The Project Gutenberg EBook of La Vie lectrique, by Albert Robida

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Title: La Vie lectrique

Author: Albert Robida

Release Date: January 28, 2011 [EBook #35103]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE LECTRIQUE ***




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  Le Vingtime Sicle

  LA VIE LECTRIQUE




  CORBEIL.--IMPRIMERIE CRT-DE L'ARBRE


  [Illustration: L'Electricit
  (la grande Esclave)

  Hliog. & Imp. Lemercier, Paris]




  Le Vingtime Sicle


  LA
  VIE LECTRIQUE


  TEXTE ET DESSINS
  PAR
  A. ROBIDA

  [Illustration]


  PARIS
  A LA LIBRAIRIE ILLUSTRE
  8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

  Tous droits rservs.


  A MON AMI ANGELO MARIANI.
  A. ROBIDA




[Illustration]

LE VINGTIME SICLE
La Vie lectrique

I

L'accident du grand rservoir d'lectricit N.--Un dgel factice.--Le
grand Philox Lorris expose  son fils son moyen pour combattre en lui
un fcheux atavisme.--Admonestations tlphonoscopiques interrompues.


DANS l'aprs-midi du 12 dcembre 1955,  la suite d'un petit accident
dont la cause est reste inconnue, une violente tempte lectrique, une
_tournade_, suivant le terme consacr, se dchana sur tout l'Ouest de
l'Europe et amena, au milieu du trouble et des profondes perturbations
 la vie gnrale, bien de l'inattendu pour certaines personnes que nous
prsenterons plus loin.

Des neiges taient tombes en grande quantit depuis deux semaines,
recouvrant toute la France, sauf une petite zone dans le Midi, d'un
pais tapis blanc magnifique, mais fort gnant. Suivant l'usage, le
_Ministre des Voies et Communications ariennes et terriennes_ ordonna
un dgel factice et le poste du grand rservoir d'lectricit N (de
l'Ardche), charg de l'opration, parvint, en moins de cinq heures, 
dbarrasser tout le Nord-Ouest du continent de cette neige, le deuil
blanc de la nature que portaient tristement jadis, pendant des semaines
et des mois, les horizons dj tant attrists par les brumes livides de
l'hiver.

La science moderne a mis tout rcemment aux mains de l'homme de
puissants moyens d'action pour l'aider dans sa lutte contre les
lments, contre la dure saison, contre cet hiver dont il fallait
nagure subir avec rsignation toutes les rigueurs, en se serrant et se
calfeutrant chez soi, au coin de son feu. Aujourd'hui, les Observatoires
ne se contentent plus d'enregistrer passivement les variations
atmosphriques; outills pour la lutte contre les variations
intempestives, ils agissent et ils corrigent autant que faire se peut
les dsordres de la nature.

Quand les aquilons farouches nous soufflent le froid des banquises
polaires, nos lectriciens dirigent contre les courants ariens du Nord
des contre-courants plus forts qui les englobent en un noyau de cyclone
factice et les emmnent se rchauffer au-dessus des Saharas d'Afrique ou
d'Asie, qu'ils fcondent en passant par des pluies torrentielles. Ainsi
ont t reconquis  l'agriculture les Saharas divers d'Afrique, d'Asie
et d'Ocanie; ainsi ont t fconds les sables de Nubie et les
brlantes Arabies. De mme, lorsque le soleil d't surchauffe nos
plaines et fait bouillir douloureusement le sang et la cervelle des
pauvres humains, paysans ou citadins, des courants factices viennent
tablir entre nous et les mers glaciales une circulation atmosphrique
rafrachissante.

Les fantaisies de l'atmosphre, si nuisibles ou si dsastreuses parfois,
l'homme ne les subit plus comme une fatalit contre laquelle aucune
lutte n'est possible. L'homme n'est plus l'humble insecte, timide,
effar, sans dfense devant le dchanement des forces brutales de la
Nature, courbant la tte sous le joug et supportant tristement aussi
bien l'horreur rgulire des interminables hivers que les
bouleversements temptueux et les cyclones.

Les rles sont renverss, c'est  la Nature dompte aujourd'hui de se
plier sous la volont rflchie de l'homme, qui sait modifier  sa
guise, suivant les ncessits, l'ternel roulement des saisons et, selon
les besoins divers des contres, donner  chaque rgion ce qu'elle
demande, la portion de chaleur qu'il lui faut, la part de fracheur
aprs laquelle elle soupire ou les ondes rafrachissantes rclames par
un sol trop dessch! L'homme ne veut plus grelotter sans ncessit ou
cuire dans son jus inutilement.

L'homme a rgularis aussi les saisons et les a mieux distribues. Il a
capt les pluies au moyen d'appareils lectriques et recueilli pour
ainsi dire  la main les nuages chargs d'humidit, les ondes
menaantes qui s'en allaient ici ruiner les moissons,--pour les conduire
l-bas vers des contres o la terre calcine, o l'agriculture altre
imploraient ces pluies comme un bienfait.

Cette merveilleuse conqute de la science moderne, vieille  peine d'une
quinzaine d'annes en 1953, a dj sur bien des points chang la face du
globe; elle a rendu  la vie des zones devenues presque inhabitables,
des dserts de roches effrites ou de sables arides, sur lesquels la
crature vgtait misrablement entre la soif et la faim.

Allez voir renatre la vieille Nubie ou les steppes brlants de la
Perse, sems de dbris qui furent des capitales de nations teintes. Les
mamelles nagure dessches de l'Asie, vnrable mre des peuples,
redonnent du lait aux fils de l'homme!

C'est la conqute dfinitive de l'lectricit, du moteur mystrieux des
mondes qui a permis  l'homme de changer ce qui paraissait immuable, de
toucher  l'antique ordre des choses, de reprendre en sous-oeuvre la
Cration, de modifier ce que l'on croyait devoir rester ternellement en
dehors et au-dessus de la Main humaine!

L'lectricit, c'est la Grande Esclave. Respiration de l'univers, fluide
courant  travers les veines de la Terre, ou errant dans les espaces en
fulgurants zigzags rayant les immensits de l'ther, l'lectricit a t
saisie, enchane et dompte.

C'est elle maintenant qui fait ce que lui ordonne l'homme, nagure
terrifi devant les manifestations de sa puissance incomprhensible;
c'est elle qui va, humble et soumise, o il lui commande d'aller; c'est
elle qui travaille et qui peine pour lui.

[Illustration: Les pluies rgularises. Appareils de captation
lectrique des courants atmosphriques.]

Elle est l'inpuisable foyer, elle est la lumire et la force; sa
puissance captive est employe  faire marcher aussi bien l'norme
accumulation de machines colosses de nos millions d'usines, que les plus
dlicats et subtils mcanismes. Elle porte instantanment la voix d'un
bout du monde  l'autre, elle supprime les limites de la vision, elle
vhicule dans l'atmosphre l'homme, son matre, la lourde crature,
jadis ridiculement attache au sol comme un insecte incomplet.

Enfin, si elle est outil, flambeau, porte-voix intercontinental,
interocanique et bientt interastral, et mille choses encore, elle est
arme aussi, arme terrible, terrifiant engin de bataille...

Mais l'Esclave que nous avons su forcer  nous rendre tant et de si
varis services n'est pas si bien dompte, si bien rive  ses chanes
qu'elle n'ait encore parfois ses rvoltes. Avec elle, il faut veiller,
toujours veiller, car la moindre erreur, la plus petite ngligence ou
inattention peut lui fournir l'occasion qu'elle ne laissera pas chapper
d'une sournoise attaque ou mme d'un de ces brusques rveils qui font
clater les catastrophes.

[Illustration: L'ACCIDENT DU POSTE LECTRIQUE 17.]

Prcisment, en ce jour de dcembre, l'un de ces accidents, caus par un
oubli, par une seconde de distraction d'un employ quelconque, venait de
se produire malheureusement, dans l'opration de dgel mene avec tant
de rapidit par le poste central lectrique 17; juste au moment o tout
tait heureusement termin, une fuite se produisit au grand Rservoir
avec une telle soudainet que le personnel ne put prserver que deux
secteurs sur douze, et qu'une perte norme, une formidable dflagration
s'ensuivit. C'tait une _tournade_ qui commenait, une de ces temptes
lectriques  ravages terribles comme il s'en dchane quelques-unes
tous les ans dans les centres lectriques, djouant toutes les
prvoyances et toutes les prcautions.

Il faut bien nous y habituer, ainsi qu'aux mille accidents graves ou
minces auxquels nous sommes exposs en voluant  travers les extrmes
complications de notre civilisation ultra-scientifique. La _tournade_
fusant du poste 17 suivit d'abord une ligne capricieuse tout le long de
laquelle un certain nombre de personnes qui tlphonaient furent
foudroyes ou paralyses; puis, le _courant fou_, attirant  lui avec
une force irrsistible les lectricits latentes, prit un rapide
mouvement giratoire  la manire des cyclones naturels, produisant
encore nombre d'accidents dans les rgions par lui traverses et jetant
dans la vie gnrale une perturbation dsastreuse, qui se ft termine
bientt par quelque violent petit cataclysme rgional si, ds la
premire minute, les appareils de captation des rgions menaces
n'avaient t mis en batterie. Mais les lectriciens veillaient et,
comme d'habitude, aprs quelques dsastres plus ou moins graves, la
_tournade_ devait avorter et le courant fou serait capt et canalis
avant l'explosion finale.

A Paris, dans une somptueuse demeure du XLIIe arrondissement, sur les
hauteurs de Sannois, un pre tait en train de sermonner vhmentement
son fils lorsque clata la tournade. Ce pre n'tait rien moins que le
fameux Philoxne Lorris, le grand inventeur, l'illustre et universel
savant, le plus gros bonnet de tous les gros bonnets des industries
scientifiques.

Nous sommes, avec Philoxne Lorris, bien loin de ce bon et timide savant
 lunettes d'antan. Grand, gros, rougeaud, barbu, Philoxne Lorris est
un homme aux allures dcides, au geste prompt et net,  la voix rude.
Fils de petits bourgeois vivotant ou plutt vgtant en paix de leurs
40,000 livres de rente, il s'est fait lui-mme. Sorti premier de l'cole
polytechnique d'abord et ensuite de _International scientific industrie
Institut_, il refusa d'accepter les offres d'un groupe de financiers qui
lui proposaient de l'_entreprendre_--suivant le terme consacr--et se
mit carrment de lui-mme pour dix ans en quatre mille actions de 5,000
francs chacune, lesquelles, sur sa rputation, furent toutes enleves le
jour mme de l'mission.

Avec les quelques millions de la Socit, Philoxne Lorris fonda
aussitt une grande usine pour l'exploitation d'une affaire importante
tudie et mijote par lui avec amour et dont les bnfices furent si
considrables que, sur la grosse part qu'il s'tait rserve par l'acte
de fondation, il fut  mme de racheter toutes les actions de la
commandite avant la fin de la quatrime anne. Ses affaires prirent ds
lors un essor prodigieux; il monta un laboratoire d'tudes,
admirablement organis, s'entoura de collaborateurs de premier ordre et
lana coup sur coup une douzaine d'affaires normes, bases sur ses
inventions et dcouvertes.

Honneurs, gloire, argent, tout arrivait  la fois  l'heureux Philoxne
Lorris. De l'argent, il en fallait pour ses immenses entreprises, pour
ses agences innombrables, pour ses usines, ses laboratoires, ses
observatoires, ses tablissements d'essais. Les entreprises en
exploitation fournissaient, et trs largement, les fonds ncessaires
pour les entreprises  l'tude. Quant aux honneurs, Philoxne Lorris
tait loin de les ddaigner; il fut bientt membre de toutes les
Acadmies, de tous les Instituts, dignitaire de tous les ordres, aussi
bien de la vieille Europe, de la trs mre Amrique, que de la jeune
Ocanie.

La grande entreprise des Tubes en papier mtallis (Tubic-Pneumatic-Way)
de Paris-Pkin valut  Philoxne Lorris le titre de mandarin  bouton
d'meraude en Chine et celui de duc de Tiflis en Transcaucasie. Il tait
dj comte Lorris dans la noblesse cre aux tats-Unis d'Amrique,
baron en Danubie et autre chose encore ailleurs, et, bien qu'il ft
surtout fier d'tre Philoxne Lorris, il n'oubliait jamais d'aligner, 
l'occasion, l'interminable srie de ses titres, parce que cela faisait
admirablement sur les prospectus.

Bien que plong jusqu'au cou dans ses tudes et ses affaires, Philoxne
Lorris,  force d'activit, trouvait le temps de jouir de la vie et de
donner  son exubrante nature toutes les vraies satisfactions que
l'existence peut offrir  l'homme bien portant jouissant d'un corps
sain, d'un cerveau sagement quilibr. S'tant mari entre deux
dcouvertes ou inventions, il avait un fils, Georges Lorris, celui que,
le jour de la _tournade_, nous le trouvons en train de sermonner.

Georges Lorris est un beau garon de vingt-sept ou vingt-huit ans, grand
et solide comme son pre,  la figure dcide, ayant comme signe
particulier de fortes moustaches blondes. Il arpente la chambre de long
en large et rpond parfois d'une voix agrable et gaie aux
admonestations de son pre.

Celui-ci n'est pas l de sa personne, il est bien loin,  trois cents
lieues, dans la maison de l'ingnieur chef de ses Mines de vanadium des
montagnes de la Catalogne, mais il apparat dans la plaque de cristal
du tlphonoscope, cette admirable invention, amlioration capitale du
simple tlphonographe, porte rcemment au dernier degr de perfection
par Philoxne Lorris lui-mme.

[Illustration: M. Philox Lorris mis en actions.]

Cette invention permet non seulement de converser  de longues
distances, avec toute personne relie lectriquement au rseau de fils
courant le monde, mais encore de voir cet interlocuteur dans son cadre
particulier, dans son _home_ lointain. Heureuse suppression de
l'absence, qui fait le bonheur des familles souvent parpilles par le
monde,  notre poque affaire, et cependant toujours runies le soir au
centre commun, si elles veulent,--dnant ensemble  des tables
diffrentes, bien espaces, mais formant cependant presque une table de
famille.

Dans la plaque du _tl_, abrviation habituelle du nom de l'instrument,
Philoxne Lorris apparat, arpentant aussi sa chambre, un cigare aux
dents et les mains derrire le dos. Il parle.

Mais enfin, mon cher, dit-il, j'ai eu beau chauffer et surchauffer ton
cerveau pour faire de toi ce que moi, Philoxne Lorris, j'tais en droit
d'attendre et de rclamer, c'est--dire un produit de haute culture, un
Lorris suprieur, affin, perfectionn, voil tout ce que tu m'offres
pour fils  moi: un Georges Lorris, gentil garon, j'en conviens,
intelligent, je ne dis pas le contraire, mais voil tout... simple
lieutenant d'artillerie chimique ... Quel ge as-tu?

--Vingt-sept ans, hlas! rpondit Georges avec un sourire en se tournant
vers la plaque du tlphonoscope.

[Illustration: LES SAISONS RGULARISES.--DISTRIBUTION DE LA PLUIE A LA
DEMANDE]

--Je ne ris pas, tche un peu d'tre srieux, fit avec vivacit
Philoxne Lorris en tirant avec nergie quelques bouffes de son
cigare.

[Illustration: LA TOURNADE TAIT DANS SON PLEIN.]

--Ton cigare est teint, dit le fils; je ne t'offre pas d'allumettes, tu
es trop loin...

--Enfin, reprit le pre,  ton ge, j'avais dj lanc mes premires
grandes affaires, j'tais dj le fameux Philox Lorris, et toi, tu te
contentes d'tre un _fils  papa_, tu te laisses tranquillement couler
au fil de la vie... Qu'es-tu par toi-mme? Laurat de rien du tout,
sorti des grandes coles dans les numros modestes et, pour le quart
d'heure, simple lieutenant dans l'artillerie chimique...

--Hlas! voil tout, fit le jeune homme, pendant que son pre, dans la
plaque du tlphonoscope, tournait rageusement le dos et s'en allait au
bout de sa chambre; mais est-ce ma faute si tu as tout dcouvert ou
invent, et tout arrang?... je suis venu trop tard dans un monde trop
bien outill, trop bien machin, tu ne nous as rien laiss  trouver, 
nous autres!

--Allons donc! Nous n'en sommes qu'aux premiers balbutiements de la
science, le sicle prochain se moquera de nous... Mais ne nous garons
pas... Georges, mon garon, j'en suis dsol, mais, tel que te voil, tu
ne me parais gure prpar  reprendre, maintenant que tes annes de
service obligatoire sont faites, la suite de mes travaux, c'est--dire 
diriger mon grand laboratoire, le laboratoire Philox Lorris,  la
rputation universelle, et les deux cents usines ou entreprises qui
exploitent mes dcouvertes.

--Veux-tu donc te retirer des affaires?

--Jamais! s'cria le pre avec nergie, mais j'entendais t'associer
srieusement  mes travaux, marcher avec toi  la dcouverte, chercher
avec toi, creuser, trouver... Qu'est-ce que j'ai fait auprs de ce que
je voudrais faire si j'avais deux _moi_ pour penser et agir... Mais, mon
bon ami, tu ne peux pas tre ce second moi... C'est dplorable!...
Hlas! je ne me suis pas proccup jadis des influences ataviques, je ne
me suis pas suffisamment renseign jadis!... O jeunesse! Moi, n 1
d'_International scientific industrie Institut_, j'ai t lger! Car,
mon pauvre garon, je suis oblig d'avouer que ce n'est pas tout  fait
ta faute si tu n'as point la cervelle suffisamment scientifique; c'est
parbleu bien la faute de ta mre... ou plutt d'un anctre de ta mre...
J'ai fait mon enqute un peu tard, j'en conviens, et c'est l que je
suis coupable. J'ai fait mon enqute et j'ai dcouvert dans la famille
de ta mre...

--Quoi donc? dit Georges Lorris intrigu.

--A trois gnrations seulement en arrire... une mauvaise note, un
vice, une tare...

--Une tare?

--Oui, son arrire-grand-pre, c'est--dire ton trisaeul  toi, fut, il
y a 115 ans, vers 1840, un...

--Un quoi? Que vas-tu m'apprendre? Tu me fais peur!

--Un artiste! fit piteusement Philox Lorris en tombant dans un
fauteuil.

Georges Lorris ne put s'empcher de rire avec irrvrence, et, devant ce
rire, son pre bondit furieusement dans le tlphonoscope.

[Illustration: L'ANCTRE FRIVOLE.]

Oui! un artiste! s'cria-t-il, et encore un artiste idaliste,
nbuleux, romantique, comme ils disaient alors, un rveur, un futiliste,
un plucheur de fadaises!... Tu penses bien que je me suis renseign...
Pour connatre toute l'tendue de mon malheur, j'ai consult nos grands
artistes actuels, les photo-peintres de l'Institut... Je sais ce qu'il
tait, ton trisaeul! N'aie pas peur, il n'aurait pas invent la
trigonomtrie, ton trisaeul!... Il n'eut  sa disposition qu'une
cervelle lgre et vaporeuse videmment, comme la tienne, dpourvue des
circonvolutions srieuses, comme la tienne, car c'est de lui que tu
tiens cette inaptitude aux sciences positives que je te reproche. O
atavisme! voil de tes coups! Comment annihiler l'influence de ce
trisaeul qui revit en toi? Comment le tuer, ce sclrat? Car tu penses
bien que je vais lutter et le tuer...

--Comment tuer un trisaeul mort depuis plus de cent ans? fit Georges
Lorris en souriant; tu sais que je vais dfendre mon anctre, pour
lequel je ne professe pas le mme superbe ddain que toi...

--Je veux le dtruire, moralement bien entendu, puisque le sclrat qui
vient ruiner mes plans est hors de ma porte; mais je veux combattre son
influence malheureuse et la dominer... Tu penses bien, mon garon, que
je ne vais pas t'abandonner, pauvre enfant plus malchanceux que
coupable, abandonner ma race!... Certes non!... Je ne puis pas te
refaire, hlas! je ne peux pas te remettre, comme j'y avais song, pour
cinq ou six ans,  _Intensive scientific Institut_...

--Merci, fit Georges avec effroi, j'aime mieux autre chose...

--J'ai autre chose, et mieux, car tu ne sortirais pas beaucoup plus
fort...

--Voyons ce meilleur plan?

--Voici! Je te marie! Je _nous_ sauve par le mariage!

--Le mariage! s'cria Georges stupfait.

--Attends! un mariage tudi, raisonn, o j'aurai mis toutes les
chances de notre ct! Il me faut quatre petits-enfants, de sexe
quelconque--garons si possible, j'aimerais mieux--enfin, quatre
rejetons de l'arbre Philox-Lorris: un chimiste, un naturaliste, un
mdecin, un mcanicien, qui se complteront l'un par l'autre et
perptueront la dynastie scientifique Philox-Lorris... Je considre la
gnration intermdiaire comme rate...

--Merci!

--Absolument rate! C'est une non-valeur, un _rest pour compte_. Je
laisse donc de ct cette gnration intermdiaire, et je m'arrange pour
durer jusqu'au moment de passer la main  mes petits-enfants. Voil mon
plan! Je vais donc te marier...

--Peut-on savoir avec qui?

--a ne te regarde pas. Je ne sais pas encore moi-mme. Il me faut une
vraie cervelle scientifique, assez mre, autant que possible, pour avoir
la tte dbarrasse de toute ide futile!...

Georges se disposait  rpondre lorsque se produisit la premire
secousse lectrique due  l'accident du rservoir 17. Georges tomba dans
son fauteuil et leva vivement les jambes pour viter le contact du
plancher qui transmettait de nouvelles secousses. Son pre n'avait pas
bronch.

cervel! lui cria-t-il, tu n'as pas tes semelles isolatrices et tu
volues comme cela dans une maison o l'lectricit court partout dans
un rseau de fils entre-croiss et circule comme le sang dans les veines
d'un homme!... Mets-les donc et fais attention. C'est une fuite qui
vient de se produire quelque part, et l'on ne sait pas jusqu'o peuvent
aller les accidents... Allons, je n'ai pas le temps, je te laisse;
d'ailleurs, voil nos communications embrouilles...

En effet, l'image trs nette dans la plaque du Tl s'affaiblissait
soudain, ses contours se perdaient dans le vague, et bientt ce ne fut
plus qu'une srie de taches tremblotantes et confuses.

[Illustration: GEORGES LORRIS, LIEUTENANT DANS L'ARTILLERIE CHIMIQUE.]




[Illustration: COURSES D'AROFLCHES.]

II

Le courant fou.--Le dsastre de l'_Aronautic-Club_ de Touraine.--O
l'on fait tlphonoscopiquement connaissance avec la famille Lacombe,
des Phares alpins.


La tournade tait dans son plein; les accidents causs par la terrible
puissance du courant fou, par ces effroyables forces naturelles
emmagasines, concentres et mesures par l'homme, chappes soudain 
sa main directrice, libres maintenant de tout frein, se multipliaient
sur une rgion reprsentant  peu prs le cinquime de l'Europe. Depuis
une heure, toutes les communications lectriques se trouvant coupes, on
peut juger de la perturbation apporte  la marche du monde et aux
affaires. La circulation arienne tait galement interrompue, le ciel
s'tait vid presque instantanment de tout vhicule arien, l'ouragan
avait le champ libre pour drouler dans l'atmosphre ses spirales
dangereuses. Mais, bien qu'au premier signal de leurs lectromtres
toutes les aronefs se fussent gares au plus vite, quelques sinistres
s'taient produits. Plusieurs arocabs rencontrs par la trombe au
moment o elle fusait du rservoir furent littralement pulvriss
au-dessus de Lyon; il n'en tomba point miette sur le sol et des aronefs
surprises  et l sans avoir eu le temps de s'envelopper d'un nuage de
gaz isolateur, dont le rle est analogue  celui de l'huile dans les
temptes maritimes, s'abattirent dsempares avec leur personnel tu ou
bless.

Le plus terrible sinistre eut lieu entre Orlans et Tours.
L'_Aronautic-Club_ de Touraine donnait, ce jour-l, ses grandes rgates
annuelles. Mille ou douze cents vhicules ariens, de toutes formes et
de toutes dimensions, suivaient avec intrt les pripties de la grande
course du prix d'honneur, o vingt-huit aroflches se trouvaient
engages. Tous les regards suivant les coureurs, dans la plupart des
vhicules on ne s'aperut pas que l'aiguille de l'lectromtre s'tait
mise  tourner follement, et, parmi les hourras et les cris des
parieurs, on n'entendit mme pas la sonnerie d'alarme.

Quand on vit le danger, il y eut dans la foule des aronefs une
bousculade fantastique pour chercher un abri  terre. Le millier de
vhicules s'abattit  toute vitesse en une masse confuse et enchevtre
o les accidents d'abordage furent nombreux et souvent graves. La
tournade, arrivant en foudre, balaya tout ce qui n'eut pas le temps de
fuir; il y eut des aronefs dsempares, emportes dans le tourbillon et
prcipites en quelques secondes  cinquante lieues de l; par bonheur,
dans ce dsastre, les grandes aronefs portant les membres de
l'_Aronautic-Club_ et leurs familles taient pourvues du nouvel
appareil runissant l'lectromtre et les tubes de gaz isolateur  une
soupape automatique; l'appareil s'ouvrit de lui-mme ds que l'aiguille
marqua _danger_ et les aronefs, enveloppes dans un nuage protecteur,
fortement secoues seulement, purent regagner l'embarcadre du club.

Si nous revenons  Paris,  l'htel Philox Lorris, nous trouvons, au
plein de la tournade, le quartier de Sannois dans un dsarroi facile 
imaginer: de terrifiants clairs jaillissent de partout et, dans le
lointain, roulent d'effroyables explosions qui vont se rpercutant
encore d'cho en cho, s'affaiblissant peu  peu, pour revenir soudain
et clater avec plus de violence.

Georges Lorris, en chaussons et gantelets isolateurs, regarde de la
fentre de sa chambre le spectacle du ciel convuls. Il n'y a rien 
faire qu' attendre, dans une prudente inaction, que le courant fou soit
capt.

Tout  coup, aprs un crescendo de dcharges lectriques et de
roulements accompagns d'clairs prodigieux, en nappe et en zigzags, la
nature sembla pousser comme un immense soupir de soulagement, et le
calme se fit instantanment. Les hroques ingnieurs et employs du
poste 28,  Amiens, venaient de russir  _crever_ la tournade et 
canaliser le courant fou. Le sous-ingnieur en chef et treize hommes
succombaient victimes de leur dvouement, mais tout tait fini, on
n'avait plus de dsastres  craindre.

[Illustration: SURPRIS PAR L'OURAGAN.]

[Illustration: LES SAHARAS RENDUS A L'AGRICULTURE PAR LA REFONTE DES
CLIMATS]

Le danger avait disparu, mais non les dernires traces de la grande
perturbation. Sur la plaque du tlphonoscope de Georges Lorris, comme
sur tous les Tls de la rgion, passrent avec une fabuleuse vitesse
des milliers d'images confuses et des sons apports de partout
remplirent les maisons de rumeurs semblables au rugissement d'une
nouvelle et plus farouche tempte. Il est facile de se figurer cette
assourdissante rumeur, ce sont les bruits de la vie sur une surface de
1,600 lieues carres, les bruits recueillis partout par l'ensemble des
appareils, condenss en un bruit gnral, reports et rendus en bloc par
chacun de ces appareils avec une intensit effroyable!

[Illustration: MADEMOISELLE! CRIA GEORGES D'UNE VOIX FORTE.]

Au cours de la _tournade_, quelques graves dsordres s'taient
naturellement produits au poste central des Tls; sur les lignes, des
fils avaient t fondus et amalgams. Ces petits accidents ne font
courir aucun danger  personne,  condition, bien entendu, que l'on ne
touche pas aux appareils. Georges Lorris, ayant pris un livre 
illustrations photographiques, s'installa patiemment dans un fauteuil
pour laisser finir la crise des Tls. Ce ne fut pas long. Au bout de
vingt minutes, la rumeur s'teignit subitement. Le bureau central venait
d'tablir un fil de fuite; mais, en attendant que les avaries fussent
rpares, ce qui allait demander encore au moins deux ou trois heures de
travaux, chaque appareil recevait au hasard une communication quelconque
qui ne pouvait s'interrompre avant que tout ft remis en ordre.

Et, dans la plaque du Tl, les figures, cessant de passer dans une
confusion falotte, se prcisrent peu  peu, le dfil se ralentit, puis
tout  coup une image nette et prcise s'encadra dans l'appareil et ne
changea plus.

C'tait une chambre au mobilier trs simple, une petite chambre aux
boiseries claires, meuble seulement de quelques chaises et d'une table
charge de livres et de cahiers, avec une corbeille  ouvrage devant la
chemine. Rfugie dans un angle, presque agenouille, une jeune fille
semblait encore en proie  la plus profonde terreur. Elle avait les
mains sur les yeux et ne les retirait que pour les porter sur ses
oreilles dans un geste d'affolement.

Georges Lorris ne vit d'abord qu'une taille svelte et gracieuse, de
jolies mains dlicates et de beaux cheveux blonds, un peu en dsordre.
Il parla tout de suite pour tirer l'inconnue de sa prostration:

Mademoiselle! mademoiselle! fit-il assez doucement.

Mais la jeune fille, les mains sur les oreilles et la tte pleine encore
des terribles rumeurs qui venaient  peine de cesser, ne sembla point
entendre.

Mademoiselle! cria Georges d'une voix forte.

La jeune fille, tournant la tte sans baisser ses mains et sans bouger,
regarda, d'un air effar, vers le Tl de sa chambre.

Le danger est pass, mademoiselle; remettez-vous, reprit doucement
Georges; m'entendez-vous?

Elle fit un signe de tte sans rpondre autrement.

Vous n'avez plus rien  craindre, la tournade est passe...

--Vous tes sr que cela ne va pas revenir? fit la jeune fille d'une
voix si tremblante que Georges Lorris comprit  peine.

--C'est tout  fait fini, tout est rentr dans l'ordre, on n'entend plus
rien de ce fracas de tout  l'heure qui semble vous avoir si fort
pouvante...

--Ah! monsieur, comme j'ai eu peur, s'cria la jeune fille, osant 
peine se redresser; comme j'ai eu peur!

--Mais vous n'aviez pas vos pantoufles isolatrices! dit Georges, qui,
dans le mouvement que fit la jeune fille, s'aperut qu'elle tait
chausse seulement de petits souliers.

--Non, rpondit-elle, mes isolatrices sont dans une pice au-dessous; je
n'ai pas os aller les chercher...

[Illustration: Des sons apports de partout remplirent les maisons.]

--Malheureuse enfant, mais vous pouviez tre foudroye si votre maison
s'tait trouve sur le passage direct du _courant fou_; ne commettez
jamais pareille imprudence! Les accidents aussi srieux que cette
tournade sont rares, mais enfin il faut se tenir constamment sur ses
gardes et conserver  notre porte, contre les accidents, petits ou
grands, qui se peuvent produire, les prservatifs que la science nous
met entre les mains... ou aux pieds, contre les dangers qu'elle a
crs!...

--Elle et mieux fait, la science, de ne pas tant multiplier les causes
de danger, fit la jeune fille avec une petite moue.

--Je vous avouerai que c'est mon avis! fit Georges Lorris en souriant.
Je vois, mademoiselle, que vous commencez  vous rassurer; allez, je
vous en prie, prendre vos pantoufles isolatrices.

--Il y a donc encore du danger?

--Non, mais cette bourrasque lectrique a jet partout un tel dsordre
qu'il peut s'ensuivre quelques petits accidents conscutifs: fils
avaris, _poches_ ou dpts d'lectricit laisss par la tournade sur
quelques points, se vidant tout  coup, etc... La prudence est
indispensable pendant une heure ou deux encore...

--Je cours chercher mes isolatrices! s'cria la jeune fille.

La jeune fille revint, au bout de deux minutes, chausse de ses
pantoufles protectrices par-dessus ses petits souliers. Son premier
regard, en rentrant dans sa chambre, fut pour la plaque du Tl; elle
parut surprise d'y revoir encore Georges Lorris.

Mademoiselle, dit celui-ci, qui comprit son tonnement, je dois vous
prvenir que la tournade a quelque peu embrouill les Tls; au poste
central, pendant que l'on recherche les fuites, qu'on rtablit les fils
perdus, on a donn  tous les appareils, pendant les travaux, une
communication quelconque; ce ne sera pas bien long, tranquillisez-vous...
Permettez-moi de me prsenter: Georges Lorris, de Paris..., ingnieur
comme tout le monde...

--Estelle Lacombe, de Lauterbrunnen-Station (Suisse), ingnieure aussi,
ou du moins presque, car mon pre, inspecteur des Phares alpins, me
destine  entrer dans son administration...

--Je suis heureux, mademoiselle, de cette communication de hasard qui
m'a permis au moins de vous rassurer un peu, car vous avez eu
grand'peur, n'est-ce pas?

--Oh oui! Je suis seule  la maison, avec Grettly, notre bonne, encore
plus peureuse que moi... Elle est depuis deux heures dans un coin de la
cuisine, la tte sous un chle, et ne veut pas bouger... Mon pre est en
tourne d'inspection et ma mre est partie par le tube de midi quinze
pour quelques achats  Paris... Pourvu, mon Dieu, qu'il ne leur soit pas
arriv d'accident! Ma mre devait rentrer  cinq heures dix-sept, et il
est dj sept heures trente-cinq...

--Mademoiselle, les tubes ont supprim tout dpart pendant l'ouragan
lectrique; mais les trains en retard vont partir, et madame votre mre
ne sera certainement pas bien longtemps  rentrer...

Mlle Estelle Lacombe semblait encore  peine rassure, le moindre bruit
la faisait tressaillir, et de temps en temps elle allait regarder le
ciel avec inquitude  une fentre qui semblait donner sur une profonde
valle alpestre. Georges Lorris, pour la tranquilliser, entra dans de
grandes explications sur les tournades, sur leurs causes, sur les
accidents qu'elles produisent, analogues parfois  ceux des tremblements
de terre naturels. Comme elle ne rpondait rien et restait toujours ple
et agite, il parla longtemps et lui fit une vritable confrence, lui
dmontrant que ces tournades devenaient de moins en moins frquentes, en
raison des prcautions minutieuses prises par le personnel lectricien,
et de moins en moins terribles en leurs effets, grce aux progrs de la
science, aux perfectionnements apports tous les jours aux appareils de
captation des fuites de fluide.

[Illustration: LE PHARE DE LAUTERBRUNNEN.]

Mais vous savez cela tout aussi bien que moi, puisque vous tes
ingnieure comme moi, fit-il, s'arrtant enfin dans ses discours, qui
lui semblaient quelque peu entachs de pdanterie.

--Mais non, monsieur, j'ai encore un dernier examen  passer avant
d'obtenir mon brevet et... faut-il vous l'avouer, j'ai dj t retoque
deux fois. Je continue  suivre par phonographe les cours de
l'Universit de Zurich, je me prpare  me reprsenter une troisime
fois, et je travaille, et je plis sur mes cahiers, mais sans avancer
beaucoup, il me semble... Hlas! je ne mords pas trs facilement  tout
cela, et il me faut mon grade pour entrer dans l'administration des
Phares alpins, comme mon pre... C'est ma carrire qui est en jeu!...
Pourtant, j'ai trs bien compris ce que vous m'avez dit; je vais prendre
quelques notes, pendant que c'est encore frais, car demain tout sera un
peu brouill dans ma tte!

Pendant que la jeune fille, un peu rassure, cherchait dans
l'amoncellement de livres, de cahiers, de clichs phonographiques qui
couvrait sa table de travail et griffonnait quelques lignes sur un
carnet, Georges Lorris la regardait et ne pouvait s'empcher de
remarquer la grce de ses attitudes et l'lgance naturelle de toute sa
personne, dans sa toilette d'un got simple et modeste. Quand elle
relevait la tte, il admirait la dlicatesse et la rgularit de ses
traits, la courbure gracieuse du nez, les yeux profonds et purs, et le
front large sur lequel de magnifiques torsades blondes faisaient comme
un casque d'or.

Estelle Lacombe tait la fille unique d'un fonctionnaire de
l'administration des Phares alpins de la section helvtique. Depuis le
grand essor de la navigation arienne, il a fallu clairer  des
altitudes diffrentes nos montagnes, nos alpes diverses et les signaler
aux navigateurs de l'atmosphre. Nos monts d'Auvergne, la chane des
Pyrnes, le massif des Alpes, ont ainsi  diffrentes hauteurs des
sries de phares et de feux. L'altitude de 500 mtres est indique
partout par des feux de couleur, espacs de kilomtre en kilomtre; il
en est de mme pour les altitudes suprieures, de 500 mtres en 500
mtres; des phares tournants signalent les cols, les passages et les
ouvertures de valles; enfin, plus haut, sur tous les pics et toutes les
pointes tincellent des phares de premire classe, brillantes toiles
perdues dans la ple rgion des neiges et que l'homme des plaines
confond parmi les constellations clestes.

M. Lacombe, inspecteur rgional des phares alpins, habitait depuis huit
ans Lauterbrunnen-Station, un joli chalet tabli au sommet de la monte
de Lauterbrunnen, sur le ct du phare,  1,000 mtres au-dessus de la
belle valle, juste en face de la cascade du Staubach. Ingnieur d'un
certain mrite et fonctionnaire consciencieux, M. Lacombe tait fort
occup. Toutes ses journes et souvent ses soires taient prises par
ses tournes d'inspection, ses rapports, ses surveillances de travaux
aux phares de sa rgion. Mme Lacombe, Parisienne de naissance, assez
mondaine avant son mariage, se considrait comme en exil dans ce
magnifique site de Lauterbrunnen-Station, o s'tait fond,  1,000
mtres au-dessus de l'ancien Lauterbrunnen, un village neuf, avec annexe
arienne pour les cures d'air, c'est--dire un casino ascendant  700 ou
800 mtres plus haut l'aprs-midi et redescendant ensuite aprs le
coucher du soleil.

[Illustration: GRETTLY EST DEPUIS DEUX HEURES LA TTE SOUS UN CHALE DANS
UN COIN.]

A Lauterbrunnen-Station, pendant l't, dans ce chalet suspendu comme un
balcon au flanc de la montagne, l'hiver dans un chalet aussi confortable
en bas,  Interlaken, Mme Lacombe s'ennuyait et regrettait l'immense et
tumultueux Paris.

[Illustration: LAUTERBRUNNEN-STATION.]

Pourtant, les distractions ne manquaient pas. Il passait chaque jour un
nombre considrable d'aronefs ou de yachts; le vloce arien
_London-Roma-Cairo_, passant quatre fois par vingt-quatre heures,
dposait toujours quelques voyageurs faisant leur petit tour d'Europe;
de plus, le casino arien de Lauterbrunnen, trs frquent pendant les
mois d't, donnait chaque semaine  ses malades une grande fte et
chaque soir un concert ou une reprsentation dramatique par Tl. Mme
Lacombe s'ennuyait cependant et saisissait toutes les occasions et
prtextes possibles pour reprendre l'air de son cher Paris.

[Illustration: LES TUBES (VUE PRISE EN AERONEF A 700 MTRES).]

Fatigue de ne participer que par Tl aux petites runions chez ses
amies restes Parisiennes, elle prenait, de temps en temps, le train du
tube lectro-pneumatique ou le vloce arien pour se retrouver une
aprs-midi dans le mouvement mondain, pour se montrer  quelques six
o'clock lgants, o, tout en prenant les anti-anmiques  la mode, on
passe en revue tous les petits potins du jour, on s'imprgne de toutes
les mdisances et calomnies qui sont dans l'air. Ou bien Mme Lacombe
s'en allait un peu boursicoter, tcher de mettre  flot son budget trop
souvent charg d'excdents de dpenses, par quelques bnfices raliss
 la Bourse. L'agente de change qui la guidait se trompait souvent et le
budget de mnage s'quilibrait  grand'peine. M. Lacombe n'avait pour
tout revenu que ses appointements, 35,000 francs et le logement, juste
de quoi vivoter  la campagne, en se contraignant  une svre conomie.
Dure ncessit, d'autant plus que Mme Lacombe aimait aussi  magasiner,
et qu'au lieu de se faire montrer par Tl, sans se dranger, les
toffes ou les confections dont elle et sa fille pouvaient avoir besoin,
elle prfrait courir les grands magasins de Paris et vite filer en tube
ou en vloce arien pour la moindre occasion, pour une ide de ruban qui
lui passait par la tte.

Cette modeste situation se ft amliore si Mme Lacombe avait eu ses
brevets. Par malheur, au temps de sa jeunesse, en 1930, les exigences de
la vie tant moindres, son ducation avait t nglige. Elle n'tait
pas ingnieure; ne possdant que ses diplmes de bachelire s lettres
et s sciences, elle n'avait pu entrer dans les Phares avec son mari.

[Illustration: LES COURS PAR TLPHONOSCOPE.]

Trop bien clair sur les difficults de la vie, M. Lacombe avait voulu
pour sa fille une instruction complte. Il la destinait 
l'administration. A vingt-quatre ans, lorsqu'elle aurait fini ses tudes
et serait pourvue de ses diplmes, elle entrerait comme ingnieure
surnumraire  6,000 francs, avec certitude d'arriver un jour, vers la
quarantaine,  l'inspectorat. Alors, qu'elle restt clibataire ou
qu'elle poust un fonctionnaire comme elle, sa vie tait assure.

Estelle, depuis l'ge de douze ans, suivait les cours de l'Institut de
Zurich, sans quitter sa famille, uniquement par Tl. Prcieux avantage
pour les familles loignes de tout centre, qui ne sont plus forces
d'interner leurs enfants dans les lyces ou collges rgionaux. Estelle
avait donc fait toutes ses classes par Tl, sans sortir de chez elle,
sans bouger de Lauterbrunnen. Elle suivait aussi de la mme faon les
cours de l'cole centrale d'lectricit de Paris et prenait, en outre,
des rptitions par phonogrammes de quelques matres renomms.

Par malheur, elle n'avait pu passer ses examens par Tl, les rglements
suranns s'y opposant, et, devant les matres examinateurs, une timidit
qu'elle tenait un peu de son pre lui avait nui.

[Illustration: LES PANTOUFLES ISOLATRICES.]




[Illustration: DANS L'OUEST S'AVANAIT UN GIGANTESQUE ARO-PAQUEBOT.]

III

Les tourments d'une aspirante ingnieure.--Les cours par Tl.--Une
fidle cliente de Babel-Magasins.--L'ahurie Grettly circulant parmi
les engins.--Le Tljournal.


Maintenant que la jeune fille tait  peu prs rassure, Georges Lorris
aurait trs bien pu prendre cong; mais, sans chercher  se rendre
compte des motifs qui le retenaient, il resta prs du Tl  causer avec
elle. Ils parlaient sciences appliques, instruction, lectricit,
morale nouvelle et politique scientifique... Estelle Lacombe, quand elle
sut que le hasard l'avait mise en prsence tlphonoscopique du fils de
ce grand Philox, prit navement devant Georges une attitude d'lve, ce
qui fit bien rire le jeune homme.

Je suis le fils de l'illustre Philox, comme vous dites, fit-il, mais je
ne suis moi-mme qu'un bien pauvre disciple; et, puisque vous voulez
bien me faire confidence de vos insuccs, sachez donc que tout 
l'heure, au moment o la tournade clata, mon pre tait en train de
m'administrer ce qui s'appelle un _rebrousse-fil_ de vraiment premier
ordre, c'est--dire un joli petit savon, et de me reprocher mon
insuffisance scientifique... et c'tait mrit, trop mrit, je le
reconnais!...

--Oh! non, non; ce que le grand Philox Lorris peut traiter de faiblesse
scientifique, pour moi c'est encore la force, la force crasante... Ah!
si je pouvais arriver seulement au premier grade d'ingnieure!

--Vous vous empresseriez de dire: ouf! et de laisser l vos livres, dit
Georges en riant.

La jeune fille sourit sans rpondre et remua machinalement la montagne
de cahiers et de livres qui couvrait son bureau.

Mademoiselle, si cela peut vous servir, je vous enverrai quelques-uns
de mes cahiers et les phonogrammes de quelques confrences de mon pre
aux ingnieurs de son laboratoire...

--Que de remerciements, monsieur!..... J'essayerai de comprendre, je
ferai tous mes efforts...

Brusquement une sonnerie tinta et le Tl s'obscurcit. L'image de la
jeune fille disparut. Georges demeura seul dans sa chambre. Au poste
central des Tls, les avaries causes par la tournade tant rpares,
le jeu normal des appareils reprenait et la communication provisoire
cessait partout.

Georges, consultant sa montre, vit que le temps avait coul vite pendant
sa conversation et que l'heure de se rendre au laboratoire tait
arrive. Il pressa un bouton, la porte de sa chambre s'ouvrit
d'elle-mme, un ascenseur parut; il se jeta dedans et fut transport en
un quart de minute  l'embarcadre suprieur, un trs haut belvdre sur
le toit, abritant l'entre principale de la maison.

La loge du concierge, place maintenant, dans toutes les habitations, en
raison de la circulation arienne,  la porte suprieure, sur la
plate-forme embarcadre, tait, chez Philox Lorris, remplace, ainsi que
le concierge lui-mme, par un poste lectrique o tous les services se
trouvaient assurs par un systme de boutons  presser.

[Illustration: UN AROCAB SORTIT DE LA REMISE ARIENNE.]

Un arocab, sorti tout seul de la remise arienne et filant sur une
tringle de fer, attendait dj Georges  l'embarcadre. Le jeune homme,
avant de sauter dedans, jeta un regard sur l'immense Paris tendu devant
lui dans la valle de la Seine,  perte de vue, jusque vers
Fontainebleau rattrap par le faubourg du Sud. La vie arienne suspendue
pendant l'ouragan lectrique reprenait son cours; le ciel tait sillonn
dj de vhicules de toutes sortes, aronefs-omnibus se suivant  la
file et cherchant  rattraper leur retard, aroflches des lignes de
province ou de l'tranger, lances  toute vitesse, arocabs, arocars
fourmillant autour des stations de Tubes o les trains retenus devaient
se suivre presque sans intervalles. Dans l'Ouest s'avanait
majestueusement, estomp dans la brume lointaine, un gigantesque
aro-paquebot de l'Amrique du Sud qui avait failli se trouver pris dans
la tournade et ajouter un chapitre de plus  l'histoire des grands
sinistres.

