Project Gutenberg's Les grotesques de la musique, by Hector Berlioz

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Title: Les grotesques de la musique

Author: Hector Berlioz

Release Date: April 11, 2011 [EBook #35825]

Language: French

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LES GROTESQUES

DE LA MUSIQUE

Paris.--Imprimerie de la Librairie Nouvelle, A. Bourdilliat, 15, rue
Breda.




LES

GROTESQUES

DE LA MUSIQUE

       *       *       *       *       *

PARIS

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A. BOURDILLIAT ET Cie, DITEURS

La traduction et la reproduction sont rserves

1859




PROLOGUE

LETTRE DES CHORISTES DE L'OPRA

A L'AUTEUR


CHER MATRE,

Vous avez ddi un livre (les _Soires de l'orchestre_) _ vos bons amis
les artistes de X***, ville civilise_. Cette ville (d'Allemagne,
nous le savons) n'est pas plus civilise que beaucoup d'autres
trs-probablement, malgr l'intention malicieuse qui vous a fait lui
donner cette pithte. Que ses artistes soient suprieurs  ceux de
Paris, il est permis d'en douter, et quant  leur affection pour vous,
elle ne peut,  coup sr, tre aussi vive ni aussi ancienne que la
ntre. Les choristes parisiens en gnral, et ceux de l'Opra en
particulier, vous sont dvous corps et me; ils vous l'ont prouv
maintes fois de toutes les faons. Ont-ils murmur de la longueur des
rptitions, de la rigueur de vos exigences musicales, de vos
interpellations violentes, de vos accs de fureur mme, pendant les
tudes du _Requiem_, du _Te Deum_, de _Romeo et Juliette_, de la
_Damnation de Faust_, de l'_Enfance du Christ_, etc.?... Jamais, jamais.
Ils ont toujours, au contraire, rempli leur tche avec zle et une
patience inaltrable. Vous n'tes pourtant pas flatteur pour les hommes,
ni galant pour les dames, pendant ces terribles rptitions.

Quand l'heure de commencer approche, si le personnel du choeur n'est
pas au grand complet, s'il manque quelqu'un, vous vous promenez autour
du piano comme le lion du Jardin des Plantes dans sa cage, vous grondez
sourdement en mordant votre lvre infrieure, vos yeux lancent de fauves
clairs; on vous salue, vous dtournez la tte; vous frappez de temps en
temps avec violence sur le clavier des accords dissonants qui indiquent
votre colre intrieure, et nous disent clairement que vous seriez
capable de dchirer les retardataires, les absents... s'ils taient
prsents.

Puis vous nous reprochez toujours de ne pas chanter assez _piano_ dans
les nuances douces, de ne pas attaquer avec ensemble les _forte_; vous
voulez que l'on prononce les deux _s_ dans le mot _angoisse_ et l'_r_
dans la seconde syllabe du mot _tratre_. Et si un malheureux illettr,
un seul, gar dans nos rangs, oublie votre observation grammaticale et
s'avise de dire encore _angoise_ ou _traite_, vous vous en prenez  tout
le monde, vous nous accablez en masse de plaisanteries cruelles, nous
appelant portiers, ouvreuses de loges, etc.!! Eh bien, nous supportons
cela nanmoins, et nous vous aimons tout de mme, parce que vous nous
aimez, on le voit, et que vous adorez la musique, on le sent.

L'habitude franaise de donner la prminence aux trangers, lors mme
qu'il y a flagrante injustice  le faire, put seule vous porter  offrir
vos _Soires de l'orchestre_  des musiciens allemands.

C'est fait, n'en parlons plus.

Mais pourquoi n'cririez-vous pas maintenant,  notre intention, un
livre du mme genre, moins philosophique peut-tre, plus gai, pour
conjurer l'ennui qui nous ronge  l'Opra?

Vous le savez, pendant les actes ou les fragments d'actes qui ne
contiennent pas de choeurs, nous sommes prisonniers dans les foyers.
L il fait sombre comme dans l'entre-pont d'un vaisseau, il sent l'huile
 quinquets, on est mal assis; on y entend raconter en mauvais termes de
vieilles histoires moisies, rpter des mots rances; ou bien le silence
et l'inaction nous crasent  la fois, jusqu'au moment o l'avertisseur
vient nous faire rentrer en scne... Ah! le mtier n'est pas beau,
croyez-le. Faire des cinquantaines de rptitions pour se fourrer dans
la tte les parties de chant presque inchantables des compositions
nouvelles! apprendre par coeur des opras qui durent de sept heures 
minuit! changer jusqu' six fois de costume par soire! rester parqus
comme des moutons, quand il n'y a rien  chanter, et n'avoir pas, en
somme, pendant ces interminables reprsentations, cinq minutes de bon
temps!!... Car nous n'imitons pas vos artistes d'Allemagne, qui se
permettent d'excuter  demi-orchestre les ouvrages dont ils font peu de
cas. Nous chantons tout dans tout. Certes, si nous prenions ainsi la
libert de donner de la voix seulement dans les partitions qui nous
plaisent, les cas d'esquinancie seraient rares parmi les choristes de
l'Opra. De plus, nous chantons debout, nous sommes toujours sur nos
jambes, tandis que les musiciens d'orchestre jouent assis dans leur cave
 musique. C'est  devenir hutre!

Allons, soyez bon, faites-nous un volume de contes vritables,
d'histoires fabuleuses, de farces mme, comme vous en crivez souvent
quand vous tes de mauvaise humeur; nous lirons cela dans nos
entre-ponts  la lueur de nos quinquets; nous vous devrons l'oubli de
quelques tristes heures, et vous aurez droit  toute la reconnaissance
du choeur.

    Vos fidles soprani, contralti, tnors
           et basses de l'Opra.

Paris, le 22 dcembre 1858.


RPONSE DE L'AUTEUR

AUX CHORISTES DE L'OPRA

MESDAMES ET MESSIEURS,

Vous me dites: cher matre! j'ai t sur le point de vous rpondre:
chers esclaves! car je sais  quel point vous tes privs de loisirs et
de libert. Ne fus-je pas autrefois choriste, moi aussi? et dans quel
thtre encore! Dieu vous garde d'y entrer jamais.

Je connais donc bien les rudes labeurs que vous accomplissez, le nombre
des tristes heures que vous comptez, et le taux des appointements plus
tristes encore que vous subissez. Hlas! je ne suis ni plus matre, ni
plus libre, ni plus joyeux que vous. Vous travaillez, je travaille, nous
travaillons pour vivre; et vous vivez, je vis, nous vivons pour
travailler. Les saint-simoniens ont prtendu connatre le travail
attrayant; ils en ont bien gard le secret; je puis l'assurer, ce
travail-l m'est aussi inconnu qu' vous-mmes. Je ne compte plus mes
tristes heures; elles tombent les unes sur les autres, froides et
monotones comme ces gouttes de neige fondue qui alourdissent  Paris le
sombre silence des nuits d'hiver.

Quant  mes appointements, n'en parlons pas...

Je reconnais la justesse de votre reproche au sujet de la ddicace des
_Soires de l'Orchestre_; j'aurais d, puisqu'il s'agissait d'un livre
sur les choses musicales et sur les musiciens, l'offrir  mes amis les
artistes de Paris. Mais je revenais d'Allemagne quand la fantaisie me
prit d'crire ce volume; j'tais encore sous l'impression de l'accueil
chaleureux et cordial que m'avait fait l'orchestre de la _ville
civilise_, et je supposais si peu trouver dans le public la moindre
sympathie pour mes _Soires_, que les ddier  quelqu'un c'tait,  mon
sens, les mettre sous un patronage et non point faire un hommage dont on
pt tre flatt. Vos regrets  ce propos semblent indiquer chez vous une
opinion diffrente de la mienne. A vous en croire, il y aurait donc des
lecteurs pour ma prose!... Je me serais donc tromp!... je serais donc
un imbcile! Cela me remplit de joie.

Vous me plaisantez sur mes observations grammaticales. Je ne me flatte
pourtant gure de savoir le franais; non, je sais bien que l'on sait
que je ne le sais pas. Mais un bon nombre de mots fort usits sont, je
ne l'ignore point, des termes barbares, et j'ai horreur de les entendre.
Le mot _angoise_ est de ceux-l; il est souvent employ par les
chanteurs et les cantatrices les plus richement _appoints_ de nos
thtres lyriques. Une lve couronne du Conservatoire s'obstinait,
malgr tous les avis,  dire: Mortelle angoise! Je parvins  la
corriger en lui affirmant qu'il y avait trois _s_ dans ce mot, esprant
qu'elle en prononcerait au moins deux. Ce qui arriva, et lui fit chanter
enfin: Mortelle angoisse!

Vous semblez porter envie aux musiciens instrumentistes jouant assis
dans leur _cave  musique_, au lieu de rester comme les choristes, de
longues heures debout. Soyez donc justes. Ils sont assis, j'en conviens,
dans cette cave o l'on gagne  peine de l'eau  boire, mais ils jouent
toujours, sans relche, sans trve ni merci, n'imitant pas plus que vous
le laisser-aller de mes amis de _la ville civilise_. Les directeurs
leur permettent seulement de compter des pauses, quand par hasard le
compositeur leur en donne  compter. Ils jouent dans les ouvertures,
dans les airs, duos, trios, quatuors, morceaux d'ensemble, ils
accompagnent vos choeurs; un administrateur de l'Opra voulait mme
les faire jouer dans les choeurs _sans accompagnement_, prtendant
qu'il ne les payait pas pour se croiser les bras.

Et vous savez comme on les paye!!...

Ils ne changent pas de costume toutes les demi-heures, c'est encore
vrai; mais l'obligation o ils sont depuis peu de se prsenter 
l'orchestre en cravate blanche est ruineuse pour eux. Il y a de nos
pauvres confrres musiciens de l'Opra qui touchent, dit-on, environ 66
fr. 65 c. par mois. A quatorze reprsentations par mois, cela ne fait
pas 5 fr. par sance de cinq heures; c'est un peu moins de vingt sous
par heure, moins que l'heure d'un fiacre. Et maintenant ils se trouvent
grevs de frais de toilette. Il leur faut au moins sept cravates
blanches par mois, en supposant qu'ils sachent en retourner adroitement
quelques-unes pour les faire servir plusieurs fois. Et ces frais de
blanchissage finiront avec le temps par produire une somme assez ronde.
Combien cote en effet le blanchissage et le repassage d'une cravate
blanche empese (sans compter le prix de la cravate)? Quinze centimes.
Admettons que l'artiste s'abstienne par conomie de la faire empeser, et
la fasse repasser pour les reprsentations solennelles seulement. De
quinze centimes ses frais seront ainsi rduits  deux sous. Eh bien,
voyez, il devra au bout du mois crire sur son livre de dpenses le
compte suivant:

    Cravate pour les Huguenots                 3 sous.
    Id.     pour le Prophte                   3 
    Id.     pour Robert le Diable              3 
    Id.     pour le Cheval de bronze           3 
    Id.     pour Guillaume Tell                3 
    Id.     pour la Favorite, quand Mme
              Borghi-Mamo ne joue pas          2 sous.
    Id.     pour la Juive                      3 
    Id.     pour la Sylphide                   3 
    Id.     pour le Violon du Diable           2 
    Id.     pour les deux premiers actes
              de Lucie, quand Roger ne
              joue pas                         2 
    Id.     pour Franois Villon               2 
    Id.     pour la Xacarilla                  2 
    Id.     pour le Rossignol (la cravate
              a servi trois fois)              0 
    Id.     pour la Rose de Florence (elle
              a servi quatre fois)             0 

    Total pour quatorze reprsentations et
    sept cravates                              1 f. 55 c.

    Pour un an                                18 f. 60 c.

    Pour dix ans                             186 f.

Lesquels 186 fr., prlevs sur le budget d'un malheureux violoniste pre
de famille, peuvent le mettre dans l'atroce ncessit de recourir  sa
dernire cravate pour se pendre.

L'existence des musiciens d'orchestre est donc seme d' peu prs autant
de roses que celle des artistes des choeurs; les uns et les autres
peuvent se donner la main.

Quoi qu'il en soit, je serais heureux, je vous le jure, de _bercer un
temps votre ennui_ (pour parler comme l'Oronte de Molire); mais la
gaiet de mes anecdotes est fort problmatique, et je n'oserais cder 
vos amicales instances, si les choses les plus tristes n'avaient si
souvent un ct bouffon. Vous connaissez le mot de ce condamn  mort,
disant de sa voix rauque  la femme plore venue pour lui faire ses
derniers adieux et le suivre jusqu'au lieu du supplice: Tu n'as donc
pas amen l'petit?--Ah! mon Dieu! quelle ide! pouvais-je lui montrer
son pre sur l'chafaud?--T'as eu tort, a l'aurait amus, c't enfant.

Or, voici un opuscule dont je ne puis trop bien distinguer le caractre;
je le nommerai  tout hasard: _Les Grotesques de la musique_, bien qu'il
y ait par-ci par-l des grotesques trangers  l'art musical. Selon la
disposition d'esprit des lecteurs, il peut leur sembler ou risible ou
dplorable. Tchez de trouver quelque plaisir  le lire; quant  moi, je
me suis amus en l'crivant, comme et fait sans doute l'enfant du
condamn en assistant  l'excution de son pre.

Adieu, mesdames et messieurs; je baise les belles mains, je serre
cordialement les autres, et je vous prie de croire toujours  la sincre
et vive affection de votre tout dvou camarade,

HECTOR BERLIOZ.

Paris, 21 janvier 1859.




A MES BONS AMIS

LES ARTISTES DES CHOEURS DE L'OPRA

DE PARIS

VILLE BARBARE




LES GROTESQUES

DE LA MUSIQUE


L'art musical est sans contredit celui de tous les arts qui fait natre
les passions les plus tranges, les ambitions les plus saugrenues, je
dirai mme les monomanies les plus caractrises. Parmi les malades
enferms dans les maisons de sant, ceux qui se croient Neptune ou
Jupiter sont aisment reconnus pour monomanes; mais il en est beaucoup
d'autres, jouissant d'une entire libert, dont les parents n'ont jamais
song  recourir pour eux aux soins de la science phrnologique, et dont
la folie pourtant est vidente. La musique leur a dtraqu le cerveau.
Je m'abstiendrai de parler  ce sujet des hommes de lettres, qui
crivent, soit en vers, soit en prose, sur des questions de thorie
musicale dont ils n'ont pas la connaissance la plus lmentaire, en
employant des mots dont ils ne compren-nent pas le sens; qui se
passionnent de sang-froid pour d'anciens matres dont ils n'ont jamais
entendu une note; qui leur attribuent gnreusement des ides mlodiques
et expressives que ces matres n'ont jamais eues, puisque la mlodie et
l'expression n'existaient pas  l'poque o ils vcurent; qui admirent
en bloc, et avec la mme effusion de coeur, deux morceaux signs du
mme nom, dont l'un est beau en effet, quand l'autre est absurde; qui
disent et crivent enfin ces tonnantes bouffonneries que pas un
musicien ne peut entendre citer sans rire. C'est convenu, chacun a le
droit de parler et d'crire sur la musique; c'est un art banal et _fait
pour tout le monde_; la phrase est consacre. Pourtant, entre nous, cet
aphorisme pourrait bien tre l'expression d'un prjug. Si l'art musical
est  la fois un art et une science; si, pour le possder  fond, il
faut des tudes complexes et assez longues; si, pour ressentir les
motions qu'il procure, il faut avoir l'esprit cultiv et le sens de
l'oue exerc; si, pour juger de la valeur des oeuvres musicales, il
faut possder en outre une mmoire meuble, afin de pouvoir tablir des
comparaisons, connatre enfin beaucoup de choses qu'on ignore
ncessairement quand on ne les a pas apprises; il est bien vident que
les gens qui s'attribuent le droit de divaguer  propos de musique sans
la savoir, et qui se garderaient pourtant d'mettre leur opinion sur
l'architecture, sur la statuaire, ou tout autre art  eux tranger, sont
dans le cas de monomanie. Ils se croient musiciens, comme les autres
mo-nomanes dont je parlais tout  l'heure se croient Neptune ou
Jupiter. Il n'y a pas la moindre diffrence.

Quand Balzac crivait son _Gambara_ et tentait l'analyse technique du
_Mose_ de Rossini, quand Gustave Planche osait imprimer son trange
critique de la _Symphonie hroque_ de Beethoven, ils taient fous tous
les deux. Seulement la folie de Balzac tait touchante; il admirait sans
comprendre ni sentir, il se croyait enthousiasm. L'insanit de Planche
tait irritante et sotte, au contraire; sans comprendre, ni sentir, ni
savoir, il dnigrait Beethoven et prtendait lui enseigner comment il
faut faire une symphonie.

Je pourrais nommer une foule d'autres crivains qui, pour le malheur de
l'art et le tourment des artistes, publient leurs ides sur la musique,
en prenant constamment, comme le singe de la fable, le Pire pour un
homme. Mais je veux me borner  citer divers exemples de monomanie
inoffensive et par cela mme essentiellement plaisante, que l'histoire
moderne me fournit.




Le droit de jouer en fa dans une symphonie en r.


A l'poque o, aprs huit ou dix ans d'tudes, je commenais  entrevoir
la puissance de notre grand art profan, un tudiant de ma connaissance
fut dput vers moi par les membres d'une socit philharmonique,
d'amateurs, rcemment constitue dans le local du Prado, pour me prier
d'tre leur chef d'orchestre. Je n'avais encore alors dirig qu'une
seule excution musicale, celle de ma premire messe dans l'glise de
Saint-Eustache. Je me mfiais extrmement de ces amateurs; leur
orchestre devait tre et tait en effet excrable. Toutefois l'ide de
m'exercer  la direction des masses instrumentales, en exprimentant
ainsi _in anim vili_, me dcida, et j'acceptai.

Le jour de la rptition venu, je me rends au Prado; j'y trouve une
soixantaine de concertants qui s'accordaient avec ce bruit agaant
particulier aux orchestres d'amateurs. Il s'agissait d'excuter quoi?...
Une symphonie en _r_ de Gyrowetz. Je ne crois pas que jamais
chaudronnier, marchand de peaux de lapins, picier romain ou barbier
napolitain ait rv des platitudes pareilles. Je me rsigne, nous
commenons. J'entends une discordance affreuse produite par les
clarinettes. J'interromps l'orchestre, et m'adressant aux
clarinettistes: Vous aurez pris sans doute un morceau pour un autre,
messieurs; nous jouons en _r_ et vous venez de jouer en _fa_!--Non,
monsieur, c'est bien la symphonie dsigne!--Recommenons. Nouvelle
discordance, nouveau temps d'arrt. Mais c'est impossible, envoyez-moi
votre partie. On me fait passer la partie des clarinettes: Parbleu! la
cacophonie s'explique. Votre partie est crite en _fa_,  la vrit,
mais pour des clarinettes en _la_, et votre _fa_, en ce cas, devient
l'unisson de notre _r_. Vous vous tes tromps d'instrument.--Monsieur,
nous n'avons que des clarinettes en _ut_.--Eh bien, transposez  la
tierce infrieure.--Nous ne savons pas transposer.--Alors, ma foi,
taisez-vous.--Ah! par exemple! nous sommes membres de la socit, et
nous avons le droit de jouer comme tous les autres.

A ces mots incroyables, laissant tomber mon bton, je me sauvai comme si
le diable m'emportait, et jamais depuis lors je n'entendis parler de ces
_philharmoniques_.




Un virtuose couronn.


Un roi d'Espagne, croyant aimer fort la musique, se plaisait  faire sa
partie dans les quatuors de Boccherini; mais il ne pouvait jamais suivre
le mouvement d'un morceau. Un jour o, plus que de coutume, il tait
rest en arrire des autres concertants, ceux-ci, effrays du dsordre
produit par le royal archet, en retard de trois ou quatre mesures,
firent mine de s'arrter:--Allez toujours, cria l'enthousiaste
monarque, je vous rattrapera bien.

       *       *       *       *       *




Un nouvel instrument de musique.


Un musicien que tout Paris connaissait, il y a quinze ou vingt ans,
vient me trouver un matin, portant sous son bras un objet soigneusement
envelopp dans du papier:--Je l'ai trouv! je l'ai trouv s'crie-t-il
comme Archimde, en entrant chez moi. J'tais depuis longtemps  la
piste de cette dcouverte, qui ne peut manquer de produire dans l'art
une immense rvolution. Vois cet instrument, une simple bote de
fer-blanc perce de trous et fixe au bout d'une corde; je vais la faire
tourner vivement comme une fronde, et tu entendras quelque chose de
merveilleux. Tiens, coute: Hou! hou! hou! Une telle imitation du vent
_enfonce cruellement_ les fameuses gammes chromatiques de la _Pastorale_
de Beethoven. C'est la nature prise sur le fait! C'est beau, et c'est
nouveau! Il serait de mauvais got de faire ici de la modestie.
Beethoven tait dans le faux, il faut le reconnatre, et je suis dans le
vrai. Oh! mon cher, quelle dcouverte! et quel article tu vas m'crire
l-dessus dans le _Journal des Dbats_! Cela te fera un honneur
extraordinaire; on te traduira dans toutes les langues. Que je suis
content, va, mon vieux! Et crois-le bien, c'est autant pour toi que pour
moi. Cependant, je l'avouerai, je dsire employer le premier mon
instrument; je le rserve pour une ouverture que j'ai commence et dont
le titre sera: l'_Ile d'Eole_; tu m'en diras des nouvelles. Aprs cela,
libre  toi d'user de ma dcouverte pour tes symphonies. Je ne suis pas
de ces gens qui sacrifieraient le prsent et l'avenir de la musique 
leur intrt personnel, non; _tout pour l'art_, c'est ma devise.

       *       *       *       *       *




Le rgiment de colonels.


Un monsieur, riche propritaire, daigne me prsenter son fils, g de
vingt-deux ans, et ne sachant, de son aveu, pas encore lire la musique.

--Je viens vous prier, monsieur, me dit-il, de vouloir bien donner des
leons de _haute composition_  ce jeune homme, qui vous fera honneur
prochainement, je l'espre. Il avait eu d'abord l'ide de se faire
colonel, mais malgr l'clat de la gloire militaire, celle des arts le
sduit dcidment; il aime mieux se faire grand compositeur.

--Oh! monsieur, quelle faute! Si vous saviez tous les dboires de cette
carrire! Les grands compositeurs se dvorent entre eux; il y en a
tant!... Je ne puis d'ailleurs me charger de le conduire au but de sa
noble ambition. A mon avis, il fera bien de suivre sa premire ide et
de s'engager dans le rgiment dont vous me parliez.

--Quel rgiment?

--Parbleu! le rgiment des colonels.

--Monsieur, votre plaisanterie est fort dplace; je ne vous
importunerai pas plus longtemps. Heureusement vous n'tes pas le seul
matre et mon fils pourra se faire grand compositeur sans vous. Nous
avons l'honneur de vous saluer.

       *       *       *       *       *




Une cantate.


Peu de temps avant l'entre  Paris des cendres de l'empereur Napolon
Ier, des marches funbres furent demandes  MM. Auber, Adam et
Halvy, pour le cortge qui devait conduire le mort immortel  l'glise
des Invalides.

J'avais, en 1840, t charg de composer une symphonie pour la
translation des restes des victimes de la rvolution de Juillet et
l'inauguration de la colonne de la Bastille; en consquence, plusieurs
journaux, persuads que ce genre de musique tait ma spcialit,
m'annoncrent comme le compositeur honor une seconde fois de la
confiance du ministre dans cette occasion solennelle.

Un amateur belge, induit en erreur avec beaucoup d'autres, m'adressa
alors un paquet contenant une lettre, des vers et de la musique.

La lettre tait ainsi conue:

Monsieur,

J'apprends par la voie des journaux que vous tes charg de composer
une symphonie pour la crmonie de la translation des cendres impriales
au Panthon. Je vous envoie une cantate qui, fondue dans votre ouvrage,
et chante par sept ou huit cents voix, doit produire un certain effet.

Vous remarquerez une lacune dans la posie aprs le vers:

    Nous vous rendons votre Empereur.

Je n'ai pu terminer compltement que la musi-que, car je ne suis gure
pote. Mais vous vous procurerez aisment ce qui manque; Hugo ou
Lamartine vous feront a. Je suis mari, j'ai trois _populos_ (trois
enfants); si cela rapporte quelques cus, vous me feriez plaisir de me
les envoyer; je vous abandonne la gloire.

       *       *       *       *       *

Voici la cantate.

[Illustration: notation musicale

    Fran-ais, ren-dons au Pan-th-on
    les cen-dres de Na-po-l-on.
    Ve-nez h-ros, m-nes vainqueurs,
    nous vous ren-dons votre em-pe-reur.

    Fran-ais, ren-

Il m'abandonnait la gloire!!!




Un Programme de musique grotesque.


A l'poque o l'Odon tait un thtre lyrique, on y reprsentait
souvent des pices de l'ancien rpertoire de Feydeau. Je fus, par
hasard, tmoin d'une rptition gnrale pour la reprise de la _Rosire
de Salency_ de Grtry. Je n'oublierai jamais le spectacle offert par
l'orchestre  cette occasion: son hilarit en excutant l'ouverture, les
cris des uns, les contorsions des autres, les applaudissements ironiques
des violons, le premier hautbois avalant son anche, les contre-basses
trpignant devant leur pupitre et demandant d'une voix trangle la
permission de sortir, assurant _qu'il tait encore temps_. Et le chef
d'orchestre, M. Bloc, ayant la force de tenir son srieux...; et moi,
m'levant jusqu'au sublime en blmant cette explosion irrvrencieuse,
et trouvant indcente l'ide des joueurs de contre-basse. Mais ces
pauvres artistes ne tardrent pas  tre bien vengs de ma sotte
pruderie. Une demi-heure aprs l'excution de l'tonnante ouverture, le
calme s'tant rtabli, on en tait revenu au srieux et  l'attention,
l'orchestre accompagnait tranquillement un morceau de chant de la
troisime scne, quand je tombai subitement  la renverse au milieu du
parterre, en poussant un cri de rire rtrospectif... La nature reprenait
ses droits, je faisais long feu.

Deux ou trois ans plus tard, rflchissant  certains morceaux de ce
genre qu'on trouve, il faut bien le reconnatre, chez plusieurs grands
matres, l'ide me vint d'en faire figurer une collection dans un
concert prpar _ad hoc_, mais sans prvenir le public de la nature du
festin musical auquel il tait convi; me bornant  annoncer un
programme dcor exclusivement de noms illustres.

L'ouverture de la _Rosire de Salency_, cela se conoit, y figurait en
premire ligne,--puis un air anglais clbre: _Arm ye brave!_--une
sonate _diabolique_ pour le violon,--le quatuor d'un opra franais o
l'on trouve ce passage:

      J'aime assez les Hollandaises,
      Les Persanes, les Anglaises,
    Mais je prfre des Franaises
    L'esprit, la grce et la gaiet.

--une marche instrumentale qui fut excute,  l'indescriptible joie du
public, dans un concert trs-grave donn  Paris, il y a six ou sept
ans;--le final du premier acte d'un grand opra qui n'est plus au
rpertoire, mais dont la phrase: _Viens, suis-moi dans les dserts_,
produisit aussi sur une partie de l'orchestre l'hilarit la plus
scandaleuse, lors de la dernire reprise du _chef-d'oeuvre_;--la fugue
sur _Kyrie Eleison_, d'une messe de _Requiem_;--un hymne qui passe pour
appartenir au style pindarique, dont les paroles sont:

    _I cieli immensi narrano_
    _Del grande iddio lu gloria!_

(_Les cieux immenses racontent la gloire du grand Dieu!_) mais dont la
musique, pleine de jovialit et de rondeur, sans se soucier des
merveilles de la cration, dit tout bonnement ceci:

    Ah! quel plaisir de boire frais,
      De se farcir la panse!
    Ah! quel plaisir de boire frais,
    Assis sous un ombrage pais,
      Et de faire bombance!

--des variations pour le basson sur l'air: _Au clair de la lune_,
clbres pendant vingt ans, et qui firent la fortune de l'auteur.

Enfin, une trs-fameuse symphonie (en _r_), dont Gyrowetz n'est pas
coupable.

Ce mirobolant programme une fois arrt, l'orchestre conspirateur se
runit pour une rptition prliminaire. Quelle matine!... Inutile de
dire qu'on ne vit pas la fin de l'exprience. L'ouverture de la
_Rosire_ produisit son effet extraordinaire; le final: _Viens!
suis-moi_, alla jusqu'au bout, au milieu des transports joyeux des
excutants, mais l'hymne:

    Ah! quel plaisir de boire frais!

ne put tre achev: on se tordait, on tombait  terre, on renversait les
pupitres, le timbalier avait crev la peau d'une de ses timbales; il
fallut renoncer  aller plus avant. Enfin, ce qui restait de gens  peu
prs srieux dans l'orchestre fut runi en conseil, et la majorit
dclara ce concert impossible, assurant qu'il en rsulterait un
scandale affreux, et que malgr la clbrit, la haute et juste
illustration de tous les compositeurs dont les oeuvres figuraient dans
le programme, le public serait capable d'en venir  des voies de fait et
de nous jeter des gros sous.

O nafs musiciens! vous connaissez bien mal l'urbanit du public! Lui,
se fcher! allons donc! Sur les huit cents personnes runies dans la
salle que nous avions choisie pour cette preuve, cinquante peut-tre
eussent ri du meilleur de leur coeur, les autres fussent restes fort
srieuses et de grands applaudissements, je le crains, eussent suivi
l'excution de l'hymne et du final. Quant au _Kyrie_, on et dit: C'est
de la musique savante! et l'on et fort got la symphonie.

Pour l'ouverture, la marche et l'air anglais, quelques-uns se fussent
permis d'exprimer un doute et de dire  leurs voisins: Est-ce une
plaisanterie?

Mais voil tout.

Les anecdotes  l'appui de cette opinion ne me feraient pas dfaut. En
voici une entre vingt.




Est-ce une ironie?


Je venais de diriger au thtre de Dresde la seconde excution de ma
lgende: la _Damnation de Faust_. Au second acte,  la scne de la cave
d'Auerbach, les tudiants ivres, aprs avoir chant la chanson du rat
_mort empoisonn dans une cuisine_, s'crient en choeur: Amen!

    Pour l'amen une fugue!

dit Brander,

        Une fugue, un choral!
    Improvisons un morceau magistral!

Et les voil reprenant, dans un mouvement plus large, le _thme de la
chanson du rat_, et faisant une vraie fugue scolastico-classique, o le
choeur, tantt vocalise sur _a a a a_, tantt rpte rapidement le mot
tout entier, _amen, amen, amen_, avec accompagnement de tuba,
d'ophiclide, de bassons et de contrebasses. Cette fugue est crite
selon les rgles les plus svres du contre-point, et, malgr la
brutalit insense de son style et le contraste impie et blasphmatoire
tabli  dessein entre l'expression de la musique et le sens du mot
_amen_, l'usage de ces horribles caricatures tant admis dans toutes les
coles, le public n'en est point choqu, et l'ensemble harmonieux qui
rsulte du tissu de notes, dans cette scne, est toujours et partout
applaudi. Cela rappelle le succs du sonnet d'Oronte  la premire
reprsentation du _Misanthrope_.

Aprs la pdale oblige et la cadence finale de la fugue, Mphistophls
s'avance et dit:

      Vrai Dieu! messieurs, votre fugue est fort belle,
              Et telle
      Qu' l'entendre on se croit aux saints lieux.
        Souffrez qu'on vous le dise,
    Le style en est savant, vraiment religieux,
      On ne saurait exprimer mieux
        Les sentiments pieux
    Qu'en terminant ses prires, l'Eglise
    En un seul mot rsume, etc.

Un amateur vint me trouver dans un entr'acte. Ce rcitatif, sans doute,
lui avait donn  rflchir, car, m'abordant avec un timide sourire:

--Votre fugue sur _amen_ est une ironie, n'est-ce pas, c'est une
ironie?...

--Hlas! monsieur, j'en ai peur!

Il n'en tait pas sr!!!

       *       *       *       *       *




L'vangliste du tambour.


Je me suis souvent demand: Est-ce parce que certaines gens sont fous
qu'ils s'occupent de musique, ou bien est-ce la musique qui les a fait
devenir fous?... L'observation la plus impartiale m'a amen  cette
conclusion: la musique est une passion violente, comme l'amour; elle
peut donc sans doute faire quelquefois en apparence perdre la raison aux
individus qui en sont possds. Mais ce drangement du cerveau est
seulement accidentel, la raison de ceux-l ne tarde pas  reprendre son
empire; encore reste-t-il  prouver que ce prtendu drangement n'est
pas une exaltation sublime, un dveloppement exceptionnel de
l'intelligence et de la sensibilit...

Pour les autres, pour les vrais grotesques, videmment la musique n'a
point contribu au dsordre de leurs facults mentales, et si l'ide
leur est venue de se vouer  la pratique de cet art, c'est qu'ils
n'avaient pas le sens commun. La musique est innocente de leur
monomanie.

Pourtant Dieu sait le mal qu'ils lui feraient si cela dpendait d'eux,
et si les gens acharns  dmontrer  tout venant, en tout pays et en
tout style, qu'ils sont Jupiter, n'taient pas reconnus de prime abord
par le bon sens public pour des monomanes!

D'ailleurs, il y a des individus qu'on honore beaucoup en les plaant
dans la classe des esprits drangs; ils n'eurent jamais d'esprit; ce
sont des crnes vides, ou du moins vides d'un ct; le lobe droit ou le
lobe gauche du cerveau leur manque, quand les deux lobes ne leur
manquent pas  la fois. Le lecteur fera sans peine le classement des
exemples que nous allons citer et saura distinguer les fous des hommes
simplement... simples.

       *       *       *       *       *

Il s'est trouv un brave musicien, jouant fort bien du tambour. Persuad
de la supriorit de la _caisse claire_ sur tous les autres organes de
la musique, il crivit, il y a dix ou douze ans, _une mthode_ pour cet
instrument et ddia son ouvrage  Rossini. Invit  me prononcer sur le
mrite et l'importance de cette mthode, j'adressai  l'auteur une
lettre dans laquelle je trouvai le moyen de le complimenter beaucoup sur
son talent d'excutant.

Vous tes le roi des tambours, disais-je, et vous ne tarderez pas 
tre le tambour des rois. Jamais, dans aucun rgiment franais, italien,
anglais, allemand ou sudois, on ne possda une _qualit de son_
comparable  la vtre. Le mcanisme proprement dit, le _maniement des
baguettes_, vous fait prendre pour un sorcier par les gens qui ne vous
connaissent pas. Votre _fla_ est si moelleux, si sduisant, si doux!
c'est du miel! Votre _ra_ est tranchant comme un sabre. Et quant  votre
_roulement_, c'est la voix de l'ternel, c'est le tonnerre, c'est la
foudre qui tombe sur un peuplier de quatre-vingts pieds de haut et le
fend jusques en bas.

Cette lettre enivra de joie notre virtuose; il en et perdu l'esprit, si
la chose et t possible. Il courait les orchestres de Paris et de la
banlieue, montrant sa lettre de gloire  tous ses camarades.

Mais un jour il arrive chez moi dans un tat de fureur indescriptible:
Monsieur! on a eu l'insolence, hier,  l'tat-major de la garde
nationale, de m'insinuer que votre lettre tait une plaisanterie, et que
vous vous tiez (si j'ose m'exprimer ainsi), f... moqu de moi. Je ne
suis pas mchant, non, on le sait. Mais le premier qui osera me dire
cela positivement en face, le diable me brle si je ne lui passe pas mon
sabre au travers du corps!...

Pauvre homme! il fut l'vangliste du tambour; il se nommait
_Saint-Jean_.




L'Aptre du flageolet.


Un autre, l'aptre du flageolet, tait rempli de zle; on ne pouvait
l'empcher de jouer dans l'orchestre dont il faisait le plus bel
ornement, alors mme que le flageolet n'y avait rien  faire.

Il doublait alors soit la flte, soit le hautbois, soit la clarinette;
il et doubl la partie de contre-basse, plutt que de rester inactif.
Un de ses confrres s'avisant de trouver trange qu'il se permit de
jouer dans une symphonie de Beethoven: Vous _mcanisez_ mon instrument,
et vous avez l'air de le mpriser! Imbciles! Si Beethoven m'avait eu,
ses oeuvres seraient pleines de solos de flageolet, et il et fait
fortune.

Mais il ne m'a pas connu; _il est mort  l'hpital_.




Le Prophte du trombone.


Un troisime s'est passionn pour le trombone. Le trombone, selon lui,
dtrnera tt ou tard et remplacera tous les autres instruments. Il en
est le prophte Isae. Saint-Jean et jou dans le dsert; celui-ci,
pour prouver l'immense supriorit du trombone, se vante d'en avoir jou
en diligence, en chemin de fer, en bateau  vapeur, et mme _en nageant
sur un lac de vingt mtres de profondeur_. Sa mthode contient, avec les
exercices propres  enseigner l'usage du trombone en nageant sur les
lacs, plusieurs chansons joyeuses pour noces et festins. Au bas de l'un
de ces chefs-d'oeuvre est un avis ainsi conu: Quand on chante ce
morceau dans une noce,  la mesure marque X, il faut laisser tomber une
pile d'assiettes; cela produit un excellent effet.

       *       *       *       *       *




Chefs d'orchestre.


Un clbre chef d'orchestre, faisant rpter une ouverture nouvelle,
rpondit  l'auteur qui lui demandait une nuance de piano dans un
passage important: Piano, monsieur? _chimre de cabinet!_

       *       *       *       *       *

J'en ai vu un autre, pensant diriger quatre-vingts excutants, qui _tous
lui tournaient le dos_.

       *       *       *       *       *

Un troisime, conduisant la tte baisse et le nez sur les notes de sa
partition, ne s'apercevait pas plus de ce que faisaient les musiciens
que s'il et de Londres dirig l'orchestre de l'Opra de Paris.

Une rptition de la symphonie en _la_ de Beethoven ayant lieu sous sa
_direction_, tout l'orchestre se perdit; l'ensemble une fois dtruit,
une terrible cacophonie ne tarda pas  s'ensuivre, et bientt les
musiciens cessrent de jouer. Il n'en continua pas moins d'agiter
au-dessus de sa tte le bton au moyen duquel il croyait marquer les
temps, jusqu'au moment o les cris rpts: Eh! cher matre,
arrtez-vous, arrtez-vous donc! nous n'y sommes plus! suspendirent
enfin le mouvement de son bras infatigable. Il relve la tte alors, et
d'un air tonn: Que voulez-vous? qu'est-ce qu'il y a?

--Il y a que nous ne savons o nous en sommes, et que tout est en
dsarroi depuis longtemps.

--Ah! ah!...

Il ne s'en tait pas aperu.

Ce digne homme fut, comme le prcdent, honor de la confiance
particulire d'un roi, qui le combla d'honneurs, et il passe encore dans
son pays, auprs des amateurs, pour une des illustrations de l'art.
Quand on dit cela devant des musiciens, quelques-uns, les flatteurs,
gardent leur srieux.




Apprciateurs de Beethoven.


Un fameux critique, thoricien, parolier, dcompositeur, correcteur des
matres, avait fait un opra avec la pice de deux auteurs dramatiques
et la musique de quatre compositeurs. Il me trouve un jour  la
bibliothque du Conservatoire lisant l'orage de la symphonie pastorale
de Beethoven.

--Ah! ah! dit-il en reconnaissant le morceau, j'avais introduit cela
dans mon opra _la Fort de Snart_, et j'y avais fourr des trombones
qui produisaient un diable d'effet!

--Pourquoi _y en avoir fourr_, lui dis-je, puisqu'il y en a dj?

--Non, il n'y en pas!

--Bah! et ceci (lui montrant les deux lignes de trombones) qu'est-ce
donc?

--Ah! parbleu! _je ne les avais point vus_.

       *       *       *       *       *

Un grand thoricien, rudit, etc., a imprim quelque part que Beethoven
_savait peu la musique_.

       *       *       *       *       *

Un directeur des beaux-arts (qui dplorent sa perte) a reconnu devant
moi que ce mme Beethoven _n'tait pas sans talent_.




La version Sontag.


Une admirable cantatrice, la tant regrette Sontag, avait,  la fin du
trio des masques de _Don Juan_, invent une phrase qu'elle substituait 
la phrase originale. Son exemple fut bientt suivi; il tait trop beau
pour ne pas l'tre, et toutes les cantatrices de l'Europe adoptrent
pour le rle de dona Anna _l'invention_ de Mme Sontag.

Un jour,  une rptition gnrale  Londres, un chef d'orchestre de ma
connaissance, entendant  la fin du trio cette audacieuse substitution,
arrta l'orchestre et s'adressant  la prima donna:

--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? avez-vous oubli votre rle, madame?

--Non, monsieur, je _chante la version Sontag_.

--Ah! trs-bien; mais oserais-je prendre la libert de vous demander
pourquoi vous prfrez la version Sontag  la version Mozart, qui est
pourtant la seule dont nous ayons  nous occuper ici?

--C'est qu'elle fait mieux.

    !  !  !  !  !  !  !  !  !  !  .  .  .  .  .  .




On ne peut pas danser en MI.


Un danseur qui, en Italie, s'tait lev jusqu'aux nues, vient dbuter 
Paris; il demande l'introduction, dans le ballet o il va paratre, d'un
pas qui lui valut des avalanches de fleurs  Milan et  Naples. On
obit. Arrive la rptition gnrale; mais cet air de danse, pour une
raison ou pour une autre, avait t copi un ton plus haut que dans la
partition originale.

On commence; le danseur part pour le ciel, voltige un instant, puis,
redescendant sur la terre: En quel ton jouez-vous, messieurs? dit-il,
en suspendant son vol. Il me semble que _mon morceau_ me fatigue plus
que de coutume.

--Nous jouons en _mi_.

--Je ne m'tonne plus maintenant. Veuillez transposer cet allegro et le
baisser d'un ton, _je ne puis le danser qu'en_ r.




Un baiser de Rossini.


Un amateur de violoncelle eut l'honneur de jouer devant Rossini.

Le grand matre, racontait notre homme, dix ans aprs, a t si
enchant de mon jeu, que, m'interrompant au milieu d'un cantabile, il
est venu me donner un baiser sur le front. Depuis lors, pour conserver
l'illustre empreinte, _je ne me suis plus lav la figure_.




Un Concerto de clarinette.


Doelher venait d'annoncer un concert dans une grande ville d'Allemagne,
quand un inconnu se prsenta chez lui:

Monsieur, dit-il  Doelher, je me nomme W***, _je suis une grande
clarinette_, et je viens  H... dans l'intention d'y faire apprcier mon
talent. Mais on me connat peu ici, et vous me rendriez un minent
service en me permettant de jouer un solo dans la soire que vous
organisez. L'effet que j'espre y produire attirera sur moi l'attention
et la faveur du public, et je vous devrai ainsi de pouvoir donner avec
succs mon premier concert.

--Que voudriez-vous excuter  ma soire? rpond l'obligeant Doelher.

--Un grand concerto de clarinette.

--Eh bien, monsieur, j'accepte votre offre; je vais vous placer dans mon
programme; venez ce soir  la rptition; je suis enchant de vous tre
agrable.

Le soir venu, l'orchestre rassembl, notre homme se prsente, et l'on
commence  rpter son concerto. Selon l'usage fashionable de quelques
virtuoses, il s'abstient de jouer sa partie, se bornant  faire rpter
l'orchestre et  indiquer les mouvements. Le _tutti_ principal, assez
semblable  la marche des paysans du _Freyschtz_, parut fort grotesque
aux assistants et inquita Doelher. Mais, disait celui-ci en sortant,
la partie principale rachtera tout; ce monsieur est probablement un
habile virtuose; on ne peut exiger qu'_une grande clarinette_ soit en
mme temps un grand compositeur.

Le lendemain, au concert, un peu intimid par le triomphe clatant de
Doelher, le clarinettiste entre en scne  son tour.

L'orchestre excute le _tutti_, qui se terminait par un repos sur
l'accord de la dominante, aprs lequel commenait le premier solo.
Tram, pam, pam, tire lire la r la, comme dans la marche du
_Freyschtz_. Arriv  l'accord de la dominante, l'orchestre s'arrte,
le virtuose se campe sur la hanche gauche, avance la jambe droite,
embouche son instrument, et tendant horizontalement ses deux coudes,
fait mine de commencer. Ses joues se gonflent, il souffle, il pousse, il
rougit; vains efforts, rien ne sort du rebelle instrument. Il le
prsente alors devant son oeil droit par le ct du pavillon; il
regarde dans l'intrieur comme il et fait d'un tlescope; n'y
dcouvrant rien, il essaye de nouveau, il souffle avec rage; pas un son.
Dsespr, il ordonne aux musiciens de recommencer le _tutti_: Tram,
pam, pam, tire lire la r la, et, pendant que l'orchestre s'escrime, le
virtuose, plaant sa clarinette, je ne dirai pas entre ses jambes, mais
beaucoup plus haut, le pavillon en arrire, le bec en avant, se met 
dvisser prcipitamment l'anche et  passer l'couvillon dans le tube...

Tout cela demandait un certain temps, et dj l'impitoyable orchestre,
ayant fini son _tutti_ tait de nouveau parvenu  son repos sur l'accord
de la dominante.

Encore! encore! recommencez! recommencez! crie aux musiciens
l'_artiste en ptiments_. Et les musiciens d'obir: Tram, pam, pam,
tire lire la r la. Et pour la troisime fois, aprs quelques instants,
les voil de retour  la mesure inexorable qui annonce l'entre du solo.
Mais la clarinette n'est pas prte: _Da capo!_ encore! encore! Et
l'orchestre de repartir gaiement: Tram, pam, pam, tire lire la r la.

Pendant cette dernire reprise, le virtuose ayant rarticul les
diverses pices du malencontreux instrument, l'avait remis entre... ses
jambes, avait tir de sa poche un canif et s'en servait pour gratter
prcipitamment l'anche de la clarinette place comme vous savez.

Les rires, les chuchottements bruissaient dans la salle: les dames
dtournaient le visage, se cachaient dans le fond des loges; les hommes
se levaient debout, au contraire, pour mieux voir; on entendait des
exclamations, de petits cris touffs, et le scandaleux virtuose
continuait  gratter son anche.

Enfin, il la croit en tat; l'orchestre est revenu pour la quatrime
fois au temps d'arrt du _tutti_, le soliste rembouche sa clarinette,
carte et lve de nouveau ses coudes, souffle, sue, rougit, se crispe,
et rien ne sort! Quand un effort suprme fait jaillir, comme un clair
sonore, le couac le plus dchirant, le plus courrouc qu'on ait jamais
entendu. On et dit de cent pices de satin dchires  la fois; le cri
d'un vol de vampires, d'une goule qui accouche, ne peuvent approcher de
la violence de ce couac affreux!

La salle retentit d'une exclamation d'horreur joyeuse, les
applaudissements clatent, et le virtuose perdu, s'avanant sur le bord
de l'estrade, balbutie: Mesdames et messieurs, je ne sais... un ac...
cident... dans ma cla... rinette... mais je vais la faire rac...
commoder... et je vous prie de vouloir bien... venir,  ma soire
musi... cale, lundi prochain, ent... en... entendre _la fin de mon
concerto._

       *       *       *       *       *




Les instruments de musique  l'Exposition universelle.


Je ne m'aviserai certes pas d'crire ici un prambule sur l'industrie et
les expositions universelles. Argumenter sur certaines questions expose
parfois le raisonneur  des dangers assez graves; c'est quelquefois
aussi de sa part une vritable condescendance de les discuter. Je me
sais si loin de possder le calme olympien ncessaire en pareil cas,
qu'au lieu de combattre les systmes qui me choquent, je vais souvent,
en dsespoir furieux de cause, jusqu' avoir l'air de les accepter,
jusqu' les approuver de la tte, sinon de la parole et de la plume...
Et ceci me rappelle une question que j'adressai un jour  un amateur de
chimie... (Peut-tre mon amateur, semblable aux amateurs de musique, de
philosophie,  bien des amateurs enfin, croyait-il  l'absurde. Cette
croyance est fort rpandue. Peut-tre aussi, aprs tout, l'absurde
est-il le vrai; car si l'absurde n'tait pas le vrai, Dieu serait cruel
d'avoir mis dans le coeur de l'homme un si grand amour de l'absurde!
Mais enfin voici ce que je demandai  mon chimiste et sa rponse:)

Si l'on pouvait placer, lui dis-je, un certain nombre de kilogrammes,
cent ou mille kilogrammes de poudre  canon, au point central de l'une
des plus normes montagnes du globe, de l'Hymalaya ou du Chimborazo,
par exemple, et si, par l'un des procds dont on dispose aujourd'hui,
on y mettait le feu, qu'arriverait-il? Croyez-vous que l'explosion pt
avoir lieu, et que sa force ft capable de briser, de faire sauter une
masse aussi extraordinairement rsistante par sa densit, par sa
cohsion et par son poids?... L'amateur de chimie, embarrass,
rflchit un instant, chose que font rarement les amateurs de musique ou
de philosophie, et me rpondit en hsitant: Il est probable que la
puissance de la poudre serait insuffisante, que son inflammation ayant
lieu nanmoins et produisant instantanment des gaz dont l'expansion
serait dompte par la rsistance de la montagne, ces gaz se
condenseraient en un liquide, toujours dispos  reprendre une forme
gazeuse et  faire une pouvantable explosion le jour o la force
suprieure cesserait de le comprimer. Je ne sais jusqu' quel point
l'opinion de mon chimiste dilettante est fonde, mais peut-tre cit-je
 propos la proposition qui lui fut soumise.

Il y a des gens, en effet, j'en connais, qui, obligs de lutter avec une
montagne d'absurdits, prouvant au centre de leur coeur une colre
incalculable, insuffisante cependant pour faire sauter la montagne,
prennent feu tout d'abord, et presque aussitt se soumettant sans bruit,
en souriant mme,  la loi de la draison, voient les foudres de leur
volcan se liqufier jusqu' nouvel ordre.

Les liquides, ainsi produits, sont ordinairement noirs et d'une extrme
amertume; il y en a pourtant d'insipides, d'incolores, il y en a mme,
telle est leur diversit, qui semblent doux  l'oeil et au got.
Ceux-l sont les plus dangereux. Quoi qu'il en soit, bien des fourneaux
(ces mines monstres s'appellent ainsi depuis le sige de Sbastopol) ont
t allums, bien des kilogrammes de poudre ont t _liqufis_ pendant
la laborieuse session des divers jurys appels  donner ou plutt 
prter leur avis sur les produits de l'industrie.

       *       *       *       *       *

Le jury spcial dsign pour examiner les instruments de musique,  la
dernire exposition universelle, tait form de sept membres,
compositeurs, virtuoses, acousticiens, savants, amateurs et fabricants.
Persuads qu'on les consultait  propos des instruments de musique pour
connatre la valeur musicale de ces instruments, ils sont bien vite
tombs d'accord sur les moyens  prendre pour en apprcier le mieux
possible les qualits de sonorit et de confection, pour rendre justice
aux inventions ingnieuses et utiles, pour placer  leur rang les
facteurs intelligents. En consquence, pour n'tre en rien distraits de
ce travail ardu, plus difficile qu'on ne pense, extrmement pnible et
mme douloureux, je puis l'assurer, ils firent transporter
successivement dans la salle de concerts du Conservatoire ces milliers
d'instruments de toutes sortes, harmonieux, cacophoniques, sonores,
bruyants, magnifiques, admirables, inutiles, grotesques, ridicules,
rauques, affreux, propres  charmer les anges,  faire grincer des dents
les dmons,  rveiller les morts,  endormir les vivants,  faire
chanter les oiseaux et aboyer les chiens.

On commena par l'examen des pianos. Le piano! A la pense de ce
terrible instrument, je sens un frisson dans mon cuir chevelu; mes pieds
brlent; en crivant ce nom, j'entre sur un terrain volcanique. C'est
que vous ignorez ce que sont les pianos, les marchands de pianos, les
fabricants de pianos, les joueurs de piano, les protecteurs et
protectrices des fabricants de pianos. Dieu vous prserve de le savoir
jamais! Les autres marchands et facteurs d'instruments sont beaucoup
moins redoutables. On peut dire d'eux  peu prs ce qu'on veut, sans
qu'ils se plaignent trop aigrement. On peut donner au plus mritant la
premire place, sans que tous les autres aient  la fois la pense de
vous assassiner. On peut aller jusqu' relguer le pire au dernier rang
sans recevoir des bons la moindre rclamation. On peut dire mme  l'ami
d'un prtendu inventeur: Votre ami n'a rien invent, ceci n'est pas
nouveau, les Chinois se servent de son invention depuis des sicles! et
voir l'ami dsappoint de l'inventeur se retirer presque silencieusement
comme et fait sans doute l'illustre Colomb, si on lui et appris que
des navigateurs scandinaves avaient longtemps avant lui trouv le
continent amricain.

