The Project Gutenberg EBook of La Nation canadienne, by Gailly de Taurines

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Title: La Nation canadienne
       tude Historique sur les Populations Franaises du Nord de L'Amrique

Author: Gailly de Taurines

Release Date: March 3, 2011 [EBook #35476]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NATION CANADIENNE ***




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LA
NATION CANADIENNE



L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de reproduction
et de traduction en France et dans tous les pays trangers, y compris la
Sude et la Norvge.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en janvier 1894.



PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.



LA
NATION CANADIENNE

TUDE HISTORIQUE
SUR LES
POPULATIONS FRANAISES
DU NORD DE L'AMRIQUE

PAR

Ch. GAILLY DE TAURINES



PARIS
E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
RUE GARANCIRE, 8

1894

_Tous droits rservs_




_A MON PRE_

_Hommage de reconnaissance et de filiale affection_




INTRODUCTION

La nation canadienne! Voici un terme nouveau dans la classification des
peuples. Le nom de Canada et de Canadiens, il n'y a pas bien longtemps
encore, n'veillait gure dans l'esprit des Franais que l'ide des
arpents de neige, du froid, des sauvages et des castors.

De ce que la France et possd autrefois ce pays lointain, et de ce
qu'elle l'et cd  une nation trangre, nous avions le souvenir sans
en avoir le regret, et nous partagions sur cette perte la facile
rsignation des contemporains de Voltaire.

Mais voici que sous les yeux mmes de notre gnration, une apparition
trange est venue troubler la quitude de notre oubli. Aprs une
croissance obscure et ignore sur cette terre canadienne, un peuple est
apparu tout  coup  nos regards tonns, dou de toutes les qualits,
de tous les caractres qui font les nations fortes, et ce peuple tait
un peuple franais; il sortait des quelques hommes de notre sang que
nous croyions dfinitivement perdus sur une terre que nous nous
figurions ingrate. Son merveilleux et rapide dveloppement venait donner
un flagrant dmenti  l'erreur de nos apprciations et provoquer en nous
de tardifs remords pour l'injustice de notre oubli.

C'tait donc une terre fertile et riche que ces quelques arpents de
neige; c'tait donc une population robuste et vivace que ces colons
abandonns il y a un sicle sur un sol ddaign!

De cette nation canadienne, nul ne peut aujourd'hui nier ni l'existence,
ni les progrs; les statistiques constatent la merveilleuse
multiplication de sa population. Ses reprsentants viennent en France, y
reoivent les tmoignages de notre sympathie, et ce n'est pas sans un
lgitime orgueil qu'ils traitent presque d'gal  gal, de nation 
nation, avec une patrie qui a eu si peu de foi dans leur avenir. A juste
titre, ils sont fiers de lui dmontrer son erreur.

N'est-il pas intressant pour nous d'tudier ces populations franaises
d'Amrique dans leurs origines, leurs progrs, leur tat actuel, dans
tous les lments en un mot qui font d'elles  proprement parler une
_nation_?

Ces lments sont nombreux et complexes. Une nation, c'est une
communaut d'hommes groups sur un mme territoire et relis entre eux
par des sentiments communs. Les Canadiens runissent tous ces
caractres.

Leur population est une de celles dans l'univers entier dont
l'augmentation est la plus rapide. Leur territoire est riche et
productif: non seulement il suffit  ses habitants, mais il livre en
outre tous les ans des centaines de millions  l'exportation. Le
sentiment national enfin, qui unit entre eux les Canadiens, est ardent,
tenace, fier et inbranlable.

Le territoire et la population sont les lments les plus sensibles et
les plus vidents, mais ce ne sont ni les principaux ni les plus forts;
les liens invisibles et presque indfinissables du patriotisme
contribuent autrement  la cohsion et  la puissance d'une nation. Ces
liens, que tout le monde sent mais que personne ne dfinit pleinement,
sont ceux qui rsultent de souvenirs communs, des croyances communes, de
travaux accomplis, de souffrances subies cte  cte, de gloire acquise
de concert, et d'esprances nourries vers un mme avenir.

L'histoire des Canadiens leur offre de glorieux souvenirs: au dbut mme
de leur existence coloniale, les plus grands noms de notre histoire,
ceux de Henri IV et de Louis XIV, ceux de Richelieu et de Colbert,
couvrent pour ainsi dire leur berceau et leur font partager comme un
patrimoine commun le lustre de nos propres annales. Plus tard, quand
violemment spars de la France, la fortune des armes les contraint,
sous un gouvernement tranger,  une existence dsormais distincte de
celle de leur mre patrie, ils reprennent seuls la chane non moins
glorieuse et non moins belle de leurs traditions et de leur histoire.
Parmi leurs conqurants, ils parviennent  se faire une place respecte,
et mritent, par des services qui imposent la reconnaissance, la
bienveillance et l'admiration du gouvernement anglais.

Tous ces souvenirs sont entretenus dans l'esprit du peuple par une
littrature nationale dont l'unique tendance est la glorification et
l'amour de la patrie; et de mme que le titre de Franais runit pour
nous et rsume tout ce qu'en dix sicles nos pres ont accumul de
gloires et de souvenirs dans notre histoire, celui de Canadien voque
dans leur coeur l'image de la vieille France leur mre, condense toute
leur histoire, et demeure la seule dnomination nationale sous laquelle
ils veulent tre dsigns.

S'ils sont _Canadiens_ et non plus Franais, qu'importe, dira-t-on,  la
France moderne la formation de cette nationalit nouvelle?

D'avantages politiques nous n'avons pas  en attendre en effet. Mais
n'est-ce rien que l'existence en Amrique d'une nation de langue
franaise conservant avec opinitret d'inbranlables sympathies pour
son ancienne patrie? n'est-ce pas l un contrepoids dsirable  la
suprmatie par trop grande des peuples de langue anglaise dans le
nouveau monde? Il y a trop peu, de par le monde, de terres o vive notre
sang et o rsonne notre langue; n'est-il pas consolant de trouver, au
del de l'Ocan, un peuple qui se prpare  les propager et qui
contribue  donner  la race franaise la place qu'elle doit occuper
dans l'Univers?

Les liens qui rsultent de la communaut du sang et de la communaut de
la langue sont plus forts que ceux des frontires politiques; les uns
sont durables et rsistent  tous les bouleversements, les autres sont
incertains et changeants.

La lutte pour l'existence est la constante destine des hommes; au fond
du perptuel enchanement de conflits, de guerres, de bouleversements et
de rvolutions que nous montre l'histoire, il est facile de reconnatre
l'ternelle rivalit des races. D'une faon apparente ou cache,
l'histoire politique tout entire est subordonne  l'histoire
ethnographique. Les guerres et les traits ne sont que les pisodes du
grand drame qui entrane l'humanit tout entire, toujours luttant et
toujours combattant, vers sa mystrieuse destine. Nul ne demeure en
repos: il faut attaquer ou se dfendre, et les races les plus fortes,
les plus intelligentes et les plus nombreuses, finissent par l'emporter
sur les autres et par les dominer.

Dans cet ternel combat, toujours renouvel et jamais fini, c'est pour
la race franaise que lutte la nation canadienne!




LA
NATION CANADIENNE



PREMIRE PARTIE

ORIGINES ET VOLUTION HISTORIQUE
DE LA NATION CANADIENNE



CHAPITRE PREMIER

LES ORIGINES.

Emport par la vapeur sur un luxueux paquebot, le voyageur qui arrive 
Qubec par le majestueux estuaire du Saint-Laurent, peut difficilement
se faire une ide de ce qu'tait, il y a trois sicles  peine, la
fertile et riche contre tendue sous ses yeux.

Cette cte riante, toute couverte de moissons, toute pointille de
blanches maisons, toute parseme de villages qui font briller au soleil
l'clatante toiture mtallique de leurs clochers, ces valles ombrages
qui viennent jeter au grand fleuve l'eau bondissante de leurs ruisseaux,
ces prairies, ces collines si coquettes, tout ce panorama changeant et
plein de vie que la marche du navire droule avec rapidit aux regards
merveills des passagers; tout ce mouvement, toute cette activit,
toute cette richesse n'taient,  une poque qui n'est pas bien loigne
de nous, que silence, dsert et solitude.

Quand en 1535, pouss par ce vent de dcouvertes qui soufflait depuis
Colomb, le marin malouin Jacques Cartier remonte pour la premire fois
le cours du grand fleuve, il ne trouve sur ses rives que des forts sans
limites, et, pour toute population, que quelques pauvres tribus
indiennes.

Camp sur la rive pour y passer l'hiver, il voit,  cet endroit mme o
s'lvent aujourd'hui les fires murailles et les gracieux monuments de
Qubec, ses compagnons dcims par le froid, les maladies et la faim!

Il faut lire le rcit de cet hivernage dans la relation mme qu'en a
laisse Cartier. Une affreuse pidmie, le typhus, dcimait ses
compagnons. Le mal svissait avec une telle fureur qu' la fin de
fvrier, des cent dix hommes de sa flotte, trois ou quatre  peine
restaient capables de porter  leurs compagnons les soins que rclamait
leur pitoyable tat. Vingt-cinq d'entre eux succombrent au flau.
Cartier fit faire l'autopsie du cadavre de l'un d'eux, Philippe
Rougemont, d'Amboise, et il relate avec minutie dans son journal tous
les dtails de cette triste opration.

Il fust trouv qu'il avait le coeur blanc et fltri, environn de plus
d'un pot d'eau rousse comme dacte, le foye beau, mais avait le poumon
tout noirci et mortifi et s'tait retir tout son sang au-dessus de son
coeur, car quand il fut ouvert, sortit au-dessus du coeur grande abondance
de sang noir infect. Pareillement, avait la rate par devers l'chine un
peu entame, environ deux doigts, comme si elle eut t frotte sur une
pierre rude. Aprs cela vu lui fut ouverte et incise une cuisse,
laquelle tait fort noire par dehors, mais dedans la chair fut trouve
assez belle.

Plus de quarante des autres compagnons de Cartier taient dans une
situation dsespre, lorsqu'une femme indienne indiqua  leur chef un
arbre dont l'corce devait tre un remde au terrible mal, et qui, en
effet, rendit bientt aux malades sant et gurison. Si tous les
mdecins de Louvain et de Montpellier, ajoute Cartier, y eussent t
avec toutes les drogues d'Alexandrie, ils n'en eussent pas tant fait en
un an que ledit arbre a fait en six jours[1].

     [Note 1: Brief rcit et succincte narration de la
     navigation faite en 1535 et 1536 par le capitaine Jacques
     Cartier, aux les de Canada, Hochelaga, Saquenay et autres,
     etc.

     C'est pendant ce voyage que Cartier eut pour la premire fois
     connaissance de l'usage du tabac par les Indiens. Voici la
     curieuse description qu'il donne de cet usage alors
     totalement inconnu en France:

     Ils ont, dit-il en parlant des Indiens, une herbe de quoi
     ils font grand amas durant l't pour l'hiver, laquelle ils
     estiment fort, et en usent les hommes seulement en la faon
     que s'ensuit: ils la font scher au soleil, et la portent 
     leur col en une petite peau de bte au lieu de sac, avec un
     cornet de pierre ou bois; puis,  toute heure font poudre de
     ladite herbe et la mettent en l'un des bouts dudit cornet,
     puis mettent un charbon de feu dessus et sucent par l'autre
     bout, tant qu'ils s'emplissent le corps de fume, tellement
     qu'elle leur sort par la bouche et par les nazilles comme par
     un tuyau de chemine; et disent que cela les tient sains et
     chaudement, et ne vont jamais sans avoir lesdites choses.
     Nous avons prouv ladite fume, aprs laquelle avoir mis en
     notre bouche, semble y avoir mis de la poudre de poivre, tant
     est chaude.]

Rebut par tant de difficults et de traverses, Cartier, ds le retour
de la belle saison, s'empressa de quitter les eaux du Saint-Laurent et
ne laissa sur ses rives aucun tablissement durable.

Il fallut aux fondateurs de colonies un coeur fortement tremp, une
triple cuirasse d'airain, comme dit Horace, pour aborder ces pays
sauvages et tenter, au milieu des privations et des dangers, de s'y
crer de nouvelles patries. Ils obissaient  cette force invincible qui
fait marcher les peuples vers de mystrieuses destines; le nouveau
continent tait ouvert  l'Europe, ils allaient le conqurir pour elle.

Commence au seizime sicle, cette conqute est de nos jours  peu prs
dfinitivement acheve; les plus habiles, les plus entreprenants et les
plus forts en ont eu la plus grosse part. Nos grands hommes d'tat en
avaient compris l'importance: Franois Ier l'avait pressentie et avait
lanc partout les marins franais  la dcouverte de nouvelles terres.
Henri IV avait commenc notre empire colonial, et c'est aux grandes vues
de cet homme de gnie qu'est d le premier projet de crer sur les rives
du Saint-Laurent une colonie permanente. Qubec lui doit sa naissance.

C'est par ses ordres directs et contre l'avis, bien aveugle cette fois,
avouons-le, du sage Sully, que dans l't de l'anne 1608, le
navigateur saintongeais, Samuel de Champlain, remontait les rives
solitaires du Saint-Laurent, examinant la cte, cherchant sur quel point
il pourrait dbarquer avec ses hommes pour tablir la colonie qu'il
avait mission de fonder.

Par une belle journe de soleil, le 3 juillet, il arrivait en vue d'un
promontoire couvert de noyers et de vignes sauvages qui dominait au
loin un coude majestueux du grand fleuve. C'tait la pointe de Qubec,
ainsi appele des sauvages, comme il le rapporte lui-mme.

Sduit par l'aspect grandiose de la nature et par la fertilit du sol,
il rsolut de s'arrter l. Aussitt dbarqu, dans une modeste maison
de bois il tablit ses hommes; telles sont les humbles origines de la
grande ville de Qubec. Elle fut bien longtemps avant de devenir une
cit et ce n'est qu'en 1621 que le premier difice en pierre, une
glise, fut construit par les soins des missionnaires rcollets.

Malgr la vigoureuse impulsion donne par Richelieu au mouvement
colonial, malgr tous les encouragements et tous les soins dont il
entoura particulirement la colonie naissante du Canada, elle tait bien
faible encore en 1642. Qubec n'tait alors qu' un petit fort environn
de quelques mchantes maisons donnant abri  de rares colons; Montral,
o une socit de personnes pieuses venait de fonder une mission, deux
ou trois cabanes[2], Trois-Rivires et Tadoussac, deux petits postes
pour la traite des fourrures; et tout cela perdu sur un continent sans
limites, la porte de ces pauvres demeures s'ouvrant sur un dsert de
huit cents lieues!

     [Note 2: Les fondateurs de cette mission lui avaient
     donn le nom de Ville-Marie. Celui de Mont-Royal ou Montral
     lui est antrieur et avait t donn  cet endroit par
     Cartier lui-mme en 1535, bien avant qu'aucun tablissement y
     ft fond. S'tant rendu au village indien d'Hochelaga, il
     fut conduit par le chef de ce village au sommet d'une
     montagne qui tait  un quart de lieue de distance. De l il
     dcouvrit un pays sans bornes. Enchant de la vue magnifique
     qu'il avait devant lui, il donna  cette montagne le nom de
     Mont-Royal, nom qu'elle a conserv et qui s'est tendu  la
     ville qui se trouve aujourd'hui  ses pieds.]

Certes, quiconque et vu le Canada en 1642 et souri d'incrdulit si on
lui et parl de sa grandeur future. Quelques colons et quelques
cabanes, sont-ce l les prmisses d'une nation? Et cependant, c'est bien
de ces germes humains, si chtifs et si dbiles, pauvres graines jetes
par le vent du destin dans l'immensit d'un continent, que devait
sortir, aprs deux cents ans de germination et de croissance, la forte
nation que nous voyons aujourd'hui prosprer et grandir.

L'impulsion dont la colonie avait besoin, c'est Colbert qui la lui
donna, et c'est lui qu'on peut considrer comme le vritable fondateur
du Canada.

La politique qu'il suivit mrite d'tre expose avec quelques dtails
puisqu'elle a t, pour ainsi dire, la cause premire des rsultats que
nous voyons aujourd'hui. Nous tudierons donc successivement les mesures
par lesquelles Colbert pourvut au _peuplement_ de la colonie,  la
_dcouverte_ des vastes rgions qui l'entouraient, et  la _mise en
culture_ de son territoire.

Le peuplement est le premier besoin d'une colonie. Les diverses
compagnies auxquelles Richelieu avait accord, en change de
l'obligation d'amener des colons au Canada, le droit d'exploiter le
riche et productif commerce de ses fourrures, avaient trop oubli leurs
devoirs pour ne penser qu' leurs intrts. Les clauses des contrats,
qui les obligeaient  emmener dans chacun de leurs navires un certain
nombre d'migrants, taient demeures  peu prs lettres mortes, et nous
avons dit plus haut combien tait faible encore, au milieu du
dix-septime sicle, le nombre des habitants de Qubec.

Aussi Colbert dut-il prendre d'nergiques mesures pour provoquer tout
d'un coup dans la mtropole un vigoureux courant d'migration.

Par ses ordres, les fonctionnaires civils et les autorits religieuses,
les vques, les intendants, sont chargs de rechercher, dans l'tendue
des diocses et des provinces, les personnes des deux sexes dsireuses
de s'tablir au Canada.

Cette propagande produisit un grand effet; ds 1663, ce ne sont plus
quelques migrants isols, ce sont de vrais convois qui quittent les
ctes de France et font voile vers Qubec. En cette anne, trois cent
cinquante migrants sont en une seule fois embarqus  la Rochelle[3],
et des convois semblables se succdent d'anne en anne durant toute
l'administration de Colbert.

     [Note 3: Voy. RAMEAU, _Acadiens et Canadiens_, 2e part.,
     p. 23.]

En 1667, enfin, un rgiment entier, fort de vingt compagnies, le
rgiment de Carignan-Salires, dbarque  Qubec et porte l'ensemble de
la population  plus de 4,000 mes. C'est alors vraiment que le Canada
est cr et commence  devenir non plus un poste de traite, ni une
mission, mais une colonie.

Le rgiment de Carignan, dont M. de Salires tait colonel, rentrait 
peine de cette campagne de Hongrie, o le marchal de La Feuillade, le
comte de Coligny et les troupes franaises avaient apport  l'Empereur,
contre l'invasion des Turcs, un secours si puissant et si opportun.

Ce rgiment tout entier reut au Canada la rcompense de ses services.

A mesure qu'ils obtenaient leur cong, officiers et soldats recevaient
des terres. Les officiers, presque tous gentilshommes, prenaient
naturellement pour censitaires les hommes qui avaient servi dans leurs
compagnies. C'est ainsi que l'on forma, tout le long de la rivire
Richelieu, au sud de Montral, sur la frontire la plus expose aux
attaques des Iroquois, une sorte de colonie militaire qui, tout en
concourant au progrs de la culture et du peuplement, servait en mme
temps comme de rempart contre un ennemi toujours en veil, toujours prt
 s'lancer pour dvaster le pays[4].

     [Note 4: Le retour en France des officiers licencis au
     Canada tait fort mal vu du ministre: Il s'est prsent ici,
     crit Colbert  l'intendant, quelques officiers des troupes
     qui sont restes en Canada; et comme il importe au service du
     Roi qu'ils s'tablissent audit pays, et qu'ils servent
     d'exemple  leurs soldats, il est bien ncessaire que vous
     empchiez qu' l'avenir ces officiers ne repassent en France,
     leur faisant connatre que le vritable moyen de mriter les
     grces de Sa Majest est de demeurer fixes et d'exciter
     fortement tous leurs soldats  travailler au dfrichement et
      la culture des terres. (_Correspondance de Colbert_,
     publie par P. CLMENT, 2e partie, tome III.)

     Non seulement le retour des officiers et soldats, mais celui
     mme des colons civils de toutes classes tait vu d'un trs
     mauvais oeil, et Colbert mandait au gouverneur de les retenir
     dans la colonie par tous les moyens en son pouvoir, hormis la
     force. Encore cette restriction n'tait-elle impose que pour
     ne pas nuire par excs de zle au but qu'on se proposait et
     loigner les Franais d'aller s'tablir dans une colonie 
     laquelle on aurait donn la rputation d'un lieu d'exil dont
     on ne pouvait sortir. (_Ibid._)]

On sait qu'au dix-septime et au dix-huitime sicle, tout soldat
portait un sobriquet sous lequel seul il tait connu et dsign de ses
chefs. Sobriquet tir soit de ses qualits physiques ou morales, soit
des occasions de guerre dans lesquelles il s'tait trouv. Souvent aussi
c'tait un nom de fleur, ou celui d'une vertu civile ou guerrire.
C'taient: Va de bon coeur, Jolicoeur, Brin d'amour, la Force, la
Rencontre, la Droute (ce qui signifiait sans doute que l'aspect seul de
celui qui portait ce surnom suffisait pour mettre l'ennemi en fuite).
C'taient encore: La Fleur, la Tulipe, la Libert.

Tous ces noms restent communs au Canada, et tous ceux qui les portent
peuvent,  bon droit, se vanter d'tre les descendants des hros du Raab
et de Saint-Gothard, de ces hommes dont le grand vizir Achmet-Koprli
avait os dire avant la bataille, en voyant de loin les manchettes de
dentelle et les rubans des officiers: Quelle est cette troupe de
femmes! mais dont il se repentit sans doute d'avoir mconnu la valeur
lorsqu'il vit son arme par eux mise en droute.

Outre les convois d'migrants envoys en bloc, outre le licenciement des
troupes, Colbert pourvut encore  l'accroissement de la population par
l'institution des _engags_.

Les engags taient une classe de colons toute spciale. Recruts dans
les classes les plus pauvres de la population de France, ils
s'obligeaient  servir trois ans dans les colonies comme ouvriers ou
serviteurs; leur salaire tait fix par les ordonnances. Ils alinaient
en somme leur libert pour cette priode de trois ans; aussi taient-ils
dsigns sous le nom de trente-six mois.

Pour multiplier leur nombre, il fut arrt qu'aucun navire marchand ne
pourrait mettre  la voile vers l'Amrique dans les ports franais, sans
que le capitaine ait justifi qu'il emmenait  son bord un nombre
d'engags proportionn au tonnage de son navire. C'taient trois engags
pour un navire de 60 tonneaux, six pour un navire de 100 tonneaux, etc.
Le capitaine devait pourvoir  leur nourriture pendant la traverse,
puis, arrivant  destination, les cdait, moyennant le remboursement de
ses frais, aux colons qui avaient besoin de leurs bras.

Pour qu'il ft bien couvert de ses dbourss, il fallait qu'il pt
retirer en moyenne 130 livres de chaque engag; mais souvent la demande
tait au-dessous de l'offre, et  diverses poques les capitaines
demandrent d'tre dchargs de cette obligation, ce qui leur fut
accord plusieurs fois, entre autres en 1706, en 1721 et 1744,  cause
des vnements de guerre.

Ainsi, grands convois de colons, troupes licencies, engags, telle est
la triple origine du premier fonds de la population coloniale.

Mais pour qu'elle pt s'accrotre, il fallait autre chose, et Colbert
prit soin de pourvoir  l'tablissement matrimonial de ces migrants de
toute classe.

Par une propagande active, il encouragea l'migration fminine, comme il
avait encourag l'migration masculine. Suivant ses ordres, des jeunes
filles furent choisies parmi les orphelines de Paris, leves dans les
tablissements hospitaliers. Beaucoup d'entre elles sollicitrent ce
choix comme une faveur.

Mais bientt, sur l'observation du gouverneur que ces jeunes Parisiennes
n'taient pas d'une constitution assez robuste pour rsister aux durs
travaux de dfrichement auxquels devaient s'adonner les colons, d'autres
furent recherches dans les campagnes de la province par les soins des
vques et particulirement de l'archevque de Rouen. Pendant plusieurs
annes on voit ainsi faire voile vers l'Amrique des convois de 150 
200 jeunes filles, attendues par des fiancs impatients mais inconnus.

Ces mariages, il faut bien l'avouer, taient traits un peu
militairement. On ne laissait pas traner les fianailles en longueur.
Quinze jours aprs l'arrive du convoi il fallait que toutes les jeunes
filles fussent maries. Pour faciliter cette rapidit et engager les
soldats  se presser dans leurs choix, il avait t dcid que tous ceux
qui dans ce dlai de quinze jours n'auraient pas pris femme seraient
privs des profits qu'il leur tait permis de tirer de la traite des
fourrures: tout cong pour cette traite tait refus au clibataire
endurci[5].

     [Note 5: Vous avez fort bien fait de faire ordonner que
     les volontaires seraient privs de la traite et de la chasse
     s'ils ne se mariaient quinze jours aprs l'arrive des
     vaisseaux qui apportent les filles. (Lettre de Colbert 
     Talon, 11 fvrier 1671.)]

Nous trouvons encore dans un rapport adress  Colbert d'intressants
dtails sur l'tablissement de ces jeunes migrantes. Ils nous montrent
le soin qu'on prenait de leur choix et de leur conduite: Il est arriv
cette anne, crit en 1670 l'intendant Talon, 165 filles. Trente
seulement restent  marier. Je les ai rparties dans les familles les
plus recommandables, jusqu' ce que les soldats qui les demandent en
mariage soient prts  s'tablir; on leur fait prsent en les mariant de
50 livres en provisions de toutes natures et en effets. Il faudrait
encore que Sa Majest en envoyt 150  200 pour l'an prochain. Trois ou
quatre jeunes filles de naissance trouveraient aussi  pouser ici des
officiers qui se sont tablis dans le pays.

Mme tienne, charge par le directeur de l'hpital gnral de la
direction des jeunes filles qu'il envoie, retourne en France pour
ramener celles que l'on enverra cette anne. Il faudrait fortement
recommander que l'on choist des filles qui n'aient aucune difformit
naturelle, ni un extrieur repoussant, mais qui fussent fortes afin de
pouvoir travailler dans ce pays, et aussi qu'elles eussent de l'aptitude
 quelque ouvrage manuel[6].

     [Note 6: Dpche du 10 novembre 1670.]

Le choix de ces jeunes filles tait svre, on le voit, tant au point de
vue moral qu'au point de vue physique. Colbert veillait avec soin  ce
que parmi les personnes choisies il ne s'en trouvt aucune dont les
moeurs eussent pu devenir, pour la colonie naissante, une cause de
corruption et de dcadence plutt que d'accroissement.

Charlevoix, historien de la Nouvelle-France, presque contemporain et
tmoin de ces vnements, a lui aussi rendu ce tmoignage de la puret
des origines de la population canadienne: On avait apport, dit-il, une
trs grande attention au choix de ceux qui s'taient prsents pour
aller s'tablir dans la Nouvelle-France... Quant aux filles qu'on y
envoyait pour les marier avec les nouveaux habitants, on eut toujours
soin de s'assurer de leur conduite avant que de les embarquer, et celle
qu'on leur a vue tenir dans le pays est une preuve qu'on y avait
russi[7].

     [Note 7: CHARLEVOIX, _Histoire de la Nouvelle-France_.]

Telles taient les mesures par lesquelles Colbert favorisait le
peuplement de la colonie. Il avait envoy comme intendant  Qubec un
homme qui partageait ses vues, et qu'on peut considrer comme le
vritable organisateur du Canada, l'intendant Talon. C'est lui qui, sur
place, fut l'agent intelligent et fidle des grandes vues du ministre et
sut s'acquitter de l'excution du dtail avec autant de talent que
celui-ci mettait de gnie dans la conception du plan.

Grce  la coopration de ces deux hommes, l'un la tte, l'autre le
bras, l'impulsion donne au peuplement du Canada fut si vigoureuse que
de 1665  1668 la colonie, en trois ans, gagna 3,500 mes, plus qu'elle
n'en avait, en soixante ans, gagn depuis sa fondation[8]!

     [Note 8: RAMEAU, _loc cit._, 2e part., p. 29.]

En mme temps que le pays se peuplait, le gouverneur et l'intendant
taient invits  provoquer et  encourager les grandes dcouvertes vers
l'intrieur du continent.

Dj Champlain avait, ds le commencement du sicle, visit et baptis
le lac auquel il a laiss son nom; il avait reconnu les lacs Ontario et
Nipissing et remont sur une grande partie de son cours la rivire des
Outaouais (Ottawa). Les missionnaires avaient continu son oeuvre: sur
les Grands Lacs ils avaient peu  peu avanc leurs missions et
dcouvert, une  une, ce chapelet de mers intrieures qui s'grne
jusqu'au centre de l'Amrique du Nord. En treize ans, de 1634  1647,
dix-huit Jsuites avaient parcouru toutes ces rgions. L'un d'eux, le
Pre de Quen, avait, en 1647 mme, dcouvert au nord du Saint-Laurent
une autre mer intrieure, un autre tributaire du grand fleuve: le lac
Saint-Jean.

Mais un grand pas restait  faire, cette route de la Chine que les
premiers voyageurs et Champlain lui-mme avaient espr trouver si prs
vers l'ouest, et qui semblait reculer  mesure qu'on la cherchait, il
fallait enfin l'atteindre! Suivant le dire des Indiens, un grand fleuve,
le _Pre des eaux_, c'est ainsi que leur imagination se plaisait  le
nommer, coulait dans une valle dont nul d'entre eux ne connaissait les
limites. En marchant longtemps dans la direction du couchant on devait
l'atteindre, disaient-ils; que croire de ces rcits pleins de mystre et
 demi fabuleux? n'tait-ce pas l cette route de Chine tant cherche?

Le gouverneur Frontenac et l'intendant Talon veulent rsoudre ce grand
problme. En 1673, ils chargent un coureur des bois, Jolliet, depuis
longtemps au fait des coutumes et de la langue des Indiens parmi
lesquels il a vcu, et un missionnaire, le Pre Marquette, de se lancer
 la recherche du grand et mystrieux cours d'eau. Malgr les
reprsentations des tribus indiennes des bords du lac Michigan, qui
s'efforcent de les retenir, les deux voyageurs, franchissant le court
partage qui spare le bassin de ce lac de la rivire Wisconsin, lancent
leur canot sur des eaux inconnues.

En quelques jours le courant les entrane dans l'immense artre du
Mississipi; le _Pre des eaux_ voyait pour la premire fois voguer
l'esquif d'un visage ple.

Continuant leur exploration, les hardis voyageurs visitent un  un tous
les grands affluents du fleuve, et ne rentrent au Canada, pour rendre
compte de leur mission, qu'aprs avoir reconnu le confluent du Missouri,
de l'Ohio et de l'Arkansas, c'est--dire dcouvert en quelques mois la
moiti du continent nord-amricain!

Quelques annes plus tard, en 1682, le Rouennais Cavelier de la Salle
compltait leurs dcouvertes. Descendant le grand fleuve jusqu' ses
bouches, il constatait que ses eaux se dversent non dans le Pacifique,
comme on l'avait cru et espr, mais dans le golfe du Mexique. Il
donnait en mme temps  la contre traverse par la partie mridionale
de son cours le nom de Louisiane, en l'honneur du roi qui avait t
personnellement le protecteur et l'inspirateur de l'expdition.

Cette route de Chine, si longtemps cherche, demeurait toujours un
mystre, mais la moiti du continent tait ouverte  l'activit
colonisatrice des Franais.



CHAPITRE II

LA COLONISATION.

Le pays tait parcouru et dcouvert au loin par les explorateurs; une
population dj assez nombreuse se multipliait autour de Qubec, il
fallait pourvoir  sa subsistance et  son avenir, dfricher la fort,
favoriser la culture, mettre en un mot la colonie en tat de se suffire
 elle-mme, et de continuer seule ses progrs.

Pour faciliter et activer les dfrichements, Colbert suggra un moyen
radical et prompt:

tant constant, crivait-il  l'intendant le 1er mai 1669, que la
difficult du dfrichement des terres et la facilit que les Iroquois
ont de venir attaquer les habitations des Franais, proviennent de la
quantit de bois qui se trouvent audit pays, il serait bon d'examiner si
l'on ne pourrait pas brler une bonne partie pendant l'hiver en y
mettant le feu du ct du vent... et peut-tre, si ce moyen est
praticable, comme il le parat, il sera ais, en dcouvrant un grand
pays, de dfricher les terres et d'empcher les ravages des
Iroquois[9].

     [Note 9: Instructions pour le sieur Gaudais, 1er mai
     1667. (_Correspondance de Colbert_, 2e part., t. III, p.
     443.)]

Mais il ne suffisait pas de faire place nette, il fallait livrer  la
culture les terres ainsi dcouvertes par le feu. Pour cela,
non-seulement des bras, mais des capitaux taient ncessaires. Les
convois de colons, l'arrive des engags, le licenciement des soldats,
avaient bien augment la population, mais non les ressources du pays.
Tous ces migrants sortaient des classes les moins fortunes de la
population franaise; Colbert voulut attirer au Canada les classes
aises elles-mmes. C'est dans ce but qu'il appliqua  la colonie le
systme des concessions seigneuriales.

Des tendues de terre assez considrables furent, avec le titre de
seigneuries, promises  tous ceux qui, nobles ou non, mais disposant de
capitaux suffisants pour mettre leurs terres en valeur, voudraient aller
s'tablir au Canada, et cette promesse y attira en effet un grand nombre
de colons appartenant  la petite noblesse et  la bourgeoisie.

C'tait l une mesure conomique, nullement une institution nobiliaire,
et presque tous les noms des premiers seigneurs canadiens sont des noms
bourgeois. Un chirurgien du Perche, Pierre Giffard, obtient la
seigneurie de Beauport. Nous trouvons encore Louis Hbert, Le Chasseur,
Castillon, Simon Lematre, Cheffaut de la Regnardire, Jean Bourdon,
etc.[10]. Les seigneurs canadiens taient en somme, comme le fait
judicieusement remarquer M. Rameau de Saint-Pre, les entrepreneurs du
peuplement d'un territoire. Sur la vaste tendue qui leur avait t
concde, ils appelaient eux-mmes des colons, et leur intrt
particulier se trouvait ainsi d'accord avec l'intrt gnral.

     [Note 10: Ces seigneuries avaient t concdes avant
     Colbert. Il n'inventa pas le systme, mais le perfectionna et
     l'tendit.]

Si la noblesse n'tait pas une condition ncessaire pour obtenir une
seigneurie, elle pouvait par contre devenir la rcompense du zle
dploy dans la culture et dans la mise en valeur des terres, et nous
trouvons au Canada plusieurs exemples de ces anoblissements[11]. Les
motifs invoqus dans les lettres de noblesse accordes entre autres au
sieur Aubert en 1693 sont: les avantages qu'il a procurs au commerce
du Canada, depuis l'anne 1655 qu'il y est tabli..., qu'il a mme
employ des sommes trs considrables pour le bien et l'augmentation de
la colonie, et particulirement pour le dfrichement et la culture d'une
grande tendue de terres en divers tablissements spars, et la
construction de plusieurs belles maisons et autres difices[12]....

     [Note 11: On peut citer les Boucher de Boucherville, les
     Le Moyne, les Aubert de Gasp, familles encore honorablement
     reprsentes au Canada.]

     [Note 12: Lettres d'anoblissement du sieur Aubert de la
     Chesnaie, cites par CASGRAIN, _Biographies canadiennes_.]

L'intendant Talon avait mme propos de rcompenser ces services
coloniaux, non seulement par des lettres de noblesse, mais, pour les
hommes les plus marquants et les plus dignes, par des titres. Il
crivait  Colbert en 1667: Afin de concourir par les faits aussi bien
que par les conseils  la colonisation du Canada, j'ai donn moi-mme
l'exemple en achetant une certaine tendue de terrain couverte de bois.
Je me propose de l'tendre encore de manire  pouvoir y tablir
plusieurs hameaux; il est situ dans le voisinage de Qubec et pourra
tre utile  cette ville. On pourrait doter cet tablissement d'un titre
nobiliaire si Sa Majest y consentait, et on pourrait mme annexer  ce
fief, avec les noms qui pourront lui convenir, les trois villages que je
dsirerais y crer. On arriverait ainsi, en commenant par mon exemple,
 faire surgir une certaine mulation parmi les officiers et les plus
riches colons  s'employer avec zle  la colonisation de leurs terres,
dans l'espoir d'en tre rcompenss par un titre.

Vous savez que M. Berthelot m'a autoris, jusqu' la concurrence de
10,000 livres,  faire tablir ici une ferme pour son compte. D'autres
personnes de France m'ont adress de pareilles demandes, et la cration
de titres que je propose serait un moyen facile de faire progresser la
colonie[13].

     [Note 13: Lettre de Talon  Colbert, 10 novembre 1667,
     cite par RAMEAU, _Acadiens et Canadiens_, 2e part., p. 286.


     Voici la rponse de Colbert: Sur le compte que j'ai eu
     l'honneur de rendre au Roi du dfrichement considrable que
     vous avez fait d'une terre au Canada, Sa Majest a estim 
     propos de l'riger en baronnie, et j'en ai expdi suivant
     ses ordres les lettres patentes... Je ne doute pas que cette
     marque d'honneur ne convie non seulement tous les officiers
     et habitants du pays qui sont riches et accommods, mais mme
     les sujets du Roi de l'ancienne France,  entreprendre de
     pareils dfrichements et  pousser ceux qui sont commencs,
     dans la vue de recevoir de pareilles grces de Sa Majest.
     C'est  quoi il est bien important que vous les excitiez
     fortement en poussant encore plus avant celui que vous avez
     fait. Dpche de Colbert  Talon, 11 fvrier 1671. (P.
     CLMENT, _Correspondance administrative de Colbert_.)]

La concession demande par Talon lui avait t accorde. Elle porta
d'abord le nom des Islets, avec le titre de Baronnie, puis celui
d'Orsainville, avec celui de Comt, et c'est l qu'il avait tabli ces
villages modles de Charlesbourg, Bourg-Royal et la Petite-Auvergne.

Il ne parat pas qu'il ait t accord d'autres seigneuries titres. On
continua seulement  concder de simples seigneuries, soit  des
gentilshommes, soit  des bourgeois. Talon, en faisant cette
proposition, n'agissait d'ailleurs qu'en vue du bien de la colonie, et
croyait donner un exemple utile, sans aucune arrire-pense de vanit.
Vanit d'ailleurs qui et t bien aveugle, car le nom de Talon, port
par de clbres magistrats, tait aussi respect, aussi illustre mme,
que celui d'Orsainville tait obscur et nouveau. En quittant en 1672 ses
fonctions d'intendant du Canada, Talon abandonna son comt
d'Orsainville, qui put tre concd de nouveau aux religieuses de
l'hpital de Qubec.

Outre qu'il favorisait l'migration de la classe riche, le systme
seigneurial avait encore, dans la colonie mme, cet avantage
d'intresser d'une faon puissante le seigneur au peuplement et  la
mise en culture de ses terres.

Tous les avantages que le seigneur pouvait retirer de sa seigneurie
taient subordonns  l'tablissement et mme  la russite de ses
censitaires. C'est _gratuitement_, en effet, qu'il devait leur concder
les lots qu'il taillait dans son domaine; son principal revenu
consistait seulement en droits de mouture dans le moulin banal qu'il
tait _oblig_ de construire. Ainsi, pas de rcolte chez le censitaire,
point de revenus chez le seigneur; la richesse de l'un dpend de la
prosprit de l'autre. Mais pour que de son ct le censitaire n'ait pas
la tentation de laisser ses terres incultes, il doit, tant qu'il les
occupe, payer au seigneur une lgre redevance annuelle.

Les obligations imposes par la loi au seigneur taient rigoureusement
observes. S'il refusait ou ngligeait de concder ses terres,
l'intendant tait autoris  le faire d'office, par un arrt dont
l'expdition devenait un titre de proprit pour le censitaire. Un arrt
de 1711 va mme plus loin: il ordonne la confiscation des seigneuries
dont les terres ne seraient pas concdes dans l'espace de deux
annes[14].

     [Note 14: Voy. TURCOTTE, _le Canada sous l'Union_, t. II,
     p. 245. Qubec, 1871, 2 vol. in-18.]

La construction du moulin banal tait un devoir tout aussi strictement
exig; et si le seigneur oubliait de s'y conformer, il s'exposait,
d'aprs un dit de 1686,  voir son droit de banalit teint au bout
d'une anne[15].

     [Note 15: Arrt du 4 juin 1686: Le Roi tant en son
     conseil, ayant t inform que la plupart des seigneurs qui
     possdent des fiefs dans son pays de la Nouvelle-France
     ngligent de btir des moulins banaux ncessaires pour la
     subsistance des habitants dudit pays, et voulant pourvoir 
     un dfaut si prjudiciable  l'entretien de la colonie, Sa
     Majest tant en son conseil, a ordonn et ordonne que tous
     les seigneurs qui possdent des fiefs dans l'tendue dudit
     pays de la Nouvelle-France seront tenus d'y faire construire
     des moulins banaux dans le temps d'une anne aprs la
     publication du prsent arrt; et ledit temps pass faute par
     eux d'y avoir satisfait, permet Sa Majest  tous
     particuliers de quelque qualit et condition qu'ils soient,
     de btir lesdits moulins leur en attribuant  cette fin le
     droit de banalit, faisant dfense  toute personne de les y
     troubler. (Cit par LAREAU, _Histoire du droit canadien_, t.
     I, p. 191. Montral, 1889, 2 vol. in-8.)]

Le seigneur canadien tait loin de jouir de privilges exorbitants. La
somme de ses devoirs tait au moins quivalente  celle de ses droits.
Pour tirer parti de son domaine, il tait ncessaire qu'il y rsidt
lui-mme et en cultivt pour son compte une portion; il n'tait pas
assur d'arriver  la richesse, et les rapports des gouverneurs nous
montrent plusieurs familles de seigneurs canadiens,--mme parmi celles
qui appartenaient  la noblesse,--obliges de prendre part elles-mmes
au travail des champs: Je dois rendre compte  Monseigneur, crivait au
ministre le gouverneur M. de Denonville, en 1686, de l'extrme pauvret
de plusieurs familles... toutes nobles ou vivant comme telles. La
famille de M. de Saint-Ours est  la tte. Il est bon gentilhomme du
Dauphin (parent du marchal d'Estrade) charg d'une femme et de dix
enfants. Le pre et la mre me paroissent dans un vritable dsespoir de
leur pauvret. Cependant les enfants ne s'pargnent pas car j'ai vu deux
grandes filles couper les bls et tenir la charrue.

M. de Denonville nommait encore les Linctot, les d'Ailleboust[16], les
Dugu, les Boucher, les Chambly, les d'Arpentigny, les Tilly.

     [Note 16: Les d'Ailleboust, dont il est question, taient
     les enfants de Louis d'Ailleboust, qui avait t gouverneur
     du Canada de 1628  1651. Sa famille tait originaire
     d'Allemagne. Venu en France, son grand-pre avait t anobli
     comme premier mdecin du Roi.]

Au dbut de la colonisation, la proprit seigneuriale garda au Canada
les formes et la procdure un peu archaque qu'elle n'avait mme plus en
France. Qu'on en juge par ce procs-verbal rdig le 30 juillet 1646 
propos d'une contestation entre le sieur Giffard, seigneur de Beauport,
et l'un de ses censitaires, Jean Guyon: Ledit Guyon s'est transport en
la maison seigneuriale de Beauport et  la principale porte et entre de
ladite maison; o tant ledit Guyon aurait frapp et seroit survenu
Franois Boull, fermier dudit seigneur de Beauport, auquel ledit Guyon
auroit demand si le seigneur de Beauport toit en sa dite maison
seigneuriale de Beauport, ou personne pour lui ayant charge de recevoir
les vassaux  foi et hommage... Aprs sa rponse et  la principale
porte, ledit Guyon, s'est mis  _genouil_ en terre nud teste, _sans
espe ni esperons_, et a dit trois fois en ces mots: Monsieur de
Beauport, monsieur de Beauport, monsieur de Beauport, je vous fais et
porte la foy et hommage que je suis tenu de vous faire et porter, 
cause de mon fief du _Buisson_ duquel je suis homme de foy, relevant de
votre seigneurie de Beauport, laquelle m'appartient au moyen du contrat
que nous avons pass ensemble par devant Roussel  Mortagne le 14e jour
de mars mil six cent trente-quatre, vous dclarant que je vous offre
payer les droits seigneuraux et fodaux quand dus seront, vous requrant
me recevoir  la dite foy et hommage[17]. Le rsultat pratique de cette
pompeuse procdure est la promesse, faite par le censitaire  la fin du
procs-verbal, d'acquitter les droits qu'il avait sans doute omis de
payer jusqu'alors. Dtour bien long et bien curieux pour en arriver l;
curieux surtout lorsque, sous la pompe des qualifications, l'on
reconnat les personnages: le seigneur de Beauport un chirurgien de
province, son manoir une ferme, son vassal, Jean Guyon, un maon du
Perche, qui et t bien embarrass sans doute de se prsenter autrement
que _sans espe ni esperons_ devant la porte de son seigneur.

     [Note 17: DE LA SICOTIRE, _l'migration percheronne au
     Canada_. Alenon, 1887, broch. in-8.]

Ces formes vieillies ne furent gure appliques au Canada et cet exemple
curieux est peut-tre le seul que l'on cite. Il en est de mme pour un
droit qui, en Europe, avait t attach  la proprit fodale: le droit
de justice. Il avait dj  peu prs disparu en France au dix-septime
sicle. Au Canada il demeura en fait lettre morte. Ce n'est qu'en 1714,
il est vrai, qu'un dit dfendit d'accorder des seigneuries en
justice, mais jusque-l, comme pour entretenir des tribunaux, les
seigneurs auraient t obligs d'en supporter tous les frais, ils se
gardrent d'user du droit onreux qui leur tait laiss, et
l'administration judiciaire tout entire demeura aux magistrats du Roi.

La vrit historique, affirme l'historien canadien Garneau, nous oblige
 dire que cette juridiction, dans le trs petit nombre de lieux o elle
a t exerce, ne parat avoir fait natre aucun abus srieux, car elle
n'a laiss, ni dans l'esprit des habitants, ni dans la tradition, aucun
de ces souvenirs haineux qui rappellent une ancienne tyrannie[18].

     [Note 18: GARNEAU, _Histoire du Canada_, t. I, p. 182.]

Ainsi les concessions seigneuriales, loin d'tre un abus, une entrave 
la colonisation, comme l'ont prtendu certains historiens amricains,
furent au contraire trs favorables au peuplement et  la mise en valeur
des colonies; elles favorisaient l'migration parmi la classe aise et
encourageaient la culture des terres.

Le systme colonial de Colbert fut en somme judicieux et habile. Il eut
cependant un dfaut, et ce dfaut devait faire la faiblesse de l'oeuvre
tout entire et devenir une des causes de sa ruine: l'excs de
centralisation!

Tandis que les colonies anglaises jouissaient d'une libert locale qui
laissait toute latitude  leur initiative et facilita leur merveilleux
dveloppement, les colonies franaises demeurrent toujours soumise 
une troite sujtion envers leur mtropole. Rglements, ordonnances,
tout arrivait de France, et c'est du ministre que la colonie tait
gouverne. Jamais il ne fut permis aux colons de prendre la moindre part
 l'administration de leur propre pays, mme dans les affaires qui ne
touchaient qu'aux intrts locaux.

Non seulement les habitants taient tenus en tutelle, mais le gouverneur
gnral lui-mme n'tait pas libre de gouverner  sa guise; c'est 
Paris qu'il devait prendre le mot d'ordre, et lorsqu'en 1672 le comte de
Frontenac voulut essayer de consulter les Canadiens sur leurs intrts,
et runit une assemble qu'il nomma avec un peu d'emphase les _tats
gnraux_ de la colonie, il s'attira, de la part du ministre, une assez
svre rprimande: Il est bon d'observer, lui mandait celui-ci, que
comme vous devez toujours suivre dans le gouvernement de ce pays-l les
formes qui se pratiquent ici, et que nos rois ont estim du bien de leur
service, depuis longtemps, de ne pas assembler les tats gnraux de
leur royaume, pour, peut-tre, anantir cette forme ancienne, vous ne
devez aussi donner que trs rarement, pour mieux dire _jamais_, cette
forme au corps des habitants du dit pays[19].

     [Note 19: Lettres et instructions de Colbert (30 juin
     1673) au comte de Frontenac. (_Correspondance de Colbert_, 2e
     part., t. III, p. 558.)]

Ainsi, pas d'assembles gnrales; celles-l,  la rigueur, les
Canadiens pouvaient s'en passer, mais ce qui est plus grave, c'est que
les assembles locales elles-mmes furent interdites, et les intrts
municipaux confis  l'administration, sans que les habitants eussent
aucune part au rglement de questions qui les touchaient de si prs. La
nomination mme d'un syndic, choisi pour transmettre au gouvernement
leurs voeux et leurs rclamations, est rigoureusement prohibe. Dans la
dpche cite plus haut Colbert ajoute: Il faudra mme, avec un peu de
temps, et lorsque la colonie sera devenue plus forte qu'elle n'est,
supprimer insensiblement le syndic qui prsente des requtes au nom de
tous les habitants, il est bon que chacun parle pour soi et que personne
ne parle pour tous[20].

     [Note 20: MIGNAULT, _Manuel de droit parlementaire_, p.
     35. Montral, 1889, in-12.

     L'lection des syndics demeura--tant qu'elle eut lieu--si
     subordonne au pouvoir, qu'elle ne devait pas pourtant tre
     considre comme bien dangereuse. En 1664, lors de l'lection
     d'un syndic de Qubec, le gouverneur, M. de Mzy, _choisit_
     lui-mme les lecteurs, et ne convoqua _par billet_ que les
     personnes non suspectes. (GARNEAU, t. I, p. 179.)]

Quand, en 1721, pour les besoins de l'organisation religieuse, les
habitations rpandues sur les deux rives du Saint-Laurent, entre
Montral et Qubec, furent rparties en paroisses par le gouverneur,
marquis de Vaudreuil, et l'intendant Bgon, l'administration de ces
paroisses fut confie non aux paroissiens, mais au conseil suprieur de
la colonie. Les officiers qui, dans chacune d'elles, taient chargs
d'excuter les dcisions de ce conseil, dpendaient eux-mmes d'une
faon plus ou moins directe de l'administration; c'taient le cur, le
seigneur et le capitaine de la milice.

Aussi dans quel tat d'inexprience la conqute anglaise trouva les
colons franais! Ils taient incapables de conduire eux-mmes leurs
propres affaires et les conqurants ne pouvaient revenir de leur
tonnement! L'erreur de ceux qui gouvernrent la Nouvelle-France, dit
l'historien amricain Parkmann, ne fut pas d'exercer leur autorit, mais
de l'exercer trop, et au lieu d'apprendre  l'enfant  marcher seul, de
le tenir perptuellement en lisires, le rendant de plus en plus
dpendant, de moins en moins apte  la libert[21].

Cet tat d'enfance dans lequel le rgime franais avait tenu les
Canadiens au point de vue politique, devint plus tard un grief contre
eux. Dans le rapport qu'il rdigea  la suite de l'insurrection de 1837,
lord Durham les dclara inhabiles au gouvernement reprsentatif, et
indignes d'en profiter. Le leur avoir accord, disait-il, tait une
faute, et la seule cause de l'insurrection tait que ces hommes, qui
n'taient pas mme initis au gouvernement d'une paroisse, avaient tout
d'un coup t mis en mesure d'agir par leurs votes sur les destines
d'un tat[22].

     [Note 21: Cit par BOURINOT, _Local government in
     Canada_.]

     [Note 22: _Ibid._]



CHAPITRE III

PERTE DE LA COLONIE.

La sollicitude gouvernementale pour le Canada ne survcut pas au crdit
de Colbert.

Elle ne dura gure que dix ans, de 1664  1675, mais cette courte
priode fut pleine de rsultats fconds puisqu'elle vit doubler la
population, qui s'leva du chiffre de 3,400[23]  celui de 7,800 mes.

     [Note 23: Recensements de 1666 et de 1675, aux Archives
     des colonies, cits par M. Rameau.]

Du jour o Louvois commena  gagner dans l'esprit du Roi l'influence
qu'y perdait Colbert, o l'organisateur de la marine dut s'effacer
devant l'organisateur de l'arme, la politique d'expansion coloniale fut
mise en oubli; les ides de guerre continentale et de conqutes
europennes prvalurent, et le monarque, dtournant les yeux des
colonies auxquelles un effort de plus aurait peut-tre assur la
prpondrance sur toutes celles des autres nations, se laissa entraner
dans des guerres glorieuses au dbut, mais qui devaient se terminer par
de douloureux revers.

Ds lors, le Canada fut un peu dlaiss. Il avait perdu d'ailleurs son
grand administrateur. L'agent si dvou de Colbert, l'intendant Talon,
avait t remplac par des successeurs, pleins de zle comme lui, mais
d'un gnie d'organisation moins puissant; aprs lui on peut considrer
comme termine la priode de cration de la colonie.

Les encouragements officiels  l'immigration cessrent entirement. On
ne vit plus ces grands convois faisant voile vers l'Amrique, tout
chargs, pour ces terres vierges, de populations nouvelles, pleines
d'nergie et d'esprance. La colonie n'eut plus  compter pour
s'accrotre que sur sa propre vigueur, sur quelques immigrations
individuelles et sur les _engags_.

L'impulsion donne par Colbert avait toutefois t si forte que, mme
ainsi livre  elle-mme, ses progrs furent encore considrables.
Malgr les guerres perptuelles et quelquefois malheureuses qui
marqurent la fin du rgne de Louis XIV, la population canadienne
s'levait en 1713  18,000 mes; et le recensement de 1739, le dernier
qui fut fait sous la domination franaise, nous la montre atteignant le
chiffre de 42,000!

Ce n'est pas que le gouvernement se dsintresst entirement de la
colonie. Il consacrait mme chaque anne d'assez fortes sommes  son
entretien; mais ses efforts n'taient pas toujours dirigs de la faon
la plus judicieuse et la plus prvoyante. On ngligeait l'essentiel pour
ne prter d'attention qu' l'accessoire; on pensait  construire des
forteresses et l'on oubliait la population: De 1730  1740, on consacra
chaque anne 1,700,000 livres aux fortifications de Qubec, et les
autres dpenses n'taient alors que de 400,000 livres par an[24]... et
pourtant il tait bien facile de juger qu'une citadelle en un pays
dpeupl est une dfense illusoire, tandis qu'une population nombreuse
peut au besoin se passer de forteresse pour repousser l'ennemi[25].

     [Note 24: M. Rameau a tir ces chiffres de la
     _Statistique des deux Canadas_, par Isidore LEBRUN, 1835,
     in-8.]

     [Note 25: RAMEAU, 2e part., p. 76.]

On sait ce que valut pour la dfense cette coteuse forteresse de
Qubec:  peine investie elle dut se rendre. N'en fut-il pas de mme de
Louisbourg, autre forteresse construite, elle aussi,  grands frais dans
l'le du Cap-Breton,  l'embouchure du Saint-Laurent, pour servir,
pensait-on, de rempart  toutes nos possessions d'Amrique! Que de
milliers de vaillants migrants, source fconde de progrs, aurait-on pu
aider  s'tablir avec les millions enfouis dans ces murailles inutiles!

Ce n'est pas, pourtant, que les gouverneurs ne donnassent de bons avis.
Quelques-uns d'entre eux conurent des plans vraiment grandioses et les
exposrent d'une faon claire et pratique; mais les bureaux du
ministre, qui n'avaient plus un Colbert  leur tte, ne surent ni
reconnatre la grandeur de ces desseins ni les adopter. C'est dans les
cartons des archives qu'on peut retrouver aujourd'hui d'admirables
projets dont l'excution nous et assur peut-tre la possession sans
partage du continent nord-amricain.

Dans un de ces mmoires rests sans rponse, M. de la Galissonnire,
gouverneur du Canada de 1745  1749, signale au ministre la richesse
merveilleuse de cette immense valle du Mississipi, dcouverte par
Joliet et La Salle. Quelques postes militaires y avaient t tablis;
mais la Galissonnire voulait davantage. Pour donner  la civilisation
franaise ces fertiles et vastes territoires, c'est toute une population
d'agriculteurs qu'il lui fallait. Il tait temps encore. Faire pour la
valle du Mississipi ce que Colbert avait fait pour celle du
Saint-Laurent: quelques convois de colons, une propagande intelligemment
exerce, et ces contres qui comptent parmi les plus fertiles, les plus
belles et les plus douces de l'univers, taient dfinitivement
franaises. Aucune dpense en France, disait la Galissonnire,
pouvait-elle galer l'utilit de cette entreprise?

Mais le ministre avait d'autres vues et prfrait les forteresses. Le
projet fut oubli dans les bureaux, et ces immenses rgions, dcouvertes
par nous, appartiennent aujourd'hui, peut-tre pour toujours,  la race
et  la civilisation anglaises.

Tandis que notre colonie, nglige par la mtropole, ne devait
l'accroissement de sa population qu' la force des choses et 
l'impulsion acquise, les colonies anglaises, ses voisines, plus libres
et rgies par une plus habile politique, bnficiant aussi, il faut le
dire, d'heureuses circonstances, voyaient leur population s'accrotre
dans des proportions formidables; si bien que lorsqu'en 1755 clata la
guerre entre la France et l'Angleterre,  plus d'un million et demi de
colons anglais, le Canada n'avait  opposer qu'environ 60,000 habitants
franais! C'est dans cette situation que nous surprit la guerre, ou
plutt ce fut l la cause mme de la guerre.

Les Amricains, fait fort justement remarquer M. Rameau, s'tonnaient,
non sans quelque raison, de voir les riches pays de la valle de l'Ohio
ferms pour eux, colons industrieux et laborieux, tandis que leurs
matres ngligents les laissaient incultes et dserts[26].

     [Note 26: RAMEAU, _Acadiens et Canadiens_, 2e part.]

A cette multitude qui se sentait  l'troit chez elle, nous n'avions 
opposer qu'une population dont le chiffre total n'atteignait pas, en y
comprenant les femmes, les enfants et les vieillards, _celui des
soldats_ que nos adversaires pouvaient, sur leur propre territoire,
mettre sur pied pour nous combattre.

Et cependant telle tait la vigueur des Canadiens, que durant trois
annes ils surent rsister  des forces si crasantes, et leur infliger
de sanglantes dfaites.

En 1755, ce sont les 2,500 hommes du gnral Braddock battus par 300
Canadiens; c'est, l'anne suivante, la prise du fort Oswego sur le lac
Ontario, et celle du fort William-Henri sur le lac Georges. En 1758,
c'est Montcalm, le commandant en chef des troupes franaises en
Amrique, battant  Carillon une arme anglaise cinq fois plus forte que
la sienne.

Mais nos triomphes mmes nous affaiblissaient. Montcalm ne recevait pas
de secours, et tandis que l'Angleterre, pour cette conqute  laquelle
elle s'acharnait, prodiguait l'or et les hommes, tandis qu'au dire de
lord Chesterfield elle dpensait 80 millions de livres sterling (deux
milliards de francs), qu'elle rassemblait en Amrique, pour la campagne
de 1759, une force arme de plus de 50,000 hommes, pendant ce temps, la
France, oubliant ses intrts les plus chers, n'envoyait au Canada qu'un
nombre drisoire de soldats[27].

     [Note 27: Quatre mille hommes pendant toute la dure de
     la guerre. (Voy. DUSSIEUX, _le Canada sous la domination
     franaise_.)]

D'o venait cet oubli? Quelle tait la cause de cet aveuglement? N'y
avait-il donc personne en France, personne dans le gouvernement, qui
comprt que ce continent, pour la conqute duquel nos ennemis faisaient
tant de sacrifices, pouvait en mriter quelques-uns pour tre dfendu?
Pourquoi, alors que toutes nos forces, tout notre argent, toute notre
nergie, n'eussent pas t de trop pour la dfense de nos droits, de
notre influence, de notre souverainet sur le continent amricain (car
c'est bien du continent tout entier, non du Canada seulement qu'il
s'agissait), pourquoi nous laissions-nous entraner  gaspiller, en
Europe, nos ressources et nos forces dans une guerre continentale
engage sans ncessit?

De cette guerre europenne si contraire  nos intrts, et de l'alliance
avec l'Autriche; qui en fut la cause, on a accus Louis XV, ses
ministres et surtout sa favorite. S'ils furent coupables, ils ne le
furent pas seuls: la France tout entire fut leur complice. Cette faute
politique, qui devait tre si dsastreuse par ses rsultats, est
imputable  l'opinion publique qui rgnait dans le pays, 
l'indiffrence pour l'Amrique,  l'enthousiasme pour les conqutes en
Europe. Aveugles sur l'avenir, les Franais du dix-huitime sicle
semblaient, en dehors de Paris, de la France et de l'Europe, ignorer
l'existence du monde. Une province sur leurs frontires leur semblait
plus grande et plus importante qu'un continent sur l'autre hmisphre;
c'est de cette erreur, de cette ignorance mme que vint l'oubli des
grands intrts franais dans le monde. L fut le vice, l fut la faute.