Allons travailler! dit enfin Georges en dgageant de sa tringle
l'arocab, qui fila bientt vers un des laboratoires Philox Lorris,
tablis avec les usines d'essai, sur un terrain de 40 hectares dans la
plaine de Gonesse.

Pendant ce temps,  Lauterbrunnen-Station, Estelle Lacombe, demeure
seule, laissait bien vite ses cahiers et courait  sa fentre pour
interroger anxieusement l'horizon. Pendant l'ouragan, n'tait-il rien
arriv  sa mre dans sa course  Paris, ou  son pre dans sa tourne
d'inspection? Tout tait tranquille dans la montagne; le Casino arien,
redescendu  Lauterbrunnen-Station au premier signal d'alarme, remontait
doucement aux couches suprieures, pour donner  ses htes le spectacle
du coucher du soleil derrire les cimes neigeuses de l'Oberland.

Estelle ne resta pas longtemps dans l'inquitude: un arocab venant
d'Interlaken parut tout  coup, et la jeune fille, avec le secours d'une
lorgnette, reconnut sa mre penche  la portire et pressant le
mcanicien. Mais aussitt une sonnerie du Tl fit retourner Estelle,
qui jeta un cri de joie en reconnaissant son pre sur la plaque.

M. Lacombe, dans une logette de phare, de l'air d'un homme trs press,
se hta de parler:

Eh bien! fillette, tout s'est bien pass? Rien de cass par cette
diablesse de tournade, hein? Heureux! Je t'embrasse! J'tais inquiet...
O est maman?

--Maman revient! Elle arrive de Paris...

--Encore! fit M. Lacombe. A Paris! pendant cette tourmente! Quelle
inquitude, si j'avais su!

--La voici...

--Je n'ai pas le temps! Gronde-la pour moi! Je suis rest en panne
pendant la tournade au phare 189,  Bellinzona; je serai  la maison
vers neuf heures; ne m'attendez pas pour dner...

Drinn! Il avait dj disparu. Au mme moment, Mme Lacombe mettait le
pied sur le balcon et payait prcipitamment son arocab. La porte du
balcon s'ouvrit et la bonne dame, charge de paquets, s'croula dans un
fauteuil.

Ouf! ma chrie, comme j'ai eu peur! Tu sais que j'ai vu plusieurs
accidents...

--Je viens de communiquer avec papa, rpondit Estelle en embrassant sa
mre; il est au 189,  Bellinzona; il va bien, pas d'accident... Et toi,
maman?

[Illustration: MONDAINE PAR TL.]

--Oh! moi, mon enfant, je suis mourante! Quelle tempte! Quelle affreuse
tournade! Tu verras les dtails dans le Tljournal de ce soir... C'est
effrayant! Tu sais que, tout bien rflchi, je n'ai pas chang le
chapeau rose... Figure-toi que j'tais  Babel-Magasins quand elle a
clat, cette tournade; j'y suis reste trois heures, affole, mon
enfant, littralement affole!... J'en ai profit pour voir ce qu'ils
avaient de nouveau dans les demi-soies  14 fr. 50... Il est tomb
devant Babel-Magasins des dbris d'aronefs, il y a eu tant
d'accidents!... Et puis, dans les dentelles pour manchettes ou
collerettes, j'ai trouv quelque chose de dlicieux... et de trs
avantageux!... Oui, mon enfant, j'ai vu, de mes yeux vu, de la
plate-forme de Babel-Magasins, un abordage d'aronefs au milieu des
clairs quand le fluide a pass... Ce fut horrible... Voyons, n'ai-je
pas oubli quelque paquet? Non, tout est bien l... Et j'tais inquite,
ma pauvre chrie; je me suis prcipite dans la salle des Tls ds que
je l'ai pu, pour te voir et te faire une foule de recommandations, mais
les Tls taient dtraqus... Quelle administration! Quelle mcanique
ridicule! Et on appelle a la science! J'arrive, je veux prendre une
communication. Drinn! J'aperois un intrieur de caserne avec un major
en train de faire la thorie des pompes  mitraille  ses hommes... Oh!
je suis ferre l-dessus maintenant... et des jurons, mon enfant, des
jurons affreux, parce qu'il y avait un des hommes... une espce de
moule...--bon, voil que je parle comme le major maintenant!--qui ne
saisissait pas le mcanisme... Oh! dans les vingt-quatre Tls du
magasin, rien que des scnes semblables, des communications qu'on ne
pouvait pas couper... Quelle administration!

[Illustration: EMPLETTES PAR TL.]

--Oui, je sais, dit Estelle; on a donn provisoirement, pendant le
travail ncessit par les avaries, une communication quelconque  tous
les abonns.

--Et ici, mon enfant, j'espre que tu n'es pas tombe sur une
communication dsagrable.

--Non, maman, au contraire!... C'est--dire, fit Estelle en rougissant,
que nous avions communication avec un jeune homme trs comme il faut...

[Illustration: ON RESPIRE LA FRAICHEUR DU SOIR]

--A ces mots, Mme Lacombe sursauta.

Un jeune homme, parle, tu m'inquites! Mon Dieu! quelle administration
ridicule que celle des Tls! Sont-ils inconvenants parfois avec leurs
erreurs ou leurs accidents! On voit bien que leurs employes sont de
jeunes linottes qui ne songent qu' bavarder,  mdire,  se moquer des
abonns,  rire des petits secrets qu'elles peuvent surprendre!... Un
jeune homme!... Oh! je me plaindrai!

--Attends, maman!... c'tait le fils de Philox Lorris!

--Le fils de Philox Lorris! s'cria Mme Lacombe; tu ne t'es pas sauve,
n'est-ce pas? tu lui as parl?

--Oui, maman.

--J'aurais mieux aim le grand Philox Lorris lui-mme; mais enfin
j'espre que tu n'as pas baiss la tte comme une petite sotte, ainsi
que tu le fais devant ces messieurs des examens?

[Illustration: Mme LACOMBE METTAIT LE PIED SUR LE BALCON.]

--J'avais trs peur, maman, la tournade m'avait terrifie... il m'a
rassure...

--Je suppose que tu as montr pourtant, par quelques mots spirituels,
mais techniques, sur la tournade lectrique, que tu tais ferre sur tes
sciences, que tu avais tes diplmes...

--Je ne sais trop ce que j'ai pu dire... mais ce monsieur a t trs
aimable; il a vu mon insuffisance, au contraire, car il doit m'envoyer
des notes, des phonogrammes de confrences de son pre.

--De son pre! de l'illustre Philox Lorris! Quelle heureuse chance! Ces
Tls ont quelquefois du bon avec leurs erreurs... je le reconnais tout
de mme... Il t'enverra des phonogrammes, je ferai une petite visite de
remerciements, je parlerai de ton pre qui croupit dans un poste
secondaire aux Phares alpins... J'obtiendrai une recommandation du grand
Philox Lorris et ton pre aura de l'avancement... Je me charge de tout,
embrasse-moi!

Drinn! Drinn! C'tait le Tl. Dans la plaque apparut encore M. Lacombe.

Ta mre est revenue! Ah! bon, te voil, Aurlie? J'tais inquiet; au
revoir, trs press; ne m'attendez pas pour dner, je serai ici  neuf
heures et demie...

Drinn! Drinn! M. Lacombe avait disparu.

Nous ne savons si l'incident amen par la tournade troubla le sommeil
d'Estelle, mais sa mre fit, cette nuit-l, de beaux rves o MM. Philox
Lorris pre et fils tenaient une place importante. Mme Lacombe tait en
train, aussitt leve, de se faire encore une fois raconter par sa fille
les dtails de sa conversation de la veille avec le fils du grand Philox
Lorris, lorsque l'aro-galre du tube amenant des touristes d'Interlaken
apporta un colis tubal adress de Paris  Mlle Estelle Lacombe.

Il contenait une vingtaine de phonogrammes de confrences de Philox et
de leons d'un matre clbre qui avait t le professeur de Georges
Lorris. Le jeune homme avait tenu sa promesse.

Je vais prendre le tube de midi pour faire une petite visite  Philox
Lorris! s'cria Mme Lacombe joyeuse. C'est mon rve qui se ralise, j'ai
rv que j'allais voir le grand inventeur, qu'il me promenait dans son
laboratoire en me donnant gracieusement toutes sortes d'explications, et
qu'enfin il m'amenait devant sa dernire invention, une machine trs
complique... a, madame, me disait-il, c'est un appareil  lever
lectriquement les appointements; permettez-moi de vous en faire hommage
pour monsieur votre mari...

--Toujours ton dada! fit M. Lacombe en riant.

--Crois-tu qu'il soit agrable de vivre de privations de chapeaux roses
comme j'en ai vu un hier  Babel-Magasins?... Je vais l'acheter en
passant pour aller chez Philox Lorris!

--Du tout, je m'y oppose formellement, dit M. Lacombe, pas au chapeau
rose, tu le feras venir si tu veux, mais  la visite chez Philox
Lorris... Attendons un peu; quand Estelle passera son examen, si, grce
aux leons envoyes par M. Lorris, elle obtient son grade d'ingnieure,
il sera temps de songer  une petite visite de remerciement... par
Tl... pour ne pas importuner.

--Tiens, tu n'arriveras jamais  rien! dclara Mme Lacombe.

[Illustration: PETITES OPRATIONS DE BOURSE.]

[Illustration: M. LACOMBE, INSPECTEUR DES PHARES ALPINS.]

L'entre de la servante Grettly apportant le djeuner coupa court au
sermon que Mme Lacombe se prparait, suivant une habitude quotidienne, 
servir  son mari avant son dpart pour son bureau. La pauvre servante,
 peine remise de sa frayeur de la veille, vivait dans un tat
d'ahurissement perptuel. Dans nos villes, les braves gens de la
campagne, fils de la terre ne connaissant que la terre, cervelles dures,
rfractaires aux ides scientifiques, les ignorants contraints d'voluer
dans une civilisation extraordinairement complique qui exige de tous
une telle somme de connaissances, vont ainsi perptuellement de la
stupfaction  la frayeur. Tourments, effars, ces enfants de la simple
nature ne cherchent pas  comprendre cette machinerie fantastique de la
vie des villes; ils ne songent qu' se garer et  regagner le plus vite
possible leur trou au fond d'un hameau encore oubli par le progrs.
L'ahurie Grettly, une paisse et lourde campagnarde  tresses en
filasse, vivait ainsi dans une terreur de tous les instants, ne
comprenant rien  rien, se rencognant le plus possible dans sa cuisine
et n'osant toucher  aucun de tous ces appareils, de toutes ces
inventions qui font de l'lectricit dompte l'humble servante de
l'homme. Comme elle cassa une ou deux tasses en circulant autour de la
table, le plus loin possible des appareils divers, dans sa peur de
frler en passant les boutons lectriques ou le Tljournal, gazette
phonographique du soir et du matin, ce fut sur elle que tombrent les
flots d'loquence indigne de Mme Lacombe.

[Illustration: LA FAMILLE LACOMBE A TABLE.]

Puis, sur une pression de M. Lacombe, pour achever la diversion, le
Tljournal fonctionna et l'appareil commena le bulletin politique dont
M. Lacombe aimait  accompagner son caf au lait.

Si tout porte  croire que les difficults pendantes pour la
liquidation des anciens emprunts de la rpublique de Costa-Rica ne
pourront se rsoudre diplomatiquement et que Bellone seule parviendra 
tirer au clair ces comptes embrouills, nous devons, au contraire,
constater que notre politique intrieure est tout  l'apaisement et  la
concorde.

Grce  l'entre dans la combinaison, avec le portefeuille de
l'Intrieur, de Mme Louise Muche (de la Seine), leader du parti fminin
qui apporte l'appoint des 45 voix fminines de la Chambre, le ministre
de la conciliation est sr d'une importante majorit...

Dans l'aprs-midi de ce jour, comme Estelle tait plonge dans les
leons de Philox Lorris,--sans y trouver beaucoup d'agrment d'ailleurs,
cela se voyait  la manire dont elle pressait son front dans sa main
gauche pendant qu'elle essayait de prendre des notes--la sonnerie du
Tl, retentissant  son oreille, la tira soudain de cette pnible
occupation.

Son phonographe tait en train de dbiter une confrence de Philox
Lorris; la voix nette du savant expliquait avec de longs dveloppements
ses expriences sur l'acclration et l'amlioration des cultures par
l'lectrisation des champs ensemencs. Estelle mit l'appareil au cran
d'arrt et coupa le discours juste au milieu d'un calcul. Elle courut au
Tl et ce fut le fils de Philox qui se montra.

Georges Lorris, debout devant son appareil personnel, l-bas  Paris,
s'inclina devant la jeune fille.

Puis-je vous demander, mademoiselle, dit-il, si vous tes compltement
remise de la petite secousse d'hier? Je vous ai vue si effraye...

--Vous tes trop bon, monsieur, rpondit Estelle rougissant un peu; je
conviens que je ne me suis pas montre trs brave hier, mais, grce 
vous, ma peur s'est vite dissipe... Je vous dois bien d'autres
remerciements: j'ai reu les phonogrammes et, vous le voyez, j'tais en
train de...

--De subir une petite confrence de mon pre, acheva Georges en riant;
je vous souhaite bon courage, mademoiselle...

[Illustration: PAS DE DIPLOMES.]




[Illustration: L'APPORT DES ANCTRES]

IV

Comment le grand Philox Lorris reoit ses visiteurs.--Mlle Lacombe rate
une fois de plus ses examens.--Demande en mariage inattendue.--Les
thories de Philox Lorris sur l'atavisme.--La doctoresse Sophie Bardoz
et la snatrice Coupard, de la Sarthe.


Tantt pour se rendre compte des progrs d'Estelle Lacombe, ou pour
lui envoyer de nouveaux phonogrammes pdagogiques, tantt pour prendre
des nouvelles de sa sant et de celle de madame sa mre, Georges
Lorris prit assez souvent communication par Tl avec le chalet de
Lauterbrunnen-Station. Ce devint peu  peu pour lui une douce habitude;
il lui fallut bientt, toutes les aprs-midi, comme compensation  ses
heures d'tude et de travail au laboratoire, une causerie de quelques
minutes avec l'lve ingnieure de l-bas.

Estelle faisait de notables progrs grce  ses conseils et  tous les
documents qu'il lui envoyait. Pour Estelle, le fils de Philox Lorris,
que son pre, svre et difficile, traitait sans faon de _mazette
scientifique_, tait un gant de science. D'ailleurs, quand une
question embarrassait la jeune fille, Georges Lorris, muni d'un petit
phonographe, trouvait le moyen, dans le cours de la conversation 
table, d'amener son pre  rsoudre cette question et le phonogramme
obtenu par surprise partait pour Lauterbrunnen-Station.

Malgr l'opposition de son mari, Mme Lacombe, entre deux courses  la
Bourse des dames, o elle venait de raliser 2,000 francs de bnfices,
et aux Babel-Magasins, o elle en avait dpens 2,005 pour quelques
achats _indispensables_, s'en vint, un jour, faire visite  M. Philox
Lorris, sous prtexte de lui apporter ses remerciements.

Sous la loggia d'attente, au dbarcadre arien, elle trouva une srie
de timbres avec tous les noms des habitants de la maison: M. Philox
Lorris, Madame, M. Georges Lorris, M. Sulfatin, secrtaire gnral
particulier de M. Philox Lorris, etc. Elle remarqua, tout en admirant
l'installation, que ces noms n'taient pas, comme d'usage, suivis de la
mention: _sorti_, ou _ la maison_ ou _empch_, ce qui fait gagner du
temps aux visiteurs et supprime des dmarches inutiles.

C'est que ce n'est plus distingu, se dit-elle, c'est devenu bourgeois
et commun, je ferai supprimer cela aussi chez nous.

La bonne dame appuya sur le timbre du matre de la maison, et aussitt
la porte s'ouvrit; elle n'eut qu' entrer dans un ascenseur qui se
prsenta devant la porte et  descendre lorsque l'ascenseur s'arrta.
Une autre porte s'ouvrit d'elle-mme, et elle se trouva dans une grande
pice aux lambris garnis du haut en bas de grandes pures colories ou
de photographies d'appareils extrmement compliqus. Au milieu se
trouvait une grande table entoure de quelques fauteuils. Mme Lacombe
n'avait encore vu personne, aucun serviteur ne s'tait prsent.
tonne, elle prit un fauteuil et attendit.

Que dsirez-vous? dit une voix comme elle commenait  s'impatienter.

C'tait un phonographe occupant le milieu de la table qui parlait.

Veuillez me dire votre nom et l'objet de votre visite? ajouta le
phonographe.

C'tait la voix de Philox Lorris, Mme Lacombe la connaissait par les
phonogrammes de confrences envoys  Estelle. Elle fut interloque par
cette faon de recevoir les visiteurs.

[Illustration: D'EXAMENS EN EXAMENS]

En voil un sans-gne, par exemple! s'cria-t-elle; ne pas daigner
se dranger soi-mme, faire recevoir par un phonographe les gens qui
ont pris la peine de se dranger en personne... je trouve cela un peu
faible comme politesse. Enfin!

--Je suis en cosse, trs occup par une importante affaire, poursuivit
le phonographe, mais ayez l'obligeance de parler...

[Illustration: VISITE DE Mme LACOMBE A L'HOTEL PHILOX LORRIS.]

Mme Lacombe ignorait que Philox Lorris tait toujours en cosse ou
ailleurs d'abord, pour toutes les visites, mais qu'un fil lui
transmettait dans son cabinet le nom du visiteur. Alors, s'il lui
plaisait de le recevoir, il pressait un bouton, le phonographe de la
salle de rception invitait l'arrivant  prendre telle porte, tel
ascenseur et ensuite tel couloir et encore telle porte qui s'ouvrirait
d'elle-mme.

Je suis Mme Lacombe. Mon mari, inspecteur des phares alpins, m'a
charge de vous prsenter tous ses remerciements... de vifs
remerciements...

Mme Lacombe balbutiait; la chre dame, pourtant bien rarement prise 
court, ne trouvait plus rien  dire  ce phonographe. Elle se proposait
de gagner Philox Lorris par ses manires lgantes, par le charme de sa
conversation, mais elle n'tait pas prpare  cette entrevue avec un
phono.

[Illustration: CONTINUEZ, J'COUTE! DIT LE PHONOGRAPHE.]

Oui, vous tes en cosse comme moi, je m'en doute! dit-elle en se
levant fortement dpite; vous tes un ours, monsieur, je l'avais dj
entendu dire et je m'en aperois, un triple ours et un impoli, avec
votre phonographe; si vous croyez que je vais prendre la peine de causer
avec votre machine...

--Continuez, j'coute! dit le phonographe.

--Il coute! fit Mme Lacombe, on n'a pas ide de a; croyez-vous que
j'aie fait deux cents lieues pour avoir le plaisir de faire la
conversation avec vous, monsieur le phonographe? Tu peux couter, mon
bonhomme! Je m'en vais? Oui, Philox Lorris est un ours; mais son fils,
M. Georges Lorris, est un charmant garon qui ne lui ressemble gure
heureusement!... Il doit tenir a de sa maman; la pauvre dame n'a sans
doute pas beaucoup d'agrment avec son savant de mari; j'ai entendu
vaguement parler de bisbilles de mnage... videmment, avec ses
phonographes, c'est cet ours de mari qui avait tous les torts.

--C'est tout? dit le phonographe; c'est trs bien, j'ai enregistr...

[Illustration: AH! MON DIEU!... IL A MON PORTRAIT MAINTENANT!]

--Ah! mon Dieu! s'cria Mme Lacombe soudain effraye, il a enregistr;
Qu'ai-je fait?... Je n'y pensais pas, il parlait, mais en mme temps il
enregistrait! Ce phonographe va rpter ce que j'ai dit! C'est une
trahison!... Mon Dieu, que faire? Comment effacer? Oh! l'abominable
machine! Comment la tromper?... Aoh! je volais vous dire... Je suis une
dame anglaise, mistress Arabella Hogson, de Birmingham, venue pour
apporter un tmoignage d'admiration  l'illustre Philox Lorris...

Mme Lacombe fouilla fbrilement dans le petit sac qu'elle tenait  la
main, elle en tira une tapisserie de pantoufles qu'elle venait d'acheter
pour M. Lacombe et la dposa sur le phonographe.

Tenez, c'est une paire de pantoufles que j'ai brodes moi-mme pour le
grand homme... Vous n'oublierez pas mon nom, mistress... Ah! mon Dieu,
fit-elle, en voil bien d'une autre, il y a un petit objectif au phono,
le visiteur est photographi! Il a mon portrait maintenant... Tant pis,
je me sauve!

Elle se dirigea vers la porte, mais elle revint vite.

J'allais mettre le comble  mon impolitesse, partir sans prendre cong;
que penserait-on de moi?... Heureuse et fire d'avoir eu un instant de
conversation avec l'illustre Philox Lorris, malgr les interruptions
d'une dame anglaise trs ennuyeuse, son humble servante met toutes ses
civilits aux pieds du grand homme! pronona-t-elle en se penchant vers
le phonographe.

--J'ai bien l'honneur de vous saluer, rpondit l'appareil.

Mme Lacombe, bien qu'elle ne se dmontt pas facilement, rentra tout
mue  Lauterbrunnen et ne se vanta pas de sa visite.

Quelque temps aprs, Estelle passa son dernier examen pour l'obtention
du grade d'ingnieure. Elle avait confiance maintenant, elle se trouvait
bien prpare, bien ferre sur toutes les parties du programme, grce
aux conseils de Georges Lorris et  toutes les notes qu'il lui avait
communiques. Elle partit donc avec tranquillit pour Zurich, se
prsenta comme tous les candidats et candidates  l'Universit et, forte
des bonnes notes obtenues  l'examen crit, affronta l'examen oral sans
trop de battements de coeurs cette fois.

Aux premires questions tombant du haut des imposantes cravates blanches
de ses juges, l'aplomb inhabituel et tout factice de Mlle Estelle
l'abandonna tout  coup; elle rougit, plit, regarda en l'air, puis 
terre en hsitant... Enfin, par un violent effort de volont, elle
parvint  retrouver assez de sang-froid pour rpondre. Mais toutes ces
matires qu'elle avait tudies avec tant de conscience se brouillaient
maintenant dans sa tte; elle confondit tout ce qu'elle savait pourtant
si bien et rpondit compltement de travers. Quelle catastrophe! le
fruit de tant de travail tait perdu! Des zros et des boules noires sur
toute la ligne, voil ce qu'elle obtint  cet examen dcisif.

Sa dsolation fut grande; dans son trouble, elle oublia que sa mre,
certaine de son triomphe, devait la venir chercher  Zurich; elle prit
bien vite son arocab et,  peine rentre, courut se renfermer dans sa
chambre pour pleurer  l'aise, aprs avoir charg le phonographe du
salon d'apprendre  ses parents son chec.

Elle tait ainsi plonge dans son chagrin depuis une demi-heure, lorsque
la sonnerie d'appel du tlphonoscope retentit  son oreille. Elle mit
la main en hsitant sur le bouton d'arrt.

Qui est-ce? se dit-elle en s'essuyant les yeux; tant pis si ce sont des
amis qui viennent s'informer du rsultat de mon examen, je ne reois
pas, je les renvoie  maman.

--All! all! Georges Lorris, dit l'appareil.

Estelle pressa le bouton, Georges Lorris apparut dans la plaque.

Eh bien? dit-il, comment! des larmes, mademoiselle, vous pleurez?...
Cet examen?

--Manqu! s'cria-t-elle, essayant de sourire, encore manqu!

--Ces bourreaux d'examinateurs vous ont donc demand des choses
extraordinaires?

--Mais non, fit-elle, et j'en suis d'autant plus furieuse contre moi!...
Les questions taient difficiles, mais je pouvais rpondre, je savais...
grce  vous...

--Eh bien?

--Eh bien! ma dplorable timidit m'a perdue; devant mes juges, je me
suis trouble, embrouille, j'ai tout confondu... et j'ai t crase
sous les boules noires...

[Illustration: ELLE RPONDIT COMPLTEMENT DE TRAVERS.]

--Ne pleurez pas, vous vous prsenterez une autre fois et vous serez
plus heureuse. Voyons, Estelle, ne pleurez pas... je ne veux pas... je
ne puis vous voir pleurer!... Voyons donc, je vous en prie, Estelle, ma
chre petite Estelle...

--Comment! ma chre petite Estelle? s'cria une voix derrire la jeune
fille; je vous trouve bien familier, monsieur Georges Lorris!

C'tait Mme Lacombe, qui, n'ayant pas rencontr Estelle  Zurich, venait
de rentrer en proie aux plus vives inquitudes et d'apprendre la triste
nouvelle par le phono du salon.

Georges Lorris resta un instant interdit. Il connaissait Mme Lacombe,
ayant dj eu plusieurs fois, depuis la tournade, l'occasion de causer
avec elle.

Madame, fit-il, je voyais Mlle Estelle si dsole de son chec,
j'essayais de la consoler, et la vive amiti que j'ai conue pour elle
depuis l'heureux hasard... Enfin, elle pleurait, elle se lamentait, et
je ne pouvais voir couler ses larmes sans...

--Je vous suis trs oblige, dit schement Mme Lacombe, nous avons subi
un petit chec, nous travaillerons et nous nous reprsenterons, voil
tout... Je me charge de consoler ma fille moi-mme... Monsieur, je vous
prsente mes civilits...

--Madame! s'cria Georges Lorris, je vous en conjure, ne vous fchez
pas... Un seul mot, je vous prie... j'ai l'honneur de vous demander la
main de Mlle Estelle!

--La main d'Estelle! s'cria Mme Lacombe en se laissant tomber dans un
fauteuil.

--Si vous voulez bien me l'accorder, ajouta le jeune homme, et si Mlle
Estelle ne... Excusez le manque de formes de ma demande, ce sont les
circonstances... le chagrin de Mlle Estelle m'a tout  fait troubl. Je
vous en prie, Estelle, ne me dcouragez pas...

Monsieur, fit Mme Lacombe avec dignit, je ferai part de votre demande
si honorable pour nous  mon mari, et M. Lacombe vous fera connatre sa
rponse; quant  moi, je ne puis que vous dire que mon vote vous est
acquis... et il compte!

On voit,  cette brusque demande en mariage, que Georges Lorris tait un
homme de dcision rapide. Il ne ressentait, une heure auparavant, aucune
vellit matrimoniale prcise. Il trouvait depuis quelque temps un vrai
plaisir  ces entrevues tlphonoscopiques avec la jeune tudiante, sans
chercher  se rendre compte des sentiments qui lui en faisaient trouver
l'habitude si douce. La vue des larmes d'Estelle lui avait subitement
rvl l'tat de son coeur, et, sans hsiter, il avait pris la
rsolution de lier sa vie  la sienne. Il avait vingt-sept ans, il tait
libre de ses actes et il tait plus que suffisamment riche pour deux.

Il ne se dissimulait pas que des difficults pouvaient se prsenter du
ct de sa famille  lui. Son pre avait d'autres ides. Prcisment, le
jour de la tournade, Philox Lorris lui avait dvelopp son plan
matrimonial: _trouver une doctoresse pourvue des plus hauts diplmes,
une vraie cervelle scientifique, une femme srieuse et assez mre pour
avoir la tte dbarrasse de tout vestige d'ide futile_... Georges
frissonnait en se rappelant les expressions de Philox Lorris. Brr...!
Rien que cette menace suffisait pour le dcider  brusquer la situation.

Le soir, lorsque M. Lacombe rentra pour le dner, Georges Lorris, arriv
par le tube pneumatique d'Interlaken, dbarqua d'arocab 
Lauterbrunnen-Station presque en mme temps que lui. Mme Lacombe avait 
peine eu le temps de prvenir son mari.

[Illustration: Mlle LA DOCTORESSE BARDOZ.]

Mon ami, la journe est solennelle! avait-elle dit  son mari, en
prenant sa figure des grands jours; tu ne sais pas ce qui arrive 
Estelle? Prpare-toi  entendre quelque chose de grave... Ne cherche pas
 deviner... Prpare-toi seulement...

--Je m'en doute, rpondit M. Lacombe. J'ai demand la communication pour
savoir le rsultat de son examen, et vous ne m'avez pas rpondu... Elle
est refuse, parbleu, encore refuse!

--Il s'agit bien de ces vtilles! fit Mme Lacombe avec un superbe
haussement d'paules. Dieu merci, elle ne sera pas ingnieure; non, elle
ne le sera pas! Voil: on nous demande notre fille en mariage; moi, j'ai
dit oui, et, quand j'ai dit oui, j'espre que M. Lacombe ne dira pas
non!

--Mais qui?

[Illustration: LA SERVANTE GRETTLY.]

--Mon gendre, dit Mme Lacombe avec emphase, s'appelle M. Georges Lorris,
fils unique de l'illustre Philox Lorris!

M. Lacombe,  ce nom, se laissa tomber sur une chaise. C'tait le coup
de thtre que mditait Mme Lacombe. Contente de l'effet produit, elle
s'assit en face de son mari.

[Illustration: GRAND CHOIX D'AIEUX. QUELLE INFLUENCE ATAVIQUE VA
DOMINER?]

Oui, M. Georges Lorris adore notre fille, je m'en doutais, vois-tu, et
Estelle l'aime aussi.

--Tu rves! Le fils de Philox Lorris! Songe  la distance qui existe
entre nous et le grand Philox Lorris!... entre notre situation modeste,
et...

--Modeste, j'en conviens, mais  qui la faute, monsieur?

[Illustration: GEORGES REMONTA EN AROCAB VERS ONZE HEURES.]

Et puis assez de Philox, le grand Philox, l'illustre Philox, l'immense
et vertigineux Philox, ce n'est pas lui qu'Estelle pouse!... C'est un
jeune homme moins immense, mais plus aimable.

--Mais la dot? lui as-tu dit qu'Estelle...

--Une dot! Nous nous occupons bien de ces misres... Quel bourgeois tu
fais!

L'arrive de Georges Lorris interrompit l'entretien. Il n'tait jamais
venu  Lauterbrunnen-Station. Jusqu' prsent, le jeune homme avait
communiqu avec le chalet Lacombe uniquement par Tl. Il tait un peu
mu, il allait se trouver rellement en prsence d'Estelle.
Qu'allait-elle dire? Il lui venait des craintes; si, par malheur, elle
n'avait pas le coeur libre, si elle allait le repousser!

Il fut bientt rassur. L'accueil de Mme Lacombe lui montra que tout
allait bien, et lorsque enfin Estelle parut toute confuse et ple
d'motion, une douce pression de main fut la rponse  la question
muette que posaient les yeux inquiets du jeune homme.

Il passa une soire charmante au chalet Lacombe, et, quand il remonta en
arocab, vers onze heures, pour regagner le tube d'Interlaken, les
larges rayons de lumire lectrique du phare clairant fantastiquement
les montagnes, perant l'obscurit des valles et faisant tinceler
comme des escarboucles les normes pics, et luire les glaciers ainsi que
des coules de diamants, lui semblaient, comme des promesses d'avenir
lumineux, clairer devant lui une longue existence de bonheur.

Bien entendu, Philox Lorris bondit de colre et d'tonnement, lorsque,
le lendemain matin, son fils lui fit part de sa dtermination en
sollicitant son consentement. Philox eut un violent accs d'loquence
rageuse. Eh quoi! son fils n'attendait pas qu'il lui et dcouvert la
doctoresse en toutes sciences, la femme _scientifique_, la fiance
srieuse et mre qu'il lui avait promise! Eh quoi! il allait dranger
tous ses plans, ruiner toutes ses esprances avec ce sot mariage...

La slection! la slection! Tu mconnais la grande loi de la
slection... Ce n'est pourtant pas d'aujourd'hui que la science a donn
raison aux vieilles ides d'autrefois et reconnu que la slection tait
la base de toutes les aristocraties... En notre temps de dmocratie 
outrance, on a tout de mme t forc d'en rabattre et de s'incliner
devant la force de la vrit... Mon garon, les anciennes aristocraties
avaient raison de se montrer hostiles  la msalliance!

Il a bien fallu le reconnatre, oui, de toute vidence, les races de
rudes soldats et de fiers chevaliers des ges rvolus, en
s'entre-croisant et s'alliant toujours entre elles, fortifiaient les
hautes qualits de vaillance qui les distinguaient et lgitimaient leur
belle fiert, et aussi ces prtentions qu'on leur reproche  la
domination sur des sangs moins purs.

Oui, la dcadence a commenc, pour ces vieilles races, le jour o le
sang des fiers barons s'est mlang avec le sang des enrichis, et ce
sont les msalliances ritres qui ont tu la noblesse! Dmonstration
scientifique trs facile: Prenons un descendant de Roland le paladin,
fils de trente gnrations de superbes chevaliers... Que ce fils des
preux pouse une fille de traitant, et voil soudain cette crme du sang
des preux annihile dans le fruit de cette union, noye par un afflux de
sang trs diffrent!... Voil que, par l'atavisme, l'me d'anctres
maternels, petits boutiquiers ou gens de finance, braves revendeurs
d'piceries ou malttiers concussionnaires, va renatre dans le corps de
ce descendant du paladin Roland!... Que recouvrira maintenant le pennon
du paladin?... Allez-y voir! quelque chose de bon peut-tre, quelque
chose de douteux ou de mdiocre! Pauvre Roland, quelle grimace il fera
l-haut!... Vois-tu, on ne saurait trop se proccuper de ces
questions... Il faut toujours songer  ses descendants et ne pas les
exposer  loger dans leurs corps des mes dont on ne voudrait pas pour
soi... Nous sommes aujourd'hui, nous autres, une aristocratie,
l'aristocratie de la science! Songeons aussi  fonder, par une slection
bien tudie, une race vraiment suprieure! Je ne veux pas, dans ma
famille, de renaissances ancestrales dsagrables. Je ne veux pas
m'exposer  voir renatre, dans un petit-fils  moi, Philox Lorris,
l'me d'un grand-papa du ct maternel, qui aura t un brave homme
peut-tre, mais un simple brave homme! Les recherches sur l'atavisme
l'ont tabli, et la photographie, depuis un sicle, nous a fourni des
documents tout  fait probants quant aux ressemblances physiques:
l'enfant qui nat reproduit toujours un type familial plus ou moins
lointain--absolument et trait pour trait souvent--souvent aussi mlang
de traits divers pris  plusieurs autres types dans l'une ou dans
l'autre famille!... Eh bien! il en est de mme pour les qualits
intellectuelles: on les tient aussi d'un anctre ou de plusieurs... Il y
a comme un capital spirituel dans une race, rservoir pour la
descendance; la nature puise au hasard dans ce capital pour remplir ce
petit crne qui nat... Elle en met plus ou moins, tant mieux si elle a
fait bonne mesure, tant pis si elle a t chiche; c'est au hasard de la
fourchette, tant pis si nous n'avons que des rogatons! dans tous les
cas, elle ne peut puiser que dans ce capital amass par les anctres et
augment peu  peu par les gnrations!...

C'est donc  nous de bien choisir nos alliances, pour apporter  notre
race un supplment de qualits, pour mettre nos descendants  mme de
puiser dans un capital intellectuel plus considrable... coute, tu
connais les Bardoz; ce nom reprsente, du ct du pre, trois
gnrations de mathmaticiens des plus distingus; du ct de la mre,
un astronome et un grand chirurgien, plus un grand-oncle qui avait du
gnie, puisque c'est lui qui a invent les tubes lectriques
pneumatiques remplaant les chemins de fer de nos anctres... Une belle
famille, n'est-ce pas? Eh bien! il y a une demoiselle Bardoz,
trente-neuf ans, doctoresse en mdecine, doctoresse en droit,
archi-doctoresse s sciences sociales, mathmaticienne de premier ordre,
une des lumires de l'conomie politique et en mme temps brillante
sommit mdicale! Je te la destinais. Je voyais en elle la compensation
indispensable  ta lgret...

[Illustration: RECHERCHES SUR L'ATAVISME.--LUTTE D'INFLUENCES
ANCESTRALES.]

Georges Lorris eut un geste d'effroi et tenta d'interrompre la
confrence de son pre. Il entreprit un portrait d'Estelle Lacombe.

Mlle Bardoz ne te plat pas, continua Philox Lorris, sans faire
attention  l'interruption; soit, j'en ai une autre: Mlle Coupard, de la
Sarthe, trente-sept ans seulement, femme politique des plus
remarquables, future ministresse, fille de Jules Coupard, de la Sarthe,
l'homme d'tat de la Rvolution de 1935, dictateur lu pendant trois
quinquennats conscutifs, petite-fille de l'illustre orateur, Lon
Coupard, de la Sarthe, qui fit partie de dix-huit ministres... Union de
la haute science et de la haute politique, ainsi les plus belles
ambitions sont permises  nos descendants... Arriver  prendre en mains
la direction des peuples,  influer sur les destines de l'humanit par
la science ou la politique, voil ce que nous pouvons rver!...

--Voil celle que j'pouserai, et pas d'autre, ni la snatrice Coupard,
de la Sarthe, ni la doctoresse Bardoz, dclara Georges, en mettant une
photographie d'Estelle entre les mains de son pre: c'est Mlle Estelle
Lacombe, de Lauterbrunnen-Station... Elle n'est pas doctoresse ni femme
politique, mais...

[Illustration: LA SNATRICE COUPARD, DE LA SARTHE.]

--Attends donc, je connais ce nom, dit Philox Lorris; il est venu
l'autre jour une dame Lacombe, qui m'a dit un tas de choses que je n'ai
pas bien comprises, qui m'a trait d'ours, parlant  mon phonographe, et
qui, finalement, m'a fait hommage d'une paire de pantoufles brodes par
elle... Attends, mon appareil l'a photographie comme tous les
visiteurs, pendant qu'elle exposait l'objet de sa visite... Tiens, la
voici; connais-tu cette dame?

--C'est la mre d'Estelle, fit Georges Lorris en examinant la petite
carte.

--Trs bien, je m'explique tout; elle a mme ajout que tu tais un
aimable jeune homme... Je comprends sa prfrence! Eh bien! je ne donne
pas mon consentement. Tu pouseras Mlle Bardoz!

--J'pouserai Mlle Estelle Lacombe!

--Voyons, pouse au moins Mlle Coupard, de la Sarthe!

--J'pouserai Mlle Estelle Lacombe.

--Va-t'en au diable!!!

[Illustration: C'EST LA MRE D'ESTELLE, FIT GEORGES.]




[Illustration: LE VOYAGE DE NOCES DE PHILOX LORRIS.]

V

Sduisant programme de _Voyage de fianailles_.--L'ingnieur mdical
Sulfatin et son malade.--Tout aux affaires.--Le pauvre et fragile
animal humain d'aujourd'hui.


Georges Lorris n'tait pas homme  se dcourager pour un refus bien
prvu. Il renouvela tous les jours ses instances, subit tous les jours
un assaut de Philox Lorris, qui s'obstinait  lui jeter  la tte ces
deux sduisantes incarnations de la femme moderne, Mlles la snatrice
Coupard, de la Sarthe, et la doctoresse Bardoz.

Cependant, Mme Philox Lorris, ayant vu la famille Lacombe et s'tant
trouve tout de suite sduite par le charme d'Estelle, avait pris le
parti de son fils. Disons bien vite que, si sa petite enqute n'avait
pas tourn  l'avantage de la famille Lacombe, elle et t dsole de
se trouver de l'avis de son grand homme de mari... pour la premire
fois.

Il fallut quatre ou cinq mois de luttes intestines assez violentes et de
combats renouvels chaque jour pour amener M. Philox Lorris  abandonner
Mlles Bardoz et Coupard, de la Sarthe, et  consentir enfin au _Voyage
de fianailles_.

Le Voyage de fianailles, sage coutume que nos aeux n'ont pas connue, a
remplac, depuis une trentaine d'annes, le voyage de noces d'autrefois.
Ce voyage de noces, entrepris par les jeunes maris de jadis aprs la
crmonie et le repas traditionnels, ne pouvait servir  rien d'utile.
Il venait trop tard. Si les jeunes poux, tout  l'heure presque
inconnus l'un  l'autre, dcouvraient aprs la noce, dans ce long et
fatigant tte--tte du voyage, qu'ils s'taient illusionns
mutuellement et que leurs gots, leurs ides, leurs caractres vrais ne
concordaient qu'imparfaitement, il n'y avait nul remde  ce douloureux
malentendu, nul autre que le divorce, et, quand on ne se dcidait pas 
recourir  cette amputation qui ne pouvait se faire sans douleur ou tout
au moins sans drangement, il fallait se rsigner  porter toute la vie
la lourde chane des forats du mariage.

[Illustration: FIANCS PARTANT POUR LE VOYAGE DE FIANAILLES.]

Aujourd'hui, quand un mariage est dcid, quand tout est arrang,
contrat prpar, mais non sign, les futurs, aprs un petit lunch
runissant seulement les plus proches parents, partent pour ce qu'on
appelle le Voyage de fianailles, accompagns seulement d'un oncle ou
d'un ami de bonne volont. Ils vont, libres de toute crainte, avec leur
mentor discret, faire leur petit tour d'Europe ou d'Amrique, courant
les villes ou se portant, suivant leurs gots, vers les curiosits
naturelles des lacs et des montagnes.

[Illustration: LA COURSE A L'ARGENT]

[Illustration: Chacun s'en va de son ct.]

Dans le tracas du voyage, des courses de montagne, des parties sur les
lacs ou des promenades ariennes,  l'htel, aux tables d'hte, les
jeunes fiancs ont le temps et la facilit de s'tudier et de se bien
connatre.

[Illustration: L'PREUVE A RVL QUELQUES INCOMPATIBILITS.]

C'est alors, en ce quasi tte--tte de plusieurs semaines, que les
vrais caractres se rvlent, que les vraies qualits s'aperoivent, que
les petits dfauts se devinent et les grands aussi, quand il y en a. Et
alors, si l'preuve a rvl aux fiancs quelques incompatibilits, on
ne s'obstine pas. Un seul mot de l'un d'eux en dbarquant suffit--avec
une petite signification par huissier pour la rgularit--et, sans
discussion, sans brouille, le projet d'union est abandonn, le contrat
prpar est dchir et chacun s'en va de son ct, libre et tranquille,
soupirant largement, avec soulagement, avec le sentiment d'avoir chapp
 un grand danger, et prt  recommencer l'preuve avec un autre ou une
autre.

La statistique nous apprend que, l'an dernier, en 1954, en France,
22-1/2 pour 100 seulement des Voyages de fianailles aboutirent au
rsultat ngatif, 77-1/2 ont fini par le mariage dfinitif. La morale a
gagn  ce changement de coutumes; grce aux Voyages de fianailles, le
chiffre des divorces a baiss considrablement.

Soit, dit enfin Philox Lorris, fatigu de lutter et pris d'ailleurs par
les soucis d'une importante invention nouvelle; soit, faites toujours
votre Voyage de fianailles, puisque tu le veux, mais rappelle-toi que
a n'engage  rien... nous verrons aprs.

Georges Lorris ne se fit pas rpter deux fois la permission; il courut
 Lauterbrunnen-Station et, les dmarches ncessaires faites, les
arrangements pris, il fixa lui-mme le jour du dpart.

Nous verrons aprs, a murmur Philox Lorris en donnant son
consentement, et un sourire sardonique a pass sur sa figure. Ce savant
pessimiste est persuad--hlas! son exprience personnelle le lui a
donn  croire--qu'il n'y a pas d'affection qui rsiste aux mille ennuis
du voyage en tte  tte, pour ces deux jeunes gens presque inconnus
encore l'un  l'autre. Il se rappelle son voyage de noces  lui, car, en
ce temps-l, l'usage n'tait pas encore adopt de faire voyager les
fiancs. Il est revenu brouill avec Mme Philox Lorris, aprs quinze
jours d'excursion seulement, mais trop tard pour s'en aller sans
crmonie chacun de son ct, M. le maire et M. le cur y ayant pass.
En dbarquant du tube, M. et Mme Philox Lorris mirent les avous en
campagne pour obtenir le divorce par consentement mutuel. Mais cela
ncessitait une foule de pas et de dmarches, de drangements, de
rendez-vous chez les hommes de loi, de sances dans les greffes et chez
les juges, et le volcanique Philox, press par ses inventions et
dcouvertes, n'avait pas de temps  gcher aussi absurdement.

Ayant termin ses travaux de perfectionnement des appareils aviateurs,
il fondait d'immenses ateliers de construction d'aronefs et
d'aropaquebots en cellulod rendu incombustible, avec membrure
d'aluminium, et jetait dans la circulation, avec un succs prodigieux,
l'_Aroflchette_, qu'il avait invente, ou plutt dont il avait trouv
le principe, tant encore sur les bancs des coles, en se livrant, les
jours de cong, sur son aroflche de collgien,  de vertigineuses
courses de fond. Ce vhicule, d'une si parfaite scurit et d'une si
facile manoeuvre qu'on peut sans danger le mettre entre les mains des
enfants pour leur faire donner leurs premiers coups d'aile, fit la
fortune non pas seulement de Philox Lorris, mais aussi d'une foule de
fabricants de tous pays, qui lancrent aussitt des quantits
d'appareils aviateurs  peu prs semblables et quelque peu entachs de
contrefaon.

Mais l'inventeur songeait  bien autre chose qu' leur faire des procs.
Et le temps pour cela, grand Dieu! Philox Lorris, appliquant ses
facults  des travaux d'un autre genre, tait en train de monter une
grande affaire d'ditions phonographiques.

[Illustration: L'AROFLCHETTE: PREMIERS COUPS D'AILE.]

