The Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 6, by Paul Fval

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Title: Le Bossu Volume 6
       Aventures de cape et d'pe

Author: Paul Fval

Release Date: April 27, 2011 [EBook #35979]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  LE BOSSU.


  Bruxelles.--Imp. de E. GUYOT, succ. de STAPLEAUX,
  rue de Schaerbeck, 12.


  COLLECTION HETZEL.


  LE BOSSU

  AVENTURES DE CAPE ET D'PE


  PAR


  PAUL FVAL.

  6

  dition autorise pour la Belgique et l'tranger,
  interdite pour la France.


  LEIPZIG,

  ALPHONSE DRR, LIBRAIRE-DITEUR.

  1857




LE CONTRAT DE MARIAGE.

(SUITE.)




XIII

--La signature du bossu.--


Madame la princesse de Gonzague avait pass toute la journe prcdente
dans son appartement, mais de nombreux visiteurs avaient rompu la
solitude  laquelle la veuve de Nevers se condamnait depuis tant
d'annes.

Ds le matin, elle avait crit plusieurs lettres. Les visiteurs
empresss apportaient eux-mmes leurs rponses.

C'est ainsi qu'elle reut M. le cardinal de Bissy, M. le duc de Tresmes,
gouverneur de Paris, M. de Machault, lieutenant de police, M. le
prsident de Lamoignon et le vice-chancelier Voyer d'Argenson.

A tous, elle demanda aide et secours contre M. de Lagardre, ce faux
gentilhomme qui lui avait enlev sa fille. A tous, elle raconta son
entretien avec ce Lagardre qui, furieux de ne point obtenir
l'extravagante rcompense qu'il avait rve, s'tait rfugi derrire
d'effronts dmentis.

On tait outr contre M. de Lagardre. Il y avait, en vrit, de quoi.

Les plus sages, parmi les conseillers de madame de Gonzague, furent bien
d'avis que la promesse mme faite par Lagardre, la promesse de
reprsenter mademoiselle de Nevers, tait une premire imposture, mais
enfin il tait bon de savoir.

Malgr tout le respect dont on affectait d'entourer le nom de M. le
prince de Gonzague, il est certain que la sance de la veille avait
laiss contre lui dans tous les esprits de fcheux souvenirs.

Il y avait en tout ceci un mystre d'iniquit que nul ne pouvait sonder,
mais qui mettait martel en tte  chacun.

Est-il irrvrencieux d'affirmer qu'il y a toujours dans ce vertueux
zle du magistrat une bonne dose de curiosit?

Monseigneur de Bissy avait le premier flair quelque prodigieux
scandale. Le flair s'veilla peu  peu chez les autres. Et ds qu'on fut
sur la piste du mystre, on se mit en chasse rsolment.

Tous ces messieurs se jurrent de n'en avoir point le dmenti.

On conseilla d'abord  madame la princesse de se rendre au Palais-Royal
afin d'clairer pleinement la religion de M. le rgent. On lui conseilla
surtout de ne point accuser son mari.

Elle monta en litire vers le milieu du jour et se rendit au
Palais-Royal o elle fut immdiatement reue. Le rgent l'attendait.

Elle eut une audience d'une longueur inusite. Elle n'accusa point son
mari.

Mais le rgent interrogea, ce qu'il n'avait pu faire durant le tumulte
du bal.

Mais le rgent, en qui le souvenir de Philippe de Nevers, son meilleur
ami, son frre, s'veillait violemment depuis deux jours, remonta tout
naturellement le cours des annes et parla de cette lugubre affaire de
Caylus, qui pour lui n'avait jamais t claire.

C'tait la premire fois qu'il causait ainsi en tte--tte avec la
veuve de son ami.

La princesse n'accusa point son poux, le rgent resta triste et
pensif.

Et cependant, le rgent qui reut deux fois M. le prince de Gonzague, ce
jour-l et la nuit suivante, n'eut aucune explication avec lui.

Pour qui connaissait Philippe d'Orlans, ce fait n'avait pas besoin de
commentaires.

La dfiance tait ne dans l'esprit du rgent.

Au retour de sa visite au Palais-Royal, madame la princesse de Gonzague
trouva sa retraite pleine d'amis.

Tous ces gens qui lui avaient conseill de ne point accuser le prince
lui demandrent ce que le rgent avait dcid par rapport au prince.

Gonzague, qui avait l'instinct d'un orage prochain, ne se doutait
cependant pas de tous ces nuages qui s'amoncelaient  son horizon. Il
tait si puissant et si riche!

Et l'histoire de cette nuit, par exemple, raconte le lendemain, et t
si aisment dmentie!

On aurait ri du bouquet de fleurs empoisonnes. Cela tait bon du temps
de la Brinvilliers!

On aurait ri du mariage tragi-comique. Et si quelqu'un et voulu
soutenir qu'sope II dit Jonas avait mission d'assassiner sa jeune
femme, pour le coup on se ft tenu les ctes!

Contes  dormir debout! On n'ventrait plus que les portefeuilles.

L'orage ne soufflait point de l. L'orage venait de l'htel de Gonzague.

Ce long, ce triste drame des dix-huit annes de mariage forc, allait
avoir peut-tre son dnoment.

Quelque chose remuait derrire les draperies noires de l'autel o la
veuve de Nevers faisait dire chaque matin l'office des morts.

Parmi ce deuil sans exemple, un fantme se dressait.

Le crime prsent n'aurait point trouv crance  cause mme de cette
foule de tmoins, tous complices.

Mais le crime pass, si profondment qu'on l'ait enfoui, finit presque
toujours par briser les planches vermoulues du cercueil.

Madame la princesse de Gonzague rpondit  ses illustres conseils que M.
le rgent s'tait enquis des circonstances de son mariage, et de ce qui
l'avait prcd. Elle ajouta que M. le rgent lui avait promis de faire
parler ce Lagardre, fallt-il employer la question!

On se rejeta sur ce Lagardre avec le secret espoir que la lumire
viendrait par lui, car chacun savait ou se doutait bien que ce Lagardre
avait t ml  la scne nocturne qui, vingt ans auparavant, avait
ouvert cette interminable tragdie.

M. de Machault promit ses alguazils, M. de Tresmes ses gardes, les
prsidents leurs lvriers de palais. Nous ne savons pas ce qu'un
cardinal peut promettre en cette circonstance, mais enfin, Son minence
offrit ce qu'elle avait.

Il ne restait plus  ce Lagardre qu' bien se tenir!

Vers cinq heures du soir, Madeleine Giraud vint trouver sa matresse qui
tait seule et lui remit un billet du lieutenant de police. Ce magistrat
annonait  la princesse que M. de Lagardre avait t assassin la nuit
prcdente au sortir du Palais-Royal.

La lettre se terminait par ces mots qui devenaient sacramentels:

  --N'accusez point votre mari.

Madame la princesse passa le reste de cette soire dans les larmes et la
prire.

Entre neuf et dix heures, Madeleine Giraud revint avec un nouveau
billet.

Celui-ci tait d'une criture inconnue. Il rappelait  madame la
princesse que le dlai de vingt-quatre heures accord  M. de Lagardre
par le rgent expirait cette nuit  quatre heures. Il informait madame
la princesse que M. de Lagardre serait  cette heure dans le pavillon
qui servait de maison de plaisance  M. de Gonzague.

Lagardre chez Gonzague! pourquoi? comment?

Et cette lettre du lieutenant de police qui annonait sa mort!

La princesse ordonna d'atteler. Elle monta dans son carrosse et se fit
mener rue Pave-Saint-Antoine  l'htel de Lamoignon.

Une heure aprs, vingt gardes franaises, commands par un capitaine, et
quatre exempts du Chtelet bivaquaient dans la cour de l'htel
Lamoignon.

Nous n'avons pas oubli que la fte donne par M. le prince de Gonzague
 sa petite maison derrire Saint-Magloire avait pour prtexte un
mariage: le mariage du marquis de Chaverny avec une jeune inconnue  qui
le prince constituait une dot de cinquante mille cus.

Le fianc avait accept et nous savons que M. de Gonzague croyait avoir
ses raisons pour ne point redouter le refus de l'pouse.

Il est donc naturel que M. le prince et pris d'avance toutes ses
mesures pour que rien ne retardt l'union projete. Le notaire royal, un
vrai notaire royal, avait t convoqu.

Bien plus, le prtre, un vrai prtre, attendait  la sacristie de
Saint-Magloire.

Il ne s'agissait point d'un simulacre de noces. C'tait un mariage
valable qu'il fallait  M. de Gonzague, un mariage qui donnait droit sur
l'pouse  l'poux.

De telle sorte que la volont de l'poux pt rendre indfini l'exil de
l'pouse.

Gonzague avait dit vrai: il n'aimait pas le sang. Seulement quand les
autres moyens faisaient dfaut, le sang ne forait jamais Gonzague 
reculer.

Un instant, l'aventure de cette nuit avait mal tourn. Tant pis pour
Chaverny! mais depuis que le bossu s'tait mis en avant, les choses
prenaient une physionomie nouvelle et meilleure.

Le bossu tait videmment de ces hommes  qui on peut tout demander.

Gonzague l'avait jug d'un coup d'oeil. C'tait un de ces tres qui font
volontiers payer  l'humanit l'enjeu de leur propre misre et qui
gardent rancune aux hommes de la croix que Dieu a mise comme un fardeau
trop lourd sur leurs paules.

Les bossus sont mchants; les bossus se vengent.

Les bossus ont souvent le coeur cruel, l'esprit robuste, parce qu'ils
sont en ce monde comme en pays ennemi.

Les bossus n'ont point de piti. On n'en eut point pour eux.

De bonne heure, la raillerie idiote frappa leur me de tant de coups,
qu'un calus protecteur se fit autour de leur me.

Chaverny ne voulait rien pour la besogne indique. Chaverny n'tait
qu'un fou: le vin le faisait franc, gnreux et brave. Chaverny et t
capable d'aimer sa femme et de s'agenouiller devant elle aprs l'avoir
battue.

Le bossu, non. Le bossu ne devait mordre qu'un coup de dent.

Le bossu tait une vritable trouvaille!

Quand Gonzague demanda le notaire, chacun voulut faire du zle. Oriol,
Albret, Montaubert, Cidalise s'lancrent vers la galerie, devanant
Cocardasse et Passepoil.

Ceux-ci se trouvrent seuls un instant sous le pristyle de marbre.

--Ma caillou, fit le Gascon, la nuit ne va pas finir sans qu'il
pleuve...

--Des horions? interrompit Passepoil; la girouette est aux tapes.

--Apapur! la main me dmange! et toi?

--Dame!... il y a dj longtemps qu'on n'a dans, mon noble ami!...

Au lieu d'entrer dans les appartements du bas, ils ouvrirent la porte
extrieure et descendirent dans le jardin. Il n'y avait plus trace de
l'embuscade dresse par Gonzague, au devant de la maison. Nos deux
braves passrent jusqu' la charmille o M. de Peyrolles avait trouv,
la veille, les cadavres de Saldagne et de Fanza: personne dans la
charmille.

Ce qui leur sembla plus trange, c'est que la poterne, perce sur la
ruelle, tait grande ouverte.

Personne dans la ruelle. Nos deux braves se regardrent:

--Ce n'est pourtant pas lou couquin qui a fait cela, murmura Cocardasse,
puisqu'il est l-haut depuis hier au soir!...

--Sait-on ce dont il est capable! riposta Passepoil.

Ils entendirent comme un bruit confus du ct de l'glise.

--Reste l, dit le Gascon; je vais aller voir.

Il se coula le long des murs du jardin, tandis que Passepoil faisait
faction  la poterne. Au bout du jardin tait le cimetire
Saint-Magloire. Cocardasse vit le cimetire plein de gardes franaises.

--Eh donc! ma caillou, fit-il en revenant, si l'on danse, les violons
ne manqueront pas!

Pendant cela, Oriol et ses compagnons faisaient irruption dans la
chambre de Gonzague, o matre Griveau an, notaire royal, dormait
paisiblement sur un sofa, auprs d'un guridon supportant les restes
d'un excellent souper.

Je ne sais pas pourquoi notre sicle s'est acharn contre les notaires.
Les notaires sont gnralement des hommes propres, frais, bien nourris,
de moeurs trs-douces, ayant le mot pour rire en famille et dous d'une
rare sret de coup d'oeil au whist. Ils se comportent bien  table; la
courtoisie chevaleresque s'est rfugie chez eux; ils sont galants avec
les vieilles dames riches, et certes peu de Franais portent aussi bien
qu'eux la cravate blanche, amie des lunettes d'or.

Le temps est proche o la raction se fera. Chacun sera bientt forc de
convenir qu'un jeune notaire blond, grave et doux dans son maintien et
dont le ventre naissant n'a pas encore acquis tout son dveloppement,
est une des plus jolies fleurs de notre civilisation.

Matre Griveau an, notaire-tabellion-garde-note royal et du Chtelet
avait l'honneur d'tre en outre un serviteur dvou de M. le prince de
Gonzague. C'tait un bel homme de quarante ans, gras, frais et rose,
souriant et qui faisait plaisir  voir.

Oriol le prit par un bras, Cidalise par l'autre, et tous deux
l'entranrent au premier tage.

La vue d'un notaire causait toujours un certain attendrissement  la
Nivelle. Ce sont eux qui prtent force et valeur aux donations
entre-vifs.

Matre Griveau an, homme de bonne compagnie, salua le prince, ces
dames et ces messieurs avec une convenance parfaite. Il avait sur lui la
minute du contrat, prpare d'avance; seulement, le nom de Chaverny
tait en tte de la minute. Il fallait rectifier cela.

Sur l'invitation de M. de Peyrolles, matre Griveau an s'assit  une
petite table, tira de sa poche, plumes, encre, grattoir, et se mit en
besogne.

Gonzague et le gros des convives taient rests autour du bossu.

--Cela va-t-il tre long? fit celui-ci en s'adressant au notaire.

--Matre Griveau, dit le prince en riant, vous comprendrez l'impatience
bien naturelle de ces jeunes fiancs...

--Je demande cinq minutes, monseigneur, rpliqua le notaire.

sope II chiffonna son jabot d'une main et lissa de l'autre d'un air
vainqueur les beaux cheveux d'Aurore.

--Juste le temps de sduire une femme! dit-il.

--Buvons! s'cria Gonzague, puisque nous avons du loisir... Buvons 
l'heureux hymne!...

On dcoiffa de nouveau les flacons de champagne. Cette fois, la gaiet
semblait vouloir natre tout  fait. L'inquitude s'tait vanouie, tout
le monde se sentait de joyeuse humeur.

Dona Cruz remplit elle-mme le verre de Gonzague.

--A leur bonheur! dit-elle en trinquant gaillardement.

--A leur bonheur! rpta le cercle riant et buvant.

--Or a! fit sope II, n'y a-t-il point ici quelque pote habile pour
composer mon pithalame?

--Un pote! un pote! cria-t-on; on demande un pote.

Matre Griveau an mit sa plume derrire l'oreille.

--On ne peut pas tout faire  la fois, pronona-t-il d'une voix discrte
et douce; quand j'aurai fini le contrat je rimerai quelques couplets
impromptus...

Le bossu le remercia d'un geste noble.

--Posie du Chtelet! dit Navailles; madrigaux de notaire!... Niez donc
que ce soit maintenant l'ge d'or!

--Qui songe  nier? repartit Noc; les fontaines vont produire du lait
d'amandes et du vin mousseux.

--C'est sur les chardons, ajouta Choisy, que vont natre les roses...

--Puisque les tabellions font des vers!

Le bossu se rengorgea et dit avec une orgueilleuse satisfaction:

--C'est pourtant  propos de mon mariage qu'on dpense tout cet
esprit-l! Mais, reprit-il, resterons-nous comme cela?... Fi donc! la
marie est en nglig... et moi!... palsambleu! je fais honte!... je ne
suis pas coiff... mes manchettes sont fripes...

--La toilette du mari! la toilette du mari!... crirent ces dames en
accourant.

--Et celle de la marie, morbleu! ajouta le bossu; n'ai-je pas entendu
parler d'une corbeille?...

Nivelle et Cidalise taient dj dans le boudoir voisin... On les vit
bientt reparatre avec la corbeille. Dona Cruz prit la direction de la
toilette.

--Et vite! dit-elle; la nuit s'avance!... il nous faut le temps de faire
le bal!

En un instant le contenu de la corbeille fut tal sur les meubles. Dona
Cruz et ses compagnes entranrent Aurore dans le boudoir.

--S'ils allaient te l'veiller, bossu! dit Navailles.

sope II avait un miroir d'une main et un peigne de l'autre.

--Chre belle, dit-il  la Desbois au lieu de rpondre, un coup par
derrire  ma coiffure!

Puis, se tournant vers Navailles:

--Elle est  moi, reprit-il, comme vous tes  Gonzague, mes bons
enfants... ou plutt  votre propre ambition!... Elle est  moi comme ce
cher M. Oriol est  son orgueil... comme cette jolie Nivelle est  son
avarice... comme vous tes tous  votre pch capital mignon!... Ma
belle Fleury, refaites le noeud de ma cravate....

--Voil! dit en ce moment matre Griveau an; on peut signer.

--Avez-vous crit les noms des maris? demanda Gonzague.

--Je les ignore, rpondit le notaire.

--Ton nom, l'ami? reprit le prince.

--Signez toujours, signez, monseigneur, rpartit sope II d'un ton
lger;--signez aussi, messieurs, car j'espre bien que vous me faites
tous cet honneur... j'crirai mon nom moi-mme... c'est un drle de nom,
et qui vous fera rire.

--Au fait, comment diable peut-il s'appeler? dit Navailles.

--Signez toujours, signez... Monseigneur, j'aimerais avoir vos
manchettes pour cadeau de noces.

Gonzague dtacha aussitt ses manchettes de dentelles et les lui jeta 
la vole.--Puis il s'approcha de la table pour signer.

Ces messieurs s'ingniaient  trouver un nom pour le bossu.

--Ne cherchez pas, dit-il en agrafant les manchettes de Gonzague,--vous
ne trouveriez jamais... Monsieur de Navailles, vous avez un beau
mouchoir.

Navailles lui donna son mouchoir. Chacun voulut ajouter quelque chose 
sa toilette: une pingle, une boucle, un noeud de rubans.

Il se laissait faire et s'admirait dans son miroir.

Ces messieurs cependant signaient chacun  son tour. Le nom de Gonzague
tait en tte.

--Allez voir si ma femme est prte! dit le bossu  Choisy qui lui
attachait un jabot de malines.

--La marie! voici la marie! cria-t-on  ce moment.

Aurore parut sur le seuil du boudoir en blanc costume de marie et
portant dans ses cheveux les fleurs d'oranger symboliques. Elle tait
belle admirablement;--mais ses traits ples gardaient cette trange
immobilit qui la faisait ressembler  une charmante statue.

Elle tait toujours sous le coup du malfice.

Il y eut  sa vue un long murmure d'admiration.--Quand les regards se
dtournrent d'elle pour retomber sur le bossu, chacun prouva un
sentiment pnible.

Le bossu, lui, battait des mains avec transport et rptait:

--Corbleu! j'ai une belle femme!... A nous deux maintenant, ma
charmante!...  notre tour de signer.

Il prit sa main des mains de dona Cruz qui la soutenait.

On s'attendait  quelque marque de rpugnance, mais Aurore le suivit
avec une docilit parfaite.

En se retournant pour gagner la table o matre Griveau an avait fait
signer tout le monde, le regard d'sope II rencontra le regard de
Cocardasse junior qui venait de rentrer avec son compagnon Passepoil.

sope II cligna de l'oeil en touchant son flanc d'un geste rapide.

Cocardasse comprit, car il lui barra le passage en s'criant:

--Capdbiou! Il manque quelque chose  la toilette!

--Quoi donc? quoi donc?... fit-on de toutes parts.

--Quoi donc? rpta le bossu lui-mme innocemment.

--Apapur! rpliqua le Gascon, depuis quand un gentilhomme se marie-t-il
sans pe?

Ce ne fut qu'un cri dans toute l'honorable assistance.

--C'est vrai! c'est vrai! rparons cet oubli! Une pe au bossu! Il
n'est pas encore assez drle comme cela.

Navailles mesura de l'oeil les rapires, tandis qu'sope II faisait des
faons et murmurait:

--Je ne suis pas habitu... cela gnerait mes mouvements.

Parmi toutes ces pes de parade, il y avait une longue et forte rapire
de combat, c'tait celle de ce bon M. de Peyrolles, qui ne plaisantait
jamais.

Navailles dtacha bon gr mal gr l'pe de Peyrolles.

--Il n'est pas besoin... il n'est pas besoin..., rptait sope II, dit
Jonas.

On lui ceignit l'pe en jouant.

Cocardasse et Passepoil remarqurent bien qu'en touchant la garde, sa
main eut comme un frmissement volontaire et joyeux.

Il n'y eut que Cocardasse et Passepoil  remarquer cela.

Quand on lui eut ceint l'pe, le bossu ne protesta plus. C'tait chose
faite. Mais cette arme qui pendait  son flanc lui donna tout  coup un
surcrot de fiert.--Il se prit  marcher en se pavanant d'une faon si
burlesque, que la gaiet clata de toutes parts. On se rua sur lui pour
l'embrasser; on le pressa; on le tourna et retourna comme une poupe. Il
avait un succs fou!

Il se laissait faire bonnement.--Arriv devant la table, il dit:

--La! la!... vous me chiffonnez... Ne serrez pas ma femme de si prs, je
vous prie... et donnez-moi trve, messieurs mes bons amis, afin que nous
puissions rgulariser le contrat.

Matre Griveau an tait toujours devant la table. Il tenait la plume
en arrt au-dessus de l'en-tte du contrat.

--Vos noms, s'il vous plat, dit-il,--vos prnoms, qualits, lieu de
naissance...

Le bossu donna un petit coup de pied dans la chaise du
notaire-tabellion-garde-note.

Celui-ci se retourna pour regarder.

--Avez-vous sign? demanda le bossu.

--Sans doute, rpondit matre Griveau an.

--Alors, allez en paix, mon brave homme, dit le bossu qui le poussa de
ct.

Il s'assit gravement  sa place.--Et l'assemble de rire.

Tout ce que faisait le bossu tait dsormais matire  hilarit.

--Pourquoi diable veut-il crire son nom lui-mme? demanda cependant
Navailles.

Peyrolles causait bas avec M. de Gonzague qui haussait les paules.

Peyrolles voyait dans ce qui se passait un sujet d'inquitude. Gonzague
se moquait de lui en l'appelant trembleur.

--Vous allez voir! rpondait cependant le bossu  la question de
Navailles.

Il ajouta avec son petit ricanement sec:

--a va bien vous tonner... vous allez voir... buvez en attendant.

On suivit son conseil. Les verres s'emplirent.

Le bossu commena  emplir les blancs d'une main large et ferme.

--Au diable l'pe! fit-il en essayant de la placer dans une position
moins gnante.

Nouvel clat de rire. Le bossu s'embarrassait de plus en plus dans son
harnois de guerre. La grande pe semblait pour lui un instrument de
torture.

--Il crira! firent les uns.

--Il n'crira pas! ripostrent les autres.

Le bossu, au comble de l'impatience, arracha l'pe du fourreau et la
posa toute nue sur la table  ct de lui.

On rit encore.--Cocardasse serra le bras de Passepoil:

--Sandiou! voici l'archet tout prt! grommela-t-il.

--Gare aux violons! murmura frre Passepoil.

L'aiguille de la pendule allait toucher quatre heures.

--Signez, mademoiselle, dit le bossu qui tendit la plume  Aurore.

Elle hsita. Il la regarda:

--Signez votre vrai nom, murmura-t-il, puisque vous le savez!

Aurore se pencha sur le parchemin et signa.

On vit dona Cruz, penche au-dessus de son paule, faire un vif
mouvement de surprise.

--Est-ce fait? Est-ce fait? demandrent les curieux.

Le bossu, les contenant du geste, prit la plume  son tour et signa.

--C'est fait, dit-il,--venez voir... a va vous tonner!...

Chacun se prcipita.--Le bossu avait jet la plume pour prendre
ngligemment l'pe.

--Attention! murmura Cocardasse junior.

--On y est, rpondit rsolment frre Passepoil.

Gonzague et Peyrolles arrivrent les premiers.

Gonzague et Peyrolles en voyant l'en-tte du contrat reculrent de trois
pas.

--Qu'y a-t-il? le nom! le nom! criaient ceux qui taient par derrire.

Le bossu avait promis d'tonner son monde. Il tint parole.--On vit en ce
moment ses jambes dformes se redresser tout  coup, son torse grandir
et l'pe s'affermir dans sa main.

--Apapur! grommela Cocardasse; lou couquin faisait bien d'autres tours
dans la cour des Fontaines!...

Le bossu, en se redressant, avait rejet ses cheveux en arrire; sur ce
corps droit, robuste, lgant, une noble et belle tte rayonnait.

--Venez le lire, le nom! dit-il en promenant son regard tincelant sur
la foule stupfaite.

En mme temps le bout de son pe piqua la signature.

Tous les regards suivirent ce mouvement.--Une grande clameur, faite d'un
seul nom, emplit la salle.

--Lagardre! Lagardre!

--Lagardre! rpta celui-ci,--qui ne manque jamais aux rendez-vous
qu'il donne!

Dans ce premier mouvement de stupeur, il aurait pu percer peut-tre les
rangs de ses ennemis en dsordre.

Mais il ne bougea pas.--Il tenait d'une main Aurore tremblante serre
contre sa poitrine; de l'autre, il avait l'pe haute.

Cocardasse et Passepoil, qui avaient dgain tous deux, se tenaient
debout derrire lui.

Gonzague dgaina  son tour. Tous ses affids l'imitrent.

En somme, ils taient au moins dix contre un.

Dona Cruz voulut se jeter entre les deux camps. Peyrolles la saisit 
bras-le-corps et l'enleva.

--Il ne faut pas que cet homme sorte d'ici, messieurs! pronona le
prince, la pleur aux lvres et les dents serres. En avant!

Navailles, Noc, Choisy, Gironne et les autres gentilshommes chargrent
imptueusement.

Lagardre n'avait pas mme mis la table entre lui et ses ennemis.

Sans lcher la main d'Aurore, il la couvrit et se mit en garde.
Cocardasse et Passepoil l'appuyaient  droite et  gauche.

--Va bien! ma caillou! fit le Gascon;--nous sommes  jeun depuis plus de
six mois!... Va bien!

--J'y suis! j'y suis! cria Lagardre en poussant sa premire botte.

Aprs quelques secondes les gens de Gonzague reculrent. Gironne et
Albret gisaient sur le sol dans une mare de sang.

Lagardre et ses deux braves, sans blessures, immobiles comme trois
statues, attendaient le second choc.

--Monsieur de Gonzague, dit Lagardre,--vous avez voulu faire une
parodie de mariage... le mariage est bon!... Il a votre propre
signature...

--En avant! En avant! cria le prince qui cumait de fureur.

Cette fois il s'avanait en tte de ses gens...

Quatre heures de nuit sonnrent  la pendule.

Un grand bruit se fit au dehors et des coups retentissants furent
frapps contre la porte extrieure, tandis qu'une voix criait:

--Au nom du roi!...

C'tait un trange aspect que celui de ce salon o l'orgie laissait
partout ses traces. La table tait encore couverte de mets et de flacons
 demi vides. Les verres renverss  et l mettaient de larges taches
de vin parmi les sanglantes claboussures du combat.

Au fond, du ct du cabinet, o nagure tait la corbeille de mariage et
qui maintenant servait d'asile  matre Griveau an, plus mort que vif,
le groupe compos de Lagardre, d'Aurore et des deux prvts d'armes, se
tenait immobile et muet.--Au milieu du salon, Gonzague et ses gens,
arrts dans leur lan par ce cri, au nom du roi! regardaient avec
pouvante la porte d'entre.

Dans tous les coins, les femmes, folles de terreur, se cachaient.

Entre les deux groupes, deux cadavres dans une mare d'un rouge noir.

Les gens qui frappaient  cette heure de nuit  la porte de M. le prince
de Gonzague, s'attendaient bien sans doute  ce qu'on ne leur ouvrirait
point tout de suite. C'taient les gardes-franaises et les exempts du
Chtelet, que nous avons vus successivement dans la cour de l'htel de
Lamoignon et au cimetire Saint-Magloire.

Leurs mesures taient prises d'avance.--Aprs trois sommations faites
coup sur coup, la porte souleve fut jete hors de ses gonds.

Dans le salon, on put entendre le bruit de la marche des soldats.

Gonzague eut froid jusque dans la moelle de ses os.--tait-ce la justice
qui venait pour lui?

--Messieurs, dit-il en remettant l'pe au fourreau, on ne rsiste pas
aux gens du roi...

Mais il ajouta tout bas:

--Jusqu' voir!..

Baudon de Boisguiller, capitaine aux gardes, parut sur le seuil et
rpta:

--Messieurs, au nom du roi!

Puis, saluant froidement le prince de Gonzague, il s'effaa pour laisser
entrer les soldats.

Les exempts pntrrent  leur tour dans le salon.

--Monsieur, que signifie ceci? demanda Gonzague.

Boisguiller regarda les deux cadavres gisant sur le parquet, puis le
groupe compos de Lagardre et de ses deux braves qui gardaient tous
trois l'pe  la main.

--Tubieu!... murmura-t-il; on disait bien que c'tait un fier soldat!

--Prince, ajouta-t-il en se tournant vers Gonzague, je suis cette nuit
aux ordres de la princesse votre femme...

--Et c'est la princesse ma femme...! commena Gonzague furieux...

Il n'acheva pas. La veuve de Nevers paraissait  son tour sur le seuil.
Elle avait ses vtements de deuil.

A la vue de ces femmes, de ces peintures caractristiques qui couvraient
les lambris,  la vue de ces dbris mls de dbauche et de bataille, la
princesse rabattit son voile sur son visage.

--Je ne viens pas pour vous, monsieur, dit-elle en s'adressant  son
mari.

Puis s'avanant vers Lagardre:

--Les vingt-quatre heures sont coules, monsieur de Lagardre,
reprit-elle; vos juges sont assembls... rendez votre pe.

--Et cette femme est ma mre! balbutia Aurore qui se couvrit le visage
de ses mains.

--Messieurs, poursuivit la princesse qui se tourna vers les gardes,
faites votre devoir.

Lagardre jeta son pe aux pieds de Baudon de Boisguiller.

Gonzague et les siens ne faisaient pas un mouvement, ne prononaient pas
une parole.

Quand Baudon de Boisguiller montra la porte  Lagardre, celui-ci
s'avana vers madame la princesse de Gonzague, tenant toujours Aurore
par la main.

--Madame, dit-il, j'tais en train de donner ma vie pour dfendre votre
fille!...

--Ma fille! rpta la princesse, dont la voix trembla.

--Il ment! dit Gonzague.

Lagardre ne releva point cette injure.

--J'avais demand vingt-quatre heures pour vous rendre mademoiselle de
Nevers, pronona-t-il avec lenteur, tandis que sa belle tte hautaine
dominait courtisans et soldats; la vingt-quatrime heure a sonn...
voici mademoiselle de Nevers.

Les deux mains froides de la mre et de la fille se touchrent.

La princesse ouvrit ses bras. Aurore y tomba en pleurant.

Une larme vint aux yeux de Lagardre.

--Protgez-l, madame, dit-il en faisant effort pour vaincre son
trouble; aimez-la... Elle n'a plus que vous!

Aurore s'arracha des bras de sa mre pour courir  lui. Il la repoussa
doucement.

--Adieu, Aurore, reprit-il; nos fianailles n'auront pas de lendemain...
gardez ce contrat qui vous fait ma femme devant les hommes, ainsi que
vous l'tiez devant Dieu depuis hier... Madame la princesse vous
pardonnera cette msalliance, contracte avec un mort.

Il baisa une dernire fois la main de la jeune fille, salua profondment
la princesse, et gagna la porte en disant:

--Conduisez-moi devant mes juges!




LE TMOIGNAGE DU MORT.




I

--La chambre  coucher du rgent.--


Il tait huit heures du matin, environ. Le marquis de Coss, le duc de
Brissac, le pote la Fare et trois dames parmi lesquelles le vieux le
Brant, concierge de la cour aux Ris, avait cru reconnatre la duchesse
de Berry, venaient de sortir du Palais-Royal par la petite porte dont
nous avons parl dj plusieurs fois. Le rgent tait seul avec l'abb
Dubois dans sa chambre  coucher et faisait, en prsence du futur
cardinal, ses apprts pour se mettre au lit.

On avait soup au Palais-Royal comme chez M. le prince de Gonzague:
c'tait la mode. Mais le souper du Palais-Royal s'tait achev plus
gaiement.

De nos jours, des crivains trs-mritants et trs-srieux cherchent 
rhabiliter la mmoire de ce bon abb Dubois, sous diffrents prtextes:
d'abord parce que, disent-ils, le pape le fit cardinal.--Mais le pape ne
faisait pas toujours les cardinaux qu'il voulait.

En second lieu, parce que l'loquent et vertueux Massillon fut son ami.
Cette raison serait mieux sonnante s'il tait prouv que les hommes
vertueux ne peuvent avoir un faible pour les coquins.

Mais depuis que l'histoire parle, l'histoire s'amuse  prouver le
contraire.

Du reste, si l'abb Dubois tait vraiment un petit saint, Dieu lui doit
une bien belle place en son paradis, car jamais homme ne fut martyris
par un tel ensemble de calomnies.

Le prince avait le vin somnolent. Il dormait debout ce matin, tandis que
son valet de chambre l'accommodait et que Dubois  demi ivre (du moins
en apparence, car il ne faut jurer de rien) lui chantait l'excellence
des moeurs anglaises.

Le prince aimait beaucoup les Anglais, mais il coutait peu et pressait
la besogne de son valet de chambre.

--Va te coucher, Dubois, mon ami, dit-il au futur prlat,--et ne me
romps pas les oreilles.

--J'irai me coucher tout  l'heure, rpliqua l'abb,--mais savez-vous la
diffrence qu'il y a entre votre Mississipi et le Gange?... entre vos
escadrilles et leurs flottes?... entre les cabanes de votre Louisiane et
le palais de leur Bengale?... savez-vous que vos Indes  vous sont un
mensonge et qu'ils ont, eux, le vrai pays des Mille et une Nuits, la
patrie des trsors inpuisables, la terre des parfums, la mer pave de
perles, les montagnes dont le flanc recle les diamants?...

--Tu es gris, Dubois, mon vnrable prcepteur... va te coucher!

--Votre Altesse Royale est sans doute  jeun! repartit l'abb en
riant;--je ne vous dis plus qu'un mot: tudiez l'Angleterre... resserrez
les liens...