Quelle impardonnable indiffrence de l'opinion[28] pour cette guerre
d'Amrique, dans laquelle nos hroques troupes et les valeureuses
milices canadiennes combattaient un contre dix et faisaient des prodiges
de valeur! A M. de Bougainville, charg par le gouverneur d'aller
rclamer des secours, le ministre de la marine, Berryer, rpondait
brusquement: Monsieur, quand la maison est en feu on ne s'occupe pas
des curies.--On ne dira pas, monseigneur, rpondit finement et
tristement Bougainville, on ne dira pas que vous parlez en cheval.

     [Note 28: Voy. ci-dessous, chap. XXVII.]

Sans secours, sans troupes, comment rsister encore? Les dpches de
Montcalm trahissent son dsespoir. Monseigneur, crit-il au ministre le
1er septembre 1758, la situation de la Nouvelle-France est des plus
critiques.--Les Anglais runissent, avec les troupes de leurs colonies,
mieux de 50,000 hommes;... qu'opposer  cela? huit bataillons qui font
3,200 hommes!

Aussi de quelle lassitude est accabl le vaillant gnral qui sent
l'inutilit de ses efforts! quelle mlancolie dans ses lettres  sa
famille! Il crit  sa femme: Je soupire aprs la paix et toi;
aimez-moi tous... quand reverrai-je mon Candiac[29]!... Candiac,
c'tait son lieu natal, le chteau o il avait pass son enfance; il ne
devait revoir ni Candiac ni les siens!

     [Note 29: Ch. DE BONNECHOSE, _Montcalm et le Canada
     franais_. Paris, 1888, in-8.]

Dans l't de 1759 une flotte anglaise formidable parat devant Qubec:
22 vaisseaux de ligne, 30 frgates, portant 10,000 hommes de troupes,
couvrant le fleuve de leurs voiles. Un gnral de trente-deux ans, avide
de gloire, impatient de se signaler, James Wolfe, commande cette
nombreuse arme.

Impuissante ardeur! Malgr le petit nombre des Franais, la cte est
bien garde, et, pendant plusieurs mois, la flotte anglaise reste
stationnaire dans le fleuve, Wolfe ne peut parvenir  oprer un
dbarquement. Le dsespoir commenait  gagner les Anglais et leur jeune
gnral lui-mme; l'hiver approchant allait enfermer le fleuve dans son
paisse muraille de glace. Bientt la flotte entire devrait fuir ce
formidable emprisonnement; dj les Canadiens et Montcalm entrevoyaient
leur dlivrance, lorsque, par une sombre nuit d'automne, Wolfe, trompant
la vigilance d'un poste franais, put enfin,  la faveur des tnbres,
dbarquer ses troupes dans une anse solitaire,  quelque distance
au-dessus de Qubec. Le soleil levant montra, aux yeux surpris et
dsols des habitants, l'ennemi rang en bataille devant la ville, dans
une plaine dite la plaine d'Abraham, du nom du premier colon qui l'avait
cultive.

Le nombre tait ingal; la bataille s'engagea sanglante, et, dans la
fureur de la lutte, les deux gnraux ennemis--deux hros--trouvrent la
mort. Dj Montcalm, bless mortellement, avait t ramen dans Qubec,
quand Wolfe fut lui-mme frapp.

Ils fuient! s'crie prs de lui un soldat anglais.--Qui? demande-t-il
avec anxit.--Les Franais!--Je meurs heureux, murmure-t-il, et il
expire.

Montcalm eut, lui aussi, le bonheur de mourir avant l'entre des Anglais
dans cette ville qu'il avait hroquement dfendue.

L'un des gouverneurs anglais, lord Dalhousie, a voulu, en 1827, rendre
un hommage commun aux deux chevaleresques ennemis, morts d'une mme mort
glorieuse pour deux causes rivales. Sur un monument qui se dresse
au-dessus de la splendide terrasse de Qubec, il a runi leurs deux noms
accompagns de cette inscription souvent cite:

            Mortem virtus
        Communem famam historia
        Monumentum posteritas dedit.

Les gnraux ne mritent pas seuls l'admiration de la postrit:
n'oublions pas de rendre hommage aux vaillantes troupes qui, dans les
plaines d'Abraham et dans les champs du Canada, combattaient pour la
France. C'taient, avec les braves milices canadiennes, les rgiments de
Royal-Roussillon, Languedoc, la Reine, Artois, Guienne, La Sarre, Barn
et Berry.

Aprs la bataille, la forteresse de Qubec, incapable de rsister, dut
se rendre sans sige, et le chevalier de Lvis, rassemblant les dbris
des troupes, battit en retraite sur Montral o il hiverna. Ds le
printemps de 1760, par une tmrit inoue, reprenant la campagne, il
osa encore tenter la dlivrance de Qubec et vint gagner une dernire
victoire dans cette plaine d'Abraham thtre de notre dsastre. Le
retour de la flotte anglaise, ds la fonte des glaces, le fora de
nouveau  la retraite. Qubec tait dfinitivement perdu! Le 8 septembre
1760, le gouverneur de la colonie, le marquis de Vaudreuil, signait
enfin  Montral la capitulation qui livrait aux troupes anglaises le
pays tout entier.

Trois ans plus tard, la paix tait conclue entre la France et
l'Angleterre, et le funeste trait de Paris cdait pour toujours aux
Anglais le Canada et tous les territoires que nous possdions sur le
continent.

Le jour o le ministre franais Choiseul obtint la signature du
plnipotentiaire britannique, il s'cria, dit-on, de l'air satisfait
d'un homme qui remporte un succs: Enfin nous les tenons![30] Ce fut
toute l'oraison funbre d'une colonie pour la conqute de laquelle
l'Angleterre avait sacrifi tant de sang et tant de millions! Cette
Nouvelle-France qu'avaient rve nos grands hommes d'tat, que Franois
1er avait fait dcouvrir, que Henri IV avait commence, Richelieu
augmente, Colbert parfaite et Louis XV perdue, qu'allait-elle devenir?
tait-elle morte, vivrait-elle?

     [Note 30: DUSSIEUX, _le Canada sous la domination
     franaise_.]



CHAPITRE IV

L'ANGLETERRE S'ATTACHE LES CANADIENS.
LA FRANCE LES OUBLIE (1763-1778).

Enfin, le Roi dormira tranquille! s'cria, dit-on, Mme de Pompadour en
apprenant la signature du dsastreux trait!

Le trait de Paris tait pourtant l'chec le plus grave qu'et, depuis
quatre sicles, subi la monarchie franaise. Depuis le trait de
Bretigny, aucune convention aussi humiliante n'avait t signe. Et
comme alors; c'tait le mme ennemi que nous trouvions devant nous. Mais
dans quelles diffrentes conditions!

Au quatorzime sicle, la lutte entre les rois de France et d'Angleterre
tait une lutte dynastique bien plus qu'une lutte de race; la guerre
tait une guerre civile entre deux nations de mme origine. Les rois
anglais, les barons et chevaliers qui les suivaient, les hommes d'armes
qui composaient leur arme, taient des Normands, tous de mme sang, de
mme langue[31], de mme religion que les sujets des rois de France et
que les rois de France eux-mmes; ceux-ci eussent-ils succomb dans la
lutte engage entre ces deux fractions d'un mme peuple, la dynastie
franaise et t change peut-tre, mais non la nationalit des
Franais.

     [Note 31: Ce n'est qu'au commencement du quinzime sicle
     que le franais a cess d'tre la langue exclusive de la
     noblesse anglaise et que cette classe a commenc  adopter le
     langage qui n'tait jusqu'alors que celui du peuple, la
     langue anglaise actuelle.]

Il en tait bien autrement de l'chec inflig par l'Angleterre  la
France au dix-septime sicle. La communaut d'origine tait oublie
depuis longtemps. L'ancienne noblesse normande avait disparu, absorbe
dans la nation anglo-saxonne. La langue franaise tait remplace par un
langage nouveau. La religion elle-mme--un des liens les plus forts
entre les hommes quand elle les unit, mais aussi une des plus violentes
causes de haine et de guerres quand elle les divise--tait devenue une
barrire de plus entre les deux peuples.

La dynastie d'Angleterre n'tait plus de souche franaise. Une maison
allemande occupait le trne de Guillaume le Conqurant et de Henri
Plantagenet. Rien de commun ne subsistait entre les deux peuples. La
lutte qui venait de se terminer n'tait plus une lutte de frres
ennemis, c'tait bien le combat acharn entre deux races qui se
disputent l'empire du monde; et dans cette lutte, la France venait
d'avoir le dessous!

On est coeur et triste  la fois de voir avec quelle indiffrence cette
honteuse paix fut accepte en France. Pas un cri d'indignation; pas un
regret pour un monde perdu! Devant un tel aveuglement, devant un tel
abaissement des caractres, on ne peut que regarder d'un oeil de
douloureuse piti cette malheureuse poque de notre histoire, et
partager l'opinion que le marquis de Mirabeau, pre du clbre tribun,
exprimait sur ses contemporains: Ce royaume est bien mal, disait-il un
jour, il n'y a plus de sentiments nergiques, ni d'argent pour les
suppler.[32]

     [Note 32: La scne se passait chez le docteur Quesnay. Un
     des interlocuteurs, M. de la Rivire, ajouta: Il ne peut
     tre rgnr que par une conqute, comme la Chine, ou par
     quelque grand bouleversement intrieur. Mais malheur  ceux
     qui s'y trouveront. Le peuple franais n'y va pas de main
     morte. (_Mmoires de Mme du Hausset_, collection Barrire,
     p. 128.)]

Le trait de Paris consacrait la prpondrance crasante des Anglais en
Amrique. Qu'allaient devenir ces 70,000 Canadiens-Franais que nous y
abandonnions avec si peu de regrets? Leur nationalit, leur langue, leur
religion, allaient subir de terribles assauts; sauraient-ils les
dfendre?

Tout paraissait conspirer contre ce petit peuple; aucun obstacle ne
semblait s'opposer aux projets de ses ennemis. Pauvre, peu nombreux,
sans direction, que pourrait-il donc contre une nation puissante,
hardie, riche, nombreuse, et chez qui le prestige de la victoire sur une
rivale, jusqu'alors considre comme la premire puissance de l'Europe,
justifiait un incommensurable orgueil?

Tous les chefs naturels des Canadiens semblaient les avoir abandonns;
tous avaient regagn la France. Il n'en restait qu'un, mais c'tait le
plus puissant, le clerg!

Les services que, depuis les dbuts de la colonie, le clerg rendait au
peuple, avaient mrit sa confiance: explorations, dcouvertes,
missions, enseignement, hpitaux, colonisation, il avait tout entrepris,
tout dirig. Des plus illustres familles franaises taient sortis ses
prlats; des Montmorency, des Saint-Vallier, des Mornay avaient occup
le sige piscopal de Qubec. Il avait fourni de hardis voyageurs:
Marquette et Hennepin au Mississipi; Druillettes et d'Ablon au lac
Saint-Jean; Albanel  la baie d'Hudson.

Il avait eu ses colonisateurs: les Sulpiciens avaient dfrich et mis en
culture l'le de Montral.

Il avait eu ses martyrs, les Pres Jogues, Daniel, de Brbeuf,
Lallemand, torturs par les cruels ennemis des Franais, les sauvages
Iroquois.

Le clerg avait eu tant de part  la cration de la colonie, qu'en
parcourant les premires annales canadiennes, il semble qu'on lise une
page de l'histoire de l'glise plutt qu'une page de l'histoire de
France. C'est avec la force d'influence qui lui tait due pour tant de
services que le clerg prit en 1763 la direction de la petite nation que
nous venions d'abandonner. C'est lui qui mena, avec une vigueur dont
nous devons lui savoir gr, la lutte nationale. Pour lui, la nationalit
et la langue anglaises ne faisaient qu'un avec le protestantisme; il
travailla avec acharnement  conserver les Canadiens  la nationalit
franaise et au catholicisme, et c'est  ce puissant adversaire que
vint, avec tonnement, se heurter la volont du vainqueur.

C'est presque comme un crime que la loi anglaise, au dix-huitime
sicle, considrait l'exercice du catholicisme. Au Canada, malgr les
stipulations du trait de cession, la tolrance religieuse ne fut pas
plus grande que dans la mtropole. Le clerg fut en butte, sinon 
toutes les perscutions, du moins  toutes les vexations, et des
adresses venues de Londres sollicitaient les gouverneurs d'ensevelir le
papisme sous ses propres ruines. L'une d'elles, entre autres, labore
par une Universit anglaise, proposait, pour y arriver, les tranges
moyens que voici: Ne parler jamais contre le papisme en public, mais le
miner sourdement; engager les jeunes filles  pouser des protestants;
ne point discuter avec les gens d'glise, et se dfier des Jsuites et
des Sulpiciens; ne pas exiger actuellement le serment d'allgeance;
rduire l'vque  l'indigence; fomenter la division entre lui et ses
prtres; exclure les Europens de l'piscopat, ainsi que les habitants
du pays qui ont du mrite et qui peuvent maintenir les anciennes ides.
Si l'on conserve un collge, en exclure les Jsuites et les Sulpiciens,
les Europens et ceux qui ont tudi sous eux, afin que, priv de tout
secours tranger, le papisme s'ensevelisse sous ses propres ruines.
Rendre ridicules les crmonies religieuses qui frappent les
imaginations; empcher les catchismes; paratre faire grand cas de ceux
qui ne donneront aucune instruction au peuple; les entraner au
plaisir, les dgoter d'entendre les confessions, louer les curs
luxueux, leur table, leurs quipages, leurs divertissements, excuser
leur intemprance; les porter  violer le clibat qui en impose aux
simples, etc.[33].

Au point de vue civil les Canadiens n'taient pas mieux traits qu'au
point de vue religieux. Toute fonction publique leur tait ferme, d'une
faon absolue, par la ncessit du fameux serment du _test_ exig par la
loi, et que leur foi leur interdisait de prter comme impliquant une
apostasie des plus sacres de leurs croyances. Dans ce pays qui, au
moment de la conqute, tait exclusivement franais, pas un
fonctionnaire petit ou grand, pas un juge n'tait Franais! O donc les
prenait-on puisque les Franais formaient toute la population? Il
fallait, au regret et  la honte des gouverneurs eux-mmes, prendre les
magistrats et les jurs parmi quatre cent cinquante Anglais immigrs,
commerants, artisans et fermiers, mprisables principalement par leur
ignorance[34].

     [Note 33: GARNEAU, t. II, p. 404.]

     [Note 34: Lettre du gnral Murray. (GARNEAU, t. II, p.
     402.)]

Telle est l'humiliante domination  laquelle taient soumis les
Canadiens. Elle aurait pu durer longtemps encore, mais heureusement pour
eux, un grand vnement se prparait en Amrique qui allait changer leur
sort.

Un vent de rvolte soufflait sur les colonies anglaises. Le
gouvernement de Londres voyait l'orage qui s'amoncelait  l'horizon,
l'inquitude le gagnait, partout il cherchait un appui contre le danger.
Il espra le trouver dans les Canadiens eux-mmes, et depuis longtemps
des hommes clairs lui conseillaient cette sage politique: S'il est un
moyen, disait un mmoire rest aux archives anglaises, d'empcher, ou du
moins d'loigner la rvolution des colonies d'Amrique, ce ne peut tre
que de favoriser tout ce qui peut entretenir une diversit d'opinions,
de langue, de moeurs et d'intrts, entre le Canada et la
Nouvelle-Angleterre[35].

     [Note 35: GARNEAU, t. I, p. XXI.]

Cdant  ces habiles conseils, l'Angleterre, contre ses anciens sujets
prts  prendre les armes, voulut, par d'habiles concessions, s'assurer
la fidlit des nouveaux. L'acte de Qubec, vot par le parlement
britannique en 1774, rendit aux Canadiens l'usage des lois franaises,
et leur ouvrit l'accs des fonctions publiques en les dispensant du
serment du _test_; il les fit sortir en un mot de cette triste situation
de vaincus dans laquelle ils avaient t tenus jusque-l, et leur fit
acqurir vritablement le titre et les droits de citoyens anglais.

Ces sages concessions arrivaient  point nomm. Le 26 octobre de cette
mme anne, les treize colonies anglaises se runissaient en congrs 
Philadelphie, et l'anne suivante la guerre clatait, bientt suivie de
la dclaration d'indpendance.

Le Congrs des colonies rvoltes eut beau, ds lors, s'efforcer
d'entraner les Canadiens dans sa rbellion, il eut beau leur faire
parvenir les proclamations les plus pathtiques, l'loquence de ses
manifestes demeura sans effet; l'acte de Qubec avait gagn les
Canadiens  la cause anglaise.

Ces prtendus allis offrant si bruyamment leur amiti, qu'taient-ils
d'ailleurs? Les Canadiens ne reconnaissaient-ils pas en eux ces mmes
Bostonais, leurs pires ennemis depuis deux sicles? Parmi ces missaires
de paix, ne voyaient-ils pas venir  eux, la bouche pleine de paroles de
sympathie, ce mme Franklin qui, lors de la guerre de Sept ans, avait
multipli ses efforts pour engager l'Angleterre  porter la guerre dans
leur pays et  l'enlever  la France?

Une seule considration, peut-tre, aurait pu entraner leurs sympathies
en faveur de la nouvelle rpublique, c'est l'alliance que la France fit
avec elle en 1778 en lui accordant l'appui de ses armes.

On s'tonne quelquefois que les Canadiens qui, vingt ans auparavant,
avaient combattu avec tant d'nergie pour demeurer Franais, n'aient
rien fait alors pour le redevenir. Eh bien, c'est encore  notre honte
qu'il faut l'avouer, la faute n'en est pas  eux, mais  nous.

En dclarant la guerre  l'Angleterre, le dsir des hommes d'tat
franais les plus clairs tait de recouvrer le Canada; c'tait l'ide
du ministre des affaires trangres, M. de Vergennes. Un des anciens
hros de la campagne canadienne, le chevalier, devenu le marchal de
Lvis, offrait ses services pour concourir  l'excution du projet. Les
Anglais eux-mmes ne pouvaient croire que la France considrt le Canada
comme dfinitivement perdu. Au lendemain mme de la paix de 1763, ils
prvoyaient, dans un avenir plus ou moins long, l'ventualit d'une
nouvelle guerre, s'imaginant que le premier souci de la France serait de
reconqurir son ancienne colonie: Lorsque je considre, crivait, en
1768, le gouverneur sir Guy Carleton, que la domination du Roi n'est
maintenue qu' l'aide de troupes peu nombreuses, et cela parmi une
population militaire nombreuse, dont les gentilshommes sont tous des
officiers d'exprience, pauvres, sans espoir qu'eux ou leurs descendants
seront admis au service de leur prsent souverain, je ne puis avoir de
doute que la France, _ds qu'elle sera dcide  recommencer la guerre_,
cherchera  reprendre le Canada... Mais si la France commence une guerre
dans l'esprance que les colonies britanniques pousseront les choses aux
extrmits, et qu'elle adopte le projet de les soutenir dans leurs ides
d'indpendance, le Canada deviendra probablement la principale scne sur
laquelle se jouera le sort de l'Amrique[36].

     [Note 36: _Rapport sur les Archives canadiennes._ Ottawa,
     1888.]

Quel ne dut pas tre l'tonnement des Anglais en voyant les vnements
tourner d'une faon si trangre  leurs prvisions, et si contraires 
la vraisemblance! Pouvaient-ils s'imaginer que la France, trouvant
l'occasion de prendre sur une orgueilleuse rivale une clatante
revanche, et de recouvrer en mme temps son empire colonial perdu,
renont  tout cela, pour embrasser une cause qui n'tait pas la
sienne? Pouvaient-ils croire, qu'oubliant l'intrt national pour obir
 une opinion publique fausse par des sophismes, elle ngliget la
dfense de ses propres enfants, pour aller batailler, au nom des grandes
ides de libert, d'indpendance et d'mancipation, en faveur d'hommes
qui, dans le mme temps, consacraient l'esclavage, et, dans le ntre, se
sont battus pour le conserver?

Le comte de Sgur, un de ces jeunes militaires que l'enthousiasme
guerrier porta  demander la faveur d'un emploi dans la guerre
d'Amrique, et qui prit part  la campagne comme colonel en second du
rgiment de Soissonnais, nous donne, dans ses Mmoires, une vivante
peinture de l'trange engouement de la nation franaise en faveur de ses
ennemis d'hier et des ingrats de demain: Ce qu'il y a de plus singulier
et de plus remarquable  l'poque dont je parle, dit-il, c'est que,  la
cour comme  la ville, chez les grands comme chez les bourgeois, parmi
les militaires comme parmi les financiers, au sein d'une vaste
monarchie, sanctuaire antique des privilges nobiliaires,
parlementaires, ecclsiastiques, malgr l'habitude d'une longue
obissance au pouvoir arbitraire, la cause des Amricains insurgs
fixait toutes les attentions et excitait un intrt gnral. De toutes
parts, l'opinion pressait le gouvernement royal de se dclarer pour la
libert rpublicaine, et semblait lui reprocher sa lenteur et sa
timidit.

La cause des Amricains insurgs, voil donc ce qui excitait
l'enthousiasme des Franais! Des intrts de la France elle-mme il
n'tait pas question[37].

     [Note 37: Ce n'tait pas seulement le dsir de gloire,
     la plupart d'entre nous se trouvaient anims par d'autres
     sentiments; l'un, trs raisonnable et trs rflchi, celui de
     bien servir son roi et sa patrie, et de tout sacrifier sans
     regrets pour remplir envers eux son devoir; l'autre, plus
     exalt, un vritable enthousiasme pour la libert
     amricaine! (_Mmoires du comte de Sgur_, collection
     Barrire, p. 165.)]

Saisis par cet entranement fatal, les ministres, en signant le trait
d'alliance avec la rpublique amricaine, osrent accder  cette
trange clause rclame par nos nouveaux amis, _que la France
renoncerait  reprendre le Canada_!

Ainsi, les Canadiens n'avaient pas oubli leur patrie; c'tait elle qui
les oubliait!



CHAPITRE V

DES RIVAUX AUX CANADIENS: LES LOYALISTES
(1778-1791).

Si la rvolution amricaine eut pour les Canadiens d'heureuses
consquences, si elle leur fit accorder par l'Angleterre un traitement
plus juste et une situation plus favorable, elle eut, d'autre part, cet
effet funeste d'amener, sur leur propre sol, des voisins qui devaient
fatalement devenir pour eux des rivaux et mme des ennemis.

Jusqu' la rvolution d'Amrique, pas un Anglais ne s'tait tabli parmi
eux. Seuls, quelques ngociants avaient,  la suite des vainqueurs,
envahi les villes, y avaient form cette petite oligarchie arrogante que
les gouverneurs militaires traitaient avec tant de mpris, et dans
laquelle ils rougissaient d'avoir  choisir des fonctionnaires et des
magistrats.

Les campagnes taient demeures entirement aux Canadiens. Mais la
rvolution refoula sur leur territoire tous ceux des habitants de
l'Amrique anglaise qui voulurent continuer  vivre sous le drapeau
anglais plutt que d'adopter celui de la nouvelle rpublique.

Les loyalistes (c'est le nom qu'on donnait  ces sujets fidles,
presque tous des fonctionnaires ou des officiers) arrivaient en foule.
On estimait leur nombre  10,000 en 1783[38]. Il fallut leur donner des
terres. On les tablit sur plusieurs points encore inoccups, les uns 
l'extrmit de la presqu'le de Gasp, d'autres sur le lac Champlain,
d'autres enfin, et de beaucoup les plus nombreux, dans la grande
presqu'le intrieure forme par les lacs ri et Ontario. Ce sont ces
derniers qui ont cr l une grande province anglaise, nomme d'abord le
Haut-Canada,  cause de sa situation en amont sur le fleuve
Saint-Laurent et sur les lacs d'o il sort, province connue aujourd'hui
sous le nom de province d'Ontario.

     [Note 38: RAMEAU, _Acadiens et Canadiens_, 2e part., p.
     322.]

Les deux nationalits taient dsormais en prsence sur deux territoires
voisins; la lutte allait commencer entre elles. Jusque-l les Canadiens
n'avaient eu affaire qu'au gouvernement et  l'administration anglaise;
ils allaient se trouver face  face avec la population et la race
anglaise elle-mme. L'hostilit du gouvernement n'avait t ni bien
terrible, ni bien prolonge. Le conflit de nationalit entre les peuples
fut long, acharn, sanglant mme.

C'est en vain que l'administration essaya de sparer les adversaires, de
poser entre eux une sorte de barrire; le conflit devait clater un
jour.

Ds 1783, le Haut-Canada reut une organisation  part. Son territoire
fut divis en quatre dpartements qui, par une ide trange, reurent
les noms allemands de Lunebourg, Mecklembourg, Hesse et Nassau.

Spars ainsi territorialement et administrativement de leurs voisins,
les Anglais le furent encore au point de vue judiciaire. Une ordonnance
de 1787 les mit en dehors de la juridiction franaise, tablie par
l'acte de 1774 pour tout le pays[39].

     [Note 39: La loi en usage pour les Canadiens tait la
     coutume de Paris. Un moment suspendue, elle leur fut rendue
     par l'acte de Qubec en 1774.]

C'taient l des mesures insuffisantes pour satisfaire une population
que son loyalisme et son accroissement numrique lui-mme rendaient
exigeante. Ds la fin du dix-huitime sicle, elle s'levait  30,000
mes, et ce n'taient plus seulement des concessions et des droits
qu'elle rclamait, mais--comme race conqurante--des privilges, des
faveurs et la domination de la population franaise.

La situation des gouverneurs tait assez dlicate, obligs qu'ils
taient de favoriser ces sujets--loyaux au point d'avoir abandonn leurs
foyers pour demeurer fidles  la couronne--et de mnager ces Canadiens
dont la conduite venait de conserver  l'Angleterre une grande partie du
continent.

Le gouvernement anglais sentait parfaitement que le concours de chacune
de ces populations lui tait galement ncessaire, et dans
l'impossibilit de les concilier, il essaya de les sparer tout  fait.

Le grand ministre, William Pitt, prit l'initiative d'un projet
consistant  diviser le territoire canadien en deux provinces, ayant
chacune son gouvernement et son administration distincts. Le 4 mars
1791, il prsentait ce plan  la Chambre des communes et en dmontrait
les avantages: La division en deux gouvernements, disait-il, mettra un
terme  cette rivalit entre les migrants anglais et les anciens
habitants franais, qui occasionne tant d'incertitude dans les lois et
tant de dissensions. J'espre qu'elle pourra se faire de faon  assurer
 chaque peuple une grande majorit dans la partie du pays qu'il occupe,
car il n'est pas possible de tirer une ligne de sparation
parfaite[40].

     [Note 40: Cit par GARNEAU.]

Le projet de Pitt comportait non seulement la sparation des provinces,
mais--trs libral encore en ce point--il accordait  chacune d'elles ce
gouvernement reprsentatif cher  tout citoyen anglais, en quelque
partie du monde qu'il se trouve jet par le destin.

C'tait une faveur qu'il et t difficile de refuser aux Anglais du
Haut-Canada. Ces libres institutions, ne voyaient-ils pas les
Amricains, leurs concitoyens d'hier, en jouir? tait-il juste que leur
loyaut les privt de privilges que leur et assurs une conduite moins
fidle?

Sans rclamer d'une faon aussi pressante des institutions contre
lesquelles ils avaient mme un peu la mfiance de l'inconnu,--car le
rgime franais ne les leur avait gure enseignes,--les Canadiens
tenaient  ne pas tre traits d'une faon diffrente; ils voulaient
recevoir en mme temps que leurs voisins tout ce que ceux-ci
recevraient. C'est ainsi qu'ils furent, eux aussi, dots d'un
gouvernement reprsentatif.

La constitution prpare par Pitt fut vote sans difficult par le
Parlement. Dans la province franaise, elle confiait le pouvoir
lgislatif  deux Chambres, l'une compose de cinquante membres et
lective, l'_Assemble lgislative_, l'autre compose de quinze membres
choisis par le gouverneur, la Chambre haute ou _Conseil lgislatif_.

Cette constitution de 1791 donna aux Canadiens une autonomie et une
libert qu'ils n'auraient jamais obtenues s'ils taient demeurs sous la
domination de leur ancienne patrie: par intrt, l'Angleterre agissait
envers eux d'une faon plus librale que la France ne l'et jamais fait
par amiti.

Son habile politique lui valut de prcieux dvouements, et le clerg,
entirement ralli, n'eut plus que des loges pour un gouvernement si
libral et si bienveillant: Nos conqurants, disait, en 1794, dans une
oraison funbre M. Plessis, plus tard vque de Qubec, nos conqurants,
regards d'un oeil ombrageux et jaloux, n'inspiraient que de l'horreur;
on ne pouvait se persuader que des hommes trangers  notre sol,  notre
langue,  nos lois,  nos usages et  notre culte, fussent jamais
capables de rendre au Canada ce qu'il venait de perdre en changeant de
matres. Nation gnreuse qui nous avez fait voir avec tant d'vidence
combien nos prjugs taient faux; nation industrieuse qui avez fait
germer les richesses que cette terre renfermait dans son sein; nation
exemplaire qui, dans ce moment de crise, enseignez  l'univers attentif
en quoi consiste cette libert aprs laquelle tous les hommes soupirent,
et dont si peu connaissent les justes bornes; nation compatissante qui
venez de recueillir avec tant d'humanit les sujets les plus fidles et
les plus maltraits de ce royaume auquel nous appartnmes autrefois;
nation bienfaisante qui donnez chaque jour au Canada de nouvelles
preuves de votre libralit;--non, non, vous n'tes pas nos ennemis, ni
ceux de nos proprits que vos lois protgent, ni ceux de notre sainte
religion que vous respectez! Pardonnez donc ces premires dfiances  un
peuple qui n'avait pas encore le bonheur de vous connatre[41].

     [Note 41: Oraison funbre de Mgr Briand, prononce le 26
     juin 1794.]

Ces loges, tout exagres dans leur forme lyrique qu'ils puissent nous
paratre aujourd'hui, le gouvernement anglais les mritait
vritablement. Par la sparation des deux provinces, par l'octroi de la
constitution de 1791, il venait, pour ainsi dire, de prendre lui-mme la
dfense de la nationalit canadienne contre les attaques des populations
anglaises. Les prcautions prises pour sparer les rivaux taient
conformes  tout ce que pouvait prvoir la prudence humaine; elles
furent cependant encore insuffisantes  contenir la haine atroce dont
les Anglais du Canada poursuivirent les Canadiens, et dont nous allons
voir bientt les sanglants rsultats.



CHAPITRE VI

GAULOIS CONTRE SAXONS.
LA RVOLTE DE 1837.

L'hostilit sans trve des colons anglais contre les Canadiens
contrastait, d'une faon singulire, avec la gnrosit vritable et
l'quit, dsormais sincre, du gouvernement. Par la constitution de
1791, Pitt avait essay de sparer les rivaux, mais, comme il le
craignait, cette sparation n'avait pu tre si rigoureuse, que quelques
groupes de population anglaise ne se fussent trouvs compris dans les
limites de la province franaise. C'tait enfermer le loup dans la
bergerie.

Malgr la prudence du grand homme d'tat, un conflit invitable se
prparait.

Minime par le nombre, le parti anglais tait, dans la province franaise
de Qubec, encombrant par les prtentions. Il apportait dans les luttes
politiques une arrogance de conqurant. Ses reprsentants n'osrent-ils
pas, lors de la premire runion de l'Assemble, eux les mandataires
d'une infime minorit de citoyens, demander que la langue franaise,
unique langage de la grande masse du peuple, ft exclue des
dlibrations! Audacieuse et vaine tentative qui ne servit qu' mettre
en pleine vidence leur haine et leur injustice!

L'galit avec les Canadiens, ce n'est pas ce qu'ils avaient souhait.
La constitution de 1791 tait bien loin de les satisfaire. Leurs amis et
dfenseurs l'avaient eux-mmes, lors de la discussion, dclar devant la
Chambre des communes: Cette loi, disait un de ses membres, ne satisfera
pas ceux qui ont sollicit un changement; car _elle ne met pas les
choses_ dans la situation _qu'ils avaient en vue_.

Ce qu'ils avaient en vue, c'tait l'oppression des Canadiens. Leurs
journaux ne se cachaient pas pour le dclarer bien haut, et l'un d'eux,
le _Mercury_, osait crire: Que nous soyons en guerre ou en paix, il
est essentiel que nous fassions tous nos efforts, par tous les moyens
avouables, pour nous opposer  l'accroissement des Franais et de leur
influence[42].

     [Note 42: Cit par GARNEAU, t. III, p. 114.]

Dominer, c'est ce que voulait la petite oligarchie anglaise, et elle
s'tonnait que la mtropole mt obstacle  ce qu'elle regardait comme
l'exercice d'un droit. Et pourtant, la part qui lui tait faite dans le
gouvernement local tait bien plus grande que celle que lui et donne
son importance par le nombre et par le talent.

Les gouverneurs, pour la plupart, lui taient ouvertement favorables.
Large et librale en Angleterre, la politique demeurait, sur place,
troite et partiale, et tandis que les Canadiens trouvaient toujours 
Londres d'loquents dfenseurs, tandis qu'un dput, sir James
Mackintosh, s'criait en 1828,  propos d'une enqute ordonne alors:
Les Anglais doivent-ils donc former l-bas un corps favoris?
Auront-ils des privilges pour assurer la domination protestante[43]?,
 Qubec les gouverneurs rservaient aux Anglais toutes les places et
toutes les faveurs. En 1834, sur 209 fonctionnaires, 47 seulement
taient Franais, pour une population trois fois plus nombreuse que la
population anglaise! Un conflit tait invitable; comment croire que
tous ces hommes, qui depuis quarante ans se formaient dans les
assembles lectives aux luttes oratoires et  la discussion des
affaires publiques, les Papineau, les Vigier et tant d'autres,
consentiraient longtemps encore  rester, dans leur propre pays, au
milieu de leurs compatriotes, en une sorte d'humiliant ostracisme?
carts du pouvoir, mis dans l'impossibilit de devenir des hommes de
gouvernement, ils devaient ncessairement devenir des hommes
d'opposition. C'est ce qui arriva.

     [Note 43: Cit par GARNEAU, t. III, p. 270.]

Dans l'_Assemble lgislative_, issue du suffrage populaire, dominait
l'lment canadien; dans le _Conseil lgislatif_, nomm par les
gouverneurs, rgnait uniquement l'lment anglais. Entre ces deux
parties de la Lgislature, c'est une lutte de race qui s'engagea en
mme temps qu'une lutte politique. Pendant longtemps l'orage alla
s'amoncelant de plus en plus, jusqu' ce qu'il clatt en sanglants
conflits en 1838.

Dj, dans la session de 1834, le plus loquent des tribuns canadiens,
Papineau, avait expos devant l'Assemble toutes les protestations de
ses compatriotes, contre cette sorte d'exil  l'intrieur, dans lequel
ils taient tenus. Les 92 _rsolutions_ restes clbres dans
l'histoire parlementaire du Canada, taient comme la liste de tous les
griefs d'une population froisse dans son amour-propre et dans ses
intrts.

L'anne suivante, Papineau continua son agitation: J'aime et j'estime
les hommes sans distinction d'origine, s'criait-il, mais je hais ceux
qui, descendants altiers des conqurants, viennent dans notre pays nous
contester nos droits politiques et religieux.

S'ils ne peuvent s'amalgamer avec nous, qu'ils demeurent dans leur
le!... On nous dit: Soyez frres. Oui, soyons-le. Mais vous voulez
tout avoir: le pouvoir, les places et l'or. C'est cette injustice que
nous ne pouvons souffrir[44].

     [Note 44: Cit par GARNEAU, t. III, p. 316.]

Voil les sentiments qui firent germer la rvolte de 1837.

Il ne manquait plus qu'un prtexte, un drapeau autour duquel on pt
rallier le peuple. C'est le gouverneur lui-mme qui le fournit en
prtendant lever, de sa propre autorit, des impts qu'avait refus de
voter l'Assemble populaire.

Le gouvernement de Londres, toujours conciliant, eut beau envoyer aux
Canadiens, en 1835, un gouverneur gnral, lord Gosford, la bouche
pleine de flatteries et de paroles mielleuses; ce gouverneur eut beau
s'efforcer de calmer les rancunes et de rapprocher les partis; il eut
beau s'crier en ouvrant la session de 1835: Considrez le bonheur dont
vous pourriez jouir sans vos dissensions. Sortis des deux premires
nations du monde, vous possdez un vaste et beau pays, vous avez un sol
fertile, un climat salubre et l'un des plus grands fleuves de la
terre!... Ces belles paroles restrent sans cho: le feu tait aux
poudres, il fallait qu'il clatt.

Au mois de novembre 1837, le tocsin sonna dans les villages du district
de Montral; quelques centaines de Canadiens prirent les armes. Ils
remportrent d'abord sur les troupes anglaises des succs partiels, et
lgurent  l'histoire d'admirables traits d'abngation et de courage.
Mais la rvolte avait des chefs politiques et peu de soldats,
l'agitation n'avait pas pntr dans la masse du peuple. Le clerg
l'avait tenu en garde contre des nouveauts qu'il considrait comme
dangereuses. Nous ne vous donnerons pas, avait dit dans un mandement
l'vque de Montral, notre sentiment comme citoyen sur cette question
purement politique: qui a droit ou tort dans les diverses branches du
pouvoir souverain, ce sont des choses que Dieu a laisses 
l'apprciation des hommes. Mais la question morale, de savoir quels sont
les devoirs d'un catholique  l'gard de la puissance civile tablie
dans chaque tat, cette question morale, dis-je, est de notre
comptence...

Ne vous laissez pas sduire si quelqu'un voulait vous engager  la
rbellion contre le gouvernement tabli, sous prtexte que vous faites
partie du peuple souverain. La trop fameuse Convention nationale de
France, quoique force d'admettre la souverainet du peuple, puisqu'elle
lui devait son existence, eut bien soin de condamner elle-mme les
insurrections populaires, en insrant dans la Dclaration des droits, en
tte de la constitution de 1795, que la souverainet rside non dans une
partie, ni mme dans la majorit du peuple, mais dans l'universalit des
citoyens... Or, qui oserait dire que dans ce pays la totalit des
citoyens veut la destruction de son gouvernement[45]?

     [Note 45: GARNEAU, t. III, p. 340.]

Maintenue par le clerg, la masse du peuple resta calme, et les
agitations suscites par les hommes politiques ne le remurent, pour
ainsi dire, qu' la surface. La rvolte tait excusable; la population
n'avait-elle pas t pousse  bout par cinquante ans de tracasseries
d'une minorit hautaine et encombrante? Les Canadiens rencontrrent en
Angleterre de nombreux dfenseurs. La loi par laquelle le gouvernement
demandait,  titre de rpression, la suspension de la constitution de
1791, fut combattue dans les deux Chambres par des voix loquentes. Lord
Brougham, dans la Chambre des lords, trouva des accents pathtiques pour
justifier, devant un auditoire anglais, la conduite des Canadiens: Vous
vous rcriez, dit-il, contre leur rbellion, quoique vous ayez pris leur
argent sans leur agrment, et ananti les droits que vous vous faisiez
un mrite de leur avoir accords...

Toute la dispute, dites-vous, vient de ce que nous avons pris 20,000
livres sans le consentement de leurs reprsentants!...

Vingt mille livres sans leur consentement! eh bien, ce fut pour vingt
schellings qu'Hampden rsista, et il acquit par sa rsistance un nom
immortel... Si c'est un crime de rsister  l'oppression, de s'lever
contre un pouvoir usurp et de dfendre ses liberts attaques, quels
sont les plus grands criminels? n'est-ce pas nous-mmes qui avons donn
l'exemple  nos frres amricains[46]?

     [Note 46: GARNEAU, t. III, p. 354.]

La magnanimit et la clmence ne l'emportrent pas cette fois. Malgr
l'avis de ces loquents dfenseurs des Canadiens, la constitution de
1791 fut suspendue par un vote du Parlement, et lord Durham fut envoy
comme gouverneur, avec les pouvoirs les plus tendus, et la mission de
faire une enqute sur le nouveau rgime  adopter.

Lord Durham commena par exiler sans jugement quelques-uns des chefs de
la rvolte. Rpression trop douce aux yeux de l'oligarchie anglaise: le
sang des Canadiens n'et pas t de trop pour satisfaire sa fanatique
vengeance; elle rclamait des gibets, la presse de Montral ne se
faisait pas faute de le proclamer bien haut. Ces haines furent
satisfaites l'anne suivante.

Une prise d'armes sans importance, organise sur le territoire des
tats-Unis par les rfugis politiques, et dirige sans succs contre la
frontire canadienne, fournit un prtexte  une rpression sanglante.

Sir John Colbourne, le nouveau gouverneur, qui venait de remplacer lord
Durham accus de modration, s'appliqua  ne pas mriter les reproches
adresss  son prdcesseur. Il promena la torche et l'incendie 
travers les villages suspects, et obit de la faon la plus complaisante
aux voeux des pires ennemis des Canadiens.

Les Anglais ne reculaient pas devant les excitations les plus haineuses
ni devant les plus froides cruauts: Pour avoir la tranquillit, disait
le _Hrald_, il faut que nous fassions la solitude. Balayons les
Canadiens de la surface de la terre! Et quel lugubre tableau des
atrocits qu'il avait conseilles et qu'il se flicitait de voir
accomplies: Dimanche soir, tout le pays en arrire de Laprairie
prsentait le spectacle funbre d'une vaste nappe de flammes livides, et
l'on rapporte que pas une maison de rebelle n'a t laisse debout. Dieu
sait ce que deviendront les Canadiens qui n'ont pas pri, ainsi que
leurs femmes et leurs enfants, pendant l'hiver qui approche; ils n'ont
plus devant les yeux que les horreurs du froid et de la faim... Il est
triste, ajoutait le journal, d'envisager les terribles suites de la
rbellion, et la ruine irrparable de tant d'tres humains, _innocents
ou coupables_. Nanmoins, il faut maintenir l'autorit des lois; il faut
que l'intgrit de l'empire soit respecte, _et que la paix, la
prosprit soient assures aux Anglais_ mme au prix de l'existence de
la nation canadienne franaise tout entire[47]!

     [Note 47: Cit par GARNEAU, t. III, p. 367.]

Sir John Colbourne n'tait que trop port  suivre ces sanglants
conseils. A la lugubre joie de ces conseillers de haine, il dressa des
gibets: Nous avons vu, disait encore le _Hrald_ du 19 novembre 1838,
la nouvelle potence faite par M. Browson, et nous croyons qu'elle sera
dresse aujourd'hui en face de la prison. Les rebelles sous les verrous
pourront jouir d'une perspective qui, sans doute, aura l'effet de leur
procurer un sommeil profond avec d'agrables songes. Six  sept  la
fois seraient l tout  l'aise, et un plus grand nombre peut y trouver
place dans un cas press!

Douze des condamns prirent sur l'chafaud, sous les yeux de leurs
ennemis, accourus pour jouir de ce spectacle, un triomphe pour eux! Les
malheureux subirent leur sort avec fermet. On ne peut lire sans
motion les dernires lettres de l'un d'eux, Thomas Chevalier de
Lorimier,  sa femme,  ses parents,  ses amis, lettres dans lesquelles
il proteste avec de nobles accents de la sincrit de ses convictions.

Ces barbares excutions eurent des effets bien contraires  ceux qu'en
attendaient les ennemis des Canadiens. En touffant dans le sang la
rbellion, ils croyaient anantir la nation canadienne. La rbellion fut
touffe en effet, mais de ces supplices la nation sortit plus fire
d'elle-mme, plus enthousiaste et plus forte.

La perscution ne servit jamais qu' exalter les sentiments de ceux qui
la subissent;  une cause proscrite, elle suscite de sublimes
dvouements. Les Canadiens venaient de recevoir de la main du bourreau
anglais des hros  rvrer et  chrir; ils avaient dsormais leurs
martyrs politiques comme ils avaient eu leurs martyrs religieux!

Insignifiante en elle-mme, si on ne regarde que ses rsultats
immdiats, la rvolte de 1837-1838 eut de grandes consquences pour
l'avenir, et influa puissamment sur les destines canadiennes. Le sang
rpandu, loin d'affaiblir cette nation qu'on voulait balayer de la
surface de la terre, fut pour elle une rose fconde, source de
nouvelle vigueur.

Ce rameau de l'arbre franais, que nous avions si inconsciemment
abandonn en Amrique, et que depuis nous avions si totalement oubli,
se montrait tout  coup  nos yeux comme un arbre vigoureux; plein de
sve, il prosprait et s'accroissait jusque sous une domination
trangre, en dpit des orages qui l'assaillaient de toutes parts.

Pour la premire fois la presse franaise s'occupait du Canada, que sa
rvolte venait pour ainsi dire de lui rvler; pour la premire fois,
elle commenait  parler en termes mus de ces frres d'Amrique qui
gardaient un souvenir si persistant d'une si oublieuse patrie.

Toutes les nuances politiques s'accordaient pour louer leur fidlit au
sentiment franais, et tandis qu'un journal libral avait, durant
l'insurrection, propos la formation d'une lgion de volontaires pour
voler au secours de nos frres d'Amrique, la grave _Gazette de France_
parlait, avec un attendrissement classique, du courage des Canadiens 
dfendre cette nationalit que les migrants franais ont transporte
avec eux au nord de l'Amrique, de mme qu'ne, selon la Fable, emporta
avec lui ses dieux, les moeurs d'Ilion et ses pnates.

La rvolte de 1838 avait rvl les Canadiens  l'Europe, la rpression
sanglante qu'ils subirent les rvla  eux-mmes, exalta leur sentiment
national et leur enthousiasme.

La suppression elle-mme de cette libert relative que leur avait donne
l'autonomie de leur province tourna  leur avantage. Leur enlever des
droits, c'tait leur donner un drapeau; ils gagnaient en force morale ce
qu'ils perdaient en influence politique.

Un drapeau est souvent plus fort qu'une constitution; celui que le
martyre des victimes de 1838 venait de dployer au-dessus des Canadiens
leur permit de traverser victorieusement le nouveau rgime, savamment
combin pour anantir leur influence, auquel on allait les soumettre.



CHAPITRE VII

MALGR LA RPRESSION, LES CANADIENS
PROGRESSENT.

RGIME DE L'UNION DES PROVINCES (1840-1867).

Si,  l'encontre de sir John Colbourne, lord Durham, homme sensible  la
piti, avait t bnin dans la rpression matrielle, il s'tait montr
fort svre envers les Canadiens dans les conclusions du rapport dont il
avait t charg.

Elles taient entirement conformes, quant  l'organisation politique 
adopter, aux ides et aux dsirs des ennemis les plus acharns des
Franais: Fixer pour toujours le caractre national de la Province, lui
imprimer celui de l'Empire britannique, celui de la nation puissante
qui,  une poque peu loigne, dominera dans toute l'Amrique
septentrionale! Tel tait le but qu'il fallait viser. Le moyen c'tait:
la ncessit de confier l'autorit suprieure  la population
anglaise, le Bas-Canada devant tre gouvern par l'esprit
anglais[48]. En un mot, c'tait l'asservissement politique des
Canadiens!

     [Note 48: Voy. dans GARNEAU, _Histoire du Canada_, t.
     III, p. 372 et suiv., de longs extraits de ce rapport.]

Le projet de constitution soumis au Parlement anglais fut entirement
rdig selon ces vues. Il dcrtait:

La runion des deux provinces sous un seul gouvernement;

galit de reprsentation pour chacune d'elles dans le Parlement
provincial;

Partage des dettes; et usage de la langue anglaise seul admis dans la
procdure parlementaire.

Chacun des articles de cette constitution tait une injustice voulue
envers les Canadiens.

Injustice l'galit de reprsentation de deux provinces si ingales par
le chiffre de leur population! La province franaise comptant 600,000
mes tandis que sa rivale n'en avait que 400,000.

Injustice encore cette proscription de la langue franaise dans une
Assemble dont la moiti des membres pouvait ignorer l'anglais.

Injustice suprme enfin, sous son apparence d'quit, ce prtendu
partage des dettes. Singulier euphmisme que ce terme de _partage_,
quand la dette de la province anglaise s'levait  27 millions de
francs, tandis que l'autre n'en avait aucune! Partager, c'tait en
ralit dpouiller la province franaise, c'tait prendre l'argent
canadien pour solder les dpenses anglaises[49].

     [Note 49: En 1840, le revenu du Bas-Canada s'levait 
     166,000 _livres sterling_; il n'avait pas de dette.

     Le revenu du Haut-Canada tait de 75,000 livres sterling
     seulement avec une dette de 5 millions 458 mille DOLLARS,
     qu'il avait contracte en excutions de grands travaux
     publics. Voil le fardeau que le Bas-Canada tait appel 
     partager avec la province soeur. Partage vraiment fraternel en
     effet!]

Ce projet inique fut vot par le Parlement anglais, mais non sans y
rencontrer, surtout dans la Chambre des lords, de gnreuses
oppositions.

Lord Ellenborough trouvait que c'tait mettre la grande majorit du
peuple du Bas-Canada, sous la domination absolue de la majorit des
Haut-Canadiens; c'tait punir toute une population pour la faute d'une
petite portion de cette population. Il ajoutait: Si l'on veut priver
les Canadiens franais d'un gouvernement reprsentatif, il vaudrait
mieux le faire d'une manire ouverte et franche, que de chercher 
tablir un systme de gouvernement sur une base que tout le monde
s'accorde  qualifier de fraude lectorale. Ce n'est pas dans l'Amrique
du Nord qu'on peut en imposer aux hommes par un faux semblant de
gouvernement reprsentatif.

Lord Gosford, qui connaissait les Canadiens, puisqu'il avait t leur
gouverneur en 1836, considrait l'union des provinces, telle qu'elle
tait propose, comme un acte des plus injustes et des plus
tyranniques. Il lui reprochait de livrer, en la noyant, la population
franaise  ceux qui, sans cause, lui ont montr tant de haine. Il
dclarait enfin que tant qu'il vivrait il esprait n'approuver jamais
une mesure fonde sur l'injustice[50].

     [Note 50: Longs extraits de ces discours, dans GARNEAU,
     t. III, p. 383 et suiv.]

Telle tait l'opinion des Anglais clairs et justes sur la constitution
impose aux Canadiens. Avec quels sentiments ceux-ci pouvaient-ils
accueillir cette oeuvre d'oppression et de vengeance? Quels funestes
rsultats ne devaient-ils pas en attendre, et quelle devait tre leur
conduite?

L'avenir, dit un historien canadien, M. Turcotte, se montrait  nos
compatriotes couvert de sombres nuages. Leurs institutions et leur
nationalit semblaient menaces plus que jamais. Pour conjurer l'orage
ils vont suivre l'exemple donn par leurs anctres dans les moments
critiques, et resserreront entre eux les liens de l'union la plus
parfaite. Ils contraindront enfin leurs adversaires  leur rendre
justice. A mesure que la race anglaise viendra en contact avec les
Canadiens, elle reconnatra la magnanimit de leur caractre, leur
grandeur d'me, et ses prjugs d'autrefois disparatront peu  peu...
La politique ancienne fera place  une politique plus juste, plus
modre; les chefs de chaque parti, parmi les Canadiens et les Anglais,
se donneront la main et formeront des coalitions puissantes. On verra
alors les descendants des deux grandes nations qui prsident  la
civilisation du monde, fraterniser ensemble et runir leurs efforts pour
procurer le bien-tre et la prosprit au pays[51].

     [Note 51: TURCOTTE, _le Canada sous l'Union_. Qubec, 2
     vol. in-18.]

Tel est le rsum de l'histoire de l'Union. Elle nous montrera que les
Canadiens surent reconqurir un  un tous les avantages dont on avait
voulu les priver.

Le gouvernement dbutait pourtant contre eux d'une faon
systmatiquement hostile. Aucun nom franais ne figurait dans le
ministre que choisit le gouverneur, lord Sydenham. Injustice voulue qui
ne tarda pas  tre rpare; l'anne suivante, le successeur de
Sydenham, sir Charles Bagot, appelait au ministre un homme qui devait
exercer sur la politique de son temps une influence prolonge et
salutaire, M. Lafontaine.

C'tait un premier succs, mais les Canadiens ne s'en tinrent pas l, et
malgr le mauvais vouloir d'un nouveau gouverneur, lord Metcalfe, qui
dirig systmatiquement contre eux toutes les mesures gouvernementales,
emploie en faveur de la province anglaise tous les fonds vots pour les
travaux publics, donne aux protestants les revenus des biens confisqus
aux Jsuites, accorde aux Anglais victimes de l'insurrection de 1837 des
indemnits qu'il refuse aux Canadiens, et carte du ministre M.
Lafontaine,--malgr toutes ces vexations et toutes ces injustices, les
Canadiens ne cessent d'accrotre leur influence, jusqu'au jour, rest
bni dans leur mmoire, o leur arrive enfin un gouverneur vraiment
impartial et vraiment gnreux, l'un des plus illustres qui aient
gouvern le Canada: lord Elgin.

C'est en 1847 que lord Elgin prend le gouvernement. Son premier acte est
de faire rentrer au ministre M. Lafontaine; puis,  la session de
1849, prenant la parole en franais, il annonce solennellement 
l'assemble le vote, par le Parlement imprial, d'un amendement  la
Constitution qui rtablit l'usage de la langue franaise comme langue
officielle. Les Canadiens cessent d'tre ces parias qu'on veut balayer
de la surface de la terre. Les partis recherchent au contraire leur
appui: ce sont des allis dont on a besoin et qu'on flatte.

Ce n'taient pas l les rsultats que leurs ennemis avaient attendus.
Quoi donc, s'criait en 1849, dans l'Assemble lgislative, sir Allan
Mac Nab, l'Union a t faite dans le seul but de rduire les Canadiens
franais sous une domination anglaise, et l'on obtiendrait l'effet
contraire! Ceux qu'on voulait craser dominent; ceux en faveur de qui
l'Union a t faite sont les serfs des autres[52]!

     [Note 52: TURCOTTE, t. II, p. 98.]

Cette Union, tant demande, ne valait plus rien, et c'est aux cris de:
_Pas de papisme! Plus de domination franaise!_ que les plus fanatiques
rclamaient son rappel.

La clause elle-mme de la reprsentation gale des provinces, tant
sollicite autrefois, on la rpudiait aujourd'hui: les circonstances
l'avaient rendue favorable aux Canadiens franais. L'ingalit de
population s'tait en effet renverse. Une migration considrable
d'hommes de langue anglaise s'tait tout  coup abattue sur le
Haut-Canada. La seule anne 1846-1847 y avait amen plus de 100,000
Irlandais fuyant en bloc les horreurs de la famine qui svissait dans
leur pays. Des clans entiers arrivaient aussi d'cosse, conduits
quelquefois par leurs seigneurs eux-mmes. Ce fut une vritable
invasion; la population de langue anglaise s'en trouva tout  coup
accrue dans des proportions considrables et dpassa le chiffre de la
population franaise du Bas-Canada.

De ce jour, cessa l'enthousiasme des Anglais pour la reprsentation
gale des provinces. Une mesure qui leur avait paru excellente quand
elle tait en leur faveur, leur sembla dtestable quand elle tourna 
leur dtriment, et la devise: Reprsentation suivant la population,
devint le mot d'ordre de toute agitation politique.

Les libraux avancs du Haut-Canada, les _Clear-Grits_, se montraient
les plus acharns contre les Canadiens. L'un d'eux, M. Mac Dougal,
durant la session de 1861, menaait de s'adresser au Parlement imprial
pour lui dire que les Haut-Canadiens gmissaient sous la domination
d'une race trangre et d'une religion qui n'est pas celle de
l'Empire... Il ajoutait comme un avertissement ou une menace 
l'Angleterre: Si  nos maux et aux difficults actuelles venait se
joindre un refus d'tre couts du gouvernement imprial, il n'y aurait
pas d'autre alternative que de porter les yeux sur Washington[53]!

     [Note 53: TURCOTTE, t. II, p. 412.]

Ces _Clear-Grits_ vraiment ne doutaient de rien et prtendaient tout
rgenter, mme la mtropole. Un ministre canadien, M. Cartier, rpondit
devant l'Assemble d'une faon spirituelle  leurs rclamations:
L'Union, disait-il, avait fonctionn alors que le Bas-Canada avait
250,000 habitants de plus que l'autre province, et le mme nombre de
reprsentants. Pour que les choses restassent dans la justice, ne
devait-on pas attendre, avant de demander un changement, que le
Haut-Canada et  son tour 250,000 habitants de plus que la province
soeur? Or, il ne la dpassait que de 200,000. Il fallait donc encore une
augmentation de 50,000 mes,  moins que l'on ne considrt que 200,000
_Clear-Grits_ valaient au moins 250,000 _Canadiens_!

Les rclamations des _Clear-Grits_ devenaient tellement pressantes, la
rsistance des Canadiens tait de son ct si vigoureuse, et la force de
chacun des partis se balanait d'une faon si gale, qu'il tait devenu
impossible aux gouverneurs de constituer un ministre. Les crises
gouvernementales se suivaient et les ministres succdaient aux
ministres. En trois ans (de 1857  1860), quatre ministres avaient t
renverss et deux lections gnrales avaient eu lieu sans rtablir
l'harmonie.

Il fallait aviser  sortir de cette embarrassante situation. C'est alors
que M. John A. Macdonald, membre de l'un des derniers cabinets
renverss, mit l'ide de rendre la libert  chacune des provinces
rivales, de rompre le lien d'union qui enchanait ainsi, malgr elles,
l'une  l'autre ces deux soeurs ennemies, et de le remplacer par le lien
plus souple et moins troit d'une confdration.

L'ide se gnralisait mme et l'on proposait d'inviter toutes les
colonies anglaises de l'Amrique du Nord  entrer dans la nouvelle
combinaison. Un ministre de conciliation parvient en 1863  se former
sur ce projet. Sur l'initiative de M. John A. Macdonald, redevenu
ministre, une confrence, compose des reprsentants des colonies
anglaises de l'Amrique du Nord, Nouvelle-cosse, Nouveau-Brunswick,
Terre-Neuve, runis  ceux du Canada, s'assemble  Qubec, et prside
par un ministre canadien-franais, M. tienne Tach, elle pose les bases
d'une entente commune. Dans la session de 1865 enfin, le projet labor
reoit  la fois la sanction du Parlement canadien et celle du
gouvernement anglais qui, par la bouche du ministre des colonies, M.
Caldwell, faisait connatre qu'il tait tout prt  l'appuyer.

L'opinion publique elle-mme lui tait partout favorable: le dsir
commun des Franais et des Anglais du Canada tait de sortir de cette
promiscuit force,  laquelle les contraignait la constitution de
l'Union, et  laquelle rpugnaient galement de part et d'autre leur
caractre, leurs gots, leurs ides et leurs croyances.

Aprs la session de 1865, quatre ministres canadiens, MM. John A.
Macdonald, Cartier, Brown et Galt, furent envoys en Angleterre pour
rgler les choses d'une faon dfinitive avec le gouvernement imprial.
Les colonies de la Nouvelle-cosse et du Nouveau-Brunswick agissaient de
mme en 1866, et l'anne suivante le Parlement imprial donnait, par un
vote du 1er mars 1867, son approbation  la _Confdration des colonies
anglaises de l'Amrique du Nord_.

Le 29 mars, la nouvelle constitution recevait la sanction royale, et le
1er juillet, elle tait proclame au Canada, au milieu des rjouissances
publiques. Lord Monck, gouverneur depuis 1861, restait gouverneur
gnral de la Confdration; M. John A. Macdonald, qu'on pourrait
appeler le pre de la Constitution, devenait premier ministre fdral;
son collgue canadien, M. E. Cartier, premier ministre de la province de
Qubec.

L'Union avait vcu, et elle avait manqu son but, les Canadiens en
sortaient plus forts qu'ils n'y taient entrs. La province franaise
prenait place, non plus comme une proscrite qu'on mprise, mais comme
une gale qu'on respecte, dans ce nouvel tat dont deux Canadiens, MM.
E. Tach et Cartier, avaient t deux des principaux crateurs.



CHAPITRE VIII

L'AUTONOMIE DES CANADIENS.

LE DOMINION (1867).

Toute grande oeuvre politique a son grand homme. Sans Cavour, pas de
royaume d'Italie; sans Bismarck, pas d'empire d'Allemagne. La
Confdration canadienne--toutes proportions gardes--a, elle aussi, son
fondateur.

Ministre presque sans interruption pendant plus de trente ans, sir John
A. Macdonald est un type curieux et tient de beaucoup la premire place
parmi les hommes d'tat anglais du Canada.

Ayant dans la conscience la souplesse qui tourne les obstacles, et dans
la volont la fermet d'acier qui les brise; voyant clairement le but 
atteindre, y marchant droit ou par un dtour, suivant la nature des
difficults qui se prsentaient sur sa route; assez habile et insinuant
pour runir sous sa bannire les ennemis les plus irrconciliables et
les faire combattre cte  cte pour sa propre cause; idole du parti
antifranais et anticatholique des _Orangistes_, auxquels il accorda
toujours une protection efficace, suivi aussi par les catholiques,
auxquels il ne mnagea jamais les paroles ni les promesses; cachant une
volont de fer sous une physionomie souriante et simple, sir John avait
l'toffe d'un vritable politique.

