The Project Gutenberg EBook of Les Troubadours, by Joseph Anglade

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Title: Les Troubadours
       Leurs vies -- leurs oeuvres -- leur influence

Author: Joseph Anglade

Release Date: April 15, 2011 [EBook #35878]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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JOSEPH ANGLADE

Professeur  l'Universit de Toulouse

LES

TROUBADOURS

LEURS VIES--LEURS OEUVRES--LEUR INFLUENCE

_DEUXIME DITION_

Librairie Armand Colin

103, Boulevard Saint-Michel, PARIS

1919

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation rservs
pour tous pays

_Du mme Auteur_

=Grammaire lmentaire de l'Ancien franais=. Un volume in-18, broch




AVANT-PROPOS


Ce livre est issu d'un cours profess  l'Universit de Nancy pendant le
semestre d'hiver de 1907-1908. C'tait l une matire bien nouvelle pour
le public clair auquel nous nous adressions, et que nous remercions
ici de sa sympathie. Le dsir de lui faire connatre sous une forme
accessible, dpourvue de l'appareil d'rudition qui accompagne
d'ordinaire ces tudes, une priode glorieuse de notre ancienne
littrature explique le caractre de cet ouvrage. Aussi y trouvera-t-on
plus d'affirmations que de discussions. Il est destin au grand public,
 celui du moins qui sait s'intresser encore aux choses du pass, non
parce qu'elles sont le pass, mais parce qu'elles sont belles et
intressantes.

C'est  l'intention de ce public que nous avons multipli les citations.
Nous aurions dsir les donner dans le texte provenal. On aurait pu
ainsi mieux goter les vers gracieux de Bernard de Ventadour ou de la
comtesse de Die, le style ferme et nergique de Peire Cardenal, et
surtout tant d'artifices de mtre ou de style dont la traduction ne peut
garder la moindre trace. Mais ce volume en et t dmesurment grossi,
et de plus toute une partie du charme de cette langue aurait chapp 
ceux qui ne la connaissent pas. Pour les autres, esprons qu'une
anthologie provenale, avec traduction, ne se fera pas trop longtemps
attendre.

On trouvera d'ailleurs des renvois aux textes dans les notes qui
accompagnent le volume. Cette dernire partie de notre travail comprend
des notes bibliographiques et des additions. Nous avons voulu tre utile
 ceux qui s'intressent  la posie des troubadours en leur donnant,
non pas une bibliographie complte, mais de simples notes qui leur
permettront d'tudier plus  fond les sujets que nous traitons. Nous
savons les services que peut rendre un guide de ce genre, mme rduit 
de modestes proportions.

On voudra bien ne pas chercher dans ce livre ce que nous n'avons pas
voulu y mettre: une histoire complte de l'ancienne littrature
provenale. Nous avons voulu simplement crire l'histoire de la posie
des troubadours en nous en tenant aux plus grands noms, en choisissant
les plus intressants ou les plus caractristiques d'une priode. Il n'y
sera donc question ni de Gaucelm Faidit, ni de Peirol, ni de Folquet de
Romans, ni de tant d'autres qui mriteraient l'honneur d'tre nomms.
Pour tous ceux-l on trouvera des renseignements dans le livre toujours
prcieux de Diez, _Vies et OEuvres des Troubadours_.(Il n'existe
malheureusement de traduction franaise que de la premire dition, qui
est vieillie.) Nous l'avons constamment consult pour une partie de
notre travail. L'ouvrage de Fauriel, dont la plus grande partie est
d'ailleurs errone, nous a t moins utile.

Ce livre rpondait-il  un besoin? Il nous l'a sembl. Il nous a sembl
qu'il tait temps de faire sortir la posie des troubadours des
ncropoles scientifiques que sont trop souvent nos revues, nos
collections et nos dissertations, pour la produire au grand jour.
L'tude des troubadours a profit du dveloppement des tudes romanes.
Plusieurs ditions ont paru, d'autres sont en prparation; certaines
parties de l'histoire littraire ont t traites  fond. Ce sont les
rsultats de ces divers travaux que nous avons voulu rsumer. Aprs tout
les troubadours n'ont pas crit pour que leurs oeuvres deviennent des
sujets de thses de doctorat ou de discussions acadmiques. Ils ont
crit pour le public, pour un grand public o les femmes d'intelligence
et de coeur formaient la majorit et o rgnait le culte de la posie.
Malgr la diffrence des temps et des moeurs, ce public ne doit pas
avoir compltement disparu: du moins nous ne le croyons pas.

En tout cas nous nous comparerions volontiers  un adversaire du _trobar
clus_: on verra plus loin que ces mots dsignent une manire d'crire
qui consiste  drouter les profanes et  rserver la posie aux seuls
initis. A quoi un grand troubadour, Giraut de Bornelh, rpondit un jour
par la dclaration suivante, qui sert de dbut  une de ses chansons:
Je ferais, si j'avais assez de talent, une chansonnette assez claire
pour que mon petit-fils la comprt. C'est la pense qui nous a souvent
guid dans la rdaction de ce travail. Nous l'aurions voulu assez clair
et assez simple pour qu'il ft  la porte de tout le monde: y
avons-nous russi?

Nous avions l'intention de ddier ce volume  notre vieux matre Camille
Chabaneau. Nous ne pouvons le ddier aujourd'hui qu' sa mmoire
vnre.

    J. A.




LES TROUBADOURS

CHAPITRE PREMIER

INTRODUCTION

     La civilisation gallo-romaine.--Maintien de traditions
     artistiques et littraires.--Les limites de la langue
     d'oc.--Les origines limousines de la posie des
     troubadours.--La priode prparatoire (XIe s.).--Le premier
     troubadour.--Caractre artistique et aristocratique de la
     posie des troubadours.--Germes de faiblesse et de
     dcadence.--Aperu sommaire de son histoire.--Grandes
     divisions.--Comparaison avec la posie de langue d'ol.


L'tude des littratures modernes s'est renouvele depuis qu'on a
appliqu  cette tude la mthode comparative qui a donn de si heureux
rsultats en linguistique. L'habitude a rgn longtemps d'tudier en
elles-mmes, sans regarder pour ainsi dire  l'extrieur, chacune des
grandes littratures nationales. Mais on a reconnu assez vite les
dfauts et les faiblesses de cette mthode. On n'ose pas--et cela depuis
les origines--tudier l'histoire du romantisme franais, sans tudier en
mme temps l'histoire littraire des pays voisins. L'histoire de
certains genres au XVIIe sicle, sur lesquels il semblait que tout et
t dit, a t renouvele rcemment par l'tude des rapports littraires
de la France et de l'Espagne. La posie franaise du XVIe sicle a subi
de la part de l'Italie une influence qu'on a longtemps souponne et
mme admise, mais que les rudits contemporains ont seuls tudie en
dtail.

La mme mthode applique  l'tude des littratures du moyen ge a
donn d'aussi heureux rsultats. Pour prendre comme exemple l'Italie,
les historiens de sa littrature n'ont pas eu de peine  reconnatre que
l'pope franaise tait  l'origine de sa posie pique et que sa
premire posie lyrique tait imite de la posie lyrique provenale.

Cette influence de la posie des troubadours sur la littrature des
peuples romans a t reconnue depuis longtemps. Diez l'avait dj
marque en tudiant la posie galicienne, qu'il a t un des premiers 
faire connatre. Les textes ont t publis depuis et la dmonstration a
t reprise avec plus d'ampleur; la conclusion est hors de doute. La
mme conclusion s'impose  ceux qui ont tudi les origines de la posie
catalane. Dans le fond comme dans la forme, dans les ides comme dans la
technique, on retrouve partout la trace d'une influence provenale.
Quant  la posie lyrique franaise, celle de langue d'ol, l'influence
de la posie lyrique mridionale a t magistralement dmontre dans un
livre dont il suffit de rappeler le titre: _Les Origines de la Posie
lyrique en France_, par M. Jeanroy.

Enfin on n'a pas eu de peine  dcouvrir des traces de cette influence
dans la littrature allemande. Le savant Karl Bartsch,  qui la
philologie germanique doit autant que la philologie romane et plus
particulirement provenale, a montr que deux Minnesinger, Friedrich
von Hausen et le comte Rodolphe de Neuenburg, de la fin du XIIe sicle,
avaient formellement imit deux troubadours bien connus, Folquet de
Marseille et Peire Vidal. L'ensemble du _Minnesang_ laisse entrevoir de
nombreuses traces d'emprunt.

Ces simples constatations suffisent  marquer l'intrt de notre sujet.
Nous y reviendrons en dtail par la suite, quand nous aurons fait 
grands traits l'histoire interne de la posie provenale. Pour le moment
nous voudrions tudier ses origines, dlimiter son domaine, marquer son
caractre, sa dure, sa valeur, rsumer en un mot ce qu'il est
indispensable de connatre avant d'aborder l'tude des troubadours. Nous
serons obligs de passer rapidement sur des points importants, de
rsumer en quelques lignes ou de rappeler par une simple allusion des
travaux de grande valeur; mais le caractre que nous voulons laisser 
ces tudes sur les troubadours nous y oblige. Nous nous promettons
seulement de ne rien dire qui ne soit vrai, de ne rien affirmer qui
n'ait t dmontr, renvoyant pour le dtail des dmonstrations 
d'autres tudes d'un caractre plus scientifique que celle-ci.

La civilisation romaine avait pntr en Gaule par la Provence et par le
Languedoc, par Marseille et par Narbonne, qui toutes deux avaient dj
connu la civilisation grecque. De bonne heure de savantes coles
d'enseignement suprieur s'levrent dans les provinces mridionales. Il
suffit de rappeler l'clat dont brillaient au IVe sicle Bordeaux et
Prigueux, Auch et Toulouse, Narbonne et Arles, Vienne et Lyon.

C'est par le Midi galement qu'avait commenc l'vanglisation des
Gaules: de gracieuses lgendes le rappellent encore aujourd'hui en
Provence. Ces causes runies donnrent  ces pays, pendant les premiers
sicles de l're chrtienne, une vie intellectuelle et artistique que
d'autres parties de la Gaule n'avaient pas connue ou ne connaissaient
plus. Sans doute, dans l'Est et le Nord-Est, les coles de Besanon,
d'Autun et de Trves, comme celles de Bourges et d'Orlans, dans le
Centre, taient restes clbres, mais leur dcadence, pour des causes
que nous n'avons pas  rappeler ici, avait t plus rapide que celle des
coles du Midi. Trves en particulier, malgr Ausone, tait, comme l'a
remarqu M. Jullian, une grande place d'armes plutt qu'une grande
Universit[1]. Une curieuse anecdote, rapporte par Grgoire de Tours,
nous renseigne sur l'tat d'esprit d'un abb parisien de son temps que
le caprice du roi Clotaire voulait envoyer comme vque  Avignon, en
Avignon, comme on dit plus euphoniquement en Provence. Le pauvre saint
Domnolus, car c'est de lui qu'il s'agit, passa toute la nuit en prires,
demandant  Dieu de ne pas tre envoy parmi les _senatores sophisticos_
(c'taient les conseillers municipaux du temps) et les _judices
philosophicos_ (la magistrature!) qui peuplaient Avignon; il affirmait
que, vu sa simplicit, le poste qu'on lui offrait serait pour lui une
humiliation plutt qu'un honneur[2].

Il semble donc que dans la plupart des villes du Midi de la Gaule des
traditions littraires et artistiques s'taient maintenues, au moins
jusqu' la rnovation des tudes classiques  l'poque de Charlemagne. A
cette date, cent cinquante ans  peine nous sparent des premiers
monuments potiques de la langue d'oc, qui sont un pome philosophique
commentant le _De Consolatione_ de Boce, et un pome sur sainte Foy
d'Agen. A la fin du XIe sicle apparat le premier troubadour,
Guillaume, comte de Poitiers.

La tentation est grande d'expliquer par une survivance des traditions
littraires la naissance de ce mouvement potique. La posie des
troubadours serait l'hritire de la posie latine de la dcadence. Une
explication de ce genre parat mme si naturelle qu'on pourrait tre
port  s'en contenter tout d'abord et  n'en point chercher d'autre.
Cependant la vrit parat tre bien diffrente. Nous essaierons de la
dgager aprs avoir dlimit le domaine linguistique de l'ancienne
langue d'oc. La question des origines sera plus claire aprs cet expos.

Les limites de la langue d'oc ne paraissent pas avoir chang depuis le
moyen ge. La ligne qui spare les deux langues de la France part de la
rive droite de la Garonne,  son confluent avec la Dordogne, remonte
vers le nord, en laissant Angoulme dans le domaine de la langue d'ol
et en dpassant Limoges, Guret et Montluon; elle redescend ensuite
vers Lyon par Roanne et Saint-tienne.

Une partie du Dauphin (jusqu'au-dessous de Grenoble), la Franche-Comt
(jusqu'aux environs de Montbliard) et les dialectes romans de la Suisse
forment un groupe linguistique que le savant Ascoli a dnomm
_franco-provenal_[3],  cause des traits communs aux langues franaise
et provenale que prsentent les dialectes de cette rgion.

En redescendant vers la Mditerrane la frontire linguistique se
confond avec la frontire politique, sauf en ce qui concerne le Val
d'Aoste qui appartient au franco-provenal et quelques villages italiens
de langue d'oc.

Au sud-ouest, la limite linguistique dpassait de beaucoup les limites
de la France actuelle; car le catalan, avec Barcelone, Valence et les
les Balares est du domaine de la langue provenale.

La rgion que nous venons de dlimiter  grands traits comprenait, comme
aujourd'hui, plusieurs dialectes. Les principaux taient le limousin,
qui voisinait avec les dialectes de la langue d'ol (saintongeais et
poitevin), le gascon, qui occupait,  peu prs comme aujourd'hui, la
boucle forme par la Garonne, le languedocien, les dialectes d'Auvergne
et de Dauphin et le provenal proprement dit. Aujourd'hui ces dialectes
prsentent des diffrences profondes; livrs  eux-mmes pendant des
sicles, ils ont librement volu. Il n'en tait pas de mme aux
origines; les diffrences taient beaucoup moins sensibles.

De plus, il se forma de bonne heure une sorte de langue littraire. Sans
Acadmie, sans rgles, par la force des choses, disons mieux, par la
force de la posie, la langue des premiers troubadours s'imposa  leurs
successeurs. On peut reconnatre des diffrences dialectales--en petit
nombre--chez quelques-uns d'entre eux; mais, dans l'ensemble, la langue
resta la mme, du dbut du XIIe sicle  la fin du XIIIe.

Le dialecte auquel cette langue tait le plus apparente tait le
dialecte limousin. Il y a l une indication prcieuse, qui n'a pas
chapp  ceux qui se sont occups les premiers des origines de la
posie provenale. La linguistique a servi de point de dpart aux
recherches d'histoire littraire. C'est dans ce dialecte limousin qu'ont
t crites les premires posies des troubadours, c'est lui qui s'est
impos aux potes du XIIe et du XIIIe sicle[4].

Il se produisit mme un phnomne peu frquent dans l'histoire
littraire. La langue limousine-provenale devint la seule langue
potique non seulement du midi de la France, mais d'une partie de
l'Espagne et de l'Italie. Des potes ns dans le domaine de langue
d'ol, en Saintonge par exemple, crivirent en provenal. Une lgende
attribuait  Dante l'intention d'crire la _Divine Comdie_ dans cette
langue (n'oublions pas que son matre, Brunetto Latini, crivit en
franais, et son compatriote Sordel en provenal); ce qui est certain,
c'est qu'il est l'auteur des vers provenaux qu'il met dans la bouche
d'Arnaut Daniel dans la _Divine Comdie_.

Mais il est temps de revenir  la question des origines, que nous avons
d laisser en suspens: elle est d'ailleurs dj rsolue.

Pour la rsoudre, il fallait connatre auparavant ce fait si important
que les premires oeuvres potiques nous viennent de l'ouest et du
sud-ouest, du Limousin, du Poitou, de la Saintonge; il fallait savoir
que la langue des troubadours s'appela d'abord langue limousine. C'est
en effet dans le Limousin, et en partie dans le Poitou, plus
vraisemblablement  la limite commune des deux provinces, qu'on peut
placer le berceau de la posie des troubadours. Le premier d'entre eux
n'est-il pas Guillaume VII, comte de Poitiers[5]?

Il a exist des sons poitevins (mlodies). Dans cette partie de la
France o les dialectes d'oc et ceux d'ol taient en contact, il semble
qu'on ait compos de nombreux chants populaires, romances, aubes,
pastourelles, rondes et danses: c'est dans ces chants qu'il faut
chercher l'origine de la posie des troubadours.

La forme artistique de leurs premires compositions, la technique
lgante de leur mtrique, toutes choses qui nous loignent de la
facture simple et fruste de la posie populaire, ne doivent pas nous
faire illusion sur les humbles origines de leur art. La chanson
courtoise, qui est le produit le plus remarquable de la posie des
troubadours, a eu pour aeule la chanson populaire, chanson d'amour ou
rondes de printemps. Rondes de printemps surtout, si on en juge par le
dbut des chansons courtoises qui rappellent presque toutes la
rapparition des feuilles et des fleurs, avec le retour des oiseaux; la
mention du mois de mai, du rossignol, de l'hirondelle ou de l'alouette,
oiseaux populaires et potiques, laisse entrevoir ds les premiers vers
des chansons les plus conventionnelles les origines lointaines de cette
posie.

D'ailleurs parmi les genres traits par les troubadours, il en est
quelques-uns qui ont gard leur type populaire. Rappelons seulement que
les principaux d'entre eux sont la pastourelle, dialogue entre un
chevalier, qui est ordinairement le pote, et une bergre; l'_aube_,
genre curieux o un personnage qui a veill toute la nuit sur un
rendez-vous amoureux annonce  son ami la naissance du jour et l'avertit
en mme temps du danger; les _ballades_ et _danses_ dont il reste
quelques exemples et quelques autres genres plus rares qu'il est inutile
de citer ici[6].

Mais en dehors de ces genres, qui ont conserv surtout au dbut un
certain caractre populaire, la posie des troubadours est une posie
essentiellement artistique, de l'art le plus raffin. Un seul dtail
marque bien sa diffrence avec la posie populaire qui lui a donn
naissance. On sait que celle-ci ne prsente pas une trs grande varit
dans l'emploi des mtres et dans la combinaison des strophes; les moyens
d'expression de la posie et de la musique populaires, compagnes
habituelles, sont simples. Eh bien, c'est par centaines qu'on a pu
compter les formes de strophes dans la lyrique provenale; on en a
relev 817 et le compte est incomplet. En ralit on peut dire qu'il y
en a prs d'un millier, depuis la courte strophe de trois vers jusqu'
la strophe de quarante-deux vers. Il y a l une richesse strophique, une
technique telle qu'aucune posie lyrique peut-tre n'en peut offrir de
semblable. Le caractre artistique de cette posie s'affirme avec
vidence  mesure qu'on avance dans son tude; qu'il suffise pour le
moment d'avoir marqu par un aperu trs sommaire de sa forme combien
elle s'est loigne de la simplicit qu'elle a d avoir  ses
origines[7].

A quelle poque peut-on fixer ces origines? On comprend qu'tant donn
le caractre populaire de cette premire posie il est bien difficile de
donner une date mme approximative. La chanson populaire, avec ses
thmes assez simples, dans leur apparente varit, a exist de tout
temps. Le folklore relve  peu prs dans tous les pays, au moins dans
les pays dits civiliss, si diffrents qu'ils soient de race et de
civilisation, des chansons qui ont entre elles de nombreux traits
communs. L'auteur des _Origines de la Posie lyrique en France_ a pu
citer (p. 457), dans la posie populaire russe contemporaine, des
chansons sur le thme de la _Mal marie_ o un cosaque joue auprs de la
dame abandonne le mme rle de consolateur que jouent les chevaliers
dans les chansons populaires du moyen ge. N'essayons donc pas de fixer
une date  la premire priode de la posie des troubadours. Pour nous
cette posie commence avec Guillaume, comte de Poitiers et duc
d'Aquitaine, dont le rgne s'tend de 1087  1127. Il est cependant
vraisemblable que le dbut et le milieu du XIe sicle ont vu se
multiplier les chansons populaires, c'est la priode prparatoire, la
priode de germination pour ainsi dire. Les preuves ne manquent pas, ou
du moins les hypothses peuvent s'appuyer sur des faits incontestables.

D'abord, si la posie lyrique est peu dveloppe pendant le XIe sicle,
s'il ne nous en reste que quelques fragments, il s'est conserv jusqu'
nos jours des posies d'un genre diffrent, comme la paraphrase de
Boce, et la chanson de sainte Foy d'Agen, dj cites. Ce dernier pome
surtout a t une heureuse surprise pour les rudits, qui en
souponnaient l'existence depuis que le prsident Fauchet l'avait cit
au XVIe sicle, et qui ne l'ont connu que depuis quelques annes, grce
au flair d'un savant portugais, M. Leite de Vasconcellos, furetant par
hasard dans la bibliothque de l'Universit de Leyde[8].

La _Chanson de sainte Foy_ par le caractre archaque de ses formes nous
fait remonter tout  fait aux origines de la langue d'oc. La mtrique,
quoiqu'il ne s'agisse pas d'une posie lyrique mais d'un pome pique et
narratif, est dj d'une facture remarquable. C'est de la posie
savante, n'en doutons pas. Mais la langue qui, vers l'an mille (et mme
peut-tre avant, car on discute encore sur ce point), la langue qui
tait apte  la posie savante tait-elle incapable de servir 
l'expression de simples sentiments populaires? Est-ce que les clercs, 
qui nous devons sans doute les deux pomes que nous venons de citer,
n'auraient pas, dans le cas contraire, employ leur langue habituelle,
le latin, pour louer le caractre de Boce ou pour chanter les miracles
de sainte Foy? Il est de toute vraisemblance que s'ils se sont servis de
l'idiome vulgaire et s'ils ont pu en composer, sans trop de maladresse
dans les deux cas, un assez long pome, c'est qu'il existait autour
d'eux une langue et une posie toutes formes.

Redescendons de prs d'un sicle et examinons les premires posies du
premier troubadour connu, Guillaume de Poitiers. Elles sont des environs
de l'an 1100. Nous trouvons ici une langue potique capable d'exprimer
les sentiments les plus levs et les plus dlicats (joints, il est
vrai, aux sentiments les plus vulgaires et mme les plus grossiers).
Nous remarquons surtout une technique dj merveilleuse. Il existe des
rgles potiques, il y a des conventions, des lois, toutes choses qui
caractrisent ce qu'on est convenu d'appeler l'art. Cet art le comte de
Poitiers ne l'a pas invent; il en a trouv certaines rgles tablies;
il existait une tradition. C'est pendant le XIe sicle que celle
tradition s'est sinon forme, au moins dveloppe. Entre les pomes
narratifs du dbut et les posies de Guillaume de Poitiers la langue
s'est assouplie, la posie populaire s'est dveloppe, elle a grandi,
pendant le XIe sicle, et elle nous apparat transforme avec le premier
troubadour, trs lgante dj, trs belle et ne sentant ses origines
que par sa jeunesse et par sa fracheur.

C'est donc dans le XIe sicle qu'il faut placer la priode la plus
ancienne de la posie des troubadours, celle que nous ne connaissons
pas, mais que nous pouvons reconstituer par hypothse, et en nous aidant
aussi, comme on l'a fait, de certains refrains qui nous ont t
conservs. Un texte clbre nous prouve que les premiers troubadours
avaient peut-tre eu conscience des origines de leur art. Il nous est
dit que le troubadour gascon Cercamon, qui a vcu dans la premire
moiti du XIIe sicle, avait compos des pastourelles  la manire
antique. Malheureusement l'auteur de la biographie des troubadours qui
nous donne ce dtail a vcu au XIIIe sicle et c'est peut-tre  son
point de vue qu'il se plaait quand il parle de la manire antique. De
sorte que le renseignement n'a peut-tre pas toute la valeur qu'on a
voulu lui attribuer. Mais mme si on ne fait pas tat de ce texte, les
vraisemblances sont infiniment nombreuses en faveur de l'hypothse que
nous venons d'exposer.

Quoi qu'il en soit des origines de cette posie et  la prendre telle
qu'elle se prsente  nous chez les premiers troubadours du XIIe sicle,
elle a ds le dbut un caractre d'lgance raffine qu'elle a conserv
jusqu'en son extrme dcadence. C'est une posie essentiellement
courtoise et aristocratique. Il faut entendre par le mot courtois une
posie de cour, faite exclusivement pour des milieux lgants, rarement
pour la bourgeoisie, jamais pour le peuple.

Ce caractre s'explique par l'tat de la socit  l'poque des
troubadours et aussi en partie par leur condition sociale. Beaucoup
d'entre eux--et le premier entre autres, Guillaume, comte de Poitiers et
duc d'Aquitaine,--furent de grands seigneurs: plusieurs rois et autres
gens de qualit cultivrent la posie et protgrent les potes. Car
pour ceux d'entre eux qui taient de petite extrace comme dit Villon,
la protection d'un grand seigneur les mettait  l'abri des misres de la
vie: la posie n'a jamais bien nourri son homme, sauf  certaines
poques privilgies; le moyen ge ne fut pas une de ces poques; ou
plutt s'il le fut dans le Midi de la France, et si les troubadours y
obtinrent de bonne heure crdit et considration, ce fut, le plus
souvent, au prix de leur indpendance, et leur posie y prit un
caractre  peu prs exclusivement aristocratique.

Mais  quelle autre socit que celle des grands seigneurs du temps
auraient-ils pu s'adresser? Et quel got pour la posie auraient-ils
trouv en dehors de ces milieux? La bourgeoisie n'tait pas encore assez
cultive, du moins au dbut de la priode qui nous occupe. Sans doute,
dans la plupart des villes du Midi, elle a vu grandir rapidement son
importance politique. En Provence et en Languedoc, les consulats, imits
des institutions similaires qui florissaient en Italie, s'lvent de
plus en plus nombreux  la fin du XIIe sicle; ils sont en plein clat
au XIIIe dans toutes les grandes cits mridionales. La bourgeoisie a
fini par dresser son pouvoir en face de celui de la noblesse; elle a
imit ses gots et a pris ses habitudes; et pendant le XIIIe sicle on
observe dans la posie provenale des traces de transformation, image du
changement qui s'est opr ou qui s'opre dans la socit. Mais  cette
poque la posie lyrique est en pleine dcadence. Pendant sa priode la
plus brillante elle est reste une posie aristocratique: elle ne
pouvait pas tre autre chose.

On connat assez par l'histoire de la civilisation la transformation
profonde qu'a produite dans les moeurs le dveloppement de l'esprit
chevaleresque et courtois. Il semble que cette transformation se soit
produite plus rapide et plus complte dans la socit fodale du Midi de
la France. Pour quelles raisons y prisait-on plus qu'ailleurs l'ensemble
de ces qualits que l'on dnommait du gracieux nom de courtoisie, mot
qui nous est rest mais qui s'est singulirement affaibli? Il n'est pas
trs facile de l'expliquer. Peut-tre le caractre fut-il,  cette
poque, dans ces rgions, plus gai et plus lger, l'esprit plus vif et
plus alerte, et surtout la vie plus facile et plus large. Ceci est
possible: ce qui est moins probable c'est que le climat y soit pour
quelque chose, comme l'ont cru trop d'historiens trangers qui voient
les pays du Midi, qu'il s'agisse de la Grce, de l'Italie ou du Midi de
la France,  travers leur rve d'hommes du Nord.

Ce qui est certain enfin c'est que ds les dbuts la posie provenale
reflta les ides et les moeurs de ces milieux. C'est dans la conception
de l'amour surtout que ces ides diffrent de celles des ges prcdents
et que la socit fodale mridionale est en avance sur celle du Nord.
Les ides chevaleresques du temps avaient contribu  relever la
condition de la femme, comme l'avait fait jadis le christianisme. Elle
devint dans la plupart des pays o se dveloppa l'esprit de la
chevalerie un objet de respect et d'adoration. C'est dans le Midi de la
France que cette volution se produisit d'abord avec le plus d'clat.
Les troubadours ont cr par leur thorie de l'amour courtois un
vritable culte de la femme. Le mot ne paratra pas trop fort, quand
nous aurons examin cette thorie, que nous en aurons tudi le
dveloppement et que nous verrons l'amour profane ainsi conu se
transformer presque insensiblement en dvotion  la Vierge. Cette
volution est rgulire; elle est sortie sans effort de la conception
primitive.

C'est le dveloppement de ce thme de l'_amour courtois_ qui a fait
l'originalit de la posie des troubadours. C'est  lui qu'elle doit et
son clat et son influence sur tous les pays o ont pntr les ides de
la chevalerie. Elle lui doit d'tre reste encore vivante, malgr les
ans. A tel point qu'en un certain sens on pourrait l'appeler classique.
Ne nous posons pas la question clbre: qu'est-ce qu'un classique? Mais
si l'on rduisait le classicisme au fait d'avoir exprim sous une forme
parfaite des vrits ternelles, l'ancienne posie provenale mriterait
le nom de classique. Pour la forme, on peut dire qu'aucune posie
lyrique ne l'a cultive avec plus de soin, disons mieux, avec plus
d'amour; quant au fond, les sentiments qui y sont exprims sont de ceux
qui, idaliss et ennoblis, ont toujours fait vibrer les coeurs des
hommes. Et quel charme de plus pouvons-nous donc exiger de la posie?

La posie morale, didactique, ou satirique a eu le mme caractre
aristocratique que la chanson. La posie lyrique mridionale se divise
en plusieurs genres, dont les principaux sont: la _chanson_, consacre 
l'exaltation de l'amour courtois et le _sirvents_ ou _serventois_,
comme on l'appelle dans la posie du Nord. C'est le sirvents qui sert 
l'expression des ides morales, ou de la satire personnelle, littraire,
politique et sociale. La posie des troubadours a connu toutes ces
divisions du genre; mais l encore on voit qu'elle est un produit de la
socit aristocratique. Les pices diffamatoires ne sont pas rares dans
cette posie. Un grand seigneur refusait-il sa protection  un
troubadour? La vengeance du pote irritable s'exprimait sous forme de
satire personnelle, dure et mprisante. Les posies de ce genre qui nous
sont restes--et elles sont assez nombreuses--sont de curieux documents
pour l'histoire des moeurs.

Malheureusement cette posie portait, ds ses origines, des germes de
faiblesse et de dcadence. Son existence tait trop intimement lie 
celle de cette socit brillante au milieu de laquelle elle s'tait
dveloppe et pour laquelle elle tait faite. Le moindre changement dans
les moeurs ou dans les conditions d'existence de cette socit devait
avoir pour consquence la transformation ou la dcadence de cette
posie. La noblesse mridionale s'appauvrit assez vite pour de
nombreuses raisons dont les principales sont les suivantes: les
contributions aux croisades, le dveloppement de la bourgeoisie et sans
doute aussi l'abus du luxe, des ftes et des tournois. Mais surtout elle
eut  supporter, pendant et aprs la croisade contre les Albigeois, de
Toulouse aux bords du Rhne, les consquences de la dfaite. Les cours
o les troubadours trouvaient aide et protection devinrent de plus en
plus rares et bientt disparurent tout  fait. A la fin du XIIIe sicle
un trs petit nombre seulement, dans toute la France mridionale,
essayaient de maintenir les anciennes traditions.

Avec la dcadence de la chevalerie commena la dcadence de la posie
des troubadours. Elle tait frappe  mort ds les dbuts du XIIIe
sicle. Non pas que les chevaliers d'outre-Loire et d'ailleurs qui
prirent part  la croisade contre les Albigeois aient tmoign des
sentiments hostiles  la posie et  ses reprsentants. Il y avait parmi
eux des potes de langue d'ol, comme Amauri de Craon, Roger d'Andeli,
Jean de Brienne, Thibaut de Blazon. On a mme voulu tirer de ce fait la
conclusion piquante que ces chevaliers-potes auraient profit de la
guerre pour introduire dans le Midi un genre potique, la pastourelle,
qui serait ne dans les pays du Nord. On n'a pas eu de peine  rpondre
que la croisade  laquelle ils prirent part n'tait rien moins qu'une
croisade potique[9].

D'une tout autre importance fut,  notre point de vue, l'tablissement
du tribunal de l'Inquisition. Ce tribunal d'exception fut tabli dans
les principaux centres du Midi, d'abord  Toulouse et  Narbonne. En
mme temps saint Dominique fondait, ds les premires annes du XIIIe
sicle, le couvent de Prouilhe et engageait avec toute l'ardeur d'un
croyant du moyen ge la lutte contre l'hrsie. Il ne semble pas, du
moins au dbut, que la posie profane ait t perscute. Cependant
l'glise proscrivit les livres en langue vulgaire qui traitaient de
choses religieuses. On comprend le danger redoutable qu'il y avait pour
elle  ce que des livres de ce genre se rpandissent dans le peuple.
Nous savons aussi que quelques troubadours s'exilrent, peut-tre pour
aller chercher  l'tranger d'autres protecteurs, peut-tre aussi par
peur de l'Inquisition. Cependant aucun document formel ne nous permet de
croire qu'elle les ait poursuivis comme complices des hrtiques.

Mais l'tablissement de l'Inquisition, la fondation de l'ordre des
frres Prcheurs par saint Dominique, et de nombreux ordres religieux,
pendant le XIIIe sicle, produisirent un changement sensible dans la
socit. Le got des choses religieuses, de l'orthodoxie surtout fut
restaur. On ne s'intressa plus  la posie purement profane. On ne
comprit plus le paganisme qui animait la posie de l'ge prcdent. Deux
troubadours de la dcadence nous avouent--et ces tmoignages, quoique
rares, sont prcieux--que d'aprs les gens d'glise la posie est un
pch. Cet aveu est caractristique; il est l'indice d'une nouvelle
conception de la vie et de la posie. C'est en ce sens qu'on peut dire
que le dveloppement de l'esprit religieux a contribu  hter la
dcadence de l'ancienne posie.

L'histoire de cette posie est donc brve; sa vie est courte et elle
meurt jeune, comme ceux qui sont aims des dieux. Diez le premier a
divis son histoire en trois grandes priodes, celle de son
dveloppement, celle de son ge d'or et celle de sa dcadence. La
premire va, d'aprs lui, de 1090  1140; la deuxime de 1140  1250; la
troisime de 1250  1292. Les dates qui marquent ces priodes n'ont rien
d'absolu. Mais d'une manire gnrale elle les limitent assez bien.

C'est entre 1140  1250 que Diez place la priode la plus florissante de
la posie provenale. Si l'on avait le got des divisions et des
subdivisions, on pourrait en tablir dans cet espace de plus d'un
sicle; on montrerait sans peine que les plus grands troubadours
appartiennent  la fin du XIIe sicle et que les germes de dcadence
sont dj sensibles ds le dbut du XIIIe. Mais  quoi bon tablir des
distinctions oiseuses? Une priode d'histoire littraire, surtout au
moyen ge, ne se laisse pas limiter avec une rigoureuse prcision.
Admettons donc d'une manire gnrale les dates fixes par le premier
historien de la posie des troubadours.

Nous pourrions arrter ici cette vue sommaire de l'histoire de la posie
provenale. Mais il n'est pas sans intrt de donner, pour terminer
cette introduction, un aperu rapide de la posie de la langue d'ol 
cette poque. Cette comparaison, en faisant ressortir l'originalit de
la lyrique provenale, montrera aussi quelles lacunes graves on remarque
dans la littrature de la langue d'oc.

Par ses origines connues la posie des troubadours est  peu prs
contemporaine de la _Chanson de Roland_. Sa priode de splendeur
correspond  une priode de mme clat dans la posie pique franaise.
La fin du XIIe sicle, qui marque dans la France du Midi la priode la
plus brillante, est l'poque o nat dans la France du Nord la posie
narrative et courtoise. Aux posies des troubadours correspondent vers
la fin du XIIe sicle les romans d'aventures du grand pote champenois
Chrtien de Troyes; c'est l'poque o il chante d'Iseut la blonde,
d'Erec et d'Enide, du Chevalier au Lyon, de Lancelot du Lac et de
Parceval le Gallois.

C'est  cette poque aussi que se placent les premiers monuments de la
posie lyrique que Gaston Paris appelle l'cole provenalisante. Les
quelques chansons d'amour composes par Chrtien de Troyes pour Marie de
Champagne sont parmi les premires que l'on puisse rattacher  cette
cole. Celles de Conon de Bthune, de Gui de Couci, de Jean de Brienne,
de Gace Brul sont un peu postrieures. C'est au dbut du XIIIe sicle
que cette posie lyrique de langue d'ol est dans tout son clat.

Elle passe bientt de la noblesse, au milieu de laquelle elle a pris
naissance, comme dans les cours du Midi,  la bourgeoisie qui petit 
petit voit grandir son importance. L'cole bourgeoise d'Arras produit
les potes les plus remarquables du temps. La posie pique cde sa
place aux romans d'aventures et aux nouvelles. Mais pendant toute cette
priode du XIIIe sicle, qui est pour la littrature du Midi une priode
de dcadence et de mort, de nouveaux genres naissent dans la littrature
franaise; elle dborde de sve et de vie. La posie allgorique
commence, ainsi que la satire, la posie dramatique, et l'histoire. Ces
nombreux genres si varis dont le XIIIe sicle montre les origines sont
le prsage d'une magnifique floraison; la littrature du Midi meurt au
mme moment parce qu'elle n'a pas pu se renouveler.

Elle l'aurait pu peut-tre, si elle s'tait souvenue de ses origines
populaires; elle aurait retrouv  cette source toujours fconde dans
toutes les littratures une vie nouvelle ou bien elle en aurait t
heureusement transforme. Mais le souvenir de ces lointaines origines
tait perdu depuis longtemps. Pendant la dcadence aucun effort, aucune
tentative ne fut faite pour y remonter.

Cette posie aristocratique ne fit d'effort que pour se perdre plus
srement. On rechercha pendant la dernire priode les difficults de la
forme plutt que l'originalit du fond; on revint aux choses dj
vieillies ou mortes,  la prciosit,  la jonglerie des mots, des rimes
et des mtres,  tous ces artifices purils de la forme qui sont en
honneur dans toutes les littratures vieillies. De tout cela rien de
vivant ne pouvait sortir.

Est-ce  dire que les principaux genres que nous avons numrs, en
parlant de la littrature de langue d'ol, lui aient t inconnus?
Quelques-uns peut-tre. En ce qui concerne la posie pique, la question
a t discute et rsolue avec clat dans un sens affirmatif par
Fauriel. Il parat assez vraisemblable, au premier abord, qu'un pays
comme le Midi de la France, qui a eu tant  souffrir des invasions
sarrasines, en ait gard le souvenir. D'autre part l'clat de la posie
lyrique, ds ses origines, laisse supposer que le talent n'aurait pas
manqu  ses jongleurs pour mettre en vers cette matire pique. Et que
sont la _Chanson de Roland_, toute la magnifique geste de Guillaume
d'Orange, les chansons d'_Aimeri de Narbonne_ et de la _Mort d'Aimeri_
sinon le rcit d'exploits accomplis contre les Sarrasins? Ces pomes
n'auraient-ils pas t prcds d'une pope qui aurait t chante sans
tre crite, dans les pays qui avaient le plus souffert des invasions?
Une pareille hypothse n'aurait rien d'absurde, on comprend qu'elle ait
t soutenue avec vraisemblance, et qu'elle ait trouv des partisans
convaincus.

Cependant, si flatteur que cela ft pour l'amour-propre des mridionaux
d'avoir fourni  leurs frres de langue d'ol la matire pique en mme
temps que la matire lyrique, il faut laisser cette hypothse dans son
domaine d'hypothse: aucun fait n'est venu la confirmer. Il semble au
contraire que l'tude des origines de l'pope franaise lui soit de
plus en plus dfavorable. La littrature mridionale a peu de choses 
offrir en comparaison de la splendide floraison pique du Nord.
Cependant si la belle pope de _Grart de Roussillon_ n'est pas
d'origine mridionale, la _Chanson de la Croisade_ reste comme un
tmoignage remarquable des aptitudes des potes du Midi  la posie
pique.

En fut-il de mme pour la posie dramatique? Ici aussi les textes sont
assez rares. Et cela est fcheux, parce qu'il semble bien que les
reprsentations dramatiques aient t de bonne heure un objet de
prdilection pour les populations du Midi. Nous n'avons que quelques
fragments anciens et nous sommes rduits, pour crire son histoire, 
des textes qui sont tout rcents et imits probablement d'originaux
franais. La question de l'originalit de la posie dramatique en langue
d'oc reste donc assez douteuse.

Quant aux autres genres, il sont  peu prs tous reprsents dans la
littrature du Midi comme dans celle du Nord; mais dans la premire, ils
n'ont abouti qu' un dveloppement incomplet: la dcadence est venue
trop tt;  ce point de vue son infriorit est vidente.

Il ne lui reste donc que sa supriorit dans la posie lyrique. Mais l
elle est clatante et hors de pair. C'est ce qui fait sa valeur et son
importance historique. Mme si elle n'avait pas en elle des raisons
d'tre admire et gote pour elle-mme, si elle ne faisait pas sentir 
ceux qui la connaissent les motions que donne la vraie posie, elle
demeurerait un objet d'tude de premier ordre. Son importance dans
l'tude des littratures compares n'en serait nullement domine, si
l'importance d'une littrature doit se mesurer, comme beaucoup d'autres
choses humaines, non  sa valeur intrinsque, mais  l'influence qu'elle
a exerce.




CHAPITRE II

CONDITION DES TROUBADOURS. LGENDES ET RALIT. TROUBADOURS ET JONGLEURS

     Troubadours d'origine noble, bourgeoise.--Potesses
     provenales.--Les protecteurs des troubadours.--Sources de
     leurs biographies.--Nostradamus.--Biographies de Bernard de
     Ventadour, de Guillem de Capestang, de Jaufre Rudel, de Peire
     Vidal, de Guillem de la Tour, de Giraut de Bornelh.--Lgendes
     et ralit.--Jongleurs et troubadours.


Nous possdons des posies d'environ quatre cents troubadours, du XIIe
et du XIIIe sicle. Nous connaissons aussi le nom de soixante-dix autres
potes dont les oeuvres ne nous ont pas t conserves. Ce chiffre donne
une ide de l'activit potique qui a rgn pendant ces deux sicles.
Mais le temps a fait subir  ce trsor des pertes irrparables. Les
posies des troubadours furent runies ds le XIIe et le XIIIe sicle en
anthologies. Combien d'entre elles n'ont-elles pas disparu depuis cette
poque lointaine? Avec une pieuse sagacit, quelques savants ont suivi 
la trace des manuscrits signals par les rudits du XVIe et surtout du
XVIIe et du XVIIIe sicle[1]; mais leurs efforts n'ont pas t toujours
couronns de succs. Un heureux hasard vient quelquefois en aide aux
provenalistes. Il y a une quarantaine d'annes M. Paul Meyer publiait
le contenu d'un manuscrit des plus importants pour l'histoire des
derniers troubadours. Suivant la potique rflexion du savant diteur,
la terre de Provence avait t lgre au vieux manuscrit. Il avait
sjourn en effet plusieurs annes[2] enfoui au pied d'un olivier. Plus
rcemment, dans une des bibliothques les plus frquentes de Florence,
un savant italien dcouvrait  son tour un autre manuscrit qui mettait
au jour plus d'une vingtaine de noms de troubadours inconnus
jusque-l[3]. Mais ces hasards sont rares et il faut se rsigner 
admettre que de nombreuses richesses sont  jamais perdues.

Celles qui nous restent proviennent de troubadours de toute classe et de
toute condition. Le premier connu, est, comme on l'a vu, un homme de
haut parage, Guillaume de Poitiers, duc d'Aquitaine. Parmi les plus
anciens se trouvent galement d'autres personnages de noble naissance.
Ainsi Jaufre Rudel, qui s'namoura de la Princesse lointaine et qui
usa la voile et la rame pour chercher sa mort suivant l'expression de
Ptrarque, tait prince de Blaye. Cinq rois se sont exercs  la posie
provenale: il est vrai qu'on a remarqu  leur sujet que leur
contribution n'avait pas t des plus brillantes. La liste des
troubadours comprend encore dix comtes, cinq marquis et autant de
vicomtes; parmi eux Bertran de Born. Beaucoup d'autres sont de puissants
barons ou de riches chevaliers. Plusieurs, par contre, sont des
chevaliers sans fortune qui abandonnent le mtier des armes pour la
posie[4].

Cependant ce n'est pas seulement dans les hautes classes que sont
closes les vocations potiques. Un des troubadours les plus anciens et
les plus originaux, Marcabrun, originaire de Gascogne, tait un enfant
illgitime. Un des plus gracieux, le Limousin Bernard de Ventadour,
tait le fils d'un domestique du chteau de Ventadour, dont les
seigneurs, potes eux-mmes, furent depuis les origines de la posie
provenale les protecteurs ns des troubadours: Giraut de Bornelh, dont
la vie, suivant la biographie provenale, fut si difiante, tait aussi
de petite naissance. De mme origine fut sans doute le dernier
troubadour, Guiraut Riquier de Narbonne.

D'autres troubadours, et non des moindres, s'taient destins d'abord 
l'tat ecclsiastique. La biographie provenale nous raconte de plus
d'un qu'arriv  l'ge d'homme il s'prit des joies du monde et quitta
le mtier de clerc pour celui de troubadour. Il est vrai que plusieurs
suivirent une voie inverse. Bertran de Born, aprs une vie consacre aux
armes et  la posie, finit obscurment  l'abbaye de Dalon. Le
troubadour Folquet de Marseille, fils d'un riche marchand, entr dans
les ordres aprs sa carrire potique, devint vque de Toulouse. Il se
signala, dans ce nouveau poste, par un tel zle contre les Albigeois que
l'glise le sanctifia. Un demi-sicle plus tard le troubadour Gui
Folqueys, devenu pape sous le nom de Clment IV, accordait cent jours
d'indulgence  qui rcitait ses posies; htons-nous de dire qu'il
s'agissait de prires  la Vierge.

Les sentiments de l'glise vis--vis de la posie des troubadours
paraissent avoir vari avec le temps et peut-tre aussi avec les hommes.
Ainsi Gui d'Ussel, qui appartenait  une noble famille de troubadours,
et qui tait chanoine de Brioude, dut jurer au lgat du pape de renoncer
 la posie profane. En revanche le moine de Montaudon avait la
permission de son suprieur de se livrer  la posie dans l'intrieur de
son couvent. De plus il tait autoris  visiter les chteaux du
voisinage et  y rciter ses chansons; seulement il devait rapporter au
clotre les prsents qu'il recevait. On a compt seize ecclsiastiques
parmi les troubadours, dont deux vques et plusieurs chanoines. Au
point de vue profane, trs profane mme, la palme appartient parmi
ceux-ci  un chanoine de Maguelone, Daude de Prades, qui peut compter au
nombre des anctres les plus immdiats de Rabelais; il vivait au XIIIe
sicle, et son activit potique ne parat pas avoir t gne par ses
suprieurs.

La bourgeoisie enfin a fourni galement bon nombre de troubadours: les
fils de marchands ne sont pas rares parmi eux: Bartolom Zorzi, de
Venise, tait marchand; lias Cairel, originaire du Prigord, tait
graveur en mtaux prcieux; Arnaut de Mareuil et plusieurs autres
taient notaires. Toutes les classes de la socit taient ainsi
reprsentes dans ce monde trange des troubadours; fils de nobles, fils
de bourgeois, ou simples fils de gueux, un mme amour pour la posie les
rapprochait.

Il manquerait un fleuron  cette couronne potique, si nous n'ajoutions
que les femmes aussi s'exercrent avec honneur  la posie. On compte
dix-sept potesses: parmi elles Batrice, la gracieuse comtesse de Die,
dont les chansons nous font connatre le roman d'amour avec le
troubadour Raimbaut, comte d'Orange. Marie de Ventadour, femme d'bles
IV, passait pour une connaisseuse en art potique; elle composa des
posies et fut choisie comme juge, avec d'autres nobles dames, dans des
questions de casuistique amoureuse[5].

Dans certaines familles les deux poux taient potes: nous connaissons
au moins deux exemples d'unions de ce genre[6]. Quelquefois il se
formait une vraie dynastie de troubadours, comme dans la famille des
chtelains d'Ussel, en Limousin. Gui d'Ussel, nous dit le biographe,
tait un noble chtelain; l'un de ses frres s'appelait bles, l'autre
Pierre; son cousin s'appelait lie; et tous quatre taient troubadours.
Gui trouvait de bonnes chansons, lie de bonnes tensons et bles les
mauvaises [il y a l une distinction qui ne nous parat pas trs claire;
peut-tre les _mauvaises tensons_ dsignent-elles des tensons
grossires, comme cela arrivait quelquefois]. Pierre chantait tout ce
que son cousin et ses frres composaient. Gui tait chanoine de Brioude
et de Montferran... C'est  lui, on s'en souvient, que le lgat du pape
fit jurer de renoncer  la posie profane.

On voit, par cette rapide esquisse, combien varie fut la condition des
troubadours. Il y en eut parmi eux  qui la fortune sourit en mme temps
que la posie, ds leur berceau; et il y eut aussi de pauvres hres,
qui, pris d'idal et de rve, n'eurent d'autre ressource pour le
raliser que de courir le monde. Aussi la plupart d'entre eux furent-ils
de grands voyageurs. Nous en connaissons qui sont alls en Orient,
quelques-uns dans les pays d'outre-Loire, comme Bernard de Ventadour et
Bertran de Born, qui sjournrent en Normandie. D'autres paraissent
avoir vcu  la cour des comtes de Champagne, comme un des plus anciens,
Marcabrun, et peut-tre Rigaut de Barbezieux.

Quant au sud de la France,  la pninsule ibrique et au nord de
l'Italie, c'tait leur pays de prdilection. C'est l qu'ils trouvaient
leurs plus puissants et leurs plus gnreux protecteurs: en Italie les
marquis de Montferrat et d'Este, dans la marche de Trvise; l'empereur
Frdric II. En Espagne ils vinrent en foule  la cour des rois de
Castille et d'Aragon, en particulier  celles du roi Alfonse X le Savant
et de Jacme le Conquistador. En France il suffit de citer les noms de
quelques-uns de leurs protecteurs pris parmi les plus connus: ce sont
les comtes de Toulouse et de Provence, les vicomtes de Marseille, les
seigneurs de Montpellier, les vicomtes de Bziers, les vicomtes de
Narbonne, les comtes de Rodez, et ceux d'Astarac. A ces puissants
protecteurs il faut ajouter les rois d'Angleterre qui ont vcu en
France, comme Henri au Court-Mantel et surtout Richard Coeur de Lion,
pote lui-mme, et protecteur d'Arnaut Daniel, de Peire Vidal, de
Folquet de Marseille[7].

Ce rapide coup d'oeil sur l'histoire des troubadours nous laisse
entrevoir combien ardent tait, dans toutes les classes de la socit,
l'amour de la posie et de quelle faveur y jouissaient les potes. Une
tude rapide de leurs biographies confirmera ces impressions. Jamais
peut-tre la posie n'a suscit tant d'enthousiasme, tant de
dvouements.

Il existe deux sources principales pour la biographie des troubadours:
l'une ancienne, l'autre plus rcente. Celle-ci est du clbre Jehan de
Notredame, plus connu sous le nom de Nostradamus, procureur du roi au
Parlement d'Aix-en-Provence,  la fin du XVIe sicle, et mystificateur
littraire des plus audacieux. Il connaissait trs bien l'ancienne
posie provenale et il avait  sa disposition de prcieux documents que
nous ne possdons plus. Il pouvait rendre service aux tudes provenales
pour lesquelles il avait une si grande sympathie. Il s'est amus  crer
une vie lgendaire des troubadours en mlant  des faits exacts ce que
lui suggraient son imagination et sa fantaisie. Il tirait ses
renseignements, prtendait-il, du manuscrit d'un savant moine, mort au
dbut du XVe sicle, au monastre de Saint-Honorat, dans l'le de
Lrins, et qui s'appelait du joli nom de _Moine des Iles d'Or_. C'tait
un mythe. On crut pendant longtemps  cette supercherie; ce n'est que
dans le dernier sicle qu'on a exprim des doutes; et tout rcemment
enfin le savant provenaliste Chabaneau a fait connatre le mot de
l'nigme: le _Moine des Iles d'Or_ n'est autre chose que l'anagramme du
nom d'un ami de Nostradamus[8]. Telle tait la source principale de ses
rcits: qu'on juge par l des autres. Ce fut une belle mystification,
une galjade littraire: elle n'a que trop bien russi; les inventions
de Nostradamus ont eu la vie dure, presque autant que les _Centuries_ de
son frre an, Michel de Nostredame, le prophte.

Laissons de ct son livre suspect sur la vie des plus anciens et plus
illustres potes provenaux. C'est un travail trop dlicat que d'y
dmler la vrit du mensonge.

L'autre source pour la vie des troubadours est forme par un recueil de
biographies provenales crites vers le milieu du XIIIe sicle par
plusieurs chroniqueurs.

On connat le nom de deux d'entre eux; mais la plus grande partie est
anonyme, et c'est une question de savoir si on doit les attribuer  l'un
de ceux qui ont sign leurs rcits. Quel que soit l'auteur, on doit lui
reconnatre,  dfaut de sens historique, le sens potique. Lui aussi a
racont la vie lgendaire des troubadours, parce que dj de son temps
on ne connaissait de leur vie que des lgendes; mais il semble avoir
choisi parmi les plus intressantes.

Si son rcit est des plus suspects au point de vue historique et s'il a
crit en pote la vie des troubadours, son oeuvre est un document de
premier ordre, non seulement pour l'histoire de la littrature, mais
encore et surtout pour l'histoire de la socit du Midi de la France au
moyen ge.[9] C'est  ce titre que ces biographies mritent d'tre
examines ici; elles nous feront connatre le milieu o vcurent les
troubadours; n'oublions pas seulement, avant de les aborder, que la
plupart sont des lgendes, nes dans l'esprit des contemporains des
troubadours et dont le chroniqueur anonyme s'est fait l'cho.

Commenons par une des rares biographies, dont l'auteur nous soit connu:
celle de Bernard de Ventadour, crite dans la premire moiti du XIIIe
sicle par le troubadour Uc de Saint-Cyr. Ce qui la distingue de toutes
les autres, c'est que l'auteur en a recueilli les lments auprs du
vicomte bles IV de Ventadour, descendant d'bles II, pote, protecteur
et matre de Bernard.

     Bernard de Ventadour tait originaire du chteau de Ventadour,
     en Limousin. Il tait de naissance pauvre, fils d'un domestique
     qui chauffait le four... Il tait bel homme et adroit, savait
     bien chanter et trouver, et il tait courtois et instruit. Le
     vicomte, son seigneur, le prit en affection  cause de son
     talent potique et l'honora grandement. Le vicomte avait pour
     femme une dame aimable et gaie, qui s'intressait beaucoup aux
     chansons de Bernard; elle s'prit de lui et lui d'elle...
     Longtemps dura leur amour, avant que le vicomte et ses
     compagnons l'eussent remarqu: quand il s'en aperut, il
     s'loigna de son pote et fit enfermer et garder svrement la
     dame. Celle-ci fit donner cong  Bernard, en lui disant de
     quitter le pays. Et il partit; il s'en alla vers la duchesse de
     Normandie, qui tait jeune et de grand mrite. Bernard de
     Ventadour trouva auprs d'elle un excellent accueil. Mais
     bientt elle devint la femme du roi Henri d'Angleterre[10]. Et
     Bernard resta triste et dolent; il s'en vint vers le bon comte
     de Toulouse et demeura auprs de lui jusqu' la mort du comte.
     A ce moment, de douleur, il se retira  l'abbaye de Dalon;
     c'est l qu'il mourut.

Plusieurs points sont  remarquer dans ce rcit. C'est d'abord le soin
que prend le vicomte pote du fils d'un de ses plus humbles serviteurs,
en qui il reconnat des dons potiques. Et c'est aussi l'ingratitude de
cet enfant gt, mais c'est surtout la punition dont elle fut paye. Par
ce temps de haute et basse justice, la vie d'un pauvre pote pouvait
paratre peu de chose. Mais le seigneur de Ventadour se contenta de lui
marquer sa froideur en ne l'admettant plus dans son intimit.

Tout autre fut, en pareille occurrence, la conduite d'un grand seigneur
du Roussillon. Voici comment le chroniqueur anonyme raconte l'histoire.

Guillem de Capestang tait un chevalier de la contre du Roussillon,
voisine de la Catalogne et du Narbonnais. Il tait trs beau, trs bon
cavalier et trs courtois. Il y avait dans la contre une dame appele
Seremonde, femme du seigneur de Castel-Roussillon. Celui-ci tait un
homme riche, mais dur, sauvage et orgueilleux. Et le troubadour Guillem
de Capestang faisait de belles chansons sur la dame de son seigneur.
Celui-ci l'apprit et un jour, rencontrant le troubadour  la chasse, il
le tua. Ensuite il lui enleva le coeur et le fit porter par un cuyer 
son chteau. Il le fit rtir avec du poivre et le donna  manger  sa
femme. Et quand elle l'eut mang, le seigneur lui dit ce que c'tait, et
elle en perdit la vue et l'oue. Revenue  elle, elle lui dit:
Seigneur, vous m'avez donn un si bon mets que jamais je n'en mangerai
de semblable. Il voulut la frapper, mais elle se prcipita du haut de
sa fentre et se tua. La cruaut du seigneur de Castel-Roussillon et le
suicide de la dame causrent une grande tristesse dans le pays. Tous
les chevaliers de la contre, tous ceux qui taient jeunes, se
runirent, le roi d'Espagne se mit  leur tte et le comte fut pris et
tu. Les corps des deux victimes furent ports en grande pompe dans
l'glise de Perpignan. Tous les ans avait lieu un plerinage et les
parfaits amants priaient Dieu pour leur me.

C'est l, sous sa forme provenale, le roman du _Chtelain de
Coucy_[11], pome du XIIIe sicle, comme la biographie de notre
troubadour. Ce n'est pas le lieu de chercher ici si le rcit a un
fondement historique ou si, comme cela est plus vraisemblable, il n'est
pas une variante d'un conte populaire.

Opposons  cette lgende une des plus gracieuses et des plus touchantes
que le biographe nous ait transmises. C'est celle dont le troubadour
Jaufre Rudel, prince de Blaye, fut le hros. Voici ce rcit dans sa
sche brivet:

     Jaufre Rudel, prince de Blaye, s'namoura de la princesse de
     Tripoli, sans la voir, pour le grand bien et la courtoisie
     qu'il entendit dire d'elle aux plerins qui revenaient
     d'Antioche. Il fit sur elle mainte belle posie avec de belles
     mlodies. Pour aller la voir il se croisa et s'embarqua. Mais
     quand il fut en mer, une grave maladie le prit; si bien que ses
     compagnons pensaient qu'il mourrait sur le navire. Ils firent
     tant cependant qu'ils l'amenrent  Tripoli et le dposrent en
     une auberge, comme mort. On avertit la comtesse, qui vint  son
     chevet et le prit entre ses bras. En la voyant, il recouvra la
     vue, l'oue et l'odorat; et il loua Dieu et le remercia d'avoir
     soutenu sa vie jusqu' ce moment. Il mourut ainsi entre les
     bras de la comtesse. Elle le fit ensevelir avec honneur dans la
     maison des Templiers et entra dans les ordres le mme jour,
     pour la douleur qu'elle prouva de sa mort[12].

Telle est cette romanesque histoire. Elle n'a pas manqu de frapper les
historiens et les potes, depuis Ptrarque jusqu' l'auteur de la
_Princesse lointaine_, jusqu' Carducci et Gaston Paris, en passant par
Uhland, Swinburne et autres. Henri Heine en a senti toute la posie et
l'a admirablement rendue dans une des plus belles pices de son
Romancero. On peut se douter par avance de tout ce que l'imagination du
pote romantique a su ajouter au simple rcit du vieux chroniqueur.

     Dans le chteau de Blaye, on voit  la muraille des tapisseries
     que la comtesse de Tripoli broda jadis de ses mains sages.

     Elle y broda toute son me, et des larmes d'amour ont sanctifi
     la tapisserie brode de soie qui reprsente le tableau suivant:

     Comment la comtesse vit Rudel mourant couch sur le rivage, et
     reconnut dans ses traits l'image de ses rves.

     Rudel aussi a vu ici pour la premire et pour la dernire fois
     en ralit la dame qui l'a si souvent charm dans ses rves.

     Sur lui se penche la comtesse; elle le tient amoureusement dans
     ses bras; elle embrasse le ple visage de celui qui a si bien
     chant ses louanges.

     Dans le chteau de Blaye, toutes les nuits, il y a comme un
     bruit de vtements, comme un frmissement. Les figures des
     tapisseries commencent soudain  s'animer.

     Le troubadour et sa dame secouent leurs membres endormis,
     sortent du mur et se promnent  travers les salles.

     Tendres propos, doux badinage, mlancoliques secrets,
     galanterie posthume de l'poque des chants d'amour.

     Geoffroy, mon coeur mort est rchauff par ta voix; dans les
     charbons depuis longtemps teints je sens une nouvelle flamme.

     --Mlisande! Bonheur et Fleur! Quand je te regarde dans les
     yeux, je revis, moi aussi; mon mal terrestre, mes souffrances
     terrestres sont seules mortes.

     --Geoffroy, nous nous aimions ainsi jadis en rve; et
     maintenant nous nous aimons aussi dans la mort. Le Dieu de
     l'amour a fait ce miracle.

     --Mlisande, qu'est-ce que le rve? Qu'est-ce que la mort? De
     vaines paroles; dans l'amour seul est la ralit--et je t'aime,
      ternellement belle.

     --Geoffroy, comme il fait bon ici, dans la salle silencieuse
     claire par la lune; je ne voudrais jamais plus sortir aux
     rayons du soleil.

     --Mlisande, chre folle, tu es toi-mme la lumire et le
     soleil. Partout o tu passes fleurit le printemps, l'amour et
     la joie du mois de mai sortent de terre.

     C'est ainsi que devisent, en se promenant, ces tendres
     spectres; ils vont de ct et d'autre, pendant que la lune
     laisse tomber ses rayons par les fentres gothiques.

     Mais, repoussant ces gracieux fantmes,  la fin revient
     l'aurore; et ils rentrent craintifs dans le mur, dans la
     tapisserie.

Enfin une des plus romanesques biographies est bien celle du toulousain
Peire Vidal, dont la carrire potique s'tend sur la premire partie du
XIIIe sicle. Il semble avoir t dou d'une imagination fertile et
touch d'un grain de folie. Son imagination ne dpassait peut-tre pas
celle du chroniqueur qui lui a prt de si tranges aventures. pris
d'inconnu Peire Vidal partit pour l'Orient et se maria avec une Grecque
de l'le de Chypre. On lui donna  entendre, raconte son biographe,
qu'elle tait nice de l'empereur de Constantinople et qu' cause d'elle
il avait des droits  l'empire. Il n'en fallait pas davantage pour
mettre en branle son imagination et son ambition. Il employa son argent
 faire construire un vaisseau pour aller conqurir l'empire. Et il
portait des armes impriales, se faisait appeler empereur et sa femme
impratrice.

Voil pour la folie des grandeurs. Mais ce n'tait pas la seule dont la
nature l'et gnreusement dot. Il tait l'homme le plus fou du monde,
dit la chronique, car il croyait que tout ce qui lui plaisait ou qu'il
voulait tait vrai. Et c'est ainsi qu'il s'prenait de toutes les dames
qu'il voyait et qu'il leur faisait des dclarations. Ces femmes d'esprit
se moquaient de lui, mais lui laissaient croire tout ce qu'il voulait.
Et il croyait, continue le chroniqueur, qu'il tait l'ami de toutes et
que chacune se donnerait la mort pour lui.

Mal lui en prit cependant avec Azalas, femme du seigneur de Marseille,
Barral de Baux.

     Le seigneur Barral, dit la chronique, savait bien que Peire
     Vidal aimait sa femme et il s'en amusait. Tous ceux qui le
     savaient, ainsi que sa femme, le prenaient en riant... Et quand
     Peire Vidal s'irritait contre elle, le seigneur Barral
     remettait aussitt la paix, et lui accordait par piti tout ce
     qu'il demandait. Un jour Peire Vidal apprit que Barral s'tait
     lev et que la dame tait seule en sa chambre. Il vint devant
     elle, la trouva endormie, s'agenouilla et lui baisa la bouche.
     Elle sentit un baiser, crut que c'tait le seigneur Barral et
     se leva en souriant. Elle regarda et vit que c'tait ce fou de
     Peire Vidal; alors elle se mit  crier et  faire grand bruit.
     Ses demoiselles d'honneur vinrent  ses cris et demandrent ce
     que c'tait. Et Peire Vidal s'enfuit.

La dame fit appeler son mari; mais les troubadours avaient dcidment
des privilges: Barral, comme un galant homme, prit l'aventure en
riant; et il gronda sa femme d'avoir fait tant de bruit pour l'acte d'un
fou.

La dame exigea le dpart du troubadour, qui se rfugia  Gnes. L,
ayant appris qu'Azalas le poursuivait de ses menaces, il passa
outre-mer. Il se consolait par des chansons, sans oser revenir en
Provence. Enfin Barral de Baux, qui aimait beaucoup son pote, obtint
son pardon, le lui manda en Syrie, et Peire Vidal, pardonn, revint
joyeusement  Marseille.

Une autre de ses folies faillit finir plus mal pour lui. Il s'tait
pris d'une grande dame qu'il surnommait la Louve (on ne sait, pour le
dire en passant, si ce nom lui vient de notre troubadour, ou s'il tait
un de ses surnoms). La Louve, puisque louve il y a, habitait un chteau
des environs de Carcassonne. Pour lui tmoigner ses sentiments, Peire
Vidal ne trouva rien de mieux que de s'habiller en loup. Il se vtit
d'une peau de loup, pour le faire croire aux bergers et aux chiens.
Cette fantaisie drgle faillit lui tre fatale. Ptres et chiens se
mirent  sa poursuite.

    Le pauvre loup en cet esclandre,
    Empch par son hoqueton,
    Ne put ni fuir ni se dfendre.

Il fut port pour mort au chteau de la Louve. Quand elle apprit que
c'tait Peire Vidal, elle commena  rire beaucoup de sa folie, et son
mari de mme... Son mari le fit mettre en un lieu bien tranquille; il
manda un mdecin et le fit soigner jusqu' ce qu'il ft guri. Peire
Vidal paya ces soins et racheta sa folie par une de ses plus jolies
chansons (_De chantar m'era laissatz_).