--Vivedieu! s'cria le prince;--tu as fait ce qu'il fallait et au del
pour gagner les pensions dont lord Stair te paye fidlement les
arrrages... Abb, va te coucher!

Dubois prit son chapeau en grondant et gagna la porte.

La porte s'ouvrit comme il allait sortir et un valet annona M. de
Machault.

--A midi, M. le lieutenant de police, dit le rgent avec mauvaise
humeur;--ces gens jouent avec ma sant... Ils me tueront.

--M. de Machault, insista le valet,--a des communications importantes...

--Je les connais! interrompit le rgent;--il veut me dire que Cellamare
intrigue... que le roi Philippe d'Espagne est de caractre chagrin...
qu'Alberoni voudrait tre pape... que madame du Maine voudrait tre
rgente... A midi... ou plutt  une heure... je me sens mal  l'aise.

Le valet sortit.--Dubois revint jusqu'au milieu de la chambre.

--Tant que vous aurez l'appui de l'Angleterre, dit-il,--toutes ces
mchantes petites intrigues...

--Par la corbieu! coquin! veux-tu bien t'en aller! s'cria le rgent.

Dubois ne parut point formalis. Il se dirigea de nouveau vers la
porte,--et de nouveau la porte s'ouvrit.

--Monsieur le secrtaire d'tat le Blanc! annona le valet.

--Au diable! fit Son Altesse Royale qui mettait son pied nu sur le
tabouret pour monter dans son lit.

Le valet ferma la porte  demi, mais il ajouta, collant sa bouche  la
fente:

--Monsieur le secrtaire d'tat a des communications importantes...

--Ils ont tous des communications importantes! fit le rgent de France
en posant sa tte embguine sur l'oreiller garni de malines;--cela les
divertit de feindre une grande frayeur d'Alberoni ou des du Maine... Ils
croient se rendre ncessaires!... ils se rendent importuns, voil
tout!... A une heure, M. le Blanc... avec M. de Machault... ou plutt 
deux heures... je sens que je dormirai bien jusque-l!

Le valet sortit. Philippe d'Orlans ferma les yeux.

--L'abb est-il encore l? demanda-t-il  son valet de chambre.

--Je m'en vais... je m'en vais!... se hta de rpondre Dubois.

--Non... viens , abb... Tu vas m'endormir... n'est-ce pas une chose
trange que je n'aie pas une heure pour me reposer de mes fatigues?...
pas une heure!... ils viennent au moment o je me mets au lit... je
meurs  la peine, vois-tu, abb... mais cela ne les inquite point.

--Son Altesse Royale, demanda Dubois,--veut-elle que je lui fasse la
lecture?

--Non... rflexion faite, va-t'en... je te charge de m'excuser poliment
auprs de ces messieurs... j'ai pass la nuit  travailler... ma
migraine m'a pris, comme toujours quand j'cris  la lampe...

Il poussa un profond soupir et acheva:

--Tout cela me tue! positivement!... et le roi de me demander encore 
son lever... et M. de Fleury pincera ses lvres de vieille comtesse!...
mais avec la meilleure volont du monde, on ne peut pas tout faire...
Palsambleu! ce n'est pas un mtier de paresseux que de gouverner la
France!

Sa tte fit un trou plus profond dans l'oreiller moelleux. On entendit
sa respiration gale et bruyante.--Il dormait.

L'abb Dubois changea un regard avec le valet de chambre. Ils se
prirent  rire tous les deux.

Quand le rgent tait en belle humeur, il appelait l'abb Dubois:
maraud. Il y avait du laquais beaucoup chez cette minence en
herbe.--Mais cela n'empche pas d'tre un saint.

Dubois sortit. M. de Machault et le ministre le Blanc taient encore
dans l'antichambre.

--Sur les trois heures, dit l'abb, Son Altesse Royale vous recevra,
mais si vous m'en croyez, vous attendrez jusqu' quatre!... on a soup
trs-tard et Son Altesse Royale est un peu fatigue.

L'entre de Dubois avait interrompu la conversation de M. de Machault et
du secrtaire d'tat.

--Cet effront maraud, dit le lieutenant de police quand Dubois fut
parti,--ne sait pas mme jeter un voile sur les faiblesses de son
matre.

--C'est comme cela que Son Altesse Royale les aime, rpondit le
Blanc;--mais savez-vous le vrai sur cette affaire de la petite maison du
prince de Gonzague?

--Je sais ce que m'ont rapport mes exempts... deux hommes morts: le
cadet de Gironne et le traitant d'Albret... trois hommes arrts:
l'ancien chevau-lger du corps, Lagardre, et deux coupe-jarrets dont le
nom importe peu... madame la princesse pntrant de force et au nom du
roi dans l'antre de son poux... deux jeunes filles... mais ceci est
lettre close: une nigme pour laquelle il faudrait le sphinx...

--Une de ces deux jeunes filles est assurment l'hritire de Nevers,
dit le secrtaire d'tat.

--On ne sait pas... l'une est produite par M. de Gonzague, l'autre par
ce Lagardre...

--Le rgent a-t-il connaissance de ces vnements? demanda le Blanc.

--Vous venez d'entendre l'abb... le rgent a soup jusqu' huit heures
du matin.

--Quand l'affaire viendra jusqu' lui, M. le prince de Gonzague n'a qu'
bien se tenir.

Le lieutenant de police haussa les paules et rpta:

--On ne sait pas!... de deux choses l'une: ou M. de Gonzague a gard son
crdit ou il l'a perdu...

--Cependant, interrompit le Blanc,--Son Altesse Royale s'est montre
impitoyable dans l'affaire du comte de Hornes...

--Il s'agissait du crdit de la banque... la rue Quincampoix rclamait
un exemple...

--Ici nous avons galement de hauts intrts en jeu... la veuve de
Nevers...

--Sans doute... mais Gonzague est l'ami du rgent depuis vingt-cinq ans.

--La chambre ardente a d tre convoque cette nuit?

--Pour M. de Lagardre et aux diligences de la princesse de Gonzague.

--Vous penseriez que Son Altesse Royale est dtermine  couvrir le
prince?...

--Je suis dtermin, moi, interrompit premptoirement M. de Machault,--
ne rien penser du tout, tant que je ne saurai pas si Gonzague a perdu
quelque chose de son crdit... tout est l!...

Comme il achevait, la porte de l'antichambre s'ouvrit. M. le prince de
Gonzague parut seul et sans suite.

Il y eut de grands baisemains changs entre ces trois messieurs.

--Ne fait-il point jour chez Son Altesse Royale? demanda Gonzague.

--On vient de nous refuser la porte, rpondirent ensemble le Blanc et de
Machault.

--Alors, s'empressa de dire Gonzague,--je suis certain qu'elle est
ferme pour tout le monde.

--Bron! appela le lieutenant de police.

Un valet arriva. Le lieutenant de police reprit:

--Allez annoncer M. le prince de Gonzague chez Son Altesse Royale.

Gonzague regarda M. de Machault avec dfiance.--Ce mouvement n'chappa
point aux deux magistrats.

--Est-ce qu'il y aurait pour moi des ordres particuliers? demanda le
prince.

Dans cette question, il y avait une vidente inquitude.

Le lieutenant de police et le secrtaire d'tat s'inclinrent en
souriant.

--Il y a tout simplement, rpondit M. de Machault,--que Son Altesse
Royale, dont la porte est ferme  ses ministres, ne peut que trouver
dlassement et plaisir en la compagnie de son meilleur ami.

Bron revint et dit  haute voix sur le seuil:

--Son Altesse Royale consent  recevoir M. le prince de Gonzague.

Une surprise pareille, mais dont les motifs taient bien diffrents, se
montra sur les visages de nos trois seigneurs.

Gonzague tait mu. Il salua les deux magistrats et suivit Bron.

--Son Altesse Royale sera toujours le mme homme! gronda le Blanc avec
dpit;--le plaisir avant les affaires.

--Du mme fait, rpliqua M. de Machault qui avait au reste un sourire
goguenard,--on peut tirer diverses consquences.

--Ce que vous ne pourrez nier, du moins, c'est que le crdit de ce
Gonzague...

--Menace ruine! interrompit le lieutenant de police.

Le secrtaire d'tat leva sur lui un regard tonn.

--A moins, poursuivit M. de Machault, que ce crdit ne soit  son
apoge.

--Expliquez-vous, monsieur mon ami... vous avez de ces subtilits!...

--Hier, dit tout simplement M. de Machault, le rgent et Gonzague
taient bons amis... Gonzague a fait antichambre avec nous pendant plus
d'une heure.

--Et vous concluez?...

--Dieu me garde de conclure!... seulement depuis la rgence du duc
d'Orlans, la chambre ardente ne s'est encore occupe que de chiffres...
elle a lch son glaive pour prendre l'ardoise et le crayon... mais
voici qu'on lui jette en pture ce M. de Lagardre... c'est un premier
pas... jusqu'au revoir, monsieur mon ami, je reviendrai sur les trois
heures.

Dans le couloir qui sparait l'antichambre de l'appartement du rgent,
Gonzague n'eut qu'une seconde pour rflchir. Il l'employa bien. La
rencontre de Machault et de le Blanc modifia profondment son plan et sa
conduite.

Ces messieurs n'avaient rien dit, et cependant, en les quittant,
Gonzague savait qu'un nuage menaait son toile.

Peut-tre avait-il craint quelque chose de pire.

Le rgent lui tendit la main. Gonzague, au lieu de la porter  ses
lvres comme faisaient quelques courtisans, la serra dans les siennes et
s'assit au chevet du lit sans en avoir obtenu permission.

Le rgent avait toujours la tte sur l'oreiller, et les yeux demi-clos,
mais Gonzague voyait parfaitement qu'on l'observait avec attention.

--Eh bien, Philippe! dit Son Altesse Royale d'un ton d'affectueuse
bonhomie, voil comme tout se dcouvre!

Gonzague eut le coeur serr, mais il n'y parut point.

--Tu tais malheureux et nous n'en savions rien!... continua le rgent;
c'est au moins un manque de confiance!

--C'est un manque de courage, monseigneur! pronona Gonzague  voix
basse.

--Je te comprends... on n'aime pas  montrer  nu les plaies de la
famille... la princesse est, on peut le dire, ulcre...

--Monseigneur doit savoir, interrompit Gonzague, quel est le pouvoir de
la calomnie.

Le rgent se leva sur le coude et regarda en face le plus vieux de ses
amis.

Un nuage passa sur son front sillonn de rides prcoces.

--J'ai t calomni, rpliqua-t-il, dans mon honneur, dans ma probit,
dans mes affections de famille... dans tout ce qui est cher  l'homme...
mais je ne devine pas pourquoi tu me rappelles, toi, Philippe, une chose
que mes amis tchent de me faire oublier.

--Monseigneur, rpondit Gonzague dont la tte se pencha sur sa poitrine,
je vous prie de vouloir me pardonner... la souffrance est goste... je
pensais  moi, non point  Votre Altesse Royale...

--Je te pardonne, Philippe, je te pardonne...  condition que tu me
diras tes souffrances.

Gonzague secoua la tte et pronona si bas que le rgent eut peine 
l'entendre:

--Nous sommes habitus, vous et moi, monseigneur,  dverser le ridicule
sur certains sentiments... je n'ai pas le droit de m'en plaindre: je
suis complice... mais il est des sentiments...

--Bien, bien, Philippe! interrompit le rgent; tu es amoureux de ta
femme... c'est une belle et noble crature!... nous rions de cela
quelquefois, c'est vrai, quand nous sommes ivres... mais nous rions
aussi de Dieu...

--Nous avons tort, monseigneur, interrompit Gonzague en altrant sa
voix; Dieu se venge!

--Comme tu prends cela!... As-tu quelque chose  me dire?

--Beaucoup de choses, monseigneur... Deux meurtres ont t commis  mon
pavillon, cette nuit.

--Le chevalier de Lagardre, je parie! s'cria Philippe d'Orlans qui se
mit d'un bond sur son sant; tu as eu tort, si tu as fait cela,
Philippe... sur ma parole, tu as confirm des soupons...

Il n'avait plus sommeil. Ses sourcils se fronaient tandis qu'il
regardait Gonzague.

Celui-ci s'tait redress de toute sa hauteur; sa belle tte avait une
admirable expression de fiert.

--Des soupons! rpta-t-il comme s'il n'et pu rprimer son premier
mouvement de hauteur.

Puis il ajouta d'un accent pntr:

--Monseigneur a donc eu des soupons contre moi!...

--Eh bien! oui, rpliqua le rgent aprs un court silence; j'ai eu des
soupons... ta prsence les loigne, car tu as le regard d'un homme
loyal... tche que ta parole les dissipe: je t'coute.

--Monseigneur veut-il me faire la grce de me dire quels sont les
soupons qu'il a eus?

--Il y en a d'anciens... il y en a de nouveaux.

--Les anciens d'abord, si monseigneur daigne y consentir...

--La veuve de Nevers tait riche... tu tais pauvre... Nevers tait
notre frre...

--Et je n'aurais pas d pouser la veuve de Nevers?

Le rgent remit la tte sur le coude et ne rpondit point.

--Monseigneur, reprit Gonzague qui baissa les yeux, je vous l'ai dit:
nous avons trop raill... ces choses de coeur sonnent mal entre nous...

--Que veux-tu dire?... explique-toi.

--Je veux dire que s'il est en ma vie une action qui me doive honorer,
c'est celle-l... Notre bien-aim Nevers mourut entre mes bras, vous le
savez, je vous le dis... vous savez aussi que j'tais au chteau de
Caylus pour flchir l'aveugle enttement du vieux marquis... la chambre
ardente, dont je vais parler tout  l'heure, m'a dj entendu comme
tmoin, ce matin...

--Ah!... interrompit le rgent, et dis-moi quel arrt a rendu la
chambre ardente? Ce Lagardre n'a donc pas t tu chez toi?

--Si monseigneur m'avait laiss poursuivre...

--Poursuis... poursuis... je cherche la vrit, je t'en prviens... rien
que la vrit.

Gonzague s'inclina froidement.

--Aussi, rpliqua-t-il, je parle  Votre Altesse Royale non plus comme 
mon ami, mais comme  mon juge... Lagardre n'a pas t tu chez moi
cette nuit... C'est Lagardre qui a tu, cette nuit, chez moi, le
financier Albret et le cadet de Gironne...

--Ah!... fit pour la seconde fois le rgent;--et comment ce Lagardre
tait-il chez toi?

--Je crois que madame la princesse pourrait vous le dire, rpondit
Gonzague.

--Prends garde!... celle-l est une sainte...

--Celle-l dteste son mari, monseigneur! pronona Gonzague avec
force;--je n'ai pas foi aux saintes que Votre Altesse Royale canonise!

Il put marquer un point, car le rgent sourit au lieu de s'irriter.

--Allons, allons, mon pauvre Philippe, dit Son Altesse Royale,--j'ai
peut-tre t un peu dur... mais c'est que, vois-tu, il y a scandale...
tu es un grand seigneur... les scandales qui tombent de haut font du
bruit... tant de bruit qu'ils branlent le trne... je sens cela, moi
qui m'assieds tout prs... Reprenons les choses de haut... Tu prtends
que ton mariage avec Aurore de Caylus fut une bonne action: prouve-le.

--Est-ce une bonne action, rpliqua Gonzague avec une chaleur
admirablement joue,--que d'accomplir le dernier voeu d'un mourant?

Le rgent resta bouche bante  le regarder.

Il y eut entre eux un long silence.

--Tu n'oserais pas mentir sur ce sujet, murmura enfin Philippe
d'Orlans,--mentir  moi... Je te crois.

--Monseigneur, repartit Gonzague,--vous me traitez de telle sorte que
cette entrevue sera la dernire entre nous deux... les gens de ma maison
ne sont point habitus  entendre mme les princes leur parler comme
vous le faites... Que je purge les accusations portes contre moi et je
dirai adieu pour toujours  l'ami de ma jeunesse qui m'a repouss quand
j'tais malheureux... Vous me croyez! c'est bien: cela me suffit...

--Philippe, murmura le rgent dont la voix trahissait une srieuse
motion;--justifiez-vous seulement, et, sur ma parole, vous verrez si je
vous aime!

--Alors, dit Gonzague,--je suis accus.

Comme le duc d'Orlans gardait le silence, il reprit avec cette dignit
calme qu'il savait si bien feindre  l'occasion:

--Que monseigneur m'interroge, je lui rpondrai comme  mon juge.

Le rgent se recueillit un instant et dit:

--Vous avez assist  ce drame sanglant qui eut lieu dans les fosss de
Caylus?

--Oui, monseigneur, repartit Gonzague;--j'ai dfendu votre ami et le
mien au risque de ma vie. C'tait mon devoir.

--C'tait votre devoir... et vous retes son dernier soupir?

--Avec ses dernires paroles... oui, monseigneur.

--Ce qu'il vous demanda, je dsire le savoir.

--Mon intention n'tait pas de le cacher  Votre Altesse Royale... notre
malheureux ami me dit: je rpte textuellement ses paroles: Sois l'poux
de ma femme, afin d'tre le pre de ma fille!

La voix de Gonzague ne trembla pas tandis qu'il profrait ce mensonge
impie.

Le rgent tait absorb dans ses rflexions.

Sur son visage intelligent et pensif, la fatigue restait, mais les
traces de l'ivresse s'taient vanouies.

--Vous avez bien fait de remplir le voeu du mourant, dit-il;--c'tait
votre devoir... mais pourquoi taire cette circonstance pendant vingt
annes?

--J'aime ma femme, rpondit le prince sans hsiter;--je l'ai dj dit 
monseigneur.

--Et en quoi cet amour pouvait-il vous fermer la bouche?

Gonzague baissa les yeux et parvint  rougir.

--Il et fallu accuser le pre de ma femme, murmura-t-il.

--Ah!... fit le rgent;--l'assassin fut M. le marquis de Caylus?

Gonzague courba la tte et poussa un profond soupir.

Philippe d'Orlans fixait sur lui son regard avide et perant.

--Si l'assassin fut M. le marquis de Caylus, reprit-il,--que
reprochez-vous  ce Lagardre?

--Ce qu'on reproche, chez nous, en Italie, au bravo dont le stylet s'est
vendu pour commettre un meurtre.

--M. de Caylus avait achet l'pe de ce Lagardre?

--Oui, monseigneur... mais ce rle subalterne ne dura qu'un jour...
Lagardre l'changea contre cet autre rle actif qu'il joue de son chef
et obstinment depuis dix-huit annes... Lagardre enleva pour son
propre compte la fille d'Aurore et les papiers, preuve de sa
naissance...

--Qu'avez-vous donc prtendu hier devant le tribunal de famille?...
interrompit le rgent.

--Monseigneur, rpliqua Gonzague mettant  dessein de l'amertume dans
son sourire, je remercie Dieu qui a permis cet interrogatoire... Je me
croyais au-dessus de ces questions et c'tait mon malheur... On ne peut
terrasser que l'ennemi qui se montre... on ne peut rduire  nant que
l'accusation qui se produit... l'ennemi se montre, l'accusation se
produit: tant mieux!... vous m'avez forc dj d'allumer le flambeau de
la vrit dans ces tnbres que ma pit conjugale se refusait 
clairer... vous allez me forcer maintenant  vous dcouvrir le beau
ct de ma vie... le ct noble, chrtien, modestement dvou... J'ai
rendu le bien pour le mal, monseigneur, patiemment et rsolment, cela,
pendant prs de vingt ans... j'ai vaqu nuit et jour  un travail
silencieux pour lequel j'ai risqu bien souvent mon existence... j'ai
prodigu ma fortune immense... j'ai fait taire la voix entranante de
mon ambition... j'ai donn ce qui me restait de jeunesse et de force,
j'ai donn une part de mon sang...

Le rgent fit un geste d'impatience.--Gonzague reprit:

--Vous trouvez que je me vante, n'est-ce pas?... coutez donc mon
histoire, monseigneur, vous qui ftes mon ami, mon frre, comme vous
ftes l'ami et le frre de Nevers... coutez-moi, attentivement,
impartialement: je vous choisis pour arbitre... non pas entre madame la
princesse et moi, Dieu m'en garde: contre elle je ne veux point gagner
de procs... non point entre moi et cet aventurier de Lagardre... je
m'estime trop haut pour me mettre avec lui dans la mme balance... mais
entre nous deux, monseigneur... entre les deux survivants des trois
Philippe... entre vous, duc d'Orlans, rgent de France ayant en main le
pouvoir quasi royal pour venger le pre, pour protger l'enfant,--et
moi, Philippe de Gonzague, simple gentilhomme, n'ayant pour cette double
et sainte mission que mon coeur et mon pe... je vous prends pour
arbitre, et quand j'aurai achev, je vous demanderai, Philippe
d'Orlans, si c'est  vous ou  Philippe de Gonzague que Philippe de
Nevers applaudit et sourit l-haut aux pieds de Dieu!




II

--Plaidoyer.--


La botte tait hardie, le coup bien assen: il porta. Le rgent de
France baissa les yeux sous le regard svre de Gonzague.

Celui-ci, rompu aux luttes de la parole, avait prpar d'avance son
effet. Le rcit qu'il allait faire n'tait point une improvisation.

--Oseriez-vous dire, murmura le rgent,--que j'ai manqu au devoir de
l'amiti!

--Non, monseigneur, repartit Gonzague;--forc que je suis de me
dfendre, je vais mettre seulement ma conduite en regard de la vtre...
nous sommes seuls... Votre Altesse Royale n'aura point  rougir...

Philippe d'Orlans tait remis de son trouble.

--Nous nous connaissons ds longtemps, prince, dit-il;--vous allez
trs-loin... prenez garde!

--Vous vengeriez-vous, demanda Gonzague qui le regarda en face,--de
l'affection que j'ai prouve  notre frre aprs sa mort?

--Si l'on vous a fait tort, rpliqua le rgent,--vous aurez justice...,
parlez!

Gonzague avait espr plus de colre.--Le calme du duc d'Orlans lui fit
perdre un mouvement oratoire sur lequel il avait beaucoup compt.

--A mon ami, reprit-il pourtant,--au Philippe d'Orlans qui m'aimait
hier et que je chrissais, j'aurais cont mon histoire en d'autres
termes; au point o nous en sommes, Votre Altesse Royale et moi, c'est
un rsum succinct et clair qu'il faut.

La premire chose que je dois vous dire, c'est que ce Lagardre est
non-seulement un spadassin de la plus dangereuse espce,--une manire de
hros parmi ses pareils,--mais encore un homme intelligent et rus,
capable de poursuivre une pense d'ambition pendant des annes et ne
reculant devant aucun effort pour arriver  son but.

Je ne puis croire qu'il ait eu ds l'abord l'ide d'pouser l'hritire
de Nevers.--Pour cela, quand il passa la frontire, il lui fallait
encore attendre quinze ou seize ans: c'est trop. Son premier plan fut,
sans aucun doute, de se faire payer quelque norme ranon: il savait que
Nevers et Caylus taient riches.

Moi qui l'ai poursuivi sans relche depuis la nuit du crime, je sais
chacune de ses actions: il avait fond tout simplement sur la possession
de l'enfant l'espoir d'une grande fortune.

Ce sont mes efforts mmes qui l'ont port  changer de batteries. Il dut
comprendre bien vite,  la manire dont je menais la chasse contre lui,
que toute transaction dloyale tait impossible.

Je passai la frontire peu de temps aprs lui et je l'atteignis aux
environs de la petite ville de Venasque en Navarre. Malgr la
supriorit de notre nombre, il parvint  s'chapper, et prenant un nom
d'emprunt, il s'enfona dans l'intrieur de l'Espagne.

Je ne vous dirai point en dtail les rencontres que nous emes
ensemble.--Sa force, son courage, son adresse tiennent vritablement du
prodige... Outre la blessure qu'il me fit dans les fosss de Caylus,
tandis que je dfendais mon malheureux ami...

Ici, Gonzague ta son gant et montra la marque de l'pe de Lagardre.

--Outre cette blessure, continua-t-il, je porte en plus d'un endroit la
trace de sa main. Il n'y a point de matre en fait d'armes qui puisse
lui tenir tte.--J'avais  ma solde une vritable arme, car mon dessein
tait de le prendre, afin de constater par lui l'identit de ma jeune et
chre pupille. Mon arme tait compose des plus renomms prvts de
l'Europe: le capitaine Lorrain, Jol de Jugan, Staupitz, Pinto, el
Matador, Saldagne et Fanza: ils sont tous morts...

Le rgent fit un mouvement.

--Ils sont tous morts! rpta Gonzague,--morts de sa main!

--Vous savez que lui aussi, murmura Philippe d'Orlans,--que lui aussi
prtend avoir reu mission de protger l'enfant de Nevers et de venger
notre malheureux ami.

--Je sais, puisque je l'ai dit, que c'est un imposteur audacieux et
habile... mais je sais aussi devant qui je parle... j'espre que le duc
d'Orlans, de sang-froid, ayant  choisir entre deux affirmations,
considrera les titres de chacun.

--Ainsi ferai-je, pronona le rgent;--continuez.

--Des annes se passrent, poursuivit Gonzague,--et remarquez que ce
Lagardre n'essaya jamais de faire parvenir  la veuve de Nevers ni une
lettre ni un message.

Fanza, qui tait un homme adroit et que j'avais envoy  Madrid pour
surveiller le ravisseur, revint et me fit un rapport bizarre sur lequel
j'appelle spcialement l'attention de Votre Altesse Royale.

Lagardre, qui,  Madrid, s'appelait don Luiz, avait troqu sa captive
contre une jeune fille que lui avaient cde  prix d'argent les gitanos
du Lon. Lagardre avait peur de moi; il me sentait sur sa piste et
voulait me donner le change. La gitanita fut leve chez lui,  dater de
ce moment, tandis que la vritable hritire de Nevers, enleve par les
Bohmiens, vivait avec eux sous la tente.

Je doutai. Ce fut la cause de mon premier voyage  Madrid. Je m'abouchai
avec les gitanos dans les gorges du mont Balandron et j'acquis la
certitude que Fanza ne m'avait point tromp.

Je vis la jeune fille dont les souvenirs taient en ce temps-l tout
frais. Toutes mes mesures furent prises pour nous emparer d'elle et la
ramener en France. Elle tait bien joyeuse  l'ide de revoir sa mre.

Le soir fix pour l'enlvement, mes gens et moi nous soupmes sous la
tente du chef, afin de ne point inspirer de dfiance. On nous avait
trahis.--Ces mcrants possdent d'tranges secrets. Au milieu du
souper, notre vue se troubla; le sommeil nous saisit.--Quand nous nous
veillmes le lendemain matin, nous tions couchs sur l'herbe, dans la
gorge du Balandron. Il n'y avait plus autour de nous ni tentes ni
campement. Les feux  demi consums s'teignaient sous la cendre.

Les gitanos du Lon avaient disparu...

Dans ce rcit, Gonzague s'arrangeait de manire  ctoyer toujours la
vrit, en ce sens que les dates, les lieux de scne et les personnages
taient exactement indiqus. Son mensonge avait ainsi la vrit pour
cadre.

De telle sorte que si on interrogeait Lagardre ou Aurore, leurs
rponses ne pussent manquer de se rapporter par quelque point  sa
version.

Tous deux, Lagardre et Aurore, taient,  son dire, des imposteurs.
Donc ils avaient intrt  dnaturer les faits.

Le rgent coutait toujours, attentif et froid.

--Ce fut une belle occasion manque, monseigneur, reprit Gonzague avec
ce pur accent de sincrit qui le faisait si loquent;--si nous avions
russi, que de larmes vites dans le pass! que de malheurs conjurs
dans le prsent!... Je ne parle point de l'avenir, qui est  Dieu!

Je revins  Madrid. Nulle trace des Bohmiens. Lagardre tait parti
pour un voyage. La gitanita qu'il avait mise  la place de mademoiselle
de Nevers tait leve au couvent de l'Incarnation.

Monseigneur, votre volont est de ne point faire paratre les
impressions que vous cause mon rcit. Vous vous dfiez de cette facilit
de parole qu'autrefois vous aimiez. Je tche d'tre simple et bref.
Nanmoins je ne puis me dfendre de m'interrompre pour vous dire que vos
dfiances et mme vos prventions n'y feront rien. La vrit est plus
forte que cela. Du moment que vous avez consenti  m'couter, la cause
est juge. J'ai amplement, j'ai surabondamment de quoi vous convaincre.

Avant de poursuivre la srie des faits, je dois placer ici une
observation qui a son importance: au dbut, Lagardre fit cette
substitution d'enfant pour tromper mes poursuites; cela est vident. En
ce temps, il avait l'intention de reprendre l'hritire de Nevers  un
moment donn, pour s'en servir selon l'intrt de son ambition.

Mais ses vues changrent. Monseigneur comprendra ce revirement d'un seul
mot: il devint amoureux de la gitanita.

Ds lors la vritable Nevers fut condamne. Il ne s'agit plus ds lors
d'obtenir ranon.--L'horizon s'largissait. L'aventurier hardi fit ce
rve d'asseoir sa matresse sur le fauteuil ducal et d'tre l'poux de
l'hritire de Nevers...

Le rgent s'agita sous sa couverture et son visage exprima une sorte de
malaise.

La plausibilit d'un fait varie suivant les moeurs et le caractre de
l'auditeur. Philippe d'Orlans n'avait peut-tre pas donn grande foi 
ce romanesque dvouement de Gonzague,  ces travaux d'Hercule entrepris
pour accomplir la parole donne  un mourant,--mais ce calcul prt 
Lagardre lui sautait aux yeux, comme on dit vulgairement, et
l'blouissait tout  coup.

L'entourage du rgent et sa propre nature rpugnaient aux conceptions
tragiques;--mais les comdies d'intrigue s'assimilaient  lui tout
naturellement.

Il fut frapp,--frapp au point de ne pas voir avec quelle adresse
Gonzague avait jet les prmisses de cet hypothtique argument;--frapp
au point de ne pas se dire que l'change opr entre les deux enfants
rentrait dans ces faits romanesques qu'il n'avait point admis.

L'histoire entire se teignit tout  coup pour lui d'une nuance de
ralit.

Ce rve de l'aventurier Lagardre tait si logiquement indiqu par la
situation qu'il fit rayonner sa probabilit sur tout le reste.

Gonzague remarqua parfaitement l'effet produit. Il tait trop adroit
pour s'en prvaloir sur-le-champ. Depuis une demi-heure, il avait cette
conviction que le rgent savait minute par minute tout ce qui s'tait
pass depuis deux jours.

Il tournait ses batteries en consquence.

Philippe d'Orlans avait la rputation d'entretenir une police qui
n'tait point sous les ordres de M. de Machault,--et Gonzague avait
souvent eu l'ide que, dans les rangs mmes de son bataillon sacr, une
ou plusieurs mouches pouvaient bien se trouver.

Le mot mouche tait particulirement  la mode sous la rgence. Le genre
masculin et la dsinence argotique que notre poque a donne  ce nom
l'ont banni du vocabulaire des honntes gens.

Gonzague cavait au pis. Ce n'tait que prudence. Il jouait son jeu comme
si le rgent et vu toutes ses cartes.

--Monseigneur, reprit-il,--peut tre bien persuad que je n'attache pas
plus d'importance qu'il ne faut  ce dtail. tant donn Lagardre avec
son intelligence et son audace, la chose devait tre ainsi. Elle est.
J'en avais les preuves avant l'arrive de Lagardre  Paris. Depuis son
arrive, l'abondance des preuves nouvelles rend les anciennes absolument
superflues.

Madame la princesse de Gonzague, qui n'est point suspecte de me prter
trop souvent son aide, renseignera Votre Altesse Royale  ce sujet.

Mais revenons  nos faits.--Le voyage de Lagardre dura deux ans. Au
bout de ces deux annes, la gitanita, instruite par les saintes filles
de l'Incarnation, tait mconnaissable. Lagardre, en la voyant, dut
concevoir le dessein dont nous venons de parler. Les choses changrent.
La prtendue Aurore de Nevers eut une maison, une gouvernante et un
page, afin que les apparences fussent sauvegardes.

Le plus curieux, c'est que la vritable Nevers et sa remplaante se
connaissaient et qu'elles s'aimaient.--Je ne puis croire que la
matresse de Lagardre soit de bonne foi: cependant, ce n'est pas
impossible.

Il est assez adroit pour avoir laiss  cette belle enfant sa candeur
tout entire.

Ce qui est certain, c'est qu'il faisait des faons pour recevoir chez
lui,  Madrid, la vraie Nevers, et qu'il avait dfendu  sa matresse de
la recevoir,--parce qu'elle avait une conduite trop lgre...

Ici Gonzague eut un rire amer.

--Madame la princesse, reprit-il, a dit devant le tribunal de famille:
Ma fille n'et-elle oubli qu'un instant la fiert de sa race, je
voilerais ma face en m'criant: Nevers est mort tout entier!... Ce sont
ses propres paroles... Hlas! monseigneur, la pauvre enfant a cru que je
raillais sa misre quand je lui parlai pour la premire fois de sa race.

Mais vous serez de mon avis, et si vous n'tes point de mon avis, la loi
vous donnera tort; il n'appartient pas  une mre de tuer le bon droit
de son enfant par de vaines dlicatesses.

Aurore de Nevers a-t-elle demand  natre en fraude de l'autorit
paternelle?

La premire faute est  la mre. La mre peut gmir sur le pass, rien
de plus.

L'enfant a droit. Et Nevers mort a un dernier reprsentant ici-bas...

Deux, je voulais dire deux! s'interrompit Gonzague; votre figure a
chang, monseigneur!... Laissez-moi vous dire que votre bon coeur
revient sur votre visage... laissez-moi vous supplier de m'apprendre
quelle voix calomnieuse a pu vous faire oublier en ce jour trente ans de
loyale amiti...

--Monsieur le prince, interrompit le duc d'Orlans d'une voix qui
voulait tre svre, mais qui trahissait le doute et l'motion, je n'ai
qu' vous rpter mes propres paroles: justifiez-vous, et vous verrez si
je suis votre ami!

--Mais de quoi m'accuse-t-on? s'cria Gonzague feignant un emportement
soudain; est-ce un crime de vingt ans?... est-ce un crime d'hier?...
Philippe d'Orlans a-t-il cru, une heure, une minute, une seconde, je
veux le savoir, je le veux!... avez-vous cru, monseigneur, que cette
pe...?

--Si je l'avais cru!... murmura le duc qui frona le sourcil tandis que
le sang montait  sa joue.

Gonzague prit sa main de force et l'appuya contre son coeur.