Son oeuvre fut digne de son talent: un tat grand comme l'Europe entire,
baign par deux ocans, et travers par la voie ferre la plus tendue
de l'univers, certes, c'est l une cration dont plus d'un serait fier.

De sang cossais, il naquit  Glasgow en 1815. Il tait fils d'un yeoman
(petit propritaire) du Sutherlandshire, qui migra au Canada vers 1820,
et se fixa avec sa famille  Kingston (Ontario). lev au collge de
cette ville, le jeune Macdonald fit ses tudes de droit et entra au
barreau en 1836. Ds 1839,  l'ge de vingt-quatre ans, il se faisait
connatre comme avocat par la dfense, reste clbre, d'un aventurier
allemand, von Schultz, qui pendant trois ans avait terroris le pays 
la tte d'une bande de maraudeurs. Enfin, en 1844, il dbutait dans la
vie politique comme reprsentant de la ville de Kingston  l'Assemble
lgislative du Canada. Il s'imposa ds lors comme un des chefs du parti
conservateur, et figura,  partir de 1847, dans plusieurs ministres. En
1864 enfin, il prit la prsidence du cabinet qui labora et fit russir
le projet de Confdration canadienne.

Aux quatre provinces entres tout d'abord dans la confdration:
Ontario, Qubec, Nouveau-Brunswick et Nouvelle-cosse, il russit
bientt  en ajouter d'autres. En ouvrant, le 7 novembre 1867, la
premire session du Parlement canadien, le gouverneur gnral, lord
Monck, avait trac, pour ainsi dire, un programme et marqu un but  la
nouvelle nation: J'espre et je crois, avait-il dit, qu'elle tendra
ses frontires de l'Atlantique au Pacifique[54]. Sir John Macdonald ne
tarda pas  raliser ce programme et  atteindre ce but.

     [Note 54: _Annual Register_, 1867, p. 282, discours de
     lord Monck.]

Avec la puissante compagnie de la Baie d'Hudson, il ngocie ds 1869
l'achat des vastes territoires de l'Ouest, et y organise en 1870 la
nouvelle province de Manitoba. C'tait un pas immense fait par le nouvel
tat vers le Pacifique; mais les Montagnes Rocheuses l'en sparaient
encore. L'anne suivante, sir John les lui fait franchir, en obtenant
l'adhsion de la Colombie britannique  la Confdration. En 1873 enfin,
il y ajoute l'le du prince douard, qui porte  sept le nombre des
provinces, et complte un territoire s'tendant sans interruption des
bords de l'Atlantique  ceux du Pacifique, de l'embouchure du
Saint-Laurent  l'le de Vancouver!

Restreint autrefois aux contres limitrophes du Saint-Laurent, le nom de
Canada embrasse aujourd'hui la moiti du continent amricain, et le
titre mme de Dominion, impos par ses fondateurs au nouvel tat, montre
bien quelles brillantes destines ils espraient pour lui.

La vie entire de sir John a t, depuis 1867, consacre  la
consolidation de son oeuvre. Maintenu constamment aux affaires par une
imposante majorit dans les Chambres,--sauf une courte priode, de 1872
 1878, durant laquelle le parti libral s'leva et se maintint au
pouvoir,--il eut le temps de dvelopper toute son nergie et tous ses
talents. Sa persvrante volont russit  mener  bien la grande et
difficile entreprise du chemin de fer Transcontinental. C'est grce 
lui qu'en 1886, le _Canadian Pacific Railway_, le _C. P. R._ comme on
dit au Canada, faisait franchir  ses locomotives les cols abrupts
perdus dans les glaciers des Montagnes Rocheuses, reliant par une ligne
de quatre mille kilomtres la ville de Qubec  celle de Vancouver!

En mme temps qu'il ouvrait de grandes voies au commerce, sir John, par
une politique troitement protectionniste,--que tous n'admirent pas,
mais dont tous reconnaissent l'nergie,--s'efforait de dvelopper les
ressources industrielles du pays. Il n'a cess de dployer en toute
matire une infatigable activit, et sa mort, arrive  Ottawa le 6 juin
1891, a t accueillie comme un deuil national par le parti conservateur
tout entier. En mmoire de ses services, la reine Victoria a confr 
sa veuve le titre de comtesse de Earncliffe[55].

     [Note 55: Sir John A. Macdonald a t mari deux fois,
     d'abord  Isabelle Clarke, de Darnavert (_Invernesshire_),
     qui mourut en 1856, puis  Agns-Suzanne Bernard, fille de
     l'hon. T. J. Bernard, membre du Conseil priv de Sa Majest 
     la Jamaque. (_Annual Register_, 1891.)]

La Confdration, cet difice tout neuf, compos d'lments un peu
htrognes laborieusement runis, survivra-t-il au puissant architecte
qui l'avait construit? Ce qui pourrait inspirer des craintes  cet
gard, c'est que les lections fdrales, surtout depuis la mort de sir
John, semblent indiquer une diminution constante dans la majorit
conservatrice, seul soutien de la Constitution, que le parti libral
s'efforce au contraire de battre en brche.

Quoi qu'il en soit, et quel que doive tre le destin du Dominion, il est
intressant d'en connatre la Constitution et de savoir quel degr
d'autonomie lui est laiss dans ses rapports avec l'Angleterre; quelle
autonomie il laisse lui-mme aux provinces, et spcialement  la
province franaise de Qubec.

La Constitution canadienne de 1867 est  la fois une imitation de la
constitution anglaise et de celle des tats-Unis. A l'Angleterre elle a
emprunt son systme de responsabilit ministrielle, aux tats-Unis
leur organisation fdrale.

Le pouvoir excutif est exerc par le gouverneur gnral. Il reprsente
la Reine; en cette qualit il agit comme un souverain constitutionnel et
garde une rigoureuse impartialit entre les partis, prenant
invariablement ses ministres dans la majorit des Chambres. Toujours
choisis parmi les hommes d'tat les plus en vue, et parmi les plus
grands noms de la pairie anglaise, les gouverneurs qui se sont succd
depuis 1867 ont t, aprs lord Monck, le marquis de Lansdowne, le
marquis de Lorne, lord Dufferin, lord Stanley et aujourd'hui enfin lord
Aberdeen.

Dans les provinces, les lieutenants gouverneurs, nomms par le
gouverneur gnral, sont eux aussi les reprsentants du pouvoir
excutif, et agissent de la mme faon quant au choix des ministres et 
l'exercice de la responsabilit ministrielle.

Ainsi, deux hirarchies de gouvernements: le gouvernement fdral et les
gouvernements provinciaux, l'un  peu prs indpendant en fait du
gouvernement anglais, les autres jouissant, vis--vis du gouvernement
fdral, d'une large autonomie.

Sur le Dominion, l'Angleterre ne fait gure sentir sa suprmatie que par
la nomination du gouverneur; tous ses droits souverains, elle les a
abandonns  sa colonie. Elle n'en a retenu qu'un seul, celui de
prsider  ses relations extrieures; encore l'exerce-t-elle avec une
remarquable modration, et, bien que les agents diplomatiques et
consulaires anglais soient seuls chargs, d'une faon officielle, de la
reprsentation des intrts coloniaux  l'tranger, le gouvernement
canadien entretient cependant  Paris et  Londres deux agents, qui,
avec le titre de _Commissaires gnraux_, sont chargs de veiller, d'une
faon plus directe, aux intrts de leurs compatriotes[56].

     [Note 56: Le commissaire gnral du Canada  Paris est M.
     Fabre, si sympathiquement connu de tous.]

Bien mieux encore: dans toute affaire diplomatique o les intrts
canadiens peuvent tre en jeu, l'Angleterre a depuis longtemps reconnu
en pratique le droit, pour sa colonie, d'tre consulte et de
participer aux ngociations. Dans les ngociations des traits de
Washington en 1871 et en 1888, relativement aux pcheries de Behring (et
dont les clauses, restes sans excution de la part des tats-Unis, ont
t remplaces par celles de la sentence internationale rcemment rendue
 Paris),--le Canada avait chaque fois t reprsent par un de ses
hommes d'tat les plus habiles: par sir John A. Macdonald en 1871, par
sir Charles Tupper en 1888.

Tous les traits intressant le Canada doivent tre ratifis par son
Parlement aussi bien que par le Parlement imprial, et dans les traits
eux-mmes prsentant un intrt gnral pour l'empire britannique,
l'Angleterre a soin, la plupart du temps, de stipuler qu'ils ne seront
appliquables  ses colonies qu'autant que leurs clauses ne seraient pas
en opposition avec la lgislation de ces colonies au moment de la
signature[57].

     [Note 57: BOURINOT, _Federal government in Canada_. John
     Hopkins University, Studies, Baltimore, octobre 1889.]

Non contents d'avoir,  Paris et  Londres, des reprsentants officieux,
les Canadiens aspirent  en avoir dans tous les pays trangers, et
voudraient faire reconnatre par la mtropole elle-mme leur caractre
diplomatique. Durant la session de 1892, le Parlement canadien a adopt
une rsolution tendant  ce que des ngociations soient entames avec
le gouvernement de Sa Majest afin de procurer au Canada une
reprsentation plus complte de ses intrts  Washington et dans les
capitales des autres pays o cette reprsentation pourrait tre
avantageuse. En tant--ajoute la motion--que cela pourra tre compatible
avec le maintien des relations qui doivent exister entre la
Grande-Bretagne et le Canada[58].

     [Note 58: _La Patrie_ (journal de Montral), 24 septembre
     1892.]

Depuis longtemps le Canada n'a plus de garnison anglaise, sauf dans la
seule forteresse d'Halifax, o se trouve encore un rgiment. Toutes les
autres villes, mme fortifies, et Qubec entre autres, n'ont plus dans
leurs murs que les milices du pays.

Bien plus encore qu'au point de vue diplomatique et militaire, c'est
dans ses relations conomiques avec la mtropole que se manifeste d'une
faon claire l'indpendance du Canada. Lorsqu'on 1879 sir John A.
Macdonald inaugura sa politique protectionniste, et fit voter un tarif
douanier assez lev, l'Angleterre s'en trouva frappe  l'gal des
nations trangres; nulle exception ne fut faite en sa faveur, et elle
dut subir la loi commune.

Certes, cette politique n'a pas t sans causer en Angleterre quelque
dpit; mais quand,  la Chambre des communes, un dput s'adressa au
gouvernement pour lui demander de dsapprouver la loi et de mettre
obstacle  son application, le ministre des colonies fut forc de
rpondre que la mesure en question ne sortait pas de la limite des
droits garantis au Canada par sa constitution, et il ajouta que,
quelque regret qu'on pt ressentir de lui voir adopter un systme
conomique si contraire  celui de la mtropole et  ses intrts, toute
opposition et toute entrave seraient impossibles et injustifiables[59].

     [Note 59: BOURINOT, _Federal government in Canada_, et
     HANSARD, Parliamentary debates, vol. CCXLIV, p. 1, 311.]

Si libre, si indpendant en tout de la mtropole, le Dominion est en
somme aujourd'hui une vritable rpublique, presque autonome, sous le
protectorat bienveillant et peu onreux de la couronne d'Angleterre.
C'est l la meilleure et la plus exacte dfinition qu'on en puisse
donner.



CHAPITRE IX

L'AUTONOMIE DES CANADIENS-FRANAIS.

LA PROVINCE DE QUBEC.

Dans l'tat, presque indpendant, que nous venons de dcrire, quelle
place tiennent les Canadiens-Franais? Leur autonomie dans la province
de Qubec est aussi grande que celle du Dominion vis--vis du
gouvernement anglais; elle leur permet de conserver intactes leurs
traditions, leurs moeurs, leurs institutions et leurs lois.

Formant les quatre cinquimes de la population de Qubec, ils y sont,
dans les limites de la Constitution,  peu prs tout-puissants, et cette
constitution est fort large. Tous les intrts locaux sont laisss  la
province. Le gouvernement fdral ne fait sentir son autorit que dans
les affaires d'intrt gnral, telles que le rgime douanier, les
postes et tlgraphes, la milice, la navigation, les monnaies et les
lois _criminelles_.

Quant  la lgislation _civile_,  l'administration de la justice, aux
institutions municipales, aux travaux publics provinciaux, au domaine
public (_les terres de la couronne_, suivant l'expression officielle),
 l'instruction publique, et  la constitution provinciale elle-mme,
tout cela reste dans la comptence de la province.

La province de Qubec, en somme, est ds aujourd'hui, et non seulement
au point de vue des moeurs et de la langue, mais mme au point de vue
politique, un petit tat franais.

Elle s'est donn une lgislation civile toute franaise par ses sources,
puisqu'elle a t tire en grande partie de la _Coutume de Paris_ en
usage dans l'ancien Canada, mais remanie et modernise dans les donnes
de notre Code civil.

Son Parlement, aussi bien la Chambre haute (ou Conseil lgislatif),
nomme par le lieutenant gouverneur, que la Chambre basse (ou Assemble
lgislative), nomme au suffrage universel, se compose  peu prs
exclusivement de Canadiens-Franais; sur les soixante-cinq membres de
l'Assemble lgislative, on ne compte gure qu'une dizaine d'Anglais.

En somme, ce Parlement est un petit parlement franais, toutes les
discussions  peu prs s'y font en franais et, ajoutons-le,  la
franaise, avec cette pointe de vivacit qui caractrise les ntres.
L'tiquette et la procdure parlementaires ont beau tre empruntes 
l'Angleterre, le prsident a beau s'appeler M. l'_Orateur_, un _huissier
de la Verge noire_ sorte de personnage sacramentel, la _Masse d'arme_
elle-mme qui, soi-disant, reprsente l'autorit de la Reine, ont beau
donner aux apparences comme une sorte de vernis britannique, les hommes
et leurs actes sont bien franais.

La rapidit mme avec laquelle se succdent les ministres ne
suffirait-elle pas  montrer que nos frres d'Amrique n'ont rien perdu
de la promptitude de notre caractre? Dans l'exercice du gouvernement
parlementaire, les Canadiens n'ont pu apporter cette patience et ce
calme propres aux Anglo-Saxons; ils y mettent un peu de cette ardeur
franaise, dont leurs concitoyens anglais leur font un reproche, mais
qui, aprs tout, n'est peut-tre pas un dfaut.

Libraux et conservateurs se disputent le pouvoir avec acharnement, et
l'occupent tour  tour avec une remarquable priodicit. Bien mieux que
des changements de ministres, les Canadiens ont eu, eux aussi, leurs
_coups d'tat_,--sans effusion de sang, grce  Dieu! Dj deux fois
depuis 1867, les lieutenants gouverneurs ont, de leur propre autorit,
renvoy des ministres possdant la confiance du Parlement, et dissous le
Parlement lui-mme pour procder  de nouvelles lections. C'est ce que
fit en 1878, en faveur du parti libral, M. Letellier de Saint-Just, et
en 1892, M. Angers, en faveur du parti conservateur.

Mais ces luttes de parti n'altrent en rien l'union nationale. Libraux
et conservateurs, diviss sur des dtails de politique et d'intrt,
demeurent unis sur les points essentiels. Les uns et les autres sont
galement d'ardents dfenseurs de l'ide catholique et de la nationalit
franaise.

Cette unanimit s'est manifeste, il y a quelques annes, lorsqu'on
1885,  la suite de la rbellion des mtis franais du Nord-Ouest, le
gouvernement fdral svit contre les rvolts avec une svrit qui put
faire supposer qu'il poursuivait en eux les reprsentants de la race
franaise plus que les rebelles. A la nouvelle du supplice de Louis
Riel, la province de Qubec tout entire fut unanime; libraux et
conservateurs oublirent leurs querelles et, sous la direction d'un
homme politique habile qui prit la tte du mouvement, s'unirent en un
seul parti sous le nom de _Parti national_. Grce  l'influence de
l'auteur de cette fusion (M. Mercier, qui devint premier ministre de la
province), la concorde dura quelques annes. Mais la question Riel finit
par tomber dans l'oubli, les luttes de parti reprirent, et ont eu
dernirement leur conclusion par la chute du cabinet Mercier, remplac
par M. de Boucherville.

Querelles de famille que ces luttes; arrive de nouveau un danger, ou
mme l'apparence d'un danger national, tous les partis s'uniraient de
nouveau.

Cette suprmatie de l'lment franais, les Anglais de la province sont
bien obligs de la subir; ils le font sans rcriminations et, sauf
quelques rares exceptions, se montrent satisfaits de la libert absolue
de conscience qui leur est laisse comme protestants, et de la part
quitable, gnreuse mme, qui leur est faite dans la rpartition des
fonctions publiques. Un dput anglais a beau s'crier parfois dans
l'Assemble lgislative que ce n'est pas par tolrance que la
population anglaise se trouve dans la province de Qubec et qu'elle y
restera en dpit de tous[60]; ce sont l des fanfaronnades que
personne ne relve parce qu'elles n'ont aucune porte. Personne, en
effet, parmi les Canadiens-Franais, ne conteste  la population
anglaise le droit de demeurer dans la province, et ce n'est pas leur
faute si, de l'aveu de tous, elle y est en voie de dcroissance
constante. De ce fait avr et avou par eux, les Anglais ne peuvent
s'en prendre qu' eux-mmes. Il est pourtant quelques rares fanatiques
qui ne craignent pas d'attribuer  l'action du clerg franais la
dcadence de la population anglaise: Est-il ncessaire de dire, crit
l'un d'eux,--un journaliste,--que l'introduction du systme paroissial
dans les cantons anglais de Qubec y a apport la dcadence? Un grand
nombre d'tablissements anglais ont disparu et partout le nombre des
Franais augmente, au point que les Anglais qui pouvaient commander
vingt collges lectoraux il y a vingt-cinq ans, s'y trouvent maintenant
en minorit  l'exception de quatre comts[61].

     [Note 60: Sance du 16 janvier 1890.]

     [Note 61: Brochure publie par l'Equal Rights
     association for the province of Ontario.]

La plupart des Anglais de Qubec montrent un plus quitable esprit, et
reconnaissent que le mouvement de diminution de leur population est un
mouvement invitable contre lequel il n'y a pas  rcriminer: Les
Anglais partent, les Franais arrivent, dit un Anglais, le Dr Dawson...
Si les cultivateurs anglais peuvent amliorer leur sort en vendant leurs
fermes, il est certainement prfrable qu'ils puissent trouver des
acqureurs[62].

     [Note 62: Cit par M. Honor Mercier dans sa rponse au
     pamphlet de l'association des Equal Rights.]

Les Anglais de Qubec se rsignent, on le voit, de bonne grce  la
situation un peu efface qu'ils occupent. Mais l'attitude des Anglais
d'Ontario est tout autre en prsence des progrs des Canadiens. Le dpit
non dissimul de ceux-l gale la sage rsignation des premiers.

Il existe, dans la province anglaise, une coterie faisant profession
d'un protestantisme intransigeant et haineux, et qui, runie en une
sorte de socit secrte sous le nom de _Loges orangistes_, se plat 
accabler les Canadiens de tous les outrages et de toutes les injustices.
Les Orangistes voilent leur fanatisme sous un prtendu dvouement
dynastique  la couronne anglaise et sous un patriotisme d'ostentation;
mais leur zle est tenu en haut lieu pour ce qu'il vaut, et leur a
plusieurs fois attir des humiliations officielles.

Lorsqu'on 1860 le prince de Galles fit un voyage au Canada, ayant t
averti que les Orangistes de la province d'Ontario prparaient en son
honneur des manifestations quelque peu hostiles  l'lment catholique
et franais, il fit savoir aux autorits, par l'intermdiaire du duc de
Newcastle, secrtaire d'tat des colonies, qui l'accompagnait, qu'il
n'accepterait aucune fte d'un caractre exclusif, et ne mettrait le
pied dans aucune ville o les dispositions prises pour le recevoir
seraient de nature  blesser les opinions ou les croyances d'une portion
quelconque des sujets de la Reine. Dans plusieurs villes, on ne tint
aucun compte de cet avertissement. Le prince, qui voyageait en bateau 
vapeur, modifia son itinraire, et passa sans s'y arrter devant les
villes de Kingston et de Bonneville, et les Loges orangistes, ranges
sur le quai en grand costume et bannires dployes, autour des arcs de
triomphe emblmatiques qu'elles avaient prpars, ne purent que
poursuivre de leurs murmures le bateau  vapeur qui emportait le prince,
sans avoir reu de lui ni une parole, ni un regard.

Cette coterie orangiste s'meut quelquefois de la politique suivie par
la province de Qubec. Le vote en 1888 par le Parlement de la province
franaise, sur l'initiative de M. Mercier, d'une loi restituant aux
Jsuites une partie des biens qui leur avaient t confisqus par le
gouvernement anglais, a suscit dans ce milieu protestant les plus
violentes temptes. Les protestants d'Ontario demandrent au
gouvernement fdral le dsaveu de la loi. Dans le cours de la
discussion, les Canadiens furent accuss de vouloir arrter le cours du
progrs et remonter aux temps les plus tnbreux d'oppression et
d'ignorance; des orateurs, sans doute peu au fait de l'histoire,
confondirent dans une rprobation commune les Jsuites, le moyen ge, la
tyrannie et le papisme! Bref, comme le dit sir John A. Macdonald, qui,
pour cette fois, soutint les Canadiens d'une faon effective, on et pu
croire,  lire les articles publis par certains journaux, et 
entendre les discours prononcs par certains orateurs, qu'on se trouvait
en face d'une invasion des Jsuites comme d'une nouvelle invasion des
Huns et des Vandales, qui allait balayer la civilisation du pays[63]!

Si quelques centaines de mille francs restitues aux Jsuites[64],--car
les biens eux-mmes ne leur avaient pas t rendus, mais seulement leur
valeur,--soulevaient de pareilles temptes, c'est que cette somme minime
et qui ne regardait, aprs tout, que les contribuables de Qubec, non
pas ceux d'Ontario, c'est que les Jsuites eux-mmes n'taient, au fond,
que l'accessoire de la question, et que le conflit, bien plus qu'une
polmique religieuse, tait une lutte nationale entre les deux
populations rivales.

     [Note 63: _Dbat sur les biens des Jsuites_, Ottawa,
     1889. Discours de sir John A. Macdonald.]

     [Note 64: _Ibid._]

La question qui agite l'esprit du peuple, s'criait un dput anglais,
M. Charlton, qui cre l'intrt caus par ce dbat, c'est de savoir si
la Confdration canadienne sera saxonne ou franaise... C'est une
question d'une grande porte, une question dont nous ne pouvons exagrer
l'importance... La tendance  dvelopper en ce pays un sentiment intense
de nationalit franaise, tendance qui s'accentue encore de ce que cette
nationalit possde une glise nationale qui, dans son propre intrt,
travaille au dveloppement de ce sentiment national, est une tendance
que nous devons tous dplorer, une tendance que nous dsirons ne pas
voir s'accentuer, une tendance que ceux qui ont  coeur le bien du pays
dsireraient plutt voir s'amoindrir et disparatre[65].

     [Note 65: _Dbat sur les biens des Jsuites._ Mars 1889.]

Les Orangistes d'Ontario ont beau le dplorer, cette tendance s'accentue
et s'accentuera. La nation canadienne-franaise n'est pas en voie de
s'teindre; elle est, au contraire, tant au point de vue matriel qu'au
point de vue moral, en pleine voie d'accroissement et de progrs.




DEUXIME PARTIE

TAT ACTUEL, AU POINT DE VUE MATRIEL
ET MORAL, DE LA NATION CANADIENNE
TERRITOIRE--POPULATION--SENTIMENT NATIONAL



CHAPITRE X

LE TERRITOIRE DES CANADIENS ET SA RICHESSE.

Nous avons suivi  travers l'histoire les progrs politiques des
Canadiens; quelle est aujourd'hui leur situation matrielle? Connaissant
le pass, tudions le prsent, et voyons quelle est l'tendue et la
richesse de leur territoire, le chiffre et la vitalit de leur
population.

Le domaine ethnographique des Canadiens s'tend au del de la province
de Qubec. Les lignes de dmarcation politique ou administrative qui les
enserrent, ne sont nullement des barrires pour leur expansion; ils les
franchissent de toutes parts, et tout autour de leur province ils ont
form, en territoire tranger, comme une zone de race et de langue
franaise qu'ils largissent tous les jours.

Ces progrs de la population canadienne  l'encontre de leurs voisins,
nous les tudierons plus loin, mais avant de parler des hommes,
dcrivons le pays: avant les acteurs, le dcor!

Pour se dvelopper, une nation doit se nourrir, et son accroissement est
intimement subordonn  la richesse productive du pays qu'elle occupe.
Quelle est la richesse du territoire des Canadiens; quelle est
l'tendue, quels sont les produits de la province de Qubec, leur centre
et leur citadelle?

La _province de Qubec_, c'est l un nom modeste, relativement aux
territoires qu'il dsigne. Que ce nom de province ne les fasse pas
comparer  ceux de quelque province de France ou d'Europe. La superficie
des territoires embrasss par la province de Qubec,--669,000 kilomtres
carrs,--la France entire ne l'atteint pas, et de tous les tats
europens, la Russie seule en dpasse le chiffre.

Deux grandes villes, les plus importantes de toute la Confdration
canadienne, l'une par le lustre de son histoire, l'autre par le chiffre
de sa population et son activit commerciale, sont l'orgueil des
Canadiens-Franais.

Qubec se glorifie de ses souvenirs militaires, et vante avec orgueil
ses Frontenac et ses Montcalm. Seule de toutes les cits d'Amrique elle
est plus clbre encore par son histoire que par ses richesses.

Un spectacle admirable attend le voyageur qui dbarque  Qubec. De
l'immense terrasse qui rgne sur son rocher, domine elle-mme par les
murailles de la citadelle, le spectateur embrasse un des plus beaux
panoramas qui se puisse voir:  ses pieds l'oeil plonge dans les rues qui
bordent le port, toutes pleines de mouvement et d'o s'lve le lourd
bruit des voitures et des chariots; plus loin, les quais, o se chargent
et se dchargent de nombreux navires; plus loin encore, le fleuve
majestueux et large, o se croisent barques et paquebots, o les
lgantes et rapides voiles blanches des golettes coupent la fume
noire des lourds et puissants remorqueurs. Au del, bornant l'horizon,
la pointe Lvis, toute couverte d'habitations et de verdure, l'le
d'Orlans, avec ses nombreux villages, puis, la vaste plaine, au fond de
laquelle les Laurentides dcoupent leurs crtes boises et montrent de
loin leurs valles dchires et sombres.

Si nous remontons le fleuve, autre cit, autre perle: Montral!

Montral est la ville la plus importante du Canada; elle est la septime
de l'Amrique entire pour sa population, mais l'une des premires sans
contredit par sa situation et sa beaut. Sur les flancs du mont Royal,
qui la domine et lui a donn son nom, un parc splendide fait circuler
ses alles sous l'ombre des arbres sculaires; leurs gracieuses courbes
et leurs douces pentes conduisent au sommet de la montagne. De l le
regard embrasse la ville et son port, traverse le vaste Saint-Laurent et
s'arrte,  la rive oppose, sur de jolis villages aux clochers pointus,
rendus si petits par la distance qu'ils semblent des jouets d'enfant mis
en ordre sur le rivage. Au del, une plaine immense toute couverte
d'habitations court jusqu' l'horizon, form d'une ligne bleutre de
montagnes  peine estompes sur le ciel.

Telles sont les deux grandes cits de la province de Qubec; le
territoire tout entier est digne de telles capitales.

Le fleuve le plus important et le plus majestueux de l'univers; des
rivires auprs desquelles nos fleuves sont des ruisseaux; d'admirables
forts; des mines encore inexplores; des terres fertiles, voil en
rsum la province de Qubec, le vieux Canada franais, la jeune France
amricaine de l'avenir.

Sa configuration gographique est remarquable. L'estuaire du
Saint-Laurent, immense artre par laquelle le pays reoit la vie,
conduit jusqu' son coeur, jusqu'aux grandes cits de Qubec et de
Montral, les plus puissants navires venus d'Europe  travers l'Ocan.

Dans cette grande voie fluviale, des affluents nombreux, partis du nord
et du sud, dversent la masse de leurs eaux. Les plus grands viennent du
nord; sortis des plaines immenses et marcageuses qui forment, entre le
bassin de la baie d'Hudson et celui du Saint-Laurent une sparation
indcise, ils ont, dans leur course puissante, travers la barrire que
leur opposait la chane des Laurentides;  travers les rochers, ils se
sont fait un chemin, et franchissent cet obstacle par une suite de
rapides et de chutes.

Des trois principaux de ces affluents du nord, le plus tendu, l'Ottawa
(ou pour l'crire  la franaise, la Rivire des Outaouais, du nom des
Indiens qui habitaient autrefois ses bords), plus long que le Rhin, plus
abondant que le Nil, droule ses flots sur une longueur de 615 milles et
dbite, aux hautes eaux, 4,000 mtres cubes d'eau par seconde. Ses
tributaires sont eux-mmes des fleuves d'une longueur moyenne de 200
milles.

Un autre affluent du nord, le Saint-Maurice,  l'embouchure duquel
s'lve la petite ville de Trois-Rivires, arrose une tendue de 280
milles.

Le Saguenay enfin, non pas le plus long, mais de beaucoup le plus
important de tous les affluents du Saint-Laurent, profond de prs de 300
mtres, bord sur ses deux rives de rochers escarps qui font
l'admiration des touristes, accessible sur la moiti de son cours aux
navires du plus fort tonnage, large de plusieurs milles, prsente plutt
l'aspect d'un golfe sinueux entrant profondment dans les terres que
celui d'un fleuve au cours rgulier et constant.

Les affluents de la rive sud n'ont pas la mme importance
hydrographique, mais la population se presse sur leurs bords, bien plus
dense que sur ceux des affluents du nord. Les deux plus connus sont la
rivire Richelieu, qui sort du lac Champlain et aboutit dans le
Saint-Laurent au sud de Montral, et la rivire Chaudire, dont le cours
arrose, au sud de Qubec, le riche comt de la _Beauce_, nom que les
habitants ont voulu donner  la contre, en souvenir, sans doute, de
leur pays d'origine, ainsi qu'en tmoignage de sa fertilit.

Et les lacs! De vritables mers intrieures! C'est le lac Saint-Jean,
qui couvre de ses eaux 92,000 hectares; le lac Tmiscamingue, 85,000
hectares, et une multitude de lacs de moindre importance, relis entre
eux par de gracieuses et pittoresques rivires. Le pays est comme
sillonn d'un rseau de cours d'eau, navigables aux seuls canots  cause
de la rapidit de leur cours, mais qui, par l mme, fournissent 
l'industrie la force motrice de leurs chutes.

Avec cela, des montagnes pittoresques, mais ne prsentant pas de sommets
inaccessibles, et dont toutes les valles pourront un jour tre
utilises pour la colonisation et la culture; tel est le tableau gnral
de la province de Qubec.

La plus grande partie de cet immense et beau territoire est encore, il
est vrai, le domaine exclusif de la fort. Lorsque du haut de la
terrasse de Qubec on admire cette splendide campagne couverte
d'habitations, que l'on voit les lignes ferres sillonner au loin la
plaine, il est curieux de se dire qu' dx lieues  peine de cette
civilisation, sur ces hauteurs boises des Laurentides qui ferment
l'horizon, les arbres dont on aperoit les cimes sont les premires
sentinelles du dsert! Ce verdoyant et gracieux rideau, c'est la lisire
d'une fort sans bornes, dont les dernires branches plongent,  200
lieues de l, dans les eaux glaces de la mer d'Hudson!

Ce dsert, c'est la richesse mme du pays, c'est la rserve de l'avenir!
Cette immense fort dont l'imagination atteint pniblement les bornes,
c'est le domaine ouvert  l'activit des Canadiens. C'est l que vont
pntrer le bcheron avec sa hache et le colon avec sa charrue: l'un
pour en faire sortir tous les ans ces produits des forts qui, exports
au loin, procureront en change au pays l'aisance et la richesse, les
autres pour transformer la fort en moisson, remplacer par la vie et le
bruit le silence et la solitude, et faire sortir du nant des hameaux et
des villes.

Dans ces cits, nes du travail du colon, fleuriront  leur tour le
commerce et l'industrie; telle est la marche du progrs, la gradation du
travail humain, aux prises avec la nature primitive.



CHAPITRE XI

LA FORT ET LES FORESTIERS.

Suivons d'abord les bcherons dans les limites les plus recules de la
fort. Ses vastes tendues appartiennent au domaine public des
provinces, qui en disposent  leur gr, soit pour l'exploitation des
bois, soit pour la colonisation et le dfrichement.

La province de Qubec possde le plus riche domaine forestier. Il
s'tend, au nord du Saint-Laurent, sur une superficie d'environ 120,000
milles carrs[66], couvrant encore, malgr les progrs de la
colonisation, les neuf diximes du territoire. Prs de 30,000 bcherons
sont tous les ans employs  son exploitation, et la valeur des produits
qu'ils en retirent dpasse 50 millions de francs[67]!

     [Note 66: 47,037 milles carrs octroys pour
     l'exploitation et 68,136 milles carrs disponibles. (MERCIER,
     _Esquisse de la province de Qubec_, 1890.)]

     [Note 67: C'est le chiffre de l'exportation des bois de
     la province de Qubec. Le chiffre total pour tout le Dominion
     est de 100 millions de francs. On voit qu' elle seule la
     province de Qubec en fournit la moiti.]

Ne vous effrayez pas de ces chiffres; ne craignez pas de voir
rapidement disparatre la fort soumise  un tel rgime: sur de
pareilles tendues, l'homme ne peut dtruire aussi rapidement que la
nature cre. Il est certain que la limite des bois exploitables recule
peu  peu vers le nord, mais ce mouvement est d'une lenteur qui le rend
imperceptible. Suivant un rapport officiel de 1856[68], la seule valle
de l'Ottawa contenait alors une rserve _actuelle_ suffisante pour
fournir, pendant un sicle,  cette exportation de 50 millions par an,
et cela sans tenir compte du bois qui pourrait repousser dans
l'intervalle.

     [Note 68: Cit par S. DRAPEAU, _tudes sur la
     colonisation du Bas-Canada_. Qubec, 1863, in-8.]

D'ailleurs, si l'exploitation change la valeur de la fort, elle n'en
modifie gure l'aspect. Les spculateurs ne la saccagent pas autant
qu'on pourrait le croire; non pas qu'ils soient retenus par aucun
scrupule artistique ni philanthropique, mais parce que leur intrt ne
les y pousse pas. Les frais de transport tant normes, ils n'abattent
que des arbres choisis sur de grands espaces; tout le reste demeure
intact, et l'oeil n'aperoit d'abord aucune diffrence entre les portions
exploites et celles o le bcheron n'a pas encore promen sa hache.

Le feu est, pour la fort, un ennemi autrement redoutable que l'homme.
Allum par la foudre ou par l'imprudence de quelque bcheron, l'incendie
peut se propager sans obstacles sur des centaines de lieues. Toute la
rgion du Saguenay fut ainsi dvaste il y a une vingtaine d'annes. Ce
flau est impuissant lui-mme  diminuer, d'une faon sensible,
l'immense domaine forestier; dans les _brls_ (c'est le nom que donnent
les Canadiens aux espaces dvors par le feu), le bois reprend peu  peu
le dessus, et l'on voit, au bout de quelques annes, les troncs calcins
des vieux arbres dominer, de leurs noirs squelettes, la masse verdoyante
qui repousse  leurs pieds.

La province de Qubec n'aline pas son domaine forestier; elle ne
l'exploite pas non plus elle-mme. Elle le loue par lots, ou _limites_,
suivant l'expression officielle, et de ces locations elle retire tous
les ans un revenu d'environ 3 millions de francs (600,000 piastres).[69]

     [Note 69: Rapport du commissaire des Terres de la
     Couronne pour 1892.]

Le commerce des bois n'est pas accessible  tous: un personnel nombreux
 entretenir, des transports difficiles, ncessitent une mise de fonds
considrable qui ne le rend possible qu' un nombre restreint de
capitalistes. Les marchands de bois sont, par leur richesse, presque une
puissance dans le pays.

La valle de l'Ottawa, dans son cours suprieur, est la plus riche de
toutes les rgions forestires canadiennes. A elle seule, elle fournit
les trois quarts des bois abattus dans toute la province; tous les ans
elle occupe prs de dix mille ouvriers forestiers; en 1889 un seul
ngociant d'Ottawa, M. Mac-Kay, en avait engag quinze cents.

C'est une vritable arme, presque une invasion. Au commencement
d'octobre, les auberges, les chemins de fer, les bateaux  vapeur,
retentissent des chants de ces joyeux compagnons. Profitant de leurs
dernires heures de libert, ils se prparent, par une gaiet un peu
bruyante,  la captivit de six mois qu'ils vont subir, spars du reste
de l'univers par la fort, la neige et les glaces. Pour tout voisinage,
ils n'ont  esprer que celui de quelque tribu indienne campe dans sa
Rserve; une fois seulement dans la saison ils reoivent la visite d'un
missionnaire qui, vers Pques, vient leur faire remplir leurs devoirs
religieux, car tous sont de fervents catholiques.

La petite ville de Mattawa, leur principal rendez-vous avant de monter
dans les _chantiers_, ne doit qu' eux son existence, et n'a gure
d'autres maisons que des htelleries. Quand ils partent  l'automne, et
quand ils reviennent au printemps, elle est bonde; lorsqu'ils sont
passs, elle est vide.

C'est l que cette arme se divise. Sous la conduite du chef de
chantier, du _foreman_, chaque groupe gagne la limite sur laquelle il
doit travailler. Laissant bien loin derrire nous le dernier village, la
dernire ferme et le dernier champ cultiv, pntrons avec eux dans la
fort.

Supposons-nous au sommet de quelque haute colline: un ocan de verdure
s'tale devant nous et se prolonge, sans interruptions et sans
clairires, sur des centaines de lieues vers le Nord. Seuls, les lacs,
les rivires et les torrents, viennent couper de leurs eaux ces
immensits boises; encore les broussailles rongent-elles leurs rives et
semblent-elles, en allongeant sur l'eau leurs branches pendantes,
jalouses d'en diminuer la surface.

La fort est aussi diverse d'aspect que variable de valeur marchande.
Ici dme lev de verdure, l inextricable fouillis de broussailles,
tantt elle darde vers le ciel la haute mture de ses pins gants,
tantt elle prsente humblement le triste profil de ses pinettes
rabougries, dont les pauvres branches dcharnes pendent comme de
misrables haillons, donnant au paysage cette impression de mlancolique
abandon, si souvent ressentie par le voyageur, dans les forts du nord
de l'Amrique.

Dans cette solitude, s'lve la solide et massive demeure o les
bcherons, leur travail termin, se runissent chaque soir.

Le _chantier_ (car ils nomment ainsi, non pas comme les ouvriers le font
chez nous, le lieu o ils travaillent, mais celui o ils prennent leur
repos) est un btiment de 15 mtres de long environ, sur 8 de large. Les
murs sont faits de troncs d'arbres aplanis sur deux de leurs faces,
poss l'un sur l'autre et assembls _ demi-bois_ dans les angles. Le
toit, form lui-mme de pices de bois plus lgres dont les interstices
sont bouchs avec de la mousse, est perc dans son milieu d'une large
baie, par o s'chappe la fume et pntre la lumire; c'est, avec la
porte, la seule ouverture de la massive construction.

Pntrons dans l'intrieur. Une seule salle l'occupe tout entier; au
centre, sur un norme brasier dont les cendres croulantes sont
maintenues par un cadre de pices de bois, des arbres entiers brlent en
ptillant; c'est la _cambuse_, c'est le centre et l'me du chantier,
c'est le foyer des forestiers.

Tout autour, contre l'paisse muraille de bois, les lits s'alignent en
deux ranges superposes. Ne cherchez l ni matelas, ni draps: une
paisse couche d'lastiques branches de sapin est le meilleur des
sommiers. tendez-y une chaude couverture de laine; cela suffit aux
travailleurs de la fort.

Si vous levez la tte, par l'ouverture bante du toit, d'o s'chappe en
tourbillonnant la fume bleutre et pleine d'tincelles, vous pouvez,
durant le jour, apercevoir le clair rideau du ciel, et, le soir, le
lointain scintillement des toiles, dans la sombre profondeur de la
nuit.

C'est l que, la journe finie, les bcherons rentrent un  un. Dj
quelques-uns, accroupis devant le vaste flamboiement de la _cambuse_,
les mains tendues vers la flamme, ont allum leur pipe  la braise du
foyer. Le feu monte en tournoyant vers le ciel, projetant  la fois dans
la vaste pice une rconfortante chaleur et une clatante lumire, et
tandis qu'au dehors la neige tombe, la gele pince, et la fort gmit
sous la bise, ici rgnent le repos, le calme et la gaiet.

De temps en temps un retardataire arrive; la porte en s'ouvrant laisse
apercevoir la nuit et pntrer une bouffe d'air froid. Le nouveau venu,
en se frottant frileusement les mains et secouant la neige qui fond sur
ses vtements, vient prendre place autour du foyer. Puis, quand tous
sont rentrs, quand tous ont puis, dans la grande marmite mijotante,
leur frugal mais abondant repas, les conversations s'engagent et les
histoires commencent.

La France est--en la prsence d'un Franais--l'objet de toutes les
questions. Ils ne la connaissent pas beaucoup la France, ces braves
bcherons, mais ils l'aiment tout de mme. Ils savent qu'elle est bien
loin, au del de la mer, et qu'ils ne la verront jamais, mais c'est de
l que sont venus leur grands-pres, c'est leur pays, et cela leur
suffit pour l'aimer.

--Avez-vous des forts? Avez-vous des sauvages? Des forts sans
sauvages! Ils n'en reviennent pas d'tonnement!

L'histoire de France elle-mme les intresse autant, mais leur est aussi
peu familire que sa situation ethnographique. Napolon! voil le hros
de tous leurs rcits, et quelles proportions fantastiques ils lui
donnent! Dans leur bouche, ce n'est plus un homme, c'est un demi-dieu,
si au-dessus de l'humanit, que les narrateurs eux-mmes en viennent 
douter de son existence relle. Napolon, pour eux, c'est une sorte de
grand fantme qui, pendant de longues annes, a fait trembler les
Anglais: On tirait sur lui...  boulets rouges! Il vous les
_poignait_  deux mains et les renvoyait sur les ennemis! Et c'est
avec une mimique expressive que le narrateur--un peu _gouailleur_ et
sceptique--faisait, en s'arc-boutant de toutes ses forces, le geste de
_poigner_ le boulet, de l'lever pniblement au-dessus de sa tte, pour
l'envoyer avec vigueur dans le camp oppos.

Aprs maint rcit, les conversations finissent par s'teindre. Roul
dans sa couverture, chacun cde au sommeil. Seul, l'ardent brasier de la
cambuse veille dans le chantier silencieux perdu dans la fort.

Ds l'aube, les bcherons sont sur pied. Pour le travail ils sont
diviss par _gagnes_, suivant l'expression consacre par eux. Chaque
gagne se compose de six hommes: deux bcherons qui abattent les arbres,
deux _piqueurs_, qui en dgrossissent les quatre faces, et deux
_quarreurs_ qui les aplanissent d'une faon parfaite. A chaque gagne
sont joints quelques _coupeux de chemins_, dont le rle est de
tailler,  travers les broussailles, les pistes par o chaque pice de
bois sera trane jusqu' la rivire voisine. Les salaires de ces
diverses catgories d'ouvriers sont assez levs. Le _foreman_
(contrematre) reoit par mois 60 piastres (300 francs), les quarreurs
40 (200 francs), les piqueurs et abatteurs 35 (175 francs), enfin les
_coupeux de chemins_ eux-mmes, de 12  20 (60  100 francs).

Il faut avoir vu  l'oeuvre les bcherons canadiens pour se rendre compte
de leur habilet et de l'tonnante rapidit de leur travail. Les arbres
sont attaqus  hauteur d'homme, par deux bcherons  la fois;  peine
 terre, ils sont dpouills de leurs branches, diviss en tronons,
livrs aux _piqueurs_ qui les dgrossissent, puis aux _quarreurs_ qui
en polissent les quatre faces.

Tout cela marche rondement: abatteurs, piqueurs, quarreurs, tous
travaillent  la fois. Le bruit des haches tombe dru comme celui du
flau dans une grange, et la besogne avance  vue d'oeil. Les normes
poutres quarries gisent au milieu des cailles de leurs flancs, sur la
place mme o sont tombs les arbres superbes dans lesquels elles ont
t tailles. Leur nombre s'augmente d'heure en heure, et les bcherons
m'ont assur qu'une _gagne_ pouvait abattre et quarrir jusqu' quinze
pins par jour.

A la fin de la saison, la somme de travail s'lve  un chiffre norme.
En 1888, m'a dit un foreman, 3,300 pices de bois quarries, faisant
ensemble 170,000 pieds cubes, sont sorties de la _limite_ dont il
dirigeait l'exploitation. Le nombre d'ouvriers de toute catgorie qui
avaient fourni ce travail tait d'une quarantaine d'hommes.

Quand la terre est couverte de neige, les pices de bois, tranes par
de vigoureux chevaux, sont amenes au bord de la rivire, seul chemin
ouvert au transport. Toute _limite_ qui n'est pas traverse par une
rivire, quelle que soit la beaut des arbres qu'elle contient, est sans
valeur pour l'exploitation. Durant tout l'hiver, les bois sont amoncels
sur la rive; au printemps, ds que la dbcle des glaces a rendu la
libert au courant, ils sont confis  ce chemin mouvant, et emports
dans une course rapide par les eaux gonfles. Parfois un embarras se
produit: une des pices, arrtes par quelque rocher ou quelque
anfractuosit de la rive, barre le passage aux autres, qui s'amoncellent
une  une autour d'elle et s'enchevtrent en un formidable dsordre.

C'est alors que commence la partie prilleuse de la vie du bcheron. Les
_draveurs_, ceux qui, de la rive, surveillent la descente, doivent se
dvouer. Il faut que l'un d'eux, s'aventurant sur cet instable
chafaudage, aille dgager la _clef_, la pice de bois qui retient
toutes les autres. Pour se garer  temps de l'effroyable dbcle qu'il
provoque, il lui faut dployer une remarquable adresse, aide d'un
admirable sang-froid. Mais le bcheron canadien affronte firement le
danger, il sait quels sont ceux auxquels il s'expose, et il n'ignore pas
que souvent les hommes d'un _chantier_ ne reviennent pas aussi nombreux
qu'ils taient partis.

D'affluent en affluent les bois descendent jusqu' la rivire Ottawa.
L, sur ce fleuve large de plusieurs kilomtres, leur conduite devient
plus facile. Ils sont rassembls en d'immenses trains de bois ou
_cages_, comme disent les Canadiens, longues de plusieurs centaines de
mtres, qui, lentement, suivent le cours de la rivire. A l'un des
angles du radeau, s'lve l'habitation des hommes qui le dirigent. Au
centre, le tronc d'un pin sert de mt, et supporte une voile.

Treize rapides interrompent la navigation de l'Ottawa. Pour permettre
aux _cages_ de les franchir, on a tabli latralement des glissoires,
troits canaux  forte pente dont les talus et le fond sont garnis de
madriers qui amortissent les chocs et rgularisent la vitesse du
courant. Les _cages_ y sont introduites par sections, par _cribs_, pour
employer le mot technique, qui sont de nouveau runis une fois
l'obstacle franchi. Les cribs, au nombre d'une centaine, comprennent
chacun environ trente pices de bois.

C'est  Qubec, o les attendent tous les ans douze cents navires,
monts par 20,000 matelots, que descendent les bois quarris. Ils y sont
chargs  destination de l'Angleterre ou des tats-Unis.

Les billots de sciage ne viennent pas jusque-l. Ils sont arrts au
passage dans les scieries d'Ottawa et de Hull.

Situes face  face, sur chaque rive du fleuve, ces deux villes
pourraient,  bon droit, se nommer les mtropoles du bois. La population
de Hull (13,000 mes environ) est tout entire occupe dans les
scieries. Nuit et jour des milliers de scies lancent dans l'air leur
strident grincement. Les pyramides de planches s'amoncellent partout. Du
haut de la terrasse du parlement d'Ottawa, qui domine le fleuve d'une
hauteur de trente  quarante mtres, tout un panorama de planches se
droule  la vue et c'est  peine, tant les rives sont encombres de
piles de bois, de magasins et d'usines, si l'on aperoit cette chute de
la Chaudire o le fleuve Ottawa prcipite d'un seul coup les quatre
mille mtres cubes de ses eaux!

L'air est imprgn de l'cre parfum du bois frais. La sciure (le _bran
de scie_, comme disent les Canadiens), encombre tout. Elle vole dans les
rues en poussire impalpable, elle nage sur le fleuve dont elle couvre
la surface comme d'une cuirasse d'or, elle en garnit le fond de couches
paisses qui vont se stratifiant chaque anne et se sont, en certains
endroits, accumules sur une profondeur de dix  quinze pieds. Toute
cette masse fermente au fond des eaux, et quelquefois, l'hiver,
lorsqu'une glace paisse oppose sa masse compacte  l'chappement des
gaz qui se forment, de formidables explosions se produisent, brisant la
surface glace du fleuve et mettant la ville en moi.

La quantit de bois scis  Ottawa et  Hull, en 1888, a t de 3
millions de billots, et leur valeur, une fois ouvrs, tait de 11
millions de francs.

Telle est, dans la province de Qubec, cette industrie forestire sur
laquelle nous avons cru devoir particulirement insister  cause de son
importance, puisqu'elle fournit chaque anne, rptons-le, 50 millions
de francs  l'exportation.

Telle est aussi la vie accidente et pittoresque de ces bcherons
canadiens dont la nombreuse arme est dans la fort comme l'avant-garde
de la civilisation. Derrire eux s'avance l'agriculteur, qui mettra  nu
la terre fertile et en tirera de nouvelles richesses. Aprs le bcheron,
nous allons suivre le dfricheur et le colon.



CHAPITRE XII

LE PRTRE COLONISATEUR ET LE COLON.

Dans l'oeuvre commune qu'ils accomplissent pour le pays, dans la mise en
valeur de ses richesses et de son territoire, le rle du colon est plus
grand que celui du forestier. Celui-ci ne produit qu'une richesse
passagre et ne laisse rien derrire lui; il dtruit et ne cre pas; le
colon, au contraire, fait sortir de la terre une source permanente de
richesse; l o rgnait le dsert, il fonde un foyer. Il plante un jalon
pour l'accroissement du pays, et c'est  sa puissance qu'il contribue en
mme temps qu' sa prosprit.

Le domaine ouvert  l'activit des Canadiens et  l'accroissement de
leur pays, c'est cette vaste fort, rserve de terres presque sans
limites. Les premiers colons franais en avaient  peine entam les
bords. Leurs _seigneuries_ ne s'loignaient gure de la rive des
fleuves, qui servaient de voies de communication pour les runir entre
elles.

Pour plusieurs gnrations, ce cadre avait suffi; la population s'y
tait multiplie, en avait occup les terres jusqu' la dernire
parcelle. Un moment vint pourtant o il fut entirement rempli. Les
habitants, trop presss sur un domaine insuffisant, durent chercher de
nouveaux hritages. Mais o les trouver? Les rives du fleuve et de ses
affluents navigables taient occupes; comment, sans chemins, sans voies
de communication, s'tablir dans l'intrieur? L'agriculteur ne peut,
comme le forestier, pntrer seul dans le dsert, il doit rester en
communication directe avec le consommateur de ses produits, et la
population croissante demeurait ainsi enferme dans cet embarrassant
dilemme: la ncessit d'largir un domaine trop troit, et
l'impossibilit d'en sortir.

C'est vers 1835 que des signes d'encombrement commencrent  se
produire. Dj quelques Canadiens, fuyant une patrie qui n'offrait pas 
la culture autant de terres que sa population lui procurait de bras,
taient alls chercher de l'emploi dans les manufactures des tats-Unis.
Le mouvement tendait  se gnraliser et inquitait  la fois les
patriotes et le clerg. Les forces vitales du peuple allaient-elles donc
s'couler ainsi chez une nation trangre, et quel tait l'avenir
religieux rserv aux migrs, perdus au milieu des populations
protestantes de la Rpublique amricaine?

Une vritable croisade s'organisa aussitt pour ouvrir au peuple le
trsor de ses propres richesses, lui faciliter l'accs de son propre
territoire, et lui donner chez lui ce qu'il courait chercher ailleurs.
Des chemins furent ouverts, une propagande active et intelligente
s'exera.

Comme toujours, le clerg prit la direction de ce patriotique mouvement,
et tout prtre canadien proposa  ses fidles la conqute de la terre
comme le plus sr moyen de gagner le ciel. Le prtre colonisateur est un
des types caractristiques du peuple canadien. Mgr Labelle en a t
l'une des figures les plus accomplies. Sa rputation est venue jusqu'en
France, o sa brusque franchise et sa rude parole lui ont attir de
chaudes sympathies. Considrant la colonisation  la fois comme une
oeuvre patriotique et comme une oeuvre religieuse, c'est lui qui s'criait
un jour dans un sermon: Il y a bien des manires d'offenser Dieu, mais
une des plus communes et des plus graves, c'est de ne pas tirer parti
des ressources que la Providence a mises  notre disposition; elle nous
a donn une terre fconde, des mines, des forts et des cours d'eau. Eh
bien, sous peine d'ingratitude envers Dieu, il faut labourer la terre,
exploiter vos mines et vos forts et ne pas laisser sans emploi la force
motrice de vos rivires.

Mgr Labelle avait vou sa vie  la noble tche de conserver les
Canadiens  leur pays. A lui seul, il a fond plus de quarante paroisses
dans la province de Qubec. A la fin de sa carrire, la grande
popularit dont il jouissait l'avait fait rechercher des partis
politiques, et il avait accept la direction du dpartement de la
colonisation dans le gouvernement provincial de Qubec.

Quel merveilleux enthousiaste et comme il savait vous faire partager sa
foi! C'est dans son bureau de l'difice du Parlement,  Qubec, qu'il
fallait le voir, son crayon  la main, devant tout un amoncellement de
cartes et de plans, crayonns de rouge et de bleu. Comme il franchissait
du doigt les cours d'eau, comme il remontait les valles, comme il
poussait en avant ses chers Canadiens et faisait reculer les Anglais!
Puis, finalement, indiquant d'un vaste geste circulaire le domaine qui
doit, du lac Ontario au fleuve Saint-Laurent, appartenir un jour  la
race canadienne-franaise, avec quelle sret d'attitude, de ton et de
geste, il l'y tablissait par avance, et, de sa voix prophtique, la
montrait pleine de fiert, projetant sur tout le reste du continent
amricain le flambeau de la civilisation franaise!

Tout prtre canadien a la noble ambition d'tre un Labelle, et partout
o la colonisation a pntr depuis cinquante ans, dans les cantons de
l'Est comme au lac Saint-Jean, sur le Saguenay comme au lac
Tmiscamingue, le nom d'un prtre est attach  la fondation de chaque
village. Partout c'est un prtre actif et patriote qui a explor la
fort, reconnu les terrains favorables  la culture, et qui, prenant un
gal souci de l'existence matrielle et de la vie spirituelle de ses
futurs paroissiens, a choisi sur quelque pittoresque dtour de la
rivire l'emplacement du moulin  ct de celui de l'glise.

Et quelles vaillantes troupes que celles qui marchent derrire ces chefs
dvous! Quoi de plus courageux, de plus persvrant et plus fort que le
colon canadien! Il faut l'avoir vu sur une terre nouvelle, cet
opinitre travailleur, prs de la grossire construction de bois o il
abrite sa famille, au milieu des arbres abattus et des troncs  demi
calcins, dans ce dsordre apparent d'une chose qui n'est ni entirement
dtruite, ni remplace par une autre; alors que la fort n'est plus, et
que le champ n'est pas encore,  ce point mort entre le chaos de la
destruction et l'harmonie de la cration nouvelle; il faut l'avoir vu
dfrichant, bchant, construisant, disputant pied  pied son champ  la
fort, pour se rendre compte de ce qu'on peut attendre de son nergie et
de sa persvrance. Son travail est dur; il lui faut pour l'accomplir un
bras aussi vigoureux que sa patience est grande. Suivons avec lui ses
procds de dfrichement.

Pour le pionnier qui s'installe dans la fort, le temps est prcieux et
le bois sans valeur: il faut mettre le sol  nu au plus vite, et les
moyens les plus rapides sont les meilleurs. Le feu lui-mme n'est pas un
destructeur trop puissant; c'est lui que le colon appelle  son aide.

Si la portion de la fort qu'il dfriche n'est peuple que de _bois
mou_, c'est--dire d'arbres de petite venue et de broussailles, il abat
le tout sur place, il _fait un abatis plat_, suivant son expression, et,
durant toute une saison, il laisse scher cet inextricable fouillis de
branchages. L'anne suivante, il met le feu  l'un des angles. Active
par le vent, la flamme court, s'tend avec rapidit, embrase bientt
l'tendue entire de l'abatis, et ne s'arrte que devant les larges
tranches mnages tout autour pour que l'incendie ne puisse gagner au
del. Pendant des semaines l'immense brasier brle et se consume; il
n'en reste plus bientt que quelques amas de cendres qui, rpandues sur
le sol, servent d'engrais pour les rcoltes futures.

Le terrain  dfricher est-il, au contraire, peupl de futaie, de _bois
franc_, suivant l'expression canadienne, le colon n'abat tout d'abord
que les broussailles vgtant sous le dme lev des hautes cimes. C'est
le _sarclage_, dont le produit est immdiatement mis en tas et brl. Le
terrain ainsi nettoy de tous ces _embarras_, les grands arbres
demeurent seuls et sont facilement abattus, dpouills de leurs branches
qu'on brle, et dbits en billes de 10  20 pieds de longueur.

Tranes par une vigoureuse paire de boeufs, ces billes sont rassembles
en un lieu lev, puis,  l'aide de leviers, amonceles en bchers plus
ou moins nombreux, suivant l'paisseur mme de la fort qu'on dtruit.
C'est l ce qu'on appelle _tasser le bois_. On obtient en moyenne six ou
sept tas par acre de terrain. A ces tas de _bois franc_, le feu peut
tre mis de suite, leur masse produisant un brasier d'une chaleur
intense qui les consume, en plein hiver mme, au milieu des neiges et
des glaces. Amoncele et recueillie avec soin, la cendre, n'tant pas
mlange de terre comme celle que produit sur le sol la combustion du
bois mou, peut servir  la fabrication de la potasse, et c'est l, pour
le colon, un premier et assez important revenu.

En six jours, un bcheron canadien peut sarcler, abattre, brancher et
couper par billes un arpent de fort; une paire de boeufs et trois hommes
arms de leviers sont ncessaires pour mettre les billes en tas, ce qui
porte les frais de dfrichement en bois franc  10 piastres (50 francs)
l'arpent en moyenne; ils sont de 12 piastres (60 francs) dans le bois
mou, le travail--moins pnible--y tant plus long et plus minutieux.

Ne croyez pas que l s'arrtent les peines du colon, et qu'il va pouvoir
profiter de suite de cette terre qu'il a si pniblement mise  nu. Le
feu n'a dtruit que la surface, les souches sont restes dans le sol et
opposent  la charrue l'obstacle persistant de leurs racines. Les
enlever de main d'homme serait beaucoup trop coteux; c'est  la nature
elle-mme qu'il faut s'en remettre pour leur destruction; ce n'est qu'au
bout de six  neuf ans, lorsqu'elles sont en grande partie consumes par
la pourriture et les insectes, que le premier labour devient possible.
Jusque-l, le colon doit se contenter de herser la surface, et de
transformer la terre en prairie ou pacage.

Le labourage lui-mme ne dtruit que lentement les derniers vestiges du
bois; bien longtemps encore, au milieu des champs dj fertiles,
d'opinitres souches dressent tristement leur mince silhouette noire,
humbles monuments funbres des pins gants tombs et ensevelis dans ce
cimetire de la fort.

Ce n'est pas peu de chose, on le voit, que de disputer le sol  cette
force opinitre de la vgtation forestire. Des bras robustes, un
courage persvrant, et l'indispensable concours du temps, sont  la
fois ncessaires pour en venir  bout; aussi le Canadien est-il devenu
le pire ennemi de cet arbre  qui, pied  pied, il a d disputer son
champ; il le dtruit avec fureur, quelquefois par plaisir et sans
ncessit. Jamais, prs de sa maison, il ne le conservera pour son
agrment; il fait place nette, et l'ide du frais ombrage, des nids
printaniers et des oiseaux gazouillants cdera toujours devant celle
d'_un champ bien planche_.