Mais le piano! ah! le piano! Mes pianos, monsieur! vous n'y songez
pas. A moi le second rang! A moi une mdaille d'argent! moi qui ai
invent l'emploi de la vis pour fixer la cheville voisine de la mortaise
du quadruple chappement! Je n'ai pas dmrit, monsieur? J'emploie,
monsieur, six cents ouvriers; ma maison est toujours ma maison; j'envoie
toujours mes produits non seulement  Batavia,  Vittoria,  Melbourne,
 San-Francisco, mais dans la Nouvelle-Caldonie, dans l'le de
Mounin-Sima, monsieur,  Manille,  Tinian,  l'le de l'Ascension, 
Hawa; il n'y a pas d'autres pianos que mes pianos  la cour du roi
Kamehameha III, les mandarins de Pkin ne prisent que mes pianos,
monsieur, on n'en entend pas d'autres  Nangasaki, monsieur... et 
Saint-Germain-en-Laye; oui, monsieur. Et vous venez me parler de
mdaille d'argent, quand la mdaille d'or serait pour moi une fort
mdiocre distinction! et vous ne m'avez pas seulement propos pour le
grand cordon de la lgion d'Honneur! Vous me la baillez belle! Mais nous
verrons, monsieur, cela ne se passera pas ainsi. Je proteste, je
protesterai; j'irai trouver l'Empereur, j'en appellerai  toutes les
cours de l'Europe,  toutes les prsidences du Nouveau-Monde. Je
publierai une brochure! Ah! bien oui, une mdaille d'argent 
l'inventeur de l'chappement de la cheville qui fixe la vis de la
quadruple mortaise!!!

Ceci met le feu, vous pouvez le penser, aux mille kilogrammes de poudre
qui sont dans la montagne. Mais comme il est absolument impossible de
rpondre ainsi qu'il conviendrait  de pareilles exclamations, et de
faire sauter... la montagne, la condensation des gaz s'opre, et il ne
reste au fond du fourneau qu'un peu d'_eau insipide_.

Ou bien: Hlas! monsieur, je n'ai donc pas la premire mdaille?... Il
est donc vrai? une pareille iniquit a pu tre accomplie?... Mais on
reviendra l-dessus, et j'ose vous demander votre voix, votre nergique
intervention!... Vous me refusez?... Oh! c'est incroyable! Mes pianos
n'ont pourtant pas dmrit; je fais toujours d'excellents pianos qui
peuvent soutenir la lutte avec tous les pianos. Ce n'est pas un musicien
tel que vous, monsieur, qui pourrait s'abuser  cet gard... Je suis
ruin, monsieur... Monsieur, je vous en supplie, accordez-moi votre
voix... Oh! mais, c'est affreux! Monsieur, je vous en conjure... voyez
mes larmes... je n'ai plus d'autre refuge que... la Seine... j'y
cours... Ah! c'est de la frocit! je n'eusse jamais cru cela de vous...
Mes pauvres enfants!...

On ne peut encore rien faire sauter.

_Eau de mlisse!_

Ou bien: J'arrive d'Allemagne, et l'on y rit beaucoup de votre jury.
Comment! ce n'est pas le premier facteur de pianos qui est le premier?
il serait donc devenu le second? il aurait donc dmrit? Cela a-t-il le
sens commun? et le second serait devenu le premier? A-t-on jamais vu
rien de semblable? Vous allez recommencer tout cela, je l'espre, pour
vous au moins. Certainement je ne connais pas ce merveilleux piano que
vous avez couronn; je ne l'ai ni vu ni entendu; mais c'est gal, une
telle dcision vous couvre tous de ridicule.

_Eau de Cologne!_

Ou bien: Je viens, monsieur, pour une petite affaire... une affaire.
C'est par erreur, sans doute, que les pianos de ma maison ont t
dclasss; car tout le monde sait que ma maison n'a pas dmrit.
L'opinion publique a dj fait justice de cette... erreur, et vous allez
recommencer l'examen des pianos. Or, pour qu'il n'y ait pas de nouvelle
bvue commise, je prends la libert d'clairer messieurs les membres du
jury sur la force de ma maison. Je fais de nombreuses et importantes
affaires... et ni mes associs ni moi nous ne regardons ... des...
sacrifices... ncessaires dans certaines... circonstances... Il n'y a
qu' bien comprendre... A un certain froncement de sourcils du jur,
l'homme d'affaires voit qu'on ne... comprend pas et se retire.

_Eau-de-vie camphre!_

Ou bien: Monsieur, je viens...

--Vous venez pour vos pianos?

--Sans doute, monsieur.

--Votre maison n'a pas dmrit, n'est-ce pas? Nous allons recommencer
l'examen; il vous faut la premire mdaille?

--Certes, Monsieur!

--Feux et tonnerres!...

Le jur quitte son salon, et ferme violemment une porte derrire lui,
en en faisant sauter la serrure.

_Eau forte! acide hydro-cyanique._

Telles sont les scnes qu'infligeaient autrefois aux malheureux jurs
les facteurs, les joueurs, et les protecteurs des facteurs de pianos; au
dire d'un ancien jur libr, jur de rebut, mchante langue sans doute,
car nous ne voyons plus rien de pareil aujourd'hui.

Je reprends ma narration.

Les jurs, lors de la dernire exposition, taient donc au nombre de
sept. Nombre mystrieux, cabalistique, fatidique!... Les sept sages de
la Grce, les sept branches du flambeau sacr, les sept couleurs
primitives, les sept notes de la gamme, les sept pchs capitaux, les
sept vertus thologales... ah! pardon, il n'y en a que trois, du moins
il n'y en avait que trois, car j'ignore si l'Esprance existe encore.

Mais, je le jure, nous tions sept jurs: un cossais, un Autrichien, un
Belge et quatre Franais; ce qui semblerait prouver que la France  elle
seule est plus riche en jurs que l'Ecosse, la Belgique et l'Autriche
runies.

Cet aropage constituait ce qu'on nomme une _classe_. La classe, aprs
un examen minutieux et attentif de toutes les questions dont elle tait
saisie, devait ensuite prendre part  une assemble o cinq ou six
autres classes se trouveraient runies pour former un _groupe_. Et ce
groupe avait  prononcer  la majorit des voix sur la validit des
dcisions prises isolment par chaque classe. Ainsi la classe charge
d'examiner les tissus de soie et de laine, ou celle qui avait tudi le
mrite des orfvres, ciseleurs, bnistes, et plusieurs autres classes,
voulaient bien nous demander,  nous autres musiciens, si les
rcompenses avaient t justement donnes  tels ou tels fabricants de
tissus,  tels ou tels marchands de bronze, etc., questions auxquelles
mes confrres de la classe de musique semblaient un peu embarrasss de
rpondre dans les premiers jours. Ces jugements _ex abrupto_ leur
paraissaient singuliers; ils n'y taient pas faits, aucun d'eux n'ayant
t appel  voter de la mme faon, quatre ans auparavant, 
l'Exposition universelle de Londres, o cet usage tait dj admis, et
o j'avais pu faire mon noviciat.

J'eus, il est vrai, un instant d'angoisse assez pnible quand, en 1851,
le jour de la premire assemble de notre groupe, les jurs anglais,
voyant que je m'abstenais, me sommrent de voter sur les rcompenses
proposes pour les fabricants d'instruments de chirurgie. Je pensai
aussitt  tous les bras,  toutes les jambes que ces terribles
instruments allaient avoir  couper, aux crnes qu'ils devaient
trpaner, aux polypes qu'ils auraient  extraire, aux artres, aux
filets nerveux qu'il leur faudrait saisir, aux pierres qu'on leur ferait
broyer!!! Et je vais, moi, qui ne sais ni A ni B en chirurgie, moins
encore en mcanique et en coutellerie, et qui d'ailleurs, fuss-je  la
fois un Amussat et un Charrire, n'ai jamais examin un seul des
dangereux outils dont il est question, je vais dire l, carrment,
officiellement, que les instruments de celui-ci sont beaucoup meilleurs
que ceux de celui-l, et que monsieur un tel et non pas un autre mrite
le premier prix! J'avais la sueur au front et des glaons dans le dos en
y songeant. Dieu me pardonne si, par mon vote, j'ai caus la mort de
quelques centaines de blesss anglais, franais, pimontais, et mme
russes, mal oprs en Crime par suite du prix donn  de mauvais
instruments de chirurgie!...

Peu  peu nanmoins mes remords se sont calms; le feu a bien pris  la
mine, mais la montagne n'a pas saut, comme toujours, et le fourneau ne
contient  cette heure qu'une petite quantit _d'eau pure_. J'ai donn
dernirement  Paris un prix  une clef de Garengeot pour arracher les
dents, sans prouver aucune douleur. D'ailleurs, l'institution des
groupes ayant t adopte en Angleterre et en France, et personne ne
s'en tant plaint, il faut bien qu'elle soit bonne, utile, morale, et je
n'ai que la honte d'avouer la faiblesse d'intelligence qui me met dans
l'impossibilit de comprendre sa raison d'tre.--Il y a un peu d'ironie
dans votre humilit, direz-vous; sans doute le groupe dont vous faisiez
partie aura contrari la classe des musiciens en infirmant quelques-uns
de ses jugements, et vous lui gardez rancune?--Ah! certes, non. Le
groupe a essay  peine deux ou trois fois de soutenir que nous nous
tions tromps, et en toute autre occasion nos confrres non musiciens
ont lev leur main droite pour le vote affirmatif, avec un ensemble qui
les montrait dignes de l'tre. Non, ce sont de simples rflexions
antiphilosophiques sur les institutions humaines, que je vous donne pour
ce qu'elles valent, c'est--dire pour rien.

Or nous tions sept dans la loge officielle de la salle du
Conservatoire, et chaque jour une fourne de quatre-vingt-dix pianos au
moins faisaient gmir sous son poids le plancher du thtre en face de
nous. Trois habiles professeurs jouaient chacun un morceau diffrent sur
le mme instrument, en rptant chacun toujours le mme; nous entendions
ainsi quatre-vingt-dix fois par jour ces trois airs, ou, en
additionnant, deux cent soixante-dix airs de piano, de huit heures du
matin  quatre heures de l'aprs-midi. Il y avait des intermittences
dans notre tat. A certains moments, une sorte de somnolence remplaait
la douleur, et comme, aprs tout, sur ces trois morceaux il s'en
trouvait deux de fort beaux, l'un de Pergolse et l'autre de Rossini,
nous les coutions alors avec charme; ils nous plongeaient dans une
douce rverie. Bientt aprs, il fallait payer son tribut  la faiblesse
humaine; on se sentait pris de spasmes d'estomac et de vritables
nauses. Mais ce n'est pas ici le cas d'examiner ce phnomne
physiologique.

Pour n'tre en aucune faon influencs par les noms des facteurs des
terribles pianos, nous avions eu l'ide d'tudier ces instruments, sans
savoir  qui ni de qui ils taient. On avait en consquence cach le nom
des facteurs par une large plaque de carton portant un numro. Les
essayeurs pianistes, avant de commencer leur opration, nous criaient
du thtre: Numro 37, ou numro 20, etc. Chacun des jurs prenait ses
notes d'aprs cette dsignation. Quand ensuite le deux cent
soixante-dixime air tait excut, les jurs, non contents de cette
preuve, descendaient sur le thtre, examinaient de prs le mcanisme
de chaque instrument, en touchaient eux-mmes le clavier, et modifiaient
ainsi, s'il y avait lieu, leur premire opinion. Le premier jour, on
entendit un nombre considrable de pianos  queue. Les sept jurs en
distingurent tout d'abord six dans l'ordre suivant:

Le n 9 obtint l'unanimit pour la premire place;

Le n 19 obtint galement l'unanimit pour la seconde;

Le n 5 eut 6 voix sur 7 pour la troisime;

Le n 11, 4 voix sur 7 pour la quatrime;

Le n 17, 6 voix pour la cinquime;

Le n 22, 5 voix pour la sixime.

Les jurs, pensant que la position des pianos sur le thtre, position
plus ou moins rapproche de certains rflecteurs du son, pouvait rendre
les conditions de sonorit ingales, imaginrent alors d'entendre une
seconde fois ces six instruments dans un autre ordre et aprs les avoir
tous dplacs. En outre, pour ne pas subir l'influence d'une premire
impression, ils tournrent eux-mmes le dos  la scne pendant le
dplacement des instruments, dont ils connaissaient la couleur, la forme
et la place, voulant ignorer o ils allaient tre ports. Ils les
entendirent ainsi sans se retourner, sans savoir lequel tait touch le
premier, le second, etc.; et leurs notes consultes ensuite, et les
numros rapprochs du nouveau numro d'ordre dans lequel on venait de
les faire entendre, il se trouva, en fin de compte, que les suffrages
s'taient rpartis de la mme faon sur les mmes instruments qu' la
premire preuve, tant les qualits de chacun taient tranches. Ce fait
est l'un des plus curieux de ce genre que l'on puisse citer; il prouve
d'ailleurs le soin minutieux avec lequel le jury s'est acquitt de sa
tche.

Aprs chaque sance, le rsultat des votes tait consign dans le
procs-verbal; un membre du jury allait dcouvrir les noms cachs par la
plaque de carton, crivait ces noms avec les numros auxquels ils
correspondaient, et sa dclaration, jointe au procs-verbal, tait
enferme dans une enveloppe cachete et revtue du timbre du
Conservatoire.

C'est pourquoi, pendant les longues semaines consacres  l'examen des
pianos, personne, pas mme les membres du jury (except un), ne
connaissant le nom des facteurs classs, aucun de ceux-ci n'a pu
rclamer, ni se plaindre, ni venir nous dire: Monsieur, je n'ai pas
dmrit, etc.

La mme marche a t suivie pour les pianos  queue petit format, pour
les pianos carrs et pour les pianos droits. Nous avons la satisfaction
d'annoncer qu'aucun jur n'a succomb par suite de cette preuve, et que
la plupart d'entre eux sont aujourd'hui en convalescence.




Un rival d'rard.


Certains mcaniciens amateurs se livrent parfois  la fabrication des
instruments de musique avec le plus grand succs. Ils font mme dans cet
art d'tonnantes dcouvertes... Ces hommes ingnieux, autant que
modestes, ddaignent nanmoins d'envoyer leurs ouvrages aux expositions
universelles, et ne rclament pour eux personnellement ni brevet
d'invention, ni mdaille d'or, ni le moindre cordon de la Lgion
d'honneur.

L'un d'eux vint un jour, en Provence, visiter son voisin de campagne, M.
d'O..., clbre critique et musicien distingu. En entrant dans son
salon: Ah! vous avez un piano? lui dit-il.

--Oui, un rard excellent.

--Moi aussi, j'en ai un.

--Un piano d'rard?

--Allons donc! de moi, s'il vous plat. Je me le suis fait  moi-mme,
et d'aprs un systme tout nouveau. Si vous tes curieux de le voir, je
le ferai mettre demain sur ma charrette, et je vous l'apporterai.

--Volontiers.

Le lendemain, l'amateur campagnard arrive avec sa charrette; on apporte
le piano, on l'ouvre, et M. d'O... est fort tonn de voir le clavier
compos exclusivement de touches blanches. Eh bien! et les touches
noires? dit-il.

--Les touches noires? Ah! oui, pour les dizes et les bmols; c'est une
btise de l'_ancien piano_. Je n'en use pas.




Correspondance diplomatique.


_A Sa Majest Amata Pomar, reine de Tati, Emeo, Ouaheine, Raatea,
Bora-Bora, Touboua-Manou et autres les, dont les oeuvres viennent
d'obtenir la mdaille d'argent  l'Exposition universelle._

    MAJEST, REINE GRACIEUSE,

Exposition bientt finie. Nos amis les juges du concours des nations et
moi bien contents.

Beaucoup souffert, beaucoup su, pour entendre et juger les instruments
de musique, pianos, orgues, fltes, trompettes, tambours, guitares et
tamtams. Grande colre des juges contre les hommes des nations
fabricants de pianos, orgues, fltes, trompettes tambours, guitares et
tamtams.

Les hommes des nations vouloir tous tre le premier et tous demander que
leur ami soit le dernier; offrir  nous de boire de l'ava, d'accepter
des fruits et des cochons. Nous juges trs-fchs, et pourtant, sans
fruits ni cochons, bien dit quels taient les meilleurs fabricants de
pianos, orgues, fltes, trompettes, tambours, guitares et tamtams.
Ensuite quand nous avoir bien tudi, examin, entendu tout, nous, les
vrais juges, tre obligs d'aller trouver d'autres juges qui n'avaient
pas tudi, examin ni entendu les instruments de musique, et de leur
demander si nous avions trouv les vrais meilleurs. Eux rpondre  nous
que non. Alors nous encore une fois trs en colre, trs-fchs, vouloir
quitter la France et l'Exposition.

Puis redevenir avec les autres juges tous _tayos_, tous amis; et pour
nous rendre notre politesse, ceux-l qui avaient bien examin, bien
tudi, les mrs[1], les maros, les prahos, les tapas, les couronnes,
exposs par les gens de Tati, nous demander s'ils avaient bien fait de
donner le prix  la Tati-Ouna[2]. Nous, bons garons, qui ne savions
rien, rpondre tout de suite que oui. Et les juges dcider qu'une
mdaille d'argent serait offerte  Majest gracieuse, pour les couronnes
en corce d'arrow-root que belle reine a envoyes  ces pauvres hommes
d'Europe qui n'en avaient jamais vu. Alors aller tous ka-ka, tous
manger ensemble; et pendant le djeuner, les juges des nations beaucoup
parler de gracieuse Tati-Ouna, demander si elle sait le franais, si
elle a plus de vingt ans... Les juges des nations, mme les ratitas[3],
bien ignorants; pas connatre un seul mot de la langue kanake, pas
savoir que gracieuse Majest s'appeler Amata, tre ne en 1811 (moi
rien dire de cela), avoir pris pour troisime mari un jeune arii[4],
favori de votre pre Pomar III, qui lui donna son nom par amiti. Ne
pas se douter que po veut dire _nuit_ et mar _tousser_, et que votre
arrire-grand-pre Otou, ayant t fort enrhum et toussant beaucoup une
nuit, un de ses gardes avait dit le lendemain: Po mar le roi (le roi,
tousser la nuit), ce qui donna  S. M. la spirituelle ide de prendre ce
nom, et de s'appeler Pomar Ier.

Les hommes de France savoir seulement que reine gracieuse avoir quantit
d'enfants, et eux beaucoup rire de ce que gracieuse Majest ne veut pas
porter des bas. Eux dire aussi que belle Ouna trop fumer gros cigares,
trop boire grands verres d'eau-de-vie, et trop souvent jouer aux cartes
seule, la nuit, avec les commandants de la station franaise qui protge
les les.

Aprs djeuner, juges des nations monter ensemble dans les galeries du
palais de l'Exposition, pour voir l'ouvrage de vos belles mains, auquel
ils venaient de donner le prix sans le connatre, et trouver aussitt
l'ouvrage charmant, et convenir que les couronnes de Tati bien lgres
sont pourtant bien solides, plus solides que quantit de couronnes
d'Europe.

Les juges des nations, aussi bien les arii[5] que les bou-ratiras[6],
recommencer en descendant  parler de belle reine et de la mdaille
d'argent qu'elle pourra bientt pendre  son cou; et chacun avouer qu'il
voudrait bien tre une heure ou deux  la place de la mdaille. Trs-bon
pour belle Ouna-Amata que soit pas possible, car nous juges des nations
tous bien laids.

Pas un tatou, pas un comparable aux jeunes hommes de Bora-Bora, encore
moins au grand, beau, quoique Franais, capitaine, qui commandait le
Protectorat il y a trois ans, et qui, convenez-en, protgeait si bien.

Adieu, Majest gracieuse, les tititeou-teou[7] de l'Exposition sont
occups dj  faire la mdaille d'argent, et jolie bote pour
l'enfermer, avec beaucoup gros longs cigares et deux paires de bas fins
brods d'or. Tout sera bientt en route pour les les.

Moi avoir voulu d'abord crire  Ouna-Amata en kanak, mais ensuite pas
oser, trop peu savant dans la douce langue, et crire alors simplement
en franais comme il est parl  la cour de Tati.

Nos ioreana[8] et nos bonnes amitis aux amis Franais du Protectorat;
que rien ne trouble vos houpas-houpas[9], et que le grand Oro[10] vous
dlivre de tous les Pritchards. Je dpose deux respectueux comas[11]
sur vos fines mains royales, et suis, belle Amata, de Votre Majest,
le tititeou-teou,

Hector Berlioz,

_l'un des juges des nations._

Paris, le 18 octobre 1855.

_P. S._ J'ai oubli de dire  gracieuse Majest que les bas brods
joints  la mdaille et aux cigares peuvent se porter sur la tte.




Prudence et sagacit d'un Provincial.--L'orgue mlodium d'Alexandre.


Un amateur, qui avait entendu louer en maint endroit les orgues mlodium
d'Alexandre, voulut en offrir un  l'glise du village qu'il habitait.
On prtend, se dit-il, que ces instruments ont des sons dlicieux, dont
le caractre  la fois rveur et plein de mystre les rend propres
surtout  l'expression des sentiments religieux; ils sont en outre d'un
prix modr; quiconque possde  peu prs le mcanisme du clavier du
piano peut en jouer sans difficult. Cela ferait parfaitement mon
affaire. Mais comme il ne faut jamais acheter chat en poche, allons 
Paris et jugeons par nous-mme de la valeur de ces loges prodigus aux
instruments d'Alexandre par la presse de toute l'Europe et mme aussi
par la presse amricaine. Voyons, coutons, essayons et nous achterons
aprs, s'il y a lieu.

Ce prudent amateur vient  Paris, se fait indiquer le magasin
d'Alexandre, et ne tarde pas  s'y prsenter.

Pour comprendre ce qu'il y a de grotesque dans le parti qu'il crut
devoir prendre aprs avoir examin les orgues, il faut savoir que les
instruments d'Alexandre, indpendamment du soufflet qui fait vibrer des
anches de cuivre par un courant d'air, sont pourvus d'un systme de
marteaux destins  frapper les anches et  les branler par la
percussion au moment o le courant d'air vient se faire sentir.
L'branlement caus par le coup de marteau rend plus prompte l'action du
soufflet sur l'anche, et empche ainsi le petit retard qui existerait
sans cela dans l'mission du son. En outre l'effet des marteaux sur les
anches de cuivre produit un petit bruit sec, imperceptible quand le
soufflet est mis en jeu, mais qu'on entend assez distinctement de prs
quand on se borne  faire mouvoir les touches du clavier.

Ceci expliqu, suivons notre amateur dans le grand salon d'Alexandre au
milieu de la population harmonieuse d'instruments qui y est expose.

--Monsieur, je voudrais acheter un orgue.

--Monsieur, nous allons vous en faire entendre plusieurs, vous choisirez
ensuite.

--Non, non, je ne veux pas qu'on me les fasse entendre. Le prestige de
l'excution de vos virtuoses peut et doit abuser l'auditeur sur les
dfauts des instruments et transformer quelquefois ces dfauts en
qualits. Je tiens  les essayer moi-mme, sans tre influenc par
aucune observation. Permettez-moi de rester seul un instant dans votre
magasin.

--Qu' cela ne tienne, monsieur, nous nous retirons; tous les mlodium
sont ouverts; examinez-les.

L-dessus, M. Alexandre s'loigne, l'amateur s'approche d'un orgue, et,
sans se douter qu'il faut pour le faire parler agir avec les pieds sur
le soufflet plac au-dessous de la caisse, promne ses mains sur le
clavier, comme il et fait pour essayer un piano.

Il est tonn de ne rien entendre d'abord, mais presque aussitt son
attention est attire par le petit bruit sec du mcanisme de la
percussion dont j'ai parl: cli, cla, pic, pac, tong, ting; rien de
plus. Il redouble d'nergie en attaquant les touches: cli, cla, pic,
pac, tong, ting, toujours. C'est  ne pas croire, dit-il; c'est
ridicule! comment ferait-on entendre ce misrable instrument dans une
glise, si petite qu'on la suppose? Et on loue en tous lieux de
pareilles machines, et M. Alexandre a fait fortune en les fabricant
Voil pourtant jusqu'o s'tend l'audace de la rclame, la mauvaise foi
des rdacteurs de journaux.

L'amateur indign s'approche pourtant d'un autre orgue, de deux autres,
de trois autres, pour l'acquit de sa conscience; mais, employant
toujours le mme moyen pour les _essayer_, il arrive toujours au mme
rsultat. Toujours: cli, cla, pic, pac, tong, ting. Il se lve enfin,
parfaitement difi, prend son chapeau et se dirige vers la porte, quand
M. Alexandre, qui avait tout vu de loin, accourant:

--Eh bien, monsieur, avez-vous fait un choix?

--Un choix! parbleu, vos annonces, vos rclames, vos mdailles, vos
prix, nous la donnent belle  nous autres provinciaux! vous nous croyez
donc bien simples, pour oser nous offrir de si ridicules instruments! La
premire condition d'existence pour la musique, c'est de pouvoir tre
entendue! Or, vos prtendues orgues, que j'ai fort heureusement
_essayes_ moi-mme, sont infrieures aux plus mesquines pinettes du
sicle dernier, et n'ont littralement aucun son, non monsieur, aucun
son. Je ne suis ni sourd, ni sot.

Bonjour!




La Trompette marine.--Le Saxophone.--Les Savants en instrumentation.


A chacune des reprsentations du _Bourgeois gentilhomme_, au Thtre
Franais, le parterre commet une bvue dont les musiciens, s'il s'en
trouve dans la salle, ne peuvent manquer de rire de tout leur coeur. A
la premire scne du deuxime acte, quand le matre de musique dit: _Il
vous faudra trois voix, un dessus, une haute-contre, et une basse, qui
seront accompagnes d'une basse de viole, d'un thorbe, et d'un clavecin
pour les basses continues, avec deux dessus de violon pour jouer les
ritournelles._

Monsieur Jourdain rpond: _Il y faudra mettre aussi une trompette
marine. La trompette marine est un instrument qui me plat, et qui est
harmonieux._

A ces mots de _trompette marine_, l'hilarit du parterre ne manque
jamais de faire explosion. Il croit, ce brave parterre, que la
_trompette marine_, instrument fort doux, form d'une seule corde monte
sur un chevalet et qu'on joue comme le violoncelle, est un horrible
instrument  vent, une conque de triton, capable d'effaroucher les nes.
Il suppose que Molire a fait dire  M. Jourdain une colossale btise,
quand il lui a prt seulement une navet. Ce n'est pas plus absurde
que si un monsieur Jourdain de nos jours disait en semblable
circonstance: Il y faudra mettre aussi une guitare. La guitare est un
instrument qui me plat et qui est harmonieux.

Un Jupiter de la critique, attaquant dernirement avec violence les
admirables instruments de Sax, rangeait parmi les plus formidables, les
plus propres  dchirer l'oreille, le _Saxophone_, instrument  anche
d'un timbre voil, dlicieux, qu'il confondait avec les sax-horns,
instruments de cuivre  embouchure.

Cet illustre et consciencieux aristarque a sans doute tudi
l'instrumentation au parterre du Thtre-Franais.

Ah! ah! ah! la _trompette marine_! Bravo, parterre! l'_horrible
Saxophone_! Bravo, Jupiter!.....




Jaguarita.--Les femmes sauvages.


Tous les hommes civiliss et dous d'un peu d'imagination ont,  une
certaine poque de leur vie, partag la mme illusion  l'endroit des
femmes sauvages d'Amrique, les confondant avec les gracieuses
Tatiennes, qui ne sont point sauvages du tout. Tous se sont fait un
trange idal de ces brunes cratures; tous se les sont reprsentes
armes de charmes merveilleux et terribles. Une Mexicaine, une
Guyanaise, une Chilienne, une jeune Comanche, disaient-ils, c'est la
fille enchanteresse de la libre nature, c'est l'ardeur des tropiques, ce
sont les yeux de la gazelle, c'est la voix du bengali, c'est la
souplesse de la liane, l'audace de la lionne, la fidlit du pigeon
bleu; c'est le parfum de l'ananas, la peau satin du camlia; c'est la
vierge des dernires amours, l'Atala de M. de Chateaubriand, la Cora de
M. de Marmontel, l'Amazily de M. de Jouy. O jeunes idiots!  idiots qui
n'tes plus jeunes! c'est vous qui tiez des enfants de la nature quand
vous caressiez de pareilles chimres! Si vous avez tant soit peu pass
l'Atlantique depuis lors, vous tes bien revenus, n'est-ce pas, de ces
potiques imaginations? En fait de tropiques, vous savez maintenant que
les ardeurs du tropique du Cancer valent celles du tropique du
Capricorne; que les jeunes filles Comanches aux yeux de gazelle ont
l'intelligence des oies du Canada; que leur voix est rauque; que leur
peau, rude au toucher quand elle n'est pas graisseuse, a la couleur du
fer rouill; que leur audace va jusqu' gorger un enfant endormi; que
leur fidlit dure vingt-quatre heures; que leur parfum, fort diffrent
de celui de l'ananas, tue les moustiques, si cruels aux Europens.
D'ailleurs, jeunes potes, l'Atala de Chateaubriand tait une fille
europenne blanche, et non point une femme sauvage; on n'a pas vu
davantage au Prou de vierge semblable  la Cora de Marmontel; l'Amazily
de M. de Jouy, qui s'appelait Marine, au dire des compagnons de Cortez,
fut une vraie virago; elle mrita bien la torture dont les Astques la
menacrent tant de fois, et, aprs avoir vcu six ou sept ans avec le
ravageur de son pays, autrement dit le conqurant du Mexique, elle
pousa un simple caporal de l'arme de ce grand homme. On assure mme
qu'elle a fini par porter le tonnelet d'eau-de-vie dans un rgiment
espagnol, et par mourir vieille vivandire.

C'est ainsi que la jeunesse, l'imagination, la navet de coeur, la
fracheur des sens et des aspirations incompressibles vers le beau
inconnu, fascinent certaines mes et les entranent  prparer 
d'autres mes d'amres dceptions. MM. Halvy, de Saint-Georges et
Leuven, qui possdent videmment beaucoup de ces qualits, ont produit,
je le crains, une oeuvre dangereuse pour les jeunes hommes civiliss
du boulevard et du quartier du temple, en crivant l'opra de
_Jaguarita_. Ces enthousiastes en effet, passant rarement l'Atlantique,
ont peu de chances de revenir au sentiment de la ralit. Et les voil
pour la plupart, depuis la premire reprsentation de _Jaguarita_, en
proie aux rves sauvages les plus chevels. Les uns s'exercent  tirer
de l'arc dans leur mansarde, les autres  empoisonner des flches en les
trempant dans leur vin bleu, celui-ci mange de la chair crue, cet autre
scalpe des ttes  perruque; tous marcheraient nus au grand soleil si le
soleil se montrait encore; et cela uniquement par amour pour la femme
guyanaise, dont l'image occupe leur me tout entire, incendie leur
coeur, fait bondir leurs artres, pour la Cora, pour l'Amazily au
ravissant plumage, au sduisant ramage, dont Jaguarita leur a rvl les
appas dcevants. Mme Cabel, qui remplit ce rle, est bien coupable
d'avoir encore ajout au prestige de cette cration des potes la
sduction de ses charmes civiliss. Si l'art et la nature, si le satin
et les plumes de colibri, les perles et les pommes d'acajou, les
bracelets d'or et les colliers de dents humaines s'unissent pour
bouleverser les sens de nos jeunes ouvriers dilettanti, Paris, nagure
encore si actif, si laborieux, va prsenter bientt l'aspect dsol de
la cit carthaginoise quand, aprs l'arrive d'ne, Didon eut perdu
l'esprit; et nous allons dire comme le pote latin: _Pendent opera
interrupta!_ O potes!  Virgiles de tous les temps et de tous les
lieux, que vos opras non interrompus causent de malheurs dont vous ne
vous doutez gure, font couler de larmes que vous n'avez pas le souci
d'essuyer! Si les potes n'taient pas videmment des tres d'une nature
suprieure, que la Providence envoie parfois sur la terre pour y
accomplir une mission mystrieuse en harmonie sans doute avec les
grandes lois de l'univers, on ne pourrait s'empcher de maudire leur
venue, de blasphmer leurs oeuvres, et de les bannir eux-mmes des
rpubliques en les couronnant de fleurs.

Mais nous ne ressemblons point  Platon, bien que nous soyons
trs-philosophes; nous avons sur ce grand homme l'avantage de possder
les lumires du christianisme; nous savons que les desseins de Dieu sont
impntrables, nous nous soumettons aux potes qu'il nous envoie, nous
ne les couronnons pas de fleurs et nous les gardons.




La famille Astucio.


M. Scribe, dans son opra _le Concert  la cour_, a dessin, sous le nom
du signor Astucio, un caractre qui fit et fait encore l'admiration et
l'effroi des artistes.

On disait  l'poque des premires reprsentations de cet opra
qu'Astucio tait le portrait fidle et fort peu charg du compositeur
Par. Il y avait, ce me semble, un peu d'audace  mettre le nom de ce
matre italien au bas de la photographie de M. Scribe.

Par tait-il donc le seul matre fourbe de son poque? La race
d'Astucio est-elle teinte? et l'auteur de _Griselda_ en fut-il le chef?
Bah! il y eut toujours, il y aura toujours des Astucio;  l'heure qu'il
est, nous en sommes entours, circonvenus, mins, rongs. Il y a
l'Astucio prudent et l'Astucio hardi, l'Astucio bte et l'Astucio
spirituel, l'Astucio pauvre et l'Astucio riche. Ah! prenez garde  cette
dernire espce! c'est la plus dangereuse. L'Astucio spirituel peut en
effet n'tre pas riche, mais l'Astucio riche a presque toujours de
l'esprit. L'un entre partout, pour tout prendre; l'autre se tire des
plus fausses positions sans y laisser la moindre de ses plumes. On
l'enfermerait dans une bouteille, comme le diable boteux, qu'il en
sortirait sans faire sauter le bouchon. L o l'or n'a point accs,
celui-ci pntre par son esprit comme dans une place dmantele.
Ailleurs, o l'esprit n'a plus cours  force d'tre commun, celui-l
sait faire manoeuvrer la matire et obtenir par ses manoeuvres de
fabuleux rsultats.

La plupart des Astucio ont appris des fourmis l'art de dtruire sans
avoir l'air d'attaquer.

Les fourmis blanches de l'Inde s'introduisent dans une poutre, en
dvorent peu  peu l'intrieur; aprs quoi elles passent  une autre
poutre, et successivement  tous les soutiens de la maison. Les
habitants de cette demeure condamne ne se doutent de rien; ils y
vivent, ils y dorment, ils y dansent mme dans la plus complte
scurit; jusqu' ce qu'une belle nuit, poutres, colonnes, planchers,
tout tant rong  l'intrieur, la maison s'croule en bloc et les
crase.

N'oublions pas l'Astucio protecteur. Sa chevelure argente demande le
respect; il a un sourire plein de bnignit; il protge d'instinct tout
le monde; sa mission est le protectorat. Il protgeait Beethoven il y a
vingt-cinq ans, et l'gorgillait tout doucement en disant: C'est beau,
mais _on_ ne s'en tiendra pas l. Ce n'est qu'une _cole de
transition_. Il n'coute jamais l'oeuvre d'un de ses protgs
modernes sans applaudir ostensiblement et sans dire  ses voisins tout
en applaudissant: C'est dtestable! Il n'y a d'abord pas une note  lui
l dedans. C'est pris  Gluck, qui l'avait pris  Hndel. Avec un peu
plus de verve il ajouterait: Qui me l'avait pris. Celui-l est le
vnrable de l'ordre.

Puis enfin l'Astucio roquet. Il semble jouer en vous mordant, comme font
les jeunes chiens au moment de la dentition; mais en ralit il mord
avec une rage concentre qu'on redoute peu parce qu'elle est
impuissante. Le meilleur parti  prendre  l'gard de celui-l, quand
ses mordillements incommodent, c'est d'imiter ce Terre-neuve qui,
harcel par un King's Charles, prit le roquet par la peau du cou, le
porta gravement, malgr ses cris, jusqu'au bord d'un balcon donnant sur
la Tamise, et l'y laissa choir dlicatement. Mais tous les Astucio
petits ou grands, avec ou sans esprit, avec ou sans dents, avec ou sans
or, lorsqu'ils n'imitent pas les fourmis blanches, savent  merveille
contrefaire le travail des coraux et des madrpores et construire des
remparts sous-marins qui rendent inabordables les belles les de
l'Ocan. Ces remparts s'lvent avec une lenteur extrme; ils montent
cependant sans cesse, ils montent peu  peu jusqu' fleur d'eau. Les
insectes travailleurs sont si actifs et si nombreux! Et l'imprudent
navigateur qui, ne connaissant pas de rcifs  l'entour de Tinian ou de
Tonga-Tabou, met sans mfiance le cap sur ces terres, vient un jour se
briser et prir sur un rocher de corail de cration rcente, dont les
ondes lui drobaient la vue. Que de La Peyrouse sont ainsi tombs
victimes des insectes madrporiques!

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *




Les mariages de convenance.


Au dernier acte d'un autre opra de M. Scribe (_Jenny Bell_), on voit
une dlicieuse jeune fille, soumise  la volont paternelle, pouser un
gros vieux imbcile d'orfvre, et se faire vertueusement passer pour une
coquette, afin d'loigner un jeune homme qu'elle aime et dont elle est
tendrement aime. Ce dnoment m'a paru affreux; il m'a mis en colre.
Oui, quand je vois de ces stupides dvouements, de ces insolentes
exigences paternelles, de ces infmes cruauts, de ces crasements de
belles passions, de ces brutaux dchirements de coeur, je voudrais
pouvoir mettre tous les gens raisonnables, toutes les hrones de vertu,
tous les pres clairs dans un sac, avec cent mille kilos de sagesse au
fond, et les jeter  la mer accompagns de mes plus cres maldictions.

       *       *       *       *       *

Vous croyez que je plaisante! eh bien, vous vous trompez. J'tais
furieux tout  l'heure; je suis charg d'une telle haine pour les pres
Capulets et les comtes Pris qui ont ou veulent avoir des Juliettes, que
la moindre tincelle dramatique me met en feu et provoque une explosion.
La vertu grotesque de _Jenny Bell_ m'avait rellement exaspr. Il y a
d'ailleurs tant d'espces de pres Capulets et de comtes Pris et si peu
de Juliettes! Le grand amour et le grand art se ressemblent tellement!
Le beau est si beau! Les passions piques sont si rares! Le soleil de
chaque jour est si ple! La vie est si courte, la mort si certaine!...
Centuples crtins, inventeurs du renoncement, du combat contre les
instincts sublimes, des mariages de convenance entre femmes et singes,
entre l'art et la basse industrie, entre la posie et le mtier, soyez
maudits! soyez damns! Puissiez-vous raisonner entre vous, n'entendre
que vos voix de crcelles et ne voir que vos visages blmes dans la plus
froide ternit!...




Grande nouvelle.


On vient de dcouvrir que l'hymne national anglais _God save the king_
attribu  Lulli, qui l'aurait compos sur des paroles franaises pour
les Demoiselles de Saint-Cyr, n'est pas de Lulli. L'orgueil britannique
repousse cette origine. Le _God save the king_ est maintenant de
Hndel; il l'a crit pour les Anglais, sur le texte anglais consacr.

Il y a des dcouvreurs patents de ces supercheries musicales.

Ils l'ont depuis longtemps prouv: _Orphe_ n'est pas de Gluck, _le
Devin du village_ n'est pas de Rousseau, _la Vestale_ n'est pas de
Spontini, _la Marseillaise_ n'est pas de Rouget de l'Isle, enfin
certaines gens vont jusqu' prtendre que _le Freyschtz_ n'est pas de
M. Castilblaze!!!




Autre nouvelle.


Mme Stoltz, dit-on, retourne au Brsil!... elle vient de signer son
engagement: quatre cent cinquante mille francs; assurance contre le mal
de mer; six domestiques, huit chevaux!!! et la vue gratuite de la baie
de Rio nuit et jour! et un soleil vritable! et un enthousiasme rel! et
des rivires de diamants! des charpes brodes par des mains de
marquises! des colombes et des ngres rendus  la libert aprs chaque
reprsentation! sans compter les hommes libres qui tombent en
esclavage!... Plaisanterie  part, comment la diva rsisterait-elle aux
offres rellement magnifiques qu'on lui fait  Rio?

Rsistons, nous Franais, au moins, et ne laissons pas ainsi mettre
notre ciel au pillage et enlever nos _toiles_ par ces gens des
Antipodes qui ont tous la tte  l'envers.




Le sucre d'orge.--La musique svre.


On s'imagine dans le monde lgant que ces thtres rcemment clos, et
o l'on a pris la bouffonnerie au srieux, sont des lieux malsains, mal
meubls, mal clairs, mal hants et par suite malfams, et l'on a
raison en gnral de le croire. Il en est de toutes sortes pourtant. Les
uns sont en effet mal hants, mais d'autres ne sont pas hants du tout.
Celui-ci est malfam, cet autre est affam. Celui-l, enfin, et c'est du
thtre des Folies-Nouvelles que je parle, est un petit rduit coquet,
propret, charmant, illumin  giorno, et toujours peupl d'un public
bien couvert et de moeurs douces. L'usage s'y est tabli (c'est sans
doute  cet usage qu'on doit la douceur de moeurs de ses habitus) de
consommer dans les entr'actes force btons de sucre d'orge. Ds que la
toile est baisse, les lionceaux du parterre se lvent, font un signe
amical aux gazelles de la galerie, et s'enfoncent dans la bouche de
longs objets de diverses couleurs qu'ils sucent et ressucent avec un
srieux des plus remarquables. Quand je dis que ces objets sucrs sont
de diverses couleurs, je me trompe; il y a une couleur adopte pour
chaque entr'acte et qui ne change qu' l'acte suivant. Aprs
l'exposition, on suce en jaune; au moment o l'action se noue, le rose
est sur toutes les lvres; et quand l'action s'est dnoue, c'est le
vert qui triomphe, et toute la salle suce en vert. Ce spectacle est fort
trange et il faut du temps pour s'y bien accoutumer. Pourquoi ce doux
usage existe aux Folies-Nouvelles, comment il s'y est tabli, ce qui l'y
maintient...--question triple  laquelle les vrais savants sont rduits
 rpondre ce qu'ils rpondent  tant de questions simples:

    On l'ignore compltement.

Et voyez comme on est mal instruit  Paris des choses mme les plus
essentielles: je ne savais pas, il y a quinze jours o est situ le
thtre des Folies-Nouvelles, et ce n'est qu' force de dire, tout le
long du boulevard, aux personnes dont la physionomie me faisait esprer
de leur part quelque bienveillance: Monsieur, oserais-je vous prier de
vouloir bien prendre la peine de m'indiquer le thtre des
Folies-Nouvelles? que j'y suis enfin parvenu. Et ce thtre, charmant,
je dois le redire, fait de la musique. Il possde un joli petit
orchestre bien dirig par un habile virtuose, M. Bernardin, et plusieurs
chanteurs qui ne sont point maladroits. J'allais ce soir-l, sur la foi
d'un de mes confrres, assister  _une tentative de musique srieuse_
dans l'opra nouveau intitul le _Calfat_. De la musique srieuse aux
Folies-Nouvelles! me disais-je tout le long du boulevard, c'est un peu
bien trange! Aprs tout, c'est sans doute un moyen de justifier le
titre du joli petit thtre. Nous verrons bien. Nous avons vu, et nos
terreurs se sont vite dissipes. MM. les directeurs des Folies sont gens
de trop d'esprit et de bon sens pour tomber dans une erreur si grave et
si prjudiciable  leurs intrts. Htons-nous de dire qu'ils n'y ont
jamais song. A quoi donc mon confrre pensait-il quand il m'a parl
srieusement de la musique srieuse du _Calfat_! Mais si l'auteur se ft
avis d'une aussi sotte incartade, tous les btons de sucre d'orge
jaunes, roses et verts eussent disparu pour faire place  d'ignobles
btons noirs de jus de rglisse, les lionceaux du parterre eussent rugi
de fureur et les gazelles du balcon se fussent voil le museau.

Ah! de la musique srieuse! sans y tre forc! c'et t une bonne
folie! Ces mots: musique srieuse, ou musique svre, ce qui est
absolument la mme chose dans le sens que leur attribuent certaines
gens, me donnent froid dans l'pine dorsale. Ils me rappellent les
preuves si dures, si cruelles, si svres, que j'ai t contraint de
subir dans mes voyages!... La dernire seulement n'a pas eu pour moi de
suites fcheuses; elle a trs-bien fini, n'ayant pas commenc. C'tait
dans une grande ville du Nord, dont les habitants ont une passion pour
l'ennui, qui va jusqu' la frnsie. Il y a l une salle immense o le
public se rue, s'entasse, s'crase, sans tre pay, en payant mme,
toutes les fois qu'il est certain d'y tre svrement trait. On a
oubli d'inscrire sur le mur de ce temple la fameuse devise qui brille
en lettres d'or dans la salle de concerts d'une autre grande ville du
Nord:

    _Res severa est verum gaudium,_

et qu'un mauvais plaisant de ma connaissance a traduite par:

    _L'ennui est le vrai plaisir._

Or donc, je crus de mon devoir d'aller un jour entendre une des choses
les plus svres et les plus clbres du rpertoire musical de cette
grande ville. Toutes les places tant prises, je me mis en qute d'un de
ces marchands qui vendent  un prix exorbitant des billets aux abords de
la salle. J'tais en ngociations avec ce ngociant, quand un des
artistes de l'orchestre qui allait excuter _rem severam_,
m'apercevant: Que faites-vous donc l? me dit-il.

--Je marchande un billet, n'ayant jamais entendu le chef-d'oeuvre
annonc pour aujourd'hui.

--Et quelle ncessit y a-t-il pour vous de l'entendre?

--Il y en a plus d'une: les convenances... le dsir d'exprimenter...

--H, quoi! ne vous ai-je pas vu il y a quinze jours dans notre salle
assister, du commencement  la fin,  l'excution de notre jeune
chef-d'oeuvre?

--Oui; eh bien?

--Eh bien, vous pouvez, par comparaison, apprcier le chef-d'oeuvre
ancien que nous allons chanter. C'est absolument la mme chose;
seulement le chef-d'oeuvre ancien est une fois plus long que le
moderne et sept fois plus ennuyeux.

--Sept fois?

--Au moins.

--Cela me suffit.

Et je remis ma bourse dans ma poche et m'loignai fort difi.

Voil pourquoi les svrits de l'art musical m'inspirent par occasion
une crainte si vive. Mais ma terreur tait panique cette fois,
trs-panique; et rien que la lettre de mon confrre ne devait la
justifier. Le _Calfat_ est un petit opra tout  fait bon enfant, qui
chante de bonnes grandes valses bien joviales, de bons petits airs bien
dgourdis, veills, grillards, et pour rien au monde l'auteur de
cette aimable partition, M. Cahen, n'et voulut se montrer svre 
l'gard des honntes gens venus pour l'applaudir. Aussi quel succs!
comme on a accueilli son ouvrage! Au dnoment, les lionceaux et les
gazelles laissaient voir un vritable enthousiasme, et les petits btons
verts s'agitaient dans toutes les bouches comme des pistons de
locomotives.




La Jettatura.


M. X.... dirige  Paris un affreux petit thtre que la pudeur m'empche
de nommer. Ce thtre et son directeur sont tous les deux _jettatori_;
c'est--dire qu'ils jettent des sorts, qu'on meurt ordinairement dans le
cours de l'anne si l'on serre la main au directeur, et qu'on est
infailliblement atteint d'une diarrhe violente si l'on entre dans le
thtre.

Dans une maison o je me trouvais ces jours-ci, l'amphitryon, qui pousse
la simplicit et l'incrdulit jusqu' douter de l'influence des
jettattori, s'avisa, pour tourmenter un de ses invits, homme de
beaucoup d'esprit et de foi au contraire, de lui jouer le tour suivant.
Le nom de chaque convive tait crit, selon l'usage, sur un carr de
papier plac devant sa serviette. Il s'arrangea pour que le carr de
papier du croyant ft retourn, et, indiquant de la main son sige 
celui-ci: Voil votre place, lui dit-il. Le malheureux s'assied sans
mfiance, dploie sa serviette, retourne machinalement le papier qu'il
croyait porter son nom, et y dcouvre celui de M. X..., crit sur un
coupon de loge du thtre jettatore. L'homme d'esprit fait un bond en
arrire, et aussitt, sans crier gare, est pris de vomissements
violents... avant dner!




Les dilettanti en blouse et la musique srieuse.


On s'apercevait depuis quelque temps dans le faubourg du Temple, sur les
bords du canal de l'Ourcq, aux environs de la rue Charlot, et mme sur
la place de la Bastille, de la tristesse trange des habitants jeunes et
vieux de ces parages, braves gens, d'ordinaire si joviaux.

    L'oeil morne chaque jour et la tte baisse,
    Ils s'en allaient plongs dans leur triste pense.

Plus de jeu de bouchon, plus de pipes fumantes. Les bouts de cigares
gisaient sur l'asphalte, et pas un amateur ne daignait les cueillir. A
minuit, personne devant la marchande de galette, dont la marchandise
schait, dont le grand couteau se rouillait, et dont le four
s'teignait. Titis ni claqueurs ne cherchaient l'accorte et agaante
proie. Plus d'amour, partant plus de joie. Les bouquetires on fuyait.
Les notables de la rue Saint-Louis, runis en conseil avec ceux du
faubourg du Temple et du quartier Saint-Antoine, avaient jug urgent de
rdiger un procs-verbal-circonstanci des progrs de la maladie, et
l'avaient envoy par une agile estafette au commissaire de police, qui
ne reut pas la nouvelle, on peut le penser, sans un vritable serrement
de coeur. Le coeur des maires qu'il se hta d'avertir, en fut frapp
bien plus cruellement encore. Il y eut un peu de prcipitation, on doit
l'avouer, dans la manire dont le triste avis leur fut transmis. Il faut
mnager les coeurs de maires. Nanmoins l'anxit fut dompte par
l'affection srieuse que les maires de tous les arrondissements de Paris
ont toujours ressentie pour ces malheureux enfants du faubourg du
Temple; et ils s'assemblrent  leur tour prcipitamment en conseil. La
sance tait  peine ouverte que d'autres estafettes accoururent, avec
un air incomparablement plus constern que l'air de la premire
estafette, annonant des rassemblements assez nombreux sur divers points
de la capitale, rassemblements qui portaient le caractre d'une
mlancolie profonde et d'une insondable dcouragement. Ces
rassemblements, absolument inoffensifs du reste, taient prsids par de
trs-jeunes gens en casquette, maigres, ples, efflanqus. L'un
stationnait sur le boulevard du Temple, en face de la maison n 35, o
habitent deux acteurs aims du Thtre-Lyrique, M. et Mme Meillet;
l'autre encombrait la rue Blanche, depuis la rue Saint-Lazare jusqu'au
n 11, o respire la diva adorata, Mme Cabel; le troisime
rassemblement, quatorze fois plus nombreux que les deux autres runis,
entourait le palais de M. Perrin, le directeur de l'Opra-Comique et du
Thtre-Lyrique[12].

Les rassembls restaient l, les yeux fixs sur les croises des
monuments que je viens de dsigner; leur regard exprimait un douloureux
reproche, et la foule, entourant le jeune chef auquel elle s'tait
donne, imitait son silence autour de lui range.--Ces nouvelles
nouvelles mirent le comble  l'agitation des maires, et accrurent
beaucoup l'inquitude de leur prsident. Plusieurs voix s'levrent
presque simultanment du sein du conseil pour demander la parole. La
parole fut accorde  tous les orateurs, qui tous, d'un commun accord,
se turent aussitt: _vox faucibus hsit_. Telle tait l'motion de
chacun. Mais monsieur le prsident, qui avait conserv encore quelque
sang-froid, fit rentrer les porteurs de ces nouvelles nouvelles, et les
interrogeant l'un aprs l'autre:

--Quelle est la cause, leur dit-il vivement, de cette tristesse, de
cette mlancolie, de ce dsespoir muet, de ces regards dsols, de ces
rassemblements, de cette agitation inerte? De nouveaux symptmes de
cholra auraient-ils clat dans le faubourg du Temple?

--Non, monsieur le prsident.

--Les marchands de boissons alcooliques auraient-ils mis moins de vin
que de coutume dans leur eau?

--Non, monsieur, les boissons  coliques sont toujours les mmes.