O Bibliophonophiles! vous les connaissez ces phono-livres Philox Lorris,
ces clichs de chevet si souvent couts, et que nous aimons tous 
reprendre aux bonnes soires d'hiver, aux heures de repos comme aux
nuits d'insomnie! Tous les rudits gardent prcieusement dans leurs
_Phonoclichothques_ ces superbes ditions des chefs-d'oeuvre de toutes
les littratures, d'une diction admirable et pure, clichs avec tant de
perfection, d'aprs les auteurs eux-mmes, pour les contemporains, ou,
pour les oeuvres d'autrefois, d'aprs les artistes, les confrenciers,
les _liseurs_ les plus clbres. Philox lanait alors son _Histoire
universelle_ en douze clichs, sa clbre _Anthologie potique_ de dix
mille morceaux phonographis, contenus en une bote porte sur une
colonne antique et surmonte d'un buste d'Homre, de Dante, de Hugo ou
de Lamartine, au choix. Il lanait un _Grand Dictionnaire_
mcanico-phonographique, dont il se vendit trois millions d'exemplaires
en dix ans, et un _Manuel du bachot_ en quatre mille leons
phonographies, sans prjudice de sa bibliothque de romans modernes,
clichs garantis trois mois pour la vente, ou servis  raison d'un
volume par jour aux abonns, par la _Librairie phonographique_ qu'il
avait fonde en commandite.

Ainsi occup, l'esprit accapar par mille entreprises diverses en sus de
ses recherches et travaux en cours, Philox Lorris ne pouvait gure
frquenter le Palais de justice. C'est  peine s'il pouvait voler  la
science le temps de confrer tlphoniquement pendant deux minutes tous
les quinze jours avec son avocat.

Le divorce tranant, Philox fit quelques concessions, il se montra un
peu plus gracieux  la maison et se raccommoda avec Mme Lorris pour
avoir l'esprit libre et pouvoir se consacrer plus compltement  son
laboratoire.

[Illustration: Anthologie des potes en 10,000 pices phonographies.]

Quand il disposa d'un peu plus de temps, toutes les affaires
industrielles lances par lui pouvant se passer de sa direction, les
hostilits recommencrent; mais d'autres proccupations de recherches et
de dcouvertes nouvelles le reprirent, et l'instance en divorce trana
encore. Le mnage alla ainsi de brouilles en raccommodements jusqu'au
jour o Philox s'aperut que ces brouilles tournaient, en dfinitive, au
profit de la science, puisque les discussions habituelles avec Mme
Lorris taient comme des coups de fouet pour son esprit, qui
l'empchaient de s'affadir dans la mollesse et la tranquillit, et qui
surexcitaient ses nerfs.

Nous verrons, se disait donc Philox Lorris, fort de son exprience
personnelle; du voyage rsulteront des ennuis, les ennuis produiront de
petits chocs, les petits chocs des dsillusions, les dsillusions de
grandes brouilles! Je m'arrangerai, d'ailleurs, pour faire natre ces
ennuis et ces petits chocs... Nous allons bien voir!

Il se chargea de tous les prparatifs du voyage. Au lieu de mettre son
aroyacht de voyage  la disposition des fiancs, il leur donna une
simple aronef d'un confortable plus sommaire et il choisit lui-mme les
compagnons des deux jeunes gens. Georges Lorris, tout entier  ses
esprances, heureux de voir son pre s'amadouer, ne fit aucune objection
et accepta toutes ces dispositions.

[Illustration: UN RUDIT DANS SA PHONOCLICHOTHQUE.]

Le djeuner de fianailles eut lieu  l'htel Lorris. M. et Mme Lacombe
arrivrent avec Estelle par un train de tube du matin. Philox se montra
rempli d'attentions pour Mme Lacombe, qui restait un peu gne par le
souvenir de sa conversation avec le phonographe de l'illustre savant.

Vous voyez, chre madame, lui dit-il, que j'ai eu soin de mettre les
pantoufles que vous avez eu l'amabilit de m'offrir, vous savez, le jour
o certaine dame anglaise s'en vint me traiter de vilain ours... Mais je
confonds peut-tre, est-ce bien la dame anglaise qui...

--C'tait la dame anglaise, dit vivement Mme Lacombe; et je vous prie de
croire que, dans l'ascenseur qui nous a transportes  l'embarcadre,
j'ai vertement relev l'inconvenance de cette insulaire!

[Illustration: Bagages pour voyages de fianailles.]

--Je n'en doute pas et je vous en offre tous mes remerciements.

Philox Lorris avait trac le plan du Voyage de fianailles; au dessert,
il remit ce programme  son fils.

Mes chers enfants, dit-il, tout a t prpar par mes soins pour vous
rendre ce voyage agrable et profitable; vous trouverez dans vos bagages
tous les livres et instruments ncessaires, sextants, cartes, guides,
statistiques, questionnaires, compas, prouvettes, etc. Voici le
programme, rempli, comme vous allez le voir, de vraies attractions:

Visite des hauts fourneaux lectriques, forges et laminoirs de
Saint-tienne; tudes et rapports sur les diverses amliorations
apportes depuis une dizaine d'annes, etc.

Visite du grand rservoir central d'lectricit d'Auvergne; en tablir
un relev complet, plan, coupe et lvation, avec notices explicatives
dtailles; tudier le systme de volcans artificiels adjoint  ce grand
rservoir, dvelopper des considrations sur l'avenir des grandes
exploitations de la force lectrique, etc.

tude, dans l'ancien bassin houiller de Flandre, des tablissements de
la grande Entreprise de transformation lectrique du mouvement
plantaire en force motrice transportable  distance et distribuable en
quantits infinitsimales; tablissements qui se fondrent lors de
l'puisement des houillres et sauvrent les industries de la rgion
d'une ruine complte, etc... Trouver quelques applications nouvelles si
possible ou quelques simplifications aux procds, etc...

Que dites-vous de cela? Vous ai-je prpar un voyage charmant? dit
Philox Lorris en tendant cet attrayant programme avec un carnet de
chques  son fils.

Superbe! rpondit le jeune homme en mettant programme et carnet dans sa
poche.

Estelle n'osa rien dire; mais, au fond du coeur, elle trouva les
attractions un peu faibles. La courageuse Mme Lacombe seule hasarda
quelques observations.

Est-ce bien un Voyage de fianailles? fit-elle; il me semblait qu'une
bonne petite excursion au Parc europen d'Italie,  Gnes, Venezia la
Bella, Rome, Naples, Sorrente, Palerme, en poussant, de ville d'eaux en
ville d'eaux, jusqu' Constantinople, par Tunis, le Caire, etc., et
mieux fait l'affaire.

On est fatigu de voir cela par Tl, rpondit le grand Philox, tandis
qu'on revient, d'un bon voyage d'tudes, bourr d'ides nouvelles...

Tenez, demandez  Mme Lorris; nous avons fait notre voyage de noces
dans les centres industriels d'Amrique, allant d'usine en usine; je
suis sr, bien qu'elle n'ait pas adopt la carrire scientifique et
n'ait pas voulu s'associer  mes travaux, que Mme Lorris n'en a pas
moins rapport de Chicago les meilleurs souvenirs...

Le djeuner ne trana pas, M. Philox Lorris tant press de retourner 
son laboratoire. Il ne monta mme pas  l'embarcadre pour assister au
dpart des fiancs et se contenta de remettre  son fils un clich
phonographique.

Tiens, voici mes souhaits de bon voyage, mes effusions paternelles et
mes dernires recommandations; je les ai prpares en me dbarbouillant
ce matin; au revoir!

Les fiancs ne partaient pas seuls. Les compagnons exigs par les
convenances taient le secrtaire gnral particulier de Philox Lorris,
M. Sulfatin, et un grand industriel, M. Adrien La Hronnire, autrefois
associ aux grandes entreprises de Philox, actuellement retir des
affaires pour cause de sant.

Pendant que les voyageurs s'installent dans l'aronef, il convient de
prsenter ces deux personnages. Le secrtaire Sulfatin est un grand,
fort et solide gaillard, marquant environ trente-cinq ou trente-six ans,
large d'paules, bti carrment, un peu rugueux de manires et de
physionomie inlgante, mais extrmement intelligente, avec des yeux
extraordinaires, vifs, perants, d'un clat de lumire lectrique. Ce
nom de Sulfatin peut sembler bizarre, mais on ne lui en connat pas
d'autre.

[Illustration: UNE LIBRAIRIE PHONOGRAPHIQUE.]

[Illustration: Le Voyage de Fianailles

Hliog. & Imp. Lemercier, Paris.]

Il y a une mystrieuse lgende sur le secrtaire gnral de Philox
Lorris. D'aprs ces on dit, accepts pour vrits dans le monde savant,
Sulfatin n'a ni pre ni mre, sans tre orphelin pour cela, car il n'en
a _jamais_ eu, jamais!... Sulfatin n'est pas n dans les conditions
normales--actuelles du moins--de l'humanit; Sulfatin, en un mot, est
une cration; un laboratoire de chimie a entendu ses premiers
vagissements, un bocal a t son berceau! Il est n, il y a une
quarantaine d'annes, des combinaisons chimiques d'un docteur
fantastique, au cerveau enflamm par des ides tranges, parfois
gniales, mort fou, aprs avoir puis sa fortune et son cerveau en
recherches sur les grands problmes de la nature. De toutes les
dcouvertes de l'immense gnie sombr si malheureusement dans
l'alination mentale avant d'avoir pu conduire  bonne fin ses
recherches et ses miraculeuses expriences, il ne reste que la
rsurrection d'une ammonite comestible disparue depuis l'poque
tertiaire, et cultive maintenant sur nos ctes par grands bancs, qui
font une srieuse concurrence aux tablissements ostricoles de Cancale
et d'Arcachon; un essai d'ichtyosaure, qui n'a vcu que six semaines, et
dont le squelette est conserv au Musum, et enfin Sulfatin, chantillon
produit artificiellement de l'homme naturel, primordial, exempt des
dformations intellectuelles amenes au cours d'une longue suite de
gnrations.

[Illustration: L'HOTEL DE PHILOX LORRIS.]

Le docteur ayant emport son secret dans la tombe, personne ne sait au
juste ce qu'il y a de vrai dans la mystrieuse origine attribue 
Sulfatin. En tout cas, les observateurs qui l'ont suivi depuis son
enfance n'ont jamais pu dcouvrir en lui aucune trace de ces penchants,
de ces ides prconues, de ces prfrences d'instinct que nous
apportons en venant au monde, que nous tenons d'anctres lointains et
qui germent dans notre cerveau et se dveloppent d'eux-mmes. L'esprit
de Sulfatin, cerveau neuf, terrain absolument vierge, se dveloppait
rgulirement et logiquement, suivant ses observations personnelles.
Extrmement intelligent, manifestant une vritable fringale, pour ainsi
dire, d'tude et de science, Sulfatin, ayant toujours vcu dans un
milieu scientifique, devint peu  peu un ingnieur mdical de premier
ordre. Et, si l'esprit progressait sans cesse, le corps aussi se
dveloppait admirablement, dfiant toute attaque des microbes
innombrables et de toute nature parmi lesquels nous sommes condamns 
voluer. Cet organisme tout neuf, sans aucune tare ni dfectuosit
physiologique atavique, ne donnait  peu prs aucune prise aux maladies
qui nous guettent tous et trouvent, hlas! trop souvent le terrain
prpar.

L'autre compagnon de voyage, M. Adrien La Hronnire, n'est pas taill
sur le modle de Sulfatin, le pauvre hre! Regardez cet homme chtif et
maigre, long plutt que grand, aux yeux caves abrits sous un lorgnon,
aux joues creuses sous un front immense, au crne rond et lisse
semblable  un oeuf d'autruche pos dans une espce de coton rare et
filandreux, tout ce qui reste de la chevelure, reli par quelques mches
 une barbe rare et blanche. Cette tte bizarre tremble et oscille
constamment dans le faux-col qui soutient le menton, elle se relie  un
corps lamentable et macabre, ayant l'apparence d'un squelette habill
dont on s'tonne de ne pas entendre claquer et cliqueter les os au
moindre souffle.

Pauvre dbris humain, hlas! triste _invalide civil_, carcasse ride,
broye, triture, concasse et dcortique pour ainsi dire, par tous les
froces engrenages, les courroies infernales, les rouages  l'allure
frntique de cette terrible machinerie de la vie moderne.

Vous donnerez par politesse  ce pauvre monsieur un peu moins de
soixante-dix ans, pensant le rajeunir, et, en ralit, ce vnrable
aeul n'en a que quarante-cinq!

Oui, Adrien La Hronnire est l'image parfaite, c'est--dire pousse
jusqu' une exagration idale, de l'homme de notre poque anmie,
nerve; c'est l'homme d' prsent, c'est le triste et fragile animal
humain, que l'outrance vraiment lectrique de notre existence haletante
et enfivre use si vite, lorsqu'il n'a pas la possibilit ou la volont
de donner, de temps en temps, un repos  son esprit tordu par une
tension excessive et continuelle, et d'aller retremper son corps et son
me chaque anne dans un bain de nature rparateur, dans un repos
complet, loin de Paris, ce tortionnaire impitoyable des cervelles, loin
des centres d'affaires, loin de ses usines, de ses bureaux, de ses
magasins, loin de la politique et surtout loin de ces tyranniques agents
sociaux, qui nous font la vie si nervante et si dure, de tous les
Tls, de tous les phonos, de tous ces engins sans piti, pistons et
moteurs de l'absorbante vie lectrique au milieu de laquelle nous
vivons, courons, volons et haletons, emports dans un formidable et
fulgurant tourbillon!

[Illustration: M. Adrien La Hronnire.]

La profonde et lamentable dchance physique des races trop affines
apparat nettement chez cet infortun bipde, qui n'a presque plus
l'apparence humaine. Des chantillons semblables du Roi de la cration
se rencontrent aujourd'hui par milliers dans nos grandes villes, dans
les centres d'affaires o la vie moderne, avec ses terribles exigences,
ravage les organismes nervs ds la naissance et surexcits
intellectuellement ensuite par la culture  outrance du cerveau, par la
srie ininterrompue d'examens torturants, qui se poursuit, du
commencement  la fin, de l'entre  la sortie, dans presque toutes les
carrires, pour l'obtention des innombrables brevets et diplmes
indispensables.

Les tentatives de rnovation par la gymnastique, par les exercices
physiques, logiquement ordonns et conduits, entreprises au sicle
dernier, n'ont pas russi. Aprs quelques succs relatifs et une
certaine vogue au commencement, gymnastique et entranement raisonn ont
t abandonns, le temps accapar par les tudes ou dvor par le
travail manquant d'abord et les forces ensuite.

Les gnrations, de plus en plus dbilites par le travail crbral
excessif, par le surmenage intellectuel impos par les circonstances,
surmenage auquel personne ne pouvait se soustraire, ont bientt cess la
lutte; elles ont renonc  ce contrepoids si ncessaire des exercices
corporels, et se sont laiss abattre peu  peu par l'anmie et coucher
l'une aprs l'autre sur le champ de bataille, puises avant l'ge.

[Illustration: On rve affaires.]

Les mdecins, effrays par cette dgnrescence impossible  enrayer,
ont, il est vrai, lorsqu'il a fallu renoncer  la lutte par les
exercices physiques, essay d'un autre moyen et tent quelques essais de
reconstitution des races trop affines par des croisements intelligents,
unissant quelques fils de crbraux uss  de solides campagnardes
dcouvertes  grand'peine au fond de quelque village cart, ou quelques
ples et frles descendantes d'ultra-civiliss  de grossiers portefaix
ngres sachant  peine lire et crire, cueillis dans les ports du Congo
ou des lacs africains.

Mais, pour que ces tentatives de reconstitution eussent quelque action
sur l'avenir de la race, il faudrait l'ingrence de l'tat et une
rglementation obligatoire des mariages. Une reconstitution impose par
dcret, entreprise en grand et poursuivie avec mthode pendant plusieurs
gnrations donnerait certainement de bons rsultats; par malheur, les
circonstances politiques n'ont point, malgr l'urgence, permis jusqu'ici
au gouvernement d'entrer courageusement dans cette voie et d'assumer ces
nouvelles responsabilits.

Nous ne sommes pas mrs pour cette ide, nous admettons qu'un
gouvernement dispose  son gr de l'existence des citoyens et sme par
le monde les cadavres des gouverns, nous ne concevons pas encore un
gouvernement vritablement pre de famille, se proccupant, au
contraire, des hommes  natre et songeant  leur assurer par de sages
mesures, autant que possible, un organisme sain et robuste.

Voil dans ce funbre pouvantail  moineaux, dans le flageolant Adrien
La Hronnire, le descendant des gaillards robustes que nous dpeignent
les vieux historiens, le fils des Gaulois endurcis  toutes les luttes
et bravant,  demi nus, toutes les intempries, le fils des Francs
gigantesques, des rudes Normands, des soudards vigoureux du Moyen ge
qui voluaient sous des carapaces de fer et maniaient des armes d'un
poids formidable! Le petit-fils, hlas! ressemble moins  ces anctres 
la chair dure et au sang chaud, qu' un grotesque macaque tremblant de
snilit!

[Illustration: LE SURMEN DANS LA COUVEUSE.]

Pauvre La Hronnire! Soumis depuis ses plus tendres annes  la plus
intensive culture, il eut, au jour de son dix-septime printemps, un
diplme de docteur en toutes sciences et son grade d'ingnieur. O joie!
il sortait avec un des premiers numros d'_International scientific
Industrie Institut_, et, muni des meilleures armes intellectuelles, se
jetait dans la mle avec la volont d'arriver le plus vite possible 
la fortune.

Aujourd'hui que le cot de la vie est mont si fabuleusement, quand le
petit rentier qui possde un million peut  peine vivoter de son revenu
dans un coin retir de campagne, songez  ce que le mot fortune peut
reprsenter de millions!

Hypnotis par l'clat de ce mot magique, notre La Hronnire se jeta
dans l'engrenage; corps, me et pense, tout en lui fut aux affaires.
Attach au laboratoire de Philox Lorris, il devint bientt, de
collaborateur de ses hautes recherches, associ  quelques-unes de ses
grandes entreprises.

Pendant des annes, il ne connut pas le repos. A notre poque, si le
corps a le repos des nuits--aprs les longues veilles, bien
entendu,--l'esprit enfivr ne peut s'arrter et, machine trop bien
lance, il continue le travail pendant le sommeil. On rve affaires, on
dort un sommeil cahot dans le perptuel cauchemar du travail, des
entreprises en cours, des besognes projetes...

Plus tard! Je n'ai pas le temps!... Plus tard!... Quand j'aurai fait
fortune! se disait La Hronnire lorsque des aspirations au calme lui
venaient par hasard.

A plus tard les distractions!  plus tard le mariage! La Hronnire se
plongeait davantage dans l'tude et le travail pour arriver plus vite 
son but.

Mais lorsqu'il toucha enfin ce but: la fortune, la brillante fortune,
qui devait lui permettre toutes les joies si longtemps repousses,
l'opulent Adrien La Hronnire tait un quadragnaire snile, sans
dents, sans apptit, sans cheveux, sans estomac, chin jusqu' la
doublure, us jusqu' la corde, capable tout au plus, avec bien des
prcautions, de vgter encore quelques annes au fond d'un fauteuil,
dans un avachissement complet du corps, aux dernires lueurs d'un esprit
vacillant qu'un souffle peut teindre. Ce fut en vain que les sommits
de la Facult, appeles  la rescousse, essayrent, par les plus
vigoureux toniques, de redonner un peu de vigueur  ce vieillard
prmatur, de galvaniser cet infortun millionnaire; tous les systmes
essays ne produisirent gure que des mieux passagers et ne russirent
qu' enrayer un tout petit peu l'affaiblissement.

C'est alors que Sulfatin, ingnieur mdical des plus minents, esprit
audacieux cherchant l'au del de toutes les ides et de tous les
systmes connus, entreprit de _reprendre en sous-oeuvre_ l'organisme
prt  s'crouler et de _rebtir_ l'homme compltement  neuf.

Par trait dbattu et sign, moyennant une srie de primes fortement
ascendantes augmentant par chaque anne gagne, il s'engagea  faire
vivre son malade et  lui rendre pour le moins les apparences de la
sant moyenne au bout de la troisime anne. Le malade se remettait
entirement entre ses mains et s'engageait, sous peine d'un norme
ddit,  suivre compltement et intgralement le traitement institu. La
Hronnire, aprs avoir vcu quelque temps dans une _couveuse_ invente
par le docteur-ingnieur Sulfatin, assez semblable  celle dans laquelle
on lve, pendant les premiers mois, les enfants trop prcoces, commena
lentement  renatre; Sulfatin lui avait donn d'abord pour gouvernante
une ancienne infirmire en chef d'hpital qui le traitait comme un
enfant, l'alimentait au biberon, le promenait dans une petite voiture
sous les arbres du parc Philox-Lorris et rentrait le coucher lorsque le
bercement du vhicule l'avait endormi. Lorsqu'il put remuer et marcher
sans trop de difficults, Sulfatin lui fit abandonner la petite voiture
et permit quelques sorties. C'tait dj un joli rsultat.

[Illustration: LA GOUVERNANTE LE PROMENAIT DANS UN PETITE VOITURE.]

Si ce diable de Sulfatin me prolonge vingt ans, je suis absolument
ruin! gmissait parfois La Hronnire.

--Soyez tranquille, disait Sulfatin; dans cinq ou six ans, lorsque vous
serez suffisamment rtabli, je vous permettrai de rentrer un peu dans
les affaires, lgrement,  petites doses mesures, et vous rattraperez
les primes que vous aurez  me payer... Mais, vous savez, obissance
absolue, ou je vous abandonne en touchant le ddit, le fameux ddit!

[Illustration: NAISSANCE DE SULFATIN.]

--Oui! oui! oui!

Et M. La Hronnire, effray, subissait, sans se permettre la moindre
observation, la direction de l'ingnieur mdical.

M. Philox Lorris, le grand chef, lorsqu'il organisa le Voyage de
fianailles de son fils, en donnant pour compagnons aux jeunes fiancs
cet trange docteur Sulfatin, flanqu de son malade, eut une longue
confrence avec Sulfatin et lui donna de minutieuses instructions:

[Illustration: DERNIRES ARCHITECTURES NAVALES.--LES DONJONS FLOTTANTS]

En deux mots, mon ami, votre rle vis--vis de ces deux fiancs
est trs simple! Ce qu'il me faut, c'est qu'ils reviennent brouills
ou, pour le moins, que cet tourneau de Georges perde en route ses
illusions sur le compte de sa fiance. Vous le savez, parbleu, un
amoureux est un hypnotis et un illusionn; eh bien! rveillons-le,
dsillusionnons-le!... Quelques bonnes projections d'ombre sur l'objet
brillant et l'tincellement cesse... Vous comprenez, n'est-ce pas? que
j'ai d'autres vues pour mon fils: Mlle la snatrice Coupard, de la
Sarthe, ou la doctoresse Bardoz... Et mme, ce qui arrangerait
compltement les choses, si vous tiez adroit, vous l'pouseriez, vous,
cette demoiselle,--je me chargerais de la dot,--ou vous la feriez
pouser  La Hronnire... Il commence  tre prsentable, La
Hronnire! Entendu, n'est-ce pas? En mme temps, comme vous avez votre
malade avec vous, songez aux expriences pour notre grande affaire, que
tous ces tracas pour ces jeunes gens ne doivent pas nous faire oublier.

--Entendu, compris! rpondit Sulfatin.

Comme on le voit, si Philox Lorris avait eu l'air d'accorder  son fils
la fiance de son choix, il n'en avait pas moins conserv une
arrire-pense et il esprait bien, en fin de compte, que, le Voyage de
fianailles termin de la bonne faon par un refroidissement et une
rupture, le sang des Lorris, vici par un anctre artiste, aurait
l'occasion de se revivifier par l'alliance de son fils avec une
doctoresse. Pour tre bien certain d'amener une brouille entre les deux
fiancs, il mettait auprs d'eux un homme sr qui trouverait le moyen de
dsillusionner le jeune Lorris, de lui faire sentir les ennuis de ce
mariage frivole.

[Illustration: ESSAIS DE RECONSTITUTION DES RACES PUISES.]




[Illustration: LA PLAGE DE KERNOL.]

VI

Le _Parc national d'Armorique_ barr  l'industrie et interdit aux
innovations de la science.--Une diligence!--La vie d'autrefois dans
le dcor de jadis.--L'auberge du grand Saint-Yves,  Kernol.--O se
dcouvre un nouveau Sulfatin.


Les vagues de l'Ocan battent doucement en caresse le sable tincelant
et dor d'une crique troite, borde de belles roches, escarpes par
endroits, sur lesquelles se mamelonnent des masses de verdures
suspendues parfois jusqu'au-dessus des flots. Il fait beau, tout sourit
aujourd'hui, le soleil brille, le murmure du flot, comme une douce et
lente chanson, s'lve parmi les roches o l'cume floconne.

Au fond de la crique, prs de quelques barques hisses sur la grve, se
voient quelques vieilles maisons de pcheurs, couvertes d'un chaume
roux, par-dessus lesquelles, au sommet de l'escarpement rocheux, trois
ou quatre menhirs, fantmes des temps lointains, dressent dans le ciel
leurs ttes grises et moussues. Au loin, sur le bord d'une petite
rivire capricieuse et cascadante, un gros bourg cache  demi ses
maisons sous les ombrages des chnes, des aulnes et des chtaigniers que
perce une belle flche d'glise, lance et ajoure. Un calme profond
rgne sur la rgion tout entire; d'un bout de l'horizon  l'autre,
aussi loin que l'oeil peut voir par-dessus les lignes de collines
bleutres o surgissent aussi d'autres clochers  et l, nulle trace
d'usines ou d'tablissements industriels, gtant tous les coins de
nature, polluant de leurs djections infmes les eaux des rivires,
salissant tout au loin, en haut comme en bas, et jusqu'aux nuages du
ciel; pas de tubes coupant le paysage d'une ligne ennuyeuse et rigide,
point de ces hauts btiments indiquant des secteurs d'lectricit, point
d'embarcadres ariens, et pas la moindre circulation d'aronefs dans
l'azur.

O sommes-nous donc? Avons-nous recul de cent cinquante ans en arrire,
ou sommes-nous dans une partie du monde si lointaine et si oublie que
le progrs n'y a pas encore pntr?

Non pas! Nous sommes en France, sur la mer de Bretagne, dans un coin
dtach des anciens dpartements du Morbihan et du Finistre, formant,
sous le nom de _Parc national d'Armorique_, un territoire soumis  un
rgime particulier.

Bien particulier, en effet. De par une loi d'intrt social, vote il y
a une cinquantaine d'annes, le Parc national a t dans toute son
tendue soustrait au grand mouvement scientifique et industriel qui
commenait alors  bouleverser si rapidement et  transformer
radicalement la surface de la terre, les moeurs, les caractres et les
besoins, les habitudes et la vie de la fourmilire humaine.

De par cette loi prservatrice qui a si sagement, au milieu de ce
bouleversement universel, dans cette course haletante vers le progrs,
song  garder intact un coin du vieux monde o les hommes puissent
respirer, le Parc national d'Armorique est une terre interdite  toutes
les innovations de la science, barre  l'industrie. Au poteau marquant
sa frontire, le progrs s'arrte et ne passe pas; il semble que
l'horloge des temps soit dtraque;  quelques lieues des villes o
rgne et triomphe en toute intensit notre civilisation scientifique,
nous nous trouvons reports en plein Moyen ge, au tranquille et
somnolent 19e sicle.

Dans ce Parc national, o se perptue l'immense calme de la vie
provinciale de jadis, tous les nervs, tous les surmens de la vie
lectrique, tous les crbraux fourbus et anmis viennent se retremper,
chercher le repos rparateur, oublier les crasantes proccupations du
cabinet de travail, de l'usine ou du laboratoire, loin de tout engin ou
appareil absorbant et nervant, sans Tls, sans phonos, sans tubes,
sous un ciel vide de toute circulation.

Comment les fiancs Georges Lorris et Estelle Lacombe, avec Sulfatin et
son malade La Hronnire, sont-ils ici, au lieu d'tudier en ce moment,
suivant les instructions de Philox Lorris, les hauts fourneaux
lectriques du bassin de la Loire ou les volcans artificiels d'Auvergne?

[Illustration: L'INGNIEUR MDICAL SULFATIN.]

Georges Lorris, ds qu'il eut install Estelle dans un fauteuil d'osier,
plia soigneusement les instructions de Philox Lorris, les mit dans sa
poche et s'en alla dire deux mots au mcanicien. Aussitt l'aronef, qui
avait pris la direction du Sud, vira lgrement sur tribord et pointa
droit vers l'Ouest. Sans doute Sulfatin, qui ttait le pouls  son
malade, ne s'en aperut pas, car il ne fit aucune observation. Le temps
tait superbe, l'atmosphre, d'une limpidit parfaite, permettait 
l'oeil de fouiller jusqu'en ses moindres dtails l'immense panorama qui
semblait avec une vertigineuse rapidit se drouler sous l'aronef:
chanes de collines, plaines jaunes et vertes, capricieusement dcoupes
par les mandres des rivires, forts tales en larges taches d'un vert
sombre, villages, villes, bourgs de plaisance, groupements de villas
lgantes, faubourg de quelque riche cit devine dans le lointain  sa
couronne de vhicules ariens, agglomrations industrielles, noires
usines aux formes tranges, enveloppes d'une atmosphre d'paisses
fumes dont la coloration suffit parfois  indiquer le genre d'industrie
exploit...

[Illustration: DPART POUR LE VOYAGE DE FIANCAILLES.]

On suivit quelque temps,  600 mtres au-dessus, le tube de Paris-Brest,
on croisa plusieurs aronefs ou omnibus de Bretagne, et Sulfatin, qui
contemplait le paysage avec une lorgnette, ne dit rien; on passa
au-dessus des villes de Laval, de Vitr, de Rennes, signales pourtant 
haute voix par Georges, sans qu'il fit aucune observation.

Ce fut Estelle, plonge comme dans un rve charmant, qui tout  coup
quitta le bras de Georges.

Mon Dieu, fit-elle, je n'y songeais pas, tant j'tais heureuse, mais
nous n'allons pas  Saint-tienne?

--tudier les hauts fourneaux lectriques, forges, laminoirs,
tablissements industriels et volcans artificiels, etc., rpondit
Georges en souriant; non, Estelle, nous n'y allons pas!...

--Mais les instructions de M. Philox Lorris?

--Je ne me sens pas en train en ce moment pour ce genre d'occupations...
Je serais oblig de faire une trop dure violence  mon esprit, qui est
aujourd'hui entirement ferm aux beauts de la science et de
l'industrie...

--Pourtant...

--Voudriez-vous me voir devenir un second La Hronnire? Je dsire pour
quelque temps, pour le plus longtemps possible, ignorer toutes ces
choses,  moins que vous ne teniez vous-mme  vous plonger dans ces
douceurs; je souhaite ne plus entendre parler d'usines, de hauts
fourneaux, d'lectricit, de tubes, de toutes ces merveilles modernes
qui nous font la vie si bouscule et si fivreuse!...

[Illustration: Une diligence!]

L'aronef atterrit au dernier dbarcadre arien,  la limite du Parc
national, sans que Sulfatin soulevt la moindre objection. Il tait six
heures du soir lorsque les voyageurs touchrent le sol; immdiatement,
Georges Lorris emmena tout son monde vers un vhicule bizarre,  caisse
jaune, tran par deux vigoureux petits chevaux.

Oh! c'est une diligence! s'cria Estelle; j'en ai vu dans les vieux
tableaux! Il y en a encore! Nous allons voyager en diligence, quel
bonheur!

Jusqu' Kernol, un pays dlicieux, vous verrez! Vous n'tes pas au bout
de vos tonnements! Dans le Parc national de Bretagne, vous n'allez plus
retrouver rien de ce que vous connaissez... Ce qui me surprend, c'est
que notre ami Sulfatin ne dise rien et ne rclame pas contre ces accrocs
au programme... Son silence me stupfie; mais ces savants sont si
distraits, que Sulfatin se croit peut-tre en arocab!

Deux heures de route par des chemins charmants, o rien ne rappelait le
dcor de la civilisation moderne: petits villages tranquilles  toits de
chaume, calvaires de granit  personnages sculpts, groups au pied de
la croix, auberges indiques par des touffes de gui, troupeaux de porcs
gards par de vieux bergers  silhouettes fantastiques, apparitions
vraiment surprenantes qui semblaient surgir du fond du pass, ou se
dtacher de vieilles peintures de muses, voil tout ce que le regard
apercevait, dfilant sur le ct de la route. Estelle, penche au
carreau de la diligence, croyait rver. Sur le pas des portes, dans les
villages, des femmes faisaient tourner des rouets, de vrais rouets,
comme on n'en voit plus que dans les vieilles images; bien mieux, sur
les talus des routes, des femmes, assises dans l'herbe, filaient
l'antique quenouille!

[Illustration: Des femmes faisaient tourner des rouets!]

Quand on songe, dit Sulfatin, aux grandes usines de Rouen, o quarante
mille balles de laine entrent tous les matins pour se faire laver,
carder, teindre, tisser et en sortent, le soir, transformes en
camisoles, gilets, bas, chles et capuchons!

Sulfatin n'tait pas si distrait qu'on le pensait. Georges le regarda
trs surpris. Comment! il savait o l'on allait et il ne rclamait pas!

A toutes les auberges de la route, suivant l'antique usage, le postillon
s'arrtait, changeant quelques mots avec les servantes accourues sur la
porte, et prenait une grande bole de cidre avec un petit verre
d'eau-de-vie. Enfin, aprs bien des changements de dcors plus charmants
et plus suranns les uns que les autres, le conducteur, du bout de son
fouet, indiqua aux voyageurs une flche d'glise qui se dressait en haut
d'une colline.

C'tait la toute petite ville de Kernol, assise dans le cadre d'or des
gents, au bord d'une petite rivire qui s'en allait trouver la mer 
une demi-lieue. Clic, clac! avec un grand bruit de ferraille secoue et
de claquements de fouet, la diligence traversa la ville au grand galop
de ses chevaux. Jolie petite ville,  la mode de jadis en son cadre de
remparts brchs et moussus, ombrags de grands arbres, avec une belle
glise grise et jaune en haut de la colline, tendant son ombre
protectrice sur un fouillis de vieux toits, avec des rues tortueuses et
des files serres de maisons  pignons ardoiss, dont toutes les
poutres sont soutenues par de bonnes figures de saints barbus, par des
animaux bizarres, ou se terminent par de grosses ttes qui font au
passant les plus comiques grimaces.

[Illustration: IL Y A MME DES RVERBRES.]

[Illustration: DOUX REPOS SOUS LES DOLMENS (PARC NATIONAL)]

O tonnement! il y a mme des rverbres suspendus au-dessus des
carrefours! Des rverbres qu'un bonhomme descend en tirant sur la
corde, et qu'il allume gravement avec un bout de chandelle qu'il porte
dans une petite lanterne. C'est vritablement inimaginable! Toute la
population est en l'air sur le passage de la diligence, les boutiquiers
sont bien vite sur les portes, les bonnes femmes se mettent aux
fentres. Nos voyageurs admirent les costumes de ces bonnes gens. Foin
des modes modernes, les naturels de ce pays s'en moquent autant que des
ides nouvelles. Ils sont rests fidles aux vieux costumes de leurs
anctres. Les hommes ont les bragou-brass et les gutres, la veste
brode et le grand chapeau. Les femmes portent les corsages bleus ou
rouges  larges entournures de velours, les jupes droites  plis lourds,
les belles collerettes blanches et les coiffes  grandes ailes. C'est
superbe, et l'on ne voit plus cela qu'ici ou dans les opras.

[Illustration: L'AUBERGE DU GRAND SAINT-YVES.]

La diligence s'arrta sur la grande place,  l'auberge du _Grand
Saint-Yves_, flanque  droite du _Cheval-Rouge_ et  gauche de
l'_cu-de-Bretagne_. Une plantureuse htesse, trs empresse, et des
servantes  la figure rjouie reurent les voyageurs  la descente de la
diligence. On leur donna de vastes chambres claires d'un ct sur la
rue et de l'autre sur une cour pittoresque, entoure de btiments divers
 grands pavillons et tourelles d'escalier, d'curies, de remises aux
vieux piliers de bois et encombre de vhicules, omnibus, cabriolets et
autres antiques guimbardes.

Estelle avait deux chambres, une petite pour Grettly et, pour elle, une
immense pice  poutres apparentes,  grande chemine et  meubles
antiques. De naves lithographies du Moyen ge, retraant les malheurs
de Genevive de Brabant, ornaient les murs tapisss d'un papier 
grandes fleurs.

Ds le lendemain, une existence nouvelle commena pour nos voyageurs.
C'tait le jour du march, qui se tenait sur la place, devant le _Grand
Saint-Yves_; ils furent rveills par le bruit et assistrent de leurs
fentres au dfil des voitures de lgumes, des nes chargs de paniers
de pommes de terre, de choux et d'oignons, des fermiers menant des
cochons roses dans de petites charrettes, des paysannes guidant avec une
gaule des troupes d'oies cancanantes.

Estelle et Georges, suivis de Grettly, furent bientt sur la place 
tourner autour des paysans et des marchandes, des laitires, des petites
bourgeoises de la ville marchandant une botte de carottes ou une paire
de canards. Sulfatin et son malade les rejoignirent. Toutes ces petites
scnes de la rue semblaient extrmement curieuses  ces ultra-civiliss;
ils faisaient de longues stations devant une laitire mesurant son lait,
devant le rmouleur ambulant repassant les couteaux des paysans, devant
le marchal ferrant en train de remettre un fer  un cheval, spectacle
nouveau et plein d'intrt pour ces chevaucheurs d'aronefs.

[Illustration: SPECTACLE NOUVEAU ET PLEIN D'INTRT.]

Aprs un djeuner qui menaait de ne plus finir, car de la cuisine aux
bonnes fumes odorantes surgissaient constamment des servantes avec des
plats nouveaux, les voyageurs gagnrent la rivire et descendirent vers
la mer par un sentier des plus irrguliers menant  des champs de
roseaux,  de petites criques de sable jaune sous les arbres, o
rsonnait le battoir des lavandires en corsages bleus,  ct de ponts
de bois cahotants, jets de roche en roche, sous les vieux moulins
moussus dont les grandes roues verdies, tournant lentement avec le
courant, versaient comme des ruissellements d'tincelles.

[Illustration: SOUS LES VIEUX MOULINS.]

Grettly tait aux anges. Elle retrouvait la vraie nature sans aucune
trace de ces fils lectriques tendus comme un immense filet aux mailles
mille fois entre-croises sur le reste de la terre. De temps en temps,
elle levait la tte, surprise et charme de ne plus voir le ciel
sillonn de nos vhicules ariens  grande vitesse.

Elle jetait des regards d'envie aux Bretonnes qui marchaient pieds nus
sur la rive, et son bonheur et t complet s'il lui et t permis de
retirer ses souliers, ainsi qu'elle faisait, pour ne pas les user, au
temps de son enfance, dans la montagne.

Au moins, il n'tait pas besoin de pantoufles isolatrices, et l'on
n'avait point  redouter les dangereuses fantaisies de l'lectricit!

Certes, M. Philox Lorris et marqu un vif mcontentement s'il avait pu
voir, dans l'aprs-midi de ce jour et tous les jours suivants pendant
une quinzaine, sur la plage de Kernol, Georges Lorris tendu sur le
sable  ct d'Estelle Lacombe,  l'ombre d'un rocher ou d'un bateau, ou
couch dans l'herbe, plus haut,  mare haute, au pied des menhirs, avec
Estelle prs de lui, passant ces douces journes en causeries d'une
intimit charmante, ou lisant--horreur! au lieu des _Annales de la
Chimie_ ou de la _Revue polytechnique_,--quelque volume de vers ou
quelque recueil de lgendes et traditions bretonnes!

[Illustration: SULFATIN SUR LES GRVES DE KERNOL.]

Enfin, sujet d'tonnement non moins grand, Sulfatin tait l aussi, la
pipe  la bouche, lanant en l'air des nuages de fume, pendant que son
malade Adrien La Hronnire ramassait des coquillages ou faisait des
bouquets de fleurettes avec Grettly. La Hronnire n'tait plus tout 
fait le lamentable surmen qu'on avait t oblig de nicher pendant
trois mois dans une couveuse mcanique; il allait trs bien, le
traitement de l'ingnieur mdical Sulfatin faisait merveille et surtout
le rgime suivi au Parc national.

[Illustration: ON DANSE SUR LA PLACE.]

Le tte--tte du Voyage de fianailles est bien loin d'avoir produit la
brouille que Philox Lorris jugeait invitable. Au contraire. Les deux
jeunes gens passent de bien douces journes en longues causeries,  se
faire de mutuelles confidences,  se rvler plus compltement, pour
ainsi dire, l'un  l'autre et  reconnatre dans leurs gots, leurs
penses, leurs espoirs, une conformit qui permet d'augurer pour l'union
projete un long avenir de bonheur.

Dans une belle vieille glise remplie de naves statuettes religieuses,
avec des petits navires en _ex-voto_ suspendus aux votes gothiques, ils
ont assist  la messe et aux vpres au milieu d'une population revtue
des costumes des grands jours. Aprs les vpres, on danse sur la place;
sur une estrade faite de planches poses sur des tonneaux, des joueurs
de biniou soufflent dans leurs instruments aux sons aigrelets. Bretons
et Bretonnes, formant d'immenses rondes, tournent et sautent en chantant
de vieux airs simples et nafs.

  Bonheur de revivre aux temps primitifs,
  D'couter des chants joyeux ou plaintifs...

Georges et Estelle, entrans par le courant sympathique de ces bonnes
vieilles moeurs, se joignirent aux rondes avec quelques trangers en
train de faire une cure de repos, et Sulfatin lui-mme parut s'y mettre
de bon coeur. Son malade regardait, n'osant se risquer: Grettly le
poussa dans la ronde et lui fit faire quelques tours, aprs lesquels il
s'en alla tomber, essouffl, sur un banc de bois, prs des tonneaux de
cidre, parmi les gens que la danse altrait.

[Illustration: Le dernier facteur.]

Estelle est tout  fait heureuse. Tous les deux jours, le facteur lui
apporte une lettre de sa mre. Le facteur! On ne connat gure plus ce
fonctionnaire maintenant, except dans le Parc national d'Armorique.
Partout ailleurs, on prfre tlphonoscoper, ou pour le moins
tlphoner; les messages importants sont envoys en clichs
phonographiques arrivant par les tubes pneumatiques; il n'y a donc plus
que les parfaits ignorants du fond des campagnes qui crivent encore.
Estelle seule connat les motions de l'heure du courrier, car Georges
Lorris ne reoit pas de lettres. Il a crit  son pre aprs quelques
jours passs  Kernol, mais Philox Lorris n'a pas rpondu. Peut-tre
n'a-t-il pas encore eu le temps d'ouvrir la lettre.

Sulfatin reoit aussi sa correspondance, non pas des lettres, mais de
vritables colis apports par la diligence, des paquets de phonogrammes
qu'il se fait lire par le phonographe apport dans son bagage. Il rpond
de la mme faon, c'est--dire qu'il parle ses rponses et envoie
ensuite les clichs phonographiques par colis. Cette correspondance est
ainsi expdie rapidement et Sulfatin est ensuite matre de tout son
temps.

A la grande surprise de Georges, l'imperturbable Sulfatin continuait 
ne rien dire,  ne pas protester contre le sjour dans ce pays arrir
de Kernol. Il oubliait compltement les instructions de M. Philox
Lorris; un Sulfatin nouveau s'tait rvl, un Sulfatin gai, aimable et
charmant. Il ne cherchait aucunement  troubler les joies paisibles de
ces bonnes journes et ne s'efforait point de susciter, ce qui n'et
pas t facile d'ailleurs, des motifs de brouille, ainsi que le lui
avait pourtant si expressment recommand Philox Lorris. trange!
trange!

Georges, qui s'tait prpar  soutenir de violents combats contre le
svre Sulfatin, se rjouissait de n'avoir pas eu mme  commencer la
lutte. Seul, le malade de Sulfatin, Adrien La Hronnire, devant qui
Philox Lorris ne s'tait pas gn de parler quand il avait expliqu ses
intentions  Sulfatin, seul La Hronnire se creusait la tte pour
chercher  deviner le motif d'une si complte infraction aux
instructions de son grand Patron. Bien que toute opration mentale, tout
enchanement d'ides un peu compliqu ft encore une dure fatigue pour
lui, La Hronnire s'efforait de rflchir l-dessus, mais il n'y
gagnait que de terribles migraines et des admonestations de Sulfatin.

[Illustration: Le march de Kernol.]

Vers le quinzime jour, Sulfatin changea tout  coup: il parut moins
gai, presque inquiet. Sous prtexte que l'on commenait  s'ennuyer 
Kernol dans un paysage trop connu, il proposa de partir vers
Ploudescan,  l'autre extrmit du Parc national. Georges, pour le
satisfaire, y consentit volontiers. On quitta donc Kernol. Empils dans
un mauvais omnibus, secous sur des chemins rocailleux, entretenus avec
ngligence, les voyageurs durent faire quinze longues lieues.

C'tait une autre Bretagne, une Bretagne plus rude et plus svre qui se
rvlait  eux, avec ses landes mlancoliques malgr la parure des
gents, avec ses horizons aux lignes austres, ses sites rocailleux et
ses falaises chauves.

Ploudescan tait bien loin de possder les agrments de Kernol. C'tait
un simple village aux rudes maisons de granit, couvertes en chaume, au
bord de la mer sur des roches sombres, dans un paysage d'une grandiose
austrit. Il s'y trouvait seulement une auberge passable, frquente
par les photo-peintres qui viennent braquer chaque t leurs appareils
sur les rochers et rcifs de la temptueuse baie de Ploudescan, et nous
donnent ainsi, en groupant avec art les habitants de Ploudescan, leurs
modles, dans des scnes ingnieusement trouves, sur des fonds
appropris, les magnifiques photo-tableaux que nous admirons aux
diffrents Salons.

Georges et Estelle entreprirent,  Ploudescan, une srie de petites
promenades. Sulfatin ne les accompagnait pas toujours, il tait de plus
en plus proccup, il s'absentait maintenant assez souvent et laissait
son malade aux soins de Grettly.