Excusable rancune, car, malgr tout son courage, malgr son travail
incessant, le colon dfricheur n'est quelquefois que bien faiblement
rcompens, et les rcoltes qu'il obtient ne l'indemnisent pas toujours
de ses peines. Mais rien ne l'abat, rien ne le dsespre, ni les checs
ni les dboires. S'est-il tromp, sous la fort qu'il a mise  nu a-t-il
trouv un sol ingrat, il abandonne le champ qu'il a bauch, la maison
qu'il a construite et s'en va, suivi de sa famille, chercher plus loin
un sol plus rmunrateur.

Aussi voit-on quelquefois par les chemins des maisons  demi acheves,
squelettes de bois que secoue le vent et que consument les lments,
ruines prcoces, mlancoliques tmoins de bien des peines et de bien des
sueurs perdues. Ne vous apitoyez pas trop pourtant en les voyant; les
ruines des jeunes pays d'Amrique n'ont rien de triste comme celles des
vieux pays d'Europe; elles ne rappellent pas la mort et le regret, mais
la vie et l'activit. Soyez sr que celui qui a d abandonner cette
demeure avant de l'avoir termine, a su dj se crer ailleurs, par un
labeur persvrant, un foyer plus stable et plus heureux.

Il semble que le colon canadien obisse  une impulsion providentielle
et qu'en dfrichant il entonne ce chant d'un pote amricain: Frappons,
que chaque coup de hache ouvre passage au jour; que la terre, longtemps
cache, s'tonne de contempler le ciel! Derrire nous s'lve le murmure
des ges  venir, le retentissement de la forge, le bruit des pas des
agriculteurs rapportant la moisson dans leur demeure future!



CHAPITRE XIII

LA LGISLATION FAVORISE LA COLONISATION.

La lgislation tout entire de la province tend  favoriser la
colonisation: systme de proprit, mode de concession des terres,
organisation administrative et municipale, tout concourt  ce rsultat.

Le systme de proprit, diffrent d'abord entre le Haut et le
Bas-Canada, est unifi depuis que la loi de 1854 a aboli la tenure
seigneuriale.

Aprs la conqute, les Anglais avaient respect sur toutes les terres
dj concdes le mode de proprit tabli par le gouvernement franais,
mais ils ne l'tendirent pas au del; toutes les nouvelles concessions
faites aux loyalistes, aprs la guerre d'indpendance, le furent en
pleine proprit, libre de toute charge: _free and common soccage_.
Ainsi,  ct du Bas-Canada franais, o la proprit demeurait soumise
au systme seigneurial, se forma la province du Haut-Canada, o la
proprit fut libre[70].

     [Note 70: Les concessions faites aux Anglais dans les
     cantons de l'Est qui, en 1791, furent compris dans les
     limites de la province de Qubec, avaient t faites
     galement en proprit libre.]

Tant que les deux provinces demeurrent spares, ces diffrences de
lgislation ne choqurent pas les Canadiens-Franais; habitus au rgime
sous lequel ils vivaient, ils ne songeaient pas  en demander le rappel.
Mais lorsque, aprs 1840, les provinces se trouvrent runies sous un
mme gouvernement, la diffrence les frappa davantage, et l'opinion
publique commena  rclamer l'abolition de la tenure seigneuriale. Le
mouvement gagna peu  peu, et vers 1848, cette question devint le
tremplin politique, l'arme de combat dont, pendant plus de cinq ans, se
servirent les partis dans les luttes lectorales.

Au dbut de la colonisation, le systme seigneurial avait eu son
utilit; comment il avait favoris  la fois le seigneur, le colon et la
colonie tout entire, nous l'avons expliqu plus haut.

Mais la raison d'tre des institutions change en mme temps que les
circonstances qui les ont fait natre. Dj peupl d'une faon assez
dense sur bien des points, possdant de grandes villes, le pays n'avait
plus besoin de ces _entrepreneurs de peuplement_ qu'avaient t les
seigneurs; le progrs tait assez avanc pour continuer de lui-mme. La
libert devait tre dsormais un encouragement plus puissant que cette
sorte de tutelle et de protection, fournie jadis par le systme
seigneurial, aux dbiles origines de la colonie. La banalit des
moulins, les rentes annuelles, les droits de mutation, institus presque
comme des garanties pour le censitaire, taient devenus de vritables
charges.

Arriv  l'aisance par son travail et par celui de ses ascendants, le
censitaire considra comme une lourde servitude l'obligation de porter
son bl au moulin banal, oubliant que son aeul avait t heureux, un
sicle auparavant, de pouvoir user de ce moulin, que la loi obligeait le
seigneur, sous des peines assez svres,  construire et  entretenir.

La rente annuelle et les droits de mutation ne reprsentaient-ils pas
aussi le prix de la terre elle-mme? Gratuitement, sans aucune avance de
capital, ainsi que le voulait la loi, le seigneur l'avait livre au
colon: les droits seigneuriaux reprsentaient l'quivalent de cette
avance; c'tait la reconnaissance d'un service rendu.

Si la rforme tait urgente et ncessaire, la justice exigeait donc
qu'elle consistt, non dans la suppression des droits seigneuriaux, ce
qui et t une vritable spoliation, mais dans leur rachat. C'est dans
ce sens en effet qu'elle fut, en 1854,--durant l'administration, reste
si populaire, du grand gouverneur lord Elgin,--opre suivant un vote
mis par les Chambres canadiennes.

Une somme de 25 millions de francs fut affecte par la loi au rachat des
droits de banalit et de mutation. Quant  la rente annuelle, on laissa
aux censitaires eux-mmes le soin de s'en affranchir en remboursant au
seigneur le capital. Beaucoup d'entre eux ont jusqu'ici prfr
continuer  acquitter la rente.[71]

     [Note 71: Comme il n'y avait pas de droits seigneuriaux 
     racheter, ni dans le Haut-Canada, ni dans les cantons de
     l'Est, on dut leur offrir une indemnit quivalente  la
     somme vote en faveur des rgions franaises. Le Haut-Canada
     reut 15 millions de francs, et les cantons de l'Est 4
     millions.]

Ainsi fut supprim, sans secousses et sans lser aucun intrt, le
systme de proprit seigneuriale. Utile au moment de son institution,
il s'teignit le jour o il cessa de l'tre, n'ayant  aucune poque
caus la moindre oppression ni la moindre injustice, ayant mme excit
si peu de rancune dans l'esprit du peuple, que le grand tribun populaire
Papineau, plbien de naissance, mais possesseur d'une seigneurie, fut,
dans les Chambres, son dernier dfenseur!

Un seul mode de proprit subsiste dans la province de Qubec depuis la
loi de 1854, et toutes les concessions nouvelles,  titre gratuit ou 
titre onreux, sont faites en proprit libre.

Mais ces concessions,  qui appartient-il de les faire et suivant
quelles rgles le sont-elles?

C'est aux provinces que la constitution fdrale de 1867 a laiss la
disposition de toutes les terres du domaine public situes sur leur
territoire respectif; et c'est l une de leurs plus importantes
prrogatives.

Le domaine public, _les terres de la couronne_ (c'est le terme officiel)
de la province de Qubec couvrent, nous l'avons dj dit, une immense
tendue, et forment une rserve inpuisable qu'il faudra bien des
gnrations, bien des sicles encore, pour occuper entirement[72]. Une
petite portion, bien minime par rapport  l'ensemble, a pu tre arpente
jusqu'ici. Mais telle qu'elle est, elle dpasse encore de beaucoup les
besoins actuels.

     [Note 72: La province de Qubec comprend dans ses limites
     actuelles (sans y comprendre le territoire qu'elle revendique
     jusqu' la baie d'Hudson) 120,763,000 acres, dont 10,678 sont
     compris dans les anciennes seigneuries, et 11,744,000, plus
     rcemment occups. Il reste donc une aire de 98,341,000 acres
     disponibles, dont 20 millions de bonnes terres arables. Il y
     en a 6 millions d'arpents. (MERCIER, _Esquisse_.)]

Un ministre, _commissaire des terres de la couronne_, est charg de ce
dpartement, un des plus importants des dpartements ministriels de la
province. Il a sous sa direction les arpenteurs et les agents chargs de
la vente des terres.

Le rle des arpenteurs est des plus importants. Ce sont eux qui tracent,
 travers la fort, ces lignes qui divisent le pays en cantons de forme
gomtrique. Les cantons sont partags en _rangs_ longitudinaux, et les
rangs en _lots_ de soixante acres environ.

C'est une vie aventureuse et pnible que celle de l'arpenteur. Il est
pour ainsi dire l'claireur de la civilisation; c'est dans le dsert,
bien loin des pays habits, qu'il va planter sa tente. Ses compagnons
sont l'Indien et le traitant de fourrures, l'agent de la Compagnie de la
baie d'Hudson, vivant solitaire sur quelque lac perdu dans le Nord. Les
voyages des arpenteurs sont de vritables expditions, et quelques-uns
sont connus pour les progrs qu'ils ont fait faire  la connaissance
topographique des rgions du Nord. L'un d'eux, M. Bignell, a fait au lac
Mistanini, dont l'tendue et la forme sont encore voiles comme d'une
sorte de mystre, plusieurs explorations remarquables.

Les _lots_, que les arpenteurs prparent au colon, lui sont livrs, soit
 titre gratuit, soit  titre onreux.--A titre onreux bien entendu
pour les meilleurs et les mieux situs.--Dans les deux cas, la
concession est soumise  des conditions particulires, les unes ayant en
vue l'avantage de l'acqureur, et destines  encourager la
colonisation, d'autres imposes comme garantie de sa bonne foi, de son
intention sincre de mettre la terre en culture, non d'escompter sa
plus-value  venir. A une terre nouvelle il faut des agriculteurs, non
des spculateurs; le travail de l'un enrichit le pays, le trafic de
l'autre le ruine.

En faveur du colon, la loi dispose que le prix d'achat pourra tre
acquitt par termes, un cinquime seulement en prenant possession du
lot, les quatre autres, par annuits successives. En faveur du colon
encore, la loi dclare que le lot sur lequel il s'tablit ne pourra tre
ni hypothqu ni vendu pour dettes antrieures  la concession; elle
dclare insaisissable, tant pour dettes antrieures que pour dettes
_postrieures_, un grand nombre d'objets mobiliers, dont la liste est
longue et curieuse, et parmi lesquels nous pouvons citer: la literie et
le vtement, la batterie de cuisine et la vaisselle, les outils, et
mme--remarquons ceci, c'est un indice de l'instruction dans la classe
agricole--une bibliothque! Parmi les volumes qu'il possde, le colon
saisi peut en conserver dix  son choix. Citons encore, parmi les
objets les plus importants, tout le combustible et les provisions de
bouche  l'usage de la famille pour trois mois; toutes les voitures ou
instruments d'agriculture avec deux chevaux ou boeufs de labour, quatre
vaches, dix moutons, quatre cochons, huit cent soixante bottes de foin
et les autres fourrages ncessaires pour complter l'hivernement de ces
animaux.

On ne voit pas bien, aprs cette longue numration, ce qui peut rester
 saisir. Et pourtant le lgislateur voulait aller plus loin encore; il
s'est arrt devant la crainte de ruiner, par une protection outre, le
crdit du colon et de le desservir au lieu de lui tre utile.

Voici, d'autre part, les conditions imposes au colon comme garantie de
sa bonne foi. Un dlai de quelques mois lui est accord pour se rendre
sur sa concession; il doit y construire une maison _habitable_ d'au
moins 16 pieds sur 20, y rsider pendant deux ans au moins, et dfricher
dans l'espace de quatre ans une tendue d'au moins 10 acres par centaine
d'acres concds.

Lorsqu'il a rempli toutes ces conditions il obtient, comme disent les
Canadiens, _sa patente_, c'est--dire un titre de proprit dfinitif.

Une habile propagande est exerce pour favoriser la colonisation, et des
brochures, publies par les soins du _Commissaire des terres de la
couronne_ et rpandues partout  profusion, font connatre  tous la
situation des lots  vendre ou  concder gratuitement, leur tendue,
la nature et la fertilit de leur sol, et leur prix.

L'organisation administrative elle-mme est conue de faon  favoriser
la colonisation, et l'appui qu'elle lui donne consiste dans une absolue
libert. On peut dire que c'est par son inaction et par son absence mme
que l'administration vient en aide au colon.

Le voyageur--le voyageur franais surtout--qui parcourt le Canada,
s'tonne de ne voir nulle part aucun fonctionnaire, et se demande
comment le pays est administr. Il s'administre lui mme.

La commune canadienne est toute-puissante. C'est un petit tat en
miniature. Il a son petit parlement: le conseil municipal lu au
suffrage universel et qui dlibre sur toutes les questions d'intrt
communal. Le chef du pouvoir excutif, c'est le maire, lu par les
conseillers. La commune n'a ni domaine ni proprits, toutes les _terres
de la Couronne_ appartenant  la province; donc pas de revenus. Mais le
conseil municipal vote pour tous les travaux qu'il veut faire excuter,
ou pour toutes les dpenses auxquelles il lui plat de pourvoir, des
taxes dont il rgle sans contrle la nature et la quotit, et qu'il fait
percevoir par un fonctionnaire communal, le _secrtaire trsorier_.

M. Duvergier de Hauranne a, d'une faon humoristique, fait remarquer
l'ingniosit de ce systme de localisation des taxes: Ce qui me frappe
surtout dans les institutions canadiennes, dit-il, c'est la spcialit
et pour ainsi dire la localisation des taxes; chacun paye pour ses
propres besoins  ses propres dputs... et l'impt est peru et
appliqu dans la localit. Chez nous, au contraire, l'tat est comme le
soleil qui pompe les nuages, les amasse au ciel et les fait galement
retomber en pluie. Je ne nie pas la beaut apparente du systme, mais il
a l'inconvnient de cacher aux contribuables l'emploi et la distribution
de leurs ressources. Ils voient bien leurs revenus s'en aller en fume;
mais ne voyant pas d'o vient la pluie qui les fconde, ils s'habituent
 considrer les exigences de l'tat comme des exactions et ses
bienfaits comme un don naturel[73].

     [Note 73: _Huit mois en Amrique_ (_Revue des Deux
     Mondes_, 1er novembre 1865).]

La runion de tous les maires d'un mme _comt_ forme le _conseil de
comt_, qui lit lui-mme son maire ou _warden_ et possde pour
l'ensemble du comt les mmes droits que le conseil municipal pour la
commune.

Aucune gne, aucune entrave au colon; ce qu'il paye, il sait pourquoi il
le paye et il en voit l'emploi sous ses yeux. C'est ainsi que, par la
libert mme qu'elle accorde, la lgislation vient en aide  l'effort
individuel, vritable et seule source du progrs.



CHAPITRE XIV

MARCHE DE LA COLONISATION.

Les rsultats de cette activit colonisatrice sont dj fort beaux. Les
Canadiens n'occupaient, il y a cinquante ans  peine, qu'une bien faible
partie de leur immense et riche pays; des grands cours d'eau qui le
traversent, ils n'avaient pas encore quitt les rives. Aujourd'hui,
pntrant partout, ils font gagner au loin la culture sur la fort, et
lancent,  travers les massifs montagneux, des chemins de fer qui
portent la civilisation et la vie dans des lieux hier solitaires et
sauvages.

En 1851, 8 millions d'acres taient en culture dans la province de
Qubec; le recensement de 1881 en a lev le chiffre  12 millions
d'acres.

La colonisation ne s'est pas porte partout d'une faon uniforme, elle
s'est tendue tout d'abord dans les rgions les plus fertiles, les moins
accidentes et les plus douces de climat. Il est facile de s'en rendre
compte  la seule inspection d'une carte: partout o les divisions
administratives, les comts, enferment dans des limites dmesurment
tendues de vastes portions de territoire, on peut tre sr que la
population est, sinon totalement absente, au moins bien faible; tel est
le cas du comt du Saguenay, qui s'tend depuis la rive nord de ce
fleuve jusqu'aux frontires du Labrador, immense rgion dserte dont la
cte seule est occupe  et l par quelques rares habitations de
pcheurs.

L au contraire o, comme au sud de Montral et de Qubec, des comts
troits se pressent les uns contre les autres, la population s'accumule
d'une faon dense, donnant au pays un aspect fort peu diffrent de celui
qu'on peut trouver en Europe.

De ce noyau principal form au sud des grandes cits, partent trois
grandes troues de colonisation qui s'avancent vers le Nord: l'une par
la valle de l'Ottawa, l'autre au nord de Qubec, vers le lac
Saint-Jean, et la troisime vers la presqu'le de Gasp, encore peu
habite relativement  son tendue,  cause des massifs montagneux qui
en occupent le centre, mais que la culture attaque de tous cts  la
fois par sa ceinture de rivages.

Au nord de Qubec, une vaste et fertile plaine s'tend jusqu' la chane
des Laurentides. C'est l que se trouvent tant de jolis et pittoresques
villages, clbres autant par leur histoire, mle  celle des premiers
temps de la colonie, que par la renomme que leur ont de nos jours
donne les touristes; c'est Beauport, le premier fief canadien concd
au temps de Richelieu, qui grne, tout le long de la route conduisant
aux clbres chutes de la rivire de Montmorency, ses coquettes maisons
peintes en blanc, et prsentant au passant leurs lgres galeries de
bois tournes vers le chemin. Plus loin, c'est Sainte-Anne, avec son
glise monumentale et son clbre plerinage, pieusement frquent des
Canadiens, en souvenir de Notre-Dame d'Auray, la patronne vnre de
leurs anctres bretons. Vers le nord, c'est encore, au milieu de la
plaine, le village de Lorette, habit par une tribu indienne, les
derniers reprsentants des Hurons--trs civiliss aujourd'hui--et que
rien, n'tait la tradition de leur descendance, ne distinguerait des
blancs.

Au del encore se trouve le riche village de Saint-Raymond; mais si,
poussant plus loin, on veut remonter davantage vers le Nord, on se
heurte bientt  la chane des Laurentides, massif montagneux d'une
lvation mdiocre, mais dont les plateaux et les valles sont jusqu'
ce jour demeurs compltement inhabits. Non seulement ils ne sont pas
utiliss pour la culture, mais l'exploitation forestire elle-mme ne
les a pas encore pntrs. Les bois y sont moins beaux, les transports y
sont moins faciles qu'en fort de plaine, et dans un pays o ils ont le
choix sur de vastes tendues, les forestiers se montrent aussi
difficiles que les agriculteurs.

Les gracieuses et fraches valles des Laurentides, aux flancs couverts
de bois pais, aux rivires torrentueuses coupes de rapides et de
chutes, ne sont gure frquentes que des touristes, non pas de
touristes comme ceux d'Europe, auxquels il faut des chemins, des htels
et du confortable, mais de touristes pour lesquels le plaisir du voyage
a d'autant plus de prix qu'il est achet par un peu de peine.

Dans ces rivires aux flots bondissants, aux rives encombres de
broussailles, dans ces lacs aux ondes calmes forms dans le creux des
valles, les habitants de Qubec amateurs de sport viennent, durant
l't, se livrer aux plaisirs de la pche, et se donner,  quelques
dizaines de lieues de chez eux, l'illusion de la vie sauvage, en plein
dsert, aussi loin de la civilisation que s'ils en taient spars par
des ocans et des continents.

Aucune apparence de travail humain, nul chemin, nul sentier ne profane
la solitude des Laurentides. C'est en suivant le cours des rivires
qu'on pntre dans leurs silencieuses valles.

Les guides qui vous dirigent dans leurs mystrieux dtours sont de gais
compagnons, contant volontiers des histoires du pays, et chantant les
chansons canadiennes. Leur vigueur ne le cde pas  leur gaiet, et trs
gaillardement, sans trahir le moindre effort, ils portent sur leurs
paules, quand la navigation est interrompue par quelque rapide, votre
bagage et votre tente. Ils savent d'une trs ingnieuse faon les
enrouler dans une couverture, de manire  ne former qu'un seul et
volumineux paquet, serr par une courroie qu'ils passent sur leur front,
portant ainsi leur charge  peu prs  la faon des boeufs attels au
joug. Si le rapide est une vritable chute, impraticable mme au canot
allg de tous les bagages, le guide transporte jusqu'au del du
_Portage_ l'embarcation elle-mme, ce canot si lger, fait d'corce de
bouleau, et si bien adapt aux ncessits et aux besoins du pays.

Et comme il sait encore habilement dresser la tente et choisir, sous la
fort, un emplacement favorable,  l'abri du vent et des intempries! A
l'aide de la hachette qu'il porte toujours  la ceinture, il a vite
coup les piquets et, sous la toile tendue, dress un lit de branches de
sapin, moelleux et favorable au sommeil aprs ces journes de la vie des
bois.

Tels sont aujourd'hui les seuls visiteurs des valles des Laurentides.
Ce massif montagneux semble former vers le Nord comme la barrire et la
limite des cultures, mais cette barrire ne les arrte pas d'une faon
dfinitive; elles ont pour ainsi dire saut cet obstacle, et c'est au
del de la chane des Laurentides que s'effectue la colonisation des
rgions voisines du lac Saint-Jean, cette mer intrieure qui, par le
Saguenay, dverse ses eaux dans le Saint-Laurent.

Le nom indien, du lac Saint-Jean: Pikoua-gami (lac plat), rend bien
l'impression qu'on prouve sur ses rives sans relief et dpourvues de
pittoresque. Mais cette monotonie d'aspect qui dsole l'oeil de
l'artiste, rjouit celui de l'agriculteur devant lequel se droulent de
vastes terres d'alluvions favorables  la culture.

C'est en 1647 que le lac Saint-Jean a t dcouvert par un missionnaire,
le Pre de Quen. Les colons ont tard de deux cents ans  suivre ses
traces, et ce n'est gure qu'en 1850 que, pour la premire fois,
quelques aventureux pionniers sont venus s'tablir dans le pays. Comme
toujours, ils taient conduits par de courageux aptres, vouant leur
existence au dveloppement de leur pays. L'un d'eux, l'abb Hbert, a
fond l'une des premires paroisses cres dans la rgion, et devenue
aujourd'hui l'une des plus prospres, le village d'Hbertville.

De grands progrs ont eu lieu depuis lors. Un chemin de fer, traversant
la chane des Laurentides, a t ouvert il y a quelques annes, et met
ces nouvelles terres en relations directes avec Qubec. La rgion du lac
Saint-Jean--des bords mmes du lac aux rives du Saguenay--renferme
aujourd'hui une population de plus de 30,000 mes, rpartie en un assez
grand nombre de villages, dont quelques-uns sont groups et forment des
centres importants. Telle est la petite ville de Chicoutimi sur le
Saguenay, dont le port est, chaque anne, visit par des navires
d'Europe qui viennent y charger des bois.

La plupart des villages cependant ne forment pas d'agglomration; les
habitations sont parses, semes au hasard suivant les besoins de la
culture, et distantes quelquefois les unes des autres de plusieurs
milles. C'est l'glise, construite en un lieu central, qui sert aux
colons comme de point de runion. Solitaire durant la semaine, au point
que le voyageur europen s'tonne de trouver, au milieu d'un pays qui
lui parat inhabit, un difice si soign et si bien entretenu, on y
voit chaque dimanche affluer les fidles; les lgres voitures
canadiennes dbouchent de toutes parts, arrivent par tous les chemins,
et viennent, en lignes serres, se ranger devant le porche de l'glise.

Dans ce pays, occup depuis quarante ans  peine, la viabilit est
demeure dans un tat trs primitif. La plupart des chemins ne sont que
des pistes encombres d'ornires, et ne peuvent tre suivis que par des
vhicules d'une construction toute spciale. Aussi, quels chefs-d'oeuvre
de lgret sont les voitures canadiennes! Deux longues planches
flexibles poses sur les essieux et supportant deux lgres banquettes
en composent la partie essentielle. Ce simple vhicule se ploie  toutes
les aprits du sol. Avec cela on passe partout; au grand trot des
vigoureux chevaux canadiens, au milieu des cahots et des heurts, on
franchit les ornires, on monte les ctes et l'on descend les ravins.

Des chemins semblables joignent entre eux les principaux centres de la
rgion du lac Saint-Jean, et font communiquer les villages des bords du
lac avec la ville de Chicoutimi et le Saguenay. Bientt une voie ferre,
aujourd'hui en construction, fera elle-mme ce trajet, ouvrant de
nouvelles facilits  la colonisation et reliant par une double issue la
rgion du lac Saint-Jean aux rgions du Sud: d'un ct, par la ligne
ferre de Qubec qui existe dj, de l'autre, par la voie fluviale de
Chicoutimi et du Saguenay.

Le mouvement de colonisation qui,  l'extrme ouest de la province,
s'avance vers le Nord par la valle de l'Ottawa et le lac Tmiscamingue,
est plus rcent encore que celui du lac Saint-Jean, mais il n'est pas
moins audacieux. En 1863, les rives du lac Tmiscamingue, bien qu'ayant
t, elles aussi, reconnues ds le dix-septime sicle, taient
absolument dsertes; seul un poste de la Compagnie de la baie d'Hudson
s'y dressait solitaire, et les chantiers d'exploitation forestire
n'atteignaient mme pas l'extrmit mridionale du lac.

Aujourd'hui, une colonie florissante, due  l'initiative des Pres
Oblats, occupe une portion de ses rives, et les bcherons se sont
eux-mmes avancs bien au del vers le Nord.

Les communications de la colonie du Tmiscamingue avec la ligne ferre
du Pacifique canadien, qui passe  150 kilomtres au sud, sont assures
par un service de petits bateaux  vapeur remontant le cours de
l'Ottawa. Plusieurs rapides interrompent la navigation, et partagent la
rivire comme en trois biefs successifs, sur lesquels trois embarcations
diffrentes font le service. Les bagages et marchandises sont
transports de l'une  l'autre  l'aide d'un tramway, de construction
trs primitive, mais trs conomique, ce qui, dans un pays neuf, est une
considration qui doit l'emporter peut-tre sur celle du luxe et du
confortable.

Le trajet se fait en deux jours. Les voyageurs trouvent  mi-chemin une
auberge suffisamment confortable pour la nuit, car les embarcations
n'offrent aucun abri et consistent en de simples chalands trans par
des remorqueurs.

Les moyens de communication se perfectionneront d'ailleurs en mme temps
que la colonisation du Temiscamingue fera des progrs. Les promoteurs de
l'tablissement de la _Baie des Pres_ ne doutent pas de sa prosprit
future; dj ils ont arpent l'emplacement d'une ville, et l'on peut,
ds aujourd'hui, en plein champ, au milieu des moissons et des prairies,
parcourir la rue Notre-Dame et la rue Saint-Joseph! Admirable exemple de
cette confiance en l'avenir si souvent couronne de succs dans ces pays
des prodigieuses surprises et des progrs imprvus.

Aux rgions du lac Saint-Jean et du lac Temiscamingue, ajoutons celle de
la presqu'le de Gasp: telles sont les trois grandes rgions de la
province de Qubec livres depuis peu  la colonisation. Certes, sur
bien d'autres points, il reste de nombreuses et fertiles terres 
concder, mais ce sont l les pousses extrmes, et pour ainsi dire le
front de combat, dans cette lutte engage par le colon contre la nature
primitive.

Ainsi qu'on ne s'tonne pas de l'apparence de dsordre, de ngligence et
de pauvret, que ces nouvelles terres prennent quelquefois aux yeux d'un
Europen. Aucune comparaison n'est possible, non seulement avec nos
campagnes d'Europe, si soignes et cultives depuis de si longues
gnrations, mais mme avec les campagnes canadiennes des environs de
Qubec et de Montral, et toutes les rgions du Saint-Laurent colonises
depuis un sicle ou deux.

Dans les anciennes paroisses nous constatons le rsultat du travail des
gnrations antrieures; nous assistons, dans les nouvelles, au travail
mme de cration entrepris par la gnration prsente pour les
gnrations de demain. Par une vie pre et rude dans une campagne
dsole, le colon dfricheur prpare la vie facile, dont jouiront ses
descendants dans un pays riche et fertile. Ce n'est pas sans travail,
sans peines, et sans dboires, que se sont crs les villages dont nous
admirons aujourd'hui la prosprit, et le pote canadien a pu dire du
voyageur qui, dbarquant au Canada, admire la richesse et la beaut du
pays:

            Il est loin de se douter du prix
        Que ces bourgs populeux, ces campagnes prospres
        Et ces riches moissons cotrent  nos pres[74].

La richesse prsente des anciennes paroisses est un gage de la richesse
future des nouvelles; la prosprit agricole de la province de Qubec
est, d'ailleurs, d'une faon gnrale, atteste par le chiffre de son
exportation. Il s'lve tous les ans  plus de 20 millions de dollars
(100 millions de francs) pour les seuls produits de l'agriculture[75],
chiffre assez loquent par lui-mme pour se passer de tout commentaire.

     [Note 74: FRCHETTE, _Lgende d'un peuple_, p. 63.]

     [Note 75: Voir _Esquisse gnrale de la province de
     Qubec_, par M. MERCIER. Qubec, 1890, broch.]



CHAPITRE XV

RICHESSE COMMERCIALE ET INDUSTRIELLE.

La richesse matrielle de la province de Qubec, au point de vue
commercial et industriel, les statistiques suffisent pour la constater.
Elles nous montrent que son mouvement d'affaires est suprieur de 60 
80 millions de francs  celui de la province d'Ontario, renomme
pourtant pour son activit et sa merveilleuse prosprit.

C'est  plus de 200 millions de francs que s'lve tous les ans la seule
exportation de Qubec[76]. Quelles richesses cette province livre-t-elle
donc en si grande abondance  l'tranger? Ce sont celles surtout que lui
fournit la nature mme, et que lui procure sa situation pour ainsi dire
privilgie. Ce sont ses forts, d'o sort tous les ans, comme nous
l'avons dit plus haut, une valeur de 50 millions de francs; ce sont ses
pcheries maritimes et fluviales, ce sont ses mines, c'est son
industrie, c'est surtout enfin l'agriculture qui, en produits directs ou
en transit, fait sortir annuellement par ses ports une valeur de 100
millions de francs.

     [Note 76: Voy. _Rsum statistique_ publi par le
     gouvernement d'Ottawa, anne 1886, tableau, p. 192; anne
     1888, p. 205.]

L'industrie ne fait que de natre, mais elle est dj florissante, et
donne un dmenti  ceux qui accusent les Canadiens d'inactivit et de
stagnation. D'aprs le recensement de 1881, les capitaux engags dans
l'industrie dans la province de Qubec taient de 59,216,000 piastres
(296 millions de francs), et le nombre des personnes employes de
85,700.

La plus importante de beaucoup est l'industrie des cuirs; elle occupe 
elle seule 22,000 ouvriers et ses produits fournissent le tiers de
l'exportation totale des objets manufacturs. Son centre principal est
Qubec o, dans cette partie de la ville basse qui s'tend le long de la
rivire Saint-Charles, se pressent de nombreuses et importantes
manufactures.

Vient ensuite le sciage des bois, ayant son centre  Hull et  Ottawa,
dont nous avons parl plus haut, et qui fournit encore un gros chiffre 
l'exportation; une foule d'autres industries enfin, plus modestes dans
leur dveloppement, mais dont l'ensemble donne encore un total
important.

La situation mme de la province de Qubec est pour elle une richesse.
La navigation du Saint-Laurent lui appartient tout entire; occupant
l'embouchure du fleuve, elle en tient pour ainsi dire les portes et la
clef, et nulle importation, nulle exportation ne se fait d'Europe au
Canada, ou du Canada en Europe, sans passer par ses ports de Qubec ou
de Montral. L'hiver, il est vrai, les glaces en empchent l'accs,
mais le trafic d'hiver est peu considrable; il serait d'ailleurs
possible, dit-on, d'tablir, sur le territoire mme de Qubec, un port
d'hiver soit  l'extrmit de la presqu'le de Gasp, dans la baie du
mme nom, soit  Tadoussac,  l'embouchure du puissant Saguenay.

Grce  cette situation privilgie, prs de la _moiti_ du commerce
total du Dominion passe par la province de Qubec. En 1887, sur 200
millions de piastres (1 milliard de francs), 90 millions de piastres
(450 millions de francs) sont sortis ou entrs par ses ports!

Le rseau de navigation maritime intrieure est norme, et la province
de Qubec est peut-tre la seule contre de l'Univers qui puisse voir
remonter dans l'intrieur de ses terres les paquebots du plus fort
tonnage sur un parcours de plus de 700 kilomtres! Ajoutez  cela 100
kilomtres sur le Saguenay, que des navires norvgiens remontent tous
les ans pour y charger des bois.

Quant  la navigation fluviale, elle comprend 456 kilomtres sur
l'Ottawa, 125 kilomtres sur le Saint-Maurice et 100 sur le Richelieu.
Le lac Saint-Jean, vritable mer intrieure, lui offre encore les 92,000
hectares de ses eaux.

Sur toutes ces artres navigables, maritimes et fluviales, la province
de Qubec possde une flotte de 1,474 btiments, dont 300  vapeur, d'un
tonnage total de 178,000 tonneaux. Le tonnage de la flotte de commerce
franaise tout en entire est de 900,000 tonneaux, la diffrence est
loin de correspondre  la diffrence de population, et semble tout 
l'avantage de nos compatriotes d'Amrique. Le Canada, il est vrai,
comprend dans sa statistique toutes les barques de pche et
embarcations, mais ce n'est pas de l seulement que vient l'importance
du chiffre: la flotte de Qubec comprend de grands navires ocaniques,
et la _Ligne Allan_, dont le port d'attache est Montral, est une des
plus importantes de toutes celles qui mettent l'Amrique en
communication avec l'Europe. Sa flotte rivalise avec celle des grandes
compagnies, et des navires tels que le _Parisian_ (5,000 tonneaux) ne le
cdent en rien, pour le confort, aux plus beaux transatlantiques.

Dans ce transit important, dans ce mouvement maritime considrable, la
France ne prend malheureusement qu'une bien petite part. Tandis que--vu
la communaut d'origine et les sympathies mutuelles--de nombreux navires
apportant en France les produits canadiens, et portant au Canada les
produits franais, devraient traverser l'Ocan et relier, comme par une
ligne non interrompue, le port de Qubec  nos ports franais, notre
commerce avec le Canada--infrieur mme  celui de l'Allemagne--ne
s'lve pas au chiffre total d'une dizaine de millions[77].

     [Note 77: _Rsum statistique_ publi annuellement par le
     gouvernement d'Ottawa.]

Ce port de Qubec, o sont reus avec tant d'enthousiasme nos navires de
guerre, o l'on salue avec tant de bonheur la prsence du pavillon
franais, semble inconnu  notre marine marchande, et tandis que 8,000
navires anglais, 6,000 navires amricains le visitent annuellement, une
centaine de bateaux franais, d'un tonnage infime, y paraissent  peine
chaque anne, cdant le pas, pour le nombre et le tonnage, aux navires
norvgiens eux-mmes!

N'accusons pas les Canadiens de ce manque de relations commerciales avec
la France. La faute en est  nous qui, pendant si longtemps, avons cess
avec eux tout rapport. Mais aujourd'hui que la priode d'oubli est
passe, que les relations littraires et de sympathie sont reprises
depuis longtemps entre les deux peuples, pourquoi les relations
conomiques ne se renouent-elles pas aussi?

La rponse  cette question, c'est un Canadien mme qui nous la donne:
Les ngociants franais, dit-il, ont l'habitude de s'en prendre  leur
gouvernement,  leur administration, qui ne leur ouvrent pas assez de
dbouchs  l'tranger. Qu'ils s'en prennent donc  leur manque
d'initiative! Qu'ils se syndiquent et crent des compagnies de
transport; qu'ils se syndiquent encore par groupes de trois ou quatre
maisons pour se faire reprsenter dans les centres commerciaux
trangers, et ils verront si les dbouchs ne s'ouvrent pas! Quant 
tenter de faire des affaires par correspondance, c'est un rve
malheureux... Que les ngociants franais cessent de se plaindre et de
demander au ministre du commerce comment ils doivent s'y prendre pour
couler leurs produits. En notre sicle, c'est  l'initiative prive
qu'est due la prosprit d'un peuple. Voil les conseils que moi,
Canadien, je me permets d'offrir  mes frres d'au del de
l'Atlantique[78]. Sage conseil ou perce peut-tre une pointe d'ironie
et bien capable de nous faire comprendre le danger d'enfermer comme d'un
mur, dans une enceinte douanire, l'activit industrielle et commerciale
de la nation.

     [Note 78: _Revue franaise_, 1er mai 1891.--Lettre
     d'Ottawa.]

Puisse la ligne de navigation directe de France  Qubec, si longtemps
rclame en vain, si longtemps attendue avec impatience par les
Canadiens, et qui vient enfin d'tre tablie et inaugure rcemment,
ouvrir au commerce franais un de ces dbouchs que nos ngociants
demandent en vain aux chos administratifs.

Le dveloppement du rseau des voies ferres de la province de Qubec
n'est pas infrieur  celui de son rseau fluvial et maritime. Il
comprenait en 1888 2,500 milles en exploitation, et 500 milles en
construction. Toute la partie de la province situe au sud de Qubec et
de Montral est sillonne en tous sens de chemins de fer, et relie par
plusieurs voies parallles aux lignes amricaines de Portland, Boston,
New-York et Philadelphie.

La ligne de l'_Inter-colonial_ suit, sur un parcours de 250 milles
environ, la rive droite du Saint-Laurent, puis, s'inflchissant
brusquement vers le sud, traverse le Nouveau-Brunswick et gagne la
presqu'le de la Nouvelle-cosse, tablissant ainsi la communication
entre ces deux provinces maritimes et les provinces intrieures de la
Confdration.

Une ligne a t rcemment ouverte de Qubec au lac Saint-Jean, une autre
remonte la valle du Saint-Maurice jusqu'aux Grandes Piles. Au nord de
Montral, plusieurs tronons pntrent vers le nord, amorces  peine
formes de grandes lignes futures. Tout ce systme enfin est, vers
l'ouest, reli  la ligne du Pacifique, qui traverse le continent
entier, franchit les Montagnes Rocheuses, et rejoint au port de
Vancouver la ligne ocanique des mers de Chine.

Si tendu qu'il soit, le rseau de voies ferres de la province de
Qubec paraissait encore insuffisant au zle et  l'enthousiasme du
grand promoteur de colonisation, Mgr Labelle. Par del le massif encore
dsert des Laurentides, il voyait un domaine immense  ouvrir 
l'activit des Canadiens. L, une ligne ferre reliant le lac
Temiscamingue au lac Saint-Jean devait, suivant ses plans et son dsir,
faire courir dans l'intrieur des terres une nouvelle artre de
colonisation. Par l il comptait doubler l'tendue exploitable et la
richesse de la province. Si loin que nous soyons encore de la
ralisation de plans aussi vastes, le rseau de voies de communication
de Qubec n'en reste pas moins, tel qu'il est aujourd'hui, un lment
de prosprit et de croissance.

Tel est le territoire occup par les Canadiens-Franais. Nous avons dit
son tendue, dcrit sa beaut, numr ses richesses; n'a-t-il pas,
avouons-le, toutes les qualits ncessaires  l'tablissement d'une
grande nation? Quels peuples d'Europe, pris parmi les plus puissants,
peuvent s'enorgueillir de fleuves comme le Saint-Laurent et le Saguenay,
de rivires comme l'Ottawa et le Saint-Maurice, de lacs comme le
Tmiscamingue et le lac Saint-Jean?

Le climat, objecte-t-on, est svre; mais diffre-t-il sensiblement de
celui sous lequel vivent et prosprent plusieurs nations europennes
riches, populeuses et puissantes?

Certes, la province de Qubec renferme encore bien des terres dsertes,
bien des parties incultes; mais combien de sicles n'a-t-il pas fallu
pour donner  la Gaule les 40 millions d'habitants de la France actuelle
et pour faire de son sol ce merveilleux instrument de production, dont
pas une parcelle, ni sur le sommet des montagnes, ni dans le plus
profond des ravins, n'est laisse inexploite par l'agriculture ou
l'industrie?

Des jugements trop htifs sur les jeunes contres d'Amrique provoquent
quelquefois des conclusions bien tranges et bien fausses. Le sage Sully
n'avait-il pas, contrairement  l'ide plus hardie et plus gniale de
Henri IV, condamn d'avance et vou  un chec fatal tout essai de
colonisation au nord du 45e degr de latitude[79]? Et c'est dans cette
rgion que s'lvent justement, aujourd'hui toutes les grandes villes
d'Amrique. Elles s'y trouvent comme spcialement runies et groupes.

Et que d'exemples plus rcents et plus frappants encore! Un Amricain,
le colonel Long, visitant il y a une cinquantaine d'annes le lac
Michigan, donnait la description suivante d'une petite ville qui se
fondait sur ses rives, alors  peu prs dsertes: Au point de vue des
affaires, l'endroit n'offre aucun avantage aux colons. Le chiffre annuel
du commerce du lac n'a jamais dpass la valeur de cinq ou six
cargaisons de golette. Il n'est pas impossible que dans un avenir trs
loign quand les rives de l'Illinois seront habites par une population
nombreuse, la ville puisse devenir l'un des points de communication
entre les lacs du Nord et le Mississipi; mais, mme alors, je suis
persuad que le commerce s'y fera sur une chelle trs limite. Les
dangers de la navigation des lacs, le nombre si restreint des ports et
des havres, seront toujours des obstacles insurmontables  l'importance
commerciale de... _Chicago_[80]! Car c'est bien de Chicago qu'il
s'agit, de cette mtropole de l'Ouest qui s'tonne aujourd'hui de ne pas
tonner l'Univers: voil ce que pensaient, il y a cinquante ans, les
Amricains les plus clairs, de l'avenir rserv  cette orgueilleuse
cit.

     [Note 79: Mmoires de Sully, anne 1608.]

     [Note 80: Patrie, 16 septembre 1893. (Notes sur Chicago,
     par M. Frchette.)]

De leur territoire, vaste, riche, et beau en dpit de toutes les
affirmations contraires, les Canadiens, si courageux et si rsistants,
sauront tirer toutes les richesses.

Leur activit, d'ailleurs, n'est pas forcment borne  la seule
province de Qubec: c'est l, il est vrai, leur centre actuel, mais ils
peuvent esprer pour l'avenir un domaine plus vaste encore. La
merveilleuse force d'expansion de leur population leur permet, sans tre
taxs d'exagration, d'mettre hautement cet espoir.



CHAPITRE XVI

POPULATION CANADIENNE-FRANAISE
DANS LES PROVINCES DE QUBEC ET D'ONTARIO.

La merveilleuse multiplication de la population canadienne est devenue
presque proverbiale. Tout le monde a entendu parler de ces familles de
quinze ou vingt enfants qui fleurissent sur les bords du Saint-Laurent.
Tout le monde connat aussi cette curieuse coutume qui veut que le
vingt-sixime soit lev aux frais de la commune. Ces faits sont dans
toutes les bouches, ont t relats dans tous les rcits de voyage, et
reproduits par tous les journaux.

En 1890, l'Assemble lgislative de Qubec vota une loi accordant une
certaine quantit de terres  tout chef de famille pre de douze enfants
vivants. L'anne suivante, plus de 1,500 demandes taient dj
enregistres[81]. Dix-sept avaient pu tre mises dans une seule
paroisse!

     [Note 81: Rapport du commissaire des Terres de la
     Couronne pour 1891, p. 437.]

Inutile d'insister sur un fait si universellement connu. Il suffira de
donner ici quelques chiffres pour montrer que non seulement la
population canadienne augmente, mais qu'elle augmente d'une faon bien
plus rapide que celle de tous ses voisins, anglais, amricains ou
autres.

Dans la province de Qubec, les Canadiens, que nous avions laisss, en
1763, au nombre de 68  70,000, s'lvent aujourd'hui au chiffre de
1,200,000. La population totale de la province tant de 1,500,000
habitants, le chiffre laiss pour les Anglais n'est pas bien fort, on le
voit. Et cependant, si faible qu'il soit dj, chaque recensement
dcennal indique, d'une faon continue, une diminution constante de leur
nombre relativement  celui des Canadiens.

En 1851 les Anglais formaient les 25,49 p. 100 de la population.
En 1861      ----      ----       23,68           ----
En 1871      ----      ----       21,93           ----
En 1881      ----      ----       20,98           ----
En 1891      ----      ----       20,00           ---- [82]

     [Note 82: Voici les chiffres tirs des recensements
     dcennaux:

        +--------+-----------+-----------+------------+
        |        |           |  ANGLAIS  | POPULATION |
        | ANNES | CANADIENS |     et    |   TOTALE   |
        |        |           |IRLANDAIS  |            |
        +--------+-----------+-----------+------------+
        |  1851  |   669.528 |  226.733  |    890.261 |
        |  1861  |   847.615 |  263.019  |  1.110.661 |
        |  1871  |   929.817 |  261.321  |  1.191.516 |
        |  1881  | 1.073.320 |  285.117  |  1.359.027 |
        |  1891  | 1.196.346 |  292.189  |  1.488.586 |
        +--------+-----------+-----------+------------+]

Ces chiffres se passent de tout commentaire. Il peut tre intressant
pourtant d'en suivre le dtail dans certaines rgions de la province de
Qubec. Il en est dans lesquelles est groupe d'une faon toute spciale
la population anglaise, qui ont t ouvertes et colonises par elle.
Voyons ce qui s'y passe.

La principale et la plus connue de ces rgions est celle des _cantons de
l'Est_, peupls,  la suite de la guerre d'Amrique, par quelques-uns
des _loyalistes_ rfugis au Canada. Jusqu'en 1830 environ, la
population y demeura exclusivement anglaise; pas un Canadien n'avait
pntr dans ces rgions o sa langue tait inconnue, qui portaient des
noms anglais et s'appelaient des _Townships_, des _Trompe-chipes_ comme
ils disaient, faute de pouvoir mieux prononcer cette dsignation
trangre.

Mais un moment arriva o les Canadiens furent contraints de sortir des
vieilles seigneuries franaises, devenues trop pleines, et, ds lors, la
ncessit les poussa  chercher des terres dans les cantons anglais; ils
osrent aborder de front ces noms terribles qui les avaient effrays;
ils surent d'ailleurs tourner la difficult, et dans une bouche
canadienne, Sommerset devint Sainte-Morisette, et Standfold se changea
en Sainte-Folle. En mme temps qu'ils en altraient les noms, ils
changeaient de fond en comble la situation ethnographique de la contre,
si bien que, partis de 0 en 1830, ils formaient, en 1881, 63 pour 100 de
la population des cantons de l'Est[83].

     [Note 83: E. RECLUS, _Gographie universelle, l'Amrique
     borale_, p. 494.]

Une  une dans cette rgion les municipalits, autrefois anglaises,
deviennent des municipalits franaises: La langue anglaise, dit le
journal anglais le _Witness_, du 22 juillet 1890, a t abolie dans une
partie du canton de Stanbridge (comt de Missiquoi), maintenant appel
Notre-Dame de Stanbridge; elle est  la veille d'tre abolie dans une
partie du canton de Whitton (comt de Compton). _Dans dix ans, que
seront devenus les cantons de langue anglaise dans l'Est?_

Mme rsultat au point de vue des lections politiques. Sur les soixante
comts ou divisions lectorales existant dans la province de Qubec,
treize prsentaient encore, il y a quelques annes, une majorit
anglaise; elles sont aujourd'hui rduites au nombre de six[84]; dans les
cinquante-quatre autres, les Canadiens dominent.

Les villes elles-mmes, o l'lment anglais, attir par l'industrie, le
commerce et les affaires, avait afflu bien plus que dans les campagnes,
sont peu  peu reconquises par les Canadiens.

A Montral la population comprenait:

450 Franais sur 1,000 habitants en 1851
482        ----           ----      1861
530        ----           ----      1871
559        ----           ----      1881
576        ----           ----      1891[85].

     [Note 84: Ce sont: Argenteuil, Brome, Compton,
     Huntington, Pontiac, Stanstead.]

     [Note 85: RECLUS, _Nouvelles gographiques_, 1891, p.
     236.]

Tels sont les progrs, indniables et flagrants, des Canadiens dans la
province de Qubec. Suivons-les dans les autres provinces de la
Confdration.

Dans la province d'Ontario elle-mme, peuple entirement, comme nous
l'avons dit plus haut, par les descendants des loyalistes,--milieu
hostile certes  l'lment franais et catholique,--les Canadiens se
sont fait une place et l'agrandissent chaque jour. Peu  peu ils ont
achet des terres dans la province anglaise, et partout o ils
s'tablissent ils tendent  supplanter et  remplacer leurs voisins de
sang tranger, moins actifs, moins patients et surtout moins
prolifiques. De l'aveu mme de leurs rivaux, le taux de la natalit des
Canadiens est bien plus fort et bien plus continu que chez les Anglais:
Le Canada anglais, dit M. Johnson, directeur du recensement de 1891,
n'a pas chapp au courant d'abaissement dans la natalit qui se fait
sentir aux tats-Unis, et les naissances y ont diminu  mesure que
montent les gages et que se propage l'instruction. Le nombre des membres
de la famille moyenne a baiss depuis vingt ans dans Ontario. En 1871,
la famille ontarienne comptait en moyenne 5,54 personnes. En 1881 elle
n'en compte plus que 5,24, et 1891 la rduit  5,10[86]. Cette
dcadence ne se fait pas sentir dans la famille canadienne-franaise, et
les Canadiens gagnent d'une faon constante sur leurs voisins. Dans
cette province d'Ontario o ils n'avaient, il y a cinquante ans, aucun
reprsentant, ils comptaient dj en 1871 pour 4 pour 100 de la
population totale; ils atteignaient 5 pour 100 en 1881. L, comme dans
les cantons de l'Est, ce mouvement est une vritable conqute.

     [Note 86: RECLUS, _Nouvelles gographiques_, janvier
     1893.]

Il est plus apparent encore si on l'tudie dans les comts d'Ontario
limitrophes de la province de Qubec, les plus  porte, par consquent,
d'tre envahis par l'lment canadien. Dans l'ensemble des huit comts
orientaux d'Ontario, la proportion des Canadiens tait en 1871 de 13
pour 100; elle est passe  22 pour 100 en 1881[87]. Dans les comts de
Prescott et de Russell, ils tiennent mme la majorit et envoient au
parlement provincial de Toronto deux dputs canadiens. Ils sont
nombreux encore dans le comt d'Essex, limitrophe de la rivire de
Dtroit,  l'extrmit oppose de la province, et sont en voie d'occuper
encore les rgions septentrionales du lac Suprieur, ddaignes
jusqu'ici par les Anglais.

     [Note 87: RECLUS, _Gographie universelle, l'Amrique
     borale_, p. 494.]

La presse anglaise d'Ontario, qui ne se pique pas de sympathie pour les
Canadiens-Franais, ne peut cependant nier leurs progrs. Un journal de
Toronto, _le Mail_, terminait ainsi un de ses articles: Nous nous
plaignons, non sans raison, de nous sentir envahis par nos voisins; mais
au lieu de nous rpandre en plaintes striles et en invectives irrites
et irritantes, observons ce qu'ils font, et faisons en mme temps un
retour sur nous-mmes. Il est inutile de chercher  conqurir par la
violence, ou par des rglements, ce que l'on peut acqurir par la raison
et par le travail; si les Canadiens forment des tablissements agricoles
prospres, s'ils russissent mieux que nos cultivateurs  y vivre
heureux et contents, c'est qu'ils ont sans doute quelques procds ou
quelques qualits qui sont cause de leurs succs. Pour nous, il nous
semble qu'ils sont plus sobres que les ntres, plus conomes aussi de
leur argent, et en mme temps moins conomes de leur travail et de leurs
soins; ils recherchent moins les distractions hors de leurs familles;
ils ont enfin plus de modration dans les habitudes de leur vie, dans
leurs dsirs et dans leurs vises.

Est-ce que nous pourrions, par contrainte ou par artifice, allonger
notre taille d'une coude? Comment donc esprer que nous puissions par
ordonnance ou par violence ajouter un atome de force  notre faiblesse,
si celle-ci est relle? C'est notre impuissance, en effet, qu'il faut
modifier, et non pas la puissance de nos associs qu'il faut abattre. Ne
cherchons donc pas  dnigrer ceux-ci, mais bien plutt  nous
perfectionner. Si nous le voulons bien, nous russirons tout comme eux;
mais si nous ne savons pas, si nous ne pouvons pas modifier nos
habitudes et notre existence,  quoi servirait-il d'inventer de vaines
formules ou de crer des associations? Si notre nergie est dfaillante,
il faut nous rsoudre  supporter ce que nous n'aurons su ni prvenir,
ni empcher[88].

     [Note 88: Cit par la _Revue franaise_, 15 avril 1891.
     Article de M. Rameau.]

Devant cet aveu des intresss eux-mmes, les chiffres donns par le
recensement de 1891 ont tonn tout le monde. S'il fallait les en
croire, cette progression constante et ininterrompue de la population
franaise dans Ontario, constate rgulirement depuis vingt ans et
plus, aurait tout d'un coup cess, et les Canadiens--singulire
stagnation--seraient aujourd'hui justement le mme nombre-- 71
prs--qu'en 1881! Rsultat tellement inattendu, tellement contraire  la
vraisemblance, que personne au Canada, ni parmi les Canadiens, ni parmi
les Anglais, n'a pu croire  son exactitude. Le directeur du
recensement, M. Johnson, a t vivement attaqu pour avoir un peu trop
autoris, de la part de ses agents, les artifices par lesquels on
esprait voiler les progrs incontestables des Canadiens dans Ontario.
Un snateur canadien, M. Joseph Tass, a protest au nom de ses
compatriotes, devant le Snat fdral, contre l'vident parti pris des
recenseurs et l'vidente inexactitude de leur oeuvre. La presse anglaise
elle-mme n'a pu admettre un pareil tour de passe-passe dans un travail
fort onreux aux contribuables, et dont la seule utilit n'est autre que
son exactitude mme: Ceux qui savent par un examen personnel, disait 
ce propos un journal _anglais_ d'Ottawa, qu'il y a eu, depuis dix ans,
une augmentation considrable de la population franaise dans les comts
de Prescott, Russell, Glengary, ainsi que dans la cit d'Ottawa et le
district de Nipissing, seront certainement surpris d'apprendre que les
Canadiens ont diminu en nombre, de 1881  1891, dans notre province. Et
vraiment il y a lieu d'tre stupfait; on le serait  moins[89].

     [Note 89: Cit par RECLUS, _Nouvelles gographiques_.]

En prsence des chiffres videmment faux du recensement, comment valuer
le nombre des Canadiens dans la province d'Ontario? M. O. Reclus, basant
son apprciation sur des calculs tirs de la comparaison du nombre des
catholiques  celui de la population totale, pense qu'on ne peut
admettre pour les Canadiens dans la province anglaise une augmentation
infrieure  vingt-cinq ou trente mille mes depuis dix ans, ce qui
porterait leur nombre  131,000.

Ainsi, prpondrance inconteste dans Qubec, gains considrables dans
Ontario, tel est le rsum de la situation numrique des Canadiens dans
ces deux provinces.



CHAPITRE XVII

LES ACADIENS.

Les Canadiens ne sont pas les seuls de ses enfants que la France ait
abandonns en Amrique. A ct du Canada, et, par les ordres aussi et
l'initiative de Henri IV, une autre colonie avait t fonde, celle de
l'Acadie, devenue aujourd'hui, sous la domination anglaise, la
Nouvelle-cosse et le Nouveau-Brunswick.

Malgr leur cration simultane, malgr la proximit de leurs
frontires, l'Acadie et le Canada reurent, ds le dbut, une
organisation diffrente, se dvelopprent sparment et furent
sparment aussi cds aux Anglais. Dans une volution historique
distincte, leurs populations ont eu toutefois des destines analogues;
comme les Canadiens, les Acadiens subirent de cruelles perscutions, et
comme eux en sortirent plus vigoureux et plus forts.

Moins favorise que le Canada par le gouvernement franais, l'Acadie
demeura un peu nglige, presque oublie, et dans le plus fort de l'lan
colonial donn par Colbert, alors que de nombreux convois d'migrants
quittaient les ctes de France, elle ne reut, de 1630  1710, que 400
colons!

C'tait plutt une colonie commerciale qu'une colonie agricole: le
territoire accident de la presqu'le et des ctes acadiennes, le long
de la baie Franaise (aujourd'hui baie de Fundy)[90], sillonn de
rivires torrentielles et pittoresques, coup de profonds ravins, se
prtait peu  la culture; mais ses forts renfermaient en grand nombre
les animaux dont les riches fourrures, si recherches en Europe, taient
l'objet d'un commerce considrable. Ainsi, tandis que les Canadiens
occupaient la terre et devenaient agriculteurs, les Acadiens demeuraient
chasseurs et coureurs des bois.

La vie mouvemente, au milieu de leurs _vassaux sauvages_, de
quelques-uns des chefs de la colonie, les Poutraincourt, les Menou, les
Razilly, qui s'taient assur sur les tribus indiennes une sorte de
pouvoir fodal, a t conte d'une faon pittoresque par M. Rameau de
Saint-Pre[91]. Un des types les plus accentus de cette srie
d'aventureux gentilshommes est le baron de Saint-Castain. N Barnais,
capitaine au rgiment de Carignan, il dbarque au Canada en 1667, quitte
le service pour aller s'tablir en Acadie, s'y taille un fief,
s'intitule _Capitaine des sauvages_ et pouse une femme indienne. Brave,
vigoureux, adroit, il devient en peu de temps l'idole des indignes. A
leur tte, pendant la guerre de 1688, il repousse victorieusement toutes
les attaques des Anglais. Vers 1708, il rentre en France, mais laisse
ses domaines d'Acadie  l'un des fils qu'il avait eus de sa princesse
indienne. Digne successeur de son pre, celui-ci continue, pendant la
guerre de 1701,  guerroyer contre les Anglais. Le trait d'Utrecht, qui
livre l'Acadie  l'Angleterre, ne l'arrte mme pas: de la signature des
diplomates, lui le libre seigneur des sauvages, il ne s'inquite gure;
il bataille toujours, et jusqu'en 1722 il parvient (dans le fort qu'il
s'est construit au sein de la fort)  tenir tte  l'ennemi. Fait
prisonnier, il s'chappe, s'embarque pour l'Europe, tombe en Barn juste
 temps pour y recueillir la succession de son pre, puis il retourne en
Acadie, o, en 1731, on le retrouve guerroyant encore  la tte des
tribus d'Indiens Abenakis.

     [Note 90: L'origine tymologique de ce nom de baie de
     Fundy est assez curieuse. Les Franais du dix-septime sicle
     avaient nomm _Fond de Baie_ la partie entrant le plus
     profondment dans les terres. De Fond de Baie, les Anglais
     ont fait Fundy-Bay qui, traduit de nouveau en franais, a
     donn baie de Fundy.]

     [Note 91: _Une colonie fodale en Amrique_, 2 vol.
     in-18.]

De tels chefs et une existence aussi agite n'avaient gure favoris les
progrs de l'agriculture, de la colonisation ni du peuplement. En 1713,
trois centres agricoles existaient seuls dans la presqu'le Acadienne,
peupls  eux tous de 2,000 habitants. Le plus important des trois,
Port-Royal, tait la modeste capitale de la colonie.

Telle tait la situation numrique et territoriale du pays au moment o
la fortune des armes nous fora, en 1713, de le cder  l'Angleterre. Il
semblait de si peu d'importance, tait rest si peu connu en France,
que l'opinion publique ne s'mut gure de son abandon; triste prcdent
pourtant, c'tait comme un acheminement  la cession du Canada lui-mme.

Livrs  une nation trangre, ces 2,000 Franais ont lutt pour
conserver, au milieu de la population nouvelle amene par les
conqurants, leur nationalit et leur foi. Nous voyons avec quel succs,
puisqu'ils se comptent aujourd'hui par le chiffre de plus de 120,000,
toujours catholiques fervents, toujours fidles  la langue franaise.

Mais  travers quelles cruelles perscutions, quelles pouvantables
catastrophes ils ont conduit cette lutte, c'est ce qui rend encore leur
succs plus clatant, leur nom plus beau et leur histoire plus
touchante.

Les Anglais, peu confiants dans la valeur du pays (dont ils n'avaient
recherch la possession que pour dbarrasser leur colonie de Boston du
voisinage gnant d'une colonie franaise si belliqueuse), s'taient tout
d'abord contents de mettre une garnison  Port-Royal. Ils avaient
dbaptis la ville, et lui avaient donn le nom d'Annapolis, en
l'honneur de la reine Anne, dont le rgne marque une des poques les
plus brillantes de l'histoire de l'Angleterre.

Longtemps, malgr la cession, les Acadiens restrent seuls en Acadie.
Par cet isolement, sevrs tout  coup des luttes militaires qui les
avaient tenus en veil et les avaient loigns de la culture du sol, ils
transformrent peu  peu leurs habitudes et leurs moeurs, et de soldats
devinrent agriculteurs. Sur les rivages escarps qu'ils habitaient,
disputant pied  pied  la mer le terrain cultivable, ils russirent, 
force de travail,  crer des digues, des _aboitteaux_, suivant leur
expression, et transformrent en riches prairies des rivages autrefois
incultes. Devenus riches possesseurs d'un btail nombreux, leur
population s'accrut, et de 2,000  peine qu'ils taient au moment de la
cession, ils s'taient levs ds 1730 au chiffre de 4,000, doublant
leur population en vingt ans!