--A-t-on fait circuler quelque fausset sur le sige de Sbastopol?

--Non.

--Alors, qu'est-ce donc?... et pourquoi avoir choisi prcisment ces
trois monuments pour points de ralliement et pour lieux de
rassemblement? cela m'effraye normment.

--Monsieur le prsident, on n'a pas pu le savoir... d'abord, mais
ensuite on a fini par le savoir. Il paratrait que, sauf votre respect,
ces gens sont des habitus du Thtre-Lyrique.

--Eh bien!

--Eh bien, monsieur, ce sont des amateurs passionns de musique, mais
d'une seule espce de musique, de la musique lgre, de la musique
douce, comme sont douces leurs habitudes et leurs moeurs. Ils avaient
entendu dire et ils s'taient persuad que le Thtre-Lyrique fut cr
et mis au monde pour eux, pour satisfaire  ce besoin d'motions d'art
qui les tourmente depuis si longtemps. Ils avaient mme conserv cet
espoir jusqu' la dernire ouverture du Thtre-Lyrique; ouverture aprs
laquelle cet espoir les a tout d'un coup abandonns. Ils assurent qu'on
les a tromps.

--Nous y voyons clair maintenant, disent-ils; ce n'est pas un thtre
de musique douce, un thtre de mlodie facile, un thtre comme il en
faut un au peuple le plus gai et le plus naf de la terre. Loin de l,
on y a reprsent jusqu'ici exclusivement des oeuvres compliques,
dites savantes, auxquelles nous ne comprenons rien. Et nous voyons bien,
par la reprise obstine de tout le rpertoire de l'anne dernire, que
l'intention des artistes et du directeur est de persister dans cette
voie, en ne montant que des opras du genre svre, au-dessus de notre
porte et par consquent sans charme rel pour nous. Autant vaudrait,
n'tait le prix des places, aller au Grand-Opra.--Voil ce qu'ils
disent, monsieur le prsident; et sans doute vous trouverez dans votre
sagesse quelque moyen de sortir de cette grave situation.

En effet, monsieur le prsident ayant mand M. Perrin, s'est bien vite
entendu avec cet habile administrateur sur les moyens  prendre pour
tourner, sinon vaincre la difficult. Il a t convenu que, dans
l'impossibilit avre o l'on se trouvait de contraindre les
compositeurs  abandonner le haut style,  quitter les rgions potiques
de l'art pour se mettre  la porte des intelligences naves de la
classe la plus nombreuse et la plus pauvre, on recourrait au moins  des
librettistes gais, et qu'on leur commanderait des pices si amusantes,
si piquantes, si drles, que la tristesse populaire, malgr les
svrits de la musique savante, fondrait ncessairement  leur aspect,
comme fond la glace au soleil. Et on a commenc par l'opra de
_Schahabaham II_. Et le succs a dpass toute attente. Et le peuple a
ri comme un seul fou; et son regard,  l'heure qu'il est, ptille de
gaiet; et les rassemblements sont de plus en plus rares, le palais de
M. Perrin devient accessible, le peuple a reconu l'espoir d'avoir son
Thtre-Lyrique; et, nous pouvons le dire enfin, il l'a!




Lamentations de Jrmie.


Trop misrables critiques! pour eux, l'hiver n'a point de feux, l't
n'a point de glaces. Toujours transir, toujours brler. Toujours
couter, toujours subir. Toujours excuter ensuite la danse des oeufs,
en tremblant d'en casser quelques-uns, soit avec le pied de l'loge,
soit avec celui du blme, quand ils auraient envie de trpigner des deux
pieds sur cet amas d'oeufs de chats-huants et de dindons, sans grand
danger pour les oeufs de rossignols, tant ils sont rares
aujourd'hui... Et ne pouvoir enfin suspendre aux saules du fleuve de
Babylone leur plume fatigue, et s'asseoir sur la rive et pleurer 
loisir!...

Il y a une lithographie de fort triste apparence que je ne puis
m'empcher de contempler longuement toutes les fois que je passe devant
le magasin o elle est tale. On y voit une troupe de malheureux
couverts d'humides et boueux haillons, le chef orn de chapeaux
_macairiens_, marchant dans d'immondes tiges de bottes attaches au bas
de leurs jambes avec des cordes de paille; la plupart d'entre eux ont
une joue enfle, tous ont le ventre creux; ils souffrent des dents et
meurent de faim; aucune fluxion, aucune affliction ne leur manque; leurs
rares cheveux pendent colls contre leurs tempes amaigries; ils portent
pelles et balais, ou plutt des fragments de pelles, des chicots de
balais, dignes instruments de ces travailleurs en loques. Il pleut 
verse, ils pataugent d'un pied morne dans le noir cloaque de Paris; et
devant eux une espce d'argousin, arm d'une canne formidable, tend
vivement le bras, comme Napolon montrant  ses soldats le soleil
d'Austerlitz, et leur crie en louchant des yeux et de la bouche:
Allons, messieurs, de l'ardeur! Ce sont des balayeurs...

Pauvres diables!... d'o sortent ces malheureux tres?... A quel
Montfaucon vont-ils mourir?... Que leur octroie la munificence
municipale pour nettoyer (ou salir) ainsi le pav de Paris?... A quel
ge les envoie-t-on  l'quarrissage?... Que fait-on de leurs os? (leur
peau n'est bonne  rien.) O cela loge-t-il la nuit?... O cela va-t-il
pturer le jour?... et quelle est la pture?... Cela a-t-il une femelle,
des petits?... A quoi cela pense-t-il?... De quoi cela peut-il discourir
en se livrant, _avec l'ardeur_ demande,  l'accomplissement des
fonctions que lui confie M. le prfet de la Seine?... Ces _messieurs_
sont-ils partisans du gouvernement reprsentatif, ou de la dmocratie
coulant  pleins bords, ou du rgime militaire?... Ils sont tous
philosophes; mais combien y en a-t-il de lettrs? Combien d'entre eux
font des vaudevilles?... Combien ont mani la brosse avant d'tre
rduits au balai?... Combien furent lves de Vernet avant de poser pour
Charlet?... Combien ont obtenu le grand prix de Rome  l'Acadmie des
Beaux-Arts?..... Je ne finirais pas si je voulais numrer toutes les
questions que cette lithographie soulve. Questions d'humanit,
questions de salubrit, questions d'galit et de libert et de
fraternit, questions de philosophie et d'anatomie, de chimie et de
voirie, questions de littrature et de peinture, questions de
subsistances et d'aisances, questions de got et d'gout, questions
d'art et de hart!...

Ah ?  quel propos, je me le demande, cette tirade sur MM. les
balayeurs? qu'ai-je de commun avec eux? J'ai obtenu le prix de Rome, il
est vrai; j'ai quelquefois des fluxions; je ne manque pas de sujets
d'affliction; je suis un grand philosophe; mais M. le prfet de la Seine
se garderait bien de me confier les moindres fonctions municipales; mais
je n'ai jamais touch une brosse de ma vie; c'est tout au plus si je
sais me servir d'une plume; je n'crivis jamais un vaudeville; je ne
serais pas capable de confectionner seulement un opra-comique.

C'est la _folle du logis_ (l'imagination, le caprice, cela se dit quand
on ne veut pas employer le mot propre) qui m'a dict cette lgie. Et
je suis fort loin pourtant d'avoir le temps de me livrer  de pareils
dlassements littraires; il pleut  verse des opras-comiques, au
boulevard des Italiens, au boulevard du Temple, dans les salons,
partout. Et nous sommes critiques, nous sommes  la fois juges et
tmoins, bien qu'on ne nous ait pas fait jurer sur le Coran de dire la
vrit, rien que la vrit et toute la vrit. Ngligence regrettable,
car si j'avais fait un pareil serment, je le tiendrais. Il est vrai
qu'on peut toujours dire la vrit, sans avoir jur de la dire. Or donc,
puisqu'il pleut  verse des opras-comiques et que nous sommes arms
d'un chicot de plume, et que nous vivons  Paris pour y tre greffier au
tribunal lyrique, faisons notre devoir, marchons au noble but offert 
notre ambition, et ne nous faisons pas dire deux fois: Allons,
monsieur, de l'ardeur!

Trop misrables critiques! pour eux l'hiver n'a point de feux, l't n'a
point de glaces. Toujours transir, toujours brler. Toujours couter,
toujours subir. Toujours excuter ensuite la danse des oeufs, en
tremblant d'en casser quelques-uns, soit avec le pied de l'loge, soit
avec celui du blme, quand ils auraient envie de trpigner des deux
pieds sur cet amas d'oeufs de chats-huants et de dindons, sans grand
danger pour les oeufs de rossignols, tant ils sont rares
aujourd'hui... Et ne pouvoir enfin suspendre aux saules du fleuve de
Babylone leur plume fatigue, et s'asseoir sur la rive et pleurer 
loisir!...

Encore des feuilletons! encore des opras! encore des albums! encore
des chanteurs! encore des dieux! encore des hommes! La terre a fait
depuis l'anne dernire un trajet de quelque soixantaine de millions de
lieues autour du soleil. Elle est partie, elle est revenue ( ce qu'on
dit  l'Acadmie des Sciences). Et pourquoi s'est-elle donn tant de
mouvement? Pourquoi faire un si grand tour? Pour quel rsultat?... Je
voudrais bien savoir ce qu'elle pense, cette grosse boule, cette grosse
tte dont nous sommes les habitants; oui (car, quant  douter qu'elle
pense, je ne me le permettrai certes point. Mon pyrrhonisme ne va pas
jusque-l; ce serait aussi ridicule que si l'un des habitants de M. XXX,
le grand mathmaticien, se permettait de mettre en doute la facult de
penser de son matre.) Oui donc, je suis curieux de savoir ce que cette
grosse tte pense de nos petites volutions, de nos grandes rvolutions,
de nos nouvelles religions, de notre guerre d'Orient, de notre paix
d'Occident, de notre bouleversement chinois, de notre orgueil japonais,
de nos mines d'Australie et de Californie, de notre industrie anglaise,
de notre gaiet franaise, de notre philosophie allemande, de notre
bire flamande, de notre musique italienne, de notre diplomatie
autrichienne, de notre grand mogol et de nos taureaux espagnols, et
surtout de nos thtres de Paris, desquels il faut que je parle  tout
prix. C'est--dire, entendons-nous, je ne tiens  savoir la pense de la
terre que sur ceux de nos thtres o l'on dit que l'on chante; et mme
(bien que nous en possdions  cette heure cinq bien compts) je n'ai
d'intrt direct  connatre son opinion que sur trois seulement. De ces
trois, l'un s'appelle Acadmie impriale de Musique, le second a nom
Opra-Comique, le troisime s'intitule Thtre-Lyrique. D'o il suit que
le Thtre-Lyrique n'est pas comique, que le thtre de l'Opra-Comique
n'est point acadmique, et que le thtre acadmique n'est point
lyrique. Voyez un peu o le lyrisme est all se nicher!...

Je pourrais donc, comme tant d'autres, consulter l'esprit de la terre
sur ces graves questions; et la terre me rpondrait,  coup sr, tout
comme elle a rpondu  ceux qui dans ces derniers temps ont eu l'audace
de l'interroger. Mais j'ai vergogne vraiment de me mettre au nombre des
importuns et de la dranger encore. D'autant plus que, dans l'humeur o
nous la voyons  cette heure, elle pourrait bien me rpondre tout de
travers. Elle serait capable de prtendre que le thtre acadmique est
comique, que le comique est lyrique, et que le lyrique est acadmique.
Jugez du bouleversement produit par de tels oracles dans les ides du
public (du public  ides)!

Quoi qu'il en soit, nous ne comptons pas moins de trois thtres 
Paris, dont il faut, je le rpte, que je parle encore  tout prix.

Trop misrables critiques! pour eux l'hiver n'a point de feux, l't n'a
point de glaces. Toujours transir, toujours brler. Toujours couter,
toujours subir. Toujours excuter ensuite la danse des oeufs, en
tremblant d'en casser quelques-uns, soit avec le pied de l'loge, soit
avec celui du blme, quand ils auraient envie de trpigner des deux
pieds sur cet amas d'oeufs de chats-huants et de dindons, sans grand
danger pour les oeufs de rossignols, tant ils sont rares
aujourd'hui!... Et ne pouvoir enfin suspendre aux saules du fleuve de
Babylone leur plume fatigue, et s'asseoir sur la rive et pleurer 
loisir!...

Quand je songe qu'aujourd'hui 3 juin, trs-probablement, le commandant
Page entre dans la baie de Papeti! que les canons de ses navires
saluent la rive tatienne, qui leur renvoie, avec mille parfums, les
cris de joie des belles insulaires accourues sur la plage! Je le vois
d'ici, avec sa haute taille, sa noble figure bronze par les ardeurs du
soleil indien; il regarde avec sa longue-vue la pointe des cocotiers et
la maison du pilote Henry btie  l'entre de la route de Matava... Il
s'tonne qu'on ne lui rende pas son salut... Mais voil les canonniers
accourant  droite et  gauche de la maison de M. Moerenhout; ils
entrent dans les deux forts dtachs. Feu partout! Hourra! c'est la
France! c'est le nouveau chef du protectorat! Encore une borde! Hourra!
hourra!--Et voil les casernes qui se dpeuplent, les officiers franais
qui sortent prcipitamment du caf, et M. Giraud qui parat sur le seuil
de sa case, et tous, prenant ensemble la rue Louis-Philippe, se dirigent
du ct de la maison du capitaine du port. Et ces deux ravissantes
cratures qui sortent d'un bosquet de citronniers, o vont-elles en
tressant rapidement des couronnes de feuilles et de fleurs d'hibiscus?
Ce sont deux filles d'honneur de la reine Pomar; au bruit du canon,
elles ont brusquement interrompu leur partie de cartes commence dans un
coin de la case royale pendant le sommeil de S. M. Elles jettent de
furtifs regards du ct de l'glise protestante. Pas de rvrends Pres!
pas de Pritchards! On ne le saura pas! Elles achvent leur toilette en
laissant glisser  terre le _maro_, vaine tunique impose  leur pudeur
par les aptres anglicans. Leur beau front est couronn, leur splendide
chevelure est orne de guirlandes, les voil revtues de tous leurs
charmes ocaniques; ce sont deux Vnus entrant dans l'onde. _O Pag! o
Pag!_ (C'est Page! c'est Page!) s'crient-elles en fendant comme deux
sirnes les vagues inoffensives de la baie. Elles approchent du navire
franais, et, nageant de la main gauche, elles lvent la droite en
signe de salut amical; et leur douce voix envoie  l'quipage des
_ioreana_ rpts (bonjour! bonjour!). Un aspirant de marine pousse un
cri de.... d'admiration  cet aspect, et s'lance du ct des nrides.
Un regard du commandant le cloue  son poste, silencieux, immobile, mais
frmissant. M. Page, qui sait la langue kanaque comme un naturel, crie
aux deux naturelles en montrant le pont de son navire: Tabou! tabou!
(interdit, dfendu). Elles cessent d'avancer, et levant au-dessus de
l'eau leur buste de statue antique, elles joignent les mains en souriant
d'un air  damner saint Antoine. Mais le commandant, impassible, rpte
son cruel tabou! elles lui jettent une fleur avec un dernier _ioreana_
tout plein de regrets, et retournent  terre. L'quipage ne dbarquera
que dans deux heures. Et M. Page, assis  tribord, contemple, en
attendant, les merveilleux aspects de ce paradis terrestre o il va
rgner, o il va vivre pendant plusieurs annes, respire avec ivresse la
tide brise qui en mane, boit un jeune coco et dit: Quand je songe
qu'il y a maintenant  Paris, par trente-cinq degrs de chaleur, des
gens qui entrent  l'Opra-Comique, et qui vont y rester encaqus
jusqu' une heure du matin, pour savoir si Pierrot pousera Pierrette,
pour entendre ces deux petits niais crier leurs amours avec
accompagnement de grosse caisse, et pour pouvoir le surlendemain
informer les lecteurs d'un journal des difficults vaincues par
Pierrette pour pouser Pierrot! Quels enrags antiabolitionnistes que
ces directeurs de journaux!

Oui, quand je songe qu'on peut faire cette judicieuse rflexion  quatre
mille lieues,  nos antipodes! dans un pays assez avanc en civilisation
pour se passer de thtres et de feuilletons; o il fait si frais; o
les jeunes belles portent de si lgants costumes sur leur tte; o une
reine peut dormir! je me sens cramoisir de honte de vivre chez un de ces
peuples enfants que les savants de la Polynsie ne daignent pas mme
visiter.....

Trop misrables critiques! pour eux l'hiver n'a point de feux, l't n'a
point de glaces. Toujours transir, toujours brler. Toujours couter,
toujours subir. Toujours excuter ensuite la danse des oeufs, en
tremblant d'en casser quelques-uns, soit avec le pied de l'loge, soit
avec celui du blme, quand ils auraient envie de trpigner des deux
pieds sur cet amas d'oeufs de chats-huants et de dindons, sans grand
danger pour les oeufs de rossignols, tant ils sont rares
aujourd'hui... Et ne pouvoir enfin suspendre aux saules du fleuve de
Babylone leur plume fatigue, et s'asseoir sur la rive et pleurer 
loisir!...

Ces pauvres gens,  Paris surtout, endurent des tourments dont personne
ne leur tient compte, et qui suffiraient, s'ils taient connus, 
mouvoir les plus mauvais coeurs. Mais peu dsireux de faire piti,
ils se taisent; ils sourient mme parfois; on les voit aller, venir,
d'un air assez calme, surtout pendant certaines poques de l'anne o la
libert leur est rendue sur parole. Quand ensuite l'heure est venue de
prendre courage, ils s'acheminent vers les thtres de leur supplice
avec un stocisme gal  celui de Rgulus retournant  Carthage.

Et personne ne remarque ce qu'il a l de rellement grand. Bien plus,
quand quelques-uns d'entre eux, de complexion plus faible que les
autres, sont si tourments de la soif du beau, ou tout au moins du
raisonnable, que leur attitude souffrante, leur tte penche, leur
regard morne, attirent l'attention des passants, joignant alors l'ironie
 l'insulte, on leur tend au bout d'une pique une ponge imbibe de fiel
et de vinaigre, et l'on rit. Et ils se rsignent. Il y en a de violents
pourtant; et je m'tonne que l'exaspration de ceux-l n'ait encore
amen aucune catastrophe.

Plusieurs, il est vrai, cherchent leur salut dans la fuite. Ce vieux
moyen russit encore. Je dois mme l'avouer, j'ai eu la lchet de
l'employer dernirement. On annonait je ne sais quelle excution; les
bourreaux de Paris et leurs aides taient dj convoqus. Une lettre
m'arrive, indiquant le jour et l'heure. Il n'y avait pas  hsiter. Je
cours au chemin de fer de Rouen, et je pars pour Motteville. Arriv l,
je prends une voiture et me fais conduire  un petit port inconnu sur
l'Ocan o l'on est  peu prs sr de n'tre pas dcouvert. Des
renseignements prcis m'avaient fait esprer d'y trouver la paix; la
paix, ce don cleste que Paris refuse aux hommes de bonne volont. En
effet, Saint-Valery-en-Caux est un endroit charmant, cach dans un
vallon au bord de la mer; _est in secessu locus_. On n'y est expos ni
aux orgues de Barbarie, ni aux concours de piano. On n'y a pas encore
ouvert un thtre lyrique; et si on l'et fait, il serait dj ferm.

L'tablissement de bains est modeste et ne donne pas de concerts; les
baigneurs ne font pas de musique; l'une des deux glises n'a pas
d'organiste, l'autre n'a pas d'orgue; le matre d'cole, qui pourrait
tre tent de dmoraliser le peuple par l'enseignement de ce qu'on
appelle  Paris le _chant_, n'a pas d'lves; les pcheurs qui
pourraient se laisser ainsi dmoraliser n'ont pas de quoi payer le
magister. On y voit beaucoup de cordiers et de cordires, mais personne
n'y file des sons. Les seules chansons qui s'y lvent par-ci par-l, de
sept  huit heures du matin, sont celles des jeunes filles occupes 
tisser des seines et des perviers, encore ces innocentes enfants
n'ont-elles qu'un filet de voix. Il n'y a pas de garde nationale,
partant, pas de musique de la loterie; on y entend retentir pour tout
bruit les coups de maillet des calfats qui rparent des coques de
navires. Il y a un cabinet de lecture derrire les vitres duquel ne
figurent ni romances ni polkas avec portraits et lithographies. On ne
court les risques d'aucun quatuor d'amateurs, d'aucune souscription pour
arracher un virtuose au malheur de servir utilement sa patrie. Les
hommes, dans ce pays-l, ont tous pass l'ge de la conscription, et
aucun des enfants ne l'a encore atteint.

Enfin c'est un Eldorado pour les critiques, une le de Tati en terre
ferme, entoure d'eau d'un seul ct; moins les ravissantes Tatiennes,
il est vrai, mais aussi moins les ministres protestants, les cantiques
nazillards, la grosse reine Pomar qui enfle dans sa case, et le journal
franais; car on imprime un journal en langue franaise  Tati, ce
qu'on se garde bien de faire  Saint-Valery. Ainsi inform et rassur,
je descends de l'omnibus (il faut dire encore que le conducteur de cet
omnibus, charg d'amener les honntes gens de Motteville  Saint-Valery,
ne joue ni de la trompette, comme ses confrres de Marseille, ni de
cette affreuse petite corne dont se servent les Belges sur les chemins
de fer pour assassiner les voyageurs). Je descends donc intact et
presque joyeux de mon vhicule, et je me hte de gravir une des falaises
qui s'lvent verticalement de chaque ct du bourg. Alors, du haut de
ce radieux observatoire, je crie  la mer qui rumine son hymne ternel 
trois cents pieds au-dessous de moi: Bonjour, la grande! Je m'incline
devant le soleil couchant qui excute son decrescendo du soir dans un
sublime palais de nuages rose et or: Salut, majest! Et la dlicieuse
brise des falaises accourant pour me souhaiter la bienvenue, je
l'accueille par un soupir de bonheur en lui disant: Bonsoir, la folle!
et la douce verdure de la montagne m'invitant, je me roule  terre et je
me livre  une orgie d'air pur, d'harmonies et de lumire.

J'aurais bien des choses  raconter de cette excursion en Normandie. Je
me bornerai au rcit du naufrage d'un petit lougre qui, command par un
joueur de clarinette de Rouen, est venu chouer  deux lieues du port de
Saint-Valery. Chose tonnante! car qui pourrait tre plus apte qu'un
joueur de clarinette  diriger un navire? Autrefois on s'obstinait 
confier ces fonctions  des marins; mais on a enfin reconnu tous les
dangers de cette ancienne habitude. Cela se conoit; un marin, un homme
du mtier, a naturellement des ides  lui, un systme; il excute ce
que son systme lui fait paratre bon; rien ne le ferait consentir  une
manoeuvre qu'il juge fausse ou inopportune. Chacun  son bord doit lui
obir, sans raisonner ni hsiter; il soumet tout ce qui l'entoure au
despotisme militaire. C'est intolrable. Puis les marins sont jaloux les
uns des autres; il suffit que l'un ait dit blanc dans une circonstance
donne pour que l'autre dise noir si le mme cas se reprsente.
D'ailleurs leurs prtendues connaissances spciales, leur exprience
nautique, ont-elles empch d'innombrables et affreux malheurs? On est
encore  la recherche de sir John Franklin, perdu dans les mers
polaires. C'tait un matre marin pourtant. Et l'infortun La Peyrouse
qui alla se briser sur les cueils de Vanicoro, n'avait-il pas tudi 
fond mathmatiques, physique, hydrographie, gographie, gologie,
anthropologie, botanique et tout le fatras dont les marins proprement
dits s'obstinent  se remplir la tte? Il n'en a pas moins conduit ses
deux navires  leur perte. Il avait un systme, il prtendait que la
hauteur des rochers de corail dont la mer est obstrue dans l'archipel
des Nouvelles-Hbrides, voisin de Vanicoro, tait  tudier; qu'il
fallait, en allant avec prcaution, en dterminer le gisement, chercher
des passes, oprer des sondages, et il s'y brisa. A quoi lui a donc
servi sa science? Ah! l'on a bien raison de se mfier des hommes
spciaux, des hommes  systmes, et de les tenir  l'cart!

Voyez encore Colomb! Ferdinand et Isabelle et leurs doctes conseillers
n'taient-ils pas bien inspirs en refusant si obstinment de lui
confier deux caravelles, et n'eussent-ils pas sagement fait de persister
dans ce refus? Car enfin il a trouv le Nouveau-Monde, c'est vrai; mais
s'il n'et pas mis l'enttement d'un maniaque  poursuivre sa route 
l'ouest, il n'et pas rencontr, vingt-quatre heures avant la dcouverte
de San-Salvador, des morceaux de bois flottants, travaills  main
d'homme, cette circonstance ridicule n'et pas rendu  son quipage un
peu de confiance, et il et t forc de boire sa honte, de retourner en
Europe et de s'estimer encore trop heureux d'y parvenir. C'est donc le
hasard qui amena cette tant fameuse dcouverte; et tout autre que
Colomb, sans tre marin ni gologue, qui et eu l'ide de cingler droit
 l'ouest, ft parvenu aux les Lucayes, et, par suite, sur le continent
amricain aussi bien que lui.

Et Cook, le fameux, l'tonnant capitaine Cook! N'est-il pas all se
faire tuer comme un niais par un sauvage  Hawa? Il a dcouvert la
Nouvelle-Caldonie, il en a pris possession au nom de l'Angleterre, et
c'est la France qui l'occupe. Le beau service qu'il a rendu  son pays!

Non, non, ces hommes  systmes sont les flaux de toutes les
institutions humaines, rien n'est plus vident aujourd'hui. Le petit
sinistre de Saint-Valery ne prouve rien. Le joueur de clarinette qui
commandait le lougre ayant une dizaine de dames  son bord, avait fait,
par amour-propre, autant de toile que possible, et comme la brise tait
gentille, il filait je ne sais combien de noeuds  l'heure, et tout le
monde sur la jete de s'crier: Mais voyez donc comme ce petit lougre
marche bien! Quand arriv devant Veule, et voulant virer de bord pour
revenir, il a touch, et le pauvre lougre a t jet sur le flanc. Fort
heureusement, les gens de Veule n'ont pas hsit  se mettre  l'eau
jusqu' mi-corps pour porter  terre les tremblantes passagres. Le
joueur de clarinette ne savait pas sans doute qu' la mare basse il
faut se garder d'approcher la grve de Veule, ni que son lougre tirt
tant d'eau. Voil tout; et les plus habiles marins qui, ignorant comme
lui ces circonstances, fussent venus  pareille heure, au mme point de
la cte avec ce lougre-l, eussent prouv le mme accident.

Le lendemain de ce sinistre, qui ne prouve rien, je le rpte, contre
l'aptitude des joueurs de clarinette au commandement des vaisseaux, une
lettre de Paris me dcouvrit  Saint-Valery, et vint m'apprendre qu'une
pice nouvelle (nouvelle!) venait d'tre reprsente  l'Opra-Comique.
Mon correspondant ajoutait que, cette oeuvre tant assez inoffensive,
je pouvais sans grand danger m'y exposer. Je suis donc revenu (il le
fallait!) je ne l'ai pas vue, et je suis convaincu qu'on me saura gr de
n'en pas faire mention. L'oeuvre,  mon retour, tait dj rentre
dans le nant. J'ai questionn  son sujet quelques personnes
d'ordinaire bien informes, elles ne savaient pas de quoi je leur
parlais. Ayez donc des succs, faites donc des chefs-d'oeuvre,
couvrez-vous donc de gloire! pour qu'au bout de cinq ou six jours... O
Paris! ville de l'indiffrence en matire d'opras-comiques! Quel
gouffre que ton oubli!

Je n'y suis pas moins revenu; je n'en ai pas moins quitt les hautes
falaises, et la grande mer, et les splendides horizons, et les doux
loisirs, et la douce paix, pour la ville plate, boueuse, affaire; pour
la ville barbare!... et j'y ai repris la truelle de l'loge; j'y loue,
j'y reloue, comme auparavant!... plus qu'auparavant!...

Trop misrables critiques! Pour eux, l'hiver n'a point de feux, l't
n'a point de glaces. Toujours transir, toujours brler. Toujours
couter, toujours subir. Toujours excuter ensuite la danse des oeufs,
en tremblant d'en casser quelques-uns, soit avec le pied de l'loge,
soit avec celui du blme, quand ils auraient envie de trpigner des deux
pieds sur cet amas d'oeufs de chats-huants et de dindons, sans grand
danger pour les oeufs de rossignols, tant ils sont rares
aujourd'hui!... Et ne pouvoir enfin suspendre aux saules du fleuve de
Babylone leur plume fatigue, et s'asseoir sur la rive et pleurer 
loisir!...

Les Allemands dsignent par le nom de _recenseurs_ les journalistes
chargs de rendre un compte priodique de ce qui se passe dans les
thtres, et mme aussi d'analyser les oeuvres littraires rcemment
livres  la publicit. Si notre expression de _critiques_ s'applique
mieux que le terme allemand aux crivains charges de cette seconde
partie de la tche, il faut en convenir, le titre modeste de
_recenseurs_ est plus juste pour dsigner beaucoup d'honntes gens
condamns au labeur froid, ingrat et bien souvent humiliant qui
constitue la premire. Qui peut savoir, except ces malheureux
eux-mmes, ce que l'accomplissement de cette tche leur cause parfois de
douleurs dchirantes, de vastes et profonds dgots, de rpulsions
frmissantes, de colres concentres qui ne peuvent faire explosion?...
Que de forces ainsi perdues! que de temps ainsi gaspill! que de penses
touffes! que de machines  vapeur, capables de percer les Alpes,
employes  tourner la roue d'un moulin!

Tristes recenseurs, inutiles censeurs, si souvent censurs! quand
seront-ils...

(Un homme de bon sens interrompant Jrmie:)

Raca! Raca! Raca! allez-vous recommencer encore votre refrain et nous
parler dans un cinquantime couplet _de suspendre votre plume aux saules
du fleuve de Babylone et de vous asseoir sur la rive et d'y pleurer_?...

Savez-vous bien que vos rcriminations et vos lamentations sont
parfaitement insupportables?... Qui diable vous met dans cet tat de
dsolation? Si vous tes un homme  vapeurs, prenez des douches; si vous
vous sentez cette gigantesque puissance de tranche-montagne, pour Dieu!
donnez-lui carrire comme il vous plaira; percez les Alpes, percez
l'Apennin, percez le mont Ararat, percez la butte Montmartre mme, si
tel est votre besoin de percer, et ne venez pas nous dchirer le tympan
par vos cris d'aigle en cage? Assez d'autres sont l, plus capables que
vous, dont le plus vif dsir serait de tourner la roue de votre moulin.

--(Jrmie.) Quiconque dit  son frre: Raca! mrite la damnation
ternelle. Mais vous avez raison, trois fois raison, sept fois raison,
homme plein de raison; les yeux de mon esprit louchaient, vous tes
l'accident qui me fait rentrer en moi-mme, et me voil maintenant gros
Jean comme devant.




Un critique modle.


Un de nos confrres du feuilleton avait pour principe qu'un critique
jaloux de conserver son impartialit ne doit jamais voir les pices dont
il est charg de faire la critique, afin, disait-il, de se soustraire 
l'influence du jeu des acteurs. Cette influence en effet s'exerce de
trois faons: d'abord en faisant paratre belle, ou tout au moins
agrable, une chose laide et plate; puis en produisant l'impression
contraire, c'est--dire en dtruisant la physionomie d'une oeuvre au
point de la rendre repoussante, de noble et de gracieuse qu'elle est en
ralit; et enfin en ne laissant rien apercevoir de l'ensemble ni des
dtails de l'ouvrage, en effaant tout, en rendant tout insaisissable ou
inintelligible. Mais ce qui donnait beaucoup d'originalit  la doctrine
de notre confrre, c'est qu'il ne lisait pas non plus les ouvrages dont
il avait  parler; d'abord parce qu'en gnral les pices nouvelles ne
sont pas imprimes, puis encore parce qu'il ne voulait pas subir
l'influence du bon ou du mauvais style de l'auteur. Cette
incorruptibilit parfaite l'obligeait  _composer_ des rcits
incroyables des pices qu'il n'avait ni vues ni lues, et lui faisait
mettre de trs-piquantes opinions sur la musique qu'il n'avait pas
entendue.

J'ai regrett bien souvent de n'tre pas de force  mettre en pratique
une si belle thorie, car le lecteur ddaigneux qui, aprs un coup
d'oeil jet sur les premires lignes d'un feuilleton, laisse tomber le
journal et songe  toute autre chose, ne peut se figurer la peine qu'on
prouve  entendre un si grand nombre d'opras nouveaux, et le plaisir
que ressentirait  ne les point voir l'crivain charg d'en rendre
compte. Il y aurait en outre pour lui, en critiquant ce qu'il ne connat
pas, une chance d'tre original; il pourrait mme sans s'en douter, et
par consquent sans partialit, tre utile aux auteurs en produisant
quelque invention capable d'inspirer aux lecteurs le dsir de voir
l'oeuvre nouvelle. Tandis qu'en usant, comme on le fait gnralement,
du vieux moyen, en coutant, en tudiant de son mieux les pices dont on
doit entretenir le public, on est forc de dire  peu prs toujours la
mme chose, puisque au fond il s'agit  peu prs toujours de la mme
chose; et l'on fait ainsi, sans le vouloir, un tort considrable 
beaucoup de nouveaux ouvrages; car le moyen que le public aille les
voir, quand on lui a dit rellement et clairement ce qu'ils sont!




L'accent dramatique.


Le diable fut toujours en haute estime et en grande vnration auprs
des auteurs d'opras-comiques. Les critiques ne leur ressemblent gure
sous ce rapport, et leur irrvrence pour le diable va trs-souvent
(n'est-il pas vrai, chers confrres?) jusqu' le tirer par la queue.

Le thtre de l'Opra-Comique, qu'on le sache et qu'on se le dise, a
cr et mis au monde une foule d'ouvrages dont le diable est le hros:
_le Diable  quatre_, _le Diable page_, _le Diable boiteux_, _le Diable
couleur de rose_, _le Diable amoureux_, _le Diable  Sville_, _la Part
du Diable_, _le Diable  l'cole_, _la Fiance du Diable_.

Le diable m'emporte! (c'est moi qui parle; on pourrait encore prendre
cette exclamation pour le titre d'un opra-comique) l'Opra-Comique
faillit en 1830 mettre la main sur _Robert-le-Diable_, qui lui tait en
effet destin; mais M. Vron, un fin bourgeois de Paris qui a le diable
au corps, eut la dmoniaque astuce de se faire forcer la main par un
ministre pour ouvrir la plus grande porte de l'Opra au plus grand
diable qui soit jamais sorti de l'enfer, trouvant, en son me, que
l'Opra-Comique possdait dj  cette poque une assez belle collection
de diables de toutes les couleurs, quand lui, l'Opra, n'en tait
encore qu'aux diables bleus (_blue devils_).

Eh bien! cet insatiable Opra-Comique n'a jamais pu se consoler du
dpart de ce Robert-le-Diable; pendant longtemps, pendant
trs-longtemps, sa grotte s'est obstine  ne pas retentir de ses
chants. Rien ne lui russissait; il faisait des efforts du diable pour
attirer le public, et le public se sauvait comme un beau diable. Il
engageait de jeunes actrices, il _faisait travailler_ de jeunes auteurs;
mais, bah! toutes ces jeunesses n'avaient que la beaut du diable, et
cela devenait vieux en fort peu de temps, tandis que ce diable de
Robert-le-Diable faisait un bruit du diable dans toute l'Europe et
prcipitait trois fois par semaine une foule infernale dans le gouffre
du grand Opra.

Voici une anecdote qui montre avec quel respect et quelle terreur
religieuse les acteurs de l'Opra-Comique prononcent le nom du malin
esprit. Un jour (oui, c'tait en plein jour), dans une crmonie
tristement grave, l'un d'eux eut  prononcer l'loge d'un compositeur
d'un grand talent rcemment enlev  l'art. Il lut son oraison funbre
d'une faon assez naturelle et convenable tant qu'il y fut question de
choses humaines et surterraines seulement. Mais quand, arriv 
l'numration des oeuvres du compositeur, il fallut prononcer le nom
de l'esprit des tnbres qui sert de titre  l'une de ces oeuvres,
vous eussiez vu et entendu une trange et admirable transformation des
traits et de la voix de l'orateur. Son visage s'assombrit, ses sourcils
se froncrent, son regard devint noir, son geste perpendiculaire,
fourchu, et d'un ton rauque et caverneux il pronona en frissonnant les
six dernires syllabes de la phrase suivante: M. Gomis, en arrivant 
Paris, dbuta au thtre de l'Opra-Comique par un ouvrage intitul: _Le
Diaaaaable  Sville_. Je n'ajoute rien, ma thse est soutenue.
N'est-ce pas beau?...




Succs d'un Miserere.


On crit de Naples: On a chant  l'glise de Saint-Pierre, le 27 mars,
un _Miserere_ de Mercadante, en prsence de S. Em. le cardinal-archevque
et de sa suite, auxquels s'taient joints les professeurs du
Conservatoire. L'excution a t trs-belle, et S. Em. a daign en
tmoigner  plusieurs reprises sa satisfaction. La composition renferme
des beauts de l'ordre le plus lev. L'assistance _a voulu entendre
deux fois_ le _Redde mihi_ et le _Benigne fac, Domine_.

L'assistance a donc cri _bis_, demand _da capo_, comme font nos
claqueurs aux premires reprsentations thtrales?... Le fait est
curieux. Plaignez-vous maintenant de nos concerts du mois de Marie, des
_dbuts_ de nos jeunes cantatrices dans les glises de Paris!... Eh!
malheureux critiques catholiques, votre antipatriotisme vous aveugle;
vous ne voyez pas que nous sommes de petits saints!




La saison.--Le club des cauchemars.


Il y a un moment de l'anne o, dans les grandes villes,  Paris et 
Londres surtout, on fait beaucoup de musique telle quelle, o les murs
sont couverts d'affiches de concerts, o les virtuoses trangers
accourent de tous les coins de l'Europe pour rivaliser avec les
nationaux et entre eux, o ces plaideurs d'une espce nouvelle se ruent
sur le pauvre public, le prennent violemment  partie, et le payeraient
mme volontiers pour l'avoir d'abord, et ensuite pour l'enlever  leurs
rivaux. Mais, comme les tmoins, les auditeurs sont chers et n'en a pas
qui veut.

Ce terrible moment, dans la langue des artistes musiciens, s'appelle _la
saison_.

La saison! cela explique et justifie toutes sortes de choses que je
voudrais pouvoir appeler _fabuleuses_, et qui ne sont que trop vraies.

Les critiques alors se voient assaillis par des gens presss qui
viennent de fort loin faire leur rputation dans la grand'ville, qui la
veulent faire vite et qui tentent sur eux l'emploi des fromages de
Hollande comme moyen de corruption.

C'est la saison!

On donne jusqu' cinq et six concerts chaque jour,  la mme heure, et
les organisateurs de ces ftes trouvent fort inconvenant que les pauvres
critiques se fassent remarquer  quelques-unes par leur absence! Ils
crivent alors aux absents des lettres fort curieuses, remplies de fiel
et d'indignation.

C'est la saison!

Une foule incroyable de gens qui passent _dans leur endroit_ pour avoir
du talent viennent ainsi acqurir la preuve qu'ils n'en ont pas hors de
leur endroit, ou qu'ils n'ont que celui de rendre fort srieux le public
frivole et frivole le public srieux.

C'est la saison!

Dans ce grand nombre de musiciens et de musiciennes marchant sur les
talons les uns des autres, se coudoyant, se bousculant, prenant parfois
tratreusement leurs rivaux par les jambes pour les faire tomber, on
remarque pourtant par bonheur quelques talents de haute futaie qui
s'lvent au-dessus du peuple des mdiocrits, comme les palmiers
au-dessus des forts tropicales. Grce  ces artistes exceptionnels, on
peut alors entendre de temps en temps quelques fort belles choses, et se
consoler de toutes les choses dtestables qu'on doit subir.

C'est la saison!

Mais, cette poque de l'anne une fois passe, si aprs une longue
abstinence et en proie  une ardente soif, vous cherchez  boire une
coupe de pure harmonie; impossible!

Ce n'est pas la saison.

On vous parle d'un chanteur, on vante sa voix et sa mthode; vous allez
l'entendre. Il n'a ni voix ni mthode.

Ce n'est pas la saison.

Arrive un violoniste prcd d'un certain renom. Il se dit lve de
Paganini, comme de coutume; il excute, dit-on, _des duos sur une seule
corde_, et, qui plus est, il joue toujours juste et chante comme un
cygne de l'ridan. Vous allez plein de joie  son concert. Vous trouvez
la salle vide; un mauvais piano vertical remplace l'orchestre pour les
accompagnements; le monsieur n'est pas seulement capable d'excuter
proprement un solo sur ses quatre cordes, il joue faux comme un Chinois
et chante comme un cygne noir d'Australie.

Ce n'est pas la saison.

Pendant les longues soires de chteau (en hiver pour les Anglais, en
t pour les Franais), l'annonce d'une fte musicale organise avec
pompe dans une ville voisine vient tout d'un coup faire dresser les
oreilles  une socit d'amateurs passionns pour les grands
chefs-d'oeuvre et auxquels le chant individuel et le piano ne
suffisent pas. Vite on envoie retenir des places; au jour fix on
accourt. La salle du festival est pleine, il est vrai, mais de quels
auditeurs!... L'orchestre est compos de dix ou douze artistes et de
trente musiciens de guinguettes; le choeur a t recrut parmi les
blanchisseuses du lieu et les soldats de la garnison. On cartle une
symphonie de Beethoven, on brait un oratorio de Mendelssohn. Et l'on
serait mal venu de se plaindre.

Ce n'est pas la saison.

On annonce par exception, dans la grand'ville, une oeuvre nouvelle
d'un vieux matre blanchi sous le harnois, chante par une prima donna
dont le nom, ds longtemps populaire, a conserv un grand clat. Hlas!
la musique de l'oeuvre nouvelle est incolore et la voix de la
cantatrice n'a pas eu le mme bonheur que son nom.

Ce n'est plus la saison.

Combien nous comptons peu de pays  saison!

Connaissez-vous la contre o fleurit l'oranger?.... Cette contre,
depuis longtemps, n'a plus de saison.

Si vous avez vcu aux champs de l'Ibrie, vous devez savoir que l il
n'y a pas encore de saison.

Quant aux tristes contres o fleurissent seulement les sapins, les
bouleaux et le perce-neige, elles ont dj de temps en temps des
saisons, mais claires comme les nuits polaires, par des aurores
borales seulement. Esprons que, si le soleil leur apparat enfin,
elles auront des saisons de six mois, pour regagner le temps perdu.

Il ne saurait y avoir de saison dans ces lointains pays o tout est
affaire, o tous sont affairs, o tout grouille, o tout fouille, o le
penseur qui mdite passe pour un idiot, o le pote qui rve est un
fainant pendable, o les yeux sont obstinment fixs sur la terre, o
rien ne peut les forcer de s'lever un instant vers le ciel. Ce sont les
Lemnos des cyclopes modernes, dont la mission est grande, il est vrai,
mais incompatible avec celle de l'art. Les vellits musicales de ces
gans laborieux seront donc longtemps aussi inutiles et aussi contre
nature que l'amour de Polyphme pour Galate, et tout  fait hors de
saison.

Restent trois ou quatre petits coins de notre petit globe o l'art,
gn, froiss, infect, asphyxi par la foule de ses ennemis, persiste
pourtant encore  vivre et peut dire qu'il a une saison.

Ai-je besoin de nommer l'Allemagne, l'Angleterre et la France? En
limitant  ce point le nombre des pays  saisons, et en indiquant ces
trois points centraux de la civilisation, j'espre tre exempt des
prjugs que chacun des trois peuples qui les habitent conserve encore.
En France on croit navement qu'il n'y a en Angleterre  cette heure pas
plus de musique qu'au temps de la reine Elisabeth. Beaucoup d'Anglais
pensent que la musique franaise est un mythe, et que nos orchestres
sont  dix mille lieues de l'orchestre des concerts de Julien. Combien
de Franais mprisent l'Allemagne comme l'ennuyeuse terre de l'harmonie
et du contrepoint seulement! Et si l'Allemagne veut tre franche, elle
avouera qu'elle mprise  la fois la France et l'Angleterre.

Mais ces opinions plus ou moins entaches de vanit purile, d'ignorance
et de prventions, ne changent rien  l'existence des choses. Ce qui est
est; _E pur si muove_! Et justement parce qu'_elle se meut_ (la musique)
comme la terre, comme tout au monde, prcisment parce que ses saisons
sont d'une variabilit que l'on remarque davantage d'anne en anne, les
prjugs nationaux doivent plus promptement disparatre ou au moins
perdre beaucoup de leur force.

Tout en reconnaissant la douceur des saisons dans une grande partie de
l'Allemagne, nous maintenons donc notre droit de regarder comme
considrables et trs-importantes, quoique souvent rigoureuses, les
saisons de Londres et de Paris.

La _belle_ saison parisienne ne commence gure que vers le 20 janvier et
finit quelquefois au 1er fvrier, rarement dure-t-elle jusqu'au
1er mars.

On a vu des saisons ne finir qu'en avril. Mais ces annes-l taient des
annes trisextiles, plusieurs comtes avaient paru dans le ciel, et les
programmes de la socit du Conservatoire avaient annonc quelque chose
de nouveau.

Telle fut par exception la saison de l'an 1853, pendant laquelle on
entendit pour la premire fois aux concerts du Conservatoire _la Nuit du
Walpurgis_, de Mendelssohn, et la presque totalit du _Songe d'une Nuit
d't_ du mme matre. Mendelssohn crivit _la Nuit du Walpurgis_ 
Rome, en 1831. Il a donc fallu vingt-deux ans  cette belle oeuvre
pour arriver jusqu' nous. Il est vrai que la lumire de certains astres
ne nous parvient qu'aprs des milliers d'annes de voyage. Mais
Leipsick, o les partitions de Mendelsshon sont ds longtemps publies,
n'est pas  une distance de Paris tout  fait gale  celle qui nous
spare de Saturne ou de Sirius.

Le Conservatoire a pour principe de procder lentement en toutes choses.
Toutefois, malgr ce dfaut d'agilit et de chaleur que son ge
explique, il faut le reconnatre, c'est un vieillard encore vert.

Il a fait de sa salle un muse pour un grand nombre de chefs-d'oeuvre
de l'art musical, qu'il nous montre chaque anne sous leur vrai jour: de
l sa gloire. On lui reproche de ne vouloir pas que d'autres y exposent
leurs travaux quand le muse est vide et qu'il n'y expose rien. En cela
on a grand tort: il possde une bonne salle, la seule bonne de Paris
pour la musique d'ensemble; il a voulu en avoir le monopole, il a eu
raison; il l'a obtenu, il le garde, il a encore raison. Il ne peut pas,
sans doute, en laissant ce champ libre, favoriser la concurrence. S'il
tait dehors, que d'autres fussent dedans, il trouverait fort naturel
que ces autres le laissassent se morfondre  la porte; et il est tout
simple qu'il apprcie le bon sens du prcepte:

Il ne faut faire qu' autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous ft
fait.

Cependant, il est peut-tre temps qu'il songe  varier son rpertoire,
pour que le public fatigu n'en vienne pas  faire un mauvais jeu de
mots sur le titre de l'harmonieuse socit, en l'appelant la _satit_
des concerts. Ce qui pourrait, auprs de certaines gens, ne pas sembler
tout  fait hors de saison.

       *       *       *       *       *

Paris n'est pas le seul point de la France sur lequel on puisse signaler
un important mouvement musical. Il y a tous les quatre ou cinq ans des
saisons  Lyon,  Bordeaux; tous les huit ans il y en a une magnifique 
Lille, il y en a d'excellentes  Marseille, o les fruits de l'art
musical mrissent plus vite qu'ailleurs.

Mais aprs les saisons de France, la saison de Londres! la saison de
Londres! est le cri de tous les chanteurs, italiens, franais, belges,
allemands, bohmes, hongrois, sudois et anglais; et les virtuoses de
toutes les nations le rptent avec enthousiasme en mettant le pied sur
les bateaux  vapeur, comme les soldats d'Ene en montant sur leurs
vaisseaux rptaient: _Italiam! Italiam!_ C'est qu'il n'y a pas de pays
au monde o l'on consomme autant de musique dans une saison qu'
Londres.

Grce  cette immense consommation, tous les artistes d'un vrai talent,
aprs quelques mois employs  se faire connatre, y sont ncessairement
occups. Une fois connus et adopts, on les attend chaque anne, on
compte sur eux comme on compte dans l'Amrique du nord sur le passage de
pigeons. Et jamais, jusqu' la fin de leur vie, on ne les voit tromper
l'attente du public anglais, ce modle de fidlit, qui toujours les
accueille, toujours les applaudit, toujours les admire,

    Sans remarquer des ans l'irrparable outrage.

Il faut tre tmoin de l'entrain, du tourbillonnement de la vie musicale
des artistes aims  Londres, pour s'en faire une juste ide. Et c'est
bien plus curieux encore quand on tudie la vie des professeurs tablis
depuis longues annes en Angleterre, tels que M. Davison, son admirable
lve, miss Godard, MM. Mac Farren, Ella, Benedict, Osborne, Frank Mori,
Sainton, Piatti. Ceux-l toujours courant, jouant, dirigeant, qui dans
un concert public, qui dans une soire musicale prive, ont  peine le
temps de dire bonjour  leurs amis par la portire de leur voiture en
traversant le Strand ou Piccadilly...

Quand enfin les saisons de Paris et de Londres sont finies, croyez-vous
que les musiciens vont se dire: Prenons du repos, c'est la saison. Ah!
bien oui. Les voil tous qui courent s'entre-dvorer dans les ports de
mer, aux eaux de Vichy, de Spa, d'Aix, de Bade. Ce dernier point de
ralliement est surtout dsign  leurs empressements, et de tous les
coins du monde, pianistes, violonistes, chanteurs, compositeurs, sduits
par la beaut du pays, par l'lgante socit qu'on y trouve, et plus
encore par l'extrme gnrosit du directeur des jeux, M. Bnazet,
s'acheminent alors en criant: A Bade!  Bade!  Bade! c'est la saison.

Et les saisons de Bade sont depuis quelques annes organises de faon 
dcourager toute concurrence. La plupart des hommes clbres et des
beauts illustres de l'Europe s'y donnent rendez-vous. Bade va devenir
Paris, plus Berlin, Vienne, Londres et Saint-Ptersbourg, surtout quand
on saura le parti que vient de prendre M. Bnazet et que je vais vous
dire.

Tout n'est pas fait quand, pour charmer le public lgant, on est
parvenu  le mettre en contact avec les hommes qui ont le plus d'esprit,
avec les femmes les plus ravissantes, avec les plus grands artistes, 
lui donner des ftes magnifiques; il faut encore garantir cette fleur de
la fashion de l'approche des individus dsagrables  voir et 
entendre, dont la prsence seule suffit  ternir un bal,  rendre un
concert discordant; il faut carter les femmes laides, les hommes
vulgaires, les sottes et les sots, les imbciles, en un mot les
cauchemars. C'est ce dont nul impresario avant M. Bnazet ne s'tait
encore avis. Or il parat certain que Mme ***, si sotte et si laide,
Mlle ***, dont les allures sont si excentriquement ridicules, M***,
si mortellement ennuyeux, M***, son digne mule, et beaucoup d'autres
non moins dangereux, ne paratront plus  Bade de longtemps. Aprs des
ngociations assez difficiles, et au moyen de sacrifices considrables,
M. Bnazet s'est assur pour trois saisons de leur absence.

Si ce bel exemple est suivi, et il le sera, n'en doutons pas, je
connais des gens qui vont gagner bien de l'argent.

Tous les ans maintenant, aux mois d'aot et de septembre, ces
cauchemars, ravis de devenir riches, se constitueront en club  Paris,
o ils pourront s'adresser de mutuelles flicitations.

Vous tes engags, nous sommes engags, se diront-ils, par les
directeurs de Bade, de Viesbaden, de Vichy, de Spa. Cachons-nous,
taisons-nous; qu'on ne souponne pas notre existence.

Nous sommes engags; c'est la saison!!!




Petites Misres des grands Concerts.