--Merci, dit-il les larmes aux yeux; entendez-vous, Philippe!... je suis
rduit  vous dire merci! parce que votre voix ne s'est point jointe aux
autres pour m'accuser d'infamie...

Il se redressa comme s'il et eu honte et piti de son attendrissement.

--Que monseigneur me pardonne, reprit-il en se forant  sourire, je ne
m'oublierai plus prs de lui... Je sais quelles sont les accusations
portes contre moi... ou du moins je les devine... Ma lutte contre ce
Lagardre m'a entran  des actes que la loi rprouve... je me
dfendrai si la loi m'attaque... En outre, la prsence de mademoiselle
de Nevers dans une maison consacre au plaisir... Je ne veux pas
anticiper, monseigneur... ce qui me reste  dire ne fatiguera pas
longtemps l'attention de Votre Altesse Royale.

Votre Altesse Royale se souvient sans doute qu'elle accueillit avec
tonnement la demande que je lui fis de l'ambassade secrte  Madrid.
Jusqu'alors je m'tais tenu soigneusement loign des affaires
publiques. Nous en avons dit assez pour que votre tonnement ait cess.
Je voulais retourner en Espagne avec un titre officiel qui mt  ma
disposition la police de Madrid.

En quelques jours j'eus dcouvert l'asile de la chre enfant qui est
dsormais tout l'espoir d'une grande race. Lagardre l'avait dcidment
abandonne. Qu'avait-il affaire d'elle? Aurore de Nevers gagnait sa vie
 danser sur les places publiques!

Mon dessein tait de saisir  la fois les deux jeunes filles et
l'aventurier. L'aventurier et sa matresse m'chapprent. Je ramenai
mademoiselle de Nevers.

--Celle que vous prtendez tre mademoiselle de Nevers, rectifia le
rgent.

--Oui, monseigneur, celle que je prtends tre mademoiselle de Nevers.

--Cela ne suffit pas.

--Permettez-moi de croire le contraire, puisque le rsultat m'a donn
raison... je n'ai point agi  la lgre... Au risque de me rpter, je
vous dirai: Voici vingt ans que je travaille!... que fallait-il? La
prsence des deux jeunes filles et celle de l'imposteur?... Nous
l'avons.

--Pas par votre fait, interrompit le rgent.

--Par mon fait, monseigneur... uniquement par mon fait!... A quelle
poque Votre Altesse Royale a-t-elle reu la premire lettre de ce
Lagardre?

--Vous ai-je dit...? commena le duc d'Orlans avec hauteur.

--Si Votre Altesse Royale ne veut pas me rpondre, je le ferai pour
elle... La premire lettre de Lagardre, celle qui demandait le
sauf-conduit et qui tait date de Bruxelles, arriva  Paris dans les
derniers jours d'aot... Il y avait prs d'un mois que mademoiselle de
Nevers tait en mon pouvoir... Ne me traitez pas plus mal qu'un accus
ordinaire, monseigneur, et laissez-moi du moins le bnfice de
l'vidence... Pendant prs de vingt ans, Lagardre est rest sans donner
signe de vie... Pensez-vous qu'il ne lui ait point fallu un motif pour
songer  rentrer en France prcisment  cette heure... et pensez-vous
que ce motif n'ait point t l'enlvement mme de la vraie Nevers?...
S'il faut mettre les points sur les i, Lagardre a-t-il pu faire un
autre raisonnement que celui-ci: Si je laisse M. de Gonzague installer 
l'htel de Lorraine l'hritire du feu duc, o s'en vont mes espoirs...
et que ferai-je de cette belle fille qui valait des millions hier, et
qui demain ne sera plus qu'une gitana plus pauvre que moi?...

--On pourrait retourner l'argument, objecta le rgent.

--On pourrait dire, n'est-ce pas, fit Gonzague, que Lagardre, voyant
que j'allais faire reconnatre une fausse hritire, a voulu reprsenter
la vritable?

Le rgent inclina la tte en signe d'affirmation.

--Eh bien, monseigneur, poursuivit Gonzague, il n'en resterait pas moins
prouv que le retour de ce Lagardre a eu lieu par mon fait... je ne
demande pas autre chose... Voici, en effet, ce que je me disais:
Lagardre voudra me suivre  tout prix, il tombera entre les mains de la
justice avec cette jeune fille et la lumire se fera... Ce n'est pas
moi, monseigneur, qui ai donn  Lagardre les moyens d'entrer en France
et d'y braver l'action de la justice.

--Saviez-vous que Lagardre tait  Paris, demanda le duc d'Orlans,
quand vous avez sollicit auprs de moi l'autorisation de convoquer un
tribunal de famille?

--Oui, monseigneur, rpondit Gonzague sans hsiter.

--Pourquoi ne m'en avoir point prvenu?

--Devant la morale philosophique et devant Dieu, repartit Gonzague, je
prtends n'avoir aucun tort... Devant la loi, monseigneur, et par
consquent devant vous, s'il vous plat de reprsenter la loi, mon
assurance diminue... Avec la lettre qui tue, un juge inique pourrait me
condamner... J'aurais du rclamer vos conseils sur tout ceci et votre
aide aussi, cela semble vident... mais est-ce auprs de vous qu'il faut
justifier certaines rpugnances?... Je pensais mettre un terme 
l'antagonisme malheureux qui a exist de tout temps entre madame la
princesse et moi... je pensais vaincre  force de bienfaits cette
rpulsion violente que rien ne motive, j'en fais serment sur mon
honneur... je me croyais sr d'arriver  conclure la paix avant qu'me
qui vive et souponn la guerre... voil un grave motif... et certes,
monseigneur, moi qui connais mieux que personne la dlicatesse d'me et
la profonde sensibilit qui recouvre votre affectation de scepticisme,
je puis bien faire valoir prs de vous une semblable raison... mais il y
en avait une autre... raison purile, peut-tre... si rien de ce qui se
rattache  l'orgueil du devoir accompli peut sembler puril... j'avais
commenc seul cette grande, cette sainte entreprise... seul, je l'avais
poursuivie pendant la moiti de mon existence...  l'heure du triomphe,
j'ai hsit  mettre quelqu'un, ft-ce vous-mme, monseigneur, de moiti
dans ma victoire.

Au conseil de famille l'attitude de madame la princesse m'a fait
comprendre qu'elle tait prvenue. Lagardre n'attendait pas mon
attaque; il tirait le premier.

Monseigneur, je n'ai point de honte  l'avouer: l'astuce n'est point mon
fait. Lagardre a jou au plus fin avec moi: il a gagn.

Je ne crois pas vous apprendre que cet homme a dissimul sa prsence
parmi nous sous un audacieux dguisement. Peut-tre est-ce la
grossiret mme de la ruse qui en a fait la russite.

Il faut avouer aussi, s'interrompit le prince de Gonzague avec ddain,
que l'ancien mtier du personnage lui donnait des facilits qui ne sont
pas  tout le monde.

--Je ne sais pas quel mtier il a fait, dit le rgent.

--Le mtier de saltimbanque avant de faire le mtier d'assassin... ici,
sous vos fentres, dans la cour des Fontaines, ne vous souvenez-vous
point d'un malheureux enfant qui gagnait son pain  faire des
contorsions,  dsarticuler ses jointures, et qui notamment
contrefaisait le bossu?

--Lagardre! murmura le prince en qui un souvenir s'veillait; c'tait
du vivant de Monsieur!... nous le regardions par cette fentre... le
petit Lagardre!...

--Plt  Dieu! que ce souvenir vous ft venu il y a deux jours!... Je
continue: Ds que je souponnai son arrive  Paris, je repris mon plan
o je l'avais laiss... j'essayai de m'emparer du couple imposteur et
des papiers que Lagardre avait soustraits au chteau de Caylus...
Malgr toute son adresse, Lagardre ou le bossu ne put m'empcher
d'excuter une bonne partie de ce plan: il ne parvint  sauver que
lui-mme: je pus mettre la main sur la jeune fille et sur les papiers.

--O est la jeune fille? demanda le rgent.

--Auprs de la pauvre mre abuse... auprs de madame de Gonzague.

--Et les papiers?... je vous prviens que c'est ici qu'il y a vritable
danger pour vous, monsieur le prince.

--Et pourquoi danger, monseigneur? demanda Gonzague en souriant
orgueilleusement; moi, je ne pourrai jamais concevoir qu'on ait t,
pendant un quart de sicle, le compagnon, l'ami, le frre d'un homme
dont on a si misrable opinion!... Pensez-vous que j'aie falsifi dj
les titres?... L'enveloppe, cachete de trois sceaux, intacts tous les
trois, vous rpondra de ma probit douteuse... Les titres sont entre mes
mains... je suis prt  les dposer, contre un reu dtaill, dans
celles de Votre Altesse Royale.

--Ce soir nous vous les rclamerons, dit le duc d'Orlans.

--Ce soir, je serai prt comme je le suis  cette heure... mais
permettez-moi d'achever: aprs la capture faite, Lagardre tait
vaincu... Ce dguisement maudit a chang compltement la face des
choses... c'est moi-mme qui ai introduit l'ennemi chez moi... J'aime le
bizarre, vous le savez, et  cet gard, c'est un peu le got de Votre
Altesse Royale qui a fait le mien, du temps que nous tions amis. Ce
bossu vint louer la loge de mon chien pour une somme folle; ce bossu
m'apparut comme un tre fantastique; bref, je fus jou, pourquoi le
nier? Ce Lagardre est le roi des jongleurs... une fois dans la
bergerie, le loup a montr les dents: je ne voulais rien voir, et c'est
un de mes fidles serviteurs, M. de Peyrolles, qui a pris sur lui de
prvenir secrtement madame la princesse de Gonzague.

--Pourriez-vous prouver ceci? demanda le Rgent.

--Facilement, monseigneur... par le tmoignage de M. de Peyrolles...
mais les gardes franaises et madame la princesse arrivrent trop tard
pour mes deux pauvres compagnons Albret et Gironne. Le loup avait
mordu...

--Ce Lagardre tait-il donc seul contre vous tous!

--Ils taient quatre, monseigneur, en comptant M. le marquis de
Chaverny, mon cousin.

--Chaverny! rpta le rgent tonn.

Gonzague rpondit hypocritement:

--Il avait connu  Madrid, lors de mon ambassade, la matresse de ce
Lagardre... Je dois dire  monseigneur que j'ai sollicit et obtenu ce
matin, de M. d'Argenson, une lettre de cachet contre lui.

--Et les deux autres?

--Les deux autres sont galement arrts... Ce sont tout bonnement deux
prvts d'armes connus pour avoir partag jadis les dbauches et les
mfaits de Lagardre.

--Reste  expliquer, dit le rgent, l'attitude que vous avez prise cette
nuit devant vos amis.

Gonzague releva sur le duc d'Orlans un regard de surprise admirablement
joue.

Il fut un instant avant de rpondre. Puis il dit avec un sourire
moqueur:

--Ce que l'on m'a rapport a-t-il donc quelque fondement?

--J'ignore ce que l'on vous a rapport.

--Des contes  dormir debout, monseigneur!... des accusations tellement
folles... Mais appartient-il bien  la haute sagesse de Votre Altesse
Royale et  ma propre dignit...?

--Je fais bon march de ma haute sagesse, monsieur le prince; mettons-la
de ct un instant avec votre dignit... je vous prie de parler.

--Ceci est un ordre et j'obis... Pendant que j'tais, cette nuit,
auprs de Votre Altesse Royale, il parat que l'orgie a atteint chez
moi des proportions extravagantes... on a forc la porte de mon
appartement priv o j'avais abrit les deux jeunes filles afin de les
remettre toutes deux ensemble, le matin venu, entre les mains de madame
la princesse... Je n'ai pas besoin de dire  monseigneur quels taient
les instigateurs de cette violence... mes amis ivres y prtrent les
mains... un duel bachique a eu lieu entre Chaverny et le prtendu bossu.
Le prix du tournoi devait tre la main de cette jeune gitana qu'on veut
faire passer pour mademoiselle de Nevers... Quand je suis revenu, j'ai
trouv Chaverny couch sur le carreau et le bossu triomphant auprs de
sa matresse... un contrat avait t dress; il se couvrait de
signatures parmi lesquelles j'ai reconnu mon propre seing falsifi...

Le rgent regardait Gonzague et semblait vouloir percer jusqu'au fond de
son me.

Celui-ci venait de livrer une bataille dsespre. En entrant chez le
duc d'Orlans, il s'attendait peut-tre  trouver quelque froideur chez
son protecteur et ami, mais il n'avait point compt sur cette terrible
et longue explication.

Tous ces mensonges habilement groups, tout cet norme monceau de
fourberies taient, on peut le dire, aux trois quarts impromptus.

Non-seulement il se posait en victime de son propre hrosme, mais
encore il infirmait  l'avance le tmoignage des trois seules personnes
qui pouvaient dposer contre lui: Chaverny, Cocardasse et Passepoil.

Le rgent avait aim cet homme aussi tendrement qu'il pouvait aimer.

Le rgent l'avait dans son intimit depuis l'adolescence. Ce n'tait pas
pour Gonzague une condition favorable, car cette longue suite de
rapports intimes avait d mettre le duc d'Orlans en garde contre la
profonde habilet de son ami.

Il en tait ainsi en effet. Peut-tre que, passant par une autre bouche,
les rponses claires et en apparence si prcises de Gonzague auraient
suffi  tablir la conviction du rgent.

Le rgent avait en lui le sentiment de la justice, bien que l'histoire
lui reproche avec raison bon nombre d'iniquits. Il est permis de croire
qu'en cette circonstance, le rgent retrouvait pour ainsi dire toute la
noblesse native de son caractre  cause du solennel et triste souvenir
qui planait sur ce procs.

Il s'agissait en dfinitive de punir le meurtrier de Nevers que Philippe
d'Orlans avait chri comme un frre; il s'agissait de rendre un nom,
une fortune, une famille  la fille dshrite de Nevers.

Le rgent tait tent d'ajouter foi aux paroles de Gonzague. S'il se
roidissait, c'tait chez lui accs de vertu. Il ne voulait pas que sa
conscience pt jamais lui faire un reproche au sujet de ce dbat. Toute
sa pense tait rsume dans ces mots prononcs au dbut de l'entrevue:
Justifiez-vous seulement, et vous verrez si je vous aimais.

Malheur aux ennemis de Gonzague justifi!

--Philippe, dit-il aprs un silence et avec une sorte d'hsitation, Dieu
m'est tmoin que je serais heureux de conserver un ami!... La calomnie a
pu s'acharner contre vous, car vous avez beaucoup d'envieux.

--Je le dois aux bienfaits de monseigneur... murmura Gonzague.

--Vous tes fort contre la calomnie, reprit le rgent, par votre
position si haute et aussi par cette intelligence leve que j'aime en
vous... Rpondez, je vous prie,  une dernire question... Que signifie
cette histoire de la succession du comte Annibal Canozza?...

Gonzague lui mit la main sur le bras:

--Monseigneur, dit-il d'un ton srieux et doux, mon cousin Canozza
mourut pendant que Votre Altesse Royale voyageait avec moi en Italie...
Croyez-moi, ne dpassez pas certaine limite au-dessous de laquelle
l'infamie arrive  l'absurde et ne mrite que le ddain, quand mme elle
passe par la bouche d'un puissant prince... Peyrolles m'a dit ce matin:
On a fait serment de vous perdre... on a parl  Son Altesse Royale de
telle sorte que toutes les vieilles accusations portes contre l'Italie
vont retomber sur vous... Vous serez un Borgia... Les pches
empoisonnes, les fleurs au calice desquelles on a introduit la mortelle
aqua-tofana...

Monseigneur, s'interrompit ici Gonzague, si vous avez besoin d'un
plaidoyer pour m'absoudre, condamnez-moi, car le dgot me ferme la
bouche... Je me rsume et vous laisse en face de ces trois faits:
Lagardre est entre les mains de votre justice; les deux jeunes filles
sont auprs de la princesse; je possde les pages arraches au registre
de la chapelle de Caylus... Vous tes le chef de l'tat... avec ces
lments, la dcouverte de la vrit devient si aise, que je ne puis me
dfendre d'un sentiment d'orgueil en me disant: c'est moi qui ai fait la
lumire dans ces tnbres.

--La vrit sera dcouverte, en effet, dit le rgent; c'est moi-mme qui
prsiderai ce soir le tribunal de famille.

Gonzague lui saisit les deux mains avec vivacit.

--J'tais venu pour vous prier de cela, dit-il; au nom de l'homme  qui
j'ai vou mon existence entire, je vous remercie, monseigneur...
Maintenant j'ai  demander pardon d'avoir parl trop haut peut-tre
devant le chef d'un grand tat... Mais, quoi qu'il arrive, mon chtiment
est tout prt... Philippe d'Orlans et Philippe de Gonzague se seront
vus ce soir pour la dernire fois.

Le rgent l'attira vers lui. Ces vieilles amitis sont robustes.

Un prince ne s'abaisse point pour faire amende honorable, dit-il; le cas
chant, Philippe, j'espre que les excuses du rgent de France vous
suffiront.

Gonzague secoua la tte avec lenteur.

--Il y a des blessures, fit-il d'une voix tremblante, que nul baume ne
saurait gurir.

Il se redressa tout  coup et regarda la pendule. Depuis trois longues
heures, l'entretien durait.

--Monseigneur, dit-il d'un accent ferme et froid, vous ne dormirez pas
ce matin... L'antichambre de Votre Altesse Royale est pleine... On se
demande l, tout prs de nous, si je vais sortir d'ici avec un surcrot
de faveur, ou si vos gardes vont me conduire  la Bastille... C'est
l'alternative que je pose, moi aussi... je rclame de Votre Altesse
Royale une de ces deux grces,  son choix: la prison qui me sauvegarde
ou une marque spciale et publique d'amiti qui me rende, ne ft-ce que
pour aujourd'hui, tout mon crdit perdu... J'en ai besoin.

Philippe d'Orlans sonna et dit au valet qui entra:

--Faites entrer pour mon lever.

Au moment o les courtisans appels passaient le seuil, il attira
Gonzague et le baisa au front en disant:

--Ami Philippe,  ce soir!

Les courtisans se rangrent et firent haie, inclins jusqu' terre, sur
le passage du prince de Gonzague qui se retirait.




III

--Trois tages de cachot.--


L'institution des chambres ardentes remonte  Franois II, qui en avait
fond une dans chaque parlement pour connatre des cas d'hrsie. Les
arrts de ces tribunaux exceptionnels taient souverains et excutoires
dans les vingt-quatre heures.

La plus clbre des chambres ardentes fut la commission extraordinaire,
dsigne par Louis XIV au temps des empoisonnements.

Sous la rgence, le nom resta, mais les attributions varirent.
Plusieurs sections du parlement de Paris reurent le titre de chambres
ardentes et fonctionnrent en mme temps. La fivre n'tait plus 
l'hrsie ni aux poisons; la fivre tait aux finances. Or, les
juridictions exceptionnelles ne sont autre chose que le remde hroque
et extrme oppos aux passions d'une poque. Sous la rgence, les
chambres ardentes furent financires: on ne doit voir en elles que de
vritables cours des comptes, charges de vrifier et de viser les
bordereaux des agents du Trsor.

Aprs la chute de Law, elles prirent mme le nom de chambres du visa.

Il y avait cependant une autre chambre ardente dont les sessions avaient
lieu au Grand-Chtelet, pendant les travaux que le Blanc fit faire au
palais du parlement et  la Conciergerie. Ce tribunal, qui fonctionna
pour la premire fois en 1716, lors du procs de Longuefort, porta
plusieurs condamnations clbres: une entre autres contre l'intendant le
Saulnois de Sancerre, accus d'avoir falsifi le sceau. En 1717, elle
tait compose de cinq conseillers et d'un prsident de chambre.

Les conseillers taient les sieurs Berthelot de la Beaumelle, Hardouin,
Hacquelin-Desmaisons, Montespel de Graynac, Husson-Bordesson.

Le prsident tait M. le marquis de Segr.

Elle pouvait tre convoque par ordonnance du roi, du jour au lendemain,
et mme par assignation d'heure en heure. Ses membres ne pouvaient point
quitter Paris.

La chambre ardente avait t convoque la veille, aux diligences de Son
Altesse Royale le duc d'Orlans. L'assignation portait que la sance
ouvrirait  quatre heures de nuit. L'acte d'accusation devait apprendre
aux juges le nom de l'accus.

A quatre heures et demie, le chevalier Henri de Lagardre comparut
devant la chambre ardente du Chtelet. L'acte d'accusation le chargeait
d'un dtournement d'enfant et d'un assassinat.

Il y eut deux tmoins entendus: M. le prince et madame la princesse de
Gonzague.

Leurs dires furent tellement contradictoires, que la chambre, habitue
pourtant  rendre ses arrts sur le moindre indice, s'ajourna  midi
pour plus ample inform. On devait entendre trois tmoins: M. de
Peyrolles, Cocardasse et Passepoil.

M. de Gonzague vit l'un aprs l'autre chacun des conseillers et le
prsident. Une mesure qui avait t provoque par l'avocat du roi: la
comparution de la jeune fille enleve, ne fut point prise en
considration; M. de Gonzague avait dclar que la jeune fille subissait
de manire ou d'autre l'influence de l'accus.

Circonstance aggravante dans un procs de rapt, commis sur l'hritire
d'un duc et pair!

On avait tout prpar pour conduire Lagardre  la Bastille: quartier
des excutions de nuit. Le sursis fut cause qu'on lui chercha une prison
voisine de la salle d'audience.

C'tait au troisime tage de la tour neuve, ainsi nomme, parce que M.
de Jancourt en avait achev la reconstruction  la fin du rgne de Louis
XIV. Elle tait situe au nord-ouest du btiment, et ses meurtrires
regardaient le quai.

Elle occupait juste la moiti de l'emplacement de l'ancienne tour Magne,
croule en 1670, et dont la ruine mit bas une partie du rempart. On y
mettait d'ordinaire les prisonniers du cachet avant de les diriger sur
la Bastille.

C'tait une construction fort lgre en briques rouges et dont l'aspect
contrastait singulirement avec les sombres donjons qui l'entouraient.
Au deuxime tage, un pont-levis la reliait  l'ancien rempart, formant
terrasse au devant de la grand'chambre.

Les cachots ou plutt les cellules taient proprettes et carreles,
comme presque tous les appartements bourgeois d'alors. On voyait bien
que la dtention n'y pouvait tre que provisoire, et, sauf les gros
verrous des portes qu'on avait sans doute replacs tels quels, rien n'y
sentait la prison d'tat.

En mettant Lagardre sous clef, le gelier lui dclara qu'il tait au
secret. Lagardre lui proposa vingt ou trente pistoles qu'il avait sur
lui pour une plume, de l'encre et une feuille de papier. Le gelier prit
les trente pistoles et ne donna rien en change. Il promit seulement
d'aller les dposer au greffe.

Lagardre, enferm, resta un instant immobile et comme accabl sous ses
rflexions.

Il tait l, captif, paralys, impuissant. Son ennemi avait le pouvoir,
la faveur avoue du chef de l'tat, la fortune et la libert.

La sance de nuit avait dur deux heures  peu prs. Il faisait jour
dj quand Lagardre entra dans sa cellule. Il avait t de garde au
Chtelet plus d'une fois jadis, avant d'entrer dans les chevau-lgers du
corps. Il connaissait les tres. Au-dessous de sa cellule, deux autres
cachots devaient se trouver.

D'un regard, il embrassa son pauvre domaine: un billot, une cruche, un
pain, une botte de paille.

On lui avait laiss ses perons. Il en dtacha un, et se piqua le bras 
l'aide de l'ardillon de la boucle. Cela lui donna de l'encre. Un coin de
son mouchoir servit de papier; un brin de paille fit office de plume.

Avec de pareils ustensiles, on crit lentement et peu lisiblement; mais
enfin on crit. Lagardre traa ainsi quelques mots; puis, toujours 
l'aide de son ardillon, il descella un des carreaux de sa cellule.

Il ne s'tait pas tromp. Deux cachots taient au-dessous du sien.

Dans le premier, le petit marquis de Chaverny, toujours ivre, dormait
comme un bienheureux.

Dans le second, Cocardasse et Passepoil, couchs sur leur paille,
philosophaient et disaient d'assez bonnes choses, tant sur l'inconstance
du temps que sur la capricieuse versatilit de la fortune.

Ils avaient pour toute provende un morceau de pain sec, eux qui avaient
soup la veille avec un prince. Cocardasse junior passait encore de
temps en temps sa langue sur ses lvres au souvenir de l'excellent vin
qu'il avait bu. Quant  frre Passepoil, il n'avait pu fermer les yeux
pour voir passer, comme en un rve, le nez retrouss de mademoiselle
Nivelle, la fille du Mississipi, les yeux ardents de dona Cruz, les
beaux cheveux de la Fleury et l'agaant sourire de Cidalise. S'il avait
bien su, ce Passepoil, la composition du paradis de Mahomet, dsertant
aussitt la foi de ses pres, il se serait fait musulman. Ses passions
l'avaient conduit l! Et pourtant, il avait des qualits.

Chaverny songeait, lui aussi, mais autrement. Il tait vautr sur sa
paille, les habits en dsordre, la chevelure bouriffe. Il s'agitait
comme un beau diable.

--Encore un coup, bossu! disait-il, et ne triche pas!... Tu fais
semblant de boire, coquin!... Je vois le vin qui coule sur ton jabot!
Palsambleu! reprenait-il, Oriol n'a-t-il pas assez d'une tte joufflue
et insipide?... Je lui en trouve deux... trois... cinq... sept... comme
 l'hydre de Lerne!... Allons, bossu... qu'on apporte deux tonnes...
toutes deux bien pleines... Tu boiras l'une et moi l'autre, ponge que
tu es!... Mais, vivedieu! retirez cette femme qui s'assied sur ma
poitrine! elle est lourde!... Est-ce une femme? Je dois tre mari.

Ses traits exprimrent un mcontentement subit.

--C'est dona Cruz!... je la reconnais bien!... Lchez-moi!... Je ne veux
pas que dona Cruz me voie en cet tat... Reprenez vos cinquante mille
cus... Je veux pouser dona Cruz!...

Et il se dmenait. Tantt le cauchemar le prenait  la gorge, tantt il
avait ce rire idiot et bat de l'ivresse.

Il n'avait garde d'entendre le bruit lger qui se faisait au-dessus de
sa tte. Il et fallu du canon pour l'veiller. Le bruit allait
cependant assez bien. Le plancher tait mince. Au bout de quelques
minutes, des gravats commencrent  tomber.

Chaverny les sentit dans son sommeil. Il se frappa deux ou trois fois le
visage comme on fait pour chasser un insecte importun.

--Voil des mouches endiables! disait-il.

Un pltras un peu plus gros lui tomba sur la joue.

--Mort-diable! fit-il, bossu de malheur! t'mancipes-tu dj jusqu' me
jeter des mies?... Je veux bien boire avec toi, mais je ne veux pas que
tu te familiarises...

Un trou noir parut au plafond, juste au-dessus de sa figure, et le
morceau de pltre qui tomba du trou vint le frapper au front.

--Sommes-nous des marmots pour nous lancer des cailloux? s'cria-t-il en
colre; hol! Navailles, prends le bossu par les pieds... nous allons
le baigner dans la mare.

Le trou s'largissait au plafond. Une voix sembla tomber du ciel.

--Qui que vous soyez, dit-elle, veuillez rpondre  un compagnon
d'infortune?... tes-vous au secret, vous aussi? Ne vient-il personne
vous voir du dehors?

Chaverny dormait toujours; mais son sommeil tait moins profond. Encore
une demi-douzaine de pltras sur sa figure, et il allait s'veiller. Il
entendit la voix dans son rve.

--Morbieu! fit-il rpondant  je ne sais quoi; ce n'est pas une fille
qu'on puisse aimer  la lgre... Elle n'tait point complice dans cette
comdie de l'htel de Gonzague... et au pavillon, mon coquin de cousin
lui avait fait accroire qu'elle tait avec de nobles dames.

Il ajouta d'un ton grave et important:

--Je vous rponds de sa vertu... elle fera la plus dlicieuse marquise
de l'univers.

--Hol! fit la voix d'en haut,--n'avez-vous pas entendu?

Chaverny ronfla un petit peu, las de bavarder dans son sommeil.

--Il y a quelqu'un pourtant! dit la voix;--j'aperois un objet qui
remue.

Une sorte de paquet passa par le trou et vint tomber sur la joue gauche
de Chaverny qui sauta sur ses pieds d'un bond et se prit la mchoire 
deux mains.

--Misrable! fit-il--un soufflet!...  moi!...

Puis le fantme que sans doute il voyait disparut. Son regard abti fit
le tour de la cellule.

--Ah ! murmura-t-il en se frottant les yeux,--je ne pourrai donc pas
m'veiller!... je rve... c'est vident!...

La voix d'en haut reprit en ce moment:

--Avez-vous reu le paquet?

--Bon! fit Chaverny,--le bossu est cach ici quelque part... le drle
m'aura jou quelque mauvais tour!... Mais quelle diable de tournure a
cette chambre?...

Il leva la tte en l'air et cria de toute sa force:

--Je vois ton trou, maudit bossu!... je te revaudrai cela... va dire
qu'on vienne m'ouvrir.

--Je ne vous entends pas, dit la voix,--vous tes trop loin du trou...
mais je vous aperois et je vous reconnais, monsieur de Chaverny...
Quoique vous ayez pass votre vie en compagnie misrable, vous tes
encore un gentilhomme, je le sais... et c'est pour cela que je vous ai
empch d'tre assassin cette nuit...

Le petit marquis ouvrait des yeux normes.

--Ce n'est pourtant pas tout  fait la voix du bossu, pensait-il,--mais
que parle-t-il d'assassiner... cette nuit?... Et qui ose donc, se
reprit-il, rvolt tout  coup,--qui ose donc employer avec moi ce ton
protecteur?...

--Je suis le chevalier de Lagardre, dit la voix  cet instant, comme si
on et voulu rpondre  la question du petit marquis.

--Ah!... fit celui-ci stupfait;--en voil un qui peut se vanter d'avoir
la vie dure!

--Savez-vous o vous tes ici? demanda la voix.

Chaverny secoua nergiquement la tte en signe de ngation.

--Vous tes  la prison du Chtelet, second tage de la tour neuve.

Chaverny s'lana vers la meurtrire qui clairait faiblement sa
cellule, et ses bras tombrent le long de son flanc. La voix poursuivit:

--Vous avez d tre saisi ce matin  votre htel en vertu d'une lettre
de cachet...

--Obtenue par mon trs-cher et trs-loyal cousin..., grommela le petit
marquis;--je crois me souvenir de certain dgot que je montrai hier
pour certaines infamies...

--Vous souvenez-vous, demanda la voix,--de votre duel au vin de
Champagne avec le bossu?

Chaverny fit un signe affirmatif.

--C'est moi qui jouais ce rle de bossu, reprit la voix.

--Vous!... se rcria le marquis;--le chevalier de Lagardre!...

Celui-ci n'entendit point et poursuivit:

--Quand vous ftes ivre, Gonzague donna ordre de vous faire
disparatre... vous le gnez... il a peur du reste de loyaut qui est en
vous... mais les deux braves  qui la commission fut confie sont 
moi... je donnai contre-ordre.

--Merci, fit Chaverny;--tout cela est un peu incroyable... raison de
plus pour y ajouter foi!...

--L'objet que je vous ai jet est un message, continua la voix; j'ai
trac quelques mots sur mon mouchoir avec mon sang... avez-vous moyen de
faire parvenir cette missive  madame la princesse de Gonzague?

Le geste de Chaverny rpondit nant.

En mme temps, il ramassa le mouchoir pour voir comment un lger chiffon
avait pu lui donner ce soufflet rude et si bien appliqu--Lagardre
avait nou une brique dans le mouchoir.

--C'tait donc pour me briser le crne!--grommela Chaverny; mais je
devais avoir le sommeil dur, puisqu'on m'a pu conduire ici  mon insu.

Il dfit le mouchoir, le plia et le mit dans sa poche.

--Je ne sais si je me trompe, reprit encore la voix;--mais je crois que
vous ne demandez pas mieux qu' me servir.

Chaverny rpondit oui avec sa tte;--la voix poursuivit:

--Selon toute probabilit, je vais tre excut ce soir: htons-nous
donc. Si vous n'avez personne  qui confier ce message, faites ce que
j'ai fait: percez le cachot de votre prison et tentons la fortune 
l'tage au-dessous.

--Avec quoi avez-vous perc votre trou? demanda Chaverny.

Lagardre n'entendit pas, mais il devina sans doute, car l'peron tout
blanc de pltre tomba aux pieds du petit marquis.

Celui-ci se mit aussitt en besogne. Il y allait en vrit de bon coeur,
et  mesure que l'affaissement, suite de l'ivresse, diminuait, sa tte
s'exaltait  la pense de tout le mal que Gonzague lui avait voulu
faire.

--Si nous ne rglons pas notre compte ds aujourd'hui, se disait-il,--ce
ne sera pas de ma faute!

Et il travaillait avec fureur, creusant un trou dix fois plus grand
qu'il ne fallait pour se laisser glisser.

--Vous faites trop de bruit, marquis, disait Lagardre  son
trou;--prenez garde... on va vous entendre!

Chaverny arrachait les briques, le pltre, les lattes, et mettait ses
mains en sang.

--Sandiou! disait Cocardasse  l'tage infrieur,--quel bal danse-t-on
ici dessus?

--C'est peut-tre un malheureux qu'on trangle et qui se dbat, repartit
frre Passepoil qui avait ce matin les ides noires.

--Eh donc! fit observer le Gascon.--Si on l'trangle, il a bien le droit
de se dbattre... mais je crois bien que c'est plutt quelque fou
furieux du quartier qu'on a mis en prison avant de l'envoyer 
Bictre...

Un grand coup se fit entendre en ce moment, suivi d'un craquement sourd
et de la chute d'une partie du plafond.

Le pltras, tombant entre nos deux amis, souleva un pais nuage de
poussire.

--Recommandons nos mes  Dieu! fit Passepoil,--nous n'avons pas nos
pes et sans doute on vient nous faire un mauvais parti.

--Bagassas! rpliqua le Gascon;--ils viendraient par la porte...

--Oh! fit le petit marquis dont la tte tout entire se montrait au
large trou du plafond.

Cocardasse et Passepoil levrent les yeux en mme temps.

--Vous tes deux l dedans? demanda Chaverny.

--Comme vous voyez, monsieur le marquis, rpliqua Cocardasse;--mais,
tron de l'air! pourquoi tout ce dgt?

--Mettez votre paille sous le trou, que je saute.

--Nenni donc! nous sommes assez de deux...

--Et le gelier n'a pas l'air d'un garon  bien prendre la
plaisanterie, ajouta frre Passepoil.