Une des plus tranges biographies est celle de Guillem de la Tour. Il
vint en Lombardie, enleva  Milan la femme d'un barbier et s'enfuit avec
elle jusqu'au lac de Cme. Il advint que la dame mourut. Il en eut une
si grande tristesse qu'il en devint fou; il crut qu'elle simulait la
mort pour se sparer de lui. Il la veilla dix jours et dix nuits; et
chaque soir il lui demandait si elle tait morte ou vivante; si elle
tait vivante, qu'elle revnt vers lui; si elle tait morte, qu'elle lui
contt ses peines et il lui ferait dire toutes les messes qu'elle
voudrait.

Il fut chass de la cit. Il partit  la recherche de devins ou de
devineresses. L'un d'eux lui dit que s'il rcitait cent cinquante
patentres par jour, s'il donnait des aumnes  sept pauvres avant de se
mettre  table, et s'il agissait un an ainsi, sans faillir un seul jour,
sa femme reviendrait  la vie, mais sans pouvoir manger, ni boire ni
_parler_. Le pauvre homme suivit le conseil avec joie; seulement quand
l'anne fut termine, il s'aperut qu'il tait bern; il se dsespra et
se laissa mourir.

Terminons cette revue par une biographie difiante.

     Giraut de Bornelh tait Limousin, de la contre d'Excideuil...
     Il tait de basse naissance, mais il tait trs savant et avait
     beaucoup d'intelligence naturelle... Il fut appel le matre
     des troubadours, et il l'est encore par les bons connaisseurs,
     ceux qui entendent bien les mots subtils qui expriment bien les
     sentiments amoureux... Sa vie tait la suivante: tout l'hiver
     il restait  l'cole et tudiait; tout l't il parcourait les
     chteaux, menant avec lui deux chanteurs qui chantaient ses
     chansons. Il ne voulut jamais de femme; et tout ce qu'il
     gagnait il le donnait  ses parents pauvres et  l'glise de la
     ville o il naquit.

Mais voil assez de lgendes, tragiques ou gracieuses: nous en passons
beaucoup d'autres sous silence. Essayons de voir ou au moins d'entrevoir
ce que fut la ralit. Que les troubadours aient reu un excellent
accueil dans les cours o ils apportaient la posie et la joie, c'est ce
que tous les tmoignages du temps, leurs oeuvres en premier lieu, nous
apprennent. Mais ils nous disent aussi combien pre fut ce que nous
appellerions du nom vulgaire de concurrence ou du nom en apparence plus
scientifique de lutte pour la vie. Les posies des troubadours sont
pleines d'allusions aux mdisants; ce sont eux qui perdent le pote
auprs de sa dame ou qui ternissent sa rputation. Ils le brouillent,
chose aussi grave, avec son protecteur. On peut croire les troubadours
sur parole. Dans ces petites socits fermes o ils vcurent, la
jalousie, et son cortge habituel, la calomnie et la mdisance, durent
pousser comme fleurs naturelles.

La haute situation sociale de quelques troubadours, les lgendes
romanesques dont certains furent les hros, ne doivent pas nous faire
illusion sur les conditions de leur vie. Beaucoup taient de trs humble
origine. Plusieurs, on l'a vu, avaient renonc pour la posie,  des
carrires lucratives. D'autres, de naissance noble, mais trop pauvres
pour soutenir leur rang, s'engageaient  leur tour dans une voie
aventureuse o ils espraient bien rcolter profits et honneurs, mais o
ils ne trouvaient souvent que misres et privations. Ils taient trop de
qumandeurs; de bonne heure la carrire tait dj encombre.

La connaissance de ces conditions d'existence doit nous rendre
indulgents pour les troubadours. Ils manquent de dignit, c'est certain,
dans les demandes qu'ils adressent aux grands seigneurs; avec insolence
ou humilit, par la menace ou la flatterie, ils tchent d'obtenir, l'un
un bon cheval, l'autre un beau vtement, celui-ci quelques deniers: le
milieu o ils vivaient n'tait pas une cole de caractre. Vouloir leur
en faire un reproche, c'est mconnatre les conditions de leur vie et
ignorer leur histoire. Renan, traitant dans l'_Histoire littraire de la
France_[13], de la posie hbraque au XIIIe sicle, dit en parlant d'un
pote juif, Gorni, dont la vie ressemble trangement  celle d'un
troubadour: Gorni n'tait pas pote d'une faon dsintresse... Il
l'tait de profession... Tout nous montre en lui un adulateur, ou un
insulteur vnal, qui mesurait l'loge ou le blme aux profits ou aux
mcomptes de sa vie de mendiant littraire. Les rflexions de Renan
rappellent les critiques de ce bourgeois cossu qu'tait Boileau,
reprochant  Colletet, non pas de faire de mauvais vers, mais d'aller
chercher son pain de cuisine en cuisine. Les troubadours allaient le
chercher de chteau en chteau: cette ncessit explique et excuse bien
des choses.

Ils y trouvaient de redoutables rivaux dans la personne des jongleurs.
Les jongleurs taient un hritage de la socit romaine--ils existaient
d'ailleurs avant elle--et on peut suivre leur histoire depuis l'Empire
jusqu'aux origines des littratures modernes. Ils taient en pleine
activit quand les troubadours commencrent  chanter. Les jongleurs
devinrent pour eux des auxiliaires: les troubadours grands seigneurs--et
ils taient nombreux  l'origine--leur confirent souvent le soin de
rciter les chansons qu'ils avaient composes. Leur rle grandit ainsi,
en mme temps que le got pour la posie se dveloppait.

Le rle de ces deux classes, troubadours et jongleurs, tant bien
dlimit, il n'y avait pas de raison, du moins au dbut de leur
histoire, pour qu'elles fussent rivales. Seulement il n'tait pas rare
de voir un jongleur s'lever au rang de troubadour. Le mtier de
jongleur exigeait certaines qualits: une mmoire fidle et une grande
habilet  toucher des instruments. A chanter ainsi les vers d'autrui,
plus d'un sentit s'veiller en lui le got de la posie, et son
instruction gnrale de jongleur, sa connaissance de l'art et de la
technique des troubadours lui permirent d'arriver  son tour au rang de
pote. Ce contact continuel entre troubadours et jongleurs favorisait
la confusion des deux classes. Vingt et un troubadours au moins furent
en mme temps jongleurs[14].

Cette confusion n'aurait pas t grave, si le rle du jongleur tait
rest ce qu'il tait  l'origine de la posie des troubadours: celui
d'un auxiliaire utile des potes. Mais le discrdit qui pesait sur eux
pendant le haut moyen ge et le bas-empire reparaissait avec le temps;
il retombait sur les deux classes[15].

Et quel milieu que ce monde trange et peu recommandable, o des
troubadours dclasss voisinaient avec des montreurs de singes et
d'ours! De courts tableaux esquisss par le dernier troubadour, Guiraut
Riquier, ainsi que d'autres tmoignages, nous en donnent quelque ide.
Nous y voyons le chanteur et le musicien ambulants, qui vont dpenser
leur recette au cabaret; le bateleur, avec ses tours de passe-passe, qui
a si bien reprsent la classe des jongleurs que son nom en est devenu
synonyme; le saltimbanque enfin, souvent accompagn de danseuses aux
moeurs faciles, exhibant  la badauderie publique les nombreux animaux
qu'il a dresss, oiseaux, singes, ours, chiens et chats savants; tous
les types en un mot de la foire et du cirque dcors du nom gnral de
jongleur.

On pensera sans doute que ce sont l des tableaux d'une poque de
dcadence, et que les spectacles de ce genre taient plus apprcis du
peuple que des socits courtoises o frquentaient ordinairement les
troubadours. Cela est vrai, en partie. Cependant voici le divertissement
qu'un grand seigneur du temps offrait  ses invits. Le rcit en est
emprunt au roman de _Flamenca_[16], si instructif pour l'histoire des
moeurs. La scne se passe dans le palais de Bourbon d'Archambaut, qui
est immense. C'est le jour de la Saint-Jean; aprs le repas, les
jongleurs se lvent. Chacun veut se faire entendre; alors vous auriez
entendu retentir des cordes de diverses mlodies; qui sait un air
nouveau de viole, chanson, descort ou lai, s'avance le plus possible...
L'un touche la harpe, l'autre la viole; l'un joue de la flte, l'autre
siffle... l'un joue de la musette, l'autre de la flte; l'un de la
cornemuse, et l'autre du chalumeau. L'un joue de la mandore, l'autre
accorde le psaltrion avec le monocorde. L'un fait le jeu des
marionnettes, l'autre le jeu des couteaux; l'un se jette  terre et
l'autre saute, l'autre danse avec sa bouteille...

Si nous avons ici un tableau de fantaisie, les traits en sont emprunts
 la ralit. Les musiciens dominent dans cette assemble de jongleurs;
mais les bateleurs n'y manquent pas. La posie seule parat tre une de
leurs moindres proccupations.

Dira-t-on que ce tableau reprsente plutt les moeurs de la France du
Nord, et que les jongleurs que frquentent les troubadours ne
ressemblent en rien  ceux-ci? Dtrompons-nous: nous avons d'autres
tmoignages. Des troubadours ont pris la peine de composer en vers, vers
mdiocres sans doute, mais prcieux par leur contenu, des codes du
parfait jongleur. Voici quelques extraits d'un de ces enseignements
(c'est le nom qu'ils portent dans la posie provenale)[17]. Le pote
reproche au jongleur de ne pas savoir jouer de la viole et de chanter
encore pis, du commencement  la fin. Celui-l fut un mauvais matre,
qui t'enseigna  remuer les doigts et  conduire l'archet. Tu ne sais ni
danser, ni bateler,  la manire d'un jongleur gascon. Je ne t'entends
dire ni sirvents, ni ballade, ni _retroencha_. ni tenson. Notons que
ce mme jongleur doit connatre, d'aprs notre pote, la plupart des
cycles de la littrature pique, depuis la geste Carlon--de
Charlemagne--jusqu' celle d'Arthur: Aol, les Loherains, Erec, Grard
de Roussillon, l'empereur Constantin, Salomon, etc. Toute la lyre!

Voici encore les conseils que donne un autre pote  un apprenti
jongleur. Sache trouver et bien sauter, bien parler et proposer des
jeux-partis; sache jouer du tambour et des castagnettes et faire
retentir la symphonie... sache jeter et rattraper quelques pommes avec
deux couteaux, avec chants d'oiseaux et marionnettes... sache jouer de
la cithare et de la mandore et sauter  travers quatre cerceaux. Tu
auras une barbe rouge (?) dont tu pourras t'affubler... Fais sauter le
chien sur un bton et fais-le tenir sur ses deux pieds...[18]

Tel est le monde trange avec lequel les troubadours taient constamment
en contact. Sans doute  la belle poque,  l'ge d'or, il dut y avoir
des distinctions parmi les jongleurs. Mais combien de temps durrent ces
distinctions sociales? Et qui pouvait les maintenir? Il est probable
que, si elles ont exist, elles durrent peu. La confusion des jongleurs
et des troubadours commena de bonne heure: avec la dcadence de la
posie elle s'accentua rapidement.

Rappelons-nous maintenant les lgendes romanesques dont les biographes
des troubadours ont entour leur vie. Vus  travers ces biographies, ou
 travers celles de Nostradamus, encore plus mensongres, ils nous
apparaissent comme entours d'une aurole. Il semble qu'ils aient vcu
dans un monde charmant, ennobli, idalis. La ralit dut tre moins
belle; on l'entrevoit  chaque instant en tudiant leurs posies.
Cependant l'impression finale est juste en partie. Il y eut  cette
poque un tel enthousiasme pour la posie que les potes prirent dans la
socit d'alors une place qu'ils n'avaient plus depuis des sicles et
qu'ils mirent longtemps  retrouver.




CHAPITRE III

L'ART DES TROUBADOURS. LES GENRES

     La posie des troubadours est essentiellement lyrique.--coles
     de posie?--Le culte de la forme.--Le trobar clus; admiration
     de Dante et de Ptrarque pour Arnaut Daniel.--La musique des
     troubadours.--Les genres: la chanson, le sirvents, la tenson,
     la pastourelle, l'aube.--Autres genres.


Les troubadours sont essentiellement des potes lyriques[1]. Plusieurs
ont mme exprim leur ddain pour les compositions d'un autre genre.
Ainsi Giraut de Bornelh s'tonne et s'irrite mme du succs qu'ont dans
les cours contes et nouvelles, les romans, comme nous dirions de nos
jours. (Il y avait en effet des troubadours qui, dous d'un bon talent
de lecteurs, faisaient des lectures potiques.) Le succs, dit Giraut de
Bornelh, devrait tre rserv aux bonnes chansons traitant de sujets
relevs. Il y eut donc dans cette littrature une hirarchie des genres.
Elle fut observe pendant tout l'ge d'or et de la posie provenale. Ce
n'est que pendant la priode de dcadence que les beaux traits
didactiques, fort en honneur alors, et les contes gracieux, pour nous
servir des expressions du dernier troubadour, furent mis sur le mme
pied que les compositions lyriques. Pendant la priode classique, la
posie lyrique fut seule en honneur.

O les troubadours apprenaient-ils leur art? N'est-il pas naturel que,
dans un milieu qui a pouss si loin le culte de la forme, il ait exist
des coles de posie? Des coles o l'on apprenait la technique d'un
mtier qui ds les dbuts tait difficile? La question est d'autant plus
intressante qu'il est souvent fait mention d'coles, soit dans les
biographies des troubadours, soit dans leurs posies. Ainsi l'auteur de
la vie de Giraut de Bornelh nous apprend que l'hiver il passait son
temps  l'cole. Il s'agit sans doute ici d'coles o l'on enseignait
les sept arts qui composaient l'ensemble des connaissances d'alors.
D'cole de posie il n'y en eut pas. Ou s'il y en eut, ce fut peut-tre
celle que Jaufre Rudel nous fait connatre par le dbut d'une de ses
chansons: matres et matresses de chant c'taient les oiseaux et les
fleurs, en un mot la Nature.

    Matres, matresses de chansons
    Assez autour de moi foisonnent:
    Mille oiselets sur les buissons
    Clbrent les fleurs qui couronnent
    Nos gazons dj renaissants[2].

Cependant il arrivait que les potes formaient des disciples, au vrai
sens du mot. bles II, vicomte de Ventadour, fut ainsi le matre de
Bernard, qui le paya si mal de sa peine. Marcabrun tait disciple de
Cercamon. Un troubadour plus rcent, Uc de Saint-Cyr, apprenait beaucoup
auprs des autres potes, mais il faisait part volontiers  ses
confrres de ses connaissances potiques. Il s'tait ainsi form de
bonne heure une sorte de code potique, auquel les troubadours font de
nombreuses allusions; ils le connaissaient par tradition, nous ne le
connaissons plus, et encore incompltement, que par des recueils
didactiques de la priode de dcadence.

Quelle que soit l'cole o ils se sont forms, les troubadours se
distinguent par un souci extrme de la forme. Les mtaphores abondent,
chez eux, pour marquer ce travail dlicat qui consiste  couvrir la
pense d'une parure lgante. L'expression classique de _limer_, _polir_
revient souvent. L'un se vante de savoir bien btir ou forger une
chanson; l'autre de savoir l'orner et l'affiner. Il n'est pas rare
qu'un troubadour confiant ses chants  un jongleur le prie de n'y rien
changer, tellement il a conscience d'avoir fait oeuvre parfaite. Ce
souci de la forme est extrme chez les troubadours; il devint bientt
excessif; mais ils lui doivent d'avoir pu faire sur des pensers dj
antiques de jolis vers nouveaux.

Tout en leur reprochant ce culte presque exclusif de la forme,
sachons-leur gr de l'avoir ainsi mise en honneur. Ce souci d'art est de
tradition dans les littratures no-latines. Elles ont plus d'une fois
rachet par ce ct ce qui leur manquait en profondeur. Cette tradition
remonte loin; si les troubadours ne l'ont pas cre, ils taient dignes
de le faire.

Et soyons-leur indulgents aussi pour l'orgueil qu'ils ont de leur art.
Vaniteux,  ce point de vue, les troubadours le furent  l'excs. La
mesure et la discrtion, qualits dont ils font si souvent l'loge,
paraissent avoir t peu en honneur dans leur milieu. Ils se vantent 
tout instant de leur supriorit, et de leur originalit dans
l'invention. Cela est vrai en partie. Mais l'invention est pour eux
autre chose que ce que nous entendons par ce mot. Elle ne consiste pas 
trouver des penses nouvelles, mais plutt  inventer de nouveaux airs,
de nouvelles mlodies, de nouvelles rimes ou combinaisons strophiques.
C'est encore ici un souci d'art qui les pousse; et c'est de lui qu'ils
tirent vanit. Mais cette vanit n'est-elle pas commune aux potes? et
n'y en a-t-il pas de plus mal place?

Ce souci de s'loigner du vulgaire et de n'crire que pour les parfaits
connaisseurs a conduit les troubadours--surtout ceux de la premire
priode-- un genre de style raffin qu'ils dsignent sous le nom de
_trobar clus_ (invention obscure, ferme aux profanes). Ce genre
consiste  n'employer que des mots rares, difficiles et obscurs, ou
s'loignant de leur sens ordinaire. Les posies crites dans ce style
paraissent claires  premire vue, mais le sens en est si bien cach
qu'encore aujourd'hui on discute sur le sens de quelques-unes. Il y eut
dans ce genre si faux des virtuoses. Les connaisseurs du temps ne leur
mnagrent pas leur admiration. Ainsi Dante et Ptrarque mettent au
premier rang des troubadours le reprsentant le plus minent de ce
genre, Arnaut Daniel. C'est un grand matre en posie, dit Ptrarque,
et qui fait encore honneur  sa patrie par son style orn et poli[3].
Ces deux grands potes italiens eux-mmes ont subi l'influence des
troubadours de cette cole; mais leur gnie les a prservs des excs.
Il n'en fut pas de mme dans la littrature provenale o ce genre
produisit bon nombre de pices obscures et nigmatiques, pour la plus
grande joie des connaisseurs anciens et pour le dsespoir des
connaisseurs modernes. Il y eut d'ailleurs de bonne heure une raction,
et mme tous les troubadours de la bonne poque n'ont pas admis cette
conception[4].

La musique est une partie importante de l'art des troubadours. Il nous
est dit de plus d'un qu'il trouvait non de belles penses, mais de beaux
sons, c'est--dire de belles mlodies. Plusieurs manuscrits des
troubadours, plusieurs chansonniers, comme on les appelle, nous font
connatre cette musique. Seulement on dirait qu'il y manque l'me. Nous
sommes trs mauvais juges de ce qui en faisait l'originalit. Son secret
parat  jamais perdu. Chante de nos jours elle parat monotone, comme
un plain-chant vieilli. Par quels mouvements, par quelles modulations,
les troubadours et surtout les jongleurs, en relevaient-ils la
monotonie? C'est ce que nous ne saurons sans doute jamais[5].

Le chant et la musique taient proprement du domaine du jongleur. S'il y
avait eu une dmarcation bien nette entre ces deux classes, le
troubadour se serait content d'inventer la mlodie, laissant au
jongleur le soin de la chanter en s'accompagnant de la viole, de la
cithare et autres instruments. Mais c'est par l prcisment que la
classe des jongleurs se confondait avec celle des troubadours.
N'tait-ce pas une tentation toute naturelle pour le pote musicien de
chanter lui-mme sa composition? Comme aux poques lointaines de la
Grce primitive musique et posie allaient de pair: les deux arts se
confondaient chez les troubadours comme jadis chez les ades.

L'tude des diffrents genres lyriques nous montrera mieux encore
l'union de ces deux arts. Les genres que nous allons numrer sont tous
faits pour tre chants. Les troubadours (ils nous en font assez souvent
la confidence) ont mis autant de soin  inventer le son, c'est--dire
la mlodie, qu' trouver le fond et  orner la forme.

On divise quelquefois ces genres en deux groupes: ceux qui ont gard
quelque trace de leur origine populaire et ceux qui s'en sont
loigns[6]. C'est une division qui est  peu prs juste, mais elle a le
tort de laisser croire que certains genres sont d'origine plus releve
que les autres. Si nous distinguons plus simplement les genres d'aprs
l'importance qu'ils occupent dans la posie des troubadours, on voit que
la premire place appartient  la chanson, puis au sirvents, enfin  la
tenson: viennent ensuite les genres que nous pourrions appeler
secondaires, donnant aux prcdents le nom de genres principaux.

La _chanson_ occupe la place d'honneur. Cela se conoit sans peine,
quand on songe qu'elle est une posie consacre exclusivement  l'amour,
thme prfr, essentiel mme de la posie provenale.

Il ne faut pas se mprendre sur ce terme de _chanson_. La chanson des
troubadours n'a, on pourrait dire, rien de commun que le nom avec la
chanson moderne. Le nombre des strophes en est variable, il va
ordinairement de six  sept. Elle se termine par un ou deux _envois_
(_tornada_). Le nombre des vers dans chaque strophe est galement
variable. Il peut aller de trois  quarante-deux et ceci donne une ide
de la virtuosit des troubadours; mais ces formes extrmes sont assez
rares.

L'agencement des rimes est l'objet d'un soin tout particulier. Il
existe, dans la potique provenale, toute une terminologie pour
dsigner ces combinaisons. Quoique ce souci soit commun  peu prs 
tous les genres lyriques, il est plus sensible encore dans la chanson.
La chanson n'a pas de refrain. Voil pour la forme.

Quant  son contenu, nous l'avons indiqu d'un mot: elle est consacre 
l'amour. Elles commencent presque toutes par une description du
printemps; ce dbut est de style, de convention, surtout chez les plus
anciens troubadours. Voici quelques-uns de ces dbuts.

     Quand l'herbe verte et la feuille paraissent, et que les fleurs
     s'ouvrent dans les vergers, quand le rossignol fait entendre
     haute et claire sa voix et lance son chant, je suis heureux de
     l'entendre, heureux de voir la fleur. Je suis content de moi,
     mais encore plus de ma dame[7].

     Le gentil temps de Pques, avec la frache verdure, nous ramne
     feuilles et fleurs de diverses couleurs: c'est pourquoi tous
     les amants sont gais et chantent, sauf moi qui me plains et qui
     pleure, et pour qui la joie n'a pas de saveur...

     Puisque l'hiver est parti et que le doux temps fleuri est
     revenu, puisque j'entends par les prs les refrains varis des
     petits oiseaux, les prs verts et les frondaisons paisses
     m'ont rempli d'une telle joie que je me suis mis  chanter[8].

Voici le dbut d'une chanson de Jaufre Rudel.

     Quand le ruisseau qui sort de la fontaine devient clair, et que
     parat la fleur d'glantier; quand le rossignol dans la ramure
     varie, module et affine son doux chant, il est juste que moi
     aussi je fasse entendre le mien[9].

     Je suis heureux, dit Arnault de Mareuil, quand le vent halne
     en avril, avant l'arrive de mai, quand, pendant toute la nuit
     sereine, chantent le rossignol et le geai; chaque oiseau en son
     langage, dans la fracheur du matin, mne joie et
     allgresse[10].

Quelquefois ce thme du dbut est tout autre. Il se prsente sous la
forme suivante: le pote n'a pas besoin, pour chanter, d'attendre le
retour du printemps; l'amour qu'il a pour sa dame l'inspire en toute
saison.

     Ni pluie ni vent, dit Peire Rogier, ne m'empchent de songer 
     la posie; la froidure cruelle ne m'enlve ni le chant, ni le
     rire; car amour me mne et tient mon coeur en une parfaite joie
     naturelle; il me repat, me guide et me soutient; nul autre
     objet ne me rjouit, nul autre ne me fait vivre[11].

Raimbaut d'Orange commence ainsi une de ses chansons:

     Je ne chante ni pour oiseau, ni pour fleur, ni pour neige, ni
     pour gele, ni pour neige, ni pour chaleur,... je ne chante
     pas, je n'ai jamais chant pour nulle joie de ce genre, mais je
     chante pour la dame  qui vont mes penses et qui est la plus
     belle du monde[12].

Ces dbuts ne manquent pas de grce, ni les prcdents de posie. Les
premiers surtout rappellent par leur fracheur les origines populaires
de la chanson courtoise. Ils expriment  merveille la joie de vivre qui
s'empare des hommes et des choses  la sortie de l'hiver. Seulement ces
dbuts se ressemblent trop; ils fatiguent par leur monotonie; le charme
disparat assez vite. C'est certainement la partie la plus
conventionnelle de la chanson. Qui en connat quelques-uns connat du
mme coup tous les autres. Le thme est trop simple et surtout il
reparat trop souvent. Ce n'est pas d'ailleurs la seule partie
conventionnelle de la chanson. Pour le fond, la convention y rgne aussi
en souveraine; mais ce n'est pas le lieu d'y insister ici; renvoyons-en
l'tude au chapitre consacr  la doctrine de l'amour courtois.

Un autre genre lyrique dispute presque la premire place  la chanson
dans la posie provenale: c'est le _sirvents_[13] (fr. _serventois_).
On n'est pas d'accord sur l'origine du mot, ni du genre. D'aprs les
uns, le nom lui viendrait du fait qu'il est compos  l'origine par des
serviteurs ou pour des serviteurs, c'est--dire sans doute, par des
potes de cour; suivant d'autres il tirerait son nom de ce qu'il est
compos sur la forme, sur l'air d'une chanson; ce serait, pour ainsi
dire, une posie au service d'une autre, qu'elle imiterait
servilement. Cette dernire opinion a pour elle la plus grande
vraisemblance. Car pour la forme, le sirvents ne se distingue pas de la
chanson. On y retrouve le mme souci de l'agencement des rimes que dans
le genre prcdent.

C'est par le contenu surtout que ces genres diffrent. La chanson
passait aux yeux des troubadours pour le genre le plus parfait. Mais je
ne sais si,  notre point de vue, le _sirvents_ n'est pas plus vivant.

On peut en distinguer plusieurs catgories. D'abord le sirvents moral
ou religieux, consacr  des thmes gnraux de morale et de religion.
Il fleurit surtout pendant la priode de dcadence. L aussi la
convention se fait sentir de bonne heure. La posie provenale nous
offre quelques types de satiriques originaux et vigoureux. Mais  ct
d'eux il y eut le troupeau servile des imitateurs.

Le sirvents politique ou personnel est bien plus intressant. C'est lui
qui nous permet de pntrer dans la socit o vcurent les troubadours.
Les chansons nous montrent le ct idal ou idaliste de cette socit;
le sirvents nous fait connatre la ralit.

Les troubadours s'intressent aux vnements politiques de leur temps.
D'abord pour des raisons gnrales, qui font que les potes aiment 
sortir assez souvent de leur tour d'ivoire. Mais leur intervention dans
les affaires politiques avait d'ordinaire un mobile plus intress. Les
troubadours qui taient  la discrtion--et  la solde--des grands
seigneurs prenaient passionnment parti dans les affaires qui
intressaient leurs puissants protecteurs. Ils reprsentent par certains
cts la presse du temps, presse pas trs indpendante et pas toujours
trs libre d'ailleurs. C'est surtout en matire de politique trangre
que son indpendance tait douteuse. Quand Alfonse X de Castille, nomm
empereur, tardait  venir se faire couronner, il envoyait des subsides,
les fonds secrets d'alors, aux troubadours besogneux; ceux-ci se
chargeaient de la campagne de presse.

Ils connaissaient mme et usaient fort souvent de ce procd peu
dlicat, qui consiste  demander en menaant. Le mot qui dsigne cet
acte dlictueux est rcent, mais la chose est ancienne. L'excuse des
troubadours, c'est qu'ils n'avaient peut-tre pas d'autre arme pour
flchir un seigneur avare ou orgueilleux. Malheur  ceux qui ne leur
donnaient qu'un mchant cheval ou quelques pices de monnaie! Le doux
troubadour punissait cruellement l'avarice du grand seigneur qu'il avait
vainement sollicit, en rpandant sur son compte mdisances et
calomnies. C'taient l les moeurs du temps. Et c'tait aussi la
vengeance du pauvre chanteur errant; plus d'un seigneur orgueilleux et
avare, se souvenant que le pote est de race irritable, devenait libral
par crainte des mdisances ou du ridicule. C'est l'ensemble des diverses
posies de ce genre que l'on appelle du nom gnral de _sirvents_.

Le genre comprend d'ailleurs d'autres subdivisions. On y range par
exemple les _chants de croisade_, dans lesquels les troubadours excitent
les chefs de la chrtient, grands ou petits,  concourir  la
dlivrance de la Terre Sainte. Ils le font souvent avec loquence; et si
l'on songe que ces posies taient colportes par les jongleurs ou les
troubadours eux-mmes d'une cour  l'autre, on juge de l'effet que
pouvaient avoir des exhortations de ce genre sur des volonts
hsitantes.

On fait entrer galement dans ce genre les _plaintes_ (_planh_) sorte de
chant funbre compos par le troubadour  la mmoire de son protecteur.
L'lment conventionnel n'en est pas absent, mais il rgne souvent dans
certaines de ces posies une sincrit et une motion que l'on ne trouve
pas toujours dans d'autres compositions.

Tout autre est le genre de la _tenson_[14]. Par son tymologie le mot
indique une discussion. C'est une sorte de discussion potique sur une
question quelconque, peut-on dire. L'origine n'en est sans doute pas
tout  fait populaire; il faut la chercher peut-tre dans la coutume qui
consiste  organiser un concours de posie sur un thme donn. Ce genre,
qui parat connu des plus anciens troubadours, aurait une origine
diffrente de la plupart des autres.

Une question importante se pose  propos de la _tenson_. Une tenson
a-t-elle pour auteurs les deux personnages qui sont mis en scne? Ou
n'avons-nous affaire ici qu' une fiction et le mme pote exposait-il
tour  tour ses propres ides et celles de son interlocuteur? Il semble
bien qu'il faille admettre dans beaucoup de cas deux auteurs diffrents.
Mais le contraire dut avoir lieu aussi, comme le prouve l'habitude de
composer des tensons avec des personnages imaginaires[15]. Les sujets
des tensons sont trs varis. On y discute les questions les plus
tranges, quelquefois les plus grossires, souvent les plus leves.
D'une manire gnrale la discussion porte sur un point de casuistique
amoureuse. Il y avait l des thmes sans nombre, o l'esprit subtil et
dli des troubadours, affin par la dialectique, se donnait libre
carrire.

Voici quelques sujets de ces discussions potiques. Qu'y a-t-il de plus
grand, les joies ou les souffrances causes par l'amour? De deux hommes,
l'un a une femme trs laide, l'autre une femme trs belle; tous deux les
surveillent avec un trs grand soin; quel est celui des deux qui est le
moins blmable? Une tenson  trois personnages porte sur les questions
suivantes[16]: un roi a le pouvoir: 1 d'obliger un riche avare  faire
des libralits; 2 d'empcher un seigneur libral de distribuer des
largesses; 3 d'obliger  vivre dans le monde un homme qui s'est dj
consacr  Dieu; quel est le plus  plaindre des trois?

L'auteur de la mme tenson propose  un jongleur ou  un troubadour le
sujet suivant: ou bien il connatra  fond tous les arts qu'un clerc de
son temps peut savoir, ou bien il sera un parfait connaisseur dans l'art
d'aimer. Les deux thmes sont traits avec maestria par les deux
troubadours: celui qui consacre sa vie  la science commence par
affirmer que les femmes sont plus trompeuses qu'un corsaire; son
rudition lui fournit d'illustres exemples: David, Samson et Salomon.
Je vous plains, rpond son partenaire; vous vivrez triste avec vos
sept arts (le summum de la science d'alors) qui vous troubleront la
vue et l'oue, comme il arrive  de nombreux savants qui en deviennent
fous. Pour lui, son choix est fait; il aime mieux la vie riante que lui
promettent la posie et l'amour.

Voici enfin la question qu'agitent ensemble, dans une tenson, les
troubadours Guiraut de Salignac et Peironnet. Qu'est-ce qui maintient
le mieux l'amour, les yeux ou le coeur? Les yeux, rpond l'un d'eux,
car le coeur ne se donne que sur le jugement des yeux. Les yeux sont de
tout temps les messagers du coeur. C'est dans le coeur, rpond
l'adversaire, que se maintient le mieux l'amour; car le coeur voit de
loin, les yeux de prs seulement. Les deux derniers couplets sont 
citer tout entiers: Seigneur Peironnet, tout homme de haut lignage
reconnat que votre choix est mauvais, car tous savent que le coeur a la
seigneurie sur les yeux, et coutez en quelle manire: l'amour ne sort
pas des yeux si le coeur n'y consent, tandis que, sans les yeux, le
coeur peut aimer celle qu'il n'a jamais vue en ralit, comme Jaufre
Rudel fit de son amie. Seigneur Guiraut, si les yeux de ma dame me
sont hostiles, peu m'importe le coeur; mais si elle me montre un regard
avenant, elle me prend le coeur et le met en sa puissance. Voici en quoi
consiste le pouvoir et la hardiesse du coeur: par les yeux l'amour
descend dans le coeur et les yeux disent, par un agrable langage, ce
que le coeur ne peut ni n'oserait dire.

Le jugement de cette subtile et gracieuse discussion est renvoy  une
noble dame du chteau de Pierrefeu, en Provence. Il n'est pas rare que
les tensons se terminent par un envoi de ce genre. La tenson est, elle
aussi, elle surtout, un produit de la socit courtoise du temps. Elle
reste comme un cho de cette socit. Dans son cadre un peu grle elle
la fait revivre avec sa courtoisie et aussi son amour de la prciosit
ou de la convention, et on peut voir, dans les tensons  trois ou quatre
personnages qui nous restent, les origines lointaines de la comdie de
salon.

Avec la _pastourelle_[17], nous arrivons  un genre qui parat, au
premier abord, tre rest plus prs de son origine populaire. Voici en
quoi il consiste. Le pote, pendant un voyage, rencontre une bergre;
elle est jeune, avenante, chante ou tresse des fleurs en gardant son
troupeau. Le pote la salue courtoisement, et, aprs quelques
compliments, lui offre son amour. La conversation s'engage et elle se
dveloppe suivant la fantaisie du pote. Le dbut et le dnouement sont
seuls conventionnels. Un exemple emprunt  un des plus anciens
troubadours, Marcabrun, montrera ce que peut donner ce genre. Le
troubadour,  cheval, a rencontr une bergre.

    Je pousse mon cheval vers elle:
    Que ne puis-je arrter, la belle,
    La bise qui vous chevle!
    --Sire, me rpond la vilaine,
    Si le vent souffle et me hrisse,
    Je dois au lait de ma nourrice
    De ne point trop m'en mettre en peine.

    --Sans mdire de votre mre,
    La belle, il pourrait bien se faire
    Que quelque chevalier ft pre
    D'une aussi courtoise vilaine
    Votre regard est un sourire;
    Plus je vous vois, plus je soupire
    Mais vous tre trop inhumaine.

    --Non, non, sire, je suis la fille
    De gens dont toute la famille
    N'a mani que la faucille
    Ou le hoyau, dit la vilaine.
    J'en sais un qui vante sa race,
    Et qui devrait suivre leur trace
    Six jours ou sept dans la semaine.

    --Fille aussi farouche que belle,
    Je sais un peu, quand je m'en mle,
    Apprivoiser une rebelle.
    On peut, avec telle vilaine,
    Faire amour loyal et sincre,
    Et vous m'tes dj plus chre
    Que la plus noble chtelaine.

    --Quand un homme a perdu la tte,
    Est-ce un vain serment qui l'arrte?
    Un mot, et votre bouche est prte,
    A baiser mes pieds de vilaine.
    Mais pensez-vous que je dsire
    Perdre, pour vous plaire, beau sire,
    Ma richesse la plus certaine?[18]

L'auteur de cette traduction remarque que la vilaine, mise ainsi en
scne, a terriblement d'esprit pour une femme des champs. Ce n'est
pas le long des haies, mme en Gascogne, que fleurit une ironie si
lgre et si perante  la fois. C'est une rflexion qu'on peut faire 
propos de la plupart des pastourelles. C'est un genre qui a pu tre
populaire; mais il a perdu ce caractre de trs bonne heure.

Comment d'ailleurs ce genre, s'il avait gard la simplicit primitive
que nous pouvons lui supposer, aurait-il eu des chances de plaire  la
socit raffine pour laquelle crivaient les troubadours? Aussi les
bergres qu'ils mettent en scne ressemblent trangement, du dbut  la
fin de leur littrature,  celle de Marcabrun. C'est leur aeule. Ce
sont en gnral de vertueuses coquettes. Elles coutent les compliments,
acceptent les galanteries, mais finissent toujours par berner leur
interlocuteur. L encore rgne la convention. Le charme de la plupart de
ces compositions ne vient pas des tableaux champtres qu'elles peuvent
prsenter, ni de la navet et de la simplicit des sentiments exprims;
il vient surtout de la forme dialogue qui a permis aux auteurs de
pastourelles de leur donner un tour dramatique. Elles se rapprochent 
ce point de vue des dbats que sont les tensons.

De la pastourelle on rapproche ordinairement la _romance_. Dans la
littrature du Nord de la France surtout ce rapprochement est lgitime.
On entendait par _romance_ le rcit d'une aventure d'amour fait par le
pote, sous forme dialogue. Par le contenu la romance est donc d'un
caractre narratif; mais par la forme elle appartient  la posie
lyrique et par le dialogue surtout elle se rapproche de la pastourelle.
Les exemples en sont trs nombreux dans la littrature de langue d'ol;
ils sont au contraire trs rares dans la posie des troubadours.

Cette raret est trs regrettable, si on en juge par les modles qui
nous restent, et dont les meilleurs sont, comme la pastourelle cite
plus haut, du troubadour gascon Marcabrun. Voici la traduction de l'une
de ces deux pices. Elle est comme un cho des sentiments qui agitaient,
au milieu du XIIe sicle, le coeur d'une jeune femme dont l'ami tait
parti pour la croisade.

     A la fontaine du verger, o l'herbe est verte sur le gravier, 
     l'ombre des beaux arbres, pendant que je cherchais de nouveaux
     chants et de blanches fleurs, je trouvai seule, sans compagnon,
     celle qui ne voulait pas de consolation.

     C'tait une damoiselle au corps trs beau, fille du seigneur du
     chteau; et, comme je croyais que les oiseaux et la verdure lui
     causaient de la joie et qu'elle coutait mon badinage, elle
     changea tout  coup de couleur.

     Elle pleura des yeux et soupira du fond du coeur:

     Jsus, dit-elle, roi du monde, c'est pour vous que crot ma
     douleur. Car les meilleurs soldats sont partis pour vous
     servir.

     C'est pour vous qu'est parti mon doux ami, mon beau et mon
     vaillant ami.

     A moi il ne m'est rest que les regrets et les pleurs. Ah!
     malheur au roi de France Louis, par qui le deuil est entr dans
     mon coeur.

     Quand je la vis se dsesprer, je vins prs d'elle auprs du
     clair ruisseau. Belle dame, dis-je, trop de pleurs abment le
     visage et enlvent ses couleurs. Il ne vous faut dsesprer,
     car celui qui donne au bois ses feuilles peut aussi vous rendre
     la joie.

     --Seigneur, dit-elle, je crois bien que Dieu aura piti de moi
     dans l'autre monde, comme il aura piti de tant d'autres
     pcheurs. Mais en attendant, il m'a enlev celui qui faisait ma
     joie.

Cette numration serait incomplte, si nous ne citions en terminant un
des genres les plus gracieux que les troubadours aient traits. C'est
celui de l'_aube_ (prov. _alba_). Le nom lui vient de ce que le mot
aube reparat  chaque couplet. Pour caractriser le fond, il suffit
de rappeler la situation de Romo et Juliette, quand le chant mlodieux
du rossignol vient leur annoncer le jour. Seulement, dans l'aube, le
chant du rossignol est remplac par la voix d'un ami fidle qui a pouss
le dvouement jusqu' veiller toute la nuit  la scurit de son
compagnon. De cette situation trange le pote sait tirer d'heureux
effets, comme on peut le voir dans la traduction suivante d'une des
aubes les plus clbres de la littrature provenale. Elle dbute par
une invocation  Dieu qui ne manque pas de grandeur ni de majest, mais
qui rvle, si l'on songe  la situation, un fonds ineffable de
paganisme.

    Roi glorieux, roi de toute clart,
    Dieu tout-puissant, j'implore ta bont!
    A mon ami prte une aide fidle;
    Hier au soir il m'a quitt pour elle,
        Et je vois poindre l'aube.

    Beau compagnon, vous dormez trop longtemps;
    Rveillez-vous, ami, je vous attends,
    Car du matin je vois l'toile accrue
    A l'Orient; je l'ai bien reconnue,
        Et je vois poindre l'aube.

    Beau compagnon, que j'appelle en chantant,
    Ne dormez plus, car voici qu'on entend
    L'oiseau cherchant le jour par le bocage,
    Et du jaloux je crains pour vous la rage,
        Car je vois poindre l'aube.

    Beau compagnon, le soleil a blanchi
    Votre fentre, et vous rappelle aussi;
    Vous le voyez, fidle est mon message;
    C'est pour vous seul que je crains le dommage,
        Car je vois poindre l'aube.

    Beau compagnon, j'ai veill loin de vous
    Toute la nuit, et j'ai fait  genoux
    A Jsus-Christ une prire ardente,
    Pour vous revoir  l'aube renaissante,
        Et je vois poindre l'aube.

    Beau compagnon, vous qui m'aviez tant dit,
    Sur le perron, de veiller sans rpit,
    Voici pourtant qu'oubliant qui vous aime,
    Vous ddaignez ma chanson et moi-mme,
        Et je vois poindre l'aube.

    --Je suis si bien, ami, que je voudrais
    Que le soleil ne se levt jamais!
    Le plus beau corps qui soit n d'une mre
    Est dans mes bras, et je ne m'meus gure
        Du jaloux ni de l'aube[19].

Il y a un quinzaine de posies de ce genre dans la littrature
provenale: la plus ancienne est en latin, le refrain seul est en
provenal[20]. D'o vient ce genre si trange dont on ne trouve pas
trace dans les littratures anciennes? Est-il, comme la plupart des
autres, d'origine populaire, ou faut-il lui reconnatre une origine
savante?

Si nous ne connaissions que des formes d'aube provenales, surtout celle
que nous venons de citer, on pourrait se demander si ce genre n'est pas
un produit de la socit aristocratique et courtoise du moyen ge. Mais
il y a d'autres formes plus anciennes que celles-l. Ce n'est pas
toujours un ami fidle, ou un veilleur (personnage trs important dans
les chteaux) qui annonce le retour du jour; ce rle est quelquefois
confi aux oiseaux populaires par excellence, l'alouette, le rossignol,
et ce thme se retrouve dans la posie populaire de la plupart des pays.
Sans engager ici une discussion inutile sur l'origine de l'aube,
admettons avec la plupart des critiques que l'aube se compose de
plusieurs lments dont les principaux sont d'origine populaire. Nous ne
connaissons que par hypothse cette forme primitive. Il en est ainsi au
dbut des littratures; on ne juge les genres dignes d'tre nots que
quand ils sont dj loin de leur origine. Les meilleurs de leurs
vers--les plus populaires--ne seront jamais connus.

Ces genres principaux, chanson, sirvents, tenson (et en partie
pastourelle et aube) ne sont pas les seuls que les troubadours aient
traits. Dans la dcadence surtout on en inventa d'autres;  l'_aube_,
chant du matin, on opposa la _serena_, chant du soir[21]. La pastourelle
tirait son nom du personnage qui y jouait le rle principal; on composa
des pices qui portaient diffrents noms suivant le mtier des
personnages mis en scne; la bergre des pastourelles pouvait tre
remplace par une gardienne de vaches ou d'oies; ceci formait une
nouvelle varit du genre et prenait un nom nouveau. Laissons l ces
purilits; ce sont jeux de potes d'une poque de dcadence, essayant
de faire revivre maladroitement des genres morts.

Mais mme  l'ge d'or de la posie provenale,  ct des grands
genres, existaient des genres secondaires. Les troubadours avaient, par
exemple, un nom pour dsigner une posie o ils annonaient  leur dame
qu'ils se sparaient d'elle: c'tait le _cong_. Un autre genre
secondaire portait le nom d'_escondig_ (excuse ou justification) et le
mot en indique suffisamment le contenu. Pour mieux marquer sa tristesse
ou sa colre de voir ses sentiment amoureux non partags, un troubadour
composait un _descort_ (dsaccord), c'est--dire une posie lyrique d'un
rythme et d'une mlodie assez libres: cette composition dsordonne
marquait l'tat de son me. Le troubadour Rambaut de Vaqueiras trouva
encore mieux: il crivit son _descort_ en cinq langues ou dialectes, une
par strophe; la dernire strophe est compose de dix vers, deux en
chaque langue. C'est pour mieux marquer, dit-il au dbut, combien le
coeur de ma dame a chang, que je fais dsaccorder les mots, la mlodie
et le langage. La cacophonie et le charabia avaient ainsi mission de
dire ce que le coeur ne pouvait exprimer[22].

Beaucoup plus intressants  tudier seraient d'autres genres lyriques
comme les _danses_, les _danses doubles_, les _ballades_, les
_estampies_. Ce sont l des genres qui paraissent avoir le mieux gard
le caractre populaire. Il y a telle ballade ou danse anonyme avec
refrain qui ressemble encore  une ronde d'enfants. Mais les exemples de
ces genres, si prcieux qu'ils soient pour la critique, sont trop rares
pour mriter ici plus qu'une rapide mention. Nous pouvons nous en tenir
aux cinq genres principaux dont nous venons de dcrire la forme.

Tel est, dans ses grandes lignes, le cadre o se meut la posie des
troubadours. Il est mince et grle, en apparence. Les grands genres,
ceux du moins que la critique moderne a qualifis ainsi, en sont exclus.
Mais on nous a appris, dans un vers lapidaire, la valeur d'un bon sonnet
et un seul a suffi  la clbrit d'un de nos potes contemporains.
Jugeons donc les troubadours  cette mesure; et, sans leur reprocher de
n'avoir pas connu certains genres, faisons-leur un mrite d'avoir su
traiter avec une incomparable matrise ceux qu'ils ont invents.
Faisons-leur surtout un titre de gloire d'avoir t les premiers, au
dbut des littratures modernes,  comprendre la valeur de la forme en
posie,  en proclamer la ncessit,  donner des rgles et des lois:
c'est par eux que la notion de l'art est entre dans ces littratures.

C'est aussi un mrite non moins grand, quoique d'un autre ordre, d'avoir
su confier aux formes potiques dont ils sont les inventeurs des penses
si neuves, si ingnieuses et si profondes que les littratures voisines
les ont aussitt empruntes. On s'en rendra mieux compte en tudiant
leur thorie de l'amour courtois.




CHAPITRE IV

LA DOCTRINE DE L'AMOUR COURTOIS. COURS D'AMOUR

     La doctrine de l'amour courtois: son originalit.--L'amour est
     un culte.--Le service amoureux imit du service fodal.--La
     discrtion; les pseudonymes: les hommages des troubadours ne
     s'adressent qu'aux femmes maries.--La patience vertu
     essentielle.--L'amour est la source de la perfection littraire
     et morale.--L'orthodoxie amoureuse chez le troubadour Rigaut de
     Barbezieux.--Les cours d'amour d'aprs Nostradamus et
     Raynouard.


L'ancienne posie provenale se fait remarquer, ds ses dbuts, par une
profonde originalit[1]. Ni par le fond, ni par la forme, elle ne
ressemble  rien de ce qui l'a prcde. La forme est parfaite, et
cependant elle n'a pas de modles dans la posie classique des Grecs ou
des Latins. Les ides potiques et les sentiments qu'expriment les
premiers troubadours ne dnoncent aucune imitation; d'un bout  l'autre
cette posie vivra par elle-mme et non d'emprunts. Cette originalit,
qui a fini par tre un lment de faiblesse, a fait d'abord sa force.

Elle se manifeste surtout dans la conception que les troubadours se sont
faite de l'amour. Les premiers, dans les littratures modernes, ils ont
su exprimer avec clat les sentiments que cette passion inspire.

Ils ont impos leur conception de l'amour  leurs nombreux imitateurs:
potes franais, italiens, portugais et mme allemands. Il est important
de reconstruire une thorie dont on retrouve les lments au berceau des
principales posies modernes.

Nous ne dirons rien du premier troubadour connu, Guillaume, comte de
Poitiers. Ce fut un homme d'humeur fort joyeuse et gaillarde et ses
posies en tmoignent en plus d'un endroit. Si les troubadours qui
suivirent lui avaient emprunt sa conception de l'amour, ils n'auraient
pu gure ajouter  la sensualit, disons mme  la brutalit de
quelques-unes de ses chansons. Ce troubadour de haut parage parle trop
souvent comme le plus mal lev de ses cuyers. Il est pour peu de chose
dans la conception de l'amour telle que l'ont faite les grands
troubadours du XIIe sicle, et il y a un abme par exemple entre lui et
Bernard de Ventadour ou Giraut de Bornelh.

Et cependant son dernier diteur a bien nettement montr, aprs Diez,
que les principaux traits de l'amour conventionnel, tel que l'ont conu
les troubadours de l'poque classique, taient dj en germe chez le
premier troubadour. L'espce d'exaltation mystique qui a pour cause et
pour objet  la fois la femme aime et l'amour lui-mme tait dj
dsigne sous le nom de _joi_(joie); l'hymne enthousiaste que le pote
entonne en son honneur, et qui est une de ses productions les plus
russies suppose naturellement l'existence de la chose et du mot[2].

Voici quelques strophes de cet hymne:

     Plein d'allgresse, je me plais  aimer une joie  laquelle je
     veux m'abandonner; et puisque je veux revenir  la joie, il est
     bien juste que, si je puis, je recherche le mieux (l'objet le
     plus parfait)...

     Jamais homme n'a pu se figurer quelle est (cette joie), ni par
     le vouloir ou le dsir, ni par la pense ou la fantaisie; telle
     joie ne peut trouver son gale, et celui qui voudrait la louer
     dignement ne saurait, de tout un an, y parvenir.

     Toute joie doit s'humilier devant celle-l; toute noblesse doit
     cder le pas  ma dame  cause de son aimable accueil, de son
     gracieux et plaisant regard; celui-l vivra cent ans qui
     russira  possder la joie de son amour.

     Par la joie qui vient d'elle le malade peut gurir et sa colre
     peut tuer le plus sain; par elle le plus sage peut tomber dans
     la folie, le plus beau perdre sa beaut, le plus courtois
     devenir vilain, le plus vilain courtois.

On croirait lire un troubadour de l'poque classique pendant laquelle la
doctrine de l'amour courtois fut dfinitivement fixe. Cependant cette
pice forme une exception dans l'oeuvre de Guillaume de Poitiers et
c'est chez ses successeurs qu'il faut chercher la vraie doctrine. En
voici les principaux traits.

Dans la posie courtoise des troubadours, l'amour est conu de trs
bonne heure comme un _culte_, presque comme une _religion_. Il a ses
lois et ses droits; les unes et les autres forment une sorte de code du
parfait amant. Le code est svre et les lois rigoureuses; il faut se
soumettre  leur discipline; on n'y droge pas sans danger[3].

Les amants se comportent vis--vis de l'amour, comme un vassal vis--vis
de son suzerain. Il existe un service d'amour, comme il existe un
service de chevalerie. L'amant devient l'homme-lige de la personne
aime, ou mme d'amour personnifi; il accomplit ses volonts, obit 
ses ordres, excute ses moindres caprices. tre amoureux, dans la posie
des troubadours, c'est s'engager par un serment, comme un chevalier. On
accepte tous les liens rigoureux qu'un serment de ce genre impose
conformment aux moeurs du temps. Pas plus que le chevalier l'amant
n'est un esclave et il garde sa noblesse; mais il est un vassal et  ce
titre dpend, corps et me, de son suzerain qui peut en disposer  son
gr, sans rendre de comptes  personne. Le vasselage amoureux est une
invention des troubadours provenaux; elle porte la marque du temps et
les deux termes de cette expression caractrisent l'esprit et les moeurs
de cette poque.

C'est ainsi que Bernard de Ventadour dit  sa dame: Je suis, dame,
votre sujet, consacr pour toujours  votre service, votre sujet par
paroles et par serment. Peire Vidal, avec son exagration habituelle,
dit  la sienne: Je suis votre bien, vous pouvez me vendre ou me
donner. Je vous appartiens, proclame un autre, vous pouvez me tuer, si
c'est votre plaisir. Avec patience et discrtion, dit un quatrime, je
suis votre vassal et votre serviteur[4].

On n'arrivait pas d'emble  tre le vassal de sa dame. Il y avait des
degrs  parcourir, un stage  accomplir; la langue des troubadours a
plusieurs mots pour dsigner l'amant dans ces diverses situations. Il y
a quatre degrs en amour; le premier est celui du soupirant, le deuxime
celui du suppliant, le troisime celui de l'amoureux, le quatrime celui
de l'amant. Ce dernier terme n'indiquait pas d'ailleurs autre chose que
l'acceptation par la dame des hommages potiques du troubadour amoureux.
La dame recevait de lui un serment de fidlit que scellait
ordinairement un baiser et le plus souvent celui-ci tait le premier et
le dernier[5].

Mais cette faveur si pniblement acquise il tait difficile de la
conserver contre les jaloux et les envieux. De l dcoulaient pour
l'amant de dures obligations.

La discrtion est une des premires qualits requises. Fi des amants
grossiers qui compromettraient leurs dames par leurs chansons! A ces
imprudents maladroits aucun succs n'est rserv. Aussi la dame aime
est-elle en gnral dsigne par un pseudonyme, qui n'est pas toujours
trs transparent; c'est un _senhal_ (signal) suivant l'expression
technique. La fantaisie et l'imagination guident les troubadours dans le
choix de ces pseudonymes; mais ces noms, comme on peut s'y attendre,
sont souvent pris parmi les plus gracieux ou les plus expressifs.

Bernard de Ventadour appelle sa dame tantt _Bel-Vezer_ (Belle-Vue),
tantt _Magnet_ (Aimant), tantt _Tristan_, droutant ainsi non
seulement la malice de ses contemporains, mais aussi la sagacit des
commentateurs modernes.

Rigaut de Barbezieux dsigne constamment sa dame sous le nom de
_Mieux-que-Dame_ (_Miels de Domna_), _Plus-que-Reine_, pourrions-nous
dire, en rappelant le titre d'un roman contemporain. Bertran de Born
appelle la sienne _Miels-de-Ben_(Mieux-que-Bien) ou
_Bel-Miralh_(Beau-Miroir). On trouve encore parmi ces pseudonymes
_Beau-Rconfort_(_Belh Conort_), _Bon-voisin_, _Beau-chevalier_, _Mon
cuyer_, _Beau-Seigneur_. Le dernier troubadour appelait sa dame
_Belle-Joie_ (_Belh Deport_). Cette coutume, qui remonte  Guillaume de
Poitiers, a t constamment observe.

Elle s'explique si on se rappelle que les troubadours n'adressent leurs
hommages qu' des femmes maries; chanter l'amour d'une jeune fille est
tout  fait exceptionnel, dans la posie provenale. Cette habitude peut
nous paratre trange; mais elle est conforme aux moeurs du temps.

La femme marie seule a t idalise par la chevalerie. C'est  elle
que vont les hommages des potes, comme ceux des chevaliers. On comprend
d'ailleurs sans peine cet tat de la socit. Pendant l'absence du
seigneur, appel souvent par devoir ou par ambition  des expditions
guerrires, la femme reprsentait la puissance suzeraine aux yeux de ses
vassaux. Elle peut tre appele  jouer un grand rle, comme Guibourg,
l'pouse lgendaire de Guillaume d'Orange, qui, en l'absence de son
mari, dfend la ville contre les Sarrasins. La jeune fille tient peu de
place dans la socit du temps et n'a aucun rle  jouer. Il faut se
rappeler ces moeurs si on veut comprendre la posie des troubadours.

En mme temps que la discrtion une autre qualit minente, exige par
le code amoureux du temps, c'est la patience, une patience sans mesure
et sans bornes. Beaucoup de troubadours la comparent  celle des Bretons
qui attendent depuis des sicles la rsurrection de leur roi Arthur. Un
des plus gracieux potes du temps, Rigaut de Barbezieux, s'exprime ainsi
au dbut d'une de ses chansons: Celui-l se connat peu en amour, qui
n'attend pas patiemment sa piti; car amour veut qu'on souffre et qu'on
attende; mais en peu de temps il rpare tous les tourments qu'il a fait
souffrir. C'est que l'amant est  la merci de sa dame; elle ne lui
donne rien que par misricorde, par piti. Patience est le mot magique,
le talisman devant lequel s'ouvre le coeur de la personne aime. Les
meilleurs troubadours vantent les mrites de patience et longueur de
temps et tmoignent souvent de leur mpris pour les impatients[6].

Cette longue preuve peut devenir d'ailleurs la source des plus pures
joies; voici comment deux troubadours rajeunissent un lieu commun de la
posie rotique. Bnis soient les soucis, les chagrins, les maux
qu'Amour m'a causs pendant si longtemps; je leur dois de sentir avec
mille fois plus d'ivresse les bienfaits qu'il m'accorde aujourd'hui. Le
souvenir de mes peines me rend si doux le bonheur prsent, que j'ose
croire que, sans avoir prouv l'infortune, on ne peut savourer tout le
charme de la flicit. Voici une pense analogue exprime en termes 
peu prs semblables: Je te bnis, Amour, de m'avoir fait choisir la
dame qui m'accable sans cesse de ses rigueurs. Si mon affection l'avait
trouve reconnaissante, je n'eusse pas eu l'occasion de lui prouver par
mes hommages et par ma constance  quel point je lui suis dvou;
prires et merci, espoir et crainte, chansons et courtoisie, soupirs,
deuil et pleurs, je n'eusse rien employ, si l'usage faisait qu'un amour
pur et sincre ft de suite pay de retour[7].

Plus d'un troubadour s'impatienta sans doute; quelques-uns dclarent
nettement qu'ils sont las d'attendre comme des Bretons. Il leur arrive
alors de prendre le ton tragique pour adoucir la rigueur de leur dame;
ils jouent facilement aux dsesprs. Le monde entier apprendra comment
la duret de votre coeur cause ma mort, dit aprs d'autres l'un d'eux.
Mais ces plaintes et ces menaces taient aussi de convention. Les
chants dsesprs ne sont pas les plus beaux. Et les suicides furent
plutt rares; nous n'en connaissons aucun exemple certain, exception
faite de quelques cas rapports dans les Biographies; mais on sait que
dans ces documents la lgende coudoie  tout instant la ralit. Ce qui
tait moins rare c'tait que le troubadour malheureux se retirt du
monde et entrt dans les ordres; comme nous l'avons fait observer dans
un prcdent chapitre, le nombre des troubadours qui finirent ainsi leur
vie est assez lev.

Ce n'est pas qu'ils fussent trs exigeants en amour; ils se contentaient
de peu, ils l'assurent du moins[8]. La plupart demandent  leur dame de
les agrer pour leur serviteur, sans plus, d'accepter leurs hommages
potiques. Quelques-uns sont plus prcis dans l'expression de leurs
dsirs; certaines demandes sont remarquables de navet et, parfois, de
crudit. Mais en gnral les voeux sont timides et modestes; ceci aussi
est de rgle. Les amants mal appris manquent seuls de la discrtion et
de la retenue ncessaires. N'oublions pas que la dame aime est, au sens
plein du mot, une matresse  la disposition de laquelle le pote est
corps et me et dont il faut gagner les faveurs.

Aussi quelle n'est pas la timidit et la gaucherie du troubadour
amoureux quand la dame aime daigne enfin agrer ses voeux et l'admettre
devant elle! Il en est peu qui ne perdent la parole et mme le
sentiment. Rigaut de Barbezieux nous fait connatre ses impressions: Je
suis semblable  Perceval, qui fut saisi d'une telle admiration  la vue
de la lance et du Saint Graal, qu'il ne sut demander  quoi ils
servaient; ainsi quand je vois, dame, votre joli corps, je m'oublie  le
considrer avec admiration; je veux vous adresser une prire et je ne
puis: je rve. Il m'arrive souvent, dit le troubadour Peire Raimon de
Toulouse, que je veux vous adresser une prire, dame; mais quand je suis
prs de vous, je perds le souvenir. Quand je l'aperois, avoue Bernard
de Ventadour, on voit  mes yeux et  la couleur de mon visage que je
tremble de peur, comme la feuille agite par le vent; je suis si conquis
par l'amour que je n'ai pas plus de sens qu'un enfant. Je n'ose lui
montrer ma douleur quand il m'arrive de la voir, dit  son tour Arnaut
de Mareuil; je ne sais que l'adorer. Ce sont l quelques-unes des plus
caractristiques parmi les dclarations des troubadours; ce ne sont pas
les seules; elles sont presque un lieu commun, souvent rajeuni par la
fantaisie individuelle.

loigns de leur dame les troubadours sont plus loquents; mais ils n'en
restent pas moins discrets et timides, sachant qu'il est de trs mauvais
ton, pour un amoureux parfait, de ne savoir modrer ses dsirs. Il n'est
pas rare d'ailleurs que plus d'un se console de cet loignement et n'y
trouve mme quelque charme. Le troubadour suppose qu'un lien mystrieux,
qui ne tient aucun compte de l'espace, l'unit  sa dame[9]. Un des plus
lgants reprsentants de la posie provenale, Bernard de Ventadour,
s'exprime ainsi: Dame, si mes yeux ne vous voient pas, sachez que mon
coeur vous voit. Le dbut d'une autre de ses chansons est clbre:
Quand la douce brise halne de vers votre pays, il me semble que je
sens une odeur de paradis, pour l'amour de la gentille dame vers qui va
mon coeur.

C'est le cas de rappeler ici la jolie tenson cite dans un chapitre
prcdent sur les mrites du coeur et des yeux pour le maintien de
l'amour. Le coeur voit de loin, les yeux de prs seulement, dit l'un
des interlocuteurs: c'est  ses cts que se serait rang Bernard de
Ventadour et surtout Jaufre Rudel qui s'prit de la princesse lointaine
pour le bien qu'il en avait entendu dire.

Les yeux jouent un grand rle dans la posie provenale: c'est par eux
que commence le phnomne un peu mystique de l'_enamorament_. La vue de
l'objet aim frappe les yeux et produit souvent l'extase; une sorte de
fluide mystrieux va de l au coeur et y veille l'amour.

Le troubadour Aimeric de Pguillan est un de ceux qui ont le mieux
exprim les divers moments de ce phnomne.

     Amour parfait, je vous l'assure, ne peut avoir ni force ni
     pouvoir si les yeux et le coeur ne les lui donnent. Car les
     yeux sont les truchements du coeur, ils vont chercher ce qui
     plat au coeur, et quand ils sont bien d'accord et que tous
     trois sont fermement unis, alors le vrai amour tire sa force de
     ce que les yeux font agrer au coeur. Que tous les amants
     sachent que l'amour est l'accord parfait du coeur et des yeux;
     les yeux font fleurir l'amour, le coeur donne les graines,
     l'amour est le fruit[10].

C'est le mme Aimeric qui a chant dans les termes suivants les
bienfaits de l'amour.

     Les plaisirs qu'il donne sont plus grands que les chagrins, les
     biens plus grands que les maux, les joies plus grandes que les
     deuils, les ris plus nombreux que les pleurs... Amour rend les
     hommes vils vertueux, donne l'esprit aux sots, rend les avares
     prodigues, donne la loyaut aux fourbes, la sagesse aux fous,
     la science aux ignorants et la douceur aux orgueilleux.

Il n'est pas besoin d'insister sur l'originalit de cette conception.
Elle parat encore plus grande si l'on observe que, ds les origines de
la littrature provenale, les troubadours ont fait de l'amour un
principe de perfection littraire et morale. La longue attente qu'exige
la possession de l'objet aim n'est pas une attente muette; dans une
socit o la posie tient tant de place et recueille tant d'honneurs,
le pote compte sur la perfection de sa posie autant que sur la
patience. Ceux d'entre eux qui ont conscience de leur gloire--sentiment
si commun aux potes--ne manquent pas de s'en prvaloir comme d'un titre
srieux. C'est par la perfection de leur posie qu'ils esprent adoucir
le coeur de leur dame et flchir sa rigueur. Voici sur ce point une
citation caractristique: Je me loue du long et doux dsir, car souvent
il m'a fait rver et parvenir  des chants de matre... De mon agrable
richesse (c'est--dire la posie) je sais gr au joli et cher corps
auquel j'adresse mes vers, et plus encore, s'il se peut,  l'amour. Les
dclarations de ce genre ne sont pas rares dans l'ancienne littrature
provenale.

Que dire de la perfection morale dont l'amour est galement le principe?
Elle se rattache troitement, elle aussi,  la conception que nous
venons d'exposer Les troubadours n'ont pas de termes assez forts pour
exalter la perfection de l'objet aim. Leur dame se distingue de toutes
les autres par la beaut et la grce de son corps, mais encore par ses
qualits morales; elle est sage, prude, comme dit l'ancienne langue
franaise; tous les dons du coeur et de l'esprit sont runis en elle.
Comme la clart du jour l'emporte sur toute autre clart, ainsi, dame,
il me semble que vous tes au-dessus de toutes les femmes par votre
beaut, par vos qualits et votre courtoisie. (Rigaut de Barbezieux.)

Qu'on se rappelle maintenant le lien de vasselage amoureux invent par
les troubadours. Pour gagner la faveur d'un matre aussi parfait, ne
faut-il pas rechercher la perfection? Et les troubadours n'ont-ils pas
raison de dire que l'amour ainsi conu est un principe de moralit? Tout
se tient dans cette thorie: la perfection de l'amant suppose la
perfection de l'objet aim. Plus son idal sera lev, plus il grandira
lui-mme. Perfection littraire, perfection morale sont les consquences
de l'amour parfait: la conception des troubadours tant admise, la
consquence est ncessaire.

Aussi cet amour n'est-il pas un amour drgl, passionnel, comme nous
dirions; les lois auxquelles il est soumis se rsument en une loi
suprieure  toutes les autres, c'est la mesure. Penser, parler, agir
avec mesure, c'est--dire avec sagesse, connaissance, rflexion, c'est
l'idal o doit atteindre le parfait amant. De l dcoulent toutes les
obligations auxquelles le soumet le code amoureux, de l aussi lui
viennent les vertus qui le rendent digne du service d'amour auquel
l'admet, par faveur et piti, la dame aime. La mesure est la vertu
suprme qui doit guider sa vie. L aussi se reconnat l'influence des
ides chevaleresques. Dans la socit du temps la mesure est une vertu
minente: qu'on se rappelle la manire dont l'auteur de la _Chanson de
Roland_ oppose au caractre fier mais irrflchi de Roland le caractre
sage d'Olivier.