C'est au festival annuel de Bade que ces petites misres se font
cruellement sentir. Et pourtant tout est dispos en faveur du chef
d'orchestre organisateur; aucune mesquine conomie ne lui est impose,
nulle entrave d'aucune espce. M. Bnazet, persuad que le meilleur
parti  prendre est de le laisser agir librement, ne se mle de rien...
que de payer. Faites les choses royalement, lui dit-il, je vous donne
carte blanche. A la bonne heure! c'est seulement ainsi qu'on peut
produire en musique quelque chose de grand et de beau. Vous riez,
n'est-ce pas, et vous songez  la rponse de Jean Bart  Louis XIV:

--Jean Bart, je vous ai nomm chef d'escadre!

--Sire, vous avez bien fait!

Riez, riez, parbleu! Jean Bart n'en a pas moins raison. Oui, sire, vous
avez bien fait, et il serait fort  dsirer que, pour commander les
escadres, on ne prt jamais que des marins. Il serait fort  dsirer
aussi qu'une fois le Jean Bart nomm, le Louis XIV ne vnt jamais
contrler ses manoeuvres, lui suggrer des ides, le troubler par ses
craintes et jouer avec lui la premire scne de la _Tempte_ de
Shakespeare.

    ALONZO, ROI DE NAPLES.

Contre-matre, de l'attention! O est le capitaine? Faites manoeuvrer
vos gens!

    LE CONTRE-MAITRE.

Vous feriez mieux de rester en bas.

    ANTONIO.

Contre-matre, o est le capitaine?

    LE CONTRE-MAITRE.

Ne l'entendez-vous pas? Vous gnez la manoeuvre; restez dans vos
cabines, vous ne faites qu'aider la tempte.

    GONZALVE.

Rappelle-toi qui tu as  ton bord.

    LE CONTRE-MAITRE.

Il n'y a personne  bord dont je me soucie plus que de moi-mme. Vous
tes conseiller du roi, n'est-ce pas? Si vous pouvez imposer silence aux
vents et persuader  la mer de s'apaiser, nous n'aurons plus  manier un
cble; voyons, employez ici votre autorit. Si, au contraire, vous n'y
pouvez rien, remerciez Dieu d'tre encore vivant, et allez dans votre
cabine vous tenir prt  tout vnement. Courage, mes enfants! Hors
d'ici, vous dis-je!

Malgr tant de moyens mis  sa disposition et cette libert prcieuse de
les employer  son gr, c'est encore une rude tche pour le chef
d'orchestre que de mener  bien l'excution d'un festival comme celui de
Bade, tant le nombre des petits obstacles est grand, et tant l'influence
du plus mince peut tre subversive de l'ensemble dans toute entreprise
de cette espce. Le premier tourment qu'il doit subir lui vient presque
toujours des chanteurs, et surtout des cantatrices, pour l'arrangement
du programme. Comme cette difficult lui est connue, il s'y prend deux
mois d'avance pour la tourner: Que chanterez-vous, Madame?--Je ne
sais..... j'y rflchirai.... je vous crirai. Un mois se passe, la
cantatrice n'a pas rflchi et n'a pas crit. Quinze jours sont encore
employs inutilement  solliciter auprs d'elle une dcision. On part
alors de Paris; on fait un programme provisoire o le titre du morceau
de la diva est laiss en blanc. Arrive enfin la dsignation de ce tant
dsir morceau. C'est un air de Mozart. Bien. Mais la diva n'a pas la
musique de cet air, il n'est plus temps d'en faire copier les parties
d'orchestre, et elle ne veut ni ne doit chanter avec accompagnement de
piano. Un thtre obligeant veut bien prter les parties d'orchestre.
Tout est en ordre; on publie le programme. Ce programme arrive sous les
yeux de la cantatrice, qui s'effraie aussitt du choix qu'elle a fait.
C'est un concert immense, crit-elle au chef d'orchestre; les diverses
parties grandioses de ce riche programme vont faire paratre bien petit,
bien maigre mon _pauvre_ morceau de Mozart. Dcidment je chanterai un
autre air, celui de _la Semiramide_, _Bel raggio_. Vous trouverez
aisment les parties d'orchestre de cet air _en Allemagne_, et si vous
ne les trouvez pas, veuillez crire au directeur du Thtre-Italien de
Paris; il se htera sans doute de vous les envoyer. Aussitt cette
lettre reue, on fait imprimer de nouveaux programmes, coller une bande
sur l'affiche pour annoncer la scne de _la Semiramide_. Mais on n'a pas
pu trouver les parties d'orchestre de cet air _en Allemagne_, et on n'a
pas cru devoir prier M. le directeur du Thtre-Italien de Paris
d'envoyer au-del du Rhin l'opra entier de _la Semiramide_, dont on ne
peut distraire l'air qu'il s'agit d'accompagner. La cantatrice arrive;
on se rencontre  une rptition gnrale:

Eh bien! nous n'avons pas la musique de _la Semiramide_; il vous faut
chanter avec accompagnement de piano.

--Ah! mon Dieu! mais ce sera glacial.

--Sans doute.

--Que faire?

--Je ne sais.

--Si j'en revenais  mon air de Mozart?

--Vous feriez sagement.

--En ce cas rptons-le.

--Avec quoi? Nous n'en avons plus la musique; d'aprs vos ordres, on l'a
rendue au thtre de Carlsruhe. Il faut de la musique pour l'orchestre,
quand on veut que l'orchestre joue. Les chanteurs inspirs oublient
toujours ces vulgaires dtails. C'est bien matriel, bien prosaque,
j'en conviens; mais enfin cela est.

A la rptition suivante, les parties d'orchestre de l'opra de Mozart
ont t rapportes; tout est de nouveau en ordre. Les programmes sont
refaits, l'affiche est recorrige. Le chef annonce aux musiciens qu'on
va rpter l'air de Mozart, on est prt. La cantatrice alors s'avance et
dit avec cette grce irrsistible qu'on lui connat:

J'ai une ide, je chanterai l'air du _Domino noir_.

--Oh! ah! ha! ha! psch! krrrr!..... Monsieur le cappel-meister,
avez-vous dans votre thtre l'opra que dit madame?

--Non, monsieur.

--Eh bien, alors?

--Alors il faudra donc me rsigner  l'air de Mozart?

--Rsignez-vous, croyez-moi.

Enfin on commence; la cantatrice s'est rsigne au chef-d'oeuvre. Elle
le couvre de broderies; on pouvait le prvoir. Le chef d'orchestre
entend en lui-mme retentir plus fort qu'auparavant cette loquente
exclamation: Krrrr! et, se penchant vers la diva, il lui dit de sa voix
la plus douce et avec un sourire qui ne semble avoir rien de contraint:

Si vous chantez ainsi ce morceau, vous aurez des ennemis dans la salle,
je vous en prviens.

--Vous croyez?

--J'en suis sr.

--Oh! mon Dieu! mais..... je vous demande conseil..... Il faut peut-tre
chanter Mozart simplement, tel qu'il est. C'est vrai, nous sommes en
Allemagne; je n'y pensais pas..... Je suis prte  tout, Monsieur.

--Oui, oui, courage; risquez ce coup de tte; chantez Mozart simplement.
Il y avait autrefois des airs, voyez-vous, destins  tre brods,
embellis par les chanteurs; mais ceux-l en gnral furent crits par
des valets de cantatrice, et Mozart est un matre; il passe mme pour un
grand matre qui ne manquait pas de got.

On recommence l'air. La cantatrice, dcide  boire le calice jusqu' la
lie, chante simplement ce miracle d'expression, de sentiment, de
passion, de beau style, elle n'en change que deux mesures seulement,
pour l'honneur du corps. A peine a-t-elle fini que cinq ou six
personnes, arrives dans la salle au moment o l'on recommenait le
morceau, s'avancent pleines d'enthousiasme vers la cantatrice en se
rcriant: Mille compliments, madame; comme vous chantez purement et
simplement! Voil de quelle faon on doit interprter les matres; c'est
dlicieux, admirable! Ah! vous comprenez Mozart!

Le chef d'orchestre  part: Krrrrr!!!




On a un billet avec vingt francs.


Vivier ayant une fois dtermin de cette manire originale le prix des
places pour un concert qu'il se proposait de donner, un pauvre joueur de
cor de la barrire Pigalle vendit tout ce qu'il pouvait rendre et courut
chez le clbre virtuose.

Arriv devant le n 24 de la rue Truffaut  Batignolles, il entre tout
palpitant, monte au second, frappe  une petite porte (Vivier le
millionnaire affecte des allures fort modestes). Un monsieur barbu,
portant un coq sur son paule gauche et un long serpent  sa main
droite, vient ouvrir.

--M. Vivier?

--C'est moi, monsieur.

--On m'a assur qu'on pouvait obtenir chez vous, avec vingt francs, un
billet pour le concert? (Admirez cette flatterie, _le concert_! comme
s'il ne devait y avoir que le concert de Vivier  Paris!) Je suis un peu
cor aussi, et j'ai mme un peu de talent, quoiqu'on n'ait jamais voulu
m'admettre  l'Opra, et vous me rendriez, monsieur, le plus heureux,
monsieur, des hommes, monsieur, si...

--Ah! vous aviez des dispositions pour entrer dans la police espagnole?

--La police? Comment?

--Certainement, vous avez voulu prendre place parmi les cors de l'Opra;
ceux qui sont parvenus  cette dignit ont toujours fini par rpondre
quand on leur a demand s'il tait vrai qu'ils fussent  notre Acadmie
de Musique: Oui, j'y suis cor et j'y dors. Mais assez de philosophie.
(Et tendant au pauvre diable un napolon sur un billet de concert.)
Voil votre affaire!

--Vous me donnez vingt francs, monsieur?

--N'avez-vous pas vu annoncer dans les papiers publics, ne vous a-t-on
pas dit, ne m'avez-vous pas rpt vous-mme tout  l'heure qu'on vous
avait dit que l'on disait qu'on obtenait de moi un billet de concert
avec vingt francs? Eh bien! n'avez-vous pas l'un et les autres? Que
prtendez-vous? Vingt francs, cela n'est peut-tre pas suffisant, 
votre avis? Peste! vous tes un drle de cor!

--Mais, monsieur...

--Assez! vous veniez me dvaliser! lui crie Vivier d'une voix terrible;
sortez d'ici, ou j'appelle la marchausse et je vous fais traner  la
Bastille!




Guerre aux bmols.


Une dame passionne pour la musique entre un jour chez notre clbre
diteur Brandus et demande  voir les morceaux de chant les plus
nouveaux et les plus beaux, en ajoutant qu'elle tient surtout  ce
qu'ils ne soient pas trop chargs de bmols. Le garon du magasin lui
prsente alors une romance.

--Ce morceau est dlicieux, lui dit-il, malheureusement il a quatre
bmols  la cl.

--Oh! cela ne fait rien, rpond la jeune dame, quand il y en a plus de
deux, je les gratte.




VOYAGES

CORRESPONDANCE SCIENTIFIQUE




PLOMBIRES ET BADE


(1re Lettre)

A M. LE RDACTEUR EN CHEF DU JOURNAL DES DBATS

     _Plombires.--Les Vosges.--La piscine.--Les parties de
     plaisir.--Visite  Mlle Dorothe. Les paysans du
     Val-d'Ajol.--L'Empereur._

Plombires, le 24 aot.

Monsieur,

La position horizontale est videmment la plus favorable au travail de
l'intelligence,  l'expansion de l'esprit, et cela se conoit. Notre
cerveau est la chaudire o se forment les vapeurs connues sous le nom
d'ides, qui font marcher et si souvent drailler le train des choses
humaines; le sang est l'eau bouillante qui vient s'y transformer en
vapeurs; tous les physiologistes vous le diront. Plus ce liquide afflue
avec facilit dans la chaudire, et plus il doit ncessairement y
engendrer d'ides ou de vapeurs.

Voltaire malade, et par consquent couch quand il crivit _Candide_,
jouissait d'une sant florissante quand il mit la main  l'oeuvre pour
_la Henriade_.

Bernardin de Saint-Pierre avait, dit-on, apport des Indes un hamac o
il aimait  s'tendre pour composer; c'est l qu'il rva ses dlicieux
chefs-d'oeuvre, _Paul et Virginie_ et _la Chaumire indienne_. Quand
ensuite il labora ses _Harmonies de la Nature_, o il veut expliquer le
phnomne des mares par la fonte des glaces polaires, le hamac tant
us, il ne s'en servait plus.

J.-J. Rousseau gisait tout de son long au pied d'un arbre de la fort de
Vincennes quand il improvisa sa fameuse prosopope de Fabricius, mais 
coup sr il crivit debout la comdie de _Narcisse ou l'Amant de
lui-mme_ et plusieurs chapitres de son dictionnaire de musique.

Sduit par ces illustres exemples et par l'efficacit du procd, j'ai
souvent pens  me pendre par les pieds, quand je me sentais par trop
dpourvu d'esprit et de bon sens. La crainte de ne pouvoir me dcrocher
assez tt m'a seule retenu. Mais il y a trois ou quatre imbciles de ma
connaissance,  qui je voudrais bien voir appliquer ce mode de
spiritualisation pendant quarante-huit heures seulement.

Or donc, j'tais couch dans la fort de sapins du vieux chteau, 
Bade, quand j'ai lu la lettre o vous me faites l'honneur de vous
plaindre de mon silence et de mon inaction. Gardant ma position
horizontale, je me suis mis aussitt  vous penser une rponse du plus
vif intrt, loquente, chaleureuse, d'un style net et color, pleine
aussi de dtails piquants et savants. Sduit par le charme du rcit que
je vous faisais de mon voyage, je me suis lev pour aller l'crire, car
il faut toujours bien en venir l. Mais arriv chez moi, quel a t mon
dsespoir de ne me plus trouver ni loquence, ni chaleur, ni style, ni
mmoire! Je n'avais pas mme un souvenir des beaux rcits si richement
imags que je vous faisais horizontalement une heure auparavant. J'tais
rduit enfin  la mdiocrit intellectuelle, pour ne pas dire  la
nullit d'esprit, de l'homme perpendiculaire. Il pleuvait  verse, je ne
pouvais retourner cueillir des ides dans mon bois de sapins. Vous me
direz qu'on peut toujours s'tendre quelque part, sur un lit, sur un
canap, sur un plancher mme. C'est bien ce que j'ai fait, mais sans le
moindre rsultat. Mon sang tait devenu froid, la chaudire n'a pas
voulu bouillir, je suis demeur stupide. La nature a des caprices...

Je vous narrerai donc tant bien que mal, en style de guide du voyageur,
mon excursion dans les Vosges et dans le duch de Bade; je vous en
demande bien pardon. Je mettrai du moins dans ce rcit autant d'ordre
que possible et ne vous dirai rien qui ne se rapporte au sujet
directement. Tout d'abord ce nom de Vosges me rappelle une assez bonne
plaisanterie de M. Mry. Aprs la rvolution de 1848, le nom de la place
Royale fut converti par le gouvernement rpublicain en celui de place
des Vosges; on parlait aussi de nommer rue des Vosges la rue Royale. M.
Mry, logicien s'il en fut jamais, imaginant alors que la dnomination
dpartementale devait partout tre substitue  la qualification royale,
crivit une lettre ainsi adresse:

A Monsieur le directeur de l'Acadmie des Vosges de musique.

Et la lettre parvint.

Vous me parlez des eaux que je suis cens prendre et que je prends
rellement, car je suis malade, et vous me demandez quelles sont celles
que je prfre. Ce sont les eaux qu'on ne prend pas, celles de Bade.
Pour les autres, n'en ayant essay que d'une sorte, je ne puis tablir
de comparaison.

Je ne vous dirai pas comme Csar:

    _Veni, vidi, Vichy;_

d'abord parce que le _Journal des Dbats_ est un journal franais,
grave, qui ne saurait permettre que l'on fasse dans ses colonnes un
pareil abus de la langue latine, ensuite parce qu'en effet je n'ai point
vu Vichy. Je suis all de Paris et revenu ensuite (vous saurez pourquoi)
aux eaux de Plombires tout bonnement.

Plombires est un puits creus par la nature au centre des montagnes
Royales (ou des Vosges, s'il vous plat de leur donner encore ce vieux
nom rpublicain). C'est triste l't, c'est affreux l'hiver; les
environs seuls en sont charmants. Il faut donc absolument en sortir pour
s'y plaire. Mais l'Empereur y tait, et tout avait un air de fte, loin
aux alentours, sur les montagnes, dans les bois et dans le puits.
Partout des guirlandes de feuillage, partout des fleurs, des drapeaux
flottants, de brillants uniformes, roulements de tambours, voles de
cloches, harmonies militaires, vivat faisant retentir le vallon, bals,
concerts, ascensions de montgolfires, dputations municipales, joyeuses
troupes de paysans endimanchs, superbes beauts enharnaches, comdiens
du thtre du Palais-des-Vosges venus de Paris, crivains, artistes,
savants, maires, adjoints, sous-prfets et prfets, clbrits sans
autorit, autorits sans clbrit.

C'tait une vritable et belle transfiguration.

Une manie des nouveaux venus ici est de chercher l'tymologie du nom de
Plombires. On leur en donne plusieurs tires de l'allemand, et du
franais, et du latin, et toutes plus tires par les cheveux les unes
que les autres. Eh! mon Dieu! Plombires vient de plomb. Le plomb est un
mtal, on ne le contestera pas, j'espre; mais le fer en est un autre,
et qui a bien son prix. Or les montagnes qui surplombent ce petit lieu
sont pleines de minerai de fer, leurs eaux sont ferrugineuses et
teignent les fosss d'oxyde de fer; or si le fer, en sa qualit de
mtal, fait naturellement penser au plomb, n'en voil-t-il pas plus
qu'il ne faut pour justifier le nom de Plombires? Cette tymologie,
aussi naturelle qu'vidente, est la seule prsentable. N'en parlons
plus.

La population de Plombires se compose en t de deux classes
d'individus fort diffrentes l'une de l'autre: les trangers, curieux ou
baigneurs, et les indignes. Cette dernire classe, peu nombreuse,
quoique Plombires compte plusieurs habitants, se concentre, aprs la
chute des neiges, dans un monument en forme de tombe, qui occupe le
milieu de la _ville_, et qu'on nomme le bain romain. L, du matin au
soir, chauffs gratuitement par l'eau qui circule sous les dalles de la
salle suprieure, hommes, femmes et enfants travaillent  de fins
ouvrages d'aiguille,  des broderies.

     Que faire en un tel gte,  moins que l'on n'y brode?

Et ne croyez pas qu'il n'y ait que des hommes faibles ou maladifs, des
culs-de-jatte, des bossus, des nains appliqus  ce travail. Hlas! non;
de robustes gaillards, de vritables Hercules, brodent eux-mmes, aux
pieds de cette triste Omphale dont le nom est Ncessit.

Toutes les maisons sont fermes, on y rentre seulement la nuit. Il n'y a
plus alors le jour chez les bourgeois, qui pendant l't louent leurs
chambres aux baigneurs, qu'une vieille femme courageuse, sre d'ailleurs
que son aspect suffira pour mettre en fuite les voleurs s'il s'en
prsente. Car le vieux sexe est terrible dans les Vosges.

La rue de Plombires est en certains endroits d'une largeur raisonnable;
quatre gros hommes peuvent y passer de front. Autrefois les femmes
jouissaient du mme privilge. Il n'en est plus ainsi. Il n'y passe pas
aujourd'hui plus d'une belle dame de front, la loi crinoline le dfend.
Encore les atours de ces lionnes sont-ils toujours tachs et froisss 
gauche et  droite par suite de leur frottement contre les murs.

Les dtails que je vous donne l, monsieur, et ceux qui vont suivre, ne
sont emprunts  aucun des nombreux ouvrages publis sur Plombires;
vous pouvez m'en croire. Dsireux de m'instruire, je n'en ai lu aucun;
et je vous donne le rsultat de mes trs-relles et trs-personnelles
observations.

Il y a un _salon_  Plombires o l'on pourrait jouer au billard et lire
les journaux, si les journaux et le billard n'taient toujours, comme
disent les garons de caf, _occups_. On y prie le dimanche dans une
modeste petite glise; mais il n'y a pas de cimetire; je n'en ai du
moins pas pu dcouvrir. Il parat (cela tiendrait-il  la grande
efficacit des eaux?) qu' Plombires on ne meurt pas. C'est pourquoi,
sans doute, les habitants y ont tous l'air si vieux, et possdent un si
grand fonds d'exprience... en matire commerciale.

Trois occupations importantes partagent dans la saison d't la journe
des baigneurs. Ce sont le bain, la table d'hte et la _partie de
plaisir_. Ah! la partie de plaisir! c'est la partie pnible et vraiment
cruelle du rgime impos par les mdecins aux malades, et par les
malades aux malheureux qui se portent bien. Vous en aurez la preuve. Le
bain se prend en gnral le matin, soit aristocratiquement dans une
baignoire place dans un cabinet, comme  Paris, soit dmocratiquement
dans une grande cuve de pierre o grouillent  la fois toutes les
gibbosits, toutes les infirmits, toutes les laideurs de tous les sexes
et de tous les ges. Cette crapaudire porte un nom qui suffirait  me
la faire dtester si je ne l'excrais dans son essence (qui n'est pas
l'essence de roses, croyez-le bien), c'est le nom de piscine. Piscine!
quelle euphonie! quelles ides cela veille! Piscine! mot venu du latin
et dsignant un lieu o barbotent des poissons. Piscine! cela fait
penser aux lpreux de Jrusalem qui allaient, au dire de la Bible, y
laver leurs ulcres.

Eh bien! tout le monde y va, except quelques originaux qui ne craignent
pas de se faire surnommer les dgots; et je renonce  vous donner une
ide approximative de ce spectacle, de ce bruit, de ces tres enferms
dans des espces de vilains sacs plus ou moins mal clos, plus ou moins
flottants quand on va se mettre  l'eau, plus ou moins collants quand on
en sort; de ces conversations, de ces discussions politiques, de ces
opinons drlatiques, de ces chansons de commis voyageur, le tout arros
de jets d'eau chaude par de turbulents enfants, les ttards de la
crapaudire, qui ont imagin les plus tranges manires d'injecter leurs
voisins.--Malgr votre dgot, vous avez donc vu la piscine? me
direz-vous.--Non, monsieur, non, je ne l'ai point vue dans son plein, et
j'espre bien ne la voir jamais. Jugez de ce que je vous en dirais si je
l'avais vue. Piscine! piscine! et par aggravation on en a fait 
Plombires le verbe _pisciner_, nous piscinons, ils ou elles
piscinent! Heureusement Plombires est maintenant en droit de compter
sur de larges et ingnieuses rformes, sur de prcieux embellissements;
la promesse lui en a t faite, et cette promesse, venue de haut, est
dj en voie de s'accomplir. Il faut donc esprer qu'avant peu d'annes
on pourra noyer le souvenir de la piscine dans des bains un peu moins
primitifs et plus dcents.

Les environs de Plombires offrent des sites ravissants, je l'ai dj
dit, des points de vue grandioses, des retraites dlicieuses, des lieux
de repos dans les bois, dignes d'tre chants par les Virgile et les
Bernardin de Saint-Pierre de tous les temps et de tous les pays. Tels
sont le _val d'Ajol_, vu de la _Vieille Feuille_, les plateaux tals
sur les montagnes qui y conduisent, la fontaine _du roi Stanislas_,
celle _du Renard_, la _valle des Roches_ et dix autres que je
m'abstiens de nommer. C'est vers l'un de ces lieux potiques qu'il est
d'usage parmi les baigneurs de diriger aprs le djeuner, c'est--dire
vers onze heures, de petites caravanes runies pour ces excursions,
nommes par antiphrase _parties de plaisir_. Promenades charmantes en
effet, si l'on n'y allait qu' son heure,  son pas, par un temps
supportable, et seul ou  peu prs seul. Mais on y monte d'ordinaire par
groupes de huit ou dix personnes, dont six au moins sont  nes, avec
accompagnement de trois ou quatre niers ou nires du plus dsagrable
aspect; par un soleil  pierre fondre, sans pouvoir s'arrter o l'on se
plat, s'battre, comme le livre de la fable, sur le thym ou la
bruyre; tran  la remorque par les niers, qui, recevant tant par
voyage, songent  en faire le plus possible dans la mme journe, et
connaissent en consquence le prix du temps.

Ce sont l de vritables parties de purgatoire. L'ne d'ailleurs est un
sot animal; avec son air humble et rsign, il se montre beaucoup plus
entt que la mule.

Quand il est charg d'un lourd monsieur Prudhomme prorant sur ses
devoirs de citoyen, sur le sabre d'honneur qu'il a reu, lequel sabre
_est le plus beau jour de sa vie_, et qu'il jure d'employer _ dfendre
ou  combattre nos institutions_, si l'on veut hter son pas (le pas de
l'ne) pour tre dbarrass de lui (du monsieur Prudhomme) en restant en
arrire, le maudit animal (l'ne) fait le cuir dur et la sourde oreille;
insensible aux coups, il progresse avec une stoque gravit et semble au
contraire modeler son allure sur la vtre. S'il porte au contraire une
gracieuse crinoline avec laquelle on serait heureux de causer en
marchant  son ct, on a beau adresser la plus instante prire  l'ne
du purgatoire pour qu'il n'aille pas trop vite, il prend le trot au
travers des rocs et des ronces, et vous plante l seul sur une montagne
pele, chauffe  quarante degrs Raumur,  un quart de lieue de tout
ombrage.

Puis une douzaine d'autres petites vexations dont je ne vous parle pas,
mais qui ont leur prix.

Oh! la partie de plaisir! Dieu vous en garde! La seule raison qui m'ait
fait l'appeler modrment un purgatoire, quand j'tais en droit de la
comparer  l'enfer, c'est qu'en gnral on en revient moulu, bris, il
est vrai, brl, _pouss_ (couvert de poussire, c'est un mot vosgien),
la tte et la gorge en feu, les pieds corchs, d'une humeur de dogue,
regrettant une journe perdue, une belle nature mal vue, des rveries
troubles, des motions comprimes, mais on en revient..... presque
toujours.

J'ai t trane sur cette ardente claie un jour que les directeurs de
la _partie de plaisir_ avaient opt pour un plerinage  la _Vieille
Feuille_ et une visite  Mlle Dorothe. Mlle Dorothe, clbre 
Plombires et trs-avantageusement connue depuis pinal jusqu'
Rmiremont, est une honnte et aimable personne, ne il y a longtemps
dans le val d'Ajol, d'o elle est sortie pendant quelques annes
seulement. Ses rapports avec le monde lgant lui ont fait acqurir une
locution correcte, une faon de s'exprimer distingue sans affectation,
et une tenue digne et obligeante sans obsquiosit. Elle construit de
ses mains de petits instruments de petite musique, qu'elle nomme
pinettes, sans doute parce qu'on en vend  pinal, car ils n'ont de
commun avec la vritable pinette que l'emploi de quatre cordes en mtal
tendues sur un bton creux sem de sillets comme un manche de guitare,
et qu'on gratte avec un bec de plume.

Mlle Dorothe fait en outre des vers remplis d'expressions
bienveillantes pour les voyageurs qui vont la visiter, et offre  ses
htes du lait exquis, du kirsch et un excellent pain bis, sur une table
de pierre plante il y a soixante-dix ans par son pre sur une terrasse
qui de trs-haut domine le val d'Ajol. De l une vue indescriptible.

Le jour o notre petite caravane, compose d'un bouquet (je devrais dire
d'un gerbier) des plus gracieuses crinolines de Plombires, s'achemina
vers la retraite de Mlle Dorothe, les nes encore furent de la
partie, et, fidles  leurs habitudes, ils ne manqurent pas de
tourmenter ceux d'entre nous qui allaient  pied. Malgr nos cris, ils
finirent par nous quitter tout  fait. Nous tions trois ainsi
dlaisss, sous la mitraille d'un soleil furieux, au milieu d'une lande
nue, sans avoir la moindre ide de la direction qu'il fallait prendre
pour arriver au but de notre voyage. Aprs quelques moments donns  la
mauvaise humeur, nous fmes tout surpris de ressentir des impressions
dont la compagnie des nes nous et sans doute privs. Nous marchions en
silence, tudiant la physionomie particulire du plateau lev de la
montagne o nous avions t si inhumainement abandonns, physionomie que
n'ont point les grandes plaines infrieures. Ces hauts lieux semblent
plus riches d'air et de lumire; un certain mystre plane sur l'ensemble
du paysage; l'esprit de la solitude l'habite... cette chaumire ouverte
et dserte... ce petit tang o les fes doivent venir s'battre en
secret la nuit... ce bosquet de chnes immobiles... pas de laid animal
cornu, malpropre et ruminant; pas de chien galeux aboyant; pas de
berger gotreux dguenill... pas d'oiseaux domestiques, poules ou
dindons, rappelant la basse-cour, l'curie, etc. Silence et paix
partout; sous un lger souffle de la brise, les bruyres agitent
doucement leurs petits panaches roses; deux alouettes passent 
tire-d'aile... poursuite amoureuse... l'une des deux disparat dans un
champ de bl, l'autre commence  s'lever en spirale en prludant  son
grand hymne de joie. Goethe l'a dit: Il n'est personne qui ne se sente
press d'un sentiment profond quand l'alouette invisible dans l'air
rpand au loin sa chanson joyeuse. C'est le plus potique des oiseaux.
Ne me parlez pas de votre classique rossignol, _Philomela sub umbr_, 
qui il faut pour salles de concert des bocages fleuris et sonores, qui
chante la nuit pour se faire remarquer, qui regarde si on l'coute, qui
toujours vise  l'effet dans ses pompeuses cavatines avec trilles et
roulades, qui singe par certains accents l'expression d'une douleur
qu'il ne ressent pas, un oiseau qui a de gros yeux avides, qui mange de
gros vers et qui demanderait volontiers des claqueurs. C'est un vrai
tnor  cent mille francs d'appointements.

Mais voyez et coutez le mle de l'alouette; celui-l est un artiste.
Insoucieux de l'effet qu'il peut produire, il chante parce que c'est un
bonheur pour lui de chanter; il lui faut l'air libre, l'espace infini.
Voyez-le au soir d'un beau jour, quand la nuit dj fait pressentir son
approche, voyez-le s'lancer saluant le soleil qui dcline  l'horizon,
l'toile qui scintille en perant la vote cleste; il monte en
chantant vers l'astre; il nage dans l'ther; on comprend son bonheur
dmesur, on le partage; il monte, monte, monte en chantant toujours; sa
voix triomphante s'affaiblit peu  peu, mais on sent bien qu'elle a
conserv sa force, que la distance seule en adoucit l'clat; il monte
encore, encore, il disparat... on l'entend toujours; jusqu' ce que,
perdu dans l'azur du ciel, puis d'enthousiasme, ivre de libert, d'air
pur, de mlodie et de lumire, il ferme audacieusement ses ailes, et,
d'une hauteur immense, se laisse tomber droit sur son nid, o sa femelle
et ses petits, reconnaissants de ses douces chansons, le raniment par
leurs caresses.

..... Nous coutions tous les trois...; nous coutions encore, que
l'oiseau Pindare, rentr dans son cher nid, avait fini sa dernire
strophe, et murmurait sans doute  sa famille des accents intimes que
notre grossire oreille ne pouvait saisir. Mais nous tions tout  fait
gars et un peu inquiets des jeunes crinolines. Par bonheur, nous
rveillmes en passant une vieille femme qui dormait bravement au soleil
dans un foss: elle s'offrit  nous conduire  travers champs. A peine
l'emes-nous accepte pour guide, que la vieille nous mit sur le
chapitre de l'Empereur, nous demanda si nous l'avions vu, si nous le
connaissions, etc.

--Ah! c'est que j' l' connais ben, moi, continua-t-elle. L'autre jou, y
passait par ici, comme vous, pour aller chez mam'zelle Dorothe; des
gens du val d'Ajol vinrent l'attendre l-bas au coin d' ce bois. Y avait
un grand gnral qui marchait avec un autre mssieu loin devant les
autres de la troupe. Les paysans lui dirent comm' a:

--Dites donc, mssieu, est-ce t'y vous qui tes l'Empereur?

--Non, le voil qui vient dans c'te prairie.

Tout d' suite les gens d'Ajol vont vers la prairie et puis disent 
l'autre:

--C'est donc vous, mssieu, qui tes l'Empereur?

--Oui, mes enfants, que l'autre leux rpond.

--Ah! ben, alors, tenez, bnissez-nous.

Et les v'l qui se mettent  genoux devant l'Empereur. Y voulait les
relever, mais y n' pouvait pas. Y se tortillait la moustache, et l'on
voyait ben qu'il avait la larme  l'oeil, tout de mme, le povre
homme.

--Vous avez vu a?

--Pardi si j' l'on vu! je l'on vu comme et j' vous vois. Et plus loin,
l haut vers c'te ferme, y n' savions plus l' chemin, et y sont alls l'
demander au grand Nicolas qui vannait de sarrazin devant sa porte.
Micolas leux a dit os qu'y fallait passer, et l'Empereur lui a mis une
pice dans la main. Micolas a cru comm' a que c'tait une pice de
vingt sous, mais quand y-z-ont tous t loin, il a ouvert sa main, il a
regard, et en voyant qu'il avait un vrai napolon d'or en or, il a fait
un cri, et puis y s'est mis  jurer, oh!  jurer que a faisait peur. De
joie, ben entendu, y jurait de joie; mais c't-gal, ce n'est pas bien
tout d' mme de jurer comm' a.

En devisant ainsi dans son jargon rustique, la brave femme est parvenue
 nous amener  peu prs sains et saufs chez Mlle Dorothe, o nous
avons trouv nos charmantes crinolines, nos vilains nes, et du kirsch
et du lait.


Deuxime lettre

     Arrive chez Mlle Dorothe.--Le val d'Ajol.--Toujours
     ramper.--Pourquoi vieillir, souffrir et mourir?--La fontaine de
     Stanislas.--Les Moraines.--Les glaciers.--Les tables
     d'hte.--Caquets et mdisances.--L'Eaugronne.--M. le docteur
     Sibille; son procd pour gurir les maladies intestinales.--Les
     pres sans entrailles.--Effroi de M. Prudhomme.--Concert de
     Vivier.--Soire chez l'Empereur.--Bade.--Un opra nouveau de M.
     Clapisson; succs.--Le concert.--Mme Viardot.--Mlle
     Duprez.--Beethoven.--Retour  Plombires.--Tristesse.

Plombires, le 30 aot.

Aprs les premires exclamations de rigueur, modules dans tous les
tons, avec tous les timbres, sur tous les rhythmes: Ah? vous voil!

--Que vous est-il donc arriv?

--Quelle inquitude!

--Eh mais! c'est vous qui nous avez plants l!

--Ce sont ces maudits nes!

--Ah! pardi, M'ssieu, l'on sait bien que le-z- nes vont plus vite que
le-z- pied.

--Et ma selle qui a tourn.

--Ah! ah! on l'a retenue  temps!

--Nous avons cueilli des framboises.

--Quelle vue!

--Dieu! que c'est beau!

--Non, M'ssieu, je ne resterai point! Il faut nous en retourner tout
d'suite  Plombi. On m'attend pour aller au Renard. J'veux que mes nes
me rapportent!

--Eh bien! partez, beaut rudanire, nous reviendrons  pied;
croyez-vous que nous ayons grimp jusqu'ici pour y rester seulement deux
minutes et repartir sans rien voir?

On s'est enfin permis de jouir du coup d'oeil, d'admirer le val d'Ajol
qui se dploie  une grande profondeur au-devant de la maison de
Dorothe. C'est un vaste berceau de verdure, avec un village rougetre
dpos au fond du berceau, comme un jouet d'enfant, et mille arabesques
dessines par des massifs diversement colors de sapin, de htre, de
bouleau et de frne, cet arbre lgant, l'orgueil de la vgtation des
Vosges; le tout couvert d'un lger voile bleu, et si calme, si frais, si
bien encadr de toutes parts... A cet aspect, le premier mouvement du
spectateur plac sur le bord de la terrasse est de s'lancer dans
l'espace vide pour nager avec dlices dans ce grand lac d'air pur. Mais
aussitt il rsiste  cette impulsion spontane qui l'entrane en avant;
il se cramponne  un arbre pour ne pas tomber dans le prcipice, et il
s'crie avec Faust: Oh! que n'ai-je des ailes!... N'est-il pas naturel
en effet d'prouver alors un sentiment d'humiliation et de se dire: Le
plus stupide et le plus lourd des oiseaux, une oie, pourrait le faire,
et je ne le puis!... O hommes, si fiers de vos dcouvertes, de vos
engins producteurs et destructeurs, de vos relations familires avec la
vapeur et la foudre, dont vous avez fini par faire vos esclaves  peu
prs soumises, inventeurs si bouffis de votre science, de vos calculs;
vous construisez des maisons roulantes, des palais flottants; vous avez
mme fait servir les lois de la gravitation  lever jusqu'aux nues, par
une contradiction apparente, de grands globes dont la puissance
ascensionnelle aurait d vous ouvrir la route des airs; mais vous rampez
encore, pourtant. Se traner sur l'eau ou sur la terre, aids par les
vents ou par la vapeur, c'est toujours ramper. Et jusqu'au moment o
vous aurez trouv le moyen sr de vous transporter librement dans
l'espace, soit en volant, soit en dirigeant des navires ariens, des
villes ariennes, malgr tout vous appartiendrez  la race des rampants,
et vous n'en resterez pas moins d'ambitieuses chenilles, d'orgueilleux
colimaons.....

Contre l'un des murs de la modeste maison de Dorothe,  l'extrieur,
tait placard au milieu d'une couronne de lauriers un quatrain en vers
alexandrins de la muse silvestre, sur la visite que l'Empereur lui avait
faite quelques jours auparavant.

--C'est trs-beau, mademoiselle, il y a l autant de coeur que de
style. Sa Majest a sans doute t bien satisfaite?

--L'Empereur a sembl surtout mu de voir l'endroit de ma maison o se
sont reposes avant lui la reine Hortense et l'Impratrice Josphine.

--Ces souvenirs, qu'il ne s'attendait pas  trouver dans cette solitude,
ont d le toucher en effet. Et il est venu chez vous  pied, par une
telle chaleur?

--Oui, Mesdames.

--Sa Majest vous a compliment aussi sur votre lait? Il est excellent.

--L'Empereur ne l'a pas got.

--Comment! vous ne lui en avez pas prsent?

--J'tais si bouleverse que je n'y ai point song. Il m'a pourtant
demand si nous avions des vaches...

--Eh bien! c'tait clair cela!

--Hlas! oui, j'y pense maintenant, il avait soif, c'tait une faon
dtourne de me le faire entendre, et il _n'a pas os_ me demander du
lait... Mon Dieu, que je suis honteuse! c'est indigne de ma part. Mais
il m'a promis de revenir, et je lui ferai bien des excuses.

--S'il revient, comptez que l'Empereur fera cette fois apporter des
rafrachissements, qu'il prendra  votre barbe sur l'herbe, puisque sur
cette table inhospitalire vous ne lui avez pas seulement offert une
tasse de lait.

Aprs avoir ainsi tourment la conscience de notre pauvre htesse et
_os_ crire sur son album quelques vers auxquels elle a rpondu par un
sonnet tout entier deux jours aprs, nous sommes redescendus sans
encombre, sans trop de fatigue et sans nous garer cette fois, les uns
chantant, les autres rvant et quelque peu philosophant. Une
trs-aimable dame voulait absolument savoir _pourquoi vieillir_,
_pourquoi souffrir_, _pourquoi mourir_.

--Ah! je conviens que vieillir, souffrir et mourir sont trois verbes sur
la signification desquels on ne saurait trop gmir, et qu'il vaudrait
mieux constamment jouir. J'avoue que grandir, parvenir  comprendre le
beau,  connatre le vrai, sentir son intelligence et son coeur
s'panouir, pour, au milieu de cette sublime extase, voir peu  peu le
mirage s'vanouir, l'espoir s'enfuir, est, sans mentir, une atroce
mystification, et qu'on ne pourrait finir que par devenir fou, si l'on
s'obstinait  l'approfondir. Mais, Madame, il y a dans cette souricire
o nous sommes tous pris, dont l'amour, l'art, le pome du monde, sont
l'appt, et dont la mort est la trappe, bien d'autres choses qu'on ne
s'explique pas. Permettez-moi de vous adresser une question: Savez-vous
quel est le plus mchant des oiseaux?

--Ma foi non, il y en a tant de mchants. Est-ce le vautour? est-ce le
pigeon qui tue ses petits?

--Non; c'est le pinson.

--Le pinson, ce foltre chanteur, si gracieux, si jovial? Allons donc!
et pourquoi?

    --On n'a jamais pu le savoir.

--Je comprends l'apologue. Seulement vous calomniez le pinson; et, en
disant que vieillir, souffrir et mourir sont trois choses atroces,
excrables, je ne calomnie pas...

--Le vautour inconnu qui tt ou tard nous dvore? Non, certes; et je
vous jure que ce monstre m'est, tout comme  vous, infiniment odieux.
Mais pourquoi il est si odieusement atroce, dans bien des milliers
d'annes, si la race humaine existe encore, il faudra dire, comme
aujourd'hui:

    On n'a jamais pu le savoir.--

Le surlendemain (car vingt-quatre heures de repos au moins sont
absolument ncessaires aprs _une partie de plaisir_), il a fallu se
hisser jusqu' la fontaine de Stanislas. Pour y arriver, on suit pendant
quelque temps une route jolie et commode, acheve dernirement par ordre
de l'Empereur, et, le reste du trajet se faisant dans les bois, on a au
moins de l'ombre, sinon de la fracheur.

Autre question philosophique souleve pendant notre ascension:

Que doit-on le mieux aimer, mourir de chaleur ou mourir de froid?

Tout le monde a t d'avis qu'on devait prfrer... ne jamais le savoir.

Arrivs  la fontaine, qui laisse  peine apercevoir son mince filet
d'eau, nous avons encore trouv une vue magnifique, du lait et des vers.
En voici quatre sur le roi Stanislas que j'ai cueillis contre le rocher
sous lequel pleure la naade. Je vous les envoie tout frais.

          Heureuse du nom qui me reste,
    Bon roi, si je pouvais chaque jour recueillir
    Les pleurs dus pour jamais  votre souvenir,
          Je ne serais pas si modeste.

Pour aller  la fontaine de Stanislas par la nouvelle route, il faut
traverser un amas immense, un fouillis, un chaos de roches grises,
concasses en blocs de toutes formes et de toute grandeur, bouscules,
entasses les unes sur les autres, dont l'aspect est celui d'une ruine
gigantesque et frappe vivement l'imagination. On appelle ces monceaux de
rochers des moraines ou des murghers. Et tout le monde de demander qui a
pu les apporter l. La lgende populaire rpond qu'au temps o les fes
travaillaient, ces gracieuses ouvrires s'tant mis en tte de
construire un pont en cet endroit pour passer d'une montagne  l'autre,
vinrent une nuit portant des pierres dans leur tablier pour en poser les
fondations. Mais un indiscret qui les observait du bois voisin ayant t
aperu par leur reine, celle-ci poussa un grand cri, et toutes les fes,
lchant les bouts de leur tablier relev, laissrent tomber leurs
pierres et s'enfuirent pouvantes.

Quelques personnes prtendent que ces amoncellements ont t produits
par des glaciers autrefois existants, qui auraient, par une progression
lente du haut en bas, comme font en effet pour certains blocs
granitiques les glaciers des Alpes, transport du sommet de la montagne
ces fragments dans la valle. Les auteurs de cette explication oublient
seulement de nous dire quels glaciers auraient accumul les moraines qui
se trouvent en si grand nombre _au sommet_ des montagnes des environs de
Plombires. Et n'y en et-il pas sur les sommets, n'y en et-il que dans
les valles, ce qui n'est point, je le rpte, il faut toujours bien
admettre que les glaciers auraient pris en haut ces pierres qu'ils ont
portes en bas. Or,  l'poque o ils les y trouvrent, quelle cause les
avait l runies?... Il ne faut pas dire cette fois: on n'a jamais pu le
savoir! Il est vident, au contraire, que ces moraines sont tout
simplement des dbris de la crote de rochers fracasse par le brusque
soulvement qui, dans une convulsion du globe, produisit les montagnes
des Vosges. Ces dbris, par la violence de la secousse, furent disperss
en dsordre dans tous les sens, et, entrans par leur pesanteur,
s'accumulrent en plus grandes masses sur le versant et au pied des
montagnes.

Un monsieur Prud'homme, qui _aurait aim_, disait-il,  tre un gologue
fameux, partage tout  fait mon opinion  ce sujet.

--D'ailleurs, ajoutait-il hier, avec un bon sens que ne m'avait pas
fait souponner sa prud'homie, que sont devenues ces prtendus glaciers?
la terre s'chaufferait donc? Tout le monde sait qu'elle se refroidit.

--Hlas! monsieur, tout le monde sait qu'on ne sait presque rien, et les
anciens de Plombires vous assureront, si vous y tenez, qu'il y eut
autrefois des glaciers sur ces montagnes. La glace mme en tait si
dure qu'on s'en servait pour faire des pierres  fusils. Si cela est
vrai, depuis la dcouverte des capsules fulminantes, le systme des
fusils  percussion ayant prvalu, la Providence, qui ne fait rien pour
rien, a d tout naturellement supprimer les glaciers.

--En effet, voil qui est logique. Je n'avais point admis ce cas. Mon
Dieu! que j'aurais aim  tre un gologue fameux! J'ai toujours eu du
got pour la gologie. Mais la vie est si courte! Voyez comme on
s'instruit lentement; j'aurai soixante ans sonns dans dix-huit mois, et
jusqu' prsent il ne m'tait pas parvenu que l'on pt faire avec de la
glace des pierres  fusil. La nature est impntrable. Mais je viens
d'employer le mot de _gologue_ pour dsigner un homme savant en
gologie; est-ce ainsi qu'il faut dire, monsieur?

--Thologie fait thologien, astrologie produit astrologue, entomologie
donne entomologiste. Je crois donc qu'il faut nous partager la
difficult, dites gologiste, je dirai gologien, et nous serons  peu
prs certains de nous tromper tous les deux.

--Au reste, cela m'est gal, je n'aurais pas aim  tre un grand
grammairien.

--Allons, vous n'avez pas  vous plaindre.

       *       *       *       *       *

A la table d'hte,  Plombires, s'accomplit, je vous l'ai dit, la
troisime importante fonction de la journe. Ces runions, trop
nombreuses, sont en gnral bien composes; on y compte peu de monsieur
Prud'homme, et encore ne les voit-on pas trop faire blanc de _leur
sabre_, et ne prorent-ils que rarement _sur nos institutions_.
Seulement on est forc, comme au festin de Boileau,

    De faire un tour  gauche et manger de ct.

Puis le service y est fort lent. Les poulets n'y ont que deux ailes;
quand il en reste une et qu'elle passe devant vous, vous la prenez, et
vous tes vex, parce que le voisin, en son for intrieur, vous traite
d'goste; si vous ne la prenez pas par discrtion, vous tes vex bien
plus encore. On y sert d'excellentes truites et des quantits de
grenouilles (objet d'horreur pour les Anglais). D'o je suis forc de
conclure qu' Plombires comme ailleurs, la table d'hte n'est en somme
qu'une piscine o l'on mange.

Aprs le dner, tout le monde va dans la rue; les dames talent leur
bouffante et bouriffante toilette devant leur porte, sur des bancs, sur
des chaises; d'autres restent debout sur leur balcon, et toutes de
s'entre-dvorer avec un zle et une verve dont on a peu d'exemples, mme
dans les antres lonins de Paris.--

--Cette demoiselle bleue, oui, elle est jolie... encore... mais on a
aperu le haut de son bras hier au bal, et on y a vu... enfin c'est un
malheur! on ne viendrait pas  Plombires si l'on n'avait quelque
infirmit.

--Ah! cette dame si maigre, elle a une singulire ide des convenances,
elle se permet d'exposer sa fille dcollete le soir depuis la nuque...
jusqu'au lendemain.

--Eh bien! vous savez le malheur de la grosse comtesse russe?

--Non!

--Quoi! la montgolfire! vous n'avez pas su?

--Pas encore.

--Personne n'a pouss la crinolofurie aussi loin que la comtesse.

--Certes, elle porte la circonfrence de la grande cloche du Kremlin.

--Or, des charlatans, hier, sur la promenade des dames, ont lanc une
montgolfire en papier rose et blanc, beaucoup plus grosse encore que la
fameuse cloche de Moscou. A peine le ballon a-t-il paru au-dessus des
grands frnes de la promenade, que tout le monde rassembl s'est cri:
Ah! mon Dieu! voil Mme la comtesse qui s'envole!

Il y a une petite rivire, ou, pour mieux dire, un gros ruisseau 
Plombires; les gens lettrs le nomment Eaugronne, et les gens du pays
l'Eau-grogne. Cette dernire appellation est la vraie; l'autre, n'en
dplaise aux savants, n'en est que la correction prtentieuse. La
rivire en effet roule ses ondes avec bruit; son eau grogne toujours.
L'animation que ses tours et dtours donnent dans la partie basse de la
ville, et sa limpidit, sont un peu compenses par les immondices de
toute sorte qu'elle entrane constamment. Les bouchers y jettent des
dbris animaux aussi dsagrables  la vue qu' l'odorat. Partout on
voit de longs tubes intestinaux qui, accrochs par un bout  quelque
pierre, flottent par l'autre dans le courant, en serpentant comme des
anguilles. C'est fort laid. M. Prud'homme, extrmement intrigu par ces
vilains objets, m'a demand un matin ce qui pouvait en causer la
prsence dans l'Eau-grogne.

--Ne savez-vous donc pas, mon cher monsieur, que les eaux de Plombires
sont excellentes pour la cure des maladies intestinales? Le mdecin,
inspecteur des eaux, M. Sibille...

--Pardon si je vous interromps, je voulais justement vous demander
quelques renseignements sur M. l'inspecteur Sibille; c'est un savant
mdecin, on le proclame tel?

--Oui, et en outre un homme d'esprit, d'une bont parfaite, ce qui est
plus rare. Bien diffrent des autres mdecins,  qui il faut des malades
de choix, des gens robustes, vigoureux, bien portants, il consent 
soigner de vrais malades, et mme les plus faibles, les malingres, les
dsesprs, et en trs-peu de temps il vous les rend  la sant.

--D'o est-il, s'il vous plat?

--Parbleu, d'o voulez-vous qu'il soit, sinon de Cumes en Italie? Sa
famille est trs-ancienne; elle tait clbre dj dans Rome au sicle
d'Auguste, et Virgile parle des Sibilles de Cumes en maint endroit de
ses pomes.

--Trs-bien. Reprenons l'historique des maladies intestinales.

--M. le docteur Sibille donc a fait ce raisonnement judicieux: Au lieu
d'immerger le malade, s'est-il dit, et de l'affaiblir par des bains
interminables, si l'on immergeait seulement celui de ses organes qui le
fait souffrir, la cure ne serait-elle pas  la fois et moins fatigante,
et plus sre, et plus complte? Cela doit tre, videmment. Guid par
cette ide lumineuse, l'ingnieux docteur a aussitt imagin une
admirable opration dont on ne trouve pas la description dans les livres
sibillins (il en garde le secret), qu'il fait sans douleur, et au moyen
de laquelle les intestins du malade sont doucement extraits de son
corps. Il les expose alors dans le courant de l'onde bienfaisante, et en
trente-six heures au plus la gurison s'opre. Par exemple, le malade
est oblig d'observer pendant ce laps de temps une dite absolue.

--Oh! sans doute, il serait insens de ne pas s'y soumettre. Qui veut la
fin veut les moyens.

--Aprs quoi les intestins sont remis  leur place, sans douleur
toujours, et cette merveilleuse cure est accomplie. Mais il faut tout
vous dire:  ce grand avantage physique viennent malheureusement se
joindre quelquefois des inconvnients moraux. Vous n'ignorez pas que
l'Eau-grogne fourmille de truites? or la truite est un poisson vorace,
et il arrive frquemment, pendant l'immersion des organes... ma foi...
vous comprenez...

--Vous me faites frmir!

--Oui,  la fin, il peut manquer une partie de l'appareil digestif,
quelques mtres du tube intestinal... Le savant docteur, qui sait
combien l'imagination du patient deviendrait en ce cas pour lui un
adversaire dangereux, garde sur cet accident le plus complet silence; il
remet en place ce qui reste du tube, le malade ne s'aperoit de rien et
gurit. Sa digestion s'opre plus vite, voil tout. Mais son moral n'est
plus le mme; il est brusque, dur; il maltraite sa femme et ses enfants;
il va mme, ce qui est grave, jusqu' les ruiner volontairement,  leur
enlever tout ce qu'il peut de son hritage. On a vu ainsi de bons et
respectables chefs de famille sortir de Plombires, aprs leur gurison,
pres  peu prs sans entrailles.

--Voil qui me confond!

--Eh! monsieur, vous en conveniez hier  propos d'une question de
gologie, et vous aviez bien raison: la nature est impntrable.

