandus encore
sur des terres qu'ils abandonneront un jour, ils vivent leur priode
d'inondation permanente. Si vite que passe le train, j'ai le temps
d'prouver l'impression de solitude magnifique de celui qui
s'avancerait ici, dans un canot, dans la pleine lumire. Aucun bateau
visible. Ces eaux inhabites, immenses, venues  travers toutes les
Amriques, les terres  bl et les bois, font des clairires de
soleil, et les nuages au-dessus luisent. Dj la terre monotone des
fermes, des bois, des herbages, a repris sa course aux deux vitres du
wagon.

Cette impression des eaux jaunes, prodigieuses,  la mesure de ces
continents nouveaux, je l'ai prouve ce matin comme hier. A onze
heures, la Dlgation Champlain tait runie sur le quai du Potomac.
Nous avions avec nous le ministre de la Guerre, le chef de
l'tat-major gnral de l'arme amricaine, l'ambassadeur de France,
plusieurs autres personnages officiels. Un piquet de soldats rendait
les honneurs; dix-neuf coups de canon saluaient les couleurs
franaises que venait de hisser la canonnire _Dolfin_, et la musique
du bord jouait la _Marseillaise_. Nous allions visiter Mount-Vernon,
l'ancienne demeure de Washington. En peu de temps nous perdons de vue
les quelques usines  haute chemine que cette ville des avenues, des
jardins et des parcs a laiss btir sur la rive du fleuve, et nous
nous avanons, toutes les fumes et les maisons tant restes en
arrire, au milieu de ces grands espaces d'eau qui, n'ayant pas de
montagnes pour les contenir, n'ont pas d'ombre sur eux et ne
refltent que du ciel. Le _Dolfin_ suit un chenal  distance  peu
prs gale des deux rives. Celle de droite est releve en talus. Tout
est bois, cette pente, l'autre bord qui est plat, les anses qui
s'ouvrent et clatent tout  coup, comme des bulles de lumire, et les
petits caps de lagunes, trs lointains, qui n'ont point de relief, et
qui portent sans se montrer, aussi avant qu'ils peuvent dans le
courant, la dcoupure nette d'une ligne d'arbres. Lorsque nous nous
approchons un peu plus des rives, les diffrentes et jeunes
frondaisons apparaissent, et, parmi elles, des fleurs blanches. Je
crois d'abord que ce sont des aubpines. J'ai vu de si beaux aubpins,
 Regent's park, et qui feraient, dans une futaie, des taches
pareilles  celles-ci. Mais non, pas pareilles, car l'aubpine est un
buisson, un fouillis de bouquets d'toiles, et fleuri jusqu'en dedans:
ce que j'aperois, sous les futaies, parmi les hampes jeunes, les
baliveaux et les vgtations protges, c'est un arbuste dont les
branches en ventail, comme celles d'un htre, portent de larges
fleurs, d'un blanc soyeux, un arbre qui a ses fleurs avant ses
feuilles, ce qui est une permission donne  quelques-uns, pour notre
joie. Je demande  une Amricaine. Nous l'appelons dogwood, me
dit-elle. Et je crois voir que les dogwoods se multiplient,  mesure
que nous avanons vers Mount-Vernon. Ils blanchissent l'ombre bleue,
quand la futaie se creuse, s'enfonce dans une faille, et fait un pli
comme un livre entr'ouvert. Des mains se tendent vers cette pente
forestire interrompue, fuyante, et dsignent un point blanc, tout en
haut. La canonnire ralentit sa marche, des fusiliers de marine, en
armes, se rangent sur le pont, face  la terre. Les conversations
cessent. Nous allons passer devant le tombeau de Washington, qui est
l-bas, entre les arbres du parc. L'officier qui commande le piquet
d'honneur tient son sabre lev. Tous les invits du Prsident et les
marins de l'quipage sont debout et dcouverts. La musique,  l'avant
du bateau, joue l'hymne amricain. A peine la dernire phrase musicale
a-t-elle commenc de courir sur les eaux, qu'un clairon, du milieu du
bateau, derrire le piquet des fusiliers, salue  son tour le hros.
Il l'appelle. Il jette aux collines d'en face, par deux fois, une
plainte dchirante, et ces notes prolonges, d'une tristesse
inattendue, m'meuvent. J'admire ce peuple o se fait passionnment,
en toute occasion, l'ducation du patriotisme. Je sais qu'il a une
marine redoutable, dont les quipages, autrefois trs mls
d'trangers, sont aujourd'hui presque entirement amricains. Je pense
que ce salut au fondateur des tats-Unis, il n'y a pas un grand ou un
petit bateau passant en vue de Mount-Vernon, qui ne l'adresse  sa
manire, chacun ayant  bord une sirne, un sifflet, un drapeau
toil, ou un marin levant son bonnet. C'est une chose mouvante de
voir grandir un pays. Et nous qui avons tant d'anctres, tant de hros
tombs pour la patrie! Chaque colline et chaque plaine de France
abrite un mort glorieux ou plusieurs inconnus qui ont pein et mrit.
Nous pourrions aller tte nue par nos chemins, et le clairon pourrait
tourner dans tous les sens son pavillon. Tant d'amour qui servirait
encore! Pass prcieux et gaspill! L'Amrique ne laisse pas perdre
une parcelle du sien.

Nous descendons dans des canots automobiles qui nous mnent  terre.
Les groupes s'engagent dans les alles d'un parc en pente rapide, les
unes dcrivant des lacets  travers les bouquets d'arbres, et la plus
grande, carrossable, montant presque droit, avec sa large banquette de
briques poses sur champ. J'imagine les attelages et les lourdes
berlines du seigneur qui habitait l-haut. A prsent, cette avenue ne
connat plus le poids des roues,  moins que ce ne soit d'une
charrette de feuilles mortes ou de foin; le tombeau du matre est 
mi-colline, chapelle rouge dans la verdure; il ne vient plus que des
visiteurs, par la voie du fleuve, et la maison est  jamais inhabite.
La maison, longue, plate et blanche, pose  la crte du plateau,
regarde, par-dessus les pelouses, tout un pays, les eaux coudes du
Potomac, et les forts qu'en s'cartant elles enveloppent et limitent
de leur lumire. En arrire, elle a son accompagnement oblig de
dpendances et de communs, son village, ainsi qu'on peut le voir,
aujourd'hui encore, dans les domaines seigneuriaux d'Angleterre,
cuisines, maisons du jardinier, boulangerie, et dix autres pavillons,
y compris celui qui servait  fumer les jambons. Devant la demeure du
jardinier,--quel poste enviable!--des bordures de buis d'une
authenticit certaine, des buis taills en murets, en corbeilles, en
ptales de lis, des buis dont on aperoit la membrure tordue et
dgarnie  moiti, vestiges encore somptueux, abritent des fleurs dont
un cur de village ne voudrait plus, primevres, oreilles d'ours et
penses. Je n'ai pas vu le jardinier. Il n'est pas fonctionnaire. Il
dpend de la Mount-Vernon ladies association, qui conserve 
l'admiration de l'Amrique le domaine du grand homme; et je le crois
assur de ne point dplaire, s'il remplit bien son rle de retardeur
de la mort et de dfenseur des bosquets. Quels beaux moments il doit
connatre! Lorsque la nuit d't va commencer,--tous les visiteurs
partis, et le petit pavillon d'accostage n'tant vis par aucune
proue,--quelle splendeur pour lui! La ville, au loin, mijote dans la
chaleur humide de l't. Les habitants riches ont tous quitt la
capitale politique; les mouches  feu traversent les avenues. Le
jardinier de Mount-Vernon, debout au-dessus d'une contre assoupie,
regarde d'en haut les bateaux qui passent, et le premier souffle de
vent est pour lui, que la brise se lve du fleuve, ou de l'ocan
invisible, ou des forts qui l'ont garde frache tout le jour, parmi
les mousses, et capable seulement d'un vol court.

_Washington, aprs une soire._--Parmi les gloires amricaines, il
faut clbrer l'oeillet rose et la rose qui a nom, quitablement,
american beauty. Ce sont des fleurs de grande sant, d'une richesse
de ton qui ne heurte pas et ne fatigue pas; elles ont le parfum non
pas subtil, mais d'une fracheur vive et durable; elles cotent cher;
elles meurent  profusion sur les tables et dans les salons; on m'a
dit qu'elles vivaient en serre,--du moins les premires de la
saison,--et si j'en prfre d'autres, je ne veux pas le savoir, mais
elles ont le droit d'tre aimes.

A la fin d'un de ces dners d'apparat qui ont group, chaque soir, les
membres de la dlgation Champlain, j'ai pos cette question  mes
voisins amricains:

--Ne pensez-vous pas que l'Amrique, qui a eu un bel veil littraire,
avec Longfellow, Edgar Poe, Thoreau, Hawthorn, aura un jour sa grande
priode de littrature et d'art?

Un citoyen considrable des tats-Unis a rpondu fermement:

--Non.

--Parce que?

--Nous ne faisons rien pour cela. Nous ne le dsirons pas.

--Les Barbares ont d dire comme vous.

--Pas tout  fait. Ils brisaient les oeuvres d'art: nous les achetons.

--Comment pouvez-vous admettre que votre patrie pourra manquer,
toujours, de gnies crateurs? Vous acceptez qu'elle n'ait qu'une
civilisation moindre? Toute matrielle?

--Oui, surtout matrielle, nos profits nous permettant de jouir, comme
d'un luxe, des arts qui n'auront pas fleuri chez nous. Nous buvons
votre champagne: c'est la mme chose. J'accepte trs bien l'ide d'une
Amrique tributaire de quelques nations anciennes, pour les jeux de
l'esprit.

--Ce que vous appelez jeu, c'est la vie mme. Je vais vous dire le
rve que j'ai fait. Je suis, pour vous, plus ambitieux que vous.

Ma voisine, Amricaine, coutait de ses deux yeux o il y avait une
mine d'or et une fort mles, tandis que mon interlocuteur, comme un
taureau qui va charger, baissant un peu sa face carre, coiffe d'une
lamelle de cheveux noirs, fixait sur moi des prunelles non habitues
aux nuances, et qui ne cessaient de dire: Non, non, non.

--Pourquoi pas? Vous dites que l'ducation, l'exemple, la lecture des
journaux, le besoin de luxe, dveloppent jusqu' la folie l'ambition
de la richesse, et que toute la puissance des esprits amricains est
capte par les affaires. Vous faites de l'hyperbole, tout simplement,
comme les potes. Vous oubliez de quels lments votre peuple est
fabriqu. C'est un alliage o il entre de tout. Il n'est pas possible
que, de tant de races qui se rencontrent ici, et se fondent, quelques
hommes ne naissent pas, dous du gnie qui fait les grands potes ou
les grands peintres. Je suppose qu'ils naissent. Que leur faut-il pour
devenir illustres? L'admiration? Ils auront celle des femmes
amricaines qui ont cent fois plus de culture que leurs maris. Elles
proclameront que ce livre est trs beau et que ce panneau dcoratif
est une merveille. Elles y mettront la passion de la dcouverte, et la
tnacit de l'amour-propre. Et les hommes ne tarderont pas  les
croire, et  rpter: Nous avons de grands artistes, non parce
qu'ils goteront le livre ou la peinture, mais par patriotisme, et
parce que les Amricaines l'auront dit. Alors, le monde sera averti et
somm de ne pas marchander son admiration  l'Amrique pensante,
versifiante, romanisante,  l'Amrique dcoratrice ou musicienne. Vous
lverez un palais  l'art amricain; vous ferez faire, en or, la
statue de vos potes vivants, et vous mettrez un droit _ad valorem_,
prohibitif, sur tout exemplaire import d'Homre, de Dante, de Racine
ou de Shakespeare. Vous pouvez rire de mon rve. Il est pour le bel
honneur de l'Amrique.

Ma voisine approuvait, et disait:

--Oui, les femmes inventeront les gnies.

L'homme politique riposta, rudement:

--Qu'elles les fassent donc: c'est beaucoup mieux leur rle.

Une grande dame, anglaise, resta droite, et dit:

--Parce qu'ils commencent, ils s'imaginent que les autres finissent.
La vrit est qu'ils commencent, et que les autres ne finissent pas.

       *       *       *       *       *

Je me souvenais de ce fragment de conversation, en recevant, 
l'htel, et au moment o j'allais quitter Washington, la visite d'un
Franais. C'tait un religieux, jeune encore, et que j'avais connu en
France. Nous avions,  nous retrouver, cette joie et cette peine qu'on
imaginera. La joie cependant dominait. Nous ne pouvions nous faire
qu'un petit nombre de questions, car le temps pressait. Les premires
furent: Vous souvenez-vous? La seconde: Parlez-moi de la France.
Et, en finissant, mon ami me racontait sa vie en exil. Il professe 
l'Universit catholique de Washington. Je demandai:

--Vos tudiants ont-ils le got de la philosophie et de la thologie?

--Remarquablement, me rpondit-il. J'avais t l'objet de grandes
commisrations, le jour o l'on avait appris que je devais enseigner
en Amrique. Les Amricains, me disait-on, ne vous suivront pas; ils
ne sont pas dous pour d'autres sciences que les mcaniques et les
mathmatiques. Or, cela n'est pas vrai. Vous pouvez le dire
hardiment. L'esprit philosophique est rpandu en Amrique; je suis
frapp du progrs rapide, de l'aptitude, de la vigueur et de la bonne
volont intellectuelle que je rencontre parmi mes auditeurs. Vous ne
sauriez croire, au surplus, l'admiration de l'Amricain, en gnral,
pour toute intellectualit.


_3 mai. Lac Champlain._--Nous avons, ces jours derniers, assist  un
bal donn par la Socit des Cincinnati. Les descendants de ceux qui
ont combattu, dans la guerre de l'Indpendance, portaient, hommes et
femmes, un bijou qui rappelle cette noblesse. A Philadelphie, on nous
a montr la _maison de l'Indpendance_, la cloche, aujourd'hui fle,
qui sonna la libert de l'Amrique, et, dans les salles du premier
tage, les portraits des Amricains et des gentilshommes franais qui
se battirent pour la mme cause. Il y a partout, ici, un respect du
pass, une recherche des moindres bribes d'histoire et de tradition.
Les Amricains russissent,  force d'amour,  faire une grande
histoire avec un court pass. Et nous? Quels mauvais trsoriers de
l'histoire de France nous avons eus! Dix peuples pourraient se faire
des anctres avec ceux que nous avons vu calomnier, oublier, effacer.
La joie est vive, lorsque des trangers clbrent quelqu'un de ces
Franais d'autrefois, et nous rappellent la parent. Nous avons eu
cette joie aujourd'hui, de l'aube  la nuit.

Depuis hier soir, nous voyagions en train spcial, afin de gagner les
rives du lac Champlain. Ce matin,  la premire heure, la sensation
d'immobilit m'veille. J'ouvre la fentre du Pullman, et je reconnais
qu'en effet nous sommes arrts, sur une voie de garage, en rase
campagne. Le jour est lev, le soleil ne l'est pas, mais va paratre.
J'ai devant moi,  droite de la ligne du chemin de fer, des terres
baissantes, herbues, sauvages  la manire des ptures dlaisses; au
del une maison grande, sous des ormes, et au del encore les eaux du
lac, dont le luisant ne m'arrive que par lames, entre les brouillards
blancs qui voyagent et qui montent. Le silence est admirable. C'est
la saison,--dj passe chez nous,--o les merles,  l'aube, se
posent sur la pointe des arbres. Ils n'y manquent point. La dentelure
des collines, au del du lac et au-dessus des brouillards, devient
d'un bleu vif, et soudain le globe du soleil dpasse le bord de
l'cran. Aussitt, un gros hron butor, qui regagne les bois, arrive
au vol, les pattes en gouvernail et franchit le remblai. J'entends le
bruit de rames de ses ailes courtes. J'entends venir un train, de
l'extrme horizon, et le bruit est si menu qu'il rend prsente
l'immensit du paysage o il se dilue. La paix primitive est encore
ici. Je sors, je vois, sur la gauche de la ligne, des plans successifs
de collines boises, dont les dernires ont un air de montagne. Ce
sont les monts Adirondacks. On les appelle montagnes vertes, dans le
pays, mais elles regardent le matin, et des milliards de bourgeons,
tout empts, les habillent de pourpre. Chnes peut-tre, rables
probablement: ce bel rable qui a deux saisons rouges.

Vers huit heures, des automobiles viennent nous chercher. Je monte
dans la premire, avec Hanotaux et deux autres de nos compagnons.
Nous n'avons pas un long chemin  faire: une cte entre des futaies
claires, un palier de peu d'tendue, un tournant  gauche, une belle
courbe descendante, jalonne d'arbres verts, et nous voici devant le
perron d'une grande villa, au bord de l'eau. Nos htes pour la
matine, Mr. et Mrs. S. H. P. Pell, s'avancent sous la vranda.
L'automobile s'arrte, et,  ce moment, un petit coup de canon
retentit en avant. Nous regardons dans la direction d'o le coup est
parti, et nous voyons l'herbe de la prairie toute constelle de
drapeaux tricolores. Une seconde automobile arrive; elle est salue
comme la ntre. Dans la belle maison trs claire, trs blanche, orne
de portraits de famille et de gravures anciennes reprsentant les
aspects d'autrefois de ce lieu tout ennobli d'histoire, nous sommes
accueillis avec une grce intelligente, et une science du monde qui
laisse transparatre un coeur attentif et vrai. Il y a des minutes o
de simples particuliers et de simples actions deviennent des arguments
en faveur d'un pays. Et je ne pourrai plus entendre mdire de l'esprit
amricain, sans me souvenir de l'hospitalit des Amricains de
Ticonderoga. Le nom est le nom indien de la forteresse qui fut confie
par Louis XV au marquis de Montcalm. Les Franais disaient, disent et
diront encore Carillon. A Carillon, le 8 juillet 1758, le marquis de
Montcalm n'avait que 3.570 rguliers, 87 marins, 85 Canadiens et 16
sauvages sous ses ordres, c'est--dire 3.758 soldats; mais il tait
retranch dans les bois, et il avait un refuge, en cas de besoin.
Abercromby commandait une arme de 16.500 hommes, et il s'avanait
pour vaincre cet ennemi faible et pour tablir dfinitivement la
domination anglaise sur le Canada. L'heure n'tait pas venue. Une fois
de plus, bien que l'ennemi ft vaillant et obstin, la France,  armes
ingales, fut victorieuse. En entrant dans la maison de Mr. Pell, nous
nous rappelons cette date, ces chiffres, et tout leur bel honneur.
Nous nous souvenons que le matin, dans cette fort o nous allons
entrer tout  l'heure, Montcalm, enlevant sa veste et l'accrochant 
une branche d'arbre, dit  ses hommes, qui achevaient de garnir de
pieux les retranchements: Enfants, la journe sera chaude. Nous nous
rappelons que, le soir,  cette mme place,  la lueur longue du jour
allonge par le reflet du lac, il crivait: Quelle journe pour la
France! La trop petite arme du Roi vient de battre ses ennemis... Ah!
quelles troupes que les ntres! Je n'en ai jamais vu de pareilles.

En combien de lieux de la terre, chez les autres, notre mmoire ne
pourrait-elle pas nous parler ainsi, tout bas, de la gloire de nos
armes? Mais ce qui est dlicieux, c'est que la famille trangre qui
nous reoit se souvient aussi, et qu'elle comprend, et qu'elle sait
encore autre chose que de l'histoire. Tandis qu'on nous sert un
premier djeuner d'une ordonnance jolie et mdite,--il y avait
jusqu' des fruits de Californie ou de Floride jets dans du vin
aromatis,--nos htes et les parents de nos htes nous parlent de
cette France qu'ils connaissent, et qu'ils aiment, de Jacques Cartier,
de Roberval, de Champlain pre des sauvages, des missionnaires, de
Frontenac, de Vaudreuil, de Montcalm. Ces noms revivent, et ceux des
adversaires. Nous apprenons que Mr. Pell a voulu acheter tout le
territoire o se battirent, autour de Carillon, les Franais et les
Anglais, afin qu'on ne puisse y btir d'htel, et diminuer le
caractre sacr de ce paysage. N'est-ce pas un joli trait, et
appartient-il, par hasard,  cette civilisation matrielle dont on
fait aux Amricains, tantt un reproche, tantt un si lourd
compliment?

Nous sortons de la villa; nous traversons la prairie, et, le terrain
se relevant un peu, nous sommes devant un fortin carr, en pierre,
protg par des fosss. Les propritaires l'ont restaur, mais la plus
grande partie de ces moellons sont vritablement des pierres de
guerre, et les poutrelles noires des chambres ont bruni  la fume des
pipes que fumaient, dans l'hiver dur de ces climats, les enfants
perdus et presque abandonns des rgiments de France. On pense  ces
reproches qu'ils devaient faire, aux nouvelles apportes par les
sauvages, au vent qui soufflait,  la tempte de neige, et au quand
mme qu'ils disaient tous, aprs avoir grogn. Le fort est pavois en
notre honneur. Sur la faade, une plaque de bronze porte cette
inscription: _Germain redoubt, constructed by captain Germain,
rgiment des Gardes de la Reine, in 1758, by order of the marquis de
Montcalm, in command of the fortress of Carillon_. Le long de l'ancien
chemin couvert, tranche aujourd'hui, nous montons vers l'intrieur
des terres. Devant nous,  cinq cents mtres, de hauts glacis
couronnent la colline, et cachent, jusqu' la toiture, une
construction qui devait servir de logement aux officiers. J'aperois
deux drapeaux claquant  la pointe de deux perches immenses, et plus
bas comme une corbeille de fleurs violettes,--mouvantes, car le vent
est vif,--o ils auraient t plants. Mais personne ne m'explique
encore ce que nous allons voir. Et Mr. Pell, qui marche prs de moi,
se baissant, cueille la feuille laineuse d'une plante sauvage et me
dit: Gardez-la, en souvenir. Ici mme, voil quelques annes, nous
avons voulu faire une tranche. Aux premiers coups de pioche, les
ouvriers ont dcouvert des corps couchs, revtus d'uniformes
galonns. L'ordre a t donn aussitt de reniveler le sol et de n'y
plus toucher. Je continue de gravir la colline. Il faut tourner pour
trouver l'entre de la forteresse de Carillon. Une douzaine de
canons, en dehors, sont encore braqus sur le lac et sur la petite
montagne voisine, le mont de France, d'o tirait l'artillerie
anglaise. J'entre dans la forteresse. Elle est en atours de fte. Elle
attendait la France. Ah! la voici qui est venue, la France. Et elle
voit, devant la faade du vieux logement de Montcalm, dix tendards de
soie que le vent dplie et qui retombent, pesants, sur la hampe,
carrs violets bords de blanc, panneaux bleus barrs de rouge,
panneaux multicolores, tous les tendards des rgiments de France qui
furent reprsents  la bataille de Carillon. Les couleurs
victorieuses revivent dans la lumire. Et, bien au-dessus, dominant
les talus et les toits, deux grands drapeaux protgent les autres, les
commandent et les expliquent: le drapeau toil de la jeune Amrique,
et le drapeau de l'ancienne France, tout blanc, fleurdelis. Mes yeux
se sont emplis de larmes, et je crois bien que deux larmes ont coul.
Je suis sr qu'elles disaient: Vive cette Amrique-l, qui a le coeur
profond! Elles disaient autre chose encore, et je me sentais vivre
dans la France d'autrefois, unanime. La maison du fort est devenue
un muse. Des pes, des fusils, des balles, des lettres, des
cls, des bches qui se sont battues, elles aussi, en levant des
retranchements, des gravures de plusieurs poques sont l, pendus aux
murailles ou serrs dans des vitrines, jusqu' une vieille montre que
le journal de la forteresse,--conserv galement,--disait avoir t
perdue parmi les ruines. Nous nous attardons, et je vois que nos
compagnons de voyage parlent moins que tout  l'heure. Mais, lorsque
nous faisons le tour des talus de Carillon, et que nous observons,
dans la pleine clart de dix heures du matin, toute la contre que
commande le vieux fort, les paroles reviennent, la joie aussi. Au del
des terres descendantes, au del du lac, troit en ce point, les
collines s'tagent, et le bleu des lointains s'affermit jusqu'
dessiner des lignes nettes sur l'azur ple du ciel. Quelqu'un dit:

--N'tes-vous pas d'avis que cela ressemble  la plaine de Pau, vue de
la terrasse?

En effet, si j'efface de mon souvenir l'image des eaux bleues, que ne
rappellent en aucune faon les eaux du lac Champlain, troubles par
la fonte des neiges, et qui refusent le ciel, les deux paysages ont
une parent de mouvement. L'atmosphre mme est transparente ici, et
favorable aux architectures tages des lointains.

Un autre de nos compagnons, qui observe plutt la forme longue du lac,
et la couleur des arbres de premier plan, dit, presque au mme moment:

--Je crois voir les Vosges, avec Retournemer et Longemer.

Tous d'ailleurs, nous reconnaissons ici des harmonies franaises.

       *       *       *       *       *

Quelques heures plus tard, nous sommes sur une pointe de terre, loin
dj du fort de Carillon, au pied d'un phare de pierre blanche. Le
phare domine un meulon de mauvaise rocaille, unique, debout parmi des
lieux bas et des prairies. Quel dsert ce doit tre, et depuis
l'origine du monde, cet peron que bat la vague courte du lac
Champlain! Mais aujourd'hui les gens des villages amricains, ceux qui
habitent dans les monts Adirondacks, ceux de l'autre ct de l'eau,
mineurs, fermiers, et quelques industriels, ou des pcheurs de
truites venus pour prparer la campagne prochaine, sont accourus 
_Crown point_. Des chevaux, au piquet, broutent dans les prairies;
d'autres sont attachs aux branches d'un fragment de haie, reste
peut-tre d'une plantation faite par la main d'un vieux Franais
jalonneur et jaloux; des carrioles amricaines,--un petit sige sur
quatre roues lgrissimes,--des chariots, vingt automobiles sont pars
dans les herbes, tandis qu'autour du phare,  tous les degrs du
raidillon de pierre, assise sur des planches ou sur la terre, la
population mlange, familire, contenant mal les enfants qui trottent
comme des cailleteaux, coute, comprend ou fait semblant de comprendre
les discours qui glorifient Champlain. Le mdaillon de bronze qui
reprsente la France, l'oeuvre de Rodin apporte par nous, est dj
pose dans sa niche, face au large. Le vent souffle. Il fait vibrer
les dix cordes tendues depuis la lanterne du phare jusqu' terre, en
couronne, et claquer le grand pavois, tous les drapeaux qui les
ornent. Et, comme j'ai de longues distractions lorsque le discours est
en anglais, j'entends ce que disent les drapeaux:

--Les voyez-vous, ces hommes assis au premier rang? Ils ne sont pas
d'ici.

--C'est vident qu'ils ne sont pas d'ici! Vous parlez pour dire peu de
chose: sont-ils tanns par le grand air? Ont-ils l'honnte
laisser-aller du citoyen amricain?

--Je suppose qu'ils sont de Paris?

--Vous avez un moyen bien simple de le savoir, mon cher. Ne faites pas
tant de bruit! coutez! Quand ils sont de Paris, ils ne manquent
jamais de le dire!

--... Justement, l'orateur vient de le proclamer: ils viennent de
Paris.

--Pas trs tendue, la France!

--Pas trs redoutable!

Un drapeau sur lequel il y avait de la fume noire dit:

--Pas trs srieuse!

Alors, le drapeau anglais, qui n'avait rien dit, claqua d'un coup si
sec qu'un fouet n'aurait pas mieux fait.

--Trs srieuse, mon cher. J'ai connu les Franais,  une poque o
vous n'tiez pas grand'chose, soit dit sans vous offenser. J'ai connu
Champlain. Il avait l'air jovial. Il plaisantait volontiers. Les
sauvages lui disaient: Nous aimons que tu nous parles. Tu as toujours
quelque chose de joyeux  dire. Mais, croyez-moi, je m'y entends:
c'tait un colonial, et un rude adversaire. Je dis adversaire, parce
que c'est le nom qu'on donne  ses anciens ennemis quand ils sont
devenus nos amis, vous comprenez?

--A peu prs.

Je laisse les drapeaux s'agiter. Je pense  ce brave dont c'est la
fte, en ce moment,  sa petite ville de Brouage, endormie et ruine
dans les herbes, aux rves de gloire qu'il y fit, tout jeune,
semblable en cela  beaucoup d'hommes de son temps, et qu'il accomplit
parce qu'il avait un coeur capable de souffrir pour son amour. Or il
aimait la France: il la quitta pour la mieux servir; il emporta
d'elle, aux Indes Occidentales et plus tard au Canada, pauvre
compagnon, une image parfaite et toute sainte. Presque seul parmi les
sauvages, ayant charg sur ses fortes paules des rames, des
provisions et la couverture o il se coucherait pour la nuit, prouv
par le chaud, le froid, les moustiques, la longueur des exils et
l'incessante trahison des hommes, il allait, sur les terres mmes o
nous sommes,  la dcouverte, voyant un monde nouveau se lever autour
de lui, et le donnant  son matre du ciel en mme temps qu'il le
donnait au Roi, secrtement,  chaque heure,  chaque regard par quoi
il prenait possession de ce monde inconnu. Car il disait: Les rois ne
doivent songer  tendre leur domination dans les pays infidles, que
pour y faire rgner Jsus-Christ. Le commerce n'tait pas oubli.
Mais quelle humanit suprieure! Elle est encore vivante, mconnue
seulement. Champlain a pass ici. Je songe que ce paysage a t
reflt dans ses yeux comme il l'est dans les miens. Ce paysage?
Est-ce bien sr? O sont les tmoins certains? Ce n'est pas la
prairie, qui est neuve. Ce ne sont ni les arbres, trop jeunes pour
l'avoir pu connatre, ni les eaux qui ont chang, ni les nuages, ni
les anctres mme des spectateurs rassembls sur cette grve:  peine
peut-on dire que le mouvement du sol chantait, comme aujourd'hui, le
mme vers dans l'hymne universel.

       *       *       *       *       *

_Huit heures du soir._--Nous avons repris notre train spcial, et
long, aux dernires heures du jour, le lac Champlain. Il n'y a pas
deux semaines que la dbcle des glaces a donn le signal du
printemps. Dj les bouleaux, au bout de leurs branches d'acier menu,
ont des pendentifs d'un vert ple. Les eaux sont devenues, vers le
nord, extrmement larges. Nous cherchons, dans la campagne o la
lumire s'teint, les clochers de chez nous. Les villages,  prsent,
sont presque entirement habits par des Canadiens migrs. Nous
approchons de la frontire. Voici deux grandes fermes bties sur le
dos d'une longue et large vague de terre parallle au remblai. Elles
doivent voir, dans les demi-tnbres, la fume, qui est rouge en
dessous, de la machine, et les panneaux de lumire entrans sur les
lisses. Nous, le front appuy aux vitres, nous voyons, car la
distance ne doit pas tre de trois cents mtres, des constructions
nombreuses, trapues, faites en planches et qui ont l'air d'tre poses
sur le sol nu; puis des champs qui attendent la charrue. Un peu de
neige dort et meurt en dormant dans le creux d'un sillon. Ne
trouvez-vous pas que les cltures sont plus rapproches?--Oui, besoin
d'intimit: la famille et les champs sont comme chez nous, serrs
autour des chefs. Voyez cette palissade qui clt la jachre?--Et la
ligne de poteaux autour du pr!--Et la haie! Oui, une haie! une
clture vivante! Ah! monsieur, qu'elle fleurisse seulement, et je me
croirai  cinquante lieues de Paris!--Regardez l'homme,  prsent! Il
rentrait le dernier, lent, balanc sur ses jambes, un peu courb en
avant et les bras dpassant la ligne du corps, comme s'il tenait la
charrue. Mais je voyais bien qu'il causait avec sa terre, en marchant,
et qu'il avait si profond dans l'esprit l'esprance et le souci du
printemps, que le passage du train n'interrompait pas le songe. Il
revenait. Il tait une ombre dont la forme s'est promptement fondue
avec les mottes et couche dans l'universelle tnbre, et il n'y eut
plus, pour nous dj bien loin, qu'une fentre claire, un point
lumineux, dominateur et doux sur la courbe invisible, et vers lequel
le fermier s'avanait.

La nuit est venue. Le sommeil commence  nous prendre. Tout  coup je
sursaute. Le train s'arrte. Nous sommes envelopps d'une foule qui
crie. Le ngre se prcipite pour empcher ces voyageurs d'envahir les
wagons. Le bruit augmente. Hanotaux parat  l'extrmit de la
voiture, et appelle  haute voix: Monsieur de Rochambeau? Gnral
Lebon? Barthou? Lamy? Ren Bazin? Blriot?... et tous les autres noms
successivement. Il nous presse: Dpchez-vous! On veut vous voir! Le
train ne s'arrte que cinq minutes! Nous accourons. L'un aprs
l'autre, nous apparaissons sur les marches du petit escalier du
Pullman: mille, deux mille personnes peut-tre se pressent sur le quai
de la gare; hommes, femmes, enfants, tous nous tendent les mains; tous
essayent d'approcher; tous crient: Vive la France! Vivent les
Franais! Parlez-nous! Parlez-nous! Vive la France! Je ne sais plus
ce que j'ai dit. J'ai cri: Vive le Canada! Je crois que j'ai promis
de revenir! Dj! Les visages taient de ceux que j'ai toujours
connus. Les yeux brillaient d'une amiti sans tonnement, qui est
celle de la race.

Quand j'ai demand:

--O sommes-nous?

--Saint-Jean! Et vive la France! m'ont-ils rpondu.

... Le train s'est remis en marche. Les lumires de la gare de
Saint-Jean sont menues comme un grain de poudre qui flamberait dans la
nuit. Nous serons bientt  Montral.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 5 mai. Montral._--Hier soir, les Montraliens nous ont
reus d'une faon magnifique, dans la grande salle de l'htel Windsor.
Et, quand mon tour a t venu,  la fin du dner, de saluer le Canada,
je n'ai eu qu' raconter mon motion de l'aprs-midi et de la nuit
d'avant-hier.

La courtoisie traditionnelle et si haute de l'Angleterre ne sera pas
surprise si, venant pour la premire fois dans ce pays, et y
rencontrant de lointains et chers parents, c'est  eux que j'adresse
mon salut.

Canadiens-Franais, j'ai devin  plus d'un signe, et longtemps
d'avance, hier, que nous approchions de votre pays.

Ds le sud du lac Champlain, j'ai commenc d'observer que les labours
taient bien soigns. Les mottes s'alignaient droit, sans faire un
coude, tout le long des gurets. A peine la neige avait fondu, que
dj de grands amis de la terre, de fins laboureurs ouvraient les
sillons pour la semence. Et j'ai pens: c'est comme chez nous; quand
les hargnes de mars sont passes, la charrue mord les jachres.

Un peu plus loin, j'ai vu des haies, des palissades plus multiplies
qu'en pays de New-York. L'espace tait immense, mais il tait clos. Et
j'ai pens: ce sont bien sr nos gens, qui aiment  tre chez eux!

En mme temps, le caractre des paysages, par la culture qui fait une
physionomie plus souple et plus vivante au sol, le caractre des
paysages changeait. Quelques-uns de nous disaient: N'est-ce pas notre
plaine? N'est-ce pas nos montagnes? N'est-ce pas notre claire
lumire?

Dans un chemin, j'ai vu beaucoup d'enfants. Et j'ai dit: nombreux,
mutins, bien allants, ce sont leurs fils!

J'ai aperu, envelopp d'ormeaux, un clocher fin, tout blanc, d'o
partait l'Angelus du soir, et j'ai dit: puisque mon Dieu est l
prsent, les Canadiens sont tout autour!

Et, en effet, ds que le train se fut arrt, nous vmes une grande
foule qui nous attendait, et des visages heureux et tout  fait de la
parent. On se reconnaissait. On se disait: Ah! les braves gens! Les
gens de chez nous! Le bruit des acclamations renaissait comme la
houle.

Alors, chacun de nous a senti les larmes lui monter aux yeux, celles
qui sont toutes nobles, celles qui effacent peut-tre les fautes du
pass.

Et j'ai rsolu de saluer, ce soir, les Canadiens-Franais, qui ont
fait pleurer les Franais de France.

Aujourd'hui dimanche, nous allons voir le parc de Montral. Il est au
milieu et au-dessus de la ville, montagne boise d'assez bonne
hauteur. Les premires pentes sont couvertes de belles villas et de
jardins, puis les routes montent en lacet parmi des futaies. Nos
chevaux tirent  plein collier. Nous rencontrons des groupes de
cavaliers qui sont, certainement, des Anglo-Canadiens, car cette ville
est mixte, partage ingalement entre des races diffrentes. J'ai mme
travers plusieurs fois un quartier o abondent les enseignes et les
affiches en hbreu. Il y a peu de monde au parc ce matin, et, par
moments, lorsque les rables, les chnes, les htres, forment muraille
et font l'ogive, ou qu'une avenue transversale ouvre sur un petit
plateau gazonn, mouill et tournant, on se croirait loin d'une ville.
Cependant, la ville nous enveloppe. Un caillou bien lanc retomberait
sur une maison. Nous arrivons sur une vaste terrasse sable, mnage
au sommet du parc, et protge par une balustrade. De l, le jour
tant limpide, et le paysage trs plat, on a une vue gographique,
tendue et prcise. En bas,  une belle profondeur, apparat trs net
et presque sans relief le dessin de la ville, avec les rues, les
avenues, les places, quelques clochers, quelques tours, et,  la
priphrie, des chemines d'usines. Elle s'inflchit  l'ouest et 
l'est; elle fera bientt, nous disent nos amis Canadiens, le tour de
la montagne, et elle sera une cit immense comparable aux plus grandes
des tats-Unis, domine par une gerbe de futaies. Dj son tendue et
sa puissance me surprennent. Elle occupe tout l'espace entre la
montagne et le Saint-Laurent, qu'on voit venir des brumes de
l'extrme ouest et se perdre dans les brumes de l'est. Elle a ses
manufactures au bord du fleuve, et un voile de fume, qui parat mince
parce que tout est grand ici, flotte sur les eaux jaunes. Au del du
fleuve, s'tend une plaine et, si je ne savais o je suis, je dirais
le royaume des plaines. Il n'a point de limite discernable. Les plus
voisines de ces tendues sont  cette distance o dj les couleurs
des choses se fondent et renaissent en harmonie. A l'heure o nous
sommes, le ton commun est un roux ardent, qui se mlange peu  peu de
violet, et se perd dans cette pourpre qui unit le bas du ciel  la
ligne invisible de l'horizon. Des montagnes pareilles  celle qui nous
sert d'observatoire, des Laurentides isoles, se lvent au sud-est;
elles ont la forme des meules de paille, les premires presque nettes,
les autres, deux, trois, je ne saurais donner un nombre, si
transparentes et d'un contour si lger qu'elles semblent des nuages
pour un moment poss.

       *       *       *       *       *

_Les campagnes autour de Montral._--Je n'ai pas entrepris de
raconter le voyage de la dlgation Champlain, ni de nommer tous ceux
que je me flicite d'avoir connus ou retrouvs, ni de dcrire les
rceptions qui nous furent faites,  tienne Lamy et  moi, aprs le
dpart de la dlgation, par les principales oeuvres de charit ou
d'enseignement chrtien de Montral. Je recevrai, bien sr,  Qubec,
dans les grandes salles des maisons d'ducation, ce mme accueil,
dlicieux et ancien, compos d'amiti, de menuet et d'ternit. Que de
fois, en France, j'ai t mu par ces visages mmes, cette politesse,
cette rvrence, cette grandeur et cette jeunesse! Je n'cris pas un
livre, mais des notes o le paysage a la plus grande part. Et je dirai
quelque chose des campagnes, parce que je les ai vues mieux que tout
le reste.

Je suis invit  djeuner chez un riche cultivateur du village de
Saint-Laurent, frre d'un chanoine de la cathdrale. Et comme le
chanoine fait partie de cette sorte de famille ecclsiastique,
vicaires gnraux, secrtaires, conomes, que prside l'archevque,
mon trs honor et cher ami monseigneur Bruchsi, c'est de
l'archevch que nous partons. Il est de bonne heure. L'automobile qui
est venue nous chercher appartient  un cultivateur, frre aussi du
chanoine et de mon hte prochain. Nous passons au pied de la
montagne-parc, dans ce joli faubourg d'Outremont o sont bties des
villas, parmi des verdures caduques, en ce moment jeunes et fines. La
route ne vaut pas les routes de France; elle est seulement suffisante;
mais nous n'avons pas fait trois milles hors de la ville, que nous
nous trouvons en prsence de l'obstacle le plus inattendu: une maison
en voyage. Oui, une maison en bois, comme elles sont presque toutes 
la campagne, de notable largeur, et compose d'un rez-de-chausse,
d'un premier tage et de deux mansardes. Elle a d se mettre en marche
 l'aurore. Elle est solidement assise sur des rouleaux; les rouleaux
peuvent tourner sur des madriers qu'on a disposs sur le chemin, l'un
 droite, l'autre  gauche, comme des rails, et l'norme promeneuse
est tire par une chane, qui s'enroule autour d'un treuil, en avant.
Quant au treuil, il a t plant,--pouvait-il l'tre mieux?--droit au
milieu de la couche de macadam, et un brave cheval, tranquillement,
tourne autour du pivot. Notre chauffeur n'hsite pas; il donne un coup
de volant  droite, fait sauter l'automobile sur la banquette d'herbe,
coule dans un caniveau, remonte, salue le cheval rsign qui hale la
maison, puis il reprend la route et file  bonne allure. La campagne
est de sol lger, propre  la culture marachre. Je n'aperois pas
une terre en friche, pas un buisson inutile. Mes compagnons me donnent
quelques dtails sur Saint-Laurent, dont nous approchons.

--Cinq cents feux, dont cent cinquante abonns au tlphone.

--A quoi sert le tlphone, dans les fermes?

--Pour les affaires, donc! Et en hiver, quand on ne peut pas sortir,
on fait un bout de causette par le fil. Ce qu'on s'amuse, l'hiver!