Mais il y a dans cette conception, originale sans doute, quelque chose
de factice et d'artificiel, peu conforme  la ralit. Cette thorie
n'est qu'une thorie potique, qui fut dveloppe  outrance, ressasse
pendant les deux sicles que dura l'ancienne posie provenale. Quand on
lit les plus jolies chansons de Bernard de Ventadour, d'Arnaut Daniel ou
de Giraut de Bornelh, on n'a pas de peine  conclure avec le premier
historien de la littrature provenale, Diez, que l'amour tel que l'ont
conu les troubadours reprsente une fantaisie de l'esprit plutt qu'une
passion du coeur. L'amour fut conu comme un art et eut ses rgles,
comme la posie. On en arriva  une trange confusion de termes:
l'amour tant considr comme le thme principal de la posie lyrique,
le code o furent rsums au XIVe sicle les principes de la grammaire
et de la mtrique provenales fut appel les _Leys d'Amors_, les lois
d'amour, c'est--dire de la posie.

Nous pourrions continuer  exposer didactiquement les principes de cette
thorie de l'amour courtois que nous venons de rsumer, et  en tudier
l'volution. Mais l'tude des troubadours de la dcadence nous donnera
l'occasion de complter cette esquisse. Il nous parat plus intressant
de voir l'application de ces principes non chez les grands troubadours,
o ils sont pour ainsi dire disperss, mais chez un _poeta minor_ o ils
sont plus faciles  reconnatre. Il s'agit du troubadour Rigaut de
Barbezieux. Ce troubadour d'origine saintongeaise fut un homme clbre
en son temps et il est rest un gracieux pote. Il y a de plus grands
noms dans l'ancienne littrature provenale. Mais il y a peu de
troubadours qui aient montr dans l'expression des sentiments amoureux
plus de charme et plus de grce[11].

Son succs dut tre grand. Nous n'avons pas de tmoignages directs pour
ces temps lointains; mais le tmoignage des manuscrits les remplace. Or,
les posies de Rigaut de Barbezieux sont celles qui sont le plus souvent
reproduites dans les chansonniers provenaux; et cela, non seulement
dans les manuscrits d'origine franaise, mais aussi dans les manuscrits
italiens. Si l'on veut mesurer sa clbrit d'antan suivant les ides du
jour, on peut dire qu'il aurait eu les honneurs de plusieurs ditions et
que sa gloire aurait dpass nos frontires.

L'amour est, suivant la doctrine des troubadours, une faveur suprme,
une grce qu'on n'obtient que de la piti, par une patience robuste et 
toute preuve capable de tout supporter sans plainte. coutons notre
troubadour parler avec mpris de ceux qui ignorent ce prcepte essentiel
de la doctrine.

     Celui-l est peu savant en amour qui ne sait pas souffrir et
     attendre; car en peu de temps amour rpare tous les maux qu'il
     a fait souffrir; c'est pourquoi j'aime mieux mourir aprs avoir
     obtenu ses faveurs que vivre le coeur joyeux, mais sans
     amour...

     Pour Dieu, amour, avant de me rendre joyeux, vous m'aurez
     accord une rparation pour la grande peine et la longue
     attente qui avanceront l'heure de ma mort. Ce qui vous plat,
     il me convient de le supporter, et je m'efforce de souffrir
     sans me plaindre, car je veux voir si on gagne  attendre.

C'est le mme thme que Rigaut dveloppe dans la plupart de ses
chansons. Il ne faut pas l'accuser de manquer d'invention; le cercle
d'ides o se meut son imagination ne saurait trop s'largir; Rigaut est
victime, comme la plupart des troubadours, de son orthodoxie amoureuse.
Voici la traduction d'une autre de ses chansons o l'on retrouvera la
mme doctrine.

     Tout le monde demande ce qu'est devenu Amour;  tous je dirai
     la vrit. Amour est semblable au soleil d't, qui, aprs
     avoir montr partout ses splendeurs, va, le soir venu, se
     reposer; ainsi Amour, ayant err en tous lieux sans rien
     trouver qui soit  son gr, retourne  son point de dpart...
     Comme un faucon qui fond sur sa proie, aprs l'avoir dpasse,
     ainsi Amour descendait (jadis) dans le coeur de ceux qui
     aimaient loyalement.

     Amour fait comme le bon autour qui ne se dbat ni ne s'agite de
     dsir, mais qui attend qu'on l'ait lanc; puis il s'envole et
     prend son oiseau; ainsi l'amour parfait observe et pie la
     jeune dame de beaut parfaite en qui s'assemblent toutes les
     qualits; Amour ne se trompe pas quand il la prend ainsi.

     Aussi veux-je supporter ma douleur; car pour rcompense de nos
     souffrances nous sont donnes de belles joies; la souffrance
     amne le redressement de bien des torts et vient  bout des
     mdisants. Ovide dit dans un de ses livres--et vous pouvez le
     croire--que par la souffrance on obtient les faveurs de
     l'amour: pour avoir souffert, maints pauvres sont devenus
     riches; aussi souffrirai-je jusqu' ce que j'obtienne une
     grce.

     Et puisque Joie et Mrite s'unissent en vous, dame,  la
     beaut, pourquoi n'y ajoutez-vous pas un peu de piti, qui me
     serait si profitable dans ma dtresse? Car, semblable  celui
     qui brle au feu d'enfer, et meurt de soif, sans joie et sans
     lumire, je vous demande grce, dame.

Parmi les compositions de Rigaut celle-ci est une de celles qui ont t
le plus admires; elle est reproduite dans une vingtaine de manuscrits,
presque tous de premire importance. Elle a partag ce succs avec
quelques autres dont nous allons citer les principales.

Elles sont d'un accent peut-tre plus personnel que celles dont il vient
d'tre question. L'appel  la piti de sa dame, qui est un des thmes
ordinaires traits par les troubadours, s'y exprime en termes touchants
et simples, parfois nafs, ce qui, en l'espce, est un charme de plus.
Rigaut exagre sa crainte et sa timidit pour attendrir sa dame; il est
le naufrag qui a besoin de secours, l'tre sans souffle,  qui Amour
redonne la vie.

     Je suis semblable au lion, qui s'irrite furieusement quand son
     lionceau vient au monde sans souffle et sans vie et qui en
     l'appelant de ses cris, le fait revivre et marcher; ainsi ma
     chre dame et amour peuvent me secourir, et me gurir de ma
     douleur.

     A chaque gaie saison reviennent avril et mai; ma bonne toile
     devrait bien revenir; Amour a trop longtemps sommeill; il me
     donna le pouvoir d'aimer, sans m'accorder en mme temps celui
     d'oser supplier; ah! que de grands honneurs m'ont ravis la
     timidit et la crainte!

     Quelle magnifique rcompense, et noble et sincre j'aurais eue!
     Aussi je supporte avec joie mon fardeau, pourvu que sa piti ne
     m'oublie pas! Comme le marin qui ne peut s'chapper de sa nef
     naufrage qu'en se sauvant  la nage, ainsi, dame, je me
     relverais si vous daigniez me porter secours.

     Je suis triste et joyeux, tantt je chante, tantt je
     m'irrite... car amour s'est divis dans mon coeur en amour
     joyeux et en amour triste... il me montre ses nobles qualits
     au milieu des ris et des pleurs.

     En vous, dame, sont toutes les qualits possibles; aucune n'y
     manque, dame orne de toutes les vertus; on ne saurait rien y
     ajouter, si seulement vous tiez hardie en amour. Vous tes
     sans gale, mur, chteau et tour d'honneur, et fleur de beaut.

Une partie des mmes thmes se retrouve dans la chanson suivante; si, au
dbut, le pote se plaint avec quelque impatience de l'indiffrence
d'Amour  son sujet, il s'y dclare bientt amant soumis et obissant,
serviteur fidle de sa dame, n'attendant rien que de sa piti, de sa
merci.

     Je voudrais savoir si Amour voit, entend et comprend, car je
     lui ai demand grce bien sincrement et je n'en obtiens aucune
     aide; la piti seule peut me dfendre contre ses armes; car je
     lui suis si soumis qu'il n'est joie ni paradis pour lesquels je
     voulusse changer l'espoir et l'attente.

     Tout homme qui sert son seigneur de bon coeur et loyalement
     attend que la raison suggre  son matre de lui faire quelque
     bien. L'amour parfait doit apprendre cet usage; qu'il prenne
     garde que ses biens soient convenablement distribus, qu'il
     considre qui lui sera loyal, franc et sincre, pour que
     personne ne le puisse blmer.

     Car aprs la douleur vient le plaisir, au grand mal succdent
     les joies et un long repos suit le labeur; de grandes faveurs
     rcompensent les longues souffrances subies sans plaintes;
     c'est ainsi qu'on suit d'amour les droits chemins; servez
     l'amour loyalement et sans le quitter: c'est par ce moyen qu'on
     l'obtient.

     Comme la tigresse devant un miroir[12], qui, pour admirer son
     beau corps, oublie sa tristesse et son chagrin, ainsi, quand je
     vois celle que j'adore, j'oublie mon mal et ma douleur est
     moindre. Que personne n'essaie de deviner; je vous dirai
     sincrement qui m'a conquis, si vous savez le reconnatre et le
     comprendre.

     Mieux-que-Dame, mlange de beaut et de jeunesse aux fraches
     couleurs; comme un archer adroit elle m'a lanc droit au coeur
     la douce mort dont je voudrais mourir, si elle ne me rend pas
     la joie avec un regard d'amour.

     Je voudrais qu'elle sache l'tat de mon me et de mon coeur;
     elle apprendrait dans quelle douleur languit un loyal amant,
     quand il se consume dans l'attente.

Loyal amant, c'est le mot que rpte aprs tant d'autres troubadours
notre pote. On comprend sans peine que dans cette conception de l'amour
obtenu par des prires et des sacrifices sans fin la loyaut ft une des
qualits essentielles requises chez l'amant. Pendant cette priode
d'attente, plus ou moins longue suivant les caprices de la dame ou le
talent potique du soupirant amoureux, la moindre dfaillance pouvait
tre fatale  ce dernier; ce n'est pas la banale loyaut dans l'amour
qu'on exige de lui, c'est la loyaut avant l'amour. C'est celle-l que
Rigaut se vante d'avoir fidlement observe; il le rappelle  sa dame
dans la chanson qui suit, en lui reprochant doucement, humblement,
suivant les habitudes des troubadours, son insensibilit. Il s'y dclare
son serviteur fidle, comme dans la chanson prcdente; sa dame est la
matresse qui peut traiter son amant  son gr, comme un seigneur fait
son vassal.

     Comme la clart du jour surpasse toute autre clart, ainsi vous
     surpassez, dame, toutes les autres femmes du monde, par votre
     beaut, votre mrite et votre courtoisie.

     C'est pourquoi je ne cesse de vous servir et honorer de tout
     coeur, semblable au voyageur qui, passant sur un pont troit,
     n'ose s'carter de sa route.

     Qui suit un droit chemin ne s'gare pas; aussi suis-je
     compltement rassur. Si auprs d'Amour la loyaut devait avoir
     quelque prix, je suis celui qui devrais trouver piti plus que
     le plus loyal ami du monde. Car en moi il n'y a ni mensonge ni
     tromperie et vous n'y en trouverez jamais...

     Je vous ai servie, dame, depuis l'heure o je vous ai vue; mais
     quel fruit me revient-il si vous me trompez? A vous sera la
     faute,  moi est le dommage; comme vous en aurez une part (car
     tous les savants du monde disent que le dommage va  celui qui
     tient la seigneurie) vous devez m'en garantir, dame; car je
     suis votre serviteur, je me reconnais pour tel et vous pouvez
     me traiter comme il est d'usage de les traiter.

Cependant Rigaut de Barbezieux aurait t le hros, suivant la lgende,
d'une aventure peu honorable pour un amant parfait comme lui et sa
dloyaut aurait t cruellement punie. Suivant sa romanesque
biographie, il ne fut tir de la solitude o il voulut expier sa faute
que lorsque les amants sincres et loyaux, sa dame et la Cour du
Puy l'eurent pardonn. Demandons-nous donc ce que fut cette Cour du
Puy, car c'est ici une des allusions les plus formelles aux cours
d'amour que nous ayons dans la littrature provenale.

Raynouard a consacr une assez longue dissertation[13]  dmontrer
l'existence de ces cours d'amour. Elle remonteraient aux origines de la
posie provenale, car on trouve des allusions, dit-il, chez les
troubadours les plus anciens.

Raynouard a emprunt la plupart de ses preuves  l'ouvrage d'Andr le
Chapelain (XIIIe sicle) sur l'_Art d'aimer_. Cet crit contient en
effet un certain nombre d'arrts prononcs par le jugement des dames
(_judicio dominarum_); il y est question de cours d'amour qui auraient
exist en Gascogne,  Narbonne,  la cour des comtesses de Champagne et
des Flandres. Nostradamus en avait invent quelques-unes de plus; il y
en aurait eu aux chteaux de Pierrefeu et de Signe, en Provence, au
chteau de Romanin, prs Saint-Remy, en Avignon. La cour de Pierrefeu
tait cour planire et ouverte, pleine d'immortelles louanges, aorne
de nobles dames et de chevaliers du pays.

Avec son imagination coutumire Nostradamus a reconstitu ces tribunaux.
Il nomme les dames qui en faisaient partie, ajoutant aux noms des femmes
cites par les troubadours ceux que sa fantaisie lui suggrait. Il y
avait Stphanette, dame de Baux, Phanette de Gantelme, qui fit
l'ducation de sa nice, Laurette de Sade, la Laure de Ptrarque, et
autres nobles dames aux noms gracieux. Ces cours taient d'ailleurs des
cours mixtes et les chevaliers pouvaient en faire partie.

Les jugements taient rendus d'aprs un code potique dont voici
quelques extraits: Le mariage n'est pas une excuse lgitime contre
l'amour. Qui ne sait cacher ne sait aimer. Personne ne peut avoir
deux attachements  la fois. Le vritable amant est toujours timide.
L'amour a coutume de ne pas loger dans la maison de l'avarice.

Les jugements rendus d'aprs ces principes ne manquent pas de piquant ni
d'originalit. Voici celui qui est soumis  la cour de la vicomtesse
Ermengarde de Narbonne: Est-ce entre amants ou entre poux qu'existe la
plus grande affection, le plus vif attachement? La rponse du tribunal
est la suivante: L'attachement des poux et la tendre affection des
amants sont des sentiments de nature et de moeurs tout  fait
diffrentes. Il ne peut donc tre tabli une juste comparaison entre des
objets qui n'ont pas entre eux de ressemblance et de rapport.

Autre question: Une dame, jadis marie, est aujourd'hui spare de son
poux, par l'effet du divorce. Celui qui avait t son poux lui demande
avec instance son amour. Voici le jugement de la vicomtesse de
Narbonne: L'amour entre ceux qui ont t unis par le lien conjugal,
s'ils sont ensuite spars, de quelque manire que ce soit, n'est pas
rput coupable, il est mme honnte.

Voici encore une question pose  l'un de ces tribunaux: Un chevalier
divulgue des secrets amoureux; tous ceux qui composent la milice d'amour
(_in castris militantes amoris_) demandent souvent que de pareils dlits
soient vengs, de peur que l'impunit ne rende l'exemple contagieux. La
cour d'amour de Gascogne rpond de la manire suivante: Le coupable
sera dsormais frustr de toute esprance d'amour; il sera mpris et
mprisable dans toute cour de dames et de chevaliers; et si quelque dame
a l'audace de violer ce statut, qu'elle encoure  jamais l'inimiti de
toute honnte femme.

Que de tels jugements soient bien dans les ides du temps, cela est tout
 fait vraisemblable. Mais qu'ils aient jamais t rendus en forme
comme disent les juristes, c'est toute une autre question. Laissons
d'abord de ct les renseignements que Raynouard et d'autres, avant et
aprs lui, ont tirs de Nostradamus. Ils ne mritent pas crance, quand
on connat la mthode de cet historien fantaisiste. Suivant son habitude
il a transform, amplifi ou dnatur quelques menus faits qu'il a
recueillis en lisant les troubadours.

Sans doute quelques-uns d'entre eux terminent leurs tensons en nommant
dans l'_envoi_ la dame  laquelle ils la destinent. Dans une tenson
cite par Raynouard aprs Nostradamus, l'un des deux interlocuteurs dit:
Je vous vaincrai pourvu que la cour soit loyale; j'envoie ma tenson 
Pierrefeu o la belle tient cour d'enseignement. Et je voudrais pour
me juger, dit son partenaire, l'honor chteau de Signe. Le dernier
troubadour, Guiraut Riquier, demande qu'une dame assiste au jugement
d'une de ses tensons. Deux autres troubadours dsignent trois dames pour
juger la question sur laquelle ils sont en dsaccord.

Mais ce sont l de simples formules. C'tait l'habitude des troubadours
d'envoyer leurs discussions potiques au jugement du seigneur qui les
protgeait ou, plus rarement,  celui de leur dame. En adressant leurs
posies  la cour de Pierrefeu ou de Signe les troubadours n'avaient
en vue que les dames de ces chteaux et peut-tre leur entourage
immdiat. Et la cour du Puy  laquelle Rigaut de Barbezieux adressait
ses plaintes n'tait autre chose qu'une cour de seigneurs et non de
justice. Aucun des textes que nous connaissons--et nous avons cit
quelques-uns des plus formels--n'autorise d'autre explication sur ce
point.

Et combien il serait trange qu'une institution si importante ne nous
ft connue que par des allusions quivoques! La littrature provenale
n'est pas rduite  quelques fragments obscurs et informes; elle est
assez abondante pour qu'une institution de ce genre, si elle avait
exist, n'y ft pas passe sous silence.

Quant aux textes d'Andr le Chapelain, auxquels Raynouard accorde tant
de crdit, il n'y a qu'une observation  faire, c'est que cet auteur ne
connaissait que par ou-dire les habitudes littraires du Midi de la
France. Son livre reflte les ides qui avaient cours autour de lui,
surtout dans la socit des comtes de Champagne. Ce que lui-mme a connu
des troubadours, c'taient dj des lgendes. Son tmoignage est  peu
prs sans valeur sur ce point. Tout ce qu'on peut dire  sa dcharge
c'est qu'il fut sans doute de bonne foi, ce qui ne fut pas le cas de
Nostradamus.

Il n'y eut donc, dans la socit o vcurent les troubadours, ni cour
particulire ni cour souveraine pour juger leur orthodoxie amoureuse; il
n'y eut qu'un tribunal, ce fut celui de l'opinion publique, ou plutt
celui du milieu raffin pour lequel ils crivaient. Nous avons parl au
dbut du chapitre d'un code d'amour et d'un code svre. Il ressemblait
aux lois naturelles; sans tre crit nul part, il tait connu de tous,
profondment grav au fond des coeurs. C'est  ses rgles que se
conformaient les troubadours; il tait un peu comme le code de la
chevalerie, si troit, si rigoureux et que nul juriste n'prouva le
besoin de transcrire. Parler,  propos des troubadours, de lois, de code
et de tribunal autrement que par mtaphore, c'est transporter dans un
pass potique des conceptions trs prosaques des temps modernes.

Qu'il y ait eu des runions potiques dans les chteaux, cela est
certain; et c'est probablement dans ces solennits que les troubadours
rcitaient, ou plutt chantaient leurs posies. L'ensemble de ces
socits d'lite, de ces auditoires de choix formait le vrai tribunal de
l'opinion publique; on verra en tudiant les grands troubadours, comment
il se conformrent  ses lois.




CHAPITRE V

LES PRINCIPAUX TROUBADOURS: PREMIRE PRIODE

     Marcabrun: sa conception de l'amour; un troubadour
     misogyne.--Jaufre Rudel: son amour pour la Princesse
     Lointaine.--Bernard de Ventadour.--Sa conception de la
     vie.--Sa brouille avec le seigneur de Ventadour.--Son sjour
     auprs d'lonore d'Aquitaine; auprs du comte de Toulouse,
     Raimon V.--Originalit de Bernard de Ventadour.


Si nous avions  faire une histoire complte de la posie des
troubadours, c'est par Guillaume, comte de Poitiers, qu'il faudrait la
commencer. Il y aurait long  dire et de sa vie, active, dsordonne,
quelquefois peu difiante, et de son caractre joyeux, et de ses crits,
mlange trange de grossiret et de dlicatesse, o ne manquent ni les
penses gracieuses ni les ides fines et subtiles, mais o domine en
somme la sensualit. L'occasion s'est dj prsente de marquer la place
qu'il occupe dans l'histoire de la littrature provenale et de
caractriser sa posie. Mieux vaut donc s'arrter  d'autres troubadours
aussi intressants et dont quelques-uns sont moins connus.

Un des plus originaux de cette premire priode est certainement le
troubadour Marcabrun. Il tait originaire de Gascogne, et, si l'on en
croit la biographie, il eut une triste jeunesse. On le trouva devant la
porte d'un homme riche et on ne sut jamais rien de sa naissance. On
l'appelait, continue le biographe, _Pain perdu_ (_Pan perdut_). Diez
plaait son activit entre 1140 et 1195; mais il semble plus
vraisemblable de ne pas la faire remonter au del de 1150. Il fut
l'lve du troubadour Cercamon[1], ainsi nomm parce qu'il avait pass
une partie de sa vie  courir le monde; ce matre de Marcabrun par sa
conception sensuelle (au moins en partie) de l'amour parat se rattacher
au comte de Poitiers: on va voir comment son disciple s'en loigne[2].

Il reste de Marcabrun une quarantaine de posies; parmi elles, il en est
plusieurs qui se distinguent par leur fracheur et leur sincrit; nous
avons dj cit une de ses plus belles _romances_ et une jolie
pastourelle. Mais toute une partie de son oeuvre reste obscure; nous en
comprenons  peine le quart dit un critique. C'est qu'il est un des
premiers  employer ce genre de style obscur et recherch qui s'appelle
le _trobar clus_; c'est sa conception de la forme dans la haute posie.

Ce qui fait son originalit, c'est sa conception de l'amour. Un des
premiers reprsentants de cette posie dont tout l'effort a pour ainsi
dire port sur le dveloppement unique de ce thme est un misogyne; on
doit  ce troubadour de la premire priode les satires les plus
violentes contre l'amour et contre les femmes. trange dbut et qui a
frapp non seulement les critiques modernes, mais aussi les troubadours
contemporains de Marcabrun.

Je suis Marcabrun, dit-il, dans une de ses chansons, le fils de dame
Brune... je n'aimai jamais et ne fus jamais aim. Cette aversion pour
l'amour fut-elle cause par des chagrins personnels? Ou faut-il croire
avec un troubadour[3] qu'un enfant trouv, comme Marcabrun, ft
incapable de sentir le charme de l'amour et ft indigne d'en goter les
joies? Il semble qu'il y ait une autre explication plus plausible. La
conception de l'amour telle que commenaient  la crer les grands
troubadours, originaires du berceau de la posie provenale (Limousin,
Poitou, Saintonge) n'tait pas encore unanimement admise; et c'est une
originalit littraire qu'a voulu se donner Marcabrun de traiter le
thme de l'amour dans un esprit tout oppos  celui de Guillaume de
Poitiers, son prdcesseur, et surtout de Jaufre Rudel, son
contemporain.

Et voici comment,  l'encontre de l'opinion de son temps, il entend
l'amour. Famine, pidmie ni guerre, ne font tant de mal sur terre
comme l'amour... quand il vous verra dans la bire, son oeil ne se
mouillera pas. Toute une srie de comparaisons lui servent  mieux
rendre sa pense: Amour, l o il ne mord pas, lche plus prement
qu'un chat. Qui fait un march avec amour s'associe au diable; il n'a
pas besoin d'autre verge pour se faire battre; il ne sent pas plus que
celui qui se gratte jusqu'au moment o il s'corche tout vif. Amour
pique plus doucement qu'une mouche, mais la gurison est bien plus
difficile. Amour est semblable  l'tincelle qui couve au feu sous la
suie et qui brle la poutre et le chaume (de la maison); puis celui qui
est ruin par le feu ne sait o fuir. Ce sont l, comme on voit, les
traits ordinaires des satires contre l'amour; mais ils sont prsents
ici avec une certaine vigueur et aussi avec quelque originalit dans les
comparaisons. Il y a d'ailleurs dans l'oeuvre de Marcabrun des satires
plus nergiques et plus vigoureuses encore, mais d'une crudit
intraduisible.

Et pourtant le mme pote a su parler avec discrtion et dlicatesse de
ce sentiment, comme dans la strophe suivante: Qui veut sans tromperie
donner l'hospitalit  l'amour doit joncher sa maison de courtoisie, en
proscrire la flonie et le fol orgueil... Il se plaint ailleurs des
troubadours mdiocres qui, entre autres erreurs, mettent sur le mme
pied le faux amour, l'amour peu sincre, avec l'amour pur et
parfait. L'amour ainsi entendu est le sommet et la racine de toute
joie, la sincrit fait sa force et sa puissance s'tend sur de
nombreuses cratures.

Ainsi mme ce contempteur de l'amour sait trouver les accents justes et
sincres pour chanter non pas la passion vulgaire, mais l'amour ennobli
tel qu'il le conoit et tel que le conurent en somme les troubadours.
Par ce ct il est de leur ligne. Il l'est encore par la conception
qu'il se fait de la courtoisie. Voici en quels termes il la dfinit et
comment il la comprend. De courtoisie peut se vanter qui sait garder la
mesure... la mesure consiste  parler gentiment et la courtoisie
consiste  aimer... Ainsi l'homme sage devient suprieur et l'honnte
femme crot en vertu... Remarquons ces deux mots associs: _courtoisie_
et _mesure_, ce sont des qualits dont les troubadours font souvent
l'loge; dans la socit de leur temps leur union fait l'honnte homme,
comme on et dit au XVIIe sicle.

La curieuse composition d'o nous tirons ces extraits ressemble peu,
quant au fond,  la plupart des autres posies de Marcabrun. Elle est
une exception dans son oeuvre; il a surtout le temprament d'un pote
satirique; il se distingue par la rudesse, la vigueur et la violence,
plutt que par la dlicatesse et la grce; c'est en somme un sceptique
et un pessimiste.

Cette composition est intressante par un autre ct. Elle est adresse
au troubadour Jaufre Rudel[4], qui se trouvait alors en Terre Sainte.

Je veux que le vers et la mlodie soient envoys  Jaufre Rudel,
outre-mer; et je veux que les Franais l'entendent pour rjouir leur
coeur.

L'oeuvre du doux pote auquel Marcabrun ddie sa pice forme dans sa
brivet un contraste saisissant avec celle de notre satirique. Nous ne
rappellerons pas ici la romanesque aventure dont Jaufre Rudel fut le
hros et la victime, mais nous nous en voudrions de ne pas donner
quelques extraits du peu de chansons qui nous restent de lui. Il ne
distingue pas dans l'amour, comme le fait Marcabrun; il n'y en a pour
lui qu'une sorte, la plus pure et la plus idale; c'est celui dont il
brla pour la dame qu'il n'avait jamais vue et qu'il ne devait jamais
voir, sauf, si nous en croyons la lgende,  ses derniers moments.

Voici d'abord en quels termes il s'adresse  l'amour personnifi: Amour
de terre lointaine, pour vous j'ai le coeur tout triste; et je ne puis
trouver de remde, jusqu' ce que vienne votre appel... Jamais Dieu ne
forma de plus belle femme, ni chrtienne, ni juive, ni sarrasine, et
celui-l est bien nourri de manne, qui obtient quelque part de son
amour.

La plupart des chansons de Jaufre Rudel sont pleines d'allusions  cet
amour lointain; une est tout entire consacre au dveloppement de ce
thme; le mot lointain  y apparat deux fois  la rime dans chaque
strophe de sept vers; on dirait une sorte de refrain; l'impression
produite par ce procd est remarquable.

     Lorsque les jours sont longs en mai, il m'est bien doux
     d'entendre de loin le chant des oiseaux; et quand je m'loigne
     je me souviens d'un amour lointain. Je vais le coeur triste et
     la tte basse, si bien que chants ni fleur d'aubpine ne me
     plaisent pas plus que l'hiver glac.

     Jamais je n'aurai joie d'amour, si je n'en ai de cet amour
     lointain; car je ne sais, ni prs ni loin, femme plus belle ni
     meilleure; son mrite est si parfait que je voudrais, pour
     elle, vivre dans la misre, l-bas, au royaume des Sarrasins...

     Je partirai triste et content, quand j'aurai vu cet amour
     lointain; mais je ne sais quand je le verrai, car nos terres
     sont trop lointaines; il y a bien des dfils et bien des
     chemins; je ne suis pas devin, mais que tout aille comme il
     plaira  Dieu.

     Je crois en Dieu, c'est pourquoi je verrai cet amour lointain;
     mais en change d'un bien qui m'en arrive, je souffre un double
     mal, car cet amour est si loin; ah! pourquoi ne suis-je pas
     l-bas un plerin dont ses beaux yeux verraient le costume et
     le bton!

     Que Dieu, qui fit toutes les cratures et qui forma cet amour
     lointain, me donne le pouvoir, que j'ai au coeur, de voir
     bientt cet amour, rellement, en un lieu commode, si bien que
     chambre et jardin me paraissent constamment un palais.

     Celui qui m'appelle curieux et amoureux d'amour lointain dit la
     vrit; car nulle autre joie ne me plairait autant qu'une joie
     qui viendrait de cet amour de loin. Mais mes dsirs sont
     irralisables; car ma destine est d'aimer sans tre aim[5].

On a pu remarquer dans cette pice un mlange assez trange de
sentiments amoureux et religieux. C'est Dieu qui a form cet amour
lointain au fond du coeur du pote, puisqu'il est l'auteur de toutes
choses; c'est  Dieu que notre troubadour demande la ralisation de son
rve; le pote est un croyant, un fidle qui voudrait aller en
plerinage en Terre Sainte (et il prit part sans doute  deux
croisades); Dieu exaucera ses voeux.

Ce mlange d'amour et de religion, cette tendance au mysticisme
rotique, une certaine obscurit qui rgne dans toute la pice, ont mme
fait croire  un critique contemporain que cet amour de terre lointaine
n'tait autre qu'un amour mystique pour la mre de Dieu, pour la
Vierge[6]. La posie courtoise se transforma en effet facilement en
posie religieuse: nous verrons les tapes de cette volution et plus
d'une pice consacre  la Vierge est crite en termes bien plus
quivoques que celle de Jaufre Rudel.

Mais il y a de srieux motifs pour repousser l'hypothse dont il vient
d'tre question; un des principaux est qu' l'poque o a t crite
cette pice la transformation de la lyrique courtoise n'avait pas encore
commenc. Il faut attendre plus d'un demi-sicle--cette pice ayant t
compose sans doute avant 1150--pour voir le dbut de cette
transformation.

Ce qui est plus intressant, dans cette chanson, c'est qu'elle nous
montre comment est ne la lgende dont le biographe provenal s'est fait
l'cho. Jaufre Rudel eut l'occasion d'aller en Terre Sainte comme
crois. De ce fait on rapprocha l'lment romanesque qui se rencontre
dans la plupart de ses chansons, c'est--dire cet amour pour la plus
belle personne du monde, que le pote n'a jamais vue, qu'il ne verra que
si Dieu le lui permet, et qu'il ne verra mme pas, car sa destine est
d'aimer sans tre aim. C'est du rapprochement d'un fait historique et
d'un lment romanesque qu'est ne la lgende. Mais on peut dire que le
pote a tout fait pour la crer, et elle est un indice bien curieux de
ce que nous appellerions la mentalit du temps.

Avec Bernard de Ventadour, contemporain de Marcabrun et de Jaufre Rudel,
nous arrivons  un des plus grands noms de la posie provenale. Nous ne
reviendrons pas sur sa biographie. Du moins nous ne rappellerons de sa
vie que ce qui est ncessaire pour l'intelligence de son oeuvre. Il se
distingue de la plupart des autres troubadours par la navet, par la
sincrit et la dlicatesse des sentiments. Au milieu de cette
littrature un peu monotone qu'est l'ancienne littrature provenale ses
posies sont un vritable charme.

Est-ce la conception qu'il se fit de la vie que lui a valu cette place 
part? La voici dans sa franchise nave: Celui-l est bien mort, qui ne
sent pas au coeur quelque douce saveur d'amour; et  quoi sert de vivre
sans amour, si ce n'est  causer de l'ennui aux autres? Ce n'est pas le
lieu de disserter sur cette conception de la vie; il faudrait peut-tre
bien la modifier un peu dans notre socit contemporaine; et avec Victor
Hugo on pourrait demander,  ct de quelque grand amour quelque
saint devoir. Sans insister sur la valeur de cette conception,
demandons-nous comment Bernard de Ventadour y a conform sa vie.

On se souvient qu'il tait fils d'un des plus pauvres serviteurs du
chteau de Ventadour et que son chtelain avait fait son ducation
potique. Il adressa ses premires posies  la femme de son seigneur, 
Agns de Montluon, de la famille de Bourbon. Depuis que nous tions
tous deux enfants, dit-il, je l'ai aime et je l'adore; et mon amour
redouble  chaque jour de l'anne...[7] Cette liaison potique aurait
sans doute dur longtemps, conformment aux moeurs d'alors, si les
mdisants n'avaient perdu le pote dans l'esprit de son seigneur. ble
de Ventadour lui tmoigna son mcontentement par sa froideur et Agns
finit par lui demander de s'exiler. Il semble sur le moment qu'il ait
pris d'assez bonne humeur l'aventure et que le souvenir de son amour
l'ait emport sur son chagrin. Esprait-il peut-tre, aprs quelque
temps, voir s'affaiblir le ressentiment de son matre et revenir auprs
de celle qui ne lui avait demand de s'loigner que contrainte et
force? De toute manire il ne parat pas avoir renonc  l'espoir du
retour, si on en juge par le dbut de la chanson suivante. Il y exprime
en termes enthousiastes la joie que lui cause son amour; on remarquera
en mme temps les curieux conseils et les tranges consolations qu'il
donne  sa dame, garde svrement par le mari jaloux.

     Quand parat la fleur sous la feuille verte et que je vois le
     temps clair et serein, quand le doux chant des oiseaux dans le
     bois m'adoucit le coeur et me ranime, puisque les oiseaux
     chantent  leur manire, moi qui ai plus de joie qu'eux en mon
     coeur, je dois bien chanter, car tous mes jours sont joie et
     chant, et je ne pense  nulle autre chose.

Voici la strophe la plus curieuse.

     Dame, si mes yeux ne vous voient, sachez que mon coeur vous
     voit; ne vous affligez pas plus que je ne m'afflige, car je
     sais qu'on vous surveille  cause de moi; et si le mari vous
     bat, gardez bien qu'il ne vous batte pas le coeur. S'il vous
     cause du chagrin, causez-lui-en aussi et qu'avec vous il ne
     gagne pas le bien pour le mal.

Admirons en passant la lgret avec laquelle le troubadour supporte
les... malheurs d'autrui. La strophe suivante est d'un ton plus relev.

     Celle du monde que j'aime le plus, de tout coeur et de bonne
     foi, qu'elle m'entende et accueille mes prires, qu'elle coute
     et retienne mes paroles; si on meurt par excs d'amour, j'en
     mourrai, car en mon coeur je lui porte un amour si parfait et
     si naturel que tout amour, le plus loyal du monde, est faux en
     comparaison du mien[8].

Mais Bernard s'aperut bientt qu'il s'tait tromp dans son espoir; la
chanson suivante exprime la mlancolie qu'il prouva de quitter son pays
natal.

     Tous mes amis m'ont bien perdu, l-bas, vers Ventadour, puisque
     ma dame ne m'aime plus... Elle me montre un visage irrit parce
     que je mets mon bonheur  l'aimer; voil la seule cause de sa
     colre et de ses plaintes.

     Semblable au poisson qui se lance sur l'appt et qui ne
     s'aperoit de rien jusqu' ce qu'il s'est pris  l'hameon, je
     me laissai aller un jour  trop aimer, et je ne m'aperus (de
     ma folie) que quand je fus au milieu des flammes qui me brlent
     plus fort que le feu au four; et cependant je suis si pris dans
     les liens de cet amour que je ne puis secouer ses chanes.

     Je ne m'tonne pas qu'Amour me tienne pris dans ses liens, car
     ma dame est la plus belle qu'on puisse voir au monde; belle,
     blanche, frache, gaie et joyeuse, tout  fait semblable  mon
     idal; je ne puis en dire aucun dfaut...

Aussi ne peut-il pas rompre la chane mystrieuse qui l'attache  elle.

     Je voudrai toujours son honneur et son bien, je serai toujours
     son homme-lige, son ami et son serviteur; je l'aimerai, que
     cela lui plaise ou non, car on ne peut matriser son coeur sans
     le tuer[9].

Malgr cette fidlit Bernard dut quitter pour toujours le Limousin. Il
se rendit  la cour d'lonore d'Aquitaine, duchesse de Normandie.
lonore tait la petite-fille du premier troubadour Guillaume de
Poitiers: elle avait hrit de son aeul un caractre gai et enjou, un
grand amour pour la posie, beaucoup de sympathie pour les potes et
aussi une lgret de moeurs qui devint vite proverbiale. Elle fut pour
toutes ces causes chante des troubadours et des mnestrels. Divorce
d'avec le roi de France Louis VII depuis 1152, elle tait fiance 
Henri, duc de Normandie, et devint reine d'Angleterre quelques annes
aprs.

Il nous reste plusieurs des chansons que Bernard de Ventadour composa
pendant cette deuxime priode de sa vie. Est-ce parce qu'il ne
connaissait pas sa nouvelle dame depuis l'enfance comme il connaissait
Agns de Montluon? Ou bien son aventure l'a-t-il rendu plus discret? Il
semble que dans les chansons de cette priode il se montre plus rserv
et qu'il tire moins d'orgueil des sentiments d'amiti que la duchesse de
Normandie lui tmoigne.

Voici une des chansons qu'il a composes en son honneur.

     Lorsque je vois, parmi la lande, des arbres tomber la feuille,
     avant que la froidure se rpande et que le beau temps se cache,
     il me plat qu'on entende mon chant: je suis rest plus de deux
     ans sans chanter, il faut que je rpare (cette ngligence).

     Il m'est dur d'adorer celle qui me tmoigne tant d'orgueil:
     car, si je lui demande une faveur, elle ne daigne pas me
     rpondre un seul mot. Mon sot dsir cause ma mort; car il
     s'attache aux belles apparences d'amour, sans remarquer
     qu'amour le lui rende.

     Elle est doue de tant de ruse et d'adresse que je pense bien
     qu'elle voudra m'aimer bientt tout doucement (secrtement?) et
     me confondre avec son doux regard. Dame, ne connaissez-vous
     nulle ruse? Car j'estime que le dommage retombera sur vous,
     s'il arrive quelque mal  votre homme-lige.

     Que Dieu, qui gouverne le monde, lui mette au coeur la volont
     de m'accueillir prs d'elle. Je ne jouis d'aucun bien,
     tellement je suis craintif devant ma dame; aussi je me mets 
     sa merci, pour qu'elle me donne ou me vende selon son plaisir.

     Elle agira bien mal, si elle ne me mande pas de venir prs
     d'elle, dans sa chambre, pour que je lui enlve ses souliers
     bien chaussants,  genoux et humblement, s'il lui plat de me
     tendre son pied.

     Le _vers_ est termin et il n'y manque aucun mot; il a t
     crit au del de la terre normande et de la mer profonde et
     sauvage; et quoique je sois loign de ma dame, elle m'attire
     vers elle comme un aimant; que Dieu la protge!

     Si le roi anglais et duc normand le permet, je la verrai avant
     que l'hiver nous surprenne[10].

Le lien troit qui rattache la conception de l'amour aux coutumes de la
chevalerie apparat dans plusieurs passages de cette chanson. Le pote
est  la disposition de sa dame, qui peut faire de lui ce qu'elle
voudra. Au point de vue du droit fodal si le vassal subit quelque
dommage, c'est le suzerain qui en souffre en dernier lieu. Bernard de
Ventadour est un des premiers  rappeler ce principe et d'autres
troubadours le rappelleront aprs lui. Enfin on a pu noter la strophe o
il lui demande la permission de lui enlever ses souliers,  genoux;
c'est encore un trait de moeurs chevaleresques.

Cette chanson est une des rares posies de Bernard de Ventadour qui
contienne quelques allusions  sa vie. Ordinairement elles ne renferment
aucun trait qui permette de reconnatre  qui elles sont adresses. De
plus Bernard de Ventadour emploie plusieurs pseudonymes pour dsigner sa
dame, l'appelant tantt _Belle-Vue_ (il s'agit d'Agns de Montluon),
tantt _Confort_, _Aimant_ ou _Tristan_. Cette discrtion contribue 
rendre assez obscure l'histoire de sa vie. Ici il nous apprend seulement
qu'il a cess de chanter depuis deux ans, que sa dame lui tmoigne de la
froideur--plainte ordinaire des troubadours et que nous retrouverons
chez lui--et que son chant est compos au del de la terre normande et
de la mer profonde. La pice aurait-elle t compose en Angleterre?
Peut-tre; Bernard de Ventadour serait en ce cas un des rares
troubadours--le seul probablement--qui auraient visit ce pays[11].

Une autre de ses chansons parat avoir t crite comme celle-ci loin de
la cour de la reine ou, tout au moins, pendant une absence d'lonore.
Il y exprime son amour avec une sincrit touchante, releve  et l
par la grce ou l'clat d'un style imag. On y notera au passage l'loge
de la _mesure_, qualit hautement prise des troubadours.

     J'ai le coeur si plein de joie que tout me parat changer de
     nature; il me semble que le froid hiver est plein de fleurs
     blanches, vermeilles et claires. Avec le vent et la pluie crot
     mon bonheur; c'est pourquoi mon chant s'lance et s'lve et
     mon mrite grandit. Car j'ai au coeur tant d'amour, de joie et
     de douceur, que l'hiver me semble plein de fleurs et que la
     neige m'apparat comme un tapis de verdure.

     Je puis aller sans vtements, car l'amour parfait me protge
     contre la froide bise. Celui-l est fou qui s'emporte et ne
     garde pas la mesure. C'est pourquoi je me suis surveill depuis
     que j'ai recherch l'amour de la plus belle...

     J'ai plac si bon espoir en celle qui me secourt si peu que je
     suis balanc comme le navire sur l'onde.

     Je ne sais o fuir pour viter les malheurs qui m'accablent.
     D'amour me vient tant de peine que l'amant Tristan n'en eut pas
     d'aussi grande d'Iseut la blonde.

     Ah! Dieu, si je pouvais ressembler  l'hirondelle et venir dans
     la nuit profonde l-bas vers sa demeure! Noble dame gaie, votre
     amant a bien peur que son coeur ne se fonde, si ce tourment
     dure. Dame, devant votre amour je joins mes mains et je prie...

     Il n'est au monde nulle chose  laquelle je pense autant.
     J'aime tant  me reprsenter ses traits qu'aussitt qu'on en
     parle je me retourne et mon visage s'claire de joie: je suis
     alors sur le point de me trahir. Et je l'aime d'un amour si
     parfait que souvent je pleure, trouvant dans les soupirs plus
     de saveur.

     Messager, cours et va dire  la plus belle ma peine, ma
     douleur, mon martyre[12].

Mais il tait crit que l'clat de sa renomme potique nuirait  la
tranquillit de notre troubadour. Aprs quelques annes de sjour auprs
d'lonore il fut oblig de partir--et probablement pour les mmes
raisons qui l'avaient fait quitter quelques annes auparavant le chteau
de Ventadour. Les mdisants[13], dont il se plaignit toute sa vie,
eurent sans doute quelque part dans cette disgrce. C'est du moins ce
que nous pouvons conjecturer d'un passage d'une de ses chansons. Il y
loue avec l'exagration habituelle des troubadours la beaut et les
charmes de la gaie souveraine qu'il est oblig de quitter--et il y
exprime ses sentiments amoureux avec sa grce et aussi son affterie
coutumires.

     Par le doux chant que fait le rossignol, la nuit quand je suis
     endormi, je me rveille tout perdu de joie, l'me pleine de
     rves amoureux; car ce fut la seule occupation de ma vie
     d'aimer la joie et c'est par la joie que commencent mes chants.

     Si l'on savait la joie que j'ai et si je pouvais la faire
     entendre, toute autre joie serait bien petite en comparaison de
     la mienne. Tel se vante de la sienne et croit tre riche et
     suprieur en amour parfait qui n'en a pas la moiti comme moi.

     Je contemple souvent par la pense le corps gracieux et bien
     fait de ma dame, si distingue par sa courtoisie et qui sait si
     bien parler. Il me faudrait un an entier, si je voulais dire
     toutes ses qualits, tellement elle a de courtoisie et de
     distinction.

     Dame, je suis votre chevalier et je le serai toujours, toujours
     prt  votre service--je suis votre chevalier par serment; vous
     tes ma premire joie et vous serez la dernire, tant que ma
     vie durera.


     Ceux qui croient que je suis loin d'elle ne savent pas comment
     l'esprit se rapproche facilement, quoique le corps soit loin;
     sachez que le meilleur messager que j'ai d'elle, c'est la
     pense, qui me rappelle sa beaut.

     Je m'en vais triste et dolent, sans savoir quand je vous
     reverrai. C'est pour vous que j'ai quitt le roi; par grce,
     faites que je n'aie pas  souffrir de cette sparation, quand
     je me prsenterai courtoisement dans une cour (trangre) au
     milieu des dames et des chevaliers[14].

Est-ce la ncessit de vivre qui inspire cette dernire pense? On
dirait que Bernard demande  lonore une sorte de recommandation, de
viatique. Ou, peut-tre, s'excuse-t-il par avance de la joie qu'il
sera oblig de montrer, malgr son chagrin intime, dans les nouveaux
milieux o il va passer sa vie.

Il ne revit sans doute jamais lonore; en quittant sa cour il vint 
celle du comte de Toulouse, Raimond V. Ce prince tait un des souverains
les plus puissants du Sud de la France; ses possessions s'tendaient
jusqu'aux rives du Rhne. Il tait surtout un de ceux qui distribuaient
leurs largesses avec le plus de prodigalit, soit  ses vassaux, soit
aux troubadours. Un chroniqueur, Geoffroy de Vigeois, nous raconte[15]
qu'en 1174 le roi Henri II d'Angleterre convoqua une runion de grands
seigneurs  Beaucaire pour essayer de rtablir la paix entre le roi
d'Aragon et le comte de Toulouse. Cette runion fut l'occasion de
dpenses folles. Le comte de Toulouse fit cadeau  un seigneur de
Provence, le baron d'Agoult, de cent mille sols que le baron distribua 
ses chevaliers. Un autre seigneur fit labourer un champ et y sema trente
mille sols; un troisime, qui avait amen trois cents chevaliers, fit
prparer le repas de ses hommes  la chaleur de flambeaux de cire; les
autres folies de ce genre n'auraient pas t rares. Sans doute ce sont
l des rcits lgendaires du moyen ge avec leur exagration habituelle;
mais lgende et exagration ne sont peut-tre que des dformations de la
vrit et le chroniqueur n'a pas tout tir de son imagination.

Nous ne savons rien de l'activit potique de Bernard de Ventadour  la
cour du comte de Toulouse. Il s'y rencontra avec de nombreux
troubadours[16]: il dut y connatre en particulier Peire Rogier, Peire
Raimon, fils d'un bourgeois toulousain, qui aprs avoir vcu auprs du
roi d'Aragon revint  Toulouse comme pote de cour; peut-tre y
connut-il aussi Peire Vidal et Folquet de Marseille, et beaucoup
d'autres. Il tait alors en pleine gloire et bien suprieur  tous ses
rivaux. Mais pour nous cette priode de sa vie est la plus obscure, 
cause du petit nombre d'allusions que contiennent ses chansons.

C'est sans doute pendant son sjour auprs de Raimond V de Toulouse
qu'il composa quelques chansons en l'honneur d'Ermengarde, vicomtesse de
Narbonne[17]. Cette princesse, qui administra sa vicomt pendant plus de
cinquante ans (1142-1193) et qui se distingua par des qualits
politiques et mme militaires de premier ordre, avait runi autour
d'elle les troubadours les plus clbres du temps. Elle eut mme son
pote attitr, Peire Rogier, originaire d'Auvergne, qui, venu 
Narbonne, s'prit d'elle et resta  sa cour jusqu' ce que les
mdisants ayant rpandu des bruits malveillants sur son compte l'eurent
oblig  partir.

Bernard de Ventadour, s'adressant  Ermengarde, se plaint lui aussi que
les mdisants l'aient perdu auprs de sa dame: est-ce de la duchesse
de Normandie qu'il s'agit? Cela est fort vraisemblable pour plusieurs
raisons: mais ici encore,  cause de la discrtion habituelle de Bernard
de Ventadour, et mme  cause des habitudes gnrales des troubadours,
qui cachaient avec soin le nom de leur dame, nous sommes rduits aux
conjectures. Voici la chanson qu'il adressa  sa dame de Narbonne qui
ne saurait tre une autre personne qu'Ermengarde.

     J'ai entendu la voix du rossignol sauvage, elle m'est entre au
     coeur; elle allge les soucis et les chagrins qui me viennent
     d'amour...

     Celui-l mne une vie bien misrable qui ne guide pas vers la
     joie et l'amour son coeur et ses dsirs; car la nature dborde
     de joie, les chos en rsonnent partout, prs, jardins et
     vergers, valles, plaines et bois.

     Moi hlas! que l'amour oublie, j'aurais ma part de joie, mais
     la tristesse me trouble et je ne sais o me reposer... Ne me
     tenez pas pour lger si j'en dis quelque mal.

     Une dame fourbe et discourtoise, racine de mauvais lignage, m'a
     trahi; mais elle est trahie  son tour et cueille le rameau
     avec lequel elle se bat elle-mme...

     Je l'avais pourtant bien servie jusqu'au moment ou j'ai vu son
     coeur volage; puisqu'elle ne m'accorde pas son amour, je serais
     bien fou de la servir; car un service qui n'est pas rcompens
     et une attente bretonne font du seigneur un cuyer.

     Que Dieu donne une mauvaise destine  qui porte mauvais
     message; sans les mdisants, j'aurais joui de son amour; c'est
     folie de discuter avec sa dame, je lui pardonne si elle me
     pardonne, et tous ceux-l sont menteurs qui m'en ont fait dire
     du mal[18].

Bernard demeura  la cour du comte de Toulouse jusqu' la mort de ce
dernier (1194). Bernard tait  ce moment-l un homme g, car ses
premires posies datent d'avant 1150. A la mort du comte il se retira
dans une abbaye clbre de son pays natal, l'abbaye de Dalon, o il
mourut. Notre pote connut la gloire; ses posies se trouvent dans la
plupart des chansonniers, c'est--dire dans les anthologies qui
renferment les posies des troubadours. Il est souvent cit par les
troubadours suivants qui lui empruntent de nombreux passages. Un grand
pote contemporain, Carducci, lui a consacr une tude intitule:
_Bernard de Ventadour, un pote de l'amour au XIIe sicle_[19].

C'est bien le titre qui lui convient: c'est l'amour qui l'a rendu pote
et il ne conoit pas d'autre inspiration potique que celle qui lui
vient de cette source. Une de ses chansons n'est qu'un dveloppement de
ce thme; nous en citerons un simple extrait en terminant.

     La posie n'a gure pour moi de valeur, si elle ne vient du
     fond du coeur--mais elle ne peut venir de cette source que s'il
     y rgne un parfait amour--c'est pour cette raison que mes
     chants sont suprieurs  ceux des autres; car la joie d'amour
     remplit tout mon tre, bouche, yeux, coeur et sentiment.

     Que Dieu s'abstienne de m'enlever le dsir d'aimer; quand je ne
     devrais rien possder, quand chaque jour m'apporterait de
     nouveaux maux, j'aurai toujours le coeur prt  l'amour.

     Par ignorance, la foule grossire blme l'amour; cela ne lui
     cause aucun dommage; il n'y a de basses amours que les amours
     vulgaires, qui n'ont que le nom et l'apparence d'amour...

     L'amour de deux parfaits amants consiste  plaire et  avoir
     mmes dsirs; on n'obtient rien si les dsirs ne sont pas
     semblables; celui-l est vraiment fou qui reproche  l'amour ce
     qu'Amour dsire et qui lui vante ce qui ne lui plat pas[20].

     Ce n'est pas tonnant, dit-il ailleurs, que je chante mieux que
     les autres troubadours, car je suis plus port qu'eux vers
     l'amour et je suis mieux fait  ses commandements; j'ai mis en
     lui mon corps et mon coeur, mon savoir et mon intelligence, ma
     force et mon espoir; je suis tellement entran vers l'amour
     que rien plus au monde ne m'intresse[21].

Nous pouvons nous arrter sur ces dclarations; aussi bien on les
retrouve partout dans l'oeuvre de notre pote.

Il est aussi un des troubadours qui ont le mieux exprim le pouvoir
ennoblissant de l'amour, qui est, suivant leur doctrine, la plus noble
passion de l'homme, source de toute vertu et de tout talent. Seulement
il tait difficile de varier  l'infini le dveloppement de ce thme; on
l'puisa de bonne heure et il y eut--trop tt pour la posie
provenale--trop de convention, trop d'artifice dans l'expression de
cette thorie.

Ce dfaut capital, qui va s'accentuant pendant le XIIIe sicle,
n'apparat gure encore chez Bernard de Ventadour. Sans doute les yeux
exercs peuvent y reconnatre des germes de caducit et de dcadence,
mais ils y sont rares. Ce qui domine c'est la finesse, une finesse
apprte et manire dont malheureusement le charme disparat dans la
traduction; une imagination vive et sensible; et surtout une fracheur
de sentiment et de posie qu'on ne retrouve pas souvent dans la posie
provenale. Il n'est pas jusqu'aux dbuts de ses chansons (qui en sont
pourtant la partie conventionnelle) qui ne se distinguent par la
fracheur et l'originalit des descriptions. Il a vu l'alouette mouvoir
de joie ses ailes vers le soleil; il a entendu le rossignol se rjouir
sous les fleurs du verger. Il sait exprimer avec une grce et une
posie toutes naves les sentiments que fait natre en lui le contraste
entre l'aspect de la nature et l'tat de son coeur. Quand ce coeur est 
la joie, peu lui importe que la neige couvre le sol: l'hiver est alors
un printemps et la neige lui rappelle les fleurs blanches du mois de
mai; quand le ple soleil d'hiver est cach, une clart d'amour
ensoleille son coeur. Le chant du rossignol l'veille, tout rjoui
d'amour; mais si son coeur est  la tristesse, ce mme chant n'a plus
de charmes: moi qui aimais chanter, je meurs de tristesse et d'ennui,
quand j'entends joie et allgresse. C'est le mme sentiment qui lui a
inspir la chanson cite plus haut et dont nous rappelons le trait
suivant: car la nature dborde de joie, les chos en rsonnent partout,
prs, jardins et vergers, valles, plaines et bois.

Ce sont bien l des accents de pote lyrique; ils sont moins profonds ou
moins clatants que ceux auxquels nous ont habitus les potes
contemporains; mais ils proviennent de la mme source: du coeur plutt
que de l'esprit. Cette sincrit dans l'inspiration, sa conception de la
vie, son imagination nave et gracieuse, tout contribue  donner 
Bernard de Ventadour une place privilgie dans la littrature
provenale.




CHAPITRE VI

LA PRIODE CLASSIQUE

     La priode classique.--Arnaut de Mareuil; tendance  la
     posie morale et didactique.--Giraut de Bornelh.--Sa
     manire.--La posie morale.--Le pote de la droiture.--Arnaut
     Daniel; Dante.--Le style obscur.--Bertran de Born; le
     sirvents politique; la posie de la guerre.


Les troubadours tudis jusqu'ici sont originaires du Sud-Ouest de la
France. Marcabrun est Gascon, Jaufre Rudel appartient  la Saintonge,
Bernard de Ventadour au Limousin. C'est aussi au Limousin et  la
contre voisine, le Prigord, qu'appartiennent les troubadours suivants:
Arnaut de Mareuil, Giraut de Bornelh, Arnaut Daniel, Bertran de Born.
Avec Bernard de Ventadour, dont ils sont contemporains, ils forment un
groupe de troubadours que nous pouvons appeler classiques. Les deux
premiers se rattachent  lui par leur conception de l'amour; Arnaut
Daniel, s'en distingue,  son dam, par une recherche exagre du style
obscur et de la rime difficile; Bertran de Born enfin introduit
dfinitivement dans la posie provenale le sirvents politique. Ils ont
vcu  la mme poque (deuxime moiti du XIIe sicle et en partie dbut
du XIIIe); ils sont ns dans la mme rgion, le Limousin et le Prigord;
la nature les a pour ainsi dire runis; il n'y a pas de raison pour les
sparer dans notre tude. Avec Bernard de Ventadour, et deux ou trois
autres troubadours dont il sera question plus loin, ils reprsentent ce
que la posie provenale a produit de plus parfait. Il y a, dans la
priode suivante, des troubadours aussi brillants; il n'y en a pas, sauf
peut-tre une exception, de suprieurs.

Le premier, Arnaut de Mareuil, originaire du Prigord, tait de petite
naissance. Il fut clerc dans sa jeunesse; mais il quitta bientt cette
condition pour courir le monde. Sa bonne toile, dit la biographie
provenale, le conduisit  la cour de la comtesse de Burlatz, fille du
comte Raymond V de Toulouse et femme du vicomte de Bziers. Il avait de
prcieux talents de socit: il chantait bien et lisait de mme; de
plus il tait trs avenant de sa personne et la vicomtesse l'honorait
et l'estimait beaucoup. Il crivit pour elle de nombreuses chansons;
mais il prenait la prcaution un peu enfantine de faire croire qu'il
n'en tait pas l'auteur; il se trahit un jour; la vicomtesse accepta ses
hommages, elle lui fit donner de beaux habits--chose trs importante
selon les moeurs du temps--et lui accorda la permission de composer des
vers en son honneur.

Suivant une autre tradition, le pauvre troubadour eut bientt un rival
redoutable en la personne d'Alfonse II d'Aragon, qui aimait la
vicomtesse et qui s'tait aperu des sentiments qu'elle tmoignait  son
pote. Le roi fit si bien qu'elle se spara d'Arnaut de Mareuil, et il
s'en vint triste et dolent auprs du seigneur de Montpellier. C'est
sans doute l qu'il passa la plus grande partie de sa vie. Ses posies
lyriques, au nombre d'une vingtaine, ont presque toutes trait  l'amour,
elles renferment peu d'allusions  la vie de leur auteur.

Sa conception de l'amour ne diffre gure de celle de Bernard de
Ventadour; et il l'exprime comme lui avec sincrit et navet. Il a
moins d'imagination peut-tre, les dbuts de ses chansons sont moins
potiques, on n'y trouve pas ces traits de pittoresque qu'on est souvent
surpris et charm de trouver chez Bernard; mais il a la mme sincrit
un peu ingnue, la mme grce. La convention est encore absente de cette
posie; ou du moins on la sent  peine et Arnaut de Mareuil a eu la
prtention d'tre original et sincre. Tous les troubadours, dit-il,
affirment que leur dame est la plus belle qui soit au monde; je leur
sais gr de cette affirmation, dit-il  la sienne, car ainsi mes vers
passent tranquillement au milieu de leurs vantardises; moi seul, vous
et amour, continue-t-il, connaissons notre serment[1].

S'il l'oubliait d'ailleurs, ou si seulement il tait tent de l'oublier,
un messager fidle et discret viendrait le lui rappeler. Ce messager
n'est autre que le coeur du pote qui par fiction est rest auprs de sa
dame. C'est lui qu'il met en scne dans une gracieuse ptre; c'est un
genre nouveau qui apparat dans la littrature provenale avec Arnaut de
Mareuil: genre un peu faux sans doute, mais qui ne l'est qu'aux mains
des potes maladroits. L'ptre d'Arnaut de Mareuil, malgr un excs de
recherche et de finesse, malgr en un mot la prciosit, peut rester
comme modle du genre.

     Je suis afflig, dame, quand mes yeux ne peuvent vous voir;
     mais mon coeur est rest prs de vous, depuis le jour o je
     vous vis et il ne vous a jamais quitte... il est nuit et jour
     prs de vous, o que vous soyez; nuit et jour il vous
     courtise... quand je pense  autre chose, il me vient de vous
     un courtois message, port par mon coeur qui est votre
     hte[2]...

Ce n'est pas un messager muet ou malhabile que ce coeur; il rappelle au
pote oublieux non seulement les nobles qualits morales de sa dame,
mais aussi sa beaut. Et voici le curieux portrait que nous en trace
Arnaut de Mareuil; voici quel tait  ses yeux, et sans doute aux yeux
de ses contemporains, l'idal de la beaut fminine. Le gentil messager
qu'est mon coeur, dit-il  sa dame, me montre votre corps gracieux,
votre belle chevelure blonde et votre front plus blanc qu'un lys, vos
beaux yeux clairs et rieurs, votre nez droit et bien fait, les fraches
couleurs de votre visage, blanc, plus vermeil qu'une fleur... Telle est
l'image que le messager remet sous les yeux du pote prt  oublier. La
femme ainsi dcrite ressemble comme une soeur  ces miniatures qui
ornent certains manuscrits du moyen ge, ceux du cycle breton par
exemple. La blancheur du teint, la fracheur des couleurs, des dents
blanches, des doigts grles, des yeux clairs et rieurs et un nez bien
fait forment les principaux lments de leur beaut; et,  comparer
plusieurs de ces miniatures au portrait ici trac, nous pouvons avouer
sans peine que nos aeux n'eurent pas trop mauvais got[3].

Qu'on ne s'tonne pas de l'impression produite sur le pote par cette
vision; il s'incline les mains jointes et les yeux baisss vers le pays
o est sa dame. N'avions-nous pas raison de dire que les troubadours ont
invent le culte de la femme? Nous n'aurons pas  nous tonner de la
transformation qui changera bientt l'amour ainsi entendu en amour
mystique.

Nous relverons encore un trait dans cette curieuse composition: Quand
je parle ainsi, dit-il aprs un aveu, je ne puis plus rien dire, je
ferme les yeux, je soupire et je marche tout endormi en soupirant... Il
y a l en germe ce que Victor Hugo a si bien rendu avec son ordinaire
splendeur verbale:

    Donc je marchai vivant dans mon rve toil.

Arnaut de Mareuil a probablement introduit dans la posie provenale
l'ptre amoureuse; mais ce genre eut peu de succs. Il n'en fut pas de
mme d'un autre genre potique dont Arnaut de Mareuil parat avoir donn
aussi la premier modle. Il a compos en effet, sous le titre
d'_enseignement_, une sorte de petit pome didactique et moral qui
contient des remarques prcieuses sur la socit de son temps et surtout
sur les ides morales, sur les conceptions sociales de son poque.

Ce pome renferme des considrations gnrales sur la courtoisie,
l'honneur, la vaillance, la gnrosit, les belles manires, en un mot
sur l'ensemble des qualits qui font  ses yeux et aux yeux de ses
contemporains l'homme parfait. Cet homme ne peut se rencontrer que dans
les trois classes suivantes, les bourgeois, les clercs et les
chevaliers.

Arnaut de Mareuil reconnat aux bourgeois de son temps toutes sortes de
qualits: il en est de vaillants, de courtois, d'aimables; ils savent se
prsenter dans les cours, connaissent l'art de courtiser les dames,
savent danser et dire des choses aimables.

Les clercs ont plusieurs manires de se distinguer: par leurs sentiments
religieux, sans doute, mais aussi par la courtoisie, par la bont, par
les belles actions et par leur talent de parole.

Quant aux qualits qui conviennent aux chevaliers, elles sont assez
varies; la vaillance, la courtoisie, les manires aimables, la
gnrosit, la fidlit  servir le suzerain en sont les principales;
l'ensemble de ces qualits et de quelques autres encore formerait assez
bien l'idal du parfait honnte homme du temps. Idal assez relev par
certains cts, mais o les belles manires, les petits talents de
socit tiennent trop de place  ct des plus hautes vertus. Une autre
qualit y occupait une place minente: c'tait l'art de donner, de faire
des libralits, des largesses; la prodigalit, la magnificence, sont
des vertus au mme titre que la vaillance, la gnrosit et la fidlit.
C'est sur elles que se fondent les meilleures rputations, c'est par
elles qu'elles durent. Arnaut de Mareuil le rappelle, sans cependant
trop insister; mais les troubadours qui suivirent usrent de moins de
discrtion.

Dans la mme composition Arnaut de Mareuil, aprs avoir numr les
qualits qui font la femme distingue, connaissance, belles manires,
parler agrable, gnrosit, ajoute:  la femme convient parfaitement
la beaut, mais ce qui l'orne le plus c'est le savoir et la
connaissance.

Rassurons-nous, il ne s'agit pas encore de femmes savantes; le savoir et
la connaissance ne reprsentent pas autre chose que l'ensemble des
qualits de l'esprit et du coeur. C'est avec Arnaut de Mareuil et Giraut
de Bornelh que ces ides pntrent dans la littrature des troubadours.
Elles tiennent plus de place chez le second, mais elles sont en germe
dans Arnaut de Mareuil. Il y a chez lui une tendance  la posie morale;
c'est  elle que Giraut de Bornelh devra le meilleur de sa rputation.

Giraut de Bornelh[4] tait le compatriote et le contemporain d'Arnaut de
Mareuil. Il menait, suivant la biographie dj cite, une vie difiante.
Et il eut de son temps une rputation si grande qu'on l'appela le
Matre des Troubadours. Nous savons peu de chose sur sa vie; la
plupart de ses posies, au nombre de quatre-vingt-dix environ, sont
consacres  l'amour. Cependant d'aprs les quelques allusions
historiques qui y sont parses on suppose qu'il vcut assez longtemps en
Espagne, dans les cours de Navarre et de Castille, et surtout auprs du
roi d'Aragon Pierre II. La priode de son activit potique parat
s'tendre de 1175  1220.

S'il a de l'amour la mme conception que les troubadours de son temps,
plus d'une de ses chansons se distingue par la mme sincrit nave qui
fait le charme potique de celles de Bernard de Ventadour. Les deux
posies suivantes peuvent nous donner une ide de sa manire.

     J'prouve une grande joie  me souvenir de l'amour qui tient
     mon coeur dans sa fidlit. L'autre jour je vins en un verger,
     radieusement couvert de fleurs et rempli du chant des oiseaux;
     comme j'tais dans ce beau jardin, m'apparut la belle fleur de
     lys; elle s'empara de mon coeur et de mes yeux; si bien que
     depuis ma pense ni mon souvenir ne vont vers d'autres que
     celle que j'aime.