--Sans doute; je n'en tremble pas moins; et si jamais, ce dont Dieu me
garde, il m'incombait une maladie intestinale, je n'aurais point recours
 l'audacieuse science de M. Sibille, je tiens trop  conserver un bon
pre  mes enfants.

Vivier, ce grand ennemi des monsieur Prud'homme, tait  Plombires au
moment le plus brillant de la saison. Il a eu l'ide extravagante d'y
donner un concert. Ceci dcid, il a retenu _le salon_; plus rien ne
manquait que la musique et les musiciens. Car il en faut dans un
concert; ce n'est pas comme dans beaucoup d'opras o un dialogue qui
n'est souvent ni vif ni anim remplace la musique trs-avantageusement.
Le cor de Vivier a beau se multiplier et faire entendre trois ou quatre
sons  la fois, il ne saurait suffire en pareil cas. On a voulu recourir
 Mlle Favel, la gracieuse transfuge de l'Opra-Comique de Paris.
Mlle Favel, supplie de venir en aide  Vivier, a tout d'abord dit
non, puis de nouvelles instances lui ont arrach un oui bien faible, et
quelques heures aprs elle a renvoy un norme non bien formel. On dit
que Mlle Favel a dcouvert un matre de chant (Colomb est dpass)
qui lui dfend d'mettre un son avant l'an de grce 1860, promettant 
cette condition de lui fournir un talent au moins gal au gnie des
premires desses de l'poque.

    Il n'y a que la foi qui perd.

Vivier alors a invit une jeune cantatrice de Nancy, Mlle Millet,
doue d'un filet de voix mince comme le filet d'eau de la fontaine de
Stanislas, et de plus un accompagnateur, M. Humblot, excellent musicien,
habile pianiste, lve du Conservatoire de Paris, qui professe  pinal.
Quant au piano, il n'y fallait pas songer. Il y a bien  Plombires des
mlodiums d'Alexandre (o n'y en a-t-il pas maintenant?) mais le
potique et religieux instrument ne saurait remplacer le piano, et on a
d se rsigner  l'emploi d'une de ces _commodes_ nasillardes qu'on
s'obstine encore  nommer pianos droits. Le concert a eu lieu. Malgr
leur prix lev, les billets ont tous t pris. Le monsieur Prud'homme
regimbait. On lui a fait comprendre que _cette solennit_ tant place
sous un haut patronage, son absence y serait remarque, et pour ne _pas
faire de scandale_, il s'est enfin rsign. Vivier a obtenu un trs-beau
succs. On a trouv seulement le menu du festin musical offert au public
par le bnficiaire un peu... menu. Il se composait d'excellente
venaison et de beaucoup de noisettes: chasses  triples fanfares, par
Vivier; barcarolles, chansonnettes du rpertoire de la musique facile,
par M. Millet. Rien de plus.

Trois jours aprs, soire intime chez l'Empereur, o Vivier a produit
ses charges les plus inoues, ses ingnieux proverbes semi-lyriques, ses
idylles soldatesques, enfin tout son grand rpertoire. Jamais soire ne
fut plus gaie; Sa Majest, qui cdait comme ses invits  une
irrsistible hilarit, a plusieurs fois compliment le spirituel
violoniste-acteur-pianiste-mime-chanteur, sur l'incomparable originalit
de composition de ses scnes et sur la verve qu'il mettait dans leur
excution. On a dans pendant les entr'actes. A deux heures du matin,
aprs le dpart des danseurs et des danseuses, l'Empereur, qui avait
fait une fausse sortie, est venu causer un instant avec les soupeurs. A
deux heures et demie, nous nous sommes retirs, charms de l'hospitalit
impriale, fatigus de rire et d'applaudir, et  quatre heures je
partais pour Bade.

       *       *       *       *       *

A Bade, d'abord, premire reprsentation d'un opra franais en deux
actes, de MM. de Saint-Georges et Clapisson, intitul le _Sylphe_. Les
deux rles principaux sont fort bien jous et chants par Montjauze et
Mlle Duprez. C'est vif, gai, maill de mlodies gracieuses, de
scnes ingnieusement traites, et la partition est finement
instrumente. Comme il me parat impossible que cet ouvrage, aprs
l'accueil qu'on lui a fait  Bade, ne soit pas trs-prochainement
reprsent  Paris, je n'en dirai rien de plus cette fois-ci.

Puis le concert organis par les soins de M. Bnazet au bnfice des
inonds de France; longs prparatifs. Je dois aller le matin  Carlsruhe
faire rpter les artistes de la chapelle ducale, revenir dans
l'aprs-midi pour la rptition de ceux de Bade; le soir, mettre en
ordre la musique arrive de Strasbourg et d'ailleurs, donner ses
instructions au charpentier pour la construction de l'estrade, etc.,
etc. La veille du concert, grande affluence au salon de conversation:
j'y trouve des amis allemands venus de Berlin et de Weimar, de clbres
amateurs de musique russes, anglais, suisses et franais, des artistes
renomms de Paris, des membres de l'Institut de Paris, des confrres de
la presse de Paris. Le concert a lieu devant ce public d'lite! Dix
mille six cents francs de recette; excution d'une rare beaut; le
dlicieux choeur de Carlsruhe admirablement instruit par son habile
chef, M. Krug; l'orchestre irrprochable; Mme Viardot tincelante de
brio et d'_humour_ musicale dans ses mazurkas de Chopin, dans ses airs
espagnols, dans la cavatine de la _Sonnambula_, voire mme dans son gros
air de Graun; Mlle Duprez, touchante et nave dans le beau morceau
d'_Iphignie en Aulide_:

    Adieu, conservez dans votre me
    Le souvenir de notre ardeur,

et brillante aussi de virtuosit dans la piquante sicilienne de Verdi;
grands applaudissements pour MM. Gremminger et Eberius, du thtre de
Carlsruhe; la scne d'_Orphe_ largement rendue; l'adagio de la
symphonie en _si_ bmol de Beethoven purement et potiquement chant par
l'orchestre. Cela gonfle le coeur; douleur de ne pouvoir exprimer ce
qu'on sent. C'est de la musique d'une sphre suprieure. Beethoven est
un Titan, un Archange, un Trne, une Domination. Vu du haut de son
oeuvre, tout le reste du monde musical semble lilliputien.... Il a pu,
il a d mme paraphraser l'apostrophe de l'vangile, et dire: Hommes,
qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?

       *       *       *       *       *

Le lendemain, recrudescence d'une gastralgie ramene par diverses causes
o l'excs de la fatigue entre pour beaucoup. Confiant, non sans raison,
dans l'efficacit des eaux de Plombires, je vais encore une fois leur
demander un soulagement qui ne se fait pas attendre.

Mais quel changement! on n'est plus contraint,  la table d'hte, 
manger de ct; plus de crinolines, la grosse comtesse du Kremlin s'est
dcidment envole; plus d'uniformes, de musique militaire, plus de
clbrits, plus d'autorits; les guirlandes de feuillage ont disparu;
les alexandrins de Mlle Dorothe n'ont plus qu'onze pieds; on ne
dvore plus le prochain aprs dner, sur le seuil des maisons; on entend
retentir les sabots des passants dans la rue dserte de Plombires... Il
pleut... Les jours se suivent et se ressemblent... Je prends un
parapluie et je vais me promener dans les bois, coutant le bruit
harmonieux et mlancolique des gouttes d'eau tombant sur le feuillage,
pendant que l'Eaugronne grogne dans son lit au fond de la valle. Un
rouge-gorge, ce gentil avant-coureur de l'automne, passe curieusement
entre deux branches sa jolie tte, attache sur le promeneur immobile son
regard intelligent, et semble dire: Que vient faire chez moi, par un
pareil temps, cet original? Et je rentre; et je vous cris. Tout est
triste.

On tait si panoui  Plombires il y a trois semaines, que les malades
eux-mmes avaient l'air bien portant; aujourd'hui tous les bien portants
ont l'air malade... Il pleut encore... Il pleut toujours... L'Empereur
est parti... Le monsieur Prud'homme s'obstine  rester.

J'aimerais  revoir Paris.

Adieu, monsieur.

H. BERLIOZ.




Aberrations et hallucinations de l'oreille.


Un jour, assistant  un concert o l'on excutait l'une des plus
merveilleuses sonates de Beethoven, pour piano et violon, j'avais  ct
de moi un jeune musicien tranger, rcemment arriv de Naples, o
jamais, me disait-il, le nom de Beethoven n'avait frapp son oreille.
Cette sonate lui causait des impressions trs-vives et qui l'tonnaient
profondment. L'andante vari et le finale le ravirent. Aprs avoir
cout au contraire avec une attention presque pnible le premier
morceau:

--C'est beau cela, me dit-il, n'est-ce pas, monsieur? Vous trouvez cela
beau?

--Oui, certes, c'est beau, c'est grand, c'est neuf, c'est de tout point
admirable.

--Eh bien! monsieur, je dois vous l'avouer, je ne le comprends pas.

Il tait  la fois honteux et chagrin. C'est un phnomne bizarre que
l'on peut observer chez les auditeurs mme les plus heureusement dous
par la nature, mais dont l'ducation musicale est incomplte. Sans qu'il
soit possible de deviner pourquoi certains morceaux leur sont
inaccessibles, ils ne les comprennent pas; c'est--dire ils n'en
apprcient ni l'ide mre, ni les dveloppements, ni l'expression, ni
l'accent, ni l'ordonnance, ni la beaut mlodique, ni la richesse
harmonique, ni le coloris. Ils n'entendent rien; pour ces morceaux-l
certains auditeurs sont sourds. Bien plus, n'entendant point ce qui y
surabonde, ils croient souvent entendre ce qui n'y est pas.

Pour l'un d'eux, le thme d'un adagio tait _vague_ et _couvert par les
accompagnements_:

--Aimez-vous ce chant? lui dis-je un jour, aprs avoir chant une
longue phrase mlodique lente.

--Oh! c'est dlicieux, et d'une nettet de contours parfaite;  la bonne
heure.

--Tenez, voil la partition; reconnaissez l'adagio dont vous avez trouv
le thme _vague_, et tchez de vous convaincre par vos yeux que les
accompagnements ne sauraient le couvrir, puisqu'il est expos _sans
accompagnement_.

Un autre, reprochant  l'auteur d'une romance d'en avoir gt la mlodie
par une modulation intempestive, _rude_, _dure_ et mal prpare.

--Parbleu! rpliqua le compositeur, vous me feriez plaisir en
m'indiquant cette malencontreuse modulation; voici le morceau,
cherchez-la.

L'amateur eut beau chercher et ne trouva rien; le morceau est en _mi_
bmol d'un bout  l'autre, il ne _module pas_.

Je ne cite l que des ides errones, produites par des impressions
fausses, chez des auditeurs impartiaux, bienveillants mme, et dsireux
d'aimer et d'admirer ce qu'ils coutent. On juge de ce que peuvent tre
les aberrations, les hallucinations des gens prvenus, haineux,  ides
fixes. Si l'on faisait entendre  ces gens-l l'accord parfait de _r_
majeur, en les avertissant que cet accord est dans l'oeuvre d'un
compositeur qu'ils dtestent:

--Assez, assez, s'crieraient-ils, c'est atroce, vous nous dchirez
l'oreille!

Ce sont de vritables fous.

Je ne sais si dans les arts du dessin on a pu constater l'existence de
cette race de maniaques pour qui le rouge est vert, le blanc est noir,
le noir est blanc, les rivires sont des flammes, les arbres des
maisons, et qui se croient Jupiter.




CORRESPONDANCE PHILOSOPHIQUE

LETTRE ADRESSE A M. ELLA

_directeur de l'Union musicale de Londres au sujet de_


La fuite en gypte


FRAGMENTS D'UN MYSTRE EN STYLE ANCIEN[13]

    _"Some judge of authors' names, not works, and then_
    _Nor praise nor blame the writings, but the men."_


Mon cher Ella,

Vous me demandez pourquoi le Mystre (la Fuite en gypte) porte cette
indication: _attribu  Pierre Ducr, matre de chapelle imaginaire_.

C'est par suite d'une faute que j'ai commise, faute grave dont j'ai t
svrement puni, et que je me reprocherai toujours. Voici le fait.

Je me trouvais un soir chez M. le baron de M***, intelligent et sincre
ami des arts, avec un de mes anciens condisciples de l'Acadmie de Rome,
le savant architecte Duc. Tout le monde jouait, qui  l'cart, qui au
whist, qui au brelan, except moi. Je dteste les cartes. A force de
patience, et aprs trente ans d'efforts, je suis parvenu  ne savoir
aucun jeu de cette espce, afin de ne pouvoir en aucun cas tre
apprhend au corps par les joueurs qui ont besoin d'un partenaire.

Je m'ennuyais donc d'une faon assez vidente, quand Duc, se tournant
vers moi:

Puisque tu ne fais rien, me dit-il, tu devrais crire un morceau de
musique pour mon album!

--Volontiers.

Je prends un bout de papier, j'y trace quelques portes, sur lesquelles
vient bientt se poser un andantino  quatre parties _pour l'orgue_. Je
crois y trouver un certain caractre de mysticit agreste et nave, et
l'ide me vient aussitt d'y appliquer des paroles du mme genre. Le
morceau d'orgue disparat, et devient le choeur des bergers de
Bethlem adressant leurs adieux  l'enfant Jsus, au moment du dpart de
la Sainte Famille pour l'gypte. On interrompt les parties de whist et
de brelan pour entendre mon saint fabliau. On s'gaye autant du tour
moyen ge de mes vers que de celui de ma musique.

--Maintenant, dis-je  Duc, je vais mettre ton nom l-dessous, je veux
te compromettre.

--Quelle ide! mes amis savent bien que j'ignore tout  fait la
composition.

--Voil une belle raison, en vrit, pour ne pas composer! mais puisque
ta vanit se refuse  adopter mon morceau, attends, je vais crer un nom
dont le tien fera partie. Ce sera celui de Pierre Ducr, que j'institue
matre de musique de la Sainte Chapelle de Paris au dix-septime sicle.
Cela donnera  mon manuscrit tout le prix d'une curiosit
archologique.

Ainsi fut fait. Mais je m'tais mis en train de faire le Chatterton.
Quelques jours aprs, j'crivis chez moi le morceau du _Repos de la
Sainte Famille_, en commenant cette fois par les paroles, et une petite
ouverture fugue, pour un petit orchestre, dans un petit style innocent,
en _fa dize mineur sans note sensible_; mode qui n'est plus de mode,
qui ressemble au plain-chant, et que les savants vous diront tre un
driv de quelque mode phrygien, ou dorien, ou lydien de l'ancienne
Grce, ce qui ne fait absolument rien  la chose, mais dans lequel
rside videmment le caractre mlancolique et un peu niais des vieilles
complaintes populaires.

Un mois plus tard je ne songeais plus  ma partition rtrospective,
quand un choeur vint  manquer dans le programme d'un concert que
j'avais  diriger. Il me parut plaisant de le remplacer par celui des
Bergers de mon Mystre, que je laissai sous le nom de Pierre Ducr,
matre de musique de la Sainte-Chapelle de Paris (1679). Les choristes,
aux rptitions, s'prirent tout d'abord d'une vive affection pour
cette musique d'anctres.

--Mais o avez-vous dterr cela? me dirent-ils.

--Dterr est presque le mot, rpondis-je sans hsiter; on l'a trouv
dans une armoire mure, en faisant la rcente restauration de la Sainte
Chapelle. C'tait crit sur parchemin en vieille notation que j'ai eu
beaucoup de peine  dchiffrer.

Le concert a lieu, le morceau de Pierre Ducr est trs-bien excut,
encore mieux accueilli. Les critiques en font l'loge le surlendemain en
me flicitant de ma dcouverte. Un seul met des doutes sur son
authenticit et sur son ge. Ce qui prouve bien, quoique vous en disiez,
Gallophobe que vous tes, qu'il y a des gens d'esprit partout. Un autre
critique s'attendrit sur le malheur de ce pauvre ancien matre dont
l'inspiration musicale se rvle aux Parisiens aprs cent soixante
treize ans d'obscurit. Car, dit-il, aucun de nous n'avait encore
entendu parler de lui, et le Dictionnaire biographique des musiciens de
M. Ftis, o se trouvent pourtant des choses si extraordinaires, n'en
fait pas mention!

Le dimanche suivant, Duc se trouvant chez une jeune et belle dame qui
aime beaucoup l'ancienne musique et professe un grand mpris pour les
productions modernes quand leur date lui est connue, aborde ainsi la
reine du salon:

--Eh bien, madame, comment avez-vous trouv notre dernier concert?

--Oh! fort mlang, comme toujours.

--Et le morceau de Pierre Ducr?

--Parfait, dlicieux! voil de la musique! le temps ne lui a rien t de
sa fracheur. C'est la vraie mlodie, dont les compositeurs
contemporains nous font bien remarquer la raret. Ce n'est pas votre M.
Berlioz, en tout cas, qui fera jamais rien de pareil.

Duc  ces mots ne peut retenir un clat de rire, et a l'imprudence de
rpliquer:

--Hlas, madame, c'est pourtant mon M. Berlioz qui a fait l'Adieu des
Bergers, et qui l'a fait devant moi, un soir, sur le coin d'une table
d'cart.

La belle dame se mord les lvres, les roses du dpit viennent nuancer sa
pleur, et tournant le dos  Duc, lui jette avec humeur cette cruelle
phrase:

--M. Berlioz est un impertinent!

Vous jugez, mon cher Ella, de ma honte, quand Duc vint me rpter
l'apostrophe. Je me htai alors de faire amende honorable, en publiant
humblement sous mon nom cette pauvre petite oeuvre, mais en laissant
toutefois subsister sur le titre les mots: _Attribu  Pierre Ducr,
matre de chapelle imaginaire_, pour me rappeler ainsi le souvenir de
ma coupable supercherie.

Maintenant on dira ce qu'on voudra; ma conscience ne me reproche rien.
Je ne suis plus expos  voir, par ma faute, la sensibilit des hommes
doux et bons s'pandre sur des malheurs fictifs,  faire rougir les
dames ples, et  jeter des doutes dans l'esprit de certains critiques
habitus  ne douter de rien. Je ne pcherai plus. Adieu, mon cher
Ella, que mon funeste exemple vous serve de leon. Ne vous avisez jamais
de prendre ainsi au trbuchet la religion musicale de vos abonns.
Craignez l'pithte que j'ai subie. Vous ne savez pas ce que c'est que
d'tre trait d'impertinent, surtout par une belle dame ple.

Votre ami contrit,

HECTOR BERLIOZ.




La dbutante.--Despotisme du directeur de l'Opra.


Ce n'est pas chose facile de dbuter  l'Opra, mme pour une jeune
cantatrice doue d'une belle voix, dont le talent est reconnu, qui est
d'avance engage et chrement paye par l'administration de ce thtre,
et qui a par consquent le droit de compter sur le bon vouloir du
directeur et sur son dsir de la produire en public le plus tt et le
mieux possible. Il faut d'abord choisir, et l'on conoit l'importance de
ce choix, le rle dans lequel elle paratra. Aussitt qu'il en est
question, des voix s'lvent avec plus ou moins d'autorit et d'clat,
qui font entendre  l'artiste ces mots contradictoires:

--Prenez mon ours!

--Ne prenez pas son ours!

--Vous aurez un succs, je vous le garantis.

--Vous prouverez un chec, je vous le jure.

--Toute _ma presse_ et toute _ma claque_ sont  vous.

--Tout le public sera contre vous. Tandis qu'en prenant mon ours vous
aurez le public pour vous.

--Oui, mais vous aurez pour ennemis toute ma presse et toute ma claque,
et moi par-dessus le march.

La dbutante effraye se tourne alors vers son directeur, pour qu'il la
dirige. Hlas! demander  un directeur une direction, quelle innocence!
Le pauvre homme ne sait lui-mme  quel diable se vouer. Il n'ignore pas
que les marchands d'ours ont raison quand ils parlent de la ralit de
leur influence, et de quel intrt il est pour une dbutante surtout de
les mnager. Pourtant, comme aprs tout on ne peut pas contenter  la
fois l'ours  la tte blanche et l'ours  la tte noire, on en vient 
se dcider pour l'ours qui grogne le plus fort, et la pice de dbut est
annonce. La dbutante sait le rle, mais, ne l'ayant jamais encore
chant en scne, il lui faut au moins une rptition, pour laquelle il
est ncessaire de runir l'orchestre, le choeur et les personnages
principaux de la pice. Ici commence une srie d'intrigues, de mauvais
vouloirs, de niaiseries, de perfidies, d'actes de paresse,
d'insouciance,  faire damner une sainte. Tel jour on ne peut convoquer
l'orchestre, tel autre on ne peut avoir le choeur; demain le thtre
ne sera pas libre, on y rpte un ballet; aprs-demain le tnor va  la
chasse, deux jours plus tard il en reviendra, il sera fatigu; la
semaine prochaine le baryton a un procs  Rouen qui l'oblige  quitter
Paris; il ne sera de retour que dans huit ou dix jours;  son arrive sa
femme est en couches, il ne peut la quitter; mais, dsireux d'tre
agrable  la dbutante, il lui envoie des drages le jour du baptme de
l'enfant; on prend rendez-vous pour rpter au moins avec le soprano au
foyer du chant, la dbutante s'y rend  l'heure indique; le soprano,
qui n'est pas trop enchant de voir poindre une nouvelle toile, se fait
un peu attendre, il arrive cependant; l'accompagnateur seulement ne
parat pas. On s'en retourne sans rien faire. La dbutante voudrait se
plaindre au directeur. Le directeur est sorti, on ne sait quand il
rentrera. On lui crit; la lettre est mise sous ses yeux au bout de
vingt-quatre heures. L'accompagnateur admonest reoit une convocation
pour une nouvelle sance, il est exact cette fois; le soprano  son tour
n'a garde de paratre. Pas de rptition possible; le baryton n'a pu
tre convoqu, la barytone tant toujours malade; ni le tnor, qui est
toujours fatigu. Alors si on utilisait ces loisirs en allant visiter
les critiques influents... (on a fait croire  la dbutante qu'il y
avait des critiques influents, c'est--dire, pour parler franais, qui
exercent sur l'opinion une certaine influence).

--tes-vous alle, lui dit-on, faire une visite  M***, le farouche
critique sous la griffe duquel vous avez le malheur de tomber? Ah! il
faut prendre bien garde  celui-l. C'est un capricieux, un entt, il a
des manies musicales terribles, des ides  lui, c'est un hrisson, on
ne sait par quel bout le prendre. Si vous voulez lui faire une
politesse, il se fche. Si vous lui faites une impolitesse, il se fche
encore. Si vous allez le voir, vous l'ennuyez; si vous n'y allez pas, il
vous trouve ddaigneuse; si vous l'invitez  dner la veille de votre
dbut, il vous rpond que lui aussi, ce jour-l, il donne _un dner
d'affaires_. Si vous lui proposez de chanter une de ses romances (car
il fait des romances), et c'est pourtant fin et dlicat, cela, c'est une
charmante sduction, essentiellement artiste et musicale, il vous rit au
nez et vous offre de chanter lui-mme les vtres quand vous en
composerez. Ah! faites attention  ce mchant homme et  quelques autres
encore, ou vous tes perdue.--Et la pauvre dbutante aux cent mille
francs commence  prouver cent mille terreurs.

Elle court chez ce calomni.

Le monsieur la reoit assez froidement.

--Il n'y a que deux mois qu'on annonce votre dbut, mademoiselle, en
consquence vous avez encore au moins six semaines d'preuves  subir
avant de faire votre premire apparition.

--Six semaines, monsieur!...

--Ou sept ou huit. Mais enfin ces preuves finiront. Dans quel ouvrage
dbutez-vous?

A l'nonc du titre de l'opra choisi par la dbutante, le critique
devient plus srieux et plus froid.

--Trouvez-vous que j'aie mal fait de prendre ce rle?

--Je ne sais si le choix sera heureux pour vous, mais il est fatal pour
moi, la reprsentation de cet opra me faisant toujours prouver de
violentes douleurs intestinales. Je m'tais jur de ne plus jamais m'y
exposer, et vous allez me forcer de manquer  mon serment. Je vous
pardonne mes coliques nanmoins, mais je ne saurais vous pardonner de me
faire manquer  ma parole et perdre ainsi l'estime de moi-mme. Car
j'irai, mademoiselle, j'irai vous entendre malgr tout; je vais prvenir
mon mdecin.

La dbutante sent le frisson parcourir ses veines  ces paroles
menaantes; ne sachant plus quelle contenance faire, elle prend cong du
monsieur en rclamant son indulgence, et sort le coeur navr. Mais un
autre critique _influent_ la rassure.--Soyez tranquille, mademoiselle,
nous vous soutiendrons, nous ne sommes pas des gens sans entrailles
comme notre confrre, et l'opra que vous avez choisi, quoiqu'un peu dur
 digrer, ne nous fait pas peur. Enfin le directeur espre qu'il ne
sera pas impossible de runir prochainement les artistes pour une
rptition gnrale. Le baryton a gagn son procs, sa femme est
rtablie, son enfant a fait ses premires dents; le tnor est remis de
sa fatigue, il est mme fort engraiss; le soprano est rassur, on lui a
promis que la dbutante ne russirait pas; le choeur et l'orchestre
n'ayant pas fait de rptitions depuis deux mois, on peut risquer un
appel  leur dvouement. Le directeur, s'armant de tout son courage,
aborde mme un soir les acteurs et les chefs de service et leur tient le
despotique langage de ce capitaine de la garde nationale qui commandait
ainsi l'exercice: Monsieur Durand, pour la troisime et dernire fois,
je ne le rpterai plus, oserais-je vous prier d'tre assez bon pour
vouloir bien prendre la peine de me faire le plaisir de _porter armes_?

Le jour de la rptition est fix, bravement affich dans les foyers du
thtre, et, chose incroyable, presque personne ne murmure de cet abus
de pouvoir du directeur. Bien plus, le jour venu, une heure et demie 
peine aprs l'heure indique, tout le monde est prsent. Le directeur
des succs est au parterre entour de sa garde et une partition  la
main; car ce directeur-l, qui est un original, a senti le besoin
d'apprendre la musique pour pouvoir suivre de l'oeil les rpliques
mlodiques et ne pas faire faire  son monde de fausses entres.

Le chef d'orchestre donne le signal, on commence... Eh bien! eh bien!
et la dbutante o donc est-elle? Appelez-la. On la cherche, on ne la
trouve pas; seulement un garon de thtre prsente  M. le directeur
une lettre qu'on venait d'apporter _la veille_, dit-il, annonant que la
dbutante, atteinte de la grippe, est dans l'impossibilit de quitter
son lit, et par consquent de rpter. Fureur de l'assemble; le
directeur des succs ferme violemment sa partition; l'autre directeur
se hte de quitter la scne; M. Durand qui commenait  _porter armes_,
remet son fusil sous son bras et rentre chez lui en grommelant. Et tout
est  recommencer; et la pauvre grippe,  la fin gurie, doit s'estimer
heureuse que le baryton ne puisse avoir de procs et d'enfants que tous
les dix ou onze mois, que le tnor ne se soit pas fait dcoudre par un
sanglier, et que M. Durand, n'ayant pas mont la garde depuis fort
longtemps, soit assez bon pour vouloir bien prendre la peine encore une
fois de porter armes. Car, il faut lui rendre cette justice, il finit
par la prendre.

En ce cas la dbutante finit aussi par dbuter;  moins qu'un nouvel
obstacle ne survienne. Oh! alors, M. le directeur, exaspr, ne se
connat plus, et vient dire carrment  ses administrs sans employer de
prcautions oratoires, et d'un ton qui n'admet pas de rplique:
Mesdames et Messieurs, je vous prviens que demain  midi, il n'y aura
pas de rptition!




Le chant des coqs.--Les coqs du chant.


Que pensez-vous de l'emploi du trille vocal dans la musique dramatique?
me demandait un soir un amateur dont une _prima donna_ venait de
vriller le tympan.

--Le trille vocal est quelquefois d'un bon effet, comme expression d'une
joie foltre, comme imitation musicale du rire gracieux; employ sans
raison, introduit dans le style srieux et ramen  tout bout de chant,
il m'agace le systme nerveux, il me rend froce. Cela me rappelle les
cruauts que j'exerais dans mon enfance sur les coqs. Le chant
triomphal des coqs m'exasprait alors presque autant que le trille
victorieux des _prime donne_ me fait souffrir aujourd'hui. Maintes fois
aussi m'est-il arriv de rester en embuscade, attendant le moment o
l'oiseau sultan, battant des ailes, commencerait son cri ridicule qu'on
ose appeler chant, pour l'interrompre brusquement et souvent pour
l'tendre mort d'un coup de pierre.

Plus tard, je me corrigeai de cette mauvaise habitude, je me bornai 
couper le cri du coq d'un coup de fusil. Aujourd'hui l'explosion d'une
pice de quarante-huit suffirait  peine  exprimer l'horreur que le
trille des coqs du chant m'inspire en mainte circonstance.

Le trille vocal est en gnral aussi ridicule en soi, aussi odieux,
aussi sottement bouffon que les _flatts_, les _martels_ et les autres
disgrces dont Lulli et ses contemporains inondrent leur lamentable
mlodie. Quand certaines voix de soprano l'excutent sur une note aigu,
il devient furieux, enrag, atroce, (l'auditeur bien plus encore) et un
canon de cent dix, alors, ne serait pas de trop.

Le trille des voix graves, au contraire, sur les notes basses surtout,
est d'un comique irrsistible; il en rsulte une sorte de gargouillement
assez semblable au bruit de l'eau sortant d'une gouttire mal faite. Les
musiciens de style l'emploient peu. On commence  reconnatre la laideur
de cet effet de voix humaine. Il est dj si ridicule, qu'un chanteur a
l'air de commettre une action honteuse en le produisant. On en rougit
pour lui. Dans deux ou trois cents ans on y renoncera tout  fait.

Un compositeur parisien de l'cole parisienne a publi dernirement un
morceau _religieux funbre_, pour voix de basse. A la fin de son morceau
se trouve un long trille sur la premire syllabe du mot _requiem_:

    _Pie Jesu, domine, dona eis re....quiem!!!!_

Voil le sublime du genre.




Les moineaux.


Quelqu'un dsignait un jour Paris comme la ville du monde o l'on aime
le moins la musique et o l'on fabrique le plus d'opras comiques. La
premire proposition est peu soutenable. videmment on aime encore plus
la musique  Paris qu' Constantinople,  Ispahan,  Canton,  Nangasaki
et  Bagdad. Mais nulle part,  coup sr, on ne confectionne des opras
comiques en quantit aussi prodigieuse et d'aussi bonne qualit qu'
Paris. Ce que deviennent ces innombrables produits est un mystre qu'il
ne m'a t donn de pntrer jusqu'ici. Si on les brlait, ils
deviendraient de la cendre, on en ferait mme de la potasse utile dans
le commerce. Mais on se garde bien de les livrer aux flammes, je m'en
suis inform; on conserve avec soin, au contraire, ces masses de papier
de musique, parties d'orchestre, parties de chant, rles et partitions
qui cotrent si cher  couvrir de notes, et dont la valeur, au bout de
quelques annes, est celle des feuilles mortes amasses par l'hiver au
fond des bois. O les cache-t-on, ces monceaux de papier? o trouve-t-on
des greniers, des hangars, des caves pour les y entasser?  Paris, o le
terrain est  si haut prix, o les auteurs d'opras comiques ont
eux-mmes tant de peine  se loger?... La statistique est aussi
ignorante  ce sujet que sur le chapitre des moineaux. Que deviennent
les moineaux de Paris? Toutes les recherches des savants ont t vaines
jusqu' ce jour pour claircir cette question, qui n'est pas sans
importance pourtant, qui en a mme beaucoup plus que celle relative aux
opras comiques. En effet, en supposant qu'un couple de ces mlodieux
oiseaux vive cinq ans, chaque couple produisant deux niches par saison,
chaque niche tant de quatre petits au moins, c'est donc quatre couples
de plus au bout d'un an; lesquels couples produisant  leur tour, sans
que leurs parents pendant quatre annes cessent de produire, doivent
ncessairement donner naissance, au bout d'un sicle seulement,  une
fourmilire de moineaux dont s'pouvante l'imagination, et qui devrait
avoir couvert depuis longtemps la surface de la terre. Les mathmatiques
sont l pour en donner la preuve: ce qui prouve une fois de plus que les
preuves ne prouvent rien; car, en dpit de toutes les dmonstrations
algbriques, nous voyons que la population des moineaux de Paris n'est
pas plus nombreuse aujourd'hui qu'elle ne le fut au temps du roi
Dagobert.

De mme, chaque thtre lyrique (l'Opra except) produisant un nombre
vraiment extraordinaire de petits moineaux, je veux dire d'opras
comiques, tous les ans, hiver comme t, qu'il vente, qu'il grle, qu'il
tonne, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas de chanteurs, que le public
s'absente, qu'on assige Sbastopol, que le cholra svisse, que les
Indes-Orientales soient en feu, que l'Amrique du Nord fasse
banqueroute, organise le brigandage et avoue cette nouvelle manire de
faire des affaires, sur ce nombre effrayant de productions musicales et
littraires, on ne rencontre pas plus de chefs-d'oeuvre qu'on n'en
trouvait, je ne dirai pas au temps du roi Dagobert, mais  l'poque de
Sdaine, de Grtry, de Monsigny, o les thtres lyriques, peu nombreux,
fonctionnaient avec une si louable rserve. Cette inexplicable
circonstance doit donc donner beaucoup de prix aux moineaux qui chantent
bien, quand on a le bonheur d'en attraper un en lui mettant un grain de
sel sur la queue; en ce temps-ci surtout, o le vrai sel est devenu si
rare, qu'on se voit bien souvent forc d'employer pour les opras
comiques du sel de Glauber.

--Qu'est-ce que le sel de Glauber, direz-vous?

--Demandez  votre mdecin, et priez-le de ne vous en faire jamais
prendre.




La musique pour rire.


Un nouveau genre de musique (du moins on prtend qu'il y a de la musique
l dedans) est en grand honneur  cette heure  Paris. On l'appelle _la
musique pour rire_. Cela se vend, comme la galette des ptissiers du
boulevard Bonne-Nouvelle,  trs-bon march. On en a, si l'on veut, pour
six sous, pour quatre sous, pour deux sous mme; cela veut tre chant
par les gens qui n'ont point de voix et ne savent pas la musique, cela
veut tre accompagn par des pianistes qui n'ont pas de doigts et ne
savent pas la musique, et cela plat aux gens dont l'esprit ne court pas
les rues et qui pourraient se piquer de ne savoir ni le franais ni la
musique.

On juge de la quantit des consommateurs. Aussi le nombre des thtres
o cette musique appelle les passants augmente-t-il chaque jour. Il y en
a _intr muros_ et _extr muros_. Les amateurs ne prennent mme aucune
prcaution pour y entrer. Ils ne se cachent pas; les reprsentations
eussent-elles lieu en plein jour, je crois, Dieu me pardonne, qu'ils s'y
rendraient sans hsiter. Bien plus, dans certains salons mme on
organise maintenant des concerts de musique pour rire. Seulement on a
remarqu que l'auditoire de ces concerts restait toujours fort srieux
et que les chanteurs seuls avaient l'air de rire. Je dis _avaient
l'air_, parce que ces pauvres gens sont en gnral mlancoliques comme
Triboulet.

L'un d'eux, qui avait chant de la musique pour rire toute sa vie sans
avoir pu trouver un seul instant de gaiet, est mort d'ennui l'anne
dernire. Un autre vient, dit-on, de se faire professeur de philosophie.
On en cite un seul plus chanceux que ses mules. Celui-l vit entour de
l'estime et de la considration que lui vaut son immense fortune amasse
dans une entreprise de pompes funbres. Mais cet heureux est si gai,
qu'il ne chante plus.

Tmoin de ce triomphe de la musique pour rire et de l'influence
incontestable qu'elle exerce, l'Opra-Comique a voulu y recourir pour
rendre son public un peu plus srieux. Il avait entendu parler de la
chanson de _l'Homme au serpent_, chante et excute avec tant de succs
dans les Concerts-de-Paris, et d'une comdie intitule _les Deux
Anglais_, qui eut  l'Odon un grand nombre de reprsentations, il y a
vingt-huit ou trente ans, et puis encore de deux ou trois vaudevilles
sur le mme sujet. Alors l'Opra-Comique s'est dit avec un bon sens
au-dessous de son ge: si je faisais confectionner avec tout cela
quelque chose de nouveau, ce serait fort; ce serait trs-fort, et cela
ferait le pendant d'un autre nouvel ouvrage que j'ai invent et qui
s'appelle _l'Avocat Pathelin_.--Et l'Opra-Comique a russi. Il a
maintenant deux cordes  son arc, il ne lui manque plus que le trait;
mais il sait faire flche de tout bois, et le trait vient  point  qui
sait l'attendre.




Les sottises des nations.

(_Castigat ridendo mores._)


Je dteste la tartuferie, et rien ne m'exaspre comme les proverbes, qui
affichent, et sur une toile de thtre encore, des prtentions morales.
Une sentence latine prtend que le thtre de l'Opra-Comique _pure_
les moeurs. Car son _castigat_ n'a pas d'autre signification relle.
N'est-ce pas l une tartuferie stupide en style lapidaire? Et quand ce
serait une vrit, qui demande aux thtres cette fonction dpurative?
Nigauds! purez votre rpertoire, purez la voix de vos chanteurs,
purez le style de vos auteurs et de vos compositeurs, purez le got de
votre public, purez la population de vos premires loges et n'y laissez
entrer que de jeunes et jolies femmes, votre mission sera remplie, c'est
tout ce que nous voulons. D'ailleurs, voyez  quel point est sage la
sagesse des proverbes!

    Qui trop embrasse mal treint!

Il ne faudrait donc jamais s'occuper que d'un seul travail, que d'une
seule entreprise, il ne faudrait pas avoir plus d'un vaisseau sur le
chantier, plus d'un canon  la fonte, plus d'un rgiment  l'exercice.
Csar, qui dictait trois lettres  la fois en trois langues diffrentes,
tait un sot; Napolon qui,  Moscou, trouvait le temps de rglementer
le Thtre-Franais, un esprit lger. Et les maris affligs d'une grosse
femme ont donc tort de l'embrasser, car en l'embrassant ils embrassent
beaucoup et treignent mal.

    Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras.

Ce proverbe-ci tend  dconsidrer et  dtruire le commerce, ni plus ni
moins. Il tend  dtruire mme l'agriculture, car si le laboureur en
tenait compte, il garderait son grain au lieu d'ensemencer sa terre; et
nous mourrions de faim.

    L'ennui porte conseil.

No-proverbe mensonger; j'assiste journellement  des opras,  des
cantates,  des soires,  des sonates d'un ennui mortel, et loin d'tre
bien conseill par l'ennui, je sens, en sortant du lieu de l'preuve,
que j'tranglerais avec transport des gens que j'eusse volontiers salus
courtoisement en y entrant.

    On n'est jamais trahi que par les chiens.

Celui-ci est d'une navet qui le met au-dessous de la critique; on est
trahi par tout le monde.

    Il faut hurler avec les loups.

Quant  cet aphorisme, une foule de chanteurs de notre temps en ont
reconnu la justesse; ils en blment seulement la forme; ils le trouvent
trop long de moiti.

Ces exemples me paraissent suffisants pour dmontrer que les proverbes
latins et franais sont les sottises des nations.




L'ingratitude est l'indpendance du coeur.


Il y avait une fois un homme de beaucoup d'esprit, d'un naturel
excellent, trs-gai, mais dont la sensibilit tait si vive, qu' force
d'avoir le coeur froiss et meurtri par le monde qui l'entourait, il
avait fini par devenir mlancolique. Un grand dfaut dparait ses rares
qualits: il tait moqueur, oh! mais, moqueur, comme nul ne le fut avant
ni aprs lui. Il se moquait de tous, sinon de tout; des philosophes, des
amoureux, des savants, des ignorants, des dvots, des impies, des
vieillards, des jeunes gens, des malades, des mdecins (des mdecins
surtout), des pres, des enfants, des filles innocentes, des femmes
coupables, des marquis, des bourgeois, des acteurs, des potes, de ses
ennemis, de ses amis, et enfin de lui-mme. Les musiciens seuls ont
chapp, je ne sais comment,  son infatigable raillerie. Il est vrai
que la satire des musiciens tait dj faite: Shakspeare les avait assez
bien fustigs dans la scne finale du quatrime acte de _Romo et
Juliette_:

     PIERRE.

Et toi, Jacques Colophane, que dis-tu?

     TROISIME MUSICIEN.

Ma foi, je ne saurais rien dire.

     PIERRE.

Tu ne sais rien dire? Ah! c'est juste! _Tu es le chanteur de la troupe._

            *       *       *       *       *

     DEUXIME MUSICIEN.

Descendons; _attendons le convoi funbre; nous souperons_.

On ne conoit pas qu'aprs avoir vilipend tant de monde, l'excellent
homme dont je parle n'ait pas t une seule fois assassin. Aprs sa
mort, le peuple, il est vrai, n'et pas mieux demand que de le traner
sur la claie, et sa femme ne vint  bout de calmer les furieux qu'en
leur jetant de l'argent par les fentres de la chambre mortuaire.
Quoique fils d'un simple tapissier, il avait fait de bonnes tudes
classiques. Il crivait en vers et en prose d'une faon remarquable; on
a fini mme par le tant remarquer, qu'aprs un sicle et demi de
rflexions les Parisiens ont eu l'ide de lui riger une statue de
bronze, portant sur le socle le titre de ses nombreux ouvrages. C'tait
trs-bien de leur part. Seulement, comme les gens chargs de la
direction de ce travail, entrepris pour glorifier un homme de lettres,
n'taient pas forts en orthographe, ils crivirent ainsi le nom de l'un
des chefs-d'oeuvre de l'illustre railleur: _l'Avarre_. Ce qui
produisit dans le temps une assez vive sensation parmi les piciers
savants de la rue Richelieu, et mit le directeur des travaux du monument
dans l'obligation de faire gratter l'inscription irrgulire pendant la
nuit.

    Juste retour, monsieur, des choses d'ici-bas.

Vous avez tourn en drision un individu qui sollicitait l'emploi de
_correcteur des enseignes et inscriptions de Paris_, et voil qu'au
dix-neuvime sicle on vous appelle  Paris, dans une inscription,
l'auteur de _l'Avarre_.

Ce misanthrope (le lecteur ne l'et jamais devin) se nommait Poquelin
de Molire, et voici  quel propos je me permets de parler ici de lui:
le fouet de cet enrag fouetteur de ridicules n'est jamais tomb, je le
disais tout  l'heure, sur les paules des musiciens. Ne faut-il pas
encore reconnatre une ironie du sort dans l'acharnement que les
musiciens seuls ont mis, sinon  gratigner, au moins  farder, 
enjoliver les figures des personnages qu'il a mis au monde, et  les
enduire de mlodies qui leur donnent une sorte d'clat factice dont
Molire sans doute serait peu jaloux de les voir briller?... Il est donc
vrai que pour les musiciens au moins l'ingratitude est l'indpendance
du coeur.

L'un de ces ingrats a ouvert le feu contre Molire avec une nergie et
un succs qui, fort heureusement, n'ont pas t gals depuis lors. Il
se nommait Mozart. Il vint  Paris fort jeune. Il manifesta le dsir
d'crire une grande partition pour le thtre de l'Opra (l'Acadmie
royale de musique). Mais comme il jouait trs-bien du clavecin et qu'il
avait dj publi plusieurs sonates pour cet instrument, les
administrateurs de l'Opra, en hommes judicieux et sagaces, lui firent
sentir l'impertinence de son ambition, et l'conduisirent en l'engageant
 se borner  crire des sonates. Mozart ayant reconnu, avec peine il
est vrai, qu'il n'tait qu'un paltoquet, s'en retourna piteusement en
Allemagne, o il se fit arranger en libretto un drame de Molire dont la
reprsentation l'avait beaucoup frapp. Puis il le mit en musique et le
fit reprsenter  Prague avec un succs prodigieux, au dire des uns,
sans succs, au dire des autres. Ainsi apparut le _Don Giovanni_, dont
la contre-gloire pendant nombre d'annes a fait un peu plir la gloire
du _Don Juan_. Les grands compositeurs qu'honorait alors la confiance de
messieurs les directeurs de l'Opra eussent t incapables d'un tel acte
d'ingratitude.

Beaucoup plus tard, on porta  l'Opra-Comique une petite partition
crite sur une autre pice de Molire, _le Sicilien ou l'Amour peintre_.
Je ne sais si elle a t reprsente. Plus tard est venue _la Psych_,
de M. Thomas. _Le Mdecin malgr lui_, de M. Gounod, fait et fera
longtemps encore les beaux jours du Thtre-Lyrique. Enfin _les
Fourberies de Marinette_, de M. Creste, constituent le dernier attentat
contre l'auteur de _Don Juan_ qui ait t enregistr dans les annales de
l'ingratitude musicale.

En somme, il est inutile de le nier aujourd'hui, de tous les musiciens
qui devaient de la reconnaissance  Molire, Mozart fut videmment le
plus ingrat.




Vanit de la gloire.


Un directeur de l'Opra rencontrant un soir Rossini sur le boulevard des
Italiens, l'aborde d'un air riant, comme quelqu'un qui vient annoncer 
un ami une bonne nouvelle:

--Eh bien, cher matre, lui dit-il, nous donnons demain le troisime
acte de votre _Mose_!

--Bah! rplique Rossini, tout entier?

La repartie est admirable, mais ce qui l'est plus encore, c'est qu'en
effet on ne donnait pas le troisime acte tout entier. Ainsi sont
respectes  Paris les plus belles productions des grands matres.

Certains ouvrages, d'ailleurs, sont prdestins aux _palmes du martyre_.
Il en est peu dont le martyre ait t aussi cruel et aussi long que
celui de l'opra de _Guillaume Tell_. Nous ne saurions trop insister sur
cet exemple offert par Rossini aux compositeurs de toutes les coles,
pour prouver le peu d'autorit et de respect accord dans les thtres
aux dons les plus magnifiques de l'intelligence et du gnie,  des
travaux herculens,  une immense renomme,  une gloire blouissante.
On dirait mme que, plus la supriorit de certains grands hommes qui
ont daign crire pour le thtre est incontestable et inconteste, et
plus la racaille des petits met  insulter leurs ouvrages d'acharnement
et de tnacit. Je ne rappellerai pas ici ce qu'on a fait en France de
l'oeuvre dramatique de Mozart, en Angleterre de celle de Shakspeare,
je dirai comme Othello: _They know it, no more of that_ (On le sait,
n'en parlons plus). Mais ce que devient peu  peu l'oeuvre de Gluck en
ce moment dans les thtres o on la reprsente encore (j'en excepte
celui de Berlin), dans les concerts o l'on en chante des fragments,
dans les boutiques o l'on en vend des lambeaux, c'est ce dont la plus
active imagination de musicien ne saurait se faire une ide. Il n'y a
plus un chanteur qui en comprenne le style, un chef d'orchestre qui en
possde l'esprit, le sentiment et les traditions. Ceux-l au moins ne
sont pas coupables, et c'est presque toujours involontairement qu'ils en
dnaturent et teignent les plus radieuses inspirations. Les arrangeurs,
les instrumentateurs, les diteurs, les traducteurs, au contraire, ont
fait avec prmditation, en divers endroits de l'Europe, de cette noble
figure antique de Gluck un masque si hideux et si grotesque, qu'il est
dj presque impossible d'en reconnatre les traits.

Une fourmilire de Lilliputiens s'est acharne sur ce Gulliver. Des
batteurs de mesure du dernier ordre, de dtestables compositeurs, de
ridicules matres de chant, des danseurs mme, ont instrument Gluck,
ont dform ses mlodies, ses rcitatifs, ont chang ses modulations,
lui ont prt de plates stupidits. L'un a ajout _des variations pour
la flte_ (je les ai vues) au solo de harpe de l'entre d'Orphe aux
enfers, trouvant ce prlude trop pauvre sans doute et insignifiant.
L'autre a bourr d'instruments de cuivre le choeur des ombres du
Tartare du mme ouvrage, en leur adjoignant le _serpent_ (je l'ai vu),
apparemment parce que le serpent doit tout naturellement figurer dans
une scne infernale o il est question des Furies. Ici au contraire on a
rduit  un simple quatuor toute la masse des instruments  cordes.
Ailleurs un matre de chapelle a imagin de faire aboyer les choristes
(j'ai entendu cette horreur) en leur recommandant expressment de ne pas
chanter..., encore dans la scne des enfers d'Orphe. Il avait voulu
produire ainsi un choeur de Cerbres, _de chiens dvorants_...
invention sublime qui avait chapp  Gluck.

J'ai sous les yeux une dition allemande de l'_Iphignie en Tauride_, o
l'on remarque, entre autres mutilations, _la suppression de huit
mesures_ dans le fameux choeur des Scythes: Les dieux apaisent leur
courroux, et les inversions les plus tristement comiques dans le texte
de la traduction. Celle-ci, entre mille, quand Iphignie dit:

    J'ai vu s'lever contre moi
    Les dieux, ma patrie... et mon pre.

la phrase musicale se termine par un accent douloureux et tendre sur et
mon pre, dont il est impossible de mconnatre l'intention. Cet accent
se trouve faussement appliqu dans l'dition allemande, le traducteur
ayant interverti l'ordre des mots et dit:

    Mon peuple, mon pre et les dieux.

supposant qu'il n'importait gure que pre ft devant ou bien qu'il ft
derrire. Ceci me rappelle une traduction anglaise de la ballade
allemande _le Roi des Aulnes_, dans laquelle le traducteur, par suite de
je ne sais quelle licence potique, avait jug  propos d'intervertir
l'ordre du dialogue tabli entre deux des personnages. A la place de
l'interpellation place par le pote allemand dans la bouche du _pre_,
se trouvait dans la traduction anglaise la rponse de l'_enfant_. Un
diteur de Londres, dsireux de populariser en Angleterre la belle
musique crite par Schubert sur cette ballade, y fit ajuster tant bien
que mal les vers du traducteur anglais. On devine le bouffon contre-sens
qui en rsulta; l'enfant s'criant dans un paroxysme d'pouvante: Mon
pre! mon pre! j'ai peur! sur la musique destine aux paroles:
Calme-toi, mon fils, etc., et rciproquement.

Les traductions des opras de Gluck sont mailles de gentillesses
pareilles.

Et le malheur veut que l'ancienne dition franaise, la seule o l'on
puisse retrouver intacte la pense du matre (je parle de celle des
grandes partitions), devienne de jour en jour plus rare, et soit
trs-mauvaise sous le double rapport de l'ordonnance et de la
correction. Un dplorable dsordre et d'innombrables fautes de toute
espce la dparent.

Dans peu d'annes, quelques exemplaires de ces vastes pomes
dramatiques, de ces inimitables modles de musique expressive resteront
seuls dans les grandes bibliothques, incomprhensibles dbris de l'art
d'un autre ge, comme autant de Memnons qui ne feront plus entendre de
sons harmonieux, sphinx colossaux qui garderont ternellement leur
secret. Personne n'a os en Europe entreprendre une dition nouvelle, et
soigne, et mise en ordre, et annote, et bien traduite en allemand et
en italien des six grands opras de Gluck. Aucune tentative srieuse de
souscription  ce sujet n'a t faite. Personne n'a eu l'ide de risquer
vingt mille francs (cela ne coterait pas davantage) pour combattre
ainsi les causes de plus en plus nombreuses de destruction qui menacent
ces chefs-d'oeuvre. Et malgr les ressources dont l'art et l'industrie
disposent, grce  cette monstrueuse indiffrence de tous pour les
grands intrts de l'art musical, ces chefs-d'oeuvre priront.

Hlas! hlas! Shakspeare a raison: _La gloire est comme un cercle dans
l'onde, qui va toujours s'largissant, jusqu' ce qu' force de
s'tendre il disparaisse tout  fait._ Et Rossini a depuis longtemps
sembl croire que le cercle de la sienne tait trop tendu, tant il a
accabl d'un colossal ddain tout ce qui pouvait y porter atteinte. Sans
cela, sans cette prodigieuse et grandiose indiffrence, peut-tre se
ft-on content,  l'Opra de Paris, de mettre aux archives ses
partitions du _Sige de Corinthe_, de _Mose_ et du _Comte Ory_, et se
ft-on abstenu de fouailler comme on l'a fait son _Guillaume Tell_. Qui
n'y a pas mis la main? qui n'en a pas dchir une page? qui n'en a pas
chang un passage, par simple caprice, par suite d'une infirmit vocale
ou d'une infirmit d'esprit? A combien de gens qui ne savent ce qu'ils
font le matre n'a-t-il pas  pardonner? Mais quoi! pourrait-il se
plaindre? ne vient-on pas de reproduire _Guillaume Tell_ presque tout
entier? On a remis au premier acte la marche nuptiale qu'on en avait
retranche depuis longtemps; tous les grands morceaux d'ensemble du
troisime nous sont rendus; l'air Amis, secondez ma vaillance! qui
avait disparu plus d'un an avant les dbuts de Duprez et qu'on
rinstalla ensuite pour en faire le morceau final de la pice en
supprimant tout le reste, fut plus tard tronqu dans sa proraison pour
garantir un chanteur du danger que lui prsentait la dernire phrase,

    Trompons l'esprance homicide.