Cette note, cette allusion au plaisir de l'hiver, voil dix fois que
je l'entends, depuis le peu de jours que je vis au Canada. J'apprends
aussi que la spculation sur les terrains, qui dtruit tout l'ordre
des valeurs en abaissant le travail, se porte particulirement sur
cette rgion o nous sommes. Un nouveau chemin de fer, le Grand Nord,
va la traverser. Les compagnies amricaines n'acquirent pas
seulement, comme les ntres, la largeur d'un trait de plume sur le
plan cadastral: elles achtent des domaines considrables, qu'elles
revendront s'il leur plat. Presque toutes les fermes de la paroisse
de Saint-Laurent ont t cdes ainsi, depuis quelques mois, soit au
Grand Nord, soit  des compagnies financires. Tout autour de
Montral, d'ailleurs, ce sont des centaines de familles qui se
trouvent volontairement appauvries de leur maison et de leur terre, et
charges d'or. Des fermes de 50.000 francs viennent d'tre payes
200.000 francs, d'autres 500.000. La tradition rurale est branle et
la vocation des jeunes en grand pril. Je regarde les gurets
sablonneux o demain seront bties des usines. L'automobile s'engage
dans un chemin transversal et mdiocre, et s'arrte devant une trs
jolie maison, construite en bois verni, et prcde d'un petit pr
clos. Tout le long de la clture blanche, des drapeaux aux couleurs
franaises, d'autres aux couleurs pontificales ont t plants,
et,  et l, des banderoles portent crit, en lettres d'or, le
mot Bionvenue. La faade du cottage, les colonnes de la vranda
qui tourne, selon la mode canadienne, autour du rez-de-chausse
surlev, sont dcores de drapeaux aussi et de guirlandes. Toute
la famille est l groupe, le pre et la mre, des frres et des
soeurs, des fils et des filles. On me reoit comme un parent qu
aurait longtemps oubli de venir en Amrique, et que l'on fte, afin
qu'il se souvienne et qu'il regrette sa ngligence. Quelqu'un m'a dit
hier,  Montral, dans la rue: Vous allez dner chez monsieur Adlard
Cousineau?--Oui.--C'est un homme qui vaut un gros chiffre. Il avait
prcis. Mais ce n'est pas notre manire de compter. La richesse est
ici vidente: il suffit, pour n'en pas douter, de pntrer dans le
salon o l'on me fait asseoir, puis dans la salle  manger orne de
fleurs. Mais, en voyant mon hte robuste, aux yeux clairs, au visage
hl, je pense beaucoup moins  sa fortune qu' ce qu'il vaut
moralement,  son air d'honnte homme, de brave homme, et encore de
pionnier qui a lutt. Il prside la table, autour de laquelle ont pris
place des frres, des beaux-frres, des fils, des neveux; les jeunes
femmes et les jeunes filles servent les plats innombrables, changent
les assiettes, et ne cessent d'aller et de venir entre la salle et la
cuisine; mais non pas toutes, car, dans le salon voisin, pendant le
repas, une voix frache chante des chansons et des romances. Les
souvenirs me reviennent en foule, surtout ceux des mtairies de la
Vende, o les femmes, qui sont reines et reines incroyablement,
d'aprs l'usage ancien mangent aprs les hommes. Nous causons
aisment, et sans chercher les mots,  cause des fraternits qui nous
lient, et du got de la terre que nous avons commun. Puis je vais
visiter la ferme voisine, la maison de Jasmin, qu'on m'a dit tre du
vrai type franais, et pareille aux anciennes. Elle date de 1808.
C'est, en effet, en plus grand, un logement de fermiers franais.
Hlas, le domaine a t vendu. Il va falloir quitter le sol dfrich
par les aeux, voir dtruire les plantations qui promettent et celles
qui sont en plein remerciement. Le pre me montre ses groseilliers et
ses pommiers. La mre,--elle a eu dix-sept enfants,--me prsente deux
jeunes gars lancs,  l'oeil timide et brillant, et me dit, avec
fiert: En voici deux, monsieur, qui seront cultivateurs, comme nous.
Ils ne veulent rien autre chose. N'est-ce pas? Et les enfants
confirment de la tte, gravement, la parole maternelle.

Nous remontons en voiture. L'automobile achve de traverser la grande
le sur laquelle est bti Montral. Je retrouve un de ces paysages
fluviaux qui sont vraiment une des caractristiques de la nature
amricaine: eaux dbordantes, les et rives boises, terres  peine
mergentes, solitude des forts primitives, noyes dans les fleuves
gants. Nous entrons alors dans la paroisse de Saint-Eustache. Les
cultures reparaissent, puis les bois. Nous avons pris une belle route
qui coupe un bois non exploit. Et je ne veux pas dire que des
bcherons n'y sont jamais venus couper un tronc d'arbre, mais la main
de l'homme, la main ravageuse n'a pas travaill avec mthode. Les
essences les plus diverses sont mles, et j'admire le vert tout jeune
des pinettes, et ces thuyas chevels, qu'on appelle cdres au
Canada, et dont le bois n'est jamais attaqu par la vermine. Le
regard est vite arrt; il ne fouille pas les profondeurs; mais il y a
des clairires, aux deux bords de la route, et j'aperois, au milieu
des arbres qui font le rond, des fleurs d'une blancheur vive, que je
ne connais pas. C'est le lis des bois, me dit un de mes compagnons.
Je descends, et, marchant sur la trs paisse mousse, toute gonfle
d'eau, j'approche du massif sauvage. Non, je n'ai jamais vu ces trois
ptales charnus, pointus, d'un blanc parfait, ouverts  l'extrmit
d'une tige fine et haute d'un pied. Je cueille une gerbe de ces
premires annonciatrices du printemps canadien. Nous repartons. Les
terres de labour nous rendent l'horizon. Un peu de temps, nous suivons
un vallon encaiss, fait en corbeille longue, et plein d'arbres qui ne
dpassent les bords que du sommet de leurs frondaisons, et, quand nous
sortons de l, nous sommes devant une ferme de belle apparence, qui a
ses tables  droite et,  gauche, ses hangars.

--Je vous prsente monsieur Philias Barbe.

Je vois venir  moi un homme encore jeune, maigre, roux de cheveux,
qui me tend la main. Une chose m'tonne. Il ignorait, il y a une
minute, qu'il dt recevoir une visite; nous sommes  la fin de la
semaine: et cependant il est ras avec soin, il porte une chemise
blanche et un complet de drap noir avec lequel il pourrait faire son
tour de ville. Je ne tarde pas  avoir l'explication. Nous montons
l'escalier qui conduit  la salle de rception, bien orne ici, de
tapis, de fauteuils, de rideaux et de gravures. On m'a racont, en
chemin, que M. Philias Barbe, qui possde, par hritage, un domaine de
deux cents arpents, en a achet un second, de mme tendue, dans le
voisinage immdiat, pour tablir son fils an. Il est propritaire,
il est riche, la plupart des agriculteurs canadiens le sont, du moins
ceux qui possdent la vieille terre patrimoniale: mais cela ne
m'explique pas la barbe frache, un samedi  quatre heures, alors
qu'il est de tradition lointaine, dans nos campagnes, de passer chez
le barbier le dimanche matin, avant la grand'messe. Au moment o nous
entrons dans le salon de la ferme,--aucun autre mot n'est exact,--deux
grandes jeunes filles travaillent  des ouvrages de couture. L'une est
en corsage blanc, l'autre en corsage rose. Je demande en riant si les
fermires canadiennes s'habillent ainsi pour faire le mnage.

--Non, bien sr, rpond l'ane; mais, le samedi aprs-midi, c'est
l'habitude que les pres, les mres et les jeunes filles fassent un
brin de toilette.

--Et qui achve l'ouvrage?

--Les garons: vous n'avez qu' voir mes frres.

En effet, un jeune homme entre, dcid et de mine intelligente, comme
le pre. Il est en habits de travail. La mre a dix enfants, cinq
filles et cinq fils. Deux des filles sont religieuses. Les fils font
valoir le domaine, et il n'y a pas besoin de valets de ferme, non!
bien que l'ouvrage ne chme pas. Il faut des spcialistes chez matre
Philias Barbe. Tout le lait des vaches doit tre expdi  la
beurrerie. Et, pas de retards!... Beau temps ou mauvais temps, on est
toujours press. La grande culture,  elle seule, occuperait bien six
hommes qui n'auraient qu'une demi-bonne humeur au travail; mais le
pre a entrepris de cultiver les fraises, les tomates, et autres
bricoles, et tout doit arriver frais au march de Montral,  plus de
sept lieues d'ici!

Nous allons, entre hommes, visiter les terres. Elles sont jolies,
plaisantes  l'oeil, et fines de grain. Ce n'est plus tout  fait la
plaine, mais une lente monte, qui fait voir toute la moisson au
soleil, ds l'aurore, et au matre galement. La meilleure partie est
laboure. Mais au sommet de la vague, loin de nous, et dans le bleu
dj des brumes d'horizon, il y a des bois.

--A qui sont-ils?

--Ils sont  moi. Mais ceux de droite sont  l'an.

J'ai pris cong de toute la famille range devant le perron de la
ferme. La mre m'a offert un verre de chartreuse, qu'elle avait
faite avec des herbes puissantes. Et je suis parti, regardant derrire
moi, tant que j'ai pu apercevoir la maison et les gens.

       *       *       *       *       *

J'ai parcouru, un autre jour, le chemin de Montral  Saint-Anne de
Bellevue, qui ctoie le Saint-Laurent et les rapides de Lachine, et
j'ai visit la ferme modle du Bois de la Roche. tables, curies,
bergeries, porcheries, poulailler, o vivent des btes de races
choisies, j'ai visit toutes les dpendances de ce beau domaine
qu'exploitent un rgisseur et quatorze engags. Mais je ne saurais
pas juger l'agriculture de luxe. Je m'en tiens aux fermes conquises
sur l'antique fort, et transmises de pre en fils, dans la mme
famille, presque toujours d'origine franaise et toujours cultivant
elle-mme. Plusieurs tudes gnalogiques ont t faites, sur les
familles rurales de telle ou telle paroisse. On y relve des noms qui
nous sont familiers, parmi lesquels beaucoup de sobriquets, de
seigneuries, comme on disait jadis. Il semble qu'on revoie, rien qu'
les prononcer, les anciens soldats des rgiments de France, qui se
firent laboureurs quand le Canada passa sous la domination anglaise.
Je relve par exemple, dans le dictionnaire des familles de
Charlesbourg, par le cur Gosselin, des Amiot, Larose, Brindamour,
Aubry, Beaulieu, Bergevin-Langevin, Blondain, Bresse, Ladouceur,
Latulippe, Lavigueur, Roy, Vandal, Malouin, Papillon, Provenal,
Robitaille, Sansfaon. Mais le document le plus intressant est ce
_Livre d'or de la noblesse rurale canadienne-franaise_, qui fut
publi  l'occasion des grandes ftes du troisime centenaire de
Qubec, en 1908. Un _Comit des anciennes familles_ fut charg de
rechercher, dans la province, quels taient les cultivateurs qui
pouvaient justifier de plus de deux cents ans de prsence familiale
sur la mme terre. A chacun de ceux-ci, une croix de vermeil tait
promise, et un diplme. Or, il y eut deux cent soixante-treize de ces
nobles, et, assurment, le recensement ne put tre complet. Qui
taient-ils, les chefs de la ligne? Aprs le trait de Paris, du 10
fvrier 1763, il fut accord aux Franais un dlai de dix-huit mois
pour vendre leurs biens et retourner en France. Un grand nombre en
profitrent. Les historiens nous disent qu'il resta cinq cents
soldats, quelques rares employs et artisans, et des laboureurs
attachs au sol et qui ne le quittrent point. La plupart des
prtres, attachs aux mes comme les paysans  la terre, ne songrent
pas mme  laisser les paroisses commenantes. Et ce fut le dbut d'un
empire.

       *       *       *       *       *

_Qubec._--De la terrasse de Qubec, o des habitus se promnent,
dans le vent du matin, j'aperois le plus beau carrefour d'eau qui
soit au monde. Quatre rgions de plateaux, d'une hauteur  peu prs
gale et s'opposant deux  deux, s'avancent dans le fleuve: celle de
Qubec, leve de plus de cent mtres au-dessus des eaux, la cte de
Beauport  gauche, la pointe de Lvis  droite, en face l'le
d'Orlans. Je ne vois limpidement, avec tout l'amusement des reliefs
et des couleurs, que la basse ville tendue au-dessous de moi. Les
autres terres sont distantes. Le paysage est immense. L'oeil ne
s'intresse plus aux formes secondaires, mais aux longues lignes
droites de ces terres hardies, qui enfoncent leurs falaises dans le
courant. Les pointes sont brunes, les sommets d'un vert pli par le
lointain. Entre eux, il y a la lumire des eaux, qui est jaune
aujourd'hui, et qu'un vieux Canadien m'assure avoir vue trs bleue, et
glauque, et violette, et quelquefois encore, au soleil descendant,
toute tavele d'or et de rouge, comme une fort d'rables
transparente. Cette lumire, au moment o je passe, n'a qu'une beaut
mdiocre. D'o vient donc mon motion? Pourquoi mes lvres, malgr
moi, s'ouvrent-elles pour dire: Que c'est beau! que c'est beau!
Pourquoi mes yeux se reposent-ils, avec une telle joie, sur ces
tendues qui btissent, autour du Saint-Laurent, un dessin
gomtrique? Vers le nord et vers l'est, toute la cte de Beauport est
domine par la chane des Laurentides. Elles suivent le fleuve; elles
ont des mouvements d'une souplesse parfaite; elles font, au bas du
ciel, une suite de dentelures lgres, dont la dernire, et d'un si
grand dessin, celle du cap Tourmente, se perd,  d'infinies distances,
du ct o est la mer. Longtemps je les ai regardes, et j'ai regard
l'le d'Orlans, et la pointe de Lvis. Et je devine que la beaut du
paysage de Qubec est d'abord d'ordre architectural, conforme  un
instinct mystrieux de l'esprit, et qu'elle procde de cette
ordonnance o se mlent les lignes droites des caps et les lignes
courbes des Laurentides.

Rien, en France, n'est plus franais que ce Qubec du Canada. Les gens
et les maisons sont de chez nous. On ne voit pas de gratte-ciel. Les
gamins, rencontrs dans la rue, flnent, jouent, rient, se disputent,
s'envolent comme les ntres. Lorsque, le soir, je rentre chez sir
Adolphe Routhier, et que nous causons de toutes choses franaises,
librement, il me semble que je suis en dplacement, aux environs de
Paris, chez un confrre de l'Institut, qui a une belle maison et une
famille fine.

       *       *       *       *       *

_Les campagnes. Saint-Joachim._--Je vais voir, sur la rive gauche du
Saint-Laurent, des terres qui appartiennent, ou ont appartenu au
sminaire de Qubec, en vertu du testament de monseigneur de
Montmorency-Laval (1680). Mon compagnon de route, le savant abb
Gosselin, me cite, de mmoire, les dates o quelques-unes des familles
de Saint-Joachim s'tablirent au bord du fleuve et dfrichrent le sol
que les descendants n'ont pas quitt. Il y a l, me dit-il, un Josef
Bolduc, dont la noblesse remonte  sept gnrations, jusqu' Louis
Bolduc, procureur du Roi, de Saint-Benot, vch de Paris, et qui
vint ici, dans le comt de Montmorency, en 1697. Il y a un Fruce
Gagnon qui descend d'un Pierre Gagnon, de Tourouvre en Perche, venu 
Saint-Joachim en 1674. Les Fillion descendent d'un Michel Fillion,
notaire royal, de Saint-Germain-l'Auxerrois, mais ils ne sont
habitants que depuis 1706. Les Fortin ont commenc d'ensemencer la
Grande Ferme en 1760, et les Guilbaut de cultiver La Fripone en 1757.
Vous verrez combien sont prospres les familles, celles-l ou
d'autres, que nous visiterons.

Le train s'arrte  la station de Saint-Joachim. Nous montons dans une
petite voiture  quatre roues, et traversons le village, puis un grand
bout de plaine, o chaque champ est soigneusement clos, o,  et l,
bordant les chemins, se lve une double ligne d'ormeaux. Les terres
plates o nous voyageons, terres d'alluvions sans nul doute,
s'tendent jusqu'au pied de la belle montagne qui porte le nom de Cap
Tourmente. Quelle joie ce serait de vivre une semaine de chasse et de
pche dans ces Laurentides! Je n'ai pas vu encore d'aussi belles
futaies d'rables. Elles n'ont pas leurs feuilles, mais leurs
ramilles, et sans doute aussi les bourgeons entr'ouverts, font de
grandes tentures, ocelles et moires, aux flancs de la montagne.
Nous devons tre  une lieue au moins, peut-tre une lieue normande,
de cette fort attirante. N'y pensons plus. Le chemin ne nous y mne
pas. Il va paralllement au fleuve, et voici, devant nous, une longue
habitation en bois, avec la vranda coutumire. Le fermier,--par
exception, le mot peut s'employer ici,--nous reoit  l'entre. Il est
jeune, solide, haut en couleur, et il porte les moustaches, et ces
demi-favoris que j'ai souvent vus en Normandie. La fermire, accorte,
claire, pas trs parlante mais parlant bien, a prpar le djeuner.
Elle a jet, sur sa robe grise, un tablier  broderies rouges, et,
quand nous entrons, elle appelle, pour nous faire honneur, sa dernire
ou avant-dernire:

--Allons, viens dire bonjour, Marie-Olivine!

Les tables sont presque vides, car le temps est arriv o les
bestiaux vont dans les ptures. Elles renferment d'ordinaire cent
btes  cornes, et je pourrais visiter la laiterie modle. Mais, plus
que la laiterie et que le djeuner, le paysage m'attire. Nous avons
dpass l'le d'Orlans dont j'aperois l'extrmit boise. D'autres
les, mais bien plus petites, tiennent le milieu de ce fleuve de douze
kilomtres de largeur en cet endroit, et paraissent disposes en
ligne, comme des navires en manoeuvre: le aux Ruaux, la grosse le,
le Sainte-Marguerite, le aux Grues, le aux Canots, le aux Oies.
L'eau est basse, et la berge dcouverte. Devant moi, sur les vasires,
ces choses immobiles, d'une clatante blancheur, que sont-elles? Elles
couvrent de grands espaces. Je sais que ce n'est pas une prairie de
fleurs de nnuphars: il y aurait des feuilles. Des cailloux? ils
seraient rouls et ramens sur les rives. Tout  coup, le vent souffle
vers nous et m'apporte le cri des oies sauvages. Elles s'agitent.
Quelques-unes tendent leurs ailes. En mme temps, de l'extrme
horizon au-dessus du fleuve, du fond de l'azur brumeux, d'autres oies
sauvages, en troupes immenses et formes en arc, mergent, arrivent
dans la lumire, l'tincelle au poitrail, tournent un peu, s'abattent,
et le bruit de leurs ailes passe comme une trombe. Les vasires sont
entirement blanches.

Je les ai revues, une heure plus tard, du sommet du Petit Cap. C'est
le nom d'une colline toute voisine du Saint-Laurent, et qui porte,
parmi les bois, la vieille et vaste maison de campagne,--bien
franaise aussi,--du sminaire de Qubec. Un sentier suit la crte de
la falaise, et la splendeur des eaux, le vent tide, le cri des oies
sauvages, le ronflement d'un canot  ptrole qui parat menu comme un
scarabe, nous viennent  travers la futaie. Arbres verts, chnes,
rables, frnes, tout pousse bien sur la butte. La saison du sucre
d'rable est  peine termine. La sve sucre coule encore le long des
troncs qui sont percs de deux ou trois trous d'un demi-pouce de
diamtre. Je demande  mon guide combien produit un rable de taille
moyenne.

--Cinquante ou soixante litres d'eau, me dit-il, qui donnent une livre
de sucre.

Pendant que nous traversons de nouveau la plaine, il me raconte des
traits de moeurs rurales. Je sens bien, au ton de la voix, que ce
prtre a le respect et l'amour de la profession de laboureur. Il me
dit encore:

--Mon pre avait fait ses humanits jusqu' la rhtorique. A ce
moment, il se mit  cultiver la terre. Et il avait coutume de nous
rpter: Je n'ai jamais eu de regrets.

Ce pays de haut labourage me conquiert. En peu de temps nous gagnons
la partie de la paroisse o commencent les premires pentes du cap
Tourmente, et les forts merveilleuses ne sont plus trs loin. Les
cimes des rablires ont une grce qui retient. Il me semble que le
sol est plus pauvre. Mais les cultures sont toujours bien encloses.
Des fosss bords de saules suivent le pli des ptures. Nous entrons
un moment chez M. Thomassin, qui est propritaire de Valmont, vieil
homme, tout droit encore, qui ressemble  un retrait de la marine.

--Venez au moins dans la grand'chambre? me dit-il.

Et nous allons dans la grand'chambre. La mre de famille arrive: des
cheveux trs blancs, des yeux trs bleus, un visage doux; puis un gars
de dix-neuf ans, gant magnifique et rieur, le torse serr dans un
tricot de laine; puis une des filles, qui porte,--ce doit tre la mode
dans le comt de Montmorency,--un joli tablier brod. La maison, dont
nous visitons une partie, est double. Elle a trois belles pices en
avant, du cot oppos  la montagne. Dans la troisime, o est le
pole, il y a des provisions, la table  manger et des vaisselles.

--Voulez-vous goter la tire?

La tire, c'est le sucre d'rable  l'tat filant, une pte brune dans
le plat, dore par transparence, o l'on pique la pointe d'un couteau.
Je gote la tire, et la dclare dlicieuse, ce qui me vaut une
demi-naturalisation canadienne. On cause de l'hiver, des terres qui
sont encore bien froides pour le labour, et aussi de la race. En
prenant cong de M. Thomassin, je ne puis me tenir d'observer tout
haut, voyant l'homme au grand jour,  la porte de son royaume:

--Avez-vous l'air d'un de nos marins!

--Eh! monsieur, riposte-t-il, a se peut bien: on est venu du comt
d'Avranches!

Le cheval se remet  trotter, et nous conduit chez les Braun, qui ne
sont pas plus prvenus de notre visite que ne l'taient les Thomassin.
La mre a eu dix-sept enfants; elle en a quatorze vivants. Sept ou
huit jouent autour de nous dans la premire pice, et le plus petit
dort dans un berceau d'osier, pos  terre. Vraiment, il y a une
distinction et une dignit singulires chez la mre canadienne. Celle
qui nous reoit a srement pass plusieurs annes de son enfance dans
un couvent, comme presque toutes les fermires qui prennent l un
degr de culture et de civilisation que les hommes n'ont pas. Elle a
un visage ovale, grave et bon, que la jeunesse n'a pas quitt. Plus
jeune, elle a d ressembler  un modle du Prugin. L'un aprs
l'autre, elle me prsente les grandes filles qui l'aident dans le
mnage, les petits qui jouent autour de la table, puis, regardant le
dernier, qui dort, elle me dit:

--Je suis bien contente: je n'ai pas eu d'enfant cette anne. C'est
dur, voyez-vous, d'tre toujours penche sur le berbers et rveille
la nuit! A prsent, on attend la rcompense.

De quelle rcompense voulait-elle parler? De l'ternelle? De l'appui
que prtent aux parents les enfants devenus grands? Les deux penses
taient srement dans son esprit.

Que cela est admirable, divin et humain!

A peine a-t-elle achev, que le dernier-n se met  s'agiter dans le
berceau. Elle fait un signe, du doigt. Et, aussitt, une petite de six
ans qui tait l, jouant aux ds sur la table, mais attentive, et les
yeux vers nous au moindre mouvement, saute  terre, court au berceau,
s'assied sur un des bords d'osier, appuie sur l'autre sa main droite,
et, prenant de l'lan, se balance en mesure, et rendort le nourrisson.

Le pre est d'origine cossaise. De la ferme des Coteaux 
Saint-Joachim la distance est longue dj. Je sais que, mme dans le
plus rude de l'hiver, quand il fait quinze ou vingt degrs de froid,
les habitants ne manquent pas la messe du dimanche. C'est du brave
monde, comme l'a dit l'un d'eux. Plusieurs font deux ou trois lieues
pour se rendre au village. Mais les enfants, comment vont-ils 
l'cole? Ceux des Coteaux? Le pre rpond:

--N'y a-t-il pas les traneaux  chiens? Le mien est grand: ils se
fourrent cinq dedans, et youp! youp!

Je vois en esprit, sur la neige frache encore, le chien qui tourne
brusquement, et les coliers qui roulent, poudrs comme des moineaux.

Le soleil baisse. Il faut repartir. Un jeune homme,  la barrire du
premier champ, nous regarde, debout prs d'une paire de boeufs de
labour. Il reconnat en nous la nation.

--Voyez, dit-il, nos boeufs sont enjugus  la franaise!

En effet, tandis que, bien souvent, les boeufs ont un harnachement,
collier ou bricole, ici, je retrouve le joug en bois d'rable et la
courroie de cuir qui le lie aux quatre cornes.

       *       *       *       *       *

_Les campagnes. Montmagny._--Nous sommes quatre qui partons pour
Montmagny, deux Franais et deux Canadiens-Franais: tienne Lamy, un
snateur, un mdecin et moi. Le village tant situ sur la rive
droite, il faut d'abord traverser le Saint-Laurent, de Qubec  Lvis.
Puis nous prenons un train, qui longe la cte. Les paroisses ont des
noms qui, pour nous, sont plaisants: Saint-Vallier, Berthier,
Saint-Franois. Un lac, le lac de Beaumont, fait une longue clairire
dans une fort pauvre, lande plutt, o abonde la myrtille. Puis la
terre ameublie succde aux tendues sauvages. Nous voyons nettement,
car alors les arbres sont rares, les lignes successives d'habitations
rurales et le dessin des proprits. Celles-ci ont toutes la mme
largeur de cinq cents mtres, et la mme longueur d'un kilomtre. A
l'poque lointaine des concessions de terrains, les arpenteurs ont
commenc  mesurer et borner les lots en partant du fleuve et
remontant vers l'intrieur. Les colons de la premire ligne ont bti
leurs maisons  la limite extrme de leur domaine, c'est--dire
exactement  un kilomtre du Saint-Laurent. Mais les concessionnaires
de la seconde ligne ont pu btir, de mme, la ferme et les dpendances
au commencement de leur concession, de l'autre ct du chemin. On
cherchait  se rassembler,  se porter secours en cas d'incursion des
sauvages, ou d'accident, ou de grand travail; de telle sorte que les
campagnes sont sillonnes de rues parallles, o les maisons, il est
vrai, sont bties  de longs intervalles, et que l'on vous dira, si
vous demandez l'adresse d'un cultivateur: Il habite dans le deuxime
rang, ou dans le quatrime.

Je crois que Joseph Nicole habite dans le deuxime. Des automobiles
nous attendaient  la gare. Ce Montmagny est le chef-lieu judiciaire
de trois comts, gros bourg ou petite ville, dont les maisons de bois
sont bien peintes et qui a ses jardins, ses trottoirs et ses clubs
politiques. Je remarque le got des gens du pays pour la brave pote
tant aime de nos pres, et qui a encore bien des fidles. Ce
granium-lierre, ce bgonia, ce fuchsia, ce dahlia tuyaut, modle
1850, ont pniblement pouss leurs premires feuilles dans la cuisine,
peut-tre dans la grande salle, o les cavaliers viennent voir la
blonde, et aujourd'hui, ils s'panouissent sur l'appui de la fentre.
Les fermes en ont aussi, de ces belles potes, et, quand nous entrons
chez M. Joseph Nicole, la premire couleur vive que j'aperois, c'est
un granium-lierre, en espalier, qui fait son petit vitrail, vert et
rose, devant une fentre. A la demande du pre, une jeune fille d'une
trentaine d'annes, vive d'esprit et bien disante, va chercher le
registre sur lequel sont notes l'histoire et la gnalogie de la
famille. Je copie ces premires lignes, concernant l'anctre, le
premier de la race: Voyageur, originaire de France, arriv en Canada,
acheta de Basile Fournier et de Franoise Robin, son pouse, un
certain terrain au sud de la rivire du Sud, provenance de la
seigneurie de Saint-Luc, qui fut cde, par le roi rgnant Louis XIV,
 M. de Montmagny, premier seigneur, le 5 mai 1646.

Le souci, l'orgueil mme de la tradition sont vidents. Mais le got
d'un progrs sage ne me parat pas manquer  l'habitant canadien. Je
crois que le laboureur de vieille race demande  la nouveaut d'avoir
fait ses preuves, mais sa dfiance premire n'est pas de l'enttement.
L'un d'eux, ces jours derniers, m'a dit: Toute machine nouvelle, qui
fait du travail rapide, et qui n'a pas cass aux mains des premiers
acheteurs, je l'achte. Aujourd'hui, je visite les tables de M.
Nicole, avec le fils an, qui vient d'acqurir le domaine voisin. Le
plafond est bas, sans doute pour que les btes aient plus chaud
pendant le long hiver. J'en fais la remarque.

--Les nouvelles tables, chez moi, dit l'an, seront bties un brin
plus haut, mais les socits d'agriculture ne conseillent pas
d'lever beaucoup plus la charpente.

Il s'est inform; il connat les mthodes et les plans recommands.
Les vaches mchonnent un reste de foin dans le rtelier, et, juste
au-dessus de leurs cornes, il y a, pendues au mur, des botes  trois
compartiments, et, dans les botes, une ou deux poules qui pondent.

--Bah! dit encore l'an, qui me voit sourire et qui retrouve un mot
de la marine, bah! c'est le poulailler des anciens:  prsent, a se
gre autrement.

Et je ne dirai plus qu'une des visites que j'ai faites  mes amis de
la campagne: ma visite  Fortunat Blanger.

Il habite le troisime rang, par consquent  trois kilomtres du
fleuve, et tout au bord de la rivire du Sud. Pas plus que Nicole il
n'a t prvenu. Nous le voyons au dpit qu'il ne dissimule pas,
lorsque les premires politesses ont t changes. Il dit au
snateur, il dit au mdecin:

--Ce que a me fche! Si seulement vous m'aviez crit!

La maison a six pices au rez-de-chausse et autant au premier tage.
Un calorifre la chauffe entirement. Malgr les protestations de la
mnagre, une maman de onze enfants,--mince et de visage dlicat,--qui
assure que tout n'est pas en ordre, on nous ouvre les portes des
chambres et des dortoirs de l-haut. Les lits sont faits, les courte
pointes tires, et le plancher est net. Je remarque deux penderies,
fort bien garnies; des armoires o sont entasss des cartons 
chapeaux aussi larges que ceux de Paris; des tuyaux qui amnent l'eau
de la rivire  l'tage. En bas, le mari me montre les deux pices de
rception, tout  fait lgantes, et la chambre nuptiale, devenue
chambre d'apparat. Les oreillers et les draps du lit sont brods; une
belle commode, des chaises lgres, un miroir, le bnitier, des
chromolithographies ont encore leur air de jeunesse et d'talage. Nous
revenons dans la salle  manger, o le couvert tait mis quand nous
sommes entrs.

--Vous prendrez bien une bouche avec nous?

Je reconnais les mots, l'accent, la politesse de la France rurale non
diminue. Et tout de suite l'hte ajoute, en hochant la tte, et
regardant avec tristesse les deux Franais:

--Vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. Nous avons l'oeil sur
la France, toujours.

Il est jeune; il a le type conventionnel du Gaulois, et la physionomie
sans repos d'un homme des villes. Tandis que nous gotons au pt en
crote, dor et dlicieux, que la mnagre avait prpar pour le dner
de midi, M. Fortunat Blanger reprend:

--Je n'ai pas toujours t tel que vous me voyez. Il a fallu
travailler, et mme voyager...

--Oui, interrompt sa femme: pensez qu'il a fait deux sjours au Yukon,
de dix-huit mois chacun, l'un avant son mariage, et l'autre aprs!

--Comme mineur?

--Prospecteur et mineur, rpond le Canadien. Il fallait dgrever le
bien de mon pre. J'y suis arriv, et j'ai mme gagn plus.

Lamy l'interroge sur la vie dans l'extrme-Nord. Nous coutons. La
causerie dure trop peu  mon gr. Nous quittons la ferme et retournons
au village, chez le docteur Paradis.

Nous tions l depuis une heure peut-tre, quand on sonne  la porte.
Le docteur va ouvrir, et revient tenant une lettre  la main.

--Il n'a pas voulu entrer! J'ai insist: rien  faire!

--De qui parlez-vous?

--De Blanger: ds que nous l'avons eu quitt, ce matin,--vous vous
souvenez que notre arrive  l'improviste l'avait chagrin,--il s'est
mis  crire. Voici la lettre.

Cette lettre tait adresse  tienne Lamy, qui me l'a donne. Je la
transcris fidlement:


    Rivire-du-Loup, Montmagny, mai 1912.

    Cher monsieur,

Pardon de venir vous relancer, mais, si je comprends bien votre
visite, vous venez tudier l'me franaise en Amrique, et je crains
bien que, pendant votre courte visite sous mon toit, je n'aie pas eu
le temps de vous la montrer dans sa vivacit. Pour bien la comprendre,
il vous faudrait entendre nos enfants, quand ils sont tous runis,
drouler leur rpertoire de vieilles chansons de France et nous
questionner sur votre beau pays.

Vos malheurs, vos succs, vos gloires, trouvent un cho dans nos
coeurs, et cet attachement profond  la vieille mre patrie ne nous
empche pas d'tre de loyaux et fidles sujets britanniques. Expliquez
cela si vous le pouvez.

Merci  vous et  vos compagnons de voyage pour l'honneur que vous
m'avez fait de visiter mon humble toit. Je comprends que c'est le
paysan canadien-franais que vous avez honor en ma personne, et je
vous remercie au nom de tous.

Croyez-moi, cher monsieur, votre bien dvou.

    F. BLANGER.

       *       *       *       *       *

Si on me demandait, maintenant, quelle est mon opinion sur les
Canadiens-Franais en gnral, je me rcuserais, n'ayant pas eu le
temps d'tudier chacun des groupes humains dont le peuple est compos.
Mais si on limitait la question  la population rurale, d'origine
franaise, de la province de Qubec, je n'hsiterais plus. D'autres
ont clbr et prfr l'audace du colon amricain, ou la mthode de
l'cossais, ou la patience de l'Allemand. Mais, si l'on juge  la fois
les trois lments qui font l'homme de labour, la famille, l'me, le
got du mtier, le Canadien-Franais n'a pas de rival. On pourrait lui
en trouver pour le mtier: il n'en a pas pour l'me. On la sent
enveloppe, menace, attaque dj par plusieurs ennemis, la richesse,
l'alcool, la politique, la mortelle Rvolution. Mais, si elle rsiste,
quelle grande nation, bientt, elle animera!




VISITES EN ANGLETERRE

I

DANS LE NORFOLK


Les circonstances m'ont amen,  visiter plusieurs comts d'Angleterre
loigns l'un de l'autre. Partout j'ai trouv, chez les Anglais qui
m'ont reu, cet accueil franc, sans affectation d'aucune sorte, et
qui s'offre sans s'imposer, dont parle, dans un livre de voyages, le
prince Louis d'Orlans et Bragance; et j'ai reconnu que le voyageur
princier usait d'un autre mot juste, quand il notait leur discrtion
affine par une longue pratique de l'hospitalit. Je tcherai
d'imiter cette discrtion. Je publierai quelques impressions,
incompltes volontairement, sans prciser les lieux, choisissant
parmi mes souvenirs ceux qui ne rappellent pas trop les lectures que
j'ai pu faire.

       *       *       *       *       *

Ma premire visite est pour le Norfolk. L'habitation o je suis
attendu est situe au nord-est de Londres,  plus de deux heures
d'express. Le train traverse d'abord des campagnes plates, devenues
comme un parc en raison de ces deux phnomnes: respect des arbres et
abandon de la culture des crales. Aprs une heure de route, la terre
remue enfin; les rivires ont un cours prcipit entre des bordures de
prs d'une pente gale et d'un vert sans une tache, sans feuilles
tombes, sans fleurs tardives; des bois aux frondaisons pleines,
rondes en haut et rondes en touchant l'herbe, tournent avec les
collines, et bleuissent avec elles, bien plus vite que chez nous, ds
qu'ils s'loignent un peu; j'aperois, se levant des futaies, des
tours et toute la crte dentele d'un chteau couleur de ciment. La
pluie qui a tomb huit jours durant, la pluie impriale de
Grande-Bretagne et d'Irlande, a tout lav, liss, verni. Le soleil se
montre, derrire un voile. Et il semble que les voyageurs passent
l'inspection d'un dcor de thtre tout frais: Attention! Ces
messieurs arrivent! Quatre petites filles en rose et blanc sur une
barrire; un chariot ici, avec deux chevaux rebondis; un troupeau de
dindons l-bas; clairage  gauche; effet de brume au jour tombant; ne
bougeons plus, ces messieurs regardent!

Un peu plus loin, le pays redevient plat, des canaux coupent les
tendues vertes, les bateaux s'aventurent dans les prs, on pense 
une Hollande boise et sans tulipe.

La nuit commence, quand je descends du train. Je traverse une petite
ville de bains de mer, assise entre deux collines. La maison de sir
H... n'est pas loin. Je suis reu comme si je revenais. J'entre
cependant pour la premire fois: mais je connais le fils an du
baronnet. Tout le monde,--mes htes et les invits,--parle franais,
parce que je ne sais que trois mots d'anglais. Je suis dans une
famille ancienne, influente, religieuse et passionne pour la chasse.
Lady H... a pass plusieurs hivers au bord de la Mditerrane,  Nice,
 Cannes. Elle a gard de la France un souvenir pareil  celui que
nous emportons d'Italie: branches d'olivier, ciel bleu, femmes jetant
des bouquets de graniums dans la voiture d'une grande dame, toiles
claires, parfum chaud des montagnes. Il s'y mle, et cela est mieux et
touchant, des noms, des visages, des mots de pauvres gens qu'on allait
voir et secourir. Elle a d tre fort belle. Elle a grand air, un
esprit prompt, dcid, qui se recueille quand il s'meut; elle a le
got des fleurs, dont il y a, dans les salons et dans les chambres,
des gerbes admirables et faites avec un got juste.

       *       *       *       *       *

Le matre d'htel, en mon honneur, a orn la table de rubans
tricolores. Tous les convives sourient. J'entends murmurer: L'entente
cordiale! Et les deux mots sont exacts, srement, entre les quatre
murs de la salle  manger. Mon hte me demande:

--J'espre que vous tes conservateur?

--Oui.

--Very well!

Aprs le dner, quand nous passons au fumoir, il allume un cigare, il
entame, avec un de ses invits, une discussion vhmente et grave sur
le libre change, et je vois du coin de l'oeil, sous le feu des
lumires, remuer et puis devenir tale sa barbe blonde et blanche. Mon
jeune ami, qui se mlerait volontiers  la conversation, car il a le
got trs vif des choses politiques, pense que l'examen du livre des
chasses m'intressera davantage. Il va prendre dans la bibliothque un
volume reli, dor sur tranche, o, depuis soixante-quinze ans, chaque
tableau de battue a t inscrit: faisans, perdreaux, canards sauvages,
livres. Je relve beaucoup de belles journes, une, toute rcente, de
300 perdreaux, une autre de 865 faisans. On a chass dans
l'aprs-midi, sans grand succs,  cause du vent. Et pendant qu'au
dehors la pluie bat les fentres, la pluie dont les rafales sont
pleines de bruits de mer, j'interroge plusieurs chasseurs sur ce grand
excitement favori. Ils connaissent bien le sujet. La loi qui rgit
la chasse en Angleterre, me disent-ils, date d'un peu plus de trente
ans, c'est une loi radicale. On s'tait plaint du dommage caus par
les lapins: elle en a profit, pour attribuer le droit de chasse au
fermier.

--Qui le cde au propritaire?

--Pas compltement. Il peut renoncer  chasser le gibier, les faisans,
les cailles, les perdreaux, mais non  dtruire les lapins et les
livres, considrs comme animaux nuisibles. Le droit au lapin et au
livre est inalinable. Et de plus, il peut s'exercer toute la
semaine, mme le dimanche.

--Mais vous aussi, vous pouvez chasser le dimanche? Vous ne le faites
pas, je le sais, mais c'est de votre plein gr.

--Il y aurait un moyen fort simple de vous dtromper. C'est demain
dimanche. Supposons que vous preniez un fusil et que vous alliez
devant vous, sur nos terres, avec un de nos gardes...

--Eh bien?

--Vous seriez pris, ou dnonc au juge. Et le juge vous condamnerait 
autant de guines,  autant de fois vingt-six francs d'amende, que
vous auriez abattu de pices de gibier. Mais, sur votre chemin,  la
lisire d'un champ de betteraves, vous auriez pu croiser un de nos
fermiers, revenant tranquillement  la maison, avec une couple de
livres dans sa gibecire.

--C'est un rgime qui a d singulirement diminuer le nombre des
lapins et des livres, en dehors des parcs?

--Assurment. Quant aux lapins...

--Vous ne les chassez gure, oui, peut-tre mme n'en mangez-vous
jamais? On me l'a affirm.

Quelqu'un me rpond, d'un ton srieux:

--Ils sont trs apprcis dans la classe industrielle.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, le soleil a paru ds le matin. Je le vois de ma fentre.
Il met en joie les grives et les merles, que personne ne dtruit en
Angleterre, et qui courent sur les gazons ras, par douzaines, essayant
un commencement de chanson, sans ardeur, en sourdine, comme il
convient au milieu d'octobre. Il ne reste plus trace de la pluie
d'hier, si ce n'est dans le ciel, tout frais lav, qui n'est pas sec,
qui ne le sera jamais.

Sans que j'aie eu besoin de le demander, lady H... a donn l'ordre
d'atteler, pour me conduire  la chapelle catholique, distante de
quatre kilomtres et situe  l'entre de la petite ville. J'entends
la messe, en compagnie de quarante-quatre fidles, de conditions trs
diverses et dont plusieurs doivent venir de fort loin. Pendant ce
temps, les propritaires du domaine et leurs htes sont alls au
temple. Les chemins sont pleins de gens qui passent, mais qui se
taisent ou qui parlent bas. Les automobiles et les cloches rompent
seules le silence de cette matine dominicale. Il y a du jene dans le
dimanche de nos voisins. Mais j'ai toujours trouv que c'tait l un
sot thme de moquerie, et que cette rigueur, ne ft-elle qu'apparente,
ne va pas sans grandeur.

Une heure sonne. Djeuner froid, selon la tradition, les domestiques
ayant cong. L'aprs-midi se passe en causeries, flneries,
promenades: nous visitons les jardins, qui sont aims, et que
l'automne n'a pas encore touchs; la ferme la plus proche, o sir
H..., agronome entendu, me prsente un troupeau de vaches de l'espce
dite Tte Rouge, et qui est de robe rouge galement, et qui n'a pas
de cornes, mais qui porte,  la place, au sommet du front, un superbe
toupet fris,  la Louis-Philippe; puis nous descendons vers les bois.
Ils sont trs beaux, d'essences mles, chnes, pins, htres,
bouleaux, plants dans un sol ravin, qui tantt plonge et maintient
dans l'ombre bleue la colonnade des troncs d'arbres, et tantt les
rige dans la lumire du couchant, neige pourpre qui descend tout le
long des corces et sculpte les racines. Ils enveloppent un tang,
d'o montent,  notre approche, des bandes de canards  demi sauvages.
Mes compagnons de promenade, jeunes ou vieux, ont tous le sentiment de
cette beaut des bois, un enthousiasme qui ne s'exprime pas par des
mots, mais que trahissent les yeux, la marche plus ardente, coupe
d'arrts que personne n'a dicts, les silences, le geste d'une main
qui se lve, et qui montre la gloire d'une grappe de feuilles
mourantes. Je dis  une jeune fille, qui marche  ct de moi:

--Vous tes des romantiques.

--Je croyais, me rpond-elle en riant, que, pour des Franais, nous
tions seulement sportives.

       *       *       *       *       *

Le soir, quand nous nous sommes retrouvs dans le salon, elle est
venue  moi, un gros livre  la main.

--Il y a tout dans la Bible, monsieur. Voici un texte o l'on jurerait
que le prophte Nahum  prdit les automobiles... C'est sir H... qui
l'a dcouvert l'autre jour. Regardez!

Et je lis, au bout de son ongle rose: Les chars courront rageusement
dans les rues; ils se heurteront l'un contre l'autre dans les avenues;
ils ressembleront  des torches; ils voleront comme des clairs.

--C'est mme l'accident qui est prdit, mademoiselle.