     Elle est celle pour qui je chante et pour qui je pleure.
     Souvent j'envoie en suppliant mes soupirs et mes prires l-bas
     o je vis resplendir sa beaut. Celle qui m'a si gracieusement
     conquis est la fleur de toutes les femmes; elle est aimable,
     bonne et douce, de haute naissance, noble dans ses actions,
     agrable dans ses entretiens.

     Que je serais heureux si j'osais dire ses louanges! Car tout le
     monde les entendrait avec plaisir. Mais j'ai peur que les
     mdisants faux, vils et dtests me comprennent, et il y a tant
     de gens jaloux de l'amour des autres que je crains de laisser
     deviner notre amour...

     Les railleurs diront de moi: Quel enfantillage et quelle
     folie! Comme il dborde d'orgueil et de bonheur! Mais moi,
     mme au milieu de la plus grande foule, je ne pense qu' celle
     que mon coeur a choisie, je tiens les yeux tourns vers le pays
     o elle habite et je parle constamment en mon coeur de celle 
     qui mon coeur s'est donn.[5]

       *       *       *       *       *

     Le chant du rossignol n'a plus pour moi de charmes, tant j'ai
     le coeur morne et triste. Et cependant je m'tonne qu'Avril ne
     m'ait pas rjoui; car c'est l'poque o d'ordinaire ma joie
     redoublait. Mais aujourd'hui ne me plaisent ni la fleur ni les
     forts qui pendent aux rameaux.

     Les messagers qui m'ont cherch me feront mourir de tristesse.
     Ah! s'ils savaient combien une petite maison vaudrait mieux ici
     que l-bas un grand palais! Leurs entretiens me sont une peine
     et il me semble que je serai dshonor si je reviens avec eux
     dans ma contre.

     Je ne crois pas qu'on ait jamais vu qu'un homme s'exile dans sa
     propre patrie. Mais ma dame est si dure pour moi! et le retour
     dans ma patrie m'est une si grande peine! Plus ma renomme
     augmente l-bas, plus je souffre. Ma honte et ma crainte
     redoublent chaque fois[6].

Un trait caractristique de la manire de Giraut de Bornelh c'est une
tendance  exposer ses penses sous forme dialogue. Il se ddouble pour
ainsi dire, s'adresse les questions et se fait les rponses; le
monologue devient ainsi une sorte de dialogue et prend une allure
dramatique. Il y a l un procd curieux et qui produit souvent une
impression remarquable de vie et de mouvement. Seulement le danger est
grand et l'abus facile. Ce procd n'est vraiment dramatique que quand
la passion s'exprime avec force et clat, comme il arrive souvent dans
les monologues tragiques; rduite  cet emploi, cette sorte de
conversation intrieure dont le pote nous rend tmoin garderait comme
un reflet de la vie du coeur. On sent trop souvent chez Giraut de
Bornelh, que l'esprit y tient trop de place, qu'il y a dans l'emploi de
ce procd littraire trop d'art et d'artifice.

Voici le dbut d'une chanson compose sous forme dialogue.

     Mais comment se fait-il, par Dieu, qu'au moment o je veux
     chanter je pleure? Serait-ce  cause d'Amour, qui m'a vaincu?
     Et d'amour ne me vient-il aucune joie? Si, il m'en vient. Alors
     pourquoi suis-je triste et mlancolique? Pourquoi? Je ne
     saurais le dire.

     J'ai perdu la considration (dont je jouissais auprs de ma
     dame) et la joie n'a plus pour moi de saveur. Jamais pareil
     malheur arriva-t-il  un amant? Mais suis-je un amant. Non?
     Est-ce que je cesse de l'aimer avec ardeur? Non. Suis-je un
     amant? Oui, de celle qui me permettrait de l'aimer.

     J'ai bien reconnu qu'Amour ne me donne aucune joie ni aucun
     secours. Aucune joie? Et pourtant j'aime la plus belle qui soit
     au monde. Aucune joie? Non, aucune... Comment? N'ai-je pas reu
     assez de bien et d'honneur de ma dame? Si, mais elle en a
     retenu davantage...[7].

Voici encore le dbut d'une chanson tout entire en style dialogu. Ici
le pote fait intervenir un ami comme interlocuteur.

     Hlas! je meurs!--Qu'as-tu, ami?--Je suis perdu.--Et
     pourquoi?--C'est que j'ai jet mes regards sur celle qui me fit
     si belle impression.--Est-ce pour cela que tu as le coeur
     dolent?--Oui.--Ton amour est-il si grand?--Oui, plus (que je ne
     saurais dire).--Es-tu donc si prs de la mort?--Oui, trs
     prs.--Mais pourquoi te laisses-tu mourir?--Parce que j'aime
     trop et que je suis trop timide.--Ne lui as-tu rien
     demand?--Moi? par Dieu, non.--Mais pourquoi te plains-tu si
     fort, tant que tu ne connais pas ses sentiments?--C'est que
     j'ai peur.--De quoi?--De son amour qui me tient en si grand
     moi.--Tu as grand tort; penses-tu qu'elle vienne t'apporter
     son amour?--Non, mais je n'ose m'enhardir.--Tu pourrais bien
     souffrir longtemps.

     --Seigneur, quel conseil me donnez-vous?--Un bon conseil et
     courtois.--Dites.--Va vite devant elle et demande lui son
     amour.--Et si elle le prend mal?--Ne t'en proccupe pas.--Et si
     elle me fait quelque mchante rponse?--Supporte-le;  la
     patience appartient toujours la victoire.--Et si le jaloux
     (le mari) s'en aperoit?--Alors vous agirez avec plus de ruse.

     --Nous agirons?--Sans doute.--Pourvu qu'elle veuille.--Elle
     voudra.--Comment?--Crois-moi. Ta joie doublera, si tu oses
     parler[8].

Ce ne sont pas sans doute des chansons de ce genre qui lui valurent
d'tre appel par Dante le pote de la droiture. Le grand pote
italien tait sensible  d'autres cts de son talent[9].

Et d'abord Giraut de Bornelh eut de son art une conception trs haute.
Le retour de la belle saison ne suffit pas  l'inspirer; le thme est
dj trop conventionnel. Il faut  son inspiration des motifs et des
causes plus intimes. Il raconte dans une de ses chansons[10] un songe
trange: un pervier sauvage tait venu se poser sur son poing; il tait
d'abord farouche, mais il s'apprivoisa bientt. Le pote communique ce
songe  un ami qui lui dit que c'tait l le prsage d'un grand amour.
Alors, dit-il, vous entendrez le pote, vous verrez chansons aller et
venir. Un grand amour, c'tait le secret de son enthousiasme, de son
inspiration lyrique.

Mais il y en avait un autre encore plus relev. Giraut de Bornelh est,
parmi les troubadours, un des premiers et des plus minents
reprsentants de la posie morale. Il semble que son oeuvre appartienne
 deux priodes diffrentes de la posie des troubadours. Rappelons-nous
que cette posie est essentiellement courtoise, elle vit des
sentiments chevaleresques; les moindres changements dans les moeurs du
temps devaient produire sur elle un effet fatal. Giraut de Bornelh a t
tmoin des dbuts de la dcadence, ou du moins de la transformation qui
s'est produite ds la fin du XIIe sicle. Autrefois, dit-il, on aimait
les chansons, on se plaisait aux danses et aux lais. O sont passs
les jongleurs que l'on voyait si bien accueillis?... J'ai vu de gentils
petits jongleurs, bien chausss et bien habills, aller par les cours
pour faire l'loge des dames; ils n'osent parler maintenant[11].

Tout est chang autour de lui. Les grands seigneurs ne sont plus tourns
vers la posie et la joie; leurs instincts grossiers ont repris le
dessus; la guerre, le pillage, sont devenus leur passe-temps favori.
Tels sont les spectacles auquel parat avoir assist Giraut de Bornelh.
Il en aurait t victime, si l'on en croit la biographie: car le vicomte
de Limoges aurait brl et pill sa maison et lui aurait vol ses
livres, sa bibliothque. Le spectacle de ces dsordres et de ces
violences lui a inspir quelques posies remarquables par la sincrit
de l'inspiration.

C'est la mme sincrit qui rgne dans les sirvents consacrs aux
croisades. Il a su viter les dfauts ordinaires de ces posies,
c'est--dire la dclamation, ou la colre affecte. Ce qui domine dans
les posies de ce genre c'est une lvation de pense et une noblesse
par lesquelles il mrite bien l'loge de Dante d'avoir t le pote de
la droiture.

Dans sa jeunesse il avait sacrifi aux gots du jour et compos
plusieurs pices en style obscur; mais il abandonna bientt ce genre
faux. Il a expos les motifs de ce changement dans une tenson qu'il
composa avec un troubadour peu connu[12]. Les raisons du dfenseur du
style obscur peuvent se rsumer en une seule: la posie est un art trop
relev pour qu'il soit  la porte du vulgaire. A quoi Giraut de Bornelh
rpondit avec esprit et bon sens: chacun ses gots, on aime mieux les
chants que l'on entend, et aprs tout l'on crit pour tre compris.

Cette conception ne fut pas cependant celle du grand pote qui a rendu
hommage  la haute valeur morale de sa posie. Dante ayant  le comparer
 Arnaut Daniel, qu'il rencontra dans le Purgatoire, met ce dernier bien
au-dessus de Giraut de Bornelh. Il fut, dit-il, le plus grand artiste
dans sa langue maternelle... En romans et en vers d'amour il surpassa
tous les autres. Laisse dire les sots qui croient que Giraut de Bornelh
lui est suprieur. Ils jugent d'aprs la renomme, mais non d'aprs la
vrit; et ils s'affermissent dans leur jugement, avant d'avoir observ
l'art et la raison[13]. Ce jugement de Dante vaut  Arnaut Daniel dans
l'histoire de la littrature provenale une place peut-tre plus grande
que celle qu'il mrite.

Sur sa vie nous savons aussi peu de chose que sur celle des grands
troubadours tudis jusqu'ici. C'tait un chevalier de Ribrac, en
Prigord; il se serait adonn d'abord  l'tude des sciences, qu'il
abandonna bientt pour la posie. Il adressa pendant quelque temps ses
hommages  une dame de Gascogne et quoiqu'il n'et pas t agr, il
aurait continu  la chanter. Il aurait vcu aussi  la cour du roi
d'Angleterre Richard, o il aurait t le hros de l'anecdote suivante.

Un troubadour s'tait vant devant le roi Richard de trouver de
meilleures rimes qu'Arnaut Daniel. Celui-ci accepta le dfi. Le roi
Richard les fit enfermer dans des appartements spars et leur donna un
laps de temps pour crire leurs chansons. Arnaut Daniel tait tellement
irrit contre son impudent rival que l'inspiration lui faisait
totalement dfaut. L'autre au contraire eut bientt termin sa chanson
et il passa les derniers jours  la chanter et  l'apprendre par coeur.
Arnaut Daniel l'ayant entendu retint le texte et la musique. Le jour du
jugement venu, il demanda  chanter le premier; puis il rcita
simplement la chanson de son rival. Ce dernier rclama vivement et le
roi ayant interrog Arnaut Daniel, celui-ci ne fit aucune difficult
d'avouer. Le roi fut trs amus de cette plaisanterie et rendit aux deux
concurrents leurs chevaux qu'ils avaient donns en gage[14].

L'anecdote nous laisse deviner de quoi tait faite en partie la gloire,
la renomme du pote Arnaut Daniel aux yeux de ses contemporains. C'est
le pote des rimes riches, des rimes chres, comme il dit. Il choisit,
parmi les rimes, les plus rares et la ncessit de les enchsser au bout
des vers n'est pas pour rendre la pense plus claire ou la suite des
ides plus nette.

Il a de plus l'habitude de faire rimer les mots non dans la mme strophe
mais d'une strophe  l'autre. Et c'est ainsi qu'il fut d'aprs Dante,
qui l'a imit, l'inventeur de la sextine, o les six rimes enjambent,
suivant un certain ordre, de l'une  l'autre des six strophes.

Cette recherche de la rime rare, tous ces artifices de versification que
nous ne pouvons numrer ici n'taient qu'un des cts de ce que l'on
appelait le style obscur (trobar clus) ou plutt ferm. Les jeux de
mots, les allitrations les plus fortes, en taient un autre. Pour
drouter le lecteur profane, le troubadour dtournait les mots de leur
sens habituel, il en crait de nouveaux, les affublait de terminaisons
nouvelles; comme cela n'aurait peut-tre pas suffi  produire la bonne
obscurit que l'on cherchait, on laissait aller la pense  l'aventure;
et l'ensemble de ce beau dsordre tait sans doute un produit de
l'art, mais de quel art! C'est pourtant  cette conception qu'Arnaut
Daniel devait le meilleur de sa rputation. C'est pour avoir exprim ses
penses sous la forme la plus obscure que Dante l'a appel le chantre de
l'amour et que Ptrarque le nomme le grand matre de l'amour et de la
posie[15].

On comprend qu'il soit plus difficile ici qu'ailleurs de donner par une
traduction une ide de la manire d'Arnaut Daniel. Tout le charme--en
nous plaant  son point de vue--disparatrait: ce serait une trahison.
Voici cependant quelques extraits d'une des rares posies qui ne soient
pas inintelligibles; on y retrouvera quelques traits qui rappellent les
chansons de Bernard de Ventadour. C'est sans doute la seule  propos de
laquelle le nom du reprsentant du style clair que fut Bernard de
Ventadour puisse tre voqu,

     Lorsque la feuille tombe des cimes les plus hautes et que le
     froid s'lve et sche les rameaux, le taillis est priv du
     doux refrain des oiseaux, mais mon amour est parfait...

     Tout est glac, mais je ne puis avoir froid; car un nouvel
     amour me fait reverdir le coeur; je ne frissonne pas de froid,
     car amour me couvre et me cache, c'est lui qui me donne ma
     valeur et me guide.

     La vie est bonne quand la joie la mne, et tel me blme, qui
     est bien loin de cet idal; je ne puis conseiller qui me blme,
     car par ma foi, j'ai ma part de ce qu'il y a de mieux.

     Je ne veux pas que mon coeur se mle d'un autre amour... ni
     qu'il tourne ma tte ailleurs; je ne crains pas qu'il y ait
     femme plus belle que ma dame, ni mme qui lui ressemble[16].

Dante a plac Arnaut Daniel dans le Purgatoire; c'est en Enfer qu'il
rencontre Bertran de Born.

     Je vis un spectacle que j'aurais peur de dcrire, sans plus de
     preuves, si ma conscience ne me rendait fort... Je vis et il me
     semble que je vois encore, marcher un buste sans tte, comme
     marchaient les autres compagnons du triste troupeau. Il tenait
     sa tte coupe par les cheveux, suspendue  sa main en guise de
     lanterne, et cette tte nous regardait et disait: Hlas! De
     lui-mme il se faisait lumire; et ils taient deux en un et un
     seul en deux... Quand il fut droit au pied du pont, il leva les
     bras avec toute la tte, pour que ses paroles arrivassent 
     nous; et ses paroles furent: Vois l'horrible supplice, toi
     qui, vivant, visites les morts; vois si aucun supplice
     ressemble au mien. Pour que tu puisses parler de moi l-haut,
     sache que je suis Bertran de Born qui donnai au jeune roi
     (d'Angleterre) de mauvais conseils. Je fis lutter l'un contre
     l'autre le pre et le fils; Architofel ne fut pas plus perfide
     en excitant Absalon contre David. Pour avoir mis la division
     entre des personnes ainsi unies, je porte hlas! la tte
     spare du corps qui devait la supporter. Ainsi s'observe en
     moi la peine du talion.

Telle fut la funbre vision de Dante. Nous sommes mieux renseigns sur
le personnage historique de Bertran de Born que sur la plupart des
autres grands troubadours: et nous pouvons juger si l'horrible supplice
qu'il souffre aux enfers est mrit[17].

Bertran de Born tait seigneur du chteau d'Hautefort, en Prigord. Ce
chteau tait une forteresse de premier ordre, tout  fait digne du nom
qu'on lui avait donn en la btissant, haute et forte; mais ce n'tait
pas le centre d'une seigneurie de grande importance[18].

Bertran de Born prit une part active aux luttes politiques dont le
Limousin fut le thtre pendant la deuxime moiti du XIIe sicle. C'est
par l que sa vie diffre de celle de Bernard de Ventadour ou d'Arnaut
de Mareuil; c'est ce qui explique aussi la diffrence profonde qui
spare leur conception de la posie. Ce troubadour de haute extraction,
qui passa la majeure partie de sa vie  guerroyer, fut avant tout le
chantre de la guerre. Il a sans doute compos quelques chansons
amoureuses; mais elles sont bien ples,  ct de celles de Bernard de
Ventadour et  ct de ses posies guerrires. En revanche il rgne sans
conteste dans le domaine de la posie politique. La langue des
troubadours avait besoin de passer par cette cole; elle y a gagn une
fermet et une vigueur qu'elle ne connaissait gure encore.

Il est inutile de suivre pas  pas la vie de Bertran de Born: tout un
livre a t consacr  ce sujet. Il suffira de n'en rappeler que ce qui
est ncessaire  l'intelligence de quelques-unes de ses posies.

Le roi d'Angleterre, Henri II, par son mariage avec lonore
d'Aquitaine, tait devenu le suzerain du sire d'Hautefort. Bertran ayant
eu maille  partir avec son frre, celui-ci fit appel  Henri II, et
notre troubadour fut assig dans son chteau. Il supporta vaillamment
l'attaque et bientt se rconcilia avec le roi d'Angleterre.

Il se rendit  sa cour, en Normandie; l l'attendait une grande
dception. Il croyait y retrouver les gots de luxe et de prodigalit
qui rgnaient dans le Midi. Nous autres, Limousins, nous mettons la
folie au-dessus de la sagesse; nous somme gais; nous aimons que l'on
donne et que l'on rie. Il n'en tait pas de mme  la cour anglaise et
Bertran y serait mort d'ennui, si la fille du roi Henri II[19], n'avait
daign agrer ses hommages potiques. Il ne saurait y avoir de cour
digne de ce nom, dit-il, sans que l'on y plaisante et que l'on y rie;
une cour sans dons n'est qu'un parc de barons. L'ennui et la mesquinerie
d'Argenton [c'tait l que sjournait la cour] m'auraient tu sans
faute, mais la douce figure compatissante, le bon accueil et la
conversation de la Saxonne m'en ont prserv.

Cependant des trois fils du roi d'Angleterre l'an, Henri, que l'on
appelait le jeune roi, tait jaloux de ses frres, surtout de Richard
Coeur de Lion. Bertran de Born embrassa son parti et le poussa  la
rvolte contre son frre et son pre. Au dernier moment le jeune roi
hsita. Bertran lui adressa un sirvents indign.

     Je ne veux plus tarder d'crire un sirvents, tellement j'ai
     envie de le dire et de le rpandre; car j'ai un motif nouveau
     et fort (de composer un chant); le roi Henri retire par force
     la demande qu'il avait adresse  son pre. Puisqu'il ne
     possde aucune terre, qu'il soit le roi des lches.

Le jeune roi fut sensible  ce sanglant reproche. Il s'engagea dans la
lutte et demanda  Bertran de Born un nouveau chant pour effacer le
souvenir du premier. Bertran crivit un chant de guerre enthousiaste.

     Je chante, car le roi m'en a pri en entendant mes menaces; je
     chante cette guerre et le jeu que je vois engag; nous saurons,
     quand nous l'aurons jou, auquel des fils appartiendra la
     terre.

Mais le jeune roi mourut tout au dbut de la campagne (1183). Cet
vnement fut, de la part de Bertran de Born, le sujet de deux plaintes
funbres qui sont parmi les plus sincres que l'ancienne posie des
troubadours nous ait laisses. Une traduction  peu prs littrale de
quelques strophes ne peut en garder qu'un ple reflet.

     Si tous les pleurs, les deuils et les tristesses, si toutes les
     douleurs, les malheurs et les misres qu'on ait jamais entendus
     dans ce sicle dolent taient mis ensemble, ils sembleraient
     tous lgers auprs de la mort du jeune roi anglais qui met dans
     la douleur les jeunes et les vaillants et qui laisse le monde
     obscur, sombre et tnbreux, priv de joie, plein de deuil et
     de tristesse.

     Dolents et tristes et pleins de chagrin sont rests les soldats
     courtois, les troubadours et les jongleurs gracieux; ils ont
     trouv dans la mort un guerrier trop cruel qui leur a enlev le
     jeune roi anglais, auprs duquel les plus gnreux taient
     avares...

     Mort cruelle et douloureuse, tu peux te vanter d'avoir enlev
     au monde le meilleur chevalier qui ft jamais; car tout ce qui
     fait la rputation de l'homme se trouvait chez le jeune roi
     anglais; il vaudrait mieux, s'il plaisait  Dieu, que lui vct
     plutt que tant d'autres qui n'ont jamais procur aux vaillants
     que deuil et tristesse.

     Implorons la piti de celui qui voulut venir au monde pour nous
     sauver de notre misre et qui reut la mort pour notre salut,
     demandons-lui comme  un seigneur doux et juste, de pardonner
     au jeune roi anglais, lui qui est le vrai pardon; qu'il le
     mette  ct de ses nobles compagnons, l o il n'y eut et o
     il n'y aura jamais ni deuil ni tristesse.

Aprs la mort du jeune roi, Bertran de Born se vit assig dans son
chteau d'Hautefort par Richard Coeur de Lion. Il se dfendit mollement
et se rendit  merci. Sa reddition aurait t, d'aprs un de ses
biographes, le sujet d'une scne touchante que le vieux chroniqueur
raconte ainsi.

     Monseigneur Bertran fut appel avec tout son monde  la tente
     du roi Henri et celui-ci le reut fort mal et lui dit:
     Bertran, Bertran, vous avez dit que jamais encore vous n'aviez
     eu besoin de la moiti de votre sens; il me semble
     qu'aujourd'hui il vous le faudra bien tout entier.--Sire, dit
     Bertran, il est vrai que je l'ai dit et je n'ai dit que la
     vrit. Et le roi lui dit: Alors vous me faites l'effet de
     l'avoir compltement perdu maintenant.--Sire, dit Bertran, je
     l'ai perdu, en effet.--Et comment? dit le roi.--Sire, dit
     Bertran, depuis le jour o le vaillant roi, votre fils, est
     mort, j'ai perdu le sens, le savoir et la connaissance. Le
     roi, en entendant Bertran lui parler en pleurant de son fils,
     sentit l'motion lui treindre le coeur, et le coup fut si fort
     qu'il se trouva mal.

     Quand il fut revenu de son vanouissement il s'cria en
     pleurant: Ah! Bertran, Bertran, vous avez bien raison d'avoir
     perdu le sens  cause de mon fils, car il n'y avait pas d'homme
     au monde qu'il aimt plus que vous. Et moi, par amour pour lui,
     non seulement je vous fais grce de la vie, mais je vous rends
     vos biens et votre chteau et j'y ajoute avec mon amour et mes
     bonnes grces, cinq cents marcs d'argent pour les dommages que
     vous avez prouvs.

Dante ignorait sans doute la lgende de cette touchante rconciliation,
quand il dcrivait l'horrible supplice de Bertran de Born.

Pardonn par le roi d'Angleterre, Bertran devint son fidle alli;
cependant il ne poussa pas le dvouement jusqu' suivre son fils,
Richard Coeur de Lion, en Terre Sainte. Je voudrais tre l-bas,  Tyr,
je vous le jure; mais j'ai d y renoncer, tellement les comtes, les
ducs, les princes et les rois mettaient de retard  s'embarquer. Et
puis, j'ai vu ma dame, belle et blonde, et mon coeur a faibli; autrement
je serais l-bas depuis au moins un an. Pour le reste de sa vie, nous
pouvons nous en tenir ici  la brve remarque qui termine sa biographie:
il vcut longtemps dans le sicle, puis se rendit  l'ordre de Citeaux
dans l'abbaye de Dalon, voisine d'Hautefort; c'est l qu'il mourut tout
au dbut du XIIIe sicle.

Ce fut une vie fort agite que la sienne; celle de Guillaume de
Poitiers, parmi les troubadours, pourrait seule lui tre compare. Aussi
ses posies ont-elles une couleur et un clat que l'on retrouve rarement
dans les posies des troubadours. Avec lui nat la satire politique et
elle atteint ds ses dbuts un degr qu'elle ne dpassera pas. Bertran
de Born attaque avec la mme violence le jeune roi Henri, son frre
Richard, le roi d'Angleterre, Philippe Auguste ou le roi d'Aragon,
Alphonse II; aucune tte couronne n'obtient grce aux yeux du chevalier
pote: noble attitude en apparence et qui lui donne une allure hautaine
de pote indpendant et redresseur de torts.

Mais nous serions dupes des apparences si nous nous en tenions  cette
impression. Le mobile le plus ordinaire des indignations potiques de
notre troubadour, c'est  peu prs le seul intrt personnel. Quand il
prend part au soulvement des barons aquitains contre leur suzerain,
Richard Coeur de Lion, ce n'est pas pour aider l'Aquitaine  conqurir
son indpendance, mais pour se venger de Richard et obtenir quelques
morceaux  la cure finale. Quand la guerre clate entre Henri II
d'Angleterre et Philippe Auguste, il manifeste un enthousiasme qui
ressemble  du patriotisme: il rappelle  Philippe Auguste le souvenir
de Charlemagne et lui demande s'il laissera longtemps  l'abandon les
cinq duchs qui composent la couronne de France. Mais le patriotisme n'a
rien  faire dans cet enthousiasme factice: en voici l'explication: Ne
croyez pas, dit-il, dans une de ses pices politiques, que j'aie
l'humeur belliqueuse, si je souhaite toujours de voir les puissants en
venir aux mains; c'est grce  cela que les vassaux et les chtelains
peuvent avoir du bon temps, car bien plus larges, plus gnreux, plus
accueillants, je vous le jure, sont les puissants, quand ils ont la
guerre que quand ils ont la paix. Quand les rois font des folies, dit
Horace, ce sont les peuples qui en ptissent. Ce n'tait pas le cas
pour Bertran de Born et pour les autres barons de cette contre
limousine toujours en rvolte contre leurs suzerains.

Bertran de Born est le pote de la guerre; il l'aime surtout pour les
profits immdiats qu'on en peut retirer. Le danger est grand, mais le
gain est encore suprieur. Nous entendrons bientt, dit-il dans la
mme pice, les trompettes et les tambours, nous verrons bannires,
gonfanons, et enseignes, les chevaux blancs et noirs... on prendra leurs
biens aux usuriers, on ne verra plus par les chemins les marchands aller
tranquilles et les bourgeois, vivre sans crainte... celui-l sera riche
qui voudra tendre la main.

C'est en pensant  cette pice et  quelques autres du mme genre qu'un
diteur de Bertran de Born l'a appel un condottiere potique; le mot
est assez juste. Mais on ne peut nier qu'il n'ait senti en soldat la
posie de la guerre, avec toute sa ralit. Voici sans doute le plus
brillant loge qu'on en trouve dans la posie du moyen ge.

     Bien me plat la bonne saison de Pques, qui fait natre
     feuilles et fleurs; j'aime  entendre la joie des oiseaux qui
     emplissent les bocages de leurs chants; mais j'aime aussi 
     voir, parmi les prs, tentes et pavillons dresss et j'ai une
     grande allgresse  voir rangs par la campagne chevaliers et
     chevaux arms.

     J'aime  voir les claireurs mettre en fuite les gens qui
     emportent leurs biens; j'aime  voir venir aprs eux une grande
     masse d'hommes d'armes; j'aime  voir les forts chteaux
     assigs, les fortifications brises et dmolies et l'arme sur
     le rivage, entoure de fosss et de palissades aux pieux
     solides et serrs...

     Nous verrons  l'entre de la bataille trancher et rompre
     masses d'armes, pes, casques de couleur et boucliers; nous
     verrons maints vassaux frapps ensemble et les chevaux des
     morts et des blesss errer  l'aventure; qu'au moment de
     l'assaut tout chevalier ne pense qu' briser bras et ttes, car
     il vaut mieux tre mort que vaincu.

     Je vous l'assure, ni le manger, ni le boire, ni le dormir ne me
     plaisent autant que le cri de guerre: _ eux!_ et le
     hennissement, dans l'ombre des bois, des chevaux privs de
     leurs cavaliers; rien ne me plat comme d'entendre: _ l'aide!_
     _ l'aide!_ de voir tomber chefs et soldats sur l'herbe ou dans
     les fosss et de contempler les morts qui portent encore au
     flanc le tronon des lances avec leurs flammes[20].

Quel que soit le mobile qui a inspir cette posie et quelques autres du
mme ton, on ne peut nier qu'elle ne sente ce que Victor Hugo a appel
l'odeur fauve de la bataille. Ce sont des accents auxquels les
troubadours ne nous avaient pas encore habitus. Le contraste est rude
entre cette posie vivante, d'une vie farouche et brutale, et les
chansons amoureuses des premiers troubadours. C'est de ce contraste que
nat, en partie, l'intrt de l'oeuvre de Bertran de Born. Il forme une
exception parmi les troubadours.

Il donne, dans cette posie un peu effmine, comme une note martiale et
virile; il y a l des bruits de clairons et de tambours, comme un cho
des fanfares guerrires. Saluons cette posie au passage; nous ne la
retrouverons pas dans la littrature provenale.




CHAPITRE VII

LA PRIODE CLASSIQUE (_Suite_)

     Raimbaut d'Orange et la comtesse de Die.--Sincrit des
     potesses provenales et de la comtesse de Die en
     particulier.--Pierre d'Auvergne.--La satire littraire.--Le
     message du rossignol.--Peire Vidal.--Une vie
     originale.--Folquet de Marseille.--Folquet vque de Toulouse
     et les hrtiques albigeois


Les deux chapitres qui prcdent sont consacrs aux troubadours
originaires du Sud-Ouest de la France. C'est l--on s'en souvient--que
se trouve le berceau de la posie des troubadours; c'est l aussi que
sont ns les plus grands d'entre eux, ceux que nous pouvons appeler
classiques, entendant par ce mot ceux qui mritent d'tre mis hors de
pair par la perfection de la forme et l'lvation de la pense.

Cependant les autres provinces de langue d'oc, depuis l'Auvergne jusqu'
la Provence et au Dauphin, ont eu galement de bonne heure leurs grands
troubadours. C'est ainsi que, si nous avions voulu suivre l'ordre
purement chronologique, nous aurions d citer, presque en mme temps que
Bernard de Ventadour, Raimbaut, comte d'Orange et la comtesse de Die.
L'activit potique du premier peut tre place entre 1158 et 1173.

Comme Marcabrun il est un des premiers  cultiver le style obscur,
manir et recherch. Une de ses chansons renferme le mme mot ou son
driv  chaque vers, et il y en a quarante-cinq. Dans une autre il se
contente de rpter le mme mot  chaque strophe. Cette recherche des
artifices de la forme n'est pas pour faire croire  la sincrit de ses
sentiments et  la force de sa passion. Le contenu de ses
posies--presque toutes consacres  l'amour--justifie cette premire
impression.

Sans doute quelques-unes peuvent faire illusion au premier abord. Il y
attaque souvent les mdisants qui le desservent auprs de sa dame; il
proteste  plusieurs reprises de son amour et de sa fidlit, comme dans
le dbut de la chanson suivante:

     Je ne chante ni pour oiseau, ni pour fleur, ni pour neige, ni
     pour gele, ni pour froid, ni pour chaleur, ni pour le retour
     de l'herbe verte dans les prairies; je ne chante et je n'ai
     jamais chant pour nulle autre joie; mais je chante pour la
     dame que j'aime, car elle est la plus belle du monde.

     J'ai quitt la pire qu'on ait pu voir ou trouver; et j'aime la
     plus belle et la plus honore qui soit au monde. Je lui serai
     fidle toute ma vie et ne partagerai avec aucune autre mon
     amour[1]...

Mais ce sont l protestations dj bien banales dans la littrature
provenale. Nulle part on ne sent dans l'oeuvre de Raimbaut d'Orange la
sensibilit nave de Bernard de Ventadour ou d'Arnaut de Mareuil; on
prouve plutt l'impression d'avoir affaire  un excellent artiste en
vers, amoureux des difficults de la posie, prcieux et recherch. Il
connat d'ailleurs son talent et s'en vante sans modestie; il dfie ses
rivaux et tmoigne de quelque vantardise et mme de quelque fanfaronnade
en posie comme en amour. Depuis qu'Adam mangea la pomme, dit-il, le
talent de plus d'un qui mne beaucoup de bruit ne vaut pas une rave au
prix du mien; voil des fanfaronnades de pote, et elles ne sont pas
les seules. Et voici les vantardises de l'amant: J'ai le droit de rire
et je ris souvent; je ris mme en dormant; ma dame me rit si aimablement
qu'il me semble que c'est un sourire divin; et ce sourire me rend plus
heureux que ne ferait le rire de quatre cents anges. J'ai tellement de
joie qu'elle suffirait  rassasier mille malheureux; et de ma joie tous
mes parents vivraient joyeusement sans manger[2].

Ce n'est pas par des exagrations de ce genre que se marque la vraie
passion; ces recherches et ces excs sont mme un indice du contraire.
Mais ce qui rend assez ples les posies amoureuses du comte d'Orange
c'est leur contraste avec celles de la comtesse de Die, qui parat avoir
eu pour lui un amour sincre et profond.

C'est une figure originale dans la posie provenale que celle de la
comtesse de Die[3].

Elle n'est pas la seule potesse du temps, comme on l'a vu dans un
prcdent chapitre; mais elle est la plus clbre. Il faut dire  la
louange de la plupart de ces potesses que leur posie se distingue par
une sincrit de ton qui manque souvent  la posie des troubadours. Le
style obscur, la rime difficile ne paraissent avoir eu pour elles
aucun attrait. Elles n'ont pris ou appris du mtier que ce qui leur
tait ncessaire; mais elles ont su rendre avec beaucoup de charme et de
douceur des sentiments sincres et naturels. La plupart des troubadours
crivaient par ncessit, par mtier; il semble que les potesses
provenales n'aient chant et n'aient crit que sous le souffle de
l'inspiration.

Parmi elles Batrix, comtesse de Die, occupe une place minente. Par sa
naissance elle tait l'gale du comte d'Orange. Comment naquit et se
dveloppa le roman d'amour dont les chansons de la comtesse de Die--au
nombre de cinq--nous ont gard l'cho? C'est ce qu'il est bien difficile
de dire. tant donn ce que nous connaissons du caractre de notre
pote, il ne semble pas qu'il ait rpondu comme il convenait  l'amour
que lui tmoignait Batrix. Cependant, des cinq chansons qui nous
restent d'elle deux au moins nous apprennent que son amour pour le comte
d'Orange fut d'abord heureux. La chanson suivante, par exemple, doit se
rapporter au dbut du roman. On y remarquera une certaine
recherche--plus sensible dans l'original que dans la traduction--et qui
consiste surtout dans la rptition du mme mot (ou de son driv) deux
fois  la rime; mais il y rgne d'un bout  l'autre un souffle de gat
et de jeunesse que l'on ne saurait mconnatre.

     Je me repais de joie et d'amour et de l'amour et de la joie me
     vient le bonheur; mon ami est le plus gai, c'est pourquoi je
     suis aimable et gaie; et puisque je suis sincre, il convient
     qu'il le soit avec moi...

     Je suis heureuse de savoir que celui que j'aime est le plus
     vaillant qui soit au monde; je prie Dieu qu'il donne grande
     joie  celui qui le premier m'attira vers lui; quelque
     mdisance qu'on lui rapporte, qu'il n'ait confiance qu'en moi;
     car souvent on cueille la verge dont on se bat soi-mme.

     La femme qui tient  une bonne renomme doit placer son amour
     en un preux et vaillant chevalier; quand elle connat sa
     vaillance, qu'elle ne cache pas son amour; quand une femme aime
     ainsi ouvertement, les preux et les vaillants ne parlent de son
     amour qu'avec sympathie...

     Ami, les preux et les vaillants connaissent votre vaillance; et
     je vous demande, s'il vous plat, de me garder votre amour[4].

On a pu remarquer combien cette chanson est conforme  la thorie de
l'amour courtois. L'amour est principe de vertu: l'amant et l'objet aim
doivent raliser l'idal de la perfection; tout amour fond sur ces
principes et conforme  cet idal est noble et pur; il est une vertu et
non une faiblesse, et les preux et les vaillants n'en parlent qu'avec
respect et sympathie. Mais il y a dans les cours une catgorie de gens
dont l'unique mission parat tre de troubler l'amour des autres en
rpandant mdisances et calomnies; c'est  eux qu'est adress le
fragment de chanson suivant.

     L'amour parfait me donne joie et me fait chanter plus gaiement;
     et je n'prouve ni chagrin ni ennui de savoir que ces mdisants
     truands travaillent contre moi; leurs mdisances ne m'effraient
     pas; bien plus, j'en suis dix fois plus gaie... Ces gens-l
     sont semblables au brouillard qui s'pand et fait perdre au
     soleil ses rayons[5].

Il semble cependant que Batrix avait tort de garder vis--vis des
mdisants sa gaie et sereine tranquillit; ils russirent  mettre la
brouille entre elle et le comte d'Orange ou du moins ils y
contriburent. Deux des chansons de Batrix se rapportent  cette
seconde phase du roman. Voici la traduction d'une des deux.

     Je chanterai ce que je n'aurais pas voulu chanter; tellement
     celui que j'aime me cause de chagrin. Je l'aime d'amour
     parfait; mais auprs de lui ne me sont d'aucun secours ni
     piti, ni courtoisie, ni beaut... Je suis trompe et trahie
     comme si j'tais coupable envers lui.

     Ce qui me rconforte, ami, c'est que je ne commis jamais envers
     vous aucune faute, en aucune manire; car je vous aime plus que
     Seguin ne fit Valence, et il me plat beaucoup, ami, que je
     vous surpasse en amour; puisque vous tes le plus vaillant,
     pourquoi vous, qui tes si doux pour les autres, pourquoi vous
     montrez-vous si dur pour moi en paroles et en actions?

     Je suis bien tonne, ami, que votre coeur soit si dur, et j'ai
     sujet de m'en plaindre. Il n'est pas juste qu'une autre femme
     vous enlve  mon amour... Rappelez-vous quel fut le
     commencement de cet amour; Dieu veuille que je ne sois pour
     rien dans notre sparation...

     Vous devriez avoir gard  mon mrite et  ma naissance,  ma
     beaut et plus encore  mon coeur si parfait; c'est pourquoi je
     vous mande cette chanson pour vous porter mon message: je veux
     savoir, mon bel ami, mon doux ami, pourquoi vous m'tes si dur
     et si cruel; est-ce par orgueil ou par antipathie? Mais je veux
     que vous sachiez par mon message que trop d'orgueil fait mal 
     beaucoup de gens[6].

Il semble que sous cette traduction imparfaite on sente encore la douce
plainte d'un coeur bless, et d'un coeur dlicat. Quand je veux
chanter, dira une autre potesse, Clara d'Anduze, je pleure et je
soupire... et mes vers ne disent pas ce qu'il y a dans mon coeur. C'est
l'cho de ces plaintes et de ces soupirs qui survit dans les chansons de
la comtesse de Die. Et peut-tre, encore, comme chez Clara d'Anduze, le
meilleur de ses vers ne fut-il jamais lu.

On pourrait continuer l'histoire de la posie dans ce petit coin
privilgi de la Provence qu'tait le comt d'Orange en tudiant un
autre troubadour, Raimbaut de Vaquires, dont la vie se passa en Italie
et en Terre Sainte,  la suite du marquis de Montferrat. Mais il en sera
question ailleurs. Quittons un moment la Provence pour une autre rgion,
Raimbaut d'Orange et la comtesse de Die pour Pierre d'Auvergne[7].

Pierre d'Auvergne est  peu prs contemporain de Bernard de Ventadour et
aussi de Giraut de Bornelh et d'Arnaut de Mareuil; car son activit
potique s'tend de 1158  1180 environ. L'auteur anonyme de sa
biographie nous a donn sur sa vie quelques renseignements qu'il tenait
du Dauphin d'Auvergne, troubadour qui fut en relations avec Pierre; mais
ces renseignements sont peu nombreux. Ils nous apprennent que Pierre
d'Auvergne tait le fils d'un bourgeois de Clermont-Ferrand.

     Il tait savant et trs lettr. Il tait beau et avenant de sa
     personne... Il fut bon pote et le premier troubadour qui vcut
     au del des montagnes[8].

     Il fut trs honor et ft par les vaillants barons et les
     nobles dames du temps... Il fut regard comme le meilleur
     troubadour jusqu'au moment o parut Giraut de Bornelh... Il
     tait trs fier de son talent et mprisait les autres
     troubadours... Il vcut longtemps dans le monde, puis il fit
     pnitence avant de mourir.

Suivant d'autres tmoignages il se destina d'abord  la carrire
ecclsiastique et fut pourvu d'un canonicat. Un troubadour de son temps
le lui rappelle en lui disant: Quand Pierre d'Auvergne se fit chanoine,
pourquoi se promettait-il  Dieu tout entier, puisqu'il ne devait pas
tenir son serment? Car il se fit jongleur fou et perdit ainsi tout son
mrite.

Pendant son stage parmi les chanoines, qui parat avoir t assez bref,
ce troubadour ne prit pas le got de l'humilit. Jamais avant moi,
dit-il, ne furent crits de _vers_ parfaits. Par cette vantardise il
appartient bien  la grande famille des troubadours, qui ressemblent sur
ce point  la plupart des autres potes comme des frres. Pierre
d'Auvergne, dit-il ailleurs, a une telle voix qu'il chante dans tous les
tons et ses mlodies sont douces et agrables; il est matre de tout,
pour peu qu'il mette un peu de clart dans sa posie, qu'on n'entend pas
sans peine. Remarquons cette rflexion; Pierre est lui aussi un des
reprsentants du style obscur; mais il semble reconnatre ici qu'il y a
quelque excs dans l'emploi de ce genre et en effet toute une partie de
ses posies est compose d'aprs cette nouvelle conception.

Le sentiment de sa valeur et de sa supriorit potique se montre avec
clat dans une curieuse composition[9] qui est le premier essai de
satire littraire dans la posie des troubadours. Pierre d'Auvergne y
cite une bonne douzaine de potes contemporains et il les gratifie 
mesure de quelques pithtes peu flatteuses, mordantes en gnral,
quelquefois cyniques et grossires. On retrouve dans cette satire un
cho vivant des sentiments qu'un grand pote du temps pouvait avoir pour
ses confrres en posie; ces sentiments ne sont nullement charitables.

La vie de Pierre d'Auvergne ressemble  celle de la plupart des
troubadours. Une de leurs habitudes--presque une ncessit--tait de
courir le monde, le monde un peu troit o s'exerait leur activit.
Pierre d'Auvergne sjourna quelque temps en Espagne. Il y visita la cour
de Sanche III de Castille; c'tait un roi chevaleresque; on l'appelait,
dit un chroniqueur du temps, le pre des pauvres, le protecteur des
veuves et des orphelins, le justicier des peuples[10]. Mais ce
n'taient pas ces qualits qui attiraient les troubadours: Sanche
n'aurait pas t un prince parfait s'il n'avait connu l'art de donner
largement, royalement,  tous les qumandeurs, grands seigneurs
castillans ou troubadours, qui venaient  lui: cela aussi tait une
vertu chevaleresque.

Ce fut sans doute le mme motif qui attira Pierre d'Auvergne  la cour
d'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, et  celle de Raimon V de
Toulouse. C'taient les plus brillantes qui fussent alors dans le Sud de
la France; elles furent deux foyers vivants de posie pendant la seconde
moiti du XIIe sicle.

Parmi les posies de Pierre d'Auvergne quelques-unes sont des posies
religieuses: elles seront tudies dans un des chapitres suivants. Une
dizaine ont trait  l'amour. Elles ne se distinguent gure de la plupart
des posies consacres par les troubadours  leur thme favori. Ce sont
les mmes plaintes sur la cruaut et l'orgueil de sa dame qui ne daigne
lui tmoigner aucune piti. La dame chante par le pote, dit son
diteur, n'est qu'une ombre sans nom, sans individualit, sans
personnalit. Ceci est d'autant plus grave que nous sommes  peine dans
la priode classique, encore prs des origines.

Mais Pierre d'Auvergne tait capable, le cas chant, de sincrit et ce
fut au moins une fois un gracieux pote. Il trouva une manire originale
d'envoyer un message d'amour; le potique messager fut un rossignol. Et
voici la charmante composition o l'oiseau du printemps joue le
principal rle. Le pote s'adresse en ces termes  son messager ail.

     Rossignol, en sa retraite tu iras voir ma dame, dis-lui mes
     sentiments et qu'elle te dise sincrement les siens; qu'elle me
     les fasse connatre ici..., et que d'aucune manire elle ne te
     garde auprs d'elle...

     L'oiseau gracieux s'en va aussitt, droit vers le pays o elle
     rgne; il part de bon coeur et sans crainte jusqu' ce qu'il
     l'ait trouve.

     Quand l'oiseau de noble naissance vit paratre sa beaut, il se
     mit  chanter doucement, comme il fait d'ordinaire vers le
     soir. Puis il se tait et cherche ingnieusement comment il
     pourra lui faire entendre, sans la surprendre, des paroles
     qu'elle daigne our.

     Celui qui vous est amant fidle voulut que je vienne en votre
     pouvoir pour chanter selon votre plaisir...

     Et si je lui porte un message joyeux, vous devez en avoir
     aussi grande joie, car jamais ne naquit de mre un homme qui
     ait pour vous tant d'amour; je partirai et volerai avec joie o
     que j'aille; mais non, car je n'ai pas dit encore mon
     plaidoyer.

     Et voici ce que je veux plaider: qui met son espoir en amour
     ne devrait gure tarder, tant qu'amour a des loisirs; car
     bientt les cheveux blonds se changent en cheveux blancs, comme
     la fleur change de couleur sur la branche...

Telle est la premire partie du rcit, la premire scne de la petite
comdie imagine par le pote. En voici la seconde.

     L'oiseau a bien vol tout droit vers le pays o je l'ai envoy;
     et il m'a fait tenir un message, suivant la promesse qu'il m'a
     faite: Sachez, dit la dame, que votre discours me plat; or
     coutez--pour le lui dire--ce que j'ai au coeur...

     J'ai bien sujet d'tre triste, car mon ami est loin de moi...
     la sparation fut trop rapide, et, si j'avais su, je lui aurais
     tmoign plus de bont; c'est ce remords qui m'attriste.

     Je l'aime de si bon coeur qu'aussitt que je pense  lui me
     viennent en abondance jeux et joie, rires et plaisirs; et la
     joie dont je jouis secrtement aucune crature ne la connat...

     Mme avant de le voir il m'a toujours plu; je ne voudrais pas
     en avoir conquis qui ft de plus haute naissance...

     Le bon amour est semblable  l'or, quand il est pur; il
     s'affine de bont pour celui qui le sert avec bont; et croyez
     que l'amiti chaque jour s'amliore...

     Doux oiseau, quand viendra le matin, vous irez vers sa demeure
     et vous lui direz en clair langage de quelle manire je lui
     obis. Et l'oiseau est revenu trs vite, bien renseign et
     parlant volontiers de son heureuse aventure[11].

Ce rcit--ou plutt cette petite comdie--est des plus potiques.
D'autres troubadours ont employ les oiseaux comme messagers d'amour:
les hirondelles, les perroquets et les tourneaux ont eu tour  tour cet
honneur. Mais le rossignol que Pierre d'Auvergne charge de son message
tient une place  part parmi ces personnages ails. C'est un avocat
habile, discret et disert, sachant choisir son temps pour ne pas
surprendre ni tonner; procdant sans brusquerie, par allusions voiles,
par rflexions gnrales; tchant, suivant une formule chre aux
rhtoriqueurs, de persuader plutt que de convaincre. Et avec quelle
joie et quelle rapidit ce messager ail s'acquitte de sa mission! C'est
ce modeste personnage qui fait l'unit de cette posie.

Il y a dans le cadre de cette petite composition, dans le rcit, dans le
plaidoyer de l'habile avocat, dans la rponse un peu mlancolique qu'il
provoque un charme potique tout particulier qu'on ne trouve pas souvent
dans l'oeuvre potique de Pierre d'Auvergne. Restons-en,  son sujet,
sur cette impression. Et quittant l'Auvergne pour le Languedoc, passons
 un troubadour un peu postrieur, mais dont la vie et l'oeuvre sont
empreintes d'une vivante originalit.

Peire Vidal tait le fils d'un marchand de Toulouse. La biographie
provenale nous dit qu'il fut bon troubadour, qu'il chantait 
merveille, et qu'il avait une facilit tonnante  inventer et 
composer; mais il ajoute qu'il fut l'homme le plus fou du monde.
L'histoire de sa vie et la lecture de ses posies justifie bien ces deux
observations du biographe.

L'oeuvre de Peire Vidal--qui comprend une cinquantaine de
pices--tmoigne d'une remarquable facilit; l'inspiration n'en est pas
profonde, mais le dveloppement est clair et abondant, rien n'y trahit
l'embarras ni l'effort. Il aurait russi sans peine dans le genre du
style obscur; mais il parat avoir eu plus de got pour la clart; aussi
est-il encore aujourd'hui d'une lecture facile et le lecteur connat
rarement avec lui l'amer plaisir de trouver sous une forme recherche et
obscure une pense banale. La seconde observation que fait le biographe,
il fut l'homme le plus fou du monde est justifie par l'histoire de sa
vie. On ne prte qu'aux riches, sans doute, et la plupart des anecdotes
qui ont trait  sa vie ne sont que des lgendes; mais Peire Vidal fut, 
ce point de vue, prodigieusement riche.

Et d'abord il semble que, par une premire folie, il se soit fait une
ennemie de la comtesse Barral de Baux, femme du seigneur de Marseille.
On se souvient peut-tre qu'il fut un peu trop entreprenant avec elle et
que la comtesse, malgr son mari qui prenait trs bien la chose et qui
riait des folies du troubadour, exigea son dpart. Peire Vidal se
rfugia en Italie,  Gnes; c'est l qu'il composa la jolie chanson
suivante.

     J'aspire avec mon haleine la brise que je sens venir de
     Provence; tout ce qui vient de l-bas me plat, et quand
     j'entends qu'on en dit du bien, j'coute en souriant. Pour un
     mot j'en demande cent, tant me plat tout ce que j'en entends
     dire.

     Car, des bords du Rhne jusqu' Vence, entre la mer et la
     Durance, je ne sais si doux sjour ni o brille de joie plus
     parfaite; c'est dans cette noble contre que j'ai laiss mon
     coeur joyeux, auprs de celle qui donne la gat aux
     malheureux.

     Qui a souvenance d'elle ne connat point l'ennui; car elle est
     la source de la joie; quelque loge qu'on en fasse, quelque
     bien qu'on en dise, il n'y a point d'exagration; elle est,
     sans conteste, la plus belle et la plus aimable qui se voie au
     monde.

     Je lui dois la gloire que me valent mes beaux vers et mes
     belles actions; car c'est d'elle que je tiens le talent et la
     connaissance; c'est elle qui m'a rendu gai et qui m'a fait
     pote; tout ce que je fais de bien me vient d'elle[12]...

Son sjour  Gnes fut l'occasion de nombreuses chansons. Mais Barral de
Baux, qui l'aimait beaucoup, le regrettait; il fit si bien que sa femme
pardonna Peire Vidal; il revint  Marseille o il fut fort bien
accueilli. Et il paya son pardon en pote, par une chanson.

     Puisque je suis revenu en Provence et que ma dame m'a pardonn,
     je dois faire une bonne chanson, au moins par reconnaissance...

     Comme je n'ai jamais commis de faute, j'ai bon espoir que mon
     malheur se change en bien... et tous les autres amants pourront
     se rconforter en apprenant mon bonheur; car avec un labeur
     surhumain je tire un feu clair de la froide neige et de l'eau
     douce de la mer.

     Je m'abandonne tout entier en son pouvoir et elle ne me
     refusera pas; car elle peut me vendre ou me donner  son gr.

     Ceux qui blment une longue attente ont grand tort; car les
     Bretons ont maintenant leur Arthur en qui ils avaient mis leur
     espoir; et moi, pour avoir longuement espr, j'ai conquis une
     bien grande douceur, un baiser que la force d'amour me fit
     prendre  une dame, mais maintenant elle doit me le donner.

     Sans avoir pch j'ai fait pnitence, j'ai demand pardon sans
     avoir fait de tort... de la colre je fais sortir la
     bienveillance et des pleurs une joie parfaite; je suis hardi
     par peur, je sais gagner en perdant et vaincre tout en tant
     vaincu[13]...

Sa folie se manifestait de diverses manires. Quand son seigneur, le
comte Raimon V de Toulouse, qui avait t si sympathique  la posie,
mourut, Peire Vidal n'exprima pas sa tristesse comme le commun des
troubadours. Ceux-ci se contentaient d'ordinaire de composer en
l'honneur de leurs protecteurs une plainte funbre plus ou moins bien
sentie. Peire Vidal, si nous en croyons la biographie, aurait fait
couper la queue et les oreilles  tous ses chevaux; il fit raser la tte
 ses domestiques et leur ordonna de laisser pousser la barbe et les
ongles. Tout ceci est-il bien authentique? et Peire Vidal avait-il un
tel train de maison qu'il pt se permettre ces folies? On ne saurait
l'affirmer; mais il semble qu'il en ft bien capable.

Il aurait gard longtemps ce deuil, jusqu'au jour o le roi d'Aragon,
Alphonse II, vint en Provence. Il tait accompagn de barons de haut
parage, tous joyeux compagnons et amoureux de posie; Peire Vidal
n'aurait pas su rsister  leur amicale insistance et pour leur plaire
il aurait crit la chanson suivante.

     J'avais quitt la posie, de tristesse et de douleur; mais
     puisque je vois que cela plat au roi, je ferai une chanson
     nouvelle, que (mes amis) porteront en Aragon...

     Je me suis donn  une telle dame que je vis de gloire et
     d'amour; car en elle la beaut s'pure, comme l'or sur les
     charbons ardents. Comme elle agre mes prires, il me semble
     que le monde est  moi et que le roi tient de moi ses fiefs.

     Je suis couronn de joie parfaite plus que tout empereur, car
     je me suis namour d'une noble dame; et je suis plus riche
     pour un ruban que dame Raimbaude m'a donn que le roi Richard
     avec Poitiers, Tours et Angers.

     Je n'prouve aucun dshonneur de m'entendre appeler loup, de
     m'entendre insulter par les bergers ni de me voir chass par
     leurs chiens; j'aime mieux les buissons et les bois qu'un
     palais ou une maison; (pour elle) je vis avec joie dans la
     neige, dans la glace et le vent[14].

On a reconnu ici l'allusion  la fantastique anecdote rapporte dans sa
biographie, et d'aprs laquelle, pour pouvoir approcher une dame appele
Louve, il se serait habill en loup, aurait t poursuivi par des chiens
et port en piteux tat au chteau de la Louve. Cette anecdote comme on
voit n'est pas sortie tout entire de l'imagination du biographe; Peire
Vidal a contribu de son mieux  faire natre la lgende.

Mais il eut bientt l'occasion de satisfaire des gots un peu diffrents
de ceux qui animent d'ordinaire le coeur des potes. Ce troubadour se
sentait l'me d'un hros; et pour que nul ne l'ignort, il ne manquait
aucune occasion de s'en vanter. On croirait entendre souvent Bertran de
Born, le grand baron pote, farouche et violent dans ses posies
guerrires.

     Si j'avais un bon destrier, dit comme lui Peire Vidal, mes
     ennemis seraient bientt  ma merci; car ils me craignent plus
     qu'une caille ne fait un pervier; ils ne donnent plus un
     denier de leur vie, tant ils me savent fier, courageux et
     vaillant...

     J'ai fait les prouesses de Gauvain et de bien d'autres; et
     quand je suis sur un cheval arm, je brise tout ce que je
     rencontre; j'ai fait tout seul cent chevaliers prisonniers et 
     cent autres j'ai enlev le harnais--j'ai fait pleurer cent
     femmes, j'en ai fait rire et amuser cent autres.

     Quand j'ai revtu ma double cuirasse, quand j'ai ceint l'pe,
     la terre tremble partout o je passe; il n'y a pas d'ennemi si
     orgueilleux qui ne me laisse aussitt sentiers et chemins;
     tellement ils me craignent quand ils entendent mes pas.

     En vaillance j'gale Roland et Olivier, et pour les femmes
     Bernard de Montdidier; ma vaillance me donne la gloire; souvent
     viennent vers moi des messagers avec un anneau d'or, avec des
     rubans blancs ou noirs, et avec de tels messages dont tout mon
     coeur se rjouit[15].

A cette poque les mes hroques ne restaient pas longtemps sans
emploi. Et Peire Vidal s'embarqua avec Richard Coeur de Lion pour la
Terre Sainte. Mais, en route, un sjour qu'il fit  Chypre lui fut
fatal. Il s'y maria avec une Grecque; son got pour les armes et pour
les beaux coups d'pe parat s'tre teint, mais la folie des grandeurs
reparut. On lui fit croire que sa femme tait de sang imprial. Il prit
le titre d'empereur, exigea que sa femme ft appele impratrice, eut
des armoiries et fit suivre un trne dans ses dplacements. Il aurait
mme eu l'intention d'armer une flotte pour aller conqurir l'empire.
Combien de temps dura cette folie? Dans quelle mesure sa femme la
partageait-elle? Et quelle part de vrit renferme encore cette
anecdote? C'est ce que nous ignorons; on sait seulement que Peire Vidal
passa une partie de sa vie, pendant la dernire priode, en Lombardie et
en Hongrie[16].

Ce serait une erreur de croire qu'il n'eut que des folies  son actif.
Ce troubadour  l'humeur vagabonde et  la fantaisie drgle tait
capable,  l'occasion, de posie sincre et loquente. Dans ses posies
politiques en particulier il montre un sens des ralits et des
ncessits qui fait un singulier contraste avec ses chansons amoureuses.
Ce fut en somme une nature de pote bien dou.

L'imagination et la fantaisie paraissent primer chez lui tous les autres
dons; mais ce sont l dons de pote et si mme notre troubadour a fait
passer un peu de cette fantaisie dans la ralit de la vie, c'est un
charme de plus, du moins pour ceux qui ont  l'tudier.

Il ne semble pas que Peire Vidal ait pass la dernire partie de sa vie
dans sa ville natale, Toulouse. On suppose qu'il vcut jusqu'aux
environs de 1215;  cette poque les chansons joyeuses commenaient  ne
plus tre de mode dans le Midi de la France; depuis plusieurs annes la
croisade contre les Albigeois y accumulait les ruines et les deuils. On
va voir par l'tude du troubadour Folquet de Marseille la transformation
qui se produisit dans le Midi.

Le troubadour Folquet de Marseille tait d'origine italienne; il tait
fils d'un marchand de Gnes et il parat avoir exerc pendant quelque
temps le mtier paternel[17]. Puis la vocation potique l'emporta; il
abandonna le commerce o son pre s'tait enrichi et s'adonna  la
posie. Dante l'a plac au Paradis et lui prte la dclaration suivante:
Je suis n dans cette valle qui spare la terre de Gnes et celle de
la Toscane; presque sur la mme ligne o se lve et se couche le soleil
(c'est--dire sur le mme mridien) se trouve Buggia (Bougie en Afrique)
et la ville o je vcus, qui jadis rchauffa de son sang les eaux de son
port[18]...

Ptrarque cite  son tour notre pote dans ses _Triomphes d'Amour_:
Folquet, dit-il, a enlev son nom  Gnes pour le donner  Marseille;
et  la fin il changea pour une meilleure patrie son habit et son tat.

Le milieu o vivait Folquet tait loin d'tre dfavorable  la posie.
Gnes a fourni--un peu plus tard il est vrai--toute une pliade de
troubadours, et Marseille tait le sige de la seigneurie de Barral de
Baux, un des grands seigneurs qui protgrent avec le plus de sympathie
la posie provenale. C'est  la femme du vicomte de Marseille, Azalas,
que ce fou de Peire Vidal ddiait ses chansons; c'est elle aussi que
chanta Folquet.

Il la dsignait sous le nom d'_Aimant_, pseudonyme dont se servirent
aussi quelques autres troubadours. Mais il ne semble pas que la force
d'attraction de cet aimant ft trs forte; bien plus, Folquet de
Marseille semble avoir t plus souvent repouss qu'attir. Ses chansons
sont pleines de plaintes sur son amour malheureux. Il accuse amour
d'inconsquence: Il lui plut, dit-il, de descendre en moi sans amener
comme compagne la piti qui pourrait adoucir ma douleur. L'amour qui
n'est pas accompagn de la piti, continue Folquet, est un dsamour.
Folquet dveloppe ce thme avec subtilit, mais aussi avec prciosit.
Cela ne peut durer ainsi, dit-il, dans une apostrophe  l'amour, il
faut qu'amour et piti aillent ensemble. Mais sa dame est moins cruelle
qu'Amour; son visage est blanc et color, comme la neige et le feu; le
mlange des couleurs est pour notre troubadour l'indice des sentiments
du coeur: piti et amour s'unissent en elle.

Ailleurs il s'en prend  ses yeux: Ils ont bien mrit de pleurer,
dit-il; ils ont caus leur mort et la mienne; pourquoi se sont-ils
tromps dans leur choix?

Ce n'est pas par cette prciosit un peu purile qu'il faudrait juger
uniquement Folquet de Marseille. Il sait s'exprimer avec plus de
simplicit et aussi avec plus de sincrit et de profondeur, par exemple
dans le dbut de la chanson suivante.

     Si j'avais le coeur  chanter, ce serait bien le moment de
     faire des chansons pour maintenir la joie; mais quand je
     considre ma part de bonheur et de malheur, je suis bien
     afflig de mon lot; on me dit riche et heureux, mais ceux qui
     le disent ignorent la vrit; il n'y a de bonheur que quand
     tous nos voeux sont accomplis; un pauvre joyeux est plus riche
     qu'un grand riche sans joie...

     Si je fus gai et amoureux, je n'ai plus de joie d'amour et je
     n'en espre aucune; nul autre bien ne peut plaire  mon coeur;
     les autres joies me semblent des tristesses; sur mon amour je
     vous dirai la vrit; je n'ose le quitter et je n'ose bouger;
     je n'ose m'lever et je n'ose rester en place; je suis comme un
     homme qui, arriv au milieu d'un arbre, est mont si haut qu'il
     n'ose ni redescendre ni aller plus loin, tellement cela lui
     parat dangereux...

La chanson se termine par un intressant aveu:

     Je pensais mentir (entendez: plaisanter) mais malgr moi je dis
     la vrit... je pensais faire croire ce qui n'est pas, mais
     malgr moi ma chanson devient vraie[19].

Sans doute il ne faut pas attribuer trop d'importance  cette
dclaration; mais plus d'un troubadour pouvait la faire. Les plaintes de
Folquet de Marseille ne sont peut-tre qu'un jeu potique o l'esprit
seul a sa part; cependant il ne serait pas tonnant en cette matire que
le coeur ait t souvent la dupe de l'esprit.

Folquet dut quitter Marseille pour une imprudence. Le vicomte Barral de
Baux avait deux soeurs  sa cour, Laure de Saint-Jorlan et Mabille de
Pontevs. La vicomtesse, jalouse de sa belle-soeur Laure, aurait exig
le dpart du troubadour.

Folquet en quittant Marseille vint auprs du seigneur de Montpellier et
il adressa ses hommages potiques  l'impratrice. Montpellier avait en
effet alors une impratrice[20]. C'tait la fille de l'empereur de
Constantinople, Manuel Comnne,  qui il tait arriv une trange
aventure, bien digne des moeurs du temps. Elle avait t demande en
mariage par le roi Alphonse II d'Aragon et elle lui avait t accorde.
Elle se mit en route pour Barcelone, mais quand elle arriva, il tait
trop tard; le roi d'Aragon impatient s'tait mari avec la fille du roi
de Castille. La pauvre princesse retourna  Montpellier, o elle avait
sans doute dbarqu; le seigneur de cette ville vint au secours de la
fiance errante en l'pousant. Elle garda son titre d'impratrice et
c'est sous ce titre que les troubadours la chantrent. Folquet resta
sans doute peu de temps  Montpellier et revint bientt  Marseille. A
la mort du vicomte Barral de Baux, en 1192, il crivit une touchante
plainte funbre en son honneur.

     Semblable au malade qui est si dprim par le mal qu'il ne sent
     plus sa douleur, je ne sens pas ma tristesse... et nul homme ne
     peut savoir le deuil que me cause la mort de mon bon seigneur
     Barral...

     Vous tiez lev, mais vous tes tomb comme une fleur qui se
     fane d'autant plus vite qu'on la voit plus belle; Dieu nous
     montre que c'est lui seul que nous devons aimer et qu'il faut
     mpriser le misrable monde o nous passons comme des
     voyageurs...

     Seigneur, c'est grande merveille que je puisse chanter de vous,
     quand je devrais tant pleurer; mais je pleure abondamment en
     pensant que les gentils troubadours diront de vous plus de
     louanges que je n'en saurais dire[21].

La tristesse qui s'empara de Folquet  la mort de son ami fut sincre;
et elle ne contribua pas peu  l'loigner du monde et de la posie.
Quand il eut perdu, dit sa biographie, ses amis, il en eut tant de
tristesse qu'il se rendit  l'ordre de Citeaux avec sa femme et les deux
enfants qu'il avait. Il devint abb d'une riche abbaye de Provence, puis
fut vque de Toulouse et mourut dans cette ville.

Il fut ml, comme vque de Toulouse, aux vnements les plus tristes
de la croisade albigeoise et il se comporta, en cette aventure, comme on
ne l'aurait gure attendu de ce gracieux troubadour.

Et d'abord, par esprit de mortification, il brla ce qu'il avait ador;
il rougissait de ses posies profanes: ceci tait dans l'ordre. Ce qui
l'tait peut-tre moins, ce fut la part qu'il eut aux mesures les plus
draconiennes prises contre les Albigeois. Il se signala par une telle
vigueur dans la rpression de l'hrsie qu'il fut plus tard sanctifi
par l'glise. L'auteur anonyme de la _Chanson de la Croisade_ le juge
d'une faon plus profane, mais sans doute aussi plus humaine et plus
juste. Dans un passage clbre de cette pope, le comte de Toulouse se
dfend devant le pape des accusations portes contre lui. Voici ce qu'il
dit de l'vque Folquet auquel il rpondait.