Eh bien! cette proraison ne vient-elle pas d'tre restitue au morceau?
N'a-t-on pas pouss la condescendance jusqu' faire entendre au
dnoment le magnifique choeur final avec ses larges harmonies sur
lesquelles retentissent si potiquement des rminiscences d'airs
nationaux suisses? et le trio avec accompagnement d'instruments  vent,
et mme la prire pendant l'orage, qu'on avait supprime avant la
premire reprsentation? Car ds le dbut dj, aux rptitions
gnrales, les hommes capables du temps s'taient mis  l'oeuvre sur
l'oeuvre, ainsi que cela se pratique en pareil cas, pour donner de
bonnes leons  l'auteur, et bien des choses qui,  leur avis, devaient
infailliblement compromettre le succs du nouvel opra, en furent
impitoyablement arraches. Et ne voil-t-il pas toutes ces belles fleurs
mlodiques qui repoussent maintenant, sans que le succs de l'oeuvre
soit moindre qu'auparavant, au contraire? Il n'y a gure que le duo Sur
la rive trangre qu'on n'a pas cru prudent de laisser chanter. On ne
peut pas donner le chef-d'oeuvre de Rossini absolument tel qu'il l'a
compos, que diable! ce serait trop fort et d'un trop dangereux exemple.
Tous les autres auteurs jetteraient ensuite les hauts cris sous le
scalpel des oprateurs.

Aprs une des batailles les plus meurtrires de notre histoire, un
sergent charg de prsider  l'ensevelissement des cadavres tant
accouru tout effar vers son capitaine:

--Eh bien! qu'y a-t-il? lui dit cet officier. Pourquoi ne comble-t-on
pas cette fosse?

--Ah! mon capitaine, il y en a qui remuent encore et qui disent comme a
qu'ils ne sont pas morts....

--Allons! sacredieu, jetez-moi de la terre l-dessus vivement; si on les
coutait, il n'y en aurait jamais un de mort!...




Madame Lebrun.


Je me rappelle avoir vu M. tienne  l'Opra, un soir o l'on y jouait
une terrible chose nomme _le Rossignol_, dont M. Lebrun (quelques-uns
disent Mme Lebrun) a fait la musique, et dont lui, M. tienne,
confectionna le _pome_. L'illustre acadmicien tait au balcon des
premires loges et attirait sur lui l'attention de toute la salle par la
joie expansive qu'il paraissait prouver  entendre chanter ses propres
vers. Quand vint ce beau passage d'un air du bailli:

    Je suis l'ami de tous les pres,
    Le pre de tous les enfants,

M. tienne laissa chapper un tel clat de rire que je me sentis rougir
et que je sortis tout attrist. Ce fut la dernire fois qu'il m'arriva
de voir presque jusqu'au bout ce clbre ouvrage, dans lequel le
rossignol chantait avec tant de verve qu'on et jur entendre un
concerto de flte excut par Tulou. On devrait remettre en scne cette
belle chose; je suis sr que beaucoup de gens encore y prendraient
plaisir.

    Si Peau-d'Ane m'tait cont,
    J'y prendrais un plaisir extrme,

a dit le Bonhomme. Les habitus de l'Opra qui connurent Mme Lebrun
seraient certes charms d'une telle attention. C'tait une femme si
nergique, dans sa conversation surtout. Son rossignol fut cousin
germain du perroquet de Gresset. Les F et les B taient ses deux
consonnes favorites. Je ne me rappelle pas sans attendrissement le
compliment qu'elle m'adressa dans l'glise de Saint-Roch, le jour de
l'excution de ma premire messe solennelle. Aprs un _O Salutaris_
trs-simple sous tous les rapports, Mme Lebrun vint me serrer la main
et me dit avec un accent pntr: F..., mon cher enfant, voil un _O
Salutaris_ qui n'est point piqu des vers, et je dfie tous ces petits
b.... des classes de contrepoint du Conservatoire d'crire un morceau
aussi bien ficel et aussi crnement religieux. C'tait un suffrage,
l'opinion de Mme Lebrun tant alors fort redoute. Et comme elle
descendait bien du ciel sous les traits de Diane, au dnoment
d'_Iphignie en Aulide_ et  celui d'_Iphignie en Tauride_! car, dans
les deux chefs-d'oeuvre de Gluck, l'action se dnoue par
l'intervention de Diane. Je l'entends encore dire avec une majestueuse
lenteur et d'une voix un peu virile:

    Scythes, aux mains des Grecs remettez mes images;
    Vous avez trop longtemps, dans ces climats sauvages,
            Dshonor mon culte et mes autels.

Elle tait si bien assise dans sa _gloire_, avec son carquois de carton
sur l'paule gauche! Elle lisait la musique  premire vue sur une
partition renverse, elle accompagnait sur le piano les airs les plus
compliqus, elle et au besoin conduit un orchestre, enfin elle passait
pour avoir compos la musique du _Rossignol_. Elle n'avait qu'un dfaut,
celui de ressembler un peu trop, dans les dernires annes de sa vie
surtout,  l'une des _trois soeurs du destin_ de Macbeth. Eh bien!
Mme Lebrun est morte  peu prs inconnue, ou tout au moins oublie
de la gnration actuelle.

    Ainsi passent toutes les gloires!




Le temps n'pargne rien.


On ne saurait disconvenir que les postillons ne soient  cette heure
dans une assez mauvaise situation. La vapeur les asphyxie, les
immobilise, les met _ pied_; quand viendra le rgne de la puissance
lectrique, et ce rgne est proche, ce sera bien pis. L'lectricit les
foudroiera, les mettra en poudre. Enfin  l'avnement de l'arostation
dirige, avnement auquel nous nous obstinons  croire, le nom de ces
joyeux conducteurs de chevaux sera devenu un vieux mot de la langue
franaise dont la signification chappera compltement  l'intelligence
de la plupart des voyageurs. Et quand, en passant au-dessus de
Lonjumeau, le ballon-poste de Paris contiendra quelque lettr savant,
s'il s'avise de s'crier, en considrant ce village avec sa longue-vue:
Voil le pays du postillon qu'un ancien compositeur a rendu fameux!
les dames occupes  jouer au volant dans le grand salon du navire
arien interrompront leur partie pour demander au savant ce qu'il veut
dire. Et le savant rpondra: Au dix-neuvime sicle, Mesdames, les
nations dites civilises rampaient  terre comme font les escargots. Les
voyageurs qui en ces temps de prtentieuse barbarie parcouraient dix ou
douze lieues  l'heure, dans de lourds wagons rouls sur des voies de
fer par la vapeur, ressentaient de cette _rapide_ locomotion une fiert
risible. Mais parmi les gens obligs de s'loigner de vingt ou trente
lieues de leur chenil natal, un trs-grand nombre encore s'enfermait
alors en d'affreuses caisses de bois, o l'on ne pouvait tre ni debout
ni couch, o il n'tait pas mme possible d'tendre ses jambes. On y
prouvait toutes les tortures du froid, du vent, de la pluie, de la
chaleur, du mauvais air, des mauvaises odeurs et de la poussire; les
patients, secous comme sont les grains de plomb dans une bouteille
qu'on nettoie, avaient en outre  supporter un bruit assourdissant et
incessant; ils y dormaient tant bien que mal les uns sur les autres, la
nuit, en s'infectant les uns les autres, ni plus ni moins que les
bestiaux que nous entassons dans nos petits navires de transports
agricoles. Ces horribles et lourdes botes appeles diligences, par
antiphrase apparemment, taient tranes dans de boueux ravins nomms
routes royales, impriales ou dpartementales, par des chevaux capables
de parcourir en une heure jusqu' deux lieues et demie. Et l'homme
chevauchant sur l'un des quadrupdes chargs du labeur de tirer la
machine se nommait postillon, le _lion de la poste_. Or, en ce hameau de
Lonjumeau, vcut nagure un postillon fameux. Ses aventures fournirent
le sujet d'une de ces pices de thtre o l'on parlait et chantait
successivement, et qu'on dsignait alors sous le nom d'opras comiques.
La musique de cet ouvrage fut crite par un compositeur  la verve
facile, clbre en France sous le nom de Dam ou d'Edam (quelques
historiographes le nomment Adam), et qui fut, cela est certain, membre
de l'Institut. De l l'illustration du hameau de Lonjumeau, qu'on
apercevait  l'ouest tout  l'heure, et que vous ne voyez plus.
Lonjumeau! Lonjumeau! _Fuit Troja!!_...




Le rhythme d'orgueil.


Une dame trs-forte sur la thologie, et qui joue aussi trs-bien du
piano, a publi rcemment une brochure curieuse sur le rhythme, o l'on
trouve entre autres choses entirement nouvelles le passage suivant:

_La musique de Beethoven fait aimer et se complaire dans le dsespoir_
(l'auteur a peut-tre voulu dire que cette musique fait aimer le
dsespoir et s'y complaire); _on y pleure des larmes de sang, non pas
sur les douleurs d'un Dieu mort pour nous, mais bien sur la perte
ternelle du diable. Rhythme d'orgueil qui cherche la vrit, qui
implore la vrit, mais qui ne veut pas accepter cette vrit dans les
conditions o il lui a plu de se rvler  nous. C'est toujours le Juif
disant au Rdempteur: Descends de la croix, et nous croirons en toi.
Obis  nos caprices, flatte nos mauvais instincts, et nous te
proclamerons le Dieu de vrit, sinon... Crucifige! Et ces oeuvres-l
le mettent  mort dans nos coeurs, comme les Juifs l'ont mis  mort
sur la croix._

Quel malheur de n'tre pas thologien et philosophe! Il me semble que si
je l'tais, je comprendrais tout cela. Et cela doit tre bien beau. L'un
des points de la doctrine de l'auteur m'inspire pourtant quelques
doutes. J'ai en effet souvent pleur en entendant les oeuvres de
Beethoven; ces larmes, il est vrai, n'taient _point causes par les
douleurs d'un Dieu mort pour nous_, mais  coup sr, j'en puis jurer la
main sur ma conscience, elles ne coulaient pas non plus sur _la perte
ternelle du diable_, pour qui je n'ai plus d'amiti depuis longtemps.




Mot de M. Auber.


Un tnor dont la voix n'est ni pure ni sonore, chantait dans un salon la
romance de _Joseph_; au moment o il prononait ces paroles:

    Dans un humide et froid abme,
    Ils me plongent, dans leur fureur,

M. Auber, se tournant vers son voisin, dit: Dcidment, Joseph est
rest trop longtemps dans la citerne.




La musique et la danse.


La danse s'est toujours montre,  l'gard de la musique, soeur tendre
et dvoue. La musique, de son ct, tmoigne, en mainte occasion, de
son dvouement pour la danse. Il n'est sorte de bons procds que ces
deux charmantes soeurs ne se prodiguent l'une  l'autre. Il en est
ainsi depuis un temps immmorial: on les voit partout ligues,
troitement unies, prtes  combattre  outrance les autres arts, les
sciences, la philosophie et mme le terrible bon sens. Ce fait avait t
reconnu dj au sicle de Louis XIV; Molire l'a prouv dans le premier
acte de son _Bourgeois gentilhomme_:

--La philosophie est quelque chose; mais la musique, monsieur, la
musique...

--La musique et la danse... la musique et la danse, c'est l tout ce
qu'il faut.

--Il n'y a rien qui soit si utile dans un tat que la musique.

--Il n'y a rien qui soit si ncessaire aux hommes que la danse.

--Sans la musique un tat ne peut subsister.

--Sans la danse un homme ne saurait rien faire.

Pourtant, si l'une des deux Muses abuse un peu de temps en temps de la
bont et de l'affection de l'autre, je crois que c'est la danse. Voyez
ce qui se passe dans la confection des ballets. La musique s'est donn
la peine de composer un dlicieux morceau, bien conu, mlodieux et
instrument avec art, gai, alerte, entranant. Arrive la danse qui lui
dit: Chre soeur, ton air est charmant, mais il est trop court;
allonge-le de seize mesures, ajoute-s-y n'importe quoi, j'ai besoin de
ce supplment. Ou bien: Voil un morceau ravissant, mais il est trop
long, il faut me le raccourcir d'un quart. La musique a beau rpondre:
Ces mesures que tu veux me faire ajouter formeront un non-sens, une
rptition oiseuse, ridicule. Ou bien: La coupure que tu me demandes
va dtruire toute l'ordonnance du morceau...

--N'importe, rpond sa bondissante soeur; ce que je demande est
indispensable. Et la musique obit. Ailleurs la danse trouve
l'instrumentation trop dlicate; il lui faut des trombones, des
cymbales, de bons coups de grosse caisse, et la musique, en gmissant,
se rsigne  toutes sortes de brutalits. Ici le mouvement est trop vif
pour que le danseur puisse se livrer aux _grands carts_, aux nobles
_lvations_ de son pas; la musique, soumise, brise le rhythme, en
attendant le moment de reprendre son allure naturelle; et il lui faut de
la patience, car le grand danseur s'lve si haut, que fort souvent, on
le sait, il lui arrive  lui-mme de s'ennuyer en l'air. L le mouvement
devra tre plus ou moins acclr, selon que la danseuse veut faire
oeuvre des dix doigts de ses pieds ou des deux gros orteils seulement.
Alors la musique sera force de passer et de revenir, et de repasser et
de revenir encore, en quelques mesures, de l'allgro au presto, ou de
l'allgretto au prestissimo, sans gard pour le dessin mlodique
disloqu et mme pour la possibilit de l'excution. Mais voici qui est
bien plus grave. Quand un ballet nouveau a triomph, on taille, on
rogne, on dchire, on extermine un opra quelconque, ft-ce un
chef-d'oeuvre consacr par l'admiration gnrale, pour en faire le
complment de la soire que le ballet ne suffit pas  remplir, pour en
faire un _lever de rideau_. Mais si d'aventure il naissait quelque bel
opra en trois actes, dont la dure, par consquent, serait,
insuffisante  occuper la scne de sept heures du soir  minuit,
ferait-on un lever de rideau avec quelque fragment de ballet? Dieu du
ciel, quelle honte! la danse ne la subirait pas.

    Abmons tout plutt: c'est l'esprit de la danse!




Les danseurs potes.


Un danseur disait en parlant d'un de ses propres entrechats: _C'est une
poigne de diamants jete au soleil!_ En voyant Mme Ferraris dans _le
Cheval de bronze_, un autre s'cria: _C'est une rose emporte par le
vent dans un tourbillon de turquoises, de rubis et de poudre d'or._




Autre mot de M. Auber.


Dernirement un habitu de l'orchestre de l'Opra, ne reconnaissant pas
la jeune danseuse qui entrait en scne, demanda  un de ses voisins
comment elle s'appelait: C'est Mlle Zina, rpondit celui-ci, dont le
maillot, vous le savez, s'est dcousu le soir de son premier
dbut.--Accident remarquable, ajouta doucement M. Auber qui se trouvait
l, car ce fut une des rares occasions o le dcousu a du succs.




Concerts.


Je serais un ingrat si je ne parlais pas ici des douces heures que m'ont
fait passer, cet hiver,  Paris les donneurs de concerts.

Presque chaque jour pendant quatre mois, j'ai t l'un des acteurs de la
comdie suivante:

Le thtre reprsente un cabinet de travail modestement meubl et un
malade toussant au coin de sa chemine. Entrent deux pianistes, trois
pianistes, quatre pianistes et un violoniste.

    LE PIANISTE N 1, _au malade_.

Monsieur, j'ai appris que vous tiez fort souffrant...

    LE PIANISTE N 2.

J'ai su, moi aussi, que votre sant...

    LES PIANISTES Nos 7 ET 9.

On nous a dit que vous tiez gravement indispos...

    LE PIANISTE N 1.

Et je viens... vous prier d'assister  mon concert qui a lieu dans le
salon d'Erard.

    LE PIANISTE N 2.

Et je me suis fait un devoir de venir vous demander... de vouloir bien
venir entendre mes nouvelles tudes et mon concert chez Pleyel.

    LE PIANISTE N 8.

Quant  moi, un seul motif m'amne, mon cher ami, le soin de votre
sant. Vous travaillez trop; il faut sortir, prendre l'air, vous
distraire; je viens dans l'intention formelle de vous enlever; j'ai une
voiture  votre porte, il faut que vous assistiez  mon concert chez
Herz. Allons! allons!

    LE MALADE.

Quand aura lieu le vtre?

    LE N 1.

Ce soir  huit heures.

    LE MALADE.

Et le vtre?

    LE N 2.

Ce soir  huit heures.

    LE MALADE.

Et le vtre?

    LE N 8.

Ce soir  huit heures.

    LE VIOLONISTE, _clatant de rire_.

Il y en a six ou sept  la fois, ce soir. Et comme j'ai bien prvu que,
selon votre usage, ne pouvant aller partout, vous n'iriez nulle part, et
par discrtion en outre, pour ne pas vous dranger, souffrant comme vous
l'tes, j'ai apport ma bote; mon violon est l. Si vous le permettez,
je vais vous jouer mes nouveaux caprices pour la quatrime corde.

    LE MALADE, _ part_.

    La peste de ta corde, empoisonneur au diable,
              En eusses-tu le cou serr.

       *       *       *       *       *

Le fait est, et cela est triste  dire, que les concerts  Paris sont
devenus de pitoyables non-sens. Il y en a une telle quantit, ils vous
poursuivent, vous obsdent, vous assomment, vous scient avec une si
cruelle obstination, que le propritaire d'un vaste salon littraire a
eu dernirement l'ide de placer devant sa porte une affiche ainsi
conue: _Ici on ne donne pas de concerts_. Et son salon, depuis lors,
regorge de lecteurs et d'amis de la paix qui viennent y chercher un
abri.

Depuis que Mme Erard s'est rsigne  ouvrir gratuitement ses salons
aux froces virtuoses errant en libert dans Paris, le produit de la
vente des pianos de sa fabrique a baiss d'une faon dplorable,
personne n'osant plus aller chez elle, le jour ni la nuit, examiner ses
instruments, dans la crainte de tomber en plein concert sous la griffe
d'un de ces lions.

Notez qu'il n'y a plus assez de salons, de manges, de halles, de
corridors pour satisfaire tous les concertants. Les salles de Herz, de
Pleyel, d'Erard, de Gouffier, de Sainte-Ccile, du Conservatoire, de
l'htel du Louvre, de l'htel d'Osmond, de Valentino, du Prado, du
Thtre-Italien n'y suffisent pas. Et comme en dsespoir de cause
plusieurs virtuoses commenaient  travailler en plein air, dans
certaines rues neuves o le bruit des rares voitures qui y passent
garantit mal l'inviolabilit des oreilles des habitants, les
propritaires ont d faire inscrire en lettres normes sur leurs
maisons: _Il est dfendu de faire de la musique contre ce mur_.

Les donneurs de concerts novices en sont encore, les innocents! 
rpandre dans Paris des invitations gratuites qu'ils glissent la nuit
sous les portes cochres; ils s'tonnent ensuite de voir leur salle
dserte! Il est bon d'avertir ici ces dignes virtuoses, trangers pour
la plupart, arrivant de Russie, d'Allemagne, d'Italie, d'Espagne, des
Indes, du Japon, de la Nouvelle-Caldonie, du Congo, de Monaco, de
San-Francisco, de Macao, de Cusco, qu'un auditoire de concert se paye
maintenant, comme on a de tout temps pay le choeur, l'orchestre et
les claqueurs. Un auditoire de six cents oreilles cote au moins trois
mille francs.

L'un des _bnficiaires_ donneurs de concerts a bien voulu dernirement
recourir au procd amricain, qui consiste  offrir avec un billet une
tasse de chocolat et une tranche de pt; mais les auditeurs parisiens,
n'tant pas en gnral gros mangeurs, ont trouv la compensation
insuffisante, et tout d'abord ont fait demander par un de leurs chefs au
virtuose amphitryon, s'il ne serait pas possible de consommer le
chocolat et le pt sans entendre le concert. Le bnficiaire indign,
ayant rpondu comme le philosophe ancien: Mange, mais coute!
l'affaire n'a pas pu s'arranger.




La bravoure de Nelson.


Il y a un pays, voisin du ntre, o la musique est rellement aime et
respecte, et o l'on ne saurait en consquence entendre un concert ni
une reprsentation lyrique de longue dure. Dans ce pays-l, une soire
musicale commence  six heures et demie doit tre termine  neuf
heures,  neuf heures et demie tout au plus, car  onze heures tout le
monde dort.

Chez nous,  onze heures, tout le monde dort bien aussi, mais la musique
n'est pas finie. Pour obtenir des succs productifs, il faut mme 
toute force que nos compositeurs crivent de ces bons gros mtins
d'opras qui aboient de sept heures  minuit et quelquefois encore par
del. On aime  y dormir, on aime  y ptir, on aime  y btir des
chteaux en Espagne, berc par le bruit incessant de la cascade de
cavatines, jusqu' ce qu'un accident fasse que l'on rentre en soi-mme,
que la claque oublie d'applaudir, par exemple; alors on s'veille en
sursaut.

Cette tendance  faire descendre la musique  de vils emplois, tels que
ceux d'inviter le public au sommeil dans un thtre, d'accompagner les
conversations dans un salon, de faciliter la digestion pendant les
festins, ou d'amuser les enfants de tous les ges, est l'indice le plus
sr de la barbarie d'un peuple. A cet gard nous sommes en France assez
peu civiliss, et notre _got_ pour l'art en gnral ressemble fort 
celui d'un de nos rois  qui l'on demandait s'il aimait la musique, et
qui rpondit avec bonhomie: Eh! je ne la crains pas! Je ne suis pas si
brave que ce roi, et j'avoue en toute humilit que la musique bien
souvent me fait une peur affreuse. Mais si, comme Nelson, je tremble au
moment du combat, pourtant, quoi qu'on en dise, on me voit toujours
aussi  mon poste  l'heure du danger, et l'on me trouvera mort un beau
soir au sixime acte de quelque opra de Trafalgar.




Prjugs grotesques.


Le prjug, chez nous, dit beaucoup plus qu'ailleurs d'normes sottises,
et voudrait du haut de son insolence rgenter toutes les parties de
l'art musical. Sans relever ce qu'il dit de l'harmonie, de la mlodie,
du rhythme,  en croire l'une de ses assertions outrecuidantes, il n'y
aurait qu'une seule forme  donner aux textes destins au chant; il
serait impossible de chanter de la prose; les vers alexandrins seraient
les pires de tous pour le compositeur. Enfin certaines gens soutiennent
que _tous les vers_ destins au chant doivent tre, sans exception, ce
qu'on appelle des vers _rhythmiques_, c'est--dire scands d'une faon
uniforme du commencement  la fin d'un morceau, ayant chacun un nombre
gal de syllabes longues et brves places aux mmes endroits.

Quant  faire de la musique sur de la prose, rien n'est plus facile; il
s'agit seulement de savoir sur quelle prose. Les illustres
chefs-d'oeuvre de l'art religieux, messes et oratorios, ont t crits
par Haendel, Haydn, Bach, Mozart, sur de la prose anglaise, allemande et
latine. Oui, dit-on, cela se peut en latin, en allemand et en anglais,
mais c'est impraticable en franais. On appelle toujours chez nous
impraticable ce qui est impratiqu. Or ce n'est pas mme impratiqu; il
y a de la musique crite sur de la prose franaise, et il y en aura tant
qu'on voudra. Dans les opras les plus clbres on entend chaque jour
des passages o les vers de l'auteur du livret ont t disloqus par le
compositeur, briss, hachs, dnaturs par la rptition de certains
mots et par l'addition mme de certains autres, de telle sorte que ces
vers sont devenus en ralit de la prose, et cette prose se trouve
convenir et s'adapter  la pense du musicien que les vers
contrariaient.

Cela se chante pourtant sans peine, et le morceau de musique n'en est
pas moins beau comme musique pure; et _la mlodie se moque de vos
prtentions  la guider,  la soutenir par des formes littraires
arrtes  l'avance par un autre que le compositeur_.

Un librettiste critiquait violemment devant moi les vers d'un opra
nouveau:

Quels rhythmes! disait-il, quel dsordre! C'est comme de la prose.
Ici un grand vers, l un petit vers, aucune concordance dans la
distribution des accents, les longues et les brves jetes au hasard!
quel tohu-bohu! Faites donc de la musique l-dessus!

Je le laissai dire. Quelques jours plus tard, en me promenant avec lui,
je chantais, mais sans paroles, une mlodie qui paraissait le charmer:

Connaissez-vous cela? lui dis-je.

--Non, c'est dlicieux; cela doit tre de quelque opra italien, car les
Italiens au moins savent faire des paroles qui n'empchent pas de
chanter.

--C'est la musique des vers que vous trouviez si antimlodiques l'autre
jour.

Combien de fois ne me suis-je pas amus  faire tomber dans le mme
pige des partisans de l'emploi exclusif des vers rhythmiques en leur
chantant au contraire une mlodie  laquelle j'avais adapt des paroles
italiennes; puis, quand mes auditeurs s'taient bien vertus  prouver
l'heureuse influence de la coupe des vers italiens sur l'inspiration du
compositeur, je soufflais sur leur enthousiasme, en leur apprenant que
la forme des vers ne pouvait en aucune faon avoir, en ce cas, dtermin
celle de la mlodie, puisque le chant qu'on venait d'entendre
appartenait  une symphonie de Beethoven et qu'il avait par consquent
t crit _sans paroles_.

Ceci ne veut point dire que les vers rhythmiques ne puissent tre
excellents pour la musique. Bien plus, j'avouerai qu'ils sont fort
souvent indispensables. Si le compositeur a adopt pour son morceau un
rhythme obstin dont la persistance mme est la cause de l'effet, tel
que celui du choeur des dmons dans l'_Orphe_ de Gluck:

    Quel est l'audacieux
    Qui dans ces sombres lieux,

il est bien vident que cette forme doit se retrouver dans les vers,
sans quoi les paroles n'iraient pas sur la musique.

Si plusieurs strophes diffrentes sont destines  tre chantes
successivement sur la mme mlodie, il serait fort  dsirer galement
qu'elles fussent toutes coupes et rhythmes de la mme faon; on
empcherait ainsi les fautes grossires de prosodie produites
ncessairement par la musique sur les couplets qui ne sont point
rhythms comme le premier, ou l'on viterait au compositeur soigneux
l'obligation de corriger ces fautes en modifiant sa mlodie pour les
diverses strophes, lorsqu'il a tout intrt  ne pas la modifier.

Mais dire que dans un air, dans un duo, dans une scne o la passion
peut et doit s'exprimer de mille faons diverses et imprvues, il faut
absolument que les vers soient uniformment coups et rhythms,
prtendre qu'il n'y a pas de musique possible sans cela, c'est prouver
clairement tout au moins qu'on n'a pas d'ide de la constitution de cet
art; et l'application de ce systme par les potes italiens, en mainte
occasion o la musique la repousse, n'a sans doute pas peu contribu 
donner  l'ensemble des productions musicales de l'Italie l'uniformit
de physionomie qu'on a le droit de lui reprocher.

Quant  la prvention contre les vers alexandrins, prvention que
beaucoup de compositeurs partagent, elle est d'autant plus trange, que
ni potes ni musiciens ne manifestent d'aversion pour les vers de six
pieds. Or, qu'est-ce qu'un vers alexandrin coup en deux par
l'hmistiche, sinon deux vers de six pieds qui ne riment pas? Et que
fait la rime, je vous prie, au dveloppement d'une priode mlodique?...
Bien plus, il arrive souvent que ces potes, compteurs si rigoureux de
syllabes, croyant faire deux vers de six pieds, font un abominable vers
de treize pieds, faute de tenir compte de la non-lision de la fin du
premier vers avec le commencement du second. Telle fut la maladresse
commise par l'auteur des paroles du _Pr aux Clercs_, quand Hrold lui
demanda des vers _rhythmiques_ (il en fallait l) de six pieds pour un
de ses plus jolis morceaux:

    C'en est fait, le ciel mme
    A reu leurs serments,
    Sa puissance suprME
    VIENT d'unir deux amants.

L'ensemble des deux premiers vers, grce  l'lision qui les unit, fait
bien douze syllabes pour le musicien, mais l'ensemble des deux autres en
forme videmment treize, l'lision ne pouvant avoir lieu entre _suprme_
et _vient_, et il rsulte de cette syllabe surnumraire l'obligation
d'ajouter dans la musique une note qui drange l'ordonnance de la phrase
et produit un petit soubresaut des plus disgracieux. Voil de la
barbarie!

Dans un livre trs-bien fait sous plusieurs rapports, intitul _Essai de
rhythmique franaise_, M. Ducondut a prouv fort catgoriquement, que
malgr le prjug qui existe contre ses aptitudes  cet gard, la langue
franaise pouvait se prter sans peine  toutes les formes de vers et 
toutes les divisions rhythmiques, et que si on n'avait pas fait jusqu'
prsent usage des formes qu'il croit indispensables  la musique, il
fallait s'en prendre aux potes et non pas accuser l'insuffisance de la
langue. Les exemples qu'il donne de vers rhythmiques de toutes sortes
dmontrent avec vidence sa thorie. Mais cette thorie, admettant comme
une ncessit absolue de la posie lyrique l'emploi des rgles qu'elle
donne, est en soi radicalement fausse, je le rpte. La musique est en
gnral insaisissable dans ses caprices, alors mme qu'elle semble le
moins en avoir; et hors les cas exceptionnels dont j'ai parl tout 
l'heure, il est parfaitement insens de prtendre n'employer pour le
chant que des vers rhythmiques, et de croire que la cadence monotone de
vers ainsi faits facilitera la composition de la mlodie en lui imposant
 l'avance une forme invariable; car si la mlodie n'avait pas fort
heureusement mille moyens de s'y drober, ce serait en ralit
prcisment le contraire.

La musique, dit M. Ducondut, procde par phrases, qui se composent de
mesures gales entre elles et dont chacune se divise elle-mme en temps
forts et en temps faibles; elle a ses notes frappes et leves, avec ses
points de repos ou cadences; et le retour rgulier de toutes ces choses,
dans les membres correspondants de la priode mlodique, constitue, avec
la carrure des phrases, le rhythme musical. La posie qui prtend
s'allier  la musique est tenue de se conformer  cette marche... etc.,
sans quoi il y a dsaccord entre les deux arts associs. Sans doute,
mais cette marche de la musique est fort loin d'avoir la rgularit
absolue que vous lui attribuez et qui existe dans vos vers. Une mesure
est gale  une autre mesure; gale en dure, je le veux bien, mais
cette dure est ingalement partage. Dans celle-ci, je n'emploierai que
_deux notes_ qui porteront _deux syllabes_; dans la suivante j'en
crirai quatre ou six ou sept qui pourront porter quatre ou six ou sept
syllabes si je le veux, ou _une seule syllabe_, s'il me plat que la
srie de notes soit vocalise. Que devient alors votre rhythme potique
tabli  si grand'peine? La musique le dtruit, le broie, l'anantit. La
posie est esclave du rhythme qu'elle s'est impos, la musique,
non-seulement est indpendante, mais c'est elle qui cre le rhythme et
qui, tout en le conservant dans ses lments constitutifs, peut le
modifier de mille manires dans ses dtails. Et le _mouvement_, dont les
auteurs de thories potiques ne parlent jamais et qui seul peut donner
au rhythme son caractre, qui est-ce qui le dtermine? C'est le
musicien. Car le mouvement est l'me de la musique, et les potes n'ont
jamais song seulement  trouver le moyen de fixer le degr de rapidit
ou de lenteur convenable  la rcitation de leurs vers.

L'criture du langage d'aucun peuple n'a les signes indicateurs de la
division du temps. La musique (moderne) seule les possde; la musique
peut crire le silence et en dterminer la dure, ce que les langues
parles ne sauraient faire. La musique enfin, et pour couper court  ces
singulires prtentions renouveles des Grecs qu'lvent des
grammairiens et des potes qui ne la connaissent pas, existe par
elle-mme; elle n'a aucun besoin de la posie; et toutes les langues
humaines priraient qu'elle n'en resterait pas moins le plus potique et
le plus grand des arts, comme elle en est le plus libre. Qu'est une
symphonie de Beethoven, sinon la musique souveraine dans toute sa
majest?...

       *       *       *       *       *

... Tel est encore le prjug toujours ranim  propos de tous les
musiciens de style, de la suprmatie accorde par eux, dit-on,  la
partie instrumentale au dtriment de la vocale. Vienne un compositeur
qui sait crire, qui possde son art  fond, qui, par consquent, sait
employer l'orchestre avec discernement, avec finesse, le faire parler
avec esprit, se mouvoir avec grce, jouer comme un gracieux enfant, ou
chanter d'une voix puissante, ou tonner, ou rugir; qui ne va pas, 
l'exemple des compositeurs vulgaires, se ruer  coups de pied,  coups
de poing sur les instruments, celui-l, dira-t-on, est un homme d'un
grand talent, mais il _a mis la statue dans l'orchestre_. Et cette
niaise critique des opras de Mozart, faite il y a quatre-vingts ans par
le faux bonhomme Grtry, reste et restera longtemps encore inflige
comme un blme par la foule des connaisseurs ou par les connaisseurs de
la foule, aux musiciens qui ont le plus de droits  l'loge contraire.
Si quelqu'un avait os rpondre la vrit  Grtry censurant ainsi
Mozart, il lui et dit: Mozart,  votre avis, _a mis le pidestal sur
la scne et la statue dans l'orchestre_? Cette comparaison saugrenue
pourrait en mainte circonstance n'tre pas un blme, on vous le
prouvera; dans votre bouche elle en est un. Or ce blme est injuste, la
critique porte  faux; l'orchestre de Mozart est charmant, sinon
trs-riche de coloris, il est discret, dlicatement ouvrag, nergique
quand il le faut, parfait; aussi parfait que le vtre est dlabr,
impotent et ridicule.

Mais la partie vocale de ses opras n'en est pas moins reste, presque
partout, la partie dominante, la scne n'en est pas moins toujours
remplie par le sentiment humain, ses personnages n'en chantent pas moins
librement et d'une faon dominatrice la vraie phrase mlodique. Otez
l'orchestre, monsieur Grtry, remplacez-le par un clavecin, et vous
verrez,  votre grand regret, j'imagine, que l'intrt principal de
l'opra de Mozart est rest sur la scne et que son _pidestal_ a autant
de traits humains et parat encore plus beau que toutes vos _statues_.
Voil ce qu'on aurait pu rpliquer  ce faux bonhomme qui faisait de
faux bons mots sur Gluck et sur Mozart. On aurait d ajouter que si
quelques compositeurs ont mis rellement la statue dans l'orchestre, en
certains cas, ce sont les Italiens. Oui, ce sont les matres de l'cole
italienne qui, avec autant de bon sens que de grce, ont les premiers
imagin de faire chanter l'orchestre et rciter les paroles sur une
partie de remplissage, dans les scnes bouffes o le _canto parlato_ est
de rigueur, et dans beaucoup d'autres mme o il serait absolument
contraire au bon sens dramatique de faire chanter par l'acteur une vraie
mlodie. Le nombre d'exemples que l'on pourrait citer de cet excellent
procd chez les matres italiens, depuis Cimarosa jusqu' Rossini, est
incalculable. La plupart des compositeurs franais modernes ont eu le
bon esprit de les imiter; les Allemands, au contraire, recourent
trs-rarement  ce dplacement de l'intrt musical. Mais ce sont eux
prcisment que l'on _accuse_ de mettre _la statue dans l'orchestre_,
uniquement parce qu'ils n'crivent pas des orchestres de bric--brac.
Ainsi le veut le prjug.

Le prjug veut encore,  Paris, qu'un musicien ne soit apte  faire que
ce qu'il a dj fait. Tel a dbut par un drame lyrique, qui sera
invitablement tax d'outrecuidance s'il prtend crire un opra
bouffon, seulement parce qu'il a montr des qualits minentes dans le
genre srieux. Si son coup d'essai a t une belle messe. Quelle ide,
dira-t-on,  celui-ci de vouloir composer pour le thtre! Il va nous
faire du plain-chant; que ne reste-t-il dans sa cathdrale?

Si le malheur veut qu'il soit un grand pianiste: Musique de pianiste!
s'crie-t-on avec effroi. Et tout est dit, et voil notre homme  demi
cras par un prjug contre lequel il aura  lutter pendant longues
annes. Comme si un grand talent d'excution impliquait ncessairement
l'incapacit de composition, et comme si Sbastien Bach, Beethoven,
Mozart, Weber, Meyerbeer, Mendelssohn et d'autres n'ont pas t  la
fois de grands compositeurs et de grands virtuoses.

Si un musicien a commenc par crire une symphonie, et si cette
symphonie a fait sensation, le voil class ou plutt parqu: c'est un
symphoniste, il ne doit songer  produire que des symphonies, il doit
s'abstenir du thtre, pour lequel il n'est point fait; il ne doit pas
savoir crire pour les voix, etc., etc. Bien plus, tout ce qu'il fait
ensuite est appel par les gens  prjugs, symphonie; les mots, pour
parler de lui, sont dtourns de leur acception. Ce qui, produit par
tout autre, serait appel de son vrai nom de cantate, est, sortant de sa
plume, nomm symphonie; un oratoire, symphonie; un choeur sans
accompagnement, symphonie; une messe, symphonie. Tout est symphonie
venant d'un symphoniste.

Il et chapp  cet inconvnient si sa premire symphonie et pass
inaperue, si c'et t une platitude; il et mme alors rencontr chez
plus d'un directeur de thtre un prjug en sa faveur: Celui-ci,
et-on dit, n'a pas russi dans la musique de concert, il _doit_ russir
au thtre. Il ne sait pas tirer parti des instruments, _donc il saura_
parfaitement employer les voix. C'est un mauvais harmoniste, au dire des
musiciens, il _doit tre_ farci de mlodies.

Par contre on n'et pas manqu de dire: Il traite magistralement
l'orchestre, il ne doit pas savoir traiter les voix. C'est un harmoniste
distingu, il faut se mfier de sa mlodie, s'il en a. Enfin il ne veut
pas crire comme tout le monde, il _croit  l'expression_ en musique, il
a un systme.... c'est un homme dangereux...

Les prneurs de ces belles doctrines ont au ciel deux puissants
protecteurs dont le nom ressemble fort  celui des patrons des
savetiers; ils s'appellent, dit-on, saint Crtin et saint Crtinien.




Les Athes de l'expression.


La musique, a dit Potier, est, comme la justice, une bien belle
chose.... quand elle est juste.

Je parlais tout  l'heure des compositeurs qui croient  l'expression
musicale, mais qui y croient avec rserve et bon sens, sans mconnatre
les limites imposes  cette puissance expressive par la nature mme de
la musique et qu'elle ne saurait en aucun cas dpasser.

Il y a beaucoup de gens  Paris et ailleurs qui, au contraire, n'y
croient pas du tout. Ces aveugles niant la lumire, prtendent
srieusement que _toutes paroles vont galement bien sous toute
musique_. Rien ne leur semble plus naturel, si le livret d'un opra est
jug mauvais, que d'en faire composer un autre d'un genre entirement
diffrent sans dranger la partition. Ils font des messes avec des
opras bouffes de Rossini. J'en connais une dont les paroles se chantent
sur la musique du _Barbier de Sville_. Ils _ajusteraient_ sans remords
le pome de la _Vestale_ sous la partition du _Freyschtz_, et
rciproquement. On ne discute point de telles absurdits, qui,
professes par des hommes placs dans certaines positions particulires,
peuvent pourtant avoir sur l'art une dtestable influence.

On aurait beau rpondre  ces malheureux comme cet ancien qui marchait
pour prouver le mouvement, on ne les convertirait pas.

Aussi est-ce pour le divertissement des esprits sains seulement, que
nous prsentons ici les paroles de deux morceaux clbres, places, les
premires sous l'air de _la Grce de Dieu_, les autres sous celui de la
chanson _Un jour matre corbeau_.

[Illustration: notation musicale

Paroles de la Marseillaise

Adaptes  la musique de la _Grce de Dieu_

_Moderato._

Al-lons, en-fants de la pa-

-tri-e, le jour de gloire est ar-ri-

-v. Con-tre nous de la ty-ran-

-ni-e l'-ten-dard san-glant est le-

-v! En-ten-dez-vous dans ces cam-

pa-gnes mu-gir ces f-ro-ces sol-

-dats, Qui vien-nent jus-que dans nos

bras -gor-ger nos fils, nos com-pa-gnes?

Aux ar-mes, ci-to-yens, for-mez

vos ba-tail-lons, Qu'un sang un sang im-pur

a-breu-ve nos sil-lons, a-breu-

--ve nos sil-lons, a-

-breu--ve nos sil-lons.]

[Illustration:

Paroles de l'air d'Elazar dans la Juive

ADAPTES A LA MUSIQUE DE LA CHANSON

_Un jour, matre Corbeau_

_Allegro._

Ra-chel, quand du Sei-

-gneur la gr-ce tu-t-lai-re, A

mes trem-blan-tes mains con-fi-a ton ber-

-ceau, J'a-vais  ton bon-heur vou-

- ma vie en-ti-re, Et c'est moi oui c'est

moi qui te livre au bour-reau!]

Ces deux exemples grimaants, dans lesquels une musique nouvelle et
spciale, substitue  la noble inspiration de Rouget de l'Isle et de M.
Halvy, se trouve accole  des vers pleins d'enthousiasme et de
tendresse, forment le pendant de l'hymne de Marcello, que j'ai cit en
commenant ce livre. Dans ce morceau trop clbre, une mlodie d'une
jovialit bouffonne fut compose par l'auteur pour une ode italienne
d'un style lev et grandiose; et c'est en adaptant des paroles joviales
au chant de Marcello, que j'ai tabli une concordance parfaite entre la
musique et les vers.

Cette irrvrencieuse plaisanterie, qui n'te rien  mon admiration pour
les belles oeuvres de Marcello, ne choquera pas plus les athes de
l'expression que la parodie de _la Marseillaise_ et celle de l'air
d'lazar, puisque,  les en croire, toutes paroles vont galement bien
sous toute musique.

Voici le thme du compositeur vnitien avec le double texte _des
potes_:

[Illustration: notation musicale

_Allegro_

I cieli im-men-si nar-ra-no del Ah quel plai-sir de boi-re frais, De

gran-de Id-dio la glo-ri-a del se far-cir la pan--se, Ah

grande Id-dio la glo-ri-a, I quel plai-sir de boi-re frais, As-

cieli im-men-si nar-ra-no del-sis sous un om-brage -pais, de

grande Id-di--o la glo-ri-a il boire et de fai-re bom-ban--ce! As-

fir-ma-men-to lu-ci-do il-sis sous un om-brage -pais, Ah

fir-ma-men-to In-ci-do all' quel plai-sir de boi-re frais, As-

u-ni-ver-so an-nun-zi-a il-sis sous un om-brage -pais, Ah

fir-ma-men-to lu-ci-do il quel plai-sir de boi-re frais, Sous

fir-ma-men-to lu-ci-do, etc. un om-bra--ge -pais! etc.]

La musique de ce morceau est le chant d'un marchant de boeufs revenant
joyeux de la foire, plutt que celui d'un religieux admirateur des
merveilles du firmament. Les athes de l'expression n'admettent point
qu'il puisse exister entre deux chants de cette espce la moindre
diffrence de caractre.

Marcello a produit un grand nombre de trs-beaux pseaumes, de vritables
odes, qui lui valurent le glorieux surnom de Pindare de la musique, mais
on n'en chante aucun. Il eut le malheur de laisser chapper de sa plume
cette grotesque mlodie, on l'entend aujourd'hui partout; elle est
devenue  Paris presque populaire.

Allons, les athes ont raison; crions-nous avec Cabanis: Je jure qu'il
n'y a point de Dieu.

Le vrai est le faux, le faux est le vrai! L'horrible est beau, le beau
est horrible!

[Illustration: Aux ar-mes, ci-to-yens

for-mez vos ba-tail-ons!... etc.

Allegro.

Ra-chel, quand du Sei-

-gneur la gr-ce tu-t-lai-re... etc.]

[Illustration: Ah quel plai-sir de boi-re frais de

se far-cir la pan-se, etc.

!!!!!!!!!!!!!!!!]




Mme Stoltz, Mme Sontag.--Les Millions.


En 1854, aprs une clture assez longue, le thtre de l'Opra, fit sa
rouverture par la reprise de _la Favorite_. J'crivis  ce sujet les
observations suivantes, qui ne me semblent pas hors de propos
aujourd'hui.

L'Opra  fait sa rouverture. Nous avons revu Mme Stoltz plus
dramatique que jamais dans son beau rle de Lonor. Cette brillante
soire a t suivie de deux autres excutions non moins remarquables du
mme ouvrage, aprs quoi l'Opra, pour se reposer, nous a donn une
fois _le Matre chanteur_, de M. Limnander, partition dans laquelle se
trouvent de charmantes choses qu'on ne remarque point assez,  mon sens.
Aprs _le Matre chanteur_ est venue _la Reine de Chypre_, o Mme
Soltz a reconquis les honneurs du triomphe, au son des trompettes du
thtre, aux bouquets des loges d'avant-scne, aux acclamations
enthousiastes de tous. Le monde entier de l'Opra s'en est ml; et je
n'y tais pas! Le fabuliste a raison, l'absence est le plus grand des
maux, pour moi surtout qui jouis d'un guignon infatigable? Quand je suis
 Paris, rien n'est plus terne ni plus stagnant que nos thtres
lyriques, et je n'ai pas plus tt tourn les talons qu'on y tire des
feux d'artifice merveilleux, et que les chandelles romaines du succs y
montent au ciel de l'art par myriades.

Mme Stoltz n'a rien perdu de sa voix ni de sa verve brlante, c'est
ce que chacun dit; mais je lui dirai, moi, qu'elle se prodigue, qu'elle
met trop de voiles au vent, qu'elle donne trop de son me, qu'elle se
tue, qu'elle se brle par les deux bouts. Il faut faire vie qui dure, et
notre public de l'Opra n'est pas habitu  un tel luxe d'lans
dramatiques,  une telle profusion d'accents passionns. Il y a beau
temps qu'il avait fait son deuil de toutes ces choses; ne souffrons pas
qu'il en reprenne l'habitude. Mme Stoltz pourrait, elle le devrait
mme en se bornant, au tide ncessaire, se dire encore ce que disait
Rossini: _E troppo bono per questi_, etc.

D'illustres exemples d'illustrissimes cantatrices prouvent
surabondamment ce que j'avance. L'une supprime une partie des phrases de
ses plus beaux airs, elle compte des pauses pour ne pas se fatiguer, et
s'abstient dans presque tout le reste de ses rles d'articuler les
paroles; vocaliser est plus facile, mme quand on ne sait pas vocaliser.
L'autre s'arme d'un calme monumental, d'un froid de marbre, et vous
rcite de la passion comme Bossuet rcitait ses sermons, sans gestes,
sans mouvements, sans varier l'accentuation de son dbit, en maintenant
toujours ce qu'elle croit tre son me au degr de chaleur modre
recommand par les professeurs d'hygine. Et voil comme on fait les
bonnes maisons! Aussi ces cantatrices mnagres vivent beaucoup plus
longtemps que ne vivent les roses, elles n'acceptent que des centaines
de mille francs, achtent des chteaux, en btissent en France, et
deviennent marquises ou duchesses. Tandis que Mme Stoltz, qui n'a
peut-tre encore bti de chteaux qu'en Espagne et ne possde pas le
moindre titre dont elle puisse faire prcder son nom est force
d'accepter des cinquantaines de mille francs, des misres, pour se
consumer comme elle le fait dans la flamme de son inspiration. Voyez, la
voil oblige dj par les fatigues d'un seul mois de demander un cong,
et d'aller chercher de nouvelles forces sous le ciel doux et bienfaisant
de l'Angleterre. Qu'elle y profite aux moins des bons exemples que
Londres ne lui refusera point. C'est l qu'on voit des cantatrices dont
l'me n'use pas le fourreau; c'est l que les artistes ardentes
apprennent  se tremper dans les ondes stygiennes de bons gros oratorios
d'o elles sortent froides, rigides et inaccessibles  l'motion.

Cela vaut mieux, en tout cas, beaucoup mieux que d'aller courir au del
de l'Ocan chez les peuples intertropicaux et plus ou moins
anthropophages. Quel besoin de musique peuvent avoir les sauvages? et
quel charme pouvez-vous trouver  leurs dtellements de chevaux,  leurs
bouquets de diamants, quand le cholra, quand le _vomito nero_, quand la
fivre jaune, dardant sur vous leurs yeux vitreux, sont l mls au
cortge de vos adorateurs? Mme Stoltz est revenue une fois dj de
Rio de Janeiro, il est vrai, mais Mme Sontag est reste  Mexico,
bien morte, la malheureuse femme, elle n'en reviendra pas.

    O l'aiglonne a pass le rossignol demeure.

Pauvre Sontag! aller mourir si tristement, si absurdement, loin de
l'Europe, qui seule pouvait savoir quelle artiste elle tait!

On m'a reproch de ne lui avoir pas pay le moindre tribut de regrets.
Ce n'est pas au moins qu'une telle perte m'ait trouv insensible, je
puis le dire. Je connais toute l'tendue du malheur qui en frappant
l'incomparable cantatrice a frapp l'art musical. Mais on fait
journellement tant d'talage de douleurs mensongres, on a tant abus du
prtexte de la mort pour illustrer des mdiocrits, que l'lgie,
devenue lieu commun, mfait peur, surtout quand il s'agit de parler de
choses et d'tres essentiellement dignes d'admiration. Je ne sais bien
faire d'ailleurs qu'une espce d'oraison funbre, celle des artistes
mdiocres vivants.

Et puis, le dirai-je? je blmais en ma conscience cette course au
million entreprise par Mme Sontag, et poursuivie jusqu'au sommet des
Andes. Je ne pouvais me faire  la voir si pre au gain, elle, une
artiste, une artiste sainte, possdant rellement tous les dons de l'art
et de la nature: la voix, le sentiment musical, l'instinct dramatique,
le style, le got le plus exquis, la passion, la rverie, la grce,
tout, et quelque chose de plus que tout. Elle chantait les bagatelles
sonores, elle jouait avec les notes comme jamais jongleur indien ne sut
jouer avec ses boules d'or; mais elle chantait aussi la musique, la
grande musique immortelle, comme les musiciens rvent parfois de
l'entendre chanter. Oui, elle pouvait tout interprter, mme les
chefs-d'oeuvre; elle les comprenait comme si elle les et faits. Je
n'oublierai jamais mon tonnement un soir  Londres. J'assistais  une
reprsentation du _Figaro_ de Mozart. Quand, dans la scne nocturne du
jardin, Mme Sontag vint soupirer ce divin monologue de femme
amoureuse que je n'avais jusque-l jamais entendu que grossirement
excut;  cette mezza voce si tendre, si douce et si mystrieuse en
mme temps, cette musique secrte, dont j'avais pourtant le mot, me
parut mille fois plus ravissante encore. Enfin, pensai-je, car je
n'avais garde de me rcrier, enfin voil l'admirable page de Mozart
fidlement rendue! Voil le chant de la solitude, le chant de la rverie
voluptueuse, le chant du mystre et de la nuit; c'est ainsi que doit
s'exhaler la voix d'une femme dans une scne pareille; voil le
clair-obscur de l'art du chant, la demi-teinte, le _piano_ enfin, ce
piano, ce pianissimo que les compositeurs obtiennent des orchestres de
cent musiciens, des choeurs de deux cents voix, mais que, ni pour or,
ni pour couronnes, ni par la flatterie, ni par la menace, ni par les
caresses, ni par les coups de cravache, ils ne pourraient obtenir de la
plupart des cantatrices, savantes ou inhabiles, italiennes ou
franaises, intelligentes ou sottes, humaines ou divines. Presque toutes
vocifrent plus ou moins avec la plus exasprante obstination; elles ne
sauraient s'aventurer au del du mezzo forte, ce juste-milieu de la
sonorit; elles semblent craindre de n'tre pas entendues. Eh!
malheureuses, nous ne vous entendons que trop! Oui, l'Allemande Sontag
nous avait enfin rendu le chant secret, le chant de l'_a part_, le
chant de l'oiseau cach sous la feuille, saluant le crpuscule du soir.
Elle connaissait cette nuance exquise dont la simple apparition donne
aux auditeurs bien organiss un frisson de plaisir  nul autre
comparable; elle chantait _piano_ aussi finement, aussi srement, aussi
mystrieusement que le font vingt bons violons avec sourdines dirigs
par un habile chef; elle savait enfin tout l'art du chant...