Chaverny cependant largissait son trou prestement.

--Apapur! fit Cocardasse en le regardant; qui m'a donn des prisons
comme cela?

--C'est bti en boue et en crachat! ajouta Passepoil avec mpris.

--La paille! la paille! cria Chaverny impatient.

Nos deux braves ne bougeaient pas. Chaverny eut la bonne ide de
prononcer le nom de Lagardre.

Aussitt, la paille entasse s'leva au centre du cachot.

--Est-ce qu'il est avec vous? demanda Cocardasse.

--Avez-vous de ses nouvelles? fit Passepoil.

Chaverny, au lieu de rpondre, engagea ses deux jambes dans le trou. Il
tait fluet, mais ses hanches ne voulaient point passer, presses
qu'elles taient par les parois rugueuses de l'ouverture. Il faisait
pour glisser des efforts furieux.

Cocardasse se mit  rire en voyant ces deux jambes qui gigottaient avec
rage.--Passepoil, toujours prudent, alla mettre son oreille  la porte
donnant sur le corridor.

Le corps de Chaverny passait cependant petit  petit.

--Viens ! dit Cocardasse, il va tomber... c'est encore assez haut pour
qu'il se rompe les ctes.

Frre Passepoil mesura de l'oeil la distance qu'il y avait du plancher
au plafond.

--C'est assez haut, rpliqua-t-il, pour qu'il nous casse quelque chose
en tombant, si nous sommes assez niais pour lui servir de matelas!

--Bah! fit Cocardasse, il est si mivre!...

--Tant que tu voudras... mais une chute de douze ou quinze pieds...

--Apapur! ma caillou!... il vient de la part du petit Parisien... En
place!

Passepoil ne se fit pas prier davantage. Cocardasse et lui unirent leurs
bras vigoureux au-dessus du tas de paille. Presque aussitt aprs, un
second craquement se fit au plafond. Les deux braves fermrent les yeux
et s'embrassrent bien malgr eux par la traction soudaine que la chute
du petit marquis exera sur leurs bras tendus.

Tous trois roulrent sur le carreau, aveugls par le dluge de pltre
qui tomba derrire Chaverny.

Chaverny fut le premier relev. Il se secoua et se mit  rire.

--Vous tes deux bons enfants, dit-il; la premire fois que je vous ai
vus, je vous ai pris pour deux parfaits gibiers de potence!... ne vous
fchez pas... forons plutt la porte  trois que nous sommes, tombons
sur les guichetiers et prenons la clef des champs.

--Passepoil! fit le Gascon.

--Cocardasse! rpondit le Normand.

--Trouves-tu que j'aie l'air d'un gibier de potence?

--Et moi donc, murmura Passepoil qui regarda le nouveau venu de travers;
c'est la premire fois que pareille avanie...

--Apapur! interrompit Cocardasse; le pcare nous rendra raison quand
nous serons dehors... En attendant, il me plat; son ide aussi...
forons la porte!

Passepoil les arrta au moment o ils allaient s'lancer.

--coutez! dit-il en inclinant la tte pour prter l'oreille.

On entendait un bruit de pas dans le corridor.

En un tour de main, les pltras dblays furent pousss dans un coin,
derrire la paille remise  sa place.

Une clef grina bruyamment dans la serrure.

--O me cacher? fit Chaverny qui riait malgr son embarras.

Au dehors, on tirait de lourds et sonores verrous.

Cocardasse ta vitement son pourpoint; Passepoil fit de mme. Moiti
sous la paille, moiti sous les pourpoints, Chaverny se cacha tant bien
que mal.

Les deux prvts, en bras de chemise, se placrent en garde en face l'un
de l'autre et feignirent de faire assaut  la main.

--A toi, ma caillou! cria Cocardasse; une... deux...

--Touch! fit Passepoil en riant; si on nous donnait seulement une
rapire pour passer le temps...

La porte massive roula sur ses gonds. Deux hommes, un porte-clefs et un
gardien s'effacrent pour laisser passer un troisime personnage qui
avait un brillant costume de cour.

--Ne vous loignez pas, dit ce dernier en poussant la porte derrire
lui.

C'tait M. de Peyrolles, dans tout l'clat de sa riche toilette. Nos
deux braves le reconnurent du premier coup d'oeil et continurent de
faire assaut sans autrement s'occuper de lui.

Ce matin, en quittant la petite maison, ce bon M. de Peyrolles avait
recompt son trsor. A la vue de tout cet or si bien gagn, de toutes
ces actions si proprement cases dans les coins de sa cassette, le
factotum avait encore eu l'ide de quitter Paris et de se retirer au
sein des tranquilles campagnes pour goter le bonheur des propritaires.
L'horizon lui semblait se rembrunir et son instinct lui disait:
Pars!... mais il ne pouvait y avoir grand danger  rester vingt-quatre
heures de plus.

Ce sophisme perdra ternellement les avides: C'est court vingt-quatre
heures!

Ils ne songent pas qu'il y a l dedans mille quatre cent quarante
minutes dont chacune contient soixante fois plus de temps qu'il n'en
faut  un coquin pour rendre l'me!

--Bonjour, mes braves amis, dit Peyrolles en s'assurant par un regard
que la porte restait entre-bille.

--Adieu! mon bon! rpliqua Cocardasse en poussant une terrible botte 
son Passepoil; va bien?... nous tions en train de dire, cette bagasse
et moi, qui si on nous rendait nos rapires, nous pourrions au moins
passer le temps.

--Voil! ajouta le Normand en plantant son index dans le creux de
l'estomac de son noble ami.

--Et comment vous trouvez-vous ici? demanda le factotum d'un accent
goguenard.

--Pas mal, pas mal, rpondit le Gascon. Il n'y a rien de nouveau en
ville?

--Rien que je sache, mes dignes amis... Comme cela, vous avez bonne
envie de ravoir vos rapires?

--L'habitude..., fit Cocardasse bonnement; quand je n'ai pas la mienne,
il me semble qu'il me manque un membre, oui!

--Et si, en vous rendant vos rapires, on vous ouvrait les portes de
cans?

--Capdbiou! s'cria Cocardasse, voil qui serait mignon, pas vrai,
Passepoil?

--Que faudrait-il faire pour cela? demanda ce dernier.

--Peu de chose, mes amis, bien peu de chose... Dire un grand merci  un
homme que vous avez toujours pris pour un ennemi et qui garde un faible
pour vous...

--Qui est cet excellent homme, sandiou?

--C'est moi-mme, mes vieux compagnons... Songez donc, voil plus de
vingt ans que nous nous connaissons...

--Vingt-trois ans  la Saint-Michel, dit Passepoil; ce fut le soir de la
fte du saint archange que je vous donnai deux douzaines de coups de
plat derrire le Louvre, de la part de M. de Maulevrier...

--Passepoil! s'cria Cocardasse svrement, ces fichus souvenirs ne sont
point de mise... J'ai souvent pens pour ma part que ce bon M. de
Peyrolles nous chrissait en cachette... Fais-lui des excuses, vivadiou!
Et tout de suite, couquin!...

Passepoil, obissant, quitta sa position au milieu de la chambre et
s'avana vers Peyrolles la calotte  la main.

M. de Peyrolles, qui avait l'oeil au guet, aperut en ce moment la place
que les pltras avaient blanchie sur le carreau. Son regard rebondit
naturellement au plafond. A la vue du trou, il devint tout ple, mais il
ne cria point parce que Passepoil, humble et souriant, tait dj entre
lui et la porte.

Seulement, il se rfugia d'instinct vers le tas de paille, afin de
garder ses derrires libres.

En somme, il avait en face de lui deux hommes robustes et rsolus; mais
les gardiens taient dans le corridor et il avait son pe.

A l'instant o il s'arrtait, le dos tourn au tas de paille, la tte
souriante de Chaverny souleva un peu le pourpoint de Passepoil qui la
cachait.




IV

--Vieilles connaissances.--


Nous sommes bien forc de dire au lecteur ce que M. de Peyrolles venait
faire dans la prison de Cocardasse et de Passepoil, car cet habile homme
n'eut pas le temps d'exposer lui-mme les motifs de sa prsence.

Nos deux braves devaient comparatre comme tmoins devant la chambre
ardente du Chtelet. Ce n'tait pas le compte de M. de Gonzague.
Peyrolles avait charge de leur faire des propositions si blouissantes,
que leurs consciences n'y pussent tenir: mille pistoles  chacun d'un
seul coup, espces sonnantes et payes d'avance, non pas mme pour
accuser Lagardre, mais pour dire seulement qu'ils n'taient pas aux
environs de Caylus la nuit du meurtre.

Dans l'ide de Gonzague, la ngociation tait d'autant plus sre, que
Cocardasse et Passepoil ne devaient pas tre trs-presss d'avouer leur
prsence en ce lieu.

Voici maintenant comme quoi M. de Peyrolles n'eut point le loisir de
montrer ses talents diplomatiques.

La tte goguenarde du petit marquis avait soulev le pourpoint de
Passepoil, tandis que Peyrolles, occup  observer les mouvements de nos
deux braves, tournait le dos au tas de paille. Le petit marquis cligna
de l'oeil et fit un signe  ses allis. Ceux-ci se rapprochrent tout
doucement.

--Apapur! dit Cocardasse en montrant du doigt l'ouverture du plafond;
c'est un peu leste de mettre deux gentilshommes dans un cachot si mal
couvert.

--Plus on va, fit observer Passepoil avec modration, moins on respecte
les convenances.

--Mes camarades! s'cria Peyrolles qui prenait de l'inquitude  les
voir s'approcher ainsi, l'un  droite et l'autre  gauche, pas de
mauvais tours!... si vous me forcez  tirer l'pe...

--Fi donc! soupira Passepoil; tirer l'pe contre nous!

--Des gens dsarms! appuya Cocardasse.

Ils avanaient toujours, nanmoins. Peyrolles, avant d'appeler, ce qui
et rompu sa ngociation, voulut joindre le geste  la parole. Il mit la
main  la garde de son pe en disant:

--Qu'y a-t-il, voyons, mes enfants?... Vous avez essay de vous vader
par ce trou l-haut en faisant la courte chelle et vous n'avez pas
pu... Halte-l! s'interrompit-il; un pas de plus et je dgaine!

Il y avait une autre main que la sienne  la garde de son pe: Cette
autre main, blanchette et garnie de dentelles fripes, appartenait  M.
le marquis de Chaverny.

Celui-ci tait parvenu  sortir de sa cachette. Il se tenait derrire
Peyrolles.

L'pe du factotum glissa tout  coup entre ses doigts, et Chaverny, le
saisissant au collet, lui mit la pointe sur la gorge.

--Un mot et tu es mort, drle! dit-il  voix basse.

L'cume vint aux lvres de Peyrolles, mais il se tut.

Cocardasse et Passepoil,  l'aide de leurs cravates, le garrottrent en
moins de temps que nous ne mettons  l'crire.

--Et maintenant? dit Cocardasse au petit marquis.

--Maintenant, rpliqua celui-ci, toi  droite de la porte... ce bon
garon  gauche... et quand les deux gardiens vont entrer, les deux
mains au noeud de la gorge!

--Ils vont donc entrer? demanda Cocardasse.

--A vos postes seulement... Voici M. de Peyrolles qui va servir
d'appeau.

Les deux braves coururent se coller  la muraille, l'un  droite,
l'autre  gauche.

Chaverny, la pointe de l'pe au menton de Peyrolles, lui ordonna de
crier  l'aide.

Peyrolles cria. Et tout aussitt les deux gardiens de se ruer dans le
cachot.

Passepoil eut le porte-clefs, Cocardasse eut l'autre. Tous deux rlrent
sourdement, puis se turent, trangls  demi.

Chaverny ferma la porte du cachot, tira des poches du porte-clefs un
paquet de cordes et leur fit  tous deux des menottes.

--Apapur! lui dit Cocardasse, je n'ai jamais vu de marquis aussi gentil
que vous, non!...

Passepoil joignit ses flicitations plus calmes  celles de son noble
ami.

Mais Chaverny tait press.

--En besogne! s'cria-t-il; nous ne sommes pas encore sur le pav de
Paris... Gascon, mets le porte-clefs nu comme un ver, et revts sa
dpouille... Toi, l'ami, fais de mme pour le gardien...

Cocardasse et Passepoil se regardrent:

--Voici un cas qui m'embarrasse, dit le premier en se grattant
l'oreille; sandiou!... je ne sais pas s'il convient  des
gentilshommes...

--Je vais bien mettre l'habit du plus honteux maraud que je connaisse,
moi! s'cria Chaverny en arrachant le splendide pourpoint de Peyrolles.

--Mon noble ami, risqua Passepoil; hier, nous avons endoss...

Cocardasse l'interrompit d'un geste terrible:

--La paix! Pcare! fit-il; je t'ordonne d'oublier cette circonstance
pnible... D'ailleurs, c'tait pour le service de lou petit couquin...

--C'est encore pour son service aujourd'hui...

Cocardasse poussa un profond soupir en dpouillant le porte-clefs qui
avait un billon dans la bouche. Frre Passepoil en fit autant du
gardien, et la toilette de nos deux braves fut bientt acheve. Certes,
depuis le temps de Jules-Csar, qui fut, dit-on, le premier fondateur
de cette antique forteresse, jamais le Chtelet n'avait eu dans ses
murs deux geliers de plus galante mine.

Chaverny, de son ct, avait pass le pourpoint de ce bon M. de
Peyrolles.

--Mes enfants, dit-il, je me suis acquitt de ma commission auprs de
ces deux misrables; je vous prie de me faire la conduite jusqu' la
porte de la rue.

--Ai-je un peu l'air d'un gardien? demanda frre Passepoil.

--A s'y mprendre! repartit le petit marquis.

--Eh donc! fit Cocardasse junior sans prendre souci de cacher son
humiliation, est-ce que je ressemble  un porte-clefs?

--Comme deux gouttes d'eau, rpondit Chaverny; en route! j'ai mon
message  porter!

Ils sortirent tous les trois du cachot dont la porte fut referme 
double tour, sans oublier les verrous. M. de Peyrolles et les deux
gardiens restrent l solidement attachs et billonns. L'histoire ne
dit pas les rflexions qu'ils firent dans ces conjonctures pnibles et
difficiles.

Nos trois prisonniers, cependant, traversrent le premier corridor sans
encombre: il tait vide.

--La tte un peu moins haute, Cocardasse, mon ami, dit Chaverny: j'ai
peur de tes sclrates de moustaches.

--Sandiou! rpondit le brave, vous me hacheriez menu comme chair 
pt, que vous ne pourriez m'enlever ma bonne mine...

--a ne mourra qu'avec nous! ajouta frre Passepoil.

Chaverny enfona le bonnet de laine sur les oreilles du Gascon et lui
apprit  tenir ses clefs. Ils arrivaient  la porte du prau. Le prau
et les clotres taient pleins de monde.

Il y avait grand remue-mnage au Chtelet, parce que M. le marquis de
Segr donnait  djeuner  ses assesseurs, au greffe, en attendant la
reprise de la sance. On voyait passer les plats couverts, les rchauds
et les paniers de champagne qui venaient du fameux cabaret du
Veau-qui-tette, fond depuis deux ans, sur la place mme du Chtelet,
par le cuisinier Le Preux.

Chaverny, le feutre sur les yeux, passa le premier.

--Mon ami, dit-il au portier du prau, vous avez ici prs, au n 9 dans
le corridor, deux dangereux coquins... soyez vigilant.

Le portier ta son bonnet en grommelant.

Cocardasse et Passepoil traversrent le prau sans encombre. Dans la
salle des gardes, Chaverny se conduisit en curieux qui visite une
prison. Il lorgna chaque objet et fit plusieurs questions idiotes avec
beaucoup de srieux. On lui montra le lit de camp o M. de Horn s'tait
repos dix minutes en compagnie de l'abb de la Mettrie, son ami, en
sortant de la dernire audience.

Cela parut l'intresser vivement.

Il n'y avait plus que la cour  traverser, mais, au seuil de la cour,
Cocardasse junior faillit renverser un marmiton du Veau-qui-tette,
porteur d'un plat de blanc-manger. Notre brave lana un retentissant
capdbiou! qui fit retourner tout le monde.

Frre Passepoil en frmit jusque dans la moelle de ses os.

--L'ami, dit Chaverny svrement; cet enfant n'y a pas mis de malice...
et tu pouvais te dispenser de blasphmer le nom de Dieu.

Cocardasse baissa l'oreille. Les archers pensrent que c'tait l un
bien honnte jeune seigneur.

--Je ne connaissais pas ce porte-clefs gascon! grommela le guichetier
des gardes; du diable si ces caddis ne se fourrent pas partout!...

Le guichet tait justement ouvert pour livrer passage  un superbe
faisan rti, pice principale du djeuner de M. le marquis de Segr.
Cocardasse et Passepoil, ne pouvant plus modrer leur impatience,
franchirent le seuil d'un bond.

--Arrtez-les! arrtez-les! cria Chaverny.

Le guichetier s'lana et tomba, foudroy par le lourd paquet de clefs
que Cocardasse junior lui mit en plein visage. Nos deux braves prirent
en mme temps leur course et disparurent au carrefour de la Lanterne.

Le carrosse qui avait amen M. de Peyrolles tait toujours  la porte.
Chaverny reconnut la livre de Gonzague. Il franchit le marchepied en
continuant de crier  tue-tte:

--Arrtez-les! morbleu! ne voyez-vous pas qu'ils se sauvent...? Quand on
se sauve, c'est qu'on a de mauvais desseins!... Arrtez-les!
arrtez-les!...

Et, profitant du tumulte, il se pencha  l'autre portire, et commanda:

--A l'htel, coquins! et grand train!

Les chevaux partirent au trot. Quand le carrosse fut engag dans la rue
Saint-Denis, Chaverny essuya son front baign de sueur et se mit  rire
en se tenant les ctes.

Ce bon M. de Peyrolles lui donnait non-seulement la libert, mais encore
un carrosse pour se rendre sans fatigue au lieu de sa destination.

C'tait bien cette mme chambre  l'ameublement svre et triste, o
nous avons vu pour la premire fois madame la princesse de Gonzague dans
la matine qui prcda la runion du tribunal de famille; c'tait bien
le mme deuil extrieur; l'autel tendu de noir, o se clbrait
quotidiennement le sacrifice funbre en mmoire du feu duc de Nevers,
montrait toujours sa large croix blanche aux lueurs de six cierges
allums.

Mais quelque chose tait chang. Un lment de joie, timide encore et
perceptible  peine, s'tait gliss parmi ces aspects lugubres; je ne
sais quel sourire clairait vaguement ce deuil.

Il y avait des fleurs aux deux cts de l'autel. Et pourtant on n'tait
point au quatrime jour de mai, fte de l'poux dcd.

Les rideaux, ouverts  demi, laissaient passer un doux rayon du soleil
d'automne. A la fentre pendait une cage o babillait un gentil oiseau.

Un oiseau que nous avons vu dj et entendu  la fentre basse qui
donnait sur la rue Saint-Honor, au coin de la rue du Chantre.

L'oiseau qui, nagure, gayait la solitude de cette charmante inconnue
dont l'existence mystrieuse empchait de dormir madame Balahault, la
Durand, la Guichard et toutes les commres du quartier du Palais-Royal.

Il y avait du monde dans l'oratoire de madame la princesse, beaucoup de
monde, bien qu'il ft encore grand matin.--C'tait d'abord une belle
jeune fille qui dormait, tendue sur un lit de jour. Son visage aux
contours exquis restait un peu dans l'ombre; mais le rayon de soleil se
jouait dans les masses de ses cheveux bruns, aux fauves et chatoyants
reflets. Debout auprs d'elle, se tenait la premire camriste de la
princesse, la bonne Madeleine Giraud, qui avait les mains jointes et les
larmes aux yeux.

Madeleine Giraud venait d'avouer  madame de Gonzague que l'avertissement
miraculeux, trouv dans le livre d'heures,  la page du _Miserere_,
l'avertissement qui disait: Venez dfendre votre fille, et qui
rappelait, aprs vingt ans, la devise des rendez-vous heureux et des
jeunes amours, la devise de Nevers: _J'y suis_, avait t plac l par
Madeleine elle-mme, de complicit avec le bossu. La princesse l'avait
embrasse.

Madeleine tait heureuse comme si son propre enfant et t retrouv.

La princesse s'asseyait  l'autre bout de la chambre. Deux femmes et un
jeune garon l'entouraient.

Auprs d'elle, taient les feuilles parses d'un manuscrit avec la
cassette qui avait d les contenir, la cassette et le manuscrit
d'Aurore.

Ces lignes crites dans l'ardent espoir qu'elles parviendraient un jour
entre les mains d'une mre inconnue, mais adore, taient arrives 
leur adresse. La mre les avait dj parcourues. On le voyait bien  ses
yeux, rouges de bonnes et tendres larmes.

Quant  la manire dont la cassette et le gentil oiseau avaient franchi
le seuil de l'htel de Gonzague, point n'tait besoin de le demander.
Une de ces deux femmes tait l'honnte Franoise Berrichon, et le jeune
garon qui tortillait sa toque entre ses doigts d'un air malicieux et
confus, rpondait au nom de Jean-Marie.

C'tait le page d'Aurore, le bon enfant bavard et imprudent qui avait
entran sa grand'mre hors de son poste pour la livrer aux sductions
des commres de la rue du Chantre.

L'autre femme se tenait  l'cart. Vous eussiez reconnu sous son voile
le visage hardi et gracieux de dona Cruz.

Sur ce visage fripon, il y avait en ce moment une motion relle et
profonde.

Dame Franoise Berrichon avait la parole.

--Celui-l n'est pas mon fils, disait-elle de sa plus mle voix en
montrant Jean-Marie; c'est le fils de mon pauvre garon... Je peux bien
dire  madame la princesse que mon Berrichon tait une autre paire de
manches... Il avait cinq pieds six pouces et du courage; car il est mort
en soldat...

--Et vous tiez au service de Nevers, bonne femme? interrompit la
princesse.

--Tous les Berrichon, rpondit Franoise, de pre en fils, depuis que le
monde est monde!... mon mari tait cuyer du duc Amaury, pre du duc
Philippe; le pre de mon mari, qui se nommait Guillaume-Jean-Nicolas
Berrichon...

--Mais votre fils, interrompit encore la princesse, ce fut lui qui
m'apporta cette lettre?

--Oui, ma noble dame, ce fut lui... et Dieu sait bien que toute sa vie
il s'est souvenu de cette soire-l... il avait rencontr, c'est lui qui
m'en a fait le rcit bien des fois, il avait rencontr dans la fort
d'Ens dame Marthe, votre ancienne dugne qui s'tait charge de
l'enfant... dame Marthe le reconnut pour l'avoir vu au chteau de notre
jeune duc, quand elle apportait vos messages... Dame Marthe lui dit: Il
y a l-bas au chteau de Caylus quelqu'un qui sait tout. Si tu vois
mademoiselle, dis-lui qu'elle ait bien garde!... Berrichon fut pris par
les soudards et dlivr par la grce de Dieu... C'tait la premire fois
qu'il voyait le chevalier de Lagardre, dont on parlait tant... il nous
dit: Celui-l est beau comme le saint Michel archange de l'glise de
Tarbes...

--Oui..., murmura la princesse qui rvait; il est bien beau.

--Et brave! poursuivit dame Franoise qui s'animait, un lion!...

--Un vrai lion! voulut appuyer Jean-Marie.

Mais dame Franoise lui fit les gros yeux et Jean-Marie se tut.

--Berrichon, mon pauvre garon, nous rapporta donc cela, poursuivit la
bonne femme, et comme quoi Nevers et Lagardre avaient rendez-vous pour
se battre... et comme quoi ce Lagardre dfendit Nevers pendant une
demi-heure entire contre plus de vingt gredins, sauf le respect que je
dois  madame la princesse, arms jusqu'aux dents...

Aurore de Caylus lui fit signe de s'arrter. Elle tait faible contre
ces navrants souvenirs.

Ses yeux pleins de larmes se tournrent vers la chapelle ardente.

--Philippe! murmura-t-elle, mon mari bien-aim!... c'tait hier... les
annes ont pass comme des heures... c'tait hier... la blessure de mon
me saigne et ne veut pas tre gurie.

Il y eut un clair dans l'oeil de dona Cruz, qui regardait cette immense
douleur avec admiration. Elle avait dans les veines ce sang brlant qui
fait battre le coeur plus vite et qui hausse l'me jusqu'aux sentiments
hroques.

Dame Franoise hocha la tte d'un mouvement maternel.

--Le temps est le temps, fit-elle; nous sommes tous mortels... il ne
faut pas se faire du mal pour ce qui est pass.

Berrichon se disait en tournant son chaperon:

--Comme elle prche, ma bonne femme de grand'mre!

--Il y a donc, reprit dame Franoise, que quand le chevalier de
Lagardre vint au pays, voil bien cinq ou six ans de cela, pour me
demander si je voulais servir la fille du feu duc, je dis oui tout de
suite. Pourquoi? Parce que Berrichon, mon fils, m'avait dit comme les
choses s'taient passes: le duc mourant appela le chevalier par son nom
et lui dit: Mon frre! mon frre!...

La princesse appuya ses deux mains contre sa poitrine.

--Et encore, poursuivit Franoise: Tu seras le pre de ma fille... et tu
me vengeras... Berrichon n'a jamais menti, ma noble dame... d'ailleurs,
quel intrt aurait-il eu  mentir?... Nous partmes, Jean-Marie et
moi... Le chevalier de Lagardre trouvait que mademoiselle Aurore tait
dj trop grandette pour demeurer seule avec lui.

--Et il voulait comme a, interrompit Jean-Marie, que la demoiselle et
un page.

Franoise haussa les paules en souriant.

--L'enfant est bavard, dit-elle; en vous demandant pardon, noble dame...
Y a donc que nous partmes pour Madrid, qui est la capitale du pays
espagnol... Ah! dam! les larmes me vinrent aux yeux quand je vis la
pauvre enfant, c'est vrai!... Tout le portrait de notre jeune
seigneur!... mais motus!... il fallait se taire... M. le chevalier
n'entendait pas raison...

--Et pendant tout le temps que vous avez t avec eux, demanda la
princesse dont la voix hsitait, cet homme... M. de Lagardre...

--Seigneur de Dieu! noble dame! s'cria Franoise dont la vieille figure
s'empourpra; non... non... sur mon salut, je dirais peut-tre comme
vous, car vous tes mre... mais, voyez-vous, pendant six ans, j'ai
appris  aimer M. le chevalier autant et plus que ce qui me reste de
famille... si un autre que vous avait eu l'air de souponner...--Mais il
faut me pardonner, s'interrompit-elle en faisant la rvrence. Voil que
j'oublie devant qui je parle... C'est que celui-l est un saint,
madame,... c'est que votre fille tait aussi bien garde prs de lui
qu'elle l'et t prs de sa mre... C'tait un respect, c'tait une
bont... une tendresse si douce et si pure...

--Vous faites bien de dfendre celui qui ne mrite pas d'tre accus,
bonne femme, pronona froidement la princesse; mais donnez-moi des
dtails... Ma fille vivait dans la retraite?

--Seule, toujours seule... trop seule, car elle en tait triste... et
pourtant, si on m'avait cru... mais M. le chevalier tait le matre...

--Que voulez-vous dire? demanda Aurore de Caylus.

Dame Franoise jeta un regard de ct vers dona Cruz qui tait toujours
immobile.

--coutez donc, fit la bonne femme; une fille qui chantait et qui
dansait sur la plaza-santa,--ce n'tait pas une belle et bonne socit
pour l'hritire d'un duc.

La princesse se tourna vers dona Cruz et vit une larme briller aux longs
cils de sa paupire.

--Vous n'aviez pas d'autre reproche  faire  votre matre? dit-elle.

--Des reproches! se rcria dame Franoise; ceci n'est pas un reproche...
d'ailleurs la fillette ne venait pas souvent... et je m'arrangeais
toujours pour surveiller...

--C'est bien, bonne femme, interrompit la princesse; je vous remercie...
retirez-vous... vous et votre petit fils, vous faites dsormais partie
de ma maison.

--A genoux! s'cria Franoise Berrichon, en poussant rudement
Jean-Marie.

La princesse arrta cet lan de reconnaissance, et, sur un signe d'elle,
Madeleine Giraud emmena la vieille femme avec son hritier.

Dona Cruz se dirigeait aussi vers la porte.

--O allez-vous, Flor? demanda la princesse.

Dona Cruz pensa avoir mal entendu.--La princesse reprit:

--N'est-ce pas ainsi qu'elle vous appelle?... Venez, Flor, je veux vous
embrasser.

Et comme la jeune fille n'obissait pas assez vite, la princesse se leva
et la prit entre ses bras.

Dona Cruz sentit son visage baign de larmes.

--Elle vous aime, murmurait la mre heureuse; c'est crit l... dans ces
pages qui ne quitteront plus mon chevet... dans ces pages o elle a mis
tout son coeur... Vous tes sa gitanita... sa premire amie... plus
heureuse que moi, vous l'avez vue enfant... Devait-elle tre jolie!
Flor! dites-moi cela!...

Et sans lui laisser le temps de rpondre:

--Tout ce qu'elle aime, reprit-elle avec une passion de mre, imptueuse
et profonde, je veux l'aimer... Je t'aime, Flor, ma seconde fille...
embrasse-moi... et toi, pourras-tu m'aimer?... Si tu savais comme je
suis heureuse et comme je voudrais que la terre entire ft dans
l'allgresse!... Cet homme... entends-tu cela, Flor...? cet homme
lui-mme, qui m'a pris le coeur de mon enfant... eh bien... si elle le
veut... je sens bien que je l'aimerai!




V

--Coeur de mre.--


Dona Cruz souriait parmi ses larmes. La princesse la pressait follement
contre son coeur.

--Croirais-tu, murmura-t-elle, Flor, ma chrie, je n'ose pas encore
l'embrasser comme cela... ne te fche pas... c'est elle que j'embrasse
sur ton front et sur tes joues...

Elle s'loigna d'elle tout  coup pour la mieux regarder.

--Tu dansais sur les places publiques, toi, fillette?... reprit-elle
d'un accent rveur; tu n'as point de famille... l'aurais-je moins adore
si je l'avais retrouve ainsi?... Mon Dieu! mon Dieu! que la raison est
folle!... l'autre jour je disais: Si la fille de Nevers avait oubli un
instant la fiert de sa race... Non, je n'achverai pas... J'ai froid
dans les veines en songeant que Dieu aurait pu me prendre au mot...
Viens remercier Dieu, Flor, ma gitanita, viens...

Elle l'entrana vers l'autel et s'y agenouilla.

--Nevers! Nevers! s'cria-t-elle, j'ai ta fille!... j'ai notre fille!...
Dis  Dieu de voir la joie et la reconnaissance de mon coeur.

Certes, son meilleur ami ne l'et point reconnue. Le sang revenu
colorait vivement sa joue. Elle tait jeune, elle tait belle; son
regard brillait; sa taille souple ondulait et frmissait. Sa voix avait
de doux et dlicieux accents.

Elle resta un instant perdue dans son extase.

--Es-tu chrtienne, Flor? reprit-elle; oui, je me souviens... elle le
dit... tu es chrtienne... Comme notre Dieu est bon, n'est-ce pas?...
donne-moi tes deux mains et sens mon coeur...

--Ah! fit la pauvre gitanita qui fondait en larmes, si j'avais une mre
comme vous, madame!

La princesse l'attira contre son coeur encore une fois.

--Te parlait-elle de moi?... demanda-t-elle; de quoi causiez-vous?... Ce
jour o tu la rencontras, elle tait encore toute petite?...--Sais-tu,
s'interrompit-elle, car la fivre lui donnait ce besoin incessant de
parler; je crois qu'elle a peur de moi... j'en mourrai, si cela dure...
Tu lui parleras pour moi, Flor, ma petite Flor, je t'en prie!...

--Madame, rpondit dona Cruz, dont les yeux mouills souriaient,
n'avez-vous pas vu l dedans combien elle vous aime?

Elle montrait du doigt les feuilles parses du manuscrit d'Aurore.

--Oui... oui..., fit la princesse, saurai-je dire ce que j'ai prouv en
lisant cela?... Elle n'est pas triste et grave comme moi, ma fille...
elle a le coeur gai de son pre... mais moi... moi qui ai tant pleur,
j'tais gaie autrefois... la maison o je suis ne tait une prison, et
pourtant je riais, je dansais,... jusqu'au jour o je vis celui qui
devait emporter au fond de son tombeau toute ma joie et tous mes
sourires...

Elle passa rapidement la main sur son front qui brlait:

--As-tu vu jamais une pauvre femme devenir folle? demanda-t-elle avec
brusquerie.

Dona Cruz la regarda d'un air inquiet.

--Ne crains rien! ne crains rien! fit la princesse; le bonheur est pour
moi une chose si nouvelle!... Je voulais te dire, Flor: As-tu remarqu?
ma fille est comme moi... sa gaiet s'est vanouie, le jour o l'amour
est venu... sur les dernires pages, il y a bien des traces de larmes.

Elle prit le bras de la gitanita pour regagner sa place premire. A
chaque instant, elle se tournait vers le lit de jour o sommeillait
Aurore, mais je ne sais quel vague sentiment semblait l'en loigner.

--Elle m'aime, oh! certes! reprit-elle; mais le sourire dont elle se
souvient, le sourire pench au-dessus de son berceau, c'est celui de cet
homme... qui lui donna les premires leons... ces chres leons
entremles de baisers et de caresses? cet homme... qui lui apprit le
nom de Dieu? encore cet homme!... oh! par piti, Flor, ma chrie, ne lui
dis jamais ce qu'il y a en moi de colre, de jalousie, de rancune contre
cet homme!...

--Ce n'est pas votre coeur qui parle, madame! murmura dona Cruz.

La princesse lui serra le bras avec une violence soudaine.

--C'est mon coeur!... s'cria-t-elle, c'est tout mon coeur... ils
allaient ensemble dans les prairies qui entourent Pampelune, les jours
de repos... il se faisait enfant pour jouer avec elle... Est-ce un homme
qui doit agir ainsi? cela n'appartient-il pas  la mre? Quand il
rentrait aprs le travail, il apportait un jouet, une friandise...
qu'euss-je fait de mieux si j'avais t pauvre, en pays tranger, avec
mon enfant?... Il savait bien qu'il me prenait, qu'il me volait toute sa
tendresse!

--Oh! madame!... voulut interrompre la gitanita.

--Vas-tu le dfendre? fit la princesse qui lui jeta un regard de
dfiance; es-tu de son parti?... Je le vois, se reprit-elle avec un amer
dcouragement; tu l'aimes mieux que moi, toi aussi...