     Quand il fut nomm moine et abb, le feu s'teignit dans
     l'abbaye et ne se ralluma pas avant son dpart; quand il fut
     lu vque de Toulouse, il se rpandit sur notre terre un tel
     feu qu'aucune eau ne pourra jamais l'teindre; car il fit
     perdre la vie  plus de cinq cent mille personnes, grands et
     petits; par la foi que je vous dois, en faits et en paroles, il
     ressemble plutt  l'Antechrist qu' un messager de Rome.[22]

Nous n'avons pas  rechercher ici quelle est la qualification qui lui
convient le mieux. Mais la scne qui vient d'tre cite nous rappelle
qu'il y a quelque chose de chang dans le Midi de la France. Des
vnements importants s'y sont produits au dbut du XIIIe sicle. La
croisade contre les Albigeois, avec ses consquences politiques et
religieuses, y a transform bien des choses. Pour la posie, c'est la
dcadence qui commence et qui arrive  grands pas.




CHAPITRE VIII

LA PRIODE ALBIGEOISE: PEIRE CARDENAL

     Dbuts de la dcadence.--Les causes.--La croisade contre les
     Albigeois.--Raimon de Miraval.--La Chanson de la
     Croisade.--Bernard Sicard de Marvejols.--Peire Cardenal.--Ses
     attaques contre les femmes et l'amour.--La satire morale et
     sociale.--Satires contre les croiss et contre le
     clerg.--L'anticlricalisme de Peire Cardenal.--Satire contre
     la papaut: Guillem Figueira.--Dfense de la papaut: Dame
     Gormonde, de Montpellier.


Diez place aux environs de 1250 le dbut de la dernire priode de la
posie provenale, de la priode de dcadence. Cette date est trop
tardive; la dcadence a commenc plus tt et les germes en sont de plus
en plus visibles pendant la premire moiti du XIIIe sicle.

La priode la plus brillante pour la noblesse mridionale parat avoir
t le XIIe sicle: c'est aussi--du moins dans sa deuxime partie--la
priode de splendeur de la posie des troubadours. Mais ds la fin du
XIIe sicle plusieurs d'entre eux se plaignent--dj!--de la
transformation qui s'opre dans les moeurs. Le sicle est devenu
grossier, les grands seigneurs, si larges et si gnreux d'ordinaire,
deviennent durs et avares; ils ne sont plus si accueillants au talent, 
la posie, point si disposs aux ftes et amusements; leurs passe-temps
sont la guerre et le pillage: telles sont les plaintes que fait
entendre, un des premiers, Giraut de Bornelh. Supposerons-nous qu'il y a
quelque exagration dans ces plaintes, qu'elles lui sont inspires par
les dsordres dont il fut le tmoin et mme la victime? Non, il semble
plutt qu'elles soient fondes et qu'elles ne soient qu'un cho de la
ralit. Les successeurs immdiats de Giraut de Bornelh les expriment 
leur tour, elles se multiplient bientt au point de devenir un thme
conventionnel.

Un changement s'tait produit en effet d'assez bonne heure dans la haute
socit mridionale. La noblesse y avait atteint un degr de culture que
celle du Nord ne connaissait pas; l'histoire des troubadours en tmoigne
 tout instant. Mais la vie brillante et facile n'a qu'un temps, mme
dans les socits, et bientt la dcadence se faisait sentir: cette
socit s'en allait gament  sa ruine.

Elle s'appauvrit assez vite par ses gots de luxe et ses prodigalits.
On a vu plus haut quelles folies, suivant un chroniqueur, marqurent la
runion des seigneurs mridionaux  Beaucaire. L'or y aurait t
sem--et non pas au figur-- pleines mains. Admettons la fausset du
rcit, si l'on veut, au point de vue historique; mais on connat par des
documents de tout genre les gots et les moeurs du temps, les uns et les
autres rendent possibles des folies de ce genre.

Une autre cause contribua  l'appauvrissement de la noblesse: ce fut
l'rection des consulats dans les grandes communes du Midi. Les
premiers--imports sans doute d'Italie--datent de la fin du XIIe sicle.
Leur institution marque l'avnement de la bourgeoisie  la vie
politique; les bourgeois et les marchands, gens actifs et hardis au
travail, s'enrichissent et se taillent une assez belle part d'influence
dans la socit. La situation sociale de la noblesse en est diminue
d'autant; sa puissance et son influence baissent rapidement dans les
villes, surtout dans les villes marchandes comme Marseille, Arles,
Avignon, Montpellier, Narbonne, Toulouse, o le XIIIe sicle voit le
triomphe de la bourgeoisie.

Mais  ces causes d'appauvrissement de la noblesse vint s'en joindre,
ds les premires annes du XIIIe sicle, une autre bien plus grave. Au
mois de juin 1209 une arme de croiss tait concentre  Lyon, non pas
pour partir en Terre Sainte, mais pour marcher contre le Midi de la
France. Il est  peine besoin de rappeler les faits qui avaient prcd
ces vnements. Le Midi avait vu natre depuis la fin du XIIe sicle des
sectes hrtiques. Le berceau de l'hrsie tait dans le pays Albigeois,
mais elle s'tait rpandue dans tout le Languedoc, de Toulouse 
Beaucaire. L'hrsie nouvelle n'tait qu'une transformation de la grande
hrsie manichenne qui professait que le monde est livr  deux
puissances, celle du bien et celle du mal: c'tait le fond du dualisme
manichen, c'tait la croyance des cathares albigeois. Une autre
hrsie, celle des Vaudois, tait ne  Lyon--mais elle avait recrut de
nombreux adeptes dans le Languedoc: Vaudois et Albigeois taient
confondus par l'glise dans une rprobation commune. On sait comment
elle s'y prit pour extirper l'hrsie jusqu'en ses racines[1].

Les seigneurs du Midi taient coupables non pas d'hrsie, mais de
faiblesse et d'indulgence pour les hrtiques; ils taient d'une
tolrance rare pour le temps; le pape Innocent III appela contre eux les
barons du Nord; ils accoururent en foule  cette nouvelle croisade,
moins dangereuse en somme que les expditions d'outre-mer et qui
promettait des bnfices plus immdiats.

L'arme des croiss marqua son passage par le sige et le pillage de
Bziers et de Carcassonne. A Bziers sept mille personnes prirent dans
la seule glise de la Madeleine[2]. Toulouse fut d'abord pargne, parce
que Raimon VI et la bourgeoisie se soumirent en quelque manire aux
croiss; mais les exigences de ces derniers devenant trop fortes,
bourgeois et comte prirent les armes.

La guerre fut mene avec vigueur et unit du ct des croiss, avec
mollesse, et avec peu d'entente du ct des seigneurs mridionaux. Simon
de Montfort, comte de Leicester, ravagea le Languedoc sans trve ni
cesse; les principales forteresses tombrent en son pouvoir et s'il
prouva quelques lgers checs, ils furent vite rpars. Les excs
furent innombrables. L'historien officiel de la croisade, le moine de
Vaux-Cernay, s'exprime en ces termes: C'est avec une allgresse extrme
que nos plerins brlrent encore une grande quantit d'hrtiques;
l'historien moderne auquel nous empruntons cette citation, M. Luchaire,
dit  son tour: Chaque pas en avant de l'arme d'invasion est marqu
par une boucherie[3]. Les principaux vnements de cette triste priode
furent le sige de Bziers et de Carcassonne (juillet 1209),
l'excommunication de Raimon VI, comte de Toulouse (1211), la bataille de
Muret o Raimon fut vaincu et o le roi Pierre d'Aragon, qui tait venu
 son secours, fut tu (1213), le concile de Latran (1215), le sige de
Toulouse et la mort de Simon de Montfort (1218). Ajoutons-y
l'tablissement de l'Inquisition et la fondation de l'ordre des
Frres-Prcheurs par saint Dominique.

On devine sans peine ce que devenait la posie courtoise au milieu du
tumulte des armes. La plupart des protecteurs des troubadours, Raimon
VI, comte de Toulouse, les comtes de Foix, de Comminges, de Barn
taient en pleine lutte; les seigneurs de moindre importance y taient
entrans de gr ou de force; les envahisseurs, suivant l'exemple de
leur chef Simon de Montfort, taient encore plus sensibles aux biens
temporels qu'aux indulgences qu'ils gagnaient  la croisade. Il n'y
avait plus de place dans cette socit nouvelle pour la posie, ou du
moins pour la posie courtoise. Un troubadour toulousain, Aimeric de
Pguillan, exil dans la Haute-Italie, exprime ainsi le contraste entre
l'ancien temps et le nouveau: Voici ce que je voyais avant mon exil: si
par amour on vous donnait un ruban, aussitt naissaient joyeuses
runions et invitations; il me semble qu'un mois dure deux fois plus que
ne durait un an, au temps o la galanterie rgnait; quel chagrin de voir
la diffrence entre la socit d'hier et celle d'aujourd'hui[4]!

Cependant un autre troubadour d'origine languedocienne, Raimon de
Miraval, petit chevalier de la rgion de l'Albigeois, ne parat pas
s'tre aperu qu'un changement profond s'oprait autour de lui. La
plupart de ses chansons amoureuses semblent avoir t crites pendant la
priode la plus tragique de la croisade contre les Albigeois. Mari avec
une potesse, Raimon de Miraval, qui avait des relations avec les
principaux seigneurs du pays, de Narbonne  Toulouse, aurait men une
vie fort insouciante et fort joyeuse et la socit pour laquelle il
crivait n'aurait pas vcu diffremment. Bien plus, ce troubadour au
calme olympien aurait crit ses chansons les plus gaies en pleine
vieillesse: double motif d'tonnement et belle occasion de dpeindre
l'insouciance et la frivolit de cette socit mridionale qui ne
songeait qu' s'amuser et  s'esbaudir au moment o la guerre faisait
rage autour d'elle.

Ne la calomnions pas trop; elle a fort  se faire pardonner sans doute.
Si elle a eu l'intention de dfendre son indpendance, elle n'a pas eu
la volont ncessaire; les efforts dsordonns, le manque d'union devant
le danger, l'absence d'un chef capable et nergique ont rendu ses
sacrifices inutiles; mais elle a su faire des sacrifices; et si, au
sige de Toulouse, les femmes et les enfants portaient en chantant des
pierres pour rparer les brches, cela prouve qu'on y faisait gament
son devoir.

Raimon de Miraval n'est pas une exception. Et d'abord il semble bien que
l'on confonde sous le mme nom deux personnes de la mme famille, le
fils et le pre; et ce fils lui-mme, qui n'aurait pas t un vieillard
au moment o il composait ses posies amoureuses, serait mort avant la
croisade contre les Albigeois. Il resterait donc simplement qu' la
veille de la catastrophe la socit mridionale, et principalement
languedocienne, n'aurait rien peru des signes avant-coureurs de l'orage
et n'aurait rien fait pour le conjurer. Cette observation est plus juste
et correspond mieux  la ralit[5].

Quant aux troubadours, ils ont tmoign assez souvent et avec loquence
les sentiments d'indignation ou de piti que faisaient natre les
massacres inutiles qui avaient marqu l'expdition des croiss. Si ces
tudes ne portaient pas surtout sur la posie lyrique, il y aurait lieu
d'analyser et de commenter ici la _Chanson de la Croisade_, pome pique
de plus de neuf mille vers (9578), crit par deux auteurs diffrents; le
premier tait un clerc originaire de la Navarre, le second est inconnu.
On y relverait, surtout dans la partie anonyme, la grandeur pique du
rcit, la gravit du ton dans les discours et le souffle hroque qui
l'anime d'un bout  l'autre.

La posie lyrique a galement gard l'cho des rancunes et des haines
que la croisade a fait natre. On doit  un obscur troubadour, Bernard
Sicard de Marvejols, une loquente satire contre la croisade et surtout
contre les pieux auxiliaires des croiss.

     Je ne puis dcrire ma tristesse et ma peine; je vois le monde
     confondu, les lois et les serments viols. Tout le long du jour
     je m'irrite, la nuit je soupire veillant ou dormant; de quelque
     ct que je me tourne, j'entends la gent courtoise qui crie
     humblement aux Franais: Sire; les Franais accordent leur
     piti pourvu qu'ils voient le butin. Ah! Toulouse et Provence,
     terre d'Argence, Bziers et Carcassonne, comme je vous ai vues
     et comme je vous vois!

     Les chevaliers de l'Hpital ou de tout ordre que ce soit me
     sont odieux; je trouve en eux l'orgueil joint  la simonie et 
     l'amour des grands biens; pour tre admis dans leurs rangs, il
     faut de grandes richesses, de bons hritages; ils ont
     l'abondance et le bien-tre; la fourberie et la ruse, c'est l
     leur religion.

     O noble clerg, quel grand bien je dois dire de vous! Si je le
     pouvais, je doublerais mes loges. Vous tenez bien la droite
     route et vous nous l'enseignez; mais les bons guides auront de
     belles rcompenses; vous tes larges en aumnes, vous ne
     connaissez point la convoitise et vous menez une vie bien
     malheureuse... Mais que Dieu soit plutt avec nous, car tout ce
     que je dis est mensonge[6].

C'est surtout chez un troubadour n  l'extrmit du Languedoc, chez
Peire Cardenal, que ces sentiments se retrouvent, exprims avec une
loquence pre et rude. Peire Cardenal est le grand troubadour de cette
priode du dbut de la dcadence. C'est un de ceux qui, par la noblesse
et la sincrit des sentiments et surtout par ces haines vigoureuses
que le spectacle du vice ou de l'injustice donne aux mes gnreuses,
mrite d'avoir une place  part, et par certains cts, une place unique
parmi les troubadours. Avec lui c'en est fait des chansons joyeuses ou
lgres; sa lyre est accorde sur un autre ton.

Il n'existe sur Peire Cardenal qu'une courte notice biographique du
temps, crite par un notaire de Nmes, Michel de la Tour. Cardenal tait
du Puy-en-Velay; il tait de bonne naissance, fils de chevalier; ceci
est confirm par des documents concernant la ville du Puy. Comme son
compatriote Pierre d'Auvergne, il tait destin  l'tat ecclsiastique.
Quand il tait jeune, son pre l'tablit chanoine au chapitre du Puy;
il y apprit ses lettres et sut bien rciter et bien chanter. Et le
biographe ajoute: Quand il fut arriv  l'ge d'homme, il s'prit de la
joie de ce monde, car il se sentait gai, beau et jeune: trois qualits
de tout premier ordre pour russir dans la carrire de troubadour. Il
composa des chansons, mais peu; mais il crivit maints sirvents beaux
et bons... il y chtiait rudement les mauvais prtres... C'tait un
troubadour de haut tage, il se faisait accompagner d'un jongleur qui
chantait ses compositions. Il fut trs honor par le bon roi Jacme
d'Aragon et autres barons. Enfin le biographe certifie, foi de notaire,
que Peire Cardenal atteignit presque l'ge de cent ans.

Plusieurs points sont dignes de remarque dans cette courte biographie;
il y est dit en particulier que Peire Cardenal composa peu de chansons:
elles sont rares en effet dans son oeuvre et le peu qu'il en reste nous
laisse voir que Peire Cardenal n'avait aucun got pour la posie
amoureuse.

Peire Cardenal est en effet un misogyne; il continue dans la posie
provenale la tradition inaugure par Marcabrun. Comme lui, il s'attaque
 l'amour vnal et, avec son temprament satirique, ne lui mnage pas
ses traits, comme au dbut de la chanson suivante.

     Les amoureuses, quand on les accuse, rpondent gentiment. L'une
     a un amant parce qu'elle est de grande naissance, et l'autre
     parce que la pauvret la tue; l'autre a un vieillard et dit
     qu'elle est jeune fille, l'autre est vieille et a pour amant un
     jeune homme; l'une se livre  l'amour parce qu'elle n'a pas de
     manteau d'toffe brune, l'autre en a deux et s'y livre tout
     autant.

     Celui-l a la guerre bien prs qui l'a au milieu de sa terre;
     mais il l'a bien plus prs encore quand elle est prs de son
     coussin; quand la femme n'aime pas son mari, cette guerre est
     la pire de toutes. Si tel que je connais tait au del de
     Tolde, il n'y a soeur, femme, ni cousin qui ne s'crit: Que
     Dieu me le rende!; mais quand il part, le plus triste est
     forc de rire[7].

C'est l sans doute de la satire un peu facile; elle nous parat telle
du moins; mais elle est originale dans cette posie idaliste des
troubadours. Il en est peu, trs peu, au moins chez les plus grands, o
l'on remarque un pareil sens de la vie. La plupart de leurs satires
morales ne renferment que des gnralits; elles portent peu de traces
d'observation; c'est ce don d'observation que parat avoir eu, plus que
tout autre troubadour, Peire Cardenal. Aussi sa sincrit ne
pouvait-elle s'accommoder des formules ordinaires, dj vides de sens,
de la posie amoureuse. Il en a fait une piquante critique dans une de
ses chansons. Il les a reprises  peu prs toutes en une assez longue
numration; aucune partie importante du vocabulaire amoureux, aucune
formule consacre n'y est oublie; et le tout forme la satire la plus
juste qu'aucun troubadour ait jamais faite de la phrasologie amoureuse
des troubadours.

     Maintenant je puis me louer d'amour, car il ne m'enlve ni le
     manger, ni le dormir, je ne sens ni la froidure, ni la chaleur;
     il ne me fait pas soupirer, ni errer la nuit  l'aventure; je
     ne me dclare pas conquis ni vaincu; il ne me rend pas triste
     et afflig; je ne suis trahi ni tromp, je suis parti avec mes
     ds.

     J'ai un plaisir meilleur, je ne trahis pas et je ne fais pas
     trahir--je ne crains ni tratresse ni tratre, ni froce
     jaloux, je ne fais point de folie hroque, je ne suis point
     frapp, je ne suis pris ni vol, je ne connais pas les longues
     attentes, je ne prtends pas tre vaincu par amour.

     Je ne dis pas que je meurs pour la plus belle, ni que la plus
     belle me fait languir, je ne la prie ni ne l'adore, je ne la
     demande ni la dsire, je ne lui rends pas hommage. Je ne me
     donne pas, je ne me mets pas en son pouvoir, je ne lui suis
     point soumis, elle n'a pas mon coeur en gage, je ne suis pas
     son prisonnier. Mais je dis que je me suis chapp (de ses
     liens).

     A dire vrai, on doit mieux aimer le vainqueur que le vaincu;
     car le vainqueur remporte le prix, tandis qu'on va ensevelir le
     vaincu; et qui purifie son coeur des mauvais dsirs, cette
     victoire l'honore plus que la conqute de cent cits[8].

Voici, sous une forme diffrente, une autre attaque contre l'amour.

     Je tiens pour fou l'homme qui fait alliance avec Amour; car
     plus on s'y fie, plus on est malheureux. On pense se chauffer,
     on se brle; les biens d'amour viennent tard, les maux tous les
     jours. Les fous, les tratres, les trompeurs, ceux-l, oui,
     sont bien en sa compagnie; aussi n'y vais-je pas...

     Pour moi je traiterai ma mie comme elle me traitera; si elle me
     trompe, elle me trouvera infidle; et si elle va son droit
     chemin, je marcherai droit.

     Jamais je n'ai tant gagn comme quand je perdis ma mie; car en
     la perdant je me gagnai moi-mme que j'avais perdu. On gagne
     peu quand on se perd soi-mme; mais quand on perd ce qui vous
     cause du dommage, c'est bien un gain, n'est-ce pas?... Ah! la
     douceur pleine de venin! comme l'amour aveugle et dvoie
     l'homme qui place mal son amour et qui nglige ce qu'il devrait
     aimer[9]!

De cette chanson on pourrait rapprocher une autre o il nous livre
peut-tre le secret de ses sentiments hostiles  l'amour. Si j'tais
aim ou si j'aimais, je chanterais quelquefois; mais comme ce n'est pas
le cas, je ne sais sur quel sujet chanter. Cependant je voudrais essayer
une fois de voir comment je pourrais chanter mon amie, si j'en avais
une. Je serais l'amant le plus parfait qui soit jamais n. J'ai aim une
fois et je sais comment vont les choses d'amour et comment j'aimerais
encore[10]. C'est la mme vocation rapide et un peu mlancolique du
pass qui fait  dire La Fontaine dans un mouvement semblable: J'ai
quelquefois aim.

Mais n'accordons pas aux chansons de Peire Cardenal plus d'attention
qu'elles ne mritent; c'est dans la satire morale et politique qu'il est
vraiment suprieur. La satire n'tait pas inconnue dans la posie des
troubadours et Giraut de Bornelh avait un des premiers cultiv ce genre.
Mais elle prend chez Peire Cardenal plus de varit et plus d'ampleur.

Il juge avec une grande lvation de pense, mais avec une svrit
extrme, la socit de son temps; il n'est point de vice, si grave
soit-il, qu'il n'y reconnaisse. L'amour des richesses, la soif des
jouissances, le triomphe de l'injustice, de la convoitise, de la
fausset, du mensonge, le relchement des moeurs, sont ses thmes
favoris. Il les dveloppe avec vigueur, souvent avec passion. Les grands
seigneurs mridionaux qui se volaient et se pillaient mutuellement avec
entrain au temps de Bertran de Born et de Giraut de Bornelh avaient par
certains cts des mes de voleurs de grand chemin, de routiers; mais
ceux qui arrivrent d'un peu partout,  la suite de Simon de Montfort,
et qui prirent part  la cure finale valaient encore moins. On pense
bien qu'ils n'ont pas chapp aux satires vengeresses de Peire Cardenal.
La suivante donnera une ide du ton de ces satires.

     On plaint son fils, son pre ou son ami, quand la mort vous l'a
     enlev; mais moi je regrette les vivants qui restent en ce
     monde... quand ils sont menteurs, misrables, voleurs, larrons,
     parjures, tratres que le diable mne et qu'il enseigne comme
     on ferait un enfant...

     Je regrette qu'un homme soit voleur, mais je regrette bien plus
     qu'il jouisse trop longtemps de ses vols et qu'on ne l'ait pas
     pendu... je ne regrette pas que ces gens-l meurent, mais je
     regrette qu'ils vivent et qu'ils aient des hritiers pires
     qu'eux...

     Je plains le monde, o il y a tant de fripons; les hommes y
     sont dans une telle erreur et perversit qu'ils regardent les
     vices comme des vertus et les maux comme des biens; les preux
     sont blms, les lches estims, les mauvais deviennent bons,
     les torts sont des bienfaits et la honte est un honneur...

     Il semble que mon chant ne vaut rien, car je l'ai ourdi et
     tissu de satires; mais d'un mchant arbre on ne cueille pas
     facilement de bons fruits--et je ne sais pas faire un beau
     discours sur de mauvaises actions[11].

Jusqu' quel point cette satire et tant d'autres du mme genre
correspondent-elles  la ralit? Il est difficile de le dire.
L'exagration, la violence, et un fonds ingurissable de pessimisme
caractrisent les satiriques dans toutes les littratures. Mais d'autre
part on sait comment les priodes de troubles et de violences dchanent
vite la bte humaine et Peire Cardenal, comme Agrippa d'Aubign, par
exemple, auquel il ressemble par certains cts, a vcu dans un temps et
dans un milieu o les mauvais instincts ont eu de belles occasions de se
donner libre carrire.

Ce qui le choque le plus, dans cette socit, c'est l'orgueil et la
mchancet des parvenus; c'est encore l un de ses thmes favoris; le
voici simplement indiqu, mais sous une forme image. Quand un homme
puissant est en chemin, il a comme compagnon--devant,  ct, derrire
lui--le Crime; la Convoitise est du cortge, le Tort porte la bannire
et l'Orgueil le guidon[12].

La sympathie du satirique est acquise aux victimes de ces grands
criminels, aux pauvres gens qui ont si souvent pti, au moyen ge, des
crimes des grands. Il les console, comme le ferait un prdicateur:
Comme l'argent s'affine dans le feu ardent, ainsi s'affine et
s'amliore le bon pauvre qui garde sa patience au milieu des durs
travaux; quant au mauvais riche, plus il cherche son bien-tre, plus il
gagne de douleur, de peine et de chagrin[13].

Notre troubadour a expos une fois sous une forme originale sa
conception du monde; voici le rcit qu'il a imagin.

     Il existait une cit, je ne sais o; il y tomba une pluie de
     telle nature que tous ceux qui en furent atteints devinrent
     fous: tous,  l'exception d'un seul... il se trouvait dans sa
     maison et dormait quand la pluie tombait. Quand la pluie eut
     cess, il se leva et vint parmi le public; il vit faire toutes
     sortes de folies: l'un lanait des pierres, l'autre des btons,
     l'autre dchirait son manteau; celui-ci frappe son voisin,
     celui-l pense tre roi, l'autre saute  travers les bancs...
     Celui qui avait son bon sens fut fort tonn de ce spectacle,
     mais les autres manifestaient encore plus d'tonnement; ils
     pensent qu'il a perdu son bon sens, car ils ne lui voient pas
     faire ce qu'ils font; il leur semble que ce sont eux qui sont
     sages et senss et que c'est lui le fou[14].

Bref ils lui tombent dessus  bras raccourcis et il s'enfuit  demi
mort. C'est l'image du monde, dit Peire Cardenal; les hommes sont les
fous, mais ils regardent comme fou celui qui ne leur ressemble pas,
parce qu'il a le sens de Dieu et non celui du monde. C'est en somme
un vritable sermon que cette fable, mais sous une forme image et en
quelque sorte populaire. Peire Cardenal a un temprament de sermonnaire
et de prcheur; ce ct de son talent sera tudi ailleurs, dans le
chapitre suivant consacr  la posie religieuse.

Quittons la satire gnrale pour tudier un autre ct important de
l'oeuvre de Peire Cardenal: ce sont ses satires contre les croiss et
contre le clerg. Les premires--contre les Franais--sont les moins
dveloppes; Cardenal reproche aux croiss leur intemprance (reproche
ordinaire adress aux hommes du Nord) et leur cruaut. Les Italiens
(Apuliens), les Lombards et les Allemands sont fous, dit-il, s'ils
veulent avoir les Franais et les Picards pour matres et allis; car
leur plaisir consiste  tuer des innocents[15]. Les Franais buveurs
ne vous font pas plus peur, dit-il ailleurs au comte de Toulouse, Raimon
VI, que la perdrix  l'autour[16].

Tels sont  peu prs les seuls traits de satire contre les hommes du
Nord; une allusion  Simon de Montfort est un loge de sa vaillance.

C'est au clerg[17] qu'il rserve ses satires les plus hardies et les
plus vigoureuses. Ce troubadour est un anticlrical enrag. Peire
Cardenal est un croyant sincre, comme on le verra plus loin; mais il a
contre le clerg sculier ou rgulier de son temps une haine profonde.
Il n'est pas de vice qu'il ne lui reconnaisse: la simonie, la dbauche,
la soif des richesses sont les plus communs. Quelques extraits de ses
satires--et il en est de si violentes qu'on ne peut les citer--donneront
une ide de cette haine et des motifs qui paraissent l'avoir provoque
chez Peire Cardenal.

     Les clercs se font bergers et semblent des saints, mais ce sont
     des criminels; quand je les vois habiller, il me souvient
     d'Isengrin qui, un jour, voulut venir dans l'enclos des brebis;
     mais par peur des chiens il se vtit d'une peau de mouton, puis
     mangea tous ceux qu'il voulut.

     Rois, empereurs, ducs, comtes et chevaliers gouvernent
     d'ordinaire le monde; maintenant ce sont les clercs qui ont le
     pouvoir, ils l'ont gagn en volant ou en trahissant, par
     l'hypocrisie, les sermons ou la force... je parle des faux
     prtres qui ont toujours t les plus grands ennemis de
     Dieu[18].

       *       *       *       *       *

     Les rois, comtes, baillis ou snchaux, est-il dit dans une
     autre satire, s'emparent des villes et des chteaux; l'glise
     imite leur exemple.

     Ses hauts prlats accroissent leurs dettes sans mesure; si vous
     tenez d'eux un beau fief, ils le convoiteront et ne vous le
     rendront pas facilement,  moins que vous ne leur donniez de
     l'argent et que vous ne fassiez avec eux une convention plus
     dure.

     Si Dieu veut que les moines noirs (bndictins) se sauvent par
     la bonne chre, les moines blancs par leur refus de payer, les
     chevaliers du Temple et de l'Hpital par leur orgueil, et les
     chanoines par leurs prts  usure, je tiens pour fous saint
     Pierre et saint Andrien qui souffrirent pour Dieu grand
     tourment, si ces gens-l parviennent  leur salut[19].

Voici d'autres traits satiriques du mme genre: Un seigneur avide
n'aime pas voir son pareil; les clercs ont la mme convoitise; ils ne
voudraient voir dans le monde aucune autre classe d'hommes qui dtienne
le pouvoir; ils ont fait des lois pour obtenir des terres, pour les
accrotre, non pour les diminuer, car un peu de puissance ne gne pas.

Je vois les clercs essayer de toutes leurs forces de mettre le monde en
leur puissance... et ils y arrivent en prenant ou en donnant, par
hypocrisie ou pardon, par le boire ou le manger, avec l'aide de Dieu ou
avec l'aide du diable[20].

Moines blancs ou moines noirs, prtres de toute robe et de tout ordre
sont compris dans ces satires. Mais parmi les ordres nouveaux un parat
exciter plus que tout autre la verve satirique de Peire Cardenal, ce
sont les Jacobins; si le portrait qu'il en trace est exact--et d'autres
documents nous renseignent sur l'tat des ordres religieux fonds aprs
la croisade--on peut voir quels tranges serviteurs soutenaient au
milieu des populations mridionales la cause de la religion pour
laquelle ces populations avaient t frappes.

     Avec une voix anglique, d'une langue dlie, avec des mots
     subtils, avec de purs sanglots, ils montrent la voie du Christ
     que chacun devrait suivre, comme il la suivit pour nous... La
     religion fut d'abord honore par des hommes ennemis du bruit;
     mais les Jacobins ne se taisent pas aprs leur repas; ils
     discutent sur les vins pour savoir quels sont les meilleurs;
     querelles et procs sont leur vie ordinaire et ils traitent de
     Vaudois qui les en dtourne; ils cherchent  connatre les
     secrets pour mieux se faire craindre...

     Leur pauvret n'est pas une pauvret spirituelle; tout en
     gardant leurs biens ils prennent celui des autres; ils laissent
     pour de belles robes tisses en laine anglaise le cilice qui
     leur est trop rude; ils ne partagent pas leur manteau comme
     faisait saint Martin--ils convoitent les aumnes destines aux
     pauvres[21].

Voici dans la mme satire le portrait en pied du jacobin.

     Vtus de vtements fins et souples, amples, lgers en t,
     pais en hiver, avec de bonnes chaussures, semelles  la
     franaise, et quand il fait grand froid en bon cuir de
     Marseille bien cousu, ils vont prchant et disent qu'au service
     de Dieu ils mettent leur coeur et leur avoir...

Cette vie inspire  notre troubadour une rflexion toute rabelaisienne:
vivons gament, dit-il, plus de jene ni de pnitence, bons coulis et
bonne sauces bien grasses, des vins de choix, suivons le bon exemple:
si les bons vins, la bonne chre et la bonne vie mnent  Dieu, nous
irons srement, aussi srement qu'eux.

Cette dernire rflexion ne doit pas nous cacher ce qu'il y a de grave
et de hardi dans ces satires. On y trouve en raccourci les arguments les
plus redoutables qu'on ait invoqus sinon contre l'glise et contre la
religion, du moins contre ses serviteurs. La recherche de la puissance
politique, la mainmise sur les coeurs, dans un ordre moins relev
l'amour des richesses en dsaccord si parfait avec la pauvret de
l'glise primitive, ce sont l des attaques qui ne lui ont pas t
mnages dans la polmique moderne; elles datent de loin; parmi les
ordres qui se forment pendant le XIIIe sicle celui des Frres Mineurs,
rival de celui des Dominicains, a pour rgle et pour principes le mpris
des richesses et ce principe engendrera avec Bernard Dlicieux des
querelles et des hrsies.

Les attaques suivantes ne sont pas moins graves.

     Les moines sont si cupides, si pleins d'orgueil et de mauvais
     dsirs, qu'ils connaissent cent fois plus de ruses que voleurs
     et malfaiteurs; s'ils peuvent causer avec vous de vos secrets
     vous ne pourrez pas plus vous en dfaire que s'ils taient vos
     frres.

     Voil comment ils btissent leurs maisons et crent leurs beaux
     vergers; mais ce ne sont pas leurs sermons qui convertiront
     Turcs ou Persans, car ils ont trop peur de passer la mer et d'y
     mourir; ils aiment mieux btir ici que se battre l-bas (en
     Terre Sainte).

     Pour de l'argent vous obtiendrez d'eux votre pardon, quelque
     mal que vous ayez fait; pour de l'argent ils sont tellement
     ingnieux qu'ils donnent la spulture aux usuriers; mais ils ne
     visitent, ni n'accueillent ni n'ensevelissent le pauvre.

     Ils ne font que quter toute l'anne; puis ils s'achtent de
     bons poissons, beau pain blanc, bons vins savoureux, bons
     vtements chauds contre le froid; plt  Dieu que je fusse de
     tel ordre, si je pouvais tre sauv[22]!

Et voici enfin contre les ordres religieux un dernier trait plus violent
que les autres.

     Les vautours ne sentent pas plus vite la chair puante que les
     clercs et les frres Prcheurs ne sentent o est la richesse;
     aussitt ils deviennent l'ami du riche et si la maladie
     l'accable, ils se font faire des donations... Mais savez-vous
     que devient la richesse mal acquise? il viendra un fort voleur
     qui ne leur laissera rien; c'est la Mort qui les abat et, avec
     quatre aunes de drap, les envoie dans une demeure o les maux
     ne leur manqueront pas[23]...

Cependant l'homme qui a crit ces violentes satires et bien d'autres que
nous ne pouvons citer fut un croyant sincre. Cela ressort de l'ensemble
de son oeuvre et aussi d'un bel acte de foi qui forme la premire partie
d'une de ses satires, et dont voici la traduction.

     Avec des mots nouveaux, avec art et sur un sujet divin, je
     ferai un pome magistralement compos: car je crois que Dieu
     naquit d'une mre sainte par qui le monde fut sauv; il est
     Pre, Fils et Sainte Trinit et il est un en trois personnes.

     Je crois qu'il entr'ouvrit le ciel et qu'il en fit choir les
     anges quand il vit qu'ils taient damns. Je crois que saint
     Jean le tint entre ses bras et le baptisa dans l'eau du
     fleuve...

     Je crois  Rome et  saint Pierre,  qui il fut ordonn d'tre
     juge de pnitence, de sens et de folie[24].

Il n'est pas sans intrt de comparer  cet acte de foi le credo que
Dante exprime au chant XXIV du _Paradis_.

     Je crois en un seul Dieu, seul et ternel, qui fait mouvoir le
     Ciel et qui n'est agit ni par l'amour ni par le dsir... je
     crois en trois personnes ternelles et je crois qu'elles sont
     d'une seule et d'une triple essence... Pour cette croyance je
     n'ai pas les seules preuves physiques et mtaphysiques, mais
     j'ai encore comme preuve la vrit qui s'est manifeste sur
     terre par Mose, par les Prophtes, par les Psaumes et par
     l'vangile...

Sans doute ce sont l des formules bien connues des catholiques, mais
chez ces deux potes, Peire Cardenal et Dante, elles prennent un clat
nouveau par la place qui leur est donne. Dante, en plaant sa
dclaration presque  la fin de son grand pome, a voulu donner la
preuve, la marque de son orthodoxie et il l'a fait en vers magnifiques.
Peire Cardenal a eu aussi la mme intention. Un acte de foi de ce genre
n'tait pas chose inutile en ce temps-l; mais celui-ci prend encore
plus de valeur par le contraste qu'il forme avec la fin de la
composition; le temprament satirique du pote reparat; voil ce que je
crois, dit Peire Cardenal, mais voil ce que ne croient pas les mauvais
prtres, larges en convoitises mais chiches de bont; ils sont beaux de
visage, mais leur me criminelle fait horreur; Caphe et Pilate
obtiendront grce plutt qu'eux.

On a remarqu sans doute le passage o Peire Cardenal affirme sa
croyance  Rome et  saint Pierre[25]. Il s'en prend en effet aux faux
prtres, aux ordres religieux nouvellement institus, mais ne s'attaque
pas  la papaut, seule responsable cependant des malheurs et des
misres dont il est le tmoin. Est-ce par prudence ou plus probablement
par scrupule de croyant? Quoi qu'il en soit, ces scrupules n'ont pas
arrt un de ses contemporains, le troubadour Guillem Figueira[26]. Il
tait originaire de Toulouse et parat avoir sjourn dans la
Haute-Italie,  la cour de l'empereur Frdric II. Le milieu o il tait
n et celui o il vcut n'taient pas faits pour dvelopper ses
sentiments de respect envers la papaut. On lui doit en effet la satire
la plus violente et la plus hardie que le moyen ge se soit permise
contre cette puissance. On en jugera par les extraits suivants.

     Je ne m'tonne pas, Rome, si le monde est dans l'erreur, car
     c'est vous qui avez dchan dans le sicle les maux de la
     guerre... Rome trompeuse, la convoitise vous trompe aussi, car
      vos brebis vous tondez trop de laine...

     Rome, aux hommes simples vous rongez la chair et les os et vous
     menez les aveugles avec vous dans la fosse; vous foulez aux
     pieds les commandements de Dieu, et votre convoitise est trop
     grande, car vous pardonnez les pchs pour de l'argent. Rome,
     vous vous chargez d'un grand fardeau de crimes. Puisse Dieu
     vous abattre et vous faire dchoir, car vous rgnez pour
     l'argent... Rome, vous tenez votre griffe si serre que ce que
     vous pouvez tenir vous chappe difficilement...

Et voici le trait final de cette srie d'invectives:

     Rome, vous avez l'allure simple de l'agneau, mais au fond vous
     avez la rapacit du loup; vous tes un serpent couronn,
     engendr de vipre, et le diable vous aime comme son intime
     ami[27].

Cette attaque ne resta pas sans rponse; le champion de la papaut fut
une potesse, une dame de Montpellier, dame Gormonde. Elle rpond
strophe par strophe  la pice de Guillem Figueira; elle souhaite 
Toulouse, la patrie du mcrant, et au comte Raimon tous les malheurs
possibles. Mmes voeux pour Frdric II, ennemi de la papaut et
protecteur du troubadour; elle termine par la charitable prire
suivante. Rome, que le Roi glorieux qui pardonna  Madeleine fasse
prir le fou enrag qui rpand de telles calomnies et qu'il le fasse
mourir de la mort des hrtiques. Le souvenir du pardon accord 
Marie-Madeleine n'a pas adouci le coeur de la dvote potesse[28].

La riposte est d'ailleurs loin d'avoir l'allure violente et par moments
si loquente de l'attaque. Le fait qu'une femme crit une posie
religieuse pour dfendre la papaut est un nouveau signe des temps. Nous
voil loin, bien loin de la comtesse de Die. Il s'est produit dans les
moeurs une transformation profonde. La ruine de la noblesse mridionale,
la destruction de ces foyers intellectuels et surtout potiques que
furent la plupart des petites cours du Midi a port  la posie des
troubadours une atteinte dont elle ne se relvera pas; l'tablissement
de l'Inquisition, la cration des ordres religieux, la transformation
qui s'opre dans les moeurs amnent le dveloppement d'une posie
nouvelle: c'est la posie religieuse.




CHAPITRE IX

LA POSIE RELIGIEUSE

     Le paganisme de la posie des troubadours.--La morale.--La
     conception de la Divinit.--Chants de repentir: Guillaume de
     Poitiers.--Pierre d'Auvergne.--Les chansons de croisade.--Les
     plaintes funbres.--Folquet de Marseille.--Les posies
     religieuses de Peire Cardenal.--Ses posies  la Vierge.--Saint
     Dominique et les Frres Prcheurs.--Dveloppement des posies 
     la Vierge.--Transformation de la lyrique courtoise en lyrique
     religieuse: Lanfranc Cigala, Guiraut Riquier, Folquet de Lunel.


Un fonds ineffable de paganisme caractrise les origines de la posie
des troubadours et la premire priode de la littrature provenale. Le
premier troubadour, Guillaume de Poitiers, part pour la Terre Sainte et
y fait vaillamment son devoir, mais il s'y amuse encore davantage et
surtout amuse ses compagnons de route et de bataille par des facties de
tout genre, par des paris ou des propositions fantastiques, o l'esprit
religieux n'a aucune part: ce crois de marque a par plus d'un ct
l'me d'un paen. Sa muse est aussi paenne que celle d'un Grec ou d'un
Latin; s'il invoque Dieu ou quelque saint, c'est pour les mettre en
assez mauvaise compagnie, et il leur rend, en les nommant,  peu prs le
mme hommage qu'il leur rendrait par un juron.

Le sentiment religieux n'apparat pas davantage chez les troubadours de
la premire priode; il est galement  peu prs absent de la priode
classique. Jaufre Rudel, Bernard de Ventadour, Arnaut Daniel, Bertran
de Born, Arnaut de Mareuil n'ont compos aucune posie religieuse.

C'est que la religion tenait peu de place dans la socit o ils ont
vcu. Il y avait peu de mcrants sans doute; mais il semble bien que
les sentiments religieux y furent assez tides et que la religion y fut
une affaire prive, la vie extrieure tant tourne vers des sujets plus
profanes. Si nous jugeons de cette socit du XIIe sicle par la
littrature des troubadours, les doctrines de l'amour courtois
paraissent avoir tenu plus de place dans ses occupations et ses
proccupations que l'tude de l'vangile et celle plus austre de la
thologie.

L'amour chant par les troubadours tait sans doute dou d'un pouvoir
ennoblissant, il purifiait l'me, en mme temps qu'il levait le coeur
et l'esprit. Mais, d'abord, quelques troubadours--et non des
moindres--concevaient l'amour sous une forme moins idale et moins
pure[1]. De plus l'amour ainsi conu, comme on l'a vu dans un prcdent
chapitre, ne pouvait s'adresser qu' la femme marie. Certes cette
conception paraissait moins immorale dans la socit du temps qu'elle ne
le serait aujourd'hui. La condition de la femme marie n'tait pas en
ralit aussi bonne que l'aspect brillant de cette socit le laisserait
supposer. Le mariage tait pour le grand seigneur une occasion
d'accrotre son domaine, simple seigneurie ou empire; le bon mariage
tait celui qui lui permettait d'arrondir rapidement ce domaine.

Les divorces sont innombrables et scandaleux. On trouvait facilement des
prtextes, mais le vrai motif tait  peu prs toujours le mme: se
dbarrasser d'un premier lien pour une union nouvelle plus profitable,
plus utile. On a cit l'trange aventure de la fille de l'empereur de
Constantinople qui trouva son royal fianc, le roi d'Aragon, mari, en
arrivant dans le Midi de la France, et que le seigneur de Montpellier
pousa, non par amour, mais pour la perspective des droits qu'elle
pourrait lui donner sur l'empire grec. On conoit que ces unions
d'intrts, o le coeur ne parat avoir eu aucune part, se dissolvaient
rapidement quand les motifs qui les avaient fait natre disparaissaient
ou s'affaiblissaient. Aussi les liens du mariage taient-ils trs
relchs et fort fragiles[2].

Cependant ils existaient, et quelque excusable que ft aux yeux de cette
socit la conception que les troubadours se faisaient de l'amour, elle
n'tait pas moins contraire  la morale et mme au dogme chrtiens.
Qu'on ne s'tonne donc pas de ne pas voir fleurir la posie religieuse
pendant la priode la plus brillante de la posie des troubadours.

Les chefs de l'glise taient eux-mmes d'une remarquable tolrance et
aussi indulgents que la socit laque pour la posie profane. On se
souvient que le Moine de Montaudon avait la permission de parcourir les
contres voisines de son couvent,  condition d'y rapporter les prsents
qu'il rcoltait dans ses tournes potiques. Encore au dbut du XIIIe
sicle un chanoine de Maguelone (o parat avoir exist une sorte
d'abbaye de Thlme) charmait les loisirs de la solitude claustrale en
crivant des chansons dignes du chantre de Lisette.

On ne saurait reprocher aux troubadours de ne pas avoir t plus
religieux que les religieux eux-mmes. Ils ont eu videmment une
conception de la vie diffrente de celle qu'en a d'ordinaire l'glise.
Ils ne l'ont pas considre comme une triste valle de larmes, mais
comme un gracieux jardin de joie dont ils ont respir sans remords la
plupart des parfums. Cette littrature est une littrature gaie, au
moins pendant sa priode de splendeur. Les esprits chagrins et boudeurs,
comme Cercamon et surtout son disciple Marcabrun, y sont une exception.
On y sent la joie de vivre, d'une vie heureuse, parfois dlicate,
rarement grossire. La sensualit y est chose rare; et si quelques
troubadours s'expriment parfois avec brutalit, c'est l en somme une
exception. Leur conception de la vie est saine et leur posie lve
l'me et le coeur.

Les troubadours conoivent la Divinit, comme la vie, d'une faon un peu
particulire. Dieu ne leur est pas apparu au milieu des tonnerres et des
clairs, arm du glaive de la Loi. Ils le considrent comme une sorte
d'ami trs haut plac, trs puissant et trs pitoyable aux potes,
surtout aux potes d'amour. Ils l'invoquent avec beaucoup de familiarit
et souvent avec quelque inconscience. Une aube clbre de Giraut de
Bornelh commence par une invocation d'un ton lev et grandiose: Roi
glorieux, vraie lumire et vraie clart, seigneur tout-puissant... Et
que demande-t-il  ce Dieu ainsi invoqu? tout simplement de veiller sur
un rendez-vous amoureux; et c'est pour la tranquillit des deux amants
que lui-mme n'a cess de prier toute la nuit  deux genoux.

Par suite de cette conception il n'est pas rare qu'un troubadour demande
 Dieu de flchir le coeur d'une amante trop rigoureuse; c'est par
exemple dans cette intention qu'Arnaut Daniel fait brler des cierges et
fait dire et entend mille messes[3]. Mme quelques troubadours, comme
le comte d'Orange ou Peire Vidal, vont jusqu' demander  Dieu aide et
protection pour l'accomplissement de leurs dsirs les plus sensuels.

Comme aux temps du Paganisme, la divinit n'est pas seulement indulgente
aux faiblesses (dans la plupart des religions,  tout pch
misricorde), mais elle est complice de ces faiblesses. Nous connaissons
mme la conception que les troubadours se sont faite du Paradis; ils se
le sont reprsent comme un lieu de dlices, o des potes toujours
jeunes et toujours inspirs chanteraient sans fin,  ct de leur dame,
un amour ternel.

Le milieu o naissaient des conceptions de ce genre n'tait pas tout 
fait propre au dveloppement et  la floraison de cette posie un peu
spciale, un peu dlicate aussi et difficile  s'acclimater, qu'est la
posie religieuse.

Cependant on a dj relev le nombre des troubadours qui ont fini leur
vie dans un clotre; il est considrable[4]. Le sentiment religieux
n'tait pas tout  fait mort dans cette socit; il sommeillait dans
l'me de plus d'un troubadour et s'y veillait sous l'influence de
circonstances spciales ou par suite des leons de la vie. Aussi
n'est-il pas rare, mme ds le XIIe sicle, de rencontrer quelques
posies religieuses perdues parmi les chansons profanes. Ce sont
ordinairement des chants de repentir, d'inspiration sincre et
touchante. Le pote, au dclin de la vie, examine s'il a bien employ le
temps qui lui a t accord et il demande grce sinon pour le mal qu'il
a fait, au moins pour le bien qu'il a nglig.

Une des plus anciennes pices de ce genre est du premier troubadour,
Guillaume de Poitiers. On ne s'attendrait pas  trouver une posie
religieuse parmi ses joyeuses chansons; et cependant il y en a une,
simple et touchante. Il l'a sans doute crite avant d'entreprendre un
lointain plerinage, ou plus probablement aux approches de la mort. Il y
exprime ses inquitudes sur la succession qu'il laisse  son fils encore
jeune, mais la partie la plus intressante pour nous est celle o il dit
adieu au monde: le gai compagnon qu'il fut trouve les accents les plus
justes pour chanter cette sparation.

     Je demande pardon  mon compagnon; si jamais je lui ai fait du
     tort qu'il me pardonne... J'ai t l'ami de Prouesse et de
     Joie; maintenant je me spare de l'une et de l'autre; et je
     m'en vais vers celui o tous les pcheurs trouvent la paix.
     J'ai t trs jovial et trs gai, mais notre Seigneur ne le
     veut plus; maintenant je ne puis plus supporter le fardeau (de
     la vie?), tellement je suis proche de la fin. J'ai quitt tout
     ce que j'aime, la vie chevaleresque et brillante; mais
     puisqu'il plat  Dieu, je me rsigne et je le prie de me
     retenir parmi les siens[5].

C'est  peu prs dans les mmes termes, mais avec plus de grce
mlancolique, qu'un troubadour de la premire priode, Pierre
d'Auvergne, prend cong du monde, du sicle. Amour, vous auriez bien
sujet de vous plaindre, si un autre que le Juge juste m'loignait de
vous, car c'est  vous que je dois les honneurs et la gloire. Mais ceci
ne peut durer, Amour courtois; je cesse d'tre votre ami, je suis trop
heureux d'aller o le Saint-Esprit me guide; c'est lui qui me mne; ne
vous fchez pas si je ne reviens pas vers vous[6]. On croirait entendre
comme un cho de la gracieuse composition o le mme pote fait du
rossignol un si habile messager d'amour.

Il semble que cet adieu de Pierre d'Auvergne  l'amour ait t
dfinitif. Il reste de lui une srie de pices consacres uniquement 
exprimer les louanges de Dieu et le mpris des biens terrestres. Voici
le dbut d'une vritable hymne pour le Seigneur, en l'honneur de la
Trinit.

     Lou soit Emmanuel, le Dieu du Ciel et de la Terre, qui est un
     en trois personnes, saint-esprit, fils, et pre accompli...
     C'est celui qui voulut venir au monde pour effacer nos pchs
     et par qui les quatre lments furent spars... C'est Dieu,
     qui tait hier et qui sera demain, car il n'eut jamais de
     commencement... Il se sacrifia lui-mme pour que le premier
     pch ft effac; et ce fut une grande peine de voir que celui
     qui n'avait jamais pch a souffert les maux des hommes, a subi
     la mort sous Ponce Pilate et est ressuscit de son linceul...
     C'est en ce Dieu que je crois, c'est par lui que j'existe... je
     lui donne mon me et mon coeur[7].

Cette posie ressemble fort  une hymne de l'glise en l'honneur de la
Trinit; ce sont les mmes thmes, le mme dveloppement. Mais les
souvenirs de la vie miraculeuse du Christ y sont trop nombreux; ceci
aussi appartient au cercle d'ides dans lequel se meuvent les hymnes et
les posies religieuses de toute sorte crites en latin. En somme les
posies de ce genre ont peu d'originalit; les popes franaises sont
remplies de tirades o, sous prtexte d'invocation  Dieu, le pote
rappelle les principaux vnements de l'ancien et du nouveau Testament.
C'est aussi un abus d'numrations de ce genre qui gte une autre posie
religieuse du mme Pierre d'Auvergne.

     C'est vous, dit-il  Dieu, qui avez sauv Sidrac de la flamme
     ardente, qui avez tir Daniel de la fosse, Jonas de la baleine
     et qui avez protg Suzanne contre les faux tmoins; vous avez
     nourri la multitude, seigneur souverain, de cinq pains et de
     deux poissons... vous avez fait la terre et d'un seul signe le
     soleil et le ciel; vous avez dtruit Pharaon et donn aux fils
     d'Isral le miel, la manne et le lait[8]...

Cette numration, que nous abrgeons, est longue et monotone; la posie
dont elle fait partie est froide et peu intressante. Plus potiques
sont quelques autres compositions religieuses du mme auteur o la
pense n'est pas remplace comme ici par une longue srie d'allusions
bibliques.

Pierre d'Auvergne y insiste avec quelque bonheur d'expression sur le
thme de la mort, de l'inanit des richesses qu'il faudra abandonner
sans retour. Il s'tonne que l'homme ne pense pas plus souvent  ce
dernier acte de la vie; il faudra mourir, dit-il, et passer par le
chemin o sont passs nos pres; nous mourrons tous, dit-il ailleurs,
les richesses ne nous sauveront pas... contre la mort ne peuvent se
dfendre ni comtes, ni ducs, ni rois, ni marquis... Ce sont l des
thmes lyriques par excellence; d'autres potes, mme parmi les
troubadours, les ont dvelopps avec plus de bonheur; mais Pierre
d'Auvergne est un des premiers  les traiter; cette priorit d'abord et
ensuite une certaine originalit dans l'expression de sentiments que la
posie des troubadours ne connaissait gure encore justifient
l'attention que l'on doit donner dans l'histoire de la littrature
provenale  ces posies religieuses.

Les mmes thmes forment le fond de certaines posies morales et
religieuses de Giraut de Bornelh. Elles n'ont pas l'allure pique des
posies religieuses de Pierre d'Auvergne; les numrations bibliques en
sont absentes. Mais Giraut de Bornelh insiste galement sur la ncessit
de la mort et sur le mpris des richesses qu'il faudra abandonner sans
retour. Ces thmes appartiennent aux potes lyriques aussi bien qu'aux
sermonnaires; Giraut de Bornelh lui-mme appelle une fois une de ces
compositions un sermon, mais ce sont en gnral des sermons un peu
spciaux, destins  rveiller l'ardeur des chrtiens pour les
croisades. Quoique l'lment religieux y soit assez dvelopp, on peut
les considrer comme un genre  part.

En effet les chants de croisade sont plutt, ou sont tout autant des
posies historiques que des posies religieuses. Les thmes qui y sont
dvelopps n'ont rien d'original; ce qui y domine d'ordinaire, c'est la
critique plus ou moins vive, suivant les tempraments, de ceux qui, par
lchet ou par ngligence, laissent le saint pays aux mains des
infidles. Cette partie historique, et souvent satirique, a plus
d'importance que l'autre, la partie religieuse. Le chant de croisade
est devenu de bonne heure un genre, lui aussi un peu conventionnel et
factice. Qu'il s'agisse des Sarrasins d'Espagne ou des Turcs de Syrie,
c'est par les mmes arguments que les troubadours cherchent  exciter
contre eux les chefs de la chrtient.

Ces arguments ressemblent fort  ceux que les prdicateurs du temps
devaient dvelopper; comme eux les troubadours rappellent le lieu o le
Christ fut mis en croix; ils font miroiter l'espoir des rcompenses
futures et aussi celui de rcompenses plus immdiates. Ces chants ne
sont pas  proprement parler des posies religieuses; l'amour de la
religion, sincre ou fictif, les inspire; mais ce n'est pas la seule
source d'inspiration; dans leur ensemble ils appartiennent plutt  la
catgorie des sirvents politiques qu' celle des posies religieuses.

On peut en dire autant des planns ou plaintes funbres. C'est l un
genre o l'absence de sentiments religieux ne se comprendrait gure,
surtout au moyen ge. En effet la plupart se terminent par une prire.
Quelques-unes de ces pices sont touchantes de navet ou de sincrit,
mais beaucoup d'entre elles prennent de bonne heure l'apparence de
formules toutes faites. Dans la plupart des cas la partie laudative
occupe la premire place; l'lment religieux y est accessoire. Laissons
donc de ct chants de croisade et plaintes funbres en abordant la
priode de floraison de la posie religieuse.

Mais auparavant nous citerons encore une posie religieuse de cette
premire priode; c'est une aube de Folquet de Marseille, le futur
vque de Toulouse et perscuteur des Albigeois. On remarquera la
gravit et l'lvation de cette sorte de prire du matin.

     Vrai Dieu, je m'veillerai aujourd'hui en vous invoquant vous
     et Sainte Marie; car l'toile du ciel vient de vers Jrusalem
     et me fait dire: Debout, hommes qui aimez Dieu; le jour est
     proche et la nuit tient sa route; Dieu soit lou et ador par
     nous; prions-le de nous donner la paix pendant toute notre vie.
     La nuit va et le jour vient dans le ciel clair et serein;
     l'aube parat, belle et parfaite.

     Seigneur Dieu qui naquis de la Vierge Marie pour nous sauver de
     la mort et restaurer la vie et pour dtruire l'enfer que le
     Diable tenait, toi qui fus lev en croix, couronn d'pines,
     abreuv de fiel, Seigneur, ce bon peuple vous demande grce
     pour que votre piti lui pardonne ses pchs. La nuit va et le
     jour vient, etc.

     Dieu, donnez-moi le savoir et l'intelligence, pour que
     j'apprenne vos saints commandements, que je les entende et les
     comprenne; que votre pit me protge et me dfende pour que ce
     monde terrestre ne m'emporte pas avec lui; car je vous adore,
     Seigneur, et je crois en vous, je m'offre  vous, moi et ma
     foi; je vous demande grce et pardon de mes pchs.

     Je prie ce Dieu glorieux, qui se sacrifia pour nous sauver
     tous, de rpandre sur nous le Saint Esprit; qu'il nous garde du
     mal, nous donne la joie et nous conduise parmi les siens,
     l-haut, dans son royaume... La nuit s'en va et le jour vient,
     dans le ciel clair et serein; l'aube parat, belle et
     parfaite[9].

Les troubadours que nous avons prcdemment cits, Pierre d'Auvergne et
Giraut de Bornelh, appartiennent  la premire priode de la posie
provenale: Pierre d'Auvergne est un des plus anciens troubadours;
Giraut de Bornelh est de la fin du XIIe et du dbut du XIIIe sicle. Les
posies religieuses forment une exception dans leur oeuvre, et mme dans
la littrature du temps.. C'est surtout au XIIIe sicle que ces posies
se dveloppent de plus en plus.

Le pote qui a le plus contribu  ce dveloppement est le satirique
Peire Cardenal auquel a t consacre une partie du dernier chapitre. On
y a vu sa haine des mauvais prtres, mais en mme temps son attachement
aux dogmes de l'glise. Sans doute il est surtout un satirique et son
Credo n'est qu'une introduction  une satire des plus violentes et des
plus crues contre une catgorie de religieux. Mais ses posies morales
et religieuses sont par beaucoup de cts de vrais sermons et c'est le
titre que quelques manuscrits leur donnent. On n'a pas de peine 
concevoir quels en sont les thmes principaux; ce sont: la ncessit de
se prparer  la dernire heure, dont nous ne sommes pas les matres, la
crainte de Dieu le souverain juge, le jugement dernier; ce dernier thme
en particulier, qui a toujours inspir sermonnaires, peintres ou potes,
a t trait d'une manire fort hardie par Peire Cardenal. La traduction
suivante fera juger de l'originalit de cette conception; ce sont des
accents qu'on n'avait pas encore entendus dans la langue des
troubadours.

     Je veux commencer un nouveau sirvents que je rciterai au jour
     du jugement,  celui qui me cra et me forma du nant; s'il
     veut m'accuser de quelque faute et me mettre parmi les damns,
     je lui dirai: Seigneur, piti, arrtez; j'ai combattu (pour
     vous) toute ma vie les mchants, gardez-moi, s'il vous plat,
     des tourments de l'enfer.

     Je ferai merveiller toute sa cour, quand on entendra mon
     plaidoyer; car je dis que Dieu est injuste envers les siens,
     s'il pense les dtruire et les mettre en enfer; car il est
     juste que celui qui perd ce qu'il pourrait gagner au lieu
     d'abondance gagne la disette; Dieu doit tre doux et libral
     pour retenir  la mort les mes (de ses cratures).

     Sa porte ne devrait pas se fermer... pourvu que toute me qui
     voudrait y entrer y passt joyeusement, car jamais cour ne sera
     parfaite si une partie pleure pendant que l'autre rit; et
     quoique Dieu soit souverain et tout-puissant, s'il ne nous
     ouvre pas sa porte, on lui en demandera raison.

     Il devrait bien anantir les diables; il en aurait plus d'mes
     et plus souvent; cette excution plairait  tout le monde et il
     pourrait s'en absoudre lui-mme...

     Beau seigneur Dieu, je ne veux pas dsesprer de vous; au
     contraire j'ai en vous le ferme espoir que vous m'assisterez 
     l'heure de ma mort, parce que vous devez sauver mon corps et
     mon me. Et je vous ferai une belle proposition: renvoyez-moi
     o j'tais avant de natre, ou bien pardonnez-moi tous mes
     pchs; car je ne les aurais pas commis, si je n'avais pas
     exist.

     Si, ayant souffert en ce monde, j'allais brler en enfer, ce
     serait tort et pch; car je puis vous reprocher que pour un
     bien vous m'avez donn mille maux. Par piti je vous prie, dame
     Sainte Marie, qu'auprs de votre fils vous nous serviez de
     guide[10].

Il ne faut pas se mprendre sur le caractre de cette trange prire,
dit Fauriel; il ne faut y voir ni plaisanterie ni ironie... sa pense
est grave et srieuse... On entrevoit qu'il [Peire Cardenal] imagine
l'existence du mal comme la consquence d'une espce de dualisme, mais
d'un dualisme, pour ainsi dire, accidentel, qu'il dpendrait de Dieu de
ramener  l'unit[11]. La question se pose de savoir si le dualisme
imagin par Peire Cardenal ne porte pas la marque des croyances
hrtiques du temps, qui admettaient l'existence d'un principe du bien
et d'un principe du mal dans le monde. La hardiesse de Peire Cardenal
dans cette conception n'est gale que par celle d'un troubadour obscur
de la dcadence qui, dans une tenson avec Dieu, discute en toute libert
le problme du mal[12].

Mais les posies de ce genre sont en somme rares: les deux que nous
venons de rappeler sont les plus hardies. D'ordinaire les troubadours ne
traitaient pas des sujets aussi relevs; d'abord ils n'en avaient pas le
got et puis le jeu tait dangereux. L'glise s'est toujours dfie des
auxiliaires qui, en dehors des rangs du clerg, ont voulu l'aider dans
les querelles et les discussions thologiques et mtaphysiques; au
moment o l'Inquisition fonctionnait dans le Midi de la France, il y
avait quelque imprudence pour les potes  traiter des sujets qui
touchaient au dogme; plus d'un qui en eut peut-tre l'ide en fut retenu
par la crainte du Seigneur et surtout des reprsentants plutt rudes
qui jugeaient en son nom.

La posie de Peire Cardenal se terminait par une invocation  la Vierge.
Ceci est quelque chose de nouveau dans la lyrique provenale. Cette
simple mention permet de juger la diffrence qui existe entre l'poque
de Jaufre Rudel et de Bernard de Ventadour et celle de Peire Cardenal.
Une autre posie du mme troubadour marquera mieux cette diffrence:
c'est une chanson en l'honneur de la Vierge.

     Vraie Vierge Marie, vritable vie et vritable foi, vraie mre
     et vritable amie, vrai amour et vraie piti, que par ta piti
     il arrive que je sois aim de ton fils. Traite la paix avec ton
     fils, s'il te plat, dame, rconcilie-nous avec lui.

     Tu rparas la folie qui s'empara d'Adam; tu es l'toile qui
     guide les passants au saint pays; tu es l'aube du jour dont ton
     fils est le soleil, car il chauffe et il claire, ce fils
     sincre plein de droiture.

     Tu naquis en Syrie, de bonne naissance, mais pauvre d'avoir,
     douce, pure et pieuse, en actes, en paroles et en penses,
     forme en toute perfection, sans aucune tache, orne de tous
     les biens; et tu parus si douce que Dieu descendit en toi.

     Celui qui en toi se fie n'a pas besoin d'autre dfense; si tout
     le monde prissait, celui-l ne prirait pas; car  tes prires
     s'adoucit le Trs-Haut et ton fils ne contrarie jamais tes
     volonts.

     David en sa prophtie dit en un psaume qu'il fit qu' droite de
     Dieu, du Roi promis par la Loi, tait assise une Reine vtue de
     vair et d'orfroi; c'tait toi, sans aucun doute. Traite la paix
     avec ton fils, dame, rconcilie-nous avec lui[13].

Cette pice est imite en partie des hymnes de l'glise ou plutt des
litanies. Les images en sont empruntes au style biblique; mais il
semble que notre troubadour ait choisi les plus belles et les plus
gracieuses et sa prire donne l'impression d'une posie nave et
originale et ne sent pas l'imitation. Cette posie en forme de litanie
n'est pas d'ailleurs la seule dans la posie provenale. Un troubadour
de la dcadence, le mme dont nous citions tout  l'heure la hardie
tenson avec Dieu, a compos une aube, en l'honneur de la Vierge; en
voici la premire strophe o les images les plus connues des litanies 
la Vierge se trouvent runies.

     Esprance de tous les vrais croyants, fleuve de plaisir, source
     de vraie piti, maison de Dieu, jardin o naissent tous les
     biens, repos sans fin, refuge des orphelins, consolation des
     parfaits affligs, fruit de joie, assurance de paix, port de
     salut, joie sans tristesse, fleur de vie sans mort, mre de
     Dieu, reine du firmament, lumire, clart et aube du
     paradis[14].

On voit tout ce qui manque  cette numration pour tre potique; la
longueur, la monotonie, l'incohrence en sont les moindres dfauts; le
reste de la pice est digne de cette froide introduction. Si les
chansons  la Vierge ont t une des dernires grces de la littrature
provenale en dcadence elles le doivent  tout autre chose qu'
l'imitation des litanies de l'glise. Nous allons tudier la
transformation qu'elles subirent. Mais auparavant il faut rappeler
succinctement quelques faits historiques importants.

Les vnements qui ont suivi la croisade contre les Albigeois et qui en
ont t, pour ainsi dire, le complment, ont exerc sur les moeurs, et,
par suite sur la posie une influence dcisive. Aussitt aprs la
conqute, saint Dominique institue ses Frres Prcheurs et, dans
l'espace de quelques annes, la congrgation possde dans le Midi de la
France quarante-quatre couvents. La plupart sont, comme il convient,
fonds dans des villes o l'orthodoxie avait le plus souffert; Toulouse,
Bziers sont des premires  en avoir. D'autres ordres religieux,
Franciscains, Jacobins, s'tablissent  la mme poque dans le Midi.
L'influence de ces diffrents ordres, concourant  une fin commune, a
transform les moeurs. Si elle n'a pas renouvel le got des choses de
la religion, qui avait mme t la cause de l'hrsie, elle l'a dirig
dans la voie rgulire de l'orthodoxie[15].

D'autre part la cration de ce redoutable tribunal d'exception que fut
l'Inquisition y contribua par des moyens plus rudes. Le sentiment
religieux s'est dvelopp et le domaine de la posie religieuse s'est
agrandi du mme coup. Cent ans ou mme un quart de sicle auparavant
elle aurait trouv peu d'cho dans la socit. Les posies religieuses
de la priode qui prcde la croisade contre les Albigeois s'expliquent
par des raisons particulires  chaque pote plutt que par des causes
gnrales. Il n'en est plus de mme maintenant. Les potes suivent le
got du jour; aussi le nombre des posies religieuses est-il grand
pendant cette priode de dcadence.