Mon voisin, qui a entendu le mot d'automobile, se penche.

--A propos, dit-il, vous connaissez M. Z...?--Et il me nomme un jeune
Anglais, que je connais en effet, et qui habite un comt assez loign
de celui o nous sommes.--Il lui est arriv une aventure amusante.
Vous savez que, chaque anne, le Roi, sur la liste des principaux
propritaires des comts, pointe les shriffs. Il en pointe un par
comt, et il y a obligation d'accepter cet honneur assez onreux. On
ne peut le dcliner qu'en payant quelques centaines de livres
sterling.

--Et notre ami M. Z... a t point, pour cette anne-ci?

--Prcisment. Il n'a eu garde de se soustraire  l'ordre du Roi. Il
devra donc, en cette qualit, recevoir les membres de la famille
royale qui traverseraient le comt. Mais le plus clair de l'office de
shriff, vous ne l'ignorez pas, c'est d'aller chercher  la gare,
quatre fois par an, le juge qui tient les assises, et de le reconduire
dans le mme appareil. Or, les usages sont antiques et sacrs: grand
carrosse de gala; deux hommes sur le sige; deux valets de pied,
toutes perruques dehors, debout  l'arrire; le juge, en costume,
assis sur les coussins du fond, et le shriff lui faisant face. M.
Z... se dit qu'on pourrait peut-tre rajeunir le crmonial. Il s'en
ouvrit au juge. J'ai une 40 chevaux, dit-il, toute neuve et des plus
confortables. Je la mets  la disposition de Votre Seigneurie, que
j'irai prendre en automobile, si elle le permet, au lieu d'user de ce
lourd carrosse. Quelle proposition! Quelle rvolution! Le juge n'a
pas mme hsit une seconde: Monsieur, a-t-il rpondu, quand le Roi
entre dans une ville d'Angleterre, c'est dans un carrosse de gala. Je
suis le reprsentant du Roi pour la justice. J'entrerai en carrosse,
suivant l'usage, et non autrement.




II

DANS L'OUEST


Les htres sont peut-tre les plus beaux arbres qui soient. Ils ont le
tronc vigoureux et les mains fines. Et quel vtement d'automne! Quel
manteau de cour tranant sur l'herbe; quelle vie, au moindre souffle,
dans tous ces larges plis, brods d'or vert, d'or jaune, d'or rouge,
qui tombent autour d'eux! Avec les ormes, ils forment la grande beaut
de la campagne anglaise. Les ormes ont plus de colonnes apparentes,
plus de jour entre les feuilles, plus de caprices dans le mouvement,
plus de branches qui font panache, ou simplement perchoir: mais les
htres sont incomparables pour l'ampleur des assises et la
magnificence des palmes tales. Leur beaut est aime; ils ont la
vieillesse assure, comme les bons serviteurs, dans ces domaines
inalins.

--Venez voir ceux-ci, me dit la comtesse W., ils n'ont que deux cents
ans, mais ils vivent tout prs de nous. Et comme ils commencent bien!

Ces jeunes arbres, pleins de promesses, auraient pu l'un et l'autre
abriter une compagnie de grenadiers sous la tente de leurs feuilles.
Il pleut, nous sommes dans l'ouest et en automne. Les choux trouvent
la pluie dlicieuse; les hommes n'ont pas l'air de la trouver gnante.
Nous revenons d'une course en automobile; nous avons visit le collge
de Downside, bti en pleine campagne par les Bndictins anglais: et,
naturellement, nous sommes arrivs pendant une rcration. Il faut
connatre le rglement, pour tomber sur une tude! Eh bien! cinquante
collgiens galopaient dans l'herbe trempe, tte nue pour la plupart,
sous une averse qui et fait ouvrir son parapluie  un berger des
Landes; ils traversaient un taillis, et se ruaient, en deux pelotons,
sur les pentes d'une seconde prairie. Le jeune moine qui nous guidait
dans notre visite avait l'air d'envier les coureurs. Sa souple
vigueur,  chaque mouvement, affirmait l'habitude encore rcente du
golf et du cricket, et je suis bien sr que si je lui avais dit: Quel
beau temps pour le rallye-paper! il aurait rpondu: Oh! yes! Ici,
de mme: tout ce qui est dehors reste dehors; la pluie peut tomber
s'il lui plat, on la connat; on la supporte; elle vient de la mer
amie et collaboratrice.

       *       *       *       *       *

Nous rentrons cependant. La maison, qui est vaste, est pleine de
tableaux, d'aquarelles, de gravures accroches aux murailles. Les
corridors sont des muses, et, jusque dans le quartier de la
_nursery_, cent oeuvres d'art racontent l'histoire d'Angleterre ou
l'histoire de France, cette petite gravure colorie par exemple, qui
porte en marge ces lignes manuscrites: Vue de la Bastille, prise du
second pont-levis, au moment du sige et de la prise de cette
forteresse, le 14 juillet 1789, 4 heures aprs-midi. On croyait que
l'inscription tait de la main de Horace Walpole. Je suis presque
sre du contraire, dit une jeune femme  qui la comtesse W. fait
visiter le chteau; c'est un de ses amis de France qui a envoy 
Horace Walpole la gravure et la lgende. Elle a le droit de juger:
elle a publi, en seize volumes, et annot les lettres du clbre
homme d'tat. Mais elle est si simple et si fine, qu'il faut
une surprise comme celle-ci, pour qu'elle laisse deviner son
rudition. Horace Walpole rgne, d'ailleurs, dans cette maison. Ses
mmoires,--deux textes de sa main,--superbement relis, occupent la
place d'honneur dans la bibliothque. Son portrait, par Richardson,
nous le montre dans sa jeunesse en habit bleu et justaucorps rouge, le
visage lev, spirituel en diable, avec cette nuance de fatuit qui
deviendra bientt mpris.

Expression rare dans les portraits d'hommes de l'cole anglaise. Ici
mme, il y a dix autres toiles reprsentant de jeunes seigneurs du
mme temps: et qu'ils soient diplomates, marins, futurs ministres ou
simplement chasseurs de renards, tous les modles ont ce petit pli de
rudesse entre les sourcils, cet air de volont, de bourrasque facile
et imminente, qui est une manire anglaise, et une jolie manire, en
somme, de regarder la vie.

--Voici deux tabatires qui lui ont appartenu, dit lady W. en
s'approchant d'une vitrine. Celle-ci,--et elle me tend une tabatire
en or cisel, enrichie de rubis et de perles, d'un admirable
travail,--lui a t donne par le grand Frdric; voyez la
miniature...

--Et cette autre, rplique Mrs. T., lui fut envoye de France, par son
amie madame du Deffand. Madame du Deffand avait fait peindre sur le
couvercle, le portrait,--ne trouvez-vous pas qu'on ne l'a pas flatte,
cependant?--de la belle marquise de Svign, et elle avait enferm
dans la bote une lettre... Attendez, je crois que je vais pouvoir
vous la faire lire...

Mrs. T. s'en va fouiller dans la bibliothque, et revient, aprs une
minute, avec le texte de la lettre, date des Champs-lyses, et qui
n'est pas tout  fait de la belle marquise, on le devine  la deuxime
ligne. Je connais votre folle passion pour moi, votre enthousiasme
pour mes lettres, votre vnration pour les lieux que j'ai habits.
J'ai appris le culte que vous m'y avez rendu, j'en suis si pntre
que j'ai sollicit et obtenu de mes souverains la permission de vous
venir trouver, pour ne vous quitter jamais... J'ai pris la plus petite
figure qu'il m'a t possible, pour n'tre jamais spare de vous. Je
veux vous accompagner partout, sur terre et sur mer,  la ville, aux
champs, mais, ce que j'exige de vous, c'est de me mener incessamment
en France, de me faire revoir ma patrie, la ville de Paris, et de
choisir pour votre habitation le faubourg Saint-Germain.

       *       *       *       *       *

La maison aime les livres. Dans le fumoir, o je retrouve bientt la
famille de lord W. et ses htes, j'aperois, sur une table, les trois
volumes, qui viennent d'arriver, des lettres de la reine Victoria. A
ct, trois ou quatre volumes, format in-quarto, pais, margs
abondamment, portent aussi le nom de la reine: _The Victoria history
of the counties of England._

--Cette histoire des comts anglais, m'explique M. T., a t
entreprise, il y a, je crois, une dizaine d'annes, par l'diteur
Archibald Constable. Ce sera une oeuvre immense, puisque l'tude de
chaque comt exige plusieurs volumes. Tout s'y trouvera: gographie,
gologie, histoire, botanique, archologie, littrature...

--Que j'aimerais qu'on ft une oeuvre pareille pour la France!
Dnombrer ses gloires, puis les enseigner! Les travailleurs ne nous
manqueraient pas: ce sera l'oeuvre des temps de paix, un peu plus
tard.

--Chez nous, le moment est favorable. Un grand nombre d'hommes
comptents collaborent  cette histoire, et mme plusieurs femmes.
Nous avons,--le saviez-vous?--plusieurs centaines de jeunes filles qui
tudient  prsent,  Oxford et  Cambridge. En sortant de l
quelques-unes crivent, comme celles dont je viens de parler; d'autres
deviennent institutrices, secrtaires... Les femmes commencent 
chasser les hommes de beaucoup d'emplois en Angleterre. Elles sont
innombrables dans les administrations, dans les postes, par exemple.
Et les hommes se plaignent: c'est l'envers du fminisme.

       *       *       *       *       *

La conversation prend cette allure demi-politique, demi-sociale, qui
est, comme le galop de chasse, familire  nos voisins et voisines
d'outre-Manche. Lady W. raconte qu'elle veut tablir une _nurse_
garde-malade, dans le village, et qu'elle rencontre des difficults
qui ne sont pas spciales au pays anglais, mais qui peut-tre y sont
plus malaises  vaincre.

--Il nous faut, dit-elle pour le traitement de la _nurse_,
cinquante-sept livres sterling, plus une bicyclette et le grand
manteau bleu. J'ai demand aux ouvriers leur cotisation; ils m'ont
rpondu: A quoi bon, maintenant? Nous la paierons quand nous serons
malades! Oui, ils paieront alors une guine par semaine, puisque
c'est le prix que demande une garde-malade, ou plutt ils ne pourront
pas la faire venir... C'est le comble de l'imprvoyance!

--Lady W. russira quand mme, rpond quelqu'un. Elle a tout
l'essentiel pour gagner sa cause, qui est d'aimer le monde o l'on
vit. Je vous apprendrai, monsieur, qu'elle a, par exemple, l'habitude
d'inviter,  la Nol, les filles de ses fermiers  prendre le th avec
elle; un autre jour, ce sont les fermires qu'elle invite; un autre
jour, elle donne un bal  ses domestiques...

--Un bal!

Lady W. rpond:

--Mais oui, dans la grande salle  manger. Les invitations sont faites
par le matre d'htel, qui crit aux domestiques du voisinage: Avec
la permission de madame, je vous prie de bien vouloir....., etc. Je
danse avec lui le premier quadrille, et nous avons pour vis--vis lord
W. avec la femme de charge. Il y a un orchestre; il y a un buffet, et
cela commence  neuf heures du soir, et cela finit  six heures du
matin.

--Et le service?

--N'a jamais t aussi ponctuel que le lendemain.

La question des domestiques est une des plus srieuses qui aient
toujours t, l'une des plus inquitantes en plusieurs pays,
aujourd'hui. Tout le monde en peut parler, et, chacun disant son mot,
j'apprends beaucoup de choses, dont je puis dire quelques-unes, sur
ce nombreux personnel de serviteurs qu'exige la vie de chteau en
Angleterre.

Ils sont strictement hirarchiss. Il y a des rgles, des prsances,
des castes fermes. On se rencontre; on ne se voit pas: c'est le
pastiche d'un autre monde. L'ordre des domestiques suprieurs se
compose: du matre d'htel, de la cuisinire ou du chef, des valets de
chambre et des femmes de chambre attachs  la personne du matre ou
de la matresse de la maison, ou de l'un des enfants. Les autres sont
domestiques infrieurs, par exemple le cocher, mme le premier cocher
(bien que les palefreniers l'appellent _sir_), les valets de pied, les
_housemaids_ qui cirent les parquets, les lingres, blanchisseuses,
boulangres, femmes de la laiterie... Le soir, au moment du dner, qui
est l'heure solennelle pour les domestiques comme pour les matres, on
a fait un peu de toilette, ces demoiselles ont mis un corsage clair,
un ruban, une broche, et l'on entre avec ordre dans la salle  manger
commune, qui est distincte de la cuisine. Le matre d'htel prside,
ayant en face de lui la cuisinire. Mais c'est un repas muet. Il est
assez court, parce que, ds que les plats de viande ont t servis,
les domestiques suprieurs se lvent, et vont manger le pudding dans
le petit salon de la femme de charge. Les _housemaids_ se lvent
aussi, emportent leur verre et leur couteau, et se retirent dans la
chambre de l'une d'elles. Les domestiques se trouvent alors diviss en
trois groupes, et le silence n'a plus sa raison d'tre.

--Chez le vieux duc de X., qui est mort rcemment, dit quelqu'un, il y
avait une tradition qui a dur juste cent ans. Chaque soir, dans le
salon de la femme de charge, on dbouchait une bouteille de porto. Le
matre d'htel emplissait les verres, et, levant le sien, prononait:
A la sant de monsieur le duc! Quelques instants aprs, le premier
valet de chambre, ayant de nouveau rempli les verres, disait: A la
sant de monsieur le marquis! Le duc actuel a trouv que tout l'effet
des toasts, aprs cent ans, devait s'tre produit, et il a supprim le
porto.

--Oui, reprend une jeune fille, la sparation est trs nette. J'en ai
eu la preuve. Pendant une absence de ma mre, une de nos lingres est
venue me trouver, et m'a prie de la faire admettre  la table des
domestiques suprieurs. Elle invoquait son anciennet dans la maison,
et son got pour le pudding. C'taient des raisons. J'ai promis d'en
rfrer, et je suis alle trouver la cuisinire. Elle m'a coute,
puis elle m'a rpondu: Mademoiselle sait que nous l'aimons tous: elle
est bonne pour nous, elle est pleine d'attentions, et nous ferions
tout pour elle: mais elle nous demande une chose impossible. Plutt
que d'accepter parmi nous cette fille, nous quitterions tous la
maison!

       *       *       *       *       *

Le lendemain, j'ai visit la petite ville de Wells. Maisons du
treizime et du quinzime sicles; cathdrale qui n'a de laid qu'un
contrefort intrieur, mais qui est belle en tout autre point; jardins
mlancoliques d'un vch envelopp de ruines; salle capitulaire dont
les colonnes s'panouissent en nervures innombrables, comme les fts
des palmiers; chanoines rudits; bibliothque o l'on peut feuilleter
l'_Aristote_ d'rasme, imprim par le grand Alde... Cette journe
encore fut exquise. La pluie ne tombait plus. Les paysans, dans les
gurets nouveaux, faisaient flamber les mauvaises herbes; la fume,
pousse par le vent, se couchait sur le sol, et des nuages gris,
l-haut, des nuages chevels, tordus, nous et dnous souplement,
coulaient sur l'azur ple, comme si, dans le ciel, 'avait t aussi
l'heure des semailles et des brlis.




III

UNE GRANDE DEMEURE


Me voici dans une des plus belles et des plus clbres demeures de
l'Angleterre. Elle fut acheve sous Jacques II, l'une des grandes
poques d'architecture. On l'aperoit de loin, toute blanche, dans la
verdure d'un parc trs vieux, et sa longue faade est enveloppe
d'arbres lourds. Elle domine une petite ville. Elle ralise le rve
des hommes qui se souvenaient encore des forteresses, et qui
demandaient du confortable. Ses murs crnels cachent le toit; des
demi-tours  pans coups, de larges fentres, nombreuses, rompent la
monotonie de cette nappe de pierre leve  mi-coteau. Deux ailes, en
arrire, prolongent le chteau et forment la cour d'honneur.

J'arrive  la nuit. Dans l'encadrement de l'avenue montante, entre les
houles sombres des feuillages et les nuages qui glissent au-dessus, le
chteau, illumin, prend un air de joaillerie. Aux reflets bleus, je
reconnais l'lectricit. La voiture s'arrte devant un perron bas.
J'entre dans un vestibule, et, de l, dans une galerie qui a toute la
longueur du chteau, et qu'clairent vingt chevaliers bards de fer,
rangs le long des murailles, et dont chacun porte une lanterne.

       *       *       *       *       *

Oui, cette demeure est singulirement intressante. Comme d'autres,
elle a son trsor de souvenirs, ses tableaux de matres, ses
tapisseries, ses livres; on y peut voir, au fond de la chapelle, le
fauteuil de la reine Anne; dans un des salons, le berceau de la reine
lisabeth, tout semblable aux barcelonnettes de bois des fermes
bretonnes. Mais elle abrite aussi de l'histoire contemporaine: l'une
des familles les plus mles aux affaires, les mieux doues, les plus
unies de l'aristocratie anglaise. Lord S..., mort en 1903, avait t
trois fois premier ministre de Grande-Bretagne et d'Irlande. Ses fils
continuent de servir, comme on disait en France, autrefois, et ne se
contentent pas du reflet de la gloire paternelle. L'an sige
naturellement  la Chambre des lords; il a fait la guerre au
Transvaal; tout  l'heure, en causant avec lui dans la bibliothque,
en le voyant feuilleter des livres et des albums, j'ai eu le sentiment
qu'il avait le got de toutes les choses de l'esprit, et qu'il les
jugeait mieux qu'en homme du monde. Un autre fils est membre de la
Chambre des communes; un autre l'a t et le sera de nouveau, quelque
jour: tous les deux, me dit-on, sont orateurs. Un autre, je crois, est
soldat, et gouverne une colonie d'Afrique. Un autre est cur de la
petite ville tasse au pied du chteau. Il revient d'un voyage de
plusieurs mois au Japon et en Chine. Je me rjouis de l'interroger, ce
soir. La maison, si vaste qu'elle soit, me semble pleine, tant les
invits sont nombreux.

Est-ce un simple hasard? Ai-je eu la chance d'tre accueilli par des
familles o les habitudes de pit se sont conserves plus fidlement
qu'ailleurs? Il est probable. Dans le Norfolk, sir H..., rcitait,
chaque matin, la prire dans la chapelle, devant ses enfants, ses
htes anglicans et ses domestiques assembls. Quelques jours plus
tard, fort loin de l dans un comt de l'Ouest, ayant ouvert, par
mgarde, la porte de la salle  manger quelques minutes avant le
breakfast, je trouvai quatre personnes, de familles diffrentes,
faisant la prire en commun. Ici, au moment o j'entre dans la chambre
qui m'est destine, je remarque une petite pancarte fixe au mur. Elle
indique les heures des repas,--neuf heures trente, une heure trente,
cinq heures, huit heures quinze,--puis les heures de la prire
quotidienne et celles des offices du dimanche,  la chapelle...

Les chambres portent un nom d'arbre ou un nom de personnage politique.
Il y a le chne, l'rable, le pin; il y a aussi la chambre de la
Reine, ainsi dsigne parce que la reine Victoria y a couch, la
chambre de Cromwell, de Wellington, de Beaconsfield.

       *       *       *       *       *

Le crmonial du dner,--je ne trouve pas d'expression plus
juste,--est le mme partout, mais plus frappant dans une maison
pleine, comme le sont les mouvements d'ensemble. A huit heures quinze,
tout le monde est runi dans un des salons,  l'extrmit de la
galerie. Aucun retardataire. On descend. Le dner est servi dans une
salle qui a deux tages de hauteur, et qui me rappelle des salles
toutes pareilles de palais italiens, o il y avait une tribune pour
les violons et les harpes. J'ai l'impression agrable, et que
j'prouve rarement, d'un luxe vrai, autoris par la naissance, exig
par le rang et par le rle, d'un luxe qui a l'habitude de servir et
dont on a l'habitude. La vanit humaine,  un certain degr de
richesse et de noblesse, n'est plus l. Elle est ailleurs,
naturellement, puisque nous ne saurions nous passer d'elle. Mais
l'excs de nous-mmes, quand il n'est pas fond sur l'argent, a du
moins cet avantage d'tre amusant quelquefois. Une de mes voisines
parle d'une nouvelle oeuvre d'assistance de Londres. Elle s'y
intresse, elle fait preuve d'intelligence dans la manire dont elle
la dcrit; elle est organisatrice assurment, et probablement trs
bonne. Mais j'ai le malheur de glisser une phrase, d'une banalit
dplorable, je le reconnais, sur la misre des grandes villes.
Aussitt j'observe un mouvement d'impatience, et je suis puni d'avoir
cru qu'il y a des pauvres  Londres, comme  Paris. Non, monsieur;
tout cela est fort exagr. Dans nos villes industrielles, le travail
ne manque pas. Et ceux qui travaillent gagnent bien, et sont
contents.

Aux murs de la salle, plusieurs drapeaux sont pendus. J'ai vu tout de
suite, en entrant, que quatre taient franais. Ce sont des drapeaux
carrs, de petite taille. De la place o je suis, je puis lire sur
l'un d'eux, en lettres brodes dont l'or est tout terni: L'Empereur
Napolon au dpartement de la Haute-Loire; et sur un autre:
L'Empereur Napolon au dpartement de la Haute-Vienne. Quand je
m'informe, on me rpond qu'ils ont t donns par Wellington. Je
regarde longtemps ces aigles, prisonnires en Angleterre. Elles n'ont
pas t conquises sur le champ de bataille, mais enleves simplement,
dans le pillage d'une prfecture. Je pense au jour o elles frmirent
dans la main de l'Empereur, au jour o il les remit au reprsentant de
la Haute-Loire, au reprsentant de la Haute-Vienne, pour de futures
gardes nationales...

Le dner dure peu de temps. Aprs avoir fum une cigarette, une seule,
les hommes retrouvent au salon la matresse de la maison et leurs
voisines de table, qui ont quitt la salle  manger les premires,
selon l'usage. Et l'on cause jusqu' onze heures. Autour de nous, le
long des murs, il y a tout un pass, toute une galerie de portraits
d'poques diffrentes. Parmi ces portraits, un grand tableau
reprsente l'empereur d'Allemagne, en uniforme d'amiral, sur le pont
d'un navire. C'est un souvenir: Guillaume II a pass ici plusieurs
jours, avec l'Impratrice, en 1891.

       *       *       *       *       *

Conversation presque toujours instructive et vivante, parce qu'elle
est domine par la politique, et conduite par des hommes d'action.
Nous sommes  la fin d'une crise assez grave, qui met aux prises les
ouvriers de chemins de fer avec l'autorit patronale et, l'on peut
dire, avec l'autorit sociale. Un directeur d'une des grandes
Compagnies anglaises, trs entour, trs calme, n'a cess de rpondre
obligeamment,  plus de vingt personnes qui ont d lui faire les mmes
questions. Je note quelques mots qui m'ont t dits, dans un groupe ou
dans l'autre, toujours en franais et souvent avec un tour heureux.

_Un membre du Parlement._--Sans doute, monsieur, nous sommes menacs,
nous aussi, et les mmes lments rvolutionnaires essaient de nous
entamer. Mais, en Angleterre, ils auront moins de puissance que chez
vous.--Je le souhaite, sans y croire.--Pardon, tout se fait lentement,
ici, mme le mal, et nous rflchissons en agissant, ce qui permet de
ne pas aller jusqu'au bout. Les lecteurs, avec leur bon sens et leur
esprit pratique, comprendront que les promesses, comme les parfums,
peuvent griser, mais ne nourrissent pas.

_Un autre._--Nous sommes des illogiques. Que de sottises cela empche!

_Un troisime._--Je reconnais, cependant, qu'il y a une chose
inquitante. Il faut songer que notre constitution anglaise, notre
politique, nos moeurs publiques, tout, en Angleterre, a t fait en
vue de deux partis. S'il s'en forme un troisime, qu'adviendra-t-il?

_Lady K._--Oui, assurment, j'ai beaucoup connu le pre de lord S...,
le chef de cette belle famille qui nous entoure. Je ne suis plus toute
jeune. C'tait un homme sarcastique. Sa bont, trs relle, vivait
sous l'pine. Il ne donnait jamais un conseil, et ses enfants ne
parvenaient pas toujours  deviner son avis. Dsabus des hommes,
dsabus des mots. Il disait: L'exemple seul des parents sert 
quelque chose.

_Quelqu'un du Foreign Office._--Monsieur, nos sentiments profonds sont
taciturnes.

_Miss Vera N._--Demain, vous verrez le parc. Il est trs beau. Je vous
raconterai un mot curieux,--parmi tant d'autres  jamais ignors,--qui
y a t dit. Voulez-vous? Seulement, vous me direz ce que vous en
pensez?

--Volontiers.

--Eh bien! lorsque l'empereur d'Allemagne vint ici, il voulut faire
une promenade  cheval, dans le parc. Quatre chevaux furent sells.
L'Empereur allait devant, accompagn par lord S. Deux aides de camp
suivaient. A une petite distance du chteau, la jument que montait
lord S. prit peur, et partit  toute allure; le cheval de l'Empereur
fit de mme. Y eut-il quelques secondes de danger? Je ne sais. Mais
aussitt, d'un mme lan, les deux aides de camp se prcipitrent et
encadrrent leur souverain, galopant botte  botte, prts  lui porter
secours. Puis, les chevaux se calmrent; la course cessa; on reprit la
promenade. Alors, un des officiers, passant, pour se remettre  la
suite, prs de lord S., lui dit: Votre jument, monsieur, mriterait
d'tre fusille!... Que pensez-vous du mot?

--Il est rude, mais superbe!

--Vraiment? Un Franais l'aurait dit? Un Franais d'autrefois?

--Avec des nuances, mademoiselle; ils en trouvaient mme au galop.
Mais le sentiment et t le mme.

       *       *       *       *       *

A onze heures, la rception est finie: la soire ne l'est pas. On se
retire. Les salons entrent dans l'ombre. Mais bientt, par les
escaliers, par les couloirs, les hommes, vitant de faire trop de
bruit, se dirigent vers le fumoir, o sont disposes les bouteilles de
whisky et de soda, les botes de cigares, les cigarettes. Ils se sont
mis  l'aise. Ils ont enlev leur habit et souvent leurs souliers
vernis, pour endosser le veston ou la robe de chambre, et chausser les
pantoufles. Et la deuxime soire commence, illimite, dans la fume
bleue.




IV

LE VILLAGE

UN PARC DANS LE YORKSHIRE


J'entends bien les mots que j'ai si souvent lus; que les Franais ne
manquent pas de rpter, comme la plus neuve de leurs impressions,
aprs quarante-huit heures passes  Londres; que les Anglais m'ont
dits galement, plus d'une fois: Nous sommes si diffrents! Nous
avons, en France, et ils ont, en Angleterre, toute une littrature qui
expose cette vrit, la dbite en morceaux, la commente et l'illustre.
Elle est intressante, elle est amusante, mais combien exclusive et
oublieuse! Entre les Anglais et nous, je veux bien admettre un millier
de diffrences, un million si on y tient, mais,  vivre parmi eux,
dans le home, on s'aperoit que la littrature insiste trop, ici
encore, comme elle le fait toujours sur les sujets faciles, et qu'il
reste quelque chose de commun entre des hommes si diffrents. Il reste
l'humanit, tout simplement, l'essentiel, le meilleur de la
sensibilit, et tant d'ides qui donnent un air de famille au monde
civilis. Je me dis, avec une conviction grandissante: quel choix
d'amis un Franais qui aurait le temps pourrait faire en Angleterre!
Quels amis solides et reposants, prodigues d'attentions muettes,
intimids par leur propre coeur, jusqu' prendre le ton de l'humour,
pour exprimer leurs sentiments les plus profonds, exacts dans leur
politesse, juges quitables de la noblesse d'un acte et du bon droit
d'un homme, except quand l'intrt du pays ou seulement son orgueil
est en jeu!

Lord H... chez lequel je vais passer quelques jours, avant de regagner
la France, est prcisment l'un des hommes qui reprsentent le
temprament anglais, comment dirai-je?  son maximum d'acclimatation.
Il connat les sauvages de la Terre de Feu, mais aussi Paris, la
France et les Franais; il a l'esprit vif et curieux et, chose
infiniment rare, le sentiment que l'Angleterre n'est pas l'unique
fruit de civilisation, le melon pouss sur le fumier de cent races
qu'il domine et qui l'aident  mrir, mais qu'il y a d'autres peuples,
trs bien dous, et des qualits de race, fort rpandues chez les
voisins et qui ne font pas partie du patrimoine anglais. Il est
artiste, spirituel et, avec les mains les plus fines du monde, tout le
contraire d'un faible. Tout  l'heure, il m'a dit: Je ne comprends
pas votre Louis-Philippe, quittant les Tuileries sans se dfendre
contre l'meute. Il fallait tirer. Quels malheurs la force pargne!

       *       *       *       *       *

Le domaine de lord H... est fort loign de Londres, situ dans le
nord de l'Angleterre, dans cette partie o les usines, les mines, les
villages ouvriers, les villes de grande industrie emplissent les
valles. Et certes, du chteau o nous causons depuis ce matin, on
n'aperoit aucune chemine de fabrique; la prairie qui descend, devant
les fentres, parat bien tre du plus beau vert, le plus uniforme,
le moins souill, le plus vibrant; les deux futaies qui l'encadrent et
s'ouvrent avec elle ont le mme ton que les ntres  la fin de
l'automne. Cependant, tout  l'heure, quand j'ai mis le pied dehors et
suivi l'alle qui mne au jardin, j'ai trouv bien sombres les
feuilles des rosiers, je me suis pench: elles avaient un peu de
poudre noire sur toutes leurs artes, de la neige des quatre saisons.
Mon hte sort du chteau et m'appelle:

--Ah! vous regardez mes rosiers! Je les fais venir de France; ils
poussent bien d'abord, mais cette terrible fume les tue,  leur
troisime ou quatrime fleur. Venez avec moi; allons voir le village!

Je comprends que nous allons visiter un village comme il y en a, en
France, plus ou moins loin de chacune de nos maisons de campagne. Mais
non, je suis vite dtromp. A cent pas du chteau, lord H...
m'introduit dans un atelier o travaille un vieil homme, rubicond avec
des yeux gris et papillotants, et qui frotte, qui caresse de la main
une haute colonne torse, tandis qu'un apprenti, au fond de la pice,
surveille le pot o bout la colle forte.

--Mon chef bniste, un artiste, un ami qui travaille pour la maison
depuis quarante ans.

A quelques pas de l, dehors, nous rencontrons le scieur de pierres,
puis, sous un hangar, les peintres, puis le charpentier, puis le
marchal ferrant; des ouvriers,  ct, battent des gerbes d'avoine;
un des gardes-chasse passe et va vers les prs bas. A chacun de ces
hommes, lord H... adresse la parole, affectueusement. Je les observe:
bonnes ttes carres, peu de mots, un salut sommaire, la casquette
quitte  peine le crne, mais le sourire est parfait, amical, de tout
l'tre  la fois; les mains vont d'elles-mmes  celles du matre: il
y a des sicles de confiance dans le plus petit de ces mouvements. Je
reconnais des expressions de mes amis de la campagne, des plus
anciens, de ceux qui ne finassent plus avec moi. Les nombreuses
granges, les ateliers, les cottages en brique vernie, plus ou moins
lgants selon le grade des employs, forment, autour de nous, un
village o manquent cependant l'picier marchand de grains et de
faence, le buraliste, le boulanger reconnaissable aux trois miches
d'or qui hachent le bas de sa fentre. Le temple, une glise gothique,
noire et charmante, avec ses pierres tombales toutes marques du mme
nom, du mme casque empanach, des mmes armes, lve sa tour au milieu
d'une des futaies voisines.

--A prsent, me dit lord H..., je vais vous prsenter  notre
fermire. Je vous prviens que c'est une dame fort importante.

       *       *       *       *       *

Nous sortons de la rue boueuse, et nous traversons un jardinet aussi
soign que ceux des _boarding houses_ de la cte anglaise, gazons bien
tondus, fusains coups en brosse et faisant clture, corbeilles o
achvent de plir et de se dissoudre, dans les pluies d'automne, des
dahlias simples et des bgonias de la petite espce rose. La jeune
fille de la maison est en rose, elle aussi; elle cousait  la machine,
quand nous entrons, et elle se lve, appelle sa mre, forte matrone
minaudire, coiffe en cheveux, et nous avons deux rvrences.

--Ah! milord, je profite tout de suite de votre visite pour vous
demander une rparation  laquelle nous tenons tant: qu'on agrandisse
la fentre de la salle  manger, donnez-nous une belle fentre
jusqu'au plafond, et large, large, et peinte en blanc!

Il faut vraiment tre atteint de la fivre mgalique--_febris pejor,
frequentissima_--qui ruine tant de gens heureux, pour souhaiter un
home plus confortable que celui de cette fermire. Un notaire de
petite ville l'et achet tout meubl; un officier d'administration en
et rv trente ans, et joui peut-tre en fin de saison... Tout ce qui
sert d'idal  des cantons entiers se trouve ici au grand complet:
salle  manger, salon, office, cuisine avec fourneau de fonte du
dernier modle, laiterie, tout un tage de chambres au-dessus, des
tentures d'toffe dans les appartements de rception, des bibelots
partout, des lanternes japonaises, des meubles de chne cir, plus de
cinquante photographies encadres, un piano, des tapis, un parquet, en
un mot les tmoins obligs du bonheur. En traversant l'office,
j'aperois, pendus par la patte au bout d'une ficelle, deux perdrix
grises et un jeune ramier. Lord H... a d faire semblant de ne pas les
voir.

Il m'invite  visiter son habitation de la cave au grenier, et nous
employons la dernire heure de la matine  parcourir les dpendances,
 inspecter tous les services de cette habitation seigneuriale, y
compris la boulangerie qui fabrique le pain de luxe et le pain de
mnage, et la brasserie d'o sort la bire commune. Avant de rentrer
au salon, il va s'informer de la sant d'une vieille femme,--la
nourrice des enfants,--qui a ses appartements, pour toujours, sous le
toit familial. Et je reviens au salon; on m'interroge, et quand j'ai
racont quelques-unes de mes impressions, deux jeunes femmes, qui sont
invites  djeuner, disent chacun un mot joli. La premire dit:

--Le temps des trs grandes habitations est peut-tre pass; elles
supposent une fodalit accepte.

La seconde, qui est toute jeune, rpond:

--Je crois que les pays o subsiste quelque chose de fodal sont les
plus heureux: les gens d'un mme domaine y forment une grande
famille.

       *       *       *       *       *

Cet aprs-midi, excursion en automobile et visite au chteau de
Wentworth Woodhouse. Les chemins sont mauvais, dfoncs par les
charrettes qui transportent la houille, et la campagne manque de joie;
un vieux terrien dirait qu'elle manque de coeur; elle a l'air dbile
et las. Mais, ds que les barrires qui dfendent l'accs du parc ont
t franchies,  royaume enchant! Les jardins de lgende sont ainsi:
ils se reposent; les sicles passent  ct d'eux; le monde est
mauvais tout autour; la beaut de leurs ombres y sert d'explication 
la douceur des btes. Voici des prairies vallonnes,  perte de vue,
devant moi; elles s'en vont comme un grand fleuve vert clair et
houleux, et,  droite, elles creusent des baies lumineuses dans la
fort toute noire, dont on ne voit pas non plus la fin. Sur la
prairie, prs de la fort, il y a le chteau, qui parat grand comme
l'Escurial,--il doit l'tre moins, mais la brume grossit!--Et
partout,  travers les tendues, des troupeaux d'animaux rares
s'avancent  petits pas, broutant l'herbe et flairant le vent, des
cerfs avec leurs biches, des daims, des antilopes, des boeufs  bosse,
tout blancs, dont les grands-parents sont venus de l'Inde, des boeufs
d'cosse  poil jaune et tranant  terre comme une frange. Je songe
aux mnageries que Breughel assemblait dans ses paradis terrestres, 
ses longues avenues sous les arbres,  ses longues valles fraches,
au bout desquelles, dans les lointains des bois, il y avait toujours
plus de bleu que dans le ciel mme.

Le lord qui fit dessiner ce parc avait le got des espaces et celui
des collines drapes, et celui des chnes isols dont la lumire fait
le tour. Hlas! s'il revenait, que de chnes il pleurerait! Tous les
vieux chnes meurent, beaucoup de jeunes sont malades, noircis par la
fume, empoisonns par elle et touffs. Nous sommes ici dans le
domaine qui appartint au comte de Strafford, le ministre de Charles
Ier. Il parat que les archives sont pleines de pices curieuses. La
galerie de tableaux n'est pas moins riche. On y peut voir vingt-huit
tableaux de Van Dyck, dont l'un au moins est un grand chef-d'oeuvre,
le portrait, peint dans le chteau mme, de lord Strafford et de son
secrtaire, celui-ci tout jeune, vif, spirituel, habill de rouge, la
plume leve, l'oreille tendue, amus par les secrets d'tat qu'il
vient de coucher par crit, l'autre, le matre, vtu de sombre,
inquiet de la manire dont il va continuer sa dpche, assez jeune
encore de cheveux et de visage, mais sans jeunesse de regard. C'est le
secrtaire qui fait envie, mais on se dit que l'Angleterre avait un
bien solide ministre. Quand nous passons dans la vaste salle de
rception carre, dalle de marbre,  laquelle aboutit, au premier
tage, l'escalier d'honneur, un de mes compagnons me raconte une des
traditions de Wentworth Woodhouse.

--Cette salle, me dit-il, a connu, pendant trois cents ans, un mois de
ftes, chaque anne. Jusqu' la mort du grand-pre du possesseur
actuel, survenue il y a six ans, la coutume s'est maintenue, de pre
en fils, de tenir table ouverte tous les mardis de novembre. Dans les
temps anciens, dans les ges fodaux,--si rudes, mais par tant de
cts fraternels,--venait qui voulait djeuner chez le lord: ses
voisins et ses paysans, les travailleurs des mines de charbon, les
voyageurs et pauvres qui ambulaient dans le domaine; puis, le nombre
des passants, avec le progrs, devenant excessif, on changea la
mthode, et tout le monde encore put venir, mais  la condition de
prvenir et d'crire: Je viendrai djeuner au chteau, tel mardi.
J'ai vu des djeuners de quatre-vingts et cent couverts. Aujourd'hui,
la tradition est brise. Tant d'autres semblables ont disparu plus
tt! Saviez-vous, par exemple, que jusqu'en 1848, tous les membres de
la Chambre des communes ou de la Chambre des lords avaient le droit,
s'il leur plaisait, d'aller dner chez l'archevque de Canterbury? Ils
n'avaient que deux obligations  remplir: prvenir leur hte et
arriver au palais de Sa Grce en costume de pair ou de dput.

       *       *       *       *       *

Le soir est dj tomb. Que le soleil brille peu de temps, dans ce
pays o la brume, de tous les points de l'horizon plat, monte en
murailles qui se rapprochent et font la vote! Il n'est pas plus de
trois heures, et dj tout le relief des terres a cd, l'clat de
l'herbe est mort; on ne sait plus d'o vient la lumire; la peur de la
nuit rassemble les btes des troupeaux et des hardes, et les groupe en
taches rousses sur les prairies toutes blanches. Les mles tournent
autour, et meuglent ou brament, et j'entends venir leur voix des
profondeurs de l'ombre o la fort s'efface. Tandis que l'automobile
suit,  petite allure, une avenue tournante, un grand dix-cors trotte
un peu en arrire, sur la pente, et ses biches le suivent, tendant le
cou, et par-dessus les dos bruns et mouvants, le grand chteau n'est
dj plus, dans le brouillard, qu'un peu de brouillard plus ple, o
trois points d'or viennent de s'allumer.




V

CHASSE AU RENARD


Nous roulons en automobile, vers le nord-ouest du Yorkshire.

Matine frache de la fin d'octobre, pas de vent, terres presque sans
relief.

La pluie a l'air de ne tomber que par habitude, elle est lasse et
lente; lord H... affirme qu'elle va cesser. Je le souhaite sans y
croire. Vous verrez, dit-il, c'est une belle journe qui se prpare.
Oh! le petit renard n'a qu' se bien tenir!... Mais je vous fais mes
excuses: vous ne trouverez pas les chasseurs en habit rouge avant le
premier novembre... Un peu de vitesse, John! Nous apercevrons tout 
l'heure les futaies de Bramham.

En attendant, il tire d'un sac de voyage une provision de chocolat et,
aprs en avoir offert  lady H... et  une jeune femme dont la tte
rose et blonde, au fond de la voiture, sort tout bouriffe d'un amas
de fourrures brunes, il baisse la glace de devant et donne une
tablette aussi  Tom, le premier cocher, qui vient avec nous, je
suppose, pour juger certains chevaux irlandais qu'on doit prsenter 
mon hte. L'auto file  toute allure, sur la route dserte, sous la
pluie tenace, et la boue gicle tout autour, en gerbes et en balles.

Vers neuf heures, les terres commencent  monter; derrire le rideau
de la pluie, lam d'argent par les grosses gouttes qui tombent encore,
une bande violette, rgulire, se lve au-dessus de l'horizon, 
gauche. Elle commence  un mille de nous peut-tre, mais,  mesure que
nous courons, elle se prolonge, elle se droule, elle nat de toutes
les brumes qui la cachaient, et qui fondent quand nous approchons, et
qui la montrent. C'est le parc de Bramham.

John donne un coup de corne, et tourne. Nous descendons dans un chemin
qui n'a aucune apparence d'avenue; nous passons une barrire garde
par une maisonnette ruisselante de pluie et verdie par la mousse; nous
montons  travers un massif d'arbres, et, au moment o la voiture
atteint le sommet de la cte, le soleil parat. Si ple que soit la
lumire, quelle splendeur nous en vient, et quelle joie! Devant nous,
un parc des contes de fes: des prairies illumines, qui ondulent, des
groupes d'arbres lourds, encore feuillus et tout fumants, des
lointains de futaies bleues, des perons plus proches qui entament
l'herbe et le soleil, des criques, des entres sous bois, et l,
partout, des nappes de fougres, d'un model souple, ardentes sur les
lisires, et qu'on suit sous les branches, et qui reoivent l'ombre
sans cesser d'tre claires. On arrte l'auto. Lord H... se lve,
sourit d'un sourire de plaisir et d'orgueil, fait de la main un signe
de bienvenue.

--Ah! la voici!

       *       *       *       *       *

Il n'en dit pas plus. Je regarde. Du chteau invisible, d'une
clairire de fort, du tournant d'un massif, de je ne sais o, une
femme accourt au grand galop de son cheval blanc. On ne peut voir
encore son visage, ni ses cheveux, ni la coupe de sa jupe. Mais comme
on devine son ge et la moiti de son me! Elle est jeune, j'en suis
sr, elle a une jolie taille, elle monte  ravir, elle aime la chasse,
le cheval, l'air vif, le parc, l'Angleterre et la vie. A toute allure,
elle descend un raidillon au milieu des prairies, elle saute un
ruisseau, tourne un groupe de htres, fond sur nous comme si elle
chargeait en bataille, s'arrte  trois pas de l'auto, rpond au
sourire de lord H., et dit:

--Bonjour, pre!

Le cheval est crott jusqu' moiti du ventre, le vtement de chasse,
en gros drap, a fait plus d'une campagne, mais la chasseresse est
jeune.