O allait-il pendant ces absences mystrieuses?

[Illustration: LA CUISINE DU GRAND SAINT-YVES.]

Nous allons le dire et rvler, quoiqu'il nous en cote, les faiblesses
de Sulfatin, cet homme si remarquable d'ailleurs et que nous pouvions
croire d'un modle nouveau. Ploudescan est situ sur la limite du Parc
national;  trois quarts de lieue se trouve Kerloch, station de Tubes,
pourvu de toutes les facilits que nous assure la science moderne. Tous
les jours, Sulfatin s'en allait  Kerloch et accaparait, pour une heure
ou deux, l'un des Tls de la station.

[Illustration: GRANDES MANOEUVRES.--CHARGE DE BICYCLISTES]

Pntrons avec lui dans la cabine du tlphonoscope qui permet n'importe
o et n'importe quand de retrouver les tres aims rests au logis, de
revoir l'usine ou le bureau qu'on a laisss au loin... Chaque jour,
Sulfatin demande la communication, soit avec _Paris, 375, rue
Diane-de-Poitiers, quartier de Saint-Germain-en-Laye_, soit avec _Paris,
Molire-Palace, loge de Mlle Sylvia_. A Saint-Germain, la correspondante
de Sulfatin est galement Mlle Sylvia; le 375 de la rue
Diane-de-Poitiers, lgant petit htel tout neuf, a l'honneur d'abriter
la clbre artiste Sylvia, la tragdienne-mdium, toile de
Molire-Palace, qui fait courir depuis six mois tout Paris  l'ancien
Thtre-Franais.

[Illustration: LA TRAGDIENNE-MDIUM.]

Bien entendu, courir est une manire de parler, les thtres, mme avec
les plus grands succs, tant souvent presque vides, maintenant qu'avec
le Tl on peut suivre les reprsentations de n'importe quelle scne
sans bouger de chez soi, sans sortir de table mme, si l'on veut, si
bien qu'on a t amen  rduire considrablement les salles et qu'on
parle mme de les supprimer compltement, ce qui apportera une notable
diminution aux frais des entreprises thtrales et permettra d'abaisser
encore le prix des abonnements pour le thtre  domicile. Sylvia, la
tragdienne-mdium, a, en six mois, amen quatre cent mille abonns
tlphonoscopiques au Molire-Palace, qui ralise des bnfices
fantastiques, malgr le faible prix de l'abonnement.

Prcdemment, Molire-Palace languissait quelque peu, malgr ses
tentatives plus ou moins heureuses, malgr ses changements de genre; il
avait eu beau donner de resplendissants ballets et runir un superbe
ensemble de ballerines _di primo cartello_ et de mimes extrmement
remarquables, il avait eu beau engager les clowns les plus extravagants,
le public le dlaissait de plus en plus, lorsque le directeur de
Molire-Palace vit un jour, par hasard, Mlle Sylvia, sujet
extraordinairement dou sous le rapport de la mdiumnit, dans une
vocation de Racine sur la scne d'un petit thtre spirite. En coutant
Mlle Sylvia dire des vers de _Phdre_ avec l'organe de Racine lui-mme,
voqu pour la circonstance, le directeur de Molire-Palace entrevit le
parti  tirer de la tragdienne-mdium et l'engagea aussitt.

Avec sa tragdienne-mdium, devenue tout de suite toile de premire
grandeur, Molire-Palace revint au genre qui avait, plusieurs sicles
auparavant, fait sa fortune et sa gloire, au thtre classique, mais en
introduisant dans les vieux drames, dans les antiques tragdies,
d'importants changements, en les corsant par des attractions nouvelles.
Tous les vnements qui se narraient d'un mot au cours de ces vieilles
pices, tout ce qui tait rcit, tout ce qui se passait simplement  la
cantonade, tait mis en scne et fournissait des tableaux souvent bien
plus intressants que la pice elle-mme, qui n'tait plus que
l'assaisonnement. Quand la pice ne fournissait pas suffisamment, on
trouvait tout de mme le moyen de la bourrer d'attractions. On vit
ainsi, sur la scne transforme de l'antique et jadis trop solennelle
maison de Molire, des combats d'animaux froces, des siges, des
tournois, des batailles navales, des courses de taureaux, des chasses
avec du vrai gibier.

[Illustration: SULFATIN ACCAPARE LA CABINE DU TL.]

De plus, la tragdienne-mdium, voquant tour  tour les esprits des
grands artistes d'autrefois, apporta dans l'interprtation des grands
rles tragiques une extraordinaire varit d'effets. Ce n'tait pas
seulement Sylvia, c'tait la Clairon, c'tait Adrienne Lecouvreur,
c'tait Mlle Georges, c'tait Rachel ou Sarah Bernhardt apparaissant,
revenant sur le thtre de leurs anciens succs, retrouvant leurs voix
teintes depuis cent ou deux cents ans, pour redire encore, dans leur
manire personnelle, les grandes tirades qui avaient enflamm les
spectateurs de nagure. Rien de plus empoignant, de plus tragique mme,
que le changement  vue qui se produisait lorsque la tragdienne Sylvia,
grande femme, d'apparence robuste, massive mme, trs calme et trs
bourgeoise d'allures quand le fluide ne rayonnait pas, aprs avoir
quelque temps assez froidement occup la scne, se trouvait soudain,
avec une contraction amene par un simple effort de volont,
transfigure comme sous la secousse d'une pile lectrique par l'esprit
qui entrait en elle et chassait pour ainsi dire sa personnalit, par
l'esprit de l'artiste depuis longtemps disparue qui reparaissait soudain
sur les planches foules autrefois, thtre de ses anciens succs, qui
volait  l'artiste vivante son me ou l'annihilait, pour se substituer
 elle et retrouver ainsi quelques heures d'une existence nouvelle.

Parfois, aux grands jours, c'tait l'esprit des auteurs eux-mmes que
Sylvia voquait, et l'on avait cette tonnante surprise d'entendre
vraiment Racine, Corneille, Voltaire, Hugo, disant eux-mmes leurs vers
et introduisant parfois dans leurs sublimes ouvrages des variantes
tombes dans l'oubli ou des changements marqus au sceau d'un gnie
progressant encore outre-tombe.

De bonne famille bourgeoise, la tragdienne-mdium tait, hors du
thtre, une femme trs simple, vivant tranquillement avec ses parents,
commerants retirs des affaires, qui ne s'taient jamais senti aucune
puissance vocatrice ou suggestionniste. Sylvia tait un phnomne, sa
puissante mdiumnit tait pourtant d'origine ancestrale, car elle lui
venait d'un arrire-grand-oncle que ses tranges facults, son got pour
l'occultisme et les sciences de l'au-del, laisses jadis de ct ou
abandonnes aux plus insignes charlatans, avaient fait enfermer comme
fou!

Un soir, assis en sommeillant devant son Tl, Sulfatin l'a vue dbuter
dans la doa Sol du grand Hugo et le coup de foudre l'a frapp,
vritable coup de foudre, car, oubliant qu'il suivait la reprsentation
de loin, par tlphonoscope, Sulfatin,  un moment, emport par une ide
soudaine, absolument scientifique, croyez-le bien, voulut se prcipiter
vers l'actrice et brisa la plaque du Tl.

Cette ide, c'tait celle-ci: Que ne pourrait-il, s'il pouvait tourner
au profit de la science l'tonnante puissance de l'actrice-mdium, s'il
pouvait, grce  elle, voquer les gnies des sicles lointains, les
puissants cerveaux endormis dans la tombe, les faire parler, retrouver
les secrets perdus, percer les mystres des sciences obscurcies de
l'antiquit! Qui sait? aprs le repos absolu, got pendant des
centaines d'annes au fond des tombeaux, ces gnies rveills, mis au
courant des progrs modernes, ne trouveraient-ils pas tout  coup des
merveilles auxquelles nos cerveaux, accoutums  certaines ides,
entrans par d'autres courants, ne pouvaient penser?

En consquence, entourant ses plans d'un profond mystre, il se fit
prsenter chez les parents de la tragdienne-mdium et demanda la main
de Sylvia. Le mariage tranait un peu, Sylvia se montrant, en prsence
de Sulfatin, d'humeur trs irrgulire, tantt aimable, tantt inquite;
un jour consentant presque au mariage projet, et reprenant sa parole le
lendemain, sans donner de motif.

[Illustration: LES PHOTO-PEINTRES.]

Au moment du dpart pour le Voyage de fianailles, tout le temps de
Sylvia tant pris par les rptitions d'une pice nouvelle  grand
spectacle, Sulfatin dut se contenter d'une correspondance par clichs
phonographiques; mais maintenant il lui fallait chaque jour une entrevue
par Tl avec la grande artiste. Oui, vraiment, l'absence avait
dvelopp chez lui un dfaut qu'il ne se connaissait pas auparavant: il
devenait jaloux, violemment jaloux, au nom de la science, et, songeant
qu'un autre pouvait avoir la mme ide que lui et se faire agrer en son
absence, il regrettait amrement de n'avoir pas dispos dans le petit
htel les ingnieux et invisibles appareils photo-phonographiques qui
rendent, en certains cas, la surveillance si facile.

C'est ainsi que, peu  peu, il en vint  courir trois ou quatre fois par
jour au Tl de la station de Kerloch,  prendre communication avec
l'htel de la tragdienne-mdium ou avec sa loge et mme  passer l-bas
une partie de ses soires  suivre les reprsentations de
Molire-Palace. Pendant ce temps, La Hronnire restait un peu
abandonn, mais Estelle et Grettly taient l pour veiller sur le
malade.

Un soir que tout le monde, moins Sulfatin, tait runi dans la grande
salle de l'auberge de Kerloch, o quelques joyeux photo-peintres
droulaient leurs thories sur l'art, agrmentes de plaisanteries, La
Hronnire, qui semblait plong depuis longtemps dans un laborieux et
douloureux travail de rflexion, se frappa le front tout  coup et
gloussa dans l'oreille de Georges:

J'y suis! je devine pourquoi le docteur Sulfatin, ayant pour
instructions prcises d'amener, par n'importe quels moyens, une brouille
entre vous et votre fiance, laisse compltement de ct ses
instructions... Il est dj le second de Philox Lorris; eh bien! en vous
cartant... ou plutt en vous aidant  vous carter vous-mme des
laboratoires et des grandes affaires... pas votre got, hein! les
grandes affaires... il a... qu'est-ce que je disais? je ne me rappelle
plus... ah! oui... il a l'espoir... il compte rester le seul successeur
possible de Philox Lorris... Combinaison trs canaille... mais habile...
Hein! avez-vous compris? Voil!

La Hronnire n'en pouvait plus aprs cet effort du cerveau, un violent
mal de tte le terrassait. Grettly le conduisit coucher avec une tasse
de camomille.

[Illustration: J'Y SUIS!... JE DEVINE!...]




[Illustration: LE BOUCLIER DE FUME.]

VII

Ordre d'appel.--Mobilisation des forces ariennes, sous-marines et
terriennes du XIIe corps.--Comment le 8e chimistes se distingua dans
la dfense de Chteaulin.--Explosifs et asphyxiants.--Le bouclier de
fume.


Cependant Philox Lorris, se reposant entirement sur le tratre
Sulfatin, s'tait replong dans ses travaux et n'avait pas mme song un
instant aux fiancs, pendant une dizaine de jours. Lorsque enfin, dans
un intervalle de ses travaux, le souvenir lui en revint, il se rappela
soudain la lettre reue quelques jours auparavant.

Il avait si peu l'habitude de ce mode arrir de correspondance, que
cette lettre, jete dans un coin, tait reste oublie. Il eut mme
beaucoup de peine  la retrouver. Quand il vit que Georges avait chang
l'itinraire et que, tout en promettant de faire un petit tour aux
volcans artificiels d'Auvergne en revenant, il avait prfr s'en aller
perdre son temps dans des promenades sans but et sans utilit en
Bretagne, M. Philox Lorris fut trs en colre et, tout de suite, il
demanda des claircissements  Sulfatin. La rponse par phonogramme
arriva bientt. L'hypocrite Sulfatin rejetait toute la faute sur
Georges, qui s'obstinait  repousser ses avis et ses bons conseils.

Philox patienta un peu, puis il adressa  Sulfatin un phonogramme
dbitant ces simples mots:

Et cette brouille, o en sommes-nous? a ne va pas assez vite!

Sulfatin rpondit par le clich d'une conversation de Georges et
d'Estelle, recueillie par un petit phonographe qu'il avait adroitement
dissimul sous le feuillage en laissant les deux jeunes gens en tte 
tte sous la tonnelle de l'auberge.

Cette conversation montrait suffisamment  Philox Lorris que la brouille
attendue tait encore bien loin, si elle devait jamais venir!

Oh! cet anctre qui reparat toujours! se dit Philox Lorris. Que faire?
Puisque Sulfatin n'y suffit pas, il faut que je m'en mle et que je
tche de les gner un peu!...

Philox Lorris, ayant beaucoup de choses  faire, allait trs vite en
besogne et sans barguigner dans tout ce qu'il entreprenait, et Georges
s'en aperut bientt.

Un matin, comme il tait en train de prparer une promenade avec partie
de pche dans les roches pour l'aprs-djeuner, il reut, par un exprs
venu de Kerloch, un petit paquet et un fort colis. Le petit paquet
contenait deux phonogrammes, l'un portant l'estampille Philox Lorris et
l'autre le cachet du ministre de la Guerre.

Aussitt ports au phonographe, voici ce que dirent les clichs:

Premier phonogramme:

  Artillerie chimique de ton corps d'arme mobilise pour manoeuvres;
  envoie ordre appel reu pour toi... Dsol du drangement apport  ton
  dlicieux Voyage de fianailles.

Deuxime phonogramme:

  _MINISTRE DE LA GUERRE_

  XIIe CORPS D'ARME.--RSERVE

  ESSAI DE MOBILISATION ET MANOEUVRES EXTRAORDINAIRES DE 1956.

  _Artillerie chimique et corps mdical offensif, torpilleurs  vapeurs
  dltres, pompistes et torpdistes ariens sont convoqus du 12 au 19
  aot._

  ORDRE D'APPEL

  _Le capitaine Georges Lorris, de la 17e batterie du 8e rgiment
  d'artillerie chimique, se rendra le 12 aot,  cinq heures du matin, 
  Chteaulin, au Dpt chimique militaire, pour prendre le commandement
  de sa batterie._

Allons, bon! fit Georges contrari, un appel!... Qu'est-ce que cela
veut dire? Cet appel n'tait que pour l'anne prochaine!... Mais je me
doute, c'est l'ingnieur gnral d'artillerie chimique Philox Lorris qui
l'a fait avancer pour gner un peu le pauvre capitaine Georges Lorris
dans son Voyage de fianailles... Allons, je parie maintenant que ce
colis renferme mon uniforme... Juste!

[Illustration: QUELQUES CHANTILLONS DE LA FLOTTE ARIENNE]

--Quel malheur! dit Estelle, voil notre pauvre voyage fini...

[Illustration: UN EXPRS VENU DE KERLOCH.]

--Bah! fit Sulfatin, c'est  Chteaulin qu'ont lieu les manoeuvres? Eh
bien! mais Chteaulin est prs d'ici,  deux pas du Parc national: nous
assisterons aux manoeuvres... Nous cherchions des distractions, en
voici, et nous aurons le plaisir de contempler le brillant capitaine
Lorris en uniforme,  la tte de sa batterie...

--Mais nos oprations,  nous autres de l'artillerie chimique, n'ont
rien de pittoresque.

--Cela ne fait rien, dit Estelle, nous irons voir les manoeuvres.

--S'il n'y a pas de danger, fit observer la prudente Grettly.

--Si vous tes l, ma chre Estelle, je prendrai mes ennuis en patience
et je tcherai que ma batterie se distingue dans ces combats pour rire,
dit Georges en riant.

Il fut convenu que Georges partirait le soir mme,  dix heures, pour
Kerloch, d'o un train de tube devait le conduire  Chteaulin.

La charmante Estelle et Grettly, accompagnes de Sulfatin, ainsi que La
Hronnire, trs fatigu de l'usure crbrale dans l'effort qu'il avait
fallu pour deviner les plans de Sulfatin, gagneraient Chteaulin le
lendemain dans la matine.

Les armes d'aujourd'hui sont des organismes extraordinairement
compliqus, dont tous les rouages et ressorts doivent marcher avec une
sret et une prcision absolues. Pour que la machine fonctionne
convenablement, il faut que tous les lments qui la constituent, tous
les accessoires divers s'embotent avec la plus grande rgularit, sans
-coup ni frottement.

Il le faut bien, hlas! et maintenant plus que jamais! Le Progrs, qui,
d'aprs les suppositions de nos bons rveurs des sicles passs, devait,
dans sa marche triomphale  travers les civilisations, tout amliorer,
hommes et institutions, et faire  jamais rgner la Paix universelle, le
Progrs ayant multipli les contacts entre les nations, ainsi que les
conflits d'intrts, a multipli de mme les causes et les occasions de
guerre.

Les moeurs, les habitudes, les ides d'aujourd'hui, enfin, diffrent des
ides d'autrefois autant que le monde politique, en sa constitution
actuelle, diffre du monde politique de jadis.--Qu'tait-ce que la
petite Europe du 19e sicle, rgentant les continents de par la
puissance que lui fournissaient ses sciences-- l'tat embryonnaire
pourtant, mais dont elle seule monopolisait la possession? L'Europe
seule comptait. Maintenant, la Science, s'tant comme un flot
d'inondation rpandue  peu prs galement sur toute la surface du
globe, a mis tous les peuples au mme niveau, ou  peu prs, aussi bien
les vieilles nations mprises de l'Asie que les peuples tout jeunes ns
de quelques douzaines d'migrants ou d'un noyau de convicts et d'outlaws
dans les solitudes lointaines des Ocans. Maintenant, tout l'univers
compte, car il possde les mmes explosifs, les mmes engins
perfectionns, les mmes moyens pour l'attaque et la dfense.

Les ides n'ont pas moins chang,  rveurs de l'universel embrassement
entre les peuples, doux utopistes, innocents et nafs historiens, qui
fltrissiez les violences d'autrefois, aussi bien les guerres de
conqutes entreprises par quelque prince ambitieux en vue d'arrondir ses
tats avec quelques mchantes bribes de provinces, que les guerres
allumes par la vanit des nations, sans motifs intresss, uniquement
pour tablir la suprmatie d'une race sur une autre.

[Illustration: PROGRAMME DE VOYAGE DE FIANAILLES: L'USINE DE CAPTATION
DES FORCES PLANTAIRES.]

O doux rveurs!  potes! il s'agit bien maintenant de ces vtilles,
querelles de princes ou querelles de peuples, petites guerres de
monarques se disputant, dans le tohu-bohu du Moyen ge, la possession de
quelque maigre duch, troubles intrieurs de nationalits en train de se
constituer, ou mme grandes guerres entreprises pour l'tablissement ou
la conservation d'un certain quilibre entre les nations!

Fadaises que tout cela! Ces luttes, ces querelles sanglantes que vous
fltrissiez si vigoureusement, c'tait tout de mme la manifestation
d'un confus idalisme rgnant sur les cerveaux; les plus enrags
guerroyeurs ne parlant que de _droit_, toujours on croyait ou l'on
prtendait combattre pour le _droit_ ou la _libert_ ou mme la
_fraternit_ des peuples, en ce temps-l! Aujourd'hui, c'est le rgne du
Ralisme dominateur! Nous faisons la guerre autant et mme plus
qu'autrefois, non point pour des ides creuses ou des rveries, mais, au
contraire, en vue de quelque avantage srieux et palpable, de quelque
profit important.

[Illustration: Georges Lorris en uniforme.]

L'industrie d'une nation priclite-t-elle parce qu'une autre nation
voisine ou loigne possde les moyens fournis par la nature ou
l'industrie de produire  meilleur compte? Une guerre va dcider  qui
doit rester le march, par la destruction des centres industriels du
vaincu ou par quelque bon trait impos  coups de torpilles.

Notre commerce a-t-il besoin de dbouchs pour le trop-plein de ses
produits? Bellone, avec ses puissants engins, se chargera d'en ouvrir.
Les traits de commerce ainsi imposs ne durent pas longtemps, soit;
mais, en attendant, ils font la richesse d'une gnration, et, quand
ceux-ci seront dchirs, nous trouverons bien d'autres occasions!

Lors du triomphe de la Science et de la grande mise en exploitation
industrielle des continents, certaines nations n'ont pu supporter les
frais d'tablissement et se sont trop fortement obres. Les nations
dbitrices se moqurent d'abord trs gentiment de leurs cranciers
ruins; mais les crances existent toujours, elles sont tombes, par
rachat des titres, entre bonnes mains, entre les puissantes tenailles de
nations qui savent se faire payer _manu militari_, ou, ce qui est encore
plus malin, par une saisie de tous les revenus de l'tat en faillite, et
convertir les royaumes obrs en bonnes fermes productives.

[Illustration: DFIL DU 8e CHIMISTES.]

Ainsi va dsormais le monde, aussi bien en cette vieille Europe, dont la
division territoriale change assez souvent, que dans l'Amrique,
subdivise en un certain nombre de coupures plutt qu'en nations, o les
changements sont encore moins rares, ou que dans l'Asie, plus compacte,
envahie par l'pre et prolifique race chinoise.

Ainsi donc, dans notre civilisation ultra-scientifique, toujours
environne de prils latents, une nation doit, suivant le vieil adage,
plus vrai encore que jadis, rester toujours sur le pied de guerre pour
avoir la paix et se garder svrement,  terre, sur mer et dans
l'atmosphre.

Que de prcautions, que de soins, que d'ordre pour tenir la machine
militaire prte  fournir toute son nergie,  toute heure,  toute
minute, au premier signe, sur un simple bouton press dans le cabinet du
ministre de la Guerre!

Mais on y arrive.

Tout est prvu, combin, arrang. Notre organisation militaire
d'aujourd'hui est un chef-d'oeuvre de mcanique qui semble d aux gnies
combins de Vaucanson, de Napolon et d'Edison.

Les habitants de Chteaulin s'veillaient  peine, le 12 aot, lorsqu'
cinq heures sonnant aux cadrans lectriques officiels, une centaine
d'officiers de rserve de tous grades, dbarqus des tubes ou venus par
aronefs, se prsentrent au Dpt chimique, o les attendait le colonel
du 8e chimistes.

Georges tait l, revtu de l'uniforme lgant et svre de son corps:
vareuse marron sombre  brandebourgs, culotte noire et bottes, casque 
visire et mentonnire mobiles se baissant au moment des oprations
chimiques. Un rservoir d'oxygne  tube mobile, un revolver  air
comprim et un sabre compltent l'quipement.

Le sabre est une tradition, un dernier vestige de l'ancien armement du
Moyen ge; on ne se sert gure, sur les champs de bataille modernes, de
ces instruments encombrants, d'un maniement compliqu et de si peu
d'effet.

Par Bellone! nous avons aujourd'hui mieux que ces glaives, bons tout au
plus  dcouper les gigots en garnison.

Nous avons beaucoup mieux, certes, avec notre joli catalogue d'explosifs
varis, qui commencent, il est vrai,  se dmoder un peu. Ne
possdons-nous pas la srie des gaz asphyxiants ou paralysants, commodes
 envoyer par tubes  petites distances ou par obus lgers, simples
bonbonnes facilement diriges  30 ou 40 kilomtres de nos canons
lectriques! Et l'_artillerie miasmatique du corps mdical offensif_!
Elle est en train de s'organiser, mais ses redoutables botes  miasmes
et ses obus  microbes varis commencent  tre apprcis.

Ah oui! nous avons mieux que l'antique coupe-choux, mieux que tous les
instruments perforants ou contondants qui, pendant tant de sicles,
furent les principaux outils des batailles! Quelques esprits, chagrins
contempteurs du progrs, osent les regretter et prtendent que ces
merveilles de la science, appliques  la guerre, ont tu la vaillance
et supprim cette belle pousse du coeur qui jetait les hommes en avant
sur l'ennemi, dans la lutte ardente et loyale. D'aprs eux, feu le
_courage militaire_, inutile et impuissant dsormais, se trouve remplac
par une rsignation fataliste, par la passivit des cibles...

Mais foin de ces vains regrets et vive le progrs!

A 5 h. 15, le 8e chimistes se compltait avec ses rservistes amens par
train spcial du grand tube de Bretagne, bifurquant  Morlaix; ils
recevaient leurs uniformes et leur quipement, plus sept jours de
boulettes de viande concentre, et  5 h. 48, sur un coup de sifflet,
les vingt batteries du 8e chimistes, tincelantes sous le soleil levant,
s'alignaient sur le champ de manoeuvres, devant le dpt.

[Illustration: LES BOMBARDES ROULANTES ARRIVANT PAR LES ROUTES DE
TERRE.]

A 5 h. 51, les pompistes du corps mdical offensif, en quatre sections,
arrivaient  leur tour et presque en mme temps paraissaient,  200
mtres dans le ciel, les torpdistes ariens sortant de leur dpt.

Le gnral commandant parut  six heures prcises,  la tte d'un
brillant tat-major, et parcourut rapidement le front des troupes.

Il runit les officiers suprieurs pour leur communiquer le programme
des manoeuvres et leur donner des ordres.

Un ennemi, reprsent par une premire portion du corps d'arme, partie
la veille, tait suppos avoir pris Brest, en glissant dans le port une
nue de _Goubets_ de toutes tailles,--ces terribles et difficilement
saisissables torpilleurs sous-marins invents vers la fin du sicle
dernier, qui font de toute guerre maritime une succession de
surprises,--et en faisant sauter toutes les dfenses qui eussent pu
s'opposer au dbarquement de ses forces.

Dans sa marche sur Rennes, il menaait Chteaulin par son aile droite et
cherchait  le dborder par son escadre arienne.

[Illustration: LES MITRAILLEURS.]

On devait donc excuter toutes les oprations ncessaires pour dfendre
Chteaulin, puis chercher  couper les escadrilles ariennes et les
torpdistes roulants lancs en avant par l'ennemi, couvrir certaines
zones de vapeurs dltres, reprendre, cote que cote, les positions,
villes, villages ou hameaux enlevs, et enfin rejeter l'ennemi  la cte
ou dans les zones supposes rendues inhabitables par le corps mdical
offensif. Tel tait le plan des oprations de dfense, expos en tous
ses dtails  ses officiers par le gnral commandant, un de nos plus
brillants ingnieurs militaires.

A 6 h. 15, les oprations commenaient.

[Illustration: Feu le Courage militaire
remplac par la rsignation fataliste des Cibles.

Hliog. & Imp. Lemercier. Paris]

La mobilisation avait donc demand une heure quinze minutes, ce qui
tait un beau rsultat, le prcdent essai ayant pris une heure dix-huit
minutes.

[Illustration: GRANDES MANOEVRES.--SURPRISE DU PORT DE BREST PAR LES
GOUBETS.]

Les officiers de l'escadre arienne, faisant virer leurs hlicoptres,
regagnrent rapidement leurs postes; on vit aussi une nue d'claireurs
torpdistes  marche acclre s'lancer en avant, en dcrivant une
sorte d'ventail dans le ciel, et disparatre bientt, perdus dans les
lointaines vapeurs. Derrire, les grosses aronefs, sur une seule et
immense ligne dont les intervalles s'largissaient de plus en plus, de
faon  embrasser le plus possible d'horizon, marchaient plus lentement,
toutes prtes  pivoter sur un point au premier signal, ds que
l'escadrille ennemie serait aperue.

Les forces terriennes, pendant ce temps-l, s'taient branles aussi;
un train spcial du tube transporta quelques bataillons de mitrailleuses
jusqu'au trentime kilomtre, o le tube tait cens coup par des
claireurs ennemis.

Le premier contact tait pris; les claireurs torpdistes ariens ou
bicyclistes terriens repousss, l'ennemi fut signal en train de se
concentrer  16 kilomtres de l. Aussitt les bombardes roulantes
lectriques, arrivant par les routes de terre  10 h. 45, commencrent
l'attaque en refoulant les bombardes ennemies.

Toute la journe fut employe en manoeuvres aussi savantes d'un ct que
de l'autre. L'ennemi avait eu le temps de se couvrir en semant des
torpilles  blanc qui, dans une guerre, eussent caus des pertes
normes. Il fallait donc avancer prudemment, les venter autant que
possible et tourner les obstacles. Les mitrailleurs, diviss en petites
sections, se faufilaient en profitant de tous les mouvements de terrain,
portant leurs petits rservoirs  bras, les officiers et sous-officiers
en avant, fouillant l'horizon avec leurs lorgnettes et calculant les
distances. Ds qu'une section arrivait  bonne porte, c'est--dire  4
kilomtres d'un ennemi visible, chaque homme vissait son tube-fusil aux
embouchures mobiles du rservoir et on ouvrait le feu.

L'artillerie chimique,  10 kilomtres en arrire de la ligne d'attaque,
tirait sur les points que les claireurs  hlicoptres venaient leur
signaler. L'artillerie tirait au jug, bien entendu, en se reprant sur
la carte, le but, toujours plac  12 ou 15 kilomtres pour le moins,
restant forcment invisible pour elle. Dans une vraie guerre, elle et
couvert les points indiqus par les claireurs de ses terribles
explosifs ou d'obus  vapeurs dltres.

L'escadre arienne resta invisible pendant toute la journe. Vers le
soir, le corps de dfense remporta quelques avantages marqus, mais on
s'aperut que l'ennemi avait adroitement dissimul un mouvement tournant
sur la droite et qu'en somme cette premire journe lui tait favorable.

Cependant le gnral commandant avait laiss une rserve de cinq
batteries du 8e chimistes avec le bataillon mdical offensif tout entier
 Chteaulin pour couvrir la ville, et nous allons voir que cette sage
prcaution ne fut pas inutile. La batterie de Georges Lorris faisait
partie de cette rserve. Le jeune homme put recevoir sa fiance et ses
amis, et les installer dans un bon htel en belle situation sur la
colline dominant tout le cours de la rivire. Il offrit  djeuner 
Estelle au campement des chimistes, un vrai djeuner militaire, o les
convives n'avaient pour siges que des caisses de torpilles et
d'explosifs divers.

[Illustration: DJEUNER SUR LE CHAMP DE BATAILLE.]

Dans l'aprs-midi, voyant qu'il pouvait disposer d'un peu de temps aprs
une revue du matriel, il prit une aronef et mena ses amis voir
l'engagement; mais, comme on ne put approcher trop prs de peur de
tomber dans les mains de l'ennemi, on ne vit pas grand'chose;  peine,
sur l'immense terrain dcouvert, quelques groupes d'individus minuscules
filant le long des haies et,  et l, quelques flocons de fume
aussitt dissipe dans l'air.

Comme on ne souponnait nul pril, Georges alla dner  l'htel o il
avait log ses amis; il passa gaiement la soire avec eux, puis s'en fut
rejoindre ses hommes  leur baraquement. Mais la nuit devait tre
trouble: entre trois et quatre heures du matin, Chteaulin endormi fut
rveill en sursaut par de violentes dtonations. C'tait l'ennemi qui,
ayant russi dans son mouvement tournant, essayait de surprendre la
ville; heureusement, les grand'gardes venaient de l'arrter  8
kilomtres. On avait le temps de prparer la dfense.

[Illustration: LES CLAIREURS A HLICOPTRES.]

Et, sous les yeux des voyageurs de l'htel veills par la canonnade,
sous les yeux d'Estelle, souriant  son fianc qui passe  la tte de sa
batterie, devant la pauvre Grettly, qui croit que c'est _pour de vrai_,
les chimistes, visires baisses, avec les tubes d'ordonnance
communiquant  leurs rservoirs portatifs d'oxygne, tablissent des
batteries sur le monticule,  l'abri d'un rideau d'arbres. En vingt
minutes, tous les appareils sont monts, les tubes et tuyaux visss.
Georges, mont sur son hlicoptre, est all reconnatre l'ennemi et,
grce  ses indications reportes sur la carte et soigneusement
vrifies, les appareils sont points sur diverses directions.

[Illustration: UNE BATTERIE D'ARTILLERIE CHIMIQUE.]

Pendant que les aronefs de rserve se portent en avant, les sections de
torpdistes ont sem de torpilles les points menacs, et les chimistes
commencent  tirer. La situation reste bonne; l'ennemi, se heurtant 
tous les obstacles qu'on sme sur son chemin, fait d'abord peu de
progrs; mais, vers les sept heures, il russit, en profitant d'un pli
de terrain,  s'avancer de quelques kilomtres en enveloppant certains
postes aventurs.

Pour gagner du temps et laisser aux secours le temps d'arriver, Georges,
qui a le commandement en sa qualit d'officier le plus ancien en grade,
fait couvrir tout le primtre de la dfense de botes  fume. Ces
botes, clatant  100 mtres en l'air, rpandent des flots de fume
noirtre et nausabonde, qu'en cas de guerre les chimistes eussent
rendue absolument asphyxiante. Chteaulin, o l'atmosphre reste pure,
est envelopp d'un cercle de brouillard opaque qui le rend invisible 
l'ennemi dconcert.

Les batteries chimiques de la dfense continuent  tirer; puis,  l'abri
de la fume, des torpdistes se glissent jusqu' l'ennemi, et enfin le
bataillon mdical, avec sa batterie particulire, prend l'offensive 
son tour. Il se porte en avant et envoie sur les points reprs quelques
botes inoffensives, simplement nausabondes aujourd'hui et provoquant
des toux dsagrables, lesquelles botes, dans une guerre, eussent port
sur les points de concentration de l'ennemi, sur les villages occups,
les miasmes les plus dangereux.

Chteaulin est sauv; pendant que l'ennemi ttonne dans le brouillard,
se heurte aux torpilles ou tourne les points supposs rendus
infranchissables par les miasmes, les secours arrivent.

Nous n'avons pas l'intention de suivre pas  pas ces manoeuvres si
intressantes; Georges Lorris, qui avait eu l'ide du bouclier de fume,
fut trs chaudement flicit le lendemain par le gnral, puis, comme sa
batterie avait soutenu presque tout l'effort du combat pendant un jour
et une nuit, et qu'un certain nombre d'hommes, n'ayant pas eu le temps
de renouveler leur provision d'oxygne, taient indisposs par suite de
la manipulation des produits, elle fut, pendant tout le reste des
oprations, mise en rserve, ce qui permit  Georges de consacrer un peu
plus de temps  sa fiance.

L'escadre arienne, aprs avoir attaqu et dispers au-dessus de Rennes
les aronefs ennemies, revenait avec des aronefs prisonnires,
apportant son concours aux forces terriennes. Le corps de dfense, grce
aux savantes combinaisons du gnral, reconquit vite le terrain perdu
et, ds le troisime jour des manoeuvres, la situation de l'ennemi
devint assez critique. Toutes les journes taient employes en combats
ou en confrences par le gnral lui-mme ou par quelques ingnieurs de
l'tat-major. Parfois, au milieu d'une bataille, lorsqu'une circonstance
se prsentait qui pouvait servir  l'instruction des officiers, un
signal arrtait brusquement les deux armes, les clouant sur leurs
positions respectives, et, de chaque ct, les officiers runis
coutaient la confrence du gnral, mettaient des opinions ou
proposaient des plans. Puis, sur un signal, l'action reprenait au point
o on l'avait arrte.

[Illustration: LE CORPS MDICAL OFFENSIF.]

Bientt, l'arme ennemie, malgr ses efforts, se vit rejete dans un
canton montagneux et accule  la mer. Une partie de son escadre
arienne avait t faite prisonnire, le reste tenta vainement d'enlever
une partie du corps menac, pour le porter nuitamment sur une meilleure
position; mais les aronefs veillaient, leurs jets de lumire lectrique
fouillant le ciel firent dcouvrir la tentative.

L'heure suprme avait sonn. Aprs un travail de toute une nuit pour le
placement des batteries,  l'aube du sixime jour les chimistes et le
corps mdical offensif couvrirent la rgion occupe par l'ennemi de
botes  fume et d'obus  miasmes. L'ennemi riposta aussi
vigoureusement qu'il put; mais ses botes, sur le primtre trs tendu
de l'attaque, ne produisaient pas grand effet; il fut bientt vident
que, dans une action vritable, l'ennemi, noy dans les gaz asphyxiants
des chimistes et sous les vapeurs dltres  effet rapide du corps
mdical offensif, et t bien vite et dfinitivement mis hors de
combat. Les deux corps d'arme, attaque et dfense, runis le soir du
septime jour  Chteaulin, furent passs en revue par les gnraux,
sous les flots de lumire lectrique, flicits pour leurs belles
oprations, et les rservistes, immdiatement congdis, regagnrent
leurs foyers.

[Illustration: LE CORPS MDICAL OFFENSIF ENTRE EN SCNE.]

Seuls restrent les officiers ayant  passer des examens pour
l'obtention d'un grade suprieur ou  soutenir des thses pour le
doctorat s sciences militaires. Le gnral se montra charmant pour
Georges Lorris.

Capitaine, lui dit-il, je serais heureux de vous proposer pour le grade
de commandant, mais il vous faut le doctorat auparavant; donc, si vos
occupations au laboratoire de monsieur votre pre vous en laissent le
temps, travaillez, piochez ferme et, aux examens de printemps, vous
pourrez vous prsenter avec toutes les chances...

[Illustration: GRANDES MANOEUVRES SOUS-MARINES.--MONITOR SOUS-MARIN
SURPRIS PAR LES TORPDISTES]

--Mon gnral, je vous remercie, mais je suis en train de prparer autre
chose.

--Quoi donc?

--Mon mariage, et je dois, mon gnral, remettre les rves ambitieux 
plus tard... Permettez-moi de vous prsenter ma future...

Aprs une journe de repos, les fiancs se dcidrent au retour, sur les
instances de Sulfatin qui, ddaigneux des beauts de la bataille, avait
pass ses journes au Tl de l'htel,  Chteaulin,  communiquer avec
Molire-Palace, en confiant son malade aux soins de Grettly.

[Illustration: LE PARC NATIONAL, BARR A L'INDUSTRIE.]




[Illustration: Mlle ESTELLE LACOMBE AU LABORATOIRE]

DEUXIME PARTIE

I

Prparatifs d'installation.--La fodalit de l'or.--Quelques figures
de l'aristocratie nouvelle.--La nouvelle architecture du fer, du
pyrogranit, du carton, du verre.--Les photo-picto-mcaniciens et les
progrs du grand art.--Messieurs les ingnieurs culinaires.


tes-vous brouills? demanda Philox Lorris, lorsque son fils se
prsenta devant lui au retour du Voyage de fianailles.

--Pas le moins du monde; au contraire, je...

--Ta ta ta! Vous ne vous tes pas prouvs srieusement, vous tes
rests tous les deux, toi surtout, la bouche en coeur,  soupirer des
gentillesses; ce n'est pas ainsi qu'on prouve celle dont on veut faire
la compagne de sa vie... Ce n'est pas loyal, je trouve que tu as manqu
tout  fait de bonne foi...

--Comment! j'ai manqu de bonne foi?

[Illustration: --Bigre! quand je serai le mari de cette dame!]

--Certainement! Et ta fiance aussi, de son ct! Tu n'es pas autrement
bti que tous les autres hommes, parbleu! et ta fiance ne diffre pas
du reste du genre fminin. Tu devais te montrer comme tu seras pendant
le reste de ta vie--ainsi du reste que tous les hommes occups--rude,
distrait, grincheux souvent, emport, violent mme..... Nous sommes tous
comme cela dans la vie; elle est si courte, la vie; une fois maris,
est-ce qu'on a du temps  perdre en manires?

--J'ai pourtant bien l'intention de ne pas me montrer aussi dsagrable
que cela...

[Illustration: --Attention! quand je serai la femme de ce monsieur!]

--Certainement, parbleu! des bonnes intentions, a ne prend pas de
temps, on en a tant que l'on veut... mais les rapports journaliers, la
vie enfin... C'est l que je t'attends! De mme une fiance, pour que le
Voyage de fianailles constitue un essai vraiment loyal de la vie
conjugale, devrait tout de suite se montrer futile, lgre,
contrariante, souvent revche, porte  la domination, etc., etc.,
enfin, telle qu'elle sera plus tard dans le mnage. Alors, on se juge
franchement, et l'on dcide en parfaite connaissance de cause si la vie
commune est possible: Attention! Quand je serai la femme de ce
monsieur, je l'aurai toujours devant moi!--Bigre! Quand je serai le mari
de cette dame, songeons-y, ce sera  perptuit... Voil les sages
rflexions que les personnes raisonnables doivent faire!

Georges se mit  rire.

Est-ce que tu me peindrais l'minente doctoresse Bardoz et la snatrice
Coupard, de la Sarthe, avec les mmes couleurs? demanda-t-il  son pre.

--Pas tout  fait! Si je les ai distingues, c'est qu'elles sont de
vraies exceptions... Et puis elles seraient si occupes elles-mmes!
Enfin! concluons! Tu persistes vraiment?

--Je persiste  voir le bonheur de ma vie dans l'union avec...

--Bon! bon! pas de phrases! C'est ton anctre l'artiste, le pote qui te
travaille... Laisse-le dormir! Nous verrons; mais avant de donner mon
consentement dfinitif, je veux tudier ta fiance... Tu connais mes
principes: pas de femme inoccupe. Je propose  Mlle Lacombe d'entrer 
mon grand laboratoire, section des recherches; elle travaillera sous mes
yeux,  ct de toi... Ne crains rien, pas de surmenage, un petit
travail doux! Et, entre temps, vous monterez votre maison et nous
causerons mnage quand le nid sera achev.

Georges, comptant bien abrger le plus vite possible cette dernire
priode d'preuves, se dclara satisfait de l'arrangement et porta la
proposition de son pre  Estelle. Tout fut vite entendu. D'ailleurs,
Philox Lorris n'eut qu'un mot  dire aux Phares alpins pour faire passer
M. Lacombe aux bureaux de Paris de cette administration: les parents
d'Estelle purent venir habiter Paris, au grand plaisir de Mme Lacombe,
qui voyait ainsi se raliser un de ses rves.

Georges Lorris et Estelle s'occupaient de leur installation future avec
Mme Lacombe, mais sur les ides de Philox Lorris. Celui-ci ngocia en
quelques jours l'achat pour son fils, au centre de l'ancien Paris, sur
les hauteurs de Passy, d'un petit htel que dsirait cder, pour
s'installer dans un vaste domaine dans le Midi, un banquier milliardaire
d'Australie qui venait de raliser dans les bourses du Nouveau Monde un
krach fabuleusement fructueux et qui voulait, avec l'immense fortune
rcolte dans sa magnifique opration, fonder, assez loin des
dsagrables criailleries des anciens actionnaires et dans un pays plus
aristocratique que la terre australienne, une puissante famille
seigneuriale.

Ce richissime ex-banquier, Arthur Pigott, traitant M. Philox Lorris en
homme digne de le comprendre, exposa ses plans avec tranquillit quand
il fit visiter son petit htel  son acheteur.

Votre vieille aristocratie territoriale est morte d'inanition, illustre
monsieur, ou elle achve de s'teindre, dit-il; soufflons donc dessus
et remplaons-la, car il faut la remplacer, c'est le voeu de la nature;
vous savez bien qu'une aristocratie a son rle dans la vie sociale et
qu'on n'en a pas plutt jet une  terre,--vos rvolutions l'ont
prouv--qu'une autre apparat. A l'origine de toutes les grandes et
hautes familles, monsieur, que voyez-vous? Un fondateur malin, plus
riche et, par consquent, plus puissant que ses voisins! Je ddaigne de
rechercher comment il a ramass cette fortune: il l'a, c'est le
principal!... Les historiens passent assez lgrement l-dessus comme
dtail ngligeable...

--Des chevauches la lance au poing en pays ennemi, fit M. Philox
Lorris, la conqute de quelque territoire; autrement dit, l'expulsion
violente ou l'oppression des occupants, venus jadis de la mme faon..

[Illustration: SUR LES HAUTEURS DE PASSY.]

--Autrement dit des rapines de soudards, de brutales rapines, continua
M. Pigott, hideuses violences des temps barbares! Eh bien! qu'on nie
encore le progrs! J'ose prtendre que, plus tard, les historiens qui
regarderont  l'origine de la noble famille fonde par moi en mon duch
sur la Dordogne, o j'aurai, j'espre, le plaisir de vous avoir  mes
grandes chasses, distingueront autre chose! Pas de violences, pas de
soudards brutaux! Ils pourront dire: _L'anctre Pigott, le fondateur,
fut tout autre chose qu'un vulgaire Montmorency; ce fut un doux malin,
un combattant de l'intelligence qui sut prlever sur des cratures
infrieures la dme de l'intelligence_.....

--Deux ou trois cent mille actions de 5,000 francs, n'est-ce pas, dans
vos dernires affaires?

--Plus quelques petites choses, pour compenser les frais trs srieux...
Je reprends! Voici ce qu'ils diront, les historiens: _Il sut prlever la
dme de l'intelligence et vint, apportant la richesse en notre belle
province, fonder une illustre maison, planter l'arbre seigneurial dont
les rameaux s'tendent aujourd'hui si largement, abritant nos ttes sous
leur ombre, et contribuer puissamment au relvement des principes
d'autorit et des saines ides de hirarchie sociale trop longtemps
branles par nos rvolutions_..... Voil! ainsi se fonde la nouvelle
aristocratie!

Et M. Pigott avait raison.

Sur les ruines bientt dblayes de l'ancien monde, une aristocratie
nouvelle se fonde. Que devient l'ancienne? Les vieilles races en
dcadence semblent fondre et disparatre de jour en jour avec plus de
rapidit. Nous voyons leurs descendants appauvris, loigns par la
dfiance des masses des affaires publiques, peu aptes  la pratique des
sciences, impropres aux grandes affaires industrielles et commerciales,
tirer la langue dans leurs chteaux dlabrs, qu'ils ne peuvent
entretenir et rparer, ou vgter dans de misrables petites places sans
ouvertures d'avenir.