Mais on a remarqu que parmi les posies lyriques consacres  louer
Dieu, la Vierge et les Saints, les chansons  la Vierge devenaient de
plus en plus nombreuses pendant le XIIIe sicle. Le nom de la Vierge
n'apparaissait pas chez les troubadours de la priode prcdente.

Peire Cardenal est un des premiers  crire en son honneur; mais sa
posie (comme une autre du troubadour Perdigon) est dans le ton des
prires de l'glise. Aprs lui le nombre de ces posies va en augmentant
pendant le XIIIe sicle[16].

Ce fait est une preuve de l'influence exerce par saint Dominique et ses
disciples. Les confrries du Rosaire avaient t fondes en mme temps
que l'Inquisition, et le culte de la Vierge, qui n'existait pas
auparavant d'une manire indpendante, s'tait rapidement dvelopp. Ce
culte se prsentait avec un charme et une grce que celui de la Trinit
ou mme du Christ, Rdempteur des hommes, n'offrait pas au mme degr.
La Vierge tait l'avocate des pcheurs, elle tait l'intermdiaire
indulgente entre les hommes et son fils.

La Vierge, dit Pierre de Blois, est la seule mdiatrice entre l'homme
et le Christ. Nous tions des pcheurs et nous redoutions de faire appel
au Pre, car il est terrible; mais nous avons la Vierge en qui il n'y a
rien de terrible, car en elle est la plnitude de la grce et de la
puret. En fait s'crie le mme thologien, si Marie tait exclue du
Ciel, il ne resterait plus au genre humain que la noirceur des
tnbres.

Son culte se rpandit rapidement dans le Midi de la France. Les posies
 la Vierge se multiplirent sous l'oeil bienveillant de l'glise,
jusqu'au jour o elles furent les seules posies permises, ou du moins
les seules qui eussent des chances de plaire.

Seulement la littrature provenale n'avait dj plus la vie ncessaire
pour crer les formes nouvelles qui convenaient  ce genre nouveau; la
lyrique religieuse prit la forme de la lyrique profane, toute la forme
mme, mtrique, mlodies peut-tre, en tout cas ides et expressions.

La transformation ne fut pas difficile; dj Pierre d'Auvergne avait
chant l'amour cleste dans des termes qui prtent  l'quivoque. Il
tait plus facile encore de chanter la Vierge, la dame, _dona_, par
excellence. La lyrique courtoise, si raffine, n'eut pas de peine 
s'accommoder  cette direction nouvelle. La conception que les
troubadours s'taient faite de l'amour s'y prtait  merveille. N'en
avaient-ils pas fait un principe de vertu et de puret? Sans effort,
sans violence, les mmes images, les mmes termes qui leur avaient servi
 chanter l'amour terrestre servirent  la description de leur nouvel
idal. La Vierge fut la plus aimable, la plus gracieuse, la plus belle
des femmes; on se dclara son amant parfait, on se soumit  ses
volonts; on lui reconnut tous les dons et toutes les vertus, une
fidlit sans bornes, une douceur ineffable pour ses soupirants; tels
sont les principaux traits par lesquels se manifesta ce nouveau culte
potique.

Les dbuts de cette conception apparaissent d'abord chez des troubadours
d'origine italienne. Voici comment l'un d'eux chante la Vierge.

     Ah! Vierge en qui j'ai mis mon amour, s'il vous plat
     d'entendre mon ardente prire, jamais je ne dois craindre de
     manquer de joie parfaite, vif ou mort je la possderai... O
     noble dame, dont la valeur dpasse celle de toutes les autres
     femmes, on peut vous louer sans crainte d'tre contredit; en
     vous louant personne ne peut mentir, car vous tes la fleur de
     la vraie connaissance, fleur de beaut, fleur de vraie piti...
     Je sais, dame, que qui se souvient de vous et qui se donne de
     bon coeur  votre service se sert lui-mme, car il est sr de
     jouir de sa rcompense et de ne pas voir ses services
     mpriss[17]...

Voil un exemple de cette transformation; en voici un autre pris chez un
troubadour de Bziers; il est moins caractristique en apparence; mais
l'auteur a emprunt le mtre et les rimes d'une des plus jolies chansons
que le troubadour Rigaut de Barbezieux ait consacres  l'amour profane.

     Je voudrais sur la meilleure de toutes les femmes faire une
     chanson agrable; car je ne veux pas chanter d'autre dame que
     la Vierge de douceur. Je ne puis mieux employer mes bonnes
     paroles qu' chanter la dame de misricorde o Dieu mit et
     plaa tous les biens; aussi je la prie d'agrer mon chant[18].

Cette pice appartient  la deuxime moiti du XIIIe sicle. Plus la
littrature provenale approche de sa fin, plus les pices de ce genre
se multiplient. En voici des exemples emprunts aux derniers
troubadours, en particulier  Guiraut Riquier. Une chanson compose en
1288 commence ainsi:

     Ni les mois chauds ou froids, ni la saison tempre o
     paraissent les fleurs, ne me font chanter d'amour parfait pour
     la dame dont je suis le parfait amant. Mais je chante en toute
     saison, quand il me plat, car elle dont je suis namour est
     la meilleure et la plus gracieuse qui ft jamais, et j'espre
     qu'elle me rendra joyeux, quoique je ne lui sois point encore
     tout  fait soumis.

Et la thorie du pouvoir ennoblissant de l'amour nous est expose dans
toute son ampleur.

     Je ne lui suis point encore assez soumis, car je pense encore
     aux viles actions; qui veut le secours de ma dame ne doit pas
     se plaire au mal; car elle n'y a jamais pens. Et quand je
     considre ses grandes bonts, le grand et singulier honneur
     qu'elle m'a fait, quand je pense qu'elle me veut pour
     serviteur, je dois tenir mon coeur en respect.

     Je dois le tenir en respect pour que ma volont folle ne me
     fasse commettre aucune faute envers la belle que j'adore; car
     je serai combl de richesses si je suis aim par elle; donc je
     dois rester tout  fait matre de mon coeur, si de mauvais
     dsirs lui viennent...

     Car les belles actions conviennent au parfait amant; et puisque
     j'aime la meilleure qui soit au monde, tous faits courtois me
     conviennent... Tout homme qui obtient l'amour de ma dame
     apprend d'elle  se conduire avec courtoisie et sincrit; il
     ne se proccupe de rien, n'a pas  flatter ses rivaux ni 
     craindre d'tre supplant par eux; et s'il devient de ses amis
     intimes il montera en grande richesse...

     Que ma Dame prie celui  qui tous les parfaits amants adressent
     leurs prires de faire de moi un amant parfait[19].

On n'a pas eu de peine  reconnatre au passage les traits les plus
caractristiques de la phrasologie conventionnelle des chansons
d'amour. Les anciens troubadours attendaient le retour du printemps pour
chanter leur dame; l'amour ne paraissait, semble-t-il, qu'avec le
renouveau de la nature; c'tait un amour incomplet; celui qui anime
notre pote clate en toute saison.

L'amant, dans l'ancien temps, pouvait craindre les rivaux, les jaloux et
les mdisants; il n'y a plus  craindre que la nouvelle dame chante
par les troubadours soit accessible  leurs mdisances; elle est par
excellence un principe de bien, elle dveloppe la connaissance,
l'entendement du pote et lui inspire la puret du coeur.

La mme transformation de la conception de l'amour s'observe dans la
composition suivante du mme pote.

     Je pensais souvent chanter l'amour au temps pass, mais je ne
     le connaissais pas, car je nommais amour ma folie; maintenant
     amour me fait aimer une telle dame que je ne puis la craindre
     ni l'honorer assez, ni l'aimer comme elle le mrite...

     Par son amour j'espre crotre en mrite, en honneur, en
     richesse et en grande joie; c'est vers elle seule que mes
     penses et mes dsirs devraient se tourner; puisque par elle je
     puis obtenir tous les biens que je dsire, je dois mettre tout
     mon soin  la servir; car je suis aim d'elle, pourvu que je me
     conduise envers elle suivant le code du parfait amant...

     Elle a une beaut si grande que rien ne peut la diminuer; rien
     n'y manque, elle resplendit nuit et jour... Ma Dame je puis la
     nommer  bon droit Belle Joie (c'est le nom par lequel il
     dsignait l'objet de son amour terrestre)...

     Je ne suis pas jaloux de celui qui recherche l'amour de celle
     que j'aime; j'y trouve au contraire un grand plaisir; celui qui
     ne daigne pas l'aimer me dplat fort: car je crois fermement
     que de son amour viennent tous les biens. Je prie ma dame de
     protger ses amoureux, de sorte que chacun voie ses dsirs
     accomplis.

On pourrait emprunter d'autres exemples  l'oeuvre du dernier
troubadour; prenons-en quelques-uns  celle d'un de ses contemporains,
un _poeta minor_ assez gracieux, Folquet de Lunel[20]. Lui aussi a
chant l'amour profane et de faon assez heureuse, comme le montre le
dbut de la chanson suivante. Il m'en a pris comme au marinier, quand
il s'est lanc dans la haute mer, avec l'espoir de trouver le temps
qu'il cherche et dsire le plus; et quand il est sur la mer profonde, le
mauvais temps renverse sa barque; il ne peut viter le pril, il ne peut
rester ni fuir. C'est ainsi que par sa folie il s'est mis  aimer sans
l'esprance d'obtenir une joie rare de la gaie et gracieuse dame qui est
belle et blonde, pure et exempte de toutes mauvaises qualits, et qu'on
ne peut s'empcher, quand on la voit, d'aimer follement. Voil comment
notre troubadour chante l'amour profane. Et voici maintenant comment il
chante l'amour religieux.

     Pour maintenir l'amour et le plaisir, et la joie parfaite, pour
     plaire, s'il se peut,  celle qui daigne m'accorder ses
     faveurs, je fais une chansonnette lgre: car je suis dans un
     tel tat que ni nuit ni jour ne me quitte le parfait amour que
     je porte  celle qui m'affermit en amour.

Une autre de ses chansons est un modle du genre.

     Les actes et les paroles de ma dame sont si parfaits que
     celui-l a bien raison de se rjouir que l'amour a pouss 
     l'aimer.

     Ma dame ne veut ni suppliants gracieux ni amoureux, mais elle
     veut des amants parfaits, ni faux ni volages, car elle n'est ni
     volage ni fausse; jamais elle ne se mire ni ne se farde; elle
     n'coute pas les galanteries, et tout parfait amant en a obtenu
     bonne rcompense.

     Ma dame est d'une beaut si parfaite que je n'y dsire aucune
     amlioration; car jamais femme des deux lois (ancien et nouveau
     Testament) n'atteignit un si haut mrite. Sa valeur est si
     grande que tout ce qu'elle fait plat  Dieu... et ceux qui la
     prient sont plus nombreux que ceux qui prient toute autre dame.

Nous pouvons arrter l cette tude sur la posie religieuse; non qu'il
n'y ait d'autres monuments postrieurs  ceux que nous venons de citer,
et qui sont de la fin du XIIIe sicle. Au contraire le XIVe sicle voit
le triomphe de ce genre nouveau; c'est mme le seul genre admis par
l'cole toulousaine; mais d'abord, la posie provenale du XIVe sicle
n'a que la langue de commune avec la posie des troubadours; et puis,
dans cette longue srie de pices consacres  la Vierge couronnes aux
Jeux Floraux de Toulouse pendant le XIVe sicle, il en est peu qui
mritent d'tre tires de l'oubli. Il suffira d'en dire quelques mots 
propos du dernier troubadour.

On a observ que la transformation de la lyrique courtoise en posie
religieuse avait pu se produire facilement. En effet l'amour terrestre
et l'amour divin ne s'expriment pas en deux langues diffrentes; le
langage des mystiques n'est pas autre chose qu'une varit du langage de
l'amour et on transformerait sans peine une page de sainte Thrse en
dclaration amoureuse. De plus la conception que l'ancienne posie
provenale s'tait faite de l'amour se prtait  cette transformation;
mais la conception des troubadours de la dcadence s'y prtait encore
davantage. Leur amour tait un amour pur, idalis, mystique dj par
plus d'un ct. Ainsi la conception sensuelle de l'amour du comte de
Poitiers aboutissait par une lente volution, que les vnements
politiques et religieux dont le Midi fut le thtre au XIIIe sicle
avaient prcipite,  la thorie de l'amour religieux telle qu'elle
apparat chez les derniers troubadours.

En considrant cet aboutissement final la pense se reporte
involontairement  la belle posie o un des plus grands potes modernes
a exprim en traits de gnie l'opposition entre le paganisme et le
christianisme. Un jour vint d'Athnes  Corinthe un jeune homme qui y
tait inconnu; il allait chez un habitant de la ville, ami de son pre;
les deux pres avaient fianc leurs deux enfants. Reu dans la famille
par la mre qui veillait seule au milieu de la nuit, il se retira dans
sa chambre, bris de fatigue; il vit bientt venir  lui une jeune
fille, habille et voile de blanc, le front orn d'un ruban noir et or.
Reste, belle enfant, dit-il; l sont les dons de Crs et de Bacchus et
tu apportes l'amour,  chre enfant.--Reste debout, jeune homme, reste
loin; je n'appartiens pas  la joie; le dernier pas, hlas! est d  la
folie de ma bonne mre qui fit aprs sa gurison le voeu suivant: que
Jeunesse et Nature soient dsormais soumises au Ciel. Et aussitt le
tourbillon ml des anciens dieux a quitt la maison.

C'est ainsi que s'exprime Goethe dans la _Fiance de Corinthe_. Quand
une croyance germe, dit-il dans la mme ballade, souvent l'amour et la
fidlit sont arrachs du sol comme de mauvaises herbes. C'est ce qui a
eu lieu  la fin de l'ancienne posie provenale; on s'en rendra mieux
compte en tudiant l'oeuvre et la vie du dernier troubadour. Mais
auparavant suivons le conseil par lequel la jeune Corinthienne s'excuse
devant sa mre de n'avoir pas tenu son serment: revenons aux anciens
dieux, en tudiant l'histoire des troubadours en Italie, et leur
influence sur Dante et sur Ptrarque.




CHAPITRE X

LES TROUBADOURS EN ITALIE

     Relations entre le Midi de la France et le Nord de
     l'Italie.--Raimbaut de Vaquires et le marquis de
     Montferrat.--L'cole sicilienne et Frdric II.--Troubadours
     ns en Italie.--Les Gnois Lanfranc Cigala et Boniface
     Calv.--Sordel: sa vie aventureuse; le pote.--Le Sordel de
     Dante.--Dante et les troubadours.--L'cole de Bologne.--Le
     _dolce stil nuovo_.--Ptrarque.


L'influence de la posie des troubadours s'est fait sentir de bonne
heure sur les pays voisins; parmi eux l'Italie, surtout l'Italie du
Nord, tient une place  part.

Les relations avec le Midi de la France, soit par terre soit par mer, y
taient faciles. Les principales villes riveraines de la mer latine,
_mare nostrum_, Gnes, Pise, Marseille, Narbonne, y taient unies par
des traits de commerce et d'amiti. De plus l'ancien provenal tait,
par plus d'un ct, assez voisin de la langue italienne, pour que la
posie des troubadours pt tre facilement comprise et gote de nos
voisins; la posie en langue vulgaire n'existait pas d'ailleurs en
Italie. Enfin les petits princes de l'Italie du Nord taient aussi
accueillants  la posie que les grands seigneurs du Midi de la France.
Aussi les troubadours passaient-ils facilement de la cour des comtes de
Toulouse ou de celle des comtes de Provence  celle des marquis d'Este
ou de Montferrat. Partout ils retrouvaient la mme socit courtoise et
lgante pour laquelle ils crivaient. C'est  Gnes,  Venise, et dans
la marche de Trvise, qu'existrent les principaux foyers potiques.

Dj chez Bernard de Ventadour on trouve des allusions aux choses
d'Italie. Il y eut probablement des troubadours  la cour de Frdric
Ier Barberousse (1152-1190). Peire Vidal se trouvait en 1195  la cour
de Boniface, marquis de Montferrat: il prend parti dans les luttes des
Milanais, des Pisans et des Gnois; il aime  habiter au milieu des
Lombards joyeux plutt qu'au milieu des Allemands, dont le parler
semble un aboiement de chien[1].

Mais Peire Vidal avec son humeur vagabonde ne sjourna pas longtemps en
Italie. Au contraire, un autre troubadour du temps, Raimbaut de
Vaquires, passa auprs du marquis de Montferrat la plus grande partie
de son existence. Il tait originaire du comt d'Orange et fils d'un
pauvre chevalier. Il vint  la cour du prince d'Orange, Guillaume IV, et
changea des posies avec son protecteur. Mais au bout de quelque temps
il partit pour l'Italie, fut admis  la cour du marquis de Montferrat,
fut arm chevalier par lui, le suivit  la croisade et mourut sans doute
 ses cts dans la principaut de Salonique qui tait chue au marquis.

Il semble qu'il ait sjourn quelque temps  Gnes. Une de ses posies
est une sorte de dialogue avec une Gnoise dont il avait sollicit
l'amour. Raimbaut s'exprime en termes tout  fait conformes  la
phrasologie consacre.

     Dame, je vous ai tant prie de vouloir m'aimer, s'il vous
     plat; je suis votre vassal, vous tes noble et sage et la
     source de toutes qualits; aussi dsir-je votre amiti; comme
     vous tes courtoise en tout, mon coeur s'est pris de vous plus
     que de toute autre Gnoise; je serai bien rcompens si vous
     m'aimez et je serai plus pay de mes peines que si Gnes
     m'appartenait avec tout l'argent qui y est amass[2].

Ces choses-l sont dites en termes trs courtois; mais la dame de Gnes
avait des prventions contre les Provenaux et elle prit trs mal la
dclaration. Raimbaut de Vaquires la fait rpondre en dialecte gnois:
Jongleur, vous n'tes point courtois de me faire une pareille demande;
jamais je ne vous l'accorderai... Je vous toufferai plutt, maudit
Provenal... J'ai un mari plus beau que vous; allez votre chemin, frre;
 des temps meilleurs.

Le dialogue se poursuit ainsi, le pote s'exprimant avec courtoisie et
discrtion et la dame lui rpondant fort crment en son parler gnois.
La pice ne serait pas autrement intressante si le pote ne s'tait
amus  faire traduire en forme trs vulgaire, trs triviale par
moments, le contraire des sentiments qu'il exprime avec la discrtion,
l'lgance et la courtoisie qui caractrisent la posie des troubadours.
C'est ce contraste qui est piquant; les deux interlocuteurs ne parlent
pas la mme langue, au propre et au figur. La Gnoise rappelle le
souvenir de son mari; jamais un trait semblable ne parat dans la posie
des troubadours, sauf dans les pastourelles. Le mari n'a ordinairement
qu'un nom bien simple, le jaloux tout court. Quand on voque son
souvenir ce n'est que pour se moquer de lui. videmment cette Gnoise
dut paratre  Raimbaut de Vaquires bien peu au courant des choses de
la galanterie[3].

A la cour de Montferrat il se retrouva dans un milieu plus instruit  ce
point de vue. Et d'abord il y fut accueilli avec de grands honneurs. Le
marquis l'arma chevalier et en fit son frre d'armes. A sa cour vivait
sa soeur Batrice; Raimbaut s'enamoura d'elle, lui fit une dclaration
et fut bien mieux accueilli que par la dame de Gnes. Mais laissons
parler ici le biographe provenal.

     Batrice l'accueillait avec bienveillance; et lui mourait de
     dsir et de peur, car il n'osait lui faire une prire d'amour
     ni mme faire semblant de l'aimer. Enfin, pouss par l'amour,
     il dit  Batrice qu'il aimait une dame de grand mrite, qu'il
     tait trs familier avec elle, mais qu'il n'osait ni lui dire
     ni lui montrer son amour; et il lui demanda, pour Dieu, de lui
     donner conseil. Dois-je lui ouvrir mon coeur, ou mourir en
     cachant mon amour?--Raimbaut, lui dit-elle, il convient que
     tout parfait amant qui aime une noble dame, prouve quelque
     crainte  lui manifester ses sentiments. Mais je lui donne le
     conseil suivant: avant de se tuer, qu'il lui avoue son amour et
     qu'il la prie de l'accepter pour serviteur et pour ami. Et je
     vous assure bien que, si elle est sage et courtoise elle ne
     prendra pas mal cette dclaration; au contraire elle l'estimera
     davantage et le tiendra pour un homme meilleur.

La conception de l'amour courtois est la mme, comme on le voit, dans
cette socit que dans la socit mridionale. L'amant est un tre
craintif qui sait que la discrtion et la retenue sont des rgles
essentielles du code d'amour. La dame que le pote prend pour confidente
reconnat les prceptes du mme code; mais elle encourage et rconforte
l'amant timide en lui rappelant que l'amour parfait est un honneur,
qu'il n'y a pas l de faiblesse, et que la personne aime, au lieu de se
plaindre de cette dclaration, en tiendra l'auteur pour un parfait
galant homme. C'est bien ainsi que les choses ont d ou pu se passer.

Nous avons affaire ici  une lgende, mais il en est peu, parmi celles
que racontent les biographies des troubadours, qui soient plus prs de
la ralit.

On devine la fin de l'aventure: encourag par ces conseils et par un
petit discours bien senti qui les accompagne et les commente, Raimbaut
avoua  Batrice qu'elle tait l'objet de son amour. Elle s'en doutait
bien un peu, car elle lui rpondit: Que votre amour soit le bienvenu;
efforcez-vous de bien faire et de bien dire, grandissez en honneur; je
vous accepte pour chevalier servant.

Raimbaut de Vaquires chercha une manire originale de chanter Batrice.
Voici ce qu'il imagina. Il supposa que toutes les dames jeunes et belles
du Nord de l'Italie, depuis la Savoie jusqu' Venise, s'taient ligues
pour faire la guerre;  qui?  Batrice. Et cette guerre il la raconte
comme une petite Iliade (le nom de Troie s'y trouve) dans une longue
chanson, d'un rythme tout  fait original, et pleine de mouvement et de
vie, quand une fois on a admis la ralit de cette petite guerre
fminine.

Donc les dames italiennes btissent une grande cit, qu'elles appellent
Troie, et l'entourent de remparts solides et de fosss. Quand le
rassemblement des combattantes s'est fait la cit se vante de mettre
une arme en ligne, on sonne la cloche, le conseil (compos des dames
les moins jeunes) se rassemble, et dit orgueilleusement de rompre les
rangs; la belle Batrice est souveraine de tous les biens de la commune
(on va voir quels sont ces biens), il n'y a plus que honte et confusion.
Les trompettes sonnent et le podestat s'crie: Rclamons  Batrice
beaut et courtoisie, valeur et jeunesse. Et la troupe rpond: Oui!

L'arme s'attaque au chteau de Batrice; assauts, avec feu grgeois et
machines de guerre. Mais Brunehilde, ou plutt Batrice, monte sur le
rempart; elle ne veut ni haubert ni pourpoint; tout combattant qui
s'attaque  elle est sr de mourir. Le succs du combat n'est pas
douteux, les assaillants sont mis en fuite, et le conseil municipal,
compos des dames les moins jeunes, s'enfuit dcourag. Valeur et
Jeunesse, Beaut et Courtoisie sont restes aux mains de Batrice[4].

Telle est la flatterie imagine par notre troubadour. Suivant un
chroniqueur italien, un vnement un peu semblable  celui-l se serait
pass  Trvise en 1214. On avait construit une forteresse en bois; la
garnison tait compose de deux cents dames, les plus belles de la
contre; pour casques elles avaient des couronnes de pierreries et pour
cuirasses de riches toffes. De jeunes chevaliers donnaient l'assaut;
leurs armes taient des fruits, des fleurs et des flacons de parfums.
Telle est l'histoire que racontent de graves auteurs, entre autres le
savant Muratori. C'est dj l'assaut de la redoute, une partie de
carnaval galant. Nous n'entreprendrons pas ici de rechercher l'origine
de cette lgende; lgende ou ralit, celle-l aussi est bien digne du
temps[5].

Le mme Raimbaut de Vaquires, dans sa recherche de l'originalit, a
compos un _descort_ ou dsaccord en cinq langues. Le _descort_ tait un
court pome sans rgles fixes; le dsordre produit par le changement du
mtre marquait que le coeur du pote n'tait plus d'accord avec celui de
sa dame. Quelle harmonie devait donc rgner entre Raimbaut de Vaquires
et Batrice pour qu'il ait eu recours  une pareille cacophonie!

Mais des affaires plus srieuses sollicitrent bientt l'attention du
chevalier pote. Son seigneur, le marquis de Montferrat, fut appel 
Soissons pour recevoir le commandement d'une nouvelle croisade. Raimbaut
y prpara les esprits par un nergique sirvents.

     J'aime mieux, s'il plat  Dieu, mourir l-bas, que vivre et
     rester ici. Pour nous Dieu se laissa lever en croix, il reut
     la mort, souffrit la passion, fut battu et charg de chanes et
     couronn d'pines sur la croix... Que saint Nicolas de Bari
     guide notre flotte, que les Champenois dressent leurs gonfanons
     et que le marquis s'crie: Montferrat et Lon... Beau Cavalier
     (c'est Batrice qui est ainsi dsigne) je ne sais si je reste
     pour vous ou si je prends la croix--je ne sais si je pars ou si
     je reste, car je meurs de douleur si je vous vois et je pense
     mourir si je suis loin de vous[6].

Ce sont les mmes sentiments qu'il exprima dans une touchante lgie
compose pendant la croisade. L'expdition fut d'abord brillante pour
lui et il y gagna biens et honneurs. Mais ils ne lui firent pas oublier
Batrice.

     Que me valent conqutes et richesses? Je me tenais pour plus
     riche quand j'tais aim et que je me repaissais d'amour
     courtois; j'en aimais mieux un seul plaisir que tenir ici
     terres et grand avoir; car plus mon pouvoir augmente, plus je
     suis triste, puisque mon Beau Cavalier et son amour sont loin
     de moi[7].

Raimbaut de Vaquires avait exprim le voeu de mourir  la croisade
plutt que de vivre et de rester en Italie; ce voeu fut exauc. Le
marquis de Montferrat fut tu dans une embuscade et Raimbaut tomba sans
doute  ses cts (1207); entre temps Batrice tait morte[8].

Raimbaut de Vaquires est le plus brillant des troubadours qui ont
sjourn en Italie. Il faudrait encore citer aprs lui Aimeric de
Pguillan, troubadour toulousain exil  la cour de Frdric II, Guillem
Figueira, l'auteur de l'nergique sirvents contre Rome, Uc de
Saint-Cyr, auteur de biographies des troubadours, qui se trouvait encore
en Italie vers 1247, et bien d'autres.

Mais il est temps de quitter le Nord de l'Italie; transportons-nous en
Sicile. C'est l, dans cette partie de l'ancienne Grce, o s'taient
succd les civilisations arabe et normande, qu'apparaissent dans la
premire moiti du XIIIe sicle, les premiers monuments de la posie
italienne; la cour de l'empereur Frdric II devient un centre potique.
Ces premiers bgaiements de la posie italienne ne portent aucune marque
d'originalit; tout--sauf la langue qui est emprunte  la Toscane--est
pris aux troubadours. Le contenu de la posie provenale, dit un des
meilleurs historiens de cette cole, passe dans une autre langue, sans
changer; seulement il s'affaiblit. L'amour chevaleresque rapparat en
effet dans les posies de l'cole sicilienne avec le type conventionnel
qu'il avait depuis longtemps dans la posie des troubadours.

L'amour est une humble et suppliante adoration de la femme. Le
vasselage amoureux, l'obissance absolue  sa dame rappellent  tout
instant des traits connus de la posie provenale. L'amant est humble et
suppliant, la dame souvent fire et ddaigneuse[9]. Enfin un des
lments essentiels de la doctrine courtoise tait que l'amour est un
principe de valeur morale; les Siciliens n'ont garde d'oublier ce
prcepte. Rien ne manque dans cette imitation qu'un peu de vie et de
flamme. Les potes de cette cole, ds les origines de la littrature
italienne, ressemblent  des pigones; ce sont des troubadours de la
dcadence, rptant par simple jeu d'esprit, par amusement, pour ainsi
dire, des penses devenues depuis longtemps des lieux communs.

La socit sicilienne ressemblait peu d'ailleurs  la socit du Midi de
la France. Il y avait sans doute, en Sicile, une fodalit puissante et
guerrire, mais elle tait tenue en tutelle par Frdric II et ses
lgistes; c'est  la cour de l'empereur seulement que la posie se
dveloppa. La vie qu'elle aurait pu reprendre au contact de la socit
fodale lui fut refuse. Aussi n'est-ce pas dans cette partie de
l'Italie que la posie des troubadours, transplante, a pris de fortes
racines et produit en abondance fleurs et fruits; c'est au Nord qu'elle
a trouv des conditions plus favorables, si favorables mme qu'un trs
grand nombre de troubadours d'origine italienne se sont servis
uniquement de la langue provenale dans leurs posies.

Notre intention n'est pas de les numrer tous, pas mme de donner une
ide des principaux d'entre eux. Plusieurs chapitres seraient  peine
suffisants. Il faut nous contenter de citer quelques-uns des plus
connus, avant d'arriver au principal.

Il y en a plus d'une trentaine. Parmi eux Albert, marquis de Malaspina,
est un des plus anciens. Gnes a donn naissance  une vritable
pliade; quelques-uns ont t retrouvs tout rcemment; Lanfranc Cigala
et Boniface Calv sont les meilleurs. Le premier fut juge dans sa ville
natale. Il chantait volontiers de Dieu, nous dit son biographe. Il
semble avoir eu en effet une conception leve de son art et ses
sirvents politiques, comme ses chansons de croisade, ne manquent pas de
vigueur. Il est un des premiers, comme on l'a vu dans le prcdent
chapitre,  appliquer aux chansons  la Vierge les formules de la
lyrique courtoise.

Son compatriote et contemporain Boniface Calv[10] parat avoir t
d'humeur plus vagabonde que le juge pote Lanfranc Cigala. Il passa une
partie de sa vie auprs du prince le plus lettr du temps, Alphonse X,
roi de Castille. C'est l qu'il composa la plupart de ses sirvents,
dont quelques-uns renferment, contre son protecteur, des plaintes que
l'on retrouve chez d'autres troubadours vivant en Espagne.

Ses chansons, comme l'a remarqu Diez[11], se distinguent par une
certaine recherche de traits nouveaux. C'est ainsi que, pour mieux
exalter la beaut de sa dame, il suppose que Dieu lui-mme, s'il voulait
aimer une mortelle, n'en choisirait pas d'autre. Une lgie touchante
sur la mort de celle qu'il aimait se termine par un trait analogue. Je
ne demande pas  Dieu de la recevoir en son paradis... car  mon avis,
sans elle, la beaut du paradis ne serait pas complte[12]; aussi
n'a-t-il pas besoin de prier Dieu; celui-ci saura bien orner sa demeure
comme il convient.

Malgr ces traits un peu affects, quelques-unes de ses chansons ne
manquent pas de grce, comme le montreront les premires strophes de la
suivante.

     Amant parfait et loyal, je me suis mis, dame, en votre pouvoir;
     c'est vous que je veux aimer, craindre et louer, car vous
     m'avez conquis par vos douces manires; et je me suis enamour
     de votre beau corps  cause de votre courtoise bienveillance.

     Nulle autre femme ne me plat, quelque grand amour que je
     puisse avoir, sauf vous, douce crature,  qui je me suis tout
     donn; je voudrais que vous daigniez me retenir (pour
     serviteur) par un pacte semblable; daignez me l'accorder, dame,
     car aucun autre amour ne me plat.

     J'ai confiance en votre grande intelligence que mon amour ne
     sera pas mpris; aussi vous servirai-je en paix de tout mon
     talent, de tout mon savoir et de toute ma connaissance; et pour
     peu que vous m'accordiez votre piti, il n'est joie au monde
     que la mienne ne dpasse[13].

Les accents de ce troubadour italien rappellent en pleine dcadence ceux
de Bernard de Ventadour ou de Jaufre Rudel.

Boniface Calv de retour dans Gnes, sa patrie, eut l'occasion d'tre
utile  un confrre malheureux, au troubadour Bartholome Zorzi. Ce
troubadour tait originaire de Venise o il s'adonnait au commerce. Pris
dans un de ses voyages, potiques ou commerciaux, par des corsaires
gnois, il fut emmen en captivit  Gnes, qui tait en lutte avec sa
ville natale. Il resta sept ans en prison. Boniface Calv, dans un
sirvents adress aux Gnois, n'avait pas mnag les Vnitiens. Trs
courageusement le pote prisonnier composa pour la dfense de sa patrie
une rponse qu'il adressa  Boniface Calv; celui-ci, loin d'en vouloir
 son confrre malheureux, fit sa connaissance et devint son meilleur
ami.

Mais le plus clbre des troubadours d'origine italienne est sans
contredit Sordel, n dans la patrie de Virgile,  Mantoue, au dbut du
XIIIe sicle[14]. Il eut une vie des plus agites. L'un de ses
biographes dit qu'il tait de noble naissance, avenant de sa personne,
bon chanteur et bon troubadour; mais il ajoute qu'il tait de mauvaise
foi avec les barons qui avaient affaire  lui et... avec les femmes.

Un de ses premiers exploits causa un beau scandale. Sordel tait  la
cour du comte de Saint-Boniface; il lui enleva sa femme, la comtesse
Cunizza, avec la complicit du propre frre de la comtesse. Le comte de
Saint-Boniface tait bien dispos  ne pas laisser ce mfait impuni et
la vie de Sordel n'tait rien moins que sre. Aussi se dcida-t-il
bientt  partir en Provence. Son humeur le mena plus loin, en Espagne
et jusqu'en Portugal; c'est mme le seul troubadour dont on trouve le
nom cit dans les oeuvres de l'cole portugaise. Revenu en Provence, il
y devint le familier du comte Barral de Baux (qui dfendit Marseille
contre Charles d'Anjou), puis suivit son seigneur devenu l'alli de
Charles. Il accompagna ce dernier dans son expdition de Sicile. Il
revenait ainsi en Italie vieilli, aprs une absence trs longue pendant
laquelle les vnements les plus tragiques avaient dvast la Marche
joyeuse [celle de Trvise], thtre de ses aventures de jeunesse[15].
La plupart des protecteurs ou des ennemis de Sordel taient morts; seule
Cunizza restait, veuve de trois maris, et retire en Toscane.

Sordel reut des donations de Charles d'Anjou, mais aprs avoir t mis
en prison par lui, pour une cause que nous ne connaissons pas. Ce fut
mme le pape Clment IV (d'origine mridionale et auteur d'un pome sur
les Sept Joies de la Vierge) qui intercda pour le pote vieilli. Sordel
mourut sans doute en 1269 et probablement de mort violente.

Le pote est plus intressant que le personnage. Ses posies se divisent
en sirvents politiques, sirvents moraux et chansons. Un des trois
sirvents politiques a eu de son temps un grand succs: c'est une
plainte funbre sur la mort de Blacatz, grand seigneur de Provence,
troubadour et protecteur des troubadours. En qute d'originalit, Sordel
a pris au folklore un de ses thmes les plus tranges, celui du coeur
partag communiquant sa vaillance  ceux qui en mangent une partie. Ici
sont convis  ce funbre festin l'empereur romain, Frdric II, le roi
de France, le roi d'Angleterre, celui d'Aragon, le comte de Champagne,
roi de Navarre, le comte de Toulouse et le comte de Provence. Voici une
strophe de cette trange composition.

     Que le premier  manger du coeur (car il en a grand besoin)
     soit l'empereur de Rome, s'il veut conqurir de force les
     Milanais, car c'est lui qu'ils tiennent conquis et il vit
     dshrit malgr ses Allemands; et qu' ct de lui en mange le
     roi franais, puis il recouvrera la Castille qu'il perd par sa
     sottise[16].

L'ide parut originale  deux troubadours contemporains qui s'en
emparrent aussitt. L'un, Bertran d'Alamanon[17], reproche  Sordel de
donner  des lches le coeur de Blacatz qui tait vaillant parmi les
vaillants (_survaillant_, il y avait des sur-hommes dj). Ce sont les
nobles dames du temps qui se le partageront, dit-il; et il numre
toutes celles qui ont droit  une part: Que Dieu le glorieux s'occupe
de l'_me_ de Blacatz; car le _coeur_ est rest avec celles qu'il
aimait.

L'autre troubadour, Peire Bremon[18], a renchri sur Sordel. Puisqu'on a
partag le coeur, dit-il, il reste le corps; nous le donnerons par
quartiers  la chrtient; nous garderons le quatrime, nous autres
Provenaux, car si nous le donnions tout, cela irait trop mal; nous le
mettrons  Saint-Gilles, comme en un lieu national; et Rouergats,
Toulousains et Biterrois, tous ceux qui ont le got de la gloire, y
viendront. Telles sont les purilits auxquelles s'amusaient les
troubadours de la dcadence.

Comme pote d'amour, Sordel ne s'lve pas au-dessus du niveau commun,
dit son diteur. Ses chansons sont monotones; rarement un trait naturel
vient rompre cette monotonie. Dans une discussion avec un autre
troubadour, qui prfrait  l'amour la vie des camps et la gloire des
armes, Sordel dfend son point de vue de la manire suivante: Pourvu
que celle en qui j'ai mis mon esprance croie que je suis vaillant, je
vivrai toujours dans la joie parfaite... Rien de bien neuf jusque-l,
mais voici la fin: Vous irez tomber de cheval pendant que je resterai
prs de ma dame; mme si vous deveniez un des vaillants de France, un
doux baiser vaut bien un coup de lance![19] C'est  peu prs le seul
trait naturel qu'on puisse relever dans ses chansons.

Voici qui est plus subtil. Sordel raconte comment son coeur lui a t
enlev par l'Amour. Ma dame sut bien m'enlever mon coeur, ds que je la
vis, avec un doux regard amoureux que me lancrent ses yeux voleurs. Ce
jour-l, avec ce regard, Amour m'entra au coeur de telle sorte qu'il me
l'enleva et le mit en sa possession. Aussi est-il toujours auprs
d'elle, o que j'aille ou que je sois.

Cette manire subtile et affecte est beaucoup plus dans le got de
Sordel. Sa conception de l'amour se rattache assez bien  la conception
classique. Pour lui aussi l'amour est un principe de bien et de vertu;
aussi est-il jaloux de l'honneur de sa dame et exprime-t-il  plusieurs
reprises son mpris pour les passions charnelles. L'amour ainsi conu
est une passion noble et pure.

Mais Sordel renchrit, comme la plupart des troubadours de la dcadence,
sur cette doctrine. L'amour, pour lui comme pour les potes du temps,
est quelque chose de plus thr, de plus quintessenci encore qu' la
priode prcdente[20]. La dame aime n'a plus ni corps, ni figure;
c'est une abstraction cre par l'esprit, le coeur n'y a point de part.
Cette conception facilite dans le Midi de la France la transformation de
la lyrique profane en lyrique religieuse; en Italie, elle annonce et
prpare l'cole de Bologne, o fleurit l'amour mystique.

Tel nous apparat Sordel dans l'histoire et dans l'histoire littraire;
un chevalier de moyenne naissance dont la vie--sauf pendant sa
jeunesse--n'offre rien de bien extraordinaire, qu'un pote de peu
d'originalit.

Il a paru tout autre  Dante, qui lui a donn, dans la _Divine Comdie_,
une place immortelle. Virgile lui montre, dans le _Purgatoire_, une me
loigne des autres, fire et ddaigneuse, qui les regardait. Virgile
la prie de lui indiquer la route; mais l'me, sans lui rpondre, lui
demande  son tour quelle est sa patrie. Mantoue... rpond Virgile.
Aussitt l'me inconnue parle: O homme de Mantoue, je suis Sordel,
originaire de ta terre et aussitt l'autre l'embrassait. C'est ici que
se place la clbre apostrophe de Dante  l'Italie: O esclave Italie,
maison de douleur, navire sans nocher dans la grande tempte, cette me
noble fut aussitt prte, rien qu'en entendant le doux nom de sa terre,
 faire fte  son concitoyen; tandis que tes fils se font une guerre
sans trve, et qu'ils s'enlvent mutuellement ce qu'un mur ou un foss
renferment. Regarde, malheureuse, autour de tes rivages, et puis regarde
dans ton sein si aucune partie jouit de la paix... Et l'apostrophe se
continue, violente et pathtique, jusqu' la fin du chant[21].

Le chant suivant du _Purgatoire_ est encore consacr  Sordel; et c'est
en le lisant qu'on s'explique la place d'honneur que Dante a donne au
troubadour de Mantoue. Sordel montre  Virgile les mes de ceux qui
implorent leur pardon en chantant _Salve Regina_ au milieu des fleurs
suaves; ce sont les rois et princes qui ont nglig de faire leur
devoir; et, en comptant bien, on y retrouve[22] ceux auxquels Sordel,
dans sa plainte funbre sur Blacatz, veut donner une part du coeur du
mort. C'est donc cette composition--qui parat faible  notre got
moderne--qui a inspir Dante dans ce passage clbre. On peut dire que
Dante a vu Sordel transfigur; la satire que celui-ci adressait aux rois
tait remarquable par l'tranget de la forme plutt que par la violence
du fond. Cependant elle a suffi pour que Dante donnt  Sordel, dans le
_Purgatoire_, l'allure fire et ddaigneuse d'un pote redresseur de
torts et pour qu'il lui accordt une place d'honneur dans la _Divine
Comdie_. Si l'on songe que Sordel tait mort depuis une quarantaine
d'annes, on voit que la lgende, ou plus simplement l'imagination de
Dante, avaient vite fait du pote une personnalit plus intressante
qu'il ne fut en ralit.

Cunizza nous apparat aussi transfigure dans le pome de Dante; elle
est mme mieux traite que son ami Sordel; elle est dans le _Paradis_
(ch. IX) et prend joyeusement son parti d'tre encore dans un cercle
infrieur: Je fus appele Cunizza, dclare-t-elle, et je brille  cette
place parce que la lumire qui vient de cet astre (Vnus) me vainquit;
mais je me pardonne joyeusement et je ne me plains pas de mon sort.
Elle ajoute; cela peut vous paratre un peu fort  vous autres,
vulgaire; levons-nous donc au-dessus du vulgaire, pour que cela ne
nous paraisse pas trop fort.

Ce n'est pas la premire fois que nous avons, dans ces tudes,
l'occasion de citer Dante. On a rappel  plusieurs reprises ses
jugements sur certains troubadours, principalement sur ceux de la
premire priode: Pierre d'Auvergne, Bernard de Ventadour, Bertran de
Born, Giraut de Bornelh, Arnaut de Mareuil et surtout Arnaut Daniel. Il
connaissait bien leur langue et c'est en provenal qu'il fait rpondre
le mme Arnaut Daniel  la fin du chant XXVI du _Purgatoire_. Il a enfin
montr dans son trait _De vulgari eloquentia_ la connaissance profonde
qu'il avait de leur technique potique si dlicate et si complexe; il
est un des premiers  l'analyser.

Mais le sujet de la _Divine Comdie_ ne se prtait pas  l'imitation de
la posie des troubadours. C'est dans la _Vita Nuova_[23] et dans ses
chansons que cette influence est sensible. Dante, en effet, avant
d'crire son grand pome, composa un certain nombre de posies lyriques,
chansons ou sonnets; ces derniers sont enchsss dans la _Vita Nuova_.
Comme pote lyrique Dante se rattache  l'cole de Bologne, qui, dans la
deuxime partie du XIIIe sicle, brilla d'un si vif clat. Elle a hrit
des traditions de la posie sicilienne, o se trouvent tant de traces de
l'influence provenale; seulement les potes de l'cole de Bologne
l'emportent de beaucoup sur les Siciliens par plus d'imagination, plus
de grce et aussi plus de talent. Mme quand ils imitent les
troubadours, modles communs de l'cole sicilienne et de la leur, ils
gardent leur originalit. Voici par exemple la traduction d'une des
chansons les plus clbres de Guido Guinicelli, le pre de cette cole
potique; on y retrouve des traits bien connus dans la posie
provenale; mais on y remarque aussi une imagination brillante et
ingnieuse, qui rappelle Bernard de Ventadour.

     La dame qui m'a rendu amoureux rgne dans le ciel de l'amour,
     semblable  la belle toile qui mesure le temps. De mme que
     celle-ci illumine chaque jour le monde de sa face, ainsi ma
     dame resplendit aux nobles coeurs et aux mes gnreuses.

     O douce dame, lumire dont je me suis loign, perdu et
     dolent, je vous porte dans ma pense plus belle que vous ne
     serez dans mes vers, car je ne suis point dou d'assez
     d'intelligence pour parler d'un objet si haut, ni pour me
     lamenter d'un si grand mal...

     Tout ce que je vis, tout ce que j'entendis d'elle me revient 
     l'esprit; et tout est douleur dans mon souvenir. Si je me
     rappelle l'amiti qu'elle me montra quelquefois, je songe que
     je l'ai quitte. Si je me la rappelle svre et courrouce, je
     crains qu'elle ne soit telle encore...

     Les larmes o je me fonds coulent plus abondantes toutes les
     fois que mes yeux rencontrent une belle femme... L'image de
     celle que je porte en moi devient alors si vivante et tellement
     imprieuse que je me sens mourir[24].

Cette imagination gracieuse, que gte un peu d'affectation et de
prciosit, dfaut commun  la lyrique provenale et italienne, elle
apparat mieux encore dans une autre chanson du mme pote, dont nous
citerons les deux premires strophes.

     L'amour s'abrite toujours en noble coeur, comme l'oiseau
     bocager dans le feuillage. La nature ne cra point l'amour
     avant noble coeur, ni noble coeur avant l'amour. La lumire ne
     fut point avant le soleil; elle fut avec lui et au mme instant
     que lui. Comme du feu nat la chaleur, ainsi l'amour nat de
     noblesse; et flamme d'amour prend en noble coeur.

     Une pierre prcieuse ne s'imprgne point de la clart d'une
     toile, si le soleil ne l'a auparavant pure, n'en a extrait
     toute parcelle grossire: alors seulement l'toile lui
     communique sa splendeur. C'est ainsi, qu'en guise d'toile, une
     dame remplit d'amour le coeur que la nature a cr noble et
     fier.

Flamme d'amour nat en noble coeur, dit Guido Guinicelli; c'est
presque par les mmes termes que commence un sonnet clbre de Dante
dans la _Vita Nuova_.

     Comme dit le Sage [Guido Guinicelli] l'amour et un noble coeur
     ne font qu'un; et quand l'un ose aller sans l'autre, c'est
     comme quand l'me abandonne la raison.

     La nature, quand elle est amoureuse, rend l'amour le Matre, et
     fait du coeur la maison dans laquelle on se repose en dormant,
     tantt peu, tantt longtemps.

     Cependant la beaut se manifeste aux yeux par les traits d'une
     dame sage, et cet objet agrable fait natre un dsir de la
     possder; et quelquefois ce dsir persiste de telle sorte qu'il
     veille l'esprit d'amour. Un homme de mrite produit le mme
     effet sur une dame[25].

Voil comment Dante explique la naissance de l'amour; et voici comment,
dans un autre sonnet, il en dcrit les effets.

     Ma dame porte amour dans ses yeux; aussi ennoblit-elle tout ce
     qu'elle regarde. Partout o elle passe, chaque homme tourne les
     yeux vers elle, et elle fait battre le coeur de celui qu'elle
     salue.

     Aussi baisse-t-il la tte, et devient-il ple, en se plaignant
     du peu de mrite qu'il a. L'orgueil et la colre fuient devant
     elle. Unissez-vous donc  moi, mes dames, pour lui faire
     honneur.

     Non, il n'est pas de pense douce et modeste qui ne naisse dans
     le coeur de celui qui l'entend parler; aussi celui qui la voit
     le premier est-il bienheureux.

     L'air qu'elle a quand elle sourit ne se peut exprimer ni
     retenir dans la mmoire, tant ce miracle est nouveau et
     clatant[26].

Rapprochons enfin de ces deux sonnets la chanson suivante de la _Vita
Nuova_.

     Dames, qui savez vraiment ce que c'est qu'amour, je veux
     m'entretenir avec vous de ma dame, non que j'espre la louer
     dignement, mais dans l'intention de soulager mon esprit en
     parlant d'elle. Je dis que, lorsque je rflchis  mon mrite,
     l'amour se fait si doucement entendre  moi que, si je ne
     perdais pas toute hardiesse en ces moments, ce que je dirais
     rendrait tout le monde amoureux. Mais je ne veux pas m'lever
     si haut, dans la crainte que ma timidit ne me fasse tomber
     trop bas. Je traiterai donc avec vous, dames et demoiselles,
     mais bien lgrement, eu gard  son mrite, des minentes
     qualits de ma dame.

     Un ange invoqua Dieu en disant: Sire, on voit au monde une
     merveille dont les manires nobles et gracieuses procdent
     d'une me dont la splendeur s'lve et parvient jusqu'ici. Le
     ciel,  qui il ne manquait rien que de la possder, la demanda
      son seigneur, et chaque saint la rclame par ses prires. La
     seule piti plaide ma cause dans le Ciel; en sorte que Dieu,
     sachant qu'il s'agit de ma dame, dit: O mes bien-aims!
     souffrez tranquillement que celle que vous dsirez de voir
     reste autant qu'il me plaira l o il y a quelqu'un (Dante) qui
     s'attend  la perdre, et qui dira aux damns dans l'enfer:
     J'ai vu l'esprance des bienheureux.

     Ma dame est dsire dans le plus haut des cieux. Maintenant je
     veux vous faire connatre quelque chose de son mrite et je
     dis: toute dame qui veut prendre des manires nobles doit aller
     avec elle, parce que, quand elle s'avance quelque part, Amour
     jette aussitt une glace sur les coeurs corrompus, qui frappe
     et dtruit toutes leurs penses. Celui qui serait expos  la
     voir ou s'ennoblirait ou mourrait; et quand elle rencontre
     quelqu'un digne de la regarder, celui-l prouve toute la
     puissance de ses vertus; et s'il lui arrive qu'elle l'honore de
     son salut, elle le rend si modeste, si honnte et si bon, qu'il
     va jusqu' perdre le souvenir de toutes les offenses qu'il a
     reues. Cette dame a encore reu une grce particulire de
     Dieu; car la personne qui lui a adress l parole ne peut pas
     mal finir...

Cette chanson, jointe aux deux sonnets qui prcdent, et aux chansons de
Guido Guinicelli, nous montre quelle est la conception que les potes de
l'cole du _dolce stil nuovo_ se font de l'amour. La dame chante par
eux devient de plus en plus une pure abstraction. C'est prcisment la
mme transformation qui s'est produite chez les troubadours de la
dcadence. Cette conception d'un amour qui n'a plus rien de terrestre et
de charnel, qui s'adresse  l'esprit et non  la matire, a facilit, on
s'en souvient, la transformation de la posie courtoise en posie
religieuse. C'est ce mme esprit qui anime Dante chantant Batrice et
l'cole potique  laquelle il se rattache comme pote lyrique.

Sans doute ce n'est pas aux troubadours de la dcadence que Dante a
emprunt sa conception de l'amour; il connaissait plutt ceux de la
premire priode[27]. Mais lui et l'cole de Bologne ou de Florence se
rattachent  eux. Si les troubadours provenaux n'avaient pas trait
pendant prs de deux sicles l'amour courtois, sa noblesse, son
influence sur le coeur et sur l'esprit de l'homme, l'cole sicilienne
ainsi que celle de Bologne n'auraient peut-tre pas exist ou elles
auraient trait d'autres sujets. Et sans doute nous aurions la _Divine
Comdie_ ainsi que la poignante lgie de la _Vita Nuova_, mais on voit
tout ce qui manquerait de gracieux et de subtil  l'oeuvre du grand
pote italien.

Il manquerait quelque chose aussi  l'oeuvre de Ptrarque. On sait qu'il
passa une grande partie de sa vie dans le Midi de la France,  Avignon,
 Carpentras et  Montpellier. Le dernier troubadour tait mort dans les
dernires annes du XIIIe sicle, mais Ptrarque vcut dans un milieu o
le souvenir de la posie provenale tait rest vivant. Aussi fut-il un
des admirateurs de cette posie et voici les troubadours auxquels il a
donn une place d'honneur dans son _Triomphe d'amour_; c'est une page
d'histoire littraire crite par un pote. Ptrarque y rapproche les
troubadours les plus clbres des noms les plus connus de la lyrique
italienne. A la suite des potes anciens qui ont chant l'amour, comme
Anacron, Virgile, Ovide, Ptrarque voit s'avancer les plus illustres de
ses compatriotes, Dante et Batrice, Cino da Pistoja, et Selvaggia, puis
les deux Guide, Guinicelli et Cavalcanti, enfin les Siciliens qui sont
dchus de leur ancienne royaut potique.

     Aprs eux venait une troupe d'trangers ayant crit en langue
     vulgaire, le premier d'entre tous, Arnaut Daniel, grand matre
     d'amour, dont le style lgant et poli fait encore honneur au
     pays qui l'a vu natre; avec lui marchaient aussi l'un et
     l'autre Pierre (Pierre Rogier, Pierre Vidal?) si tendres aux
     coups de l'amour; et le moins fameux Arnaut (Arnaut de
     Mareuil), et tous ceux qu'amour ne put soumettre qu'aprs de
     longs efforts; c'est des deux Rambaut que je parle, qui tous
     deux chantrent Batrix de Montferrat (Rambaut d'Orange,
     Rambaut de Vaquires) et le vieux Pierre d'Auvergne, avec
     Giraut (de Bornelh); Folquet, dont le nom fait la gloire de
     Marseille, qui a frustr Gnes de cet honneur, et qui  la fin
     changea sa lyre et ses chansons contre une meilleure patrie,
     contre un costume et une condition plus saintes; Jaufre Rudel
     qui employa la rame et la voile pour chercher sa mort et mille
     autres encore  qui la langue fut toujours lance et pe,
     bouclier et casque[28].

On n'avait pas besoin de ce tmoignage de Ptrarque pour reconnatre en
partie les sources de son inspiration. Sans doute, il a vis 
l'originalit dans l'expression des sentiments amoureux, au point qu'il
se privait[29] de lire les potes italiens de son temps pour ne pas
tomber dans l'imitation; sans doute aussi la passion que lui inspira
Laure suffisait  mouvoir son me de pote. Mais ce n'est pas
impunment qu'il avait tudi les troubadours et ce n'est pas au hasard
que sont dues les nombreuses analogies avec leur posie qu'on a releves
depuis longtemps dans son oeuvre.

D'o est tir par exemple le couplet suivant, d'une chanson de
troubadour ou de Ptrarque: L'amoureuse pense qui habite en mon coeur
vous montre si vivement  mes yeux qu'elle chasse de mon esprit toute
autre joie. C'est elle qui m'inspire ces actions et ces paroles, qui, je
l'espre, me rendront immortel, malgr la mort de cette chair... Si
quelque beau fruit nat de moi, c'est de vous qu'en vient la semence; de
moi-mme je ne suis qu'un terrain dessch; toute culture me vient de
vous,  vous en revient le mrite[30]. Le passage suivant est emprunt
 un troubadour et on y retrouve une pense qui est devenue un lieu
commun dans la posie provenale: Vous runissez en vous toute
courtoisie; il n'est homme si vilain qui devant vous ne se sente
ennobli; mme pense dans Ptrarque, exprime d'ailleurs avec plus de
grce: Qu'est devenu ce beau visage, cet aimable regard, cette dmarche
si fire et si noble? Qu'est devenu ce parler qui rendait humble le
coeur le plus farouche et le plus dur, et qui d'une me vile faisait une
me gnreuse? On sait la place que tiennent soupirs et pleurs dans la
posie des troubadours. Je pleure toute la journe, dit Ptrarque, et
puis, pendant la nuit, quand se reposent les malheureux mortels, je me
reprends  pleurer; et mes maux redoublent encore; ainsi je dpense mon
existence en pleurs. Voici enfin, pour terminer, un couplet qui est
tout  fait dans le got des troubadours, et pour lequel on trouverait
plus d'un modle; c'est une description des impressions diverses que
produit l'amour. Amour en un mme instant me presse et me retient, me
rassure et m'effraye; il me brle et me glace; il me plat et m'irrite;
il m'appelle  lui, il me repousse; il me remplit d'esprance, il me
remplit de chagrin.

On pourrait multiplier sans peine ce genre de citations. Cependant, il
faut observer que quelques traits sont peut-tre emprunts aux potes
italiens de l'cole de Bologne et de Florence; et quelquefois sans doute
c'est  travers ces potes italiens que Ptrarque a imit les
troubadours. Et surtout--et nous terminerons par l--l'originalit de
Ptrarque vis--vis de la posie provenale et mme vis--vis de la
posie italienne n'en demeure pas moins grande. La premire posie
lyrique italienne faisait de l'amour une abstraction que l'on pouvait
confondre dans une admiration commune avec l'intelligence et mme avec
la philosophie.

Cette passion tait trop pure et devenait trop thre. Ptrarque la
ramne sur la terre, o est en somme sa vritable place. Sans doute il
ne la ramne pas sur une terre vulgaire, au milieu des passions et des
dsirs charnels; mais on sent que la beaut physique de Laure l'a
frapp, qu'il a t sensible  l'clat de ses regards, et ce n'est pas
dans l'cole italienne qu'il a pris les traits de la description
suivante: En quel lieu, en quelle mine prcieuse Amour a-t-il pris l'or
dont il a fait ses deux blondes tresses? sur quelles pines a-t-il
cueilli ces roses? sur quelle plage ces neiges tendres et fraches?...
O a-t-il pris ces perles qui arrtent et voient se briser ces paroles
si douces, si pures, si trangres au monde? O a-t-il pris les beauts
si grandes et si divines de ce front plus serein que le ciel?
Rapprochons de ce passage le suivant, o Ptrarque clbre les mains
blanches et dlies (de Laure), ses bras gracieux, sa dmarche doucement
altire... et sa jeune et belle poitrine sige d'une haute sagesse.
C'est en pensant  des passages de ce ton qu'un critique a pu dire, en
quelques phrases qui sont d'heureuses formules: Ptrarque n'adore pas
l'ide, mais la personne de la femme; il sent qu'il y a quelque chose de
terrestre dans ses affections et il ne peut les sparer des dsirs
charnels[31]. C'est par l qu'il s'loigne de ses contemporains et
qu'il se rapproche non des troubadours de la dcadence, mais plutt de
ceux du XIIe sicle.

L'histoire de l'influence de la posie provenale en Italie peut tre
arrte ici[32]; non qu'il n'y et rien  ajouter; au contraire cette
influence est encore trs vivante pendant le XIVe sicle. Bientt elle
diminue d'ailleurs et le classicisme de la Renaissance italienne fait
oublier pendant un temps les troubadours.

Mais on n'a jamais perdu en Italie le souvenir de leur posie. Du XIVe
sicle  nos jours on trouve une srie ininterrompue d'esprits de tout
ordre, gracieux potes ou graves historiens, qui l'ont tudie avec
passion. Les uns et les autres n'ont jamais cess et ne cessent encore
de rendre  l'ancienne posie provenale l'hommage que lui ont rendu les
deux grands potes par lesquels s'ouvre l'histoire de leur propre
posie, Dante et Ptrarque.




CHAPITRE XI

LES TROUBADOURS EN ESPAGNE, EN PORTUGAL, EN ALLEMAGNE. TROUBADOURS ET
TROUVRES

     Les troubadours en Catalogne.--Relations entre le Midi de la
     France et la pninsule ibrique.--Jaime Ier d'Aragon et les
     troubadours.--Les troubadours en Castille: Alphonse X le
     Savant.--La posie galicienne ou portugaise.--Le roi-pote
     Denys.--Influence provenale.--Les Minnesinger.--Influence
     provenale: comment elle s'est produite.--L'originalit des
     Minnesinger.--Walter von der Vogelweide.--La posie lyrique de
     la langue d'ol.--L'cole provenalisante.--Conon de Bthune;
     le chtelain de Coucy; Gace Brul.


La pninsule ibrique fut de trs bonne heure pour les troubadours un
pays de prdilection. Les cours d'Aragon, de Castille, de Lon, de
Navarre, de Portugal, leur furent hospitalires. Ils y trouvrent des
princes clairs, amoureux de posie, et rcompensant royalement le
talent; il n'en fallait pas davantage pour attirer de tous les points du
Midi de la France jongleurs et troubadours. Au point de vue linguistique
la langue catalane n'tait--et n'est encore--qu'une varit des
dialectes occitaniques; cette circonstance rendit encore plus faciles
les relations littraires.

Les troubadours se rendaient en Espagne par les deux grandes voies qui
ont toujours exist aux extrmits de la chane des Pyrnes.
L'une--celle de l'Ouest--avait une importance de premier ordre parce
qu'elle tait le chemin des plerins qui allaient  Saint-Jacques de
Compostelle, en Galice[1]. Elle portait en Espagne le nom de chemin
franais. Celle de l'Est n'avait pas moins d'importance; elle mettait
en rapports la Provence avec le comt de Barcelone et le royaume
d'Aragon. Les relations taient d'autant plus troites que les comtes de
Barcelone et rois d'Aragon avaient des possessions dans le Midi de la
France, par exemple Montpellier.

Nous ne pouvons pas, dans cette brve esquisse, tudier on dtail
l'influence de la posie des troubadours en Espagne. Il y faudrait un
volume, et il a t crit il y a prs d'un demi-sicle. Contentons-nous
de rsumer  grands traits cette histoire.

Rappelons d'abord que l'Espagne continue pendant le XIIe et le XIIIe
sicle la reconquista, la reconqute de son sol sur les Maures et
que les posies des troubadours qui ont vcu en Espagne sont remplies de
l'cho de ces croisades.

La Catalogne, grce  son affinit linguistique et  sa situation
gographique, fut une des rgions o l'influence de la posie provenale
se fit le plus profondment sentir. Elle tait considre par les
troubadours comme le pays de la joie et de la gat; les allusions  la
bonne humeur, au bon accueil des Catalans sont nombreuses dans l'oeuvre
des troubadours; voici comment s'exprime l'un d'eux dans une pice 
refrain.

     Puisque mon toile n'a pas voulu que de ma dame me vienne le
     bonheur... il faut que je me mette dans la voie du vrai amour:
     et cette voie je l'apprendrai bien dans la gaie Catalogne,
     parmi les Catalans vaillants et les Catalanes aimables. Car
     courtoisie, mrite et valeur, joie, reconnaissance et
     galanterie, libralit et amour, connaissance et grces, toutes
     ces qualits sont l'apanage de la Catalogne, o les hommes sont
     vaillants et les femmes aimables[2].

Comme les troubadours italiens, les troubadours catalans crivirent en
provenal jusqu'au XIVe sicle, quoique de belles chroniques[3] aient
t composes en prose catalane pendant le rgne de Jaime Ier d'Aragon
(1213-1276) et de ses successeurs immdiats.

Ce roi, qu'on a appel le Conquistador  cause de ses victoires sur
les Maures, est un de ceux qui, en Espagne, ont t le plus accueillants
aux troubadours. N  Montpellier en 1208, il aimait  revenir dans sa
bonne ville, toujours suivi d'un nombreux cortge de troubadours et de
jongleurs. Plus d'un l'accompagna dans ses expditions et reut des
terres, par exemple aprs le sige de Valence. Jaime d'Aragon accueillit
surtout les troubadours languedociens qui s'exilrent pour fuir les
rigueurs de l'Inquisition ou qui ne s'accommodaient pas du nouveau
rgime cr dans le Midi de la France  la suite de la croisade contre
les Albigeois. De ce nombre furent Peire Cardenal, Bernard Sicart de
Marvejols, et, pendant la dernire priode de sa vie, son favori N'At de
Mons.

Si les troubadours ont fait l'loge de Jaime Ier[4], ils ne lui ont pas
mnag leurs critiques en une circonstance o il n'a pas second leurs
dsirs comme ils l'auraient voulu. Il s'agit du soulvement de 1242,
foment par le comte de la Marche, le comte de Toulouse et autres
seigneurs, et qui fut le dernier effort du Midi pour recouvrer son
indpendance. Le bruit avait couru que le roi d'Aragon avait promis de
secourir le comte de Toulouse, comme l'avait fait son pre, mort  Muret
pendant la croisade contre les Albigeois. Aussi la dception fut-elle
grande quand on apprit que le Conquistador n'tait pas intervenu dans
cette courte lutte et avait laiss battre les Anglais et leurs allis 
Saintes et  Taillebourg. Voici comment un troubadour exprime son
indignation.

     Comte du Toulousain, plus j'examine les puissants, plus je vous
     vois au fate de l'honneur... Nous avons vu la Marche, Foix et
     Rodez faire dfection tout de suite... Si le roi Jacques,  qui
     nous n'avons pas manqu de parole, et tenu ce qui avait t,
     dit-on, convenu entre lui et nous, les Franais,  coup sr,
     auraient grande douleur et seraient dans les pleurs... Anglais,
     couronnez-vous de fleurs et de feuillages. Ne vous donnez
     aucune peine, mme si on vous attaque, jusqu' ce que l'on vous
     prenne tout ce que vous avez[5].

Le roi d'Aragon ne parat pas avoir t trs sensible  ces satires et 
d'autres bien plus violentes qui ne lui furent pas mnages[6]. Il est
certain que si le Conquistador avait second, avec sa puissance et ses
talents militaires de premier ordre, les efforts un peu dsordonns que
faisaient les Mridionaux pour se reconstituer--ou se constituer--une
nationalit, les choses auraient pu changer de face. Mais Jaime
dployait son activit contre les Maures qu'il chassait du royaume de
Valence et des Balares. Son rgne fut long et glorieux; un des derniers
troubadours qui ont frquent sa cour, N'At de Mons, a surtout crit des
pomes thologiques. Cependant, d'une manire gnrale, les troubadours
qui ont t en relations avec le Conquistador ont plutt cultiv la
posie guerrire ou morale que la posie religieuse.

En Castille un des premiers protecteurs des troubadours fut le roi
Alphonse VIII, celui qui gagna sur les Sarrasins la clbre bataille de
Las Navas de Tolosa (1212), victoire aussi dcisive pour la chrtient
que celle de Poitiers gagne par Charles Martel. Pour exciter les
courages, au dbut de l'expdition, un troubadour[7] composa une chanson
de croisade enflamme.