En quelques minutes, nous sommes devant les ruines d'un vaste chteau,
incendi en 1825. Une aile a t sauve et les chtelains
d'aujourd'hui l'habitent. Mais tous les murs avaient tenu bon; ils
sont encore debout, noircis, percs de deux tages de fentres qui
sont belles de lignes, mais si tristes depuis que le regard de la
maison n'est plus en elles, et l'on me dit que peu  peu, chaque
anne, on rebtit quelques-unes des salles de rception et des
chambres d'autrefois. Les communs n'ont pas souffert. Ils sont faits 
la taille et pour l'usage d'un rendez-vous de chasse o toute la
_gentry_, de vingt lieues  la ronde, peut tomber  l'improviste, avec
son train de serviteurs et de voitures. Dans la cour, deux chevaux
nous attendent. L'un est pour lord H., l'autre est pour moi, et nous
partons tout de suite, accompagnant Mrs. L. F., qui n'a pas mis pied 
terre.

Le bois n'est pas loin. Par un chemin forestier, tantt rembourr de
brande, tantt glissant et fondant comme une glace mi-pistache et
mi-chocolat, troit d'ailleurs et souvent entam par les touffes de
rhododendrons, nous arrivons au carrefour. Je ne m'attendais pas 
voir un pareil peloton de chasseurs. Ils sont l plus de quarante, en
jaquette et chapeau rond, monts sur des chevaux de tout poil, de
toute taille, bien nourris comme leurs matres. Je songe: Tout 
l'heure, s'il y a un dbucher en plaine, le train sera svre. Parmi
les hommes, quatre femmes dont deux ne sont plus jeunes, et dont pas
une n'a un costume neuf ou un galon. Elles viennent pour la chasse,
comme sont venus tous ces gentlemen, quelques-uns sans doute invits,
la plupart simples voisins, propritaires, fermiers, gens de libert
les uns et les autres, qui ont un cheval, l'envie de galoper pendant
trois ou quatre heures, et qui n'ont qu'un salut  faire pour tre
admis dans le cortge seigneurial du renard. Je suis prsent au
matre d'quipage,--qui monte un pur sang noir, admirable,--et il me
prie, lui aussi, d'excuser l'absence d'habits rouges: Avant le
premier novembre, vous comprenez...

--Parfaitement.

       *       *       *       *       *

Il m'explique qu'il a une meute de cent chiens de renard, diviss, je
dirais en France en deux choeurs, et qu'on chasse,  Bramham, quatre
fois par semaine. D'un geste, il montre un carr de futaie, chnes
mls de sapins.

--Vous entendez? Ils cherchent une voie; les piqueurs les appuient:
Go in! Go in! Tout  l'heure, ds qu'un renard sera lev, les hommes
crieront: Forward!

J'entendais, en effet, le Go in! tranquille des piqueurs. De grosses
gouttes tombaient des arbres, avec tapage, sur les capes de feutres et
les plerines de caoutchouc. La respiration des hommes et des btes
emplissait de fume jaune les quatre sentiers qui se croisaient, et,
au travers, je voyais passer, sous les branches, l'ombre muette et
rapide des chiens de meute.

--L'un des obstacles que nous rencontrons ici, pour la chasse au
renard, reprit M. L. F., c'est le rhododendron. Ces diables d'arbustes
sont si fournis, regardez-les, ici, l, et plus loin encore, que si le
renard se fourre sous leurs racines, trs souvent on ne peut l'en
dloger.

A ce moment, un cri suraigu, prolong, quelque chose comme un son de
clarinette perdue. C'est le _Forward_. Aucun aboiement des chiens;
aucun appel de corne.

--Il a vu le renard! me dit le matre d'quipage, qui met son cheval
au trot.

Tous les chasseurs se pressent dans le chemin qui monte un peu.
Plusieurs entrent sous bois. Nous y entrons bientt tous. Piqueurs et
chiens ont disparu, fondu sans donner de nouvelles. Les chevaux
s'brouent; ils trbuchent sur des branches mortes que la mousse
cachait; un faisan part, blouissant, puis une bcasse; les chasseurs
 tir saluent l'oiseau d'une exclamation involontaire; le sous-bois
devient clair, les arbres ont du ciel et des nuages jusqu'au-dessous
de la fourche: c'est la sortie de la futaie, tout le monde rallie,
nous arrivons en paquet  la barrire ouverte, comme des grains de
plomb  la gueule d'un fusil... Et alors, alors, dans une prairie
immense, les quarante chevaux se lancent  fond de train. Derrire le
grand pur sang noir, qui mne la course, ils filent en ligne droite,
ils cherchent  dpasser le voisin, ils l'claboussent, ils vont le
mordre, ils font honneur  l'avoine du Royaume-Uni,  la belle piste
verte qui sonne comme une caverne; ils emportent des cavaliers plus ou
moins enivrs par la vitesse, mais tous attentifs  serrer les genoux.
Personne ne tombe; il n'y a qu'un chapeau qui s'envole. On traverse 
la dbandade un boqueteau, et la course effrne reprend, et de
lui-mme l'escadron se reforme. Quelques amateurs ont rencontr une
superbe palissade, haute et vieille, et se sont hts de la
sauter,--je crois mme qu'ils l'ont crte,--mais le cheval noir du
matre d'quipage, avec un -propos dont je l'ai remerci tout bas, a
dcouvert une brche. Et la seconde prairie coule sur nos triers, les
bouquets d'arbres grossissent, frissonnent, nous frlent et entrent
dans le pass. O sont les chiens? O est la chasse? Nous traversons
un champ, puis un autre. Les haies sont claires. On se met au trot, on
se met au pas. Nous voici dans une pice de terre montante, et
j'aperois les piqueurs tout au bout. Les grands chiens tricolores
galopent en tous sens; ils ont perdu le renard; ils sont toujours
muets; j'admire l'extraordinaire rapidit de leur qute; je me
souviens de ces ombres tournantes, de ces randonnes des chiens qui
chassent la martre, dans les nuits de lune. On ne perd pas de temps.
Cinq minutes au plus, aprs le dfaut, mon voisin, un Anglais massif,
se penche, et me dit cette phrase arienne:

--Les voies du renard sont lgres!

       *       *       *       *       *

Nous sommes battus. Nous piquons par les chemins, en trottinant, vers
un autre bois. Une demi-heure ne s'est pas coule qu'un second
_Forward!_ aussi aigu que le premier, m'apprend qu'un second renard
a quitt son gte. Je le suis un peu de temps; mais je dois prendre, 
la fin de l'aprs-midi, un train qui me ramnera  Londres. Lord H...
m'avertit qu'il faut se hter, et, pour me consoler:

--Je vous mnage une surprise, me dit-il.

O phrase que j'ai entendue si souvent quand j'tais jeune! En ce
temps-l, elle tait toute-puissante. Elle le fut encore une fois,
peut-tre pas la dernire, et j'eus raison d'y croire.

Revenus au chteau, nous traversons le rez-de-chausse incendi, et,
par un perron tout moussu, nous descendons dans les jardins. Comme
elle est jolie, d'un dessin ferme et d'une proportion juste, cette
pelouse allonge, qui se termine en ventail au pied d'une terrasse
demi-circulaire plante d'arbres! On jurerait...

--C'est curieux, dis-je  mon guide, de retrouver ici, dans le
Yorkshire, les architectures de Versailles.

Il sourit, et m'emmne  droite. Des charmilles, des portiques
d'arbres taills, trs larges, montent doucement; nous les suivons
pendant plusieurs centaines de mtres, et j'arrive au carrefour de
sept ou huit charmilles pareilles qui s'enfoncent dans la fort.
Belles routes d'or, si bien pares par l'automne, si calmes dans le
soir tombant! Nous prenons l'une, puis l'autre, et nous allons o
elles veulent nous conduire, au sommet d'un tertre envelopp de
futaies anciennes, et d'o descend un escalier dont le pareil n'a t
vu qu'en songe. Il n'est ni trop rapide, ni trop lent; il descend
d'abord tout droit, entre les chnes, les ormes, les frnes qui
penchent de chaque ct de leurs branches et ne peuvent les runir,
tant il est vaste, puis il coude  droite, et on le devine encore dans
les pentes du vallon o la brume bleue habite; et chacune de ces
marches est un tang, un miroir d'eau encadr de marbre, une chose
claire dans la fort et taille comme un diamant. Je demande:

--Qui a fait toutes ces merveilles, les chelons de lumire, les
charmilles, les pelouses, les avenues?

--Le gnie de la France, me rpond lord H. La tradition affirme que
Lentre a dessin le parc.

Le soleil se couchait. Les miroirs d'eau taient rays de pourpre. Je
restai l cinq minutes, et je ne regrettais plus la chasse.




PROMENADES EN CORSE

I

D'AJACCIO A LA FORT DE VIZZAVONA


Mer belle  Sici, agite aux Sanguinaires. Qui n'a pas lu cette
ligne-l dans les bulletins mtorologiques? Elle y revient comme un
refrain. Moi, j'en rve depuis ma petite jeunesse. Agite aux
Sanguinaires! J'ai si souvent dsir voir ces les au nom clatant et
les vagues tout autour, souleves en pointes, ardentes, agiles,
flambantes sous le soleil et sous le reflet des roches, que j'ai dit
au commandant du _Corte_, en quittant Marseille: Commandant, je vous
en prie, faites-moi rveiller quand nous passerons en vue des
Sanguinaires?--Mais, monsieur, il sera deux heures et demie du matin,
et le temps est brouill. Nous entrerons dans le golfe comme dans un
four!--Faites-moi prvenir quand mme; il y aura peut-tre un peu de
lune; on ne sait jamais!

A deux heures et demie, envelopp dans mon manteau, j'tais sur le
pont. Hlas! des moutons gris couvraient tout le ciel, bien peu de
lumire passait entre eux, et sur la mer presque sans vie, terne et
muette comme du feutre, j'aperus  bbord, en regardant bien, trois
pyramides, trois meringues noires, dont la premire portait un phare.
C'taient les Sanguinaires. Je n'ai donc vu que leur ombre, et le rve
m'est rest.

Au lever du jour, nous tions, depuis longtemps dj, devant Ajaccio.
Une voix d'enfant s'leva du quai, et vint  moi  travers le hublot.
Elle disait: _La mattinata  bella_. Je remontai sur le pont.
C'tait vrai. La clart tait vive, et vif aussi le vent; les derniers
passagers quittaient le bord et suivaient leurs bagages; j'avais
devant moi, au del du quai, une promenade plante d'arbres aux
feuilles grles, puis une range de faades larges, hautes, sans
ornement, mais peintes de couleurs claires. Il y en avait deux ou
trois roses, une mauve, une verte, une grise et plusieurs de cette
teinte jaune, paille d'avoine, d'orge ou de froment, que les maons de
la Riviera nomment _terra d'ombra_. D'autres maisons, en arrire,
commenaient  s'lever sur les pentes, devenaient de plus en plus
petites dans des jardins plus grands, et finissaient par n'tre plus,
 mi-montagne, que des points de lumire dans des bois. J'avais oubli
les Sanguinaires, mais toute l'Italie tait venue  l'appel; je
revoyais des matins pareils  celui-ci; des ports fameux et des
marines inconnues au pied des monts, comme des fruits tombs et
clatants, des plages o la mer est bleue d'abord et violette dans les
ombres; des bouquets de palmes au-dessus d'un toit; des courbes
lointaines de golfes qui semblent peintes sur de la nacre; des
campagnes o le vert clair ne domine jamais; et chacune de ces images
en passant, demandait:

--Me reconnais-tu?

Moi, je ne voulais pas avouer; je cherchais  me souvenir de mon
histoire, je rptais tout bas: La Corse, le franaise, conquise et
runie une premire fois  la couronne royale sous Henri II; cde
dfinitivement par Gnes en 1768.

       *       *       *       *       *

Descendu  terre, je traverse une avenue de palmiers-dattiers qui
portent des dattes mres. Malgr l'heure matinale, il y a des
Ajacciens dans la rue. Deux femmes descendent, vtues de sombre,
portant sur la tte, en quilibre, des paniers ronds pleins de
murnes, de dorades et de congres; elles marchent bien, le buste
immobile. Une toute jeune les suit, avec un chevreau dans les bras;
elle est jolie, elle a, comme son chevreau, des yeux qui vont glissant
jusqu'au coin des paupires longues; des enfants jouent sur le
trottoir, dj sales magnifiquement; deux hommes s'avancent en sens
contraire, sur la chausse, ils s'abordent, j'entends l'clat contenu
de leur voix de basse-taille, j'imagine qu'ils vont se sparer et
aller chacun  ses affaires: non, ils montent ensemble vers la place
du Diamant, choisissent un banc, tournent le dos  la mer parce que le
vent souffle du large, et s'installent avec soin, avec habitude, pour
commencer  ne rien faire. Ils doivent parler de questions
municipales. La svrit ne leur fait pas dfaut, ni la passion
cache, ni le sourire bref quand ils voient passer un autre homme. Et
les souvenirs d'Italie continuent  m'interroger.

--Les reconnais-tu, ces deux-l qui palabrent? Ils sont de Naples, ils
sont de Florence, et de la rivire de Gnes...

J'ai rpondu:

--Ils sont de partout! Je les ai rencontrs  Bergen. Laissez-moi en
paix!

Quelle fracheur sortait de la mer et baignait toute l'le! Il y a de
ces matins, entre le printemps et l't, o l'air porte celui qui
marche, comme l'eau porte un nageur. Par les chemins, j'arrivai vite
en haut de la ville, et je continuai de monter,  travers les jardins,
sans vouloir cder  la tentation de me retourner. Je cherchais la
bonne place, la pointe de roche d'o l'on voit tout. Et la route, en
attendant, m'amusait, avec ses sous-bois d'olivettes bien mouchets de
soleil, sa poussire de haute lisse crase par les roues, ses bouts
de haies de figuiers de Barbarie, ses alos, levant en plein ciel la
tige sche de l'ancienne fleur, que les hirondelles, bien sr,
prenaient pour un poteau tlgraphique, car elles se posaient dessus.
Dans cette campagne silencieuse, vivante seulement par l'me du vent
et l'odeur de ses bois, je dcouvris enfin une terrasse abandonne,
envahie par les herbes, au milieu de laquelle s'levaient des degrs
de pierre et un petit temple grec soutenu par quatre colonnes. Des
cyprs flanquaient le tombeau. Toute la posie du golfe appartiendra
aux promeneurs qui viendront l. J'eus, en me retournant, l'motion
rare, imptueuse, dominatrice, des grands paysages du monde. Que ceux
qui l'ont prouve une fois essayent de btir en eux-mmes, avec les
pauvres mots que voici, le dcor merveilleux dont les plans sont si
nets et si bien accords: des cyprs noirs, un immense peron de
montagne qui descend, couvert d'oliviers ronds, la ville d'Ajaccio,
formant la pointe, aigu et blanche, la mer au del trs luisante 
cause du matin et de la brise, et, au del encore, enveloppant le
golfe  triple et quadruple rang, les montagnes de la Corse, violettes
au bord de l'eau, mauves et neigeuses au bord du ciel.

Pour la troisime fois, le souvenir des ctes voisines me revint en
mmoire, et je dis:

--C'est aussi beau que la Sicile!

       *       *       *       *       *

En descendant, je visite la casa _Bonaparte_, car le grand Empereur,
comme le dit un ancien livre, est toujours la principale curiosit de
la ville. Les Ajacciens lui restent fidles. C'est une noblesse dans
tous les temps. Ils ont un quai, une rue, un cours Napolon, et mme
une grotte Napolon, sans prjudice d'une avenue du Premier-Consul,
et, dans le voisinage, comme cela se doit, une rue du Roi-de-Rome, un
boulevard du Roi-Jrme, une rue Fesch, un boulevard Ornano. Toute la
ville est ainsi marque au chiffre imprial. La casa ne m'a sembl
qu'un nom de plus dans la liste. Elle n'a pas de relique vraiment
mouvante. Bonaparte a quitt trop tt, trop longtemps avant la
gloire, cette demeure de petit noble, ouverte sur une ruelle et serre
de prs par des logements sordides, des couloirs extrieurs, des
balcons o sche, depuis des sicles, l'interminable lessive des
mamans pauvres. La concierge, qui me prcde et qui dsigne brivement
les appartements que nous traversons, la chambre o est n Napolon,
le petit salon, _le salon de soire_, m'amne enfin devant la table
sur laquelle est plac le registre des visiteurs. C'est le recueil
habituel, la rue qui passe, qui signe, qui plaisante ou qui pense,
hlas! On trouverait cependant, je crois, quelques signatures
loquentes. J'aperois celle d'douard VII, de la reine d'Angleterre,
de la princesse Maud, 26 avril, 1905; je relve des mots drles
d'anciens soldats: A la gloire du grand soldat, un du 4e zouaves,
Deligny, dit Lebret; Vive l'immortel Napolon, qui modifia  son gr
la carte de l'Europe; Au grand homme qui a conquis toute l'Europe,
je souhaite qu'il revienne encore! Je note aussi beaucoup de noms
allemands sur ce cahier de papier. J'interroge mon ami V..., qui sait
toute la Corse.

--Ne vous tonnez pas, me dit-il. Nous voyons ici plus d'Anglais et
plus d'Allemands que de Franais continentaux.

J'ai visit avec plus d'motion le muse napolonien. Il est
install au premier tage de l'Htel de Ville. Tableaux, sculptures,
mdailles, presque tout a t lgu par le cardinal Fesch. Et, si la
valeur d'art est trs ingale, on n'entend pas toutes ces choses
parler de l'Empereur, plus ou moins bien, sans que l'esprit rponde,
et le coeur quelquefois. Je m'arrte longuement devant le portrait de
Charles Bonaparte, peint par Girodet, d'aprs les indications de
l'Empereur;--quelles videntes prcautions pour que l'image du pre
ft digne du fils: quelle belle prestance, quel costume seigneurial
attentivement choisi, souliers  boucles, bas blancs, culotte et
habit de velours cramoisi brod d'or, gilet de soie jaune et
perruque!--devant le buste en marbre du Roi de Rome, le mme que
Napolon avait  Sainte-Hlne; devant le _Dpart de Murat_. Dans ce
tableau, dit le catalogue, Murat, debout, en uniforme, entour des
membres de sa famille, s'apprte  rejoindre un corps de cavalerie que
l'on voit dfiler dans le fond. Caroline le serre dans ses bras. Bien
d'autres pices du muse sont curieuses, et, par exemple, ce feuillet
de registre sur lequel est inscrit l'acte de baptme de Napolon.
L'acte est dat du 21 juillet 1771,--l'enfant tait n deux ans plus
tt,--il porte la signature du pre, qui signe Carlo _Buonaparte_,
mais le nom est dj orthographi, dans le texte et en marge:
Bonaparte.

       *       *       *       *       *

Comme l'aprs-midi est belle, je loue une voiture pour aller  La
Punta, c'est--dire au sommet de la montagne qui domine Ajaccio,
promenade classique, et dlicieuse aujourd'hui. La route doit perdre
de son charme en t; mais le vent du nord n'a pas cess de souffler,
les dernires pluies ne sont pas loin: elle est rvlatrice de la
beaut du printemps corse.

Regardez toujours les cultures marachres, les jardins, les vergers
qui enveloppent les villes. C'est un principe du voyage. Vous
connatrez ce que produit la terre d'une rgion quand l'eau ne manque
pas. Autour d'Ajaccio, les bosquets d'orangers et de citronniers
disent assez qu'avec un peu d'industrie on ferait vite, de cette
valle qui tourne et qui monte lentement, une nouvelle Conque d'Or.
Les agrumes y vivent en pleine sant, feuillus, luisants, et de ce
vert nourri qui est celui des marbres antiques. Les oranges mres
tombent  terre, par douzaines, comme les pommes sous les pommiers de
Bretagne. Il n'y a gure de groupes d'arbres qui ressemblent plus  un
monument sculpt que les bosquets d'orangers. L'hiver ne change pas
leurs formes, ni le vent; ils font partie du relief, dans le paysage.

Mes chevaux se mettent au pas; la monte devient raide, et maintenant
le maquis borde la route, non pas un vieux maquis, un jeune, bien
poussant, bien fleuri, au plus beau mois. Je descends pour le mieux
voir, le toucher, le respirer, pour en donner la recette. De quoi
est-ce fait, le maquis? Celui o je baigne jusqu'aux paules, en
suivant les sentiers tracs par les chvres, abonde en arbousiers, en
lentisques, en myrtes, en bruyres blanches. C'est le fond de ce bois
pais, moutonneux, persistant comme la mousse et comme elle arrondi.
Mais il s'en faut que la bruyre soit seule, parmi les feuilles, 
lever ses palmes grises; il y a un monde de fleurs: des buissons de
cistes couverts d'glantines blanches  coeur d'or; des phyllerea,
plante dont les fleurs sont menues et presses comme des oeufs de
poisson; des lavandes  grosse fleur bleue; des gerbes d'asphodles;
un gent pineux, et tant d'autres fleurs plus humbles, qui toilent
l'ombre chaude!

Plus haut encore, la montagne se couvre d'olivettes, puis le maquis
reprend ml de prairies sauvages, jusqu'au sommet. Un peu au-dessous
de ce sommet,  six cent cinquante mtres en l'air, sur une terrasse
abrite contre le vent d'ouest, s'lve le chteau de la Punta,
proprit des Pozzo di Borgo. Il a t bti en grande partie et orn
avec des pierres apportes de Paris et provenant des Tuileries
incendies. La construction est donc rcente. Je crois qu'elle n'a t
acheve qu'en 1894. Et cependant ce chteau, ce parc, ces pelouses,
ces arbres ont la mlancolie des dcors arrangs pour les hommes et o
les hommes ne vivent pas. Personne n'habite la Punta. Le domaine est
ouvert  ceux qui frappent. Sur la terrasse achve de se rouiller un
projecteur lectrique, qui a d fouiller et illuminer, pendant les
nuits des premires annes, tous les points de ce paysage grandiose.
On l'avait habilement plac. Au nord, j'aperois, par-dessus les
croupes boises, le golfe de Sagone, nappe d'argent clair, que barre
orgueilleusement une roche rouge comme du sang. A l'est s'tend la
terre de Corse, toute souleve, toute en collines et en montagnes
jusqu'o les yeux peuvent voir; je la regarde avec amour, je lui
demande qui elle est, et de toutes parts, comme une rponse, monte des
profondeurs et m'arrive des sommets le sentiment de l'inhabit et de
l'inculte, d'un pays livr aux herbes et aux troupeaux qui les
broutent, d'une contre sans tourniquets, sans fanfares, sans
affiches, pauvre, sauvage, exquise  respirer. Ajaccio est l-bas, au
sud, dans l'abme o rit la mer lumineuse. Je le regarde aussi
longuement. Je vois la ville toute petite et toute blanche, ses jetes
comme des doigts blancs, mais son golfe reste grand dans l'enveloppe
agrandie des montagnes. Je vois cela,-- merveille des cadres!--entre
les branches d'un pin noir et les aigrettes d'or d'un bois de mimosas
qui a fleuri pour nous. Et c'est l le souvenir puissant que
j'emporte, la joie qui ne s'teindra plus dans ma mmoire.

J'emporte aussi un souvenir douloureux, et que je sais bien que je
n'oublierai pas. C'est l'image du _Napolon en 1815_, tel que l'a
peint Louis David. Le tableau est pendu dans le grand salon de la
Punta, en face de l'entre. On vient de voir le berceau, en bas,  la
Casa Bonaparte, et on rencontre l,  dix-huit cents pieds au-dessus,
l'Empereur en manteau gris, debout au milieu d'un camp, et qui regarde
venir le malheur, l'Empereur vieilli, bouffi, blafard, l'Empereur
hallali courant. J'en ai rv tout le long du chemin.

       *       *       *       *       *

Quand je rentre  Ajaccio, je trouve beaucoup de monde dans la
cathdrale. Nous sommes au mercredi saint. L'office du soir va finir.
Lorsque le dernier cierge est teint, les chanoines ferment bruyamment
les livres liturgiques, font un peu de tapage, que je n'attendais pas
de ces discrets et prudents messires. Des enfants, prs du portail,
leur rpondent avec plus d'entrain, frappant les dalles du pied, ou
faisant claquer leurs mains sur les colonnes de marbre. Et le bruit
grossirait, si le sacristain n'apparaissait pour mettre en fuite cette
troupe de gamins et de gamines en haillons. Mon ami V... m'explique la
chose.

--L'usage est bien affaibli  Ajaccio, me dit-il; ailleurs, vous le
trouverez trs vivant. Le peuple, aux Tnbres du mercredi, du jeudi
et du vendredi saints, fait tout ce bruit pour rappeler le tumulte qui
s'leva sur le Calvaire et dans Jrusalem,  la mort du Christ. Si
vous tiez en ce moment  Bastia, vous entendriez un fameux bruit de
traquets et de crcelles. Dans certains villages de l'intrieur, on
frappe le sol de l'glise  coups de bton ou de feuilles d'alos.
Nous appelions cela, dans ma jeunesse, battre Judas, _batta a Juda_.
Et, tenez, puisque vous partez demain pour Vizzavona, je serais bien
tonn si vous n'entendiez pas, le long de la route, le son des gros
coquillages marins dans lesquels les enfants soufflent en l'honneur de
la Passion du Christ.

Il disait vrai. A toutes les stations du chemin de fer, dans
l'aprs-midi du jeudi saint, j'ai entendu les conques marines, auprs
du golfe que la voie contourne, et parmi les chtaigniers de
Bocognano, et, quand nous arrivmes  mille mtres au-dessus de la
mer, dans les forts de pins de Vizzavona.




II

LA FORT.--UNE PROCESSION A CORTE


Les Corses qui ont des vacances les passent volontiers  Vizzavona. Un
grand htel se dresse en face de la toute petite gare; le paysage est
fait d'un ravin bois qui descend en tournant et qui s'ouvre, et des
nuages qui viennent par la troue du col, tordus, tout blancs
au-dessus des pins noirs, et ttant la montagne avec leurs bords de
ouate. On n'aperoit aucun village; l'espace dcouvert est si troit
qu'une compagnie d'alpins n'y manoeuvrerait pas  l'aise. La fort
rgne, et les sentiers s'y perdent tout de suite. Je prends l'un
d'eux, et,  moins de cent pas, je dcouvre la chapelle la plus
rustique que j'aie jamais vue, toute construite avec des branches et
des planches de bois brut, sans porte et mme sans cloison qui la
ferme en avant: une bote mise debout. On y clbre la messe en t.
J'imagine les assistants agenouills sur la mousse, appuys au tronc
des arbres, les ombrelles ouvertes, une clochette minuscule qui sonne,
et le vent qui tient l'orgue tout le temps. Le sentier monte. J'arrive
 la maison forestire, trs joliment campe, dans la boucle d'une de
ces belles routes de montagnes, o ceux qui passent, mme pour le
travail, ont l'air de figurants. Nous sommes au coeur de la fort,
domins, de tous les cts, par des cnes ou des rampes de peu
d'lvation, sans une clairire et sans un pr. Les promenades sont
incroyablement faciles. Jusqu'au soir, je parcours la fort, et je la
parcours encore le lendemain matin. Elle n'tonne pas; elle est
frache; elle est silencieuse; elle est faite pour les vacances. Par
moments, au creux des valles, au bord des torrents, et, pour tout
dire, partout o l'horizon est court, je me croirais dans les Vosges.

Des bois de pins Laricio succdent  des perchis de htres. Et la
saison n'est pas assez avance,  cette altitude surtout, pour que
les htres aient leurs feuilles, mais ils balancent dj les bourgeons
gonfls, vernis, qui collent aux doigts; les cimes, vues par masse et
en travers, ont des reflets purpurins, et sous le couvert des grands
arbres, des millions de petits htres, qui ont gard la feuille
d'automne, toute blonde, font la nappe de fougre. La couleur ne meurt
pas dans les forts. Quand elle tombe des branches, elle laisse 
dcouvert, elle exalte en mourant la magnificence des colonnades de
fts qui montent ou qui descendent. J'ai vu, dans cette fort de
Vizzavona, des troncs de jeunes arbres transparents au soleil et
veins comme des agates.

J'ai vu des ruines aussi. Au tournant d'un lacet:

--Regardez, me dit mon ami V..., le feu a pass par ici en aot 1906.
Incendie volontaire, bien entendu... Ah! c'est l le crime qui ruine
la Corse, le crime toujours impuni, et autrement redoutable que la
vendetta... Vous nous faites rire, vous autres continentaux, avec vos
Matteo Falcone et vos Bellacoscia...

--N'en auriez-vous plus dans le maquis?

--Plus du tout. Nous serons obligs d'en mettre, pour en montrer aux
ministres en voyage. Mais l'incendiaire, c'est autre chose. Regardez:
voil son oeuvre!

Toute la pente, au-dessous de moi et en avant, a t ravage. Sur plus
de cinq cents mtres de profondeur, elle est hrisse de ceps
d'arbousiers morts, d'un gris blanc, d'un gris de vieil ossement, et
entre lesquels se lve,  et l, le tronc pourri et rompu d'un htre,
ou bien un pin branch, qui n'a plus de vivant qu'un plumet
d'aiguilles. On dirait que des milliers de daims et de rennes ont t
tus l, et que les massacres sont rests sur le sol, blanchis par le
soleil et par la pluie. A la frontire du feu, les branches mortes,
portes par des troncs vivants, font un bourrelet blond. Et ce
cimetire d'arbres s'tend sur plus d'un kilomtre de longueur,
jusqu' cette barre de roches qui a rompu le fleuve de vent et de feu.

--Un peu au del, me dit mon ami, vous trouverez d'autres coupes
galement dtruites. Dans celles-l, l'incendie avait t allum
quinze jours plus tt.

--Et jamais l'incendiaire n'est pris?

--La preuve est si difficile  faire? Et puis...

V... se mit  rire, et il me raconta, avec l'ironie ardente qui est la
sienne, avec sa voix chaude, dont le rire mme n'est qu'un clat de
passion, une histoire qui commenait ainsi: Aux environs de Sartne,
o j'habitais alors, le brigadier de gendarmerie tait gros comme une
tonne, mais il commandait quatre gendarmes plus maigres que des chats
sauvages...

En causant, ou plutt l'un contant une des mille histoires de la fort
corse, et l'autre l'coutant, nous arrivmes au sommet d'un grand
peron aride qui se dtachait de la montagne et commandait deux
valles. Mon ami m'indiqua du doigt, au-dessous du promontoire,
quelques villas qui sont l'amorce, parat-il, d'une station d't.
Mais je regardais autre chose: le couloir montagneux qui s'allongeait
 droite et  gauche, et au bout duquel, de chaque ct,
s'panouissait un paysage trs lointain. J'tais plac comme au milieu
du tube d'une lorgnette pointe sur des sommets distants de bien des
lieues. Le sol le plus proche de nous tait dj d'un bel intrt,
par son relief pierreux et tourment, par l'absence  peu prs
complte, mme au fond de la valle, de parties planes et herbeuses,
par sa vgtation broussailleuse, crpele, aromatique et tenace, dont
je sentais monter jusqu' moi le souffle tide. Mais les montagnes
d'horizon surtout me retenaient sur leurs pentes.

Elles me rappelaient celles que j'avais vues du haut de la Punta;
elles taient plus claires et je comprenais mieux ce qu'il y avait
en elles de nouveau pour moi. Le velout des lointains tait doux et
profond; l'air limpide laissait venir tous les reflets, mme les
petits; aucune culture apprciable ne rompait l'harmonie des surfaces
invioles: mais le secret de cette beaut de lumire devait tre
surtout dans la pleur des branches et des feuilles du maquis, des
oliviers, des bruyres, des cistes qui,  travers d'immenses espaces,
transparaissaient dans le bleu de la brume, et la tissaient de rayons
d'argent.

C'est l, je crois, une des merveilles du paysage corse, et les
saisons n'y changent rien.

       *       *       *       *       *

Je ne dcrirai donc pas la descente de Vizzavona vers le plateau de
Corte, bien qu'il y ait, d'un ct ou de l'autre du chemin de fer, des
chappes de vue de tout point admirables, comme  Vivario et 
Vecchio. J'avais quitt la fort dans l'aprs-midi du vendredi saint,
d'aprs le conseil de mon ami, qui me parlait ainsi:

--Ne vous attardez pas dans les futaies; ne faites pas trop votre cour
aux maquis: vous les retrouverez. Il faut que nous soyons avant la
nuit  Corte. Car la petite ville a, chaque anne, deux processions
fameuses, l'une le jeudi saint, qui porte le nom de bigorneau,
_granitola_,  cause de l'itinraire du cortge qui tourne sur
lui-mme, et la seconde le soir du vendredi saint. Celle-ci, le
_mortorio_, la crmonie de la mort, commence vers sept heures et
demie du soir. Et, justement, nous assisterons  la sortie du grand
Christ au tombeau, qui n'est port  travers les rues que tous les
cinq ou six ans.

Nous tions  Corte bien avant la tombe du jour. Imaginez une plaine
oblongue, par hasard assez bien cultive, enveloppe de montagnes.
Corte appartient  cette espce de villes que j'appellerais
volontiers: villes coniques  citadelle. Aux deux tiers de la plaine,
 l'ouest, se dresse un rocher, en pente raide de trois cts,  pic
du quatrime, qui est celui qu'on dcouvre en venant d'Ajaccio. De
vieilles murailles, fleuries d'herbes, des magasins militaires, une
caserne o loge un bataillon d'infanterie, couronnent la crte.
Immdiatement au-dessous se pressent des maisons du XVe, du XVIe, du
XVIIe sicles, quelques-unes encore nobles, toutes misrables, noires
de poussire et de crasse, spares par des ruelles ou par des
escaliers que huit jours de pluie diluvienne ne suffiraient pas 
nettoyer, et o coulent, stagnent, pourrissent, s'vaporent ou
pntrent dans le sous-sol dj satur, tous les liquides et tous les
dchets que vous voudrez. L on vend des chevreaux de lait, dpouills
et fendus comme des lapins; l s'talent, au devant des boutiques
noires, les lgumes de la plaine; l grouillent les enfants, picore la
volaille, errent des petits cochons en libert, montent des nes
ployant sous un faix de bois mort aussi large que la chausse. Le plus
bel endroit et le seul palier de ce pignon de la ville, c'est, presque
au sommet, une petite place rectangulaire, borde d'un ct par la
faade de l'glise, des trois autres par des maisons assez hautes,
d'un seul ton de poussire cuite au soleil, forum o fut parle,
discute, acclame, combattue, toute l'histoire de la cit, et d'o
pendent quatre ruelles accroches aux quatre angles. Quel cadre quand
la procession, tout  l'heure, l'emplira de couleurs en mouvement! Je
guette la sortie des fidles qui montent, de plus en plus nombreux, et
qui entrent dans l'glise. Le jour dcrot. En me promenant au pied
des murailles de la citadelle, je vois presque toute la ville, les
maisons nouvelles soudes aux anciennes et couvrant le bas de la
colline, des vergers, quelques fabriques, la campagne que l'ombre
gagne. Et, en mme temps, des lumires s'allument partout; le dessin
compliqu des rues flambe dans la nuit commenante; chaque tage de
chaque maison a son cordon de lampions, ses transparents, ses
flambeaux aligns sur les balcons, et les plus pauvres logis, ceux
qui m'enveloppent, ne sont pas les derniers  se prparer; les
fentres s'ouvrent, une main de femme dpose sur l'appui une lampe 
ptrole ou une veilleuse, et la petite flamme brille avec les autres,
et tremble au vent, et dit: _Credo_.

       *       *       *       *       *

A sept heures et demie, la place de l'glise, vue de haut, donne
l'impression d'une chemine assez obscure, o s'agiteraient, sans
s'lever, des gerbes d'tincelles. J'y cours. Elle est dbordante de
foule. Toutes les Cortisiennes sont l, les vieilles et les jeunes;
chacun porte une bougie et cherche  l'allumer  la bougie d'un
voisin, au cierge d'un figurant; de proche en proche, les petites
flammes se multiplient; on rit; on s'interpelle; je vois  chaque
moment surgir de la pnombre et vivre en clart un visage nouveau,
deux mains qui se tendent, un buste qui se redresse, un groupe.
J'admire la grce et la souplesse de mouvements de beaucoup de ces
jeunes filles et jeunes femmes qui sont souvent vtues de noir et dont
les chles tombent bien. Je me rappelle des promenades dans Venise.
Je le dis  un vieux brave homme de Corte, qui me rpond: Ici, les
femmes sont fines.

Il a raison. Voici qu'elles se taisent, par degrs. La procession sort
de l'glise et coupe la place en diagonale; les enfants ouvrent la
marche, accompagns de trois pnitents blancs qui ont de grands btons
 la main et qui font la police; ils chantent en langue corse:
_Piange, peccatore, la morte del Redentore_; puis viennent les
femmes, sur deux rangs, la bougie au poing; elles sortent, descendent,
disparaissent en chantant, et d'autres les remplacent et passent 
leur tour; on dirait que l'glise, la place, les ruelles voisines,
sont un cheveau humain, qui se dvide inpuisablement; enfin
s'avancent les hommes, les pnitents blancs, visage dcouvert, souvent
jeunes,  la fois trs simples et trs crnes, ce qui est charmant.
Six d'entre eux portent, sur leurs paules, le Christ au tombeau, une
statue du Christ, en carton gris, grandeur nature, trs raliste, trs
mouvante et qui est conserve  Corte depuis le XVe sicle. Le Christ
est couch dans un cercueil de bois;  ses pieds et de chaque ct de
sa tte on a mis, par pit, un ornement qui doit tre d'ancien usage,
quatre pots o verdoie un semis de gazon; des bougies sont fixes sur
le bord du tombeau, afin que toute la ville puisse voir le visage
douloureux, les yeux ferms, les bras entr'ouverts jusque dans la
mort. Tout de suite aprs le Crucifi s'avance l'_Addolorata_,
statuette de demi-grandeur, vtue comme une Cortisienne, et qui tient
 la main gauche un mouchoir de batiste. Le clerg ferme la marche, et
la procession descend par les ruelles, traverse la ville illumine,
respectueuse quand passe le cortge, et de nouveau bruyante ds qu'il
a pass.

Une heure plus tard, je remontai, avec la procession, jusqu' la
petite place, tout en haut, et je fus tmoin d'un spectacle qui
n'tait pas nouveau, assurment, pour les vieilles pierres des maisons
et de l'glise, mais qui renouait des coutumes depuis longtemps
brises. La foule tait l, plus presse encore qu'au dpart; les
ttes se touchaient; tous les balcons et toutes les fentres des
faades avaient leur grappe de curieux; il faisait noir sur la place,
chacun ayant souffl sa bougie, et seul, le grand Christ au tombeau,
pos sur des trteaux devant la porte de l'glise, gardait son aurole
et clairait une partie du peuple. Alors, au premier tage d'une
maison,  gauche, au-dessus d'un caf, un prtre s'est montr dans
l'encadrement d'une fentre. Il a fait un signe, et toute la foule
s'est tourne vers lui. Il a parl dix minutes, dans le grand silence;
il a remerci, et un long applaudissement, nergique, lui a rpondu:
comme au temps o Paoli, peut-tre  cette mme fentre, haranguait
ses compatriotes.

       *       *       *       *       *

Le matin du samedi saint fut d'abord tout tranquille et ordinaire.
Chacun travaillait, flnait, fumait, dormait  son habitude. Quelques
hommes, un balai sur l'paule, et chargs sans doute d'un balai
public, inspectaient le boulevard et ne remuaient la poussire
qu'aprs en avoir dlibr. Des jeunes filles se promenaient, deux ou
trois ensemble, nonchalantes et dignes, sous les arbres municipaux,
trs salues, voulant l'tre, mais vitant parfois de poser leur
regard,  cause du feu noir dont il brille. Tout  coup, les cloches
se sont mises  sonner. Et aussitt cent ptards ont clat autour de
moi, dans la rue, sur les balcons, dans les corridors; des gamins ont
allum des fuses, des chandelles romaines, des soleils tournants et
toutes sortes de pices d'artifices dans la lumire du plein jour.
Tout Corte a crpit pendant une heure. Les belles jeunes filles ont
abord une bande d'amies qui se promenaient, comme elles, dans le
jardin clair et peupl. Elles n'ont pas dit: Bonjour, comme elles
font d'habitude. Elles avaient la permission des cloches; elles ont
dit: _Buone feste!_




III

BASTIA.--LE CAP CORSE


Il est difficile, quand on a seulement travers une ville, de dire
d'elle autre chose que ceci: elle est blanche; elle est grise; elle
est btie sur une colline ou tale en plaine; elle bruit ou elle
dort. Ds qu'elle a un pass, une ville est pleine de mystre; elle a
ses monuments non classs, quelquefois les plus mouvants; ses jours
de beaut calme, ses heures de travesti; ses moeurs, son humeur et son
ambition, qui n'est souvent qu'une jalousie. Je n'en sais pas tant sur
Bastia. Mais j'ai vu qu'elle est capitale vidente et consciente,
d'esprit vif et agit, industrieuse et peu aide, habite par une
population fort mle, qui cherche des chefs d'entreprise, des hommes
d'initiative, des inventeurs de richesse, et qui trouve surtout des
fonctionnaires et des politiciens. Bastia voit la cte italienne ou la
devine. Elle est  quatre heures de Livourne. Elle parle avec
complaisance de cette voisine qui paie bien, avec laquelle le commerce
est actif et pourrait tre considrable. J'ai assist au dpart d'un
lougre qui s'en allait caboter avec Caprara, Elbe, Monte-Cristo, les
belles les renfles et bleues sur la mer, qui sont en ligne devant
Bastia. J'ai entendu dire  un importateur de grains: Je vais souvent
 Florence: nous y sommes un peu chez nous. Et en entrant, prs du
vieux port, dans l'oratoire de la Conception, j'ai cru retrouver une
glise de Rome dcore pour la fte du saint. C'taient les mmes
sculptures opulentes, noircies par le temps et par la fume des
cierges, et les mmes pentes de damas rouge tendues sur les pilastres.
Ds qu'on met le pied sur la terre de Corse, cette comparaison vient 
l'esprit, et je l'ai note dj; elle vous suit et vous poursuit: mais
 Bastia elle se prcise, et l'Italie  laquelle on pense, c'est
l'Italie fine, trafiquante et artiste.

--N'exprimez pas cette opinion devant des gens de la campagne, me dit
mon ami N..., vous pourriez le regretter. Appeler Italien un paysan
corse, c'est l'offenser, et si vous avez le malheur de l'appeler
Lucquois, vous le provoquez. Gardez-vous! Bien des violences n'ont pas
eu d'autre cause.

       *       *       *       *       *

Le soir mme, j'avais la preuve que mon ami ne se trompait pas.
C'tait le soir de Pques. Malgr le libeccio qui soufflait en tempte
et qui rendait la route deux fois rude pour nos chevaux, nous montions
vers le col de Teghime. Les collines se succdaient, de plus en plus
hautes, ranges d'perons superbes, tous orients du ct de la mer.
Ils portaient sur leurs flancs des terrasses plantes de vignes et
soutenues par des murs, d'autres plantes d'orangers, d'autres
d'amandiers ou d'oliviers, et l'paisseur de la verdure croissait au
bas des pentes. Nous regardions ce paysage dont les dtails se
multipliaient  mesure que nous montions, mais qui restait le mme et
magnifique: la mer  notre gauche, toute fouaille et charrue par la
bourrasque; une bande de terre inculte; l'tang de Biguglia immobile
et terne comme du mercure oxyd; plus prs de nous, la plaine, et, au
del, les montagnes qui se levaient. Et prcisment  mi-montagne, en
face de nous,  deux ou trois kilomtres, j'aperus une flamme. Elle
s'teignit; une spirale de fume tourna au-dessus du maquis et prit le
vent; une tache cendre apparut dans le vert, puis un point rouge qui
grossit, puis des flammes, des flammes, des flammes qui galoprent.