Admirable Sontag!... Elle et t Juliette, s'il et exist un opra de
Romo shakspearien... elle ft sortie triomphante de la scne du balcon;
elle et bien dit le fameux passage:

    J'ai oubli pourquoi je t'ai rappell:
    Reste, mon Romo, jusqu' ce qu'il m'en souvienne;

elle et t digne de chanter l'incomparable duo d'amour du dernier acte
du _Marchand de Venise_:

     Ce fut par une nuit semblable que la jeune Cressida, quittant les
     tentes des Grecs, alla rejoindre aux pieds des murs de Troie
     Trolus son amant.

Quelque invraisemblable que cela puisse paratre, Mme Sontag, je le
crois, et pu chanter Shakspeare. Je ne connais pas d'loge comparable 
celui-l.

Et pour quelques milliers de dollars!... aller mourir...

    _Auri sacra fames!..._

Mais quel besoin d'avoir tant d'argent quand on n'est qu'une cantatrice?
Quand vous avez maison de ville, maison de campagne, l'aisance, le luxe,
le sort de vos enfants assur, que vous faut-il donc de plus? Pourquoi
ne pas se contenter de cinq cent mille francs, de six cent mille francs,
de sept cent mille francs? Pourquoi vous faut-il absolument un million,
plus d'un million? C'est monstrueux cela, c'est une maladie.

Ah! si vous ambitionnez de faire de grandes choses dans l'art,  la
bonne heure; gagnez des millions tant que vous pourrez; pourtant
arrtez-vous  temps pour conserver les forces ncessaires  la tche
que vous vous tes propos d'accomplir. Tche royale que nul roi n'a
encore envisage dans son ensemble. Oui, gagnez des millions, et alors
nous pourrons voir un vrai thtre lyrique o l'on excutera dignement
des chefs-d'oeuvre, de temps en temps, et non trois fois par semaine;
o les barbares  aucun prix ne pourront tre admis; o il n'y aura pas
de claqueurs; o les opras seront des oeuvres musicales et potiques
seulement; o l'on ne se proccupera jamais de la valeur en cus de ce
qui est beau. Ce sera un thtre d'art et non un bazar. L'argent y sera
le moyen et non le but.

Gagnez des millions, et vous tablirez un gigantesque Conservatoire, o
l'on enseignera tout ce qu'il est bon de savoir en musique et avec la
musique; o l'on formera des musiciens artistes, lettrs, et non des
artisans; o les chanteurs apprendront leur langue, et l'histoire et
l'orthographe, avec la vocalisation, et mme aussi la musique, s'il se
peut; o il y aura des classes de tous les instruments utiles sans
exception, et vingt classes de rhythme; o l'on formera d'immenses corps
de choristes ayant de la voix et sachant rellement chanter et lire et
comprendre ce qu'ils chantent; o l'on lvera des chefs-d'orchestre qui
ne frappent pas la mesure avec le pied et sachent lire les grandes
partitions; o l'on professera la philosophie et l'histoire de l'art, et
bien d'autres choses encore.

Gagnez des millions et vous construirez de belles salles de concerts
faites pour la musique et non pour des bals et des festins patriotiques,
ou destines  devenir plus tard des greniers  foin.

Vous y donnerez de vritables concerts, rarement; car la musique n'est
pas destine  prendre place parmi les jouissances quotidiennes de la
vie, comme le boire, le manger, le dormir; je ne sais rien d'odieux
comme ces tablissements o bouillotte invariablement chaque soir le pot
au feu musical. Ce sont eux qui ruinent notre art, le vulgarisent, le
rendent plat, niais, stupide, qui l'ont rduit  n'tre plus  Paris,
qu'une branche de commerce, que l'art de l'picerie en gros.

Gagnez des millions et vous dtruirez d'une main en difiant de l'autre,
et vous civiliserez artistement une nation. Alors on vous pardonnera
votre richesse et l'on vous louera mme d'avoir pris tant de peine 
l'acqurir, d'tre alle la chercher  Mexico,  Rio,  San-Francisco, 
Sydney,  Calcutta.

Mais du diable si un tel rve proccupe jamais une cantatrice ni un
chanteur  millions; et je suis bien sr que ceux qui vont lire cette
inconvenante sortie, si tant est que j'aie des lecteurs parmi les gens 
millions, vont me regarder comme le plus rare imbcile. Imbcile, oui,
mais rare, non. Nous sommes par le monde un assez bon nombre de gens de
cette trempe, dont le mpris pour les millions inintelligents est cent
millions de fois plus vaste et plus profond que l'Ocan.

Il faut en prendre votre parti et ne pas trop vous brler la cervelle,
si vous en avez, pauvres millionnaires!




Heur et malheur.


Il y eut au sicle dernier une cantatrice adore, parfaitement inconnue
aujourd'hui. Elle se nommait Tonelli. Fut-elle une de ces phmres
immortelles, flaux de la musique et des musiciens, qui, sous le nom de
prime donne ou de dive, mettent tout en dsarroi dans un thtre
lyrique, jusqu'au moment o quelque homme d'acier fin, compositeur ou
chef d'orchestre, se met en travers de leurs prtentions, et, sans
efforts ni violence, coupe net leur divinit? Je ne crois pas. Il
semble, au contraire,  en juger par ce qu'ont dit d'elle Jean-Jacques
Rousseau et Diderot, que cette cantatrice italienne ait t une
gracieuse et simple fille, pleine de gentillesse, dont la voix avait
tant de charme, qu' l'entendre dans ces petits opras vagissants qu'on
appelait alors _opere buffe_, les hommes d'esprit de ce temps-l
s'imaginaient dguster d'excellente musique, des mlodies exquises, des
accents dignes du ciel. Oh! les bons hommes, les dignes hommes que les
hommes d'esprit de ce sicle philosophique, crivant sur l'art musical
sans en avoir le moindre sentiment, sans en possder les notions
premires, sans savoir en quoi il consiste! Je ne dis pas cela pour
Rousseau, qui en possdait, lui, les notions premires. Et pourtant que
d'tonnantes plaisanteries ce grand crivain a mises en circulation et
auxquelles il a donn une autorit qui subsiste encore et que les
axiomes du bon sens n'acquerront jamais!

C'est si commode, convenons-en, de trouver sur un art ou sur une science
des opinions toutes faites et signes d'un nom illustre! On s'en sert
comme de billets de banque dont la valeur n'est pas discutable. O
philosophes! prodigieux bouffons! Mais ne rappelons,  propos de la
Tonnelli, que l'enthousiasme excit  Paris sous son rgne par les
bouffons italiens. A lire le rcit des extases de leurs partisans, 
voir la rudesse avec laquelle ces connaisseurs traitent un grand matre
franais, Rameau, ne dirait-on pas que les oeuvres des compositeurs
italiens de ce temps, de Pergolse surtout, dbordaient de sve
musicale, que le chant, un chant de miel et de lait, y coulait  pleins
bords, que l'harmonie en tait cleste, les formes d'une beaut
antique?... Je viens de relire la _Serva Padrona_. Non... jamais...
mais, tenez, vous ne me croiriez pas. Voir remettre en scne cet opra
tant prn et assister  la premire reprsentation de cette
repriserait un plaisir digne de l'Olympe.

Ce qui n'empchera pas le nom de Pergolse de rester un nom illustre
pendant longtemps encore; tandis qu'un autre Italien qui possdait
rellement au plus haut degr le don de la mlodie expressive et facile,
Della Maria, qui crivit pour le thtre Feydeau de si charmantes
petites partitions dont la grce est encore frache et souriante, est 
peu prs oubli maintenant. On connat ses jolis airs, on ignore son
nom.

Rousseau, Diderot, le baron de Grimm, Mme d'Epinay et toute l'cole
philosophique du sicle dernier ont vant Pergolse, et aucun philosophe
de notre sicle n'a parl de Della Maria. C'est la cause... Ah! jeunes
lves! jeunes matres! jeunes virtuoses! jeunes compositeurs! membres
et laurats de l'Institut, profitez de l'exemple, tchez de ne pas vous
mettre mal avec nous autres philosophes du temps prsent; gardez-vous de
notre malveillance, ne faites rien pour nous blesser. Si vous donnez des
concerts, n'allez pas oublier de nous y faire assister, et qu'ils ne
soient pas trop courts; invitez-nous  vos rptitions gnrales,  vos
distributions de prix; ne ngligez pas de venir  domicile nous chanter
vos romances, nous jouer vos messes et vos polkas. Car il n'y a pas de
philosophie qui tienne, nous nous vengerions en refusant  votre nom une
place dans nos oeuvres sublimes; nous vous ferions la guerre du
silence, la pire de toutes les guerres, souvenez-vous-en. Plus de
gloire, plus d'immortalit, plus rien; et dans trois mille ans,
eussiez-vous crit chacun trois douzaines d'opras comiques, on ne
parlerait pas mme de vous autant qu'on parle aujourd'hui de ce pauvre
Della Maria.




Les dilettanti du grand monde.--Le pote et le cuisinier


On entend souvent les gens du monde se plaindre de la longueur des
grands opras, de la fatigue cause  l'auditeur par ces oeuvres
immenses, de l'heure avance de la nuit ou s'achve leur reprsentation,
etc., etc. En ralit pourtant ces mcontents ont tort de se plaindre;
il n'y a pas d'opras en cinq actes pour eux, mais seulement des opras
en trois actes et demi. Le public lgant tant dans l'usage de ne
paratre  l'Opra que vers le milieu du second acte et quelquefois plus
tard, que l'on commence  sept heures,  sept heures et demie ou  huit
heures, peu importe, il ne se montrera pas dans les loges avant neuf
heures. Il n'en est pas moins sans doute dsireux d'avoir des places
aux premires reprsentations, mais ce n'est point l'indice de son
empressement  connatre l'oeuvre, qui l'intresse fort mdiocrement;
il s'agit d'tre vu dans la salle ce soir-l et de pouvoir dire: _J'y
tais_, en ajoutant quelque opinion superficielle sur la nature de
l'ouvrage nouveau et une apprciation telle quelle de sa valeur; voil
tout. Aujourd'hui un compositeur qui aurait crit un premier acte
admirable peut tre certain de le voir excut devant une salle aux
trois quarts vide, et d'obtenir seulement le suffrage de MM. les
claqueurs, qui sont  leur poste longtemps avant le lever du rideau. On
donne  peine maintenant un grand opra tous les deux ans; le public
fashionable aurait donc  drogera ses habitudes une fois en deux ans
pour entendre dans son entier,  sa premire reprsentation, une
production de cette importance; mais cet effort est trop grand et la
plus miraculeuse inspiration d'un grand musicien ne ferait pas ce monde,
qui passe pour beau et poli, avancer seulement d'un quart d'heure.....
le dner de ses chevaux.

Il est vrai que les auteurs ont le droit de se consoler de cette
discourtoise indiffrence par une indiffrence plus grande encore, et de
dire: Qu'importe l'absence des locataires des stalles d'amphithtre et
des premires loges? le suffrage d'amateurs de cette force n'a pour nous
aucune valeur.

Il en est de mme presque partout. Combien de fois n'avons-nous pas vu
les gens nafs s'indigner au Thtre-Italien, quand on y reprsentait le
_Don Giovanni_, de la prcipitation avec laquelle les premires loges
se vidaient au moment de l'entre de la statue du commandeur. Il n'y
avait plus de cavatines  entendre. Rubini avait chant son air, il ne
restait que la dernire scne (le chef-d'oeuvre du chef-d'oeuvre),
il fallait donc partir au plus vite pour aller prendre le th.

Dans une grande ville d'Allemagne o l'on passe pour aimer sincrement
la musique, l'usage est de dner  deux heures. La plupart des concerts
de jour commencent en consquence  midi. Mais si  deux heures moins un
quart le concert n'est pas termin, restt-il  entendre un quatuor
chant par la Vierge Marie et la sainte Trinit et accompagn par
l'archange Michel, les braves dilettanti n'en quitteront pas moins leur
place, et, tournant tranquillement le dos aux virtuoses divins, ne
s'achemineront pas moins impassibles vers leur pot-au-feu.

Tous ces gens-l sont des intrus dans les thtres et dans les salles de
concerts;

    L'art n'est pas fait pour eux, ils n'en ont pas besoin.

Ce sont les descendants du bonhomme Chrysale:

    Vivant de bonne soupe et non de beau langage,

et Shakspeare et Beethoven sont fort loin  leurs yeux d'avoir
l'importance d'un bon cuisinier.




Les bois d'orangers, le gland et la citrouille.


Nos auteurs de vaudevilles et d'opras comiques ne manquent jamais de
placer des bois d'orangers  tout bout de champ, si l'action de leur
pice se passe en Italie.

L'un d'eux eut l'ide d'en placer un dans le voisinage de la grande
route qui va de Naples  Castellamare. Ce bois-l ne pouvait manquer de
m'intriguer beaucoup. O donc est-il cach? J'eusse t si heureux de le
trouver et de m'endormir sous son ombre parfume, quand je fis  pied,
en 1832, le voyage de Castellamare, par une chaleur de deux cent
vingt-trois degrs, et cach, comme un dieu d'Homre, dans un nuage...
de poussire ardente. Bah! pas plus de bois d'orangers que dans le
jardin de la Tauride  Saint-Ptersbourg, ou dans la plaine de Rome.
Mais c'est une ide indracinable de la tte de tous les hommes du Nord
qui ont lu la fameuse chanson de Goethe: _Connais-tu le pays o fleurit
l'oranger?_ que cet arbre fruitier pousse en Italie comme poussent en
Irlande les pommes de terre. On a beau leur dire: L'Italie est grande,
elle commence en de des Alpes et finit aux les Lipari. Chambry est
en Savoie, la Savoie fait partie du royaume de Sardaigne, la Sardaigne
est en Italie, les Savoyards sont pourtant trs-peu Italiens. Or s'il y
a rellement de vastes et magnifiques bois d'orangers dans l'_le_ de
Sardaigne, s'il s'en trouve mme un assez joli dans un enclos de Nice,
sur la rive droite du Payon, il ne faut pas s'attendre  rencontrer le
jardin des Hesprides  Suze ni  Saint-Jean de Maurienne.

N'importe! il y a peut-tre aujourd'hui des bois d'orangers sur la route
de Castellamare; car quand ces bois-l se mettent  pousser quelque
part, ils poussent vite; il ne s'agit que de commencer.

En tout cas, il n'y a pas,  coup sr, de bois de citronniers. Il serait
impie de le croire.

--Pourquoi cela?

--Pourquoi? Vous n'avez donc jamais lu la fable _le Gland et la
Citrouille_? Vous ignorez donc que les citrons, au lieu d'tre ronds
comme les oranges, sont arms d'une protubrance fort dure, qui
pourrait, si le fruit tombait sur la figure d'un voyageur endormi au
pied du citronnier, lui crever un oeil. La Providence sait ce qu'elle
fait. L'auteur de l'apologue que je viens de citer le dmontre
clairement: _Si Dieu a suspendu aux branches du chne_, dit-il, _un
fruit lger, quand la citrouille monstrueuse, plus convenable en
apparence  un arbre puissant, repose  terre entre les feuilles d'une
misrable herbe rampante, c'est afin de prserver les gens tents de
s'endormir au pied du chne, d'avoir le nez cras par la chute de la
citrouille._

Sans doute il y a dans les contres intertropicales beaucoup d'autres
arbres, des cocotiers, par exemple, et des calebassiers, portant des
fruits trs-lourds, dangereux pour le nez de l'homme; mais les
moralistes ne sont point obligs de tenir compte de ce qui se passe aux
antipodes. Que de gens de toutes couleurs on y voit d'ailleurs qui ont
le nez cras de pre en fils!




Les passades.


Les personnes qui s'absentent de Paris pour un temps plus ou moins long
sont tout tonnes,  leur retour, de la persistance avec laquelle les
ptissiers font chaque jour les mmes brioches, les petits thtres
lyriques produisent le mme opra comique nouveau, et de l'obstination
du grand Opra  jouer les mmes anciens ouvrages.

Quant  la persistance des ptissiers et des petits thtres lyriques 
produire toujours le mme opra-comique nouveau et les mmes brioches,
elle n'a rien d'tonnant; on a trouv depuis longtemps le procd qui
assure le plus haut degr de perfection  ces agrables produits:
pourquoi en changerait-on? L surtout le mieux serait l'ennemi du bien.
L'important pour les consommateurs, c'est que le four soit bon, et que
brioches et opras, toujours servis frais, restent en consquence
trs-peu de temps en talage. Ce systme est l'inverse de celui du grand
Opra, o l'on talera certains ouvrages jusqu' ce que les abonns ne
puissent plus y mordre, faute de dents.

On appelle _passade_, dans les coles de natation, l'opration au moyen
de laquelle un nageur fait passer entre ses jambes le nageur qui se
trouve devant lui, et, appuyant la main sur sa tte, le pousse
brusquement au fond de l'eau. C'est prcisment ce qui se pratique
depuis un temps immmorial  l'Opra-Comique et au Thtre-Lyrique; 
peine un baigneur avec sa ceinture de sauvetage (sans laquelle il ne
surnagerait pas) parvient-il  montrer sa tte au-dessus du courant,
qu'un autre lui donne la passade. Le malheureux qui la reoit disparat
aussitt; il se remontre quelquefois  demi-mort, s'il a une bonne
haleine, mais c'est rare; pour l'ordinaire, il est noy du coup.

Le public se divertit fort de ces facties nautiques; sans le spectacle
des passades, les coles de natation seraient peu frquentes. Cela
s'appelle _varier le rpertoire_. A l'Opra, o l'on ne donne pas de
passades, et o les ouvrages, quand ils ne coulent pas  fond tout
seuls,

    _Apparent rari nantes_

et flottent tranquillement comme des boues dans un port, on s'obstine
seulement  _maintenir le rpertoire_. Ces divers systmes, en dernire
analyse, sont tous bons, puisque le public afflue partout; boutiques de
ptissiers, thtres lyriques grands et petits, ne dsemplissent pas; on
consomme, on consomme, et tout le monde est content, except les noys.




Sensibilit et laconisme.--Une oraison funbre en trois syllabes.


Cherubini se promenait dans le foyer de la salle des concerts du
Conservatoire pendant un ent'racte. Les musiciens autour de lui
paraissaient tristes: ils venaient d'apprendre la mort de leur confrre
Brod, virtuose remarquable, premier hautbois de l'Opra. L'un d'eux,
s'approchant du vieux matre: Eh bien, M. Cherubini, nous avons donc
perdu ce pauvre Brod!...--Eh!... quoi?--(Le musicien levant la voix:)
Brod, notre camarade Brod...--Eh bien?--Il est mort!--Euh! petit son!




VOYAGES EN FRANCE

CORRESPONDANCE ACADMIQUE


A M. M******, acadmicien libre.

     Marseille.--Un concert.--Le conducteur d'omnibus.--Son
     discours.--Sa trompette.--L'amateur content.--L'amateur mcontent.

Paris, 18...

Je me lve au soleil _naissant_, lger, joyeux, dispos et bien portant;
absolument comme le financier des _Prtendus_, ce chef-d'oeuvre des
flons-flons grotesques, qui clipsa par son succs _Iphignie en
Tauride_, et qui rapporta  Lemoine (l'auteur des _Prtendus_ s'appelait
Lemoine) plus d'argent que n'en produisirent tous les opras de Gluck.
Nouvelle preuve que les jours se suivent et se ressemblent.

Je me sens donc tout prt  vous crire mille folies. C'est la suite du
songe extravagant dont notre amie la fe Mab m'a gratifi. J'ai rv
que je possdais six cents millions, et que j'avais, du soir au
lendemain, au moyen d'arguments irrsistibles, engag pour moi seul tous
les chanteurs et instrumentistes de talent qui existent  Paris, 
Londres et  Vienne, y compris Jenny Lind et Pischek; d'o tait
rsulte la clture immdiate de tous les thtres lyriques de ces trois
capitales. Vous tiez rgisseur gnral de mes forces musicales; nous
nous entendions  merveille. Nous avions un thtre magnifique et une
splendide salle de concerts, o deux fois par mois seulement on
excutait les chefs-d'oeuvre tels que les auteurs les crivirent, avec
une fidlit, une pompe, une grandeur et une inspiration jusqu' prsent
inconnues. Nous choisissions nous-mmes notre auditoire, et pour rien au
monde un crtin comme il y en a tant n'et t admis. L'un d'eux, qui,
par amour-propre, avait corrompu un contrleur, et pour cinquante mille
francs s'tait fait introduire clandestinement dans une loge, fut aperu
par les artistes, au moment o le premier acte d'_Alceste_ allait
commencer, et contraint de sortir au milieu des hues. Vous bondissiez
de colre; moi j'avais piti du pauvre homme, trouvant que son
humiliation avait t trop forte, et qu'il et t plus simple de le
faire extraire doucement par quatre portefaix sans tant de bruit.

Et nous parlions l'anglais comme Johnson, et nous faisions jouer sur
notre thtre les drames de Shakspeare, sans corrections ni coupures,
par Brooke, Macready et les premiers acteurs des trois royaumes; et
nous avions des vertiges d'admiration.

Nous avions, en outre, organis une bande de siffleurs, de hueurs et de
conspueurs, pour interdire les symphonies dans les entr'actes du
Thtre-Franais, les couplets ou les ouvertures dans les vaudevilles;
et au bout de quelques soires orageuses, o force tait reste au bon
sens et au bon got, on avait dfinitivement reconnu impossible la
continuation de ces horribles stupidits; et l'art musical n'avait plus
 subir de pareils outrages.

A ce moment-l j'ai t rveill en sursaut; on venait me chercher de la
part du comit de l'Association des artistes-musiciens pour travailler
aux prparatifs d'une _fte dansante_ que la Socit s'est un instant
propos de donner dans le jardin Mabille, sous la direction de Musard,
et avec le concours de toutes les Lorettes de Paris. Le contraste de mon
rve et de cette ralit m'a paru si excessivement bouffon que j'en ai
ri jusqu'aux spasmes, et que je suis rest dans les dispositions
d'hilarit avec lesquelles je continuerai ma lettre, si vous le voulez
bien. Et vous le voudrez, n'est-ce pas? Il est reconnu depuis longtemps
que nous ne pouvons causer ensemble sans rire; et si dcourag ou si
indign que je sois,

    Mon chagrin disparat sitt que je vous vois.

Quel changement! Vous rappelez-vous le temps o vous m'reintiez avec
tant de plaisir dans vos feuilletons du _Courrier franais_? Que de
bonnes folies vous avez imprimes sur mes _tendances_ et mes
_extravagances_! Je vous envie les heureux moments que vous avez d
passer  me fustiger de la sorte; car cela doit tre vraiment dlicieux
de flageller ainsi quelqu'un sans colre, de sang-froid, en riant, pour
faire un simple exercice d'esprit. Ce n'est pas que votre esprit ait
jamais eu besoin de beaucoup d'exercice; il n'tait que trop ingambe,
trop alerte, trop dli et trop bien aiguis, il m'en souvient. Vous
m'inspiriez, je l'avoue, une inquitude extrme; et je me trouvai fort
mal  l'aise le soir o notre ami Schlesinger, avec son aplomb
ordinaire, me prsenta  vous au bal masqu de l'Opra. L'occasion
d'ailleurs tait trangement choisie, car nous tions venus tous les
trois pour assister  la _charge_ de ma personne et de ma symphonie
fantastique, qui allait tre faite en forme d'intermde musical par
Arnal et Adam. Ce dernier avait crit une symphonie grotesque dans
laquelle il faisait la caricature de mon instrumentation, et Arnal me
reprsentait, moi, l'auteur de l'oeuvre, la faisant rpter.
J'adressais aux musiciens une allocution sur la puissance expressive de
la musique, et je dmontrais que l'orchestre peut tout exprimer, tout
dire, tout enseigner, _mme l'art de mettre sa cravate_.

C'est M. Vron, alors directeur de l'Opra, qui avait eu l'ide de ce
divertissement. Il m'a plus tard fait chaudement louer dans le
_Constitutionnel_. Le remords le dvorait...

Arnal est devenu un des habitus de mes concerts; il s'est cru oblig en
conscience de les suivre. C'est un homme d'honneur...

Adam est un bon enfant; il s'est repenti, dix ans aprs, d'avoir accept
cette tche de caricaturiste; et depuis lors, il n'a plus _charg_ que
l'orchestre de Grtry et de Monsigny.

       *       *       *       *       *

Quant  vous, vous tes rest, ce me semble, le mme homme d'esprit sans
fiel que je n'ai pas connu jadis, et je suis bien heureux, maintenant
que je vous connais, de pouvoir quelquefois me livrer avec vous  ces
bons rires homriques qui font tout oublier.

J'avoue pourtant n'avoir pas retrouv votre ancienne gat dans la
lettre que vous m'avez crite cet hiver  Londres, et  laquelle je
rponds. J'en suis bien aise; car, en revoyant la belle France, j'ai
senti, moi aussi, un singulier serrement de coeur, et mon rire n'est
plus si facile. Rien d'ailleurs ne rend srieux comme une banqueroute,
et je viens d'en essuyer une assez dsagrable, de l'autre ct du
dtroit.

Mais puisque vous m'avez demand le rcit de mon voyage en Angleterre,
c'est celui d'une prgrination musicale en France que je vous ferai. Je
l'entrepris en 1845. Je n'avais alors de ma vie mis le pied dans une
salle de spectacle ou de concerts franaise hors de Paris.

Je venais de donner quatre matines festivalesques dans le Cirque des
Champs-lyses, et je sentais que les bains et les distractions, qui
m'avaient remis sur pieds l'anne prcdente, aprs le festival de
l'Industrie, me seraient encore fort utiles cette fois. Ds que j'en eus
la conviction, je pris mon chapeau... et j'allai me baigner... 
Marseille.

Quand j'eus bien nag dans la Mditerrane, l'envie me prit de connatre
la ville, et je pensai de prime abord au plus savant amateur de musique
de la cit phocenne, un de mes anciens amis, M. Lecourt, qui joue fort
bien du violoncelle, qui possde par coeur tout Beethoven, qui fit
cent cinquante lieues, il y a quelques annes, pour venir entendre la
premire excution d'un de mes ouvrages  Paris; inflexible dans ses
convictions, disant tout franc ce qu'il pense, appelant chaque chose par
son nom, crivant comme il parle, pensant, parlant, crivant et jouant
juste, un coeur d'or sur la main. Je n'eus pas de peine  trouver sa
demeure; il m'et t plus difficile de rencontrer dans Marseille
quelqu'un qui ne la connt pas. En m'apercevant:

--C'est vous! bonjour! Qui diable a pu vous donner l'ide de venir
faire de la musique  Marseille? et dans cette saison? et avec une telle
chaleur? et avec les cafs et les indigos qui nous arrivent chaque jour
dans le port?... Ah , vous tes fou!...

--Eh! mais, c'est le directeur de votre thtre qui m'a suggr cette
bonne ide. Dans dix jours nous donnerons un concert.

--Extravagance!

--Nous donnerons deux concerts! et si vous m'excitez encore, nous en
donnerons trois, et vous jouerez un solo de violoncelle au quatrime!

Il faut que vous sachiez, mon cher M***, que Marseille est la premire
ville de France qui comprit les grandes oeuvres de Beethoven. Elle
prcda Paris de cinq ans sous ce rapport; on jouait et on admirait dj
les derniers quatuors de Beethoven  Marseille, quand nous en tions
encore  Paris  traiter de fou le sublime auteur de ces compositions
extraordinaires. J'avais donc une raison pour croire  l'habilet d'un
certain nombre d'excutants et  l'intelligence de quelques auditeurs.
Il y a d'ailleurs  Marseille plusieurs virtuoses amateurs dont
j'esprais le concours, et qui ne me le refusrent point en effet. De
plus, le thtre possdait  cette poque une troupe chantante bien
compose, dans laquelle j'avais remarqu les noms d'Alizard, de Mlle
Mainvielle Fodor et de deux soprani italiens souvent cits devant moi
avec loges.

A l'aide de M. Ppin, l'habile chef d'orchestre du thtre, de M.
Pascal, son premier violon, et de M. Lecourt, qui, malgr son opinion
sur l'inopportunit de la tentative, ne m'aida pas moins activement  la
mener  bien, ma troupe instrumentale fut bientt compose. Il nous
manqua seulement des trompettes, l'usage s'tant dj introduit  cette
poque, dans les plus grands orchestres de province, de jouer les
parties de trompettes sur des cornets  pistons; abus inqualifiable et
qu'en aucun cas et  aucunes conditions on ne devrait tolrer. Les
choeurs du thtre m'avaient t assez tidement recommands; mais, en
revanche, je connaissais de nom la Socit Trotebas, acadmie de chant
d'hommes que la mort rcente de son fondateur n'avait point dtruite, et
qui me vint en aide de la meilleure grce, et fit, avec beaucoup de soin
et de patience, de fort longues rptitions. Cette socit, clbre 
juste titre dans le Midi, est compose de soixante membres, peu
lecteurs, il est vrai, mais dous d'un instinct musical remarquable, de
voix franches, sonores et d'un beau timbre. Ces messieurs excutrent
plusieurs morceaux avec verve et un sentiment des nuances digne des plus
grands loges. Quant aux soprani, qui taient ceux du choeur du
thtre, je fus oblig, pendant le concert, pour mettre un terme  leurs
gmissements, de leur dire, avant de commencer un morceau o ils n'ont
qu' doubler  l'octave les tnors: Mesdames, il y a une faute de copie
dans vos parties de chant: il y manque, au dbut, trois cents pauses,
veuillez les compter en silence, avec attention. Il va sans dire que le
morceau fut fini avant la trois-centime mesure, et qu'ainsi ces dames
ne gtrent rien. Alizard eut les honneurs du chant.

Il y avait dans la salle  peu prs huit cents personnes; mais Mry s'y
trouvait, ce qui portait pour moi la somme des gens d'esprit et de got
runis  deux mille tout au moins. L'auditoire fut attentif et souvent
fort chaleureux; mais quelques parties de programme n'en soulevrent pas
moins, comme toujours en France, des discussions trs-vives aprs le
concert. Et voici comment j'en fus inform. Je revenais de la mer un
soir, et, faute de place dans l'omnibus qui ramne les baigneurs  la
ville, j'avais d monter  ct du cocher, sur son sige. La
conversation ne tarda pas  s'engager entre nous deux. Mon phaton
m'apprit les brillantes connaissances littraires qu'il avait eu
l'occasion de faire en allant et venant de Marseille  la Mditerrane.

--Je connais bien Mry, me dit-il; c'est un _crne_, et il gagnerait
gros d'argent s'il ne perdait pas son temps  crire un tas de petites
btises que les femmes elles lisent, et que j'en ris moi-mme
quelquefois comme un nigaud. Malgr a, Mry est un homme de mrite,
allez, et de Marseille. Je connais bien Alexandre Dumas et son fils.
Dumas, il crit des tragdies, qu'on dit, o l'on se tue comme des
mouches, o l'on boit des bouteilles de poison. Malheureusement, depuis
quelque temps, ils prtendent qu'il s'amuse aussi  crire de ces
romans, comme Mry, que l'on lit partout, que a fait piti!

--Vous tes svre pour ces deux potes, lui dis-je.

--Potes! potes de qui? potes de quoi? Un pote, c'est un homme qu'il
fait rien que des vers; M. Reboul, de Nmes, est un pote; celui-l
n'crit pas de la prose. Mais je rends justice pourtant  Dumas, il
nage, monsieur, il nage comme un roi, et son fils comme un dauphin. J'ai
bien connu la Rachel.

--Mademoiselle Rachel de la Comdie-Franaise?

--Oui, la tragdienne de la Comdie. Et mme c'est  une de ses
reprsentations que je prononai ce fameux discours qu'il fit tant de
bruit  Marseille dans le temps.

--Ah! vous avez parl en public!

--Eh donc, je parlerais bien devant quatre publics dans l'occasion.
Voil pourquoi je fis ce discours: la Rachel, en arrivant  Marseille,
avait annonc qu'elle jouerait _Bajazet_, de M. Racine, et qu'en entrant
en scne, elle serait accompagne de quatre Turs. Je vais au thtre,
elle entre, et nous ne voyons pas plus de trois turbans prs d'elle. Oh!
oh! que nous fmes dans le parterre, il parat que cette farceuse de
Franaise elle veut se moquer des Marseillais. Je fais un signe, tout le
monde il se tait; je monte sur un banc, et je dis, fort: Manque un
Tur! Aprs ce discours-l, si vous aviez vu la salle, c'tait terrible!
Ah! la Rachel fut oblige de se retirer, on baissa la toile, et le
directeur fit habiller le quatrime Tur bien vite, et quand la Rachel
reparut, il ne manquait rien.

--Diable! mais vous ne plaisantez pas  Marseille.

--Ah! que certes non! Nous avons bien eu du chagrin aussi dernirement,
 propos de Flicien David, qu'il est venu ici nous annoncer _le
Dsert_, haute symphonie[14], avec la marche de la caravane. Eh bien!
nous avons tous couru au thtre, et il n'y avait seulement pas un
chameau dans cette caravane.

--Vous avez d prononcer un fameux discours ce soir-l?

--Non, je n'ai rien dit, je n'ai pas pris parole. J'aurais parl,
voyez-vous, et ferme, si David il tait Franais; mais c'est un pays 
nous, il est de la Provence, et nous n'avons pas voulu lui faire de la
peine; quoique ce soit un peu fort d'annoncer une marche de caravane
sans un chameau.

Aprs un instant de silence de mon orateur, le hasard m'ayant fait
toucher sa trompette qui roulait sur l'impriale de la voiture:

--Eh! reprit-il, a vous connat?

--Comment! pourquoi pensez-vous que les trompettes me connaissent?

--Farceur! croyez-vous que je ne sais pas que c'est vous qu'il donne ces
grands concerts dont tout le monde il parle?

--Ah! comment le savez-vous?

--Parbleu! c'est M. le conducteur, qu'il est un amateur, qu'il est all
au thtre, qu'il me l'a dit.

--Eh bien! puisqu'on parle de mes concerts, qu'en dit-on? Mettez-moi un
peu au courant des conversations, vous qui savez tout.

--Oh! je les ai bien coutes, l'autre soir, quand les Trotebas ils vous
ont donn une srnade. La rue de Paradis tait si pleine jusqu' la
Bourse, que nous demandions tous s'il y avait une vente de caf
extraordinaire, ou si monseigneur l'archevque il donnait sa
bndiction. Pas du tout; c'tait  vous qu'on faisait des honneurs.
Alors j'ai entendu les amateurs qu'ils parlaient pendant la srnade. Il
y en avait un, M. Himturn, un chaud, qu'il est venu de Nmes pour votre
musique, qu'il disait toujours: Et l'_Hymne  la France!_ et la _Marche
des Plerins!_--Quels plerins? criait un autre; je n'ai pas vu de
plerins.--Et le _Cinq mai_, et l'_Adagio de la Symphonie_. Enfin
celui-l vous adore crnement. Plus loin, une dame, elle disait  sa
fille: Tu n'as point de coeur, Rose, tu ne peux rien comprendre  a:
joue des contredanses. Mais les deux plus acharns, c'taient deux
commerants en campche; ils criaient plus fort que les Trotebas: Oui,
il faut condamner toutes ces audaces; comment! si on l'avait laiss
faire, ne voulait-il pas mettre un canon dans son orchestre!--Allez
donc, un canon!--Certainement, un canon; il y a sur le programme un
morceau intitul: _Pice de campagne_; c'tait au moins une pice de
douze dont il voulait nous rgaler!--Mon cher, vous n'avez pas compris;
ce que vous appelez la pice de campagne n'est sans doute que la _Scne
aux champs_, l'_adagio_ de la symphonie: vous faites un jeu de mots sur
ce titre.--Ah! bien, s'il n'y a pas de canon, il y a le tonnerre, au
moins; et,  la fin, il faudrait tre bien bte pour ne pas reconnatre
ces roulements du tonnerre de Dieu, comme les jours d'orage quand il va
pleuvoir.--Mais justement, c'est ce qu'il a voulu faire; c'est
trs-potique, et cela m'a beaucoup mu!--Laissez-moi donc, potique! Si
c'est une promenade  la campagne qu'il a voulu mettre en musique, il a
bien mal russi. Est-ce naturel? Pourquoi ce tonnerre? Vais-je  ma
bastide quand il tonne!

Donc, il tait trs-mcontent, et celui qui tait content tait
mcontent aussi que l'autre ne ft pas content; tandis que celui qui
tait mcontent tait encore plus mcontent de voir que l'autre ft
content.--Que voulez-vous, lui dis-je en descendant de l'omnibus, on a
beau faire, on ne peut pas mcontenter tout le monde.

Et je m'loignai, aprs avoir reu de M. le conducteur un salut
sympathique, o je reconnus la vrit de l'assertion du cocher. C'tait
un amateur... content.


Deuxime lettre.

     Lyon.--Les socits philharmoniques.--Mon matre de musique.--Deux
     lettres anonymes.--Un amateur bless.--Dner  Fourvires.--La
     socit des intelligences.--Le scandale.--La meule de moulin.

Paris, 18...

Cette fois-ci, je ne suis ni _lger_, ni _joyeux_, ni _bien portant_, et
le _soleil tait n_ depuis longtemps quand j'ai essay de me lever
pour vous crire. C'est que j'ai pass hier une rude soire et que
j'avais grand besoin de dormir aprs de telles souffrances! La
reprsentation extraordinaire donne par l'Opra au bnfice de la
Caisse des pensions m'a compt parmi ses victimes. J'ai ralis l'idal
de Balzac, et vous pouvez me regarder aujourd'hui comme la
personnification vivante de son artiste en _ptiments_. Avant de vous
raconter ma visite aux Lyonnais, laissez-moi vous dire ce qui vient de
se passer  l'Opra: ce sera le prologue de ma lettre _provinciale_. Le
programme tait d'autant plus attrayant, qu'il contenait moins de
musique. L'affiche annonait le deuxime acte d'_Orphe_, mais l'affiche
mentait; on n'a excut que la scne des enfers de cet opra: or, cette
scne ne forme pas mme la moiti du second acte. Quant aux fragments de
la _Semiramide_ de Rossini, ils se composaient d'un air et d'un duo
prcds de l'ouverture. Tel a t le bagage musical d'une soire
commence  sept heures et qui a fini  minuit. Je me trompe, il faut
compter en outre quelques airs biscayens intercalls dans le ballet de
_l'Apparition_, et la _moiti_ du menuet de la symphonie en _sol mineur_
de Mozart, que l'orchestre a commenc  jouer _pour un lever de rideau_,
et qu'il avait bonne envie de continuer quand les acteurs de la comdie
sont venus lui imposer silence. On a tout autant de respect pour Mozart
au Thtre-Franais. Seulement l'orchestre, qui se laisse aussi
interrompre au milieu d'une phrase de Mozart, n'a pas, comme celui de
l'Opra, une dignit  conserver, une noblesse qui oblige. On peut lui
dire: _Jouez donc!_ quand il se tait, ou: _Taisez-vous donc!_ quand il
joue, sans que son amour-propre en souffre; il sait qu'il est l pour
tre vilipend. Les symphonies de Mozart et de Haydn lui servent
seulement  produire un certain bruit destin  annoncer la suspension
ou la reprise des hostilits dramatiques. Pour l'orchestre de l'Opra,
sa destine et son importance sont tout autres, et je n'aurais pas cru
qu'il consentit jamais  de pareils actes de complaisance et
d'abngation. Sa rputation de modestie (pour ne pas dire d'humilit)
est dsormais inattaquable.

Mlle Rose Chri s'tait rsigne  paratre dans la premire pice,
_Genevive_, charmant vaudeville de M. Scribe, il est vrai, mais qui ne
pouvait gure tre reprsent que devant une salle  peu prs vide;
l'usage du public tant, en t surtout, de ne pas se montrer dans les
grands thtres avant huit heures et demie. Le croirait-on? je n'avais
point encore vu cette jeune et gracieuse clbrit... Et telle est la
persistance avec laquelle chacun s'enferme  Paris dans le cercle de ses
habitudes thtrales, qu'aprs cinq ans d'une popularit immense,
Mlle Rachel elle-mme m'apparut pour la premire fois foltrant sur
un ne dans la fort de Montmorency. Cela prouve, me dira-t-on, que
vous tes un barbare, voil tout. Je rpondrai: Oui, si je n'avais pas
pris depuis longtemps le parti de rsister nergiquement  ma passion
pour les vaudevilles, pour les tragdies _racontes_ entre six
colonnes, pour les couplets pointus et les vers alexandrins. J'ai bien
attendu trois mois  Londres, avant d'entendre Jenny Lind. J'allais
seulement le soir admirer la foule qui se pressait auprs de la porte du
thtre afin de voir entrer sa divinit. Que voulez-vous? je manque de
ferveur; ma religion est entache d'indiffrence, et les desses n'ont
en moi qu'un fort tide adorateur. Et puis, qu'est-ce qu'une voix de
plus ou de moins au milieu de ce concert de louanges, d'hymnes, de
cantiques, d'odes brlantes, de dithyrambes perdus? Les seuls hommages
capables de plaire encore  ces tres d'une nature suprieure rpugnent
 nos moeurs prosaques, et choquent les humaines ides. Il faudrait
se jeter sous les roues de leur char, les traiter en idoles de Jagrenat,
ou devenir fou d'amour, se faire enfermer dans une maison d'alins o
les bonnes desses pourraient, enveloppes d'un nuage, venir de temps en
temps contempler leurs victimes; il leur serait sans doute assez
agrable de voir le public tout entier saisi d'un accs de frnsie, les
dames s'vanouir, tomber en attaques de nerfs, en convulsions, et les
hommes s'entre-tuer dans la fureur de leur enthousiasme; peut-tre
accepteraient-elles mme des sacrifices de jeunes vierges ou d'enfants
nouveau-ns,  condition que ces hosties fussent de noble extraction et
d'une beaut rare... Il vaut donc mieux, quand on ne se sent pas dou
d'une telle exaltation religieuse, se tenir  l'cart hors du temple, et
dtourner les yeux prudemment de ces faces blouissantes. C'est mme
faire oeuvre pie que d'avoir l'air impie; car on courrait le risque
d'offenser en adorant mal. Se figure-t-on un homme qui se bornerait 
dire  la desse Lind: Divinit! pardonne  l'impossibilit o sont les
faibles humains de trouver un langage digne des sentiments que tu fais
natre! Ta voix est la plus sublime des voix divines, ta beaut est
incomparable, ton gnie infini, ton trille radieux comme le soleil,
l'anneau de Saturne n'est pas digne de couronner ta tte! Devant toi,
les mortels n'ont qu' se prosterner; permets-leur de rester en extase 
tes pieds! La desse, prenant en piti de si misrables loges,
rpondrait dans sa mansutude: Quel est donc ce paltoquet?

Eh bien! en dpit de mes bonnes rsolutions, telle est la force
attractive qu'exercent les cratures clestes, mme sur les tres
grossiers, qu'un jour, aprs l'avoir applaudie la veille de toutes mes
forces dans _Lucie_, je n'ai pu rsister au dsir d'aller contempler de
prs Jenny Lind  Richemont, o j'avais l'espoir de la voir foltrer sur
un ne, comme Mlle Rachel. Mais en arrivant  la Tamise, une
distraction m'a fait prendre un autre bateau que celui de Richemont, et,
ma foi, je suis all  Greenwich. J'ai admir l une foule de petits
animaux trs-intressants que le _directeur_ d'une mnagerie ambulante
montrait pour un penny, puis je me suis tendu sur l'herbe dans le parc
et j'ai dormi trois heures, en vrai cockney, parfaitement satisfait.
C'est gal, et plaisanterie  part, Mlle Lind est une matresse
femme, indpendamment de son immense talent; talent rel et complet,
talent d'or sans alliage. Vous savez comment elle a reu M. Duponchel,
quand il est all  Londres lui offrir un engagement pour Paris, et
comme notre cher directeur est demeur stupfait en voyant le cas qu'on
faisait de son Opra et de ses offres splendides! Pardieu! Mlle Lind
a eu l un beau moment, et jamais elle ne joua mieux ni plus  propos
son rle de desse.

Je reviens  la chose d'hier. A propos de quoi, s'il vous plat, venir
entre une comdie et un ballet, nous jeter  la tte ce noble fragment
de posie antique qui a nom _Orphe_, et sans prparation aucune et
excut d'une si misrable faon? Que c'est bien l l'ide de quelqu'un
qui mprise la musique et qui hait les grands musiciens! Et choisir
Poultier pour reprsenter l'poux d'Eurydice, ce demi-dieu, l'idal de
la beaut et du gnie! Cela faisait mal  voir et  entendre; mal pour
le chanteur ainsi sacrifi, mal pour le chef-d'oeuvre outrag, mal
pour les auteurs mystifis. Une semblable exhibition de Gluck ne se
discute pas; on la constate comme un attentat  l'art. Poultier, dont la
voix est gracieuse quand il chante certains morceaux trangers au style
pique, est aussi dplac dans Gluck qu'il pourrait l'tre dans
Shakspeare; il reprsenterait Hamlet, Othello, Romo, Macbeth, Coriolan,
Cassius, Brutus, le cardinal Wolsey ou Richard III, tout aussi bien
qu'Orphe. M. le directeur prendra sans doute fantaisie un de ces jours
de nous donner un fragment d'_Alceste_ ou d'_Armide_ et d'en confier le
premier rle  Mlle Nau! Puis comme l'effet en sera dplorable, il
aura la satisfaction de dire: C'est de la musique qui ne vaut _plus_
rien, c'est trop vieux, ce n'est plus de notre temps, les admirateurs de
ces choses-l sont ridicules!

Que dites-vous de cette mthode pour achever d'extirper le peu de got
musical que nous avons conserv?... Quelle peine infligerait-on, s'il y
avait un _Code pnal des arts_,  un pareil crime,  un tel assassinat
prmdit?... Il est vrai que si ce code existait, d'autres institutions
que nous n'avons pas existeraient aussi, qui mettraient les arts hors de
l'atteinte de leurs ennemis et consquemment  l'abri de semblables
outrages.

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

Mais il s'agit de Lyon et des expriences musicales que j'y ai faites.

Il faut vous dire d'abord que je suis n dans le voisinage de cette
grande ville, et qu'en ma qualit de compatriote des Lyonnais, j'avais
le droit de compter sur toute leur indiffrence. C'est pourquoi, quand
l'ide me fut venue, par vingt-cinq degrs de chaleur, au mois d'aot,
de les menacer d'un concert, je crus devoir mettre leur ville en tat de
sige. J'crivis de Marseille  Georges Hainl, le chef du pouvoir
excutif et de l'orchestre du Grand-Thtre de Lyon, pour l'avertir de
ma prochaine arrive, et lui indiquer les moyens de combattre les
chances caniculaires que nous avions contre nous: grandes affiches,
innombrables programmes, rclames dans tous les journaux du dpartement,
annonces en permanence sur tous les bateaux  vapeur de la Sane et du
Rhne, invitations adresses aux acadmies de chant et  tous les
amateurs habiles de Lyon, aux Socits philharmoniques de Dijon, de
Chlons, et de Grenoble o il n'y en a pas, voles de toutes les cloches
et de tous les canons, dpart d'un ballon lumineux, tir d'un feu
d'artifice au moment de mon dbarquement sur le quai Saint-Clair, les
prdicateurs de toutes les glises me recommandant au prne  leurs
ouailles, etc., etc. En lisant ce glorieux petit projet, Georges, qui
passe  bon droit pour un des plus savants et des plus hardis hbleurs
du Lyonnais et mme du Dauphin, fut bloui, les oreilles lui tintrent,
son orgueil fut atteint au coeur, et tendant ma lettre au rgisseur et
au caissier du Grand-Thtre: Ma foi, dit-il, je m'avoue vaincu;
celui-ci est plus fort que moi! Il ne se dcouragea point nanmoins, et
mes instructions furent suivies ponctuellement;  l'exception des
sonneries de cloches, des voles de canons, de l'ascension arostatique,
de l'explosion pyrotechnique et des prdications catholiques. Ce
complment du programme n'tait pourtant point inexcutable, la suite
l'a bien prouv; car Jenny Lind, il y a deux ans, non seulement fut
reue  Norwich avec de pareils honneurs, mais l'vque de cette cit
vint au-devant d'elle, lui offrit un appartement chez lui, et dclara
_en chaire_ que, depuis qu'il avait entendu la sublime cantatrice, _il
tait devenu meilleur_[15]. Ce qui me parat dmontrer clairement la
vrit de cette proposition algbrique: _L_: _B_:: _B_: _H_; ou (pour
les gens qui ne savent pas l'algbre), en fait de rclames et de
_banques_ bombastiques: _L_ est  _B_ comme _B_ est  _H_; ou encore
(pour les gens qui ont besoin qu'on leur mette les I sous les points)
que Hainl et moi nous ne sommes que des enfants.

Quoi qu'il en soit, nous obsdmes le public de notre mieux, par les
moyens ordinaires; _non licet omnibus_ d'tre prn par un vque. Puis,
une fois notre conscience en repos de ce ct-l, nous songemes au
solide, c'est--dire  l'orchestre et aux choeurs. Les socits de
Dijon et de Chlons avaient rpondu  notre appel, elles nous
promettaient une vingtaine d'amateurs, violonistes et bassistes; une
razzia habilement opre sur tous les musiciens et choristes de la ville
et des faubourgs de Lyon, une bande militaire de la garnison et surtout
l'orchestre du Grand-Thtre, nombreux et bien compos, renforc de
quelques membres de l'orchestre des Clestins, nous fournirent un total
de deux cents excutants, qui, je vous le jure, se comportrent
bravement le jour de la bataille. J'eus mme le plaisir de compter parmi
eux un artiste d'un rare mrite, qui joue de tous les instruments et
dont je fus l'lve  l'ge de quinze ans. Le hasard me le fit
rencontrer sur la place des Terreaux; il arrivait de Vienne, et ses
premiers mots en me rencontrant furent: Je suis des vtres! de quel
instrument jouerai-je? du violon, de la basse, de la clarinette ou de
l'ophiclide?

--Ah! cher matre, on voit bien que vous ne me connaissez pas, vous
jouerez du violon; ai-je jamais trop de violons? en a-t-on jamais assez?

--Trs-bien. Mais je vais tre tout dpays au milieu de votre grand
orchestre o je ne connais personne.

--Soyez tranquille, je vous prsenterai.

En effet, le lendemain, au moment de la rptition, je dis aux artistes
runis, en dsignant mon matre:

Messieurs, j'ai l'honneur de vous prsenter un trs-habile professeur
de Vienne, M. Dorant; il a parmi vous un lve reconnaissant; cet lve
c'est moi; vous jugerez peut-tre tout  l'heure que je ne lui fais pas
grand honneur, cependant veuillez accueillir M. Dorant comme si vous
pensiez le contraire et comme il le mrite.

On peut se faire une ide de la surprise et des applaudissements. Dorant
n'en fut que plus intimid encore; mais une fois plong dans la
symphonie, le dmon musical le possda tout entier; bientt je le vis
rougir en s'escrimant de l'archet, et j'prouvai  mon tour une
singulire motion en dirigeant la _Marche au supplice_ et la _Scne aux
champs_ excutes par mon vieux matre _de guitare_ que je n'avais pas
vu depuis vingt ans.

Les trompettes sont presque aussi rares  Lyon qu' Marseille, et nous
emes grand'peine  en trouver deux. Les charmes du cornet  pistons et
les succs qu'il procure aux virtuoses dans les bals champtres,
deviennent de plus en plus irrsistibles pour les musiciens de province.
Si l'on n'y prend garde, la trompette, dans les plus grandes villes de
France, sera bientt, comme le hautbois, un mythe, un instrument
fabuleux, et l'on n'y croira pas plus dans vingt ans qu' la corne des
Licornes. L'orchestre du Grand-Thtre de Lyon possde en revanche, par
exception, un hautbois de premire force, qui joue galement bien de la
flte, et dont la rputation est grande; c'est M. Donjon. On y remarque
encore le premier violon, M. Cherblanc, dont le beau talent fait honneur
au Conservatoire de Paris. Quant  Georges Hainl, le chef de cet
orchestre, voici son portrait en quelques mots:  une supriorit
d'excution incontestable sur le violoncelle, supriorit reconnue qui
lui a valu un beau nom parmi les virtuoses, il joint toutes les qualits
du chef d'orchestre conducteur-instructeur-organisateur; c'est--dire
qu'il dirige d'une faon claire, prcise, chaleureuse, expressive; qu'il
sait, en montant les nouveaux ouvrages, faire la critique des dfauts de
l'excution et y porter remde autant que les forces musicales dont il
dispose le lui permettent, et enfin qu'il sait mettre en ordre et en
action productive tous les moyens qui sont  sa porte, administrer son
domaine musical et vaincre promptement les difficults matrielles dont
chacun des mouvements de la musique, en province surtout, est
ordinairement entrav. D'o il rsulte implicitement qu'il joint 
beaucoup d'ardeur un esprit pntrant et une persvrance infatigable.
Il a plus fait en quelques annes pour les progrs de la musique  Lyon,
que ne firent en un demi-sicle ses prdcesseurs.