Dona Cruz leva la main qu'elle tenait jusqu' son coeur.

Deux larmes jaillirent des yeux de la princesse.

--Oh! cet homme! balbutia-t-elle parmi ses pleurs; je suis veuve... il
ne me restait que le coeur de ma fille... il m'a pris le coeur de ma
fille!...

Dona Cruz resta muette devant cette suprme injustice de l'amour
maternel.

Elle comprenait cela, cette fille ardente au plaisir, cette folle qui
voulait jouer hier avec le drame de la vie. Son me contenait en germe
tous les amours passionns et jaloux.

La princesse venait de se rasseoir dans son fauteuil. Elle avait pris
les pages du manuscrit d'Aurore. Elle les tournait et retournait en
rvant.

--Combien de fois, pronona-t-elle avec lenteur, lui a-t-il sauv la
vie?...

Elle fit comme si elle allait parcourir le manuscrit. Mais elle s'arrta
aux premires pages.

--A quoi bon?... murmura-t-elle d'un accent abattu; moi je ne lui ai
donn la vie qu'une fois. C'est vrai, c'est vrai, cela! reprit-elle,
tandis que son regard avait des clats farouches; elle est  lui bien
plus qu' moi!

--Mais vous tes sa mre, madame!... fit doucement dona Cruz.

La princesse releva sur elle son regard inquiet et souffrant.

--Qu'entends-tu par l? demanda-t-elle; tu veux me consoler?... C'est un
devoir, n'est-ce pas, que d'aimer sa mre?... si ma fille m'aimait par
devoir, je sens bien que je mourrais!

--Madame! madame! relisez donc les passages o elle parle de vous... que
de tendresse!... que de respectueux amour...

--J'y songeais, Flor, bon petit coeur!... mais il y a une chose qui
m'empche de relire ces lignes que j'ai si ardemment baises... Elle est
svre, ma fille! Il y a des menaces l dedans! quand elle vient 
souponner que l'obstacle entre elle et son ami, c'est sa mre... sa
parole devient tranchante comme une pe... nous avons lu cela ensemble:
tu te souviens de ce qu'elle dit... elle parle des mres
orgueilleuses...

La princesse eut un frisson par tout le corps.

--Mais vous n'tes pas de ces mres-l, madame! dit dona Cruz qui
l'observait.

--Je l'ai t!... murmura Aurore de Caylus en cachant son visage dans
ses mains.

A l'autre bout de la chambre, Aurore de Nevers s'agita sur son lit de
jour.--Des paroles indistinctes s'chapprent de ses lvres.

La princesse tressaillit,--puis elle se leva et traversa la chambre sur
la pointe des pieds.

Elle fit signe  dona Cruz de la suivre, comme si elle et senti le
besoin d'tre accompagne et protge.

Cette proccupation qui perait en elle sans cesse parmi sa joie, cette
crainte, ce remords, cet esclavage, quel que soit le nom qu'on veuille
donner aux bizarres angoisses qui treignaient le coeur de la pauvre
mre et lui gtaient sa joie, avait quelque chose d'enfantin et de
navrant  la fois.

Elle se mit  genoux aux cts d'Aurore.--Dona Cruz resta debout au pied
du lit.

La princesse fut longtemps  contempler les traits de sa fille.--Elle
touffait les sanglots qui voulaient touffer sa poitrine.

Aurore tait ple. Son sommeil agit avait dnou ses cheveux qui
tombaient, pars, jusque sur le tapis.

La princesse les prit  pleines mains et les appuya contre ses lvres en
fermant les yeux.

--Henri!... murmura Aurore dans son sommeil. Henri! mon ami!...

La princesse devint si ple, que dona Cruz s'lana pour la soutenir.

Mais elle fut repousse. La princesse, souriant avec angoisse, dit:

--Je m'accoutumerai  cela!... si seulement mon nom venait aussi dans
son rve...

Elle attendit. Le nom ne vint pas. Aurore avait les lvres
entr'ouvertes, son souffle tait pnible.

--J'aurai de la patience, fit la pauvre mre; une autre fois, peut-tre
qu'elle rvera de moi.

Dona Cruz se mit  genoux devant elle.

Madame de Gonzague lui souriait et la rsignation donnait  son visage
une beaut sublime.

--Sais-tu, fit-elle, la premire fois que je te vis, Flor, je fus bien
tonne de ne pas sentir mon coeur s'lancer vers toi... Tu es belle
pourtant... tu as le type espagnol que je pensais retrouver chez ma
fille... mais regarde ce front... regarde!

Elle carta doucement les masses de cheveux qui cachaient  demi le
visage d'Aurore.

--Tu n'as pas cela, reprit-elle en touchant les tempes de la jeune
fille; cela, c'est Nevers... quand je l'ai vue et que cet homme m'a dit:
Voil votre fille, mon coeur n'a plus hsit... il me semblait que la
voix de Nevers, descendant du ciel tout  coup, disait comme lui: C'est
ta fille!...

Ses yeux avides parcouraient les traits d'Aurore. Elle poursuivit:

--Quand Nevers dormait, ses paupires retombaient ainsi... et j'ai vu
souvent cette ligne autour de ses lvres... Il y a quelque chose de plus
semblable encore dans le sourire... Nevers tait tout jeune et on lui
reprochait d'avoir une beaut un peu effmine... mais ce qui me frappa
surtout, ce fut le regard... Oh! que c'est bien le feu rallum de la
prunelle de Nevers!... Des preuves!... Ils me font compassion avec leurs
preuves!... Dieu a mis notre nom sur le visage de cette enfant... Ce
n'est pas ce Lagardre que je crois, c'est mon coeur!

Madame de Gonzague avait parl tout bas; cependant, au nom de Lagardre,
Aurore eut comme un faible tressaillement.

--Elle va s'veiller, dit dona Cruz.

La princesse se releva; son attitude exprimait une sorte de terreur.

Quand elle vit que sa fille allait ouvrir les yeux, elle se jeta
vivement en arrire.

--Pas tout de suite! fit-elle d'une voix altre, ne lui dites pas tout
de suite que je suis l... il faut des prcautions...

Aurore tendit les bras; puis son corps souple se roidit convulsivement,
comme on fait souvent au rveil.

Ses yeux s'ouvrirent tout grands du premier coup. Son regard parcourut
la chambre, et un tonnement profond vint se peindre sur ses traits.

--Ah!... fit-elle; Flor!... ici!... je me souviens... je n'ai donc pas
rv!...

Elle porta ses deux mains  son front.

--Cette chambre..., reprit-elle; ce n'est pas celle o nous tions
cette nuit... Ai-je rv?... ai-je vu ma mre?...

--Tu as vu ta mre, rpondit dona Cruz.

La princesse, qui s'tait recule jusqu' l'autel de deuil, avait des
larmes de joie plein les yeux.--C'tait  elle la premire pense de sa
fille!

Sa fille n'avait pas encore parl de lui! Tout son coeur monta vers Dieu
pour rendre grces.

--Mais pourquoi suis-je brise ainsi? demanda Aurore; chaque mouvement
que je fais me blesse et mon souffle dchire ma poitrine... A Madrid, au
couvent de l'Incarnation, aprs une grande maladie, quand la fivre et
le dlire me quittrent, je me souviens que j'tais ainsi... j'avais la
tte vide... et je ne sais quel poids sur le coeur... chaque fois que
j'essayais de penser, mes yeux blouis voyaient du feu et ma pauvre tte
semblait prte  se briser...

--Tu as eu la fivre, rpondit dona Cruz; tu as t bien malade.

Son regard allait vers la princesse comme pour lui dire: C'est  vous de
parler; venez.

La princesse restait  sa place, timide, les mains jointes, adorant de
loin.

--Je ne sais comment dire cela, murmura Aurore; c'est comme un poids qui
crase ma pense... Je suis sans cesse sur le point de percer le voile
de tnbres tendu autour de mon pauvre esprit... mais je ne peux pas...
non... je ne peux pas!...

Sa tte faible retomba sur le coussin, tandis qu'elle ajoutait:

--Ma mre est-elle fche contre moi?

Quand elle eut dit cela, son oeil s'claira tout  coup. Elle eut
presque conscience de sa position. Mais ce ne fut qu'un instant. La
brume s'paissit au-devant de sa pense et le rayon qui venait de
s'allumer dans ses beaux yeux s'teignit.

La princesse avait tressailli aux dernires paroles de sa fille. D'un
geste imprieux elle ferma la bouche de dona Cruz qui allait rpondre.

Elle vint de ce pas lger et rapide qu'elle devait avoir aux jours o,
jeune mre, le cri de son enfant l'appelait vers le berceau.

Elle vint.--Elle prit par derrire la tte de sa fille et dposa un long
baiser sur son front.

Aurore se prit  sourire. C'est alors surtout qu'on put deviner la crise
trange que subissait son intelligence.

Aurore semblait heureuse, mais heureuse de ce bonheur calme et doux qui
est le mme chaque jour et qui depuis longtemps dure.

Aurore baisa sa mre comme l'enfant accoutum  donner et  rendre tous
les matins le mme baiser.

--Mre, murmura-t-elle, j'ai rv de toi... et tu as pleur toute cette
nuit dans mon rve...--Pourquoi Flor est-elle ici? s'interrompit-elle;
Flor n'a point de mre... mais que de choses se passent dans une nuit!

C'tait encore la lutte. Son esprit faisait effort pour dchirer le
voile.

Mais elle cda, vaincue,  la douloureuse fatigue qui l'accablait.

--Que je te voie, mre, dit-elle; viens prs de moi... prends-moi sur
tes genoux.

La princesse, riant et pleurant, vint s'asseoir sur le lit de jour et
prit Aurore dans ses bras. Ce qu'elle prouvait, comment le dire? Y
a-t-il en aucune langue des paroles pour blmer ou fltrir ce crime
divin: l'gosme du coeur maternel?

La princesse avait son trsor tout entier; sa fille tait sur ses
genoux, faible de corps et d'esprit: une enfant, une pauvre enfant.--La
princesse voyait bien Flor qui ne pouvait retenir ses larmes.

Mais la princesse tait heureuse, et, folle aussi, elle berait Aurore
dans ses bras en murmurant malgr elle je ne sais quel chant doux et
naf.

Et Aurore mettait sa tte dans son sein. C'tait charmant et c'tait
navrant. Dona Cruz dtourna les yeux.

--Mre, dit Aurore, j'ai des penses tout autour de moi et je ne peux
les saisir... Il me semble que c'est toi qui ne veux pas me laisser voir
clair... Pourtant je sens bien qu'il y a en moi quelque chose qui n'est
pas moi-mme. Je devrais tre autrement avec vous, ma mre...

--Tu es sur mon coeur, enfant, chre enfant, rpondit la princesse dont
la voix avait d'indicibles douceurs. Ne cherche rien au del...
repose-toi contre mon sein... sois heureuse du bonheur que tu me
donnes...

--Madame... madame! dit dona Cruz qui se pencha jusqu' son oreille; le
rveil sera terrible!

La princesse fit un geste d'impatience. Elle voulait s'endormir dans
cette trange volupt qui pourtant lui torturait l'me.

Avait-on besoin de lui dire que tout ceci n'tait qu'un rve?

--Mre, reprit Aurore, si tu me parlais... je crois bien que le bandeau
tomberait de mes yeux... Si tu savais... Je souffre...

--Tu souffres? rpta madame de Gonzague en la pressant passionnment
contre sa poitrine.

--Oui... je souffre bien... j'ai peur... horriblement, ma mre... et je
ne sais pas... je ne sais pas...

Il y avait des larmes dans sa voix; ses deux belles mains pressaient son
front.

La princesse sentit comme un choc intrieur dans cette poitrine qu'elle
collait  la sienne.

--Oh!... oh!... fit par deux fois Aurore. Laissez-moi... c'est  genoux
qu'il me faut vous contempler, ma mre... Je me souviens... chose
inoue! tout  l'heure, je pensais n'avoir jamais quitt votre sein...

Elle regarda la princesse avec des yeux effars.

Celle-ci essaya de sourire, mais son visage exprimait l'pouvante.

--Qu'avez-vous? qu'avez-vous, ma mre? demanda Aurore; vous tes
contente de m'avoir retrouve, n'est-ce pas?

--Si je suis contente, enfant adore!...

--Oui... c'est cela... vous m'avez retrouve... Je n'avais pas de
mre...

--Et Dieu qui nous a runis, ma fille, ne nous sparera plus!

--Dieu?... fit Aurore dont les yeux agrandis se fixaient dans le vide;
Dieu?... Je ne pourrais pas le prier en ce moment... je ne sais plus ma
prire...

--Veux-tu la rpter avec moi, ta prire? demanda la princesse,
saisissant cette diversion avec avidit.

--Oui, ma mre... attendez!... Il y a autre chose...

--Notre pre qui tes aux cieux..., commena madame de Gonzague en
joignant les mains d'Aurore entre les siennes.

--Notre pre qui tes aux cieux..., rpta Aurore comme un petit enfant.

--Que votre nom soit sanctifi..., continua la mre.

Aurore, cette fois, au lieu de rpter, se roidit.

--Il y a autre chose, murmura-t-elle encore, tandis que ses doigts
crisps pressaient ses tempes mouilles de sueur.--Autre chose... Flor!
tu le sais, dis-le-moi...

--Petite soeur..., balbutia la gitanita.

--Tu le sais! tu le sais, dit Aurore dont les yeux battirent et
devinrent humides.--Oh! personne ne veut donc venir  mon secours?...

Elle se redressa tout  coup et regarda sa mre en face.

--Cette prire!... pronona-t-elle en saccadant ses mots; cette
prire... est-ce vous qui me l'avez apprise, ma mre?

La princesse courba la tte, et sa gorge rendit un gmissement.

Aurore fixait sur elle ses yeux ardents.

--Non... ce n'est pas vous..., murmura-t-elle.

Son cerveau fit un suprme effort. Un cri dchirant s'chappa de sa
poitrine.

--Henri!... Henri!... dit-elle; o est Henri?...

Elle tait debout. Son regard farouche et superbe couvrait la princesse.

Flor essaya de lui prendre les mains. Elle la repoussa de toute la force
d'un homme.

La princesse sanglotait, la tte sur ses genoux.

--Rpondez-moi! s'cria Aurore; Henri!... qu'a-t-on fait d'Henri?...

--Je n'ai song qu' toi, ma fille..., balbutia madame de Gonzague.

Aurore se retourna brusquement vers dona Cruz.

--L'ont-ils tu?... interrogea-t-elle la tte haute et le regard
brlant.

Dona Cruz ne rpondit point. Aurore revint vers sa mre.

Celle-ci se laissa glisser  genoux et murmura:

--Tu me brises le coeur, enfant... je te demande piti.

--L'ont-ils tu? rpta Aurore.

--Lui! toujours lui! s'cria la princesse en se tordant les mains; dans
le coeur de cette enfant il n'y a plus de place pour l'amour de sa mre!

Aurore avait les yeux fixs au sol.

--Elles ne veulent pas me dire si on me l'a tu! pensa-t-elle tout haut.

La princesse tendit les bras vers elle, puis se renversa en arrire,
vanouie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Aurore tenait les deux mains de sa mre. Son visage tait pourpre, son
oeil tragique.

--Sur mon salut, je vous crois, madame, dit-elle; vous n'avez rien fait
contre lui... et c'est tant mieux pour vous, si vous m'aimez comme je
vous aime... Si vous aviez fait quelque chose contre lui...

--Aurore! Aurore! interrompit dona Cruz, qui lui mit sa main sur la
bouche.

--Je parle, interrompit  son tour mademoiselle de Nevers avec une
dignit hautaine; je ne menace pas... nous nous connaissons depuis
quelques heures seulement, ma mre et moi: il est bon que nos coeurs se
mettent  nu... Ma mre est une princesse, je suis une pauvre fille:
c'est ce qui me donne le droit de parler haut  ma mre... Si ma mre
tait une pauvre femme, faible, abandonne, je ne me serais pas releve
encore et je ne lui aurais parl qu' genoux!

Elle baisa les mains de la princesse qui la contemplait avec admiration.

C'est qu'elle tait belle! C'est que cette angoisse profonde qui
torturait son coeur sans abaisser sa fiert, mettait une aurole  son
front de vierge!

Vierge, nous avons bien dit, mais vierge-pouse, ayant toute la force et
toute la majest de la femme.

--Il n'y a que toi au monde pour moi, ma fille, dit la princesse; si je
ne t'ai pas, je suis faible et je suis abandonne... Juge-moi, mais avec
la piti qu'on doit  ceux qui souffrent... Tu me reproches de ne point
avoir arrach le bandeau qui aveuglait ta raison... mais tu m'aimais
quand tu avais le dlire... et c'est vrai! c'est vrai!... je craignais
ton rveil!...

Aurore glissa un regard du ct de la porte.

--Est-ce que tu veux me quitter? s'cria la mre effraye.

--Il le faut, rpondit la jeune fille; quelque chose me dit qu'Henri
m'appelle en ce moment, et qu'il a besoin de moi!

--Henri!... toujours Henri!... murmura madame de Gonzague avec l'accent
du dsespoir; tout pour lui, rien pour ta mre!

Aurore fixa sur elle ses grands yeux fixes et brlants:

--S'il tait l, madame, rpliqua-t-elle avec douceur, et que vous
fussiez, vous, loin d'ici, en danger de mort, je ne lui parlerais que de
vous!

--Est-ce vrai, cela? s'cria la princesse charme, est-ce que tu m'aimes
autant que lui?

Aurore se laissa aller dans ses bras en murmurant:

--Que ne l'avez-vous connu plus tt, ma mre.

La princesse la dvorait de baisers.

--coute! disait-elle; je sais ce que c'est qu'aimer un homme... mon
noble et cher poux qui m'entend et dont le souvenir emplit cette
retraite, doit sourire aux pieds de Dieu en voyant le fond de mon
coeur... oui, je t'aime plus que je n'aimais Nevers, parce que mon amour
de femme se confond avec mon amour de mre... c'est toi, mais c'est lui
aussi que j'aime en toi, Aurore, mon espoir chri, mon bonheur...
coute! pour que tu m'aimes, je l'aimerai... Je sais que tu ne
m'aimerais plus, tu l'as crit, Aurore, si je le repoussais... Je lui
ouvrirai mes bras...

Elle plit tout  coup parce que son regard venait de tomber sur dona
Cruz.

La gitanita passa dans un cabinet dont la porte s'ouvrait derrire le
lit de jour.

--Vous lui ouvrirez vos bras, ma mre! rpta Aurore.

La princesse tait muette et son coeur battait violemment.

Aurore s'arracha de ses bras.

--Vous ne savez pas mentir! s'cria-t-elle; il est mort... vous le
croyez mort!

Avant que la princesse, qui tait tombe sur un sige, pt rpondre,
dona Cruz reparut et barra le passage  Aurore qui s'lanait vers la
porte.

Dona Cruz avait sa mante et son voile.

--As-tu confiance en moi, petite soeur? dit-elle; tes forces trahiraient
ton courage... tout ce que tu voudrais faire, moi je le ferai.

Puis s'adressant  madame de Gonzague, elle ajouta:

--Ordonnez d'atteler, je vous prie, madame la princesse!

--O vas-tu, petite soeur? demanda Aurore dfaillante.

--Madame la princesse va me dire, rpliqua la gitanita d'un ton ferme,
o il faut aller pour le sauver.




VI

--Condamn  mort.--


Dona Cruz attendait, debout auprs de la porte.

La mre et la fille taient en face l'une de l'autre. La princesse
venait d'ordonner qu'on attelt.

--Aurore, dit-elle, je n'ai pas attendu le conseil de ton amie... c'est
pour toi qu'elle a parl, je ne lui en veux point... mais qu'a-t-elle
donc cru, cette jeune fille?... que je prolongeais le sommeil de ton
intelligence pour t'empcher d'agir?...

Dona Cruz se rapprocha involontairement.

--Hier, reprit la princesse, j'tais l'ennemie de cet homme... sais-tu
pourquoi?... il m'avait pris ma fille, et les apparences me criaient:
Nevers est tomb sous ses coups...

La taille d'Aurore se redressa, mais ses yeux se baissrent. Elle devint
si ple, que sa mre fit un pas pour la soutenir. Aurore lui dit:

--Poursuivez, madame; j'coute... Je vois  votre visage que vous avez
dj reconnu la calomnie.

--J'ai lu tes souvenirs, ma fille, rpondit la princesse; c'est un
loquent plaidoyer... l'homme qui a gard si pur un coeur de vingt ans
sous son toit ne peut tre un assassin... l'homme qui m'a rendu ma fille
telle que j'esprais  peine la revoir dans mes rves les plus ambitieux
d'amour maternel, doit avoir une conscience sans tache...

--Merci pour lui, ma mre... N'avez-vous pas d'autre preuve que cela?

--Si fait... j'ai les tmoignages d'une digne femme et de son
petit-fils... Henri de Lagardre...

--Mon mari, ma mre...

--Ton mari, ma fille, pronona la princesse en baissant la voix, n'a pas
frapp Philippe de Nevers, il l'a dfendu.

Aurore se jeta au cou de sa mre, et perdant soudain sa froideur,
couvrit de baisers son front et ses joues.

--C'est pour lui! dit madame de Gonzague en souriant tristement.

--C'est pour toi! dit Aurore en portant la main de sa mre  ses lvres;
pour toi, que je retrouve enfin, mre chrie!... pour toi que j'aime,
pour toi qu'il aimera... Et qu'as-tu fait?

--Le rgent, rpondit la princesse, a la lettre qui met en lumire
l'innocence de M. de Lagardre.

--Merci! oh! merci!... dit Aurore; mais, pourquoi ne le voyons-nous
point?

La princesse fit signe  Flor d'approcher.

--Je te pardonne, petite, fit-elle en la baisant au front; le carrosse
est attel... C'est toi qui vas aller chercher la rponse  la question
de ma fille... Pars et reviens bien vite: nous t'attendons.

Dona Cruz s'loigna en courant.

--Eh bien, chrie, dit la princesse  Aurore en la conduisant vers le
sofa; ai-je assez mortifi cet orgueil de grande dame que tu rprouvais
sans le connatre... suis-je assez obissante devant les hauts
commandements de mademoiselle de Nevers?

--Vous tes bonne, ma mre..., commena Aurore.

Elles s'asseyaient. Madame de Gonzague lui ferma la bouche d'un baiser.

--Je t'aime, voil tout, dit-elle; tout  l'heure j'avais peur de toi...
maintenant je ne crains rien: j'ai un talisman.

--Quel talisman? demanda la jeune fille qui souriait.

La princesse la contempla un instant en silence, puis elle rpondit:

--L'aimer pour que tu m'aimes.

Aurore se jeta dans ses bras.

Dona Cruz cependant avait travers le salon de madame de Gonzague et
arrivait  l'antichambre, lorsqu'un grand bruit vint frapper ses
oreilles. On se disputait vivement sur l'escalier. Une voix qu'elle crut
vaguement reconnatre gourmandait les valets et camristes de madame de
Gonzague. Ceux-ci, qui semblaient masss en bataillon de l'autre ct de
la porte, dfendaient l'entre du sanctuaire.

--Vous tes ivre!... disaient les laquais, tandis que la voix aigu des
chambrires ajoutait: Vous avez du pltre plein vos chausses et de la
paille dans vos cheveux... belle tenue pour se prsenter chez une
princesse!...

--Palsambleu! marauds! s'cria la voix de l'assigeant, il s'agit bien
de pltre, de paille ou de tenue... Pour sortir de l'endroit d'o je
viens, on n'y regarde pas de si prs!...

--Vous sortez du cabaret, dit le choeur des valets.

--Ou du violon! amendrent les servantes.

Dona Cruz s'tait arrte pour couter.

--Insolente engeance! reprit la voix; allez dire  votre matresse que
son cousin, M. le marquis de Chaverny demande  l'entretenir
sur-le-champ.

--Chaverny! rpta dona Cruz tonne.

De l'autre ct de la porte, la valetaille semblait se consulter. On
avait fini par reconnatre le marquis de Chaverny, malgr son trange
accoutrement et le pltre qui souillait le velours de ses
chausses.--Chacun savait que Chaverny tait cousin de Gonzague.

Il parat que le petit marquis trouva la dlibration trop longue.--Dona
Cruz entendit un bruit de lutte, des cris de femmes et le tapage que
fait un corps humain en dgringolant  la vole les marches d'un
escalier.--Puis, la porte s'ouvrit brusquement et le dos du petit
marquis, portant le superbe frac de M. de Peyrolles, se montra.

--Victoire! cria-t-il en repoussant le flot des assigs des deux sexes
qui se prcipitaient sur lui de nouveau; du diable si ces coquins n'ont
pas t sur le point de me mettre en colre!

Il leur jeta la porte au nez et poussa le verrou.

En se retournant il aperut dona Cruz.--Avant que celle-ci pt reculer
ou se dfendre, il lui saisit les deux mains et les baisa en riant.

Les ides lui venaient comme cela  ce petit marquis, sans transition.
Il ne s'tonnait de rien.

--Bel ange, lui dit-il, tandis que la jeune fille se dgageait moiti
gaie, moiti confuse, j'ai rv de vous toute la nuit... le hasard veut
que je sois trop occup ce matin pour vous faire une dclaration en
rgle... aussi, brusquant les prliminaires, je tombe tout d'abord  vos
genoux en vous offrant mon coeur et ma main.

Il s'agenouilla en effet au milieu de l'antichambre.

La gitanita ne s'attendait gure  cette aventure.--Mais elle n'tait
pas beaucoup plus embarrasse que M. le marquis.

--Je suis presse aussi, dit-elle en faisant effort pour garder son
srieux;--laissez-moi passer, je vous prie!

Chaverny se releva et l'embrassa franchement, comme Frontin embrasse
Lisette au thtre.

--Vous ferez la plus ravissante marquise du monde! s'cria-t-il;--c'est
entendu... ne croyez pas que j'agisse  la lgre... j'ai rflchi 
cela tout le long du chemin.

--Mais, mon consentement?... objecta dona Cruz.

--J'y ai song!... si vous ne consentez pas, je vous enlve... Or , ne
parlons pas plus longtemps d'une affaire conclue... J'apporte ici de
bien importantes nouvelles... Je veux voir madame de Gonzague.

--Madame de Gonzague est avec sa fille, rpliqua dona Cruz;--elle ne
reoit pas.

--Sa fille! s'cria Chaverny;--mademoiselle de Nevers!... ma femme
d'hier soir!... Charmante enfant, vive Dieu!... Mais c'est vous que
j'aime et que j'pouse aujourd'hui... coutez-moi bien, adore, je parle
srieusement: puisque mademoiselle de Nevers est avec sa mre, raison de
plus pour que je sois introduit.

--Impossible! voulut dire la gitanita.

--Rien d'impossible aux chevaliers franais!... pronona gravement
Chaverny.

Il prit dona Cruz dans ses bras, et, tout en lui drobant, comme on
disait alors, une demi-douzaine de baisers, il la mit  l'cart.

--Je ne sais pas le chemin, poursuivit-il,--mais le dieu des aventures
me guidera... avez-vous lu les romans de la Calprende?... un homme qui
porte un message crit avec du sang sur un chiffon de batiste ne
passe-t-il pas partout?...

--Un message... crit avec du sang!... rpta dona Cruz qui ne riait
plus.

Chaverny tait dj dans le salon. La gitanita courut aprs lui, mais
elle ne put l'empcher d'ouvrir la porte de l'oratoire et de pntrer
chez la princesse  l'improviste.

Ici, les manires de Chaverny changrent un petit peu. Ces fous savaient
leur monde.

--Madame ma noble cousine, dit-il en restant sur le seuil et
respectueusement inclin,--je n'ai jamais eu l'honneur de mettre mes
hommages  vos pieds et vous ne me connaissez pas.--Je suis le marquis
de Chaverny, cousin de Nevers, par mademoiselle de Chaneilles, ma
mre...

A ce nom de Chaverny, Aurore, effraye, s'tait serre contre sa mre.

Dona Cruz venait de rentrer derrire le marquis.

--Et que venez-vous faire chez moi, monsieur? demanda la princesse qui
se leva courrouce.

--Je viens expier les torts d'un cervel de ma connaissance, rpondit
Chaverny en tournant vers Aurore un regard presque suppliant,--d'un fou
qui porte un peu le mme nom que moi... et au lieu de faire 
mademoiselle de Nevers des excuses qui ne pourraient tre acceptes,
j'achte mon pardon en lui apportant un message.

Il mit un genou en terre devant Aurore.

--Un message de qui? demanda la princesse en fronant le sourcil.

Aurore, tremblante et changeant de couleur, avait dj devin.

--Un message du chevalier Henri de Lagardre, rpondit Chaverny.

En mme temps, il tira de son sein le mouchoir o Henri avait trac
quelques mots avec son sang.

Aurore essaya de se lever, mais elle retomba, dfaillante, sur le sofa.

--Est ce que...? commena la princesse en voyant ce lambeau, macul de
taches rouges.

Chaverny regardait Aurore que dona Cruz soutenait dj dans ses bras.

--La missive a une apparence lugubre, dit-il,--mais ne vous effrayez
pas... quand on n'a ni encre ni papier pour crire...

--Il vit! murmura Aurore en poussant un grand soupir.

Puis, ses beaux yeux pleins de larmes, levs vers le ciel, remercirent
Dieu.

Elle prit des mains de Chaverny le mouchoir teint de sang et le pressa
passionnment contre ses lvres.

La princesse dtourna la tte. Ce devait tre la dernire rvolte de sa
fiert.

Aurore essaya de lire,--mais ses pleurs l'aveuglaient et, d'ailleurs, le
linge avait bu. Les caractres taient presque indchiffrables.

Madame de Gonzague, dona Cruz et Chaverny voulurent lui venir en aide.
Ces larges hiroglyphes, mls et fondus, furent muets pour eux.

--Je lirai! dit Aurore en essuyant ses yeux avec le mouchoir lui-mme.

Elle s'approcha de la fentre et s'agenouilla devant la batiste tendue.

Elle lut en effet:

  A madame la princesse de Gonzague... que je voie Aurore encore une
  fois avant de mourir!...

Aurore resta un instant immobile et glace.

Quand elle se releva dans les bras de sa mre, elle dit  Chaverny:

--O est-il?

--A la prison du Chtelet.

--Il est donc condamn?

--Je l'ignore... ce que je sais, c'est qu'il est au secret.

Aurore s'arracha des treintes de sa mre.

--Je vais aller  la prison du Chtelet, dit-elle.

--Vous avez prs de vous votre mre, ma fille, murmura la princesse dont
la voix trouva des accents de reproche; votre mre est dsormais pour
vous un guide et un soutien... votre coeur n'a point parl; votre coeur
et dit: Ma mre, conduisez-moi  la prison du Chtelet.

--Quoi! balbutia Aurore, vous consentiriez!

--L'poux de ma fille est mon fils, rpondit la princesse; s'il
succombe, je le pleurerai... s'il peut tre sauv, je le sauverai!

Elle marcha la premire vers la porte.--Aurore la suivit, et, baisant
ses mains qu'elle baigna de ses larmes:

--Que Dieu vous rcompense, ma mre!

On avait djeun copieusement et longuement au grand greffe du Chtelet.
M. le marquis de Segr mritait la rputation qu'il avait de faire bien
les choses. C'tait un gourmet d'excellent ton, un magistrat  la mode
et un parfait gentilhomme.

Les assesseurs, depuis le sieur Bertelot de la Beaumelle jusqu'au jeune
Husson Bordesson, auditeur en la grand'chambre, qui n'avait que voix
consultative, taient de bons vivants, bien nourris, de bel apptit et
plus  l'aide  table qu' l'audience.

Il faut leur rendre cette justice que la seconde sance de la chambre
ardente fut beaucoup moins longue que le djeuner.

Des trois tmoins que l'on devait entendre, deux avait du reste fait
dfaut; les nomms Cocardasse et Passepoil, prisonniers fugitifs.--Un
seul, M. de Peyrolles avait dpos.

Les charges produites par lui taient si prcises et si accablantes, que
la procdure avait d tre singulirement simplifie.

Tout tait provisoire en ce moment au Chtelet. Les juges n'avaient
point leurs aises comme au palais du parlement. M. le marquis de Segr
n'avait pour vestiaire qu'un petit cabinet noir attenant au grand greffe
et spar seulement par une cloison du rduit o MM. les conseillers
faisaient leur toilette en commun.

C'tait fort gnant, et MM. les conseillers taient mieux traits que
cela dans les plus minces prsidiaux de province.

La salle du grand greffe donnait par une porte-fentre sur le pont qui
reliait la tour de briques ou tour neuve au chteau,  la hauteur de
l'ancien cachot de Chaverny.--Les condamns devaient passer par cette
salle pour regagner la prison.

--Quelle heure avez-vous, monsieur de la Beaumelle? demanda le marquis
de Segr  travers sa cloison.

--Deux heures, monsieur le prsident, rpondit le conseiller.

--La baronne doit m'attendre!... la peste soit de ces doubles sances...
Priez M. Husson de voir si ma chaise est  la porte.

Husson-Bordesson descendit les escaliers quatre  quatre.--Ainsi fait-on
quand on veut monter dans les carrires srieuses.

--Savez-vous, disait cependant Perrin-Hocquelin du Teil de
Viefville-en-Forez, que ce tmoin, M. de Peyrolles s'exprime
trs-convenablement!... Sans lui, nous aurions d dlibrer jusqu'
trois heures...

--Il est  M. le prince de Gonzague, rpondit la Beaumelle; M. le prince
choisit bien ses gens.

--Qu'ai-je donc entendu dire? fit le marquis prsident; M. de Gonzague
serait en disgrce?

--Point, point, rpliqua Perrin-Hocquelin; M. de Gonzague a eu pour lui
tout seul, le matin de ce jour, le petit lever de Son Altesse Royale...
C'est une faveur  chaux et  sable!

--Coquin! maraud! bltre! pendard! s'cria en ce moment le prsident de
Segr.

C'tait sa manire d'accueillir son valet de chambre, lequel le
dvalisait en revanche.

--Fais attention, reprit-il, que je vais chez la baronne et qu'il faut
que je sois coiff  miracle.

Au moment o le valet de chambre allait commencer son office, un
huissier entra dans le boudoir commun de MM. les conseillers et dit:

--Peut-on parler  M. le prsident?

Le marquis de Segr entendit au travers de sa cloison et cria 
tue-tte:

--Je n'y suis pas, corbieu! envoyez tous ces gens au diable!

--Ce sont des dames..., reprit l'huissier.

--Des plaideuses... A la porte!... Comment mises?

--Toutes deux en noir... et voiles.