--Encore un incendie! fit mon ami N...

--Vous en parlez philosophiquement, lui dis-je. Moi, je suis furieux.
Vos bergers sont des misrables. Pour faire brouter quelques chvres,
ils ruinent la Corse!

Mon ami ne rpondit pas. Il avisa un homme qui descendait, pouss par
le libeccio, l'arrta, lui montra du doigt les lignes de feu coupes
de bandes de fume.

--Ils ont choisi leur temps: un soir de Pques, un jour de vent. Qui
est-ce qui a fait cela? Est-ce un Corse?

L'homme leva les paules.

--Mais non, dit-il, vous le savez bien: ce sont tous des Lucquois, des
Gnois, des gens de rien.

Et il passa.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, je partais pour faire le tour du cap Corse. L'excursion
se fait en trois jours. Grce  de puissants appuis,--car je ne puis
croire au simple hasard,--j'ai eu deux chevaux qui baissaient la tte
et relevaient un pied ds qu'ils en avaient le loisir, mais qui
trottaient aux ctes et aux descentes, et possdaient  fond, presque
aussi bien qu'un bipde politique, l'art du tournant discret; j'ai eu
un de ces landaus mditerranens, chargs d'un sac d'orge  l'avant,
d'une provision de foin comprim  l'arrire, et qui veulent bien
porter encore des voyageurs en surcrot; j'ai eu un cocher silencieux,
buveur d'eau, habile  remplacer, dans le harnais, une pice de cuir
par une ficelle, et qui m'a remerci du pourboire. O Corse, tu es
encore jeune, et je t'aime pour cette jeunesse!

Trois jours de voyage, et trois paysages bien diffrents: la cte
orientale, le nez du cap, la cte de l'ouest.

Que de fois j'avais contempl, sur les cartes, la figure de cette
Corse, un ovale qui a une pointe en haut, trs longue! Mes cartes ne
valaient rien sans doute; le graveur avait cess trop tt de tracer ce
point d'pine qui signifie: montagne; je m'imaginais que le bec de
l'le tait assez plat, qu'il ressemblait  l'pe de ce gros poisson
qu'on nomme scie. Erreur complte! Le cap est une chane de montagnes,
sans brisure, qui barre la mer sur une soixantaine de kilomtres. Mais
la ligne des sommets demeure constamment loigne de la rive
orientale. De ce ct, l'inclinaison des terres est faible, les artes
rocheuses sont peu leves, les plages nombreuses; les petites valles
troites se succdent, dsertes et incultes le plus souvent, avec un
torrent au milieu, qui fait du bruit, des arbousiers penchs dessus,
et une crique  l'embouchure, o les romarins fleurissent dans la
pierraille, et pendent sur la mer en paquets de laine violette. La
route suit le rivage. De loin en loin, un groupe de maisons de
pcheurs, une auberge, une chapelle, un bureau de poste; c'est le port
de quelque gros village cach dans la montagne: Lavasina; Erbalunga,
btie sur une presqu'le, les vieilles faades plongeant dans l'eau;
Santa-Severa, qui est la marine de Luri, et dont les murs sont peints
en bleu, en jaune, en rose sous la braise des tuiles; Macina, marine
de Rogliano. Si vous allez jamais en Corse, si vous projetez surtout
d'y passer une saison, retenez ce nom de Rogliano. Je l'cris 
regret, parce que les beaux sites ne gagnent pas, d'habitude,  tre
connus; mais la vrit est plus forte. Elle m'oblige  dire que je
n'ai pas vu, en Corse, de nid mieux fait pour le repos, de lieu de
vacances plus souhaitable que ce Rogliano, trois villages btis sur
trois perons de montagne, au-dessus d'une conque verte, immense,
toute en fort et qui s'ouvre au loin sur la mer. Comment le maquis de
Rogliano a-t-il chapp aux gardeurs de chvres? je l'ignore, mais il
est admirable, intact, pais, et le parfum de ses corces et de ses
fleurs souffle autour des maisons, qui sont blanches, et souvent
belles. On a l'impression, en traversant les rues, en voyant les
enfants qui jouent et les femmes qui lavent sous les grands oliviers,
que la population est accueillante, riche et d'esprit vif.

--Ne vous tonnez pas, me dit quelqu'un. Les Capcorsiens sont des
marins, des colonisateurs, des hommes qui courent le monde. Dans tous
les villages vous remarquerez, comme ici, des maisons bien
construites, des villas entoures de jardins et de vergers, et aussi
des tombeaux levs  grands frais au bord des routes. Si vous
demandez: A qui appartient ce domaine-ci? Et celui-l? on vous
rpondra: A Un Tel, un Amricain. Entendez par l un Corse qui a
fait fortune dans l'Amrique du Sud, et qui est revenu ensuite se
fixer au pays natal. Nos compatriotes sont extrmement nombreux au
Vnzula, o l'on trouve des villes, comme Carupano, uniquement
habites par des Corses, planteurs et marchands de caf. Vous
n'ignorez pas non plus que trente mille Corses vivent  Marseille. Je
gagerais qu'une moiti d'entre eux est originaire du Cap.

L'enchantement de Rogliano dure jusqu'au point o nous franchissons
les bords de l'immense coupe verte. Aussitt aprs, tout change, les
lignes, les couleurs, la temprature, l'odeur du vent. Nous sommes en
plein nord. La mer est souveraine. Elle a dracin, dessch, anmi
le maquis; ailleurs elle l'empche de natre; elle envoie son terrible
mistral, le _marino_, fouiller les roches et les forer; les pierres
sont uses, l'herbe manque sur de larges espaces o il suffirait d'un
cran pour qu'elle pousst drue. Plusieurs de front, d'un mme
mouvement, des promontoires s'abaissent vers la mer, et terminent
l'le de Corse. Au del, spar par un dtroit toujours agit, il n'y
a plus qu'un lot, qui porte le phare et qui se nomme la Giraglia.

Le retour par la cte de l'ouest est la plus belle partie de
l'excursion. Nous avons travers, pour venir, les petits ports de la
cte orientale. Maintenant nous suivons une route de corniche,
tournante, audacieusement taille dans le flanc des montagnes,  une
hauteur qui varie entre cent et trois cent soixante mtres au-dessus
de la mer. L'ampleur de l'horizon, l'clat du moindre flot et de la
moindre pierre des golfes qu'on domine, la trs belle lumire qui
court sous les branches et la trs belle herbe qu'elle rencontre, le
merveilleux village de Nonza, bti sur une pyramide presque dtache
de la cte, les bois, les cultures, cent raisons de cette sorte me
font regretter non pas que Concarneau ait une colonie de peintres,
mais que la Corse n'en ait pas une. Oui, les cultures, malgr la pente
terrible, malgr le soleil, au milieu de ces masses de roches: les
habitants ont fait des prodiges; partout o il a t possible
d'tablir, de suspendre des jardins aux flancs des falaises, ils ont
taill le rocher ou largi les minces plates-formes naturelles, creus
des escaliers qui vont d'tage en tage, apport de la terre, contenu
le prcieux humus  l'aide de petits murs, et enfin, dans ces cuves
surchauffes, ils ont plant des cdratiers. La plupart des gros
cdrats qui nous viennent par Marseille ont mri sur le territoire
fortement inclin de Morsiglia, de Pino ou de Nonza.

       *       *       *       *       *

Dans un de ces villages, o je passe la nuit, un jeune homme,  la
porte de l'auberge, chantonne un air triste. Je lui demande de chanter
tout haut pour moi. C'est, me dit-il en riant, la complainte de
Tramoni, le clbre bandit Sartenais. Mais je puis dire, si vous le
prfrez, la _Berceuse_, qui est aussi de Sartne, ou la _Pipe_, que
m'a apprise Napolo.--Non, je prfre le bandit. Il se met  chanter,
d'une voix qui n'est pas sauvage, et je note, pour les traduire, les
derniers couplets:

Je suis Tramoni, bandit pour mon malheur;... les gendarmes et mes
ennemis sont conjurs pour me perdre, et chaque jour, pour moi, la
tombe est ouverte.

O mre chrie, pleure ton fils abandonn et seul en ce monde; ils lui
ont interdit Sartne, et la valle d'Ortolu, quand je l'aperois de
loin, me semble un monde nouveau.

Je porte cent cartouches dans ma giberne, prt  faire feu,  moins
que le coeur ne me dfaille; quant  me constituer prisonnier, jamais
je ne le ferai; celui qui doit me tuer devra tirer  couvert.

Si son abri n'est pas parfaitement sr, si j'ai devant moi une figure
d'homme, je veux lui rendre son coup de feu; n'est-ce pas la loi de
nature? La mire de mon fusil, je la distingue bien, mme par la nuit
noire.

Ce Napolo, qui chante, avec un succs non puis, la chanson qu'il a
compose sur la Pipe, est un des trois chanteurs ambulants les plus
connus de la Corse. Il est jeune encore; on lui donne un sou pour sa
peine; il voyage seul; ses deux mules, Stra et Magiotti, font souvent
route ensemble, et s'accompagnent avec la guitare.

Je ne crois pas que cette posie populaire soit bien riche. Les
_voceri_ ne sont pas compltement tombs en dsutude, et, dans les
cantons reculs, surtout dans le sud, vers Sartne et Bonifacio, on
peut entendre encore ces improvisations cries par des pleureuses
professionnelles. Mais, si vous errez dans les villages, si vous savez
revenir, c'est--dire si vous laissez aux bonnes chances le temps de
natre, vous entendrez des paysans chanter en parties dans un caf ou
dans une grange. C'est une merveille.

       *       *       *       *       *

J'ai entendu, dans une rue de Saint-Florent, un de ces concerts
improviss, ces voix contenues, chaudes, justes, qui reprennent une
mlope qu'invente le chef de choeur. Je vous souhaite la mme
fortune. Et d'ailleurs, mme sans musique, Saint-Florent, par o se
termine l'excursion du Cap, vaut mieux qu'un court passage. J'en dirai
peu de choses, pour ne pas me rpter.

La petite ville est btie au fond d'un golfe,  la pointe de l'angle
droit que forme le Cap avec les terres montueuses de l'le qui
s'largit, entre le chef et l'paule. Sa plage reflte toute une file
de vieilles maisons, qui vont dans la mer aussi loin qu'on peut y
btir, douanes anciennes, j'imagine, logis de capitaines ou
d'armateurs qui voulaient tre les premiers  saluer les tartanes de
Gnes ou de Marseille entrant  toutes voiles, pousses par le vent du
nord. Les rues ont de l'imprvu, des dtroits, des clairires, des
ombres dcoupes, un air de famille noble, un peu gne maintenant,
mais qui se souvient. Je les ai visites avec un homme intelligent,
observateur, ancien maire du pays, qu'il connat en administrateur, et
qu'il aime en artiste. Il m'a cont l'histoire de sa ville, et le
projet du grand Empereur qui voulut, un moment, tablir l un port de
guerre. M'ayant parl du rve, il me montra le port de la ralit, un
lac envelopp de prairies, de platanes, de tamaris, et que frquentent
des bandes de canards. Il me mena,  six cents mtres de la mer, sur
la colline o s'levait la cit primitive, dont il reste la cathdrale
et quelques pans de murailles incrusts dans les faades de granges ou
de porcheries. Et je vis, en mme temps, la campagne montante, les
bls, les prairies, les jachres toutes blanches d'asphodles et les
bois d'oliviers tags en demi-cercle, par o j'allais gagner le
dfil de Lancone et retrouver Bastia.




IV

LA CORSE EN AUTOMNE DE BASTIA A CALACUCCIA. LA FORT D'ATONE


J'ai voulu voir ce que j'ignorais encore de cette Corse haute et
sauvage. Revenant de Rome, dans les derniers jours d'octobre, je
m'arrtais  Livourne, et m'embarquais vers minuit. La distance est
courte, de Livourne  Bastia. Certains bateaux la franchissent en
quatre heures. Le ntre mit un peu plus de temps. Au petit jour, nous
tions devant la ville, qui est blanche et jaune d'habitude, et chaude
aux yeux. Mais elle n'avait pas ses couleurs de joie, et les maisons
de campagne, si nombreuses parmi les oliviers, sur les lacets qui
montent vers le col de Taghime, disparaissaient presque dans la
poussire. Je crois que toute la poussire des rues et des chemins,
toute celle que le vent, au long de l't, avait dpose sur les
feuilles, toute la cendre des feux de ptres volaient en tourbillons.
Le libeccio soufflait furieusement. Un nuage pais, couleur
d'aubergine, s'avanait en arc au-dessus des montagnes. Et la mer
aussi tait violette  perte de vue, sauf autour des perons de la
cte, tout clatants d'cume.

A deux heures de l'aprs-midi, je quittais la ville, dans l'automobile
de MM. Vincent et Joseph G., une Fiat puissante et souple, btie pour
ces difficiles excursions de montagnes, et conduite par un chauffeur
corse. La nationalit du chauffeur n'est pas ici indiffrente. Il ne
doit pas seulement avoir la main trs sre, de l'endurance, du
sang-froid, le sentiment nuanc de toutes les pentes imaginables, une
indiffrence parfaite devant les beauts de la route: il est
ncessaire qu'il connaisse la langue et le geste du pays, et l'effroi
qui prcde sur les chemins la machine roulante.

       *       *       *       *       *

Nous voulons, avant la nuit qui vient vite en cette saison, atteindre
la haute valle du Niolo. L'automobiliste a rarement l'occasion de
faire de la vitesse dans l'le. Une des seules routes qui permettent
les grandes allures, c'est celle que nous suivons d'abord, la route
orientale, qui va de Bastia  Bonifacio. Les montagnes se lvent 
droite. A gauche s'tendent, trs plates, des terres o les hommes ne
peuvent dormir pendant cinq mois de l'anne. Elles sont fertiles, tout
l'annonce, la couleur des mottes, la sant des jeunes arbres, l'herbe
drue: mais l'ennemi terrible les parcourt, le moucheron porte-fivre
qui sort, par milliards, de l'tang de Biguglia, des mares o s'enlise
et s'endort le dernier filet d'eau des torrents. Nous passons prs
d'un groupe de maisons. Il y a une chemine d'usine. C'est toujours
laid. Mais ici,  quelle oeuvre de mort elle travaille! Elle n'abme
pas seulement le paysage o nous courons: elle dvaste une contre.
Autour d'elle, dans des chantiers immenses, sur les bords de la route,
et plus loin, le long de la voie ferre, des stres de bois blond
sont aligns. Toute une fort est abattue au pied de cette machine.
Nous rencontrons des charrettes qui descendent, charges du mme bois,
que j'ai dj reconnu,  sa couleur,  son corce,  ses fibres
tordues et noues frquemment. Je me penche vers mon compagnon de
voyage, l'un des propritaires de l'automobile, qui a bien voulu
m'accompagner.

--C'est une usine d'acide gallique, me dit-il.

--tablie par des Corses?

--Non, par des Allemands. Vous pourriez voir une seconde usine au bord
de la mer,  Folelli, et une autre  Barchetta, celles-ci franaises.

--Allemandes ou Franaises, quelles terribles ennemies de vos
chtaigneraies! Combien d'arbres ont-elles dj rduits en bonbonnes
d'acide? Elles devraient vous payer l'ombre et la beaut qu'elles
dtruisent. Je les dteste.

       *       *       *       *       *

Nous allions vite heureusement, et des images nouvelles passaient,
comme autant de jours, sur l'ennui d'un moment. Nous avions quitt la
mer et la plaine orientale, nous traversions les terres dans la
direction du sud-ouest, en suivant le cours du Golo. Le torrent n'a
pas ce qu'on peut appeler un lit: il descend un escalier; il
rencontre,  et l, de petits paliers o il s'tale, et vire autour
des pierres en tourbillons limpides. On surprend alors son regard, qui
est vert et fugace. D'o vient le vert de ses eaux? Les prs sont
rares sur les bords, et les arbres ne se penchent gure au-dessus. Les
forts ne drapent que des pentes loignes, ngligeables, de ces deux
chanes de montagnes qui ont le torrent pour ornire et qui,  mesure
que nous avanons, deviennent plus escarpes, se hrissent
d'aiguilles, d'perons, de blocs mal affermis dans la roche friable.
Bientt, les montagnes se rapprochent, et, pendant quinze kilomtres,
nous voyageons dans un des ravins les plus dsols du monde, dans le
bruit, dans la poussire d'eau glace qui ne fait pas vivre un brin
d'herbe, mais qui retombe en coulures de vernis sur les parois de la
pierre. C'est la _Scala di Santa Regina_. A peine si nous croisons
deux ou trois charrettes charges de mobilier et titubantes sur
l'troite route. Les mulets de flche s'pouvantent, font volte-face
et manquent de prcipiter dans le Golo le chargement et les hommes qui
sont couchs au sommet, sur un matelas. Il faut trouver un port de
garage, arrter le moteur, apaiser les btes qui sont  moiti folles,
et les voyageurs qui le sont tout  fait. La tragdie ne dure pas. Ds
que les deux voitures ont repris la bonne place, au milieu de la
route, et qu'elles se tournent le dos, les colres tombent. On nous
fait, de la main,--de cette main quelquefois si prompte,--un signe
d'amiti, on nous donne une permission de continuer. Un dtour nous
ramne  la solitude. J'ai remarqu, pendant la halte et la pantomime,
que les hommes ont des costumes de velours et qu'ils portent la barbe
longue. Nous sommes au centre de l'le, nous allons arriver dans la
plus haute de ses valles. Aprs quelques rudes montes, le ravin
s'largit, les deux murailles de pierre s'ouvrent comme les branches
d'un ventail, et se raccordent avec les montagnes qui enveloppent la
plaine, une plaine longue, aux belles pentes, o le vert des prairies
a reparu. Mais la couleur dominante n'est point celle de l'herbe. Le
libeccio continue de souffler; le soleil se couche parmi des nuages
dsordonns, espacs et fuyants; toutes les ombres sont violettes.
Elles tombent des sommets; elles seront de la nuit tout  l'heure;
elles couvrent la valle de leur pourpre assombrie et vivante, les
labours, les prs, les taillis, les maisons o nous allons entrer. Et
dominant tout, en pleine lumire, ardente comme le chaton de cette
bague allonge, brille la neige du mont Cinto.

       *       *       *       *       *

Nous sommes  Calacuccia, chef-lieu du Niolo. Il y a l, dans ce
village si haut perch, une auberge blanche, aux murs ripolins, et
qui a fait tous ses efforts pour mriter l'approbation du
Touring-Club. Il est doux de finir prs du feu une journe passe dans
le vent. Nous dnons dans la lueur des bches flambantes. Les truites
qu'on nous sert amnent deux ou trois Niolins, qui dnent  la mme
table,  faire une de ces classifications savoureuses que
l'exprience seule peut oser, elle, plus sre que les livres.
J'apprends que, pour un amateur, les truites se divisent en trois
espces, selon le cru: truites d'en bas, truites d'en haut et truites
de l'affluent. Je me dfierais de cette dernire, d'aprs le ton du
narrateur, qui prononce affluent comme il dirait province. Mais la
truite d'en haut, celle qui vit dans l'cume des premires cascades!
N'allez pas croire que les fines gaules du bourg fassent venir de
Saint-tienne,--rappelez-vous les gros catalogues des manufactures
d'armes,--les mouches artificielles qu'il faut lancer  la surface des
miroirs d'eau, prs des roches creuses! Non pas! Les pcheurs font
leurs mouches, et la raison m'en parat concluante. Est-ce que vous
croyez, monsieur, que l-bas, dans le dpartement de la Loire, ils
connaissent la couleur de la mouche du Niolo, de celle de septembre,
par exemple, qui est grise? Allons donc! Le poisson est madr par ici,
il lui faut sa mouche de saison; si on le trompe seulement d'une
nuance ou d'une aile, il ne fera pas plus attention  l'appt qu' un
livre de lecture tomb dans le torrent. J'apprends aussi que
Calacuccia reoit chaque anne quelques bandes de chasseurs qui vont
chasser le mouflon sur les plus hautes pentes du mont Cinto. Les
Anglais n'y manquent gure. L'an dernier, pour la premire fois, vers
la fin d'avril, on a vu arriver une caravane d'Allemands, arms de
carabines, et coiffs de ce chapeau tyrolien, vert de mousse, au bord
duquel tremble une plume qui fait la roue. La causerie se prolonge. Je
demande quelques dtails sur les Niolins: Sont-ils travailleurs? Que
produisent ces terres penches? Ont-ils le got des longs voyages,
comme les capcorsiens qui font fortune aux Amriques? On nous sert
une bouteille de vin, de vin du Niolo, m'assure-t-on. Et je refuse de
croire que des grappes de raisin aient mri  huit cent cinquante
mtres d'altitude; qu'elles aient donn, mme en Corse, une liqueur
qui brunit la bouteille et la double comme d'une reliure en veau
plein. Mais je gote, et je ne doute plus. Ce frontignan de Calacuccia
n'est qu'une piquette colore. J'en redemande en riant, pour tre sr.
Il fait penser  tant de livres!

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin, de bonne heure, nous remontons la valle. Le temps
s'est embelli. Je vois que les forts vont venir, car les fougres
couvrent dj les pentes. Nous traversons une chtaigneraie. Un homme
passe; il marche d'un air dgag; il a le fusil  la bretelle; il
ressemble  une illustration de _Matteo Falcone_: mais c'est nous qui
l'arrtons, sur ma demande, et avec toutes les marques de dfrence
que conseille le dsert. Je ne puis pas dire que nous le faisons
sourire, ni qu'il attnue pour nous l'importance de son air: mais il
rpond. Je lui montre les milliers de chtaignes qui gisent au pied
des arbres, bogues ouvertes, bogues fermes, une richesse.

--Pourquoi ne les ramasse-t-on pas?

Il lve les paules.

--Que voulez-vous? ici on prfre  la culture les postes du
gouvernement... c'est une ide.

--Mais vous n'avez pas mme  cultiver: la rcolte est par terre, vous
n'avez qu' la lever.

--Je sais bien; les femmes pourraient la faire. Une femme, dans sa
journe, peut cueillir six doubles d'olives,--je vous parle d'olives
parce que je suis des pays d'en bas,--elle a droit  un tiers, et cela
lui fait cinq francs,  peu prs. Mais on ne trouve pas toujours des
cueilleuses. Elles disent: Que le propritaire donne la moiti, ou je
ne travaille pas! Le propritaire dit: J'aime mieux vendre mon
arbre; l'impt, les mauvaises annes, la rapine, ne me laissent pas la
plus petite rente. Quand vous voyez tant de beau bois sain aux portes
des usines, ne cherchez pas la cause: la voil.

L'homme s'en va vers Calacuccia. Nous repartons. Je pense au marchand
de marrons qui a tabli son fourneau prs de chez moi,  Paris. O
Joseph! fils authentique des Arvernes, et de qui la moindre parole
atteste l'origine, commerant trs rus qui avez une figure de tout
repos, ne m'avez-vous pas dit, et rpt, que, cette anne, le marron
tait hors de prix? Et il se donne ici, Joseph, il se perd, il roule
aux torrents! Associez-vous avec des collgues, frtez une tartane de
Marseille, et venez en Corse, faire la rcolte que des ingrats
laissent prir!

       *       *       *       *       *

La solitude nous a repris. Sur la route qui est maintenant couverte
d'aiguilles sches, l'automobile monte sans bruit. Nous entendons le
vent chanter dans les pins. Les deux bords du chemin sont garnis. Ce
sont des pins Laricio, de l'espce lance, peu charge de feuillage,
peu barbue, toute  l'essor de sa pointe, et dont le tronc peut
atteindre plus de trente mtres sous branche. Dans leur ombre et dans
leur soleil, dans le parfum de leur rsine, nous gravissons en lacets
des pentes toujours gales. Les prcipices ont une couleur d'ocan
vert, avec des reflets d'argent, qui galopent et qui plongent, quand
le vent retrousse les aiguilles. Il fait froid. Nous apercevons, prs
des nuages, une paule de montagne dnude, o les temptes d'hiver et
les coups des orages d't n'ont laiss que des troncs d'arbres
fendus. Nous l'atteignons. Nous sommes au col de Vergio,  1.450
mtres d'altitude. Nous allons voir de l'autre ct. Oh! de l'autre
ct, comme c'est beau! La fort recommence, et elle descend, et elle
remplit le paysage, mais elle va si loin, si loin, qu'elle apparat
toute bleue, entre six gros htres, les plus haut perchs, tout dors
par l'automne. Portes resplendissantes de la fort d'Atone, j'ai
devin que nous entrions par vous dans un monde nouveau. La voiture
coule sous les futaies. Des bouquets de htres se mlent aux laricios.
L'air s'attidit. Quelque chose d'heureux sort de toute la campagne.
Elle est dserte encore et ne semble plus sauvage. Nous traversons un
village clair, Evisa, et je l'entends qui dit: Restez! Pourquoi si
vite? Quelles heures de flnerie je vous aurais donnes sur mes pentes
au midi! Nous sommes dj loin, trs bas, dans une crevasse de roches
rouges.

--La _Spelunca_, me dit mon compagnon.

Sur ces murailles rapproches, le soleil, par endroits, glisse en
tentures de pourpre. La pente diminue, le torrent s'tale, et, tout 
coup, la grande lumire nous est rendue, avec sa joie. Devant nous,
l'embouchure boueuse et herbeuse du torrent, une ligne lointaine
d'eucalyptus gants, une colline de pierre rouge, bien au milieu,
coiffe d'une tour de guet, et, de chaque ct,  travers les
feuillages, le regard vivant de la mer.

C'est le fond du golfe de Porto. Nous sommes tout prs des clbres
calanques de Plana.




V

LE GOLFE DE PORTO--LES CALANQUES

DE PIANA--CARGSE


La route qui longe  gauche le golfe de Porto, et qui s'lve  de
grandes hauteurs, sans jamais couronner la montagne, est une route de
joie pour les yeux. Ce golfe toujours prsent, trs bleu, dsert et
bord de roches de porphyre, c'est la premire merveille, et celle
qu'on est venu voir. Elle blouit. Cal entre des couvertures et des
coussins, rchauff par le soleil, louant les vertus de l'automobile
qui fait l'ascension sans secousse et sans bruit, je regarde, avec une
surprise qui dure, chaque dtail de ce paysage panoui, cette ceinture
de pourpre vineuse au ras de la mer trs calme, les ondulations qui
viennent du large, et qui sont l'unique mouvement dans l'tendue, je
regarde les eucalyptus  l'embouchure du torrent, loin dj derrire
nous, et la colline rocheuse qui pointe au milieu, et la tour de guet,
qui parat grosse comme un pois. Comme je vais regretter tout ce
lointain! Et cependant, prs de nous, quelle autre magnificence! Ce
n'est que le maquis: mais il couvre les deux pentes de la route, celle
qui tombe jusqu'au golfe, celle qui remonte jusqu'aux sommets de la
montagne. Il est d'une paisseur telle que le vent, qui le rebrousse,
n'y creuse pas une caverne. Nulle part on ne devine la branche brune
et tordue des arbustes. Les ttes seules luttent pour la lumire et
pour l'espace, fleuries, luisantes ou sombres, l'une touchant l'autre,
cimes des arbousiers, panaches des buis, des romarins ou des bruyres,
que dominent des chnes verts espacs, bien ronds, bien drus dans le
soleil et l'air libre. Les arbousiers surtout sont  l'heure
magnifique. Ils portent leur grand pavois d'octobre, leurs grappes de
baies et de fleurs mles. Et sur la route, o personne n'a pass
avant nous, le vent a jet, et le vent fait rouler des millions de
ces clochettes ples, et de ces fruits, rouges ou jaunes, qui
ressemblent  des lanternes japonaises.

Nous sommes bien  cinq cents mtres au-dessus du golfe de Porto.
L'odeur frache et puissante de la mer et des bois nous enveloppe. Le
chemin va tourner et prendre le cap en travers.

--Voyez la Tte-de-chien! dit mon compagnon.

--O donc?

--A droite, en avant, c'est l'entre des Calanques.

       *       *       *       *       *

Une roche, nette sur le bleu du ciel, imite, en effet, de faon
surprenante, une tte de chien grognon baissant l'oreille et dfendant
le dfil. Nous voici dans un paysage de falaises et d'aiguilles. La
route se plie et passe entre ces blocs aigus qui la dominent de haut.
Ils sont faits de lamelles verticales, souleves aux temps anciens de
la terre, et depuis lors crts, fors, rongs, aiguiss, taills 
facettes vives par le vent, par la pluie et la foudre. Ils sont
couleur de vieux rayons de cire, avec de grandes coulures oranges,
qui tombent droit, gales jusqu' la base. Je voudrais les voir plus
rouges. J'aurais plaisir  jeter ici ce beau mot de pourpre, dont
peuvent les enrichir sans doute ceux qui les aperoivent du large.
Non, cette pierraille audacieuse, pyramides, dolmens, oblisques, ces
groins d'animaux, ces demi-tours ventres qui se lvent aux deux
bords de la route, sont bruns seulement, d'une belle violence de ton,
mais bruns. Nous allons  pied, amuss, tonns, nous demandant si
c'est l toute la richesse de ce passage clbre. Un kilomtre de
chemin environ, des dtours, des niches creuses dans la roche, tout
en haut, et o je cherche une statue de saint, et qui sont vides comme
tant de coeurs; puis nous franchissons un contrefort dentel qui coupe
en deux le paysage, et je m'approche du parapet. L'abme est
magnifique. Du fond d'un gouffre, des falaises s'lvent, laissant
entre elles une troite valle, comme le lit d'un torrent dessch.
Elles montent  pic, elles dessinent des enceintes, des bastions, des
citadelles, deux chteaux forts en ruines plus grands qu'aucun de
ceux qui furent btis de main d'homme, et dont la moindre pierre est
d'un rouge fonc: c'est enfin la couleur dont je rvais, celle du
vieux bois de cerisier. Des perons de roches boules encadrent le
paysage. Quelques buissons de maquis, perdus dans ces boulis, ont
l'air de touffes de mousse. Nous voyons cela de trs haut. Le vent du
gouffre est ardent et ml de poussire, et l'tendue si vaste,
au-dessous de nous, qu'ayant entendu les sonnailles d'un troupeau, je
cherche inutilement, pendant plusieurs minutes, les chvres et le
chevrier du dsert de porphyre.

       *       *       *       *       *

Nous sortons des calanques, mais si la pierre change de couleur et de
lignes, elle reste matresse du paysage nouveau, trs large, onduleux
et strile. Elle affleure souvent au creux des collines, parmi les
tranes d'herbes que nourrissent des sources muettes. Elle ne porte
point assez de terre pour que les grands arbres vivent, et le froment
qu'elle chauffe en dessous doit prir de scheresse. Elle a des
tavelures blanches et brunes, comme le ventre des cailles. C'est une
pauvre roche. Mais il y a, dans la cration, des arbustes, des
buissons et des herbes de misre, des racines qui ne boivent que par
hasard, des tiges qui vivent avec un air mourant, des fleurs, des
fruits qui naissent d'un peu de poussire et de beaucoup de soleil.
Ils sont l, ternis et parfums par le long t. On voit, sur la
croupe, sur les flancs des collines, des figuiers de Barbarie, plants
autour d'une petite vigne, des oliviers, des amandiers trapus, et des
franges, et des houppes de gramines, et de maigres broussailles, qui
sentent la lavande et le granium. A droite, au loin, vers l'occident,
la mer est admirablement bleue, autour des perons blancs qui
l'entament.

Nous pourrions nous croire sur les ctes de la Grce ou de quelqu'une
des les de l'Archipel. Et il est vraisemblable que cette parent des
paysages fut une des raisons qui amenrent, en cette rgion de la
Corse, une colonie hellne.

Voici la petite ville, l-bas, au bord de la mer. Deux glises la
dominent, plantes sur deux tertres affronts,  peu de distance de la
plage. Toutes les deux sont catholiques, mais l'une du rite latin, et
l'autre du rite grec. Elles s'entendent chanter les mmes louanges, au
mme Dieu, sur des tons diffrents. Elles voient officier des prtres
dont les vtements ne sont point pareils, mais qui professent la mme
foi et donnent l'exemple de la varit dans l'unit. La meilleure
preuve, c'est que, dix minutes aprs notre arrive  Cargse, nous
visitons les deux glises, accompagns par le cur latin et par le
cur grec. Les groupes d'hommes sont toujours nombreux, dans les
petites cits mridionales, fidles  l'agora et au forum. Nous
interrogeons. Le don de repartie est commun parmi les Corses. Et les
fragments d'histoire, peu  peu, se rejoignent et font un tout.

Ce Cargse a onze cents habitants, dont trois cents environ d'origine
grecque et de rite grec. Une dizaine de familles comprennent encore la
langue maternelle, non d'Homre ou d'Aristophane, mais de Botzaris et
de M. Papadiamantopoulos. Je m'approche d'un notable,--je le juge tel
 sa gravit,--qui parle d'une voix mesure, dans un groupe d'amis,
et dont la barbe remue au vent de la mer et des mots.

--D'o tes-vous venus, anciennement?

Sans s'mouvoir en apparence, ni hausser le ton:

--Nous sommes Spartiates, dit-il.

--Et en quelle anne quittiez-vous la Grce?

--Monsieur, nos parents nous ont racont que ce fut en 1676.

L'oeil seul exprimait, luisant  l'angle de la paupire, la parfaite
conscience qu'on tait noble et d'une race clbre avant mme la
latine.

Ces Grecs sont venus de Sparte ou d'ailleurs, en faisant un dtour.
L'histoire va-t-elle jamais droit? Ils taient huit cents. Ils
fuyaient les Turcs, dont le voisinage fut toujours rude. Sur deux
navires, dont l'un s'appelait le _Saint-Sauveur_ et portait l'vque
Parthnios Calcandy, ils firent le voyage que tant de leurs anctres,
tant de rhteurs, de potes, de marchands et tant de statues de marbre
ou de bronze avaient fait avant eux. Ils vinrent vers l'occident
latin, contournrent l'Italie, et abordrent en Corse, o ils
s'tablirent d'abord  Paomia. Ils y vcurent  peu prs heureux
pendant cinquante ans, puis des querelles de race, leur refus de se
rvolter contre les Gnois, les obligrent  quitter Paomia pour
Ajaccio. Ils se trouvaient l lorsque l'le fut cde  la France et
M. de Marbeuf nomm gouverneur. M. de Marbeuf s'intressa  la
colonie. Avec les dlgus de la nation, j'en suis convaincu, il
chercha un territoire o les enfants migrs de Lacdmone connussent
enfin le repos. Je l'entends leur dire: Choisissons une contre peu
habite, qui vous rappellera la patrie, son sol pauvre et pierreux,
mais o le laurier peut vivre et l'amandier aussi, son ciel lumineux,
sa mer tout de suite bleue et profonde. Ce fut Cargse.

L'glise grecque a de vieux bois peints, que mes guides d'un moment me
montrent avec amour, en rptant: Ceci a t apport par nos
anctres; un saint Jean-Chrysostome, un saint Basile, un saint
Grgoire-de-Nazianze, une Vierge entoure de saint Spiridion et de
saint Nicolas, un saint Jean-Baptiste qui a deux ailes comme un
ange... Je ne regarde pas sans motion ces images transplantes et
ces hommes qui n'ont pas tout  fait cess de regretter Sparte.

Le soir, nous sommes  Ajaccio. Je revois la place du Diamant, et les
groupes nombreux des buveurs d'air, et le golfe qui est tout
transparent, comme si la nacre de ses coquillages l'clairait en
dessous. Nous devons, demain matin, partir pour le sud de l'le, pour
Sartne et Bonifacio.




VI

D'AJACCIO A SARTNE--LA POINTE DE SILEX--L'ARRIVE A BONIFACIO


La route d'Ajaccio  Sartne, aprs les vergers qui enveloppent la
ville, est tout maquis et tout parfum. Elle n'atteint pas de grandes
hauteurs. On franchit seulement, sans s'lever  plus de sept ou huit
cents mtres, une suite de contreforts, orients du nord-est au
sud-ouest, et qui tombent dans la mer. La carte n'indique presque
aucune fort. Je crois qu'il existe des villages, et que nous en avons
travers un petit nombre. J'ai encore, dans la mmoire des yeux, et si
nette que je la dessinerais, l'image d'une auberge borgne, au sommet
d'un mamelon sans un arbre, sans un sentier apparent, et d'une jeune
femme, debout sur le seuil, qui faisait de la main le geste d'un
oiseau qui s'envole et qui plane: Bon voyage! Comme vous allez vite!
tes-vous drle! tandis que l'homme, assis prs d'elle, son fusil
pos en travers, sur les genoux, crachait  terre par deux fois, pour
montrer son ddain. Je me souviens que nous avons crois quelques
charrettes troites, charges de chtaignes. Mon compagnon me
promettait de me donner la recette du _castagnaccio_ qui est une
galette, et des _fritelle_, qui sont des beignets de farine de
marrons. Le paysan nous laissait passer, sans interrompre sa
mditation sombre, et mettait son orgueil  ne pas lever les
paupires. Mais, le plus souvent, nous montions et descendions des
pentes dsertes. Je vous souhaite de voir ces valles incultes, o les
lignes du sol n'tant jamais rompues, ni par une maison, ni par un
arbre, on connat d'un regard tout le relief de la terre. C'est une
harmonie qui tonne nos yeux dshabitus. Valles infiniment
prcieuses, qui ont l'air de n'tre  personne. La plus belle, je
crois, est celle qu'on dcouvre du haut du col de Saint-Georges. Elle
est profonde, elle est si vaste que les montagnes qui font cercle
autour d'elle finissent par tre bleues, mais sa couleur dominante,
elle la tient du buis et de l'arbousier, feuilles qui se marient bien,
feuilles d'un vert marin, qui ont un or secret que n'a jamais le
laurier, et qui servent comme lui de raquette au soleil. Joie de
regarder l'ample coupe o l'homme n'a rien bti, rien taill ni ruin,
joie de suivre jusqu' l'horizon ces longs reflets en charpes, et
pareils  ceux des fourrures, et que ne vient pas briser, comme dans
les forts vues de haut, le moutonnement des cimes ingales? Le maquis
est un souple vtement... Ah! que font-ils? Je ne les avais pas
aperus d'abord. C'est la fume qui les a trahis. Maintenant, c'est la
flamme. Ils sont l, deux hommes,  la lisire d'un bosquet
merveilleux d'arbousiers et d'yeuses,  cent mtres au-dessous de la
route. L'un deux courbe les branches, les casse, les jette sur le
brasier que l'autre attise avec un pieu. Dj le feu a pris. Il
s'oriente. Les grandes chenilles rouges courent sur le sol, grimpent
au tronc des arbustes, saisissent la tte encore verte qui flambe
d'un seul coup, et qui retombe en tincelles. Ce soir, combien
d'hectares de maquis seront consums? L'incendie ne va-t-il pas gagner
toute la valle? Qu'importe  ces bergers, s'ils dtruisent le bien
communal ou celui de leur voisin? Dans trois mois, quand la cendre
aura pntr la terre, les chvres trouveront des brins d'herbe frais,
entre les racines calcines du maquis.

       *       *       *       *       *

Nous arrivons  Olmetto, village qui fut rput, jadis, pour ses
bandits. Depuis que les bandits ont disparu, il passe simplement pour
un chef-lieu o les passions politiques sont violentes, et les moeurs
lectorales sans amnit. Heureusement, on ne vote pas ce matin. Des
groupes d'lecteurs, debout sous les arbres, au bord de la route,
mditent quelque trait du pass ou de l'histoire future. Les
physionomies sont graves. Nous faisons arrter la voiture. Les yeux
luisants nous regardent tous, et quelques-uns, je suppose, voudraient
bien, sur nos visages, lire nos noms, notre itinraire, et savoir si
la poussire de notre automobile appartient  un parti. Mon ami
demande, en patois, s'il n'y aurait pas, dans le village, quelque
perdreau: Olmeto ne manque pas de fins chasseurs. Aussitt les yeux
s'adoucissent; ils sourient, presque tous. Un bel homme,  barbiche
blanche releve en proue, ancien soldat du temps qu'on l'tait tout
entier, fait mme deux pas vers nous, et parle. Il s'exprime bien, en
habitu des cercles qui l'coutent.

--Non, monsieur, des perdreaux, vous n'en trouverez pas. Et les merles
noirs sont bien arrivs, mais nous ne les chassons pas encore. On les
a vus dans la montagne, tout l-haut. Un beau passage, parat-il! A
quoi bon courir aprs eux? Aux premiers froids, ces jolis coeurs vont
descendre d'un tage, puis de deux; ils vont descendre jusque dans les
olivettes, et alors!...

Le vieux barbichon fit mine d'pauler. Le geste tait rapide et sr.
Il mit de la gaiet dans le groupe qui s'approcha. Le moteur tournait
 vide: nous causmes de mme, dix bonnes minutes, et j'eus le
sentiment, quand nous partmes, que nous aurions pu faire,  Olmeto,
un sjour enchant; trouver des compagnons pour la chasse aux merles;
tre admis  nous promener le soir, parmi les causeurs graves et
passionns qui regardent la mer.

Car la mer est toute proche. Oh! la jolie descente! Figurez-vous une
pente trs raide, oriente en plein midi, et ds le matin ensoleille,
une route en lacet, des oliviers qui poussent l magnifiques, et,
entre leurs branches, tout en bas, la longue lumire bleue du golfe de
Propriano. Plusieurs golettes sont  l'ancre. Il n'y a pas une ride
autour d'elles. Les feuilles font une broderie d'argent sur le ciel et
sur l'eau. J'ai regret de la vitesse. Je voudrais tre  cheval,
m'arrter  chaque tournant de la route, et me pntrer de ce sourire
fugitif de la Corse sauvage.

Ds qu'on a franchi la plage, le marais, la rue du petit port, toute
cette joie diminue, la mer s'loigne, la terre pre et peu vtue
recommence  monter. Le paysage est tout  fait svre quand on arrive
en face de Sartne. La ville est haut perche, aux deux tiers d'une
montagne, et ses maisons de granit, carres, serres les unes contre
les autres, rappellent les vieilles cits italiennes qui ne vivent
point encore de l'tranger. Quelques vergers coups de murs
l'enveloppent en bas. Mais au-dessus d'elle, la croupe de la montagne
n'a point de vgtation. Ce sont des pentes rgulires, mles de
lande et de pierraille, o schent des lessives blanches, o se lvent
des tombeaux en forme de chapelles. Et tout l'immense paysage n'est
que de montagnes pareilles,  double et triple rang, dsertes
semble-t-il, pauvres certainement, et qui donnent  Sartne une
importance extrme, un air de ville fodale, dominatrice de campagnes
peu sres, o s'enfoncent des sentiers.