Le gouverneur anglais, Philipps, effray de cette progression rapide,
crivait alors  Londres: Il est temps de considrer le formidable
accroissement de ce peuple, car il semble que ce soit la race du pre
No qui s'avance autour de nous pour nous engloutir[92].

     [Note 92: Dpche du 2 septembre 1730. (RAMEAU, _Colonie
     fodale en Amrique_.)]

Cette apprhension ne cessa de hanter l'esprit de chacun de ses
successeurs, et l'un d'eux, Cornwalis, rsolut, en 1749, de mettre une
digue aux progrs des Acadiens par l'tablissement dans la
Nouvelle-cosse (c'est ainsi qu'on nommait l'Acadie depuis la conqute)
de fortes colonies de population anglaise, qui pussent  la fois servir
de centres civils et de points d'appui militaires pour l'assimilation de
la province.

La fondation d'une ville fut rsolue, et son emplacement dtermin sur
la cte orientale de la presqu'le. L'excution du projet suivit de prs
cette dcision. Le 14 mai 1749, quatorze navires embarqurent  Boston
2,576 personnes avec tous les approvisionnements ncessaires, et, le 27
juin, la flotte entrait dans la rade de _Chibouctou_, y dbarquait une
population toute prte qui se mettait  l'oeuvre aussitt: Chibouctou
perdait son nom, Halifax tait fond!

Ds lors les Acadiens se trouvrent, sur le sol de leur patrie, en
prsence d'une population nouvelle, pleine de jactance et de haine. Ils
durent subir toutes ses injustices et toutes ses cruauts. Ce n'est pas
que le gouvernement et les ministres anglais ordonnassent, ni mme
encourageassent ces perscutions, mais les gouverneurs prenaient sur eux
de recourir aux moyens les plus violents; l'un d'eux, le gouverneur
Lawrence, se signala parmi tous les autres.

Injuste durant la paix, le danger le rendit froce. La guerre avait
repris en 1755 aprs une bien courte priode de paix, et, ds le dbut,
elle avait t dfavorable aux Anglais. Nous avons dit dj quels
brillants succs avait obtenus, au commencement de la guerre de Sept
ans, la vaillante conduite des Canadiens sous les ordres de Montcalm.
Ces succs des armes franaises avaient jet une certaine effervescence
dans la population acadienne, qui se souvenait avec amour de son
ancienne patrie; elle tait toute prte  se soulever en sa faveur.

Pour conjurer le danger qui menaait la domination anglaise dans la
colonie, Lawrence ne recula pas devant les moyens les plus barbares: il
rsolut la dportation en masse de tous les Acadiens.

Ourdi dans le plus profond secret, le complot fut excut avec
promptitude. A l'insu des habitants, des milices bostoniennes avaient
t dbarques et de nombreux navires mouills le long des ctes. Le 5
septembre 1755, toutes les paroisses furent cernes et la population,
hommes, femmes, enfants et vieillards, fut dclare prisonnire et
enferme dans les glises. De l,  coups de crosse et de baonnette les
malheureux furent pousss jusqu'aux navires et embarqus ple-mle, sans
gard aux lamentations des parents et des proches qui, spars les uns
des autres, s'appelaient de leurs cris dchirants.

Le colonel des milices amricaines charg de cette barbare excution,
Winslow, raconte la scne avec une placidit qui fait frmir:
J'ordonnai aux prisonniers de marcher, dit-il; tous rpondirent qu'ils
ne partiraient pas sans leurs pres. Je leur dis que c'tait une parole
que je ne comprenais pas... que je n'aimais pas les mesures de rigueur,
mais que le temps n'admettait pas de pourparlers ni de dlais. Alors
j'ordonnai  toutes les troupes de croiser la baonnette et de s'avancer
sur les Franais[93].

     [Note 93: CASGRAIN, _Plerinage aux pays d'vangline_,
     p. 132.]

Quel rle pour des soldats que de croiser la baonnette contre des
hommes dsarms et contre des femmes! Ces bourreaux, disons-le de suite,
n'taient pas des soldats de l'arme anglaise, mais des miliciens de
Boston qui se vengeaient ainsi, sur une population sans dfense, des
perptuelles dfaites que leur avaient invariablement infliges les
Franais.

Ils ne manqurent pas, en se retirant, de livrer aux flammes le pays
tout entier. Suivant un historien anglais de la Nouvelle-cosse, 255
maisons furent brles dans le seul district des Mines, avec 276
granges, 155 btiments, 11 moulins et l'glise[94]. Longtemps, autour
des ruines encore fumantes, on vit errer les fidles chiens de garde,
poussant des hurlements plaintifs pour appeler, mais en vain, le retour
de leurs matres proscrits!

     [Note 94: DUNCAN-CAMPBELL, _Histoire de la
     Nouvelle-cosse  l'usage des coles_.]

En des vers d'une majestueuse ampleur, le pote amricain Longfellow a
chant les malheurs des Acadiens. vangline, l'hrone du pome, est
une douce jeune fille acadienne spare violemment de sa famille et de
son fianc par les brutaux excuteurs des ordres de Lawrence. Jets bien
loin l'un de l'autre en une terre trangre, les deux amants se
cherchent de longues annes, puis, vieillis et abattus, ne se retrouvent
que pour mourir ensemble. Le pote dbute en nous conduisant dans le
pays des Acadiens, occup dsormais par leurs ennemis: La fort vierge
reste encore, dit-il, mais sous ses ombres vit une autre race, avec
d'autres moeurs, une autre langue. Seuls, sur la rive du triste et
brumeux Atlantique, languissent encore quelques paysans acadiens, dont
les pres revinrent de l'exil pour mourir dans le pays natal. Dans la
cabane du pcheur, le rouet travaille encore, les jeunes filles portent
encore leur bonnet normand, et le soir, auprs du foyer, elles rptent
l'histoire d'vangline, tandis que dans ses cavernes rocheuses l'Ocan
mugit d'une voix profonde et rpond par de lamentables accents 
l'ternel gmissement de la fort.

Oui, le pote dit vrai: les rouets tournent encore et les jeunes filles
portent toujours le bonnet normand! C'est qu'ils sont revenus, les
Acadiens proscrits; c'est qu'ils ont, sur les ruines encore fumantes de
leurs chaumires, rdifi de nouvelles demeures et repris une partie de
ces domaines sur lesquels leurs spoliateurs avaient cru s'installer en
matres pour toujours!

Trois mille habitants  peine, sur vingt mille environ, taient
parvenus, en se cachant dans la fort,  chapper  la grande
proscription et taient demeurs dans le pays. Aprs la paix, un certain
nombre de proscrits put les rejoindre; les uns et les autres
roccuprent leurs villages dvasts, russirent  les faire renatre de
leurs ruines, et s'y multiplirent de nouveau. Dj, ds 1812, ils
avaient regagn le nombre de 11,000. Aujourd'hui, ils s'lvent  celui
de 120,000, rpartis en huit groupes dans les trois provinces de la
Nouvelle-cosse, du Nouveau-Brunswick et de l'le du Prince douard.

Si leur situation numrique est bonne, leur influence politique, morale
et religieuse n'est pas moindre. Patiemment, sans clat, si modestement
que l'histoire semblait les oublier et ne s'occupait d'eux que pour
conter leurs malheurs, ils se sont reforms en groupe national. Les
proscrits ont repris peu  peu le titre de citoyens. Vers 1810 ils
furent dispenss de l'obligation du serment du test qui, en qualit de
catholiques, leur fermait toutes les fonctions publiques. Ils sigent
aujourd'hui dans les assembles lgislatives de leurs provinces,  ct
des fils de leurs proscripteurs, ils ont un reprsentant au Snat
fdral et publient plusieurs journaux franais, entre autres le
_Moniteur acadien_ et _l'vangline_.

Privs autrefois de tout moyen d'instruction, ils ont ouvert des coles
et rig des collges franais. Celui de Meramcok a t fond en 1864.
Leur clerg national, instruit et patriote comme celui du Canada, les
claire, les conduit, les protge au besoin contre le mauvais vouloir du
clerg irlandais, qui, chose trange, ne perd pas une occasion de
favoriser les coles anglaises au dtriment des coles catholiques
acadiennes.

Ardent comme celui des canadiens, leur sentiment national reste trs
particulariste, et bien que les Franais d'Acadie aiment  se rapprocher
de plus en plus des Franais de Qubec,  nouer avec eux des relations
de plus en plus troites; ils n'en ont pas moins leurs traditions, leurs
souvenirs et leurs moeurs distincts.

Longtemps oublis des Canadiens, ils ont fini par forcer leur sympathie,
comme les Canadiens ont forc la ntre. Des voies de communication se
sont ouvertes, rendant leurs rapports plus faciles. En 1880, un congrs
runi  Qubec affirma la solidarit de tous les lments franais du
continent amricain; les reprsentants des Acadiens y figurrent avec
honneur: Les Canadiens, si nombreux et si puissants aujourd'hui, disait
alors l'un d'eux, aiment  se rappeler leurs gloires du pass, aiment 
contempler leur prestige du prsent et  nourrir des esprances pour
l'avenir. Ils aiment  se rappeler la gloire des Jacques Cartier, des
Champlain, des Frontenac, des Maisonneuve et autres hommes d'autrefois,
et montrent avec un juste orgueil leurs hommes d'aujourd'hui. Nous
Acadiens, nous avons moins de noms peut-tre auxquels se rattachent les
gloires du pass, et moins de personnages actuels qui nous donnent le
mme prestige, cependant ce qui a t possible pour les Canadiens ne
peut pas nous tre impossible; nous sommes plus nombreux maintenant
qu'ils n'taient lors de la conqute, et j'ose dire ici que nous ne leur
cdons en rien en patriotisme, en amour de notre langue, en attachement
 notre foi et en nergie nationale[95].

     [Note 95: Discours de M. Landry. _Rapport du Congrs
     national canadien-franais_. Qubec, 1881, in-8.]

Forts de leur union, les Acadiens ont voulu la consacrer par un drapeau
et par un chant national: unissant pour cela leur sentiment religieux 
leur patriotisme, ils ont, dans une assemble tenue entre eux en 1885,
choisi pour fte nationale le 15 aot, jour de l'Assomption, pour
bannire le drapeau franais auquel ils ont, dans la partie bleue,
ajout une toile blanche (l'toile de l'Assomption); pour l'hymne ils
ont pris l'_Ave Maris stella_, traduit en franais. Le _Moniteur
acadien_ en rendant compte de cette crmonie, disait: La scne qui a
accompagn l'adoption du drapeau et du chant de l'_Ave Maris stella_ a
t solennelle et touchante. Grand nombre pleuraient. C'est qu'au lieu
de la mort nationale rve par ses perscuteurs, le peuple acadien a
salu en ce moment dans son drapeau l'emblme de la vie nationale se
levant avec lui pour la premire fois depuis 1713[96].

     [Note 96: FAUCHER DE SAINT-MAURICE, _En route pour les
     provinces maronites_. Qubec, in-8.]

Ainsi les proscrits de 1755 sont en train de se reformer en corps de
nation. De quelle vitalit cette renaissance n'est-elle pas la preuve,
et que ne peut-on esprer d'un peuple qui, prcipit tout d'un coup dans
une telle dtresse, se relve si promptement et reprend si vite une
place importante au milieu de ceux qui ont tent de l'anantir?



CHAPITRE XVIII

POPULATION FRANAISE DU MANITOBA
ET DES TERRITOIRES DU NORD-OUEST.

Vers l'ouest, la province de Manitoba, de cration rcente, et les
territoires non encore organiss d'Assiniboia, de Saskatchewan et
d'Alberta, comprennent, eux aussi, des groupes notables de population
d'origine franaise.

Nous sortons l des limites du vieux Canada historique. Les vastes
rgions qui s'tendent  l'ouest des Grands Lacs taient inexplores au
dix-septime sicle; elles n'ont t dcouvertes et parcourues qu'au
milieu du dix-huitime sicle par l'infatigable voyageur La Vrandrye.

Comme par son histoire, le pays est ici diffrent par son sol et par son
aspect. Plus de forts: la prairie; plus de fourrs impntrables au
regard: la plaine nue o l'oeil cherche en vain jusqu' l'horizon quelque
objet pour varier l'uniforme monotonie qui l'environne.

Plus de rivires, plus de rapides, plus de cascades: quelques minces
cours d'eau qui, s'coulant dans des terrains meubles forms
d'alluvion, s'y sont creus des lits profonds (des _coules_, comme
disent les Canadiens), au fond desquels ils glissent silencieusement
leurs eaux bourbeuses, sans interrompre au regard la parfaite et
fastidieuse horizontalit du pays.

Plus de lacs cerns de collines et runissant leurs eaux profondes dans
le creux des valles; quelques nappes d'eau n'ayant de lacs que la
surface, tantt dmesurment tendues par les pluies, tantt rduites 
rien par la scheresse, si bien que le voyageur s'tonne quelquefois de
marcher  pied sec dans la prairie brle de soleil, l o quelques
annes auparavant il avait navigu sur une mer sans limites.

Ici, la prairie tend au loin ses horizons rectilignes comme des
horizons marins; l, elle s'incline en molles ondulations plus
fastidieuses encore, car elles leurrent le voyageur de l'esprance d'un
aspect nouveau, et lui prsentent toujours le mme, ainsi que dans un
dfil de troupes les bataillons succdent aux bataillons sans changer
de forme, d'aspect ni d'allure. L'immensit de la prairie rappelle
l'immensit de la mer, et tous les termes de marine peuvent s'appliquer
 elle. Pour les vieux habitants du pays, voyager dans la prairie c'est
_aller au large_, un bosquet est une _le_, et le coude d'une rivire
une _baie_.

Du lac Winnipeg aux Montagnes Rocheuses, la prairie s'tend sur un
espace de plus de 1,000 kilomtres. Elle est aujourd'hui traverse par
une voie ferre, le _Canadian Pacific Railway_, qui droule sur cette
plaine sans fin la double ligne de ses rails perpendiculaires 
l'horizon.  et l une station solitaire se dresse sur la voie, et le
voyageur venu de quelque ferme nouvellement cre peut, dans les jours
clairs, tre prvenu de l'approche des trains par la fume qui point 
l'horizon, une heure avant leur passage.

C'est dans ces rgions que le gouvernement canadien a cr en 1871 la
province de Manitoba et les territoires d'Assiniboia, de Saskatchewan et
d'Alberta.

Quand cette runion fut faite, les territoires annexs n'taient pas
dserts. Il s'y trouvait dj des groupes de population assez nombreux
et, qui plus est, des groupes de population d'origine franaise.
C'taient les descendants de ces chasseurs de fourrures qui, depuis la
fin du dix-huitime sicle, parcouraient cette contre au service des
deux grandes Compagnies de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest.

La plus ancienne de ces compagnies, la _Compagnie de la baie d'Hudson_,
avait t fonde par les Anglais en 1669; mais, jusqu' la paix de 1763,
elle ne s'loigna pas des rives mmes de la baie, et borna son trafic
aux rgions immdiatement avoisinantes, spares de la colonie
canadienne par une vaste tendue de dserts glacs. Ce n'est que du jour
o le Canada devint possession anglaise que cette compagnie commena 
s'tendre vers l'intrieur et  y envoyer ses agents.

En mme temps, une compagnie rivale se crait  Montral en 1783, la
_Compagnie du Nord-Ouest_. Son but tait de nouer des affaires avec les
Indiens des plaines,  l'ouest des Grands Lacs.

Rivales, ces deux compagnies l'taient non seulement par la nature de
leurs affaires commerciales, mais encore par la nationalit de leurs
agents.

Cre  Londres, ayant son sige  Londres, la Compagnie de la baie
d'Hudson recrutait la plupart de ses gens en Angleterre; cre 
Montral, la Compagnie du Nord-Ouest (bien que fonde, elle aussi, par
des capitalistes anglais) prenait cependant son personnel (_ses
voyageurs_) dans le pays mme, parmi les Canadiens, si aptes aux longs
et aventureux voyages, si durs  toutes les fatigues du corps, si bien
au fait des coutumes et de la langue des Indiens avec lesquels ils
avaient  traiter.

L'antagonisme tait tel que, pour tous, et dans le langage courant, les
gens de la Compagnie de la baie d'Hudson, c'taient _les Anglais_; ceux
de la Compagnie du Nord-Ouest, _les Franais_!

C'taient des hommes vigoureusement tremps que ces aventureux
_voyageurs_ qui, renonant  l'attrait d'un tranquille foyer,
s'enfonaient dans les solitudes de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest
pour s'y crer une vie nouvelle, toute de mouvement, d'aventures et de
dangers, si attrayante pourtant que beaucoup ne se dcidaient jamais 
l'abandonner, conquis pour toujours par le dsert sur la socit des
hommes.

Ceux-l, pour la plupart, s'unissaient  des femmes indiennes; unions
lgitimes ayant pour rsultat la constitution de vritables familles. Ce
sont ces familles qui, restes longtemps sans communications avec les
rgions colonises du Canada ou des tats-Unis, se sont multiplies et
ont form,  ct de la population indienne des territoires de l'Ouest,
une sorte de groupe ethnographique tout spcial, ayant ses traditions,
sa langue et ses moeurs distincts, assez nombreux de nos jours pour qu'on
puisse lui donner le nom de race mtisse-canadienne, assez intressant
aussi pour qu'on s'arrte  conter son histoire.

La race mtisse n'est pas une; elle se divise en deux groupes provenant
chacun des deux lments divers qui l'ont forme: des gens de la
Compagnie de la baie d'Hudson descendent les mtis anglais; de ceux de
la Compagnie du Nord-Ouest, les mtis franais tirent leur origine. Le
groupe franais est le plus nombreux, c'est aussi le plus uni; au point
de vue ethnographique et social il forme bien,  proprement parler, une
_race_.

Les mtis franais doivent seuls nous occuper ici. Leur caractre
intrpide et aventureux ne s'est pas dmenti. Braves au point que
quelques centaines d'entre eux ont pu, il y a quelques annes, tenir
tte pendant plusieurs mois, comme nous le conterons plus loin,  une
arme de 3,000 hommes commande par un major gnral anglais, ils ne se
montrent pas humilis, mais fiers du double sang qui coule dans leurs
veines, et se dsignent eux-mmes sous le nom de _bois brls_.

Aussi attachs  la langue des Indiens _Cris_, leurs anctres maternels,
qu' celle des Franais, leurs anctres paternels, les mtis parlent
l'une et l'autre langue avec une gale facilit. Chatouilleux sur le
point d'honneur, ils n'ont pas pardonn  l'un de leurs chefs d'avoir
profit de la notorit qu'il s'tait faite dans la rvolte de 1885 pour
venir s'exhiber en Europe, dans une sorte de cirque, sous les auspices
d'un faiseur de rclame amricain. Ils ont d'ailleurs de qui tenir  ce
point de vue. Plus d'un gentilhomme, dit-on, a, aux dix-septime et
dix-huitime sicles, embrass la vie aventureuse de coureur des bois,
et des noms, sinon illustres, du moins honors en France, se retrouvent
encore chez les mtis franais de l'Ouest canadien.

Fort diffrents les uns des autres, quant au caractre et  la
physionomie, suivant le degr de mlange du sang, les uns se rapprochant
davantage du type indien, les autres ne diffrant en rien des blancs ni
par leur aspect, ni par leur ducation, tous demeurent unis et
solidaires, ceux qu'aucun signe extrieur ne distingue n'hsitant pas 
se classer eux-mmes parmi les mtis. Nul mpris, d'ailleurs, semblable
 celui qui frappe les multres des colonies n'atteint les mtis dans la
socit canadienne; des unions se contractent avec eux sans exciter ni
la rprobation publique, ni mme l'tonnement.

Ce sont ces populations qu'en 1871 le gouvernement canadien fit entrer
dans la Confdration par l'acquisition de tous les territoires de
l'Ouest, possds alors par la Compagnie de la baie d'Hudson.

Les luttes des Compagnies de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest
s'taient termines  l'amiable en 1821, par la fusion de leurs intrts
sous une seule dnomination. Leurs territoires de chasse furent alors
runis, et, devenue l'une des plus riches, mais sans contredit la plus
puissante des compagnies commerciales de l'univers, la nouvelle
_Compagnie de la baie d'Hudson_ occupa sans conteste prs du quart du
continent amricain, depuis les grands lacs jusqu'au Pacifique.

Cet immense domaine, elle le rserva strictement  la chasse des animaux
 fourrure, dont elle tirait d'immenses profits, et s'effora, par tous
les moyens, d'en carter la colonisation. L'arrive du colon, c'tait la
fuite du castor, de l'hermine, du vison, du renard argent, et pour
loigner cet ennemi de sa richesse, la Compagnie cachait comme un secret
d'tat la fertilit des territoires qu'elle occupait.

Un jour vint pourtant o la vrit se fit jour, et o les intrts
particuliers durent s'effacer devant l'intrt public. Vers 1850, le
gouvernement anglais exigea, moyennant indemnit, la rtrocession de
toute la partie du territoire s'tendant  l'ouest des Montagnes
Rocheuses jusqu'au Pacifique, et y cra la colonie de la _Colombie
britannique_.

En 1870 enfin, la Confdration canadienne fut autorise par le mme
gouvernement  enlever  la Compagnie de la baie d'Hudson la plus grande
partie du domaine qui lui restait. Ce  quoi celle-ci dut consentir,
moyennant le payement d'une indemnit de 7 millions et demi de francs et
l'abandon, en toute proprit, d'une grande tendue de territoire.

La cration d'une nouvelle province dans ces terres fertiles fut
aussitt rsolue par le gouvernement canadien. Les limites en furent
traces dans les bureaux d'Ottawa, en mme temps que sa constitution
tait dcrte, et que le personnel administratif charg de la mettre 
excution tait lui-mme choisi.

Sur le nouveau sort qui leur tait prpar, les mtis, seuls habitants
du pays, n'avaient t ni consults, ni mme pressentis. A cette
nouvelle, ils s'indignrent, eux libres habitants de la prairie, d'tre
traits comme un btail humain qu'on livre  son insu, et lorsque, aprs
un long et pnible voyage  travers les rivires et les lacs (car alors
les communications taient peu faciles avec le Nord-Ouest), le
gouverneur nomm  Ottawa, M. Mac Dougall, arriva avec ses bagages et
ses agents en vue de la Rivire Rouge, il fut fort tonn de voir venir
 sa rencontre une troupe de 400 mtis arms, n'ayant nullement
l'attitude paisible d'administrs qui viennent saluer leur gouverneur.

Qui vous envoie? leur dit-il.--Le gouvernement.--Quel gouvernement?--Le
gouvernement que nous avons fait! Et, en effet,  la nouvelle qu'un
administrateur, d'eux inconnu, tait en marche pour venir chez eux
prendre la direction du pouvoir, ils s'taient assembls, avaient nomm
un gouvernement provisoire, et refusaient d'en reconnatre d'autre. M.
Mac Dougall n'eut d'autre perspective que de faire demi-tour avec son
personnel et ses bagages et de recommencer en sens inverse le long
trajet qu'il venait d'accomplir, pour aller rendre compte  Ottawa de ce
qui se passait dans l'Ouest.

Le promoteur de la fire dtermination des mtis, l'me du gouvernement
provisoire, tait Louis Riel, devenu clbre depuis par sa nouvelle
rsistance et par sa mort.

Les mtis pourtant n'taient pas intraitables, il tait facile de
s'entendre avec eux, pourvu qu'on respectt leur dignit et leurs
intrts. Un prlat qu'ils vnraient, Mgr Tach, vque de la Rivire
Rouge, parvint par ses ngociations entre le gouvernement canadien et le
_gouvernement provisoire_  arranger les choses. Grce  cette
intervention, et aprs l'acceptation de certaines de leurs conditions,
les mtis consentirent  entrer dans la Confdration canadienne.
Celle-ci leur accorda la possession d'une portion considrable de
terres, l'usage officiel de la langue franaise dans les assembles
lgislatives, leur assura le maintien des coles catholiques, et la
province de Manitoba put tre dfinitivement organise.

La population du Manitoba tait, en 1870, de 10,000 mes, dont 5,000
mtis franais. La proportion s'est bien vite modifie; le fait tait
absolument invitable. Des routes de communication ayant t ouvertes
avec la nouvelle province, une immigration assez considrable, venue des
provinces anglaises d'Amrique et mme d'Angleterre, ne tarda pas  s'y
diriger. De plus, le gouvernement canadien commena bientt la
construction de la grande ligne transcontinentale du Pacifique qui,
traversant dans toute sa largeur la province du Manitoba, y a dvers un
flot press de colons de toutes races: Anglais, cossais, Irlandais,
Scandinaves et mme Russes[97].

En 1881, la population s'levait  65,000 mes, sur lesquelles l'lment
franais reprsent, non plus seulement par les mtis, mais par un
certain nombre de Canadiens venus de Qubec, comptait pour 10,000 mes,
formant un peu moins du sixime du nombre total des habitants[98].

     [Note 97: Des Mennonites.]

     [Note 98: Si l'on devait s'en rapporter au recensement de
     1891, les habitants de langue franaise ne seraient mme
     aujourd'hui que de 11,102 habitants sur une population totale
     qui s'est leve  154,542 habitants. Mais l, comme dans
     toute les provinces canadiennes autres que Qubec, ce
     recensement ne peut tre considr comme exact. M. O. Reclus
     pense qu'en fixant  17,000 mes le nombre des Franais du
     Manitoba, on serait encore au-dessous de la vrit.]

Bien que la proportion des Franais, dans la province du Manitoba, soit
en dcroissance, il ne faudrait pas croire que cet lment ft noy,
pntr de toutes parts par des lments trangers, et menac d'tre
absorb  brve chance. Il n'en est nullement ainsi. Les Canadiens
demeurent au contraire groups dans une rgion qu'ils tiennent fortement
et dans laquelle ne pntrent gure d'trangers, rgion prcisment la
plus fertile et la mieux situe de la province; c'est le _comt de
Provencher_, qui occupe les deux rives de la rivire Rouge, depuis la
frontire amricaine jusqu' la ville franaise de Saint-Boniface, en
face de la capitale, Winnipeg.

Dans ce comt la population est  peu prs uniquement franaise, et
envoie un dput franais au Parlement fdral. C'tait, en 1890, M.
Larivire.

C'est l un noyau assez fort pour pouvoir se maintenir pendant plusieurs
gnrations, et qui sait ce que nous rserve l'avenir? qui sait si alors
l'immigration trangre n'aura pas cess? qui sait si elle n'aura pas
t remplace par une immigration franaise venue de Qubec, laquelle
commence  se produire et qui, jointe au gain annuel rsultant de la
natalit suprieure des Canadiens, permettrait aux Franais du Manitoba
de reprendre dans toute la rgion la prpondrance qu'ils y ont
momentanment perdue?

Les deux villes de Winnipeg et de Saint-Boniface, l'une anglaise,
l'autre franaise, places face  face sur les deux rives opposes de la
rivire Rouge, se dressent comme les champions des deux nationalits.
L'une, avec ses rues animes, ses riches magasins et ses monuments
ambitieux, reprsente la victoire brillante mais phmre peut-tre des
Anglais; l'autre, avec son calme et ses proportions modestes, avec ses
institutions de charit, son vaste hpital, son collge, son glise,
monuments d'une architecture simple et svre, montre la patience des
Canadiens, leur persvrance et leur confiance dans l'avenir, sous la
direction d'un clerg qui jamais ne leur a fait dfaut.

Les mtis ne sont pas tous demeurs dans la province du Manitoba. Peu 
peu beaucoup d'entre eux l'ont abandonne pour aller s'tablir plus au
nord, vers les rivages solitaires de la rivire Saskatchewan.

Ce n'est pas qu'ils aient aucune inaptitude  vivre comme les blancs,
mais leurs traditions ne les y ont pas prpars et leurs gots ne les y
portent pas.

L'habitude est une seconde nature, dit-on, et ces hommes issus
d'aventureux coureurs des bois, n'ayant jamais connu que les libres
chevauches de la chasse au buffle, les grands voyages  travers la
plaine  la tte de leurs convois de chariots, se rsignent avec peine 
la vie calme et range du colon. Leur existence et leurs habitudes
sociales taient si diffrentes des ntres! Ces freteurs (c'est ainsi
qu'ils s'appelaient, empruntant encore un terme  la marine), vritables
caboteurs de terre, toujours en route, allant de Fort-Garry 
Saint-Paul, et de Saint-Paul  la baie d'Hudson, faisant traverser les
rivires  la nage  leurs chevaux et flotter leurs chariots, bravant
les chaleurs de l't, les neiges de l'hiver et les attaques des
Indiens, pouvaient-ils sans regrets renoncer  cette vie libre et fire?

Les buffles ont fui devant le colon et la culture, la vapeur a tu le
_fret_, la charrue a dfonc les vierges tendues de la prairie, et les
mtis, sevrs de la libre existence qu'il y a vingt ans  peine ils
menaient encore, se retirent tristement vers le Nord.

Les contres dans lesquelles ils migrent forment administrativement,
dans la Confdration canadienne, les territoires d'Assiniboia, de
Saskatchewan et d'Alberta. Ces territoires, bien qu'occupant d'immenses
tendues, ont une population minime. Ils sont administrs par un seul
gouverneur, et par un conseil lu par les habitants. Le petit bourg de
Rgina, compos de quelques tristes maisons de bois, en est la bien
modeste capitale.

Les mtis se sont spcialement ports vers la Saskatchewan, o ils
forment quelques agglomrations. C'est l qu'en 1885 de nouvelles
difficults s'levrent avec le gouvernement canadien. Les mtis
prtendaient avoir de graves motifs de plaintes et rclamaient, entre
autres choses, un arpentage de leurs terres qui pt les mettre  l'abri
de toute viction future. Comme on tardait  faire droit  ces justes
rclamations, l'effervescence s'accrut. Louis Riel, rfugi aux
tats-Unis depuis les affaires de 1871, fut appel pour se mettre  la
tte des mcontents, et une nouvelle prise d'armes eut lieu. Dans ces
rgions lointaines, quelques centaines d'hommes, sans organisation et
presque sans armes, purent pendant plusieurs mois tenir en chec une
arme de 3,000 miliciens d'Ontario commands par le gnral Middleton.

Mais cette rsistance ingale ne pouvait durer. Malgr des prodiges de
valeur, les mtis furent crass. Riel fut pris, jug, condamn  mort
et excut  Winnipeg,  la clameur indigne de tous les Franais du
Canada. Tous en effet, pendant l'insurrection, n'avaient cess de
tmoigner de leur sympathie pour ces hommes de mme langue et de mme
religion, dont les rclamations paraissaient justifies et la rvolte
excusable. En France mme le soulvement des mtis et la campagne du
Nord-Ouest eurent quelque retentissement, le nom de Riel acquit une
certaine notorit, et les journaux contrent avec motion les
pripties de la lutte.

Avec les effectifs dont il disposait, la victoire du gnral Middleton
tait facile; il ne manqua pas, pourtant, dans ses rapports officiels,
de conter, avec une pompeuse emphase, les moindres dtails de son
expdition. La prise de Batoche, qui termina la campagne par la
reddition de Riel, fut raconte comme un vritable fait d'armes, presque
comme la prise d'une place importante. Or, Batoche n'est ni une
forteresse, ni une ville, ni mme un village; c'est une simple et unique
maison, celle d'un mtis, M. Batoche lui-mme!

Depuis 1885, les luttes sanglantes ont cess, mais l'apaisement n'est
pas venu, et partout o il tient la majorit, l'lment anglais
n'pargne aux Franais--Canadiens ou mtis--ni les tracasseries ni les
perscutions. C'est ce qu'on peut constater aujourd'hui, et dans les
trois territoires de l'Ouest, et dans la province du Manitoba.

Dj, l'assemble anglaise des Territoires a supprim dans ses
dlibrations l'usage de la langue franaise.

Au Manitoba, le mauvais vouloir de la majorit revt un caractre plus
grave encore. Elle a,--il y a quelques annes,--fait voter par
l'assemble lgislative de la province, une loi qui ne tend  rien moins
qu' la suppression des coles franaises. Les Canadiens se dfendent
avec un acharnement et une nergie remarquables. Tous les recours lgaux
et constitutionnels auprs du gouvernement fdral et auprs du
gouvernement mtropolitain, ils les ont successivement exercs.
Actuellement encore, l'affaire n'est pas entirement termine; mais
quelle qu'en soit la solution dfinitive, le sentiment national des
Canadiens au Manitoba n'en peut tre amoindri. La perscution,--car c'en
est une vritable  laquelle ils sont en butte,--n'aura pas d'autres
rsultats que ceux qu'elle a toujours eus, en tout temps et en tout
pays. Elle ne fera des Canadiens ni des protestants ni des Anglais, elle
les rendra plus Franais et plus catholiques. Que les Franais du
Manitoba tournent seulement leurs regards vers leurs compatriotes de la
province de Qubec, ils trouveront en eux de vaillants dfenseurs, et
ils comprendront par leur exemple comment de la perscution
courageusement affronte on sort plus robuste et plus fort.



CHAPITRE XIX

AUX TATS-UNIS.

LES CANADIENS DE L'OUEST.

Dbordant au del de leur frontire, les Canadiens tendent jusque dans
les tats-Unis le dveloppement merveilleux de leur population. Presque
aussi nombreux sur ce sol tranger que sur leur propre sol, ils s'y
groupent, au dire des historiens et des gographes les plus comptents,
et de l'aveu des Amricains eux-mmes, au nombre de prs d'un million.

L, d'ailleurs, la race franaise ne se trouve pas non plus tout  fait
hors de chez elle. La plus grande partie du territoire actuel des
tats-Unis, toute la valle de l'Ohio, toute celle du Mississipi, ce
sont les Franais qui, au dix-septime sicle,--alors que les colons
anglais n'osaient encore perdre de vue les ctes de l'Atlantique,--l'ont
dcouverte, parcourue, et en partie occupe.

L'migration des Canadiens aux tats-Unis commena, nous l'avons dit
plus haut, vers 1830 et fut provoque tout d'abord par le manque de
terres dans les anciennes seigneuries. A ces causes d'ordre conomiques
la rvolte de 1837 vint ajouter des causes politiques: les proscrits et
les suspects passrent en grand nombre la frontire.

Pendant les premires annes du rgime de l'_Union_, inaugur en 1840,
l'migration continua et prit bientt des proportions telles, que le
gouvernement canadien commena  s'inquiter et chercha des mesures pour
en arrter les progrs. Un comit fut nomm en 1849 par la Chambre
lgislative. L'enqute  laquelle il se livra rvla que dans les quatre
annes prcdentes, de 1846  1849, 20,000 Canadiens-Franais avaient
quitt le sol natal!

Le clerg dplorait cette migration, qu'il considrait comme une perte
pour la nationalit, et peut-tre un danger pour la foi des Canadiens:
Vous n'ignorez pas, crivait Mgr Turgeon, archevque de Qubec, combien
est profonde la plaie nationale  laquelle nous nous proposons de porter
remde,  savoir, le dpart annuel de milliers de jeunes gens et d'un
grand nombre de familles qui abandonnent les bords du Saint-Laurent pour
aller chercher fortune et bonheur sur un sol qu'on leur dit plus
fertile. Les jeunes gens, vous ne le savez que trop, ne reviennent pas
parmi nous, ou ne reviennent que plus pauvres, souvent moins vertueux,
et avec les dbris d'une sant que la fatigue ou le vice a pour toujours
altre. Ces familles, au lieu de trouver le bien qu'elles esprent, ne
rencontrent chez l'tranger que de durs travaux et de superbes ddains,
et, loin des autels de leur jeunesse et du sol de la patrie, elles
pleurent l'absence des joies religieuses de leurs premiers ans et les
jouissances du toit paternel. L'abondance mme qu'un bien petit nombre
peut atteindre n'est qu'une faible consolation quand on la compare  la
paix, au contentement,  la franche et nave pit,  la suave politesse
qui caractrisent notre Canada[99]!

En dpit des craintes des patriotes, malgr les paternels avis des
vques, l'migration, loin de flchir, a continu de plus belle, et
s'est de nos jours accrue d'une faon si rapide, qu'il est impossible de
ne pas lui attribuer des causes permanentes et profondes. De 1840 
1866, 200,000 Canadiens avaient quitt la province de Qubec[100], et
l'on peut aujourd'hui valuer  prs d'un million le nombre des
Canadiens vivant sur le sol des tats-Unis.

     [Note 99: TURCOTTE, 2e part., p. 56.]

     [Note 100: _Ibid._, t. II, p. 454.]

Il parat certain dsormais que le mouvement d'expatriation de la
population canadienne est le rsultat normal d'une force d'expansion,
qui lui permet  la fois de se multiplier chez elle et de dborder ses
frontires. On aurait tort de le considrer comme impliquant pour elle
une perte de forces; n'est-il pas, au contraire, le symptme et la
preuve de son dveloppement continu?

Les migrants canadiens ne se rpartissent pas d'une faon uniforme sur
toute la surface de l'Union amricaine. Certains tats, et dans les
tats mme, certaines rgions semblent avoir leur prfrence.

Dans l'Ouest, des tats d'une surprenante richesse se sont crs sous
les yeux mmes de notre gnration. L, dans des plaines hier dsertes
et couvertes de marais, a surgi une fastueuse capitale, n'aspirant
aujourd'hui  rien moins qu' la suprmatie de l'Union entire, et qui
ne craignit pas,--elle ne d'hier,--de prtendre surpasser par son luxe
les capitales sculaires de l'Europe. Tents comme tant d'autres par le
surprenant essor de ces rcents tats, grand nombre de Canadiens courent
y chercher la fortune.

Cet Ouest amricain, d'ailleurs, aux prodigieuses surprises, o des
villes de 2 millions d'mes naissent en trente ans, c'est  la France
qu'il devrait appartenir. Jusqu'en 1763, l'Amrique du Nord presque tout
entire fut franaise. Elle tait bien troite la portion qu'en
occupaient les colons anglais le long des ctes orientales, et avec
quelle mticuleuse prudence ils y restaient enferms! Pendant plus de
deux cents ans, ils demeurrent comme fixs au rivage; dj ils
comptaient une population nombreuse, des villes florissantes, qu'ils
n'avaient encore os s'loigner de l'Ocan. Tout au plus entrevoit-on 
et l, dans leur histoire, quelques expditions commerciales ou
militaires traversant les montagnes Bleues et atteignant  peine, comme
furtivement, la rgion des grands lacs que les Franais visitaient
journellement depuis leur arrive en Amrique. Jusqu'en 1764, poque de
la premire colonisation du Kentucky par les Virginiens, aucune des
colonies anglaises n'avait tent de s'tendre vers l'intrieur.

Pendant ce temps, les missionnaires et les voyageurs franais, les La
Salle, les Marquette, les Joliet, les Hennepin, les La Vrandrye,
dcouvraient tout le continent, parcouraient les valles de ses immenses
fleuves, pntraient jusqu'aux lointains et profonds glaciers des
Montagnes Rocheuses et jalonnaient d'une ligne de postes militaires les
2,000 kilomtres qui sparent le Canada de la Louisiane. Postes dont la
situation avait t choisie avec une si remarquable perspicacit, que
sur leur emplacement s'lvent aujourd'hui plusieurs des plus grandes
villes des tats-Unis: Chicago, Saint-Louis, Pittsbourg et Dtroit.

Derrire les soldats franais taient arrivs les colons. Malgr
l'norme distance qui spare le Canada de la Louisiane, plusieurs petits
centres de colonisation avaient t ouverts, au dix-huitime sicle, le
long de la valle du Mississipi; et, bien qu'il n'ait malheureusement
t donn aucune suite aux grands desseins mis sur ces contres par le
gouverneur La Galissonnire, un groupe de population s'y tait form. Il
se rpartissait en plusieurs villages; les plus importants taient ceux
des Illinois, au sud de l'tat actuel du mme nom. C'tait l comme le
chanon intermdiaire entre le Canada, dj florissant, et la Louisiane,
qui commenait  peine, puisque la colonisation n'y avait t
vritablement tente que depuis 1717.

Lors de la cession de nos possessions  l'Angleterre, en 1763, la
population de la colonie des Illinois s'levait  plusieurs milliers
d'habitants. La plupart d'entre eux, fuyant la domination anglaise,
quittrent la rive gauche du Mississipi pour s'tablir sur la rive
droite. Ce ne fut que pour tomber sous la domination espagnole, car ce
mme trait, qui nous enlevait le Canada et toute la rive gauche du
Mississipi pour les attribuera l'Angleterre, nous privait, en faveur de
l'Espagne, de la rive droite du mme fleuve et de la Louisiane.

D'ailleurs, le destin de ces quelques Franais, perdus au milieu des
solitudes qu'ils avaient dcouvertes et commenc  cultiver, tait de
tomber, quoi qu'ils pussent faire, sous la domination anglo-saxonne.
Rendue  la France par l'Espagne au commencement du dix-neuvime sicle,
cette moiti du continent amricain a t, pour quelques millions,
rtrocde aux tats-Unis par Napolon.

Depuis lors, ces contres pleines de richesses, mais  peu prs dsertes
il y a cinquante ans, se sont peuples rapidement. Renonant  la
torpeur qui les avait retenus au dix-huitime sicle, les Amricains se
sont prcipits vers l'Ouest; les migrants d'Europe les y ont suivis,
et les petites colonies franaises des Illinois se sont trouves
entoures par des flots sans cesse grossissants de populations de langue
trangre. Elles subsistent pourtant encore, trs distinctes et trs
reconnaissables, et les voyageurs peuvent entendre rsonner notre langue
dans plus d'un village des Illinois et du Missouri.

Tous les anciens tablissements franais de ces rgions n'ont pas, il
est vrai, survcu: les plus humbles ont t absorbs, mais il est facile
encore de reconnatre leur emplacement par les noms mmes, ou par
l'aspect qu'ils ont conserv. Les colons anglais disposaient
ordinairement leurs lots de terre en carrs rguliers. Les Franais, au
contraire, les dfrichaient par bandes perpendiculaires aux cours d'eau.
Cette disposition se retrouve partout o furent tablies des colonies
franaises, depuis le Canada jusqu' la Louisiane, et l'observateur
peut,  la seule inspection d'une carte, ou d'aprs la configuration des
terres, savoir presque avec certitude quelle a t l'origine d'une
colonie amricaine.

La conqute n'a pas teint l'esprit aventureux des Canadiens. Ils ont
continu depuis  se rpandre dans l'Ouest, et nombre d'entre eux y ont
t les premiers pionniers de la civilisation, ont dfrich les terres
o s'lvent aujourd'hui les villes les plus riches et les plus
puissantes des tats-Unis.

Deux familles seulement rsidaient au fort Chicago en 1821, et l'une
d'elles tait une famille canadienne, celle du colonel Beaubien,
commandant du fort pour le gouvernement des tats-Unis. Voici la triste
peinture qu'un voyageur faisait alors de ce lieu dsert et sans
ressources: Lorsque j'arrivai  Chicago, crit dans une relation de
voyage le colonel (amricain) Ebenezer Childs, je dressai ma tente sur
les bords du lac et je me rendis au fort pour acheter des vivres. Je ne
pus cependant en obtenir, le commissaire m'ayant inform que les
magasins publics taient si mal approvisionns que les soldats de la
garnison ne recevaient que des demi-rations et qu'il ignorait quand ils
seraient mieux pourvus.

Chicago (Chicagou, comme l'crivaient au dix-huitime sicle les
voyageurs franais) compte aujourd'hui 2 millions d'habitants, et des
monuments gigantesques s'lvent au bord du Michigan aux rives plates et
aux jaunes eaux,  l'endroit mme o le colonel Ebenezer Childs dressait
sa tente en 1821.

Bien d'autres villes de l'Ouest ont eu pour premiers habitants des
Canadiens. Les noms de Salomon Juneau et de Dubuque sont des noms
populaires au Canada, et pieusement conservs aussi par la louable
reconnaissance des Amricains eux-mmes.

Milwaukee, sur le lac Michigan, une des plus jolies villes des
tats-Unis, et qui ne compte pas moins de 200,000 habitants, eut un
Canadien pour fondateur.

Salomon Juneau, dit La Tulipe, tait, comme l'indique ce sobriquet, le
descendant d'un de ces aventureux soldats du rgiment de Carignan qui,
aprs avoir vaincu les Turcs, contriburent pour une si forte part au
peuplement du Canada. Entran par l'esprit d'aventure auquel avaient
obi ses ascendants, Juneau quitte Montral vers 1818, et vient se fixer
 l'embouchure de la rivire Milwaukee, contre si dserte alors que,
pour trouver un tre humain, le nouveau colon n'avait pas moins de 150 
200 kilomtres de forts  traverser, ses plus proches voisins tant,
vers le nord, une famille canadienne fixe  la baie Verte, et, vers le
sud, le colonel Beaubien lui-mme au fort Chicago!

En 1835, les territoires riverains du Michigan furent arpents et vendus
par le gouvernement amricain; Juneau se rendit acqureur d'un grand
nombre de lots. Situs sur le bord du lac,  l'embouchure d'une rivire
navigable, leur emplacement semblait favorable. Les communications
taient aussi devenues plus faciles, des routes s'taient perces 
travers la fort, les colons afflurent bientt. Juneau vendit avec
profit ses terrains, une petite ville surgit peu  peu, et l'heureux
spculateur devint  la fois millionnaire et maire de la nouvelle cit.
Ce qu'elle est devenue depuis, nous l'avons dit plus haut, et sa
reconnaissance a lev une statue  son fondateur.

La ville de Dubuque, dans le Iowa, ville de 30,000 habitants, et la plus
importante comme la plus ancienne de cet tat, a t fonde, elle aussi,
par un Canadien, Julien Dubuque, dont elle a gard le nom.

Ayant, en cet endroit mme, dcouvert des mines de plomb, Dubuque avait
sign avec les Indiens qui occupaient la contre, _MM. les Renards_, le
curieux trait que voici: Conseil tenu par MM. les Renards,
c'est--dire le chef et les braves de cinq villages avec l'approbation
du reste de leurs gens, expliqu par M. Quinantotaye, dput par eux, en
leur prsence et en la ntre. Nous soussigns, savoir: Que MM. les
Renards permettent  Julien Dubuque, appel par eux _la Petite Nuit_,
de travailler  la mine jusqu' ce qu'il lui plaira, etc...[101].

     [Note 101: TASS, _les Canadiens de l'Ouest_. Montral, 2
     vol. in-8.]

Dubuque avait russi  prendre un tel ascendant sur les sauvages qu'il
parvint, chose impossible  tout autre,  les faire travailler aux mines
qu'ils lui avaient concdes.

A sa mort, arrive en 1810, les Indiens continurent cette exploitation,
dont ils loignrent les blancs avec un soin jaloux. Les traitants qui
venaient leur acheter le minerai devaient se tenir sur la rive gauche du
fleuve, sans pouvoir le franchir. Ce n'est qu'en 1833 que les Amricains
dlogrent _MM. les Renards_, prirent eux-mmes possession des mines, et
commencrent l'tablissement de la ville de Dubuque; le nom du hardi
pionnier qui avait prpar ses dbuts lui resta.

Saint-Paul, la capitale du Minnesota, a t longtemps une ville plus
franaise qu'amricaine: Il n'est pas de grand centre amricain pour
lequel les Canadiens aient autant fait que pour Saint-Paul. Ils ont
construit ses premires maisons, ils ont, les premiers, lev un modeste
temple au Seigneur, puis baptis la ville lorsqu'elle n'tait encore
qu'un amas de cabanes; ils ont grandement contribu  la faire choisir
comme capitale du Minnesota, et  lui conserver ce titre quand elle fut
menace de le perdre[102].

     [Note 102: TASS, _ibid._]

En 1849, Saint-Paul n'tait mme pas encore un village, sa population ne
dpassait pas 350 habitants, presque tous Canadiens; c'taient des
gaillards fortement tremps, si l'on en juge par la description qu'un
journaliste amricain a laisse de l'un d'eux: Joseph Rollette est le
roi de la frontire; court, musculeux, le cou et la poitrine d'un jeune
buffle, tel est son physique. Il a fait son ducation  New-York, mais
il a t ml depuis aux aventures de la vie de frontire; il a des
opinions bien arrtes sur tout,  tort ou  raison. D'une bonne humeur
invariable, ayant surtout foi en Jo Rollette; hospitalier et gnreux
plus qu'on ne saurait le dire, n'aimant pas, en retour, qu'on compte
avec lui, vous donnant son meilleur cheval si vous le demandez, mais
prenant vos deux mules s'il en a besoin; habitant depuis des annes un
pays o il et pu faire fortune, sans cependant amasser un sou; bon
catholique, dmocrate ardent, menaant de toutes les calamits possibles
le rpublicain qui oserait s'tablir dans son voisinage, mettant
pourtant, au besoin,  sa disposition, tout ce qu'il possde; fort
dvou  sa femme--une mtisse--et pre de sept fils, des Jo Rollette
en miniature et de tailles diffrentes; admirant Napolon et fier du
sang franais; trop gnreux envers ses dbiteurs pour tre juste envers
ses cranciers; aimant le wisky, mais pratiquant l'abstinence totale
pendant des mois entiers pour plaire  sa femme! Son meilleur ami:
l'homme qui n'est pas gn par les lois du commerce; son pire ennemi:
lui-mme[103]!

     [Note 103: TASS, _Canadiens de l'Ouest_. Citation du
     _Harper's Magazine_, 1860.]

C'est en 1852 seulement que le Minnesota fut organis en territoire. Les
habitants durent nommer une Chambre lgislative. L'organisation de ce
pays, sillonn aujourd'hui de nombreuses lignes de chemin de fer, tait
si primitive alors,--il y a 40 ans  peine!--que ce mme Rollette, nomm
dput de l'un des districts, dut se rendre  la _capitale_, Saint-Paul,
en traneau  chiens! Voici comment le journal du pays contait cette
curieuse rentre parlementaire: Les honorables dputs, lus par
Pembina pour la Chambre et le Conseil lgislatif, MM. Kittson, Rollette
et Gingras, sont arrivs la veille de Nol, aprs un trajet de seize
jours. Chacun avait un traneau attel de trois beaux chiens harnachs
avec got, lesquels franchissent le mille en 2 minutes 40 secondes
lorsqu'ils marchent  toute vitesse. Ils ont parcouru en moyenne
trente-cinq milles par jour. Les chiens n'ont  manger qu'une fois le
jour. Ils reoivent chacun une livre de _pmican_[104] seulement. Ils
transportent un homme et son bagage aussi rapidement qu'un bon cheval,
et rsisteraient mme mieux  la fatigue que des chevaux pour une longue
course[105].

     [Note 104: Le pmican est un mlange de graisse et de
     viande sche et rduite en poudre.]

     [Note 105: Saint-Paul Pioneer, 8 janvier 1853.]

Si le pays est aujourd'hui transform de fond en comble, les habitants
d'alors n'ont pas tous disparu: la locomotive a dfinitivement remplac
le traneau  chiens, mais on trouve encore des Joseph Rollette.

Quels changements dans ces rgions dcouvertes, il y a deux sicles 
peine, par les voyageurs franais! quel mouvement sur ces grands
fleuves, jadis solitaires et silencieux!

Comme le dit le pote canadien:

        O le dsert dormait grandit la mtropole,
        Et le fleuve asservi courbe sa large paule
            Sous l'arche aux piles de granit!

La fort et la prairie se sont transformes: les riches moissons ont
remplac la primitive vgtation,

        Et le surplus dor de la gerbe trop pleine
            Nourrit le vieux monde puis[106]!

Tout le pays, maintenant, est habit par une population amricaine
nombreuse. Mais les origines franaises de la contre se montrent
partout; les Amricains n'essayent pas de les faire oublier: ils se
plaisent, au contraire, avec un remarquable esprit de justice,  les
rappeler par des monuments ou des souvenirs. A Milwaukee, la statue de
Salomon Juneau en costume de trappeur, la carabine en main, domine au
loin le lac Michigan et semble protger la ville. Le nom du grand
voyageur La Salle a t donn  un comt, ceux de Jolliet et de
Marquette  deux villes, l'une dans l'Illinois, l'autre dans le
Michigan; celui de Dubuque est rest, nous l'avons dit,  la ville dont
il a prpar l'existence.

     [Note 106: FRCHETTE, _Lgende d'un peuple_.]

A Minnapolis, c'est par l'avenue Hennepin--la plus belle et la plus
large de la ville--qu'on accde aux rives du fleuve, prs de ces chutes
Saint-Antoine devant lesquelles s'arrta le clbre voyageur en 1680.

Bien que les Amricains prononcent _Ditrote_, la ville de Dtroit
conserve encore--au moins quant  l'orthographe--son nom franais.
Peuple aujourd'hui de plus de 200,000 mes, elle s'lve sur
l'emplacement mme de l'ancien fort cr vers 1701 par un officier
canadien, M. de Lamothe-Cadillac. Quelques colons taient venus  cette
poque s'tablir sous sa protection, et lorsqu'en 1763 le pays fut cd
l'Angleterre, leur nombre s'levait  un millier  environ.

A la suite de la guerre d'indpendance, Dtroit se trouva compris sur le
territoire abandonn par les Anglais aux Amricains. La ville s'augmenta
rapidement, et les descendants des colons franais ne forment plus
aujourd'hui qu'une petite minorit dans sa population totale. Ils ne se
laissent pas entamer, pourtant, tiennent ferme  la langue franaise et
se groupent dans la ville en plusieurs paroisses catholiques.

Partout, en un mot, dans l'Ouest, le pays porte le cachet de ses
origines franaises, et, dans bien des endroits, il renferme encore des
populations franaises rsistant vigoureusement  l'absorption. Pour ne
prendre que des chiffres d'ensemble, la population canadienne-franaise
des tats amricains de l'Ouest se rpartit aujourd'hui de la faon
suivante:

        148,000 dans le Michigan.
         34,000  ----   Illinois.
         29,000  ----   Minnesota.
         28,000  ----   Wisconsin.
         21,000  ----   Iowa.
         16,000  ----   Ohio.
         10,000  ----   Dakota[107].

Certes, ces petites colonies canadiennes, parses dans de grands tats
de langue anglaise, ne forment pas, comme la province de Qubec, des
centres assez puissants pour rsister toujours  la formidable pousse
des populations au milieu desquelles elles sont isoles. Mais elles
peuvent y rsister pendant plusieurs gnrations, et si le merveilleux
mouvement d'expansion de la population canadienne (qui non seulement
s'augmente rapidement dans Qubec, mais se rpand d'une faon constante
au del de ses frontires), si ce mouvement se maintient longtemps
encore dans de telles proportions, il n'est peut-tre pas chimrique
d'avancer que certains des groupes canadiens de l'ouest des tats-Unis
pourront, grce aux renforts qu'ils recevront ainsi, demeurer
dfinitivement franais.

     [Note 107: Chiffres donns par un auteur amricain, M.
     Chamberlain, et cits par M. Faucher de Saint-Maurice
     (_Resterons-nous Franais?_ Qubec, 1890, broch. in-8.)]



CHAPITRE XX

CANADIENS DANS LA NOUVELLE-ANGLETERRE.

L'immigration canadienne a t plus grande encore dans la
Nouvelle-Angleterre[108] que dans l'Ouest. L, le milieu tait autre,
les Canadiens pntraient dans des pays depuis longtemps coloniss, leur
vie fut plus modeste et plus calme. Simples ouvriers, pour la plupart,
attirs par la prosprit manufacturire des tat-Unis, ils n'ont pas eu
 mener la pnible existence, ils n'ont pas travers les mouvantes
aventures, ils n'ont pas non plus acquis la bruyante renomme des
Salomon Juneau, des Dubuque et des Joseph Rollette. S'il est une chance
pourtant, pour les migrants canadiens en Amrique, de conserver leur
nationalit, c'est aux modestes ouvriers des tats de l'Est qu'elle
appartient, bien plus qu'aux descendants des brillants pionniers de
l'Ouest.

     [Note 108: La Nouvelle-Angleterre comprend les six tats
     du Maine, du New-Hampshire, Massachussets, Vermont,
     Rhode-Island et Connecticut.]

On comptait en 1867 dans la Nouvelle-Angleterre plus de 360,000
Canadiens, et les autorits les plus comptentes ne les portent pas
aujourd'hui  moins de 500,000, non pas pars en petits groupes isols,
comme ceux de l'Ouest, mais parfaitement relis entre eux, groups d'une
faon si compacte qu'en certaines localits ils ont la majorit dans les
lections. Le lien religieux et l'organisation paroissiale les tiennent
troitement unis; voisins d'ailleurs de la province de Qubec, demeurs
en relations constantes avec elle, ils puisent l des exemples de
patriotisme et d'attachement  leur nationalit.

Les Amricains, si fiers du pouvoir d'absorption du leur Rpublique,
s'tonnent et s'irritent de cette force de rsistance. Ils avaient reu
les Canadiens avec la conviction qu'eux aussi se fondraient bientt dans
le grand creuset, et voil qu'au lieu d'tre absorbs, ce sont eux qui
dbordent, qu'au lieu de cder, ils attaquent. Les Allemands, les
Scandinaves et toutes les populations d'Europe qui, depuis un sicle, se
sont dverses en Amrique, sont devenues amricaines; les Canadiens
seuls demeurent Canadiens. C'est l un fait dont on commence 
s'inquiter aux tats-Unis.

L'migration, dit le _Times_ de New-York, n'est une source de force
pour le pays qu'autant qu'elle est susceptible de s'assimiler  la
population amricaine, en d'autres termes  s'amricaniser. Or les
Canadiens-Franais ne promettent nullement de s'incorporer  notre
nationalit. Le danger n'est encore imminent dans aucun des tats de
l'Union, cependant ds maintenant il est suffisamment accus, pour
imposer  tout Amricain, dans les tats o les Canadiens-Franais
forment une partie considrable de la population, le devoir patriotique
de maintenir les principes politiques amricains contre toute atteinte
qui pourrait leur tre faite[109].

De ces ombrageux avertissements  un commencement de perscution, il n'y
a pas loin. Dj quelques fanatiques commencent  dsigner les Canadiens
des tats-Unis  l'animosit de leurs concitoyens protestants.

L'_American journal_, de Boston, disait le 28 dcembre 1889: les
Jsuites franais ont conu le projet de former une nation catholique
avec la province de Qubec et la Nouvelle-Angleterre; et ce projet de
rendre la Nouvelle-Angleterre catholique et franaise a dj pris des
proportions capables d'alarmer les plus optimistes... Bientt unis aux
Irlandais, les Canadiens vous gouverneront, vous Amricains, ou plutt
le Pape vous gouvernera, car ces masses le reconnaissent pour
matre[110].

     [Note 109: Cit par le R. P. HAMON, _tudes religieuses_,
     aot 1890; _les Canadiens de la Nouvelle-Angleterre_.]

     [Note 110: _Ibid._]

C'est l une de ces exagrations haineuses faisant appel aux plus
mauvaises passions, car on sait ce que peut produire en pays protestant
la menace de la domination du Pape.

Ces excitations ont commenc  porter leurs fruits; dj l'on s'efforce
de mettre des entraves  l'tablissement des coles canadiennes. Elles
s'taient multiplies  un tel point que dans certains tats, dans le
Massachussets par exemple, le nombre de leurs lves dpassait de
beaucoup celui des coles publiques amricaines. Le rapport officiel du
bureau d'ducation pour 1890 constatait le fait: Le rcent mouvement
qui s'est opr dans l'tat, disait-il, par suite duquel l'accroissement
annuel du nombre des lves des coles publiques est tomb au-dessous de
l'accroissement correspondant des coles prives, est de nature 
provoquer une impression de profond regret[111].

     [Note 111: Rapport reproduit par le _Courrier des
     tats-Unis_ et par le _Cultivateur_ (journal canadien) et la
     _Patrie_ de Montral du 30 janvier 1890.]

Des rglements svres ont t faits pour arrter la multiplication des
coles de paroisses. Des difficults sont suscites aux familles, des
condamnations et des amendes infliges, et la population canadienne de
la Nouvelle-Angleterre va tre soumise peut-tre  une perscution
semblable  celle que subissent les Canadiens du Manitoba.

Mais, remarquons qu'ici leur situation semble autrement favorable. Dans
la Nouvelle-Angleterre nous nous trouvons en prsence d'un double
mouvement ethnographique considrable et incontest: l'accroissement
rapide de la population canadienne et la dcroissance non moins rapide
des populations amricaines. Le mot de dcadence ne serait lui-mme pas
trop fort, et si dans la province anglaise d'Ontario, comme nous l'avons
dit plus haut, le nombre moyen des membres de la famille a notablement
diminu depuis vingt ans, aux tats-Unis, et spcialement dans la
Nouvelle-Angleterre, cette diminution a pris les proportions d'un
vritable dsastre. Il faut lire dans l'ouvrage d'un Anglais, M. Epworth
Dixon[112], grand ami et grand admirateur pourtant de l'Amrique et des
Amricains, le curieux chapitre intitul: _Elles ne veulent pas tre
mres_, pour juger de la plaie qui ronge les tats-Unis dans leur
avenir, et pour se rendre compte que l'gosme de la richesse produit en
Amrique des effets autrement dsastreux encore qu'en Europe.