Leurs terres, leurs chteaux, et leurs noms mmes avec, s'en vont  la
nouvelle aristocratie, aux seigneurs des nouvelles couches, aux Crsus
de la Bourse, enrichis par l'pargne des autres, aux notabilits de la
grande industrie ou de la productive politique, et,  ct de ces
illustres dbris heureux d'obtenir de maigres emplois en des bureaux de
ministre ou d'usine, o le sang actif des anciens chevaucheurs croupit
dans une stagnation lamentable, nous voyons tels grands industriels,
gigantesques coffres-forts, planter le drapeau de Plutus sur les anciens
domaines de l'ex-noblesse, reconstituer peu  peu les vastes fiefs
d'autrefois sur des bases plus solides.

[Illustration: M. ARTHUR PIGOTT.]

Quelques exemples, en outre de celui fourni par le milliardaire Pigott:

Le clbre marquis Marius Capourls, fondateur d'une centaine d'usines,
organisateur de syndicats accaparant toutes les fculeries et
distilleries d'une immense rgion. Avec ses bnfices, dont il sait 
peine le compte, Marius Capourls a peu  peu agglomr un noyau de
vastes domaines comprenant l'tendue d'un dpartement et rcemment
rigs en marquisat. Ajoutons bien vite que, parmi les simples petits
commis d'une de ses agences, Marius Capourls compte un duc authentique,
descendant des rois de Sicile et de Jrusalem, et trois ou quatre
pauvres diables couverts de blasons, dont les pres ont eu terres et
chteaux, gard, casque en tte, des marches de frontires et arros de
leur sang tous les champs de bataille de l'ancienne France.

M. Jules Pommard est non moins clbre que le marquis Marius. Lanc sur
le terrain giboyeux de la politique, M. Jules Pommard n'est pas de ceux
qui restent bredouilles. Il a eu des hauts et des bas; accus jadis de
trafics et de malversations, mais amnisti par le succs, il s'est,
aprs avoir purg quelques petites condamnations, taill dans sa
province un vritable petit royaume o il tient tout, dirige tout,
commande  tous et plane sur tous du haut de sa sereine majest d'homme
arriv, qu'encadre noblement un grand chteau historique ayant fait
partie du domaine royal, chteau dont il compte bien faire porter le nom
 ses hritiers.

Voici une illustration plus haute encore, M. Malbousquet, autre grand
industriel, roi du fer et prince de la fonte, matre et possesseur de
formidables tablissements mtallurgiques, propritaire de tubes et de
nombreuses lignes d'aronefs,  la tte de trois cent mille ouvriers et
du plus titanique outillage qu'il soit possible de rver, immense
runion d'engins terrifiants, grinant, tournant, virant, frappant,
hurlant effroyablement en des usines monstres, colossales cits de fer
aux architectures tranges, o les marteaux-pilons gants s'lvent
comme d'extraordinaires monuments mobiles et froces, parmi des ouragans
de vacarmes mtalliques et des tourbillons d'cres fumes, au-dessus de
rouges fournaises attises par des cohues d'hommes hves et demi-nus,
roussis, grills et charbonneux.

Le matre de ce royaume, vritablement infernal, n'a garde de l'habiter;
il domine de loin, il commande et dirige, loin de l'infernal mouvement,
loin des rivires de fonte incandescente et des hauts fourneaux
soufflant des haleines de feu; il rgne sur ses esclaves de chair et de
fer du fond d'un somptueux cabinet reli par Tl au cabinet de
l'ingnieur-directeur des usines, dans un castel resplendissant, grand
comme Chambord et Coucy runis, lev  coups de millions dans un site
charmant, avec un fleuve  ses pieds, filant vers la mer, et de belles
forts, svrement gardes, se droulant aux divers horizons.

A perte de vue, tout ici appartient  M. Malbousquet, dj comte romain,
devenu duc tout rcemment, par la grce du milliard; dans cette terre,
rige pour lui en duch par les Chambres, tout est  lui, le sol et
aussi les gens, tenus et brids par mille liens.

C'est pourtant le domaine actuel du roi du fer, le grand centre
mtallurgique qui fut, en 1922, le principal foyer de la rvolution
sociale et qui vit, lors du triomphe momentan des doctrines
collectivistes, le plus complet bouleversement.

[Illustration: EXAMENS POUR LE DOCTORAT S SCIENCES MILITAIRES]

Ici, pendant qu'une effroyable lutte clatait  Paris, pendant que se
droulaient des scnes de sauvagerie pouvantables, o le peuple nerv
et hallucin, dans l'impossibilit de raliser les rves insenss des
rvolts et des utopistes, des nafs farouches et des hbleurs,
accumulait ruines sur ruines et se ruait  la folie furieuse et 
l'effondrement universel, pendant ce dchanement de tous les dlires,
dans le grand centre mtallurgique saisi au nom de la collectivit,
s'appliquaient  peu prs pacifiquement les thories socialistes.

[Illustration: EMBARCADRE DE L'HTEL GEORGES LORRIS.]

Les meneurs, au jour du triomphe, avaient ici trouv un organisme bien
complet, en bon tat de fonctionnement, et ils avaient pens que tout
devait continuer  marcher comme par le pass et mme beaucoup mieux,
simplement par la bonne volont de tous, moyennant la simple
suppression des directeurs et des actionnaires, et le partage gal entre
tous du produit intgral du travail de tous.

Le programme tait simple, clair,  la porte des moins larges
intelligences, mais l'application, au grand tonnement de chacun, donna
lieu pourtant, ds la premire heure,  de rudes frottements. L'galit
des droits dcrte--la Sainte galit--pouvait-elle s'accommoder de
l'ingalit des fonctions et des travaux? On laissait les ingnieurs 
leurs travaux forcment, parce que le simple manoeuvre ne pouvait songer
 prendre leur place; mais les autres, bureaucrates, contrematres,
chefs ouvriers, ne devaient-ils pas rentrer dans le rang? Comment
procder  la distribution du travail, avec toutes ces ingalits, qui
semblaient apparatre pour la premire fois aux yeux de tous? Personne
ne voulait plus du travail rude, du travail dangereux; chacun,
naturellement, rclama le travail le plus facile et le plus doux, les
postes les plus tranquilles.

Ds le premier jour, les heurts violents se produisirent, les
discussions clatrent et s'envenimrent trs vite. Au milieu des
tiraillements, des dsordres et mme des grves de certaines
spcialits, les usines marchrent quelque temps cahin-caha, dvorant
les stocks de minerais amasss et les fonds saisis dans les caisses.
Puis, brusquement, tout s'arrta, les machines poussrent leur dernier
rle, les hauts fourneaux s'teignirent, tout tomba dans une confusion
pouvantable.

Le collectivisme mourait de son triomphe. Tant bien que mal, l'organisme
qu'il avait trouv en fonctions avait encore march quelques semaines,
produisant--suivant les comptes rigoureusement tenus par les
bureaux--tout  perte, pour diverses causes, par suite de l'immense
gchis d'abord, du labeur mal conduit et mollement soutenu pendant les
heures de travail diminues de moiti,--et laissant, au lieu de fabuleux
bnfices  rpartir, comme tous l'espraient, un dficit  combler,
gouffre norme, s'largissant d'heure en heure.

Six mois d'anarchie pouvantable, avec la tristesse amre des beaux
rves crouls, les lugubres dsespoirs, les colres impuissantes, avec
la ruine, la fureur et la faim partout!

Le grand centre industriel resta comme un immense tas de ferrailles
inutiles, autour duquel peu  peu la solitude se faisait et que les
affams abandonnaient en colonnes lamentables.

Quand, aprs bien d'autres catastrophes, l'anarchie de Paris,
s'teignant peu  peu dans le sang des sectes socialistes qui
s'entre-dvoraient, fut crase dfinitivement par un retour du bon
sens, puissamment aid par la force passe aux mains des meneurs
satisfaits, gorgs des dpouilles de l'ancienne socit, il n'y avait
plus de dsordres  rprimer dans le royaume du fer, il n'y avait plus
que des ruines.

douard Malbousquet, jeune alors, ex-petit ingnieur des usines, riche
de quelques petits bnfices recueillis dans l'eau trouble de la
rvolution sociale, eut alors l'habilet de grouper quelques amis parmi
les nouveaux capitalistes clos dans la tourmente et de racheter, pour
un morceau de pain jet aux actionnaires survivants, ces tristes ruines
inutiles, et de tout recommencer.

Le rsultat, le voici: tout en haut, le puissant seigneur suzerain; tout
en bas, la tourbe des humbles vassaux; d'un ct, une haute personnalit
politique, financire et industrielle, comble de richesses, de titres
et d'honneurs; et, de l'autre, la noire fourmilire des travailleurs du
fer, revenus au travail avec de la misre et de cruelles dsillusions en
plus.

Notre haute civilisation scientifique, l'excs du machinisme,
l'industrialisme crasant l'homme sous l'engin ou changeant cet homme,
non pas en machine mme, mais en simple fragment de rouage de machine,
ont donc, en dfinitive, abouti  ramener le monde en arrire et  crer
au-dessus des masses travailleuses une nouvelle fodalit, aussi
puissante, aussi orgueilleuse et aussi rude en sa domination que
l'ancienne, si ce n'est plus!

[Illustration: La nouvelle fodalit: Monsieur le duc Malbousquet.]

Serfs des enfers industriels rivs aux plus dures besognes, petits
employs clous  leur pupitre, petits ingnieurs, rouages un peu plus
fins de la grande machine, petits commerants, lamins et broys par les
gigantesques syndicats, paysans cultivant, suivant les nouvelles
mthodes scientifiques, la terre des nouveaux seigneurs, dites-nous si
le sort des manants du Moyen ge, des sicles o l'on avait au moins le
temps de respirer, tait plus rude que le vtre?

Certes, la main humaine, mme recouverte du gantelet de fer des hauts
barons, le poing de la fodalit de fer tait moins lourd que le
marteau-pilon d'aujourd'hui, symbole crasant de la nouvelle fodalit
de l'or!...

Le petit htel achet par M. Philox Lorris,  l'un de ces potentats de
la finance et de l'industrie, avoisin par d'autres htels d'un luxe
babylonien, rsidences urbaines appartenant  de non moins notables
seigneurs, allait donc tre transform compltement pour le fils du
grand ingnieur; toutes les innovations, toutes les applications de la
science moderne devaient y faire rgner un confort scientifique
absolument digne du sicle clair o nous avons le bonheur de vivre et
du grand Philox Lorris lui-mme.

[Illustration: FORTS D'APPARTEMENT.]

Il y avait naturellement trs peu de jardins, un simple cadre de
verdure, sertissant les diffrents btiments,--l'espace est si mesur 
Paris!--mais on s'tait rattrap sur les terrasses, les petites
plates-formes et les balcons suspendus, transforms en vritables
forts, en forts vues par le gros bout de la lorgnette, avec des arbres
nains japonais suivant la mode actuelle.

Il n'y a pas que Paris qui soit troit et resserr, on se sent tellement
press aujourd'hui sur notre globe _archi-plein_, dans le coude  coude
des continents bonds, qu'il faut tcher de gagner un peu de place, de
toutes les faons possibles, par d'ingnieux subterfuges.

[Illustration: LE SOL DE PARIS.]

Voulez-vous des forts ombreuses avec de vieux chnes aux ramures
puissantes, tordant leurs racines comme un nid de serpents et lanant au
loin de grosses branches  l'pais feuillage? Voulez-vous des pins
fantastiques, hrisss de pointes et cramponns  des blocs de rochers
moussus? Voulez-vous des arbres exotiques, des fourrs tranges, domins
par des baobabs monstrueux?

En voici sur votre balcon, dans de jolis bacs de faence japonaise,
voici sur votre vranda la fort vivante en rduction, les gants nains,
les arbres centenaires, les colosses vgtaux, maintenus, par l'art
inou du jardinier de Yeddo,  des proportions de plantes
d'appartement.

C'est la fort minuscule, mais c'est la fort tout de mme, avec ses
fourrs touffus, ses dessous tapisss de bruyres naines, avec ses
profondeurs mystrieuses, qui vous donnent le vertige et le frisson des
solitudes, avec ses rochers, ses ravins mme, au-dessus desquels se
dressent de vieux troncs dpouills, tordus et dchiquets par les
sicles, ravags par les ouragans; ce sont de vastes paysages factices,
absolument illusionnants, devant lesquels, en y mettant un atome de
bonne volont, on peut chercher la posie du rve, tout comme si l'on
errait dans les quelques coins de nature sauvage qui nous restent,
parpills  et l par le monde et sur le point de disparatre 
jamais.

Ne cherchez pas d'autres feuilles  Paris, en dehors de ces futaies
factices et des maigres jardinets entretenus  grand'peine autour des
maisons riches.

Le sol de Paris n'en peut gure produire, puisqu'il n'existe plus,
puisque la vraie terre y a disparu ou  peu prs, remplace par un lacis
embrouill de tunnels, de canalisations diverses, de tubes
mtropolitains runissant les quartiers, de tubes d'expansion au dehors,
d'gouts, de caniveaux, de conduits pour les innombrables fils des
divers Tls et des services lectriques divers, force, lumire,
thtre, musique, etc., entre-croiss  travers un massif de bton et de
pierrailles, o les racines des pauvres diables d'arbres que leur
malheur a exils dans ce conglomrat rocailleux, satur de fluides
divers, ne peuvent, mme en s'allongeant et s'chevelant outre mesure,
puiser qu'une bien maigre nourriture.

Mais si la villa parisienne de Georges Lorris ne pouvait gure montrer
d'autres verdures que les arbres comprims et rabougris de ces forts
d'appartement, elle possdait une annexe un peu plus loin, dans les
montagnes du Limousin,  trente-cinq minutes de tube et deux heures
d'aronef  peine, une maison de campagne, petite, mais commode,
agrablement place dans un fort beau paysage,  mi-cte d'une colline
rocheuse, avec des arbres de proportions naturelles et des coins de
vritables bois sous ses fentres.

Par une heureuse ide de l'architecte, la partie suprieure de la
maison, sorte de tourelle carre dominant le corps de btiment
principal, tait mobile et pouvait monter, faisant cage d'ascenseur,
jusqu' la crte de la colline voisine et stationner ainsi, pendant les
belles journes,  80 mtres au-dessus de la maison.

De l, le pays se dcouvrait plus vaste, pittoresque et tourment,
coup de ravins, sillonn de rivires, et montrait au loin, sur des
roches isoles ou sur les diffrentes croupes de collines, cinq ou six
ruines de vieux chteaux et seulement, l'industrie tant encore peu
dveloppe dans la rgion, une vingtaine de groupes d'usines fumeuses 
l'horizon.

Pour revenir  l'htel parisien abandonn par le banquier milliardaire
comme trop simple et ne convenant plus  sa haute situation, il n'en
tait pas moins un somptueux petit bijou d'architecture moderne en
dlicieuse situation.

On jouissait d'une vue admirable et trs tendue des loggias du grand
salon du sixime tage au-dessus du sol, c'est--dire du _premier_,
comme on a l'habitude de dire, maintenant que l'entre principale d'une
maison est sur les toits,  l'embarcadre arien. De cette loggia, ainsi
que des miradors vitrs suspendus aux faades, on apercevait tout Paris,
l'immense agglomration quasi-internationale de 11 millions d'habitants
qui fait battre sur les rives de la Seine le coeur de l'Europe et
presque le coeur du monde, en raison des nombreuses colonies asiatiques,
africaines ou amricaines fixes dans nos murs; on planait au-dessus des
plus anciens quartiers, ceux de la vieille Lutce, bouleverss par les
embellissements et les transformations, par del lesquels d'autres
quartiers plus beaux, les quartiers modernes, si tonnamment dvelopps
dj, projetaient au loin d'immenses boulevards en construction.

L-bas, derrire les hauts fourneaux, les grandes chemines et les
coupoles de rservoirs lectriques du grand muse industriel des
Tuileries, se dressent, au centre du berceau de Lutce, flottant entre
les deux bras de la Seine,--de la vieille Lutce agrandie et
transforme, allonge, grossie, gonfle et hypertrophie--les tours de
Notre-Dame, la vieille cathdrale, surmontes d'un transparent difice
en fer, simple carcasse arienne de style ogival comme l'glise,
portant,  80 mtres au-dessus de la plate-forme des tours, une seconde
plate-forme avec bureau central d'aronefs omnibus, commissariat,
restaurant et salle de concert de musique religieuse. La tour
Saint-Jacques se montre non loin de l, surmonte, elle aussi,  50
mtres, d'un immense cadran lectrique et d'une seconde plate-forme
autour de laquelle voltigent,  diffrentes hauteurs, les arocabs d'une
station.

Des difices ariens pointent trs nombreux au-dessus des cent mille
embarcadres des maisons, au-dessus des toits o s'talent, de cime en
cime, de gigantesques rclames pour mille produits divers. On distingue
d'abord les embarcadres des grandes lignes d'aronefs omnibus, les
wharfs d'aronefs transatlantiques,--ces constructions de toutes les
formes et de tous les styles, monumentales, mais trs lgres, portes
sur de transparentes armatures de fer,--le grand embarcadre central des
Tubes, plus massif, projetant dans toutes les directions des tubes,
ports parfois sur de longues arcatures de fer ou traversant en tunnels
les collines charges de maisons,--puis bien d'autres difices divers,
plus ou moins turriformes: phares de quartier, commissariats et postes
ariens pour la surveillance de l'atmosphre, si difficile pendant la
nuit, malgr les flots de lumire lectrique rpandus par les phares,
embarcadres de grands tablissements ou de magasins.

[Illustration: PETITE MAISON DE CAMPAGNE, AVEC ASCENSEUR ET PAVILLON
MOBILE.]

[Illustration: UN QUARTIER EMBROUILL]

Quelques quartiers apparaissent voils par un treillis serr et
embrouill de fils lectriques qui semblent les envelopper d'une
gigantesque toile d'araigne. Trop de fils! Ces rseaux courant en tous
sens sont,  certains endroits, un obstacle  la circulation arienne;
bien des accidents ont t causs par eux aux heures nocturnes, malgr
l'clat des phares et des lampadaires de toits, et l'on a vu maintes
fois des passagers d'arocabs foudroys au passage, ou blesss et
presque dcapits par la rencontre d'un fil inaperu.

[Illustration: LA BONNE A TOUT FAIRE.]

Tout prs de l'htel Lorris se montre le plus ancien de ces lgers
difices escaladant les nues construit jadis par un ingnieur qui
pressentait la grande circulation arienne de notre temps, l'antique et
bien vnrable tour Eiffel, leve au sicle dernier, un peu rouille et
dverse.

Cette vieille tour a reu rcemment, au cours d'une complte
restauration bien ncessaire, de considrables adjonctions; ses deux
tages infrieurs sont enserrs dans de magnifiques et dcoratives
plates-formes d'une contenance de plusieurs hectares, organises en
jardins d'hiver, supportes par deux ceintures d'arcs de fer d'un grand
style. Comme pendant, de l'autre ct du fleuve, montent et se perdent,
dans l'atmosphre des coupoles, les terrasses et les pointes de
Nuage-Palace, le grand htel international aux architectures tranges,
construit au sommet de l'ancien Arc de Triomphe, par une socit
financire qui a, par toutes ces splendeurs, ruin deux sries
d'actionnaires, mais qui, sur l'Arc de Triomphe  elle vendu par l'tat
en un moment de gne aprs notre douzime rvolution, a superpos de
vritables merveilles.

Plus loin, au-dessus du bois de Boulogne, dcoup en petits squares,
s'lve Carton-Ville, un quartier ainsi baptis  cause de ses lgantes
et vastes maisons de rapport entirement construites en pte de papier
agglomr, rendue plus solide que l'acier et plus rsistante que la
pierre aux intempries des saisons, avec des paisseurs bien moindres,
ce qui conomise la place. L'avenir est l; dans la construction
moderne, on n'emploie plus beaucoup les lourds matriaux d'autrefois: la
pierre est  peu prs ddaigne, le Pyrogranit en tient lieu dans les
constructions monumentales, dispos en cubes fondus d'une bien autre
rsistance que la pierre et appliqu de mille faons  la dcoration des
faades. On n'a plus recours au fer que dans certains cas, lorsqu'on a
besoin de supports solides, colonnes ou colonnettes, et partout
maintenant le carton-pte est employ concurremment avec les plaques de
verre, murailles transparentes, qui laissent les pices d'apparat des
maisons se pntrer de lumire.

Les grands magasins, certains tablissements, comme les banques, sont
maintenant construits entirement en plaques de verre; l'industrie est
mme parvenue  fondre d'une seule pice des cubes de 10 mtres de ct,
 cloisons intrieures pour bureaux, et des belvdres galement d'une
seule pice.

De son petit htel si merveilleusement situ, M. Philox Lorris veut
faire un modle d'arrangement intrieur; le chef de son bureau
d'ingnieurs-constructeurs est  l'oeuvre. Georges Lorris donne ses
ides et ses plans, qui sont un peu les ides et les plans d'Estelle et,
par consquent, ceux de Mme Lacombe; mais son pre les met
imperturbablement de ct ou les modifie si compltement que Georges ne
les reconnat plus. N'importe, ce sera bien.

L'embarcadre,  12 mtres au-dessus du toit, est tout en verre,
support par une gracieuse et artistique arcature de fer. Une coupole,
surmonte d'un phare lectrique, abrite quatre ascenseurs desservant les
appartements particuliers de Monsieur et de Madame, les appartements de
rception et l'aile des laboratoires et cabinets de travail. Sur l'un
des cts de la plate-forme de l'embarcadre dbouche le grand
ascenseur de service, prs de la remise des aronefs, haute tour
rectangulaire sur un angle de la maison, ayant place pour dix vhicules
superposs, avec les ouvertures de ses dix tages sur un des cts.

Les salons de rception sont tout  fait somptueux; le prcdent
propritaire en avait fait une galerie de photo-peinture. M. Philox
Lorris a remplac les tableaux partis par quatre grands panneaux
dcoratifs: _l'Eau_, _l'Air_, _le Feu_, _l'lectricit_, panneaux
anims, vivants pour ainsi dire, et non froides peintures.

Dans chacune de ces grandes dcorations, par un procd tout nouveau,
autour de la statue allgorique de l'lment reprsent, cet lment
lui-mme joue son rle. Sur le panneau consacr  l'lment humide,
l'eau ruisselle et cascade vritablement sur un fond de rochers et de
coquillages, anim par des chantillons des plus remarquables habitants
de l'onde, des poissons vrais ou faux, vrais pour les races de petite
taille et, dans le lointain, reprsentations minuscules,  mouvements
automatiques bien rgls, des plus formidables espces.

Le panneau consacr au Feu est le pendant naturel de l'Eau. Le feu est
allgoriquement reprsent par une figure  buste de femme sur un corps
de salamandre  longue queue contourne; autour de cette figure des
flammes vritables, mais sans chaleur, dessinent d'tincelantes volutes
et, dans le fond, un volcan en ruption laisse couler des rivires de
lave flamboyante dont on peut  volont varier les couleurs. On devine
quel magnifique thme les deux autres lments, l'Air et l'lectricit,
ont pu fournir  l'artiste dcorateur; dans le panneau de l'Air, au
milieu de magnifiques effets de nuage, produits, avec l'inpuisable
varit de la nature elle-mme, par un procd particulier, passent les
habitants de l'atmosphre, de charmantes rductions d'aronefs aux
contours attnus par les vapeurs, absolument comme dans la nature. Tout
ce panneau est admirablement rgl: les aspects changent  volont, on a
de ravissants levers et couchers de soleil, et mme de superbes effets
de vritables nuits constelles d'toiles, rduction de notre ciel
nocturne aux chemins azurs, poudrs de sable d'or, comme disent les
potes.

Quant  l'lectricit, l'artiste mcanicien a tir un bon effet
dcoratif des si curieux appareils producteurs et transmetteurs, et M.
Philox Lorris a mis la grande plaque de Tl comme motif central
au-dessus de la figure allgorique.

Nous voyons donc ici vraiment l'art de l'avenir. Aprs la peinture
d'autrefois, les timides essais artistiques des Raphal, Titien,
Rubens, David, Delacroix, Carolus Duran et autres primitifs, nous
avons eu la photo-peinture, qui reprsentait dj un immense progrs;
les photo-peintres d'aujourd'hui seront dpasss par les
photo-picto-mcaniciens de demain. Ainsi l'art va toujours progressant.

[Illustration: UN PEU D'HYGINE.]

Est-il besoin de dire que le laboratoire-cabinet de travail de Monsieur
et celui de Madame, amnags par les soins de M. Philox Lorris, qui n'a
pas craint de sacrifier une bonne demi-heure  en tracer de sa main le
plan dtaill, sont pourvus de tous les instruments et appareils
perfectionns indispensables pour les hautes tudes?

Mme Lacombe, qui suivait les travaux d'installation avec un intrt que
l'on comprend, pendant que sa fille tait occupe au grand laboratoire
Philox Lorris, ne mnageait ni son admiration lorsqu'elle la croyait
lgitimement mrite, ni ses critiques quand il y avait lieu. Mais il ne
lui tait pas trs facile de faire part de ses observations au pre de
son futur gendre. M. Philox Lorris, horriblement avare de son temps,
avait charg un simple phonographe de recevoir ses observations,
auxquelles ce mme phonographe rpondait seulement le lendemain... quand
il daignait rpondre.

Ma premire opinion sur cet original de Philox Lorris tait la bonne!
se disait Mme Lacombe, en se gardant bien cependant de penser tout haut;
ce Philox Lorris est un ours! Enfin, ce n'est pas lui que nous pousons.
Sa pauvre femme est une martyre; heureusement, Georges est doux et
charmant, ma fille sera heureuse!

Une chose inquitait Mme Lacombe: elle ne voyait pas de cuisine dans
cette maison si bien monte; elle se hasarda un jour  en tmoigner son
tonnement au phono du savant.

La rponse vint le lendemain.

[Illustration: ... CE N'EST JAMAIS QUE DE LA CONFECTION!]

Une cuisine! s'cria le phono, y pensez-vous, chre madame? C'est bon
pour les rtrogrades et tardigrades rfractaires au progrs! D'ici vingt
ans, il n'y aura plus de maisons  cuisines que dans les malheureux
hameaux perdus au fond des campagnes! L'conomie sociale bien entendue
proscrit les petites cuisines particulires o l'laboration des petits
plats est forcment et de toutes faons plus dispendieuse que
l'laboration en grand des mmes plats dans une cuisine centrale. Il n'y
aura pas plus de cuisine chez mon fils que chez moi. Nous sommes abonns
 la Grande Compagnie d'alimentation et les repas nous arrivent tout
prpars par une srie de tubes et tuyaux spciaux. On n'a donc 
s'occuper de rien. conomie de temps, ce qui est prcieux, et, de plus,
trs notable conomie d'argent!

--Merci! fit Mme Lacombe, vous me traiterez de tardigrade si vous
voulez, mais je prfre notre petite cuisine de mnage, o je puis
combiner des petites douceurs agrables quand il me plat! Votre cuisine
de la Grande Compagnie d'alimentation, tenez, ce n'est jamais que de la
confection!

--Je vous assure, dit le phono, qui semblait avoir prvu des objections,
que la cuisine est succulente et que les menus sont trs varis. Ce ne
sont pas de vulgaires marmitons, madame, ou d'ignorants cordons bleus
qui prparent nos repas, ce sont des cuisiniers instruits, diplms, des
ingnieurs culinaires ayant pouss trs loin leurs tudes! Ils sont sous
la direction d'un comit d'hyginistes des plus distingus, qui savent
ordonner nos repas selon les lois d'une bonne hygine et nous fournir
une alimentation rationnelle... Au lieu de plats combins par des chefs
sans responsabilit mdicale, au hasard de l'inspiration,  tort et 
travers, la Compagnie fournit la nourriture qui convient  la saison,
aux circonstances, rafrachissante ou tonifiante, abondante en viandes
fortes ou en lgumes quand elle le juge bon pour la sant gnrale... Et
l'on a constat, parmi les abonns, une forte amlioration des gouttes,
gastralgies, dyspepsies, etc.

Le phono s'arrta, semblant attendre des objections que Mme Lacombe, qui
se dfiait, se garda bien de formuler.

Aprs un instant, le phono continua avec une nuance d'ironie dans la
voix:

Dans tous les cas, il est honteux pour des gens de notre poque de se
montrer trop proccups des satisfactions de l'estomac! Cet insignifiant
organe ne doit pas primer et opprimer le cerveau, l'organe roi, madame!
D'ailleurs, ces questions sont sans importance; vous savez bien que, de
nos jours, on n'a plus d'apptit!

Mme Lacombe soupira:

Bon! il est avare, je m'en doutais!

Ce fut aussi M. Philox Lorris qui se chargea d'engager le personnel
ncessaire. Mme Lacombe fut terriblement surprise quand elle sut que ce
personnel devait se composer seulement d'un concierge, d'un mcanicien
brevet et d'un aide-mcanicien. Pas plus de femme de chambre ou de
valet de chambre que de cuisinire.

Heureusement ma fille aura Grettly! pensa-t-elle.

M. Philox Lorris avait charg son phono de recevoir les candidatures des
gens.

Ce fut un vritable dfil pendant quelques jours. L'appareil
enregistrait les dclarations, photographiait les candidats. M. Philox
Lorris, de cette faon, put fixer ses choix sans bavardages oiseux et
sans perte de temps. Il eut  carter de nombreux candidats ne pouvant
justifier d'tudes compltes et bons  servir seulement dans la petite
bourgeoisie, moins exigeante sur les titres; il lui fallut mme
repousser aussi des polytechniciens dont certaines circonstances avaient
entrav la carrire:

Quels sont vos titres? demandait le phonographe aux candidats; parlez
et veuillez remettre vos brevets.

Le concierge engag avait, ainsi que sa femme, outre les meilleures
rfrences, les brevets des baccalaurats s sciences; quant aux
mcaniciens, ils sortaient dans les bons numros de l'cole centrale. On
pouvait leur remettre en toute confiance la direction des forces
lectriques de la maison.

C'est ainsi que fut organise la maison destine aux deux jeunes gens.
Malgr les hauts cris de Mme Lacombe, Philox Lorris tint bon et fit
accepter son programme sans y apporter aucune modification. Il sut
fournir la maison de tous les perfectionnements que la mcanique a de
nos jours apports dans la vie habituelle, perfectionnements qui
permettent de se passer des bonnes, des domestiques et du nombreux
personnel que nos aeux devaient entretenir autour d'eux.

[Illustration: RCEPTION DES SOLLICITEURS.]




[Illustration: ... NOS FLEUVES CHARRIENT LES PLUS DANGEREUX BACILLES.]

II

Les grandes affaires en train.--Conflit Costa-Rica-Danubien.--L're
des explosifs va tre close.--La guerre humanitaire.--Triste tat de
la sant publique.--Trop de microbes.--Le grand mdicament national.


M. Philox Lorris ne voulait pas de femmes inoccupes. C'est un principe
d'ailleurs gnralement adopt. Devant la femme gale de l'homme, ayant
reu la mme instruction, lectrice, ligible, ayant les mmes droits
politiques et sociaux que l'homme depuis plus de trente ans, toutes les
carrires jadis fermes se sont ouvertes. C'est un progrs immense,
bien que certaines femmes  l'esprit ractionnaire, et justement Mme
Philox Lorris est du nombre, prtendent y avoir perdu. Mais, hlas!
toutes les carrires librales, si encombres dj lorsque les hommes
seuls pouvaient s'y lancer, le sont bien davantage maintenant que les
femmes peuvent tre notairesses, avocates, doctoresses, ingnieures,
etc. Grce aux vigoureuses campagnes menes par les cheffesses du parti
fminin, nous avons maintenant des mairesses et mme quelques
sous-prftes, et l'on vient de voir dans le dernier cabinet une
ministresse! On le voit, une des carrires les plus belles et les plus
productives en bnfices, celle qui nourrit le mieux son homme, comme on
disait autrefois, nourrit aussi la femme--l'industrie politique, petite
et grande, ct opposition ou ct gouvernement, compte dj de
nombreuses notabilits fminines.

[Illustration: LA VIEILLE LUTCE ET LA NOUVELLE]

La femme travaille donc  ct de l'homme, comme l'homme, autant que
l'homme, au bureau, au magasin,  l'usine,  la Bourse!... Par ce temps
d'industrialisme et d'lectrisme, quand la vie est devenue si
dplorablement coteuse, tous, hommes et femmes, s'occupent
fivreusement d'affaires. La femme qui ne trouve pas l'emploi de ses
facults dans l'industrie de son mari doit se crer  ct une autre
industrie: elle ouvre un magasin, fonde un journal ou une banque, se
dmne et se surmne comme lui  travers la grande bataille des
intrts, au milieu des concurrences surexcites.

[Illustration: Ce sont des savants vieillis dans les laboratoires.]

Que deviennent le mnage intrieur et les enfants dans ce tourbillon?
Les soucis du mnage sont allgs considrablement par les compagnies
d'alimentation qui nourrissent les familles par abonnement; pour le
reste, on a des femmes  gages, d'une ducation moins soigne ou
d'ambition moindre, qui s'en chargent. Quant aux enfants, qui sont un
embarras considrable pour des gens si occups, les coles, puis les
collges les reoivent ds l'ge le plus tendre et l'on n'a que le souci
des trimestres  payer, ce qui est dj bien suffisant.

Mme Philox Lorris faisait exception  la rgle, elle tait reste
compltement trangre aux entreprises de son mari, n'avait jamais paru
 ses laboratoires ni  ses bureaux et ne s'tait lance dans aucune
entreprise particulire. Elle avait mme ddaign jusqu' la politique,
o pourtant la situation de son mari et pu lui servir de marchepied
initial. Elle ne sortait pas beaucoup; le bruit courait qu'elle
s'occupait de sciences philosophiques et qu'au fond de son cabinet elle
mditait les problmes mtaphysiques, attele  un grand ouvrage de
haute philosophie.

On aimait  se reprsenter ainsi la femme du plus illustre reprsentant
de la science moderne, enfonce dans ses recherches, au milieu des
livres, lance dans les chemins de l'inconnu, dans la fort des
hypothses,  travers le lacis embroussaill des erreurs,  la recherche
des hautes vrits morales, comme son mari  la poursuite des grandes
lois physiques.

Philox Lorris avait assign une place  Estelle Lacombe au grand
laboratoire, dans la section des recherches, la plus importante; les
ingnieurs de cette section des recherches forment, pour ainsi dire,
l'tat-major du savant et travaillent sous ses yeux, avec lui; ce sont
pour la plupart des gloires de la science, des savants vieillis dans les
laboratoires, ds longtemps clbres et plissant encore avec joie parmi
les livres et les instruments, ou des jeunes gens dont Philox Lorris a
devin le gnie naissant et que le matre illustre lance, pleins
d'ardeur, sur les pistes inexplores, sur toutes les voies pouvant
conduire  la dcouverte des secrets de la nature.

Que faisait la pauvre Estelle, avec son mdiocre bagage de science, au
milieu de ces sommits scientifiques? C'est que les questions  l'ordre
du jour dans le laboratoire, les sujets  l'tude sont bien autrement
ardus, compliqus et difficiles que les questions et les sujets qui
l'ont le plus tracasse au temps o elle piochait ses examens pour le
brevet d'ingnieure! Au cours des discussions qu'elle entendait,
lorsqu'elle essayait de monter jusqu' la comprhension, mme
superficielle, des problmes soulevs, il lui semblait que sa tte
allait clater.

Estelle avait d'abord t adjointe  quelques dames attaches  la
section des recherches, savantes non moins minentes, dans leurs
diverses spcialits, que leurs confrres barbus. L'une de ces dames,
sortie jadis de l'cole polytechnique, section fminine, avec le n 1,
avait d'abord paru s'intresser  la jeune fille,  qui elle supposait,
en raison de son entre au grand Labo, des facults transcendantes. Mais
le fond de la science d'Estelle lui tait bien vite apparu et alors elle
avait, avec une moue de mpris, tourn le dos  cette reprsentante de
l'antique et douloureuse futilit fminine.

[Illustration: Elle avait, avec une moue de mpris, tourn le dos 
Estelle.]

Estelle devint donc le secrtaire de l'ingnieur-secrtaire-gnral de
Philox Lorris, de Sulfatin, bras droit de l'illustre savant, et cela lui
plut davantage, d'abord parce que Sulfatin, qui lui montrait une
certaine condescendance, ne l'intimidait plus, et surtout parce que cela
la rapprochait de Georges Lorris. Alors elle passa ses journes dans le
grand hall du secrtariat, prte  prendre des notes,  transmettre 
l'occasion quelques ordres, ou  recevoir dans les phonos les
recommandations de Philox Lorris destines  tre communiques, comme
des _ordres du jour_,  ses innombrables chefs de service. Philox Lorris
jouait toujours du phonographe: de cette faon, c'tait toujours et
partout, mme dans les plus lointaines usines, la voix du grand chef qui
se faisait entendre et entretenait l'ardeur de ses collaborateurs.

C'est en cette qualit de secrtaire adjointe qu'elle assista maintes
fois aux discussions de Sulfatin et de Philox Lorris, aux confrences
avec de trs hautes personnalits, confrences et discussions relatives
 trois grandes,  trois immenses affaires, trs diffrentes l'une de
l'autre, qui occupaient alors presque exclusivement les mditations de
Philox Lorris.

Pour tre initi aux proccupations du savant, il nous suffit d'assister
indiscrtement  quelques-unes de ses confrences. Voici aujourd'hui,
dans le grand hall du secrtariat, discutant avec Philox, des messieurs
aux figures basanes, aux chevelures crpues, aux barbes d'un noir
luisant, des militaires revtus d'uniformes trangers. Ce sont des
diplomates de Costa-Rica, avec une commission de gnraux, qui traitent
une affaire de fourniture d'engins et produits. coutons Philox Lorris,
en train de rsumer la question avec la concision d'un homme qui tient 
ne jamais gaspiller le quart d'une minute.

En deux mots, messieurs, dit Philox Lorris en coupant la parole  un
diplomate loquace, la rpublique de Costa-Rica, pour sa guerre avec la
Danubie...

[Illustration: Engins indits.]

Pardonnez! pardonnez! fait le diplomate, pas de guerre! La rpublique de
Costa-Rica, pour assurer le maintien de la paix avec la Danubie... Les
ngociations sont pendantes, nous n'en sommes pas encore aux
ultimatums!... pour assurer le maintien de la paix...

--Dsire acqurir une ample provision de nos explosifs indits, continue
Philox...

--C'est bien cela.

--Ainsi que les engins de notre cration, destins  porter, en cas de
besoin, ces explosifs aux endroits les plus favorables pour endommager
le plus srieusement possible l'ennemi...

--Prcisment.

--Vous avez assist aux essais de nos produits nouveaux, vous avez
entrevu--de loin--les engins dont nous gardons le secret, et vous
dsirez acqurir engins et produits. Vous avez transmis  votre
gouvernement nos conditions; ces conditions ne varieront pas. Certains
de la supriorit de nos produits sur tout ce qui s'est fait jusqu' ce
jour, nous n'abaisserons pas nos prtentions: c'est  prendre ou 
laisser!

--Cependant...

--Rien du tout... Dites oui, dites non, mais concluons...

--Une simple observation... La rpublique de Costa-Rica fera tous les
sacrifices... pour l'amour de la paix... Mais, en consentant  ces
lourds sacrifices, elle dsirerait avoir, pour conduire les armes
charges d'exprimenter vos nouveaux engins, l'homme qui les a conus...
vous-mme, illustre savant!

--Moi! s'exclama Philox Lorris; croyez-vous que j'aie le temps? Et puis,
je suis ici ingnieur gnral de l'artillerie, je ne puis prendre du
service  l'tranger...

[Illustration: NOUS DSIRONS ACQURIR, POUR ASSURER LE MAINTIEN DE LA
PAIX, QUELQUES ENGINS ET EXPLOSIFS...]

--Oh! service provisoire! L'autorisation serait facile  obtenir, en
payant mme un fort ddit  votre gouvernement! Vous voyez  quel prix
nous mettons votre prcieux concours!

--Messieurs, c'est inutile, d'autres affaires me rclament...

--Donnez-nous au moins l'un de vos collaborateurs, M. Sulfatin, par
exemple...

--J'ai besoin de Sulfatin; je pourrais vous donner quelques-uns de mes
ingnieurs, mais pour un temps seulement... Mais je me rserve le droit
d'exploiter mes engins et produits comme il me conviendra et de livrer 
toutes puissances, mme  la Danubie, ce qu'elles me demanderont...

[Illustration: LES ENVOYS DE LA RPUBLIQUE DE COSTA-RICA.]

--A la Danubie! les mmes produits qu' nous!

--C'est galement pour le maintien de la paix...

--Oh! mais, rien de fait!

--Soit, je ne vous cache pas que la Danubie a, ces jours derniers,
accept toutes mes conditions et pris livraison de ces engins que vous
refusez d'acqurir... Elle sera seule pourvue!

--Elle a pris livraison!... Nous acceptons alors...

--C'est ce que vous avez de mieux  faire; il ne reste qu' rgler le
mode de paiement et les srets.

--Voulez-vous des hypothques sur palais gouvernementaux?

--Non, je prfre recevoir de rgulires dlgations sur produits des
douanes et octrois...

Si l'affaire de fourniture des engins perfectionns et produits
chimiques nouveaux aux deux belligrants actuels et dans l'avenir  tous
belligrants quelconques pendant un certain temps tait d'une colossale
importance, la seconde affaire, d'un caractre absolument diffrent,
n'avait pas de moins gigantesques proportions. Inclinons-nous devant la
souveraine puissance de la science! Si, impassible comme le destin, elle
fournit  l'homme les plus formidables moyens de destruction; si elle
met entre ses mains, avec la libert d'en abuser, les forces mmes de la
nature, elle donne aussi libralement les moyens de combattre la
destruction naturelle; elle fournit aussi abondamment des armes
puissantes pour le grand combat de la vie contre la mort!

Cette fois, Philox Lorris n'a plus affaire  des soldats,  des gnraux
ayant hte d'exprimenter sur les champs de bataille ses nouvelles
combinaisons chimiques; il s'agit d'une affaire de mdicaments nouveaux,
et pourtant ce ne sont pas des mdecins qui discutent avec lui dans le
grand laboratoire, mais des hommes politiques.

[Illustration: Un norme cerveau sous un crne semblable  un dme.]

Il est vrai que, parmi ces hommes politiques, il y a Son Excellence le
ministre de l'Hygine publique, un avocat clbre, un des matres de la
tribune franaise, ayant dj fait partie, depuis vingt ans, de cent
quarante-neuf combinaisons ministrielles, avec les portefeuilles les
plus divers, depuis celui de la Guerre, celui de l'Industrie ou celui
des Cultes jusqu'au ministre des Communications ariennes; en somme, un
homme d'une comptence universelle.

Hlas! messieurs, dit Philox Lorris, la science moderne est quelque peu
responsable du mauvais tat de la sant gnrale; l'existence htive,
enflamme, horriblement occupe et nerve, la vie lectrique, nous
devons le reconnatre, a surmen la race et produit une sorte
d'affaissement universel.

--Surexcitation crbrale! dit le ministre.

--Plus de muscles, fit Sulfatin avec mpris. Le cerveau seul travaillant
absorbe l'afflux vital aux dpens du reste de l'organisme, qui
s'atrophie et se dtriore; l'homme futur, si nous n'y mettons ordre, ne
sera plus qu'un norme cerveau sous un crne semblable  un dme mont
sur les pattes les plus grles!

--Donc, reprit Philox, surmenage; consquence: affaiblissement! De l,
dfense de plus en plus difficile contre les maladies qui nous
assigent. Premier point: la place est affaiblie.--Deuxime point: les
ennemis qui l'assigent se montrent de plus en plus nombreux et de plus
en plus dangereux!

--Les maladies nouvelles! fit le ministre.

--Vous l'avez dit! Lorsqu'on a cherch  susciter  des microbes
dangereux des microbes ennemis chargs de les dtruire, ces microbes
dvelopps sont devenus  leur tour des ennemis pour la pauvre race
humaine et ont donn naissance  des maladies inconnues, droutant pour
un instant les hommes de science qui ont le plus tudi la toxicologie
microbienne...

--Et, permettez-moi de vous le dire, messieurs, fit le ministre, les
mfaits de la chimie sont pour beaucoup dans notre triste tat de sant
 tous...

--Comment! les _mfaits?_...

--Disons, pour ne pas offenser la science, les _inconvnients_ de la
chimie trop sue, trop pratique, c'est--dire la chimie applique 
tout,  la fabrication scientifique en grand des denres alimentaires,
liquides ou solides, de tout ce qui se mange et se boit,  l'imitation
de tous les produits naturels et sincres, ou  leur sophistication...
Hlas! tout est faux, tout est feint, tout est fabriqu, imit,
sophistiqu, adultr, et nous sommes, en un mot, tous empoisonns par
tous les Borgias de notre industrie trop savante!

--Hlas! dit un dput, qui tait un ex-bon vivant, actuellement ravag
par une incurable maladie d'estomac.

--Sans compter mille autres causes, comme le nervosisme gnral produit
par l'lectricit ambiante, par le fluide qui circule partout autour de
nous et qui nous pntre--les maladies industrielles frappant les hommes
employs  telle ou telle industrie dangereuse et se rpandant aussi
autour des usines, puis l'effrayante agglomration des grouillantes
fourmilires humaines de plus en plus serres sur notre pauvre univers
trop troit...

[Illustration: LES CONTINENTS BONDS COMME LES RADEAUX DE LA MDUSE]

--Les continents, l'Amrique, l'Europe, l'Afrique bondes, l'Asie
dbordant de Chinois, dit un des hommes politiques, sont comme
d'immenses radeaux flottant sur les eaux et chargs  sombrer de
passagers affams, prts  s'entre-dvorer entre eux!...

[Illustration: LA NOUVELLE BELLONE.]

--Malgr l'application en grand  l'agriculture de la chimie
modificatrice du vieil humus us et l'excitation lectrique des champs
assurant la germination et la pousse rapides.

--Ah! si nous n'avions pas, pour y dverser notre trop-plein dans un
avenir trs prochain, ce sixime continent en construction, sous la
direction d'un homme au gnie crateur, le grand ingnieur Philippe
Ponto, l-bas, dans l'immense et jusqu'ici tout  fait inutile ocan
Pacifique! Quelle oeuvre, messieurs, quelle oeuvre!