       *       *       *       *       *

J'aurais voulu sjourner l, tudier cette rgion o se sont
conserves les moeurs les plus anciennes, les caractres les plus
rudes et probablement les plus chevaleresques de l'le. Que reste-t-il
de ces strictes coutumes qui rglaient si svrement la dure des
deuils, et cartaient les proches parents du mort, presque
entirement, de la socit des vivants? O sont les dernires
pleureuses, et dans quelles bourgades des montagnes, l-bas, peut-on
entendre le _vocero_ qui rappelle les traditions les plus lointaines
de la Grce, ou la berceuse qu'improvise une mre: O ma chre petite,
ma Ninnina, quand vous naqutes, nous vous portmes au baptme. Le
soleil fut le parrain et la lune la marraine. Les toiles qui taient
au ciel avaient mis leurs colliers d'or... Quelle est la vie, quel
est le roman de ces hommes qui discutent l, sur la place Porta,
devant le caf des Amis, devant la vieille btisse o le mot mairie
est peint sur le fond vert d'eau, et qui ne sont, en politique, de si
grands passionns, que parce qu'ils sont la passion mme, en toute
chose? S'il y avait un instrument pour mesurer la passion dans la voix
comme il y en a pour peser l'alcool du vin, il frmirait en ce moment
et s'affolerait, car un de ces causeurs municipaux, comme s'il
s'veillait d'un songe, vient de crier  son fils et d'un accent
tragique, avec d'admirables modulations et trmolos: Pier Angelo,
cours chercher la mule, amne-la sur la place o j'ai encore des
affaires  traiter! Va! Va! Je pense au merveilleux intrt qu'aurait
le roman, difficile  composer, d'une famille de bergers dans la
montagne de Sartne, et aux jolies tudes qu'un romancier pourrait
crire sur la vie de chteau en Corse. Nous avons fait quelques
visites, le long de la route, avant-hier, hier, aujourd'hui. Les
chteaux n'taient que de grands logis, au-dessus des chtaigneraies.
Ils n'avaient que de maigres jardins desschs par le vent. Mais 
quoi bon? Les vallons par douzaines, les lambeaux de forts, les
jachres, descendaient tout au tour et formaient le domaine immense de
leurs yeux.

Il faut repartir. Je voudrais dj revenir. Dans une rue, je suis
prsent  un homme rudit et trs fin, qui aime chacune des pierres
de la Corse.

--Vous allez  Bonifacio? me dit-il. Ville trange et trangre. Vous
serez en pays gnois. Rien qu' la traverser et  l'couter vivre, on
sent qu'elle tait trs civilise, quand le reste de la Corse
appartenait aux gardeurs de chvres et de pourceaux. L, point de
vendetta, point de dispute violente, mais la prudence, l'astuce et le
coup d'oeil de ct. Ils travaillent plus que nous; ils sont plus
riches. Mais je les aime moins que les gueux batailleurs et sombres de
ma Sartne. Monsieur, je vous souhaite de voir la lumire du matin sur
les murs de Bonifacio!

Nous redescendons les pentes des montagnes, et nous courons vers le
sud. Mon compagnon de voyage me fait remarquer les plaques de fonte
que l'administration des ponts et chausses place au carrefour des
routes. J'avais bien vu, mme avant Olmeto, qu'elles taient perces
comme des cumoires, si bien que les noms, les flches indicatrices,
les chiffres, n'existaient plus qu' l'tat fragmentaire. Ici, elles
sont rduites au minimum. La hampe est encore droite, au bord du
chemin, mais elle ne porte plus qu'un petit filet de fonte, un petit
triangle nu, pareil  une girouette. Quelquefois le poteau seul a
survcu.

--Ce sont les cibles du pays. Qu'on remplace les plaques: dans un mois
vous aurez l'cumoire, et dans deux le petit balai. La passion du tir
est gnrale, et l'adresse est commune.

--Il y parat.

--Mme les femmes savent se servir d'une carabine.

--A preuve, monsieur, dit le chauffeur, qui se dtourne et parle pour
la premire fois depuis Bastia, que la fille du boulanger de X...,
l'autre jour, a tu un coq,  balle, au haut d'un mt de cocagne. Et
il y avait bien cinquante mtres.

       *       *       *       *       *

La route s'abaisse graduellement. Elle touche la mer, s'en carte,
revient vers elle, et, de ce ct, nous voyons de hautes roches,
fores, sculptes, dont la plus belle, qui se nomme Le Lion couronn
de Roccapina, commande des criques dsertes et des ponts inutiles.
L'altitude diminue encore. Nous entrons dans la pointe triangulaire de
l'le, que j'appelle la pointe de silex, parce qu'elle ressemble aux
pierres clates des flches primitives: mmes nervures ingales,
mmes cuves peu profondes qui se succdent, mmes bords dchirs. Pas
un arbre sur ce plateau inclin que dore le soleil couchant, pas une
maison, pas une ruine, pas une ombre qui souligne un relief. Dans les
creux, une herbe courte, et quelques touffes d'un arbuste nain,
cras, couleur de poussire. Une fille  califourchon sur un cheval,
les talons et les mollets nus, la tte couverte d'un mouchoir rose,
trotte devant nous. Au passage, nous lui demandons: Quelle distance,
jusqu' la ville? Plutt que de rpondre, elle lance son cheval au
galop  travers le dsert de pierre. On n'aperoit pas encore
Bonifacio. Mais au sud, dans la clart de la mer, cette longue
dentelure mauve, c'est la Sardaigne. Je vois luire faiblement l'arte
des falaises et la pente des montagnes. Le terrible dtroit n'a pas
une ride. De longues tranes lilas, d'autres qui sont d'argent, et
qui se dplacent et qui se mlent, disent seules que les courants font
le travail command. Bientt, du sommet d'un petit renflement, nous
dcouvrons,  gauche,  l'extrmit des terres, trois sillons, trois
mottes spares par de profondes cassures, et sur lesquelles se
profilent, en lumire plus ardente, des tours, des carrs de murs, et
de larges rubans clairs, qui tombent comme des algues et qui doivent
tre des remparts. Le soleil dcline. Nous allons  toute vitesse dans
le dsert. Un moment le chemin s'enfonce et tourne dans un ravin,
plein d'ombre jusqu'au bord, plein d'air humide et d'oliviers gants
que les temptes ne peuvent atteindre. Nous sortons des demi-tnbres;
nous avanons encore un peu, et tout  coup, nous sommes  l'extrmit
d'un fjord d'eau trs bleue. Une norme falaise, toute jaune, se lve
 droite, une autre  gauche, plus haute encore, et sur celle-ci, qui
nous cache la mer, une ville forte, drape d'anciennes murailles, et
n'ayant plus, dans le soleil, que la crte de ses maisons blanches.




VII

LES QUATRE BEAUTS DE LA CORSE


La Corse est une le  laquelle on distribue des pithtes et des
places. Ni les unes ni les autres ne peuvent la faire vivre. Et ce
sont peut-tre les places qui lui profitent le moins, car la provende
divise les hommes, elle diminue leur fiert, elle les dissmine 
travers le continent. Les non-pourvus, ceux qui n'ont pu tre ni
douaniers, ni gendarmes, ni buralistes, ni gardiens de prison, ceux
encore qui n'ont rien demand,--il y en a,--habitent quelques petites
villes et beaucoup de petits villages. La campagne est  peu prs
inculte; la moisson ne compte pas: de quoi vivent-ils? C'est leur
secret. Je les ai vus cueillir l'olive et la chtaigne; ils restent
maigres; ils dpensent en politique un beau got d'aventure, en
querelles locales un courage ombrageux; ils n'aiment au fond que la
Corse, que la trs pauvre Corse.

Je veux les louer, au moins, pour leur amour. Il n'y a pas que la vie
intense: il y a les belles les. J'ai parcouru la Corse presque tout
entire et en tous sens, et j'ai prouv vingt fois le sentiment que
connaissent bien ceux qui ont voyag; je me suis dit: Si j'tais n
ici ou l-bas, sur cette terre que je foule, comme je l'aimerais!
Comme je la prfrerais ardemment! Comme je voudrais y revenir! J'y
suis revenu, moi qui n'ai pas vu ses montagnes et sa mer avec des yeux
d'enfant,  l'heure jeune o le paysage qu'on aperoit de la porte, et
celui qu'on dcouvre par la lucarne du toit, font partie de notre me,
et deviennent comme un frre et comme une soeur. Et j'ai cherch,
depuis, la raison de cet attrait puissant, de ce pouvoir de regret
qu'elle exerce sur nous. Les guides n'expliquent pas ces choses-l.
Ils numrent les curiosits de l'le, ses dfils de Santa-Regina
et de l'Inseca, ses rochers sculpts, ses monuments mdiocres, et ils
citent des pages admirables, qui furent crites en l'honneur des
calanques de Piana, roches de porphyre battues par la mer bleue. Je
crois qu'un homme de got aurait tort de ngliger leurs indications.
Il y a plaisir et quelquefois un plaisir vif  voir les singularits
du monde. Mais la beaut de la Corse n'est pas dans ces rarets. Elle
est faite d'lments plus communs, elle est presque partout prsente.
Quand je rappelle  moi toutes ces images qui sont dans le souvenir,
obissantes, et qui accourent, les unes ayant un nom, les autres n'en
ayant pas, mais toutes si joyeuses de revivre et si nettes de couleur,
elles se rassemblent d'elles-mmes, par groupes, et laissent voir leur
parent. La Corse est belle, d'une beaut noble et durable, par son
maquis, par ses forts et principalement par celles du centre et du
sud, par les deux extrmits de la Tortue, le cap Corse et la pointe
de Bonifacio, et par la qualit de la lumire o toute l'le est
baigne.

Le maquis c'est la vgtation naturelle de la terre inculte, son
vtement souple et parfum. Napolon, qu'il faut toujours citer quand
on parle de la Corse, disait  Sainte-Hlne: Tout y est meilleur.
Il n'est pas jusqu' l'odeur du sol mme; elle m'et suffi pour le
deviner, les yeux ferms; je ne l'ai retrouve nulle part. La phrase
exprime une vrit, comme tant d'autres phrases de pote.
Rappelez-vous le parfum des buis et des romarins coups, qui flotte
autour du parvis des glises, le dimanche des Rameaux? L-bas, il
emplit les valles, il se lve tout le jour, toute la nuit et toute
l'anne sur les pentes des montagnes. Quand il est jeune, c'est--dire
d'une sve ou de deux, le maquis ressemble  la lande. Il a, comme
elle, des clairires par milliers, et de l'herbe, et de l'air entre
ses touffes. Le vieux maquis ne ressemble qu' lui-mme. Il est fait
de deux lments et de deux tages, d'arbustes faiseurs d'ombre et de
fleurs protges. La plupart des arbustes ne perdent pas leurs
feuilles, et n'ont peur ni du vent, ni du chaud. Ils vivent
enchevtrs, serrs, luttant pour amener chacun,  la lumire, son
balai, sa gerbe ou sa tte ronde. Ils se nomment: olivier sauvage,
myrte, chne vert, arbousier, lentisque, bruyre, genvrier, romarin
et laurier. En dessous fleurissent, selon les saisons, la jacinthe et
les campanules, la sauge, le thym, le cyclamen rose, la lavande, les
orchides, d'innombrables crucifres, qui mlent le got de leur miel
au parfum rsineux et constant des grands vgtaux surchauffs. L
encore, les chvres font quelques sentiers, en broutant  la file et
se battant pour passer. Mais, lorsqu'elles n'ont pas, depuis un an ou
deux, travers les fourrs, ils sont d'une seule masse. Tout a des
griffes dans le maquis. On peut s'y glisser en se courbant; mais s'en
aller debout, la poitrine tendue, comme dans nos bois, faisant plier
les branches, il n'y faut pas songer. Des montagnes entires sont
vtues de maquis; il couvrirait la moiti de l'le, et les forts
couvriraient l'autre, si les bergers incendiaires ne le dtruisaient,
pour que, de sa cendre, il naisse un peu d'herbe. Vu de haut, et par
larges nappes, il est doux pour les yeux, plus gal que le taillis,
presque autant qu'une moisson d'avoine ou de seigle, et sa verdure
fonce, durable et nuance, se plie jusqu' l'horizon  tout caprice
du sol. Sur les lisires, c'est, en tout temps, une folie de fleurs
matresses de l'espace. Et quand on entre! Je suis entr plus d'une
fois dans le maquis, pour surprendre son silence et sa vie. Il est dix
heures du matin. La route en corniche, trs haut au-dessus de la mer,
tourne, et ses cailloux sont clatants, comme l'cume que tordent en
bas les courants. Le vent siffle aux pointes des pines et des roches.
Il n'y a pas une maison en vue, pas un passant. Je grimpe sur la pente
trs raide, et difficilement, pli en deux, je passe entre deux
arbousiers, puis au milieu d'une gerbe de laurier-tin: j'vite des
chnes verts, crass contre la montagne et dont les racines
retiennent vingt pierres d'boulis, et quand j'ai fait une trentaine
de mtres en rampant, je dcouvre une caverne verte, un tout petit pr
inclin, de quoi s'tendre, au-dessus duquel les branches se
rejoignent. C'est un enchantement. Une fracheur coule sous la vote
du maquis; une brume fine gonfle les mousses et mouille les racines
des arbustes, dont toutes les pointes sont chaudes de soleil; il ne
tombe sur l'herbe que de menues toiles de jour; le silence est
prodigieux; je n'entends ni la mer, ni le vent, et les hommes sont
loin. Aucun repos n'est comparable  celui-l. On est dans la vague
d'encens que le vent n'a pas encore touche et qu'on respire le
premier. Les insectes ne chantent pas. J'aperois un merle noir qui,
de perchoir en perchoir, le cou tendu, coule dans l'paisseur du
maquis. Je reste jusqu' ce que tout mon sang ait bu cette fracheur
et ce calme. Et je pense qu'au dehors,  deux mtres au-dessus de moi,
c'est la lumire ardente, la vie, ce peu de bruit que le vent charrie
toujours, mme dans les solitudes, une de ces matines limpides que
les bergers de Corse, parfois, appellent d'un si beau nom qui et ravi
Racine: _una mattinata latina_.

       *       *       *       *       *

Quelle que soit la saison, allez voir le maquis; celui qui aura rv
une heure dans le maquis aimera la Corse  tout jamais: allez voir
aussi la fort. Elle est plante sur un sol de montagnes sans paliers,
tout en pentes longues ou brves, o les belles coupoles elles-mmes
sont rares, et les artes innombrables. Presque tous les arbres de la
France continentale y ont leurs cantonnements: le htre avec ses
ventails si promptement dors, le chne, l'orme, le frne, le
chtaignier, hlas! qu'on abat et qu'on distille: mais la Corse a, de
plus, le pin Laricio, qui est presque son bien propre, un pin trs
lanc, non pas engonc dans ses feuilles, comme plusieurs autres de
la famille, mais ajour, dcid, couronn d'un bouquet d'aiguilles et
fin chanteur dans le vent. Je ne connais pas d'ombre plus lumineuse
que la sienne. Il laisse tomber ses basses branches assez jeune, et,
meilleur que les hommes, il est alors tout en cime. Je vous assure que
ce n'est pas du temps perdu, la visite que l'on fait aux futaies de
pin Laricio.

D'ordinaire, on ne parcourt gure que les forts de Vizzavona et de
Cervello, entretenues comme un parc, et que l'on gagne aisment
d'Ajaccio, en quelques heures de chemin de fer. Je prfre les forts
plus mridionales, le massif immense et tout  fait sauvage qui
commence  la mer orientale, prs de Solenzara, monte au col de
Bavella, couvre bientt de sa mare verte toutes les valles, toutes
les cimes, souvent  de grandes altitudes, et se dverse en larges
fleuves, sur les pentes ardentes, en vue de la Sardaigne. Ah! la belle
lumire, dont les ravins sont chauds jusqu'au fond! La belle fuite de
feuillages qui se fondent, qui ne sont plus que des formes larges, et
qui prennent le mouvement et le reflet de la mer! Les belles escalades
de roches grises par les laricios branchs, clats, mais vainqueurs,
et qui plantent leur panache sur les dernires cimes! Paysages sans
maisons, sans culture, sans oiseaux mme. A peine, le matin ou le
soir, quelques ramiers perdus, venant de France, gagnant l'Afrique,
et cherchant l'arbre trs sr, pour la halte. Cependant, en octobre,
j'ai rencontr l des migrants qui avaient pass la saison chaude
dans les montagnes, et qui descendaient vers la cte. La carriole ou
la charrette tait charge  rompre de meubles, de matelas, de sacs de
provisions, de cages  poules faisant pyramide au-dessus de l'essieu;
en arrire la femme tait assise avec les enfants, tous les petits
pieds ballants, et sur le brancard,  l'avant, l'homme tenait les
guides. Ils descendaient par la route troite, borde d'un ravin 
gauche et d'un talus  droite, o nous montions  l'allure souple et
silencieuse d'une automobile, c'est--dire d'un monstre  peu prs
inconnu dans ces rgions. Et tout  coup,  cent mtres entre les
troncs d'arbres,  beaucoup moins quelquefois, nous nous apercevions
les uns les autres. Alors l'homme sautait  terre, courait  la tte
du cheval qu'il arrtait brutalement, et se prcipitait vers nous,
brandissant un fusil et criant: N'avancez pas! N'avancez pas! Dj
nous tions immobiles, freins. Mais en mme temps que le mari, la
femme, prise de la mme terreur, avait saut de la voiture; elle
empoignait deux, trois, quatre enfants, qu'elle lanait au hasard,
stupfaits et hurlants, sur le talus; elle commenait mme  dcharger
les objets les plus prcieux; elle excitait l'homme au fusil qui
levait le bras encore plus haut: Dfends-nous, Antonio! Ils vont nous
craser! Marche contre eux! Dfends-nous! Heureusement le
propritaire de l'automobile, Corse authentique et bien lev,
parlementait; il expliquait, dans un patois adouci, que nous
passerions sans toucher la roue; qu'il n'y aurait aucun dommage; que
nous ne ferions mme ni bruit ni fume. Les visages, aux deux bouts
de la charrette, restaient tendus et terribles. Avec lenteur nous nous
remettions en marche, et, quand le cap avait t doubl, nous faisions
encore une pause pour achever la palabre: Vous voyez, ces machines
sont comme les gros chiens, pas mchantes du tout. Rassurez-vous...
Tenez, la petite fille rit dj! Souvent, nous n'obtenions rien.
D'autres fois, la figure de l'homme s'clairait d'un sourire, l'oeil
noir luisait, nous changions des mots de vieille courtoisie: _Buona
sera! Buon viaggio!_

L'instant d'aprs, nous tions dans le dsert, au plus haut du col,
plus haut que les plus hauts arbres de la pente. A nos pieds, les
valles s'approfondissaient par tages, sans une route et sans une
coupure, dans la parfaite lumire; elles fuyaient, se divisaient
contre l'peron d'autres montagnes boises, et se relevaient dans le
bleu des lointains, sans perdre, mme un peu, la finesse de leurs
lignes.

       *       *       *       *       *

Si vous allez un jour jusqu' ces forts, continuez votre voyage vers
le sud, descendez  travers les pierres chaudes, les herbes jaunes,
les chnes liges tondus jusqu'au sang, et ne vous lassez pas de la
longueur du dsert qui vient ensuite: Bonifacio est au bout. Les
villes dont on se souvient ne sont pas rares en Corse: celui qui a vu
Ajaccio et son golfe, a vu une tache blanche dans l'un des plus beaux
miroirs  montagnes qu'il y ait par le monde; celui qui a vu Bastia a
vu une jolie fille du Midi, coquette, qui monte de la marina avec une
corbeille de fruits sur la tte; celui qui a vu Sartne a vu, presque
vivant, le Moyen ge italien; celui qui a vu Cargse, dans sa couronne
d'oliviers et de figuiers pineux, a mis le pied sur le sol de la
Grce; mais celui qui a vu Bonifacio a vu une merveille. Quand j'aurai
dit que la ville est btie sur un plateau calcaire, sur une presqu'le
troite,  pic, parallle  la cte, et que la mer, qui la contourne,
forme derrire elle un port naturel, invisible du large, long et
profond comme un petit fjord, je n'aurai pas expliqu l'motion
qu'elle excite. Bonifacio n'a pas un arbre. Il y a de vieilles
murailles, draperies ingales, qui pendent au-dessus du port,
s'attachent  la falaise d'orient, se relient  la falaise d'occident;
il y a de hautes maisons agglutines, d'o s'chappent plusieurs
moulins en ruine, une tour ajoure et un clocher qui ne l'est pas.
Tout cela fait une ville pittoresque et dj souhaitable. Mais la
beaut lui vient d'un double voisinage, du reflet o elle vit, entre
un dsert de pierre qui la prcde, l'enveloppe, la crible de rayons,
et le dtroit d'entre Corse et Sardaigne, qu'elle domine et qui
l'assaille aussi de sa lumire. Cette vieille cit gnoise est encore
une citadelle commandante, le seul asile, parmi les dangers de la
terre et de la mer. Son paysage l'exalte. Du ct de la terre, vingt
kilomtres de rocailles qui s'abaissent lentement vers elle, des
tendues ravages par la malaria et o l'herbe, avant la fin du
printemps, se dessche et prend la nuance de la roche qui la tue; de
l'autre ct, la mer, non pas libre, mais contrainte entre deux les
normes et plusieurs petites, la mer inquitante mme au calme,
divise en courants dont on voit les sillages parallles, ples sur
les eaux violettes. Par elle comme par le dsert pierreux,
l'atmosphre de Bonifacio est sature de lumire. La tour des
Templiers, les faades de bien des maisons, sont devenues, comme dans
les contes de fes, couleur du soleil. Et tout au loin, les montagnes
de Sardaigne s'en vont, en si larges festons, se perdre dans la brume!
Je les ai vues, le matin, d'un mauve infiniment lger, et j'ai vu
leurs artes, le soir, clatantes comme des glaeuls rouges.

Presque tout vient ainsi de la mer  Bonifacio: sa couleur, sa
nourriture, son peuple et sa lgende. C'est un pays o il faudrait
s'arrter un peu et couter. Je suis sr que, dans la mmoire des
anciens, il y a plusieurs histoires comme celle-ci que j'ai entendu
conter. Une grande princesse revenait de Terre-Sainte. Comme elle
traversait le dtroit, son navire fut pris dans une tempte si
terrible que tout le monde se crut perdu: les passagers, l'quipage,
mme le capitaine. Dans cette extrmit, elle fit voeu, si elle tait
sauve, de donner,  la ville o elle aborderait, le fragment de la
vraie Croix qu'elle apportait de Jrusalem. Elle aborda  Bonifacio.
Les Bonifaciens se rjouirent de possder une relique aussi vnrable
que celle que la princesse leur donna; ils l'enchssrent dans l'or et
dans l'argent, et l'honorrent de leur mieux. Mais ce ne fut pas pour
longtemps. Les pirates de Barbarie, qui venaient si souvent ravager
les ctes de la Corse, s'emparrent de la ville par surprise, et
coururent droit au trsor de la cathdrale. Puis, quand ils se
retirrent avec leur butin, vers le golfe de Santa-Manza o taient
rests leurs vaisseaux, ils jetrent le bois de la vraie Croix dans la
fontaine de Saint-Jean, et gardrent seulement l'or et les pierreries
du reliquaire. La fontaine de Saint-Jean est sur le bord du chemin. Le
premier habitant qui se hasarda dehors, aprs le dpart des bandits,
s'en alla justement de ce ct, mont sur son ne, selon l'usage. La
chaleur tait grande. Arriv prs de la fontaine, il pensa que la bte
avait soif, et tira sur la bride. L'ne tourna bien, fit quelques pas,
mais, au milieu de la route il s'arrta, puis se mit  genoux. Le
bonhomme donna de la voix, du talon, de la houssine. C'est singulier!
songea-t-il enfin, si j'allais voir? Il s'avana, pencha la tte, et
aperut un fragment de bois qu'il reconnut. Aussitt il retourna pour
avertir ses amis du prodige. Et l'on vit tous les habitants sortir de
la forteresse, descendre les escaliers pavs, en grande hte, chacun
sur le dos de son ne, et trottiner vers la fontaine de Saint-Jean.
Mais quand ils furent rendus  quelque distance, les btes refusrent
d'avancer, comme avait fait la premire, et, tmoignant la mme
crainte, elles se mirent  genoux, sur la route et dans les champs,
par quoi l'on comprit que la relique tait l, et qu'elle tait bien
celle que les pirates de Barbarie avaient enleve.

       *       *       *       *       *

Je vous souhaite encore de faire le tour du cap Corse. Il y faut deux
jours de voiture. J'en mettrais quatre si j'avais  recommencer la
promenade. Ce chanon de montagne qui s'avance  plus de quarante
kilomtres dans la mer, ressemble assez  un navire chou, qui
aurait, du ct de l'ouest, toute sa coque dehors, tandis que, de
l'autre ct le pont toucherait l'eau. Toute la falaise occidentale
est  pic et trs leve. Cela se termine au nord par un bouquet de
valles divergentes, crases, tailles dans le mme bloc de rocher,
terriblement sauvages et nues, qui regardent la France. Le cap est un
royaume dans la grande le. Presque tous ses villages appartiennent au
soleil et au vent, et les bois n'y poussent gure, si ce n'est dans
les cuves profondes, pleines alors d'oliviers et de maquis, comme
celle de l'admirable Rogliano. Il a des routes en corniche, traces 
quatre cents mtres au-dessus de la Mditerrane, et il a des marines
minuscules, o les gomons s'accrochent et pendent aux murailles des
maisons; il cultive les meilleurs cdrats du monde et quelques vignes
qui donnent un vin brl; il devrait tre la plus pauvre partie de la
Corse, et il en est la plus riche, car les Capcorsiens, depuis des
sicles, font le voyage de l'Amrique du sud. Ils sont marins, colons,
marchands; ils amassent une fortune, quelquefois, des millions, et
souvent ils reviennent au pays, btissent une villa prs de Rogliano,
de Pino, de Morsiglia, et font lever un tombeau somptueux, pour leurs
parents et pour eux-mmes,  l'entre des villages. Les chapelles de
marbre sont nombreuses au bord des routes.

En vrit, celui qui traverserait le Cap, d'un versant  l'autre,
celui qui vivrait plusieurs semaines parmi les pcheurs et les
Amricains de l-bas, connatrait de belles histoires. Il garderait,
dans la mmoire de ses yeux, des images prcieuses. Je revois les
valles qui terminent le Cap vers le sud. Elles montent par tages, de
Saint-Florent au col de Teghime. Aucun paysage de Sicile n'est digne
de plus d'amour. Elles montent; ce sont des cultures sans haies ni
sentiers, des prairies, des jachres, un sol noir d'o s'lve un peu
de brume toujours, puis de trs vieux oliviers, clairsems, autour
desquels, depuis des sicles, la lumire, le vent, les hommes ont
voyag, troncs clats, branches aux coudes imprvus, mais verdure
transparente  travers laquelle on aperoit une maison, des chvres,
un berger: et bientt toute la mer o il n'y a point de voiles.




VOYAGE AU SPITZBERG

I

EN ROUTE POUR LE SPITZBERG


On y va bourgeoisement, confortablement, joyeusement. Cent
quatre-vingt-quatre personnes ont quitt Dunkerque,  bord de
l'_Ile-de-France_, sans parler des matelots, qui ne comptent pas parmi
les touristes. Elles ont, chaque matin, leur croissant frais avec leur
chocolat accoutum, leur caf ou leur th; elles ont leur table de
bridge; elles ont, pour se reposer du jeu et des repas, le paysage qui
change  chaque moment, ou la conversation qui varie moins, celle du
monde, celle de tous les soirs. C'est un coin de Paris en voyage. Il
s'y mle quelques trangers, plusieurs savants, un explorateur. Les
chasseurs sont en nombre parmi les passagers, les photographes
galement.

Ds le dbut du voyage, en pleine mer, avant qu'il y ait eu mme un
prtexte  dclanchement ou  coup de fusil, leur passion clate. Un
gros monsieur, qui se dit de Paris, et qui peut-tre y a pass,
interpelle furieusement un gros matre d'htel, qui n'a d'autre
responsabilit, dans l'affaire, que celle d'tre en vue, et de ne pas
porter le smoking:

--Je vous dis, garon, que je veux qu'on l'ouvre, cette chambre noire!
Elle est sur le programme: elle doit tre  la disposition de chacun
de nous, avant mme qu'il ait l'occasion de s'en servir!

--Mais, monsieur, cela dpend d'un autre que moi!

--Trouvez cet autre!

Les chasseurs sont encore plus ardents. J'entends parler de carabines
 double dtente, de fusils  trois coups, de fuses pour faire sortir
le renard bleu de son terrier, des moyens de parer l'attaque du morse:
Une hache qu'on porte  la ceinture, monsieur, et qui sert  abattre
les dfenses de l'animal, s'il vient s'accrocher aux embarcations.
Les moins baleiniers d'entre nous racontent, d'un air du, l'pisode
des bains de mer, la rencontre au large de Trouville: C'tait un
simple souffleur! Et les grands chasseurs, les vrais, mis en route
par ce qu'ils entendent, causent en arrire, en groupe ferm, srieux.
Ce sont des gentilshommes amateurs de fauves. Ils n'paulent pas dans
le rcit; ils ne crient pas; ils disent. A l'clair de leurs yeux, on
devine qu'ils ont un joli got du danger.

--La grosse bte manque en gypte. Ainsi, vous ne commencez  trouver
le lion qu'aux environs de Khartoum. Un jour que je descendais en
rapide, dans un canot, j'aperois l'animal entre deux roches; je
n'avais que deux ou trois secondes pour le tirer; alors...

Le vent emporte la fin de la phrase.

--C'est comme aux Indes, reprend l'autre; il faut tre un rajah pour
chasser: le tigre est protg,  prsent!

Tout  fait en arrire, un Parisien, d'une mentalit trs diffrente,
murmure:

--Moi, au Spitzberg, je m'attache  l'ours blanc. J'ai promis 
Valentine une mre pleine, pour mettre dans nos chasses de
Seine-et-Oise.

Quelques jeunes femmes,--il y a une quarantaine de dames 
bord,--lgamment encapuchonnes, enturbannes de voiles blancs,
tendues sur des chaises longues, les yeux  demi ferms, le menton
lev vers le large, tiennent des propos moins sauvages. L'une d'elles
a ce mot charmant, qui tombe et que je recueille en passant:

--Le bridge a dtruit bien des familles, o il tait agrable d'tre
reu.

       *       *       *       *       *

_10 juillet au soir._--Aprs quarante-deux heures de navigation, voici
les ctes de Norvge. A l'endroit o nous commenons de les suivre,
elles ressemblent tout  fait  certaines ctes de la Bretagne,
bordes qu'elles sont de falaises peu leves, arrondies, laves par
l'eau de la mer, et o s'enfonce  et l une crique troite, bien
dfendue contre le vent et luisante comme une faulx. Je me rappelle,
en les voyant, des navigations sur des bateaux chalutiers, au large
de Ploumanach. Mais le deuxime plan n'est pas le mme. Des sommets
dentels, qui ne semblent pas trs hauts, qui sont trs doux dans le
soir clair, barrent la vue au del des longs plateaux rocheux. Tout
semble dsert. Soudainement, dans un angle rentrant de la cte et sur
une bande de terre trs basse, une ville apparat. Maisons de bois
peintes en rouge sang, en jaune, en vert ple, en bleu, fentres
rapproches, maigre encadrement de bouleaux et de sapins: ma
comparaison s'vanouit, nous sommes loin de la France.

Le soleil aussi n'est plus franais: il paresse; il a l'air de
descendre en biais vers la mer, et quand il se dcide  se coucher,
derrire une le en forme de cabochon, je ne reconnais plus sa
manire, car l'le devient pareille  un gros pied de cactus pineux,
et, au sommet, une fleur clate, une seule, d'un rose vif, qui dure
une minute, et se fane.

       *       *       *       *       *

_11 juillet._--Le relief des terres, autour de nous, a bien grandi.
Nous naviguons maintenant dans un chenal tournant, qui se resserre ou
qui s'ouvre, qui fait l'cluse ou qui fait le lac, entre des les
rocheuses, hautes de deux ou trois cents mtres, peut-tre plus,
striles, dsertes, mais vtues de lumire et de brume, ce qui est un
beau vtement. Partout, la roche a t lime et raye par les glaces,
il n'y a plus de terre sur les sommets, et les quelques brins de
mousse qui poussent dans les fentes ne modifient pas le ton gnral.
Toute la vgtation est descendue dans un cirque troit entre deux
promontoires, sur un talus d'boulis au ras de l'eau. C'est une simple
coule d'herbe, mais d'un vert qu'on ne voit point ailleurs, d'un vert
ardent, limpide comme celui du spectre solaire, et qui seul affirme la
vie, au pied des monts dentels o tout le reste est gris, gris bleu,
gris mauve, gris rose. Aile de mouette est ici une couleur rpandue;
ventre de mouette aussi, car les sommets ont encore des bancs de
neige. Du ct de la grande terre, ils forment presque toujours trois
ou quatre plans, et beaucoup plus quand la troue d'un fjord coupe en
deux les barrires. La mer est trs bleue. L'enchantement de l't
vient jusqu'au nord. De trs loin en trs loin, on dcouvre un groupe
de maisons et des poteaux tlgraphiques au bord de l'eau. De quoi
vivent les habitants? Presque entirement de la pche, dit
Nordenskjld, et un peu du produit de la culture. Quand nous croisons
un de leurs canots, trs fins  l'avant et d'une courbe allonge, les
hommes nous saluent de la main. Ils ont le vent pour eux, et, leur
vitesse s'ajoutant  la ntre, ils ne sont bientt plus, eux, leur
voile carre, leur bateau, leur sillage, qu'un dtail sans vie et sans
relief, qu'une forme dessine dans la couleur matresse d'un cran qui
plit. Je suis sr que Whistler aurait dit: Harmonie en gris, mauve
et vert.

Dans le soir qui se prolonge encore plus qu'hier, j'coute le
professeur Nordenskjld. C'est le neveu de l'explorateur du Groenland
et de l'Asie borale, c'est Nordenskjld l'antarctique, qui a hivern
dans les glaces du ple austral, homme jeune, Sudois de race fine, au
visage blond et rgulier. Il est taciturne, comme beaucoup d'hommes du
nord. Quand il ne parle pas, ses yeux bleus, sous la barre droite des
sourcils, sont d'une nergie singulire. Le sourire est charmant,
rapide, sans ironie. Je m'amuse du contraste entre l'homme qui
interroge et celui qui rpond.

--Monsieur Nordenskjld, votre navire a t bris par les glaces, et
vous tes demeur prisonnier sur la banquise?

--Oui.

--Combien de temps?

--Un an.

--Aviez-vous sauv vos provisions?

--Peu.

--Alors, qu'est-ce que vous pouviez bien manger?

--Phoques.

--Pas rien que des phoques? C'est impossible. Vous chassiez autre
chose?

--Pingouins aussi.

--a devait tre horrible!

Sourire.

--Et comment vous chauffiez-vous? Car enfin, vous n'aviez pas de bois?

--Huile de phoque.

--Il fallait joliment veiller, pour que la flamme ne s'teignt pas!
Sans cela, la nuit ternelle, le dsespoir, la mort!

--Non.

--Vous aviez donc?...

--Allumettes.

       *       *       *       *       *

_12 juillet._--Je passe des heures dlicieuses sur le pont ou derrire
mon hublot, qui est un cadre  paysages. Il n'y a presque plus de
nuit. Hier soir, le soleil s'est couch  dix heures vingt, dans une
mer toute calme et couleur de paille frache, comme s'il avait tendu
toute la moisson du bl, pour la battre le lendemain. Et  deux heures
cinquante du matin, il tait dj lev, et le froment n'tait plus l.
Quelle joie pour les yeux, cette Norvge d't! Voici que nous
retrouvons le vert dans le fjord de Trondhjem, le vert des sapins et
des bouleaux mls qui boisent toutes les pentes, celui des prs qui
font parmi les bois d'amples clairires.

Le fjord est large; il s'largit encore; il devient comme un lac
italien, dont il a la mollesse de nuances et de contour. Une pointe
nous cache Trondhjem, nous la doublons, et nous sommes dans le port.
Une grande ligne de quai avec des maisons de bois, des rues qui
montent en pente douce, de trs vertes collines en ventail: c'est
l'ancienne capitale de la Norvge.

Je laisse plusieurs de nos compagnons de route dans les magasins de
souvenirs de Trondhjem, et, avec un ami, je monte  travers la
ville, par les rues trs propres, trs larges,-- cause du feu,--vers
un clocher que j'ai aperu d'en bas sur la colline. Le clocher tait
modeste: j'ai pens que c'tait celui d'une glise catholique, et
qu'avec un peu de chance je trouverais le cur chez lui, et qu'avec
beaucoup de chance j'arriverais  me faire comprendre et  causer avec
lui. Nous allons jusqu' l'endroit o une rivire, pleine de bois
flottants, spare la ville d'avec la banlieue. L, dans un joli site,
sur la berge, est btie l'glise de Saint-Olaf. Un jardin divis en
planches rgulires, et lou videmment  un maracher fleuriste,
enveloppe l'difice et la petite cure en bois. Je sonne, et, ne
sachant pas un mot de norvgien, je demande en franais:

--Monsieur le cur de Trondhjem?

La servante, blonde et mre, rpond, sans accent:

--Il va revenir.

--Vous savez le franais?

--Je suis Franaise d'Alsace.

--Et monsieur le cur parle-t-il franais, lui aussi?

--Il est mon frre. Ah! qu'il va tre content de vous voir!

--En effet, et tous ceux qui passent ne viennent pas! dit une forte
voix, derrire nous.

C'est l'abb Riesterer, un solide Alsacien d'une cinquantaine
d'annes, sourcils en broussaille, yeux de forestier, barbe de Pre
ternel, redingote de clergyman. Il nous fait entrer, mon ami et moi,
dans sa bibliothque, attenante au salon. Nous parlons de l'Alsace,
des catholiques de Trondhjem, un peu de la France. Il m'apprend qu'il
est le seul prtre de nationalit franaise, parmi les vingt
missionnaires dissmins en Norvge, qu'il rside dans le pays depuis
vingt-six ans, et qu'il rencontre beaucoup de justice et de
bienveillance chez les hauts fonctionnaires de l'tat. Il dessert deux
glises, cette petite glise de Saint-Olaf, prs de laquelle nous
sommes, et une autre, vaste et plus ancienne, qui s'lve  droite du
port.

Pendant qu'il parle avec mon ami ou avec moi, je remarque un numro de
la _Croix_ jet sur le bureau, quelques photographies de bons visages
des environs d'Altkirch, et un vrai luxe de fleurs et de plantes, ou
du moins assez de fleurs pour tmoigner qu'on aime leur compagnie,
leur regard familier et la joie qui en vient.

C'est d'ailleurs un got rpandu. J'ai vu,  Trondhjem, un march aux
fleurs, o l'on vendait des lilas, nouveaut de la saison; j'ai vu un
homme vnrable arroser avec mthode une pivoine en bouton, plante
peut-tre unique; j'ai parcouru le cimetire, qui enveloppe la
cathdrale, et o chaque tombe est fleurie de bouquets de
plargonium. Ce cimetire, vallonn, dessin en jardin anglais, parat
tre plus et mieux qu'un lieu de passage pour se rendre au temple.
Auprs d'une multitude de croix, de colonnes, de pierres tombales, il
y a un petit banc o peuvent s'asseoir deux personnes de la famille.
On m'a assur qu'ils n'taient pas toujours dserts, et que, pendant
la nuit de Nol, ils n'ont pas une place vide.




II

CHASSE A LA BALEINE


_15 juillet au soir._--Nous avons pris,  Tromsoe, de nouveaux pilotes
pour le Spitzberg, un veilleur charg de signaler les glaces, des
porteurs et chasseurs norvgiens, quatre lapons, et sept poneys qui
sont hospitaliss sur l'avant du navire, dans les baraques
capitonnes. Les Lapons ont un costume sensationnel. J'ai une si
grande confiance  l'endroit de la couleur locale que je suspecte
jusqu' la nationalit de ces hommes aux jambes grles serres dans
des culottes de cuir, coiffs d'une casquette  haute forme orne de
dcoupures carlates et jaunes, envelopps dans des peaux de rennes et
ceinturs  la hauteur des hanches. L'paisseur, l'exubrance,
l'insolence de la houppe de laine rouge qui surmonte leur coiffure
sont les indices presque certains d'un dguisement professionnel.
Plusieurs de ces Lapons le sont peut-tre par ncessit, mendiants qui
vendraient moins aisment des bois de rennes et des souliers poilus,
s'ils portaient un costume moins voyant et plus authentique. Certains
ont cependant l'oeil allong, les pommettes saillantes et la salet du
vrai Lapon. Les touristes s'cartent volontiers quand, par hasard, un
de ces chasseurs au lasso s'approche. Et ce n'est pas par respect
qu'ils le font.

S'il est permis de douter de la puret de race de ces Lapons,
l'origine norvgienne des autres voyageurs rcemment embarqus est
certaine. Les deux pilotes sont de rudes marins, dont le plus g
ressemble tonnamment  un vieux phoque tout blanc qui aurait le nez
rouge. Le veilleur, dont j'aperois, sur la passerelle, la longue
barbe rousse tordue par le vent, et le visage placide et hl, et les
yeux de goland, est bien de pure espce scandinave. Il en est de mme
de l'armateur, M. Johanny Bryde. Celui-ci, gentleman, de corps solide
et d'esprit avis, habite,  l'entre du fjord de Christiania, la
petite ville de Sandefjord, d'o il expdie ses navires baleiniers
dans l'ocan glacial, et o il monte, en ce moment, une raffinerie
d'huile. Cette industrie tait monopolise, je crois, par l'Angleterre
et par l'Amrique. Il parle bien franais. Nous causons, pendant que
le bateau, dans le vent qui souffle, laisse en arrire, une  une, les
dernires pointes de la Norvge.

La chasse  la baleine n'est plus ce qu'elle tait autrefois, quand
les Hollandais, en une seule campagne, au XVIIe sicle, pouvaient tuer
comme il arriva, dix-huit cents baleines franches. Si l'on songe
qu'une baleine franche vaut de trente  quarante mille francs, on
s'expliquera l'acharnement des chasseurs. Mais, la consquence tait
fatale: la baleine franche a presque disparu. Celle qu'on chasse
aujourd'hui est plus grosse et d'un prix bien moindre; elle atteint
trente et mme trente cinq-mtres de longueur, et peut rapporter une
somme variant entre trois et six mille francs. C'est la baleine bleue,
le balnoptre, ou, comme disent les pcheurs, la baleine foncire.
Ils veulent exprimer par l qu'au lieu de flotter, comme l'autre,
quand elle est morte, elle coule au fond de la mer. Et la chasse au
harpon lanc  la main, ou au fusil, ne peut plus russir. Il faut le
harpon lanc par un canon, et auquel est adapte une fuse, une sorte
d'obus qui clate dans le corps de la baleine et la tue presque
toujours. L'animal peut cependant n'tre que bless. Alors, il plonge;
le cble qui attache le harpon au bord du bateau baleinier se droule,
et le petit navire est entran  une vitesse norme, qu'on value 
plus de vingt milles  l'heure. Mais les bateaux sont bons, et le
danger, ce n'est pas d'tre coul par une baleine; c'est, pour le
pointeur, de tomber  la mer, d'avoir les jambes saisies et coupes
par le cble; c'est, pour tout l'quipage, le froid, la tempte, la
fatigue extrme.