--Costume de procs perdu... Comment venues?

--Dans un carrosse aux armes de M. le prince de Gonzague.

--Ah! diable!... fit M. de Segr; ce Gonzague n'avait pourtant pas l'air
 son aise en tmoignant devant la cour... Mais puisque M. le rgent...
Faites attendre... Husson-Bordesson!

--Il est all voir si la chaise de M. le prsident est  la porte.

--Jamais l quand on a besoin de lui! grommela M. le marquis
reconnaissant; il ne parviendra pas, ce bta-l!...

Puis, levant la voix:

--Vous tes habill, monsieur de la Beaumelle?... faites-moi le plaisir
d'aller tenir compagnie  ces dames... je suis  elles dans un instant.

Bertelot de la Beaumelle qui tait en bras de chemise, endossa son vaste
frac de velours noir, souffleta sa perruque et se rendit  la corve.

M. le marquis de Segr dit  son valet de chambre:

--Tu sais... si la baronne ne me trouve pas bien coiff, je te
chasse!... Mes gants... Un carrosse aux armes de Gonzague... qui peuvent
tre ces pimbches?... Mon chapeau... ma canne... pourquoi ce pli  mon
jabot, coquin digne de la roue?... Tu m'auras un bouquet... pour madame
la baronne... Prcde-moi, maroufle!

M. le marquis traversa le cabinet de toilette pour cinq et rpondit par
un signe de tte au salut respectueux de ses conseillers.

Puis, il fit son entre dans la salle du greffe en vrai petit-matre de
palais.

Ce fut peine perdue. Les deux dames qui l'attendaient, en compagnie de
M. de la Beaumelle muet comme un poisson et plus droit qu'un piquet, ne
remarqurent nullement les grces de sa tournure.

M. de Segr mit le binocle  l'oeil.--Il ne connaissait point ces dames.

Tout ce qu'il put se dire, c'est que ce n'taient pas des demoiselles
d'Opra comme celles que M. le prince de Gonzague patronnait
d'ordinaire.

--A qui ai-je l'honneur de parler, belles dames? demanda-t-il en
pirouettant et en jouant de son mieux au gentilhomme d'pe.

La Beaumelle, dlivr, regagna le vestiaire.

--Monsieur le prsident, rpondit la plus grande des femmes voiles, je
suis la veuve de Philippe de Lorraine, duc de Nevers...

--Hein!... fit Segr; mais la veuve du duc de Nevers a pous le prince
de Gonzague, il me semble!...

--Je suis la princesse de Gonzague, rpondit-on avec une sorte de
rpugnance.

Le prsident fit trois ou quatre saluts de cour, et se prcipitant vers
l'antichambre:

--Des fauteuils, coquins! s'cria-t-il; je vois bien qu'il faudra que je
vous chasse tous un jour ou l'autre!

Son accent terrible mit en branle les huissiers, les garons de chambre,
les massiers, les commis greffiers, les expditionnaires et gnralement
tous les rats de palais qui moisissaient dans les cellules voisines.

On apporta en tumulte une douzaine de fauteuils.

--Point n'est besoin, monsieur le prsident, dit la princesse qui resta
debout; nous venons, ma fille et moi...

--Ah!... peste!... interrompit M. de Segr en s'inclinant; un bouton de
lis!... Je ne savais pas que M. le prince de Gonzague...

--Mademoiselle de Nevers! pronona gravement la princesse.

Le prsident fit des yeux en coulisse et salua.

--Nous venons, poursuivit la princesse, apporter  la justice des
renseignements...

--Permettez-moi de vous dire que je devine, belle dame, interrompit
encore le marquis; notre profession aiguise et subtilise l'esprit, si
l'on peut ainsi s'exprimer, d'une faon assez remarquable... Nous
tonnons beaucoup de gens... sur un mot, nous voyons la phrase... sur la
phrase le livre... Je devine que vous venez nous apporter des preuves
nouvelles de la culpabilit de ce misrable...

--Monsieur!... firent en mme temps la princesse et Aurore.

--Superflu! superflu!... dit M. de Segr qui mit une grce prcieuse 
chiffonner son jabot; la chose est faite... elle est bien faite... Le
malheureux n'assassinera plus personne!

--N'avez-vous donc rien reu de Son Altesse Royale? demanda la princesse
d'une voix sourde.

Aurore, prte  dfaillir, s'appuyait sur elle.

--Rien absolument, madame la princesse, rpondit le marquis. Mais il
n'tait pas besoin... La chose est faite... elle est bien faite... Voil
dj une demi-heure que l'arrt est rendu.

--Et vous n'avez rien reu du rgent? rpta la princesse qui tait
comme atterre.

Elle sentit Aurore trembler et frmir  son ct.

--Que vouliez-vous de plus? s'cria M. de Segr; qu'il ft rou vif en
place de Grve? Son Altesse Royale n'aime pas ce genre d'excution...
sauf les cas o il faut faire exemple pour la banque...

--Est-il donc condamn  mort?... balbutia Aurore.

--Et  quoi donc, charmante enfant?... Vouliez-vous qu'on le mt au pain
sec et  l'eau?

Mademoiselle de Nevers se laissa choir sur un fauteuil.

--Qu'a donc ce mignon trsor? demanda le marquis; madame, les jeunes
filles n'aiment point entendre parler de ces choses... mais j'espre que
vous m'excuserez: madame la baronne m'attend, et je me sauve... bien
enchant d'avoir pu vous fournir personnellement des dtails... Veuillez
dire, je vous prie,  M. le prince de Gonzague que tout est
achev,--irrvocablement.--La sentence est sans appel et ce soir mme...
Belle dame, je vous baise les mains du meilleur de mon coeur... assurez
bien M. de Gonzague qu'en toute occasion, il peut compter sur son
serviteur zl..

Il salua, pirouetta et gagna la porte en flageolant sur ses jambes,
comme c'tait alors le suprme bon ton.

En descendant l'escalier, il se disait:

--Voici un pas de fait vers la prsidence  mortier... Cette princesse
de Gonzague est  moi, pieds et poings lis!...

La princesse restait l, l'oeil fix sur la porte par o Segr avait
disparu.

Quant  Aurore, vous eussiez dit que la foudre l'avait frappe.--Elle
tait assise sur le fauteuil, le corps droit et roide, l'oeil sans
regard.

Il n'y avait personne dans la salle du greffe. La mre et la fille ne
songeaient ni  se parler, ni  s'informer... Elles taient
littralement changes en statues.

Tout  coup, Aurore tendit le bras vers la porte par o le prsident
s'tait loign... Cette porte conduisait au tribunal et  la sortie des
magistrats.

--Le voil, dit-elle d'une voix qui ne semblait plus appartenir  une
crature vivante; il vient... je reconnais son pas.

La princesse prta l'oreille et n'entendit rien.

Elle regarda mademoiselle de Nevers qui rpta:

--Il vient... je le sens... Oh! que je voudrais mourir avant lui!

Quelques secondes se passrent, puis la porte s'ouvrit en effet. Des
gardes entrrent. Le chevalier Henri de Lagardre tait au milieu d'eux,
la tte nue et les mains lies sur l'estomac.

A quelques pas de lui venait un dominicain qui portait une croix.

Des larmes jaillirent sur les joues de la princesse. Aurore garda les
yeux secs et ne bougea pas.

Lagardre s'arrta prs du seuil  la vue des deux femmes. Il eut un
sourire mlancolique, et fit un signe de tte comme pour rendre grces.

--Un mot seulement, monsieur, dit-il  l'exempt qui l'accompagnait.

--Nos ordres sont rigoureux..., rpondit celui-ci.

--Je suis la princesse de Gonzague, monsieur! s'cria la pauvre mre en
s'lanant vers l'exempt; la cousine de Son Altesse Royale; ne nous
refusez pas cela.

L'exempt la regarda avec tonnement.

Puis, il se retourna vers le condamn et lui dit:

--Pour ne rien refuser  un homme qui va mourir,... faites vite.

Il s'inclina devant la princesse et passa dans la chambre voisine, suivi
des archers et du prtre dominicain.

Lagardre s'avana lentement vers Aurore.




VII

--Dernire entrevue.--


La porte du greffe restait ouverte et l'on entendait le pas des
sentinelles dans le vestibule voisin, mais la salle tait dserte.

Cette suprme entrevue n'avait pas de tmoins.

Aurore se leva toute droite pour recevoir Lagardre. Elle baisa ses
mains garrottes, puis elle lui tendit son front si ple, qu'il semblait
de marbre. Lagardre appuya ses lvres contre ce front, sans prononcer
une parole.

Les larmes jaillirent enfin des yeux d'Aurore, quand ses yeux tombrent
sur sa mre qui pleurait  l'cart.

--Henri! Henri! dit-elle, c'tait donc ainsi que nous devions nous
revoir!

Lagardre la contemplait, comme si tout son amour, toute cette immense
affection qui avait fait sa vie pendant des annes, et voulu se
concentrer dans ces derniers regards.

--Je ne vous ai jamais vue si belle, Aurore, murmura-t-il, et jamais
votre voix n'est arrive si douce jusqu'au fond de mon coeur... Merci
d'tre venue... Les heures de ma captivit n'ont pas t bien longues...
Vous les avez remplies et votre cher sourire a veill prs de moi...
merci d'tre venue... merci... mon ange bien-aim! Merci, madame,
reprit-il en se tournant vers la princesse;  vous surtout, merci!...
vous auriez pu me refuser cette dernire joie...

--Vous refuser! s'cria Aurore imptueusement.

Le regard du prisonnier alla du fier visage de l'enfant au front pench
de la mre.--Il devina.

--Cela n'est pas bien, dit-il, cela ne doit pas tre ainsi... Aurore,
voici le premier reproche que ma bouche et mon coeur laissent chapper
contre vous... Vous avez ordonn, je vois cela, et votre mre obissante
est venue... Ne rpondez pas, Aurore, s'interrompit-il; le temps passe
et je ne vous donnerai plus beaucoup de leons... Aimez votre mre...
obissez  votre mre... aujourd'hui, vous avez l'excuse du dsespoir,
mais demain...

--Demain, Henri, pronona rsolment la jeune fille, si vous mourez, je
serai morte!

Lagardre recula d'un pas, et sa physionomie prit une expression svre:

--J'avais une consolation, dit-il, presque une joie... c'tait de me
dire en quittant ce monde: Je laisse derrire moi mon oeuvre... et
l-haut, la main de Nevers se tendra vers moi, car il aura vu sa fille
et sa femme heureuses par moi...

--Heureuse! rpta Aurore; heureuse sans vous!...

Elle eut un rire plein d'garement.

--Mais je me trompais, reprit Lagardre; cette consolation, je ne l'ai
pas... cette joie, vous me l'arrachez!... J'ai travaill vingt ans pour
voir mon oeuvre brise  la dernire heure... Cette entrevue a
suffisamment dur... Adieu, mademoiselle de Nevers!

La princesse s'tait approche doucement. Elle fit comme Aurore: elle
baisa les mains lies du prisonnier...

--Et c'est vous! murmura-t-elle, vous qui plaidez ma cause!

Elle reut dans ses bras Aurore dfaillante.

--Oh! ne la brisez pas! reprit-elle; c'est moi!... c'est ma jalousie!...
c'est mon orgueil!...

--Ma mre! ma mre!... s'cria Aurore; vous me dchirez le coeur!

Elles s'affaissrent toutes deux sur le large sige. Lagardre restait
debout devant elles.

--Votre mre se trompe, Aurore, dit-il; vous vous trompez, madame...
Votre orgueil et votre jalousie, c'tait de l'amour... Vous tes la
veuve de Nevers; qui donc l'a oubli un instant si ce n'est moi?... Il y
a un coupable... il n'y a qu'un coupable... c'est moi!...

Son noble visage exprimait une motion douloureuse et grave.

--coutez ceci, Aurore, reprit-il; mon crime ne fut que d'un instant et
il avait pour excuse le rve insens, le rve radieux et mille fois
ador qui me montrait ouvertes les portes du paradis... Mais mon crime
fut grand... assez grand pour effacer mon dvouement de vingt annes...
Un instant, un seul instant, j'ai voulu arracher la fille  la mre...

La princesse baissa les yeux. Aurore cacha sa tte dans son sein.

--Dieu m'a puni, poursuivit Lagardre; Dieu est juste... je vais
mourir...

--Mais, n'y a-t-il donc aucun recours? s'cria la princesse qui sentait
sa fille faiblir entre ses bras.

--Mourir! continua Lagardre, au moment o ma vie si longtemps prouve
allait s'panouir comme une fleur!... J'ai mal fait: le chtiment est
cruel... Dieu s'irrite d'autant plus contre ceux qui ternissent une
bonne action par une faute... Je me disais cela dans ma prison: quel
droit avais-je de me dfier de vous, madame?... J'aurais d vous
l'amener joyeux et souriant par la grande porte de votre htel...
J'aurais d vous laisser l'embrasser  votre aise... puis, elle vous
aurait dit: Il m'aime, il est aim... et moi, je serais tomb  vos
genoux... en vous priant de nous bnir tous deux...

Il se mit lentement  genoux. Aurore fit comme lui.

--Et vous l'auriez fait, n'est-ce pas, madame? acheva Lagardre.

La princesse hsitait, non point  bnir, mais  rpondre.

--Vous l'auriez fait, ma mre, dit tout bas Aurore, comme vous allez le
faire  cette heure d'agonie.

Ils s'inclinrent tous deux. La princesse, les yeux au ciel, les joues
baignes de larmes, s'cria:

--Seigneur, mon Dieu! faites un miracle!

Puis, rapprochant leurs ttes qui se touchrent, elle les baisa en
disant:

--Mes enfants! mes enfants!...

Aurore se releva pour se jeter dans les bras de sa mre.

--Nous sommes fiancs deux fois, Aurore, dit Lagardre; merci,
madame!... merci, ma mre... Je ne croyais pas qu'on pt verser ici des
larmes de joie! Et maintenant, reprit-il, tandis que son visage
changeait d'expression tout  coup; nous allons nous sparer, Aurore!

Celle-ci devint ple comme une morte. Elle avait presque oubli...

--Non pas pour toujours, ajouta Lagardre en souriant; nous nous
reverrons une fois pour le moins... mais il faut vous loigner,
Aurore... j'ai  parler  votre mre.

Mademoiselle de Nevers appuya les mains d'Henri contre son coeur et
gagna l'embrasure d'une croise.

--Madame, dit le prisonnier quand ils furent seuls,  chaque instant
cette porte peut s'ouvrir et j'ai encore plusieurs choses  vous dire...
Je vous crois sincre... vous m'avez pardonn... Mais consentirez-vous 
exaucer la prire du mourant...?

--Que vous viviez ou que vous mouriez, rpondit la princesse, et vous
vivriez s'il ne fallait que donner tout mon sang pour cela... Je vous
jure sur l'honneur que je ne vous refuserai rien...--Rien!...
rpta-t-elle aprs un silence de rflexion; je cherchais s'il y avait
au monde une chose que je pusse vous refuser... il n'y en a pas.

--coutez-moi donc, madame... et que Dieu vous rcompense pour l'amour
de votre chre enfant!... Je suis condamn  mort, je le sais, bien
qu'on ne m'ait point encore lu ma sentence... Il n'y a point d'exemple
qu'on ait appel des souveraines sentences de la chambre ardente... Je
me trompe... il y a un exemple: sous le feu roi, le comte de Bossut,
condamn pour l'empoisonnement de l'lecteur de Hesse, eut la vie sauve,
parce que l'Italien Grimaldi, dj condamn pour d'autres crimes,
crivit  madame de Maintenon et se dclara coupable... Mais notre vrai
coupable  nous, ne fera point pareil aveu... et ce n'est pas, du
reste, sur ce sujet que je voulais vous entretenir...

--S'il restait cependant un espoir..., dit madame de Gonzague.

--Il ne reste pas d'espoir... Il est quatre heures aprs midi... la nuit
tombe  six heures... Vers la brune, un carrosse viendra me prendre ici
pour me conduire  la Bastille...  huit heures, je serai rendu au prau
des excutions...

--Je vous comprends! s'cria la princesse; durant le trajet, si nous
avions des amis...

Lagardre secoua la tte en souriant tristement.

--Non, madame, rpliqua-t-il, vous ne me comprenez pas... Je
m'expliquerai clairement, car je n'espre point tre devin!... Entre la
prison du Chtelet, d'o je vais partir, et le prau de la Bastille, but
de mon dernier voyage, il y aura une station... au cimetire
Saint-Magloire.

--Au cimetire Saint-Magloire! rpta la princesse tremblante.

--Ne faut-il pas, dit Lagardre dont le sourire eut une nuance
d'amertume; ne faut-il pas que le meurtrier fasse amende honorable au
tombeau de la victime?

--Vous, Henri! s'cria madame de Gonzague avec clat; vous, le dfenseur
de Nevers!... vous, notre providence et notre sauveur!...

--Ne parlez pas si haut, madame... Devant le tombeau de Nevers, il y
aura un billot et une hache... J'aurai le poing droit coup  l'entre
de la grille...

La princesse se couvrit le visage de ses mains.

A l'autre bout de la chambre, Aurore, agenouille, sanglotait et priait.

--Cela est injuste, n'est-ce pas, madame...? Et si obscur que soit mon
nom, vous comprendrez cette angoisse de ma dernire heure: laisser un
souvenir infme!...

--Mais pourquoi cette inutile cruaut? demanda la princesse.

--Le prsident de Segr a dit, rpliqua Lagardre: il ne faut pas qu'on
se mette  tuer ainsi un duc et pair comme le premier venu!... nous
devons faire un exemple...

--Mais ce n'est pas vous, mon Dieu!... Le rgent ne souffrira pas...

--Le rgent pouvait tout avant la sentence prononce... Maintenant, sauf
le cas d'aveu du vrai coupable... Mais ne nous occupons point de cela,
je vous en supplie, madame... Voici ma dernire requte: vous pouvez
faire que ma mort soit le cantique d'actions de grce d'un martyr...
Vous pouvez me rhabiliter aux yeux de tous... le voulez-vous?...

--Si je le veux!... vous me le demandez!... que faut-il faire?

Lagardre baissa la voix davantage. Malgr cette assurance formelle, sa
voix tremblait pendant qu'il poursuivait:

--Le perron de l'glise est tout prs... Si mademoiselle de Nevers, en
costume de marie, tait l, sur le seuil... s'il y avait un prtre,
revtu de ses habits sacerdotaux... si vous tiez l, vous aussi,
madame... et que mon escorte gagne me donnt quelques minutes pour
m'agenouiller au pied de l'autel...

La princesse recula. Ses jambes chancelaient.

--Je vous effraie, madame..., commena Lagardre.

--Achevez! achevez! pronona-t-elle d'une voix saccade.

--Si le prtre, continua Lagardre, avec le consentement de madame la
princesse de Gonzague, bnissait l'union du chevalier Henri de Lagardre
et de mademoiselle de Nevers...

--Sur mon salut! interrompit Aurore de Caylus qui sembla grandir; cela
sera!

L'oeil de Lagardre eut un clatant rayonnement. Ses lvres cherchrent
les mains de la princesse.

Mais la princesse ne voulut pas. Aurore, qui s'tait retourne au bruit,
vit sa mre qui serrait le prisonnier entre ses bras.

D'autres le virent aussi; car,  ce moment, la porte du greffe s'ouvrit,
livrant passage  l'exempt et aux archers.

Madame de Gonzague, sans prter attention  tout cela, poursuivait avec
une sorte d'exaltation enthousiaste:

--Et qui osera dire que la veuve de Nevers, celle qui a port le deuil
pendant vingt ans, ait prt les mains  l'union de sa fille avec le
meurtrier de son poux?... C'est bien pens, Henri, mon fils! ne dites
plus que je ne vous devine pas!...

Cette fois, le prisonnier avait des larmes plein les yeux.

--Oh! vous me devinez! murmura-t-il; et vous me faites amrement
regretter la vie... Je ne croyais perdre qu'un trsor!...

--Qui osera dire cela? continua la princesse; le prtre y sera, j'en
fais serment: ce sera mon propre confesseur... L'escorte nous donnera du
temps, duss-je vendre mon crin... duss-je livrer aux lombards
l'anneau chang dans la chapelle de Caylus... et une fois l'union
bnie, le prtre, la mre, l'pouse suivront le condamn dans les rues
de Paris... et moi, je dirai...

--Silence! madame, au nom de Dieu! fit Lagardre; nous ne sommes plus
seuls.

L'exempt s'avanait, le bton  la main.

--Monsieur, dit-il, j'ai outre-pass mes pouvoirs... Je vous prie de me
suivre.

Aurore s'lana pour donner le baiser d'adieu.

La princesse dit en se penchant rapidement  l'oreille du prisonnier:

--Comptez sur moi... mais, en dehors de cela, rien ne peut-il tre
tent?...

Lagardre, pensif, se dtournait dj pour rpondre  l'exempt.

--coutez, fit-il en se ravisant, ce n'est pas mme une chance... mais
le tribunal de famille s'assemble  sept heures... Je serai l tout
prs... S'il se pouvait faire que je fusse introduit en prsence de Son
Altesse Royale, dans l'enceinte du tribunal...

La princesse lui serra la main et ne rpondit pas. Aurore suivait d'un
regard dsol Henri, son ami, que les archers entouraient de nouveau, et
auprs de qui vint se placer ce personnage lugubre qui portait l'habit
des dominicains.

Le cortge disparut par la porte conduisant  la tour neuve.

La princesse saisit la main d'Aurore et l'entrana.

--Viens, enfant, dit-elle, tout n'est pas fini encore... Dieu ne voudra
pas que cette honteuse iniquit s'accomplisse.

Aurore, plus morte que vive, n'entendait plus. La princesse, en
remontant dans son carrosse, dit au cocher:

--Au Palais-Royal, au galop!

Au moment o le carrosse partait, un autre quipage, stationnant sous
les remparts, se mit aussi en mouvement.

Une voix mue sortit de la portire, et dit au cocher:

--Si tu n'es pas arriv cour des Fontaines avant le carrosse de madame
la princesse, je te chasse!

Au fond de ce second quipage, M. de Peyrolles en habit de rechange, et
portant sur le visage des traces non quivoques de mchante humeur,
s'tendait.

Il venait, lui aussi, du greffe du Chtelet, o il avait jet feu et
flammes aprs avoir pass les deux tiers de la journe au cachot.

Son carrosse gagna celui de la princesse  la croix du Trahoir, et
arriva cour des Fontaines le premier.

M. de Peyrolles sauta sur le pav et traversa la loge de matre le
Brant sans dire gare.

Quand madame de Gonzague se prsenta pour solliciter une audience de M.
le rgent, elle eut un refus sec et premptoire.

L'ide lui vint d'attendre la sortie ou la rentre de Son Altesse
Royale, mais la journe s'avanait. Il fallait tenir d'abord la promesse
faite  Lagardre.

M. le prince de Gonzague tait seul dans ce cabinet de travail, o nous
l'avons vu recevoir pour la premire fois la visite de dona Cruz.

Son pe nue reposait sur sa table couverte de papiers. Il tait en
train de passer, sans l'aide d'aucun valet de chambre, une de ces cottes
de mailles lgres qui se peuvent porter sous les habits.

Le costume qu'il venait d'ter pour cela et qu'il allait endosser de
nouveau, tait un habit de cour en velours noir sans ornements. Son
cordon de l'ordre pendait  la pomme d'une chaise.

A ce moment, o la proccupation pnible le tenait sous sa lourde
treinte, les ravages des ans qu'il dissimulait d'ordinaire avec tant
d'heureuse habilet, se faisait voir hautement sur son visage. Ses
cheveux noirs, que le barbier n'avait point ramens savamment sur ses
tempes, laissaient  dcouvert la fuite dsole de son front et les
rides groupes aux coins de ses sourcils. Sa haute taille s'affaissait
comme celle d'un vieillard, et ses mains tremblaient en agrafant sa
cuirasse.

--Il est condamn! se disait-il; le rgent a laiss faire cela... sa
paresse de coeur va-t-elle  ce point, ou bien ai-je rellement russi 
le persuader? J'ai maigri du haut, s'interrompit-il; ma cotte de mailles
est maintenant trop large pour ma poitrine... J'ai grossi du bas: ma
cotte de mailles est trop troite pour ma taille. Est-ce dcidment la
vieillesse qui vient?... C'est un tre bizarre, reprit-il; un prince
pour rire... quinteux, fainant, poltron... s'il ne prend pas les
devants, bien que je sois l'an, je crois que je resterai le dernier
des trois Philippe!... Il a eu tort!... Par la mort-Dieu! il a eu tort.
Quand on a mis le pied sur la tte d'un ennemi, il ne faut pas le
retirer, surtout quand cet ennemi a nom Philippe de Mantoue!...

Il se prit  sourire en regardant la cuirasse qui miroitait faiblement
aux derniers rayons du jour. Six heures venaient de sonner 
Saint-Magloire.

--Ennemi! rpta-t-il; toutes ces belles amitis finissent comme cela...
Il faut que Damon et Pythias meurent trs-jeunes... sans cela, ils
trouvent bien matire  s'entr'gorger quand ils sont devenus
raisonnables...

La cotte de mailles tait boucle. Le prince de Gonzague passa sa veste,
son cordon de l'ordre et son frac. Aprs quoi il mit lui-mme le peigne
dans ses cheveux avant de passer sa perruque.

--Et ce nigaud de Peyrolles! fit-il en haussant les paules avec ddain;
en voil un qui voudrait bien tre  Madrid ou  Milan seulement!...
Riche  millions, le drle!... on est parfois bien heureux de dgorger
ces sangsues... C'est une poire pour la soif...

On frappa trois coups lgers  la porte de la bibliothque.

--Entre, dit Gonzague, je t'attends depuis une heure.

M. de Peyrolles, qui avait pris le temps de faire une seconde toilette,
se montra sur le seuil.

--Ne vous donnez pas la peine de me faire des reproches, monseigneur,
s'cria-t-il tout d'abord, il y a eu cas de force majeure: je sors de
la prison du Chtelet... heureusement que les deux coquins, en prenant
la clef des champs, ont atteint parfaitement le but de mon ambassade; on
ne les a pas vus  la sance o j'ai tmoign seul... L'affaire est
faite... Dans une heure, ce diable d'enfer aura la tte coupe... Cette
nuit nous dormirons tranquilles...

Comme M. de Gonzague ne comprenait pas, M. de Peyrolles lui raconta en
peu de mots sa msaventure  la tour neuve et la fuite des deux matres
d'armes, en compagnie de Chaverny.

A ce nom, le prince frona le sourcil. Mais il n'tait plus temps de
s'occuper des dtails.

Peyrolles raconta encore la rencontre qu'il avait faite de madame la
princesse de Gonzague et d'Aurore au greffe du Chtelet.

--Je suis arriv trois secondes avant elles au Palais-Royal,
ajouta-t-il; c'tait assez... monseigneur me doit deux actions de cinq
mille deux cents livres, au cours du soir, que j'ai glisses dans la
main de M. de Nanty, pour refuser audience  ces dames.

--C'est bien, dit Gonzague, et le reste?

--Le reste est fait... chevaux pour huit heures... relais prpars
jusqu' Bayonne, par courriers...

--C'est bien, dit Gonzague qui tira un parchemin de sa poche.

--Qu'est-ce que cela? demanda le factotum.

--Mon brevet d'envoy secret... mission royale... et la signature de
Voyer-d'Argenson...

--Il a fait cela de son chef?... murmura Peyrolles tonn.

--Ils me croient plus en faveur que jamais, rpondit Gonzague; je me
suis arrang pour cela. Et, par le ciel! s'interrompit-il, se
trompent-ils de beaucoup?... Il faut que je sois bien fort, ami
Peyrolles, pour que le rgent m'ait laiss libre... bien fort!... Si la
tte de Lagardre tombe, je m'lve  de telles hauteurs, que vous
pouvez tous d'avance en prendre le vertige... Le rgent ne saura comment
me payer ses soupons d'aujourd'hui... Je lui tiendrai rigueur... et
s'il fait le rodomont avec moi, quand Lagardre, cette pe de Damocls,
ne pendra plus sur ma tte, par la mort-Dieu!... j'ai en portefeuille ce
qu'il faut d'actions bleues, blanches et jaunes pour mettre la banque 
vau-l'eau!

Peyrolles approuvait du bonnet, comme c'tait son rle et son devoir.

--Est-il vrai, demanda-t-il, que Son Altesse Royale doive prsider le
tribunal de famille?

--Je l'ai dtermin  cela, rpondit effrontment Gonzague.

Car il trompait mme ses mes damnes.

--Et dona Cruz... pouvez-vous compter sur elle?

--Plus que jamais!... Elle m'a jur de paratre  la sance.

Peyrolles le regardait en face. Gonzague eut un sourire moqueur.

--Si dona Cruz disparaissait tout  coup, murmura-t-il, qu'y faire?...
J'ai des ennemis intresss  cela... Elle a exist, cette enfant; cela
suffit... les membres du tribunal l'ont vue...

--Est-ce que...? commena le factotum.

--Nous verrons bien des choses, ce soir, ami Peyrolles, rpondit
Gonzague; madame la princesse aurait pu pntrer jusque chez le rgent
sans m'inquiter le moins du monde... J'ai les titres... j'ai mieux que
cela encore: j'ai ma libert aprs avoir t accus d'assassinat...
accus implicitement... j'ai pu manoeuvrer pendant tout un jour... Le
rgent, sans le savoir, a fait de moi un gant... Palsambleu! l'heure
est longue  s'couler: j'ai hte!

--Alors, fit Peyrolles humblement, monseigneur est bien sr de
triompher?

Gonzague ne rpondit que par un orgueilleux sourire.

--En ce cas, insista Peyrolles, pourquoi cette convocation du ban et de
l'arrire-ban?... J'ai rencontr dans votre salon tous nos gens en tenue
de campagne, pardieu!

--Ils sont l par ordre, rpliqua Gonzague.

--Craignez-vous donc une bataille?

--Chez nous, en Italie, fit Gonzague d'un ton lger, les plus grands
capitaines ne ngligent jamais d'assurer leurs derrires... Il peut y
avoir un revers de mdaille... ces messieurs sont mon arrire-garde...
Ils attendent depuis longtemps?

--Je ne sais... Ils m'ont vu passer et ne m'ont point parl.

--Quel air ont-ils?

--L'air de chiens battus ou d'coliers aux arrts.

--Personne ne manque?

--Personne, except Chaverny.

--Ami Peyrolles, dit Gonzague, pendant que tu tais en prison, il s'est
pass quelque chose.. Si je voulais, tous tant que vous tes, vous
pourriez bien avoir un mchant quart d'heure...

--Si monseigneur daigne m'apprendre..., commena le factotum dj
tremblant.

--Il me fatiguerait de discourir deux fois, repartit Gonzague; je dirai
cela devant tout mon monde.

--Vous plat-il que je prvienne ces messieurs? demanda vivement
Peyrolles.

Gonzague le regarda en dessous.

--Par la mort-Dieu! grommela-t-il, que tu aurais bonne envie de faire
comme le corbeau de l'arche, n'est-ce pas?... Tu as flair le roussi!...
Je ne veux pas te livrer  la tentation.

Il sonna. Un domestique parut.

--Qu'on fasse entrer ces gentilshommes qui attendent, dit-il.

Puis, se tournant vers Peyrolles atterr, il ajouta:

--Je crois que c'est toi, ami, qui disais l'autre jour, dans la chaleur
de ton zle:--Monseigneur, nous vous suivrons au besoin jusqu'en
enfer!... Nous sommes en route, faisons gaiement le chemin.




VIII

--Anciens gentilshommes.--


Il n'y avait pas beaucoup de varit parmi les affids de M. le prince
de Gonzague. Chaverny faisait tache au milieu d'eux; Chaverny avait eu
pour le prince une parcelle de vritable dvouement.

Chaverny supprim, restait son ami Navailles que les cts brillants de
Gonzague avaient quelque peu sduit, Choisy et Noc, qui taient
gentilshommes de moeurs et d'habitude. Le reste n'avait cout en
s'attachant au prince que la voix de l'intrt et de l'ambition.

Oriol, le gros petit traitant, Taranne, le baron de Batz et les autres
auraient donn Gonzague pour moins de trente deniers.

Ce n'taient point des sclrats; il n'y avait mme,  vrai dire, aucun
sclrat parmi eux. C'taient des joueurs fourvoys.

Si l'on plaide jamais ainsi devant vous la cause de quelque bon garon,
tenez vos mains sur vos goussets.

Gonzague les avait pris comme ils taient. Ils avaient march dans la
voie de Gonzague, de gr d'abord, ensuite de force.

Le crime ne leur plaisait pas; mais c'tait le danger qui, pour la
plupart, les refroidissait.

Gonzague savait cela parfaitement. Il ne les et point troqus pour de
plus dtermins coquins. C'tait prcisment ce qu'il lui fallait.

Ils entrrent tous  la fois. Ce qui les frappa d'abord, ce fut la
triste mine du factotum et l'aspect hautain du matre. Depuis une heure
qu'ils attendaient au salon, Dieu sait combien d'hypothses avaient t
mises sur le tapis. On avait examin  la loupe la position de Gonzague.
Quelques-uns taient venus avec des ides de rvolte, car la nuit
prcdente avait laiss de sinistres impressions dans les esprits; mais
il n'tait bruit  la cour que de la faveur du prince, parvenue  son
apoge. Ce n'tait pas le moment de tourner le dos au soleil.

D'autres rumeurs, il est vrai, se glissaient. La rue Quincampoix et la
Maison d'or s'taient normment occupes aujourd'hui de M. de Gonzague.
On disait que des rapports avaient t remis  Son Altesse Royale, et
que, durant cette nuit d'orgie qui avait fini dans le sang, la muraille
du pavillon avait t de verre.

Mais un fait dominait tout cela. La chambre ardente avait rendu son
arrt. Le chevalier Henri de Lagardre tait condamn  mort.

Personne, parmi ces messieurs, n'tait sans connatre un peu l'histoire
du pass. Il fallait que ce Gonzague ft bien puissant!...

Choisy avait apport une trange nouvelle. Ce matin mme, le marquis de
Chaverny avait t arrt en son htel, et plac dans un carrosse
escort par un exempt et des gardes: voyage connu qui vous faisait
arriver  la Bastille, au moyen d'un passe-port nomm lettre de cachet.

On n'avait pas beaucoup parl de Chaverny, parce que chacun tait l
pour soi. D'ailleurs, chacun se dfiait de son voisin.

Mais le sentiment gnral ne pouvait tre mconnu: c'tait une fatigue
dcourage et un grand dgot. On voulait s'arrter sur la pente; et,
parmi les affids de Gonzague, il n'y en avait peut-tre pas un qui ne
vnt le soir avec l'arrire-pense de rompre le pacte.