[Illustration: MES ESPRANCES!]

--Revenons  notre affaire, reprit Philox Lorris, voyant que la
conversation menaait de s'garer; les trop grandes agglomrations
humaines et l'norme dveloppement de l'industrie ont amen un assez
triste tat de choses. Notre atmosphre est souille et pollue, il faut
s'lever dans nos aronefs  une trs grande hauteur pour trouver un air
 peu prs pur,--vous savez que nous avons encore,  600 mtres
au-dessus du sol, 49,656 microbes et bacilles quelconques par mtre cube
d'air.--Nos fleuves charrient de vritables pures des plus dangereux
bacilles; dans nos rivires pullulent les ferments pathognes; les
tablissements de pisciculture ont beau repeupler rgulirement tous les
cinq ou six ans fleuves et rivires, les poissons n'y vivent plus! Le
poisson d'eau douce ne se rencontre plus que dans les ruisselets et les
mares au fond des campagnes lointaines. Ce n'est pas tout, hlas! Il y a
encore une autre cause  notre triste dprissement; elle tient aux
moeurs modernes et aux universelles et imprieuses ncessits
pcuniaires, tourment de notre civilisation horriblement coteuse. Cette
cause, c'est le mariage par slection  l'envers. Comme philosophes,
nous nous levons contre ce funeste travers et, comme pres, nous nous
laissons aller  pratiquer aussi pour nos fils cette slection 
l'envers. Que recherche-t-on gnralement quand l'heure est venue de se
marier et de fonder une famille? Quelles fiances font prime? Les
orphelines, c'est--dire les jeunes personnes dont les parents n'ont pu
dpasser la faible moyenne de la vie humaine, ou,  dfaut d'orphelines,
celles dont les parents sont au moins souffreteux et caducs, ce qui
permet de compter sur la ralisation rapide des fameuses _esprances_,
miroir aux alouettes des fiancs, supplment de dot gnralement
apprci! Fatal calcul! Le manque de vitalit, la faiblesse d'endurance,
se transmettent dans les descendants et cette slection  l'envers amne
un dprissement de plus en plus rapide de la race... Que peuvent tous
les congrs de mdecins, de physiologistes et d'hyginistes contre ces
causes multiples? Vous avez beau, monsieur le ministre de l'Hygine
publique, faire passer  certains jours des iodures et des toniques par
les tubes des compagnies d'alimentation, ce qui ne peut se faire
seulement que dans les villes assez importantes pour que ces compagnies
aient pu s'tablir, la sant gnrale, dans les grands comme dans les
petits centres, reste mauvaise...

[Illustration: SURVEILLANCE ARIENNE DES FRONTIRES.]

--Sans compter, ajouta Sulfatin, en ce qui nous concerne, cette
dangereuse pidmie de migranite, qui, malgr les efforts du corps
mdical, a dsol nos rgions... et qui dure encore, attaquant mme les
animaux!

--L'affaire de la migranite sera tire au clair par la commission de
mdecins charge de l'tudier dans ses effets et de remonter  ses
causes, dit un des hommes politiques; ds  prsent, il est permis de
souponner qu'elle est due  la malveillance d'une nation trangre qui,
par des moyens que nous sommes sur le point de dcouvrir, par des
courants lectriques chargs de miasmes soigneusement prpars, nous a
envoy cette maladie inconnue, fabrique de toutes pices pour ainsi
dire, maladie d'abord bnigne et seulement gnante, mais devenue
rapidement, en certains cas, suivant les terrains o elle clatait,
maligne et dsastreuse! Mais ceci doit rester entre nous, messieurs,
c'est de la politique, c'est l'affaire du gouvernement de prendre, un
jour, telles mesures de reprsailles qu'il jugera convenables.

--Dplorable! s'exclama un des messieurs, situation inquitante! Il n'y
a plus de scurit pour les nations avec ces continuels progrs de la
science! Le ministre de la Guerre accable le budget, il rclame sans
cesse des crdits supplmentaires pour cration de nouveaux engins pour
croisires ariennes de surveillance... S'il nous faut maintenant nous
dfendre contre des invasions de miasmes, au risque de paratre
blasphmer, je me permettrai de dplorer ces incessants et dsolants
progrs de la science...

--Ne blasphmez pas! la science poursuit toujours sa marche en avant,
s'cria Philox Lorris; au point de vue militaire, nous sommes en train
de clore l're barbare des explosifs et des produits chimiques aux
effets de plus en plus effroyables... Le dernier mot du progrs de ce
ct vient d'tre dit, et c'est, messieurs, la maison Philox Lorris qui
l'a prononc. On ne pourra trouver mieux que les engins et produits que
nous mettons actuellement en circulation... La collision entre la
rpublique de Costa-Rica d'Amrique et la Danubie vous le dmontrera. Je
suis heureux de cette occasion de les exprimenter... Vous allez voir,
messieurs, une belle guerre! Mes explosifs sont rellement suprieurs 
tout comme effet et comme facilit d'emploi. Tenez, je me fais fort,
avec une simple pilule de mon produit, de faire sauter trs proprement
une ville  20 kilomtres d'ici... Facilit, simplicit, propret!
Pfuit! c'est fait! L'explosif idal vraiment!... C'est, je vous le
rpte, le dernier mot du progrs! Htons-nous de le prononcer et
cherchons autre chose...

--Il nous va donc falloir encore une fois rformer notre matriel et
notre approvisionnement? Vous m'pouvantez! Et notre budget dj si
terriblement lourd!

--Monsieur le ministre des Finances, c'est le progrs! Mais
tranquillisez-vous. Je me fais fort de vous trouver mieux, beaucoup
mieux que tout cela, avant deux ans!

--Comment! Mais alors il nous faudra encore recommencer dans deux ans?

[Illustration: PLUS D'EXPLOSIFS, DES MIASMES!]

--Sans doute!... Mais attendez et ne maudissez pas la science! Je vous
disais que l're des explosifs touchait  sa fin... Nous avons eu l're
du fer, le temps des chevaliers enferms dans leurs carapaces,
chargeant, la lance en avant, ou tapant comme des sourds,  coups de
masses d'armes, de pommes de lourdes pes; ensuite, l're de la poudre,
le temps des canons lanant d'abord assez maladroitement boulets et
obus; puis l're des explosifs divers, des produits chimiques meurtriers
et des engins perfectionns, portant la destruction  des distances de
plus en plus longues; ce temps-l touche  sa fin, la guerre chimique
est use  son tour! Faut-il vous rvler le sujet de mes recherches
actuelles, l'affaire  laquelle je vais exclusivement me consacrer ds
que nous aurons rgl celle qui fait l'objet de notre runion? Le temps
me semble venu de faire la guerre mdicale! Plus d'explosifs, des
miasmes! Nous avons dj commenc, vous le savez, puisque nous comptons
dans nos armes un corps mdical offensif, pourvu d'une petite
artillerie  miasmes dltres; mais ce n'est qu'un essai, un timide
essai!... Notre corps mdical offensif n'a encore servi  rien de bien
srieux... Et pourtant, l'avenir est l, messieurs! De tous cts, les
savants cherchent; l'affaire de la _migranite_, cette indisposition 
laquelle personne n'a pu chapper, en est une preuve: la migranite nous
a t envoye par une nation trangre... Avant peu, on ne se battra pas
autrement qu' coups de miasmes! Je vais poursuivre mes recherches dans
le plus grand secret, et, avant deux ans, je transforme dfinitivement
l'art de la guerre! Plus d'armes, ou du moins n'en aura-t-on que juste
ce qu'il faut pour recueillir les fruits de l'action du corps mdical
offensif! Supposons-nous en tat de guerre avec une nation quelconque:
je couvre cette nation de miasmes choisis, je rpands telle ou telle
combinaison de maladie qu'il me plat, et l'arme auxiliaire du corps
mdical n'a qu' se prsenter et  imposer  cette nation couche sur le
flanc, tout entire malade, les conditions de la paix... C'est simple,
c'est facile et c'est humanitaire! Messieurs, j'en suis certain
d'avance, ce n'est pas comme chimiste, c'est comme philanthrope que
l'avenir m'apprciera...

[Illustration: UNE GOUTTE D'EAU VUE AU MICROSCOPE: 590,000 MICROBES ET
BACILLES!]

--Mais cette diffusion des miasmes de l'autre ct de la frontire n'est
pas sans danger pour nous...

[Illustration: LA NYMPHE DE LA SEINE.]

--Pardon, gnral! J'ai eu pralablement le soin de couvrir notre
frontire d'un rideau de gaz isolateur, impntrable  ces miasmes,
autant pour empcher le retour de nos miasmes que pour arrter ceux de
l'ennemi... Je ne me dissimule pas les difficults, mais c'est une
affaire de temps: avant deux ans, j'aurai trouv les procds et par 
toutes les difficults, l'affaire sera mre et nous entrerons dans la
priode de la ralisation... Vous voyez que la science transforme encore
une fois la guerre et que, d'effroyablement barbare dans ses effets,
elle la rend tout  coup douce et humanitaire. Lorsque les corps
mdicaux offensifs seuls seront aux prises, vous ne verrez plus ces
effroyables hcatombes d'tres jeunes et valides dont l're de la poudre
et l're des explosifs nous donnaient l'horrible spectacle  chaque
collision de peuples. Quel est l'objectif d'un gnral au jour d'une
bataille? C'est de mettre le plus possible d'ennemis hors d'tat de
nuire  ses troupes ou de s'opposer  sa marche en avant, n'est-ce pas?
Il fallait, jusqu' prsent, se livrer pour cela  de froces tueries,
par le canon, les explosifs, les produits chimiques, les gaz
asphyxiants, etc... Eh bien! lorsque je serai matre de tous mes
procds, toutes les armes que l'ennemi lancera sur nous, je me
chargerai de les coucher sur le sol, intoxiques, malades autant que je
le voudrai et, pour quelque temps, incapables de lever le doigt! La
science,  force de perfectionner la guerre, la rend humanitaire, je
maintiens le mot! Au lieu d'hommes, dans la fleur de leur vigueur et de
leur sant, couchs par centaines de mille dans un sanglant
crabouillement, la guerre, par les corps mdicaux offensifs, ne
laissera sur le carreau que les valtudinaires, les affaiblis, les
organismes grevs de mauvaises hypothques, qui n'auront pu supporter
l'effet des miasmes! Ainsi la guerre, liminant les tres faibles et
maladifs, tournera finalement au profit de la race... Une nation vaincue
sur le champ de bataille se trouvera, en compensation, purifie, j'ose
le dire! Ai-je raison de qualifier de bienfaisante et d'humanitaire
cette future forme de la guerre? N'ai-je pas, en dfinitive, le droit de
me proclamer un vritable bienfaiteur de l'humanit, puisque avec la
guerre purement mdicale que j'inaugure je terrasse  jamais l'antique
barbarie? Maintenant, donnez-moi deux ans encore ou dix-huit mois, le
temps de porter au point de perfection les engins spciaux que je rve,
de surmonter les dernires difficults et de runir des
approvisionnements de gaz toxiques suffisamment tudis, prpars et
doss... et revenons pour l'instant  notre affaire...

--Du grand MDICAMENT NATIONAL! acheva Sulfatin.

--_National!_ appuya Philox Lorris, c'est un mdicament _national_ que
je veux lancer et pour lequel je sollicite l'appui du gouvernement! Mon
grand mdicament microbicide, dpuratif, rgnrateur, runit toutes les
qualits, concentres et portes  leur maximum, des mille produits
divers plus ou moins bienfaisants, exploits par la pharmacie; il est
destin  les remplacer tous... L'tat, qui veille surtout et sur tous,
qui s'occupe du citoyen souvent plus que celui-ci ne voudrait, qui le
prend ds l'instant de sa naissance pour l'inscrire sur ses registres,
qui l'instruit, qui dirige une grande partie de ses actions et l'ennuie
trs souvent, il faut l'avouer, qui s'occupe mme de ses vices,
puisqu'il lui fournit son alcool et son tabac, l'tat a pour devoir de
s'occuper de sa sant... Pourquoi n'aurait-il pas le monopole des
mdicaments, comme il avait jadis celui des allumettes, quand il y
avait des allumettes, et comme il a encore celui du tabac? Oui, c'est un
monopole nouveau que je vous propose de crer, pour exploiter avec moi
mon grand mdicament national...

[Illustration: DCHANCE PHYSIQUE DES RACES TROP AFFINES]

--Mais tes-vous absolument certain de l'efficacit de votre mdicament
national?...

--Si j'en suis certain!... Attendez! Sulfatin, qu'on fasse venir votre
malade La Hronnire. C'est sur lui que nous avons expriment... Vous
avez tous connu Adrien La Hronnire, notre trs minent concitoyen,
arriv au dernier degr de l'anmie physique et morale, tellement
archi-us qu'aucun mdecin ne voulait l'entreprendre, malgr l'normit
des primes proposes, en raison de l'indemnit payable en cas de
non-russite... Mon collaborateur Sulfatin l'a entrepris, et vous allez
voir ce qu'il a fait en dix-huit mois de ce valtudinaire  bout de
souffle... M. La Hronnire est en bon tat de rparation; avant peu, il
sera comme neuf!...

--Trs bien, mais c'est que nous avons  compter avec l'opposition dans
les Chambres, dit un des hommes politiques, et la cration d'un nouveau
monopole soulvera peut-tre de fortes objections...

--Allons donc! Avec un expos des motifs bien fait: tat morbide de la
nation bien dmontr, l'ennemi signal; l'anmie et la dchance
physique qu'elle entrane, la terrible anmie s'abattant sur un
organisme dj envahi par cent varits de microbes divers... Puis chant
de victoire, le remde est trouv, c'est le grand mdicament national de
l'illustre savant et philanthrope Philox Lorris! Le grand mdicament
national foudroie tous les bacilles, vibrions et bactries, il terrasse
la terrible anmie, il relve le temprament national, rtablit les
fonctions de tous les organismes fls, combat victorieusement
l'atrophie musculaire, la snilit prmature, etc.. Et le monopole est
vot  quatre cents voix de majorit. Et nous avons, en mme temps que
le profit matriel, la gloire et la joie de rendre rellement force et
sant  l'homme moderne, si horriblement surmen!!!




[Illustration: COMMENT ON SE REPRSENTE Mme LORRIS EN SON CABINET DE
TRAVAIL.]

III

Estelle Lacombe assiste  une dispute conjugale.--Bienfaits de la
science applique aux scnes de mnage.--Autres beauts du
phonographe.--La petite surprise de Sulfatin.


Estelle, qui passait toutes ses journes dans la maison Philox Lorris,
ne voyait pas souvent Mme Lorris, occupe sans doute  son fameux livre
de haute philosophie. Elle tait au courant de la situation du mnage et
savait qu'il y avait toujours eu, presque depuis leur mariage,
divergence d'ides entre Mme Lorris et le savant  l'esprit imprieux et
systmatique. On voyait rarement ensemble M. et Mme Lorris, mme  la
salle  manger, l'illustre inventeur oubliant facilement l'heure des
repas au milieu de ses immenses occupations.

Un jour qu'Estelle tait occupe  rechercher un document dans une des
nombreuses bibliothques de l'htel Philox Lorris, o les livres et les
collections s'accumulaient dans toutes les pices,  tous les tages,
garnissant tous les coins et recoins, envahissant jusqu'aux couloirs,
elle entendit tout  coup comme une dispute s'lever dans une petite
pice ouvrant sur le grand salon, o pourtant elle n'avait vu personne
lorsqu'elle l'avait traverse.

[Illustration: Elle reconnut les voix de M. et Mme Lorris.]

Elle reconnut les voix de M. et Mme Lorris se succdant aprs de courts
intervalles de silence. Mme Lorris semblait faire de vifs reproches 
son mari, puis la pauvre dame se taisait, sans doute en proie  une vive
motion, et, aprs un instant, la voix grondeuse de Philox Lorris
s'levait  son tour, parfois sur un ton de colre.

Estelle, trs embarrasse, toussa, remua des chaises pour indiquer sa
prsence; mais, dans le feu de la colre sans doute, M. et Mme Lorris
n'y prirent garde et continurent leur change d'amnits conjugales.

Que faire? Pour quitter la place, il fallait de toute ncessit
qu'Estelle traverst le petit salon, thtre de cette querelle de
mnage. Elle n'osait se montrer et s'exposer aux regards irrits du
terrible Philox Lorris; il lui fallait donc bien rester l et, contre
son gr, continuer  saisir quelques bribes de l'altercation.

Je vous dclare encore une fois, disait Mme Lorris, que vous tes
insupportable, extraordinairement insupportable! Quelle existence
m'avez-vous faite, je vous le demande? Vous avez toujours t l'tre le
plus dsagrable du monde, avec vos ides particulires et vos
systmes!... J'excre votre science, si c'est elle qui vous fait ce
caractre; je me moque de vos laboratoires, de votre chimie, de votre
physique et je me soucie trs peu de vos inventions et dcouvertes. Oui,
monsieur, je m'en flatte, notre fils Georges ne sera pas le hrisson de
savant que vous tes, il tient trop de moi...

Un instant de silence suivit cette blasphmatoire dclaration, puis la
voix de Philox Lorris se fit entendre.

..... Je dsire n'tre pas contrecarr toujours dans mes plans et mes
ides... Croyez-vous que j'aie le temps de discuter sur des fadaises de
mnage, sur les futilits auxquelles l'esprit fminin se complat...

Vous vous plaignez toujours, vous dites que, sans cesse plong dans mes
expriences, je ne songe pas assez  vous offrir quelques
distractions... Je ne veux pas discuter ce point... Pourtant, vous tes
matresse de votre temps et je ne vous empche en aucune faon de le
gaspiller comme il vous plat... Vous demandez des distractions, des
soires, des ftes mondaines, eh bien! en voici... J'ai horreur de tout
cela, mais enfin vous allez tre satisfaite; je donne, nous donnons une
grande soire artistique, musicale, scientifique mme... Oui, madame,
scientifique aussi; cette partie du programme me regarde; pour le reste,
je compte absolument sur vous...

Nouveau silence, puis quelques phrases de Mme Lorris qui n'arrivent pas
distinctement  l'oreille d'Estelle.

Cette science, madame, sur laquelle vos faibles sarcasmes viennent
s'mousser, ces travaux dont votre esprit irrmdiablement frivole ne
peut mme souponner l'importance, ont cr notre situation... Ces
proccupations que vous me reprochez, ces jours et ces nuits passs dans
les laboratoires  l'pre poursuite de l'inconnu, de l'introuv, ces
prises de corps avec tous les lments, ces luttes violentes avec la
nature pour lui arracher ses secrets, tout cela, finalement, a cr la
puissante maison Philox Lorris... Et vous, quelle part avez-vous prise 
ces gigantesques efforts? Vous n'avez qu' jouir du fruit de ces normes
labeurs, et vous...

--Oui, monsieur, notre fils Georges tient de moi, et je l'en flicite...
Il ne sera pas un savant morose et maniaque se racornissant parmi les
cornues et tous les ingrdients de votre diabolique cuisine
scientifique! Pauvre cher enfant! Peut-tre bien, comme vous le lui
reprochez sans cesse, l'me de mon arrire-grand-pre, qui fut un
artiste et sans doute un homme vraiment digne de vivre, apprciant la
vie, aimant surtout ses beaux cts, revit-elle en lui... Je me permets
d'avoir d'autres ides que les vtres.

Estelle n'en entendit pas davantage: la porte du petit salon,
entre-bille, s'ouvrit brusquement. Toute confuse de son indiscrtion
force, Estelle laissa s'crouler une pile de volumes et se plongea la
tte dans les comptes rendus de l'Acadmie des Sciences.

Eh bien! Estelle?... dit la personne qui venait d'entrer.

Estelle releva la tte avec une joie mle de surprise. Le survenant
n'tait pas le terrible Philox Lorris, c'tait Georges, son fianc.
Pourtant, malgr l'arrive de Georges, qui ne semblait nullement mu,
la querelle continuait dans la pice  ct. Estelle, trs embarrasse
et n'osant parler, montra du doigt la porte.

Georges clata de rire.

Ne craignez rien, fit-il, c'est une petite explication entre mon pre
et ma mre, une simple escarmouche, ils sont toujours en divergence de
vues et d'opinions...

--Je n'ose pas passer devant eux pour m'en aller, dit tout bas Estelle;
je suis bloque ici depuis quelques instants, entendant bien malgr
moi...

[Illustration: LA DISPUTE DES DEUX PHONOGRAPHES.]

--Vous n'osez pas passer devant eux? Mais avec moi vous ne craignez
rien; venez donc et voyez!

--Oh! non... je ne veux pas...

--Mais si, venez!...

Il fit passer devant lui Estelle, qui s'arrta stupfaite au milieu de
la pice. Il y avait de quoi: les voix de M. et Mme Lorris continuaient
la discussion commence et pourtant la pice tait vide!

Georges, d'un geste, montra deux phonographes placs sur la table, au
milieu d'un fouillis de livres et d'instruments...

Voil, dit-il, mes parents se chamaillent un petit peu par
l'intermdiaire de leurs phonographes... Laissons-les, cela n'a pas
grand inconvnient, et je vais vous expliquer...

--Ils se disputent par phonographes! s'cria Estelle, heureuse et
soulage.

[Illustration: Mme Lorris confie le sermon  son phono.]

--Mon Dieu, oui! Admirez les bienfaits de la science! Vous n'ignorez pas
qu'une certaine msintelligence rgne malheureusement entre mes parents,
cela date de loin!... Vous connaissez mon pre, un savant terrible,
autoritaire, systmatique... De plus, toujours absorb par ses travaux
et ses entreprises, il est d'une humeur assez difficile parfois... Ma
mre est d'un caractre tout oppos, elle a des gots tout diffrents;
de l, des heurts, des chocs, depuis le lendemain de leur mariage,
parat-il... Le grand mot de mon pre, quand il est bien hors de lui, 
la fin de toutes les querelles, c'est: _Madame Philox Lorris! Tenez!
vous n'tes... qu'une femme du monde!!!_ Ma mre tient bon; alors que
tout plie devant l'autorit du savant, elle entend garder sur tout ses
opinions particulires... Et tous les jours, par suite de ces
divergences de vues de mes parents, il y a discussion, querelle...

--Hlas! fit Estelle tristement.

--Heureusement, ajouta Georges, grce  cette science que ma mre
s'obstine  ne pas vnrer, l'inconvnient est moindre que vous ne
supposez, on se dispute par phonographe! Quand mon pre a sur le coeur
quelque chose qui l'touffe, une semonce, une scne  faire, il saisit
vite son phonographe et se soulage en le chargeant de transmettre
rcriminations, admonestations, reproches amers et autres douceurs. Pas
d'objections, pas de rpliques qui gteraient tout, le phono reoit
tout, mon pre le fait porter ici dans cette pice ainsi consacre aux
scnes de mnage, et il se remet, l'esprit rassrn,  ses travaux. De
son ct, ma mre, lorsqu'elle se croit quelque grief contre son mari,
lorsqu'elle a quelque observation  lui faire, emploie le mme procd
et, tout  son aise, confie aussi le sermon  son phonographe... Elle
est tranquille aprs, le nuage est pass, le ciel se dcouvre; quand on
se retrouve  table aux repas, il n'est question de rien, on ne se
douterait aucunement que M. et Mme Philox Lorris viennent de se
chamailler... Et je souponne que, depuis longtemps, chacun d'eux a
cess d'couter ce que le phonographe de l'autre a t charg de lui
faire savoir! Les phonographes prchent dans le dsert... Mon pre
envoie son phono, ma mre arrive avec le sien, fait marcher les
appareils et s'en va... Personne n'coute le duo! Mon pre, pour viter
des pertes de temps, a fait adapter  ces appareils des rcepteurs qui
enregistrent les rponses aux messages, mais il se garde bien d'entendre
ces messages; il a ainsi les clichs de tous les sermons conjugaux
depuis plus de vingt ans, une belle collection, je vous assure, classe
dans un cartonnier!...

[Illustration: M. PHILOX LORRIS CHARGE SON PHONOGRAPHE DE TRANSMETTRE
REPROCHES, ADMONESTATIONS ET RCRIMINATIONS.]

Les phonographes, pendant ces explications, s'taient tus; la querelle
avait pris fin...

Je vous souponne, ma chre Estelle, fit Georges, de garder encore
contre la science les mmes prventions que ma mre. Vous voyez pourtant
qu'elle a du bon!... Grce  elle, on peut vivre en parfaite mauvaise
intelligence sans s'arracher quotidiennement les yeux!... Si vous
voulez, quand nous serons maris, lorsque nous aurons  nous disputer,
nous prendrons aussi des phonographes?

--C'est entendu, rpondit Estelle en riant.

Estelle, ayant trouv le document qu'elle cherchait, laissait la pice
consacre aux scnes de mnage et regagnait le hall du secrtariat.

Ma chre Estelle, lui dit Georges, vous venez de voir une des plus
heureuses applications du phonographe; il y en a d'autres encore: ainsi,
ma mre a pu me faire entendre le premier cri jet par moi  mon arrive
sur cette terre et recueilli phonographiquement par mon pre... Ainsi
nous avons le premier vagissement de l'enfant surpris  la naissance en
clich phonographique, de mme que nous pouvons garder de la mme faon,
pour les rentendre toujours,  volont, les derniers mots d'un parent,
les dernires recommandations d'un anctre  son lit de mort... Le
hasard m'a mis, ces jours-ci,  mme d'apprcier une autre application
toute diffrente, mais aussi heureuse... Il faut que je vous conte
cela... Vous savez que notre ami Sulfatin, l'homme de bronze, nous
donnait, depuis quelque temps, des inquitudes par ses surprenantes
distractions? J'ai la clef du mystre, je connais la cause de ces
distractions: Sulfatin se drange tout simplement; la science n'a plus
son coeur tout entier!

--En Bretagne, dj, M. La Hronnire s'en tait aperu.

--Mais c'est bien autre chose, maintenant! Figurez-vous que, l'autre
jour, j'allais entrer, pour un renseignement  demander, dans le petit
bureau spcial o Sulfatin s'enferme pour mditer quand il a quelque
grosse difficult  vaincre, lorsque j'entendis une voix de femme qui
disait: Mon Sulfatin, je t'adore et n'adorerai jamais que toi!...
Jugez de mon effarement! Par la porte entre-bille, ma foi, je risquai
un coup d'oeil indiscret et je ne vis pas de dame: c'tait un
phonographe qui parlait sur la table de travail de Sulfatin.

--Et vous vous tes sauv?

--Non, je suis entr. Sulfatin, comme rveill en sursaut, a bien vite
arrt son phonographe et m'a dit gravement: _Encore l'Acadmie des
sciences de Chicago qui me communique quelques objections relatives 
nos dernires applications de l'lectricit... Ces savants amricains
sont des nes!_ Vous pensez si j'ai d me retenir pour garder mon
srieux; ils ont une jolie voix, ses savants amricains! Eh bien! nous
allons rire un peu, si vous voulez me suivre jusqu'au cabinet de
Sulfatin; je crois que je lui ai prpar une petite surprise...

[Illustration: LA FODALIT NOUVELLE]

--Qu'avez-vous fait?

Georges s'arrta sur le seuil du laboratoire.

Quand j'y songe, j'ai peut-tre t un peu loin...

--Comment cela?

--Ma foi, je dois vous l'avouer, j'ai manqu de dlicatesse; pendant que
Sulfatin avait le dos tourn, je lui ai vol le clich phonographique du
_savant amricain_, et...

[Illustration: LES PREMIERS VAGISSEMENTS DE L'ENFANT, REUS PAR LE
PHONOGRAPHE.]

--Et?

--Et je l'ai fait reproduire  cent cinquante exemplaires, que j'ai
placs dans les phonographes du laboratoire de physique, relis par un
fil; j'ai tout prpar, c'est trs simple; tout  l'heure, Sulfatin, en
s'asseyant dans son fauteuil, tablira le courant et cent cinquante
phonographes lui rpteront ce que disait l'autre jour le savant
amricain...

--Mon Dieu! pauvre M. Sulfatin; qu'avez-vous fait? Vite, enlevez ce
fil...

Georges hsitait.

Vous croyez que j'ai t un peu trop loin?..... Mais il est trop tard,
voici Sulfatin!

Dans le grand laboratoire o, devant des installations diverses, parmi
des appareils de toutes tailles, aux formes les plus tranges, au milieu
d'un formidable encombrement de livres, de papiers, de cornues et
d'instruments, travaillent une quinzaine de graves savants, plus ou
moins barbus, mais tous chauves, enfoncs dans les mditations ou
suivant, attentifs, des expriences en train, Sulfatin venait d'entrer,
marchant lentement, la main gauche derrire le dos et se tapotant le
bout du nez de l'index de la main droite, ce qui tait chez lui signe de
profonde mditation.

Il alla, sans que personne levt la tte, jusqu' son coin particulier
et lentement tira son fauteuil. Il fut quelque temps  prendre sa place,
il remuait sur la grande table des papiers et des appareils. Georges,
voyant qu'il tardait  s'asseoir, allait s'lancer et couper le fil pour
arrter sa mauvaise plaisanterie, mais tout  coup Sulfatin, toujours
d'un air proccup, se laissa tomber sur son sige.

Ce fut comme un coup de thtre.

Drinn! drinn! drinn!

Cette sonnerie lectrique  tous les phonographes fit lever la tte 
tout le monde. Sulfatin regarda d'un air stupfait le petit phonographe
plac sur sa table. La sonnerie s'arrta et immdiatement tous les
phonographes parlrent avec ensemble:

Sulfatin! mon ami, tu es charmant et dlicieux! je t'adore et je jure
de n'adorer jamais que toi!!! Sulfatin! mon ami, tu es charmant et
dlicieux! je t'adore et je jure... Sulfatin! mon ami, tu es charmant et
dlicieux...

Les phonographes ne s'arrtaient plus et, ds qu'ils arrivaient 
l'exclamation finale, accentue avec nergie, reprenaient le
commencement de la phrase, doucement modul!

Tous les savants s'taient drangs de leurs mditations ou avaient
quitt leurs expriences; debout, aussi ahuris que pouvait l'tre
Sulfatin, ils regardaient alternativement leur collgue et les
phonographes indiscrets. Enfin, quelques-uns, les plus vieux,
clatrent de rire en jetant un coup d'oeil malicieux  Sulfatin, tandis
que les autres rougissaient, se renfrognaient tout de suite et
fronaient les sourcils, l'air indign et presque personnellement
offenss.

Sulfatin! mon ami, tu es charmant et d...

Les phonographes s'arrtrent, Sulfatin venait de couper le fil.

Profitant du trouble gnral, Georges et Estelle refermrent la
porte sans avoir t aperus; ils se sauvaient pendant que retentissait
encore dans la salle un brouhaha d'exclamations et de protestations.
Des _oh!_--des _ah!_--des: _C'est un peu fort!_--_C'est
scandaleux!_--_Quelles turpitudes!..._--_Vous compromettez la science
franaise!_

[Illustration: C'EST SCANDALEUX!--VOUS COMPROMETTEZ LA SCIENCE
FRANAISE!]

Pauvre M. Sulfatin! fit Estelle.

--Bah! il trouvera une explication!... rpondit Georges, et vous voyez,
ma chre Estelle, que le phonographe a du bon; il enregistre les
serments que l'on peut se faire rpter ternellement ou faire entendre,
comme un reproche, s'il y a lieu,  l'infidle; il ne laisse pas se
perdre et s'envoler la musique dlicieuse de la voix de la bien-aime
et il la rend  notre oreille charme ds que nous le dsirons...
Savez-vous, ma chre Estelle, que j'ai pris quelques clichs de votre
voix sans que vous vous en doutiez et que, de temps en temps, le soir,
je me donne le plaisir de les mettre au phonographe?

[Illustration: LA FEMME NOUVELLE.]




[Illustration: GRANDE SOIRE A L'HOTEL LORRIS.]

IV

Grande soire artistique et scientifique  l'htel Philox Lorris.--O
l'on a la joie d'entendre les phonogrammes des grands artistes de
jadis.--Quelques invits.--Premire distraction de Sulfatin.--Les
phonographes malades.


M. Philox Lorris se prparait  donner la grande soire artistique,
musicale et scientifique dont la seule annonce avait surexcit la
curiosit de tous les mondes. Devant une assemble choisie, runissant
le Tout-Paris acadmique et le Tout-Paris politique, toutes les
notabilits de la science et des Parlements, devant les chefs de partis,
les ministres, devant le chef de cabinet, l'illustre Arsne des
Marettes,  la parole puissante, il compte, aprs la partie artistique,
exposer, dans une rapide revue des nouveauts scientifiques, ses
inventions rcentes et jeter tout  coup l'ide du grand mdicament
national, intresser les ministres, enlever les sympathies du monde
parlementaire, lancer tous les journaux, reprsents  cette soire par
leurs principaux rdacteurs et leurs reporters, sur cette immense,
philanthropique et patriotique entreprise de la rgnration d'une race
fatigue et surmene, d'un peuple de ples nervs, par le prodigieux
coup de soleil revivifiant du grand mdicament microcidide, dpuratif,
tonique, anti-anmique et national, agissant  la fois sur les
organismes par inoculation et par ingestion!

Tel est le but de Philox Lorris. Aprs le concert, dans une confrence
avec exemples et expriences, Philox Lorris exposera lui-mme sa grande
affaire; le coup de thtre sera l'apparition du malade de Sulfatin, M.
Adrien La Hronnire, que tout le monde a connu, que l'on a vu, quelques
mois auparavant, tomb au dernier degr de l'avachissement et de la
dcadence physique. Aucun soupon de supercherie ne peut natre dans
l'esprit de personne, celui qui fournit la preuve vivante et clatante
des assertions de l'inventeur, le _sujet_ enfin, n'est pas un pauvre
diable quelconque et anonyme. Tout le monde a dplor la perte de cette
haute intelligence sombre presque dans une snilit prmature, et l'on
va voir reparatre M. La Hronnire restaur de la plus complte faon
au physique comme au moral, rpar physiquement et intellectuellement,
redevenu dj presque ce qu'il tait autrefois!...

M. Philox Lorris s'est dcharg du soin des divertissements frivoles, de
la partie artistique sur Mme Lorris, assiste de Georges et d'Estelle
Lacombe.

A vous le grand ministre de la futilit, leur a-t-il dit
gracieusement,  vous toutes ces babioles; seulement, j'entends que ce
soit bien et je vous ouvre pour cela un crdit illimit.

Georges, ayant carte blanche, ne lsina pas.

Il ne se contenta pas des simples petits phonogrammes suffisant aux
soires de la petite bourgeoisie, des clichs musicaux ordinaires, des
collections de _Chanteurs assortis_, de _Voix d'or_, que l'on vend
par botes de douze chez les marchands, comme on vend, pour soires plus
srieuses, des botes de _douze tragdiens clbres_, _douze avocats
clbres_, etc.

Il consulta quelques-uns des maestros illustres du jour, et il runit 
grands frais les phonogrammes des plus admirables chanteurs et des
cantatrices les plus triomphantes d'Europe ou d'Amrique, dans leurs
morceaux les plus fameux, et, ne se contentant pas des artistes
contemporains, il se procura des phonogrammes des artistes d'autrefois,
toiles teintes, astres perdus. Il obtint mme du muse du
Conservatoire des clichs de voix d'or du sicle dernier, lyriques et
dramatiques, recueillis lors de l'invention du phonographe. C'est ainsi
que les invits de Philox Lorris devaient entendre Adelina Patti dans
ses plus exquises crations, et Sarah Bernhardt dtaillant perle  perle
les vers d'Hugo, ou rugissant les cris de passion farouche des drames de
Sardou. Et combien d'autres parmi les grandes artistes d'autrefois, Mmes
Miolan-Carvalho, Krauss, Christine Nilsson, Thrsa, Richard, etc...

[Illustration: S. E. Bonnard-Pacha.]

Quelques marchands peu scrupuleux essayrent bien de placer des morceaux
de Talma et de Rachel, de Duprez et de la Malibran; mais Georges avait
sa liste avec chronologie bien tablie et il ne se laissa pas prendre 
ces clichs frauduleux de voix teintes bien avant le phonographe,
petites tromperies constituant de vritables faux phonographiques,
auxquelles tant de bourgeois et de dilettanti de salon se laissent
prendre.

Le grand soir arriv, tout le quartier de l'htel Philox Lorris
s'illumina, ds la tombe de la nuit, de la plus prestigieuse explosion
de feux lectriques dessinant comme une couronne de comtes flamboyantes
autour et au-dessus du vaste ensemble de btiments de l'htel et des
laboratoires. Cela formait ainsi au-dessus du quartier comme une
rduction des anneaux de la plante Saturne. Bientt ces flots de
lumire furent traverss par des arrives d'arocabs de haute allure,
aux lgantes proportions, amenant des invits de tous les points de
l'horizon, de vhicules ariens des formes les plus nouvelles... Dans la
foule, le service d'ordre tait admirablement fait par des gardes
civiques  hlicoptres, circulant constamment autour des dbarcadres,
maintenant  distance les aronefs non munies de cartes.

Le flot des notabilits de tous les mondes, en uniformes divers ou
revtues de l'habit, des dames en superbes toilettes endiamantes, se
rpandit du dbarcadre arien dans les salons par les lgants
praticables, remplaant les ascenseurs pour ce jour-l.

[Illustration: M. Albertus Palla.]

Il nous suffit de jeter indiscrtement les yeux sur le carnet d'une
reporteuse du grand journal tlphonique _l'Epoque_, que nous
rencontrons ds l'entre, pour avoir les noms des principaux personnages
que nous aurons l'honneur de croiser dans les salons de M. Philox
Lorris.

Dj sont arrivs, entre autres illustrations:

Mme Ponto, la cheffesse du grand parti fminin, actuellement dpute du
XXXIIIe arrondissement de Paris.

[Illustration: M. le duc de Bthanie.]

M. Ponto, le banquier milliardaire, organisateur de tant de colossales
entreprises, comme le grand Tube transatlantique franco-amricain et le
Parc europen d'Italie.

M. Philippe Ponto, l'illustre constructeur du sixime continent, en ce
moment  Paris pour des achats considrables de fers et fontes devant
renforcer l'ossature des immenses territoires crs en soudant l'un 
l'autre,  travers les bras de mer desschs, les archipels polynsiens.

M. Arsne des Marettes, dput du XXXIXe arrondissement, l'homme d'tat,
le grand orateur qui tient entre ses mains les ficelles de toutes les
combinaisons ministrielles.

[Illustration: L'INVASION ASIATIQUE--CONCENTRATION DES 18 ARMES
TARTARES EN DANUBIE SOUS LES ORDRES DU MANDARIN INGNIEUR EN CHEF]

Le vieux feld-marchal Zagovicz, ex-gnralissime des forces europennes
qui repoussrent, en 1941, la grande invasion chinoise et anantirent,
aprs dix-huit mois de combats dans les grandes plaines de Bessarabie et
de Roumanie, les deux armes de sept cent mille Clestes chacune,
pourvues d'un matriel de guerre bien suprieur  ce que nous possdions
alors et conduites  la conqute de la pauvre Europe par des mandarins
asiatiques et amricains.

[Illustration: LE GNRAL ZAGOVICZ, L'ILLUSTRE VAINQUEUR DE LA GRANDE
INVASION CHINOISE.]

Ce vieux dbris des guerres d'autrefois est encore admirablement
conserv malgr ses quatre-vingt-cinq ans et domine de sa haute taille,
toujours droite, les grles figures de nos ingnieurs gnraux, toujours
penchs sur les livres.

Le clbrissime Albertus Palla, photo-picto-mcanicien, membre de
l'Institut, l'immense artiste qui obtint au dernier Salon un si grand
succs avec son tableau anim _la Mort de Csar_, o l'on voit les
personnages se mouvoir et les poignards se lever et s'abaisser, pendant
que les yeux des meurtriers roulent avec une expression de frocit qui
semble le dernier mot de la vrit dans l'art.

[Illustration: M. JACQUES LOIZEL.]

Son Excellence M. Arthur Lvy, duc de Bthanie, ambassadeur de Sa
Majest Alphonse V, roi de Jrusalem, qui a quitt tout simplement son
splendide chalet de Beyrouth, malgr les attractions de cette ravissante
ville de bains en cette semaine des rgates ariennes.

M. Ludovic Bonnard-Pacha, ancien syndic de la faillite de la Porte
ottomane, directeur gnral de la Socit des casinos du Bosphore.

Quelques-uns des huit cents fauteuils de l'Acadmie franaise,
c'est--dire les plus illustres parmi les illustres de nos acadmiciens
et acadmiciennes.

Le journaliste le plus considrable, celui dont les rois et les
prsidents sollicitent la protection ou la bienveillance en montant sur
le trne, le rdacteur en chef de l'_Epoque_, M. Hector Piquefol, qui
vient de se battre en duel avec l'archiduc hritier de Danubie,  cause
de certains articles o il le morignait vertement sur sa conduite,--et
qui traite en ce moment avec le conseil des ministres rcalcitrant du
royaume de Bulgarie, pour le mariage du jeune prince royal.

L'honorable Mlle Coupard, de la Sarthe, snatrice.

L'minente Mlle la doctoresse Bardoz.

Un groupe nombreux d'anciens prsidents de rpubliques sud-amricaines
et des les, retirs aprs fortune faite, parmi lesquels Son Excellence
le gnral Mnlas, qui abdiqua le fauteuil d'une rpublique des
Antilles aprs avoir ralis tous les fonds d'un emprunt d'tat mis en
Europe. Le bon gnral, dans la haute estime qu'il professe pour notre
pays, n'a pas voulu manger ses revenus ailleurs qu' Paris.

Quelques monarques de diffrentes provenances, en retraite volontaire ou
force.

Quelques milliardaires internationaux: MM. Jroboam Dupont, de Chicago;
Antoine Gobson, de Melbourne; Clestin Caillod, de Genve, le richissime
propritaire de quelques principauts gres encore par des rois et
princes devenus simplement ses employs et appoints suivant leur rang
et l'illustration de leur famille, etc., etc.

M. Jacques Loizel, un des reprsentants de la nouvelle fodalit
financire et industrielle, l'aventureux _business-man_ qui, aprs avoir
eu, en quelques affaires montes avec la fougue de sa jeunesse, 800,000
actionnaires ruins sous lui,--mais lui avec,--fit preuve, lors de son
retour aux grandes affaires,--aprs qu'il eut purg en un voyage 
l'tranger quelques petites condamnations, et laiss refroidir son
ardeur trop imprudente,--d'un si lumineux gnie pour l'organisation et
le maniement des syndicats sur les matires premires, qu'il rcupra
pour lui seul en quelques annes les millions perdus dans les
spculations trop audacieusement mal conues de sa premire jeunesse.

Le grand socialiste variste Fagard, le _Jean de Leyde_ de Roubaix lors
du grand essai de socialisme de 1922, revenu  de plus saines ides
aprs fortune faite dans le grand bouleversement, et qui vit aujourd'hui
de ses modestes petites rentes, en sage un peu dsillusionn, abritant
sa philosophie dans un charmant petit castel du Calvados, o, comme un
patriarche respect, il vit entour de sa nombreuse famille et de ses
nombreux fermiers ou ingnieurs agricoles, regardant avec un sourire
bienveillant, mais lgrement ironique, se drouler l'ternel dfil des
erreurs humaines.

[Illustration: L'ESSAI DE SOCIALISME DE 1922.]

Quelques dbris de l'ancienne noblesse, personnages insignifiants, mais
que M. Philox Lorris tient  traiter avec bienveillance et qu'il honore
assez souvent d'invitations  ses rceptions ou dners, en raison des
souvenirs qu'ils reprsentent et bien qu'ils n'occupent point des
situations trs leves dans le monde nouveau, o ils ne sont
gnralement que trs minces employs de ministres ou trs subalternes
ingnieurs sans grand avenir.

M. Jean Guilledaine, savant de premier ordre, ingnieur mdical de la
maison Philox Lorris, principal collaborateur de M. Philox Lorris dans
ses recherches de bactriologie et microbiologie, dans la dcouverte,
parmi tous les reprsentants de l'innombrable famille de bacilles,
vibrions et bactries, du _microbe de la sant_, et dans les tudes
relatives  sa propagation par bouillon de culture et inoculations.

La foule des invits s'tait rpandue dans les diffrents salons de
l'htel et jusque dans les halls o l'on avait  examiner quelques-unes
des rcentes inventions de la maison. Pour offrir quelques menues
distractions  ses invits avant le commencement de la partie musicale,
M. Philox Lorris faisait passer dans le Tl du grand hall des clichs
tlphonoscopiques, pris jadis, des vnements importants arrivs depuis
le perfectionnement des appareils; ces scnes historiques, catastrophes,
orateurs  la tribune aux grandes sances, pisodes de rvolutions ou
scnes de batailles, intressrent vivement; puis, les salons tant
pleins, la partie musicale commena.

[Illustration: QUELQUES REPRSENTANTS DE L'ANCIENNE NOBLESSE.]

Plus de musiciens, plus d'orchestre dans les salons de notre temps pour
les concerts ou pour les bals: conomie de place, conomie d'argent.
Avec un abonnement  l'une des diverses compagnies musicales qui ont
actuellement la vogue, on reoit par les fils sa provision musicale,
soit en vieux airs des matres d'autrefois, en grands morceaux d'opras
anciens et modernes, soit en musique de danse, en valses et quadrilles
des Mtra, Strauss et Waldteufel de jadis ou des matres d'aujourd'hui.

[Illustration: PLUS D'ORCHESTRE.]

Les appareils remplaant l'orchestre et amenant la musique  domicile
sont trs simples et parfaitement construits; ils peuvent se rgler,
c'est--dire que l'on peut modrer leur intensit ou les mettre  grande
marche, suivant que l'on aime la musique vague et lointaine, celle qui
fait rver quand on a le temps de rver, ou le vacarme musical qui vous
tourdit assez douloureusement d'abord, mais vous vide violemment la
tte, en un clin d'oeil, de toutes les proccupations de notre existence
affaire.