--Vos hommes sont Norvgiens, naturellement?

--Tous les quipages qui chassent la baleine, dans le monde entier,
sont norvgiens. Quand un de mes trois vapeurs, qui oprent sur les
ctes du Spitzberg, a captur une baleine, il rentre, avec sa prise 
la remorque,  la baie de la Recherche, o j'ai une usine flottante.
La baleine est dpece. Avec le lard on fait de l'huile, avec les
fanons on fait des baleines de corset et d'excellent crin vgtal,
avec les os ont fait de l'engrais, et, depuis quelques mois, avec la
chair, on a commenc  faire du saucisson.

--Ce doit tre excellent!

--De la chair de boeuf, monsieur; j'en ai mang sans tre prvenu...

--Avec des carottes nouvelles, c'est un plat de restaurant, dit
quelqu'un qui passe.

M. Johanny Bryde n'entend pas la rflexion, et, pour conclure, se
penchant vers moi:

--Monsieur, me dit-il, je veux vous faire un cadeau. C'est une chose
rare, qui ne se trouve dans aucun muse...

J'attends, un peu curieux.

--Je veux, ajoute l'aimable armateur, vous donner, pour votre
Acadmie, une oreille de baleine.

       *       *       *       *       *

_16 juillet._--La vie  bord se modifie. L'excursion se change en
voyage. Ce matin, de trs bonne heure,--on nous assure que c'est le
matin, mais rien ne l'indique, car le jour ne nous quitte plus,--nous
passons au cap Nord. Notre route a t allonge de trois heures pour
que nous pussions apercevoir ce gros nez de roche sombre, qui n'est
pas mme le plus septentrional de la Norvge. Beaucoup de passagers
sont rests dans leur cabine, et ils n'ont pas eu tort. La plupart des
autres jettent sur la cte un regard vite dtourn vers la haute mer.
Celle-ci est trs peu engageante. Un vent d'est, froid et violent, la
soulve. Le ciel est enfum de brumes en mouvement, tantt paisses,
tantt transparentes. Quelquefois, une crevasse se fait dans la brume;
une lame, au large, une seule, sort blouissante des tnbres,
s'avance vers nous, portant en elle toute la splendeur du jour,
soulve le bateau, l'illumine, le dpasse, et nous la suivons jusqu'
l'horizon,  travers le chaos impressionnant des houles.

La mer se creuse de plus en plus; les passagres, tendues sur des
chaises longues, regrettent les fjords de la Norvge, et la maison
lointaine, et ce que Fogazzaro appellerait le petit monde
d'autrefois. On tait bien chez soi; pourquoi a-t-on voulu partir?
Quelle folie a t la ntre! Une jeune femme regarde avec effroi ce
paysage o il n'y a rien d'immobile, rien d'abrit, rien qui ressemble
 ce qu'on a laiss, et elle dit tout bas: J'avais deux petites
filles! Une autre demande: Est-ce qu'on ne pourrait pas retourner?
Si on faisait voter? Moi, je voudrais retourner! Un matelot lui
rpond: Mais, madame, il faut bien que vous l'appreniez, le cake-walk
de la mer! Il est de Marseille, comme presque tout l'quipage. Il
aime  rire. Mais bien peu de voyageurs sont de Marseille en ce
moment. Un des rares qui considrent avec ddain les coups de vent
dans l'ocan glacial, qui osent parler des temptes passes, des
typhons et des lames de huit mtres, rsume gaillardement la
situation, en prononant: Il vente frais, oui, vraiment je crois
qu'on peut dire qu'il vente trs frais, pas davantage.

Cependant, Tartarin avait fait une valise secrte. Il avait complt
l'quipement de ses rves soit  Trondhjem, soit  Tromsoe, et voici
que, le cercle polaire tant dj loin derrire nous, la civilisation
s'tant loigne avec les dernires falaises de l'Europe, la libert
du dguisement n'allait plus avoir d'entraves. Parmi les fauteuils
trbuchants, les explorateurs remontent des cabines sur le premier
pont, et du premier pont sur le second. Ils ont, selon les
tempraments et les ges, la surculotte de molleton bleu, le pantalon
et le veston de cuir, le surot, le complet de feutre anglais
impermabilis, la peau de bique, la peau de phoque, la peau de loup,
toutes les varits de casquettes  oreilles, de passe-montagne, de
toques de fourrure, et j'aperois mme deux bonnets de tricot rouge
vif achets  Tromsoe, et qui dressent leur flamme au-dessus de deux
ttes pacifiques. Quelques jeunes gens,  Tromsoe galement, se sont
procur des sacs de peau de rennes fabriqus par les Lapons, et,
emmaillots dans le cuir tann, les bras allongs le long du corps,
prennent un air de colis ou de sacs de lettres bercs par le roulis.

L'heure est aux histoires tragiques. Je rencontre un matelot qui a
fait, sur la _Maroussia_, l'expdition dans les mers polaires.

Il me dit:

--Le duc d'Orlans a tu seize ours, monsieur. Il ne manque pas un
coup de fusil. Et pas peureux, vous savez! Nous autres, nous allions 
l'ours avec nos fusils de munition, mais loin derrire le duc, qui
tait toujours en avant. Il laissait l'animal venir jusqu' quinze
pas,  dix pas, et quand l'ours se dressait sur ses pattes de
derrire, alors seulement le duc d'Orlans ajustait, et l'ours tombait
foudroy. Mais vous autres vous ne verrez pas d'ours, il faut aller
trop loin, dans les glaces qui sont des lits  phoques.

       *       *       *       *       *

_17 juillet._--Le vent n'est pas tomb. La mer est toujours
extrmement forte, et le tiers  peine des passagers se risquent 
pntrer dans la salle  manger. Plusieurs n'y font qu'une apparition
furtive.

Entre une heure et trois heures du matin, nous avons long, pendant
douze kilomtres, l'le aux Ours, o il y a, en cette saison, une
petite station de pcheurs de baleines. En hiver, l'le est prise par
la banquise, proprit du ple, territoire de chasse pour les grands
carnassiers.

Les officiers de quart ont aperu une baleine et une bande de phoques.
Le Norvgien  longue barbe rousse, qualifi  bord de capitaine des
glaces, a dit flegmatiquement, au milieu d'un banc de brume que
traversait l'_Ile-de-France_: Je sens des glaces qui viennent. Il ne
se trompait pas. Quelques instants aprs, des glaons passaient 
droite et  gauche du navire. Le thermomtre, plong dans la mer,
marquait moins un degr. Nous tions dans un courant polaire. Un mille
plus loin, le thermomtre remontait  trois degrs. Le vent, plus vif
que jamais, est  zro.

Vers une heure et demie de l'aprs-midi, tous les valides sont sur le
pont. On voit la terre. Le jour est magnifique. Dans la pleine
lumire, en avant, le Spitzberg se prsente  nous superbement: cent
kilomtres de pics neigeux, avec dix grands glaciers inclins vers
l'Ocan et tombant jusqu' lui. Le ciel, au-dessus, est d'une couleur
que je n'ai jamais vue, d'un azur tout voisin du blanc, si pur et si
nacr, qu'entre la neige et lui, l'oeil hsite un moment. La mer est
bleu de roi.

Les icebergs sont nombreux: blocs de glace dtachs des falaises, la
plupart petits, flottille tincelante, dont l'abordage est sans
danger, quelques-uns normes, massifs, redoutables, tous creuss,
sculpts, polis par la vague et portant enferm, soit au-dessus, soit
au-dessous de la ligne de flottaison, le feu rglementaire, vert
meraude, qui nous regarde au passage. Toute l'aprs-midi, nous
naviguons au milieu d'eux. Le soir, nous apercevons un vapeur
baleinier. C'est un des bateaux de M. Bryde. L'_Ile-de-France_ stoppe.
Une conversation s'engage, en norvgien, d'un navire  l'autre, et
l'armateur apprend que la chasse a t dtestable cette anne; que,
depuis quelques jours notamment, la violence de la mer a loign les
baleines de la cte, et qu'il faut aller au large, vers le nord, o
sont deux autres baleiniers, si l'on ne veut pas rentrer bredouille.
Ordre est donn de faire route au nord.

Nous suivons, en ralentissant la vitesse, le petit vapeur qui roule et
tangue prodigieusement. Ce _Jupiter_ n'est pas destin  transporter
des touristes, videmment, mais on se demande comment ce menu fuseau
de fer peut tenir dans ce dangereux ocan glacial, comment les hommes
ne sont pas enlevs par la lame qui,  chaque moment, couvre le pont.
Le pointeur, par exemple, pour gagner le rduit primitif dispos 
l'avant, est oblig de traverser un espace dcouvert que l'eau envahit
 chaque coup de tangage. Sur le pont, des tonneaux sont amarrs, sous
deux minuscules canots qui ressemblent  des cuillers sans manche.
Trois hommes se tiennent debout sur une sorte de passerelle, et un
autre,  mi-hauteur du mt, dans le nid de corbeau, fait le guet. Nous
nous loignons de trois ou quatre milles des ctes qui nous abritent
encore.

La houle est devenue moins forte. Subitement, le vapeur baleinier
change de route et part  toute vitesse vers l'ouest. Tous les
passagers sont debout sur le pont suprieur, sur le gaillard d'avant,
sur les chelles de cordes. On crie: Une baleine! Deux jets de
poudre d'eau, comme en feraient deux cartouches de dynamite, ont
jailli  un kilomtre de nous, et,  l'endroit d'o ils s'lvent, un
grand remous a fait blanchir la mer. L'_Ile-de-France_ vire de bord et
prend le pied, si je puis dire. Le gibier est lanc. Il disparat,
souffle de nouveau, plonge encore, reparat; il fait des crochets
comme un livre, videmment trs impressionn par le grognement
puissant des hlices qui le poursuivent. C'est un sport passionnant.
Le baleinier devine la route de l'norme bte. Il ne s'arrte jamais.
Il y a deux ou trois dfauts, facilement relevs.

Au bout de nos lorgnettes, nous voyons les fumes blanches  gauche du
baleinier, trs  gauche. Il les a vues aussi; il se prcipite, on a
envie de sonner le bien-aller; il doit tre  porte: il va tirer, on
coute, et la baleine chappe encore. De dix heures  minuit, dans une
lumire merveilleusement pure, nous courons en haute mer... Puis le
vapeur fait signe qu'il abandonne la poursuite. Que s'est-il pass?
Nous avons su, depuis l'explication du capitaine. La baleine tait une
vieille bte de chasse; elle connaissait les hommes et les canons qui
lancent les harpons, et pas une fois elle ne s'tait laiss approcher.
Je me rappelle que les espadas refusent de mme la bataille contre
les taureaux qui ont dj t courus. tait-ce la vrit? L'Ocan a
ses mystres, le baleinier a ses secrets, et, cette fois du moins,
nous avons poursuivi la baleine et nous ne l'avons pas prise.




III

LES TERRES DU SUD


_18 juillet._--Nous mouillons dans la baie de la Recherche. Des
montagnes forment une dentelure norme, ingale et continue autour du
fjord, comme en Norvge: mais ici les montagnes sont blanches au
sommet, ou largement stries de neige, et, de loin en loin, deux
d'entre elles s'cartent, pour laisser couler vers la mer un de ces
grands glaciers  pente faible, que termine une falaise de glace,
coupe verticalement.

Le temps n'a pas cess d'tre beau. Nous somms envelopps de terres
inhabites, mais la baie n'est pas dserte. Je compte une dizaine de
bateaux prs de la cte ouest, bateaux-usines le long desquels sont
amarrs des cadavres de baleines en putrfaction, vapeurs baleiniers
arrivant du large et tranant  la remorque une baleine dont le ventre
blanc brille comme un petit iceberg, golettes charges de barils. Au
milieu du courant, un grand paquebot  l'arrire duquel flotte le
pavillon allemand: c'est l'_Oceana_, de Hambourg, qui a visit
l'Islande, a dbarqu hier ses trois cent cinquante passagers dans
l'Advent bay, et va repartir tout  l'heure pour l'Europe.

Le fond du fjord est admirablement compos et color. Qu'on imagine
deux valles spares par une chane de pics: une valle de glace et
une valle de mousse. La valle de glace est  gauche; elle monte de
la mer au ciel; elle est couverte de neige immacule; elle a un front
de falaise de plus de mille mtres de longueur et d'une vingtaine de
mtres de haut, blanc presque partout, vein  et l de transparences
vertes ou bleues. La valle de mousse parat sombre  droite. Mais,
quand l'oeil a fait un peu de chemin, depuis le bord vaseux jusqu'aux
cimes o toute la neige n'a pas disparu, il voit bien que, mme ici,
le printemps est nuanc. Elle verdit  la pointe, cette mousse qui
vient de rencontrer le soleil. Elle a des glacis tendres sur ses
longues pentes dores.

Nous avons hte de dbarquer,  cause de l'intolrable odeur
qu'exhalent les chairs putrfies et les graisses en fusion des
baleines. Les mouettes, au contraire, et surtout les stercoraires,
attirs par milliers, volent au-dessus de l'eau, se posent en grappes
 l'arrire des navires, dans le courant o passent les dchets des
usines flottantes, ou mme s'abattent en nues autour d'un homme que
nous apercevons, debout sur la carcasse flottante d'une baleine et
creusant,  coups de hache, des tranches dans cette pourriture. A
peine sommes-nous descendus sur le rivage que la poudre se met 
parler, je trouve mme qu'elle bavarde: les ptrels de la baie de la
Recherche, s'ils se racontent des histoires pendant la nuit polaire,
pourront dire  leurs petits qu'il y eut une cruelle journe, pendant
la grande lumire de juillet. La pointe o les chaloupes nous ont
laisss est vaseuse, ravine par les torrents qui tombent de tous les
sommets, mouille encore par le lent dgel du sous-sol. Quelques
fleurs y poussent quand mme, sur des mottes qui doivent tre
invisiblement retenues et ancres par la glace. Cette vie
superficielle, si prompte  natre, destine  mourir si vite, meut
secrtement plusieurs de ceux qui ne chassent pas. Je le vois  la
tendresse du geste et au sourire pareil de deux jeunes femmes, qui se
penchent en mme temps vers des touffes d'anmones  coeur vert et de
saxifrages roses, se relvent, observent chacune la misre des racines
et des feuilles qui ont tant souffert, la beaut de la fleur qui est
ne de l, et se taisent.

Un groupe de voyageurs espagnols fait l'ascension d'un pic; d'autres
sont alls chasser dans le fond de la baie; je me borne  escalader
une moraine et  faire une promenade sur le glacier voisin, 
cinquante mtres au-dessus du niveau de la mer.

Au retour, sur la plage, les touristes de L'_Ile-de-France_
rencontrent ceux de l'_Oceana_. C'est une rencontre muette: nous
sommes des inconnus les uns pour les autres, et nous ne sommes pas des
naufrags. Mais, peu de temps aprs, quand l'_Oceana_, que nous avions
salue en arrivant, quitte la baie de la Recherche et prend le large,
elle nous dit au revoir avec tous les trmolos de sa sirne, et,
courtoisement, fait jouer la _Marseillaise_ par la fanfare du bord.
Nous apercevons mme, sur le pont du navire allemand, des mouchoirs
qui s'agitent et des mains qui disent au revoir.

Des chasseurs, au bord de la valle de mousse, ont vu une bande
d'eiders. M. de B... rapporte deux petits renards bleus. Les golands
morts restent sur le rivage, on ne les relve pas. Et ils volaient si
bien, pour le plaisir mme de ceux qui les ont tus! Le recensement
des armes et munitions vient d'tre fait: il y a  bord 78 fusils ou
carabines, 77.588 cartouches et 39.000 plaques photographiques,--qui
sont des munitions aussi, et non sans danger. Quels chiffres
loquents! Et ce sont des chiffres avous: qui saura les vritables?

Vers onze heures de la nuit, par cette lumire nocturne qui est
horizontale et qui projette si bien la dentelure des cimes sur les
ciels plis, nous reprenons la mer. La baie de la Recherche diminue et
reste entirement claire. Aucun brouillard n'appauvrit les nuances,
qu'on sent fines par elles-mmes et vues directement. Ce n'est pas le
soir, c'est le jour qui veille et qui somnole un peu. Au-dessus des
montagnes aigus, disposes en couronne et de tailles presque gales,
des lueurs liliales emplissent d'abord le ciel, comme si l'clat de la
neige montait, puis ce sont des verts trs ples, matres de tout
l'horizon, puis des jaunes lavs et enfin un commencement d'azur.
Quelle belle enveloppe Dieu a faite  la Terre qui n'a pas d'herbe! Je
ne puis en dtacher mon regard. Je sens que ce paysage s'empare de moi
fortement, et que je demeurerais l s'il ne s'effaait point, et qu'il
est de ceux qui vont au del de notre esprit, jusqu' ces profondeurs
d'motion qui gardent nos souvenirs.

_19 juillet._--L'_Ile-de-France_ a contourn la terre et le grand
glacier de Nordenskjld, et nous voici  mi-hauteur environ du
Spitzberg, dans un long golfe clair. A notre gauche, un trou noir sur
la pente de la montagne, et, de cette gueule ouverte, des tranes
noires qui descendent; un groupe de sept ou huit maisons un peu plus
bas: c'est une mine de charbon et un village de mineurs. A droite,
une vaste terre d'alluvion, marbre de plaques de mousse, et, 
quelques mtres de la rive, un htel en planches et un cottage 
moiti construit.

Le vaguemestre du bord est descendu le premier; il parlemente avec
deux femmes en jupe courte et corsage clair,--les deux seules femmes
sans doute qui rsident au Spitzberg.--O sommes-nous, et quel est ce
commencement de colonisation? La baie s'appelle Advent bay; la mine
dans la montagne appartient  une compagnie anglaise; l'htel loge des
mineurs, des prospecteurs et des trappeurs, et la maison en
construction, btie pour le compte d'une compagnie amricaine, abrite
dj un ingnieur qui doit y passer l'hiver. En effet, le drapeau
toil flotte sur le toit de l'habitation. A quelque distance,
j'aperois l'emplacement d'un tennis et les arceaux d'un jeu de
croquet.

La mine anglaise est la seule qui soit entre dans la priode
d'exploitation. Vingt-trois ouvriers, presque tous norvgiens, ont
travaill, l'hiver dernier,  extraire une houille que les gologues
disent tre d'assez bonne qualit, et qui est vendue aux baleiniers.
Ce dbouch modeste suffit jusqu' prsent, car le rendement de la
mine n'est encore que d'une centaine de tonnes par semaine. Quelles
souffrances s'ajoutent ici  la rigueur habituelle de la vie du
mineur! Trois mois de nuit polaire, le froid qui atteint quarante
degrs, la privation presque complte de communication avec le monde,
et celle, plus rude sans doute et plus dangereuse, d'aliments frais!
Les galeries souterraines ne sont pas mme un abri contre l'excessive
temprature: il faut de l'air, et l'air que soufflent les machines,
c'est celui du ple. Ceux de nos compagnons de voyage qui ont visit
la mine ont observ que, sur de grandes tendues, le plafond et les
parois taient revtus d'une couche de glace. Nous serons, d'ailleurs,
abondamment renseigns. Un des employs de la compagnie est mont 
bord, et va nous accompagner dans notre excursion prochaine. Tout de
suite il a t sympathique aux chasseurs et mme  de mdiocres
chasseurs.

       *       *       *       *       *

Hansen n'a pas besoin d'imagination pour intresser les tireurs en
battue que nous sommes. Il n'a qu' raconter son histoire. C'est un
Norvgien blond de cheveux et de moustaches, rose de teint, avec des
yeux couleur d'iceberg et d'une glace qui ne fond pas. Il y a en lui
du primitif: il coute sans distraction; il prend toute parole au
srieux, et il mprise le sport, parce qu'il vit dans le danger utile.
Il lui faut la glace et l'aventure arctique. J'ai le spleen du
Spitzberg, nous dit-il. Depuis seize ans, il n'a pas manqu
d'hiverner sur un point ou un autre du Westland, pour chasser l'ours
blanc et le renard bleu. Il s'embarque  Tromsoe,--o habite sa
femme,--avec quatre ou cinq compagnons. Un marchand de fourrures fait
les avances ncessaires. Au retour, il choisit les plus belles
fourrures, se rembourse de la sorte et probablement trs bien. Hansen
vend les peaux qui restent et partage avec son quipe. Il a chass. Il
passe l't en Norvge. Cependant, depuis un an,--exactement depuis
dix mois,--il n'est pas revenu.

--Avez-vous au moins des nouvelles?

--Oui, dit-il tranquillement; ma femme m'a crit une fois: elle va
bien.

Il a un double rle,  la mine: il est charg de maintenir l'ordre, et
d'assurer la provision de venaison frache. Ce gibier, c'est le renne
sauvage. Hansen doit en fournir un tous les quatre jours. Je suis
persuad qu'il n'y manque pas souvent. C'est un tireur qui mnage sa
poudre plus que les jeunes chasseurs du bord, et qui a la passion de
son mtier. Il a tu trente-deux ours blancs l'hiver dernier, tu ou
pig je ne sais combien de renards blancs ou bleus.

Quand il raconte une de ses rencontres avec l'ours, il a tout juste le
ton que prendrait un de nos gardes pour dire: A la fin de la chasse,
comme monsieur n'aime pas que je laisse charg mon vieux fusil 
baguette, j'ai descendu un cureuil. L'motion ne l'treint pas. Il
conclut en formulant ce conseil, qui suppose une exprience rare et
beaucoup de drames obscurs: L'ours devient trs dangereux quand il
est bless; il faut le tirer de trs prs et le tuer raide.

La mine amricaine n'est pas encore exploite. Elle est situe dans la
montagne,  cinq kilomtres du point o nous dbarquons, et sur la
rive gauche de la Sassen bay. Les forages ont donn des chantillons
de charbon trs remarquables, dit-on. Les ouvriers campent autour des
puits, et construisent une maison de planches pour l'hiver, qui va
venir si vite, puisque,  la fin de septembre, la mer gle. Des
passagers demandent  la femme de l'ingnieur, qui les accueille avec
une joie non dissimule, si elle va retourner en Amrique: Ma
belle-soeur retournera, dit-elle, moi j'hivernerai avec mon mari. Au
cours de la conversation, qui se prolonge dans le cottage, autour de
la table o l'on sert le th, elle dit encore: Si vous tiez venus il
y a quelque temps, vous nous auriez trouvs dans un grand embarras:
les ouvriers taient en grve, et c'est pour cela que la maison n'est
pas acheve.

       *       *       *       *       *

Je passe prs du terrain rserv au jeu de croquet, et je vais assez
loin, avec mon fusil, dans la prairie tourbeuse et sur les contreforts
des montagnes qui ferment la baie. Les oiseaux d'eau ne sont pas trs
nombreux. Des bandes de bruants des neiges, blancs et bruns, volent
d'une arte  l'autre de ces boulis de pierres friables, qui
finissent dans la plaine en ventails de mousse. La mousse est si
abondante qu'elle supprime presque toutes les cascades, en cette
saison du moins. L'eau glisse invisiblement entre les lamelles de ces
roches feuilletes, atteint  leur pied les mousses, la rgion des
boues et des tourbes, et coule ainsi par imbibition, secrte et
muette, jusqu' la mer. Le silence est impressionnant mais court. Mes
compagnons de chasse, rpandus sur la rive et dans les ravins, tirent
des ptrels, des guillemots, des mouettes.

Je reviens  bord par un dtour; je veux visiter ce tertre o j'avais
cru reconnatre, de loin, les tombes d'un cimetire. Naufrags? me
disais-je; trappeurs dont on retrouva, au printemps, le corps  demi
dvor par les ours! Baleiniers surpris par les glaces et morts
pendant l'hivernage? Je distinguais des amas de pierres en forme de
tour, des cairns surmonts de hampes avec drapeaux ou plaques de
fer. Quand je fus tout prs, je lus, sur ces tiquettes durables, les
noms, simplement, des bateaux allemands qui ont visit, en ces
dernires annes, l'Advent bay, bateaux de touristes, qui avaient
emport des souvenirs, mais qui en avaient aussi apport un:
_Blucher_, Hambourg, 15 juillet 1904.--_Prinzessin-Victoria-Louise_,
29 juillet 1905.--1905, _Mltke_.--_Blucher_, Hambourg, 13 juillet
1906. Ce dernier monument tait orn encore de cette inscription:
Mon champ, c'est le monde.

La grve, la devise du pangermanisme inscrite sur un rocher du
Spitzberg, ce sont des notes modernes. Il existe d'autres signes, qui
montrent ici plutt que des commencements de civilisation, des dbuts
de comptition et de rivalits. J'apprends, par exemple, que la
Compagnie amricaine a choisi un territoire minier considrable, l'a
dlimit, comme dans les pays de colonisation, avec du fil de fer, et
l'a fait enregistrer en Amrique. Sur les rivages de la baie de la
Recherche, M. Bryde, notre compagnon de voyage, a entour de mme un
terrain  sa convenance. Les falaises du cap Thordsen, que nous allons
voir, portent une hampe avec un criteau disant: Moi, lord X... j'ai
pris possession de cette terre. Les explications et affirmations
nouvelles de proprit sont enfermes dans une bote fixe  la mme
hampe. On parle d'autres mines, d'autres ambitions...

       *       *       *       *       *

La temprature est agrable; la baie ensoleille demeure trs svre
de lignes, parce que tous les premiers plans sont dessins par la
terre et la pierre et qu'il n'y a point de verdure pour adoucir les
reliefs. Mais les lointains, au Spitzberg comme dans nos pays,
appartiennent en toute souverainet  la lumire, qui les modle et
les revt pour la joie de nos yeux. Et cela explique en partie cette
double impression de non-conformit et d'attirance que donnent les
paysages du Spitzberg.

Au moment o je remonte sur le pont de l'_Ile-de-France_, je croise 
la coupe la femme de l'ingnieur amricain. Elle est venue visiter le
navire et elle emporte,--avec un ravissement qui paratrait puril
ailleurs mais qui est mouvant dans cette rgion polaire,--un cadeau
du commandant, un trsor, une merveille  laquelle la pauvre femme a
d rver souvent: une corbeille de fruits.




IV

LA CHASSE AU RENNE. LE PAYSAGE DU

SPITZBERG.--LA BAIE DU ROI.


Du 20 au 23 juillet, nous faisons des excursions sur les rives de
cette mer vritable qui s'appelle l'Icefjord, et dont l'Advent bay
n'est, sur la carte, qu'une dcoupure presque ngligeable. Deux
groupes de chasseurs,--une quarantaine de tireurs, avec des vivres et
des tentes,--ont t dbarqus, dans la matine du 20; le premier, sur
le point de la cte de la Sassen bay le plus rapproch de notre
mouillage; le second tout au fond de cette mme baie. Ils ont lu
chacun un chef. Nous avons serr bien des mains, et, prudemment, nous
avons vit de souhaiter bonne chance  ceux qui vont courir cette
aventure de la chasse au renne. Nous avons vu dcrotre, sur l'eau
calme du fjord, le bac o les chevaux lapons, destins au transport
des tentes, tremblaient d'tonnement, puis les barques pleines de
petites meules remuantes, de fourrures coiffes d'un chapeau et que
dpassait le canon d'un fusil.

O chasseurs, potes ingurissables, vous tes de tous les gibiers
celui qui se dfend le moins. Votre imagination vous mne. Vous riez
des alouettes qui se prennent au miroir. Plusieurs d'entre vous sont
venus cependant de bien loin, de plus de mille lieues, pour avoir vu
en rve l'ombre d'un bois de renne se projetant sur la mousse de la
valle des fleurs. O sont les fleurs? O est le renne? O est
l'ombre? Vous nous le direz demain soir.

Les voyageurs qui ne mritent pas le nom de veneurs, dcern par le
livret de la croisire  nos chercheurs de rennes, ou ceux qui se sont
fait inscrire tardivement, font l'ascension de pics qui attendent un
nom et de glaciers que les cartes, toutes extrmement incompltes, du
Spitzberg n'ont pas relevs; ils vont  l'afft des oiseaux de mer;
ils collectionnent les pierres; tous les rivages sont suivis; les
bords de la Sassen bay auront dsormais des commencements de pistes.
Un ornithologue, un chasseur de l'espce la plus passionne, qui est
rveuse et solitaire, gologue amateur et promeneur qui voit tout, me
confie qu'il a ramass, avant-hier, dans une haute valle, un
chantillon d'anthracite d'une qualit exceptionnelle. Je lui demande
de me donner la liste des principales varits d'oiseaux qui sont
rapportes  bord, chaque jour ou chaque nuit, car il y a toujours une
embarcation dehors et des coups de fusil, bruit menu comme celui d'une
amorce, sur un point ou un autre de l'immense baie. Il crit:

Grand goland arctique, blanc  manteau bleu perl;--goland
snateur, tout blanc, trs rare;--macareux moine, bec en cisaille,
noir, blanc orange et bleut;--lagopde des neiges, pattu jusqu'aux
ongles;--bruant des neiges;--stercoraire des rochers, qui n'a qu'un
seul tube respiratoire au sommet du bec;--stercoraire longicaude, tte
noire, longue plume  la queue;--mergule nain, le plus petit des
plongeurs;--guillemot trole, noir et blanc, bec de mouette, cou
jaune;--guillemot arctique, inconnu en Europe, ailes courtes, miroir
blanc, pattes cramoisies;--eider commun;--eider du Groenland, et des
tourne-pierres, et des bcassines, et jusqu' un phalarope
platyrinque, oiseau de rivage,  pattes demi palmes, et qui forme, 
lui seul, une classe, et la remplit.

       *       *       *       *       *

A bord de l'_Ile-de-France_, on cause, on coute de la musique, on
mdite en souriant les affiches humoristiques que dessine un peintre
d'esprit et de beaucoup de talent, M. Flix Fournery; on photographie
tout,  tout hasard; on voyage aussi. Nous visitons la station du cap
Thordson, o sont des maisons de planches, des rails de chemin de fer
Decauville  demi ensevelis dans les hautes mousses de la falaise, et
un petit tertre entour d'une palissade en ruine et surmont d'une
croix de bois. Quinze hommes sont morts l, en 1872, des Sudois,
surpris par l'arrive de la banquise. Un des Norvgiens qui nous
accompagnent avait t charg de leur porter secours; il parvint
jusqu' l'entre de l'Icefjord, mais ne put aller au del. Nous
tournons, dans une baie voisine, la baie de Skans, autour d'une
montagne admirable de couleur et de relief. Elle ressemble  un temple
hindou; elle en a les tages de colonnes, l'abondance de dtails, le
caprice et l'normit, et sur les pentes de cette architecture, je ne
sais quel lichen polaire a mis les tons vieil or qui conviennent et
compltent.

Aprs deux jours,  l'heure du dner, le premier groupe de chasseurs
de rennes est signal. Son chef, le colonel de Nadaillac, aprs avoir
fait des prouesses d'alpiniste, a abattu un superbe renne mle, au
mufle noir, aux bois rameux et encore couverts de duvet. On l'acclame.
Il raconte sa chasse, et comment les deux Lapons, tout  coup, se sont
mis  courir avec une tonnante agilit, aprs le renne bless, ont
jet le lasso, l'un  droite, l'autre  gauche, et, maintenant ainsi
l'animal, qui n'avanait plus qu' petits pas, attendaient le
chasseur. Le deuxime groupe arrive  dix heures. Il a t conduit,
par les guides norvgiens, dans la plaine et au meilleur endroit. On
a tu vingt rennes. Le pont arrire est encombr de cadavres de btes
grises et brunes, dont les bois s'entremlent et font comme un
buisson. Le vieux mle est pendu au-dessus, par les jarrets, la tte
en bas.

Le lendemain, nouvelle chasse pour les chasseurs les moins heureux.
Vingt et un rennes sont encore tus. En tout, cela fait quarante-deux
rennes de moins dans le Renndal. Les Norvgiens trouvent que c'est
beaucoup, et je crois qu'ils n'ont pas tort. Ces troupeaux de rennes
sauvages sont la rserve de viande frache des mineurs et des
trappeurs. Tout le monde, peu  peu, se range  cet avis, et les plus
ardents chasseurs prennent de fortes rsolutions pour l'avenir.

       *       *       *       *       *

J'ai voulu tudier plus  fond et dans la solitude cette nature du
Spitzberg au milieu de laquelle je vis depuis plusieurs jours. Grce 
l'obligeance du commandant de l'_Ile-de-France_, j'ai t dbarqu 
cinq milles du navire, dans une anse si compltement dserte, si peu
visite par les chasseurs que les bandes d'eiders, assises sur le
rivage, laissent le canot s'approcher jusqu' une demi-porte de
fusil, avant de prendre le vol.

Je grimpe au sommet d'un cap, pointe que doublent en criant tous les
golands, tous les ptrels et perroquets de mer qui remontent le vent
vif, ou qui se lvent au pied de la falaise et vont au nid que
protgent deux cents mtres d' pic. L'tendue que je dcouvre de l
est aussi vaste que celles que je contemplais, ces jours derniers, 
l'Advent bay ou dans le Bell Sund, et la parent de ces paysages, de
celui que je vois et de ceux dont je me souviens, est la premire
chose qui me frappe. Terre sculpte tout entire au mme ge du monde,
et qui n'a que deux vtements, tous deux d'emprunt et qui ne sont
point sortis d'elle: la neige pendant dix mois, et puis ce court
soleil d't qui prend la place des neiges fondues.

Le dessin d'abord est nouveau pour nos yeux, et il est dur. J'ai
au-dessous de moi un large fjord, la Sassen bay, qui s'tend  l'est
et  l'ouest. Il est limit de toutes parts, sauf au couchant o il
s'ouvre, par des montagnes de forme conique et de hauteur  peu prs
gale. C'est une succession de pics aigus relis par des courbes; une
suite de sommets palms avec des griffes partout; le panorama du Righi
avec un lac prodigieusement exhauss et qui noierait les Alpes et
n'pargnerait que les cimes. L'image est encore imparfaite. Elle ne
fait pas comprendre assez bien la scheresse de ligne de ces
dentelures des premiers plans projetes sur le ciel, et de ces
rainures profondes, rgulires, creuses par la glace dans les pentes,
rapproches en faisceau au sommet des montagnes, s'cartant  la base,
et dont on dirait que les artes viennent d'tre aiguises. La mousse
ne les revt pas, ou n'en revt qu'une trs petite partie. Les arbres
sont inconnus. Le gazon ne pousse pas. L'ossature de la terre apparat
comme sortant du dluge. Et cela est dur pour nos yeux, quelles que
soient la beaut de la lumire et la joie qui vient d'elle.

Celle-ci est grande pourtant. Au del du fjord, la barrire de
montagnes est lgrement colore,--trop lgrement;-- mesure qu'elle
s'loigne,  droite et  gauche, elle prend une teinte plus ardente,
elle perd dans la couleur l'pret de son dessin, elle devient d'un
rose fluide et vineux. Juste en face de moi, une seconde baie,
perpendiculaire  la Sassen bay, s'enfonce au nord, et ici le soleil
est matre et son illusion est souveraine; tous ses rayons tombent
directement, ils pntrent, ils transforment, ils font jaillir, de
cette terre et de cette mer glace, des images du Midi. Les rives de
Billen bay ont le bleu de l'Apennin, les glaciers du fond tincellent,
et la mer qui les baigne, traverse en tous sens par des clairs
d'argent, me rappelle l'enchantement de la grotte de Capri.

Pourquoi donc ma joie n'est-elle pas entire? Quelle raison, secrte
et sre, m'empche de rpondre  cette invitation de la lumire par un
cri qui veut dire: mon coeur est plein, et je te remercie, lumire
faite pour moi? J'ai un regret dans ma joie. Lequel? D'abord, celui de
la couleur verte, qui n'est pas seulement douce  nos yeux, qui leur
est ncessaire, parce qu'elle porte en elle l'ide de fcondit. Et
puis, je sens trop bien que tout ce dcor n'est que mirage et
apparence vaine, qu'il est inhabitable, qu'il est hostile et cruel,
qu'un peu de brume suffirait  lui rendre son vrai visage. Je le
devine  la dure silhouette des montagnes qui sont les plus proches de
moi et qui mentent moins que les autres. Je le vois ds que je me
retourne, car la muraille, en arrire du cap, n'est que boue durcie,
roches striles, ravins o l'eau s'goutte et ne fait rien germer.

Je crois que je comprends mieux,  prsent, l'motion incomplte et
mle de souffrance que m'a cause ce pays. Il n'a qu'un seul paysage,
diversement compos mais des mmes lments, et il peut sourire,
s'illuminer, nous dire: Tu vois, je ressemble  ce que tu aimes,
nous ne le croyons pas. Ce n'est partout que la mort, pare, pour un
moment, de l'illusion de la vie.

Quand je reviens  bord, rapportant un grand goland arctique, que
j'ai tu sur la falaise, une des passagres, une jeune femme qui a
regard ngligemment les lointains pendant que je les tudiais,
formule autrement que moi, mais bien joliment, ses impressions
d'artiste inconscient. Elle dit languissamment, les yeux perdus dans
les splendeurs fuyantes de la baie:

--Tout pour un arbre avec une pie dessus!

       *       *       *       *       *

_23 juillet._--Je vois enfin le Spitzberg d'hiver, le vrai. C'est
d'une admirable horreur. Nous avons fait route au nord, voyag toute
la nuit, puis toute la matine. Il est quatre heures du soir. Nous
pntrons dans la baie du Roi, qui n'est presque jamais libre, et le
vent soulve l'eau du golfe, et la brume court sur le soleil. Il fait
froid; il fait sombre; les nuages forment toit; le navire s'avance
trs lentement,  cause des icebergs, et il nous semble que nous nous
enfonons dans une caverne prodigieuse, dont la vote est porte par
des montagnes, et qu'claire seulement une sorte de crpuscule qui
tombe des glaciers.

Ceux-ci remplissent tous les intervalles, tous les ravins entre les
montagnes. Leurs faibles pentes d'un blanc fumeux, voiles par le
brouillard, alternent sur chaque rive avec les cnes de roches brunes.
Mais la bordure de glace est encore sans rupture. La dbcle
incomplte a laiss, au ras de la mer et reliant les glaciers, une
crote paisse, hrisse, suspendue au-dessus de l'eau et qu'on entend
craquer.

La puissance et l'hostilit de toutes ces choses treignent le coeur.
On imagine malgr soi qu'on est abandonn l, et qu'il faut essayer de
vivre, et que la nuit polaire va remplacer ces demi-tnbres, qu'elle
est prte  descendre, par tous les cols glacs. Toute vie a disparu,
et tout espoir de secours est perdu. Il n'y a point au monde de
semblable dsolation. Une seule petite lueur est reste, une beaut
inutile et splendide. Tout au fond de la baie, les torrents qui
tombent du glacier de la Couronne dversent une boue rouge, qui
s'tale sur les eaux noires et les divise. Dans ce courant, dont la
teinte exacte est saumon vif, flottent des icebergs bleus, et non pas
tachets de bleu, ou vaguement nuancs, mais tout entiers d'un bleu
pur, comme de belles pierres de joaillerie. Ils se suivent, ils
drivent lentement sur la trane d'eau rouge qui les porte, entre des
murailles sombres, sous la vote sans fissure de l'immense caverne
glace.

Nous voyageons pendant une heure au milieu d'eux, sans que le
caractre du paysage ait vari. A la sortie seulement de la Kings bay,
en haute mer, nous revoyons le soleil.

Hansen raconte  plusieurs de nos compagnons de la croisire qu'il a
fait, dans une des criques de la Kings bay, une chasse  l'ours qui a
bien failli tre sa dernire chasse. On sait que l'ours polaire se
nourrit de phoques, qu'il surprend  l'heure o ces amphibies, comme
des lapins au bord du terrier, s'battent sur les marges de la
banquise. Le chasseur, se servant d'un stratagme trs connu, imitait
donc le phoque. Couch  plat ventre sur la glace, les jarrets
lgrement ploys, il agitait en mesure,  gauche et  droite, ses
pieds runis et battant l'air. Un ours blanc, qu'il avait aperu de
loin, ne tarda pas  s'mouvoir, et vint, rugissant de joie et
trottant l'amble, comme de coutume. Et, la route se trouvant hrisse
de blocs de neige, il se dressait tout debout, parfois, pour s'assurer
que la proie tait toujours sans dfiance, puis se remettait  courir.
Hansen le tira  trente pas. Le coup rata. Le chasseur ouvrit le
fusil, changea la cartouche et tira de nouveau. Nouveau rat. L'ours
n'tait pas  vingt pas. Hansen s'aperut alors que le percuteur tait
couvert de glace, gratta comme il put, au hasard, la culasse de
l'arme, et tira l'ours pour la troisime fois, presque  bout portant.
L'animal, un des plus grands qui se puissent voir, mesurait deux
mtres quatre-vingt-quinze du museau  la queue. Il devait tre trop
vieux, ajoute Hansen, pour prendre beaucoup de phoques. Je pense bien
qu'il n'avait pas mang depuis huit jours. Je ne lui ai trouv que des
algues dans le ventre.

       *       *       *       *       *

Nous mettons, de nouveau, le cap au nord. La nuit est trs belle. A
dix heures, un coup de sirne appelle tous les passagers sur le pont.
Nous sommes tout prs de l'extrme pointe septentrionale du Spitzberg,
mais le navire se dirige droit sur la cte.

--O allons-nous?

--Au havre de la Vierge, o est l'expdition Wellman.

Cependant, nous n'apercevons aucun abri, ni aucune coupure, dans la
chane brune, blanche et violette des Alpes polaires. On dirait que
_l'Ile-de-France_ va se jeter  la cte. Quand nous sommes tout prs,
nous dcouvrons un chenal troit entre deux montagnes. Nous entrons
dans son ombre, et tout le monde se tait. Il s'largit; il s'illumine;
nous sommes dans un lac presque entirement clair, press par des
montagnes aigus, couleur de bure et rayes de neige, barr au fond
par un glacier. C'est quelque part, l-bas, que devait tre la maison
d'Andre.

Un gros navire blanc est  l'ancre et se profile sur le glacier; un
autre, plus petit et noir, s'abrite plus prs de la cte. Le petit,
c'est videmment le bateau qui a amen au Spitzberg l'expdition
Wellman. Mais l'autre? On dirait un navire de guerre? C'est un
hollandais. On peut dj lire son nom: _Friesland_. Quelle rencontre
inattendue! Que fait-il ici?

A peine avons-nous mouill, nous avons la rponse. La reine Wilhelmine
s'est mue de l'abandon o taient laisses, depuis de bien longues
annes, les tombes des anciens baleiniers hollandais, qui avaient
fond dans ces parages, au XVIIe sicle, une grande station de pche,
Smerenburg. Elle a envoy au Spitzberg le croiseur _Friesland_,
vaisseau cole des cadets, pour lever un monument aux vieux pionniers
de la mre patrie, et rassembler leurs os disperss par la neige, les
ours blancs et les hommes. Le crmonie funbre aura lieu demain. Ce
sont deux Franais qui nous donnent ces dtails: M. Colardeau, chef
mcanicien, et M. Hervieu, aronaute, attachs  l'expdition Wellman.
Ils viennent d'apparatre sur le pont; ils ont t aussitt entours,
envelopps, interrogs et retenus prisonniers par les passagers de
_l'Ile-de-France_. Ils ne s'en meuvent pas; ils rpondent aux
questions qui partent de tous les points du cercle form autour d'eux,
et mme d'en haut, car j'aperois des chasseurs de rennes dans les
chelles de corde et dans les embarcations.