Le jour de mon concert, il fut successivement directeur et excutant. Il
conduisit le choeur, il joua du violoncelle dans la plupart des
morceaux symphoniques, des cymbales dans l'ouverture du _Carnaval_, des
timbales dans la _Scne aux champs_, et de la harpe dans la _Marche des
plerins_. Oui, de la harpe. Ce fut mme un des incidents les plus
plaisants de notre dernire rptition. Je n'ai pas besoin de vous dire
que les harpistes sont rares  Lyon autant qu' Poissy ou  Quimper. La
harpe aussi va devenir, comme le hautbois et la trompette, un instrument
fabuleux pour nos provinces.

On m'avait indiqu un amateur dont le talent sur cet instrument jouit 
Lyon de quelque renomme. Avant de recourir  lui, voyons, me dit
Georges, la partie que vous voulez lui confier.

--Oh! elle n'est pas difficile; elle ne contient que deux notes, _si_ et
_ut_.

Aprs l'avoir attentivement examine:

--Oui, reprit-il, elle n'a que deux notes; mais il faut les faire 
propos, et notre amateur ne s'en tirera pas. Votre s..... musique est
encore de celles qui ne peuvent tre excutes que par des _musiciens_.
Ne vous inquitez pas de cela nanmoins, j'en fais mon affaire.

Quand nous en vnmes le lendemain  rpter le morceau: Apportez la
harpe! cria Georges en quittant son violoncelle. On lui obit; il
s'empare de l'instrument, sans s'inquiter des brocards et des clats de
rire qui partent de tous les coins de l'orchestre (on savait qu'il n'en
jouait pas), il enlve tranquillement les cordes voisines de l'_ut_ et
du _si_, et, sr ainsi de ne pouvoir se tromper, il attaque ses deux
notes avec un  propos imperturbable, et la _Marche des plerins_ se
droule d'un bout  l'autre sans le moindre accident.

C'tait la premire fois qu'il m'arrivait d'entendre cette partie
excute ainsi  la premire preuve. Il fallait, pour tre tmoin d'un
tel phnomne, qu'elle fut confie  un harpiste qui n'avait jamais
_essay_ de jouer de la harpe, mais qui tait _sr_ d'tre musicien.

J'ai parl plus haut des acadmies de chant de Lyon: l'une de ces
socits, peu nombreuse, se compose seulement de jeunes amateurs
allemands qui ont import  Lyon les traditions de leur patrie, et se
runissent de temps en temps pour tudier avec soin les chefs-d'oeuvre
qu'ils admirent. Ces messieurs appartiennent presque tous  des maisons
de banque ou du haut commerce de Lyon. Ils me vinrent en aide avec
beaucoup de bonne grce et me furent d'un grand secours. J'en dois dire
autant de l'autre socit chorale. Celle-l est trs-nombreuse et
compose exclusivement d'artisans et d'ouvriers. Elle a t fonde par
M. Maniquet, dont le zle, le talent et le dvouement  la rude tche
qu'il a entreprise, auraient d depuis longtemps attirer sur lui et sur
l'institution qu'il dirige les encouragements et l'appui nergique de la
municipalit lyonnaise.

Un des acteurs du Grand-Thtre, Barielle, dont la voix de basse est
fort belle, chanta d'une faon remarquable ma cantate du _Cinq mai_. En
somme,  l'exception de la _Marche au supplice_, trahie par la faiblesse
des instruments de cuivre, le concert fut brillant sous le rapport
musical et satisfaisant du ct... srieux. Georges cependant aurait
voulu qu'on se tut pour y entrer; et malgr les auditeurs qui taient
venus de Grenoble, de Vienne, de Nantua et mme de Lyon, personne ne fut
tu. Ah! si monseigneur l'vque et annonc en chaire que ma musique
_rendait les hommes meilleurs_, sans doute la foule et t plus
compacte; mais Son minence de Lyon s'est abstenue compltement. On n'a
pas d'ailleurs tir le moindre ptard en mon honneur, les cloches sont
rests muettes... Le moyen, aprs cela, de faire les gens s'craser  la
porte d'un concert, au mois d'aot, en province!... J'eus pourtant une
srnade  l'instar de Marseille, et deux lettres anonymes. La premire,
qui ne contenait que de grossires injures intraduisibles en langue
vulgaire, me reprochait de venir enlever les _cus_ des artistes
lyonnais; la seconde, beaucoup plus bouffonne, tait de quelqu'un dont
j'avais, sans m'en apercevoir, froiss l'amour-propre pendant les
rptitions. Elle consistait en deux aphorismes que j'ai retenus mot
pour mot. La voici:

    On peut tre un grand artiste et tre poli.
    Le moucheron peut quelquefois incommoder le lion.

    _Sign_: UN AMATEUR BLESS.

Que dites-vous de ce laconisme pistolaire? et de la menace? et de la
comparaison? Je regrette fort d'avoir bless un amateur; et, quel qu'il
soit, je le prie de recevoir mes trs-humbles excuses. En tout cas, si
je suis le lion de l'apologue, il faut croire que le moucheron aura
oubli sa colre, car depuis cette poque je ne me suis point senti
incommod.

       *       *       *       *       *

Je vous ai quitt ici, mon cher ami, pour crire un article sur le
dernier concert du Conservatoire. Ces corves me paraissent un peu bien
frquentes; et je commence  tre las d'admirer. D'autant plus las
qu'aux yeux de la plupart des Franais pur sang, des Parisiens surtout,
ce rle d'admirateur est ridicule. C'est l, il est vrai, le dernier de
mes soucis, et je me suis toujours donn le plaisir de rire largement
des rieurs de cette espce. Mais, franchement, le mtier d'adorateur
fatigue normment quand on le fait en conscience. Aprs tre rest
prostern  genoux pendant plusieurs heures  respirer l'encens, 
chanter des _Credo_, des _Gloria in excelsis_, des _Pange lingua_, des
_Te Deum laudamus_, on sent un besoin imprieux de se lever, d'tendre
ses jambes, de sortir de l'glise, de respirer le grand air, l'odeur des
prs fleuris, de jouir de la cration, sans songer au Crateur et sans
chanter de cantiques d'aucune espce; et mme (ceci soit dit tout--fait
entre nous), on se sent pris de l'envie de chanter toutes sortes de
drleries, telles que la charmante chanson de M. de Pradel par exemple:
_Vive l'enfer o nous irons._

J'admire fort (vous le voyez, j'admire encore! ce que c'est que
l'habitude!) j'aime beaucoup, voulais-je dire, le couplet suivant de
cette gentille bacchanale:

      Nos divins airs,
        Nos concerts,
    Rempliront les enfers
    De douces mlodies;
      Tandis qu'au ciel,
          Gabriel
    Fait biller l'ternel
    Avec ses litanies!
    Vive l'enfer, etc.

Voyez-vous le bon Dieu qui s'ennuie d'tre ador, et que Gabriel obsde
avec ses choeurs d'orphonistes clestes! et qui bille  se dcrocher
la mchoire  s'entendre chanter ternellement: _Sanctus, Sanctus, Deus
Sabaoth!_ Plaignons-nous ensuite, nous autres vermisseaux, racaille
humaine, sotte engeance, plaignons-nous quand les Gabriel terrestres
nous fatiguent seulement trois heures durant, avec de la musique qui, 
tout prendre, est peut-tre fort suprieure  celle du Paradis.
Qu'est-ce que trois heures en comparaison de l'ternit? A propos de
cette chanson dont je n'ose vous citer ici le refrain, refrain qui nous
a fait casser tant de verres quand on le reprenait en choeur aux nuits
sardanapalesques d'tudiants, il y a quelque vingt-cinq ans, voici
comment j'ai appris qu'elle est du clbre improvisateur Eugne de
Pradel. Et ceci me ramne directement  Lyon.

Aprs le concert que j'eus l'honneur de donner dans cette ville, avec la
permission de M. le maire, je fus invit  dner  Fourvires par une
socit d'artistes et d'hommes de lettres, nomme la _Socit des
Intelligences_. Les membres de cette runion s'tant garantis avec grand
soin de l'approche des ennuyeux et des imbciles, ceux-ci, blesss
d'tre ainsi exclus, ont donn ironiquement  ce club de gens d'esprit,
le titre de Socit des Intelligences, qu'il s'est bravement empress
d'accepter. Quand il passe  Lyon un artiste dont on est  peu prs sr,
c'est--dire qui n'est pas rput plus sot que la majeure partie des
humains, qui ne porte pas de toasts dans les banquets, et qui draisonne
comme tout le monde, la Socit des Intelligences s'empresse toujours de
lui faire une politesse. A ce titre d'homme ordinaire et non orateur, je
fus engag  tenter l'escalade de la montagne de Fourvires, pour y
dner  trois cent soixante pieds, que dis-je?  huit cent
cinquante-trois pieds au-dessus du niveau de la Sane, dans un pavillon
assez semblable  celui o le diable emporta un jour notre Seigneur
Jsus-Christ pour lui faire voir tous les royaumes de la terre. Ce
diable-l n'tait pas fort, en gologie du moins; aussi notre Seigneur
n'eut-il pas grand'peine  lui dmontrer son nerie et  le renvoyer
tout penaud. Pour en revenir  ce pavillon de Fourvires, d'o l'on voit
galement tous les royaumes de la terre, jusqu' la Guillotire
inclusivement, j'y trouvai runis, au nombre de vingt-quatre, les
intelligences de Lyon. Ce qui fait une intelligence par 00000 Lyonnais;
j'ai oubli le chiffre de la population de cette grande ville. Encore ne
faut-il pas compter dans ces deux douzaines d'Intelligences lyonnaises
Fdrick Lematre, qui donnait alors des reprsentations dans le Midi,
M. Eugne de Pradel, ni moi.

Donc, en dfalquant (le terme est joli!) nos trois intelligences, celles
de Fredrick, de M. Pradel, et la mienne, si j'ose m'exprimer ainsi, la
socit lyonnaise se trouvait rduite  21 membres... ce jour-l. J'aime
 croire qu'il y avait un nombre considrable de membres absents. On but
rondement, on rit de mme, et au caf, qu'on alla prendre dans un
kiosque encore plus lev que le pavillon d'o l'on voit tous les
royaumes... M. de Pradel, s'approchant de moi, fit ma connaissance, sans
faon, sans se faire prsenter, sans embarras, sans balbutier, et me
tendit la main comme il aurait pu la tendre au premier venu. Cette force
d'me me plut; j'aime les gens qui ne tremblent pas dans les grandes
circonstances; et  l'instar de Napolon quand il eut pendant quelques
minutes contempl Gothe debout impassible devant lui, je dis  M. de
Pradel: Vous tes un homme! Il fut remu jusqu'au fond des entrailles
par ces sublimes paroles; mais le vaniteux pote se garda bien de le
laisser voir. Il ne montra mme aucune motion, et venant droit au fait,
qu'il avait rumin pendant tout le repas: Vous avez, me dit-il, dans un
de vos feuilletons, attribu la chanson Vive l'enfer! 
Dsaugiers?--Ah! oui, c'est vrai. On m'a fait ensuite reconnatre mon
erreur; je sais qu'elle est de Dranger.--Pardon, elle n'est pas de
Branger.--En ce cas, je ne me suis pas tromp; elle est de
Dsaugiers.--Pardon encore, elle n'est pas non plus de Dsaugiers.--Mais
de qui donc alors?...--Elle est de moi.--De vous?--De moi-mme; je vous
en donne ma parole.--Je suis d'autant plus dsol de mon erreur,
monsieur, que cette chanson est tincelante de verve, et qu'elle vaut 
mon sens plus d'un long pome. Je m'empresserai,  la premire occasion,
de vous en restituer l'honneur. Nous fmes ici interrompus par un des
convives. Ce monsieur prouvait le besoin de nous faire part de ses
ides sur la musique; ides bienveillantes qu'il donna en forme de
conseils malveillants  mon adresse, et me firent penser qu'il fallait
encore distraire une unit du nombre des membres de la socit; celui-ci
devant tre un tranger qui faisait, comme moi, partie des Intelligences
_en passant_.....

Seconde interruption. Au diable les importuns! On m'envoie chercher
pour................


Un Jour plus tard.

Ce n'tait rien... Il s'agissait d'aller entendre la rptition gnrale
d'un opra en cinq actes... en cinq actes seulement!!! En consquence,
je serai trs-srieux aujourd'hui. Tant mieux! direz-vous. Car vous
tes d'avis, je m'en doute, que j'ai assez divagu, assez jou avec les
mots, les gens et les ides, avec des choses mme qui ne comportent
gure la plaisanterie; que je dois dans une correspondance acadmique,
musicale et morale comme celle-ci, parler de musique et de morale, au
lieu de citer des chansons bachiques, pantagruliques, fantastiques,
fort peu colletes et trs-peu pies, qui scandalisent les mes dvotes,
font baisser les yeux aux jeunes personnes de quinze  seize ans, et
trembler les lunettes sur le nez de celles de quarante-neuf  cinquante.
Ecoutez, franchement, c'est la faute de M. de Pradel; je n'ai pu
rsister au plaisir de vous faire connatre un couplet de sa chanson.
J'ai d aussi, tout naturellement, choisir celui dans lequel il est
question de musique; de l les _Divins airs_, les _Concerts des Enfers_,
et les _Litanies_ de Gabriel, qui vous ont, je le crains, un peu
effarouch. Que serait-ce donc si j'eusse continu ma citation, et
reproduit en entier le refrain de cet hymne damnable:

    Vive l'enfer o nous irons!
    Venez, filles
    Gentilles;
    Nous chanterons,
    Boirons,
    Rirons,
    Et toujours gais lurons,
    Nous serons
    Ronds.

Ceci et t vraiment coupable et mriterait un blme srieux; mais je
m'en suis gard; j'ai trop d'horreur du scandale, et je suis trop
convaincu de la vrit de la parole vanglique: Malheur  celui qui
scandalisera son prochain; il vaudrait mieux pour lui s'attacher au cou
_une meule de moulin_ et s'aller jeter dans la mer. En consquence, bien
qu'il ne me soit pas absolument prouv que j'aie le droit de vous
appeler _mon prochain_, dans le doute, comme je ne me sens pas en ce
moment dispos  prendre la dtermination srieuse, et relative  la
mer, dont parle l'vangile, je me suis abstenu, autant que je l'ai pu,
du scandale. D'ailleurs, le contraire ft-il malheureusement arriv,
comment ferais-je pour me conformer au texte du saint livre? Il est
facile, sans doute, de s'attacher au cou une meule de moulin, ou tout
au moins de s'attacher le cou  ladite meule; mais c'est le reste de
l'opration qui me semble malais. Je ne suis pas de force  aller
seulement d'ici au pont des Arts avec un pareil joyau appendu au-dessous
du menton; comment irais-je jusqu'au Havre? Ce texte vanglique serait
donc aussi embarrassant pour les commentateurs que pour les gens qui
tiennent  se jeter dans la mer avec l'objet ci-dessus mentionn, si
nous ne savions qu'il a t crit  une poque o les hommes taient
d'une force et d'une taille merveilleuses, dont nous n'avons plus
d'ide. Les petits garons de ce temps-l portaient au cou une meule de
moulin, et allaient se noyer avec une aisance admirable; tandis que le
plus fort de nos musiciens actuels, attach seulement  une partition
comme il y en a tant, aurait grand'peine  les imiter.

Maintenant, puisqu'il faut absolument tre srieux, je vous souhaite
_srieusement_ le bonsoir. Cette lettre en compartiments est fort
longue, l'allonger encore, serait la pire de mes mauvaises
plaisanteries. Adieu; dans quelques jours je vous parlerai de Lille,
puis ma correspondance avec vous sera close: Marseille, Lyon et Lille
tant (Paris  part) les seules villes de France o j'aie entendu et
fait entendre de la musique, depuis que ce malheureux art est l'objet de
mes tudes et de mon inaltrable affection.


Troisime Lettre.

     Lille.--Cantate improvise.--Mlancolie.--La demi-lune
     d'Arras.--Les pices de canon.--Les lances  feu.--La fuse
     volante.--Effet terrible.--L'amateur d'autographes.

Paris, 18..

Vous ne tenez pas sans doute  savoir pourquoi je suis all  Lille. En
ce cas, je vais vous le dire: ce n'est point  l'occasion du festival du
Nord dirig par Habeneck et dans lequel on excuta deux fois le
_Lacrymosa_ de mon _Requiem_, d'une grande et belle manire, m'a-t-on
dit; les ordonnateurs du festival avaient oubli de m'inviter, ce qui
pour moi quivalait  une invitation  rester  Paris. Non, je n'allai 
Lille que plusieurs annes aprs. On venait de terminer le chemin de fer
du Nord, si clbre par les petits accidents auxquels il a eu la
faiblesse de donner lieu; Mgr l'archevque devait le bnir
solennellement, on se promettait de largement dner et boire; on pensa
qu'un peu de musique ne gterait rien, au contraire, bien des gens ayant
besoin de cet accessoire pour faciliter leur digestion; et l'on s'avisa
de s'adresser  moi comme  un excellent digestif. Sans rire, voil ce
qui arriva. Il fallait une cantate pour tre excute, non aprs le
dner, mais avant l'ouverture du bal; M. Dubois, charg par la
municipalit lilloise des dtails musicaux de la crmonie, vint  Paris
en grande hte et, avec les ides arrires, antdiluviennes,
incroyables, qu'il apportait de sa province, s'imagina que, puisqu'il
fallait des paroles et de la musique  cette cantate, il ne ferait pas
mal de s'adresser  un homme de lettres et  un musicien. En
consquence, il demanda les vers  J. Janin et  moi la musique.
Seulement, en m'apportant les paroles de la cantate, M. Dubois
m'avertit, comme s'il se ft agi d'un opra en cinq actes, qu'on avait
besoin de ma partition pour le surlendemain. Trs-bien, monsieur, je
serai exact; mais s'il vous fallait la chose pour demain, ne vous gnez
pas. Je venais de lire les vers de J. Janin; ils se trouvaient coups
d'une certaine manire, que je ne me charge pas de caractriser, et qui
appelle la musique comme le fruit mr appelle l'oiseau, tandis que des
potes de profession s'appliquent au contraire  la chasser  grands
coups d'hmistiches. J'crivis les parties de chant de la cantate en
trois heures, et la nuit suivante fut employe  l'instrumenter. Vous
voyez, mon cher M***, que pour un homme qui ne fait pas son mtier de
violer les muses, ceci n'est pas trop mal travailler. Le temps ne fait
rien  l'affaire, me direz-vous, avec Nicolas Boileau Despreaux, un
vieux morose qui soutenait cette vieille cause du bon sens, si bien
gagne ou si bien perdue  cette heure que personne ne s'en occupe
plus. Sans doute, le temps ne fait rien, c'est--dire, au contraire, le
temps fait beaucoup, quoi qu'en ai dit, non pas Boileau (je m'aperois
maintenant que je me suis tromp dans ma citation), mais Poquelin de
Molire, un autre pote qui tait fou du bon sens. Je maintiens qu' de
rares exceptions prs, _le temps ne consacre rien de ce qu'on fait sans
lui_. Cet adage, que vous n'avez jamais entendu ni lu, puisque je viens
de le traduire du persan, est d'une grande vrit. J'ai voulu seulement
vous prouver qu'il tait possible  moi aussi d'improviser une
partition, quand je prenais bravement mon parti de me contenter pour mon
ouvrage d'une clbrit phmre de quatre  cinq mille ans.

Si j'avais eu trois jours pleins  employer  ce travail, ma partition
vivrait quarante sicles de plus, je ne l'ignore pas. Mais dans des
circonstances pressantes et _imprvues_, comme celles de l'inauguration
d'un chemin de fer, un artiste ne doit pas tenir  ce que quarante
sicles de plus ou de moins le contemplent; la patrie a le droit
d'exiger alors de chacun de ses enfants un dvouement absolu. Je me dis
donc: _Allons, enfant de la patrie!..._ et je me dvouai. Il le
fallait!!!... Que faites-vous en ce moment, mon cher M***? Avez-vous un
bon feu? votre chemine ne fume-t-elle point? Entendez-vous, comme moi,
le vent du nord geindre dans les combles de la maison, sous les portes
mal closes, dans les fissures de la croise inhermtiquement ferme, se
lamenter, et gmir, et hurler, comme plusieurs gnrations  l'agonie?
Hou! hou! hou!... Quel _crescendo_!... _Ululate venti!_... Quel
_forte_!... _Ingemuit alta domus!_... Sa voix se perd... Ma chemine
rsonne sourdement comme un tuyau d'orgue de soixante-quatre pieds. Je
n'ai jamais pu rsister  ces bruits ossianiques: ils me brisent le
coeur, me donnent envie de mourir. Ils me disent que tout passe, que
l'espace et le temps absorbent beaut, jeunesse, amour, gloire et gnie;
que la vie humaine n'est rien, la mort pas davantage; que les mondes
eux-mmes naissent et meurent comme nous; que tout n'est rien. Et
pourtant certains souvenirs se rvoltent contre cette ide, et je suis
forc de reconnatre qu'il y a quelque chose dans les _grandes passions
admiratives_, comme aussi dans les _grandes admirations passionnes_; je
pense  Chteaubriand dans sa tombe de granit sur son rocher de
Saint-Malo...; aux vastes forts, aux dserts de l'Amrique qu'il a
parcourus;  son Ren, qui n'tait point imaginaire... Je pense que bien
des gens trouvent cela fort ridicule, que d'autres le trouvent fort
beau. Et le souffle orageux recommence  chanter avec effort dans le
style chromatique: Oui!!! oui!!! oui!!! Tout n'est rien! tout n'est
rien! Aimez ou hassez, jouissez ou souffrez, admirez ou insultez, vivez
ou mourez! qu'importe tout! Il n'y a ni grand ni petit, ni beau ni laid;
l'infini est indiffrent, l'indiffrence est infinie!....... H....
las!...... H.... las!......

    Talia vociferans gemitu tectum omne replebat.
     . . . . . . . . . .

Cette inconvenante sortie philosophique, mon cher ami, n'tait que pour
amener une citation de Virgile. J'adore Virgile, et j'aime  le citer;
c'est une manie que j'ai, et dont vous avez d dj vous apercevoir.

    D'ailleurs les vents s'apaisent,
    Les voil qui se taisent,

et je n'ai plus envie de mourir. Admirez l'loquence du silence, aprs
avoir reconnu le pouvoir des sons! Le calme donc tant revenu, toutes
mes croyances me sont rendues. Je crois  la beaut,  la laideur, je
crois au gnie, au crtinisme,  la sottise,  l'esprit, au vtre
surtout; je crois que la France est la patrie des arts; je crois que je
dis l une norme btise; je crois que vous devez tre las de mes
divagations, et que vous ne devinez pas pourquoi je divague  propos de
musique. Eh! mon Dieu, si vous ne le devinez pas, je vais vous le dire:
c'est pour ne pas me faire remarquer, tout bonnement; je prtends ne pas
me singulariser, ne point faire disparate dans le milieu social o nous
vivons. Il y a un proverbe, vrai comme tous les proverbes, que je viens
encore de traduire du persan, et qui dit: _Il faut hurler avec les
fous_; faites-en votre profit.

Pour lors! (Odry commenait ainsi le rcit de ses aventures dans la
fort o il s'tait gar, fort vierge o il n'y avait que des
perroquets et des orang-outang[16], et dans laquelle il se fit _crivain
public_ pour ne pas mourir de faim. Quel grand homme qu'Odry!) Pour
lors donc, la cantate tant faite et copie, nous partons pour Lille. Le
chemin de fer faisant une exception en faveur de ses inaugurateurs, nous
arrivons sans draillements jusqu' Arras. A peine sommes-nous en vue
des remparts de cette ville, que voil toute la population mle et
femelle de notre diligence qui part d'un clat de rire, oh! mais, d'un
de ces rires  fendre une vote de pierre dure. Et cela sans que
personne et dit le mot. Chacun possdant son Molire par coeur, le
souvenir des _Prcieuses ridicules_ nous avait tous frapps spontanment
 l'aspect des murailles de la ville, et nous cherchions de l'oeil, en
riant aux larmes, _cette demi-lune_ que le marquis de Mascarille emporta
au sige d'Arras, et qui, au dire du vicomte de Jodelet, tait _parbleu
bien une lune tout entire_. Voil un succs! parlez-moi d'un comique
tel que Molire qui, sans thtre, sans acteurs, sans livres, par le
souvenir seul d'un mot, fait rire  se tordre les enfants des enfants
des arrire-petits-enfants de ses contemporains!...

Arriv  Lille, M. Dubois me met immdiatement en rapport avec les
chanteurs dont le concours m'tait ncessaire pour l'excution de la
cantate, et avec les bandes militaires venues de Valenciennes, de Douai
et de quelques autres villes voisines. L'ensemble de ces groupes
instrumentaux formait un orchestre de cent cinquante musiciens  peu
prs, qui devaient excuter sur la promenade publique, le soir, devant
les princes et les autorits civiles et militaires runies pour la
fte, mon morceau de l'apothose. La cantate fut bientt apprise par un
choeur de jeunes gens et d'enfants, lves presque tous des classes de
l'institution nomme,  Lille, Acadmie de chant, et que je crois
appartenir au Conservatoire. Je ne parle que sous la forme dubitative,
ne possdant aucune notion prcise sur cet tablissement. Je vous dirai
seulement que ces jeunes chanteurs avaient des voix excellentes, et que,
bien dirigs dans leurs tudes par M. Ferdinand Lavainne, dont vous
connaissez le mrite minent comme compositeur, et M. Leplus, l'habile
chef de musique de l'artillerie de Lille, ils se rendirent matres en
peu de temps des difficults de la cantate. L'tude de l'apothose par
les orchestres militaires runis nous donna beaucoup plus de peine. Elle
avait t commence dj, avant mon arrive, et, par suite d'une erreur
grave dans le mouvement indiqu par le chef qui dirigeait cette
rptition, elle n'avait produit qu'un tourdissant charivari. M.
Dubois, mon guide au milieu des embarras et des agitations de la fte,
et qui avait assum bravement toute la responsabilit de la partie
musicale, me paraissait agit, inquiet, quand je lui parlais de nos
militaires et de ce grand diable de morceau. J'ignorais qu'il et
assist  la premire exprience, j'ignorais mme qu'elle et produit un
si monstrueux rsultat; ce ne fut qu'aprs le dbrouillement du chaos
qu'il me fit l'aveu de ses terreurs et du motif qui les avait fait
natre. Quoi qu'il en soit, elles furent dissipes assez promptement,
et, aprs la troisime rptition, tout marcha bien. Autant qu'il m'en
souvienne, les trois corps de musique militaire appartenant spcialement
 la ville de Lille, ceux de la garde nationale, des pompiers et de
l'artillerie, n'avaient voulu ou pu prendre aucune part  cette
excution. On m'en dit alors la raison, mais je l'ai oublie. Ce fut
grand dommage, car ces orchestres sont excellents, et certes il y a bien
peu de musiques militaires en France qui puissent leur tre compares.
Je pus apprcier leur mrite individuel, chacun de ces corps m'ayant
fait l'honneur de venir, dans la journe qui prcda le concert, jouer
sous mes fentres. C'tait, de leur part, une vritable et cruelle
coquetterie.

On me donna un excellent petit orchestre (celui du thtre, je crois),
pour accompagner la cantate; une seule rptition fut suffisante. Tout
tait donc prt, quand M. Dubois me prsenta le capitaine d'artillerie
de la garde nationale.

--Monsieur, me dit cet officier, je viens m'entendre avec vous au sujet
des _pices_.

--Ah! il y a une reprsentation dramatique! Je l'ignorais. Mais cela ne
me regarde pas.

--Pardon, monsieur, il s'agit de pices.... de canon!

--Ah mon Dieu! et qu'ai-je  faire avec ces...?

--Vous avez  faire, dit alors M. Dubois, un effet tourdissant, dans
votre morceau de l'apothose. D'ailleurs, il n'y a plus  y revenir, les
canons _sont sur le programme_, le public attend ses canons, nous ne
pouvons les lui refuser.

--C'est maintenant que mes confrres ennemis de Paris, les bons
gendarmes de la critique, vont dire que je mets de l'artillerie dans mon
orchestre! Vont-ils se divertir! Parbleu, c'est une aubaine pour moi;
rien ne m'amuse comme de leur fournir l'occasion de dire,  mon sujet,
quelque bonne btise bourre  triple charge. Va pour les canons! Mais
d'abord comment est compos votre _choeur_?

--Notre choeur?

--Oui, votre _parc_. Quelles sont vos pices, et combien en avez-vous?

--Nous avons dix pices de douze.

--Heu!... c'est bien faible. Ne pourriez-vous me donner du vingt-quatre?

--Mon Dieu, nous n'avons que six canons de vingt-quatre.

--Eh bien accordez-moi ces six premiers sujets avec les dix choristes;
ensuite disposons toute la masse des voix sur le bord du grand foss qui
avoisine l'esplanade, aussi prs que possible de l'orchestre militaire
plac sur l'estrade. M. le capitaine voudra bien avoir l'oeil sur
nous. J'aurai un artificier  mon ct; au moment de l'arrive des
princes, une fuse volante s'lvera, et l'on devra alors faire feu
successif des dix choristes seulement. Aprs quoi nous commencerons
l'excution de l'apothose, pendant laquelle vous aurez eu le temps de
recharger. Vers la fin du morceau, une autre fuse partira, vous
compterez _quatre secondes_, et,  la cinquime, vous aurez l'obligeance
de frapper un grand accord bien d'aplomb, et d'un seul coup, avec vos
dix choristes de douze et les six premiers sujets _de vingt-quatre_, de
manire que l'ensemble de vos voix concide exactement avec mon dernier
accord instrumental. Vous comprenez?

--Parfaitement, monsieur; cela s'excutera, vous pouvez y compter.

Et j'entendis le capitaine dire en s'en allant  M. Dubois:

--C'est magnifique! il n'y a que les musiciens pour avoir de ces
ides-l!

Le soir venu, la bande militaire bien exerce et bien discipline et mon
artificier tant en place, M. le duc de Nemours et M. le duc de
Montpensier, entours de l'tat-major de la place, du maire, du prfet,
enfin de tous les astres militaires, administratifs, civils, judiciaires
et municipaux, montent sur une terrasse prpare pour les recevoir en
face de l'orchestre. Je dis  l'artificier: Attention! quand le
capitaine d'artillerie, grimpant prcipitamment l'escalier de notre
tablissement, me crie d'une voix tremblante:

--De grce, monsieur Berlioz, ne donnez pas encore le signal, nos
hommes ont oubli les _lances  feu_ pour les pices, on a couru en
chercher  l'arsenal, accordez-moi cinq minutes seulement!

Ignorant comme je le suis (quoi qu'on en dise) de ce qui concerne, sinon
le style, au moins le mcanisme de ces voix-l, je m'tonnais qu'on ne
pt pas allumer de petites misrables pices de _vingt-quatre_ et de
_douze_ avec un cigarre ou un morceau d'amadou, et que des _lances 
feu_ fussent aussi indispensables aux canons que l'_embouchure_ l'est
aux trombones; pourtant j'accordai les cinq minutes. J'en accordai mme
sept. Au bout de la septime, un autre messager, gravissant  la hte le
mme escalier que le capitaine perdu venait de redescendre, fit
observer que les princes attendaient et qu'il tait plus que temps de
commencer.

--Allez! dis-je  l'artificier, et tant pis pour les choristes si on n'a
pas de quoi les allumer!

La fuse s'lance avec une ardeur  faire croire qu'elle partait pour la
lune. Grand silence... Il parat qu'on n'est pas revenu de l'arsenal.

Je commence; notre bande militaire fait des prouesses, le morceau se
dploie majestueusement sans la moindre faute de stratgie musicale; et
comme il est d'une assez belle dimension, je me disais en conduisant:
Nous ne perdrons rien pour avoir attendu; les canonniers auront eu le
temps de se pourvoir de lances  feu, et nous allons avoir pour le
dernier accord une borde  faire tomber les croises de tout le
voisinage. En effet,  la mesure indique dans la _coda_, je fais un
nouveau signe  mon artificier, une nouvelle fuse escalade le ciel, et
juste quatre secondes aprs son ascension...

Ma foi! je ne veux pas me faire plus brave que je ne suis, et ce n'tait
pas sans raison que le coeur m'avait battu aux approches de l'instant
solennel. Vous rirez tant qu'il vous plaira, mais je faillis tomber la
face contre terre... Les arbres frissonnrent, les eaux du canal se
ridrent... au souffle dlicieux de la brise du soir... Mutisme complet
des canons!...

Un silence profond s'tablit aprs la dernire mesure de la symphonie,
silence majestueux, grandiose, immense, que troublrent seuls l'instant
d'aprs les applaudissements de la multitude, satisfaite apparemment de
l'excution. Et l'auditoire se retira, sans se douter de l'importance
des lances  feu, sans regret pour la jouissance  laquelle il avait
chapp, oublieux des promesses du programme, et bien persuad que les
deux fuses volantes dont il avait entendu le sifflement et vu les
tincelles, taient simplement un nouvel effet d'orchestre de mon
invention, assez agrable  l'oeil. Le _Charivari_, abondant dans ce
sens, publia l-dessus une srie d'articles blouissants et de la plus
haute porte. Qu'et-il fait si les lances  feu!... C'est fatal!
j'eusse gagn ce soir-l quelque nouveau grade, un surnom immortel,
j'aurais reu le _baptme du feu_!... Nouvelle et foudroyante preuve
que, si l'on vit souvent des fusils partir qui n'taient pas chargs, on
voit quelquefois aussi mme des canons chargs qui ne partent pas.

L'apothose ainsi termine pacifiquement, nous laissons sur le bord du
canal, et la bouche ouverte, nos pices toujours pointes et nos
artilleurs dsappoints. Il fallait courir  l'htel de ville, o un
autre orchestre et un autre choeur m'attendaient pour l'excution de
la cantate. Mon esprance, cette fois, ne fut en rien trompe; nos
chanteurs et nos musiciens n'eurent ni un soupir ni une double-croche 
se reprocher. Il n'en fut pas de mme de nos auditeurs; aprs le
concert, pendant que j'coutais les gracieusets que M. le duc de
Nemours et son frre de Montpensier avaient la bont de me dire, quelque
amateur d'autographes me fit l'honneur de me voler mon chapeau. J'en fus
pein, car la conscience de mon amateur lui aura sans doute svrement
reproch de n'en avoir pas pris un meilleur; et puis je me voyais oblig
de sortir tte nue, et il pleuvait.

Voil tout ce que j'ai  vous apprendre sur Lille et les ftes, de
l'inauguration.--Comment, direz-vous, c'est pour me faire savoir qu'il y
a de bons choristes, d'excellentes musiques militaires et de faibles
artilleurs dans le chef-lieu du dpartement du Nord, que vous m'crivez
une si longue lettre?--Eh mais, c'est l le talent! La belle malice
d'crire beaucoup quand on a beaucoup  dire! C'est  lever une longue
avenue de _colonnes_, qui ne conduit  rien, que consiste aujourd'hui le
grand art. Vous promenez ainsi votre naf lecteur dans l'alle des
Sphinx de Thbes; il vous suit patiemment avec l'espoir d'arriver enfin
 la ville aux cent portes; puis, tout d'un coup, il compte son dernier
sphinx; il ne voit ni portes ni ville, et vous le plantez l, dans le
dsert.

H. BERLIOZ.




Tout est bien qui finit gaiement.


On peut remarquer un singulier contraste entre l'activit des musiciens
de Paris  l'poque o nous sommes, et celle qu'ils dployaient il y a
vingt ans. Presque tous avaient foi en eux-mmes et dans le rsultat de
leurs efforts; presque tous aujourd'hui ont perdu cette croyance. Ils
persvrent nanmoins.

Leur courage ressemble  celui de l'quipage d'un navire explorant les
mers du ple antarctique. Les hardis marins ont brav d'abord
joyeusement les dangers des banquises et des glaces flottantes. Peu 
peu, le froid redoublant d'intensit, les glaons entourent leur
vaisseau, sa marche est plus difficile et plus lente; le moment approche
o la mer solidifie le retiendra captif dans une immobilit silencieuse
semblable  la mort.

Le danger devient manifeste; les tres vivants ont presque tous disparu;
plus de grands oiseaux aux ailes immenses dans ce ciel gris d'o tombe
un pais brouillard, plus rien que des troupes de pingouins debout,
stupides, sur des les de glace, pchant quelque maigre proie, en
agitant leurs moignons sans plumes incapables de les porter dans
l'air... Les matelots sont devenus taciturnes, leur humeur est sombre,
elles rares paroles qu'ils changent entre eux en se rencontrant sur le
pont du navire diffrent peu de la funbre phrase des moines de la
Trappe: Frre, il faut mourir!

       *       *       *       *       *

Mais ne nous laissons pas gagner par leur spleen, chassons les ides
noires et d'une voix lgre chantons ce gai refrain si connu:

[Illustration:

    Di-es i-rae di-es il-la
    cru-cis ex-pan-dens ve-xil-la
    sol-vet se-clum in fa-vil-l.
]


FIN




TABLE


                                                                  pages

PROLOGUE.--Lettres des choristes de l'Opra  l'auteur.--Rponse
de l'auteur aux choristes de l'Opra                                   1

Le droit de jouer en _fa_ dans une simphonie en _r_                  20

Un virtuose couronn                                                  21

Un nouvel instrument de musique.                                      22

Le rgiment des colonels                                              23

Une cantate                                                           24

Un programme de musique grotesque                                     27

Est-ce une ironie?                                                    30

L'vangliste du tambour                                              32

L'aptre du flageolet                                                 35

Le prophte du trombone                                               35

Chefs d'orchestre                                                     36

Apprciateurs de Beethoven                                            38

La version Sontag                                                     39

On ne peut pas danser en _mi_                                         40

Un baiser de Rossini                                                  40

Un concerto de clarinette                                             41

Les instruments de musique  l'Exposition universelle                 45

Un rival d'Erard                                                      58

Correspondance diplomatique.--Lettre adresse  S. M. Amata
Pomar, reine de Tati                                                59

Prudence et sagacit d'un provincial.--L'orgue mlodium
d'Alexandre                                                           63

La trompette marine.--Le saxophone.--Les savants en instrumentation   66

Jaguarita.--Les femmes sauvages                                       68

La famille Astucio                                                    71

Les mariages de convenance                                            74

Grande nouvelle                                                       76

Autre nouvelle                                                        76

Le sucre d'orge.--La musique svre                                   77

La Jettatura                                                          82

Les dilettanti en blouse et la musique srieuse                       83

Lamentations de Jrmie                                               88

Un critique modle                                                   106

L'accent dramatique                                                  108

Succs d'un _miserere_                                               110

La saison.--Le club des cauchemars                                   111

Petites misres des grands concerts                                  121

On a un billet avec vingt francs                                     127

Guerre aux bmols                                                    129

Correspondance scientifique.--Plombires et Bade, 1re lettre.        130

--Plombires et Bade, 2e lettre                                      145

Aberrations et hallucinations de l'oreille                           164

Correspondance philosophique.--Lettre adresse  M. Ella             167

La dbutante.--Despotisme du directeur de l'Opra                    172

Le chant des coqs, les coqs du chant                                 178

Les moineaux                                                         180

La musique pour rire                                                 183

Les sottises des nations.--_Castigat ridendo mores_                  185

L'ingratitude est l'indpendance du coeur                          188

Vanit de la gloire                                                  192

Madame Lebrun                                                        199

Le temps n'pargne rien                                              202

Le rhythme de l'orgueil                                              204

Mot de M. Auber                                                      206

La musique et la danse                                               206

Les danseurs potes                                                  209

Autre mot de M. Auber                                                210

Concerts                                                             210

La bravoure de Nelson                                                215

Prjugs grotesques                                                  217

Les athes de l'expression                                           228

Madame Stoltz et Madame Sontag.--Les millions                        237

Heur et malheur                                                      246

Les dilettanti du grand monde.--Le pote et le cuisinier             249

Les bois d'orangers.--Le gland et la citrouille                      252

Les passades                                                         254

Sensibilit et laconisme.--Une oraison funbre en trois syllabes     256

Voyages en France.--Correspondance acadmique                        257

Tout est bien qui finit gaiement                                     304

FIN DE LA TABLE


OEUVRES COMPLTES

DE M. HECTOR BERLIOZ


OEUVRE I

OUVERTURE DE WAVERLEY

PUBLIE A PARIS CHEZ RICHAUT

Boulevard Poissonnire, 26

    --En grande partition.
    --Pour piano  quatre mains.
    --En parties spares.

L'arrangement pour piano  quatre mains est galement publi 
Brunswick, chez Leibrock.


OEUVRE II

IRLANDE

Recueil de morceaux de chant avec accompagnement de piano sur des
paroles traduites de Thomas Moore, publi  Paris chez RICHAUT,
boulevard Poissonnire, 26.

Deux de ces morceaux: l'_lgie_ et _Adieu_, _Bessy_, contiennent le
texte original anglais.

La _Belle Voyageuse_ et le _Chant sacr_, instruments par l'auteur,
sont aussi publis en grande partition.


OEUVRE III

OUVERTURE DES FRANCS-JUGES

PUBLIE A PARIS CHEZ RICHAUT

boulevard Poissonnire, 26

    --En grande partition.
    --Pour piano  quatre mains.
    --En parties spares d'orchestre.
    --En parties spares pour musique militaire.


OEUVRE IV

OUVERTURE DU ROI LAR

PUBLIE A PARIS CHEZ RICHAUT

Boulevard Poissonnire, 26

    --En grande partition.
    --Pour piano  quatre mains.
    --En parties spares d'orchestre.

L'arrangement pour piano  quatre mains est galement publi 
Brunswick, chez Mayer.


OEUVRE V

MESSE DES MORTS

REQUIEM

PUBLIE A MILAN, CHEZ RICORDI

--En grande partition.

On en trouve des exemplaires  Paris, chez BRANDUS, rue Richelieu, 103.

L'dition de Ricordi est la seule correcte. Elle diffre mme en
plusieurs points essentiels d'une dition antrieure qui fut faite 
Paris, chez Schlesinger, et qui n'existe plus.

Les parties spares de choeur se trouvent  Paris, chez Brandus.


OEUVRE VI

LE CINQ MAI

CANTATE

Pour voix de Basse et Choeur

PUBLI A PARIS CHEZ RICHAUT

Boulevard Poissonnire, 26

    --En grande partition.
    --En parties spares d'orchestre.
    --En partition de piano et chant.

    (Avec texte franais et allemand.)


OEUVRE VII

LES NUITS D'T

RECUEIL DE SIX MORCEAUX DE CHANT

Il y a une dition avec piano chez RICHAUT,  Paris.

Elle diffre un peu dans l'un des morceaux (le Spectre de la Rose) de la
belle dition publie avec texte franais et allemand, avec piano et en
grande partition,  Winterthur en Suisse chez Ritter Biedermann, et 
Leipzig chez Hofmeister.


OEUVRE VIII

RVERIE ET CAPRICE

ROMANCE POUR LE VIOLON

    --En partition de piano.
    --En grande partition.
    --En parties spares d'orchestre.


OEUVRE IX

OUVERTURE DU CARNAVAL ROMAIN

Deuxime ouverture de BENVENUTO CELLINI

Destine  tre excute avant le second acte de cet opra.

PUBLIE A PARIS CHEZ BRANDUS

Rue Richelieu, 103

    --En grande partition.
    --En parties spares d'orchestre.
    --Pour piano  quatre mains, et pour deux pianos  quatre mains.

Arrangement de Pixis.


OEUVRE X

TRAIT D'INSTRUMENTATION

suivi de

LA THORIE DU CHEF D'ORCHESTRE

PUBLI A PARIS, CHEZ SCHONENBERGER

Boulevart Poissonnire

En allemand,  Berlin, chez Schlesinger;

En italien,  Milan, chez Ricordi;

En anglais,  Londres, chez Novello.

La seconde dition (anglaise et franaise) est seule exacte et correcte;
elle contient plusieurs chapitres nouveaux, d'autres refaits.

L'dition italienne ne contient pas d'ailleurs la Thorie du chef
d'orchestre, que l'diteur allemand de Berlin a publie  part.


OEUVRE XI

SARA LA BAIGNEUSE

BALLADE A TROIS CHOEURS

PUBLIE A PARIS, CHEZ RICHAUT

Boulevard Poissonnire, 26

--En grande partition.

--En parties spares d'orchestre, et arrange pour deux voix avec
accompagnement de piano.


OEUVRE XII

LA CAPTIVE

RVERIE POUR CONTRALTO

PUBLIE A PARIS, CHEZ RICHAUT

Boulevard Poissonnire, 26

    --Avec piano.
    --En grande partition.

Ce morceau est aussi publi  Leipzig, avec texte allemand et
accompagnement de piano.


OEUVRE XIII

FLEURS DES LANDES

Recueil de cinq morceaux de chant

PUBLI A PARIS, CHEZ RICHAUT

Boulevard Poissonnire, 26

Le morceau intitul _le Ptre breton_ est publi  part en grande
partition, avec texte franais et allemand.


OEUVRE XIV

SYMPHONIE FANTASTIQUE

Premire partie de l'Episode de la vie d'un artiste

PUBLIE A PARIS, CHEZ BRANDUS

Rue Richelieu, 103

    --En grande partition.
    --En parties spares, et pour piano (arrangement de Liszt).


OEUVRE XIV bis

LELIO

MONODRAME LYRIQUE

Deuxime partie de l'Episode de la vie d'un artiste

PUBLI A PARIS, CHEZ RICHAUT

Boulevard Poissonnire, 26.

--En grande partition.

--En parties spares d'orchestre, et en partition de piano et chant,
avec texte franais et allemand.

La fantaisie dramatique sur _la Tempte_ de Shakespeare, qui en forme le
finale, peut tre dtache de l'ouvrage et s'excuter  part dans les
concerts.


OEUVRE XV

SYMPHONIE FUNBRE ET TRIOMPHALE

Pour deux orchestres et choeur

PUBLIE A PARIS, CHEZ BRANDUS

Rue Richelieu, 103

    --En grande partition.
    --En parties spares d'orchestre et de choeur.


OEUVRE XVI

HAROLD EN ITALIE

SYMPHONIE

avec un alto principal

PUBLIE A PARIS CHEZ BRANDUS

Rue Richelieu, 103

    --En grande partition.
    --En parties spares d'orchestre.


OEUVRE XVII

ROMO ET JULIETTE

SYMPHONIE DRAMATIQUE

avec choeurs et solos de chant

PUBLIE A PARIS, CHEZ BRANDUS

Rue Richelieu, 103

    --En grande partition.
    --En parties spares d'orchestre et de choeur.

La partition de piano et chant arrange par Thodore Ritter, est publie
avec texte franais et allemand,  Winterthur en Suisse, chez Ritter
Biedermann, et  Leipzig, chez Hofmeister.

Cette partition de piano est indispensable pour les tudes chorales de
la symphonie.


OEUVRE XVIII

TRISTIA

Recueil de deux choeurs et d'une marche funbre avec choeurs

PUBLI A PARIS, CHEZ RICHAUT

Boulevard Poissonnire, 26

    --En grande partition.
    --En parties spares d'orchestre.

(Le N 1, mditation religieuse, et le N 2, ballade sur la mort
d'Ophlie, se trouvent avec accompagnement de piano chez le mme
diteur.)


OEUVRE XIX

FEUILLETS D'ALBUM

Recueil de trois morceaux de chant avec accompagnement de piano, dont un
avec choeur, publi  Paris chez RICHAUT.

L'un de ces morceaux (Zade) est publi  Vienne, chez Haslinger, avec
texte allemand et franais.

Il faut ranger encore parmi les Feuillets d'Album une _Prire du matin_,
choeur  deux voix, publi avec piano,  Paris, chez Escudier; _la
belle Isabeau_, conte pendant l'orage, avec choeur, publi avec piano,
 Paris, chez Edmont Mayaud, et _le Chasseur Danois_, chant pour voix de
basse, publi avec piano,  Paris, chez Mayaud.


OEUVRE XX

VOX POPULI

Deux grands choeurs avec orchestre

(_La Menace des Francs_ et l'_Hymne  la France_.)

PUBLIS A PARIS, CHEZ RICHAUT

Boulevard Poissonnire, 26

--En grande partition.


OEUVRE XXI

OUVERTURE DU CORSAIRE

PUBLIE A PARIS, CHEZ RICHAUT

Boulevard Poissonnire, 26

    --En grande partition.
    --En parties spares d'orchestre.

Un arrangement pour piano de cette ouverture (par M. de Bulow) est
publi  Leipzig.


OEUVRE XXII

TE DEUM

A trois choeurs, avec orchestre et orgue

PUBLI A PARIS, CHEZ BRANDUS

Rue Richelieu, 103

--En grande partition.


OEUVRE XXIII

BENVENUTO CELLINI

Opra en trois actes

Publi  Brunswick, chez MAYER et LITOLFF, en partition de piano et
chant, avec texte franais et allemand.

Plusieurs morceaux de chant dtachs de cet opra, sont galement
publis avec accompagnement de piano,  Paris, chez BRANDUS.

La grande partition, indite, ne se trouve qu' Paris, chez l'auteur, et
au thtre de Weimar. Celle qui existe  l'Opra de Paris est dans le
dsordre le plus complet et ne contient point les modifications
importantes que l'auteur a faites  cet ouvrage avant de le faire
reprsenter  Weimar.


OEUVRE XXIV

LA DAMNATION DE FAUST

Lgende en quatre actes.

PUBLIE A PARIS, CHEZ RICHAUT

Boulevard Poissonnire, 26

Avec texte franais et allemand

    --En grande partition.
    --En parties spares d'orchestre et de choeur.
    --En partition de piano et chant.


OEUVRE XXV

L'ENFANCE DU CHRIST

Trilogie sacre

PUBLIE A PARIS, CHEZ RICHAUT

Boulevard Poissonnire, 26

Avec texte franais et allemand

    --En grande partition.
    --En parties spares d'orchestre et de choeur.
    --En partition de piano et chant.

A Londres, chez Beale, avec texte anglais et franais.

En partition de piano et chant.

(Arrangement de MM. Mraux et Thodore Ritter.)

La seconde partie (_la Fuite en Egypte_) est publie aussi  Leipzig,
chez Kistner, avec texte allemand et franais, en partition de piano et
chant, et en grande partition.


OEUVRE XXVI

L'IMPRIALE

Cantate  deux voix et  grand orchestre

PUBLIE A PARIS, CHEZ BRANDUS

Rue Richelieu, 103.

--En grande partition.


LES TROYENS

Opra en cinq actes (indit)


LES SOIRES DE L'ORCHESTRE

Un volume

A PARIS CHEZ, MICHEL LVY


DEUX VOLUMES DE MMOIRES

INEDITS

De nombreux fragments de cet ouvrage ont t publis, en 1858 et 1859,
dans le _Monde Illustr_.


NOTES:

[1] Massues, tabliers, pirogues, nattes.

[2] Reine de Tati.

[3] Les nobles.

[4] Chef.

[5] Les chefs.

[6] Les cultivateurs, les propritaires.

[7] Serviteurs.

[8] Salutations, bonjour.

[9] Menus plaisirs.

[10] Dieu.

[11] Baisers.

[12] On voit que je ne fais pas ici de l'histoire contemporaine. Tout
dans la direction de ce thtre et dans les moeurs de ses habitus est
chang maintenant.

[13] Qui fait partie maintenant de ma trilogie sacre: L'enfance du
Christ.

[14] Il veut dire ode-symphonie.

[15] Parfaitement vrai.

[16] Je sais trs-bien qu'il faudrait crire orang-houtan, mais pour ces
deux mots malayous qui signifient _homme des bois_, j'aime mieux
employer l'orthographe vulgaire, qui est aussi la vtre, pour ne pas
vous humilier.






End of Project Gutenberg's Les grotesques de la musique, by Hector Berlioz

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE ***

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*** START: FULL LICENSE ***

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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