     Seigneur, par nos pchs s'accrot la force des Sarrasins;
     Saladin a pris Jrusalem que nous n'avons pas encore
     reconquise; aussi le roi de Maroc annonce qu'il va combattre
     tous les rois chrtiens avec ses Andalous et Arabes, arms
     contre la foi du Christ... Les soldats qu'il a choisis ont tant
     d'orgueil qu'ils croient que le monde leur est soumis; les
     Marocains se mettent en troupes par les prairies et disent
     entre eux avec orgueil: Francs, faites-nous place;  nous est
     la Provence et le comt de Toulouse, jusqu'au Puy; jamais plus
     cruelles vantardises ne furent entendues de la part de ces
     chiens sauvages sans foi ni loi... Puisque nous sommes de
     sincres croyants, ne laissons pas nos hritages  ces chiens
     noirs d'Outremer; conjurons le pril avant qu'il nous atteigne.
     Nous leur avons jet en travers Portugais, Galiciens,
     Castillans, Aragonais, Navarrais qui les ont mis honteusement
     en fuite.

C'est l un chant de guerre qui peut nous donner une ide de ce que
furent les chansons de croisade composes par les troubadours en
Espagne, pendant la priode hroque de la reconquista. C'est au mme
roi Alphonse VIII que Peire Vidal, le troubadour fantasque dont il a t
dj souvent question, adressa quelques-unes de ses posies.

     L'Espagne est un bon pays, dit-il dans l'une d'elles; ses rois
     et ses seigneurs sont aimables et affectueux, gnreux et bons,
     de courtoise compagnie; et il y a d'autres barons, preux et
     accueillants, hommes de sens et de connaissance, hommes
     vaillants et distingus.

Sans nous attarder davantage, passons au rgne d'Alphonse X de Castille
(1252-1294). Ce roi fut, dans la pninsule, avec Jaime d'Aragon, le
protecteur le plus gnreux des troubadours. Ds le dbut de son rgne
ils accoururent en foule auprs du roi savant. Le Gnois Boniface
Calv, dont il a t question dans le chapitre prcdent, fut parmi les
premiers et resta un de ceux  qui le roi et son entourage manifestrent
le plus de sympathie. Le dernier troubadour, Guiraut Riquier, sjourna
prs de dix ans  la cour de Castille.

Voici comment une peinture du temps nous reprsente cette cour  Tolde.
Le roi est en train de dicter, entour d'une foule de matres et de
troubadours, de clercs, de jongleurs et de jongleresses, suspendus  ses
lvres, les uns l'coutant et l'admirant, d'autres chantant et adaptant
une mlodie  ses paroles sur la viole ou sur le luth. Ce tableau
pittoresque parat des plus exacts. Alphonse X tait pote, comme on va
le voir tout  l'heure; il fit traduire de nombreux ouvrages
scientifiques et dota la Castille d'un code clbre connu sous le nom
des _Sept Parties_. C'tait un roi savant et non un roi sage comme on
l'appelle quelquefois en prenant  contresens le mot espagnol sabio.
La fin de son rgne fut attriste par toutes sortes d'infortunes. Les
troubadours quittrent la cour de Castille et n'y reparurent plus. A ce
moment d'ailleurs la posie lyrique que l'Espagne n'avait pas connue
tait dans tout son clat en Galice et en Portugal.

Le nombre des troubadours qui ont sjourn en Espagne est sensiblement
plus grand que celui des troubadours qui ont vcu en Italie. Cependant
leur influence y a t, en un certain sens, moins profonde. Laissons de
ct la Catalogne, qui, au point de vue linguistique, n'est qu'une
province de la langue d'oc: les troubadours qu'elle a produits sont
d'ailleurs mdiocres, et, sauf une ou deux exceptions, ne peuvent se
comparer aux troubadours italiens qui ont crit en provenal. Mais la
posie lyrique n'a pas pu prendre racine ni en Aragon, ni dans la plus
grande partie de la Castille, ni dans le royaume de Lon ni en Navarre;
et cependant les troubadours y furent accueillis avec une trs grande
sympathie. Ces pays ont connu plutt la posie hroque des romances;
la race ne parat pas y avoir eu la tte lyrique ou du moins, en ce
genre, la posie de langue trangre paraissait suffisante. Il n'en fut
pas de mme en Portugal et en Galice, o la posie lyrique est au
premier plan comme dans le Midi de la France ou en Italie.

L'ancienne posie lyrique portugaise ne nous est connue que par trois
manuscrits prcieux[8]. Les premiers monuments de cette posie ne
paraissent pas remonter au del de la fin du XIIe sicle. C'est l'poque
la plus florissante de la posie provenale. Le comte de Poitiers,
Cercamon, Jaufre Rudel et autres sont bien plus anciens que ne serait
l'auteur de ces premires posies portugaises.

Mais cette date elle-mme est une date extrme, et en ralit la
littrature portugaise ou galicienne (car elle porte les deux noms)
fleurit surtout au XIIIe et au XIVe sicle[9]. Son poque la plus
brillante est celle qui comprend les rgnes d'Alphonse X de Castille
(1252-1284) et de Denis, roi du Portugal (1280-1325). C'est d'aprs ces
rois potes qu'on la distingue en plusieurs grandes priodes. L'ensemble
de ces priodes forme l'poque provenale[10].

La posie galicienne fut si brillante, surtout dans la deuxime partie
du XIIIe sicle, que les Castillans qui s'adonnrent  la posie lyrique
profane lui empruntrent sa langue. C'est ainsi, on s'en souvient (et
pour les mmes raisons), que le provenal fut adopt comme langue
potique par de nombreux potes italiens et catalans. En ce qui concerne
le galicien, une des preuves les plus remarquables de la prpondrance
qu'avait prise ce dialecte dans la langue de la posie nous est fournie
par les oeuvres du roi Alphonse X de Castille, le roi savant. C'est en
effet le galicien qu'il emploie dans ses posies profanes; mais le mme
a crit en castillan ses posies  la Vierge et il a contribu plus que
tout autre, par de nombreux crits scientifiques ou historiques, au
dveloppement de la prose castillane.

Les posies profanes du roi Alphonse X de Castille qui nous sont
parvenues sont en gnral d'un caractre satirique, avec de nombreux
traits de ralisme; elles nous donnent souvent une ide assez exacte--et
fort piquante--de ce qu'tait la vie de cour auprs du roi savant. Les
chansons du roi Denis de Portugal sont plus intressantes pour le sujet
qui nous occupe ici. Elles appartiennent en effet pour une grande partie
 la lyrique courtoise. C'est  son oeuvre que seront empruntes la
plupart de nos citations.

La posie galicienne du XIIIe et du XIVe sicle est reprsente par
environ deux mille pices lyriques. Elles sont l'oeuvre de plus de cent
cinquante potes appartenant pour la plupart aux classes leves de la
socit. Parmi eux on compte quatre rois, nombre de grands seigneurs et
de grands dignitaires[11].

Cette posie, comme la posie provenale, est essentiellement une posie
de cour. Deux des genres les plus cultivs sont les mmes que les deux
genres principaux des troubadours de la Provence: la _chanson d'amour_
(six cents environ, un tiers de l'oeuvre totale) et les _chants de
mdisance_, correspondant aux sirvents (quelques centaines). Les autres
genres cultivs par les troubadours provenaux: descorts, aubes,
pastourelles, etc., sont galement reprsents dans la posie
galicienne. Un genre qui est connu aussi dans la posie provenale a
pris en Portugal un dveloppement particulier; c'est celui des chansons
d'ami; une jeune fille--et non une jeune femme--y exprime ses plaintes
sur l'absence du bien-aim ou sur sa froideur; mais ce genre est connu
des plus anciens troubadours provenaux et une belle romance de
Marcabrun que nous avons dj cite en est un exemple remarquable.

Tout, dans la forme, dnonce donc une imitation provenale; la mtrique
est emprunte au mme modle. Les troubadours galiciens n'ont pas
d'ailleurs cach leur admiration pour la lyrique provenale: les
Provenaux sont de bons potes, dit l'un d'eux; je dsire _ la
manire provenale_ faire maintenant un chant d'amour, dit le mme
pote, et c'est le roi Denis qui fait ces deux dclarations.

Mme si on n'avait pas de dclarations de ce genre, on reconnatrait
facilement dans la posie portugaise la plupart des lieux communs de la
lyrique provenale. C'est certainement dans l'emploi des termes
emprunts au service fodal que cette imitation est le plus sensible. La
dame est la matresse (senhor), comme dans la posie du Midi de la
France; le pote se considre comme l'homme-lige, comme le vassal de
cette suzeraine. Je vous vis un jour pour mon malheur, dame, dit le roi
Denis, car depuis que je suis devenu votre serviteur, vous me traitez
toujours plus mal. Je vous ai toujours servie, dame, et vous fus
loyal, je le serai tant que je vivrai. Voil des formules du vasselage
amoureux bien connues de la posie provenale. Dans l'une comme dans
l'autre posie l'amant se fait humble, comme il convient  un serviteur;
il fait appel  la piti de sa dame.

On se souvient des passages o les troubadours dclaraient appartenir
corps et me  la personne aime, qui pouvait en disposer  son gr,
presque comme d'une chose. Voici sous quelle forme la mme ide se
prsente dans une posie du roi Denis:

     Traitez-moi bien ou mal, dame, tout cela est en votre pouvoir;
     par ma bonne foi je souffrirai le mal; car, pour le bien, je
     sais parfaitement qu'il ne m'en viendra aucun[12].

Dans le joli petit pome suivant le refrain rappelle la mme ide.

     Jamais je n'osai vous dire, dame, le grand bien que je dsire;
     me voici en votre prison, faites de moi ce qui vous plaira.

     Jamais je ne vous ai rien dit des souffrances qui me sont
     venues de vous, dame; me voici en votre prison, traitez-moi mal
     ou bien.

     Jamais je n'ai os vous conter, dame de mon coeur, les maux que
     vous m'avez fait souffrir; me voici en votre prison, vous
     pouvez me gurir ou me tuer[13].

Voici encore un trait important qui rappelle d'une faon prcise
l'troite parent des posies provenale et portugaise.

C'est un honneur, dans l'une comme dans l'autre, d'aimer en haut lieu,
c'est--dire de choisir comme objet de son amour une femme  qui l'on
supposait toutes les qualits de l'esprit plutt que du coeur. La dame
ainsi choisie, disent souvent les troubadours, mriterait la couronne.
C'est le thme que dveloppe le roi Denis dans la chanson suivante.

     Puisque Dieu, dame, vous a toujours fait faire du bien le
     meilleur et qu'il vous a donn tant de connaissance, je vous
     dirai une vrit, s'il plat  Dieu: vous tiez faite pour un
     roi.

     Et puisque vous savez toujours comprendre et choisir le
     meilleur, je veux vous dire une vrit, dame que je sers et que
     je servirai: puisque Dieu vous cra ainsi, vous tiez bonne
     pour un roi.

     Puisque Dieu n'en fit jamais de semblable, et qu'il n'en fera
     jamais de semblable pour l'intelligence et les belles paroles,
     si Dieu voulait en disposer ainsi, vous tiez faite pour un
     roi[14].

Citons enfin du mme roi Denis deux pices o l'imitation est des plus
caractristiques. Dans la conception de l'amour courtois, telle que
l'ont cre les troubadours provenaux, l'honneur de la dame aime est
au-dessus de tout. C'est aussi la pense que dveloppe le roi Denis dans
la petite pice suivante.

     Quoique je sois trs amoureux, je ne dsire pas obtenir grand
     bien de celle que j'aime; car je vois et je sais que le dommage
     qu'elle en retirerait serait plus grand que la joie qui
     pourrait m'en advenir; qui dsire un tel bien estime bien peu
     l'honneur de sa dame.

     Puisque je m'appelle et que je suis son serviteur, ce serait
     une grande trahison, si pour le bien qu'elle me donnerait ma
     dame gagnait mal et injustice. Tous les parfaits amants
     m'approuveront[15].

Ceci est tout  fait dans le ton des troubadours provenaux comme la
chanson suivante, du mme roi Denis.

     Je dsire  la manire provenale faire maintenant un chant
     d'amour; je voudrais y louer ma dame,  qui ne manque ni le
     mrite, ni la beaut, ni la bont. J'ajouterai encore: Dieu la
     fit si parfaite en toutes qualits qu'elle vaut mieux que
     toutes les dames du monde. Dieu voulut, en crant ma dame, lui
     donner la connaissance de tout bien et de toute valeur... et il
     lui fit un grand honneur quand il ne permit pas qu'aucune autre
     lui ft gale. En ma dame Dieu ne mit jamais le mal; il y mit
     mrite et beaut, lui apprit  bien parler et  mieux sourire
     qu'aucune autre femme[16].

L'imitation est heureuse et le roi pote s'est bien assimil la manire
des troubadours.

Cependant ce serait une erreur de croire que les posies du roi Denis et
les autres oeuvres de l'cole galicienne doivent tout  l'imitation
provenale. D'abord l'imitation des posies de langue d'ol y est
sensible; il est vrai que la posie lyrique du Nord de la France a pris
ses modles dans le Midi, comme on va le voir.

Ce qui est plus important, c'est que la posie portugaise comprend
beaucoup d'oeuvres qui paraissent tre d'inspiration populaire. Et il y
en a de charmantes qui semblent ne rien devoir  l'imitation.

L'influence provenale sur cette posie consisterait donc surtout en
ceci: c'est qu'elle aurait contribu  faire de cette posie populaire
une posie courtoise. L'imitation n'est pas aussi sensible que dans la
premire posie italienne; mais l'influence des troubadours a t
capitale pour transformer cette posie[17].

Comment et  quelle poque s'est produit le contact entre troubadours
provenaux et galiciens? Problme intressant, mais non encore rsolu.
Peu de troubadours provenaux ont visit le Portugal; mais l'cole
galicienne n'tait pas confine dans les limites, surtout dans les
limites actuelles de ce pays. Les chevaliers potes vivaient souvent aux
cours de Lon et de Castille, o frquentrent si volontiers les
troubadours, depuis le XIIe sicle. C'est par l que se serait faite
l'initiation. En ce qui concerne l'influence de la langue d'ol, elle a
pu s'exercer par les mmes moyens. Mais il y a ici un lment de plus:
c'est que plusieurs des premiers princes du Portugal sont de race
bourguignonne. Ajoutons enfin que par ses ctes la Galice et le Portugal
taient en relations directes avec d'autres pays que le Midi de la
France. Pour conclure, le Portugal parat avoir eu une posie
autochtone; mais c'est l'influence des troubadours provenaux qui en a
fait une posie courtoise. Si le problme est encore discut dans le
dtail, la solution est depuis longtemps accepte.

Transportons-nous maintenant de l'extrmit de la pninsule ibrique aux
bords du Danube o a fleuri la posie des premiers Minnesinger[18].

On divise l'histoire des Minnesinger en deux priodes: la premire
comprend les potes de l'cole austro-bavaroise, dont l'activit
potique s'est exerce surtout dans la valle du Danube, en Bavire et
en Autriche. Cette premire priode serait celle de la posie populaire.
Le chant d'amour courtois, dit un historien de la littrature
allemande, sortit, en Autriche et en Bavire, de la chanson d'amour
populaire. Encore aujourd'hui les habitants des Alpes bavaroises et
autrichiennes se distinguent par le don d'une hardie improvisation
musicale. Il faut y voir un hritage des temps primitifs. De courts
chants d'amour n'taient pas plus trangers aux vieux Ariens et aux
Germains qu' tous les autres peuples de la terre, mme les plus
humbles... Les chants d'amour populaires volrent comme des fils  la
Vierge, des vertes prairies sur lesquelles dansaient les paysans,
jusqu'aux chteaux des nobles[19].

La deuxime priode est l'poque de l'cole rhnane. On s'accorde 
reconnatre l'influence de la posie franaise et provenale sur les
potes de cette cole. La premire seule serait indpendante de toute
imitation.

Cette thorie a t conteste, en particulier par M. A. Jeanroy. Sans
reprendre ici cette discussion, remarquons seulement,  la suite du
savant auteur des _Origines de la posie lyrique en France_, que
plusieurs imitations d'auteurs provenaux paraissent videntes chez les
minnesinger de la premire priode. Toute cette posie primitive, que
l'on prtend populaire, est dj profondment imprgne des thories
courtoises de l'amour. L'amant fait hommage  sa dame de sa
personne... il s'engage  faire tout ce qu'elle lui ordonnera; il lui
est soumis comme le bateau l'est au pilote quand la mer est calme[20].
Le service, le vasselage amoureux y est chose connue. Comme Jaufre
Rudel, le minnesinger Meinloh a recherch sa dame pour sa vertu.
Quant je t'ai entendu louer, je voulais te connatre; pour ta grande
vertu, j'ai couru  et l jusqu' ce que je t'aie trouve. L'amour a
un pouvoir ennoblissant, comme chez les troubadours; comme eux aussi, et
plus encore peut-tre, si on en juge pas leurs plaintes, les minnesinger
ont  souffrir des mdisants.

Il semble donc que ce soit avec raison qu'on ait cherch et retrouv
jusque dans les plus anciens minnesinger des traces de l'imitation
provenale. Aussi un des derniers historiens qui s'est occup de la
question divise-t-il les minnesinger en deux groupes[21]: le premier
comprend ceux qui n'ont pas eu assez d'originalit pour s'lever
au-dessus des modles qu'ils imitaient; ce sont la plupart des potes du
Minnesangs Frhling; au second groupe appartiennent ceux qui, comme
Walter von der Vogelweide, Hartmann von Aue, ou l'Alsacien Reinmar, ont
su garder leur originalit. Ce qui caractrise ce second groupe c'est
que l'influence de la posie lyrique ou pique de langue d'ol y est
partout sensible.

Comment les minnesinger ont-ils pu tre en contact avec les troubadours?
D'abord par la valle du Danube, o apparaissent les premiers
minnesinger et qui est prcisment une des grandes routes des peuples et
des croisades en particulier: on sait que plus d'un jongleur l'a
parcourue. Une autre route importante conduisait de Venise  Vienne, en
Hongrie et en Bohme. C'est sans doute celle que prit Peire Vidal, quand
il alla visiter la cour de Hongrie. De plus on a remarqu un fait
important et qui mrite d'tre mis en lumire. Beaucoup de minnesinger
ont t au service des Hohenstaufen et ont sjourn,  ce titre, assez
longtemps en Italie. Enfin il ne faut pas oublier les prtentions des
empereurs germaniques sur le petit royaume d'Arles: en 1179 Frdric Ier
fit un sjour de trois mois en Provence. C'est entre 1170 et 1190 que se
serait produit le contact entre troubadours et minnesinger.

Cependant cette imitation resta originale. Il en est un peu de
l'ancienne posie lyrique allemande comme de l'ancienne posie
portugaise. Il y avait certainement des chants populaires; et les dons
potiques n'ont jamais manqu  la race allemande. Aussi tout en prenant
une partie de leur inspiration chez les troubadours, les minnesinger
ont-ils gard leur originalit; leur conception de l'amour en
particulier est par certains cts une cration nouvelle, indpendante
de son modle[22].

Elle est, en partie, une image de la socit germanique du temps, o il
semble qu'il y ait eu moins de libert dans les moeurs qu'au pays des
troubadours. Il est souvent question, chez les minnesinger, d'un
personnage charg de veiller sur la conduite de la femme; on n'a signal
que deux mentions d'un personnage semblable chez deux troubadours,
Guillaume de Poitiers et Marcabrun. Le minnesinger ne choisit pas une
dame pour objet de ses chants, il ne la dsigne pas par un pseudonyme,
un _senhal_, comme c'est d'usage dans la posie provenale; il chante la
femme en gnral. La discrtion est une des qualits principales de
l'amant d'aprs la thorie des troubadours; ce ct de la doctrine de
l'amour courtois est un de ceux que les minnesinger ont dvelopp le
plus volontiers; la discrtion (_tougen minne_) parat avoir jou encore
un plus grand rle dans la socit amoureuse germanique qu'en Provence.
Enfin le vasselage amoureux y a pris une allure plus formaliste. Le
Germain a une prdilection pour le formalisme dans le droit, dit un
historien des minnesinger; ce got est en effet sensible dans l'emploi
frquent des termes les plus connus du vasselage fodal.

Voici, pour sortir des gnralits, une chanson du minnesinger Heinrich
von Mohrungen (fin du XIIe sicle) o l'on trouvera un cho de la posie
des troubadours.

     Le rossignol a pour coutume de se taire quand il est amoureux,
     j'aime mieux l'hirondelle; qu'elle aime ou qu'elle souffre,
     elle n'abandonne jamais le chant. Depuis que je dois chanter,
     je puis dire  bon droit: Hlas! comme j'ai pri longtemps
     l-bas, et comme j'ai pleur auprs de celle o je ne vois
     aucune piti.

     Si je cesse mon chant, on dit que le chant me conviendrait
     mieux; si je me mets  chanter, je dois souffrir deux choses,
     haine et raillerie. Comment vivre pour celles qui vous
     empoisonnent avec de belles paroles? Hlas! cela leur a russi
     et j'ai laiss mon chant pour elles; mais je veux chanter comme
     auparavant.

     Comme je regrette le meilleur temps que j'ai pass  leur
     service, comme je regrette mes beaux jours heureux! Je dplore
     les nombreuses plaintes que j'ai fait entendre et qui ne lui
     sont jamais alles au coeur. Hlas! quel nombre d'annes
     perdues! Je m'en repens en vrit; je ne m'en accuserai plus.

     Sourires, bon visage et bon accueil m'ont endormi longtemps. Je
     n'ai pas eu d'autre bien et qui veut m'accuser d'indiscrtion
     ment... Hlas! sa vue seule tait ma joie, je n'en ai dit aucun
     mal, mais je n'en ai eu aucun bien.

     Quand un objet est rare, on lui attribue plus de valeur. On
     fait exception pour l'homme fidle; celui-l, malheureusement,
     on l'estime peu. Il est perdu, celui qui aujourd'hui ne sait
     aimer qu'avec fidlit. Malheureux!  quoi cette fidlit
     m'a-t-elle servi? Aussi suis-je dans la tristesse; mais je sers
     toujours quoi qu'il advienne[23].

Nous n'avons pas  suivre l'histoire de la posie lyrique en Allemagne;
on sait avec quel clat les minnesinger du XIIIe sicle la cultivrent.
Nous nous en voudrions cependant de ne pas citer au moins quelques
strophes de Walter von der Vogelweide, le pote le plus original de
cette priode; on verra comment il a trait le thme du printemps, par
lequel s'ouvrent la plupart des chansons des troubadours.

     Quand les fleurs sortent de l'herbe, comme si elles riaient
     vers le soleil, au matin d'un jour de mai, quand les petits
     oiseaux chantent si joliment leurs plus belles chansons, quelle
     joie peut se comparer  la joie que rvlent leurs chants?...
     Quand, dans sa beaut, une belle et noble jeune fille, bien
     habille et la tte pare, se rend au milieu d'une socit
     joyeuse, accompagne de fires et nobles dames, semblable en
     majest au soleil parmi les toiles, quand mme mai donnerait
     tous ses ornements, pourrait-il apporter autant de grce que ce
     corps gracieux? Nous ngligeons les fleurs, nos regards vont 
     cette noble femme.

     Voulez-vous savoir la vrit? Allons aux ftes de mai; mai est
     arriv avec toute sa puissance. Regardez-le et regardez les
     nobles femmes qui sont l, et demandez-vous si je n'ai pas
     choisi la meilleure part.

Cette brve citation montre que si, dans la posie lyrique, Walter doit
quelque chose  l'imitation des potes provenaux ou franais[24], son
talent potique l'a transform; la plupart de ses chansons ont une vie,
une fracheur que la posie lyrique des troubadours ne connaissait plus
et que la posie lyrique de la France du Nord--au XIIIe sicle--a peu
connues.

L'histoire externe de la posie des troubadours que nous venons
d'esquisser nous fait connatre l'influence profonde que cette posie
exera sur les littratures des pays voisins; la posie de langue d'ol
ne pouvait chapper  cette influence.

Le Nord de la France avait eu de trs bonne heure une magnifique
floraison d'popes, et c'est cette partie de notre nation qui a fourni
la matire pique  la plupart des littratures voisines. Elle possdait
aussi une posie lyrique autochtone, reprsente par des chansons de
printemps, des chansons de danses et des chansons satiriques. A
cette posie se rattachent aussi les chansons de toile, les romances
et pastourelles. Il y a de la grce et de la fracheur dans cette posie
lyrique primitive, et peut-tre les fruits auraient-ils pass la
promesse des fleurs si les potes lyriques ne l'avaient pas abandonne
d'assez bonne heure pour une posie plus savante, plus raffine et plus
courtoise, qui est celle des troubadours[25].

Les potes de langue d'ol connurent cette posie par diffrentes voies.
Plusieurs troubadours ont sjourn dans le Nord de la France, surtout en
Normandie,  la cour des rois d'Angleterre, qui avaient, par leurs
possessions dans le Sud-Ouest, des sujets mridionaux. Un ou deux
troubadours ont t  la cour de Marie, comtesse de Champagne, et lui
ont adress leurs vers. lonore de Poitiers, petite-fille du premier
troubadour, devint reine d'Angleterre, aprs avoir t pendant quinze
ans femme de Louis VII, roi de France. Quelques-uns des troubadours les
plus illustres ont vcu auprs d'elle, comme Bernard de Ventadour. Enfin
les croisades ont mis en relations hommes du Nord et hommes du Midi.
Toutes ces circonstances, et bien d'autres encore, ont contribu  la
diffusion de la posie mridionale.

Elle tait connue en France (et ce mot ne dsignait alors que les pays
de langue d'ol) pendant la deuxime moiti du XIIe sicle. On y avait
le sentiment de ses origines et on dsignait les nouvelles formes
potiques qu'elle y introduisit sous le nom de sons gascons ou
poitevins.

Les plus anciens potes de cette cole dite provenalisante sont Conon
de Bthune, n en 1155; Chrtien de Troyes, l'auteur de tant de gracieux
romans d'aventures, qui vcut  la cour de Marie de Champagne, entre
1170 et 1180 environ; Jean de Brienne, plus tard roi de Jrusalem,
Blondel de Nesles, Gui Couci, Gace Brul, etc. La traduction de
quelques-unes de leurs chansons fera mieux connatre l'esprit qui anime
leur posie. On y remarquera sans peine les traits les plus connus des
chansons provenales: le dsespoir sincre ou non du pote  qui ne
vient aucun bien d'amour; l'assurance de sa fidlit  une amante
ddaigneuse ou cruelle, et autres lieux communs de la posie courtoise.

Les chansons de Conon de Bthune, qui est un des plus anciens trouvres
de cette cole, nous conduisent  la cour de la comtesse de Champagne.
Conon de Bthune n'avait pas, parat-il, le langage correct des
Champenois et des Parisiens, car il se plaint dans une de ses chansons
que la comtesse et ses amis se sont moqus de lui.

     Amour m'excite  me divertir, quand je devrais me taire de
     chanter... car mon langage et mes chansons ont t raills des
     Franais, devant les Champenois, et de la comtesse, ce qui
     m'est bien plus dur.

     La reine ne fut pas courtoise, qui me reprit, ainsi que son
     fils le roi. Encore que ma parole ne soit pas franaise, on
     peut bien la comprendre en franais. Ceux-l ne sont ni bien
     appris ni courtois qui m'ont repris pour avoir dit quelque mot
     d'Artois--car je n'ai pas t lev  Pontoise[26].

Voici une chanson de croisade de Conon de Bthune (1189) qui rappelle
certaines chansons du mme genre dans la posie provenale.

     Hlas! amour, comme il me sera dur de quitter la meilleure qui
     ft jamais aime ou servie! Que Dieu, par sa douceur, me ramne
     auprs de celle que je laisse avec tant de douleur. Que dis-je,
     malheureux! je ne la quitte pas; si le corps va servir notre
     Seigneur, le coeur reste tout entier en son pouvoir.

     Pour elle je m'en vais, soupirant, en Syrie, car je ne dois pas
     manquer  mon crateur. Qui lui manquera en ce besoin urgent,
     sachez que Dieu lui faillira aussi dans un besoin plus grand.
     Que les petits et les grands sachent bien que l-bas on doit se
     conduire en chevaliers, l o l'on conquiert le paradis, la
     gloire et l'honneur de sa mie[27].

Il y a dans ces chansons un mlange de grce et de mlancolie qui fait
oublier que l'inspiration n'en est pas originale. Cette note personnelle
manque un peu chez le grand pote champenois Chrtien de Troyes dont les
chansons sont surtout remarquables par la finesse et la subtilit. Le
fond en est emprunt; le pote se dclare serviteur de sa dame, son
coeur est en son pouvoir, mais il n'obtient aucune rcompense de son
service amoureux. Chrtien de Troyes, dont le talent dans la posie
lyrique est fait de finesse et d'ingniosit, a mis  orner ces lieux
communs toutes les ressources d'un esprit singulirement fin et dli.

Enfin un des potes o se reflte le mieux la posie des troubadours est
le chtelain de Couci. On jugera de son talent par la traduction
suivante de quelques-unes de ses chansons.

     La douce voix du rossignol sauvage que j'entends nuit et jour
     retentir m'adoucit et m'apaise le coeur et me donne envie de
     chanter pour me rjouir. Je dois bien chanter puisque cela fait
     plaisir  celle  qui j'ai fait hommage de mon coeur--et je
     dois avoir grande joie en mon me, si elle veut me retenir 
     son service.

     Envers elle je n'eus jamais un coeur faux ni volage; et
     cependant il devrait m'en venir plus de bonheur; mais je
     l'aime, je la sers et je l'adore toujours sans oser lui
     dcouvrir ma pense; car sa beaut me cause un tel
     blouissement que devant elle je perds la parole; je n'ose
     regarder son visage; tellement je redoute le moment o j'en
     retirerai mes yeux.

     J'ai si bien mis en elle tout mon coeur que je ne pense 
     aucune autre; jamais Tristan, celui qui but le breuvage, n'aima
     plus loyalement. Je mets tout  son service, coeur, corps et
     dsir, sens et savoir, et je ne sais si en toute ma vie je
     pourrai assez la servir, elle et amour.

     J'aime bien mes yeux qui me la firent choisir; ds que je la
     vis, je lui laissai en otage mon coeur qui depuis y a fait un
     long sjour et je ne lui demande jamais de la quitter.

     Chanson, va-t'en pour porter mon message l o je n'ose aller,
     tellement je redoute la mauvaise gent jalouse qui devine avant
     qu'arrivent les biens d'amour; Dieu les maudisse! A maint amant
     ils ont caus tristesse et dommage; mais j'ai ce cruel avantage
     qu'il me faut vaincre mon coeur pour leur obir[28].

Voici une autre de ses chansons dont le dbut parat tre une traduction
des troubadours.

     Quand l't et la douce saison font reverdir feuilles, fleurs
     et prairies et que le doux chant des menus oisillons ramne la
     joie dans les coeurs, hlas! chacun chante, mais moi je pleure
     et soupire; et ce n'est ni justice ni raison; car je mets toute
     ma volont, dame,  vous honorer et  vous servir.

     Si j'avais le sens de Salomon, Amour me ferait tenir pour fou;
     car les chanes qu'il me fait sentir sont si fortes et si
     cruelles! Amour devrait bien m'enseigner les moyens de me
     sauver; car j'ai aim longtemps en vain et j'aimerai toujours
     sans me repentir.

     Je voudrais savoir sous quel prtexte elle me fait si
     longuement languir; je sais fort bien qu'elle croit les
     mchants, les mdisants (losengiers) que Dieu maudisse! Ils ont
     mis toute leur peine  me trahir. Mais leur trahison mortelle
     leur servira de peu, quand ils sauront quelle sera ma
     rcompense,  dame, que je n'ai jamais su trahir...

     Si vous daignez couter ma prire, je vous prie, douce dame, de
     penser  me rcompenser; quant  moi je vous servirai mieux
     dsormais. Je tiens pour non avenus tous mes maux, douce dame,
     si vous voulez m'aimer. En peu de temps vous pouvez me donner
     les biens d'amour que j'ai tant attendus![29].

La chanson suivante est du trouvre Gace Brul, cit par Dante[30]; elle
parat elle aussi une traduction d'une chanson des troubadours. On y
retrouve les rflexions les plus connues sur les biens qui viennent
d'amour et qui rcompensent en peu de temps une longue attente.

     La plupart ont chant d'amour par effort et sans loyaut; mais
     ma dame me doit savoir gr que j'ai toujours chant
     sincrement; ma bonne foi m'a rendu sincre, ainsi que l'amour
     qui remplit mon coeur...

     Oui, j'ai aim d'un coeur parfait et je n'aimerai jamais
     autrement; elle a bien pu s'en assurer, ma dame, pour peu
     qu'elle y ait pris garde. Je ne dis pas que j'ai t pein de
     la voir refuser mes demandes; puisque toutes mes penses vont 
     elle, je m'estime heureux de ce qu'elle m'accorde.

     Quoique j'aie t loin du pays o sont mon bien et ma joie, je
     n'ai pas oubli d'aimer bien et loyalement. Si la rcompense a
     tard je me suis consol en pensant qu'en peu de temps on
     obtient ce qu'on a longtemps dsir.

     Amour m'a dmontr par raisonnement qu'un amant parfait
     patiente et attend, qu'il appartient  l'amour, qu'il est en
     son pouvoir et qu'il doit implorer sincrement sa piti[31]...

Enfin terminons cette rapide revue en empruntant quelques couplets  une
chanson du roi de Navarre, Thibaut IV, comte de Champagne.

     Mes grands dsirs et mes plus graves tourments viennent de l
     o sont toutes mes penses. Et j'ai peur, car tous ceux qui ont
     vu son beau corps sont pris de ma dame, Dieu lui-mme l'aime,
     je le sais  bon escient...

     Je me demande, dans mon tonnement, o Dieu trouva une si
     trange beaut. Quand il la mit ici-bas, sur la terre, il nous
     tmoigna beaucoup de bont; le monde entier a resplendi de son
     clat... Dieu, comme il me fut pnible de me sparer d'elle!
     Amour, par piti, faites-lui savoir ceci: un coeur qui n'aime
     pas ne peut pas avoir grande joie[32].

Ces exemples--surtout les chansons du chtelain de Couci--montrent
suffisamment qu' la fin du XIIe sicle et au dbut du XIIIe la posie
lyrique de langue d'ol est sous la dpendance de sa soeur de langue
d'oc[33]. Cette dpendance continue en partie pendant le XIIIe sicle
et Thibaut de Champagne, qui fut en mme temps roi de Navarre (mort en
1253) subit l'influence de la posie mridionale, comme Charles d'Anjou,
grand conqurant et pote amoureux.

Nous sommes ainsi arrivs au terme de notre excursion. Quoiqu'elle ait
t rapide nous avons vu comment les semences de la posie des
troubadours disperses dans la plupart des pays voisins y avaient
rapidement germ. Il nous reste pour terminer son histoire  tudier
l'oeuvre du dernier troubadour.




CHAPITRE XII

LE DERNIER TROUBADOUR

     Guiraut Riquier, de Narbonne.--Narbonne au XIIIe
     sicle.--Riquier et le roi de France.--Riquier  la cour
     d'Alphonse X de Castille.--Sa requte au roi: distinction 
     tablir entre jongleurs et troubadours.--Riquier et le comte de
     Rodez, Henri II.--Son oeuvre: les pastourelles.--Sa conception
     de l'amour.--Transformation de cette conception sous
     l'influence des ides religieuses du temps.--Commentaire de la
     chanson de Guiraut de Calanson.--Les chansons  la Vierge.--Le
     Consistoire du Gai-Savoir.--Clmence Isaure.--La Renaissance
     provenale.


Aprs nos excursions en Italie, en Espagne et en Portugal, en Allemagne
et dans le Nord, il est temps de revenir dans le Midi de la France pour
y tudier l'oeuvre du dernier troubadour.

On a pu voir, par les chapitres qui prcdent, quelles sont les causes
de la dcadence de la posie provenale. Ds les dbuts du XIIIe sicle
la croisade dirige contre les Albigeois, en ruinant la noblesse
mridionale, rendit prcaire l'existence de cette posie. La dcadence
commena bientt et se continue pendant la seconde moiti du XIIIe
sicle.

L'tablissement de l'Inquisition et la fondation de nombreux ordres
religieux, qui accompagna l'invasion des pays du Midi, ne contribua pas
peu  cette dcadence. Si aucun troubadour ne prit sur les bchers ou
dans les prisons, plus d'un jugea prudent de s'exiler. Quoique les
documents fassent  peu prs dfaut, on peut croire que les chefs de
cette juridiction exceptionnelle que fut l'Inquisition ne nourrissaient
que des sentiments peu sympathiques pour la posie en gnral et en
particulier pour la posie lgre, insouciante et largement paenne des
troubadours.

Ces causes auraient peut-tre suffi  amener la dcadence de la posie
provenale, si elle n'avait dj port en elle-mme comme des germes
morbides dont les circonstances extrieures htrent l'closion. Cette
posie essentiellement lyrique n'avait pas su se renouveler; il y avait
en elle--presque depuis les origines--quelque chose de factice, de
conventionnel; elle aurait d se transformer pour vivre; elle n'y
parvint pas.

Ces causes runies htrent la dcadence; elle se prolongea assez
longtemps. La posie provenale disparut lentement, avec grce et
langueur; et elle tait encore d'assez belle allure lorsque, vers la fin
du XIIIe sicle s'teignit la voix de celui qu'on a appel le dernier
troubadour, Guiraut Riquier. Par sa naissance il est contemporain d'Uc
de Saint-Cyr, d'Aimeric de Pguillan, des troubadours italiens Lanfranc
Cigala et Sordel, chez qui se reflte encore l'clat de la posie
classique; ses contemporains sont Bertran Carbonel de Marseille, Folquet
de Lunel, Serveri de Girone; mais aucun de ceux-l ne peut supporter la
comparaison avec les troubadours de l'poque classique; la dcadence a
bien commenc.

Guiraut Riquier tait n  Narbonne, vers 1230 ou 1235, d'une famille
sans doute obscure. Le vicomte de Narbonne, dont il fut le protg,
tait le descendant de la vicomtesse Ermengarde, qui, au sicle
prcdent, avait attir auprs d'elle quelques-uns des plus illustres
troubadours. Il tait rest, dans ce milieu, quelque chose de ces
traditions.

Narbonne tait alors une des villes les plus importantes du Midi,
peuple de bourgeois et de commerants; elle tait, en partie, une ville
cosmopolite et possdait une colonie juive trs puissante, qui y fut
toujours traite avec la plus grande tolrance.

Narbonne est belle, dit Charlemagne dans _Aymerillot_. Le trouvre du
XIIIe sicle, Bertrand de Bar-sur-Aube, que Victor Hugo imite, en fait
la description suivante:

     Entre deux roches, au bord d'un golfe, Charlemagne vit, sur une
     colline, une ville que les Sarrasins avaient fortifie... Il y
     avait vingt tours, construites de liais brillant, et au centre
     une autre tour admirable... Au-dessus du palais principal tait
     une boule d'or fin; on y avait enchss une escarboucle qui
     flamboyait aussi vivement que le soleil qui se lve au matin...
     D'un ct de la ville s'tend le rivage de la mer; d'autre part
     coule l'Aude aux flots imptueux, qui amne aux habitants
     toutes les richesses qu'ils peuvent dsirer.

On ne sait o Bertrand de Bar-sur-Aube a pris les lments de cette
description. On chercherait en vain la colline sur laquelle, d'aprs le
trouvre champenois, serait assise Narbonne, et les deux roches ne sont
mises l que par souci du pittoresque.

Plus exact est ce que dit le mme trouvre de la puissance commerciale
de la ville.

     Aude, le grand fleuve, fait le tour des murailles. Par l
     viennent les grands navires clous de fer et les galres
     pleines de richesses, qui font l'opulence des habitants de la
     bonne ville. Quand ceux-ci ont tir le verrou de la porte et
     que le portier a lev le pont, ils peuvent tre en toute
     scurit; car ils ne craignent homme qui vive; la chrtient
     entire ne pourrait les prendre.

C'est dans ce milieu que notre troubadour passa la premire partie de sa
vie. Il ne semble pas qu'il y ait t trs heureux. Il adressa ses
premires posies lyriques  la vicomtesse de Narbonne, Phillippe
d'Anduze. Mais _Belle-Joie_ ou plutt _Beau-Dport_ (c'est le nom sous
lequel notre pote la dsigne) ne parat pas avoir t trs sensible 
ses hommages potiques. Aussi le pote quitta-t-il sa ville natale pour
aller chercher ailleurs des protecteurs plus puissants.

Il s'adressa au roi de France, saint Louis, et ceci ne manque ni de
hardiesse ni d'originalit. Ce n'tait pas l'usage des troubadours de
remonter vers le Nord; on a vu dans les deux chapitres prcdents que,
en dehors des petites cours du Midi, celles qui leur taient le plus
hospitalires taient les cours de Castille ou d'Aragon, ou celles du
Nord de l'Italie. Aucun troubadour n'a sjourn  la cour de France et
la requte de Guiraut Riquier est unique en son genre.

Elle prouve que la Croisade contre les Albigeois, malgr ses atrocits,
avait laiss peu de rancunes dans les coeurs. Sans doute Guiraut
Riquier, semblable en cela  la plupart des troubadours, est un pote
besogneux, et sa petite patrie, Narbonne, avait eu peu  souffrir de la
guerre; elle avait vit le sort de Bziers et de Carcassonne en se
dclarant pour Simon de Montfort. De plus, aprs la rvolte de 1242, o
les principaux seigneurs du Midi s'allirent avec les Anglais contre le
roi de France, celui-ci avait fait preuve de beaucoup de gnrosit.
Mais les mmes sentiments sont communs  tous les troubadours du temps,
c'est--dire de la seconde moiti du XIIIe sicle. Le ressentiment
contre les conqurants du Nord fut d'abord violent et se manifesta par
d'nergiques sirvents comme ceux de Peire Cardenal, de Bernard Sicart
de Marvejols, de Guillem Figueira ou d'Aimeric de Pguillan. Mais ce
sont l des contemporains de la croisade, des tmoins peut-tre des
scnes d'horreur de Bziers et de Toulouse: on comprend chez eux la
violence ou la tnacit de la haine. La gnration suivante n'a pas
hrit de ces ressentiments. La population s'tait assez vite rallie au
nouveau rgime, et les troubadours, image de la socit de leur temps,
n'ont plus eu ni une parole de rvolte ni un regret.

On peut juger de l'accueil qui fut rserv,  la cour de saint Louis, 
la supplique de notre troubadour. Le roi devait considrer la posie
comme un art bien frivole; la reine, Marguerite de Provence, ne
ressemblait gure  lonore d'Aquitaine qui avait occup le trne de
France avant elle et en qui revivait le caractre gai et original de son
aeul, Guillaume de Poitiers. Il n'y avait pas de place pour un pote de
langue trangre dans une cour o les potes franais n'excitaient
eux-mmes aucun intrt. Les centres littraires taient ailleurs qu'
Paris; ils taient  Troyes,  Arras surtout o un groupe de bourgeois
cultivait et honorait la posie comme l'avaient fait avant eux les
grands seigneurs du Midi.

Riquier se tourna vers un protecteur plus bienveillant, le roi de
Castille, Alphonse X le Savant (1252-1284). La libralit d'Alphonse X
tait devenue proverbiale et les troubadours accoururent en foule auprs
de lui. Il tait pote lui-mme et Guiraut Riquier se trouva en
relations, non seulement avec de nombreux troubadours, mais aussi avec
les principaux reprsentants de l'cole galicienne dont Alphonse X tait
un des chefs. Dans ce milieu un peu cosmopolite la lutte pour la vie et
pour la gloire dut tre rude; certaines allusions obscures de notre
pote permettent de le deviner; cependant Guiraut Riquier parat tre
rest, de 1270  1279, un des potes favoris du roi de Castille.

Il profita bientt de la bienveillance royale pour adresser  son matre
une curieuse requte au sujet du nom des jongleurs. Le jongleur fut,
ds les origines de la posie provenale, l'auxiliaire indispensable des
troubadours. Les troubadours grands seigneurs--et ils n'taient pas
rares  l'origine--leur confirent souvent le soin de rciter leurs
posies. Leur rle avait grandi avec le temps.

Mais la vie errante que menaient les jongleurs les mettait en relations
avec une socit bien mle et on a pu voir, dans un prcdent chapitre,
que plus d'un y prenait de mauvaises habitudes. De plus on confondait
sous le nom de jongleurs toutes sortes de gens, depuis le vrai jongleur,
charg de rciter des posies, jusqu'aux montreurs d'ours, de chiens, de
chats ou d'oiseaux dresss; les types les plus connus de la foire et du
cirque voisinaient--sous une dnomination commune--avec les auxiliaires
les plus prcieux des potes. Cela ne pouvait durer. L'glise avait
tabli des distinctions parmi la bande htroclite des jongleurs,
tolrant les uns et retirant ses bndictions  ceux qui dshonoraient
la corporation. Pour des raisons de haute convenance potique Guiraut
Riquier demanda au roi Alphonse une distinction du mme genre. Et il
rendit,  la place du roi, ou peut-tre sur son conseil, un dcret en
forme, ordonnant de nouvelles dnominations.

Il y aura dsormais quatre catgories dans le monde de ceux qui crivent
des posies ou qui en vivent: au plus bas degr sont les bateleurs qui
mnent une vie honteuse; un seul nom leur convient, celui qu'ils ont en
Lombardie, bouffons.

La classe suivante comprendra les vrais jongleurs; ceux-l ont du
savoir-vivre, leur courtoisie et leur talent dlicat leur permettent de
frquenter les grands; ils mettront la joie dans leur socit, en jouant
des instruments, en rcitant contes et nouvelles.

Le nom de troubadour sera rserv  ceux qui trouvent danses, chansons
et ballades gracieusement composes.

Mais parmi eux quelques-uns sont hors de pair; ce sont ceux qui crivent
les vers parfaits, les belles posies didactiques: ceux-l ont la
matrise du souverain trouver, de la posie parfaite; ils porteront un
nom en rapport avec leur talent: _don doctor de trobar_, seigneur
docteur en posie.

Ne sourions pas trop de cette navet de pote, croyant  l'efficacit
de la rglementation en matire de talent potique et mme de gnie;
nous sommes en plein moyen ge, poque o tout est rgl par des lois et
coutumes, crites ou non. Sans doute il y a quelque arrire-pense
utilitaire dans les distinctions que Riquier veut faire tablir, les
troubadours de premire classe, munis du diplme de docteur en posie,
devant recevoir plus de faveurs et plus d'honneurs. Mais d'abord ce sont
l des ides qui ne sont pas particulires au seul moyen ge; le
mandarinat--qu'on nous permette cet anachronisme--est sans doute de tous
les temps et de tous les pays.

Et puis surtout si le dsir de cette distinction de classes n'est pas
tout  fait dsintress, il s'y mle un souci trs lev de la noblesse
de la posie. Riquier insiste  plusieurs reprises sur le mal que
causent  la posie les misrables chanteurs de rue qui la reprsentent
aux yeux du vulgaire; il voit l une sorte de profanation, contre
laquelle il proteste avec une indignation loquente.

Que pouvait-il advenir de cette requte et du dcret qui en fut la
consquence? C'tait un acheminement vers la cration d'coles fermes,
comme il y en eut dans le Nord de la France et surtout en Allemagne, o
les matres chanteurs formrent, en particulier  Nremberg, des
corporations. Dans le Midi la posie n'avait plus assez de vie pour
permettre la fondation de ces coles chres, dans toutes les
littratures, aux pigones.

Riquier quitta vers 1279 la cour de celui qu'il appelle le bon roi de
Castille. Les dernires annes de la vie d'Alphonse X ne furent qu'une
srie de dboires; il eut  combattre les grands; son fils an se
dclara contre lui et il fut rduit aprs avoir fait un vain appel aux
rois de Portugal, de France et d'Angleterre  implorer le secours des
musulmans. Riquier garda de lui un souvenir mu: Depuis que je perdis
le glorieux roi qui m'aimait tant, Alphonse de Castille, je n'ai pas
trouv de seigneur qui apprcit mon talent et qui me st si bien
honorer qu'il me retirt de la misre.

Il en trouva un cependant en la personne du comte de Rodez, Henri II.
Les seigneurs de ce comt avaient t de tout temps les protecteurs des
troubadours et se piquaient eux-mmes de posie. Pendant la dernire
priode de la dcadence il y eut autour du comte Henri II (mort en
1302), une sorte d'cole potique, la dernire o fut honore la posie
des troubadours. De nombreuses tensons nous laissent entrevoir ce qu'y
fut la vie de socit. On y discutait des questions de casuistique
amoureuse; certaines tensons  trois ou quatre personnages ressemblent
dj  des comdies de salon. Nous savons mme qu'on rendait des
jugements,  la suite de ces discussions, et que les dames assistaient 
ces jugements et y prenaient sans doute part. Il n'y a rien l que de
trs vraisemblable, et qui ne suffit pas, est-il besoin de le dire, 
faire revivre la gracieuse lgende des cours d'amour.

Un jour le talent de Riquier fut mis  une preuve difficile. Le comte
de Rodez choisit, parmi les troubadours qui se pressaient autour de lui,
quatre des meilleurs et il leur donna  commenter une chanson de Guiraut
de Calanson, un des modles les plus parfaits du style obscur. On
distribua aux concurrents le texte de la chanson, sans aucune
modification. Ce fut, comme on voit, une sorte de concours de critique
littraire. Riquier fit diligence et n'eut pas de peine  triompher: il
obtint le prix. Aprs avoir pris conseil des connaisseurs, Henri II
dclara solennellement que Riquier avait compris le sens de la chanson
et l'avait bien commente; et pour que nul n'en ignort, il fit faire un
diplme muni de son sceau o fut transcrite cette dclaration. Ce fut un
grand triomphe littraire pour Riquier, mais ce fut sans doute le
dernier (1285).

Riquier mourut dans les dernires annes du XIIIe sicle. Une de ses
dernires posies est touchante de tristesse et de sincrit.

     Je devrais m'abstenir de chanter, car au chant convient
     l'allgresse, et un tel souci m'oppresse qu'il m'attriste
     compltement, quand je me remmore le pnible temps pass, que
     je considre le triste temps prsent et que je songe 
     l'avenir: ce sont l tout autant de motifs de pleurer.

     C'est pourquoi mon chant, qui est sans allgresse, ne devrait
     pas avoir de charme, mais Dieu m'a donn un tel talent qu'en
     chantant je retrace ma folie, mon bon sens, ma joie, mon
     dplaisir, ce qui me nuit et ce qui m'est utile; car autrement
     je ne dis presque rien de bien; _mais je suis venu trop tard_.

C'tait un monde dj trop vieux que celui o il vcut et la posie n'y
jouissait gure de la considration qu'elle avait connue dans l'ge
prcdent.

Mais le dernier troubadour eut, comme ses prdcesseurs, l'orgueil de
son art. Pendant sa vie errante voici comment il se consolait de sa
misre: De mon agrable richesse (c'est--dire le talent potique) que
nul ne peut m'enlever, je sais gr  la noble dame que j'adore et plus
encore, s'il se pouvait,  l'amour. C'est cet orgueil de pote qui fait
l'intrt de sa vie. Ce dernier reprsentant de la posie provenale se
fait remarquer en pleine dcadence par un souci trs vif de son art: par
ce ct de son talent il est bien de la race des grands troubadours.

Son oeuvre est des plus varies. Il est un virtuose en mtrique, pour
l'agencement des strophes et des rimes. Comme chez la plupart des
troubadours de la dcadence, les posies morales, didactiques et
religieuses y tiennent une grande place. Mais curieux d'originalit il a
invent des genres nouveaux et a essay de donner une vie nouvelle  des
genres anciens. Il y a admirablement russi dans ses pastourelles. Les
six qui nous restent de lui forment un groupe  part dans son oeuvre. Il
met en scne la mme bergre, jeune fille dans la premire pice, mre
de famille dans les dernires. Il y a l une sorte de drame, dont
l'action se prolonge  travers plusieurs annes; dans les diffrents
actes le dialogue est vivant, anim, brillant, surtout par suite d'un
artifice de style qui consiste  enfermer demandes et rponses dans un
ou deux vers.

La premire pastourelle dbute par un gracieux tableau qui est
d'ailleurs de style dans ce genre.

     L'autre jour j'allais le long d'une rivire, me rjouissant
     tout seul; car l'amour me conduisait et me poussait  chanter.
     Je vis une gaie bergre, belle et avenante, qui gardait ses
     agneaux. Je me dirigeai vers elle; je la trouvai fire, avec un
     air convenable; elle me ft bonne mine  ma premire demande.

     Car je lui demandai: Jeune fille, ftes-vous aime et
     savez-vous aimer? Elle me rpondit sans dtour: Seigneur,
     srement je me suis dj promise.--Jeune fille, puisque je vous
     ai rencontre, je serais heureux si je pouvais vous
     plaire.--Vous m'avez trop cherche, sire; si j'tais folle, je
     pourrais y penser.--Cela ne vous plat pas?--Non, seigneur, ni
     ne doit me plaire...

     --Jeune fille, ne craignez pas que je vous veuille honnir.

     --Seigneur, je suis votre amie, puisque la sagesse vous
     retient.--Jeune fille, quand je suis sur le point de faillir,
     pour me retenir je pense  Beau Dport.--Seigneur, votre amiti
     me plat fort; maintenant vous vous faites aimer.--Jeune fille,
     qu'est-ce que j'entends?--Que je sens quelque inclination pour
     vous, seigneur.

     --Dites, charmante fille, qui vous fait dire  prsent parole
     si aimable?--Seigneur, o que j'aille on entend les jolies
     chansons de Guiraut Riquier.--Mais vous ne prononcez pas encore
     le mot que je vous demande.--Seigneur, Beau Dport qui vous
     prserve de tout blme, ne vous protge-t-elle pas?--Cela ne me
     profite gure.--Au contraire, seigneur.--Jeune fille, je
     reprendrai souvent ce sentier.

Il y revint en effet deux ans plus tard (1262) et voici le dbut de sa
deuxime pastourelle.

     L'autre jour je rencontrai la bergre d'antan; je la saluai et
     la belle me rendit mon salut; puis elle me dit: Seigneur,
     comment tes-vous rest si longtemps sans que je vous voie?
     L'amour ne vous tourmente gure.--Si, jeune fille, plus qu'il
     ne parat.--Seigneur, comment pouvez-vous supporter ce
     chagrin?--Il est si grand qu'il m'a fait venir ici.--Moi aussi,
     seigneur, j'allais vous cherchant.--Mais vous tes ici gardant
     vos agneaux?--Et vous de passage, seigneur,  ce qu'il me
     semble?

La conversation se poursuit sur ce ton, le pote parlant amour et la
prude bergre le rappelant aux convenances et le calmant d'un mot en lui
rappelant le souvenir de Beau Dport.

Deux ans aprs nouvelle rencontre (1264). C'est le sujet de la troisime
pastourelle. Le troubadour y introduit un lment nouveau qui consiste 
supposer qu'il ne reconnat pas la jeune fille.

     Je trouvai l'autre jour une gaie bergre au bord de la rivire;
      cause de la chaleur la belle tenait ses agneaux  l'ombre;
     elle faisait un chapeau de fleurs et tait assise en un endroit
     lev au frais. Je descendis de cheval. Elle fut avenante et
     m'appela la premire.

     Je lui dis: Pourrai-je obtenir de vous quelque joie puisque
     vous m'tes si avenante?--Je cherche, me dit-elle, pensive,
     nuit et jour, un gentil ami.--Vous m'aurez sincre et fidle,
     toute ma vie durant.--Cela se peut bien, seigneur, car il me
     semble qu'amour vous possde.--Oui, un amour
     farouche.--Seigneur, il est bien subit.--Jeune fille, si avant
     peu vous ne me secourez pas, l'amour que je vous porte me
     tuera.--Seigneur, l'homme qui souffre obtient du secours;
     esprez.--Jeune fille, l'amour commence  me martyriser si fort
     qu'il me faut votre secours.--Seigneur, vous m'avez dsire
     timidement pendant quatre ans.--Je ne pense pas vous avoir
     jamais vue.--Seigneur, vous ne me connaissez pas?--tes-vous
     folle?--Non, seigneur, ni muette.

Quelques annes plus tard le pote rencontre la jeune bergre bien
change; cette fois-ci c'est au tour de la jeune fille de ne pas le
reconnatre.

     L'autre jour je vis la bergre que j'ai vue si souvent; elle
     tait bien change, car elle tenait sur ses genoux un petit
     enfant endormi; elle filait comme une personne sage. Je crus
     qu'elle me serait familire  cause de nos trois entretiens;
     mais je vis qu'elle ne me connaissait pas quand elle me dit:
     Vous quittez votre chemin?

     Jeune fille, lui dis-je, votre agrable compagnie me plat
     tant que j'ai besoin de votre amour.--Elle me rpondit:
     Seigneur, je ne suis pas si folle que vous pensez; j'ai mis mon
     amour ailleurs.--C'est une grosse faute; il y a si longtemps
     que je vous aime sincrement.--Seigneur, jusqu'aujourd'hui je
     ne crois pas vous avoir vu.

     --Vous perdez la raison, jeune fille!--Non, seigneur, de l'avis
     de tous.

     --Sans vous, jeune fille, je ne puis trouver de remde  mon
     mal; il y a si longtemps que vous me plaisez.--Ainsi me
     parlait, seigneur, Guiraut Riquier; mais je ne m'y laissai
     jamais prendre.--Guiraut Riquier ne vous oublie pas: vous
     souvenez-vous de moi?--Il me plat plus que vous, seigneur, et
     sa vue me serait agrable.--Jeune fille, ma joie commence; car
     je suis sans nul doute celui qui vous a fait connatre par ses
     chants.

Le pote enorgueilli et flatt croit le moment venu de faire une
nouvelle dclaration.

     Fille aimable, pourrions-nous nous mettre d'accord si j'tais
     discret?--Seigneur, oui, mais il n'y aurait pas d'autre amiti
     que celle que nous nous tmoignmes la premire fois... si
     j'avais t lgre vous m'auriez tenue pour peu raisonnable.

Voil le mot de la coquette vertueuse qui a bern notre pote pendant
les quatre premiers actes: les deux interlocuteurs ne parlent pas la
mme langue; quand le pote parle d'amour, et mme d'amour farouche, la
bergre parle d'amiti. Dans les deux derniers actes--c'est--dire dans
les deux dernires pastourelles--elle en arrive  sermonner le
troubadour impnitent; il est vrai que le temps a pass et que le pote
la trouve quelques annes aprs bien change: elle n'tait plus belle
comme autrefois, dit-il. Elle revenait d'un plerinage  Saint-Jacques
de Compostelle et n'en rapportait que des sentiments pieux. Le pote est
devenu vieux et elle raille sans indulgence ses cheveux blancs; la
bergre a l'esprit tourn vers les choses religieuses et elle souhaite
au troubadour de mener une meilleure vie. Avec la premire pastourelle
nous tions en plein roman; les deux dernires ressemblent  deux
sermons.

C'est que pendant les vingt annes que ce roman est cens avoir dur,
les ides du pote se sont aussi modifies. L'volution qu'a suivie sa
conception de l'amour va nous en donner une nouvelle preuve.

La plupart des chansons du dernier troubadour sont adresses  une dame
qu'il dsigne sous le nom de _Beau Dport_ (Belle Joie). Il est probable
qu'il s'agit de la vicomtesse de Narbonne qui fut chante par d'autres
troubadours. Mais cela importe peu en somme et voici pourquoi: c'est
que, plus que chez tout autre, l'amour parat avoir t chez notre
troubadour un jeu de l'esprit plutt qu'un sentiment venu du coeur. Sans
doute quelquefois on croit sentir vibrer la sincrit sous les formules
conventionnelles; mais c'est sans doute que le coeur chez lui aussi fut
dupe de l'esprit. L'objet de son amour aurait pu tre irrel, comme on a
prtendu (et l'erreur tait possible) que c'tait le cas pour Dante et
pour Ptrarque. On a mme rapproch Guiraut Riquier de ces deux potes,
et s'il tait dmontr que les oeuvres des derniers troubadours ont t
connues en Italie, on n'aurait pas manqu de dire que Dante,
contemporain en somme de Riquier, avait pu l'imiter. Le _dolce stil
nuovo_ aurait pu natre de l'oeuvre des derniers troubadours. Seulement
l'volution qui se produisait dans la lyrique italienne n'tait plus
possible dans la lyrique provenale; ce qui dans la premire tait un
principe de vie tait dans la seconde un produit de la dcadence.

Ce n'est pas que la conception de l'amour chez Riquier soit bien
diffrente de celle des troubadours qui l'ont prcd. Comme eux il
demande une seule faveur  sa dame, de l'agrer pour serviteur; il a
choisi comme eux la meilleure et la plus aimable femme qui soit au
monde; il jure  tout instant qu'elle peut compter sur sa fidlit et
sur sa discrtion. Mais la dame, conformment aux conventions, demeure
rigoureuse, inflexible; les traditions littraires ne lui permettent pas
une autre attitude. Et Riquier de se dsesprer, de rpter aprs tant
d'autres que le chagrin le tuera, que la honte de cette mort rejaillira
sur la dame qui ne lui a tmoign aucune piti.

Et cependant deux choses le consolent dans son infortune. S'il regrette
l'esclavage o l'amour l'a plac et s'il pense, avec une mlancolie qui
parat sincre,  l'heureux temps o il tait libre, corps et me, il
sait gr  l'amour de ne l'avoir pas fait aimer une autre femme. C'est
que Beau Dport, malgr sa rigueur, ou plutt  cause de sa rigueur, a
fait de lui un excellent pote et un homme meilleur. Au moment o son
talent est le plus honor, en Castille, il ne manque pas de faire
hommage de cet honneur  Beau Dport et  l'amour. L'amour de Beau
Dport lui a donn la gloire. Je me tiens pour bien pay de mon talent,
qui m'est venu pour avoir bien aim ma dame sans tre aim: car mon nom
est connu et j'ai la sympathie des grands...

Voil pour l'honneur qui a rejailli sur le pote; et voici pour la
perfection morale dont Beau Dport fut la source: Et comme ma dame au
gentil corps honor, orne de toutes les qualits, ne fut ni reprise ni
blme, pas mme d'une mauvaise pense, je l'aime plus parfaitement et
avec crainte; car il me semble que si elle ne m'avait pas refus son
amour, elle et moi nous aurions dchu. Aussi ai-je grandi en sagesse, au
point que les vils espoirs me dplaisent. Valeur littraire et valeur
morale proviennent du mme principe; le pouvoir d'amour est tel qu'il
opre des miracles: Amour fait faire toutes actions convenables et
donne les qualits qui accompagnent l'honneur. Donc amour est doctrine
de valeur; il n'est pas d'homme si mprisable que l'amour ne transforme
en homme d'honneur pourvu qu'il aime.

On voit  quelle haute conception morale mne l'amour ainsi entendu.
Cependant mme sous cette forme il ne trouva bientt plus grce devant
les ides morales et surtout religieuses du temps et Riquier lui-mme
eut l'occasion de renier sa doctrine pourtant si pure.

On se souvient du concours littraire qu'avait institu le comte de
Rodez et o Riquier remporta le prix. Le sujet du concours tait,
avons-nous dit, le commentaire d'une chanson obscure d'un troubadour
d'ailleurs peu connu. Le sujet de la chanson (crite pendant la priode
classique, tout au dbut du XIIIe sicle) tait la description du palais
qu'habite l'amour; ou plutt le tiers infrieur d'amour.

Il y a trois espces d'amours: l'amour cleste, l'amour naturel (amour
des parents) et l'amour charnel: c'est celui-l qui est le tiers
infrieur. Il a grand pouvoir, personne ne lui rsiste. Cet amour est
drgl, dit Riquier, et ne peut juger droitement; il n'coute que la
volont (nous dirions la passion) et non la raison. Les amants trouvent
ses dbuts agrables, mais ensuite viennent tourments, soucis et
chagrins.

Entre ces trois sortes d'amours le pote moraliste a vite fait son
choix. Il mprise le tiers infrieur d'amour; il supporte l'amour
naturel (celui des parents et des enfants); mais il met bien au-dessus
des deux l'amour divin; il souhaite de voir le palais lev o il jouira
de la paix sans fin, de l'amour sans restriction, des biens parfaits
sans dommage, du plaisir sans tristesse et de la joie sans dsir.

Ce commentaire et l'accueil sympathique qu'il reut dans la dernire
socit o la posie des troubadours fut honore nous a gard l'cho des
proccupations religieuses du temps. La thorie de l'amour pch
invente par l'glise a pntr dans la posie provenale: elle n'en
sortira pas de sitt. Nous comprenons mieux aprs cela quelques mots
graves que l'on rencontre chez Riquier et chez un troubadour
contemporain: la posie est qualifie de pch par les autorits
religieuses du temps. Aussi se transforme-t-elle; c'est l'poque o
fleurissent les posies  la Vierge dont quelques-unes sont remarquables
de grce. Bientt la posie religieuse sera seule permise.

Tous ces faits sont des indices de la transformation profonde qui s'est
produite dans les moeurs. A un sicle de paganisme qui est l'poque de
la priode classique succde une priode d'agitation religieuse. La
croisade contre les Albigeois marque le triomphe de l'orthodoxie. Les
congrgations, les ordres religieux se multiplient, font une propagande
incessante; petit  petit l'esprit public se transforme; la posie
profane mme sous sa forme la plus pure devient un pch, la posie
religieuse est la seule qui soit admise ou comprise. Tel est le terme de
l'volution auquel est arrive  la fin du XIIIe sicle, chez Riquier et
ses contemporains, la posie des troubadours. Sous cette forme elle
n'est presque plus reconnaissable; et cependant, dans les chansons  la
Vierge en particulier, il a suffi de peu de chose pour la transformer.

Ce furent ces chansons  la Vierge qui devinrent bientt une sorte de
posie officielle. En effet Guiraut Riquier mourut dans les dernires
annes du XIIIe sicle. Un quart de sicle plus tard (1323) sept
bourgeois de Toulouse, avec autant de zle que de navet, cherchrent 
rallumer le flambeau teint. Ils fondrent une Acadmie, institurent
des concours (qui vivent encore aujourd'hui) et tablirent un code
potique; en souvenir de l'ancien temps il fut appel les Lois
d'amour. Mais les anciens dieux taient bien morts et la nuit avait
dfinitivement succd au crpuscule.

La nouvelle cole malgr son titre de Consistoire de la Gaie-Science ou
Gai-Savoir eut des tendances exclusivement morales et religieuses. Le
culte de la femme qui avait fait la gloire de la posie des troubadours
y devint le culte de la Vierge. Mais ces chansons  la Vierge avaient
donn--avec Guiraut Riquier et ses contemporains--la mesure de la grce
et du charme qu'on y pouvait atteindre. Les thmes de la lyrique
religieuse ne prsentaient pas en effet la mme varit que ceux de la
lyrique profane. La monotonie tait facile  prvoir; elle caractrise
toute cette posie du XIVe et du XVe sicle. Les mainteneurs--ainsi se
nommaient les fondateurs de la nouvelle cole--avaient pris soin
d'exclure  l'avance tout ce qui pouvait la rompre. Ils n'admirent
d'autres genres que ceux qu'on avait dj traits et o depuis longtemps
toute sve tait morte. Leur posie ne fut qu'une posie de forme,
essentiellement acadmique. On renchrit sur les difficults mtriques
que les troubadours avaient lgues, on leur emprunta leurs plus graves
dfauts, les choses caduques: la rime difficile et recherche, le style
obscur, et de tout cela sortit une posie correcte, parfois lgante,
mais, artificielle, trs froide et trs monotone.