--Oui, tout le monde est en bonne sant. Vous verrez la maison demain
matin.

--Dj btie?

--En quarante-huit heures. L'expdition est arrive en deux escouades
 l'le des Danois. La premire escouade a dbarqu le 22 juin.

--La baie tait libre?

--A peine. Des glaces partout; un ours blanc en retard, qui, nous
voyant, s'est sauv pour rejoindre la banquise; sur la cte, un
avant-toit de glace qu'il a fallu briser... A prsent nous sommes 
couvert, chez nous: nous avons dix mille kilos de provisions. Mme
aujourd'hui, nous avons mang du pain blanc,--un rgal!--il y a huit
jours que nous nous en rjouissions. On travaille ferme, et tout le
monde met la main  l'oeuvre. Pas une chasse; pas de vacances: il faut
se hter.

--Et la banquise, toujours en retraite?

--Nous allons le savoir, cette nuit sans doute. Un petit bateau,
affrt par un grand chasseur de phoques et d'ours, est justement en
excursion dans le nord. Nous l'attendons.

La conversation se prolonge trs avant dans la nuit trs claire. Au
moment o je regagne ma cabine, j'entends le bruit des coupes de
champagne heurtes et leves en l'honneur des explorateurs.




V

LA VISITE


_Mardi 24 juillet._--Le premier canot qui accoste la grve est,
naturellement, tout plein de photographes. On dbarque sur quelques
planches de sapin qui forment une espce d'appontement. Le major
Hersey accueille,  leur arrive dans l'le des Danois, les passagers
de _l'Ile-de-France_. Il est charg de faire les observations
scientifiques  bord du futur dirigeable; il a t dsign par le
gouvernement amricain; il est chez lui et il le prouve. Remarquant un
appareil volumineux entre les bras d'un photographe:

--Qu'est-ce que c'est? Un appareil pour la cinmatographie?

--Oui, monsieur.

--Vous ne le monterez pas.

--Le Spitzberg n'est  personne!

--L'appontement est  nous: le territoire de la mission est  nous;
vous n'y prendrez aucune vue panoramique.

--Ah! par exemple!

Le major fait mine de saisir l'appareil; le propritaire dfend son
bien; des tiers s'interposent. Des mots vifs sont changs. Un moment,
on peut craindre que la paix du Spitzberg ne soit trouble pour une
pellicule sensible. Mais le cinmatographiste de _l'Ile-de-France_
n'est pas un homme facile  tonner: il a voyag en Amrique, naufrag
quelquefois, pris des instantans de batailles en Mandchourie, et
suivi des chasses  l'ours en Sibrie, avec l'appareil enregistreur
pour toute arme dfensive. Ds qu'il a vu que son droit tait
srieusement contest par un membre de l'expdition Wellman, il a
couru  la maison du chef. M. Wellman, comme un ministre, rpond que
la question est dlicate: il y a des droits antrieurs; des
conventions qui reconnaissent  certains diteurs un vritable
monopole photographique... Cependant, s'tant avanc sur le seuil de
sa maison, et jugeant qu'une dfense absolue serait discourtoise,
quand cent cinquante nouveaux visiteurs sont en route, il dcide:

--Photographiez la mer et le dbarquement de vos compatriotes. Laissez
de ct le territoire de la mission.

Ce menu incident, qui se passait, pourrait-on dire, sous l'oeil du
ple, nous ramenait en pleine civilisation.

Nous descendons  terre. Le territoire, qui a d porter autrefois le
front d'un glacier, est un triangle de pierrailles et de cailloux,
coup de quelques filets d'eau boueuse, qui borde la mer sur une assez
petite tendue et dont la pointe la plus longue se relve et s'enfonce
entre deux montagnes. Il est protg contre les vents les plus
dangereux; il est  l'abri des avalanches, ou  peu prs. Un Anglais
bien connu, Pike, l'habita d'abord, en haine des hommes. L'explorateur
Andre s'installa dans la maison de Pike, devenue vacante. M. Wellman
n'a rien trouv de mieux d'tablir son camp sur cette plage clbre,
et nous visitons un chantier en pleine activit o des ouvriers
norvgiens achvent de construire des hangars, o des mcaniciens
montent des machines, o se dressent un peu partout, aux endroits les
plus secs, des piles de planches et de poutres, des tas de caisses de
fer-blanc et de longues botes d'essence minrale.

Tout  fait  gauche, et formant l'aile extrme du camp, j'aperois
une tente en toile verte; qu'est-ce que c'est?

--La chambre et le salon du correspondant d'un journal berlinois,
monsieur. Il passe l't avec nous.

Nous sommes entours d'ouvriers ou d'ingnieurs de la mission, qui
nous renseignent obligeamment, soit en franais, soit en anglais. A
peu de distance, et toujours au bord de la mer, s'lve une vaste
maison de planches, que prolonge un appentis. C'est la maison de Pike.
Elle a eu de nombreux locataires, depuis l'original Anglais qui l'a
btie: des trappeurs qui ont trouv l'abri tout fait et l'ont habit
un hiver, deux hivers, et qui reviendront quelque jour, car la rgion
est excellente pour la chasse; l'expdition Andre, qui avait
simplement rpar l'immeuble; puis des ours blancs et des renards qui
ne se gnent pas, ds que la saison devient trop rigoureuse et quand
le phoque est plus difficile  chasser, pour enfoncer les fentres et
visiter les appartements o persiste l'odeur de l'homme, des
provisions et du cuir. Aujourd'hui ce sont les ouvriers norvgiens qui
occupent la maison de Pike.

Dans quelques semaines sans doute, elle redeviendra la chose de tous,
y compris les btes. Je continue ma promenade, et je passe au pied
d'un chafaudage, quatre poutrelles relies par des traverses
auxquelles sont accrochs des quartiers de viande. C'est le
garde-manger, en plein vent, de l'expdition.

--Vous le voyez, me dit mon guide, l'air du Spitzberg est
admirablement pur. Ces morceaux de boeuf et de renne, nous les avons
pendus ici il y a trente-deux jours, et rien ne s'est gt. Ils se
sont un peu racornis, mais il suffit d'enlever la tranche
superficielle pour retrouver la viande frache. Nous n'avons pas de
microbes au ple, et pas de mouches. Regardez encore ce grand toit
goudronn, en forme de carne et parallle  la mer: c'est notre
atelier, et tous nos instruments et outils y sont disposs en bel
ordre. On travaille ferme, et la neige peut venir sans trop nous
gner.

A ce moment nous croisons M. Wellman. On me nomme  lui. Nous
changeons quelques propos de politesse banale; j'ai le temps, tout
juste, de sentir se graver en moi ces premiers traits du portrait
moral d'un homme, qui nous viennent avec son image. Cet Amricain
d'assez haute taille, aux yeux fortement ombrags, aux joues qui ont
t creuses et qui ne sont qu' demi pleines, aux moustaches
tombantes, blondes et dj plies, est un nerveux, un observateur et
un rserv, habitu aux hommes plutt qu'homme du monde, et qui se
tient sur la brche  force de volont. Il y a chez lui beaucoup
d'nergie, beaucoup d'mulation, beaucoup de confiance, un peu
d'imagination, un peu de lassitude aussi, mprise et dompte. Il
s'loigne. Je vois disparatre, au milieu des groupes, son complet
gris fonc et sa casquette noire de yachtman.

Et je vais visiter sa maison d'explorateur polaire. C'est un
chef-d'oeuvre norvgien, bti en sapin de Norvge, et d'aprs des
plans classiques lgrement modifis. La construction est carre,
pose sur des pieux,  trois pieds du sol, coiffe d'un toit  quatre
pans gaux, et surmonte d'une lanterne vitre. On entre, par un
escalier extrieur, dans un couloir qui fait tout le tour du btiment
et qui sert de grenier, en mme temps que de protection pour la pice
centrale. De trois cts, en effet, des caisses de farine et de
lgumes secs, des botes de conserves amricaines, des jambons, sont
entasss le long des cloisons, ou disposs sur des tagres. Le
quatrime ct, amnag avec recherche, ripolin, agrment de
faences, comprend une cuisine, avec fourneau de fonte, batterie
sommaire, vaisselle luisante, et une salle de bains. Au centre,
garantie contre le froid par ce matelas de couloirs, par de doubles
cloisons, par un double plancher, il y a la chambre-salon. Les
couchettes, semblables  celles des bateaux, sont encastres dans la
muraille,  droite et  gauche, sur trois rangs. A la tte de l'une
d'elles j'aperois, attache par des pingles, la photographie d'une
jeune femme; ailleurs, celle d'un enfant.




VI

L'CHOUEMENT DE L'ILE-DE-FRANCE

OUTER-NORWAY


25 juillet.

Nous avons quitt le havre de la Virgo vers cinq heures du matin. Il
est huit heures. Je monte sur le pont, et je suis merveill de la
beaut du jour, et de la mer, et de ses ctes sauvages.

Nous sommes  l'entre de la baie la plus septentrionale du Spitzberg,
la Red bay, fort mal connue et rpute dangereuse. Des bancs de glace
d'une grande tendue flottent entre nous et la terre, et la baie, dans
la partie la plus profonde, est entirement glace. Nous ne faisons
donc que dcrire une courbe peu prononce entre les deux pointes
extrmes. Tout  coup,  huit heures dix, une forte secousse branle
le navire. Les passagers ont l'impression que l'_Ile-de-France_ a
rencontr un iceberg.

Une seconde s'coule, et une nouvelle secousse prolonge, un
ralentissement brusque puis l'arrt complet du bateau font sauter hors
de leur lit les nombreux voyageurs qui sont encore couchs. Je regarde
ma montre: il est huit heures dix-huit. On entend la voix du
commandant qui crie: Tout le monde sur le pont! Les canots  la mer!
En moins d'une minute, le pont est envahi; les marins, les chauffeurs,
le personnel du service affalent les embarcations; les passagers
prennent ou courent chercher la ceinture de sauvetage accroche dans
leur cabine, et se massent  l'avant,  l'arrire, ou sur le pont
suprieur. C'est un moment critique, mais aucune panique ne se
produit, aucun dsordre, aucun faux mouvement. Trs vite, les canots
flottent autour du paquebot; trs vite aussi les passagers se rendent
compte qu'il n'y a pas de danger immdiat. Nous sommes chous, sur
plus de la moiti de la longueur du navire. L'avant est relev d'un
mtre au-dessus de la ligne de flottaison.

Je n'entends pas un cri de peur, pas une des passagres n'a de crise
de larmes ou d'vanouissement. Il y a quelques notes comiques: on voit
un monsieur courir sur le pont en caleon, avec un appareil
photographique en sautoir. Mais il n'y a pas de lchet, pas de
dfaillance, et c'est une jolie note  relever. L'aumnier allait
revtir ses ornements sacerdotaux, au moment de l'accident. Il rentre
dans le salon et commence la messe. Un bon nombre de passagers y
assistent. Le navire s'incline  tribord. Aussitt aprs la messe, 
peine les cierges teints, les artistes improvisent un concert, et,
cette musique, arrivant  travers les cloisons jusqu'au pont d'un
paquebot qu'on essaye de renflouer, tonne les pilotes et chasseurs
norvgiens, mais rjouit Marseille, c'est--dire tout l'quipage. Je
passe prs des cuisines et je saisis au vol ce mot: Continuez vos
ptisseries, mes enfants.

Je remonte. Dans une manoeuvre, un homme est tomb  la mer; on le
tire de ce bain glac; il traverse nos rangs; quelqu'un lui demande:

--a doit vous avoir produit un singulier effet, mon ami?

--Pas tant que de voir une jolie femme!

Le mot, comme la musique, ne sonne pas pour tous, mais il sonne bien,
pour quelques-uns. Toutes les bravoures sont jolies; et toutes les
varits de courage sont reprsentes  bord. Personne ne doute que
notre situation ne soit srieuse. Le pavillon a t mis en berne; le
signal de dtresse a t hiss; on essaie vainement de dgager le
bateau en faisant machine en arrire; l'quipage commence  jeter le
lest  la mer, et nous voyons tomber, par les hublots, les gros
saumons de fonte, que les treuils vont chercher  fond de cale, et des
blocs de charbon pris sur la rserve. Si nous ne pouvons pas sortir de
cette position dangereuse  la mare prochaine, qui nous dlivrera?
Les ctes sont absolument inhabites. La mer n'est parcourue par aucun
baleinier, car les baleines ont depuis longtemps dsert la rgion.
Nous nous trouvons par 796' de latitude nord. Chacun songe que la mer
peut grossir et qu'elle aurait vite fait de rompre le bateau, dont la
quille,  peine souleve par le bercement de la mare, frissonne dj
en touchant le rocher.

Il faudrait prvenir, demander secours. Mais, du nord au sud du
Spitzberg, pas un poste de tlgraphe; la tlgraphie sans fil n'est
pas encore tablie,--du moins, on nous l'a assur,--entre la cabane de
l'expdition Wellman et la ville la plus septentrionale de la Norvge,
Hammerfest. Pas un port non plus o l'on aurait chance de rencontrer
un remorqueur de quelque puissance. Hier, sans doute, par
extraordinaire, un croiseur hollandais se trouvait  la baie de la
Virgo: mais il est parti pour la banquise, et un petit phoquier, qui
s'y trouvait aussi, doit, cette nuit mme, faire route vers le sud. Le
canot  vapeur, qui pourrait seul, semble-t-il, atteindre ce havre de
la Virgo, en trois ou quatre heures, et prvenir l'expdition Wellman,
nous sera indispensable si nous voulons dbarquer. Nous ne sommes pas
en pril imminent, puisque nous n'avons pas coul en heurtant la
roche, puisque nous sommes, hlas! trop solidement tenus par elle:
mais notre situation n'est pas enviable, et, d'une heure  l'autre,
elle peut empirer.

En attendant, l'accalmie est complte: la mer, le ciel, les montagnes,
les les de la cte ont une douceur mouvante, comme celle d'un mot
tendre et qu'on n'attendait pas. Des oiseaux volent autour de nous;
d'autres naviguent sur les glaons; les phoques nous regardent et
plongent aussitt; la terre, qui fuit vers l'est, enfonce dans l'ocan
trois longs caps dentels et trs distants l'un de l'autre: le plus
lointain est bleu, le second d'un lilas vif, le plus proche seulement
est sombre, crevass, menaant, et dit la vrit.

A midi, sans une minute de retard, nous djeunons dans une salle 
manger fortement incline. La conversation est presque aussi anime
que d'habitude; on regarde un peu plus par les hublots; j'entends un
passager qui se plaint: Mais, garon, je vous ai demand des
Clestins, et vous m'apportez de la Grande Grille! Vers la fin, tout
 coup, un homme du bord entre dans la salle  manger. Il ne prend pas
de prcaution oratoire, il n'attend pas que le silence soit fait, il
porte la main  son bret, et dit, pas trs haut:

--Il y a un navire en vue!

Tout le monde entend. Tout le monde se lve. La plupart des visages
ont pli. On ne dit plus rien. On se prcipite sur le pont. La peur de
la fausse joie treint tous ces prisonniers de la mer qui se penchent
vers l'horizon.

--Ce n'est pas possible! Je ne vois rien.

--Ni moi.

--Pardon, une petite fume.

--Et il a le cap sur nous?

--On le croit, mais il est loin, loin...

Du ct de la haute mer, en effet, en un point de l'immense courbe, au
bas d'un nuage immobile et nacr, un peu de gris tache le ciel. Toutes
les jumelles, toutes les longues-vues, tous les yeux l'observent.
Cette fume est pour tous l'unique objet dans l'tendue illimite. Si
elle allait descendre sous l'horizon! C'est un navire,  coup sr,
mais il n'a pas pu voir nos signaux de dtresse. Pourquoi
viendrait-il? Il vient cependant. La sirne de l'_Ile-de-France_
commence  l'appeler... Il nous a aperus! Il a l'air de venir  toute
vitesse. Il a hiss le drapeau, qui veut dire: Signal compris. Nous
ne sommes plus seuls! Il y a une pense,  travers la mer, qui a
entendu la ntre!

Je vois des larmes dans bien des yeux. Personne ne quitte le poste
d'observation. Malgr la fatigue, on veut tre sr du salut.

       *       *       *       *       *

Quand il s'est approch, nous reconnaissons que notre sauveur n'est
qu'un petit bateau baleinier, tout blanc, qui commence  tourner
autour de nous, pour examiner la mer et la roche sans doute, mais
aussi... pour cinmatographier l'_Ile-de-France_. Et ce bateau
arrive de la banquise! L'appareil enregistreur est dress  l'arrire.
A l'avant, des peaux de phoque et d'ours blanc, des eiders, des bois
de renne avec le massacre, sont pendus  des cordages ou empils sur
le pont. Enfin, sur la passerelle, assis, les deux poings sur ses
cuisses, se tient un homme jeune, vigoureux, dont la carrure, le large
visage, la barbe fauve, la physionomie autoritaire et joviale,
indiquent l'origine. C'est un Allemand du sud, un habitu de ces
rgions o il passe trois mois chaque anne, l'homme qui les connat
le mieux peut-tre.

On l'acclame; il parlemente avec le commandant de l'_Ile-de-France_,
et essaye aussitt de nous renflouer. Une amarre est jete d'un bord 
l'autre. Mais le petit baleinier, si persvrant que soit son effort,
ne peut remuer la masse norme de notre paquebot. Les deux machines
agissent de concert et nous ne bougeons pas. On russit seulement 
redresser le navire. Toute l'aprs-midi est dpense en tentatives
vaines. Le temps reste admirablement beau. Les glaces en drive ont
l'air de corbeilles blanches sur une mer toute lilas. Des milliers
d'oiseaux volent, se posent, plongent, et demeurent clatants dans la
lumire pure.

Aprs le dner, en remontant sur le pont, nous nous apercevons que
nous sommes de nouveau seuls  l'entre de la Red bay. M. Lerner n'est
plus l. Il a appris, du commandant de l'_Ile-de-France_, que le
croiseur hollandais doit se trouver quelque part,  cinquante milles 
l'est, dans la White bay, et se diriger de l vers la banquise. Il
est immdiatement parti, il a promis une rcompense  celui de ses
marins qui, le premier, dcouvrirait le _Friesland_, et, toute la
nuit, il va courir la mer pour nous, la mer pleine d'cueils et de
glaces, qu'une petite brume nous cache en ce moment.

Nous sommes donc toujours en dtresse. La nervosit grandit parmi les
passagers. Beaucoup d'entre eux couchent tout habills dans leurs
cabines. D'autres s'tendent sur des chaises longues ou essaient de
dormir dans des fauteuils. A deux heures du matin, le 26, le navire
s'incline de nouveau  tribord, tout le monde se prcipite sur le
pont, et l'inquitude est trop vive dsormais pour qu'il soit ais de
la calmer. A quatre heures du matin, le commandant annonce que les
passagers qui le dsirent vont tre dbarqus sur un point de la cte
ouest et que chacun doit emporter ce qu'il a de plus prcieux. Bientt
il transforme cette permission en un ordre gnral; les chaloupes et
les canots se remplissent, sans dsordre et sans hte; on emporte des
couvertures, une valise, un sac, des armes, et la flottille se met en
marche vers l'lot appel Outer Norway. Une seule embarcation reste
prs du paquebot,  cause d'une panne du moteur  ptrole. Nous sommes
cent trente, passagers ou matelots, rpartis entre les cinq
embarcations qui s'loignent du navire immobilis. Je me trouve dans
la troisime. C'est un spectacle admirablement potique, mouvant et
amusant, que celui de ces canots en chapelet, remorqus par une
chaloupe  vapeur, et tout pleins de naufrags qui ne courent point
encore de danger.

Le long train ondule sur l'eau luisante et berceuse. Des phoques
lvent la tte et replongent aussitt, pour rpandre la nouvelle:
Savez-vous o ils vont, ces bipdes? Chez nous,  Outer Norway, sur
la plage o plusieurs de nous sont ns. Est-ce une colonie? Il y a des
dames parmi eux, et ils ont des bagages! Et les petites ttes noires,
aux yeux mouills et clignants, se dressaient plus nombreuses.

Aprs cinq quarts d'heure de route,--le navire est devenu tout menu
derrire nous,--nous entrons dans un dtroit, entre deux les. L'eau
est profonde et merveilleusement claire; on stoppe; on fait passer
devant la baleinire norvgienne qui est d'un faible tirant, et nous
voyons une jeune femme, blonde et grande, debout  la poupe, et qui
barre magistralement, avec un aviron, pour accoster la rive droite.
C'est madame Nordenskjld, norvgienne leve en Islande, et fille
d'un armateur de Reykjavik. Nous dbarquons; nous prenons possession
de l'le, nous demandant dj combien de temps nous l'habiterons. Elle
est svre: une longue plage montante, couverte de pierres plates, et
qui va rejoindre un norme talus rocheux; elle a la forme de ces
glaces que les petits marchands forains servent dans des coupes et
dont ils enlvent un quartier. Des oiseaux, en troupes nombreuses,
protestent contre l'envahissement. Des canes eiders, pouvantes,
abandonnent le nid. Et il y en a partout, de ces nids de duvet gris,
o elles couvaient leurs quatre oeufs bleus. Quelques jeunes gens
commencent aussitt  chasser. D'autres s'empressent:

--Madame, il fait assez froid dans l'le dserte: voulez-vous que nous
allumions du feu?

Un sourire fatigu:

--Mais, monsieur, il n'y a pas de bois?

--Pardon, madame, pardon, des paves, tout le long de la grve, et
j'ai eu soin d'apporter deux botes d'allumettes.

       *       *       *       *       *

Quatre ou cinq feux s'allument. Le vent souffle nord-nord-ouest. En
laissant le feu au sud, on peut se reposer, presque au chaud,  l'abri
de la fume. Personne n'a dormi depuis vingt-quatre heures. On droule
des couvertures, des plaids, des peaux d'ours ou de moutons. Des
mnages s'tendent et s'assoupissent, les pieds au feu, sur les
meilleures roches plates. Une valise sert d'oreiller. Des
clibataires, des isols, sur de moins bons cailloux, comme il
convient, se groupent autour, et essaient de dormir, ou de rver, ce
qui est plus ais. Une main discrte, de temps en temps, rassemble les
tisons. Avec une mystrieuse facilit, sans mot d'ordre, la colonie
des dbarqus s'est forme en escouades. Elle a suivi la loi des
affinits lectives, comme disait Goethe. A droite, du ct de la
haute mer, plusieurs passagers ont escalad une roche qui termine la
plage, et ils observent l'horizon, avec des jumelles. Je les rejoins.
On voit, trs loin, _l'Ile-de-France_ immobile et incline, et, sur
les nuages, au nord, deux spirales de fume. Ce sont les navires qui
viennent au secours. M. Lerner a donc retrouv le _Friesland!_ Mais
pourra-t-on nous renflouer? Un explorateur a parcouru dj toute
l'le.

--Qu'avez-vous vu?

--Cinquante tombes, la plupart ouvertes, l-bas, o le sol se relve.

--De quelle date?

--On ne sait pas.

--De quel pays taient-ils?

--On ne sait pas.

Les heures s'coulent. Je fais le tour du camp. La privation du
chocolat matutinal commence  se faire sentir. Ostensiblement ou en
cachette, selon l'humeur, des hommes et des femmes aux yeux cerns
mordent des crotes de pain ou un biscuit qui gisait, ddaign, au
fond d'un sac. Nous n'avons pas de vivres; on a promis seulement que
la chaloupe apporterait le djeuner, vers midi. Je passe prs du
bivouac de joyeux compagnons belges, qui ont plant parmi les pierres
le drapeau de leur pays natal. L'un d'eux me fait signe d'approcher
encore, et, confidentiellement:

--Monsieur, me dit-il, j'ai de l'amiti pour vous.

--J'en suis touch.

--Monsieur, vous n'avez pas de provisions?

--Ma foi, non.

--Moi, j'ai pass par les cuisines, avant de dbarquer. Acceptez une
tablette de chocolat... et... cette brioche.

Je remercie la Belgique, et j'aperois, au-dessus des charbons
ardents, le premier canard tu ce matin et dj plum, embroch, qui
cuit. Je dois  la vrit d'ajouter que l'aspect du rti est
fuligineux et peu apptissant. Quelqu'un m'appelle encore et s'loigne
avec moi:

--Monsieur, si nous sommes renflous, peut-tre le commandant
aura-t-il besoin d'argent comptant?

--C'est possible, je l'ignore.

--Voulez-vous lui faire dire que j'ai des lettres de crdit sur...

Le Parisien qui me fait cette confidence a un sourire amus.

--... Sur les banques les plus voisines.

Et il me nomme les villes, en me montrant trois lettres reprsentant
une fort belle somme.

L'offre s'est trouve inutile. Elle aurait pu servir.

       *       *       *       *       *

A midi, le commandant, fidle  sa promesse, envoie la chaloupe avec
un djeuner froid, copieux. Il n'y avait pas de verres pour boire,
mais chaque groupe de dix reoit deux pots  confitures vides, dont
l'un est rserv aux dames, et l'autre attribu aux hommes. Une gaiet
assez vive et gnrale rgne dans Outer Norway pendant le repas et les
premires heures qui suivent. On va puiser du caf dans une des deux
grandes marmites disposes au-dessus d'un feu, en haut de la plage. On
photographie tout. Je dcouvre mme quatre joueurs de bridge dans un
coin abrit. Puis le froid s'avive,  mesure que le soleil descend. Ce
bon moral n'est pas sans mrite: il n'est pas non plus sans raison.
Nous sommes  peu prs srs d'tre sauvs. Les heures ont pass; avec
des jumelles, on voit maintenant les deux navires sauveteurs prs du
ntre. Ils doivent travailler au renflouement de l'_Ile-de-France_,
mais nous ne pouvons suivre la manoeuvre. Tout a l'air immobile.

Un peu de brume coule du large et nous enveloppe. Rien n'indique que
nous devions tre dlivrs avant la nuit, avant demain peut-tre.

Alors, petit  petit, les chous du Spitzberg, butant contre les
pierres, portant ou tranant des couvertures, vont chercher au bout de
la plage, le long du rocher observatoire, une protection contre le
vent. Des phrases se croisent dans l'air: Par ici, madame, j'ai un
joli premier tage  vous offrir.--Moi, un rez-de-chausse, avec trois
nids d'eider, tout un dredon.--Venez, Georgette, prenez mon bras.

On commenait  s'installer. Il faisait tout  fait froid, quand une
vigie cria, vers six heures du soir:

--Les voil! Les chaloupes reviennent!

--Toutes?

--Toutes!

Nous sommes renflous! Ce fut une demi-heure charmante. Malgr la
fatigue, les visages taient panouis. On riait. Une voix trs douce,
 quelques pas de moi, murmurait, comme une conclusion de l'aventure:

--C'est grand'mre qui va tre contente! Quand elle saura tout, en
aura-t-elle une peur, et une joie!... Savez-vous, Maxime: j'en
profiterai pour lui demander un petit cadeau.

       *       *       *       *       *

Nous voici revenus  bord de l'_Ile-de-France_, qui flotte, qui fume,
qui peut repartir. On assure que la coque n'a pas de blessure grave.
Esprons. Nous contemplons avec gratitude le gros voisin, le navire
sauveur.

Les tmoins ont trouv tout  fait admirables le sang-froid et
l'habilet de manoeuvre des officiers et de l'quipage du _Friesland_.
Il y a eu un moment tragique, le dernier. Quand le paquebot, allg
non seulement d'une partie de son lest, mais de l'eau de ses
chaudires, inerte, par consquent, a enfin obi au puissant effort
des machines du navire de guerre et gliss sur le rocher, il s'est
avanc sur le croiseur, sans pouvoir s'arrter. Le _Friesland_, de son
ct, ne pouvait viter le choc. Il avait d, pour tre plus fort,
mouiller une ancre et hler dessus. On vit alors, au commandement, les
cadets du _Friesland_ accourir avec des madriers, les disposer en
palissade pour protger le bordage, et tous en ligne, impassibles,
attendre la collision qui pouvait les broyer.

L'motion fut telle, en cette minute, que pas un mot ne fut dit. Le
choc, prvu et amorti, ne brisa qu'un mt de pavillon, une embarcation
et quelques mtres de chanes. L'_Ile-de France_, aprs trente-quatre
heures, tait renfloue. Elle flottait librement. Les vivats
clatrent. Ils recommencent quand les embarcations, vers sept heures
du soir, ramnent les passagers.

J'ai  peine le temps de m'habiller, pour assister au dner offert, 
bord de l'_Ile-de France_,  M. J.-B. Snethlage, commandant,  M.
A.-M. Bron, capitaine du _Friesland_, et  M. Lerner. Le souvenir
vivant du pril, la gratitude unanime et vive de notre ct, et, de
l'autre, la joie du service rendu, relvent singulirement le ton des
propos changs entre sauveteurs et rescaps. Pour une fois, aucun
mot de remerciement et de sympathie n'est menteur.

Ce n'est pas tout, et tout l'extraordinaire de ce drame n'est pas
fini. Par la plus claire soire, quand les officiers du _Friesland_ et
M. Lerner,--un sportsman qui aime, entre deux chasses au phoque, 
complter la carte du Spitzberg,--reparaissent sur le pont de
l'_Ile-de-France_, ils aperoivent,  bbord, le _Frithjof_. Ce petit
navire, qui devait partir pour le sud du Spitzberg, a t retenu par
M. Wellman, inquiet de la longue absence de M. Lerner, et envoy  la
dcouverte, du ct de la banquise. Et ce fait invraisemblable s'est
produit: le 26 juillet 1906,  dix heures du soir, tout prs du
quatre-vingtime degr de latitude nord, dans la mer la plus dserte
du monde, quatre navires ont t runis dans un demi-mille carr.




VII

RETOUR DU SPITZBERG


--Voulez-vous la recette, pour faire un Spitzberg ressemblant?

--Oui.

--Trs simple. Vous prenez du chocolat en poudre,--une bonne
quantit,--vous le disposez en cnes bien aigus et relis par la base,
dont vous avez soin d'inciser assez fortement les pentes, avec le
manche d'une cuiller. Battez alors des blancs d'oeufs en neige, et
versez dans les creux: vous avez le Spitzberg.

Cette boutade, celui qui l'a dite ne s'en souvient dj plus. Quatre
jours ont pass. Nous sommes loin des terres inhabites, loin de
l'Ocan glacial aux fortes lames courtes, et le vert a reparu, le
vert d'une tige d'orge et d'un brin de gazon o il y a la vie. Avec
quelle joie nos yeux l'ont bue, cette premire tache d'herbe, large
comme une aire  battre, au sommet d'un cueil dont l'assise tait
noire! Elle avait triomph. Elle tait l'annonciatrice. Elle rendait
silencieux tous ceux qui la voyaient. Des sourires allaient  elle,
comme  une fleur prcoce qui ouvre une saison. La premire cabane
prit un air d'idylle. Tromsoe, ville des fourrures, nous parut un
grand port, et parmi ses bouleaux cagneux plants dans la pierraille,
nous nous baissions, pour passer sous des branches.

Tout cela est loin. Cette nuit, nous avons retrouv l'ombre, pour
quelques heures; le soleil est descendu au dessous de l'horizon;
plusieurs s'en sont rjouis, ayant dormi plus facilement; moi pas:
j'aimais cette lumire continue, mais non gale, qui ne nous a pas
quitts pendant quatorze fois vingt-quatre heures. Quand je
m'veillais, dans la couchette du bateau, et que j'ouvrais mon hublot,
j'avais l'image et presque la sensation de ce qui est vraiment, d'une
Intelligence qui veille sans dfaillance. Nous sommes sortis de ce
monde polaire. Depuis notre dpart de Tromsoe, nous avons fait
beaucoup de chemin vers le sud, et il me semble que nous naviguons
assez loin du continent norvgien,  la limite de la poussire d'les
qui suit, en charpe souple, le mouvement de la cte. S'il y avait des
navires dans le ciel d't, au bord de la voie lacte, les passagers
auraient comme nous, et toujours  tribord, de soudaines chappes sur
l'espace dsert et bleu.

Je ne me trompe pas. Ce soir, 31 juillet, on nous annonce que nous
allons toucher  Henningsvoer,  la pointe sud-ouest d'une des plus
loignes parmi les Lofoten. Nous nous engageons dans un dtroit. Les
terres montagneuses se pressent autour de nous, comme d'autres, si
souvent, l'ont fait pendant la traverse, puis elles s'abaissent, et
nous dcouvrons, droit en face, des cueils plats, nombreux, formant
grappe  la surface de la mer, et qui ressemblent, de loin,  ces
roches gomoneuses qui s'tendent au pied des falaises de France, et
o les enfants pchent des crevettes naines. Mais ici, la falaise est
le promontoire d'OEst-Vagoe, qui monte  droite,  huit cents mtres
de hauteur, et dont l'ombre, le matin, doit tre lourde sur les
premiers lots. Ce soir, tout est lumire, transparence, enchantement.
Bien qu'il soit plus de sept heures, le soleil, trs lev encore
au-dessus de l'horizon, couvre tout l'archipel et les pentes des
montagnes d'une dorure de fruit mr ou de moisson.

Nous approchons; le relief des cueils se dessine; des maisons
apparaissent, peintes en rouge, en blanc, en jaune, en bleu; puis des
ponts qui relient les lots; puis d'autres maisons que cachait une
pointe: toute une ville, avec son glise, ses postes de tlgraphe,
ses entrepts aux pignons munis de grues, ses petits chalands aux
formes de gondole, ses canaux tortueux, ramifis, bords de pieux
pourris que bat la mer vivante. Venise trs pauvre et toute pcheuse.
Le moindre bout de rcif inhabitable, des dos de roches rondes, des
espaces rservs entre les maisons, au bord de l'eau, sont couverts de
charpentes, o pendent, par milliers, des moitis de morues qui
schent. Jamais, sans doute, un navire d'aussi fort tonnage que le
ntre n'est venu  Henningsvoer. Par-dessus le chenal, extrmement
troit, qui permet d'arriver devant la ville, on avait tabli un fil
tlphonique  soixante pieds peut-tre en l'air. Mais la mture de
l'_Ile-de-France_ est plus haute encore, et le fil, heurt par elle en
son milieu, tendu, criant comme une corde de violon, se rompt tout 
coup et tombe le long de la coque.

Lorsque nous dbarquons, nous constatons que tous les entrepts et
beaucoup de maisons sont ferms. Nous ne rencontrons que des femmes et
des enfants, autour des schoirs et le long de l'unique ruelle taille
dans le rocher. O sont les hommes? A la pche. Henningsvoer est une
htellerie et un rendez-vous. Village pendant neuf mois, elle est une
ville pendant trois. Le mois de mars amne dans les Lofoten d'immenses
bancs de morues. Alors quinze mille pcheurs, de tous les points de la
Norvge, se prcipitent vers les roches plates,  la pointe
d'OEst-Vagoe; les maisons rouges, les maisons bleues s'emplissent
jusqu'au toit; les cabarets regorgent de clients,--qui ne boivent plus
d'absinthe ou d'eau-de-vie, parat-il,--et, dans la brume des soirs
interminables, l'odeur des pipes et du sang frais de morue dnonce au
loin, sur la mer, la rsurrection d'Henningsvoer.

Je passe une heure couch sur un bloc de roche grise,  regarder
l'archipel minuscule, et la ville disperse, proprette et close, et la
lueur des eaux sous les rayons trs penchs du soleil,--car il est
prs de dix heures du soir. Au-dessous de mon observatoire, s'tend la
seule prairie de l'lot, o trois vaches paissent une herbe trs
courte et d'un vert clatant. La mer et la montagne inhabite pressent
et menacent de toutes parts, et font un cadre tragique  toutes ces
maisons peintes en clair et poses sur l'cueil misrable. Comment des
peintres ne viennent-ils pas ici? Une petite fille, douze ans
peut-tre, aux cheveux d'un blond d'avoine, aux yeux gris, et qui a ce
calme et cette clart nivenne du visage, si frquents chez les
Scandinaves, est interroge par un de mes compagnons: Veux-tu venir
en France, petite?--Oui.--Pour y rester?--Non.--Tu serais mieux loge
qu' Henningsvoer,  Paris, mieux nourrie, et tu verrais de belles
choses?--Je veux bien voir Paris, mais je reviendrai en Norvge: il
n'y a pas d'aussi beau pays. Je modifierai un peu sa rponse pour me
l'approprier, je dirai: Il n'y a pas de plus beaux paysages ctiers,
plus grands, ni plus varis, et la lumire chaude n'est pas l'gale,
en richesse, de la lumire froide.

       *       *       *       *       *

_2 aot._--En quittant Henningsvoer, j'avais aperu, avant-hier, 
l'extrme horizon, l'ennemi redoutable, la brume. Sur toute la
longueur d'une chane de montagnes, elle n'avait encore trouv qu'une
issue, un col troit et trs lev, et elle coulait par l vers la mer
o nous tions ancrs. Elle formait une nappe moutonneuse dont
l'extrme bord, mobile et nerveux comme l'antenne d'une bte, ttait
l'herbe et la roche de la haute valle, et sursautait, et reprenait
contact avec la terre un peu plus bas.

Quelle rapidit le vent lui a-t-il donne, le vent que nous n'avons
pas senti, mais qui l'a refoule? Elle nous a rattraps. Depuis hier,
nous sommes immobiles, bloqus par elle, spars de tout, rduits  ne
plus voir que notre propre navire et les mines dconfites des
passagers, qui n'ont pas la patience des marins. Combien de temps
cela dure-t-il?--Quelquefois trois jours et plus. Il n'y a encore que
vingt-trois heures que la sirne crie aux autres aventuriers de la mer
et des les: Attention; tchez de nous dcouvrir  temps; ne nous
heurtons pas! C'est bien toujours la nappe blanche qui passe, avec
ses noyaux de vapeurs arrondis comme des bulles et spars par des
clairs; elle plane,  prsent, elle est accroche au passage par
toutes les pointes qui la retiennent et la retardent. Et les les, les
lots, les roches sont innombrables autour de nous.

Tout  l'heure, dans une maille clate du nuage, j'ai vu le danger,
partout: des courbes brunes, qu'un souffle de fume ple a aussitt
recouvertes, une balise, une silhouette incomplte et sans base, qui a
sombr subitement. Le soleil n'est nulle part et il est partout. Il a
l'air de se lever l o l'ombre diminue. Nous sommes tromps  chaque
instant par ses rayons emprisonns dans la brume, et qui tombent quand
elle s'entr'ouvre, comme tomberait le pollen d'une fleur blanche et
confuse. On s'ennuie.

A cinq heures du soir, au-dessus des mts, on devine du bleu  travers
un voile. Nous partons, nous faisons un kilomtre,  toute petite
vitesse, et la brume se referme, au-dessus de nous, en avant, en
arrire, et il faut continuer d'avancer, parce que, dsormais, les
fonds sont de plusieurs centaines de mtres, et qu'on ne peut plus
jeter l'ancre.

Je me suis tabli sur le gaillard d'avant, et je guette, moi aussi,
comme le vieux pilote  visage de phoque qui se tient sur la
passerelle. J'admire cet homme, qui n'a, pour conduire le navire, en
ce moment difficile, que ses souvenirs de vieux marin et ses yeux, qui
se font tout petits, entre ses cils tout blancs. D'un geste de la
main, qu'il tient tendue en arrire, il indique au timonier:  bbord,
 tribord.

Il n'y a qu'une chose qu'il ne voie pas: c'est la double ride que fait
la proue de l'_Ile-de-France_, et qui va s'largissant, pli
frissonnant, d'un mauve tendre, sur l'eau nacre par la brume. Une
sirne rpond  la ntre; un caboteur tout noir sort tout  coup du
brouillard et se range dans notre sillage; un gros vapeur allemand
glisse  bbord et nous dpasse; nous le dpassons  notre tour;
quelquefois,  des nuances,  un souffle, on sent qu'il y a des terres
toutes proches et on ne les voit pas; plus loin, dans la nuit qui
tombe, on entend l'aboiement d'un chien; plus loin encore, on
aperoit, une seconde, sur deux grosses pierres, deux hommes debout
qui regardent passer le grand fantme que nous devons tre; puis ce
sont des bouts de grves dans une claircie, une maison, un arbre, un
commencement de lumire et de paysage qui s'teint.

Pendant six heures, le vieux pilote immobile cherche et trouve son
chemin, dans le nuage tout plein d'cueils. J'ai le regret des terres
qui ont fui, et que je ne connatrai pas. Je songe  un autre voyage,
qui se fait dans la brume aussi, parmi tant de choses qu'elle nous
cache et tant d'mes voisines et ignores. A minuit, tout est fini: un
dernier bas-fond arrondit sa plage en dos de baleine; un feu de phare
s'allume au ras de l'eau, port par quatre pieux comme une chapelle
votive; la dangereuse guenille blanche est reste en arrire, et nous
allons vers le large.


FIN




TABLE


PAYSAGES D'AMRIQUE                                                1


VISITES EN ANGLETERRE:

     I.--Dans le Norfolk                                          87

    II.--Dans l'Ouest                                             99

   III.--Une grande demeure                                      112

    IV.--Le village. Un parc dans le Yorkshire                   123

     V.--Chasse au renard                                        136


PROMENADES EN CORSE:

     I.--D'Ajaccio  la fort de Vizzavona                       149

    II.--La fort. Une procession  Corte                        165

   III.--Bastia. Le Cap Corse                                    179

    IV.--La Corse en automne. De Bastia  Calacuccia.
   La fort d'Atone                                             193

     V.--Le golfe de Porto. Les calanques de Piana.
   Cargse                                                       207

    VI.--D'Ajaccio  Sartne. La pointe de silex.
   L'arrive  Bonifacio                                         217

   VII.--Les quatre beauts de la Corse                          230


VOYAGE AU SPITZBERG:

     I.--En route pour le Spitzberg                              249

    II.--Chasse  la baleine                                     262

   III.--Les terres du Sud                                       276

    IV.--La chasse au renne. Le paysage du Spitzberg.
         La baie du roi                                          291

     V.--La visite                                               308

    VI.--L'chouement de l'_Ile-de-France_. Outer-Norway         315

   VII.--Retour du Spitzberg                                     335


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--2753-1-13.




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   RAYMONDE LORDEREAU
   Vaincue                                                         1

   PIERRE LOTI
   Un Plerin d'Angkor                                             1

   JEANNE MARAIS
   Nicole, courtisane                                              1

   PIERRE MILLE
   Louise et Barnavaux                                             1

   MILE NOLLY
   Gens de Guerre au Maroc                                         1

   J. NORMAND
   Regardons la Vie                                                1

   RICHARD O'MONROY
   Pour tre du Club                                               1

   GASTON RAGEOT
   A l'Afft                                                       1

   CLAUDE SILVE
   La Cit des Lampes                                              1

   MARCELLE TINAYRE
   Madeleine au Miroir                                             1

   FRANZ TOUSSAINT
   Gina Laura                                                      1

   ROBERT DE TRAZ
   Les Dsirs du Coeur                                             1

   JEAN-LOUIS VAUDOYER
   La Matresse et l'Amie                                          1






End of the Project Gutenberg EBook of Nord-Sud, by Ren Bazin

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