     [Note 112: _La Nouvelle-Amrique_, traduit par Philarete
     CHASLES. Paris 1874, in-8.]

La dcadence de la population des tats-Unis! Cela semble un paradoxe en
prsence de ses 60 millions d'habitants, presque tous gagns en notre
sicle; rien de plus exact pourtant. L'augmentation de la population
amricaine est tout artificielle, elle lui vient de l'extrieur, et sans
la formidable immigration qui la renouvelle sans cesse, bien des tats
verraient dcrotre le nombre de leurs habitants.

Ce sont l des faits constats par tous les crivains qui ont tudi les
tats-Unis[113]; ils sont appuys sur le tmoignage des statisticiens,
des mdecins et des journalistes amricains eux-mmes, et nul ne
conteste plus aujourd'hui les tmoignages de tant d'hommes comptents et
clairs.

     [Note 113: Claudio JEANNET, _tats-Unis contemporains_, 2
     vol. in-18.--CARLIER, _la Rpublique amricaine_; voy. aussi
     _Nouvelle Revue_, 15 juillet 1891.]

Le dernier recensement a rendu ces faits plus vidents encore. Nulle
part le mouvement de dpopulation des campagnes ne se fait sentir comme
aux tats-Unis, ce pays o la terre ne manque pas aux agriculteurs, mais
o les agriculteurs manquent  la terre. De 1870  1880, 138 comts
ruraux avaient vu dcrotre leur population. De 1880  1890, il y en a
eu 400[114]!

Bien que dans la dernire dcade l'immigration ait prcisment atteint
son maximum, l'augmentation de la population s'est trouve moindre que
dans toutes les prcdentes. Le flot grossissant venant d'Europe n'est
pas parvenu  combler les dficits causs par la diminution de la
natalit, et tandis que de 1880  1890 trois millions d'migrants sont
arrivs en plus que dans la priode prcdente, l'augmentation de
population n'a atteint que la proportion de 24 pour 100, tandis qu'avec
un moindre renfort et un plus faible appoint elle s'tait leve  30
pour 100 de 1870  1880[115].

Certains tats ont mme vu dcrotre le nombre absolu de leurs
habitants, et ce sont justement les tats nouveaux dans lesquels la
population manque, tandis qu'elle va s'agglomrer dans les grandes
villes, o son accumulation devient un danger[116].

     [Note 114: RECLUS, _les tats-Unis_, p. 658.]

     [Note 115: _Id._, _ibid._]

     [Note 116: L'Idaho, par exemple, a diminu de 125,000
     mes  84,385; celle de Wyoming a diminu de 105,000 mes 
     60,705; celle de Nvada ne compte plus que 45,761 mes.]

L'tat du Kansas a vu diminuer sa population. Celui du Nvada, de 62,000
habitants qu'il possdait en 1871, est tomb  45,000. Un publiciste
factieux a calcul qu'en continuant sur le mme pied, la population du
Nvada serait dans vingt-cinq ans rduite  un seul habitant. Cet
heureux coquin, ajoute-t-il, accaparera toutes les places, s'lira
lui-mme snateur et touchera le _per diem_, ce qui est le point
essentiel[117].

     [Note 117: _Patrie_, 25 novembre 1890. Montral.]

L'immigration, qui seule empche la population des autres tats de
dcrotre, n'est en somme qu'une ressource prcaire; elle peut diminuer,
cesser mme entirement. Le territoire des tats-Unis n'offre pas des
ressources illimites; un jour viendra o il ne tentera plus l'migrant,
et ce jour n'est peut-tre pas loign. Dj--la dcadence des districts
ruraux en est la preuve--il n'attire plus l'migrant agricole.
Attirera-t-il longtemps encore l'migrant industriel, l'ouvrier? La
question sociale ne se pose-t-elle pas dj aux tats-Unis tout comme en
Europe, et ds que les conditions de travail y seront les mmes que dans
le vieux monde, quel avantage le nouveau aura-t-il sur celui-ci?

Si l'immigration venait  cesser, quelle serait la situation des
populations de langue anglaise aux tats-Unis, saisies, au milieu de
leur dcadence, par des populations pleines de sve et de vigueur,
prtes  prendre leur place, et dont les plus vivaces sont les
Canadiens et les Allemands?

Dans l'Ouest, les Allemands commencent  relever la tte et cessent de
s'amricaniser. Dans la Nouvelle-Angleterre, voisine des frontires de
Qubec, les Canadiens se multiplient rapidement, et non contents
d'occuper tous les emplois dans les fabriques, s'emparent encore de la
terre, en acqurant les fermes, abandonnes de plus en plus par leurs
propritaires amricains.

Il n'est donc nullement chimrique d'avancer que la population
canadienne se maintiendra et s'augmentera dans les tats-Unis. Son
mouvement d'expansion n'est qu' son dbut, et nous voyons aujourd'hui
peut-tre les symptmes d'un changement ethnographique considrable qui
se prpare en Amrique.

M. E. Reclus a tabli que si la marche de la population reste au Canada
ce qu'elle est aujourd'hui, la _Nouvelle-France_ l'emportera sur
l'ancienne par le nombre de ses habitants avant la fin du vingtime
sicle. Quelle action prendra cette France amricaine, toute vivante et
toute vigoureuse, sur une population anglo-saxonne en dcadence!

Dj l'influence politique des Canadiens des tats-Unis--malgr les
tracasseries et les perscutions auxquelles on essaye de les
soumettre--est en concordance avec leur accroissement numrique. Dans
chacune des Chambres lgislatives des tats de la Nouvelle-Angleterre,
ils comptent des reprsentants. Ils en ont 4 dans le Maine, 8 dans le
New-Hampshire, 1 dans Massachussets, 1 dans le Vermont, 1 dans
Rhode-Island (en 1890).

Au del mme de la petite sphre des tats qu'ils habitent, les
Canadiens commencent  gagner une certaine influence sur la politique
gnrale de l'Union. Dans les lections prsidentielles, les candidats
recherchent leurs voix et s'efforcent de les obtenir en promettant aux
Canadiens des faveurs et des emplois. Dans la dernire lection, les
partisans du prsident Harisson avaient publi une liste de tous les
Canadiens admis ou maintenus dans des fonctions publiques sous son
administration.

Les Canadiens des tats-Unis possdent une presse active, reprsente
par une vingtaine de journaux publis en franais. Ils ont un clerg,
patriote comme sait l'tre le clerg canadien. Unis entre eux par un
lien de cohsion puissant, ils se groupent en des socits nationales
trs vivaces. Ils possdent en un mot tous les lments de force par
lesquels les Canadiens ont conserv leur nationalit sous le rgime
anglais; pourquoi ne la conserveraient-ils pas sous le rgime amricain?



CHAPITRE XXI

PATRIOTISME ET SENTIMENT NATIONAL
DES CANADIENS.

Territoire vaste et productif, population exubrante, ces deux lments
matriels de toute nationalit, les Canadiens les possdent; mais ils
ont mieux encore, ils ont ce sentiment puissant sans lequel la
prosprit matrielle d'une nation n'est rien: le patriotisme.

Ne nous trompons pas, toutefois, nous Franais, sur la nature du
patriotisme des Canadiens, et si nous les voyons vnrer avec nous la
vieille France et aimer la nouvelle, s'enorgueillir de nos triomphes et
pleurer nos dfaites, n'allons pas nous imaginer qu'ils regrettent notre
domination et que leur esprance est de s'y soumettre de nouveau. Ce ne
sont l ni leurs regrets, ni leurs dsirs. Ils sont aussi jaloux de leur
particularisme national que fiers de leur origine franaise.

Ce n'est pas d'hier qu'est n ce sentiment tout particulier et tout
local. Il n'est pas d  la conqute anglaise. Depuis la cration mme
de la colonie, il existait  l'tat latent, mais ne se rvlait que par
de lgers indices. S'il s'affirme aujourd'hui par d'clatantes
manifestations, c'est que la colonie est devenue une nation.

Les premires gnrations de Franais qui virent le jour sur la terre
d'Amrique apprirent  joindre, dans une mme affection, cette patrie
nouvelle  la vieille patrie de France. Mais pour l'une cette affection
n'tait base que sur des souvenirs; pour l'autre, elle l'tait sur la
plus poignante des ralits, la lutte pour la vie, la conqute d'un
patrimoine et d'un foyer. La prfrence n'tait pas douteuse, et c'est
ainsi que se forma parmi les Canadiens une sorte d'esprit
particulariste, non pas blmable, mais bas au contraire sur l'un des
meilleurs instincts du coeur humain: l'amour du sol natal.

Les gouverneurs franais ne surent pas toujours discerner les louables
origines de ce sentiment; ils s'efforcrent de le combattre quand il et
fallu peut-tre l'encourager. S'il n'y eut jamais de conflits, il se
produisit du moins des froissements; ils auraient pu s'aggraver si la
domination franaise s'tait prolonge avec le mme esprit de
centralisation, le mme parti pris de faire dominer en tout les ides et
les intrts de la mtropole. Et qui sait alors ce que seraient devenus
la fidlit des Canadiens et leur amour de la patrie franaise, mis en
opposition avec leurs intrts et leur patriotisme local?

Dj durant la malheureuse campagne qui nous fit perdre le Canada,
avaient commenc  se manifester-- cette heure de prils o l'union
et t si ncessaire--des signes de division et de rivalit. On voit
alors dans la colonie deux partis s'agiter et intriguer l'un contre
l'autre: le parti canadien et le parti franais. Ils ont chacun leurs
chefs parmi les officiers ou les administrateurs, et correspondent l'un
et l'autre en France avec les ministres, auprs desquels ils se
combattent  outrance,  coups de dpches et de dnonciations.

Le gouverneur gnral, marquis de Vaudreuil[118], n au Canada, et fils
lui-mme d'un ancien gouverneur, dfend auprs du ministre de la
marine,--dont il dpend,--les intrts des Canadiens.

     [Note 118: Pierre Rigaud, marquis de Vaudreuil, qui, sur
     la demande des Canadiens, fut en 1755 nomm gouverneur
     gnral du Canada, tait n  Qubec. Il tait le troisime
     fils de Philippe Rigaud, marquis de Vaudreuil, lui-mme
     gouverneur du Canada de 1704  1725.

     Le nouveau gouverneur avait t d'abord gouverneur de la
     Louisiane de 1742  1755.]

Le marquis de Montcalm, commandant en chef des troupes de terre envoyes
pour la campagne, a trop de tendance, ainsi que ses officiers, 
mpriser les colons, et ce mpris, trs injustifi, perce dans ses
dpches au ministre de la guerre.

Soldats et officiers ne peuvent se faire  cette ide que, dans ce pays
si diffrent de l'Europe, dsert, couverts d'paisses forts, sillonn
de rivires et de lacs solitaires, la guerre puisse se faire d'une autre
faon que sur le vieux continent. De l'exprience des troupes de la
colonie--dpendant du gouverneur et de la marine--ils ne peuvent
admettre qu'ils puissent rien apprendre, et c'est presque  regret
qu'ils gagnent des batailles suivant des principes nouveaux pour eux:
La conduite que j'ai tenue, crit Montcalm au ministre aprs la prise
du fort Oswego en 1756, et les dispositions que j'avais arrtes sont si
fort contre les rgles ordinaires, que l'audace qui a t mise dans
cette entreprise doit passer pour tmrit en Europe. Aussi, je vous
supplie, Monseigneur, pour toute grce, d'assurer Sa Majest que, si
jamais elle veut m'employer dans ses armes, je me conduirai par des
principes diffrents[119].

     [Note 119: Lettre du 28 aot 1756, cite par GARNEAU (t.
     II, p. 259).]

Du peu d'gards tmoigns par Montcalm aux troupes de la colonie, de ses
durets mme envers les Canadiens, Vaudreuil se plaignait amrement au
ministre de la marine: Les troupes de terre, crit-il  M. de Machault,
le 23 octobre 1756, sont difficilement en bonne intelligence avec nos
Canadiens; la faon haute dont leurs officiers traitent ceux-ci produit
un trs mauvais effet. Que peuvent penser des Canadiens les soldats qui
voient leurs officiers, le bton ou l'pe  la main sur eux?... M. de
Montcalm est d'un temprament si vif qu'il se porte  l'extrmit de
frapper les Canadiens. Je lui avais recommand instamment d'avoir
attention que MM. les officiers des troupes de terre n'eussent aucun
mauvais procd envers eux; mais comment contiendrait-il ses officiers
puisqu'il ne peut pas lui-mme modrer ses vivacits[120].

     [Note 120: DUSSIEUX, _le Canada sous la domination
     franaise_, Pices justificatives, p. 214.]

De leur ct, les amis du commandant des troupes de terre dnonaient
violemment Vaudreuil, et comme gouverneur et comme Canadien, au ministre
de la guerre: Si l'on veut sauver et tablir solidement le Canada,
crit un commissaire des guerres au marchal de Belle-Isle, que Sa
Majest en donne le commandement  M. le marquis de Montcalm. Il possde
la science politique comme les talents militaires. Homme de cabinet et
de dtail, grand travailleur, juste, dsintress jusqu'au scrupule,
clairvoyant, actif, il n'a d'autre vue que le bien; en un mot, c'est un
homme vertueux et universel... Quand M. de Vaudreuil aurait de pareils
talents en partage, il aurait toujours un dfaut originel: _il est
Canadien_.

Stupfiante apprciation qui, en un seul mot, montre dans toute son
tendue la mfiance qui rgnait alors contre l'esprit local dans les
colonies. tre Canadien tait un dfaut qui, de prime abord, devait
rendre inhabile  l'exercice du pouvoir. Pour gouverner les Canadiens,
il fallait des Franais. La mtropole tait tout, la colonie et les
colons, rien!

Ces divergences, ces froissements mme, se seraient peut-tre envenims
avec le temps. L'affranchissement des colonies est un vnement que
l'histoire nous montre comme invitable; qui sait si le Canada, froiss
dans tous ses sentiments, rprim dans toutes ses aspirations, ne se
serait pas spar violemment d'une patrie autoritaire et injuste? Qui
sait si de pnibles souvenirs ne fussent pas demeurs pour
longtemps--pour toujours, peut-tre--entre ces deux rameaux d'une mme
nation: entre la France humilie de la rupture, et sa colonie affranchie
mais pleine de rancune de la lutte?

La conqute anglaise a prvenu peut-tre cet vnement; violente elle
aussi et douloureuse, mais moins dsastreuse  tout prendre que ne l'et
t une lutte fratricide entre Franais. Spars de force d'une patrie
qu'ils voulaient conserver et pour laquelle ils avaient nergiquement
combattu, les Canadiens lui ont gard un souvenir pieux et vou un culte
inaltrable.

Ds lors, le vague sentiment de l'amour du sol natal se complta,
s'largit, se transforma peu  peu en un vritable sentiment de
patriotisme, auquel il ne manque aujourd'hui aucun des caractres que,
chez les nations les plus grandes et les plus unies, revt cette fire
passion: souvenirs vnrs du pass, juste fiert du prsent, et foi
dans l'avenir.

De souvenirs du pass, les Canadiens n'en manquent pas. Peuple tout
nouveau et n d'hier, ils n'ont derrire eux que trois cents ans
d'histoire; et qu'est-ce que trois cents ans dans la vie d'une nation?
Mais de combien d'actions hroques et d'vnements glorieux ils ont su
remplir cette brve existence!

Les premires traditions canadiennes se trouvent justement lies aux
plus belles traditions de notre propre histoire: c'est au temps de notre
plus grande gloire nationale que le Canada prend naissance. Franois
Ier, Henri IV, Richelieu, Louis XIV, Colbert, tous ces noms
appartiennent aux Canadiens comme ils nous appartiennent; ce sont ces
grands hommes qui ont prsid  la cration de leur pays et l'ont
protg en mme temps qu'ils agrandissaient la France et la rendaient
glorieuse. Le navigateur qui dcouvre le fleuve Saint-Laurent, Jacques
Cartier, le colonisateur qui le premier y tablit une colonie, Samuel de
Champlain, ce sont l certes des hros franais, dignes de leur temps,
de leur pays et des rois qu'ils servaient, mais ce sont aussi des hros
canadiens, et de la gloire qu'ils ont donne  l'histoire de France, les
Canadiens revendiquent une part pour leur propre histoire.

C'est  travers les oeuvres mmes de leurs historiens et de leurs potes
qu'il faut tudier ces hros pour apprcier le culte dont ils les
entourent, et reconnatre l'attitude spciale, presque hiratique,
qu'ils leur donnent. L'abb Casgrain, un des meilleurs historiens du
Canada, nous montre la noble figure de Cartier, d'une grandeur et d'une
simplicit antiques, ouvrant dignement la longue galerie de portraits
hroques qui illustrent les annales canadiennes[121] Sous la plume de
ces crivains patriotes, le navigateur malouin dpasse la taille
humaine et prend les proportions d'un prophte, d'un de ces hommes
sacrs que le doigt de Dieu marque pour changer les destines du monde,
et que sa main pousse, d'une faon invisible, mais constante et
irrsistible,  l'accomplissement d'un mystrieux devoir. Cartier n'est
plus le hardi marin au coeur de bronze, au bras robuste, qui lance sans
crainte son vaisseau dans des eaux et vers des rivages inconnus; c'est
un homme prdestin, presque un saint, qui, les yeux fixs au ciel et le
bras tendu vers l'infini, marche  la conqute d'une nouvelle terre pour
un peuple nouveau. Cartier, ce n'est plus le matre pilote, ou mme le
capitaine gnral du seizime sicle; Cartier, pour nous, c'est le
prcurseur de Champlain, de Laval, de Brbeuf, de Frontenac, de tous nos
hros et de tous nos aptres[122].

     [Note 121: _Histoire de la vnrable Mre Marie de
     l'Incarnation_, t. I, p. 22.]

     [Note 122: M. CHAUVEAU, _Discours  l'inauguration du
     monument de Jacques Cartier_, 24 juin 1889.]

        Un clair brille au front de ce prdestin,

dit encore le pote Frchette[123]. Et avec quel lyrisme ml pour ainsi
dire de respect le mme pote nous montre, du haut des vieilles tours de
Saint-Malo,

        Cartier et ses vaisseaux s'enfonant dans la brume,

puis, marchant toujours vers sa providentielle destine, aborder enfin
ces rives mystrieuses et dsertes o

        Nul bruit ne vient troubler le lugubre silence
        Qui, comme un dieu jaloux, pse de tout son poids
        Sur cette immensit farouche des grands bois.

     [Note 123: _Lgende d'un peuple_, p. 34.]

Mais ce charme magique, Cartier l'a rompu; cette terre dserte sur
laquelle il dbarque, c'est celle que Dieu a rserve au peuple
canadien: elle est prte, il peut venir, et c'est lui qui va fonder

        Sur ces rives par Dieu lui-mme fcondes
        Un nouvel univers aux nouvelles ides.
        . . . . . . . Donc, gloire  toi Cartier,
        Gloire  vous, ses vaillants compagnons, groupe altier
        De fiers Bretons taills dans le bronze et le chne!
        Vous ftes les premiers de cette longue chane
        D'immortels dcouvreurs, de hros canadiens
        Qui, de l'honneur franais inflexibles gardiens,
        Sur ce vaste hmisphre o l'avenir se fonde,
        Ont recul si loin les frontires du monde!

Aprs le prcurseur Cartier, le fondateur Champlain: nouveau hros,
nouveaux pangyriques. Quel patriotique lyrisme anime encore l'abb
Casgrain en nous prsentant  son tour cette grande figure: Quand, aux
heures de solitude, dit-il, dans le silence et le recueillement de
l'me, nous remontons vers le pass, et que, saisis d'une religieuse
motion, nous pntrons dans le temple de notre histoire, parmi tous ces
hros dont les robustes paules soutiennent les colonnes de l'difice,
nul mieux que Champlain ne porte sur un visage plus noble de plus
majestueuses penses. Type et modle de tous ces hros qu'un mme
honneur assemble, il occupe le rang suprme prs de l'autel de la
patrie[124].

La lgende elle-mme et le merveilleux se mlent aux origines de la
nation canadienne.

La France ancienne a ses hrones tout entoures d'auroles et de
religieuse posie; les Canadiens, eux aussi, veulent pour leur pays des
saintes et des hrones: Parfois, aux jours suprmes, dit encore
Casgrain, la femme apparat au premier rang pour le salut des peuples.
lue de Dieu, dans le palais ou sous le chaume, elle portera le bandeau
royal ou la houlette et s'appellera sainte Hlne, Genevive de Paris,
Clotilde, Blanche de Castille ou Jeanne d'Arc. Autour du berceau du
peuple canadien, un cercle de vierges la saluera avec Bossuet du nom de
Thrse de la Nouvelle-France[125].

     [Note 124: _Histoire de la vnrable Marie de
     l'Incarnation_, t. I, p. 30.]

     [Note 125: _Loc. cit._, p. 70.]

Thrse de la Nouvelle-France, c'est la fondatrice des Ursulines de
Qubec, la Mre Marie de l'Incarnation, dont l'abb Casgrain a crit la
touchante et captivante histoire. Plein d'amour et de respect pour un
sujet qui touche  la fois ses sentiments religieux de prtre et ses
sentiments patriotiques de Canadien, voyez avec quelle finesse de
pinceau, avec quelle dlicatesse de touche il peint le berceau de son
hrone! Il existe, dit-il, au centre de la France, une contre
charmante entre toutes celles qui l'environnent, et dont le nom seul
rveille d'agrables souvenirs. Le doux pays de la Touraine, qui fut le
berceau de plusieurs familles de la Nouvelle-France, a de tout temps t
clbre par la fertilit de ses vastes prairies, la richesse de ses
vignobles, la douceur de son climat et l'amnit de ses habitants.
Arroses par l'un des plus beaux fleuves de la France, ses campagnes
sont mailles de riants bocages et de villages pittoresques qui
s'lvent au fond des valles ou couronnent les collines, dont les
courbes harmonieuses se prolongeant au loin jusqu' l'horizon, encadrent
tout le paysage dans cadre de gracieuses ondulations.

Les grands seigneurs du royaume, attirs par la beaut du pays,
aimrent de tout temps  y fixer leur sjour, et l'on voit encore
aujourd'hui surgir, du sein des massifs de verdure, les tourelles
lances de leurs antiques chteaux. Longtemps aussi les rois de France
tinrent leur cour dans la capitale de cette province qui a t nomme le
jardin de la France et le plaisir des rois[126].

     [Note 126: _Histoire de la vnrable Marie de
     l'Incarnation_, p. 102.]

Un tel paysage n'tait-il pas seul digne d'encadrer la naissance de
l'hrone religieuse du Canada?

Nous avons parl dj des missionnaires martyrs du dix-septime sicle,
les Jogues, les Brbeuf, les Lallemand, auxquels les Canadiens ont vou
un vritable culte, et dont ils inscrivent avec orgueil les noms  ct
de ceux de leurs grands administrateurs et de leurs grands capitaines.
Tels sont leurs souvenirs religieux et sacrs.

De gloires militaires ils ne manquent pas non plus. Sol gnreux que le
sol canadien, deux gnrations  peine l'avaient foul qu'il produisait
dj des hros! N'est-ce pas une vritable odysse que l'histoire de ces
sept frres, les Le Moyne, tous ns  Montral, tous marins, et qui tous
se distingurent dans les guerres navales de la fin du dix-septime
sicle? Tous les sept: Le Moyne de Sainte-Hlne, Le Moyne de Maricourt,
Le Moyne de Longueil, Le Moyne de Serigny, Le Moyne de Chteauguay, Le
Moyne de Bienville, Le Moyne d'Iberville, au nord, au sud,  l'orient et
 l'occident, combattent  la fois les Anglais. Mais entre ces sept
noms, il en est un qui brille d'un clat capable d'effacer  lui seul
tous les autres, c'est celui d'Iberville.

Dans les glaces de la mer d'Hudson comme sous le soleil brlant du golfe
du Mexique,  Terre-Neuve comme aux Antilles, partout, durant les
guerres de la Ligue d'Augsbourg et celle de la succession d'Espagne,
d'Iberville fait connatre aux Anglais la vigueur de son bras et la
valeur de son sang canadien. Toujours vainqueur des lments et des
hommes, c'est lui qui pouvait crire au ministre de la marine aprs
plusieurs campagnes dans les mers de l'extrme Nord: Je suis las,
Monseigneur, de conqurir la baie d'Hudson!

Si ses campagnes prodigieuses par leurs rsultats, obtenus avec les
plus faibles moyens matriels, avaient eu l'Europe pour tmoin, et non
les mers sans retentissement des voisinages du ple, il et eu, de son
vivant et aprs sa mort, un nom aussi clbre que ceux des Jean-Bart,
des Duguay-Trouin et des Tourville, et ft, sans aucun doute, parvenu
aux plus hauts grades et aux plus grands commandements dans la
marine[127].

     [Note 127: Lon GURIN, _Histoire de la marine_. (Cite
     par GARNEAU, t. II, p. 15.)]

Canadien, d'Iberville l'est autant par le thtre de ses exploits que
par sa naissance; il ne quitte pas les mers d'Amrique bien qu'il n'en
touche gure la terre. Pas une heure de repos dans sa vie: toujours
embarqu, toujours en guerre, toujours vainqueur. En 1693, entre deux
campagnes, il prend pourtant le temps de descendre  Qubec et d'y
pouser la fille d'un vieil officier du rgiment de Carignan,
Marie-Thrse Lacombe de Lapocatire, puis se rembarque aussitt avec sa
femme, et leur premier-n vient au monde  bord dans les eaux de
Terre-Neuve!

Aventures, combats, canonnades, naufrages, amour, mariage, tout cela se
mle et se heurte dans la vie de d'Iberville. Quel plus beau hros de
contes et de lgendes populaires? Aussi les soirs d'hiver, quand les
portes sont closes, que le vent souffle et que le feu ptille, est-ce
son histoire que content,  leurs petits-enfants attentifs, les aeuls 
la voix tremblotante dans les frileuses maisons canadiennes.

D'Iberville mourut  la Havane en 1706, durant une campagne. De ses six
frres, deux furent tus  l'ennemi: Le Moyne de Sainte-Hlne au sige
de Qubec en 1690, et Le Moyne de Chteauguay  la baie d'Hudson en
1694. Un autre d'entre eux, Le Moyne de Bienville, est, presque  l'gal
de d'Iberville, clbre parmi les marins franais, comme fondateur de la
Nouvelle-Orlans et premier gouverneur de la Louisiane.

Cette famille qui donna tant de hros au Canada[128] n'est pas teinte,
elle est reprsente aujourd'hui  Qubec par M. J.-M. Le Moyne,
crivain de talent, qui a enrichi la littrature canadienne de plusieurs
ouvrages intressants.

     [Note 128: Charles Le Moyne de Longueil, pre des sept
     hros, fut anobli en 1667 sur la demande de l'intendant
     Talon, en mme temps que trois autres habitants de la
     colonie: MM. Godefroy, Denis et Amiot.]

Les exemples, d'ailleurs, qu'elle a donns n'ont pas t sans
imitateurs; d'autres familles aussi nombreuses ont rivalis avec
celle-l, et par l'importance des services qu'elles ont rendus  leur
patrie, et par le nombre mme des hros qu'elles ont produits. Le
dix-huitime sicle a vu l'incroyable odysse de Varennes de La
Vrandrye, qui, avec ses fils et ses neveux, parcourt pendant sept ans
les rgions alors inconnues du centre de l'Amrique, au nord des Grands
Lacs, et dcouvre enfin vers l'ouest la grande chane des Montagnes
Rocheuses.

Tous ces noms, depuis les Jacques Cartier jusqu'aux d'Iberville et aux
La Vrandrye, appartiennent  l'histoire de France en mme temps qu'
celle du Canada. Mais la sparation des deux pays n'a pas interrompu, au
del de l'Atlantique, la chane des traditions canadiennes, ni tari la
source des hrosmes. Que de noms glorieux encore dans les nouvelles
annales! Ce sont d'abord les miliciens de 1812, ces 600 Canadiens qui,
sous les ordres du colonel de Salaberry, dfendent, contre l'invasion
d'une arme de 3,000 Amricains, le dfil de Chteauguay,--les
Thermopyles canadiennes!--conqurant ainsi le double orgueil d'une
victoire brillante contre un ennemi redoutable, remporte pour sauver le
drapeau compromis de leurs fiers conqurants britanniques. Quelle
chevaleresque revanche de la dfaite de Montcalm dans les plaines
d'Abraham! Le pote canadien peut aujourd'hui s'crier:

        Maintenant, sur nos murs, quand un geste ironique
        Nous montre,  nous Franais, l'tendard britannique
            Que le sang de Wolfe y scella,
        Nous pouvons, et cela suffit pour vous confondre,
        Indiquer cette date,  railleurs, et rpondre:
            Sans nous, _il ne serait plus l_[129]!

     [Note 129: FRCHETTE, _la Lgende d'un peuple_.]

A ct des hros militaires, les martyrs politiques. L'insurrection de
1837-1838 cre de nouveaux souvenirs, fait surgir de nouveaux noms.
C'est Chnier, l'un des chefs du mouvement, qui, au combat de
Saint-Eustache, le 14 dcembre 1837, interpell par quelques-uns de ses
hommes qui se plaignaient de n'avoir pas d'armes, rpond par cette
parole digne de l'antiquit: Attendez le combat, vous aurez celles des
morts[130], et qui, aprs une dfense hroque, mais sans espoir, tombe
perc de balles avec la plupart de ses compagnons.

Aprs la sanglante rpression opre par les troupes anglaises contre
ces quelques poignes de braves, aprs les incendies, aprs les
massacres, l'chafaud se dresse  Montral et, du 23 dcembre 1838 au 15
fvrier 1839, voit se succder douze victimes[131].

        . . . . . . . Mais cet chafaud-l
        N'tait pas un gibet, c'tait un pidestal[132].

     [Note 130: GARNEAU, t. IV, p. CCV et L.-O. David, _les
     Patriotes de_ 1837.]

     [Note 131: Douze Canadiens furent excuts en 1838 et
     1839:

     Le 23 dcembre 1838: Joseph Cardinne et Joseph Duquet;

     Le 18 janvier 1839: Decoigne, Robert, deux frres Sanguinet
     et Hamelin;

     15 fvrier: Hindelang (Franais), Narbonne, Nicolas, Donais
     et Chevalier de Lorimier.]

     [Note 132: _Lgende d'un peuple._]

Le sang rpandu devait, en effet, devenir pour le peuple canadien une
source de souvenirs patriotiques et une semence fconde de libert.

L'une des victimes, Marie-Thomas Chevalier de Lorimier, la veille mme
de son excution, avec le calme et la foi d'un martyr, se rjouissait,
dans une sorte de testament politique, de donner bientt sa vie  une si
belle cause, et de verser son sang pour arroser l'arbre de libert sur
lequel flottera un jour le drapeau de l'indpendance canadienne[133].

Rien n'gale l'attachement et la fiert des Canadiens pour tous ces
souvenirs, anciens ou nouveaux, militaires, religieux ou civils.
Partout, dans les salons des villes comme dans la primitive demeure de
l'_habitant_ dfricheur ou dans le chantier des bcherons au sein de la
fort, vous en entendez le rcit, fait avec la mme foi, le mme respect
et le mme enthousiasme. Les historiens, les romanciers, les potes
prennent soin eux-mmes de raviver par leurs crits la mmoire de tant
de hauts faits.

Pour que les gnrations futures elles-mmes ne puissent oublier ni ces
grands hommes, ni leurs actions, les Canadiens ont rig des monuments 
leur mmoire. Peuple tout jeune, ils veulent avoir, comme les vieilles
nations, des panthons pour leurs gloires nationales: navigateurs,
missionnaires, guerriers, administrateurs, tous ont t clbrs par le
marbre ou par le bronze.

En face de Qubec, au confluent de la petite rivire Saint-Charles dans
le Saint-Laurent,  l'endroit mme o Jacques Cartier passa l'hiver de
1535  1536, s'lve le monument que les habitants de la ville ont, en
1889, rig au dcouvreur du Canada. A Montral, le fondateur de la
ville, M. de Maisonneuve, a lui aussi, depuis cette anne, un monument
auquel a contribu par une souscription le gouvernement franais: La
France, disait  cette occasion l'un des orateurs qui prirent la parole
lors de l'inauguration, la France s'est souvenue, les Canadiens n'ont
jamais oubli[134]!

     [Note 133: L.-O. DAVID, _les Patriotes de_ 1837-1838, p.
     252.]

Sur le plateau qui domine Qubec, nomm par les habitants les plaines
d'Abraham[135] et sur lequel, par deux fois, le sort du Canada s'est
jou par les armes, un monument encore rappelle la dernire victoire
gagne par les Franais sur le sol canadien, sous les ordres du
chevalier de Lvis, le 28 avril 1760.

     [Note 134: Discours de M. le juge Pagnuelo. (_Patrie_, 9
     septembre 1893.)]

     [Note 135: Ainsi nommes parce que ces terrains furent,
     dans les premiers temps de la colonie, concds  un sieur
     Abraham Martin, dit l'cossais, pilote. (LE MOYNE,
     _Monographies et esquisses_, p. 120.)]

Nous avons parl dj, et tout le monde a lu quelque description de la
pyramide leve sur la terrasse de Qubec  la mmoire de Montcalm et de
Wolfe, et connat l'inscription clbre qui rappelle leur mort
glorieuse, l'un dans la dfaite, l'autre dans la victoire:

        _Mortem virtus, communem famam historia, monumentum
        posteritas dedit._

Salaberry, le hros de Chteauguay, a, lui aussi, dans le lieu qui fut
sa rsidence et qui reste sa spulture, une statue, due au ciseau d'un
sculpteur canadien, connu  Paris, o ses oeuvres ont figur avec honneur
au Salon annuel et aux Expositions universelles, M. Hbert.

A ceux de leurs gouverneurs anglais eux-mmes qui se sont montrs
justes envers leur nationalit, la reconnaissance des Canadiens a vou
des monuments, et parmi les oeuvres de sculpture qui doivent orner la
faade du Palais lgislatif  Qubec, figurera la statue de lord Elgin,
 ct de celles des Cartier, des Champlain, des Frontenac et des
Montcalm. Lord Elgin est ce gouverneur aux larges vues et au coeur droit
qui, en 1849, ne craignit pas de sanctionner le bill vot par
l'Assemble lgislative canadienne en faveur des victimes de
l'insurrection de 1837, et qui, rparant ainsi une grande injustice,
s'attira  la fois la reconnaissance des Canadiens et la haine farouche
de la portion fanatique de la population anglaise.

Le sculpteur a pris soin de le reprsenter tenant dans la main gauche la
copie du fameux bill, tandis que de la droite il semble s'apprter 
signer cet acte de rparation et de justice. La prsence de cette figure
de grand seigneur anglais parmi le groupe des hros franais n'est-elle
pas elle-mme une preuve de l'attachement des Canadiens  leur
nationalit, puisqu'elle tmoigne de la reconnaissance qu'ils gardent 
ceux qui savent la respecter?

Les victimes glorieuses de 1837 ont, elles aussi, un monument rig en
leur mmoire dans le cimetire de Montral, et rappelant leurs noms, la
date des combats livrs et celle de leur mort.

Presque tous ces monuments sont modestes par leurs proportions, mais ils
sont grands par l'ide qui prsida  leur rection.

Le Palais lgislatif de Qubec rpond d'ailleurs, par le dveloppement
de sa majestueuse faade, par sa superbe situation en terrasse dominant
la ville,  la grandeur mme du dessein suivant lequel il a t
construit. Les statues qui ornent ses murs[136], les inscriptions et les
devises qui courent en lettres d'or sur ses lambris intrieurs en font
comme un monumental rsum de l'histoire des Canadiens-Franais, comme
le vrai Panthon de leurs gloires nationales[137].

     [Note 136: Les niches disposes sur la faade du Palais
     lgislatif  Qubec doivent contenir les statues suivantes
     (cette faade n'est pas encore entirement termine): Jacques
     Cartier, dcouvreur du Canada; Champlain, fondateur de
     Qubec, 1608; Ch. de Maisonneuve, fondateur de Montral
     (1642); Laviolette, fondateur de Trois-Rivires; Boucher,
     seigneur de Boucherville, un des premiers Canadiens lors de
     la fondation de la colonie; le P. de Brbeuf, missionnaire
     jsuite, martyr; le P. Nicolas Vieil, rcollet, prcipit par
     les sauvages dans le rapide nomm depuis le Sault au
     Rcollet; Mgr de Montmorency-Laval, premier vque de Qubec;
     Frontenac, Montcalm, le chevalier de Lvis (devenu plus tard
     le marchal de Lvis). Enfin, au dix-neuvime sicle,
     Salaberry et lord Elgin.

     Lord Elgin est d'une famille normande; son nom est James
     Bruce, comte d'Elgin, de Kinkardine et de Torrey, il compte
     des rois d'cosse parmi ses anctres; de l sa devise:
     _Fuimus_.]

     [Note 137: La construction du Parlement est due au talent
     d'architecte de M. Tach.]



CHAPITRE XXII

LA LANGUE FRANAISE AU CANADA.

Le sculpteur et l'architecte ne sont pas les seuls  clbrer les
gloires canadiennes, les prosateurs et les potes, d'une faon bien plus
active et bien plus efficace, alimentent, par l'histoire, le roman ou
les chants lyriques, la flamme sacre du patriotisme. Nous dirons plus
loin leur grande tche et leurs succs. Mais avant de parler de la
littrature franaise au Canada, il est intressant de dire un mot de la
langue franaise elle-mme, des assauts que les Anglais lui ont fait
subir depuis la conqute et de l'inutilit absolue de ces attaques.

Les conqurants avaient cru tout d'abord imposer facilement leur langue
 leurs nouveaux sujets. Ils en doutaient si peu, que le gnral Murray,
 peine install  Montral, dsorganisa les tribunaux franais, et fit
rendre la justice suivant les lois anglaises, par des commissions
militaires prises parmi ses officiers. Les Canadiens refusrent de s'en
remettre  ces juges peronns (comme les appelle Garneau), et
soumirent tous leurs diffrends  leurs curs et aux notables de leurs
villages. Cette organisation militaire de la justice ne dura que pendant
la priode de guerre, de la capitulation de Montral jusqu' la paix.
Ds que le trait de Paris eut, d'une faon dfinitive, transfr le
Canada aux Anglais, ceux-ci, dj mieux instruits des dispositions des
habitants par une occupation de quatre annes, comprirent l'inutilit de
leurs efforts pour imposer tout d'un coup la langue anglaise aux
populations. De nouveaux tribunaux furent crs, devant lesquels les
deux langues furent galement admises.

Si, renonant  la violence pour l'imposer, les Anglais comptaient sur
le temps pour faire accepter la langue anglaise aux Canadiens, ils se
trompaient encore; les canadiens demeurrent strictement fidles  leur
langue maternelle, et surent bientt conqurir pour elle, non plus
seulement la tolrance de leurs vainqueurs, mais un vritable droit de
cit qui la mit sur un pied d'galit parfaite avec la langue anglaise
elle-mme.

L'acte de 1774, arrach au gouvernement anglais par des ncessits
politiques, et par l'obligation o il tait rduit de s'assurer de la
fidlit des Canadiens contre l'hostilit croissante de tous les autres
colons d'Amrique, dclara que la langue franaise serait dsormais
langue officielle  l'gal de l'anglais, et servirait, conjointement
avec lui,  la promulgation des lois et des rglements.

Ce privilge lui demeura jusqu'en 1840. L'acte d'Union qui intervint
alors et organisa au Canada une nouvelle constitution, entirement
combine pour la rpression et l'humiliation des Canadiens, en punition
de leur rvolte de 1837-38, enleva  la langue franaise son titre et
ses prrogatives de langue officielle.

Une telle mesure, prise dans un pays presque entirement franais,
mritait une protestation. Cette langue que la loi prtendait exiler de
leur Parlement, les Canadiens l'y rtablirent de force. Ds la premire
sance, l'un de leurs dputs, M. Lafontaine, invit par un de ses
collgues anglais  s'exprimer en anglais, fit cette fire rponse:
Quand mme la connaissance de la langue anglaise me serait aussi
familire que celle de la langue franaise, je n'en ferais pas moins mon
premier discours dans la langue de mes compatriotes, ne ft-ce que pour
protester solennellement contre la cruelle injustice de cette partie de
l'acte d'Union qui tend  proscrire la langue maternelle d'une moiti de
la population du Canada. Je le dois  mes compatriotes, je le dois 
moi-mme[138].

     [Note 138: Voy. TURCOTTE, _le Canada sous l'Union_.]

Une telle situation tait tellement anormale; il tait si contraire 
la ralit des faits de proscrire une langue que tout le monde parlait,
et de maintenir un rglement journellement viol, qu'un pareil tat de
choses ne pouvait se prolonger. En 1845, une proposition, vote par
l'Assemble lgislative canadienne, demanda au gouvernement
mtropolitain l'abolition de cette clause vexatoire de la constitution.
Mesure rparatrice qui fut adopte aussitt, et en 1849, lord Elgin, ce
gouverneur gnreux auquel la reconnaissance des Canadiens a lev une
statue, put dire en ouvrant la session de 1849:

Je suis fort heureux d'avoir  vous apprendre que, conformment au
dsir de la lgislature locale, le Parlement imprial a pass un acte
rvoquant la clause de l'acte d'Union qui imposait des restrictions 
l'usage de la langue franaise[139].

     [Note 139: TURCOTTE.]

Lord Elgin poussa la courtoisie jusqu' prononcer lui-mme le discours
du trne en franais, chose inoue dans les fastes parlementaires
canadiennes. La langue franaise avait ds lors repris la place
officielle qui lui tait due dans une province toute franaise, et
jamais on n'a plus song  la lui ravir.

Depuis que la constitution fdrale de 1867 a donn aux provinces une
sorte d'autonomie, la langue franaise est  peu prs seule en usage
dans l'Assemble lgislative provinciale de Qubec, bien que l'anglais
n'en soit pas proscrit et partage avec elle le titre de langue
officielle. Rciproquement, dans le Parlement fdral, o la grande
majorit est anglaise, le franais est admis sur le mme pied que
l'anglais.

Tel est le rsum des luttes que la langue franaise eut  subir pour
demeurer langue officielle du gouvernement et des lois. C'est sur ce
terrain seul d'ailleurs qu'elle a pu tre attaque. S'en prendre  son
existence mme, essayer de la faire abandonner par le peuple, parut ds
les premires annes au vainqueur une chose tellement impossible qu'elle
ne fut mme pas tente srieusement. A peine, en 1799, l'vque
protestant demanda-t-il l'tablissement, dans les villes et dans les
principaux villages, de matres d'cole chargs d'enseigner gratuitement
la langue anglaise aux Canadiens-Franais. Cet essai n'eut aucun succs:
Les Canadiens, dit M. Garneau, sortaient d'une nation trop fire et
trop vaillante pour consentir jamais  abandonner la langue de leurs
aeux, et cette organisation scolaire anglaise, connue sous le nom
d'_Institution royale_, qui subsista assez longtemps, mais toujours en
vgtant d'une faon chtive, n'avait, en 1834, de l'aveu de tous, donn
que des rsultats ngatifs; elle n'avait  cette poque que 22 coles,
frquentes par un millier d'lves, tandis que les coles paroissiales
franaises taient au nombre de 1,321, avec plus de 36,000 lves[140]!

     [Note 140: CHAUVEAU, _Instruction publique au Canada_, p.
     68. Qubec, 1 vol. in-8.]

L'_Institution royale_ a disparu, mais des lois scolaires marques au
coin d'un remarquable libralisme ont,--tout en assurant l'instruction
de la masse du peuple selon sa langue maternelle et sa
religion,--rserv et protg les droits des minorits dissidentes. La
premire remonte  1841, mais elle a plusieurs fois t remanie depuis,
et celle qui rgit aujourd'hui la province de Qubec fut vote en 1867,
aprs l'organisation des provinces en union fdrale.

Il serait difficile d'imaginer quelque chose de plus ingnieux et de
plus libral, et l'on peut dire que la loi scolaire de Qubec rsout le
difficile problme de contenter, comme dit le fabuliste, tout le monde
et son pre; chose difficile en toute circonstance, mais tout
particulirement ardue quand il s'agit de mettre d'accord sur des
questions d'instruction, et de runir sous une lgislation commune des
populations catholiques et des populations protestantes.

Au point de vue scolaire, la commune canadienne--qui  tout autre point
de vue jouit dj d'une trs large autonomie--est absolument
omnipotente. C'est elle seule qui nomme et rvoque les matres, les
paye, leur fournit et le logement et le local de l'cole, entretient ses
btiments, et qui, pour subvenir  ces dpenses, vote des taxes
spciales et les peroit.

Ces fonctions et ces droits n'appartiennent pas, toutefois, aux conseils
municipaux. Elles sont dvolues, dans chaque commune,  un conseil de
_commissaires d'coles_ spcialement nomms  cet effet par les
lecteurs communaux.

Le seul contrle exerc par le _surintendant de l'instruction publique_,
et le _Conseil de l'instruction publique_, sigeant  Qubec, consiste
dans l'admission des livres employs  l'instruction et la constatation
de la capacit des matres.

Tels sont les droits assurs aux majorits dans chaque commune. Les
minorits elles-mmes n'y sont pas moins favorises, et je tiens  citer
ici le texte mme de la loi: Dans les municipalits o les rglements
des _commissaires d'coles_ ne conviennent pas  un nombre quelconque de
propritaires ou contribuables professant une croyance religieuse
diffrente de celle de la majorit des habitants, ces propritaires ou
contribuables peuvent signifier par crit, au prsident des commissaires
d'coles, leur intention d'avoir des coles spares.

Cette simple dclaration les dispense du payement des taxes imposes par
les _commissaires d'coles_, mais les met en mme temps dans
l'obligation d'ouvrir eux-mmes une cole, et de nommer des _syndics_,
qui rempliront envers eux les fonctions que les _commissaires d'coles_
exercent envers les reprsentants de la majorit.

Une loi fort peu diffrente de celle-ci est en vigueur dans la province
anglaise d'Ontario, et l, les dispositions qu'elle contient en faveur
des minorits protgent des Canadiens-Franais et des catholiques,
tandis que dans la province de Qubec elles protgent les Anglais
protestants.

Sous une loi identique, les rsultats pratiques sont bien diffrents
dans chacune des deux provinces; car, si, malgr la large tolrance, on
pourrait presque dire les encouragements qui leur sont accords, les
coles anglaises ne se multiplient pas dans Qubec, mais restent
stationnaires ou diminuent, en revanche les coles franaises deviennent
de plus en plus nombreuses dans Ontario, en dpit des entraves qu'on
s'efforce d'apporter  la juste application de la loi, et des
protestations des plus fanatiques ennemis des Canadiens, contre ce
systme d'coles qui tend  rendre une partie d'Ontario aussi franaise
que Qubec.

D'aprs un tableau publi par M. de Laveleye en 1872[141], les rsultats
du systme scolaire canadien, au point de vue de l'instruction, seraient
merveilleux. Les coles primaires du Haut-Canada auraient compris alors
un lve par quatre habitants, celles du Bas-Canada, un lve par six
habitants, tandis qu'elles n'auraient eu qu'un lve par neuf habitants
en France (1864), par treize habitants en Angleterre (1870), par
dix-neuf en Italie, et par cent seize en Russie.

     [Note 141: E. DE LAVELEYE, _l'Instruction du peuple_.
     (Cit par CHAUVEAU, _Instruction publique au Canada_.)]

L'instruction secondaire, donne en franais, est largement rpandue
dans la province de Qubec. Elle possde un grand nombre de collges et
d'coles suprieures, presque tous dirigs par des ecclsiastiques et
subventionns par l'tat,  condition de se conformer  certaines
prescriptions de la loi.

Pour l'instruction suprieure, les Canadiens ont une Universit,
comprenant les quatre facults: de thologie, de droit, de mdecine et
des arts (lettres et sciences), c'est l'Universit Laval, fonde en
1852, institution prive, mais subventionne pourtant par la province de
Qubec et qui, lors de sa fondation, a reu une charte d'approbation de
la reine Victoria.

L'Universit Laval, qui a pris le nom d'un illustre prlat du Canada au
dix-septime sicle, Mgr de Montmorency-Laval, est une institution toute
franaise; tous les cours s'y font en franais et tous les professeurs
sont Franais. Elle possde une bibliothque de plus de 100,000 volumes,
une des plus belles de l'Amrique, et l'on peut dire que l'_Universit
Laval_ est le flambeau de l'instruction suprieure pour tous les
Canadiens-Franais, non seulement de la province de Qubec, mais du
continent entier.

Telles sont, depuis la modeste cole jusqu' la savante universit, les
institutions qui contribuent au maintien et  la propagation de notre
langue; voyons quels rsultats ont t obtenus et quel est actuellement
l'tat de la langue franaise au Canada.

Disons d'abord que dans la province franaise, pas un des descendants
des 70,000 Franais demeurs en 1763 n'a abandonn sa langue maternelle
pour adopter celle du vainqueur. Le contraire s'est produit quelquefois,
et l'on a vu, parat-il, des descendants d'cossais, placs au milieu
des Canadiens, oubliant, aprs plusieurs gnrations, et leur langue et
leur filiation, se croire, de trs bonne foi, de pure race
franaise[142].

     [Note 142: Voir sir Charles DILKE, _Problems of greater
     Britain_.]

Il est vrai, et des touristes franais ont pu s'en affliger, que mme 
Qubec, ville la plus franaise de toute l'Amrique, on n'est pas sans
trouver un certain nombre d'affiches anglaises et de noms anglais. Pour
nous rassurer, levons les yeux dans Paris. Les affiches et les noms
anglais ne s'talent-ils pas sur les devantures mme des magasins de
notre capitale? les Parisiens sont-ils pour cela devenus des Anglais?

Si les dtracteurs des Canadiens les accusent  tort d'abandonner la
langue franaise, des admirateurs trop enthousiastes ont, par contre,
proclam qu'ils avaient conserv la langue du dix-septime sicle,
qu'ils parlent aujourd'hui la langue de Bossuet et de Pascal!

La langue de Bossuet, c'est bien ambitieux! Bossuet seul la parla de son
temps; on ne l'entendait gure, mme alors, dans les campagnes. La
vrit est que la langue populaire canadienne diffre fort peu de la
langue populaire en France, et que l'une et l'autre ne sont pas
sensiblement diffrentes de la langue populaire du dix-septime sicle;
ce qui a chang depuis deux sicles, c'est la langue littraire et
scientifique, non la langue courante et celle du peuple.

La distance et le temps ont bien amen, entre le langage des Franais et
celui des Canadiens, quelques petites diffrences de prononciation ou
d'expressions, mais elles ne vont pas au del de celles que nous pouvons
constater, en France mme, entre nos diffrentes provinces.

Venus pour la plupart des contres riveraines de l'Ocan, les Canadiens
ont conserv un certain nombre de termes de marine auxquels ils ont
appliqu une signification gnrale; ce n'est pas un des traits les
moins piquants de leur langage. On vous montrera par exemple, dans les
rues de Qubec, un cocher qui _amarre_ son cheval, ou fait _virer_ sa
voiture. Il _gre_ son attelage au lieu de le harnacher, et _se gre_
lui-mme le dimanche de son plus beau _butin_!

Toutes ces expressions locales--je pourrais en citer cent--rappellent
l'origine normande, bretonne ou saintongeaise des Canadiens, et
rjouissent les oreilles franaises bien plus qu'elles ne les choquent.
Elles sont assez nombreuses pour donner  la langue un cachet tout
spcial, sans jamais l'tre assez pour la rendre absolument
incomprhensible, comme elle le devient quelquefois en certains coins de
France dans la bouche du paysan franais.

D'une faon gnrale, on peut dire que la langue populaire des Canadiens
est infiniment meilleure et plus correcte que la langue populaire en
France. Je visitais un jour un village canadien, loign et de cration
nouvelle. La population, assez mlange, comprenait, avec une grande
majorit de Canadiens, quelques Anglais, deux ou trois Indiens demeurs
l, je ne sais trop pourquoi, et un petit nombre d'migrants franais
venus de France. L'cole du village comprenait des enfants de chacune de
ces nationalits. L'une des lves, fille de l'aubergiste canadien chez
qui j'tais log, me disait avec une sorte de fiert: Dans notre
cole, on parle quatre langues: le franais, l'anglais, le _sauvage_, et
le franais des petites filles franaises! Et je puis affirmer que le
franais des Franais venus de France, un patois de je ne sais quelle
province, ne valait pas le franais des Canadiens.

Si du langage du peuple nous passons  la langue littraire ou savante,
parle ou crite, l'apprciation ne peut plus tre la mme. Si l'une a
conserv intact le pur cachet de son origine, l'autre s'est un peu
laiss pntrer et envahir par quelques tournures et quelques
expressions anglaises. Rien d'tonnant ni de bien blmable  cela.

Pas plus au Canada qu'en France, le langage populaire n'a eu 
s'enrichir de termes nouveaux. Le cercle dans lequel se meut l'activit
du paysan n'a gure chang: la terre est toujours la mme, fournit
toujours les mmes rcoltes, obtenues dans les mmes saisons, par des
procds peu diffrents de ce qu'ils taient autrefois. Pour exprimer
les mmes choses, la langue est reste identique.

Mais quelle diffrence, quand, du domaine de la vie matrielle, on passe
dans celui de la science! que de changements, que de progrs, que de
bouleversements d'ides depuis deux sicles! Pour exprimer tant d'ides
nouvelles inconnues de nos pres, un vocabulaire nouveau a d se former,
le gnie de la langue littraire et savante s'est modifi de fond en
comble; sous la plume de nos crivains contemporains, elle est devenue
un instrument nouveau, entirement diffrent de celui dont se servirent
leurs ans du dix-septime et du dix-huitime sicle.

Or, tout ce bouillonnement d'ides, toute cette fermentation de
connaissances nouvelles, tout cela est arriv aux Canadiens, non pas par
nous, spars d'eux depuis prs de deux sicles, mais par le canal des
publications et de l'enseignement anglais. Quoi d'tonnant  ce que ce
passage, comme  travers un crible tranger, ait laiss  leur langue
scientifique et littraire une certaine saveur britannique, et qu'on y
rencontre aujourd'hui quelques expressions et quelques tournures
anglaises!

Le langage judiciaire, surtout, a t particulirement envahi par
l'anglicisme. Un Canadien de beaucoup d'esprit, M. Buies, qui, sous le
titre: Anglicismes et Canadianismes, a crit une srie d'articles pour
signaler le danger de laisser ainsi envahir la langue franaise par des
expressions, et surtout par des tours de phrase contraires  son gnie,
a lanc cet anathme contre le langage bizarre que se sont forg, 
l'aide de mots anglais, les hommes de loi canadiens: Il est impossible,
dit-il, de comprendre quelque chose  la plupart de nos textes de lois,
de nos bills et de nos documents parlementaires.

La rdaction et les termes en sont en effet totalement diffrents de
ceux auxquels nous sommes habitus en France. Oserions nous en faire un
reproche  nos compatriotes d'Amrique? Leur rponse serait trop
facile:--Qui nous a appris  faire nos lois? pourraient-ils rpondre;
est-ce vous? Alors que nous vivions sous le mme sceptre, vous ne
saviez pas vous-mme faire les vtres! Ceux qui nous l'ont appris, ce
sont les Anglais; instruits par eux, quoi d'tonnant  ce que nous ayons
retenu certaines des formules de leur procdure lgislative et
parlementaire?

L'auteur d'un trs remarquable travail sur la constitution canadienne,
travail trs prcis et trs clair quant au fond, trs chti et trs pur
quant au style, M. Mignault, prvient lui-mme dans sa prface le
lecteur franais de la ncessit o il est contraint, par son sujet
mme, d'employer certaines tournures, certaines expressions anglaises:

Il n'y a pas jusqu' la langue, dit-il, qui n'prouve des difficults
relles  traiter une science qui est presque exclusivement anglaise, et
le lecteur devra nous pardonner des expressions comme _aviseur_,
_originer_, et tant d'autres qui ont presque acquis le droit de cit
dans le langage parlementaire et qui se sont glisses sous notre
plume[143].

     [Note 143: MIGNAULT, _Manuel de droit parlementaire_.
     Montral, 1887, in-12.]

Pour les mmes motifs, cette incorrection et cette obscurit ont envahi
le barreau, et voici le jugement, beaucoup trop svre, je crois, port
sur lui,--d'une faon plaisante qui en fait passer l'exagration,--par
M. Buies, dans les articles cits plus haut: Dt le barreau tout entier
se ruer sur moi, je dirai qu'en gnral nos avocats ne parlent ni
l'anglais ni le franais, mais un jargon coriace qu'on ne peut
comprendre que parce qu'on y est habitu, et parce que l'on sait mieux
ce qu'ils veulent dire que ce qu'ils disent.

C'est l une grande svrit pour quelques expressions anglaises
chappes dans le feu d'une plaidoirie, mais l'amour de la langue
franaise anime M. Buies, et certes, ce n'est pas  nous  l'en blmer.

Dans la presse aussi, on relve quelquefois,--non pas dans les articles
de fond, confis la plupart du temps  d'habiles rdacteurs, mais dans
les informations et les faits divers, laisss aux dbutants,--des
expressions singulires, et des traductions assez bizarres des articles
anglais. Les mprises de ces jeunes traducteurs sont parfois amusantes,
et leurs confrres se plaisent  les relever d'une faon quelque peu
malicieuse. L'un a traduit les mots: _spring carriage_ (voiture
suspendue), par: voiture de printemps. Un autre annonce que l'Angleterre
a envoy un homme de guerre (_man of war_, vaisseau de ligne) en
Extrme-Orient; un troisime, que les Banques de la Seine (_banks_, les
rives) sont inondes par la crue du fleuve! On a trouv mieux encore. La
traduction d'une dpche d'Ottawa, du 21 aot 1890, qui fit le tour de
la presse canadienne, annonait que le gnral Middleton, l'ancien
commandant en chef de l'expdition du Nord-Ouest, alors traduit devant
une commission d'enqute pour avoir rapport de sa campagne beaucoup
trop de fourrures et pas assez de gloire, se dclarait prt, s'il tait
poursuivi,  rendre tmoignage sur certains faits qui devaient jeter,
disait la dpche beaucoup de lumire sur divers incidents relatifs 
M. William Outbreack.... Ce M. W. Outbreack n'tait autre que la
traduction des mots: _N. W. Outbreack_, _North-West Outbreack_, _les
troubles du Nord-Ouest_[144]!

     [Note 144: _La Patrie_, 7 aot 1890.]

De toutes ces singularits releves dans les journaux, M. Buies conclut
que le dictionnaire ne devrait pas tre le seul guide des traducteurs.
Il conseille, trs-judiciairement, aux journalistes canadiens, de moins
emprunter aux feuilles anglaises, et, lorsque la traduction d'un article
important est ncessaire, d'en confier le soin  des hommes galement
verss dans le maniement des deux langues, plutt que de le laisser 
des jeunes gens sans exprience.

Il serait tout  fait faux et tout  fait injuste de tirer des
conclusions gnrales de quelques exemples plaisants choisis  titre de
curiosit. La presse canadienne tout entire dploie, au contraire, un
zle remarquable pour le dveloppement de notre langue; elle est
reprsente par une quantit considrable de journaux, et plusieurs
d'entre ces grands organes, fort srieux, fort bien informs et fort
bien rdigs, ne le cdent en rien  la plupart de nos journaux de
France.

Tous les anglicismes, d'ailleurs, ne doivent pas tre repousss _
priori_; ce serait faire preuve d'un chauvinisme bien troit et bien mal
plac que de prtendre que notre langue est la seule parfaite et que
les autres n'ont rien de bon  lui prter. Ne peut-elle, au contraire,
leur emprunter avec fruit, ne doit-elle pas le faire? Bien des mots
anglais exprimant une ide trs prcise n'ont pas d'quivalent en
franais. Pourquoi nous tonner que les Canadiens les traduisent pour
leur usage? pourquoi ne les traduirions-nous pas nous-mmes?

Aucun mot franais n'exprime le _dravage des bois_, expression que les
Canadiens ont tire du verbe anglais _to drive_, pour expliquer cette
prilleuse descente des bois  travers les rapides de leurs rivires.
Aucune expression franaise non plus n'quivaut  celle de _maison de
logues_ (_log house_)... maison construite de troncs d'arbres est une
priphrase bien trop longue, et dans un pays o les habitations de la
moiti de la population sont construites en _logues_, on comprend qu'un
mot spcial soit au moins ncessaire pour les dsigner.