Ceux-l s'en aperurent qui demandrent  la nouvelle cole des modles
et des rgles. La littrature catalane doit  l'imitation de l'cole
toulousaine la plupart de ses dfauts. Les destines de cette
littrature sont semblables  celle de l'cole potique qu'elle imite,
et  laquelle elle emprunte son code. La posie religieuse y fleurit, la
recherche et la prciosit y rgnent. Elle est, elle aussi, une
littrature acadmique qui se prolonge sans clat pendant plusieurs
sicles.

L'loge continuel de la Vierge amena une trange confusion et cra une
lgende qui encore aujourd'hui a la vie tenace. On appliqua  la mre de
Dieu toutes les mtaphores que contiennent les litanies et les hymnes 
la Vierge. La mre du Christ tait la Vierge Clmente, misricordieuse,
charge d'intercder pour les pcheurs auprs de son fils; elle devint
la Clmence personnifie. Au XVe sicle on supposa qu'il avait exist
une illustre famille toulousaine du nom d'Isaure, on fit remonter  un
membre de cette famille l'honneur d'avoir fond les Jeux Floraux et le
mythe de Clmence Isaure (qui ressemble trangement  une mystification)
fut cr.

Nous n'avons pas  poursuivre l'histoire de cette posie dans les temps
modernes. On sait avec quel clat Mistral et son cole l'ont fait
revivre alors qu'on la croyait morte pour toujours. Sans doute les
conditions sociales, politiques et autres ne sont plus les mmes qu'au
temps de Guillaume de Poitiers ou de Bertran de Born; elles ne sont pas
cependant telles que la posie provenale, dont le sicle prcdent a vu
la renaissance, ne puisse vivre glorieusement, si elle continue  se
conformer au prcepte exprim avec autant de simplicit que de force par
l'auteur de _Mireille_: Nous ne chantons que pour vous autres,  ptres
et paysans. Laissons de ct ce que l'expression a d'exagr; les plus
dlicats se sont laiss prendre depuis longtemps au charme de cette
posie nouvelle; mais c'est bien en revenant  la vrit et  la
sincrit, que Jasmin, Mistral, Aubanel, Roumanille et Flix Gras, pour
ne citer que les plus grands, ont retrouv les sources de la vraie
posie. Il appartient  leurs successeurs,  ceux qui aiment la gloire
et qui ont le coeur vaillant, de s'inspirer du mme principe, s'ils
veulent empcher la nouvelle posie de mourir prmaturment, comme est
morte l'ancienne. La Croisade contre les Albigeois n'aurait peut-tre
pas suffi  tuer la posie des troubadours, si elle n'tait devenue de
bonne heure une posie trop conventionnelle. La convention et l'artifice
peuvent donner l'illusion de la vie; ils ne la remplacent pas.

Mais il est temps de revenir en arrire pour jeter un coup d'oeil
dfinitif sur le pass. On peut se rendre compte maintenant de la place
qu'occupe dans l'histoire des littratures romanes la posie des
troubadours. Elle a fourni des modles  la plupart d'entre elles; elle
a t une mre fconde, et elle a le droit d'tre fire de ses enfants.
C'est la France du Midi qui a enseign  ces littratures naissantes 
exprimer sous une forme artistique les sentiments les plus doux les
affections les plus chres qui aient fait battre le coeur des hommes. La
France du Nord leur a enseign en mme temps les chansons et les
fanfares guerrires, dont les chos ont retenti si longtemps dans les
romans d'aventure qui se rattachent  nos chansons de geste. L'pope
franaise a t imite dans les pays scandinaves et dans la lointaine
Islande, comme la posie des troubadours en Portugal et en Sicile.

C'est au mlange de ces deux influences que le moyen ge franais doit
l'hgmonie intellectuelle qu'il a exerce sur les pays germaniques
aussi bien que sur les pays romans. Cette conqute du monde par la
posie est un des plus beaux titres de gloire du moyen ge franais. Les
deux parties dont l'union intime et harmonieuse forme la France y ont eu
une part gale. tudier l'une ou l'autre de ces deux influences, c'est
contribuer  honorer, comme l'a dit un grand-matre, Gaston Paris, la
vieille patrie qui depuis plus de mille ans a excit tant d'amour,
mrit tant de sacrifices et anim tant d'mes de son gnie et de son
coeur.




BIBLIOGRAPHIE ET NOTES


BIBLIOGRAPHIE GNRALE

1. =Dictionnaires.=--F. Raynouard, _Lexique roman_, 6 vol. Paris,
1838-1844.

E. Levy, _Provenzalisches Supplement-Woerterbuch_, Leipzig, 1894 et
annes suivantes. Ce complment magistral de l'oeuvre de Raynouard
comprendra environ six volumes grand in-8; cinq ont dj paru ainsi que
le premier fascicule du tome VI (jusqu'au mot _Past_).

Pour paratre  la fin de 1908: Emil Levy, _Petit dictionnaire
provenal-franais_, Heidelberg, G. Winter.

J.-B.-B. Roquefort, _Glossaire de la langue romane_, 3 vol. Paris,
1808-1820.

[De Rochegude] _Essai d'un glossaire occitanien pour servir 
l'intelligence des posies des troubadours._ Toulouse, 1819.

2. =Grammaires.=--Raynouard, _Grammaire de la langue romane_ (Tome I du
_Choix_) Cf. _Rsum de la grammaire romane_ (Tome I du _Lexique_).

F. Diez, _Grammaire des langues romanes_, traduction Gaston Paris, A.
Brachet, Morel-Fatio, Paris, 1873-1876, 3 vol.

W. Meyer-Lbke, _Grammaire des langues romanes_, traduction Rabiet et
Doutrepont, 4 vol. Paris, 1889-1905.

C.-H. Grandgent, _An outline of the Phonology and Morphology of old
provenal_. Boston, 1905. (Ne contient que la phontique et la
morphologie; pour la syntaxe se reporter  Diez ou  Meyer-Lbke.)

H. Suchier, _Die franzsische und provenzalische Sprache_, dans Groeber,
_Grundriss der romanischen Philologie_, 3 vol. Strasbourg, 1888-1902. La
partie traite par H. Suchier a t traduite en franais sous le titre
suivant: H. Suchier, _Le franais et le provenal_, trad. par Ph. Monet,
Paris, 1891. D'autre part une nouvelle dition du tome I du _Grundiss_
de Groeber vient de paratre (1906).

Voir aussi l'excellente introduction grammaticale au _Manualetto
provenzale_, de M. Crescini, et les prcis plus sommaires des
_Chrestomathies provenales_ de Bartsch (le tableau des formes a t
supprim dans la dernire dition donne par Koschwitz) et de M. C.
Appel.

Enfin citons en dernier lieu un autre excellent manuel:
l'_Altprovenzalisches Elementarbuch_, par O. Schultz-Gora, Heidelberg,
1906.

3. =Textes.=--=A. Collections.=--_Le Parnasse occitanien, ou Choix de
posies originales des Troubadours_ [par de Rochegude], Toulouse, 1819.

F. Raynouard, _Choix des posies originales des Troubadours_, 6 vol.
Paris, 1816-1821.

C.-A.-F. Mahn, _Die Werke der Troubadours_, 4 vol. Berlin, 1846-1853.

Id., _Gedichte der Troubadours_, 4 vol. Berlin, 1856-1873.

=B. Chrestomathies.=--K. Bartsch, _Chrestomathie provenale_, 6e dition
(publie par Koschwitz), 1904. Nos citations sont faites d'aprs la 4e
dition.

C. Appel, _Provenzalische Chrestomathie_, 3e dition, 1907. Nos
citations sont faites d'aprs la premire dition.

V. Crescini, _Manualetto provenzale_, 2e dition, 1905.

=C. ditions.=--Il existe des ditions compltes de plusieurs
troubadours. Nous nous contentons d'numrer les plus importantes.

_Posies de Guillaume IX_, par A. Jeanroy, Paris-Toulouse, 1905.

_Le troubadour Cercamon_, par le Dr Dejeanne, Paris-Toulouse.

U.-A. Canello, _La vita e le opere del trovatore Arnaldo Daniello_,
Halle, 1883.

Bertran de Born a t dit plusieurs fois (d. A. Stimming, 2e d.,
1892, d. A. Thomas, Toulouse, 1888).

A. Kolsen, _Giraut de Bornelh_ (tome I, fasc. 1, Halle, 1907).

Une dition de Bernard de Ventadour, par M. C. Appel, est en
prparation. Une dition de _Marcabrun_ par le Dr Dejeanne va paratre
incessamment.

K. Bartsch, _Die Lieder Peire Vidal's_, Berlin, 1857.

Plusieurs ditions de troubadours ont t publies dans la _Bibliothque
mridionale_ (Toulouse); ce sont: _Bertran de Born_ (d. A. Thomas, cf.
supra), _Montanhagol_ (d. Coulet); _Bertran d'Alamanon_ (d. Salverda
de Grave); _Elias de Barjols_ (d. Stronski). D'autres ont t publies
dans la _Romanisch Bibliotheke_ (Leipzig): _Sordel_ (d. de Lollis),
_Folquet de Romans_ (d. Zenker), ou dans l'_Altfranzsische Bibliothek_
(Heilbronn): _N'At de Mons_, d. Bernhard. Cf. encore les ditions de
_Peire d'Alvergne_, par R. Zenker (Erlangen, 1900), de _Guillem
Figueira_, par E. Levy (Thse de Berlin, 1880), de _Peire Rogier_, par
C. Appel (Berlin, 1892), de _Pons de Capduelh_, par Napolski, etc.

=D. Manuscrits.=--Le travail capital sur les manuscrits des troubadours
est celui de M. Groeber, _Die Liedersammlungen der Troubadours_,
Strasbourg, 1877 (_Romanische Studien_, IX).

=4.= =Histoire littraire.=--[Millot] _Histoire littraire des
troubadours_, 3 vol. Paris, 1774. (D'aprs les manuscrits de
Sainte-Palaye).

F. Diez, _Leben und Werke der Troubadours_, 2e dition, revue par K.
Bartsch, Leipzig, 1882. La 1re dition avait t traduite en franais
par de Roisin.

F. Diez, _Die Poesie der Troubadours_, 2e dition, revue par K. Bartsch,
Leipzig, 1883.

C. Fauriel, _Histoire de la posie provenale_, 3 vol. Paris, 1846.
Ouvrage vieilli, mais contenant d'excellents chapitres sur la posie
lyrique des troubadours.

K. Bartsch, _Grundriss zur Geschichte der provenzalischen Literatur_,
Elberfeld, 1872. La premire partie (p. 1-95) contient un aperu de
l'histoire de la littrature provenale, des renseignements sur les
manuscrits, sur les ditions, etc. La deuxime comprend la liste
alphabtique des troubadours, avec l'indication du premier vers de
chacune de leurs posies _lyriques_. C'est d'aprs cette liste que se
font ordinairement les citations dans les tudes littraires: ainsi
_Gr._, 101, 2, renvoie  la deuxime posie lyrique (ordre alphabtique)
de _Bonifaci Calvo_ qui porte le numro _101_ dans le _Grundriss_ de
Bartsch. Une nouvelle dition de cet indispensable instrument de travail
est en prparation et paratra sans doute bientt.

C. Chabaneau, _Les Biographies des Troubadours_, Toulouse, 1885; fait
partie de l'_Histoire gnrale de Languedoc_ (tome X). A la suite des
biographies vient une liste des troubadours contenant non seulement
l'indication de leurs posies lyriques, mais de leurs autres
compositions, et d'abondantes et prcieuses notes biographiques,
renvois, rapprochements, etc.

A. Stimming, _Provenzalische Litteratur_, dans le _Grundriss_ de
Groeber, tome II, 2e partie.

A. Jeanroy, _La posie provenale du Moyen Age_ (_Revue des Deux
Mondes_, 1899 et suiv.).

A. Restori, _Letteratura provenzale_, Milan, 1891 (Manuali Hoepli)
Excellent petit manuel, traduit en franais par A. Martel.

A. Jeanroy, _Les Origines de la Posie lyrique en France_, 2e dition,
Paris, 1904.

A. Ptzold, _Die individuellen Eigenthmlichkeiten einiger
hervorragender Trobadors im Minneliede_, Marbourg, 1897 (Excellent par
les innombrables citations qu'il renferme).

Ou peut citer encore les chapitres consacrs aux troubadours dans
l'_Esquisse historique de la littrature franaise au Moyen ge_ de
Gaston Paris, dans les histoires de la littrature franaise de MM.
Lintilhac et Lanson et dans la _Geschichte der franzoesischen
Litteratur_ de MM. Suchier et Birch-Hirschfeld.

M. V. Crescini, professeur  l'Universit de Padoue, prpare une
_Histoire de la littrature provenale_.


CHAPITRE PREMIER

1. Roger, _L'enseignement des lettres classiques, d'Ausone  Alcuin_,
Paris, 1905.

2. Kiener, _Verfassungsgeschichte der Provence seit der
Ostgothenherrschaft bis zur Errichtung der Konsulate_ (510-1200).
Leipzig, 1900, p. 48.

3. Les limites approximatives du _franco-provenal_ sont donnes d'aprs
la premire carte du _Grundriss_ de Groeber, t. I.

4. Cette langue s'appela d'abord langue _romane_, puis prit le nom de
_limousine_; la dnomination de _provenal_ date du XIIIe sicle:
c'tait, dans ce sens, la langue de la Province comprenant  peu prs
tout le Sud de la France.

5. M. Chabaneau, en classant par province d'origine les troubadours dont
il existe une biographie (111, un quart environ du chiffre total) donne
pour l'Aquitaine quarante-un noms: parmi eux Guillaume de Poitiers, les
troubadours gascons Cercamon et Marcabrun, Jaufre Rudel et Rigaut de
Barbezieux (Saintonge), Arnaut de Mareuil, Arnaut Daniel, Giraut de
Bornelh, Bertran de Born, etc. L'Auvergne et le Velay ont douze
troubadours avec biographie: parmi eux Peire d'Auvergne, Peire Rogier,
Peirol, Peire Cardenal. Le Languedoc en a dix-huit, parmi lesquels les
Toulousains Peire Vidal et Aimeric de Pguillan, Raimon de Miraval,
Guiraut Riquier. Enfin la Provence et le Viennois prsentent vingt-huit
noms; les principaux sont ceux de Raimbaut d'Orange, de la comtesse de
Die, Folquet de Marseille, Raimbaut de Vaquires, Folquet de Romans,
etc. Quoique cette liste ne comprenne qu'un quart des troubadours (et
que, par consquent, la classification soit incomplte) il faut
remarquer que parmi ces troubadours se trouvent les plus illustres.

6. Sur les genres populaires dans l'ancienne posie provenale, cf.
Ludwig Roemer. _Die volksthmlichen Dichtungsarten der
altprovenzalischen Lyrik_, Marbourg, 1884, et Jeanroy, _Origines de la
posie lyrique en France_.

7. Sur la mtrique des troubadours cf. P. Maus, _Peire Cardenal's
Strophenbau_, Marbourg, 1884.

8. Le pome de _Sainte Foy_ d'Agen a t publi par M. Leite de
Vasconcellos dans la _Romania_, XXXI (1902), p. 177 et suiv.

9. Cf. Jeanroy, _Origines_, 1re partie, chap. I.


CHAPITRE II

Voir pour tout ce chapitre les _Biographies des Troubadours_, par M. C.
Chabaneau (_Histoire gnrale de Languedoc_, d. Privat, tome X).

1. Cf. en particulier Chabaneau, _Notes sur quelques manuscrits
provenaux gars ou perdus_, Paris, 1886.

2. Paul Meyer, _Les derniers Troubadours de la Provence_, Paris, 1871.

3. G. Bertoni, _I trovatori minori di Genova_, Dresde, 1903. Id., _Nuove
rime di Sordello di Goto_, Turin, 1901 (Extrait du _Giornale Storico
della letteratura italiana_).

4. Cf. A. Stimming in Groeber, _Grundriss der romanischen Philologie_,
II, A, p. 19. Une partie des dtails qui suivent est emprunte  cet
excellent rsum.

5. O. Schultz (-Gora), _Die provenzalischen Dichterinnen_, Leipzig,
1888.

6. Raimon de Miraval et son pouse Gaudairenca; Hugolin de Forcalquier
et Blanchemain (A. Stimming, l. s., p. 19).

7. Sur les protecteurs des troubadours, voir Paul Meyer, _Provenal
language and litterature_, in _Encyclopdia britannica_, et la liste
dresse par Diez, _Leben und Werke_, 2e d., p. 497. Cf. aussi Restori,
_Lett. prov._, p. 77-79.

8. Jean de Nostredame, _Vies des plus clbres et anciens potes
provenaux_, Lyon, 1575. M. Chabaneau prparait depuis de nombreuses
annes une rdition de cet ouvrage. Nous la publierons le plus tt
possible. Cf. Chabaneau, _Le Moine des Iles d'or_, =Annales du Midi=,
1907.

9. Chabaneau, _Biographies des Troubadours_.

10. La duchesse de Normandie tait lonore d'Aquitaine, petite-fille du
premier troubadour, Guillaume, comte de Poitiers, pouse divorce de
Louis VII depuis 1152. C'est entre 1152 et 1154 que Bernard de Ventadour
aurait sjourn  sa cour; cf. Diez, _L. W._, p. 25.

11. Cf. sur le chtelain de Coucy, G. Paris, _La Littrature franaise
au moyen ge_,  128, et _Esquisse historique_...,  135.

12. Sur la lgende de Jaufre Rudel, cf. G. Paris, _Jaufre Rudel_, _Rev.
hist._, t. LIII, p. 225 et suiv.

13. _Histoire littraire_, XXVII, 723-724.

14. A. Stimming, dans le _Grundriss_ de Groeber, II, B, p. 16.

15. Cf. notre tude sur le dernier troubadour, Guiraut Riquier, p. 122
et suiv.

16. Le gracieux roman de _Flamenca_, comprenant plus de 8 000 vers, a
t publi deux fois par M. Paul Meyer, en 1865, et en 1901: le premier
volume de cette deuxime dition (contenant le texte) a seul paru
jusqu'ici. Le roman est du XIIIe sicle et il est aussi intressant pour
l'histoire littraire que pour l'histoire de la civilisation.

17. Sur ces _ensenhamens_, cf. notre tude cite plus haut, p. 131. Le
premier et le plus ancien de ces _ensenhamens_, auquel est emprunte la
citation qui suit, est de Guiraut de Cabreira, noble catalan
contemporain de Bertran de Born et de Peire Vidal.

18. La citation est emprunte  l'_ensenhamen_ de Guiraut de Calanson.
Ce pome a t publi rcemment par M. Wilhelm Keller sous le titre
suivant: _Das Sirventes_ Fadet Joglar _des Guiraut von Calanso_,
Erlangen, 1905. Le texte est accompagn d'un abondant commentaire. La
symphonie tait un instrument  vent, ou peut-tre un tambour de
basque (Keller, p. 63).


CHAPITRE III

1. Leur nom leur vient du mot _trobar_, _trouver_ en parlant de
l'invention potique.

Cf. en gnral, pour ce chapitre, Diez, _Poesie der Troubadours,_ 2e
dition.

2. Traduction de l'abb Papon, _Parnasse occitanien_, p. 21.

3. Ptrarque, _Trionfo d'amore_.

4. Cf. Gaston Paris, _Esquisse historique de la littrature franaise au
Moyen ge_, p. 159: ce sont les troubadours de cette cole [du _trobar
clus_] qui, malgr leurs dfauts et indirectement, ont cr le style
moderne.

5. Sur la musique cf. un excellent article de M. A. Restori, dans la
_Rivista musicale italiana_, vol. II, fasc. 1, 1895. Voir surtout la
rcente publication de M. J.-B. Beck, _Die Melodien der Troubadours_,
Strasbourg, 1908.

Cf. encore A. Jeanroy, Dejeanne, P. Aubry: _Quatre posies de
Marcabrun_, troubadour gascon du XIIe sicle, texte, musique et
traduction, Paris, 1904.

Les troubadours dont il nous reste le plus d'airs nots sont les
suivants: Bernard de Ventadour, Folquet de Marseille, Gaucelm Faidit,
Guiraut Riquier, Peire Vidal, Raimon de Miraval. Le plus grand nombre de
ces mlodies (les deux tiers) se trouvent dans le manuscrit R (Bibl.
nat.,_f. fr._, 22543).

6. Ludwig Roemer, _Die volksthmlichen Dichtungsarten_, Marbourg, 1884.

7. Bernard de Ventadour, _Quant erba vertz e fuelha par_ (M. W. I, 11;
_Gr._, 39); _id., Lo gens temps de pascor_ (M. W. I, 13; _Gr._, 28).

8. Marcabrun, _Pois l'iverns d'ogan es anatz_ (M. W. I, 57).

9. J. Rudel, _Quan lo rius de la fontana_ (M. W. I, 62; _Gr._, 5).

10. Arnaut de Mareuil, _Belh m'es quan lo vens_ (M. W. I, 155; _Gr._,
10).

11. Peire Rogier, _Tan no plou ni venta_ (M. W. I, 120; _Gr._, 8).

12. Raimbaut d'Orange, _Non chant per auzel ni per flor_ (M. W. I, 77;
_Gr._, 32).

13. _Sirvents_: la vraie forme provenale est _sirventes_; nous
l'accentuons pour mieux marquer que l'accent doit porter sur la dernire
syllabe.

14. Cf. Jeanroy, _Origines_..., p. 45 et suiv. De la _tenson_ on
distingue le _jeu-parti_ (prov. _partimen_) qui est une varit du genre
et o les interlocuteurs choisissent entre deux propositions contraires;
nous employons le mot de _tenson_ qui est le terme le plus gnral.

Sur la question de savoir si les tensons appartiennent  des auteurs
diffrents, cf. Diez, _Poesie der Troubadours_, p. 165. Pour les sujets
des tensons cf. _ibid._, p. 169. Voici quelques autres exemples: quel
est l'homme le plus amoureux, celui qui ne peut rsister au dsir de
parler constamment de la dame qu'il aime ou celui qui y pense en
silence? Un amoureux qui est heureux dans son amour doit-il prfrer
tre l'amant ou le mari de sa dame?

15. Pour les tensons avec un personnage imaginaire, cf. Jeanroy,
_Origines_..., p. 54, note 1: on a des tensons du Moine de Montaudon
avec Dieu, de Peirol avec Amour, de Raimon Branger et Bertran Carbonel
avec leur cheval, de Lanfranc Cigala avec son coeur et son savoir.

16. Les deux tensons qui suivent sont de Guiraut Riquier.

17. Une des tudes les plus rcentes sur la pastourelle est celle de M.
A. Pillet, _Studien zur Pastourelle_, Breslau, 1902 (extrait de la
_Festschrift zum zehnten deutschen Neuphilologentag_).

18. Traduction de M. A. Jeanroy, _Origines_, p. 31.

19. _Ibid._, p. 80.

20. Le plus rcent travail sur l'_aube bilingue du Vatican_ (ainsi
nomme du manuscrit qui la contient) est d au Dr Dejeanne dans les
_Mlanges Chabaneau_: on trouvera dans cet article la bibliographie du
sujet.

21. Il n'y a qu'un exemple de _serena_; dans Guiraut Riquier; il faut y
voir sans doute une invention du pote et non une imitation d'un genre
populaire.

22. Le _descort_ de Raimbaut de Vaquires est compos de six strophes:
la premire en provenal, la seconde en italien (gnois), la troisime
en franais, la quatrime en gascon, la cinquime probablement en
portugais (Cf. sur le dernier point Carolina Michaelis de Vasconcellos,
dans le _Grundriss_ de Groeber, II, B, p. 173, Rem. 1).


CHAPITRE IV

1. Une partie des pages qui suivent ont paru en article dans le _Mercure
de France_, juin 1906.

2. Cf. _Posies de Guillaume IX, comte de Poitiers_, d. Jeanroy, Paris,
1905.

3. Sur le vasselage amoureux, cf. un excellent article de M. E.
Wechssler, _Frauendienst und Vassalitt_, dans _Zeitschrift fr
franzsische Sprache und Litteratur_, XXIV, 1, 159-190.

4. Cf. Diez, _Poesie der Troubadours_, p. 128, 129, etc.

5. A. Restori, _Lett. prov._, p. 52.

6. Diez, _Poesie der Troubadours_, p. 127.

7. Traduction de Raynouard, _Des Troubadours et des Cours d'amour_, p.
XXII, XXVI.

8. Cf. P. Vidal: le prsent d'un simple cordon que m'a accord la belle
Raimbaud me rend plus riche  mes yeux que le roi Richard lui-mme avec
Poitiers, Tours et Angers. Cf. encore de Guillaume de Saint-Didier:
cependant elle pourrait me rendre heureux, si elle m'accordait
seulement l'un des cheveux qui tombent sur son manteau, ou l'un des fils
qui composent son gant. Cit par Raynouard, _Des Troubadours et des
Cours d'amour_, p. XIV.

9. Diez, _Poesie der Troubadours_, p. 135.

10. Mahn, _Gedichte_, n 737. La deuxime citation est tire du n 344.

11. Sur Rigaut de Barbezieux, cf. l'article que nous venons de publier
dans la _Revue d'Aunis et de Saintonge_, juillet 1908. On y trouvera sa
romanesque biographie.

12. Cette allusion aux habitudes de la tigresse se retrouve dans un
Bestiaire provenal, recueil de lgendes ayant trait aux animaux. Quand
les chasseurs ont enlev les petits de la tigresse, ils placent des
miroirs sur le sol; la tigresse s'y mire et oublie sa douleur.

13. Raynouard, _Des Troubadours et des Cours d'amour_, Paris, 1817.

La question a t reprise depuis par Diez (_Ueber die Minnehfe_,
Berlin, 1825), Pio Rajna (_Le Corti d'Amore_, Milan, 1890), V. Crescini
(_Per la questione delle Corti d'Amore_, Padoue, 1891).


CHAPITRE V

1. Sur Cercamon, cf. l'dition du Dr Dejeanne, Toulouse-Paris, 1905.
Cercamon fait allusion une fois au Poitou (V) et il a crit un _planh_
sur la mort de Guillaume X, comte de Poitiers. Ces dtails nous
paraissent avoir quelque importance pour l'tude de l'influence qu'a pu
exercer l'oeuvre du premier troubadour Guillaume IX.

2. Marcabrun fut un satirique si violent que, si l'on en croit son
biographe, les chtelains de Guyenne, dont il avait dit beaucoup de mal,
le firent mettre  mort.

3. Pierre d'Auvergne, ap. Diez, _L. W._, p. 43. Cf. l'dition de Pierre
d'Auvergne par M. Zenker, p. 190-191. Pour la suite cf. Diez, _ibid._,
p. 44.

4. Sur Jaufre Rudel, cf. Gaston Paris, _Rev. hist._ (cf. supra chap.
II), Carducci, _Jaufre Rudel_, _poesia antica e moderna_, 1888,
Savj-Lopez, _Mistica profana_ (in _Trovatori e poeti_).

5. Appel, _Prov. Chr._, p. 55.

6. M. C. Appel, in _Archiv fr das Studium der neueren Sprachen_, tome
CVII.

7. Depuis que nous tions enfants... C'est l'ge aussi o Dante
commena  aimer Batrice.

8. M. W., I, p. 19.

9. M. W., p. 20.

10. Texte de Mahn, _Gedichte der Troubadours_, n 707.

11. Marcabrun aussi aurait visit l'Angleterre, cf. G. Paris, _Esquisse
historique_,  86.

12. M. W., p. 23.

13. Sur les nombreuses allusions aux _mdisants_ (_lauzengiers_) cf.
Ptzold, _Die individuellen Eigenthmlichkeiten einiger hervorragender
Trobadors_,  79.

14. M. W. I, 21. A propos de la joie il est bon de rappeler avec M.
Jeanroy (d. de Guillaume de Poitiers, p. 19) que l'espce d'exaltation
mystique qui a pour cause et pour objet  la fois la femme aime et
l'amour lui-mme tait... dsigne sous le nom de _joi_.

15. Geoffroy de Vigeois, ap. Diez, _L. W._, p. 322.

16. Sur les troubadours  la cour du comte de Toulouse, cf. Paul Meyer,
in _Histoire gnrale de Languedoc_, tome X.

17. Sur les troubadours  Narbonne, cf. notre article dans les _Mlanges
Chabaneau_, p. 737-750.

18. M. W. I, 30.

19. Carducci, _Un poeta d'amore del secolo XII_, =Nuova Antologia=,
XXV-XXVI.

20. M. W., I, 33.

21. M. W., I, 36.


CHAPITRE VI

1. M. W. I, 184.

2. M. W. I, 151 et suiv.

3. On peut rapprocher de cette description un passage d'une posie
lyrique d'Arnaut de Mareuil (M. W. I, p. 156). Elle est plus blanche
qu'Hlne, plus belle qu'une fleur naissante, pleine de courtoisie; de
ses dents blanches ne sortent que des mots sincres, son coeur est franc
sans mauvaises penses, sa couleur est frache et ses cheveux blonds;
que Dieu la garde, car jamais je n'en vis de plus belle.

4. Les oeuvres de Giraut de Bornelh ont commenc  paratre en dition
critique avec traduction (allemande) sous le titre suivant: _Saemtliche
Lieder des Trobadors Guiraut de Bornelh_, von Adolf Kolsen (tome I,
fasc. 1), Halle, 1907.

5. Ed. Kolsen, n 1.

6. _Id._, n 19.

7. _Id._, n 21.

8. _Id._, n 2.

9. Dante, _De vulg. Eloq._, II, 2 et 6. Bertran de Born, dit Dante, a
chant les armes, Arnaut Daniel l'amour, Giraut de Bornelh la droiture,
l'honntet (_honestum_) et la vertu, _De vulg. Eloq._, II, 2.

10. M. W. I, 186.

11. M. W. I, 201.

12. Tenson de Linhaure et de Giraut de Bornelh, Appel, _Prov. Chr._, p.
87. Cf. aussi dans l'dition Kolsen les numros 4 et 20. Nous empruntons
au premier des deux le couplet suivant: Je pourrais crire (une
chanson) plus obscure; mais la posie n'a sa valeur que si tout le monde
la comprend; pour moi, quoi qu'on en puisse penser, je suis heureux
quand j'entends dire qu'on chante ma chanson d'une voix sombre ou claire
et quand j'apprends qu'on la chante  la fontaine. L'autre chanson
dbute ainsi: Je ferais, si j'avais assez de talent, une chansonnette
assez claire pour que mon petit-fils la comprt et que tout le monde y
prt plaisir. Ce sont l de vritables manifestes littraires contre
les thories du _trobar clus_. Ce ne sont pas les seuls d'ailleurs dans
la littrature provenale. Cf. la pice de Pierre d'Auvergne, _Sobre'l
vieilh trobar e'l novel_ et le commentaire qu'en a donn M. J. Coulet
dans les _Mlanges Chabaneau_, p. 777 et suiv.

13. _Purgatoire_, ch. XXVI. Le chant se termine par huit vers provenaux
que Dante met dans la bouche d'Arnaut Daniel. Celui-ci se trouve avec
Guido Guinicelli parmi le troupeau de ceux qui n'ont pas observ, dans
la satisfaction de leurs apptits charnels, l'_umana legge Seguendo come
bestie l'appetito_. Dante cite plusieurs fois encore Arnaut Daniel dans
le _De vulgari Eloquentia_; il y dclare en particulier qu'il a emprunt
au pote limousin la sextine. Cf. Diez, _L. W._, p. 282.

14. Cf. Diez, _L. W._, p. 285.

15. Le Moine de Montaudon lui reproche de n'avoir compos dans sa vie
que deux mauvais vers, auxquels personne ne comprend rien; Diez, _L.
W._, p. 283.

16. Mahn, _Gedichte der Troubadours_, n 427.

17. Voir pour tout ce qui suit A. Thomas, _Posies compltes de Bertran
de Born_, introduction. Le _rle historique de Bertran de Born_ a t
tudi par M. Cldat, Paris, 1879. Bertran de Born est un des rares
troubadours qui aient eu l'honneur de plusieurs ditions (Ed. A.
Stimming [deux], d. A. Thomas).

18. Thomas, _loc. sign._, p. xv.

19. La fille de Henri II, Mathilde, tait marie avec Henri, duc de
Saxe; aussi B. de Born l'appelle-t-il une fois la _Saissa_ (la Saxonne).

20. On a mis des doutes sur l'authenticit de cette pice. Plusieurs
manuscrits l'attribuent  d'autres troubadours que Bertran de Born. La
pice est compose sur les mmes rimes qu'une pice de Giraut de
Bornelh. Ce qu'il y a de certain c'est que un ou deux couplets sont
interpols; mais nous croyons que ce brillant morceau de posie est bien
de Bertran de Born.


CHAPITRE VII

1. M. W. I, 77. _Non chant per auzel ni per flor_

2. M. W. I, 70 et I, 67.

3. Cf. l'ouvrage dj cit de O. Schultz, _Die prov. Dichterinnen_, et
Sernin Santy, _La Comtesse de Die_.

4. M. W. I, 87. _Ab joi et ab joven m'apais._

5. M. W. I, 88.

6. M. W. I, 80. _A chantar m'er de so qu'ieu no volria._

7. Sur Pierre d'Auvergne, cf. Zenker, _Die Lieder Peires von Auvergne_,
Erlangen, 1900.

8. Au del des montagnes, c'est--dire au del des Pyrnes; Marcabrun
y avait t avant lui, cf. Zenker, p. 19.

9. C'est la posie clbre _Chantarai d'aquestz Trobadors_, Zenker, n
XII. Un troubadour postrieur, le Moine de Montaudon, a imit cette
satire.

10. Roderic de Tolde, ap. Zenker, p. 26.

11. Ed. Zenker, n IX. Sur les oiseaux dans la posie et dans la
lgende cf. un article de M. Savj-Lopez, dans _Trovatori et Poeti_, p.
245. Un troubadour postrieur, Arnaut de Carcasss, a compos une
nouvelle o un perroquet joue le principal rle; pour faciliter un
rendez-vous d'amour entre son seigneur et une chtelaine il met le feu 
la tour du chteau: pendant le dsordre et le tumulte qui s'ensuivent
l'entrevue a lieu. Le perroquet d'Arnaut de Carcasss est d'une
loquence insinuante et surtout d'une merveilleuse activit. Cette
nouvelle est d'ailleurs l'_Ecole des Maris_. L'auteur l'a crite pour
reprendre les maris qui veulent surveiller leurs femmes et pour les
avertir que la meilleure prcaution est de leur laisser la libert. Cf.
Bartsch, _Chr._, c. 259 et suiv. Sur les oiseaux messagers d'amour dans
la posie populaire cf. Savj-Lopez, _op. laud._

12. M. W. I, 224, Rayn., _Ch._, III, 318. _Parn. occ._, 181.

13. M. W. I, 224, Rayn., _Ch._, III, 321.

14. M. W. I, 226, Rayn., III, 324. _Parn. occ._, 185.

15. _Parn. occ._, 187. Gauvain est le neveu d'Arthur dans les lgendes
bretonnes. Sur les lgendes piques chez les troubadours voir
Birch-Hirschfeld, _Ueber die den provenzalischen Troubadours bekannten
epischen Stoffe_, Halle, 1878. L'ouvrage est incomplet, mais il n'a pas
t remplac.

16.

    Per ma vida gandir
    M'en anei en Ongria
    Al bon rei N' Aimeric
    On trobei bon abric.       Raynouard, _Ch._, V, 342.

17. Sur Folquet de Marseille, cf. Hugo Pratsch, _Biographie des
Troubadours, Folquet von Marseille_, Berlin, 1878.

18. Dante, _Par._, ch. IX, v. 88 et suiv. La ville dont il s'agit dans
le dernier vers est Marseille; Dante fait allusion au sige qu'elle
soutint contre Brutus.

19. M. W. I, 319.

20. Guillaume VIII [seigneur de Montpellier] avait pous depuis
Eudoxe, fille de Manuel Comnne. _Hist. gn. Lang._, d. Privat, VI, p.
61. La source de cette indication est dans la Chronique de Jaime Ier
d'Aragon (ch. 1) qui ne donne pas d'ailleurs le nom de la princesse. Ce
nom est donn par un compilateur moderne, Gariel, _Series praesulum
Magalonensium_, 2e dit., p. 279: et l'authenticit de la chronique est
douteuse (Cf. Morel-Fatio, Groeber, _Grundriss_, II, 2, p. 118). Nous
ajouterons qu'un de nos collgues, qui s'occupe d'histoire byzantine, ne
croit pas  l'existence d'Eudoxie ou Eudoxe: la seule fille de Manuel
Comnne a t marie au marquis de Montferrat.

21. M. W. I, 324.

22. La _Chanson de la Croisade contre les Albigeois_ a t dite deux
fois, d'abord par Fauriel, puis par M. Paul Meyer, 2 vol. Paris, 1875.
Le passage cit commence au vers 3320. Ajoutons que l'identification de
Folquet de Marseille avec Folquet, vque de Toulouse, a t conteste;
mais il semble que ce soit  tort.


CHAPITRE VIII

1. Cf. Lea, _Histoire de l'Inquisition_, trad. fr., Paris, 3 vol.

2. Cf. pour une partie de ce qui suit A. Luchaire, _Innocent III, la
croisade contre les Albigeois_, Paris, 1905.

3. Luchaire, _loc. sign._, p. 182.

4. Aimeric de Pgulhan, _Gr._, 34, _Parn. occit._, p. 171.

5. Sur Raimon de Miraval, cf. P. Andraud, _La vie et l'oeuvre du
troubadour Raimon de Miraval_, Paris, 1902.

6. Bernard Sicard de Marvejols, Raynouard, _Choix_, IV, 191.

7. Peire Cardenal, _Gr._, 30; Appel, _Prov. Chr._, n 78.

8. Bartsch, _Chr. Prov._, col. 174.

9. _Parn. occ._ p. 306.

10. Mahn, _Gedichte_, n 1 248.

11. Raynouard, _Lexique roman_, I, 448.

12. _Parn. occit._, 313.

13. _Ibid._, 312.

14. _Ibid._, 321.

15. _Ibid._, 310.

16. _Ibid._, 309. Cf. dans la mme pice la strophe suivante:
Maintenant est venue de France l'habitude de ne convier que ceux qui
ont abondance de bl ou de vin. Sur Simon de Montfort, cf. la pice
_Per fols tenc..._ str. 2 (_Parn. occ._, p. 311).

17. Clercs et Franais sont attaqus ensemble dans une strophe de la
pice _Tartarasso ni voutour_ (_Parn. occ._, p. 320). Mmes attaques
dans une posie de Guillaume Anelier de Toulouse, Raynouard, L. R., 481.

18. Appel, _Prov. Chr._, p. 113.

19. Mahn, _Gedichte_, n 975.

20. Raynouard, _Choix_, IV, 337.

21. Mahn, _Gedichte_, n 1 233.

22. _Ibid._, n 1 228.

23. Bartsch, _Chr. prov._, col. 173.

24. _Parn. occit._, p. 324; cf. aussi Appel, _Prov. Chr._, n 79.
Cardenal appelle son pome un _estribot_, mot assez rare dsignant un
genre peu connu. Cf. encore Raimbaut d'Orange dans la pice: _Escotatz_.

25. Cf. cependant la satire de la papaut et des hauts prlats dans la
_Geste_ de Peire Cardenal (_Car motz homes fan vers_), sorte de pome
satirique o il s'attaque  toute la socit, du pape aux paysans.

26. Sur Guillem Figueira, cf. l'dition de ce troubadour par Emil Levy,
Berlin, 1880.

27. Crescini, _Manualetto_, p. 327. La pice se compose de vingt-trois
strophes.

28. Raynouard, _Choix_, IV, 319.


CHAPITRE IX

Voir sur la posie religieuse chez les troubadours un excellent article
de M. Lowinsky, publi dans la _Zeitschrift fr franzsische Sprache und
Litteratur_, 1898, XX, p. 163 et suiv.

1. Parmi les posies rotiques des troubadours, il faudrait citer
quelques posies de Guillaume de Poitiers, une d'Arnaut Daniel, quelques
chansons de Daude de Prades, chanoine de Maguelone, les tensons
grossires de Montan et de sa dame, de Mir Bernard et de Sifre, quelques
tensons de Guiraut Riquier.

2. Cf. un article de M. A. Luchaire, _Revue Bleue_, janvier 1908. A
propos de l'aventure de la fille de l'empereur Manuel, voir les rserves
que nous avons faites dans les notes du chapitre VII.

3. Arnaut Daniel, _Parn. occ._, p. 257.

4. Cf. chap. III.

5. Ed. Jeanroy, XI.

6. Pierre d'Auvergne, d. Zenker, XV, str. VIII.

7. Ed. Zenker, XIX.

8. _Ibid._, XVIII.

9. Crescini, _Manualetto_, p. 225.

10. Raynouard, _Choix_, IV, p. 304.

11. Fauriel, _Histoire de la posie provenale_; II, 184.

12. Le troubadour qui a compos cette curieuse tenson avec Dieu est
Daspol ou Guillem d'Autpoul, qui a vcu dans la deuxime partie du XIIIe
sicle. Cf. le texte dans Paul Meyer, _Les derniers troubadours de la
Provence_, in _Bibl. Ec. Charles_, 30e anne, p. 282.

13. Raynouard, _Choix_, IV, 442.

14. Appel, _Prov. Chr._, n 58.

15. En 1207 saint Dominique fonde le couvent de Prouille. C'est l'poque
o se fondent les confrries (laques) du Rosaire qui ont tant contribu
 rpandre le culte de la Vierge. Cf. Lowinsky, _op. laud._, p. 12 du
tirage  part.

16. Cf. pour tout ce qui suit notre tude sur le troubadour Guiraut
Riquier, p. 284 et suiv.

17. Lanfranc Cigala, de Gnes; Mahn, _Gedichte_, n 305.

18. Bernard d'Auriac (2e moiti du XIIIe s.).

19. _Le troubadour Guiraut Riquier_, p. 296.

20. Folquet de Lunel, d. Eichelkraut, Berlin, 1872. L'dition est
d'ailleurs mdiocre.

A propos de la place qu'occupe la Vierge dans l'art religieux du XIIIe
sicle, voir E. Mle, _L'art religieux du XIIIe sicle en France_,
Paris, 1898, p. 308. C'est un fait curieux qu'au XIIIe sicle la
lgende ou l'histoire de la Vierge soient sculptes aux portails de
toutes nos cathdrales... Le XIIIe sicle est par excellence le sicle
de la Vierge. Saint Dominique rpand le Rosaire en son honneur. On
rcite tous les jours son office... Les ordres nouveaux, les
Franciscains, les Dominicains, vrais chevaliers de la Vierge, rpandent
son culte dans le peuple.


CHAPITRE X

Nous ne donnons pour ce chapitre qu'une bibliographie trs sommaire. On
trouvera l'essentiel dans la plupart des histoires de la littrature
italienne. Cf. en particulier Gaspary, _Storia della letteratura
italiana_, tradotta del tedesco d N. Zingarelli, Turin, 1887, tome I.

A. Restori, _Letteratura provenzale_, p. 94 et suiv.

A. Thomas, _Francesco da Barberino et la littrature provenale en
Italie au Moyen ge_, Paris, 1883.

Schultz, Die _Lebensverhltnisse der italienischen Trobadors_
(_Zeitschrift fr rom. Phil._, VII, 187).

A. Jeanroy, _Les origines de la posie lyrique en France_, p. 223-273
(La posie franaise en Italie).

Bartoli, _I primi due secoli della letteratura italiana_, Milan, 1880.

Gaspary, _La scuola poetica siciliana del secolo XIII_ (traduction),
Livourne, 1882.

Fauriel, _Dante et les origines de la langue et de la littrature
italiennes_, tome I, leons VII et VIII.

Paul Meyer, _Influence des troubadours sur la posie des peuples
romans_, =Romania=, V, 266. L'ouvrage de Baret sur le mme sujet est
vieilli.

Cf. enfin pour Dante et le XIVe sicle la grande histoire littraire de
l'Italie intitule: _Storia letteraria d'Italia, scritta di una societa
di professori_, Milan; tome III, _Dante_ (par M. Zingarelli); tome V,
_Il Trecento_ (par G. Volpi).

1. Cf. la pice _Bona aventura..._ Mahn, _Gedichte_, n 375. Cependant
les troubadours viennent plus nombreux  la cour de Frdric II  la
suite de la croisade contre les Albigeois. (Cf. C. Appel, _Deutsche
Geschichte in der provenzalischen Dichtung_, Breslau, 1907.) Parmi les
troubadours qui ont t en relations avec l'Italie M. Restori cite:
Bernard de Ventadour, Peirol, Cadenet, Bernard de Bondeillo, Elias
Cairel, Peire Cardenal, Cavaire, Palais, Pistoleta, etc.: prs d'une
trentaine. _Lett. prov._, p. 100, n. 1.

2. Appel, _Prov. Chr._, n 92.

3. Chose piquante, ces vers italiens crits par un pote provenal sont
 peu prs les plus anciens de la posie italienne; cf. Gaspary, _op.
laud._, p. 48.

4. Bartsch, _Chr. Prov._, col. 128.

5. Diez, _Leben und Werke_, p. 236.

6. _Saint-Nicolas de Bari_: le comte de Champagne et celui de Bar
faisaient partie de l'expdition. Mais est-ce Saint-Nicolas de _Bar_ ou
de _Bari_ qu'il faut entendre? Sans doute de _Bari_.

7. Raynouard, _Choix_, IV, 277.

8. Cf. Diez, _Leben und Werke_, p. 239.

9. Gaspary, _op. laud._, p. 53. Cf. pour le paragraphe suivant Gaspary,
_ibid._ et Hauvette, _Littrature italienne_, p. 49.

10. Boniface Calv a t dit par M. Pelaez, Turin, 1897 (Extrait du
_Giornale Storico della letteratura italiana_, XXVIII-XXIX).

11. Diez, _Leben und Werke_, p. 392.

12. Raynouard, _Choix_, III, 446.

13. Mahn, _Gedichte_, n 553.

14. Cf. sur Sordel _Vita e poesie di Sordello di Goito_ per Cesare de
Lollis, Halle, 1896 (=Romanische Bibliothek=, XI).

15. _Ibid._, p. 58.

16. Ed. de Lollis, V.

17. Sur Bertrand d'Alamanon, cf. l'dition Salverda de Grave, Toulouse
(=Bibliothque mridionale=).

18. Peire Bremon, Raynouard, _Choix_, IV, 70.

19. Ed. de Lollis, p. 17.

20. Cf. le vers connu de Montanhagol: _D'amor mou castitatz_ (d'amour
vient la chastet).

21. Cf. Fauriel, _Dante_, I, 504.

22. Sauf une exception; cf. d. de Lollis, _Introduction_.

23. La _Vita Nuova_ a t compose en 1292 suivant Gaspary, _Storia
lett. ital._, I, 450.

24. Fauriel, _Dante_, I, 340.

25. _Vita Nuova_, trad. Delcluze, Paris, 1853.

26. _Ibid._

27. Dante connaissait sans doute la plupart des troubadours (du XIIe s.
et du dbut du XIIIe) dont les oeuvres nous sont parvenues: Bernard de
Ventadour, Peire Rogier et Arnaut de Mareuil, Guillem de Cabestanh et
Jaufre Rudel, etc. Il connaissait sans doute aussi les biographies des
troubadours. Cf. Zingarelli, _Dante_, p. 70-71 (_Storia lett. ital._,
III). Cf. Chaytor, _The troubadours of Dante_, Oxford, 1902.

Ce n'est pas le lieu d'insister ici sur le _dolce stil nuovo_ et sur ses
origines. On peut voir l-dessus les deux ou trois ouvrages suivants qui
ont en partie renouvel le sujet: K. Vossler, _Die philosophischen
Grundlagen zum Sssen Neuen Stil des Guido Guinicelli, Guido
Cavalcanti, und Dante Alighieri_, Heidelberg, 1904; Cesare de Lollis,
_Dolce stil nuovo e noel dig de nova maestria_, in _Studj Medievali_,
I, p. 5-23; Paolo Savj-Lopez, _Trovatori e Poeti_ (Biblioteca Sandron
di Scienze et Lettere, n 30). Le premier de ces auteurs est en
dsaccord sur plusieurs points essentiels avec les deux autres. Le fond
de son travail--expos d'ailleurs sous forme un peu trop didactique--est
que la morale chrtienne et la philosophie scolastique ont t d'une
importance capitale dans la transformation du vieux style en style
nouveau. Les deux autres auteurs ont une tendance  rechercher chez les
derniers troubadours les traces, les germes du nouveau style; il est
certain que des troubadours comme Montanhagol, quand ils parlaient du
noel dig de nova maestria, sentaient qu'ils s'loignaient des anciens
modles et le dernier troubadour Guiraut Riquier se rapproche beaucoup,
par sa conception supraterrestre et mystique de l'amour, du dolce stil
nuovo. Aucun des deux ne parat avoir t connu en Italie, mais il n'en
est pas de mme de Sordel dont la doctrine sur l'amour se rapproche tant
de celle de Montanhagol.

A propos du pardon des offenses, dont il est question  la fin de la
chanson de Dante, M. Savj-Lopez rapproche de ces mots un passage
semblable du dernier troubadour Guiraut Riquier; ce n'est l qu'une
concidence, mais qui montre que l'volution de la posie provenale en
dcadence est sur certains points parallle  celle de la lyrique
italienne (_Trovatori e Poeti_, p. 66).

28. Cf. Gidel, _Les troubadours et Ptrarque_ (Thse de Paris, 1857).
L'ouvrage est vieilli, mais les rapprochements, que Gidel est un des
premiers  avoir indiqus, sont nombreux; trop nombreux mme, car
plusieurs ne sont exacts qu'en apparence.

29. Il se privait... Cf. Gaspary, _Storia della lett. ital._, p. 296.

30. Cette citation et celles qui suivent sont empruntes  l'ouvrage de
Gidel, p. 109, 121, 130.

31. Gaspary, _op. laud._, p. 401-402.

32. On peut lire cette histoire dans l'excellent livre que M. Antoine
Thomas a jadis consacr  _Francesco da Barberino et la littrature
provenale en Italie au Moyen ge_, Paris, 1883.


CHAPITRE XI

Voir en ce qui concerne l'Espagne le livre capital de Mil y Fontanals.
_De los trovadores en Espaa_: 1re dition, Barcelone, 1861; 2e dition,
Barcelone, 1889 (_Obras completas del doctor D. Manuel Mil y
Fontanals_, tomo segundo). Voici les quatre divisions de ce livre:

    1 De la langue et de la posie provenales.
    2 Troubadours provenaux en Espagne.
    3 Troubadours espagnols en langue provenale.
    4 Influence provenale en Espagne.

1. Sur l'importance de cette voie au point de vue de la formation des
lgendes piques, cf. maintenant le livre de M. Bdier, _La formation
des lgendes piques_, Paris, 1908.

2. Guiraut Riquier, _Gr._, 65; cf. notre tude sur ce troubadour, p. 72
et 73.

3. Sur ces chroniques qui forment quatre perles de la littrature
catalane du Moyen ge, cf. _Grundriss der rom. Phil._, II, 2
(L'histoire de la littrature catalane est de M. Morel-Fatio).

4. Sur Jaime Ier d'Aragon, cf. de Tourtoulon, _Jaime Ier le Conqurant,
roi d'Aragon_, Montpellier, 1863-1867, 2 vol.

N'At de Mons crivit surtout des posies religieuses; voir notre tude
sur Guiraut Riquier, _passim_, et l'introduction  l'dition de N'At de
Mons, par M. Bernhard (=Altfranzsische Bibliothek=, XI).

5. Montanhagol. d. Coulet, III.

6. Cf. _Bernard de Rouvenac, ein provenzalischer Trobador des XIII.
Jahrhunderts_, par G. Bosdorff, Erlangen, 1907.

7. Gavauda, ap. Mila, _op. laud._, p. 128.

8. Cf. l'excellente histoire de la littrature portugaise de Mme C.
Michaelis de Vasconcellos et de M. Th. Braga dans le _Grundriss_ de
Groeber, II, 2, p. 129 et suiv. Trois manuscrits comprennent les posies
lyriques du XIIIe et du XIVe sicle: le _Vaticanus_ a t publi
plusieurs fois, dernirement par Mme C. Michaelis de Vasconcellos; un
autre manuscrit, dit de Colocci-Brancuti, du nom de deux de ses
possesseurs, l'humaniste Colocci (mort en 1548) et le comte Brancuti di
Cagli, est galement en Italie. En Portugal se trouve le manuscrit dit
de Ajuda, du nom du chteau royal, prs de Lisbonne, o il est conserv.
(Groeber, _Grundriss_, II, 2, p. 200.) Trois autres manuscrits
contiennent des posies religieuses (d'Alphonse X).

Sur toute cette priode de la littrature portugaise voir surtout: R.
Lang, _Das Liederbuch des Knigs Denis von Portugal_, Halle, 1894. Le
texte est prcd d'une excellente tude d'histoire littraire.

9. On peut, avec Mme C. Michaelis de Vasconcellos, diviser cette
littrature d'une manire plus prcise d'aprs les rgnes d'Alphonse X
et du roi Denys: priode pralphonsine (1200-1248); priode du roi
Alphonse (1248-1280); priode du roi Denys (1280-1325); priode
postdionysienne(1325-1350). _Grundriss_, II, 2, p. 179. Cf. encore de
Mme de Vasconcellos, _Randglossen zur altportugiesischen Liederbuch_ (In
_Zeitschrift fr rom. Philologie_).

10. poque provenale. _Grundriss_, II, 2, p. 143.

11. Cf. Mme de Vasconcellos, _loc. laud._, p. 188, et suiv.

12. Lang, _op. laud._, n 63; _ibid._, n 3.

13. _Ibid._, n 59.

14. _Ibid._, n 16.

15. _Ibid._, n 73.

16. _Ibid._, n 43.

17. Voir sur ce point important que nous ne faisons qu'indiquer ici:
Jeanroy, _Origines_, p. 308-338 (_La posie franaise en Portugal_). M.
Jeanroy combat l'origine populaire de la lyrique portugaise, dfendue
par la plupart des critiques qui se sont occups avant lui de la
question et en particulier par M. Th. Braga. Cf. enfin la conclusion de
l'tude de M. Lang, _op. laud._, p. CXLII-CXLV.

18. Ici encore nous ne citerons, en fait de bibliographie, que
l'indispensable.

W. Scherer, _Geschichte der deutschen Litteratur_, 2e dit., Berlin,
1884.

Kock et Vogt, _Geschichte der deutschen Litteratur_, 2e d., Leipzig.

Textes: _Des Minnesangs Frhling_, Berlin, 1888: K. Pannier, _Die
Minnesnger_, Goerlitz, 1881.

A. Lderitz, _Die Liebestheorien der Provenzalen bei den Minnesingern
der Stauferzeit_, Berlin, 1902. (Autre dition plus complte dans les
_Literarhistorische Forschungen_, Berlin, 1904.)

A. Jeanroy, _Origines_, p. 270-307.

19. Scherer, _op. laud._, p. 202.

20. Jeanroy, _Origines_, p. 285-286.

21. Lderitz, _op. laud._, p. 5 et suiv. Aux mdisants (_lauzengiers_)
correspondent chez les Minnesinger les _lugnre, merkre_.

22. Diez, _Poesie der Troubadours_, p. 239. A. Lderitz, _op. laud._, p.
26.

Diez, aprs avoir tabli une srie de rapprochements entre la posie
lyrique provenale et celle des minnesinger, ajoute que cette
ressemblance n'est pas due  l'imitation, mais qu'elle est due aux ides
du temps et au caractre particulier de la posie amoureuse. (Diez,
_Poesie der Troubadours_, p. 240.) Cette raison n'est certainement pas
suffisante, quoiqu'elle explique bien des choses.

Diez le premier, Bartsch ensuite ont relev les imitations formelles
qu'un minnesinger, Rodophe de Neufchtel, a faites de Folquet de
Marseille (et de Peire Vidal); Bartsch a signal  son tour une
imitation de Folquet de Marseille par le minnesinger Frdric von Hausen
(fin du XIIe sicle, comme Rodophe de Neufchtel) et une imitation d'une
forme strophique difficile de Bernard de Ventadour par le mme Frdric.
Cf. Bartsch, _Grundriss zur Geschichte der provenzalischen Literatur_, 
30.

23. _Des Minnesangs Frhling_, p. 127.

24. D'aprs Scherer, _op. laud._, p. 212, Walter ne devrait rien 
l'imitation de modles franais ou provenaux.

25. Voir pour tout ce qui suit: Gaston Paris, _Esquisse historique de la
littrature franaise au Moyen ge_, Paris, 1907, p. 89, 156 et suiv.;
_Histoire de la langue et de la littrature franaises_, publie sous la
direction de Petit de Julleville; A. Jeanroy, _De nostratibus medii aeui
poetis qui primum Aquitani carmina imitati sint_, Paris, 1889. Nos
citations sont faites d'aprs la _Chrestomathie de l'ancien franais_ de
Bartsch, 9e dition, 1908.

26. Bartsch, _Chr. de l'anc. franais_, p. 158. La reine est Alix de
Champagne, veuve de Louis VII, et son fils est le roi Philippe Auguste
(vers 1180).

27. Bartsch, _ibid._

28. _Ibid._, p. 164.

29. _Ibid._, p. 163.

30. Dante, _De vulg. Eloq._ d'aprs Groeber, _Grundriss_, II, 1, p. 677.
Dante attribue d'ailleurs la chanson  Thibaut de Champagne, _ibid._, p.
683.

31. Bartsch, _Chr._

32. Bartsch, _Ibid._, p. 184.

33. G. Paris, _Esquisse_, p. 161.


CHAPITRE XII

Voir pour tout ce chapitre J. Anglade, _Le troubadour Guiraut Riquier_,
Paris, 1905. On y trouvera la bibliographie concernant les troubadours
de la dcadence.

Paolo Savj-Lopez, _Trovatori e poeti_, Milan, Palerme, Naples, [S. d.]
[1907] (chap. II, _L'ultimo trovatore_).

Texte: _Die Werke der Troubadours_, herausgegeben von C.-A.-F. Mahn.
Berlin, 1853. L'diteur est le Dr Pfaff.

J.-B. Noulet et C. Chabaneau, _Deux manuscrits provenaux du XIVe
sicle_. Montpellier-Paris, 1888.

Les _Leys d'Amors_ ont t publies dans les _Monumens de la littrature
romane..._, par M. Gatien-Arnoult, Toulouse, 1841, 3 vol.

Ces trois volumes sont complts par un quatrime intitul: _Monumens de
la littrature romane..._, par M. Gatien-Arnoult, _seconde publication_,
Paris-Toulouse, s. d. [1849]. Ce volume, dont la publication est due au
Dr Noulet, contient un grand nombre de pices couronnes depuis les
origines des Jeux Floraux jusqu'au XVe sicle.

Sur la lgende de Clmence Isaure, cf. Chabaneau, _Histoire gnrale de
Languedoc_, tome X, p. 177, note et Noulet: _De Dame Clmence Isaure
substitue  Notre-Dame la Vierge Marie comme patronne des Jeux
littraires de Toulouse_, Mm. de l'Acad. nat. des sciences,
inscriptions et belles-lettres de Toulouse, 1852, srie 4, tome II, p.
191. Cf. enfin la _Grande Encyclopdie_, article de M. Antoine Thomas.




TABLE DES MATIRES


     CHAPITRE PREMIER

     INTRODUCTION

     La civilisation gallo-romaine.--Maintien de traditions
     artistiques et littraires.--Les limites de la langue
     d'oc.--Les origines limousines de la posie des
     troubadours.--La priode prparatoire (XIe s.).--Le premier
     troubadour.--Caractre artistique et aristocratique de la
     posie des troubadours.--Germes de faiblesse et de
     dcadence--Aperu sommaire de son histoire.--Grandes
     divisions.--Comparaison avec la posie de langue d'ol.        1


     CHAPITRE II

     CONDITION DES TROUBADOURS LGENDES ET RALIT TROUBADOURS ET
     JONGLEURS

     Troubadours d'origine noble, bourgeoise.--Potesses
     provenales.--Les protecteurs des troubadours.--Sources de
     leurs biographies.--Nostradamus.--Biographies de Bernard de
     Ventadour, de Guillem de Capestang, de Jaufre Rudel, de Peire
     Vidal, de Guillem de la Tour, de Giraut de Bornelh.--Lgendes
     et ralit.--Jongleurs et troubadours.                        26


     CHAPITRE III

     L'ART DES TROUBADOURS. LES GENRES

     La posie des troubadours est essentiellement lyrique.--coles
     de posie?--Le culte de la forme.--Le trobar clus; admiration
     de Dante et de Ptrarque pour Arnaut Daniel.--La musique des
     troubadours.--Les genres: la chanson, le sirvents, la tenson,
     la pastourelle, l'aube.--Autres genres.                       50


     CHAPITRE IV

     LA DOCTRINE DE L'AMOUR COURTOIS COURS D'AMOUR

     La doctrine de l'amour courtois: son originalit.--L'amour est
     un culte.--Le service amoureux imit du service fodal.--La
     discrtion; les pseudonymes: les hommages des troubadours ne
     s'adressent qu'aux femmes maries.--La patience vertu
     essentielle.--L'amour est la source de la perfection littraire
     et morale.--L'orthodoxie amoureuse chez le troubadour Rigaut de
     Barbezieux.--Les cours d'amour d'aprs Nostradamus et
     Raynouard.                                                    74


     CHAPITRE V

     LES PRINCIPAUX TROUBADOURS: PREMIRE PRIODE

     Marcabrun: sa conception de l'amour; un troubadour
     misogyne.--Jaufre Rudel: son amour pour la Princesse
     Lointaine.--Bernard de Ventadour.--Sa conception de la
     vie.--Sa brouille avec le seigneur de Ventadour.--Son sjour
     auprs d'lonore d'Aquitaine; auprs du comte de Toulouse,
     Raimon V.--Originalit de Bernard Ventadour.                 100


     CHAPITRE VI

     LA PRIODE CLASSIQUE

     La priode classique.--Arnaut de Mareuil: tendance  la
     posie morale et didactique.--Girault de Bornelh.--Sa
     manire.--La posie morale.--Le pote de la droiture.--Arnaud
     Daniel; Dante.--Le style obscur.--Bertran de Born; le
     sirvents politique; la posie de la guerre.                 123


     CHAPITRE VII

     LA PRIODE CLASSIQUE (_suite_).

     Raimbaut d'Orange et la comtesse de Die.--Sincrit des
     potesses provenales et de la comtesse de Die en
     particulier.--Pierre d'Auvergne.--La satire littraire.--Le
     message du rossignol.--Peire Vidal.--Une vie
     originale.--Folquet de Marseille.--Folquet vque de Toulouse
     et les hrtiques albigeois.                                 148


     CHAPITRE VIII

     LA PRIODE ALBIGEOISE: PEIRE CARDENAL

     Dbuts de la dcadence.--Les causes.--La croisade contre les
     Albigeois.--Raimon de Miraval.--La Chanson de la
     Croisade.--Bernard Sicard de Marvejols.--Peire Cardenal.--Ses
     attaques contre les femmes et l'amour.--La satire morale et
     sociale.--Satires contre les croiss et contre le
     clerg.--L'anticlricalisme de Peire Cardenal.--Satire contre
     la papaut: Guillem Figueira.--Dfense de la papaut: Dame
     Gormonde de Montpellier.                                     172


     CHAPITRE IX

     LA POSIE RELIGIEUSE

     Le paganisme de la posie des troubadours.--La morale.--La
     conception de la Divinit.--Chants de repentir: Guillaume de
     Poitiers.--Pierre d'Auvergne.--Les chansons de croisade.--Les
     plaintes funbres.--Folquet de Marseille.--Les posies
     religieuses de Peire Cardenal.--Ses posies  la Vierge.--Saint
     Dominique et les Frres Prcheurs.--Dveloppement des posies 
     la Vierge.--Transformation de la lyrique courtoise en lyrique
     religieuse: Lanfranc Cigala, Guiraut Riquier, Folquet de
     Lunel.                                                       196


     CHAPITRE X

     LES TROUBADOURS EN ITALIE

     Relations entre le Midi de la France et le Nord de
     l'Italie.--Rambaut de Vaquires et le marquis de
     Montferrat.--L'cole sicilienne et Frdric II.--Troubadours
     ns en Italie.--Les Gnois Lanfranc Cigala et Boniface
     Calv.--Sordel: sa vie aventureuse; le pote.--Le Sordel de
     Dante.--Dante et les troubadours.--L'cole de Bologne.--Le
     _dolce stil nuovo_.--Ptrarque.                             223


     CHAPITRE XI

     LES TROUBADOURS EN ESPAGNE, EN PORTUGAL, EN ALLEMAGNE
     TROUBADOURS ET TROUVRES

     Les troubadours en Catalogne.--Relations entre le Midi de la
     France et la pninsule ibrique.--Jaime 1er d'Aragon et les
     troubadours.--Les troubadours en Castille: Alphonse X le
     Savant.--La posie galicienne ou portugaise.--Le roi-pote
     Denis.--Influence provenale.--Les Minnesinger.--Influence
     provenale: comment elle s'est produite.--L'originalit des
     Minnesinger.--Walter von der Vogelweide.--La posie lyrique de
     la langue d'ol.--L'cole provenalisante.--Conon de Bthune;
     le chtelain de Coucy; Gace Brul.                           252


     CHAPITRE XII

     LE DERNIER TROUBADOUR

     Guiraut Riquier de Narbonne.--Narbonne au XIIIe sicle. Riquier
     et le roi de France.--Riquier  la cour d'Alphonse X de
     Castille.--Sa requte au roi: distinction  tablir entre
     jongleurs et troubadours.--Riquier et le comte de Rodez, Henri
     II.--Son oeuvre: les pastourelles.--Sa conception de
     l'amour.--Transformation de cette conception sous l'influence
     des ides religieuse du temps.--Commentaire de la chanson de
     Guiraut de Calanson.--Les chansons  la Vierge.--Le Consistoire
     du Gai-Savoir.--Clmence Isaure.--La Renaissance
     provenale.                                                  279

     Bibliographie et notes.                                      303






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