Par exemple, il faut, autant que possible, avoir soin de placer
l'appareil hors de porte, pour ne pas permettre  quelque invit
distrait de mettre, ainsi qu'il arrive quelquefois, le doigt sur
l'appareil au cran maximum, au moment inopportun, ce qui produit, au
milieu des conversations du salon, une secousse dsagrable.

On abuse un peu de la musique; quelques passionns font jouer leurs
phonographes musicaux pendant les repas, moment consacr gnralement 
l'audition des journaux tlphoniques, et des raffins vont mme jusqu'
se faire bercer la nuit par la musique, le phonographe de la compagnie
mis au cran de sourdine.

Cette consommation effrne n'a rien de surprenant. Aprs tout, 
quelques exceptions prs, les gens nervs de notre poque sont
beaucoup plus sensibles  la musique que leurs pres aux nerfs plus
calmes, gens sains, assez ddaigneux des vains bruits, et ils vibrent
aujourd'hui,  la moindre note, comme les grenouilles de Galvani sous la
pile lectrique.

M. Philox Lorris ne se serait pas content du concert envoy
tlphoniquement par les compagnies musicales; il offrit  ses abonns
l'ouverture d'un clbre opra allemand de 1938, clich pour Tl  la
premire reprsentation, avec le matre--mort couvert de gloire en
1950--conduisant l'orchestre. Pendant cette excution par Tl de
l'oeuvre du petit-fils de Richard Wagner, Estelle Lacombe, qui s'tait
assise dans un coin,  ct de Georges, lui pressa soudain le bras.

Ah, mon Dieu! dit-elle, coutez donc?

--Quoi? fit Georges, cette algbrique et hermtique musique?

--Vous ne vous apercevez pas?

--Il faut l'avoir entendue trente-cinq fois au moins pour commencer 
comprendre...

--Je l'ai entendue hier, moi, j'ai essay le clich pour voir...

[Illustration: LE MUSICOPHONE DE CHEVET.]

--Gourmande!

--Eh bien! aujourd'hui, c'est trs diffrent... Il y a quelque chose...
cette musique grince, les notes ont l'air de s'accrocher... Je vous
assure que ce n'est pas comme hier!

--Qu'est-ce que a fait? on ne s'en aperoit pas; moi-mme, je croyais
que c'tait une des beauts de la partition; coutez, pour ne pas
applaudir tout haut, on se pme.

--N'importe, je suis inquite... M. Sulfatin avait les clichs; qu'en
a-t-il pu faire? Il est si distrait depuis quelques jours... Je vais 
sa recherche!

Lorsque les dernires notes de l'ouverture de l'opra clbre se furent
teintes sous un formidable roulement d'applaudissements, l'ingnieur,
charg de la partie musicale fit passer au Tl un air de _Faust_, par
une cantatrice clbre de l'Opra franais de Yokohama. La cantatrice
elle-mme apparut dans le tlphonoscope, saisie par le clich, il y a
quelque dix ans,  l'poque de ses grands succs, un peu minaudire
peut-tre en dtaillant ses premires notes, mais fort jolie.

[Illustration: CHEZ L'DITEUR DE MUSIQUE.]

Aprs quelques notes coutes dans un silence tonn, un murmure s'leva
soudain et couvrit sa voix: la cantatrice tait horriblement enroue,
le morceau se droulait avec une succession de couacs plus atroces
les uns que les autres; au lieu de la remarquable artiste  l'organe
dlicieux, c'tait un rhume de cerveau qui chantait! Et dans le Tl,
elle souriait toujours, panouie et triomphante comme jadis!

[Illustration: ADDUCTION ET DISTRIBUTION DU FEU CENTRAL.--TRANSFORMATION
DE L'AGRICULTURE, EMPLOIS INDUSTRIELS ET DE MNAGE]

[Illustration: LES PHONOGRAMMES ENRHUMS.]

Vite, l'ingnieur, sur un signe de Philox Lorris, coupa le morceau de
_Faust_ et fit passer dans le Tl le grand air de _Lucia_ par Mme
Adelina Patti. Rien qu' la vue du rossignol italien du 19e sicle, les
murmures s'arrtrent et, pendant cinq minutes, les dilettanti en
pmoison modulrent des _bravi_ et des _brava_ en se renversant au fond
de leurs fauteuils, dans une dlectation anticipe. Drinn! drinn! La
Patti lance les premires notes de son morceau... Un mouvement se
produit, on se regarde sans rien dire encore... Le morceau continue...
Plus de doute: ainsi que la premire cantatrice, la Patti est
abominablement enrhume, les notes s'arrtent dans sa gorge ou sortent
altres par un lamentable enrouement... Ce n'est pas un simple chat que
le rossignol a dans la gorge, c'est toute une bande de matous
vocalisant ou miaoulisant sur tous les tons possibles! Quelle stupeur!
Les invits effars se regardent, on chuchote, on rit tout bas, pendant
que, sur la plaque du Tl, Lucia, souriante et gracieuse, continue
imperturbablement sa cantilne enchifrene!

Philox Lorris, proccup de sa grande affaire, ne s'aperut pas tout de
suite de l'accident; quand il comprit, aux murmures de l'assemble, que
le concert ne marchait pas, il fit passer au troisime numro du
programme. C'tait le chanteur Faure, du sicle dernier. Aux premires
notes, on fut fix sur le pauvre Faure: il tait aussi enrhum que la
Patti ou que l'toile de l'Opra de Yokohama. Qu'est-ce que cela voulait
dire? On passa aux comdiens. Hlas! Mounet-Sully, le puissant tragique
d'autrefois, paraissant dans le monologue d'_Hamlet_, tait compltement
aphone; Coquelin cadet, dans un des plus rjouissants morceaux de son
rpertoire, ne s'entendait pas davantage! Et ainsi des autres. trange!
Quelle tait cette plaisanterie?

tait-ce une mystification?

Furieux, M. Philox Lorris fit arrter le Tl et se leva pour chercher
son fils.

Georges et Estelle, de leur ct, demandaient partout Sulfatin. Philox
Lorris les arrta dans un petit salon.

Voyons, dit-il, vous tiez chargs de la partie musicale; que signifie
tout ceci? Je donne carte blanche pour l'argent, je veux les premiers
artistes d'hier et d'aujourd'hui, et vous ne me donnez que des gens
enrhums?

--Je n'y comprends rien! dit Georges; nous avions des clichs de premier
ordre, cela va sans dire! C'est tout  fait inou et incomprhensible...

--D'autant plus, ajouta Estelle, que, je dois vous l'avouer, je me suis
permis hier de les essayer au Tl de Mme Lorris: c'tait admirable, il
n'y avait nulle apparence d'enrouement...

--Vous avez essay le clich Patti?

--Je l'avoue...

--Et pas de rhume?

--Tout le morceau tait ravissant!... J'ai remis les clichs  M.
Sulfatin, et je cherche M. Sulfatin pour lui demander...

Georges, qui, pendant cette explication, avait gagn le cabinet de
Sulfatin, revint vivement avec quelques clichs  la main.

J'y suis, dit-il, j'ai le mot de l'nigme. Sulfatin a laiss passer la
nuit  nos phonogrammes musicaux en plein air, sous sa vranda... En
voici quelques-uns oublis encore; la nuit a t frache, tous nos
phonogrammes sont enrhums, tous nos clichs perdus!

--Animal de Sulfatin! s'cria Philox Lorris, voil mon concert gch!
C'est stupide! Ma soire sombre dans le ridicule! Toute la presse va
raconter notre msaventure! La maison Philox Lorris ne manque pas
d'ennemis, ils vont s'esclaffer... Que faire?...

--Si j'osais... fit Estelle, avec timidit.

--Quoi? osez! dpchez-vous!

--Eh bien! M. Georges a pris en double, pour me les offrir, les clichs
de quelques-uns des meilleurs morceaux du programme, ceux que j'ai
essays hier... Je cours les chercher, ceux-l n'ont pas pass par les
mains de M. Sulfatin, ils sont certainement parfaits...

--Courez, petite, courez! vous me sauvez la vie! s'cria M. Philox
Lorris. Oh! la musique! bruit prtentieux, tintamarre absurde! comme
j'ai raison de me dfier de toi! Si l'on me reprend jamais  donner des
concerts, je veux tre corch vif!

Il retourna bien vite au grand salon et fit toutes ses excuses  ses
invits, rejetant la faute sur l'erreur d'un aide de laboratoire; puis,
Estelle tant arrive avec ses clichs particuliers, il la pria de se
charger elle-mme de les faire passer au tlphonoscope.

Estelle avait raison, ses clichs taient excellents, la Patti n'tait
pas enrhume, Faure n'avait aucun enrouement, chanteurs et cantatrices
pouvaient donner toute l'ampleur de leur voix et faire rsonner
magnifiquement les sublimes harmonies des matres. A chaque diva
clbre,  chaque tnor illustre qui paraissait dans le Tl, un frisson
de plaisir secouait les rangs des invits et des dames s'vanouissaient
presque dans leurs fauteuils.

Encore une fois, Sulfatin avait eu une distraction, lui qui n'en avait
jamais. Pour un homme d'un nouveau modle, indit et perfectionn, 
l'abri de toutes les imperfections que nous lguent nos anctres en nous
lanant sur la terre, il faut avouer que le secrtaire de Philox Lorris
baissait considrablement;  tout prendre, l'aeul artiste de son fils
Georges faisait moins de dommages dans la cervelle de ce dernier: la
formule chimique d'o l'on avait fait clore Sulfatin n'tait sans doute
pas encore assez parfaite. Philox Lorris, absolument furieux, se promit
d'adresser une verte semonce  son secrtaire.




[Illustration: DCOUVERTE DU BACILLE DE LA SANT.--PROJECTION DE SES
LUTTES AVEC LES DIFFRENTS MICROBES.]

V

M. le dput Arsne des Marettes, chef du parti masculin.--La _Ligue
de l'mancipation de l'homme_.--Encore Sulfatin!--M. Arsne des
Marettes songe  son grand ouvrage.


Parmi toutes ces notabilits de la politique, de la finance et de la
science que M. Philox Lorris comptait intresser  ses ides, il tait
un homme tout-puissant par son influence et sa situation, qu'il tait
important surtout de convertir. C'tait le dput Arsne des Marettes,
tombeur ou soutien des ministres, le grand leader de la Chambre, le
grand chef du parti masculin oppos au parti fminin, l'homme d'tat
qui, depuis l'admission de la femme aux droits politiques, s'efforce
d'lever une barrire aux prtentions fminines, de mettre une digue aux
empitements de la femme, et qui vient tout rcemment de crer pour cela
la _Ligue de l'mancipation de l'homme_.

Cette tentative, d'une vritable urgence, a tout naturellement suscit 
la Chambre une violente interpellation de Mlle Muche, dpute du
quartier de Clignancourt, soutenue par les plus distingues oratrices du
parti fminin et par quelques dputs transfuges, trahissant par
faiblesse honteuse la noble cause masculine.

[Illustration: Le parti fminin  la Chambre.]

Mais M. des Marettes s'y attendait, il tait prpar. Courageusement,
pour dfendre son oeuvre, il a fait tte  l'orage, dans le tumulte
d'une sance comme on n'en a gure vu depuis les grandes journes de la
dernire Rvolution; il est mont quatre fois  la tribune, malgr les
plus furibondes clameurs, malgr quelques paires de gifles et un certain
nombre d'gratignures reues des plus farouches dputes, et il a
enlev, avec 350 voix de majorit, un ordre du jour approuvant
l'attitude de stricte neutralit observe par le gouvernement dans la
question.

Le grand orateur est sorti de la lutte en meilleure situation que jamais
et rien ne semble dsormais pouvoir se faire  la Chambre et dans le
pays en dehors de lui.

De la sympathie ou tout au moins de la neutralit de M. Arsne des
Marettes dpend le succs des deux grosses affaires de la maison Philox
Lorris: l'adoption du monopole du grand mdicament national d'abord, et
ensuite la contre-partie, la guerre miasmatique mise  l'tude, la
transformation complte de notre systme militaire, de l'arme et du
matriel, et l'organisation en grand de corps mdicaux offensifs.

M. Philox Lorris est certain du triomphe final de ses ides; mais, pour
arriver vite, il doit gagner  ses vues M. Arsne des Marettes. Aussi
toutes les attentions du savant sont pour l'illustre homme d'tat. Ds
qu'il a vu qu'Arsne des Marettes commenait  en avoir assez de la
musique et  somnoler, berc malgr lui par les grands airs d'opra
tlphonoscops, M. Philox Lorris a entran le dput vers un petit
salon rserv, pour causer un peu srieusement, pendant le dfil des
futilits de la partie artistique du programme.

Je suis trs intrigu, cher matre, dit le dput, et je me demande 
quelles nouvelles rvlations scientifiques tonnantes nous devons nous
attendre de votre part; le bruit court que vous allez encore une fois
bouleverser la science...

--J'ai, en effet, quelques petites nouveauts  exposer tout  l'heure
dans une courte confrence, avec expriences  l'appui; mais c'est
justement parce que mes nouveauts ont un caractre  la fois
humanitaire et politique que je ne suis pas fch de cette occasion d'en
causer un peu avec vous avant ma confrence... Je serais singulirement
flatt de conqurir l-dessus l'approbation d'un homme d'tat tel que
vous...

--Vos dcouvertes nouvelles ont un caractre humanitaire et politique,
dites-vous?

--Vous allez en juger! D'abord, mon cher dput, ayez l'obligeance de
regarder un peu l-bas  votre droite.

--Ces appareils compliqus?

--Oui. Au centre, parmi tous ces alambics, ces tubes couds, ces tuyaux,
ces ballons de cuivre, vous distinguez cette espce de rservoir o tout
aboutit?...

--Parfaitement, fit M. des Marettes en se levant pour frapper du doigt
sur l'appareil.

--Ne touchez pas, fit ngligemment Philox Lorris; il y a l dedans assez
de ferments pathognes pour infecter d'un seul coup une zone de 40
kilomtres de diamtre...

M. Arsne des Marettes fit un bond en arrire.

Si les dames et les messieurs en train d'couter notre Tl-concert,
reprit Philox Lorris, pouvaient se douter qu'il suffirait d'une lgre
imprudence pour dterminer ici tout  coup l'explosion de la plus
redoutable pidmie, j'imagine que leur attention aux roulades des
cantatrices en souffrirait; mais nous ne leur dirons que tout 
l'heure... Il y a ici, dans cet appareil, des miasmes divers cultivs,
amens par des mlanges et amalgames, combinaisons et prparations, au
plus haut degr de virulence et concentrs par des procds
particuliers, le tout dans un but que je vais vous rvler bientt...
Maintenant, cher ami, ayez l'obligeance de regarder  votre gauche...

--Ces appareils aussi compliqus que ceux de droite?

--Oui! Cet ensemble d'alambics, de tubes, de ballons, de tuyaux...

--Il y a un rservoir aussi au milieu!

[Illustration: IL Y A ICI ASSEZ DE FERMENTS PATHOGNES POUR INFECTER
UNE ZONE DE 40 KILOMTRES!]

--Tout juste! Considrez ce rservoir!

--Encore plus dangereux que l'autre, peut-tre?

--Au contraire, mon cher dput, au contraire! A droite, c'est la
maladie, c'est l'arsenal offensif, ce sont les miasmes les plus
dltres que je suis prt, au premier signal de guerre,  porter chez
l'ennemi pour la dfense de notre patrie! A gauche, c'est la sant,
c'est l'arsenal dfensif, c'est le bienfaisant mdicament qui nous
dfend contre les atteintes de la maladie, qui rpare les dgts de
notre organisme et l'universelle usure cause par les surmenages
outranciers de notre vie lectrique!

--J'aime mieux a! fit Arsne des Marettes en souriant.

--Vous savez, reprit Philox Lorris, combien nous gmissions tous de
l'usure corporelle si rapide en notre sicle haletant? Plus de jambes!

--Hlas!

--Plus de muscles!

--Hlas!

--Plus d'estomac!

--Trois fois hlas! C'est bien mon cas!

--Le cerveau seul fonctionne passablement encore.

--Parbleu! Quel ge me donnez-vous? demanda piteusement Arsne des
Marettes.

--Entre soixante-douze et soixante-dix-huit, mais je pense que vous avez
beaucoup moins!

[Illustration: PLUS D'ESTOMAC!]

--Je vais sur cinquante-trois ans!

--Nous sommes tous vnrables aujourd'hui ds la quarantaine; mais
tranquillisez-vous, il y a l dedans de quoi vous remettre presque 
neuf... Vous commencez maintenant  pressentir l'importance des
communications que j'ai  vous faire, n'est-ce pas? Mais j'ai besoin de
mon collaborateur Sulfatin et de son sujet, un ex-surmen que vous avez
jadis connu et que vous allez revoir avec quelque tonnement, j'ose le
dire! Permettez que j'aille le chercher...

[Illustration: NOS FLEUVES ET NOTRE ATMOSPHRE.--MULTIPLICATION DES
FERMENTS PATHOGNES, DES DIFFRENTS MICROBES ET BACILLES]

Sulfatin avait disparu ds le commencement du concert. Philox Lorris,
qui aurait bien voulu en faire autant, le tapage musical ne
l'intressant nullement, ne s'en tait pas inquit. Sans doute,
Sulfatin avait prfr causer dans quelque coin avec des gens plus
srieux que les amateurs de musique. Quelques groupes d'invits, pour la
plupart illustrations scientifiques franaises ou trangres, se
livraient  et l, dans les petits salons,  de graves discussions en
attendant la partie scientifique de la fte, mais il n'y avait pas de
Sulfatin avec eux.

O pouvait-il tre? Ne serait-il pas mont prendre l'air sur la
plate-forme? M. Philox Lorris s'informa. Sulfatin, peu contemplatif,
n'tait pas all admirer l'illumination lectrique de l'htel portant
ses jets de lumire, au loin dans les profondeurs clestes, par-dessus
la couronne stellaire des mille phares parisiens.

J'y suis, se dit Philox Lorris, o avais-je la tte? Parbleu! Sulfatin
avait une heure  lui; au lieu de rester  biller au concert, ce digne
ami, il est all travailler...

[Illustration: NOUS SOMMES TOUS VNRABLES DS LA QUARANTAINE.]

Le compartiment du grand hall o se trouvait le laboratoire personnel de
Sulfatin avait t rserv; on avait entass l tous les appareils qui
eussent pu gner la foule. Philox Lorris y courut et frappa vivement 
la porte, pensant que Sulfatin s'y tait enferm. Pas de rponse.
Machinalement, M. Lorris mit le doigt sur le bouton de la serrure et la
porte, non ferme, s'ouvrit sans bruit.

Dans l'encombrement des appareils, Philox Lorris n'aperut pas d'abord
son collaborateur;  son grand tonnement, il entendit une voix de femme
parlant vivement sur un ton de colre; puis la voix de Sulfatin s'leva
non moins furieuse.

Qui diable mon Sulfatin peut-il invectiver ainsi? pensa Philox Lorris
stupfait et hsitant un instant  avancer, partag qu'il tait entre la
curiosit et la crainte d'tre indiscret.

--Et d'abord, mon bon, disait la voix de femme, je vous dirai que vous
commencez  m'ennuyer en m'appelant  tout instant au tlphonoscope;
c'est bien assez dj de vous voir arriver tous les jours avec votre
mine de savant renfrogn... Avec a que votre conversation est
amusante!... Tenez, j'en ai assez!

--Je n'ai pas la mine d'un de ces idiots qui tournent autour de vous au
Molire-Palace... rpliquait Sulfatin; mais pas tant de raisons... Vous
allez me dire tout de suite qui tait ce monsieur qui vient de filer? Je
veux le savoir!

--Je vous dis que j'en ai assez de vos scnes incessantes! J'en ai
assez, enfin, de votre surveillance par Tl ou par phonographe!
Savez-vous que vous m'insultez avec toutes vos machines qui notent mes
faits et gestes; je ne veux plus supporter ces faons! On rit de moi au
thtre!

--Je ne ris pas, moi!

--Je ne puis faire un pas chez moi, recevoir quelqu'un, causer avec des
amis, sans que des appareils subrepticement braqus sur moi ne me
photographient, ne phonoclichent mes faits et gestes... et alors, quand
vous avez vos clichs, quand vos phonographes rptent ce qui s'est dit
ici, ce sont des bouderies ou des scnes  n'en plus finir! J'en ai
assez!...

--Encore une fois, qui tait ce monsieur?

--C'tait mon pdicure!... mon bottier!... mon notaire!... mon oncle!...
mon grand-pre!... mon neveu!... mon coiffeur!... s'cria la dame avec
volubilit.

--Ne vous moquez pas de moi... Voyons, je vous en supplie, Sylvia, ma
chre Sylvia! rappelez-vous...

M. Philox Lorris, avanant doucement, aperut alors Sulfatin: il tait
seul, criant et gesticulant devant la grande plaque du Tl, dans
laquelle on distinguait une dame paraissant non moins mue que lui, une
forte et plantureuse brune dans laquelle le savant reconnut l'toile du
Molire-Palace, Sylvia, la tragdienne-mdium, qu'il avait vue
quelquefois dans ses grands rles des classiques arrangs.

Eh bien! eh bien! se dit M. Philox Lorris, c'est donc vrai ce qu'on m'a
dit. Sulfatin se drange! Qui l'et dit! Qui l'et cru!

Mais Sulfatin faiblissait maintenant, sa voix s'adoucissait; plus de
colre dans ses paroles, seulement un accent de reproche.

Je vous demande seulement de m'expliquer... Mon Dieu, vous devriez
comprendre... Sylvia, je vous prie, rappelez-vous ce que vous me disiez
nagure, ce que vous m'avez jur...

[Illustration: SULFATIN LANAIT UNE CHAISE A TRAVERS LE TL.]

La dame du Tl eut un accs de rire nerveux.

Ce que j'ai jur? serments de thtre, monsieur, s'il faut vous le dire
pour en finir avec toutes vos scnes de jalousie, serments de thtre!
a ne compte pas!

--a ne compte pas! s'cria Sulfatin rugissant de fureur. Coquine!!!

Un grand bruit de cristal bris fit bondir M. Philox Lorris, l'image de
Sylvia disparut, la plaque du Tl clata en morceaux. Sulfatin venait
de lancer une chaise  travers le Tl et pitinait maintenant sur les
dbris.

[Illustration: SURVEILLANCE A DOMICILE PAR PHOTO-PHONOGRAPHE.]

Coquine! Gueuse! Ah! a ne compte pas!... Tiens! attrape!

Philox Lorris se prcipita sur son collaborateur:

Sulfatin! que faites-vous? Voyons, Sulfatin, j'en rougis pour vous!
C'est une honte!

Sulfatin s'arrta brusquement. Ses traits contracts par la fureur se
dtendirent et il resta tout penaud devant Philox Lorris.

Un accident, dit-il; je crois que j'ai eu une rage de dents... il
faudra que j'aille chez le dentiste.

--Vous ne savez pas ce que vous faites! Vous laissez mes phonogrammes
musicaux se dtriorer sur votre balcon; et maintenant, vous cassez les
appareils... Vous allez bien! Mais il n'est pas question de cela, mon
ami; reprenez vos esprits et songeons  notre grande affaire... O est
Adrien La Hronnire?

--Je ne sais pas, balbutia Sulfatin, en passant la main sur son front,
je ne l'ai pas vu.

--Mais sa prsence est ncessaire, s'cria Philox Lorris, il nous le
faut pour la dmonstration de l'infaillibilit de notre produit...
Est-ce dsolant d'tre aussi mal second que je le suis! Mon fils est un
niais sentimental, il n'aura jamais l'toffe d'un savant passable... je
renonce  l'espoir de voir jaillir en lui l'tincelle... Et voil que
vous, Sulfatin, vous que je croyais un second moi-mme, vous vous
occupez aussi de niaiseries! Voyons, qu'avez-vous fait de La Hronnire?
Qu'avez-vous fait de votre ex-malade?

--Je vais voir, je vais m'informer...

--Dpchez-vous et revenez bien vite avec lui dans mon cabinet... M.
Arsne des Marettes nous attend... Vite, voici la partie musicale qui
tire  sa fin, je vais dire  Georges d'ajouter quelques morceaux.

[Illustration: M. ARSNE DES MARETTES.]

Pendant ce temps, pendant que Philox Lorris courait  la poursuite de
Sulfatin, pendant la scne du Tl, M. Arsne des Marettes, rest seul,
s'tait lgrement assoupi dans son fauteuil. L'illustre homme d'tat
tait fatigu, il venait de travailler fortement, pendant les vacances
de la Chambre, d'abord  une dition phonographie de ses discours,
pour laquelle il avait d revoir un  un les phonogrammes originaux
afin de modifier  et l une intonation ou de perfectionner un
mouvement oratoire; puis  un grand ouvrage qu'il avait en train depuis
de bien longues annes, lequel grand ouvrage, outre l'norme rudition
qu'il exigeait, outre une quantit inoue de recherches historiques,
d'tudes documentaires, demandait  tre longuement et fortement pens,
 tre creus en de profondes et solitaires mditations.

Cet ouvrage, d'un intrt immense et universel, destin  une
_Bibliothque des Sciences sociales_, portait ce titre magnifique:

  HISTOIRE DES DSAGRMENTS

  CAUSS A L'HOMME PAR LA FEMME
  DEPUIS L'AGE DE PIERRE JUSQU'A NOS JOURS

  TUDE SUR L'TERNEL FMININ A TRAVERS LES SICLES

  SUBDIVISE EN PLUSIEURS PARTIES:

  LIVRE Ier.--_Les fautes lointaines et leurs funestes consquences._

  LIVRE II.--_Tyrannie hypocrite et domination ouverte._

  LIVRE III.--_Dveloppement gnral des tendances dominatrices dans la
    vie prive._

  LIVRE IV.--_Les poques troubles et leurs vraies causes. Sicles
    frivoles et sanglants._

  LIVRE V.--_Les reines du monde._

  LIVRE VI.--_Grandissement nfaste de la puissance fminine depuis
    l'accession de la femme aux fonctions publiques._

Est-il, nous le demandons, un sujet plus vaste et plus passionnant, qui
soulve les plus importants problmes et touche davantage aux ternelles
proccupations de la race humaine? Cet ouvrage, qui prend l'homme  ses
dbuts et nous montre les longues et douloureuses consquences de ses
premires fautes, doit bouleverser toutes les notions de l'histoire. En
ralit, M. Arsne des Marettes entend crer une nouvelle cole
historique, moins sche, moins politique, plus raliste et plus simple.

Il faut nous attendre  de vritables rvlations,  un bouleversement
complet des vieilles ides traditionnellement admises! La lumire de
l'histoire va clairer enfin bien des causes obscures ou restes
inaperues jusqu'ici et faire apparatre les peuples et les races sous
leur vrai jour. Ce gigantesque ouvrage soulvera, le jour de son
apparition, les plus violentes polmiques, M. Arsne des Marettes s'y
attend bien; mais il est arm pour la lutte et il soutiendra vaillamment
ce qu'il croit tre le bon combat. Dj, sur de vagues indiscrtions, le
parti fminin, trs remuant  la Chambre et dans le pays, attaque en
toute occasion M. des Marettes; celui-ci a dj port un premier coup au
parti en crant la _Ligue pour l'mancipation de l'homme_, et il s'est
jur de lancer son _Histoire des dsagrments causs  l'homme par la
femme_ avant les lections prochaines.

Hlas! on le devine aisment, M. Arsne des Marettes a souffert. Le chef
de la ligue revendicatrice des droits masculins est une victime!

Jadis, au temps de sa lointaine jeunesse, M. des Marettes a t mari.
Jadis, il y a trente-deux ans, il a eu quelques graves dsagrments avec
Mme des Marettes, pouse frivole et capricieuse, volage mme, dit-on. A
la suite de pnibles dissentiments, M. et Mme des Marettes, un beau
matin, abandonnrent, chacun de son ct, le domicile conjugal, sans
s'tre donn le mot. M. des Marettes partit  droite, Mme des Marettes 
gauche.

Ce fut le commencement d'une re de douce tranquillit. M. Arsne des
Marettes put reprendre ses esprits, revenir  ses chres tudes et
consacrer tous ses instants  la lutte par la parole et par la plume
contre toutes les tyrannies.

Pendant quelque temps, les deux poux se sont parfois rencontrs dans
les salons, en voyage, aux bains de mer; aprs un change de regards
courroucs, chacun d'eux tournait vivement les talons. Puis Mme des
Marettes disparut et M. des Marettes,  son grand soulagement, n'en
entendit plus parler.

tendu dans un large fauteuil, l'auteur de l'_Histoire des dsagrments
causs  l'homme_ somnole en songeant  ce livre qui couronnera sa
carrire et posera dfinitivement sa gloire sur de larges assises. Il
voit, dans une rverie vocatrice, le dfil des grandes figures
fminines de tous les temps, de ces femmes dont la beaut ou
l'intelligence pernicieuse influrent trop souvent sur le cours des
vnements, sur le destin des empires, de ces femmes qui furent toutes,
suivant M. des Marettes, en tous pays et  toutes les poques, par leurs
dfauts ou mme par leurs qualits, plus ou moins funestes au repos des
peuples!

Regardez! C'est l'aurore des temps. C'est ve d'abord, la premire, dont
il est inutile de rappeler la faute aux incalculables consquences, ve
marchant, blonde et souriante, en tte d'un cortge d'apparitions
tincelantes et fulgurantes: Smiramis, Hlne, Cloptre, et bien
d'autres; des reines, des princesses, des pouses tyranniques, tourments
de paisibles monarques, des fiances jalouses bouleversant les tats de
malheureux princes inoffensifs, de terribles reines mrovingiennes,
d'altires duchesses du Moyen ge amenant ou portant la ruine et la
dvastation de province en province, des favorites enfin qui, par leurs
intrigues ou simplement par le jeu de leurs jolis yeux, doucement voils
de cils blonds, lancent les peuples les uns contre les autres!...

Et, parmi ces figures historiques, d'autres femmes de toutes les
poques, bourgeoises de condition modeste, qui, dans le cercle restreint
de la vie prive,  dfaut de peuples  tracasser, de destins de nations
 bouleverser, ont d se contenter de gouverner plus ou moins
despotiquement leur mnage...

[Illustration: LA LIGUE DES REVENDICATIONS MASCULINES.]

Ah, grand Dieu! ces tyrannies minuscules qui s'exercent sur cet infime
thtre, contenues entre les quatre murs d'un appartement et non
rpandues entre les frontires d'un vaste royaume, ce sont peut-tre les
plus dures, celles dont le joug pse le plus lourdement, sans repos,
sans trve, toujours... Ce pauvre Arsne des Marettes ne le sait que
trop par exprience!

[Illustration: LA CHIMIE VNNEUSE, EMPOISONNEUSE ET SOPHISTIQUEUSE]

Phnomne trange, toutes ces apparitions, impratrices ou favorites,
grandes dames ou bourgeoises, depuis Hlne jusqu' la Pompadour, elles
ont toutes la figure de Mme des Marettes, telle qu'elle tait lors de sa
fugue il y a trente-deux ans, telle que se la rappelle son vindicatif
poux! ve elle-mme, la premire de toutes, c'est dj Mme des
Marettes, qui fut une fort jolie blonde d'ailleurs, aux yeux pleins de
langueur; l'orgueilleuse Smiramis, c'est Mme des Marettes cherchant 
imposer cruellement son autorit; Frdgonde, c'est la colreuse petite
Mme des Marettes s'escrimant du bec et des ongles et cassant jadis les
assiettes du mnage; Marguerite de Bourgogne, c'est encore Mme des
Marettes; Marie Stuart, qui avait le mot piquant et qui, ses maris
manquant, ennuya fort lisabeth d'Angleterre, c'est Mme des Marettes
lanant  son poux, ds la lune de miel, change en lune de vinaigre,
des mots dsagrables; Catherine de Mdicis, la terrible dame aux
poisons savants, aux lixirs de courte vie, c'est Mme des Marettes,
servant un jour aux invits de son mari, de graves magistrats, des
carafes d'Hunyadi-Janos avec le vin!...

Toutes, toutes, jusqu'aux derniers rangs du dfil, ont les traits de
la terrible Mme des Marettes..... C'est toujours la mme, toujours la
figure blonde inoubliable qui hante depuis si longtemps les rves et les
cauchemars de M. Arsne des Marettes.

[Illustration: JE VIENS REPRENDRE MA PLACE AU FOYER!]

Mlant ainsi ses petits souvenirs personnels, toujours cuisants, aux
rminiscences historiques, M. Arsne des Marettes voit dfiler, pour
ainsi dire, tous les chapitres de son oeuvre maintenant si avance, la
partie historique et la partie philosophique, o, de dduction en
dduction, de constatation en constatation, avec sa pntrante analyse,
il nous montre ce phnomne psychologique qui a dj proccup les
penseurs: la femme restant toujours la femme, toujours identique 
elle-mme, toujours pareille, en tous lieux et en tous temps,  tous les
ges et sous tous les climats, alors que l'homme prsente tant de
varits de caractre, suivant les races, les poques et les milieux.

Et M. des Marettes est satisfait, et il est heureux, et il songe 
l'effet que la grande _Histoire des dsagrments causs  l'homme_ va
produire, aux bienfaits qui en dcouleront, aux ides de rvoltes
masculines qu'elle va rveiller.

Tout  coup, la sonnerie du Tl, cet ternel drinn-drinn que nous
entendons retentir  toute minute, qui ne nous laisse aucun repos, qui
toujours nous rappelle que nous faisons partie d'une vaste machine
lectrique traverse par des millions de fils, la sonnerie du Tl tira
M. des Marettes de sa rverie historico-philosophique.

Il sursauta sur son fauteuil, allongea le bras et, machinalement, appuya
sur le bouton du rcepteur.

All! all! dit une voix, M. le dput Arsne des Marettes est-il  la
soire de M. Philox Lorris? Il est pri de venir  l'appareil...

C'tait justement lui qu'on demandait. Le grand historien se rveilla
tout  fait et rpondit immdiatement:

All! all! me voici! Qui me demande?

La plaque du Tl s'claira subitement et, aprs quelques secondes d'un
balancement papillotant, une image se forma. C'tait une dame assise
dans le cabinet de travail de M. des Marettes, l-bas, en son austre
retraite, sur les hauteurs du quartier de Montmorency (XXXIIe
arrondissement), une dame d'un certain ge, assez forte, aux traits
accentus, aux sourcils trs fournis dessinant un arc noir au-dessus
d'un nez  courbure aquiline.

M. Arsne des Marettes se laissa retomber comme ptrifi dans son
fauteuil. Il l'avait reconnue tout de suite, malgr les annes, malgr
les changements apports par l'ge: c'tait la femme de son rve,
toujours la mme, l'ternelle ennemie, _Elle_ enfin, Mme des Marettes!

Elle tait blonde jadis, elle tait plus svelte, plus souriante;
n'importe, il la reconnaissait d'instinct, aprs les trente-deux annes
d'absence, dans la majestueuse dame, un peu paissie,  l'expression un
peu alourdie mais toujours dominatrice, qui tait devant lui.

Eh bien! oui, cher monsieur des Marettes, c'est moi, dit la dame; vous
voyez que j'ai bon caractre, c'est moi qui reviens la premire, en
laissant de ct mes lgitimes griefs; le moment est venu d'oublier nos
lgers dissentiments de l'autre jour...

[Illustration: M. ARSNE DES MARETTES COMPOSANT SON GRAND OUVRAGE.]

L'autre jour, c'tait trente-deux ans auparavant. M. des Marettes le
pensa, mais il n'eut pas la force de le faire remarquer.

Je suis heureuse de voir votre motion  ma vue, mon ami, continua la
dame, cette motion prouve en faveur de votre coeur... Je vois que vous
ne m'avez pas oublie tout  fait, n'est-ce pas?

--Oh! non, murmura M. des Marettes.

--Quel long malentendu et quelle douloureuse erreur fut la vtre!...
mais je suppose que dans la solitude vous vous tes amlior...

M. des Marettes soupira.

J'espre que vous avez fini par reconnatre vos torts, mon ami, n'en
parlons plus, je suis prte  passer l'ponge sur tout cela; j'oublie,
mon ami, j'oublie et je reprends ma place au foyer... Ah! je comprends
votre motion; remettez-vous, Arsne; vous tes en soire, prsentez mes
meilleurs compliments  M. et Mme Philox Lorris. Allez!... Pendant ce
temps-l, je vais m'installer!...

La communication cessa, Mme des Marettes disparut.

M. Arsne des Marettes resta un moment sans voix et sans souffle dans
son fauteuil comme un homme foudroy. Enfin, il soupira, releva la tte
et fit un geste de rsignation.

Allons. Elle est revenue, soit!... Aprs tout, mon livre finissait un
peu mollement, c'tait faiblot! Auprs de Mme des Marettes,
l'inspiration va venir... Seigneur, va-t-elle me tourmenter! Mais tout
est pour le mieux; ma conclusion, la dernire partie de mon _Histoire
des dsagrments causs  l'homme par la femme, depuis l'ge de pierre
jusqu' nos jours_, c'est le morceau le plus important; il faut, Mme des
Marettes aidant, que ce soit quelque chose de foudroyant!

[Illustration: L'ENNEMI EST A NOS PORTES, L'ANMIE, LA TERRIBLE
ANMIE!...]




[Illustration: LE COIN DES FEMMES SRIEUSES.]

VI

M. Philox Lorris dveloppe ses plans.--La sant obligatoire par le
grand _Mdicament national_.--Deuxime distraction de Sulfatin.--Le
rservoir  miasmes.


Sulfatin, ayant enfin retrouv son ex-malade Adrien La Hronnire dans
la salle de billard, en train de faire une partie avec sa garde, la
grosse Grettly, rejoignit M. Philox Lorris au milieu d'un groupe
d'invits srieux qui avaient dlaiss le concert. Il y avait l Mlle
Bardoz, la savante doctoresse, et Mlle la snatrice Coupard, de la
Sarthe, qui discutaient certains points de science avec Philox Lorris.

Je te laisse avec ces demoiselles, dit tout bas Philox Lorris  son
fils; tu vas voir ce que de vraies femmes, dont l'esprit n'est pas
simplement un moulin  fadaises... Il est encore temps... il est encore
temps; tu sais, tu peux prfrer l'une ou l'autre... n'importe laquelle!

[Illustration: L'EX-MALADE ET SA GARDE.]

--Merci!

Adrien La Hronnire tait bien chang depuis quelques mois; sous
l'action du fameux mdicament national essay sur lui par l'ingnieur
Sulfatin, suivant les instructions de Philox Lorris, il avait remont
rapidement la pente descendue. Tomb au dernier degr de
l'avachissement, on l'avait vu reprendre peu  peu toutes les apparences
de la vigueur et de la sant. Le fluide vital, tout  fait vapor
prcdemment, semblait bien revenu. Adrien La Hronnire, plac nagure
comme une larve humaine dans la couveuse de Sulfatin, couch ensuite
comme un pantin cass dans un fauteuil roulant, tait redevenu un homme;
il marchait, agissait et pensait comme un citoyen en possession de
toutes ses facults.

Philox Lorris voulait faire admirer  M. des Marettes et  ses invits
ces rsultats vraiment merveilleux; il voulait leur montrer cette ruine
humaine solidement rpare. Mais Adrien La Hronnire, qui avait
retrouv avec la vigueur de son intelligence son grand sens des
affaires, discutait dj chaudement avec Sulfatin.

Mon cher ami, je suis guri, c'est une affaire entendue; mais, si je
consens  vous payer immdiatement, en rsiliant notre trait, les
formidables sommes stipules  une poque o je ne jouissais pas de
tous mes moyens et o je ne pouvais gure discuter vos conditions, il me
semble juste de rclamer en compensation ma part dans l'affaire du grand
Mdicament national...

--Du tout, dclara Sulfatin; notre trait subsiste, je ne rsilie pas,
vous me payerez  leur date les annuits stipules... D'ailleurs, mon
cher, vous vous abusez, vous n'tes rpar qu' la surface et pour un
temps, le traitement doit continuer...

--Permettez... si je demande  rsilier?

--Soit, mais vous payez les annuits et le ddit...

--Alors, je ne rsilie pas, mais je vous fais un procs pour avoir
essay sur moi des mdicaments sur le bon effet desquels vous ne pouviez
tre fix...

--Puisque ces mdicaments vous ont remis sur pied...

[Illustration: LE COFFRE EST BON, JE VOUS L'AFFIRME...]

--Vous deviez les essayer sur d'autres auparavant; en somme, j'tais un
sujet pour vous, sur lequel vous opriez tranquillement, et au lieu
d'tre pay pour servir  vos expriences, je payais... Cela me semble
abusif. Nous plaiderons!... Je ne suis pas le premier venu, je suis un
malade connu, j'ai une notorit, l'effet pour le lancement de votre
produit est donc bien plus considrable, je veux entrer tout  fait dans
l'affaire ou bien nous plaiderons!

--En attendant, dit Sulfatin impatient, comme, de par notre trait,
vous tes encore sous ma direction, vous allez venir ou je vous fais
avaler d'autres mdicaments et je vous remets dans l'tat o vous tiez
lorsque je vous ai entrepris... C'est mon droit... je vous rintgre
dans votre couveuse, vous n'tiez pas gnant, l... Je me suis engag
par notre trait  vous faire durer; je vous ferai seulement durer,
voil tout!

--Voyons! ne discutons pas, dit Philox Lorris impatient; M. La
Hronnire sera de l'affaire, j'y consens, c'est entendu... D'ailleurs,
voici M. des Marettes qui s'ennuie...

En effet, dans le petit salon, M. des Marettes se promenait de long en
large d'un air agit, en murmurant des phrases indistinctes:

... Irrductible esprit de domination... servi par un charme dangereux,
pernicieux... profonde astuce cache sous un vernis de fausse douceur...
Femme, crature artificielle et artificieuse...

Ah! ah! fit M. Lorris, je n'ai pas besoin de vous demander des
explications, grand homme; je reconnais le portrait, vous travaillez 
un discours destin  battre en brche les prtentions du parti
fminin...

M. des Marettes passa la main sur son front.

Je vous demande pardon, messieurs, je m'oubliais... Nous disions donc?

--Nous disions, reprit Philox Lorris, que j'avais  vous prsenter un
homme que vous avez connu, il y a peu de mois, tomb, par l'excessif
surmenage moderne, dans une lamentable snilit... Regardez-le
aujourd'hui!

Philox Lorris amena l'ex-malade en pleine lumire.

Ce cher La Hronnire! s'cria M. des Marettes, est-il possible! Est-ce
bien vous?

--C'est bien moi, rpondit l'ex-malade en souriant; vous pouvez en
croire vos yeux, je vous assure...

Et La Hronnire se frappa vigoureusement sur la poitrine.

Le coffre est bon, je vous l'affirme, l'estomac digne de tous loges,
et je ne dirai rien du cerveau, par pure modestie!

--Vous tenez sur vos jambes? on le croirait vraiment, ma foi! Vous
n'tes donc plus en enfance?

[Illustration: LE RVE DE M. ARSNE DES MARETTES]

--Comme vous voyez, mon bon ami!

[Illustration: LE GRAND MDICAMENT NATIONAL.]

--Il revient de loin; nous l'avions pris  son dernier souffle pour que
l'exemple ft plus probant! dit Philox Lorris. Ah! nous avons eu de la
peine, il nous a fallu d'abord le garder dans une couveuse et le mettre
peu  peu en tat de recevoir nos inoculations... Maintenant, vous
pouvez regarder, toucher, faire mouvoir M. de La Hronnire, il n'y a
pas de supercherie; voyez, il est solide, il remue, il parle... Allons
donc, La Hronnire, remuez donc! Soulevez-moi ce fauteuil... Voyez, il
jonglerait avec ce divan! Bien; maintenant passons aux facults
intellectuelles,  la mmoire... Quel tait avant-hier le cours du
2 0/0?... Bien, bien, assez! M. des Marettes est convaincu... Maintenant
que vous avez vu le rsultat, nous allons vous expliquer comment il a
t obtenu... Sulfatin, passez-moi ces petits flacons l-bas... Pas par
l, c'est l'appareil aux miasmes; faites donc attention, mon ami!... Ne
touchez donc pas aux robinets, vous tes terriblement distrait,
savez-vous!...

Sulfatin, en effet, n'tait pas encore compltement revenu de son
trouble de tout  l'heure; lui, jadis l'homme froid et mesur par
excellence, il tait agit, fronait les sourcils par moments et se
promenait d'un pas saccad.

Voici donc, reprit M. Philox Lorris lorsque Sulfatin lui eut remis les
deux flacons, voici donc le grand mdicament que j'aspire  dnommer
_national_; dans ce minuscule flacon est le liquide pour les
inoculations microbicides, et dans cette fiole le mme liquide,
considrablement dilu et mlang  diffrentes prparations qui en font
le plus puissant des lixirs... Une inoculation tous les mois du vaccin
microbicide, deux gouttes matin et soir de l'lixir, voici le traitement
trs simple par lequel je me charge de faire d'un peuple d'anmiques, de
surmens, de nervosiaques, un peuple solide, quilibr, sain, dans les
veines duquel circulera un torrent de sang nouveau, charg de globules
rouges et dpouill de tous bacilles, vibrions ou microbes! Mais il me
faut l'appui d'hommes politiques minents, d'hommes d'tat comme vous,
monsieur le dput; il me faut l'intervention gouvernementale,
l'autorit de l'tat, pour que ma grande dcouverte produise les
rsultats que j'en attends... Permettez-moi de vous exposer en deux mots
l'ide que je vais dvelopper tout  l'heure dans ma confrence...

--Exposez! dit le dput.