Peyrolles avait dit vrai: ils taient littralement en quipage de
campagne: botts, peronns, portant pe de combat et jaquettes de
voyage.

Gonzague, en les convoquant, avait exig cette tenue, et cela n'entrait
pas pour peu dans les rpugnances inquites qui les agitaient.

--Mon cousin, dit Navailles qui entrait le premier, nous voici  vos
ordres encore une fois.

Gonzague lui fit un signe de tte souriant et protecteur.

Les autres salurent avec les dmonstrations accoutumes de respect.

Gonzague ne les invita point  s'asseoir. Son regard fit le tour du
cercle.

--C'est bien, dit-il du bout des lvres; je vois qu'il ne manque
personne.

--Il manque Albret, rpondit Noc, Gironne et Chaverny.

Il se fit un silence, parce que chacun attendait la rplique du matre.

Les sourcils de Gonzague se froncrent lgrement.

--M. de Gironne et Albret ont fait leur devoir, pronona-t-il avec
scheresse.

--Peste! fit Navailles; l'oraison funbre est courte, mon cousin... Nous
ne sommes sujets que du roi.

--Quant  M. de Chaverny, reprit Gonzague, il avait le vin scrupuleux...
je l'ai cass aux gages.

--Monseigneur veut-il bien nous dire, demanda Navailles, ce qu'il entend
par ces mots: cass aux gages?... On nous a parl de la Bastille...

--La Bastille est longue et large, murmura le prince dont le sourire se
fit cruel; il y a place pour bien d'autres...

Oriol et donn, en ce moment, sa noblesse toute jeune, sa chre
noblesse, et la moiti des actions qu'il avait, et l'amour de
mademoiselle Nivelle par-dessus le march, pour s'veiller de ce
cauchemar.

M. de Peyrolles tenait le coin de la chemine, immobile, chagrin, muet.

Navailles consulta du regard ses compagnons.

--Messieurs, reprit tout  coup Gonzague qui changea de ton, je vous
engage  ne point vous occuper de M. de Chaverny ou de quelque autre que
ce soit... Vous avez affaire... songez  vous-mmes, si vous m'en
croyez.

Il promenait  la ronde son regard qui faisait baisser les yeux.

--Mon cousin, dit Navailles  voix basse, chacune de vos paroles semble
une menace...

--Mon cousin, rpliqua Gonzague, mes paroles sont toutes simples... Ce
n'est pas moi qui menace, c'est le sort.

--Que se passe-t-il donc? demandrent plusieurs voix  la fois.

--Peu de chose... La fin d'une partie se joue... j'ai besoin de toutes
mes cartes.

Comme le cercle se rtrcissait involontairement, Gonzague les mit 
distance d'un geste quasi royal, et se posa, le dos au feu, dans une
attitude d'orateur.

--Le tribunal de famille s'assemble ce soir, dit-il, et Son Altesse
Royale en sera le prsident.

--Nous savons cela, monseigneur, dit Taranne; et nous avons t d'autant
plus tonns de la tenue que vous nous avez fait prendre... On ne se
prsente pas ainsi devant une pareille assemble.

--C'est juste, fit Gonzague; aussi n'ai-je pas besoin de vous au
tribunal.

Un cri d'tonnement s'chappa de toutes les poitrines. On se regarda, et
Navailles dit:

--S'agit-il donc encore de coups d'pe?

--Peut-tre, rpondit Gonzague.

--Monseigneur, pronona rsolment Navailles, je ne parle que pour
moi...

--Ne parlez pas mme pour vous, cousin, interrompit Gonzague; vous avez
pos le pied sur un point glissant... Je n'aurais mme pas besoin de
vous pousser pour que vous fissiez la culbute, je vous prviens de cela;
il suffit que je cesse de vous tenir par la main... Si vous tenez
cependant  parler, Navailles, attendez que je vous aie montr
clairement notre situation  tous.

--J'attendrai que monseigneur se soit expliqu, murmura le jeune
gentilhomme;--mais je le prviens, moi aussi, que nous avons rflchi
depuis hier.

Gonzague le regarda un instant d'un air de compassion, puis il sembla se
recueillir.

--Je n'ai pas besoin de vous au tribunal, dit-il pour la seconde
fois;--j'ai besoin de vous ailleurs... les habits de cour et les
rapires de parade ne valent rien pour ce qui nous reste  faire... On a
prononc une condamnation  mort... mais vous savez le proverbe
espagnol: Entre la coupe et les lvres... entre la hache et le cou...
L-bas, le bourreau attend un homme...

--M. de Lagardre?... interrompit Noc.

--Ou moi! pronona froidement M. de Gonzague.

--Vous!... vous! monseigneur! s'cria-t-on de toutes parts.

Peyrolles se leva, pouvant.

--Ne tremblez pas! reprit le prince qui mit plus de fiert dans son
sourire;--ce n'est pas le bourreau qui a le choix... mais avec un pareil
dmon... je parle de Lagardre,--qui a su se faire des allis puissants
du fond mme de son cachot... je ne connais qu'une scurit, c'est la
terre, paisse de six pieds, qui recouvrira son cadavre... Tant qu'il
sera vivant, les bras enchans, mais l'esprit libre... tant que sa
bouche pourra s'ouvrir et sa langue parler... nous devons avoir une main
 l'pe, un pied  l'trier... et tenir bien nos ttes!

--Nos ttes! rpta Noc qui se redressa.

--Par le ciel! s'cria Navailles, c'en est trop, monseigneur!... Tant
que vous avez parl pour vous...

--Ma foi! grommela Oriol, le jeu se gte... je n'en suis plus!

Il fit un pas vers la porte de sortie.--La porte tait ouverte, et, dans
le vestibule qui prcdait la grand'salle de Nevers, on voyait des
gardes-franaises en armes.

Oriol recula. Taranne ferma la porte.

--Ceci ne vous regarde pas, messieurs, dit Gonzague,--rassurez-vous...
ces braves sont l pour M. le rgent... et pour sortir d'ici, vous ne
passerez point par le vestibule... J'ai dit nos ttes... et cela semble
vous offenser...

--Monseigneur, interrompit Navailles,--vous dpassez le but... ce n'est
pas par la menace qu'on peut arrter des gens comme nous... Nous avons
t vos fidles amis tant qu'il s'est agi de suivre une route o peuvent
marcher des gentilshommes... maintenant, il parat que c'est affaire 
Gautier Gendry ou  ses estafiers... Adieu, monseigneur...

--Adieu, monseigneur! rpta le cercle tout d'une voix.

Gonzague se prit  rire avec amertume.

--Et toi aussi, mons Peyrolles! dit-il en voyant le factotum se glisser
parmi les fugitifs;--oh! que je vous avais bien jugs, mes matres!...
! mes fidles amis, comme dit M. de Navailles, un mot encore... O
allez-vous?... faut-il vous dire que cette porte est pour vous le droit
chemin de la Bastille?

Navailles touchait dj le bouton. Il s'arrta et mit la main  son
pe.

Gonzague riait. Il avait les bras croiss sur sa poitrine et restait
seul calme au milieu de toutes ces mines effares.

--Ne voyez-vous pas, reprit-il en les couvrant tous et chacun d'eux de
son ddaigneux regard,--ne voyez-vous pas que je vous attendais l,
honntes gens que vous tes?... Ne vous a-t-on pas dit que j'avais eu le
rgent  moi tout seul depuis huit heures jusqu' midi?... N'avez-vous
pas su que le vent de la faveur souffle sur moi, fort comme la
tempte... si fort qu'il me brisera peut-tre, mais vous avant moi, mes
fidles, je vous le jure?... Si c'est aujourd'hui mon dernier jour de
puissance, je n'ai rien  me reprocher, j'ai bien employ mon dernier
jour!... Vos noms, tous vos noms forment une liste; la liste est sur le
bureau de M. de Machault... que je dise un mot; cette liste ne contient
que des noms de grands seigneurs... un autre mot, cette liste est toute
compose de noms de proscrits!...

--Nous en courrons la chance! dit Navailles.

Mais ceci fut prononc d'une voix faible, et les autres gardrent le
silence.

--Nous vous suivrons! nous vous suivrons, monseigneur! continua
Gonzague, rptant les paroles dites quelques jours auparavant;--nous
vous suivrons docilement, aveuglment, vaillamment!... nous formerons
autour de vous un bataillon sacr... Qui fredonnait cette chanson dont
tous les tratres savent l'air?... tait-ce vous ou moi?... Au premier
souffle de l'orage, je cherche en vain un soldat, un seul soldat de la
phalange sacre... O tes-vous, mes fidles?... En fuite?... Pas
encore!... Par la mort-Dieu!... je suis derrire vous et j'ai mon pe
pour la mettre dans le ventre des fuyards. Silence, mon cousin de
Navailles! s'interrompit-il tout  coup au moment o celui-ci ouvrait la
bouche pour parler; je n'ai plus ce qu'il faut de sang-froid pour
couter vos rodomontades... Vous vous tes donns  moi tous, librement
et compltement... je vous ai pris... je vous garde... Ah! ah!... c'en
est trop, dites-vous... ah! ah! nous dpassons le but... ah! ah! il nous
faudra choisir des sentiers tout exprs pour que vous y vouliez bien
marcher, mes gentilshommes... Ah! ah! vous me renvoyez  Gautier Gendry,
vous, Navailles, qui vivez de moi, vous, Taranne, gorg de mes
bienfaits; vous, Oriol, bouffon qui grce  moi passez pour un homme...
Vous tous enfin, mes clients, mes cratures,--mes esclaves,--puisque
vous vous tes vendus, et puisque je vous ai achets.

Il dpassait les plus hauts de la tte, et ses yeux lanaient des
clairs.

--Ce ne sont pas vos affaires! reprit-il d'une voix plus
pntrante;--vous m'engagez  parler pour moi-mme... je vous jure Dieu,
moi, mes vertueux amis, que ce sont vos affaires,--la plus grave et la
plus grosse de vos affaires...--votre unique affaire en ce moment... Je
vous ai donn part au gteau, vous y avez mordu avidement... Tant pis
pour vous si le gteau tait empoisonn!... Tant pis pour vous! votre
bouche ne sera pas moins amre que la mienne!... Ceci est de la haute
morale ou je n'y connais rien, n'est-ce pas, baron de Batz, rigide
philosophe?... vous vous tes cramponns  moi, pourquoi? apparemment
pour monter aussi haut que moi? montez donc, par la mort-Dieu! montez!
avez-vous le vertige?... montez, montez encore... montez jusqu'
l'chafaud!

Il y eut un frisson gnral. Tous les yeux taient fixs sur le visage
effrayant de Gonzague.

Oriol, dont les jambes tremblaient en se choquant, rpta malgr lui le
dernier mot du prince: L'chafaud!

Gonzague le foudroya par un regard d'indicible mpris.

--Toi, vilain, la corde! dit-il durement.

Puis se tournant vers Navailles, Choisy et les autres qu'il salua
ironiquement:

--Mais vous, messieurs, reprit-il,--vous qui tes gentilshommes...

Il n'acheva pas. Il s'arrta un instant  les regarder. Puis, comme si
son mpris et dbord tout  coup:

--Gentilshommes! s'cria-t-il;--gentilhomme, toi, Noc, fils de bon
soldat, courtier d'actions!... Gentilhomme, Montaubert! Gentilhomme
aussi Navailles! Gentilhomme pareillement, M. le baron de Batz...

--Sacrament'! grommela ce dernier.

--La paix, grotesque!... Mes gentilshommes, je vous dfie de vous
regarder, non pas sans rire comme les augures de Rome antique, mais sans
rougir jusqu'au blanc des yeux!... Gentilshommes, vous?... Oui,
avant-hier,  peu prs... vos cussons n'avaient que des
claboussures... hier, un peu moins: il y avait de larges taches  votre
blason... mais en revanche, financiers habiles... plus prompts  la
plume qu' l'pe... Ce soir...

Son visage changea. Il marcha sur eux lentement.--Il n'y en eut pas un
qui ne ft un pas en arrire.

--Ce soir, pronona-t-il en baissant la voix,--la nuit n'est pas encore
assez sombre pour cacher vos pleurs... regardez-vous les uns les
autres, frmissants, inquiets... pris comme dans un pige entre ma
victoire et ma dfaite... ma victoire, qui lave les souillures de vos
armoiries; ma dfaite, qui vous mne amuser les badauds en place de
Grve... regardez-vous, vos costumes valent vos figures... Qui
tes-vous? des gentilshommes... non!.... des bandits... c'est moi qui
vous le dis: moi, votre capitaine!

Il tait arriv en face de la porte conduisant au vestibule o taient
les gardes du rgent.

Il toucha le bouton  son tour.

--J'ai dit, pronona-t-il froidement;--le repentir expie tout, et vous
me semblez pris de chrtiennes penses... Gentilshommes ou bandits, vous
pouvez vous faire martyrs en passant le seuil de cette porte...
Voulez-vous que je l'ouvre?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Que faut-il faire, monseigneur? demanda Montaubert le premier.

Gonzague les toisa les uns aprs les autres.

--Un seul a parl, dit-il,--les autres sont-ils prts?

--Tous prts..., murmura Taranne.

--Vous aussi, mon cousin de Navailles? demanda Gonzague.

--Que monseigneur ordonne, rpliqua celui-ci, ple et les yeux baisss.

Gonzague lui tendit la main, et s'adressant  tous du ton d'un pre qui
gourmande  regret ses enfants:

--Fous que vous tes! dit-il; vous tes au port et vous alliez sombrer,
faute d'un dernier coup d'aviron!... coutez-moi et repentez-vous...
quel que soit le sort de la bataille, je vous ai sauvegards d'avance:
demain, les premiers  Paris, ou chargs d'or et pleins d'esprances sur
la route d'Espagne!... Le roi Philippe nous attend, et qui sait si
Alberoni n'abaissera pas les Pyrnes dans un tout autre sens que ne
l'entendait Louis XIV?... A l'heure o je vous parle, s'interrompit-il
en consultant sa montre, Lagardre quitte la prison du Chtelet pour se
diriger vers la Bastille o doit s'accomplir le dernier acte du drame...
mais il n'ira pas tout droit... sa sentence porte qu'il fera amende
honorable au tombeau de Nevers... Nous avons contre nous une ligue
compose de deux femmes et d'un prtre... vos pes ne peuvent rien
contre cela!... non... Une troisime femme, dona Cruz, flotte entre
deux, je le crois du moins... elle veut bien tre grande dame, mais elle
ne veut pas qu'il arrive malheur  son amie.--Pauvre instrument qui sera
bris!--Les deux femmes sont madame la princesse de Gonzague et sa
prtendue fille Aurore... Il me fallait cette Aurore, aussi ai-je laiss
aller le complot qui nous la livre... Voici le complot: la mre, la
fille et le prtre attendent Lagardre  l'glise Saint-Magloire... La
fille a pris le costume des pouses... j'ai devin--vous l'eussiez fait
 ma place--qu'il s'agit de quelque comdie pour surprendre la clmence
du rgent... un mariage in extremis, puis la vierge veuve venant se
jeter aux pieds de Son Altesse Royale... Il ne faut pas que cela soit..
Premire moiti de votre tche.

--Cela est facile, dit Montaubert;--il suffit d'empcher la comdie de
se jouer.

--Vous serez l, et vous dfendrez la porte de l'glise: seconde moiti
de la besogne: supposons que la chance tourne et que nous soyons obligs
de fuir... j'ai de l'or, assez pour vous tous:  cet gard, je vous
engage ma parole... j'ai l'ordre du roi qui nous ouvrira toutes les
barrires.

--Il dploya le brevet et montra la signature de Voyer-d'Argenson.

--Mais il me faut davantage, continua-t-il;--il faut que nous emportions
avec nous notre ranon vivante, notre otage...

--Aurore de Nevers? firent plusieurs voix.

--Entre elle et vous, il n'y aura qu'une porte d'glise!

--Mais, derrire cette porte, dit Montaubert,--si la chance a tourn...
Lagardre sans doute!

--Et moi devant Lagardre! pronona solennellement Gonzague.

Il toucha son pe d'un geste violent.

L'heure est venue d'en appeler  ceci! reprit-il; ma lame vaut la
sienne, messieurs... elle est trempe dans le sang de Nevers!

Peyrolles dtourna la tte. Cet aveu, fait  haute voix, lui prouvait
trop que son matre brlait ses vaisseaux.

On entendit un grand bruit du ct du vestibule, et les huissiers
crirent:--Le rgent! le rgent!

Gonzague ouvrit la porte de la bibliothque.

--Messieurs, dit-il en serrant les mains de ceux qui l'entouraient, du
sang-froid; dans une demi-heure, tout sera fini... Si les choses vont
bien, vous n'avez qu' empcher l'escorte de franchir les degrs de
l'glise... appelez-en  la foule au besoin, et criez: Sacrilge!...
c'est un de ces mots qui ne manquent jamais leur effet... Si les choses
vont mal... faites bien attention  ceci!... du cimetire o vous allez
m'attendre, on aperoit les croises de la grand'salle... ayez toujours
l'oeil sur ces croises... quand vous aurez vu un des flambeaux se lever
et s'abaisser trois fois, forcez les portes... attaquez... une minute
aprs le signal donn, je serai au milieu de vous... Est-ce bien
convenu?

--C'est bien convenu, rpondit-on.

--Suivez donc Peyrolles, qui sait le chemin, messieurs, et gagnez le
cimetire par le jardin de l'htel.

Ils sortirent.

Gonzague, rest seul, s'essuya le front.

--Homme ou diable! grommela-t-il; ce Lagardre y passera!

Il traversait la chambre pour gagner le vestibule.

--Belle partie pour ce petit aventurier! dit-il en s'arrtant devant une
glace; une tte d'enfant trouv contre la tte d'un prince!... allons
tirer cette loterie!

Derrire la porte ferme de l'glise Saint Magloire, madame la princesse
de Gonzague soutenait sa fille habille de blanc, portant le voile
d'pouse et la couronne de fleurs d'oranger.

Le prtre avait ses habits sacerdotaux.

Dona Cruz agenouille priait.

Dans l'ombre on voyait trois hommes arms.

Sept heures sonnrent  l'horloge de l'glise, et l'on entendit au loin
le glas de la Sainte Chapelle qui annonait le dpart du condamn.

La princesse sentit son coeur se briser. Elle regarda Aurore plus
blanche qu'une statue de marbre. Aurore avait un calme sourire autour de
ses lvres.

--Voici l'heure, ma mre, dit-elle.

La princesse la baisa au front.

--Il faut nous quitter, murmura-t-elle; je le sais... mais il me
semblait que tu tais en sret, tant que ta main restait dans la
mienne.

--Madame, dit dona Cruz, nous veillerons sur elle... M. le marquis de
Chaverny a promis de mourir en la dfendant.

--Apapur! grommela l'un des trois hommes; la pcare ne fait pas mme
mention de nous, mon bon!

La princesse, au lieu de gagner la porte tout droit, vint jusqu'au
groupe form par Chaverny, Cocardasse et Passepoil.

--Sandiou! dit le Gascon sans la laisser parler; voici un petit
gentilhomme qui est un diable quand il veut... Il combattra sous les
yeux de sa belle... nous autres, c'ta couquin de Passepoil et moi, nous
nous ferons tuer pour Lagardre; c'est entendu, capdbiou! allez  vos
affaires...




IX

--Le mort parle.--


La grand'salle de l'htel de Gonzague resplendissait de lumires. On
entendait dans la cour les chevaux des hussards de Savoie; le vestibule
tait plein de gardes franaises; le marquis de Bonnivet avait la garde
des portes. On voyait que le rgent avait voulu donner  cette solennit
de famille tout l'clat, toute la gravit possible.

Les siges aligns sur l'estrade taient occups comme l'avant-veille:
les mmes dignitaires, les mmes magistrats, les mmes grands
seigneurs.

Seulement, derrire le fauteuil de M. de Lamoignon, le rgent s'asseyait
sur une sorte de trne.--Le Blanc, Voyer-d'Argenson et le comte de
Toulouse, gouverneur de Bretagne, taient autour de lui.

La position des parties avait chang. Quand madame la princesse fit son
entre, on la plaa auprs du cardinal de Bissy, qui sigeait maintenant
 droite de la prsidence;--au contraire, M. de Gonzague s'assit devant
une table, claire par deux flambeaux,  l'endroit mme o se trouvait
deux jours auparavant le fauteuil de sa femme.

Plac ainsi, Gonzague se trouvait adoss  la draperie masquant la porte
drobe par o le bossu tait entr lors de la premire sance.

Cette porte, dont les ordonnateurs de la crmonie ignoraient
l'existence, n'avait point de gardes.

Il va sans dire que les amnagements commerciaux dont l'injure
dshonorait nagure cette vaste et noble enceinte avait compltement
disparu. Grce aux draperies et aux tentures, on n'en dcouvrait la
trace nulle part.

M. le prince de Gonzague, entr avant sa femme salua respectueusement
le prsident et l'assemble. On remarqua que Son Altesse Royale lui
rpondit par un signe de tte tout familier.

Ce fut le comte de Toulouse, fils de Louis XIV, qui alla prendre madame
la princesse  la porte: ceci sur l'ordre du rgent.

Le rgent lui-mme fit trois ou quatre pas  sa rencontre et lui baisa
la main.

--Votre Altesse Royale, dit la princesse, n'a pas daign me recevoir...

Elle s'arrta en voyant le regard tonn que le duc d'Orlans relevait
sur elle.

Gonzague les suivait du coin de l'oeil et faisait mine de se donner tout
entier au classement des papiers dposs par lui sur la table.--Parmi
ces papiers, il y avait un large pli de parchemin scell de trois sceaux
pendants.

--Votre Altesse Royale, dit encore la princesse, n'a point daign non
plus prendre mon message en considration.

--Quel message?... demanda tout bas le duc d'Orlans.

Le regard de madame de Gonzague se tourna malgr elle vers son mari.

--Madame, dit prcipitamment le rgent, voyant qu'elle allait parler;
rien n'est fait; tout reste en l'tat... agissez sans crainte, selon la
dignit de votre conscience... Entre vous et moi, personne ne peut se
placer dsormais.

Puis, levant la voix et prenant cong:

--C'est un grand jour pour vous, madame... et ce n'est pas seulement 
cause de notre cousin de Gonzague que nous avons voulu assister  cette
assemble de famille... l'heure de la vengeance a sonn pour Nevers: son
meurtrier va mourir...

--Ah! monseigneur!... voulut interrompre la princesse.

Le rgent la conduisit  son sige.

--Tout ce que vous demanderez, murmura-t-il rapidement, je vous
l'accorderai. Prenez place, messieurs, je vous prie, ajouta-t-il tout
haut.

Il regagna son fauteuil. Le prsident de Lamoignon lui glissa quelques
mots  l'oreille.

--Les formes, rpondit Son Altesse Royale, je suis fort ami des
formes... Tout se passera suivant les formes... et j'espre que nous
allons saluer enfin la vritable hritire de Nevers!

Ce disant, il s'assit et se couvrit, laissant la direction du dbat au
premier prsident.

Celui-ci donna la parole  M. de Gonzague.--Il y avait une chose
trange.--Le vent soufflait du midi. De temps en temps, le glas qu'on
sonnait  la Sainte-Chapelle arrivait tout  coup plaintif et semblait
tint dans l'antichambre.

On entendait aussi comme une vague rumeur au dehors. Le glas avait
appel la foule et la foule tait  son poste dans les rues.

Quand Gonzague se leva pour parler, le glas sonna si fort qu'il y eut un
silence forc de quelques secondes.--Au dehors, la foule cria pour fter
le glas.

--Monseigneur et messieurs, dit Gonzague, ma vie a toujours t au grand
jour... les sourdes menes ont beau jeu contre moi: je ne les vente
jamais, parce qu'il me manque un sens... celui de la ruse... Vous m'avez
vu tout rcemment chercher la vrit avec une sorte de passion... cette
belle ardeur s'est un peu refroidie... Je me lasse des accusations qui
s'accumulent contre moi dans l'ombre... je me lasse de rencontrer
toujours sur mon chemin l'aveugle soupon ou la calomnie abjecte et
lche... J'ai prsent ici celle que j'affirmais... que j'affirme encore
et de plus en plus tre la vritable hritire de Nevers... Je la
cherche en vain  la place o elle devrait s'asseoir... Son Altesse
Royale sait que je me suis dmis depuis ce matin du soin de sa
tutelle... qu'elle vienne ou ne vienne point, peu m'importe... je n'ai
plus qu'un souci, c'est de montrer  tous de quel ct se trouvaient la
bonne foi, l'honneur, la grandeur d'me dans cette affaire.

Il prit sur la table le parchemin pli, et ajouta en le tenant  la
main:

--J'apporte la preuve indique par madame la princesse elle-mme: la
feuille arrache au registre de la chapelle de Caylus... Elle est l,
sous ce triple cachet... Comme je dpose mes titres, que madame la
princesse veuille bien dposer les siens.

Il se rassit aprs avoir salu une seconde fois l'assemble.

Quelques chuchotements eurent lieu sur les gradins.--Gonzague n'avait
plus ces chaudes approbations de l'autre sance.

Mais quel besoin?--Gonzague ne demandait rien, sinon  faire preuve de
loyaut.

Or, la preuve tait l, sur la table,--la preuve matrielle et que nul
ne pouvait rcuser.

--Nous attendons, dit le rgent, qui se pencha entre le prsident de
Lamoignon et le marchal de Villeroi; nous attendons la rponse de
madame la princesse.

--Si madame la princesse avait bien voulu me confier ses moyens..., dit
le cardinal de Bissy.

Aurore de Caylus se leva.

--Monseigneur, dit-elle, j'ai ma fille et j'ai les preuves de sa
naissance... Regardez-moi, vous tous qui avez vu mes larmes, et vous
comprendrez  ma joie que j'ai retrouv mon enfant.

--Ces preuves dont vous parlez, madame..., commena le prsident de
Lamoignon.

--Ces preuves seront soumises au conseil, interrompit la princesse,
aussitt que Son Altesse Royale aura accord la requte que la veuve de
Nevers lui a humblement prsente.

--La veuve de Nevers, rpondit le rgent, ne m'a jusqu'ici prsent
aucune requte.

La princesse tourna vers Gonzague son regard assur.

--C'est une grande et belle chose que l'amiti, dit-elle; depuis deux
jours tous ceux qui s'intressent  moi me rptent: N'accusez pas
votre mari... n'accusez pas votre mari... Cela signifie sans doute
qu'une illustre amiti fait  M. le prince un rempart impntrable... Je
n'accuserai donc point... mais je dirai que j'ai adress  Son Altesse
Royale une humble supplication... et qu'une main... je ne sais
laquelle... a dtourn mon message.

Gonzague laissait errer autour de ses lvres un sourire calme et
rsign.

--Que rclamiez-vous de nous, madame? demanda le rgent.

--J'en appelais, monseigneur, rpliqua la princesse,  une autre
amiti... je n'accusais pas: j'implorais... Je disais  Votre Altesse
Royale que l'amende honorable au tombeau ne suffisait point...

La physionomie de Gonzague changea.

--Je disais  Votre Altesse Royale, poursuivit la princesse, qu'il y
avait une autre amende honorable plus large, plus digne, plus
complte... et je la suppliais d'ordonner qu'ici mme, en l'htel de
Nevers, o nous sommes, devant le chef de l'tat, devant cette illustre
assemble, le condamn entendt,  genoux, lecture de son arrt...

Gonzague fut oblig de fermer  demi ses paupires pour cacher l'clair
qui jaillissait de ses yeux.

La princesse mentait. Gonzague le savait bien puisqu'il avait la lettre
dans sa poche.

La lettre crite au rgent et intercepte par lui-mme, Gonzague.

Dans cette lettre, la princesse affirmait au rgent l'innocence de
Lagardre et s'en portait garante solennellement.

Pourquoi ce mensonge? Quelle batterie se masquait derrire ce
stratagme audacieux?

Pour la premire fois de sa vie, Gonzague eut dans les veines ce froid
que donne le danger terrible et inconnu. Il sentait sous ses pieds une
mine prte  clater. Mais il ne savait pas o la chercher pour en
prvenir l'explosion.

L'abme tait l, mais o? Il faisait nuit, chaque pas pouvait le
prcipiter au fond.

Chaque mouvement pouvait le trahir. Il devinait tous les regards fixs
sur lui.

Un effort puissant lui garda son calme. Il attendit.

--C'est chose inusite, dit le prsident de Lamoignon.

Gonzague et voulu se jeter  son cou.

--Quels motifs madame la princesse peut-elle donner?... commena le
marchal de Villeroi.

--Je m'adresse  Son Altesse Royale, interrompit madame de Gonzague; la
justice a mis vingt ans  trouver le meurtrier de Nevers... la justice
doit bien quelque chose  la victime qui attendit si longtemps sa
vengeance... Mademoiselle de Nevers, ma fille, ne peut entrer dans cette
maison qu'aprs cette satisfaction hautement rendue... et moi, je me
refuse  toute joie tant que je n'aurai pas vu l'oeil svre de nos
aeux regarder du haut de ces cadres de famille le coupable humili,
vaincu, chti.

Il y eut un silence. Le prsident de Lamoignon secoua la tte en signe
de refus.

Mais le rgent n'avait pas encore parl, le rgent semblait rflchir.

--Qu'attend-elle de la prsence de cet homme? se demandait Gonzague.

La sueur froide perait sous ses cheveux. Il en tait  regretter la
prsence de ses affids.

--Quelle est, sur ce sujet, l'opinion de M. le prince de Gonzague?
interrogea tout  coup le duc d'Orlans.

Gonzague, comme pour prluder  sa rponse, appela sur ses lvres un
sourire plein d'indiffrence.

--Si j'avais une opinion, rpliqua-t-il, et pourquoi aurais-je une
opinion sur ce bizarre caprice?... j'aurais l'air de refuser un
contentement  madame la princesse... Sauf le retard apport 
l'excution de l'arrt, je ne vois ni avantage ni inconvnient  lui
accorder sa demande.

--Il n'y aura pas de retard, dit la princesse qui sembla prter
l'oreille aux bruits du dehors.

--Savez-vous o prendre le condamn? demanda le duc d'Orlans.

--Monseigneur..., voulut protester le prsident de Lamoignon.

--En transgressant lgrement la forme, monsieur, repartit le rgent
avec scheresse et vivacit, on peut parfois amender le fond.

La princesse, au lieu de rpondre  la question de Son Altesse Royale,
avait tendu la main vers la fentre.

Au dehors une clameur sourde s'levait:

--Le condamn n'est pas loin! murmura Voyer-d'Argenson.

Le rgent appela le marquis de Bonnivet et lui dit quelques mots  voix
basse. Bonnivet s'inclina et sortit.

La princesse avait repris son sige.

Gonzague promenait sur l'assemble un regard qu'il croyait tranquille,
mais ses lvres tremblaient et ses yeux le brlaient.

On entendit un bruit d'armes dans le vestibule.

Chacun se leva involontairement, tant tait grande la curiosit inspire
par cet aventurier hardi, dont l'histoire avait fait depuis la veille le
texte de toutes les conversations.

Quelques-uns l'avaient aperu  la fte du rgent, lorsque Son Altesse
Royale avait bris son pe, mais, pour la plupart, c'tait un inconnu.

Quand la porte s'ouvrit et qu'on le vit, beau comme le Christ, entour
de soldats et les mains lies sur sa poitrine, il y eut un long
murmure.

Le rgent avait toujours les yeux fixs sur Gonzague. Gonzague ne
broncha pas.

Lagardre fut amen jusqu'au pied du tribunal.

Le greffier suivait avec l'arrt qui, selon la forme, aurait d tre lu,
partie devant le tombeau de Nevers pour la mutilation du poignet, partie
 la Bastille pour l'excution capitale.

--Lisez, ordonna le rgent.

Le greffier droula son parchemin. L'arrt portait en substance:

  .... Ous, l'accus, les tmoins, l'avocat du roi, vues les preuves
  et procdures, la chambre condamne le sieur Henri de Lagardre, se
  disant chevalier, convaincu de meurtre commis sur la personne de haut
  et puissant prince, Philippe de Lorraine, Elbeuf, duc de Nevers, 1 
  l'amende honorable, suivie de la mutilation par le glaive au pied de
  la statue dudit prince et seigneur Philippe, duc de Nevers, en le
  cimetire de la paroisse Saint-Magloire; 2  ce que la tte dudit
  sieur de Lagardre soit tranche de la main du bourreau en le prau
  des chartres-basses de la Bastille... etc.

Le greffier ayant achev passa derrire les soldats.

--Avez-vous satisfaction, madame? demanda le rgent  la princesse.

Celle-ci se leva d'un mouvement si violent, que Gonzague l'imita sans
avoir conscience de ce qu'il faisait.

On et dit un homme qui se met en garde pour recevoir un choc imptueux.

--Parlez, Lagardre! s'cria la princesse en proie  une indicible
exaltation; parle, mon fils!

Ce fut comme si l'assemble et reu une commotion lectrique.

Chacun attendit quelque chose d'extraordinaire et d'inou.

Le rgent tait debout. Le sang lui montait aux joues.

--Est-ce que tu trembles, Philippe? dit-il en dvorant des yeux
Gonzague.

--Non, par la mort-Dieu! rpliqua le prince qui se campa insolemment; ni
aujourd'hui, ni jamais!

Le rgent se retourna vers Lagardre et dit:

--Parlez!

--Monseigneur, pronona le condamn d'une voix sonore et calme; la
sentence qui me frappe est sans appel... Vous n'avez pas mme le droit
de faire grce... et moi, je ne veux pas de grce... mais vous avez le
devoir de faire justice: je veux justice!

C'tait miracle de voir toutes ces ttes de vieillards attentives et
avides, tous ces cheveux blancs frmir.

Le prsident de Lamoignon, mu malgr lui, car il y avait dans le
contraste de ces deux visages, celui de Lagardre et celui de Gonzague,
je ne sais quel enseignement prodigieux, le prsident de Lamoignon
laissa tomber comme malgr lui ces paroles:

--Pour rformer l'arrt d'une chambre ardente, il faut l'aveu du
coupable.

--Nous aurons l'aveu du coupable, rpondit Lagardre.

--Hte-toi donc, l'ami! fit le rgent; j'ai hte.

Lagardre reprit:

--Moi aussi, monseigneur... souffrez cependant que je vous dise: tout ce
que je promets, je le tiens... j'avais jur sur l'honneur de mon nom que
je rendrais  madame de Gonzague l'enfant qu'elle m'avait confi... au
pril de ma vie, je l'ai fait!