On voit mme par ces exemples que les Canadiens font mieux que nous, et
que quand ils confrent le droit de cit  un mot tranger, ils
l'habillent au moins  la franaise.

Pour un grand nombre des inventions faites dans notre sicle: les
machines, la vapeur, les chemins de fer, nous avons emprunt des termes
aux Anglais, et avons adopt leurs mots tels quels, sans mme changer
leur orthographe, bizarre  nos yeux, nous contentant de les prononcer
d'une faon incorrecte. Plus puristes et plus patriotes, les Canadiens
ont voulu avoir leur mot propre,  eux appartenant, et ils ont traduit
ce que nous avions adopt sans modification. Nous avons accept _rail_
et _wagon_, ils ont traduit _lisse_ et _char_, et tandis que nous
_montons en chemin de fer_, expression des plus bizarres quand on
l'examine de prs, eux, _prennent les chars_, ce qui est beaucoup plus
logique.

Tout cela droute un peu le Franais qui dbarque  Qubec, mais ces
expressions ne sont nullement, quant  la grammaire, ni des fautes ni
des incorrections. Ce serait, de notre part, faire preuve d'une exigence
bien insense que de vouloir qu'un petit peuple, abandonn par nous avec
si peu de regret, ne puisse faire aucun progrs qui ne soit calqu sur
les ntres et ne puisse adopter un mot sans l'avoir pris chez nous.

Applaudissons-nous, au contraire, des progrs qu'il peut, de son ct,
faire faire  la langue franaise; profitons-en au besoin nous-mmes et
ne demandons qu'une chose  nos frres d'Amrique, c'est de n'adopter en
bloc ni les moeurs anglaises, ni la langue anglaise, et de n'y prendre
seulement que ce qu'ils peuvent y trouver d'indispensable  leur progrs
littraire, scientifique ou matriel.

Un crivain canadien fait  ce sujet des observations fort justes,
auxquelles on ne peut reprocher qu'une excessive modestie pour la
littrature canadienne: Nous ne sommes, dit-il, qu'une poigne de
Franais jets dans les vastes contres de l'Amrique et notre langue
n'a plus la dlicatesse et les beauts de celle de nos frres. Le
devoir de nos crivains est de bien apprendre cette langue superbe que
trop d'hommes ngligent imprudemment, afin de l'crire dans sa puret et
de la transmettre, dans son intgrit,  nos descendants. Les lieux, le
temps, les circonstances lui apporteront, sans doute, certaines
modifications, mais le discernement et le got de nos auteurs peuvent
faire que ces modifications deviennent des charmes pour l'oreille et des
richesses pour la pense[145].

     [Note 145: Pamphile LEMAY, _Confrence sur la littrature
     canadienne et sur sa mission; Rapport du Congrs des
     Canadiens-Franais_, 1885.]



CHAPITRE XXIII

LA LITTRATURE CANADIENNE, LES HISTORIENS.

L'ide nationale domine toute la littrature des Canadiens. Historiens,
romanciers, potes, tous s'unissent pour chanter les gloires
religieuses, militaires ou civiques, de cette patrie qu'ils honorent et
qu'ils chrissent, et l'on peut dire, sans exagration, qu'il n'est pas
une de leurs oeuvres, pas une de leurs pages, qui ne tende  la
glorification et  l'apologie de la nation canadienne. Nous allons en
donner la preuve par l'examen mme des principaux de leurs ouvrages dans
chacun des genres auxquels ils se sont adonns.

Commenons par le genre historique, le plus grand, le plus lev et le
plus digne de servir comme d'imposant portique aux autres genres
littraires, qu'il domine de toute la hauteur de sa majestueuse beaut.
En nul pays, le premier rang ne lui est contest. Mais c'est au Canada
surtout qu'il l'obtient sans partage. L, l'histoire semble prendre un
caractre presque sacr, tant est grand le respect avec lequel les
historiens abordent les traditions, et les souvenirs de leur pays.
C'est avec une religieuse motion, dit l'un d'eux, que nous pntrons
dans le temple de notre histoire[146].

Ainsi, l'histoire est un temple, l'historien presque un pontife!

Ils sont nombreux ceux qui se sont vous  cette belle tche d'allumer
chez les Canadiens, par le rcit de leurs gloires, la flamme du
patriotisme. Tout le monde connat le nom de Garneau, l'auteur du
monument le plus complet sur l'histoire canadienne, de cette oeuvre dans
laquelle, suivant l'expression d'un de ses biographes, le frisson
patriotique court dans toutes les pages[147], Garneau, le
correspondant,--on pourrait presque dire l'ami de Henri Martin,--car
malgr la distance qui les sparait, et bien qu'ils ne se fussent jamais
vus, ces deux hommes sympathisaient  travers l'Ocan.

     [Note 146: CASGRAIN, _Histoire de la vnrable Marie de
     l'Incarnation_, p. 30.]

     [Note 147: CHAUVEAU, _Garneau, sa vie et ses oeuvres._]

L'apparition du livre de Garneau vers 1850 fut un vnement, et l'on
peut dire sans exagration qu'il jalonne une nouvelle priode dans la
vie de la nation canadienne. C'est depuis lors, peut-tre, qu'elle a
conscience de sa force et confiance dans ses destines.

La grande ide qui a fait de Garneau un historien, est le dsir de
rhabiliter  leurs propres yeux les Canadiens ses compatriotes,
d'effacer ces injurieuses expressions de race conquise, de peuple
vaincu, et de montrer que, dans les conditions de la lutte, leur
dfaite avait t moralement l'quivalent d'une victoire[148].

     [Note 148: CHAUVEAU, _Discours sur la tombe de Garneau_,
     17 septembre 1867.]

Ces poignants souvenirs de la lutte, Garneau les avait eus sous les
yeux: Mon vieux grand-pre, raconte-il, courb par l'ge, assis sur la
galerie de sa maison blanche, perche au sommet de la butte qui domine
la vieille glise de Saint-Augustin, nous montrait, de sa main
tremblante, le thtre du combat naval de l'_Atalante_ contre plusieurs
vaisseaux anglais, combat dont il avait t tmoin dans son enfance. Il
aimait  raconter comment plusieurs de ses oncles avaient pri dans les
luttes homriques de cette poque, et  nous rappeler le nom des lieux
o s'taient livrs une partie des glorieux combats rests dans ses
souvenirs.

Ces rcits enflammaient le patriotisme de l'enfant, et plus tard, devenu
un jeune homme et entr dans l'tude d'un notaire anglais, quand ses
compagnons raillaient sa nationalit de vaincu, il leur rpondait par ce
vers de Milton.

        _What though the field be lost? All is not lost!_
        Qu'importe la perte d'un champ de bataille?
              Tout n'est pas perdu!

Il faut entendre conter par un autre crivain canadien la gense de la
vocation de Garneau, pour mieux comprendre la porte de son oeuvre:
C'est dans un lan d'enthousiasme patriotique, de fiert nationale
blesse, qu'il a conu la pense de son livre, que sa vocation
d'historien lui est apparue. Il traait les premires pages de son
histoire au lendemain des luttes sanglantes de 1837, au moment o
l'oligarchie triomphante venait de consommer la grande inquit de
l'Union des deux Canadas, et lorsque, par cet acte, elle croyait avoir
mis le pied sur la gorge de la nationalit canadienne. La terre tait
encore frache sur la tombe des victimes de l'chafaud, et leur ombre
sanglante se dressait sans cesse devant la pense de l'historien, tandis
que, du fond de leur exil lointain, les gmissements des Canadiens
exils venaient troubler le silence de ses veilles! L'horizon tait
sombre; l'avenir charg d'orages; et quand il se penchait  sa fentre,
il entendait le sourd grondement de cette immense mare montante de la
race anglo-saxonne, qui menaait de cerner et d'engloutir le jeune
peuple dont il traait l'histoire... Parfois il arrtait sa plume et se
demandait avec tristesse si cette histoire qu'il crivait n'tait pas
une oraison funbre!

L'heure tait solennelle pour remonter vers le pass, et le souvenir
des dangers qui menaaient la socit canadienne prte un intrt
dramatique  ses rcits. On y sent quelque chose de cette motion du
voyageur assailli par la tempte au milieu de l'Ocan et qui, voyant le
vaisseau en pril, trace quelques lignes d'adieu qu'il jette  la mer
pour laisser aprs lui un souvenir!

Au milieu des perplexits d'une telle situation, le patriotisme de
l'crivain s'enflammait, son regard inquiet scrutait l'avenir en
interrogeant le pass, et y cherchait des armes et des moyens de dfense
contre les ennemis de la nationalit canadienne. Ainsi, l'_Histoire du
Canada_ n'est pas seulement un livre, c'est une forteresse o se livre
une bataille--devenue une victoire sur plusieurs points--et dont l'issue
dfinitive est le secret de l'avenir[149].

Le livre de Garneau fut en France comme une rvlation. Avec quelle
insouciante lgret nos pres n'avaient-ils pas abandonn ces quelques
arpents de neige dont se raillait Voltaire! avec quelle facilit
n'avions-nous pas, nous-mmes, oubli ces populations qui, elles, se
souvenaient! Notre oubli tenait peut-tre un peu du remords: en se
souvenant on craignait d'tre oblig de se repentir, et les Canadiens se
rendent bien compte aujourd'hui des causes de notre long silence envers
eux. Avant l'histoire de Garneau, crit l'un d'eux, les historiens
franais avaient laiss compltement dans l'ombre, ou du moins dans une
obscurit relative, tout ce qui avait rapport au Canada, les uns parce
qu'ils n'apprciaient point suffisamment la perte que la France avait
faite; les autres, parce qu'ils s'en sentaient humilis, ne tenant pas
compte de la gloire qui rejaillissait sur la nation par la conduite
hroque de ses colons et de ses soldats, et ne voyant que les fautes de
son gouvernement[150].

     [Note 149: CASGRAIN, (Cit par LAREAU, _Histoire
     littraire du Canada_, p. 161.)]

     [Note 150: CHAUVEAU, _Garneau, sa vie et ses oeuvres_.]

C'est au milieu de cet oubli gnral, volontaire ou non, que l'_Histoire
du Canada_ de Garneau nous arriva tout  coup en France, et fut bientt
connue de tous les lettrs. Elle nous rvlait tout un peuple, un peuple
franais, patriote, arm pour la lutte, confiant dans son avenir. A
cette apparition, les expressions de sympathie afflurent de France,
l'enthousiasme remplaa l'oubli; nos historiens commencrent  faire
mention des Canadiens,  louer leur persvrance, leur courage et leur
foi. Dans sa grande _Histoire de France_, Henri Martin consacra une
large place  leurs luttes, et c'est dans l'ouvrage de Garneau qu'il
puisa tous les dtails de son rcit. Il termine ses citations par ces
logieuses paroles: Nous ne quittons pas sans motion cette _Histoire
du Canada_, qui nous est arrive d'un autre hmisphre comme un
tmoignage vivant des sentiments et des traditions conservs parmi les
Franais du Nouveau Monde, aprs un sicle de domination trangre.
Puisse le gnie de notre race persister parmi nos frres du Canada dans
leurs destines futures, quels que doivent tre leurs rapports avec la
grande fdration anglo-amricaine, et conserver une place en Amrique 
l'lment franais! Et il crivait encore plusieurs annes aprs  M.
Garneau: J'avais t heureux, il y a quelques annes, de trouver dans
votre livre, non seulement des informations trs importantes, mais la
tradition vivante, le sentiment toujours prsent de cette France
d'outre-mer qui est toujours reste franaise de coeur, quoique spare
de la mre patrie par les destines politiques. Je n'ai fait que
m'acquitter d'un devoir en rendant justice  vos consciencieux travaux.
Puissent ces changes d'ides et de connaissances entre nos frres du
Nouveau Monde et nous, se multiplier et contribuer  assurer la
persistance de l'lment franais en Amrique[151]!

C'tait un patient et un modeste que ce vaillant crivain qui a si bien
su raviver chez les Canadiens le feu de l'enthousiasme et du
patriotisme. N  Qubec en 1809, il avait fait ses tudes au sminaire
de cette ville. Aprs un voyage, accompli dans sa jeunesse, aux
tats-Unis et en Europe, il revint dans sa ville natale o il exera les
modestes fonctions de greffier de la municipalit et du Parlement. C'est
dans les heures de loisirs que lui laissait l'exercice de cette charge
qu'il crivit son _Histoire du Canada_, cette grande pope faite
d'enthousiasme et de foi. Cela, dit un de ses biographes, fut accompli
aux dpens de ses veilles, sans nuire  de plus humbles travaux. Il y
avait pour ainsi dire en lui deux hommes: celui qui s'tait vou aux
fonctions modestes, srieuses et difficiles, ncessaires  l'existence
de sa famille, et l'homme vou  la patrie, au culte des lettres,  la
posie et  l'histoire[152].

     [Note 151: Cit par CHAUVEAU, _Garneau, sa vie et ses
     oeuvres_, p. 241.]

     [Note 152: CHAUVEAU, _Discours sur la tombe de Garneau
     en_ 1867.]

Un autre termine ainsi son loge: C'est lui qui le premier,  force de
patriotisme, de dvouement, de travail, de patientes recherches, de
veilles... est parvenu  venger l'honneur outrag de nos anctres, 
relever nos fronts courbs par les dsastres de la conqute, en un mot 
nous rvler  nous-mmes. Qui donc mieux que lui mriterait le titre
glorieux que la voix unanime des Canadiens, ses contemporains, lui a
dcern? L'avenir s'unira au prsent pour le saluer du nom d'_historien
national_[153]!

     [Note 153: Abb CASGRAIN. (Cit par LAREAU, _Histoire
     littraire du Canada_, p. 163.)]

L'exemple donn par Garneau n'a pas t vain. Il a suscit toute une
lgion d'historiens de talent et d'hommes de coeur qui continuent son
oeuvre avec vaillance et succs. Nous avons dj cit plusieurs fois et
tout le monde connat les noms de l'abb Casgrain, de Benjamin Sulte, de
Faucher de Saint-Maurice, de l'abb Ferland, etc.

A ct de l'histoire gnrale, d'autres crivains se sont donn la tche
de dcrire certaines priodes, d'clairer certains coins particuliers de
l'histoire du Canada. M. David a crit l'histoire toute mle de larmes
et de sang des patriotes de 1837. M. Turcotte nous a cont les luttes
politiques des Canadiens et leurs succs sous la malheureuse
constitution de 1840, par laquelle on avait voulu les touffer. M. Tass
nous a conduits, avec les trappeurs et les dfricheurs canadiens, 
travers les plaines de l'ouest des tats-Unis, et nous a cont les
origines franaises de bien des villes de la grande Rpublique dont
quelques-unes sont devenues puissantes aujourd'hui.

Ainsi le faisceau de l'histoire canadienne se complte peu  peu, et
l'on peut dire que ds  prsent il est dj suffisamment fourni de
documents intressants, prsents d'une faon captivante, pour permettre
au lecteur de se faire une ide exacte et complte des pripties et des
luttes qu'a d traverser ce petit peuple issu de notre sang franais.

Les dtails historiques eux-mmes, ces miettes de l'histoire qu'il est
quelquefois si injuste de ddaigner, les Canadiens les recueillent
pieusement, et veulent,  ct des noms illustres de leurs capitaines et
de leurs guerriers, faire connatre celui de hros plus humbles, mais
qui ne cooprent pas d'une faon moins active  l'oeuvre du dveloppement
et du progrs, les obscurs hros de la colonisation, les obstins
dfricheurs de forts, les courageux laboureurs de terre.

L'histoire n'embrasse que les grands sommets et nglige le sillon; elle
chante les hauts faits des grands et se tait sur les humbles:

        Elle donne des pleurs au gnral mourant,
        Mais passe sans regrets, d'un pas indiffrent,
            Devant l'humble conscrit qui tombe!
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        Ils furent grands, pourtant, ces paysans hardis
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        Qui, perant la fort l'arquebuse  la main,
        Au progrs  venir ouvrirent le chemin,
            Et ces hommes furent nos pres[154]!

     [Note 154: FRCHETTE, _Lgende d'un peuple_, p. 20.]

Eh bien, cette oeuvre de rparation envers les humbles anctres, elle est
faite; c'est l'abb Tanguay qui l'a accomplie, c'est lui qui a tir ces
noms du nant et rpar  demi l'ingratitude de l'histoire.

Cet ouvrage de l'abb Tanguay, fruit de patientes recherches dans les
archives canadiennes et franaises, donne, sous forme de dictionnaire,
le lieu d'origine et la descendance de toutes les familles de colons
qui, de France, passrent au Canada durant les dix-septime et
dix-huitime sicles. Par l, tout Canadien peut connatre de quelle
province, de quelle ville mme sont venus ses anctres.

La pieuse attention avec laquelle ils conservent ou recherchent ces
souvenirs de leur origine est un des traits les plus curieux, et non pas
des moins touchants, de leur attachement  leur nationalit et  leur
race.

Tous les Franais qui ont voyag au Canada ont pu faire cette remarque.
M. Xavier Marmier, dans son intressant ouvrage: _Promenades en
Amrique_, mentionne avec loge cet amour persistant des Canadiens pour
les vieilles province franaises d'o sont venus leurs ascendants, et
pour les arrire-cousins qu'ils y ont laisss. J'en ai pu, moi-mme,
voir de nombreux exemples, entre autres celui d'un habitant de
Saint-Boniface dans la province de Manitoba. Il occupait l une modeste
situation; son nom tait Krouac, et il tait fort fier de rattacher sa
filiation  une illustre famille bretonne. Bien que le nom diffrt un
peu de celui-l, il attribuait le changement d'orthographe  des
ngligences dans la rdaction des actes de naissance dans la colonie.
Peu fortun, il avait tenu  amasser une somme suffisante pour faire le
voyage de France et venir saluer ses nobles parents qui, racontait-il
avec fiert, avaient reconnu l'exactitude de ses dclarations et
l'avaient reu comme un parent d'Amrique retrouv au bout de deux
sicles.

Il n'est pas, je crois, de Canadien qui vienne en France sans faire un
plerinage au pays natal de ses anctres. Moins heureux que M. Krouac,
ils ne retrouvent pas toujours leurs parents; il leur arrive
quelquefois, comme  l'abb Proulx, un homme d'esprit qui le raconte
d'une faon plaisante dans un rcit de voyage[155], d'hsiter, sans
pouvoir rsoudre le problme, entre la parent flatteuse d'un
gentilhomme et celle, beaucoup plus modeste, d'un journalier; mais si
tous n'arrivent pas  rtablir la chane de leur filiation, tous
cherchent  le faire.

     [Note 155: PROULX, _Cinq mois en Europe_. Qubec, 1 vol.
     in-8.]

Fiers de leurs origines franaises, les Canadiens peuvent l'tre de
toute faon, et leurs historiens se plaisent  rappeler qu'une grande
partie de la population descend en ligne directe des vaillants soldats
du rgiment de Carignan, les hros de la bataille de Saint-Gothard, et
dont nous avons racont plus haut l'tablissement au Canada  la fin du
dix-septime sicle.

La plupart des militaires qui occupaient quelque grade dans le
rgiment de Carignan, crit l'abb Casgrain, appartenaient  la noblesse
de France. On ne peut aujourd'hui jeter les yeux sans motion sur la
liste des noms si connus et si aims de ces braves soldats, dont la
nombreuse postrit peuple maintenant les deux rives du Saint-Laurent,
et dont le sang coule dans les veines de presque toutes les branches de
la grande famille canadienne. Que d'autres noms bien connus rappellent
ceux de Contrecoeur, de Varennes, de Verchres, de Saint-Ours, allis aux
familles de Lry, de Gasp, de la Gorgendire, Taschereau, Duchesnay, de
Lotbinire, etc., les noms de Lanaudire et Baby, qui tous deux
servaient dans la compagnie commande par M. de Saint-Ours. Enfin les
noms de la Durantaye, de Beaumont, Berthier, et tant d'autres, dont nous
pourrions indiquer la filiation avec une foule de familles
canadiennes[156].

     [Note 156: CASGRAIN, _Histoire de la vnrable Marie de
     l'Incarnation_, t. III, p. 192.]

C'est ainsi que, depuis les grandes lignes de l'histoire, jusqu' ses
dtails les plus minutieux et les plus intimes, les historiens
s'efforcent de complter le tableau des gloires, des illustrations et
des origines canadiennes.



CHAPITRE XXIV

ROMANCIERS ET POTES

Si des historiens nous passons aux romanciers, la mme tendance
nationale se retrouve dans toutes leurs oeuvres. Parcourez-en seulement
les titres, vous constaterez que le sujet est toujours tir de
l'histoire du Canada ou des moeurs canadiennes, et si vous ouvrez le
livre, vous reconnatrez  la premire page qu'il se rsume tout entier
dans l'apothose de cette histoire ou de ces moeurs.

Les sujets qu'il embrasse et les hros qu'il met en scne peuvent
diffrer, mais le but du romancier est toujours le mme; qu'il revte
ses personnages des brillants uniformes de l'arme franaise au
dix-huitime sicle et les fasse se mouvoir au milieu des combats, ou
que, simplement vtus de l'habit de bure du laboureur, il les montre
assis, au coin du foyer ptillant, tranquilles au milieu des paisibles
joies de la famille, il n'a, sous deux formes si opposes en apparence,
qu'une seule et mme pense: la glorification de son pays, de sa vie, de
ses moeurs et de ses traditions.

Tantt, il se propose de rendre populaire en la dramatisant la partie
hroque de l'histoire canadienne, comme l'crit M. Marmette dans la
prface de son roman historique: _Franois de Bienville_, et les hros
qu'il choisit sont d'Iberville, Frontenac, La Galissonnire, Montcalm,
et tant d'autres grandes figures de l'histoire. Tantt, laissant les
grands noms et les grandes renommes, il s'attache  des vnements
moins clatants, et clbre des hros plus obscurs; mais en contant la
vie du dfricheur, du bcheron, ou du trappeur, c'est encore, sur un ton
plus humble, mais non moins convaincu et non moins patriotique, la
gloire de la nation qu'il proclame.

C'est  ce dernier genre que ressortissent le _Charles Gurin_ de M.
Chauveau, oeuvre dans laquelle l'auteur, comme il le dit lui-mme, s'est
simplement efforc de dcrire l'histoire d'une famille canadienne
contemporaine; les _Forestiers et voyageurs_, de M. Tass; les _Anciens
Canadiens_, d'Aubert de Gasp; _Une de perdue_, de M. de Boucherville;
et _Jean Rivard_, de Grin Lajoie.

Les lgendes elles-mmes sont une source fconde de la littrature
canadienne, lgendes de ces temps lointains des luttes contre le froce
Iroquois, o le merveilleux se mle  l'hrosme. L'abb Casgrain en a
recueilli quelques-unes et les a contes avec un remarquable talent de
narrateur. Il faut lire la lgende intitule: _la Jongleuse_, dans
laquelle il nous fait assister aux origines du village de la _Rivire
Ouelle_, son pays natal. Comme les souvenirs d'enfance enflamment
l'imagination de l'artiste! quelle intensit remarquable de couleurs, de
mouvement et de vie, ils donnent  ces descriptions! S'il vous prsente
un coureur des bois, ne vous semble-t-il pas qu'il est vivant, qu'il se
dresse devant vous dans la fort et vous parle? ne vous apprtez-vous
pas  suivre ses sages conseils et sa prudente direction quand l'auteur
lui fait dire: Ah, fiez-vous  l'exprience d'un vieux coureur des
bois,  qui la solitude et le dsert ont appris une science qui ne se
trouve pas dans les livres. Depuis tantt vingt ans que je mne la vie
des bois, j'ai d acqurir quelque connaissance des phnomnes de la
nature. Il n'est pas un bruit des eaux, des vents, des forts ou des
animaux sauvages qui me soit inconnu. Les mille voix du dsert me sont
familires, et je puis toutes les imiter au besoin?

Et cette description du lger canot d'corce du coureur des bois: Je ne
nie pas que les Iroquois aient quelque habilet  fabriquer un canot,
mais ils ne savent pas, comme nous, choisir la vritable corce. Et
puis, ont-il jamais eu le tour de relever avec grce les deux pinces
d'un canot de manire  lui donner cette forme svelte qui prte aux
ntres un air si coquet quand ils dansent sur la lame? Ah, je
reconnatrais un des miens parmi toute la flotte des canots Iroquois! Ne
me parlez pas non plus d'un canot mal gomm; il faut, pour qu'il glisse
sur l'eau, que les flancs soient polis et glacs comme la lame d'un
rasoir. Alors ce n'est plus un canot, c'est une plume, c'est une aile
d'oiseau qui nage dans l'air, c'est un nuage chass par l'ouragan, c'est
quelque-chose d'arien, d'ail, qui vole sur l'eau comme... comme nous
maintenant.[157]

     [Note 157: CASGRAIN, _Lgendes_.]

Ne sent-on pas que pour le Canadien ce canot, ce n'est plus une chose
inanime, c'est un compagnon, un ami, et un ami que seul il peut avoir,
que seul il peut comprendre? car, allez demander  quelque habitant de
la vieille Europe de manier un canot d'corce!

Combats et aventures des grands hros de l'histoire, scnes intimes du
foyer et de la famille, existence mouvante des hardis coureurs des
bois, tout, dans le roman et dans la lgende, s'unit pour clbrer la
vaillance, le bonheur, l'honntet, la vigueur et l'adresse du Canadien.

Chez les potes, mme enthousiasme national, mais dans leurs oeuvres, il
n'est plus voil comme chez les romanciers, on n'est pas oblig de l'y
dcouvrir par l'analyse, leurs chants ne clbrent rien d'autre que la
patrie, ses gloires, son drapeau.

J'ai dj plusieurs fois cit Frchette, pote canadien, couronn par
l'Acadmie franaise, l'auteur de la _Lgende d'un peuple_. Il suffit
d'numrer les titres des pices de son recueil pour savoir quelle en
est la patriotique tendance. Ce sont, entre bien d'autres: Notre
histoire; Missionnaires et martyrs; Le dernier drapeau blanc;
Chteauguay; Le vieux patriote; Vive la France! Nos trois couleurs!

Citons en entier un sonnet intitul _France_, et qui fait partie d'un
autre recueil, _les Fleurs borales_.

        Toi dont l'aile plana sur notre aurore,  France,
        Toi qui de l'idal connais tous les chemins,
        Toi dont le nom--fanfare aux clats surhumains
        De tout peuple opprim sonne la dlivrance,

        Terre aux grands deuils suivis d'clatants lendemains,
        Noble Gaule, pays de l'antique vaillance,
        Qui sus toujours unir,--merveilleuse alliance--
        Au pur esprit des Grecs, l'orgueil des vieux Romains,

        Toi qui portes au front Paris, l'auguste toile
        Qui de l'humanit dirige au loin la voile,
        Nous, tes fils loigns, nous t'aimons, tu le sais!

        Nous acclamons ta gloire et pleurons tes dfaites,
        Mais c'est en coutant le chant de tes potes
        Que nous sentons surtout battre nos coeurs franais.

Puisant maintenant dans l'oeuvre d'un autre pote canadien, M. Crmazie,
que dites-vous de cette pice intitule: _le Drapeau de Carillon_?
Carillon, nom vnr des Canadiens, souvenir de leurs glorieuses luttes,
et d'une de leurs dernires et de leurs plus brillantes victoires sur
les Anglais! _Le Drapeau de Carillon!_ on voudrait pouvoir citer la
pice tout entire, mais sa longueur nous oblige  nous contenter d'une
analyse et de quelques extraits.

Un vieux soldat de Montcalm, un des hros de Carillon, est parvenu, lors
de la funeste capitulation des armes franaises,  drober aux
perquisitions des Anglais le glorieux drapeau, le drapeau blanc des
rgiments de France[158], qu'il avait port dans plus d'un sanglant
combat. Cette pieuse relique de gloire,--depuis que des troupes
trangres occupent en matres le pays,--il la drobe jalousement  tous
les yeux. Quelquefois, cependant, il convoque en secret quelques-uns de
ses anciens compagnons d'armes, et alors, les portes closes, on dploie
avec mystre le glorieux morceau de soie, et l'on verse sur ses plis
trous de balles et tachs de sang, quelques larmes d'attendrissement au
souvenir des victoires remportes sous sa conduite, quelques larmes de
rage au souvenir de la dernire dfaite.

     [Note 158: Chaque rgiment avait un drapeau diffrent,
     ordinairement aux couleurs du colonel. Mais dans chaque
     rgiment aussi, une compagnie, la compagnie colonelle, avait
     le drapeau blanc, qui tait l'insigne du commandement.]

Cette dfaite, pourtant, il faudra bien la venger un jour; n'y a-t-il
plus en France un roi puissant, matre de nombreuses armes et de
redoutables navires? Oui, la rsolution du vieux soldat est prise, et
c'est  ses compagnons qu'il le promet d'une faon solennelle, il
partira, il ira trouver le Roi, il dploiera devant lui le drapeau de
Carillon et lui dira qu'il faut venger sa dfaite.

        A ce grand Roi, pour qui nous avons combattu,
        Racontant les douleurs de notre sacrifice,
        J'oserai demander le secours attendu!

Il part plein d'espoir. Mais le Roi qui rgnait encore  Versailles,
c'tait Louis XV, et l'on devine quelle dception

        Quand le pauvre soldat avec son vieux drapeau
        Essaya de franchir les portes de Versailles.

Pauvre homme qui ne connaissait ni Paris, ni Versailles, ni la Cour, ni
son tiquette, et qui, de son dsert canadien, tombait au milieu de tout
cela, sans autre bagage que sa fidlit, son drapeau et son hroque
navet! Il ne put seulement franchir la grille du chteau; la
sentinelle rit  son histoire et railla son air emprunt. D'o
sortait-il? Est-ce qu'on entrait ainsi chez le Roi? Et le pauvre homme,
le coeur gros, et son cher drapeau pli sur sa poitrine, dut reprendre le
chemin du Canada, l'espoir bris et la vie finie: il savait maintenant
que le drapeau de Carillon ne serait jamais veng!

Mais  ses compagnons qui, eux, l'attendaient pleins d'ardeur et
d'enthousiasme, allait-il avouer qu'un soldat--un soldat
franais--l'avait accueilli avec des rises et avait raill le drapeau
de Carillon? Non, cela, ses vieux compagnons d'armes ne le sauront
jamais.

        Pour conserver intact le culte de la France,
        Jamais sa main n'osa soulever le linceul
        O dormait pour toujours sa dernire esprance.

Et,--sublime et pieux mensonge,--refoulant dans son coeur toute sa honte
et toute sa tristesse, il apporte  ses compagnons la joie et l'espoir:
qu'ils attendent, qu'ils patientent encore, le roi de France a promis
de venger le drapeau de Carillon!

Mais comment conserver toujours un visage gai sur un coeur ulcr par le
dsespoir? Le vieux soldat sent qu'il va succomber bientt  ce
supplice. Avant de mourir, il veut revoir les champs o il dploya si
firement les plis victorieux de son drapeau; il veut revoir les plaines
et les coteaux de Carillon:

        Sur les champs refroidis, jetant son manteau blanc,
        Dcembre tait venu. Voyageur solitaire,
        Un homme s'avanait d'un pas faible et tremblant
        Au bord du lac Champlain. Sur sa figure austre
        Une immense douleur avait pos sa main.
        Gravissant lentement la route qui s'incline
        De Carillon bientt il prenait le chemin,
        Puis enfin s'arrtait sur la haute colline.

        L, dans le sol glac fixant un tendard,
        Il droulait au loin les couleurs de la France;
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        Sombre et silencieux il pleura bien longtemps
        Comme on pleure au tombeau d'une mre adore,
        Puis,  l'cho sonore envoyant ses accents,
        Sa voix jeta le cri de son me plore:

          O Carillon, je te revois encore
          Non plus, hlas! comme en ces jours bnis
          O dans tes murs la trompette sonore,
          Pour te sauver nous avait runis!
          Je viens  toi quand mon me succombe
          Et sent dj son courage faiblir.
          Oui, prs de toi venant chercher ma tombe,
          Pour mon drapeau, je viens ici mourir.
          . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
          . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        A quelques jours de l, passant sur la colline,
        A l'heure o le soleil  l'horizon s'incline,
        Des paysans trouvaient un cadavre glac
        Couvert d'un drapeau blanc. Dans sa dernire treinte,
        Il pressait sur son coeur cette relique sainte
        Qui nous redit encor la gloire du pass.

Comment ne pas citer une autre pice du mme pote, intitule: _le Vieux
Soldat canadien_, et qu'il composa lors de l'arrive  Qubec, en 1855,
du premier navire de guerre franais qui et visit le Saint-Laurent
depuis la cession  l'Angleterre? L encore, il nous prsente un vieux
soldat, un des compagnons survivants du porte-drapeau de Carillon
peut-tre. Depuis bien longtemps, il voit flotter sur les murs de Qubec
l'tendard britannique, mais il n'a pas perdu l'espoir, il attend
toujours le retour des Franais.

Reviendront-ils? C'est le refrain qui, comme une obsession sans cesse
renaissante, termine chaque strophe du pome, et comme le grand ge l'a
rendu aveugle, c'est  son fils que s'adresse le vieux soldat pour
interroger l'horizon:

        Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?

Mais nulle voile franaise ne point  l'horizon, et le pauvre vieillard
meurt sans avoir vu raliser son esprance, mais aussi sans avoir perdu
sa foi, et c'est en mourant qu'il pousse cette exclamation de regret:

        Ils reviendront, et je n'y serai plus!

Puis le pote, faisant allusion  la prsence du navire franais, alors
mouill dans le fleuve, termine par cette apostrophe:

        Tu l'as dit,  vieillard, la France est revenue.
        Au sommet de nos murs voyez-vous dans la nue
        Son noble pavillon drouler sa splendeur?

Et ce pavillon, c'tait le drapeau tricolore qui, le 18 juillet 1855,
flottait au mt de la frgate franaise _la Capricieuse_, et sur tous
les murs de la cit!

Depuis la _Capricieuse_, les visites des navires de guerre franais sont
devenues frquentes dans les eaux du Saint-Laurent. Quelques-unes
d'entre elles ont inspir encore d'une faon trs heureuse les potes
canadiens. En 1892, M. Nre Bauchemin a adress aux marins de
l'_Arthuse_ et du _Hussard_, alors dans la rade de Qubec, une pice
lyrique intitule: _D'Iberville_, pice vigoureusement rime et dans
laquelle on entend rsonner de ces notes clatantes de clairon, telles
que savait en lancer notre pote militaire Droulde. C'est le rcit du
combat livr aux Anglais par l'illustre marin d'Iberville, dans les
rgions glaces et dsertes de la mer d'Hudson. Avec son seul navire _le
Plican_, il captura les trois navires ennemis qui s'taient crus, en
l'attaquant, srs de la victoire.

D'IBERVILLE,

Aux marins de l'_Arthuse_ et du _Hussard_.

        Flamme  la drisse, vent arrire
        A demi couch sur bbord,
        _Le Plican_ cingle en croisire,
        A travers les glaces du Nord,
        Malgr la neige et la rafale,
        Il file grand'erre. A l'avant,
        Tout  coup un gabier s'affale
        Criant: Trois voiles sous le vent!

        Sournoisement, parmi les ombres
        D'un ciel bas, au loin, sur les eaux,
        Balanant leurs antennes sombres,
        Montent les mts des trois vaisseaux;
        On dirait ces oiseaux du ple
        Qui s'enlvent avec efforts,
        Et dont le vol lourd et lent, frle
        La nuit de ces mers aux flots morts.

        Un contre trois! Parbleu, qu'importe!
        _Le Plican_ n'eut jamais peur.
        Il vole, et le nordet l'emporte
        Dans un large souffle vainqueur.
        Le pavillon de la victoire,
        C'est celui des marins franais.
        . . . . . . . . . . . . . . . .

Puis aprs une longue et vivante description du combat et de la
victoire, le pote termine par cet envoi aux marins de l'_Arthuse_ et
du _Hussard_:

        Chers marins, chers Franais de France,
        D'Iberville est votre parent.
        Par mainte fire remembrance,
        Le coeur des fils du Saint-Laurent,
        Malgr la cruelle secousse,
        A la France tient ferme encor.
        Ce noeud n'est pas un noeud de mousse,
        C'est un bon noeud franc, dur et fort.

La posie des potes n'est pas la seule. Au Canada comme ailleurs, le
peuple a la sienne, et ce n'est pas la moins propre  indiquer ses
tendances, ses gots, ses aspirations et ses enthousiasmes.

Parmi les chansons populaires du Canada, pas une qui ne vienne de France
et qui, surtout, ne parle de la France; on y voit dfiler comme dans un
panorama toutes les vieilles provinces, toutes les vieilles villes
franaises d'o sont sortis les Canadiens et d'o ils ont apport avec
eux ces antiques et nafs refrains.

Un patriote, M. Gagnon, a pris soin de les recueillir et d'en noter la
musique. Ce n'est pas que ces vieilles chansons aient rien de
remarquable ni comme oeuvre littraire, ni comme oeuvre musicale, mais ce
qu'elles ont de tout particulirement intressant, c'est que les
Canadiens y sont attachs comme  des souvenirs presque sacrs et qu'ils
les ont adoptes pour ainsi dire comme des chants nationaux. S'ils ne
les entonnent pas sans motion, c'est que ces simples chansons
rveillent dans leur coeur tous les souvenirs d'enfance, tous les
souvenirs du foyer et du pays natal et y font surgir l'image sacre de
la patrie.

Ne sourions pas aux vieilles chansons canadiennes, si naves et si
simples qu'elles nous paraissent; avec les Canadiens, respectons-les,
dcouvrons-nous  leurs accents, elles sont les chants patriotiques d'un
peuple qui se souvient qu'il est Franais et qui veut rester Franais.

Faut-il l'avouer en terminant, la littrature canadienne a quelquefois
trouv, parmi les Franais, des juges peu bienveillants et n'a reu de
leur part que des apprciations un peu svres, on pourrait presque
dire injustes. Certes, si l'on juge des lettres franaises au Canada par
la lecture des textes de lois et mme d'une partie des journaux, on s'en
fera une ide peu avantageuse. Nous avons montr plus haut quels taient
les motifs de cette infriorit force d'une partie de la presse,
oblige de traduire et de puiser dans les journaux anglais.

Mais ouvrez les oeuvres des vrais crivains canadiens, et vous y
trouverez des pages qu'on pourrait donner, en France mme, comme des
modles d'lgance, de finesse et de recherche d'expression.

La littrature canadienne, on peut l'affirmer hautement, doit prendre
une place honorable dans la littrature franaise; cette place a dj
t consacre par les plus hauts juges des arts et de la pense:
plusieurs auteurs canadiens, potes et prosateurs, ont t couronns par
l'Acadmie franaise.

La modestie de certains critiques canadiens est certes beaucoup trop
grande; M. Buies est de ceux qui mritent le plus ce reproche: C'est un
lot peu enviable, dit-il, dans notre pays, que celui qui est dvolu aux
ouvriers de la pense. Il n'y a pas place pour eux. Ce pays, encore dans
l'enfance de toutes choses, o tout est  crer pour qu'il atteigne au
rang qu'il occupera un jour dans la civilisation, a besoin avant tout, 
l'heure actuelle, de bcherons, de laboureurs, d'artisans et de
mcaniciens qui lui fassent une charpente et un corps avant qu'il songe
 meubler et  garnir son cerveau. Aux littrateurs, il ne faut pas
songer encore.

Je crois avoir suffisamment montr, au contraire, que le cerveau de la
nation canadienne se dveloppe conjointement  sa charpente et  son
corps, et qu'elle peut dsormais,  la fois, marcher, agir et penser.



CHAPITRE XXV

MISSION PROVIDENTIELLE.

L'impression qui se dgage de la lecture des historiens, des romanciers
et des potes, c'est que le peuple canadien est un peuple lu, dsign
par le doigt de Dieu pour agir d'une faon notable sur les destines de
l'Amrique.

L'action de la Providence, les historiens canadiens nous la montrent
partout. C'est elle, nous l'avons dj dit, d'aprs eux, qui dirige
Cartier sur les rives du Saint-Laurent, c'est elle qui y fixe Champlain,
c'est elle qui donne comme fondateurs  la nation canadienne de pieux
hros et de sublimes martyrs. C'est elle encore qui dirige,  travers
les impntrables fourrs de la fort, le bras des dfricheurs, et c'est
elle enfin qui tous, hros, martyrs et colons, les conduit de son doigt
puissant vers leur mystrieux avenir.

        La plante qui va natre tonnera le monde,
        Car, ne l'oubliez pas, nous sommes en ce lieu
        Les instruments choisis du grand oeuvre de Dieu[159].

     [Note 159: FRCHETTE, _Lgende d'un peuple_, p. 59.]

Quel est ce grand oeuvre dont le peuple canadien sera l'instrument, et
quelle providentielle mission va-t-il accomplir? La voix des Canadiens
sera unanime encore  nous rpondre, et du haut de la chaire sacre
comme de la tribune politique, nous entendrons toujours retentir ces
mots: Notre mission, c'est de remplir en Amrique, nous, peuple de sang
franais, le rle que la France elle-mme a rempli en Europe.

C'est l, chez tout Canadien, non pas seulement une ide, mais une foi.
Nul n'est leur ami s'il ne la partage, et nul, il faut le dire, ne peut
demeurer au milieu d'eux sans la partager; elle a gagn jusqu' leurs
gouverneurs anglais eux-mmes, et lord Dufferin disait, en 1878, dans un
discours officiel:

Effacez de l'histoire de l'Europe les grandes actions accomplies par la
France, retranchez de la civilisation europenne ce que la France y a
fourni, et vous verrez quel vide immense il en rsulterait. Mon
aspiration la plus chaleureuse pour cette province a toujours t de
voir les habitants franais remplir pour le Canada les fonctions que la
France elle-mme a si admirablement remplies pour l'Europe.

Cette mission civilisatrice, les Canadiens l'aperoivent sous une double
face: ils doivent rpandre en Amrique, au milieu de ce peuple vou
tout entier aux intrts matriels[160], le culte de l'idal et de
l'art dont la race franaise semble la propagatrice et l'aptre; mais
leur mission s'tend plus loin encore et s'lve plus haut. Au del de
toute proccupation terrestre, c'est une mission divine qu'ils ont 
remplir. Ils doivent, eux catholiques, eux l'un des peuples rests le
plus strictement dvous  l'glise, conqurir au catholicisme
l'Amrique du Nord tout entire.

     [Note 160: ROUTHIER, _Confrences_. Qubec, 1 vol.
     in-8.]

Nul ne niera qu'au point de vue de l'idal et de l'art les Amricains
n'aient besoin d'une initiation, et ne doivent accueillir avec
reconnaissance ceux qui seraient leurs ducateurs. Le sens artistique de
l'Amricain, demeur assez obtus, aurait besoin d'tre affin. Je ne
parle pas de la classe, trs peu nombreuse, de l'aristocratie, qui,
autant que chez nous, est instruite, lettre, dlicate de gots et
d'instincts, mais de la masse du peuple.

En France, un paysan, d'une faon si obscure que ce soit, a pourtant un
certain sens du beau: voyez les costumes de nos vieilles provinces dont
nos peintres se plaisent  reproduire la pittoresque varit! voyez les
vieux meubles de nos campagnes que se disputent les amateurs[161]!

     [Note 161: Cette supriorit artistique du Franais est
     constate par tous. M. Taine cite le fait qui suit:

     Toujours la mme diffrence entre les deux races. Le
     Franais gote et dcouvre d'instinct l'agrment et
     l'lgance; il en a besoin. Un quincaillier de Paris me
     disait qu'aprs le trait de commerce, quantit d'outils
     anglais, limes, poinons, rabots, avaient t imports chez
     nous; bons outils, manches solides, laines excellentes, le
     tout  bon march. Cependant on n'en avait gure vendu.
     L'ouvrier parisien regardait, touchait et finissait par dire:
     Cela n'a pas d'oeil, et il n'achetait pas. (TAINE, _Notes
     sur l'Angleterre_, p. 305.)]

Les Amricains, eux, ne discernent la beaut des choses qu' travers
leur valeur. Un chiffre de dollars est une explication dont ils ont
besoin pour comprendre, et ils n'admirent que lorsqu'il est gros.
L'argent, chez eux, est en grande partie la mesure de la beaut.

Cette tendance d'esprit se manifeste de toute faon et dans les sujets
les plus disparates. On voit les thtres de feries annoncer sur les
programmes,  ct de l'numration des tableaux, le prix qu'a cot
chaque dcor. Dans le splendide jardin zoologique de Cincinnati, sur la
cage d'un majestueux lion d'Afrique et sur celle d'un ours gris des mers
Glaciales, avec leur nom, est indique leur valeur.

Le fameux tableau de Millet, _l'Angelus_, n'a pas t exhib dans toutes
les villes de l'Amrique par un entrepreneur adroit, sans que le public
ft inform et du prix qu'il avait t pay, et des 150,000 _francs de
droits de douane_ qu'il avait d acquitter pour franchir la frontire.
Sans cet avertissement, personne peut-tre ne se ft inquit ni de
l'objet d'art, ni de son mrite; mais ces chiffres taient connus, tout
le monde courait le voir.

Cette absence de sentiment artistique se manifeste partout aux
tats-Unis. L'oeil cherche en vain des monuments dans leurs grandes
villes. Les Amricains conoivent le grand, mais non pas le grandiose.

L'Auditorium, que les habitants de Chicago ont la prtention de faire
admirer aux trangers, est une lourde carrire de moellons et de pierres
de taille dans laquelle on n'entre qu'en baissant les paules, de peur
d'tre cras sous sa masse.

Le monument, lev dans la capitale mme, en l'honneur de Washington,
est l'difice en pierre le plus lev de l'univers entier. C'est son
principal mrite, et c'est le seul sans doute qu'aient ambitionn les
Amricains. La hauteur des flches de Cologne les rendait jaloux. Ils
ont voulu avoir plus haut; ils l'ont. C'est une sorte de paratonnerre en
pierre de la forme de l'oblisque de la place de la Concorde, mais de 80
mtres de haut.

Le seul vrai monument de l'Amrique est le Capitole de Washington[162],
mais celui-l est splendide et capable de faire envie  la vieille
Europe tout entire.

     [Note 162: Indianapalis possde deux monuments: le Palais
     de l'tat et le Palais de justice, d'une architecture assez
     heureuse, mais leurs proportions sont restreintes.]

Posez sur une colline plusieurs Panthons de marbre, d'une blancheur
immacule, accompagnez-les de colonnades, d'escaliers monumentaux, de
rampes, de terrasses couvertes de fleurs et de verdure, et vous n'aurez
qu'une faible ide de la beaut du Capitole.

Mais si, gravissant ces rampes, ces terrasses et ces escaliers, vous
pntrez  l'intrieur, quelle pauvret! Des couloirs sombres, des
escaliers dnuds, voil l'impression avec laquelle vous quittez cet
admirable monument.

Oui, certes, les Amricains ont une ducation artistique  recevoir; et
de qui la recevront-ils? Est-ce des migrants qui leur arrivent
d'Europe? Mais la masse des migrants ne se recrute gure dans des
classes capables de fournir un enseignement artistique.

Voisine de la rpublique amricaine, la nation canadienne, seule,
possde une unit d'action assez forte pour remplir envers elle ce rle
d'ducatrice. Et pourquoi ne le remplirait-elle pas d'une faon
efficace? Cet instinct des beaux-arts qui fait briller entre toutes les
nations la France, sa mre, elle le possde, elle aussi; elle a des
monuments, et sans tre oblige de faire parade ni de leur hauteur, ni
de leur prix, elle peut tre fire de leur beaut.

Le palais du Parlement,  Qubec, se dresse firement sur le large
plateau d'o il domine le Saint-Laurent; son emplacement mme dnote le
sens artistique de ceux qui l'ont choisi. Pntrez-y sans hsitation;
derrire son lgante faade ne vous attend pas une dception. Un
spacieux escalier aux boiseries couvertes de cartouches sculpts,
rappelant par des devises ou des armoiries toute l'histoire du Canada
franais, vous conduit aux tages suprieurs. Nul dtail ne choque, tout
est fini, soign, et vous ne trouvez nulle part ce je ne sais quoi
d'inachev et de provisoire, cet air de chantier en construction qui
tonne quelquefois l'oeil franais dans les monuments amricains.

Cette supriorit artistique des Canadiens, les Amricains la
reconnaissent eux-mmes; c'est avec une sorte de respect qu'ils viennent
visiter Qubec comme la ville par excellence des traditions des arts et
de la littrature.

La mission de propager en Amrique le culte des arts est grande et
belle; mais combien est plus leve encore celle de propagande
religieuse que se donne non seulement le clerg, mais la socit civile
elle-mme! Aprs avoir mdit l'histoire du peuple canadien, dit l'abb
Casgrain, il est impossible de mconnatre les grandes vues
providentielles qui ont prsid  sa formation; il est impossible de ne
pas entrevoir que, s'il ne trahit pas sa vocation, de grandes destines
lui sont rserves dans cette partie du monde. La mission de la France
amricaine est la mme sur ce continent que celle de la France
europenne sur l'autre hmisphre. Pionnire de la vrit comme elle,
longtemps elle a t l'unique aptre de la vraie foi dans l'Amrique du
Nord. Depuis son origine elle n'a cess de poursuivre fidlement cette
mission, et aujourd'hui elle envoie ses missionnaires et ses vques
jusqu'aux extrmits de ce continent. C'est de son sein, nous n'en
doutons pas, que doivent sortir les conqurants pacifiques qui
ramneront sous l'gide du catholicisme les peuples gars du nouveau
monde[163].

     [Note 163: CASGRAIN, _Histoire de la vnrable Marie de
     l'Incarnation_, t. I, p. 95.]

Les progrs du catholicisme aux tats-Unis sont indniables. De toutes
les glises si nombreuses qui s'y disputent la prpondrance, l'glise
catholique est aujourd'hui celle qui compte le plus de fidles: prs de
10 millions, tandis que la secte protestante la plus forte, celle des
mthodistes, n'en compte pas la moiti.

C'est  l'immigration des Irlandais, des Allemands et des Canadiens
qu'est due cette augmentation du nombre des catholiques; ajoutez  cela
que chez eux la natalit est fort leve, tandis qu'elle est infime chez
les protestants, si bien qu'un crivain amricain a pu calculer que dans
un sicle l'glise catholique comptera 70 millions de fidles en
Amrique[164].

     [Note 164: _Journal des Dbats_ du 8 et 11 fvrier 1891.]

Ce mouvement n'est pas sans avoir, depuis longtemps, attir l'attention
des plus hautes autorits de l'glise catholique. Une nouvelle glise
s'levait en Amrique qui allait changer peut-tre l'quilibre du
catholicisme. Rome, dsormais, devait s'appuyer sur elle en mme temps
que sur les vieilles glises d'Europe. Ce nouvel arbre, jeune et plein
de sve, n'tait-il pas un point d'appui autrement ferme que ceux du
vieux monde affaibli, et la sollicitude principale ne devait-elle pas se
tourner vers l'avenir plutt que vers le pass?

M. de Vg,  l'occasion du voyage  Rome en 1886 du cardinal Gibbons,
venant plaider la cause de l'Association ouvrire des _Chevaliers du
travail_, a cont d'une faon vivante cette irruption du Nouveau Monde
dans le milieu de la prlature romaine, peu proccupe jusqu'ici des
questions sociales, et, par ce seul fait, a pressenti que notre
gnration allait voir peut-tre de grands changements et inaugurer une
nouvelle priode dans l'histoire du monde.

Au mouvement de catholicisation de l'Amrique, les Canadiens ont eu une
grande part. Ils comptent pour un million parmi les catholiques des
tats-Unis. Mais s'ils sont, par le nombre, un lment important de la
nouvelle glise, ils le sont encore plus par l'esprit de cohsion et de
solidarit qu'ils mettent au service de leur foi. On ne voit pas chez
eux de ces relchements du lien religieux qui ont conduit tant d'autres
migrants catholiques  l'indiffrence ou au protestantisme, et cela
parce que leur clerg canadien, toujours si dvou et si patriote, les
suit et les dirige. Que d'Allemands, que d'Italiens, privs d'un clerg
national et entrans par le milieu, ont t perdus pour l'glise!

Et cependant, chose trange, le clerg catholique irlandais d'Amrique
combat  outrance l'ide des clergs nationaux. Il ne veut plus ni de
Canadiens, ni d'Italiens, ni d'Allemands; il prtend tout unifier sous
le joug de la langue anglaise. Quel est son but? Ne voit-il pas qu'il
risque ainsi de faire perdre  l'glise des lments qui, une fois
perdus, ne se retrouveront plus? N'a-t-il pas l'exemple mme des
millions d'Irlandais passs au protestantisme? Ce qu'il n'a pu empcher
chez les siens, ne doit-il pas craindre de le provoquer chez les autres?
Il invoque la ncessit de favoriser l'unit nationale amricaine.
L'unit nationale consiste-t-elle donc seulement dans la langue
anglaise, et, d'ailleurs, le clerg peut-il faire passer l'intrt
amricain avant l'intrt catholique?

Depuis son origine, et par la force mme de l'histoire, l'glise
catholique est une puissance latine. Quelle serait sa destine si toute
une portion nouvelle de cette glise, qui bientt peut-tre sera la plus
puissante, tait absorbe par le monde anglo-saxon?

L'ide anglaise est aussi insparable de l'ide protestante que l'ide
franaise de l'ide catholique. La France aurait beau s'en dfendre, il
lui est impossible de ne pas tre une nation catholique. Son histoire
tout entire l'y force; y renoncer, serait amoindrir volontairement sa
puissance et briser elle-mme une arme qui combat pour sa grandeur.
Comptez l'influence que vaut  la France dans le monde l'oeuvre admirable
de ces lgions de missionnaires qu'elle sme sur les deux hmisphres,
et vous verrez, si elle peut, de gaiet de coeur, y renoncer sans
regrets!

L'Angleterre et la civilisation anglaise sont aussi irrmdiablement
lies au protestantisme que la France au catholicisme. La langue
anglaise est le vhicule du protestantisme  travers le monde; et c'est
 elle qu'on voudrait confier la garde des intrts catholiques en
Amrique?

Des rapprochements trop intimes avec les lments de langue anglaise, et
mme avec les lments protestants,--car le clerg irlandais a voulu
conclure une sorte de trve avec les autorits protestantes,--ne
seraient-ils pas une capitulation bien plus qu'une victoire?

Ceux qui tiennent haut et ferme le drapeau de l'glise latine, ceux qui
peuvent remplir l, sur ce jeune hmisphre, le rle historique rempli
par la France dans le vieux monde, ce sont les Canadiens. Puissent-ils
recevoir dans cette grande tche les encouragements et les secours que
mritent et leur persvrance et leur foi. Avec un but aussi noble, ils
peuvent marcher la tte haute vers l'avenir.




TROISIME PARTIE

AVENIR DE LA NATION CANADIENNE



CHAPITRE XXVI

DESTINE POLITIQUE ET SOCIALE.

Nous avons suivi l'volution historique des Canadiens; nous avons expos
leur tat prsent au point de vue matriel et moral, montr la richesse
de leur territoire et le merveilleux accroissement de leur population;
nous avons aussi analys leur sentiment national et montr que, par la
runion mme de tous ces lments divers, ils constituent ds
aujourd'hui une vritable nation.

Cette nation naissante, tout fait prvoir qu'elle doit s'accrotre et
occuper une place honorable parmi les nations d'Amrique. Trop jeune
encore pour se suffire  elle-mme, elle doit, pour le moment, demeurer
sous la protection d'une nation plus puissante. C'est aujourd'hui
l'Angleterre, mais les Anglais eux-mmes ne pensent pas que ce
protectorat puisse tre de longue dure. Tous, les uns avec regret, les
autres avec joie, prvoient que dans un avenir plus ou moins long il
devra cesser; en ce cas, quels changements de souverainet pourront
advenir et quelle influence ces changements auront-ils sur la situation
et le progrs des Canadiens?

Quelques Anglais patriotes, inquiets de voir s'accentuer de plus en plus
le mouvement d'mancipation de leurs colonies, ont mis le voeu de voir
resserrer les liens qui les unissent  la mtropole. Ils ont mis en
avant le fameux projet de la Fdration impriale, qui n'est pas sans
avoir acquis une certaine clbrit, et dont les revues et les journaux
britanniques entretiennent leurs lecteurs.

C'est l, il faut bien l'avouer, une ide qui semble irralisable.
Beaucoup d'hommes minents ont trouv pour la combattre les arguments
les plus srieux. La Fdration impriale, disent-ils, avec un Parlement
imprial sigeant  Londres et dlibrant sur les affaires de tout
l'Empire anglais, quelle chimre, bien mieux, quelle calamit! Dans un
tel Parlement, les reprsentants des possessions d'outre-mer
dpasseraient de beaucoup en nombre ceux de l'Angleterre britannique; ce
serait l'asservissement de l'Angleterre  ses colonies, et de chacune
des colonies  l'ensemble des autres. Possdant toutes aujourd'hui leur
autonomie particulire, consentiront-elles  une pareille capitulation?
Une alliance, d'ordinaire, se contracte, une fdration s'organise par
suite de la runion d'intrts communs; mais quelle force serait capable
de former et de maintenir une alliance contraire  la fois aux intrts
de tous les contractants?

Les promoteurs eux-mmes de la Fdration impriale se rendent
parfaitement compte de ce que leurs dsirs ont de pratiquement
irralisable, et leurs plans ne vont gure au del du voeu de runir
priodiquement de grandes confrences coloniales, composes des hommes
les plus comptents des colonies et de la mre patrie, dont la tche
serait l'laboration, non de lois, mais de recommandations ou
voeux[165], et dont les dlibrations porteraient sur la dfense
impriale, les arrangements postaux et tlgraphiques, les problmes
sociaux, dans la discussion desquels la mre patrie peut apprendre des
colonies, et les colonies de la mre patrie.

     [Note 165: Compte rendu du discours de lord Rosberry 
     une runion des fdralistes impriaux  Mansion-House, le 15
     novembre 1889. (_Canadian Gazette_, 24 novembre 1889.)]

Un congrs d'hommes minents qui ne fait pas de lois, mais met des
voeux, dont les sujets de dlibration se renferment dans l'tude des
arrangements postaux et tlgraphiques et dans celle des problmes
sociaux, cela se voit tous les jours, en Angleterre, en France et
ailleurs; des reprsentants de la Russie, de l'Autriche, de l'Allemagne,
et mme des tats de l'Extrme-Orient, se rassemblent pour discuter en
commun sur les grandes questions d'intrt gnral, et ces congrs
internationaux ne constituent pas une Fdration impriale.

Entendue de cette faon, la fdration des colonies anglaises est donc
fort praticable; mais c'est la seule. Toute autre interprtation du
projet n'obtient, dans les grandes colonies, et spcialement au Canada,
qu'un succs de silence et de ddain. Tout au plus sort-elle quelquefois
de l'oubli aux jours d'lections, pour servir d'pouvantail auprs du
peuple, auquel on montre la _Fdration impriale_ comme un monstre
affam, prt  le dvorer.

En Angleterre mme, le mouvement fdraliste, malgr sa ligue, ses
comits, ses prsidents et ses sances, n'a qu'une importance factice,
et les organes les plus autoriss de l'opinion tendent  ragir contre
les aspirations vagues et trompeuses qui se glissent sous cette
rubrique[166].

     [Note 166: _Spectator_, cit par le journal
     _Paris-Canada_, 22 aot 1891.]

L'indpendance des colonies est une hypothse bien plus probable que la
ralisation du rve des fdralistes.

Et pourquoi ne pas parler ouvertement de la rupture du lien colonial
entre le Canada et l'Angleterre, quand tous les hommes d'tat anglais
eux-mmes en parlent, quand les organisateurs de la Confdration
canadienne, en 1867, ne se sont pas fait illusion sur la dure probable
de leur oeuvre, en tant que soumise  l'hgmonie anglaise!

Dans la discussion du projet, un des orateurs, M. Bright, dclara qu'il
serait peut-tre prfrable d'riger tout de suite les colonies
amricaines en tat indpendant; un autre, M. Fortescue, mit l'espoir
que la nouvelle Confdration donnerait naissance  un grand royaume,
transatlantique, sur lequel l'Angleterre serait toujours heureuse et
fire de compter[167].

Dans combien de runions, dans combien de discours, a-t-on, depuis,
entendu des dclarations semblables! Tout rcemment, M. Blake disait
encore: Si le Canada se dcide  se sparer de nous, nous pouvons faire
acte de rsignation, lui serrer cordialement la main et lui dire
adieu[168].

     [Note 167: _Moniteur universel_, 2 mars 1867. Compte
     rendu de la sance de la Chambre des communes du 1er mars
     1867.]

     [Note 168: _Patrie_, 27 aot 1892. Discours de M. Blake
     au Club des Quatre-vingts.]