--Une loi dont vous tes le promoteur, monsieur le dput, une loi que
votre entranante loquence fait voter par toutes les fractions du
Parlement, rend mon grand Mdicament national obligatoire en
garantissant  la maison Philox Lorris, sous le contrle du
gouvernement, le monopole de la fabrication et de l'exploitation...
Inutile de dire, monsieur le dput, que des avantages sont rservs aux
amis de l'entreprise qui l'ont soutenue de leur haute influence... Je
reprends!... Nous organisons par tout le pays des services d'inoculation
et de vente... Chaque Franais, une fois par mois, est vaccin avec le
liquide microbicide et il emporte un flacon du mdicament. L'obligation
n'a rien de vexatoire, tant de choses sont obligatoires aujourd'hui;
l'tat peut bien intervenir une fois de plus et imposer sa direction
lorsque l'intrt public est si vident... Par cette loi bienfaisante et
vraiment de salut public, c'est tout simplement la sant obligatoire que
vous nous dcrtez! tes-vous conquis, mon cher dput?

--Je m'incline et j'admire, rpondit M. des Marettes; dans quatre
jours,  la rentre des Chambres, je dpose une proposition... Mais
quelle est cette trange odeur?

--Je vous remettrai un croquis du projet de loi... Oui, vous avez
raison, quelle singulire odeur!... Sulfatin... Grands dieux! vous avez
touch aux tuyaux... voyez donc, malheureux, il y a une fuite!

[Illustration: L'ACCIDENT AU RSERVOIR DES MIASMES.]

--Une fuite!... O cela? demanda M. des Marettes.

--Au rservoir de droite, celui des miasmes pour le corps mdical
offensif... mon autre grande affaire.

--Sapristi de sapristi! gmit M. des Marettes renversant les chaises
pour gagner la porte, vite, mon arocab... Je suis attendu chez moi...
Je ne me sens pas bien!...

Sulfatin et Philox Lorris s'taient prcipits et tous deux cherchaient
 dcouvrir le point de fuite des miasmes; ce fut Philox Lorris qui le
trouva. Un tuyau que Sulfatin, dans sa proccupation, avait un peu
drang, laissait fuser un mince filet de vapeurs dltres. M. Philox
Lorris et Sulfatin, la sueur au front, s'efforcrent de rparer la
lgre et imperceptible avarie, ce n'tait pas grand'chose et ce fut
bientt fait, mais il tait temps; s'ils avaient tard, d'pouvantables
malheurs eussent t la consquence de la fatale distraction de
Sulfatin.

Mais l'air effar de M. des Marettes, qui s'efforait de percer la foule
pour gagner un ascenseur, avait jet l'moi parmi les invits et
interrompu un morceau en excution. Quelques personnes se levrent dans
le clan des gens srieux que la musique ne passionnait pas;  leur tte,
accoururent la doctoresse Bardoz et la snatrice Coupard, de la Sarthe.

Qu'est-ce qu'il y a, cher matre? demanda la doctoresse; seriez-vous
malade? Quelle odeur singulire!

--Tranquillisez-vous, il n'y a plus de danger, dit Philox Lorris, mais
la tte me tourne. N'bruitez pas l'accident... Vite, que tout le monde,
le plus tt possible, se mette au lit... C'est le plus sr...

--N'alarmez personne, dit Sulfatin, il n'y aura rien de grave, la fuite
est trouve et bouche... Ah! je ne me sens pas bien!

--Quel accident? quelle fuite? firent quelques voix effrayes.

--Le rservoir aux miasmes! gmit M. des Marettes, qui revenait
s'crouler sur un divan.

--Du calme! s'cria Philox Lorris en se serrant le front, ce ne sera
rien, nous aurons une lgre pidmie!... une toute petite pidmie!
Ae! la tte!

--Une pidmie!!!

Dj le dsarroi avait gagn le grand hall, le concert tait abandonn,
on se pressait, on se bousculait pour savoir ce qui venait d'arriver.
Sur ce mot _pidmie!_ tout le monde plit et quelques personnes furent
sur le point de s'vanouir.

Une toute petite pidmie! Je rponds de tout, la fuite tait
insignifiante...

--Je ne me sens pas bien non plus, dit Mlle la doctoresse Bardoz en se
ttant le pouls.

--Du calme! du calme!

En moins de cinq minutes, le petit salon o s'tait produit l'accident
fut plein de gens qui accouraient, s'informaient, entouraient les
malades et, peu aprs, tombaient eux-mmes indisposs... Ce fut bientt
un concert de plaintes indignes contre M. Lorris. Des invits, ples et
affadis, gisaient sans force sur tous les meubles; d'autres, au
contraire, agits et surexcits, semblaient en proie  de vritables
attaques de nerfs. M. Philox Lorris, trs atteint, n'avait pas la force
de faire vacuer le petit salon, particulirement dangereux, ni mme de
faire ouvrir les fentres pour laisser chapper les miasmes; ce fut M.
La Hronnire qui, voyant les gens continuer  s'accumuler dans la pice
infecte, eut la pense de les ouvrir toutes grandes.

[Illustration: C'EST MOI QUI VOUS SOIGNE MAINTENANT!]

La Hronnire s'interrogeait inquiet et se ttait le pouls; mais, seul
de tous ceux qui se trouvaient l, il tait indemne et ne ressentait pas
le plus petit malaise. Cependant l'ex-malade, rassur pour lui-mme,
prit peur tout de mme en songeant que son mdecin tait atteint, et il
s'en vint offrir son aide et ses soins  Sulfatin.

Vous m'affirmiez que mon traitement n'tait pas termin, lui dit-il,
n'allez pas me faire la mauvaise farce de me laisser en plan! C'est moi
qui vous soigne, maintenant; je devrais vous rclamer des honoraires ou
une dduction sur mon compte!... Comment se fait-il que je n'aie rien
quand tous ceux qui sont l sont atteints?

--Vous pouvez braver les miasmes grce aux inoculations que vous avez
subies, rpondit Sulfatin d'une voix entrecoupe... Faites vacuer
l'htel, les personnes qui ne sont pas entres dans cette pice
auront... une petite migraine tout au plus...

Ainsi La Hronnire continuait  tre une rclame vivante et venait
ajouter le poids d'une nouvelle exprience  la belle thorie des
inoculations obligatoires que Philox Lorris avait dveloppe  M. des
Marettes. Jusqu' prsent, on tait sr que le remde de Sulfatin
gurissait; on pouvait tre certain maintenant que son inoculation
rendait rfractaire aux millions de microbes que l'accident survenu au
laboratoire Philox Lorris allait rpandre dans l'atmosphre.

[Illustration: L'ILLUSTRE PHILOX LORRIS.]




[Illustration: L'AMBULANCE DE L'HOTEL PHILOX LORRIS.]

VII

La catastrophe de l'htel Philox Lorris.--Trente-trois martyrs de la
science.--Naissance d'une maladie nouvelle absolument indite.--Le
grand ouvrage de Mme Lorris.--O l'illustre savant se trouve
cruellement embarrass.


L'htel Philox Lorris est converti en ambulance. Trente-quatre personnes
sont entres dans le salon aux miasmes, trente-trois sont malades. Seul,
Adrien La Hronnire n'a rien ressenti. Les autres invits de M. Philox
Lorris ont pu rentrer chez eux avec une trs lgre indisposition qui
s'est dissipe rapidement dans la journe du lendemain.

Les malades sont rests  l'htel, les dames dans les chambres
particulires, les hommes dans les salons de rception, subdiviss par
des cloisons mobiles en petites salles d'hpital. La maladie n'a rien de
grave heureusement, mais elle prsente une singulire varit de
symptmes qui tiennent tous en partie d'autres maladies connues.

[Illustration: PHILOX LORRIS ET SULFATIN PASSAIENT LE TEMPS A SE
QUERELLER.]

Par suite d'une heureuse chance, Georges Lorris, Estelle et Mme Lorris
se trouvaient  une autre extrmit de l'htel quand l'pidmie a
clat, ils n'ont donc ressenti qu'un simple malaise, un mal de tte,
accompagn de vertiges. Ils ont pu prendre la direction de l'ambulance
et donner tous leurs soins aux malades. Dans la mme salle, M. Philox
Lorris, Sulfatin et M. des Marettes sont couchs en proie  une fivre
assez violente. Comme ils ont absorb les vapeurs dltres plus
longtemps que les autres, ils sont les plus atteints.

M. Philox Lorris et Sulfatin passent leur temps  se quereller.
L'illustre savant, excit par la fivre, accable son collaborateur de
ses sarcasmes et de sa colre.

[Illustration: LE DBLAIEMENT DE L'ANCIEN MONDE]

Vous tes un ne! Est-ce qu'un vritable homme de science a de ces
distractions? Mon fils Georges, ce jeune homme futile et lger, n'en et
pas fait autant! Je vous croyais d'une autre toffe! Quelle dsillusion!
quelle chute! Notre grande affaire va manquer par votre faute... Vous
m'avez couvert de ridicule devant le monde savant!... Mais vous me le
paierez! Je vous fais un procs et vous demande de formidables dommages
et intrts pour notre affaire rate...

Quant  M. des Marettes, il dclamait dans un vague dlire des morceaux
de ses anciens discours  la Chambre, ou des chapitres entiers de son
_Histoire des dsagrments causs  l'homme par la femme_, ou bien il se
croyait chez lui et se disputait avec Sulfatin qu'il prenait pour Mme
des Marettes.

Ah! ah! femme ridicule et suranne! Vous voil donc revenue... Vous
voulez ressaisir votre proie et me faire connatre de nouveaux
tourments!...

[Illustration: Mlle BARDOZ FUT EN TAT D'TUDIER LA MALADIE SUR
ELLE-MME.]

Mlle la doctoresse Bardoz au bout d'une huitaine se trouva rtablie,
elle avait t furieuse en premier lieu et s'tait promis de traner
Philox Lorris devant les tribunaux; mais, quand elle fut en tat
d'tudier la maladie sur elle-mme d'abord, puis sur les autres, sa
colre tomba. C'est que cette maladie tait extrmement intressante; il
n'y avait pas moyen de la rattacher  une fivre connue et classe; dans
la premire phase, elle participait de toutes les fivres possibles  la
fois, elle runissait les symptmes les plus divers, compliqus et
entre-croiss, avec les anomalies les plus bizarres, puis soudain son
volution devenait compltement originale, absolument indite.

Il n'y avait pas  en douter, c'tait une maladie nouvelle, cre de
toutes pices dans le laboratoire Philox Lorris et qui de l, peu  peu,
commenait  se rpandre pidmiquement dans Paris. Quelques cas taient
signals  et l, dans les quartiers les plus divers; il fallait
attribuer cette contamination soit  des miasmes emports par le vent
lorsqu'on avait ouvert les fentres du salon infect, soit  des invits
qui pourtant n'avaient ressenti eux-mmes qu'un insignifiant malaise. Et
de ces centres pidmiques la maladie rayonnait peu  peu, prenant, au
fur et  mesure, un caractre plus franc.

[Illustration: LA DISCORDE MENAAIT DE DIVISER LE CORPS MDICAL.]

Sur les rapports de Mlle la doctoresse Bardoz, ingnieure en mdecine et
doctoresse en toutes sciences, l'Acadmie de mdecine avait dlgu une
commission de docteurs et de doctoresses pour tudier de prs cette
maladie nouvelle, la classer autant que possible et lui donner un nom.
On ne s'entendait gure sur ce point, et chaque membre de la commission
avait dj son mmoire en train dans lequel il formulait des conclusions
diffrentes et proposait un nom particulier. La discorde menaait de
diviser le corps mdical, car on ne s'accordait pas davantage sur la
question du traitement.

[Illustration: C'est une maladie nouvelle!]

Par bonheur, M. Philox Lorris se trouva enfin rtabli. Quand la fivre
lui laissa la facult de rflchir, l'immunit d'Adrien La Hronnire
trait par le grand Mdicament national lui fut une indication
prcieuse; il s'inocula lui-mme pour essayer. En deux jours, il se
trouva compltement guri. Il se garda bien de rien dire  la commission
de mdecins et, les laissant discuter et disputer sur le nom  donner 
la maladie et sur le traitement  lui appliquer, il inocula tous ses
malades et les remit sur pied au grand tonnement de la Facult.
L'affaire, qui faisait un bruit norme depuis une quinzaine au dtriment
du crdit et de la renomme de l'illustre savant, prit soudain une autre
tournure. Ses ennemis avaient eu beau jeu pendant quelques jours pour
dauber sur lui  propos de l'aventure et ils s'taient efforcs de jeter
un peu de ridicule sur l'accident. Mais, lorsqu'on vit Philox Lorris et
son collaborateur Sulfatin se lever de leur lit de souffrance, se gurir
eux-mmes en un tour de main et gurir tous leurs malades pendant que la
Facult continuait  se perdre dans les plus contradictoires hypothses
et  dvelopper les plus bizarres thories sur cette maladie entirement
inconnue, l'opinion publique changea brusquement. On les proclama
martyrs de la science! Des adresses de flicitations leur arrivrent de
toutes parts.

Martyrs de la science! Et tous les invits de la fameuse soire
l'taient aussi quelque peu en leur compagnie. Tous avaient plus ou
moins t atteints, tous avaient droit aux mmes palmes.

coutons les journaux les plus importants et les plus autoriss leur
rendre un public hommage aprs avoir dtaill leurs souffrances:

Au moment o l'illustre inventeur,--disait l'_poque_, le journal
tlphonoscopique de M. Hector Piquefol, invit de la grande soire et
martyr de la science lui aussi,--au moment o le grand Philox Lorris
venait de couronner sa carrire en faisant profiter la France d'abord et
l'humanit ensuite, non pas d'une, comme on l'a dit, mais de deux
immenses dcouvertes, il a failli prir victime de ses courageux essais
et, avec lui, l'lite de la socit parisienne...

[Illustration: Martyr de la science!]

Non pas une, mais deux immenses dcouvertes qui doivent, la premire,
rvolutionner compltement l'art de la guerre et le faire sortir de son
ternelle routine, et la seconde rvolutionner de mme l'art mdical et
lui faire quitter les mmes sempiternels errements o il se trane
depuis Hippocrate!

Deux dcouvertes sublimes vritablement, et qui se tiennent, malgr
leur apparente opposition!

La premire amne la suppression des anciennes armes et le rejet
complet des anciens systmes militaires; elle permet d'organiser la
guerre mdicale, faite seulement par le corps mdical offensif mis en
possession d'engins qui portent chez l'ennemi les miasmes les plus
dltres. Plus d'explosifs comme jadis, plus mme d'artillerie
chimique, mais seulement l'artillerie des miasmes, les microbes et
bacilles envoys lectriquement sur le territoire de l'ennemi.

Merveilleuse transformation! Gigantesque pas en avant! Bellone
n'ensanglante plus ses lauriers, immense progrs!

La seconde dcouverte, qui met l'illustre savant au rang des
bienfaiteurs de l'humanit, c'est le _grand mdicament national_,
agissant par inoculation et ingestion, mdicament dont la formule est
encore un secret, mais qui va rendre soudain vigueur et sant  un
peuple surmen,  un sang appauvri par toutes les fatigues de la vie
lectrique que nous menons tous...

[Illustration: NOUVELLES DE LA MALADIE DE M. LORRIS.]

Bienfaiteur de l'humanit, le sublime Philox Lorris l'est donc
doublement--par la sant et l'nergie physique et morale rendues  tous
au moyen du miraculeux philtre que le grand magicien moderne a
compos--et par sa puissante conception de la guerre mdicale qui clt 
jamais l're sanglante des explosifs projetant au loin en dbris
sanglants les innombrables bataillons amens sur les champs de
bataille... La guerre mdicale,  progrs! ayant pour but seulement la
mise hors de combat, dchanera sur les belligrants des maladies qui
coucheront des populations entires sur le flanc pour un temps donn,
mais du moins n'enlveront que les organismes dj en mauvaises
conditions!...

[Illustration: Martyr de la science!]

Mais, de mme que, lors de l'invention de la poudre, le moine Schwartz,
inaugurant l're des explosifs, fut la premire victime de sa grande
dcouverte, de mme Philox Lorris, inaugurant l're de la guerre
mdicale, inventeur de procds et d'engins merveilleux, faillit prir
dans son laboratoire sur le thtre de sa victoire, terrass, avec son
collaborateur Sulfatin, par une fuite des miasmes concentrs runis pour
ses tudes!

[Illustration: Martyr de la science, l'illustre savant entre en
convalescence.]

Il a failli prir, mais il vit pour assurer le triomphe de la science,
pour faire franchir une tape nouvelle  l'humanit, pour faire faire un
pas dcisif  la cause sacre du progrs et de la civilisation!...

Il a failli prir, mais il vit... Couch sur un lit de douleur, il paye
par de cruelles souffrances noblement supportes la ranon du gnie...

Et dans le grand tlphonoscope de l'_Epoque_, celui qui montrait chaque
jour aux Parisiens, devant l'htel du journal, l'vnement  sensation,
apparut, matin et soir, la chambre du malade, avec l'illustre savant
dans son lit, en proie  la fameuse fivre indite.

On voyait, avec le bulletin rdig chaque matin et chaque soir par les
illustrations mdicales:

L'illustre savant en proie  un accs de dlire;

L'illustre savant commenant  aller un peu mieux;

L'illustre savant ayant une rechute;

..... Jusqu'au jour o l'on put voir ce martyr de la science debout dans
la robe de chambre du convalescent et dj au travail.

L'homme d'tat, le grand orateur et historien des Marettes, fier d'tre
aussi compt parmi les martyrs de la science, se hta, aussitt rtabli,
de dposer  la Chambre, en demandant l'urgence, la proposition de loi
relative au _grand mdicament national_. Depuis quinze jours on ne
parlait que de l'affaire Philox Lorris; c'tait la grande actualit 
l'ordre du jour de toutes les conversations, le sujet de toutes les
discussions des Acadmies scientifiques. La proposition des Marettes ne
trana donc pas dans les bureaux; elle fut examine par une commission,
ses articles furent dbattus avec l'illustre savant, discuts d'avance
par tous les journaux, et, lorsqu'elle parut devant les Chambres,
presque tous les partis s'y rallirent, opposants et gouvernementaux; et
mme, grce  l'appui de Mme Ponto  la Chambre, de la snatrice
Coupard, de la Sarthe, au Snat, le parti fminin, et le parti intgral
masculin, les adhrents de la Ligue de l'mancipation de l'homme,
dirigs par M. des Marettes, se trouvrent d'accord et votrent du mme
ct pour la premire fois.

La loi passa  une norme majorit.

Il rsultait ceci de ses nombreux articles:

1 L'inoculation du _grand mdicament_ devenait obligatoire une fois par
mois pour tous les Franais  partir de l'ge de trois ans;

2 Le monopole de la fabrication du _grand mdicament national_
microbicide et dpuratif, anti-anmique et reconstituant, tait assur
pour cinquante ans  la maison Philox Lorris;

3 Une rcompense nationale  l'illustre Philox Lorris tait vote 
l'unanimit.

Disons tout de suite que celui-ci n'accepta qu'une grande mdaille d'or,
remarquable objet d'art, qui reprsentait d'un ct l'illustre savant en
Hercule, vainqueur des hydres modernes, avec une inscription
commmorative de sa grande dcouverte sur le revers.

Les questions secondaires, relatives  l'organisation des services,
restaient  rgler; mais c'tait l'affaire de Philox Lorris, nomm
administrateur gnral, avec pleins pouvoirs. De plus, sur l'avis de
Philox Lorris, la cration d'un ministre de plus fut dcide; on
l'intitula _ministre de la Sant publique_. Le portefeuille en fut
donn  une minente avocate et femme politique, Mlle la snatrice
Coupard, de la Sarthe, rapporteuse au Snat du projet de loi sur le
_grand mdicament national_.

Cette rglementation de tout ce qui concerne l'hygine et la sant
publique va simplifier considrablement bien des choses et rendre aux
populations d'immenses services.

En bien des cas le _grand mdicament national_ suffira parfaitement 
rtablir les sants chancelantes,  remettre en bon tat les organismes
avaris ou fatigus, sans intervention aucune du mdecin.

[Illustration: AU RESTAURANT PHARMACEUTIQUE.]

Anmis, dyspeptiques, gastralgiques, malades du foie, etc., seront trs
vite soulags. Ils n'auront plus besoin de prendre leurs repas, ainsi
que beaucoup s'y rsignaient, dans les restaurants pharmaceutiques
fonds avec tant de succs en ces dernires annes, cuisines officinales
o les repas taient prpars, sur ordonnances, par des pharmaciens
diplms, disciples  la fois de M. Purgon et de Brillat-Savarin,
inventeurs de plats hyginiques renomms, mais, en somme, assez
coteux.

[Illustration: Le parc National d'Armorique

Hliog. & Imp. Lemercier Paris]

M. Philox Lorris se trouva donc dbarrass des proccupations de sa
grande affaire du mdicament. Il tait temps, car il commenait  se
sentir le cerveau horriblement fatigu. Lui aussi, dans le travail
formidable de ces derniers jours, il avait eu des distractions et par
moments s'tait vu sur le point de confondre les flacons du _grand
mdicament national_ avec les cornues de l'affaire des miasmes.
Maintenant il tait libre, et suivant son habitude de se reposer d'une
fatigue par une autre fatigue et d'un travail par un autre travail, dont
la nouveaut surexcitait ses facults, il pouvait se consacrer
entirement aux dernires tudes sur la _concentration des miasmes et
leur emploi gnralis dans les oprations militaires_.

[Illustration: LA GUERRE MIASMATIQUE. COMIT DE RORGANISATION DU CORPS
MDICAL OFFENSIF.]

Une commission d'ingnieurs gnraux, nomme par le ministre de la
Guerre, avait t charge d'laborer dans le plus grand secret un projet
d'organisation du corps mdical offensif. Elle tenait sance toutes les
aprs-midi, sous la prsidence de l'illustre savant.

On voyait peu Estelle Lacombe au laboratoire; la jeune fille, en
arrivant chaque matin, se htait, aprs avoir fait acte de prsence chez
M. Sulfatin, de gagner l'appartement de Mme Lorris, o personne des amis
et relations de Philox Lorris, tous gens de science, d'affaires ou de
politique, ne pntrait jamais. Mme Philox Lorris tait si occupe,
pensait-on, toujours perdue dans les plus profondes mditations
philosophiques, tournant et retournant pour son grand ouvrage les plus
nbuleux problmes de la mtaphysique.

La fiance de Georges Lorris, ayant gagn compltement la confiance et
l'amiti de sa future belle-mre, fut pourtant  la fin mise dans la
confidence de ces travaux, dont la seule ide la faisait trembler
presque autant que les vastes conceptions scientifiques de Philox
Lorris. Un jour, Mme Lorris l'introduisit mystrieusement dans une
petite pice que Philox Lorris appelait le cabinet d'tudes de Madame.

C'tait un petit salon fort gai, rempli de fleurs, suspendu comme une
cage vitre sur l'angle de l'htel, avec vues sur le parc et sur
l'immense droulement des toits et des monuments de la grande ville.

Voyez si j'ai confiance en vous, ma chre Estelle, dit Mme Lorris; je
vais tout vous dire, il me semble que vous n'tes pas trop _ingnieure_
pour me comprendre.

--Hlas! je le suis si peu, madame,  mon grand regret et malgr mes
efforts! M. Philox Lorris me le reproche toujours...

--Tant mieux! tant mieux! Je puis vous rvler mon grand secret... Je
m'enferme ici pour...

--Je sais, madame, pour mditer et crire votre grand ouvrage
philosophique, dont M. Lorris donnait l'autre jour devant moi des
nouvelles  quelques membres de l'Institut...

--Vraiment! il en parlait?

--Oui, madame...

Il parat que votre travail avance... du moins c'est ce que disait M.
Lorris...

--Mon grand ouvrage philosophique, le voici! dit Mme Lorris en riant.

Et elle montrait  Estelle stupfaite une petite tapisserie en train et
diverses broderies jetes parmi des journaux de modes sur une coquette
table  ouvrage.

Oui, je m'enferme ici pour travailler  ces petites inutilits, je me
cache soigneusement de mes amies bourres de sciences, ingnieures,
doctoresses, femmes politiques! C'est ma frivolit qui s'obstine 
lutter et  protester contre notre sicle scientifique et polytechnique,
contre mon tyrannique mari et ses tyranniques thories... Nous serons
deux, si vous voulez?

--Si je le veux? Ah! je crois bien... J'abandonne le laboratoire et je
reste avec vous, dit Estelle avec joie.

Ne voyant presque plus Estelle, M. Philox Lorris en tait arriv 
l'oublier. Georges Lorris put s'en apercevoir un jour que M. Lorris,
entre une matine de manipulations de miasmes dans son laboratoire et
une aprs-midi rclame par le Comit d'organisation du nouveau corps
mdical offensif, crut pouvoir consacrer quelques instants  ses devoirs
de pre de famille.

[Illustration: LE CABINET DE TRAVAIL DE Mme LORRIS.]

A propos, et l'affaire de ton mariage? dit-il  Georges; qu'est-ce que
nous avons conclu donc, je ne me rappelle plus? O en sommes-nous?

--Nous en sommes, rpondit Georges,  la conclusion naturelle, vous
n'avez plus qu' fixer le jour...

--Trs bien! Voyons, je suis tellement pris... Passe-moi mon carnet...
Bien... mercredi prochain, non, il faut les huit jours de
publications... samedi, alors! j'aurai une heure  moi, vers midi;
crie-moi cette date dans mon phono-calendrier de chevet: samedi 27,
mariage Georges au revoir... A propos, sapristi! avec laquelle des
deux?...

--Comment! des deux?

--Oui, de la doctoresse Bardoz, ou de la snatrice Coupard, de la
Sarthe... Je dois t'avouer, mon cher enfant, que j'ai eu des
distractions en ces temps derniers... Je baisse, mon ami, je baisse...
Je voyais beaucoup ces dames dans nos comits. Un jour, j'ai demand la
main de la doctoresse Bardoz et, deux jours aprs, par suite d'un oubli
que je ne m'explique pas, j'ai aussi demand celle de la snatrice... Je
suis fort embarrass et ennuy... C'est  toi de dcider... Tu sais,
j'ai eu acceptation immdiate, ces dames n'aiment pas  gaspiller leur
temps ni celui des autres... Voyons, laquelle?

--Ni l'une ni l'autre! s'cria Georges en s'efforant de ne pas rire;
votre distraction a t plus grande que vous ne le souponniez; vous
avez oubli que j'tais fianc  une troisime personne... Et c'est
celle-l que j'pouse.

--Ah! sapristi! qui donc?

--Mlle Estelle Lacombe!

--Ae! la jeune demoiselle encore imbue des frivolits d'un autre ge...
Je n'y pensais plus du tout, je te croyais guri!... Ah! mais, nous en
recauserons... nous verrons... Je me sauve!

Le samedi 27, le tlphono-agenda de M. Philox Lorris lui rappela que le
jour fix pour le mariage de Georges tait arriv. Quelle corve!
Justement, il avait le matin une srie d'expriences dcisives pour
l'affaire des miasmes, et ensuite une importante sance du Comit!... M.
Philox Lorris s'habilla  la hte et tlphona  son fils.

Tu ne m'as pas dit avec laquelle?

--Mais si, avec Mlle Estelle Lacombe!

--Alors, c'est dcid?

--Tout  fait! Toute la noce est prvenue... Maman s'habille pour la
crmonie...

Je n'ai pas le temps de discuter... Tu y mets vraiment de
l'obstination... Soit! mon garon; je te prviens seulement une dernire
fois que tu ne dois pas t'attendre  une descendance forte en
mathmatiques...

--J'y suis rsign!...

--Comme tu voudras!...

Mais avec tout cela, me voil fort embarrass... avec mes deux autres
demandes en mariage... Tu m'as tellement troubl depuis quelque temps,
l'inconcevable lgret avec laquelle tu arranges ta vie et gches si
regrettablement ton avenir, m'a si fort inquit!... J'ai la doctoresse
Bardoz et la snatrice Coupard, de la Sarthe, sur les bras maintenant.
Et  cause de toi!... Cela va me faire certainement deux bons procs 
soutenir... Et j'ai bien d'autres choses en tte pour le moment...
Comment me tirer de l?

--Dame! je ne sais pas trop.

[Illustration: --LA GUERRE MIASMIQUE. PRPARATION DES ENGINS.]

--J'y pense: une snatrice, une doctoresse, cela ferait bien l'affaire de
Sulfatin...

--Comment! toutes les deux?

--Non, une seulement, n'importe laquelle, c'est un homme srieux, lui...
Ce n'est pas un joli coeur comme toi, un cerveau atrophi par le
futilisme, il est redevenu le Sulfatin d'autrefois, d'avant la petite
chute... Sur lui, dsormais, fadaises, billeveses sentimentales
n'auront plus prise! Pour Sulfatin, j'en suis sr, snatrice ou
doctoresse, peu importe, elles se valent.

--Mais c'est qu'il en restera une...

--Saperlotte! Tu peux dire que ton mariage me jette dans de cruels
embarras,  un moment o, je te le rpte, je n'ai gure le temps de
m'occuper de toutes ces niaiseries... Que ferons-nous de la deuxime?
Mon Dieu, qu'en ferons-nous?

--Il y a bien M. Adrien La Hronnire, votre ex-malade... Mais il avait
parl, pour tre bien soign, d'pouser Grettly, qui s'entendait  le
dorloter...

--Puisqu'il n'est plus malade... D'ailleurs, il pourrait pouser la
doctoresse Bardoz, et Sulfatin, qui est ambitieux, aurait la main de la
snatrice... Il faut absolument que j'arrange ces affaires-l avant
d'aller pour toi  la mairie...

[Illustration: LA LUTTE CONTRE LE MICROBE.--MDAILLE D'HONNEUR DE M.
PHILOX LORRIS.]




[Illustration: MIGRAINES SCIENTIFIQUES.]

VIII

Le mariage Lorris.--M. Philox Lorris n'en a pas fini avec les
difficiles ngociations.--Double mariage  arranger.--Retour 
Kernol.--Le temps des vacances.--Arrive des nervs.


Enfin, tous les obstacles tant aplanis, tout se trouvant  peu prs
arrang, Georges et Estelle sont maris.

La crmonie a t imposante. Comme M. Philox Lorris se prparait 
voler, en soupirant, un quart d'heure  ses occupations pour aller
donner la signature indispensable,  la mairie, une avoue se prsenta,
en mme temps qu'une grle de papiers timbrs et de phonogrammes
d'avous, d'huissiers et autres officiers ministriels s'abattait sur
lui. C'taient Mlles la doctoresse Sophie Bardoz et la snatrice
Hubertine Coupard, de la Sarthe, qui entamaient chacune un procs en
rupture de ngociations matrimoniales, demande en mariage impliquant
promesse, et demandaient chacune 6 millions de dommages-intrts.

M. Philox Lorris, qui n'aimait pas  laisser traner les affaires et
tenait  se dbarrasser de toutes proccupations aussi rapidement que
possible, se mit, de plus en plus maugrant,  son Tl et entreprit
toute une srie de ngociations difficultueuses pour essayer d'amener
Mlles Bardoz et Coupard  renoncer  ce procs qui devait produire un
tel clat de scandale, susceptible mme de nuire  leur carrire, 
rappeler les huissiers lancs sous le coup de la colre, et enfin, aux
lieu et place de ce jeune cervel de Georges Lorris, qui ne pouvait se
couper en deux--et dans tous les cas peu digne d'elles,-- vouloir bien
accepter l'illustre docteur Sulfatin, bras droit et successeur tout
dsign de M. Philox Lorris, et l'minent Adrien La Hronnire,
galement ingnieur et docteur en toutes sciences et plus
particulirement docteur s finances, grand brasseur d'affaires, tout
nouvellement restaur et remis  neuf par le grand, par le merveilleux
_mdicament national_, sur le produit duquel il prlevait une part assez
srieuse, suivant contrat.

[Illustration: L'AVOU DE Mlle COUPARD.]

Htons-nous de dire,  la louange du sens pratique de ces dames, que
leur colre bien justifie s'apaisa vite devant les explications de M.
Philox Lorris et qu'elles consentirent  discuter elles-mmes les
propositions de leur adversaire, au lieu de le renvoyer aux hommes de
loi.

[Illustration: LA GUERRE MIASMATIQUE.--MANOEUVRES DE L'ARTILLERIE DU
CORPS MDICAL OFFENSIF]

M. Philox Lorris, pour pargner du temps, avait pris la communication en
mme temps avec les deux dames; il n'avait pas  se rpter, son
discours servait pour les deux.

[Illustration: LE MARIAGE LORRIS.--ARRIVE A LA MAIRIE.]

Enfin, aprs deux heures de discussions tlphoniques, tout fut arrang:
Mlles Bardoz et Coupard, de la Sarthe, dsarmrent; la plaque des Tls
reflta des visages rassrns.

M. Philox Lorris fit retentir toutes les sonneries de l'htel et manda
dans son cabinet ou au Tl Sulfatin et La Hronnire, pour les mettre
au courant de l'affaire.

Nouvelles et dlicates ngociations.

Par convenance, M. Philox Lorris interrompit la communication avec ces
dames, afin que l'on pt discuter tranquillement et srieusement, sans
perdre de temps en formules et en vaines priphrases.

Un quart d'heure d'explications.

Un quart d'heure de rflexions.

Total: encore une demi-heure de perdue! Mais M. Philox Lorris eut la
joie d'enlever l'adhsion de Sulfatin et de son ex-malade  la
combinaison qui arrangeait l'ennuyeux imbroglio et sauvait la maison
Philox Lorris d'un scandaleux procs.

Sulfatin et La Hronnire consentaient. Vite! l'illustre savant,
poussant un _ouf!_ de soulagement, mit le doigt sur le timbre pour
rtablir la communication avec ces dames, avec les _adversaires_!

Trop tt, hlas! Aux premiers mots, M. Philox Lorris vit qu'il tait
tomb dans une nouvelle distraction. Dans sa hte d'en finir, il avait
nglig de prciser un point assez important: laquelle des deux pousait
Sulfatin? laquelle pousait La Hronnire? Il leur avait donn le choix
 toutes les deux et chacune avait jet le dvolu sur le mme, sur
l'illustre ingnieur et docteur Sulfatin, certain du plus magnifique
avenir et n'ayant jamais eu besoin d'tre remis  neuf.

Ce fut peut-tre la partie la plus difficile de ces ngociations.
Sulfatin, aux premiers mots, eut par bonheur la dlicatesse de couper la
communication avec Adrien La Hronnire, rest chez lui et en train de
s'habiller pour la noce; l'amour-propre de l'ex-malade n'eut donc pas 
souffrir trop cruellement de la discussion.

Une heure encore de ngociations!

M. Philox Lorris rongeait furieusement son frein. Que de temps perdu!
Tout cela par la faute de cet tourneau de Georges, en ce moment bien
tranquille et en train de roucouler des fadeurs vieilles comme le monde
auprs de sa fiance, pendant que son pre se donnait tant de mal et se
fatiguait aussi ridiculement la cervelle  cause de lui!

[Illustration: PARC NATIONAL.--L'ARRIVE DES NERVS]

Enfin, cette fois tout fut conclu et arrang. Mlle la snatrice Coupard,
de la Sarthe, acceptait la main de l'ingnieur-docteur Sulfatin,
moyennant contrat d'association complte de ce dernier  la grande
maison Philox Lorris et promesse de cession pour plus tard,--et Mlle la
doctoresse Bardoz daignait agrer la main de M. Adrien La Hronnire.
Un si curieux cas de restauration! Un triomphe de la science mdicale!
C'tait si bien son affaire,  elle doctoresse...

[Illustration: L'ARRIVE DES NERVS.]

Enfin, on put faire reparatre Adrien La Hronnire pour lui apprendre
son bonheur et terminer les derniers arrangements.

M. Philox Lorris tait libre; il se hta, aprs courtes flicitations
aux deux couples, de commander son aronef pour voler  la mairie et en
finir avec ses absorbants devoirs de pre.

Il se trouvait en retard pour l'tat-civil; comme il allait partir en
coup de foudre, la sonnerie du Tl, retentissant de nouveau, l'arrta
encore une fois.

C'tait M. le maire du LXIIe arrondissement qui tranchait la difficult
en proposant de marier tlphoniquement les jeunes poux.

M. Philox Lorris, heureux de la bonne attention de ce magistrat, lequel
d'ailleurs tait trs press lui-mme, accepta bien vite et tlphona
sans plus tarder le consentement paternel.

Il eut de cette faon l'agrment de s'pargner une course et d'viter la
rencontre de quelques huissiers lancs trop vite et non avertis encore
de l'apaisement si difficilement obtenu, qui venaient, de la part des
demoiselles Bardoz et Coupard, de la Sarthe, signifier aux jeunes poux
l'ouverture des hostilits, parlant  leur personne, en pleine noce.
Cot: 7,538 fr. 90.

Aprs la signature sur le registre, M. le maire, pour aller plus vite,
eut l'obligeance, au lieu de prononcer l'allocution des grandes
occasions, rserve aux maris d'importance, de remettre des
phonogrammes de cette allocution  Georges, qui les mit dans sa poche,
en promettant de les couter avec respect et attention le lendemain
mme, ou plus tard.

La noce se dirigea ensuite vers l'glise, o se pressaient dj toutes
les notabilits de la science, de la politique, de l'industrie, du haut
commerce, des lettres et des arts. Plus de douze cents aronefs ou
arocabs se balanaient au-dessus de l'difice et ce fut un charmant
coup d'oeil que le dfil de tous ces lgants vhicules ariens
escortant les nouveaux poux jusqu' l'htel Philox Lorris.

Dans l'aprs-midi, les nouveaux maris remontrent dans leur aronef.
Ils fuyaient vers le coin de nature tranquille interdit aux
envahissements de la science moderne, vers le Parc national de Bretagne,
o ils avaient nagure fait leur Voyage de fianailles.

La petite ville de Kernol les revit. Par autorisation spciale, Georges
Lorris put amener dans une anse de la petite baie un aro-chalet des
plus confortables et s'y installer avec Estelle  50 mtres au-dessus de
la grve, dans l'embrun de la mer et le parfum des landes, devant un
panorama splendidement pittoresque de criques sauvages ou de pointes
rocheuses hrisses de vieux clochers, de forts de chnes enchssant
dans l'meraude frissonnante de vieilles ruines fodales ou de
mystrieux cercles de pierres celtiques...

Les semaines passrent vite dans ces dlicieuses solitudes... Un jour
vint cependant o elles furent envahies. C'tait le commencement des
vacances. Toutes les diligences du pays, toutes les carrioles, toutes
les guimbardes roulaient charges de gens ples et fatigus, dont les
ttes ballottaient sous les cahots des chemins. C'tait l'arrive
annuelle des citadins lamentables venant chercher le repos et puiser de
nouvelles forces dans le calme et la tranquillit des landes, l'arrive
de tous les nervs et de tous les surmens, accourant se rejeter sur le
sein de la bonne nature, haletants des luttes passes et heureux
d'chapper pour quelque temps  la vie lectrique.

Il fallait les voir jaillir de toutes les voitures, descendre plus ou
moins pniblement, aux portes de Kernol, les pauvres nervs et se
laisser tomber aussitt sur la premire herbe entrevue, s'tendre sur le
gazon, s'allonger dans le foin, se rouler sur le ventre ou sur le dos,
avec des soupirs de soulagement et des frmissements d'aise.

Il en venait, il en arrivait de partout par bandes lamentables...

Ouf! enfin! L'air pur, non souill par toutes les fumes souffles par
les monstrueuses usines! la tranquillit, la dtente complte du cerveau
et des nerfs, la joie suprme de se sentir renatre et le bonheur de
revivre!

Nous, dans la douceur des prairies, dans la bonne senteur des prairies,
dans la fracheur des grves, nous allons nous reprendre, nous allons
respirer, souffler, nous allons reconqurir des forces pour les luttes
futures... Continue  tourner avec les autres, ceux qui, hlas! ne
peuvent se donner ces quelques bonnes semaines de vacances, avec les
malheureux ilotes trop profondment engags dans tes rudes engrenages,
absorbante et terrifiante machine sociale!


FIN

[Illustration]




TABLE DES MATIRES

PREMIRE PARTIE


  Pages.

  I. De l'accident du grand rservoir d'lectricit N. Le dgel
    factice. Le grand Philox Lorris expose  son fils son moyen
    pour combattre en lui un fcheux atavisme. Admonestations
    tlphonoscopiques interrompues.                                 1

  II. Le courant fou. Le dsastre de l'_Aronautic-Club_ de
    Touraine. O l'on fait tlphonoscopiquement connaissance
    avec la famille Lacombe, des phares alpins.                     14

  III. Les tourments d'une aspirante ingnieure. Les cours par
    Tl. Une fidle cliente de Babel-Magasins. L'ahurie Grettly
    circulant parmi les engins. Le Tljournal.                     27

  IV. Comment le grand Philox Lorris reoit ses visiteurs.
    Mlle Lacombe rate une fois de plus ses examens. Demande en
    mariage inattendue. Les thories de Philox Lorris sur
    l'atavisme. La doctoresse Sophie Bardoz et la snatrice
    Coupard, de la Sarthe.                                          39

  V. Sduisant programme du _Voyage de fianailles_. L'ingnieur
    mdical Sulfatin et son malade. Tout aux affaires. Le
    pauvre et fragile animal humain d'aujourd'hui.                  55

  VI. Le _Parc national d'Armorique_ barr  l'industrie et
    interdit aux innovations de la science. Une diligence! La
    vie d'autrefois dans le dcor de jadis. L'auberge du grand
    Saint-Yves,  Kernol. O se dcouvre un nouveau
    Sulfatin.                                                       74

  VII. Ordre d'appel. Mobilisation des forces ariennes,
    sous-marines et terriennes du XIIe corps. Comment le
    huitime chimistes se distingua dans la dfense de Chteaulin.
    Explosifs et asphyxiants. Le bouclier de fume.                 95

DEUXIME PARTIE

  I. Prparatifs d'installation. La fodalit de l'or. Quelques
    figures de l'aristocratie nouvelle. La nouvelle architecture
    du fer, du pyrogranit, du carton, du verre. Les
    photo-picto-mcaniciens et les progrs du grand art.
    Messieurs les ingnieurs culinaires.                           114

  II. Les grandes affaires en train. Conflit Costa-Rica-Danubien.
    L're des explosifs va tre close. La guerre humanitaire.
    Triste tat de la sant publique. Trop de microbes. Le grand
    Mdicament national.                                           128

  III. Estelle Lacombe assiste  une dispute conjugale.
    Bienfaits de la science applique aux scnes de mnage.
    Autres beauts du phonographe. La petite surprise de
    Sulfatin.                                                      154

  IV. Grande soire artistique et scientifique  l'htel Philox
    Lorris. O l'on a la joie d'entendre les phonogrammes des
    grands artistes de jadis. Quelques invits. Premire
    distraction de Sulfatin. Les phonographes malades.             165

  V. M. le dput Arsne des Marettes, chef du parti masculin.
    La _Ligue de l'mancipation de l'homme_. Encore Sulfatin.
    M. Arsne des Marettes songe  son grand ouvrage.              180

  VI. Philox Lorris dveloppe ses plans. La sant obligatoire par
    le _Grand Mdicament national_. Deuxime distraction de
    Sulfatin. Le rservoir  miasmes.                              197

  VII. La catastrophe de l'htel Philox Lorris. Trente-trois
    martyrs de la science. Naissance d'une maladie nouvelle
    absolument indite. Le grand ouvrage de Mme Lorris. O
    l'illustre savant se trouve cruellement embarrass.            207

  VIII. Le mariage Lorris. M. Philox Lorris n'en a pas fini
    avec les difficiles ngociations. Double mariage  arranger.
    Retour  Kernol. Le temps des vacances. Arrive des
    nervs.                                                       223

[Illustration]




[Illustration]

TABLE
DES
GRAVURES HORS TEXTE


  L'lectricit (la grande Esclave).                      FRONTISPICE.
  Les saisons rgularises. Distribution de la pluie 
    la demande.                                                      9
  Les Saharas rendus  l'agriculture par la refonte des
    climats.                                                        17
  Les Tubes, vue prise en aronef  700 mtres.                     25
  On respire la fracheur du soir.                                  33
  D'examens en examens.                                             41
  Grand choix d'aeux. Quelle influence atavique va
    dominer?                                                        49
  La course  l'argent.                                             57
  Le Voyage de fianailles.                                         65
  Dernires architectures navales. Les donjons
    flottants.                                                      73
  Doux repos sous les dolmens (Parc national).                      81
  Grandes manoeuvres. Charge de bicyclistes.                        89
  Quelques chantillons de la flotte arienne.                      97
  Feu le courage militaire, remplac par la
    rsignation fataliste de cibles.                               105
  Grandes manoeuvres sous-marines. Monitor sous-marin
    surpris par les torpdistes.                                   113
  Examens pour le doctorat s sciences militaires.                 121
  Un quartier embrouill.                                          129
  La vieille Lutce et la nouvelle.                                137
  Les continents bonds comme des radeaux de la Mduse.            145
  Dchance physique des races trop affines.                      153
  La fodalit nouvelle.                                           161
  L'invasion asiatique. Concentration des dix-huit
    armes tartares en Danubie, sous les ordres du
    Mandarin ingnieur en chef.                                    169
  Adduction et distribution du feu central.
    Transformation de l'agriculture, emplois industriels
    et de mnage.                                                  177
  Nos fleuves et notre atmosphre. Multiplication des
    ferments pathognes, des diffrents microbes
    et bacilles.                                                   185
  La chimie vnneuse, empoisonneuse et sophistiqueuse.            193
  Le rve de M. Arsne des Marettes.                               201
  Le dblaiement de l'ancien monde.                                206
  Le Parc national d'Armorique.                                    217
  La guerre miasmatique. Manoeuvres de l'artillerie du
    corps mdical offensif.                                        225
  Parc national. L'arrive des nervs.                            226

[Illustration]


CORBEIL.--IMPRIMERIE CRT-DE L'ARBRE

[Illustration: Imp Draeger & Lesieur, Paris]


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  page  68: responsasbilits remplac par responsabilits (et
              d'assumer ces nouvelles responsabilits)
  page 178: ton par son (et se leva pour chercher son fils.)
  page 220: rajout  (et tlphona  son fils)
  page 231: Coupart remplac par Coupard (et la snatrice
              Coupard, de la Sarthe)
  page 232: Maretes par Marettes (M. le dput Arsne des Marettes)





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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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