--Et sois bni, mille fois! murmura Aurore de Caylus.

--J'avais jur, poursuivit Lagardre, de me livrer  votre justice aprs
vingt-quatre heures de libert...  l'heure dite, j'ai rendu mon pe.

--C'est vrai, fit le rgent; depuis cela, j'ai l'oeil sur toi et sur
d'autres!

Les dents de Gonzague grincrent dans sa bouche. Il pensa:

--Le rgent lui-mme tait du complot!

--En troisime lieu, ajouta Lagardre, j'avais jur que je ferais
clater mon innocence devant tous en dmasquant le vrai coupable... me
voici: je vais accomplir mon dernier serment!

--Monseigneur, dit en ce moment Gonzague, la comdie a trop dur, ce me
semble.

--On ne vous a pas encore accus, ce me semble, interrompit le rgent.

--Une accusation sortant de la bouche de ce fou...

--Ce fou va mourir... la parole des mourants est sacre.

--Si vous ne savez pas encore ce que vaut la sienne, monseigneur, je me
tais... mais, croyez-moi, tous tant que nous sommes, nous autres, les
grands, les nobles, les seigneurs, les princes, les rois, nous nous
asseyons sur des trnes dont le pied s'en va chancelant... Il est d'un
dangereux et fcheux exemple le passe-temps que Votre Altesse Royale se
donne aujourd'hui... Souffrir qu'un pareil misrable...

Lagardre se tourna lentement vers lui.

--Souffrir qu'un pareil misrable vienne en face de moi, prince
souverain, sans tmoins ni preuves...

Lagardre fit un pas vers lui et dit:

--J'ai mes tmoins, j'ai mes preuves!

--O sont-ils vos tmoins?... s'cria Gonzague, dont le regard fit le
tour de la salle.

--Ne cherchez pas! rpondit le condamn; ils sont deux, mes tmoins...
le premier est ici: c'est vous!...

Gonzague essaya un rire de piti, mais son effort ne produisit qu'une
effrayante convulsion.

--Le second, poursuivit Lagardre dont l'oeil fixe et froid enveloppait
le prince comme un rseau, le second est dans la tombe.

--Ceux qui sont dans la tombe ne parlent pas! dit Gonzague.

--Ils parlent quand Dieu le veut! rpliqua Lagardre.

Autour d'eux, un silence profond se faisait, un silence qui serrait le
coeur et glaait les veines.

Ce n'tait pas le premier venu qui aurait pu faire taire dans toutes ces
mes le scepticisme moqueur. Neuf sur dix eussent provoqu le rire
mprisant et incrdule ds le dbut de cette plaidoirie qui semblait
chercher ses moyens par del les limites de l'ordre naturel. L'poque
tait au doute; le doute rgnait en matre, soit qu'il se ft frivole,
spirituel, vapor, pour donner le ton aux entretiens de salon, soit
qu'il s'affublt de la robe doctorale pour se guinder  la hauteur d'une
opinion philosophique.

Les fantmes vengeurs, les tombes ouvertes, les sanglants linceuls qui
avaient pouvant les sicles passs, faisaient rire maintenant  gorge
dploye.

Mais c'tait Lagardre qui parlait. L'acteur fait le drame. Cette voix
grave allait remuer jusqu'au fond des coeurs les fibres mortes ou
engourdies. La grande, la noble beaut de ce ple visage glaait le rire
sur toutes les lvres. On avait peur de ce regard absorbant sous lequel
Gonzague fascin se tordait.

Celui-l pouvait dfier la mode railleuse du haut de sa passion
puissante et tragique... celui-l pouvait voquer des fantmes en plein
XVIIIe sicle, devant la cour du rgent, devant le rgent lui-mme!

Il n'y avait l personne qui pt se soustraire  la solennelle pouvante
de cette lutte, personne!

Toutes les bouches taient bantes, toutes les oreilles tendues; quand
Lagardre faisait une pause, le souffle de toutes ces poitrines
oppresses rendait un long murmure.

--Voici pour les tmoins, reprit Lagardre; le mort parlera; j'ai fait
serment: ma tte y est engage... Quant aux preuves, elles sont l, mes
preuves... dans vos mains, M. de Gonzague... mon innocence est dans
cette enveloppe triplement scelle... Refusez donc de croire  la
Providence qui vous foudroie... vous avez produit ce parchemin,
vous-mme, instrument de votre perte!... vous ne pouvez pas le
retirer... il appartient  la justice, et la justice vous presse ici de
toutes parts... Pour vous procurer cette arme qui va vous frapper, vous
avez pntr dans ma demeure, comme un voleur de nuit... vous avez bris
la serrure de ma porte et crochet ma cassette... vous! le prince de
Gonzague!...

--Monseigneur!... fit ce dernier dont les yeux s'injectaient de sang.

--Dfendez-vous, prince! s'cria Lagardre d'une voix vibrante;--ne
demandez pas qu'on me ferme la bouche!... on nous laissera parler tous
deux... vous comme moi... moi comme vous... parce que la mort est entre
nous deux... et que Son Altesse Royale l'a dit: La parole des mourants
est sacre!

Il avait la tte haute.--Gonzague saisit machinalement le parchemin sur
la table.

--C'est cela! fit Lagardre;--il est temps... Brisez les cachets...
brisez, vous dis-je... Pourquoi tremblez-vous?... Il n'y a l dedans
qu'une feuille de parchemin: l'acte de naissance de mademoiselle de
Nevers...

--Brisez les cachets! ordonna le rgent.

Les mains de Gonzague semblaient paralyses.

A dessein peut-tre, peut-tre par hasard, Bonnivet et deux de ses
gardes s'taient rapprochs de lui. Ils se tenaient entre la table et le
tribunal, tous trois tourns vers le rgent, comme s'ils eussent t l
pour attendre ses ordres.

Gonzague n'avait pas encore obi; les cachets restaient intacts.

Lagardre fit un second pas vers la table. Sa prunelle luisait comme une
lame.

--Vous devinez qu'il y a autre chose, n'est-ce pas?... reprit-il en
baissant la voix, et toutes les ttes avides se penchrent pour
l'couter;--je vais vous dire ce qu'il y a... au dos du parchemin... au
dos... trois lignes... crites avec du sang... c'est ainsi que parlent
ceux qui sont dans la tombe...

Gonzague tressaillit de la tte aux pieds. L'cume vint aux coins de sa
bouche.

Le rgent, pench tout entier par-dessus la tte de Villeroi, avait le
poing sur la table de la prsidence.

La voix de Lagardre sonna sourdement parmi la muette motion de toute
cette assemble. Il reprit:

--Dieu a mis vingt ans  dchirer le voile... Dieu ne voulait pas que la
voix du vengeur s'levt dans la solitude... Dieu a rassembl ici les
premiers du royaume, prsids par le chef de l'tat! c'est l'heure...
Nevers tait auprs de moi, la nuit du meurtre... c'tait avant la
bataille... une minute avant... dj il voyait luire dans l'ombre les
pes des assassins qui rampaient de l'autre ct du pont... il fit sa
prire... puis, sur cette feuille qui est l... de sa main trempe dans
sa veine ouverte, il traa trois lignes qui disaient d'avance le crime
accompli et le nom de l'assassin...

Les dents de Gonzague claqurent dans sa bouche.

Il recula jusqu'au bout de la table et ses mains crispes semblaient
vouloir broyer cette enveloppe qui dsormais le brlait.

Arriv prs du dernier flambeau, il le souleva et l'abaissa par trois
fois sans tourner les yeux du ct de Lagardre.

--Voyez, dit le cardinal de Bissy  l'oreille de M. de Mortemart,--il
perd la tte!...

Nulle autre parole. Toutes les respirations taient suspendues.

--Le nom est l! continua Lagardre dont les mains garrottes se
soulevaient ensemble pour dsigner le parchemin;--le vrai nom... en
toutes lettres... Brisez l'enveloppe et le mort va parler!

Gonzague, les yeux gars, le front baign de sueur, jeta vers le
tribunal un regard farouche. Bonnivet et ses deux gardes le
masquaient.--Il tourna le dos au flambeau, et sa main tremblante chercha
la flamme par derrire.

L'enveloppe prit feu.

Lagardre le voyait,--mais Lagardre, au lieu de le dnoncer, disait:

--Lisez!... Lisez tout haut... qu'on sache si le nom de l'assassin est
le mme que le vtre!

--Il brle l'enveloppe! s'cria Villeroi qui entendit le parchemin
petiller.

Ce ne fut qu'une grande clameur quand Bonnivet et les deux gardes se
retournrent.

--Il a brl l'enveloppe!... l'enveloppe qui contenait le nom de
l'assassin!

Le rgent s'lana.--Lagardre, montrant le parchemin dont les dbris
flambaient  terre, dit:

--Il n'y avait rien au dos de cette feuille... Votre nom n'tait pas l,
M. de Gonzague,--mais vous venez de l'crire vous-mme en gros
caractres... le mort a parl!

--Assassin! assassin! cria le rgent.--Qu'on arrte cet homme!

Plus prompt que la pense, Gonzague dgaina. D'un bond, il passa devant
le rgent et planta une furieuse botte dans la poitrine de Lagardre qui
chancela en poussant un cri.--La princesse le reut dans ses bras.

--Tu ne jouiras pas de ta victoire! grina Gonzague hriss comme un
taureau pris de rage.

Il se retourna, passa sur le corps de Bonnivet, et faisant volte-face,
arrta les gardes qui fondaient sur lui.--Tout en se dfendant il
reculait, press  la fois par dix pes.

Les gardes gagnaient du terrain.--Au moment o ils croyaient le tenir
accul contre la draperie, celle-ci s'ouvrit tout  coup, et Gonzague
disparut comme s'il se fut abm dans une trappe.

On entendit le bruit d'un verrou tir au dehors.

Ce fut Lagardre qui attaqua le premier la porte. Le coup d'pe donn
tratreusement par Gonzague, avait tranch le lien qui retenait ses
mains et ne lui avait fait qu'une lgre blessure.

La porte tait ferme solidement.

Comme le rgent ordonnait de poursuivre les fugitifs, une voix brise
s'leva au fond de la salle.

--Au secours! au secours! disait-elle.

Dona Cruz, chevele et les habits en dsordre, vint tomber aux pieds de
la princesse.

--Ma fille! s'cria celle-ci;--malheur est arrive ma fille!...

--Des hommes..., dans le cimetire... fit la gitanita qui perdait le
souffle;--ils forcent la porte de l'glise... ils vont l'enlever!...

Tout tait tumulte dans la grand'salle, mais une voix domina le bruit
comme un son de clairon.

C'tait Lagardre qui disait:

--Une pe! une pe!...

Le rgent dgaina la sienne et la lui mit dans la main.

--Merci, monseigneur, dit Henri,--et maintenant, ouvrez la fentre;
criez  vos gens qu'ils n'essayent pas de m'arrter... car l'assassin a
de l'avance sur moi, et malheur  qui me barrera le passage!

Il baisa l'pe, la brandit au-dessus de sa tte et disparut comme un
clair.




X

--Amende honorable.--


Les excutions nocturnes qui avaient lieu derrire les murailles de la
Bastille n'taient pas ncessairement des excutions secrtes. Tout au
plus pourrait-on dire qu'elles n'taient point publiques.--A part celles
que l'histoire compte et constate qui furent faites sans formes de
procs, sous le cachet du roi, toutes les autres vinrent ensuite d'un
jugement et d'une procdure plus ou moins rgulire.

Le prau de la Bastille tait un lieu de supplice avou et lgal tout
comme la place de Grve.

M. de Paris avait seul le privilge d'y couper les ttes.

Il y avait bien des rancunes contre cette Bastille, bien des rancunes
lgitimes.--La petite Parisienne reprochait surtout  la Bastille de
faire cran au spectacle de l'chafaud.

Quiconque a pass la barrire d'Enfer une nuit d'excution capitale,
pourra dire si de nos jours le peuple de Paris est guri de son got
barbare pour ces lugubres motions.

La Bastille devait encore cacher, ce soir, l'agonie du meurtrier de
Nevers, condamn par la chambre ardente du Chtelet, mais tout n'tait
pas perdu. L'amende honorable au tombeau de la victime et le poing coup
par le glaive du bourreau valaient bien encore quelque chose.

Le glas de la Sainte-Chapelle avait mis en rumeur tous les bons
quartiers de la ville. Les nouvelles n'avaient point pour se rpandre
les mmes canaux qu'aujourd'hui, mais par cela mme, on tait plus avide
de voir et de savoir. En un clin d'oeil les abords du Chtelet et du
Palais furent encombrs.--Quand le cortge sortit par la porte Cosson,
ouverte dans l'axe de la rue Saint-Denis, dix mille curieux formaient
dj la haie.

Personne dans cette foule ne connaissait le chevalier Henri de
Lagardre. Ordinairement, il se trouvait toujours bien dans la cohue
quelqu'un pour mettre un nom sur le visage du patient: ici, c'tait une
ignorance complte.--Mais l'ignorance dans ce cas n'empche pas de
parler; au contraire, elle ouvre le champ libre aux hypothses.

Pour un nom qu'on ne savait pas, on trouva cent noms. Les suppositions
se choqurent.--En quelques minutes, tous les crimes politiques et
autres passrent sur la tte de ce beau soldat qui marchait les mains
lies,  ct de son confesseur dominicain, entre quatre gardes du
Chtelet, l'pe nue.

Le dominicain, visage have, regard de feu, lui montrait le ciel  l'aide
de son crucifix d'airain qu'il brandissait comme un glaive.

Devant et derrire chevauchaient les archers de la prvt.

Et dans la foule, on entendait  et l:

--Il vient d'Espagne o la reine lui avait compt mille quadruples
pistoles pour mettre  mort le duc d'Orlans.

--Et nous en verrons d'autres, car il avait des complices.

--Oh! oh! il a l'air d'couter assez bien le pre.

--Voyez, madame Dudouit, quelle perruque on ferait avec ces beaux
cheveux blonds!

--Il y a donc, prorait-on dans un autre groupe,--que madame la duchesse
du Maine l'avait fait venir  Sceaux pour tre secrtaire de ses
commandements... Il devait enlever le jeune roi, la nuit o M. le rgent
donnait son ballet au Palais-Royal.

--Et qu'en faire, du jeune roi?

--L'emmener en Bretagne... mettre Son Altesse Royale  la Bastille...
dclarer Nantes capitale du royaume...

Un peu plus loin.

--Il attendait M. Law dans la cour des Fontaines... et lui voulut donner
un coup de couteau comme celui-ci montait dans son carrosse.

--Quelle misre, s'il avait russi!... Du coup, Paris mourait sur la
paille!

Quand le cortge passa au coin de la rue de la Ferronnerie, on entendit
un cri aigu pouss par un choeur de voix de femmes. La rue de la
Ferronnerie continuait la rue Saint-Honor. Madame Balahault, madame
Durand, madame Guichard, et toutes nos commres de la rue du Chantre
n'avaient eu qu' suivre le pav pour venir jusque-l.

Elles reconnurent toutes en mme temps le ciseleur mystrieux, le matre
de dame Franoise et du petit Jean-Marie Berrichon.

--Hein! s'cria madame Balahault, vous avais-je dit que cela finirait
mal?

--Nous aurions d le dnoncer tout de suite, reprit la Guichard,
puisqu'on ne pouvait pas savoir ce qui se passait chez lui.

--A-t-il l'air effront, seigneur Dieu! fit la Durand.

Les autres parlrent du petit bossu et de la belle jeune fille qui
chantait  sa fentre.

Et toutes, dans la sincrit de leurs bonnes mes:

--On peut dire que celui-l ne l'a pas vol!

La foule ne pouvait pas beaucoup prcder le cortge, parce qu'on
ignorait le lieu de sa destination. Archers et gardes taient muets. De
tout temps, le plaisir de ces utiles fonctionnaires a t de faire le
dsespoir des cohues par leur importante et grave discrtion.

Tant qu'on n'eut pas dpass les halles, les habiles crurent que le
patient allait au charnier des Innocents, o tait le pilori. Mais les
halles furent dpasses.

La tte du cortge suivit la rue Saint-Denis et ne tourna qu'au coin de
la petite rue Saint-Magloire.

Les plus avancs virent alors deux torches allumes  l'entre du
cimetire, et les conjectures d'aller leur train.

Mais les conjectures s'arrtrent bientt devant un incident que nos
lecteurs connaissent: un ordre du rgent mandait le condamn en la
grand'salle de l'htel de Nevers.

Le cortge entra tout entier dans la cour de l'htel.

La foule prit position dans la rue Saint-Magloire et attendit.

L'glise de Saint-Magloire, ancienne chapelle du couvent de ce nom, dont
les moines avaient t exils  Saint-Jacques du Haut-Pas, puis maison
de repenties, tait devenue paroisse depuis un sicle et demi. Elle
avait t reconstruite en 1680, et Monsieur, frre du roi Louis XIII, en
avait pos la premire pierre. C'tait une nef de peu d'tendue, situe
au milieu du plus grand cimetire de Paris.

L'hpital, situ  l'est, avait aussi une chapelle publique, ce qui
avait fait donner  la ruelle tortueuse montant de la rue Saint-Magloire
 la rue aux Ours le nom de rue des Deux-glises.

Un mur rgnait autour du cimetire qui avait trois entres: la
principale, rue Saint-Magloire, la seconde, rue des Deux-glises, la
troisime dans un cul-de-sac sans nom qui revenait vers la rue
Saint-Magloire, derrire l'glise.

Il y avait en outre une brche, par o passait la procession des
reliques de Saint-Gervais.

L'glise, pauvre, peu frquente et qu'on voyait encore debout au
commencement de ce sicle, s'ouvrait sur la rue Saint-Denis,  la place
o est actuellement la maison portant le n 166. Elle avait deux portes
sur le cimetire.

Depuis quelques annes dj, on n'enterrait plus autour de l'glise. Le
commun des morts s'en allait hors Paris. Quatre ou cinq grandes familles
seulement conservaient leurs spultures au cimetire Saint-Magloire et
notamment les Nevers, dont la chapelle funraire tait un fief.

Nous avons dit que cette chapelle s'levait  quelque distance de
l'glise. Elle tait entoure de grands arbres et le plus court chemin
pour y arriver tait la rue Saint-Magloire.

C'tait environ vingt minutes avant l'entre du cortge dans la cour de
l'htel de Gonzague. La nuit tait complte et profonde dans le
cimetire, d'o l'on apercevait  la fois les fentres brillamment
claires de la grand'salle de Nevers et les croises de l'glise,
derrire lesquelles une lueur faible se montrait.

Les murmures de la foule entasse dans la rue arrivaient par bouffes.

A droite de la chapelle spulcrale, il y avait un terrain vague, plant
d'arbres funraires qui avaient grandi et foisonn. Cela ressemblait 
un taillis ou mieux  un de ces jardins abandonns qui au bout de
quelques annes prennent tournure de fort vierge.

Les affids du prince de Gonzague attendaient l.

Dans le cul-de-sac ouvert sur la rue des Deux-glises, des chevaux tout
prpars attendaient aussi.

Navailles avait la tte entre ses mains. Noc et Choisy s'adossaient au
mme cyprs. Oriol, assis sur une touffe d'herbe, poussait de gros
soupirs.

Peyrolles, Montaubert et Taranne causaient  voix basse.

C'taient les trois mes damnes; pas plus dvous que les autres, mais
plus compromis.

Nous ne surprendrons personne en disant que les amis de M. de Gonzague
avaient agit hautement, depuis qu'ils taient l, la question de savoir
si la dsertion tait possible.

Tous, du premier au dernier, avaient rompu dans leur coeur le lien qui
les retenait au matre.

Mais tous espraient encore en son appui et tous craignaient sa
vengeance.

Ils savaient que contre eux Gonzague serait sans piti.

Ils taient si profondment convaincus de l'inbranlable crdit de
Gonzague, que la conduite de ce dernier leur semblait une comdie: selon
eux, Gonzague avait d feindre un danger pour avoir occasion de serrer
le mors dans leur bouche.

Peut-tre mme pour les prouver.

Ceci n'est point  leur dcharge, mais il est certain que s'ils eussent
cru Gonzague perdu, leur faction n'aurait pas t longue.

Le baron de Batz, qui s'tait coul le long des murs jusqu'aux abords de
l'htel, avait rapport que le cortge s'tait arrt et que la foule
encombrait la rue.

Que voulait dire cela? Cette prtendue amende honorable au tombeau de
Nevers tait-elle une invention de Gonzague?

L'heure passait. L'horloge de Saint-Magloire avait sonn dj depuis
plusieurs minutes les trois quarts de huit heures. A huit heures, la
tte de Lagardre devait tomber dans le prau de la Bastille.

Peyrolles, Montaubert et Taranne ne perdaient pas de vue les fentres de
la grand'salle, une surtout, o brillait une lumire isole auprs de
laquelle se profilait la haute stature du prince.

A quelques pas de l, derrire la porte septentrionale de l'glise
Saint-Magloire, un autre groupe se tenait. Le confesseur de madame la
princesse de Gonzague avait gagn l'autel. Aurore, toujours  genoux,
semblait une de ces douces statues d'anges qui se prosternent au chevet
des tombes. Cocardasse et Passepoil, immobiles, restaient debout et
l'pe nue  la main aux deux cts de la porte. Chaverny et dona Cruz
causaient  voix basse.

Une ou deux fois, Cocardasse et Passepoil avaient cru our des bruits
suspects dans le cimetire. Ils avaient bonne vue l'un et l'autre, et
pourtant leurs yeux, colls au guichet grill, n'avaient rien pu
apercevoir.

La chapelle funbre les sparait de l'embuscade. La lampe perptuelle
qui brlait devant le tombeau du dernier duc de Nevers clairait
l'intrieur de la vote et plongeait dans une obscurit plus profonde
les objets environnants.

Tout  coup cependant, nos deux braves tressaillirent. Chaverny et dona
Cruz cessrent de parler.

--Marie, mre de Dieu! pronona distinctement Aurore, ayez piti de lui!

Un bruit de nature inexplicable, mais tout proche, avait veill toutes
les oreilles attentives.

C'est que, dans le fourr, notre embuscade tout entire venait de se
mouvoir.

Peyrolles, les yeux fixs sur la croise de la grand'salle, avait dit:

--Attention, messieurs!

Et chacun avait vu la lumire isole se lever par trois fois, par trois
fois s'abaisser.

C'tait le signal. On ne pouvait  ce sujet garder aucun doute, et
pourtant il y eut une grave hsitation parmi les fidles. Ils n'avaient
pas cru  la possibilit de la crise dont ce signal tait le symptme.
Le signal une fois fait, ils ne croyaient point encore  la ncessit de
le faire.

Gonzague jouait avec eux. Gonzague voulait river la chane qui pendait 
leur cou.

Cette opinion qui grandissait pour eux Gonzague  l'heure mme de sa
chute avoue, fut cause qu'ils se dterminrent  obir.

--Aprs tout, dit Navailles, ce n'est qu'un enlvement.

--Et nos chevaux sont  deux pas, ajouta Noc.

--Pour une bagarre, reprit Choisy, on ne perd point sa qualit...

--En avant! s'cria Taranne; il faut que monseigneur trouve la besogne
faite.

Montaubert et Peyrolles avaient chacun un fort levier de fer. La troupe
entire s'lana, Navailles en avant, Oriol en arrire. Au premier
effort des pinces, la porte pacifique cda.

Mais un second rempart tait derrire: trois pes nues.

En ce moment, un grand fracas se fit du ct de l'htel, comme si
quelque choc subit et cras la foule masse dans la rue.

Il n'y eut qu'un coup d'pe de donn. Navailles blessa Chaverny qui
avait fait imprudemment un pas en avant. Le jeune marquis tomba un genou
en terre et la main sur sa poitrine. En le reconnaissant, Navailles
recula et jeta son pe.

--Eh bien! fit Cocardasse qui attendait mieux que cela; sandiou!
montrez-nous vos flamberges...

On n'eut pas le temps de rpondre  cette gasconnade. Des pas prcipits
retentirent sur le gazon du cimetire. Ce fut un tourbillon qui passa.

Un tourbillon! Le perron balay resta vide.

Peyrolles poussa un cri d'agonie, Montaubert rla, Taranne tendit les
deux bras, lcha son arme et tomba  la renverse.

Il n'y avait pourtant l qu'un homme, tte et bras nus et n'ayant pour
arme que son pe.

La voix de cet homme vibra dans le grand silence qui s'tait fait.

--Que ceux qui ne sont pas complices de l'assassin Philippe de Gonzague
se retirent! dit-elle.

Des ombres se perdirent dans la nuit. Nulle rponse n'eut lieu.

On entendit seulement le galop de quelques chevaux sonner sur les
cailloux qui pavaient la ruelle des Deux-glises.

Lagardre, c'tait lui, en franchissant le perron, trouva Chaverny
renvers.

--Est-il mort? s'cria-t-il.

--Pas, s'il vous plat, rpondit le petit marquis; tudieu! chevalier, je
n'avais jamais vu tomber la foudre... J'ai la chair de poule en songeant
que dans cette rue de Madrid... quel diable d'homme vous faites!...

Lagardre lui donna l'accolade et serra la main des deux braves.

L'instant d'aprs, Aurore tait dans ses bras.

--A l'autel! dit Lagardre; tout n'est pas fini... des torches...
l'heure attendue depuis vingt ans va sonner... Entends-moi, Nevers, et
regarde ton vengeur! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En sortant de l'htel, Gonzague avait trouv devant lui cette barrire
infranchissable: la foule. Il n'y avait que Lagardre pour percer, droit
devant soi, comme un sanglier, au travers de ce fourr humain.

Lagardre passa. Gonzague fit un dtour.

Voil pourquoi Lagardre, parti le dernier, arriva le premier.

Gonzague entra dans le cimetire par la brche. La nuit tait si noire,
qu'il eut peine  trouver son chemin jusqu' la chapelle funbre. Comme
il atteignait l'endroit o ses compagnons devaient l'attendre en
embuscade, les croises resplendissantes de l'htel attirrent malgr
lui son regard. Il vit la grand'salle, toujours illumine, mais vide.
Pas une me sur l'estrade dont les fauteuils dors brillaient.

Gonzague se dit:

--Ils me poursuivent... mais ils n'auront pas le temps.

Quand ses yeux, aveugls par l'clat des lumires, revinrent vers cette
sorte de taillis qui l'entourait, il crut voir de tous cts ses
compagnons debout. Chaque tronc d'arbre prenait pour lui une forme
humaine.

--Hol, Peyrolles! fit-il  voix basse, est-ce donc fini dj?

Le silence lui rpondit.

Il donna du pommeau de son pe contre cette forme sombre qu'il avait
prise pour le _factotum_. L'pe rencontra le bois vermoulu d'un cyprs
mort.

--N'y a-t-il personne?... reprit-il; sont-ils partis sans moi?

Il crut entendre une voix qui rpondait: Non. Mais il n'tait pas sr
parce que son pied faisait crier les feuilles sches.

Une sourde rumeur naissait dj, puis s'enflait du ct de l'htel.

Un blasphme s'touffa dans la bouche de Gonzague.

--Je vais savoir! s'cria-t-il en tournant la chapelle pour s'lancer
vers l'glise.

Mais devant lui se dressa une grande ombre, et cette fois, ce n'tait
pas un arbre mort. L'ombre avait  la main une pe nue.

--O sont-ils? o sont les autres? demanda Gonzague, o est Peyrolles?

L'pe de l'inconnu s'abaissa pour montrer le pied du mur de la
chapelle, et il dit:

--Peyrolles est l!

Gonzague se pencha et poussa un grand cri. Sa main venait de toucher le
sang chaud.

--Montaubert est l!... continua l'inconnu en montrant le massif de
cyprs.

--Mort aussi? rla Gonzague.

--Mort aussi!...

Et poussant du pied un corps inerte qui tait entre lui et Gonzague:

--Taranne est l... mort aussi.

La rumeur grandissait de tous cts, on entendait des pas qui
approchaient, et la lueur des torches apparaissait, marchait derrire le
taillis.

--Lagardre m'a-t-il donc devanc? fit Gonzague entre ses dents qui
grinaient.

Il recula d'un pas, pour fuir sans doute, mais une rouge clart brilla
derrire lui, clairant en plein tout  coup le visage de Lagardre.

Il se retourna et vit Cocardasse et Passepoil, qui venaient de dpasser
l'angle de la chapelle, tenant chacun une torche  la main.

Les trois cadavres sortirent de l'ombre.

Du ct de l'glise, d'autres torches venaient.--Gonzague reconnut le
rgent, suivi des principaux magistrats et seigneurs qui tout  l'heure
sigeaient au tribunal de famille.

Il entendit le rgent qui disait:

--Que personne ne franchisse les murs de cette enceinte!... des gardes
partout!

--Par la mort-Dieu! fit Gonzague qui eut un rire convulsif, on nous
octroie le champ clos comme au temps de la chevalerie... Philippe
d'Orlans se souvient une fois en sa vie qu'il est fils des preux...
soit! attendons les juges du camp!

En parlant ainsi, tratreusement, et tandis que Lagardre rpondait:
Soit, attendons, Gonzague, se fendant  l'improviste, lui porta son
pe au creux de l'estomac.

Mais une pe, dans de certaines mains, est comme un tre vivant qui a
son instinct de dfense. L'pe de Lagardre se releva, para et riposta.

La poitrine de Gonzague rendit un son mtallique. Sa cotte de mailles
avait fait son effet. L'pe de Lagardre vola en clats.

Sans reculer d'une semelle, il vita d'un haut-le-corps le choc dloyal
de son adversaire qui passa outre dans son lan. Lagardre prenait en
mme temps la rapire de Cocardasse que celui-ci tenait par la pointe.

Dans ce mouvement, les deux champions avaient chang de place. Lagardre
tait du ct des deux matres d'armes. Gonzague, que son lan avait
port presque en face de l'entre de la chapelle funbre, tournait le
dos au duc d'Orlans qui approchait avec sa suite.

Ils se remirent en garde. Ce Gonzague tait une rude lame et n'avait 
couvrir que sa tte; mais Lagardre semblait jouer avec lui. A la
seconde passe, la rapire de Gonzague sauta hors de sa main.

Comme il se baissait pour la ramasser, Lagardre mit le pied dessus.

--Ah! chevalier!... fit le rgent qui arrivait.

--Monseigneur! rpondit Lagardre, nos anctres nommaient ceci le
jugement de Dieu... Nous n'avons plus la foi..., mais l'incrdulit ne
tue pas plus Dieu que l'aveuglement n'teint le soleil... Dieu rend
toujours ses arrts...

Le rgent parlait bas avec ses ministres et ses conseillers.

--Il n'est pas bon, dit le prsident de Lamoignon lui-mme, que cette
tte de prince tombe sur l'chafaud!...

--Voici le tombeau de Nevers, reprit Henri, et l'expiation promise ne
lui manquera pas... l'amende honorable est due... Ce ne sera pas en
tombant sous le glaive que mon poing la donnera...

Il ramassa l'pe de Gonzague.

--Que faites-vous?... demanda encore le rgent.

--Monseigneur, rpliqua Lagardre, cette pe a frapp Nevers... je la
reconnais... cette pe va punir l'assassin de Nevers!

Il jeta la rapire de Cocardasse aux pieds de Gonzague qui la saisit en
frmissant.

--Apapur! grommela Cocardasse, le troisime coup abat le coq!

Le tribunal de famille tout entier tait rang en cercle autour des deux
champions. Quand ils tombrent en garde, le rgent, sans avoir
conscience peut-tre de ce qu'il faisait, prit la torche des mains de
Passepoil et la tint leve.

Le rgent, Philippe d'Orlans!

--Attention  la cuirasse! murmura Passepoil derrire Lagardre.

Il n'tait pas besoin. Lagardre s'tait transfigur tout  coup. Sa
haute taille se dveloppait dans toute sa richesse; le vent dployait
les belles masses de sa chevelure et ses yeux lanaient des clairs.

Il fit reculer Gonzague jusqu' la porte de la chapelle.

Puis son pe flamboya en dcrivant ce cercle rapide que donne la
riposte de prime.

--La botte de Nevers! firent ensemble les deux matres d'armes.

Gonzague s'en alla rouler mort aux pieds de la statue de Philippe de
Lorraine avec un trou sanglant au milieu du front.

Madame la princesse de Gonzague et dona Cruz soutenaient Aurore. A
quelques pas de l, un chirurgien bandait la blessure du marquis de
Chaverny.

C'tait sous la porte de l'glise Saint-Magloire. Le rgent et sa suite
montaient les marches du perron.

Lagardre se tenait debout entre les deux groupes.

--Monseigneur, dit la princesse, voici l'hritire de Nevers, ma fille,
qui s'appellera demain madame de Lagardre, si Votre Altesse Royale le
permet.

Le rgent prit la main d'Aurore, la baisa et la mit dans la main
d'Henri.

--Merci, murmura-t-il en s'adressant  ce dernier et en regardant comme
malgr lui le tombeau du compagnon de sa jeunesse.

Puis il affermit sa voix que l'motion avait rendue tremblante et dit en
se redressant:

--Comte de Lagardre, le roi seul, le roi majeur peut vous faire duc de
Nevers.

FIN.




TABLE DES CHAPITRES
DU SIXIME VOLUME.


                                        Pages.

          LE CONTRAT DE MARIAGE.
                 (Suite.)

  XIII. La signature du bossu                5

          LE TMOIGNAGE DU MORT.

     I. La chambre  coucher du rgent      35

    II. Plaidoyer                           57

   III. Trois tages de cachot              85

    IV. Vieilles connaissances             107

     V. Coeur de mre                      127

    VI. Condamn  mort                    149

   VII. Dernire entrevue                  171

  VIII. Anciens gentilshommes              193

    IX. Le mort parle                      213

     X. Amende honorable                   238

  FIN DE LA TABLE.


       *       *       *       *       *


    Liste des modifications:

  page   9: fore remplac par forc (des dix-huit annes de mariage
              forc)
  page  11: un remplac par une (une dot de cinquante mille cus.)
  page  41: fatigne par fatigue (Son Altesse Royale est un peu
              fatigue.)
  page  51: dernir par dernier (d'accomplir le dernier voeu)
  page  65: denx par deux (entre les deux enfants)
  page  82: me par ne (vous ne dormirez pas ce matin...)
  page 122: damee par dame (noble dame)
  page 134: cehveux par cheveux (ses cheveux qui tombaient)
  page 139: pricessse par princesse (La princesse avait son trsor)
  page 189: accus par accus (accus implicitement...)
  page 204: hante par haute (Ceci est de la haute morale)
  page 248: Montauban remplac par Montaubert (Montaubert et Peyrolles
              avaient chacun)





End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 6, by Paul Fval

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1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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