Les organes les plus autoriss de la presse vont rptant sans cesse aux
colonies qu'elles sont libres de se sparer  l'heure o elles le
voudront, que l'Angleterre n'y mettra pas obstacle, laissant presque
entendre qu'elle le verrait avec plaisir. Le _Times_ crit: Les
colonies nous jettent sans cesse dans des querelles qui ne nous
regardent pas... Combien de temps cela doit-il durer? Quelques autres
diffrends comme celui de la mer de Behring nous forceront  regarder en
face le problme et  nous demander srieusement si les relations
actuelles entre la mre patrie et les colonies sont bien quitables pour
les contribuables anglais[169]. La presse librale canadienne prend
acte d'une telle dclaration pour railler l'_indiscrte et tenace
loyaut_ des conservateurs envers une si indiffrente mtropole. Ne
veulent-ils donc pas _comprendre  demi-mot_ et s'obstineront-ils, dit
le journal _la Patrie_,  abuser de l'hospitalit que l'Angleterre
continue, un peu malgr elle,  nous accorder? Comprendront-ils enfin
une bonne fois toute l'inconvenance de notre position, et faudra-t-il la
force pour nous faire dguerpir[170]?

     [Note 169: Cit par la _Patrie_, journal de Montral, 27
     aot 1892.]

     [Note 170: La _Patrie_, article du 9 avril 1892.]

Les conservateurs canadiens eux-mmes, qui dsirent maintenir le plus
longtemps possible le lien colonial avec l'Angleterre, reconnaissent
cependant qu'un jour il sera fatalement rompu. Le lieutenant gouverneur
actuel de la province de Qubec, M. Chapleau, l'un des reprsentants les
plus autoriss du parti conservateur, dclarait  un journaliste
franais, durant un sjour fait rcemment en France, que, quant 
l'indpendance du Canada, tout le monde est persuad qu'elle arrivera 
tre proclame du consentement mme de l'Angleterre, mais qu'il faut
attendre encore, et retarder la demande de l'indpendance jusqu'au jour
o la population sera plus dense et o le pays sera plus puissamment
organis[171].

     [Note 171: Journal _le Matin_, 26 avril 1893.]

Et pourquoi les Anglais redouteraient-ils cette sparation? Lequel de
leurs intrts est engag au maintien du lien colonial? L'intrt
commercial? Mais ils ne jouissent  ce point de vue d'aucun privilge
particulier, et le tarif douanier canadien frappe les produits anglais 
l'gal des produits trangers. Regretteront-ils un dbouch pour les
fonctionnaires mtropolitains, une mine  places lucratives? De toutes
les fonctions, il n'en est qu'une qui demeure  la nomination de
l'Angleterre, celle du gouverneur gnral; toutes les autres
appartiennent au gouvernement canadien et sont rserves  des
Canadiens.

Les plus intresss, en somme, au maintien de l'allgeance anglaise, ce
ne sont pas les Anglais, ce sont les Canadiens eux-mmes, qui, sans en
supporter aucun frais, ont droit  la protection diplomatique et
militaire d'une grande nation.

Le lien colonial rompu,--le plus tard possible, suivant le voeu des
conservateurs,--le plus tt qu'il se pourra, suivant le dsir des
libraux,--qu'adviendrait-il du Canada? Est-il mr pour l'indpendance?
Beaucoup de bons esprits en doutent et se demandent quelles garanties
elle offrirait  un tat, jeune encore, plac seul en face d'un voisin
tel que les tats-Unis.

La Confdration canadienne possde bien un territoire gal, suprieur
mme,  celui de l'Union, mais sa population n'est que de 5 millions
d'mes, en regard de 60 millions d'Amricains. On cite l'exemple de
l'Europe, o des tats minuscules subsistent cte  cte avec des tats
puissants. Mais dans notre vieux monde lui-mme, l'existence de ces
petits tats serait-elle possible s'ils ne s'quilibraient par leur
nombre, et si la rivalit des forts n'tait une garantie de la dure des
faibles?

La rupture par le Canada de son union avec l'Angleterre serait
probablement le prlude de son annexion aux tats-Unis. C'est  cette
annexion que pousse, ouvertement ou d'une faon indirecte, le parti
libral canadien. Cette campagne a pris depuis quelque temps une
certaine ampleur, mais il ne s'ensuit pas que nous soyons tout prs d'en
voir les rsultats. Depuis longtemps qu'elle est commence[172], elle
n'a pas abouti, et cela peut durer longtemps encore.

     [Note 172: En 1849, Papineau avait, devant le Parlement
     canadien, mis l'ide de l'annexion aux tats-Unis.]

A quel mobile obissent les libraux canadiens en souhaitant cette
union? Beaucoup d'entre eux se laissent blouir par le mot mme de
_Rpublique_, qui dsigne le gouvernement de leurs voisins. Pure
question de mots, car la rpublique que leur a octroye la reine
d'Angleterre sous le protectorat de sa couronne--c'est la meilleure
dfinition qu'on puisse donner du gouvernement canadien--est dote
d'institutions tout aussi librales que la Rpublique amricaine
elle-mme.

Les hommes clairs, les chefs du parti, obissent  des considrations
d'une nature plus leve et plus srieuse. Ils considrent le Dominion
comme un thtre trop restreint pour le dveloppement de leur activit
et de leurs talents. Cette confdration de sept provinces, grenes de
l'est  l'ouest, presque sans intrts communs entre elles, sans lien
gographique ni conomique, ne formera jamais, pensent-ils, qu'un tat
dsuni, sans cohsion et sans puissance. Toutes les carrires ouvertes 
une ambition lgitime: arme, marine, diplomatie, commerce, politique,
l'Union, les leur ouvrirait bien plus larges et plus grandes que ne peut
le faire le Dominion.

Les conservateurs, de leur ct, combattent l'ide d'annexion au nom de
la libert mme. Ils ne pensent pas que les institutions amricaines
soient suprieures  celles dont ils jouissent, et ne peuvent admettre,
par exemple, que l'lection des juges, adopte par presque tous les
tats amricains, soit une garantie de la dignit et de l'indpendance
de la magistrature.

L'intrt national canadien-franais est enfin invoqu  la fois par les
deux partis, pour soutenir--chose curieuse--les deux thses opposes.
Nous devons, disent les libraux, donner la main, par del la frontire,
 nos compatriotes des tats-Unis. Dj ils exercent une influence
politique dans la grande Rpublique. Leur vote est recherch dans les
lections prsidentielles;  quoi ne pourrons-nous pas aspirer quand
nous compterons, par l'annexion, trois millions d'lecteurs franais?
N'aurons-nous pas le droit d'exiger au moins un ministre franais? Les
Irlandais, vivant en fait dans une situation infrieure et manquant
d'hommes d'tat et de chefs, les ntres,--comme catholiques,--prennent
tout naturellement leur direction. Soit douze millions d'lecteurs en
plus. Quelle puissance alors, quelle influence exerce dans la grande
Rpublique par la race canadienne-franaise!

A ce langage enthousiaste et optimiste, les conservateurs rpondent:
voyons l'exemple des Franais de la Louisiane, tombs, sans influence,
dj  demi absorbs par l'lment de langue anglaise, et craignons pour
nous le mme sort. Et vraiment, quoique la situation des Louisianais ne
soit pas analogue  celle des Canadiens, qu'ils n'aient eu, pour
rsister  l'envahissement amricain, aucun des moyens dont disposent
leurs compatriotes du Nord, ni la densit de population, ni l'ardeur du
sentiment national, il y a dans ces craintes quelque apparence de
raison.

Quant aux Amricains eux-mmes, dont l'avis, aprs tout, ne devrait pas
tre le dernier  prendre en cette question, que pensent-ils de
l'annexion du Canada  leur pays? La souhaitent-ils? refuseraient-ils ce
cadeau s'il leur tait offert? Il est du moins incontestable qu'ils
attendront cette offre et ne la solliciteront pas.

Certes, les plus enthousiastes se laissent entraner  dclarer que les
limites de la Rpublique doivent tre celles du continent mme. Mais
c'est l une opinion de sentiment, une opinion de la foule; quelle est
celle des gens qui se laissent guider par la raison plus que par
l'imagination? Ils pensent que leur pays est dj suffisamment vaste
pour qu'il ne soit pas dsirable de l'agrandir encore; que leur
population se compose d'lments assez divers, et qu'il pourrait tre
dangereux d'en augmenter encore la diversit par l'addition de
populations nouvelles. N'ont-ils pas assez de la rivalit naissante de
l'Est et de l'Ouest, de la rancune toujours persistante du Sud contre le
Nord? N'ont-ils pas assez de la question noire, de la question chinoise
et de la question allemande, sans s'embarrasser encore d'une question
canadienne?

Aussi, leur presse de toute opinion dclare-t-elle trs haut, et avec
une pointe de fatuit bien amricaine, que le pays n'est pas dispos 
flirter avec le Canada. Le Canada peut tre une fort jolie et mignonne
personne, et agiter son mouchoir d'une faon provocante, mais les
tats-Unis ont d'autres affaires en tte et ne se soucient pas de se
compromettre avec de petites cratures inconsidres[173].

Que dites-vous du compliment? Et un autre journal ajoute sur un ton plus
srieux: Quand le Canada voudra tre annex, il aura  en solliciter la
faveur et devra se montrer heureux s'il l'obtient[174].

     [Note 173: _Louisville Courrier_ (journal dmocrate), 7
     mars 1891.]

     [Note 174: _Indianapolis Journal_ (rpublicain), 7 mars
     1891.]

Les deux journaux cits appartiennent aux deux opinions diffrentes qui
partagent les Amricains: l'un est dmocrate, l'autre rpublicain; on
peut donc supposer qu'ils refltent l'opinion gnrale  l'gard de
l'annexion.

A ne considrer que l'intrt national des Canadiens-Franais, quels
seraient les rsultats probables de l'Union? Il est  croire que les
esprances enthousiastes des libraux et les craintes pessimistes des
conservateurs sont galement exagres. L'Union ne donnerait pas aux
Canadiens franais la direction des affaires publiques en Amrique, pas
plus qu'elle n'anantirait leur nationalit. Mais on peut dire en toute
sincrit, en ce qui concerne le groupe le plus compact de leur
population, celui de la province de Qubec, que son influence nationale
serait certes moindre dans l'Union qu'elle ne l'est dans le Dominion.

On a beau faire remarquer que les droits souverains de Qubec seraient
semblables, qu'ils seraient mme un peu plus tendus comme tat de
l'Union qu'ils ne le sont comme province du Dominion (les matires
rserves au gouvernement fdral tant moins nombreuses d'aprs la
Constitution amricaine que d'aprs la constitution canadienne); il n'en
reste pas moins vrai que la province de Qubec est aujourd'hui une des
deux provinces les plus importantes d'une confdration qui n'en
comprend que sept, tandis qu'elle entrerait dans l'Union comme
cinquantime tat d'une vaste confdration qui en comprend de trs
populeux et trs puissants.

Au Parlement fdral du Canada, les dputs de langue franaise sigent
au nombre de soixante environ sur deux cent six dputs; combien
seraient-ils au Congrs? En supposant que le nombre total des Canadiens
et des Franais s'levt  3 millions, ne reprsentant que le vingtime
de la population, ils ne pourraient, suivant les prvisions les plus
optimistes, esprer que le vingtime des siges; ils en possdent prs
du tiers au Parlement fdral!

Sous prtexte de renforcer l'lment canadien aux tats-Unis,
n'aurait-on pas affaibli leur principal point d'appui, la province de
Qubec? n'aurait-on pas diminu la source en essayant d'enfler la
rivire?

Quoi qu'il en soit, et quelles que puissent tre les destines
politiques auxquelles elle sera soumise, la nation canadienne suivra ses
destines.

Favorable ou restrictif, aucun rgime ne peut,  l'heure actuelle,
entraver d'une faon absolue sa marche et ses progrs. Pas plus que de
matriser la tempte, aucune force humaine n'est capable de rprimer
l'expansion d'un peuple qui s'accrot.

Sortie de la France, la nation canadienne sera grande comme elle. Si
nous avons le pass, elle a l'avenir: la jeune terre d'Amrique, quel
terrain pour la marche d'une nation!

Les habitants du nouveau monde regardent--il faut bien l'avouer--notre
Europe vieillie, avec une mlancolie un peu ddaigneuse; elle perce
jusque dans leur admiration et leurs loges: Un jour, en Italie,
raconte un Canadien, M. Routhier, je gravissais les montagnes de la
Sabine... J'avais laiss derrire moi les vieilles maisons de Frascati,
et je montais lentement les hauteurs de Tusculum, comptant pour ainsi
dire sous mes pas les larges pavs de la voie Latine, construite par les
Empereurs. De temps en temps je m'arrtais et je me retournais pour
mesurer l'espace parcouru et la hauteur  laquelle j'tais arriv. Sous
mes pieds se cachaient dj dans la verdure des bosquets les petites
villes que je venais de quitter, et plus bas, au loin, s'tendait 
perte de vue la campagne romaine, sans arbres, sans haies, sans
cultures, solitaire et abandonne comme un dsert, ou plutt comme un
immense spulcre au milieu duquel se dressaient les artes irrgulires
et croulantes des grands aqueducs romains.

Et je me disais: Voil ce que deviennent les anciens peuples! Partout
ici je n'aperois que des ruines. Sur ma gauche, de l'autre ct de ce
ravin, s'levait autrefois Albe la Longue; il n'en reste plus rien! Ces
amas de pierres, ces tronons de colonnes renverses qui couronnent le
sommet de la montagne, c'est tout ce qui reste de Tusculum, la ville
chrie de Cicron!

Et ma pense, franchissant dans son vol l'Europe et l'Atlantique,
revenait vers la patrie, toute palpitante de bonheur. Vivent les peuples
jeunes! m'criai-je; vive mon jeune pays tout brillant de promesses,
auquel l'avenir sourit, et qui peut regarder son pass, sans y voir de
ces ruines que l'on admire, mais qui font pleurer[175]!

     [Note 175: ROUTHIER, _Confrences et discours_, p. 34.
     Qubec, 1890, in-8.]

Cette mme ide, exprime par M. Routhier d'une faon si pittoresque et
si littraire que nous n'avons pas hsit  en donner la citation tout
entire, le peuple la rend d'une faon plus nave, mais non moins
sincre, quand il dsigne toute contre d'Europe, quelle qu'elle soit,
sous ce nom un peu ddaigneux: _les vieux pays_! _Old Countries_,
comme disent les Amricains... Les vieux pays! comme cela est us
relativement  la jeune Amrique!

Eh bien, c'est sur cette terre toute neuve, toute prte  recevoir
chaque impression nouvelle et  se vivifier de tout labeur et de tout
effort, que les Canadiens, par leur population et par leur patriotisme,
travaillent  l'dification d'une nation. Ils ont la confiance de la
faire grande et forte; et cette nation, ils aiment  le dire et  le
rpter  tous les chos de la renomme, cette nation, ce sera la
_France Amricaine_!



CHAPITRE XXVII

LA NATION CANADIENNE COMPTE ENCORE
DANS LA PATRIE FRANAISE.

Quel que soit son avenir politique, et bien que la nation canadienne ait
des destins dsormais distinctes de celles de la France, elle fait
toujours partie cependant de la grande famille franaise. La patrie ne
s'tend-elle pas au del des frontires, et ne doit-on pas l'entendre
aujourd'hui d'une faon plus large et plus haute?

C'est une histoire curieuse  suivre que celle des vicissitudes par
lesquelles est passe,  travers les sicles, cette noble ide de la
patrie, et l'on peut constater qu'elle s'est agrandie ou rtrcie
suivant les moyens dont les hommes ont pu disposer pour l'expansion de
leurs ides, de leurs moeurs et de leur langue. Par les voies immenses
qu'il a ouvertes, l'Empire romain a propag au loin la patrie latine.
Sur ces voies, le moyen ge a laiss pousser l'herbe; la patrie est
alors rentre dans les murs de la cit. Elle en est de nouveau sortie 
la voix des monarchies qui ont group en des royaumes unifis et en des
patries plus grandes ces petites units parses. Et voil
qu'aujourd'hui, aprs s'tre agrandie de sicle en sicle, c'est le
monde entier qu'il faut au dveloppement merveilleux de la patrie,
depuis qu'elle peut s'lancer sur les ailes de la vapeur et se propager
avec elle.

Voil trois sicles seulement que les navigateurs ont ouvert le nouveau
monde  la conqute de l'Europe; dj cette conqute est presque
entirement accomplie, et de tous ceux qui y ont pris part, c'est un des
plus petits peuples europens, un de ceux dont on pouvait le moins
attendre ce grand mouvement d'expansion, qui a conquis la plus belle
part, a le plus multipli au loin sa patrie, sa langue, ses moeurs.

Au dix-septime sicle, suivant Macaulay, l'Angleterre ne comptait pas
5,000,000 d'habitants. Aujourd'hui elle compte 250 millions de sujets,
rgne en souveraine sur une partie de l'univers et fait sentir son
influence sur tout le reste.

On peut sans exagration lui appliquer cette apostrophe que Tertullien
adressait  l'Empire romain: Le monde devient de plus en plus notre
tributaire; aucun de ses points les plus carts ne nous est demeur
inaccessible. On est sr de trouver partout un de nos navires... Nous
crasons le monde de notre poids! _Onerosi sumus mundo!_

La patrie anglaise est-elle demeure confine dans les limites troites
de son le? Non. Elle s'tend aujourd'hui partout o rsonne la langue
anglaise, partout o le nom anglais est connu, respect ou craint.

Eh bien, dans ce mouvement d'expansion de l'Europe, qu'a fait la France?
Partie l'une des premires, comme elle le fait toujours quand il s'agit
de quelque chevalesque entreprise, la France, qui au dix-septime sicle
dpassait de beaucoup l'Angleterre par l'importance et la beaut de ses
colonies, s'est laiss depuis distancer, a lch la proie pour l'ombre
et nglig la possession du monde pour l'acquisition de quelques
provinces en Europe.

Les hommes d'tat qui l'ont dirige au dix-septime sicle s'taient
efforcs pourtant de lui tracer ses grandes destins; Henri IV,
Richelieu, Colbert[176] avaient inaugur et mis en pratique une
vigoureuse politique coloniale, mais les ples ministres qui leur ont
succd dans le cours du sicle suivant n'ont pas continu cette oeuvre
et ont laiss perdre  la France l'influence qu'elle devait occuper dans
le monde.

     [Note 176: Lorsque je considre, crivait en 1663 M.
     d'Avaugour, gouverneur du Canada,  Colbert, la fin des
     guerres d'Europe depuis vingt ans, et les progrs qu'en dix
     ans on peut faire ici, non seulement mon devoir m'oblige,
     mais il me presse d'en parler hardiment. (Cit par GARNEAU,
     t. I, p. 159.)]

Par quelle aberration les ministres de Louis XV ont-ils pu considrer
les colonies comme des quantits ngligeables, et sacrifier l'Amrique
entire  je ne sais quelle politique europenne sans plan, sans but,
sans mobile grandiose? C'est ce qu'il serait difficile de s'imaginer,
si l'on ne savait que les successeurs des Richelieu et des Colbert
taient alors des hommes pleins de charme et d'lgance, mais non plus
de svres et profonds politiques. La guerre de Sept ans, commence
comme une lutte maritime entre la France et l'Angleterre,--lutte d'o
devait dpendre la prpondrance de l'une ou de l'autre dans l'univers,
et dont nous pouvions certes sortir vainqueurs,--c'est un charmant
pote, l'abb de Bernis, qui, de concert avec Mme de Pompadour, l'a
transforme en une guerre gnrale en Europe, dont nous devions
ncessairement sortir vaincus.

Un homme d'tat, a crit M. de la Boulaye, et risqu la France pour
sauver le Canada et conserver  la civilisation latine une part du
nouveau continent. Cder, c'tait signer l'affaiblissement de notre
race; la part que la France a prise  la rvolution d'Amrique contre
l'Angleterre a bien pu laver son injure, mais elle n'a pas relev sa
puissance abattue[177].

     [Note 177: Article de M. La Boulaye sur le premier volume
     de l'_Histoire de la Rvolution amricaine_ de BANCROFT.
     (_Journal des Dbats_, 28 mai 1852.)]

Les Anglais avaient une autre intuition des intrts en jeu. Ils
comprenaient que c'tait l'empire du monde qu'ils allaient conqurir ou
qu'ils allaient perdre, et ils s'acharnrent,  force d'argent et de
sang,--et malgr leurs premiers revers,-- obtenir la victoire finale.

Cette grandiose conception d'une haute destine, ce n'tait pas
seulement les hommes d'tat qu'elle inspirait en Angleterre, c'tait le
peuple anglais tout entier. La guerre du Canada avait t aussi
populaire chez lui qu'elle tait pass inaperue chez nous, et tandis
que Voltaire la tournait en ridicule, que les seuls journaux qui, en
France, pussent renseigner l'opinion publique, _le Mercure_ et _la
Gazette_, gardaient sur les exploits de nos soldats un silence tonnant,
ceux d'Angleterre clairaient le peuple sur l'importance de ses
conqutes. La nouvelle de la perte du Canada, qui mut si peu en France
et ne parvint  secouer ni l'indiffrence des ministres ni celle du
peuple, donna lieu en Angleterre  d'immenses explosions de patriotiques
rjouissances.

Ce calme surprenant de la nation franaise devant le plus grand dsastre
qui et frapp la patrie depuis plusieurs sicles n'est-elle pas une
excuse pour les ministres qui avaient sign son abaissement?
N'taient-ils pas les directeurs que mritait cette France dgnre, et
peut-on reprocher au cardinal de Bernis et  Choiseul d'avoir t de
leur temps, d'avoir obi  l'influence du milieu dans lequel ils
vivaient? La grande coupable ne fut-elle pas l'opinion publique
elle-mme?

L'opinion publique! ceux-l mmes qui auraient d l'clairer et lui
montrer de quel ct tait vraiment le progrs et la grandeur de la
nation taient prcisment ceux qui contribuaient le plus  l'garer et
 la lancer dans une fausse direction. Lisez l'oeuvre des philosophes du
dix-huitime sicle, et voyez s'ils ont eu seulement l'intuition des
destines qui,  leur poque mme, se dessinaient pour l'Europe!

Montesquieu ne voit dans l'tablissement des colonies d'autre objet que
de faire avec elles le commerce  de meilleures conditions qu'on ne le
fait avec les peuples voisins... Le but de leur tablissement est
l'extension du commerce, non la fondation d'une ville ou d'un nouvel
empire[178]. Ainsi, ce qui le frappe dans les avantages de l'expansion
coloniale, ce sont ses cts les plus plus troits et les plus mesquins;
il aperoit le profit matriel, le gain et le lucre, mais dclare de peu
d'importance le partage du monde en de _nouveaux empires_. La grandeur
naissante de l'empire colonial de l'Angleterre qui commenait ne l'a
mme pas frapp!

     [Note 178: Voir MONTESQUIEU, _Esprit des lois_, liv.
     XXI.--_Lettres persanes_, lettres 49, 121, 110.]

Et Voltaire, ce gnie qui agissait d'une faon si puissante sur
l'opinion de son temps, qui agit encore, disons-le, sur la ntre,
avait-il des ides plus larges et des vises plus hautes? En aucune
faon. Nul plus que lui n'a contribu  rpandre l'indiffrence et le
mpris sur ces quelques arpents de neige, sur ce pays des ours et des
castors qui formaient, en somme, non seulement le Canada, mais
l'Amrique presque tout entire, avec les valles du Mississipi, de
l'Ohio, du Missouri et le golfe du Mexique, ces rgions en un mot o se
dveloppe aujourd'hui la formidable puissance des tats-Unis.

Tout ce vaste domaine, tout ce riche hritage lgu  la France par les
hommes du dix-septime sicle, c'est lui qui, pour sa large part, a
contribu  le faire jeter aux Anglais comme une dfroque inutile et
gnante. Non seulement il l'a fait mpriser par ses contemporains, mais
il a engag les ministres  l'abandonner sans remords, et pendant la
guerre mme il entrait en ngociation avec le frre de Pitt, notre
implacable ennemi, pour s'efforcer de faire cder le Canada aux
Anglais[179].

Il engage Choiseul  conclure la paix  tout prix: J'aime mieux,
dit-il, la paix que le Canada[180].

Et quand la signature du nfaste trait de 1763 met enfin le sceau  la
ruine de notre empire colonial, il en tmoigne sa joie par des feux
d'artifice et des rjouissances  Ferney, dont les journaux de Londres
donnent la description avec des loges bien naturels[181].

     [Note 179: Le gouvernement ne me pardonnera donc pas
     d'avoir dit que les Anglais ont pris le Canada, que j'avais,
     par parenthse, _offert il y a quatre ans_ de _vendre_ aux
     Anglais; ce qui aurait tout fini et que le frre de M. Pitt
     m'avait propos. (Lettre au comte d'Argental, 8 mai 1763, t.
     LXVII, p. 18.)

     Arpents de neige, pays des ours et des castors, ce n'est pas
     une fois, c'est cent fois que ces expressions reviennent sous
     la plume de Voltaire. Voy. lettres  M. de Moncrif, mars 1757
     (t. LXV, p. 38);  la marquise du Deffand, 13 octobre 1757; 
     M. Thieriot, 29 fvrier 1756 (t. LIV, p. 477), et _Candide_,
     ch. XXIII. (dition Thiess-Baudouin, 1829.)]

     [Note 180: Lettre du 6 septembre 1762.]

     [Note 181: _Public Advertiser_, cit par GARNEAU, t. II,
     p. 388.]

Comme historien, Voltaire n'a pas exprim d'autres regrets de la perte,
par la France, du continent amricain. Le chapitre de son _Sicle de
Louis XV_ dans lequel il traite des causes de la guerre de Sept ans est
intitul: _Guerres funestes pour quelques territoires vers le Canada_!
Quelques territoires vers le Canada, voil la conception qu'il a de
l'Amrique et le cas qu'il en fait!

Dans le rcit de cette guerre, s'il parle des combats dans les colonies,
toute son attention est absorbe par l'Inde, mais des _admirables faits
d'armes_ dont le Canada fut le thtre, des victoires de Carillon et des
batailles des plaines d'Abraham, de tous ces mouvants combats dans ce
cadre si plein de posie et de mystre des forts du nouveau monde, de
la gloire des Montcalm et des Levis, pas un mot! Ces noms glorieux, il
ne les prononce mme pas et semble les ignorer.

Et croyez-vous que nos dfaites, nos dfaillances, nos hontes,
l'abaissement dans lequel nous tions tombs au point de devenir la
rise des peuples voisins, fissent saigner son coeur franais? coutez ce
qu'il crit  ces amis auprs desquels il se dcouvre tout entier: Il
me vient quelquefois des Russes, des Anglais, des Allemands; ils se
moquent tous prodigieusement de nous, de nos vaisseaux, de notre
vaisselle, de nos sottises en tout genre. Cela me fait d'autant plus de
peine,  moi qui suis bon Franais--qu'on ne me paye point mes
rentes[182].

     [Note 182: Lettre  Thieriot, 26 septembre 1760.]

Voil, quels taient ses vritables sentiments, et sa sollicitude pour
l'Inde, quand il gardait pour l'Amrique un si superbe ddain, n'avait
pas d'autres causes que ces considrations fort peu nobles et fort peu
dsintresss. Gros actionnaire de la Compagnie des Indes, il s'inquite
de Pondichry; mais, que lui importait le Canada? La France peut tre
heureuse sans Qubec[183]! Mais sans Pondichry, non pas; c'est de l
que viennent les rentes de Voltaire! Aussi tremble-t-il, car il y a l,
dit-il, un Lally, une diable de tte irlandaise qui me cotera tt ou
tard 20,000 livres tournois, le plus clair de ma pitance[184]!

     [Note 183: Lettre  Choiseul, 6 avril 1762.]

     [Note 184: Lettre au comte d'Argental, 15 fvrier 1760.]

De Rosbach, de Crevelt, de tous nos lamentables revers de la guerre de
Sept ans, il n'y a presque pas de trace dans sa correspondance. Toutes
ces cruelles blessures qui, une  une, venaient saigner la patrie
franaise et diminuer ses forces, le laissaient indiffrent; mais
Pondichry, c'est autre chose! Toute ma joie est finie, crit-il, nous
sommes encore plus battus dans l'Inde qu' Minden. Je tremble que
Pondichry ne soit flamb. Il y a trois ans que je crie: Pondichry!
Pondichry! Ah! quelle sottise de se brouiller avec les Anglais pour un
_ut_? et Annapolis sans avoir cent vaisseaux! Mon Dieu, qu'on a t
bte! Mais est-il vrai qu'on a un peu pendu vingt Jsuites  Lisbonne?
C'est quelque chose, mais cela ne rend point Pondichry.

Vraiment, Harpagon criait-il mieux _ma cassette_! que Voltaire
_Pondichry_! Certes, personne ne lui contestera le titre de grand
crivain, mais personne ne lui donnera celui de grand patriote aux vues
gnreuses et aux conceptions leves. Plus littrateur que philosophe,
il avait bien plus de souci du succs que de la vrit, et  qui lui et
demand son avis, il aurait peut-tre rpondu qu'une erreur bien dite
vaut mieux qu'une vrit gauchement prsente.

Le malheur est que ses opinions, bases quelquefois sur une tude si peu
approfondie des choses, ont t admises par ses contemporains et le sont
encore par beaucoup des ntres comme des espces d'axiomes et d'oracles.

Son mpris du Canada et du continent amricain ne reposait que sur des
motifs tout personnels et fort peu levs, mais il l'affichait avec tant
d'assurance! Les esprits les plus srieux ont pu croire qu'mises par un
gnie aussi lev, ces opinions devaient tre bases sur quelques
profondes considrations; M. de Sacy, dans l'_Encyclopdie_, s'appuie
sur elles pour faire au Canada et  notre puissance coloniale une bien
maigre oraison funbre: M. de Voltaire, dit-il, ne semble pas regretter
cette perte, et pense que si la dixime partie de l'argent englouti dans
cette colonie avait t employ  dfricher nos terres incultes de
France, on aurait fait un gain considrable. Cette rflexion est d'un
citoyen philosophe. On ne peut nier cependant que le commerce des
pelleteries, peu dispendieux en lui-mme, ne ft une source de
richesses[185]. Et c'est tout! Ainsi, tandis que les Anglais sortaient
de leur petite le pour fonder des empires de 250 millions d'habitants,
ceux qui, en France, dirigeaient l'opinion publique disaient au peuple:
Reste chez toi, puise-toi pour tirer un maigre revenu des terres
mprises par tes anctres. Pitine sur place, renferme-toi sur toi-mme
et ignore le reste du monde!

Rien n'gale la rancune que les Canadiens ont conserv contre Voltaire,
rien, sinon celle qu'ils ont voue  Mme de Pompadour elle-mme et 
Louis XV. Leur pote a pu s'crier, en s'adressant  nous:

        O France, ces hros qui creusaient si profonde,
        Au prix de tant d'efforts, ta trace au nouveau monde,
        Ne mritaient-ils pas un peu mieux, rponds-moi,
        Qu'un mpris de Voltaire et que l'oubli d'un roi[186]?

     [Note 185: _Encyclopdie mthodique_, article: Canada.]

     [Note 186: FRCHETTE, _Lgende d'un peuple_.]

L'oeuvre des Richelieu et des Colbert, que Voltaire, les philosophes, les
ministres et l'opinion publique au dix-huitime sicle avaient sape par
la base et dont ils avaient dtruit les rsultats, ne fut jamais
reprise. L'heure tait passe et la partie tait dfinitivement perdue:
c'est aux Anglais que devait appartenir la prpondrance dans le monde.
Napolon, qui aurait pu la leur arracher encore, se laissa distraire par
l'Europe de la conqute de l'univers. Son oeuvre fut celle d'un
conqurant, non celle d'un homme d'tat. L'homme d'tat prpare pour
l'avenir des oeuvres durables: il a vu la sienne se briser entre ses
mains.

La France du dix-neuvime sicle s'est efforce de se reconstituer un
empire colonial en Afrique et en Asie. C'est un heureux retour vers la
politique du dix-septime sicle; mais combien la place qui nous reste
est moins belle que celle que nous avons laiss prendre par nos rivaux!

Tout n'est pas perdu cependant. Le rle de la France peut tre grand
encore, si elle veut cesser de se renfermer en elle-mme et suivre la
conduite hardie, les larges ides qui ont fait le succs des Anglais et
difi leur puissance.

Pendant que nous nourrissions sur les colonies et sur l'expansion
coloniale des ides si troites, quelles taient les leurs et  quels
mobiles ont-ils obi? Leur conduite a t, il faut bien le dire,
totalement diffrente de la ntre.

Aujourd'hui mme que nous n'attachons de prix qu' des colonies
fortement centralises, unies  nous par les liens les plus troits, et
que nous nous efforcerons jalousement d'en assimiler l'administration 
celle des dpartements de France, redoutant le moindre signe de
particularisme ou d'indpendance, les Anglais, peu soucieux au contraire
du lien politique, se montrent moins fiers de rgenter de nombreuses
colonies que de crer des peuples puissants de leur sang et de leur
civilisation.

L'Angleterre aspire  tre non la souveraine mais la mre d'une foule
d'tats qui, rpandus sous toutes les latitudes, tablis dans toutes
les parties de l'univers et issus de la mme origine, parlant la mme
langue, ayant les mmes moeurs, pratiquant les mmes institutions
politiques, exerceraient dans l'ensemble une influence prpondrante sur
les destines du genre humain. Ce rve ambitieux, elle en poursuit la
ralisation avec une nergie qui doit donner  rflchir  ceux qui se
proccupent de l'avenir du monde. Combien taient-ils au commencement du
sicle ceux que l'on aurait compts comme appartenant  la race
anglo-saxonne? 25 millions au plus. Combien sont-ils aujourd'hui? 70
millions au moins, et avec l'Inde ils rgnent sur 200 millions de
sujets! Voil l'apprciation que donnait dj il y a une trentaine
d'annes sur la politique de l'Angleterre un crivain de la _Revue des
Deux Mondes_[187].

     [Note 187: _Annuaire des Deux Mondes._]

Et ces ides, d'ailleurs, les orateurs et les hommes d'tat anglais se
plaisent  les affirmer bien haut: Le grand principe de l'Angleterre
dans la fondation de ses colonies, disait en 1851 M. Gladstone devant la
Chambre des communes, dans un discours au sujet de la Nouvelle-Zlande,
le grand principe de l'Angleterre est la multiplication de la race
anglaise pour la propagation de ses institutions... Vous rassemblez un
certain nombre d'hommes libres destins  former un _tat indpendant_
dans un autre hmisphre,  l'aide d'institutions analogues aux ntres.
Cet tat se dveloppe par le principe d'accroissement qui est en lui,
protg comme il le sera par votre pouvoir imprial contre toute
agression trangre; et ainsi, avec le temps, se propageront votre
langue, vos moeurs, vos institutions, _votre religion_, jusqu'aux
extrmits de la terre.--Que les migrants anglais emportent avec eux
_leurs liberts_, tout comme ils emportent leurs instruments aratoires:
voil le secret pour triompher des difficults de la colonisation[188]!

     [Note 188: M. Huskisson, ministre des colonies, disait
     dj devant la Chambre des communes en 1828: L'Angleterre
     est la mre de plusieurs colonies, dont l'une forme
     aujourd'hui un des empires les plus vastes et les plus
     florissants de la terre; ces colonies ont port jusqu'aux
     coins les plus reculs du monde notre langue, nos
     institutions, nos liberts et nos lois. Ce que nous avons
     ainsi plant a pris ou prend racine; les colonies que nous
     favorisons et protgeons actuellement deviendront tt ou tard
     elle-mmes des nations libres, qui  leur tour lgueront la
     libert  d'autres peuples... (GARNEAU, t. III, p.
     266-267.)]

Ces larges ides sont aujourd'hui universellement admises par les
Anglais, et toutes leurs grandes colonies, le Canada, Terre-Neuve, le
Cap, la Nouvelle-Zlande, l'Australie, sont en fait devenues, de leur
propre consentement, et mme avec leur encouragement et leur appui, des
tats presque indpendants. Cela ne les empche pas de les compter
toujours comme unies par les liens les plus forts, sinon les plus
apparents de la grande patrie anglaise.

Bien mieux, les tats-Unis eux-mmes, cette Rpublique qui, il y a un
sicle, s'est spare de l'Angleterre d'une faon si violente, ils la
comptent aujourd'hui dans la famille des peuples anglais, et elle se
laisse elle-mme de plus en plus entraner  ce rapprochement amical.

Aprs la guerre d'Amrique, les Anglais s'aperurent bien vite qu'ils
n'avaient rien perdu, que la rupture du lien politique n'avait pas
entran celle du lien commercial, et que si leur amour-propre national
avait pu recevoir une blessure, leur intrt n'avait pas t atteint:
Le rsultat de cette grande querelle, dit dans ses Mmoires le duc de
Levis, un des compagnons de Rochambeau, confondait encore une fois tous
les calculs de la prudence humaine. Cette indpendance de l'Amrique que
le commerce anglais regardait comme devant lui porter un coup fatal eut
pour lui des consquences aussi heureuses qu'imprvues. Le nombre des
vaisseaux marchands, ce signe infaillible de la prosprit d'une nation
commerante, doubla en peu d'annes, et l'on vit avec tonnement ces
mmes ngociants de Bristol, qui trafiquaient principalement avec les
colonies amricaines et qui encore,  la fin de la guerre, avaient
annonc au Parlement, dans une sance solennelle, que si l'indpendance
tait prononce il faudrait fermer leur port, on les vit, dis-je,
demander un bill pour tre autoriss  l'agrandir[189]!

     [Note 189: _Mmoires du marchal de Levis_, p. 413.
     Collection Barrire.]

Que restait-il donc pour sparer les deux peuples? Une certaine rancune
des hostilits subies et de la rupture impose, mais les vestiges de
cette rancune ont disparu bien vite devant la communaut des intrts.
Les relations des deux nations sont devenues, comme l'affirmait dj en
1820 d'une faon officielle lord Canning au reprsentant des tats-Unis,
celle d'une mre et de sa fille, et leur rle, remarquons bien ceci,
est de marcher cte  cte pour _faire face au reste du monde_[190].

     [Note 190: Cit par GERVINUS, _Histoire du dix-neuvime
     sicle_, t. X, p. 383.]

Les pnibles souvenirs de la guerre sont tout  fait effacs; les
tendances et les sympathies anglaises se manifestent de plus en plus
dans la presse, dans la littrature et dans la politique amricaines.
Bien mieux, la guerre d'indpendance est non seulement pardonne, mais
presque glorifie par les Anglais eux-mmes, et George Washington, le
rebelle de 1774, est honor par des crivains anglais, des historiens,
professeurs dans les fameuses Universits d'Oxford et de Cambridge (ces
vieilles forteresses, ces solides remparts de l'esprit anglais), comme
un hros que l'Angleterre doit revendiquer et dont les actions ont
contribu  sa grandeur et  son expansion!

George Washington, Expander of England! tel est le titre d'une
confrence faite le 22 fvrier 1886  l'Universit d'Oxford par le
clbre professeur Freeman, auteur de plusieurs travaux historiques fort
srieux et bien connus en France. George Washington et ses
compagnons,--j'emprunte ici les expressions mmes du professeur,--en
travaillant au dmembrement de l'empire anglais, ont travaill 
l'expansion de l'Angleterre! et le confrencier explique ainsi sa
pense: Srement les Anglais de ces treize tats qui, par malheur,
eurent  combattre l'Angleterre _pour avoir le droit d'tre Anglais_ et
de jouir de tous les privilges de ce titre, n'ont pas pu cesser d'tre
Anglais justement parce qu'ils ont conquis ces droits. Leurs pays sont
devenus des _colonies du peuple anglais_ dans un sens bien plus vrai
depuis qu'ils ont cess d'tre des _dpendances de l'Angleterre_.

Voyez la bannire des tats-Unis, comptez les toiles qui la
constellent, reprsentant chacune un des tats de la Confdration,
nommez-les par leur nom: le nom de chacune d'elles est celui d'une libre
rpublique du peuple anglais! Ne voyez-vous pas l l'expansion de
l'Angleterre dans sa forme la plus haute? Tant qu'elles ont dpendu de
l'Angleterre, ces provinces sont demeures timidement enfermes entre
l'Ocan et la barrire des monts Alleghanis. Devenues indpendantes,
elles ont trouv ces frontires trop troites, elles sont alles de
l'avant et ont pris possession du continent, elles ont port avec elles
notre commune langue et notre commune loi au del des montagnes, au del
des fleuves, au del de montagnes plus grandes encore, au del de
l'Ocan lui-mme, jusqu' ces extrmes frontires d'Amrique qui de loin
regardent l'Asie!

Nous sommes fiers aujourd'hui d'crire l'histoire des _Anglais en
Amrique_. D'autres plumes dans l'avenir auront  crire celle des
_Anglais en Australie_ et celle des _Anglais en Afrique_... Je ne verrai
peut-tre pas ce jour, mais la plupart d'entre vous le verront sans
doute (il s'adressait aux tudiants), o l'oeuvre de Washington sera
rpte, mais d'une faon pacifique et sans effusion de sang, alors que,
 ct du _Royaume de la Grande-Bretagne_ et des _tats-Unis d'Amrique_
pourront se dresser comme des homes anglais indpendants les
_tats-Unis d'Australie_, les _tats-Unis de l'Afrique du Sud_ et les
_tats-Unis de la Nouvelle-Zlande_, tous lis les uns aux autres par
des liens communs et fraternels, unis aussi  leur commune mre par une
loyale reconnaissance sans lui tre politiquement soumis[191].

Voil les larges ides dont s'imprgne, dans les universits[192], dans
celle de Cambridge, o domine l'esprit whig, aussi bien qu' Oxford, o
rgne l'esprit tory, la jeunesse anglaise, la nation de demain. La jeune
cole historique s'tonne de l'aveuglement des historiens anglais du
commencement du sicle qui, dans l'histoire d'Angleterre au dix-huitime
sicle, n'ont aperu que les luttes politiques et qui, absorbs en
entier par les dbats du Parlement, ont pass sous silence l'admirable
mouvement d'expansion que leur patrie commenait  cette poque.

     [Note 191: FREEMAN; Georges WASHINGTON, _Expander of
     England_.]

     [Note 192: M. Seeley, professeur  l'Universit de
     Cambridge, a publi sur le mme sujet et dans les mmes ides
     un intressant ouvrage sous le titre: _Expansion of
     England_.]

L'expansion de l'Angleterre, la fraternit du sang, les libres colonies
anglaises, ce sont l des expressions qui sont aujourd'hui dans toutes
les bouches. Mais qu'on ne croie pas que cette satisfaction platonique
soit le seul avantage qu'attendent les Anglais.

Certes, c'est quelque chose que cette puissance morale que donne  la
patrie la prsence sur tous les points du globe de nations issues
d'elle, relies  elle par des liens plus ou moins relchs au point de
vue politique, mais fort troits encore au point de vue plus important
des moeurs et des ides. Le peuple anglais en garde  bon droit une
lgitime fiert, mais son intrt y trouve son compte en mme temps que
son orgueil. Les relations commerciales survivent au relchement et mme
 la rupture du lien colonial. Bien qu'elles soient depuis longtemps
absolument mancipes au point de vue conomique, bien que toutes elles
soient libres de rgler elles-mmes et leur rgime commercial et leurs
tarifs douaniers, les colonies anglaises demeurent, en fait, en troites
relations d'affaires avec la mtropole.

Pour les tats-Unis eux-mmes, c'est encore avec l'Angleterre que se
fait la moiti de leur commerce total[193].

     [Note 193: RECLUS, _Gographie universelle_. tats-Unis,
     p. 744.]

En mme temps qu'une augmentation de puissance morale, en mme temps
qu'une augmentation de richesses, ces colonies indpendantes ne
procurent-elles pas  l'Angleterre une augmentation de puissance
matrielle, leurs intrts commerciaux se confondant avec les siens, ne
demeureront-elles pas ncessairement des allies naturelles dans tous
les conflits qui pourraient se produire?

Le principe de l'indpendance coloniale n'est plus contest par personne
en Angleterre, et ceux que leurs tendances entraneraient le plus  des
ides de centralisation, les partisans eux-mmes du projet un peu
chimrique de Fdration impriale ne vont pas au del, dans leurs plans
les plus audacieux, de rclamer la formation, entre toutes les colonies,
d'une sorte de ligue qui ne restreindrait en rien l'autonomie
particulire de chacune d'elles, et n'ajouterait pas grand chose au lien
moral, mais indiscutable, qui existe dj.

Quelle diffrence avec les ides qui ont cours en France! et quel est
celui de nos publicistes ou de nos hommes politiques qui oserait, comme
le font chaque jour pour leurs colonies les publicistes et les hommes
d'tat anglais les plus autoriss, mettre seulement la possibilit de
l'indpendance future des colonies franaises?

Entre deux conceptions si opposes de l'expansion coloniale, l'histoire
tout entire, la puissance de l'Angleterre, son influence dans le monde,
nous disent quelle est la bonne.

Le Franais qui aime son pays et voudrait le voir grand parmi les
nations s'afflige, en parcourant des yeux la carte de l'univers, d'y
trouver trop peu de ces libres colonies du peuple franais, par
lesquelles se propage notre langue, nos moeurs, nos institutions et
notre religion, jusqu'aux extrmits de la terre, de ces libres nations
que les Anglais, eux, ont semes tout autour du globe et dont ils sont
si fiers.

Sur quelques points pourtant le patriote franais peut, lui aussi,
arrter avec fiert son regard. La France elle-mme a donn naissance 
de jeunes nations qui comptent parmi les plus avances, les plus
actives, et qu'elle peut revendiquer avec orgueil. La plus belle, la
plus grande et la plus prospre d'entre elles, c'est ce Canada franais
qu'a mpris Voltaire, mais que nous retrouvons aujourd'hui grand,
glorieux, et toujours fier de son ancienne patrie. Spar d'elle 
jamais par les liens politiques, il lui demeure uni par les liens bien
plus forts de l'histoire et du patriotisme. Si l'on peut relever dans
une partie de la presse canadienne des attaques  l'adresse des
institutions gouvernementales qu' tort ou  raison il nous a plu de
nous donner, ces polmiques ne diffrent en rien de celles dont la
moiti de notre presse elle-mme accable ces institutions. Pouvons-nous
faire un reproche aux Canadiens de dire de nous ce que nous en disons
nous-mmes? Jusque dans leurs attaques ils demeurent Franais. Leurs
divisions, leurs luttes, leurs inimitis ne sont pas autres que les
ntres; vous pouvez, prs de beaucoup d'entre eux, dire tout le mal que
vous voudrez du gouvernement franais, mais auprs d'aucun ne dites de
mal de la France!

Notre destine, dit M. Chauveau, spare depuis si longtemps de la
sienne, s'y rattache encore par des liens mystrieux et invisibles; que
nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, nous ne pouvons nous
empcher de nous rjouir avec elle, de nous affliger avec elle, de nous
humilier avec elle, et, s'il nous chappe quelques paroles amres  son
adresse, elles sont dues  notre amour qui nous fait sentir, comme si
elles taient faites  nous-mmes, les mutilations qu'elle s'inflige
dans le dlire des rvolutions.

Ces sentiments, rien ne les dracinera du coeur des Canadiens; vouons
donc  leur patrie un amour gal  celui qu'ils conservent  la ntre.
Ces deux patries d'ailleurs ne sont-elles pas communes, et le Canada
franais n'est-il pas rest, malgr la conqute, la plus belle, non pas
des possessions franaises, mais des libres colonies du peuple
franais?

Une terre o rsonne notre langue, o le culte de la France est si
pieusement gard, n'est-elle pas une terre franaise bien plus que
celles que nous conqurons et que nous gouvernons sans y implanter notre
race et y propager notre sang?

Tchons de nous pntrer des larges ides de nos voisins; cessons de
croire que l o est l'htel du gouverneur et la caserne, o sont la
direction des douanes, les bureaux et les administrations, l est la
colonie. Non: la colonie est l o est le peuple, l o sont les colons.
Si le peuple est franais, quels que soient les liens de protectorat
politique qui l'attachent  une nation trangre, c'est l, dans le
vrai sens du mot, une colonie franaise. A ce titre, rjouissons-nous
de la formation de la jeune nation canadienne; elle fait partie de la
patrie franaise, applaudissons  ses progrs et efforons-nous de les
encourager.



TABLE DES MATIRES

INTRODUCTION

PREMIRE PARTIE

ORIGINES ET VOLUTION HISTORIQUE
DE LA NATION CANADIENNE

CHAPITRE PREMIER

LES ORIGINES.

Franois Ier et Jacques Cartier.--Henri IV et Champlain.--Le fort de
Qubec.--Mesures coloniales de Colbert.--Peuplement.--Convois de
colons.--Le rgiment de Carignan.--Colonisation militaire.--Les
mariages.--Explorations et dcouvertes.--Le Mississipi.--Marquette et
Joliet.--Cavelier de la Salle.

CHAPITRE II

LA COLONISATION.

Dfrichements.--Concessions de terres.--Systme seigneurial.--Condition
sociale des seigneurs canadiens.--Leurs droits et leurs
devoirs.--Obligation du moulin banal.--Droits et devoirs des
censitaires.--Existence laborieuse des seigneurs canadiens.--Dfaut de
la colonisation franaise.--La centralisation.

CHAPITRE III

PERTE DE LA COLONIE.

Les mesures de Colbert sont abandonnes au dix-huitime sicle.--Projets
de M. de la Galissonnire sur la valle du Mississipi carts.--La
guerre de Sept ans.--Mme de Pompadour et la politique
continentale.--Situation dsespre du Canada.--La catastrophe.--Mort de
Montcalm.--La capitulation et la paix de 1763.

CHAPITRE IV

L'ANGLETERRE S'ATTACHE LES CANADIENS. LA FRANCE LES OUBLIE (1763-1778).

Humiliation de la France.--Incroyable indiffrence de l'opinion
publique.--Quel appui demeure aux Canadiens?--Le clerg.--La rvolte des
colonies anglaises d'Amrique force la gnrosit de l'Angleterre envers
les Canadiens.--L'acte de Qubec, 1774.--trange engouement des Franais
pour la libert amricaine.--Tout pour les Amricains, rien pour les
Canadiens.--tonnement des Anglais devant la politique franaise.--Par
le trait d'alliance de 1778 avec la Rpublique amricaine, la France
s'engage  ne pas reprendre le Canada!

CHAPITRE V

DES RIVAUX AUX CANADIENS.--LES LOYALISTES (1778-1791).

Formation de cantons anglais sur les confins du territoire occup par
les Canadiens-Franais.--Rivalit des deux populations.--Ncessit de
mnager l'une et l'autre.--Projet de Pitt.--Formation de deux
provinces.--Constitution de 1791.--Le clerg catholique ralli au
gouvernement anglais.

CHAPITRE VI

GAULOIS CONTRE SAXONS.--LA RVOLTE DE 1837.

Opposition de l'oligarchie anglaise du Canada  la constitution de
1791.--Contraste entre la politique gnreuse du gouvernement anglais et
la haine de cette oligarchie contre les Canadiens.--Systmatiquement
carts du pouvoir, les hommes d'action canadiens deviennent des hommes
d'opposition.--Papineau.--Exaspration des esprits.--Rvolte de
1837.--Les Canadiens trouvent en Angleterre de gnreux
dfenseurs.--Lord Gosford et lord Brougham.--Rpressions sanglantes au
Canada.--Excitations haineuses de la presse: Balayons les Canadiens de
la surface de la terre.--Les gibets.--La sympathie se rveille en
France pour les Canadiens.--La _Gazette de France_.--Les Canadiens ont
un drapeau!

CHAPITRE VII

MALGR LA RPRESSION, LES CANADIENS PROGRESSENT. RGIME DE L'UNION DES
PROVINCES (1840-1867).

Constitution adopte en 1840 dans le but avou d'anantir l'influence
des Canadiens-Franais.--Triple injustice de cette
constitution.--L'influence politique des Canadiens n'en est pas
atteinte.--Gouvernement gnreux de lord Elgin.--Fureur de l'oligarchie
anglaise: Ceux qu'on voulait craser dominent!--Le maintien de l'Union
des provinces devient impossible.--Recherche d'une
solution.--Organisation de la Confdration des colonies anglaises de
l'Amrique du Nord.--Les Canadiens y entrent, non plus en vaincus, mais
en gaux.

CHAPITRE VIII

L'AUTONOMIE DU DOMINION.

Sir John A. Macdonald et son oeuvre.--La Confdration.--Sa
constitution.--Indpendance presque absolue vis--vis de l'Angleterre.

CHAPITRE IX

L'AUTONOMIE DES CANADIENS-FRANAIS. LA PROVINCE DE QUBEC.

tendue des pouvoirs rservs aux provinces.--Autonomie de la province
de Qubec vis--vis du gouvernement fdral.--Les Canadien-Franais chez
eux.


DEUXIME PARTIE

TAT ACTUEL, AU POINT DE VUE MATRIEL ET MORAL, DE LA NATION CANADIENNE
TERRITOIRE--POPULATION--SENTIMENT NATIONAL

CHAPITRE X

LE TERRITOIRE DES CANADIENS ET SA RICHESSE.

tendue.--Grandes villes.--Qubec et Montral.--Beaut du
Saint-Laurent.--Lacs, forts, montagnes, rivires.

CHAPITRE XI

LA FORT ET LES FORESTIERS.

Importance de l'exploitation forestire.--La valle du Haut-Ottawa.--Vie
des bcherons canadiens.--Un chantier.--Produits de la fort.--Le
_dravage_ et les _cages_ de bois.--Les scieries d'Ottawa et de Hull.

CHAPITRE XII

LE PRTRE COLONISATEUR ET LE COLON.

Zle pour la colonisation.--OEuvre patriotique et religieuse.--Mgr
Labelle.--Courageuse persvrance du colon canadien.--Difficult des
dfrichements.--Moyens employs.--Rancune du colon contre la fort.

CHAPITRE XIII

LA LGISLATION FAVORISE LA COLONISATION.

Lois relatives  la proprit.--Suppression du systme seigneurial
(1854).--Mode de concession des terres.--Conditions imposes aux
colons.--Garanties et avantages qui leur sont assurs.--Rgime
municipal.

CHAPITRE XIV

MARCHE DE LA COLONISATION.

Richesse des anciennes paroisses.--Contres rcemment colonises: lac
Saint-Jean, le Tmiscamingue, presqu'le de Gasp..

CHAPITRE XV

INDUSTRIE ET COMMERCE.

Importance du mouvement commercial.--Principales industries.--La
province de Qubec dtient l'entre du Canada.--Elle est matresse du
commerce de transit.--Voies de communication.--Navigation maritime et
fluviale.--Chemins de fer.--Le territoire occup par les
Canadiens-Franais est propre au dveloppement d'une grande nation.

CHAPITRE XVI

POPULATION CANADIENNE FRANAISE DANS LES PROVINCES DE QUBEC ET
D'ONTARIO.

Accroissement merveilleux de la population
canadienne-franaise.--Chiffres donns par les statistiques.--Aveux des
Anglais.

CHAPITRE XVII

LES ACADIENS.

Populations franaises des provinces du Nouveau-Brunswick et de la
Nouvelle-cosse.--Origine et histoire des Acadiens.--Perscutions
surmontes.--Leur tat actuel.

CHAPITRE XVIII

POPULATIONS FRANAISES DU MANITOBA ET DES TERRITOIRES DU NORD-OUEST.

L'Ouest des Grands Lacs.--Description de la prairie.--La traite des
fourrures.--Rivalit des compagnies de la baie d'Hudson et du
Nord-Ouest.--Les Indiens et les voyageurs.--Formation de la race
mtisse.--Les mtis franais, leur fiert.--Entre des territoires de
l'Ouest dans la Confdration.--Louis Riel.--La province de
Manitoba.--tat actuel des populations franaises.--Les _territoires_
d'Assiniboa, Alberta et Saskatchewan.--Nouvelle rvolte des
mtis.--Supplice de Riel.--Perscutions actuelles contre l'lment
franais.

CHAPITRE XIX

AUX TATS-UNIS, LES CANADIENS DE L'OUEST.

L'migration des Canadiens aux tats-Unis.--L'Ouest amricain a t une
terre franaise.--Depuis la conqute anglaise les Canadiens ont continu
 s'y porter.--Les Canadiens  Chicago.--A Dubuque.--A Milwaukee, 
Saint-Paul, etc.--Rude existence des Canadiens de l'Ouest.--Saint-Paul
en 1852.--Les traneaux  chiens.--tat actuel des populations
canadiennes de l'ouest des tats-Unis.

CHAPITRE XX

CANADIENS DANS LA NOUVELLE-ANGLETERRE.

Leur vie est moins aventureuse que celle des Canadiens de l'Ouest, mais
ils s'tablissent d'une faon plus solide dans le pays.--Leurs progrs
constats par les Amricains eux-mmes.--Dcadence de la population de
souche amricaine.--Influence gnrale des Canadiens dans l'Union.

CHAPITRE XXI

PATRIOTISME ET SENTIMENT NATIONAL DES CANADIENS.

Il rsulte de leur histoire mme.--Amour du sol et sentiment
particulariste manifest dj sous la domination franaise.--Rivalit du
marquis de Vaudreuil, Canadien d'origine, et de Montcalm.--La conqute
anglaise fortifie le sentiment franais dans le coeur des Canadiens.--Les
hros canadiens.--Cartier et Champlain.--Hros religieux: les
missionnaires et les martyrs. La vnrable Marie de
l'Incarnation.--Hros militaires: d'Iberville et les sept frres Le
Moyne.--Les Varennes de la Vrandrye.--Hros contemporains: le colonel
de Salaberry et la dfense de Chteauguay en 1812.--Les victimes
politiques de 1838.--Monuments levs par les Canadiens  toutes leurs
gloires nationales.

CHAPITRE XXII

LA LANGUE FRANAISE AU CANADA.

L'instruction publique dans la province de Qubec.--Systme
scolaire.--La langue populaire.--Anglicismes et canadianismes.--Le
langage parlementaire.--Il est lgitime d'adopter les mots qui manquent
en franais.

CHAPITRE XXIII

LA LITTRATURE CANADIENNE.--LES HISTORIENS.

Respect des Canadiens pour leur histoire.--L'historien national
Garneau.--Naissance de sa vocation et but de son livre.--Effacer le nom
de peuple conquis!--Les continuateurs de l'oeuvre patriotique de
Garneau.

CHAPITRE XXIV

ROMANCIERS ET POTES.

Tendance unanime des romanciers et des potes canadiens.--Clbrer la
gloire et la beaut de la patrie canadienne.--Romans
historiques.--Peinture des moeurs canadiennes.--Souvenirs de la France
dans la posie canadienne.--Posie populaire: les vieilles
chansons.--Succs de la littrature canadienne.

CHAPITRE XXV

MISSION PROVIDENTIELLE.

La foi en une mission providentielle  remplir en Amrique est l'aliment
le plus fort du patriotisme des Canadiens.--Remplir dans le nouveau
monde le rle civilisateur de la France en Europe.--Dans un milieu vou
aux proccupations matrielles, enseigner le culte des arts et de
l'idal.--Rpandre la foi catholique sur un monde qui se cre.


TROISIME PARTIE

AVENIR DE LA NATION CANADIENNE.

CHAPITRE XXVI

DESTINE POLITIQUE ET SOCIALE.

L'union politique du Canada avec l'Angleterre n'est que
temporaire.--Opinion des hommes d'tat anglais.--Hypothses d'avenir:
Fdration impriale, indpendance ou annexion aux tats-Unis?--Opinion
des conservateurs et des libraux canadiens.--Les Amricains
dsirent-ils s'annexer le Canada?--Quelle serait la solution la plus
favorable aux intrts des Canadiens franais?--Confiance des Canadiens
dans leur avenir.--La France amricaine.

CHAPITRE XXVII

LA NATION CANADIENNE COMPTE ENCORE DANS LA PATRIE FRANAISE.

La patrie s'largit avec le perfectionnement des voies de
communication.--La conqute du monde depuis deux sicles.--Fausse
politique de la France au dix-huitime sicle.--Elle perd l'empire du
monde.--Mauvaise direction de l'opinion publique.--troites ides de
l'cole philosophique sur les colonies et la politique
coloniale.--Opinions de Montesquieu.--Un ennemi personnel du Canada:
Voltaire.--M. de Sacy et l'_Encyclopdie_.--Formidable expansion de la
patrie anglaise.--Larges ides des Anglais.--Rpandre  travers le monde
de libres nations, de leur _sang, de leur langue et de leur
religion_.--Opinions de M. Gladstone.--Opinions des Universits d'Oxford
et de Cambridge.--troites ides des Franais sur la centralisation des
colonies.--Efforons-nous de les largir.--Toute terre o l'on parle
franais est une terre franaise.--Les Canadiens sont toujours franais.


PARIS
TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie
Rue Garancire, 8.





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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

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methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


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concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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